The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise
(Volume 1 de 5), by Hippolyte Taine

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Title: Histoire de la Littrature Anglaise (Volume 1 de 5)

Author: Hippolyte Taine

Release Date: April 1, 2012 [EBook #39328]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITT ANGLAIS 1/5 ***




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  HISTOIRE

  DE LA

  LITTRATURE ANGLAISE


  TOME PREMIER




OUVRAGES DU MME AUTEUR (LIBRAIRIE HACHETTE):

  VOYAGE AUX PYRNES, 4e dition. In-18 jsus, broch        3 fr. 50

  LA FONTAINE ET SES FABLES, 4e dit. In-18 jsus, broch     3     50

  ESSAI SUR TITE LIVE, 2e dition. In-18 jsus, broch        3     50

  LES PHILOSOPHES FRANAIS AU XIXe SICLE, 2e dition.
    In-18 jsus, broch                                       3     50

  ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e dit. In-18 jsus, br. 3     50

  NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e dition.
    In-18 jsus, broch                                       3     50

  VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8{o} brochs:
    I. _Naples et Rome_                                       6      "
   II. _Florence et Venise_                                   6      "
       Chaque volume se vend sparment.

  LES CRIVAINS ANGLAIS CONTEMPORAINS. In-8{o} broch         7     50


(LIBRAIRIE GERMER-BAILLIRE):

  LE POSITIVISME ANGLAIS, tude sur Stuart Mill. In-18, br.   2     50

  L'IDALISME ANGLAIS, tude sur Carlyle. In-18, broch       2     50

  PHILOSOPHIE DE L'ART. In-18, broch                         2     50

  PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE. In-18, broch               2     50


Imprimerie gnrale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9,  Paris.




  HISTOIRE

  DE LA

  LITTRATURE ANGLAISE


  PAR H. TAINE


  TOME PREMIER

  DEUXIME DITION REVUE ET AUGMENTE




  PARIS
  LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
  BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N 77
  1866
  Tous droits rservs




INTRODUCTION.

     L'historien pourrait se placer au sein de l'me humaine, pendant
     un temps donn, une srie de sicles, ou chez un peuple
     dtermin. Il pourrait tudier, dcrire, raconter tous les
     vnements, toutes les transformations, toutes les rvolutions
     qui se seraient accomplies dans l'intrieur de l'homme; et quand
     il serait arriv au bout, il aurait une histoire de la
     civilisation chez le peuple et dans le temps qu'il aurait
     choisi.

                            (GUIZOT, _Civilisation en Europe_, p. 25.)


L'histoire s'est transforme depuis cent ans en Allemagne, depuis
soixante ans en France et cela par l'tude des littratures.

On a dcouvert qu'une oeuvre littraire n'est pas un simple jeu
d'imagination, le caprice isol d'une tte chaude, mais une copie des
moeurs environnantes et le signe d'un tat d'esprit. On en a conclu
qu'on pouvait, d'aprs les monuments littraires, retrouver la faon
dont les hommes avaient senti et pens il y a plusieurs sicles. On l'a
essay et on a russi.

On a rflchi sur ces faons de sentir et de penser, et on a jug que
c'taient l des faits de premier ordre. On a vu qu'elles tenaient aux
plus grands vnements; qu'elles les expliquaient, qu'elles taient
expliques par eux, que dsormais il fallait leur donner une place, et
l'une des plus hautes places, dans l'histoire. On la leur a donne, et
depuis ce temps on voit tout changer en histoire: l'objet, la mthode,
les instruments, la conception des lois et des causes. C'est ce
changement, tel qu'il se fait et doit se faire, qu'on va tcher
d'exposer ici:


I

[Sidenote: Les documents historiques ne sont que des indices au moyen
desquels il faut reconstruire l'individu visible.]

Lorsque vous tournez les grandes pages roides d'un in-folio, les
feuilles jaunies d'un manuscrit, bref un pome, un code, un symbole de
foi, quelle est votre premire remarque? C'est qu'il ne s'est point fait
tout seul. Il n'est qu'un moule pareil  une coquille fossile, une
empreinte, pareille  l'une de ces formes dposes dans la pierre par un
animal qui a vcu et qui a pri. Sous la coquille, il y avait un animal,
et sous le document il y avait un homme. Pourquoi tudiez-vous la
coquille, sinon pour vous figurer l'animal? De la mme faon vous
n'tudiez le document qu'afin de connatre l'homme; la coquille et le
document sont des dbris morts, et ne valent que comme indices de
l'tre entier et vivant. C'est jusqu' cet tre qu'il faut arriver;
c'est lui qu'il faut tcher de reconstruire. On se trompe lorsqu'on
tudie le document comme s'il tait seul. C'est traiter les choses en
simple rudit, et tomber dans une illusion de bibliothque. Au fond il
n'y a ni mythologie, ni langues, mais seulement des hommes qui arrangent
des mots et des images d'aprs les besoins de leurs organes et la forme
originelle de leur esprit. Un dogme n'est rien par lui-mme; voyez les
gens qui l'ont fait, tel portrait du seizime sicle, la roide et
nergique figure d'un archevque ou d'un martyr anglais. Rien n'existe
que par l'individu; c'est l'individu lui-mme qu'il faut connatre.
Quand on a tabli la filiation des dogmes, ou la classification des
pomes, ou le progrs des constitutions, ou la transformation des
idiomes, on n'a fait que dblayer le terrain; la vritable histoire
s'lve seulement quand l'historien commence  dmler,  travers la
distance des temps, l'homme vivant, agissant, dou de passions, muni
d'habitudes, avec sa voix et sa physionomie, avec ses gestes et ses
habits, distinct et complet comme celui que tout  l'heure nous avons
quitt dans la rue. Tchons donc de supprimer, autant que possible, ce
grand intervalle de temps qui nous empche d'observer l'homme avec nos
yeux, _avec les yeux de notre tte_. Qu'y a-t-il sous les jolis
feuillets satins d'un pome moderne? Un pote moderne, un homme comme
Alfred de Musset, Hugo, Lamartine ou Heine, ayant fait ses classes et
voyag, avec un habit noir et des gants, bien vu des dames et faisant le
soir cinquante saluts et une vingtaine de bons mots dans le monde,
lisant les journaux le matin, ordinairement log dans un second tage,
point trop gai parce qu'il a des nerfs, surtout parce que, dans cette
paisse dmocratie o nous touffons, le discrdit des dignits
officielles a exagr ses prtentions en rehaussant son importance, et
que la finesse de ses sensations habituelles lui donne quelque envie de
se croire Dieu. Voil ce que nous apercevons sous des _mditations_ ou
des _sonnets_ modernes.--De mme sous une tragdie du dix-septime
sicle, il y a un pote, un pote comme Racine, par exemple, lgant,
mesur, courtisan, beau diseur, avec une perruque majestueuse et des
souliers  rubans, monarchique et chrtien de coeur, ayant reu de Dieu
la grce de ne rougir en aucune compagnie, ni du roi, ni de l'vangile;
habile  amuser le prince,  lui traduire en beau franais le gaulois
d'Amyot, fort respectueux envers les grands, et sachant toujours,
auprs d'eux, se tenir  sa place, empress et rserv  Marly comme 
Versailles, au milieu des agrments rguliers d'une nature police et
dcorative, parmi les rvrences, les grces, les manges et les
finesses des seigneurs brods qui sont levs matin pour mriter une
survivance, et des dames charmantes qui comptent sur leurs doigts les
gnalogies afin d'obtenir un tabouret. L-dessus, consultez Saint-Simon
et les estampes de Prelle, comme tout  l'heure vous avez consult
Balzac et les aquarelles d'Eugne Lami.--Pareillement, quand nous lisons
une tragdie grecque, notre premier soin doit tre de nous figurer des
Grecs, c'est--dire des hommes qui vivent  demi nus, dans des gymnases
ou sur des places publiques, sous un ciel clatant, en face des plus
fins et des plus nobles paysages, occups  se faire un corps agile et
fort,  converser,  discuter,  voter,  excuter des pirateries
patriotiques, du reste oisifs et sobres, ayant pour ameublement trois
cruches dans leur maison, et pour provisions deux anchois dans une jarre
d'huile, servis par des esclaves qui leur laissent le loisir de cultiver
leur esprit et d'exercer leurs membres, sans autre souci que le dsir
d'avoir la plus belle ville, les plus belles processions, les plus
belles ides et les plus beaux hommes. L-dessus une statue comme le
Mlagre ou le Thse du Parthnon, ou bien encore la vue de cette
Mditerrane lustre et bleue comme une tunique de soie et de laquelle
sortent les les comme des corps de marbre, avec cela vingt phrases
choisies dans Platon et Aristophane vous instruiront beaucoup plus que
la multitude des dissertations et des commentaires.--Pareillement
encore, pour entendre un Pourana indien, commencez par vous figurer le
pre de famille qui, ayant vu un fils sur les genoux de son fils, se
retire selon la loi, dans la solitude, avec une hache et un vase, sous
un bananier au bord d'un ruisseau, cesse de parler, multiplie ses
jenes, se tient nu entre quatre feux, et sous le cinquime feu,
c'est--dire le terrible soleil dvorateur et rnovateur incessant de
toutes les choses vivantes; qui, tour  tour, et pendant des semaines
entires, maintient son imagination fixe sur le pied de Brahma, puis
sur le genou, puis sur la cuisse, puis sur le nombril, et ainsi de suite
jusqu' ce que, sous l'effort de cette mditation intense, les
hallucinations paraissent, jusqu' ce que toutes les formes de l'tre,
brouilles et transformes l'une dans l'autre, oscillent  travers cette
tte emporte par le vertige, jusqu' ce que l'homme immobile, reprenant
sa respiration, les yeux fixes, voie l'univers s'vanouir comme une
fume au-dessus de l'tre universel et vide, dans lequel il aspire 
s'abmer.  cet gard, un voyage dans l'Inde serait le meilleur
enseignement; faute de mieux, les rcits des voyageurs, des livres de
gographie, de botanique et d'ethnologie tiendront la place. En tout
cas, la recherche doit tre la mme. Une langue, une lgislation, un
catchisme n'est jamais qu'une chose abstraite; la chose complte, c'est
l'homme agissant, l'homme corporel et visible, qui mange, qui marche,
qui se bat, qui travaille; laissez l la thorie des constitutions et de
leur mcanisme, des religions et de leur systme, et tchez de voir les
hommes  leur atelier, dans leurs bureaux, dans leurs champs, avec leur
ciel, leur sol, leurs maisons, leurs habits, leurs cultures, leurs
repas, comme vous le faites, lorsque, dbarquant en Angleterre ou en
Italie, vous regardez les visages et les gestes, les trottoirs et les
tavernes, le citadin qui se promne et l'ouvrier qui boit. Notre grand
souci doit tre de suppler, autant que possible,  l'observation
prsente, personnelle, directe et sensible, que nous ne pouvons plus
pratiquer: car elle est la seule voie qui fasse connatre l'homme;
rendons-nous le pass prsent; pour juger une chose, il faut qu'elle
soit prsente; il n'y a pas d'exprience des objets absents. Sans doute,
cette reconstruction est toujours incomplte; elle ne peut donner lieu
qu' des jugements incomplets; mais il faut s'y rsigner; mieux vaut une
connaissance mutile qu'une connaissance nulle ou fausse, et il n'y a
d'autre moyen pour connatre  peu prs les actions d'autrefois, que de
_voir_  peu prs les hommes d'autrefois.

Ceci est le premier pas en histoire; on l'a fait en Europe  la
renaissance de l'imagination,  la fin du sicle dernier, avec Lessing,
Walter Scott; un peu plus tard en France avec Chateaubriand, Augustin
Thierry, M. Michelet et tant d'autres. Voici maintenant le second pas:


II

[Sidenote: L'Homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen
duquel on doit tudier l'homme invisible et intrieur.]

Quand vous observez avec vos yeux l'homme visible, qu'y cherchez-vous?
L'homme invisible. Ces paroles qui arrivent  votre oreille, ces
gestes, ces airs de tte, ces vtements, ces actions et ces oeuvres
sensibles de tout genre, ne sont pour vous que des expressions; quelque
chose s'y exprime, une me. Il y a un homme intrieur cach sous l'homme
extrieur, et le second ne fait que manifester le premier. Vous regardez
sa maison, ses meubles et son costume; c'est pour y chercher les traces
de ses habitudes et de ses gots, le degr de son lgance ou de sa
rusticit, de sa prodigalit ou de son conomie, de sa sottise ou de sa
finesse. Vous coutez sa conversation, et vous notez ses inflexions de
voix, ses changements d'attitudes; c'est pour juger de sa verve, de son
abandon et de sa gaiet, ou de son nergie et de sa roideur. Vous
considrez ses crits, ses oeuvres d'art, ses entreprises d'argent ou de
politique; c'est pour mesurer la porte et les limites de son
intelligence, de son invention et de son sang-froid, pour dcouvrir quel
est l'ordre, l'espce et la puissance habituelle de ses ides, de quelle
faon il pense et se rsout. Tous ces dehors ne sont que des avenues qui
se runissent en un centre, et vous ne vous y engagez que pour arriver 
ce centre; l est l'homme vritable, j'entends le groupe de facults et
de sentiments que produit le reste. Voil un nouveau monde, monde
infini, car chaque action visible trane derrire soi une suite infinie
de raisonnements, d'motions, de sensations anciennes ou rcentes, qui
ont contribu  la soulever jusqu' la lumire, et qui, semblables  de
longues roches profondment enfonces dans le sol, atteignent en elle
leur extrmit et leur affleurement. C'est ce monde souterrain qui est
le second objet, l'objet propre de l'historien. Quand son ducation
critique est suffisante, il est capable de dmler sous chaque ornement
d'une architecture, sous chaque trait d'un tableau, sous chaque phrase
d'un crit, le sentiment particulier d'o l'ornement, le trait, la
phrase sont sortis; il assiste au drame intrieur qui s'est accompli
dans l'artiste ou dans l'crivain; le choix des mots, la brivet ou la
longueur des priodes, l'espce des mtaphores, l'accent du vers,
l'ordre du raisonnement, tout lui est un indice; tandis que ses yeux
lisent un texte, son me et son esprit suivent le droulement continu et
la srie changeante des motions et des conceptions dont ce texte est
issu; il en fait _la psychologie_. Si vous voulez observer cette
opration, regardez le promoteur et le modle de toute la grande culture
contemporaine, Goethe, qui, avant d'crire son _Iphignie_, emploie des
journes  dessiner les plus parfaites statues, et qui, enfin, les yeux
remplis par les nobles formes du paysage antique, et l'esprit pntr
des beauts harmonieuses de la vie antique, parvient  reproduire si
exactement en lui-mme les habitudes et les penchants de l'imagination
grecque, qu'il donne une soeur presque jumelle  l'Antigone de Sophocle
et aux desses de Phidias. Cette divination prcise et prouve des
sentiments vanouis a, de nos jours, renouvel l'histoire; on l'ignorait
presque entirement au sicle dernier; on se reprsentait les hommes de
toute race et de tout sicle comme  peu prs semblables, le Grec, le
barbare, l'Indou, l'homme de la Renaissance et l'homme du dix-huitime
sicle comme couls dans le mme moule, et cela d'aprs une certaine
conception abstraite, qui servait pour tout le genre humain. On
connaissait l'homme, on ne connaissait pas les hommes; on n'avait pas
pntr dans l'me; on n'avait pas vu la diversit infinie et la
complexit merveilleuse des mes; on ne savait pas que la structure
morale d'un peuple et d'un ge est aussi particulire et aussi distincte
que la structure physique d'une famille de plantes ou d'un ordre
d'animaux. Aujourd'hui, l'histoire comme la zoologie a trouv son
anatomie, et quelle que soit la branche historique  laquelle on
s'attache, philologie, linguistique ou mythologie, c'est par cette voie
qu'on travaille  lui faire produire de nouveaux fruits. Entre tant
d'crivains qui, depuis Herder, Ottfried Muller et Goethe, ont continu
et rectifi incessamment ce grand effort, que le lecteur considre
seulement deux historiens et deux oeuvres, l'une le commentaire sur
_Cromwell_ de Carlyle, l'autre le _Port-Royal_ de Sainte-Beuve; il verra
avec quelle justesse, quelle sret, quelle profondeur, on peut
dcouvrir une me sous ses actions et sous ses oeuvres; comment, sous le
vieux gnral, au lieu d'un ambitieux vulgairement hypocrite, on
retrouve un homme travaill par les rveries troubles d'une imagination
mlancolique, mais positif d'instinct et de facults, anglais jusqu'au
fond, trange et incomprhensible pour quiconque n'a pas tudi le
climat et la race; comment avec une centaine de lettres parses et une
vingtaine de discours mutils, on peut le suivre depuis sa ferme et ses
attelages jusqu' sa tente de gnral et  son trne de protecteur, dans
sa transformation et dans son dveloppement, dans les inquitudes de sa
conscience et dans ses rsolutions d'homme d'tat, tellement que le
mcanisme de sa pense et de ses actions devient visible, et que la
tragdie intime, perptuellement renouvele et changeante, qui a labour
cette grande me tnbreuse, passe, comme celles de Shakspeare, dans
l'me des assistants. Il verra comment, sous des querelles de couvent et
des rsistances de nonnes, on peut retrouver une grande province de
psychologie humaine, comment cinquante caractres enfouis sous
l'uniformit d'une narration dcente, reparaissent au jour chacun avec
sa saillie propre et ses diversits innombrables; comment, sous des
dissertations thologiques et des sermons monotones, on dmle les
palpitations de coeurs toujours vivants, les accs et les affaissements
de la vie religieuse, les retours imprvus et le ple-mle ondoyant de
la nature, les infiltrations du monde environnant, les conqutes
intermittentes de la grce, avec une telle varit de nuances, que la
plus abondante description et le style le plus flexible parviennent 
peine  recueillir la moisson inpuisable que la critique a fait germer
dans ce champ abandonn. Il en est de mme ailleurs. L'Allemagne, avec
son gnie, si pliant, si large, si prompt aux mtamorphoses, si propre 
reproduire les plus lointains et les plus bizarres tats de la pense
humaine; l'Angleterre avec son esprit si exact, si propre  serrer de
prs les questions morales,  les prciser par les chiffres, les poids,
les mesures, la gographie, la statistique,  force de textes et de bon
sens; la France enfin avec sa culture parisienne, avec ses habitudes de
salon, avec son analyse incessante des caractres et des oeuvres, avec
son ironie si prompte  marquer les faiblesses, avec sa finesse si
exerce  dmler les nuances; tous ont labour le mme domaine, et l'on
commence  comprendre qu'il n'y a pas de rgion de l'histoire o il ne
faille cultiver cette couche profonde, si l'on veut voir des rcoltes
utiles se lever entre les sillons.

Tel est le second pas; nous sommes en train de l'achever. Il est
l'oeuvre propre de la critique contemporaine. Personne ne l'a fait aussi
juste et aussi grand que Sainte-Beuve;  cet gard, nous sommes tous ses
lves; sa mthode renouvelle aujourd'hui dans les livres et jusque dans
les journaux toute la critique littraire, philosophique et religieuse.
C'est d'elle qu'il faut partir pour commencer l'volution ultrieure.
J'ai essay plusieurs fois d'indiquer cette volution;  mon avis, il y
a l une voie nouvelle ouverte  l'histoire, et je vais tcher de la
dcrire plus en dtail.


III

[Sidenote: Les tats et les oprations de l'homme intrieur et invisible
ont pour causes certaines faons gnrales de penser et de sentir.]

Quand, dans un homme, vous avez observ et not un, deux, trois, puis
une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance
vous semble-t-elle complte? Est-ce une psychologie qu'un cahier de
remarques? Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la
recherche des causes doit venir aprs la collection des faits. Que les
faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des
causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la vracit,
comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur
animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le
sucre, et toute donne complexe nat par la rencontre d'autres donnes
plus simples dont elle dpend. Cherchons donc les donnes simples pour
les qualits morales, comme on les cherche pour les qualits physiques,
et considrons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse,
celle d'un temple protestant. Il y a une cause intrieure qui a tourn
l'esprit des fidles vers ces graves et monotones mlodies, une cause
plus large que son effet, je veux dire l'ide gnrale du vrai culte
extrieur que l'homme doit  Dieu; c'est elle qui a model
l'architecture du temple, abattu les statues, cart les tableaux,
dtruit les ornements, court les crmonies, enferm les assistants
dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouvern les mille
dtails des dcorations, des postures et de tous les dehors. Elle-mme
provient d'une autre cause plus gnrale, l'ide de la conduite humaine
tout entire, intrieure et extrieure, prires, actions, dispositions
de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis--vis de Dieu; c'est
celle-ci qui a intronis la doctrine et la grce, amoindri le clerg,
transform les sacrements, supprim les pratiques, et chang la religion
disciplinaire en religion morale. Cette seconde ide,  son tour, dpend
d'une troisime plus gnrale encore, celle de la perfection morale,
telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable,
rigoureux surveillant des mes, devant qui toute me est pcheresse,
digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de
conscience qu'il provoque et la rnovation du coeur qu'il produit. Voil
la conception matresse, qui consiste  riger le devoir en roi absolu
de la vie humaine, et  prosterner tous les modles idaux au pied du
modle moral. On touche ici le fond de l'homme; car pour expliquer cette
conception, il faut considrer la race elle-mme, c'est--dire le
Germain et l'homme du Nord, sa structure de caractre et d'esprit, ses
faons les plus gnrales de penser et de sentir, cette lenteur et
cette froideur de la sensation qui l'empchent de tomber violemment et
facilement sous l'empire du plaisir sensible, cette rudesse du got,
cette irrgularit et ces soubresauts de la conception, qui arrtent en
lui la naissance des belles ordonnances et des formes harmonieuses, ce
ddain des apparences, ce besoin du vrai, cette attache aux ides
abstraites et nues, qui dveloppe en lui la conscience au dtriment du
reste. L s'arrte la recherche; on est tomb sur quelque disposition
primitive, sur quelque trait propre  toutes les sensations,  toutes
les conceptions d'un sicle ou d'une race, sur quelque particularit
insparable de toutes les dmarches de son esprit et de son coeur. Ce
sont l les grandes causes, car ce sont les causes universelles et
permanentes, prsentes  chaque moment et en chaque cas, partout et
toujours agissantes, indestructibles et  la fin infailliblement
dominantes, puisque les accidents qui se jettent au travers d'elles,
tant limits et partiels, finissent par cder  la sourde et incessante
rptition de leur effort; en sorte que la structure gnrale des choses
et les grands traits des vnements sont leur oeuvre, et que les
religions, les philosophies, les posies, les industries, les formes de
socit et de famille, ne sont, en dfinitive, que des empreintes
enfonces par leur sceau.


IV

[Sidenote: Principales formes de penses et de sentiments. Leurs effets
historiques.]

Il y a donc un systme dans les sentiments et dans les ides humaines,
et ce systme a pour moteur premier certains traits gnraux, certains
caractres d'esprit et de coeur communs aux hommes d'une race, d'un
sicle ou d'un pays. De mme qu'en minralogie les cristaux, si divers
qu'ils soient, drivent de quelques formes corporelles simples, de mme,
en histoire, les civilisations, si diverses qu'elles soient, drivent de
quelques formes spirituelles simples. Les uns s'expliquent par un
lment gomtrique primitif, comme les autres par un lment
psychologique primitif. Pour saisir l'ensemble des espces
minralogiques, il faut considrer d'avance un solide rgulier en
gnral, ses faces et ses angles, et dans cet abrg apercevoir les
innombrables transformations dont il est capable. Pareillement, si vous
voulez saisir l'ensemble des varits historiques, considrez d'avance
une me humaine en gnral, avec ses deux ou trois facults
fondamentales, et dans cet abrg vous apercevrez les principales formes
qu'elle peut prsenter. Aprs tout, cette sorte de tableau idal, le
gomtrique comme le psychologique, n'est gure complexe, et on voit
assez vite les limites du cadre o les civilisations, comme les
cristaux, sont forces de se renfermer. Qu'y a-t-il, au point de
dpart, dans l'homme? Des images, ou _reprsentations_ des objets,
c'est--dire ce qui flotte intrieurement devant lui, subsiste quelque
temps, s'efface, et revient, lorsqu'il a contempl tel arbre, tel
animal, bref, une chose sensible. Ceci est la matire du reste, et le
dveloppement de cette matire est double, spculatif ou pratique, selon
que ces reprsentations aboutissent  _une conception gnrale_ ou 
_une rsolution active_. Voil tout l'homme en raccourci; et c'est dans
cette enceinte borne que les diversits humaines se rencontrent, tantt
au sein de la matire primordiale, tantt dans le double dveloppement
primordial. Si petites qu'elles soient dans les lments, elles sont
normes dans la masse, et la moindre altration dans les facteurs amne
des altrations gigantesques dans les produits. Selon que la
reprsentation est nette et comme dcoupe  l'emporte-pice, ou bien
confuse et mal dlimite, selon qu'elle concentre en soi un grand ou un
petit nombre de caractres de l'objet, selon qu'elle est violente et
accompagne d'impulsions ou tranquille et entoure de calme, toutes les
oprations et tout le train courant de la machine humaine sont
transforms.--Pareillement encore, selon que le dveloppement ultrieur
de la reprsentation varie, tout le dveloppement humain varie. Si la
conception gnrale  laquelle elle aboutit est une simple notation
sche,  la faon chinoise, la langue devient une sorte d'algbre, la
religion et la posie s'attnuent, la philosophie se rduit  une sorte
de bon sens moral et pratique, la science  un recueil de recettes, de
classifications, de mnmotechnies utilitaires, l'esprit tout entier
prend un tour positiviste. Si, au contraire, la conception gnrale 
laquelle la reprsentation aboutit est une cration potique et
figurative, un symbole vivant, comme chez les races aryennes, la langue
devient une sorte d'pope nuance et colore o chaque mot est un
personnage, la posie et la religion prennent une ampleur magnifique et
inpuisable, la mtaphysique se dveloppe largement et subtilement, sans
souci des applications positives; l'esprit tout entier,  travers les
dviations et les dfaillances invitables de son effort, s'prend du
beau et du sublime et conoit un modle idal capable, par sa noblesse
et son harmonie, de rallier autour de soi les tendresses et les
enthousiasmes du genre humain. Si maintenant la conception gnrale 
laquelle la reprsentation aboutit est potique, mais non mnage, si
l'homme y atteint, non par une gradation continue, mais par une
intuition brusque, si l'opration originelle n'est pas le dveloppement
rgulier, mais l'explosion violente, alors, comme chez les races
smitiques, la mtaphysique manque, la religion ne conoit que le Dieu
roi, dvorateur et solitaire, la science ne peut se former, l'esprit se
trouve trop roide et trop entier pour reproduire l'ordonnance dlicate
de la nature, la posie ne sait enfanter qu'une suite d'exclamations
vhmentes et grandioses, la langue ne peut exprimer l'enchevtrement
du raisonnement et de l'loquence, l'homme se rduit  l'enthousiasme
lyrique,  la passion irrfrnable,  l'action fanatique et borne.
C'est dans cet intervalle entre la reprsentation particulire et la
conception universelle que se trouvent les germes des plus grandes
diffrences humaines. Quelques races, par exemple les classiques,
passent de la premire  la seconde par une chelle gradue d'ides
rgulirement classes et de plus en plus gnrales; d'autres, par
exemple les germaniques, oprent la mme traverse par bonds, sans
uniformit, aprs des ttonnements prolongs et vagues. Quelques-uns,
comme les Romains et les Anglais, s'arrtent aux premiers chelons;
d'autres, comme les Indous et les Allemands, montent jusqu'aux
derniers.--Si maintenant, aprs avoir considr le passage de la
reprsentation  l'ide, on regardait le passage de la reprsentation 
la rsolution, on y trouverait des diffrences lmentaires de la mme
importance et du mme ordre, selon que l'impression est vive, comme dans
les climats du midi, ou terne, comme dans les climats du nord, selon
qu'elle aboutit  l'action ds le premier instant, comme chez les
barbares, ou tardivement, comme chez les peuples civiliss, selon
qu'elle est capable ou non d'accroissement, d'ingalit, de persistance
et d'attaches. Tout le systme des passions humaines, toutes les chances
de la paix et de la scurit publiques, toutes les sources du travail
et de l'action drivent de l. Il en est ainsi des autres diffrences
primordiales; leurs suites embrassent une civilisation entire, et on
peut les comparer  ces formules d'algbre qui, dans leur troite
enceinte, contiennent d'avance toute la courbe dont elles sont la loi.
Non que cette loi s'accomplisse toujours jusqu'au bout; parfois des
perturbations se rencontrent; mais, quand il en est ainsi, ce n'est pas
que la loi soit fausse, c'est qu'elle n'a pas seule agi. Des lments
nouveaux sont venus se mler aux lments anciens; de grandes forces
trangres sont venues contrarier les forces primitives. La race a
migr, comme l'ancien peuple aryen, et le changement de climat a altr
chez elle toute l'conomie de l'intelligence et toute l'organisation de
la socit. Le peuple a t conquis, comme la nation saxonne, et la
nouvelle structure politique lui a impos des habitudes, des capacits
et des inclinations qu'il n'avait pas. La nation s'est installe 
demeure au milieu de vaincus exploits et menaants, comme les anciens
Spartiates, et l'obligation de vivre  la faon d'une bande campe a
tordu violemment dans un sens unique toute la constitution morale et
sociale. En tout cas, le mcanisme de l'histoire humaine est pareil.
Toujours on rencontre pour ressort primitif quelque disposition
trs-gnrale de l'esprit et de l'me, soit inne et attache
naturellement  la race, soit acquise et produite par quelque
circonstance applique sur la race. Ces grands ressorts donns font peu
 peu leur effet, j'entends qu'au bout de quelques sicles ils mettent
la nation dans un tat nouveau, religieux, littraire, social,
conomique; condition nouvelle qui, combine avec leur effort renouvel,
produit une autre condition, tantt bonne, tantt mauvaise, tantt
lentement, tantt vite, et ainsi de suite; en sorte que l'on peut
considrer le mouvement total de chaque civilisation distincte comme
l'effet d'une force permanente qui,  chaque instant, varie son oeuvre
en modifiant les circonstances o elle agit.


V

[Sidenote: Les trois forces primordiales. La race.]

Trois sources diffrentes contribuent  produire cet tat moral
lmentaire, _la race_, _le milieu_ et _le moment_. Ce qu'on appelle _la
race_, ce sont ces dispositions innes et hrditaires que l'homme
apporte avec lui  la lumire, et qui ordinairement sont jointes  des
diffrences marques dans le temprament et dans la structure du corps.
Elles varient selon les peuples. Il y a naturellement des varits
d'hommes, comme des varits de taureaux et de chevaux, les unes braves
et intelligentes, les autres timides et bornes, les unes capables de
conceptions et de crations suprieures, les autres rduites aux ides
et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropries plus
particulirement  certaines oeuvres et approvisionnes plus richement
de certains instincts, comme on voit des races de chiens mieux doues,
les unes pour la course, les autres pour le combat, les autres pour la
chasse, les autres enfin pour la garde des maisons ou des troupeaux. Il
y a l une force distincte, si distincte qu' travers les normes
dviations que les deux autres moteurs lui impriment, on la reconnat
encore, et qu'une race, comme l'ancien peuple aryen, parse depuis le
Gange jusqu'aux Hbrides, tablie sous tous les climats, chelonne 
tous les degrs de la civilisation, transforme par trente sicles de
rvolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses religions,
dans ses littratures et dans ses philosophies, la communaut de sang et
d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si diffrents
qu'ils soient, leur parent n'est pas dtruite; la sauvagerie, la
culture et la greffe, les diffrences de ciel et de sol, les accidents
heureux ou malheureux ont eu beau travailler; les grands traits de la
forme originelle ont subsist, et l'on retrouve les deux ou trois
linaments principaux de l'empreinte primitive sous les empreintes
secondaires que le temps a poses par-dessus. Rien d'tonnant dans cette
tnacit extraordinaire. Quoique l'immensit de la distance ne nous
laisse entrevoir qu' demi et sous un jour douteux l'origine des
espces[1], les vnements de l'histoire clairent assez les vnements
antrieurs  l'histoire, pour expliquer la solidit presque inbranlable
des caractres primordiaux. Au moment o nous les rencontrons, quinze,
vingt, trente sicles avant notre re, chez un Aryen, un gyptien, un
Chinois, ils reprsentent l'oeuvre d'un nombre de sicles beaucoup plus
grand, peut-tre l'oeuvre de plusieurs myriades de sicles. Car ds
qu'un animal vit, il faut qu'il s'accommode  son milieu; il respire
autrement, il se renouvelle autrement, il est branl autrement, selon
que l'air, les aliments, la temprature sont autres. Un climat et une
situation diffrente amnent chez lui des besoins diffrents, par suite
un systme d'actions diffrentes, par suite encore un systme
d'habitudes diffrentes, par suite enfin un systme d'aptitudes et
d'instincts diffrents. L'homme, forc de se mettre en quilibre avec
les circonstances, contracte un temprament et un caractre qui leur
correspond, et son caractre comme son temprament sont des acquisitions
d'autant plus stables, que l'impression extrieure s'est enfonce en lui
par des rptitions plus nombreuses et s'est transmise  sa progniture
par une plus ancienne hrdit. En sorte qu' chaque moment on peut
considrer le caractre d'un peuple comme le rsum de toutes ses
actions et de toutes ses sensations prcdentes, c'est--dire comme une
quantit et comme un poids, non pas infini[2], puisque toute chose dans
la nature est borne, mais disproportionn au reste et presque
impossible  soulever, puisque chaque minute d'un pass presque infini a
contribu  l'alourdir, et que, pour emporter la balance, il faudrait
accumuler dans l'autre plateau un nombre d'actions et de sensations
encore plus grand. Telle est la premire et la plus riche source de ces
facults matresses d'o drivent les vnements historiques; et l'on
voit d'abord que si elle est puissante, c'est qu'elle n'est pas une
simple source, mais une sorte de lac et comme un profond rservoir o
les autres sources, pendant une multitude de sicles, sont venues
entasser leurs propres eaux.

[Footnote 1: Darwin, _De l'origine des espces_.--Prosper Lucas, _De
l'hrdit_.]

[Footnote 2: Spinoza, _thique_. 4e Partie, axiome.]

[Sidenote: Le milieu.]

Lorsqu'on a ainsi constat la structure intrieure d'une race, il faut
considrer le _milieu_ dans lequel elle vit. Car l'homme n'est pas seul
dans le monde; la nature l'enveloppe et les autres hommes l'entourent;
sur le pli primitif et permanent viennent s'taler les plis accidentels
et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales drangent ou
compltent le naturel qui leur est livr. Tantt le climat a fait son
effet. Quoique nous ne puissions suivre qu'obscurment l'histoire des
peuples aryens depuis leur patrie commune jusqu' leurs patries
dfinitives, nous pouvons affirmer cependant que la profonde diffrence
qui se montre entre les races germaniques d'une part et les races
hellniques et latines de l'autre, provient en grande partie de la
diffrence des contres o elles se sont tablies, les unes dans les
pays froids et humides, au fond d'pres forts marcageuses ou sur les
bords d'un ocan sauvage, enfermes dans les sensations mlancoliques ou
violentes, inclines vers l'ivrognerie et la grosse nourriture, tournes
vers la vie militante et carnassire; les autres au contraire au milieu
des plus beaux paysages, au bord d'une mer clatante et riante, invites
 la navigation et au commerce, exemptes des besoins grossiers de
l'estomac, diriges ds l'abord vers les habitudes sociales, vers
l'organisation politique, vers les sentiments et les facults qui
dveloppent l'art de parler, le talent de jouir, l'invention des
sciences, des lettres et des arts.--Tantt les circonstances politiques
ont travaill, comme dans les deux civilisations italiennes: la premire
tourne tout entire vers l'action, la conqute, le gouvernement et la
lgislation, par la situation primitive d'une cit de refuge, d'un
_emporium_ de frontire, et d'une aristocratie arme qui, important et
enrgimentant sous elle les trangers et les vaincus, mettait debout
deux corps hostiles l'un en face de l'autre, et ne trouvait de dbouch
 ses embarras intrieurs et  ses instincts rapaces que dans la guerre
systmatique; la seconde exclue de l'unit et de la grande ambition
politique par la permanence de sa forme municipale, par la situation
cosmopolite de son pape et par l'intervention militaire des nations
voisines, reporte tout entire, sur la pente de son magnifique et
harmonieux gnie, vers le culte de la volupt et de la beaut.--Tantt
enfin les conditions sociales ont imprim leur marque, comme il y a
dix-huit sicles par le christianisme, et vingt-cinq sicles par le
bouddhisme, lorsque autour de la Mditerrane comme dans l'Hindoustan,
les suites extrmes de la conqute et de l'organisation aryenne
amenrent l'oppression intolrable, l'crasement de l'individu, le
dsespoir complet, la maldiction jete sur le monde, avec le
dveloppement de la mtaphysique et du rve, et que l'homme dans ce
cachot de misres, sentant son coeur se fondre, conut l'abngation, la
charit, l'amour tendre, la douceur, l'humilit, la fraternit humaine,
l-bas dans l'ide du nant universel, ici sous la paternit de
Dieu.--Que l'on regarde autour de soi les instincts rgulateurs et les
facults implantes dans une race, bref le tour d'esprit d'aprs lequel
aujourd'hui elle pense et elle agit; on y dcouvrira le plus souvent
l'oeuvre de quelqu'une de ces situations prolonges, de ces
circonstances enveloppantes, de ces persistantes et gigantesques
pressions exerces sur un amas d'hommes qui, un  un, et tous ensemble,
de gnration en gnration, n'ont pas cess d'tre ploys et faonns
par leur effort: en Espagne, une croisade de huit sicles contre les
Musulmans, prolonge encore au del et jusqu' l'puisement de la nation
par l'expulsion des Maures, par la spoliation des juifs, par
l'tablissement de l'inquisition, par les guerres catholiques; en
Angleterre, un tablissement politique de huit sicles qui maintient
l'homme debout et respectueux, dans l'indpendance et l'obissance, et
l'accoutume  lutter en corps sous l'autorit de la loi; en France, une
organisation latine qui, impose d'abord  des barbares dociles, puis
brise dans la dmolition universelle, se reforme d'elle-mme sous la
conspiration latente de l'instinct national, se dveloppe sous des rois
hrditaires, et finit par une sorte de rpublique galitaire,
centralise, administrative, sous des dynasties exposes  des
rvolutions. Ce sont l les plus efficaces entre les causes observables
qui modlent l'homme primitif; elles sont aux nations ce que
l'ducation, la profession, la condition, le sjour sont aux individus,
et elles semblent tout comprendre, puisqu'elles comprennent toutes les
puissances extrieures qui faonnent la matire humaine, et par
lesquelles le dehors agit sur le dedans.

[Sidenote: Le moment.]

[Sidenote: Comment l'histoire est un problme de mcanique
psychologique. Dans quelles limites on peut prvoir.]

Il y a pourtant un troisime ordre de causes; car avec les forces du
dedans et du dehors, il y a l'oeuvre qu'elles ont dj faite ensemble,
et cette oeuvre elle-mme contribue  produire celle qui suit; outre
l'impulsion permanente et le milieu donn, il y a la vitesse acquise.
Quand le caractre national et les circonstances environnantes oprent,
ils n'oprent point sur une table rase, mais une table o des empreintes
sont dj marques. Selon qu'on prend la table  un _moment_ ou  un
autre, l'empreinte est diffrente; et cela suffit pour que l'effet
total soit diffrent. Considrez, par exemple, deux moments d'une
littrature ou d'un art, la tragdie franaise sous Corneille et sous
Voltaire, le thtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la posie
latine sous Lucrce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci
et sous le Guide. Certainement,  chacun de ces deux points extrmes, la
conception gnrale n'a pas chang; c'est toujours le mme type humain
qu'il s'agit de reprsenter ou de peindre; le moule du vers, la
structure du drame, l'espce des corps ont persist. Mais entre autres
diffrences, il y a celle-ci, qu'un des artistes est le prcurseur, et
que l'autre est le successeur, que le premier n'a pas de modle, et que
le second a un modle, que le premier voit les choses face  face, et
que le second voit les choses par l'intermdiaire du premier, que
plusieurs grandes parties de l'art se sont perfectionnes, que la
simplicit et la grandeur de l'impression ont diminu, que l'agrment et
le raffinement de la forme se sont accrus, bref que la premire oeuvre a
dtermin la seconde. Il en est ici d'un peuple, comme d'une plante: la
mme sve sous la mme temprature et sur le mme sol produit, aux
divers degrs de son laboration successive, des formations diffrentes,
bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle faon que la suivante a
toujours pour condition la prcdente, et nat de sa mort. Que si vous
regardez maintenant non plus un court moment comme tout  l'heure, mais
quelqu'un de ces larges dveloppements qui embrassent un ou plusieurs
sicles, comme le moyen ge ou notre dernire poque classique, la
conclusion sera pareille. Une certaine conception dominatrice y a rgn;
les hommes, pendant deux cents ans, cinq cents ans, se sont reprsent
un certain modle idal de l'homme, au moyen ge, le chevalier et le
moine, dans notre ge classique, l'homme de cour et le beau parleur;
cette ide cratrice et universelle s'est manifeste dans tout le champ
de l'action et de la pense, et, aprs avoir couvert le monde de ses
oeuvres involontairement systmatiques, elle s'est alanguie, puis elle
est morte, et voici qu'une nouvelle ide se lve, destine  une
domination gale et  des crations aussi multiplies. Posez ici que la
seconde dpend en partie de la premire, et que c'est la premire qui,
combinant son effet avec ceux du gnie national et des circonstances
enveloppantes, va imposer aux choses naissantes leur tour et leur
direction. C'est d'aprs cette loi que se forment les grands courants
historiques, j'entends par l les longs rgnes d'une forme d'esprit ou
d'une ide matresse, comme cette priode de crations spontanes qu'on
appelle la Renaissance, ou cette priode de classifications oratoires
qu'on appelle l'ge classique, ou cette srie de synthses mystiques
qu'on appelle l'poque alexandrine et chrtienne, ou cette srie de
floraisons mythologiques, qui se rencontre aux origines de la Germanie
de l'Inde et de la Grce. Il n'y a ici comme partout qu'un problme de
mcanique: l'effet total est un compos dtermin tout entier par la
grandeur et la direction des forces qui le produisent. La seule
diffrence qui spare ces problmes moraux des problmes physiques,
c'est que les directions et les grandeurs ne se laissent pas valuer ni
prciser dans les premiers comme dans les seconds. Si un besoin, une
facult est une quantit capable de degrs ainsi qu'une pression ou un
poids, cette quantit n'est pas mesurable comme celle d'une pression ou
d'un poids. Nous ne pouvons la fixer dans une formule exacte ou
approximative; nous ne pouvons avoir et donner,  propos d'elle, qu'une
impression littraire; nous sommes rduits  noter et citer les faits
saillants par lesquels elle se manifeste, et qui indiquent,  peu prs,
grossirement, vers quelle hauteur de l'chelle il faut la ranger. Mais
quoique les moyens de notation ne soient pas les mmes dans les sciences
morales que dans les sciences physiques, nanmoins, comme dans les deux
la matire est la mme, et se compose galement de forces, de directions
et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres
l'effet final se produit d'aprs la mme rgle. Il est grand ou petit
selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites, et tirent
plus ou moins exactement dans le mme sens, selon que les effets
distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter
l'un  l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que
s'expliquent les longues impuissances et les clatantes russites qui
apparaissent irrgulirement et sans raison apparente dans la vie d'un
peuple; elles ont pour causes des concordances ou des contrarits
intrieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au dix-septime
sicle, le caractre sociable et l'esprit de conversation inns en
France rencontrrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse
oratoire, lorsqu'au dix-neuvime sicle, le flexible et profond gnie
d'Allemagne rencontra l'ge des synthses philosophiques et de la
critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrarits, lorsqu'au
dix-septime sicle, le rude et solitaire gnie anglais essaya
maladroitement de s'approprier l'urbanit nouvelle, lorsqu'au seizime
sicle le lucide et prosaque esprit franais essaya inutilement
d'enfanter une posie vivante. C'est cette concordance secrte des
forces cratrices qui a produit la politesse acheve et la noble
littrature rgulire sous Louis XIV et Bossuet, la mtaphysique
grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Goethe. C'est
cette contrarit secrte des forces cratrices qui a produit la
littrature incomplte, la comdie scandaleuse, le thtre avort sous
Dryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques, les
ttonnements, les fabrications, les petites beauts partielles sous
Ronsard et la Pliade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les
crations inconnues vers lesquelles le courant des sicles nous
entrane, seront suscites et rgles tout entires par les trois forces
primordiales; que si ces forces pouvaient tre mesures et chiffres, on
en dduirait comme d'une formule les proprits de la civilisation
future, et que si, malgr la grossiret visible de nos notations et
l'inexactitude foncire de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous
former quelque ide de nos destines gnrales, c'est sur l'examen de
ces forces qu'il faut fonder nos prvisions. Car nous parcourons en les
numrant le cercle complet des puissances agissantes, et lorsque nous
avons considr la race, le milieu, le moment, c'est--dire le ressort
du dedans, la pression du dehors et l'impulsion dj acquise, nous avons
puis non-seulement toutes les causes relles, mais encore toutes les
causes possibles du mouvement.


VI

[Sidenote: Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale.
Communaut des lments. Composition des groupes. Loi des dpendances
mutuelles. Loi des influences proportionnelles.]

Il reste  chercher de quelle faon ces causes appliques sur une nation
ou sur un sicle y distribuent leurs effets. Comme une source sortie
d'un lieu lev panche ses nappes selon les hauteurs et d'tage en
tage jusqu' ce qu'enfin elle soit arrive  la plus basse assise du
sol, ainsi la disposition d'esprit ou d'me introduite dans un peuple
par la race, le moment ou le milieu se rpand avec des proportions
diffrentes et par des descentes rgulires sur les divers ordres de
faits qui composent sa civilisation[3]. Si l'on dresse la carte
gographique d'un pays,  partir de l'endroit du partage des eaux, on
voit au-dessous du point commun les versants se diviser en cinq ou six
bassins principaux, puis chacun de ceux-ci en plusieurs bassins
secondaires, et ainsi de suite jusqu' ce que la contre tout entire
avec ses milliers d'accidents soit comprise dans les ramifications de ce
rseau. Pareillement, si l'on dresse la carte psychologique des
vnements et des sentiments d'une civilisation humaine, on trouve
d'abord cinq ou six provinces bien tranches, la religion, l'art, la
philosophie, l'tat, la famille, les industries; puis, dans chacune de
ces provinces, des dpartements naturels, puis enfin dans chacun de ces
dpartements des territoires plus petits, jusqu' ce qu'on arrive  ces
dtails innombrables de la vie que nous observons tous les jours en nous
et autour de nous. Si maintenant l'on examine et si l'on compare entre
eux ces divers groupes de faits, on trouvera d'abord qu'ils sont
composs de parties, et que tous ont des parties communes. Prenons
d'abord les trois principales oeuvres de l'intelligence humaine, la
religion, l'art, la philosophie. Qu'est-ce qu'une philosophie sinon une
conception de la nature et de ses causes primordiales, sous forme
d'abstractions et de formules? Qu'y a-t-il au fond d'une religion et
d'un art sinon une conception de cette mme nature et de ces mmes
causes primordiales, sous forme de symboles plus ou moins arrts et de
personnages plus ou moins prcis, avec cette diffrence que dans le
premier cas on croit qu'ils existent, et dans le second qu'ils
n'existent pas? Que le lecteur considre quelques-unes de ces grandes
crations de l'esprit dans l'Inde, en Scandinavie, en Perse,  Rome, en
Grce, et il verra que partout l'art est une sorte de philosophie
devenue sensible, la religion une sorte de pome tenu pour vrai, la
philosophie une sorte d'art et de religion, dessche et rduite aux
ides pures. Il y a donc au centre de chacun de ces trois groupes un
lment commun, la conception du monde et de son principe, et s'ils
diffrent entre eux, c'est que chacun combine avec l'lment commun, un
lment distinct: ici la puissance d'abstraire, l la facult de
personnifier et de croire, l enfin le talent de personnifier sans
croire. Prenons maintenant les deux principales oeuvres de l'association
humaine, la famille et l'tat. Qu'est-ce qui fait l'tat sinon le
sentiment d'obissance par lequel une multitude d'hommes se rassemble
sous l'autorit d'un chef? Et qu'est-ce qui fait la famille sinon le
sentiment d'obissance par lequel une femme et des enfants agissent
sous la direction d'un pre et d'un mari? La famille est un tat
naturel, primitif et restreint, comme l'tat est une famille
artificielle, ultrieure et tendue; et sous les diffrences
qu'introduisent le nombre, l'origine et la condition des membres, on
dmle, dans la petite socit comme dans la grande, une mme
disposition d'esprit fondamentale qui les rapproche et les unit. 
prsent supposez que cet lment commun reoive du milieu, du moment ou
de la race des caractres propres, il est clair que _tous les groupes o
il entre seront modifis  proportion_. Si le sentiment d'obissance
n'est que de la crainte[4], vous rencontrerez comme dans la plupart des
tats orientaux la brutalit du despotisme, la prodigalit des
supplices, l'exploitation du sujet, la servilit des moeurs,
l'incertitude de la proprit, l'appauvrissement de la production,
l'esclavage de la femme et les habitudes du harem. Si le sentiment
d'obissance a pour racine l'instinct de la discipline, la sociabilit
et l'honneur, vous trouverez comme en France la parfaite organisation
militaire, la belle hirarchie administrative, le manque d'esprit public
avec les saccades du patriotisme, la prompte docilit du sujet avec les
impatiences du rvolutionnaire, les courbettes du courtisan avec les
rsistances du galant homme, l'agrment dlicat de la conversation et du
monde avec les tracasseries du foyer et de la famille, l'galit des
poux et l'imperfection du mariage sous la contrainte ncessaire de la
loi. Si enfin le sentiment d'obissance a pour racine l'instinct de
subordination et l'ide du devoir, vous apercevrez comme dans les
nations germaniques la scurit et le bonheur du mnage, la solide
assiette de la vie domestique, le dveloppement tardif et incomplet de
la vie mondaine, la dfrence inne pour les dignits tablies, la
superstition du pass, le maintien des ingalits sociales, le respect
naturel et habituel de la loi. Pareillement dans une race, selon que
l'aptitude aux ides gnrales sera diffrente, la religion, l'art et la
philosophie seront diffrents. Si l'homme est naturellement propre aux
plus larges conceptions universelles, en mme temps qu'enclin  les
troubler par la dlicatesse nerveuse de son organisation surexcite, on
verra, comme dans l'Inde, une abondance tonnante de gigantesques
crations religieuses, une floraison splendide d'popes dmesures et
transparentes, un enchevtrement trange de philosophies subtiles et
imaginatives, toutes si bien lies entre elles et tellement pntres
d'une sve commune, qu' leur ampleur,  leur couleur  leur dsordre,
on les reconnatra  l'instant comme les productions du mme climat et
du mme esprit. Si, au contraire, l'homme naturellement sain et
quilibr limite volontiers l'tendue de ses conceptions pour en mieux
prciser la forme, on verra, comme en Grce, une thologie d'artistes
et de conteurs, des dieux distincts promptement spars des choses et
transforms presque ds l'abord en personnes solides, le sentiment de
l'unit universelle presque effac et  peine conserv dans la notion
vague du Destin, une philosophie plutt fine et serre que grandiose et
systmatique, borne dans la haute mtaphysique[5], mais incomparable
dans la logique, la sophistique et la morale, une posie et des arts
suprieurs pour leur clart, leur naturel, leur mesure, leur vrit et
leur beaut  tout ce que l'on a jamais vu. Si enfin l'homme rduit 
des conceptions troites et priv de toute finesse spculative, se
trouve en mme temps absorb et roidi tout entier par les proccupations
pratiques, on verra, comme  Rome, des dieux rudimentaires, simples noms
vides, bons pour noter les plus minces dtails de l'agriculture, de la
gnration et du mnage, vritables tiquettes de mariage et de ferme,
partant une mythologie, une philosophie et une posie nulles ou
empruntes. Ici, comme partout, s'applique _la loi des dpendances
mutuelles_[6]. Une civilisation fait corps, et ses parties se tiennent 
la faon des parties d'un corps organique. De mme que dans un animal
les instincts, les dents, les membres, la charpente osseuse, l'appareil
musculaire, sont lis entre eux, de telle faon qu'une variation de l'un
d'entre eux dtermine dans chacun des autres une variation
correspondante, et qu'un naturaliste habile peut sur quelques fragments
reconstruire par le raisonnement le corps presque tout entier; de mme
dans une civilisation la religion, la philosophie, la forme de famille,
la littrature, les arts composent un systme o tout changement local
entrane un changement gnral, en sorte qu'un historien expriment qui
en tudie quelque portion restreinte aperoit d'avance et prdit  demi
les caractres du reste. Rien de vague dans cette dpendance. Ce qui la
rgle dans un corps vivant, c'est d'abord sa tendance  manifester un
certain type primordial, ensuite la ncessit o il est de possder des
organes qui puissent fournir  ses besoins et de se trouver d'accord
avec lui-mme afin de vivre. Ce qui la rgle dans une civilisation,
c'est la prsence dans chaque grande cration humaine d'un lment
producteur galement prsent dans les autres crations environnantes,
j'entends par l quelque facult, aptitude, disposition efficace et
notable qui, ayant un caractre propre, l'introduit avec elle dans
toutes les oprations auxquelles elle participe, et selon ses variations
fait varier toutes les oeuvres auxquelles elle concourt.

[Footnote 3: Consulter, pour voir cette chelle d'effets coordonns:
Renan, _Langues smitiques_, 1er chapitre.--Mommsen, _Comparaison des
civilisations grecque et romaine_, 2e chapitre, 1er volume, 3e
dition.--Tocqueville, _Consquences de la dmocratie en Amrique_, 3e
volume.]

[Footnote 4: Montesquieu, _Esprit des lois, Principes des trois
gouvernements_.]

[Footnote 5: La philosophie alexandrine ne nat qu'au contact de
l'Orient. Les vues mtaphysiques d'Aristote sont isoles; d'ailleurs
chez lui, comme chez Platon, elles ne sont qu'un aperu. Voyez par
contraste la puissance systmatique dans Plotin, Proclus, Schelling et
Hegel, ou encore l'audace admirable de la spculation brahmanique et
bouddhique.]

[Footnote 6: J'ai essay plusieurs fois d'exprimer cette loi, notamment
dans la prface des _Essais de critique et d'histoire_.]


VII

[Sidenote: Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications.]

Arrivs l nous pouvons entrevoir les principaux traits des
transformations humaines, et commencer  chercher les lois gnrales qui
rgissent non plus des vnements, mais des classes d'vnements, non
plus telle religion ou telle littrature, mais le groupe des
littratures ou des religions. Si par exemple on admettait qu'une
religion est un pome mtaphysique accompagn de croyance; si on
remarquait en outre qu'il y a certains moments, certaines races et
certains milieux, o la croyance, la facult potique et la facult
mtaphysique se dploient ensemble avec une vigueur inusite; si on
considrait que le christianisme et le bouddhisme sont clos  des
poques de synthses grandioses et parmi des misres semblables 
l'oppression qui souleva les exalts des Cvennes; si d'autre part on
reconnaissait que les religions primitives sont nes  l'veil de la
raison humaine, pendant la plus riche floraison de l'imagination
humaine, au temps de la plus belle navet et de la plus grande
crdulit; si on considrait encore que le mahomtisme apparut avec
l'avnement de la prose potique et la conception de l'unit nationale,
chez un peuple dpourvu de science, au moment d'un soudain dveloppement
de l'esprit; on pourrait conclure qu'une religion nat, dcline, se
reforme et se transforme selon que les circonstances fortifient et
assemblent avec plus ou moins de justesse et d'nergie ses trois
instincts gnrateurs, et l'on comprendrait pourquoi elle est endmique
dans l'Inde, parmi des cervelles imaginatives, philosophiques, exaltes
par excellence; pourquoi elle s'panouit si trangement et si grandement
au moyen ge, dans une socit oppressive, parmi des langues et des
littratures neuves; pourquoi elle se releva au seizime sicle avec un
caractre nouveau et un enthousiasme hroque, au moment de la
renaissance universelle, et  l'veil des races germaniques; pourquoi
elle pullule en sectes bizarres dans la grossire dmocratie amricaine,
et sous le despotisme bureaucratique de la Russie; pourquoi enfin elle
se trouve aujourd'hui rpandue en Europe avec des proportions et des
particularits si diffrentes selon les diffrences des races et des
civilisations. Il en est ainsi pour chaque espce de production humaine,
pour la littrature, la musique, les arts du dessin, la philosophie, les
sciences, l'tat, l'industrie, et le reste. Chacune d'elles a pour cause
directe une disposition morale, ou un concours de dispositions morales;
cette cause donne, elle apparat; cette cause retire, elle disparat;
la faiblesse ou l'intensit de cette cause mesure sa propre intensit ou
sa propre faiblesse. Elle lui est lie comme un phnomne physique  sa
condition, comme la rose au refroidissement de la temprature
ambiante, comme la dilatation  la chaleur. Il y a ici des couples dans
le monde moral, comme il y en a dans le monde physique, aussi
rigoureusement enchans, et aussi universellement rpandus dans l'un
que dans l'autre. Tout ce qui dans un de ces couples produit, altre, ou
supprime le premier terme, produit, altre ou supprime le second par
contre-coup. Tout ce qui refroidit la temprature ambiante, fait dposer
la rose. Tout ce qui dveloppe la crdulit en mme temps que les vues
potiques d'ensemble engendre la religion. C'est ainsi que les choses
sont arrives; c'est ainsi qu'elles arriveront encore. Sitt que nous
savons quelle est la condition suffisante et ncessaire d'une de ces
vastes apparitions, notre esprit a prise aussi bien sur l'avenir que sur
le pass. Nous pouvons dire avec assurance dans quelles circonstances
elle devra renatre, prvoir sans tmrit plusieurs parties de son
histoire prochaine et esquisser avec prcaution quelques traits de son
dveloppement ultrieur.


VIII

[Sidenote: Problme gnral et avenir de l'histoire. Mthode
psychologique. Valeur des littratures. Objet de ce livre.]

Aujourd'hui l'histoire en est l, ou plutt elle est tout prs de l,
sur le seuil de cette recherche. La question pose en ce moment est
celle-ci: tant donn une littrature, une philosophie, une socit, un
art, telle classe d'arts, quel est l'tat moral qui la produit? et
quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus
propres  produire cet tat moral? Il y a un tat moral distinct pour
chacune de ces formations et pour chacune de leurs branches; il y en a
un, pour l'art en gnral, et pour chaque sorte d'art, pour
l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la musique,
pour la posie; chacune a son germe spcial dans le large champ de la
psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette loi
qu'on la voit se lever au hasard,  ce qu'il semble, et toute seule
parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et
en Hollande au dix-septime sicle, comme la posie en Angleterre au
seizime sicle, comme la musique en Allemagne au dix-huitime sicle. 
ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouves remplies
pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonn
dans la strilit gnrale. Ce sont ces rgles de la vgtation humaine
que l'histoire  prsent doit chercher; c'est cette psychologie spciale
de chaque formation spciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet
de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler  composer.
Rien de plus dlicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a
entrepris, mais de son temps l'histoire tait trop nouvelle, pour qu'il
pt russir; on ne souponnait mme point encore la voie qu'il fallait
prendre, et c'est  peine si aujourd'hui nous commenons  l'entrevoir.
De mme qu'au fond l'astronomie est un problme de mcanique et la
physiologie un problme de chimie, de mme l'histoire au fond est un
_problme de psychologie_. Il y a un systme particulier d'impressions
et d'oprations intrieures qui fait l'artiste, le croyant, le musicien,
le peintre, le nomade, l'homme en socit; pour chacun d'eux, la
filiation, l'intensit, les dpendances des ides et des motions sont
diffrentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa structure propre,
avec quelque disposition matresse et quelque trait dominateur. Pour
expliquer chacun d'eux, il faudrait crire un chapitre d'analyse intime,
et c'est  peine si aujourd'hui ce travail est bauch. Un seul homme,
Stendhal, par une tournure d'esprit et d'ducation singulire, l'a
entrepris, et encore aujourd'hui la plupart des lecteurs trouvent ses
livres paradoxaux et obscurs; son talent et ses ides taient
prmaturs; on n'a pas compris ses admirables divinations, ses mots
profonds jets en passant, la justesse tonnante de ses notations et de
sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences de causeur et d'homme
du monde, il expliquait les plus compliqus des mcanismes internes,
qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans
l'histoire du coeur les procds scientifiques, l'art de chiffrer, de
dcomposer et de dduire, que le premier il marquait les causes
fondamentales, j'entends les nationalits, les climats et les
tempraments; bref, qu'il traitait des sentiments comme on doit en
traiter, c'est--dire en naturaliste et en physicien, en faisant des
classifications et en pesant des forces.  cause de tout cela, on l'a
jug sec et excentrique, et il est demeur isol, crivant des romans,
des voyages, des notes, pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt
lecteurs. Et cependant, c'est dans ses livres qu'on trouvera encore
aujourd'hui les essais les plus propres  frayer la route que j'ai tch
de dcrire. Nul n'a mieux enseign  ouvrir les yeux et  regarder, 
regarder d'abord les hommes environnants et la vie prsente, puis les
documents anciens et authentiques,  lire par del le blanc et le noir
des pages,  voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un
texte, le sentiment prcis, le mouvement d'ides, l'tat d'esprit dans
lequel on l'crivait. C'est dans ses crits, chez Sainte-Beuve, chez les
critiques allemands que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer
d'un document littraire; quand ce document est riche et qu'on sait
l'interprter, on y trouve la psychologie d'une me, souvent celle d'un
sicle, et parfois celle d'une race.  cet gard un grand pome, un beau
roman, les confessions d'un homme suprieur sont plus instructifs qu'un
monceau d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de
chartes et cent volumes de pices diplomatiques pour les mmoires de
Cellini, pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de
Luther ou les comdies d'Aristophane. En cela consiste l'importance des
oeuvres littraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont
belles; leur utilit crot avec leur perfection; et si elles fournissent
des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les
sentiments visibles, plus il est littraire; car l'office propre de la
littrature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des
sentiments importants, plus il est plac haut dans la littrature; car,
c'est en reprsentant la faon d'tre de toute une nation et de tout un
sicle qu'un crivain rallie autour de lui les sympathies de tout un
sicle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui
nous remettent devant les yeux les sentiments des gnrations
prcdentes, une littrature, et notamment une grande littrature est
incomparablement le meilleur. Elle ressemble  ces appareils admirables,
d'une sensibilit extraordinaire, au moyen desquels les physiciens
dmlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus
dlicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent
pas; des articles de code et de catchisme ne peignent jamais l'esprit
qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la
politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours loquents de
chaire et de tribune, les mmoires, les confessions intimes, et tout
cela appartient  la littrature; en sorte qu'outre elle-mme, elle a
tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'tude des
littratures que l'on pourra faire l'histoire morale et marcher vers la
connaissance des lois psychologiques, d'o dpendent les vnements.
J'entreprends ici d'crire l'histoire d'une littrature et d'y chercher
la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce n'est pas sans
motif. Il fallait trouver un peuple qui et une grande littrature
complte, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient, pendant
toute leur vie, vraiment pens et vraiment crit. Parmi les anciens, la
littrature latine est nulle au commencement, puis emprunte et imite.
Parmi les modernes, la littrature allemande est presque vide pendant
deux sicles[7]; la littrature italienne et la littrature espagnole
finissent au milieu du dix-septime sicle. Seules, la Grce ancienne,
la France et l'Angleterre modernes, offrent une srie complte de grands
monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'tant vivante
encore et soumise  l'observation directe, elle peut tre mieux tudie
qu'une civilisation dtruite dont nous n'avons plus que les lambeaux, et
parce qu'tant diffrente, elle prsente mieux que la France des
caractres tranchs aux yeux d'un Franais. D'ailleurs, il y a cela de
particulier dans cette civilisation, qu'outre son dveloppement
spontan, elle offre une dviation force, qu'elle a subi la dernire et
la plus efficace de toutes les conqutes, et que les trois donnes d'o
elle est sortie, la race, le climat, l'invasion normande, peuvent tre
observes dans les monuments avec une prcision parfaite; si bien, qu'on
tudie dans cette histoire les deux plus puissants moteurs des
transformations humaines, je veux dire la nature et la contrainte, et
qu'on peut les tudier sans incertitude ni lacune, dans une suite de
monuments authentiques et entiers. J'ai tch de dfinir ces ressorts
primitifs, d'en montrer les effets graduels, d'expliquer comment ils ont
fini par soulever jusqu' la lumire les grandes oeuvres politiques,
religieuses, littraires, et de dvelopper le mcanisme intrieur par
lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais que nous voyons
aujourd'hui.

[Footnote 7: De 1550  1750.]




HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE.




LIVRE I.

LES ORIGINES.


CHAPITRE I.

Les Saxons.

     I. L'ancienne patrie.--Le sol, la mer, le ciel, le climat.--La
        nouvelle patrie.--Le pays humide et la terre
        ingrate.--Influence du climat sur le caractre.

    II. Le corps.--La nourriture.--Les moeurs.--Les instincts
        rudes en Germanie, en Angleterre.

   III. Les instincts nobles en Germanie.--L'individu.--La
        famille.--L'tat.--La religion.--L'_Edda_.--Conception
        tragique et hroque du monde et de l'homme.

    IV. Les instincts nobles en Angleterre.--Le guerrier et son
        chef.--La femme et son mari.--Pome de Beowulf.--La socit
        barbare et le hros barbare.

     V. Pomes paens.--Genre et force des sentiments.--Tour de
        l'esprit et du langage.--Vhmence de l'impression et asprit
        de l'expression.

    VI. Pomes chrtiens.--En quoi les Saxons sont prdisposs au
        christianisme.--Comment ils se convertissent au
        christianisme.--Comment ils entendent le
        christianisme.--Hymnes de Coedmon.--Hymne des
        Funrailles.--Pome de Judith.--Paraphrase de la Bible.

   VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les
        Saxons.--Raisons tires de la conqute saxonne.--Bde, Alcuin,
        Alfred.--Traductions.--Chroniques.--Compilations.--Impuissance
        des latinistes.--Raisons tires du caractre
        saxon.--Adhelm.--Alcuin.--Vers latins.--Dialogues
        potiques.--Mauvais got des latinistes.

  VIII. Opposition des races germaniques et des races
        latines.--Caractre de la race saxonne.--Elle persiste sous la
        conqute normande.


I

Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous
vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de
pente; marcages, landes et bas-fonds: les fleuves, pniblement, se
tranent, enfls et inertes, avec de longues ondulations noirtres; leur
eau extravase suinte  travers la rive, et reparat au del en flaques
dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond;  peine si la
terre surnage  et l par une crote de limon mince et frle, alluvion
du fleuve que le fleuve semble prt  noyer. Au-dessus planent les
lourds nuages, nourris par les exhalaisons ternelles. Ils tournent
lentement leurs ventres violacs, noircissent, et tout d'un coup fondent
en averses; la vapeur, semblable aux fumes d'une chaudire, rampe
incessamment sur l'horizon. Ainsi arroses, les plantes pullulent; 
l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, la
verdure est aussi frache qu'en Angleterre[8]. Des forts immenses
couvrirent la contre jusqu'au del du onzime sicle. C'est ici la sve
du pays humide, grossire et puissante, qui coule dans l'homme comme
dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations
et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.

[Footnote 8: Malte-Brun, t. IV, 398, Danemark signifie _champ bas_. Sans
compter les baies, golfes et canaux, la seizime partie du pays est
occupe par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de
ressemblance avec l'anglais.]

Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que
par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille
habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au
niveau du sol, blafarde et mchante[9]; l'norme mer jauntre arrive
d'un lan sur la petite bande de cte plate qui ne semble pas capable de
lui rsister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes
crient; les pauvres petits navires s'enfuient  tire-d'aile penchs,
presque renverss, et tchent de trouver un asile dans la bouche du
fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et prcaire,
comme devant une bte de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques,
parlent dj de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre le froce
Ocan. Mme pendant le calme, cette mer reste inclmente. Devant les
yeux s'tale le grand dsert des eaux; au-dessus voguent les nues, ces
grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs seaux de
brouillards, puisent l'eau, la tranent  grand'peine, et la laissent
retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse[10]. 
plat ventre tendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon,
babille d'une voix gmissante et mystrieuse, et raconte de folles
histoires. Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les
penses sinistres ou mlancoliques. La joie des vagues elles-mme a je
ne sais quoi d'inquitant et d'pre. De la Hollande au Jutland, une file
de petites les noyes[11] tmoigne de leurs ravages; les sables
mouvants que les flots apportent obstruent d'cueils la cte et l'entre
des fleuves[12]. La premire flotte romaine, mille vaisseaux, y prit;
encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et
davantage, ballotts sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer
dans le chenal changeant, tortueux, clbre par les naufrages. L'hiver,
une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les
glaons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de
sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par
une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet
air brumeux, parmi ces frimas et ces temptes, dans ces marcages et ces
forts, des sauvages demi-nus, sortes de btes de proie, pcheurs et
chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles,
Jutes, Frisons aussi[13], et plus tard Danois, qui au cinquime et au
neuvime sicle, avec leurs pes et leurs grandes haches, prirent et
gardrent l'le de Bretagne.

[Footnote 9: Tableau de Ruysdal, galerie de M. Baring. Des trois les
saxonnes, North Strandt, Busen et Hligoland, North Strandt a t
envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque dtruite en
1634,--Busen est une plaine unie, battue de temptes, qu'il a fallu
entourer d'une digue,--Hligoland a t dvaste par la mer en 800, en
1300, en 1500, en 1649, cette dernire fois si terriblement, qu'il n'est
rest d'elle qu'un morceau.--Turner, I, 118.]

[Footnote 10: Henri Heine, _Die nordsee_. Voir dans Tacite, _Annales_,
liv. II, l'impression des Romains. _Truculentia coeli_.]

[Footnote 11: _Watten_, _Platen_, _Sande_, _Dneninseln_.]

[Footnote 12: C'est  9 ou 10 milles, prs d'Hligoland, qu'on trouve
pour la premire fois des profondeurs de vingt perches.]

[Footnote 13: Palgrave, _Saxon commonwealth_, t. I.]

Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa
mer et la commodit de ses ctes, qui plus tard appellera les vraies
flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient
d'abord aux lvres, et dit tout. L aussi l'humidit surabonde; mme en
t, le brouillard monte; mme dans les jours clairs, on le sent qui va
venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie
toujours abreuve, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule,
coupe de haies, jusqu'au bout de l'horizon.  et l, un jet de soleil
s'abat sur les hautes herbes avec un clat violent, et la splendeur de
la verdure devient blouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les
tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de sve, et cette
sve est incessamment renouvele; car les nuages gristres rampent sur
un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est
brouill par une averse. Il y a encore des _commons_, comme aux temps
de la conqute, abandonns[14], sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes
pineuses, avec un cheval  et l qui pat dans la solitude. Triste
aspect, mdiocre terre[15]. Quel travail il a fallu pour l'humaniser!
Quelle impression elle a d faire sur les hommes du Midi, sur les
Romains de Csar! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux
vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui taient venus camper dans ce pays
de marcages et de brumes, sur la lisire des vieilles forts, au bord
de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe  la rencontre
des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir,
comme auparavant, athltiques, froces et sombres. Mettez la
civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la
guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les
doux songes potiques, les arts, la fine et agile pense sont pour les
heureuses plages de la Mditerrane. Ici le barbare, mal clos dans sa
chaumire fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journes
entires sur les feuilles des chnes, quelles rveries peut-il avoir
quand il contemple ses boues et son ciel terni?

[Footnote 14: Notes d'un voyage en Angleterre.]

[Footnote 15: Lonce de Lavergne, _De l'agriculture anglaise_. Le sol
est beaucoup plus mauvais que celui de la France.]


II

De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et
des cheveux d'un blond rougetre; des estomacs voraces, repus de viande
et de fromage, rchauffs par des liqueurs fortes; un temprament froid,
tardif pour l'amour[16], le got du foyer domestique, le penchant 
l'ivrognerie brutale: ce sont l encore aujourd'hui les traits que
l'hrdit et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que
les historiens romains leur dcouvrent d'abord dans leur premier pays.
On ne vit point, en ces contres, sans une abondance de nourriture
solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les
ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles
rsistants, les volonts nergiques. Par toutes ses racines corporelles
l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant
davantage qu'tant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en
Germanie, sous leurs temptes, dans leurs misrables bateaux de cuir,
parmi les rigueurs et les prils de la vie maritime, se trouvaient entre
tous faonns pour la rsistance et l'entreprise, endurcis au mal et
contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses, la
chasse  l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils laissaient
le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux esclaves;
naviguer, combattre et piller[17], c'tait l pour eux toute l'oeuvre
d'un homme libre. Ils se lanaient en mer sur leurs barques  deux
voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus
loin, ayant gorg en l'honneur de leurs dieux le dixime de leurs
prisonniers, et laissant derrire eux la lueur rouge de l'incendie.
Seigneur, disait une litanie, dlivrez-nous de la fureur des Jutes.
De tous les barbares[18], ce sont les plus fermes de corps et de coeur,
les plus redouts, ajoutez les plus cruellement froces. Quand le
meurtre est devenu un mtier, il devient un plaisir. Vers le huitime
sicle, la dcomposition finale du grand cadavre romain, que Charlemagne
avait tent de relever et qui s'affaissait dans sa pourriture, les
appela comme des vautours  la proie. Ceux qui taient rests en
Danemark avec leurs frres de Norvge, paens fanatiques, et acharns
contre les chrtiens, se lancrent sur tous les rivages. Leurs rois de
mer[19], qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumes d'un
toit, qui n'avaient jamais vid la corne de bire auprs d'un foyer
habit, se riaient des vents et des orages, et chantaient: Le souffle
de la tempte aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les coups de la
foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est  notre service et nous jette
o nous voulions aller. Nous avons frapp de nos pes, dit un chant
attribu  Ragnar Lodbrog; c'tait pour moi un plaisir gal  celui de
tenir une belle fille  mes cts!... Celui qui n'est jamais bless mne
une vie ennuyeuse. Un d'entre eux, au monastre de Peterborough, tue de
sa main tous les moines, au nombre de quatre-vingt-quatre; d'autres,
ayant pris le roi lla, lui coupent les ctes jusqu'aux reins, et lui
arrachent les poumons par l'ouverture, de faon  figurer un aigle avec
sa plaie. Harold Pied de Livre, ayant saisi son comptiteur Alfred avec
six cents hommes, leur fit crever les yeux et couper les jarrets, ou
scalper le crne, ou dvider les entrailles. Supplices et carnages,
besoin du danger, fureur de destruction, audaces obstines et insenses
du temprament trop fort, dchanement des instincts carnassiers, ce
sont l les traits qui apparaissent  chaque pas dans les anciennes
Sagas. La fille du Iarl danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprs
d'elle, le repousse avec mpris, lui reprochant d'avoir rarement fourni
aux loups des mets chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le
corbeau croassant au-dessus du carnage. Mais Egill la saisit et
l'apaise en chantant: J'ai march avec mon glaive sanglant, de sorte
que le corbeau m'a suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait
sur la demeure des hommes, et nous avons endormi dans le sang ceux qui
veillaient aux portes de la ville. Par ces propos de table et ces gots
de jeune fille, jugez du reste[20].

[Footnote 16: Tacite, _De moribus Germanorum_, passim: Diem, noctemque
continuare potando, nulli probrum.--Sera juvenum Venus.--Totos dies
juxta focum atque ignem agunt.--Dargaud, _Voyage en Danemark_. Six repas
par jour, le premier  5 heures du matin. Voir les figures et les repas
 Hambourg et  Amsterdam.]

[Footnote 17: Bde, V. 10. Sidoine, VIII, 6. Lingard, _Histoire
d'Angleterre_.]

[Footnote 18: Zosime, III, 147. Ammien Marcellin, XXVIII, 526.]

[Footnote 19: Vikings. Aug. Thierry, _Hist. sancti Edmundi_, t. VI, 441
apud Surium. Voir l'_Yglingasaga_, et surtout la _Saga d'Egill_.]

[Footnote 20: Francs, Frisons, Saxons, Danois, Norvgiens, Islandais,
sont un mme peuple. La langue, les lois, la religion, la posie
diffrent  peine. Ceux qui sont plus au nord restent plus tardivement
dans les moeurs primitives. La Germanie aux quatrime et cinquime
sicles, le Danemark et la Norvge au septime et au huitime, l'Islande
aux dixime et onzime sicles, offrent le mme tat, et les documents
de chaque pays peuvent combler les lacunes qu'il y a dans l'histoire des
autres.]

Les voici maintenant en Angleterre, plus sdentaires et plus riches:
croyez-vous qu'ils soient beaucoup changs? Changs peut-tre, mais en
pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action 
la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dpcent leurs porcs, ils
s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bire,
le vin de _pigment_, toutes ces fortes et pres boissons qu'ils ont pu
ramasser, et se trouvent gays et ranims. Ajoutez-y le plaisir de se
battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite  la
culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher
dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le temprament lent et
lourd[21] reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier
aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux
que de grandes et grosses btes, maladroites et ridicules quand elles ne
sont pas dangereuses et enrages. Jusqu'au seizime sicle, le corps de
la nation, dit un vieil historien, ne se composa gure que de ptres,
gardeurs de btes  viande et  laine; jusqu' la fin du dix-huitime,
l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est encore celui de
la basse, et tous les raffinements des dlicatesses et de l'humanit
moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et des coups de
poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux intempries,
apparat encore sous la rgularit de notre socit et sous la douceur
de notre politesse, imaginez ce qu'il devait tre lorsque, dbarqu avec
sa bande sur un territoire dvast ou dsert et pour la premire fois
devenu sdentaire, il voyait  l'horizon les pturages communs de la
Marche, et la grande fort primitive qui fournissait des cerfs  ses
chasses et des glands  ses porcs! Ils taient d'apptit grand et
grossier[22], disent les anciennes histoires. Encore au temps de la
conqute[23], la coutume de boire excessivement tait le vice commun
des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les jours
et les nuits entires. Henri de Huntington, au douzime sicle,
regrettant l'antique hospitalit, dit que les rois normands ne
fournissent  leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois
saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les
nobles sa parente Ethelflde, la provision d'hydromel fut puise du
premier coup par la grandeur des rasades; mais saint Dunstan, ayant
devin, l'immensit de l'estomac royal, avait muni la maison, en sorte
que les chansons, selon la coutume des ftes royales, purent _toute la
journe_ servir  boire dans des cornes et autres vaisseaux. Quand les
convives taient rassasis, la harpe passait de mains en mains, et la
rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les votes. Les
monastres eux-mmes, au temps du roi Edgard, retentissaient jusqu'au
milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier, boire,
s'agiter, sentir ses veines chauffes et gonfles par le vin, entendre
et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'tait le premier besoin
des barbares[24]. La pesante brute humaine s'assouvit de sensations et
de bruit.

[Footnote 21: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII: Gens nec astuta,
nec callida.]

[Footnote 22: _Pictorial history of England_, by Craig and Mac-Farlane,
I, 337. W. de Malmsbury. Henri de Huntington, VI, 365.]

[Footnote 23: Turner, _History of the Anglo-Saxons_, III, 29.]

[Footnote 24: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII, XXIII.]

Pour cet apptit, il y a une pture plus forte, j'entends les coups et
les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent
cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts,
enferms[25] dans leur marche avec leur parent et leurs compagnons,
lis entre eux, spars d'autrui, borns par des limites sacres, par
des chnes sculaires o ils ont grav des figures d'oiseaux et de
btes, par des perches plantes au milieu des marais et dont le
violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus
se groupent en tats et finissent par former une socit demi-rgle,
pourvue d'assembles, et rgie par des lois, conduite par un roi unique;
sa structure mme indique les besoins auxquels elle pourvoit. C'est pour
maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des traits de paix
qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce sont des provisions
pour la paix qu'ils tablissent dans leurs lois. La guerre est partout
et journalire; il s'agit de ne pas tre tu, ranonn, mutil, pill,
pendu, et, par surcrot, viole si l'on est femme[26]. Chaque homme est
tenu d'tre arm, et prt, avec son bourg ou sa ville, de repousser les
maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en a de trente-cinq et au
del. L'animal est encore trop puissant, trop fougueux, trop indompt.
La colre et la convoitise le jettent tout d'abord sur sa proie.
L'histoire, telle que nous l'avons des Sept-Royaumes[27], ressemble 
celle des corbeaux et des milans. Ils ont tu ou asservi les Bretons,
ils combattent les Gallois qui restent, les Irlandais, les Pictes, ils
se massacrent entre eux, ils sont hachs et taills en pices par les
Danois. En cent ans, sur quatorze rois de Northumbrie, il y en a sept
tus et six dposs. Penda le Mercien tue cinq rois, et, pour prendre la
ville de Bamborough, dmolit tous les villages voisins, amoncelle leurs
ruines en un bcher immense capable de brler les habitants, entreprend
d'exterminer les Northumbres, et prit lui-mme par l'pe 
quatre-vingts ans. Beaucoup d'entre eux sont assassins par leurs
thanes; tel thane est brl vif; les frres s'gorgent en trahison. Chez
nous, la culture a interpos entre le dsir et l'action le tissu
entre-crois et amollissant des rflexions et des calculs; ici la
dtente est soudaine, et le meurtre et toute action extrme en partent 
l'instant. Le roi Edwy[28], ayant pous Elgita, sa parente  un degr
prohib, quitta, le jour mme du couronnement, la salle o l'on buvait,
pour aller prs d'elle. Les nobles se crurent insults, et sur-le-champ
l'abb Dunstan s'en fut lui-mme chercher le jeune homme. Il trouva la
femme adultre, dit le moine Osbern, sa mre et le roi ensemble sur le
lit de dbauche. Il en arracha le roi violemment, et, lui mettant la
couronne sur la tte, le ramena devant les thanes. Alors Elgita envoya
des hommes pour arracher les yeux de l'abb, puis, sur une rvolte, se
sauva avec le roi, en se cachant par les chemins; mais les gens du
Nord, l'ayant saisie, lui couprent les muscles des jarrets, puis lui
firent subir la mort dont elle tait digne. Barbarie sur barbarie: 
Bristol, au temps de la conqute[29], la coutume tait d'acheter des
hommes et des femmes dans toutes les parties de l'Angleterre et de les
exporter en Irlande pour les vendre avec profit. Les acheteurs
engrossaient ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes
au march afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin
de longues files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beaut,
lis avec des cordes et journellement exposs en vente.... Ils vendaient
ainsi comme esclaves leurs plus proches parents et mme leurs propres
enfants.... Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonn cet usage, ils
donnrent ainsi un exemple  tout le reste de l'Angleterre.--Veut-on
savoir ce qu'taient les moeurs dans les plus hauts rangs, dans la
famille du dernier roi[30]? Harold servait  boire au roi douard le
Confesseur. Soudain Tosti, son frre, irrit de sa faveur, le saisit aux
cheveux; on les spare. Tosti s'en va  Hereford, o Harold avait fait
prparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe
la tte et les membres qu'il met dans des vases de bire, de vin,
d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: Si tu vas  ta ferme, tu
y trouveras force chair sale, mais tu feras bien d'emporter quelques
autres pices avec toi. L'autre frre d'Harold, Sweyn, avait viol
l'abbesse Edgive, assassin le thane Beorn, et, banni du pays, s'tait
fait pirate.  voir leurs coups de main, leur frocit, leurs
ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de
chemin  faire pour redevenir rois de la mer et parents de ces
sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux
arbres sacrs d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mmes pour
mourir dans le sang comme ils avaient vcu. Vingt fois le vieil instinct
farouche reparat sous la mince crote du christianisme. Au onzime
sicle, Sigeward[31], le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux
de ventre et sentant sa mort prochaine: Quelle honte pour moi, dit-il,
de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort
des vaches! Au moins revtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon pe,
mettez mon casque sur ma tte, mon bouclier dans ma main gauche, ma
hache dore dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi
meure en guerrier. On fit comme il disait, et il mourut ainsi
honorablement avec ses armes. Ils avaient fait un pas hors de la
barbarie, mais ce n'tait qu'un pas.

[Footnote 25: Kemble, _Saxons in England_, I, 70; II, 184. Les actes
d'un parlement anglo-saxon sont une srie de _traits de paix_ entre
toutes les associations qui composent l'tat, une rvision et un
renouvellement continuels de toutes les alliances offensives et
dfensives entre tous les hommes libres. Ils sont universellement des
contrats mutuels pour le maintien de la paix. (Frid.)]

[Footnote 26: Turner, III, 238. _Lois d'Ina_.]

[Footnote 27: Mot de Milton (_Kites and Crows_). Lingard, t. I, ch. III.
Cette histoire ressemble beaucoup  celle des Francs dans les Gaules.
Voy. Grgoire de Tours. Les Saxons comme les Francs s'amollissent un
peu, mais surtout se dpravent, et sont pills et massacrs par leurs
frres du Nord rests sauvages.]

[Footnote 28: _Pictorial history_, I, 171. _Vita sancti Dunstani_.
_Anglia sacra_, II.]

[Footnote 29: _Pictorial history_, I, 270. Vie de S. Wulston, vque.]

[Footnote 30: Tant sviti erant fratres illi quod, cum alicujus
nitidam villam conspicerent, dominatorem de nocte interfici juberent,
totamque progeniem illius possessionemque defuncti obtinerent. Turner,
III, 32. Henri de Huntington, VI, 367.]

[Footnote 31: _Pen gigas statura_, dit le chroniqueur. 1055. Kemble, I,
393. Henri de Huntington, liv. VI, 367.]


III

Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au
monde romain, et qui de ses dbris devaient tirer un meilleur monde. Au
premier rang, un certain srieux qui les carte des sentiments frivoles
et les mne sur la voie des sentiments levs[32]. Ds l'origine, en
Germanie, on les trouve tels, svres de moeurs, avec des inclinations
graves et une dignit virile. Ils vivent solitairement, chacun prs de
la source ou du bois qui lui a plu[33]. Mme dans leurs villages, leurs
chaumires ne se touchent pas; ils ont besoin d'indpendance et d'air
libre. Nul got pour la volupt: chez eux l'amour est tardif,
l'ducation dure, la nourriture simple; pour tous divertissements, ils
chassent l'uroch et sautent parmi les pes nues. L'ivresse violente et
les paris dangereux, c'est de ce ct qu'ils donnent prise; ils sont
enclins  rechercher, non les plaisirs doux, mais l'excitation forte. En
toutes choses, dans les instincts rudes et dans les instincts mles, ils
sont des _hommes_. Chacun chez soi, sur sa terre et dans sa hutte, est
matre de soi, debout et entier, sans que rien le courbe ou l'entame.
Quand la communaut prend quelque chose de lui, c'est qu'il l'accorde.
Il vot arm dans toutes les grandes rsolutions communes, juge dans
l'assemble, fait des alliances et des guerres prives, migr, agit et
ose[34]. L'Anglais moderne est dj tout entier dans ce Saxon. S'il se
plie, c'est qu'il veut bien se plier; il n'est pas moins capable
d'abngation que d'indpendance: le sacrifice est frquent ici, l'homme
y fait bon march de son sang et de sa vie. Chez Homre, le guerrier
faiblit souvent, et on ne le blme point de fuir. Dans les Sagas, dans
l'Edda, il est tenu d'tre trop brave; en Germanie, le lche est noy
dans la boue, sous une claie.  travers les emportements de la brutalit
primitive, on voit percer obscurment la grande ide du devoir, qui est
celle de la contrainte exerce par soi sur soi en vue de quelque but
noble. Chez eux le mariage est pur et la pudicit volontaire. Chez les
Saxons, l'homme adultre est puni de mort, la femme oblige de se
pendre, ou perce  coups de couteau par ses compagnes. Les femmes des
Cimbres, ne pouvant obtenir de Marius la sauvegarde, de leur chastet,
se sont tues par multitudes de leur propre main. Ils croient qu'il y a
dans les femmes quelque chose de saint, n'en pousent qu'une, et lui
gardent leur foi. Depuis quinze sicles, l'ide du mariage n'a pas
chang dans cette race[35]. L'pouse, en entrant sous le toit de son
mari, sait qu'elle se donne tout entire[36], qu'elle n'aura avec lui
qu'un corps, qu'une vie; qu'elle n'aura nulle pense, nul dsir au del;
qu'elle sera la compagne de ses prils et de ses travaux; qu'elle
souffrira et osera autant que lui dans la paix et dans la guerre. Comme
elle, il sait se donner: quand il a choisi son chef, il s'oublie en lui,
il lui attribue sa gloire, il se fait tuer pour lui; celui-l est
infme pour toute sa vie, qui revient sans son chef du champ de
bataille[37]. C'est sur cette subordination volontaire que s'assira
la socit fodale. L'homme, dans cette race, peut accepter un
suprieur, tre capable de dvouement et de respect. Repli sur lui-mme
par la tristesse et la rudesse de son climat, il a dcouvert la beaut
morale pendant que les autres dcouvraient la beaut sensible. Cette
espce de brute nue qui gt tout le long du jour auprs de son feu,
inerte et sale, occupe  manger et  dormir[38], dont les organes
rouills ne peuvent suivre les linaments nets et fins des heureuses
formes potiques, entrevoit le sublime dans ses rves troubles. Il ne le
figure pas, il le sent; sa religion est dj intrieure, comme elle le
sera lorsqu'au seizime sicle il rejettera le culte sensible import de
Rome, et consacrera la foi du coeur[39]. Ses dieux ne sont point
enferms dans des murailles; il n'a point d'idoles. Ce qu'il dsigne par
des noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible et de grandiose
qui circule  travers la nature et qu'on devine au del d'elle[40],
mystrieux infini que les sens n'atteignent pas, mais que la vnration
rvle; et quand plus tard les lgendes prcisent et altrent cette
vague divination des puissances naturelles, une ide reste debout dans
ce chaos de rves gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et
que l'hrosme est le souverain bien.

[Footnote 32: Ein sinniger Ernst, der sie dem Eitlen entfuhrt, und auf
die Spur des Erhabenen leitet. Grimm, _Mythologie_, 52. Vorrede.]

[Footnote 33: Tacite, XX, XXIII, XI, XII, XIII _et passim_. On peut voir
encore les traces de ce got dans les constructions anglaises.]

[Footnote 34: Tacite, XII.]

[Footnote 35: Une fois maries, ce sont exactement des couveuses
occupes  faire des enfants, et en adoration perptuelle devant le
faiseur. Stendhal, _de l'Amour en Allemagne_.]

[Footnote 36: Tacite, XIX, VIII, XVI. Kemble, I, 232.]

[Footnote 37: Tacite, XIV. Kemble, I, 32.]

[Footnote 38: In omni domo, nudi et sordidi.... Plus per otium
transigunt, dediti somno, ciboque; totos dies juxta focum atque ignem
agunt.]

[Footnote 39: Grimm, 53, Vorrede, Tacite, X.]

[Footnote 40: Deorum nominibus appellant secretum illud, quod sola
reverentia vident. Plus tard,  Upsal par exemple, il y eut des
statues. (Adam de Brme.)

Wuotan (Odin) signifie, par sa racine, le Tout-Puissant, celui qui
pntre et circule  travers tout. (Grimm, _Mythologie_.)]

Au commencement, disent ces vieilles lgendes crites en Islande[41], il
y avait deux mondes: Nilflheim le glac et Muspill le brlant. Des
gouttes de la neige fondante naquit un gant, Ymer. Ce fut le
commencement des sicles,--quand Ymer s'tablit.--Il n'y avait ni
sables, ni mers, ni ondes fraches.--On ne trouvait ni terres, ni ciel
lev.--Il y avait le gouffre bant,--mais de l'herbe nulle part.--Il
n'y avait qu'Ymer, l'horrible Ocan glac, avec ses enfants, ns de ses
pieds et de son aisselle, puis leur informe ligne, les Terreurs de
l'abme, les Montagnes striles, les Ouragans du Nord, et le reste des
tres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache
Andhumbla, ne aussi de la neige fondante, mit  nu, en lchant le givre
des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils turent Ymer. De sa
chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os
les montagnes, de sa tte le ciel, et de son cerveau enfin les nues.
Ainsi commena la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux
lumineux, fcondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le
bienfaisant, Thor, le tonnerre d't qui pure l'air et par les pluies
nourrit la terre. Longtemps les dieux combattront contre les Iotes
glacs, contre les noires puissances bestiales, contre le loup Fenris,
qu'ils tiendront enchan, contre le grand Serpent, qu'ils plongeront
dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des rochers,
sous une vipre dont le venin distillera incessamment sur son visage.
Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mrit d'tre mis
dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque jour, aideront
les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant viendra o, dieux et
hommes, ils seront vaincus: Alors tremble le grand frne
d'Yggdrasil.--Il frissonne, le vieil arbre.--Le Iote Loki brise ses
liens.--Les ombres frmissent sur les routes de l'Enfer,--jusqu' ce que
le feu de Surtr--ait dvor l'arbre.--Le nocher Hrymr s'avance de
l'Orient, un bouclier le couvre.--Izrmungandr se roule--avec une rage de
gant.--Le serpent soulve les flots,--l'aigle bat des ailes,--l'oiseau
au bec ple dchire les cadavres.--Le navire Naglfar est lanc.--Surtr
arrive du Midi avec les pes dsastreuses.--Le soleil resplendit sur
les glaives des dieux hros.--Les montagnes de rochers s'branlent,--les
gantes tremblent.--Les ombres foulent le chemin de l'enfer,--le ciel
s'entr'ouvre.--Le soleil commence  noircir,--la terre s'affaisse dans
la mer.--Elles disparaissent du ciel,--les toiles brillantes.--La fume
tourbillonne--autour du feu destructeur du monde.--La flamme gigantesque
joue--contre le ciel mme. Les dieux prissent tour  tour dvors par
les monstres, et la lgende cleste, lugubre et grandiose ici comme
l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de hros.

[Footnote 41: Voyez _passim_. Edda Soemundi, Edda Snorri. Ed.
Copenhague, 3 vol.

M. Bergmann en a traduit plusieurs pomes; j'emprunte parfois sa
traduction. Visions de la Vala. Discours de Vafthrudnis, etc.]

Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litire
sitt que leur ide les prend. Le frmissement des nerfs, la rpugnance
de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en
arrire, tout disparat sous la volont irrsistible. Voyez dans leur
pope[42] le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une
clatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a
enfonc son pe dans le coeur du dragon Fafnir, et  ce moment tous
deux se regardent. Alors Fafnir chante en mourant:

[Footnote 42: Fafnisml, Edda, t. III. Cette pope est commune aux
races du Nord comme l'Iliade aux peuplades de la Grce, et se retrouva
presque tout entire en Allemagne dans les Niebelungen.]

Jeune homme, jeune homme!--de quel jeune homme es-tu n?--de quelle
race d'hommes es-tu?--Car tu as tremp et rougi dans Fafnir--ton pe,
cette pe tincelante.--Ton fer s'est arrt dans mon coeur.

C'est mon coeur qui m'a pouss.--Ce sont mes mains qui ont accompli
l'oeuvre,--mes mains et mon fer aigu.--Rarement il devient brave--et
aguerri aux blessures,--celui qui tremble--au moment du danger!

Sur ce cri d'aigle triomphant, Rgin, le frre de Fafnir, arrive, lui
arrache le coeur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant
Sigurd, qui faisait rtir le coeur, porte sans y penser son doigt
sanglant  sa bouche. Aussitt il comprend le langage des oiseaux qui
gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des arbres. Ils
l'avertissent de se dfier de Rgin. Sigurd coupe la tte de Rgin,
mange le coeur de Fafnir, boit son sang et celui de son frre. C'est
parmi cette rose de meurtres que vgtent ici le courage et la
posie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indompte, en traversant la
flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois
nuits, mais ayant plac entre elle et lui son pe, sans prendre entre
ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser, parce
que, selon la foi jure, il doit la remettre  son ami Gunnar. Elle,
amoureuse de lui, demeurait assise seule,-- la chute du jour,--et
ouvertement,--se dit en elle-mme:--J'aurai Sigurd,--ou je
mourrai,--Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,--je l'aurai dans mes
bras. Mais le voyant mari, elle le fit tuer. Alors elle rit,
Brynhild,--la fille de Budli,--cette fois-l seulement,--de tout son
coeur,--lorsque du lit,--on put entendre--le cri clatant de la veuve.
Elle-mme, revtant sa cuirasse, se pera de son glaive, et, pour
dernire demande, se fit tendre sur un grand bcher avec Sigurd, l'pe
entre eux, comme au jour o ils avaient dormi ensemble, avec des
boucliers, avec des esclaves orns d'or, avec deux faucons, avec cinq
femmes, avec huit serviteurs, avec son pre nourricier et sa nourrice,
et tous brlrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile
prs du corps et ne pouvait pleurer. Les femmes des chefs vinrent prs
d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres peines, toutes
les calamits des grandes dvastations et de l'antique vie barbare.
Alors parla Gjaflogd,--soeur de Gjuki:--Je sais que sur la terre--je
suis entre toutes la plus dnue de joie.--De cinq maris--j'ai souffert
la perte,--et aussi de deux filles,--de trois soeurs,--de huit
frres;--pourtant me voil, et je survis seule.--Alors parla
Herborgd,--reine de la terre des Huns:--Moi j'ai  raconter--un deuil
plus cruel.--Mes sept fils,--dans la rgion de l'Est,--et mon mari le
huitime--sont morts dans la bataille.--Mon pre et ma mre,--mes quatre
frres,--le vent a jou avec eux--dans la mer.--Le flot a battu--le
plancher de leur vaisseau.--Moi-mme j'tais force de recueillir leurs
corps,--moi-mme j'tais force de veiller  leur spulture,--moi-mme
j'tais force--de faire leurs funrailles.--Tout cela, je l'ai
souffert--en une anne,--et pendant ce temps,--nul d'entre les
hommes--ne m'a apport de consolation.--Cependant j'tais enchane--et
captive de guerre,--quand six mois de cette anne se furent
couls.--J'tais force de parer--la femme d'un chef de guerre--et de
lui attacher sa chaussure--chaque matin. Elle me menaait--par jalousie,
et me frappait de rudes coups.--Tout cela est vain, nulle parole ne
peut mouiller ces yeux secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur
ses genoux pour lui tirer des larmes. Alors elle clate, s'affaisse, et
les cygnes de sa cour rpondent  ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun,
sur le cadavre de celui qu'elle a uniquement aim, si par un breuvage
magique on ne lui faisait perdre la mmoire. Ainsi dnature, elle part
pour pouser Atli, le roi des Huns. Et nanmoins elle part malgr elle,
avec des prdictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et
ses frres, les meurtriers de Sigurd, attirs chez Atli, vont tomber 
leur tour dans un pige pareil  celui qu'ils ont tendu. Gunnar est li,
et l'on veut qu'il livre le trsor; il rpond avec l'trange rire des
barbares: Je demande qu'on me mette dans la main--le coeur de mon frre
Hgni,--le coeur sanglant,--arrach de la poitrine du puissant
cavalier,--du fils de roi,--avec un poignard mouss.--Ils arrachrent
le coeur--de la poitrine de l'esclave Hjalli.--Ils le mirent sanglant
sur un plat--et le portrent  Gunnar....--Alors parla Gunnar,--le chef
des hommes:--Ici est le coeur--de Hjalli le lche.--Il ne ressemble pas
au coeur de Hgni le brave.--Il tremble beaucoup--maintenant qu'il est
sur le plat.--Il tremblait davantage--quand il tait dans sa
poitrine.--....Hgni rit--lorsqu'on coupa jusqu' son coeur,--jusqu'au
coeur vivant du guerrier qui savait arranger le panache des casques.--Il
ne pensa pas du tout  pleurer.--Ils mirent le coeur sanglant dans un
plat--et le portrent  Gunnar.--Gunnar, d'un visage serein, parla
ainsi,--le vaillant Niflung!--Voici le coeur--d'Hgni le brave!--Il ne
ressemble pas au coeur--de Hjalli le lche.--Il tremble peu--maintenant
qu'il est dans le plat.--Il tremblait beaucoup moins--quand il tait
dans sa poitrine.--Que n'es-tu,--Atli,--aussi loin de mes yeux--que tu
seras toujours loin--de nos colliers, de notre trsor!-- moi seul est
confi maintenant--tout le trsor cach,--toute la richesse des
Niflungs.--Car Hgni n'est plus parmi les vivants.--Je n'tais point
rassur--tant que nous vivions tous deux.--Mais maintenant je suis
tranquille,--car je survis seul. Suprme insulte de l'homme sr de soi,
 qui rien ne cote pour s'assouvir, ni sa vie ni celle d'autrui. On l'a
jet parmi les serpents, et il y est mort, frappant du pied sa harpe.
Mais la flamme inextinguible de la vengeance a pass de son coeur dans
celui de sa soeur; cadavre sur cadavre, on les voit tomber tour  tour
l'un sur l'autre; une sorte de fureur colossale les prcipite les yeux
ouverts dans la mort. Elle a gorg les enfants qu'elle a eus d'Atli,
elle lui donne  manger leurs coeurs dans du miel, un jour qu'il revient
du carnage, et rit froidement en lui dcouvrant de quelle pture il
s'est repu. Les Huns hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun
pleure; elle ne pleure point; elle n'a point pleur depuis la mort de
Sigurd, ni sur ses frres au coeur d'ours, ni sur ses tendres
enfants, ses enfants sans dfiance. La nuit venue, elle gorge Atli
dans son lit, met le feu au palais, brle tous les serviteurs et toutes
les femmes guerrires. Jugez par ce monceau de dvastations et de
carnages  quels excs la volont ici est tendue. Il y avait des hommes
parmi eux, les Berserkirs[43] qui, dans la bataille, saisis par une
sorte de folie, dchanaient tout d'un coup une force surhumaine et ne
sentaient plus les blessures. Voil le hros tel qu'il est conu dans
cette race  sa premire aurore. N'est-il pas trange de les voir mettre
le bonheur dans les batailles et la beaut dans la mort? Y a-t-il un
peuple, Hindous, Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit form de la vie
une conception aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peupl sa pense
enfantine de songes aussi funbres? Y en a-t-il un qui ait chass aussi
entirement de ses rves la douceur de la jouissance et la mollesse de
la volupt? L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans
l'effort, voil leur tat prfr. Carlyle disait bien que dans la
sombre obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage
silencieuse de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est
l leur plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dgts un
pareil naturel se dborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare;
avec quelle efficacit, avec quels services il s'endigue et s'emploie
sous les ides morales, on le verra dans les puritains.

[Footnote 43: Ce mot dsigne les hommes qui combattaient sans cuirasse,
probablement vtus d'une simple blouse.]


IV

Ils viennent s'tablir en Angleterre, et si dsordonne que soit la
socit qui les assemble, elle est fonde, comme en Germanie, sur des
sentiments gnreux. La guerre est  chaque porte, je le sais, mais les
vertus guerrires sont derrire chaque porte; le courage d'abord, et
aussi la fidlit. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme
de coeur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui,  ses propres
risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors,
tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux
qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances
avec autrui. Chaque parent, dans sa marche, forme une ligue dont tous
les membres, frres de l'pe, se dfendent l'un l'autre, et rclament
l'un pour l'autre, aux dpens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef
dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les
fidles qui boivent sa bire, et qui ayant reu de lui, en marque
d'estime et de confiance, des bracelets, des pes et des armures, se
jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45].
L'indpendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des
violences et des excs; mais en elles-mmes ce sont des choses nobles,
et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dvouement
affectueux et le respect de la foi donne, ne le sont pas moins. Ils
apparaissent dans les lois, ils clatent dans la posie. C'est la
grandeur du coeur ici qui fournit  l'imagination sa matire. Les
personnages ne sont point gostes et russ comme ceux d'Homre. Ce sont
de braves coeurs, simples[46] et forts, fidles  leurs parents,  leur
seigneur dans le jeu des pes, fermes et solides envers ennemis et
amis, prodigues de courage et disposs au sacrifice. Tout vieux que je
suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense  mourir au
ct de mon seigneur, prs de cet homme que j'ai tant aim.... Il tint
sa parole, la parole qu'il avait donne  son chef, au distributeur des
trsors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble  la ville, sains
et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans
l'arme,  l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait
comme un fidle serviteur auprs de son seigneur. Quoique maladroits 
parler, leurs vieux potes trouvent des mots touchants quand il s'agit
de peindre ces amitis viriles. On est mu quand on les entend conter
comment le vieux roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses
bras autour du col..., comment les larmes coulaient sur les joues du
chef  tte grise.... Le vaillant homme lui tait si cher!--Il ne
pouvait point arrter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son
coeur, profondment dans les liens de sa pense, il soupirait
secrtement aprs ce cher homme! Si peu nombreux que soient les chants
qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exil pense en
rve  son seigneur[47]; il lui semble dans son esprit--qu'il le baise
et l'embrasse,--et qu'il pose sur ses genoux--ses mains et sa
tte,--comme jadis parfois,--dans les anciens jours,--lorsqu'il
jouissait de ses dons.--Alors il se rveille,--le mortel sans amis.--Il
voit devant lui--les routes dsertes,--les oiseaux de la mer qui se
baignent,--tendant leurs ailes,--le givre et la neige qui descendent,
mls de grle.--Alors sont plus pesantes--les blessures de son
coeur.--Bien souvent, dit un autre, nous tions convenus tous
deux--que rien ne nous sparerait,--sauf la mort seule.--Maintenant ceci
est chang,--et notre amiti est--comme si elle n'avait jamais t.--Il
faut que j'habite ici--bien loin de mon ami bien-aim,--que j'endure des
inimitis.--On me contraint  demeurer--sous les feuillages de la
fort,--sous le chne, dans cette caverne souterraine.--Froide est cette
maison de terre.--J'en suis tout lass.--Obscurs sont les vallons--et
hautes les collines,--triste enceinte de rameaux--couverte de
ronces,--sjour sans joie....--Mes amis sont dans la terre.--Ceux que
j'aimais dans leur, vie,--le tombeau les garde.--Et moi ici avant
l'aube,--je marche seul--sous le chne,--parmi ces caves
souterraines....--Bien souvent ici le dpart de mon seigneur--m'a
accabl d'une lourde peine. Parmi les moeurs prilleuses et le
perptuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que
l'amiti, ni de vertu plus efficace que la loyaut.

[Footnote 44: Voyez la vie de Sweyn, d'Hereward, etc., mme au temps de
la conqute.]

[Footnote 45: Beowulf, _passim_. Death of Byrhtnoth.]

[Footnote 46: Gens nec callida, nec astuta. Tacite.]

[Footnote 47: The Wanderer, the Exile's song. Codex Exoniensis, publi
par Thorpe.]

Ainsi appuye sur l'affection puissante et sur la foi garde, toute
socit est saine. Le mariage l'est comme l'tat. On voit la femme
apparatre mle aux hommes, dans les festins, srieuse et
respecte[48]. Elle parle et on l'coute; on n'a pas besoin de la cacher
ni de l'asservir pour la contenir ou la prserver. Elle est une personne
et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage,
l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut
hriter, possder, lguer, paratre dans les cours de justice, dans les
assembles du comt, dans la grande assemble des sages. Plusieurs fois
le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans
les actes de Witanagemot. Comme l'homme et  ct de l'homme, la loi et
les moeurs la maintiennent debout. Comme l'homme et  ct de l'homme,
c'est le coeur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de
l'pouse qui, pour la puret et l'lvation, gale tout ce qu'ont pu
inventer nos dlicatesses modernes: Ta femme vit maintenant pour toi,
pour toi seul.  cause de cela, elle n'aime rien, except toi. Elle a
assez de toutes les sortes de biens dans cette vie prsente, mais elle
les a ddaigns tous  cause de toi seul. Elle les a tous laisss l
parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout
ce qu'elle possde n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se
consume et elle est bien prs d'tre morte de larmes et de chagrin.
Dj, dans les lgendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi,
avec autant de joie que les voraces perviers d'Odin lorsqu'ils savent
que les proies tides du carnage leur sont prpares, vouloir dormir
encore dans les bras du mort et mourir  la fin sur son spulcre. Rien
de semblable ici  l'amour tel qu'on le voit dans les posies primitives
de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grce. Toute gaiet,
tout agrment lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un apptit
farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparat
avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille
posie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupt,
mais un engagement et un dvouement. Tout y est grave, et mme sombre,
dans les associations civiles, comme dans la socit conjugale. Comme en
Germanie, parmi les tristesses du temprament mlancolique et les
rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus
tragiques facults de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la
grande puissance de vouloir.

[Footnote 48: Beowulf, 48. Turner, III, 08. _Pictorial history_, I,
340.]

[Footnote 49: Alfred emprunte ce portrait  Boce, mais le refait
presque entier.]

C'est pour cela que le hros, ici comme en Germanie, est vritablement
hroque. Parlons-en  loisir; il nous reste un de leurs pomes presque
entier, celui de Beowulf. Voici les rcits que les thanes, assis sur
leurs escabeaux,  la clart des torches, coutaient en buvant la bire
de leur prince: l'on y voit leurs moeurs, leurs sentiments, comme les
sentiments et les moeurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odysse d'Homre.
C'est un hros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie,
comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs fodaux avant
l'tablissement fodal[50]. Il a ram sur la mer, son pe nue serre
dans la main, parmi les vagues sauvages et les temptes glaces, pendant
que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abme; les
monstres de la mer, les ennemis bigarrs le tiraient au fond, le
tenaient serr dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les
misrables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bte de
l'Ocan a reu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tu neuf
nicors[51]. Maintenant le voil qui vient  travers les flots pour
secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis afflig dans la grande
salle  hydromel, haute et recourbe, avec ses thanes. Car un hideux
tranger, un dmon habitant des marais, Grendel, est entr la nuit dans
sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourn dans
sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, l'ogre des repaires,
la bestiale et vorace crature, le parent des Orques et des Iotes,
dvore les hommes et vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand
guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps  corps, vie pour vie,
sans pe ni cotte de mailles, car la peau du maudit ne s'inquite pas
des armes, demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son
corps sanglant, on l'enterre, on marque sa demeure humide[52], et
qu'on renvoie  son chef Hygelac la meilleure de ses chemises d'acier.

[Footnote 50: Kemble pense que le fond de ce pome est trs-ancien,
peut-tre contemporain de l'invasion des Angles et des Saxons, mais que
la rdaction actuelle est postrieure au septime sicle. _Kemble's
Beowulf_, texte et traduction. Les personnages sont danois.]

[Footnote 51: Monstres de l'eau.]

[Footnote 52: Fen-dwelling.]

Il s'est couch dans la salle, confiant dans sa force hautaine,
et quand les brouillards de la nuit se sont levs, voici venir
Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un
guerrier, le dchire  l'improviste, mord son corps, boit le sang
de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup. Mais Beowulf
 son tour l'a saisi, se levant sur son coude. La salle royale
tonnait.--La bire tait rpandue....--Ils taient tous deux de
furieux,--d'pres et forts combattants.--La maison rsonnait.--Alors
ce fut une grande merveille--que la salle  boire--pt rsister
aux deux taureaux de la guerre,--et qu'il ne croult point 
terre--le beau palais. Le bruit s'leva--encore une fois.--Pour
les Danois du Nord,--ce fut une terreur affreuse--pour tous ceux
qui du mur--entendirent ce hurlement,--entendirent l'ennemi de
Dieu--chanter son chant lugubre,--son chant de dfaite--et se lamenter
de sa blessure....--L'infme maudit--subissait la blessure mortelle.--Il
y avait  son paule--une grande plaie visible.--Les muscles avaient
t arrachs,--les jointures des os avaient craqu.--La victoire dans
la bataille--tait pour Beowulf.--Grendel tait contraint--de fuir,
atteint  mort,--dans son refuge des marais,--de chercher sa lugubre
demeure.--Il savait bien--que la fin de sa vie--tait venue,--que le
nombre de ses jours tait rempli. Car il avait laiss par terre sa
main, son bras et son paule, et dans le lac des Nicors, o il s'tait
renfonc, la vague enfle de sang bouillonnait, la source impure des
vagues tait bouleverse toute chaude de poison, la teinte de l'eau
tait souille par la mort, des caillots de sang venaient avec les
bouillons  la surface. Restait un monstre femelle, sa mre, qui
habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux, qui
vint la nuit, et qui parmi les pes nues, arracha et dvora encore un
homme, OEschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'leva dans
le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allrent vers la bauge,
dans un endroit dsert, refuge des loups, prs des promontoires o le
vent souffle, o un torrent des montagnes se prcipitant sous
l'obscurit des collines, faisait un flux sous la terre. Les bois se
tenant par leurs racines avanaient leur ombre au-dessus de l'eau. La
nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues; le
cerf, lass par les chiens, aurait plutt laiss son me sur le bord
que d'y plonger pour y cacher sa tte. D'tranges dragons, des
serpents y nageaient, et de temps en temps le cor y sonnait un chant
de mort, un chant terrible. Beowulf se lana dans la vague, il
descendit,  travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles,
jusqu' l'ogresse, jusqu' la dtestable homicide, qui, l'empoignant
dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un ple rayon y luisait,
et l, il vit en face la louve de l'abme,--la puissante femme de la
mer.--Il donna l'assaut de la guerre--avec sa lame de bataille.--Il
n'arrta point l'essor de l'pe, en sorte que, sur sa tte,--le
glaive chanta bien haut--une pre chanson de guerre. Mais voyant que
ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de
ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, de son couteau
large au tranchant brun, essayait de percer la chemise d'acier qui le
couvrait. Ils roulrent ainsi jusqu' ce que Beowulf aperut prs de
lui, parmi les armes, une lame fortune dans la victoire,--une vieille
pe gigantesque,--fidle de tranchant,--bonne et prte 
servir,--ouvrage des gants.--Il la saisit par la poigne,--le
guerrier des Scyldings;--violent et terrible, tournoyait le
glaive.--Dsesprant de sa vie,--il frappa furieusement;--il
l'atteignit rudement-- l'endroit du col;--il brisa les anneaux de
l'chine,--la lame pntra  travers toute la chair maudite.--Elle
s'affaissa sur le sol,--l'pe tait sanglante.--L'homme se rjouit
dans son oeuvre.--La lumire entra.--Il y avait une clart dans la
salle, comme lorsque du ciel,--luit doucement--la lampe du firmament.
Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses
compagnons, ayant soulev avec peine la tte monstrueuse, la
portrent par les cheveux jusqu' la maison du roi.

C'est l sa premire oeuvre, et le reste de sa vie est pareil: lorsqu'il
eut rgn cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait drob le
trsor sortit de la colline et vint brler les hommes et les maisons de
l'le avec des vagues de feu. Alors le refuge des comtes--commanda
qu'on lui ft--un bouclier bigarr--tout de fer, sachant bien qu'un
bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre la flamme. Le
prince des anneaux--tait trop fier--pour chercher la grande bte
volante--avec une troupe,--avec beaucoup d'hommes.--Il ne craignait pas
pour lui-mme cette bataille.--Il ne faisait point cas--de l'inimiti du
ver,--de son labeur, ni de sa valeur. Et cependant il tait triste et
allait contre sa volont, car sa destine tait proche. Il vit une
caverne, un enfoncement sous la terre--prs de la vague de
l'Ocan,--prs du clapotement de l'eau,--qui au dedans tait
pleine--d'ornements en relief et de bracelets.--Il s'assit sur le
promontoire,--le roi rude  la guerre,--et dit adieu--aux compagnons de
son foyer; car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, tre le
gardien de son peuple. Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la
lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut envelopp dans la
flamme. Ses camarades s'taient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf,
qui accourut  travers la fume, sachant bien que ce n'tait pas la
vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser
souffrir l'angoisse, de le laisser tomber dans la bataille. Le ver
devient furieux,--l'ignoble tranger perfide,--tout bigarr de vagues de
feu....--Brlant et froce dans la guerre,--il accrocha tout le col du
roi--avec ses griffes empoisonnes.--Il s'ensanglanta--du sang de la
vie.--Le sang bouillonnait en vagues. Eux, de leurs pes, ils le
fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et
s'enfla, il connut que le poison tait en lui, et s'assit prs du mur,
sur une pierre regardant l'ouvrage des gants,--comment avec ses arches
de pierre--l'ternelle caverne--se tenait au dedans--ferme sur des
piliers. Puis il dit: J'ai tenu en ma garde ce peuple--cinquante
hivers. Il n'y avait pas un roi--de tous mes voisins--qui ost me
rencontrer--avec des hommes de guerre,--m'attaquer avec la peur.--J'ai
bien tenu ma terre.--Je n'ai point cherch des embches de tratre;--je
n'ai point jur--injustement beaucoup de serments.-- cause de tout
cela, je puis,--quoique malade de mortelles blessures,--avoir de la
joie....--Maintenant, va tout de suite--voir le trsor--sous la pierre
grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trsors,--je l'ai achet,--vieux
que je suis, par ma mort.--Il pourra servir--dans les besoins de mon
peuple....--Je me rjouis d'avoir pu,--avant de mourir, acqurir un tel
trsor--pour mon peuple....-- prsent, je n'ai plus besoin de demeurer
ici plus longtemps.

C'est ici la gnrosit entire et vritable, non pas exagre et
factice, comme elle le sera plus tard, dans l'imagination romanesque
des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est pas ici
bien loigne des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le hros.
Toute grossire que soit leur posie, celui-ci y est grand; c'est qu'il
l'est simplement et par ses oeuvres. Il a t fidle  son prince, puis
 son peuple; il a t de lui-mme, dans une terre trangre, s'exposer
pour dlivrer les hommes; il s'oublie en mourant pour penser que sa mort
profite  autrui. Chacun de nous, dit-il quelque part, doit arriver 
la fin de cette vie mortelle. Ainsi que chacun fasse justice, s'il le
peut, avant sa mort. Regardez  ct de lui ces monstres qu'il dtruit,
derniers souvenirs des anciennes guerres contre les races infrieures et
de la religion primitive, considrez cette vie dangereuse, ces nuits
passes sur les vagues, ces efforts de l'homme aux prises avec la nature
brute, cette poitrine invaincue qui froisse contre soi les poitrines
bestiales, et ces muscles colossaux qui, en se tendant, arrachent aux
monstres un pan de chair; vous verrez, dans le nuage de la lgende et
sous la lumire de la posie, reparatre les vaillants hommes qui, 
travers les folies de la guerre et les fougues du temprament,
commenaient  asseoir un peuple et  fonder un tat.


V

Un pome presque entier, deux ou trois dbris de pomes, voil tout ce
qui subsiste de cette posie laque en Angleterre. Le reste du courant
paen, germain et barbare, a t arrt ou recouvert, d'abord par
l'entre de la religion chrtienne, ensuite par la conqute des Franais
de Normandie. Mais ce qui a subsist suffit et au del pour montrer
l'trange et puissant gnie potique qui est dans la race, et pour faire
voir d'avance la fleur dans le bourgeon.

Si jamais il y eut quelque part un profond et srieux sentiment
potique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutt ils
crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme
un grondement; leurs puissantes poitrines se soulvent avec un
frmissement de colre ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur,
vhment, malgr eux, tout d'un coup, leur vient aux lvres. Nul art,
nul talent naturel pour dcrire une  une et avec ordre les diverses
parties d'un vnement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumire
que chaque chose envoie tour  tour dans un esprit rgulier et mesur
arrivent dans celui-ci  la fois, en une seule masse ardente et confuse,
pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. coutez ces chants
de guerre, vritables chants, heurts, violents, tels qu'ils convenaient
 ces voix terribles: encore aujourd'hui,  cette distance, spars de
nous par les moeurs, la langue, et dix sicles, on les entend:

L'arme sort[53].--Les oiseaux chantent.--La cigale bruit.--La poutre
de la guerre[54] rsonne,--la lance choque le bouclier.--Alors brille la
lune--errante sous les nuages;--alors se lvent les oeuvres de
vengeance,--que la colre de ce peuple--doit accomplir....--Alors on
entendit dans la cour--le tumulte de la mle meurtrire.--Ils
saisissaient de leurs mains--le bois concave du bouclier.--Ils fendirent
les os du crne.--Les toits de la citadelle retentirent,--jusqu' ce que
dans la bataille--tomba Garulf,--le premier de tous les hommes--qui
habitent la terre,--Garulf, le fils de Guthlaf.--Autour de lui beaucoup
de braves--gisaient mourants.--Le corbeau tournoyait--noir et sombre
comme la feuille de saule.--Il y avait un flamboiement de
glaives,--comme si tout Finsburg--et t en feu.--Jamais je n'ai
entendu conter--bataille dans la guerre plus belle  voir.

[Footnote 53: Conybeare's illustrations of anglo-saxon poetry. Bataille
de Finsburg.--La collection complte des posies anglo-saxonnes a t
publie par M. Grein.]

[Footnote 54: La lance, l'pe.]

Ici le roi Athelstan[55],--le seigneur des comtes,--qui donne des
bracelets aux nobles,--et son frre aussi--Edmond l'theling,--noble
d'ancienne race,--ont tu dans la bataille,--avec les tranchants des
pes,-- Brunanburh.--Ils ont fendu le mur des boucliers,--ils ont
hach les nobles bannires,--avec les coups de leurs marteaux,--les
enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite--la nation des
Scots,--et les hommes de vaisseaux,--parmi le tumulte de la mle,--et
la sueur des combattants.--Cependant le soleil l-haut,--la grande
toile,--le brillant luminaire de Dieu,--de Dieu le seigneur ternel,--
l'heure du matin,--a pass par-dessus la terre,--tant qu'enfin la noble
crature--s'est prcipite vers son coucher.--L gisaient les soldats
par multitudes,--abattus par les dards;--les hommes du Nord, frapps
par-dessus leurs boucliers,--et aussi les Scots--las de la rouge
bataille....--Athelstan a laiss derrire lui--les oiseaux criards de la
guerre,--le corbeau qui se repatra des morts,--le milan funbre,--le
corbeau noir--au bec crochu,--et le crapeau rauque,--et l'aigle qui
bientt--fera festin de la chair blanche--et le faucon vorace qui aime
les batailles,--et la bte grise,--le loup du bois.

[Footnote 55: Turner, III, 280. Chant sur la bataille de Brunanburh.]

Tout est image ici. Les vnements n'apparaissent pas nus dans ces
cerveaux passionns, sous la sche tiquette d'un mot exact; chacun
d'eux y entre avec son cortge de sons, de formes et de couleurs; c'est
presque une vision qu'il y suscite, une vision complte, avec toutes les
motions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui
la soutiennent. Dans leur langue, les flches sont les serpents de
Hla, lancs des arcs de corne, les navires sont les grands chevaux
de la mer, la mer est la coupe des vagues, le casque est le chteau
de la tte; il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la
violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en
Islande o l'on a pouss  bout cette posie, l'inspiration primitive
s'alanguit et l'art remplace la nature, les Skaldes se trouvent guinds
jusqu'au jargon le plus contourn et le plus obscur. Mais quelle que
soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle est
unique. Les potes n'ont point satisfait  leur trouble intrieur, s'ils
ne l'ont panch que par un seul mot. Coup sur coup, ils reviennent sur
leur ide, et la rptent: Le soleil l-haut! La grande toile! Le
brillant luminaire de Dieu! La noble crature! Quatre fois de suite ils
l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses faces se sont
leves en un instant devant les yeux du barbare, et chaque mot a t
comme un accs de la demi-hallucination qui l'obsdait. On juge bien
que, dans un tel tat, l'ordre rgulier des mots et des ides est 
chaque pas bris. La suite des penses dans le visionnaire n'est pas la
mme que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une autre,
d'un son il passe  un autre son; son imagination est une enfilade de
tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la phrase se
retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, au moment
o il lui vient; il saute d'une ide dans une ide lointaine. Plus l'me
est transporte hors d'elle-mme, plus elle franchit vite de grands
intervalles. D'un lan, elle parcourt les quatre coins de son horizon,
et touche en un instant des objets qui semblent spars par tout un
monde. Ple-mle ici, les ides s'enchevtrent; tout d'un coup, par un
souvenir brusque, le pote, reprenant la pense qu'il a quitte, fait
irruption dans la pense qu'il prononce. On ne peut traduire ces ides
fiches en travers, qui dconcertent toute l'conomie de notre style
moderne. Souvent on ne les entend pas[56]; les articles, les particules,
tous les moyens d'claircir la pense, de marquer les attaches des
termes, d'assembler les ides en un corps rgulier, tous les artifices
de la raison et de la logique sont supprims[57]. La passion mugit ici
comme une norme bte informe, et puis c'est tout; elle surgit et
sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus barbares.
L'heureuse posie d'Homre se dveloppe abondamment en amples rcits, en
riches et longues images. Il n'a point trop de tous les dtails d'une
peinture complte; il aime  voir les objets, il s'attarde autour d'eux,
il jouit de leur beaut, il les pare de surnoms splendides; il ressemble
 ces filles grecques qui se trouveraient laides si elles ne faisaient
ruisseler sur leurs bras et sur leurs paules toutes les pices d'or de
leur bourse et tous les trsors de leur crin; ses larges vers cadencs
ondoient et se dploient comme une robe de pourpre aux rayons du soleil
ionien. Ici des mains rudes entassent et froissent les ides dans un
mtre troit; s'il y a une sorte de mesure, on ne la garde qu' peu
prs; pour tout ornement ils choisissent trois mots qui commencent par
la mme lettre. Tout leur effort est pour abrger, resserrer la pense
dans une sorte de clameur tronque[58]. La force de l'impression
intrieure qui, ne sachant pas s'pancher, se concentre et se double en
s'accumulant, l'asprit de l'expression extrieure, qui, asservie 
l'nergie et aux secousses du sentiment intime, ne travaille qu' le
manifester intact et fruste en dpit et aux dpens de toute rgle et de
toute beaut, voil les traits marquants de cette posie, et ce seront
aussi les traits marquants de la posie qui suivra.

[Footnote 56: Les plus habiles entre les rudits qui savent
l'anglo-saxon reconnaissent l'obscurit de cette pense. V. Turner,
Conybeare, Thorpe, etc.]

[Footnote 57: Turner, III, 261. Nos traductions, si littrales qu'elles
soient, faussent le texte; notre langue est trop claire, trop gouverne
par la logique; on ne peut comprendre cette forme d'esprit
extraordinaire, qu'en prenant un dictionnaire, et en dchiffrant pendant
quinze jours quelques pages d'anglo-saxon.]

[Footnote 58: Turner remarque que la mme ide exprime par le roi
Alfred, en prose, puis en vers, occupe dans le premier cas seize mots,
et dans le second sept. _History of the Anglo-Saxons_, III, 269.]


VI

Une race ainsi faite tait toute prpare pour le christianisme, par sa
tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son
penchant pour le srieux et le sublime. Quand les habitudes sdentaires
eurent livr leur me  de longs loisirs, et diminu la fureur qui
soutenait leur religion meurtrire, ils inclinrent d'eux-mmes vers une
foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui
ternellement se combattent pour se dtruire et renaissent pour se
combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La
socit, en se formant, amenait avec soi l'ide de la paix et le besoin
de la justice, et les dieux guerriers languissaient dans l'imagination
des hommes, en mme temps que les passions qui les avaient faits. Un
sicle et demi aprs la conqute[59], des missionnaires romains, portant
une croix d'argent avec un tableau o tait peint le Christ, arrivrent
en procession, chantant des litanies. Bientt le grand prtre des
Northumbres dclara en prsence des nobles que les dieux anciens taient
sans pouvoir, avoua qu'auparavant il ne comprenait rien  ce qu'il
adorait, et lui-mme le premier, la lance en main, renversa leur
temple. De son ct un chef se leva dans l'assemble, et dit:

[Footnote 59: 596-625, Aug. Thierry, I, 81, Bde, 2, XII. Il vaut mieux
suivre la traduction du roi Alfred que le latin de Bde.]

Tu te souviens peut-tre,  roi, d'une chose qui arrive quelquefois,
dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis  table avec tes comtes et
tes thanes. Ton feu est allum et ta salle chauffe, et il y a de la
pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui
traverse la salle  tire-d'aile; il est entr par une porte, il sort par
une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux;
il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet
instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'oeil, et de l'hiver il
repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en
comparaison du temps incertain qui est au del. Elle apparat pour peu
de temps; mais quel est le temps qui vient aprs, et le temps qui est
avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous
en apprendre quelque chose d'un peu plus sr, elle mrite qu'on la
suive.

Cette inquitude, ce sentiment de l'immense et obscur _au del_, cette
grave loquence mlancolique, sont le commencement de la vie
spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du
Midi, naturellement paens et proccups de la vie prsente. Ceux-ci,
tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule
vertu de leur temprament et de leur climat. Ils ont beau tre brutaux,
pais, brids par des superstitions enfantines, capables, comme le roi
Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils
ont l'ide de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique,
qui disparat presque entirement au moyen ge[61], offusqu par sa cour
et sa famille, subsiste chez eux, en dpit des lgendes niaises ou
grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des
saints, ni sous des tendresses fminines, au profit de l'Enfant Jsus et
de la Vierge. Leur grandiose et leur svrit les mettent  son niveau;
ils ne sont pas tents,  l'exemple des peuples artistes et bavards, de
remplacer la religion par le conte agrable ou beau. Plus qu'aucune race
de l'Europe, ils sont voisins par la simplicit et l'nergie de leurs
conceptions du vieil esprit hbraque. L'enthousiasme est leur tat
naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs
dieux anciens les pntraient de fureur. Ils ont des hymnes, de
vritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul
dveloppement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur
passion; elle clate; ce ne sont que transports  l'aspect du Dieu
tout-puissant. C'est le coeur tout seul qui parle ici, un grand coeur
barbare. Coedmon, leur ancien pote[62], tait, dit Bde, un homme plus
ignorant que les autres, et qui ne savait aucune posie, en sorte que
dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il tait oblig de se
retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait
l'table pendant la nuit, il s'endormit; un tranger lui apparut, qui
lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui
vinrent dans l'esprit:  prsent, nous louerons--le gardien du royaume
cleste,--et les conseils de son esprit,--le pre glorieux des
hommes!--comment, de toute merveille,--l'ternel Seigneur!--il a tabli
le commencement.--Il a form d'abord,--pour les enfants des hommes,--le
ciel comme un toit,--le saint Crateur!--Puis le gardien du genre
humain!--l'ternel Seigneur!--c'est la rgion du milieu--qu'il fit
ensuite,--c'est la terre pour les hommes, le matre tout-puissant!
Ayant retenu ce chant  son rveil, il vint  la ville, et on le mena
devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu,
pensrent qu'il avait reu un don du ciel, et le firent moine dans
l'abbaye. L il passait sa vie  couter les morceaux de l'criture,
qu'on lui expliquait en saxon, les ruminant comme un animal pur, et les
mettant en vers trs-doux. Ainsi nat la vraie posie; ceux-ci prient
avec toute l'motion d'une me neuve; ils adorent, ils sont  genoux;
moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le
plus sincre des hymnes est ce seul mot ! Ils n'en disent gure plus
long; ils ne font que rpter coup sur coup quelque mot passionn,
profond, avec une vhmence monotone. Tu es, dans le ciel,--notre aide
et notre secours--resplendissant de flicit!--Toutes choses se courbent
devant toi!--devant la gloire de ton esprit.--D'une seule voix, elles
appellent le Christ!--Toutes s'crient:--Tu es saint, saint,--le roi
des anges du Ciel,--notre Seigneur,--et tes jugements sont--justes et
vastes,--ils rgnent ternellement partout--dans la multitude de tes
ouvrages. On reconnat l les chants des anciens serviteurs d'Odin,
tonsurs  prsent et envelopps dans une robe de moine; leur posie est
reste la mme; ils pensent  Dieu, comme  Odin, par une suite d'images
courtes, accumules, passionnes, qui sont comme une file d'clairs; les
hymnes chrtiennes continuent les hymnes paennes. Un d'entre eux,
Adlhem, s'tait tabli sur le pont de sa ville, et rptait des odes
guerrires et profanes en mme temps que des posies religieuses, pour
attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer
de ton. Il y a tel chant, un chant de funrailles, o c'est la Mort qui
parle, l'un des derniers composs en saxon, d'un christianisme terrible,
et qui en mme temps semble sortir des plus noires profondeurs de
l'Edda. Le mtre, bref, tinte brusquement  coups presss comme le glas
d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds rpons retentissants
qui roulent dans l'glise pendant que la pluie fouette les vitraux
ternes, que les nuages dchirs roulent lugubrement dans le ciel, et que
les yeux, fixs sur la face ple du mort, sentent d'avance l'horreur de
la fosse humide o les vivants vont le jeter[63].

[Footnote 60: V. Jouffroy, _Problme de la destine humaine_.]

[Footnote 61: Michelet, prface de _la Renaissance_. Didion, _Histoire
de Dieu_.]

[Footnote 62: Vers 680. Voyez _Codex Exoniensis_, publi par Thorpe.]

[Footnote 63: Conybeare's _Illustrations_, 222.]

     Pour toi une maison fut btie--avant que tu fusses n.--Pour toi
     un moule fut faonn--avant que tu fusses sorti de ta mre;--sa
     hauteur n'est point marque,--ni sa profondeur mesure;--il ne
     sera point ferm,--si long que soit le temps,--jusqu' ce que je
     t'amne--l o tu resteras,--jusqu' ce que je mesure--toi et les
     mottes de la terre.--Ta maison n'est pas  haute charpente.--Elle
     n'est pas haute, elle est basse--quand tu es dedans.--L'entre
     est basse.--Les cts ne sont pas hauts.--Le toit est bti--tout
     prs de ta poitrine.--Ainsi tu habiteras--dans la terre
     froide,--obscure et noire,--qui pourrit tout.--Sans portes est
     cette maison,--et il fait sombre au dedans.--L, tu es solidement
     retenu,--et la mort tient la clef.--Hideuse est cette maison de
     terre,--et il est horrible d'habiter dedans.--L, tu
     habiteras,--et les vers avec toi.--L, tu es dpos,--et tu
     quittes tes amis.--Tu n'as pas d'ami--qui veuille venir avec
     toi.--Qui jamais s'enquerra--si cette maison t'agre!--Qui jamais
     ouvrira--pour toi la porte,--et te cherchera!--Car bientt tu
     deviens hideux,--et odieux  regarder.

Jrmie Taylor a-t-il trouv une peinture plus lugubre? Les deux
posies religieuses, la chrtienne et la paenne, sont si voisines,
qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs
lgendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute paenne, Dieu apparat comme
un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffre de l'autre que comme
un Bretwalda sdentaire diffre d'un chef de bandits aventurier et
hros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont
point vanouis; seulement ils descendent de Can, et des gants noys
par le dluge[64]; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique,
mortellement glac, plein d'aigles sanglants et de serpents ples; et
le formidable jour du jugement dernier, o tout croulera en poussire
pour faire place  un monde plus pur, ressemble  la destruction finale
de l'Edda,  ce crpuscule des dieux, qui s'achvera par une
renaissance victorieuse, et par une joie ternelle sous un soleil plus
beau.

[Footnote 64: Kemble, t. I, liv. I, XII. Dans ce chapitre il a rassembl
une foule de traits qui marquent la persistance de l'ancienne
mythologie.]

Par cette conformit naturelle, ils se sont trouvs capables de faire
des pomes religieux qui sont de vritables pomes; on n'est puissant
dans les oeuvres de l'esprit que par la sincrit du sentiment personnel
et original. S'ils peuvent conter des tragdies bibliques, c'est qu'ils
ont l'me tragique et  demi biblique. Ils mettent dans leurs vers,
comme les vieux prophtes d'Isral, leur vhmence farouche, leurs
haines meurtrires, leur fanatisme, et tous les frmissements de leur
chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le pome est mutil, a cont
l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un
barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre,
la vengeance et le combat:

     Alors and Holopherne--fut chauff par le vin.--Dans les salles
     de ses convives,--il poussa des clats de rire et des cris,--il
     hurla et rugit,--de sorte que les enfants des hommes--purent
     entendre de loin--quelle clameur, quelle tempte de
     cris--poussait le chef terrible,--excit et enflamm par le
     vin.--Les coupes profondes--furent souvent portes--derrire les
     bancs.--De sorte que l'homme pervers,--le farouche distributeur
     de richesses,--lui et ses hommes,--pendant tout le
     jour--s'enivrrent de vin,--jusqu' ce qu'ils fussent
     tombs,--gisants et sols;--toute sa noblesse,--comme s'ils
     taient morts.

La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente la vierge
illustre, la jeune fille brillante comme une fe; puis, tant all la
retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment tait venu
pour la fille du Crateur, pour la sainte femme.

     Elle saisit le paen--fortement par la chevelure,--elle le tira
     par les membres--vers elle ignominieusement.--Et l'homme
     malfaisant,--odieux,--fut livr  sa volont.--La femme aux
     cheveux tresss--frappa le dtestable ennemi--avec l'pe
     rouge--jusqu' ce qu'elle et tranch  demi son cou.--De sorte
     qu'il tait gisant,--vanoui et bless  mort.--Il n'tait pas
     encore mort, ni tout  fait sans vie.--Elle frappa alors
     violemment,--la femme glorieuse en force!--une seconde fois,--le
     chien paen,--jusqu' ce que sa tte--et roul sur le
     sol.--L'ignoble carcasse gisait sans vie;--son me alla tomber
     sous l'abme,--et l fut plonge au fond,--attache avec du
     soufre,--blesse ternellement par les vers.--Enchan dans les
     tourments,--durement emprisonn, il brle dans l'enfer.--Aprs sa
     vie,--englouti dans les tnbres,--il ne peut plus esprer--qu'il
     s'chappera de cette maison des vers.--Mais il restera
     l,--toujours et toujours,--sans fin, dornavant--dans cette
     caverne--vide des joies de l'espoir.

Quelqu'un a-t-il entendu un plus pre accent de haine satisfaite? Quand
Clovis eut cout la Passion, il s'cria: Que n'tais-je l avec mes
Francs! Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au
contact des guerres hbraques. Sitt que Judith est rentre,

     Les hommes sous leurs casques--sortent de la sainte cit--ds
     l'aurore.--Ils font gronder les boucliers.--Ils rugissent
     bruyamment.-- ce cri se rjouissent--dans les bois le loup
     maigre--et le corbeau dcharn,--l'oiseau avide de carnage;--tous
     les deux accourent de l'Ouest,--parce que les fils des hommes
     ont--pens  leur prparer--leur sole de cadavres.--Et vers eux
     volent dans leurs sentiers--le rapide dvorateur, l'aigle--aux
     plumes grises;--le milan de son bec recourb--chante la chanson
     d'Hilda.--Les nobles guerriers s'avancrent,--les hommes aux
     cottes de mailles, vers la bataille,--arms de boucliers,--les
     bannires gonfles....--Promptement ils firent voler--des pluies
     de flches,--serpents d'Hilda,--de leurs arcs de corne.--Il y
     avait dans la plaine--une tempte de lances.--Furieusement se
     dchanaient--les ravageurs de la bataille.--Ils envoyaient leurs
     dards--dans la foule des chefs....--Eux qui auparavant avaient
     endur--les reproches des trangers,--les insultes des
     paens,--leur payrent  ce jeu des pes--tout ce qu'ils avaient
     souffert.

Entre tous ces potes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom,
Coedmon, peut-tre l'ancien Coedmon, l'inventeur du premier hymne, en
tout cas semblable  l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur
et l'exaltation barbare, a montr la grandeur et la fureur du sentiment
avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle
religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche,
c'est par une profusion de noms potiques, la maison flottante, la plus
grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant,
la caverne, le grand coffre de mer, et dix autres. Chaque fois qu'il y
pense, il la voit intrieurement, comme une rapide apparition lumineuse,
et chaque fois sous une face nouvelle, tantt ondulant sur les vagues
limoneuses entre deux bandes d'cume, tantt allongeant sur l'eau son
ombre norme, noire, haute comme celle d'un chteau, tantt enfermant
dans ses flancs caverneux le fourmillement infini des animaux
entasss. Comme les autres, il combat de coeur avec Dieu; il triomphe,
en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la
mort de Pharaon, il balbutie ivre de colre, les regards troubles, parce
que le sang lui monte aux yeux. Le peuple fut pouvant,--le flot
terrible arriva sur eux.--Le vent frmissant--faisait un hurlement de
mort...--La mer vomissait du sang--il y avait une lamentation sur les
eaux...--L'obscurit de l'abme commenait.--Les gyptiens--s'taient
retourns.--Ils fuyaient effrays!--Ils sentirent la crainte jusqu'au
fond de leur coeur.--L'arme aurait bien voulu--rentrer dans son
pays.--Leur orgueil tait abattu.--Une seconde fois le terrible
roulement des flots--vint les saisir.--Il n'y avait pas un d'eux qui pt
revenir,--pas un des guerriers qui pt rentrer dans sa maison.--La
Destine, au milieu de leur course,--par derrire, les avait
enferms.--L o tout  l'heure la voie tait ouverte,--roulait la mer
furieuse.--L'arme fut engloutie.--Les flots s'enflaient.--La tempte
montait--bien haut dans le ciel.--L'arme se lamentait.--Ils criaient, 
douleur!--jusqu' la nue tnbreuse,--d'une voix dfaillante.--Avec un
frmissement affreux,--la fureur de l'Ocan se dchanait,--rveille de
son sommeil.--Les terreurs se levaient,--et les cadavres roulaient.

[Footnote 65: Grein, _Bibliothek der Angelschsischen poesie_.]

Le cantique de l'Exode est-il plus saccad, plus vhment et plus
sauvage? Ces hommes peuvent parler de la cration comme la Bible,
puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'
descendre dans leur fond intime ils y trouveront une motion assez forte
pour tendre leur me jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette motion
tait dj dans leurs lgendes paennes, et Coedmon, pour raconter
l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rves, tels
qu'ils se sont fixs dans les prophties de l'Edda.

     Il n'y avait encore--rien qui ft,--sauf l'obscurit,--comme
     d'une caverne;--mais le vaste abme--s'ouvrait profond et
     obscur,--tranger  son Seigneur,--sans forme encore et sans
     usage.--Sur lui le roi svre--tourna les yeux,--et contempla le
     gouffre triste.--Il vit les noirs nuages--se presser sans
     repos,--noirs, sous le ciel--sombre et dsert.--Il fit d'abord,
     l'ternel Seigneur!--le Pre de toutes les cratures!--la terre
     et le firmament.--Il mit en haut le firmament,--et cette vaste
     tendue de la terre, il l'tablit--par sa force redoutable,--le
     tout-puissant Roi!...--La terre n'tait pas encore--verte de
     gazon;--mais l'Ocan,--noir d'une obscurit ternelle,--au loin
     et au large--couvrait les chemins dserts[66].

[Footnote 66: M. Kemble, 1, 407, a montr que l'analogie subsiste jusque
dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.]

Ainsi parlera plus tard Milton, hritier des voyants hbreux, dernier
des voyants scandinaves, mais muni, pour dvelopper sa pense, de toutes
les ressources de l'ducation et de la civilisation latines. Et
nanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point
l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hrite; il est ainsi
des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable nergie qui a
conscience d'elle-mme, qui rvolte l'homme contre toute domination, et
l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est dj dans celui
de Coedmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux
ont leur modle dans la race; et Coedmon a trouv ses originaux dans les
guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.

     Pourquoi implorerais-je--sa faveur--ou m'inclinerais-je devant
     lui--avec quelque obissance?--Je puis tre--un Dieu, comme
     lui.--Debout avec moi!--forts compagnons,--qui ne me tromperez
     pas dans cette lutte!--Guerriers au coeur hardi,--qui m'avez
     choisi--pour votre chef!--Illustres soldats!--Avec de tels
     guerriers, en vrit!--on peut choisir un parti;--avec de tels
     combattants,--on peut saisir un poste.--Ils sont mes amis
     zls,--fidles dans l'effusion de leur coeur.--Je puis, comme
     leur chef,--gouverner dans ce royaume,--je n'ai pas besoin de
     flatter personne,--je ne resterai plus dornavant--son sujet!

Il est vaincu; sera-t-il pli? Il est prcipit dans la cit d'exil,
dans le sjour des gmissements et des haines pres, dans la nuit
ternelle, hideuse, traverse de fume et de flammes rouges; va-t-il se
repentir? Il s'tonne d'abord, il se dsespre; mais c'est le dsespoir
d'un hros:

     Est-ce l le lieu troit[67]--o mon matre m'enferme?--Bien
     diffrent, en effet, des autres--que nous connaissions--l-haut
     dans le royaume du ciel!--Oh! si j'avais--le libre pouvoir de mes
     mains,--et si je pouvais, pour un temps,--sortir!--seulement pour
     un hiver,--moi et mon arme!--Mais des liens de
     fer--m'entourent,--des noeuds de chanes me tiennent abattu.--Je
     suis sans royaume!--Les entraves de l'enfer--me serrent si
     troitement!--m'enlacent si durement.--Ici sont de larges
     flammes,--au-dessus et au-dessous;--je n'ai jamais vu--de
     campagne plus hideuse.--Ce feu ne languit jamais;--sa chaleur
     monte par-dessus l'enfer.--Les anneaux qui m'entourent,--les
     menottes qui mordent ma chair--m'empchent d'avancer,--m'ont
     barr mon chemin;--mes pieds sont lis,--mes mains
     emprisonnes.--Voil o Dieu m'a confin.

[Footnote 67: Ce dbut est dans Milton. On pense que, par l'rudit
Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce pome.]

Puisqu'il n'y a rien  faire contre lui, c'est  sa nouvelle crature, 
l'homme, qu'il faut s'en prendre;  qui a tout perdu, la vengeance
reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, il
reposera doucement, mme sous les chanes dont il est charg.


VII

C'est ici que s'est arrte la culture trangre; par del le
christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau
fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient
adouci la sve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouv la
Bretagne abandonne des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs
frres du continent l'ascendant d'une civilisation suprieure; ils ne
s'taient point mls aux habitants du sol; ils les avaient toujours
traits en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui
s'taient rfugis dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des
btes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les
Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains,
les Saxons gardant leur langue, leur gnie et leurs moeurs, faisaient en
Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans aprs la
conqute, l'importation du christianisme et le commencement d'assiette
acquise par la socit qui se pacifiait, firent germer une sorte de
littrature, et l'on vit paratre Bde le Vnrable, plus tard Alcuin,
Jean rigne et quelques autres, commentateurs, traducteurs,
prcepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer, mais de
compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopdie grecque et
latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais les
guerres danoises vinrent craser cette humble plante qui d'elle-mme et
avort[68]. Quand Alfred[69] le librateur devint roi, il y avait
trs-peu d'ecclsiastiques, dit-il, de ce ct de l'Humber, qui pussent
comprendre en anglais leurs prires latines, ou traduire aucune chose
crite du latin en anglais. Au del de l'Humber, je pense qu'il n'y en
avait gure; il y en avait si peu, qu'en vrit je ne me rappelle pas un
seul homme qui en ft capable, au sud de la Tamise, quand je pris le
royaume. Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit
en saxon  leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre
autres la _Consolation de Boce_; mais cette traduction mme tmoigne de
la barbarie des auditeurs. Il rcrit le texte pour l'approprier  leur
intelligence; les jolis vers de Boce, un peu prtentieux, travaills,
lgants, peupls de souvenirs classiques, d'un style raffin et serr,
digne de Snque, se changent en une prose nave, longue, tranante, et
pourtant hache, semblable  un conte de fes qu'une nourrice fait  un
enfant, expliquant tout, recommenant et brisant les phrases, tournant
dix fois autour d'un dtail, tant il faut descendre pour se mettre au
niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pens et ne sait
rien[70].

[Footnote 68: Ils sentent eux-mmes leur impuissance et leur
dcrpitude. Bde, divisant l'histoire du monde en six priodes, dit que
la cinquime, qui s'tend du retour de Babylone  la naissance du
Christ, est la priode snile; la sixime est la prsente, _tas
decrepita_, _totius morte sculi consummanda_.]

[Footnote 69: Mort en 901. Adlhem, mort en 709. Bde, mort en 735.
Alcuin vivait sous Charlemagne, rigne sous Charles le Chauve.]

[Footnote 70: Voici le latin de Boce, si tudi, si joli, et qu'on ne
saurait rendre en franais.

  Quondam funera conjugis
  Vates Threicius gemens,
  Postquam flebilibus modis
  Silvas currere, mobiles
  Amnes stare coegerat,
  Junxitque intrepidum latus
  Svis cerva leonibus,
  Nec visum timuit lepus
  Jam cantu placidum canem;
  Cum flagrantior intima
  Fervor pectoris ureret,
  Nec qui cuncta subegerant
  Mulcerent dominum modi;
  Immites superos querens,
  Infernas adiit domos.
  Illic blanda sonantibus
  Chordis carmina temperans,
  Quidquid prcipuis De
  Matris fontibus hauserat,
  Quod luctus dabat impotens,
  Quod luctum geminans amor,
  Deflet Tartara commovens,
  Et dulci veniam prece
  Umbrarum dominos rogat.
  Stupet tergeminus novo
  Captus carmine janitor;
  Qu sontes agitant metu
  Ultrices scelerum De
  Jam moest lacrymis madent.
  Non Ixionium caput
  Velox prcipitat rota,
  Et longa site perditus
  Spernit flumina Tantalus.
  Vultur dum satur est modis
  Non traxit Tityi jecur.
  Tandem, vincimur, arbiter
  Umbrarum miserans ait.
  Donemus comitem viro
  Emptam carmine conjugem.
  Sed lex dona coerceat,
  Nec, dum Tartara liquerit,
  Fas sit lumina flectere.
  Quis legem det amantibus!
  Major lex fit amor sibi.
  Heu! noctis prope terminos
  Orpheus Eurydicem suam
  Vidit, perdidit, occidit.
  Vos hc fabula respicit,
  Quicunque in superum diem
  Mentem ducere quritis.
  Nam qui tartareum in specus
  Victus lumina flexerit,
  Quidquid prcipuum trahit
  Perdit, dum videt inferos.
               (Livre III, metrum 12)]

     Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le
     pays qu'on appelait Thrace; c'tait un pays en Grce. Ce joueur
     de harpe tait extraordinairement bon. Son nom tait Orphe. Il
     avait une femme trs-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les
     gens commencrent  dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si
     bien jouer de la harpe que les bois dansaient et que les pierres
     se remuaient au son, et que les btes sauvages accouraient  lui
     et restaient l comme si elles eussent t apprivoises, si
     tranquilles que, quand mme des hommes ou des chiens venaient
     contre elles, elles ne les vitaient pas. Et on dit aussi que la
     femme du joueur de harpe mourut et que son me fut conduite en
     enfer. Alors le joueur de harpe devint trs-triste, si bien qu'il
     ne pouvait plus demeurer avec les autres hommes; mais il allait
     dans les bois, et s'asseyait sur les montagnes, la nuit comme le
     jour, et pleurait et jouait de la harpe; alors les bois se
     remuaient et les rivires s'arrtaient, et nul cerf ne fuyait les
     lions, et nul livre les chiens; et nulle bte ne ressentait peur
     ou haine des autres,  cause de la douceur du son. Alors il
     sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus dans ce
     monde. Alors il pensa qu'il pourrait aller trouver les dieux de
     l'enfer, et essayer de les adoucir avec sa harpe, et les prier de
     lui rendre sa femme.

Voil comme on parle quand on veut faire entrer une pense bgayante.
Boce avait pour lecteurs des snateurs, des hommes cultivs qui
entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques;
toutes ces allusions, Alfred est oblig de les reprendre, de les
dvelopper,  la faon d'un pre ou d'un matre qui prend entre ses
genoux son petit garon, lui contant les noms, qualits, crimes,
chtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle
que le prcepteur lui-mme aurait besoin d'tre averti; il prend les
Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois ttes  Caron comme
 Cerbre. Enfin, voici Orphe devant Pluton:

     Quand il eut longtemps et longtemps jou de la harpe, alors
     parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons 
     l'homme sa femme. Car il l'a gagne par sa musique. Il lui
     commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par
     derrire aprs qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par
     derrire, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de
     peine, si mme ils le peuvent,  retenir leur amour. Las! las!
     Voil qu'Orphe emmena sa femme avec lui jusqu' ce qu'il ft
     venu  la borne de la lumire et de l'obscurit. Puis venait
     aprs lui sa femme. Quand il fut arriv  la lumire, il regarda
     derrire lui du ct de sa femme. Alors aussitt elle fut perdue
     pour lui.

Nul ornement dans ce rcit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred
a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la
noble morale platonicienne, l'adroite interprtation imite de
Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les
choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse ide
bien visible. Encore celle-ci est peut-tre trop releve pour eux:

     Cette fable apprend  tout homme qui veut fuir les tnbres de
     l'enfer et arriver  la lumire du vrai bien,  ne point regarder
     ses anciens vices, de faon  les pratiquer derechef aussi
     pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volont,
     tourne son me vers les vices qu'il avait auparavant quitts, et
     les pratique, ils lui agrent pleinement, il ne pense jamais 
     les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne
     s'amende.

Le sermon est appropri  son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred
venait de convertir par l'pe, avaient besoin d'une morale claire. Si
on leur et traduit exactement les derniers mots de Boce, ils auraient
ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis.

C'est que tout le talent d'une me inculte gt dans la force et dans la
sincrit de ses sensations. Hors de l, elle est impuissante; l'art de
penser et de raisonner est au-dessus d'elle. Ceux-ci perdent tout gnie
en perdant leur fivre ardente. Ils balbutient gauchement et lourdement
de sches chroniques, sortes d'almanachs historiques. Vous diriez des
paysans qui, en sortant du labour, viennent inscrire avec de la craie,
sur une table enfume, la date d'une disette, le prix du bl, les
changements de temps et les dcs[71]. De mme,  ct des maigres
chroniques de la Bible qui bgayent la suite des rgnes et des
massacres juifs, se dploient l'exaltation des Psaumes et le dlire des
prophties. Le mme pote lyrique peut tre tour  tour une brute et un
homme de gnie, parce que son gnie vient et s'en va comme une maladie,
et qu'au lieu de le possder, il le subit:

[Footnote 71: Ingram's _Saxon chronicle_.]

     Anne du Seigneur, 611. Cette anne Cynegills succda  la
     royaut dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills
     tait le fils de Col, Col celui de Cutha, Cutha celui de
     Cyuric.

     614. Cette anne Cynegills et Cwichelin combattirent  Bampton,
     et turent deux mille quarante-six Gallois.

     678. Cette anne apparut une comte en aot, et elle brilla
     chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de
     soleil.--L'vque Wilfrid ayant t chass de son vch par le
     roi Everth, deux vques furent consacrs  sa place.

     901. Cette anne mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours
     avant la messe de tous les saints. Il tait roi de toute la
     nation anglaise, except de cette partie qui tait sous le
     pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins
     un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement.

     902. Cette anne il y eut un grand combat dans l'Holme entre les
     hommes de Kent et les Danois.

     1077. Cette anne furent rconcilis le roi des Franks et
     Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps.
     Cette anne Londres fut brle, la nuit d'avant l'Assomption de
     sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais t
     autant depuis qu'elle fut btie.

Ainsi parlent avec une scheresse monotone les pauvres moines qui, aprs
Alfred, compilent et notent les gros vnements visibles; de loin en
loin, quelques rflexions pieuses, un mouvement de passion, rien de
plus. Au dixime sicle, on voit le roi Edgard donner un manoir  un
vque  condition qu'il mettra en saxon la rgle monastique crite en
latin par saint Benot. Alfred lui-mme est presque le dernier des
hommes cultivs; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu' force de
volont et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent
de s'accrocher aux dbris de la belle civilisation antique, et de se
soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance o les autres
clapotent; ils se soulvent presque seuls, et, eux morts, les autres se
renfoncent dans leur bourbe. C'est la bte humaine alors qui est
matresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les rvoltes et les
apptits du sang, de l'estomac et des muscles. Mme dans le petit cercle
o il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modle qu'il s'est propos
l'opprime et l'enchane dans une imitation qui le rtrcit; il n'aspire
qu' bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers
latins; il s'tudie  retrouver les tournures vrifies des bons
modles; il n'arrive qu' fabriquer un latin emphatique, gt, hriss
de disparates. En fait d'ides, les plus profonds rcrivent les
doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de thologie et
de philosophie d'aprs les Pres; rigne, le plus docte, va jusqu'
reproduire les vieilles rveries compliques de la mtaphysique
alexandrine.  quelle distance ces spculations et ces rminiscences
planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite
dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le dire. Il y a tel roi de
Kent, au septime sicle, qui ne sait pas crire. Figurez-vous des
bacheliers en thologie qui disserteraient devant un auditoire de
charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels
qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul
parmi ces clercs qui pensent en coliers studieux d'aprs leurs chers
auteurs, et sont doublement spars du monde  titre d'hommes de collge
et  titre d'hommes de couvent, Alfred,  titre de laque et d'esprit
pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers
saxons,  la porte de son public; et l'on a vu que son effort, comme
celui de Charlemagne, s'est trouv vain. Il y avait un mur
infranchissable entre la savante littrature ancienne et l'informe
barbarie prsente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligs
d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire
les ides, ils refaisaient le mtre. Ils tchaient d'blouir leurs
collgues en versification par le raffinement de la facture et le
prestige de la difficult vaincue. Pareillement, dans nos collges, les
bons lves imitent les coupes savantes et la symtrie de Claudien
plutt que l'aisance et la varit de Virgile. Ils se mettaient des fers
aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils
s'imposaient les rgles de la rime moderne avec les rgles de la
quantit antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers
par la mme lettre que le prcdent. Quelques-uns, comme Adlhem,
crivaient des acrostiches carrs, o le premier vers, rpt  la fin,
se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau; ainsi
form par les premires et dernires lettres de tous les vers, il
embrasse toute la pice, et le morceau de posie ressemble  un morceau
de tapisserie. tranges tours de force littraires, qui transforment les
potes en artisans; ils tmoignent de la contrarit qui opposait alors
la culture et la nature et gtait  la fois la forme latine et l'esprit
saxon.

Par del cette barrire, qui sparait invinciblement la civilisation de
la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui sparait le
gnie saxon du gnie latin. La puissante imagination germanique, o les
visions clatantes et obscures affluent subitement et dbordent par
saccades, faisait contraste avec l'esprit raisonneur dont les ides ne
se rangent et ne se dveloppent qu'en files rgulires, en sorte que si
le barbare, dans ses essais classiques, gardait quelque portion de ses
instincts primitifs, il ne parvenait qu' produire une sorte de monstre
grotesque et affreux. Un d'entre eux, cet Adlhem, parent du roi Ina, qui
sur le pont de la ville chantait  la fois des ballades profanes et des
hymnes sacres, trop imbu de la posie nationale pour imiter simplement
les modles antiques, dcora les vers latins et la prose latine de toute
la pompe anglaise[72]. Vous diriez d'un barbare qui arrache une flte
aux mains exerces d'un artiste du palais d'Auguste, pour y souffler 
pleine poitrine comme dans une trompe mugissante d'auroch. La langue
sobre des orateurs et des administrateurs romains se charge, sous sa
main, d'images excessives et incohrentes. Il accouple violemment les
mots par des alliances imprvues et extravagantes; il entasse les
couleurs; il atteint le galimatias extraordinaire et inintelligible des
derniers scaldes. En effet, c'est un scalde qui latinise, et transporte
dans son nouveau langage les ornements de la posie scandinave, entre
autres la rptition de la mme lettre, tellement que, dans une de ses
ptres, il y a quinze mots de suite qui commencent de mme, et que,
pour complter ce nombre de quinze, il met un barbarisme grec parmi les
mots latins[73]. Maintes fois chez les autres, chez les lgendaires, on
retrouvera cette dformation du latin violent par l'afflux de
l'imagination trop forte. Celle-ci clate jusque dans leur pdagogie et
leur science. Alcuin, dans les dialogues qu'il compose pour le fils de
Charlemagne, emploie en manire de formules les petites phrases
potiques et hardies qui pullulent dans la posie nationale. Qu'est-ce
que l'hiver? L'exil de l't.--Qu'est-ce que le printemps? Le peintre de
la terre.--Qu'est-ce que l'anne? Le quadrige du monde.--Qu'est-ce que
le soleil? La splendeur de l'univers, la beaut du firmament, la grce
de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures.--Qu'est ce
que la mer? Le chemin des audacieux, la frontire de la terre,
l'htellerie des fleuves, la source des pluies. Bien plus, il achve
ses instructions par des nigmes dans le got des scaldes, comme on en
trouve encore dans les vieux manuscrits avec les chants barbares.
Dernier trait du gnie national, qui, lorsqu'il travaille  comprendre
les choses, laisse de ct la dduction sche, nette, suivie, pour
employer l'image bizarre, lointaine, multiplie, et remplace l'analyse
par l'intuition.

[Footnote 72: Mot de Guillaume de Malmesbury.]

[Footnote 73: Primitus (pantorum procerum prtorumque pio potissimum
paternoque prsertim privilegio) panegyricum poemataque passim prosatori
sub polo promulgantes, stridula vocum symphonia ac melodi cantilenque
carmine modulaturi hymnizemus.]


VIII

Telle est cette race, la dernire venue, qui, dans la dcadence de ses
soeurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisation
nouvelle avec un caractre et un esprit nouveaux. Infrieure en
plusieurs endroits  ses devanciers, elle les surpasse en plusieurs
autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel inclment
et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont pris
l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilit
expansive, le sentiment de la beaut harmonieuse; son grand corps
flegmatique est rest farouche et roide, vorace et brutal; son esprit
inculte et tout d'une pice est demeur enclin  la sauvagerie et rtif
 la culture. Alourdies et figes, ses ides ne savent pas s'taler
aisment, abondamment, avec une suite naturelle et une rgularit
involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que
plus propre au sentiment du vrai. La profonde et poignante impression
qu'il reoit du contact des objets et qu'il ne sait encore exprimer que
par un cri, l'exemptera plus tard de la rhtorique latine, et se
tournera vers les choses aux dpens des mots. Bien plus, sous la
contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la rsistance
et de l'effort, le modle idal s'est dplac pour lui; ce sont les
instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le
besoin d'indpendance, le got des moeurs srieuses et svres,
l'aptitude au dvouement et  la vnration, le culte de l'hrosme. Ce
sont l les rudiments et les lments d'une civilisation plus tardive,
mais plus saine, moins tourne vers l'agrment et l'lgance, moins
fonde sur la justice et la vrit[74]. En tout cas, jusqu'ici, la race
est intacte, intacte dans sa grossiret primitive; la culture qui lui
est venue de Rome, n'a pu ni la dvelopper, ni la dformer. Si le
christianisme y est entr, c'est par des affinits naturelles et sans
altrer le gnie natif. Voici venir une nouvelle conqute qui, cette
fois, avec des ides apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon
l'usage des races germaines, races vigoureuses et fcondes, ont
multipli normment depuis six sicles; il y en a peut-tre deux
millions en ce moment, et l'arme normande est de soixante mille
hommes[75]. Ces Normands ont beau s'tre altrs, franciss; d'origine
et par quelque reste d'eux-mmes ils sont parents de leurs vaincus. Ils
ont beau importer leurs moeurs et leurs pomes, faire entrer dans la
langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute germanique, de
fonds et de substance[76]; si sa grammaire change, c'est d'elle-mme,
par sa propre force, dans le mme sens que ses parentes du continent. Au
bout de trois cents ans, ce sont les conqurants qui sont conquis; c'est
l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par les mariages, a
fini par matriser le sang normand dans leurs veines. Aprs tout, la
race demeure saxonne. Si le vieux gnie potique disparat aprs la
conqute, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et coule sous terre. Il en
sortira dans cinq cents ans.

[Footnote 74: En Islande, patrie des plus farouches rois de la mer, il
n'y a plus de crimes; les prisons ont t employes  d'autres usages;
les seules punitions sont des amendes.]

[Footnote 75: _Pictorial history_, I, 249. Toutes les villes, et mme
les villages et les hameaux que possde aujourd'hui l'Angleterre,
paraissent avoir exist depuis les temps saxons.... La division actuelle
en paroisses est presque sans altration celle du dixime sicle.

D'aprs le _Doomsday-book_, M. Turner value  trois cent mille le
nombre des chefs de famille indiqus. Si chaque famille est de cinq
personnes, cela fait un million cinq cent mille. Il ajoute cinq cent
mille pour les quatre comts du Nord, pour Londres et plusieurs grandes
villes, pour les moines et le clerg des campagnes qui ne sont point
compts.... Il faut n'accepter ces chiffres que sous toute rserve.
Nanmoins ils sont d'accord avec ceux de Mackintosh, de George Chalmers
et de plusieurs autres; beaucoup de faits prouvent que la population
saxonne tait trs-nombreuse, et tout  fait hors de proportion avec la
population normande.]

[Footnote 76: Warton, _History of English poetry_. Prface.]




CHAPITRE II.

Les Normands.

     I. Formation et caractre de l'homme fodal.

    II. Expdition et caractre des Normands.--Contraste des
        Normands et des Saxons.--Les Normands sont Franais.--Comment
        ils sont devenus Franais.--Leur got et leur
        architecture.--Leur curiosit et leur littrature.--Leur
        chevalerie et leurs amusements.--Leur tactique et leur succs.

   III. Forme d'esprit des Franais.--Deux traits principaux: les
        ides distinctes et les ides suivies.--Construction
        psychologique de l'esprit franais.--Narrations prosaques,
        manque de coloris et de passion, facilit et
        bavardage.--Logique et clart naturelle, sobrit, grce et
        dlicatesse, finesse et moquerie.--L'ordre et
        l'agrment.--Quel genre de beaut et quelle sorte d'ides les
        Franais ont apports dans le monde.

    IV. Les Normands en Angleterre.--Leur situation et leur
        tyrannie.--Ils importent leur littrature et leur langue.--Ils
        oublient leur littrature et leur langue.--Peu  peu ils
        apprennent l'anglais.--Peu  peu l'anglais se francise.

     V. Ils traduisent en anglais des livres franais.--Paroles de
        sir John Mandeville.--Layamon, Robert de Gloucester, Robert de
        Brunne.--Ils imitent en anglais la littrature
        franaise.--Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de
        Geste.--clat, frivolit et vide de cette culture
        franaise.--Barbarie et ignorances de cette civilisation
        fodale.--La chanson de Geste de Richard Coeur de Lion, et les
        voyages de sir John de Mandeville.--Pauvret de la littrature
        importe et implante en Angleterre.--Pourquoi elle n'a point
        abouti sur le continent ni en Angleterre.

    VI. Les Saxons en Angleterre.--Persistance de la nation
        saxonne, et formation de la constitution
        anglaise.--Persistance du caractre saxon et formation du
        caractre anglais.

   VII. Opposition du hros populaire en France et en
        Angleterre.--Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin
        Hood.--Comment le caractre saxon maintient et prpare la
        libert politique.--Opposition de l'tat des communes en
        France et en Angleterre.--Thorie de la constitution anglaise
        par sir John Fortescue.--Comment la constitution de la nation
        saxonne maintient et prpare la libert politique.--Situation
        de l'glise et prcurseurs de la Rforme en
        Angleterre.--Pierre Plowman et Wyclef.--Comment le caractre
        saxon et la situation de l'glise normande prparent la
        rforme religieuse.--Inachvement et impuissance de la
        littrature nationale.--Pourquoi elle n'a pas abouti.


I

Il y avait dj un sicle et demi que sur le continent, dans
l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle socit
s'tait faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands
et les brigands, les braves  la fin avaient fait ferme. Ils avaient
plant leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses
croulantes s'tait fix par l'effort de leurs grands coeurs et de leurs
bras.  l'embouchure des fleuves, aux dfils des montagnes, sur la
lisire des marches dvastes,  tous les passages prilleux, ils
avaient bti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun
avec sa bande de fidles, et ils avaient vcu  la faon d'une arme
dissmine mais en veil, camps et ligus dans leurs chteaux, les
armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple
redoutable s'tait form, coeurs farouches dans des corps
athltiques[77], incapables de contrainte, affams d'actions violentes,
ns pour la guerre permanente, parce qu'ils s'taient tremps dans la
guerre permanente, hros et brigands qui, pour sortir de leur solitude,
se lanaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en
Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conqurir
des terres ou gagner le paradis.

[Footnote 77: Voir, entre autres peintures de moeurs, les premiers
rcits de la premire croisade: Godefroy fend un Sarrasin jusqu' la
ceinture.--En Palestine, une veuve tait oblige, jusqu' soixante ans,
de se marier, parce que nul fief ne pouvait rester sans dfenseur.--Un
chef espagnol dit  ses hommes puiss, aprs une bataille: Vous tes
trop las et trop blesss; mais venez vous battre avec moi contre cette
autre troupe; les blessures fraches que nous recevrons nous feront
oublier celles que nous avons reues.--En ce temps-l, dit la
_Chronique gnrale d'Espagne_, les _rois_, comtes et nobles, et tous
les chevaliers, afin d'tre prts  toute heure, tenaient leurs chevaux
dans la salle o ils couchaient avec leurs femmes.]


II

Le 27 septembre 1066,  l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un
grand spectacle: quatre cents navires  grande voilure, plus de mille
bateaux de transport, et soixante mille hommes qui s'embarquaient. Le
soleil se levait magnifiquement aprs de longues pluies; les trompettes
sonnaient, les cris de cette multitude arme montaient jusqu'au ciel; 
perte de vue, sur la plage, dans la rivire largement tale, sur la
mer qui s'ouvre au del spacieuse et luisante, les mts et les voiles se
dressaient comme une fort, et la flotte norme s'branlait sous le vent
du sud[78]. Le peuple qu'elle portait se disait originaire de Norvge,
et on et pu le croire parent de ces Saxons qu'il allait combattre; mais
il avait avec lui une multitude d'aventuriers accourus par toutes les
routes, de prs et de loin, du Nord et du Midi, du Maine et de l'Anjou,
du Poitou et de la Bretagne, de l'le-de-France et de la Flandre, de
l'Aquitaine et de la Bourgogne[79], et lui-mme, en somme, _tait
Franais_.

[Footnote 78: Voir, pour tous les dtails, _les Chroniques
anglo-normandes_, III, p. 4, cites par Aug. Thierry. J'ai vu moi-mme
l'endroit et le paysage.]

[Footnote 79: Sur trois colonnes d'attaque,  Hastings, il y en avait
deux formes par les auxiliaires. Au reste, les chroniqueurs ne se
trompent pas sur ce fait capital; ils sont tous d'accord pour dclarer
que l'Angleterre fut conquise par des Franais.]


III

Comment se fait-il qu'ayant gard son nom il et chang de nature, et
quelle srie de rnovations avait fait d'un peuple germanique un peuple
latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'tait ni un
corps de nation, ni une race pure. Ce n'tait qu'une bande, et  ce
titre, pousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants
la sve trangre. C'tait une bande scandinave, mais grossie par tous
les coquins courageux et par tous les malheureux dsesprs qui
vaguaient dans le pays conquis[80], et  ce titre il recevait dans sa
propre substance la sve trangre. D'ailleurs, si la troupe errante
s'tait trouve mlange, la troupe tablie l'avait t davantage; et la
paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, tait
venue altrer l'intgrit du sang primitif. Quand Rollon, ayant divis
la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui
leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La
scurit, la bonne et roide justice taient si rares qu'elles
suffisaient pour repeupler un pays[81]. Il appela les trangers, disent
les vieux auteurs, et fit un seul peuple de tant de gens de natures
diverses. Ce ramassis de barbares, de rfugis, de brigands, de colons
migrs, parla si promptement roman ou franais, que le second duc
voulant faire apprendre  son fils la langue danoise, fut oblig de
l'envoyer  Bayeux o elle tait encore en usage. Les grosses masses
finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la
langue. C'est pourquoi ceux-ci, transforms, se dgourdirent vite: la
race fabrique se trouva d'esprit alerte, bien plus avise que les
Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable  ses voisines de
Picardie, de Champagne et d'le-de-France. Les Saxons[82], dit un
vieil auteur, buvaient  l'envi, et consumaient jour et nuit leurs
revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations
misrables: tout au contraire des Franais et des Normands qui faisaient
peu de dpense dans leurs belles et vastes maisons, tant d'ailleurs
dlicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu' la
recherche. Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, taient
des ivrognes gloutons que secouait par accs l'enthousiasme potique;
les autres, allgs par leur transplantation et leur mlange, sentaient
dj se dvelopper en eux les besoins de l'esprit. Vous auriez pu voir,
chez eux, des glises s'lever dans chaque village, et des monastres
dans les cits, construits dans un style inconnu auparavant, en
Normandie d'abord et tout  l'heure en Angleterre[83]. Le got leur
tait venu tout de suite, c'est--dire l'envie de plaire aux yeux, et
d'exprimer une pense par des formes, une pense neuve: l'arche
circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de
colonnettes: les moulures lgantes s'arrondissaient autour des
fentres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable  la rose des
buissons, et le style normand se dployait original et mesur entre le
style gothique dont il annonait la richesse, et le style roman dont il
rappelait la solidit.

[Footnote 80: Ce fut un pcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le
duc de France  l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer,
tait fils d'un laboureur des environs de Troyes.]

[Footnote 81: Au dixime sicle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux
choses: 1 n'tre pas tu; 2 avoir un bon habit de peau.--_Voy._ ici
la _Chronique_ de Fontenelle.]

[Footnote 82: Guillaume de Malmesbury.]

[Footnote 83: _Pictorial history_, I, 615. glises de Londres, de Sarum,
de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford,
Glocester, Oxford, etc.--Guillaume de Malmesbury.]

Avec le got, aussi naturellement et aussi vite, la curiosit leur tait
venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la langue se
dlie aisment, et ils comprennent d'abord; chez les autres la langue se
dlie pniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient fait
lestement leur ducation,  la franaise. Les premiers en France, ils
avaient dbrouill le franais, le fixant, l'crivant, si bien,
qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs pomes. En un
sicle et demi, ils s'taient cultivs au point de trouver les Saxons
illettrs et grossiers[84]. Ce fut l leur prtexte pour les chasser
des abbayes et de toutes les bonnes places ecclsiastiques. Et, en
vrit, ce prtexte tait aussi une raison, car ils hassaient
d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conqute et la mort du roi
Jean, ils tablirent cinq cent cinquante-sept coles en Angleterre.
Henri Beauclerc, fils du conqurant, fut instruit dans les sciences;
Henri II et ses trois fils l'taient aussi; l'an, Richard Coeur de
Lion, fut pote. Lanfranc, premier archevque normand de Cantorbry,
logicien subtil, discuta habilement sur la prsence relle; saint
Anselme, son successeur, le premier penseur du sicle, crut dcouvrir
une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la
religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi;
certainement l'ide tait grande, surtout au douzime sicle, et on ne
pouvait aller plus vite en besogne. Sans doute cette science est la
scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits qu'ils n'en
nourrissent; mais on commence comme on peut, et le syllogisme, mme
latin, mme thologique, est encore un exercice d'intelligence et une
preuve d'esprit. Parmi ces abbs du continent qui s'installent en
Angleterre, tel tablit une bibliothque; un autre, fondateur d'une
cole, fait reprsenter  ses coliers le jeu de sainte Catherine; un
autre crit en latin poli des pigrammes aiguises comme celles de
Martial. Ce sont l les plaisirs d'une race intelligente, avide
d'ides, d'esprit dispos et flexible, dont la pense nette n'est point
offusque comme celle des ttes saxonnes par les hallucinations de
l'ivresse et par les fumes de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment
les entretiens, les rcits d'aventures.  ct de leurs chroniqueurs
latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes rflchis
dj, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont
des chroniques rimes, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de
Benot de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de
vers ne seront pas striles de paroles et ne les feront pas chmer de
dtails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de
langue et jamais  court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est
l leur fort, dans leurs pomes comme dans leurs chroniques. Ils ont
crit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-l, ils en
accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et
Merlin, sur les Grecs et les Romains, sur le roi Horn, sur Guy de
Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvres, comme leurs
chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs,
chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large
champ des aventures. Ils parlent  la curiosit comme les Saxons
parlaient  l'enthousiasme, et dtrempent dans leurs longues narrations
claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et
bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des
ambassades, des discours, des processions, des crmonies, des chasses,
une varit d'vnements amusants, voil ce que demande leur imagination
agile et voyageuse. Au dbut, dans la chanson de Roland, elle se
contient encore; elle marche  grands pas, mais elle ne fait que
marcher. Bientt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient;
les gants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparat, la
chanson du jongleur s'allonge en pome sous la main du trouvre; il
parlerait, comme le vieux Nestor, cinq annes ou mme six annes
entires, sans se lasser ni s'arrter. Quarante mille vers, ce n'est
point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant,
curieux, conteur, tel est le gnie de la race; les Gaulois, leurs pres,
arrtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des
nouvelles, et se piquaient comme eux de bien se battre et de facilement
parler.

[Footnote 84: Mot d'Orderic Vital.]

Avec les pomes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est
vrai, parce qu'ils sont robustes, et qu'un homme fort aime  se prouver
sa force en assommant ses voisins; mais aussi par dsir de renomme et
par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout l'esprit de la
guerre est chang. Les potes saxons la peignaient comme une fureur
meurtrire, comme une folie aveugle qui branlait la chair et le sang et
rveillait les instincts de la bte de proie; les potes normands la
dcrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y font entrer,
c'est la vanit et la galanterie; Guy de Warwick dsaronne tous les
chevaliers de l'Europe pour mriter la main de la svre et ddaigneuse
Flice. Le tournoi lui-mme n'est qu'une crmonie, un peu brutale,  la
vrit, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, mais
brillante et franaise; faire parade d'adresse et de courage, taler la
magnificence de ses habits et de ses armes, tre applaudi et plaire aux
dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus sociables, plus
soumis  l'opinion, moins concentrs dans la passion personnelle,
exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation sauvage, dous d'un
autre gnie, puisqu'ils sont enclins  d'autres plaisirs.

Ce sont l les hommes qui, en ce moment, dbarquaient en Angleterre pour
y importer de nouvelles moeurs et y importer un nouvel esprit, Franais
de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres et
provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain,
calculateurs, ayant les nerfs et l'lan de nos soldats, mais avec des
ruses et des prcautions de procureurs; coureurs hroques d'aventures
profitables; ayant voyag en Sicile,  Naples, et prts  voyager 
Constantinople,  Antioche, mais pour prendre le pays ou rapporter de
l'argent; politiques dlis, habitus, en Sicile,  louer leur valeur au
plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, de faire des
affaires,  l'exemple de leur Bohmond qui, devant Antioche, spculait
sur la disette de ses allis chrtiens et ne leur ouvrait la ville qu'
condition de la garder pour lui; conqurants mthodiques et
persvrants, experts dans l'administration et fconds en paperasses,
comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle expdition et une
telle arme, qui en tenait le rle crit, et qui allait cadastrer sur
son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours aprs le dbarquement
on vit  Hastings, par des effets sensibles, le contraste des deux
nations.

Les Saxons toute la nuit mangrent et burent. Vous les eussiez vus
moult se dmener, et saillir, et chanter, avec les clats d'une grosse
joie bruyante[85]. Au matin, ils serrrent derrire leurs palissades les
masses compactes de leur lourde infanterie; et, la hache pendue au col,
ils attendirent l'assaut. Les Normands, hommes aviss, calculrent les
chances du paradis et de l'enfer et voulurent mettre Dieu dans leurs
intrts. Robert Wace, leur historien et leur compatriote, n'est pas
plus troubl par l'inspiration potique qu'ils ne le sont par
l'inspiration guerrire; et, la veille de la bataille, il a l'esprit
aussi prosaque et aussi lucide qu'eux[86]. Cet esprit parut aussi dans
la bataille. Ils taient, pour la plupart, archers et cavaliers, bons
manoeuvriers, adroits et agiles. Taillefer le jongleur, qui demanda
l'honneur de frapper le premier coup, allait chantant, en vrai
volontaire franais, et faisant des tours d'adresse[87]. Arriv devant
les Anglais, il jeta trois fois sa lance, puis son pe en l'air, les
recevant toujours par la poigne; et les pesants fantassins d'Harold,
qui ne savaient que pourfendre les armures  coups de hache,
s'merveillrent, l'un disant  l'autre que c'tait enchantement. Pour
Guillaume, entre vingt actions prudentes ou matoises, il fit deux bons
calculs qui, dans ce grand embarras, le tirrent d'affaire. Il ordonna 
ses archers de tirer en l'air; ses flches blessrent beaucoup de Saxons
au visage, et crevrent l'oeil d'Harold. Aprs cela, il feignit de fuir;
les Saxons, ivres de joie et de colre, quittrent leurs retranchements,
et se livrrent aux lances de ses cavaliers. Pendant le reste de la
guerre, ils ne surent que se lever par petites bandes, combattre
furieusement et se faire massacrer. La race forte, fougueuse et brutale
se jette sur l'ennemi  la faon d'un taureau sauvage; les habiles
chasseurs de Normandie la blessent avec dextrit, l'abattent et lui
mettent le joug.

[Footnote 85: Robert Wace, roman de _Rou_.]

[Footnote 86:

  Et li Normanz et li Franceiz
  Tote nuit firent oreisons,
  Et furent en aflicions.
  De lor pchis confz se firent
  As proveires les regehirent,
  Et qui n'en out proveires prz,
  A son veizin se fist confz,
  Pour o ke samedi esteit
  Ke la bataille estre debveit.
  Unt Normanz a pramis e vo,
  Si com li cler l'orent lo,
  Ke  ce jor mez s'il veskeient,
  Char ni saunc ne mangeraient.
  Giffrei, veske de Coustances,
  A plusors joint lor pnitances.
  Cli reut li confessions
  Et dona li bneions.]

[Footnote 87:

  Taillefer ki moult bien cantout
  Sur un roussin qui tot alout,
  Devant li dus alout cantant
  De Kalermaine e de Rolant,
  E d'Oliver et des vassals
  Ki morurent  Roncevals.
  Quant ils orent chevalchi tant
  K'as Engleis vindrent aprismant:
  Sires, dist Taillefer, merci!
  Jo vos ai languement servi.
  Tut mon servise me debvez,
  Hui, si vos plaist, me le rendez:
  Por tout guerredun vos requier,
  Et si vos voil forment preier,
  Otreiez-mei, ke jo n'i faille,
  Li primier colp de la bataille.
  Et li dus rpont: Je l'otrei.
  Et Taillefer point  desrei;
  Devant toz li altres se mist,
  Un Englez fri, si l'ocist.
  De sos le pis, parmie la pance,
  Li fist passer ultre la lance,
  A terre estendu l'abati.
  Poiz trait l'espe, altre fri.
  Poiz a cri: Venez, venez!
  Ke fetes-vos? Frez, frez!
  Donc l'unt Englez aviron,
  Al secund colp k'il ou don.
                         (Robert Wace.)]


IV

Qu'est-ce donc que cette race franaise qui, par les armes et les
lettres, fait, dans le monde une entre si clatante, et va dominer si
visiblement qu'en Orient, par exemple, on donnera son nom de Francs 
tous les peuples de l'Occident? En quoi consiste cet esprit nouveau,
inventeur prcoce, ouvrier de toute la civilisation du moyen ge? Il y a
dans chaque esprit une action lmentaire qui, incessamment rpte,
compose sa trame et lui donne son tour:  la ville ou dans les champs,
cultiv ou inculte, enfant ou vieillard, il passe sa vie et emploie sa
force _ concevoir un vnement ou un objet_; c'est l sa dmarche
originelle et perptuelle, et il a beau changer de terrain, revenir,
avancer, allonger et varier sa course, tout son mouvement n'est jamais
qu'une suite de ces pas joints bout  bout; en sorte que la moindre
altration dans la grandeur, la promptitude ou la sret de l'enjambe
primitive transforme et rgit toute la course, comme dans un arbre la
structure du premier bourgeon dispose tout le feuillage et gouverne
toute la vgtation[88]. Quand le Franais conoit un vnement ou un
objet, il le conoit vite et _distinctement_; nul trouble intrieur,
nulle fermentation pralable d'ides confuses et violentes qui,  la fin
concentres et labores, fassent ruption par un cri. Les mouvements de
son intelligence sont adroits et prompts comme ceux de ses membres; du
premier coup, et sans effort, il met la main sur son ide. Mais il ne
met la main que sur elle; il a laiss de ct tous les profonds
prolongements enchevtrs par lesquels elle plonge et se ramifie dans
ses voisines; il ne s'embarrasse pas d'eux, il n'y songe pas; il
dtache, cueille, effleure, et puis c'est tout. Il est priv, ou, si
vous l'aimez mieux, il est exempt de ces soudaines demi-visions, qui,
secouant l'homme, lui ouvrent en un instant les grandes profondeurs et
les lointaines perspectives. C'est l'branlement intrieur qui suscite
les images; n'tant point branl, il n'imagine pas. Il n'est mu qu'
fleur de peau; la grande sympathie lui manque; il ne sent pas l'objet
tel qu'il est, complexe et d'ensemble, mais par portions, avec une
connaissance discursive et superficielle. C'est pourquoi nulle race en
Europe n'est moins potique. Regardez leurs popes qui naissent, on
n'en a jamais vu de plus prosaques. Ce n'est pas le nombre qui manque:
la chanson de Roland, Garin le Loherain, Ogier le Danois, Berthe aux
grands pieds, il y en a une bibliothque; bien plus, alors les moeurs
sont hroques et les mes sont neuves; ils ont de l'invention, ils
content des vnements grandioses; et malgr tout cela, leurs rcits
sont aussi ternes que ceux des bavards chroniqueurs normands. Sans
doute, quand Homre conte, il est clair autant qu'eux et dveloppe comme
eux; mais  chaque instant les magnifiques noms de l'Aurore aux doigts
ross, de l'Air au large sein, de la Terre divine et nourrice, de
l'Ocan qui branle la terre, viennent taler leur floraison empourpre
au milieu des discours et des batailles, et les grandes comparaisons
surabondantes qui suspendent le rcit annoncent un peuple plus enclin 
jouir de la beaut qu' courir droit au fait. Des faits ici, toujours
des faits, il n'y a rien autre chose; le Franais veut savoir si le
hros tuera le tratre, si l'amant pousera la demoiselle; ne le
retardez pas dans la posie ni les peintures. Il marche agilement vers
l'issue, sans s'attarder aux rves du coeur, ou devant les richesses du
paysage. Nulle splendeur, nulle couleur dans son rcit: son style est
tout  fait nu, jamais de figures; on peut lire dix mille vers de ces
vieux pomes sans en rencontrer une. Voulez-vous ouvrir le plus ancien,
le plus original, le plus loquent,  l'endroit le plus mouvant, la
chanson de Roland au moment o Roland meurt? Le conteur est mu, et
pourtant son langage reste le mme, uni, sans accent, tant ils sont
pourvus du gnie de la prose et dpourvus du gnie de la posie! Il
donne un abrg de motifs, le sommaire des vnements, la suite des
raisons affligeantes, la suite des raisons consolantes[89]. Rien de
plus. Ces hommes voient la chose ou l'action en elle-mme, et s'en
tiennent  cette vue. Leur ide demeure exacte, nette et simple, et
n'veille pas une image voisine pour se confondre avec elle, se colorer
et se transformer. Elle reste sche; ils conoivent une  une les
parties de l'objet sans jamais les rassembler, comme les Saxons, en une
brusque demi-vision passionne et lumineuse. Rien de plus oppos  leur
gnie que les vrais chants et les profondes hymnes, telles que les
moines anglais en chantent encore sous les votes basses de leurs
glises. Ils seraient drouts par les saccades et l'obscurit de ce
langage. Ils ne sont pas capables de tels accs d'enthousiasme et de
tels excs d'motions. Ils ne crient jamais, ils parlent ou plutt ils
causent, et jusque dans les moments o l'me bouleverse devrait, 
force de trouble, cesser de penser et de sentir. Ainsi, dans un mystre,
Amis, qui est lpreux, demande tranquillement  son ami Amille de tuer
ses deux fils pour le gurir de la lpre, et Amille rpond plus
tranquillement encore[90]. Si jamais ils essayent de chanter, ft-ce
dans le ciel, sur l'invitation de Dieu un rondel haut et clair, ils
produiront[91] de petits raisonnements rims aussi ternes que la plus
terne des conversations. Poussez cette littrature  bout, regardez-la
comme celle des Scaldes, au moment de la dcadence, lorsque ses vices
exagrs comme ceux des Scaldes manifestent avec un grossissement marqu
le genre d'esprit qui la produit. Les Scaldes tombaient dans le
galimatias; elle se perd dans le bavardage et la platitude. Le Saxon ne
matrisait point son besoin d'exaltation; le Franais ne contient pas la
volubilit de sa langue. Il est trop long et trop clair, de mme que le
Saxon est trop obscur et trop court. L'un s'agitait et s'emportait avec
excs; l'autre explique et dveloppe sans mesure. Ds le douzime
sicle, les chansons de Geste dlayes dbordent en rapsodies et en
psalmodies de trente  quarante mille vers. La thologie y entre; la
posie devient une litanie interminable, intolrable, o les ides
expliques, dveloppes et rptes  l'infini, sans un lan d'motion
ni un accent d'invention, coulent comme une eau claire et fade, et
bercent de leurs rimes monotones le lecteur difi et endormi.
Dplorable abondance des ides distinctes et faciles; on l'a retrouve
au dix-septime sicle, dans le cailletage littraire qui s'changeait
au-dessous des grands hommes; c'est le dfaut et le talent de la race.
Avec cet art involontaire d'apercevoir et d'isoler du premier coup et
nettement chaque partie de chaque objet, on peut parler, mme  vide et
toujours.

[Footnote 88: Cette ide des types s'applique dans toute la nature
physique et morale.]

[Footnote 89:

  o sent Rollans que la mort le trespent,
  Devers la teste sur le quer li descent;
  Desuz un pin i est alet curant,
  Sur l'herbe verte si est culchet adenz;
  Desuz lui met l'espe et l'olifan;
  Turnat sa teste vers la paene gent;
  Pour o l'at fait que il voelt veirement
  Que Carles diet e trestute sa gent,
  Li gentilz quens, qu'il fut mort cunqurant.
  Cleimet sa culpe, e menut e suvent,
  Pur ses pecchez en puroffrid lo guant.
    Li quens Rollans se jut desuz un pin,
  Envers Espaigne en ad turnet sun vis,
  De plusurs choses a remembrer le prist,
  De tantes terres cume li bers cunquist,
  De dulce France, des humes de sun lign,
  De Carlemagne sun seignor ki l' nurrit.
  Ne poet muer n'en plurt et ne susprit.
  Mais lui meisme ne volt mettre en ubli.
  Cleimet sa culpe, si priet Dieu mercit:
    Veire paterne, ki unques ne mentis,
  Seint Lazaron de mort resurrexis,
  Et Daniel des lions guaresis,
  Guaris de mei l'anme de tuz perilz,
  Pur les pecchez que en ma vie fis.
  Sun destre guant  Deu en puroffrit.
  Seint Gabriel de sa main l'ad pris.
  Desur sun bras teneit le chef enclin,
  Juntes ses mains est alet  sa fin.
  Deus i tramist sun angle cherubin,
  Et seint Michel qu'on cleimet del pril
  Ensemble ad els seint Gabriel i vint,
  L'anme del cunte portent en pareis.
                  (_Chanson de Roland_, Ed. Gnin.)]

[Footnote 90:

  Mon trs-chier ami dbonnaire,
  Vous m'avez une chose ditte
  Qui n'est pas  faire petite
  Mais que l'on doit moult resongnier.
  Et nonpourquant, sanz eslongnier,
  Puisque garison autrement
  Ne povez avoir vraiement,
  Pour vostre amour les occiray,
  Et le sang vous apporteray.]

[Footnote 91:

  Vraiz Diex, moult est excellente,
  Et de grant charit plaine,
  Vostre bont souveraine.
  Car vostre grce prsente,
  A toute personne humaine,
  Vraix Diex, moult est excellente,
  Puisqu'elle a cuer et entente,
  Et que  ce dsir l'amaine
  Que de vous servir se paine.]

Voil la dmarche primitive; comment se continue-t-elle dans la
suivante? Ici apparat un trait nouveau de l'esprit franais, le plus
prcieux de tous. Il faut, pour qu'il comprenne, que la seconde ide
soit _contigu  la premire_, sinon il est drout et s'arrte; il ne
sait pas bondir irrgulirement; il ne va que pas  pas, par un chemin
droit; l'ordre lui est inn; sans tude et de prime abord, il
dsarticule et dcompose l'objet ou l'vnement tout compliqu, tout
embrouill, quel qu'il soit, et pose une  une les pices  la suite des
autres, en file, suivant leurs liaisons naturelles. Il a beau tre
barbare encore, son intelligence est une raison qui se dploie en
s'ignorant. Rien de plus clair que le style de ses vieux contes et de
ses premiers pomes; ou ne s'aperoit pas qu'on suit le conteur, tant sa
dmarche est aise, tant le chemin qu'il ouvre est uni, tant il se
laisse glisser doucement et insensiblement d'une ide dans l'ide
voisine; c'est pour cela qu'il conte si bien. Les chroniqueurs,
Villehardouin, Joinville, Froissart, inventeurs de la prose, ont une
aisance et une clart dont nul n'approche et, par-dessus tout, un
agrment, une grce qu'ils ne cherchent point. La grce est ici chose
nationale, et vient de cette dlicatesse native qui a horreur des
disparates: point de chocs violents, leur instinct y rpugne; ils les
vitent dans les oeuvres de got comme dans les oeuvres de raisonnement;
ils veulent que les sentiments comme les ides se lient et ne se
choquent pas. Ils portent[92] partout cet esprit mesur, fin par
excellence. Ils se gardent bien, en un sujet triste, de pousser
l'motion jusqu'au bout; ils vitent les grands mots. Souvenez-vous
comme Joinville conte, en six lignes, la fin de son pauvre prtre malade
qui voulut achever de clbrer sa messe, et oncques puis ne chanta et
mourut. Ouvrez un mystre, celui de Thophile, celui de la reine de
Hongrie: quand on veut la brler avec son enfant, elle dit deux petits
vers sur cette douce rose qui est un si pur innocent; rien de plus.
Prenez un fabliau, mme dramatique; lorsque le chevalier pnitent, qui
s'est impos de remplir un baril de ses larmes, meurt auprs de
l'ermite, il ne lui demande qu'un don suprme:

  Que vous mettiez vos bras sur mi,
  Si mourrai aux bras mon ami.

Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d'une faon plus sobre? Il
faut dire de leur posie ce qu'on dit de certains tableaux: Cela est
fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus dlicatement
gracieux que les vers de Guillaume de Lorris? L'allgorie enveloppe les
ides pour leur ter leur trop grand jour; des figures idales,  demi
transparentes, flottent autour de l'amant, lumineuses quoique dans un
nuage, et le mnent parmi toutes les douceurs des sentiments nuancs
jusqu' la rose dont la suavit replenist toute la plaine. Cette
dlicatesse va si loin que dans Thibaut de Champagne, dans Charles
d'Orlans, elle tourne  la mignardise,  la fadeur. Chez eux toutes les
impressions s'attnuent: le parfum est si faible que souvent on ne le
sent plus;  genoux devant leur dame, ils chuchotent des mivreries et
des gentillesses; ils aiment avec politesse et esprit; ils arrangent
ingnieusement en bouquet les paroles peintes, toutes les fleurs du
langage frais et joli; ils savent noter au passage les sentiments
fugitifs, la mlancolie molle, la rverie incertaine; ils sont aussi
lgants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus aimables
abbs du dix-huitime sicle: tant cette lgret de main est propre 
la race, et prompte  paratre sous les armures et parmi les massacres
du moyen ge, aussi bien que parmi les rvrences et les douillettes
musques de la dernire cour!--Vous la trouverez dans leur coloris comme
dans leurs sentiments. Ils ne sont point frapps par la magnificence de
la nature, ils n'en voient gure que les jolis aspects; ils peignent la
beaut d'une femme d'un seul trait qui n'est qu'aimable en disant
qu'elle est plus gracieuse que la rose en mai. Ils ne ressentent pas
ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain accablement de coeur que
montrent les posies voisines; ils disent discrtement qu'elle se mit 
sourire, ce qui moult lui avenait. Ils ajoutent, quand ils sont en
humeur descriptive: qu'elle eut douce haleine et savoure, et le corps
aussi blanc comme est la neige sur la branche quand il a frachement
neig. Ils s'en tiennent l; la beaut leur plat, mais ne les
transporte pas. Ils gotent les motions agrables, ils ne sont pas
propres aux sensations violentes. Le profond rajeunissement des tres,
l'air tide du printemps qui renouvelle et branle toutes les vies, ne
leur suggre qu'un couplet gracieux; ils remarquent en passant que dj
est pass l'hiver, que l'aubpine fleurit, et que la rose s'panouit;
puis ils vont  leurs affaires. Lgre gaiet prompte  passer, comme
celle que fait natre un de nos paysages d'avril; un instant le conteur
a regard la fume des ruisseaux qui monte autour des saules, la riante
vapeur qui emprisonne la clart du matin; puis, quand il a chantonn un
refrain, il revient  son conte. Il veut s'amuser, c'est l son fort.

[Footnote 92: _La Fontaine et ses Fables_, par H. Taine, p. 15.]

Dans la vie, comme dans la littrature, c'est l'agrment qu'il
recherche, non la volupt ou l'motion. Il est grillard et non
voluptueux, friand et non gourmand. Il prend l'amour comme un
passe-temps, non comme une ivresse. C'est un joli fruit qu'il cueille,
gote et laisse. Encore faut-il noter que le meilleur du fruit,  ses
yeux, c'est d'tre un fruit dfendu. Il se dit qu'il dupe un mari,
qu'il trompe une cruelle et croit gagner des pardons  cela[93]. Il
veut rire, c'est l son tat prfr, le but et l'emploi de sa vie;
surtout il veut rire aux dpens d'autrui. Le petit vers de ses fabliaux
gambade et sautille comme un colier en libert,  travers toutes les
choses respectes ou respectables, daubant sur l'glise, les femmes, les
grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pres ont en abondance le
mot et la chose, et la chose leur est si naturelle que, sans culture et
parmi des moeurs brutales, ils sont aussi fins dans la raillerie que les
plus dlis. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans clat, et
comme innocemment; leur style est si uni, qu'au premier aspect on s'y
mprend, on n'y voit pas de malice. On les croit nafs, ils ont l'air de
n'y point toucher; un mot gliss montre seul le sourire imperceptible:
c'est l'ne, par exemple, qu'on appelle l'archiprtre,  cause de son
air srieux et de sa soutane feutre, et qui gravement se met 
orguenner. Au bout de l'histoire, le fin sentiment du comique vous a
pntr sans que vous sachiez comment il est entr chez vous. Ils
n'appellent pas les choses par leur nom, surtout en matire d'amour; ils
vous les laissent deviner: ils vous jugent aussi veill et avis
qu'eux-mmes[94]. Sachez bien qu'on a pu choisir chez eux, embellir
parfois, purer peut-tre, mais que leurs premiers traits sont
incomparables. Quand le renard s'approche du corbeau pour lui voler son
fromage, il dbute en papelard, pieusement et avec prcaution, en
suivant les gnalogies; il lui nomme son bon pre, don Rohart qui si
bien chantait; il loue sa voix qui est si claire et si purge. Au
mieux du monde chantissiez, si vous vous gardissiez des noix. Renard
est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il
aime la fourberie pour elle-mme; il jouit de sa supriorit, il
prolonge la moquerie. Quand Tibert le Chat, par son conseil, s'est pendu
 la corde de la cloche en voulant sonner, il dveloppe l'ironie, il la
gote et la savoure: il a l'air de s'impatienter contre le pauvre sot
qu'il a pris au lacs, l'appelle orgueilleux, se plaint de ce que l'autre
ne lui rpond pas, de ce qu'il veut monter aux nues, et aller retrouver
les saints. Et d'un bout  l'autre, cette longue pope est pareille; la
raillerie n'y cesse pas, et ne cesse pas d'tre agrable. Renard a tant
d'esprit qu'on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait
national, si particulier que les trangers n'y entendent mot et s'en
scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien  la joie physique qui est
mprisable parce qu'elle est grossire; au contraire, il aiguise
l'intelligence, et fait dcouvrir mainte ide fine pu scabreuse; les
fabliaux sont remplis de vrits sur l'homme et encore plus sur la
femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c'est
une manire de philosopher  la drobe et hardiment, en dpit des
conventions et contre les puissances. Ce got n'a rien de commun non
plus avec la franche satire, qui est laide parce qu'elle est cruelle; au
contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur
n'est point mchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est
comme une abeille sans venin; un instant aprs il n'y pense plus; au
besoin il se prendra lui-mme pour objet de plaisanterie; tout son dsir
est d'entretenir en lui-mme et en nous un ptillement d'ides
agrables. Est-ce que vous ne voyez point ici et d'avance l'abrg de
toute la littrature franaise, l'impuissance de la grande posie, la
perfection subite et durable de la prose, l'excellence de tous les
genres qui touchent  la conversation ou  l'loquence; le rgne et la
tyrannie du got et de la mthode; l'art et la thorie du dveloppement
et de l'arrangement; le don d'tre mesur, clair, amusant et piquant?
Comment les ides s'ordonnent, voil ce que nous avons enseign 
l'Europe; quelles sont les ides agrables, voil ce que nous avons
montr  l'Europe: et voil ce que nos Franais du onzime sicle vont
pendant cinq cents ans,  coups de lance, puis  coups de bton, puis 
coups de frule, enseigner et montrer  leurs Saxons.

[Footnote 93: La Fontaine, _Contes_, _Richard Minutolo_.]

[Footnote 94:

  Parler lui veut d'une besogne,
  O crois que peu conquerrrois
  Si la besogne vous nommois.]


V

Considrez donc ce Franais, Normand, Angevin ou Manceau, qui dans sa
cotte de maille bien ferme, avec son pe et sa lance, est venu
chercher fortune en Angleterre. Il a pris le manoir de quelque Saxon
tu, et s'y est tabli avec ses soldais et ses camarades, leur donnant
des terres, des maisons, des pages,  charge de combattre sous lui et
pour lui, comme hommes d'armes, comme marchaux, comme porte-bannires;
c'est une ligue en vue du danger. En effet, ils sont en pays ennemi et
conquis, et il faut bien qu'ils se soutiennent. Chacun s'est ht de se
btir une place de refuge, un chteau ou forteresse[95], bien
barricade, en solides pierres, avec des fentres troites, munie de
crneaux, garnie de soldats, perce de meurtrires. Puis ils sont alls
 Salisbury, au nombre de soixante mille, tous possesseurs de terres,
ayant au moins de quoi entretenir un cheval ou une armure complte; l,
mettant leur main dans celle de Guillaume; ils lui ont promis foi et
assistance, et l'dit du roi a dclar qu'ils doivent tre tous unis et
conjurs comme des frres d'armes pour se prter dfense et secours.
Ils sont une colonie arme et campe  demeure, comme les Spartiates
parmi les Ilotes, et font des lois en consquence. Quand un Franais
est trouv mort dans un canton, les habitants doivent livrer le
meurtrier, sinon ils payent quarante-sept marcs d'amende; si le mort est
Anglais, c'est aux gens du lieu d'en faire la preuve par le serment de
quatre proches parents du mort. Qu'ils se gardent de tuer un cerf, un
sanglier ou une biche: pour un dlit de chasse, ils auront les yeux
crevs. De tous leurs biens, ils n'ont rien conserv qu' titre
d'aumne, ou  condition de tribut, ou sous serment d'hommage. Tel
Saxon libre et propritaire est devenu serf de corps sur la glbe de
son propre champ[96]. Telle Saxonne noble et riche sent peser sur ses
paules la main d'un valet normand devenu par force son mari ou son
amant. Il y a des bourgeois saxons de deux sous, d'un sou, selon la
somme qu'ils rapportent  leur matre; on les vend, on les engage, on
les exploite de compte  demi, comme d'un boeuf ou d'un ne. Un abb
normand fait dterrer ses prdcesseurs saxons et jeter leurs ossements
hors des portes. Un autre a des hommes d'armes qui,  coups d'pe,
mettent  la raison ses moines rcalcitrants. Imaginez, si vous pouvez,
l'orgueil de ces nouveaux seigneurs, orgueil de vainqueurs, orgueil
d'trangers, orgueil de matres, nourri par les habitudes de l'action
violente, et par la sauvagerie, l'ignorance et l'emportement de la vie
fodale. Tout ce qu'ils voulaient, disent les vieux chroniqueurs, ils
se le croyaient permis. Ils versaient le sang au hasard, arrachaient le
morceau de pain de la bouche des malheureux et prenaient tout l'argent,
les biens, la terre[97]. Par exemple, tous les gens du pays bas
avaient grand soin de paratre humbles devant Ives Taillebois, et de ne
lui adresser la parole qu'un genou en terre; mais quoiqu'ils
s'empressassent de lui rendre tous les honneurs possibles et de payer
tout ce qu'ils lui devaient et au del, en redevances et en services, il
les vexait, les tourmentait, les torturait, les emprisonnait, lanait
ses chiens  la poursuite du btail..., cassait les jambes et l'chine
des btes de somme..., et faisait assaillir leurs serviteurs sur les
routes  coups de bton ou d'pe. Ce n'tait pas  de pareils
malheureux[98] que les Normands pouvaient ou voulaient emprunter quelque
ide ou quelque coutume; ils les mprisaient comme brutaux et
stupides. Ils taient parmi eux, comme les Espagnols au seizime sicle
parmi leurs sujets d'Amrique, suprieurs par la force, suprieurs par
la culture, plus instruits dans les lettres, plus experts dans les arts
de luxe. Ils gardrent leurs moeurs et leur langue. Toute l'Angleterre
apparente, la cour du roi, les chteaux des nobles, les palais des
vques, les maisons des riches, fut franaise, et les peuples
scandinaves, dont soixante ans auparavant les rois saxons se faisaient
chanter les pomes, crurent que la nation avait oubli sa langue, et la
traitrent dans leurs lois comme si elle n'tait plus leur soeur.

[Footnote 95:  la mort du roi tienne, il y avait onze cent quinze
chteaux de btis.]

[Footnote 96: A. Thierry, _Histoire de la Conqute de l'Angleterre_,
II.]

[Footnote 97: William de Malmesbury. A. Thierry, II, 20, 122-203.]

[Footnote 98: Ds l'an 652, dit Warton, l'usage commun des Anglo-Saxons
tait d'envoyer leurs enfants dans les monastres de France pour y tre
levs; et l'on regardait non-seulement la langue, mais encore les
manires franaises, comme un mrite et comme le signe d'une bonne
ducation.]

C'est donc une littrature franaise qui en ce moment s'tablit au
del de la Manche[99], et les conqurants font effort pour qu'elle
soit bien franaise, bien purge de tout alliage saxon. Ils y tiennent
si fort que les nobles de Henri II envoient leurs fils en France pour
les prserver des barbarismes. Pendant deux cents ans les enfants 
l'cole, dit Hygden[100], contre l'usage et l'habitude de toute
nation, furent obligs de quitter leur langue propre, de traduire en
franais leurs leons latines et de faire leurs exercices en
franais. Les statuts des universits obligeaient les tudiants  ne
converser qu'en franais ou en latin. Les enfants des gentilshommes
apprenaient  parler franais du moment o on les berait dans leur
berceau; et les campagnards s'tudiaient avec beaucoup de zle 
parler franais pour se donner l'air de gentilshommes.  plus forte
raison la posie est-elle franaise. Le Normand a amen avec lui son
mnestrel; il y a un jongleur Taillefer qui chante la chanson de
Roland  la bataille d'Hastings; il y a une jongleuse, Adeline, qui
reoit une terre dans le partage qui suit la conqute. Le Normand,
qui raille les rois saxons, qui dterre les saints saxons et les jette
hors des portes de l'glise, n'aime que les ides et les vers
franais. C'est en vers franais que Robert Wace lui rdige l'histoire
lgendaire de cette Angleterre qu'il vient de conqurir et l'histoire
positive de cette Normandie o il a pied encore. Entrez dans une de
ces abbayes, o viennent chanter les mnestrels, o les clercs, aprs
dner et souper, lisent les pomes, les chroniques des royaumes, les
merveilles du monde[101], vous ne trouverez que vers latins ou
franais, prose franaise ou latine. Que devient l'anglais? Obscur,
mpris, on ne l'entend plus que dans la bouche des _francklins_
dgrads, des _outlaws_ de la fort, des porchers, des paysans, de la
basse classe. On ne l'crit plus ou on ne l'crit gure;
insensiblement, on voit dans la chronique saxonne le vieil idiome
s'altrer, puis s'teindre; cette chronique s'arrte un sicle aprs
la conqute[102]. Les gens qui ont assez de loisir et de scurit pour
lire ou crire, sont Franais; c'est pour eux que l'on invente et que
l'on compose; la littrature s'accommode toujours au got de ceux qui
peuvent la goter et la payer. Mme les Anglais[103] se travaillent
pour crire en franais; par exemple, Robert Grosthead, dans son
pome allgorique sur le Christ; Peter Langtoft, dans sa Chronique
d'Angleterre et dans sa Vie de Thomas Becket; Hue de Rotheland dans
son pome d'Ipomedon; Jean Hoveden et bien d'autres. Plusieurs
crivent la premire moiti du vers en anglais, et la seconde en
franais: trange marque de l'ascendant qui les faonne et les
opprime. Encore au quinzime sicle[104] plusieurs de ces pauvres gens
s'emploient  cette besogne; le franais est le langage de la cour,
c'est de cette langue qu'est venue toute posie, toute lgance; on
n'est qu'un pataud tant qu'on est inhabile  la manier. Ils s'y
attachent comme nos vieux rudits aux vers latins; ils se francisent
comme ceux-ci se latinisaient, de force, et avec une sorte de crainte,
sachant bien qu'ils ne sont que des coliers et des provinciaux. Un
de leurs meilleurs potes, Gower, sur la fin de ses oeuvres
franaises, s'excuse humblement de n'avoir point de Franais la
faconde.--Pardonnez-moi, dit-il, que de ce je forsvoie; je suis
Anglais.

[Footnote 99: Warton. I, p. 5. Ed. Price, 1840.]

[Footnote 100: Trevisa's translation of Hygden's Polychronicon.]

[Footnote 101: Statuts de fondation de New-College  Oxford. Dans
l'abbaye de Glastonbury, en 1247: _Liber de excidio Troj_, _gesta
Ricardi regis_, _gesta Alexandri Magni_, etc. Dans l'abbaye de
Peterborough: _Amys et Amelion_, _sir Tristam_, _Guy de Bourgogne_,
_gesta Otuclis_, _les prophties de Merlin_, _le Charlemagne de Turpin_,
_la destruction de Troie_, etc. V. Warton, _ibidem_.]

[Footnote 102: En 1154.]

[Footnote 103: Warton, t. I. 76-78.]

[Footnote 104: En 1400. Warton, t. III, 248. Gower meurt en 1408; ses
ballades franaises appartiennent  la fin du quatorzime sicle.]

Aprs tout cependant, ni la race, ni la langue n'ont pri. Il faut bien
que le Normand apprenne l'anglais pour commander  ses tenanciers; sa
femme, la Saxonne, le lui parle, et ses fils le reoivent des lvres de
leur nourrice; la contagion est bien forte, puisqu'il est oblig de les
envoyer en France pour les prserver du jargon qui, sur son domaine,
menace de les envahir et de les gter. De gnration en gnration, la
contagion gagne; on la respire dans l'air,  la chasse avec les
forestiers, dans les champs avec les fermiers, sur les navires avec les
matelots; car ce ne sont pas ces gens grossiers, tout enfoncs dans la
vie corporelle, qui peuvent apprendre un langage tranger; par le simple
poids de leur lourdeur, ils imposent leur idiome, au moins pour ce qui
est des mots vivants. Que les termes savants, la langue du droit, les
expressions abstraites et philosophiques, bref tous les mots qui
tiennent  la rflexion et  la culture, soient franais, rien ne s'y
oppose, et c'est ce qui arrive; ces sortes d'ides et cette sorte de
langue restent au-dessus du gros public, qui, ne pouvant les toucher, ne
peut les changer; cela fait du franais, du franais colonial sans
doute, avari, prononc les dents serres, avec une contorsion de gosier
 la mode non de Paris, mais de Stradford-at-Bow; nanmoins c'est
encore du franais. Au contraire, pour ce qui est des actions usuelles
et des objets sensibles, c'est le peuple, c'est le Saxon qui les
dnomme; ces noms vivants sont trop enfoncs et enracins dans son
exprience pour qu'il s'en dprenne, et toute la substance de la langue
vient ainsi de lui. Voil donc le Normand qui, lentement et par force,
parle et entend l'anglais, un anglais dform, francis, mais pourtant
anglais de sve et de souche; il y a mis du temps, deux cents ans: c'est
sous Henri III seulement que la nouvelle langue s'achve en mme temps
que la nouvelle constitution, et de la mme faon, par alliance et
mlange; les bourgeois viennent siger dans le parlement avec les
nobles, en mme temps que les mots saxons viennent s'asseoir dans la
langue cte  cte avec les mots franais.


VI

Ainsi se forme l'anglais moderne, par compromis et obligation de
s'entendre. Mais on devine bien que ces nobles, tout en parlant le
patois naissant, ont gard leur coeur plein des ides et des gote
franais; c'est la France qui demeure la patrie de leur esprit, et la
littrature qui commence n'est qu'une traduction. Traducteurs, copistes,
imitateurs, il n'y a pas autre chose. L'Angleterre est une province
lointaine qui est  la France ce que les tats-Unis, il y a trente ans,
taient  l'Europe; elle exporte des laines et importe des ides. Ouvrez
les Voyages de sir John Mandeville[105], le plus ancien prosateur, le
Villehardouin du pays; son livre n'est que la traduction d'une
traduction[106]: Vous saurez, dit-il, que j'ai mis ce livre de _latin_
en _franais_, et l'ai mis derechef de _franais_ en _anglais_, afin que
chaque homme de ma nation puisse l'entendre. Il crit d'abord en latin,
c'est la langue des clercs; puis en franais, c'est la langue du beau
monde; enfin il se ravise et dcouvre que les barons, ses compatriotes,
 force de gouverner des rustres saxons, ont cess de leur parler
normand, et que le reste de la nation ne l'a jamais su; il transcrit son
manuscrit en anglais, et, par surcrot, prend soin de l'claircir,
sentant qu'il parle  des esprits moins ouverts. Il advint une fois,
disait-il en franais[107], que Mahomet allait dans une chapelle o il y
avait un saint ermite. Il entra en la chapelle o il y avait une petite
huisserie et basse, et tait bien petite la chapelle; et alors devint la
porte si grande qu'il semblait que ce ft la porte d'un palais. Il
s'arrte, se reprend, veut mieux s'expliquer pour les auditeurs
d'outre-Manche, et dit en anglais: Et quand Mahomet entra dans la
chapelle, laquelle tait chose petite et basse, et n'avait qu'une porte
petite et basse, alors l'entre commena  devenir si grande, si large
et si haute, que c'tait comme si c'et t l'entre d'un grand
monastre ou la porte d'un palais[108]. Vous voyez qu'il amplifie, et
se croit tenu d'assener et d'enfoncer trois ou quatre fois de suite la
mme ide pour la faire entrer dans un cerveau anglais; sa pense s'est
allonge, alourdie, et gte au passage. Ainsi que toute copie, la
nouvelle littrature est mdiocre, et rpte sa voisine, avec des
mrites moindres et des dfauts plus grands.

[Footnote 105: Il crit en 1356, et meurt en 1372.]

[Footnote 106: And, for als moch as it is long time passed that there
was no general passage ne vyage over the sea, and many men desiren for
to hear speak of the holy Lond, and han thereof great solace and
comfort, I, John Maundeville, knight, all be it I be not worthy, that
was born in Englond, in the town of Saint-Albons, passed the sea in the
yer of our Lord Jesu-Christ 1322, in the day of saint Michel; and
hider-to have ben long time over the sea, and have seen and gone
thorough many divers londs, and many provinces, and kingdoms, and isles.

And ye shull understond that I have put this book out of Latin into
French and translated it agen our of French into English, that every man
of my nation may understond it.]

[Footnote 107: Texte franais, imprim en 1487.--Bibl. impriale.]

[Footnote 108: And at the desartes of Arabye he wente into a chapell
wher a Eremyte duelte. And whan he entred into the chapell that was but
a lytill and a low thing, and had but a lytill dor and a low, than the
entree began to wexe so great and so large, and so high, as though it
had be of a gret mynster, or the zate of a paleys.]

Voyons donc ce que notre baron normand va se faire traduire: d'abord les
chroniques[109] de Geoffroy Gaimar, de Robert Wace, qui sont l'histoire
fabuleuse d'Angleterre continue jusqu'au temps prsent, plate rapsodie
rime, rendue en anglais par une rapsodie non moins plate. Le premier
Anglais qui s'y essaye est un prtre d'Ernely, Layamon[110], encore
emptr dans le vieil idiome, qui tantt parvient  rimer, tantt n'y
russit pas, tout barbare et enfant, incapable de dvelopper une ide
suivie, et qui balbutie de petites phrases heurtes ou inacheves,  la
faon des anciens Saxons; aprs lui un moine, Robert de Gloucester[111],
et un chanoine, Robert de Brunne[112], tous deux aussi insipides et
aussi clairs que leurs modles franais; en cela ils se sont franciss
et ont pris le trait marquant de la race, c'est--dire l'habitude et le
talent de raconter aisment, de voir les objets mouvants sans motion
profonde, d'crire de la posie prosaque, de discourir et dvelopper,
de croire que des phrases termines par des sons semblables sont de
vrais vers. Nos honntes versificateurs anglais d'outre-Manche, comme
leurs prcepteurs de Normandie et de l'le-de-France, garnissent de
rimes des dissertations et des histoires qu'ils appellent pomes. 
cette poque, en effet, sur le continent, toute l'encyclopdie des
coles descend ainsi dans la rue, et Jean de Meung, dans son pome de
_la Rose_, est le plus ennuyeux des docteurs. Pareillement ici Robert de
Brunne traduit en vers le Manuel des pchs de l'vque Grosthead; Adam
Davie[113] versifie des histoires tires de l'criture; Hampole[114]
compose _l'Aiguillon de conscience_. Les titres seuls font biller; que
sera-ce du texte! Nous sommes faits pour obir  la volont de Dieu--et
pour accomplir ses saints commandements.--Car de tous ses ouvrages
grands ou petits,--l'homme est la principale crature.--Tout ce qu'il a
fait a t fait pour l'homme, comme vous le verrez prochainement[115].
C'est l un pome, vous ne vous en doutiez gure; appelez-le sermon,
c'est son vrai nom; il continue, bien divis, bien allong, limpide, et
vide; la littrature qui l'entoure et lui ressemble tmoigne de son
origine par son bavardage et sa nettet.

[Footnote 109: On sait que l'original o Wace a puis pour sa vieille
_Histoire d'Angleterre_ est la compilation latine de Geoffroy de
Monmouth.]

[Footnote 110: _Extract from the account of the Proceedings at Arthur's
Coronation, given by Layamon, in his translation of Wace, executed about
1180._

    Tha the king igeten hafde
  And al his mon-weorede,
  Tha bugan put of burhge
  Theines swithen balde.
  Alle tha kinges,
  And heore here-thringes.
  All tha biscopes,
  And alle tha clarckes,
  All the eorles.
  And alle tha beornes.
  Alle tha theines,
  Alle the sweines,
  Feire iscrudde,
  Helde geond felde.
  Summe heo gunnen ruen,
  Summe heo gunnen urnen,
  Summe heo gunnen lepen,
  Summe heo gunnen sceoten,
  Summe heo wrstleden
  And wither-gome makeden,
  Summe heo on velde
  Pleouweden under scelde,
  Summe heo driven balles
  Wide geond the feldes.
  Moni ane kunnes gomen
  Ther heo gunnen drinen.
  And wha swa mihte iwenne
  Wurthscipe of his gomene,
  Hine me ladde mide songe
  At foren than leod kinge;
  And the king, for his gomene,
  Gaf him geven gode.
  Alle tha quene
  The icumen weoren there,
  And alle tha lafdies,
  Leoneden geond walles,
  To bihalden tha duge then,
  And that folc plie.
  This ilste threo dges,
  Swulc gomes and swulc plghs,
  Tha, at than veorthe die
  The king gon to spekene
  And agaf his gode cnihten
  All heore rihten;
  He gef seolver, he gef gold,
  He gef hors, he gef lond,
  Castles, and clthes eke;
  His monnen he iquende.]

[Footnote 111: Aprs 1297.]

[Footnote 112: Termin vers 1339. Son _Manuel des pchs_ est de 1303.]

[Footnote 113: Vers 1312.]

[Footnote 114: Vers 1349.]

[Footnote 115:

  Mankynde mad ys to do Goddus wille,
  Und alle hys byddyngus to fulfille.
  For of al hys making more and les,
  Man most principal creature es.
  Al that he made, for man hit was done,
  As ye schal here after sone.

Ces morceaux sont extraits, pour la plupart, de Warton, Ellis, Thomas
Wright, Ritson. Jusqu'au seizime sicle l'orthographe varie selon les
auteurs et les diteurs.]

Elle en tmoigne aussi par d'autres traits plus agrables. Il y a  et
l des escapades plus ou moins gauches vers le domaine de l'esprit; par
exemple, une ballade pourvue de calembours contre Richard, roi des
Romains, qui fut pris  la bataille de Lewes. Ailleurs la grce ne
manque pas, la douceur non plus. Personne n'a parl si vite et si bien
aux dames que les Franais du continent, et ils n'ont point tout  fait
oubli ce talent en s'tablissant en Angleterre. On s'en aperoit vite 
la faon dont ils clbrent la Madone; rien de plus diffrent du
sentiment saxon, tout biblique, que l'adoration chevaleresque de la Dame
souveraine, de la Vierge charmante et sainte qui fut le vritable dieu
du moyen ge. Elle respire dans cet hymne aimable[116]: Bnie sois-tu,
Dame,--pleine de dlices clestes,--suave fleur du paradis,--mre de
douceur.--Bnie sois-tu, Dame,--si brillante et si belle;--tout mon
espoir est en toi--le jour et la nuit[117]. Il n'y a qu'un pas, un pas
bien petit et bien facile  faire, entre ce culte tendre de la Vierge
et les sentiments des cours d'amour; les rimeurs anglais le font, et
quand ils veulent louer les dames terrestres, ils prennent, ici comme
tout  l'heure, nos ides et mme nos formes de vers. L'un compare sa
matresse  toutes sortes de pierres prcieuses et de fleurs. D'autres
chantent de vraies chansons amoureuses, parfois sensuelles: Entre mars
et avril[118]--quand les branches commencent  bourgeonner--et que les
petits oiseaux ont envie--de chanter leurs chansons,--je vis dans
l'attente d'amour--pour la plus gracieuse de toutes les choses.--Elle
peut m'apporter des dlices;--je suis  son commandement.--Un heureux
lot que j'ai eu l!--Je crois qu'il m'est venu du ciel.--Mon amour a
quitt toutes les autres femmes--et s'est pos sur Alison.--Avec ton
amour, dit un autre, ma douce bien-aime, tu ferais mon bonheur,--un
doux baiser de ta bouche serait ma gurison[119]. N'est-ce point l la
vive et chaude imagination du Midi? Ils parlent du printemps et de
l'amour, du temps beau et joli comme des trouvres, mme comme des
troubadours. La sale chaumire enfume, le noir chteau fodal, o tous,
sauf le matre, couchent ple-mle sur la paille dans la grande salle de
pierre, la pluie froide, la terre fangeuse rendent dlicieux le retour
du soleil et de l'air tide. L't est venu.--Chante haut,
coucou!--L'herbe crot, la prairie est en fleurs--et le bois
pousse.--Chante, coucou.--la brebis ble aprs l'agneau,--la vache mugit
aprs le veau.--Le taureau tressaille,--le chevreuil va s'abriter (dans
la fougre).--Chante joyeusement, coucou,--coucou, coucou!--Tu chantes
bien, coucou.--Ne cesse pas maintenant de chanter[120]. Voil des
peintures riantes, comme en fait en ce moment Guillaume de Lorris, mme
plus riches et plus vivantes, peut-tre parce que le pote a trouv ici
pour soutien le sentiment de la campagne qui, en ce pays, est profond et
national. D'autres, plus imitateurs, essayent des gaiets comme celles
de Rutebeuf et des fabliaux, des malices naves[121] et mme des
polissonneries satiriques. Bien entendu, il s'agit ici de dauber sur les
moines. En tout pays franais ou qui imite la France, le plus visible
emploi des couvents est de fournir matire aux contes grillards et
sals. Il s'agit de la vie qu'on mne  l'abbaye de Cocagne, belle
abbaye pleine de moines blancs et gris. Les murs sont tout en
pts--de chair, de poissons,--de riches viandes--les plus agrables
qu'homme puisse manger;--les tuiles sont des gteaux de fleur de
farine,--les crneaux sont des pouddings gras.--Quoique le paradis soit
gai et gracieux,--Cocagne est un plus beau pays[122]. C'est ici le
triomphe de la gueule et de la mangeaille. Ajoutez qu'un couvent de
jeunes nonnes est auprs, que lorsque les jours d't sont chauds,
elles prennent une barque et descendent la rivire pour apprendre une
oraison, qu'on pouvait dtailler au moyen ge, mais sur laquelle il
faut glisser vite aujourd'hui.

Mais ce que le baron se fait le plus volontiers traduire, ce sont les
pomes de chevalerie, car ils lui peignent en beau sa propre vie. Comme
il tale de la magnificence, et qu'il a import le luxe et les
jouissances de France, il veut que son trouvre les lui remette sous les
yeux. La vie  ce moment, en dehors de la guerre et mme pendant la
guerre, est une grande parade, une sorte de fte clatante et
tumultueuse. Quand Henri II voyage[123], il emmne avec lui une
multitude de cavaliers, de fantassins, des chariots  bagages, des
tentes, des chevaux de charge, des comdiens, des courtisanes, des
prvts de courtisanes, des cuisiniers, des confiseurs, des mimes, des
danseurs, des barbiers, des entremetteurs, des parasites; au matin,
lorsqu'on s'branle, tout cela crie, chante, se bouscule et fait tapage
et cohue comme si l'enfer tait dchan. William Longchamps, mme en
temps de paix, ne voyageait qu'avec une escorte de mille chevaux.
Lorsque l'archevque Becket vint en France, il fit son entre dans la
ville avec deux cents chevaliers, quantit de barons et de nobles, et
une arme de serviteurs, tous richement arms et quips; lui-mme
s'tait muni de vingt-quatre costumes; deux cent cinquante enfants
marchaient d'abord, chantant des chansons nationales; puis les chiens,
puis les chariots, puis douze chevaux de charge, monts chacun par un
singe et un homme; puis les cuyers avec les cus et les chevaux de
guerre; puis d'autres cuyers, les fauconniers, les officiers de la
maison, les chevaliers, les prtres; enfin, l'archevque lui-mme avec
ses amis particuliers. Figurez-vous ces processions, et aussi ces
rgalades; car les Normands, depuis la conqute[124], ont pris des
Saxons l'habitude de boire et manger avec excs; aux noces de Richard
de Cornouailles on servit trente mille plats. Vous pouvez ajouter qu'ils
sont rests galants et pratiquent de point en point le grand prcepte
des cours amoureuses; sachez bien qu'au moyen ge le sixime sens n'est
pas rest plus oisif que les autres. Notez enfin que les tournois
abondent, c'est une sorte d'opra qu'ils se donnent  eux-mmes. Ainsi
va leur vie tout aventureuse et dcorative, promene en plein air et au
soleil, parmi les cavalcades et les armes; ils reprsentent et se
rjouissent de reprsenter. Par exemple, le roi d'cosse tant venu 
Londres avec cent chevaliers[125], tous, mettant pied  terre,
abandonnrent au peuple leurs chevaux avec les superbes caparaons, et
aussitt cinq seigneurs anglais qui taient l suivirent par mulation
leur exemple. Au milieu de la guerre, ils se divertissaient; douard
III[126], dans une de ses expditions contre le roi de France, emmena
avec lui trente fauconniers, et fit la campagne, chassant et combattant
tour  tour[127]. Une autre fois, dit Froissart, les chevaliers qui se
joignirent  l'arme portaient un empltre sur un de leurs yeux, ayant
fait voeu de ne point le quitter jusqu' ce qu'ils eussent fait des
exploits dignes de leurs matresses. Par dvergondage d'esprit, ils
pratiquent la posie; par lgret d'imagination, ils jouent avec la
vie: douard III fait btir  Windsor une salle et une table ronde, et
dans un de ses tournois,  Londres, comme dans un conte de fes,
soixante dames, assises sur des palefrois, conduisent chacun un
chevalier avec une chane d'or. N'est-ce point l le triomphe des
galantes et frivoles faons franaises? Sa femme Philippa servait de
modle aux artistes pour leurs madones; elle paraissait sur les champs
de bataille, coutait Froissart qui la fournissait de moralits,
d'amours, et de beaux dires;  la fois desse, hrone et lettre, et
tout cela agrablement, n'est-ce point l la vraie souveraine de la
chevalerie polie? C'est  ce moment, comme aussi en France sous Louis
d'Orlans et les ducs de Bourgogne, que s'panouit la plus lgante
fleur de cette civilisation romanesque, dpourvue de bon sens, livre 
la passion, tourne vers le plaisir, immorale et brillante, et qui,
comme ses voisines d'Italie et de Provence, faute de srieux, ne put
durer.

[Footnote 116: Temps de Henri III. Reliqui antiqu. Edited by Th.
Wright et Halliwell.]

[Footnote 117:

  Blessed beo thu, Lavedi,
    Ful of hovene blisse,
  Swete flur of parais,
    Moder of milternisse....
  Blessed beo thu, Lavedi,
    So fair and so briht;
  Al min hope is upon the
    Bi dai and bi nicht....
  Bricht and scene quen of storre,
    So me liht and lere
  In this false fikele world,
    So me led and steore,
  That ich at min ende dai
    Ne habbe non feond to fere.]

[Footnote 118: Vers 1278. _Ritson's Essay on national Song_. _Ritson's
ancient Songs_.]

[Footnote 119:

      Bytuene Mershe and Aueril,
      When spray biginneth to springe,
      The lutel foul hath hire wyl
      On hyre lud to synge,
      Ich libbe in loue-longinge
      For semlokest of alle thynge.
      He may me blysse bringe,
      Ich am in hire baundoun.
      An hendy hap ich abbe yhent,
      Ichot from heuene it is me sent.
      From all wymmen my love is lent,
      Lyht on Alysoun.

  Suete lemmon, y preye the, of loue one speche,
  Whil y lyue in world so wide other nulle y seche.
  With thy loue, my suete leof, my bliss thou mihtes eche,
  A sue cos of thy mouth mihte be my leche.]

[Footnote 120:

  Sumer is i-cumen in,
  Lhude sing cuccu:
  Groweth sed, and bloweth med,
  And springth the wde nu.
      Sing cuccu, cuccu.
  Awe bleteth after lomb,
  Llouth after calue cu,
  Bulluc sterteth, bucke verteth:
      Murie sing cuccu,
      Cuccu, cuccu.
  Wel singes thu, cuccu;
  Ne swik thu, nauer nu.
      Sing, cuccu, nu,
      Sing, cuccu.]

[Footnote 121: Pome sur le Hibou et le Rossignol, qui disputent pour
savoir qui a la plus belle voix.]

[Footnote 122:

  There is a wel fair abbei,
  Of white monkes and of grei.
  Ther beth bowris and halles:
  Al of pasteiis beth the walles,
  Of fleis, of fisse, and rich met,
  The likfullist that man may et.
  Fluren cakes beth the schingles alle,
  Of cherche, cloister, boure, and halle.
  The pinnes beth fat podinges
  Rich met to princes and kinges....
  Though paradis be miri and bright
  Cokaign is of fairir sight....
  Another abbei is ther bi,
  Forsoth a gret fair nunnerie....
  When the someris dai is hote,
  The yung nunnes takith a bote....
  And doth ham forth in that river
  Both with ores and with stere....
  And each munk him takes on,
  And snelliche berrith forth har prei
  To the mochil grei abbei,
  And techith the nunnes an oreisun,
  With iamblene up and down.]

[Footnote 123: Lettre de Pierre de Blois.]

[Footnote 124: W. de Malmesbury.]

[Footnote 125: Couronnement d'douard Ier.]

[Footnote 126: Les prodigalits et les raffinements croissent  l'excs
sous son petit-fils Richard II.]

[Footnote 127:  la fte d'installation de George Nevill, frre de
Warwick, archevque d'York, on consomma 104 boeufs et 6 taureaux
sauvages, 1000 moutons, 304 veaux, autant de porcs, 2000 cochons, 500
cerfs, chevreuils et daims, 204 chevreaux, 22802 oiseaux sauvages ou
domestiques, 300 quartels de bl, 300 tonnes d'ale, 100 de vin, une pipe
d'hypocras, 12 marsouins et phoques.]

Toutes ces merveilles, les conteurs en font l'talage dans leurs rcits.
Voyez cette peinture du vaisseau qui amne en Angleterre la mre du roi
Richard: Le gouvernail tait d'or pur;--le mt tait d'ivoire;--les
cordes de vraie soie,--aussi blanches que le lait,--la voile tait en
velours.--Ce noble vaisseau tait, en dehors, tout tendu de draperies
d'or...--Il y avait dans ce vaisseau--des chevaliers et des dames de
grande puissance;--et dedans tait une dame--brillante comme le soleil 
travers le verre[128]. En pareils sujets ils ne tarissent jamais. Quand
le roi de Hongrie veut consoler sa fille afflige, il lui propose de la
mener  la chasse dans un chariot couvert de velours rouge, avec des
draperies d'or fin au-dessus de sa tte, avec des toffes de damas blanc
et azur, diapres de lis nouveaux.--Les pommeaux seront en or, les
chanes en mail.--Elle aura d'agiles gents d'Espagne, caparaonns de
velours clatant qui descendra jusqu' terre.--Il y aura de l'hypocras,
du vin doux, des vins de Grce, du muscat, du vin clair, du vin du
coucher, des pts de venaison, et les meilleurs oiseaux  manger qu'on
puisse prendre. Quand elle aura chass avec le lvrier et le faucon, et
qu'elle sera de retour au logis, elle aura ftes, danses, chansons, des
enfants, grands et petits, qui chanteront comme font les rossignols;
puis  son concert du soir, des voix graves et des voix de fausset,
soixante chasubles de damas brillant, pleines de perles, avec des
choeurs, et le son des orgues.--Puis elle ira s'asseoir  souper, dans
un bosquet vert, sous des tapisseries brodes de saphirs. Cent
chevaliers bien compts joueront aux boules pour l'amuser dans les
alles fraches. Puis une barque viendra la prendre, pleine de
trompettes et de clairons, avec vingt-quatre rames, pour la promener sur
la rivire. Puis elle demandera le vin aromatis du soir, avec des
dattes et des friandises. Quarante torches la ramneront dans sa
chambre; ses draps seront en toile de Rennes, son oreiller sera brod de
rubis. Quand elle sera couche dans son lit moelleux, on suspendra dans
sa chambre une cage d'or o brleront des aromates, et si elle ne peut
dormir, toute la nuit les mnestrels veilleront pour elle[129]. J'en ai
pass, il y en a trop; l'ide disparat comme une page de missel sous
les enluminures. C'est parmi ces fantaisies et ces splendeurs que les
potes se complaisent et s'garent, et le tissu, comme les broderies de
leur toile, porte la marque de ce got pour le dcor. Ils la composent
d'aventures, c'est--dire d'vnements extraordinaires et surprenants.
Tantt c'est la vie du prince Horn qui, jet tout jeune sur un vaisseau,
est pouss sur la cte d'Angleterre, et, devenu chevalier, va
reconqurir le royaume de son pre. Tantt c'est l'histoire de sir Guy
qui dlivre les chevaliers enchants, pourfend le gant Colbrand, va
dfier et tuer le sultan jusque dans sa tente. Je n'ai pas  conter ces
pomes, ils ne sont point anglais, ils ne sont que traduits; mais, ici
comme en France, ils pullulent, ils emplissent l'imagination de ce jeune
monde, et ils vont aller s'exagrant jusqu'au moment o, tombs
jusqu'aux plus bas fonds de la fadeur et de l'invraisemblance, ils sont
enterrs pour toujours par Cervants. Que diriez-vous d'une socit qui,
pour toute littrature, aurait l'opra et ses fantasmagories? C'est
pourtant une littrature de ce genre qui nourrit les esprits au moyen
ge. Ce n'est point la vrit qu'ils demandent, mais le divertissement,
le divertissement violent et vide, avec des blouissements et des
secousses. Ce sont bientt des voyages impossibles, des dfis
extravagants qu'ils veulent voir, un tapage de combats, un entassement
de magnificences, un imbroglio de hasards; de l'histoire intrieure, nul
souci: ils ne s'intressent pas aux vnements du coeur, c'est le dehors
qui les attache; ils demeurent comme des enfants les yeux fixs sur un
dfil d'images colories et grossies et, faute de pense, ne sentent
pas qu'ils n'ont rien appris.

[Footnote 128:

  Swylk on ne seygh they never non;
  All it was whyt of huel-bon,
  And every nayl with gold begrave:
  Off pure gold was the stave.
  Her mast was of ivory;
  Off samyte the sayl wytterly.
  Her ropes wer off truely sylk,
  Al so whyt as ony mylk.
  That noble schyp was al withoute
  With clothys of golde sprede aboute;
  And her loof and her wyndas
  Off assure forsothe it was.]

[Footnote 129:

  To-morrow ye shall in hunting fare;
  And yede, my doughter, in a chair;
  It shall be covered with velvet red,
  And cloths of fine gold all about your head,
  With damask white and azure blue,
  Well diapered with lilies new.
  Your pommels shall be ended with gold,
  Your chains enamelled many a fold,
  Your mantle of rich degree;
  Purple pall and ermine free.
  Jennets of Spain, that ben so light,
  Trapped to the ground with velvet bright.
  Ye shall have harp, sautry, and song,
  And other mirths you among.
  Ye shall have Rumney and Malespine,
  Both Hippocras and Vernage wine;
  Montrese and wine of Greek,
  Both Algrade and despice eke,
  Antioch and Bastard,
  Pyment also and garnard;
  Wine of Greek and Muscadel;
  Both clare, pyment, and Rochelle,
  The reed your stomach to defy;
  And pots of Osy set you by.
  You shall have venison y-bake,
  The best wild fowl that may be take;
  A leish of harebound with you to streek,
  And hart, and hind, and other like.
  Ye shall be set at such a tryst,
  That hart and hynd shall come to your fist,
  Your disease to drive you fro,
  To hear the bugles there y-blow.
  Homeward thus shall ye ride,
  On-hawking by the river's side,
  With gossawk and with gentle falcon,
  With bugle horn and merlion.
  When you come home your menzie among,
  Ye shall have revel, dances and song;
  Little children, great and small,
  Shall sing as does the nightingale.
  Then shall ye go to your even song,
  With tenors and trebles among.
  Threescore of copes of damask bright,
  Full of pearls they shall be pight.
  Your censors shall be of gold,
  Indent with azure many a fold.
  Your quire nor organ song shall want,
  With contre-note and descant.
  The other half on organs playing,
  With young children full fain singing.
  Then shall ye go to your supper,
  And sit in tents in green arber,
  With cloth of arras pight to the ground,
  With sapphires set of diamond....
  A hundred knights, truly told;
  Shall play with bowls in alleys cold,
  Your disease to drive away;
  To see the fishes in pools play,
  To a drawbridge then shall ye,
  Th' one half of stone, th' other of tree;
  A barge shall meet you full right,
  With twenty-four oars full bright,
  With trumpets and with clarion,
  The fresh water to row up and down....
  Forty torches burning bright,
  At your bridges to bring you light.
  Into your chamber they shall you bring,
  With much mirth and more liking.
  Your blankets shall be of fustian,
  Your sheets shall be of cloth of Rennes.
  Your head sheet shall be of pery pight,
  With diamonds set and rubies bright.
  When you are laid in bed so soft,
  A cage of gold shall hang aloft,
  With long paper fair burning,
  And cloves that be sweet smelling.
  Frankincense and olibanum,
  That when ye sleep the taste may come;
  And if ye no rest can take,
  All night minstrels for you shall wake.]


VII

Au-dessous de ce songe chimrique, qu'y a-t-il? Les brutales et
mchantes passions humaines, dchanes d'abord par la rage religieuse,
puis livres  elles-mmes, et, sous un appareil de courtoisie
extrieure, aussi mauvaises qu'auparavant. Voyez le roi populaire,
Richard Coeur de Lion, et comptez ses boucheries et ses meurtres: Le
roi Richard, dit le pome, est le meilleur roi qu'on trouve en aucun
geste[130]. Je le veux bien, mais s'il a le coeur d'un lion, il en a
aussi l'estomac. Un jour, sortant de maladie, sous les murs de
Saint-Jean-d'Acre, il veut  toute force manger du porc. Point de porc.
On tue un jeune Sarrasin frais et tendre, on le cuit, on le sale, le roi
le mange et le trouve trs-bon; aprs quoi il veut voir la tte de son
cochon. Le cuisinier la lui apporte en tremblant. Il se met  rire, et
dit que l'arme n'a plus rien  craindre de la famine, qu'elle a des
provisions sous la main. Il prend la ville, et aussitt les ambassadeurs
de Saladin viennent lui demander grce pour les prisonniers. Richard
fait dcapiter trente des plus nobles, ordonne  son cuisinier de faire
bouillir les ttes, et d'en servir une  chaque ambassadeur, avec un
criteau portant le nom et la famille du mort. Cependant, en leur
prsence, il mange la sienne de bon apptit, et leur dit de raconter 
Saladin de quelle faon les chrtiens font la guerre, et s'il est vrai
qu'ils aient peur de lui. Puis il fait conduire les soixante mille
prisonniers dans une plaine. L, ils entendirent les anges du ciel--qui
disaient: Seigneurs, tuez, tuez.--N'en pargnez pas; coupez-leur la
tte.--Le roi Richard entendit la voix des anges, et remercia Dieu et sa
sainte croix[131]. L-dessus, on les dcapite tous; quand il prend une
ville, c'est sa coutume de faire tout gorger, enfants et femmes. Telle
tait la dvotion du moyen ge, non pas seulement dans les romans, comme
ici, mais dans l'histoire:  la prise de Jrusalem, toute la population,
soixante-dix mille personnes, fut massacre.

[Footnote 130:

  In Fraunce these rymes were wroht,
  Every Englyshe ne knew it not.
                        (Warton, I, 123.)]

[Footnote 131:

  They were led into the place full even.
  There they heard angels of heaven;
  They said: Seigneures, tuez, tuez!
  Spares hem nought, and beheadeth these!
  King Richard heard the angels' voice
  And thanked God and the holy cross.]

Ainsi percent, jusque dans les rcits chevaleresques, les instincts
farouches et dbrids de la brute sanguinaire.  ct d'eux, les rcits
authentiques la montrent  l'oeuvre. C'est Henri II qui, irrit contre
un page, saute sur lui pour lui arracher les yeux. C'est Jean sans Terre
qui fait mourir de faim vingt-trois otages dans une prison. C'est
douard II qui fait pendre et ventrer en une fois vingt-huit nobles, et
qu'on tuera en lui enfonant un fer rouge dans les entrailles. Regardez
chez Froissart, en France comme ici, les dbauches et les meurtres de la
grande guerre de Cent ans, puis ici les tueries de la guerre des Deux
Roses; dans les deux pays, l'indpendance fodale aboutit  la guerre
civile, et le moyen ge sombre sous ses vices. La courtoisie
chevaleresque, qui recouvrait la frocit native, disparat comme une
draperie subitement consume par l'irruption d'un incendie; en ce
temps-l, en Angleterre, on tue les nobles de prfrence, et aussi les
prisonniers, mme des enfants, avec insulte, et de sang rassis.
Qu'est-ce donc que l'homme a appris dans cette civilisation et par cette
littrature? En quoi s'est-il humanis? Quelles maximes de justice,
quelles habitudes de rflexion, quel assemblage de jugements vrais cette
culture a-t-elle interpos entre ses dsirs et ses actions, pour modrer
sa fougue? Il a rv, il a imagin une sorte de crmonial lgant pour
mieux parler aux seigneurs et aux dames, il a trouv le code galant du
petit Jehan de Saintr. Mais l'ducation vritable, o est-elle? En quoi
a profit Froissart de toute sa vaste exprience? C'est un enfant
aimable et bavard; ce qu'on appelle alors sa posie, la posie neuve,
n'est qu'un babil raffin, une purilit vieillotte. Quelques
rhtericiens, comme Christine de Pisan, essayent de calquer des priodes
d'aprs l'antique; mais de toutes parts la littrature avorte. Nul ne
pense; voici sir John de Mandeville qui a couru l'univers cent cinquante
ans aprs Villehardouin, et qui a l'esprit aussi ferm que
Villehardouin. Lgendes et fables extravagantes, toutes les crdulits
et toutes les ignorances foisonnent dans son livre. S'il veut expliquer
pourquoi la Palestine a pass de main en main, sans rester jamais sous
une domination fixe, c'est que Dieu ne veut pas qu'elle soit longtemps
entre les mains de tratres et pcheurs, chrtiens ou autres. Il a vu 
Jrusalem, sur les degrs du temple, la marque des pieds de l'ne que
Notre-Seigneur montait lorsqu'il entra le dimanche des Rameaux. Il
dcrit les thiopiens, gens qui n'ont qu'un pied, mais si large qu'ils
peuvent s'en servir comme d'un parasol. Il cite une le o les gens
sont hauts de dix-huit ou trente pieds de haut, et non vtus, fors de
peaux de btes; puis une autre le o il y a moult diverses femmes et
cruelles, qui ont pierres prcieuses dedans les yeux, et ont telle vue
que si elles regardent un homme par dpit, elles le tuent seulement du
regard comme fait un coq basilic. Le bonhomme conte, et puis c'est
tout; le doute et le bon sens n'ont gure de place encore dans ce monde.
Point de jugement ni de rflexion personnelle; il met les faits les uns
au bout des autres, sans les lier autrement; son livre n'est qu'un
miroir qui reproduit les souvenirs de ses yeux et de ses oreilles. Et
tous ceux qui diront un Pater et un _Ave Maria_  mon intention, je les
fais participants, et leur octroie part  tous les saints plerinages
que je fis oncques en ma vie. C'est l sa fin, approprie au reste. Ni
la morale publique ni la science publique n'ont gagn quelque chose 
ces trois sicles de culture. Cette culture franaise, vainement imite
dans toute l'Europe, n'a fait qu'orner les dehors de l'homme, et le
vernis dont elle l'a par se fane dj partout ou s'caille. C'est pis
en Angleterre, o il est plus extrieur et plus mal appliqu qu'en
France, o des mains trangres l'ont plaqu; et o il n'a pu recouvrir
qu' demi la crote saxonne, o cette crote est demeure fruste et
rude. Voil pourquoi trois sicles durant, pendant tout le premier ge
fodal, la littrature des Normands d'Angleterre, compose d'imitations,
de traductions, de copies maladroites, est vide.


VIII

Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche
sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentales
n'a produit aucune pousse littraire qui lui soit propre? Est-ce que
pendant tout ce temps elle est demeure strile sous la hache normande
qui a tranch tous ses bourgeons? Elle a vgt bien peu, mais elle a
vgt pourtant. La race subjugue n'est pas une nation dmembre,
disloque, dracine, inerte comme les populations du continent qui, au
sortir de la longue exploitation romaine, ont t livres  l'invasion
dsordonne des barbares; elle fait mass, elle est reste attache 
son sol, elle est en pleine sve; ses parties n'ont point t
transposes, elle a t simplement dcapite pour recevoir,  son
sommet, un faisceau de branches trangres. Elle en a souffert, cela est
vrai; mais enfin la plaie s'est ferme, les deux sves se sont
mles[132]. Mme les dures et roides ligatures dans lesquelles le
conqurant l'a serre, ajoutent dornavant  sa fixit et  sa force. La
terre a t cadastre, chaque titre vrifi, dfini et crit[133],
chaque droit ou redevance chiffre, chaque homme enregistr  sa place,
avec sa condition, ses devoirs, sa provenance et sa valeur; en sorte que
la nation est comme enveloppe dans un rseau dont nulle maille ne
rompt. Si dsormais elle se dveloppe, c'est dans ce cadre. Sa
constitution est faite, et c'est dans cette enceinte dfinitive et
ferme que l'homme va se dployer et agir. Solidarit et lutte: voil
les deux effets de ce grand tablissement rglement qui forme et
maintient en corps, d'un ct l'aristocratie conqurante, de l'autre la
nation conquise; de mme qu' Rome l'importation systmatique des
vaincus dans la plbe, et l'organisation force des patriciens en face
de la plbe, enrgimenta les particuliers en deux ordres dont
l'opposition et l'union formrent l'tat. Ainsi se faonne et s'achve,
ici comme  Rome, le caractre national par l'habitude d'agir en corps,
par le respect du droit crit, par l'aptitude politique et pratique, par
le dveloppement de l'nergie militante et patiente. C'est le
domsday-book qui, enserrant cette jeune socit dans une discipline
rigide, a fait du Saxon l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.

[Footnote 132: _Pictorial history_, I, 666. _Dialogue on the Exchequer_.
Temps de Henri II.]

[Footnote 133: _Domsday book_.--_Froude's History of England_, t. I, 13.
 travers toutes les dispositions perce un but unique: c'est que tout
homme, en Angleterre, a sa place dfinie, et son devoir dfini, et que
nul tre humain n'a la libert de mener sa vie  son gr sans en rendre
compte  personne. C'est la discipline d'une arme transporte dans la
vie sociale.]

Lentement, par degrs,  travers les douloureuses plaintes des
chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un
enfant qui crie parce qu'une machine d'acier en le blessant lui fortifie
la taille. Si rduits et rabaisss que soient les Saxons, ils ne sont
pas tous tombs dans la populace. Quelques-uns[134], presque dans chaque
comt, sont demeurs seigneurs de leurs terres,  condition d'en faire
hommage au roi. Un grand nombre sont devenus vassaux de barons normands,
et,  ce titre, demeurent propritaires. Un plus grand nombre deviennent
_socagers_, c'est--dire possesseurs libres, grevs d'une redevance,
mais pourvus du droit d'aliner leur bien, et les vilains saxons
trouvent en tous ces hommes des patrons, comme jadis la plbe rencontra
des chefs dans les nobles italiens transplants  Rome. C'est un
patronage effectif que celui de ces Saxons, rests debout; car ils ne
sont point isols; des mariages communs, comme jadis ceux des patriciens
et des plbiens  Rome, ont, ds l'abord, uni les deux races[135]; le
Normand, beau-frre d'un Saxon, se dfend lui-mme en dfendant son
beau-frre; dans ces temps de troubles surtout, et dans une socit
arme, les parents, les allis, sont obligs de se serrer les uns contre
les autres pour faire ferme. Aprs tout, il faut bien que les nouveaux
venus tiennent compte de leurs sujets: car ces sujets ont un coeur et un
courage d'hommes; les Saxons, comme les plbiens de Rome, se
souviennent de leur rang natal et de leur indpendance premire. On s'en
aperoit aux plaintes et  l'indignation des chroniqueurs, aux
grondements et aux menaces de rvolte populaire, aux longues amertumes
avec lesquelles ils se remettent incessamment sous les yeux la libert
antique,  la faveur dont ils accueillent les audaces et la rbellion
des _outlaws_. Il y avait des familles saxonnes  la fin du douzime
sicle qui, par un voeu perptuel, s'taient engages  porter la barbe
longue, de pre en fils, en mmoire des coutumes nationales et de la
vieille patrie. De pareils hommes, mme tombs  l'tat de _socagers_,
mme dchus jusqu' la condition de vilains, ont le cou plus roide que
les misrables colons du continent, fouls et faonns par les quatre
sicles de fiscalit romaine. Par leurs sentiments comme par leur
condition, ils sont les dbris rompus, mais aussi les rudiments vivants
d'un peuple libre. On ne va pas avec eux jusqu'au bout de l'oppression.
Ils font le corps de la nation, le corps laborieux, courageux, qui
fournit la force. Les grands barons sentent que pour rsister au roi,
c'est l qu'il faut s'appuyer. Bientt en stipulant pour eux-mmes[136],
ils stipulent aussi pour tous les hommes libres, mme pour les
marchands, mme pour les vilains. Dornavant, nul marchand ne sera
priv de sa marchandise, nul vilain de ses instruments de travail; nul
homme libre, marchand ou vilain, ne sera tax draisonnablement pour un
petit dlit. Nul homme libre ne sera arrt ou emprisonn, ou dpossd
de sa terre, ou poursuivi en aucune faon, si ce n'est par le jugement
lgal de ses pairs et selon la loi du pays. Ainsi protgs, ils se
relvent et ils agissent. Il y a une cour dans chaque comt o tous les
francs tenanciers, petits ou grands, se runissent pour dlibrer des
affaires municipales, rendre la justice, et nommer ceux qui rpartiront
l'impt. Le Saxon  la barbe rouge, au teint clair, aux grandes dents
blanches, vient s'y asseoir  ct du Normand; on y voit des franklins,
pareils  celui que dcrit Chaucer, sanguin de complexion, libral et
grand mangeur comme ses anctres, amateur de repues franches, chez qui
le pain, la bire sont toujours sur la table, dont la maison n'est
jamais sans viande cuite au four, chez qui la mangeaille est si
plantureuse que chair et poisson neigent dans son logis, qui a
maintes grasses perdrix en cage, qui a maintes brmes et maints brochets
dans son tang, qui tempte contre son cuisinier, si la sauce n'est
pas piquante et forte, et dont la table reste  demeure, prte et
garnie toute la journe. C'est un homme important; il a t shrif,
chevalier du comt; il figure aux sessions[137].  ct de lui, parfois
dans l'assemble, le plus souvent dans l'assistance, sont les _yeomen_,
fermiers, forestiers, gens de mtiers, ses compatriotes, hommes
musculeux et dcids, bien disposs  dfendre leur proprit, 
soutenir de leurs acclamations, avec leurs poings, et aussi avec leurs
armes, celui qui prendra en main leurs intrts. Croyez-vous qu'on
nglige le mcontentement de gens comme celui que voici?[138]. Un
vigoureux rustre, par la messe! gros de charnure et d'os, court, large
d'paules, pais comme un arbre nou, capable de gagner partout le
blier  la lutte: point de portes dont il ne pt faire sauter la barre,
ou qu'il ne pt en courant enfoncer avec sa tte. Sa barbe tait rousse
comme le poil d'une truie ou d'un renard, et large comme une pelle. Sur
l'aile droite du nez, il avait une verrue et sur elle une touffe de
poils roux comme les soies d'une oreille de truie. Ses narines taient
larges et noires, et sa bouche large comme une fournaise. Il portait 
son ct une pe et un bouclier; c'tait un querelleur et un
gaillard[139]. Voil les figures athltiques, les culasses carres, les
faons de taureau joyeux, qu'on trouve encore l-bas, entretenues par
le porter et la viande, soutenues par l'habitude des exercices du corps
et des coups de poing. Ce sont ces hommes qu'il faut se reprsenter
quand on veut comprendre comment s'est tablie en ce pays la libert
politique. Peu  peu ils voient se rapprocher d'eux les simples
chevaliers, leurs collgues  la cour du comt, trop pauvres pour
assister avec les grands barons aux assembles royales. Ils font corps
avec eux par la communaut des intrts, par la ressemblance des moeurs,
par le voisinage des conditions; ils les prennent pour reprsentants; il
les _lisent_[140].  prsent, ils sont entrs dans la vie publique, et
voici venir une recrue qui, en les renforant, les y assira pour
toujours. Les villes dvastes par la conqute se sont repeuples peu 
peu. Elles ont obtenu ou arrach des chartes; les bourgeois se sont
rachets des tributs arbitraires qu'on levait sur eux, ils ont acquis le
sol de leurs maisons, ils sont unis sous des maires et des aldermen;
chaque ville maintenant, sous les liens du grand rets fodal, est une
puissance; Leicester, rvolt contre le roi, appelle au Parlement[141],
pour s'autoriser et se soutenir, deux bourgeois de chacune d'elles.
Dornavant, les anciens vaincus, campagnards ou citadins, se sont
redresss jusqu' la vie politique. S'ils se taxent, c'est
volontairement; ils ne payent rien qu'ils n'accordent; au commencement
du quatorzime sicle, leurs dputs runis font la Chambre des
communes, et,  la fin du sicle prcdent, l'archevque de Cantorbry,
parlant au nom du roi, disait dj au pape: C'est la coutume du royaume
d'Angleterre que, dans toutes les affaires relatives  l'tat de ce
royaume, on prenne l'avis de tous ceux qui y sont intresss.

[Footnote 134: _Domsday-book_. Tenants in chief.]

[Footnote 135: _Pictorial history_, I, 666. Selon Ailred (_Temps de
Henri II_), un roi, beaucoup d'vques et d'abbs, beaucoup de grands
comtes et de nobles chevaliers, descendus  la fois du sang anglais et
du sang normand, taient un soutien pour l'un et un honneur pour
l'autre.-- prsent, dit un autre auteur du mme temps, comme les
Anglais et les Normands habitent ensemble et se sont maris constamment
les uns avec les autres, les deux nations sont si compltement mles
l'une  l'autre, que, du moins pour ce qui regarde les hommes libres, on
peut  peine distinguer qui est de race normande et qui est de race
anglaise.... Les vilains attachs au sol, dit-il encore, sont seuls de
pur sang saxon.]

[Footnote 136: Grande charte, 1215.]

[Footnote 137:

  A frankelein was in this compagnie;
  White was his berd as is the dayesie.
  Of his complexion he was sanguin.
  Wel loved he by the morwe a sop in win.
  To liven in delit was ever his wone.
  For he was Epicures owen sone,
  That held opinion, that plein delit
  Was veraily felicite parfite.
  An housholder, and that a grete was he;
  Seint Julian he was in his contree.
  His brede, his ale, was alway after on;
  A better envyned man was no wher non.
  Withouten bake mete never was his hous,
  Of fish and flesh, and that so plenteous,
  It snewed in his hous of mete and drinke,
  Of alle deintees that men coud of thinke.
  After the sondry sesons of the yere,
  So changed he his mete and his soupere.
  Ful many a fat partrich hadde he in mewe;
  And many a breme, and many a luce, in stewe.
  Wo was his coke but if his sauce were
  Poinant and sharpe, and redy all his gere.
  His table, dormant in his halle, alway
  Stode redy covered alle the longe day.
  At sessions ther was he lord and sire;
  Ful often time he was knight of the shire.
  An anelace and a gipciere all of silk
  Heng at his girdel, white as morwe milk.
  A shereve hadde he ben and a countour.
  Was no wher swiche a worthy vavasour.]

[Footnote 138: _Prologue des Contes de Cantorbry_, v. 547. dition
Urry.]

[Footnote 139:

  The Miller was a stout carl for the nones,
  Ful bigge he was of braun, and eke of bones;
  That proved wel; for over all ther he came,
  At wrastling he wold bere away the ram.
  He was short shuldered, brode, a thikke gnarre,
  Ther n'as no dore, that he n'olde heve of barre,
  Or breke it at a renning with his hede.
  His berd as any sowe or fox was rede,
  And therto brode, as though it were a spade:
  Upon the cop right of his nose he hade
  A wert, and theron stode a tufte of heres,
  Rede as the bristles of a sowes eres:
  His nose-thirles blacke were and wide.
  A swerd and bokeler bare he by his side.
  His mouth as wide was as a forneis:
  He was a jangler, and a goliardeis,
  And that was most of sinne and harlotries.
  Wel coude he stelen corne and tollen thries.
  And yet he had a thomb of gold parde.
  A white cote and a blew hode wered he.
  A baggepipe wel coude he blowe and soune,
  And therwithall he brought us out of toune.]

[Footnote 140: Ds 1214, et aussi en 1225 et 1254. Guizot, _Origine du
systme reprsentatif en Angleterre_, pages 297-299.]

[Footnote 141: 1264.]


IX

S'ils ont acquis des liberts, c'est qu'ils les ont conquises; les
circonstances y ont aid, mais le caractre a fait davantage. La
protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a
fortifis; mais c'est par leur rudesse et leur nergie native qu'ils se
sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment
avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les
fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur
Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dner, de le
faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la
pauvret jointe  l'esprit sur la puissance jointe  la sottise; le
hros populaire est dj le plbien rus, gouailleur et gai, qui
s'achvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu dispos 
rsister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les
faons de lutteur, enclin, par agilit d'esprit,  tourner autour des
obstacles, et n'ayant qu' toucher les gens du bout du doigt pour les
faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres moeurs: c'est Robin
Hood, un vaillant _outlaw_, qui vit librement et audacieusement dans la
fort verte, et fait en franc coeur la guerre au shrif et  la
loi[142]. Si jamais un homme en un pays fut populaire, c'est celui-l.
C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple aime tant  fter
par des jeux et des comdies, et dont l'histoire chante par des
mntriers l'intresse, plus qu'aucune autre. Au seizime sicle, il
avait encore son jour de fte, chm par tous les gens des petites
villes et des campagnes. L'vque Latimer, faisant sa tourne pastorale,
avertit un jour qu'il prcherait. Le lendemain, allant  l'glise, il
trouva les portes closes et attendit plus d'une heure avant qu'on
apportt la clef. Enfin, un homme vint et lui dit: Messire, ce jour est
un jour de grande occupation pour nous; nous ne pouvons vous entendre,
c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la paroisse sont au loin 
couper des branches pour Robin Hood; ce n'est pas la peine de les
attendre.--L'vque fut oblig de quitter son costume ecclsiastique,
et de continuer sa route, laissant sa place aux archers habills de
vert, qui jouaient sur un thtre de feuille les rles de Robin Hood,
de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le hros national: Saxon
d'abord, et arm en guerre contre les gens de loi, contre les vques
et archevques, dont les juridictions sont si pesantes; gnreux de
plus, et donnant  un pauvre chevalier ruin des habits, un cheval et de
l'argent pour racheter sa terre engage  un abb rapace; compatissant
d'ailleurs et bon envers le pauvre monde, recommandant  ses gens de ne
pas faire de mal aux yeomen ni aux laboureurs; mais par-dessus tout
hasardeux, hardi, fier, allant tirer de l'arc sous les yeux du shrif et
 sa barbe, et prompt aux coups, soit pour les embourser, soit pour les
rendre. Il a tu quatorze forestiers sur quinze qui voulaient le
prendre; il tue le shrif, le juge, le portier de la ville; il en tuera
bien d'autres; tout cela joyeusement, gaillardement, en brave garon qui
mange bien, qui a la peau dure, qui vit en plein air, et en qui
surabonde la vie animale. Quand le taillis est brillant et que l'herbe
est belle--et les feuilles larges et longues,--il est gai en se
promenant dans la belle fort--d'entendre les petits oiseaux chanter.
Ainsi commencent quantit de ballades, et ce beau temps qui donne aux
cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en avant avec leurs cornes,
donne  ceux-ci l'ide d'aller changer des coups d'pe ou de bton.
Robin a rv que deux yeomen le rossaient, il veut aller les chercher,
et repousse avec colre Petit-Jean, qui s'offre pour aller en avant.
Combien de fois m'est-il arriv d'envoyer mes hommes en avant,--et
rester moi-mme en arrire!--N'tait la peur de faire clater mon
arc,--Jean, je te casserais la tte. Il va donc seul, et rencontre le
robuste yeomen, Gui de Gisborne. Quiconque n'et t ni leur alli ni
leur parent,--et eu un bien beau spectacle,--de voir comment les deux
yeomen arrivrent l'un contre l'autre--avec leurs lames brunes et
brillantes;--de voir comment les deux yeomen se combattirent--deux
heures d'un jour d't.--Et tout ce temps, ni Robin Hood, ni messire
Guy,--ne songrent  fuir[143]. Vous voyez que Guy le yeoman est aussi
brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le bois, et tire de
l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette vieille posie
populaire n'est pas l'loge d'un bandit isole, mais de toute une classe,
la yeomanry. Dieu fasse misricorde  l'me de Robin Hood,--et sauve
tous les bons yeomen! Ainsi finissent beaucoup de ballades. Le yeomen
vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu de l'pe et du
bton, est le favori. Il y a l une redoutable bourgeoisie arme et
habitue  se servir de ses armes. Regardez-les  l'oeuvre: Ce serait
une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au garde[144], nous sommes
trois, et tu es seul. L'autre n'a pas peur, il fait en arrire un saut
de trente pieds,--mme un saut de trente et un pieds,--s'appuie le dos
contre une broussaille,--et le pied contre une pierre--il combat ainsi
toute une longue journe,--toute une longue journe d't,--jusqu' ce
que leurs pes se soient brises entre leurs mains sur leurs larges
boucliers[145]. Souvent mme Robin n'a pas l'avantage. Arthur le hardi
tanneur, avec son bton de huit pieds et demi, qui aurait abattu un
veau, combat contre Robin deux heures durant; le sang coule, ils se
sont fendu la tte, ils sont comme des sangliers  la chasse. Robin
enchant lui dit que dornavant il peut passer sans payer dans la fort.
Grand merci pour rien, rpond l'autre, j'ai gagn mon passage--et j'en
rends grce  mon bton, non  toi.--Qui es-tu donc? demande
Robin.--Je suis un tanneur, rpliqua le vaillant Arthur;--j'ai
travaill longtemps  Nottingham,--et si tu veux y venir, je jure et
fais voeu--que je tannerai ta peau pour rien.--Grand merci, mon brave,
dit le joyeux Robin,--puisque tu es si bon et si libral;--et si tu veux
tanner ma peau pour rien--j'en ferai autant pour la tienne[146]. Sur
ces offres gracieuses, ils s'embrassent; un franc change de loyales
gourmades les prpare toujours  l'amiti.--C'est ainsi que Robin a
essay Petit-Jean, qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept
pieds de haut, et se trouvant sur un pont, refusait de cder la place.
L'honnte Robin ne voulut pas se servir contre lui de son arc, alla
couper un bton, long de sept pieds, et ils convinrent amicalement de
combattre sur le pont jusqu' ce que l'un d'eux tombt  l'eau. Ils
frappent et cognent tellement que leurs os rsonnent;  la fin, c'est
Robin qui tombe, et il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une
autre fois, ayant une pe, il est ross par un chaudronnier qui n'a
qu'un bton; plein d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois
c'est par un potier qui refuse le page, une autre fois c'est par un
berger. Ils se battent ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore
aujourd'hui, avant chaque assaut, se donnent amicalement la main; on
s'assomme en ce pays, honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte.
Les dents casses, les yeux pochs, les ctes enfonces n'exigent pas de
vengeance meurtrire; il parat que les os sont plus solides et les
nerfs moins sensibles ici qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois
donnes et reues, ils se prennent par la main et dansent ensemble sur
l'herbe verte[147]. Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous
tions trois hommes joyeux. Comptez, de plus, que ces gens-l, dans
chaque paroisse, s'exercent tous les dimanches  l'arc, et sont les
premiers archers du monde, que, ds la fin du quatorzime sicle,
l'affranchissement universel des vilains multiplie normment leur
nombre, et vous comprendrez comment  travers tous les tiraillements et
tous les changements des grands pouvoirs du centre, la libert du sujet
subsiste. Aprs tout, la seule garantie permanente et invincible, en
tout pays et sous toute constitution, c'est ce discours intrieur que
beaucoup d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: Si quelqu'un
touche mon bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me
moleste, qu'il prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de
bons bras, de bons camarades, une bonne lame, et,  certains moments, la
rsolution ferme, cote que cote, de lui planter ma lame jusqu'au
manche dans le gosier.

[Footnote 142: Augustin Thierry, IV, 56. Robin Hood, dition Ritson.]

[Footnote 143:

  In somer when the shawes be sheyne,
  And leves be large and longe,
  Hit is fulle mery in feyre foreste
  To here the foulys song;
    To se the dere draw to the dale,
  And leve the hilles hee,
  And shadow hem in the leves grene
    Undur the grene wode tree....

  Ah! John, by me thou settest noe store.
    And that I farley finde:
  How offt send I my men before,
    And tarry myselfe behinde?

  It is no cunning a knave to ken,
    And a man but heare him speake;
  And it were not for bursting of my bowe,
    John, I thy head wold breake....

  He that had neyther beene kythe nor kin,
    Might have scene a full fayre fight,
  To see how together these yeomen went
    With blades both browne and bright.

  To see how these yeomen together they fought.
    Two houres of a summers day
  Yet neither Robin Hood nor sir Guy
    Them fettled to flye away.

  God haffe mersey on Robin Hodys solle
    And saffe all god yemanry.]

[Footnote 144: Pinder. Son emploi tait de taxer le btail qui vaguait
sur le communal.]

[Footnote 145:

  O that were a shame, said jolly Robin,
    We being three and thou but one.
  The pinder leapt back then thirty good foot,
    'T was thirty good foot and one.

  He leaned his back fast unto a thorn,
    And his foot against a stone
  And there he fought a long summers day,
    A summers day so long,

  Till that their swords on their broad bucklers
    Were broke fast unto their hands....]

[Footnote 146:

  I pass not for length, bold Arthur replyed,
    My staff is of oke so free;
  Eight foot and a half, it will knock down a calf,
    And I hope it will knock thee down.

  Then Robin could no longer forbear,
    He gave him such a knock,
  Quickly and soon the blood came down,
    Before it was ten a clock.

  Then Arthur he soon recovered himself,
    And gave him such a knock on the crown,
  That from every side of bold Robin head,
    The blood came trickling down.

  Then Robin raged like a wild boar,
    As soon as he saw his own blood:
  Then Bland was in hast he laid on so fast,
    As though he had been cleaving of wood.

  And about and about, and about they went,
    Like two wild bores in a chase.
  Striving to aim each other to maim,
    Leg, arm, or any other place.

  And knock for knock they lustily dealt,
    Which held for two hours and more,
  Till all the wood rang at every bang,
    They plyed their work so sore.

  Hold thy hand, hold thy hand, said Robin Hood,
    And let thy quarrel fall;
  For here we may thrash our bones to mesh,
    And get no coyn at all.

  And in the forest of merry Sherwood,
    Hereafter thou shalt be free.
  God a mercy for nought, my freedom I bought,
    I may thank my staff, not thee....

  I am a tanner, bold Arthur reply'd,
    In Nottingham long I have wrought
  And if thoul't come there, I vow and swear,
    I will tan thy hide for nought.

  God a mercy, good fellow, said jolly Robin,
    Since thou art so kind and free;
  And if thou wilt tan my hide for nought,
    I will do as much for thee.]

[Footnote 147:

  Then Robin took them both by the hands,
    And danc'd round about the oke tree.
  For three merry men, and three merry men,
    And three merry men we be.]


X

Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI,
exil en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus anciens
prosateurs, et le premier qui ait jug et expliqu la constitution de
son pays[148]. C'est la lchet, dit-il, et le manque de coeur et de
courage qui empche les Franais de se soulever, et non la
pauvret[149]. Aucun Franais n'a ce courage comme un Anglais. On a
souvent vu en Angleterre trois ou quatre bandits, par pauvret, se jeter
sur sept ou huit hommes honntes, et les voler tous; mais on n'a point
vu en France sept ou huit bandits assez hardis pour voler trois ou
quatre hommes honntes. C'est pourquoi il est tout  fait rare que des
Franais soient pendus pour vol  main arme, car ils n'ont point le
coeur de faire une action si terrible. Aussi y a-t-il plus d'hommes
pendus en Angleterre en un an pour vol  main arme et pour meurtre,
qu'il y en a de pendus en France pour la mme espce de crime en sept
ans.... Si l'Anglais est pauvre et voit un autre homme ayant des
richesses qu'on puisse lui prendre par force, il ne manquera pas de le
faire,  moins qu'il ne soit lui-mme tout  fait honnte[150]. Ceci
jette un jour subit et terrible sur l'tat violent de cette socit
arme o les coups de main sont journaliers, et o chacun riche ou
pauvre, vit la main sur la garde de son pe. Il y a sous douard Ier de
grandes bandes de malfaiteurs qui courent le pays et combattent quand on
veut les prendre; il faut que les habitants de la ville s'attroupent, et
aussi ceux des villes voisines, avec des cris et des hues, pour les
poursuivre et les saisir. Il y a sous douard III des barons qui
chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et d'archers,
occupant les manoirs, enlevant les dames et les demoiselles, mutilant,
tuant, ranonnant les gens jusque dans leurs maisons, comme si c'tait
en pays ennemi, et quelquefois venant devant les juges aux sessions, en
telle faon, et en si grande force que les juges sont effrays et
n'osent faire justice[151]. Lisez les lettres de la famille Paston,
sous Henri VI et douard IV, et vous verrez comment la guerre prive est
 chaque porte, comme il faut se munir d'hommes et d'armes, tre debout
pour dfendre son bien, compter sur soi, sur sa vigueur et son courage.
C'est cet excs de vigueur et cette promptitude aux coups qui, aprs
leurs victoires en France, les a pousss l'un contre l'autre en
Angleterre, dans les boucheries des Deux Roses. Les trangers qui les
voient sont tonns de leur force de corps et de coeur, des grandes
pices de boeuf qui alimentent leurs muscles, de leurs habitudes
militaires, de leur farouche obstination de btes sauvages[152]. Ils
ressemblent  leurs bouledogues, race indomptable, qui, dans la folie de
leur courage, vont les yeux ferms se jeter dans la gueule d'un ours de
Russie, et se font craser la tte comme une pomme pourrie. Cet trange
tat d'une socit militante, si plein de dangers et qui exige tant
d'efforts, ne les effraye pas. Le roi douard, ayant ordonn de mettre
les perturbateurs en prison sans procdure, et ne point les relcher
sous caution ni autrement, les communes dclarent l'ordonnance
horriblement vexatoire, rclament, refusent d'tre trop protges.
Moins de paix, mais plus d'indpendance. Ils maintiennent les garanties
du sujet aux dpens de la scurit du public et prfrent la libert
turbulente  l'ordre arbitraire: mieux vaut souffrir des maraudeurs
qu'on peut combattre que des prvts sous lesquels il faudrait plier.

[Footnote 148: _The difference between an absolute and limited
monarchy.--A learned commendation of the politique laws of England.
Latine._ Je cite souvent ce second ouvrage, qui est plus complet.]

[Footnote 149: Les Anglais oublient toujours d'tre polis, et ne voient
pas les nuances des choses. Entendez ici le courage brutal, l'instinct
batailleur et indpendant. La race franaise, et en gnral la race
gauloise, est peut-tre, entre toutes, la plus prodigue de sa vie.]

[Footnote 150: It is cowardise and lack of hartes and corage, that
kepith the Frenchmen from rysyng, and not povertye; which corage no
Frenche man hath like to the English man. It hath ben often seen in
Englond that iij or iv thefes, for povertie, hath sett upon viij true
men, and robbyd them al. But it hath not ben seen in Fraunce, that vij
or viij thefes have ben hardy to robbe iij or iv true men. Wherfor it is
right seld that Frenchmen be hangyd for robberye, for that thay have no
hertys to do so terryble an acte. There be therfor mo men hangyd in
Englond, in a yere, for robberye and manslaughter, than ther be hangid
in Fraunce for such cause of crime in vij yers.--Aujourd'hui en France
42 vols sur les grands chemins contre 738 en Angleterre.--En 1843 il y
avait, en Angleterre, quatre fois autant d'accusations de crimes et
dlits qu'en France, proportion garde du nombre des habitants. (Moreau
de Jonns.)]

[Footnote 151: _Pictorial history_, I, 833. Statut de Winchester, 1285.
Ordonnance de 1378.]

[Footnote 152: _Benvenuto Cellini_ cit par _Froude_, I, 20, _History of
England_, _Shakspeare_, _Henri V_; conversation des seigneurs franais
avant la bataille d'Azincourt.]

C'est cette fire et persistante pense qui produit et conduit tout le
livre de Fortescue. Il y a deux sortes de royauts, dit-il, desquelles
l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement
royal et constitutionnel[153]. Le premier est tabli en France, le
second en Angleterre. Et ils diffrent en cela que le premier peut
gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-mme, et ainsi mettre
sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra, sans
leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par
d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut
mettre sur eux des impositions sans leur consentement[154]. Dans un
tat comme celui-ci, c'est la volont du peuple qui est la premire
chose vivante, et qui envoie le sang dans la tte et dans tous les
membres du corps politique.... Et de mme que la tte du corps physique
ne peut changer ses nerfs, ni refuser  ses membres les forces et le
sang qui doit les alimenter, de mme le roi qui est la tte du corps
politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever  son peuple
sa substance lorsque celui-ci rclame et refuse.... Un roi de cette
sorte n'a t lev  sa dignit que pour protger les sujets de la loi,
leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a dlgu de pouvoir que
pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre[155].
Voici donc, ds le quinzime sicle, toutes les ides de Locke; tant la
pratique est puissante  suggrer la thorie! tant la jouissance de la
libert fait vite dcouvrir aux hommes la nature de la libert!
Fortescue va plus loin: il oppose, pied  pied, la loi romaine, hritage
des peuples latins,  la loi anglaise, hritage des peuples teutoniques:
l'une, oeuvre de princes absolus, et toute porte  sacrifier
l'individu; l'autre, oeuvre de la volont commune, et toute porte 
protger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes
impriaux qui accordent force de loi  tout ce qu'a dcid le prince,
aux statuts d'Angleterre qui, bien loin d'tre tablis par la volont
du prince, sont dcrts du consentement de tout le royaume, par la
sagesse de plus de trois cents hommes lus, en sorte qu'ils ne peuvent
nuire au peuple ni manquer de lui tre avantageux. Il oppose la
nomination arbitraire des fonctionnaires impriaux  l'lection du
shrif qui, chaque anne, pour chaque comt, est choisi par le roi entre
trois chevaliers ou cuyers du comt dsigns par le Conseil des Lords
spirituels et temporels, des _justices_, des barons de l'chiquier et
d'autres grands officiers. Il oppose la procdure romaine, qui se
contente de deux tmoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois
rcusations permises, aux admirables garanties d'quit dont
l'honntet, le nombre, la rputation et la condition des jurs
entourent la sentence. Ainsi protges, les communes d'Angleterre ne
peuvent manquer d'tre florissantes. Considrez, au contraire, dit-il au
jeune prince qu'il instruit, l'tat des communes en France. Par les
tailles, la gabelle, les impts sur le vin, les logements des gens de
guerre, elles sont rduites  l'extrme misre. Vous les avez vues en
voyageant.... Elles sont si appauvries et dtruites, qu'elles ne peuvent
presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes avec du
pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si ce n'est
rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de la tte
des btes tues pour les nobles et les marchands.... Les gens d'armes
leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste  peine les
oeufs, qui sont pour eux un trs-grand rgal. Ils ne portent point de
laine, hormis un pauvre gilet sous leur vtement de dessus, qui est fait
de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont de
toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de la
jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car
plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque anne  leur
seigneur un cu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus
cet cu, cinq cus. C'est pourquoi ils sont contraints par ncessit de
tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur
corps est tout appauvri et leur espce rduite  nant. Ils vont courbs
et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de dfendre le
royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en
acheter[156].

[Footnote 153: _Jus regale_, par opposition  _jus regale et
politicum_.]

[Footnote 154: Ther be two kynds of kyngdomys, of the which that one ys
a lordship callid in Latyne Dominium regale, and that other is callid
Dominium politicum et regale. And they dyverson in that the first may
rule his people by such lawys as he makyth hymself, and therfor, he may
set upon them talys, and other impositions, such as he wyl himself,
without their assent. The secund may not rule his people by other laws
than such as they assenten unto. And therfor he may let upon them non
impositions without their own assent.]

[Footnote 155: Fortescue, _In leges Angli_, London, 1599, avec trad.
anglaise. Non potest rex Angli ad libitum suum leges mutare regni sui.
Principatu namque nedum regali, sed et politico ipse suo populo
dominatur.

In corpore politica, intentio populi primum vividum est, habens in se
sanguinem, viz provisionem politicam utilitati populi illius, quam in
caput et in omnia membra ejusdem corporis ipsa transmittit, quo corpus
illud alitur et vegetatur. Lex vero sub qua coetus hominum populus
efficitur, nervorum corporis physici efficit rationem.... Et ut non
potest caput corporis physici nervos suos commutare, neque membris suis
proprias vires et propria sanguinis alimenta denegare, nec rex qui caput
est corporis politici; mutare potest leges corporis illius, nec ejusdem
populi substantias proprias subtrahere, reclamantibus eis, aut invitis.
Ad tutelam legis subditorum et eorum corporum et bonorum rex hujusmodi
erectus est et ad hanc, potestatem a populo effluxam ipse habet.

Anglia statuta.... nedum principis voluntate, sed et totius regni
assensu ipsa conduntur.... plus quam trecentorum electorum hominum
prudentia.... (ita ut) populi lsuram illa efficere nequant, vel non
eorum commodum procurare.

lection du shriff.

In quolibet comitatu est officiarius quidam unus, regis vicecomes
appellatus, qui inter ctera officii sui ministeria, omnium mandata et
judicia curiarum regis in suo comitatu exsequenda exsequitur; cui
officium annale est, quo ei post annum in eodem ministrare non licet,
nec duobus tum sequentibus annis ad idem officium reassumetur.
Officiarius iste sic eligitur: quolibet anno in crastino Animarum[155-A]
conveniunt in saccario regis[155-B], omnes consiliarii ejus tam domini
spirituales et temporales quam ejus omnes justiciarii[155-C], omnes
barones de saccario, clericus rotulorum[155-D], et quidam alii
officiarii, ubi hi omnes communi assensu nominant de quolibet comitatu
tres milites vel armigeros[155-E], quos inter cteros ejusdem comitatus
ipsi opinantur melioris esse dispositionis et fam, et ad officium
vicecomitis comitatus illius melius dispositos. Ex quibus rex unum
tantum eliget, quam per litteras suas patentes constituit vice-comitem
comitatus....

Du jury, et des trois rcusations successives, permises aux parties:

Juratis demum in forma prdicta XII probis et legalibus hominibus
habentibus ultra mobilia sua possessiones sufficientes unde eorum statum
ipsi continere poterunt, et nulli partium suspectis nec invisis sed
eisdem vicinis, legitur in anglico coram eis per curiam totum recordatum
et processus placiti....]

[Footnote 155-A: All Souls' day.]

[Footnote 155-B: The kings exchequer.]

[Footnote 155-C: Justices.]

[Footnote 155-D: Master of the rolls].

[Footnote 155-E: Knights or squires.]

[Footnote 156: The same Commons be so empoverished and distroyyd, that
they may unneth lyve. They drink water, they eate apples, with bread
right brown made of rye. They eate no flesh, but if it be selden, a
litill larde, or of the entrails or heads of beasts slayne for the
nobles and merchants of the land. They weryn no wollyn, but if it be a
pore cote under their uttermost garment made of grete canvass, and call
it a frok. Their hosyn be of like canvas, and passen not their knee,
wherfor they be gartrud and their thygles bare. Their wif and children
gone bare fote.... For sum of them that was wont to pay to his lord for
his tenement which he hyrith by the year a scute payth now to the kyng,
over that scute, fyve skuts. Where thrugh they be artyd by necessitie so
to watch, labour and grub in the ground for their sustenance, that their
nature is much wastid and the kynd of them brought to nowght. They gone
crokyd and ar feeble, not able to fight nor to defend the realm; nor
they have wepon, nor monye to buy them wepon withal.... This is the
frute first of hyre Jus regale.... But blessed be God this land ys rulid
under a better lawe, and therfor the people therof be not in such
penurye, nor therby hurt in their persons, but they be wealthie and have
all things necessarie to the sustenance of nature. Wherefore they be
myghty and able to resyste the adversaries of the realmes that do or
will do them wrong. Loo, this is the frut of Jus politicum et regale
under which we lyve.]

Voil les fruits du gouvernement absolu. Mais, bni soit Dieu! notre
terre est rgie par une meilleure loi, et,  cause de cela, le peuple de
ce pays n'est point dans une telle pnurie; les gens n'y sont point non
plus maltraits dans leurs personnes; mais ils sont riches, et ont
toutes les choses ncessaires pour l'entretien de leur corps. C'est
pourquoi ils sont puissants et capables de rsister aux adversaires du
royaume qui leur font ou voudront leur faire tort. Et ceci est le fruit
de ce _jus politicum et regale_ sous lequel nous vivons.... Tout
habitant de ce royaume jouit des fruits que lui produit sa terre, ou que
lui rapportent ses btes, et aussi de tous les profits qu'il peut faire
par son industrie propre ou par celle d'autrui, sur terre et sur mer;
il en use  son gr, et personne ne l'en empche, par rapine ou
injustice, sans lui faire une juste compensation[157].... Il n'est point
appel en justice, sinon devant les juges ordinaires et selon la loi du
pays, ni saisi dans ses possessions ou dans ses biens-meubles, ni arrt
pour un crime, si grand ou si norme qu'il soit, sinon selon la loi du
pays et devant les juges susdits.... C'est pourquoi les gens de ce pays
sont bien fournis d'or et d'argent et de toutes les choses ncessaires 
la vie. Ils ne boivent point d'eau, si ce n'est par pnitence; ils
mangent abondamment de toutes les sortes de chairs et de poissons. Ils
ont des toffes de bonne laine pour tous leurs vtements; mme ils ont
quantit de couvertures dans leurs maisons, et de toutes les choses
qu'on fait en laine; ils sont riches en mobiliers, en instruments de
culture, et en toutes les choses qui servent  mener une vie tranquille
et heureuse, chacun selon son tat. Tout cela vient de la constitution
du pays, et de la distribution de la terre. Tandis que dans les autres
contres on ne trouve qu'une populace de pauvres et a et l quelques
seigneurs, l'Angleterre est si couverte et remplie de possesseurs de
terres et de champs, qu'il n'y a point de domaine si petit qui ne
renferme un chevalier, un cuyer, ou quelque propritaire, comme ceux
qu'on appelle franklins, enrichi de grandes possessions, et aussi
d'autres francs tenanciers, et beaucoup de yeomen capables, par leurs
revenus, de faire un jury dans la forme ci-dessus mentionne. Car il y a
dans ce pays plusieurs yeomen qui peuvent dpenser plus de six cents
cus par an. Ce sont eux qui sont la substance du pays[158]. Ils sont
trs-suprieurs[159], dit un autre auteur au sicle suivant, aux simples
laboureurs et aux journaliers. Ils ont de bonnes maisons o ils vivent 
l'aise et travaillent pour s'enrichir. La plupart sont des fermiers qui
entretiennent eux-mmes plusieurs domestiques. C'est cette classe
d'hommes qui s'est rendue jadis si redoutable aux Franais, et, bien
qu'ils ne soient appels ni matres ni messires, comme les gentilshommes
et les chevaliers, mais simplement Jean et Thomas, ils ont rendu de
grands services dans nos guerres. Nos rois, ont livr avec eux huit
batailles, et se tenaient dans leurs rangs qui formaient l'infanterie de
nos armes, tandis que les rois de France se tenaient au milieu de leur
cavalerie; le prince montrait ainsi des deux parts o tait la
principale force. De pareils hommes, dit Fortescue, peuvent faire un
vrai jury, et aussi voter, rsister, s'associer, accomplir toutes les
actions par lesquelles subsiste un gouvernement libre; car ils sont
nombreux dans chaque canton; ils ne sont point abrutis, comme les
paysans craintifs de France; ils ont leur honneur et celui de leur
famille  conserver, ils sont bien approvisionns d'armes, ils se
souviennent qu'ils ont gagn des batailles en France[160]. Telle est la
classe obscure encore, mais chaque sicle plus riche et plus puissante,
qui, fonde par l'aristocratie saxonne rabaisse et soutenue par le
caractre saxon conserv, a fini, sous la conduite de la petite noblesse
normande et sous le patronage de la grande noblesse normande, par
tablir et asseoir une constitution libre et une nation digne de la
libert.

[Footnote 157: Voir Commines, qui porte le mme jugement.]

[Footnote 158: The might of the realme most stondyth upon archers which
be not rich men....

Comparer Hallam, II, 482. Tout cela remonte  la conqute et plus avant:

It is reasonable to suppose that the greater part of those who appear to
have possessed small freeholds or parcels of manors were no other than
the original nation.

A respectable class of free socagers, having in general full right of
alienating their lands and holding them probably at a small certain rent
from the lord of the manor, frequently occurs in the Domsday Book.

En tout cas, il y avait dans le Domsday Book des Saxons parfaitement
exempts de villenage.

Cette classe est traite avec respect dans les traits de Glanvil et
Bracton.

Pour les vilains, ils se sont affranchis de bonne heure, au treizime et
au quatorzime sicle, soit en se sauvant, soit en devenant
copy-holders.

La guerre des Deux Roses releva encore les communes: avant les
batailles, ordre fut donn souvent de tuer les nobles et d'pargner les
roturiers.]

[Footnote 159: Harrison, 275. _Description of England_.]

[Footnote 160: Portrait d'un yeoman par Latimer, prdicateur de Henri
VIII.

My father was a yeoman, and had no lands of his own, only he had a farm
of 3 or 4 by year at the uttermost, and hereupon he tilled so much as
he kept half a dozen men. He had walk for an hundred sheep, and my
mother milked thirty kine. He was able, and did find the king a harness,
with himself and his horse, while he came to the place that he should
receive the king's wages. I can remember that I buckled his harness when
he went to Blackheath field. He kept me to school, or else I had not
been able to have preached before the king's majesty now. He married my
sisters vith 5 or 20 nobles a-piece, so that he brought them up in
godliness and fear of God. He kept hospitality for his poor neighbours.
And some alms he gave to the poor, and all this did he of the said farm.
Where he that now hath it, payeth 16 by the year, or more, and is not
able to do any thing for his prince, for himself, nor for his children,
or give a cup of drink to the poor.

In my time my poor father was as diligent to teach me to shoot, as to
learn me any other thing, and so I think other men did their children:
he taught me how to draw, how to lay my body in my bow, and not to draw
with strength of arms as divers other nations do, but with strength of
the body. I had my bows bought me according to my age and strength; as I
increased in them, so my bows were made bigger and bigger, for men shall
never shoot well, except they be brought up in it: it is a worthy game,
a wholesome kind of exercise, and much commended in physic.]


XI

Quand des hommes sont, comme ceux-ci, dous d'un naturel srieux, munis
d'un esprit dcid, et pourvus d'habitudes indpendantes, ils s'occupent
de leur conscience comme de leurs affaires, et finissent par mettre la
main dans l'glise comme dans l'tat. Il y a dj longtemps que les
exactions de la cour romaine ont provoqu les rclamations
publiques[161] et que le haut clerg est impopulaire; on se plaint que
les plus grands bnfices soient livrs par le pape  des trangers qui
ne rsident pas; que tel Italien inconnu en Angleterre possde  lui
seul cinquante  soixante bnfices en Angleterre; que l'argent anglais
coule  flots vers Rome, et que les clercs, n'tant plus jugs que par
les clercs, se livrent  leurs vices et abusent de l'impunit. Dans les
premires annes de Henri III, on comptait prs de cent homicides commis
par des prtres encore vivants. Au commencement du quatorzime sicle,
le revenu ecclsiastique tait douze fois plus grand que le revenu
civil. Environ la moiti du sol tait aux mains du clerg.  la fin du
sicle, les communes dclarent que les taxes payes  l'glise sont cinq
fois plus grandes que les taxes payes  la couronne, et, quelques
annes aprs[162], considrant que les biens du clerg ne lui servent
qu' vivre dans l'oisivet et dans le luxe, elles proposent de les
confisquer au profit du public. Dj l'ide de la Rforme avait perc.
On se souvient que, dans les ballades, le hros populaire, Robin Hood,
ordonne  ses gens d'pargner les yeomen, les gens de travail, mme les
chevaliers, s'ils sont bons garons, mais de ne jamais faire grce aux
abbs ni aux vques. Les prlats psent durement sur le peuple par
leurs droits, leurs tribunaux et leurs dmes, et, tout d'un coup, parmi
les bavardages agrables ou les radotages monotones des versificateurs
normands, on entend tonner contre eux la voix indigne d'un Saxon, d'un
homme du peuple et d'un opprim.

[Footnote 161: _Pictorial history_, I, 802. En 1245, 1246, 1376. A.
Thierry. III, 79.]

[Footnote 162: 1404-1409. Les Communes dclaraient qu'avec ces revenus
le roi serait capable d'entretenir 15 comtes, 1500 chevaliers, 6200
cuyers et 100 hpitaux; chaque comte recevant par an 300 marcs, chaque
chevalier 100 marcs et le produit de quatre charrues de terre, chaque
cuyer 40 marcs et le produit de deux charrues de terre.--_Pictorial
history_, II. p. 142.]

C'est la vision de Piers Plowman, un paysan  charrue[163], crite,
dit-on, par un prtre sculier d'Oxford. Sans doute, les traces du
got franais y sont visibles; il n'en saurait tre autrement; les
gens d'en bas ne peuvent jamais se dfendre tout  fait d'imiter les
gens d'en haut; et les plus francs des potes populaires, Burns et
Branger, gardent trop souvent le style acadmique. Pareillement
ici, la machine  la mode, l'allgorie du roman de la Rose, est mise
en usage: on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice,
Simonie, Conscience, et tout un peuple d'abstractions parlantes.
Mais en dpit de ces vains fantmes trangers, le corps du pome est
national et vivant. L'antique langage reparat en partie, et
l'antique mtre reparat tout  fait; plus de rimes, mais des
allitrations barbares; plus de badinage, mais une gravit pre, une
invective soutenue, une imagination grandiose et sombre, de lourds
textes latins, assns comme par la main d'un protestant. Il s'est
endormi sur les hauteurs de Malverne, et l il a eu un merveilleux
songe. Il a song qu'il tait dans un dsert,--il ne put jamais
savoir en quel endroit,--et comme il regardait en l'air,--du ct du
soleil,--il vit une tour sur une hauteur,--royalement btie,--une
profonde valle au-dessous,--et l-dedans un donjon,--avec de
profonds fosss noirs,--et terribles  voir. Puis, entre les deux,
une grande plaine remplie de monde, d'hommes de toutes
sortes,--pauvres et riches,--travaillant et s'agitent,--comme le
veut le monde;--quelques-uns  la charrue--labouraient avec
un grand effort,--pour ensemencer et planter,--et peinaient
durement,--gagnant ce que des prodigues venaient dtruire et
engloutir[164]. Lugubre peinture du monde, pareille aux rves
formidables qui reviennent si souvent chez Albert Durer et chez
Luther; les premiers rformateurs sont persuads que la terre est
livre au mal, que le diable y a son empire et ses officiers, que
l'Antechrist, assis sur le trne de Rome, tale les pompes
ecclsiastiques pour sduire les mes et les prcipiter dans le feu
de l'enfer. De mme ici l'Antechrist, la bannire leve, entre dans
un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession
solennelle, vont  sa rencontre pour recevoir et pour fliciter leur
seigneur et leur pre. Avec sept grands gants, les sept Pchs
capitaux, il assige Conscience, et l'assaut est conduit par
Paresse, qui mne avec elle une arme de plus de mille prlats. Car
ce sont les vices qui rgnent, d'autant plus odieux qu'ils sont dans
les places saintes, et emploient au service du diable l'glise de
Dieu. La religion  prsent est un beau cavalier, un coureur de
rues,--un meneur de ftes, un acheteur de terres,--qui peronne son
palefroi, de manoir en manoir,--avec une meute  ses talons, comme
un seigneur, et se fait servir  genoux par des valets[165]. Mais
cette parade sacrilge n'a qu'un temps, et Dieu met la main sur les
hommes pour les avertir. Au commandement de Conscience, voici que
Nature envoie d'en haut l'escadron des flaux et des maladies,
fivres et fluxions,--toux et maux de coeur,--crampes et maux de
dents,--rhumatismes et rougeoles,--teignes et gales de la
tte,--inflammations et tumeurs--et enflures brlantes,--frnsies
et maladies ignobles,--fourriers de Nature. Des cris partent: Au
secours! voici la Mort terrible,--qui vient pour nous dtruire
tous! Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes,
les douleurs perantes: la Mort accourt, brisant tout en
poussire,--rois et chevaliers, empereurs et papes.--Maint seigneur
qui vivait pour le plaisir, cria haut,--mainte aimable dame, et
matresse de chevaliers,--pma et mourut dolente par les dents de
la Mort[166]. Ce sont l des entassements de misres pareils  ceux
que Milton a tals dans sa vision de la vie humaine[167]; ce sont
l les tragiques peintures et les motions dans lesquelles se
complairont les rformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames
galantes de Marie Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du
cadavre humain pour en montrer l'ignominie. Dj parat la
conception du monde propre aux peuples du Nord, toute triste et
morale. On n'est point  l'aise en ces pays; il y faut lutter 
toute heure contre le froid, contre la pluie. On n'y peut point
vivre nonchalamment tendu sous la belle lumire, dans l'air tide
et clair, les yeux occups par les nobles formes et l'heureuse
srnit du paysage. Il faut travailler pour y subsister, tre
attentif, exact, clore et rparer sa maison, patauger courageusement
dans la boue derrire sa charrue, allumer sa lampe en plein jour
dans son choppe; ce que le climat impose  l'homme d'incommodits
et ce qu'il en exige de rsistances est infini. De l la mlancolie
et l'ide du devoir. L'homme pense naturellement  la vie comme  un
combat, plus souvent encore  la noire mort qui clt cette parade
meurtrire, et fait descendre tant de cavalcades empanaches et
tumultueuses dans le silence et l'ternit du cercueil. Tout ce
monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de l'homme,
l'nergie courageuse par laquelle il prend le commandement de
lui-mme, et l'nergie gnreuse par laquelle il s'emploie au
service d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils
percent la dcoration mondaine et ngligent la jouissance sensuelle,
pour aller jusque-l. Par ce mouvement intrieur, le modle idal
est dplac, et l'on voit jaillir une nouvelle source d'action,
l'ide du juste. Ce qui les rvolte contre la pompe et l'insolence
ecclsiastique, ce n'est ni l'envie du plbien pauvre, ni la colre
de l'homme exploit, ni le besoin rvolutionnaire d'appliquer la
vrit abstraite, mais la conscience; ils tremblent de ne point
faire leur salut, s'ils restent dans une glise corrompue; ils ont
peur des menaces de Dieu, et n'osent point s'embarquer avec des
guides douteux pour le grand voyage. Qu'est-ce que la justice, se
demandait anxieusement Luther, et comment l'aurai-je? Avec les
mmes inquitudes, Piers Plowman part pour chercher Bien-Faire, et
demande  chacun de lui enseigner o il le trouvera. Chez nous,
lui disent deux moines. Non, dit-il, puisque l'homme juste pche
sept fois par jour, vous pchez, et ainsi la vraie justice n'est pas
chez vous. C'est  l'tude et  l'criture, comme Luther, qu'il
a recours; les clercs parlent bien de Dieu  table et aussi de la
Trinit, en citant saint Bernard, avec force beaux arguments
pompeux, quand les mnestrels ont fini leur musique; mais pendant ce
temps les pauvres peuvent pleurer  la porte et trembler de froid
sans que nul les soulage. Au contraire, on crie contre eux comme
aprs des chiens, et on les chasse. Tous ces grands matres ont
Dieu  la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le
coeur[168], et c'est le coeur, c'est la foi intrieure, c'est la
vertu vivante qui font la religion vraie. Voil ce que les lourds
Saxons ont commenc  dcouvrir; la conscience germanique s'est
veille et aussi le bon sens anglais, l'nergie personnelle, la
rsolution de juger et de dcider seul, par soi et pour soi.

[Footnote 163: Vers 1362.]

[Footnote 164:

  And than gan I to mete a mervelyous swevene,
  That I was in a wyldyrnese, wyst I never qwere;
  And as I beheld on hey, est on to the sonne,
  I saw a tour on a toft, ryaly emaked,
  A depe dale benethe, a donjon therein,
  With depe dykys and dyrke, and dredful of sygth.
  A fayr feld ful of folke fond I ther betwene,
  Of al maner of men, the mene and the ryche,
  Werkynge and wanderyng, as the werld askyth.
  Some put hem to the plow, pleyid hem ful seeld
  In syttynge and sowing swonken full harde,
  And wan what wastours with gloteny dystroid....]

[Footnote 165: L'archidiacre de Richmond tant en tourne, en 1216, vint
au prieur de Bridlington avec quatre-vingt-dix-sept chevaux,
vingt-et-un chiens et trois faucons.

  And now is religion a ridere, a romere bi streetis,
  A ledar of love-daiyes and a load bigere;
  A prickere on a pelfrey from maner to maner,
  An hep of hounds at his ars, as he a lord were.
  And but his knave knele that shall hym hys cuppe brynge,
  He loureth on him, and axeth who taughtte hym curteise.]

[Footnote 166:

  Kynde Conscience tho herde, and cam out of the planett,
  And sent forth his forreors Feveris and Fluxes,
  Coughes, and Cardyacles, Crampes, and Tothe-aches,
  Reumes and Redegoundes, and roynous Skalles,
  Buyles and Botches, and brennynge Agwes,
  Frennesyes and foule Evelis, forageris of Kynde.
  There was "Harrow! and Helpe! Here cometh Kynde!
  With Death that is dreadful, to undon us alle."
  The lord that lyved after lust tho lowde criede.
  Deeth came dryving aftir, and al to dust pashed
  Kyngs and Knyghttes, Kaysours and popis.
  Many a lovely lady and lemmanys of Knyghttes
  Swowed and sweltid for sorwe of Dethe's dentes.]

[Footnote 167: Dernier livre. _The Lazar House_.]

[Footnote 168: Ce pome fut imprim plus tard, en 1550. Il y en eut
trois ditions en une anne, tant il tait visiblement protestant.]

Christ est notre tte, nous n'avons pas d'autre tte, dit un pome
attribu  Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indpendance pour
les consciences chrtiennes[169]. Nous aussi, nous sommes ses
membres.--Il nous a dit  tous de l'appeler notre pre.--Il nous a
interdit ce nom de matre;--tous les matres sont faux et mchants.
Point d'intermdiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau
revendiquer l'autorit pour leurs paroles, il y en a une plus autorise,
celle de Dieu. On l'entend ds le quatorzime sicle, cette grande
parole; elle a quitt les coles savantes, les langues mortes, les
poudreux rayons o les clercs la laissaient dormir, recouverte par
l'entassement des commentateurs et des Pres[170]. Wicleff a paru, et
l'a traduite comme Luther, et dans le mme esprit que Luther. Tous les
chrtiens, hommes et femmes[171], vieux et jeunes, dit-il dans sa
prface, doivent tudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine
autorit, et il est ouvert  l'entendement des gens simples dans les
points qui sont le plus ncessaires au salut. Il faut que la religion
soit sculire, qu'elle sorte des mains du clerg qui l'accapare; chacun
doit couter et lire par lui-mme la parole de Dieu; il sera sr qu'elle
n'aura pas t corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il
l'entendra mieux; car chaque endroit de la sainte criture, les clairs
comme les obscurs, enseignent la douceur et la charit. C'est pourquoi
celui qui pratique la douceur et la charit a la vraie intelligence et
toute la perfection de la sainte criture.... Ainsi, que nul homme
simple d'esprit ne s'effraye d'tudier le texte de la sainte
criture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence
de l'criture, car la vraie intelligence de l'criture sans la charit
ne fait que damner un homme plus  fond.... Et l'orgueil et la
convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur
hrsie, et les privent de la vraie intelligence de l'criture[172]. Ce
sont l les redoutables paroles qui commencent  circuler dans les
choppes et dans les coles; on lit cette Bible traduite, et on la
commente; on juge d'aprs elle l'glise prsente. Quels jugements ces
esprits srieux et neufs en portrent, avec quelle promptitude ils
s'lancrent jusqu' la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut
voir dans leur ptition au Parlement[173]: Cent trente ans avant Luther,
ils disaient que le pape n'est point tabli par le Christ, que les
plerinages et le culte des images sont voisins de l'idoltrie, que les
rites extrieurs sont sans importance, que les prtres ne doivent point
possder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation
rend le peuple idoltre, que les prtres n'ont point le pouvoir
d'absoudre les pchs. En preuve de tout cela, ils apportaient des
textes de l'criture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples et
fortes mes, qui commencent  lire le soir, dans leur boutique, sous
leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un
tailleur, un pelletier, un boulanger qui, cte  cte avec quelques
lettrs, se mettent  lire, bien plus  croire, et  se faire
brler[174]. Quel spectacle au quinzime sicle, et quelle promesse! Il
semble qu'avec la libert de l'action, la libert de l'esprit va
paratre, que ces communes vont penser, parler, que sous la littrature
officielle, imite de France, une nouvelle littrature va paratre, et
que l'Angleterre, la vraie Angleterre,  demi muette depuis la conqute,
va enfin trouver une voix.

[Footnote 169: Voyez _Piers Plowman's crede_, _The Plowman's tale_,
etc.]

[Footnote 170: Knighton, vers 1400, crit ceci sur Wycleff: Transtulit
de Latino in anglicam linguam, non angelicam. Unde per ipsum fit
vulgare, et magis apertum laicis et mulieribus legere scientibus quam
solet esse clericis admodum litteratis, et bene intelligentibus. Et sic
evangelica margarita spargitur et a porcis conculcatur.... (ita) ut
laicis commune ternum quod ante fuerat clericis et ecclesi doctoribus
talentum supernum.]

[Footnote 171: Wycleff's Bible, dition de Forshall and Madden, prface,
dition d'Oxford.]

[Footnote 172: Prologue de Wicleff, p. 2.

Cristen men and wymmen, olde and yonge, shulden studie fast in the Newe
Testament. For it is of full autorite, and opyn to the undirstonding of
simple men, as to the poyntis that be moost medful to saluacioun.... and
ech place of holy writ, bothe opyn and dark, techith mekenes and
charite. And therfore he that kepith mekenes and charite hath the trewe
undirstonding and perfectioun of al holi writ.... Therfore no simple man
of wit be aferd unmesurabli to studie in the text of holy writ.... and
no clerk be proude of the verry undirstondyng of holy writ, for the
verrey undirstoudyng of hooly writ withouten charite that kepith Goddis
heestis, makith a man depper damned.--.... and pride and covetise of
clerkis is cause of her blindness and eresie, and priveth them fro
verrey undirstondyng of holy writ.]

[Footnote 173: 1395.]

[Footnote 174: 1401. William Sawtre, premier lollard brl vif.]

Elle ne l'a pas trouve. Le roi, les pairs s'allient  l'glise,
tablissent des statuts terribles, dtruisent les livres, brlent les
hrtiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau,
l'autre pendu au milieu du corps par une chane de fer; le temporel du
clerg tait attaqu, et avec lui toute la constitution anglaise, et de
tout son poids le grand tablissement d'en haut crasa les dmolisseurs
d'en bas. Obscurment, en silence, pendant que, dans les guerres des
Deux Roses, les grands s'gorgent, les communes continuent  travailler
et  vivre,  se dgager de l'glise officielle,  garder leurs
liberts,  accrotre leur richesse[175], mais sans aller au del.
Comme une norme et longue roche qui fait le fond du sol et pourtant
n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu' peine. Nulle
grande oeuvre potique ou religieuse ne les manifeste  la lumire. Ils
ont chant, mais leurs ballades ignores, puis transformes, ne nous
arrivent que sous une rdaction tardive. Ils ont pri, mais, sauf un ou
deux pomes mdiocres, leur doctrine incomplte et rprime n'a point
abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le tour de leurs
ballades[176], qu'ils sont capables de la plus belle invention potique;
mais leur posie reste entre les mains des yeomen et des joueurs de
harpe. On sent bien, par la prcocit et l'nergie de leurs rclamations
religieuses, qu'ils sont capables des croyances les plus passionnes et
les plus svres; mais leur foi demeure enfouie dans les
arrire-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur
posie n'a pu atteindre son achvement ou son issue. La Renaissance et
la Rforme, qui sont les deux explosions nationales, sont encore
lointaines, et la littrature du temps va garder jusqu'au bout, comme la
haute socit anglaise, l'empreinte presque pure de son origine
franaise et de ses modles trangers.

[Footnote 175: Commines, liv. V. chapitre XIX et XX.

Or selon mon avis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay
connaissance o la chose publique est mieux traite, et rgne moins de
violence sur le peuple, et o il n'y a nuls difices abattus ny dmolis
pour guerre, c'est Angleterre, et tombe le sort et le malheur sur ceux
qui font la guerre.... Cette grce a le royaume d'Angleterre par dessus
les autres royaumes, que le peuple ni le pays ne s'en dtruit point, ny
ne brulent, ny ne dmolissent les difices, et tombe la fortune sur les
gens de guerre, et par espcial sur les nobles.]

[Footnote 176: Voir les ballades sur _Chevy Chace_, _The Nut Brown
maid_, etc. Beaucoup d'entre elles sont d'admirables petits drames.]




CHAPITRE III.

La nouvelle langue.

     I. Chaucer.--Son ducation.--Sa vie politique et mondaine.--En
        quoi elle a servi son talent.--Il est le peintre de la seconde
        socit fodale.

    II. Comment le moyen ge a dgnr.--Diminution du srieux
        dans les moeurs, dans les crits et dans les oeuvres
        d'art.--Besoin d'excitation.--Situations analogues de
        l'architecture et de la littrature.

   III. En quoi Chaucer est du moyen ge.--Pomes romantiques et
        dcoratifs.--_Le Roman de la Rose_.--_Trolus et
        Cressida_.--_Contes de Cantorbry_.--Dfil de descriptions et
        d'vnements.--_La Maison de la Renomme_.--Visions et rves
        fantastiques.--Pomes d'amour.--_Trolus et
        Cressida_.--Dveloppement exagr de l'amour au moyen
        ge.--Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.--L'amour
        mystique.--_La Fleur et la Feuille_.--L'amour
        sensuel.--_Trolus et Cressida_.

    IV. En quoi Chaucer est Franais.--Pomes satiriques et
        gaillards.--_Contes de Cantorbry_.--La bourgeoise de Bath et
        le mariage.--Le frre quteur et la religion.--La
        bouffonnerie, la polissonnerie et la grossiret du moyen ge.

     V. En quoi Chaucer est Anglais et original.--Conception du
        caractre et de l'individu.--Van Eyck et Chaucer sont
        contemporains.--_Prologue des Contes de
        Cantorbry_.--Portraits du franklin, du moine, du meunier, de
        la bourgeoise, du chevalier, de l'cuyer, de l'abbesse, du bon
        cur.--Liaison des vnements et des caractres.--Conception
        de l'ensemble.--Importance de cette conception.--Chaucer
        prcurseur de la Renaissance.--Il s'arrte en chemin.--Ses
        longueurs et ses enfances.--Causes de cette impuissance.--Sa
        prose et ses ides scolastiques.--Comment dans son sicle il
        est isol.

    VI. Liaison de la philosophie et de la posie.--Comment les
        ides gnrales ont pri sous la philosophie
        scolastique.--Pourquoi la posie prit.--Comparaison de la
        civilisation et de la dcadence au moyen ge et en
        Espagne.--Extinction de la littrature
        anglaise.--Traducteurs.--Rimeurs de chroniques.--Potes
        didactiques.--Rdacteurs de
        moralits.--Gower.--Occlve.--Lydgate.--Analogie du got dans
        les costumes, dans les btiments et dans la littrature.--Ide
        triste du hasard et de la misre
        humaine.--Hawes.--Barcklay.--Skelton.--Rudiments de la Rforme
        et de la Renaissance.


I

Cependant,  travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue
impuissance de la littrature normande qui se contentait de copier et de
la littrature saxonne qui ne pouvait aboutir, la langue dfinitive
s'tait faite, et il y avait place pour un grand crivain. Un homme
suprieur parut, Jeffrey Chaucer, inventeur quoique disciple, original
quoique traducteur, et qui, par son gnie, son ducation et sa vie, se
trouva capable de connatre et de peindre tout un monde, mais surtout de
contenter le monde chevaleresque et les cours somptueuses qui brillaient
sur les sommets[177]. Il en tait, quoique lettr et vers dans toutes
les branches de la scolastique, et il y eut si bien part, que sa vie fut
d'un bout  l'autre celle d'un homme du monde et d'un homme d'action.
Tour  tour on le voit  l'arme du roi douard, gentilhomme du roi,
mari d'une demoiselle de la reine, muni d'une pension, pourvu de
places, dput au parlement, chevalier, fondateur d'une famille qui fit
fortune jusqu' s'allier plus tard  la race royale. Cependant il tait
dans les conseils du roi, beau-frre du duc de Lancastre, employ
plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrtes, 
Florence,  Gnes,  Milan, en Flandre, ngociateur en France pour le
mariage du prince de Galles, parmi les hauts et les bas de la politique,
disgraci, puis rtabli: exprience des affaires, des voyages, de la
guerre, de la cour, voil une ducation tout autre que celle des livres.
Comptez qu'il est  la cour d'Edouard III, la plus splendide de
l'Europe, parmi les tournois, les entres, les magnificences, qu'il
figurait dans les pompes de France et de Milan, qu'il conversait avec
Ptrarque, peut-tre avec Boccace et Froissart, qu'il fut acteur et
spectateur des plus beaux et des plus tragiques spectacles. Dans ces
quelques mots, que de crmonies et de cavalcades! quel dfil
d'armures, de chevaux caparaonns, de dames pares! quel talage de
moeurs galantes et seigneuriales! quel monde vari et brillant, capable
de remplir l'esprit et les yeux d'un pote! Comme Froissart et mieux que
Froissart, il a pu peindre les chteaux des nobles, leurs entretiens,
leurs amours, mme quelque chose d'autre, et leur plaire par leur
portrait.

[Footnote 177: N entre 1328 et 1345, mort en 1400.]


II

Deux ides avaient soulev le moyen ge hors de l'informe barbarie:
l'une religieuse, qui avait dress les gigantesques cathdrales et
arrach du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte;
l'autre sculire, qui avait bti les forteresses fodales et plant
l'homme de coeur debout et arm sur son domaine; l'une qui avait produit
le hros aventureux, l'autre qui avait produit le moine mystique; l'une
qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance en soi. Toutes
deux, excessives, avaient dgnr par l'emportement de leur propre
force: l'une avait exalt l'indpendance jusqu' la rvolte, l'autre
avait gar la pit jusqu' l'enthousiasme; la premire rendait l'homme
impropre  la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie
naturelle; l'une, instituant le dsordre, dissolvait la socit;
l'autre, intronisant la draison, pervertissait l'intelligence. Il avait
fallu rprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refrner
la dvotion qui amenait la servitude. La fodalit turbulente s'tait
nerve comme la thocratie oppressive, et les deux grandes passions
matresses, prives de leur sve et retranches de leur tige,
s'alanguissaient jusqu' laisser la monotonie de l'habitude et le got
du monde germer  leur place et fleurir sous leur nom.

Insensiblement le srieux diminue dans les crits comme dans les
moeurs, dans les oeuvres d'art comme dans les crits. L'architecture, au
lieu d'tre la servante de la foi, devient l'esclave de la fantaisie.
Elle s'exagre, elle poursuit les ornements, elle oublie l'ensemble pour
les dtails, elle lance ses clochers  des hauteurs dmesures, elle
festonne ses glises de dais, de pinacles, de trfles en pignons, de
galeries  jour: Son unique souci est de monter toujours, de revtir
l'difice sacr d'une blouissante parure qui le fait ressembler  une
fiance[178]. Devant cette merveilleuse dentelle, quelle motion
peut-on avoir sinon l'tonnement agrable? et que devient le sentiment
chrtien devant ces dcorations d'opra? Pareillement la littrature
s'amuse. Au dix-huitime sicle, second ge de la monarchie absolue, on
vit d'un ct les pompons et les coupoles enguirlandes, de l'autre les
jolis vers de socit, les romans musqus et grillards remplacer les
lignes svres et les crits nobles. Pareillement au quatorzime sicle,
second ge du monde fodal, on voit d'un ct des guipures de pierre et
la svelte efflorescence des formes ariennes, de l'autre les vers
raffins et les contes divertissants remplacer la vieille architecture
grandiose et la vieille pope simple. Ce n'est plus le trop-plein d'un
sentiment vrai, c'est le _besoin d'excitation_ qui les produit.
Considrez Chaucer, quels sont ses sujets et comment il les choisit. Il
va les quter partout, en Italie, en France, dans les lgendes
populaires, dans les vieux classiques. Ses lecteurs ont besoin de
diversit, et son office est de les fournir de beaux dits: c'est
l'office du pote en ce temps[179]. Les seigneurs  table ont achev
leur dner, les mnestrels viennent chanter, la clart des torches tombe
sur le velours et l'hermine, sur les figures fantastiques, les
bigarrures, les broderies ouvrages des longues robes;  ce moment le
pote arrive, offre son manuscrit richement enlumin, reli en violet
cramoisi, embelli de fermoirs, de bossettes d'argent, de roses d'or; on
lui demande de quoi il traite, et il rpond d'amour.

[Footnote 178: Renan, _de l'Art au moyen ge_.]

[Footnote 179: _Voy_. Froissart, sa vie chez le comte de Foix et chez le
roi Richard II.]


III

En effet, c'est le sujet le plus agrable, le plus propre  faire couler
doucement les heures du soir, entre la coupe de vin pic et les parfums
qui brlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de
galanterie, le roman de _la Rose_. Null passe-temps plus joli: il s'agit
d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les
peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre pare, des haies
reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des
dames riantes, Richesse, Franchise, Gaiet, et par contraste, ceux des
personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le
dtail des traits, des vtements, des gestes; on s'y promne, comme le
long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des chteaux,
entre des groupes d'allgories, toutes en vives couleurs chatoyantes,
toutes tales, opposes, incessamment renouveles et varies pour le
plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux ges srieux,
l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du brillant, il
en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme Boccace et
Froissard, s'y emploie de tout son coeur. Il emprunte  Boccace son
histoire d'Arcite et Palmon,  Lollius son histoire de Trole et
Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers thbains
Arcite et Palmon s'prennent ensemble de la belle milie, et comment
Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en lguant
milie  son rival; comment le beau chevalier troyen Trole gagne la
faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour Diomde, voil
encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont un peu longs;
tous les crits de ce temps, franais ou imits du franais, partent
d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un ruisseau sinueux, qui
va sans flots sur un sable uni et luit au soleil par intervalles, peut
seul en donner l'image. Les personnages parlent trop, mais ils parlent
si bien! Mme quand ils se querellent, on a plaisir  les entendre, tant
les colres et les injures se fondent dans l'abondance heureuse de la
conversation continue. Rappelez-vous Froissart, et comment les
gorgements, les assassinats, les pestes, les tueries de Jacques, tout
l'entassement des misres humaines disparat chez lui dans la belle
humeur uniforme, tellement que les figures furieuses et grimaantes ne
semblent plus que des ornements et des broderies choisies pour mettre en
relief l'cheveau des soies nuances, et colores qui fait la trame de
son rcit.

Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insrer leurs
dorures. Chaucer vous promne parmi les armures, les palais, les
temples, et s'arrte devant chaque belle pice: ici[180] l'oratoire et
la chapelle de Vnus, et la figure de Vnus elle-mme glorieuse 
voir--nue et flottant sur la large mer--depuis le nombril jusqu'au bas
toute couverte--de vagues vertes aussi brillantes que le verre,--ayant
dans sa main droite une citole--et sur sa tte gracieuse  voir--une
guirlande de roses fraches,  la douce odeur--pendant qu'au-dessus de
sa tte voltigent ses colombes;--[181]l-bas le temple de Mars, dans
une fort--o n'habite ni homme ni bte,--avec de vieux arbres noueux,
rugueux, striles,--aux souches pointues, et hideux  voir,-- travers
lesquels couraient un bruissement et un frmissement,--comme si la
tempte allait briser chaque branche.--Puis le temple lui-mme sous un
escarpement--tout entier bti d'acier bruni et dont l'entre--tait
longue, troite, affreuse  regarder,--tandis que du dehors venait un
souffle si furieux--qu'il soulevait toutes les portes. Nulle lumire,
sauf celle du nord; chaque pilier en fer luisant et gros comme une
tonne; la porte en diamant indestructible et barre de fer solide en
long et en travers: partout sur les murs les images du meurtre, et dans
le sanctuaire la statue de Mars sur un chariot, arm, l'air furieux et
sombre, avec un loup debout devant lui  ses pieds, qui, les yeux
rouges, mangeait la chair d'un homme. Ne sont-ce point l des
contrastes bien faits pour rveiller l'attention? Vous rencontrerez dans
Chaucer des enfilades de peintures pareilles. Regardez le dfil des
combattants qui viennent jouter en champ clos pour Arcite et
Palmon[182]: les uns[183] avec une targe, d'autres avec un bouclier,
d'autres avec une cuirasse et un jupon d'acier; chacun arm  sa guise,
d'pes, de haches, de masses, selon la mode capricieuse de la fantaisie
guerrire. En tte le roi de l'Inde sur un coursier bai, caparaonn
d'acier et couvert de drap d'or brod; son habit sem de grosses perles
blanches et rondes; son manteau constell de rubis rouges tincelants
comme le feu, ses cheveux boucls et blonds luisant au soleil, ses yeux
comme ceux d'un lion, sa voix comme une trompette tonnante, une frache
guirlande de laurier sur sa tte, et sur son poing un aigle apprivois,
blanc comme un lis. Puis, d'un autre ct, Lycurgue, le roi de Thrace,
aux grands membres, aux muscles durs et forts, aux paules larges,
noir de barbe et viril de face, sa longue chevelure de corbeau tombant
derrire son dos, un lourd diadme d'or et de rubis sur la tte,
lui-mme debout sur un char d'or tran par quatre taureaux blancs,
derrire lui vingt lvriers grands comme de petits buffles et munis de
colliers d'or ouvrag,  l'entour cent seigneurs bien arms et bien
braves. Un hrault d'armes ne dcrirait pas mieux ni davantage. Les
nobles et les dames du temps retrouvaient ici leurs mascarades et leurs
tournois.

[Footnote 180:

  The statue of Venus glorious for to see
  Was naked fleting in the large see,
  And fro the navel down all covered was
  With wawes grene, and bright as any glas.
  A citole in hire right hand hadde she,
  And on hire hed, ful semely for to see,
  A rose gerlond fresshe, and wel smelling,
  Above hire hed hire doves fleckering.]

[Footnote 181:

  First on the wall was peinted a forest,
  In which there wonneth neyther man ne best,
  With knotty knarry barrein trees old
  Of stubbes sharpe and hidous to behold;
  In which there ran a romble and a swough,
  As though a storme shuld bresten every bough.
  And downward from an hill under a bent,
  Ther stood the temple of Mars armipotent,
  Wrought all of burned stele, of which th' entree
  Was long and streite, and gastly for to see.
  And therout came a rage and swiche a vise,
  That it made all the gates for to rise.
  The northern light in at the dore shone,
  For window off the wall ne was none,
  Thurgh which men mighten any light discerne.
  The dore was all of athamant eterne,
  Yclenched overthwart and endelong
  With yren tough, and for to make it strong.
  Every piler the temple to sustene
  Was tonne-gret, of yren bright and shene.]

[Footnote 182: _Knight's tale_, p. 21-20.]

[Footnote 183:

  With him ther wenten knightes many on.
  Som wol ben armed in a habergeon,
  And in a brest plate, and in a gipon;
  And some wol have a pair of plates large;
  And some wol have a Pruce sheld or a targe,
  Som wol ben armed on his legges wele
  And have an axe, and som a mace of stele....
  There maist thou se coming with Palamon
  Licurge himself, the grete king of Trace:
  Blake was his berd and manly was his face.
  The cercles of his eyen in his hed
  They gloweden betwixen yelwe and red,
  And like a griffon loked he about,
  With kemped heres on his browes stout.
  His limmes gret, his braunes hard and stronge,
  His shouldres brode, his armes round and longe
  And as the guise was in his contree,
  Ful highe upon a char of gold stood he,
  With foure white bolles in the trais.
  Instede of cote-armure on his harnais,
  With nayles yelwe and bright as any gold,
  He hadde a beres skin, cole-blake for old.
  His longe here was kempt behind his bake,
  As any ravenes fether it shone for blake.
  A wreth of gold arm gret, of huge weight
  Upon his hed sate ful of stones bright,
  Of fine rubins and diamants.
  About his char ther wenten whit alauns,
  Twenty and mo, as gret as any stere,
  To hunten at the leon or the dere.
  And folwed him with mosel fast ybound,
  Colered with gold and torettes filed round.
  A hundred lordes had he in his route,
  Armed full wel, with hertes sterne and stout.
  With Arcita, in stories as man find,
  The gret Emetrius the king of Inde,
  Upon a stede bay, trapped in stele,
  Covered with cloth of gold diapred wele,
  Came riding like the God of armes Mars.
  His cote-armure was of a cloth of Tars,
  Couched with perles, white, round and grete.
  His sadel was of brent gold new ybete;
  A mantelet upon his shouldres hanging
  Bret-ful of rubies red, as fire sparkling.
  His crispe here like ringes was yronne,
  And that was yelwe and glitered as the sonne.
  His nose was high, his eyen bright citrin,
  His lippes round, his colour was sanguin,...
  And as a leon he his loking caste.
  Of five and twenty yere his age I caste.
  His berd was well begonnen for to spring;
  His vois was as a trompe tundering.
  Upon his hed he wered of laurer grene
  A gerlond fresshe and lusty for to sene.
  Upon his hond he bare for his deduit
  An egle tame, as any lily whit.
  An hundred Lordes had he with him there,
  All armed save hir hedes in all hir gere,
  Ful richely in alle manere thinges....
  About this king there ran on every part
  Ful many a tame leon and leopart.]

Il y a quelque chose de plus agrable qu'un beau conte, c'est un
assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes
couleurs. Froissart en fait sous le nom de Chroniques, Boccace encore
mieux; puis, aprs lui, les seigneurs des _Cent Nouvelles nouvelles_, et
plus tard encore Marguerite de Navarre. Quoi de plus naturel parmi des
gens qui s'assemblent, causent et veulent se divertir? Les moeurs du
temps les suggrent; car les usages et les gots de la socit ont
commenc, et la fiction, ainsi conue, ne fait que transporter dans les
livres les conversations qui s'changent dans les salles et sur les
chemins. Chaucer dcrit une troupe de plerins, gens de toute condition
qui vont  Cantorbry, un chevalier, un homme de loi, un clerc d'Oxford,
un mdecin, un meunier, une abbesse, un moine, qui conviennent de dire
chacun une histoire. Car il n'et t ni gai ni rconfortant de
chevaucher, muets comme des pierres[184]. Ils content donc; sur ce fil
lger et flexible, tous les joyaux, faux ou vrais, de l'imagination
fodale viennent poser bout  bout leurs bigarrures et faire un collier:
tour  tour de nobles rcits chevaleresques, le miracle d'un enfant
gorg par des juifs, les preuves de la patiente Griselidis, Canace et
les merveilleuses inventions de la fantaisie orientale, des fabliaux
graveleux sur le mariage et sur les, moines, des contes allgoriques ou
moraux, la fable du _Coq et de la Poule_, l'numration des grands
infortuns: Lucifer, Adam, Samson, Nabuchodonosor, Znobie, Crsus,
Ugolin, Pierre d'Espagne. J'en passe, car il faut abrger. Chaucer est
comme un joaillier, les mains pleines; perles et verroteries, diamants
tincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses de rubis, tout ce que
l'histoire et l'imagination ont pu ramasser et tailler depuis trois
sicles en Orient, en France, dans le pays de Galles, en Provence, en
Italie, tout ce qui a roul jusqu' lui entrechoqu, rompu, ou poli par
le courant des sicles et par le grand ple-mle de la mmoire humaine,
il l'a sous la main, il le dispose, il en compose une longue parure
nuance,  vingt pendants,  mille facettes, et qui par son clat, ses
varits, ses contrastes, peut attirer et contenter les yeux les plus
avides d'amusement et de nouveaut.

[Footnote 184:

  For trewely comfort ne mirthe is non,
  To riden by the way domb as the ston.]


IV

Il fait davantage. L'essor universel de la curiosit intemprante exige
des jouissances plus raffines; il n'y a que le rve et la fantaisie qui
puissent la satisfaire, non pas la fantaisie profonde et pensive telle
qu'on la trouvera dans Shakspeare, non pas le rve passionn et mdit
tel qu'on l'a trouv chez Dante, mais le rve et la fantaisie des yeux,
des oreilles, de tous les sens extrieurs, qui, dans la posie comme
dans l'architecture, rclament des singularits, des merveilles, des
dfis engags, gagns contre le raisonnable et le probable, et qui ne
s'assouvissent que par l'entassement et l'blouissement. Lorsque vous
regardez une cathdrale du temps, vous sentez en vous-mme un mouvement
de crainte. La substance manque; les murailles vides pour faire place
aux fentres, l'chafaudage ouvrag des portes, le prodigieux lan des
colonnettes grles, les sinuosits frles des arceaux, tout menace;
l'appui s'est retir pour faire place  l'ornement. Sans le placage
extrieur des contre-forts, et l'aide artificielle des crampons de fer,
l'difice aurait croul au premier jour; tel qu'il est, il se dfait de
lui-mme; et il faut entretenir sur place des colonies de maons pour
combattre incessamment sa ruine incessante. Mais les yeux s'oublient 
suivre les ondoiements et les enroulements de sa filigrane infinie; la
rose flamboyante du portail et les vitraux peints versent une lumire
diapre sur les stalles sculptes du choeur, sur l'orfvrerie de
l'autel, sur les processions de chappes damasquines et rayonnantes, sur
le fourmillement des statues tages; et dans ce jour violet, sous cette
pourpre vacillante, parmi ces flches d'or qui percent l'ombre,
l'difice entier ressemble  la queue d'un paon mystique. Pareillement
la plupart des pomes du temps sont dnus de fond; tout au plus une
moralit banale leur sert d'tai; en somme, le pote n'a song qu'
taler devant nous l'clat des couleurs et le ple-mle des formes. Ce
sont des rves ou des _visions_; il y en a cinq ou six dans Chaucer, et
vous allez en trouver sur tout votre chemin jusqu' la Renaissance. Mais
l'talage, est splendide. Chaucer est transport en songe dans un
temple de verre[185] o sur les murs sont figures en or toutes les
lgendes d'Ovide et de Virgile, dfil infini de personnages et
d'habits, semblable  celui qui sur les vitraux des glises occupe alors
les yeux des fidles. Tout d'un coup un grand aigle d'or qui plane prs
du soleil et luit comme une escarboucle descend avec l'lan de la foudre
et l'emporte dans ses serres jusqu'au-dessus des toiles, pour le
dposer ensuite devant le palais de la Renomme, palais resplendissant,
bti de bril avec des fentres luisantes et des tourelles dresses, et
pos au sommet d'une haute roche de glace presque inaccessible. Tout le
ct du sud tait couvert par les noms gravs d'hommes fameux, mais le
soleil les fondait sans cesse. Du ct du nord, les noms, mieux
protgs, restaient entiers. Au sommet des tourelles paraissaient des
mnestrels et des jongleurs avec Orphe, Arion et les grands joueurs de
harpe, puis derrire eux des myriades de musiciens avec des cors, des
fltes, des cornemuses, des chalumeaux, qui sonnaient et remplissaient
l'air; puis tous les charmeurs, magiciens et prophtes. Il entre, et,
dans une haute salle lambrisse d'or, bossele de perles, sur un trne
d'escarboucle, il voit assise une femme, une grande et noble reine,
parmi une multitude infinie de hrauts, dont les surtouts brods portent
les armoiries des plus fameux chevaliers du monde, au son des
instruments et de la mlodie cleste que font Calliope et ses soeurs. De
son trne jusqu' la porte s'tend une file de piliers o se tiennent
debout les grands historiens et les grands potes, Josphe sur un pilier
de plomb et de fer, Stace sur un pilier de fer teint de sang; Ovide, le
clerc de Vnus, sur un pilier de cuivre; puis, sur un pilier plus haut
que les autres, Homre, et aussi Tite-Live, Dars Phrygius, Guido
Colonna, Geoffroy de Monmouth et les autres historiens de la guerre de
Troie. Faut-il achever de transcrire cette fantasmagorie, o l'rudition
trouble vient gter l'invention pittoresque, o le badinage frquent
atteste que la vision n'est qu'un divertissement volontaire? Le pote et
son lecteur se sont figur pendant une demi-heure des salles pares, des
foules bruissantes; un mince filet de bon sens ingnieux a coul
par-dessous la vapeur diaphane et dore qu'ils se complaisaient 
suivre; c'en est assez, ils se sont amuss de leurs illusions fugitives
et ne demandent rien au del.

[Footnote 185: _The House of Fame_.]


V

 travers ces dvergondages d'esprit, parmi ces exigences raffines et
cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une
passion, l'amour, qui, les runissant toutes, s'tait dveloppe 
l'extrme, et montrait en abrg le charme maladif, l'exagration
foncire et fatale, qui sont les traits propres de cet ge, et que la
civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en
prissant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient tabli la
thorie en Provence. Toute personne qui aime, disaient-elles, plit, 
l'aspect de celle qu'il aime.--Toute action de l'amant se termine par
penser  ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser  l'amour[186].
Cette recherche de la sensation excessive avait abouti aux extases et
aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on avait vu
s'tablir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les pnitents de
l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion, s'habillaient
l't de fourrures et de lourdes toffes, l'hiver de gaze lgre, et se
promenaient ainsi dans la campagne, tellement que plusieurs d'entre eux
en devinrent malades et moururent. Chaucer, d'aprs eux, expliqua dans
ses vers[187] l'art d'aimer, les dix commandements, les vingt statuts de
l'amour, loua sa dame, sa dlicieuse pquerette, sa rose vermeille,
peignit l'amour dans des ballades, des visions, des allgories, des
pomes didactiques, en cent faons. C'est ici l'amour chevaleresque,
exalt, tel que l'a conu le moyen ge, mais surtout tendre. Trolus
aime Cressida, en troubadour; sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il
languirait et finirait par mourir en silence. Il ne veut pas rvler le
nom de celle qu'il aime; il faut que Pandarus le lui arrache, prenne sur
lui toutes les hardiesses, invente tous les stratagmes. Trolus, si
brave et si fort dans la bataille, ne sait devant Cressida que pleurer,
demander pardon et s'vanouir. De son ct, Cressida a toutes les
dlicatesses. Quand Pandarus lui apporte pour la premire fois une
lettre de Trolus, elle refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle
ne l'ouvre que parce qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir.
Ds les premiers mots elle devient plus vermeille qu'une rose, et, si
respectueuse que soit la lettre, elle ne veut pas rpondre. Elle ne cde
enfin qu'aux importunits de son oncle, et rpond  Trolus qu'elle aura
pour lui l'affection d'une soeur. Pour Trolus, il est tout tremblant;
il plit quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et
n'ose croire les assurances qu'on lui en donne. Tout comme les fleurs
par le froid de la nuit--fermes, s'inclinent bas sur leur tige.--Mais
le soleil brillant les redresse,--et elles s'ouvrent par ranges sous
son doux passage. Ainsi tout d'un coup son coeur s'panouit de joie.
Lentement aprs mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient
un aveu, et dans cet aveu quelle grce dlicieuse!

  Et comme le jeune rossignol tonn,
  Qui s'arrte d'abord, lorsqu'il commence sa chanson,
  S'il entend la voix d'un ptre,
  Ou quelque chose qui remue dans la haie,
  Puis, rassur, il dploie sa voix,
  Tout de mme Cresside, quand sa crainte eut cess,
  Ouvrit son coeur et lui dit sa pense[188].

[Footnote 186: Andr le chapelain, en 1170.]

[Footnote 187: _The craft of love_; _the ten commandements of love_;
_ballades_; _the court of love_, peut-tre aussi, _the assemble of
ladies_, et _la belle dame sans merci_.]

[Footnote 188:

  And as the new abashed nightingale,
  That stinteth first, whan she beginneth sing,
  Whan that she heareth any heerdes tale,
  Or in the hedges any wight stearing,
  And after siker doeth her voice outring:
  Right so Creseide, whan that her drede stent,
  Opened her herte, and told him her entent.
                                         (Liv. III.)]

Lui, sitt qu'il aperoit dans le lointain une esprance:

  La voix change, de pure crainte,
  Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne,
  Tout  fait humble, et le teint tantt rouge,
  Tantt ple, devant Cresside, sa dame bien-aime,
  Les yeux baisss, la contenance humble et soumise,
  Oh! le premier mot qui s'chappa de sa bouche
  Fut deux fois: Merci, merci,  mon cher coeur[189]!

[Footnote 189:

  In chaunged voice, right for his very drede,
  Which voice eke quoke, and thereto his manere,
  Goodly abashed, and now his hewes rede,
  Now pale, unto Creseide his ladie dere,
  With look doun cast, and humble iyolden chere,
  Lo, the alderfist word him astart
  Was twice: Mercy, mercy, o my sweet herte!
                                            (Liv. III.)]

Cet ardent amour clate en accents passionns, en lans de flicit.
Loin d'tre regard comme une faute, il est la source de toute vertu.
Trolus en devient plus brave, plus gnreux, plus honnte; ses discours
roulent maintenant sur l'amour et sur la vertu, il a en mpris toute
vilainie, il honore ceux qui ont du mrite, il soulage ceux qui sont
dans la dtresse. Et Cressida ravie se rpte tout le jour avec un
transport d'allgresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un
rossignol:

  Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour,
  Pour tout le bonheur dans lequel je commence  tre plonge?
  Et merci  vous, Seigneur, de ce que j'aime;
  Car je suis justement ainsi dans la droite vie,
  Pour fuir toute sorte de vice et de pch.
  Elle me mne si bien  la vertu
  Que de jour en jour ma volont s'amende.
  Et celui qui dit qu'aimer est un vice
  Est envieux, novice tout  fait
  Ou, par scheresse, impuissant  aimer.
  Mais moi, de tout mon coeur et de toute ma puissance,
  Je l'ai dit, je veux aimer jusqu' la fin
  Mon cher coeur, mon fidle chevalier,
   qui mon coeur s'est si fort attach,
  Comme lui  moi, que cela durera toujours[190]!

[Footnote 190:

  Whom should I thanken but you, God of Love,
  Of all this blisse, in which to bathe I ginne?
  And thanked be ye, Lorde, for that I love,
  This is the right life that I am inne
  To flemen all maner vice and sinne.
  This doeth me so to vertue for to entende
  That daie by daie I in my will amende....
  And who says that for to love is vice,....
  He either is envious, or right nice,
  Or is unmightie for his shrewdness
  To loven....
  But I with all mine herte and all my might,
  As I have said, woll love unto my last
  My owne dere herte, and all mine owne knight,
  In whiche mine herte growen is so fast,
  And his in me, that it shall ever last.
                                     (Liv. II.)]

Mais le malheur est venu. Son pre Calchas la redemande, et les Troyens
dcident qu'on la rendra en change des prisonniers.  cette nouvelle,
elle s'vanouit, et Trolus veut se tuer. L'amour semble infini en ce
temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la
vie suprieure et dlicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus
rien.

  Mais Dieu le voulut, de sa pmoison elle se rveilla
  Et commena  soupirer et cria: Trolus!
  Et il rpondit: Cresside, ma dame,
  Vivez-vous encore? Et il laissa chapper son pe.
  Oui, mon coeur, dit-elle, grces soient rendues  Cupidon;
  Et l-dessus elle soupira pniblement.
  Il se mit  la ranimer comme il put,
  Il la prit dans ses deux bras et l'embrassa souvent.
   cause de cela son me qui voltigeait dj en l'air
  Revint dans son triste sein.
  Mais enfin, quand ses yeux regardrent
  De ct, alors elle aperut l'pe
  Qui tait nue; et de peur se mit  crier.
  Et lui demanda pourquoi il l'avait tire.
  Et Trolus alors lui en dit la cause,
  Et comment de son pe il se serait tu.
  Ce pourquoi, Cresside se mit  le regarder
  Et  le serrer troitement dans ses bras,
  Et dit:  misricorde! Mon Dieu! Hlas! quelle action!
  Ah! comme nous avons t prs de mourir tous deux[191]!

[Footnote 191:

  But as God would, of swough she abraide
  And gan to sighe, and Trolus she cride,
  And he answerde: Lady mine, Creseide,
  Live ye yet? And let his swerde doun glide:
  Ye, herte mine, that thanked be Cupide
  (Quod she), and there withal she sore sight,
  And he began to glade her as he might.

  Took her in armes two and kist her oft,
  And her to glad, he did al his entent,
  For which her gost, that flickered ale a loft,
  Into her woful herte agen it went:
  But at the last, as that her eye glent
  Aside, anon she gan his sworde aspie,
  As it lay bare, and began for feare crie.

  And asked him why he had it out drawn,
  And Trolus anon the cause her told,
  And how himself therwith he wold have slain,
  For which Creseide upon him gan behold,
  An gan him in her armes faste fold
  And said: O mercy God, lo which a dede!
  Alas, how nigh we weren bothe dede!
                                   (Liv. IV).]

Ils se sparent enfin, avec quels serments et quelles larmes! Et
Trolus, seul dans sa chambre, se rpte: O est ma dame chrie et
bien-aime?--O est sa blanche poitrine? o est-elle? o?--O sont ses
bras et ses yeux brillants qui hier,  ce moment, taient avec
moi[192]? Il va  l'endroit o il l'a vue pour la premire fois, puis 
un autre o il l'a entendue chanter; il n'y a point d'heure du jour ou
de la nuit o il ne pense  elle. Personne n'a depuis trouv des
paroles plus vraies et plus tendres; voil les charmantes branches
potiques qui avaient pouss  travers l'ignorance grossire et les
parades pompeuses; l'esprit humain au moyen ge avait fleuri du ct o
il apercevait le jour.

[Footnote 192:

  Where is my owne lady lefe and dere?
  Where is here white brest, where is it, where?
  Where been her armes, and her eyen clere
  That yesterday this time with me were?...
  Nor there nas houre in all the day or night,
  Whan ne was ther as no man might him here,
  That he ne sayd: O lovesome lady bright,
  How have ye faren sins that ye were there?
  Welcome ywis mine owne lady dere!...
  Fro thence-forth he rideth up and doune,
  And every thing came him to remembraunce,
  As he rode forth by the places of the toune,
  In which he whilom had all his pleasaunce:
  Lo, yonder saw I mine owne lady daunce,
  And in that temple with her eien clere,
  Me caught first my right lady dere.
  And yonder have I herde full lustely
  My dere herte laugh, and yonder play
  Saw her ones eke full blissfully,
  And yonder ones to me gan she say:
  Now, good sweete, love me well, I pray.
  And yonde so goodly gan she me behold,
  That to the death mine herte is to her hold....

  And at the corner in the yonder house,
  Herde I mine alderlevest lady dere,
  So womanly, with voice melodiouse,
  Singen so wel, so goodly and so clere,
  That in my soul yet me thinketh I here
  The blissful sowne, and in that yonder place,
  My lady first me toke unto her grace.
                                      (Liv. V.)]

Mais le rcit ne suffit point  exprimer le bonheur et le rve; il faut
que le pote aille[192-A] dans les plaines qui s'habillent de verdure
nouvelle, o les petites fleurs commencent  pousser, o les pluies
bonnes et saines renouvellent tout ce qui est vieux et mort; o
l'alouette affaire, messagre du jour, salue dans ses chansons le
matin gris, o le soleil dans les buissons sche les gouttes d'argent
suspendues aux feuilles. Il faut qu'il s'oublie dans les vagues
flicits de la campagne, et que, comme Dante, il se perde dans la
lumire idale de l'allgorie. Les songes de l'amour, pour rester vrais,
ne doivent pas prendre un corps trop visible, ni entrer dans une
histoire trop suivie; ils ont besoin de flotter dans un lointain
vaporeux; l'me o ils bourdonnent ne peut plus penser aux lois de la
vie; elle habite un autre monde; elle s'oublie dans la ravissante
motion qui la trouble et voit ses visions bien-aimes se lever, se
mler, revenir et disparatre, comme on voit, l't, sur la pente d'une
colline, des abeilles voltiger dans un nuage de lumire et tourbillonner
autour des fleurs.

  Et comme je regardais ce bel endroit,
  Soudainement je crus respirer une si douce odeur
  D'glantier, que certainement
  Il n'y a point, je crois, de coeur au dsespoir,
  Ni si surcharg de penses chagrines et mauvaises,
  Qui n'et eu bientt consolation
  S'il et une fois senti cette douce odeur.

  Et comme j'tais debout, jetant de ct les yeux,
  J'aperus le plus beau nflier
  Que j'eusse jamais vu dans ma vie,
  Aussi rempli de fleurs que cela peut tre,
  Et dessus un chardonneret qui sautait joliment
  De branche en branche, et,  son caprice, mangeait
   et l les boutons et les douces fleurs.

  --Et comme j'tais assise, coutant de cette faon les oiseaux,
  Il me sembla que j'entendais soudainement des voix,
  Les plus douces et les plus dlicieuses
  Que jamais homme, je le crois vraiment,
  Et entendues de sa vie; car leur harmonie
  Et leur doux accord faisaient une si excellente musique,
  Que les voix ressemblaient vraiment  celles des anges[193].

[Footnote 192-A:

  When shouris sote of rain descendid soft,
  Causing the ground, fel times and oft,
  Up for to give many a wholesome air,
  And every plain was yclothid faire

  With new grene, and makith smal flours
  To springen here and there in field and mede,
  So very gode and wholesome be the shours,
  That they renewin that was old and dede
  In winter time, and out of every sede
  Springeth the herb, so that every wight
  Of this seson venith richt glad and light....

  In which (grove) were okis grete, streight as a line,
  Under the which the grass so freshe of hew
  Was newly sprong, and an eight fote or nine
  Every tre well fro his fellow grew,
  With braunchis brode, ladin with levis new,
  That sprongin out agen the sonne shene,
  Some very red, and some a glad light grene....]

[Footnote 193:

  And I, that all these plesaunt sightis se,
  Thought suddainly I felt so swete an air
  Of the Eglentere, that certainly
  There is no hert (I deme) in such dispair
  Ne yet with thougtis froward and contraire
  So overlaid, but it should sone have bote,
  It it had onis felt this savour sote.

  And I as stode, and cast aside mine eye,
  I was ware of the fairist medler tre,
  That evir yet in all my life I se,
  As full of blossomis as it might be;
  Therein a goldfinch leping pretily
  From bough to bough, and as him list, he ete
  Here and there of buddis and flouris swete....

  And as I sat the birdis herkening thus,
  Methought that I herd voicis suddainly
  The most swetist and most delicious,
  That ever any wight, I trow trewly,
  Herdin in ther life, for the armony
  And swete accord was in so gode musike,
  That the voicis to angels most were like.

  At the last out of a grove evin by
  (That was right godely and pleasaunt to sight)
  I se where there came singing lustily
  A world of ladies, but to tell aright
  Ther beauty grete, lyith not in my might,
  Ne ther array; nevirtheless I shall
  Tell you a part, tho I speke not of all.

  The surcots white of velvet well fitting
  They werin clad, and the semis eche one,
  As it werin a mannir garnishing,
  Was set with emeraudis one and one
  By and by, but many a riche stone
  Was set on the purfilis out of dout
  Of collours, sleves, and trainis round about;

  As of grete pearls round and orient,
  And diamondis fine and rubys red,
  And many other stone of which I went
  The namis now; and everich on her hede
  A rich fret of gold, which withouten drede
  Was full of stately rich stonys set,
  And every lady had a chapelet

  On ther hedis of braunches fresh and grene,
  Lo well ywrought and so marvelously,
  That it was a right noble sight to sene,
  Some of laurir, and some full plesauntly
  Had chapelets of wodebind, and sadly
  Some of agnus werin also....
                     (_The Flour and the Leafe_.)]

Un matin[194], dit une dame, aux premires blancheurs du jour, j'entrai
dans un bois de chnes o les larges branches, charges de fleurs
nouvelles, se dployaient en face du soleil, quelques-unes rouges,
d'autres avec une belle lumire verte.

[Footnote 194: _The Flour and the Leafe_.]

Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de velours
blanc, chaque jupe brode d'meraudes, de grandes perles rondes, de
diamants fins et de rubis rouges. Et toutes avaient sur les cheveux un
riche rseau d'or orn de riches pierres splendides, avec une couronne
de branches fraches et vertes, les unes de laurier, les autres de
chvrefeuille, les autres d'agnus castus; en mme temps venait une arme
de vaillants chevaliers en splendide appareil, avec des casques d'or,
des hauberts polis qui brillaient comme le soleil, de nobles coursiers
tout caparaonns d'carlate. Chevaliers et dames, ils taient les
serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent sous un vaste chne aux
pieds de leur reine.

De l'autre ct, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les
autres, mais couronnes de fleurs nouvelles. C'taient les serviteurs de
la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent  danser dans la
prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage clata.
Elles voulurent se mettre  l'abri sous un chne; il n'y avait plus de
place; elles se cachrent comme elles purent sous les haies, dans les
broussailles; la pluie vint qui fltrit leurs couronnes, ternit leurs
robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allrent
demander secours  la reine de la Feuille; celle-ci, misricordieuse,
les consola, rpara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beaut
premire. Puis tout disparut comme un songe.

La promeneuse s'tonnait, quand tout d'un coup elle aperut une belle
dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la
Feuille avaient vcu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur
avaient aim l'oisivet et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille
et s'en revint.

Ceci est-il une allgorie?  tout le moins, le bel esprit y manque. Il
n'y a point ici d'ingnieuse nigme; la fantaisie est seule matresse,
et le pote ne songe qu' drouler en vers paisibles le fugitif et
brillant cortge qui vient amuser son me et enchanter ses yeux.

Lui-mme[195], le premier jour de mai, il se lve et s'en va dans une
prairie. L'amour entre dans son coeur avec l'air chaud et suave; la
campagne se transfigure, les oiseaux parlent, et il les entend:

  L je m'assis parmi les belles fleurs,
  Et je vis les oiseaux sortir en sautillant des berceaux
  O toute la nuit ils s'taient reposs.
  Ils taient si joyeux de la lumire du jour!
  Ils commencrent  faire les honneurs de mai.

  --Ils savaient tous ce service par coeur.
  Il y avait mainte aimable note.
  Les uns chantaient haut, comme s'ils s'taient laments,
  Les autres d'autre faon, comme s'ils languissaient de dsir;
  Et quelques-uns  plein gosier, de toute leur voix.

  --Ils se lissaient les plumes et les faisaient bien brillantes;
  Ils dansaient et sautaient sur les brins d'herbe,
  Et toujours deux  deux, ensemble,
  Comme s'ils s'taient choisis pour l'anne,
  En fvrier, le jour de saint Valentin.

  --Et la rivire prs de laquelle j'tais assis,
  Faisait un tel bruit en coulant,
  Et si bien d'accord avec l'harmonie des oiseaux,
  Qu'il me semblait que c'tait la meilleure mlodie
  Qui pt tre entendue par aucun homme.

[Footnote 195:

  There sat I down among the faire flouris
  And saw the birdes tripping out of ther bowris,
  There as they restid 'hem had al night,
  They were so joyful of the day 'is lyght,
  They began of Maye for to done honouris.

  They coudin wel that service all by rote,
  And there was many a full lovely note,
  Some songin loude as they had yplained,
  And some in other manir voice yfained
  And some songin al out with the ful throte.

  The proynid 'hem and madin 'hem right gay,
  And daunsidin, and leptin on the spray,
  And evirmore were two and two in fere,
  Right so as they had chosin 'hem to yere,
  In Feverere, on saint Valentine's day.

  And the rivir whiche that I sat upon,
  It madin soche a noise, as it ron,
  Accordaunt with the birdis armony,
  The thought that it was the best melody
  That migtin ben yherde of any mon....

  For love and it hath do me mochil wo.--
  --Ye hath it? use (quod she) this medicine,
  Every day this maie or that thou dine
  Go lokin upon the freshe Daisie,
  And though thou be for woe in poinct to die,
  That shall full gretly lessen the of thy pine.

  And loke alwaie that thou be gode and true,
  And I woll sing one of the songis newe,
  For love of the, as loude as I may crie,
  And then the began this songe full hie:
  I shrewe all 'hem that ben of love untrue.]

Cette confuse symphonie de bruits vagues trouble les sens; une langueur
secrte entre dans l'me. Le coucou jette sa voix monotone comme un
soupir douloureux et tendre entre les troncs blancs des frnes; le
rossignol fait rouler et ruisseler ses notes triomphantes par-dessus la
vote du feuillage; le rve nat de lui-mme, et Chaucer les entend
disputer sur l'amour. Ils chantent tour  tour une chanson contraire, et
le rossignol pleure de chagrin en entendant le coucou mal parler de
l'amour. Il se console pourtant  la voix du pote, en le voyant
souffrir comme lui.

  Eh bien, dit-il, use de ce remde:
  Chaque jour, en ce beau mois de mai,
  Va regarder la frache marguerite,
  Et quand tu serais par chagrin sur le point de mourir,
  Cela adoucira grandement ta peine.

  --N'oublie jamais d'tre fidle et bon,
  Et je chanterai une des chansons nouvelles,
  Pour l'amour de toi, aussi haut que je pourrai chanter.
  Puis il commena bien haut la chanson:
  Je blme tous ceux qui sont en amour infidles.

C'est jusqu' ces dlicatesses exquises que l'amour, ici comme chez
Ptrarque, avait port la posie: mme par raffinement, comme chez
Ptrarque, il s'gare ici parfois dans le bel esprit, les concetti et
les pointes. Mais un trait marqu le spare  l'instant de Ptrarque.
S'il est exalt, il est outre cela gracieux, poli, plein de mivreries,
de demi-moqueries, de fines gaiets sensuelles, et un peu bavard, tel
que les Franais l'ont toujours fait. C'est que Chaucer ici suit ses
vritables matres, et qu'il est lui-mme beau diseur, abondant, prompt
au sourire, amateur du plaisir choisi, disciple du _Roman de la Rose_,
et bien moins Italien que Franais[196]. La pente du caractre franais
fait de l'amour, non une passion, mais un joli festin, arrang avec
got, o le service est lgant, la chre fine, l'argenterie brillante,
les deux convives pars, dispos, ingnieux  se prvenir,  se plaire, 
s'gayer et s'en aller. Certainement dans Chaucer,  ct des tirades
sentimentale, cette autre veine coule, toute mondaine. Si Trolus est un
amoureux pleurard, l'oncle Pandarus est un coquin grillard, qui s'offre
au plus trange rle avec une insistance plaisante, avec une immoralit
nave[197], et l'accomplit consciencieusement, gratis et jusqu'au bout.
Dans ces belles dmarches, Chaucer l'accompagne aussi loin que possible,
et n'est point scandalis. Au contraire, il s'amuse. Au moment dlicat,
avec une hypocrisie transparente, il se couvre du nom de son auteur. Si
vous trouvez le dtail leste, dit-il, ce n'est pas ma faute, les clercs
l'ont crit ainsi dans leurs vieux livres, et il faut bien qu'on
traduise ce qui est crit. Non-seulement il est gai, mais il est moqueur
d'un bout  l'autre du rcit; il voit clair  travers les subterfuges de
la pudeur fminine; il en rit malicieusement et sait bien ce qu'il y a
derrire; il a l'air de nous dire, un doigt sur les lvres; Chut!
laissez couler les grands mots, vous serez difi tout  l'heure. En
effet, nous sommes difis, lui aussi; c'est pourquoi, au moment
scabreux, il s'en va, emportant la lumire, et disant qu'elle ne sert
 rien, ni lui non plus. Trolus, dit l'oncle Pandarus, si vous tes
sage, ne vous vanouissez plus, car cela ferait du bruit, et l'on
viendrait. Trolus a soin de ne pas s'vanouir, et enfin, seule avec
lui, Cressida parle; avec quel esprit, et quelle finesse discrte! la
grce est extrme ici; nulle grossiret. Le bonheur couvre tout, mme
la volupt, sous la profusion et les parfums de ses divines roses; tout
au plus une lgre malice[198] vient y insrer sa pointe: Trolus a sa
dame dans ses bras: Dieu ne nous donne jamais pire msaventure. Le
pote est presque aussi content qu'eux; pour lui comme pour les hommes
de son temps, le souverain bien est l'amour non pas transi, mais
satisfait; mme on a fini par considrer cette sorte d'amour comme un
mrite. Les dames ont dclar dans leurs sentences que lorsqu'on aime,
on ne peut rien refuser  qui vous aime. L'amour a force de loi; il est
inscrit dans un code; on le mle avec la religion, et il y a une messe
de l'amour o les oiseaux, par leurs antiennes[199], font un office
divin comme celui de la messe. Chaucer maudit de tout son coeur les
avaricieux, les gens d'affaires qui le traitent de folie: Dieu devrait
leur donner des oreilles d'ne aussi longues que celles de Midas....,
pour leur apprendre qu'ils sont dans le vice, et que les amants dont ils
font fi n'y sont pas. Que Dieu leur donne mauvaise chance, et protge
tous les amants! Il est clair qu'ici la svrit manque. Elle est rare
dans les littratures du Midi; les Italiens, au moyen ge, faisaient une
vertu de la joie, et vous voyez que ce monde chevaleresque, tel qu'il
a t invent par la France, largit la morale jusqu' la confondre avec
le plaisir.

[Footnote 196: Stendhal, _de l'Amour_: diffrence de l'amour-got et de
l'amour-passion.]

[Footnote 197: Son nom aujourd'hui en Angleterre dsigne la respectable
maison de commerce Bonneau et Cie.]

[Footnote 198: And gode thrift (Trolus) had full oft.]

[Footnote 199: _The Court of Love_, vers 1353 et suiv. Voy. aussi _le
Testament de l'Amour_.]


VI

D'autres traits sont encore plus gais: voici venir la vraie littrature
gauloise, les fabliaux sals, les mauvais tours jous au voisin, non pas
envelopps dans la phrase cicronienne de Boccace, mais conts lestement
et par un homme en belle humeur[200]. Surtout voici venir la malice
alerte, l'art de rire aux dpens du prochain. Chaucer l'a mieux que
Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que la Fontaine. Il n'assomme pas,
il pique, en passant, non par haine ou indignation profonde, mais par
agilit d'esprit et prompt sentiment des ridicules; il les jette 
pleines poignes sur les personnages. Son sergent de loi est plus
affair qu'homme au monde.--Et cependant il paraissait plus affair
qu'il n'tait[201].--Ses trois bourgeois, pour la sagesse qu'ils ont,
sont bien capables d'tre aldermen, car ils ont force btail et
rentes; et croyez que leurs femmes y auraient bien consenti.--Le
quteur marche portant devant lui sa valise, elle est pleine de pardons
venus de Rome tout chauds. La moquerie ici coule de source,  la
franaise, sans effort, ni calcul, ni violence. Il est si agrable et si
naturel de dauber sur le prochain! Quelquefois la jolie veine devient si
abondante qu'elle fournit toute une comdie, grivoise si l'on veut, mais
combien franche et vive! Tel est le portrait de la bourgeoise de Bath,
veuve de cinq maris sans plus[202]. Personne, dans toute la paroisse,
qui la devant  l'offrande; s'il y en avait une, elle se mettait si
fort en colre qu'elle en perdait toute charit. Quelle langue!
Impertinente, vaniteuse, hardie, bavarde effrne, elle fait taire tout
le monde et disserte seule pendant une heure avant d'en venir  son
conte. On entend la voix vibrante, soutenue, haute et claire, avec
laquelle elle assourdissait ses maris. Elle revient incessamment sur les
mmes ides, elle rpte ses raisons, elle les amasse et les entass,
comme une mule entte qui court en secouant et en sonnant ses
sonnettes, si bien que les auditeurs tourdis restent la bouche ouverte,
admirant qu'une seule langue puisse fournir  tant de mots. Le sujet en
valait la peine. Elle prouve qu'elle a bien fait de se marier cinq fois,
et elle le prouve d'un style clair, en femme exprimente[203]: Dieu
nous a dit de crotre et de multiplier. Voil un gentil texte, elle a
bien su le comprendre.--Je sais aussi que Dieu a dit que mon mari
quitterait pre et mre et s'attacherait  moi. Mais o Dieu a-t-il fait
mention de nombre, et  quel endroit a-t-il dfendu de prendre un second
ou un huitime mari? Pourquoi donc parlerait-on vilainement de mon cas?
Voyez le sage roi Salomon, j'imagine qu'il avait plus d'une femme. Plt
 Dieu qu'il me ft permis de changer aussi souvent que lui.... Bni
soit Dieu de ce que j'en ai pous cinq! Bienvenu sera le sixime quand
il s'offrira!.... Christ a parl pour ceux qui veulent vivre
parfaitement. Et, seigneurs, avec vos permissions, je n'en suis pas. Je
veux donner la fleur de mon ge aux actes et aux fruits du mariage....
Je veux un mari, et je ne le lcherai pas! Ici Chaucer a les franchises
de Molire, et nous ne les avons plus; sa bourgeoise justifie le mariage
aussi mdicalement que Sganarelle; force est de tourner la page un peu
vite et de suivre, en gros seulement, toute cette odysse de mariages.
L'pouse voyageuse qui a travers cinq maris sait par quel art on les
dompte et raconte comment elle les perscutait de ses jalousies, de ses
soupons, de ses gronderies, de ses querelles, quels soufflets elle
donnait et recevait, comment le mari, mat par la continuit de la
tempte, baissait la tte  la fin, acceptait le licou et tournait la
meule domestique en baudet conjugal et rsign[204]. Je les faisais
frire dans leur propre graisse, de colre et de jalousie. J'allais me
promener de nuit, et, au retour, je leur jurais que c'tait pour
surveiller leurs escapades. Jamais je ne leur laissais le dernier
mot.... Quand le pape et t  leurs cts, je ne les aurais point
pargns, ft-ce  leur propre table. Pour le quatrime, par Dieu! j'ai
t son purgatoire sur terre, c'est pourquoi j'espre que son me est
dans la gloire! Pour le cinquime, elle le vit pour la premire fois 
l'enterrement du quatrime, derrire la bire; elle lui trouva la jambe
si bien faite, que force lui fut de le prendre pour mari. Il tait
vieux, je crois, de vingt hivers, et j'avais quarante ans, si je dois
dire la vrit. Mais, grce  Dieu! j'tais toute fringante, et belle,
et riche, et _jeune_ et bien ne. Quel mot! A-t-on jamais peint plus
heureusement l'illusion humaine? Comme tout cela est vivant, et quel ton
facile! Voil dj la satire du mariage; vous la trouverez chez Chaucer
 vingt reprises: il n'y a plus, pour puiser les deux perptuels sujets
de la moquerie franaise, qu' joindre  la satire du mariage la satire
de la religion.

[Footnote 200: _Le Poirier_, _le Berceau_ sont parmi les _Contes de
Cantorbry_.]

[Footnote 201:

  Nower so besy a man as he ther n'as,
  And yet he semed besier than he was....

  His wallet lay beforne him in his lappe,
  Bret-ful of pardon come from Rome al hote....

  Everich, for the wisdom that he can,
  Was shapelich for to be an alderman.
  For catel hadden they ynough and rent,
  And eke hir wives wolde it wel assent....]

[Footnote 202:

  Bold war hire face, and fayre and red of hew,
  She was a worthy woman all hire live;
  Housbandes at the chirche dore had she had five,
  Without other compagnie in youthe....
  In all the parish wif ne was ther non,
  That to the offring before hire shulde gon,
  And if ther did, certain so wroth was she,
  That she was out of alle charitee....]

[Footnote 203:

  God bad us for to wex and multiplie,
  That gentil text can I wel understond;
  Eke wel I wot, he sayed that min husbond,
  Shuld leve fader and moder, and take to me;
  But of no noumbre mention made he,
  Of bigamie or of octogamie;
  Why should men than speke of it vilanie?
  Lo here the wise king Dan Salomon,
  I trow he hadde wives mo than on,
  (As wolde God it leful were to me
  To be refreshed half so oft as he)
  Which a gift of God had he for all his wives?....
  Blessed be God that I hav wedded five.
  Welcome the sixthe whan that ever he shall.
  Christ spoke to hem that wold live parfitly
  And Lordlings (by your leve) that am not I.
  I wol bestow the flour of all myn age,
  In th' actes and the fruit of mariage....
  And husband wol I have, I wol not lette,
  Which shall be both my dettour and my thrall,
  And have his tribulation withall
  Upon his flesh, while that I am his wif.]

[Footnote 204:

  For as an horse I couth both bite and whine,
  I couth compleine though I were in the gilt....
  I pleinid first, and so was our war stint.
  They were full glad t' excusin them full blive
  Of what they agilt nevir in their live....
  I swore that all my walking out by night
  Was for to espy wenchis that he dight....
  For though the Pope had sittin him beside,
  I wold not sparin them at their owes bord....
  But certainly I madin folk soche chere
  That in his own grese made I him to frie
  For angir and for very jalousie.
  By God, on erth I was his Purgatory,
  For which I hope his soule is now in glory....
  And Jenkin eke our clerk was one of tho,
  As help me God, whan that I saw him go
  Aftir the bere, methought he had a paire
  Of leggis and of fete so clene, so faire,
  That all my hert I gave unto his hold.
  He was, I trow, but twenty winter old,
  And I was forty, if I shall say sothe ...
  As help me God, I was a lusty one,
  And faire, and rich, and yong, and well begone.]

Elle y est, et Rabelais n'en a pas de plus sale. Le moine que peint
Chaucer est un papelard[205], un grillard qui connat mieux les bonnes
auberges et les joyeux hteliers que les pauvres et les hpitaux. Il
n'est pas honnte, dit-il, d'avoir affaire  telle racaille. Allons
confesser les riches, les vendeurs de victuaille. On ne gagne honneur
et profit que chez eux.--Mais il faut, comme lui, savoir s'y prendre. Il
est homme expert, il coute la confession d'un air agrable et doux; son
absolution est tout aimable; pour les pnitences, il est accommodant. Il
suffit qu'on lui donne bonne pitance. Car donner aux pauvres frres,
c'est signe qu'un homme est bien confess. Des mchants rpandront le
bruit que le pnitent est fort peu repentant et fort peu contrit; pure
calomnie. Il y a des gens sincrement touchs de leurs fautes qui
pourtant ne peuvent pleurer et faire acte de remords. C'est le cas du
riche; la vraie preuve, la preuve suffisante qu'il est bon pnitent,
bien confess, bien afflig, bien dispos, c'est qu'il a donn beaucoup.

[Footnote 205:

  A Frere there was, a wanton and a merry....
  Full wele beloved and familier was he
  With Frankeleins all over his contre,
  And with the worthie women of the towne....
  Full swetely herde he their confessioune,
  And plesaunt was his absolutionne.
  He was an esy man to give pennaunce,
  Ther as he wist to have a gode pittaunce;
  For unto a pore order for to give
  Is a signe that a man is wel yshrive....
  He knewe the tavernes wel in every toun,
  And every hostiler and tapistere,
  Better than a Lazere and a begger....
  It is naught honest, it may not avaunce,
  For to have deling with suche base poraille,
  But alle with rich and sellers of vitayle....
  For many a man so herde is of his herte,
  That he may not wepe, although him sore smert;
  Therefore instede of weping and prayers,
  Man mote give silver to the poor Freres.
                     (_Prologue des Contes de Canterbury._)]

Cette ironie si vive est dj dans Jean de Meung. Mais Chaucer la pousse
plus loin et la met en action; son moine qute de maison en maison,
tendant sa besace[206]. Donnez-nous un boisseau de froment, d'orge ou
de seigle, un demi-penny ou un morceau de fromage, ce que vous voudrez,
nous ne choisissons pas. Ou bien donnez-nous de votre jambon, si vous en
avez, une pice de votre couverture, bonne dame, notre chre soeur
(tenez, j'cris ici votre nom), du lard, du boeuf, ou tout ce que vous
trouverez. Il promet de prier pour tous ceux qu'il inscrit et qui lui
donnent;  peine sorti, il efface les noms. Entre tous ces noms, il y en
a un sur lequel il compte. Il a rserv, pour la fin de sa tourne,
Thomas, une de ses plus fructueuses pratiques. Il le trouve au lit, et
malade; voil un excellent fruit  sucer et  pressurer. Que j'ai eu de
peine pour toi, mon pauvre Thomas! Combien j'ai dit pour ta sant
d'oraisons prcieuses!  propos, aujourd'hui,  la messe, j'ai vu la
dame de cans. O donc est-elle?--La dame rentre. Il se lve
courtoisement et va la saluer de grande affection. Il la presse dans
ses bras bien troitement et doucement la baise, et gazouille comme un
moineau avec ses lvres. Puis de son ton le plus bnin, avec des
inflexions de voix caressantes, il la complimente. Grces soient
rendues  Dieu qui vous a donn l'me et la vie, je n'ai point vu
aujourd'hui  l'glise de si belle femme que vous, Dieu me sauve!
N'est-ce pas l dj Tartuffe auprs d'Elmire? Mais ici il est chez un
fermier, il peut aller plus droit et plus vite en besogne. Les
compliments expdis, il pense au solide et demande  la dame de le
laisser causer un peu avec Thomas. Il a besoin de s'enqurir de l'tat
de son me. Ces vicaires sont si ngligents et si lents pour sonder
dlicatement une conscience! Du reste, dit-il, ne vous mettez pas en
frais pour moi. Quand je n'aurais que le foie d'un chapon et une
tranche de votre pain blanc, et avec cela la tte d'un cochon rti (mais
je ne voudrais pas qu'une bte pour moi ft tue!), j'aurais encore bien
ma suffisance: je suis homme de petite chre; mon esprit a son rconfort
dans la Bible; mon corps est si rompu par les veilles, que j'ai
l'estomac tout dtruit. Le pauvre homme! Il lve les yeux au ciel et
finit par un soupir[207].

[Footnote 206:

  In every house he began to por and prie,
  And beggid mele, and chese, or ellis corne....
  Yeve us a bushell whete, or malte or rey,
  A Godd'is Kichel, or a trip of chese.
  Or ellis what ye list, I may not chese,
  A Godd'is half-penny, or a masse penny,
  Or yeve us of your brawn, if you have any,
  A dagon of your blanket, leve Dame,
  Our sustir dere, lo, here I write your name....
  .... And whan he was out at the dore anon,
  He playned away the namis everichone.
  .... God wote, quod he, laboured have I full sore,
  And specially for thy salvacion,
  Haw I said many precious orison.
  I have this day ben at your chirche at messe....
  And there I saw our Dame, ah, where is she?
  The Frere arisith up full curtisly,
  And her embracith in his armie narrow,
  And kissith her swetely and chirkith as a sparow....
  Thankid be God that you have soul and life,
  Yet sawe I not this day so faire a wife
  In alle the whole chirche, so God me save....
  I woll with Thomas speke a litil throwe,
  These curates ben full negligent and slowe
  To gropin tenderly a man 'is conscience....
  Now, Dame, quod he, je vous die sans dout,
  Have I not of a capon but the liver,
  And of your white bred but a shiver,
  And aftir that a rostid pigg'is hedde,
  (But I n'old for me that no beste were dedde,)
  Than hadde I ynow for my suffisaunce.
  I am a man of litil sustenaunce,
  My spirit hath his fostring in the Bible.
  My bodie is so redie and penible
  To wakin, that my stomach is distroied.
  I praye you, Dame, that ye be nought annoied!....
  Now, sir, quod she, but one word er I go,
  My child is dedde within these wekis two.--
  --His dethe I saw by revelatioune,
  Sayid this Frere, at home in our dortour,
  I dare well saye, that within half an hour,
  After his dethe, I saw him bore to blisse
  In my visioune, so God my soule wisse.
  So did our sexton and our Fermetere
  That have ben true Freris these fifty yere.
  And up I rose and alle our covent eke
  With many a tere trilling on our cheke....
  Te Deum was our song and nothing elses....
  For, sir and dame, trustith ye me right well,
  Our orisouns ben more effectuell,
  And more we se of Crist'is secret things
  Than borell folk, albeit they were kings.
  We live in poverty and abstinence
  And borell folk in richesse and dispence....
  Lazar and Dives livid diversly,
  And diverse guerdons haddin they thereby....]

[Footnote 207: Comparer le tableau de Rembrandt au Louvre (_le Moine
chez le menuisier_).]

La femme lui dit que son enfant est mort il y a quinze jours. 
l'instant il fabrique un miracle; peut-on mieux gagner son argent? Il a
eu rvlation de cette mort au dortoir du couvent; il a vu l'enfant
emport au paradis; soudain il s'est lev avec tous les frres, mainte
larme coulant sur leurs joues, et ils ont fait de grandes oraisons pour
remercier Dieu de cette faveur. Car, sire et dame, fiez-vous  moi, nos
oraisons sont plus efficaces et nous voyons plus dans les secrets du
Christ que les gens laques, fussent-ils rois. C'est que nous vivons
dans l'abstinence et la pauvret, et les laques dans la richesse et la
dpense. Lazare et le riche vivaient diffremment; et aussi ils eurent
des rcompenses diffrentes.--L-dessus il lche tout un sermon en
style nausabond avec des intentions visibles. Le malade excd rpond
qu'il a donn dj la moiti de son bien  toutes sortes de moines, et
que pourtant il souffre toujours. coutez le cri douloureux,
l'indignation vraie du moine mendiant qui se voit menac par la
concurrence d'un confrre, dans son client, dans son revenu, dans sa
chose, dans son pot-au-feu[208]:  Thomas, fais-tu bien ainsi? Quel
besoin a celui que traite un parfait mdecin d'aller chercher d'autres
mdecins par la ville? Votre inconstance est votre confusion.
Croyez-vous que moi et tout notre couvent nous ne suffisions pas  prier
pour vous? Thomas, ce tour-l est pendable; ta maladie vient de ce que
nous avons trop peu. Reconnaissez ici le vritable orateur: il monte
jusqu'aux grands effets de style pour faire bouillir sa marmite. Qu'on
donne  ce couvent un quart d'avoine,  cet autre vingt-quatre sous, 
ce moine un penny, et qu'il s'en aille: voil ce que vous dites,
mcrants que vous tes. Non, non, Thomas, cela ne se doit pas passer
ainsi. Qu'est-ce qu'un liard divis en douze? Voyez, chaque chose,
lorsqu'elle reste entire, est plus forte que si elle est parpille.
Thomas, tu voudrais avoir notre travail tout pour rien.--Puis il
recommence son sermon d'un ton vhment, criant plus haut  chaque
parole, avec exemples tirs de Snque et des anciens. Terrible faconde,
machine de mtier, qui, applique avec constance, doit extraire l'argent
du patient. Donnez pour le pav de notre clotre, pour les fondations,
pour la maonnerie. Secours-nous, Thomas, au nom de celui qui a vaincu
l'enfer, car autrement nous devrons vendre nos livres. Et si vous tes
privs de nos instructions, voil que ce monde s'en va tout entier  sa
perte. Car celui qui priverait ce monde de nous, Dieu me sauve! Thomas,
avec votre permission, il priverait le monde du soleil.  la fin,
Thomas, furieux, lui promet un don, lui dit de mettre sa main dans le
lit pour le prendre, et le renvoie dup, honni et sali.

[Footnote 208:

  The frere answerde: O Thomas, dost thou so?
  What nedith the diverse freris to seche?
  What nedith him, that hath a parfit leche,
  To sechin othir lechis in the toune?
  Your inconstance is your confusioune.
  Hold you me then and eke alle our covent
  To prayin for you insufficient?
  Thomas, that jape no is not worth a mite,
  Your maladie is for we have to lite.
  A, yeve that covent four and twenty grotes,
  And yeve that covent half a quarter otes,
  And yeve that frere a peny', and let him go:
  Nay, nay, Thomas, it may be nothing so.
  What is a farthing worth partie in twelve?
  Lo! eche thing that is onid in himselve
  Is more strong, than when it is so yskattered;
  Thomas, of me thou shalt not be yflattered:
  Thou woldist have our labour all for nought.
  .... And yet, God wol, unnethe the fundament
  Parfourmid is, ne of our pavement
  There is not yet a tile within our wones,
  By God, we owin fourtie pound for stones,
  Now helpe, Thomas, for him that harrowed helle,
  For ellis mote we alle our bokes selle,
  And if men lak our predicatioune,
  Than goth this world all so destructioune.
  For who so fro this world wold us bereve,
  So God me savin, Thomas, by your leve,
  He wold bereve out of this world the sonne.
                                  (_The Sompnour's tale._)]

Nous voil descendus  la farce populaire; quand on veut s'amuser  tout
prix, on va comme ici chercher la gaiet jusque dans la gaudriole, mme
jusque dans la gravelure. Elles ont fleuri, on sait comment, les deux
grossires et vigoureuses plantes, dans le fumier du moyen ge, plantes
par le peuple narquois de Champagne et de l'le-de-France, arroses par
les trouvres, pour aller s'ouvrir, clabousses et rougeaudes, entre
les larges mains de Rabelais. En attendant Chaucer y cueille son
bouquet. Maris tromps, mprises d'auberges, accidents de lit,
gourmades, msaventures d'chine et de bourse, il y a de quoi soulever
le gros rire.  ct des nobles peintures chevaleresques, il met une
file de magots  la flamande, charpentiers, menuisiers, moines,
huissiers; les coups de bton trottent, les poings se promnent sur les
reins charnus; on voit s'taler des nudits plantureuses; ils
s'escroquent leur bl, leur femme, ils se font tomber du haut d'un
tage; ils braillent et se prennent de bec. Une meurtrissure, une
franche ordure passe en pareil monde pour un trait d'esprit. L'huissier
raill par le moine lui rend son panier par l'anse[209]. Tu te vantes
de connatre l'enfer, ce n'est pas tonnant: moines et diables sont
toujours ensemble. coutez plutt l'histoire[210] de ce moine qu'un
ange conduisit en vision jusque dans l'enfer pour lui montrer Satan.
Satan avait une queue plus large que la voile d'une caraque. Lve ta
queue, Satan, dit l'ange, afin que le moine voie o est le nid des
moines.--Et sur une largeur de plus d'un arpent on vit sortir, comme des
abeilles de leur ruche, plus de vingt mille moines; ils s'parpillrent
 travers l'enfer et revinrent aussi vite qu'ils purent se glisser
jusqu'au dernier dans l'endroit d'o ils taient sortis. Sur quoi Satan
baissa sa queue et se tint tranquille.... Ce bel endroit, ajoute le
conteur, est le vrai hritage des moines. Voil les rudes
bouffonneries de l'imagination populaire. Songez que je n'ai traduit le
texte qu'en partie, et dispensez-moi de montrer jusqu'au bout comment
les gravelures franaises ont pass dans le pome anglais.

[Footnote 209:

  This frere ybosti that he knowith hell,
  And God it wat that it is litil wonder,
  Freris and Fendis gon but little asonder.
  For parde, ye han ofte time here tell
  How that a Frere ravishid was to hell
  In spirit onis by a visioune,
  And as an Angel led him up and doune
  To shewin him the peynis that were there....
  And unto Sathanas ladd he him doune.
  And now hath Sathanas, said he, a taile
  Brodir than of a Carike is the saile.
  Hold up thy taile, thou Sathanas, quod he,
  Shew forth thyn erse, and let the Frere se,
  Where is the nest of Freris in this place.
  And er that half a furlong wey of place,
  Right so as bees swarmin out of a hive,
  Out of the Devil's erse they gan to drive,
  Twenty thousand Freris all on a rout,
  And throughout Hell they swarmid all about,
  And come agen as fast as they might gon,
  And into his erse they crepte everichone;
  He clapt his taile agen, and lay full still.

  (_The Sompnour's prologue._)]

[Footnote 210: _The Sompnour's prologue_.]


VII

Aussi bien est-il temps d'en venir  Chaucer lui-mme; par del les deux
grands traits qui le rangent dans son sicle et dans son cole, il en
est qui le tirent de son cole et de son sicle; s'il est romanesque et
gai comme les autres, c'est  sa faon. Chose inoue en ce temps, il
observe les caractres, note leurs diffrences, tudie la liaison de
leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et
distincts, comme feront plus tard les rnovateurs du seizime sicle,
et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce dj le bon sens positif anglais
et l'aptitude  regarder le dedans qui commencent  paratre? Toujours
est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littrature comme en
peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en mme
temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie
chevaleresque[211] ou de la dvotion monastique, mais la srieuse
curiosit et ce besoin de vrit profonde par lesquels l'art devient
complet. Pour la premire fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le
personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un
fantme sans substance, on devine son pass, on voit venir son action;
ses dehors manifestent les particularits personnelles et
incommunicables de sa nature intime et la complexit infinie de son
conomie et de son mouvement; encore aujourd'hui, aprs quatre sicles,
il est un individu et un type; il reste debout dans la mmoire humaine
comme les cratures de Shakspeare et de Rubens. Cette closion, on la
surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace, relie
ses contes[212] en une seule histoire, mais encore, ce qui manque chez
Boccace, il dbute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier,
huissier, sergent de loi, moine, bailli, htelier, environ trente
figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout ge,
chacune peinte avec son temprament, sa physionomie, son costume, ses
faons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son
pass, chacune maintenue dans son caractre par ses discours et par ses
actions ultrieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre
peuple, le germe du roman de moeurs tel que nous le faisons aujourd'hui.
Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du moine mendiant
et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achvent de montrer les
brutalits grivoises, les grosses finasseries et les navets de la vie
populaire, comme aussi les repues franches, et la plantureuse bombance
de la vie corporelle: tantt de braves soudards qui apprtent leurs
poings et retroussent leurs manches, tantt des bedeaux contents qui,
lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais tout  ct
sont des personnages choisis, le chevalier qui est all  la croisade 
Grenade et en Prusse, brave et courtois, aussi doux qu'une demoiselle,
et qui n'a jamais dit une vilaine parole[213]; le pauvre et savant
clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier, un galant et
amoureux, tout brod comme une prairie pleine de fraches fleurs
blanches et rouges. Il a chevauch dj et servi vaillamment en Flandre
et en Picardie, de faon  gagner la faveur de sa dame; il est frais
comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journe, sait bien se
tenir  cheval et chevaucher de bonne grce, faire des chansons et bien
conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et crire; il est si
chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un
rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et  table dcoupant
devant son pre[214].--Plus fine encore, et plus digne d'une main
moderne est la figure de la prieure madame glantine, qui,  titre de
nonne, de demoiselle, de grande dame, est faonnire et fait preuve d'un
ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre
d'Allemagne, dans la plus dcente et la plus jolie couve de
chanoinesses sentimentales et littraires? Son sourire tait simple et
modeste.--Son plus grand serment tait seulement: Par saint loi.--Elle
chantait aussi trs-bien le service divin--avec des modulations du nez
tout  fait convenables.-- table elle n'tait pas moins bien
apprise:--jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lvres,--ni
ne trempait ses doigts dans sa sauce.....--Le savoir-vivre tait son
grand plaisir.--Le dner fini, elle rotait avec beaucoup de
biensance[215].--Certainement elle tait de trs-bonne compagnie--et
tout agrable et aimable de faons. Sans doute elle s'efforce de
contrefaire les manires de cour, d'tre imposante, elle veut paratre
du beau monde, et parle le franais tout  fait bien et joliment,  la
faon de Stratford-at-Bow, car le franais de Paris lui est inconnu.
Vous fcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a
plaisir  voir ces gentillesses musques, ces petites faons
prcieuses, la mivrerie et tout  ct la pruderie, le sourire
demi-mondain et tout  la fois demi-monastique; on respire l un dlicat
parfum fminin conserv et vieilli sous la guimpe: Elle tait si
charitable et si compatissante--qu'elle pleurait si par hasard elle
voyait une souris--dans le pige, blesse ou morte.--Elle avait de
petits chiens qu'elle nourrissait--de viande rtie, de lait, de pain de
fine farine.--Elle pleurait amrement si l'un d'eux mourait--ou si
quelqu'un leur donnait un mchant coup de bton.--Elle tait toute
conscience et tendre coeur. Beaucoup de vieilles filles se jettent dans
ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot
ai-je dit l? Elle n'est pas vieille, elle a les yeux clairs comme
verre, la bouche toute petite, molle et rouge. Sa guimpe est bien
ajuste, sa mante de bon got, elle a deux chapelets au bras, en corail,
maill de vert, avec une broche d'or luisant, sur laquelle est crit
d'abord un A couronn, puis cette devise: _Amor vincit omnia_,[216]
jolie devise ambigu, galante et dvote; la dame est  la fois du monde
et du clotre: du monde; on le sent  l'appareil des gens qui
l'accompagnent, une nonne et trois prtres; du clotre; on le voit 
l'_Ave Maria_ qu'elle chante, aux lgendes difiantes qu'elle conte. Si
frache et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mrir au soleil,
et qui, conserve dans un bocal ecclsiastique, s'est sucre et affadie
dans le sirop.

[Footnote 211: Voir dans les _Contes de Cantorbry_ the Rhyme of sir
Thopas, parodie des histoires chevaleresques. Chacun y semble un
prcurseur de Cervants.]

[Footnote 212: _Canterbury Tales_.]

[Footnote 213:

  --Though that he was worthy he was wise;
  And of his port, as meke as is a mayde:
  He never yet no vilainie ne sayde,
  In all his lif, unto no manere wight,
  He was a veray parfit gentil knight.]

[Footnote 214:

    With him, ther was his sone, a yonge Squier,
  A lover, and a lusty bacheler;
  With lockes crull as they were laide in presse,
  Of twenty yere of age he was, I gesse.
  Of his stature he was of even lengthe;
  And wonderly deliver, and grete of strengthe,
  And he hadde be, somtime, in chevachie
  In Flaundres, in Artois, and in Picardie,
  And borne him wel, as of so litel space,
  In hope to standen in his ladies grace.
    Embrouded was he, as it were a mede
  All full of freshe floures, white and rede.
  Singing he was, or floyting all the day:
  He was as freshe as is the moneth of May.
  Short was his goune, with sleves long and wide.
  Wel coude he sitte on hors, and fayre ride,
  He coude songes make, and wel endite;
  Juste and eke dance; and wel pourtraie and write:
  So hote he loved, that by nightertale
  He slep no more than doth the nightingale,
  Curteis he was, lowly and servisable;
  And carf before his fader at the table.]

[Footnote 215: J'aurais voulu traduire: Elle rprimait les bruits de
l'estomac.--Mais le mot propre est naf dans l'original.]

[Footnote 216:

    Ther was also a Nonne, a Prioresse,
  That of hire smiling was full simple and coy;
  Hire gretest othe n'as but by Seint Eloy;
  And she was cleped Madame Eglentine.
  Ful wel she sange the service devine,
  Entuned in hire nose ful swetely;
  And Frenche she spake ful fayre and fetisly,
  After the scole of Stratford atte Bowe,
  For Frenche of Paris was to hire unknowe.
  At mete was she wele ytaughte withalle;
  She lette no morsel from her lippes falle,
  Ne wette hire fingres in hir sauce depe.
  Wel coude she carie a morsel, and wel kepe,
  Thatte no drope ne fell upon hire brest.
  In curtesie was sette ful muche hire lest.
  Hire over-lippe wiped she so clene,
  That in her cuppe was no ferthing sene
  Of grese, whan she dronked hadde hire draught.
  Ful semely after hire mete she raught.
  And sikerly she was of grete disport,
  And ful plesant, and amiable of port,
  And peined hire to contrefeten chere
  Of court, and ben estatelich of manere,
  And to ben holden digne of reverence.
    But for to speken of hire conscience,
  She was so charitable and so pitous,
  She wolde wepe if that she saw a mous
  Caughte in a trappe, if it were ded or bledde.
  Of smale houndes hadde she, that she fedde
  With rosted flesh, and milk, and wastel brede.
  But sore wept she if on of hem were dede,
  Or if men smote it with a yerde smerte:
  And all was conscience and tendre herte.
    Ful semely hire wimple ypinched was,
  Hire nose tretis; hire eyen grey as glas;
  Hire mouth ful smale, and thereto soft and red;
  But sikerly she hadde a fayre forehed.
  It was almost a spanne brode I trowe;
  For hardily she was not undergrowe,
    Ful fetise was hire cloke, as I was ware.
  Of smale corall aboute hire arm she bare
  A pair of bedes, gauded all with grene;
  And thereon heng a broche of gold ful shene,
  On whiche was first ywriten a crouned A,
  And after, _Amor vincit omnia_.
  Another Nonne also with hire hadde she,
  That was hire chapelleine, and Preestes thre.]

Voici donc la rflexion qui commence  poindre, et aussi le grand art.
Chaucer ne s'amuse plus, il tudie; il cesse de babiller, il pense; il
ne s'abandonne plus  la facilit de l'improvisation coulante, il
combine. Chaque conte est appropri au conteur; le jeune cuyer raconte
une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un fabliau
graveleux et comique; l'honnte clerc, la touchante lgende de
Griselidis. Tous ces rcits sont lis, et beaucoup mieux que chez
Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractre des
personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers
cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils
causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler  toute force. Le
cuisinier s'endort sur sa bte, et on lui joue de mauvais tours. Le
moine et l'huissier se prennent de querelle  propos de leur mtier.
L'hte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui
a prsid longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le hol
entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'couter; on
dclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des msaventures du
charpentier tromp, on fait son profit du conte moral. Le pome n'est
plus, comme dans la littrature environnante, une simple procession,
mais un tableau o les contrastes sont mnags, o les attitudes sont
choisies, o l'_ensemble_ est calcul, en sorte que la vie afflue, qu'on
s'oublie  cet aspect comme en prsence de toute oeuvre vivante, et
qu'on se prend d'envie de monter  cheval par une belle matine riante,
le long des prairies vertes, pour galoper avec les plerins jusqu' la
chsse du bon saint de Cantorbry.

Pesez ce mot, _l'ensemble_; selon qu'on y songe ou non, on entre dans
la maturit, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est l.
Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers du
moyen ge, jusqu'ici nul esprit n'est mont jusqu' ce degr. Ils ont eu
des motions fortes, parfois tendres, et les ont exprimes chacun selon
le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, les
autres par un babil continu; mais ils n'ont point matris ou guid
leurs impressions; ils ont chant ou caus, par impulsion,  l'aventure,
selon la pente de leur naturel, laissant aux ides le soin de se
prsenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontr l'ordre, c'est
sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la premire fois, parat la
supriorit de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup
s'arrte, s'lve au-dessus de lui-mme, se juge et se dit: Cette
phrase dit la mme chose que la prcdente, tons-la; ces deux ides ne
se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.
Quand on peut se parler ainsi, on a l'ide non pas scolastique et
apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses
dmarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure
et de leurs attaches; on a un style, entendez par l qu'on est capable
de faire entendre et voir toute chose  tout esprit humain. On est
capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage,
les traits spciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en
composer une oeuvre artificielle qui surpasse l'oeuvre naturelle par sa
puret et son achvement. On est capable, comme ici Chaucer, d'aller
chercher dans la vieille fort commune du moyen ge des histoires et des
lgendes, pour les replanter sur son terrain et leur faire donner une
nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici Chaucer, de
copier et de traduire, parce qu' force de retoucher on imprime dans ses
traductions et dans ses copies son empreinte originale, parce qu'alors
on refait ce qu'on imite, parce qu' travers ou  ct des fantaisies
uses et des contes monotones on peut rendre visibles, comme ici
Chaucer, les charmantes rveries d'une me aimable et flexible, les
trente figures matresses du quatorzime sicle, la magnifique fracheur
du paysage humide et du printemps anglais. On n'est pas loin d'avoir une
opinion sur la vrit et sur la vie. On est sur le bord de la pense
indpendante et de la dcouverte fconde. Chaucer y est.  cent
cinquante ans de distance, il touche aux potes d'lisabeth par sa
galerie de peintures, et aux rformateurs du seizime sicle par son
portrait du bon cur.

Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avanc de quelques pas au del du
seuil de l'art, mais il s'est arrt au bout du vestibule. Il a
entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis;
du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et
Palmon, dans Trolus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne
cre pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne
sinueuse des vnements et des entretiens, mais il ne marque pas les
contours prcis d'une figure frappante. Si quelquefois[217], sentant
derrire lui le souffle ardent d'un pote, il dgage ses pieds embourbs
dans le limon du moyen ge et d'un bond atteint le champ potique o
Stace imite Virgile et gale Lucain, d'autres fois,  propos de messire
Phoebus ou Apollo-Delphicus, il retombe dans le bavardage puril des
trouvres ou dans le radotage plat des clercs savants. Ailleurs c'est un
lieu commun sur l'art qui s'tale au milieu d'une peinture passionne.
Il emploie trois mille vers pour conduire Trolus  sa premire
entrevue. Il a l'air d'un enfant prcoce et pote qui mlerait  ses
rveries d'amour les citations de son manuel et les souvenirs de son
alphabet[218]. Mme dans ses contes de Cantorbry, il se rpte, il se
trane en dveloppements nafs, il oublie de concentrer sa passion ou
son ide. Il commence une moquerie qui aboutit  peine. Il dtrempe une
vive couleur dans une strophe monotone. Sa voix ressemble  celle d'un
jeune garon qui devient homme. L'accent mle et ferme se soutient
d'abord; puis une note grle et douce vient indiquer que cette
croissance n'est pas acheve et que cette force a des dfaillances.
Chaucer commence  sortir du moyen ge, mais il y est encore.
Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbry, hier il traduisait le
roman de _la Rose_. Aujourd'hui il tudie la machine complique du
coeur, dcouvre les suites de l'ducation primitive ou de l'habitude
dominante, et trouve la comdie de moeurs; demain il ne prendra plaisir
qu'aux vnements curieux, aux gentilles allgories, aux dissertations
amoureuses imites des Franais, aux doctes moralits tires des
anciens. Tour  tour, c'est un observateur et un trouvre; au lieu du
pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un demi-pas.

[Footnote 217: Description du temple de Mars d'aprs la _Thside_ de
Stace.]

[Footnote 218: En parlant de Cressida, il dit: Aussi vrai que notre
premire lettre est maintenant un A, on ne vit jamais chose digne d'tre
plus chrement loue, ni sous un noir nuage d'toile si brillante.]

Qui l'a arrt et qui, autour de lui, arrte aussi les autres? On dmle
l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de _Meliboeus_, du
_Cur_, dans son _Testament de l'Amour_; en effet, tant qu'il crit en
vers, il est  son aise; sitt qu'il entre dans la prose, une sorte de
chane s'enroule autour de ses pieds pour l'arrter. Son imagination est
libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions
scolastiques, l'appareil mcanique des arguments et des rponses, les
ergo, les citations latines, l'autorit d'Aristote et des Pres viennent
peser sur sa pense naissante. Son invention native disparat sous la
discipline impose. La servitude est si pesante, que, mme dans son
_Testament de l'Amour_, parmi les plus touchantes plaintes et les plus
cuisantes peines, la belle dame idale qu'il a toujours servie, la
mdiatrice cleste qui lui apparat dans une vision, l'Amour pose des
thses, tablit que la cause d'une cause est cause de la chose cause,
et raisonne aussi pdantesquement qu' Oxford.  quoi peut aboutir le
talent, mme le gnie, quand de lui-mme il se met dans de pareilles
entraves? Quelle suite de vrits originales et de doctrines neuves
peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme celui de
Mlibe et de sa femme Prudence, on se croit oblig d'tablir une
controverse en forme, de citer Snque et Job pour interdire les larmes,
d'allguer Jsus qui pleure pour autoriser les larmes, de numroter
chaque preuve, d'appeler  l'aide Salomon, Cassiodore et Caton, bref
d'crire un livre d'cole? Il n'y a aux mains du public que la pense
agrable et brillante; les ides srieuses et gnrales n'y sont pas;
elles sont en d'autres mains qui les dtiennent. Sitt que Chaucer
aborde la rflexion,  l'instant saint Thomas, Pierre le Lombard, les
manuels de pchs, les traits de la dfinition et du syllogisme, le
troupeau des anciens et des Pres descendent de leur rayon, entrent dans
sa cervelle, parlent  sa place, et l'aimable voix du trouvre devient,
sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et soporifique d'un docteur.
En fait d'amour et de satire, il a de l'exprience et il invente; en
fait de morale et de philosophie, il a de l'rudition et se souvient.
C'est pour un instant, et par un lan isol, qu'il est entr dans la
grande observation et dans la vritable tude de l'homme; il ne pouvait
s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a fait qu'une promenade
potique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du sicle est plus bas;
lui-mme s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les conteurs comme
Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme Charles
d'Orlans, parmi les versificateurs bavards et vides comme Gower,
Lydgate, Occlve. Point de fruits, mais des fleurs passagres et frles,
beaucoup de branches inutiles, encore plus de branches mourantes ou
mortes, voil cette littrature: c'est qu'elle n'a plus de racine; aprs
trois cents ans d'efforts, un lourd instrument souterrain a fini par la
couper. Cet instrument est la philosophie scolastique.


VIII

C'est qu'il y a une philosophie sous toute littrature. Au fond de
chaque oeuvre d'art est une ide de la nature et de la vie; c'est cette
ide qui mne le pote; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, il
crit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il faonne comme
les vnements qu'il arrange ne servent qu' produire  la lumire la
sourde conception cratrice qui les suscite et les unit. C'est la noble
vie du paganisme hroque et de la Grce heureuse qui apparat chez
Homre. C'est la douloureuse et violente vie du catholicisme exalt et
de l'Italie haineuse qui apparat chez Dante; en sorte que de chacun
d'eux on pourrait tirer une thorie de l'homme et du beau. Il en est
ainsi des autres; c'est pourquoi, selon les variations, la naissance, la
floraison, le dprissement ou l'inertie de la conception matresse, la
littrature varie, nat, fleurit, dgnre ou finit. Quiconque plante
l'une, plante l'autre; quiconque sape l'une, sape l'autre. Mettez dans
tous les esprits d'un sicle une grande ide neuve de la nature et de
la vie, de telle faon qu'ils la sentent et la crent de tout leur coeur
et de toutes leurs forces; et vous les verrez, saisis du besoin de
l'exprimer, inventer des formes d'art et des groupes de figures.
Arrachez de tous les esprits d'un sicle toute grande ide neuve de la
nature et de la vie, et vous les verrez, privs du besoin d'exprimer les
penses capitales, copier, se taire, ou radoter.

Que sont-elles devenues, ces penses capitales? Quel travail les a
labores? Quelles recherches les ont nourries? Ce n'est pas le zle qui
a manqu aux travailleurs. Au douzime sicle, l'lan des esprits est
admirable.  Oxford, il y avait trente mille coliers. Nul difice 
Paris n'et pu contenir la foule des disciples d'Abeilard; quand il se
retira dans une solitude, ils l'accompagnrent en telle multitude, que
le dsert devint une ville. Nulle peine ne les rebutait. Il y a tel
rcit d'un jeune garon qui, meurtri par son prcepteur, veut  toute
force le garder, afin d'apprendre. Quand arriva la terrible encyclopdie
d'Aristote, toute dfigure et inintelligible, on la dvora. La seule
question qui leur fut livre, la question des universaux, si abstraite,
si sche, si embarrasse par les obscurits arabes et les raffinements
grecs, pendant des sicles, ils s'y acharnrent. Si lourd et si
incommode que ft l'instrument qui leur tait transmis, le syllogisme,
ils s'en rendirent matres, ils l'alourdirent encore, ils l'enfoncrent
en tout sujet dans tous les sens. Ils construisirent des livres
monstrueux, par multitudes, cathdrales de syllogismes, d'une
architecture inconnue, d'un fini prodigieux, exhausses avec une
contention de tte extraordinaire et que toute l'accumulation du labeur
humain n'a pu galer que deux fois[219]. Ces jeunes et vaillants esprits
avaient cru apercevoir le temple du vrai; ils s'y rurent la tte basse,
par lgions, avec une vlocit et une nergie de barbares, enfonant la
porte, escaladant les murs, prcipits dans l'enceinte, et se trouvrent
au fond d'une fosse. Trois sicles de travail au fond de cette fosse
noire n'ajoutrent pas une ide  l'esprit humain.

[Footnote 219: Sous Proclus et sous Hgel. Duns Scott,  trente et un
ans, meurt, laissant, outre ses sermons et ses commentaires, douze
volumes in-folio en petit caractre serr, en style de Hgel, sur le
mme sujet que Proclus. Voyez aussi saint Thomas et toute la file des
scolastiques. On n'a pas l'ide de ce travail avant de les avoir
manis.]

Car regardez les questions qu'ils y agitent. Ils ont l'air de marcher et
ils pitinent en place. On dirait,  les voir suer et peiner, qu'ils
vont tirer de leur coeur et de leur raison quelque grande croyance
originale; et toute croyance leur est impose d'avance. Le systme est
fait, ils ne peuvent que l'ordonner et le commenter. La conception ne
vient pas d'eux, mais de Byzance. Cette conception, infiniment
complique et subtile, oeuvre suprme du mysticisme oriental et de la
mtaphysique grecque, si disproportionne  leur jeune intelligence, ils
vont s'user  la reproduire, et, par surcrot, accabler leurs mains
novices sous le poids d'un instrument logique qu'Aristote avait
construit pour la thorie, non pour la pratique, et qui devait rester
dans le cabinet des curiosits philosophiques sans jamais tre port
dans le champ de l'action. Si[220] la divine essence a engendr le Fils
ou a t engendre par le Pre.--Pourquoi les trois personnes ensemble
ne sont pas plus grandes qu'une seule?--Que les attributs dterminent
les personnes, et non pas la substance, c'est--dire la nature.--Comment
les proprits peuvent tre dans la nature de Dieu et ne pas la
dterminer.--Si les esprits crs sont locaux et circumscriptibles.--Si
Dieu peut savoir plus de choses qu'il n'en sait. Voil les ides qu'ils
remuent; quelle vrit en peut sortir? De main en main la chimre
grandit, ouvre davantage ses vastes ailes tnbreuses[221]. Si Dieu
peut faire que le lieu et le corps tant conservs, le corps n'ait point
de position, c'est--dire d'existence en un lieu.--Si l'impossibilit
d'tre engendr est une proprit constitutive de la premire personne
de la Trinit.--Si l'identit, la similitude et l'galit sont en Dieu
des relations relles. Duns Scott distingue trois matires: la matire
premirement premire, la matire secondement premire, la matire
troisimement premire; selon lui, il faut franchir cette triple haie
d'abstractions pineuses pour comprendre la production d'une sphre
d'airain. Sous un tel rgime, l'imbcillit apparat vite: saint Thomas
lui-mme examine si le corps du Christ ressuscit avait des cicatrices,
si ce corps se meut au mouvement de l'hostie et du calice pendant la
conscration, si au premier instant de sa conception le Christ a eu
l'usage du libre arbitre, si le Christ a t tu par lui-mme, ou par un
autre. Vous vous croyez au bout de la sottise humaine? Attendez. Il
cherche si la colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit tait un
animal vritable; si un corps glorifi peut occuper un seul et mme lieu
en mme temps qu'un autre corps glorifi; si dans l'tat d'innocence
tous les enfants auraient t mles. J'en passe sur les digestions du
Christ, et d'autres bien plus intraduisibles[222]! C'est l qu'aboutit
le docteur le plus accrdit, l'esprit le plus judicieux, le Bossuet du
moyen ge. Mme dans cette enceinte de niaiseries, la rponse est
prescrite; Roscelin et Abeilard sont excommunis, exils, enferms,
parce qu'ils s'en cartent. Il y a un dogme complet, minutieux, qui
barre toutes les issues; nul moyen d'chapper; aprs cent tours et cent
efforts, il faut venir tomber sous une formule. Si par le mysticisme
vous tentez de vous envoler au-dessus, si par l'exprience vous essayez
de creuser au-dessous, des mains crochues et violentes vous attendent 
la sortie. Le savant passe pour magicien, l'illumin pour hrtique; les
Vaudois, les Cathares, les disciples de Jean de Parme, sont brls;
Roger Bacon meurt  temps pour ne pas tre brl. Sous cette contrainte
on cesse de penser; car qui dit pense dit effort inventif, cration
personnelle, oeuvre agissante. On rcite une leon et on psalmodie un
catchisme; mme au paradis, mme dans l'extase et dans les plus divins
ravissements de l'amour, Dante se croit tenu de faire acte de mmoire
exacte et d'orthodoxie scolastique. Que sera ce des autres? Il y en a
qui vont, comme Raymond Lulle, jusqu' inventer une machine 
raisonnement pour tenir lieu de l'intelligence. Vers le quatorzime
sicle, sous les coups d'Occam, cette science verbale elle-mme se
dcrpit; on reconnat que ses entits ne sont que des mots; elle se
discrdite. En 1367,  Oxford, de trente mille tudiants, il en restait
six mille; on pose encore des Barbara et des Felapton, mais par routine.
Chacun traverse  son tour et machinalement le petit pays des chicaniers
rps, s'corche dans les broussailles des ergotages et se charge d'une
dosse de textes: rien de plus; le vaste corps de sciences qui devait
former et vivifier toute la pense de l'homme s'est rduit  un manuel.

[Footnote 220: Pierre le Lombard, _Manuel des sentences_. C'est le livre
classique du moyen ge.]

[Footnote 221: Duns Scott, d. 1639.]

[Footnote 222:

  Utrum angelus diligat se ipsum dilectione naturali vel electiva?
  Utrum in statu innocenti fuerit generatio per coitum? Utrum omnes
           fuissent nati in sexu masculino?
  Utrum cognitio angeli posset dici matutina et vespertina?
  Utrum martyribus aureola debeatur?
  Utrum virgo Maria fuerit virgo in concipiendo?
  Utrum remanserit virgo post partum?
  Le lecteur fera bien d'aller chercher dans le texte la rponse 
           ces deux dernires questions.
                 (Saint Thomas, _Summa Theologica_, dition de 1677.)]

Ainsi peu  peu, par degrs, la conception qui fconde et rgit les
autres s'est dessche; la profonde source d'o ruissellent toutes les
eaux potiques est vide; la science ne fournit plus rien au monde.
Quelles oeuvres le monde peut-il encore produire? Comme plus tard
l'Espagne, renouvelant le moyen ge, aprs avoir clat splendidement et
follement par la chevalerie et la dvotion, par Lope et Calderon, par
saint Ignace et sainte Thrse, s'nerva elle-mme par l'inquisition et
la casuistique, et finit par tomber dans le silence de l'abtissement;
ainsi le moyen ge, devanant l'Espagne, aprs avoir tal l'hrosme
insens des croisades et les extases potiques du clotre, aprs avoir
produit la chevalerie et la saintet, saint Franois d'Assise, saint
Louis et Dante, s'alanguit sous l'inquisition et la scolastique, pour
s'teindre dans les radotages et le nant.

Faut-il citer toutes ces bonnes gens qui parlent sans avoir rien  dire?
On les trouvera dans Warton[223]: des traducteurs par douzaines, qui
importent les pauvrets de la littrature franaise et imitent des
imitations; des rimeurs de chroniques, les plus plats des hommes, et
qu'on ne lit que parce qu'il faut prendre l'histoire partout, mme chez
les imbciles; des faiseurs et des faiseuses de pomes didactiques, qui
compilent des vers sur l'ducation des faucons, sur les armoiries, sur
la chimie; des rdacteurs de moralits qui inventent pour la centime
fois le mme songe, et se font enseigner par la desse Sapience
l'histoire universelle. Comme les crivains de la dcadence latine, ces
gens ne songent qu' transcrire,  compiler,  abrger,  mettre en
manuels, en mmentos rims, l'encyclopdie de leur temps.

[Footnote 223: _History of english poetry_, t. II.]

Voulez-vous couter le plus illustre, le grave Gower, moral Gower,
comme on l'appelle[224]? Sans doute, de loin en loin, il y a en lui
quelque reste de brillant, quelque grce. Il ressemble au vieux
secrtaire d'une cour d'amour, Andr le Chapelain ou tout autre, qui
passerait le jour  enregistrer solennellement les arrts des dames, et
le soir, appesanti sur son pupitre, verrait dans un demi-songe leur doux
sourire et leurs beaux yeux. La veine ingnieuse et puise de Charles
d'Orlans coule encore dans ses ballades franaises. Il a la mme
dlicatesse mignonne, presque un peu mignarde. La pauvre petite source
potique coule encore en minces filets diaphanes sur les cailloux
lisses, et murmure avec un joli bruissement si faible, que parfois on ne
l'entend pas. Mais que le reste est lourd! Son grand pome, _Confessio
amantis_, est un dialogue entre un amant et son confesseur, imit en
grande partie de notre Jean de Meung, ayant pour objet, comme le _Roman
de la Rose_, d'expliquer et de subdiviser les empchements de l'amour.
Toujours reparat le thme surann, et par-dessus l'rudition indigeste.
Vous trouverez l une exposition de la science hermtique, un cours sur
la philosophie d'Aristote, un trait de politique, une kyrielle de
lgendes antiques et modernes ramasses dans les compilateurs, gtes au
passage par la pdanterie de l'cole et l'ignorance du sicle. C'est une
charrete de dcombres scolastiques; le cloaque s'croule sur ce pauvre
esprit, qui de lui-mme tait coulant et limpide, mais qui, maintenant
obstru de tuiles, de briques, de pltras, de dbris rapports de tous
les coins du monde, ne se trane plus qu'obscurci et ralenti. Gower, un
des plus savants hommes de son temps[225], suppose que le latin fut
invent par la vieille prophtesse Carmens; que les grammairiens
Aristarchus, Donatus et Didymus rglrent sa syntaxe, sa prononciation
et sa prosodie; qu'il fut orn des fleurs de l'loquence et de la
rhtorique par Cicron; puis enrichi de traductions d'aprs l'arabe, le
chalden, et le grec, et qu'enfin, aprs beaucoup de travaux d'crivains
clbres, il atteignit la perfection finale dans Ovide, pote des
amants. Ailleurs, il dcouvre qu'Ulysse apprit la rhtorique de
Cicron, la magie de Zoroastre, l'astronomie de Ptolme et la
philosophie de Platon. Et quel style! si long, si plat[226], si
interminablement tran dans les redites, dans le plus minutieux dtail,
garni de renvois au texte, comme d'un homme qui, les yeux colls sur son
Aristote et sur son Ovide, esclave de son parchemin moisi, ne fait que
transcrire et mettre des rimes bout  bout! coliers jusqu' la
vieillesse, ils ont l'air de croire que toute vrit, tout esprit est
dans leur gros livre reli en bois, qu'ils n'ont pas besoin de trouver
ou d'inventer par eux-mmes, que tout leur office est de rpter, que
c'est l l'office de l'homme. Le rgime scolastique a rig en reine la
lettre morte et peupl le monde d'esprits morts.

[Footnote 224: Contemporain de Chaucer. Sa _Confessio amantis_ est de
1393. _Histoire de Rosiphle_. _Ballades_.]

[Footnote 225: Warton, II, 225.]

[Footnote 226: Voir, par exemple, au septime livre, le passage le plus
potique, la description de la couronne du soleil.]

Aprs Gower, Occlve, et Lydgate[227]. Mon pre Chaucer m'aurait
volontiers instruit, dit Occlve, mais j'tais lourd et j'apprenais peu
ou point. Il a paraphras en vers un trait d'gidius _sur le
gouvernement_; ce sont des moralits: ajoutez-en d'autres _sur la
compassion_ d'aprs saint Augustin, _sur l'art de mourir_; puis des
amours: une lettre de Cupidon date de sa cour au mois de mai. _Amours
et moralits_, c'est--dire mignardise et abstractions, tel est le got
du temps[228]; pareillement, au temps de Lebrun, d'Esmnard,  l'extrme
fin de notre littrature, on composait les recueils avec des pomes
didactiques et des bouquets  Chloris.--Pour le moine Lydgate, il a
quelque talent, quelque imagination, surtout dans les descriptions
riches; c'est le dernier clat des littratures qui s'teignent; on
entasse l'or, on incruste les pierres prcieuses, on tourmente et on
multiplie les ornements, dans les habits, comme dans les btiments,
comme dans le style[229]. Voyez les costumes sous Henri IV et Henri V,
les coiffures monstrueuses en coeur ou en cornes, les longues manches
charges de dessins fantastiques, les panaches, et aussi les oratoires,
les tombeaux armoris, les petites chapelles blouissantes qui viennent
s'taler comme des fleurs sous les nefs du gothique perpendiculaire.
Quand on ne peut plus parler  l'me, on essaye encore de parler aux
yeux. Ainsi fait Lydgate; rien de plus. On lui commande des _pageants_
ou parades, des dguisements pour la compagnie des orfvres; un _masque_
devant le roi, un jeu de mai pour les shrifs de Londres, une mise en
scne de la cration pour la fte de _Corpus-Christi_, une mascarade, un
nol; il donne le plan et fournit les vers. Sur ce point, il est
intarissable: on lui attribue deux cent cinquante et un pomes; la
posie ainsi entendue devient une oeuvre mcanique; on compose  la
toise. Ainsi juge l'abb de Saint-Alban, qui, lui ayant fait traduire en
vers une lgende, paye cent shillings le tout ensemble, les vers,
l'criture et les enluminures, et met sur le mme pied ces trois
ouvrages: en effet, il ne faut gure plus de pense dans l'un que dans
l'autre. Ses trois grandes oeuvres, _la Chute des princes_, _le Sige de
Troie_, _l'Histoire de Thbes_, ne sont que des traductions ou des
paraphrases verbeuses, rudites, descriptives, sortes de processions
chevaleresques, colories pour la vingtime fois de la mme manire, sur
le mme vlin. Le seul point qui fasse saillie, surtout dans le premier
pome, c'est l'ide de la Fortune[230] et des violentes vicissitudes
parmi lesquelles roule la vie humaine. S'il y a une philosophie en ce
temps, c'est celle-l. On se conte volontiers les histoires horribles et
tragiques; on les ramasse depuis l'antiquit jusqu'au temps prsent; on
est bien loin de la pit confiante et passionne qui sentait la main de
Dieu dans la conduite du monde; on voit que ce monde va  et l se
heurtant, se blessant comme un homme ivre. ge triste et morne, amus
par des divertissements extrieurs, opprim par une misre plate, qui
souffre et craint sans consolation ni esprance, situ entre l'esprit
ancien dont il n'a plus la foi vivante, et l'esprit moderne dont il n'a
pas la science active. Le Hasard, comme une noire fume, plane au-dessus
des choses et bouche la vue du ciel. On l'imagine comme une monstrueuse
image, la face cruelle et terrible, les regards hautains et menaants, 
chacun de ses cts cent mains, les unes qui lvent les hommes en de
hauts rangs de dignit mondaine, les autres qui les empoignent durement
pour les prcipiter. On contemple les grands malheureux, un roi captif,
une reine dtrne, des princes assassins, de nobles cits
dtruites[231], lamentables spectacles qui viennent de s'taler en
Allemagne et en France, et qui vont s'entasser en Angleterre; et l'on ne
sait que les regarder avec une rsignation dure. Pour toute consolation,
Lydgate rcite en finissant un lieu commun de pit machinale. Le
lecteur fait le signe de la croix en billant et s'en va. En effet, la
posie et la religion ne sont plus capables de suggrer un sentiment
vrai. Les crivains calquent et recalquent. Hawes[232] refait le _Palais
de la Renomme_ de Chaucer, et une sorte de pome allgorique amoureux
d'aprs le _Roman de la Rose_. Barcklay[233] traduit _le Miroir des
bonnes manires_ et _le Vaisseau des fous_. Toujours des abstractions
ternes, uses, vides; c'est la scolastique de la posie. S'il y a
quelque part un accent un peu original, c'est dans ce _Vaisseau des
fous_ que traduit Barcklay, dans la _Danse de la mort_ que traduit
Lydgate, bouffonneries amres, gaiets tristes qui, par les mains des
artistes et des potes, courent en ce moment par toute l'Europe. Ils se
raillent eux-mmes, grotesquement et lugubrement: pauvres figures plates
et vulgaires, entasses dans un navire, ou qu'un squelette grimaant
fait danser au son du violon sur leur tombe. Au fond de toute cette
moisissure et dans ce dgot dont ils se sont pris pour eux-mmes,
parat le farceur, le Triboulet de taverne, le faiseur de petits vers
gouailleurs et macaroniques, Skelton[234], virulent pamphltaire, qui,
mlant les phrases franaises, anglaises, latines, les termes d'argot,
le style  la mode, les mots invents, entre-choquant de courtes rimes,
fabrique une sorte de boue littraire dont il clabousse Wolsey et les
vques. Style, mtre, rime, langue, tout art a fini; au-dessous de la
vaine parade officielle il n'y a plus qu'un ple-mle de dbris.
Pourtant cette posie, toute dguenille, en loques, billonne, sale
et ronge aux vers, a de la moelle[235]. Elle est pleine de colre
politique, de verve sensuelle, d'instincts anglais et populaires; elle
vit. Vie grossire, encore rudimentaire, ignoblement grouillante, comme
celle qui apparat dans un grand corps gisant qui se dcompose. C'est la
vie pourtant, avec les deux grands traits qu'elle va manifester, avec la
haine de la hirarchie ecclsiastique, qui est la Rforme, avec le
retour aux sens et  la vie naturelle, qui est la Renaissance.

[Footnote 227: 1420, 1430.]

[Footnote 228: C'est le titre que Froissart (1397) donna  son recueil
de vers, en le prsentant au roi Richard II.]

[Footnote 229: Lydgate, _Histoire de Troie_, description de la chapelle
d'Hector. Voyez surtout les _Pageants_ ou entres solennelles.]

[Footnote 230: Voyez sa _Vision de la Fortune_, gigantesque figure. Dans
cette peinture, il a de l'motion et du talent.]

[Footnote 231: La guerre des Hussites, la guerre de Cent-Ans, la guerre
des deux Roses.]

[Footnote 232: Vers 1506. _The Temple of glass_. _Passetyme of
pleasure_.]

[Footnote 233: Vers 1500.]

[Footnote 234: Mort en 1529, laurat en 1489. _Les Rcompenses de cour_,
_la Couronne de laurier_, l'_lgie sur la mort du duc de
Northumberland_, plusieurs sonnets, sont d'un style convenable et
appartiennent  la posie officielle. _Voyez_ Philarte Chasles,
_Skelton_, tudes sur le seizime sicle.]

[Footnote 235: Mot de Skelton.

  Though my rhyme be ragged
  Tattered and gagged,
  Rudely rain-beaten,
  Rusty, moth-eaten,
  Yf ye take welle therewithe,
  It hath in it some pith.]




LIVRE II.

LA RENAISSANCE.


CHAPITRE I.

La Renaissance paenne.


 1. LES MOEURS.

     I. Ide que les hommes s'taient faite du monde depuis la
        dissolution de la socit antique.--Comment et pourquoi
        recommence l'invention humaine.--Forme d'esprit de la
        Renaissance.--Que la reprsentation des objets est alors
        imitative, figure et complte.

    II. Pourquoi le modle idal change.--Amlioration de la
        condition humaine en Europe.--Amlioration de la condition
        humaine en Angleterre.--La paix.--L'industrie.--Le
        commerce.--Le pturage.--L'agriculture.--Accroissement de la
        richesse publique.--Les btiments et les meubles.--Les palais,
        les repas et les habits.--Les pompes de la cour.--Ftes sous
        lisabeth.--_Masques_ sous Jacques Ier.

   III. Les moeurs populaires;--Pageants.--Thtres.--Ftes de
        village.--Expansion paenne.

    IV. Les modles.--Les anciens.--Traduction et lecture des
        auteurs classiques.--Sympathie pour les moeurs et les dieux de
        l'antiquit.--Les modernes.--Got pour les ides et les crits
        des Italiens.--Que la posie et la peinture en Italie sont
        paennes.--Le modle idal est l'homme fort, heureux, born 
        la vie prsente.


 2. LA POSIE.

     I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du gnie
        saxon.

    II. Les prcurseurs.--Le comte de Surrey.--Sa vie fodale et
        chevaleresque.--Son caractre anglais et personnel.--Ses
        pomes srieux et mlancoliques.--Sa conception de l'amour
        intime.

   III. Son style.--Ses matres, Ptrarque et Virgile.--Ses
        procds, son habilet, sa perfection prcoce.--L'art est
        n.--Dfaillances, imitation, recherche.--L'art n'est pas
        complet.

    IV. Croissance et achvement de l'art.--L'_Euphus_ et la
        mode.--Le style et l'esprit de la Renaissance.--Surabondance
        et drglement.--Comment les moeurs, le style et l'esprit se
        correspondent.--Sir Philip Sidney.--Son ducation, sa vie, son
        caractre.--Son rudition, son srieux, sa gnrosit et sa
        vhmence.--Son _Arcadie_.--Exagration et manirisme des
        sentiments et du style.--Sa _Dfense de la posie_.--Son
        loquence et son nergie.--Ses sonnets.--En quoi les corps et
        les passions de la Renaissance diffrent des corps et des
        passions modernes.--L'amour sensuel.--L'amour mystique.

     V. La posie pastorale.--Abondance des potes.--Naturel et
        force de la posie.--tat d'esprit qui la suscite.--Sentiment
        de la campagne.--Renaissance des dieux antiques.--Enthousiasme
        pour la beaut.--Peinture de l'amour ingnu et
        heureux.--Shakspeare, Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe,
        Warner, Breton, Lodge, Greene.--Comment la transformation du
        public a transform l'art.

    VI. La posie idale.--Spenser.--Sa vie.--Son caractre.--Son
        platonisme.--Ses _Hymnes  l'amour et  la beaut_.--Abondance
        de son imagination.--En quoi elle est pique.--En quoi elle
        est ferique.--Ses ttonnements.--Le _Calendrier du
        berger_.--Ses _Petits pomes_.--Son chef-d'oeuvre.--_La Reine
        des fes_.--Son pope est allgorique et pourtant
        vivante.--Elle embrasse la chevalerie chrtienne et l'olympe
        paen.--Comment elle les relie.

   VII. _La Reine des fes_.--Les vnements
        impossibles.--Comment ils deviennent
        vraisemblables.--Belphoebe et Chrysogone.--Les peintures et
        les paysages feriques et gigantesques.--Pourquoi ils doivent
        tre tels.--La caverne de Mammon et les jardins
        d'Acrasia.--Comment Spenser compose.--En quoi l'art de la
        Renaissance est complet.


 3. LA PROSE.

     I. Fin de la posie.--Changements dans la socit et dans les
        moeurs.--Comment le retour  la nature devient l'appel aux
        sens.--Changements correspondants dans la posie.--Comment
        l'agrment remplace l'nergie.--Comment le joli remplace le
        beau.--La mignardise.--Carew.--Suckling.--Herrick.--
        L'affectation.--Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley.
        --Commencement du style classique et de la vie de salon.

    II. Comment la posie aboutit  la prose.--Liaison de la
        science et de l'art.--En Italie.--En Angleterre.--Comment le
        rgne du naturalisme dveloppe l'exercice de la raison
        naturelle.--rudits, historiens, rhtoriciens, compilateurs,
        politiques, antiquaires, philosophes, thologiens.--Abondance
        des talents et raret des beaux livres.--Surabondance,
        recherche, pdanterie du style.--Originalit, prcision,
        nergie et richesse du style.--Comment,  l'inverse des
        classiques, ils se reprsentent non l'ide, mais l'individu.

   III. Robert Burton.--Sa vie et son caractre.--Confusion et
        normit de son rudition.--Son sujet, _l'Anatomie de la
        mlancolie_.--Divisions scolastiques.--Mlange des sciences
        morales et mdicales.

    IV. Sir Thomas Browne.--Son esprit.--Son imagination est d'un
        homme du Nord.--_Hydriotaphia_, _Religio medici_.--Ses ides,
        ses curiosits et ses doutes sont d'un homme de la
        Renaissance.--_Pseudodoxia_.--Effets de cette activit et de
        cette direction de l'esprit public.

     V. Franois Bacon.--Son esprit.--Son originalit.--Concentration
        et splendeur de son style.--Ses comparaisons et ses
        aphorismes.--_Les Essais_.--Son procd n'est pas
        l'argumentation, mais l'intuition.--Son bon sens
        utilitaire.--Point de dpart de sa philosophie.--Que l'objet
        de la science est l'amlioration de la condition
        humaine.--_Nouvelle Atlantide_.--Comment cette ide est
        d'accord avec l'tat des choses et l'esprit du temps.--Elle
        achve la Renaissance.--Comment cette ide amne une nouvelle
        mthode.--L'_Organum_.-- quel point Bacon s'est
        arrt.--Limites de l'esprit du sicle.--Comment la conception
        du monde, qui tait potique, devient mcanique.--Comment la
        Renaissance aboutit  l'tablissement des sciences positives.


 1. LES MOEURS.


I

Il y avait dix-sept sicles qu'une grande pense triste avait commenc 
peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et
l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle et lch
prise. C'tait l'ide de l'impuissance et de la dcadence humaine. La
corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde
antique l'avaient fait natre;  son tour elle avait fait natre la
rsignation stoque, l'insouciance picurienne, le mysticisme alexandrin
et l'attente chrtienne du royaume de Dieu. Le monde est mauvais et
perdu: chappons-lui par l'insensibilit, par l'tourdissement, par
l'extase. Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant
par-dessus elles, avait ajout qu'il allait finir: Tenez-vous prts,
car le royaume de Dieu est proche. Mille ans durant, les ruines qui se
faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les coeurs
cette pense funbre, et quand du fond de l'imbcillit finale et de la
misre universelle l'homme fodal se releva par la force de son courage
et de son bras, il retrouva pour entraver sa pense et son oeuvre la
conception crasante qui, proscrivant la vie naturelle et les esprances
terrestres, rigeait en modles l'obissance du moine et les langueurs
de l'illumin.

Par sa propre force, elle empira. Car le propre d'une pareille
conception, comme des misres qui l'engendrent et du dcouragement
qu'elle consacre, c'est de supprimer l'action personnelle et de
remplacer l'invention par la soumission. Insensiblement, ds le
quatrime sicle, on voit la rgle morte se substituer  la foi vivante.
Le peuple chrtien se remet aux mains du clerg, qui se remet aux mains
du pape. Les opinions chrtiennes se soumettent aux thologiens, qui se
soumettent aux Pres. La foi chrtienne se rduit  l'accomplissement
des oeuvres, qui se rduit  l'accomplissement des rites. La religion,
fluide aux premiers sicles, se fige en un cristal roide, et le contact
grossier des barbares vient poser par-dessus une couche d'idoltrie: on
voit paratre la thocratie et l'inquisition, le monopole du clerg et
l'interdiction des critures, le culte des reliques et l'achat des
indulgences. Au lieu du christianisme, l'glise; au lieu de la croyance
libre, l'orthodoxie impose; au lieu de la ferveur morale, les pratiques
fixes; au lieu du coeur et de la pense agissante, la discipline
extrieure et machinale: ce sont l les traits propres du moyen ge.
Sous cette contrainte, la socit pensante avait cess de penser; la
philosophie avait tourn au manuel et la posie au radotage, et l'homme
inerte, agenouill, remettant sa conscience et sa conduite aux mains de
son prtre, ne semblait qu'un mannequin bon pour rciter un catchisme
et psalmodier un chapelet[236].

[Footnote 236: Voir  Bruges les tableaux de Hemling (quinzime sicle).
Aucune peinture ne fait si bien comprendre la pit ecclsiastique du
moyen ge, toute pareille  celle des bouddhistes.]

Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'effort de la socit
laque qui a rejet la thocratie, maintenu l'tat libre, et qui 
prsent retrouve ou trouve une  une les industries, les sciences et les
arts. Tout se renouvelle; l'Amrique et les Indes sont dcouvertes, la
figure de la terre est connue, le systme du monde est annonc, la
philologie moderne est fonde, les sciences exprimentales commencent,
les arts et les littratures poussent comme une moisson, la religion se
transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans
l'action humaines qui ne soit dfriche et fconde par cet universel
effort. Il est si grand, que des novateurs il passe aux retardataires,
et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dress. Il
semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En
effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et suprieure. C'est
le trait propre de cet ge, qu'ils ne saisissent plus les choses par
parcelles, isolment, ou par des classifications scolastiques et
mcaniques, mais d'ensemble, par des vues gnrales et compltes, avec
cet embrassement passionn d'un esprit sympathique qui, plac devant un
vaste objet, le pntre dans toutes ses parties, le tte dans toutes ses
attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image vivante et
puissante, si vivante et si puissante qu'il est oblig de la traduire au
dehors par une oeuvre d'art ou une action. Une chaleur d'me
extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des
demi-visions, des visions entires, des artistes, des croyants, des
fondateurs, des _crateurs_, voil ce qu'une pareille forme d'esprit
produit au jour; car pour crer il faut avoir, comme Luther et saint
Ignace, comme Michel-Ange et Shakspeare, une ide non pas abstraite,
partielle et sche, mais figure, acheve et sensible, une vraie
crature qui s'agite intrieurement et fait effort pour apparatre  la
lumire. C'est ici le grand sicle de l'Europe et le plus admirable
moment de la vgtation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa
sve, et nous ne faisons que continuer sa pousse et son effort.


II

Quand la puissance humaine se manifeste si clairement en oeuvres si
grandes, rien d'tonnant si le modle idal change et si l'antique ide
paenne reparat. Elle reparat amenant avec soi le culte de la beaut
et de la force; en Italie d'abord; car de tous les pays d'Europe c'est
le plus paen, le plus voisin de la civilisation antique; puis de l en
France et en Espagne, en Flandre[237], mme en Allemagne, pour gagner
enfin l'Angleterre. Comment se fait-il qu'elle se propage, et quelle est
la rvolution advenue dans les moeurs qui de toutes parts en ce moment
runit tous les hommes dans un sentiment qu'ils avaient oubli depuis
quinze cents ans? C'est que la condition des hommes s'amliore et qu'ils
le sentent. Toujours le modle idal exprime la situation relle, et les
cratures de l'imagination, comme les conceptions de l'esprit, ne font
que manifester l'tat de la socit et le degr du bien-tre; il y a une
correspondance fixe entre ce que l'homme admire et ce que l'homme est.
Tant que la misre est accablante, la dcadence visible ou l'esprance
ferme, il est enclin  maudire la vie terrestre et  chercher des
consolations dans un autre monde. Sitt que sa souffrance s'allge, que
sa puissance se manifeste, que ses perspectives s'largissent, il
recommence  aimer la vie prsente,  prendre confiance en lui-mme, 
aimer et clbrer l'nergie, le gnie, toutes les facults efficaces qui
travaillent pour lui procurer le bonheur. Vers la vingtime anne
d'lisabeth, les nobles quittent le bouclier et l'pe  deux mains pour
la rapire[238]: petit fait presque imperceptible, norme cependant, car
il est pareil au changement qui, il y a soixante ans, nous a fait
quitter l'pe de cour pour nous laisser les bras ballants dans notre
habit noir. En effet, c'est alors le rgime fodal qui finit et la vie
de cour qui commence, comme c'est aujourd'hui la vie de cour qui vient
de finir et le rgime dmocratique qui vient de commencer. Avec l'pe 
deux mains, la lourde armure complte, les donjons fodaux, les guerres
prives, le dsordre permanent, tous les flaux du moyen ge reculent et
s'effacent dans le pass. L'Anglais est sorti de la guerre des deux
Roses. Il ne court plus le danger d'tre demain pill comme riche,
aprs-demain pendu comme tratre; il n'a plus besoin de fourbir son
armure, de faire des ligues avec les gens puissants, de s'approvisionner
pour l'hiver, de ramasser des hommes d'armes, de courir la campagne pour
piller et pendre les autres[239]. La monarchie, en Angleterre comme dans
toute l'Europe, a mis la paix dans la socit[240], et avec la paix
paraissent les arts utiles. Le bien-tre domestique suit la scurit
civile, et l'homme, mieux fourni dans sa maison, mieux protg dans sa
bourgade, peut prendre got  la vie terrestre qu'il transforme et va
transformer.

[Footnote 237: Van Orley, Michel Coxie, Franz Floris, les de Vos, les
Sadler, Crispin de Pass et les matres de Nuremberg.]

[Footnote 238: Le premier carrosse est de 1564. Il tonna beaucoup. Les
uns disaient que c'tait une grande coquille marine apporte de Chine,
les autres que c'tait un temple ou les cannibales adoraient le
diable.]

[Footnote 239: Voyez la peinture de cet tat de choses dans les lettres
de la famille Paston, publies par John Fen.]

[Footnote 240: Louis XI en France, Ferdinand et Isabelle en Espagne,
Henri VII en Angleterre. En Italie, le rgime fodal a fini plus tt,
par l'tablissement des rpubliques et des principauts.]

Vers la fin du quinzime sicle[241], le branle est donn; le commerce
et l'industrie des laines s'accroissent soudainement, et si normment
que les terres  bl sont changes en prairies, que tout est pris pour
les pturages[242], et que ds 1553 quarante mille pices de drap sont
exportes en un an par des vaisseaux du pays. C'est l dj l'Angleterre
telle que nous la voyons aujourd'hui, contre de prairies, toute verte,
coupe de haies, parseme de btail, navigatrice, manufacturire,
opulente, avec un peuple de travailleurs nourris de viande, qui
l'enrichissent en s'enrichissant. Ils amliorent si bien l'agriculture,
qu'au bout de cent ans[243] le produit de l'acre est doubl. Ils
multiplient si fort, qu'en deux cents ans[244] la population double. Ils
s'enrichissent tellement qu'au commencement de Charles Ier la chambre
des Communes est trois fois plus riche que la chambre des Lords. La
ruine[245] d'Anvers par le duc de Parme leur envoie le tiers des
marchands et des manufacturiers, qui fabriquaient les soies, les damas,
les bas, les taffetas, les serges. La dfaite de l'Armada et la
dcadence de l'Espagne ouvrent toutes les mers  leur marine[246]. La
ruche laborieuse, qui sait oser, essayer, explorer, agir par bandes, et
toujours fructueusement, va commencer ses profits et ses voyages et
bourdonner par tout l'univers.

[Footnote 241: 1488. Acte du Parlement sur les _inclosures_.]

[Footnote 242: _A Compendious examination_, 1581, by William Strafford.
Acte du Parlement, 1541. Whereby the inhabitants of the said town have
gotten and come into riches and wealthy livings. (Il s'agit de
Manchester.)]

[Footnote 243: _Pictorial history_, I, 902.]

[Footnote 244: _Pictorial history_, I, 903. De 1377  1583, de 2
millions et demi  5 millions.]

[Footnote 245: Ludovic Guicciardini. En 1585.]

[Footnote 246: Henri VIII, au commencement de son rgne, n'avait qu'un
vaisseau de guerre. lisabeth en fit partir cent cinquante contre
l'Armada.

1553. Compagnie anglaise du commerce russe.

1578. Drake fait le tour du monde.

1600. Compagnie anglaise pour le commerce de l'Inde.]

Au bas et au sommet de la socit, dans toutes les parties de la vie, 
tous les degrs de la condition humaine, ce bien-tre nouveau devenait
visible. En 1533, considrant que les rues de Londres taient sales,
remplies de bourbiers et de fondrires, et que beaucoup de personnes,
tant  pied qu' cheval, couraient risque de s'y blesser et y avaient
presque pri, Henri VIII faisait commencer le pavage de Londres[247].
De nouvelles rues couvraient les terrains vides o les jeunes gens
venaient autrefois courir et lutter. Tous les ans on voyait crotre le
nombre des tavernes, des thtres, des salles o l'on fumait, o l'on
jouait, o l'on donnait des combats d'ours. Avant lisabeth, les maisons
des gentilshommes de campagne n'taient gure que des chaumires
couvertes de paille, recrpies de la plus grossire glaise, et claires
seulement par des treillages. Au contraire, dit Harrison (1580), celles
qu'on a bties rcemment le sont ordinairement de briques, de pierres
dures ou de toutes deux, les chambres larges et belles, et les btiments
de l'office plus loigns des chambres. Pour les anciennes maisons de
bois, on les recouvrait du pltre le plus fin, lequel, outre la
dlectable blancheur de la matire elle-mme, est tendu en couches si
unies et si douces, que rien,  mon avis, ne saurait tre fait avec plus
de dlicatesse[248]. Cette admiration nave montre de quels taudis on
sortait. Voici qu'enfin on emploie le verre pour les fentres; les murs
nus sont tendus de tapisseries o les visiteurs contemplent avec bonheur
et tonnement des herbes, des animaux, des figures; on commence  faire
usage des poles, et l'on prouve le plaisir inconnu d'avoir chaud.

[Footnote 247: Liv. VI, chap. IV, _Pictorial History_.]

[Footnote 248: Nathan Drake, _Shakspeare and his Times_, passim.]

     Trois choses, dit Harrison, sont  remarquer chez les fermiers.
     La premire est la multitude des chemines nouvellement bties.
     Dans leur jeune ge, il n'y en avait pas plus de deux, ou tout au
     plus trois dans la plupart des villes de l'intrieur du royaume.
     La seconde est l'amlioration des ameublements, qui est grande,
     quoique non encore gnrale; car, disent-ils, nos pres (oui, et
     nous-mmes aussi), nous avons couch bien souvent dans des
     grabats de paille, sur de grosses nattes, avec un drap seulement,
     avec des couvertures faites de poils grossiers ou de lambeaux
     recousus, et une bonne bche ronde sous notre tte pour traversin
     ou oreiller. S'il arrivait que le matre du logis, dans les sept
     annes qui suivaient son mariage, et achet un matelas ou un lit
     de bourre, et aussi un sac de menue paille pour reposer sa tte,
     il se croyait aussi bien log que le seigneur de la ville.... Les
     oreillers, disaient-ils, ne semblaient faits que pour les femmes
     en couches. La troisime chose est le changement de la vaisselle
     de bois en pots d'tain, et des cueillers de bois en argent ou en
     tain; car si commune tait dans l'ancien temps cette vaisselle
     de bois, qu'un homme aurait eu de la peine  trouver quatre
     pices d'tain (desquelles peut-tre une salire) dans la maison
     d'un bon fermier.

Ce n'est pas la possession, c'est l'acquisition qui donne aux hommes la
joie et le sentiment de leur force; ils remarquent davantage un petit
bonheur qui est nouveau qu'un grand bonheur qui est ancien; ce n'est pas
quand tout est bien, c'est quand tout est mieux qu'ils voient la vie en
beau et sont tents d'en faire une fte. C'est pourquoi, en ce moment,
ils en font une fte, une magnifique parade, si semblable  un tableau,
qu'elle produit la peinture en Italie, si semblable  une
reprsentation, qu'elle produit le drame en Angleterre.  prsent que la
hache et l'pe des guerres civiles ont abattu la noblesse indpendante,
et que l'abolition du droit de maintenance a ruin la petite royaut
solitaire de chaque grand baron fodal, les seigneurs quittent leurs
noirs chteaux, forteresses crneles, entoures d'eaux stagnantes,
perces d'troites fentres, sortes de cuirasses de pierre qui n'taient
bonnes qu' garder la vie de leurs matres. Ils affluent dans les
nouveaux palais  dmes et  tourelles, couverts d'ornements tourments
et multiplis, garnis de terrasses et d'escaliers monumentaux, munis de
jardins, de jets d'eau, de statues, palais de Henri VIII et d'lisabeth,
demi-gothiques et demi-italiens[249], dont la commodit, l'clat, la
symtrie annoncent dj des habitudes de socit et le got du plaisir.
Ils viennent  la cour, ils quittent leurs moeurs: les quatre repas qui
suffisaient  peine  la voracit antique se rduisent  deux; les
gentilshommes sont bientt des raffins, qui mettent leur gloire dans la
recherche et la singularit de leurs amusements et de leur parure. On
les voit se vtir magnifiquement d'toffes clatantes, avec le luxe de
gens qui, pour la premire fois, froissent la soie et font chatoyer
l'or: pourpoints de satin carlate, manteaux de zibeline de mille
ducats, souliers de velours brods d'or et d'argent, couverts de roses
ou de rubans, bottes  collets rabattus d'o sortent des flots de
dentelles, brodes de figures d'oiseaux, d'animaux, de constellations,
de fleurs en argent, en or, en pierres prcieuses, chemises ornementes
qui cotent dix livres sterling. C'est une chose ordinaire de mettre
mille chvres et cent boeufs  un habit et de porter tout un manoir sur
son dos[250]. Les habits de ce temps ressemblent  des chsses. Quand
lisabeth mourut, on trouva trois mille habillements dans ses
garde-robes. Faut-il parler des gigantesques collerettes des dames, de
leurs robes bouffantes, de leurs corsages tout roides de diamants?
Singulier signe du temps, les hommes taient plus changeants et plus
pars qu'elles. Telle est notre inconstance, dit Harrison,
qu'aujourd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis que demain
on ne trouve lgants et agrables que les colifichets franais. Un peu
plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui sont dans le got allemand.
Tantt c'est la faon turque que gnralement on prfre, tantt ce sont
les robes mauresques, les manches barbaresques et les culottes courtes
franaises. Et si les modes sont diverses, ce serait un monde que de
dire le prix, la recherche, l'excs, la vanit, la pompe, la varit, et
finalement l'instabilit et la folie qu'on rencontre  tous les tages.
Folie soit, mais posie aussi. Il y a autre chose qu'un amusement de
freluquets dans cette mascarade splendide de costumes. Le trop-plein de
la sve intrieure se rpand de ce ct, comme aussi dans les drames et
les pomes. C'est une verve d'artistes qui les mne. Il y a une pousse
incroyable de formes vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs
graveurs, qui, dans leurs frontispices, prodiguent les fruits, les
fleurs, les figures agissantes, les animaux, les dieux, et versent et
entassent tout le trsor de la nature sur tous les coins de leur papier.
Ils ont besoin de jouir du beau; ils veulent tre heureux par les yeux;
ils sentent naturellement par contre-coup le relief et l'nergie de
toutes les formes. Depuis l'avnement de Henri VIII jusqu' la mort de
Jacques Ier on ne voit que processions, tournois, entres de villes,
mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'talage des
couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Wolsey lui
donne des ftes[251] de faon si coteuse et si splendide, que c'est
un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles bien
habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqus ou pour
garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de
musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. Le
roi vient un jour le surprendre  table, suivi de douze seigneurs
dguiss en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi,
prcd de porteurs de torches, avec un tel bruit de tambours et de
fltes, que rarement on en vit de pareil[252]. Sur-le-champ on sert un
nouveau banquet de deux cents plats diffrents, trs-recherchs et
d'invention coteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant,
et en d'autres rjouissances, au grand contentement du roi et de la
noblesse assemble. Comptez, si vous pouvez[253], les ftes
mythologiques, les rceptions thtrales, les opras jous en plein air
pour lisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs.  Kenilworth les
ftes durrent dix-neuf jours. Tout y est: pdanteries, nouveauts, jeux
populaires, spectacles sanglants, farces grossires, tours de force et
d'adresse, allgories, mythologie, chevalerie, commmorations rustiques
et nationales. En pareil temps, dans cet lan universel et dans ce subit
panouissement, les hommes s'intressent  eux-mmes, trouvent leur vie
belle, digne d'tre reprsente et mise en scne tout entire; ils
jouent avec elle, ils jouissent en la voyant, ils en aiment les hauts,
les bas, ils en font un objet d'art. La reine est reue par une
sibylle, puis par des gants du temps d'Arthur, puis par la Dame du Lac.
Sylvain, Pomone, Crs et Bacchus, chaque divinit tour  tour lui
prsente les prmices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvage,
vtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec
cho. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur
italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine
assiste  un mariage rustique, puis  une sorte de combat comique entre
les paysans de Coventry, qui reprsentent la dfaite des Danois. Au
moment o elle revient de la chasse, Triton, sortant du lac, la supplie,
au nom de Neptune, de dlivrer la Dame enchante, poursuivie par sir
Bruce Sans-Piti. Aussitt la Dame apparat, entoure de nymphes,
bientt suivie de Prote que porte un norme dauphin. Cache dans le
dauphin, une troupe de musiciens chante avec le choeur des divinits
marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine
d'Angleterre.--Vous voyez que la comdie n'est pas seulement au thtre;
les grands et la reine elle-mme deviennent acteurs. Les besoins de
l'imagination sont si vifs que la cour devient une scne. Sous Jacques
Ier, tous les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames et
les premiers nobles jouaient un opra, appel _Masque_, sorte
d'allgorie mle de danses, rehausse par des dcorations et des
costumes clatants, et dont les tableaux mythologiques de Rubens peuvent
seuls indiquer la splendeur. Des lords vtus  la faon des statues
antiques, portant sur la tte des couronnes persanes, avec des
enroulements d'or tourns en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze
incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coup de
manire  dessiner le nu,  la faon de la cuirasse grecque, rattach
sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brod qui s'agrafait
avec des bijoux; les manteaux de soie colore, les uns couleur du ciel,
les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou
bronzs[254]: les dames en corsage de drap blanc d'argent, brod de
figures de paons et de fruits; au-dessous, un vtement lche, fronc,
incarnat, ray d'argent, divis par une ceinture d'or, et, sous
celui-ci, un autre vtement flottant de drap azur d'argent, galonn
d'or; leurs cheveux ngligemment nous sous une riche et prcieuse
couronne orne de toutes sortes de diamants choisis; sur le haut, un
voile transparent qui tombait jusqu' terre; leurs chaussures d'azur et
d'or garnies de rubis et de diamants. J'abrge la description, qui
ressemble  celle des contes de fes. Songez que toutes ces parures, ce
chatoiement des toffes, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur
des chairs nues, s'talaient journellement pour le mariage des grands,
aux accents hardis d'un pithalame paen. Pensez aux festins
qu'introduisait alors le comte de Carlisle, o l'on servait d'abord une
table remplie de mets recherchs aussi haut qu'un homme pouvait
atteindre, pour la jeter aussitt et la remplacer par une autre table
pareille. Cette prodigalit de magnificences, ces somptueuses folies, ce
dbridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des oreilles,
cet opra jou par les matres du royaume marquent, comme la peinture de
Rubens, de Jordans et de la Flandre contemporaine, un si franc appel
aux sens, un si complet retour  la nature, que notre ge refroidi et
triste est hors d'tat de se les figurer[255].

[Footnote 249: Ce style est appel le style Tudor. Il devient tout 
fait italien, voisin de l'antique, sous Jacques Ier, avec Inigo Jones.]

[Footnote 250: Voyez Burton, _Anatomy of melancoly_; Stubbes, etc.]

[Footnote 251: Holinshed, 921.]

[Footnote 252: Holinshed, _ibid._]

[Footnote 253: _Elisabeth and James' Progresses_, by Nichols.]

[Footnote 254: Tir des _Masques_ de Ben-Jonson. _Masque of hymen_, 76.
d. Gifford, t. VII.]

[Footnote 255: Aussi certaines lettres prives dcrivent la cour
d'lisabeth comme un endroit o il y avait peu de pit et de pratique
de la religion, et o toutes les normits rgnaient au plus haut
degr.]


III

S'pancher, contenter son coeur et ses yeux, lancer hardiment sur toutes
les routes de la vie la meute de ses apptits et de ses instincts, voil
donc le besoin qui apparat dans les moeurs. L'Angleterre n'est pas
encore puritaine. C'est la joyeuse Angleterre, _merry England_, comme
on dit alors. Elle n'est point encore roidie et rgularise. Elle
s'panouit largement, librement, et se rjouit de se voir telle. Ce
n'est pas  la cour seulement qu'on trouve l'opra, c'est au village.
Des compagnies ambulantes s'y transportent, et les gens du pays au
besoin les supplent; Shakspeare a vu, avant de les peindre, des
balourds, des charpentiers, des menuisiers, des raccommodeurs de
soufflets[256] jouer Pyrame et Thisb, reprsenter le lion en rugissant
le plus doucement possible et figurer la muraille en tendant la main.
Toute fte est un _pageant_ o des bourgeois, des ouvriers, des enfants
sont les figurants. Ils sont acteurs d'instinct. Quand l'me est pleine
et neuve, ce n'est point par des raisonnements qu'elle exprime ses
ides; elle les joue et les figure; elle les mime; c'est l le vrai et
le premier langage, celui des enfants, celui des artistes, celui de la
joie et de l'invention. C'est de cette faon qu'ils se divertissent avec
des chants et des festins dans toutes les ftes symboliques dont la
tradition a peupl l'anne[257]. Le dimanche aprs la nuit des Rois, les
laboureurs paradent dans les rues avec leurs chemises par-dessus leurs
habits, pars de rubans, tranant une charrue au son de la musique, et
dansant la danse des pes; un autre jour c'est une figure faite d'pis
qu'on promne dans un chariot, parmi des chants, au son des pipeaux et
des tambours; une autre fois, c'est le pre Nol et sa troupe; ou bien
c'est l'arbre de mai autour duquel on joue l'histoire de Robin Hood, le
brave braconnier, et la lgende de saint George qui terrasse le dragon.
Il faudrait un demi-volume pour dcrire toutes ces ftes, celles de la
Moisson, de la Toussaint, de la Saint-Martin, de la Tonte des agneaux,
surtout celle de Nol qui durait douze jours et parfois six semaines.
Ils mangent et boivent, font ripaille, remuent leurs membres,
embrassent les filles, sonnent les cloches, s'emplissent de bruit: rudes
bacchanales o l'homme se dbride, et qui sont la conscration de la vie
naturelle: les puritains ne s'y sont pas tromps.

[Footnote 256: _Midsummer Night's Dream_.]

[Footnote 257: Nathan Drake, _Shakspeare and his times_, chap. V et VI.]

     D'abord, dit Stubbs[258], toutes les ttes folles de la paroisse
     s'assemblent et choisissent un grand capitaine avec le titre de
     prince du dsordre, et, l'ayant couronn en grande solennit, le
     prennent pour roi. Ce roi, une fois sacr, choisit vingt,
     quarante ou cent joyeux gaillards comme lui-mme, qui font le
     service autour de Sa Majest Souveraine.... Ils ont leurs chevaux
     de bois, leurs dragons et autres bouffonneries, avec leurs
     joueurs de flte paillards et leurs bruyants tambours pour mettre
     en train la danse du diable. Puis cette troupe de paens marche
     vers l'glise et le cimetire au son des fltes, au roulement des
     tambours, dansant, faisant tinter leurs clochettes, faisant
     flotter, comme des fous, leurs mouchoirs sur leurs ttes, pendant
     que les chevaux de bois et autres monstres escarmouchent 
     travers la foule. Et en cette sorte ils vont  l'glise comme des
     dmons incarns, avec un tel bruit confus, qu'il n'y a point
     d'homme qui puisse entendre sa propre voix. Puis les folles ttes
     regardent, s'bahissent, font des grimaces, montent sur les bancs
     pour voir cette belle crmonie. Aprs cela ils font des alles
     et venues dans l'glise, puis dans le cimetire, o ils ont
     ordinairement leurs berceaux, bosquets, salles d't et maisons
     de festin, o ils festoient, banquettent, dansent tout le jour,
     et parfois toute la nuit aussi. Et ainsi ces furies terrestres
     passent le jour du sabbat. Une autre espce de fous cervels
     apportent  ces chiens d'enfer (je veux dire le prince du
     dsordre et ses complices) du pain, de la bonne ale, du vieux
     fromage, du fromage nouveau, des gteaux, des tartes, de la
     crme, de la viande, tantt une chose, tantt une autre.

[Footnote 258: Stubbs, _Anatomy of abuses_.]

Au jour de mai, dit-il ailleurs, chaque paroisse, ville ou village,
s'assemble, hommes, femmes, enfants; ils s'en vont dans les bois.... et
passent toute la nuit en divertissements, et le matin rapportent des
branches de bouleaux et d'autres arbres, mais surtout leur plus prcieux
joyau, l'arbre de mai, qu'ils ramnent en grande vnration avec vingt
ou quarante paires de boeufs, chaque boeuf ayant un beau bouquet de
fleurs attach  la pointe de ses cornes.... Ils plantent ce mai, ou
plutt cette puante idole, jonchent de fleurs le gazon d'alentour,
tablissent  l'entour des salles de verdure, des berceaux, sautent et
dansent, banquettent et festoient, comme les paens pour la ddicace de
leurs idoles.... De dix filles qui vont au bois cette nuit, il y en a
neuf qui reviennent grosses. ....Au son de la cloche, le mardi gras,
dit un autre, les gens deviennent fous par milliers et oublient toute
dcence et tout bon sens.... C'est au diable et  Satan que, dans ces
excrables passe-temps, ils font hommage et sacrifice. En effet[259],
c'est  la nature,  l'antique Pan,  Freya,  Hertha, ses soeurs, aux
vieilles divinits teutoniques conserves  travers le moyen ge. En ce
moment, dans l'affaiblissement passager du christianisme et dans l'essor
soudain du bien-tre corporel, l'homme s'adore lui-mme, et il ne reste
de vivant en lui que le paen.

[Footnote 259: _Hentzner's travels in England_.

Il pense que dans la fte de la Moisson la figure qu'on tranait en char
tait celle de Crs.]


IV

Pour achever, voyez quelle route en ce moment les ides prennent.
Quelques sectaires, surtout des bourgeois et des gens du peuple,
s'appesantissent tristement sur la Bible. Mais c'est dans Rome et dans
la Grce paenne que la cour et les gens du monde vont chercher leurs
prcepteurs et leurs hros. Vers 1490[260], on a recommenc  lire les
classiques; coup sur coup on les traduit; bientt c'est une mode que de
les lire dans l'original. lisabeth, Jeanne Grey, la duchesse de
Norfolk, la comtesse d'Arundel, beaucoup de dames entendent couramment
Platon, Xnophon, Cicron, et les aiment. Peu  peu, par un redressement
insensible, l'homme s'est relev jusqu' la hauteur des grands et des
sains esprits qui avaient mani sans contrainte toutes les ides il y a
quinze sicles. Ce n'est pas seulement leur langue qu'il entend, c'est
leur pense; il ne rpte plus une leon d'aprs eux, il soutient une
conversation avec eux; il est leur gal, et ne trouve qu'en eux des
esprits aussi virils que le sien. Car ce ne sont pas des ergoteurs
d'cole, des compilateurs misrables, des cuistres rbarbatifs comme les
professeurs de jargon que lui imposait le moyen ge, comme ce triste
Duns Scott, dont les commissaires de Henri VIII jettent en ce moment les
feuillets aux vents. Ce sont des gentilshommes, des hommes d'tat, les
plus polis et les mieux levs du monde, qui savent parler, qui ont tir
leurs ides non des livres, mais des choses, ides vivantes, et qui
d'elles-mmes entrent dans les mes vivantes. Par-dessus la procession
des scolastiques encapuchonns et des disputeurs crasseux, les deux ges
adultes et pensants se rejoignent, et l'homme moderne, faisant taire les
voix enfantines ou nasillardes du moyen ge, ne daigne plus s'entretenir
qu'avec la noble antiquit. Il accepte ses dieux; il les comprend du
moins, et s'en entoure. Dans les pomes, dans les festins, dans les
tapisseries, dans presque toutes les crmonies, ils apparaissent, non
plus restaurs par la pdanterie, mais ranims par la sympathie, et
dous par les arts d'une vie aussi florissante et presque aussi profonde
que celle qu'ils avaient dans leur premier berceau. Aprs l'affreuse
nuit du moyen ge et les douloureuses lgendes des revenants et des
damns, c'est un charme que de revoir l'olympe rayonnant de la Grce;
ses dieux hroques et beaux ravissent encore une fois le coeur des
hommes; ils soulvent et instruisent ce jeune monde en lui parlant la
langue de ses passions et de son gnie, et ce sicle de fortes actions,
de libre sensualit, d'invention hardie n'a qu' suivre sa pente pour
reconnatre en eux ses matres et les ternels promoteurs de la libert
et de la beaut.

[Footnote 260: Warton, t. II,  4; t. III,  1.

Avant 1600, tous les grands potes, de 1550  1616, tous les grands
historiens de la Grce et de Rome, sont traduits en anglais. Lillye, en
1500, le premier enseigne publiquement le grec.]

Plus prs de lui est un autre paganisme, celui de l'Italie, plus
sduisant parce qu'il est moderne et fait couler une nouvelle sve dans
le tronc antique, plus attrayant parce qu'il est plus sensuel et
prsente, avec le culte de la force et du gnie, le culte du plaisir et
de la volupt. Les rigoristes le savent bien et s'en scandalisent: Les
enchantements de Circ, crit Ascham, ont t apports d'Italie pour
gter les moeurs des gens en Angleterre; beaucoup par des exemples de
mauvaise vie, mais surtout par les prceptes des mauvais livres traduits
dernirement d'italien en anglais et vendus dans toutes les boutiques de
Londres. Il y a plus de ces livres profanes[261] imprims ces derniers
mois qu'on n'en a vu depuis plusieurs vingtaines d'annes en Angleterre.
Aussi maintenant ils ont plus de respect pour les triomphes de Ptrarque
que pour la Gense de Mose, et font plus de cas d'un conte de Boccace
que d'une histoire de la Bible. En effet, en ce moment, l'Italie a
visiblement la primaut en toutes choses, et l'on y va puiser la
civilisation comme  la source. Quelle est-elle cette civilisation qui
s'impose ainsi  l'Europe, d'o part toute science et toute lgance,
qui fait loi dans toutes les cours, o Surrey, Sidney, Spenser,
Shakspeare vont chercher leurs exemples et leurs matriaux? Elle est
paenne de fonds et de naissance, par sa langue qui n'est qu'un latin 
peine dform, par ses traditions et ses souvenirs latins que nulle
lacune n'est venue interrompre, par sa constitution o l'antique vie
urbaine a d'abord prim et absorb la vie fodale, par le gnie de la
race, o la vigueur et la joie ont toujours surabond. Plus d'un sicle
avant les autres, ds Ptrarque, Rienzi et Boccace, les Italiens ont
commenc  retrouver l'antiquit perdue,  dlivrer les manuscrits
enfouis dans les cachots de France et d'Allemagne,  les restaurer, 
interprter, commenter, repenser les anciens,  se faire latins de coeur
et d'esprit, a composer en prose et en vers avec l'urbanit de Cicron
et de Virgile,  considrer les belles conversations et les jouissances
de l'esprit comme l'ornement et la plus exquise fleur de la vie[262]. Ce
ne sont pas seulement les dehors de la vie antique qu'ils s'approprient,
c'en est le fonds, j'entends la proccupation de la vie prsente,
l'oubli de la vie future, l'appel aux sens, le renoncement au
christianisme. Il faut jouir, faisait chanter leur premier pote
Laurent de Mdicis dans ses pastorales et dans ses triomphes. Il n'y a
point de certitude pour demain. Dj dans Pulci clate l'incrdulit
moqueuse, la gaiet sensuelle et hardie, toute l'audace des libres
penseurs qui repoussent du pied avec dgot le froc us du moyen ge.
C'est lui qui, dans un pome bouffon, met en tte de chaque chant un
_Hosanna_, un _In principio_, un texte sacr de la messe[263]. C'est
lui qui, se demandant ce qu'est l'me et comment elle peut entrer dans
le corps, la compare  ces confitures que l'on enveloppe dans du pain
blanc tout chaud. Que devient-elle dans l'autre monde? Certaines gens
croient y trouver des becfigues, des ortolans tout plums, d'excellents
vins, de bons lits, et  cause de cela, ils suivent les moines, marchent
derrire eux. Pour nous, mon cher ami, nous irons dans la valle noire,
o nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_! Si vous cherchez un
penseur plus srieux, coutez le grand patriote, le Thucydide du sicle,
Machiavel, qui, opposant le christianisme et le paganisme, dit que l'un
place le bonheur suprme dans l'humilit, l'abjection, le mpris des
choses humaines, tandis que l'autre fait consister le souverain bien
dans la grandeur d'me, la force du corps et toutes les qualits qui
rendent l'homme redoutable. Sur cela il conclut hardiment que le
christianisme enseigne  supporter les maux, et non  faire de grandes
actions; il dcouvre dans ce vice intrieur la cause de toutes les
oppressions; il dclare que les mchants ont vu qu'ils pouvaient
tyranniser sans crainte des hommes, qui, pour aller en paradis, taient
plus disposs  supporter les injures qu' les venger.  ce ton, et en
dpit des gnuflexions obliges, on devine bien laquelle des deux
religions il prfre. Le modle idal vers lequel tous les efforts se
tournent, auquel toutes les penses se suspendent, et qui soulve cette
civilisation tout entire, c'est l'homme fort et heureux, muni de toutes
les puissances qui peuvent accomplir ses dsirs, et dispos  s'en
servir pour la recherche de son bonheur.

[Footnote 261: _Ungracious_.]

[Footnote 262: Ma il vero e principal ornemento dell' animo in ciascuno
penso io che siano le lettere, bench i Francesi solamente conoscano la
nobilit dell'arme.... et tutti i litterati tengon per vilissimi
huomini. Page 112, d. 1585, Castiglione, _il Cortegiano_.]

[Footnote 263: Voyez Burchard, majordome du pape, rcit de la fte o
assistait Lucrce Borgia; _Lettres de l'Artin_, _Vie de Cellini_, etc.]

Si vous voulez voir cette ide dans sa plus grande oeuvre, c'est dans
les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle
les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les
coles nationales avec une telle originalit et une telle force, que
tout art viable drive d'elle, et que la population de figures vivantes
dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique
ou la tragdie franaise, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ
maigre du moyen ge, le misrable ver de terre dform et sanglant, la
Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne vanouie  ct du
gibet de son enfant, les martyrs hves, desschs par le jene, aux yeux
extatiques, les saintes aux doigts noueux,  la poitrine plate, toutes
les touchantes ou lamentables visions du moyen ge se sont vanouies; le
cortge divin qui se dveloppe n'tale plus que des corps florissants,
de nobles figures rgulires et de beaux gestes aiss; les noms sont
chrtiens, mais il n'y a de chrtien que les noms. Ce Jsus n'est qu'un
Jupiter crucifi[264]. Ces Vierges que Raphal dessine nues avant de
leur mettre une robe[265] ne sont que de belles filles, toutes
terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse
et tord dans le ciel au Jugement dernier sont une assemble d'athltes
capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre, comme celui
de saint Laurent, est une noble crmonie o un beau jeune homme sans
vtements se couche devant cinquante hommes draps et groups comme dans
un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se soit macr? Y
en a-t-il un qui ait pens avec angoisse et larmes au jugement de Dieu,
qui ait excd et dompt sa chair, qui se soit rempli le coeur des
tristesses et des douceurs vangliques? Ils sont trop vigoureux pour
cela, trop bien portants; leurs habits leurs sient trop bien; ils sont
trop prts  l'action nergique et prompte. On en ferait trop aisment
de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables dans une parade
ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur accorde  leur
aurole, c'est une gnuflexion ou un signe de croix; aprs quoi les yeux
jouissent d'eux, et ils ne sont l que pour la jouissance des yeux. Ce
que le spectateur sent dans une madone florentine, c'est le magnifique
animal vierge, dont le tronc puissant, la superbe pousse annoncent la
race et la sant; ce n'est pas l'expression morale, comme aujourd'hui,
que les artistes peignent, la profondeur d'une me tourmente et
raffine par trois sicles de culture; c'est au corps qu'ils
s'attachent, jusqu' parler avec enthousiasme des vertbres qui sont
magnifiques, des omoplates qui, dans les mouvements du bras, sont d'un
admirable effet[266]. Le point important pour eux est de bien faire
un homme et une femme nus. La beaut pour eux est celle de la charpente
osseuse qui s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des
cuisses qui vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire
amplement, du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'tre nu! qu'on est
bien en pleine lumire pour jouir de son corps florissant, de ses
muscles dispos, de son me gaillarde et hardie! Les splendides desses
reparaissent avec leur nudit primitive, sans songer qu'elles sont nues;
on voit bien  la tranquillit de leur regard,  la simplicit de leur
expression, qu'elles l'ont toujours t et que la pudeur ne les a point
encore atteintes. La vie de l'me ne s'oppose point ici, comme chez
nous,  la vie du corps; la premire n'est ni abaisse ni mprise, on
ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme
ne songe pas  paratre tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la
mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrs qui hrissent leur crinire,
mchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs sales, pendant
que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes;
et les spectateurs[267] habitus  manier l'pe,  s'exercer nus avec
le poignard et le glaive  deux mains,  chevaucher sur des routes
dangereuses, sentent par sympathie la fire tournure de l'chine
cambre, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des
muscles qui du talon jusqu' la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou
le lancer.

[Footnote 264: Mot de Pulci.]

[Footnote 265: _Voyez_ ses esquisses  Oxford et les esquisses du
religieux Fra Bartholomeo  Florence. _Voyez_ aussi _le Martyre de saint
Laurent_, par Baccio Bandinelli.]

[Footnote 266: Benvenuto Cellini, _Principes sur l'art du dessin_. Tu
dessineras alors l'os qui est plac entre les deux hanches. Il est
trs-beau et se nomme sacrum.... Les admirables os de la tte.]

[Footnote 267: _Vie de Benvenuto Cellini_. _Voyez_ aussi ces exercices
que Castiglione prescrit  l'homme bien lev:

Per voglio che il nostro cortegiano sia perfetto cavaliere d'ogni
sella.... Et perch degli Italiani  peculiar laude il cavalcare ben
alla brida, il maneggiar con raggione massimamente cavalli aspri, il
corre lance, il giostare, sia in questo de meglior Italiani.... Nel
torneare, tener un passo, combattere una sbarra, sia buono tra il
miglior francesi.... Nel giocare a canne, correr torri, lanciar haste e
dardi, sia tra Spagnuoli eccellente.... Conveniente  ancor sapere
saltare, e correre;.... ancor nobile exercitio il gioco di palla.... Non
di minor laude estimo il voltegiar a cavallo. Page 55, dition 1585.]


 2. LA POSIE.

I

Transplant dans des races et dans des climats diffrents, ce paganisme
reoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un
caractre propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance
anglaise est la renaissance du gnie saxon. C'est que l'invention
recommence, et qu'inventer c'est exprimer son gnie; une race latine ne
peut inventer qu'en exprimant des ides latines; une race saxonne ne
peut inventer qu'en exprimant des ides saxonnes, et l'on va trouver,
sous la civilisation et la posie nouvelles, des descendants de
l'antique Coedmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood.


II

 la fin du rgne de Henri VIII, dit le vieux Puttenham, s'leva une
compagnie nouvelle de potes de cour, dont sir Thomas Wyatt l'an, et
Henri, comte de Surrey, furent les deux capitaines, lesquels, ayant
voyag en Italie et got le doux style et les nobles rhythmes de la
posie italienne, ainsi que des novices nouvellement sortis des coles
de Dante, Ptrarque, Arioste, polirent grandement notre posie vulgaire
qui tait rude et villageoise[268], et pour cette cause peuvent tre
justement appels les premiers rformateurs du style et du mtre
anglais. Non que leur ide soit bien originale ou manifeste franchement
l'esprit nouveau. Le moyen ge s'achve, mais n'est pas encore fini.
Autour d'eux, Andr Borde, John Bale, John Heywood, Skelton lui-mme
renouvellent la platitude de la vieille posie et la rudesse de l'ancien
style. Les moeurs,  peine dgrossies, sont encore  demi fodales; au
camp, devant Landrecies, le commandant anglais crit une lettre amicale
au gouverneur franais de Trouanne pour lui demander s'il n'a pas
quelques gentilshommes disposs  rompre une lance en faveur des dames,
et promet d'envoyer six champions  leur rencontre. Parades, combats,
blessures, dfis, amour, appel au jugement de Dieu, pnitences, on
trouve tout cela dans la vie de Surrey comme dans un roman de
chevalerie. C'est un grand seigneur, un comte, un parent du roi qui a
figur dans les processions et les crmonies, qui a fait la guerre,
command des forteresses, ravag des pays, qui est mont  l'assaut, qui
est tomb sur la brche, qui a t sauv par son serviteur, magnifique,
dpensier, irritable, ambitieux, quatre fois emprisonn, puis dcapit.
Au couronnement d'Anne de Boleyn, il portait la quatrime pe. Au
mariage d'Anne de Clves, il est un des tenants du tournoi. Dnonc et
enferm, il propose de combattre sans armure son adversaire arm. Une
autre fois, il est mis en prison pour avoir mang de la viande en
carme. Rien d'tonnant si ce prolongement des moeurs chevaleresques
amne un prolongement de la posie chevaleresque, si dans un temps qui
achve l'ge de Ptrarque les potes retrouvent les sentiments de
Ptrarque. Lord Berner, lord Sheffield, sir Thomas Wyatt, et au premier
rang, Surrey, sont, comme Ptrarque, des soupirants plaintifs et
platoniques; c'est l'amour pur que Surrey exprime, et sa dame, la belle
Graldine, comme Batrix et Laure, est une madone idale et un enfant de
treize ans.

[Footnote 268: _Homely_.]

Et cependant, parmi ces langueurs de la tradition mystique, l'accent
personnel vibre. Dans cet esprit qui imite et qui parfois imite mal, qui
ttonne encore et  et l laisse entrer dans ses stances polies les
vieux mots nafs ou les allgories uses des hrauts d'armes et des
trouvres, voici dj la mlancolie du Nord, l'motion intime et
douloureuse. Ce trait, qui tout  l'heure, au plus beau moment de la
plus riche floraison, dans le magnifique panouissement de la vie
naturelle, rpandra une teinte sombre sur la posie de Sidney, de
Spenser, de Shakspeare, maintenant, ds le premier pote, spare ce
monde paen, mais germanique, de l'autre monde tout voluptueux, qui, en
Italie, s'gaye avec la fine ironie, et n'a de got que pour les arts et
le plaisir. Surrey traduit en vers l'Ecclsiaste. N'est-il pas
singulier,  cette heure matinale, dans cette aube naissante, de trouver
dans sa main un pareil livre? Le dsenchantement, la rverie morne ou
amre, la connaissance inne de la vanit des choses humaines ne
manquent gure dans ce pays et dans cette race; ces hommes ont de la
peine  porter la vie et savent parler de la mort. Les plus beaux vers
de Surrey tmoignent dj de ce naturel srieux, de cette philosophie
instinctive et grave; ce sont des chagrins qu'il raconte, c'est son cher
Wyatt qu'il regrette, c'est Clre, son ami, c'est le jeune duc de
Richmond, son compagnon, tous morts avant l'ge. Seul, emprisonn 
Windsor, il se rappelle les heureux jours qu'ils y ont passs ensemble,
leurs joutes dans les grandes cours vertes, les panchements, les
causeries foltres des longs soirs d'hiver, le jeu de paume, o, les
yeux blouis par les rayons de l'amour, ils manquaient la balle pour
surprendre un regard de leurs dames.--Chaque douce place veille un
souvenir amer.  ces penses, le sang quitte son visage, et une pluie
de larmes coule sur ses joues ples.-- sjour de flicit qui
renouvelles ma peine!--rponds-moi: O est mon noble frre?--lui que
dans tes murs tu enfermais chaque nuit;--cher  tant d'autres, plus cher
 moi qu' personne.--cho, hlas! qui prend piti de ma peine,--rpond
par un sourd accent de douleur[269]. Pareillement, dans l'amour, c'est
l'abattement d'une me fatigue qu'il exprime. Chaque chose ayant vie,
le paysan, le boeuf de labour, le rameur  la galre, tous ont quelques
heures de rpit, tous, except lui, qui s'afflige le jour, qui veille la
nuit, qui passe des rveries tristes aux plaintes, des plaintes aux
larmes amres, puis des larmes encore aux plaintes douloureuses, et dont
la vie s'use ainsi[270]. Ce qui apporte aux autres la joie lui apporte
la peine. La douce saison qui fait sortir boutons et fleurs--a vtu de
vert la colline et aussi la valle.--Le rossignol a des plumes nouvelles
et chante.--La tourterelle a dit sa chanson  sa compagne.--L't est
venu, car chaque bourgeon  prsent s'ouvre.--Le cerf a pendu sa vieille
ramure aux pieux de l'enceinte.--Le daim dans la bruyre laisse tomber
sa fourrure d'hiver.--Les poissons glissent avec des cailles
nouvelles.--Le serpent abandonne toute sa dpouille.--L'agile hirondelle
poursuit les petites mouches.--L'abeille affaire  prsent compose son
miel.--L'hiver est fini, qui tait la mort des fleurs;--Et je vois que
parmi toutes ces douces choses,--chaque souci diminue; et pourtant ma
peine revient[271]. N'importe, il aimera jusqu'au dernier souffle. Si
mon faible corps manque ou dfaille,--ma volont est qu'elle garde
toujours mon coeur.--Et quand ce corps sera rendu  la terr, je lui
lgue mon ombre lasse pour la servir encore[272].... Amour infini et
pur comme celui de Ptrarque, elle en est digne; au milieu de tous ces
vers tudis ou imits, un admirable portrait se dtache, le plus simple
et le plus vrai qu'on puisse imaginer, oeuvre du coeur cette fois et non
de la mmoire, qui,  travers la madone chevaleresque, fait apparatre
l'pouse anglaise, et par del la galanterie fodale montre le bonheur
domestique. Surrey seul, inquiet, entend en lui-mme la voix ferme d'un
bon ami, d'un conseiller sincre, l'Espoir qui lui parle avec assurance,
lui jurant qu'elle est[273] la plus digne et la plus loyale, _la plus
douce et la plus soumise de coeur_ qu'un homme puisse trouver sur la
terre. Si l'amour et la foi taient partis, on pourrait les retrouver
en elle. Son coeur n'a d'autre ide que de t'tre fidle; elle ne
s'occupe que de toi et de ton bien. Elle souhaite ta sant et ton
bonheur, et t'aime autant et aussi fort qu'une femme peut aimer un
homme; elle est  toi et le dit, et prend souci de toi en dix mille
faons. Tu es l quand elle parle, quand elle mange, quand elle pleure,
quand elle soupire. Le soir elle te dit: Adieu, mon bien-aim; quoique,
Dieu le sait, tu sois bien loin d'elle, elle te rpte mainte et mainte
fois bonsoir.--Elle te nomme souvent son cher bien-aim--sa
consolation, son bonheur, toute sa joie--et conte  son oreiller toute
son histoire:--comment tu as fait sa peine et son chagrin,--combien elle
soupire aprs toi, comme il lui tarde de te voir.--Elle dit: Pourquoi
es-tu ainsi loin de moi?--Ne suis-je pas celle qui t'aime le mieux?--Ne
souhait-je pas ton aise et ton repos?--Ne cherch-je point comme je
puis te plaire?--Pourquoi t'en vas-tu aussi loin de ton bien?--Si je
suis celle  qui tu t'intresses,--pour qui tu vis ainsi dans le
tourment;--hlas! tu sais que tu me trouveras ici,--ici o je suis
toujours ta chre bien-aime,--ta plus dvoue, ta plus fidle,--celle
qui t'aime toujours et ne pourra jamais s'en empcher,--celle qui est 
toi et ne songe qu' toi,--comme toi aussi, je pense, tu songes 
elle,-- celle qui entre toutes les femmes--ne respire que pour tre
toute  toi. Certainement c'est  sa femme[274] qu'il pense en ce
moment, non  quelque Laure imaginaire; le rve potique de Ptrarque
est devenu la peinture exacte de la profonde et parfaite affection
conjugale, telle qu'elle subsiste encore en Angleterre, telle que tous
les potes, depuis l'auteur de la _Nut Brown Maid_ jusqu' Dickens[275],
n'ont jamais manqu de la reprsenter.

[Footnote 269:

  So cruel prison how could betide, alas!
      As proud Windsor? where I, in lust and joy,
  With a king's son, my childish years did pass,
      In greater feast than Priam's son of Troy:

  Where each sweet place returns a taste full sour!
      The large green courts where we were wont to hove,
  With eyes cast up into the Maiden Tower,
      And easy sighs such as folk draw in love.

  The stately seats, the ladies bright of hue;
      The dances short, long tales of great delight,
  With words and looks that tigers could but rue,
      Where each of us did plead the other's right.

  The palm-play, where, despoiled for the game;
      With dazzled eyes oft we by gleams of love,
  Have missed the ball and got sight of our dame,
      To bait her eyes, which kept the leads above.

  The secret thoughts imparted with such trust,
      The wanton talk, the divers change of play,
  The friendship sworn, each promise kept so just;
      Wherewith we passed the winter night away.

  And with this thought, the blood forsakes the face,
      The tears berain my cheeks of deadly hue,
  The which, as soon as sobbing sighs, alas,
      Upsupped have, thus I my plaint renew:

  O place of bliss! renewer of my woes,
      Give me accounts, where is my noble fere;
  Whom in thy walls thou dost each night enclose;
      To other leef, but unto me most dear:

  Echo, alas! that doth my sorrow rue,
      Returns thereto a hollow sound of plaint.]

[Footnote 270:

  For all things having life, sometime hath quiet rest;
  The bearing ass, the drawing ox, and every other beast;
  The peasant and the post, that serves at all assays,
  The ship-boy, and the galley-slave, have time to take their ease,
  Save I alas! whom care, of force doth so constrain,
  To wail the day, and wake the night, continually in pain,
  From pensiveness to plaint, from plaint to bitter tears,
  From tears to painful plaint again; and thus my life it wears.]

[Footnote 271:

  The soote season that bud and bloom forth brings
  With green hath clad the hill and eke the vale.
  The nightingale with feathers new she sings,
  The turtle to her mate hath told her tale.
  Summer is come, for every spray now springs
  The hart has hung his old head on the pale.
  The buck in brake his winter coat he slings;
  The fishe flete with new repaired scale
  The adder all slough away she flings,
  The swift swallow persueth the flies smalle,
  The busy bee her honey now she mings.
  Winter is worn that was the flower's bale.
  And thus I see among these pleasent things,
  Each care decays, and yet my sorrow springs!]

[Footnote 272:

  Yet rather die a thousand times than once to false my faith;
  And if my feeble corpse, through weight of woful smart,
  Do fail or faint, my will it is that still she keep my heart.
  And when this carcass here to earth shall be refar'd,
  I do bequeath my wearied ghost to serve her afterward.]

[Footnote 273:

  I assure thee, even by oath,
  And thereon take my hand and troth,
  That she is one the worthiest,
  The truest and the faithfullest,
  The gentlest and meekest of mind,
  That here on earth a man may find;
  And if that love and truth were gone,
  In her it might be found alone.
  For in her mind no thought there is,
  But how she may be true, I wis;
  And tenders thee and all thy heal,
  And wisheth both thy health and weal;
  And loves thee even as far-forth than
  As any woman may a man;
  And is thy own and so she says;
  And cares for thee ten thousand ways;
  On thee she speaks, on thee she thinks.
  With thee she eats, with thee she drinks;
  With thee she talks, with thee she moans,
  With thee she sighs, with thee she groans,
  With thee she says: Farewell, mine own!
  When thou, God knows, full far art gone.
  And, even to tell thee all aright,
  To thee she says full oft: Good night.
  And names thee oft her own most dear,
  Her comfort, weal, and all her cheer;
  And tells her pillow all the tale
  How thou hast done her woe and bale;
  And how she longs and plains for thee,
  And says: Why art thou so from me?
  Am I not she that loves thee best?
  Do I not wish thine ease and rest?
  Seek I not how I may thee please?
  Why art thou then so from thy ease?
  If I be she for whom thou carest,
  For whom in torments so thou farest,
  Alas! thou knowest to find me here,
  Where I remain thine own most dear,
  Thine own most true, thine own most just,
  Thine own that loves thee still and must;
  Thine own that cares alone for thee,
  As thou, I think, dost care for me;
  And even the woman, she alone,
  That is full bent to be thine own.]

[Footnote 274: Dans une autre pice, _Complaint on the absence of her
lover being upon the sea_, il parle en propres termes presque aussi
tendrement de sa femme.]

[Footnote 275: Greene, Beaumont et Flechter, Webster, Shakspeare, Ford,
Otway, Richardson, de Fo, Fielding, Byron, Dickens, Thackeray, etc.]


III

Un Ptrarque anglais: ce mot sur Surrey est le plus juste, d'autant plus
juste qu'il exprime son talent aussi bien que son me. En effet, comme
Ptrarque le plus ancien des humanistes et le premier des crivains
parfaits, c'est un style nouveau que Surrey apporte, le style viril,
indice d'une grande transformation de l'esprit; car cette faon
d'crire est l'effet d'une rflexion suprieure, qui, dominant
l'impulsion primitive, calcule et choisit en vue d'un but.  ce moment,
l'esprit est devenu capable de se juger, et il se juge. Il reprend son
oeuvre spontane, tout enfantine et dcousue,  la fois incomplte et
surabondante; il la fortifie et la lie; il l'monde et l'achve; il y
dmle son ide matresse, pour l'en dgager et la mettre au jour. Ainsi
fait Surrey, et son ducation l'y a prpar; car avec Ptrarque il a
tudi Virgile et traduit presque vers pour vers deux livres de
l'_nide_. En pareille compagnie, on est contraint de trier ses ides
et de serrer ses phrases.  leur exemple, il mesure les moyens de
frapper l'attention, d'aider l'intelligence, d'viter la fatigue et
l'ennui. Il prvoit la dernire ligne en crivant la premire. Il garde
pour dernier trait le mot le plus fort, et marque la symtrie des ides
par la symtrie des phrases. Tantt il guide l'esprit par une srie
d'oppositions continues jusqu' l'image finale, sorte de cassette
brillante o il vient dposer l'ide qu'il porte et fait regarder depuis
le dpart[276]. Tantt il promne le lecteur jusqu'au bout d'une longue
description fleurie pour l'arrter tout d'un coup sur un demi-vers
triste[277]. Il manie les procds et sait produire les effets; mme il
a de ces vers classiques o deux substantifs, flanqus chacun d'un
adjectif, se font quilibre autour d'un verbe[278]. Il assemble ses
phrases en priodes harmonieuses, et songe au plaisir des oreilles comme
au plaisir de l'esprit. Il ajoute par des inversions de la force aux
ides et de la gravit au discours. Il choisit les termes lgants ou
nobles, n'admet point de mots oiseux ni de phrases redondantes. Il fait
tenir une ide dans chaque pithte et un sentiment dans chaque
mtaphore. Il y a de l'loquence dans le dveloppement rgulier de sa
pense; il y a de la musique dans l'accent soutenu de ses vers.

[Footnote 276: _The frailty and hurtfulness of beauty._]

[Footnote 277: _Description of spring_. _A vow to love faithfully._]

[Footnote 278: _Complaint of the lover disdained._]

Voil donc l'art qui est n: ceux qui ont des ides tiennent maintenant
un instrument capable de les exprimer; comme les peintres italiens qui,
en cinquante ans, ont import ou trouv tous les procds techniques du
pinceau, les crivains anglais, en un demi-sicle, vont importer ou
trouver tous les artifices de langage, la priode, le style noble, le
vers hroque, bientt la grande stance, si bien que plus tard les plus
parfaits versificateurs, Dryden et Pope lui-mme, n'ajouteront presque
rien aux rgles inventes et appliques ds ces premiers essais[279].
Mme Surrey est trop voisin d'eux, trop enferm dans ses modles, trop
peu libre; il n'a point encore senti le grand souffle ardent du sicle;
on ne trouve point en lui un gnie hardi, un homme passionn qui
s'panche, mais un courtisan, amateur d'lgance, qui, touch par les
beauts de deux littratures acheves, imite Horace et les matres
choisis d'Italie, corrige et polit de petits morceaux, s'tudie  bien
parler le beau langage. Parmi des demi-barbares, il porte convenablement
un habit habill. Encore ne le porte-t-il pas avec une entire aisance;
il a les yeux trop invariablement fixs sur ses modles et n'ose se
permettre les gestes francs et forts. Il est parfois colier, il abuse
des glaces et des flammes, des blessures et des martyres; quoique
amoureux, et vritablement, il songe trop qu'il doit l'tre  la faon
de Ptrarque, surtout qu'une phrase doit tre balance et qu'une image
doit tre suivie; j'oserais dire que dans ses sonnets de soupirant
transi il pense moins souvent  bien aimer qu' bien crire. Il a des
concetti, des mots faux; il emploie des tours uss; il raconte comment
Nature, aprs avoir fait sa dame, a bris le moule; il fait manoeuvrer
Cupidon et Vnus; il manie les vieilles machines des troubadours et des
anciens en homme ingnieux qui veut passer pour galant. Il n'y a gure
d'esprit qui ose tout d'abord tre tout  fait lui-mme; quand parat un
art nouveau, le premier artiste coute non son coeur, mais ses matres,
et se demande  chaque pas s'il pose bien le pied sur le sol solide et
s'il ne bronche point.

[Footnote 279: Surrey, dition Nott. Remarques du docteur Nott.]


IV

Insensiblement la croissance se fait, et  la fin du sicle tout est
chang. Un style nouveau, trange, surcharg, s'est form, et va rgner
jusqu' la Restauration, non-seulement dans la posie, mais aussi dans
la prose, mme dans les discours de crmonie et dans les prdications
thologiques[280], si conforme  l'esprit du temps, qu'on le rencontre
en mme temps par toute l'Europe, chez Ronsard et d'Aubign, chez
Calderon, Gongora et Marini. En 1580 parut _Euphus_, _l'anatomie de
l'esprit_, par Lyly, qui en fut le manuel, le chef-d'oeuvre, la
caricature, et qu'une admiration universelle accueillit[281]. Notre
nation, dit douard Blount, lui doit d'avoir appris un nouvel anglais.
Toutes nos dames furent ses colires. Une beaut  la cour qui ne
savait parler l'euphuisme tait aussi peu regarde que celle qui
aujourd'hui ne sait point parler franais. Les dames savaient par coeur
toutes les phrases d'Euphus, singulires phrases recherches et
raffines, qui sont des nigmes, dont l'auteur semble chercher de parti
pris les expressions les moins naturelles et les plus lointaines, toutes
remplies d'exagrations et d'antithses, o les allusions mythologiques,
les rminiscences de l'alchimie, les mtaphores botaniques et
astronomiques, tout le fatras et tout le ple-mle de l'rudition, des
voyages, du manirisme, roule dans un dluge de comparaisons et de
concetti. Ne le jugez pas par la grotesque peinture que Walter Scott en
a faite; son sir Percy Shafton n'est qu'un pdant, un copiste froid et
terne; et c'est la chaleur, l'originalit qui donnent  ce langage un
tour vrai et un accent; il faut se l'imaginer non pas mort et inerte,
tel que nous l'avons aujourd'hui dans les vieux livres, mais voltigeant
sur les lvres des dames et des jeunes seigneurs en pourpoint brod de
perles, vivifi par leur voix vibrante, leurs rires, l'clair de leurs
yeux, et le geste des mains qui jouaient avec la coquille de l'pe ou
tortillaient le manteau de satin. Ils sont en verve, leur tte est
pleine et comble, et ils s'amusent, comme font aujourd'hui des artistes
nerveux et ardents  leur aise dans un atelier. Ils ne parlent point
pour se convaincre ou se comprendre, mais pour contenter leur
imagination tendue, pour pancher leur sve regorgeante[282]. Ils jouent
avec les mots, ils les tordent, ils les dforment, ils jouissent des
subites perspectives, des contrastes heurts qu'ils font jaillir coup
sur coup l'un sur l'autre et  l'infini. Ils jettent fleur sur fleur,
clinquant sur clinquant; tout ce qui brille leur agre; ils dorent et
brodent et empanachent leur langage, comme leurs habits. De la clart,
de l'ordre, du bon sens, nul souci; c'est une fte et c'est une folie;
l'absurdit leur plat. Rien de plus piquant pour eux qu'un carnaval de
magnificences et de grotesques; tout s'y coudoie, une grosse gaiet, un
mot tendre et triste, une pastorale, une fanfare tonnante de capitan
dmesur, une gambade de pitre. Les yeux, les oreilles, tous les sens
curieux, exalts, ont leur contentement dans le cliquetis des syllabes,
dans le chatoiement des beaux mots colors, dans le choc inattendu des
images drolatiques ou familires, dans le roulement majestueux des
priodes quilibres. Chacun se fait alors ses jurons, ses lgances,
son langage. On dirait, dit Heylin, qu'ils ont honte de leur langue
maternelle, et ne la trouvent pas assez nuance pour exprimer les
caprices de leur esprit. Nous ne nous figurons plus cette invention,
cette hardiesse de la fantaisie, cette fcondit continue de la
sensibilit frmissante; il n'y a point de vraie prose alors; la posie
qui dborde envahit tout. Un mot n'est point un chiffre exact, comme
chez nous, un document qui, de cabinet en cabinet, transmet une pense
prcise; c'est une portion dans une action complte, dans un petit
drame; quand ils le lisent, ils ne se le figurent pas seul, ils
l'imaginent avec le son de la voix sifflante ou criante, avec le
plissement des lvres, avec le froncement des sourcils, avec l'enfilade
de peintures qui se pressent derrire lui et qu'il voque dans un
clair. Chacun le mime et le prononce  sa faon et y imprime son me.
C'est un chant qui, comme un vers de pote, contient mille choses par
del son sens littral, et manifeste la profondeur, la chaleur et les
scintillements de la source dont il est sorti. Car en ce temps-l, mme
quand l'homme est mdiocre, son oeuvre est vivante: quelque chose
palpite dans les moindres crits de ce sicle; la force et la fougue
cratrice lui sont propres;  travers les emphases et les affectations,
elles percent; ce Lyly lui-mme, si tourment, qui semble crire exprs
en dpit du bon sens, est parfois un vrai pote, un _chanteur_, un homme
capable de ravissements, un voisin de Spencer et de Shakspeare, un de
ces songeurs veills qui voient intrieurement des fes dansantes, la
joue empourpre des desses, et ces forts enivres, amoureuses, qui
ferment leurs sentiers pour retenir dans leurs buissons les pas lgers
des jeunes filles[283]. Que le lecteur m'aide et s'aide; je ne suis pas
capable autrement de lui faire entendre ce que les hommes de ce temps-l
ont eu le bonheur de sentir.

[Footnote 280: Discours du speaker au roi Charles II  sa restauration.
Comparer aux discours de M. de Fontanes sous l'Empire. Dans les deux
cas, c'est un ge littraire qui finit.--Lisez comme spcimen le
discours prononc devant l'Universit d'Oxford. _Athen oxonienses_, I,
193.]

[Footnote 281: Son second ouvrage, _Euphues and his England_, parut l'an
suivant, 1581.]

[Footnote 282: Voir les jeunes gens dans Shakspeare, surtout Mercutio.]

[Footnote 283: _The Maid's metamorphosis_.

  Adorned with the presence of my love,
  The woods, I fear, such secret power shall prove,
  As they'll shut up each path, hide every way,
  Because thy still would have her go astray.]


V

Surabondance et drglement, ce sont l les deux traits de cet esprit et
de cette littrature, traits communs  toutes les littratures de la
Renaissance, mais plus marqus ici qu'ailleurs, parce que la race qui
est germanique n'est pas contenue comme les races latines par le got
des formes harmonieuses et prfre la forte impression  la belle
expression. Il faut choisir dans cette foule de potes; en voici un,
l'un des premiers, qui montrera par ses crits comme par sa vie les
grandeurs et les folies des moeurs rgnantes et du got public; sir
Philip Sidney, neveu du comte de Leicester, un grand seigneur et un
homme d'action, accompli en tout genre de culture, qui, aprs une
ducation approfondie d'humaniste, a voyag en France, en Allemagne et
en Italie, a lu Aristote et Platon, tudi  Venise l'astronomie et la
gomtrie, mdit les tragdies grecques, les sonnets italiens, les
pastorales de Montemayor, les pomes de Ronsard, s'intressant aux
sciences, entretenant un commerce de lettres avec le docte Hubert
Languet; avec cela, homme du monde, favori d'lisabeth, ayant fait jouer
en son honneur une pastorale flatteuse et comique, vritable joyau de
la cour, arbitre, comme d'Urf, de la haute galanterie et du beau
langage; par-dessus tout chevaleresque de coeur et de conduite, ayant
voulu courir avec Drake les aventures maritimes, et, pour tout combler,
destin  mourir jeune et en hros. Il tait gnral de la cavalerie et
avait sauv l'arme anglaise  Gravelines; peu de temps aprs, bless
mortellement et mourant de soif, comme il se faisait apporter de l'eau,
il vit  ct de lui un soldat encore plus bless qui regardait cette
eau avec angoisse: Donnez-la  cet homme, dit-il, il en a plus besoin
que moi. Joignez  cela la vhmence et l'imptuosit du moyen ge, une
main prte  l'action et pose incessamment sur la garde de l'pe ou du
poignard. Monsieur Molineux, crivait-il au secrtaire de son pre, si
j'apprends jamais que vous ayez lu une de mes lettres sans mon
consentement ou sans l'ordre de mon pre, je vous planterai ma dague
dans le corps, et comptez-y, car je parle srieusement. C'est le mme
homme qui dclarait aux adversaires de son oncle qu'ils mentaient par
la gorge, et, pour soutenir son dire, leur assignait un rendez-vous 
trois mois en n'importe quel endroit de l'Europe. L'nergie sauvage de
l'ge prcdent subsiste intacte, et c'est pour cela que la posie
trouve dans ces mes vierges une prise si forte; les moissons humaines
ne sont jamais si belles que lorsque la culture ouvre un sol neuf.
Passionn de plus, mlancolique et solitaire, il est tourn
naturellement vers la rverie noble et ardente, et il est si bien pote
qu'il l'est en dehors de ses vers.


VI

Raconterai-je son poque pastorale, l'_Arcadie_? Ce n'est qu'un
dlassement, une sorte de roman potique crit  la campagne pour
l'amusement de sa soeur, oeuvre de mode, et qui, comme chez nous le
_Cyrus_ et la _Cllie_, n'est point un monument, mais un document. Ces
sortes de livres ne montrent que les dehors, l'lgance et la politesse
courante, le jargon du beau monde, bref, ce qu'il faut dire devant les
dames; et nanmoins on y voit la pente de l'esprit public: dans la
_Cllie_, le dveloppement oratoire, l'analyse fine et suivie, la
conversation abondante de gens tranquillement assis sur de beaux
fauteuils; dans l'_Arcadie_, l'imagination tourmente, les sentiments
excessifs, le ple-mle d'vnements qui conviennent  des hommes 
peine sortis de la vie demi-barbare. En effet,  Londres, on se tire
encore des coups de pistolet dans les rues, et sous Henri VIII, sous son
fils et sous ses filles, des reines, un protecteur, les premiers des
nobles s'agenouilleront sous la hache du bourreau. La vie arme et
prilleuse a rsist longtemps en Europe  l'tablissement de la vie
pacifique et tranquille, et il a fallu transformer la socit et le sol
pour changer les hommes d'pe en bourgeois; ce sont les grandes routes
de Louis XIV et son administration rgle, comme plus tard les chemins
de fer et les sergents de ville qui nous ont t les habitudes de
l'action violente et le got des aventures dangereuses. Comptez
qu'encore  ce moment les ttes sont remplies d'images tragiques.
L'_Arcadie_ de Sidney en renferme assez pour dfrayer six pomes
piques. C'tait un jeu, dit Sidney, je dchargeais mon cerveau de
jeune homme. Dans les vingt-cinq premires pages, vous trouvez un
naufrage, une histoire de pirates, un prince  demi noy recueilli par
les bergers, un voyage en Arcadie, des dguisements, la retraite d'un
roi qui s'est confin dans une solitude avec sa femme et ses enfants, la
dlivrance d'un jeune seigneur prisonnier, une guerre contre les Ilotes,
une paix conclue, et bien d'autres choses. Continuez, et vous verrez des
princesses enfermes par une mchante fe qui les fouette et les menace
de mort si elles refusent d'pouser son fils, une belle reine condamne
 prir par le feu si des chevaliers qu'on dsigne ne viennent pas la
dlivrer, un prince perfide tortur en punition de ses mfaits, puis
jet du haut d'une pyramide, des combats, des surprises, des
enlvements, des voyages, bref, tout l'attirail des romans les plus
romanesques. Voil pour le srieux; l'agrable est pareil; la fantaisie
rgne partout. La pastorale invraisemblable sert d'intermde, comme dans
Shakspeare ou dans Lope,  la tragdie invraisemblable. Incessamment
vous voyez danser des bergers; ils sont fort courtois, bons potes et
mtaphysiciens subtils. Plusieurs sont des princes dguiss qui font la
cour  des princesses. Ils chantent infiniment et forment des danses
allgoriques; deux troupes s'avancent, les serviteurs de la Raison et
les serviteurs de la Passion; on dcrit tout au long leurs chapeaux,
leurs rubans et leurs tuniques. Ils se querellent en vers, et leurs
rpliques presses, renvoyes coup sur coup, alambiques, font un
tournoi d'esprit. Qui se soucie du naturel et du possible en ce sicle?
Il y a des ftes pareilles pour les _entres_ d'lisabeth, et vous
n'avez qu' regarder les estampes des Sadler, de Martin de Vos et de
Goltzius pour y trouver ce mlange de beauts sensibles et d'nigmes
philosophiques. La comtesse de Pembroke et ses dames sont charmes
d'imaginer cette profusion de costumes et de vers, cet opra sous les
arbres; on a des yeux au seizime sicle, des sens qui cherchent leur
contentement dans la posie, le mme contentement que dans les
mascarades et dans la peinture. En ce moment l'homme n'est pas encore
une pure raison; la vrit abstraite ne lui suffit pas; de riches
toffes tortilles et ployes, le soleil qui les lustre, une prairie
pleine de marguerites blanches, des dames en robe de brocart, les bras
nus, une couronne sur la tte, des concerts d'instruments derrire le
feuillage, voil ce que le lecteur veut qu'on lui prsente; il ne
s'inquite pas des contrastes, et trouve volontiers un salon au milieu
des champs.

Qu'y vont-ils dire? C'est ici qu'clate dans toute sa folie l'espce
d'exaltation nerveuse qui est propre  l'esprit du temps; l'amour monte
au trente-sixime ciel; Musidorus est frre de notre Cladon; Pamla est
proche parente des plus svres hrones de notre _Astre_; toutes les
exagrations espagnoles foisonnent, et aussi toutes les faussets
espagnoles. Car dans ces oeuvres de mode et de cour, le sentiment
primitif ne garde jamais sa sincrit; l'esprit, le besoin de plaire, le
dsir de faire effet, de mieux parler que les autres, l'altrent, le
travaillent, entassent les embellissements, les raffinements, en sorte
qu'il ne reste rien qu'un galimatias. Musidorus a voulu prendre un
baiser  Pamla. Elle le repousse. Il serait mort sur la place; mais,
par bonheur, il se souvient que sa matresse lui a ordonn de
s'loigner, et trouve encore des forces pour accomplir son commandement.
Il se plaint aux arbres, il pleure en vers; vous trouverez des dialogues
o l'cho, rptant le dernier mot, fait la rponse, des duos rims, des
stances quilibres, o l'on expose minutieusement la thorie de
l'amour, bref tous les morceaux de bravoure de la posie ornementale.
S'ils envoient une lettre  leur matresse, ils parlent  la lettre, ils
disent  l'encre de pleurer hardiment. Pendant qu'elle te regardera, ta
noirceur deviendra lumire; pendant qu'elle te lira, tes cris
deviendront une musique[284]. Deux jeunes princesses se couchent.
Elles appauvrirent leurs habits pour enrichir leur lit qui, cette nuit,
et bien pu mpriser l'autel de Vnus, et l, se caressant l'une l'autre
avec des embrassements tendres quoique chastes, avec des baisers doux
quoique froids, elles auraient pu faire croire que l'Amour tait venu se
jouer sans dards auprs d'elles, ou que, fatigu de ses propres feux, il
voulait se rafrachir entre leurs lvres embaumes[285]. Songez, pour
excuser ces sottises, qu'il y en a d'gales dans Shakspeare. Tchez
plutt de les comprendre, de les imaginer  leur place, avec leur
entourage, telles qu'elles sont, c'est--dire comme les excs de la
singularit et de la verve inventive. Ils ont beau gter  plaisir
leurs plus belles ides; sous le fard perce la fracheur native[286].
Ds le second ouvrage de Sidney, la _Dfense de la posie_, on voit
paratre la vritable imagination, l'accent sincre et srieux, le style
grandiose, imprieux, toute la passion et l'lvation qu'il porte dans
son coeur et qu'il mettra dans ses vers. C'est un mditatif, un
platonicien[287], qui s'est pntr des doctrines antiques, qui prend
les choses de haut, qui met l'excellence de la posie non dans
l'agrment, l'imitation ou la rime, mais dans cette conception cratrice
et suprieure par laquelle l'artiste refait la nature et l'embellit. En
mme temps c'est un homme ardent, confiant dans la noblesse de ses
aspirations et dans la largeur de ses ides, qui rabat les criailleries
du puritanisme bourgeois, troit, vulgaire, et s'panche avec l'ironie
hautaine, avec la fire libert d'un pote et d'un grand seigneur.

[Footnote 284: Therefore, mourne boldly, my inke. For, while she looks
upon you, your blackness will shine; cry out boldly my lamentations; for
while she reads you, your cries will be musicke.

                                          (d. in-fol. 1605, p. 118.)]

[Footnote 285: They impoverished their clothes to enrich their bed,
which might well for that night scorn the shrine of Venus, and there
cherishing one another with deare though chaste embracements, with sweet
though cold kisses, it might seem that Love was come to play him there
without darts, or that, weary of his own fires, he was there to refresh
himself between their sweet-breathing lippes..... Some horses lay dead
under their dead masters, whom unknightly wounds had unjustly punished
for a faithfull duty. Some lay upon their lords by like accidents, and
in death had the honour to be borne by them, whom in life they had
borne.]

[Footnote 286: In the time that the morning did strew roses and violets
in the heavenly floore against the coming of the sun, the nightingales
(striving one with the other which could in most dainty varietie recount
their wronge-caused sorrow) made them put off their sleep.]

[Footnote 287: Page 494.]

 ses yeux, s'il y a quelque art ou quelque science capable d'augmenter
et de cultiver la gnrosit de l'homme, c'est la posie. Tour  tour il
fait comparatre devant elle le philosophe et l'historien, avec leurs
prtentions qu'il raille et foule[288]. Il combat pour elle comme un
chevalier pour sa dame, et voyez de quel style hroque et magnifique.
Il raconte qu'en coutant la vieille ballade de Percy et Douglas, son
coeur s'est troubl comme au son d'une trompette. Si dans ce mauvais
accoutrement, souille de la poussire et des toiles d'araignes d'un
ge grossier, elle nous remue de la sorte, que ne ferait-elle pas
revtue de la magnifique loquence de Pindare[289]? Le philosophe
rebute, le pote attire: Chez lui vous voyagez comme dans un beau
vignoble; ds l'entre, il vous donne une grappe de raisins, en telle
sorte que, rempli de ce got, vous souhaitez continuer votre
route[290]. Quel genre peut vous dplaire dans la posie? Est-ce la
pastorale, si aise et si riante? Est-ce l'ambe amer, mais salutaire,
qui frotte au vif les plaies de l'me, et par ses cris hardis et
perants contre le vice, fait de la honte la trompette de
l'infamie[291]?  la fin il rassemble ses raisons, et l'accent vibrant
et martial de sa priode potique est comme une fanfare de victoire.
Puisque, dit-il, les excellences de la posie peuvent tre si justement
et si aisment tablies; puisque les basses et rampantes objections
peuvent tre si vite crases; puisqu'elle n'est pas un art de mensonge,
mais de vraie doctrine; puisqu'au lieu d'effminer, elle aiguillonne le
courage; puisqu'au lieu d'abuser l'esprit de l'homme, elle fortifie
l'esprit de l'homme, plantons des lauriers pour enguirlander la tte des
potes, plutt que de permettre  l'impure haleine de ces diffamateurs
de souffler sur les claires fontaines de la posie[292]. Par cette
vhmence et ce srieux, vous pouvez imaginer d'avance quels sont ses
vers.

[Footnote 288: I dare undertake _Orlando Furioso_ or honest king
_Arthur_ will never displease a soldier. But the quidditie of _Ens_ and
_prima materia_ will hardly agree with a corcelet.

Voyez p. 497, la personnification trs-railleuse et trs-spirituelle de
l'Histoire et de la Philosophie. Il y a l un vrai talent.]

[Footnote 289: I never heard the old song of Percy and Douglas, that I
found not my heart moved more than with a trumpet. And yet it is sung
but by some blind crowder, with no rougher voice than rude style; which
being so evil apparelled in the dust and cobweb of that uncivil age,
what would it work, trimmed in the gorgeous eloquence of Pindar?]

[Footnote 290: Nay, he doth as if your journey should lie through a
faire vineyard, at the very first give you a cluster of grapes, that,
full of that taste, you may long to pass further. He beginneth not with
obscure definitions which must blurre the margent with interpretations,
and load the memory with doutfullness; but he cometh to you with words
set in delightfull proportions, either accompanied with or prepared for
the well-enchaunting skill of musick, and, forsooth he cometh unto you
with a tale, which holdth the children from play and old men from the
chimney-corner.]

[Footnote 291: Is it the bitter, but wholesome Iambic, who rubbes the
galled mind, in making shame the trumpet of villany, with bold and open
crying out against naughtiness?]

[Footnote 292: So that since the excellency of poetry may be so easely
and so justly confirmed, and the low-creeping objections so soon trodden
down, it not being an arte of lies, but of true doctrine; not of
effeminateness, but of notable stirring of courage; not of abusing man's
witt, but of strengthening man's witt; not banished, but honoured by
Plato; let us rather plant more laurels for to ingarland the poets'
heads, than suffer the ill favoured breath of such wrong speakers once
to blow up on the cleare streams of poesie.

Voyez encore  et l des vers qui clatent comme ceux-ci:

  Or Pindare's apes, flamet they in phrases fine,
  Enam'ling with pied flowers their thoughts of gold.]


VII

Bien des fois, aprs avoir lu des potes de cet ge, je suis rest
pench sur les estampes contemporaines, me disant que l'homme, esprit et
corps, n'tait pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi,
nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les
porter. Elles nous dtraquent; nous ne sommes plus potes impunment.
Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Burns, Byron, Shelley,
Cowper, combien en citerai-je? Le dgot, l'abrutissement et la maladie,
l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente
ou la dclamation fbrile, ce sont l aujourd'hui les issues ordinaires
du temprament potique. Les fougues de la cervelle rongent les
entrailles, desschent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme
comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous
l'a faite n'est plus assez solide pour y rsister longtemps. Ceux-ci
plus rudement levs, plus habitus aux intempries, plus endurcis par
les exercices du corps, plus roidis contre le danger, durent et vivent;
y a-t-il un homme aujourd'hui qui pourrait supporter la tempte de
passions et de visions qui a travers Shakspeare, et finir comme lui en
bourgeois sens et rent dans son petit pays? Les muscles taient plus
fermes, la dfaillance moins prompte. La fureur d'attention concentre,
les demi-hallucinations, l'angoisse et le haltement de la poitrine, le
frmissement des membres qui se tendent involontairement et aveuglment
vers l'action, tous les lans douloureux qui accompagnent les grands
dsirs les puisaient moins; c'est pourquoi ils avaient longtemps de
grands dsirs et osaient davantage. D'Aubign, bless de plusieurs coups
d'pe, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval afin de revoir
encore une fois sa matresse, fit ainsi plusieurs lieues, perdant son
sang, et arriva vanoui. Voil les sentiments que nous devinons encore
aujourd'hui dans leurs peintures, dans ce regard droit qui s'enfonce
comme une pe, dans cette force de l'chine qui se plie ou va se
tordre, dans la sensualit, l'nergie, l'enthousiasme qui transpire 
travers leurs gestes et leurs regards. Voil le sentiment que nous
dcouvrons encore aujourd'hui dans leurs posies, chez Greene, Lodge,
Jonson, Spenser, Shakspeare, chez Sidney comme chez tous les autres. On
oublie bien vite les fautes de got qui l'accompagnent, les
affectations, le jargon bizarre. Est-il vraiment si bizarre? Supposez un
homme qui, les yeux ferms, voit distinctement le visage ador de sa
matresse, qui l'a prsent tout le jour, qui se trouble et tressaille en
imaginant tour  tour son front, ses yeux, ses lvres, qui ne peut pas
et ne veut pas se dtacher de sa vision, qui chaque jour s'enfonce
davantage dans cette contemplation vhmente, qui  chaque instant est
bris par des anxits mortelles ou jet hors de lui par des
ravissements de bonheur; il perdra la notion exacte des choses. Une ide
fixe devient une ide fausse.  force de regarder un objet sous toutes
ses faces, de le retourner, d'y pntrer, on le dforme. Quand on ne
peut penser  un objet sans blouissement et sans larmes, on l'agrandit
et on lui suppose une nature qu'il n'a pas. Ds lors les comparaisons
tranges, les ides alambiques, les images excessives deviennent
naturelles. Si loin qu'il aille, quelque objet qu'il touche, il ne voit
partout dans l'univers que le nom et les traits de Stella. Toutes ses
ides le ramnent  elle. Il est tir ternellement et invinciblement
par la mme pense, et les comparaisons qui semblent lointaines ne font
qu'exprimer la prsence incessante et la puissance souveraine de l'image
dont il est obsd. Stella est malade; il semble  Sidney[293] que la
joie hte de ses yeux pleure en elle. Ce mot est absurde pour nous.
L'est-il pour Sidney qui, pendant des heures entires, s'est appesanti
sur l'expression de ces yeux, qui a fini par voir en eux toutes les
beauts du ciel et de la terre, qui, auprs d'eux, trouve toute lumire
terne et tout bonheur fade? Comptez que dans toute passion extrme les
lois ordinaires sont renverses, que notre logique franaise n'en est
point juge, qu'on y rencontre des affectations, des enfances, des jeux
d'esprit, des crudits, des folies, et que les violents tats de la
machine nerveuse sont comme un pays inconnu et extraordinaire ou le bon
sens et le bon langage ne pourront jamais pntrer. Au retour du
printemps, quand Mai tale sur les champs sa robe bigarre de fleurs
nouvelles, Astrophel et Stella vont s'asseoir sous l'ombre d'un bois
cart, dans l'air chaud, plein de bruissements d'oiseaux et
d'manations suaves. Le ciel sourit, le vent vient baiser les feuilles
qui tremblent, les arbres penchs entrelacent leurs rameaux gonfls de
sve, la terre amoureuse aspire avidement l'eau qui frissonne[294]. 
genoux, le coeur palpitant, oppress, il lui semble que sa matresse se
transfigure; sa jeune me s'envole vers Stella, son nid bien-aim;
Stella, souveraine de sa peine et de sa joie; Stella, sur qui le ciel
de l'amour a vers toute sa lumire; Stella, dont la parole bouleverse
les sens; Stella, dont le chant donne au coeur la vision des
anges[295]. Ces cris d'adoration font comme un hymne. Chaque jour il
crit les penses d'amour qui l'agitent, et dans ce long journal
continu pendant cent pages, on sent le souffle embras crotre  chaque
instant. Un sourire de sa matresse, une boucle que le vent soulve, un
geste, sont des vnements. Il la peint dans toutes les attitudes; il ne
peut se rassasier de la voir. Il parle aux oiseaux, aux plantes, aux
vents,  toute la nature. Il apporte le monde entier aux pieds de
Stella.  l'ide d'un baiser, il dfaille. Mon coeur bondissant montera
 mes lvres pour avoir son contentement, pour baiser ces roses
parfumes par le miel de la volupt, ces lvres qui entr'ouvrent leurs
rubis pour dcouvrir des perles[296]. Il y a des magnificences
orientales dans l'blouissant sonnet o il demande pourquoi les joues
de Stella sont plies: O sont alles les roses qui ravissaient nos
yeux?--O sont ces joues vermeilles, o la vertu rougissante
s'empourprait de la livre royale de la pudeur?--Qui a vol  mes cieux
du matin leur vtement d'carlate?--Sa vie se fond  force de
penser[297]. puis par l'extase, il s'arrte. Puis comme le satyre
qui, lorsque Promthe apporta le feu sur la terre, vint, tout charm,
baiser la flamme, et s'enfuit avec des cris insenss, parmi les bois et
les campagnes, sans pouvoir apaiser l'pre morsure du divin
lment[298], il va de penses en penses, cherchant un soulagement 
sa plaie. Enfin le calme est revenu, et pendant cette claircie
l'esprit agile et brillant joue comme une flamme voltigeante  la
surface du profond foyer qui couve. Oserai-je traduire ces songes
d'amoureux et de peintre, ces charmantes imaginations paennes et
chevaleresques o Ptrarque et Platon semblent avoir laiss leur
souvenir? Pourrai-je les traduire? Sortez un instant de notre langue
raisonnable, et sentez la grce et le badinage sous l'apparente
affectation[299]:

  Beaux yeux, douces lvres, cher coeur, ai-je pu,
  Fou que je suis, esprer jouir de vous par l'aide de l'Amour,
  Puisqu'il trouve lui-mme en vos beauts
  Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille?

  Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire,
  Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup
  Chaque me dpose ses armes au pied de l'Amour,
  Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle.

  Quand il veut jouer, il va sur ces lvres,
  Rougissant, honteux d'tre amoureux d'elles;
  Avec chaque lvre il baise l'autre.
  Mais quand il veut chercher une retraite paisible,
  Loin de tout le monde, ce coeur est sa demeure,
  Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver.

[Footnote 293:

  And Joy which is inseparate from those eyes,
  Stella, now learnes (strange case) to weepe in thee.
                                              (101e sonnet.)]

[Footnote 294:

  In a grove most riche of shade,
  Where birds wanton musike made,
  May, then young, his pide weeds showing,
  New perfumed with flowers fresh growing,

  Astrophel, with Stella sweet,
  Did for mutual comfort meet,
  Both within themselves oppressed,
  But each in the other blessed.

  Their ears hungry of each word
  Which the dere tongue would afford,
  But their tongues restrained from walking
  Till their harts had ended talking.

  But when their tongues could not speake,
  Love itself did silence breake,
  Love did set his lips asunder,
  Thus to spake in love and wonder....
                                 (8e chanson.)

  This small wind which so sweet is,
  See how it the leaves doth kisse,
  Each tree in his best attyring,
  Sense of love to love inspiring.]

[Footnote 295:

  Stella, soveraigne of my joy....
  Stella, starre, of heavenly fier,
  Stella, loadstar of desier,
  Stella, in whose shining eyes,
  Are the light of Cupids skies....
  Stella, whose voice when it speakes
  Senses all asunder breakes,
  Stella whose voice when it singeth,
  Angels to acquaintance bringeth....
                                 (8e chanson.)

  And my young soul flutters to thee his nest.
                                 (108e sonnet.)]

[Footnote 296:

      Think of that most gratefull time,
      When my leaping heart will clime
      In my lips to have his biding,
      There those roses for to kisse
      Which do breath a sugred blisse,
      Opening rubies, pearles deviding.
                                 (10e chanson.)

  O joy, too high for my low style to show:
  O blisse fit for a nobler state than me:
  Envy, put out their eyes, least thou do see
  What oceans of delight in me do flow.
    My friend, who oft saw through all maskes my woe,
  Come, come, and let me pour myself on thee;
  Gone is the winter of my misery,
  My spring appeares, O see what here doth grow.
    For Stella hath in words where faith doth shine
  Of her high heart given me the monarchie.
  I, I, o I may say, that she is mine.]

[Footnote 297:

  Where be those Roses gone, which sweetned so our eyes?
  Where those red cheeks, which oft with faire encrease did frame
  The height of honor in the kingly badge of shame?
  Who hath the crimson weeds stolne from my morning skies?
                                                   (102e sonnet.)

  My life melts with too much thinking.
                              (10e chanson.)]

[Footnote 298:

  Prometheus when first from heaven hye
  He brought downe fire, ere then on earth not seene,
  Fond of delight, a satyre standing by
  Gave it a kisse, as it like sweete hat beene.
  Feeling forthwith the other burning power,
  Wood with the smart, with shouts and shrieking shrill,
  He sought ease in river, field, and bower,
  But for the time, his grief went with him still.]

[Footnote 299:

  Faire eyes, sweete lips, deare heart, that foolish I
  Could hope by Cupids helpe on you to pray;
  Since to himself he doth your gifts apply,
  As his main force, choice sport, and easefull stray.

  For when he will see who dare him gainsay,
  Then with those eyes he lookes; by and by
  Each soule doth at Loves feet his weapon lay,
  Glad if for her he give them leave to die.

  When he will play, then in her lips he is,
  Where blushing red, that Love selfe them doth love,
  With either lip he doth the other kisse.

  But when he will for quiet sake remove
  From all the world, her heart is then his rome,
  Where well he knowes, no man to him can come.
                                         (3e sonnet.)]

Tout est pris ici, le coeur et les sens. S'il trouve les yeux de Stella
plus beaux que toute chose au monde, il trouve son me plus belle
encore que son corps. Il est platonicien, lorsqu'il racont que la
vertu, voulant se faire aimer des hommes, a pris la forme de Stella pour
enchanter leurs yeux, et leur faire dcouvrir ce ciel que le sens
intrieur rvle aux mes hroques. On reconnat en lui la soumission
entire du coeur, l'amour tourn en religion, la passion parfaite qui ne
souhaite que de crotre, et qui, semblable  la pit des mystiques, se
trouve toujours trop petite quand elle se compare  l'objet aim. Ma
jeunesse se consume; mon savoir ne met au jour que des futilits. Mon
esprit s'emploie  dfendre une passion qui, pour rcompense, le
perscute de folles peines. Je vois que ma course m'entrane  ma perte;
je le vois, et pourtant mon plus grand chagrin est de ne point perdre
davantage pour l'amour de Stella[300].  la fin, comme Socrate dans le
_Banquet_, il tourne les yeux vers la Beaut immortelle[301], clart
cleste qui perce les nuages et tout  la fois brille et nous donne la
vue. Oh! attaches-y tes yeux. Que cette lumire soit ton guide dans
cette course phmre qui mne de la naissance  la mort[302]. L'amour
divin continue l'amour terrestre; il y tait renferm, il s'en dgage. 
cette noblesse,  ces hautes aspirations, reconnaissez une de ces mes
srieuses comme il y en a tant sous ce climat et dans cette race. 
travers le paganisme rgnant, les instincts spiritualistes percent, et
font des platoniciens, en attendant qu'ils fassent des chrtiens.

[Footnote 300:

  My youth doth waste, my knowledge brings forth toys,
  My witt doth strive those passions to defend,
  Which for reward spoile it with vaine annoies;
  I see my course to lose myself doth bend:
  I see and yet no greater sorrow take,
  Than that I lose no more for Stella's sake.]

[Footnote 301: Dernier sonnet, page 490.]

[Footnote 302:

  Leave me, o Love, which reachest but to dust,
  And thou, my mind, aspire to higher things.
  Grow rich in that which never taketh rust;
  Whatever fades, but fading pleasure brings....
  O take fast hold, let that light be thy guide,
  In this small course which birth draws out to death.]


VIII

Sidney n'est qu'un soldat dans une arme; il y a toute une multitude
autour de lui, une multitude de potes. En cinquante-deux ans on en a
compt, en dehors du drame, deux cent trente-trois[303], dont quarante
ont du gnie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les
deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe,
Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick;
on se lasserait de les numrer. Il y en a une moisson, comme en ce
moment dans l'hroque et catholique Espagne, et, comme en Espagne,
c'est l un signe du temps, la marque d'un besoin public, l'indice d'un
tat d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet tat d'esprit
qui de toutes parts provoque et fait goter la posie? Qu'est-ce qui
souffle la vie dans leurs oeuvres? D'o vient que chez les moindres, 
travers des pdanteries, des maladresses, parmi des chroniques rimes ou
des dictionnaires descriptifs, on rencontre des peintures clatantes et
de vrais cris d'amour? D'o vient que, cette gnration puise, la
vraie posie a fini en Angleterre, comme la vraie peinture en Italie et
en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru et disparu, celui de
la conception primesautire et cratrice. Ces hommes ont les sens neufs
et n'ont point de thories dans la tte. Aussi quand ils se promnent,
ils ont d'autres motions que nous. Qu'est-ce qu'un lever de soleil pour
un homme ordinaire? Une tache blanche au bout du ciel entre des
bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts de routes qu'il ne
voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux, toutes ces choses
ont une me; je veux dire par l qu'ils sentent en eux-mmes, par
contre-coup, l'lan et les brisures des lignes, la force et les
contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou dlicieux qui
s'exhale de ce ple-mle et de cet ensemble comme une harmonie ou comme
un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lve dans le brouillard
au-dessus des sillons mornes! quel air rsign dans ces vieux arbres,
ruisselants sous la pluie nocturne! quel fivreux tumulte dans le
troupeau des vagues, dont les crinires dsordonnes se tordent
incessamment  la surface de l'abme! Mais le grand flambeau du ciel, le
dieu lumineux, se dgage et rayonne. Les hautes herbes molles et
ployantes, les prairies toujours vertes, les dmes panouis des grands
chnes, tout le paysage anglais incessamment renouvel et lustr par
l'eau surabondante tale son inpuisable fracheur. Ces prairies, rouges
et blanches de fleurs toujours humectes et toujours jeunes, laissent
s'envoler leur voile de brume dore et apparaissent tout d'un coup
timidement, comme de belles vierges. L est la fleur du coucou, qui
pousse avant la venue de l'hirondelle, la jacinthe des prs azure comme
des veines de femmes, la fleur du souci qui se couche avec le soleil et
se lve avec lui, pleurante[304]. De loin, sur sa porte qui luit, la
charmante aube dore toutes les cimes o la nuit vient d'attacher ses
perles, et les troupes d'oiseaux, dans la joie du matin, font si bien
vibrer leurs voix gazouillantes, que les collines et les valles
rpondent et que l'air qui bruit et rsonne ne semble plus compos que
de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa tte d'or l'pais
brouillard qui s'vapore, et vient  travers les cimes entrelaces
baiser l'ombre endormie[305]. Encore un pas, et vous verrez reparatre
les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux vivants, ces dieux mls
aux choses, qu'on ne peut s'empcher de retrouver ds qu'on retrouve la
nature: Crs, la librale reine, parmi ses riches cultures, bls,
seigles, avoines, orges, vesces, pois en fleur, parmi ses montagnes
herbeuses o vivent les brebis broutantes, parmi ses ruisseaux et ses
rives, o regorgent les lis et les pivoines qu'Avril, l'humide Avril,
pare pour en faire des couronnes aux chastes nymphes[306]--Iris dont les
ailes de safran versent sur les fleurs des gouttes parfumes et des
ondes rafrachissantes, Iris, la riche charpe de la terre, qui de
chaque bout de son arc bleu couronne les champs boiss et les pentes
dgarnies.--Flore, brillante et pare, assise superbement au milieu de
la pompe de toutes ses fleurs, et qui dploie le vert blouissant de son
manteau de fte[307]. Toutes les splendeurs et les douceurs du pays
moite et mouill, toutes les particularits, toute l'opulence de ses
teintes fondues, de son ciel changeant, de sa vgtation luxuriante,
viennent ainsi se rassembler autour des dieux qui leur donnent un corps,
et un beau corps.

[Footnote 303: Nathan Drake, 310 _Shakspeare and his Times_. On ne
compte pas, dans ces deux cent trente-trois potes, les auteurs de
pices isoles, mais ceux qui ont publi et recueilli leurs oeuvres.]

[Footnote 304: Tous ces mots sont pris dans Jonson, Spenser, Drayton,
Shakspeare et Greene.]

[Footnote 305:

  When Phoebus lifts his head out of the winter's wave,
  No sooner doth the earth her flowery bosom brave,
  At such time as the year brings on the pleasant spring,
  But hunts-up to the morn the feath'red sylvans sing:
  And in the lower grove, as on the rising knole,
  Upon the highest spray of every mounting pole,
  Those quiristers are perch't, with many a speckled breast;
  Then from her burnisht gate the goodly glitt'ring east
  Gilds every lofty top, which late the homorous night
  Bespangled had with pearl, to please the morning's sight;
  On which the mirthful quires, with their clear open throats,
  Unto the joyful morn so strain their warbling notes,
  That hills and vallies ring, and even the echoing air
  Seems all composed of sounds, about them everywhere....
  They sing away the morn, until the mounting sun,
  Through thick exhaled fogs his golden head hath run,
  And through the twisted tops of our close covert creeps
  To kiss the gentle shade, this while that sweetly sleeps.
                                            (Drayton, _Polyolbion_.)]

[Footnote 306:

  Ceres, most bounteous lady, thy rich leas
  Of wheat, rye, barley, vetches, oats and pease,
  Thy turfy mountains, where live nibbling sheep,
  And flat meads, thatch'd with stover them to keep,
  Thy banks with peonied and lilied brims
  Which spongy April at thy hest betrims
  To make cold nymphs chaste crowns....
  Hail many-colour'd messenger,
  Who with thy saffron wings upon my flowers
  Diffuseth honey-drops, refreshing showers,
  And with each end of thy blue bow, doth crown
  My bosky acres and my unshrubbed down.
                       (Shakspeare, _Tempest_, IV, 1.)

  As Zephyrs blowing below the violet,
  Not wagging his sweet head.
                       (Shakspeare, _Cymbeline_, IV, 2.)]

Dans la vie de chaque homme il y a des moments o, en prsence des
choses, il prouve un choc. Cet amas d'ides, de souvenirs tronqus,
d'images bauches qui gisent obscurment dans tous les coins de son
esprit, s'branle, s'organise, et tout d'un coup se dveloppe comme une
fleur. Il en est ravi, il ne peut s'empcher de regarder et d'admirer la
charmante crature qui vient d'clore; il veut la voir encore, en voir
de pareilles, et ne songe point  autre chose. Il y a des moments
pareils dans la vie des nations, et celui-ci en est un. Ils sont heureux
de contempler de belles choses et souhaitent seulement qu'elles soient
le plus belles possible. Ils ne sont point proccups, comme nous, de
thories; ils ne se travaillent point pour exprimer des ides
philosophiques ou morales. Ils veulent jouir par l'imagination, par les
yeux, comme ces nobles d'Italie qui en ce moment sont tellement pris
des belles couleurs et des belles formes, qu'ils couvrent de peintures
non-seulement leurs appartements et leurs glises, mais encore les
dessus de leurs coffres et les selles de leurs chevaux. La riche et
verte campagne au soleil, les jeunes femmes pares, florissantes de
sant et d'amour, les dieux et les desses  demi nus, chefs-d'oeuvre et
modles de la force et de la grce, voil les plus beaux objets que
l'homme puisse contempler, les plus capables de contenter ses sens et
son coeur, d'veiller en lui le sourire et la joie, et voil les objets
qui apparaissent chez tous les potes, dans la plus merveilleuse
abondance de chansons, de pastorales, de sonnets, de petites pices
fugitives, si vivantes, si dlicates, si aisment panouies, que depuis
on n'a rien vu d'gal. Qu'importe que Vnus ou Cupidon aient perdu leurs
autels? Comme les peintres contemporains d'Italie, ils imaginent
volontiers un bel enfant nu, tran sur un char d'or, au milieu de l'air
limpide, ou une femme clatante de jeunesse debout sur les vagues qui
viennent baiser ses pieds de neige. Le rude Ben Jonson est ravi de ce
spectacle. Le bataillon disciplin de ses vers robustes se change en une
bande de petites strophes gracieuses qui courent aussi lgrement que
des enfants de Raphal[308]. Il voit venir sa dame assise sur le char de
l'Amour que tirent des cygnes et des colombes. L'Amour conduit le char;
elle passe sereine et souriante, et tous les coeurs charms de ses
divins regards ne souhaitent plus d'autre joie que de la voir et de la
servir toujours:

  Regardez seulement ses yeux; ils clairent
  Tout ce que comprend le monde de l'amour.
  Regardez seulement ses cheveux; ils sont brillants
  Comme l'toile de l'amour quand elle se lve.....
  Avez-vous vu un lis clatant s'panouir
  Avant que des mains grossires l'aient touch?
  Avez-vous regard la chute de la neige
  Avant que la fange l'ait souille?
  Avez-vous respir les boutons sur l'glantier,
  Ou le nard dans le feu?
  ! aussi blanche, aussi dlicate, aussi suave est ma dame[309]!

[Footnote 307:

  When Flora proud in pomp of all her flovers
          Sat bright and gay,
  And gloried in the dew of Iris' showers,
          And did display
  Her mantle chequer'd all with gaudy green.
                               (Greene, _Never too late_.)

  How oft have I descending Titan seen
  His burning locks couch in the sea-green lap
  And beautous Thetys his red body wrap
  In watery robes, as he her lord had been!
                               (_Id._)

  The joyous day gan early to appeare,
  And fayre Aurora from the deawy bed
  Of aged Tithone gan herself to reare
  With rosy cheekes, for shame as blushing red;
  Her golden looks, for hast, were loosely shed
  About her eares, when Una her did marke
  Clymbe to her charet, all with flowers spred,
  From heaven high to chase the chearelesse darke;
  With merry note her lowd salutes the mounting larke.
                  (Spenser, _Fairy Queen_, liv. I, ch. II, strop. 1.)]

[Footnote 308: _Celebration of Charis_.]

[Footnote 309:

  See the chariot at hand here of Love,
    Wherein my lady rideth!
  Each that draws is a swan or a dove,
    And well the car Love guideth.
  As she goes, all hearts do duty
        Unto her beauty;
  And enamour'd do wish, so they might
        But enjoy such a sight,
  That they still were to run by her side
  Through swords, through seas, whither she would ride.
  Do but look on her eyes, they do light
    All that love's world compriseth!
  Do but look on her, she is bright
    As love's star when it riseth!....
  Have you seen but a bright lily grow,
    Before rude hands have touch'd it?
  Have you mark'd but the fall of the snow,
    Before the soil hath smutch'd it?
  Have you felt the wool of the beaver,
        Or swan's down ever?
  Or have smell'd of the bud o' the brier?
        Or the nard in the fire?
  Or have tasted the bag of the bee?
  O so white! O so soft! O so sweet is she!]

Quoi de plus vivant, de plus loign de la mythologie compasse et
artificielle? Comme Thocrite et Moschus, ils jouent avec leurs dieux
riants, et de leurs croyances se font une fte; un jour, au coin d'un
bois, Cupidon rencontre une nymphe endormie. Ses cheveux d'or
couvraient son visage.--Ses bras nonchalants taient jets des deux
cts.--Son carquois lui servait d'oreiller,--et son sein nu tait
ouvert  tous les vents[310]. Il s'approche doucement, lui te ses
flches, et met les siennes  la place. Elle, enfin, entend du bruit,
soulve sa tte penche et voit un berger qui vient  elle. Elle fuit,
il la poursuit. Elle bande son arc et tire contre lui ses flches. Il
n'en devient que plus ardent et va l'atteindre. Dsespre, elle prend
une flche qu'elle enfonce dans son beau corps. La voil change, elle
s'arrte, elle sourit, elle aime, elle va au-devant de lui. Les
montagnes ne peuvent point se rencontrer, mais les amants le
peuvent.--Ce que font les autres amants, ils le firent.--Le dieu d'amour
s'tait pos sur un arbre,--et riait en voyant ce doux spectacle[311].
Une goutte de malice est tombe dans ce mlange de navet et de grce
voluptueuse; il en est ainsi dans Longus et dans tout ce bouquet
dlicieux qu'on appelle l'Anthologie; ce n'est point le badinage sec de
Voltaire, des gens qui n'ont que de l'esprit, et qui n'ont vcu que dans
les salons; c'est celui des artistes, des amoureux qui ont le cerveau
plein de couleurs, de formes, qui, en disant une mivrerie, imaginent un
col pench, des yeux baisss, et la rougeur qui monte  des joues
vermeilles[312]. Une de ces belles vient dire des vers en minaudant, et
comme on voit d'ici le pli boudeur de sa lvre! L'amour dans mon coeur
comme une abeille--fait son miel.--Tantt il joue avec moi avec ses
ailes,--tantt avec ses pieds.--Dans mes yeux il fait sa demeure;--son
lit est dans mon sein.--Mes baisers sont tous les jours son rgal.--Et
pourtant il me vole mon repos.--Ah! le mchant qui me vole! Ce qui
relve ces badinages, c'est la splendeur de l'imagination. Il y a des
clats, des clairs qu'on n'ose traduire, des blouissements et des
folies, comme dans le Cantique des Cantiques. Ses lvres, dit Greene,
sont des roses toutes trempes dans la rose,--ou pareilles  la pourpre
de la fleur du narcisse.--Ses yeux, ces beaux yeux, ressemblent aux
pures clarts--qui animent le soleil ou gayent le jour.--Ses joues sont
comme des lis panouis plongs dans le vin,--ou comme des grains de
belles grenades tremps dans le lait,--ou comme des fils de neige dans
des rseaux de soie cramoisie,--ou comme des nuages splendides au
coucher du soleil.--Quel besoin de comparer l o la beaut surpasse
toute ressemblance?--Celui qui va prendre dans les choses inanimes ses
penses d'amour--dpare leur pompe et leur plus grande gloire,--et ne
monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties[313]. Je
veux bien croire qu'alors les choses n'taient point plus belles
qu'aujourd'hui; mais je suis sr que les hommes les trouvaient plus
belles.

[Footnote 310:

  Her golden hair o'erspred her face,
  Her careless armes abroad were cast,
  Her quiver had her pillows place,
  Her breast lay bare to every blast.
               (_Cupid's Pastime_, auteur inconnu vers 1621.)]

[Footnote 311:

  Though mountains meet not, lovers may.
  What other lovers do, did they.
  The God of Love sat on a tree,
  And laught that pleasant sight to see.
                                    (_Id._)]

[Footnote 312: _Rosalind's madrigal_.

  Love in my bosom like a bee
  Doth suck his sweet.
  Now with his wings he plays with me
  Now with his feet.
  Within my eyes he makes his rest,
  His bed amid my tender breast,
  My kisses are his daily feast.
  And yet he robs me of my rest.
  Ah! wanton, will ye!]

[Footnote 313: Greene (_From Menaphon_).

          Her eyes, fair eyes, like to the purest lights
  That animate the sun or cheer the day,
  In whom the shining sun-beams brightly play,
  Whiles fancy doth on them divine delight.

           Her cheeks like ripen'd lilies steep'd in wine,
  Or fair pomegranate kernels washed in milk,
  Or snow-white threads in nets of crimson silk,
  Or gorgeous clouds upon the sun's decline.

          Her lips are roses over-washed with dew,
  Or like the purple of Narcissus' flower...
          Her cristal chin like to the purest mould
  Enchas'd with dainty daisies soft and white,
  Where Fancy's fair pavilion once is pight,
  Whereas embrac'd his beauties he doth hold.

          Her neck like to an ivory shining tower,
  Where through with azure veins sweet nectar runs,
  Or like the down of swans where Senesse woons,
  Or like delight that doth itself devour.

          Her paps like fair apples in the prime,
  As round as orient pearls, as soft as down.
  They never vail their fair through winter's frown,
  But from their sweets Love suck'd his summer time.
                               Greene (_Melicertus' eglogue_).

  What need compare when sweet exceed compare?
  Who draws his thought of love from senseless things.
  Their pomp and greatest glories doth impair,
  And mount love's heaven with overladen wings.]


IX

Quand la puissance d'embellir est si grande, il est naturel qu'on peigne
le sentiment qui runit toutes les joies et o aboutissent tous les
rves, l'amour idal, surtout l'amour ingnu et heureux. De tous les
sentiments, il n'y en a pas pour qui nous ayons plus de sympathie. Il
est de tous le plus simple et le plus doux. Il est le premier mouvement
du coeur et la premire parole de la nature. Il ne se compose que
d'innocence et d'abandon. Il est exempt de rflexions et d'efforts. Il
nous fait quitter nos passions compliques, nos mpris, nos regrets,
nos haines, nos esprances violentes. Il pntre en nous et nous le
respirons comme la frache haleine d'un vent matinal qui vient de passer
sur des champs en fleur. Ils le sentaient et s'en enchantaient, les
cavaliers de cette cour prilleuse, et se reposaient ainsi, par
contraste, de leurs actions et de leurs dangers. Les plus svres et les
plus tragiques de leurs potes se sont dtourns pour aller  sa
rencontre, Shakspeare parmi les chnes toujours verts de la fort
d'Ardennes[314], Ben Jonson[315] dans les bois de Sherwood, parmi les
larges clairires coupes d'ombre, parmi les feuilles luisantes et les
fleurs humides qui frissonnent au bord des sources solitaires. Marlowe
lui-mme, le terrible peintre de l'agonie d'douard II, l'emphatique et
puissant pote qui composa _Faust_, _Tamerlan et le Juif de Malte_,
quitte ses drames sanglants, son grand vers tonnant, ses furieuses
images, et rien n'est plus musical et plus doux que ses chansons. Le
berger, pour gagner sa matresse, lui promet un chapeau de fleurs, une
jupe toute brode de feuilles de myrte, une ceinture tresse de paille
et de bourgeons de lierre, avec des boutons d'ambre et des fermoirs de
corail[316]. Ils iront ensemble dans les valles, sur les pentes des
montagnes rocheuses. Les ptres, chaque matin de mai, viendront danser
autour d'elle, et tous deux, assis sur une roche, contempleront de loin
les troupeaux qui broutent l'herbe, et les rivires troites qui
tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux. Les rudes gentilshommes
du temps, en revenant de la chasse du faucon, s'taient plus d'une fois
arrts devant ces tableaux rustiques; tels qu'ils taient, c'est--dire
imaginatifs et peu citadins, ils avaient song  y figurer pour leur
compte. Mais en les comprenant, ils les refaisaient; ils les refaisaient
dans leurs parcs prpars pour l'entre de la reine, avec une profusion
de parures et d'inventions, sans s'inquiter d'y copier exactement la
grossire nature. L'invraisemblance ne les choquait pas; ce n'taient
pas des imitateurs minutieux, des observateurs de moeurs; ils craient;
la campagne, pour eux, n'tait qu'un cadre, et le tableau tout entier
tait sorti de leurs rves et de leur coeur. Qu'il soit romanesque,
impossible mme, ce tableau n'en est que plus charmant. Y a-t-il un plus
grand charme que de laisser l ce monde rel qui nous entrave ou nous
opprime, de flotter vaguement et aisment dans l'azur et la lumire, au
plus haut du pays des fes et des nuages, d'arranger les choses au gr
du moment, de ne plus sentir les pesantes lois, les contours roides et
rsistants de la vie, de tout orner et varier selon les caprices et les
dlicatesses de la fantaisie? Voil ce qui arrive dans ces petits
pomes. Ordinairement les vnements ne s'y passent nulle part; du moins
ils se passent dans le royaume o les rois se font bergers et volontiers
pousent des bergres. La belle Argentile[317] est retenue  la cour de
son oncle qui veut la priver de son royaume, et aprs deux ans lui
ordonne d'pouser Curan, un rustre de sa maison; elle s'enfuit, et
Curan, dsespr, s'en va vivre chez les ptres. Il rencontre un jour
une belle paysanne et l'aime; peu  peu, en lui parlant, il se rappelle
Argentile et pleure; il dcrit son doux visage, sa taille ployante, ses
fins poignets veins d'azur, et tout d'un coup voit la paysanne qui
dfaille. Elle se jette dans ses bras et lui dit: Je suis Argentile.
Or Curan tait un fils de roi qui s'tait dguis ainsi pour l'amour
d'Argentile. Il reprend les armes, dfait le mchant roi. Il n'y eut
point de plus fort chevalier que lui, et tous deux rgnrent longtemps
en Bernicie.--Entre cent contes pareils, vrais contes de printemps, que
le lecteur me permette d'en dtacher encore un, riant et simple comme
une aube de mai[318]. La princesse, Dowsabell est descendue au matin
dans le jardin de son pre; elle cueille des chvrefeuilles, des
primevres, des violettes, des marguerites. En ce moment, derrire la
haie, elle entend un ptre qui chante, qui chante si bien, que tout d'un
coup elle l'aime. Il lui promet fidlit et lui demande un baiser. Les
joues de la belle promeneuse devinrent vermeilles comme la rose. Elle
plia son genou blanc comme la neige,--et tout  ct de lui
s'agenouilla,--puis elle le baisa doucement.--Le berger poussa un grand
cri de joie.--Oh! fit-il, il n'y eut jamais de pastoureau--qui ft si
content que moi[319]! Rien de plus; n'est-ce pas assez? Il n'y a ici
que le rve d'un moment, mais ils ont  chaque moment de semblables
rves. Jugez quelle posie en doit sortir, combien suprieure aux
choses, combien affranchie de l'imitation littrale, combien prise de
la beaut idale, combien capable de se btir un monde hors de notre
triste monde; en effet, entre tous ces pomes, il y en a un
vritablement divin, si divin que les raisonneurs des ges suivants
l'ont trouv ennuyeux, qu'aujourd'hui encore c'est  peine si
quelques-uns l'entendent, _la reine des fes_ de Spenser.

[Footnote 314: _As you like it_.]

[Footnote 315: _The Sad Shepherd_. Voyez aussi _Flechter and Beaumont_:
_the Faithful Shepherdess_.]

[Footnote 316:

  Come, live with me, and be my love,
  And we will all the pleasures prove
  That vallies, groves, and hills and fields,
  Woods or steepy mountains yields.

  And we will sit upon the rocks,
  Seeing the shepherds feed their flocks,
  By shallow rivers, to whose falls
  Melodious birds sing madrigals.

  And I will make thee beds of roses,
  And a thousand fragrant posies;
  A cap of flowers and a kirtle,
  Embroider'd all with leaves of myrtle:

  A gown made of the finest wool,
  Which from our pretty lambs we pull;
  Fair lined slippers for the cold,
  With buckles of the purest gold:

  A belt of straw and ivy buds,
  With coral clasps and amber studs;
  And if these pleasures may thee move,
  Come, live with me, and be my love.

  The shepherd swains shall dance and sing,
  For thy delight, each May-morning:
  If these delights thy mind may move
  Then live with me, and be my love.]

[Footnote 317: William Warner.]

[Footnote 318: Michel Drayton.]

[Footnote 319:

  With that she bent her snow-white knee,
  Down by the shepherd kneel'd she,
        And him she sweetly kist.
  With that the shepherd whoop'd for joy;
  Quoth he: "There's never shepherd boy
        That ever was so blist."
                        (Michel Drayton.)]


X

Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe,
manda chez lui les plus illustres crivains du sicle. Il s'installa
dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit:

J'ai lu, Messieurs, vos petites drleries. Elles m'ont rjoui; je veux
vous donner de l'ouvrage. J'en ai donn dernirement au petit Lulli,
votre confrre. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les
concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne
s'tait encore avis et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous
suiviez mes ides comme il les a suivies, et je vous commande un pome
en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que
tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: Nicolle,
apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit, je fais de
la prose. Prenez cette phrase pour modle. Ce style est beaucoup plus
agrable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers.
Quant au sujet, ce sera moi-mme. Vous peindrez la robe de chambre 
ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit
dshabill de velours vert que je porte dessous pour faire le matin mes
exercices. Vous noterez que l'indienne cote un louis l'aune. Cette
description bien trousse vous fournira des dictons assez jolis, et
enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous parliez
de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs vous
donneront leurs mmoires; ne manquez pas de les insrer dans votre
oeuvre. J'aurais plaisir  y revoir tout au long et tout au naturel la
boutique de mon pre, bon gentilhomme qui vendait du drap  ses amis
pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de
Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi
expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intressant pour le
public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma
fille Lucile n'a pas pous ce petit drle de Clonte, mais bien M.
Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera
ministre du roi. Pour cela, je vous payerai gnreusement un demi-louis
la toise d'criture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes
ides vous auront fourni.

Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du sicle
nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous coutent. De l
notre roman bourgeois et notre roman raliste. Je supplie le lecteur de
les oublier, de s'oublier lui-mme, de se faire pour un instant pote,
gentilhomme, homme du seizime sicle.  moins d'enterrer le M. Jourdain
qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre Spenser.


XI

Il tait d'une ancienne famille, allie  de grandes maisons, ami de
Sidney et de Raleigh, les deux chevaliers les plus accomplis du sicle,
chevalier lui-mme, du moins de coeur, ayant trouv dans sa parent,
dans ses amitis, dans ses tudes et dans sa vie toutes les
circonstances qui pouvaient l'lever jusqu' la posie idale. Tour 
tour on le trouve  Cambridge, o il se pntre des plus nobles
philosophies antiques; dans un comt du Nord o il se prend d'un grand
amour malheureux;  Penshurst, dans le chteau et la compagnie o est
ne l'_Arcadie_; chez Sidney, en qui subsistent intactes la posie
romanesque et la gnrosit hroque de l'esprit fodal;  la cour, o
toutes les magnificences de la chevalerie discipline et pare s'talent
autour du trne; enfin  Kilcolman, au bord d'un beau lac, dans un
chteau retir d'o la vue embrasse un amphithtre de montagnes et la
moiti de l'Irlande. Pauvre du reste, impropre  la cour, et, quoique
favoris par la reine, n'ayant obtenu de ses patrons que des emplois
subalternes,  la fin lass par les sollicitations et relgu dans ce
dangereux domaine d'Irlande, d'o la rvolte le chassa, brlant sa
maison et son enfant; trois mois aprs, il mourut de misre et le coeur
bris[320]. Des attentes et des rebuts, beaucoup de tristesses et
beaucoup de rves, quelques douceurs et tout d'un coup un malheur
affreux, une fortune petite et une fin prmature: voil bien une vie de
pote. Mais c'est le coeur en lui qui est le vrai pote; chez lui tout
sort de l; les circonstances n'ont fait que lui fournir sa matire; il
les a transformes plus qu'il n'a t transform par elles, et il a
moins reu que donn. Philosophie et paysages, crmonies et parures,
splendeurs de la campagne et de la cour, dans tout ce qu'il a peint ou
pens, il a imprim sa noblesse intrieure. Avant tout, c'est une me
prise de la beaut sublime et pure, platonicienne par excellence, une
de ces mes exaltes et dlicates, les plus charmantes de toutes, qui,
nes au sein du naturalisme, y puisent leur sve, mais le dpassent,
approchent du mysticisme, et par un effort involontaire montent pour
s'panouir jusqu'aux confins d'un monde plus haut. Spenser conduit 
Milton et de l au puritanisme, comme Platon conduit  Virgile et de l
au christianisme. La beaut sensible est parfaite chez tous les deux,
mais leur premier culte est pour la beaut morale. Conduisez-moi,
dit-il aux Muses, dans la retraite cache o la Vertu habite avec vous,
berceau d'argent qui la cache aux hommes et aux mchants mpris du
monde. Il encourage son chevalier quand il le voit faiblir. Il
s'indigne quand il le voit attaqu. Il se rjouit de son quit, de sa
temprance, de sa courtoisie. Il insre au commencement d'un chant de
longues stances en l'honneur de l'amiti et de la justice. Il s'arrte,
aprs avoir racont un beau trait de chastet, pour conseiller aux dames
d'tre pudiques. Il prodigue aux pieds de ses hrones le trsor de ses
respects et de ses tendresses. Si quelque brutal les insulte, il appelle
 leur secours toute la nature et tous les dieux. Jamais il ne les
ramne sur la scne sans orner leur nom de quelque magnifique louange.
Auprs de la beaut, il a des adorations dignes de Dante et de Plotin.
C'est qu'il ne la considre point comme une simple harmonie de couleurs
et de formes, mais comme une manation de la beaut unique, cleste,
imprissable, que nul oeil mortel ne peut apercevoir, et qui est la
premire oeuvre du grand ouvrier des mondes[321]. Les corps ne font que
la rendre sensible; elle ne rside point dans les corps; la grce et
l'attrait ne sont point dans les choses, mais dans l'ide immortelle qui
luit  travers les choses. Cette charmante teinte blanche et vermeille
dont les joues sont colores s'effacera.--Ces douces feuilles de rose si
doucement poses--sur les lvres se fltriront et tomberont--pour
redevenir ce qu'elles taient, de l'argile corrompue.--Ces cheveux d'or,
ces yeux brillants comme des toiles tincelantes--retourneront en
poussire et perdront leur clart si belle.--Mais la divine lampe dont
les clestes rayons--allument l'amour des amants--ne s'teindra et ne
faiblira jamais.--Quand les esprits vitaux se disperseront,--elle
reviendra  sa plante natale.--Car elle est ne l-haut et ne peut
mourir,--tant une parcelle du plus pur des cieux[322]. Devant cette
ide de la beaut, l'amour se transforme. Il est le seigneur de la
vrit et de la droiture,--et monte bien loin de la basse
poussire,--sur des ailes d'or, jusque dans l'empyre sublime--au del
des atteintes de l'ignoble dsir sensuel,--qui, comme une taupe, reste
gisant sur la terre[323]. Il enferme en lui tout ce qu'il y a de bien,
de beau et de noble. Il est la source premire de la vie et l'me
ternelle des choses. C'est lui qui, apaisant la discorde primitive, a
form l'harmonie des sphres et soutient ce glorieux univers. Il habite
en Dieu, il est Dieu lui-mme, il est descendu ici-bas sous forme
corporelle pour rparer le monde chancelant et sauver la race humaine;
autour des tres, et au dedans des tres, quand nos yeux percent les
apparences, nous le voyons comme une lumire vivante qui pntre et
embrasse toute crature. On touche ici le sommet sublime et aigu o le
monde de l'esprit et le monde des sens se rencontrent, et o l'homme,
cueillant des deux mains les plus belles fleurs des deux versants, se
trouve  la fois paen et chrtien.

[Footnote 320: _He died for want of bread in King street_. (Ben Jonson,
cit par Drummond.)]

[Footnote 321: _Hymnes  l'amour et  la beaut_,--_ l'amour et  la
beaut clestes_.]

[Footnote 322:

  For that same goodly hew of white and red,
  With which the cheeks are sprinkled, shall decay,
  And those sweete rosy leaves, so fairly spred
  Upon the lips, shall fade and fall away
  To that they were, even to corrupted clay;
  That golden wyre, those sparckling stars so bright,
  Shall turne to dust, and lose their goodly light.
  But that fair lampe, from whose celestial rays
  That light proceedes which kindleth lovers fire,
  Shall never be extinguisht nor decay;
  But when the vitall spirits doe expyre,
  Upon her native planet shall retyre;
  For it is heavenly borne and cannot die,
  Being a parcell of the purest skye.]

[Footnote 323:

  For Love is lord of Truth and Loialtie,
  Lifting himself out of the lowly dust,
  On golden plumes, up to the purest skye,
  Above the reach of loathly sinfull lust.
  Whose base affect, through cowardly distrust
  Of his weake wings, dare not to heaven fly.
  But, like a moldwarpe in the earth doth ly.]


XII

Voil pour le coeur; pour le reste, il est pote, c'est--dire par
excellence crateur et rveur, crateur et rveur de la faon la plus
naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau dcrire cet
tat intrieur des grands artistes, il reste toujours  dcrire. C'est
une sorte de vgtation qui se fait dans leur esprit;  tout moment un
bouton s'y lve, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre,
chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-mme, en sorte qu'au
bout d'un instant on voit une plante entire verdoyante, bientt un
massif, et enfin une fort. Un personnage leur apparat, puis une
action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, de personnages et
de paysages qui se font, se compltent et s'agencent par un
dveloppement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous
contemplons un cortge de figures qui, par leur propre force, se
dploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes
vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours _il
imagine_; c'est l son tat naturel. Il semble qu'il n'ait qu' clore
ses paupires pour veiller les apparitions; elles affluent en lui,
elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les
prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus presses.
Maintes fois, en suivant leur nue inpuisable, j'ai pens  ces vapeurs
qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient,
entremlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous
d'elles de nouvelles brumes s'lvent, et au-dessous de celles-l
d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se
ternir ou s'arrter.

Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la faon dont il
imagine. Ordinairement, chez un pote, l'esprit fermente violemment et
par saccades; ses ides s'assemblent, se heurtent, _se prennent_ tout
d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants,
perants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces
accumulations subites pour imiter l'unit et l'nergie vivante des
objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les potes
environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de
l'invention, Spenser reste serein. Les visions qui donneraient la
fivre  un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se
droulent en lui, aisment, tout entires, sans interruption, sans
secousses. Il est pique, c'est--dire _narrateur_, et non point
chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul
moderne n'est plus semblable  Homre. Comme Homre et les grands
narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque
classiques, si voisines des ides que l'esprit y entre de lui-mme et
sans s'en apercevoir. Comme Homre, il est toujours simple et clair, il
ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne dtourne aucun mot du
sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des ides. Comme
Homre encore, il a des redondances, des navets, des enfances. Il dit
tout, il se laisse aller  des rflexions que chacun a devines
d'avance; il rpte  l'infini les grandes pithtes d'ornement. On sent
qu'il aperoit les objets dans une belle lumire uniforme, avec un
dtail infini, qu'il veut montrer tout ce dtail, qu'il n'a jamais peur
de voir son heureux songe s'altrer ou disparatre, qu'il en suit les
contours, d'un mouvement rgulier, sans jamais se presser ni se
ralentir. Mme il est trop long, trop oublieux du public, trop dispos 
s'abandonner et  rvasser en face des choses. Sa pense se dploie en
vastes comparaisons redoubles, pareilles  celles du vieux conteur
ionien. Si un gant bless tombe, il le trouve semblable  un arbre
antique qui a cr sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont
l'acier tranchant a dchir le coeur, et qui, flchissant tout d'un
coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec un fracas
pouvantable; puis  un large chteau qui, min par un art perfide,
s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours exhausses et
accumules jusqu'au ciel rendent la chute plus lourde[324]. Il dveloppe
toutes les ides qu'il manie. Il tale toutes ses phrases en priodes.
Au lieu de se concentrer, il s'panouit. Pour porter cette ample pense
et son cortge, il ne lui faut pas moins que la stance immense,
incessamment renaissante, aux longs vers croiss, aux rimes rptes,
dont l'uniformit et l'ampleur rappellent les bruits majestueux qui
roulent ternellement dans les bois et dans les campagnes. Pour dployer
ces facults piques, et pour les dployer dans la rgion sublime o
cette me se trouve naturellement porte, il ne faut pas moins que
l'pope idale, c'est--dire situe hors du rel, avec des personnages
qui existent  peine et dans un monde qui ne peut tre nulle part.

[Footnote 324:

              As an aged tree
  High growing on the top of rocky clift,
  Whose hart-strings with keene steele nigh hewen be,
  The mightie trunck half rent with ragged rift
  Doth roll adowne the rocks, and fall with fearefull drift.
    Or as a castle, reared high and round,
  By subtile engins and malitious slight,
  Is undermined from the lowest ground,
  And her foundation forst and feebled quight,
  At last downe falles; and with her heaped hight
  Her hastie ruine does more heavie make,
  And yields itselfe unto the victours might.
  Such was this gyaunt's fall, that seemed to shake
  The stedfast globe of earth, as it for feare did quake.
                         (_Fairie Queene_, liv. I, ch. VIII, 42, 43.)]

Plusieurs fois il a ttonn alentour, parmi des sonnets, des lgies,
des pastorales, des hymnes d'amour, de petites popes souriantes[325];
ce ne sont l que des essais, incapables pour la plupart de porter son
gnie. Dj pourtant la magnifique imagination y dborde; dieux, hommes,
paysages, le monde qu'il fait mouvoir est  mille lieues du monde o
nous vivons. Son _Calendrier du Berger_[326] est une pastorale pensive
et tendre, pleine de dlicates amours, de nobles tristesses, de hautes
ides, o ne parlent que des penseurs et des potes. Ses _Visions de
Ptrarque et de Du Bellay_ sont d'admirables songes, o des palais, des
temples d'or, des paysages splendides, des fleuves tincelants, des
oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup comme dans une ferie
orientale. S'il chante un pithalame[327], il voit venir deux beaux
cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants des nymphes,
parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau transparente baise leurs
plumes de soie et murmure de plaisir. S'il pleure la mort de Sidney,
Sidney devient un berger; il est tu comme Adonis; autour de lui
s'assemblent les nymphes gmissantes. Il est chang, avec sa matresse,
en une fleur rouge et bleue, qui est d'abord rouge, puis qui plit
comme lui et devient bleue. Alors, au milieu d'elle parat une toile,
aussi belle qu'toile aux cieux, pareille  Stella dans ses plus
fraches annes, quand ses yeux dardaient des rayons de beaut. Tout le
jour elle est debout, pleine de rose; ce sont les larmes qui coulrent
de ses yeux[328]. Ses sentiments les plus vrais se changent ainsi en
feries. La magie est le moule de son esprit, et imprime sa forme  tout
ce qu'il imagine comme  tout ce qu'il pense. Involontairement il te
aux objets leur figure ordinaire. S'il regarde un paysage, au bout d'un
instant il le voit tout autre. Il le transporte, sans s'en douter, dans
une terre enchante; l'azur du ciel resplendit comme un dme de
diamants, des buissons de fleurs couvrent les prairies, un peuple
d'oiseaux voltige dans l'air suave, des palais de jaspe resplendissent
entre les arbres, des dames rayonnantes apparaissent aux balcons
ouvrags sur les galeries d'meraudes. Ce sourd travail de l'esprit
ressemble aux lentes cristallisations de la nature. On jette une branche
humide au fond d'une mine, et on en retire une girandole de diamants.

[Footnote 325: _The Shepheard's Calendar_, _Amoretti_, _Sonnets_,
_Prothalamion_, _Epithalamion_, _Muiopotmos_, _Virgil's Gnat_, _the
Ruins of time_, _the Tears of the Muses_, etc.]

[Footnote 326: Publi en 1589; ddi  Philipp Sidney.]

[Footnote 327:

      There in a meadow, by the river's side,
      A flock of nymphes I chaunced to espy,
      All lovely daughters of the Flood thereby,
      With goodly greenish locks, all loose untyde,
      As each had bene a bryde.
      And each one had a little wicker basket,
      Made of fine twigs, entrayled curiously,
      In which they gathered flowers to fill their flasket,
      And with fine fingers cropt full featously
      The tender stalkes on hye.
      Of every sort which in that meadow grew
      They gathered some: the violet pallid blew,
      The little dazie that at evening closes,
      The virgin lilie, and the primrose trew,
      With store of vermeil roses,
      To deck their bridegroomes posies
      Against the brydale-day, which was not long,
  Sweet Themmes, runne softly till I end my song!
      With that I saw two swannes of goodly hewe
      Come softly swimming down along the lee.
      Two fairer birds I yet did never see;
      The snow which doth the top of Pindus strew
      Did never whiter shew....
      So purely white they were,
      That even the gentle stream, the which them bare,
      Seem'd foul to them, and bad his billowes spare
      To wet their silken feathers, least they might
      Soyle their fayre plumes with water not so fayre,
      And marre their beauties bright,
      That shone as heavens light,
      Against their brydale day, which was not long.
  Sweet Themmes! runne softly till I end my song.
                                       (_Prothalamion_.)]

[Footnote 328:

  The gods, which all things see, this same beheld,
  And pittying this paire of lovers trew,
  Transformed them there lying on the field,
  Into one flower that is both red and blew.
  It first growes red, and then to blew doth fade,
  Like Astrophel, which there into was made.

  And in the midst thereof a star appeares,
  As fairly formed as any star in skyes;
  Ressembling Stella in her freshest yeares,
  Forth darting beames of beautie from her eyes;
  And all the day it standeth full of deow,
  Which is the teares that from her eyes did flow.
                                           (_Astrophel_.)]

Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand
bonheur qui soit donn  un artiste. Il retire l'pope du terrain
ordinaire, celui o, sous la main d'Homre et de Dante, elle exprime des
croyances effectives et peint des hros nationaux. C'est au plus haut du
pays des fes qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de
l'histoire. C'est plus haut que le pays des fes,  cette limite extrme
o les objets s'vanouissent et o les pures ides commencent. J'ai
entrepris mon pome[329], dit-il, pour reprsenter toutes les vertus
morales, assignant  chaque vertu un chevalier pour tre son patron et
son dfenseur, en telle sorte que les oeuvres de cette vertu soient
exprimes et que les apptits drgls et les vices contraires soient
abattus et surmonts par des faits d'armes et de chevalerie. En effet,
au fond du pome il met une allgorie; non qu'il songe  se faire bel
esprit, prcheur de morale ou faiseur d'nigmes. Il ne soumet pas
l'image  l'ide; c'est un _voyant_, ce n'est pas un philosophe. Ce sont
bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de
loin en loin, chez lui, les palais enchants, tout le cortge des
resplendissantes apparitions tremble et se dchire comme une vapeur,
laissant entrevoir la pense qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans
son jardin de Vnus nous voyons les formes infinies de toutes les choses
vivantes ranges par ordre, en lits presss, attendant l'tre, nous
concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fcondit
incessante de la grande mre et le fourmillement mystrieux des
cratures qui s'lvent tour  tour hors de son sein profond. Quand nous
voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme,
demi-serpent, et dfendre Una, sa dame chrie, nous nous souvenons
vaguement que si nous pntrions  travers ces deux figures, nous
trouverions sous l'une la Vrit et sous l'autre l'Erreur. Nous sentons
que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et que tous ces
fantmes brillants ne sont que des fantmes. Nous jouissons de leur
clat sans croire  leur consistance; nous nous intressons  leurs
actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs larmes
et leurs cris ne sont pas vritables. Notre motion se purifie et
s'lve. Nous ne tombons point dans l'illusion grossire; nous avons la
douceur de nous sentir rver. Nous sommes, comme lui,  mille lieues de
la vie relle, hors des prises de la piti douloureuse, de la terreur
crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous
que des sentiments dlicats, demi-forms, suspendus au moment o ils
allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et
nous nous trouvons tout heureux d'tre dgags de la croyance qui nous
alourdit.

[Footnote 329: C'est Lodowick Bryskett (_Discourse of civil life_, 1606)
qui lui attribue ces paroles.]


XIII

Quel monde pouvait fournir des matriaux  une fantaisie si haute? Il
n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus loign
du rel. Solitaire et indpendant dans son chteau, affranchi de tous
les liens que la socit, la famille, le travail, imposent d'ordinaire
aux actions humaines, l'homme fodal avait tent toutes les aventures;
mais il avait encore moins fait qu'imagin; l'audace de ses actions
avait t surpasse par la folie de ses rves; faute d'un emploi utile
et d'une rgle accepte, sa tte avait travaill du ct du
draisonnable et de l'impossible, et la perscution de l'ennui avait
agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet
aiguillon, sa posie tait devenue une fantasmagorie. Insensiblement les
inventions tranges avaient vgt et pullul dans les cervelles, les
unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour
d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur
encombrement. Les dlicates imaginations de la vieille posie galloise,
les dbris grandioses des popes germaniques, les merveilleuses
splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre sicles
d'aventures avaient parpills dans les esprits des hommes s'taient
amoncels en un grand rve, et les gants, les nains, les monstres, tout
le ple-mle des cratures imaginaires, des exploits surhumains et des
magnificences insenses, s'taient groups autour d'un sentiment unique,
l'amour exalt et sublime, comme des courtisans prosterns aux pieds de
leur roi. Ample et flottante matire, o les grands artistes du sicle,
Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs pomes.
Mais ils sont trop de leur temps pour tre d'un temps qui est pass. Ils
refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin
Arioste, l'ironique picurien, en charme ses yeux et s'en gaye en
voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le
plaisir est doux et qu'il est dfendu.  ct de lui, le pauvre Tasse,
sous la conduite d'un catholicisme violent, ressuscit et factice,
parmi les clinquants d'une posie vieillie, travaille sur le mme sujet,
maladivement, avec un grand effort et avec un succs mince. Pour
Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour sa
noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups de
bton, parmi les msaventures d'htellerie. Plus grossirement, plus
franchement, un rude plbien, Rabelais, avec un clat de rire, la noie
dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au srieux et
naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de
rves. Il n'est point encore assis et enferm dans cette espce de bon
sens exact qui va fonder et rtrcir toute la civilisation moderne. Il
habite de coeur dans la potique et vaporeuse contre dont chaque jour
les hommes s'loignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il
reprend les vieux mots, les tours du moyen ge, la diction de
Chaucer[330]. Il entre de plain-pied dans les plus tranges songes des
anciens conteurs, sans tonnement, comme un homme qui de lui-mme en
trouve encore de plus tranges. Chteaux enchants, monstres et gants,
duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renat sous sa main, la
fantaisie du moyen ge avec la gnrosit du moyen ge, et c'est
justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui
convient.

[Footnote 330: Surtout dans le _Calendrier du Berger_.]

Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matire? Ce n'est l
qu'un monde, et il y en a un autre. Par del les preux, images
glorifies des vertus morales, il y a les dieux, modles achevs de la
beaut sensible; par del la chevalerie chrtienne, il y a l'olympe
paen; par del l'ide de la volont hroque qui ne trouve son
contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'ide de la
force sereine qui d'elle-mme se trouve en harmonie avec les choses. Ce
n'est pas assez d'un idal pour un pareil pote; auprs de la beaut de
l'effort, il met la beaut du bonheur; il les assemble toutes les deux,
non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'rudit
comme Goethe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et  et l,
au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les
nymphes, Diane, Vnus, comme des statues grecques parmi les tourelles et
les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forc dans cet assemblage;
l'pope idale, comme un ciel suprieur, accueille et concilie les deux
mondes; un beau songe paen y continue un beau songe chevaleresque;
l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre.  cette hauteur,
le pote a cess de voir les diffrences des races et des civilisations.
Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il
dira: Cela allait bien; et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les
chnes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondment enfonc dans
la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant
aprs une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumire
qui viennent s'taler sur les mousses de velours, sur les gazons
humides d'une fort anglaise, peuvent clairer les cheveux dnous, les
blanches paules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que
signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rve? Y
a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperoit? qui les sent? Qui ne
sent, au contraire, qu' bien parler il n'y a qu'un monde, celui de
Platon et des potes; que les choses relles n'en sont que les bauches,
les bauches mutiles, incompltes et salies, misrables avortons pars
 et l sur la route du temps, comme des tronons de glaise  demi
forms, puis dlaisss, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'aprs
tout, les forces et les ides invisibles qui incessamment renouvellent
les tres rels n'atteignent leur accomplissement que dans les tres
imaginaires, et que le pote, pour exprimer toute la nature, est oblig
d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idales par lesquelles
la nature s'est exprime? Voil la grandeur de cette oeuvre: il a pu
prendre toute la beaut, parce qu'il ne s'est souci que de la beaut.


XIV

Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil pome. En
effet, ce sont six pomes, chacun de douze chants, o l'action se
dnoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois
que toutes les imaginations de l'antiquit et du moyen ge y sont
entasses. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au carrefour des
alles, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout d'un coup du
fond d'une caverne parat un monstre demi-femme et demi-serpent, entour
de sa progniture hideuse; plus loin un gant aux trois corps, puis un
dragon grand comme une colline, aux griffes tranchantes, aux ailes
gigantesques. Trois jours durant, il le combat, et, renvers deux fois,
il ne revient  lui que par le secours d'une eau merveilleuse. Aprs
cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut vaincre, des chteaux
entours de flammes qu'il faut forcer. Cependant les demoiselles errent
au milieu des forts sur des palefrois blancs, exposes aux entreprises
des mcrants, parfois gardes par un lion qui les suit, ou dlivres
par une bande de satyres qui les adorent. Les sorciers multiplient leurs
prestiges; les palais talent leurs festins; les champs clos accumulent
leurs tournois; les dieux marins, les nymphes, les fes, les rois,
entre-croisent les ftes, les surprises et les dangers.

C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et
nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si
fort  son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver
comme chez nous. Il n'a point l'air tonn des choses tonnantes; il les
rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il dfait les
mcrants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vnus, Diane
et les dieux antiques habitent  sa porte et entrent chez lui sans
qu'il y prenne garde. Sa srnit devient la ntre. Nous devenons
crdules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire
autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous
peint les choses avec un dtail si juste et des couleurs si vives? Voici
que tout d'un coup il vous dcrit une fort; est-ce qu'au mme instant
vous n'y tes pas avec lui? Les htres au corps blanchtre, les chnes
dans tout l'orgueil de l't, y enfoncent leurs piliers et
panouissent leurs dmes; des clarts tremblent sur l'corce, et vont se
poser sur le sol, sur les fougres qui rougissent, sur les bas buissons
qui, tout d'un coup frapps par la trane lumineuse, luisent et
chatoient.  peine si les pas s'entendent sur la couche paisse de
feuilles amonceles; et de loin en loin, sur les hautes gramines, les
gouttes de rose scintillent. Cependant un son de cor arrive  travers
la feuille: comme il vibre doucement et tout  la fois joyeusement dans
ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche,
et l-bas,  travers l'alle, voici venir une nymphe, la plus chaste et
la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle
il est  genoux.

     Son visage tait si beau, qu'il ne semblait point de chair,--mais
     peint clestement du brillant coloris des anges,--clair comme le
     ciel, sans dfaut, ni tache,--avec un parfait mlange de toutes
     les belles couleurs;--Et dans ses joues se montrait une rougeur
     vermeille,--comme des roses rpandues sur un parterre de
     lis,--exhalant des parfums d'ambroisie,--et nourrissant les sens
     d'un double plaisir,--capables de gurir les malades et de
     ranimer les morts.

     Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes vivantes,--allumes
     l-haut  la lumire de leur cleste crateur.--Ils dardaient des
     rayons de feu--si merveilleusement perants et lumineux,--qu'ils
     blouissaient les yeux assez hardis pour la regarder.--Le dieu
     aveugle avait souvent tent d'y allumer--ses feux impudiques,
     mais sans le pouvoir;--car, avec une majest imposante et une
     colre redoute,--elle brisait ses dards libertins, et teignait
     les vils dsirs.

     Sur ses paupires se tenaient maintes Grces,-- l'ombre de ses
     sourcils gaux,--pour la pourvoir de doux regards et de beaux
     sourires,--et chacune d'elles la douait d'une grce,--et chacune
     d'elles humblement  ses pieds s'inclinait.--Un si glorieux
     miroir de grce cleste,--souverain monument o s'adressent tous
     les voeux mortels,--comment une plume fragile dcrira-t-elle son
     divin visage,--avec la crainte de manquer d'art et d'outrager sa
     beaut?

     Aussi belle, et mille et mille fois plus belle--elle parut quand
     elle se montra aux regards.--Elle tait vtue,  cause de la
     chaleur de l'air brlant,--toute d'une tunique de soie, blanche
     comme un lis,--couture de maintes broderies tresses,--parseme
     sur le haut, tout entire,--d'aiguillettes d'or splendide qui
     tincelaient--comme des toiles scintillantes; et la
     bordure--tait toute lisre de franges d'or.

     Au-dessous du genou son vtement pendait un peu,--et ses jambes
     droites taient magnifiquement serres--en des brodequins dors
     de cuir prcieux,--tout bards de lames d'or, o taient
     graves--des figures bizarres et splendidement
     mailles.--Par-devant, ils taient attachs sous son genou--avec
     un riche joyau o s'entrelaaient--les bouts de tous les noeuds,
     de sorte que nul ne pouvait voir--comment dans leurs replis
     serrs ils se confondaient.

     Elles ressemblaient  deux beaux piliers de marbre--qui
     supportent un temple des dieux,--que tout le peuple orne de
     guirlandes vertes--et honore dans ses assembles de fte.--Avec
     une grce imposante et un port de princesse,--elle ralentissait
     leur dmarche quand elle voulait garder sa majest.--Mais quand
     elle jouait avec les nymphes des bois,--ou qu'elle chassait le
     lopard fuyant,--elle les mouvait agilement, et volait dans les
     campagnes.

     Et dans sa main elle avait un pieu acr,--et sur son dos un arc
     et un carquois brillant,--rempli de flches aux ttes d'acier,
     dont elle abattait--les btes sauvages dans ses jeux
     victorieux,--attach par un baudrier d'or, qui sur le
     devant--traversait sa poitrine de neige, et sparait ses seins
     dlicats; comme les jeunes fruits en mai,--ils commenaient  se
     gonfler un peu, et nouveaux encore,-- travers son vtement
     lger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.

     Ses boucles blondes, frises comme des fils d'or,--tombaient sur
     ses paules, ngligemment rpandues,--et, quand le vent soufflait
     au milieu d'elles,--flottaient comme un tendard largement
     dploy,--et bien bas derrire elles descendaient en
     dsordre.--Et que ce ft art, ou hasard aveugle,-- mesure qu'
     travers la fort fleurie elle courait imptueuse,--dans ses
     cheveux pars les douces fleurs se posaient d'elles-mmes,--et
     les fraches feuilles verdoyantes et les boutons s'y
     entrelaaient.

     Plus chrement que sa vie elle gardait la rose dlicate,--fille
     de son matin, dont la fleur--ornait la couronne de sa
     renomme.--Elle ne souffrait point que le soleil brlant du
     midi,--ni que le vent perant du nord vint s'abattre sur son
     calice.--Elle repliait d'abord ses feuilles de soie avec un soin
     pudique,--quand le ciel inclment commenait  menacer.--Mais
     sitt que se calmait l'air de cristal,--elle s'panouissait et
     laissait fleurir toute sa beaut[331].

[Footnote 331:

  Her face so faire, as flesh it seemed not,
  But hevenly pourtraict of bright angels hew,
  Cleare as the skye, withouten blame or blot,
  Through goodly mixture of complexions dew;
  And in her cheekes the vermeill red did shew;
  Like roses in a bed of lillies shed,
  The which ambrosiall odours from them threw,
  And gazers sence with double pleasure fed,
  Hable to heale the sick and to revive the ded.

  In her faire eyes two living lamps did flame,
  Kindled above at th' heavenly Maker's light,
  And darted fyrie beames out of the same,
  So passing persant, and so wondrous bright,
  That quite bereav'd the rash beholders sight:
  In them the blinded god his lustfull fyre
  To kindle oft assayd, but had no might;
  For, with dredd majestie and awfull yre,
  She broke his wanton darts, and quenched base desyre.

  Her yvorie forhead, full of bountie brave,
  Like a broad table did itselfe dispred,
  For Love his loftie triumphes to engrave,
  And write the battailes of his great godhed:
  All good and honour might therein be red;
  For there their dwelling was; and, when she spake,
  Sweete wordes, like dropping honey, she did shed;
  And 'twixt the perles and rubins softly brake
  A silver sound, that, heavenly musicke seemd to make.

  Upon her eyelids many Graces sate,
  Under the shadow of her even browes,
  Working belgardes and amorous retrate;
  And everie one her with a grace endowes,
  And everie one with meekenesse to her bowes:
  So glorious mirrhour of celestiall grace,
  And soveraine moniment of mortall vowes,
  How shall frayle pen descrive her heavenly face,
  For feare, through want of skill, her beauty to disgrace.

  So faire, and thousand thousand time more faire,
  She seemd, when she presented was to sight;
  And was yclad, for heat of scorching aire,
  All in a silken Camus lily white,
  Purfled upon with many a folded plight,
  Which all above besprinkled was throughout,
  With golden aygulets, that glistred bright;
  Like twinkling starres: and all the skirt about
  Was hemed with golden fringe.

  Below her ham her weed did somewhat trayne,
  And her streight legs most bravely were embayld
  In gilden buskins of costly cordwayne,
  All bard with golden bendes, which were entayld
  With curious antickes, and full fayre anmayld.
  Before, they fastned were under her knee
  In a rich jewell, and therein entrayld
  The ends of all the knots, that none might see
  How they within their fouldings close enwrapped be.

  Like two faire marble pillours they were seene,
  Which doe the temple of the gods support,
  Whom all the people decke with garlands greene,
  And honour in their festivall resort.
  These same with stately grace and princely port
  She taught to tread, when she herself would grace;
  But with the woody nymphes when she did play,
  Or when the flying libbard she did chace,
  She could them nimbly move, and after fly apace.

  And in her hand a sharpe bore-speare she held,
  And at ther backe a bow, and quiver gay
  Stuft with steel-headed dartes, wherewith she queld
  The salvage beastes in her victorious play,
  Knit with a golden bauldricke which forelay
  Athwart her snowy brest, and did divide
  Her daintie paps; which, like young fruit in May,
  Now little gan to swell, and being tide
  Through her thin weed their places only signifide.

  Her yellow lockes, crisped like golden wyre,
  About her shoulders weren loosely shed,
  And, when the winde emongst them did inspyre,
  They waved like a penon wyde despred,
  And low behinde her backe were scattered:
  And, whether art it were or heedlesse hap,
  As through the flouring forrest rash she fled,
  In her rude heares sweet flowres themselves did lap,
  And flourishing fresh leaves and blossomes did enwrap.

  The daintie rose, the daughter of her morne,
  More dear than life she tendered, whose flowre
  The girlond of her honour did adorne:
  Ne suffred she the middayes scorching powre,
  Ne the sharp northerne wind thereon to showre;
  But lapped up her silken leaves most chayre,
  Whenso the froward sky began to lowre;
  But, soon as calmed was the cristall ayre,
  She did it fayre dispred and let to florish faire.
                  (Liv. III, ch. V, str. 51, et liv. II, chant 3.)]

Il est  genoux devant elle, vous dis-je, comme un enfant le jour de la
Fte-Dieu parmi les fleurs et les parfums, ravi d'adoration pour elle,
jusqu' voir dans ses yeux une lumire cleste et sur ses joues le
coloris des anges, jusqu' appeler ensemble les anges chrtiens et les
grces paennes pour la parer et la servir; c'est l'amour qui amne
devant lui de pareilles visions, le doux amour qui baigne ses ailes
d'or dans le nectar bni et dans la source des purs plaisirs[332].

[Footnote 332:

  Sweet love, that doth his golden wings embay
  In blessed nectar and pure pleasures well.
                               (Liv. III, ch. II, st. 2.)]

D'o vient-elle cette parfaite beaut, cette pudique et charmante aurore
en qui il a rassembl toutes les clarts, toutes les douceurs et toutes
les virginits du matin? Quelle mre l'a mise au monde, et quelle
naissance merveilleuse a produit  la lumire une semblable merveille de
grce et de puret? Un jour, dans une frache fontaine solitaire o le
soleil talait ses rayons, Chrysogone baignait son corps parmi les roses
et les violettes d'azur. Elle s'endormit lasse sur l'herbe paisse, et
les rayons du soleil panchs sur son sein nu la fcondrent[333]. Les
mois s'coulaient. Inquite et honteuse, elle s'en alla dans les bois
dserts et s'assit en pleurant, l'me enveloppe dans un noir nuage de
tristesse. Cependant Vnus parcourait toute la terre, cherchant son
fils Cupidon, qui s'tait mutin contre elle et avait fui au loin. Elle
l'avait cherch dans les cours, dans les cits, dans les chaumires,
promettant de doux baisers  qui dnoncerait sa retraite, et  qui le
ramnerait, des choses plus douces encore. Elle arriva ainsi jusqu' la
fort o Diane, lasse, se reposait avec ses nymphes. Quelques-unes
lavaient leurs membres dans le flot clair; d'autres taient couches 
l'ombre; le reste, comme une guirlande de fleurs, entourait la desse,
qui dnouant ses tresses blondes, et rejetant sa tunique, avanait son
pied vers l'eau transparente[334]. Surprise, elle rebuta Vnus, se moqua
de ses plaintes, et jura que si elle rencontrait Cupidon, elle lui
couperait ses ailes libertines. Puis elle eut piti de la desse
afflige et se mit  chercher le fugitif avec elle. Elles arrivrent 
la feuille o Chrysogone endormie avait mis au monde, sans le savoir,
deux filles aussi belles que le jour naissant. Diane prit l'une, et en
fit la plus pure des vierges. Vnus emporta l'autre dans le jardin
d'Adonis, o sont les germes de toutes les choses vivantes, o joue
Psych, l'pouse de l'Amour, o Plaisir, leur fille, foltre avec les
Grces, o Adonis, couch parmi les myrtes et les fleurs riantes, revit
au souffle de l'Amour immortel. Elle l'leva comme sa fille; elle la
choisit pour tre la plus fidle des amantes, et aprs de longues
preuves la donna au bon chevalier sire Scudamour.

[Footnote 333:

  It was upon a sommers shiny day,
  When Titan faire his beames did display,
  In a fresh fountaine, far from all mens vew,
  She bath'd her brest the boyling heat t'alley;
  She bath'd with roses red and violets blew
  And all the sweetest flowers that in the forrest grew.

  Till faint through yrkesome wearines adowne
  Upon the grassy ground herself she layd
  To sleep, the whiles a gentle slombring swowne
  Upon her fell all naked bare displayd....
                               (Liv. III, chant VI.)]

[Footnote 334:

  Shortly into the wastefull woods she came,
  Whereas she found the goddesse with her crew,
  After late chase of their embrewed game,
  Sitting beside a fountaine in a rew;
  Some of them washing with the liquid dew
  From off their dainty limbs the dusty sweat
  And soyle, which did deforme their lively hew;
  Others lay shaded from the scorching heat;
  The rest upon her person gave attendance great.

  She, having hong upon a bough on high
  Her bow and painted quiver, had unlaste
  Her silver buskins from her nimble thigh,
  And her lank loynes ungirt, and brests unbraste,
  After the heat the breathing cold to taste;
  Her golden lockes, that late in tresses bright
  Embreaded were for hindring of her haste,
  Now loose about her shoulders hong undight,
  And were with swet ambrosia all besprinkled light.
                                       (Liv. III. chant VI.)]


XV

Voil ce que l'on rencontre dans la fort merveilleuse. Y tes-vous mal
et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? 
chaque dtour d'alle,  chaque changement du jour, une stance, un mot
fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube
blanche luit timidement  travers les arbres; des vapeurs bleutres
s'envolent  l'horizon comme un voile et s'vanouissent dans l'air qui
rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses,
et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent  remuer et 
battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied  terre, un
vaillant chevalier qui a dsaronn maint Sarrasin et accompli mainte
aventure. Il dlace son casque, et soudain l'on voit apparatre les
joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, comme un voile
de soie, tombent jusqu' terre. Le soleil joue dans leur nappe
ondoyante, et l'on pense en les voyant  ces cieux qui dans une nuit
ardente d't scintillent empanachs par des tranes de lumires[335].
C'est Britomart, une vierge et une hrone, comme Clorinde ou Marphise,
mais combien plus idale! Le profond sentiment de la nature, la
sincrit de la rverie, la fcondit de l'inspiration toujours
coulante, le srieux germanique raniment ici les inventions classiques
ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus uses. Le
dfil des magnificences et des paysages ne s'arrte pas. Des
promontoires dsols fendus de plaies bantes; des entassements de
roches foudroyes et noircies o viennent se briser les flots rauques;
des palais tincelants d'or o des dames, belles comme des anges,
nonchalamment penches sur des coussins de pourpre, coutent avec un
doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes alles
silencieuses, o les chnes rangs en colonnades tendent leur ombre
immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a
jamais fouls un pied humain:  toutes ces beauts de l'art et de la
nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les dcrit avec
autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou
un pote ancien. Voici venir sur des nacelles d'caille la belle Cymoent
et ses nymphes tranes par des dauphins agiles comme des hirondelles.
Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dnous, et
le vent fait flotter leurs boucles blondes; une pre senteur marine
emplit l'air; le soleil tend son manteau de lumire sur la plaine
d'azur, hrisse de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient
baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].--Rien de plus doux
et de plus calme que le palais de Morphe. Au plus profond de la terre,
il repose, envelopp dans les molles vapeurs dont Tthys baigne son lit
humide; Diane rpand les perles de la rose sur sa tte ternellement
penche: et la Nuit mlancolique a pos sur lui sa robe obscure. Non
loin de l, un ruisseau tombe goutte  goutte du haut d'une roche,
mlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la
brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le
sommeil immobile du dieu appesanti[337].--Ne voulez-vous pas aussi
regarder au coin de cette fort une bande de satyres dansant sous les
feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux foltres,
aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps. La belle Hellnore,
qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et
couronne de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs
fltes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairire. Ils
dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des
mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent
capricieusement les arbousiers.-- chaque livre, nous voyons passer des
processions tranges, mascarades allgoriques et pittoresques, pareilles
 celles qui s'talaient alors  la cour des princes, tantt celle de
Cupidon, tantt celle des Fleuves, tantt celle des Mois, ici celle des
Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive.
L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char par de guirlandes et d'or,
rayonnante comme l'aurore, entoure d'un peuple de courtisans qu'elle
blouit de sa gloire et de sa splendeur: six btes ingales la tranent,
et chacune d'elles est monte par un Vice. L'un sur un ne paresseux,
vtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisivet, laisse tomber
sa tte pesante et tient entre les mains un brviaire qu'il ne lit pas;
un autre, sur un pourceau ignoble, se trane dform, le ventre gonfl
par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allong comme celui
d'une grue, habill de feuilles de vigne qui laissent voir son corps
pourri d'ulcres, et tout le long du chemin vomissant le vin et les
viandes dont il s'est sol. Un autre, assis entre des coffres de fer,
sur un chameau charg d'or, manie des pices d'argent, dguenill, les
joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup
affam, grinant ses dents infectes, mche un crapaud vnneux dont le
poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique dcolore, peinte
d'yeux menaants, cache un serpent repli autour de son corps. Le
dernier, couvert d'une robe dchire et sanglante, s'avance mont sur un
lion, brandissant autour de sa tte une torche allume, les yeux
tincelants, le visage ple comme la cendre, serrant dans sa main
fivreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortge
dfile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique
grandiose des rimes redoubles soutient l'imagination dans le monde
fantastique, ml d'horreurs et de magnificences, qui vient d'tre
ouvert  son vol.

[Footnote 335:

  With that, her glistring helmet she unlaced;
  Which doft, her golden lockes, that were up bound
  Still in a knot, unto her heeles down traced,
  And like a silken veile in compasse round
  About her back and all her bodie wound;
  Like as the shining skie in summers night,
  What times the dayes with scorching heat abound,
  Is creasted all with lines of firie light,
  That it prodigious seemes in common people sight.
                                  (Liv. IV, ch. I, str. 13.)

  Her golden locks, that were in tramells gay
  Up bounden, did themselves adowne display
  And raught unto her heeles; like sunny beames
  That in a cloud their light did long time stay,
  Their vapour vaded, shewe their golden gleames,
  And through the azure aire shooke forth their persant streames.
                                   (Liv. III, ch. IX, 20.)]

[Footnote 336:

  A teme of Dolphins raunged in aray
  Drew the smooth charett of sad Cymoent.
  They were all taught by Triton to obay
  To the long raynes at her commaundement.
  As swift as swallows on the waves they went.
  That their broad flaggy finnes no fome did reare,
  Ne bubbling rowndell they behinde them sent;
  The rest of other fishes drawen weare
  Which with their finny oars the swelling sea did sheare.
                                          (Liv. III, ch. IV, 33.)]

[Footnote 337:

  He making speedy way through spersed ayre,
  And through the world of waters wide and deepe,
  To Morpheus' house doth hastily repaire.
  Amid the bowels of the earth full steepe,
  And low, where dawning day doth never peepe,
  His dwelling is, there Tethys his wet bed
  Doth ever wash, and Cynthia still doth steepe,
  In silver deaw his ever drouping hed,
  Whiles sad Night over him her mantle black doth spred.

  And more to lulle him in his slumber soft,
  A trickling streame from high rock tumbling downe,
  And ever-drizling raine upon the loft,
  Mixt with a murmuring winde, much like the sowne
  Of swarming bees, did cast him in a swowne.
  No other noyse, nor peoples troublous cryes,
  As still are wont t' annoy the walled towne,
  Might there be heard; but careless Quiet lyes
  Wrapt in eternal silence farre from enimyes.]


XVI

Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la
mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de
cette conception potique. Le propre de Spenser, c'est l'normit et le
dbordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il cre de toutes
pices, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures ides.
Comme chez Rubens, l'allgorie chez lui enfle les proportions hors de
toute rgle, et soustrait la fantaisie  toute loi, except au besoin
d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires
reoivent de l'allgorie un poids qui les opprime, les grandes
imaginations reoivent de l'allgorie des ailes qui les emportent.
Dgages par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent
tout oser, en dehors de l'imitation, par del la vraisemblance, sans
autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois
jours durant sir Guyon est promen par l'esprit maudit, Mammon le
tentateur, dans le royaume souterrain,  travers des jardins
merveilleux, des arbres chargs de fruits d'or, des palais blouissants
et l'encombrement de tous les trsors du monde. Ils sont descendus dans
les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abmes inconnus,
profondeurs silencieuses. Un dmon pouvantable marche derrire lui 
pas monstrueux sans qu'il le sache, prt  l'engloutir au moindre signe
de convoitise. L'clat de l'or illumine des formes hideuses, et le mtal
rayonnant brille d'une beaut plus sduisante dans l'obscurit du cachot
infernal.

     La forme du donjon au dedans tait grossire et rude,--comme une
     caverne norme taille dans une falaise rocheuse.--De la vote
     raboteuse descendaient des arceaux dchirs--bossels d'or massif
     et de glorieux ornements,--et chaque poutre tait charge de
     riche mtal,--tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une
     ruine pesante;--et par-dessus eux Arachn avait port haut sa
     toile industrieuse et tendu ses lacs subtils,--envelopps de
     fume impure et de nuages plus noirs que le jais.

     Le toit, le plancher et les murs taient tout d'or,--mais
     couverts de poussire et de rouille antique,--et cachs dans
     l'obscurit, de sorte que personne n'en pouvait voir--la couleur;
     car la lumire joyeuse du jour--ne se dployait jamais dans cette
     demeure,--mais seulement une douteuse apparence de clart
     ple,--comme est une lampe dont la vie s'vanouit,--ou comme la
     lune enveloppe dans la nuit nuageuse--se montre au voyageur qui
     marche plein de crainte et de morne effroi.

     Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pt voir,--sinon de
     grands coffres normes et de fortes caisses de fer,--toutes
     serres de doubles noeuds, tellement que personne--ne pouvait
     esprer les forcer par violence et par vol.--De chaque ct ils
     taient placs tout du long.--Mais tout le sol tait jonch de
     crnes--et d'ossements d'hommes morts pars tout 
     l'entour,--dont les vies,  ce qu'il semblait, avaient t l
     rpandues,--et dont les vils squelettes taient rests sans
     spulture.

     .... Puis le dmon le mena en avant et le conduisit bientt--
     une autre chambre, dont la porte, tout d'un coup,--s'ouvrit
     devant lui comme si elle et su obir d'elle-mme;--l avaient
     t places cent chemines--et cent fournaises toutes brillantes
     et brlantes;--prs de chaque fournaise se tenaient maints
     dmons,--cratures dformes, hideuses  regarder,--et chaque
     dmon appliquait sa peine industrieuse-- fondre le mtal d'or
     prt  tre prouv.

     L'un, avec un soufflet norme, aspirait l'air sifflant,--puis,
     avec le vent comprim, enflammait la braise;--l'autre ramassait
     les brandons mourants--avec des pinces de fer, et les arrosait
     souvent--de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux
     Vulcain,--qui, les matrisant, reprenait sa premire
     ardeur.--Quelques-uns enlevaient l'cume qui sortait du
     mtal,--d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;--et
     chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.

     Il le mena ensuite,  travers un sombre passage troit,--jusqu'
     une large porte toute btie d'or battu;--la porte tait ouverte;
     mais l attendait--un puissant gant aux enjambes roides et
     hardies,--comme s'il et voulu dfier le Trs-Haut.--Dans sa main
     droite il tenait une massue de fer;--mais il tait lui-mme tout
     entier en or,--ayant pourtant le sentiment et la vie, et il
     savait bien manier--son arme maudite quand il abattait ses
     ennemis acharns.

     .... Ils entrrent dans une chambre grande et large,--comme
     quelque grande salle d'assemble, ou comme un temple
     solennel.--Maints grands piliers d'or supportaient--le toit
     massif et soutenaient de prodigieuses richesses,--et chaque
     pilier tait richement dcor--de couronnes, de diadmes et de
     vains titres,--que portaient les princes mortels pendant qu'ils
     rgnaient sur la terre.

     Une multitude d'hommes taient assembls l,--de toutes les races
     et de toutes les nations sous le ciel,--qui avec un grand tumulte
     se pressaient pour approcher--de la partie suprieure, o se
     dressait bien haut--un trne pompeux de majest souveraine.--Et
     dessus tait assise une femme magnifiquement pare--et
     opulemment vtue des robes de la royaut,--tellement que jamais
     prince terrestre, d'un semblable appareil--ne releva sa gloire et
     ne dploya un orgueil si fastueux.--Elle, assise dans sa pompe
     resplendissante,--tenait une grande chane d'or aux anneaux bien
     unis,--dont un bout tait attach au plus haut du ciel,--et dont
     l'autre atteignait au plus bas enfer[338].

[Footnote 338:

  The houses form within was rude and strong,
  Like an huge cave hewne out of rocky clifte,
  From whose rough vault the ragged breaches hong
  mbost with massy gold of glorious guifte,
  And with rich metall loaded every rifte,
  That heavy ruine they did seeme to threatt;
  And over them Arachne high did lifte
  Her cunning web, and spred her subtile nett,
  Enwrapped in fowle smoke and clouds more black then jett.

  Both roof and floor and walls were all of gold,
  But overgrown with dust and old decay,
  And hid in darknes, that none could behold
  The hew thereof; for vew of cherefull day
  Did never in that house itselfe display,
  But a faint shadow of uncertein light,
  Such as a lamp whose life does fade away;
  Or as the moon, cloathed with clowdy night,
  Does shew to him that walkes in feare and sad affright.

  In all that rowme was nothing to be sene,
  But huge grete yron chests and coffers strong,
  All bart with double bends, that none could weene
  Them to enforce by violence or wrong.
  On every side they placed were along.
  But all the grownd with sculs was scattered
  And dead mens bones which round about were flong;
  Whose lives, it seemed, whilome there were shed,
  And their vile carcases now left unburied....

  Thence forward he him led and shortly brought
  Unto another rowme, whose dore forthright
  To him did open as it had beene taught;
  Therein an hundred raunges were pight,
  And hundred fournaces all burning bright;
  By every fournace many Feends did byde,
  Defourmed creatures horrible in sight;
  And every Feend his busie paines applyde
  To melt the golden metall ready to be tryde.

  One with great bellowes gathered filling ayre,
  And with forst wind the fewell did inflame;
  Another did the dying bronds repayre
  With yron tongs, and sprinkled ofte same
  With liquid waves, fiers Vulcans rage to tame
  Who, maystring them, renewd his former heat.
  Some scumd the drosse that from the metall came,
  Some stird the molten owre with ladles great.
  And every one did swincke, and every one did sweat....

  He brought him, through a darksom narrow strayt,
  To a broad gate all built of beaten gold:
  The gate was open; but therein did wayt
  A sturdie villein, stryding stiff and bold,
  As if the highest god defy he would.
  In his right hand an yron club he held,
  But he himselfe was all of golden mould,
  Yet had both life and sence, and well could weld
  That cursed weapon, when his cruell foes queld....

  He brought him in. The rowme was large and wide,
  As it some Gyeld or solemne temple weare;
  Many great golden pillours did upbeare
  The massy roofe and riches huge sustayne;
  And every pillour decked was full deare
  With crownes and diademes and titles vaine,
  Which mortall princes wore whiles they on earth did rayne.

  A route of people there assembled were,
  Of every sort and nation under skye,
  Which with great uprore preaced to draw nere
  To the upper part: where was advanced hye
  A stately siege of soveraine majestye;
  And thereon satt a woman gorgeous gay
  And richly cladd in robes of royaltye,
  That never earthly prince in such aray
  His glory did enhaunce, and pompous pryde display...

  There, as in glistring glory she did sitt,
  She held a great gold chaine ylinked well
  Whose upper end to highest heven was knitt,
  And lower part did reach to lowest hell.
                                  (Liv. II, ch. VII.)]

Nul rve de peintre n'gale ces visions, ce flamboiement de la fournaise
sur les parois des cavernes, ces lumires vacillantes sur la foule, ce
trne et cet trange scintillement de l'or qui partout luit dans
l'ombre. C'est que l'allgorie pousse au gigantesque. Quand il s'agit
de montrer la temprance aux prises avec les tentations, on est port 
mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une vertu gnrale,
et comme elle est capable de toutes les rsistances, on lui demande  la
fois toutes les rsistances; aprs l'preuve de l'or, celle du plaisir:
ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus grandioses et les
plus dlicieux, tous au del de l'humain, les gracieux  ct des
terribles, les jardins fortuns  ct du souterrain maudit:

     Le portail de branches entrelaces et de fleurs penches--tait
     embrass par une vigne courbe en arches,--dont les grappes
     pendantes semblaient inviter--tous les passants  goter leur vin
     dlicieux.--Elles s'inclinaient d'elles-mmes vers les
     mains,--comme si elles s'offraient pour tre
     cueillies:--quelques-unes d'une pourpre sombre pareille 
     l'hyacinthe;--d'autres comme des rubis, riantes et doucement
     vermeilles;--d'autres, comme de belles meraudes encore vertes.

     Au milieu du jardin tait une fontaine--de la plus riche
     substance qu'il puisse y avoir sur la terre,--si pure et si
     transparente, que l'on et pu voir--le flot d'argent courant dans
     chacun de ses canaux.--Trs-splendidement elle tait dcore--de
     curieux dessins et de figures d'enfants nus,--dont les uns
     semblaient, avec une gaiet rieuse,--voler  et l et s'battre
     en jeux foltres,--pendant que les autres se baignaient dans
     l'eau dlicieuse.

     Et sur toute la fontaine une trane de lierre de l'or le plus
     pur--s'tendait avec sa teinte naturelle.--Car le riche mtal
     tait color de telle sorte--que l'homme qui l'et vu sans tre
     bien averti--l'et pris srement pour du vrai lierre.--Bien bas
     jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,--qui, se baignant dans
     la rose d'argent,--trempaient craintivement dans l'eau leurs
     fleurs laineuses;--et leurs gouttes de cristal semblaient des
     pleurs d'amour.

     Un nombre infini de courants incessamment sortaient--de cette
     fontaine, doux et beaux  voir.--Ils tombaient dans un ample
     bassin--et arrivaient promptement en si grande abondance--qu'on
     et cru voir un petit lac.--Sa profondeur n'excdait pas trois
     coudes,--si bien qu' travers ses flots on pouvait voir le
     fond,--tout pav par-dessous de jaspe tincelant,--et la fontaine
     voguait droit dans cette mer.

     Les oiseaux joyeux abrits dans le riant ombrage,--accordaient
     leurs notes suaves avec le choeur des voix.--Les angliques voix
     tremblantes et tendres--rpondaient aux instruments avec une
     divine douceur.--Les instruments unissaient leur mlodie
     argentine--au sourd murmure des eaux tombantes.--Les eaux
     tombantes, variant leurs bruissements mesurs,--tantt haut,
     tantt bas, appelaient la brise;--et la molle brise murmurante
     leur rpondait  tous bien bas.

     Sur un lit de roses Acrasie tait couche,--alanguie par la
     chaleur ou prte pour son doux pch;--un voile l'habillait ou
     plutt la laissait dshabille,--un voile transparent tout
     d'argent et de soie,--qui ne cachait rien de sa peau
     d'albtre,--mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle
     pouvait tre.--Arachn n'et su ourdir un filet plus subtil,--et
     les toiles brillantes que nous voyons souvent tisses--par les
     fils de la rose sche ne volent pas plus lgrement dans l'air.

     Son sein de neige tait une proie offerte--aux yeux avides qui ne
     savaient s'en rassasier.--La langueur de sa douce fatigue y avait
     laiss--quelques gouttes plus claires que le nectar, qui
     glissaient--comme de pures perles d'Orient tout le long de son
     corps;--et ses beaux yeux, qui de volupt souriaient doucement
     encore,--humectaient sans les teindre les rayons de feu--dont
     ils peraient les coeurs fragiles. Ainsi la clart des
     toiles,--lorsqu'elle scintille sur les vagues silencieuses,
     parat plus brillante[339].

[Footnote 339:

  .... No gate, but like one, being goodly dight
  With bowes and braunches wich did broad dilate
  Their clasping armes in wanton wreathings intricate:

  So fashioned a porch with rare device,
  Archt over head with an embracing vine,
  Whose brounches hanging downe seemed to entice
  All passers-by to taste their lushious wine,
  And did themselves into their hands incline,
  As freely offering to be gathered,
  Some deepe empurpled as the hyaline,
  Some as the rubine laughing sweetely red,
  Some like faire emeraudes not yet well ripened....

  And in the midst of all a fountaine stood,
  Of richest substance that on earth might bee,
  So pure and shiny that the silver flood
  Through every channell running one might see.
  Most goodly it with curious ymageree
  Was over-wrought, and shapes of naked boyes,
  Of which some seemd with lively jollitee
  To fly about, playing their wanton toyes,
  Whylest others did themselves embay in liquid joyes.

  And over all of purest gold was spred
  A trayle of yvie in his native hew;
  For the rich metall was so coloured,
  That wight, who did not well avis'd it vew,
  Would surely deeme it to bee yvie trew;
  Low his lascivious armes adown did creepe,
  That themselves dipping in the silver dew
  Their fleecy flowres then fearfully did steepe,
  Which drops of christall seemd for wantones to weep.

  Infinit streames continually did well
  Out of this fountaine, sweet and fair to see,
  The which into an ample laver fell,
  And shortly grew to so great quantitie,
  That like a little lake it seemd to bee,
  Whose depth exceed not three cubits hight,
  That through the waves one might the bottom see,
  All pav'd beneath with jaspar shinning bright,
  That semd the fountaine in that sea did sayle upright....

  The joyous birds, shrouded in chearefull shade
  Their notes unto the voyce attempred sweet;
  Th'angelical soft trembling voyces made
  To th'instruments divine respondence meet;
  The silver-sounding instruments did meet
  With the base murmure of the waters fall;
  The waters fall with difference discreet
  Now soft, now loud, unto the wind did call;
  The gentle warbling wind low answered to all....

  Upon a bed of roses she was layd,
  As faint through heat, or dight to pleasant sin;
  And was arayd or rather disarayd,
  All in a vele of silke and silver thin,
  That hid no whit her alabaster skin,
  But rather shewd more white, if more might bee:
  More subtile web Arachne cannot spin;
  Nor the fine nets, which oft we woven see
  Of scorched deaw, do not in th'ayre more lightly flee.

  Her snowy brest was bare to ready spoyle
  Of hungry eyes, which n'ote therewith be fild;
  And yet, through languour of her late sweet toyle,
  Few drops, mor cleare than nectar, forth distild,
  That like pure Orient perles adowne it trild;
  And her faire eyes, sweet smyling in delight
  Moystened their fierie beams, with which she thrild
  Fraile harts, yet quenched not; like starry light
  Which, sparckling on the silent waves, does seeme more bright.
                                            (Liv. II, ch. XII.)]

N'y a-t-il ici que des feries? Il y a ici des tableaux tout faits, des
tableaux vrais et complets, composs avec des sensations de peintre,
avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette
Acrasie couche a la pose d'une desse et d'une courtisane de Titien. Un
artiste italien copierait ces jardins, ces eaux courantes, ces Amours
sculpts, ces tranes de lierre qui serpente charg de feuilles
luisantes et de fleurs laineuses. Tout  l'heure, dans les profondeurs
infernales, les clarts avec leur long ruissellement taient belles,
demi-noyes par les tnbres, et le trne exhauss dans la vaste salle
entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait
autour de lui toutes les formes en ramenant sur lui tous les regards.
Le pote est ici et partout coloriste et architecte. Si fantastique que
soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est pas, il
pourrait tre; mme il devrait tre; c'est la faute des choses si elles
ne s'arrangent pas de manire  l'effectuer; pris en lui-mme, il a
cette harmonie intrieure par laquelle vit une chose relle, mme une
harmonie plus haute, puisque,  la diffrence des choses relles, il est
tout entier jusque dans le moindre dtail construit en vue de la beaut.
L'_art_ est venu, voil le grand trait du sicle, le trait qui distingue
ce pome de tous les rcits semblables entasss par le moyen ge.
Incohrents, mutils, ils gisaient comme des dbris ou des bauches que
les mains dbiles des trouvres n'avaient pas su assembler en un
monument. Enfin les potes et les artistes paraissent et avec eux le
sentiment du beau, c'est--dire la sensation de l'ensemble. Ils
comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils
_composent_. Entre leurs mains, l'esquisse brouille, indtermine, se
limite, s'achve, se dtache, se colore et devient un tableau. Chaque
objet ainsi pens et imagin acquiert l'tre dfinitif en acqurant la
forme vraie; aprs des sicles, on le reconnatra, on l'admirera, on
sera touch par lui; bien plus, on sera touch par son auteur. Car,
outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-mme. Sa pense
matresse se marque dans la grande oeuvre qu'elle produit et qu'elle
conduit. Spenser est suprieur  son sujet, l'embrasse tout entier,
l'accommode  son but, et c'est pour qu'il y imprime la marque propre
de son me et de son gnie. Chaque rcit est mnag en vue d'un autre,
et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour cela que
de ce concert une beaut se dgage, celle qui est dans le coeur du
pote, et que toute son oeuvre a travaill  rendre sensible; beaut
noble et pourtant riante, compose d'lvation morale et de sductions
sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les dehors,
chevaleresque par sa matire, moderne par sa perfection, et qui
manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans
une race chrtienne et le culte de la forme dans une imagination du
Nord.


 3. LA PROSE.

I

Un pareil moment ne dure gure, et la sve potique s'use par la
floraison potique, en sorte que l'panouissement conduit au dclin. Ds
les premires annes du dix-septime sicle, l'affaissement des moeurs
et des gnies devient sensible. L'enthousiasme et le respect baissent.
Les mignons, les fats de cour intriguent et grappillent, parmi les
pdanteries, les purilits et les parades. La cour vole et la nation
murmure. Les Communes commencent  se roidir, et le roi, qui les tance
en matre d'cole, plie devant elles en petit garon. Ce triste roi se
laisse rudoyer par ses favoris, leur crit en style de commre, se dit
un Salomon, tale une vanit d'crivain, et, donnant audience  un
courtisan, lui recommande sa rputation de savant,  charge de revanche.
La dignit du gouvernement s'affaiblit et la loyaut du peuple
s'attidit. La royaut dchoit et la rvolution se prpare. En mme
temps le noble paganisme chevaleresque dgnre en sensualit vile et
crue[340]. Le roi, dit un contemporain, vient de s'enivrer si bien avec
le roi Christian de Danemark, qu'il a fallu les porter sur un lit tous
les deux.... Les dames quittent leur sobrit, et dans les festins on
les voit qui roulent  et l prises de vin. Dernirement, dit un malin
courtisan, dans un masque, la chose a fait scandale. La dame qui jouait
le rle de la reine de Saba arrivait pour prsenter des dons prcieux 
Leurs Majests; mais ayant oubli les marches qui menaient au dais, elle
renversa ses cassettes dans le giron de Sa Majest danoise, et lui tomba
sur les pieds ou plutt sur la face. Grandes furent la hte et la
confusion. Essuis et serviettes travaillrent aussitt  tout nettoyer.
Alors Sa Majest se leva et voulut danser avec la reine de Saba. Mais il
se laissa choir, et s'humilia devant elle, et fut emport dans une
chambre intrieure et mis sur un lit de parade, lequel ne fut pas
mdiocrement gt par les prsents que la reine de Saba avait rpandus
sur ses vtements, tels que vin, crme, gele, boisson, gteaux, pices
et autres bonnes choses. La fte et la reprsentation continurent, et
la plupart des acteurs s'en allrent ou se laissrent choir, tant le vin
occupait leur tage suprieur.... Alors parurent, en riches habits, la
Foi, l'Esprance et la Charit. L'Esprance essaya de parler; mais le
vin rendait ses efforts si faibles qu'elle se retira, esprant que le
roi excuserait sa brivet.... La Foi quitta la cour dans un tat
chancelant.... Toutes deux taient malades et allrent vomir dans la
salle d'en bas.... Pour la Victoire, aprs un lamentable bgaiement, on
l'emmena comme une pauvre captive, et on la dposa, pour qu'elle ft un
somme, sur les marches extrieures de l'antichambre. Quant  la Paix,
elle cassa sa branche d'olivier sur le crne de ceux qui voulaient
l'empcher d'entrer. Notez que ces ivrognesses taient de grandes
dames. On ne faisait point ainsi, ajoute l'auteur, sous la reine
lisabeth; elle tait violente et terrible, mais non ignoble, et
ridicule. C'est que les grandes ides qui mnent un sicle finissent, en
s'puisant, par ne garder d'elles-mmes que leurs vices; le superbe
sentiment de la vie naturelle devient le vulgaire appel aux sens. Il y a
telle _entre_, tel arc de triomphe, sous Jacques, qui reprsente des
priapes, et quand les instincts sensuels, exasprs par la tyrannie
puritaine, parviendront plus tard  relever la tte, on verra sous la
Restauration l'orgie s'taler dans sa crapule et triompher de son
impudeur.

[Footnote 340: Harrington's _Nug antiqu_.]

En attendant, la littrature s'altre; le puissant souffle qui l'avait
porte, et qui,  travers les singularits, les raffinements, les
exagrations, l'avait faite grande, se ralentit et diminue. Avec Carew,
Suckling, Herrick, le joli remplace le beau. Ce qui les frappe, ce ne
sont plus les traits gnraux des choses; ce qu'ils tchent d'exprimer,
ce n'est plus la nature intime des choses. Ils n'ont plus cette large
conception, cette pntration involontaire, par laquelle l'homme
s'assimilait les objets et devenait capable de les crer une seconde
fois. Ils n'ont plus ce trop-plein d'motions, cette surabondance
d'ides et d'images qui forait l'homme  s'pancher par des paroles, 
jouer extrieurement,  miner librement et hardiment le drame intrieur
qui faisait tressaillir tout son corps et tout son coeur. Ce sont
plutt des beaux esprits de cour, des cavaliers  la mode, qui veulent
faire preuve d'imagination et de style. Entre leurs mains l'amour
devient une galanterie; ils crivent des chansons, des pices fugitives,
des compliments aux dames. Plus d'lans du coeur; ils tournent des
phrases loquentes pour tre applaudis et des exagrations flatteuses
pour plaire. Les divines figures, les regards srieux ou profonds, les
expressions virginales ou passionnes qui clataient  chaque pas dans
les premiers potes ont disparu; on ne voit plus ici que des minois
agrables peints par des vers agrables. La polissonnerie n'est pas
loin; on la trouve dj dans Suckling, et aussi la crudit, l'picurisme
prosaque; ils diront bientt: Amusons-nous et moquons-nous du reste.
Les seuls objets qu'ils sachent encore peindre, ce sont les petites
choses gracieuses, un baiser, une fte de mai, un narcisse, une
primevre humide de rose, une matine de mariage, une abeille[341].
Herrick surtout et Suckling rencontrent l de petits pomes exquis,
mignons, toujours riants ou souriants, pareils  ceux qu'on a mis sous
le nom d'Anacron ou qui abondent dans l'Anthologie. En effet, ici comme
l-bas, c'est un paganisme qui dcline; l'nergie s'en va, l'agrment
commence. On garde toujours le culte de la beaut et de la volupt;
mais on joue avec elles. On les pare et on les accommode  son got;
elles ont cess de matriser et de plier l'homme; il s'en gaye et il en
jouit. Dernier rayon d'un soleil qui se couche; avec Sedley, Waller et
les rimeurs de la Restauration, le vrai sentiment potique disparat;
ils font de la prose en vers; leur coeur est au niveau de leur style, et
l'on voit avec la langue correcte commencer un nouvel ge et un nouvel
art.

[Footnote 341:

  Some asked me where the rubies grew,
      And nothing did I say,
  But with my finger pointed to
      The lips of Julia.
  Some asked how pearls did grow, and where;
      Then spake I to my girl,
  To part her lips, and show me there
      The quarelets of pearl.
  One ask'd me where the roses grew;
      I bade him not go seek;
  But forthwith bade my Julia show
      A bud in either cheek.
                           (Herrick.)

  About the sweet bag of a bee,
      Two Cupids fell at odds;
  And whose the pretty prize should be,
      They vowed to ask the gods.
  Which Venus hearing, thither came,
      And for their boldness stript them;
  And taking thence from each his flame,
      With rods of myrtle whipt them.
  Which done, to still their wanton cries,
      When quiet grown sh' had seen them,
  She kiss'd and wiped their dove-like eyes,
      And gave the bag between them.
                           (Herrick.)

  Why so pale and wan, fond lover?
      Prithee, why so pale?
  Will, when looking well can't move her,
      Looking ill prevail?
      Prithee, why so pale?
  Why so dull and mute, young sinner?
      Prithee, why so mute?
  Will, when speaking well can't win her,
      Saying nothing do't?
      Prithee, why so mute?
  Quit, quit for shame, this will not move,
      This cannot take her;
  If of herself she will not love,
      Nothing can make her:
      The devil take her.
                        (Suckling.)

  As when a lady, walking Flora's bower,
  Picks here a pink, and there a gilly-flower,
  Now plucks a violet from her purple bed,
  And then a primrose, the year's maidenhead,
  There nips the brier, here the lover's pansy.
  Shifting her dainty pleasures with her fancy,
  This on her arms, and that she lists to wear
  Upon the borders of her curious hair;
  At length a rose-bud (passing all the rest)
  She plucks, and bosoms in her lily breast.
                         (Quarles.)]

 ct de la mignardise arrivait l'affectation: c'est le second signe
des dcadences. Au lieu d'crire pour dire les choses, on crit alors
pour les bien dire; on enchrit sur son voisin, on outre toutes les
faons de parler; on fait tomber l'art du ct o il penche, et comme il
penche en ce sicle du ct de la vhmence et de l'imagination, on
entasse l'emphase et la couleur. Toujours un jargon nat d'un style.
Dans tous les arts, les premiers matres, les inventeurs dcouvrent
_l'ide_, s'en pntrent et lui laissent produire sa forme. Puis
viennent les seconds, les imitateurs, qui de parti pris rptent cette
forme et l'altrent en l'exagrant. Plusieurs ont du talent nanmoins,
Quarles, Herbert, Babington, surtout Donne, un satirique poignant, d'une
crudit terrible[342], un puissant pote d'une imagination prcise et
intense[343], et qui garde encore quelque chose de l'nergie et du
frmissement de la premire inspiration. Mais il gte tous ces dons de
parti pris, et russit,  force de peine,  fabriquer du galimatias. Par
exemple, les potes passionns ont dit  leur matresse que s'ils la
perdaient, ils prendraient en aversion toutes les femmes. Afin d'tre
plus passionn, Donne dclare  la sienne qu'en pareil cas il hara tout
le sexe, elle avec le reste, parce qu'elle en aura fait partie[344].
Vingt fois en le lisant on se frappe la tte et on se demande avec
tonnement comment un homme a pu se tourmenter et se guinder ainsi,
alambiquer son style, raffiner les raffinements, dcouvrir des
comparaisons si saugrenues. C'tait l l'esprit du temps; il fait effort
pour tre ingnieusement absurde. Une puce avait mordu Donne et sa
matresse: voil que cette puce, ayant runi leur sang, se trouve tre
leur lit de mariage et leur temple de mariage[345].  prsent, dit-il,
la belle et ses parents ont beau gronder, nous sommes unis, et tous deux
clotrs dans ces murs vivants de jais (la puce). Le marquis de
Mascarille n'a jamais rien trouv d'gal. Eussiez-vous cru qu'un
crivain pt inventer de pareilles sottises? Continuez, il y a pis.
L'habitude vous engage peut-tre  me tuer; mais n'ajoutez pas  ce
meurtre un suicide et un sacrilge, trois pchs en trois meurtres.
Comprenez-vous? Cela signifie qu'elle ne fait qu'un avec lui, parce que
tous deux ne font qu'un avec la puce, et qu'ainsi on ne peut tuer l'un
sans l'autre. Remarquez que le sage Malherbe a crit des normits
presque semblables dans _les larmes de saint Pierre_, que les faiseurs
de sonnets en Italie et en Espagne atteignent en ce moment le mme degr
de dmence, et vous jugerez qu'en ce moment par toute l'Europe il y a un
ge potique qui finit.

[Footnote 342: Voyez surtout sa satire contre les courtisans. Ceci est
contre les imitateurs:

  But he is worst, who beggarly doth chaw
  Other's witt fruits, and in his ravenous maw
  Rankly digested, doth those things outspue
  As his own things; and they are his owne, 't is true,
  For if one eate my meat, though it be known
  The meat was mine, th' excrement is his own.]

[Footnote 343:

  When I behold a stream, which, from the spring,
  Doth, with doubtful melodious murmuring,
  Or in a speechless slumber calmly ride
  Her wedded channels bosom, and there chide
  And bend her brows, and swell, if any bough
  Does but stoop down to kiss her utmost brow;
  Yet if her often, gnawing kisses win
  The traiterous banks to gape and let her in;
  She rusheth violently and doth divorce
  Her from her native and her long-kept course,
  And roares, and braves it, and in gallant scorn
  In flatt'ring eddies promising return,
  She flouts her channel, which thenceforth is dry,
  Then say I: That is she, and this I am.]

[Footnote 344:

  O do not die, for I shall hate
  All women so, when thou art gone,
  That thee I shall not celebrate,
  When I remember thou wast one.]

[Footnote 345:

  This flea is you and I, and this
  Our marriage bed and marriage temple is.
  Though parents grudge and you, w'are met,
  And cloyster'd in these living walls of jet.
  Though use make you apt to kill me,
  Let not to that selfe murder added be,
  And sacriledge, three sins in killing three.

Aussi Suckling l'appelle _the Great lord of witt_.]

Sur cette frontire de la littrature qui finit et de la littrature qui
commence, parat un pote, l'un des plus gots et des plus
clbres[346] de son temps, Abraham Cowley, enfant prcoce, liseur et
versificateur comme Pope, et qui, comme Pope, ayant moins connu les
passions que les livres, s'est moins occup des choses que des mots.
Rarement l'puisement littraire fut plus sensible. Il a tous les moyens
de dire ce qui lui plaira, et justement il n'a rien  dire. Le fonds a
disparu, laissant  la place une forme vide. En vain il manie le pome
pique, la strophe pindarique, toutes les sortes de stances, d'odes, de
petits vers, de grands vers; en vain il appelle  l'aide toutes les
comparaisons botaniques et philosophiques, toute l'rudition de
l'Universit, tous les souvenirs de l'antiquit, toutes les ides de la
science nouvelle; on bille en le lisant. Sauf quelques vers
descriptifs, sauf deux ou trois tendresses gracieuses[347], il ne sent
rien, il ne fait que parler; il n'est pote que de cervelle. Son recueil
de pices amoureuses ne lui sert qu' faire preuve de science,  montrer
qu'il a lu ses auteurs, qu'il connat la gographie, qu'il est vers
dans l'anatomie, qu'il a une teinture de mdecine et d'astronomie, qu'il
sait trouver des rapprochements et des allusions capables de casser la
tte du lecteur. Il dira que la beaut est un mal actif-passif, parce
qu'elle meurt aussi vite qu'elle tue; que sa matresse est criminelle
d'employer chaque matin trois heures  sa toilette, parce que sa
beaut, qui tait un gouvernement tempr, se change par l en tyrannie
arbitraire. Aprs avoir lu deux cents pages, on a envie de lui donner
des soufflets. On a besoin, pour s'apaiser, de songer que tout grand ge
doit finir, que celui-ci ne pouvait finir autrement, que l'ancienne et
ardente ruption, le soudain regorgement de verve, d'images, de
curiosits capricieuses et audacieuses qui jadis coula  travers
l'esprit des hommes, maintenant arrt, refroidi, ne peut plus montrer
que des scories, de l'cume fige, et une multitude de pointes
brillantes et blessantes. On se dit qu'aprs tout Cowley a peut-tre du
talent, et on trouve qu'en effet il en a un, talent nouveau, inconnu aux
vieux matres, qui indique une autre culture, qui exige d'autres moeurs
et qui annonce un nouveau monde. Cowley a ces moeurs et il est de ce
monde. C'est un homme rgulier, raisonnable, instruit, poli, bien lev,
qui, aprs douze ans de services et d'critures en France sous la reine
Henriette, finit par se retirer sagement  la campagne, o il tudie
l'histoire naturelle et prpare un trait sur la religion, philosophant
sur les hommes et la vie, fcond en rflexions et en ides gnrales,
moraliste, et disant  son excuteur testamentaire de ne rien laisser
passer dans ses crits qui puisse sembler le moins du monde tre une
offense  la religion ou aux bonnes manires. De telles dispositions et
une telle vie prparent et indiquent moins un pote, c'est--dire un
voyant et un crateur, qu'un crivain, j'entends par l un homme qui
sait penser et parler, et qui, partant, doit avoir beaucoup lu, beaucoup
appris, beaucoup rdig, possder un esprit calme et clair, avoir
l'habitude de la socit polie, des discours soutenus, du demi-badinage.
En effet, Cowley est un crivain, le plus ancien de tous ceux qui en
Angleterre mritent ce nom. Sa prose est aussi aise et aussi sense que
sa posie est contourne et draisonnable. Un honnte homme qui crit
pour d'honntes gens,  peu prs de la faon dont il leur parlerait s'il
tait avec eux dans un salon, voil, je crois, l'ide que, dans notre
dix-septime sicle, on se faisait d'un bon auteur; c'est l'ide que les
_Essais_ de Cowley laissent de sa personne; c'est ce genre de talent que
les crivains de l'ge prochain vont prendre pour modle, et il est le
premier de cette grave et aimable ligne qui par Temple rejoint Addison.

[Footnote 346: 1608-1667. J'ai sous les yeux la onzime dition de
1710.]

[Footnote 347: Par exemple: _The Spring_ (_The Mistress_, tome 1er, page
72).]


II

Il semble qu'arrive l la Renaissance ait atteint son terme, et que,
pareille  une plante puise et fltrie, elle n'ait plus qu' laisser
la place au nouveau germe qui commence  lever sous ses dbris. Voici
pourtant que du vieux tronc dfaillant sort un rejeton vivant et
inattendu. Au moment o l'art languit, la science pousse; c'est  cela
qu'aboutit tout le travail du sicle. Les deux fruits ne sont point
disparates; au contraire, ils viennent de la mme sve, et ne font que
manifester par la diversit de leurs formes deux moments distincts de la
vgtation intrieure qui les a produits. Tout art se termine par une
science, et toute posie par une philosophie. Car la science et la
philosophie ne font que traduire par des formules prcises la conception
originale que l'art et la posie rendent sensibles par des figures
imaginaires; une fois que l'ide d'un sicle s'est manifeste en vers
par des crations idales, elle arrive naturellement  s'exprimer en
prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frapp les hommes au
sortir de l'oppression ecclsiastique et de l'asctisme monacal, c'tait
l'ide paenne de la vie naturelle et librement panouie; ils avaient
retrouv la nature enfouie derrire la scolastique, et ils l'avaient
exprime dans des pomes et des peintures, par de superbes corps
florissants en Italie, par des mes vhmentes et abandonnes en
Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et
de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur thtre
une thorie complte de l'me et du corps. L'enthousiasme pass, la
curiosit commence. Le sentiment de la beaut fait place au besoin de la
vrit. La thorie enferme dans les oeuvres d'imagination s'en dgage.
Les yeux restent attachs sur la nature, non plus pour l'admirer, mais
pour la comprendre. De la peinture on passe  l'anatomie, du drame  la
philosophie morale, des grandes divinations potiques aux grandes vues
scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le mme esprit
qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait reprsent et ce
que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur
structure complexe et complte, remues par leurs forces intrieures,
sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous
partent, sans s'en douter, de la mme ide matresse, c'est que la
nature subsiste par elle-mme, que chaque tre enferme dans son sein la
source de son action, que les causes des vnements sont des lois innes
dans les choses: ide toute-puissante d'o sortira la civilisation
moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois
en Grce,  ct de l'art complet suscite les vraies sciences; aprs
Vinci et Michel Ange, l'cole des anatomistes, des mathmaticiens, des
naturalistes, qui aboutit  Galile; aprs Spenser, Ben Jonson et
Shakspeare, l'cole des penseurs qui entourent Bacon et prparent
Harvey.

Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette cole; dans
l'interrgne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est
justement le sien. C'est le paganisme qui rgne  la cour d'Elisabeth,
non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du
Nord, toujours srieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du
Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez
quelques-uns tout christianisme est effac; plusieurs vont jusqu'
l'athisme par excs de rvolte et de dbauche, comme Marlowe et Greene.
Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est  peine si l'ide de Dieu
apparat; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe,
au del le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'tre,
tout au plus un gouffre obscur o l'homme plonge incertain de l'issue.
S'ils portent les yeux au del, ils aperoivent[348], non point l'me
spirituelle reue dans un monde plus pur, mais le cadavre abandonn
dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetire. Ils
parlent en incrdules ou en superstitieux, jamais en fidles. Leurs
hros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le
crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la pit
et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et
Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumire idale,
sublime fantme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel,
rigide examinateur des moindres mouvements du coeur. Il apparat au
sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne
pse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait
que la tourner vers le beau. On ne connat pas encore l'espce de prison
troite o le _cant_ officiel et les croyances biensantes enfermeront
plus tard l'action et l'intelligence. Mme les croyants, les sincres
chrtiens, comme Bacon et Browne, cartent tout rigorisme oppressif,
rduisent le christianisme  une sorte de posie morale, et laissent le
naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrire si ample et
si ouverte, la spculation peut se dployer. Avec lord Herbert apparat
le disme systmatique; avec Milton et Algernon Sidney apparatra la
religion philosophique; Clarendon ira jusqu' comparer les jardins de
lord Falkland  ceux der l'Acadmie. Contre le rigorisme des puritains,
Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de l'glise
anglicane, font  la raison naturelle une large place, si large que
jamais, mme aujourd'hui, elle n'a retrouv un tel essor.

[Footnote 348: Shakspeare: _Tempest_, _Measure for measure_, _Hamlet_;
Beaumond and Flechter: _Thierry and Theodoret_, acte 4e. Voyez aussi
Webster, _passim_.]

Une tonnante irruption de faits, l'Amrique dcouverte, l'antiquit
ranime, la philologie restaure, les arts invents, les industries
dveloppes, la curiosit humaine promene sur tout le pass et sur tout
le globe, sont venus fournir la matire, et la prose a commenc. Sidney,
Wilson, Asham et Puttenham ont cherch les rgles du style; Hackluit et
Purchas ont rassembl l'encyclopdie des voyages et la description de
tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas
More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et
Selden instituent l'rudition; une lgion de travailleurs patients, de
collectionneurs obscurs, de pionniers littraires amassent, rangent et
trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley
emmagasinent dans leurs bibliothques, tandis que des utopistes, des
moralistes, des peintres de moeurs, Thomas More, Joseph Hall, John
Earle, Owen Felltham, Burton, dcrivent et jugent les caractres de la
vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton,
jusqu'au milieu du sicle suivant, et s'accroissent encore des
controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor,
Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, tudient la religion, la
socit, l'glise et l'tat. Ample et confuse fermentation, d'o se
dgagent beaucoup de penses, mais d'o sortent peu de beaux livres. La
belle prose, telle qu'on l'a vue  la cour de Louis XIV, chez Pollion,
dans les gymnases d'Athnes, telle que les peuples rhtoriciens et
sociables savent la faire, manque tout  fait. Ceux-ci n'ont pas
l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas  pas l'ordre naturel des
ides, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais
ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu rgle et leurs
moeurs sont trop peu polies. Les plus mondains, mme Sidney, disent
rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'attnuer,
ils exagrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne
quittent les compliments outrs que pour les plaisanteries brutales. Ils
ignorent l'enjouement mesur, la fine moquerie, la flatterie dlicate.
Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils
prennent pour de l'esprit des charades entortilles, des images
grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal
levs, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez
d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la posie dborde dans la
prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait
oublier les ides sous les tableaux. Ils chargent leur style de
comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une
par-dessus l'autre, de telle faon que le sens disparat et qu'on ne
voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pdants,
encore tout roidis par la rouille de l'cole; ils divisent et
subdivisent, ils posent des thses, des dfinitions; ils argumentent
solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, et mme en
grec; ils quarrissent des priodes massives, ils assomment doctement
leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont jamais au
niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, au-dessus par
leur gnie potique, au-dessous par la pesanteur de leur ducation et
par la barbarie de leurs moeurs. Mais ils pensent srieusement et par
eux-mmes; il sont rflchis; ils sont convaincus et touchs de ce
qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une force et une
loyaut d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. Leurs crits
ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des contemporains, aux
cartes d'Hofnagel par exemple, si pres et si instructives; leur
conception est poignante et prcise; ils ont le don d'apercevoir chaque
objet non d'une faon gnrale, comme les classiques, mais en
particulier et singulirement. Ce n'est point l'homme abstrait, le
citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi qu'ils se reprsentent;
mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle paroisse, dans tel
comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de tous les autres;
bref, ils voient non _l'ide_, mais _l'individu_. Figurez-vous le
remue-mnage qu'une telle disposition produit dans la tte humaine,
combien l'ordre rgulier des ides s'en trouve drang, comme chaque
objet, avec le ple-mle infini de ses formes, de ses proprits, de ses
appendices, va dsormais s'accrocher par cent attaches imprvues aux
autres, et amener devant l'esprit une file et une famille; quel relief
en prendra le langage, quels mots familiers, pittoresques, saugrenus y
clateront coup sur coup; comme la verve, l'imprvu, l'originalit, les
ingalits de l'invention y feront saillie. Figurez-vous en mme temps
quelle prise cette forme d'esprit a sur les choses, combien de faits
elle concentre en chaque conception, quel amas de jugements personnels,
d'autorits trangres, de suppositions, de divinations, d'imaginations
elle dverse sur chaque objet, avec quelle fcondit hasardeuse et
cratrice elle enfante les vrits et les conjectures. Il y a l un
fourmillement extraordinaire de penses et de formes, souvent avortes,
plus souvent encore barbares, quelquefois grandioses. Mais dans cette
surabondance quelque chose de viable et de grand se dgage, la science,
et il n'y a qu' regarder de prs une ou deux de ces oeuvres pour voir
la crature nouvelle clore parmi les bauches et les dbris.


III

Deux crivains surtout manifestent cet tat d'esprit, le premier, Robert
Burton, ecclsiastique et solitaire d'Universit, qui passa sa vie dans
les bibliothques et feuilleta toutes les sciences, aussi rudit que
Rabelais, d'une mmoire inpuisable et dbordante; ingal d'ailleurs,
dou de verve et gai par saccades, mais le plus souvent triste et
morose, jusqu' confesser dans son pitaphe que la mlancolie a fait sa
vie et sa mort; avant tout original, amateur de son propre sens et l'un
des premiers modles de ce singulier temprament anglais qui, retirant
l'homme en lui-mme, dveloppe en lui tantt l'imagination, tantt le
scrupule, tantt la bizarrerie, et fait de lui, selon les circonstances,
un pote, un excentrique, un humoriste, un fou ou un puritain. Trente
ans durant il a lu, il s'est mis une encyclopdie dans la tte, et
maintenant pour s'amuser et se dcharger, il prend un in-folio de papier
blanc. Vingt vers d'un pote, douze lignes d'un trait sur
l'agriculture, une colonne d'in-folio sur les armoiries, la description
des poissons rares, un paragraphe d'un sermon sur la patience, le compte
des accs de fivre dans l'hypocondrie, l'histoire de la particule
_que_, un morceau de mtaphysique, voil ce qui a pass dans son cerveau
en un quart d'heure: c'est un carnaval d'ides et de phrases grecques,
latines, allemandes, franaises, italiennes, philosophiques,
gomtriques, mdicales, potiques, astrologiques, musicales,
pdagogiques, entasses les unes sur les autres, ple-mle norme,
prodigieux fouillis de citations entre-croises, de penses heurtes,
avec la vivacit et l'entrain d'une fte de fous. J'apprends, dit-il,
de nouvelles nouvelles tous les jours,--et les rumeurs ordinaires de
guerre, pestes, incendies, inondations, vols, meurtres, massacres,
mtores, comtes, spectres, prodiges, apparitions, villes prises, cits
assiges en France, en Germanie, en Turquie, en Perse, en Pologne,
etc.; les leves et prparatifs journaliers de guerre et autres choses
semblables qu'amne notre temps orageux, batailles livres, tant
d'hommes tus, monomachies, naufrages, pirateries, combats sur mer,
paix, ligues, stratagmes et nouvelles alarmes,--une vaste confusion de
voeux, dsirs, actions, dits, ptitions, procs, dfenses,
proclamations, plaintes, griefs,--sont chaque jour apports  nos
oreilles.--De nouveaux livres chaque jour, pamphlets, nouvelles,
histoires, catalogues entiers de volumes de toute sorte, paradoxes
nouveaux, opinions, schismes, hrsies, controverses en philosophie, en
religion, etc. Puis viennent des nouvelles de mariages, mascarades,
ftes, jubils, ambassades, joutes et tournois, trophes, triomphes,
galas, jeux, pices de thtre. Aujourd'hui nous apprenons qu'on a cr
de nouveaux seigneurs et officiers, demain qu'il y a des grands dposs,
puis que de nouveaux honneurs ont t confrs. L'un est mis en libert,
l'autre est emprisonn. L'un achte, l'autre ne peut payer; celui-ci
fait fortune; son voisin fait, banqueroute. Ici l'abondance, l la
chert et la famine. L'un court, l'autre chevauche, querelle, rit,
pleure, etc. Ainsi tous les jours j'apprends des nouvelles publiques et
prives[349].--Quel monde de livres ne s'offre pas, en tous les
sujets, arts et sciences, pour le contentement et selon la capacit du
lecteur? En arithmtique, gomtrie, perspective, optique, astronomie,
architecture, _sculptura_, _pictura_, sciences sur lesquelles on a
dernirement crit tant de traits si labors; dans la mcanique et ses
mystres, dans l'art de la guerre, de la navigation, de l'quitation, de
l'escrime, de la natation, des jardins, de la culture des arbres; de
grands volumes sur l'conomie domestique, la cuisine, l'art d'lever des
faucons, de chasser, de pcher, de prendre les oiseaux, etc.; avec des
peintures exactes de tous les jeux, exercices; que n'y a-t-il pas? En
musique, mtaphysique, philosophie naturelle et morale, philologie,
politique, chronologie, dans les gnalogies, dans le blason, etc.: il y
a de grands volumes ou ces traits des anciens, etc. _Et quid subtilius
arithmeticis inventionibus_? _Quid jucundius musicis rationibus_? _Quid
divinius astronomicis_? _Quid rectius geometricis demonstrationibus_?
Quel plus grand plaisir que de lire ces fameuses expditions de
Christophe Colomb, Amric Vespuce, Marc-Paul le Vnitien, Vertomannus,
Aloysius Cadamustus, etc.? ces journaux exacts des Portugais, des
Hollandais, de Bartison, d'Olivier  Nort, etc.? les voyages d'Hakluit,
les dcades de Pierre Martyr, les rcits de Linschoten, les
Hodoeporicons de Jodocus  Meggen, de Brocarde le Moine, de
Bredenbachius, de Sands, de J. Dubinius  Jrusalem, en gypte et autres
endroits reculs du monde? ces agrables itinraires de Paulus
Hentzerus, de Jocodus Sincerus, de Dux Polonus, etc.? ces parties de
l'Amrique, curieusement dessines et graves par les frres A. Bry? de
voir un herbier grav, les herbes, les arbres, les fleurs, les plantes,
tous les vgtaux reprsents, avec les couleurs naturelles de la vie,
comme dans Matthiolus sur Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, et
ce dernier herbier volumineux et norme de Besler de Nuremberg, o
presque toute plante est figure avec sa vraie grandeur? devoir les
oiseaux, les btes, les poissons de la mer, les araignes, les
moucherons, les serpents, les mouches, etc., toutes les cratures
figures par le mme art et reprsentes exactement en vives, couleurs,
avec une fidle description de leurs natures, vertus et qualits, etc.,
comme l'ont fait soigneusement lien, Gesner, Ulysse Aldrovandus,
Bellonus, Rondoletius, Hippolytus Salvianus, etc.[350]? Il ne finit
pas; les mots, les phrases regorgent, s'accumulent, se recouvrent, et
roulent emportant le lecteur assourdi, tourdi, demi-noy, incapable de
trouver terre au milieu de ce dluge. Burton est intarissable. Il n'est
point d'ides qu'il ne rpte sous cinquante formes; quand il a puis
les siennes, il verse sur nous celles des autres; les classiques, les
auteurs plus rares, connus seulement des savants, les auteurs plus rares
encore, connus seulement des rudits, il prend chez tous. Sous ces
profondes cavernes d'rudition et de science, il en est une plus noire
et plus inconnue que toutes les autres, comble d'auteurs ignors, de
noms rbarbatifs, Besler de Nuremberg, Adricomius, Linschoten, Brocarde,
Bredenbachius. Parmi tous ces monstres antdiluviens, hrisss de
terminaisons latines, il est  son aise; il se joue, il rit, il saute
de l'un sur l'autre, il les mne de front. Il a l'air du vieux Prote,
hardi coureur, qui en une heure, sur son attelage d'hippopotames, fait
le tour de l'Ocan.

[Footnote 349: This roving humour (though not with like success) I have
ever had, and, like a ranging spaniel, that barks at every bird he sees,
leaving his game, I have followed all, saving that which I should, and
may justly complain, and truly, _qui ubique est_, _nusquam est_, which
Gesner did in modesty: that I have read many books, but to little
purpose, for want of good method; I have confusedly tumbled over divers
authors in our libraries with small profit, for want of art, order,
memory, judgment. I never travelled but in map or card, in which my
unconfined thoughts have freely expatiated, as having ever been
especially delighted with the study of cosmography. Saturn was lord of
my geniture, culminating, etc., and Mars principal significator of
manners, in partile conjunction with mine ascendent; both fortunate in
their houses, etc. I am not poor, I am not rich; _nihil est_, _nihil
deest_; I have little, I want nothing: all my treasure is in Minerva's
tower. Greater preferment as I could never get, so am I not in debt for
it. I have a competency (_laus Deo_) from my noble and munificent
patrons. Though I live still a collegiate student, as Democritus in his
garden, and lead a monastic life, _ipse mihi theatrum_ sequestered from
those tumults and troubles of the world, _et tanquam in specula positus_
(as he said) in some high place above you all, like _stoicus sapiens_,
_omnia scula prterita prsentiaque videns_, _uno velut intuitu_, I
hear and see what is done abroad, how others run, ride, turmoil, and
macerate themselves in court and country. Far from those wrangling
law-suits, _aul vanitatem_, _fori ambitionem_, _ridere mecum soleo_: I
laugh at all, "only secure, lest my suit go amiss, my ships perish, corn
and cattle miscarry, trade decay, I have no wife nor children, good or
bad, to provide for;" a mere spectator of other men's fortunes and
adventures, and how they act their parts, which methinks are diversely
presented unto me, as from a common theatre or scene. I hear new news
every day: and those ordinary rumours of war, plagues, fires,
inundations, thefts, murders, massacres, meteors, comets; spectrums,
prodigies, apparitions; of towns taken, cities besieged in France,
Germany, Turkey, Persia, Poland, etc., daily musters and preparations,
and such like, which these tempestuous times afford, battles fought, so
many men slain, monomachies, shipwrecks, piracies and sea-fights, peace,
leagues, stratagems, and fresh alarms--a vast confusion of vows, wishes,
actions, edicts, petitions, lawsuits, pleas, laws, proclamations,
complaints, grievances--are daily brought to our ears: new books every
day, pamphlets, currantoes, stories, whole catalogues of volumes of all
sorts, new paradoxes, opinions, schisms, heresies, controversies in
philosophy, religion, etc. Now come tidings of weddings, maskings,
mummeries, entertainments, jubilees, embassies, tilts, and tournaments,
trophies, triumphs, revels, sports, plays: then again, as in a new
shifted scene, treasons, cheating tricks, robberies, enormous villanies,
in all kinds, funerals, burials, death of princes, new discoveries,
expeditions; now comical, then tragical matters. To-day we hear of new
lords and officers created, tomorrow of some great men deposed, and then
again of fresh honours conferred: one is let loose, another imprisoned:
one purchaseth, another breaketh: he thrives, his neighbour turns
bankrupt; now plenty, then again dearth and famine; one runs, another
rides, wrangles, laughs, weeps, etc. Thus I daily hear, and such like,
both private and public news.]

[Footnote 350: For what a world of books offers itself, in all subjects,
arts, and sciences, to the sweet content and capacity of the reader? In
arithmetic, geometry, perspective, optic, astronomy, architecture,
_sculptura_, _pictura_, of which so many and such elaborate treatises
are of late written: in mechanics and their mysteries, military matters,
navigation, riding of horses, fencing, swimming, gardening, planting,
great tomes of husbandry, cookery, falconry, hunting, fishing, fowling,
etc., with exquisite pictures of all sports, games, and what not? In
music, metaphysics, natural and moral philosophy, philology, in policy,
heraldry, genealogy, chronology, etc., they afford great tomes, or those
studies of antiquity, etc., _et quid subtilius arithmeticis
inventionibus_? _quid jucundius musicis rationibus_? _quid divinius
astronomicis_? _quid rectius geometricis demonstrationibus_? What so
sure, what so pleasant? he that shall but see that geometrical tower of
Garizenda at Bologna in Italy, the steeple and clock at Strasburgh, will
admire the effects of art, or that engine of Archimedes to remove the
earth itself, if he had but a place to fasten his instrument?
_Archimedis cochlea_, and rare devises to corrivate waters, music
instruments, and trisyllable echoes again, again, and again repeated,
with myriads of such. What vast tomes are extant in law, physic, and
divinity for profit, pleasure, practice, speculation, in verse or prose,
etc.? Their names alone are the subject of whole volumes: we have
thousands of authors of all sorts, many great libraries full well
furnished, like so many dishes of meat, served out for several palates;
and he is a very block that is affected with none of them. Some take an
infinite delight to study the very languages wherein these books are
written, Hebrew, Greek, Syriac, Chaldee, Arabic, etc. Methinks it would
well please any man to look upon a geographical map (_suavi animum
delectatione allicere_, _ob incredibilem rerum varietatem et
jucunditatem et ad pleniorem sui cognitionem excitare_) chorographical,
topographical delineations; to behold, as it were, all the remote
provinces, towns, cities of the world, and never to go forth of the
limits of his study; to measure, by the scale and compass, their extent,
distance, examine their site. Charles the great (as Platina writes) had
three fair silver tables, in one of which superficies was a large map of
Constantinople, in the second Rome neatly engraved, in the third an
exquisite description of the whole world; and much delight he took in
them. What greater pleasure can there now be, than to view those
elaborate maps of Ortelius, Mercator, Hondius, etc., to peruse those
books of cities, put out by Braunus, and Hogenbergius? to read those
exquisite descriptions of Maginus, Munster, Herrera, Laet, Merula,
Boterus, Leander Albertus, Camden, Leo Afer, Adricomius, Nic. Gerbelius,
etc.? those famous expeditions of Christopher Columbus, Americus
Vespucius, Marcus Polus the Venitian, Vertomannus, Aloysius Cadamustus,
etc.? those accurate diaries of Portugals, Hollanders, of Bartison,
Oliver  Nort, etc., Hacluit's voyages, Pet. Martyr's Decades, Benzo,
Lerius, Linschoten's relations, those Hodoeporicons of Jod.  Meggen,
Brocarde the Monk, Bredenbachius, Jo. Dublinius, Sands, etc., to
Jerusalem, Egypt, and other remote places of the world? those pleasant
itineraries of Paulus Hentzerus, Jodocus Sincerus, Dux Polonus, etc., to
read Bellonius's observations, P. Gillius his surveys; those parts of
America, set out, and curiously cut in pictures, by Fratres  Bry? to
see a well cut herbal, herbs, trees, flowers, plants, all vegetals,
expressed in their proper colours to the life, as that of Matthiolus
upon Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, and that last voluminous
and mighty herbal of Besler of Noremberge; wherein almost every plant is
to his own bigness. To see birds, beasts, and fishes of the sea,
spiders, gnats, serpents, flies, etc., all creatures set out by the same
art, and truly expressed in lively colours, with an exact description of
their natures, virtues, qualities, etc., as hath been accurately
performed by lian, Gesner, Ulysses Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius,
Hippolytus Salvianus, etc.]

Quel sujet prend il? La mlancolie[351], son propre tat d'esprit, et il
le prend en homme d'cole. Nul trait de saint Thomas, n'est plus
rgulirement construit que le sien. Ce torrent d'rudition vient se
distribuer en canaux gomtriquement tracs qui divergent  angles
droits sans dvier d'une seule ligne. En tte de chaque partie vous
apercevez un tableau synoptique et analytique, avec tirets, accolades,
chaque division engendrant des subdivisions, chaque subdivision
engendrant des sections, chaque section engendrant des sous-sections: de
la maladie en gnral, de la mlancolie en particulier, de sa nature, de
son sige, de ses espces, de ses causes, de ses symptmes, de son
pronostic; de la cure par moyens permis, par moyens dfendus, par moyens
dittiques, par moyens pharmaceutiques: selon la mthode scolastique,
il descend du gnral au particulier, et dispose chaque motion et
chaque ide dans une case numrote. Dans ce cadre fourni par le moyen
ge, il entasse tout, en homme de la Renaissance, la peinture littraire
des passions et la description mdicale de l'alination mentale, les
dtails d'hpital avec la satire des sottises humaines, les documents
physiologiques  ct des confidences personnelles, les recettes
d'apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur l'amour avec
l'histoire des vacuations. Le triage des ides n'a pas encore t fait:
mdecin et pote, lettr et savant, l'homme est tout  la fois; faut de
digues, les ides viennent comme des liqueurs diffrentes se dverser
dans la mme cuve avec des ptillements et des bouillonnements tranges,
avec une odeur dplaisante et des effets baroques. Mais la cuve est
pleine, et de ce mlange naissent des composs puissants que nul ge
n'avait encore connus.

[Footnote 351: _Anatomy of melancoly_, 1621.]


IV

Car, dans le mlange, il y a un ferment efficace, le sentiment potique
qui remue et anime l'rudition norme, qui refuse de s'en tenir aux secs
catalogues, qui, interprtant chaque fait, chaque objet, y dmle ou y
devine une me mystrieuse, et trouble tout l'homme en lui reprsentant
comme une nigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui.
Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu rudit et
observateur au lieu d'tre acteur et pote, qui, au lieu de crer,
s'occupe  comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses
vivantes, pntre leur structure intime, s'attache  leurs lois relles,
imprime passionnment et scrupuleusement en lui-mme les moindres
linaments de leur figure; qui en mme temps projette au del de
l'observation positive ses divinations pntrantes, entrevoit derrire
les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et sublime, et
tressaille avec une sorte de vnration devant la grande noirceur vague
et peuple  la surface de laquelle tremblote notre petit univers. Tel
est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, rudit, mdecin et
moraliste, presque le dernier de la gnration qui porta Jrmie Taylor
et Shakspeare. Nul penseur ne tmoigne mieux de la flottante et
inventive curiosit du sicle. Nul crivain n'a mieux manifest la
splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parl avec une motion
plus loquente de la mort, de l'norme nuit de l'oubli, de
l'engloutissement o toute chose sombre, de la vanit humaine, qui, avec
de la gloire ou des pierres sculptes, essaye de se fabriquer une
immortalit phmre. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus
clatantes et plus originales, la sve potique qui coule dans tous les
esprits du sicle. L'injuste oubli, dit-il, secoue  l'aveugle ses
pavots, et traite la mmoire des hommes sans distinguer, entre leurs
droits  l'immortalit. Qui n'a piti du fondateur des Pyramides?
rostrate vit pour avoir dtruit le temple de Delphes, et celui-l qui
l'a bti est presque perdu. Le temps a pargn l'pitaphe du cheval
d'Adrien et ananti la sienne.... Tout est folie, vanit nourrie de
vent. Les momies gyptiennes que Cambyse et le temps ont pargnes, sont
maintenant la proie de mains rapaces. Mizram gurit les blessures, et
Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand nombre doit
se contenter d'tre comme s'il n'avait pas t et de subsister dans le
livre de Dieu, non dans la mmoire des hommes. Vingt-sept noms font
toute l'histoire des temps qui prcdent le dluge, et tous les noms
conservs jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un seul sicle de
vivants. Le nombre des morts excde de beaucoup tout ce qui vit; ce que
le monde a vcu dpasse beaucoup ce qui lui reste  vivre, et chaque
heure ajoute  ce nombre grandissant qui ne sait s'arrter une seule
minute.... D'ailleurs l'oubli enlve au souvenir une large part de
nous-mmes, mme lorsque nous sommes vivants encore. Nous ne nous
rappelons que faiblement nos flicits, et les plus poignants coups des
afflictions ne laissent en nous que des cicatrices phmres. La
sensibilit n'endure rien d'extrme, et les chagrins nous dtruisent ou
se dtruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos maux
passs par une misricordieuse prvoyance de la nature, qui nous fait
digrer ainsi notre mlange de courts et mauvais jours, et qui,
dlivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse  nos
plaies saignantes le temps de se refermer et de se gurir. Ainsi de
toutes parts la mort nous entoure et nous presse. Elle est
l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frre nous hante
journellement de ses avertissements funraires; puisque le temps, qui
vieillit de lui-mme, nous dfend d'esprer une grande dure, c'est 
nous de regarder les longs espoirs comme des rves et comme une attente
d'insenss[352].

[Footnote 352: But the iniquity of oblivion blindly scattereth her
poppy, and deals with the memory of men without distinction to merit of
perpetuity: who can but pity the founder of the pyramids? Herostratus
lives that burnt the temple of Diana; he is almost lost that built it;
time hath spared the epitaph of Adrian's horse; confounded that of
himself. In vain we compute our felicities by the advantage of our good
names, since bad have equal durations; and Thersites is like to live as
long as Agamemnon, without the favour of the everlasting register. Who
knows whether the best of men be known? or whether there be not more
remarkable persons forgot than any that stand remembered in the known
account of time? Without the favour of the everlasting register, the
first man had been as unknown as the last, and Methuselah's long life
had been his only chronicle.

Oblivion is not to be hired: the greatest part must be content to be as
though they had not been; to be found in the register of God, not in the
record of man. Twenty-seven names make up the first story before the
flood; and the recorded names ever since contain not one living century.
The number of the dead long exceedeth all that shall live. The night of
time far surpasseth the day, and who knows when was the equinox? Every
hour adds unto that current arithmetic which scarce stands one moment.
And since death must be the Lucina of life: and even Pagans could doubt
whether thus to live were to die; since our longest sun sets at right
descensions, and makes but winter arches, and therefore it cannot be
long before we lie down in darkness, and have our light in ashes; since
the brother of death daily haunts us with dying mementos, and time, that
grows old in itself, bids us hope no long duration; diuturnity is a
dream, and folly of expectation.

Darkness and light divide the course of time, and oblivion shares with
memory a great part even of our living beings; we slightly remember our
felicities, and the smartest strokes of affliction leave but short smart
upon us. Sense endureth no extremities, and sorrows destroys us or
themselves. To weep into stones are fables. Afflictions induce
callosities; miseries are slippery, or fall like snow upon us, which,
notwithstanding, is no unhappy stupidity. To be ignorant of evils to
come, and forgetful of evils past, is a merciful provision in nature,
whereby we digest the mixture of our few and evil days; and our
delivered senses not relapsing into cutting remembrances, our sorrows
are not kept raw by the edge of repetitions.... All was vanity, feeding
the wind, and folly. The Egyptian mummies, which Cambyses or time hath
spared, avarice now consumeth. Mummy is become merchandise; Mizraim
cures wounds, and Pharaoh is sold for balzams.... Man is a noble animal,
splendid in ashes, and pompous in the grave, solemnising nativities and
deaths with equal lustre, nor omitting ceremonies of bravery in the
infamy of his nature.... Pyramids, arches, obelisks, were but the
irregularities of vain glory, and wild enormities of ancient
magnanimity.]

Voil presque des paroles de pote, et c'est justement cette
imagination de pote qui le pousse en avant dans la science[353]. En
prsence des productions naturelles, il fourmille de conjectures, de
rapprochements; il ttonne  l'entour, proposant des explications,
essayant des expriences, portant ses divinations comme autant de palpes
flexibles et frmissantes aux quatre coins du monde, dans les plus
lointaines rgions de la fantaisie et de la vrit. En regardant les
crotes arborescentes et foliaces qui se forment  la surface des
liqueurs qui glent, il se demande si ce n'est point une rsurrection
des essences vgtales dissoutes dans le liquide.  la vue du sang ou du
lait qui caille, il cherche s'il n'y a point l quelque chose d'analogue
 la formation de l'oiseau dans l'oeuf, ou  cette coagulation du chaos
qui a enfant notre monde. En prsence de la force insaisissable qui
fait geler les liquides, il se demande si les apoplexies et les
cataractes ne sont pas l'effet d'une puissance semblable et n'indiquent
pas aussi la prsence d'un esprit conglateur. Il est devant la nature
comme un artiste, un crivain en prsence d'un visage vivant, notant
chaque trait, chaque mouvement de physionomie pour parvenir  deviner
les passions et le caractre intrieur, corrigeant et dfaisant sans
cesse ses interprtations, tout agit par l'ide des forces invisibles
qui oprent sous l'enveloppe visible. Tout le moyen ge et l'antiquit
avec leurs thories et leurs imaginations, platonisme, cabale, thologie
chrtienne, formes substantielles d'Aristote, formes spcifiques de
l'alchimie, toutes les spculations humaines enchevtres et
transformes l'une dans l'autre se rencontrent  la fois dans sa tte
pour lui ouvrir des perces sur ce monde inconnu. L'amas, l'entassement,
la confusion, la fermentation et le fourmillement intrieur, ml de
vapeurs et d'clairs, le tumultueux encombrement de son imagination et
de son esprit, l'oppressent et l'agitent. Dans cette attente et dans
cette motion, sa curiosit se prend  tout;  propos du moindre fait,
du plus spcial, du plus archaque, du plus chimrique, il conoit une
file d'investigations compliques, calculant comment l'arche a pu
contenir toutes les cratures avec leur provision d'aliments; comment
Perpenna, dans son festin, rangea les invits afin de pouvoir frapper
Sertorius, son hte; quels arbres ont pu bien pousser au bord de
l'Achron,  supposer qu'il y en ait eu; si les plantations en quinconce
n'ont pas leur origine dans le paradis terrestre, et si les nombres et
les figures gomtriques contenues dans le losange ne se rencontrent pas
dans tous les produits de la nature et de l'art. Vous reconnaissez ici
l'exubrance et les bizarres caprices d'une vgtation intrieure trop
ample et trop forte. Archologie, chimie, histoire, nature, il n'y a
rien qui ne l'intresse jusqu' la passion, qui ne fasse dborder sa
mmoire et son invention, qui n'veille en lui l'ide de quelque force,
certainement admirable, peut-tre infinie. Mais ce qui achve de le
peindre, et ce qui annonce l'approche de la science, c'est que son
imagination se fait contre-poids  elle-mme. Il est fertile en doutes
autant qu'en explications. S'il voit les mille raisons qui poussent dans
un sens, il voit aussi les mille raisons qui poussent dans le sens
contraire. Aux deux bouts du mme fait il entasse jusqu'aux nuages, mais
en piles gales, l'chafaudage des arguments contradictoires. La
conjecture faite, il sait qu'elle n'est qu'une conjecture, il s'arrte,
finit sur un _peut-tre_, conseille de vrifier. Ses crits ne sont que
des opinions qui se donnent pour des opinions; mme le principal est une
rfutation des erreurs populaires. En somme, il fait des questions,
suggre des explications, suspend ses rponses; rien de plus, et c'est
assez; quand la recherche est si ardente, quand les voies o elle se
rpand sont si nombreuses, quand elle est aussi scrupuleuse  s'assurer
de sa prise, l'issue de la chasse est sre; on est  deux pas de la
vrit.

[Footnote 353: Consulter Milsand, tude sur sir Thomas Browne, _Revue
des Deux-Mondes_, 1858.]


V

C'est dans ce cortge d'rudits, de songeurs et de chercheurs que parat
le plus comprhensif, le plus sens, le plus novateur des esprits du
sicle, Franois Bacon; ample et clatant esprit, l'un des plus beaux de
cette ligne potique, et qui, comme ses devanciers, se trouva par
nature enclin  recouvrir ses ides de la plus magnifique parure; une
pense ne semblait acheve en cet ge que lorsqu'elle avait pris un
corps et une couleur. Mais ce qui distingue celui-ci des autres, c'est
que chez lui l'image ne fait que concentrer la mditation. Il a rflchi
longuement, il a imprim en lui-mme toutes les portions et toutes les
liaisons de son sujet; il le possde, et  ce moment, au lieu d'taler
cette conception si pleine en une file de raisonnements gradus, il
l'enferme sous une comparaison si expressive, si exacte, si
transparente, qu' travers la figure on aperoit tous les dtails de
l'ide, comme une liqueur dans un vase de beau cristal. Jugez de son
style par un seul exemple: Comme l'eau, dit-il, soit qu'elle vienne de
la rose du ciel, soit qu'elle sorte des sources de la terre, se
disperse et se perd dans le sol,  moins qu'elle ne soit rassemble dans
quelque rceptacle o par son union elle peut se conserver et
s'entretenir, d'o il est arriv que l'industrie de l'homme a construit
et dispos des bassins, des conduits, des citernes et des tangs que
l'on s'est accoutum  parer et  embellir pour la magnificence et
l'apparat, comme pour l'usage et la ncessit; ainsi la science, soit
qu'elle descende de l'inspiration divine, soit qu'elle jaillisse de
l'observation humaine, prirait bientt et s'vanouirait dans l'oubli,
si elle n'tait point conserve dans des livres, dans des traditions,
dans des assembles, dans des endroits disposs comme les universits,
les coles et les collges, pour sa rception et son entretien[354].
C'est de cette faon qu'il pense, par des symboles, non par des
analyses; au lieu d'expliquer son ide, il la transpose et la traduit,
et il la traduit entire, jusque dans ses moindres parcelles, enfermant
tout dans la majest d'une priode grandiose ou dans la brivet d'une
sentence frappante. De l un style[355] d'une richesse, d'une gravit,
d'une force admirables, tantt solennel et symtrique, tantt serr et
perant, toujours tudi et color. Il n'y a rien dans la prose anglaise
de suprieur  sa diction.

[Footnote 354: As water, whether it be the dew of heaven or the springs
of the earth, doth scatter and lose itself in the ground, except it be
collected into some receptacle, where it may by union comfort and
sustain itself, and, for that cause, the industry of man hath framed and
made spring-heads, conduits, cisterns, and pools, which men have
accustomed likewise to beautify and adorn with accomplishments of
magnificence and state, as well as of use and necessity; so knowledge,
whether it descend from divine inspiration or spring from human sense,
would soon perish and vanish to oblivion, if it were not preserved in
books, conferences and places appointed, as universities, colleges and
schools, for the receipt and comforting the same....

The greatest error of all the rest, is the mistaking or misplacing of
the last or farthest end of knowledge: for men have entered into a
desire of learning and knowledge, sometimes upon a natural curiosity and
inquisitive appetite; sometimes to entertain their minds with variety
and delight; sometimes for ornament and reputation; and sometimes to
enable them to victory of wit and contradiction; and most times for
lucre and profession; and seldom sincerely to give a true account of
their gift of reason, to the benefit and use of men: as if there were
sought in knowledge a couch whereupon to rest a searching and restless
spirit; or a terrace, for a wandering and variable mind to walk up and
down with a fair prospect; or a tower of state, for a proud mind to
raise itself upon; or a fort or commanding ground, for strife and
contention; or a shop, for profit or sale; and not a rich storehouse,
for the glory of the Creator, and the relief of man's estate.]

[Footnote 355: _Voir_ surtout les _Essais_.]

De l aussi sa manire de concevoir les choses. Ce n'est point un
dialecticien, comme Hobbes ou Descartes, un homme habile  aligner les
ides,  les tirer les unes des autres,  conduire son lecteur du simple
au compos par toute la file des intermdiaires. C'est un producteur de
_conceptions_ et de _sentences_. La matire explore, il nous dit: Elle
est telle, n'y touchez point de ce ct, il faut l'aborder par cet
autre. Rien de plus; nulle preuve, nul effort pour convaincre; il
affirme, et s'en tient l; il a pens  la manire des artistes et des
potes, et parle  la faon des prophtes et des devins. _Cogitata et
visa_, ce titre d'un de ses livres pourrait tre le titre de tous ses
livres. Le plus admirable de tous, le _Novum Organum_, est une suite
d'aphorismes, sortes de dcrets scientifiques, comme d'un oracle qui
prvoit l'avenir et rvle la vrit. Et pour que la ressemblance soit
complte, c'est par des figures potiques, par des abrviations
nigmatiques, presque par des vers sibyllins, qu'il les exprime: _Idola
specs_, _Idola tribs_, _Idola fori_, _Idola theatri_, chacun se
rappelle ces noms tranges qui dsignent les quatre espces d'illusions
auxquelles l'homme est soumis[356]. Shakspeare et les voyants n'ont pas
des condensations de penses plus nergiques, plus expressives, qui
ressemblent mieux  l'inspiration, et Bacon en a partout de semblables.
En somme, son procd est celui des crateurs, non l'argumentation, mais
l'_intuition_. Quand il a fait sa provision de faits, la plus vaste qui
se peut, sur quelque norme sujet, sur quelque province entire de
l'esprit, sur toute la philosophie antrieure, sur l'tat gnral des
sciences, sur la puissance et les limites de la raison humaine, il jette
sur tout cela une vue d'ensemble comme un grand filet, rapporte une ide
universelle, enclt son ide dans une maxime, et nous la livre en
disant: Vrifiez et profitez.

[Footnote 356: Voyez aussi dans le _Novum Organum_, liv. I et liv. II,
les vingt-sept genres d'exemples, avec leurs noms mtaphoriques.
_Instanti crucis_, _divortii_, _janu_, _Instanti innuentes_,
_polychrest_, _magic_, etc. Voyez encore _les Gorgiques de l'esprit_,
_la premire Vendange de l'induction_, et autres titres semblables.]


VI

Rien de plus hasardeux, de plus voisin de la fantaisie que cette faon
de penser, quand elle n'a pas pour frein le bon sens instinctif et
positif. Ce bon sens, cette espce de divination naturelle, cet
quilibre stable d'un esprit qui gravite incessamment vers le vrai,
comme l'aiguille vers le nord, Bacon le possde au plus haut degr. Il a
par excellence l'esprit pratique, utilitaire mme, tel qu'il se
rencontrera plus tard dans Bentham, tel que l'habitude des affaires va
de plus en plus l'imprimer dans les Anglais. Ds l'ge de seize ans, 
l'Universit, la philosophie d'Aristote lui dplut[357], non qu'il ft
peu de cas de l'auteur; au contraire, il l'appelait un grand gnie; mais
parce qu'elle lui semblait inutile pour la vie, incapable de produire
des oeuvres qui servissent au bien-tre de l'homme. On voit que ds son
dbut il tomba sur son ide matresse; tout le reste chez lui en drive,
le ddain de la philosophie antrieure, la conception d'une philosophie
diffrente, la rforme entire des sciences par l'indication d'un but
nouveau, par la dfinition d'une mthode distincte, par l'ouverture
d'esprances inattendues[358]. Nulle part ce n'est la spculation qu'il
gote, partout c'est l'application. Il a les yeux tourns non vers le
ciel, mais vers la terre, non vers les choses abstraites et vides,
mais vers les choses palpables et solides, non vers les vrits
curieuses, mais vers les vrits profitables. Il veut amliorer la
condition humaine, travailler au bien-tre de l'homme, doter la vie
humaine de nouvelles inventions et de nouvelles ressources, munir le
genre humain de nouvelles puissances et de nouveaux instruments
d'action. Sa philosophie n'est elle-mme qu'un instrument, _organum_,
une sorte de machine ou de levier construit pour que l'esprit puisse
soulever des poids, rompre des barrires, ouvrir des perces, excuter
des travaux qui jusqu'ici dpassaient sa force.  ses yeux, chaque
science particulire, comme la science tout entire, doit tre un outil.
Il engage les mathmaticiens  quitter leur gomtrie pure,  n'tudier
les nombres qu'en vue de la physique,  ne chercher des formules que
pour calculer les quantits relles et les mouvements naturels. Il
recommande aux moralistes d'observer l'me, les passions, les habitudes,
les tentations, non en oisifs, mais en vue de la gurison ou de
l'attnuation du vice, et donne pour but  la science des moeurs la
rformation des moeurs. Toujours pour lui l'objet d'une science est
l'tablissement d'un art, c'est--dire la production d'une chose active
et utile; quand il veut rendre sensible par un roman la nature efficace
de sa philosophie, il dcrit dans sa _Nouvelle Atlantide_, avec une
hardiesse de pote et une justesse de devin, presque en propres termes,
les applications modernes et l'organisation prsente des sciences,
acadmies, observatoires, arostats, bateaux sous-marins, amendements
des terres, transformations des espces, reviviscences, dcouverte des
remdes, conservation des aliments. Aussi bien, dit son principal
personnage, le but de notre Institut est la dcouverte des causes et la
connaissance de la nature intime des forces primordiales et des
principes des choses, en vue d'tendre les limites de l'empire de
l'homme sur la nature entire et d'excuter tout ce qui lui est
possible. Et ce possible est l'infini.

[Footnote 357: _The Works of Francis Bacon_. London, 1824. Tome VII, p.
2. _Biographie latine_, par Rawley.]

[Footnote 358: Ce point a t mis en vidence par l'admirable _tude_ de
lord Macaulay.--_Critical and historical Essays_, tome III.]

D'o vient-elle, cette ide si grande et si juste? Sans doute il a fallu
pour l'atteindre du bon sens et aussi du gnie; mais ni le bon sens ni
le gnie n'ont manqu aux hommes; il y en a eu plus d'un qui,
remarquant comme Bacon le progrs des industries particulires, a pu,
comme lui, concevoir l'industrie universelle, et, de certaines
amliorations limites, conclure l'amlioration sans limites. C'est ici
que la puissance des alentours se manifeste; l'homme croit tout faire
par la force de sa pense personnelle, et il ne fait rien que par le
concours des penses environnantes; il s'imagine suivre la petite voix
qui parle au dedans de lui, et il ne l'coute que parce qu'elle est
grossie de mille voix bruissantes et imprieuses qui, parties de toutes
les circonstances voisines ou lointaines, viennent se confondre avec
elle en vibrant  l'unisson. Le plus souvent, comme Bacon, il l'a
entendue ds le premier veil de sa rflexion; mais elle a disparu sous
les sons contraires qui du dehors sont arrivs pour la recouvrir. Cette
confiance en l'largissement infini de la puissance humaine, cette
glorieuse ide de la conqute universelle de la nature, cette ferme
esprance en l'augmentation continue du bien-tre et du bonheur,
croyez-vous qu'elle et pu germer, grandir, occuper tout un esprit, et
de l s'enraciner, se propager et se dployer dans les intelligences
voisines, en un temps de dcouragement et de dcadence, quand on croyait
la fin du monde prochaine, quand les ruines se faisaient tout autour de
l'homme, quand le mysticisme chrtien comme aux premiers sicles, quand
la tyrannie ecclsiastique comme au quatorzime sicle, lui dmontraient
son impuissance en pervertissant son invention ou en crasant sa
libert? Bien loin de l: de telles esprances devaient paratre alors
des rvoltes de l'orgueil ou des suggestions de la chair. Elles parurent
telles, et les derniers reprsentants de la science antique, comme les
premiers reprsentants de la science moderne, furent exils ou enferms,
assassins ou brls. Pour se dvelopper, il faut qu'une ide soit en
harmonie avec la civilisation qui l'entoure; pour que l'homme espre
l'empire des choses et travaille  refondre sa condition, il faut que de
toutes parts l'amlioration ait commenc, qu'autour de lui les
industries grandissent, que les connaissances s'amassent, que les
beaux-arts se dploient, que cent mille tmoignages irrcusables
viennent incessamment lui donner la preuve de sa force et la certitude
de son progrs. L'enfantement viril du sicle[359], ce titre que Bacon
dcerne  son oeuvre, est le vritable. En effet, tout le sicle y a
coopr; c'est par cette cration qu'il s'achve. Le sentiment de la
puissance et de la prosprit humaine a fourni  la Renaissance son
premier ressort, son modle idal, sa matire potique, son caractre
propre, et maintenant il lui fournit son expression dfinitive, sa
doctrine scientifique et son objet final.

[Footnote 359: _Temporis partus masculus_.]

Ajoutez encore sa mthode. Car une fois le but d'un voyage marqu, la
route est dsigne, puisque partout c'est le but qui dsigne la route;
quand le point d'arrive devient nouveau, la voie pour arriver devient
nouvelle, et la science, changeant d'objet, change de procd. Tant
qu'elle bornait son effort  contenter la curiosit oisive,  fournir
des perspectives,  tablir une sorte d'opra dans les cervelles
spculatives, elle pouvait s'lancer au bout d'un instant dans les
abstractions et les distinctions mtaphysiques; c'tait assez pour elle
d'effleurer l'exprience; elle en sortait aussitt; elle arrivait tout
de suite aux grands mots, aux quiddits, au principe d'individuation,
aux causes finales. Les demi-preuves lui suffisaient; au fond, elle ne
s'occupait pas d'tablir une vrit, mais d'arracher une conviction, et
son instrument, le syllogisme, n'tait bon que pour les rfutations, non
pour les dcouvertes; il prenait les lois gnrales pour point de dpart
au lieu de les prendre pour point d'arrive; au lieu d'aller les
trouver, il les supposait trouves; il servait dans les coles, non dans
la nature, et faisait des disputeurs, non des inventeurs. Du moment
qu'une science a pour but un art, et qu'on tudie pour agir, tout est
retourn; car on n'agit pas sans une connaissance indubitable et
prcise. Pour employer des forces, il faut qu'elles soient mesures,
vrifies; pour btir une maison, il faut savoir avec exactitude la
rsistance des poutres, autrement la maison croulera; pour gurir un
malade, il faut savoir avec certitude l'effet d'un remde, autrement le
malade mourra. La pratique impose  la science la certitude et
l'exactitude, parce que la pratique est impossible quand elle n'a pour
appuis que des conjectures et des -peu-prs. Comment faire pour sortir
des -peu-prs et des conjectures? Comment importer dans la science la
solidit et la prcision? Il faut imiter les cas o la science,
aboutissant  la pratique, s'est montre prcise et solide, et ces cas
sont les industries. Il faut, comme dans les industries, observer,
essayer, ttonner, vrifier, tenir son esprit fix sur des choses
sensibles et particulires, n'avancer que pas  pas vers les rgles
gnrales, ne point anticiper sur l'exprience, mais la suivre, ne
point supposer la nature, mais l'interprter. Il faut, pour chaque
effet gnral, comme la chaleur, la blancheur, la duret, la liquidit,
chercher une condition gnrale, en telle faon qu'en produisant la
condition on puisse produire l'effet. Et pour cela il faut, par des
rejets et des exclusions convenables, extraire la condition cherche de
l'amas de faits o elle gt enfouie, construire la table des cas o
l'effet est absent, la table des cas o l'effet est prsent, la table
des cas o l'effet se montre avec des degrs divers, afin d'isoler et de
mettre au jour la condition qui le produit[360]. Alors paratront non
les axiomes universels inutiles, mais les axiomes moyens efficaces,
vritables lois d'o l'on pourra tirer des oeuvres, et qui sont des
sources de puissance au mme degr que des sources de lumire[361].
Bacon dcrit et prdit ici la science et l'industrie moderne, leur
correspondance, leur mthode, leurs ressources, leur principe, et aprs
plus de deux sicles, c'est encore chez lui que nous allons chercher
aujourd'hui la thorie de ce que nous tentons et de ce que nous
faisons.

[Footnote 360: _Novum Organum_, lib. II, 15 et 16.]

[Footnote 361: _Novum Organum_, liv. I, 1 et 3.]

Au del de cette grande vue, il n'a rien trouv. Cowley, un de ses
admirateurs, disait justement que, pareil  Mose sur le mont Phisgah,
il avait le premier annonc la terre promise; mais il aurait pu ajouter
aussi justement que, comme Mose, il s'tait arrt sur le seuil. Il a
indiqu la route et ne l'a point parcourue; il a enseign  dcouvrir
les lois naturelles, et n'a dcouvert aucune loi naturelle. Sa
dfinition de la chaleur est grossirement imparfaite. Son histoire
naturelle est remplie d'explications chimriques[362].  la faon des
potes, il peuple la nature d'instincts et d'inclinations; il attribue
aux corps une vritable voracit,  l'air une sorte de soif pour les
clarts, les sons, les odeurs, les vapeurs qu'il absorbe; aux mtaux,
une sorte de hte pour s'incorporer les eaux-fortes. Il explique la
dure des bulles d'air qui flottent  la surface des liquides, en
supposant que d'air n'a qu'un apptit mdiocre ou nul pour les hauteurs.
Il voit dans chaque qualit, la pesanteur, la ductilit, la duret, une
essence distincte qui a sa cause particulire, de telle faon que
lorsqu'on connatra la cause de chaque qualit de l'or, on pourra mettre
toutes ces causes ensemble et faire de l'or. En somme, avec les
alchimistes, avec Paracelse et Gilbert, avec Kepler lui-mme, avec tous
les hommes de son temps, gens d'imagination et levs dans Aristote, il
se reprsente la nature comme un compos d'nergies secrtes et
vivantes, de forces inexplicables et primordiales, d'essences distinctes
et indcomposables, affectes chacune, par la volont du Crateur,  la
production d'un effet distinct. Peu s'en faut qu'il n'y voie des mes
doues de rpugnances sourdes et de penchants occultes, qui aspirent ou
rsistent  certaines directions,  certaines mixtures et  certaines
habitations. C'est pour cela encore que dans ses recherches il confond
tout en un monceau, proprits vgtatives et mdicinales, mcaniques et
curatives[363], physiques et morales, sans considrer les plus complexes
comme des dpendances des plus simples, au contraire, chacune d'elles en
soi et prise  part comme un tre irrductible et indpendant. Aheurts
 cette erreur, les penseurs de ce temps pitinent en place. Ils
aperoivent bien avec Bacon le grand champ des dcouvertes, mais ils n'y
peuvent pntrer. Il leur manque une ide, et, faute de cette ide, ils
n'avancent pas. La forme d'esprit, qui tout  l'heure tait un levier,
maintenant est un obstacle; il faut qu'elle change pour que l'obstacle
disparaisse. Car les ides, j'entends les grandes et les efficaces, ne
naissent point  volont et au hasard, par l'effort d'un individu ou par
l'accident d'une rencontre. Comme les littratures et les religions, les
mthodes et les philosophies sortent de l'esprit du sicle; et c'est
l'esprit du sicle qui fait leur impuissance comme leur pouvoir. Il y a
tel tat de l'intelligence publique qui exclt tel genre littraire; et
il y a tel tat de l'intelligence publique qui exclut telle conception
scientifique. Quand il en est ainsi, les crivains et les penseurs ont
beau se travailler, le genre avorte et la conception n'apparat pas. En
vain ils tournent alentour, essayant de soulever le poids qui les
arrte; quelque chose de plus fort qu'eux nerve leurs mains et frustre
leurs tentatives. Il faut que le pivot central de l'norme roue par
laquelle tournent toutes les affaires humaines se dplace d'un cran, et
que par son mouvement tout soit m. Le pivot tourne en ce moment, et
voici qu'une rvolution de la grande roue commence, apportant une
nouvelle conception de la nature, et par suite la portion de mthode qui
manquait. Aux divinateurs, aux crateurs, aux esprits comprhensifs et
passionns qui saisissaient les objets en blocs et par masses, ont
succd les discoureurs, les mthodiques, es ordonnateurs de
raisonnements gradus et clairs qui, disposant les ides par sries
continues, conduisent insensiblement l'auditeur de la plus simple  la
plus compose par des passages aiss et unis. Descartes a remplac
Bacon; l'ge classique vient d'effacer la Renaissance; la posie et la
grande imagination se retirent devant la rhtorique, l'loquence et
l'analyse. Dans cette transformation de l'esprit, les ides se
transforment. Tout se dessche et se simplifie. L'univers, comme le
reste, se rduit  deux ou trois notions, et la conception de la nature,
qui tait _potique_, devient _mcanique_. Au lieu d'mes, de forces
vivantes, de rpugnances et d'apptits, on y voit des poulies, des
leviers et des chocs. Le monde, qui paraissait un amas de puissances
instinctives, ne semble plus qu'une machine de rouages engrens. Au fond
de cette supposition hasardeuse gt une grande vrit certaine: c'est
qu'il y a une chelle de faits, les uns au sommet, trs-compliqus, les
autres au bas, trs-simples, ceux d'en haut ayant leur cause dans ceux
d'en bas; en sorte que les infrieurs expliquent les suprieurs, et que
c'est dans les lois du mouvement qu'il faut chercher les premires lois
des choses. On les cherche, Galile les trouve; dsormais l'oeuvre de la
Renaissance, dpassant le point extrme o Bacon l'a pousse et laisse,
peut s'tendre seule, et va s'tendre  l'infini.

[Footnote 362: _Natural history_, 800, 24, etc. _De Augmentis_, lib.
III, 1.]

[Footnote 363: Voyez l-dessus presque tous les crits de Bacon, et
notamment son _Histoire naturelle_.]


FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.


INTRODUCTION.

        L'histoire se transforme depuis un sicle. -- Causes de
        cette transformation. -- En quoi elle consiste.            III

     I. Les documents historiques ne sont que des indices au
        moyen desquels il faut reconstruire l'individu visible.     IV

    II. L'homme corporel et visible n'est qu'un indice au
        moyen duquel on doit tudier l'homme invisible et
        intrieur.                                                  IX

   III. Les tats et les oprations de l'homme intrieur et
        invisible ont pour causes certaines faons gnrales de
        penser et de sentir.                                        XV

    IV. Principales formes de penses et de sentiments. Leurs
        effets historiques.                                      XVIII

     V. Les trois forces primordiales. -- La race. -- Le
        milieu. -- Le moment. -- Comment l'histoire est un
        problme de mcanique psychologique. Dans quelles limites
        on peut prvoir.                                         XXIII

    VI. Comment se distribuent les effets d'une cause
        primordiale. Communaut des lments. Composition des
        groupes. Loi des dpendances mutuelles. Loi des
        influences proportionnelles.                             XXXIV

   VII. Loi de formation d'un groupe. Exemples et
        indications.                                               XLI

  VIII. Problme gnral et avenir de l'histoire. Mthode
        psychologique. Valeur des littratures. Objet de ce
        livre.                                                   XLIII




LIVRE I.

LES ORIGINES.


Chapitre I. -- Les Saxons.

      I. L'ancienne patrie. -- Le sol, la mer, le ciel, le
        climat. -- La nouvelle patrie. -- Le pays humide et la
        terre ingrate. -- Influence du climat sur le caractre.      2

    II. Le corps. -- La nourriture. -- Les moeurs. -- Les
        instincts rudes en Germanie et en Angleterre.                7

   III. Les instincts nobles en Germanie. -- L'individu. --
        La famille. -- L'tat. -- La religion. -- L'_Edda_. --
        Conception tragique et hroque du monde et de l'homme.     16

    IV. Les instincts nobles en Angleterre. -- Le guerrier et
        son chef. -- La femme et son mari. -- Pome de Beowulf.
        -- La socit barbare et le hros barbare.                  28

     V. Pomes paens. -- Genre et force des sentiments. --
        Tour de l'esprit et du langage. -- Vhmence de
        l'impression et asprit de l'expression.                   39

    VI. Pomes chrtiens. -- En quoi les Saxons sont
        prdisposs au christianisme. -- Comment ils se
        convertissent au christianisme. -- Comment ils entendent
        le christianisme. -- Hymnes de Coedmon. -- Hymne des
        Funrailles. -- Pome de Judith. -- Paraphrase de la
        Bible.                                                      45

   VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur
        les Saxons. -- Raisons tires de la conqute saxonne. --
        Bde, Alcuin, Alfred. -- Traductions. -- Chroniques. --
        Compilations. -- Impuissance des latinistes. -- Raisons
        tires du caractre saxon. -- Adhelm. -- Alcuin. -- Vers
        latins. -- Dialogues potiques. -- Mauvais got des
        latinistes.                                                 58

  VIII. Opposition des races germaniques et des races
        latines. -- Caractre de la race saxonne. -- Elle
        persiste sous la conqute normande.                         69


Chapitre II. -- Les Normands.

     I. Formation et caractre de l'homme fodal.                   73

    II. Expdition et caractre des Normands. -- Contraste
        des Normands et des Saxons. -- Les Normands sont
        Franais. -- Comment ils sont devenus Franais. -- Leur
        got et leur architecture. -- Leur curiosit et leur
        littrature. -- Leur chevalerie et leurs amusements. --
        Leur tactique et leur succs.                               74

   III. Forme d'esprit des Franais. -- Deux traits
        principaux: les ides distinctes et les ides suivies. --
        Construction psychologique de l'esprit franais. --
        Narrations prosaques, manque de coloris et de passion,
        facilit et bavardage. -- Logique et clart naturelle,
        sobrit, grce et dlicatesse, finesse et moquerie. --
        L'ordre et l'agrment. -- Quel genre de beaut et quelle
        sorte d'ides les Franais ont apports dans le monde.      75

    IV. Les Normands en Angleterre. -- Leur situation et leur
        tyrannie. -- Ils importent leur littrature et leur
        langue. -- Ils oublient leur littrature et leur langue.
        -- Peu  peu ils apprennent l'anglais. -- Peu  peu
        l'anglais se francise.                                      84

     V. Ils traduisent en anglais des livres franais. --
        Paroles de sir John Mandeville. -- Layamon, Robert de
        Gloucester, Robert de Brunne. -- Ils imitent en anglais
        la littrature franaise. -- Manuels moraux, chansons,
        fabliaux, chansons de Geste. -- clat, frivolit et vide
        de cette culture franaise. -- Barbarie et ignorances de
        cette civilisation fodale. -- La chanson de Geste de
        Richard Coeur de Lion, et les voyages de sir John de
        Mandeville. -- Pauvret de la littrature importe et
        implante en Angleterre. -- Pourquoi elle n'a point
        abouti sur le continent ni en Angleterre.                   97

    VI. Les Saxons en Angleterre. -- Persistance de la nation
        saxonne, et formation de la constitution anglaise. --
        Persistance du caractre saxon et formation du caractre
        anglais.                                                   104

    VII  XI. Opposition du hros populaire en France et en
        Angleterre. -- Les fabliaux du Renard et les ballades de
        Robin Hood. -- Comment le caractre saxon maintient et
        prpare la libert politique. -- Opposition de l'tat des
        communes en France et en Angleterre. -- Thorie de la
        constitution anglaise par sir John Fortescue. -- Comment
        la constitution de la nation saxonne maintient et prpare
        la libert politique. -- Situation de l'glise et
        prcurseurs de la Rforme en Angleterre. -- Pierre
        Plowman et Wyclef. -- Comment le caractre saxon et la
        situation de l'glise normande prparent la rforme
        religieuse. -- Inachvement et impuissance de la
        littrature nationale. -- Pourquoi elle n'a pas abouti.    121


Chapitre III. -- La nouvelle langue.

     I. Chaucer. -- Son ducation. -- Sa vie politique et
        mondaine. -- En quoi elle a servi son talent. -- Il est
        le peintre de la seconde socit fodale.                  166

    II. Comment le moyen ge a dgnr. -- Diminution du
        srieux dans les moeurs, dans les crits et dans les
        oeuvres d'art. -- Besoin d'excitation. -- Situations
        analogues de l'architecture et de la littrature.          168

   III. En quoi Chaucer est du moyen ge. -- Pomes
        romantiques et dcoratifs. -- _Le Roman de la Rose._ --
        _Trolus et Cressida._ -- _Contes de Cantorbry._ --
        Dfil de descriptions et d'vnements. -- _La Maison de
        la Renomme._ -- Visions et rves fantastiques. -- Pomes
        d'amour. -- _Trolus et Cressida._ -- Dveloppement
        exagr de l'amour au moyen ge. -- Pourquoi l'esprit
        avait pris cette voie. -- L'amour mystique. -- _La Fleur
        et la Feuille._ -- L'amour sensuel. -- _Trolus et
        Cressida._                                                 170

    IV. En quoi Chaucer est Franais. -- Pomes satiriques et
        gaillards. -- _Contes de Cantorbry._ -- La bourgeoise de
        Bath et le mariage. -- Le frre quteur et la religion.
        -- La bouffonnerie, la polissonnerie et la grossiret du
        moyen ge.                                                 177

     V. En quoi Chaucer est Anglais et original. -- Conception
        du caractre et de l'individu. -- Van Eyck et Chaucer
        sont contemporains. -- _Prologue des Contes de
        Cantorbry._ -- Portraits du franklin, du moine, du
        meunier, de la bourgeoise, du chevalier, de l'cuyer, de
        l'abbesse, du bon cur. -- Liaison des vnements et des
        caractres. -- Conception de l'ensemble. -- Importance de
        cette conception. -- Chaucer prcurseur de la
        Renaissance. -- Il s'arrte en chemin. -- Ses longueurs
        et ses enfances. -- Causes de cette impuissance. -- Sa
        prose et ses ides scolastiques. -- Comment dans son
        sicle il est isol.                                       180

     VI  VIII. Liaison de la philosophie et de la posie. --
        Comment les ides gnrales ont pri sous la philosophie
        scolastique. -- Pourquoi la posie prit. -- Comparaison
        de la civilisation et de la dcadence au moyen ge et en
        Espagne. -- Extinction de la littrature anglaise. --
        Traducteurs. -- Rimeurs de chroniques. -- Potes
        didactiques. -- Rdacteurs de moralits. -- Gower. --
        Occleve. -- Lydgate. -- Analogie du got dans les
        costumes, dans les btiments et dans la littrature. --
        Ide triste du hasard et de la misre humaine. -- Hawes.
        -- Barcklay. -- Skelton. -- Rudiments de la Rforme et de
        la Renaissance.                                            196




LIVRE II.

LA RENAISSANCE.


Chapitre I. -- La Renaissance paenne.

 I. Les moeurs.

     I. Ide que les hommes s'taient faite du monde depuis la
        dissolution de la socit antique. -- Comment et pourquoi
        recommence l'invention humaine. -- Forme d'esprit de la
        Renaissance. -- Que la reprsentation des objets est
        alors imitative, figure et complte.                      238

    II. Pourquoi le modle idal change. -- Amlioration de
        la condition humaine en Europe. -- Amlioration de la
        condition humaine en Angleterre. -- La paix. --
        L'industrie. -- Le commerce. -- Le pturage. --
        L'agriculture. -- Accroissement de la richesse publique.
        -- Les btiments et les meubles. -- Les palais, les repas
        et les habits. -- Les pompes de la cour. -- Ftes sous
        lisabeth. -- _Masques_ sous Jacques Ier.                  241

   III. Les moeurs populaires. -- _Pageants._ -- Thtres.
        -- Ftes de village. -- Expansion paenne.                 253

    IV. Les modles. -- Les anciens. -- Traduction et lecture
        des auteurs classiques. -- Sympathie pour les moeurs et
        les dieux de l'antiquit. -- Les modernes. -- Got pour
        les ides et les crits des Italiens. -- Que la posie et
        la peinture en Italie sont paennes. -- Le modle idal
        est l'homme fort, heureux, born  la vie prsente.        257


 2. La posie.

     I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du
        gnie saxon.                                               266

    II. Les prcurseurs. -- Le comte de Surrey. -- Sa vie
        fodale et chevaleresque. -- Son caractre anglais et
        personnel. -- Ses pomes srieux et mlancoliques. -- Sa
        conception de l'amour intime.                              266

   III. Son style. -- Ses matres, Ptrarque et Virgile. --
        Ses procds, son habilet, sa perfection prcoce. --
        L'art est n. -- Dfaillances, imitation, recherche. --
        L'art n'est pas complet.                                   274

    IV. Croissance et achvement de l'art. -- L'_Euphus_ et
        la mode. -- Le style et l'esprit de la Renaissance. --
        Surabondance et drglement. -- Comment les moeurs, le
        style et l'esprit se correspondent. -- Sir Philip Sidney.
        -- Son ducation, sa vie, son caractre. -- Son
        rudition, son srieux, sa gnrosit et sa vhmence. --
        Son _Arcadie_. -- Exagration et manirisme des
        sentiments et du style. -- Sa _Dfense de la posie_. --
        Son loquence et son nergie. -- Ses _sonnets_. -- En
        quoi les corps et les passions de la Renaissance
        diffrent des corps et des passions modernes. -- L'amour
        sensible. -- L'amour mystique.                             277

     V. La posie pastorale. -- Abondance des potes. --
        Naturel et force de la posie. -- tat d'esprit qui la
        suscite. -- Sentiment de la campagne. -- Renaissance des
        dieux antiques. -- Enthousiasme pour la beaut. --
        Peinture de l'amour ingnu et heureux. -- Shakspeare,
        Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton,
        Lodge, Greene. -- Comment la transformation du public a
        transform l'art.                                          281

    VI. La posie idale. -- Spenser. -- Sa vie. -- Son
        caractre. -- Son platonisme. -- Ses _Hymnes  l'amour et
         la beaut_. -- Abondance de son imagination. -- En quoi
        elle est pique. -- En quoi elle est ferique. Ses
        ttonnements. -- Le _Calendrier du Berger_. -- Ses
        _Petits Pomes_. -- Son chef-d'oeuvre. -- _La Reine des
        fes._ -- Son pope est allgorique et pourtant vivante.
        -- Elle embrasse la chevalerie chrtienne et l'olympe
        paen. -- Comment elle les relie.                          283

    VII  XVI. _La Reine des fes._ -- Les vnements
        impossibles. -- Comment ils deviennent vraisemblables. --
        Belphoebe et Chrysogone. -- Les peintures et les paysages
        feriques et gigantesques. -- Pourquoi ils doivent tre
        tels. -- La caverne de Mammon et les jardins d'Acrasia.
        -- Comment Spenser compose. -- En quoi l'art de la
        Renaissance est complet.                                   291


 3. La prose.

     I. Fin de la posie. -- Changements dans la socit et
        dans les moeurs. -- Comment le retour  la nature devient
        l'appel aux sens. -- Changements correspondants dans la
        posie. -- Comment l'agrment remplace l'nergie. --
        Comment le joli remplace le beau. -- La mignardise. --
        Carew. -- Suckling. -- Herrick. -- L'affectation. --
        Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley. --
        Commencement du style classique et de la vie de salon.     357

    II. Comment la posie aboutit  la prose. -- Liaison de
        la science et de l'art. -- En Italie. -- En Angleterre.
        -- Comment le rgne du naturalisme dveloppe l'exercice
        de la raison naturelle. -- rudits, historiens,
        rhtoriciens, compilateurs, politiques, antiquaires,
        philosophes, thologiens. -- Abondance des talents et
        raret des beaux livres. -- Surabondance, recherche,
        pdanterie du style. -- Originalit, prcision, nergie,
        richesse du style. -- Comment,  l'inverse des
        classiques, ils se reprsentent non l'ide, mais
        l'individu.                                                367

   III. Robert Burton. -- Sa vie et son caractre. --
        Confusion et normit de son rudition. -- Son sujet,
        _l'Anatomie de la mlancolie_. -- Divisions scolastiques.
        -- Mlange des sciences morales et mdicales.              374

    IV. Sir Thomas Browne. -- Son esprit. -- Son imagination
        est d'un homme du Nord. -- _Hydriotaphia_, _Religio
        medici_. -- Ses ides, ses curiosits et ses doutes sont
        d'un homme de la Renaissance. -- _Pseudodoxia._ -- Effets
        de cette activit et de cette direction de l'esprit
        public.                                                    383

      V et VI. Franois Bacon. -- Son esprit. -- Son
        originalit. -- Concentration et splendeur de son style.
        -- Ses comparaisons et ses aphorismes. -- _Les Essais._
        -- Son procd n'est pas l'argumentation, mais
        l'intuition. -- Son bon sens utilitaire. -- Point de
        dpart de sa philosophie. -- Que l'objet de la science
        est l'amlioration de la condition humaine. -- _Nouvelle
        Atlantide._ -- Comment cette ide est d'accord avec
        l'tat des choses et de l'esprit du temps. -- Elle achve
        la Renaissance. -- Comment cette ide amne une nouvelle
        mthode. -- L'_Organum_. --  quel point Bacon s'est
        arrt. -- Limites de l'esprit du sicle. -- Comment la
        conception du monde, qui tait potique, devient
        mcanique. -- Comment la Renaissance aboutit 
        l'tablissement des sciences positives.                    389


FIN DE LA TABLE.


8841.--Imprimerie gnrale de Ch. Lahure rue de Fleurus, 9  Paris.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les guillemets semblant parfois avoir t placs de faon arbitraire
n'ont pas t corrigs.

Page 329: Arioste a remplac Aristote dans la phrase "Ample et flottante
matire, o les grands artistes du sicle, Aristote, le Tasse,
Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs pomes."

Les lettres suprieures inhabituelles sont entoures de parenthses.]





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise
(Volume 1 de 5), by Hippolyte Taine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITT ANGLAIS 1/5 ***

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