Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843

Author: Various

Release Date: April 25, 2012 [EBook #39533]

Language: French

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L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

N 38. Vol. II.-SAMEDI 18 NOVEMBRE 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger.     --   10         --   20        --   40



SOMMAIRE.

Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhne et les inondations. _Quatre
Gravures._--Courrier de Paris. _Portrait de madame Pauline
Viardot-Garcia_.--Belisario, trilogie, par Bertal. _Dix-sept
Gravures_.--Acadmie des Sciences. Compte-rendu des deuxime et
troisime trimestres. I. Sciences mdicales.--Accident du 10 novembre
sur le Chemin de fer de Versailles. _Gravure_.--Histoire de la Semaine,
_Portrait de Narvaez; Portraits du Roi et de la Reine des Belges;
Chambre des Reprsentants._--Une Bouteille de Champagne, nouvelle, par
Andr Delrieu. (Suite et fin)--Margherita Pusterla. Roman de M. Csar
Cant. Chapitre XIX, la Fuite; chapitre XX, un Moine et un Prince.
_Quatorze Gravures._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Une
Gravure_.--Amusement des sciences. _Une Gravure_.--Correspondance.
--Rbus.



Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhne et le Inondations.

Il y a quelques annes, les esprits srieux se sont vivement proccups
d'une immense question qui intresse au plus haut point l'avenir
agricole et manufacturier de la France. L'inopportunit, le danger mme
du dfrichement des forts, sous le rapport climatrique et industriel,
a servi longtemps de texte  des discussions animes. Ces dbats, s'ils
n'ont pas dgag la vrit des nuages qui l'enveloppent encore, ont au
moins appel l'attention de l'autorit sur cet important sujet, et mis
un frein  ce vandalisme besogneux entre les mains duquel le sol
n'aurait bientt plus prsent qu'aridit et dsolation.

Le dprissement des forts en France date dj de loin. Parmi les
apptits dsordonns qui ont eu tour  tour leur rgne dans notre pays,
les uns n'ont affect que les capitaux particuliers et n'ont laiss de
traces que dans les familles victimes des jeux de bourse effrns.
D'autres, au contraire, ont crit leurs ravages en caractres lisibles
pour tous, sur le sol mme, et ont exerc une influence incontestable
sur la richesse nationale, sur les produits de la nature et de l'art, et
mme sur les phnomnes mtorologiques. De ce nombre et au premier rang
nous pouvons placer le dfrichement des vieilles forts qui jadis
couvraient la Gaule. Ce dfrichement, imprieusement command d'abord
par l'accroissement de la population, par l'extension des lieux habits,
avait trouv une limite dans les besoins mmes des habitants. De plus,
ces vastes proprits, ces hritages de famille, qui se perptuaient de
race en race, taient considrs par les anciens seigneurs comme un
dpt sacr qu'ils n'avaient reu de leurs anctres que pour le
transmettre intact  leurs descendants; et c'tait une pense toute
providentielle qui avait ainsi plac sous la sauvegarde d'un sentiment
religieux, quoique goste, cette source immense de richesses et de
prosprit. Mais ce qui tait n de la fodalit disparut avec la
fodalit. Aprs la rvolution de 89 tous ces grands fiefs disloqus,
dclars biens nationaux et vendus  vil prix, devinrent la proie de
spculateurs avides, et bientt la hache abattit brutalement des forts
sculaires, providence de toute une contre Enfin, aprs les longues
luttes de l'Empire, luttes pendant lesquelles les bras manqurent  la
terre, une raction s'opra en faveur de l'agriculture. Alors on et dit
que la terre manquait aux bras. Toute une arme d'agriculteurs se rua
sur ce qui nous restait de forts, et s'attaqua sans discernement  tout
ce que la spculation pouvait encore atteindre, et l'on vit des moissons
et des prairies l o nagure croissaient le chne et le pin, et des
montagnes se montrant pour la premire fois, depuis la cration, avec un
front chauve et dcouronn.

Mais qu'advint-il de toutes ces dvastations barbares? On s'aperut
bientt que le climat changeait sensiblement, que les orages taient
plus frquents et plus dangereux. Le rgime des cours d'eau qui servent
de moteur  la plupart des forges franaises devint de plus en plus
variable. On passa sans transition de la scheresse  des crues subites,
et, d'un autre ct, la raret du combustible vgtal empcha les
fabricants d'avoir recours aux moteurs  vapeur. Enfin ces crues
causes, soit par la fonte des neiges, soit par les orages, exercrent
de terribles ravages, et des contres jadis fertiles et florissantes
virent natre des torrents dvastateurs, menace constamment suspendue
sur leur tte.

Au moment mme o nous crivons, de nouvelles inondations viennent
donner une trop clatante sanction  nos paroles. Le Rhne, qui pourrait
n'tre qu'un fleuve bienfaisant pour la contre qu'il traverse, est le
plus terrible flau de la valle qu'il arrose. La Durance, cette rivire
torrentielle, se prcipite comme une avalanche, et enlve en un instant
ponts, maisons et troupeaux.

Le mal est fait, et, comme on le voit, il est immense. On a cherch  y
remdier, mais peut-tre trop tard; toutefois, ce n'est pas sans
intention que nous nous sommes arrt sur ce tableau historique du
dprissement des forts en France et de la fatale influence du
dboisement sur la fortune publique. C'est que l o gt le mal gt
aussi le remde; c'est qu'il fallait bien faire comprendre la nature, du
mal, pour que la pense saisit ensuite aisment toute la porte du
remde qu'on propose d'y appliquer.

Nulle part peut-tre, les rsultats dsastreux de cette sauvage
destruction n'ont t plus visibles et plus irrparables en apparence
que dans les Hautes-Alpes. L, ce ne sont pas quelques usines que
l'instabilit des cours d'eau force  chmer de temps en temps, c'est un
pays entier, jadis riche et populeux, sillonn maintenant par une
multitude de torrents, et qui marche rapidement vers une ruine complte.
Ce ne sont pas quelques manufacturiers dont les cris de dtresse sont
toujours entendus et souvent apaiss, c'est une population patiente et
rsigne dont jamais les plaintes n'ont eu de retentissement, et qui
pourtant peut calculer les heures qui lui restent encore  vivre, qui
voit le flau gagner sur elle, et dont le courage se rsume  abandonner
chaque anne quelque cabane, quelque champ, quelque victime au torrent.

Un chiffre fera mieux comprendre toute l'horreur de cette cruelle
expectative et l'impuissance absolue o se trouvent les habitants de la
conjurer par leurs propres ressources.

[Illustration: Inondations.--Le pont de Corp enlev par le courant du
Drac.]

La superficie du dpartement des Hautes-Alpes est de 553,569 hectares,
dont 166,800, ou  peine le tiers, en terres productives, 296,800 en
rochers et terres incultes, et le reste, ou 89,969 hectares, en
pturages, bois, rivires et torrents. Le dpartement n'a que 131,462
habitants ou un peu plus de vingt habitants par kilomtre carr, tandis
que la moyenne pour toute la France est de soixante habitants, et que
pour quelques dpartements dont la superficie est gale ou mme
infrieure  celle des Hautes-Alpes, tels que l'Ain, l'Ardche, le
Bas-Rhin, le Nord, elle s'lve jusqu' soixante, soixante-douze, cent
neuf et mme cent soixante-onze habitants par kilomtre carr.

Faut-il s'tonner, quand on connat ce chiffre, si le mal s'accrot tous
les jours? et doit-on accuser d'incurie des hommes dont l'excuse,
malheureusement trop relle, est dans leur affreuse misre et dans
l'insuffisance matrielle la mieux prouve? Pourtant tous les
fonctionnaires qui se sont succd dans ce dpartement ont entendu ce
cri de dtresse, ont vu de leurs yeux la dvastation s'avancer  pas
rapides, plusieurs mme ont fait parvenir l'expression de leurs
dchirantes prvisions jusqu'aux oreilles de l'autorit, et rien ne
s'est encore fait dans l'intrt de ces malheureux abandonns. Une
incurie en apparence systmatique prside  leurs destines.

Comment supposer cependant que les gouvernements qui se sont succd
depuis cinquante ans en France, mis en demeure d'appliquer au salut de
toute une contre des mesures conservatrices, aient recul devant cette
tche et marqu des milliers de Franais du sceau de parias? Ne
serait-ce pas plutt que jamais on n'a prsent une thorie du mal assez
complte pour qu'on pt prjuger l'effet du remde? Cette supposition
nous parat la plus probable; car si nous consultons les ouvrages crits
en faveur de ce malheureux dpartement ou sur le flau qui le ravage,
depuis celui de Fabre, en 1797, jusqu' ceux plus rcents de MM.
Hricart de Thury, Ladoucette et Dugied, nous reconnaissons qu'il
manquait une thorie des torrent, qui, un faisant connatre leurs
proprits, difit compltement l'esprit sur les moyens que l'on
proposait pour attnuer, prvenir et faire disparatre cette effroyable
calamit.

[Illustration: Torrents.--Plan de la valle de la Durance.]

Cette lacune a t comble, il y a prs de deux ans, avec beaucoup de
talent, par un jeune ingnieur qui, dans le travail que nous avons sous
les yeux, s'est plac du premier coup au rang des hommes les plus
judicieux et les plus utiles des ponts-et-chausses(1). Cet ouvrage,
fruit de cinq annes d'observations, embrasse toutes les faces de la
question et permet de suivre, dans ce labyrinthe d'effets souvent en
apparence contradictoires, la marche toujours uniforme du torrent,
depuis la goutte d'eau ou le flocon de neige que reoit le sommet de la
montagne, jusqu' la trombe charge de rochers et d'eau, qui court avec
fracas se prcipiter dans la plaine.

[Note 1: _Les torrents des Hautes-Alpes et le Rhne_; par A. SURELL,
ingnieur des ponts-et-chausses.]

Si _l'Illustration_ ouvre aujourd'hui ses colonnes au rsum du ce
remarquable ouvrage, c'est que des malheurs rcents lui donnent une
triste actualit; c'est qu'il est bon de rappeler aux hommes chargs de
la fortune publique que si, pour un mal sans remde, on peut se borner 
des tmoignages de sympathie, quand le remde est indiqu, il y a dni
de justice  ne pas l'appliquer.

M. Surell a divis son ouvrage en cinq parties. Dans les trois
premires, il fait connatre les proprits principales des torrents,
les moyens de dfense employs contre eux jusqu' prsent, et les
difficults qu'ils opposent  la construction des routes et des ponts;
dans la quatrime, il dcrit les causes qui font natre et alimentent
les torrents; dans la cinquime, il expose le systme  suivre pour
remdier  ce flau envahissant qui menace de changer en vastes
solitudes un dpartement jadis si peupl et si florissant.

[Illustration: Plan d'un torrent.]

Une observation bien remarquable et tout  fait particulire  ce
dpartement, c'est que toutes les rivires qui le sillonnent sont d'une
nature torrentielle, depuis les rivires  fond mobile et 
_dlaisses_, telle que la Durance et ses affluents, et les rivires
torrentielles proprement dites, dont le lit a une pente norme,
jusqu'aux cours d'eau connus sous le nom gnrique de torrents, et qui
forment une classe  part. C'est  ceux-l que nous allons nous arrter.

Les torrents, dit M. Surell, coulent dans des valles trs-courtes qui
morcellent les montagnes en contre-forts, quelquefois mme dans de
simples dpressions. Leur pente excde 6 centimtres par mtre sur la
plus grande longueur de leur cours; elle varie trs-vite, et ne
s'abaisse pas au-dessous de 2 centimtres par mtre. Ils ont une
proprit tout  fait spcifique. Ils _affouillent_ dans une partie
dtermine de leur cours, ils _dposent_ dans une autre partie, et
_divaguent_ ensuite par suite de ces dpts....

De cette dfinition mme des torrents, il ressort que si l'on observe
leur cours depuis sa source la plus leve jusqu' leur dbouch dans
les grandes valles, on y doit distinguer trois rgions qui sont
d'ailleurs nettement caractrises par leur forme, leur position, et
par les effets constants que les eaux exercent dans chacune d'elles...

D'abord une rgion dans laquelle les eaux s'amassent et affouillent le
terrain  la naissance du torrent: c'est le _bassin de rception_: puis
une rgion dans laquelle les eaux dposent les matires provenant de
l'affouillement: c'est le _lit de djection_; enfin, entre ces deux
rgions, une troisime o se fait le passage de l'affouillement 
l'exhaussement: c'est le _canal d'coulement_.

Maintenant que nous avons pour ainsi dire sous les yeux le squelette du
torrent, examinons rapidement la topographie de son cours, la nature de
ses djections, les causes de sa violence, et tout concourra  faire
ressortir l'insuffisance des dfenses employes jusqu' ce jour et
l'efficacit des nouvelles mthodes proposes par M. Surell.

Le bassin de rception a la forme d'un vaste entonnoir diversement
accident et aboutissant  un goulot plac dans le fond. L'effet d'une
pareille configuration est de porter rapidement sur un mme point la
masse d'eau qui tombe sur une grande surface de terrain. Les berges en
sont abruptes, mines par le pied, dchire par un grand nombre de
ravins, et s'lvent frquemment jusqu' 100 mtres de hauteur.

Le canal d'coulement, qui fait suite au goulot, varie de longueur
suivant le genre de torrents qu'il renferme. Il est toujours compris
entre des berges solides et bien dessines. C'est la partie inoffensive,
mais malheureusement aussi la plus courte, des torrents; c'est l qu'on
cherche  tablir les ponts.

Le lit de djection, o vient s'amonceler tout ce que la violence des
eaux a arrach aux flancs de la montagne, forme un monticule conique 
sa sortie de la gorge.

[Illustration: Coupe en long d'un torrent.]

Les dessins que nous donnons reprsentent: l'un le plan d'une partie de
la valle de la Durance et quatre des torrents les plus terribles de
cette valle; le _Rioubourdoux, le Ralon, le Brumafan_ et _le Rabioux_,
dont les noms sont aussi significatifs que les torrents sont nergiques;
les autres, le plan d'un torrent o l'on distingue: AABD, le bassin de
rception, dans lequel ABA figure l'entonnoir du bassin, et BD la gorge
ou le goulot; BDDD figure le lit de djection: quant au canal
d'coulement en D, il n'a pas une longueur apprciable. C'est un torrent
moindre. La coupe est celle du torrent AABD.

C'est en examinant attentivement la nature cologique des djections
qu'on peut se rendre compte de l'origine mme des torrents, des causes
qui les alimentent, et par suite, des moyens de dfense  leur opposer.
En effet, s'il est prouv que toutes les matires que dpose un torrent
proviennent de son bassin de rception, on pourra avec assurance poser
ce principe, que le champ des dfenses doit tre transport dans les
bassins de rception. Or, les djections varient de forme et de nature,
depuis le limon le plus fin et le plus fertilisant jusqu'aux blocs de
rochers cubant 20, 40 et mme 50 mtres cubes. Mais toutes, boues,
graviers, galets et blocs, accusent la nature du terrain que le torrent
a travers.

On pourrait s'tonner de la masse norme des blocs dont nous venons de
parler; mais on s'expliquera la prodigieuse puissance du torrent, quand
on connatra la manire dont souvent se forment les crues. Laissons
parler l'auteur.

Souvent le torrent tombe comme la foudre; il s'annonce par un
mugissement sourd dans l'intrieur de la montagne. En mme temps un vent
furieux s'chappe de la gorge: ce sont les signes prcurseurs. Peu
d'instants aprs parait le torrent, sous la forme d'une avalanche d'eau
roulant devant elle un amas de blocs entasss. Cette masse norme forme
comme un barrage mobile, et telle est la violence de l'impulsion, que
l'on aperoit bondir les blocs avant que les eaux deviennent visibles.
L'ouragan qui prcde le torrent est accompagn d'effets plus
surprenants encore. Il fait voler des pierres au milieu d'un tourbillon
de poussire, et l'on a vu quelquefois, sur la surface d'un lit  sec,
des blocs se mettre en mouvement comme pousss par une force
surnaturelle.

L'affouillement du bassin de rception tant la cause unique de l'action
destructive des torrents, voyons quelles sont les causes qui le
provoquent. Il y en a trois:

1 La nature d'un sol affouillable: c'est la cause gologique;

2 la forme en entonnoir du bassin, qui concentre instantanment les
eaux et fournit l'lment de vitesse: c'est la cause topographique;

3 la fonte des neiges et les pluies d'orage qui apportent la masse des
eaux: c'est la cause mtorologique.

La seconde de ces causes n'est qu'un corollaire des deux autres, puisque
l'entonnoir, comme l'apprend l'observation, ne se forme que peu  peu et
sous l'action combine des eaux et de la nature du terrain, c'est--dire
du SOL et du CLIMAT des Hautes-Alpes; et voil ce qui donne aux torrents
de ce dpartement un caractre distinctif dont les traits ne se
retrouvent  la fois nulle autre part.

Mais il y a plus: la premire de ces causes ne serait plus  craindre si
l'on s'attaquait directement au climat, si on le forait  changer en
une influence salutaire et productive, une sauvage et cruelle puissance;
car si les eaux, au lieu de se concentrer rapidement en un point,
filtraient peu  peu en fertilisant les croupes des montagnes qu'elles
traversent, les affouillements disparatraient, et avec eux les affreux
ravages des torrents.

Nous voici donc arrivs  lutter corps  corps avec le gant; nous avons
mme dcouvert le dfaut de la cuirasse, il ne reste plus qu' pousser
en avant pour voir bientt une contre entire rendue  la vie et 
l'industrie, et un pays riche et productif l o l'oeil afflig
n'aperoit que montagnes peles, que steppes arides et dserts.

L'immense dfaut des dfenses employes jusqu' ce jour contre les
torrents, c'est qu'en gnral ce n'est pas  la source mme du mal qu'on
s'est attaqu, mais  l'endroit o le mal tait dj irrparable,
c'est--dire aux lits de djection. Les efforts isols de quelques
propritaires, un systme plus ou moins bien compris de barrages et
d'endiguements, voil  quoi se sont bornes les dfenses. La lutte a
t longue et dsespre, et  l'heure o nous parlons, la lassitude
cause par des dfaites invitables a amen avec elle l'engourdissement
et l'apathie. Mais nous l'avons vu, c'est plus haut qu'il faut viser; il
faut prvenir le mal en en dtruisant la cause; en un mot, c'est sur la
montagne qu'il faut lutter avec le ciel.

Nous savons dj que, rationnellement, c'est dans les bassins de
rception qu'il faut porter le champ des dfenses. Une autre observation
va nous donner la clef du genre de dfenses  employer.

Partout o il y a des torrents rcents il n'y a plus de forts.

Partout o on a dbois le sol, des torrents rcents se sont forms.

Partout o la vgtation a reparu par une cause quelconque, les torrents
ont t teints.

N'hsitons donc pas  conclure avec M. Surell que, pour prvenir la
formation des torrents nouveaux et teindre les anciens, il faut
reboiser les parties leves des montagnes.

Mais comment, dira-t-on, aborder avec la vgtation ces croupes
dnudes, ces abmes toujours bants, o l'oeuvre de destruction se
propage avec tant de persvrance? Comment retenir ces eaux sans cesse
suspendues sur la plaine; ces avalanches o la glace, la neige, le roc,
roulent confondus avec une imptuosit qui brise tous les obstacles?

Voici les mesures que propose M. Surell; elles sont de quatre espces:

1 Tracer des zones de dfense;
2 Boiser ces zones;
3 Planter les berges vives;
4 Construire des barrages en fascines.

Les zones de dfense seraient traces sur les bords du torrent, qu'elles
envelopperaient depuis son embouchure, o elles auraient 30  40 mtres
de large, jusqu' l'entonnoir, o elles auraient une largeur de 5  600
mtres; elles embrasseraient les plus petites ramifications de ses
affluents et les plus infimes filets d'eau, qui, dans les temps d'orage,
deviennent eux-mmes de dsastreux torrents. Ces zones seraient plantes
et semes, et bientt le torrent, ne recevant plus l'eau que goutte 
goutte, perdrait sa force d'rosion, et par suite ses alluvions, et
serait plac dans les mmes conditions que s'il sortait du sein mme
d'une fort profonde. Pour les berges vives, on les couperait de petits
canaux d'arrosage, tirs du torrent mme, et alors une vgtation
luxuriante, dont on a dj sur les lieux mmes quelques exemples,
remplacerait l'aspect affligeant de ces cols dcharns et striles, dont
la vue seule indique qu'un grand agent de destruction a pass par l.
Enfin, on empcherait les affouillements au moyen de barrages en
fascines, dont l'effet salutaire a dj t reconnu, et qui, par leur
action de retenue, permettraient aux berges de s'asseoir,  la
vgtation de prosprer.

Nous n'insistons pas sur l'efficacit de ces moyens, dont l'annonciation
seule nous semble devoir amener avec elle la conviction.

Maintenant, se demandera-t-on, qui, des particuliers ou de l'tat doit
supporter les frais de ces immenses travaux? M. Dugied, qui valuait 
200,000 hectares la superficie susceptible d'tre reboise, voulait que
l'tat ft seul les frais de cette opration, qui devait durer soixante
ans et coter 75,000 francs par an. M. Surell partage cette opinion, aux
chiffres et  quelques dtails d'excution prs. Outre l'intrt gnral
que l'tat doit sauvegarder, il prouve que le gouvernement, dans
l'intrt de ses routes et de ses ponts, doit encore se charger de ces
travaux. Dans deux chapitres crits avec la verve et le talent d'un
homme de coeur et de conviction, il dmontre que ne pas venir au secours
de ce dpartement serait, de la part de l'tat, une _mauvaise action_,
parce qu'en sacrifiant le sol, on sacrifie aussi les hommes qui y sont
attachs, et un _mauvais calcul_, parce que la socit ne fait pas
impunment des mendiants, et que les misres qu'elle n'a pas su prvenir
se retournent tt ou tard contre elle.

Et cependant, il y a deux ans que cet ouvrage a t crit, qu'il a valu
 son auteur les suffrages des hommes les plus clairs, et les
encouragements du gouvernement, et rien ne s'est fait encore!

N'est-il pas dplorable qu'en France il se trouve une contre entire
qui, si on lui demande pourquoi elle n'a ni chemins, ni routes, ni
canaux, ni pour ainsi dire d'habitants, n'ait qu'un mot et un mot
profondment vrai  rpondre: LA PAUVRET? Oui, il y a l une plaie
affreuse, mais elle n'est pas incurable, nous l'avons vu dans le
remarquable travail de M. Surell; seulement il faut se hter, et
puisqu'on a proclam si haut le rgne des intrts matriels, il ne faut
pas qu'une population entire soit dshrite des bnfices qu'elle a le
droit d'en attendre.

Si l'on a bien compris ce que nous venons de dire des torrents, des
causes de leur formation, de leur imptuosit et des ravages qu'ils
exercent, on concevra facilement quelle influence dsastreuse ils ont
sur les crues et les inondations du Rhne. En effet, tous ces torrents
se jettent dans des rivires torrentielles elles-mmes, qui arrivent
instantanment et prcipitent dans le Rhne un volume d'eau
extraordinaire. De l ces dbordements, ces courants imptueux qui
ravinent les terres et font au fleuve un nouveau lit que souvent il
n'abandonne plus. Si donc l'on dtruit les torrents, on enlve une des
grandes causes des inondations du Rhne. Il resterait cependant 
combattre encore les crues qui ont pour cause soit les pluies d'orage,
soit la fonte des neiges, et qui d'ailleurs sont invitables, mme en
supposant les torrents teints.

M. Surell a port, dans l'tude des amliorations du Rhne, la mme
sagacit, le mme esprit d'analyse que dans ses tudes sur les torrents
des Hautes-Alpes. Il a rdig l'anne dernire, de concert avec M.
Bouvier, ingnieur-directeur du Rhne, un mmoire remarquable sur cet
objet. Nous allons en donner une ide succincte  nos lecteurs.

Les _vices_ du Rhne consistent dans la _corrosion des rives_ et la
_division du fleuve en diffrents bras_. Les perfectionnements 
apporter se rduisent donc aux deux oprations suivantes: 1 fixer les
rives; 2 barrer les bras secondaires.

Mais comment, dira-t-on, fixer les rives sur un dveloppement de 284
kilomtres? Quelle somme norme ne faudra-t-il pas affecter  ces
travaux? L'observation du rgime du fleuve a conduit  la dcouverte
d'un principe qui rduit considrablement la dpense  faire. Ce
principe est celui de la _rciprocit des anses_, c'est--dire que le
cours du fleuve tant sinueux, si le courant vient frapper, par exemple,
la rive droite et s'y creuse une _anse_, il y est rflchi et va  une
distance plus ou moins loigne frapper la rive gauche et s'y creuser
galement une anse, pour de l tre rflchi de nouveau sur la rive
d'oite, et ainsi de suite. Tout l'intervalle compris entre deux anses
successives n'est expos  aucune corrosion et n'a, par consquent, pas
besoin d'tre dfendu. Le dveloppement des rives  dfendre se rduit
ainsi de plus de moiti.

Quant aux barrages des bras secondaires, au lieu de les opposer
directement au courant, qui les aurait promptement affouills et
emports, on suit galement la loi de la rciprocit des anses, et on
les construit suivant des courbes qui, sans heurter le cours du fleuve,
l'inflchissent doucement et le dirigent vers l'anse suivante.

Telles sont les amliorations proposes dans l'intrt de la navigation:
l'agriculture rclame d'autres travaux.

Les maux que le Rhne cause aux terres riveraines consistent dans la
_corrosion des rives_, comme pour la navigation et dans _l'inondation
des plaines_.

Il importe, dans le fait de l'inondation, de sparer deux effets fort
distincts, savoir: la _submersion_, proprement dite, et la _formation
des courants_.

La submersion n'a jamais t considre comme un flau par les
propritaires des terrains qui avoisinent le fleuve; c'est au contraire
un bienfait, car elle dpose sur le sol une couche de limon, qui
augmente, l'paisseur de la terre vgtale, comble les creux et tend 
niveler le terrain. C'est l'inondation _fcondante_; mais les eaux
peuvent, en raison de la forte pente de la valle, et des accidents
divers du lit, se mettre en mouvement sur le sol inond; de l les
courants: c'est ce second effet seul qui est nuisible.

La science doit donc s'appliquer  empcher la formation des courants,
tout en protgeant la submersion tranquille. Pour y parvenir, les
auteurs du mmoire que nous analysons proposent un systme de leves
_insubmersibles_, enracines au pied des montagnes qui limitent la zone
que les eaux doivent couvrir, barrant transversalement la valle, et se
recourbant ensuite pour suivre une direction parallle au fleuve. Dans
ce systme, les courants sont rompus, sans que les terrains soient
enlevs  la submersion. La valle se trouverait ainsi divise en un
certain nombre de bassins, ferms en tte, mais ouverts  l'aval. Cette
disposition a dj t applique par quelques riverains et avec le
succs le plus complet.

Ainsi, en rsum, les ouvrages  excuter pour amliorer le cours du
Rhne sont de trois espces:

1 Le revtement des berges dans les anses;
2 Le barrage des bras secondaires;
3 La division de la valle en bassins, au moyen de digues
   insubmersibles transversales.

Le devis prsent par les ingnieurs s'lve  25 millions qu'ils
demandent  dpenser en _dix ans_, c'est--dire _deux millions cinq cent
mille francs_ par an. On concevrait difficilement les hsitations du
gouvernement  mettre la main  une oeuvre si urgente, en prsence des
dsastres pouvantables qui viennent priodiquement affliger la valle
du Rhne. Quant  nous, nous faisons les voeux les plus ardents pour
qu'on ne retarde pas plus longtemps la prsentation aux Chambres d'un
projet de loi qui donne garantie et scurit  l'avenir. Jamais dpense
ne fut mieux justifie, et jamais peut-tre on n'aura obtenu de si
admirables rsultats pour une somme aussi minime.



Courrier de Paris.

Doublez vos verrous, triplez vos serrures, mettez des cadenas  vos
poches: Paris est en proie aux larrons; jamais l'amour du bien d'autrui
ne fit de tels ravages. La police correctionnelle et la Cour d'assises
n'ont pas le temps de respirer; le Mandrin et le Cartouche y abondent.
Il ne fait pas bon lire la _Gazette des Tribunaux_, sous peine de
souponner un voleur dans tous les gens qu'on rencontre, et de voir un
fripon dans chacun de ses serviteurs ou de ses amis intimes. Si
quelqu'un vous donne la main, mfiez-vous-en! il n'a peut-tre de
tendresse que pour la bague que vous portez au doigt; s'il demande des
nouvelles de votre sant, c'est sans doute un chemin dtourn pour
arriver  tter le pouls  votre caisse ou  votre bourse, frappe-t-il 
votre porte, d'un air doux et poli, sollicitant l'honneur d'tre reu
chez vous, il veut certainement prendre l'empreinte de vos serrures. Que
vous dirai-je? il n'y a pas moyen de vivre une minute tranquille, pour
peu qu'on tienne  sa bourse ou  sa montre; et le prfet de police sera
bientt contraint, dans l'intrt de tout candide Parisien, d'attacher
spcialement un sergent de ville  chaque gousset et un garde municipal
 chaque porte.

Remarquez que le voleur s'est singulirement perfectionn; il est arriv
 ressembler  un honnte homme; c'est l le comble de l'art. On vole,
comme Lairo, ce complice de Courvoisier, en tudiant Virgile; on
escalade en bottes vernies; on brise les serrures en gants glacs. Les
voleurs d'autrefois se sentaient d'une lieue  la ronde; ils avaient
d'affreuses barbes, des yeux hagards, un sourire froce et les mains
rouges; on disait tout aussitt: Voil un gaillard que je ne voudrais
pas rencontrer au coin d'un bois! Aujourd'hui, vous trouvez, en montant
dans le coup Laffitte et Caillard, un charmant inconnu qui vous comble
de soins: Monsieur veut-il que je lui cde la place du coin?
offrirai-je  monsieur une de ces pastilles aromatiques? Si l'air gne
monsieur, je baisserai le store! et mille autres politesses. Quel
aimable homme! dites-vous; et l'ennui de la route disparat  causer
agrablement avec ce dlicieux compagnon de voyage; car il sait tout, en
homme bien lev qu'il est; la politique, les affaires, l'industrie, la
petite chronique du monde.--On se quitte avec le plus vif regret.--Six
mois aprs, vous tes cit comme tmoin devant une Cour d'assises
quelconque, et vous retrouvez sur le banc des accuss votre adorable
voisin du coup, qui vous sourit d'un air d'ancienne connaissance. Il
avait escamot trois ou quatre portefeuilles, chemin faisant, tout en
vous offrant des pastilles  la rose.

Telle est  peu prs l'histoire de Souques, qui va tre mis en jugement
dans quelques jours: jeune bandit de vingt-six ans, blond, lgant,
plein de galanterie et fort tendre pour les jolies femmes qu'il
rencontrait sur sa route; on aurait pris Souques pour un _lion_ qui
allait se mettre au vert et se reposer en plein champ des fatigues du
boudoir et de l'Opra. Souques cependant dpassera Courvoisier;
Courvoisier s'arrtait au vol, Souques allait jusqu' l'assassinat.

Voici un fait tout rcent qui prouve avec quels procds et quel
raffinement de dlicatesse les voleurs vous dvalisent aujourd'hui. Il
n'y a pas huit jours qu'un des restaurateurs renomms de Paris a t
victime d'un vol considrable; toute son argenterie a disparu en un clin
d'oeil et d'un coup de main; il s'agit d'une perte de six  huit mille
francs. La police est en vedette; mais jusqu'ici elle a fait de vaines
recherches, et rien encore n'a dnonc les traces du coupable. La seule
pice qui soit tombe entre les mains de la justice est la lettre
suivante, que le pauvre diable de restaurateur a reue sous enveloppe le
lendemain du vol: Monsieur, ne soyez pas inquiet de votre argenterie;
elle est entre mes mains, et je la garde. Je viens de m'apercevoir
qu'hier, aprs avoir dn chez vous, je suis sorti sans payer ma carte;
c'est une distraction que je ne me pardonnerai jamais. Je serais dsol,
monsieur, que vous pussiez me croire capable d'une telle petitesse.
J'ai, en consquence, l'honneur de vous adresser, sous ce pli, un
napolon pour solde de ma dpense, montant  10 francs 60 cent; le reste
est pour le garon. Agrez, monsieur, mes sentiments bien distingus.

Madame la comtesse de *** a rouvert ses salons: mais ils sont loin
d'avoir l'clat et l'attrait qui en a fait, pendant dix ans, le
rendez-vous des hommes les plus aimables et des plus jolies femmes de
Paris. D'o vient cette dcadence? On lui donne plusieurs causes. Les
uns prtendent que le dsastre du banquier M....., dont les qualits
financires taient fort apprcies dans la maison, a tourn l'esprit de
la comtesse  la philosophie. Les autres affirment que le jeune de
C..... tant parti brusquement pour l'Italie, la comtesse joue  la
Lavallire, et parle de se faire carmlite. On ajoute qu'elle ne peut se
consoler de la mort rcente de M. de Saint-A.....; c'tait un ami de
toute sa vie, l'me de ses runions, qu'il animait par son esprit, le
dpositaire de ses secrets les plus intimes. Madame la comtesse tait
veuve  vingt ans; elle en a trente-huit  l'heure qu'il est, disent les
gens qui ont du savoir-vivre; de vingt  quarante ans, il y a de quoi
tre veuve; aussi dit-on que l'emploi de confident tait loin de
constituer une sincure pour M. de Saint-A..... Vers la fin de sa vie, il
rclamait un secrtaire adjoint, dclarant qu'il succomberait  la peine
s'il tait oblig de recueillir plus longtemps  lui seul tous les
souvenirs de la comtesse.

Un autre homme de beaucoup d'esprit manque  l'agrment de ce salon; je
veux parler du baron de N...., que tout Paris connat. N..... s'est
retir dfinitivement en Auvergne; il dit que le temps de faire
pnitence et de racheter son me est venu. N..... en effet a longtemps
vcu avec le diable, mais en assez bon diable. Sa fortune et sa sant
ont pay les frais de cette association satanique. N..... est fort
goutteux, fort dlabr et fort ruin. C'est de lui que ce charmant petit
minois de madame Dave... disait l'autre jour: Cet homme est un cours de
morale ambulant!

Une lettre, qu'un de nos amis intimes nous crit de Bologne, annonce le
retour en cette ville de l'illustre maestro Rossini. Le peuple bolonais
a reu ce paresseux grand homme avec un enthousiasme qui devrait le
dcider  sortir du son silence et de son inaction. Il y a quinze ans
que Rossini se tait, et au milieu de la musique infernale qui se
fabrique de tous cts, on peut dire que le silence du cette grande voix
mlodieuse est une vraie calamit publique.

Le matin de son arrive la socit philharmonique de Bologne a excut
sous ses fentres une srnade compose des airs prfrs de ses opras
les plus fameux; la foule tait immense autour de sa maison, et de tous
cts, dans l'intervalle des instruments et des voix, retentissait ce
cri: Viva Rossini! Criez, plutt: Vive le macaroni! dit l'auteur de
_Guillaume Tell_, en mettant le nez,  la fentre.

Le soir, il alla au thtre; on jouait Nabuchodonosor;  peine l'et-on
reconnu que tout le monde se leva et battit des mains; lui, cependant,
se tenait retir au fond de sa loge. A qui en veut-on? dit-il. A la
fin, les applaudissements prirent un tel caractre de provocation
directe, qu'il n'y eut plus moyen de s'y tromper. Rossini fut oblig de
paratre sur le devant de sa loge et du saluer la foule, qui rpondit
par trois vivat. Ils me feront mourir, avait dit Voltaire, dans une
occasion  peu prs semblable. Rossini a dit: Qu'ils me laissent donc
vivre, si cela est possible! Quelqu'un de Bologne lui demandait des
nouvelles de son dernier voyage  Paris, et de ce qu'il y avait fait:
J'y ai fait la musique d'une pice dont le docteur Civiale est
l'auteur; nous l'avons intitule: _la Lithotritie!_ Voil le cas que
Rossini fait du gnie et de la gloire. Est-ce conviction? est-ce
raillerie amre d'une me blesse? Mais pourquoi blesse? Le monde ne
rend-il pas au gnie de Rossini un hommage incontest? Les grands hommes
ne sont souvent que de grands ingrats.

On commence  s'apercevoir que la session des Chambres approche de jour
en jour. L'ordonnance de convocation n'est pas encore publie;
_Moniteur_ ne donnera gure le signal que dans un mois; jusque-l, le
gouvernement reprsentatif peut continuer  se promener de long en large
dans les alles de sa maison des champs, comme un honnte dsoeuvr.
Cependant un grand nombre d'honorables ont dj quitte l'arrondissement
pour revenir  Paris. On rencontre  et l des fragments du
tiers-parti, de la gauche dynastique et radicale. A la premire
reprsentation du _dom Sbastien_ de M. Donizetti, dont nos artistes
prparent les illustrations, le foyer de l'Opra offrait de quoi
composer une Chambre des Dputs au petit pied: M. Duchtel, M.
Cunin-Gridaine et M. Teste reprsentaient le ministre; M. le marquis de
Larochejacquelin et M. le duc de Valmy la droite lgitimiste, et ainsi
de suite, depuis le Fulchiron jusqu'au Ledru-Rollin, de nuance en nuance
et de drapeau en drapeau. Le parti conservateur se trouvait en majorit,
cela va sans dire. La loge de M. le ministre de l'intrieur tait
visite  chaque entr'acte par vingt des plus ardents capitaines de
l'arme ministrielle. Le conservateur est, en effet, du toutes les
espces reprsentatives, celle qui s'loigne le plus difficilement de
Paris; elle tient  Paris par la racine; c'est  Paris qu'elle fleurit
et qu'elle prospre; Paris a un engrais qui lui convient. L'opposition,
au contraire, doit voyager; parcourir l'espace est le besoin des
opinions qui attendent, esprent, et n'ont encore que les vagues
jouissances de l'utopie. L'un suit l'image de la rpublique de fleuves en
ruisseaux, de valles en montagnes; l'autre cherche son rve social au
dtour d'une alle, comme, autrefois Boileau cherchait la rime; celui-ci
fait une ascension sur quelque cime des Pyrnes ou des Alpes, pour
regardera l'horizon s'il ne voit pas un ministre tomber et un
portefeuille venir. Toute ide ou toute ambition qui en appellent 
l'avenir ont leur fuyante Ithaque, et l'opposition est une continuelle
Odysse; mais le parti qui tient le pouvoir et les places ressemble aux
avares qui craignent qu' la moindre absence un voisin ne leur enlve
leur trsor et ne les chasse de la maison. Aussi le vrai conservateur
stationne-t-il  Paris, en plein terrain ministriel; il pense que c'est
le meilleur moyen de se conserver.

Sceptique Rossini, tu te moques des autres et de toi-mme, et voici que
ton mlodieux gnie charme la Russie et la capitale des czars!--Le
Thtre-Italien a t inaugur  Saint-Ptersbourg, le 5 novembre
dernier, par une reprsentation d'_il Barbiere_; nous en recevons la
nouvelle directe. Toute la ville moscovite s'est mue de cette grande
solennit; un opra italien est, en effet, du fruit nouveau pour elle.
Saint-Ptersbourg avait dj t visit  et l, par quelques
rossignols ultramontains, mais jamais par une troupe organise et
complte. C'est au got de l'empereur que la Russie doit ce
Thtre-Italien. On se rappelle que ce fut, il y a trois ou quatre mois,
pendant le sjour de Rubini  Saint-Ptersbourg, que l'empereur rsolut
de faire cette fondation mlodieuse: Vous m'aiderez, dit-il  Rubini.
Rubini hsita d'abord; mais comment refuser un czar? Une fois vaincu par
cette gracieuse provocation impriale, Rubini, s'excutant loyalement,
n'a rien nglig pour justifier la haute confiance dont il tait
l'objet. Il a donc appel  lui, pour l'aider glorieusement dans son
entreprise, Tamburini et madame Pauline Viardot-Garcia; puis il s'est
donn lui-mme, ce qui n'est pas le moindre de ses prsents. Nous
n'avons pas le nom des autres chanteurs qui servent sous ces illustres
chefs; le premier bulletin que nous recevons de la premire bataille ne
les fait pas connatre; peut-tre la liste nous arrivera-t-elle un autre
jour. Nous la publierons si elle en vaut la peine.

[Illustration: Thtre-Italien de Saint-Ptersbourg.--Madame
Pauline-Viardot.]

Tout le Saint-Ptersbourg lgant assistait  cette prise de possession
de la musique italienne. Figurez-vous une vaste salle  six rangs de
loges, peuple du haut un bas de jolies femmes et d'un public curieux et
attentif. Le galant Almaviva, le spirituel et ptulant Figaro, la fine
et tendre Rosine, ont conquis, ce soir-l, Saint-Ptersbourg tout
entier; et nos Italiens ont du se croire  Naples ou  Florence, tant la
Russie a battu des mains pour Tamburini et pour Rubini! Quant  madame
Pauline-Viardot, elle a t rappele sept  huit fois. Notre
correspondant ne mentionne pas la pluie de fleurs et de couronnes, mais
cela va sans dire; il n'y a point de bonne fte sans cette douce onde;
et avec des artistes tels que madame Viardot, Tamburini et Rubini, les
fleurs pousseraient partout, mme en Sibrie, et les couronnes font le
tour du monde.

Le public du thtre des Varits a eu, cette semaine, une vritable
bonne fortune: il a revu Vernet, cet excellent acteur si regrettable et
si regrett; mais il ne l'a revu qu'en passant et pour une seule fois.
Vernet, retir du thtre depuis trois ou quatre ans, avait quitt sa
retraite pour cette soire seulement et  son propre bnfice. Le
lendemain, Vernet rentrait aux Invalides, et maintenant tout est dit;
Vernet est perdu pour le thtre; il faut en faire son deuil.

Quel dommage cependant que ce cher Vervet nous laisse ainsi! c'tait un
si bon et si charmant comdien: par o vous le ferais-je connatre?
Faut-il remonter jusqu' M. Pinson, le Csar des farceurs turbulents et
malencontreux? Irons-nous chercher le petit bossu de _la Marchande de
Goujons_, ce reprsentant de la mdisance difforme, bavarde et
sensuelle? Est-ce le Jean-Jean des _Bonnes d'Enfants_ qu'il vous plat
d'accoster, l'innocent Jean-Jean au nez en l'air, aux bras ballants, au
regard ahuri, aux galanteries burlesques et aux gauches amours? Mais,
non; voici venir l'amant naf de Madelon Friquet: quelle bonne grosse
figure panouie! quelle simplicit de coeur! quelle tendresse candide!
comme il trotte! comme il va! comme il roule! comme il aime sincrement
sa Madelon, ce cher petit bonhomme! et Prosper? et Vincent? Nul comdien
n'a surpass Vernet dans la reprsentation de ces types de crdulit
ingnue et de candeur ahurie.

Cette vieille, coiffe d'un bonnet en loques, barbouille de tabac, se
tranant sur les dbris de ses souliers culs, et remuant, dans sa
marche oblique, les restes bigarrs d'un cotillon en ruine, ne la
reconnaissez-vous pas? ne l'avez-vous pas vue, par hasard, au coin de la
borne,  la porte d'une noire alle o dans la loge d'un portier? Eh!
mon Dieu, oui, c'est madame Pochet! Plus loin, voyez, ce vieux brave qui
chante, trinque, boit, parle d'Austerlitz et de Wagram, et marche
cahin-caha sur une jambe dpareille..... Bonjour, vieux soldat! je sais
ton nom; je t'ai vu au soleil dans l'alle de la Petite-Provence, ou
jouant  la boule dans le carr Marigny: tu t'appelles Mathias
l'invalide!

Ainsi Vernet allait partout, saisissant sur sa route les types
populaires, et s'incarnant en eux de telle sorte que les plus
clairvoyants n'apercevaient plus l'auteur dans le personnage.

Vernet tait comme les vritables artistes: il imitait la nature et la
prenait sur le fait, mais en l'idalisant. Ce n'tait point un calque
matriel et grossier, c'tait un portrait intelligent fait par la main
d'un matre. Le talent de Vernet se distinguait en effet par le tact et
le got, mme dans ses crations les plus vulgaires et les plus
grotesques; il s'arrtait toujours  temps, et n'allait jamais au del
ni en de; il lui rpugnait d'acheter le rire aux dpens de l'art.

Vernet est jeune encore, malgr ses longs services et ses longs succs;
il aurait pu combattre quelques annes de plus sur le champ de bataille
du thtre des Varits, o il a remport, pendant trente annes, tant
de riantes victoires; mais la goutte s'en est mle, et l'excellent
comdien a t contraint de battre en retraite. Vernet a la maladie des
vieux et vaillants gnraux; cela peut-il le consoler? j'en doute; il y
a peu de comdiens retirs qui ne regrettent le lustre, les coulisses et
les bravos; mais enfin il faut tre philosophe, et, Dieu merci, Vernet a
quelque raison de pratiquer la philosophie: il a un revenu de chanoine,
l'humeur joviale, dit-on, et une jolie maison de campagne o il peut
tranquillement se reposer sur ses lauriers, quand toutefois son altesse
srnissime la goutte le lui permet.

Ce n'est jamais volontairement que nous commettons une erreur, et si
nous trompons les autres, c'est qu'on nous a tromps nous-mmes,
d'ailleurs ne sommes-nous pas obligs d'accueillir ces mille bruits, ces
mille riens qui courent la ville, fragiles fantmes, prissables enfants
du dsoeuvrement, de la fantaisie et de la mdisance, ns dans la
journe pour s'vanouir et disparatre le lendemain au lever de la
premire aurore. Ainsi, nous avons racont qu'une charmante danseuse
espagnole, mademoiselle Lola Monts, avait caress du bout de sa
cravache un galant irrespectueux; mademoiselle. Lola Monts crit de
Berlin que le fait est inexact, et qu'il ne s'agissait que d'un gendarme
brutal: va donc pour le gendarme; c'est toujours quelque chose.

Nous n'avons pas mme la compensation d'un gendarme avec M. Roger de
Beauvoir; la nouvelle de son mariage, que le bruit courant nous avait
transmise et que nous avions rpte sans criminelle prmditation, n'a
aucune espce de fondement. Nous dmentons volontiers, pour l'innocente
part que nous y avons prise, le fait de ce mariage prtendu, non pas
pour M. Royer de Beauvoir, qui a trop de got pour s'tre beaucoup
proccup d'un pareil enfantillage, mais pour ceux qui ont cru devoir
s'en inquiter  sa place. Que M. Roger de Beauvoir reste donc garon le
plus longtemps possible, un des plus aimables et des plus spirituels
garons que nous connaissions.



THTRE ROYAL ITALIEN.

Belisario, opera seriasississimo,
PAR BERTAL (2).

PERSONNAGES.

JUSTINIEN, empereur d'Orient,             MM. MORELLI.
BLISAIRE, chef suprme de l'arm,            FORNASARI.
ANTONINE, femme de Blisaire,            MLLE GRISI.
IRENE, fille de Blisaire et d'Antonine. MLLE NISSEN.
ALAMIR, prisonnier de Blisaire.          MM. CORELLI.
EUTROPE, chef de la garde impriale,          DALFIORI.
OTTARIO, chef des Alains et des Bulgares,     BONCONSIGLIO.

Choeurs.--Snateurs, peuple, vtrans, Alains, Bulgares, suivante
d'Irne, paysans de l'Hemus.

Comparses.--Garde impriale, prisonniers goths, guerriers grecs,
pasteurs de l'Hemus.

(La scne se passe partie  Byzance et partir dans le voisinage de
l'Hemus. L'poque remonte  l'anne 580 de l're chrtienne. Extrait du
libretto.)

Acte 1er.--Le triomphe.

Les snateurs et le peuple clbrent par leurs chants et leurs voeux la
glorieuse bienvenue de Blisaire, qui, par son talent et sa bravoure, a
su rendre Byzance rivale de Rome. Irne, sa fille, et Eutrope, son amie,
vont aller sur la rive pour le combler de caresses et de l'amour filial.
Joie du peuple. (Extrait de l'argument.)

[Illustration.]

[Note 2: Voir, pour plus amples renseignements, l'article que
_l'Illustration_ a dj publi sur cet opera,  la page 119 du volume
II, no. 36.]

La scne ne reste pas longtemps vide. Mademoiselle Grisi, c'est--dire
madame Blisaire, ayant pour petit nom Antonine, vient la remplir. Un
lion, qui remonte  l'an 580 de l're chrtienne, s'avance  sa
rencontre; son groom le suit. Ce lion, si lgamment vtu et dcor,
c'est Eutrope. coute et frmis! lui crie Antonine d'une voix
proportionne  l'ampleur de sa taille et  la circonfrence de sa
bouche.

[Illustration.]

Mon poux Blisaire est un parricide, lui dit-elle; je ne puis aimer un
pre qui a abandonn son premier-n aux monstres des forts ou des eaux,
et qui a refus ses cendres  sa mre. Je t'aime, tu m'aimes,
aimons-nous, et vengeons la mort de mon enfant. Blisaire mort, je
t'pouse.--Tout est prt, rpond Eutrope; j'ai ajout un paragraphe un
peu _chouette_  sa dernire lettre. Mais dissimulons.

[Illustration.]

En effet des clairons retentissent, et l'empereur Justinien ayant fait
son entre, va s'asseoir sur son trne pour voir dfiler devant lui le
_trionfo di Belisario_.--Aussitt Blisaire parat sur un char
magnifique tran par le peuple.

[Illustration.]

Il a le front ceint d'une couronne de lauriers; et sous le manteau de
pourpre on entrevoit son armure dore. Autour du vainqueur se tiennent
les prisonniers goths, parmi lesquels se trouve Alamir; les vtrans
ferment la marche, portant la couronne et le manteau de Vitigas, roi des
Goths. Le Choeur chante. Quand il a suffisamment fauss, Blisaire
demande  Justinien la libert des prisonniers. L'empereur n'a rien 
refuser  son gnral. Il l'embrasse, et tous les assistants se retirent
sauf Blisaire et Alamir, qui, dit l'argument, se sentent des
sympathies l'un pour l'autre qu'ils ne peuvent s'expliquer. Ils
s'adoptent mutuellement pour pre et pour fils.

[Illustration.]

Cependant Irne accourt vers son pre, qui la prend dans ses bras; mais
Antonine-Grisi lui tourne le dos avec dgot, en lui donnant pour excuse
qu'il vient de fumer une pipe, et qu'elle dteste l'odeur du tabac.

[Illustration.]

Blisaire ne sait d'abord que penser d'une pareille conduite; il
commence  y rflchir srieusement, quand Eutrope vient l'arrter avec
quatre hommes et un caporal, et lui ordonne de le suivre devant...
l'empereur. Blisaire parat surpris de ce manque d'gards; Eutrope le
lorgne avec l'aisance superbe d'un _imprsario_; mademoiselle
Grisi-Antonine se moque de lui par derrire: sa vengeance commence.

[Illustration.]

Aussitt pris, aussitt jug. Accus de trahison par Eutrope et
d'infanticide par son pouse, Blisaire semble frapp de la foudre. Tous
les assistants font un mouvement de surprise et d'horreur. Le snat
condamne le prvenu. Douleur d'Alamir; douleur d'Irne; joue de
mademoiselle Grisi-Antonine, qui rit  s'en tenir les ctes.

[Illustration.]

Blisaire est emmen par les gardes, dit le libretto; Irne et Alamir
les suivent dsols. Justinien et les snateurs paraissent bouleverss
par la douleur.

Acte II.--L'Exil.

[Illustration.]

Le peuple et les vtrans gmissent sur le malheureux sort de Blisaire.

Quand ils ont suffisamment fauss, ils se retirent, et Alamir s'avance
vers le trou du souffleur.

On vient de lui apprendre que Justinien, imitant l'exemple du prince
Rodolphe, a fait crever les yeux  son prisonnier.

Indign de la comparaison qu'on pourra faire entre son pre adoptif et
cette infme canaille, connue sous le nom de Matre d'cale, il jure
d'exterminer Byzance.

[Illustration.]

[Illustration.]

Pendant ce temps l'empereur, qui ne se rappelle pas parfaitement bien
les _Mystres de Paris_, fait mettre l'aveugle  la porte de sa maison,
sans lui donner mme un Chourineur pour le conduire dans un domicile
quelconque, il ne lui laisse pour toute fortune qu'une vieille tunique,
une canne sans pomme d'or et une guitare. Mais Blisaire est plus
heureux que le Matre d'cole; il possde un chien, et il retrouve sa
fille, qui se charge de doubler son caniche. Joie mutuelle du pre, de
la fille et du chien, qui chantent un trio.

[Illustration.]

Acte III.--La Mort.

Blisaire, toujours aveugle, se promne avec sa fille et son chien sur
les hauteurs de l'Hmus.--Fatigus, ils se reposent; puis entendant du
bruit, ils se cachent dans une anfractuosit du rocher. Du sommet de la
montagne descend une horde d'Alains et de Bulgares conduits par Alamir
et Ottario, et dessin d'aprs le procd Rouillet.

[Illustration.]

Alamir veut que Blisaire se mette  la tte des troupes qu'il conduit
contre Justinien; Blisaire refuse. Ils se fchent d'abord, puis ils
s'expliquent: Alamir est le fils que Blisaire a jadis abandonn aux
monstres des forts et des eaux.

                io     i
             Che  fosse oh qual momenti!
                ei     e

[Illustration.]

Ils chantent en se tenant embrasss:

                (figlio )
          Se il (fratel ) stringere.
                (padre)
          Mi e dato al seno
          Pia non desira
                 3
          So liet appieno
                 o
          Tanto del giubilo
          E in me l'ecceso
          Che parmi d'essere
               3
          Rapit in cielo!
               o

[Illustration.]

Il y a, dit l'argument, un mouvement sympathique jusque parmi les
Barbares. Nous renonons  reprsenter les effets de leur motions.
Retournons maintenant chez Justinien, o va se dnouer ce drame
intressant.

Justinien, dit l'argument, donne des ordres pour la bataille du
lendemain, lorsque, ple et chevele, mademoiselle Grisi-Antonine
parat, et vient se reconnatre coupable du mal que l'on a fait
injustement  Blisaire.

Elle tend les bras, lve les yeux au ciel, crie, pleure et ne s'arrache
pas un seul cheveu. Mais, hlas!  ce moment Blisaire, accompagn
d'une lugubre musique, est apport sur une civire par deux messagers
parisiens; une flche ennemie l'a tu.

[Illustration.]

Le pauvre homme rend le dernier soupir sans pouvoir chanter la plus
petite cavatine. Il recommande ses deux enfants  Justinien, qui lui dit
ami d'une voix touffe et en lui serrant la main.

Silence universel. Mademoiselle Grisi-Antonine reste immobile en
regardant le corps de Blisaire; Justinien et le choeur chantent:

        Abborrita dei mortali
        Condamnata dall' eterno,
        Viva, iniqua, e tutti mali
        Prova in terra dell' Averno...
        Frema il cielo a te d'intorno...
        Nieghi e te la luce il giorno...
        Ogui instante di tua vita
        Cruda morte sia per te.

A ces paroles, mademoiselle Grisi veut s'enfuir comme une insense; mais
se trouvant auprs du cadavre de Blisaire, elle pousse un grand cri et
tombe sur le sol.

[Illustration.]

Mouvement universel d'horreur!!!!!



Acadmie des Sciences.

COMPTE-RENDU DES SANCES DES DEUXIME ET TROISIME TRIMESTRES.

I. Sciences mdicales.

_Anatomie et physiologie:_--M. Serres a lu  l'Acadmie une note sur un
fait trs-curieux d'anatomie pathologique observ deux fois seulement,
en 1829 et en 1843. C'est une modification des nerfs de la vie organique
et de la vie animale. Tous les rameaux nerveux de l'conomie prsentent
dans leur trajet des renflements ganglionnaires ayant la forme et les
caractres physiques du ganglion cervical suprieur et, chose
remarquable, les cordons postrieurs des nerfs rachidiens n'en offrent
pas moins que les cordons antrieurs; la, o n'existent pas de
ganglions, la branche nerveuse parait tout  fait  l'tat normal.

Le nombre de ces ganglions est moins grand sur les filets nerveux du
grand sympathique que sur les nerfs de la vie de relation, mais il est
encore assez considrable pour que l'aspect gnral du rseau nerveux de
la vie organique soit tout  fait chang. Les nerfs du plexus
lombo-sacr, le grand sciatique et le pneumo-gastrique sont ceux qui
prsentent cette transformation ganglionnaire au plus haut degr. Les
sciatiques, au sortir du bassin et dans tout leur trajet, ont le volume
de l'humrus; les pneumo-gastriques, au sortir du crne, le long du cou
et dans le thorax, ont deux fois le volume du grand sciatique  l'tat
normal; tous ces nerfs sont parsems de bosselures formes par les
ganglions.

Sur le sujet de la premire observation faite en 1829, on a compt
environ cinq cents du ces ganglions. Celui de 1843 en offrait plus
encore. Dans les deux cas la structure de l'axe crbro-spinal n'offrait
aucune trace d'altration.

Cet tat pathologique si remarquable, et qui n'a pas encore t dcrit,
a t observ sur deux jeunes gens de vingt-deux  vingt-trois ans,
morts tous deux de fivre typhode. Le premier vitrier ambulant, courait
encore les rues quelques jours avant son entre  l'Htel-Dieu; le
second n'a offert aucun symptme nerveux pendant les quelques jours qu'a
dur sa maladie.

M. Serres a promis de communiquer le rsultat des recherches anatomiques
et microscopiques qu'il se propose de faire sur la structure de ces
ganglions. Il dsigne cette modification des nerfs par le nom de
_nvroplastie_, dnomination qui nous semble laisser quelque chose 
dsirer comme exactitude; peut-tre, quand on saura bien ce que c'est
que ces ganglions, pourra-t-on trouver un terme plus prcis.

De l'Allantoide de l'homme, tel est le sujet d'un autre, mmoire que
M. Serres a communiqu  l'Acadmie dans la sance du 12 juin. Des
recherches commences en 1828 sur des embryons humains de quinze 
vingt-cinq jours ont amen M. Serres  conclure que l'allantoide existe
dans les enveloppes de l'oeuf humain comme dans celui des autres
vertbrs, qu'elle est pyriforme chez l'homme comme chez les rongeurs,
que d'abord indpendante des autres membranes, elle s'unit ensuite avec
le chorion et fait communiquer par anastomose ses vaisseaux avec ceux
des villosits pour donner naissance au placenta; qu'enfin son existence
comme membrane distincte parat cesser chez l'embryon humain du
quinzime au vingt-cinquime jour de la conception.

Ces propositions ont t trs-longtemps un sujet de discussion pour les
anatomistes; mais le fait principal qu'elles expriment n'avait jamais
t avanc d'une manire aussi positive; aussi faudrait-il reconnatre
avec M. Dutrochet que la dcouverte de ce point fondamental en anatomie
est due  M. Serres, si les pices prsentes  l'appui pouvaient faire
passer dans l'esprit de tout le monde la conviction qu'elles ont amen
chez ces deux habiles anatomistes.

M. Velpeau,  qui d'excellents travaux sur l'embryognie donnent une
grande autorit en pareille matire, a mis des doutes sur la valeur des
pices anatomiques examines par lui dans le laboratoire du Musum. Ses
objections ont fait natre une discussion qui, portant sur des points
trs-dlicats et sur des faits observs rarement, ne pouvait avoir un
rsultat bien positif. L'un et l'autre acadmicien parlait _de visu_, et
cependant tous deux restaient fermes dans des opinions diamtralement
opposes. Toutefois M. Velpeau, dans sa rplique, a pos les faits d'une
manire si lucide et si logique, que les affirmations contraires de son
collgue n'ont pu faire cesser le doute.

En discutant ainsi franchement cette question importante, M. Velpeau
nous semble avoir rendu un grand service  la science. Il est dangereux
pour les meilleurs esprits de ne rencontrer jamais d'opposition; on
s'habitue alors  ne pas se discuter soi-mme, et l'on se laisse
quelquefois entraner  prendre l'analogie pour l'identit.

M. Flourens, dans une note fort intressante, dveloppe les recherches
anatomiques qu'il a faites sur la structure de la peau chez des peuples
diversement colors. Il a trouv chez le Maure, l'Arabe, le Kabyle, le
Ngre, sur un insulaire de l'Ocanie chez les Indiens rouges de
l'Amrique, la membrane pigmentaire rendue bien vidente par sa
coloration; il l'a vue galement, mais dcolore, dans la race blanche,
sauf sur quelques points du corps, comme, par exemple, l'aurole du
mamelon. Ces faits, depuis longtemps acquis  la science, et que
confirment les observations nouvelles de M. Flourens, ont amen ce
physiologiste  conclure que la race humaine tait primitivement une. M.
Flourens considre cette proposition comme prouve par l'tude de la
peau et s'engage  le prouver dans un autre mmoire, par l'tude du
squelette, et surtout par celle du crne.

La premire preuve ne nous semble pas tout  fait concluante. Le
pigmentum existe chez toutes les races d'hommes, comme certains
caractres sont communs  plusieurs races d'animaux distinctes, quoique
faisant partie d'un mme ordre; mais jamais on n'a vu le dveloppement,
ou, si l'on veut, la coloration du pigmentum dpasser certaines limites
pour chaque race. Il est douteux que l'tude anatomique et microscopique
dmontrt l'identit de coloration pigmentaire entre les mtis, quelque
blancs qu'ils soient, et les anciennes familles croles dont le sang est
rest pur; et pour parler de peuples en exprience depuis longtemps,
l'Arabe et le Portugais, le fellah d'Alexandrie et le Turc sont basans
 des degrs divers; enfin,  latitude gale, l'Indou du cap Comorin,
l'Amricain de la Colombie ne sont pas colors comme le ngre de Guine.

La persistance de la forme dans les os de la face chez les diffrentes
races aprs un certain degr de modification d au mlange du sang, nous
parat devoir rendre plus difficile encore la preuve, par le squelette,
de l'unit essentielle des races humaines. Au reste, cette grande
question des races est douteuse, mme pour les meilleurs esprits, et ne
sera probablement jamais rsolue. Chez l'homme comme chez quelques
autres mammifres, il est difficile, sinon impossible, de diviser
anatomiquement le genre ou la race proprement dite, bien que l'on n'y
puisse mconnatre des varits incontestables et sur l'origine
desquelles on reste sans aucune indication positive.

Des expriences trs-curieuses et faites avec un soin remarquable sur
les fonctions de la moelle pinire et de ses racines sont l'objet d'un
mmoire de M. Dupr. Ce physiologiste, en amenant  gurison des animaux
sur lesquels il avait coup les racines antrieures ou postrieures des
nerfs, a pu observer le mouvement conserv dans un membre o la
sensibilit tait abolie, et _vice versa_. M. Dupr n'a pu obtenir la
gurison des plaies graves ncessites par ses expriences, que sur des
grenouilles; il a vu constamment les animaux d'un ordre suprieur, comme
lapins, chats, etc., succomber aux accidents traumatiques. Aux
observations purement physiologiques sont jointes, dans son travail, des
remarques intressantes sur les effets pathologiques des vivisections.

M. Dumas, l'un des adversaires de M. Liebig dans la question de la
formation des graisses, a fait avec M. Milne-Edwards des recherches sur
la production de la cire des abeilles. Swammerdam, Maraldi, Raumur,
pensaient que l'abeille, recueillant la cire toute faite dans les
plantes, n'avait plus qu' l'laborer et la ptrir pour en former ses
alvoles. Hunter, et plus tard Huber, avaient dit que la cire suintait
des parois d'un certain nombre de poches glandulaires situes dans
l'abdomen de l'insecte, et s'y amassait sous forme de lamelles. Huber
ayant renferm des abeilles dans une ruche sans issue, et ne leur
fournissant pour toute nourriture que du miel et du sucre, avait vu les
ouvrires captives continuer  construire des gteaux. Un homme que le
corps mdical s'honore de compter dans ses rangs, M. Bretonneau, avait
vu  Chenonceaux, en 1817, des abeilles mises en exprience avec toute
la prcision que ce savant apporte  ses travaux, et nourries avec une
solution aqueuse de sucre blanc, construire des gteaux d'une cire
trs-blanche. Enfin l'exprience d'Huber, rpte dernirement par M.
Grundlach de Cassel, lui avait donn les mmes rsultats qu'
l'entomologiste de Genve, et il en avait conclu, comme son illustre
devancier, que l'abeille a la facult de transformer le sucre en cire.

M. Liebig trouvait dans ces observations, un des arguments les plus
forts en faveur de la production des substances graisseuses par les
animaux.

MM. Humas et Milne-Edwards ont repris l'exprience d'Huber, et pour la
rendre tout  fait prcise, ils ont constat la quantit de graisse
prexistante dans le corps des abeilles soumises au rgime saccharin,
l'ont compare  celle de la cire produite, et ont examin ensuite si,
durant le cours de l'exprience, les animaux n'avaient pas maigri.

Une premire exprience, pendant laquelle les abeilles furent nourries
avec de la cassonade de sucre, donna des rsultats douteux. On mit
alors en exprience quatre essaims auxquels on donna pour nourriture du
miel, aprs s'tre I assur de la quantit de cire contenue dans cette
substance alimentaire. Trois de ces essaims ne produisirent point de
cire; mais la quatrime donna les rsultats suivants:

        Le total des matires grasses prexistantes dans le
        corps de chaque abeille, ou fournies  ces insectes
        pendant l'exprience, est, en moyenne, d'environ    0,0022 gr.

        Pendant le cours de l'exprience, chaque ouvrire
        a produit de la cire dans en proportion de          0,0064 gr.
        et aprs cette production, en contenait encore,
        dans ses divers organes,                            0,0012 gr.

        Total de la cire produite par chaque abeille sous
        l'influence d'une alimentation de miel pur:         0,0106 gr.

MM. Dumas et Milne-Edwards se proposent de rpter cette exprience sur
une plus grande chelle, quand la saison le permettra.

Ce mmoire a provoqu de la part de M. Payen quelques objections qui ne
semblent pas toutes galement solides MM. Dumas et Boussingault
n'taient pas prsents. M. Milne-Edwards, aprs avoir rpondu aux
objections de M. Payen, est tomb d'accord avec lui sur ce que la
transformation du miel en cire par les abeilles ne dtruit pas le fait
de la ncessit d'une alimentation grasse pour l'engraissement des
animaux et notamment des mammifres. M. Thnard a prsent des
observations conciliatrices. M. Flourens a bien cit le fait de certains
ours du Jardin-des-Plantes qui, depuis deux ans, ne mangent que du pain,
et engraissent beaucoup sous l'influence de ce rgime; mais ce n'tait
pas entre les physiologistes, qu'il devait y avoir discussion ce
jour-l; d'ailleurs les parties belligrantes n'taient pas au complet,
et elles sont rentres pacifiquement dans leurs camps, laissant la noble
arne  d'autres adversaires dont il ne nous appartient pas d'apprcier
ni de reproduire les arguments.

Nous ajouterons, pour complter l'tat actuel de la question, que M.
Lon Dufour, dans la sance du 16 octobre, a rendu compte de recherches
anatomiques faites par lui pour reconnatre les poches glandulaires
indiques par Hunter comme faisant suinter ou scrtant la cire chez
l'abeille. M. Lon Dufour a scrupuleusement dissqu trente abeilles sans
rien rencontrer qui ressemble  cet organe admis par Hunter et Huber. Ce
fait ngatif d'anatomie est tout  fait digne d'attirer l'attention des
naturalistes; au reste, fut-il confirm, il en rsulterait seulement que
l'organe scrteur de la cire est encore  trouver, mais cela ne
prouverait rien contre le fait positif de la scrtion de la cire. Enfin
MM. Bouchardat et Sandras ont prsent et lu  l'Acadmie, dans les
sances du 26 juin et du 14 aot, un travail qui a pour titre:
_Recherches sur la digestion et l'assimilation des corps gras..._
Suivant ces deux habiles observateurs, les huiles et les graisses
seraient absorbes par les vaisseaux chylifres, et fourniraient un
chyle abondant, tandis que la cire, absorbe en trs-petite quantit, se
retrouverait presque en totalit dans les excrments.

_(La suite  un prochain numro.)_



Accident du 10 novembre sur le chemin de fer de Versailles (rive
droite).--Diffrents systmes proposs pour prvenir les accidents.

Il y a peu de temps, _l'Illustration_ mettait sous les yeux de ses
lecteurs des relevs statistiques d'accidents arrivs sur les chemins de
fer, tant en France qu' l'tranger (p. 71, t. II); son but tait de
rassurer les esprits timors, en leur prouvant que les sinistres taient
moins frquents dans le nouveau mode de locomotion que dans l'ancien, et
elle signalait notamment que plusieurs morts n'taient dues qu'
l'imprudence mme des victimes. L'accident arriv le 10 novembre sur le
chemin de fer de la rive droite a ajout un nouvel exemple  ceux que
nous avions donns des funestes effets que peut encore produire la
crainte sur les hommes mmes les plus exercs  la vie et aux allures
des chemins de fer.

Le 10 novembre, le convoi parti de Paris pour Versailles  huit heures
du matin se trouvait sur un remblai de huit  dix mtres d'lvation
entre Svres et Chaville, et  l'entre d'une courbe, lorsque la
locomotive, anime d'une vitesse ordinaire, sortit des rails, en
tranant aprs elle son tender, le wagon  bagages, qui, d'aprs les
prescriptions de l'administration, doit toujours sparer l'appareil
moteur des voitures des voyageurs et le premier wagon de voyageurs. La
locomotive arrive au bord du remblai se renversa, et sa chemine
pntra mme de quelques centimtres dans le talus; dans ce moment le
feu se renversa et l'incendie du 8 mai aurait pu avoir un triste
pendant, si en mme temps l'eau contenue dans la locomotive n'tait
venue l'teindre. Le tender fut galement renvers sur le remblai, et le
wagon  bagages, bris en mille pices, vint couvrir de ses dbris la
locomotive et le tender.

Le lendemain de l'vnement, l'appareil moteur tait encore couch sur
le talus, et des ouvriers travaillaient  faire une tranche pour le
dgager. Tel est le sujet du dessin qui a t pris sur les lieux par un
des dessinateurs de _l'Illustration_, et que nous offrons aujourd'hui 
nos lecteurs.

Le premier wagon de voyageurs qui suivait le wagon  bagages, entran,
sortit galement des rails, mais heureusement la chane d'attache fut
brise, et le wagon, au lieu de se prcipiter en bas du remblai, se
renversa en travers de la voie. Le second wagon fut galement draill,
mais il resta debout sur le chemin. Quant  la berline et aux trois
wagons qui la suivaient, tous restrent sur les rails.

Les premires victimes de cet accident devaient tre le mcanicien et le
chauffeur: le mcanicien eut en effet, l'paule dmise; mais, par un
hasard providentiel, le chauffeur n'eut que quelques contusions
insignifiantes.

Les employs de l'administration du chemin de fer qui taient dans le
wagon  bagages eurent galement quelques contusions. Quant au
conducteur qui se trouvait sur l'impriale du wagon de voyageurs, en
voyant le convoi drailler, il se prcipita sur la voie, et se fit  la
tte une profonde blessure,  laquelle il succomba le lendemain.

Le seul voyageur qui ait t blesse se trouvait dans le wagon renvers
en travers des rails; il eut le genou broy et la cuisse grivement
endommage. Tous les autres voyageurs sortirent des wagons sains et
saufs.

Maintenant,  quoi attribuer ce draillement? Les recherches et les
investigations des ingnieurs ont fait dcouvrir,  40 mtres environ du
lieu du sinistre, des coussinets briss et un frottement considrable
sur les rails. Une des roues de devant de la locomotive a une partie de
son bourrelet dchire et enleve en quelques endroits. On prsume que
ce bourrelet ayant t bris, la locomotive s'est maintenue sur la voie
tant qu'elle a t en ligne droite, mais qu'au commencement de la
courbe, suivant toujours l'impulsion en ligne droite, la roue aura
march quelque temps sur le rail, puis sur la terre, jusqu'au bord du
remblai o la machine a t culbute.

Quant aux causes qui ont pu amener les lsions du bourrelet, elles ne
peuvent provenir,  notre sens, que d'un dfaut de fabrication ou
d'incurie dans la surveillance du matriel.

Pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas la construction d'une
roue de locomotive, nous pouvons leur en donner une ide succincte.

Une roue se compose de quatre parties distinctes: le moyeu, les rais, la
jante et la frette: le moyen et la jante sont en fonte, les rais et la
frette en fer forg. On fabrique d'abord les rais, qu'on place, enduits
 chacune de leurs extrmits d'une couche de borax, dans le moule o
l'on doit couler les deux pices qu'ils relient; on coule alors le moyeu
et la jante  des intervalles diffrents, pour viter les effets d'un
refroidissement ingal, et quand la roue sort du moule, les trois parties
font corps ensemble. Quant  la frette, elle est, comme nous l'avons
dit, en fer battu et arme d'un bourrelet conique sur une de ses faces
et vertical sur l'autre; on l'applique  chaud sur la jante; elle se
contracte en refroidissant de manire  serrer fortement l'ensemble de
la roue; on la fixe alors  la jante par des boulons  ttes noyes.

D'aprs ce qui prcde, on voit que la rupture du bourrelet ne peut tre
attribue qu' un dfaut de fabrication, si la roue, tait neuve ou si
le dfaut tait cach; ou, dans le cas contraire, et en supposant le
dfaut visible, au manque du surveillance. C'est ce que l'enqute 
laquelle se livrent en ce moment les hommes de l'art fera connatre
avant peu.

Chaque fois qu'un vnement comme celui dont nous entretenons nos
lecteurs arrive, on se demande avec effroi quelles sont les prcautions
 prendre pour combattre la puissance aveugle qui entrane aprs elle
ces masses normes; on veut savoir si tout a t fait pour prvenir les
accidents, s'il ne serait pas possible de dominer la matire au point de
la rendre, pour ainsi dire, intelligente, et d'loigner pour toujours
les chances de mort auxquelles s'exposent les voyageurs en empruntant ce
nouveau genre du locomotion. Eh bien! nous devons le dire, dans cette
science, ne d'hier, beaucoup d'amliorations sont encore  dsirer,
beaucoup de problmes sont encore  rsoudre. D'un autre ct, il
existe, sur certains chemins de fer, des appareils de sret qui ne se
retrouvent pas sur d'autres, et dont l'usage devrait cependant tre
conseill et impos, au besoin,  ces compagnies. Les causes d'accidents
sont de plusieurs espces; les principales sont les draillements, les
collisions et les ruptures d'essieu; quant aux explosions de machines
locomotives, elles sont excessivement rares, et n'arrivent, pour ainsi
dire, que par la ngligence du mcanicien. En effet, les tles de la
chaudire, qui n'ont gure que 4  5 atmosphres  supporter, sont de
force  rsister  8 ou 10 atmosphres; la production de vapeur suit la
vitesse de marche, puisque c'est le jet de vapeur dans la chemine de la
locomotive qui active la combustion, et, par suite, la vaporisation de
l'eau; quand la machine est au repos, le foyer est trs-peu actif, et la
vapeur forme se rend dans le tender pour chauffer l'eau
d'alimentation.

[Illustration.]

Les collisions entre deux convois ne peuvent tre prvenues que par une
bonne administration; le choc est pour ainsi dire invitable, surtout
quand les deux trains qui s'avancent l'un sur l'autre sont spars par
des courbes en tranche, qui les empchent de se voir. Il faut, en
effet, un temps plus ou moins long pour arrter un convoi, et ce temps
dpend de la vitesse et de la masse du convoi, et de la puissance de la
locomotive. Ainsi, le calcul dmontrera que pour un convoi compos de
vingt-une voitures, dont trois armes de freins et de deux locomotives,
comme tait le convoi du 8 mai 1842, sur le chemin de fer de Versailles
(rive gauche), l'espace ncessaire pour arrter le convoi, en serrant
instantanment tous les freins et en renversant la vapeur, tait de 160
mres; mais entre le moment o les convois s'aperoivent et celui o
tous les moyens d'arrt sont employs, il y a un certain temps pendant
lequel les convois continuent  se rapprocher. On voit donc que pour
viter une collision, il faut que les convois s'aperoivent de
trs-loin.

La rupture des essieux est un des accidents les plus graves qui puissent
avoir lieu sur les chemins de fer. La commission cre par le ministre
des travaux publics, aprs le fatal vnement du 8 mai, pour rechercher
les moyens de sret applicables aux chemins de fer, s'est entoure de
tous les documents relatifs  cet objet, a entendu une foule
d'industriels et d'inventeurs; mais rien n'a encore transpir du
rsultat de ses dlibrations. Toutefois, nous devons dire que prtendre
arriver  fabriquer un essieu qui ne se rompe jamais, nous parat une
utopie. Ce qu'il faut chercher, ce sont les moyens de sauvetage 
appliquer quand la rupture de l'essieu se manifeste. Ces moyens de
sret eux-mmes ont t l'objet d'une foule de communications  la
commission dont nous venons de parler; nous ne croyons pas exagrer en
portant  _trois cents_ le nombre des inventeurs qui, tous anims, nous
le reconnaissons, d'excellentes intentions, mais montrant une tendresse
bien naturelle pour le fruit de leurs veilles et de leur imagination, se
sont prsents  cette commission avec des moyens _infaillibles_ de
sauvetage reconnus, aprs examen, impraticables ou dangereux. Le nombre
seul de ces inventions, qui ont trait au mme objet, et qui tournent
dans un mme cercle assez restreint, est un indice certain de la
difficult de la matire, et doit rendre extrmement circonspects les
hommes de l'art dont l'industrie attend le jugement. La commission n'a
donn encore publiquement son approbation qu' deux systmes de sret:
l'un, de M. Locart, ingnieur du chemin de fer de Saint-tienne  Lyon;
l'autre, de M. Chaussenot, ingnieur mcanicien  Paris; elle a demand
l'insertion de leurs mmoires dans les _Annales des ponts-et-chausses_.

Nous esprons tre, avant peu,  mme d'offrir  nos lecteurs les
dessins dtaills de ces divers systmes; disons seulement aujourd'hui
que celui de M. Locart est en usage depuis longtemps dj sur le chemin
de fer auquel il est attach comme ingnieur. Il consiste en un appareil
de dcrochage qui spare instantanment la locomotive et son tender du
reste du convoi. On conoit qu'avec cet appareil le danger du
draillement est de beaucoup diminu, et l'exprience a prouv en effet
l'efficacit de ce systme, qui maintes fois a prvenu de grands
malheurs sur le chemin de Saint-tienne. Nous reviendrons avec dtail
sur cet ingnieux appareil.

Qu'il nous soit permis, en finissant, de renouveler la recommandation
que nous avons dj, faite de ne jamais essayer, quel que soit
l'accident qui arrive, de sortir des wagons tant qu'ils sont en marche.
Le corps du voyageur est anim de la mme vitesse que le convoi; ainsi,
tout immobile qu'il est sur sa banquette, libre de ses mouvements et ne
ressentant ni lan ni fatigue, il n'en a pas moins une vitesse de 8, 10
ou 12 lieues  l'heure. Il renferme donc une grande puissance accumule,
ou une grande _force d'inertie_. (La _force d'inertie_ est le travail
qu'il faut dpenser pour animer un corps d'une certaine vitesse, ou bien
le travail qu'il faut enlever  ce corps pour amortir sa vitesse.) Ainsi
un voyageur pesant 80 kilogrammes, dans un convoi qui fait 56 kilomtres
 l'heure ou 10 mtres par seconde, a une force d'inertie reprsente,
par 407 kilogrammtres. On entend par kilogrammtre un poids d'un
kilogramme lev  un mtre. Le _cheval vapeur_, considr comme unit
dynamique, quivaut  75 kilogrammtres, ou  75 kilogrammes levs  1
mtre en une seconde. D'o il suit que les 407 kilogrammtres qui
constituent la force d'inertie accumule dans le corps d'un homme plac
dans les conditions nonces plus haut, quivalent  une force de 5
chevaux et un tiers. Qu'on juge, d'aprs cela, du choc pouvantable
qu'occasionne le brusque amortissement de cette force vive, et en effet,
presque aucun de ceux qui se sont ainsi prcipits hors des wagons n'ont
chapp  la mort.



Histoire de la Semaine.

La France, cette semaine, nous fera peu parler d'elle. Dans les rgions
du pouvoir et de la politique on se repose, pour ne pas dpenser une
activit et une force dont on prvoit qu'on aura besoin quand les
Chambres seront runies. Les seuls actes que les journaux aient
enregistrs sont des mutations dans nos ambassades depuis longtemps
annonces. Les ordonnances qui envoient M. le comte Bresson  Madrid, M.
le comte de Salvaudy  Turin, M. le marquis de Dalmatie  Berlin, ont
enfin paru. Le ministre a galement pris le parti de donner un
successeur  M. le comte de Ratti-Menton, auquel sa sortie sauvage
contre un autre agent franais a donn rcemment une fcheuse clbrit.
C'est M. Lefvre-Debecourt, dont les services antrieurs  la Plata ont
t fort diversement apprcis, qui va aller occuper notre consulat
gnral, aujourd'hui si important, de l'Indo-Chine. Enfin, si l'on en
crot la _Gazette d'Augsbourg_, qui sait assez souvent d'avance ce qui
se prpare  l'htel de la rue Neuve-des-Capucines, M. Mortier, notre
ministre en Suisse, serait, sur sa demande, mis en disponibilit, et
remplac par M. de Bourqueney, qui remettrait  un autre charg
d'affaires l'intrim de M. de Pontois.--Il nous est pnible d'avoir 
mentionner une autre mesure sur laquelle, esprons le, le ministre,
mieux inspir, reviendra. De pauvres Italiens, fuyant les svices que le
gouvernement papal, mal conseill, avait rsolu d'exercer contre eux,
taient venus chercher un refuge dans la Corse, qui leur rendait le
soleil et la langue de leur patrie. Au moment o les feuilles anglaises
et les feuilles allemandes annoncent que si les forces autrichiennes et
pimontaises interviennent dans les lgations, ce ne sera qu' la
condition que le pape prendra l'engagement de rformer bon nombre des
abus administratifs dont ses sujets se plaignent, les rfugis romains
viennent de recevoir du ministre de l'intrieur l'ordre de quitter la
Corse et d'interner  Chteauroux. Nous n'avons nullement l'intention de
mdire du chef-lieu du dpartement de l'Indre; mais, en vrit, pour des
Italiens, y tre conduits  l'entre de l'hiver, c'est tre exils en
Sibrie.--M. le duc et madame la duchesse de Nemours, sur l'invitation
pressante de la reine d'Angleterre, sont alls rendre  cette princesse
la visite qu'elle est venue faire au chteau d'Eu pendant qu'ils taient
au camp de Bretagne. La concidence du voyage du futur rgent avec celui
du prtendant a donn lieu, dans quelques journaux,  beaucoup de gloses
et de commentaires. Tout ce qu'il en faut conclure, c'est qu'en mme
temps que l'un voyage pour se distraire, l'autre voyage pour se
consoler; et que l'Angleterre croit, avec raison, faire preuve de bon
got en se montrant bienveillante et empresse aussi bien envers le
malheur qu'envers la fortune.

Il vient de se former  Birmingham une _Union nationale_, ou
confdration gnrale de toutes les classes, pour rendre les ministres
de la couronne lgalement responsables de la misre du peuple. Son
manifeste, rdig par un ancien membre de la Chambre des Communes, M.
Thomas Atwood, a t immdiatement couvert de milliers de signatures.
Chaque jour semble amener un embarras nouveau au ministre de sir Robert
Peel. Les checs et les ennuis se succdent pour lui sans interruption.
Il voyait, il y a peu de jours, la Cit envoyer au parlement un candidat
autre que le sien; une nouvelle lgislation sur les crales lui est
demande avec une insistance fort incommode, par les journaux mmes qui,
hier encore, lui semblaient tout dvous; enfin, aujourd'hui, 16,000
unionistes, rassembls en quelques heures, disent dans une proclamation
adresse au peuple: Nous appelons  nous toutes les classes laborieuses
du royaume. Amis, compatriotes et frres, notre plan est plac devant
vous. Les difficults, les dangers d'accumulent autour de nous... Vous,
lecteurs et non lecteurs, qui souffrez de l'oppression commune; vous,
marchands, manufacturiers et commerants, qui travaillez malgr tant de
difficults; vous, propritaires et fermiers, qui possdez encore
quelque chose, mais qui voyez votre ruine invitable; vous, capitalistes
et rentiers, dont les revenus diminuent chaque jour, et dont les
proprits, mises dans la balance, sont plus lgres que la misre et le
mcontentement publics; et vous, honntes mais malheureux ouvriers et
laboureurs, l'orgueil, la gloire et la force de notre pays, nous vous
appelons de toutes nos forces, venez  nous et aidez-nous dans la grande
oeuvre de sauver notre pays de la destruction.--Ce n'est pas en portant
ses yeux sur l'Irlande que le ministre anglais peut les reposer
agrablement. La dclaration de _true bill_ par le premier jury, devant
lequel ont comparu O'Connell et les autres chefs du repeal, n'a pas
produit plus d'effet que nous ne l'avions prvu; et quelque soin qu'on
et apport  la composition du jury, on a su que les poursuites avaient
trouv des contradicteurs dans son sein. Il est vident qu'elles en
trouveront bien davantage dans le jury dfinitif, dont la liste ne sera
pas dresse sans un examen svre et une intervention active de la part
des inculps et de leurs conseils. En ce moment mme, on se dbat pour
l'accomplissement de ces formalits prliminaires.--Demain dimanche, 19
novembre, aura lieu une preuve trangre au procs, mais qui donnera la
mesure de l'intrt qu'y porte la population irlandaise. Une qute
gnrale sera faite dans tout ce malheureux royaume pour le tribut
annuel et volontaire pay  O'Connell. Cette souscription lui est
entirement destine, et est indpendante de celle qu'on appelle la
_rente, du rappel_, et qui se peroit hebdomadairement. La souscription
destine  former la liste civile d'O'Connell date de 1831, et n'est
ouverte qu'une fois l'an:

        En 1831, elle a t de 26,000 liv. st. (environ 660,000 fr.)

        -- 1832,         --    12,535   --     (    --   315,000 --)

        -- 1833,         --    13,903   --     (    --   350,000 --)

        -- 1835,         --    20,189   --     (    --   515,000 --)

[Illustration: Le gnral Narvaez.]

L'anne dernire, elle n'a t que de 10,500 liv. st., (265,000 fr.
environ). En gnral, le chiffre a suivi le mouvement de l'agitation;
lev quand elle a t vive, il est redescendu quand la lutte a t
moins engage, mais jamais le tribut n'a manqu. Tous les ans, aprs que
les souscriptions ont t recueillies dans les diverses paroisses, le
chiffre en est livr  la publicit.--Les nouvelles d'Espagne sont de
jour en jour plus dplorables: ce n'est plus assez de la guerre civile
et des expdients anticonstitutionnels, les partis y procdent
maintenant par l'assassinat. L'attention a t dtourne de la
soumission de Saragosse, de la sortie d'Avetler de Girone, de la mise en
tat de sige de Saint-Jacques-de-Compostelle, de conspirations
dcouvertes  Cordoue et  Algsiras, de la situation de Barcelone,
autour de laquelle les forces des assigeants s'accumulent, et o les
insurgs songent, dit-on,  capituler, tout cela a t oubli pour ne
songer qu' la tentative d'assassinat commise  Madrid sur le gnral
Narvaez. Le 6, la reine assistait  la reprsentation que donnait le
thtre du Cirque; le gnral s'y rendait. Au moment o sa voiture,
longeait le portail de l'glise Porta-Celi, rue de la Lune, de nombreux
coups de fusil ont t tirs par des hommes embusqus et qui attendaient
son passage. Les assassins, tous en manteaux et chapeaux ronds, 
l'andalouse, prirent la fuite dans diverses directions. Le gnral n'a
point t atteint, mais il a t couvert du sang de son aide-de-camp,
mortellement bless, et d'un jeune homme qui l'accompagnait galement,
et qui a t atteint  la tte d'une lgre blessure. Les troupes
furent, par les ordres de Narvaez, immdiatement mises sous les armes,
et le gnral se rendit ensuite au Cirque dans la loge de la reine, pour
tranquilliser Sa Majest et se montrer au public. Cet attentat ne
pouvait qu'attirer sur lui de l'intrt et rendre plus difficile le rle
de l'opposition. Le lendemain, le gnral s'est promen par la ville
dans sa voiture crible de balles, et le 8, les deux Chambres runies,
ce qu'il est assez difficile d'expliquer constitutionnellement, ont
dclar la majorit de la reine  une majorit de 193 voix contre une
minorit que cet vnement avait rduite  16 membres. Avant la
tentative criminelle et l'tat de raction produit sur les esprits, M.
Cortina, candidat des progressistes, avait obtenu, pour la prsidence
de la Chambre des Dputs, 49 voix; M. Olozaga en avait runi 66, mais
aprs avoir dclar qu'il ne comprendrait pas un cabinet qui ne
runirait pas les chefs des deux opinions.

[Illustration: Le roi des Belges.]

[Illustration: La reine des Belges et le Prince royal.]

En proclamant le rsultat du scrutin sur la majorit de la reine, M.
Olozaga a dit: A dater de ce jour, le rgime constitutionnel doit
commencer  tre une vrit en Espagne. Ce mot est un aveu contre le
pass; nous voudrions qu'il ft une garantie pour l'avenir. La reine a
prt son serment le surlendemain, devant les deux corps lgislatifs
rassembls dans la salle du Snat. Toutefois, ces vnements n'ont point
conjur la crise ministrielle, et M. Lopez persiste dans sa
dtermination d'abandonner son portefeuille.--Le gnral Coletti, ancien
ambassadeur de Grce  Paris, dont les sentiments patriotiques inspirent
une grande confiance  ses compatriotes, est dbarqu le 30 octobre au
Pire; son arrive a excit l'enthousiasme des Athniens, et a donn
lieu  une ovation. Le gnral n'a pu se rendre qu'avec difficult, au
travers d'une foule compacte; et dans la joie, du port  sa demeure. Les
lections sont favorables aux constitutionnels. Sur 225 dont se doit
composer l'assemble, les nappistes ne comptent que 90 voix, les
partisans du mouvement de septembre en ont runi 135.--On a reu, par la
voie de l'Angleterre, des nouvelles de Montevideo jusqu' la date du 21
aot. Oribe et le consul de France ont eu une confrence dans laquelle
ils ont arrt qu'aucun Franais ne serait inquit pour le pass; qu'on
ne pourrait pntrer dans le domicile d'un Franais qu'en vertu d'un
ordre crit de l'autorit suprieure; qu'enfin, si Montevideo tait pris
d'assaut, notre pavillon serait un signe de protection, et qu'on
donnerait des passeports  ceux de nos nationaux qui en demanderaient;
on n'en compte pas moins de 24,000 dans ces parages. Les mouvements des
deux armes ennemies n'avaient encore abouti  aucun rsultat.

[Ouverture des Chambres belges, le 14 novembre.]

Le roi Lopold a ouvert, le mardi 14, la session des Chambres belges
pour 1843-44. Le roi s'est rendu au palais accompagn d'un nombreux
tat-major; il tait revtu de l'uniforme d'officier-gnral de la garde
civique. Le corps diplomatique assistait au complet  cette solennit,
qui avait attir une foule nombreuse et brillante. Dans son discours le
roi n'avait  traiter aucune des questions de politique extrieure qui
ont si longtemps tenu incertaines les destines de ce royaume. Ces
questions sont toutes tranches aujourd'hui, et une re toute
d'industrie et de progrs semble s'ouvrir pour la Belgique. Aprs avoir
exprim la satisfaction qu'il avait personnellement ressentie, et
qu'avait partage la reine d'Angleterre, de l'accueil qui avait t fait
par les populations  cette princesse durant son voyage en Belgique, il
est entr dans l'numration des projets que son ministre se propose de
prsenter aux dlibrations des Chambres dans la session ouverte. Il a
fait ressortir l'immense avantage que devait ncessairement retirer cet
tat de l'achvement complet de son rseau des chemins de fer; mais il a
annonc en mme temps que ces voies nouvelles ne dtourneraient point
l'attention du gouvernement des travaux d'amlioration  effectuer sur
les voies navigables; les canaux vont tre rpars et complts. Tout en
se flicitant des progrs de l'industrie agricole, le roi a annonc
galement que l'administration regarderait son oeuvre comme inacheve
tant qu'il resterait sur le sol belge des bruyres  dfricher. Nous
serions tent de proposer  notre ministre franais d'adopter pour le
discours de la couronne, qui sera prononc dcidment chez nous le 26
dcembre, une seconde dition du discours belge en ce qui concerne ces
intrts si graves. Le roi Lopold a annonc galement que tous les
efforts de son gouvernement tendraient  favoriser les relations et les
entreprises lointaines, et il a engag l'esprit d'association  seconder
de son ct ces efforts, dont le succs viendrait mettre  l'aise la
population belge, trop nombreuse pour son territoire resserr, et son
industrie, trop productive pour sa consommation intrieure. Il y a l,
nous le rptons, de bien bons conseils et de bien bons exemples pour
nos ministres; et en vrit les Belges se sont montrs assez souvent
contrefacteurs  l'gard de la France, pour que nos gouvernants ne se
fassent aucun scrupule de les contrefaire  leur tour dans cette
circonstance et dans cette direction.

Des nouvelles de Dalmatie, allant jusqu'au 21 octobre, apprennent que
depuis plus d'un mois toutes les villes de cette province sont tenues
dans l'effroi par des dtonations souterraines et de continuelles
secousses de tremblement de terre qui ont fait fuir une grande partie
des populations dans la campagne. Le 20, beaucoup de familles se
disposaient  rentrer  Raguse, d'o elles avaient fui prcipitamment un
mois auparavant, quand une nouvelle secousse est venue faire renatre
toutes les alarmes. A Slano,  Meleda, les phnomnes et l'pouvante
sont les mmes.

Depuis quelque temps, nos journaux de dpartements ont souvent 
annoncer des dcouvertes archologiques faites dans leurs contres par
suite de fouilles entreprises dans ce but, ou, le plus souvent, par
suite de travaux d'agriculture que le hasard rend doublement fructueux.
Des tombeaux gaulois, des armes, des bracelets, des anneaux, des
mdailles nombreuses et des monnaies d'or, d'argent et de bronze ont t
de plusieurs cts dterrs ainsi tout rcemment. Si l'on en croit les
feuilles allemandes, on vient de faire,  Aix-la-Chapelle, une autre
dcouverte, c'est celle des reliques de Charlemagne. On savait qu'en
l'an 1000, Othon III s'tait fait ouvrir le caveau de l'empereur, et que
Frdric Ier (Barberousse) avait, le 29 dcembre 1165, lev les
ossements de ce grand prince, aprs que le pape Pascal III l'avait mis
au nombre des saints. Frdric fit garder ses dpouilles mortelles dans
un coffret; les vtements et insignes de l'empereur devinrent les
insignes du couronnement de l'empereur franco-romain; et aprs qu'en
1792, Franois II s'en fut revtu comme roi et empereur lu, ils furent
transposs  Vienne, o ils sont encore conservs. Mais les reliques de
Charlemagne taient perdues, sauf un bras enchss dans un reliquaire;
et quelque peine qu'on se donnt, avec quelque soin qu'on chercht
dessus et dessous terre, on ne pouvait les dcouvrir. Il y a quelques
semaines, on aurait, dit-on, retrouv le prcieux coffre dans une pice
attenante  la sacristie, o il tait plac sur une armoire, dans le
plus complet abandon.

Nous donnions dans notre avant-dernier numro une statistique des
missions en Chine et de leurs rsultats. Nous aurons bientt,  ce qu'il
parat,  ajouter  ce travail. Il s'est form  Berlin et  Koenigsberg
des runions de dames ayant pour but de former et d'envoyer aux Indes
des femmes missionnaires appeles  faire connatre l'vangile aux
femmes de l'Orient. La _Gazette ecclsiastique_ de cette dernire ville,
qui donne cette nouvelle, l'accompagne de quelques rflexions qui nous
paraissent assez justes, et qui ont pour but de rappeler que la sphre
sainte, mais retire de la femme, se prte difficilement  des
entreprises intrieures qui appellent son activit hors du domaine que
la nature lui indique et que l'vangile approuve et
sanctifie.--L'dification n'est pas le caractre de toutes les nouvelles
qui nous viennent d'Allemagne. On crit de Vienne que le prince Gustave
Wasa fils du feu roi de Sude, Gustave-Adolphe IV, dtrn en 1809 et
remplac par Bernadotte, vient de former, aprs treize ans de mariage,
une demande en divorce contre sa femme, la princesse Stphanie de Bade.
On ne peut attribuer d'autre cause, dans la haute socit de Vienne, 
cette dmarche, qui paratrait autrement inexplicable que la maladie
mentale hrditaire dans la famille du prince. Le consistoire de la
confession d'Augsbourg,  laquelle appartiennent les deux poux, aura
nanmoins  prononcer sur la demande comme si elle avait t forme
raisonnablement.

Le bel htel Lambert, situ  la pointe orientale de l'le Saint-Louis,
et qui a fourni  _l'Illustration_ le sujet, d'une notice et de gravures
(t. 1, p. 195), avait t adjug, il y a quelques mois,  madame la
princesse CZARTORISKA. Il vient d'tre restaur avec, un soin
remarquable. Si l'illustre trangre ne se ft prsente aux enchres,
les amis des arts, les admirateurs de Lesueur et de Lebrun auraient
probablement aujourd'hui  demander compte, au ministre de l'intrieur
et il l'administration de la ville de Paris de la dmolition de cet
htel et de la destruction de ses richesses artistiques.

Quand tel mdecin embaume un dfunt, quand tel journal voit mourir un de
ses abonns, les rclames de l'un ou les ncrologies de l'autre tendent
 nous faire croire aussitt que la France, a fait une grande perte. Il
y en a pu avoir quelques-unes de ce genre cette semaine; mais l'on
comprendra que nous n'en fassions pas porter le deuil  nos lecteurs.
Nous ne mentionnerons donc que la mort d'un naturaliste-voyageur du
Jardin-des-Plantes, le docteur A. Petit, envoy en Abyssinie. Il a t
emport, par un crocodile en traversant une des branches du Nil Bleu,
dans les environs de Gondar.



Une Bouteille de Champagne.

NOUVELLE.

(Suite et fin.--Voir t. Il, p. 166.)

Le son du cor de Shinderhannes ne retentissait jamais que pour le
combat.

Aux armes! cria le bandit. Mose, barricadez le monastre! Zaghetto,
distribuez les carabines! Qu'on dploie la bannire de Windschoot, le
crane rouge sur champ d'azur! Il faut emporter toute la poudre, toutes
les balles et un confesseur; car j'ignore vraiment ce que va coter
d'hommes une bouteille de vin de Champagne.

La jeune femme devint ple. C'est seulement alors qu'elle comprenait son
pouvoir. Arracher le bandit  l'existence rprouve du crime ne lui
semblait plus au-dessus des forces humaines, puisque, pour une fantaisie
purile, Shinderhannes prcipitait sa bande entire  une ruine presque
certaine. Elle fut mme tente un moment de revenir sur un ordre dont la
satisfaction, aussi promptement terrible, l'effrayait maintenant:
l'amour-propre lui ferma la bouche, et la mmoire de la pauvre laitire
de Kiedrich fit le reste. Le meurtre de cette victime exigeait du sang.

Ma chre, dit  Julie le capitaine en se tournant vers la belle
Allemande, quoique la frontire soit pacifie, Mayence renferme une
forte garnison. Je n'ai pas cent braves dans ma troupe. A dfaut de
garnison, d'ailleurs, les gendarmes franais, que nous avons tant de
fois dtruits, brlent de nous rendre la pareille. On peut aisment
refermer les portes de la ville derrire moi. Si je suis pris, c'est la
mort.

--Il n'y a que les sots, disait Catherine II, qui soient indcis, lui
rpondit froidement Julie Blasius.

--En marche! cria Shinderhannes.

Et l'on partit.

Qu'une femme est sduisante, qu'elle parait bien la crature favorise
de Dieu, lorsque, sans autre force que sa grce et sans autre appui que
son sexe, on la voit dompter l'homme, le plus puissant et le plus
allier, comme s'il s'agissait d'un enfant mutin! Alors tout grandit
autour du triomphe, et celle qui le remporte avec de si faibles moyens
s'lve d'autant plus aux regards de la foule qu'elle semblait  la
veille d'une dfaite. Le bruit circula bientt parmi les bandits que la
captive elle-mme conduisait l'attaque. Ou ne s'expliqua pas les causes
de ce singulier caprice, on n'en vit que le rsultat chevaleresque.
L'influence d'une femme est quelque chose de si doux au milieu des
dangers, et surtout dans la vie d'exception, que les camarades de
Shinderhannes se sentirent ennoblis  leurs propres yeux. On et dit que
la volont de Julie Blasius relevait ces hommes fltris de leur
dconsidration sociale et que le crime solidaire  tant d'imaginations
perverses devenait une vertu par l'unique magie de l'emploi qu'en
faisait une jeune et innocente fille.

Julie, en habit d'amazone, prcdait,  cheval l'arrire-garde, o
marchait Picard, qui, par une sorte de vanit militaire, avait demand
de combattre encore; mais il ne devait pas, mort ou vif, remonter au
monastre. Le vieux soldat suivait d'un oeil morne le cortge triomphal
de Blasius; il devinait toute la passion de Shinderhannes en mesurant la
victoire de la jeune femme, et, si la bouteille de Champagne tait prise
rien effectivement ne pouvait tre dsormais impossible  la faiblesse
du capitaine aussi bien qu' l'nergie de la prisonnire. Les compagnons
du Belge Shinderhannes n'taient pas d'ailleurs libertins comme la
plupart de nos brigands de mlodrame et d'opra-comique. Presque tous
maris, pres de famille et dvots, ils faisaient de la vie d'exception
un peu par haine de la rpublique franaise, beaucoup par misre, double
originalit malheureusement insparable d'une poque de guerres
continuelles et de rvolutions gnrales.

Tout le monde souhaitait donc que le capitaine poust la jeune femme.
Ce n'tait pas, assurment, le caractre le moins curieux de
l'expdition que le contraste de moeurs patriarcales et de gots
belliqueux entrans  la conqute ridicule d'un flacon de vin, autant
par la soif du meurtre et du vol que par dvotion pieuse  l'ascendant
du gnie de la femme, au lien providentiel du mariage. Quand
l'inspiration morale descend au milieu des existences les plus
dpraves, peu importe l'origine du bienfait, pourvu que le but soit
atteint. Le prestige de la beaut et de la vertu runies dans Blasius
avait mu Shinderhannes; de l'amour de leur chef tait n l'enthousiasme
des bandits du Rhin, et le succs du devoir sur le vice ne dpendait
plus que d'une circonstance assez folle pour que Julie, en couronnant la
passion du proscrit belge, ft certaine de l'arracher en mme temps au
crime.

On s'arrta en route entre Georgenborn et Franenstein,  cette pierre
tombe du ciel qui marque  peu prs la moiti du chemin du couvent
d'Eberbach aux remparts de Mayence; on attendait que la nuit ft venue.
Une partie de la troupe se glissa dans la ville, sous un dguisement,
pour s'emparer d'une porte; un autre dtachement se rapprocha des murs
pour prter la main aux camarades qui s'engageaient dans Mayence; enfin
l'arrire-garde se tint cache, avec Julie et le confesseur, autour de
Franenstein, disposant des renforts, apprtant des munitions, observant
la plaine, couvrant la route du monastre et se prparant  recevoir les
blesss, les morts et la bouteille de vin de Champagne. Picard
commandait les hommes posts en surveillance le long des remparts. Il
demanda  Julie, en partant, la faveur de lui baiser la main. Le prtre,
chapelain d'Eberbach, vieux et cass, parut attendri.

Comment envoyez-vous tant de braves gens  la mort, madame, lorsque le
capitaine Shinderhannes est votre esclave? dit-il  Julie en tremblant 
la fois de crainte et de piti.

--Mon pre, lui rpondit la jeune femme en s'agenouillant,
pardonnez-moi! On n'est l'esclave d'un homme qu' la condition de n'tre
plus matresse de sa personne, et Julie Blasius n'a jamais dpendu que
du ciel et de sa mre. Cette entreprise coupable cache de saintes
reprsailles. La fin justifiera les moyens. Si d'ailleurs une seule vie
est sacrifie, la mienne aussitt expiera ce forfait. Pardonnez-moi, mon
pre!

--Que Dieu soit avec vous, murmura le chapelain surpris, mais avec un
sentiment de confiance absolue.

Cependant les plus dtermines de la troupe, conduits par Shinderhannes
lui-mme avaient pntr jusqu'au Thiermarckl, grand march de la ville.
Il y avait l un dpt de vins franais que le bandit connaissait de
longue date, mais sur lequel jamais il n'avait tir  si courte
chance. Le march tait dsert, tous les habitants se promenaient sur
les remparts; c'tait l'heure o, dans les places de guerre, chacun
soupe ou fume  l'cart, en famille, avec une sorte de rverie, 
l'approche de la nuit qui se ferme et du pont-levis qu'on relve. Les
jeunes filles causent d'amour avec les soldats sur le glacis, les
enfants jouent dans les squarre, et le guetteur, endormi dans le
beffroi, oublie de carillonner la nouvelle sinistre d'un incendie
lointain.

Shinderhannes acheta dans le magasin un panier de vin de champagne.
Quand il fallut payer, le bandit fit d'abord emporter la marchandise par
deux de ses hommes, puis discuta du prix avec le vendeur. Aprs
d'insignifiantes paroles, il refusa tout d'un coup de payer, sous
prtexte qu'il n'avait pas d'argent et qu'il avait laiss sa bourse 
l'htel des Trois-Couronnes. Le vendeur eut des soupons: il appela un
officier de police.

Pourquoi ne voulez-vous pas payer dit-il svrement au bandit.

--Parce que ce n'est pas notre usage, rpliqua Shinderhannes irrit.

--Votre usage?... singulire rponse, mon ami. Et qui tes-vous donc?

--Nous sommes des voleurs.

Immense fut la rumeur dans le march. On sortit en tumulte des maisons
on entoura l'officier de police et le vendeur, stupfaits. Le bandit
avait habilement calcul tout l'effet de cette premire surprise; il eut
le temps de gagner la porte de la ville, o ses hommes runis forcrent
la garde et franchirent violemment le rempart. Aussitt l'alarme se
rpandit, le tocsin sonna, la garnison courut aux armes, on ferma les
autres portes de Mayence: mais il tait trop tard. Appuys sur le
dtachement qui veillait au dehors des murailles, les bandits firent
leur retraite en bon ordre, et le panier de vin de Champagne, conquis
sans effusion de sang, tout au plus au prix de quelques bourrades
donnes aux sentinelles, fut lestement port  Franenstein, o
Shinderhannes, aussi respectueux que brave, le dposa solennellement aux
pieds de Julie Blasius.

Quand la jeune fille apprit que l'expdition n'avait perdu aucun homme
et que la garnison mme n'avait  dplorer aucune perte, elle fut
soulage d'une angoisse bien vive. Cette faveur du hasard donnait plus
de mrite  l'obissance du capitaine; on pouvait croire qu'il avait
voulu conqurir sans frapper. Mais l'assassinat de la laitire de
Kiedrich n'tait pas veng, et en revenant  Eberbach, la vue du
prcipice allait rappeler  Julie les circonstances impunies de son
affreuse mort. Aprs la preuve d'amour que lui avait donne
Shinderhannes, comment Blasius devait-elle rveiller encore cruellement
de pareils souvenirs? Le confesseur, qui ne savait rien, attendait avec
anxit le rsultat de ce mystrieux voyage, et Picard, plus jaloux,
plus passionn que jamais, suivait mlancoliquement la trace du
capitaine et de la jeune fille, comme un chien fidle qu'on nglige
et dont le dvouement n'est pas moins profond.

Au monastre, Shinderhannes fit connatre  sa troupe que le voyage
n'avait eu pour prtexte que la fantaisie de la belle Allemande, et que,
si le butin n'tait pas considrable, en revanche Julie Blasius
rcompenserait leur chef en l'pousant Les bandits rpondirent  ce
discours par des hourras pleins d'ivresse. La jeune fille seule, ple et
agite, gardait le silence, Picard la prit  part et lui dit:

Je comprends votre embarras. Le rle de Shinderhannes vient de changer:
de matre imprieux qu'il tait ce matin, le voici maintenant esclave
docile; il attend son bonheur de votre main, et vous ne pouvez refuser
de le satisfaire, car ce serait perdre le fruit de votre captivit et
l'occasion de changer sa vie comme son rle. Je suis mieux et il est
jeune; nous vous aimons tous deux: que Shinderhannes vous prouve
dsormais son amour en renonant au crime! Moi, tient le repentir ne
ferait pas le bonheur, je vais vous prouver le mien  ma faon. Que le
sang de la laitire retombe sur ma tte, et que ma mort expie la
sienne!

A ces mots. Picard se dirigea rapidement vers le prcipice, et, avant
qu'on se fut oppos  son acte de dsespoir imprvu, le malheureux
aventurier s'tait jet dans le gouffre. Les brigands entendirent le
bruit de son corps qui roulait d'abme en abme. Cette scne trange
avait glac d'horreur tout le monde, mme les plus endurcis.
Shinderhannes, mu, tenant dj la bouteille d'une main et un verre de
l'autre, sentit que le dnouement d'un semblable pisode appartenait de
droit  la jeune fille. Des regards et du geste, il la supplia de
parler. Les bandits avaient mis un genou  terre.

Mon pre, dit d'abord Julie au chapelain  voix basse, le meurtre d'une
femme exigeait du sang: je comptais lui donner le mien: on m'a prvenue.
Maintenant un sacrifice d'un autre genre m'est rserv, et, s'il ne
s'agit plus de mourir, mon dvouement ne sera ni moins entier ni moins
pnible. Je sauverai ces hommes de la potence; voil mon oeuvre; je
corrigerai Shinderhannes par l'amour; voil ma vie. En aurai-je la
force?

--Oui, ma fille, rpondit le confesseur les yeux pleins de larmes et en
repassant la porte du monastre; je vous laisse comme Daniel dans la
fosse aux lions; mais vous rongerez leurs ongles, et, au lieu d'tre la
proie de leur colre, vous les livrerez eux-mmes  la paix du
Seigneur.

Et il disparut. A ce moment Shinderhannes qui avait respect le secret
de la conversation du prtre, se rapprocha lentement de Julie. Il tenait
toujours le verre  la main: il venait de le remplir; le vin de
Champagne y ptillait en mousseline au bord du cristal.

Belle Julie, s'cria le bandit, ne voulez-vous pas boire ce vin  nos
fianailles prochaines?

--Volontiers, dit Blasius en prenant le verre; mais quand ne serai-je
plus la femme d'un brigand?

--A notre premier enfant, rpondit le jeune homme sincre. Il m'est
impossible d'abandonner sur-le-champ mes camarades.

Il y avait sur la physionomie de Shinderhannes comme l'aurole d'une
abngation complte. Transfigur par le bonheur, l'amant de Julie
n'tait plus le chef redout du Hundsruck. Avec cet instinct
providentiel, cette pntration divine qui ne trompe jamais les femmes,
Blasius devina son succs, et elle but le vin, comme elle aurait
communi  l'autel, pleine de foi et de charit.

Mais le sort fut plus barbare que n'avait t sublime son dvouement.
Julie tait dj mre, que Shinderhannes n'avait pas eu encore le temps
de dissoudre l'association des bandits du Rhin. Sur le point de
disparatre de la scne du crime, il fut arrt  Francfort et
guillotin  Mayence en novembre 1805. Montez aux tours de Bornhoffen,
le soir, au clair de lune, vous couterez un chant plaintif qui s'lve
des vignobles et se perd dans la nuit. C'est la voix de Julie; elle
vient apaiser les mnes de Picard et de la laitire.

ANDR DELRIEU.




MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XIX.

FUITE.

Ces mesures prises, Alpinolo se dcida  se confier  Buonvicino, et
il se rendit au couvent. Le saint homme se tenait dans sa petite
cellule, garnie, suivant la rgle, d'une paillasse avec un oreiller, de
deux couvertures de laine et d'un escabeau de bois. Il tait assis, la
tte incline, les mains croises sur ses genoux. Aux rides prcoces de
son front,  ses joues ples et amaigries,  ses yeux enfoncs dans leur
orbite, chacun aurait pu dire: Pour cet homme, penser c'est souffrir;
mais sa douleur n'tait point du dcouragement, on pouvait y entrevoir
une esprance ou peut-tre un souvenir.

Buonvicino ne reconnut point d'abord le jeune page. Sa livre, sa barbe
et l'altration de ses traits le dguisaient mme aux yeux d'un ami de
son enfance. Ds qu'Alpinolo se nomma, le moine n'hsita point  le
reconnatre. Il l'embrassa  plusieurs reprises, avec toute l'effusion
d'un pre qui revoit son fils aprs de longues annes d'absence, et il
lui demanda comment il se trouvait  Milan, malgr la proscription dont
il tait frapp.

[Illustration.]

Alpinolo aussitt, avec l'accent de la haine la plus vive, et sans se
mnager lui-mme, lui raconta la suite de ses infortunes, la part qu'il
avait eue au dsastre de Pusterla, la trahison de Ramengo. Enfin, il lui
rvla toute une srie d'iniquits qu'il n'aurait jamais crues possibles.
Mais ce rcit n'expliquait point au bon frre la prsence d'Alpinolo 
Milan. Il le questionna  ce sujet; le jeune page lui rpondit que
c'tait un secret qu'il avait jur de ne point trahir. Toutefois il ne
fut pas difficile  Buonvicino de pntrer ses desseins. Il lui
conseilla, il lui ordonna mme de ne pas se laisser entraner par ses
passions jusqu' commettre un crime. Alpinolo lui rpondit: Mon pre,
vos reproches sont inutiles; je n'ai pas eu le courage d'accomplir mon
serment. Votre image, grave dans mon me, m'a rpt, plus loquemment
encore que vous ne pourriez le faire, ces sages avis que votre bouche
autrefois prodiguait  mon enfance attentive. Ce n'est donc point de
cela qu'il s'agit aujourd'hui; il faut sauver les Pusterla. Voulez-vous
m'aider dans ce projet?

Et il lui rvla ses plans, comment il avait,  prix d'or, corrompu le
gelier de la porte Romaine, et comment,  la faveur de son rle de
soldat, il esprait mener  bien une tentative d'vasion. Mais ce
n'tait pas assez de sortir de la prison, il fallait encore, pour la
scurit de ces infortuns, qu'ils eussent des moyens de quitter
immdiatement un pays o tout tait pour eux un pril. Il expliqua au
moine comment il lui rpugnait de mettre un nouvel tranger, un second
mercenaire dans la confidence de son dessein, et tout ce qu'il avait 
redouter d'une pareille confidence pour le succs de son entreprise. Il
lui proposa enfin de se charger lui-mme de tout ce qui pourrait
favoriser la fuite des Pusterla, une fois qu'ils auraient franchi le
seuil de la porte Romaine.

Partag entre la raison, qui lui munirait les faibles chances d'une
pareille tentative, et le dsir qu'il avait de la voir russir, hsitant
entre les conseils de la prudence et les lans d'une amiti aussi vive
que dvoue, Buonvicino fit d'abord quelques objections. Il redoutait
d'aggraver le sort des Pusterla si leur projet ne russissait pas, de
prcipiter vers leur ruine des tres qu'il et voulu sauver au pril de
sa vie, et de dcider, par une imprudente dmarche, leur mort, qui
n'tait peut-tre point encore arrte dans l'esprit de Luchino. Mais le
page lui montra quelle folie il y avait  croire un moment 
l'indulgence de l'amant tout-puissant et ddaign de Marguerite; qu'ils
n'avaient que la mort  attendre, et que, pour les arracher au dernier
supplice, rien n'tait trop tmraire ni trop dangereux. A moiti
persuad par ces raisons, entran surtout par le dsir de sauver ses
amis les plus chers, Buonvicino dclara qu'il se prtait aux vues du
jeune page, et il fut convenu entre eux que, toutes les nuits, prs d'un
noyer appel le noyer de Quadrouno, hors du couvent de Breza, le moine
tiendrait trois chevaux tout prts, afin que Marguerite, Francesco, leur
fils, et le courageux cuyer pussent immdiatement s'loigner de la
ville, gagner les frontires et braver dans d'autres contres la fureur
dsormais impuissante du tyran.

[Illustration.]

Puis, aprs avoir demand  Buonvicino de le bnir, Alpinolo se
prcipita hors du la cellule.

Cependant le jour fix pour l'excution tait arriv, et tandis
qu'Alpinolo, tourment par la terreur ou enivr par l'esprance, se
livrait  toutes les motions de l'incertitude. Macaruffo de son ct,
assis contre le mur de la prison, dans le corridor o il se tenait
habituellement, comptait, en se cachant, les sequins que lui avait
donns Alpinolo. Un, deux, trois... vingt... quarante-neuf, cinquante!
Et ils sont  moi! pensait-il; une nuit m'envoie plus que je n'avais
jamais espr de toute ma vie!... Et moi, lourdaud, qui hsitais encore
avant d'accepter! Oui, oui, on m'a bien nomm Lasagnone, le lourdaud.
Demain  cette heure, si mes jambes me disent la vrit, j'arrive  la
maison. Quelle surprise pour ma femme! Et il se frottait les mains, et
il riait si haut que le soldat de faction s'arrta pour le regarder. Ce
regard produisit sur lui l'effet que produit sur l'colier, surpris en
faute, le sourcillement d'un pdagogue en colre. Alors lui apparut le
revers de la mdaille; il se voyait surpris, arrt, pendu. Un moment il
se rsolut  trahir le soldat qui l'avait pay et  tout rvler 
Luchino. Mais la poltronnerie l'empchait autant que la cupidit de
raliser cette perfidie, parce qu'il ne pouvait sortir de la prison sans
tre aperu d'Alpinolo, et qu'il savait que la main du jeune homme ne
serait pas lente  le percer d'un coup de poignard.

D'ailleurs, il n'tait plus temps de reculer, l'heure tait arrive.
Alpinolo vint relever la sentinelle, qui dormait debout.

Bravo, Quattradita! lui disait le soldat, tu arrives  temps; c'est 
peine si je peux tenir les yeux ouverts.

--Va, va, Pagamorta, et dors d'un coeur tranquille; quand le temps de ma
faction devrait se prolonger, je ne le gterai point ton beau petit
sommeil d'or.

--Vive Quattradita! rpliquait l'autre en lui serrant rudement la main.
Touche l '. Un peu sombre, un peu querelleur, mais un bon coeur, brave
garon! Laisse faire,  peine serai-je prince, que je te ferai caporal.

[Illustration.]

Et avec un sourire qui se termina en un billement sourd, il s'en alla.
Ses pas retentirent le long du corridor, s'loignant de plus en plus.
Alpinolo les comptait, regardant en arrire avec anxit. Le soldat se
retira dans le corps-de-garde, laissa la porte retomber derrire lui, et
tout rentra dans le silence. Alpinolo fit un tour dans le corridor,
l'oreille et les regards au guet, et, n'entendant plus aucun bruit, il
s'approcha du gelier, en lui disant: Eh bien?

Macaruffo rpondit: Eh bien? en levant la tte comme s'il et perdu
tout souvenir de ce qu'il tait convenu de faire, et en fixant sur
Alpinolo deux yeux pleins d'une stupidit malicieuse.

Mais une menace d'Alpinolo et un serrement de main qui semblait celui
d'une tenaille, rafrachirent la mmoire au gelier, et lui firent
comprendre qu'il n'y avait plus  balancer. Donc, pour tcher que la
tentative d'vasion russt le plus compltement possible, il ta ses
sandales, s'agenouilla, rcita une prire, que la seule terreur amenait
sur ses lvres, et qui n'avait d'autre but que de demander la complicit
du ciel. Alors, s'avanant  pas sourds, il teignit le lampion qui
clairait faiblement le corridor, dtacha les clefs de sa ceinture, et,
rasant la muraille, il s'avana  ttons vers la prison de Pusterla.

[Illustration.]

[Illustration.]

En proie  ces terreurs que cause la captivit, lorsqu'il entendit crier
la clef dans la serrure de son cachot,  une heure si inaccoutume,
Pusterla crut d'abord  un assassinat nocturne; il recommanda son me 
Dieu, et par cet instinct paternel qui survit dans les moments les plus
terribles et se montre admirable jusque dans ses purilits, il porta
Venturino dans un coin de la cellule, le couvrit de son manteau, et lui
fit un rempart de tout ce qu'il put trouver dans le cachot; faible
rempart, s'il et d protger l'enfant contre la fureur des assassins,
mais qui servait au moins, dans l'imagination dsespre d'un pre, 
calmer un moment les craintes qu'il concevait pour la vie de son fils.
Quelle fut la joie de Pusterla lorsqu'au lieu du bourreau, ce fut un
ami, un ami dvou qu'il pressa sur son sein, et qui venait lui procurer
les moyens de fuir! Il reprit brusquement Venturino, lui recommanda de
se taire, et ils sortirent tous du cachot de Francesco pour s'acheminer
vers celui de Marguerite.

Bientt aprs, les deux poux taient dans les bras l'un de l'autre.
Minute de ravissement qui vaut des sicles de vie, flicit, extase,
surprise, tout le coeur humain dans le baiser que ces lvres, depuis si
longtemps spares, se donnrent en se runissant. Mais il fallait
abrger ce moment d'ineffable ivresse; ce n'tait pas le lieu de perdre
le temps, mme  tre heureux. On remit entre les bras de Marguerite le
jeune Venturino, fardeau sacr, prcieuse charge, dont elle tait prive
depuis si longtemps, et qu'elle ne pouvait se lasser de couvrir de
caresses. Quoiqu'il ne pt voir qu'il tait dans les bras de sa mre, et
qu'un ne l'en, eut point averti, l'enfant rpondait aux baisers de
l'inconnue par ces doux baisers de l'enfance, si pleins de charmante
affection; puis, tous se tenant par la main dans l'ombre, reprirent leur
marche silencieuse, guids par Macaruffo.

Dj ils ont pass le premier corridor; ils ont franchi la porte
derrire laquelle dorment les gardes. Aprs avoir travers un couloir
obscur, ils entrent dans la cuisine du gelier qui ferme derrire lui la
porte et respire comme ayant accompli le plus difficile de l'entreprise.
Une autre porte donnait sur une cour: ils l'ouvrent; l, en face, une
poterne: cinq pas, sortir, sauter le petit foss, et ils sont sauvs du
pril; ils tendent l'oreille... tout est silencieux. Mais une sentinelle
dormait, tendue sur un petit mur latral  hauteur d'appui; Macaruffo,
plein d'anxit, l'indiqua  Alpinolo; mais celui-ci le poussant en
avant, lui lit entendre par signes que ce n'tait rien, et que le
sommeil du soldat tait profond. Tous taient sur le seuil, prcds de
Macaruffo et du jeune page. La lune, fendant les nuages, jeta comme une
gerbe de rayons sur le front ple de Marguerite, que Francesco et
Alpinolo regardrent avec amour, respect et compassion. L'enfant,
lui-mme, souleva sa tte d'ange, et de sa petite main cartant les
cheveux qui lui cachaient le visage de celle qui le portait avec tant de
tendresse, il reconnut sa mre. Quelle joie! pauvre petit!! O ma mre!
ma mre! s'cria-t-il avec un cri aigu; et il lui jeta les bras autour
du cou. Le froid mortel les saisit tous  ce cri. Marguerite ferma la
bouche de son fils avec sa main; ce fut en vain, il tait trop tard. La
sentinelle, veille, leva la tte, vit plusieurs personnes runies et
cria: A l'aide! aux armes! Elle n'avait pas fini de hurler ces
paroles, qu'Alpinolo lui avait tranch la tte; puis, de son sabre
ensanglant, il invitait ses compagnons  courir,  fuir,  s'chapper,
pendant qu'il resterait  la porte, pour leur donner le temps de
s'loigner avant qu'on se mit  leur poursuite. Tout fut inutile;
l'alerte tait donne; de tous cts les soldats accoururent. Alpinolo
fit des prodiges de valeur; mais il tomba renvers d'un coup de sabre
que Sfolcada Melik lui donna par derrire, et le combat fut bientt
termin. Ou arrta Macaruffo, malgr ses protestations, et bien qu'il
et espr, dans la mle, dissimuler le rle qu'il avait jou en se
joignant aux soldats contre ses complices, il acquit bientt la
certitude que la vrit tait connue  Sfolcada, et il se borna  des
supplications qui se perdirent dans les airs.

Cependant Marguerite tait dans les bras de son mari, et ils
confondaient leurs larmes. Les cris de l'enfant clataient sous la
vote. Ils ne se dirent rien dans ce moment terrible; Francesco s'cria
seulement: Ma bonne Marguerite! et ces paroles, qui lui taient chres
dans les jours de la prosprit, rsonnrent si doucement aux oreilles
de l'infortune, qu'elle y puisa toute la force ncessaire pour
supporter les insultes et les brutales railleries des soldats qui, les
sparant de vive force, les reconduisirent chacun dans sa prison.

[Illustration.]


CHAPITRE XX.

UN MOINE ET UN PRINCE

Frre Buonvicino veilla plusieurs nuits, attendant avec des chevaux
les fugitifs prs du noyer, comme il en tait convenu avec Alpinolo. La
nuit mme o le jeune page tenta, comme nous venons de le voir,
d'arracher les Pusterla aux horreurs de leur prison et au sort qui les
menaait, le moine l'avait passe en prires, partag entre l'esprance
et le dsespoir, et lorsqu'il entendit chanter le coq du ct des
chaumires voisines, Ce n'est pas encore pour aujourd'hui, se dit-il
en renvoyant les chevaux avec leur guide; il revint au couvent de Brera.
Le jour n'tait pas encore parfaitement lev, et les paysans des
bourgs voisins s'acheminaient vers Milan pour y vendre du lait, du
raisin, des lgumes. Ceux-ci portaient deux grandes corbeilles
suspendues  leurs bras; ceux-l, deux jarres en quilibre sur leurs
paules; d'autres, des hottes pleines sur leur dos; quelques-uns
chassaient devant eux leurs nes, ou tranaient des chariots; quelques
villageoises, les bras et le col nus, portaient des seaux de lait sur
leur tte, en parlant entre elles de la tempte de la nuit passe, qui
sparait l't de l'hiver, de la prosprit ou des ravages de leurs
champs et de leurs jardins, de la famille rgnante, de la peste qui les
menaait, de leurs commres, de leurs amis; et elles comptaient d'avance
les deniers que leur rapporterait la vente de la journe.

[Illustration.]

Arrivs  l'esplanade, situe entre San-Calinero et la tour de la porte
Romaine, ils voient je ne sais quoi attach  une branche; ils
s'approchent: c'est un homme pendu. Eh! compre, regardez donc: quel
gros fruit cet arbre a produit!

--Oh! oh! qui sera-ce jamais?

--Et que diable a-t-il au cou?

--Une bourse.

--Une bourse? Voulez-vous dire qu'elle est pleine de sequins?

Et ils montraient le pendu  ceux qui venaient par derrire, et ils
dsiraient apprendre la vrit, pour tre les premiers  la raconter
dans les maisons, o ils allaient porter la crme, du lait et les
lgumes, ou aux servantes, leurs pratiques, qui arrivaient avec leurs
paniers sur le march.

En passant devant la tour, les soldats qui guettaient le passage des
belles laitires leur apprirent que c'tait le gelier de la porte
Romaine qu'on avait ainsi pendu. Bientt le bruit s'en rpandit par la
ville, et lorsque Buonvicino rentra au couvent, le frre portier,
Angiolgniel de Concovallo, en tait dj instruit. Son premier soin fut
d'apprendre cette nouvelle au moine, qui, le coeur navr, s'informa
aussitt si quelque soldat n'avait point t tu dans la mle. La
renomme avait exagr les choses, comme  son ordinaire, et on lui
rpondit que plusieurs gardes taient morts.

Les Pusterla avaient donc vu s'enfoncer leur dernire planche de salut.
Buonvicino jamais cru fermement  la russite du projet d'Alpinolo; mais
la triste issue de cette entreprise ne le surprit et ne le frappa pas
moins que s'il en et vritablement attendu le succs; tout homme,
nonobstant les remontrances et la raison, est port  croire ce qu'il
espre.

[Illustration.]

En prsence d'un pareil malheur, il rsolut d'aller lui-mme solliciter
Luchino, de lui faire entendre le langage de conciliation, de clmence,
de misricorde que son ministre l'autorisait  tenir, et de tcher de
sauver, par la persuasion, les victimes que la ruse ni la violence
n'avaient pu tirer des mains du tyran.

[Illustration.]

Aux approches de la tour qu'habitait Luchino, quatre froces mtins se
levrent  l'encontre du moine, avec des aboiements et des grognements
que les gardes rprimrent  grand'peine. Grillincervello tant, lui
aussi, son beiren burlesque, sans se permettre contre le moine les
railleries qu'il n'pargnait  personne, courut l'annoncer  Visconti,
en se bornant  dire aux autres serviteurs  voix basse: Aujourd'hui,
le prince aura le sermon dans sa chambre.

Visconti tait enferm en ce moment dans un cabinet recul de la tour
avec un homme  grande barbe, envelopp dans une robe noire qui lui
descendait jusqu'aux talons. Celui-ci, avec un air d'importance ou
d'imposture (l'un ressemble si souvent  l'autre), tenait le doigt tendu
sur une figure gomtrique qu'il avait trace, et, dont il faisait la
dmonstration au prince. Un astrolabe et une sphre armillaire placs 
ct de lui indiquaient qu'il tait astrologue C'tait, en effet, cet
Andalone di Nero dont nous avons dj parl, et qui n'tait pas moins
clbre  Milan que Thomas Pisan dans Avignon, o Pusterla l'avait si
malheureusement consult.

Luchino, comme on le faisait alors dans toutes les occasions douteuses,
avait interrog Andalone sur un problme qui, depuis des sicles, attire
l'attention d'un millier de personnes, c'est--dire sur la question de
savoir s'il tait possible de runir l'Italie sous un seul matre, et
s'il serait ce matre fortun.

Lorsqu'on lui annona Buonvicino, le prince ne fut pas satisfait de
cette visite, mais il n'osa point lui refuser audience, parce que sa
rcente rconciliation avec le pape lui commandait de grands gards
envers les religieux. Il ordonna donc qu'on fit attendre le moine dans
la salle de la _Vaine gloire_, afin que les magnificences du lieu lui
lissent mieux sentir toute la diffrence qu'il y avait entre le prince
redout et l'humble frre, entre le souverain environn de tout
l'appareil de la force et l'homme qui n'a d'autre cortge que les
modestes vertus de la bienfaisance.

En entrant, Luchino, quoiqu'il et dj cuirass son coeur de cette
froideur calcule du puissant qui vient couter celui qu'il n'exaucera
jamais, s'avana courtoisement vers le moine et lui dit:

Soyez le bienvenu, mon pre. Qui vous amne ici?

Buonvicino, s'inclinant: Quand le ministre du Dieu de la misricorde
passe le seuil d'un puissant, peut-il y apporter autre chose que des
conseils de mansutude et de clmence?

--Et ils seront toujours bien reus, ajoutait Luchino avec une
soumission affecte, sous laquelle il cachait cette humeur altire que
prennent si promptement ceux qui ne trouvent jamais autour d'eux que
l'obissance.

Et le moine: Soyez-en bni. Mais il ne suffit pas que l'oreille soit
ouverte  la vrit, si le coeur en repousse les prceptes. O prince! il
court par la cit d'tranges rumeurs de nouvelles vengeances...

[Illustration.]

--Vengeances! vengeances! rpondit Luchino en levant la voix,
vengeances! nom ordinaire que la malignit donne aux chtiments. Donc,
si un tratre se soulve contre moi dans mes tats, s'il tente, de
m'enlever ce que je possde en vertu de mon droit, et si, en le
punissant, je me protge moi-mme en dfendant la socit, dont je suis
le tuteur, on appellera cet acte une vengeance! Dieu ne m'a-t-il pas
remis la glaive pour frapper?

--Et Dieu, reprit le moine d'une voix d'autant plus humble que celle du
prince avait t plus emporte, et Dieu vous accorde les lumires
ncessaires pour bien vous en servir. Mais n'avez-vous jamais examin
vous-mme si vos affections personnelles n'exeraient pas sur vous des
influences fcheuses? tes-vous certain de n'tre jamais tromp par ceux
dont il a t crit qu'_ils prparent continuellement des flches pour
en frapper les bons dans les tnbres?_ Avez-vous considr que le sang
de l'innocent crie incessamment en prsence de l'Agneau?

Les mouvements de Visconti montraient avec quelle impatience il
souffrait un langage si vrai, mais si inusit. Et le moine continua: O
prince, vous tenez dans les fers Francesco Pusterla et Marguerite...

--Eh quoi! tout ce sermon aboutit  cette proraison. Ds qu'il s'agit
d'une belle femme, c'est ainsi, mon rvrend, que vous prenez, les chose
 coeur?

Ces paroles allrent jusqu'au fond de l'me de Buonvicino. Il examina
rapidement en lui-mme si ses anciennes amours n'avaient pas trop de
part dans sa conduite prsente. Il lui parut que non, mais il se dit
dans son coeur: Que ce reproche soit en expiation de mes erreurs
passes. Luchino,  qui cette raillerie tait chappe dans un de ces
moments o le naturel prvaut sur la rflexion, continua plus
srieusement:

Vous n'ignorez, pas comment les conjurs ont t mis en jugement, et
que de leurs aveux spontans il ne rsulte que trop que la famille
Pusterla, malgr tous mes bienfaits, tait  la tte d'une conspiration
trame contre ma sret et contre celle de l'tat. Oseriez-vous mettre
en doute une chose juge?

--Christ aussi fut jug, les martyrs furent jugs. Et le chrtien qui se
le rappelle sait que parfois le glaive de la justice rivalise avec le
couteau de l'assassin. Il sait voir parfois l'innocent dans celui qui
monte  l'chafaud, et le rprouv de Dieu dans celui qui l'y condamne.

--Eh bien! que Dieu les sauve, s'ils sont justes, rpondit Luchino.
Quant  moi, pour ne point sembler m par des passions personnelles, je
les ai soumis  des juges indpendants, et il sera fait selon ce qui
paratra  leur justice.

--Celui-l seul est grand, reprit Buonvicino en s'animant, qui sous le
manteau de la justice ne masque point l'iniquit. Les juges seront-ils
incorruptibles? auront-ils le courage de prononcer contre ce qu'on leur
montrera comme le dsir du matre?...

Luchino fut bien aise de trouver un prtexte pour s'irriter et se
soustraire aux arguments du moine, qui lui taient d'autant plus
insupportables qu'il les exposait avec plus de calme et de soumission.
Eh quoi! cria-t-il, vous oseriez douter de l'intgrit de mes juges?
Mon pre, tant qu'il ne s'est agi que de moi, tant que vous vous tes
born  me recommander mes devoirs,  tort ou  raison, je vous ai prt
l'oreille avec la soumission d'un fidle chrtien. Maintenant, je ne
puis plus me taire; vous vous attaquez aux plus honorables de mes
sujets. Silence donc, il suffit. Pour l'intrt que vous prenez  mon
me et  ma renomme, grand merci; je vous en rcompenserai mieux que
par des paroles: mais la finit votre rle. Vos protgs comparatront
devant leurs juges, ils y verront dvoiler leur sclratesse, et,... et
ils mourront.

Il parla d'une voix rsolue, qui n'admettait point de rplique. Ce
dernier mot: ils mourront, qui venait de s'chapper de sa bouche,
rsonna terrible sous les votes de la salle, et frappa comme d'un coup
de foudre le moine, qui baissa la tte et se tut. Quand il la releva, il
vit Luchino qui franchissait le seuil  pas prcipits, et le laissait
seul. Ainsi, le petit nombre de fois que la vrit peut se faire
entendre  l'oreille des tyrans, leur funeste habitude de voir leur
volont convertie en loi touffe les rclamations et met encore  la
place du droit l'arbitraire et la violence.

[Illustration.]

Luchino retourna rver la conqute de toute l'Italie avec Andalone di
Nero. _L'umiliato_ descendit comme aveugle les escaliers du palais,
traversa la cit, plein de compassion pour les peuples  qui Dieu envoie
le pire des flaux contenus dans les trsors de sa colre, un mauvais
souverain. Il arriva au couvent de Brera en mditant sur les misres du
juste, qui lui crient que sa patrie n'est point ici-bas.

[Illustration.]

_(La fin au prochain numro.)_



Bulletin bibliographique.

_Les Diplomates europens_; par M. CAPEFIGUE (3)--_Galerie des
Contemporains illustre_; par un HOMME DE BIEN(4).--_L'autre Monde_; par
GRANDVILLE (5).

(3) 1 vol. in-8. _Imprimeurs Unis_, 7 fr. 50 c.

(4) 5 vol. in-18 (L'ouvrage en aura 10.) Chaque volume contient 12
biographies et 12 portraits, _I. Ren_ 4 fr. le vol.

(5) 1 vol. grand in-8, avec 56 grands dessins coloris et de nombreuses
gravures sur bois. _Fournier_. 18 fr.

M. Capefigue est le fondateur-grant d'une fabrique de livres
historiques. Cet tablissement prospre,  ce qu'il parat, car il
inonde le march de ses produits. Du reste, il a tant fait parler de lui
dans la quatrime colonne des grands journaux, qu'il jouit actuellement
d'une rputation au moins gale  celle des pharmacies de MM. Rgnault
et Lamouroux. Allch par des annonces payes, le public a d'abord
achet de confiance quelques-uns des livres qui portaient sur leur
couverture l'tiquette Capefigue et comp., et qu'on lui vendait
cependant sans aucune garantie de vrit et de talent. Aussi, examen
fait de sa marchandise, l'infortun reconnut une fois encore qu'il avait
t outrageusement tromp, et

        Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Toutefois la spculation tait si bonne, qu'en dpit de la dcouverte de
la vrit, malgr les avertissements et les svres reproches de la
critique, elle se continue avec un certain succs. Chaque anne, la
fabrique Capefigue invente, confectionne et met en vente un ouvrage
nouveau qui n'a pas moins de six  huit volumes,--la matire premire
n'est ni rare ni prcieuse,--le plus souvent un pisode ou un rgne de
l'histoire de France. Quand je dis invente, je me trompe: M. Capefigue
n'a jamais invent que son procd, qui consiste  faire un volume avec
cent pages de mauvaises phrases et deux cents pages de notes copies
partout. Le sujet de ses publications, il l'emprunte  d'autres
crivains plus riches que lui. Les journaux annoncent-ils l'apparition
prochaine d'un ouvrage en 4 volumes, qui a cot  son consciencieux
auteur dix annes de recherches et de travail, le lendemain mme M.
Capefigue, qui n'y avait jamais song, en promet un en 8 volumes, et il
s'engage  le livrer avant celui de son concurrent, et il tient parole.
Ainsi, il a improvis en quelques mois une histoire de la Rforme et une
histoire de l'Empire, lorsqu'il a su que M. Mignet et M. Thiers
travaillaient  ces deux ouvrages, et consultaient, pour les rendre
dignes d'eux-mmes et de leur sujet, toutes les archives de l'Europe. On
raconte  ce sujet un mot piquant de l'diteur futur de _l'Histoire du
Consulat et de l'Empire_ par M. Thiers: Eh bien! Monsieur, je vais vous
faire concurrence, lui dit M Capefigue en l'abordant d'un air
triomphant.--Comment cela? lui rpondit avec le plus grand sang-froid
son interlocuteur. Est-ce que vous allez, publier _l'Histoire du
Consulat et de l'Empire_ par M. Thiers?

Cette anne, outre la portion ordinaire de l'_Histoire de France_, M.
Capefigue a rgal les dernires de ses anciennes pratiques d'un petit
volume supplmentaire. Ce volume, qui a son mrite particulier, est
intitule les _Diplomates europens_. Il y a plusieurs annes, M.
Capefigue avait publi quelques notices biographiques dans les recueils
ou grandes revues. On lui a conseill de les runir en un corps
d'ouvrage, afin d'en mieux faire connatre la tendance et l'esprit, et
il se charge de nous apprendre lui-mme pourquoi il a cru devoir suivre
cet avis. L'aveu est digne d'tre cit en entier.

Le but que je m'tais propos alors avait t d'effacer les prjugs
que les coles dcrpites de la Rvolution et de l'Empire avaient jets
sur les vastes intelligences qui ont dirig les cabinets ou qui les
conduisent encore. Ce but, je le crois, fut en partie atteint par les
quatre notices sur le prince de Metternich, les comtes Pozzo di Borgo,
Nesselrode et le duc de Wellington.

Il m'a paru d'autant plus essentiel aujourd'hui de complter cette
publication, qu'on semble prendre plaisir, depuis quelques annes, de ne
grandir que les dmolisseurs. Les corps illustres se donnent le bonheur
d'couter les loges de tous ceux qui ont ravag notre vieille socit,
et l'on n'est pas un homme capable, savant, vertueux, si l'on n'a pas
t au moins demi-rgicide. Quant  moi, je demande une petite place
pour les hommes politiques qui crent, conservent ou grandissent les
tats, pour ceux dont les oeuvres durent encore et survivent  tous les
dclamateurs. Je donnerais toutes les renommes des constitutionnels de
1791, de l'an III et de l'an VIII pour la moindre parcelle de
l'intelligence du grand cardinal de Richelieu!

M. Capefigue est, comme on le voit, assez difficile  contenter. Qu'il
n'aime pas les constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII,
nous le concevons sans peine; l'Acadmie des Sciences morales et
politiques s'est donn le bonheur d'couter plusieurs notices
biographiques fort remarquables que lui a lues son secrtaire-perptuel,
et dans lesquelles un juste: hommage tait rendu  leurs mrites. Or M.
Capefigue; ne pardonnera jamais  ces dmolisseurs, comme il les
appelle, d'avoir t lous par M. Mignet, auquel il a emprunt le titre
d'un de ses innombrables ouvrages. Mais pourquoi Napolon lui
semble-t-il si petit? Serait-ce parce que M. Thiers va bientt publier
son histoire? Dans son loge de lord Castlereagh, M. Capefigue, aprs
avoir approuv, admir et lou la conduite du ministre anglais,
s'exprime en ces termes en parlant de l'Empereur dchu:

Au reste, tout fut fait avec gard et convenance; nul ne fut plus
_boudeur_, plus _maussade_, et je dirai mme plus _petit_, que Bonaparte
dans le malheur. Comment avait-il trait le duc d'Enghien? N'avait-il
pas poursuivi et traqu Louis XVIII partout en Europe? tait-ce trop, le
lendemain de son _aventure des Cent-Jours_, qui nous avait tant cot,
_que de le placer dans un lieu sr o il ne pourrait_ plus tourmenter
l'Europe? Bonaparte s'offense de ce qu'on ne lui donne pas le titre de
majest, de ce qu'on ne lui laisse pas la libert de vivre
bourgeoisement en Angleterre ou aux tats-Unis (ce qu'il demandait aussi
sincrement) que d'tre juge de paix de son canton avant le 18 brumaire.
Voyez-vous Bonaparte citoyen de Westminster ou de Charlestown! _Aprs un
si long drame, quand on n'a pas su mourir, il faut savoir s'effacer_. A
Sainte-Hlne, Bonaparte n'eut pas la grandeur de ses souvenirs et de sa
gloire, et _j'aime  croire_ que ses flatteurs ont tronqu ses paroles
dans les rcits sur son exil.

Des sentiments si nobles et si vrais, exprims avec tant d'lgance et
de distinction, ont-ils besoin de commentaires? Nous ne ferons pas,
quant  nous, un si grand honneur  M. Capefigue. Nous aimons mieux
complter cette citation par un autre passage emprunt  l'loge de lord
Wellington, ce vieux et noble chef des armes britanniques, qui,  en
croire son pangyriste, n'est pas seulement une haute intelligence dans
les combinaisons de la guerre, mais encore une _tte politique_
srieuse.--En France, ajoute M. Capefigue, les ides marchent moins
vite; on y est encore plein de prjugs sur l'esprit et le caractre du
duc de Wellington. _La vieille queue du parti bonapartiste pse sur nous
et dfigure l'histoire._

Dsire-t-on encore quelques chantillons de ce style vritablement
unique dans son genre? Ouvrons au hasard ce volume incomparable:

La vie publique, quand on a des _entrailles_ s'use vite. (P. 260.)

L'Assemble Constituante fut un grand chaos o des hommes de talent se
heurtrent _la tte_. (Page 70.)

M. Pozzo di Borgo tait un homme si plein de faits, qu'ils sortaient
parlons les _pores_... Je le vis  son retour  Paris; quelle
diffrence! et que nous sommes petits devant cette main de Dieu qui
brise et froisse le _crne!..._ (Page 189.)

Les motions, on s'en souvient toujours... elles s'infiltrent dans la
vie entire, elles s'imprgnent au _crne_ des hommes pour dominer toute
leur pense... (Page 120.)

En Angleterre, ce pays des grandes opinions, la _chute_ d'une noble
esprance _dvore les entrailles_ des hommes d'tat. (P. 222.)

La Prusse, ce long _boyau_ qui a la _tte_ sur le Niemen et les _pieds_
sur la Meuse. (Page 306.)

M. Capefigue, qui s'avoue si souvent et si hautement conservateur se
permet pourtant  et l quelques attaques que nous ne savons comment
qualifier, contre certaines institutions civiles. Ainsi on lit  la page
84: A peine rendu  la vie sculire, M. de Talleyrand eut  subir les
exigences imprieuses du premier Consul. Bonaparte, qui se piquait de
haute moralit, lui imposa l'obligation du mariage, _grande plaie pour
l'homme spirituel et de bon got..._

Les citations sont suffisantes. Nos lecteurs savent maintenant dans quel
esprit et avec quel style M. Capefigue a ecrit les biographies du prince
de Metternich, du comte Pozzo di Borgo, du prime de Talleyrand, du baron
Pasquier, du duc de Wellington, du duc de Richelieu, du prince de
Hardenberg, du comte de Nesselrode et de lord Castlereagh. Il nous
resterait maintenant  prouver que cet ouvrage, si noblement pens et si
purement crit, contient presque autant d'erreurs que de faits; mais un
pareil travail ne saurait trouver place dans _l'Illustration_.
Seulement, pour donner une ide de la _conscience historique_, qu'on
nous permette cette expression, de railleur des _Diplomates europens_,
nous emprunterons encore un court passage  la Notice du prince de
Talleyrand.

Ds 1812, tout _prestige tait effac sur_ l'Empereur: l'incendie de
Moscou, les glaces qui avaient envelopp d'un linceul la grande-arme,
la conspiration de Mallet, in avaient branl la force impriale. Les
ngociations de M. de Talleyrand prenaient une indicible hardiesse; les
plnipotentiaires des puissances avaient fix un congrs  Chtillon,
plutt pour la forme que pour discuter des questions vritablement
diplomatiques. M. de Caulincourt devait y prsenter un trait sur les
limites de la France en conservant Napolon sur le trne ou la rgence
de Marie-Louise. Le dvouement de M. de Caulincourt  l'Empire ne
pouvait pas tre mis en doute: ce fut  ce moment que M. de Talleyrand
envoya un agent mystrieux au quartier-gnral de l'empereur Alexandre.
Cet agent, M. de Vitrolles, je crois, dut exposer l'tat de la capitale,
le besoin qu'on avait d'en finir avec l'empereur Napolon, la ncessit
surtout d'une restauration de l'ancienne dynastie, seule solution
positive  l'tat de choses. M. de Vitrolles s'acquitta avec beaucoup de
zle et d'esprit de cette mission intime qui le plaait en face
d'immenses dangers; il parvint  remettre  l'empereur Alexandre des
lettres chiffres de M. de Talleyrand, et un mmoire fort dtaill sur
l'tat des esprits...

Eh bien! M. de Vitrolles nous a autoris  le dclarer en son nom, il
n'y a pas un seul mot de vrai dans toute cette histoire.

M. de Vitrolles ne reut pas, comme le croit M. Capefigue, une pareille
mission de Talleyrand; il ne lui avait mme jamais parl.

Du reste, M. Capefigue parat, sur ce point, comme sur beaucoup
d'autres, s'attendre a un dmenti. Il n'ose pas affirmer, il se contente
de croire, cette manire d'crire l'histoire n'est-elle pas rellement
originale? J'allgue un fait, je ne suis pas sr qu'il ait eu lieu, mais
je le crois, ou plutt je le pense, cela me suffit. Ne me demandez pas
de le vrifier, je suis un trop grand historien pour m'abaisser  de
pareilles recherches. Ce Je crois! c'est M. Capefigue peint par
lui-mme. Que pourrions-nous ajouter  un portrait si ressemblant?

L'auteur de la _Galerie des Contemporains illustres_, qui s'appelle un
HOMME DE BIEN, possde toutes les qualits, dont M. Capefigue est priv.
Nous n'avons que des loges  donner  cette publication. L'tendue et
la varit de ses connaissances, l'lgante simplicit de son style, son
impartialit, son indpendance, sa raison et son bon got, assureront 
l'HOMME DE BIEN, dont nous respecterons l'anonyme, une place minente
parmi les crivains les plus distingus de notre poque. On sent, en
parcourant la _Galerie des Contemporains illustres_, que M. de L***. n'a
pas voulu faire une spculation phmre, comme d'autres biographes
contemporains, mais un livre srieux et vrai, qui sera toujours lu et
consulte avec autant de profit et de plaisir.

Ses erreurs, quand il en commet, sont toujours involontaires.

Mais aussi qui pourrait se vanter de n'avoir jamais recueilli un seul
renseignement inexact dans cent et quelques biographies d'hommes pour la
plupart encore vivants?

L'HOMME DE BIEN, rpondant  certains critiques dans la prface; de son
cinquime volume, a donc pu affirmer, sans craindre d'tre dmenti,
qu'il tait un tre un et rel, parfaitement inoffensif et indpendant,
disant poliment ce qui lui semble la vrit sans intention de plaire ou
de dplaire  qui que ce soit, et ne recevant jamais d'autre inspiration
que celle de sa conscience.

Mais si divertissants que nous semblent _les diplomates europens_, si
intressants que soient les _Contemporains illustres_, il est temps de
faire, sous la conduite de Grandville, une petite excursion dans un
autre monde que le ntre. Ce n'est pas l'autre monde, celui des dmons
et des anges, dont tous les grands potes de l'antiquit et des temps
modernes nous ont laiss des descriptions plus ou moins exactes et
agrables; c'est _un autre Monde_, un monde qui n'a jamais exist que
dans l'imagination de son inventeur et crateur, un monde qui nous
promet, comme son titre l'annonce, une foule de transformations,
visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations,
prgrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories,
rveries, foltreries, facties, lubies, mtamorphoses, zoomorphoses,
lithomorphoses, mtempsycoses, apothoses, et autres choses.

Si nous ouvrons ce volume _merveilleux_, qu'y voyons-nous, en effet?
D'abord, aprs un spirituel menuet danse par la plume et le crayon,
l'apothose du docteur Puff, qui cre deux no-dieux  son image: le
capitaine Krackq, professeur de natation, et le compositeur Habblle. Ces
trois co-dieux se partagent immdiatement l'univers  pile ou face.
Krackq choisit la mer. Habblle prend le ciel, la terre reste  Puff.
Ingnieuse allgorie pour nous avertir que fauteur de _l'autre monde_ va
nous rvler tous les mystres des plus bizarres fantaisies de _la Folle
du Logis_; aussi marchons-nous ds lors de surprise en surprise. L, ce
ce sont des _instruments_ ou des _vgtaux_ qui prennent des formes et
des figures humaines pour donner un conseil ou se battre en duel; ici,
des animaux dguiss se livrent, au fond des eaux, aux divertissements
les plus excentriques d'un bal masque. Plus loin, _aux dguisements
physiologiques_ succde un curieux chapitre intitul le _Royaume des
Marionnettes_; on y remarque mme des maillots qui dansent un pas de
caractre avec des crabes. Mais bientt les plaisirs de l'hiver font
place  ceux de l't: poissons d'avril, Longchamps, exposition de
tableaux, ateliers de peintres, Louvre des marionnettes, que d'esprit et
de talent vous faites dpenser  votre fcond crateur... De la terre,
remontons aux cieux, nous pourrons tre tmoins d'une clipse conjugale;
nous y verrons le soleil et la lune s'embrasser, les signes, du zodiaque
danser la sarabande, une comte se promener sentimentalement dans
l'espace, etc., etc.; nous assisterons  la reprsentation des amours
d'un pantin et d'une toile; puis, pour nous remettre des fatigues de
cet trange voyage, nous irons passer un aprs-midi au
Jardin-des-Plantes. Jetons un regard rapide sur cette foule varie des
monstrueux _doublivores_ qui attire d'abord nos regards, et courons  la
fte des fleurs; car bientt des locomotives ariennes viendront nous
enlever pour nous ravir au quatre-vingt-dix-septime ciel, o nous
connatrons enfin quelques-uns des mystres de l'infini. Que vous
dirai-je encore? Vous parlerai-je des Iles Marquises, des grands et des
petits, de la jeune Chine, d'une journe  Herculanum, d'une macdoine
cleste, d'une course au clocher conjugal, des plaisirs des
Champs-lyses, de l'enfer de Krackq, des noces du Puff et de la
rclame, des mtamorphoses du sommeil, de la meilleure forme de
gouvernement, de la fin de l'un et de l'autre monde?... J'aime mieux
employer le peu de place qui me reste  vous apprendre, si vous
l'ignorez,  mes bien-aims lecteurs et lectrices, que Grandville
n'avait peut-tre jamais t, sinon plus heureux, du moins plus
original, plus habile, plus spirituel que dans ce beau volume qui a pour
titre un _Autre Monde_. 20,000 souscripteurs et acheteurs partageront,
je n'en doute pas, avant la fin de cette anne, ma surprise et mon
admiration.

An. J.



Modes.

[Illustration.]

Cet hiver on emploie beaucoup de velours pour ornement de robes; nous
donnons une robe garnie, au bas, de deux biais de cette toffe; le
corsage et les manches ont la mme garniture.

Le costume d'enfant, dont le modle nous a t fourni par madame
Marnedaz, est en toffe de laine, et les ornements sont galement en
velours.

A la premire et  la seconde reprsentation de _Dom Sbastien_, 
l'Opra, les toilettes taient trs-brillantes: nous avons remarqu,
entre autres, une robe de satin blanc avec un rang de dentelle pose sur
chaque ct de la jupe, de manire  produire l'effet de deux barbes; au
milieu tait un petit pliss en ruban de satin, autour duquel tournait
la dentelle. Deux rangs de dentelle pareille, surmontes d'un petit plis
de ruban, ornaient le corsage, et les manches. Une fort belle pingle en
coque de perles, entoure de marcassite, descendait jusqu' la moiti du
corsage; les coques taient spares par un noeud form de marcassite.
Un bracelet de mme genre compltait cette parure riche et du got le
plus nouveau, puisque les vieux bijoux sont la plus nouvelle mode.

Une autre toilette, dont l'ensemble tait encore trs-gracieux, se
composait d'une robe de velours d'Afrique rose  pliss de rubans
descendant de chaque ct de la jupe, toujours en tablier, avec torsade
en passementerie lace en carreau au milieu et diminuant de largeur vers
la ceinture (la mme garniture se rptait au corsage); puis d'un petit
bonnet en dentelle avec barbes releves sur le derrire de la tte, et
dont toute la grce consistait dans l'arrangement et la pose d'une
fleur, d'un noeud, d'un rien.

On peut affirmer que le blanc, le rose et le gris argent dominaient
dans ces premires runions de la saison.

Mais, comme une femme en nglig est encore plus intressante que sous
tous les costumes de grande parure, la recherche des robes de chambre
est devenue un luxe, une mode, un usage gnral. Les vastes et longs
plis de soie ou de cachemire conviennent  presque toutes les tailles.
Pour ces robes, le satin imitant le piqu fait de charmantes doublures;
il fait fort bien encore pour leuts revers, mais l doit se borner son
emploi. Pour les robes de ville et les manteaux, il ne doit servir qu'
doubler; l'utiliser comme ornement extrieur serait un manque de got.
Toutefois, on peut faire une exception en faveur des pelisses de
cachemire on de soie pour sorties de bal et de thtre.



Amusements des sciences..

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO.

I. La solution de divers problmes de mcanique dpend de la
connaissance de la nature du _centre de gravit_.

On appelle ainsi dans un corps, le point autour duquel toutes ses
parties se balancent, de manire que s'il tait suspendu par l, il
resterait indiffremment dans toutes les situations o on le mettrait
autour de ce point.

Il est ais de voir que, dans les corps rguliers et homognes, ce point
ne peut tre autre que le centre de figure. C'est ce qui a lieu dans un
globe, dans un sphrode, dans un cylindre.

On trouve le centre de gravit entre deux poids ou corps de diffrente
pesanteur, en divisant la distance de leurs points de suspension en deux
parties qui soient comme leurs poids, en sorte que la plus courte soit
du ct du plus pesant, et la plus longue du ct dit plus lger, c'est
l le principe des balances  bras ingaux, o, avec un mme poids, on
pse plusieurs corps de diffrentes pesanteurs.

Lorsqu'il y a plusieurs poids on cherche par la rgle prcdente le
centre de pesanteur de deux; on les suppose ensuite runis dans ce
point, et l'on cherche le centre de gravit commun avec le troisime
poids et les deux premiers runis dans le point premirement trouv, et
ainsi de suite.

Soient, par exemple, les poids A, B, C, suspendus aux trois points D, E,
F de la ligne ou balance DF, que nous supposons sans pesanteur. Que le
poids A soit de 108 kilog., B de 144 et C de 180; la distance DE de 11
mtres et EF de 9 mtres.

Cherchez d'abord entre les poids B et C le centre commun de gravit; ce
que vous ferez en divisant la distance EF, ou 9 mtres, en deux parties
qui soient comme 144 et 180, ou 4 et 5. Ces deux parties sont 4 et 5
mtres, dont la plus grande doit tre place du ct du plus faible
poids. Ainsi le poids B tant le moindre, on aura EG; de 5 mtres et FG
de 1 mtres; consquemment DG sera de 16.

Supposez  prsent au point G les deux poids B et C runis en un seul,
qui sera par consquent de 324 kilog.; divisez la distance DG, ou 16
mtres, dans le rapport de 108  324, ou de 1  3: l'une de ces parties
sera 12 et l'autre 4. Ainsi le poids A tant moindre, il faut prendre DH
gal  12 mtres, et le point H sera le centre de gravit commun des
trois poids.

On et trouv la mme chose si l'un et commenc  runir les poids A et
B.

La rgle est enfin la mme, quel que soit le nombre des poids et qu'elle
que soit leur position dans une mme ligne droite un dans un mme plan
un non.

[Illustration: C'est cette figure qui a t place par erreur dans
l'avant-dernier numro.] La considration du centre de gravit donne
lieu  diverses propositions curieuses. Nous nous bornerons  noncer
ici un beau principe de mcanique qui en dcoule. Le voici:

Si plusieurs corps ou poids sont tellement disposs entre eux, qu'en se
communiquant leur mouvement, leur centre de gravit commun reste
immobile ou ne s'carte point de la ligne horizontale, c'est--dire ne
hausse ni ne baisse, alors il y aura quilibre. Ce principe porte
presque sa dmonstration avec son nonc, et nous pourrions nous en
servir pour dmontrer toutes les proprits des machines; mais nous
laissons au lecteur le soin de faire cette application.

II. Voici l'nonc du problme tel qu'il a t donn dans l'Anthologie
grecque:

        Die, Heliconiadum decus,  sublime sororum
        Pythagora! tua quot tyrones tecta frequentent,
        Qui, sub te, sophice sudant in agone magistro?
        Dicam; tuque animo mea dicta, Polycrates hauri:
        Dimidia horum pars prclara mathemata discit
        Quarta immortalem naturam nosse laborat
        Septima, sed tacit, sedet atque audita revolvit;
        Tres sunt fmini sexus.

Ainsi il s'agit de trouver un nombre dont une moiti, un quart et un
septime, en y ajoutant 3, fassent ce nombre lui-mme. Il est ais de
rpondre que ce nombre est 28.

III Ce problme est tir de l'Anthologie grecque. Voici l'nonc en vers
latins:

        Die quota nunc hora est? Superest tantum ecce diei
        Quantum bis gemini exacta de luce trientes.

En divisant la dure du jour, comme faisaient les anciens, en douze
parties, il est question de partager ce nombre en deux parties telles
que les 4/3 de la premire soient ensemble gaux  la seconde; ce qui
donne, pour le nombre des heures coules, 5-1/6 et consquemment pour
le reste du jour, 6-5/6 heures.


NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Faire tenir un seau plein d'eau par un bton dont une moiti ou moins
repose sur le bord d'une table.

II. Une femme a vendu 10 perdrix au march, une seconde en a vendu 25,
et une troisime en a vendu 30, et toutes au mme prix,  chacune de
leurs ventes. En sortant du march, il se trouve qu'elles emportent
toutes trois la mme somme. On demande  quel prix et comment elles ont
vendu.



Correspondance.

_A un abonn de Paris._--Est bien fou du cerveau qui prtend contenter
tout le monde et son pre; cependant toute plainte est respectable.

_A. M. I.  Saint-Ptersbourg_.--Vos observations sont justes. Il sera
tenu compte de votre bon avis: nous vous remercions.

M. B. z., de Nantes craint que nos sujets ne s'puisent. Les mmes
ftes, les mmes crmonies, dit-il, se reproduisent tous les ans. Que
ferez-vous lorsque vous les aurez toutes reprsentes? _MM. V, G. et L_
s'tonnent, au contraire, que nous laissions passer, sans les illustrer,
un nombre considrable de sujets nouveaux, qu'offrent chaque jour 
notre cadre, Paris, la France, l'Europe, l'univers entier.

_A M. Gl. S., de Rouen._--Proposition malheureusement tardive.
L'exposition des produits de l'industrie pour 1844 est un sujet trop
important pour que nous ne nous soyons point depuis longtemps mis en
mesure de le traiter avec tous les dveloppements qu'il comporte: nos
dessinateurs sont dj  l'oeuvre; nos rdacteurs sont prts.



EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Maintenant la science a beau dmontrer ses beauts, les arts l'emportent
sur elle.


[Illustration: nouveau rbus.]









End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre
1843, by Various

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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