The Project Gutenberg EBook of Campagne d'gypte (Volume 2), by 
Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenzer Reynier

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Title: Campagne d'gypte (Volume 2)
       1re partie: Mmoires du marchal Berthier; 2me partie
       Mmoires du comte Reynier

Author: Alexandre Berthier
        Jean-Louis-Ebenzer Reynier

Annotator: Isidore Langlois

Release Date: April 1, 2012 [EBook #39325]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'GYPTE (VOLUME 2) ***




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Les textes commenant lignes 9559 et 9898 sont dcals
sur la gauche. Les paragraphes les prcdant sur la
droite sont leurs annotations.]




  MMOIRES DU COMTE REYNIER,
  GNRAL DE DIVISION.


  CAMPAGNE D'GYPTE,
  IIe PARTIE.


  PARIS
  BAUDOUIN FRRES, DITEURS,
  RUE DE VAUGIRARD, N 17.
  1827.




NOTICE SUR LE GNRAL REYNIER.


Reynier (E.), gnral de division, comte de l'Empire, etc., naquit 
Lausanne, le 14 janvier 1771. Issu d'une famille noble, proscrite
pour cause de religion, il profita du bnfice des lois qui
rintgraient les descendans des rfugis dans les droits qu'ils
avaient perdus. Il vint en France, se prsenta  l'cole des Ponts
et Chausses, o il fut admis dans le courant de mars 1790. Il y fit
des progrs rapides, mrita les loges de Prony, Lesage, Perronet,
qui se plaisaient  rendre hommage  ses talens, et le proposaient
pour modle  leurs lves. Ses cours achevs, il fut nomm officier
de son arme: mais nous tions en 1792; l'Europe dbordait sur la
France; l'Assemble avait dclar la patrie en danger, Reynier
quitta des paulettes qui ne l'appelaient pas  la frontire. Il
entra dans le bataillon du Thtre-Franais, et marcha comme simple
canonnier  la rencontre de l'ennemi. Rappel presque aussitt par
le directeur des fortifications qu'on levait autour de la capitale,
il fut employ comme ingnieur jusqu' la fin d'octobre qu'il fut
nomm adjoint aux adjudans-gnraux de l'arme du Nord. Il fit en
cette qualit la campagne de Belgique, assista  la bataille de
Jemmapes,  celle de Nerwinde, et partagea cette longue suite de
revers qu'entrana la dfection de Dumouriez. L'instruction avait
fui: l'migration, les dfiances avaient loign les hommes
capables; Reynier en devint d'autant plus prcieux. Il fut fait chef
de brigade, et attach  l'tat-major. C'tait l que l'appelait son
talent. Froid, rserv, peu propre  enlever la troupe, il tait
d'une aptitude rare aux mditations du cabinet. Personne ne
concevait, ne disposait mieux un plan d'attaque, personne ne
discutait mieux les chances d'une opration. La coupe, les accidens
du terrain fixaient son attention d'une manire spciale. Il sentait
l'importance du champ de manoeuvres, et mettait un soin particulier
 le bien choisir. Il n'en mettait pas moins  plier le soldat  la
discipline. Il avait vu les merveilles qu'avait excutes son
courage, et les revers que l'insubordination, le dfaut d'habitude,
avaient entrans; il rsolut d'y remdier. Il exera, organisa
mieux la troupe, et vit bientt les bandes indisciplines des
volontaires, aussi dociles, aussi fermes, que les vieilles
demi-brigades avec lesquelles elles combattaient. Ces heureuses
tentatives et les succs dont elles furent couronnes, lui
mritrent la confiance du gnral en chef, dont il devint bientt
l'ami, le confident. Il avait prpar les victoires qui avaient
signal son commandement  l'arme du Nord, il le suivit  celle de
Rhin-et-Moselle, qui lui fut dfr aprs les dsastres de Pichegru.
En quel tat la perfidie de ce gnral avait mis des troupes
long-temps victorieuses! Battues sous les murs de Mayence, elles
avaient t ramenes devant Landau, o les maladies et la misre
achevaient de les consumer. Les caisses, les magasins, taient
galement puiss. Point d'habits, point de subsistances, point de
solde. L'officier tait pieds-nus comme le soldat; tous
succombaient aux privations. Assurs de l'homme odieux qui s'tait
charg de faire prir les braves qui s'immolaient  sa gloire, les
Autrichiens restrent paisibles tant qu'il prsida  ces horribles
funrailles. Mais il ne fut pas plus tt rappel, qu'ils se mirent
en mouvement. Ils se flattrent sans doute d'achever ce qu'il avait
si cruellement bauch, et rompirent un armistice inconcevable dans
des circonstances qui le rendaient plus inconcevable encore.
Accorde au milieu de la victoire, la cessation des hostilits tait
repousse aprs la dfaite, au moment o elle semblait indispensable
pour secourir Beaulieu. Cette conduite paraissait trange; mais ils
marchaient, force tait de se mettre en mesure. La chose n'tait pas
aise; les transports taient nuls; la cavalerie n'avait que
quelques chevaux galeux; l'artillerie s'tait vainement puise 
reformer ses attelages.

Oblig de suppler  cet affreux dnment, Reynier sut trouver,
assembler des ressources. Il mit  contribution le patriotisme des
campagnes; il obtint des vtemens, runit des subsistances, attacha
des boeufs aux pices, et l'arme, dont il avait adouci la misre,
put enfin se porter sur Kayserlautern. Heureusement l'ennemi ne nous
attendit pas. La victoire de Lodi s'tait fait sentir sur les bords
du Rhin; Wurmser fut oblig d'accourir au secours de Beaulieu.
Jourdan s'tait avanc sur la Sieg; les Autrichiens affaiblis,
battus dans deux rencontres successives, avaient vacu le
Palatinat. Ils ne conservaient plus sur la rive gauche que la
position retranche de la Rehute, en avant de la tte de pont de
Manheim, et quelques postes autour de Mayence. On les suivit, on
emporta une partie des ouvrages; on et voulu franchir le fleuve et
troubler le mouvement que le prince Charles dirigeait sur l'arme de
Sambre-et-Meuse; mais on n'avait ni quipages de pont ni moyens de
s'en procurer. On fut oblig de perdre un temps prcieux  les
chercher. Cette opration regardait plus spcialement le gnral
Reynier; il mit  la prparer, une prvoyance, une habilet peu
commune. Sans fonds, sans moyens, oblig de recourir au patriotisme
qui lui avait dj fourni des ressources abondantes, il sut
l'animer, le stimuler, et lui arracher encore les sacrifices
qu'exigeait l'opration secrte qu'il mditait. Il s'adressa aux
administrations, aux villages; demanda des bateaux aux unes, des
nacelles aux autres, couvrit ces apprts de mouvemens de troupes,
d'artillerie, et groupant tout  coup  Strasbourg et  Gambsem les
corps qui devaient tenter le passage du fleuve, il l'effectua avant
que l'ennemi et vent de son dessein. Le gnral Latour essaya de
nous refouler sur la rive gauche; mais battu dans deux actions
conscutives, il fut oblig de s'loigner en abandonnant des
prisonniers et une artillerie nombreuse.

 la nouvelle de ces revers, le prince Charles s'arrta. Il chargea
le gnral Vartensleben de suivre l'arme de Sambre-et-Meuse, et,
rassemblant tout ce qu'il avait de forces disponibles, il accourut
avec l'intention de reprendre en sous-oeuvre ce que n'avait pu faire
son lieutenant. Il ne fut pas plus heureux. Arrt sur les bords de
la Murg, oblig de cder le terrain et les villages o il s'tait
tabli, il se retira dans l'esprance de reprendre, dans une action
gnrale, les avantages qu'il avait perdus. Il se dploya dans la
plaine qui spare Malsch de Memkenstram, jeta des corps dans les
montagnes du Rosenthal, et attendit les Franais dans cette
formidable position. Ils ne tardrent pas  paratre. Leurs masses
taient moins paisses, leur cavalerie ne s'levait pas au quart de
celle qu'ils avaient  combattre, mais le courage, de bonnes
manoeuvres, la ncessit de vaincre, supplrent aux forces qui leur
manquaient, et fixrent la victoire. Battus le 21 messidor, 
Rosenthal, les Autrichiens le furent encore le 22  Friedberg par
l'arme de Sambre-et-Meuse. Hors d'tat dsormais de contenir les
deux armes qu'il avait sur ses ailes, l'archiduc prit le parti de
sortir de la position prilleuse o il s'tait plac; il nous
abandonna Stuttgard, et se retira sur le Danube. Reynier profita de
sa retraite pour se mettre en relation avec le duc de Wurtemberg, le
margrave de Baden, qu'il russit  dtacher de la coalition. Il ne
fut pas moins heureux avec le cercle de Souabe, et parvint ainsi,
par d'adroites ouvertures,  affaiblir une arme dont ses conseils
et ses dispositions ne tardrent pas  accrotre les revers. Elle
s'tait retire derrire les montagnes d'Alb, et se flattait
d'accabler les Franais au moment o ils dboucheraient dans la
plaine. Mais Reynier disposa les colonnes avec tant d'art, leur
marche fut si bien coordonne, si compacte, qu'elles culbutrent
l'archiduc, et le forcrent, malgr l'obstination avec laquelle il
revenait  la charge,  nous abandonner le champ de bataille. La
dfaite qu'il venait d'essuyer  Neresheim dtermina le prince
Charles  tenter un mouvement qui lui russit. Il passa le Danube,
rassembla tout ce qu'il avait de troupes lestes, aguerries, et
profitant de la pnurie des Franais, qui, dpourvus d'agrs,
d'quipages de pont, ne pouvaient de sitt tenter le passage du
fleuve, il courut  la rencontre de l'arme de Sambre-et-Meuse. Il
la joignit, la culbuta devant Amberg. Il reporta aussitt un corps
de douze mille hommes d'lite sur la ligne qu'il venait de quitter
et se mit sur les traces de l'arme battue. Il l'atteignit 
Wurtzbourg, l'attaqua, la dfit encore, et menaa les communications
de celle qui s'tendait dans la Bavire. Latour avait dj march
contre les corps qu'elle avait devant la tte de pont d'Ingolstadt.
Culbut  Gessenfeld, taill en pices  Freiseing, il avait
recueilli ses forces, et s'avanait de nouveau sur nous. D'une autre
part, les garnisons que le prince Charles avait jetes dans les
places qu'il conservait sur le Rhin, s'taient runies sur nos
derrires. Le corps du Tyrol se portait sur la droite; notre
position devenait critique. Moreau rsolut nanmoins de tenter un
dernier effort pour dgager l'arme de Sambre-et-Meuse. Il voulut 
son tour donner des inquitudes  l'archiduc sur ses derrires, et
chargea le gnral Reynier de faire les dispositions qu'exigeait le
mouvement. L'arme se rassembla vers Friedberg. Desaix passa le
Danube; nos troupes s'avancrent dans toutes les directions. Elles
joignirent Latour, qui marchait  leur rencontre, le culbutrent
aprs un combat des plus vifs, et se rpandirent jusqu' Heidek.
Mais rien n'arrivait par la route de Nuremberg; le prince Charles
tirait tout de la Bohme; Desaix replia ses troupes, et la retraite
de l'arme commena. Elle fut calme, sans dsordre, telle qu'on
pouvait l'attendre d'un homme froid, mthodique, comme celui qui en
arrtait les dispositions. En vain l'archiduc abandonnant les
traces de l'arme de Sambre-et-Meuse, qui prcipitait sa marche sur
Neuwied, essaya-t-il d'intercepter nos derrires; en vain le gnral
Saint-Julien chercha-t-il  nous dborder sur la droite; l'arme
regagna les bords du Rhin, sans perte, sans chec. Ni les troupes
descendues du Tyrol, ni celles qui la pressaient de front ne purent
l'entamer. Reynier, que la confiance de son chef avait en quelque
sorte investi du commandement, rgla, disposa les marches, les
mouvemens, avec une sagacit, un ensemble, qui lui mritrent des
loges universels. Mais cette confiance si pleine, si entire, ne
tarda pas  lui devenir fatale. La conduite de Moreau excita des
soupons. On le blma d'avoir long-temps tenu secrets des projets
coupables, et de ne les avoir divulgus que lorsque la connaissance
ne pouvait plus en tre utile. Du gnral les accusations
descendirent au chef d'tat-major. On refusa de croire qu'il n'y et
pas complicit; on ne put se persuader que dans l'intimit o ils
taient ensemble l'un ne ft pas au courant des projets de l'autre.
Reynier fut victime de cette fausse conviction, et mis  la rforme.
Desaix, qui s'intressait vivement  lui, ne put, malgr ses
instances, faire rvoquer une mesure aussi rigoureuse[1]. Bonaparte
fut plus heureux; il le plaa au nombre des gnraux qui devaient
former son tat-major, et lui fit expdier des lettres de service
pour l'arme qu'il allait conduire en Orient.

[Note 1:

                                             Paris, le 5 nivse an VI.

LE GNRAL DESAIX AU GNRAL DE DIVISION REYNIER.


Vous avez, mon cher gnral, de cruels ennemis; ils vous poursuivent
partout, et sont parvenus  vous faire rformer. Vous sentez bien
que j'ai eu l'attention de m'en faire instruire de bonne heure, et
que j'ai remu ciel et terre pour empcher cette injustice. J'ai vu
le directeur Barras; je lui ai parl d'une manire trs vive et trs
serre. Cela n'a rien produit; mais le gnral Bonaparte m'a dit que
je pouvais tre tranquille. Il vous a mis sur la liste des gnraux,
qui doit tre prsente demain au Directoire, destins 
l'tat-major avec moi; et j'espre que cet orage qui gronde sur
votre tte se dissipera comme tant d'autres. Je suis dsol de ces
perscutions que vos ennemis vous font prouver; mais de la
patience; ils se dissiperont, j'espre, comme les autres. Je vous
prviens de tout cela parce qu'il est indispensable que vous ne vous
loigniez pas si vous recevez vos lettres de rforme. Dans peu de
jours nous saurons s'il y a du remde ou s'il n'y a plus rien 
esprer. Croyez, mon cher gnral,  tout mon zle  faire tout ce
qui pourra vous tre utile, et  mon envie de servir avec vous;
ainsi, attendez un peu. La Hollande va tre organise comme vous
l'attendiez. Joubert, jeune, actif, y va commander comme gnral en
chef; Lacroix y va comme ambassadeur. Le gouvernement jette ses
regards de ce ct-l, et il espre y donner un gouvernement, et
cela rapidement. Aussitt que vous serez accept, vous irez o vous
voudrez, et Dunkerque sera de votre ressort, comme toutes nos ctes.
Ainsi vous pourrez les voir, les parcourir, et runir toutes les
connaissances ncessaires.

Salut, mon cher gnral, bonne et vraie amiti.

                                                               DESAIX.

Avez-vous eu des nouvelles de Klber?]




MMOIRES

DU GNRAL REYNIER

SUR LES OPRATIONS

DE L'ARME D'ORIENT,

OU

DE L'GYPTE

APRS LA BATAILLE D'HLIOPOLIS.




CONSIDRATIONS GNRALES

SUR L'ORGANISATION PHYSIQUE, MILITAIRE, POLITIQUE ET MORALE DE
L'GYPTE.


Plusieurs voyageurs ont dj fait connatre l'gypte, et Volney,
mieux que personne, a donn des ides gnrales sur l'tat physique
et politique de ce pays; mais aucun d'eux n'tait appel, par les
circonstances et par ses fonctions,  l'tudier sous des rapports
militaires et administratifs. Ces connaissances sont nanmoins
indispensables pour juger les vnemens militaires et politiques
dont elle a t le thtre, et pour apprcier les grandes esprances
que cette brillante expdition pouvait donner pour les progrs de la
civilisation, les dveloppemens qu'elle procurait au commerce de la
France dans l'Inde et la Mditerrane, et pour sentir enfin les
causes de la perte de cette conqute.

Je vais esquisser quelques considrations gnrales sur cette
organisation: distrait continuellement par des occupations
militaires, je n'ai pu observer beaucoup de dtails politiques; mais
les savans qui ont partag les fatigues de l'arme d'Orient, et qui
ont d  ses travaux de pouvoir s'occuper entirement de recherches
intressantes, les feront connatre. Mon but, en ce moment, est de
donner aux lecteurs qui ne connaissent pas l'gypte, un aperu de
son organisation, considre sous les rapports de sa dfense et de
l'tat politique des habitans.


ORGANISATION PHYSIQUE.

L'gypte est comme isole du reste de la terre par des obstacles
naturels: spare de l'Asie par des dserts, un petit nombre de
lieux bas, o l'on trouve de l'eau saumtre, dterminent la route
qu'une arme peut prendre pour venir l'attaquer. La cte plane de
l'gypte sur la Mditerrane, et les bouches du Nil, embarrasses
par des bancs de sable, permettent seulement de dbarquer sur
quelques points connus. Borne  l'ouest par des dserts immenses,
elle est seulement expose, de ce ct, aux migrations des tribus
arabes de la Barbarie. Spare de la mer Rouge par un dsert, elle
craint peu d'tre attaque de ce ct: ses deux ports sur cette mer,
n'offrent aucune ressource;  peine peut-on s'y procurer de l'eau;
les vivres et les chameaux ncessaires pour passer le dsert y
doivent tre envoys d'gypte.

Deux chanes de montagnes arides bordent le Nil dans la
Haute-gypte; elles laissent entre elles une valle de quatre  cinq
lieues de largeur, dans laquelle le fleuve coule, et qu'il couvre
lors de ses dbordemens priodiques. C'est la seule partie cultive
et habite. La chane orientale, qui spare le Nil de la mer Rouge,
est la plus leve; elle se termine au bord de la valle par un
escarpement, qui, dans beaucoup d'endroits, a l'apparence d'une
muraille fort leve, interrompu de distance en distance par des
ravins, ou quelques vallons troits forms par les torrens phmres
de l'hiver, et qui servent de route pour gravir ces montagnes. La
chane occidentale, qui spare la valle du Nil de celle des Oasis,
se termine gnralement en pente douce; elle devient cependant plus
escarpe vers Siout; et depuis le coude que forme le Nil vers Kenh,
elle est taille  pic, ainsi que la chane orientale jusqu'
Sienne, o les montagnes s'lvent davantage et ne laissent qu'un
passage troit aux eaux du fleuve.

Prs du Caire, ces deux chanes s'cartent: l'orientale se termine
vers l'extrmit de la mer Rouge, sans prsenter aucune apparence de
liaison avec les montagnes de l'Arabie, qui se terminent de mme.[2]

[Note 2: La manire dont se terminent les deux chanes qui
bordent la mer Rouge, et les terrains bas qui forment une espce de
vallon dans l'isthme de Suez, vallon bord par des dunes jusqu'au
pied des montagnes, particulirement du ct de l'Asie, porteraient
 penser que, dans les temps anciens, le dtroit runissait les deux
mers, qu'il a combles par des sables que les courans opposs y
devaient accumuler, et par les attrissemens forms aux embouchures
du Nil. Une rvolution qui doit avoir chang le niveau de la
Mditerrane, puisqu'elle est de vingt-cinq pieds plus basse que la
mer Rouge, peut avoir contribu  la premire formation de l'isthme,
qui ensuite a t beaucoup augmente par les alluvions du Nil.

Les dunes de sables mouvans s'tendent, comme on le verra sur la
carte, depuis Abourouk et Bir-Deodar jusqu'au-del d'El-Arich; elles
occupent tout l'espace compris entre la Mditerrane et les
montagnes de l'Arabie Ptre, dont elles couvrent la base. Les
vents, assez rguliers dans ce pays, ont fait prendre  toutes les
dunes la mme direction; elles vont gnralement du nord-ouest au
sud-est, et sont spares par de petits vallons; ce n'est que dans
les plus bas, situs ordinairement au pied des dunes les plus
leves, qu'on trouve de l'eau en creusant le sable  quelques pieds
de profondeur; les palmiers qui y croissent en sont toujours
l'indice. Ces sables mouvans et l'ingalit des dunes, rendent les
marches trs pnibles, et sont le plus grand obstacle au passage du
dsert par une arme.]

L'occidentale s'abaisse aussi vers le Fayoum, prend, prs du Caire,
sa direction vers le nord-ouest, ensuite  l'ouest, o elle forme la
cte de la Mditerrane. Les rochers qu'on trouve vers Alexandrie et
Aboukir, paraissent une le qui a t dtache de cette chane.

Dans l'espace compris entre ces deux chanes et la mer, est la
plaine de la Basse-gypte, forme en grande partie par les alluvions
du Nil: elle est coupe par les branches de ce fleuve et par de
nombreux canaux d'irrigation.

Les sept branches par lesquelles le Nil se dispersait autrefois dans
le Delta, pour aller se jeter dans la mer par sept embouchures, sont
actuellement rduites  deux principales, celle de Rosette et celle
de Damiette. Quelques canaux navigables une partie de l'anne sont
les restes encore existans des autres branches. Le canal de Moez est
l'ancienne branche Tanitique; celui d'Achmoun, la Mendsienne: leurs
embouchures se retrouvent encore  Omfaredje et  Dibh, au-del du
lac Menzalh. Les canaux de Karinen et de Tabanieh, qui tombent dans
la mer  Bourlos, sont l'ancienne branche Sbennitique.

On trouve moins de traces des branches Plusiaque et Canopique, qui,
rapproches du dsert, donnaient plus de dveloppement au Delta;
cependant celles de la Plusiaque sont bien prononces dans la
province de Charkih, et on retrouve son embouchure  Tineh, vers
les ruines de Pluse.

Il est probable que lorsqu'elles existaient toutes ensemble, ces
branches recevaient un volume d'eau  peu prs gal. La rpartition
ingale des eaux, des canaux drivs mal  propos ou mal entretenus,
et diverses autres causes, ont pu diminuer leur volume dans l'une de
ces branches; alors l'quilibre a t rompu  l'embouchure; les eaux
de la mer ont remont dans le lit du fleuve, ont refoul les eaux
douces, et se sont mles avec elles. Leur salure a d nuire  la
culture des terres arroses par les branches du fleuve o elles ont
pntr: l'abandon de ces terres en a t l'effet; l'inculture a
augment tant que l'ignorance de la cause ou l'intrt des cantons
plus favoriss, ont empch de rtablir l'quilibre, et
rciproquement l'entretien des canaux a t abandonn  mesure que
la population qui en cultivait les rives est alle s'tablir dans
des contres plus fertiles.

On observe quelquefois cet effet sur les branches de Rosette et de
Damiette; lorsque la rupture de quelques digues ou d'autres
circonstances augmentent le volume d'eau d'une des branches aux
dpens de l'autre, la mer pntre dans celle-ci, imprgne les terres
de sel, et force d'abandonner la culture, jusqu' ce que l'quilibre
tant rtabli, les eaux douces aient pu les laver suffisamment pour
les rendre fertiles.

D'autres causes ont encore contribu  dtruire la branche
Plusiaque; les Croiss, en ruinant et brlant la ville de Pluse,
ainsi que les principales villes de ce canton, dterminrent les
habitans  fuir cette province frontire, expose  tous les
malheurs de la guerre. La branche Plusiaque ne fut plus entretenue;
les riverains des autres branches, toujours avides de s'emparer des
eaux du Nil, les dtournrent; les eaux de la mer remontrent dans
cette branche, les terres abandonnes s'imprgnrent de sel, et des
cantons considrables devinrent dserts et striles.

On ne peut douter que la Basse-gypte n'ait d son existence, en
grande partie, aux alluvions du Nil. Les troubles que le fleuve ne
dposait pas sur ses rives, devaient s'en sparer  l'endroit o les
mouvemens opposs du fleuve et de la mer taient en quilibre. Ces
dpts y ont form une barre ou banc de sable, que les divers
mouvemens des eaux ont d tendre  droite et  gauche: augments
successivement par l'action des vents et des eaux, ils ont d former
la chane de dunes et de bancs de sable qui existe entre les
diverses embouchures.

Ces bancs ont pu rester long-temps spars des attrissemens directs
du fleuve, par des intervalles ou lacs forms par les eaux de la
mer, mais qui recevaient celles du fleuve lors des dbordemens: ces
lacs ont pu diminuer,  mesure que les attrissemens se sont
augments et ont combl leurs communications avec la mer.

Comme le limon est dpos naturellement dans les endroits les plus
voisins du fleuve, ses rives ont d s'exhausser les premires. Les
attrissemens ont t plus tardifs dans les parties loignes, et il
s'est conserv des lacs vers les ctes les plus distantes des points
o le Nil se sparait en plusieurs canaux; aussi, dans tous les
temps il a exist des marais prs de Pluse, et le terrain du lac
Marotis est rest fort bas.

Les alluvions du Nil devaient remplir ces lacs, tendre encore la
Basse-gypte, et suivre leur disposition  envahir sur la mer; mais
elle lutte continuellement pour arrter ces conqutes. Les
attrissemens du Nil sont peut-tre arrivs  une priode o ils ne
peuvent gagner d'un ct qu'en perdant de l'autre. On observe que
depuis plusieurs sicles les terrains envahis par la mer sont plus
considrables que les attrissemens. On peut mme prvoir que si des
ouvrages d'art ne dirigent pas le travail de la nature; si on laisse
le volume des eaux se disperser, et les branches principales
s'largir; si on n'entretient pas l'quilibre des eaux aux
embouchures, la mer enlvera de nouveaux terrains  la culture, au
lieu d'en cder. C'est le sort qui menace l'gypte, si elle reste
entre les mains d'un peuple ignorant.

Lorsque, comme nous l'avons vu ci-dessus, la diminution du volume
des eaux dans une branche, permet  celles de la mer d'y remonter,
ces dernires se rpandent dans les lieux bas, et dans les lacs
voisins du fleuve; leurs mouvemens, aids quelquefois par les orages
qui lvent momentanment les eaux de la mer, ont pu tendre ces
lacs, dtruire les attrissemens qui les sparaient des branches du
fleuve, et faire abandonner la culture des terres imprgnes de leur
salure.

C'est ainsi qu'on peut expliquer la formation des lacs marcageux et
peu profonds qui existent vers les ctes d'gypte. Le plus
considrable, le lac Menzalh, a envahi une grande partie du terrain
qu'arrosaient les branches Plusiaque, Tanitique et Mendsienne; le
lac Bourlos est vers l'embouchure de l'ancienne branche Sbennitique
et des canaux drivs de la branche de Rosette; le lac de Maadih
est vers l'ancienne bouche de Canope. Le lac d'Edko, nouvellement
form pendant l'inondation de l'an IX, a t caus par l'ouverture
du canal de Deyrout, ordonne lgrement par le gnral Menou: les
eaux rpandues en abondance dans les terrains bas, se sont frayes,
 travers les dunes, une communication avec la mer. Aprs
l'inondation, lorsque le niveau des eaux douces a baiss, elles
n'ont plus eu d'coulement par le canal qu'elles avaient form prs
de la Maison carre; la mer y a pntr et a form ce nouveau lac.

Le lac Marotis tait trop loign du fleuve pour tre combl par
ses attrissemens; les travaux pour le canal destin  conduire les
eaux  Alexandrie, et ensuite le dfaut d'entretien des canaux du
Bahirh, qui s'y coulaient, en ont cart les eaux du Nil, et sa
communication avec la mer ayant t ferme, l'eau s'en est vapore.
Il tait  sec depuis long-temps; mais une vase sale et un sable
mouvant, imbibs en hiver par les eaux de pluie et par celles de
l'inondation qu'y portent encore quoiqu'en petite quantit les
canaux du Bahirh, le rendaient marcageux une grande partie de
l'anne. Les Anglais ayant coup pendant la dernire campagne la
digue du canal d'Alexandrie[3] qui le spare du lac Maadih, il a
t rempli de nouveau par les eaux de la mer. Ce lac s'tend dans un
vallon parallle  la mer, et qui n'en est spar que par un coteau
dont la largeur, dans quelques endroits, n'est pas de cinq cents
toises; il dpasse la Tour des Arabes.

[Note 3: Cette opration des Anglais spare presque entirement
Alexandrie du reste de l'gypte; la coupure du canal la prive d'eau
du Nil, et causera la ruine de cette ville si on ne le rpare
promptement: mais les Turcs sont-ils en tat de faire un travail si
considrable sans le secours des Europens? leur gouvernement
destructeur s'en occupera-t-il vivement? et voudra-t-il faire des
sacrifices pcuniaires suffisans.]

Il existe aussi quelques lacs forms par le superflu des eaux
d'inondation, qui se rpandent dans des endroits bas o elles n'ont
aucun coulement, et se dissipent par l'vaporation. Tels sont ceux
de Fayoum, du Grarak, de Birket-El-Hadji, l'Ouadi-Tomlat, et ceux
nomms Krah, par lesquels passait le canal de Suez: ces derniers ne
reoivent les eaux que lors des grandes inondations.

Outre les branches ou canaux principaux dont nous venons de parler,
la Basse-gypte est coupe par un nombre considrable de canaux
d'irrigation, drivs des grandes branches. Les eaux de
l'inondation, conduites dans ces canaux et retenues par des digues
dans divers arrondissemens, arrosent d'abord les terrains
suprieurs, et aprs avoir servi successivement  fertiliser
plusieurs cantons, s'coulent dans les lacs ou dans la mer.

La crue du Nil commence au solstice d't; il acquiert sa plus
grande lvation  l'quinoxe d'automne, reste quelques jours tal
et diminue ensuite. Les eaux s'coulent plus lentement qu'elles
n'ont mont; au solstice d'hiver, le fleuve est dj trs bas, mais
il reste encore de l'eau dans les grands canaux:  cette poque les
terres sont mises en culture, et bientt aprs deviennent
praticables.

Les grands canaux d'irrigation commencent  se remplir  la fin de
thermidor. Toute l'gypte est inonde en vendmiaire. Les eaux
s'coulent plus ou moins rapidement dans diffrens cantons.
Gnralement les communications se rouvrent, pour les hommes  pied,
 la fin de brumaire. Les terrains bas et les canaux sont encore
remplis d'eau et de vase: ils se schent en frimaire.  cette
poque, plusieurs canaux principaux sont encore impraticables pour
un corps de troupes et pour l'artillerie, parce que les eaux y sont
trop basses pour y faire usage de bateaux et la boue trop tenace
pour les passer  gu. Comme en gypte les ponts et les digues sont
fort rares, et qu'aucune route n'est trace pour les grandes
communications, on ne peut bien traverser le Delta que dans le mois
de pluvise.

Ces poques avancent ou retardent de quinze jours, mme un mois,
selon l'lvation de la crue du Nil; mais on peut tablir en gnral
que la Basse-gypte n'est praticable, dans tous les sens, que depuis
les premiers jours de ventse jusqu' la fin de thermidor; les
grandes branches seules conservent de l'eau, et on y trouve toujours
des bateaux pour le passage. Les cantons qui reoivent l'eau par
des canaux drivs, aprs l'inondation des terres suprieures, sont
praticables plus tard: telle est une partie de la province de
Charkih.

D'aprs cet aperu, les oprations de la guerre ne sont possibles
que pendant sept mois dans la Basse-gypte. Le reste de l'anne, on
peut bien marcher sur la lisire du dsert; mais les villages qui le
bordent sont hors d'tat de fournir les subsistances ncessaires 
une arme qui manque de tout, aprs un passage de dsert; et de l
on ne peut point communiquer avec les villages de l'intrieur,
pendant vendmiaire, brumaire et frimaire. Ainsi  cette poque, et
mme pendant les deux autres mois de l'inondation du reste de
l'gypte, il n'est gure possible d'entreprendre, sur cette
frontire, que des oprations partielles.[4]

[Note 4: Les lacs de l'Ouadi-Tomlat, qui ont t remplis pendant
l'inondation extraordinaire de l'an IX, contenaient trop d'eau pour
que l'vaporation pt les mettre  sec pendant l't; et si l'arme
n'avait pas t attire sur les ctes par le dbarquement des
Anglais, l'existence de l'eau dans ces lacs aurait chang les
oprations militaires sur la frontire de Syrie.]

De mme une arme qui, ayant dbarqu sur les ctes, voudrait 
cette poque agir dans l'intrieur de l'gypte, ne pourrait le faire
que par eau: elle aurait cependant quelque avantage  arriver dans
cette saison, si elle voulait se borner  faire des tablissemens
sur quelques points de la cte, o elle pt difficilement tre
attaque, afin d'y rassembler ses moyens pour agir dans la belle
saison.

L'arme qui aurait  dfendre l'gypte serait aussi gne, pour ses
oprations, pendant l'inondation; une partie de ses mouvemens ne
pouvant s'effectuer que par eau, ils seraient fort lents et fort
difficiles; il est mme quelques points de la cte o elle ne
pourrait se rassembler qu'avec beaucoup de peine, s'ils taient
inopinment attaqus.


SYSTME DE GUERRE ADOPT PAR LES FRANAIS.

Telle est la charpente et l'organisation physique de l'gypte. Nous
ne nous arrterons pas  considrer son influence sur la conduite de
la guerre, non plus que sur les diverses manires d'attaquer, de
dfendre et de fortifier ce pays, relativement  la tactique et aux
moyens militaires des nations voisines, cela nous jetterait dans
trop de dtails. Nous allons seulement examiner le systme de guerre
et de fortification que les Franais y ont adopt.

Lorsque les Franais dbarqurent en gypte, tout y tait nouveau
pour eux, climat, tactique des mameloucks, moeurs des habitans,
etc., etc. Ils avaient  combattre, non seulement la force arme du
pays, les mameloucks, mais aussi les Arabes et les cultivateurs. En
travaillant  s'tablir et  se fortifier contre les ennemis
intrieurs et extrieurs, il fallait se crer des ressources en
tout genre, s'attacher la nation et la civiliser. Bonaparte eut
bientt saisi le systme qu'il convenait d'adopter.

L'gypte n'offre point ces lignes naturelles de dfense, ces chanes
de montagnes ou ces rivires qui, en Europe, dterminent les
systmes de fortifications, d'attaque et de dfense d'un pays. Elle
n'a pas de ces postes dont la possession entrane celle d'une
province. La cte tendue et plane de la Mditerrane, est bien
accessible partout pour les petites chaloupes; mais il n'est que peu
de points propres  oprer un grand dbarquement; dans un seul les
vaisseaux peuvent trouver un abri contre les vents, et s'approcher
assez de la cte pour soutenir les troupes. L'ennemi, une fois
tabli, peut, hors la saison de l'inondation, pntrer facilement
dans le pays. Tout est ouvert devant lui, rien ne l'oblige 
s'arrter, s'il n'est pas retenu dans sa marche par quelque corps
d'arme qui occupe les points resserrs entre le Nil et les lacs.
Des fortifications pour dfendre le passage des bouches du Nil
peuvent seules le gner dans ses oprations; mais elles ne sont rien
sans la protection d'une arme.

Le passage du dsert de Syrie a nombre de difficults; la route est
dtermine par les lieux o l'eau se trouve; une partie de ces
points peut tre occupe et fortifie, mais ils peuvent aussi tre
tourns par les corps de cavalerie qui composent les armes turques,
aids par de grands moyens de transports. Ces premires difficults
surmontes, l'gypte est entirement ouverte du ct du dsert. Les
places qu'on pourrait y construire n'arrteraient pas l'ennemi,
parce qu'il n'y a pas de route trace par la nature et par l'art.

Si les Turcs, seuls ennemis dont l'arme d'Orient pt alors prvoir
l'attaque, pntraient dans l'intrieur du pays, le fanatisme devait
faire soulever les habitans. Ils y auraient trouv des auxiliaires,
des subsistances et toutes les ressources que le pays aurait alors
refuses  l'arme franaise; ce n'tait qu'avec une arme qu'on
pouvait s'y opposer.

Toutes ces considrations dterminrent  adopter pour principe, que
l'gypte devait tre dfendue par une arme plutt que par des
fortifications qui, d'aprs l'tat physique du pays et l'espce
d'ennemis qu'on avait  combattre, ne pouvaient avoir sur la
campagne une influence suffisante.

Cependant la difficult des transports en gypte, le genre de
nourriture des habitans, auquel les Franais ne pouvaient encore
s'habituer, et le besoin de runir d'avance des subsistances sur des
points o l'arme aurait  se rassembler, exigeaient qu'on y formt
des magasins de vivres et de munitions. Il tait ncessaire que ces
dpts fussent  l'abri des attaques des Arabes, de celles des
habitans du pays et des partis ennemis; qu' cet effet, ils fussent
fortifis, susceptibles d'tre dfendus par de petites garnisons, et
peu multiplis, afin que l'arme ne ft pas affaiblie. Il convenait
cependant que deux de ces postes, qui se trouvaient placs sur
l'extrme frontire, fussent suffisamment forts pour rsister aux
attaques de l'ennemi, en attendant la runion de l'arme. La
surveillance ncessaire dans l'intrieur du pays, pour le gouverner
et maintenir la tranquillit, exigeait encore des postes fortifis,
capables d'imposer aux habitans, et de servir de retraite aux
dtachemens franais, dans les cas d'insurrection gnrale ou
d'attaque forme par des partis ennemis suprieurs.

Bonaparte dtermina, d'aprs ces principes, le centre des oprations
et des dpts de l'arme, les postes extrmes et les postes
intermdiaires: il tablit aussi sur le Nil une marine capable de
protger les mouvemens et les transports.


FORTIFICATIONS CONSTRUITES PAR LES FRANAIS.

Les travaux de fortifications furent fort difficiles  organiser;
mthodes de construction, moyens d'excution et de transport, tout
tait diffrent des usages Europens. Le bois manquait absolument,
les outils taient rares; on en avait perdu un grand nombre sur la
flotte: il fallut tablir des ateliers pour en fabriquer. Les
soldats, puiss par le changement de climat, fatigus de courses
continuelles, souvent mal nourris, privs entirement de liqueurs
fortes, pouvaient difficilement tre employs  ces travaux; et,
malgr les prix excessifs qu'on leur promettait, ils n'y mettaient
aucune activit.

Les gyptiens, tonns et effrays du changement de domination,
venaient avec peine travailler  ces ouvrages; les bons traitemens
et un paiement exact, qu'ils n'obtenaient jamais sous leur ancien
gouvernement, les y dterminrent, quoique lentement; mais ils ne
purent jamais tre employs qu'aux travaux les plus grossiers, et
s'accoutumrent difficilement  l'usage des machines et des outils
europens, qui mnagent  la fois le temps et les forces de l'homme.
La pnurie d'outils et d'ouvriers, ainsi que celle des finances,
nuisit toujours aux fortifications; cependant elles s'levrent
partout avec une rapidit qui surprit les gyptiens, et fit sur eux
une grande impression.

En mme temps qu'on levait ces ouvrages, on avait  rsister aux
attaques des ennemis et des habitans: il fallut, pour cette raison,
les conduire de manire  ce qu'ils fussent promptement en tat de
dfense, et l'on profita, partout o cela fut possible, des
constructions anciennes; mais tous ces ouvrages furent tracs comme
devant entrer dans le systme gnral des fortifications
permanentes.

La ville du Caire, place  l'ouverture de la valle du Nil, prs du
lieu o ce fleuve se divise, se prsente naturellement comme le
centre de toutes les oprations militaires, ainsi qu'elle est celui
du gouvernement et du commerce: aussi fut-elle choisie pour tre le
lieu de rassemblement d'o l'arme pourrait se porter sur les
frontires attaques.

L'opinion en quelque sorte superstitieuse des habitans du pays, qui,
dans toutes les guerres, et les dissensions civiles, regardent le
parti qui occupe cette capitale comme le matre de l'gypte, devait
encore dterminer  ce choix.

Cette ville est trop tendue, et contenait une population trop
considrable, pour qu'on pt penser  la fortifier et  la dfendre;
on occupa seulement les points qui la dominaient. On tira le parti
le plus ingnieux de l'ancien chteau; et du chaos de ces vieilles
constructions, s'leva une citadelle susceptible d'tre dfendue par
un petit nombre de troupes, dont l'artillerie et la position
commandaient la ville du Caire, et imposaient aux habitans. D'autres
petits forts furent construits autour de la ville, vers les
quartiers loigns de la citadelle, pour dfendre, avec de faibles
garnisons, quelques tablissemens.

Il fallait aussi, au centre des oprations militaires, un dpt
ncessaire  l'arme, et des ateliers particulirement pour
l'artillerie; ces tablissemens devaient tre sur les bords du Nil
pour la facilit des transports. Gizh fut dsign; et, pour le
fortifier, on profita d'une enceinte que Mourd-Bey avait fait
construire.

Aprs avoir dtermin le centre des oprations de l'arme, et les
moyens de conserver ce point important pour la possession de
l'gypte, il fallut s'occuper de la dfense d'un autre point plus
intressant pour l'arme franaise, du port de mer qui contenait sa
marine, presque tous les magasins, et par lequel elle pouvait
recevoir des secours.

L'influence militaire d'Alexandrie, comme place de guerre, est  peu
prs nulle. Cette ville, isole par un dsert, est presque regarde
comme trangre par les habitans: on peut possder toutes les terres
cultives sans avoir besoin de cette ville, tandis qu'elle ne
pourrait que difficilement exister sans l'eau du Nil et les vivres
de l'gypte; mais, comme port de mer excellent, et le seul qui
existe sur la cte, Alexandrie en est vraiment la clef. Aucune
opration maritime ne peut tre bien consolide sans sa possession;
c'est l que se fait le principal commerce, parce que les boghaz de
Rosette et de Damiette ne peuvent tre franchis que par de petits
btimens.

C'est prs d'Alexandrie qu'est la rade d'Aboukir, dangereuse
seulement lors des vents du nord et de nord-est: c'est aussi au fond
de cette rade qu'est le point de la cte le plus favorable pour
dbarquer.

Toutes ces raisons dterminrent  fortifier Alexandrie, et 
augmenter d'autant plus les dfenses de cette place, qu'elle tait
la seule expose  l'attaque des troupes europennes. Mais ces
fortifications exigeaient beaucoup de temps, de main-d'oeuvre et des
travaux considrables. L'arme ne pouvait, sans s'affaiblir, y
laisser une forte garnison, et cependant la dfense de la ville et
du port embrassait un dveloppement immense; tout le terrain
environnant tait couvert d'anciennes constructions et de montagnes
de dcombres. On tira parti d'une portion de l'enceinte construite
par les anciens Arabes, du Phare, etc., pour former une ligne de
dfense qu'on fit flanquer par des redoutes traces sur des
montagnes de dcombres trs dominantes, et que dans la suite on
convertit en forts revtus. Ces travaux, pousss avec autant de
rapidit que le peu de moyens disponibles le permettaient, eurent
bientt une apparence extrieure assez formidable, mais en effet,
furent toujours trs faibles.

Une vieille mosque, btie sur l'le ou rocher du Marabou, fut
convertie en fort; elle servit  dfendre l'anse o l'arme avait
opr son dbarquement, et la passe occidentale du port vieux
d'Alexandrie.

Le vieux chteau d'Aboukir fut rpar et arm; il servit de batterie
de cte; achev, il aurait form un rduit capable de rsister
jusqu' l'arrive de l'arme, si l'ennemi avait dbarqu dans le
fond de la rade.

Les autres points importans de la cte taient les deux bouches du
Nil: on s'occupa de leur dfense. Les villes de Rosette et de
Damiette taient trop grandes et trop peuples pour tre converties
en postes militaires; elles taient trop loignes de l'embouchure
pour en dfendre l'entre, et les btimens de guerre posts en
dedans du boghaz ne pouvaient le dfendre efficacement, s'ils
n'taient protgs par des feux de terre. Un ancien chteau, situ
 une demi-lieue au-dessous de Rosette, fut rpar et arm; on le
nomma le fort Julien. Au-dessous de Damiette, dans l'endroit le plus
resserr de la langue de terre qui spare le Nil du lac Menzalh,
sur l'emplacement du village de Lesbh, on construisit un fort. Ce
fort, appel Lesbh, commandait le Nil, et aurait arrt l'ennemi
si, aprs avoir dbarqu sur la plage  l'est de l'embouchure, il
avait voulu marcher sur Damiette. Il tait cependant trop loign du
boghaz pour protger les btimens chargs d'en dfendre l'entre:
deux tours anciennement construites sur les deux rives, furent
rpares et armes.

Il restait encore quelques points de la cte qu'il tait ncessaire
d'occuper, tels que les bouches de Bourlos, Dibh et Omm-Faredje;
mais on ne put y travailler que dans les derniers temps. On y
construisit des tours couvertes d'un glacis, et armes de quelques
pices d'artillerie; elles furent en outre dfendues par des
btimens arms.

Un poste intermdiaire entre le fort Julien et Aboukir tait utile
pour protger la communication avec Alexandrie, et augmenter la
surveillance sur la cte la plus menace; pour cet effet, un ancien
kervan-serai, nomm la Maison carre, fut converti en poste
militaire; ce poste dfendit aussi la bouche du lac d'Edko, qui
s'est ouverte prs de l.

Il tait ncessaire d'avoir, pour les oprations de l'arme sur la
cte, un centre d'action, un dpt de vivres et de munitions. On
choisit pour cet effet, prs de Rahmanih, l'endroit o le canal
d'Alexandrie sort du Nil; on y construisit une redoute, et des
magasins y furent forms. Si le Caire tait le centre des oprations
pour toute l'gypte, Rahmanih pouvait l'tre pour les ctes; un
corps de rserve se serait port rapidement de l sur le point
menac entre Bourlos et Alexandrie. S'il tait ncessaire de runir
toute l'arme, les corps pouvaient s'y rendre des diffrentes
parties de l'gypte, et de l marcher ensemble aux ennemis. De
Rahmanih, il faut trois jours pour aller  Damiette, en traversant
le Delta; quatre jours suffisent pour aller par le Delta de
Rahmanih  Salhih, sur la frontire de Syrie. Des routes, des
ponts et des digues, construits dans cette direction, auraient pu
rendre cette communication praticable pendant toute l'anne.

Sur la frontire de Syrie, Belbis et Salhih furent choisis pour
postes extrmes: on voulut d'abord en faire de grandes places, mais
les difficults qu'on prouvait  conduire des travaux considrables
avec peu d'outils et d'ouvriers y firent renoncer. On en forma des
postes de dpts; et Salhih, qui se trouvait sur la lisire des
terres cultives, vers le dsert, dut tre le plus considrable.

La campagne de Syrie dveloppa les projets sur la dfense de cette
frontire; on pensa que le meilleur systme tait d'occuper, dans le
dsert, les principales stations. L'ancien chteau d'El-A'rych,
plac presqu' l'extrmit du dsert vers la Syrie, fut choisi pour
tre occup et fortifi; on construisit  Catih un poste
intermdiaire.

Le vallon d'El-A'rych est tellement plac qu'une arme qui veut
marcher de Syrie en gypte doit ncessairement s'y arrter, afin de
runir les moyens indispensables pour passer le dsert. Une place
construite  El-A'rych aurait bien certainement couvert l'gypte,
aurait mme donn une attitude menaante, si elle avait t place
de manire  commander tous les puits; si on avait pu y entretenir
une garnison suffisante pour s'opposer  tout tablissement dans le
vallon; si les ouvrages avaient pu tre assez promptement
perfectionns pour rsister jusqu' l'arrive des secours; si elle
avait pu tre assez bien approvisionne non seulement pour soutenir
un long blocus, mais pour fournir aux besoins de l'arme qui serait
venue la secourir, et poursuivre les ennemis en Syrie. Mais tout
cela n'tait pas; les constructions taient fort lentes au milieu
d'un dsert o tout manquait; la mer n'tant pas libre, les vivres
ports  dos de chameau suffisaient  peine pour une garnison trs
faible; l'ennemi pouvait s'tablir dans le vallon d'El-A'rych, y
trouver de l'eau pour son arme et en faire le sige, ou contenir
avec peu de troupes sa faible garnison, tandis qu'il agirait en
gypte. Les travaux commencs n'taient pas termins, et ce poste
tait peu fortifi lorsque l'arme du visir vint l'assiger dans le
courant de nivse an VIII; une manoeuvre diplomatique et une
surprise le livrrent avant que l'arme franaise pt marcher  son
secours.

Aprs la victoire d'Hliopolis, l'arme, oblige d'aller assiger le
Caire, ne put poursuivre le visir jusqu' El-A'rych, et faire de ce
fort un tablissement solide, ou le dtruire entirement. On
rflchit ensuite que ces postes dans le dsert taient fort
difficiles  entretenir et  fortifier convenablement; qu'ils
foraient  diviser l'arme; que plusieurs routes qu'on avait
reconnues et qui les tournaient, pouvaient servir  des armes
composes particulirement de cavalerie, comme celles des Turcs, ou
du moins  leurs partis, pour se rpandre dans l'intrieur de
l'gypte, pendant que l'arme franaise serait divise sur plusieurs
points ou les attendrait dans le dsert. On se rappela qu'avec les
armes turques il importait toujours de se mnager l'offensive; que
pour traverser le dsert en corps d'arme, elles devraient
ncessairement runir des moyens  Catih et y sjourner, et qu'on
aurait beaucoup d'avantage  s'y porter pour leur livrer bataille;
ou si cela n'tait pas possible,  les combattre avec l'arme
runie, lorsque, fatigues du passage du dsert, elles seraient prs
d'atteindre les terres cultives.

On revint donc  peu prs au premier projet. Salhih forma un poste
assez fort pour rsister avec une faible garnison, en attendant
l'arrive de l'arme, et pour contenir les vivres qui lui seraient
ncessaires pendant ses oprations dans le dsert. Belbis servit de
dpt intermdiaire entre Salhih et le Caire.

On construisit dans l'intrieur,  Menouf, Miit-Khramer, Mansoura,
etc., quelques postes pour protger la navigation du Nil, contenir
les habitans du pays, et servir de dpts intermdiaires.

On tablit aussi un poste  Souez; les travaux y prouvrent presque
autant d'obstacles qu' El-A'rych, parce qu'il fallait tout y porter
par le dsert; les fortifications qu'on y entreprit suffisaient pour
protger, contre les Arabes, les tablissemens qu'on voulait y
former; mais on pouvait d'autant moins songer  dfendre Souez
contre une attaque srieuse, que celle-ci ferait probablement partie
d'une invasion gnrale, qui empcherait d'y envoyer des secours.
D'ailleurs Souez tirant ses vivres de l'gypte, et n'ayant pas de
marine, il n'y avait aucun inconvnient  l'abandonner pendant
quelque temps.

Son organisation isole en quelque sorte la Haute-gypte des grandes
oprations de la guerre, et la rduit  tre le thtre des
dissensions intestines. L'arrive par Cossir de troupes trangres
peut seule la faire sortir de ce rle; mais ces troupes ne peuvent
traverser le dsert que lorsqu'elles sont favorises par des
intelligences dans l'intrieur. Du temps des mameloucks, les partis
chasss du Caire et les mcontens se retiraient dans la
Haute-gypte; aussitt qu'ils s'taient assez rtablis et organiss,
ils cherchaient  se rapprocher; le parti dominant venait alors les
combattre: cette longue valle dans laquelle descend le Nil, tait
le champ de bataille. Les Franais eurent, sous la conduite du
gnral Desaix, une pareille guerre avec Mourd-Bey; ils soumirent
bientt toute la Haute-gypte, et dissiprent presque entirement
les mameloucks; mais ce bey, qui connaissait tous les vallons et
toutes les routes du dsert, parvint toujours  s'chapper, suivi
d'un petit nombre de cavaliers excellens, quoique accabls de
fatigue.[5]

[Note 5: Lorsque ce bey tait poursuivi trs vivement, il
entrait dans un de ces vallons, et paraissait s'enfoncer dans le
dsert; mais ds qu'il y avait attir les Franais, il dispersait sa
troupe, afin qu'on ne pt pas en reconnatre les traces; elle se
rendait au travers des montagnes dans un autre vallon, o elle se
rorganisait pour descendre dans la valle du Nil. Mourd-Bey
reparaissait ainsi dans les lieux o les Franais ne l'attendaient
pas; il prenait des vivres dans les villages, et recommenait la
mme manoeuvre chaque fois que les Franais, ayant dcouvert sa
retraite, marchaient contre lui: quoique attaqu souvent 
l'improviste, et mme surpris dans ses camps, il russit toujours 
les viter.]

On croyait d'abord n'avoir besoin, dans la Haute-gypte que de
quelques postes militaires pour protger la navigation du Nil,
contenir les habitans du pays, et conserver les magasins de vivres
et de munitions. Cependant l'arrive d'un corps d'Arabes Mekkins,
venus par Cossir, fit sentir la ncessit d'occuper ce port;
aussitt qu'on eut runi des moyens suffisans, on s'y tablit, et on
fortifia un ancien chteau. Kenh, qui est sur le Nil au dbouch du
Cossir, fut choisi pour la construction d'un fort servant de dpt
 ce port, et de poste militaire principal dans la Haute-gypte.
D'autres postes furent fortifis  Girgh, Siout, Miniet et
Benesouef.

L'occupation de toute la Haute-gypte et de Cossir, et la guerre
contre Mourd-Bey, employaient beaucoup de troupes qu'il aurait t
utile de runir  l'arme, pour qu'elle ft bien en tat de rsister
aux attaques extrieures. Il tait cependant ncessaire de tirer de
ce pays des ressources pour nourrir l'arme et payer ses dpenses.
Klber remplit ces deux objets par la paix avec Mourd-Bey, qui
devint tributaire pour les provinces dont il conserva le
gouvernement. Les postes militaires de Siout, Miniet et Benesouef,
furent gards par un petit nombre de Franais, chargs de protger
les oprations du gouvernement dans les provinces conserves. Klber
se rserva la facult d'entretenir garnison  Cossir; mais il
voulut attendre, pour en profiter, que les troupes qu'on y enverrait
y fussent moins isoles, aprs l'tablissement de quelques
communications maritimes entre Souez et Cossir.

On aurait une ide trs fausse des fortifications que les Franais
ont construites en gypte, si on y appliquait ce qu'on entend en
Europe par place, fort, poste militaire, etc., etc. Il faut toujours
se rappeler ce que j'ai dit des obstacles qu'on eut  surmonter: on
dut crer de nouveaux genres de fortifications et de constructions,
applicables au pays, aux matriaux, et relatifs aux diverses
attaques dont on pouvait tre menac.

Des maisons, ou d'anciennes constructions, armes de quelques pices
de canon et crneles; de petites tours aussi crneles et
surmontes d'une terrasse et d'une ou deux pices de canon, taient
des postes o une vingtaine de Franais attendaient sans crainte ou
repoussaient toutes les attaques de la cavalerie ennemie, ou d'une
multitude souleve, et n'y craignaient mme pas quelques pices
d'artillerie mal servies. Une grande partie des postes que j'ai
appels forts taient de ce genre. Les vivres et munitions pour la
garnison et ceux en dpt pour l'arme taient mis dans des magasins
construits dans l'intrieur, ou bien adosss extrieurement  ces
constructions.

Afin de mettre ces postes un peu  l'abri du feu de l'artillerie, on
leva autour de quelques uns, des parapets, ou des chemins couverts.
Ils formaient alors un rduit, et pour les attaquer avec succs, on
aurait t oblig de cheminer et d'tablir une batterie sur le
glacis. C'est le systme qu'on avait adopt pour Salhih, et qui,
par la succession des travaux, pouvait le transformer en place
rgulire.

D'anciens chteaux, autour desquels on n'avait pas eu le temps de
creuser des fosss et de btir des contrescarpes revtues, portaient
le nom de forts; le pied de revtement de plusieurs tait  peine
garanti par un lger bourrelet. Ces forts ne pouvaient par
consquent rsister  l'artillerie. La plupart n'taient aussi que
de simples redoutes de campagne, qu'on commenait  revtir et qui
n'avaient pas de contrescarpe.

Presque tous ces ouvrages taient entours de palmiers, dcombres,
monticules de sable, etc., etc., qui rendaient les approches
faciles, et dont on n'avait pu les dgager. Tous ces inconvniens
taient runis  Alexandrie; cependant les ouvrages disperss sur un
dveloppement immense, se soutenaient rciproquement; mais les
approches taient faciles, et on avait d ngliger plusieurs points
importans, pour mettre plus tt les principaux ouvrages en tat de
rsister. Dans les derniers temps on n'avait pas donn tout l'argent
ni employ tous les bras qu'on aurait pu consacrer  ces travaux; et
Alexandrie n'tait pas en tat de rsister plus de huit jours  une
attaque rgulire.

On avait toujours regard la ville du Caire comme trop considrable
et trop peuple pour tre dfendue; cependant, aprs le sige qu'il
avait t oblig d'en faire, Klber voulut viter que dans des
circonstances pareilles  celles d'Hliopolis, des partis ennemis
pussent y pntrer et occasionner une nouvelle rvolte; en
consquence, il ordonna la rparation d'un ancien mur d'enceinte, la
construction de quelques tours et l'occupation de plusieurs postes.
Il destinait particulirement  ce service les troupes auxiliaires
grecques et cophtes, de manire qu'il aurait toujours eu l'arme
disponible; mais, en ordonnant ces travaux, il n'avait jamais pens
que dans aucun cas elle dt s'y renfermer. Aprs sa mort on les
continua; et comme ils s'excutaient sous les yeux du chef de
l'arme, on leur donna une importance qu'ils n'auraient jamais d
avoir: on les augmenta en nombre et en solidit, et on y employa des
fonds et des ouvriers qui auraient t plus utiles ailleurs,
particulirement  Alexandrie.

Cet aperu suffit pour donner une ide gnrale des fortifications
faites en gypte par les Franais. Les officiers du gnie, qui les
ont diriges avec tant de zle et de talent, ont fait plus qu'on ne
pouvait esprer en si peu de temps, ayant peu de moyens et de
nombreux obstacles  surmonter.

Ces fortifications taient excellentes contre des armes turques,
inhabitues aux attaques rgulires, qui n'en sont pas mme
susceptibles par leur organisation, et qui savent  peine se servir
de leur artillerie; mais elles ne pouvaient opposer qu'une faible
rsistance aux attaques des troupes europennes. Cependant,
considres comme dpts destins  fournir aux besoins de l'arme,
dans tous les lieux o elle pouvait se porter, elles remplissaient
leur but. C'tait sur l'arme que reposait la dfense de l'gypte;
elle devait toujours tre prte  se runir pour marcher contre
l'ennemi le plus dangereux.


DES ROUTES ET MARCHES D'ARME DANS L'INTRIEUR DE L'GYPTE.

Aprs avoir tabli ces postes, qui donnaient les moyens de nourrir
l'arme sur tous les points, les routes pour faciliter dans toutes
les saisons ses marches taient l'objet dont il tait le plus
ncessaire de s'occuper.

Les communications par eau furent organises sur le Nil, et
protges par des barques armes. Bonaparte ordonna des
reconnaissances pour celles de terre; elles furent continues par
ses successeurs. Si les marches taient faciles pendant la
scheresse, on ne pouvait que par de grands travaux les rendre
praticables pendant le reste de l'anne: cela tait cependant d'une
importance majeure pour le temps o la retraite des eaux permettant
d'agir sur la lisire du dsert et sur une partie de la cte, des
corps de troupes prouvaient encore des difficults pour traverser
la Basse-gypte.

Les routes qu'il importait particulirement d'organiser taient
d'abord celle d'Alexandrie  Damiette en suivant la cte (elle le
fut par l'tablissement de barques pour le passage des bouches);
celles de Rahmanih  Damiette, de Rahmanih  Salhih, de
Damiette  Salhih, du Caire  Damiette, du Caire par Rahmanih 
Alexandrie et Rosette.

Pour que ces routes fussent praticables pendant l'inondation, elles
devaient tre leves au-dessus du niveau des eaux; on pouvait profiter
de plusieurs digues et ponts qui existaient dj. Les nouvelles leves
et les ponts qu'on aurait d faire, devaient se rattacher au systme
gnral d'irrigation de la Basse-gypte; il tait ncessaire de le bien
tudier avant de commencer un travail qui pouvait avoir tant d'influence
sur les cultures et l'tat physique de l'gypte. On devait chercher 
perfectionner la distribution des eaux en traant ces routes: ainsi les
reconnaissances ne pouvaient qu'tre fort lentes; et elles n'taient pas
termines lorsqu'on dut abandonner le pays. Il aurait fallu construire
un grand nombre de ponts et faire des leves fort tendues; mais ce
travail, indispensable pour perfectionner le systme de dfense,
demandait plusieurs annes. Si on n'a pas eu le temps d'excuter ces
routes, les reconnaissances qu'elles ont occasionnes ont du moins
procur au gnie militaire, aux ingnieurs des ponts et chausses et aux
ingnieurs gographes, des matriaux trs prcieux pour la connaissance
parfaite de l'gypte.


CONSIDRATIONS SUR LA CIVILISATION DES DIFFRENTES CLASSES
D'HABITANS DE L'GYPTE

La population de l'gypte est compose de plusieurs races, qui ont
toutes dans le caractre des traits communs, mais qui sont cependant
distingues par leur genre de vie, leurs moeurs, leur existence
politique et leur religion. L'islamisme, qui est celle de la plus
grande partie des habitans, exclut les individus des autres cultes
de toute influence politique; tolrs par la loi, ils sont rduits 
une entire dpendance, et sans cesse exposs au mpris de
l'orgueilleux Musulman.

On observe, en gypte, presque toutes les nuances de la
civilisation, depuis l'tat pastoral jusqu' l'homme chang, dprav
mme par le pouvoir et par le luxe; mais on n'y peut apercevoir
celle de l'homme perfectionn par les arts et l'tude des sciences.
On y trouve aussi des traces d'un systme fodal, qui parat
inhrent aux premiers degrs de la civilisation.

Ces nuances seront plus frappantes si on examine sparment les
habitans du dsert, ceux des campagnes et ceux des villes.


DES ARABES

L'Arabe Bdouin, errant dans les dserts, y faisant patre ses
troupeaux et se nourrissant de leur lait, retrace encore
actuellement les anciens patriarches: mmes moeurs, mmes usages,
mme genre de vie; le pays qu'il habite n'en permettant pas d'autre,
il n'a pu changer. Si certains auteurs avaient vcu avec ce peuple;
s'ils avaient tudi les hommes forms par cette vie pastorale, ils
se seraient pargn beaucoup de dclamations.

L'Arabe respecte surtout les vieillards; l'autorit paternelle est
trs tendue chez lui, et tous les enfans restent unis sous le
pouvoir du chef de la famille; lorsqu'elle devient considrable,
aprs plusieurs gnrations, elle forme une tribu dont les
descendans du premier patriarche sont les chefs hrditaires chargs
du gouvernement, ils attirent  eux l'influence et les richesses;
ils finissent par dominer et par former une classe suprieure; alors
ils usurpent une espce d'autorit fodale sur le reste de la tribu.

Les cheiks reprsentent le pre de la famille, et jugent les
diffrends de leurs enfans; mais plus la famille ou la tribu est
considrable, moins leurs jugemens sont respects: de l naissent
des querelles, et l'homme de la nature qui se croit ls a recours 
sa force personnelle. Les jalousies entre les frres, fruit d'un
dfaut d'quilibre entre l'affection qu'ils inspirent ou les biens
qui leur sont dvolus, sont trs frquentes, notamment aprs la mort
du pre; et quoique le droit d'anesse soit reconnu, il n'est pas
rare de voir des frres guerroyer lorsqu'ils sont assez puissans
pour que leurs querelles portent ce nom. Les rixes entre familles et
tribus voisines sont assez frquentes; des empitemens sur les
pturages, des enlvemens de bestiaux, etc., en sont la cause ou le
prtexte. Aucune autorit suprieure n'existe pour les juger, ou
pour les contraindre  un accommodement: et cette vie pastorale
primitive, qu'on croyait si paisible, n'offre que le tableau d'un
tat de guerre presque continuel.

Rien ne lie les Arabes  une socit gnrale: leur religion, qui
devait tre un moyen d'union, ne les a runis que lors de
l'impulsion fanatique donne par Mahomet, et continue sous ses
successeurs, par une suite nombreuse de conqutes tonnantes qui
changrent les moeurs de ces gnrations. Chaque tribu a son chef de
religion, qui, dans les affaires intrieures trop importantes pour
tre dcides par le cheik, juge d'aprs les principes du Koran;
mais ces ministres du culte ont peu d'influence pour touffer les
dissensions entre les tribus.

Les querelles sont interminables, des haines hrditaires font
natre des combats, des pillages, des assassinats sans cesse
renaissans; le sang doit tre veng par le sang. Les localits, des
intrts communs et des haines semblables, unissent quelquefois,
pour un temps, des familles et des tribus sous un mme chef; mais la
fin de la guerre, le partage du butin, brisent ces liens d'un
moment, ds que les mmes dangers ne les forcent plus de rester
allies.

Quoique domins par des passions haineuses et les jalousies qui
naissent de cet tat habituel de guerre, les Arabes ont de belles
qualits morales. Ils exercent, mme envers leurs ennemis,
l'hospitalit, plus commune chez l'homme de la nature, malgr ses
besoins, que chez l'homme civilis au sein de ses trsors. Cette
vertu commence  perdre chez eux de sa puret, par l'ostentation
qu'ils y mettent, et parce qu'elle tient au besoin qu'ils ont de
trouver des asiles dans les orages frquens auxquels ils sont
exposs.

Passionns pour leur indpendance, ils mprisent le cultivateur et
l'homme des villes; ils ont de la fiert dans le caractre et
quelques sentimens levs. C'est mme une question  rsoudre, si la
fausset, la dissimulation qu'on leur reproche, notamment dans leurs
relations politiques et particulires avec les classes plus
civilises, sont le rsultat de leurs moeurs, ou de l'exprience de
la mauvaise foi de ces dernires? La flatterie adroite qu'ils savent
employer dans certaines occasions, tient-elle  leur caractre, o
l'ont-ils apprise dans leurs relations trangres?[6]

[Note 6: J'ai souvent t surpris d'entendre des Arabes, levs
dans le dsert, d'un aspect sauvage et couvert de haillons, sachant
 peine lire quelques passages du Koran, employer, dans certaines
discussions, une adresse de raisonnement et des dtours dignes des
ngociateurs les plus subtils, des flatteries qu'avouerait le
courtisan le plus exerc, et parsemer leurs discours de grandes et
belles images. En gnral, l'imagination vive et les sentimens
levs des Arabes contrastent avec le sol brlant et strile qu'ils
habitent, avec la simplicit et mme la misre de leur vie. Dans
leurs posies, ils chantent l'amour, tandis que leurs institutions,
la polygamie et l'tat d'abjection o leurs femmes sont rduites,
devraient dtruire presque entirement cette passion.]

Les qualits que les Arabes estiment particulirement, sont la
franchise et la bravoure: chez eux, un des plus grands loges est de
dire d'un homme qu'il n'a qu'une seule parole. Ils taient peu
habitus, avant l'arrive des Franais,  rencontrer cette qualit
chez les dominateurs de l'gypte.

Aucun titre  leurs yeux n'est plus beau que celui de pre; aussitt
qu'un Arabe a un fils, il change de nom et prend celui de pre de ce
fils. Ce que les Arabes dsirent le plus, c'est la multiplication de
leur race, parce que leur pouvoir et leur ascendant s'accroissent
dans la mme proportion; c'est comme leur donnant beaucoup d'enfans
qu'ils honorent leurs femmes; rduites aux travaux du mnage et aux
soins des troupeaux, elles n'ont ordinairement aucune influence
publique. Cependant il est quelques exemples de femmes considres
pour leur aptitude aux affaires, qui ont succd  leurs maris dans
la place de cheik.[7]

[Note 7: La tribu de Bkir en Syrie, qui est fort puissante,
depuis la mort d'Akmet-Bkir, cheik trs considr, obit  sa mre.
Il en est aussi dans la Haute-gypte, mais ces exemples sont trs
rares.

Dans une visite  la tribu de Nfahat, j'interrogeais un vieillard
qu'on me prsenta comme l'historien de sa tribu: Il me dit, en
parlant de leur tablissement en gypte, que la femme de Nfoa,
lorsqu'il y vint, _avait les yeux aussi vifs et aussi perans que la
balle qui sort du fusil_; elle avait un grand caractre et beaucoup
d'esprit; aussi ses enfans ont prospr, et les Nfahat ont
actuellement cinq cents cavaliers, tandis que les Lomelat n'en ont
pas cent; ils descendent cependant d'un frre de Nfoa, qui vint en
mme temps que lui; mais dont la femme avait des _yeux de gazelle_,
tait douce et timide.]

Les guerres frquentes ont dtermin les familles et tribus 
convenir des limites de territoire, et des puits du dsert qui
appartiendraient  chacune d'elles; ce genre de proprit est
gnral pour toute la tribu. Les proprits personnelles sont les
troupeaux, dont la vente leur produit des grains, des armes et du
tabac; et leur industrie, qui se rduit  la location de leurs
chameaux et  quelques branches trs faibles de commerce, telles que
le charbon, la gomme, le sel, le natron, l'alun, etc., etc., que les
localits restreignent  certaines tribus.

Les Arabes ne connaissent pas l'usage des impts pour subvenir aux
dpenses gnrales. Le cheik est ordinairement le plus riche; il
doit, avec ses biens, entretenir ses cavaliers, et subvenir aux
dpenses qu'occasionnent l'hospitalit et les runions des autres
chefs: except dans ces circonstances, il vit aussi simplement que
le reste de la tribu.

Piller est un besoin pour tous les Arabes. Les dpouilles sont
partages entre les familles, d'aprs des rgles tablies. Cet
esprit de pillage est-il inhrent  leur degr de civilisation?
Est-il le rsultat des guerres qu'ils se font entre eux, ou nat-il
de la jalousie qu'ils portent  l'aisance des classes plus
civilises qui habitent les terrains cultivs? Je ne dciderai pas
ces questions. Les Arabes se justifient en disant que le pillage
est un droit de conqute; ils regardent ce qu'ils prennent comme des
trophes militaires, et se considrent comme tant en guerre
ternelle avec tout ce qui n'est pas eux.

L'Arabe tant habitu ds l'enfance  tout respecter dans les
vieillards, forme ses opinions d'aprs la leur; rien n'excite en lui
de nouvelles ides, et c'est ainsi que ses moeurs se sont
perptues. Il ne trouve rien de plus beau, de plus noble que son
existence. Occup de ses chevaux, de ses chameaux, de courses et de
pillages, tandis que ses femmes gardent les troupeaux et tissent ses
grossiers vtemens, il contemple avec mpris le reste des hommes,
pense que c'est dgrader sa dignit que de s'adonner  la culture de
la terre et habiter des maisons. Son mpris pour toutes les
institutions trangres s'oppose  leur influence.

C'est l ce qui conserve  tous les Arabes un caractre national,
mme  ceux qui ont eu le plus de relations avec les peuples
civiliss, et qui ont adopt une partie de leurs usages. Mais
quoique leur caractre ne soit pas sensiblement modifi par le
contact des autres peuples, l'habitation des terres cultives
occasionne cependant quelques changemens dans leur tat politique.
Suivons-les, depuis l'Arabe isol dans le dsert, jusqu' celui qui
est tabli en souverain dans certains cantons.

L'Arabe Bdouin, vivant dans le dsert du produit de ses troupeaux
et de ses pillages, est rput le plus noble et le plus pur. Les
plus riches, ceux qui vivent dans l'aisance, en font le plus grand
loge, et mme regardent comme un grand honneur d'en descendre; mais
ils ne sont pas tents de l'imiter.

Il existe dans quelques tribus une classe compose de descendans de
familles trangres ou de fellhs qui, fatigus de vexations, se
sont sauvs dans le dsert et ont embrass la vie arabe. Cette
classe n'est point admise  la noble oisivet et  la vie militaire
des Bdouins; elle est restreinte  la garde des troupeaux,  la
conduite des chameaux et aux travaux de la terre, lorsque ces tribus
ont quelques cultures: tels sont les Hattemhs dans la Charkih.
Quelques cheiks de tribus voisines des terres cultives, ayant
augment leur puissance et leurs richesses, ont rduit le reste de
la tribu  cet tat secondaire; leur famille, considre comme
d'origine noble et purement arabe, est seule exempte des travaux.

Les Arabes ne font pas d'esclaves dans leurs guerres[8]. N'ayant pas
de travaux pnibles pour les occuper, ils leur seraient inutiles,
et personne ne voulant les acheter, ils ne pourraient en faire un
objet de commerce. Lorsque les ennemis tombent entre leurs mains,
ils les tuent ou se bornent  les dpouiller; suivant l'importance
qu'ils leur supposent chez leurs ennemis, quelquefois ils les
gardent en otage. Ils connaissent cependant l'esclavage et achtent
mme des ngres de l'intrieur de l'Afrique; mais il n'est chez eux,
comme dans presque tout l'Orient, qu'une espce d'adoption.
L'esclave achet entre dans la famille; il n'est charg d'abord que
du service domestique, mais ds que son ge et ses forces le
permettent, il accompagne son matre  la guerre; tout lui devient
commun avec les enfans. Souvent le matre joint au don de la libert
celui des troupeaux ncessaires pour son tablissement, et le marie.
On voit des descendans de ces esclaves noirs partager l'autorit et
la considration avec les autres Arabes; plusieurs sont mme
parvenus  la place de cheiks. Les tribus du dsert achtent moins
d'esclaves que celles qui sont voisines de terrains cultivs:
celles-ci ont besoin d'une force arme considrable pour se
maintenir et accrotre leur puissance.

[Note 8: Quelques tribus puissantes de la Haute-gypte
paraissent devoir faire exception; encore les esclaves faits
n'appartiennent-ils pas  des Arabes, mais  des Barabas. Pendant
notre sjour, le cheik de la tribu de Tarf, Mahmoud-Ebn-Ouafi,
envoya un parti de quelques cents cavaliers  cent vingt journes
dans le dsert, contre une tribu dont il prtendait avoir  se
plaindre. Ces cavaliers ayant eu le dessous, passrent, en revenant,
sur les terres de Dongola, o ils firent des prisonniers, et
notamment prirent la famille du chef. L'hritier prsomptif vint 
Siout porter plainte aux Franais, et le gnral Donzelot lui fit
rendre ses frres et soeurs, ainsi que ses sujets, qui taient dj
dissmins dans les divers camps de la tribu.]

Plusieurs tribus se sont successivement tablies sur la lisire des
terres cultives et du dsert, d'autres dans des plaines
sablonneuses qui forment des espces d'les au milieu des terres
cultives. Elles y vivent encore sous la tente et dans des cabanes
de roseaux, et y conservent leurs moeurs. Elles ont aussi leur
arrondissement dans le dsert, o elles envoient patre leurs
chameaux et peuvent se sauver avec leurs troupeaux ds qu'elles ont
quelque attaque  redouter. Cette proximit des terres cultives
leur fait prendre des habitudes et des besoins dont les purs
Bdouins sont exempts. Ces Arabes se nourrissent mieux et font
cultiver quelques terres par les classes infrieures ou par les
fellhs. D'autres Arabes ont quitt les tentes pour habiter les
villages; ils y sont distingus des fellhs par leur oisivet, par
la vie militaire de tous ceux qui tiennent aux familles des cheiks,
et par une espce d'indpendance. Devenus propritaires et
cultivateurs, ils sont davantage sous la main du gouvernement;
cependant plusieurs sont assez puissans pour lui rsister ou pour
s'en faire craindre; quelques uns ont des cantons o ils commandent
en souverains. Le cheik Hamman tait le vritable prince de la
Haute-gypte, lorsque Ali-Bey anantit son pouvoir. Depuis, aucun ne
s'est lev  ce degr de puissance; mais il en est beaucoup qui
possdent des villages, soit comme propritaires ou seigneurs, soit
comme propritaires de terrains francs. Ils maintiennent leur
dignit par une nombreuse cavalerie, et sont craints et respects
par un gouvernement faible et divis.

Les Arabes se considrent comme tablis en gypte par droit de
conqute; les diffrentes tribus s'en sont partag toute l'tendue
par arrondissemens ou juridictions[9], o chacune domine et a ses
terres particulires. Ils regardent les fellhs comme des vassaux
qui doivent cultiver les terres ncessaires  leur subsistance, et
payer un tribut pour celles qu'ils cultivent pour leur propre
compte, pendant que, toujours  cheval et arms, ils les protgent
contre les tribus ennemies. Ces tribus conservent dans cet tat tout
l'orgueil arabe, traitent avec les gouvernans de l'gypte comme de
souverain  souverain, trouvent indigne d'elles de payer des
contributions fixes, mais se procurent la tranquillit par des
prsens que l'usage a conservs, et qui consistent en chevaux, en
chameaux, trs rarement en argent. Ils fuient dans le dsert plutt
que de se soumettre entirement. Redouts des cultivateurs, et
bravant le gouvernement dans leurs fuites et leurs retours faciles,
ils forcent toujours les fellhs d'acheter leur protection.

[Note 9: J'emploie le mot juridiction, parce qu'on trouve encore
des traces des institutions des Arabes successeurs de Mahomet, qui
avaient tabli des espces de juges de paix nomms _sanager_. Ces
arbitres terminaient les querelles qui avaient lieu dans leur
juridiction. Ces places taient hrditaires pour les chefs de
certaines familles: les Arabes les consultent encore quelquefois;
mais cette institution a t presque annule depuis que les
mameloucks ont envahi tous les pouvoirs.]

Le titre de cheik arabe est trs vnr en gypte. Aussitt que les
cheiks de village sont assez riches pour entretenir une maison et
un certain nombre de cavaliers, ils se procurent une gnalogie qui
les fait descendre de quelque ancienne famille arabe, et prennent le
titre de _cheik-el-arab_.

Si les querelles et les haines invtres des tribus arabes ne
s'opposaient pas  leur runion, elles pourraient rassembler
quarante mille cavaliers, et seraient matresses de l'gypte; mais
l'esprit de division qui les domine en prserve le pays.

Les familles arabes qui habitent les villages, notamment les
Aouarahs, dans la Haute-gypte, paraissent descendre de ceux qui en
firent la conqute sous les successeurs de Mahomet; mais
l'tablissement des autres tribus est plus moderne; je n'ai pu en
dcouvrir l'poque, non plus que celle de la distinction de leurs
arrondissemens. Les vieillards et les tribus tablies prs des
terres cultives, font remonter leur migration au onzime ou
douzime sicle. Dans tous les temps, le Nil a attir sur ses rives
les habitans du dsert: du ct de la Charkih sont les tribus
venues de l'Arabie; celles de la Barbarie s'arrtent dans le
Bahirh,  l'ouest du Nil: elles sont plus belliqueuses et mieux
armes que les autres. Il en arrive frquemment de nouvelles des
parties occidentales.

Outre les alliances entre les tribus, il existe encore chez les
Arabes de grands partis ou ligues, dont les cheiks puissans sont les
chefs: chaque famille ou chaque tribu tient  l'une de ces ligues,
celles qui sont du mme parti se soutiennent rciproquement dans
leurs guerres. Lorsqu'il s'lve une rixe entre deux tribus du mme
parti, celle qui n'est pas soutenue par le reste de la ligue passe
momentanment dans le parti oppos. Je n'ai pu dcouvrir l'origine
de ces ligues; elles sont trs anciennes, et se retrouvent chez tous
les Arabes. Dans la Basse-gypte, l'un des partis est nomm _Sath_,
l'autre _Haran_; en Syrie, _Kiech_ et _Yemani_; les familles de
fellhs et les villages sont attachs  l'une ou  l'autre de ces
ligues. Les beys, dans leurs dissensions, s'en appuyaient lorsqu'il
y avait deux partis principaux dans le gouvernement.  l'arrive de
l'arme franaise, Ibrahim-Bey, tait _Sath_, et Mourd-Bey,
_Haran_. En gnral le parti sath tait attach au gouverneur du
Kaire.

Les Arabes paraissent en quelque sorte former un cadre dans lequel
la population de l'gypte est enchsse; ils constituent un
gouvernement hors du gouvernement. Je me suis un peu tendu sur leur
tat politique, parce qu'on en trouve des traces dans toutes les
autres classes.


DES FELLHS OU CULTIVATEURS.

Les fellhs, ou cultivateurs de l'gypte, tiennent beaucoup des
Arabes, et sont probablement un mlange de leurs premires
immigrations avec les anciens habitans. On retrouve chez eux la mme
distinction en familles; lorsqu'elles sont runies dans un mme
village, elles forment une espce de tribu. Les haines entre les
familles ou les villages sont aussi fortes; mais l'extrme
dpendance dtruit chez eux l'esprit altier et libre qui distingue
l'Arabe. Les fellhs vgtent sous un gouvernement fodal d'autant
plus rigoureux qu'il est divis, et que leurs oppresseurs font
partie de l'autorit qui devrait les protger; ils cherchent
cependant toujours  se rapprocher de l'indpendance des Arabes, et
s'honorent de les citer pour anctres.

Les fellhs sont attachs par familles aux terres qu'ils doivent
cultiver; leur travail est la proprit des mukhtesims ou seigneurs
de villages, dont nous parlerons plus bas; quoiqu'ils ne puissent
tre vendus, leur sort est aussi affreux qu'un vritable esclavage.
Ils possdent et transmettent  leurs enfans la proprit des terres
alloues  leur famille; mais ils ne peuvent les aliner,  peine
peuvent-ils les louer, sans la permission de leur seigneur: si,
excds de misre et de vexations, ils quittent leur village, le
mukhtesim a le droit de les faire arrter. L'hospitalit, exerce
par les fellhs comme par les Arabes, leur ouvre un asile dans
d'autres villages, o ils louent leurs services et o ils demeurent
si leur propritaire n'est pas assez puissant pour les y poursuivre.
Ils sont aussi reus chez les Arabes. Ceux qui restent dans le
village sont encore plus malheureux; ils doivent supporter tout le
travail et payer les charges des absens: rduits enfin au dsespoir,
ils finissent par tout abandonner, et deviennent domestiques des
Arabes du dsert, s'ils ne peuvent se rfugier ailleurs. On voit
plusieurs villages abandonns, dont les terres sont incultes, parce
que les habitans ont ainsi puni des propritaires trop avides.

Les mukhtesims ou propritaires de villages peuvent tre compars
aux seigneurs du rgime fodal; ils peroivent la plus grande partie
du produit des cultures, dont ils forment ensuite deux portions
ingales; la plus faible, sous le nom de _miry_, est l'impt
territorial d au grand-seigneur, et ils rservent pour eux la plus
forte, sous les noms de _fays_, de _barani_, etc., etc. Outre ces
droits, ils ont, ainsi que les seigneurs fodaux, la proprit
immdiate d'une terre nomme _oussieh_, que les fellhs doivent
cultiver par corves outre celles qu'ils possdent.

Un village n'appartient pas toujours  un seul propritaire, souvent
il en a plusieurs. Pour tablir clairement cette division des
droits, on le suppose divis en vingt-quatre parties, qu'on nomme
karats, et chaque mukhtesim en a un nombre dtermin. Chaque portion
du village cultiv par une ou plusieurs familles, a pour cheik un
des chefs de ces familles, nomm par le mukhtesim. Celui de ces
cheiks qui possde le plus de richesses, qui peut entretenir des
cavaliers, et qui a la principale influence dans les querelles et
dans les guerres, est reconnu pour cheik principal et traite des
affaires gnrales; mais il n'a d'autorit que dans sa famille; ses
avis ne sont suivis dans le reste du village, qu'en raison de la
crainte ou de l'estime qu'il inspire.

Outre les cheiks, il y a dans les villages quelques autres
fonctionnaires; l'_oukil_, charg par les propritaires du soin des
rcoltes de l'oussieh; le _chahed_ et le _kholi_, espce de
notables, dpositaires du petit nombre d'actes qui se font dans les
villages; le _mchaid_, le _mohandis_, espces d'arpenteurs, etc.,
etc.

Le muckhtesim tablit quelquefois un kaimakan, ou commandant de
village charg de le reprsenter, d'entretenir la police, de suivre
les cultures, et de veiller au paiement des contributions. Lorsque
cet homme est assez bien escort pour se faire obir, qu'il ne
cherche pas uniquement sa fortune, et que le propritaire connat
assez ses intrts pour n'en pas faire l'instrument de ses
vexations, il est utile aux villages, parce que les querelles sont
plus facilement apaises, et que la police tant mieux observe, les
fellhs se livrent entirement  la culture.

Les fellhs tant cultivateurs et propritaires, ont plus de sujets
de querelles que les Arabes: leurs cheiks n'ayant d'autorit relle
que dans leur famille, il n'existe aucune puissance municipale
centrale; si l'un d'eux ne prend pas de prpondrance, si les
mukhtesims ne s'accordent pas pour entretenir un kaimakan avec une
force arme imposante, l'anarchie s'empare du village, et chaque
famille veut venger elle-mme ses querelles. Le besoin de s'occuper
de la culture des terres les force cependant  des accommodemens;
ils cherchent des arbitres ou des juges; mais il n'existe aucune
force charge de faire excuter ces arrts. Souvent l'une des
parties qui se croit lse par le jugement s'y soustrait,  moins
que quelque homme puissant ne la force  s'y soumettre.

Les kadis, tablis dans chaque province pour juger les diffrends,
d'aprs le Koran, n'ont qu'un faible ascendant d'opinion. On ne
s'adresse  eux que pour quelques affaires gnrales entre plusieurs
villages, et pour des discussions d'intrt o il faut prsenter des
pices judiciaires. Les mukhtesims, qui trouvent plus convenable 
leurs intrts d'tre juges dans leurs villages; les cheiks arabes
qui veulent conserver leurs juridictions, ont cart les affaires de
ces kadis. Les mameloucks ont achev de les neutraliser et de leur
ter toute considration. Leur avilissement contraint les fellhs 
s'adresser, pour terminer leurs querelles,  des arbitres assez
forts pour faire excuter leurs dcisions: ils choisissent les
principaux cheiks de leur village ou des villages voisins, des
cheiks arabes, leurs propritaires, ou le kiachef ou bey, gouverneur
de la province.

Ces querelles interrompent quelquefois les cultures et les travaux
ncessaires  l'irrigation: chacun cherche  piller ou  assassiner
un de ses ennemis. On ne poursuit pas le coupable, qui souvent reste
inconnu, mais toute la famille en devient responsable, et alors elle
entrane dans sa querelle ses allis, des villages entiers, et
jusqu'aux grandes ligues elles-mmes; de l des guerres qu'un
mdiateur puissant a seul la facult de terminer.

Le gouvernement n'tant pas toujours assez fort pour prvenir et
rprimer les attaques auxquelles les villages sont continuellement
exposs de la part des Arabes, ou les guerres qui naissent des
haines de familles, a d permettre le port d'armes. Les fellhs ont,
autant que leurs moyens le leur permettent, de mauvais fusils 
mches, des poignards, des sabres, des lances, des btons.
Lorsqu'ils se croient assez forts pour se librer du droit de
protection qu'ils paient aux Arabes, ils vont en armes labourer ou
faire leur rcolte. La monture exclusive des cheiks, une jument
arabe, est toujours pour eux, lorsqu'ils visitent leurs champs,
l'instrument du combat ou de leur fuite. Chaque village tablit des
gardes pour veiller  la conservation des digues pendant
l'inondation. Lorsque la crue du Nil est faible, ils se disputent
l'eau. Des enclos flanqus de petites tours crneles placs vers
les puits loigns des villages servent  dfendre leurs troupeaux
lorsque l'ennemi parat.[10]

[Note 10: On voit encore des tours semblables dans quelques
parties de l'Europe, o le rgime fodal a exist le plus
long-temps.]

Les villages, presque tous entours de murs de terre crnels, sont
autant de citadelles o les fellhs se retirent avec leurs bestiaux
et se dfendent, s'ils ne sont pas assez forts en cavalerie pour
tenir la campagne. Ces fortifications sont considres comme presque
imprenables par les Arabes et les fellhs, qui n'ont point
d'artillerie et fort peu d'armes  feu. Les mameloucks mme
vitaient de les attaquer lorsqu'ils pouvaient les soumettre par la
douceur ou par la trahison.

Leurs guerres ne sont que des rencontres partielles; ce sont plutt
des assassinats que des combats. Le sang doit tre veng par le sang
d'un ennemi, et ces hostilits seraient interminables si le
gouvernement, les propritaires ou les cheiks arabes puissans
n'intervenaient pas comme mdiateurs arms, et si l'usage du rachat
du sang, en faisant payer des amendes aux deux partis, et des
indemnits pour les familles qui ont perdu le plus d'hommes, ne
suspendait pas les haines ternelles de famille  famille.[11]

[Note 11: Je recevais frquemment des plaintes relatives  des
assassinats: un jour, un fellh vint chez moi et droula des plis de
ses vtemens la tte de son frre encore toute sanglante. Les parens
des morts, qui m'apportaient des lambeaux de leurs habits teints de
sang, demandaient vengeance contre telle famille ou tel village;
rarement ils dsignaient l'individu coupable. Leurs guerres
recommenaient aussitt que la force militaire tait trop loigne
pour leur imposer. Lors de la victoire que Bonaparte remporta sur
les Turcs,  Aboukir, la province de Charkih avait t laisse sans
troupes; quand j'y retournai, les villages de Ihih et de Maadih
avaient renouvel une ancienne querelle; leurs allis s'taient
rassembls, tous les Arabes avaient pris parti; cinq ou six mille
hommes formaient l'arme de chaque village, et depuis huit jours
qu'elles taient en prsence, sept ou huit hommes de part et d'autre
avaient t tus: j'arrivai avec un bataillon, aussitt ces
attroupemens se dissiprent. Je fis venir les cheiks de chaque
village, et je leur prouvai, par le calcul des hommes morts depuis
plusieurs annes, que cette guerre n'avait plus de motifs, puisqu'il
y avait galit de nombre. Ils s'embrassrent devant moi en rcitant
la formule de paix; mais comme, dans leur opinion, elle n'avait pas
t consolide par le paiement d'une amende, ils recommencrent 
s'gorger pendant l'inondation de l'anne suivante.

Les cheiks du village de Beisous, appels pour une querelle qui
s'tait renouvele par le non-paiement du rachat du sang, me dirent
que, peu accoutums  ce genre d'affaires, ils avaient t consulter
les cheiks de Sriakous, qui avaient l'habitude de payer 400
pataques (environ 1200 livres) pour chaque assassinat.]

Cet tat de guerre presque continuel, ces alliances, ces ligues
gnrales, habituent les fellhs  rsister aux vexations de leurs
propritaires et du gouvernement, lorsque des circonstances
s'opposent  l'envoi de forces suffisantes. De l des rvoltes trs
frquentes dans certaines provinces, et particulirement dans celles
o les Arabes sont nombreux.

On pourrait difficilement imaginer des hommes plus malheureux que
les fellhs d'gypte, s'ils connaissaient un terme de comparaison,
si leur caractre et leurs prjugs religieux ne les portaient pas 
la rsignation, et s'ils n'taient pas persuads que le cultivateur
ne doit pas jouir d'un meilleur sort. Ce n'est pas assez qu'ils
paient au gouvernement et aux mukhtesims la plus grande partie du
produit de leurs rcoltes, qu'ils soient employs gratuitement  la
culture des terres d'oussieh, que leurs mukhtesims aggravent tous
les jours les droits qu'ils en tirent, les commandans de province
exigent encore d'eux la nourriture de leurs troupes, des prsens, et
toute espce de droits arbitraires dont les noms ajoutent l'ironie 
la vexation, tels que _raf el medzalim_, le rachat de la tyrannie,
etc. C'est peu que la justice soit nulle ou mal administre; qu'ils
doivent payer pour l'obtenir; que, ne le pouvant pas, et se la
rendant eux-mmes, ils soient obligs d'acquitter des amendes; que
la fuite mme puisse difficilement les soustraire  ces vexations,
il faut encore, pour les achever, que les Arabes dont ils sont
entours les forcent  payer leur protection contre les autres
tribus, protection nulle en effet, puisque, malgr cela, ils n'en
partagent pas moins les dpouilles et les rcoltes de leurs
protgs; et lorsque le gouvernement poursuit les Arabes, les pertes
et les punitions retombent encore sur les pauvres fellhs, qu'ils
ont contraints de s'attacher  leur sort.

On doit attribuer  cet tat misrable l'indolence gnrale des
fellhs, leur sobrit, leur dgot pour toute espce de jouissance,
et l'habitude d'enterrer l'argent, qui leur est commune avec toutes
les classes. Certains d'attirer sur eux, par une apparence de
bien-tre, l'attention, et des avanies quelquefois plus fortes que
leurs moyens, ils ont le plus grand soin de cacher ce qu'ils
possdent. Bien diffrens des fermiers d'Europe, qui mettent leurs
plus beaux vtemens lorsqu'ils vont chez leurs propritaires, les
fellhs ont soin de se couvrir de haillons lorsqu'ils doivent
paratre devant les leurs.


DES HABITANS DES VILLES, DES MAMELOUCKS ET DE LEUR GOUVERNEMENT.

La population des villes est un mlange de plusieurs races,
d'origine, de moeurs et de religions trs diffrentes. On y
distingue particulirement les artisans, les commerans, tous
diversifis par leur pays et leur croyance; les propritaires qui
vivent de leur revenu; les chefs de la religion, et les militaires
chefs du gouvernement.

Les habitans des grandes villes n'appartiennent pas, comme les fellhs,
 des seigneurs; ils possdent leurs maisons, leurs jardins, etc., et
ont la facult de les vendre. Ces villes, peu nombreuses, sont le Caire,
Damiette, Rosette et Alexandrie; Tenta est bien  peu prs dans ce cas,
mais c'est parce que son territoire appartient  une mosque. D'autres
villes n'ont pas de propritaires, mais leurs revenus sont affects aux
gouverneurs des provinces.[12]

[Note 12: La population d'Alexandrie diffre de celle des autres
villes: les habitans, occups de leur commerce et de quelque mtier,
sont un assemblage d'hommes des diffrentes parties des ctes de la
Mditerrane, particulirement de celles de la Turquie; ayant plus
de communication par terre avec Constantinople, ils sont plus soumis
au grand-seigneur que les autres gyptiens, et bravent souvent
l'autorit des mameloucks.]

La distinction par famille se retrouve encore dans les villes;
l'exercice des arts et mtiers est hrditaire, le fils imite les
procds de son pre et ne les perfectionne pas. Si plusieurs
familles d'une mme religion exercent un mme mtier, elles forment
une corporation qui choisit pour chef le plus riche et le plus
considr entre les anciens; elles habitent un mme quartier.

Les commerans forment aussi des corporations, selon leur pays, leur
genre de commerce et leur culte: chacune, au Caire, a ses chefs, ses
magasins et ses quartiers particuliers. Tout est corporation dans
les villes d'gypte, depuis celle des orfvres jusqu' celle des
porteurs d'eau, des niers, et presque celle des voleurs[13]; le
chef de la corporation est charg de la surveillance de tous les
individus, et rpond d'eux aux chefs de la police. La seule classe
qui ne forme pas corporation est celle des domestiques, qui est trs
nombreuse; ils dpendent des matres qu'ils servent. Les mameloucks
et les mukhtesims choisissent surtout pour domestiques des fellhs
de leur village. Plusieurs, aprs avoir fait une espce de fortune,
non par l'conomie de leurs gages, car ils sont peu pays, mais par
les rtributions qu'ils exigent de tous ceux qui ont besoin de
parler  leurs matres, obtiennent la permission de s'tablir au
Caire, et leur famille entre dans la classe des artisans ou des
marchands. Quelquefois mme ils se fixent dans les villages
lorsqu'ils ont assez bien profit de la faveur de leurs matres,
pour en obtenir le don de quelques portions de terre.

[Note 13: Il y a au Caire un cheik des voleurs, qui retrouve
ordinairement les objets vols lorsque les agas lui ordonnent de les
faire restituer.

Les Arabes regardent le vol de jour comme noble: il est pour eux une
image de la guerre; mais ils mprisent le voleur de nuit. Il existe
cependant quelques familles arabes qui ne partagent pas cette
opinion, et qui exercent ce mtier, depuis plusieurs gnrations,
avec la plus grande adresse. Je citerai celle des Ora-Ora, dans la
province de Charkih. La terreur des chtimens et la menace faite 
d'autres Arabes de les punir, si ces vols ne cessaient pas, les
suspendaient quelque temps; mais,  la premire occasion, ils
recommenaient. Un cheik arabe dont ils dpendaient, et qui me
livrait quelquefois les coupables, me disait que les punitions
taient inutiles; qu'habitus au vol, par principe et par ducation,
on ne pouvait les corriger qu'en dtruisant toute la famille. Il en
existe de semblables dans la Haute-gypte.]

Chaque religion ou secte a son quartier spar et son chef; elle en
a plusieurs lorsqu'elle est suivie par plusieurs familles qui
exercent divers mtiers. Les Cophtes sont la classe la plus
nombreuse de chrtiens tablis en gypte; la plus grande partie
habitent les villes, o ils sont principalement chargs de la
perception des contributions, et de grer les biens particuliers des
chefs du pays; seuls lettrs, et habitus  ce genre de travail, ils
se sont rendus ncessaires. Plusieurs exercent dans les villes des
mtiers, tels que celui de maon, menuisier, etc. D'autres habitent
les villages, notamment dans la Haute-gypte, et y cultivent les
terres. Ils y sont peu distingus des autres fellhs. Les chrtiens
de Syrie tablis en gypte, font le commerce avec leur pays, et se
chargent de quelques entreprises de finances. Les Grecs, dont la
plupart commercent avec leur pays, exercent aussi quelques arts et
fournissent des matelots. Les Juifs sont particulirement _serafs_
ou compteurs et changeurs de monnaies. Quelques uns sont orfvres,
fripiers ou serruriers; les prjugs qu'on a contre cette nation
produisent les mmes effets dans tous les pays. Les ngocians
europens tablis en gypte sont tous compris sous la dnomination
de Francs; ils ont leur quartier particulier au Caire, et jouissent
de quelques privilges, quoique exposs  une foule de vexations.

Les commerans et artisans de tous les cultes ne sont pas beaucoup
plus heureux que les fellhs: un gouvernement destructif et
tyrannique pse sur eux. Les droits multiplis sous diverses formes
leur enlvent une partie de leurs gains, et des avanies les font
retomber dans la misre aussitt que leur aisance est reconnue.

Les ministres de la religion musulmane et de la justice, forment
une classe intermdiaire, compose d'individus des classes
infrieures, mais qui participent au gouvernement, parce qu'ils sont
chargs du dpt des lois et qu'ils ont de l'influence sur
l'opinion.

L'expression vague des prceptes du Koran, seules lois crites dans
les pays musulmans, laisse aux docteurs une grande latitude pour les
interprtations, et bien des moyens d'augmenter leur autorit.
Quoique cette religion ait peu de dogmes, le fanatisme qu'elle
inspire est un instrument que les prtres savent employer avec
succs.

Toutes les classes d'habitans sont admises  embrasser cette
carrire[14]; la premire ducation se borne  apprendre et 
rciter quelques passages du Koran, ensuite  lire et  crire. Ceux
dont les vues s'tendent plus loin, se perfectionnent dans la
lecture et l'criture, et tudient les commentaires du Koran, qui
ont t faits par la secte qu'ils embrassent. Voil toute la
science ncessaire pour tre admis; la plupart des imans et des
servans des mosques n'en savent pas davantage. La soumission aux
chefs de la religion, des pratiques religieuses, l'art d'en imposer
par des formes extrieures et l'affectation d'un langage plein de
maximes, leur frayent la route aux premiers emplois. On remarque
chez les principaux chefs de la religion, nomms cheiks de la loi,
l'astuce commune  tous les prtres, qui, pour mieux dominer,
cherchent  s'emparer de l'esprit des hommes. Leur conversation est
remplie de belles sentences morales, et de grandes images potiques
qu'ils pillent dans les livres arabes; c'est tout leur savoir: on ne
doit pas chercher en eux d'autres connaissances sur la politique,
les sciences, etc.; ils n'en souponnent pas plus l'existence que
l'utilit.

[Note 14: On voit beaucoup d'hommes des dernires classes
parvenus aux premiers emplois religieux.  l'arrive des Franais en
gypte, le cheik de la principale mosque du Caire, celle
d'El-Azahr, tait Abdallah-Cherkaoui, fils d'un Arabe, cultivateur
dans un petit village de la Charkih; il a prsid le divan form
par Bonaparte. D'autres cheiks sont fils de fellhs. L'un des plus
marquans par son esprit, le cheik El-Mohdi, qui fut secrtaire du
divan, est fils d'un menuisier, cophte, pris dans son enfance par un
cheik, qui l'a fait musulman; il est parvenu, encore jeune,  tre
le chef d'une des premires mosques du Caire.]

Sous l'humble titre de fakir (pauvre) et de distributeurs des aumnes,
ils jouissent de revenus considrables, affects  l'entretien des
mosques et aux fondations pieuses. Ces revenus sont ceux de
villages et de terres qui ont t successivement donns aux
fondations religieuses, par les souverains de l'gypte et les
particuliers; ils proviennent aussi de certains droits sur les
consommations, etc., etc. Une autre cause a contribu  augmenter
ces revenus. Les propritaires craignant qu'aprs leur mort le
gouvernement ne s'empart de leurs possessions, et voulant les
assurer  leurs enfans, en font hommage  des mosques, sous la
rserve de rentes qui doivent tre payes  leur postrit: on
nomme ces fondations _risaks_.

Les cheiks ont une grande influence morale sur le peuple. Les
gouvernans les plus despotiques se sont toujours crus obligs de les
respecter. Mahomet imprima dans l'esprit de ses disciples l'opinion
que le Koran contenait tous les prceptes religieux et sociaux; les
interprtes et les commentateurs de ce livre, devenus chefs de
secte, l'ont transmise  leurs successeurs, et les mmes tudes
portent simultanment aux places de jurisprudence et religieuses;
les mmes individus passent de l'une  l'autre sans difficult,
quelquefois mme les exercent ensemble; elles donnent toutes deux le
titre d'_ulma_.

Lorsque les Turcs firent la conqute de l'gypte et en organisrent
le gouvernement, ils ne voulurent pas laisser aux gyptiens les
emplois de judicature; la Porte nommait chaque anne au Caire un
grand-kadi, et des kadis secondaires qui en dpendaient dans chaque
province: ces emplois s'achetaient  Constantinople. Bonaparte
rendit aux gyptiens le droit de se juger; les grands cheiks lui
proposrent des candidats; pour supprimer la vnalit de la justice,
il dfendit les prsens et fixa les molumens des juges.

Il existe au Caire deux familles qui jouissent de la considration
attache aux descendans directs du Prophte, dont les chefs occupent
des places hrditaires, auxquels sont allous de grands revenus.
Le cheik El-Bekry, descendant d'Aboubekr, est cheik des cheiks de la
religion; et le cheik Saadat, qui compte dans ses anctres Ali,
gendre, et Fathmah, fille de Mahomet, ainsi que les califes
Fathmites, est chef de la mosque d'Hassan, fils d'Ali.

Beaucoup de familles de chrifs, ou descendans loigns de Mahomet,
qui sont originaires des villes de l'Hedjas et de l'Yemen, et qui y
conservent des relations, forment aussi une classe un peu distingue
du reste des habitans; elles s'adonnent au commerce ou  la culture.
Plusieurs villages sont entirement habits par quelques unes
d'elles, principalement ceux dont les revenus sont affects  des
fondations pieuses; elles jouissent d'une certaine considration, et
sont moins dgrades que les autres fellhs. On ne doit pas
confondre ces chrifs avec ceux qui, par des alliances plus ou moins
anciennes, ont acquis le droit d'en prendre le titre et de porter le
turban vert.

La classe des propritaires vivant dans les villes du produit de
leurs villages, est compose particulirement des descendans[15] des
officiers turcs qui conquirent l'gypte sous Slim II, et des
mameloucks qui partagrent avec eux le gouvernement. Ces officiers
avaient obtenu la concession d'une grande partie des villages; ils
recevaient la plus forte portion de leurs revenus, comme
appointemens, et pour l'entretien des soldats qu'ils devaient
toujours tre prts  conduire  la dfense de l'tat. Ils tenaient
ces villages sous des conditions analogues aux _Tuiariots_ du reste
de la Turquie et  la suzerainet des temps fodaux; ils taient
aussi chargs de la perception des droits rservs par le
grand-seigneur, qu'on regardait comme seul propritaire des terres,
et qui pouvait en disposer aprs la mort de celui qui en avait la
jouissance. Ses hritiers demandaient ou plutt achetaient du pacha
de nouveaux titres de proprit. La corruption du gouvernement
rendit les hritages plus faciles; les femmes obtinrent des villages
de leurs maris, et purent les transmettre  leurs enfans et  leurs
esclaves.

[Note 15: Sous la dnomination de descendans, on doit comprendre
non seulement la postrit directe, mais aussi les mameloucks
esclaves qui ont des droits dans la succession.]

Ces propritaires composaient les diffrens corps de milice, les
Ingcharichs ou janissaires, les Odjaklis, les Assabs, etc., chargs
de la dfense de l'gypte. Nous ne rappellerons pas que les chefs de
ces milices, diviss par l'ambition, se sont entours d'esclaves
dont ils ne suspectaient pas la fidlit. Nous n'examinerons pas
l'influence que les usages sur l'adoption des esclaves ont eue dans
toutes les affaires politiques; comment la race turque a diminu,
tandis que les mameloucks croissaient en nombre et en puissance:
comment les mameloucks, surtout depuis Ali-Bey, se sont
successivement empars, par la terreur et par des alliances, de la
plus grande partie des villages: ces considrations sont du ressort
de l'histoire.  l'arrive des Franais, la classe des anciens
propritaires tait rduite  un petit nombre d'hommes crass par
les mameloucks, au point d'tre obligs de recourir  la protection
de quelques beys et mme des cheiks arabes, pour obtenir de leurs
fellhs le paiement des revenus qui leur restaient sur des portions
de village. S'estimant d'une classe suprieure  celle des artisans
et des commerans, ils vgtaient dans les villes, et les mameloucks
leur confiaient rarement des emplois subalternes.

Les mameloucks, dont l'organisation et la composition diffrent
totalement des institutions de l'Europe, ont t parfaitement peints
par Volney, ainsi qu'une partie de leurs rvolutions; je n'en
donnerai qu'une ide gnrale.

C'est un phnomne trs singulier que de voir  ct des Arabes,
trs attachs  la distinction des rangs transmise par leurs
anctres, une classe nombreuse qui n'estime que l'homme achet, dont
les parens sont inconnus, et qui, de l'esclavage, s'est leve aux
premires dignits[16]. Cette opinion est aussi gnrale dans toute
la Turquie, mme  Constantinople, au centre du gouvernement qui a
pour principe de conserver la race d'Osman, et o il existe des
familles trs anciennes et considres. Cette opinion est-elle un
hommage aux talens que l'homme parti du point le plus bas, a d
montrer pour parvenir? Tient-elle  ce caractre belliqueux qui fait
prfrer un jeune homme lev pour la guerre loin de ses parens?
Dans un gouvernement tout militaire, les chefs ont-ils pens que des
esclaves qui tiennent tout d'eux, qui n'ont aucune famille, et qui
les regardent comme leur pre, doivent tre plus attachs  leurs
personnes et moins dangereux dans les emplois de confiance, que ceux
qui, ayant la facilit d'appuyer leur autorit de celle de leur
famille, pourraient se former des partis et se rendre indpendans?

[Note 16: J'ai entendu des officiers turcs, ainsi que des
mameloucks, me dire, en parlant de personnages qui occupaient de
grands emplois: _C'est un homme de bonne race; il a t achet._ Le
grand-visir actuel et le capitan-pacha ont commenc par tre achets
esclaves; et ce prjug est tellement enracin, que les enfans de ce
mme individu n'ont pas le mme degr de noblesse que leurs pre et
mre, qui ont t achets.]

Dans un gouvernement militaire et fodal, cet usage de former des
esclaves que l'on destine aux premiers emplois, pouvait seul parer
aux dangers de l'agrandissement des familles principales. Lorsque
l'Europe gmissait sous le rgime fodal, les possesseurs de grands
fiefs disputaient l'autorit entre eux, ainsi qu'aux rois et
empereurs; l'anarchie des tats tait complte. C'est peut-tre
cette politique qui a prolong l'existence des descendans d'Osman;
quelques esclaves levs  des pachalics ont vis  l'indpendance,
mais ils ont eu rarement une postrit qui pt suivre leur exemple,
et aprs leur mort tout rentrait dans le devoir. Aucune grande
famille n'a pu s'lever assez pour disputer le gouvernement  la
famille rgnante, ni faire une scission dans l'empire: l'gypte est
la seule province que l'loignement et l'organisation de son
gouvernement aient dispose  former une exception. Le gouvernement
ottoman a t plus sage  Constantinople que les chefs de l'gypte:
les janissaires ont souvent dpos des sultans, mais aucun de leurs
chefs n'a pu se rendre indpendant; et, par principe, on a toujours
cras ou appauvri les grandes familles qui auraient pu profiter de
leur influence. Le gouvernement a sans cesse vit le danger d'avoir
auprs de lui un corps arm toujours avide de pouvoir, dispos 
s'en emparer, et qui pouvait servir d'instrument a des ambitieux.

Des mameloucks, que les califes fathmites avaient achets pour
former leur garde, finirent par s'emparer du gouvernement: les chefs
transmirent leur puissance  leurs descendans, mais ceux de
Salah-ed-din s'amollirent, augmentrent, comme les califes, le
nombre et la puissance de leurs mameloucks, et furent galement
supplants. Les mameloucks n'eurent plus alors de chefs
hrditaires: la force ou le choix dcida de celui qui prendrait le
commandement; sa mort amenait de nouvelles querelles, et les partis
s'accordaient pour un mme choix, ou se partageaient l'gypte.

Slim II saisit, pour les attaquer, le moment de ces dissensions, et
admit l'un des partis  partager le gouvernement: ces mameloucks
conservrent une existence politique, et firent partie des corps de
milice: des beys, choisis entre eux par les chefs de ces corps et le
pacha, taient chargs de la police des provinces, et admis aux
dlibrations du divan, qui servait de contre-poids  l'autorit du
pacha. Les grands officiers du gouvernement, voulant augmenter leur
puissance, achetrent des mameloucks. Ibrahim-Kiaya, qui en
possdait le plus grand nombre, et qui sut s'attacher les
propritaires des autres, s'en servit pour s'lever, se fit craindre
et gouverna l'gypte. Aprs sa mort, les beys, qu'il avait
accoutums  l'exercice de l'autorit, voulurent en jouir; Ali-Bey,
suprieur en talens et en caractre  tous les autres, devint chef,
et se rendit indpendant. La Porte rtablit bien un pacha, mais les
mameloucks, habitus  rgner sur l'gypte, ne lui laissrent que
l'apparence de l'autorit.

Tous les mameloucks achets par un chef, ou mme par un de ses
affranchis, sont regards comme de sa famille et lui donnent le nom
de pre; c'est ce qui forme les grandes distinctions du corps des
mameloucks. Ceux qui parviennent  jouer un rle  leur tte, et qui
y restent assez long-temps pour acheter beaucoup d'esclaves et pour
les avancer, deviennent chefs de maison.[17]

[Note 17: Je ne parle pas de la postrit des mameloucks, et
cela doit surprendre. On serait port  penser que les chefs
devraient naturellement chercher  transmettre l'autorit  leurs
enfans; mais cela n'est point chez les mameloucks: leurs fils ne
remplissent presque jamais de rle important; ceux mme que la
faveur de leur pre a fait parvenir ne sont pas estims. Deux causes
morales entranent l'extinction prmature de leur race: d'abord,
l'opinion de la prfrence  donner aux esclaves sur l'homme de
famille; ensuite, le mpris qu'inspire en gnral aux mameloucks
l'habitant oisif des villes, lev dans le harem par les femmes. Les
mameloucks ne regardent pas leur fils comme leur successeur, comme
l'appui de leur vieillesse; la naissance de celui-ci n'est pas un
motif d'attachement pour la mre; et les femmes, jalouses de
conserver leurs charmes, suivent l'usage, trs commun en Orient, de
se faire avorter. On doit peut-tre attribuer aussi cette extinction
de la postrit des mameloucks au climat d'gypte, qui repousse la
reproduction des races trangres. Les observations des mdecins,
particulirement celles du citoyen Desgenettes, sur la naissance et
la mortalit des diffrens ges, peuvent jeter un grand jour sur
cette question.]

Les affranchis et les esclaves d'un mme matre se regardent comme
frres; mais,  la mort de leur matre, les principaux sont souvent
diviss d'intrts, la faveur qu'ils ont eue de son vivant
dterminant leur richesse et leur pouvoir. Celui qui en a le plus
acquiert la plus grande influence, et ceux de ses frres qui ne
peuvent pas lui disputer l'autorit le reconnaissent pour chef. Si
plusieurs sont gaux en force, ils se font la guerre jusqu' ce que
l'un des deux succombe, ou qu'ils s'accordent par le partage de
l'autorit.

Tous les mameloucks actuels sont de la maison d'Ibrahim-Kiaya;
Ali-Bey, et Mohamed-Bey Aboudahab se disputrent l'autorit, et
l'exercrent successivement. La maison d'Ali-Bey existe encore dans
les mameloucks d'Hassan-Bey et d'Osman-Bey Hassan, qui,  l'arrive
des Franais, taient rfugis dans le Sad. Ibrahim-Bey et
Mourd-Bey, principaux esclaves de Mohamed-Bey Aboudahab, avaient
fini leur longue querelle par gouverner ensemble l'gypte; ils ont
form depuis deux maisons.

Des marchands turcs amnent des esclaves de Constantinople en
gypte: on les choisit depuis six jusqu' seize et dix-sept ans[18].
Achets par les beys, par les kiachefs et les mukhtesims, ils sont,
pendant leur enfance, employs au service personnel; leur ducation
est toute militaire, c'est elle qui leur donne l'adresse, la force
et la souplesse qui les distinguent dans les exercices du corps,
l'quitation et le maniement des armes: devenus assez forts et
assez exercs, ils montent  cheval; c'est alors qu'ils sont
employs dans les expditions, et que, suivant le degr d'affection
qu'ils inspirent, on les attache  la garde plus particulire de
leur matre.

[Note 18: Ces esclaves sont de divers pays; il en est de Russes,
d'Allemands, pris  la guerre; mais les plus nombreux et les plus
estims sont Gorgiens, Circassiens et des autres parties du
Caucase: ces derniers parviennent plus souvent que les autres aux
premiers emplois. Cette domination d'hommes originaires du Caucase
sur l'gypte est digne de remarque. En remontant aux premiers temps
historiques, on la voit conquise par Cambyse, et gouverne par des
Persans sortis de ces montagnes. Les mameloucks y rgnrent aprs
les califes. Ils furent remplacs par des Turcs, galement
originaires du Caucase: aucun monument historique ne prouve que la
conqute de Cambyse n'a pas t prcde de quelque autre migration
des habitans de ces montagnes; des traditions parlent  la vrit
des conqutes faites par Ssostris: mais d'aprs la rpugnance que
les gyptiens ont montre constamment  quitter les rives du Nil,
peut-on penser que ce fut avec des migrations sorties de l'gypte
que Ssostris fit ces conqutes, tandis que, depuis les temps
historiques, on voit au contraire la population du Caucase fournir
des soldats  l'gypte? Cette observation ne prjuge rien sur une
question long-temps discute, celle de l'origine du peuple gyptien
et de son antiquit, ainsi que de l'influence qu'il eut ds les
temps les plus reculs, comme berceau des arts et des sciences, sur
la civilisation et l'instruction des autres peuples. Il peut avoir
reu des soldats du Caucase sans tre originaire de l'Asie. Une
classe suprieure, charge de l'administration, du gouvernement et
de la religion du pays, peut avoir t instruite dans les sciences
(et l'avoir t exclusivement au reste du peuple), sans en avoir
reu les principes d'aucune nation trangre. Quelques sages ont pu
sortir de l'gypte, instruire d'autres peuples, les civiliser, et,
en les gouvernant, diriger leurs conqutes, sans que ces colonies et
ces conqutes aient t faites par des migrations considrables de
ce pays.

Si les ruines magnifiques des temples de la Haute-gypte sont des
monumens d'habilet dans les arts et d'instruction dans les
sciences, n'en sont-ils pas aussi de l'esclavage et de la
superstition de la classe infrieure du peuple? Des zodiaques
sculpts sur quelques uns de ces temples, et par le moyen desquels
on a dtermin le sicle de leur construction; l'observation que les
plus anciens sont les plus rapprochs des cataractes et des sources
du Nil, et que les figures peintes et sculptes sur ces monumens ont
le caractre africain, sont des faits dont on pourrait conclure que
la population de l'gypte, ou plutt la classe qui y a port la
civilisation et les arts, est venue de l'intrieur de l'Afrique, en
descendant le Nil.]

Lorsque, pour rcompenser leurs services, leur matre les
affranchit, ils quittent sa maison, reoivent de lui des proprits,
souvent mme il les marie  l'une de ses esclaves; ils ont alors le
droit d'acheter des mameloucks, et cessent d'tre employs au
service intrieur; mais ils sont toujours prts  obir  leur
matre, et le suivent  la guerre. La permission de laisser crotre
leur barbe est le signe extrieur de leur libert. Quoique le nombre
des kiachefs ft fix, et que le corps des beys dt les choisir sous
la confirmation du pacha, ceux qui avaient de l'influence nommaient
leurs cratures, et les faisaient reconnatre par les autres. Les
vingt-quatre beys taient choisis parmi les kiachefs; lorsqu'une de
ces places tait vacante, ils en proposaient un au pacha, qui le
confirmait; dans les derniers temps c'tait une simple formalit, et
le chef de maison le plus puissant nommait des beys de sa famille.
Mourd et Ibrahim, lorsqu'ils partagrent le gouvernement,
s'accordrent pour avoir un nombre  peu prs gal de beys.

Une grande carrire est donc toujours ouverte  l'ambition des
mameloucks: d'esclaves ils peuvent devenir beys, chefs de maison, et
mme souverains de l'gypte. Leurs moyens de parvenir sont
l'attachement, le zle et l'obissance; la force et l'adresse dans
les exercices militaires, la bravoure dans les combats; ils
obtiennent ainsi la faveur de leur matre: des richesses et la
libert. Devenus kiachefs, ils peuvent obtenir des commandemens de
provinces ou des expditions, dans lesquelles ils pressurent les
fellhs et les Arabes: ils accumulent alors l'argent ncessaire pour
acheter et entretenir un grand nombre d'esclaves. La considration
qu'ils ont acquise, la crainte qu'inspire une force militaire
imposante, et les richesses, les conduisent ensuite aux premiers
emplois.

Les guerres entre les mameloucks des diffrentes maisons, dont les
chefs se disputaient le gouvernement, entranaient la chute d'un
parti, qui se retirait dans la Haute-gypte. Les vaincus taient
proscrits, leurs biens confisqus[19], et leurs beys taient
remplacs au divan par des kiachefs du parti victorieux, qu'on
nommait beys  leur place. Le chef de la maison dominante, outre ce
qu'il possdait par lui-mme, devenait de cette manire possesseur
d'une grande partie des villages de ses adversaires; il en obtenait
encore par des concessions qu'il forait les mukhtesims  lui
faire, et par la succession des gens de sa maison qui mouraient sans
hritiers. Il se servait de toutes ses proprits pour augmenter ses
propres revenus, pour enrichir ses cratures, et pour rendre sa
maison plus puissante.

[Note 19: Il faut remarquer que, dans toutes ces rvolutions,
les biens et la personne des femmes de mameloucks et de beys
proscrits taient toujours respects: elles continuaient de vivre
tranquilles au Caire, y touchaient leurs revenus et envoyaient des
secours  leurs maris. C'est pour cette raison que les beys
donnaient ordinairement  leurs femmes des villages et des
proprits considrables.]

Les beys et les kiachefs recevaient chaque anne le gouvernement de
quelque province ou arrondissement. Ils y allaient faire une tourne
pour forcer le paiement des impositions dues au gouvernement et aux
mukhtesims, soumettre les Arabes et maintenir la police; mais leur
intrt propre les occupait bien davantage que les affaires
publiques; ils s'appliquaient  percevoir les droits qui leur
taient allous, saisissaient toutes les occasions de faire des
avanies ou d'ordonner des amendes, foraient les Arabes  leur
offrir des prsens, et nourrissaient leurs troupes aux dpens des
villages.

Outre les mameloucks, tous  cheval, les beys et le gouvernement
entretenaient quelques gardes  pied, etc. Fidle  la politique
turque de donner rarement une autorit militaire aux hommes du pays,
cette infanterie, peu nombreuse, n'tait pas compose d'gyptiens,
mais d'hommes de la partie occidentale de la Barbarie et d'Albanais.
Ils taient chargs en sous-ordre des mameloucks, de la garde des
villes et de la police des villages des beys qui les avaient  leur
solde.

Le pacha, envoy de Constantinople, tait bien cens le chef du
gouvernement de l'gypte; mais les beys, matres de toute
l'autorit, ne lui laissaient que les marques honorables de sa
place[20]. Je me dispenserai donc d'en parler, ainsi que des autres
officiers et des effendis, envoys par la Porte pour rgler des
comptes, que les beys faisaient toujours arranger de manire qu'on
n'et rien  envoyer  Constantinople.

[Note 20: L'organisation des armes turques, composes de
milices nombreuses, lorsqu'on les rassemble pour une expdition,
mais qui se dispersent aussitt qu'il n'y a plus qu' conserver,
contribue  rendre le pouvoir des pachas trs faible et surtout
passager. La Porte se rveille quelquefois et songe  rtablir son
autorit; elle envoie des armes qui y russissent; mais aussitt
que le pacha a repris tous ses droits, les soldats retournent chez
eux. Rduit alors  ceux qu'il doit entretenir de ses revenus, et
que, par avarice, il borne  un trs petit nombre, il retombe dans
l'avilissement; et les mameloucks, qui s'taient loigns pendant la
prsence de l'arme turque, reviennent envahir de nouveau toute
l'autorit. Il y en a plusieurs exemples, notamment aprs
l'expdition que le capitan-pacha fit, en 1788, contre Ibrahim et
Mourd-Bey, en s'appuyant du crdit et des mameloucks d'Isman-Bey.]

Les revenus des mameloucks se composaient de ceux qui leur taient
particuliers et de ceux du gouvernement.

Les revenus particuliers taient ceux des villages qui appartenaient
aux beys, kiachefs et mameloucks comme mukhtesims; les diffrens
droits qu'ils percevaient dans leur commandement, les avanies, les
amendes, les prsens qu'ils exigeaient. Les Cophtes ont toujours eu
l'adresse de se rendre ncessaires; chaque bey, chaque mukhtesim en
employait un par village, qui tenait les rles de contributions et
les percevait en son nom. Le bey propritaire de plusieurs villages,
avait un Cophte suprieur aux autres, qui tait  la fois son
intendant et son secrtaire. Ce dernier se ddommageait sur les
subalternes et sur les fellhs des humiliations qu'il devait
supporter.

Les revenus publics se composaient du miry ou impt territorial, que
les mukhtesims percevaient et versaient entre les mains d'effendis
envoys de Constantinople, mais obligs d'obir aux beys; des
douanes; des droits sur le commerce intrieur; de la ferme de
certaines exploitations; de la capitation des chrtiens, etc. Ces
divers droits,  l'arrive des Franais, taient afferms, les
douanes  des chrtiens de Syrie, les droits intrieurs  des
ngocians musulmans, les exploitations et le commerce du natron et
du sn  des Francs, etc., etc. Ces revenus publics taient
affects aux dpenses du gouvernement. L'excdant devait tre envoy
 Constantinople; mais les beys principaux en disposaient.

Aprs la conqute de l'gypte, le gouvernement franais devint
propritaire des villages qui appartenaient aux mameloucks et  des
mukhtesims migrs; il en perut les revenus, ainsi que ceux des
oussiehs, et se fit payer le miry. On ordonna un enregistrement des
propritaires de villages, pour constater les droits des mukhtesims qui
taient encore en gypte. Les Cophtes taient seuls instruits du mode
de perception et du produit des contributions territoriales; on dut
continuer  les employer. Les douanes et les autres contributions
indirectes furent organises. L'histoire gnrale de l'expdition fera
connatre plus en dtail ce que les Franais ont fait pour une
organisation des finances, galement conforme au bien du peuple et aux
intrts du gouvernement.

L'valuation des revenus que les mameloucks tiraient de l'gypte,
entranerait  des dtails que ne comportent pas ces considrations
gnrales. On croit assez communment qu'elle leur produisait, de
revenus publics et particuliers, trente-cinq  quarante millions.
Ils ont vari chaque anne sous les Franais, selon les
circonstances de la guerre; mais on peut les valuer  vingt ou
vingt-cinq millions. La raison de cette diffrence de produit est
que, pendant la guerre, la douane et les contributions indirectes
rapportaient fort peu; que les mameloucks qui surveillaient
directement l'exploitation de leurs villages, et particulirement
celle de leurs oussiehs, en retiraient plus que les Franais ne le
pouvaient alors; enfin, qu'on avait supprim les avanies, amendes et
autres vexations qui rapportaient beaucoup aux beys.

Les Franais n'ont pu recueillir aucun renseignement certain sur la
population. Les Musulmans ont pris des Juifs une rpugnance
superstitieuse pour les dnombremens:  cet obstacle se joignait
encore l'inquitude des habitans pour le motif de pareilles
recherches. N'imaginant pas qu'on pt avoir d'autre but que
d'obtenir de l'argent, ils pensaient que les Franais cherchaient 
savoir leur nombre, pour leur imposer une capitation. Ils ne
tiennent aucun registre des naissances et des morts; c'est avec
beaucoup de peine que, dans quelques villes, on a obtenu la
dclaration du nombre de ces derniers, et long-temps aprs celle des
naissances; mais elles n'ont jamais t bien exactes. Les tats
recueillis par le citoyen Desgenettes sont les seules bases qu'on
ait pu se procurer.

Si les mameloucks laissent peu de postrit, il n'en est pas de mme
des autres habitans, principalement des fellhs. Quoique un petit
nombre soient assez riches pour profiter de la loi qui autorise la
polygamie, et que les femmes y passent trs vite, ils ont tous
beaucoup d'enfans; sans cette fcondit, les grandes pestes
affaibliraient beaucoup l'gypte. N'ayant aucun renseignement sur
celle des campagnes, on ne peut l'estimer; cependant il parat qu'on
peut porter celle de toute l'gypte  environ deux millions cinq
cent mille habitans, ou  plus de trois millions, compris la ville
du Caire, qui en a deux cent cinquante  trois cent mille.


RSUM DE L'TAT SOCIAL DES PEUPLES DE L'GYPTE.

Depuis l'Arabe Bdouin jusqu'aux chefs du gouvernement, la force et
les richesses sont la seule route qui conduise au pouvoir, et
ds-lors l'unique objet de l'ambition. Tous sont peu dlicats sur
les moyens d'acqurir des trsors; tous cherchent  s'attacher des
hommes qui leur soient dvous, et dont ils puissent employer
utilement le courage et l'adresse. Les beys et les mukhtesims
achtent des esclaves blancs et quelques noirs; les cheiks arabes
achtent des Ngres. Chacun s'entoure d'une milice plus ou moins
redoutable. Se croit-il assez fort, il lutte et fait la guerre avec
ses concurrens ou ses oppresseurs. Lorsqu'il n'existe pas dans le
gouvernement une puissance capable d'imposer  toutes ces forces
divises, l'anarchie est complte; l'esprit de faction et les haines
hrditaires se joignent aux querelles qui naissent journellement.
Le cultivateur est presque toujours entran dans ces querelles; il
en a aussi de personnelles, mais de quelque manire qu'elles se
terminent, le produit de ses rcoltes sert toujours  nourrir les
combattans; il doit payer les profusions des chefs pour augmenter
leur pouvoir: il n'est que le misrable instrument de leurs
jouissances. Rgi plutt par les caprices des hommes puissans que
par des lois fixes, il ne sait  qui du gouvernement de
Constantinople, des beys, des mukhtesims ou des cheiks arabes il
doit obir. Oblig de les satisfaire tous, il excute d'abord les
ordres de celui dont, pour le moment, il redoute la vengeance; de l
l'usage de mettre chaque anne des troupes en campagne pour
percevoir les contributions.

Les qualits morales et l'instruction ne conduisent  aucun emploi;
elles ne procurent qu'une trs faible considration, et nulle
richesse; rien n'invite donc  les cultiver. La seule tude est
celle de la dissimulation, cette arme de la faiblesse ambitieuse;
elle est autant le partage de toutes les classes du peuple que la
base de la conduite du gouvernement.

Des lois vagues, la vnalit des juges, l'absence d'une force
spcialement destine  poursuivre et  punir les coupables, les
refuges qui leur sont toujours ouverts par l'hospitalit,
dterminent le gouvernement  punir une famille, une corporation, un
village, pour la faute d'un seul homme, souvent fugitif, plus
souvent inconnu; il adopte ainsi l'usage des Arabes, d'tendre les
vengeances personnelles  des familles entires: il reconnat le
territoire de chaque tribu pour exiger d'elle la restitution ou le
paiement des vols qui s'y commettent. Dans un gouvernement mal
organis, cette mthode de punir une classe entire des fautes d'un
seul homme, a du moins l'avantage d'intresser tous les individus 
se surveiller rciproquement. Les asiles sont une ressource que tous
les habitans se procurent mutuellement contre l'oppression. Ce n'est
pas par esprit d'ordre et de justice que les gouvernans, peu
susceptibles de ces sentimens moraux, poursuivent le coupable, et
cherchent  terminer les querelles; mais c'est que la culture, les
rcoltes et le paiement des contributions en souffrent; et que les
accommodemens leur procurent toujours des prsens ou des amendes.

Le peuple gyptien a t soumis dans presque tous les temps, a des
conqurans trangers dont il a successivement dtest le joug.
Toujours prompt  se livrer aux apparences du succs, mais en proie
aux haines, aux jalousies, effets de sa division en classes
distinctes, jamais un concours simultan d'efforts n'exista pour
briser ses chanes; les soulvemens partiels furent toujours
svrement rprims: il conserve encore le mme esprit d'inquitude.
Le gouvernement des Osmanlis est celui qu'il dteste le plus; cette
aversion est continuellement excite par les mameloucks et les
Arabes, dont l'esprit domine en gypte: elle a sans doute contribu,
malgr le fanatisme religieux,  l'attacher aux Franais.

Les lmens de la socit s'opposent, en gypte,  toute espce
d'amliorations; aucun changement utile ne peut tre opr que par
des trangers appels au gouvernement. Les Franais se sont trouvs
dans cette position; mais outre les difficults d'un tablissement,
et celles qui naissent de l'tat de guerre, combien d'obstacles
moraux n'avaient-ils pas  surmonter? L'attachement aux anciens
usages, l'orgueil de la superstition, et l'ignorance qui repousse
toute ide nouvelle, la diffrence de langage et de culte, les
moeurs et l'tat social des diffrentes classes, etc., etc. Il
fallait organiser la justice, tablir des autorits municipales, une
police gnrale et une administration uniquement occupes du bien
public; effacer les distinctions politiques et religieuses, habituer
les hommes de cultes diffrens  obir aux mmes lois, changer la
nature des proprits territoriales et l'tat des fellhs; il
fallait intresser les cultivateurs  perfectionner leurs cultures,
les artisans et les commerans  tendre leurs spculations, par la
certitude de jouir du fruit de leurs travaux; il fallait dtruire
les Arabes errans, ou saper, par des institutions, leurs prjugs
contre la vie sdentaire; il fallait enfin lier tous les intrts
particuliers  l'intrt gnral, perfectionner le systme des
impositions, amliorer la distribution des eaux et l'irrigation,
dvelopper la culture des plantes coloniales, creuser des canaux de
navigation, etc., etc. Alors l'gypte se serait leve au plus haut
degr de prosprit. Mais il tait ncessaire d'tudier parfaitement
ce peuple, de dtruire ses prjugs, d'attirer sur les lgislateurs
l'amour, l'estime et la vnration qui seuls pouvaient leur donner
une force morale suffisante pour tablir et consolider de nouvelles
institutions. Cela ne pouvait tre effectu que successivement et
avec beaucoup de lenteur. C'est au moment o les Franais avaient
acquis en partie ces connaissances et l'ascendant moral d'o
dpendait le succs, qu'ils ont abandonn l'gypte. La paix, qui
procure la tranquillit  tous les autres peuples, n'est pas un
bienfait pour les gyptiens; elle les rejette au sein des troubles
et des dissensions intestines; elle les replonge dans la barbarie.

L'orgueilleux musulman connaissait les peuples de l'Europe,
seulement par l'horreur que des barbares fanatiques avaient inspire
 ses anctres; il ignorait ou se refusait  penser que ces mmes
peuples, affranchis de leurs prjugs, avaient fait des pas immenses
dans la carrire de la civilisation; tandis que lui, dgrad par ses
propres institutions, peut  peine se compter au nombre des peuples
civiliss. Lors de l'expdition de Bonaparte en gypte, on vit pour
la premire fois les sciences et les arts s'unir  la marche d'un
conqurant. Les gyptiens apprcirent ds-lors la puissance des
Europens, la douceur de leurs lois, et l'tendue de leurs lumires;
leurs braves admirrent les exploits des Franais: tous reconnurent
leur supriorit.

L'arme d'Orient laisse en gypte de grands souvenirs et des
regrets. Ces impressions sont un germe que l'avenir et les vnemens
feront clore.




DE L'GYPTE

APRS

LA BATAILLE D'HLIOPOLIS.




PREMIRE PARTIE.

DEPUIS LE MOIS DE FLORAL AN VIII, JUSQU'AU MOIS

DE BRUMAIRE AN IX.




CHAPITRE PREMIER.

SITUATION DE L'ARME D'ORIENT, ET PROJETS DE KLBER AVANT SA MORT.


Aprs la bataille d'Hliopolis et le sige du Caire, l'arme se
trouva dans la situation la plus brillante. Les troupes, bien
habilles, bien nourries, et payes rgulirement, taient
satisfaites de leur sort. La mauvaise foi des Anglais, lors de la
rupture du trait d'El-A'rych, avaient excit leur indignation; les
Turcs n'taient point pour elles des ennemis redoutables. Depuis le
18 brumaire, leur confiance dans le gouvernement ajoutait au dsir
de conserver une conqute dont elles sentaient toute l'importance,
et qui leur plaisait depuis qu'elles y jouissaient de quelque
agrment et supportaient moins de privations.

Les habitans, tonns de voir le visir de la Porte (le plus grand
personnage que leur ignorance leur permt de connatre) battu par
les Franais, taient persuads que tous les efforts des Turcs
seraient dsormais inutiles; ils regardaient l'gypte comme la
proprit de leurs nouveaux matres, et prenaient une grande
confiance en eux. Ils avaient prouv dans plusieurs occasions
combien leurs rvoltes avaient t facilement dissipes par un petit
nombre de troupes. Les charges de guerre auxquelles les rebelles
avaient t imposs les avaient pour toujours dgots de semblables
soulvemens. La paix avec Mourd-Bey contribuait encore  maintenir
les gyptiens dans ces sentimens.

Les contributions extraordinaires imposes au Caire, en punition de
la rvolte, donnaient les moyens de payer l'arrir, qui s'levait
alors  onze millions, y compris la solde, et d'attendre la saison
o l'on peroit les impositions ordinaires, pour fournir aux
dpenses courantes. Les amliorations que l'tat de guerre et les
difficults insparables d'un nouvel tablissement avaient empch
Bonaparte d'effectuer dans un pays o la langue, les moeurs, les
usages, tout levait des obstacles, Klber pouvait les faire aprs
la bataille d'Hliopolis; celles qu'il ordonna dans toutes les
parties de l'administration apportrent beaucoup d'conomie dans les
dpenses, diminurent les frais de perception, et mirent un frein 
beaucoup de vexations et de dilapidations.

Le gnral Klber voulant profiter des dispositions gnrales des
habitans, fit sentir particulirement aux Cophtes que s'ils avaient
t arms pendant la rvolte du Caire, leur quartier n'aurait pas
t pill par les Turcs, et qu'il tait de leur intrt de
concourir, avec les Franais,  la dfense commune. Il les engagea 
former un bataillon de cinq cents hommes, qu'il fit habiller  la
franaise: il comptait l'augmenter autant que les circonstances le
permettraient.

Cette formation d'un corps tait un moyen de dvelopper le got du
service militaire; mais il tait encore plus avantageux d'engager
les habitans du pays, chrtiens et musulmans,  s'enrler dans les
demi-brigades, o ils pouvaient prendre plus facilement le moral du
soldat franais. Klber encouragea ces recrutemens. Ils russirent
dans la Haute-gypte; la 21e demi-brigade fit, en trs peu de temps,
trois cents recrues, qui se formrent assez vite. Les habitans de la
Basse-gypte y paraissaient moins disposs; cependant on aurait pu
vaincre leur rpugnance.

Les Grecs, d'un caractre plus belliqueux, se prsentaient avec bien
plus de zle. Deux compagnies avaient dj t formes prcdemment
par Bonaparte; celle qui se trouvait au Caire lors du sige s'tait
fort bien battue. Klber forma une lgion o l'on engagea beaucoup
de Grecs nouvellement arrivs dans les ports: elle fut bientt
d'environ quinze cents hommes.

L'arme avait prouv beaucoup d'obstacles pour les transports dans
les momens difficiles, parce qu'alors les Arabes qui louaient leurs
chameaux s'loignaient. Afin d'assurer ce service important, Klber
fit tablir un parc de cinq cents chameaux toujours disponibles, et
qu'on employait, en temps ordinaire, aux diffrens services; il
ordonna une leve des chevaux et des chameaux ncessaires pour
remonter la cavalerie et l'artillerie; il fit tablir des ponts
volans, pour faciliter les passages du Nil aux troupes qui auraient
 marcher de la cte sur les frontires de Syrie, et ordonna des
reconnaissances pour organiser des communications entre les divers
postes occups par l'arme.

Il arrta, pour le Caire, un plan de travaux simples qui
remplissaient deux objets importans; celui de contenir les habitans
de cette grande ville, et celui de la clore, de manire qu'aucun
parti ennemi ne pt s'y introduire. Il ordonna aussi les travaux
ncessaires pour la dfense des ctes.

Il tablit un comit administratif compos de cinq membres, chefs
des principales administrations, qui discutaient avec lui les
amliorations que les circonstances rendaient possibles. Il arrta
beaucoup de dilapidations; ta le moyen de spculer sur le bien-tre
du soldat, et amliora le sort des troupes en faisant payer les
rations de viande et de fourrage, et en mettant une partie de
l'habillement au compte des corps.

La flotte turque, commande par le capitan-pacha, avait paru, dans
les premiers jours de prairial, devant Alexandrie. Klber, ignorant
si elle portait des troupes et mditait quelque dbarquement,
partit, ds qu'il en eut la nouvelle, avec une partie des troupes
qui taient au Caire, et donna des ordres pour runir  Rahmanih
celles du Delta. Il quitta le Caire le 14 prairial, apprit 
Rahmanih que le capitan-pacha tait seulement venu parader devant
Alexandrie, afin d'entamer quelques ngociations, dfendit de
recevoir  terre aucun parlementaire, et revint au Caire laissant
dans le Delta, vis--vis Rahmanih, un camp volant de deux
demi-brigades et de deux rgimens de cavalerie disponibles, pour
aller sur tous les points de la cte qui pourraient tre menacs, ou
sur la frontire de Syrie.

Le gnral Menou tait arriv au Caire  la fin de floral; depuis
six mois il avait l'ordre de s'y rendre, d'abord pour tre employ
aux ngociations avec les Turcs, ensuite pour la campagne qui se
prparait, et aprs la prise du Caire, afin d'y commander. Mais en
crivant toujours qu'il allait partir, qu'il ne dsirait rien tant
que de combattre, il tait rest paisiblement  Rosette, jusqu'au
moment o les Osmanlis sortis du Caire et rejets dans le dsert, on
n'eut plus qu' jouir d'une tranquillit due aux victoires de
l'arme. Arriv au Caire, il fit des difficults pour en prendre le
commandement: celui de la Haute-gypte, o il paraissait dsirer de
voyager, lui fut offert; mmes obstacles. Enfin, Klber lui crivit
qu'aprs lui avoir offert les plus beaux commandemens, il ne lui
restait plus qu' lui offrir celui de l'arme; le gnral Menou
choisit celui de la Haute-gypte; mais il ne partit pas.

Lorsque le gnral Klber partit pour Rahmanih, il crivit au
gnral Reynier, qui tait en tourne dans le Kalioubh, de venir au
Caire pour en prendre le commandement et surveiller la Haute-gypte
ainsi que la frontire de Syrie, tandis que lui serait sur les
ctes. L'exprs s'gara, et le gnral Reynier ne put arriver
qu'aprs son dpart. Pendant ce temps, le gnral Menou sollicita ce
commandement: Klber le lui accorda en lui recommandant de se
concerter avec le gnral Reynier pour les dispositions de dfense,
s'il y avait quelque mouvement du ct de la Syrie. Ce dernier, de
retour au Caire, lui donna tous les renseignemens qui pouvaient lui
tre ncessaires sur les fortifications, les troupes, les habitans
et la police de cette ville, qu'il connaissait peu.

Klber fut de retour le 21 de Rahmanih; le 23, il montra au gnral
Reynier la note qu'il faisait crire en rponse  une lettre que
Morier, secrtaire de lord Elgin, lui avait envoye de Jaffa. Il
entra dans quelques dtails sur la conduite qu'il devait tenir avec
les Turcs, et dont il l'avait dj entretenu plusieurs fois. Il
voulait profiter de la rupture du trait d'El-A'rych et des
arrangemens pris alors par les Anglais,  l'effet d'occuper
Alexandrie, Damiette et Souez, pour exciter le ressentiment des
Turcs contre eux; il voulait aussi viter les communications avec
les chefs de ces deux armes, en mme temps qu'il tcherait
d'tablir une correspondance directe avec Constantinople. Par ce
moyen, il esprait correspondre avec le gouvernement franais, et
faire consentir les Turcs  la neutralit jusqu' la paix gnrale.
Un arrangement aurait donn  l'arme franaise l'assurance de
n'tre attaque que par une expdition maritime, que les Anglais
n'auraient srement pas tente sans l'appui des Turcs; il aurait
augment les ressources en rtablissant une partie du commerce.




CHAPITRE II.

ASSASSINAT DE KLBER.--LE GNRAL MENOU PREND LE COMMANDEMENT.--SA
CONDUITE DANS LES PREMIERS TEMPS, ET JUSQU'EN FRUCTIDOR.


Le 25 prairial, le gnral Klber, aprs avoir pass, dans l'le de
Raoudah, la revue de la lgion grecque, vint au Caire voir les
rparations qu'on faisait  sa maison. Il se promenait sur la
terrasse de son jardin avec le citoyen Protain, architecte,
lorsqu'il fut frapp de plusieurs coups de poignard. L'assassin,
arriv au Caire  la fin de floral, avait suivi Klber depuis
Gish, s'tait introduit dans la maison avec les ouvriers, et avait
saisi le moment o ce gnral, occup de sa conversation, ne
pouvait l'apercevoir. Les gnraux se runirent ds qu'ils apprirent
cette nouvelle. On fit la recherche de l'assassin, qui fut arrt
bientt aprs, et on l'interrogea.

Les cheiks et les agas de la ville avaient t mands; on voulait
examiner si cet attentat n'tait pas li  quelque conspiration plus
tendue. Un aide-de-camp vint demander s'ils devaient tre
introduits. Le gnral Reynier,  qui il porta la parole, lui dit de
s'adresser au gnral Menou, qui le lui renvoya, et il s'tablit
entre eux une discussion sur le commandement de l'arme.

Le gnral Menou protesta que ce commandement ne lui convenait pas;
que n'ayant pas fait la guerre activement, il tait moins connu des
troupes que le gnral Reynier, et qu'il l'_avait dj refus dans
d'autres occasions_; il prodigua sa _parole d'honneur_ qu'il
donnerait plutt sa dmission d'officier-gnral que de l'accepter,
et que mme, si on l'y forait, il s'en servirait pour ordonner au
gnral Reynier de le prendre. Ce gnral lui observa qu'en
pareilles circonstances les lois ordonnaient au plus ancien de grade
de prendre le commandement provisoire, en attendant les ordres du
gouvernement, et que s'il dsirait avoir le temps de faire ses
rflexions avant d'accepter, il ne pouvait du moins se dispenser de
donner des ordres en sa qualit de commandant du Caire; que quant 
lui, il croyait ce commandement trop dlicat pour s'en charger
lgrement. Voyant qu'il ne se dcidait pas, il le prit  part,
renouvela ses observations, en ajoutant qu'une pareille discussion
devait tre renvoye  un moment plus calme.

Le gnral Menou rpta encore qu'il ne pouvait prendre le
commandement; qu'il n'avait pas fait la guerre, et n'tait pas connu
des soldats, peut-tre prvenus contre lui par son changement de
religion. Le gnral Reynier lui dit qu'il ne devait point regarder
ce changement comme un obstacle; que mme il le rendrait plus
agrable aux habitans du pays; qu'enfin, tous les gnraux, et lui
en particulier, l'appuieraient de tous leurs moyens et de leurs
conseils. Il l'invita  rpondre au moins comme commandant du Caire,
et se retourna du ct de l'aide-de-camp; la discussion finit alors.
On continua de faire des informations sur l'assassinat, et, ds le
lendemain, le gnral Menou prit le titre de _commandant l'arme par
intrim_. Il nomma le gnral Reynier prsident de la commission
charge de juger l'assassin.

Aprs les funrailles de Klber et l'excution du coupable, le
gnral Menou prit le titre de gnral en chef. L'arme le vit avec
beaucoup de peine succder  ses anciens chefs. Plusieurs corps
levrent des murmures; mais les gnraux les apaisrent; ils
espraient que son habitude des affaires suffirait pour bien diriger
l'administration du pays, et qu'au moment du danger ils pourraient
l'aider de leur exprience.

Le gnral Menou chercha pendant les premiers jours  se concilier
les esprits: gnraux, administrateurs, il les accueillit tous, leur
fit de frquentes visites; il sembla mme aller au-devant de leurs
avis. Mais bientt des traits d'animosit contre son prdcesseur,
des tracasseries pour sa succession, commencrent  dvoiler au
moins sa maladresse. Les murmures de l'arme et les reproches
adresss au gnral Reynier de l'avoir engag  prendre le
commandement, excitrent sa jalousie, quoique la conduite franche de
ce gnral ft bien propre  le rassurer sur les suites de cette
rivalit.

Le commandement de l'gypte pouvait procurer  la fois les plus
brillantes rputations, celles de militaire, de lgislateur et
d'administrateur. Pour se les assurer, il fallait tre confirm par le
gouvernement, et effacer le souvenir de la gloire de Klber. Des partis
coloniste et anti-coloniste furent invents. Le gnral Menou se mit 
la tte au premier, et proclama l'engagement de conserver l'gypte. On
rpandit en France l'opinion que les autres gnraux formaient le
second, et voulaient renouveler le trait d'El-A'rych[21].  cette
poque l'Osiris fut expdi secrtement.

[Note 21: La diffrence entre ces deux poques tait bien apprcie
par tous les individus de l'arme. Lors du trait d'El-A'rych, elle ne
recevait de la France que des nouvelles affligeantes: les armes taient
battues, les frontires entames. Les dclamations que le Directoire
autorisait contre l'expdition d'gypte faisaient regarder l'arme comme
en exil. Ignorant encore le sort de Bonaparte et l'heureuse rvolution
qui rendit  la France son nergie et sa gloire, elle brlait de porter
ses armes victorieuses dans sa patrie. Klber avait continu des
ngociations, afin d'clairer les Turcs sur leurs vritables intrts,
de retarder leurs oprations et de gagner du temps, en attendant les
ordres du gouvernement et des secours: n'ayant plus d'autre moyen de les
prolonger, il avait propos des confrences et une suspension d'armes.
Les Anglais, qui avaient d intervenir, surent retarder l'annonce de la
suspension d'armes et le transport des plnipotentiaires envoys  la
confrence, de manire qu'El-A'rych fut attaqu et livr par surprise,
tandis que les Franais se reposaient sur la foi de l'armistice.

El-A'rych pris, le gnral Desaix au pouvoir de l'arme turque, une
partie de l'gypte insurge, on ne pouvait plus avoir que
difficilement l'argent et les vivres ncessaires  l'arme; les
villes des ctes taient dans une situation  faire craindre des
vnemens semblables  celui d'El-A'rych. L'arme turque allait se
rpandre en gypte; des corps de Russes et d'Anglais devaient se
joindre  elle: l'arme d'Orient pouvait ne pas tre victorieuse,
ses victoires mme devaient l'puiser; ne recevant pas de secours,
elle pouvait prvoir qu'elle succomberait aprs quelques attaques
successives, et des auxiliaires europens, en aidant les Turcs,
auraient acquis chez eux me influence politique dangereuse pour la
France. Klber, persuad que le Directoire abandonnait tout projet
sur l'gypte, et que les vieilles bandes de l'arme d'Orient,
arrivant en Europe au commencement de la campagne, pouvaient sauver
leur pays, fit le sacrifice de la gloire qu'il pouvait acqurir
contre les Turcs dans l'espoir d'tre plus utile. Il voulait, par ce
trait, sparer les Turcs des Russes et des Anglais, les dterminer
 faire la paix avec la France, et  lui assurer dans le commerce
des avantages quivalens  la restitution de l'gypte. Mais le visir
dpendait trop des Anglais pour y consentir ostensiblement; il ne
donna que des assurances verbales que cela s'arrangerait aprs
l'vacuation. Les ngociations taient trop avances pour reculer,
et le trait fut conclu: son excution tait commence lorsqu'on
apprit la rvolution du 18 brumaire. L'arme pouvait alors esprer
que le gouvernement s'occuperait d'elle, si elle restait en gypte;
mais Klber tait trop loyal et trop esclave de sa parole pour
rompre un trait qu'il avait sign. Les faux calculs du gouvernement
anglais, la mauvaise foi jointe  l'insulte, tournrent contre lui;
ils rendirent  l'arme d'Orient ses armes, et lui valurent une
nouvelle conqute de l'gypte.

Lorsqu'on aurait cherch les circonstances les plus favorables pour
procurer  cette arme une victoire complte, on n'aurait pu les
mieux prparer qu'elles ne le furent par l'vacuation de la partie
orientale de l'gypte, la marche des Turcs et la runion de l'arme
franaise. Si, au lieu de signer la convention, on avait ouvert la
campagne, il y aurait eu beaucoup d'affaires partielles, de
privations, de marches pnibles, et on aurait peut-tre fini par
succomber.  Hliopolis les deux armes taient runies; aussi la
victoire fut-elle brillante et dcisive.

Aprs cette bataille et la nouvelle de la rvolution de 18 brumaire,
la situation de l'arme tait bien change. Assure au moins pour un
an de la possession paisible de l'gypte, elle pouvait esprer que
le gouvernement, qui alors mritait toute sa confiance, veillerait
sur elle. Les derniers dangers avaient attach tous les individus de
l'arme  la conservation de l'gypte; et si on avait voulu y
chercher des anti-colonistes, l'arme entire aurait dsign l'homme
seul qui passait  Rosette,  dclamer contre les oprations de son
chef, les poques o elle scellait de son sang cette nouvelle
conqute.]

Convaincu qu'il ne pouvait pas aspirer  une rputation militaire,
le gnral Menou tourna ses vues vers la carrire administrative; il
affecta de s'occuper de tous les dtails, et cherchant  donner une
grande ide de sa moralit et de sa probit, il cria fortement
contre les dilapidations; il promit enfin de dtruire tous les abus,
et cependant Bonaparte et Klber en avaient peu laiss subsister.
Press de donner des esprances favorables de son administration, et
d'y intresser l'arme, il publia l'engagement de tenir toujours la
solde au courant, avant d'avoir assez tudi les finances de
l'gypte, pour en assurer les moyens; il mit beaucoup d'ostentation
 crer une commission charge de surveiller la fabrication du
pain. Lorsqu'il crut apercevoir qu'on lui obissait avec moins de
rpugnance, il changea de genre de vie, devint moins accessible;
entour de liasses de papiers, il avait l'air de travailler
beaucoup, mais les affaires les plus presses restaient en
souffrance.

Sous Bonaparte et sous Klber, l'arme d'Orient n'avait qu'un mme
esprit; tous taient unis par les mmes dangers et les mmes
esprances: un nouveau chef cra un nouvel esprit. Aisment il
aurait pu se concilier l'arme, second par tous les gnraux, qui,
pntrs de la ncessit d'tre unis, agissaient de coeur; pour lui,
il prfra de se faire quelques partisans par des menes sourdes;
mais leur dveloppement fut long-temps couvert d'un voile que ses
dmarches ostensibles rendaient plus difficile  soulever.




CHAPITRE III.

VNEMENS POLITIQUES.


La note que Klber avait prpare pour accompagner le renvoi de la
lettre de Morier, secrtaire de lord Elgin, n'tait pas encore
partie; le gnral Menou en adoucit quelques expressions, et
l'expdia le 2 messidor, telle qu'elle a t imprime dans les
journaux.

Le 9 du mme mois, M. Wright, lieutenant du Tigre, arriva en
parlementaire par le dsert, avec des dpches du visir et de
Sidney-Smith. Il annonait que l'Angleterre avait dlivr les
passe-ports ncessaires pour l'excution du traite d'El-A'rych. Il
s'tait dj prsent  Alexandrie; mais, refus d'aprs les ordres
de Klber, il avait pass par la Syrie. M. Wright avait appris en
route l'assassinat de Klber, et avait tenu  Salhih divers propos
pour engager les soldats  se rvolter contre les gnraux qui
refuseraient de les ramener en France. Ses discours n'avaient
produit d'autre effet que l'indignation. D'aprs sa conduite, on
aurait pu l'arrter comme espion; il fut renvoy.

De nouvelles lettres du visir arrivrent le 15; elles taient
relatives  la note envoye  Morier; il lui fut rpondu de
s'adresser  Paris. Le 13 fructidor il fit passer encore une
dpche; il essayait toujours d'entamer quelques ngociations et
craignait d'tre prvenu par le capitan-pacha. Ces deux premires
autorits de la Porte rivalisaient d'activit pour renouer avec
l'arme franaise et s'en faire un mrite  Constantinople.

Le capitan-pacha tait venu  Jaffa, avec Sidney-Smith, au
commencement de messidor, pour concerter avec le visir un plan
d'oprations militaires ou de ngociations. Ils n'avaient pas de
forces qui leur permissent de rien entreprendre; aussi la confrence
entre le chef suprme de toutes les forces ottomanes, alors sans
arme, dont le crdit  sa cour avait beaucoup baiss depuis la
bataille d'Hliopolis, et le capitan-pacha, son subordonn mais
favori du sultan, se passa sans rien dcider,  s'observer
mutuellement; puis ils se sparrent, dtermins  ngocier chacun
de son ct.

Le capitan-pacha reut  son bord,  Jaffa, l'aide-de-camp Baudot,
enlev par surprise  Hliopolis, et retenu pour servir  l'change
de Moustapha-Pacha, que Klber avait gard comme otage: ce pacha
tant mort subitement  la nouvelle de l'assassinat de Klber, cet
vnement prolongea la captivit de Baudot, qui ne fut rendu 
Damiette qu' la fin de thermidor. Le capitan-pacha avait eu pour
lui des gards qui contrastaient avec les mauvais traitemens du
visir.

Avec quelque adresse, on aurait pu se servir de l'intrt personnel
de ces deux chefs de l'empire ottoman, pour renouer des ngociations
tendant non  leur cder l'gypte, mais  paralyser leurs efforts,
 les loigner des Anglais, et peut-tre mme  les disposer  la
neutralit pendant la guerre[22]; mais le gnral Menou rpondit 
toutes leurs propositions, qu'il fallait s'adresser  Paris pour les
arrangemens relatifs  l'gypte: les Turcs, qui sont accoutums 
voir les gouverneurs de province se rendre indpendans, regardrent
cette rponse comme une dfaite, et se persuadrent que toute
ngociation devenait inutile.

[Note 22: Le gnral Menou reut alors des lettres adresses 
Klber par le gouvernement; elles annonaient que les Turcs
n'taient pas loigns de consentir  cette neutralit.]

Baudot, d'aprs les entretiens qu'il avait eus avec le
capitan-pacha, pensait qu'en lui insinuant que les ngociations sont
ordinairement entames par des commissaires pour l'change des
prisonniers, et qu'aprs la conduite des Anglais, et l'intention
qu'ils avaient manifeste de s'emparer des ports, si le trait
d'El-A'rych avait eu son excution, on prouverait de leur part des
obstacles  tout rapprochement de la France avec la Porte qui
viendrait  leur connaissance, il aurait consenti  l'envoi d'un
agent franais  Constantinople, qui, sous le prtexte de l'change
des prisonniers, aurait trait directement des affaires relatives 
l'gypte.

Le capitan-pacha alla faire de l'eau en Chypre: lorsqu'il reparut en
vendmiaire, le gnral Menou chargea le gnral Baudot de lui
conduire Endjeah-Bey, fait prisonnier sur un vaisseau qui avait
chou vers Aboukir, et de tcher de faire un traite pour l'change
des prisonniers. Il crivit au capitan-pacha qu'il fallait d'abord
s'en occuper, et qu'il pouvait s'adresser ensuite  Paris pour le
reste. Le capitan-pacha ne s'arrta pas long-temps devant
Alexandrie, il retourna  Rhodes; Baudot ne put remplir sa mission,
et Endjeah-Bey fut, peu de temps aprs, renvoy sur un btiment
grec.




CHAPITRE IV.

ESPRIT DES HABITANS DE L'GYPTE.--VNEMENS MILITAIRES JUSQU'AU MOIS
DE BRUMAIRE.


L'gypte tait fort tranquille; les contributions se payaient, dans
toutes les provinces, sans qu'il ft besoin de forts dtachemens
pour les percevoir. La plupart des tribus arabes taient soumises;
celles qui ne l'taient point encore avaient fui dans le dsert, ou
s'taient disperses dans les villages pour viter les poursuites:
convaincues de la puissance des Franais, c'tait moins des
intentions hostiles, que leur caractre craintif et dfiant qui les
empchait de se rapprocher d'eux. Le dbordement prochain du Nil, et
le mauvais tat de l'arme du visir, garantissaient qu'avant
plusieurs mois on n'aurait  redouter aucune attaque extrieure. Un
parti de quatre cents cavaliers turcs, qui tait venu  Catih pour
servir d'escorte  M. Wright, ne pouvait donner aucune inquitude.
Des rapports annoncrent, au commencement de thermidor, que l'arme
du visir se prparait  marcher; cela n'tait pas probable,
cependant la garnison de Salhih fut renforce d'une demi-brigade,
qui bientt aprs rentra au Caire.

Mohamed-Bey-l'Elfy tait venu de Syrie par dsert, annonant qu'il
allait joindre Mourd-Bey; mais il restait chez les _Mahazi_, tribu
d'Arabes rebelles qui habite les dserts du Chark-Atfih. On le fit
chasser par un dtachement de dromadaires; d'autres partis se
portrent dans l'isthme de Souez pour l'arrter, s'il cherchait 
rtrograder. On le poursuivit long-temps; ses quipages furent pris;
il fut mme rduit  errer avec vingt-cinq cavaliers.

Le gnral Menou fit rentrer au Caire,  la fin de thermidor, la
soixante-quinzime demi-brigade, que Klber avait place dans le
Delta, pour y former un corps de rserve avec la vingt-cinquime et
le vingt-unime rgiment de dragons. Les ponts volans tablis par
Klber  Rahmanih et  Semenhoud, pour faciliter les passages du
Nil et les communications de l'arme depuis la cte jusqu'aux
frontires de Syrie furent retirs.

Bientt aprs, l'inondation couvrit les terres; l'arme ne pouvant
tre attaque avant la retraite des eaux, aucune raison n'exigeait
alors des mouvemens de troupes; cependant le gnral Menou ordonna
 la division du gnral Friant d'aller relever  Alexandrie,
Rosette et Rahmanih, celle du gnral Lanusse; qu'il voulait
appeler au Caire. Des considrations trs fortes auraient d
empcher un pareil changement: Lanusse commandait depuis long-temps
 Alexandrie, il connaissait trs bien la dfense de cette cte, et
avait l'habitude des relations avec les habitans de la ville et ceux
du Bahirh; la peste rgnant presque toujours  Alexandrie, il tait
 craindre que ce dplacement ne la portt au Caire; enfin ce
mouvement ne pouvait s'oprer pendant l'inondation, qu'avec des
barques, et c'tait employer inutilement tous les moyens de
transports,  la seule poque favorable pour approvisionner
Alexandrie, etc. Mais le gnral Menou se souvenait que Klber,
fatigu de la prtention qu'il avait eue de commander Alexandrie et
le Bahirh sans sortir de Rosette, l'avait remplac par Lanusse: il
voulait aussi travailler l'esprit de ses troupes, et contraindre par
des dgots cet officier qu'il n'aimait pas  demander son
passe-port pour la France.

Trois tribus arabes des environs de Ghazah, les _Tarabins_, _Teha_
et _Anager_, s'taient rfugies dans le dsert, aprs une courte
guerre contre les Osmanlis, qui avaient assassin par trahison leurs
principaux cheiks. Jamais les Arabes ne pardonnent cet attentat,
dont les exemples sont si frquens chez les Turcs. Ces tribus
envoyrent demander au gnral Reynier la permission de s'tablir en
gypte, sous la protection des Franais. Elles allguaient en leur
faveur que la cause de ces perscutions tait leur alliance avec eux
pendant la campagne de Syrie: c'tait en effet le prtexte des
Osmanlis; mais leur vritable motif tait que Mahammed-Aboumarak,
matre d'htel du grand-visir, qu'il venait de faire pacha de
Ghazah, avait des haines de famille  satisfaire contre ces tribus,
et qu'il profita de son lvation pour se venger.

Le gnral Reynier jugea que ces Arabes pouvaient tre utiles; que,
placs dans le dsert entre la Syrie et l'gypte, ils donneraient avis
des mouvemens des Osmanlis. Il espra qu'en veillant leur intrt, on
les porterait  intercepter la contrebande de grains qui se faisait
chaque jour sur cette tendue immense de dsert; que, de plus, si l'on
devait faire une nouvelle campagne en Syrie, ces Arabes pourraient
servir. Il proposa au gnral Menou de leur accorder une partie de
l'Occadi-Tomlat, et le dsert qui le spare de Catih et de Souez. Ces
Arabes annonaient tre au nombre de sept mille, femmes, enfans et
vieillards compris. Ils disaient avoir cinq cents cavaliers et huit
cents hommes monts  dromadaire, ainsi que beaucoup de bestiaux; mais
comme ils vinrent successivement et se dispersrent dans le dsert, on
ne put pas juger exactement de leur nombre. Leurs principaux cheiks
ayant t tus, il ne se trouvait plus parmi eux d'hommes influens dont
on pt utiliser l'intelligence, et le gnral Menou les ayant reus
mesquinement, on n'en tira pas un grand parti.




CHAPITRE V.

INTRIGUES.--ORIGINE DES DIVISIONS.


Les mois de thermidor et de fructidor offrent peu d'vnemens
remarquables; les intrigues taient encore obscures: on s'tonnait
cependant des atteintes portes  la mmoire de Klber. Ces coups
taient dirigs dans l'ombre,  la vrit, mais ceux qui les
frappaient taient accueillis: on s'apercevait dj que c'tait le
meilleur moyen d'obtenir des grces.

Le gnral Menou, dont la haine pour Klber rejaillissait sur le
gnral Damas, voyant que, malgr toutes ces tracasseries, ce
gnral ne songeait pas  quitter sa place de chef d'tat-major, et
se jugeant assez fort (c'tait en fructidor), lui ordonna de cesser
ses fonctions. Sa lettre n'allguait aucun motif. Ce gnral,
tonn, lui rpondit qu'il ne voyait pas ce qui pouvait donner lieu
 une telle mesure, et qu'il convenait d'attendre les ordres du
gouvernement,  moins qu'il n'existt des motifs suffisans pour le
traduire devant un conseil de guerre: il ne reut pas de rponse; le
gnral Menou refusa mme de lui parler.

Les gnraux de division Reynier et Friant, peins de cette
discussion, qui tendait  diviser l'arme, allrent chez le gnral
Menou afin de l'engager  surmonter ses haines personnelles,
d'autant moins fondes que le gnral Damas avait cherch  lui
rendre service auprs de Klber. Il s'excusa en disant qu'il croyait
s'tre aperu qu'il y avait entre eux incompatibilit d'humeur,
qu'il ne pouvait travailler avec lui; protesta, _sur sa parole
d'honneur_, qu'aucune animosit particulire n'influenait sa
conduite, et termina par offrir sa dmission. Cette menace empcha
le gnral Reynier d'insister; dj, par dlicatesse, il ne lui
avait pas reprsent que, commandant l'arme _par intrim_, il ne
devait pas se permettre un pareil changement, except dans les cas
de la plus urgente ncessit, avant de connatre les intentions du
gouvernement. Il se borna  lui demander d'avoir une explication
avec le gnral Damas, pour se concilier avec lui, si cela tait
encore possible, ou lui donner un emploi convenable. Ce gnral,
pour ne laisser aucun prtexte  des troubles dans l'arme, en
occupant la place de chef de l'tat-major malgr celui qui la
commandait, accepta le commandement des provinces de Benesouef et de
Fayoum. L'ordre du jour du 21 fructidor annona sa retraite, et des
loges y furent donns  sa conduite. Le gnral Menou fut plusieurs
jours avant de lui dsigner un successeur; ensuite il choisit le
gnral Lagrange; mais en paraissant lui accorder toute sa
confiance, il se rserva galement tout le travail, mme le plus
minutieux; aussi les affaires languirent comme auparavant.

Le gnral Reynier avait pntr l'intention du gnral Menou, de se
former un parti; il aurait pu le dissoudre en clairant sur sa
marche tortueuse plusieurs personnes qui, trangres  toute
duplicit, ne le jugeaient que sous le masque dont il s'tait
couvert; mais les dsabuser et t les loigner du gnral Menou,
c'et t diviser l'arme; il prfra garder le silence.

Le gnral Menou trouvant que le parti qu'il voulait se former ne
grossissait pas assez promptement; instruit aussi que, quoique la
plus grande discipline rgnt dans l'arme, la plupart des officiers
et des corps ne l'aimaient pas, voulut se les concilier. Il nomma,
le 1er vendmiaire, six gnraux de brigade, et les officiers
ncessaires pour les remplacemens des autres grades; quelques
officiers, prfrant rester  leurs corps, voulaient refuser, mais
leurs rclamations furent rejetes; il les fora d'accepter. La
plupart de ses choix tombrent sur des officiers que des services
rendus ou l'anciennet de leur grade appelaient  recevoir de
l'avancement; mais on s'aperut qu'il avait moins l'intention de
donner des rcompenses militaires, que de paralyser par des
bienfaits ceux qu'il redoutait, ou d'lever aux places des hommes
dont la loyaut ne pourrait souponner sa tortueuse politique. On
vit qu'il n'tait plus besoin de services militaires ni d'actions
d'clat pour mriter de l'avancement. Le gnral Menou se servit de
cette prodigalit de grades pour engager des officiers  lui
rapporter tout ce qui se disait de lui: il trouva peu d'hommes
assez vils pour gagner sa bienveillance  ce prix, presque tous
rejetrent ses avances avec indignation. On ignorait au Caire cet
espionnage: le gnral Lanusse en fut averti le premier, 
Alexandrie, par des officiers qui avaient reu de pareilles offres
du gnral Menou.




CHAPITRE VI.

INNOVATIONS DANS L'ADMINISTRATION DU PAYS.


Jusqu'en fructidor, le gnral Menou ne s'occupa que des dtails de
l'administration et de la police des hpitaux, dj rorganises par
Klber aprs le sige du Caire; de la fabrication du pain, et de la
rdaction de ses ordres du jour, qu'il remplissait de dclamations
sur la morale, la probit, etc., afin de mieux sparer sans doute sa
vie antrieure des circonstances o il se trouvait. Mais en
fructidor, il entreprit d'organiser le gouvernement, ainsi que les
finances de l'gypte. Jetons un coup d'oeil rapide sur son
administration et sur ses nombreux arrts.

D'aprs un ancien usage, les mukhtesims, lorsqu'ils entrent en
possession, confirment les cheiks existans ou en nomment d'autres,
et les revtent de bniches et de schals, crmonie qui, dans les
moeurs de l'Orient, annonce qu'ils demeurent investis de
l'autorit. Les cheiks reconnaissent ce don par un prsent de
chevaux, chameaux ou bestiaux, d'une valeur ordinairement double de
celle des vtemens qu'ils ont reus. Les propritaires puissans
renouvellent cette investiture toutes les fois qu'elle est conforme
 leurs intrts: quelques uns mme l'ont convertie en une
prestation en argent; et ce droit, qu'ils peroivent tous les deux,
trois ou quatre ans, est rparti sur tous les fellhs.

Pour ne ngliger aucun des moyens de retirer les impositions
d'usage, et se procurer l'argent ncessaire aux dpenses de l'arme,
il fallait percevoir ce droit: mais on devait saisir cette
circonstance pour s'assurer de l'attachement des cheiks et les
intresser  la perception des contributions ordinaires. La
continuation de l'usage de les revtir,  de certaines poques,
aurait donn dans la suite des dbouchs aux produits de nos
manufactures, et amen les habitans  se glorifier des marques
distinctives des fonctions confies par le gouvernement: c'tait un
pas vers la civilisation. Ceux qui avaient tudi, dans les
provinces, l'organisation municipale des villages et l'influence des
cheiks, savaient qu'il tait ncessaire de les mnager, pour assurer
la tranquillit intrieure du pays et la perception des impts; ils
savaient aussi que les cheiks, effrays ou mcontens, abandonnent
leurs villages et font dserter avec eux, ou mme rvolter les
habitans, et qu'alors il devient impossible de percevoir les
contributions, mais le gnral Menou fut sduit par l'esprance
d'un produit de trois millions, qu'un faux calcul lui faisait
apercevoir. Le payeur gnral, qui, par sa place, ne devait songer
qu' remplir ses caisses, sans entrer dans ces considrations
politiques, adopta avec plaisir un projet qui lui promettait une
augmentation de rentres. On n'y vit qu'une opration de finances.
L'arrt fut mis  l'ordre du jour du 5 fructidor. Cependant rien
n'en pressait la publication, puisqu'il ne pouvait tre excut
qu'aprs l'inondation.

Si un pareil droit avait plusieurs inconvniens gnraux, son
administration tait encore plus dangereuse. Les cheiks furent
retirs de l'inspection des commandans de province, les seuls qui
dussent, d'aprs les prjugs et les habitudes anciennes du pays,
avoir de l'influence sur eux; ils passrent sous la police du payeur
gnral, et plus particulirement sous celle d'inspecteurs turcs et
d'un directeur gnral, que cette organisation faisait chef
municipal de l'gypte, qui, par sa place, avait le droit de
correspondre avec tous les cheiks et pouvait soulever en mme temps
tout le pays, sur tous les points, sans qu'on s'en doutt. Cette
place fut donne  un cheik du Caire qui, dj deux fois, avait
trahi la confiance des Franais.

Le gnral Menou nomma, le 12 fructidor, un directeur gnral et
comptable des revenus de l'gypte. Le citoyen Estve, payeur
gnral, se prta, par dvoment au bien public,  son dsir de
changer le nom et les attributions de sa place; mais il fut
constamment contrari, et les projets qu'il forma furent estropis.

L'ordre du jour du 20 fructidor nomma les directeurs et employs de
cette nouvelle administration; ils furent plus nombreux et eurent
des appointemens plus forts que sous Klber.

L'ordre sur la marque des ouvrages d'or et d'argent, qui fut publi
le 14 fructidor, tait utile pour empcher les friponneries des
orfvres et la fonte des monnaies; mais l'administration de ce droit
cota beaucoup plus qu'il ne pouvait rapporter.

Le gnral Menou se rappela qu'il y avait un conseil priv dans
quelques colonies, et Klber avait en partie imit cette
institution, en formant un comit administratif de cinq membres. Il
adjoignit d'abord plusieurs personnes  ce comit; ensuite il le
supprima par son ordre du jour du 15 fructidor. Il lui substitua un
conseil priv, compos de tous les chefs de l'arme rsidant au
Caire, et de quelques membres  son choix: mais qu'attendre d'une
runion de quarante  cinquante membres? Ce n'est pas une pareille
assemble qui travaille. Des discussions sur toutes les branches de
l'administration auraient amen ncessairement la censure des
mesures qu'il avait arrtes; et lors mme qu'on y aurait apport
tous les mnagemens possibles, elles auraient toujours excit, dans
l'arme, une fermentation dangereuse pour la discipline: c'tait
enfin y crer un club. La plupart des chefs qui devaient composer
ce conseil taient dtermins  le faire dissoudre, en dclarant que
les prdcesseurs du gnral Menou avaient administr l'gypte sans
une pareille institution, et qu'ils y voyaient trop d'inconvniens.
Soit qu'il les et aperus lui-mme, ou qu'il n'et publi son ordre
que pour avoir l'air, en France, de s'entourer de l'opinion et des
conseils de tous les chefs de l'arme, l'ouverture des sances fut
retarde, puis on n'en parla plus.

On sait que, mme en Europe, les innovations en fait d'impts
effraient le commerce. Tout nouveau droit rend peu les premires
annes, parce qu'on est oblig de mettre sa perception en rgie,
sujette  beaucoup de non-valeurs, puisqu'il ne peut tre afferm
d'une manire avantageuse avant que son produit soit bien connu. Ces
inconvniens sont bien plus forts dans un pays o les habitans
s'effarouchent de la plus lgre atteinte porte  leurs anciens
usages. Ces considrations n'arrtrent pas le gnral Menou, qui
publia, le 16 fructidor, un nouveau rglement sur les douanes. Il
manifestait l'intention de favoriser le commerce avec la Syrie; mais
il l'entrava de droits et de formalits qui rebutrent les Arabes
conducteurs des caravanes, et les dcidrent  faire la contrebande,
que les frontires du pays leur rendaient trs facile.

Klber, afin d'encourager les btimens grecs  venir dans les ports
d'gypte, avait accord des exemptions de droits et mme des primes,
pour l'importation des articles dont l'arme avait le plus grand
besoin. Les droits furent rtablis, et on substitua aux primes des
avis imprims qui promettaient sret et protection  ceux qui
viendraient; on les soumit en mme temps  une foule de formalits
pour la vente de leurs marchandises, et pour le chargement en
retour.

Le commerce avec l'Arabie est fort avantageux  l'gypte; elle y
verse l'excdant des grains de la Haute-gypte, et en tire en
change le caf, les gommes, l'encens, des toffes de l'Inde, etc.,
qui lui servent  solder les marchandises qu'elle tire d'Europe. Le
port de Gossir, qui, par sa proximit de ceux de l'Arabie, convient
le mieux pour ce commerce, se trouvait dans l'apanage de Mourd-Bey.
Afin de forcer le commerce  refluer  Souez, fort occup par les
Franais, on greva toutes les marchandises qui sortaient des terres
de Mourd-Bey, d'une douane excessive, sans offrir dans le port o
l'on voulait attirer les Arabes, les articles dont ils ont besoin.
Le commerce avec l'Arabie en souffrit, et le peu de btimens qui
vinrent  Souez n'y trouvant pas de marchandises, vendirent en
numraire.

Le changement des droits de la douane tablis  Siout, sur le
commerce avec l'intrieur de l'Afrique, fit une mauvaise impression
sur les caravanes, qui dj se multipliaient d'aprs l'accueil que
les premires qui virent les Franais en avaient reu.

Dans son ordre du jour du 20, le gnral Menou donna une nouvelle
organisation, et fit des diminutions  un droit qui se percevait,
depuis les temps les plus anciens, sur les successions, sous le nom
de _Beit-El-Mahl_.

Les droits sur les consommations intrieures avaient t supprims
par l'ordre du 16 fructidor concernant les douanes; bientt aprs,
le gnral Menou les rtablit sous le nom d'octrois; mais
l'organisation qu'il leur donna valait-elle l'ancienne? Dans les
villes de commerce, les marchandises sont dposes dans de vastes
bazars nomms _okels_. Les droits sur les consommations et sur les
transits taient afferms, chaque anne,  des individus qui les
percevaient  peu de frais et d'une manire fort simple  la porte
de ces okels. L'tat de guerre avait empch de tirer un grand parti
de ces fermages, dans les premiers temps de la conqute; mais la
confiance s'tant rtablie, la concurrence des ngocians en aurait
beaucoup hauss le prix. Il y avait des droits particuliers sur
certaines denres, sur les consommations dans les petites villes, et
sur les marchs dans quelques villages. Plusieurs abus, des
vexations particulires et des non-valeurs, devaient tre supprims.
Quelques portions de ces revenus taient affectes par d'anciennes
concessions,  des familles, des tablissemens ou des mosques. On
pouvait amliorer le mode de leur recette et augmenter leur produit,
sans s'exposer, par un changement total, aux incertitudes d'une
innovation.

Ces droits ralentirent la circulation intrieure; toutes les
denres haussrent de prix, et les troupes, dont les rations taient
payes en argent, en souffrirent. Il fallut une nue d'employs pour
les percevoir le premier mois. L'avidit et l'espoir d'tre soutenus
comme anciennement par l'autorit dans leurs vexations,
dterminrent plusieurs individus  se rendre fermiers. Ils
promirent de trs hauts prix; mais leurs esprances ayant t
dues, ils prouvrent des pertes sur la plupart des denres.

Le divan du Caire s'tait dissous aprs la convention d'El-A'rych,
et Klber n'avait pas jug convenable de le rtablir avant l'entier
paiement des dix millions auxquels cette ville avait t impose.
Mais aprs cette poque, ce corps devenait utile pour donner aux
habitans une influence apparente dans le gouvernement, et les
habituer aux affaires. L'ide d'en former en mme temps une espce
de tribunal d'appel tait bonne. La justice n'tait pas rendue ou
l'tait mal, par des juges sans considration et sans autorit,
guids plutt par leur intrt personnel que par des lois
invariables. Presque toujours les coupables chappaient aux
recherches, les liaisons ou les haines de familles et de villages
balanaient l'autorit; il n'existait aucune organisation municipale
ni judiciaire.

Il y aurait eu un travail bien intressant  faire pour prparer
l'gypte  un bon gouvernement: les progrs de la civilisation en
dpendaient; on ne pouvait y conduire que par degrs un peuple
ignorant, attach servilement  ses anciens usages; il fallait
beaucoup de mnagemens pour les opinions religieuses, afin d'amener
des hommes diviss de culte,  obir aux mmes lois. Le gnral
Menou avait nomm le 4 fructidor, une commission pour faire des
recherches sur l'ancienne organisation de la justice et lui
prsenter un projet, mais il n'attendit pas que le travail qu'elle
prparait ft achev, et publia l'ordre du jour du 10 vendmiaire.

Bonaparte avait compos le divan d'hommes de toutes les religions,
afin d'effacer la distinction des cultes. Le gnral Menou n'y
admit, par ce nouvel arrt, que des musulmans. Les chefs des autres
religions, dont il se rservait le choix, n'eurent que le droit de
sance, avec voix consultative. Il accorda aux musulmans des
tribunaux investis du droit de les juger, non seulement entre eux,
mais aussi dans leurs diffrends avec les chrtiens. Il laissait
bien  ces derniers la facult de terminer leurs procs par
arbitrage; mais, dans certains cas, ils retombaient sous la police
des kadis musulmans. Les ordres que Bonaparte avait donns pour
empcher la corruption des juges furent renouvels. Le gnral Menou
dfendit aussi le _dieh_ ou rachat du sang, institution odieuse aux
yeux de la raison, mais consacre par l'usage, et que Mahomet
lui-mme a confirme par le Koran. Rien de plus contraire aux lois
des peuples civiliss; mais un usage aussi ancien et qui influait
sur la tranquillit du pays, n'tait pas de nature  tre dracin
par un simple ordre du jour; il fallait d'abord se procurer les
moyens d'arrter les coupables, organiser une autorit dans les
villages, et dtruire les asiles qu'offrait l'hospitalit: mais ceux
qui n'avaient jamais habit que le Caire et les autres grandes
villes soumises  une police svre, ignoraient que toutes les
institutions ncessaires pour en tablir une dans les campagnes
manquaient  l'gypte.

Les jurs peseurs, mesureurs et serafs percevaient un droit fix par
l'usage, d'aprs la nature des marchandises. Le gnral Menou porta
leurs droits  deux et trois pour cent de la valeur. En un seul jour
un peseur aurait pu faire sa fortune, s'il avait eu  livrer des
objets de prix: les rclamations du commerce se multiplirent 
l'infini. Il avait aussi tendu cet ordre aux denres que le
gouvernement recevait pour impositions: c'tait plus d'un dixime
que l'on aurait perdu gratuitement, s'il n'avait pas modifi cet
article aprs de nombreuses reprsentations.

Il tait naturel de faire payer par l'arme les droits tablis sur
le commerce; il y aurait eu beaucoup d'inconvniens  l'en exempter;
mais l'ordre du 19 vendmiaire tendit aux successions des Franais
l'impt appel beit-el-mal. Cette extension tait contraire aux lois
de la Rpublique. Ce droit fut afferm  des habitans du pays; et
pour en augmenter le produit  leurs yeux, on leur fit envisager,
d'une manire indcente, ce qu'ils auraient  prlever sur la
fortune des gnraux et autres officiers qui viendraient 
mourir..... Cet ordre rvolta gnralement.

 peine les marchands du Caire et de Boulack, dont les magasins
avaient t pills ou confisqus lors de la prise de cette dernire
ville, qui avaient ensuite pay au-del de la moiti des douze
millions des charges de guerre, commenaient-ils  respirer et
ranimaient-ils leurs affaires qu'ils furent grevs d'une foule de
droits. Ceux de Damiette, de Mehallh-El-Kbir, de Tanta, etc., qui
avaient galement t imposs, eurent le mme sort. L'espoir de
vendre leurs marchandises plus cher aux individus de l'arme,
presque seuls consommateurs  cette poque, leur avait fait
surmonter ces difficults; mais l'ordre du 20 vendmiaire, qui
tablissait des droits sur les corporations, acheva de les accabler.
La plupart abandonnrent leur commerce; quelques uns tournrent
leurs spculations sur les fermages des nouveaux droits; d'autres,
comme chefs de corporations, et chargs en cette qualit des
rpartitions, en s'exemptant eux-mmes et faisant payer les pauvres,
conservrent seuls un peu d'aisance.

Il fallait certainement, pour fournir aux dpenses de l'arme,
tablir des impositions rgulires sur les villes, mais elles
devaient tre rparties sur les riches, sur leurs proprits, enfin
sur le luxe. On pouvait conserver quelques droits anciens sur
quelques corps de mtiers, qui sont presque tous concentrs dans
les mmes quartiers. On pouvait aussi, par un droit modr de
patente, tablir une surveillance, qui aurait pu devenir la source
de quelque amlioration; mais il aurait fallu d'avance tudier les
anciennes impositions, examiner mrement celles qu'il convenait
d'tablir, et on prit  peine des renseignemens ncessaires sur les
lieux o il existait des corporations.

Pour civiliser l'gypte et y tablir un bon systme
d'administration, on devait principalement s'attacher  dtruire
l'influence politique des opinions religieuses. L'arrt qui fait
suite  celui des corporations, cra des impts particuliers sur
chaque corps de nation dsign par son culte; on y voit mme figurer
les Cophtes comme tribu trangre. Sans doute il convenait de faire
peser les impositions sur les riches capitalistes cophtes, qui,
chargs de la perception des impts, vexent le peuple et enfouissent
leurs richesses plutt que de les mettre en circulation: ils
pouvaient payer chaque anne le million auquel ils taient taxs;
mais on aurait d les atteindre d'une autre manire. Si l'on voulait
conserver quelques traces de ces distinctions religieuses, on
pouvait modifier la capitation qui pse sur les chrtiens, dans tout
l'empire Turc, en accordant des exemptions  ceux d'entre eux qui se
dvoueraient au service militaire, et les engager ainsi  former une
milice pour la dfense du pays.

Les ngocians syriens avaient perdu une partie de leurs marchandises
 Boulack; ils avaient dj beaucoup pay aux Osmanlis pendant le
sige: Klber avait promis de les indemniser. Le gnral Menou les
frappa, peu aprs avoir pris le commandement, d'une avance de
500,000 francs, dont une partie seulement put tre perue. Il fixa
ensuite leur capitation  150,000 francs,  une poque o presque
tout leur commerce tait suspendu.

Aucune nation ne devait tre autant protge et encourage que les
Grecs; ils pouvaient seuls, pendant la guerre, faire un peu de
commerce maritime, et ils commenaient  s'y livrer. Quelques
encouragemens qu'on leur aurait donns, auraient eu de grands
rsultats pour l'arme. On pouvait ouvrir, par leur moyen, des
relations politiques fort intressantes avec l'Archipel: militaires
par got, par esprit national, ils pouvaient fournir des recrues
pour la lgion grecque. Il est  remarquer que hormis ceux qui
portaient les armes, il n'y en avait qu'un trs petit nombre
d'tablis en gypte; on pouvait donc se dispenser de les vexer pour
une modique somme de 50,000 francs, qu'on et retrouve et au-del,
si les droits sur les corporations avaient t rpartis sans
distinction de cultes.

Les Juifs, qui sont presque tous artisans, courtiers ou serafs,
auraient aussi t bien plus galement imposs sans cette condition.

La plupart des ngocians francs avaient t pills ou ruins pendant
le sige du Caire; plusieurs pres de famille, qui avaient t
massacrs, laissaient leurs enfans sans ressources. Cette classe de
ngocians, autrefois privilgis et accoutums aux vastes
spculations du commerce de l'Orient, devait s'attendre  une
protection spciale.... ils furent imposs  40,000 francs.

Enfin cet ordre du jour, qui ne parlait que d'encouragemens  donner
au commerce, contenait en effet toutes les mesures les plus propres
 le dtruire. Au lieu d'exciter les Franais venus  la suite de
l'arme  former des tablissemens, o elle se serait procur bien
des articles qui manquaient, il tait termin par l'annonce que,
sous peu, on fixerait les droits qu'ils auraient  supporter. Cet
avis produisit l'effet qu'on devait en attendre: beaucoup de
Franais qui avaient des projets d'tablissement d'une utilit
relle, se htrent d'y renoncer.




CHAPITRE VII.

DES FINANCES.


 l'poque o Klber fut assassin, une partie de la contribution en
argent, impose sur les habitans du Caire, et toute celle en
marchandises n'taient pas encore payes. On les perut pendant le
trimestre de messidor, ainsi qu'une partie des contributions
territoriales ordinaires: la solde fut mise au courant, et la
majeure partie des dettes fut acquitte. On assigna des fonds pour
les fortifications, et les ingnieurs des ponts et chausses en
reurent plus qu'il n'tait ncessaire pour continuer les
dmolitions que la dfense du Caire exigeait, et pour quelques
embellissemens. Des gratifications, une augmentation de l'indemnit
de rations, diverses dpenses inutiles, et la multitude d'employs
franais et turcs, suite d'une administration trop complique,
portrent successivement les dpenses de l'arme  17 ou 1800,000
francs par mois; cependant tous les changemens avaient eu pour
prtexte de substituer des conomies  l'administration de Klber,
qui couvrait toutes les dpenses avec 13 ou 1400,000 fr.

Des ordres du jour annonaient de fortes rentres, produit des
nouvelles impositions; le gnral Menou y rptait sans cesse
l'engagement de tenir la solde au courant, et en vendmiaire presque
tout tait dpens. Les droits ne rapportaient pas encore beaucoup;
les impositions territoriales ne pouvaient tre perues qu'aprs
l'inondation; enfin on manqua d'argent. On s'adressa aux Cophtes, et
on leur ordonna de payer un emprunt forc, que, d'abord, on leur
promit d'hypothquer sur les contributions arrires; cette
alination et produit davantage, si elle avait t effectue. Ce
premier argent dpens, on eut de nouveaux besoins, on fit un nouvel
emprunt aux Cophtes. Nul doute qu'il ne convnt de leur faire
regorger leurs brigandages; mais le gnral Klber les regardait
comme une rserve pour les momens critiques, et, en effet, il en
tira, pendant le sige du Caire, tous les fonds dont il eut besoin.

Les rapports du citoyen Estve, et des personnes qui ont t charges de
la direction des diffrentes branches de l'administration, feront
connatre avec prcision les revenus que l'arme pouvait tirer de
l'gypte pendant l'tat de guerre, et les augmentations que la paix et
le rtablissement du commerce auraient occasionnes. J'en donnerai
seulement ici une estimation approximative, d'aprs tous les
renseignemens que je me suis procurs.

  L'impt territorial, depuis que Mourd-Bey occupait
  le Sad, ne pouvait pas s'lever  plus de
  12,000,000, en y comprenant l'impt impolitique
  sur les cheiks, qu'on fut ensuite forc de leur prsenter
  comme un -compte sur les droits ordinaires              12,000,000

  Les diffrentes impositions indirectes
  furent affermes environ 3,000,000,
  mais les fermiers prouvant des pertes,
  on aurait d leur accorder dans la suite
  une rduction,  moins que le commerce
  ne se ft ranim                                          3,000,000

  Les droits sur les corporations et
  corps de nation taient fixs, par l'ordre
  du jour,  2,000,000, et auraient d tre
  rduits; cependant, au moyen de nombreuses
  vexations, on pouvait les percevoir                       2,000,000

  La monnaie du Caire et les droits de
  marque sur les ouvrages d'or et d'argent,
  produisaient au plus                                        500,000

  Les douanes pouvaient produire en
  temps de guerre, si le commerce avec
  l'Arabie et avec les Grecs tait encourag                1,000,000

  (La paix aurait augment ce revenu
  de plusieurs millions.) Les oussiehs,
  les domaines nationaux, et l'enregistrement
  eussent produit                                           1,500,000

  Le miry des propritaires et le tribut
  de Mourd-Bey                                             1,000,000

                                             TOTAL         21,000,000


Les revenus en nature suffisaient aux besoins de l'arme et
alimentaient les magasins de rserve.

La somme totale des revenus d'gypte pouvait donc s'lever  environ
21,000,000 de francs par an, ou 1,750,000 fr. par mois; mais leur
perception dpendait de la tranquillit intrieure, que diffrentes
causes pouvaient troubler: une attaque ou mme l'attitude menaante
d'une arme ennemie, forant  runir les troupes, la suspendait
entirement; car dans tout l'Orient, il faut l'appareil militaire
pour exiger l'impt. Il tait donc essentiel de mettre la plus
grande conomie dans les dpenses, afin que si la source des revenus
venait  tarir momentanment, on et toujours un fonds de rserve
disponible pour subvenir aux besoins de l'arme. Toutes ces
considrations ne purent arrter le gnral Menou dans le cours de
ses innovations, ni empcher l'augmentation des dpenses. Il se
persuadait toujours que rien ne pouvait, en dedans comme en dehors,
troubler la tranquillit du pays. On doit cependant lui rendre cette
justice, qu'en dissipant les ressources de l'arme, il a toujours
montr du dsintressement personnel.




CHAPITRE VIII.

ADMINISTRATION DE L'ARME; MAGASINS EXTRAORDINAIRES.


Tandis que le gnral Menou affectait de s'occuper exclusivement des
besoins et de la subsistance du soldat, et qu'il entrait dans les
dtails les plus minutieux, il ngligeait la formation des grands
approvisionnemens. Il fit cesser, comme dispendieuse, la fabrication
du biscuit; il tait cependant indispensable en gypte, attendu le
petit nombre de fours, restreints aux seuls tablissemens des
Franais, et afin d'en mettre en rserve  Alexandrie une quantit
suffisante, pour fournir, soit  l'arme, si elle devait s'y porter
en masse, soit aux vaisseaux qui apporteraient des secours. Persuad
que l'gypte tait  l'abri de toute attaque trangre, il ngligea,
par conomie, les magasins de sige; l'ordonnateur en chef Daure lui
fit inutilement des reprsentations pour obtenir les moyens de
former, dans toutes les places, des approvisionnemens considrables.
Klber les avait ordonns, mais il prit avant l'poque o ils
devaient tre effectus: il voulait qu'il y et  Alexandrie des
vivres pour toute l'arme, pendant un an. Le gnral Menou permit
seulement d'en runir la quantit ncessaire pour nourrir deux mois
l'arme, et un an la garnison.

Lorsque le gnral Menou connut la cration des inspecteurs aux
revues, il annona  Daure qu'il voulait organiser les inspecteurs
et les commissaires des guerres, conformment  l'arrt des
Consuls; il lui vanta l'importance des fonctions d'_inspecteur en
chef_, et aprs quelques flagorneries, lui offrit cette place, en
lui proposant de cder celle d'ordonnateur en chef  un autre, qu'il
mettrait au fait des affaires. Daure ne souponnant pas la duplicit
de cette offre, accepta; et quelques jours aprs parut l'ordre du 30
vendmiaire, o il se vit avec surprise port comme simple
_inspecteur aux revues_. Il rclama du gnral Menou l'excution de
sa promesse, ou la conservation de la place qu'il occupait; il lui
reprsenta qu'il ne pouvait la quitter pour une place gale ou
infrieure, sans donner lieu  des soupons sur la puret de sa
conduite, et que, si l'on pouvait former quelque accusation contre
lui, pour la manire dont il avait gr, on devait le faire passer 
un conseil de guerre. Cet administrateur jouissait d'une estime
mrite sous tous les rapports, et que Bonaparte et Klber lui
avaient accorde; on fut gnralement indign de cette injustice. Le
gnral Menou fut sourd  la voix publique et aux reprsentations
particulires. Il s'excusa sur l'augmentation de dpense
qu'entraneraient les appointemens de la place d'inspecteur en chef;
mais ce motif ne l'avait pas retenu pour d'autres nominations. Sur
les reprsentations qui lui furent faites par plusieurs gnraux, il
assura de n'avoir point donn sa parole; ensuite il promit de la
tenir. Daure voyant qu'il ne pourrait faire le bien en conservant la
place d'ordonnateur, accepta celle d'inspecteur en chef. Le gnral
Menou ne songea plus ds-lors  organiser ce corps.




CHAPITRE IX.

MURMURES DE L'ARME CONTRE LE GNRAL MENOU.--LES GNRAUX DE
DIVISION LUI FONT DES REPRSENTATIONS.--SA CONFIRMATION.


Les innovations du gnral Menou, sa conduite envers plusieurs
personnes, ses dclamations triviales, les leons de morale et de
probit, si souvent rptes dans ses nombreux ordres du jour, et
qu'il semblait adresser  une arme dmoralise et sans honneur,
excitaient un murmure presque gnral.

Les habitans, effrays de tant d'innovations, se plaignaient de ce
qu'un gnral musulman[23] _dont ils auraient d beaucoup esprer,
les forait  regretter un gnral chrtien_. Ils taient habitus,
sous le gouvernement des Turcs et des mameloucks,  souffrir tous
leurs caprices; ils auraient de mme souffert ceux du gnral Menou,
si les deux gnraux qui l'avaient prcd, ne leur avaient pas fait
connatre la douceur des lois europennes.

[Note 23: Ces plaintes ont t faites dans ces termes par des
principaux habitans du pays, et notamment par El-Mohdi, l'un des
premiers cheiks du Caire.]

La conduite du gnral Menou ouvrait un vaste champ aux rflexions,
et les questions suivantes se prsentaient naturellement aux
individus de l'arme, mme les moins observateurs.

Quel but peut avoir un gnral qui, n'exerant sa place que par
_intrim_, bouleverse toute l'administration du pays pour y
substituer des innovations videmment contraires aux intrts de
l'arme, contraires aux vrais principes de l'administration du pays,
aux usages invtrs des habitans, et aux moyens de civilisation?
Pourquoi dbuter par des expriences d'un succs incertain,  une
poque o les besoins de l'arme exigent des ressources promptes et
assures?

Pourquoi, dans toutes les occasions, proclamer l'gypte colonie,
avant d'en avoir reu l'ordre du gouvernement? Pourquoi contredire
ce que Bonaparte et Klber avaient toujours dit aux Turcs, que
l'gypte serait garde en dpt jusqu' la paix? N'est-il pas
dmontr qu'il force lui-mme la Porte  redoubler d'efforts et 
rclamer les secours de toutes les puissances?

La responsabilit personnelle du chef qu'il met en avant, n'est-elle
pas illusoire? la sret de l'arme ne peut-elle pas tre compromise
sous ce prtexte? Un homme, novateur par caractre, destructeur par
systme de tout ce qu'ont fait ses prdcesseurs, cherchant 
loigner les gnraux et les administrateurs instruits,
n'expose-t-il pas l'arme  des revers invitables? Ne l'expose-t-il
pas mme  perdre une conqute prcieuse, acquise au prix de son
sang et de ses travaux?.... Et  quoi servira cette responsabilit?

Quel malheur ne peut-on pas prvoir pour l'arme, si elle vient 
tre attaque sous les ordres d'un chef sans habitude de la guerre,
qui anantit ses ressources, refuse de former des magasins, divise
les gnraux, les abreuve de dgots et excite contre eux les
soupons des troupes?

Tout ce qu'il a fait ne prsage-t-il pas ce qu'il peut faire encore?
Les murmures ne doivent-ils pas faire craindre des troubles? la
discipline une fois viole, la sret de l'arme, la conservation du
pays mme ne sera-t-elle pas videmment compromise? Y a-t-il des
moyens de prvenir ces dsastres?

De quelle manire, vu la presque impossibilit de correspondre avec
la France, dtourner tous les maux que peut attirer sur l'arme un
homme devenu son chef par les circonstances et l'anciennet
seulement?

Beaucoup de personnes jugeaient le gnral Menou incapable de
commander l'arme, et croyaient qu'il fallait engager le gnral
Reynier  en prendre le commandement. D'autres proposaient de lui
faire son procs. D'autres, plus modrs, pensaient que les gnraux
devaient seulement se runir pour lui faire des reprsentations.

Les gnraux de division qui se trouvaient au Caire sentirent la
justesse de ces rflexions. Ils pensrent que, placs par leur grade
sur la seconde ligne de l'autorit, ils devaient prvenir les
malheurs que la conduite du gnral Menou, ou l'insurrection des
troupes contre lui, pourrait occasionner; qu'loigns du
gouvernement, n'ayant que des moyens lents, incertains et difficiles
de l'instruire de la vrit, ils devaient veiller au salut de
l'arme; et de tous les moyens proposs, ils choisirent le dernier,
qui leur parut avoir le moins d'inconvniens.

La position du gnral Reynier devenait fort dlicate; en engageant
le gnral Menou  prendre le commandement de l'arme, il lui avait
promis de l'aider de ses moyens et de ses conseils; ensuite il se
trouva en butte  ses intrigues, et les mprisa. Il craignait
l'influence que des partis pouvaient avoir sur les destines de
l'arme, et quoiqu'il vitt de les exciter, la foule des mcontens
avait les yeux fixs sur lui. Il sentait qu'un autre chef devenait
ncessaire  l'arme; mais il tait fort dlicat de succder au
gnral Menou. Le bouleversement de toute l'administration du pays,
les dissensions qu'il avait fomentes, les conomies de Klber
dissipes, tandis que les dpenses avaient augment, les promesses
qu'il multipliait chaque jour de tenir la solde au courant,
difficiles  raliser; enfin, les esprances qu'il cherchait 
inspirer de son administration; toutes ces causes runies devaient
avoir des rsultats qui ne pouvaient encore tre aperus, mais dont
les effets dsastreux auraient t attribus  son successeur.  ces
considrations se joignaient la probabilit de sa confirmation, le
danger d'un tel exemple pour la discipline, etc. Ces rflexions
dterminrent le gnral Reynier  viter de prendre part  toute
rsolution qui tendrait  le porter au commandement; il les
communiqua aux autres gnraux de division, et convint avec eux
d'empcher le gnral Menou, par leurs conseils, d'achever de
diviser l'arme, et de dsorganiser l'administration du pays.

Ils se disposaient  se rendre chez lui dans cette intention, le 4
brumaire, lorsqu'on annona l'arrive d'un officier dpch de
Toulon. Ils retardrent leur dmarche pour savoir s'il apportait la
dcision du gouvernement sur le commandement de l'arme; mais les
dpches taient encore adresses  Klber. En annonant ces
nouvelles de France  l'ordre du jour du 6 brumaire, le gnrai
Menou proclama qu'il existait des dissensions dans l'arme; ce
n'tait pas sans doute le moyen de les apaiser. Cela dtermina plus
fortement encore les gnraux de division Reynier, Damas, Lanusse,
Belliard et Verdier,  la dmarche qu'ils se proposaient de faire;
et le mme jour ils se rendirent chez lui. Le gnral Menou fut fort
troubl de cette visite; ces gnraux lui dirent qu'ayant
constamment vcu aux armes, ils y avaient vu rgner l'union et la
bonne intelligence, parce que les intrigues y taient inconnues; que
l'arme d'Orient avait joui de la plus grande tranquillit sous
Bonaparte et sous Klber; qu'ils voyaient avec peine des germes de
division s'lever, et qu'en recherchant leur cause, ils la
trouvaient dans sa conduite, depuis qu'il avait pris le
commandement; que le meilleur moyen de rtablir l'harmonie serait de
revenir sur quelques mesures contraires  l'intrt gnral, de se
rgler  l'avenir sur les lois de la Rpublique et sur les principes
de la hirarchie militaire, et surtout de mettre fin  toutes les
intrigues. Ils s'appesantirent sur les inconvniens des innovations
en gnral, sur ceux d'une partie de ses arrts, tels que
l'organisation du droit des cheiks et de celui sur les successions.
Ils lui firent sentir qu'il ne pouvait, dans aucun cas, se mettre
au-dessus des lois franaises; que s'il reprsentait le gouvernement
par rapport  l'administration de l'gypte, il n'tait pour l'arme
que gnral en chef, et qu'il avait en cette qualit une assez
grande latitude pour faire le bien; que si l'gypte tait dclare
colonie, le gouvernement dterminerait son administration, et que ce
devait tre un motif pour lui de ne pas se hter de tout innover.
Ils ajoutrent qu'il tait imprudent de proclamer publiquement
l'gypte colonie, avant que le gouvernement se ft prononc. Ils lui
citrent la politique de Bonaparte et de Klber sur cet objet, et
cherchrent  lui faire sentir quelle inquitude inspirerait aux
Turcs cette dnomination. Ils l'invitrent  suivre, dans sa
conduite, l'exemple des gnraux ses prdcesseurs, qui avaient
toujours t rservs sur les innovations, afin de ne pas effrayer
les habitans par des changemens trop prcipits;  rdiger ses
ordres du jour dans des termes plus convenables, et  supprimer ses
dclamations sur la morale et la probit, qui tendaient  persuader
que l'arme n'tait qu'un amas de brigands, que Bonaparte et Klber
n'avaient pas su discipliner. Ils lui demandrent aussi de ne pas
correspondre directement avec les officiers subalternes, ce qui
tait contraire  la hirarchie militaire. Ils l'invitrent  ne
faire,  l'avenir, que les nominations accordes aux gnraux en
chef, sur le champ de bataille, et pour les remplacemens
ncessaires. Les gnraux de division lui observrent encore que
pour le bien du service, et pour ne pas refroidir le zle des
individus chargs de fonctions publiques, il devait s'astreindre 
la rgle de ne destituer personne d'un emploi confi par le
gouvernement, sans le faire juger par un conseil de guerre.

On lui parla de la souscription pour un monument  lever  Klber,
ainsi que de l'tonnement qu'avait d produire son refus d'y
souscrire, et mme de l'annoncer  l'ordre du jour, en mme temps
que celle pour Desaix. Il donna d'abord sa _parole d'honneur_ qu'on
ne lui en avait jamais parl; mais on lui cita des tmoins de son
refus, et promit d'en ordonner l'insertion. Il convint du
renchrissement des denres, occasionn par ses nouveaux droits
d'octroi, et promit de mettre les troupes en tat de se procurer des
vivres avec leur indemnit. On vita de parler d'objets personnels.
La discussion s'anima un peu sur quelques articles; le gnral
Menou, embarrass, ne fit que des rponses vagues; il finit par
demander un jour de rflexion, annonant une rponse par crit. Il
ne l'envoya pas; mais le lendemain, il dit  l'un des gnraux qu'il
avait trouv leurs reprsentations fondes; qu'il dsirait cependant
ne revenir que successivement sur ses mesures, pour ne pas montrer
trop d'instabilit. Le 10, il y eut une nouvelle entrevue avant la
crmonie funbre pour Desaix. Il convint encore de la ncessit des
changemens demands, et dit qu'il avait dj donn au payeur l'ordre
de ne pas percevoir dans l'arme les droits sur les successions,
ajoutant qu'il en ferait insrer l'annonce  l'ordre du jour; il
promit de nouveau de se conformer en tout aux demandes qui lui
avaient t faites.

Les troupes furent runies le 10 brumaire pour rendre un hommage
funbre  Desaix; la crmonie fut silencieuse. Cette perte tait
vivement sentie; mais il aurait fallu un chef militaire pour offrir
dignement  l'un de nos plus estimables guerriers, l'expression des
regrets de cette brave arme...... Le lieu redoublait le sentiment
de la double perte qu'elle avait faite le mme jour; c'tait  la
vue d'Hliopolis, de ce champ de bataille o Klber avait reconquis
l'gypte, qu'tait plac le cnotaphe. Il et t naturel de jeter
aussi quelques fleurs sur sa tombe..... Mais la haine du gnral
Menou avait command le silence. Les gnraux se turent pour ne pas
aigrir les esprits dj trs exasprs.

Vers cette poque, le gnral Menou fit proposer aux gnraux Damas,
Lanusse et Verdier, leurs passe-ports pour la France; mais zls
pour la conservation de l'gypte, voyant l'arme en de dbiles
mains, ils espraient lui tre encore utiles; ils refusrent.

Le gnral Menou n'avait rien adress au gouvernement depuis le
dpart de l'_Osiris_, qui avait port la nouvelle de la mort de
Klber; mais enfin, la crainte qu'il ne ft instruit du
mcontentement de l'arme, et le besoin d'en prvenir l'effet, le
dterminrent  crire. Il fit tout ce qui tait en son pouvoir pour
se concilier les porteurs de ses dpches; mais pour mieux se
prmunir contre les rapports que pourraient faire, au gouvernement,
ceux qui obtinrent la permission de partir, il ne ngligea pas
d'envoyer des notes particulires contre eux, et d'annoncer que
c'taient des personnes _au moins inutiles, pour ne pas dire plus_.

Il annona qu'il avait beaucoup de peine  faire le bien, et 
lutter contre le prtendu parti anti-coloniste. Il multiplia 
l'infini les obstacles qu'il disait prouver  mettre de l'ordre
dans l'administration et les finances; crivit qu'il se faisait des
ennemis, parce qu'il attaquait les intrts particuliers; et tcha,
de cette manire, de prvenir en faveur de sa personne et de son
administration, en ajoutant de grandes dclamations sur son
dvoment  la chose publique, et sur sa rsolution de dfendre
l'gypte.

Le rapport du gnral Klber sur la campagne d'Hliopolis, continu
aprs sa mort par le gnral Damas, fut envoy; mais le gnral
Menou y supprima tout ce qui tait relatif  l'tat de l'arme lors
de la mort de ce gnral, et notamment  la formation des corps de
troupes auxiliaires. Il avana ensuite que sa situation brillante
n'tait due qu'aux soins qu'il avait pris de l'administration, et
que les habitans bnissaient sa justice et ses innovations. Enfin il
trompa le gouvernement par de faux aperus des ressources du pays et
des dpenses qu'elles devaient couvrir. Il le trompa encore en lui
parlant de fortifications, de travaux, d'encouragemens donns aux
sciences, de voyages et de recherches scientifiques dont il n'tait
nullement question en gypte[24]. Les gnraux de division, voulant
attendre l'effet de leurs reprsentations, n'crivirent pas au
gouvernement par le premier btiment.

[Note 24: Les officiers qui arrivrent de France furent trs
surpris de ne pas trouver les canaux navigables toute l'anne, ainsi
que les routes et les forts dont ils avaient vu l'numration dans
sa correspondance imprime; ils s'informrent du succs des voyages
qu'il avait galement annoncs. Loin d'encourager les sciences, le
gnral Menou a contrari les recherches des membres de l'Institut
et de la Commission des Arts; il affectait toujours d'en parler avec
intrt, mais il ne se dterminait  rien. Plusieurs savans et
artistes l'ont perscut pour obtenir l'agrment de parcourir la
Haute-gypte. Ils se dsolaient de perdre leur temps au Caire,
tandis que la tranquillit dont on tait assur, au moins pendant
l'inondation, donnait les moyens de disposer des escortes
ncessaires pour beaucoup de reconnaissances intressantes. Il n'y
eut que deux voyages qu'on parvint  lui faire approuver lorsqu'ils
furent dtermins; celui des citoyens Coutelle et Rosire au mont
Sina, et celui du chef de bataillon Berthe au _Gebel-Doukhan_. On
s'occupait de projets de voyage aux oasis lorsque la campagne
commena.

Les fouilles aux Pyramides ne furent ordonnes par le gnral Menou
que d'aprs les recherches que le gnral Reynier y avait faites,
avec quelques membres de l'Institut, et qu'il se proposait de
continuer.

Si, pendant ce temps, les recherches gnrales furent contraries,
les membres de l'Institut et de la Commission des Arts ne
travaillrent pas avec moins de zle et de persvrance  acqurir
des connaissances sur tout ce qui tait remarquable; et n'obtenant
pas les moyens de voyager, ils rdigrent, dans leur cabinet, les
observations qu'ils avaient faites sous Bonaparte et Klber.]

Un officier arriva de France le 12; des lettres particulires
annoncrent au gnral Menou qu'il tait confirm. L'officier
porteur des dpches donnait la nouvelle de la prise de Malte et de
la paix avec les puissances barbaresques.

Le mme jour, les gnraux eurent une nouvelle entrevue avec le
gnral Menou, qui promit encore de s'occuper des changemens qu'on
lui demandait, mais en tmoignant toujours le dsir de ne les faire
que successivement; il observa que dj il avait suspendu l'arrt
sur les successions, qu'il avait mis  l'ordre du jour un surcrot
d'indemnit pour les rations de viande des troupes, ainsi qu'une
augmentation de solde pour les lieutenans et sous-lieutenans. Cette
augmentation de solde et d'indemnit de rations grevait le trsor de
l'arme d'une dpense de six cent mille francs par an. Il aurait t
possible d'assurer le bien-tre du soldat d'une manire moins
onreuse.




SECONDE PARTIE.

DEPUIS LE MOIS DE BRUMAIRE JUSQU'AU MOIS DE VENTSE AN IX.




CHAPITRE PREMIER.

DE L'ESPRIT DE L'ARME JUSQU' L'ARRIVE DE LA FLOTTE ANGLAISE.


Un officier qui arriva au Caire le 15 brumaire, apporta au gnral
Menou son brevet de gnral en chef. Voyant, aprs les crmonies
funbres qui avaient eu lieu  Paris, qu'il ne pouvait plus se
dispenser de rendre  Klber quelques honneurs publics, il mit enfin
 l'ordre du jour la souscription et le concours pour un monument 
sa mmoire, mais il s'opposa secrtement  son excution.

La dmarche des gnraux avait en partie rempli son objet; le
gnral Menou tait devenu beaucoup plus rserv dans ses
innovations; quelques unes de ses mesures avaient t modifies, et
il avait promis de revenir graduellement sur les autres.

Lorsque sa confirmation fut arrive, et qu'en temporisant il eut
laiss aux esprits le temps de se calmer, il se crut assez fort, et
tenta de noircir les gnraux par des bruits qui circulrent
sourdement. On insinua qu'ils avaient eu le dessein de l'arrter et
de le forcer  donner sa dmission, mais qu'il leur avait impos par
sa fermet; qu'ils avaient eu pour but de faire vacuer l'gypte;
qu'ils taient de connivence avec l'ennemi,  qui l'un d'eux faisait
mme passer des grains; et d'autres calomnies non moins absurdes.
Ils avaient eu la dlicatesse de lui promettre le secret sur l'objet
de leur dmarche, et mprisrent ces bruits, qui ne furent
accueillis que par quelques personnes. Ces officiers esprant
toujours qu'aussitt que le gouvernement pourrait tre clair sur
la conduite du gnral Menou, lui nommerait un successeur,
rpugnaient  le dnoncer. Le gnral Reynier surtout ne pouvait
crire contre lui, sans paratre mu par le dsir d'occuper sa place,
et ces considrations auraient pu rendre ses lettres suspectes de
partialit; mais sentant que la division qui rgnait entre les
gnraux, et qui semblait former un parti d'opposition dont il avait
l'air d'tre le chef, pourrait avoir des suites funestes pour
l'arme, il crivit au premier consul pour lui demander de le
rappeler en France, ds que la campagne qui paraissait devoir
commencer aprs la retraite des eaux serait termine. Ces gnraux
crivirent  plusieurs personnes d'avertir le gouvernement que, pour
conserver l'gypte, il fallait y envoyer un autre gnral en chef,
sans choisir parmi ceux de l'arme. Cependant, lorsqu'ils furent
instruits des bruits qu'on cherchait  accrditer, ils jugrent que
le gnral Menou tait galement capable de les calomnier en France,
et adressrent au gouvernement une note trs modre sur leur
entrevue avec lui. Ils ne la signrent pas collectivement, pour
viter de lui donner l'apparence d'une dnonciation. Elle fut remise
le 3 frimaire  un officier, dont le dpart fut retard jusqu'au 19
nivse, par les mmes indcisions qui paralysaient tout. Il fut pris
par les Anglais.

Le titre de gnral en chef accord au gnral Menou, par le
gouvernement, fit peu de sensation dans l'arme, habitue depuis
long-temps  le voir s'en qualifier; le dsir d'en tre dbarrass
avait cependant inspir  beaucoup de personnes l'espoir qu'il ne
serait pas confirm; mais on faisait aussi les rflexions suivantes:
le gouvernement, qui voit le gnral Menou reconnu par l'arme,
ignore qu'elle en est mcontente, et que les gnraux n'ont pas t
consults lorsque son anciennet l'a port au commandement. Il lui
suppose assez d'habitude des affaires pour penser qu'il sera capable
de diriger l'administration, et doit prsumer que, sentant son
inexprience de la guerre, il prendra les conseils des autres
gnraux, et saura entretenir l'union entre eux et lui. Le
gouvernement doit enfin considrer son changement de religion comme
pouvant le rendre agrable aux habitans du pays, et lui faire
acqurir l'ascendant d'opinion ncessaire pour en amliorer
l'administration et les institutions civiles. Tels furent les
raisonnemens qu'on fit dans l'arme; et ces motifs devaient
naturellement frapper en France, o on tait tromp par ses
rapports. L'opinion qu'il avait propage, de l'existence d'un parti
anti-coloniste, opinion que ne pouvaient combattre ceux qui taient
alors accuss de le former, tait encore un motif de plus pour lui
accorder sa confirmation.

Les dpches parties le 12 brumaire, arrivrent  Paris  la fin de
frimaire. On y lut avec satisfaction l'tat florissant de l'arme.
Le gnral Menou, s'attribuant toutes les amliorations de Klber,
se vantait de l'avoir mise dans cette situation brillante; puis on y
voyait tant d'oprations administratives, il y rptait si souvent
que son _gouvernement tait bni par les habitans_, qu'il tait
naturel qu'on le crt sur parole, personne n'tant l pour dmentir
ses assertions. Les tableaux fastueux qu'il prsentait de l'tat de
l'arme, des ressources considrables qu'il lui avait assures, et
de ses esprances pour l'avenir, devaient sduire ceux mme qui
connaissaient l'gypte. Les inconvniens de ses innovations ne
pouvaient tre aperus que sur les lieux; l'loignement en couvrait
l'incohrence. Le bruit qu'il existait en gypte un parti
anti-coloniste, compos de tous ceux qui avaient eu la confiance de
Klber, se rpandit en France avec une nouvelle affectation, aprs
l'arrive de ces dpches. Des articles insrs dans quelques
gazettes, sous des rubriques trangres, parurent comme pour faire
accrditer cette invention par les ennemis. Le gnral Menou avait
eu la prcaution de rendre suspects ceux qui auraient pu le
dmasquer en arrivant en France..... Comment la vrit serait-elle
parvenue au gouvernement? La nouvelle de mcontentemens et de
divisions dans l'arme ne devait-elle pas lui paratre une suite de
ces partis imaginaires. Instruit indirectement du peu d'accord qui
rgnait entre les gnraux, sans en bien connatre les motifs, il
devait craindre d'augmenter les dissensions, s'il le faisait
remplacer par l'un d'eux, et devait esprer que l'approche des
ennemis ferait tout oublier. Le gnral Menou avait rig l'gypte
en colonie, et s'engageait  la dfendre; le gouvernement ne pouvant
dmentir cette dnomination impolitique et prmature, il ne lui
restait qu' en profiter, pour faire connatre les avantages de ce
pays et exciter en France un enthousiasme qui facilitt les moyens
d'y faire passer des secours.

On savait  Paris les prparatifs que les Anglais et les Turcs
faisaient contre l'gypte. Des loges publics, des promesses de
rcompenses nationales, une perspective de gloire et d'honneurs,
devaient porter l'arme  se surpasser dans les combats qu'elle
aurait  soutenir. Les louanges pouvaient engager un gnral sans
exprience  redoubler d'efforts pour les mriter: elles lui furent
prodigues d'avance; et ce stimulant, si puissant sur une me noble,
ne fit qu'augmenter sa morgue. Il n'aperut dans ces loges que les
moyens d'accrotre son ascendant sur l'esprit de l'arme; et,
quoiqu'il n'ost attaquer directement les gnraux dont il craignait
l'influence, il crut les circonstances favorables pour les perdre
dans l'opinion; il espra les dgoter de servir sous ses ordres, et
les engager  quitter l'gypte, avant qu'ils eussent eu le temps
d'clairer le gouvernement.... Tous les individus de l'arme
connurent alors que les seuls moyens d'obtenir ce qu'on dsirait du
gnral Menou, tait de ne point voir les autres gnraux, de
dclamer contre eux. Ceux-ci, ne voulant point s'exposer  languir
dans son antichambre, et mme  tre renvoys sans audience,
s'abstinrent d'aller chez lui. Ayant plusieurs fois prouv qu'on ne
pouvait pas compter sur ses rponses verbales, ils prfrrent aussi
de correspondre par crit. Ils supportaient ses tracasseries et les
mprisaient; mais ils durent plusieurs fois lui rappeler les
principes de la hirarchie militaire, et que ses correspondances
avec les subalternes dtruisaient la discipline.

Il tait intressant, pour le gnral Menou, que les gyptiens
parussent satisfaits de son administration: ce peuple est habitu 
flatter tous les caprices des hommes puissans; les membres du divan
adressrent au premier consul une lettre telle que le gnral Menou
la dsirait. Il voulut ensuite faire crire des adresses en sa
faveur, par les diffrens corps de l'arme, mais il ne put y
russir.

Les hommes placs par un concours de circonstances sur un thtre
trop vaste pour l'tendue de leurs moyens, cherchant  masquer leur
faiblesse, identifient leur cause  un intrt plus gnral.
trangers  l'art de gouverner, bien loin de se l'avouer 
eux-mmes, ils tchent encore de sduire le vulgaire par des
tableaux fastueux et l'annonce de grands rsultats. Cette tactique
fut de tout temps employe par ces charlatans politiques dont la
rvolution a vu natre et s'anantir un si grand nombre: douter de
l'infaillibilit de Robespierre, c'tait conspirer contre la France;
il ne prsentait jamais ses intrts que comme ceux de la
Rpublique. Quiconque blme la conduite de ces hommes ou ne partage
pas leurs opinions, est dsign comme factieux, comme un ennemi de
l'tat; mais leur masque une fois arrach, l'difice phmre d'une
gloire usurpe s'croule; et leur chute est d'autant plus honteuse
qu'ils s'taient plus levs.

 la fin de nivse, le gnral Menou reut un numro de la _Gazette
de France_ du 5 vendmiaire an IX, o se trouvait une lettre, date
de la Syrie, conue de manire  faire croire qu'elle avait t
crite par un officier anglais. Il y tait dsign comme le plus
propre  dfendre l'gypte; on s'y tendait sur l'impossibilit de
reprendre ce pays aux Franais, autrement qu'en y faisant natre une
insurrection, pour le remplacer par un gnral du prtendu parti
anti-coloniste. Il lut cette gazette le 1er pluvise  plusieurs
personnes qui se trouvaient chez lui; la plupart de ceux qui
l'entendirent en furent rvolts.[25]

[Note 25: Quelques jours aprs, il prtexta une visite des
casernes, afin de paratre en public avec les gnraux de division;
et il profita de ce qu'ils le traitaient, devant les troupes, avec
le respect d  son grade, pour faire circuler le bruit que ces
gnraux taient convenus qu'ils avaient eu le dessein de lui ter
le commandement de l'arme, et lui en avaient demand pardon. Il
transformait ainsi en une bassesse ce qui n'tait qu'un effet de la
discipline... Quel moyen de calmer les divisions, que d'intresser
l'amour-propre des gnraux  ne pas lui cder, mme par des
tmoignages de dfrence, lorsqu'ils paratraient en public avec
lui!]

Les deux frgates qui arrivrent  Alexandrie apportrent la
nouvelle de l'attentat contre la personne du premier consul. Le
gnral Menou, en annonant ce projet odieux dans l'ordre du 23
pluvise, l'amalgama avec ce qui lui tait personnel, et insra, 
la suite de cette nouvelle, l'article de la _Gazette de France_ dont
nous venons de parler. Cet ordre du jour excita l'indignation: elle
tait naturelle contre les auteurs d'un crime atroce, mais elle fut
aussi gnrale contre l'auteur de l'ordre du jour. Quoique les
gnraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard n'y fussent
pas nomms, ils taient videmment attaqus. Le silence qu'ils
avaient gard jusqu'alors devait cesser, l'injure tait publique;
cependant ils se bornrent  lui crire des lettres trs fortes; ils
lui demandrent une dngation formelle de ses inculpations
indirectes, en lui rappelant la modration avec laquelle ils avaient
support tous ses procds antrieurs; ils le menacrent d'une
grande publicit s'il ne rparait cette offense. Ces lettres lui
furent envoyes le 25 pluvise; il rpondit par une circulaire en
termes vagues, qu'il n'avait pas eu l'intention de les dsigner. Ces
gnraux, craignant d'exciter des troubles dans l'arme, se
contentrent de cette rponse. Cet ordre du jour tait galement
inconvenant et impolitique; car si un parti anti-coloniste avait
rellement exist, n'tait-ce pas lui donner de la consistance, le
favoriser mme, que de le dsigner publiquement? c'tait encore
augmenter les divisions au moment o la campagne allait s'ouvrir.




CHAPITRE II.

VNEMENS MILITAIRES ET POLITIQUES JUSQU' L'ENTRE DE LA CAMPAGNE.


Un parti de trois cents cavaliers turcs et mameloucks vint, le 12
brumaire,  Katih, pour protger des caravanes de grains et de riz;
ces denres, transportes furtivement par le lac Menzalh, taient
ensuite charges sur des chameaux, et conduites en Syrie par des
Arabes, auxquels leur vente procurait un immense bnfice. Le but de
ce dtachement tait aussi de donner une chasse aux Arabes rfugis
de la Syrie qui gnaient ces caravanes. Ces tribus fuyaient de
l'Ouady avec leurs bestiaux, lorsque le gnral Reynier, qui allait
inspecter la garnison et les ouvrages de Salhih, les rencontra. Il
demanda un dtachement de dromadaires qui se porta sur Katih;
l'ennemi avait dj disparu. Ce mouvement fit souponner, avant
qu'on en connt le vritable motif, que les Osmanlis voulaient
essayer quelques tentatives, quoique leur arme ft bien
dsorganise, et que l'inondation empcht d'agir dans l'intrieur
de l'gypte; on se mit en mesure pour se dfendre et pour aller mme
les attaquer  Katih, s'ils voulaient s'y tablir.

Une reconnaissance de quarante mameloucks vint encore  Katih, le 7
frimaire: elle en repartit aussitt. Les dromadaires y firent une
nouvelle course, et poussrent dans le dsert jusques auprs
d'El-A'rych.

Le grand-visir tait rest  Jaffa depuis sa retraite d'Hliopolis;
son arme tait de mille  douze cents hommes, tant infanterie que
cavalerie. Il lui arrivait quelques soldats, mais la dsertion
compensait ces renforts, et la peste, qui rgnait dans son arme,
contribuait  l'affaiblir. Le corps des mameloucks d'Ibrahim-Bey et
celui d'Hassan-Bey Djeddoui, rduits  cinq cents cavaliers,
taient camps prs de lui. Quelques ouvriers anglais rparaient les
fortifications de Jaffa.  El-A'rych, la brche avait t ferme. On
levait sur les parapets un mur crnel, et quatre cents janissaires
composaient la garnison. Quinze  dix-huit cents cavaliers et
fantassins albanais, camps prs de l avec quelques pices, y
formaient une espce d'avant-garde.

Le visir, pour retenir sous leurs drapeaux les hordes indisciplines
qui composaient son arme, annonait chaque jour qu'il allait
marcher sur l'gypte; mais la bataille d'Hliopolis et le sige du
Caire avaient laiss dans l'esprit des troupes et des habitans une
impression si profonde, que tous les moyens de succs moraux et
physiques lui manquaient  la fois. Cependant l'poque de sa marche
parut dcidment fixe au mois de rhamadan, ensuite elle fut
recule. Il tait dpourvu de forces, de moyens, sans autorit et
sans aucune considration, en querelle avec le Djezzar, dont l'arme
tait plus nombreuse, et qui avait accueilli plusieurs pachas de son
arme. La seule plaine de la Palestine lui restait. C'tait l que
se bornaient ses ressources, encore les habitans avaient-ils envoy
dans les montagnes une partie de leurs bestiaux; le reste du pays ne
lui fournissait rien. Ses ordres aux habitans des montagnes taient
mconnus; les dtachemens qu'il envoyait contre eux taient
repousss  main arme; on devait revenir plusieurs fois  la
charge, avec de nouvelles troupes, pour parvenir  soumettre un
canton. Plusieurs, au lieu de lui obir, abandonnaient leurs
villages, et fuyaient avec leurs bestiaux dans les montagnes du
Karak,  l'est de la mer Morte ou dans le dsert de l'Hauran.
Quelquefois, lorsqu'il parvenait  s'emparer des cheiks par
trahison, la soumission du canton tait le fruit de cette surprise.
La province qui lui rsista le plus long-temps fut celle des
Naplousains, qui taient soutenus par Djezzar-Pacha; les chefs de
l'arme du visir, envoys successivement contre eux, furent tous
battus aux dfils de leurs montagnes: cependant la paix se fit;
mais ils fournirent peu de chose. La faiblesse de l'empire ottoman
est telle, que le premier fonctionnaire de l'tat se trouvait
entour de provinces rebelles, et rduit, pour toute ressource,  la
plaine presque inculte de la Palestine.

Le pacha de Damas devait envoyer un corps de troupes destines 
augmenter l'arme du visir; mais la jalousie de ce pacha, et la
rpugnance des habitans  combattre les Franais, empchrent sa
formation. Des renforts devaient aussi arriver de l'intrieur de
l'Asie, et se runir  Alep; mais un corps de dix mille hommes dj
envoy par Bathal-Pacha, fut appel de cette ville, pour l'opposer,
dans les provinces d'Europe,  Passawan-Oglou. Quelques troupes
qu'on envoya,  diverses reprises, par mer, se dispersrent aussitt
aprs leur dbarquement.

Comme il ne recevait que fort peu d'argent de Constantinople, le
visir voulut (en frimaire) augmenter le taux des monnaies pour
pouvoir payer ses troupes; mais elles se rvoltrent, et ce n'est
qu'avec beaucoup de peine qu'il parvint  les calmer, et  les
retenir prs de lui.

 la fin de la campagne du gnral Bonaparte en Syrie, on avait
dtruit les rcoltes dans la plaine de la Palestine; l'arme du
visir avait ensuite achev de la dvaster. La plus grande disette
rgnait dans ce pays, qui tire ordinairement de l'gypte des grains,
du riz et d'autres denres, et qui n'en recevait plus que rarement
par contrebande. Le vizir tait contraint de faire venir d'Europe
les subsistances de son arme. Ces ressources taient mal
administres; beaucoup de soldats en faisaient le commerce ou
vivaient de brigandages. Dans l'impossibilit d'agir seul, il avait
demand des secours aux Anglais, qui l'excitaient toujours 
marcher, et ne cherchaient qu'un prtexte pour envoyer sur l'gypte
des forces capables d'excuter leurs projets. Dj le gnral
Killer, avec des officiers et des canonniers, instruisait ses
troupes. Il comptait sur un corps auxiliaire de cinq  six mille
hommes, et fut trs surpris de l'arrive de seize mille hommes,
disposs  agir comme partie principale. Les succs de ces allis
lui parurent aussi redoutables que ceux des Franais; car, quel que
ft le rsultat de cette lutte, les points les plus importans
devaient rester au parti victorieux et non aux Turcs.

Une partie de cette arme parut devant Jaffa au commencement de
nivse; mais la crainte de la peste, qui faisait de grands ravages
dans l'arme du visir, l'empcha de dbarquer; elle alla terminer
ses prparatifs  Rhodes et dans le golfe de Macri.

Vers la fin de frimaire, un capidji-bachi apporta de Constantinople,
au grand-visir, le plan de campagne et l'ordre d'agir de concert
avec les gnraux anglais; des courriers  dromadaire furent
expdis en Arabie, pour porter des dpches  la flotte qui devait
arriver par la mer Rouge.

Les dpositions des espions qu'on entretenait en Syrie; celles des
btimens grecs  leur arrive, etc., firent connatre, ds le 10
nivse, ces dispositions hostiles. Tout portait  croire que les
Anglais prparaient un grand effort contre l'gypte. Ils ne
pouvaient employer autre part, avec quelque esprance de succs,
cette arme embarque depuis si long-temps, et ils avaient trop
d'intrt  profiter du secours de leur marine et  prendre
Alexandrie, pour dbarquer ailleurs que dans les environs de cette
place. Cependant le gnral Menou affectait de croire que le visir
seul pouvait essayer quelque attaque; que les Anglais, prvoyant le
partage de l'empire ottoman, voulaient se _faire leur part_; qu'ils
se contenteraient de l'Archipel; et, pour cet effet, avaient
commenc  s'tablir  Rhodes; mais qu'ils ne viendraient jamais
attaquer l'gypte: il plaisantait mme, dans sa socit, des
inquitudes de ceux qui voulaient l'clairer sur les vritables
desseins des Anglais. Il fit quelques dispositions incompltes pour
runir les troupes. Une partie de la 21e lgre, qui occupait la
Haute-gypte, eut ordre de se rassembler  Benisouef, et de se tenir
prte  marcher au Caire. Persuad que la cte ne pouvait pas tre
menace, il la dgarnit de troupes, et fit venir, d'Alexandrie au
Caire, cinq cents hommes d'infanterie et cent chevaux; pareil nombre
y remonta aussi de Damiette.

Les deux frgates qui entrrent le 14 pluvise dans le port
d'Alexandrie, avec trois cents conscrits, une compagnie d'artillerie
et des munitions, donnrent encore plus de certitude  ces
nouvelles: le gouvernement envoyait des instructions pour la
dfense de l'gypte, et annonait de nouveaux secours plus
considrables.

La cavalerie tait bien habille et parfaitement tenue; mais aucun
rgiment n'avait assez de chevaux pour monter tous ses hommes. La
rquisition ordonne par Klber avait servi pour les mettre au
complet, et pour former un dpt de remontes: elle fut suspendue, le
dpt fut vendu sous prtexte d'conomie, et il manquait  la
cavalerie,  la fin de pluvise, environ quatre cents chevaux.

Les courses continuelles du rgiment des dromadaires ruinaient un
grand nombre de ces animaux: ce corps n'avait reu aucune remonte
depuis celles ordonnes par Klber: son chef proposa plusieurs fois
inutilement au gnral Menou, de lui permettre d'y employer des
fonds qui provenaient de prises faites par le rgiment.

Quelques officiers d'artillerie imaginrent que les chevaux de ce
service seraient moins fougueux, et plus propres au trait, s'ils
taient coups: cette opration fut propose au gnral Menou qui
l'autorisa, dans le moment mme o il tait menac d'une double
attaque, et avant d'tre assur que les chevaux seraient guris 
l'poque o l'on devrait entrer en campagne.

Mulley-Mahammed, ce fanatique qui, pendant la campagne de Syrie,
avait soulev la province du Bahirh et plusieurs autres cantons de
l'gypte, en se faisant passer pour un ange envoy du Prophte; qui
depuis tait venu au Caire, lors du sige, et avait beaucoup
contribu  retarder la capitulation; qui ensuite avait t joindre
l'arme du visir, fut envoy, au commencement de pluvise, en
gypte, afin d'y organiser une nouvelle rvolte pour l'poque o les
armes combines l'attaqueraient. Il fut poursuivi dans le Delta et
oblig de fuir dans la Haute-gypte, o il ne trouva qu'une seule
tribu arabe dispose  se soulever, celle de Djehemah.

Mourd-Bey tait instruit du plan de campagne des ennemis, par les
mameloucks d'Ibrahim-Bey, avec lesquels le gnral Klber l'avait
autoris  correspondre, dans l'intention de mieux pntrer les
desseins et les dispositions des Turcs. Klber avait senti qu'il
valait mieux approuver ces relations et en profiter, que de
s'exposer  des communications secrtes, qu'on ne pourrait jamais
empcher. Mourd-Bey hassait les Osmanlis et redoutait leur
vengeance; mais sa politique tait de mnager tous les partis. Son
trait avec Klber le liait au sort de l'arme franaise; c'tait
d'elle qu'il pouvait esprer les plus grands avantages, dans l'tat
d'puisement o la guerre l'avait plong, et qui lui tait
l'esprance de redevenir jamais matre du pays. L'estime qu'il avait
conue pour les Franais affaiblissait, peut-tre mme effaait en
partie l'impression des maux qu'ils lui avaient fait prouver. Ce
qui parat certain, c'est que, soit par attachement, soit par
politique, il avertit exactement le gnral Menou des projets des
ennemis, de leurs forces, et mme de leurs plans d'oprations.

Le grand-visir, instruit de l'ascendant que le parti oppos aux
Anglais commenait  reprendre  Constantinople, aurait prfr des
ngociations aux chances que le sort des armes pouvait lui faire
courir; mais toute correspondance avait t rompue. Il fit proposer
 Mourd-Bey, par Ibrahim, de s'offrir en qualit de mdiateur.

C'tait l'poque o Mourd-Bey devait envoyer au Caire le tribut de
ses provinces. Il donna cette commission  Osman-Bey-Bardisi, et le
chargea en mme temps de faire connatre au gnral Menou le plan de
campagne des ennemis et les propositions du grand-visir. Ce bey
arriva au Caire le 18 pluvise, et eut audience le 19. Aprs avoir
fait des protestations d'attachement, et s'tre plaint de la
mauvaise rcolte qui ne permettait pas de complter le tribut en
grains, il donna des renseignemens sur les projets des ennemis qui
devaient agir trs incessamment contre l'gypte. L'arme anglaise,
d'aprs son rapport, devait tre de dix-huit mille hommes; elle
devait oprer son dbarquement avec le capitan-pacha, tandis que le
grand-visir traverserait le dsert, et qu'une flotte anglaise,
partie de l'Inde, arriverait  Souez avec un corps de troupes. Il
exhiba les lettres qu'Ibrahim-Pacha crivait  Mourd de la part du
grand-visir. Ce dernier le chargeait de reprsenter au gnral
Menou, que l'arme franaise pourrait difficilement rsister 
l'attaque de trois armes combines; que ses victoires mme lui
causeraient des pertes impossibles  rparer, et qu'elle finirait
par succomber  de nouveaux efforts; il insistait sur l'inconstance
de la fortune, qui pourrait bien ne pas la favoriser, et l'invitait
 lui faire savoir s'il serait possible de renouer quelques
ngociations. Mourd-Bey priait le gnral Menou de ne pas oublier
ses intrts s'il se dterminait  traiter, mais lui offrait, dans
le cas contraire, d'envoyer les secours fixs par le trait
d'alliance, et de le seconder de tous ses moyens.

Le gnral Menou aurait pu se borner  montrer de la fermet,
beaucoup de confiance dans ses ressources pour dfendre l'gypte,
ainsi que dans la valeur des troupes, et accepter les secours de
Mourd-Bey, en lui faisant entendre que c'tait plutt par estime
que par besoin. Il pouvait profiter des avances du grand-visir pour
exciter des divisions entre les Anglais et lui, entraver les
oprations de leur arme, et concourir au succs des ngociations
entames  Constantinople. Mais il reut fort mal Osman-Bey, affecta
de ne pas croire  la possibilit de l'excution d'un tel plan de
campagne, s'emporta contre les observations sur l'inconstance de la
fortune, et rpondit qu'il n'avait besoin ni des secours ni de la
mdiation de personne; que Mourd-Bey ferait mieux de rester
tranquille dans les provinces qu'on lui avait accordes, et de ne
pas correspondre avec la Syrie. Osman lui reprsenta que Mourd-Bey
avait entretenu des intelligences avec l'arme du grand-visir,
d'aprs l'invitation mme du gnral Klber, et pour l'instruire des
projets de l'ennemi commun; le gnral Menou reprit qu'il ne se
rglait pas sur la conduite de Klber, et qu'il ne voulait pas,
comme lui, vendre l'gypte; que ces correspondances de Mourd-Bey
lui dplaisaient, qu'il lui souponnait de mauvais desseins, et ne
le voyait pas sans inquitude accueillir et armer les mameloucks qui
venaient de la Syrie pour le joindre. Osman-Bey rpondit que Mourd
avait toujours t autoris  appeler prs de lui ceux de sa maison,
ainsi que ceux dont les beys taient morts, afin de diminuer
d'autant l'arme du visir.

Il lui parla ensuite d'un autre objet de sa mission; c'tait
d'annoncer au gnral Menou que Mahammed-Bey Elfy tant venu se
livrer de lui-mme  Mourd-Bey, se jeter  ses pieds et solliciter
son pardon, il n'avait pu le lui refuser; mais que cependant il
l'avait relgu dans un village avec ses mameloucks, jusqu'au moment
o il aurait obtenu du chef des Franais une gale clmence. Le
gnral Menou blma fort durement Mourd-Bey de ce qu'il ne lui
avait pas livr ce bey pieds et poings lis.

Osman demanda la permission de remettre des lettres que Mourd-Bey
l'avait charg de porter aux principaux officiers-gnraux, en mme
temps qu'il leur ferait visite, pour les assurer de son attachement
 l'arme franaise. Le gnral Menou lui rpondit avec humeur que
Mourd-Bey ne devait correspondre qu'avec lui, gnral en chef et
reprsentant du gouvernement franais; qu'il pouvait faire ses
visites, mais qu'il ne devait remettre aucune lettre.

Osman-Bey fut pein de cette rception et indign des propos
relatifs  Klber: Il instruisit des dtails de son entrevue le
gnral Damas et l'inspecteur Daure, qu'il connaissait plus
particulirement. Tous deux cherchrent  lui faire entendre qu'il
ne devait pas s'offenser de quelques paroles dures chappes au
gnral Menou, et lui dirent qu'il pouvait assurer Mourd-Bey de
l'estime et de l'attachement de tous les Franais. Osman-Bey leur
tmoigna sa surprise de ce qu'on avait pu souffrir pour successeur
de Klber un homme si diffrent des autres militaires, ajoutant
qu'il _craignait qu'un tel chef ne caust la perte de l'arme
franaise_. Ces officiers rpondirent que la subordination et
l'obissance taient l'me des armes, et que celle d'Orient tait
bien en tat de battre toutes celles qui viendraient l'attaquer.
Osman attendit au Caire une rponse.  la premire nouvelle de
l'apparition de la flotte anglaise dans la rade d'Aboukir, il
ritra les offres que Mourd avait faites d'unir ses forces 
celles des Franais; mais il ne reut que des rponses vasives.
Lorsque le gnral Menou se fut enfin dtermin  marcher, il le fit
venir, lui ordonna de quitter sur-le-champ le Caire pour rejoindre
Mourd-Bey; et non content de refuser les secours de ce dernier, il
le fit menacer d'un chtiment svre s'il faisait le moindre
mouvement en faveur des ennemis..... Osman-Bey partit dsol.

Des accidens de peste eurent lieu au Caire et dans plusieurs
villages voisins, au commencement de pluvise; elle se dclara en
mme temps dans la Haute-gypte. Cette maladie pouvait faire des
progrs trs dangereux et gagner les casernes des troupes, pendant
que, loges dans la ville, elles avaient des communications
frquentes avec les habitans, dans des rues troites, dans les cafs
et avec les femmes. En supposant mme que le contact ne sufft pas
pour propager cette maladie, elle pouvait tre produite par
l'atmosphre malsaine du Caire, pendant la saison du _Khamsin_. Le
moyen le plus sr d'en garantir les troupes tait de les faire
camper hors de la ville, dans le dsert; les mameloucks eux-mmes,
habitus  ne prendre aucune prcaution contre cette maladie,
employaient ce moyen lors de ses plus grands ravages. Le campement
des troupes aurait cependant eu l'avantage de les disposer  la
campagne qui allait bientt s'ouvrir. Tous ces motifs avaient
dtermin les gnraux  demander au gnral Menou l'autorisation de
faire camper leurs divisions; mais il ne rpondit pas  leur
demande. Il luda aussi les propositions de la commission de
salubrit, qui tendaient au mme but.




CHAPITRE III.

FINANCES.--PRODUIT DES NOUVEAUX DROITS.--VICES DES
INNOVATIONS.--AUGMENTATION DES DPENSES DE L'ARME.--LA PERCEPTION
DU MIRY EST RETARDE.--LES CAISSES SONT VIDES AU MOMENT D'ENTRER EN
CAMPAGNE.


Les droits d'octroi et les autres rentres n'avaient pas assez rendu
en vendmiaire, brumaire et frimaire, pour suffire aux dpenses de
l'arme. Les emprunts aux Cophtes taient perus et dpenss  la
fin de ce trimestre. Cette ressource tant puise, et ne voulant
pas faire murmurer les troupes par un retard de solde, on employa
une somme de 500,000 francs en or, que Klber avait ordonn de
mettre en rserve, et qu'il voulait porter  un million, afin
d'avoir, dans tous les temps, des fonds prts pour entrer en
campagne, si l'arme venait  tre attaque.

L'impt sur les cheiks ne fut mis en perception qu'au commencement
de frimaire; les rclamations gnrales sur les inconvniens et sur
les vices de son administration, n'avaient pu dcider  le changer.
La lenteur des rentres et l'opposition que les cheiks paraissaient
y mettre, dcidrent le directeur des revenus publics  faire
promettre, par ses employs, que ce droit serait prcompt sur le
miry, dont un tiers tait alors chu: cette promesse en ranima un
peu la perception; mais c'tait carter ce droit de son but: il
avait t annonc comme devant produire 3,000,000 en sus des
impositions ordinaires, et l'opinitret  le maintenir, aprs en
avoir connu les vices, rduisit  ne percevoir qu'une portion
seulement des impts exigibles  cette poque.

Le gnral Menou voulant faire un systme de finances entirement
neuf, se disposait  changer les impositions territoriales et leur
perception: sans se rendre compte des difficults d'un cadastre et
du temps qu'il faudrait pour l'achever, il comptait en faire la base
de son nouveau systme, et le mettre  excution la mme anne. Il
ne rflchit pas qu'un cadastre est un ouvrage immense, qui
ncessite une foule de recherches et de travaux; qu'en Europe mme
o tous les moyens sont runis, on n'en a achev que pour de petites
tendues de pays; et qu'en gypte, outre les difficults qui
tiennent  la nature du travail, il en existe encore de locales; que
l'arpentage des terres, ordonn par les propritaires et les
mameloucks les plus puissans, avait toujours t une opration
militaire, parce que les villages craignant de payer davantage, s'y
taient opposs les armes  la main; qu'enfin on serait oblig pour
le faire d'employer de nombreux dtachemens, et qu'il fallait plus
d'une anne pour prparer ce travail. Il voulait aussi changer le
mode de perception et le retirer des mains des Cophtes, qui,
rglant tous les comptes des villages sous l'ancien gouvernement,
avaient seuls la connaissance exacte de leurs produits, et volaient
facilement ceux qui taient obligs de les employer.

Ces projets taient bons; il tait ncessaire de changer la
rpartition et la perception des impositions territoriales; la
meilleure base pour la premire tait un cadastre, et il tait utile
de confier la seconde  des mains plus fidles que celles des
Cophtes; mais il fallait sentir qu'on n'avait pas encore les moyens
d'oprer tous ces changemens, qu'on devait les remettre  un autre
temps; et que les besoins d'une arme,  une poque o l'ennemi
paraissait se disposer  attaquer, exigeaient qu'on levt
promptement les contributions. Il fallait sentir aussi que les
retards faisaient perdre, pour leur recouvrement, le moment le plus
favorable, et dont les possesseurs de l'gypte ont toujours cherch
 profiter, celui o les rcoltes tant encore sur pied, les
cultivateurs retenus par elles, ne cherchent pas  se soustraire au
paiement.

En nivse les embarras augmentrent; on acheva de dpenser l'or mis
en rserve par Klber; on demanda le paiement des droits sur les
corporations et sur les corps de nation; les villages payrent des
-comptes sur le droit des cheiks, et dans le mois de pluvise on
put acquitter une partie de la solde et des dpenses de nivse; mais
ces efforts puisrent la caisse, et le directeur fut embarrass
pour tenir ses engagemens. Enfin,  force de sollicitations, il
obtint l'ordre, donn le 15 pluvise, de percevoir 3,000,000 de
francs  compte des impositions de l'an 1215. Le gnral Menou,
voulant toujours mettre son projet  excution dans l'anne, ne
permit pas d'en demander davantage, quoique, en suivant l'ancien
usage, on et pu exiger quatre millions ds la fin de frimaire, et
presque autant en ventse. Il ne voulait pas non plus employer les
Cophtes  la perception de cet -compte; il avait imagin que sur
son ordre seul tous les cheiks de village s'empresseraient
d'apporter les sommes qui leur taient demandes, et qu'il ne serait
pas ncessaire d'envoyer des troupes pour les y contraindre, mesure
qui fut toujours juge indispensable dans le pays.  la fin de
pluvise seulement, on put lui faire comprendre que les rentres
seraient fort lentes et presque nulles, si on n'employait pas les
troupes, et si on n'envoyait pas dans les villages les seraphs
cophtes accoutums  faire la rpartition des contributions, avec
quelques intendans cophtes et des agens franais pour les diriger.

Ces retards empchrent de partir, pour mettre cette somme en
perception, aprs les premiers jours de ventse; toute la premire
dcade se passa  porter des ordres, sans beaucoup recevoir. On ne
put payer qu'une partie des dpenses de pluvise, avec le produit
des droits sur les consommations et sur les corporations, ainsi
qu'avec le miry de Mourd-Bey. Enfin, les caisses se trouvrent
vides lorsque l'apparition de la flotte anglaise et la marche de
toutes les troupes sur les points menacs, suspendirent la
perception des impts, et privrent le directeur des revenus
publics, de tous les moyens de faire rentrer dans les caisses
l'argent ncessaire aux besoins de l'arme.




CHAPITRE IV.

DES MAGASINS.--DE L'ADMINISTRATION DES SUBSISTANCES.--DES REVENUS EN
NATURE.


L'ordonnateur Daure n'avait pu persuader le gnral Menou de la
ncessit de faire des approvisionnemens considrables; son
successeur, l'ordonnateur Sartelon, ne fut pas plus heureux, et les
avis des prparatifs des ennemis ne purent pas davantage l'y
dterminer. La fabrication du biscuit ne fut pas mme reprise pour
remplacer celui qui s'tait avari en plein air, ou dans de mauvais
magasins. Les grains destins  complter l'approvisionnement
d'Alexandrie, pour l'arme pendant six mois, et pour la garnison
pendant un an, furent envoys par eau, en brumaire et frimaire, 
Rosette. De l, ils furent transports successivement  Alexandrie.
De plus on dposa  Rosette, on ne sait par quelle raison, du bl et
de l'orge qui auraient t beaucoup mieux placs  Alexandrie ou 
Rahmanih; Rosette n'tant susceptible d'aucune dfense.

Les petits forts construits sur la cte, sur les bords du Nil et
autour du Caire, ne furent approvisionns que pour un mois.
L'approvisionnement de Belbis et de Salhih ne fut pas complt 
la quantit ncessaire pour nourrir l'arme, lorsqu'elle se
rassemblerait sur la frontire de Syrie; les magasins de Damiette et
de Lesbh taient plus considrables. La citadelle du Caire tait
approvisionne pour trois mois.

L'organisation physique de l'gypte, le genre de culture qu'elle
exige, et la strilit  laquelle elle est condamne, lorsque la
crue du Nil n'est point assez forte pour couvrir toutes les terres,
ont, dans tous les temps, forc le gouvernement  porter la plus
grande attention sur la formation des magasins de grains suffisans
pour fournir  la subsistance du peuple dans les mauvaises annes,
ou au moins  l'ensemencement des terres. Dans les bonnes annes, on
rcolte une quantit de grains de beaucoup suprieure  celle que
les habitans consomment. Les rcoltes des annes mdiocres
permettent mme une exportation assez considrable pour l'Arabie, la
Syrie et Constantinople; une partie de cet excdant est mise en
rserve, jusqu' ce qu'on soit assur d'une bonne inondation. Sous
le gouvernement divis des mameloucks, le magasin gnral o se
versait le produit du miry en nature, tait bientt puis par la
rpartition entre les personnes qui y avaient droit; mais les beys,
propritaires de presque tous les villages, faisaient des rserves
particulires.

Lorsque, outre les habitans, on avait encore  nourrir une arme,
qu'on se trouvait dans un tat de guerre intrieure et extrieure,
susceptible d'un moment  l'autre d'amener des changemens et de
suspendre toute perception, on avait de bien fortes raisons pour
former des magasins extraordinaires. Bonaparte avait fait tablir au
Mkias un magasin gnral de grains, qui devait fournir aux
approvisionnemens des places, aux besoins de l'arme; et, si cela
devenait ncessaire,  ceux des habitans. Les grains provenant de la
portion des contributions qu'il tait d'usage de percevoir en nature
dans la Haute-gypte, y taient verss; ceux que dans la
Basse-gypte, on tirait des _oussiehs_, et ceux qu'on requrait ou
qu'on achetait, y servaient aussi pour l'approvisionnement des
places.

Les troubles intrieurs qui prcdrent la bataille d'Hliopolis,
avaient empch de former un approvisionnement bien considrable.
L'inondation avait t mdiocre et la rcolte faible; vers la fin du
sige du Caire, Mourd-Bey avait fourni les grains ncessaires pour
nourrir l'arme. Aussitt que Klber, dbarrass des ennemis, put
s'occuper de l'administration de l'gypte, il fit activer la leve
des grains et la formation des magasins: ce fut le principal objet
de la surveillance du comit administratif. Deux membres de ce
comit allrent ensuite dans la Haute-gypte pour y presser les
versemens; mais, pendant leur mission, le gnral Menou supprima le
comit. L'un des membres resta bien charg de la direction des
revenus en nature; mais on ne veilla pas, comme Klber avait voulu
le faire en organisant le comit administratif,  ce que les
subsistances de l'arme ne fussent pas sacrifies  la finance;  ce
qu'on s'occupt galement de la perception des grains et de celle de
l'argent;  ce qu'on ne convertit pas en espces les contributions
qu'il importait de recevoir en nature, etc.... Les magasins
s'puisrent au lieu de se remplir; ils taient vides au
commencement de frimaire. Le directeur des revenus en nature avait
inutilement averti qu'on allait manquer, et propos les moyens de
les remplir et de les alimenter. Lorsqu'on fut press par le besoin,
on chargea les Cophtes de verser les grains dans le magasin gnral,
comme emprunt qu'on promettait de leur rembourser; mais ils ne le
firent que lentement, et seulement pour fournir  la consommation
journalire du Caire. Le directeur des revenus en nature crivit au
gnral Menou pour l'inviter  prendre quelque grande mesure; il
proposa d'intresser davantage les Cophtes, en leur abandonnant les
arrirs dus par plusieurs villages, et qui par suite de leur
ngligence, n'avaient pas t perus, et aussi pour le prvenir que
si l'arme devait entrer en campagne, elle serait sans moyens
suffisans: cela fut inutile. Cet administrateur ne fut point
second. Les rentres qu'il pressa, autant qu'il lui fut possible,
pendant les mois de frimaire, de nivse et de pluvise, suffirent 
peine aux besoins journaliers; et lorsque les Anglais parurent, le
magasin gnral ne pouvait pas fournir  la subsistance de l'arme
pour plus de vingt jours.


PICES JUSTIFICATIVES.

  (N 1.)            Au quartier-gnral du Caire, le 6 brumaire an IX
                                                    (28 octobre 1800).

_Proclamation aux habitans de l'gypte. Au nom de Dieu, clment et
misricordieux; il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son
prophte._

MENOU, GNRAL EN CHEF DE L'ARME FRANAISE, AUX HABITANS DE
L'GYPTE.


Habitans de l'gypte! coutez ce que j'ai  vous dire au nom de la
Rpublique franaise. Vous tiez malheureux; l'arme franaise est
venue en gypte pour vous porter le bonheur. Vous gmissiez sous le
poids des vexations de toute espce; je suis charg par la
Rpublique et par son premier consul Bonaparte, de vous en dlivrer.
Une multitude d'impts vous enlevaient tous les fruits de vos
travaux; j'en ai dtruit la plus grande partie. Aucune rgle ne
fixait d'une manire prcise ce que vous deviez payer; j'en ai
tabli une invariable. Chacun dornavant connatra  quel taux
s'lvent ses contributions; dans chaque ville, dans chaque village,
dans chaque maison, si cela est possible, seront affichs et publis
les tats de ce que chacun doit payer.

Les gens puissans et les grands exigeaient de vous des avanies, je
vous engage ma parole que je n'en exigerai jamais. Parmi vous, ceux
qui avaient acquis par un long travail des richesses et de l'argent
taient obligs de les cacher, de les enfouir mme dans la terre
pour empcher qu'elles ne tombassent dans les mains des grands, qui
sans cesse piaient l'occasion de vous les ravir. Habitans de
l'gypte, je vous promets, au nom de la Rpublique, devant Dieu et
son Prophte, que ni moi, ni aucun Franais, tant qu'il me restera
un cheveu sur la tte, n'attenterons  vos proprits. En payant
exactement l'impt fix par la loi, vous serez libres de jouir de
tout ce qui vous appartient, sans que personne puisse vous en
empcher, ou vous demander compte de vos richesses.

Les grands et les gens puissans vous traitaient beaucoup moins bien
qu'ils ne traitaient leurs chevaux et leurs chameaux; vous le serez
dornavant par les Franais et par moi, comme si vous tiez nos
frres.

Quand les percepteurs du miry et autres contributions, voyageaient
dans les provinces, ils taient accompagns d'une foule de
serviteurs, de domestiques, d'crivains, de kakouas, qui tous
dvoraient vos proprits et vous enlevaient souvent jusqu' votre
dernier medin; il n'en sera plus ainsi, habitans de l'gypte! Si
quelqu'un de ceux qui sont destins par moi  percevoir les
impositions, vous prend un seul medin au-del ce qui sera fix par
la loi, il sera arrt, emprisonn et condamn aux chtimens les
plus svres. La Rpublique franaise et son premier consul
Bonaparte m'ont ordonn de vous rendre heureux; je ne cesserai de
travailler pour excuter leurs ordres.

Habitans de l'gypte, si vous le voulez, le miry que vous payez, en
y comprenant les autres droits qui y ont t ajouts, diminuera
considrablement. En voici le moyen: lorsque vous connatrez par une
loi crite, et qui sera adresse par moi  toutes les villes et
villages, le montant du miry que vous aurez  payer, n'attendez pas
que les percepteurs aillent vous le demander; allez vous-mmes le
porter dans la caisse des trsoriers de province, et pour vous
faciliter le paiement, je diviserai en quatre parties gales le miry
qui vous sera impos; tous les trois mois vous en paierez une
partie; et pour vous faire bien comprendre ce que je veux faire pour
votre avantage, lisez avec attention ce qui suit:

Je suppose qu'un village soit impos  dix mille pataques par an
pour son miry, tous les trois mois il devra payer dans la caisse du
trsorier de la province, deux mille cinq cents pataques; au bout de
l'anne il aura satisfait  ce que la loi exige de lui, sans avoir
prouv aucune vexation. Si, au contraire, il attend pour payer que
les percepteurs arrivent en foule, il lui en cotera alors beaucoup
plus que la loi n'avait exig. Vous le voyez, habitans de l'gypte,
il ne tient qu' vous de diminuer vos impositions et de n'prouver
aucune vexation. Jusqu' prsent les mukhtesims de village vous
demandaient beaucoup plus qu'il ne leur revenait: cela n'arrivera
plus. Ce que devront recevoir les mukhtesims sera fix par la loi;
je vous dfends de leur payer un medin au-del de ce que j'aurai
rgl. Souvent les cheiks-el-beled vous vexent, vous font payer des
avanies qu'ils partagent avec les mukhtesims, les percepteurs des
impositions et autres grands qui n'ont en vue que leur avarice et
votre ruine. Habitans de l'gypte, cela n'arrivera plus; ce que
devront recevoir pour leur salaire les cheiks-el-beled sera fix par
la loi que je vous enverrai, et si l'un d'eux exige quelque chose
au-del de ce qui sera ordonn par cette loi, il perdra sa place et
ses proprits. Dornavant vous ne nourrirez plus les troupes qui
marcheront dans les provinces, que dans le cas o elles iront pour
vous faire payer des contributions que vous n'auriez pas acquittes
dans le temps prescrit par la loi; dans tout autre cas, elles
paieront tout ce qui leur sera fourni pour leur nourriture. Je
donnerai  cet gard des ordres  tous les gnraux et commandans.
Tous les gnraux et commandans franais veilleront  ce que
personne n'exige de vous rien au-del de ce qui sera prescrit par la
loi; je vous avertis encore que vous ne devez de prsens  personne.
Mon devoir, et celui de tous les commandans et administrateurs, est
de vous couter, de vous donner aide et protection quand vous vous
conduisez bien; je dfends aussi  vos juges d'exiger de vous aucun
prsent. Dieu et Mahomet son prophte leur ordonnent de vous rendre
la justice; je le leur ordonne de mme en leur prescrivant de
n'avoir dans leurs jugemens gard ni au riche ni au pauvre, mais
seulement  leur conscience et  la vrit; ceux qui contreviendront
 cet ordre, seront svrement punis. Je viens,  habitans de
l'gypte, de crer un tribunal suprme au Caire; il est compos des
cheiks les plus recommandables par leur sagesse, leurs vertus et
leur dsintressement; ils sont destins  maintenir la religion
dans sa puret, et  vous juger. Je suis convaincu qu'ils
s'acquitteront de leurs fonctions ainsi que le doivent faire des
hommes qui craignent Dieu et son Prophte; mais je vous dclare
ainsi qu' eux, que si, ce que je ne puis croire, ils manquaient 
leurs devoirs, ils seraient punis avec la dernire svrit.

Jusqu' prsent les interprtes exigeaient de vous des avanies, en
vous promettant la protection de leurs matres: ils vous trompaient;
cela n'arrivera plus: si quelques uns exigent de vous de l'argent
et des prsens, avertissez-en les gnraux ou moi; ces mchans
seront punis de la manire la plus terrible. Ces hommes, pour vous
engager  leur donner de l'argent, vous disent que ce sont les
Franais leurs matres qui l'exigent, ou bien encore ils vous disent
qu'il n'est pas possible de voir les gnraux ou autres Franais en
place, ni de leur parler; ils vous trompent; leurs paroles ne sont
que mensonges; faites-les connatre, ils seront punis.

Souvent, quand les Franais ou les troupes voyagent, un domestique,
un interprte, un crivain, ou tout autre se dtachant en avant,
entrent dans vos villages et vous disent pour vous effrayer que les
Franais demandent pour vivre un nombre considrable de buffles, de
chvres, de moutons, ou autres objets, alors vous les priez de
s'intresser pour vous; ils s'y refusent pour mieux vous effrayer,
et vous finissez par leur donner de l'argent: ils vous ont encore
tromps; ils trompent leurs matres.

Dans les villes, les aghas qui sont chargs de la police, de la
propret des subsistances, avaient jusqu' prsent exig de vous des
droits de toute espce, tous ces droits sont abolis: je vous dfends
de leur rien payer; ils recevront un salaire que fixera la loi.

Je sais que ceux qui sont chargs de la vrification des poids se
prsentent souvent chez les marchands; ils prtendent toujours
trouver les poids faux, alors ils font avancer leurs kaouas; ils
ordonnent des coups de bton ou autres punitions; le marchand
s'effraie, il promet qu'il se rendra le lendemain chez l'agha des
poids et mesures; il s'y rend effectivement, et porte en prsent,
80, 60, 50 pataques. C'est ainsi,  peuples de l'gypte, que vous
avez t tromps ou vexs jusqu' prsent.

Que sont devenus les biens appartenant aux mosques? que sont
devenues les immenses fondations pieuses faites par vos anctres? 
quoi taient-elles destines?  entretenir les mosques; partout je
les vois dtruites ou prtes  s'crouler.  nourrir les pauvres!
partout ils meurent de faim; les rues et les chemins en sont pleins.
 soigner les malades, les infirmes, les aveugles et tous les hommes
sans ressources! les maisons destines  les recevoir sont, ainsi
que les mosques, dans le plus grand dsordre; les malheureux qui y
sont renferms ressemblent plutt  des victimes condamns  perdre
la vie qu' des hommes assembls pour recevoir des soulagemens! Qui
donc a consum tous ces biens, toutes ces fondations? des hommes
puissans qui vous ont tromps jusqu' prsent. Ce temps est pass.
Je vous le rpte encore, j'ai reu l'ordre de la Rpublique
franaise et du premier consul Bonaparte de vous rendre heureux, et
je ne cesserai d'y travailler; mais je vous avertis aussi que si
vous n'tes pas fidles aux Franais, que s'il vous arrivait encore,
presss par de mauvais conseils, de vous lever contre nous, notre
vengeance serait terrible; et j'en atteste ici Dieu et son Prophte,
tous les maux retomberaient sur vos terres. Rappelez-vous ce qui est
arriv au Caire,  Boulaq,  Mehhaley-el-Kebyr, et autres villes de
l'gypte: le sang de vos frres, de vos pres, de vos enfans, de vos
femmes, de vos amis, a coul comme les flots de la mer; vos maisons
ont t dtruites, vos proprits ravages et consumes par le feu.
Quelle a t la cause de tout cela? les mauvais conseils que vous
avez couts; les hommes qui vous avaient tromps. Que cette leon
vous serve pour toujours; soyez sages, tranquilles; occupez-vous de
vos affaires, de votre commerce; cultivez vos terres, et partout
vous n'aurez dans les Franais que des amis gnreux, des
protecteurs et des dfenseurs, je vous le jure au nom du Dieu
vivant, au nom du Dieu qui voit tout, qui dirige tout, et qui connat
jusqu'aux plus secrtes penses de nos coeurs.

               Le gnral en chef de l'arme franaise, _sign_ MENOU,
                  le gnral de brigade, chef de l'tat-major gnral,
                      _sign_ LA GRANGE; l'adjudant-gnral, sous-chef
                                de l'tat-major gnral, _sign_ RN.


  (N 2.)             Au quartier-gnral du Caire, le 29 nivse an IX
                                                     (19 janvier 1801)

LA GRANGE, GNRAL DE DIVISION, CHEF DE L'TAT-MAJOR, GNRAL DE
L'ARME, AU GNRAL BONAPARTE, PREMIER CONSUL DE LA RPUBLIQUE
FRANAISE.


CITOYEN CONSUL,

L'tat de l'arme d'Orient ne laisse rien  dsirer sous le rapport
du bien-tre; il n'est aucun doute que jamais il n'a exist de
troupes plus exactement soldes, mieux entretenues, et plus en tat
de rpondre en tout  ce que la Rpublique doit attendre d'elles.
J'espre qu'avec votre secours, citoyen Consul, cette arme jusques
ici heureusement chappe du danger dont elle a t menace, n'aura
plus  courir de pareils risques. L'exemple du pass doit pourtant
nous rendre circonspects pour l'avenir, et c'est de cet avenir que
je viens aujourd'hui vous entretenir.

L'Europe et mme le monde connat sans doute actuellement, citoyen
Consul, la conduite d'un homme qui, par le plus inconcevable
systme, a constamment persvr jusques  sa fin, au moment o la
mort est venue le surprendre,  vouloir absolument l'vacuation de
l'gypte, quelque honteux que ft ce parti pour lui et pour les
braves qu'il commandait; il l'a constamment suivi, mme, alors que
les deux armes se sont trouves en prsence et que les
circonstances le foraient  combattre. Une vrit bien frappante,
et qui peut tre atteste par beaucoup de monde, c'est que la
victoire d'Hliopolis a t remporte malgr les ordres positifs
donns par le gnral Klber de ne pas combattre. Un de ces
vnemens inattendus a dcid cette journe en l'honneur de l'arme
franaise, dans le moment mme o son gnral, toujours irrsolu,
toujours pacifique, demandait  parlementer. Son premier
aide-de-camp, Boudot, avait t envoy en consquence auprs du
grand-visir, et cet officier y tait arriv au moment o la bataille
s'engagea.

Il et sembl sans doute que l'arme ottomane tant battue, chasse
honteusement de l'gypte, et presque dtruite par tout ce qu'elle
eut  souffrir en traversant le dsert pour gagner la Syrie dans sa
fuite; il et, dis-je, sembl que tous ces avantages tournant  la
gloire du gnral Klber, eussent d l'engager  changer de systme;
loin de l, il fut toujours persvrant: rien, pas mme le sentiment
de la gloire dont on venait de le couvrir malgr lui, ne put le
dterminer  abandonner des projets honteux pour un homme d'honneur,
fltrissans pour l'arme qu'il commandait, et en tout si funestes
aux intrts de la France. La source de tant de fautes venait d'un
caractre aussi haineux que vindicatif; il trahissait tout, devoir,
patrie, rputation; et cela parce qu'il vous portait, citoyen
Consul, la haine la plus implacable. Il voulait rendre l'gypte 
nos ennemis parce que cette conqute vous appartenait, et qu'il la
considrait comme votre ouvrage. Qui pourrait se faire une ide de
toutes les folies qui  cette poque roulaient dans la tte du
gnral Klber?

Une chose bien incroyable, citoyen Consul, c'est qu'un pareil homme
avait trouv de nombreux partisans; je pensais qu'aprs l'vnement
aussi extraordinaire qu'inattendu de sa mort, toutes ses cratures
rentreraient dans le devoir, et qu'enfin le gouvernement franais ne
compterait plus dans l'arme que de vrais Franais, fidles 
l'honneur de la Rpublique comme  ses intrts; mon opinion se
fortifiait encore en voyant que le commandement de l'arme tait
chu  un homme d'un caractre connu, et surtout professant des
principes opposs  ceux du gnral Klber; mais bientt je
m'aperus que j'tais dans l'erreur. Les partisans de ce gnral
mort commencrent  former des conciliabules; des runions avaient
lieu chez les plus puissans et les plus marquans d'entre eux par
leur place; on cherchait  grouper les mcontens, l'arme tait sur
le bord du prcipice, des moyens furent mis en usage pour la
corrompre; enfin on attaqua dans le public les oprations du gnral
Menou, et les chefs de cette coalition finirent par une dmarche qui
heureusement a t sans suite, comme elle a t sans exemple dans
l'histoire de la rvolution.

Ce parti comprim par la nomination dfinitive du gnral en chef,
qui arriva dans ces circonstances, n'est pas teint; il existe
toujours au grand scandale de l'arme; s'il est moins remuant, moins
actif que par le pass, il est toujours persvrant.

Cependant, citoyen Consul,  quelques hommes prs, l'esprit de
l'arme est bon; le gouvernement peut compter sur sa fidlit, mais
il ne faut pas pour cela qu'il perde de vue les individus qui ont
d lui tre signals. Ils ont de grands avantages pour faire donner
l'arme dans l'cueil que Klber avait ouvert devant elle; c'est
pour l'avenir surtout que je demande votre prvoyance, citoyen
Consul; j'ai la conviction intime que si, par un vnement dont les
vicissitudes humaines nous offrent tant d'exemples, nous venions 
perdre le gnral Menou, un mois ne s'coulerait pas sans que
l'gypte ne ft remise au pouvoir de nos ennemis. L'homme qui par
son anciennet de grade, serait appel  remplacer le gnral en
chef est un des plus acharns partisans de l'vacuation; ami de
Klber, il tait le dpositaire de tous ses secrets, son confident
intime, et vraisemblablement sectateur de tous ses projets insenss.

Voil, citoyen Consul, les apprhensions que je crains pour
l'avenir; je les confie  vous seul, je les dpose dans votre sein,
parce que votre destine vous appelle  faire la gloire et le
bonheur de la France, et que mon dvoment pour elle et pour vous
est sans bornes.

Je vous salue respectueusement,

                                                     _Sign_ LAGRANGE.


Avant de cacheter ma lettre, j'ai encore, citoyen Consul,  vous dire
quelque chose sur les grands changemens que le gnral en chef vient de
faire dans l'administration de l'arme. Cette administration se trouve
actuellement si rduite, si simplifie, qu'il faudrait rellement tre
aveugle pour n'y pas voir clair, si on veut; l'organisation du pays a
ncessit d'autres mesures. Le ddale affreux dans lequel l'gypte se
trouvait, a forc le gnral en chef  d'abord tout dtruire pour
ensuite tout recrer; cette grande opration a donn les rsultats les
plus satisfaisans, elle a fait connatre jusqu'au dernier medin en
totalit, le montant de tous les revenus, qui, quoique considrablement
augments pour nous, se trouvent nanmoins rellement diminus pour le
peuple, parce que la portion que percevaient les fripons est rentre en
bonification, et de l sont venus les grands cris qu'ils ont pousss, se
sentant rellement corchs.

Nos ateliers d'armes, de poudre, de boulets, sont, citoyen Consul,
en pleine activit; il en est de mme des mtiers et des foulons
pour les draps, dont vous devez avoir reu les chantillons; bientt
on aura en magasin les toffes ncessaires pour habiller l'arme au
complet; tous les services sont gnralement assurs: l'avenir, je
vous assure, n'a rien d'effrayant pour nous.

Je vous demande des excuses, citoyen Consul, sur la longueur de ma
lettre.

                                                     _Sign_ LAGRANGE.


  (N 3.)            Au Caire, le 25 pluvise an IX (14 fvrier 1801).

DAMAS, GNRAL DE DIVISION, AU GNRAL EN CHEF MENOU.


tranger  la ruse et  l'intrigue, j'avais rsolu de souffrir la
perscution dans le silence, plutt que de lutter, avec l'arme de la
vrit, contre la duplicit et le mensonge. Les faussets que vous
avancez dans vos lettres au gouvernement, publies dans les derniers
_Moniteurs_ venus de France, en vous attribuant des oprations
militaires et administratives qui ne sont pas de vous, mais bien
l'oeuvre de la prvoyance du gnral Klber, ne m'auraient pas
dtermin, non plus que ce qui m'est particulier,  rompre le
silence; mais votre ordre du jour d'hier, qui porte l'empreinte de
la noirceur la plus profonde et de la calomnie la plus atroce, me
force de vous demander qui vous avez eu intention de dnoncer 
l'indignation publique?

Par quelle affreuse mchancet,  la suite du rcit de l'horrible
attentat commis,  Paris, contre le premier soutien de la
Rpublique, parlez-vous d'une faction trangre qui fait ressentir
ses effets jusqu'en gypte? Pour quelle raison citez-vous ensuite un
extrait de gazette de Londres, que vous aviez en votre possession
depuis plus de quinze jours, et dont vous aviez dj donn
connaissance  plusieurs individus; gazette dans laquelle la chose
publique n'est qu'accessoire auprs de tous, dont il n'est dit que
le mal ncessaire pour vous donner du relief? En parlant ainsi, ces
ennemis-l vous servent  souhait.

Auriez-vous la noire intention de transformer en conspiration la
dmarche que firent prs de vous, le 6 brumaire dernier, les cinq
gnraux de division, pour vous faire, sur vos innovations en tout
genre, des reprsentations aussi sages qu'utiles au bien de l'arme?
Il ne vous appartient pas, Gnral, de qualifier ainsi cette
conduite; le Premier Consul, qui doit maintenant tre instruit de la
vrit, saura apprcier la puret de nos intentions; il reconnatra
que le vrai conspirateur est celui qui veut perdre les vieux soldats
de la Rpublique, pour les punir de l'avoir trop bien servie. Une
telle tactique est use, et sur une seule inculpation de vous, aussi
calomnieuse que ridicule, on ne croira pas complices du plus grand
forfait, des enfans de la rvolution, ceux qui l'ont servie avec le
plus entier dvoment, qui en donnent journellement des preuves  la
Rpublique et  son premier magistrat que tous chrissent galement,
et qui sont pntrs de reconnaissance pour les bienfaits dont
leurs services ont t rcompenss.

Par quelle mchante affectation dsignez-vous dans l'arme deux
partis que vous appelez colonistes et anti-colonistes? Personne,
avant que vous les eussiez crs, ne les connaissait. Les vrais
dfenseurs de la colonie sont ceux qui, par leurs travaux guerriers,
ont eu le plus de part  sa double conqute, et qui en ont ciment
les bases de leur sang.

Leur constance  rester ses soutiens, malgr les dgots dont vous
les avez abreuvs pour les engager  l'abandonner, sont les preuves
videntes de leur attachement  la Rpublique; et s'il existe une
faction, elle ne peut tre que celle de l'intrigue du cabinet contre
la loyaut du guerrier. Cette rfutation, aussi fortement exprime
que l'injure a t vivement sentie, vous fournira peut-tre matire
 de nouvelles calomnies, au lieu d'amener un dsaveu digne de la
franchise avec laquelle je m'explique. C'est alors que je ferai tout
pour mettre au plus grand jour votre duplicit en opposition  ma
loyaut, et que, de concert avec ceux que vous semblez dsigner
comme coupables, nous n'aurons pas de peine  faire reconnatre les
vrais ennemis de la Rpublique aux moyens qu'ils emploient pour la
bouleverser et la dtruire.

                                                        _Sign_ DAMAS.


  (N 4)             Au Caire, le 26 pluvise an IX (15 fvrier 1801).

LE GNRAL DE DIVISION REYNIER AU GNRAL EN CHEF MENOU.


Votre lettre de ce jour ne rpond pas entirement, Gnral,  la
mienne du 25. Je vous y demandais une dngation formelle des
calomnies qu'on a cherch  rpandre dans l'arme, et que votre
ordre du jour tend de la manire la plus perfide  accrditer.

Si ce sont les Anglais qui ont fait l'article insr dans la
_Gazette de France_, pour chercher  exciter des troubles dans
l'arme d'gypte, vous les servez compltement en lui donnant de la
publicit; il est vrai que, par la manire dont vous l'avez amen,
vous favorisez vos animosits et votre ambition particulire.

Je sais que les Anglais sont capables de tout pour parvenir  leurs
desseins; qu'il est trs probable qu'ils emploient toute espce de
moyens de perfidie et d'intrigues pour empcher que l'gypte ne
reste  la rpublique franaise. C'est  vous, Gnral en chef, 
poursuivre et arrter leurs agens; vous serez aid avec zle dans
cette recherche par toute l'arme; mais ce n'est pas par des ordres
du jour pareils  celui du 23 que vous y parviendrez.

Vous savez combien ma lettre du 25 est pleine de vrits, c'est 
vous  leur rendre hommage par une rponse franche qui me satisfasse
compltement.

L'injure a t publique, et ce serait peut-tre servir les Anglais
que de m'obliger  faire connatre toute son atrocit.

J'attends, Gnral, une rponse dfinitive.

                                                      _Sign_ REYNIER.


 (N 5.)     Au quartier-gnral d'Alexandrie, le 17 thermidor an VIII
                                                        (5 aot 1800).

LANUSSE, GNRAL DE DIVISION, AU GNRAL EN CHEF MENOU.


CITOYEN GNRAL,

J'apprends avec peine que les bruits qui avaient t rpandus sur
mon compte dans le temps, et qui cessrent bientt de s'accrditer,
parce que leur absurdit mme ne le permettait pas, sont aujourd'hui
remis en scne, accompagns d'autres ni moins faux ni moins
ridicules. J'avais d'abord regard ces calomnies, et j'aurais
continu de les regarder comme elles le mritent, c'est--dire avec
l'oeil du mpris, si je n'avais su que c'est de chez des personnes
puissantes qu'elles sortent, et que ces personnes travaillent avec
la plus grande activit  rassembler des matriaux qui puissent les
mettre  mme de m'attaquer directement. Qu'elles continuent,
citoyen Gnral,  rassembler tout ce que pourront leur rapporter de
vils adulateurs, ou des hommes timides qui sauront que le seul moyen
d'tre accueillis chez elles, est d'y paratre comme mes
accusateurs. La calomnie s'est trop exerce sur mon compte, pour que
je puisse retarder plus long-temps de faire clairer ma conduite aux
yeux de l'arme entire, par une autorit impartiale. Un conseil de
guerre peut seul me rendre justice, et c'est de lui seul que je veux
l'obtenir.

Je devine bien pourquoi mes perscuteurs veulent me perdre dans
l'opinion de l'arme. Je sais qu'tre sincre et franc, c'est tre
criminel  leurs yeux. H! que voulez-vous, citoyen Gnral? je ne
crus jamais que je serais oblig de vivre dans les cours ou avec
des courtisans. Voil pourquoi je ne cherchai  en imiter ni le
langage ni les maximes. Quoique je sois encore aujourd'hui  mme de
prendre une leon de duplicit, je vous jure que je ne profiterai
pas de ma position.

J'ai l'honneur de vous saluer.

                                                              LANUSSE.


  (N 6.)    Au quartier-gnral d'Alexandrie, le 12 fructidor an VIII
                                                       (30 aot 1800).

LANUSSE, GNRAL DE DIVISION, AU GNRAL EN CHEF MENOU.


J'ai reu votre lettre du 6, citoyen Gnral; je suis tout aussi
dispos que vous  faire une guerre implacable aux fripons; mais,
comme je vous l'ai dj dit, je n'attaquerai jamais quelqu'un, pas
mme en propos, avant d'avoir acquis des preuves certaines sur sa
malversation.

Vous dsirez, dites-vous, que la commission que j'ai nomme ne
trouve point de coupable. Moi je dsire que, s'il est vrai qu'il en
existe, elle les trouve; il ne m'en cotera pas de les faire punir.

Quand je n'aurais pas dj su que vous aviez ici des personnes
charges de vous rendre compte de tout ce qui s'y passe, je n'aurais
pas pu l'ignorer d'aprs votre lettre du 2 fructidor. Je n'ignore
pas non plus que, depuis que vous avez pris le commandement de
l'arme, vous avez envoy ici des missaires chargs de commissions
dont ils taient incapables de s'acquitter. Il n'est pas encore hors
de ma connaissance que vous correspondez directement avec plusieurs
chefs de service, et que vous leur transmettez des dispositions sans
m'en prvenir, quoique cependant, jusqu' ce qu'il en soit autrement
ordonn, ils soient directement sous mes ordres. Je vous le
demande, citoyen Gnral, est-ce l de la confiance? non certes. Ce
n'est pas non plus l'ordre hirarchique que tous dites aimer, et que
je crois essentiel d'observer pour que chacun s'acquitte avec got,
zle, exactitude, de ses devoirs.

Je ne fais partir que les btimens grecs au-dessous de cent
tonneaux, et qui taient venus spcialement pour faire le commerce,
jusqu' ce que vous m'ayez expliqu si la permission s'tend sur
ceux qui taient venus avec un firman du grand-seigneur, pour servir
au transport de l'arme, et que vous m'ayez fait connatre quels
sont ceux que vous mettez au rang des neutres. J'ai fait dbarquer
tout le riz qui se trouvait sur ceux qui avaient fait leur
chargement, et ils mettront  la voile aussitt qu'ils croiront
pouvoir passer, malgr la croisire, qui est aujourd'hui au nombre
de huit btimens dont deux vaisseaux.

La djerme que j'ai fait armer, protge dans ce moment les travaux du
sauvetage  Aboukir; elle entrera en station dans la baie, dans tous
les temps, parce que l elle est mieux poste que partout ailleurs,
pour protger le cabotage. Elle a  bord quatre bonnes pices de
canon et quinze soldats choisis: elle a d'abord une marche
suprieure.

Deux petits btimens grecs, chargs de vin, etc., sont entrs 
Aboukir. Le citoyen Martinet, qui s'y trouve, a achet les
cargaisons, par commissions de diffrens gnraux, et il aurait
voulu les faire remonter au Caire sur les mmes btimens. Comme je
ne savais si telles taient vos intentions, je m'y suis oppos. Si
pareille circonstance se prsente  l'avenir, que pourrai-je faire?

J'ai l'honneur de vous saluer.

                                                              LANUSSE.


  (N 7.)           Salhih, le 24 frimaire an IX (15 dcembre 1800).

CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e DEMI-BRIGADE, AU GNRAL EN CHEF
MENOU.


J'ai cru, citoyen Gnral, qu'un homme obscur, confondu dans la
foule, qui instruirait le Premier Consul de la Rpublique, de la
vritable situation de l'arme lorsque vous en avez pris le
commandement, de l'tat o elle se trouve actuellement; qui
l'instruirait des dgots, des oppositions sans nombre que vous avec
eu  surmonter; j'ai cru, dis-je, que cet homme, organe de l'opinion
publique, obtiendrait peut-tre autant de confiance que vos propres
crits. De quel autre intrt que celui du bien public pourrait-il
tre anim?

La lettre que j'ai l'honneur de vous envoyer, adresse au Premier
Consul, a-t-elle atteint ce but? L'a-t-elle atteint sans
inconvnient, je l'ignore?

J'ai hsit long-temps pour savoir si je ferais partir cette lettre
sans vous la communiquer, j'ai hsit encore pour savoir si je
devais vous la communiquer; l'un et l'autre parti me rpugnent
galement; le premier, dans la crainte de vous compromettre; le
second, dans la crainte que, ne vous rendant pas justice, vous ne
preniez pour une basse adulation ce que j'ai dit sur votre compte:
pouvais-je moins alarmer votre modestie? Je ne le crois pas. Si
cette dmarche n'a pas votre approbation, brlez ma lettre[26],
Gnral, et pardonnez en faveur des sentimens qui l'ont dicte.

Salut et respect,

                                                           _Sign_ CH.

[Note 26: La lettre ne fut pas brle, mais expdie  son
adresse; c'est celle qui suit.]


  (N 8.)           Au Caire, ce 1er brumaire an IX (23 octobre 1800).

CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e, AU PREMIER CONSUL.


En quittant l'gypte vous laisstes l'arme dans le dnment le plus
absolu, vous le savez. Ce que vous ignorez peut-tre, c'est que le
gnral dont vous ftes choix pour la commander fut reu avec un
enthousiasme universel: il n'existait pas un individu qui ne le
regardt comme une divinit, comme un ange tutlaire. C'tait
l'homme dont on esprait le plus de grandes choses; il est difficile
de parvenir  une place sous de plus heureux auspices. Investi d'une
confiance sans bornes, qu'il est coupable, s'il a tromp l'attente
gnrale.

..... Il est mort!!.. Je laisse  l'impartiale postrit le soin de
le juger, mais s'il n'est connu que par sa conduite en Afrique, la
place qu'elle lui assignera sera en contradiction manifeste avec le
monument que lui lvent ses contemporains.

L'histoire n'oubliera pas qu'entour de tous les moyens propres 
raliser les brillantes esprances qu'on avait fondes sur son
compte, le gnral Klber, au lieu de rformer les abus existans, en
multiplia le nombre; qu'au lieu de punir les dilapidateurs de la
fortune publique, il leur accorda sret et protection. Les voleurs,
les concussionnaires taient tellement srs de l'impunit qu'ils ne
sauvaient pas mme les apparences:  Sparte, au moins on punissait
la maladresse.

Elle n'oubliera pas de transmettre  nos neveux qu'en gypte, jadis
le grenier du peuple romain, l'arme franaise a mang la
subsistance la plus mauvaise qu'il soit possible de concevoir; que
le pain, surcharg de paille, de terre et d'autres matires
trangres, tait tel que l'homme le plus avare n'en voudrait pas
donner  ses chiens, pour me servir des expressions de l'honnte, du
bienfaisant Menou. La solde, constamment arrire de huit ou dix
mois, ne laissait au soldat,  l'officier, aucune autre ressource
pour se procurer une nourriture plus saine.

L'gypte, crase sous des contributions exorbitantes, ne rendait
presque rien au trsor public. Mille canaux divers en dtournaient
le cours. Le gnral Reynier dvastait la Charki; le gnral L----,
ce nom me rappelle sans cesse les rues de Padoue, que j'ai vues
tapisses d'un jugement infamant contre lui; le gnral L----
pressurait les riches provinces de Menouf et de Mansoura; Damiette,
le reste du Delta, gmissaient sous les gnraux Rampon et Verdier.
Ceux qui reprochent au gnral Dugua d'avoir pouss trop loin sa
collection de mdailles et de pierres prcieuses, ne font pas la
rflexion satisfaisante qu'il enrichissait les sciences et les arts.
Le gnral Destaing, l'adjudant-gnral Boyer, sont connus dans les
lieux o ils ont t employs, par les exactions les plus criantes:
ce dernier joint la sclratesse au brigandage pour s'approprier les
caravanes qu'il sait appartenir  des Arabes amis; il en fait sans
piti massacrer les conducteurs; il vite par l toute rclamation.

Bien loin d'tendre les relations commerciales par une conduite sage
et louable, tous les adjudans-gnraux qui ont command Suez, s'y
sont comports de la manire la plus rvoltante; ils ont commis les
plus grandes avanies sur les btimens qui ont eu le malheur
d'approcher ce port: ils ne rougissaient pas de dtourner  leur
profit la plus riche partie des cargaisons, et de jeter une forte
imposition toujours  leur profit sur ce qu'ils voulaient bien
laisser aux propritaires. Le gnral Klber ne pouvait ignorer ces
faits; ils taient connus de toute l'arme.

Esprons que l'adjudant-gnral Tarayre, estim pour sa probit, sa
valeur et ses talens, rendra au commerce son activit, et au nom
franais le lustre qu'on lui a fait perdre chez les peuples de
l'Yemen.

Ces hommes sans pudeur, cette bande immorale, spoliatrice, de
commissaires des guerres, d'employs en tout genre, l'cume,
l'immondice de la France, que l'arme a charrie  sa suite,
faisaient cause commune avec les hommes que je viens de citer: tous
ensemble ils dvoraient notre substance, ils s'engraissaient de
notre sang. L'officier, abreuv d'humiliations, croupissait dans la
plus profonde misre, et ces messieurs talaient le luxe le plus
effrn. Cette foule d'aides-de-camp, d'officiers d'tat-major, qui
jouissent des douceurs de la guerre sans en connatre les privations
ni les dangers, et n'en ont pas moins obtenu tout l'avancement, qui
ds-lors a cess d'en tre la rcompense; tous ces officiers,
dis-je,  l'instar de leurs gnraux, faisaient parade de la plus
somptueuse magnificence; leurs appointemens pouvaient-ils subvenir 
de telles dpenses? Lorsque les chefs dpouillent le public, il est
encore soumis  la cupidit de tous les subalternes, plus avides,
plus insatiables que leurs matres. Les hpitaux, cette partie si
intressante d'une arme, taient, comme les autres branches de
l'administration, livrs  la rapacit, au brigandage: les malades,
entasss dans les salles, n'excitaient la piti de personne;
personne ne leur donnait le plus lger secours; sans soins, sans
traitemens, ils prissaient en foule maudissant l'tat qu'ils
avaient dfendu et l'atroce gouvernement qui les abandonnait.

Il y a plus, Gnral, pour justifier une honteuse capitulation, le
gnral Klber a calomni l'arme; il a motiv la prtendue
ncessit de traiter avec l'ennemi sur les insurrections partielles
qu'il soudoyait peut-tre. Il a paru redouter une action dans la
crainte que l'arme ne se dshonort par une lchet; mais l'arme a
confondu ses dtracteurs  la bataille d'Hliopolis, malgr le vice
des dispositions prises dans cette journe. Si ses troupes eussent
t bien places, six mille Osmanlis ou mameloucks ne se seraient
pas jets dans le Caire, et les huit cents braves que cette ville a
cots vivraient encore.

Dans les mmes vues, le gnral Klber a laiss prendre El-A'rych:
je dfie ses plus zls partisans de nier ce fait. Il sacrifie
impitoyablement six cents hommes  l'horreur qu'il avait conue
contre l'expdition d'gypte et obtient  ce prix de nouveaux
prtextes pour l'vacuer, et on lui lve un monument!... Oui, sans
doute, mais qu'il soit d'opprobre et d'infamie! qu'il ternise 
jamais l'indignation que doit inspirer un semblable assassinat!

Telle a t la conduite du gnral Klber en gypte, dirige par le
gnral Damas, plus coupable peut-tre que le gnral en chef,
puisqu'il est notoire qu'il n'a us de l'ascendant qu'il avait
acquis sur son esprit, que pour l'entraner dans des carts funestes
 l'arme, ruineux pour la France, qui perdait, avec la plus forte
portion du globe, l'espoir consolant de parvenir bientt  la paix
gnrale. Telle tait l'affreuse position de l'arme  l'poque o
le gnral Menou en prit le commandement.

Lorsque la corruption attaque les premires personnes d'un tat,
lorsque, par un renversement de toute morale, elles s'engraissent
des malheurs publics, il faut tre dou d'une me peu ordinaire pour
oser entreprendre d'y rtablir l'ordre. Ce que vous avez fait en
France, le gnral Menou l'a excut en gypte: ses premiers pas
dans l'administration annoncrent un honnte homme, dcid 
amliorer le sort de l'arme.

Effrays de ces dispositions, tous les hommes que je viens de citer
formrent une ligue sacrilge pour en arrter l'effet; ils ne
ngligeaient aucun des moyens propres  lui faire perdre la
confiance qu'il mritait  tant de titres. Tous leurs discours
tendirent sans cesse  dprcier sa personne ou ses actions; mais,
comme l'observe judicieusement l'loge funbre du gnral Desaix, il
n'est pas toujours donn aux mes communes d'offenser un grand
homme; leurs injures mme ne l'atteignent point.

Malgr les obstacles qu'ils lui opposaient  chaque instant, le
gnral Menou marcha sans dvier avec une constance, une fermet
inbranlable, vers le but qu'il s'tait propos; il se tint des
conciliabules secrets, tantt chez le gnral Reynier, tantt chez
Daure ou Tevenin, mais plus souvent chez le gnral Damas. Suprieur
aux petites passions, le gnral en chef ne voulut jamais voir ce
qu'il y avait d'outrageant dans les propos injurieux qu'on ne
cessait de tenir publiquement sur son compte. Cette bont, prise
pour de la faiblesse, leur fit concevoir le projet de le dposer. On
envoya des missaires  toutes les demi-brigades en garnison au
Caire, pour sonder leur opinion. Un homme qui jouit de quelque
considration, vint chez nous, charg d'une si honteuse commission;
il poussa la hardiesse jusqu' nous dire, dans la chaleur de la
discussion, qu'il ne reconnaissait pas le gnral Menou pour le
reprsentant du gouvernement, et qu'en cas de scission, il ne
recevrait des ordres que du gnral Reynier. Peut-on s'expliquer
plus ouvertement? Votre arrt du 19 fructidor a tout fait rentrer
dans la poussire; mais ces hommes n'en sont pas moins les ennemis
irrconciliables du gnral Menou, consquemment ceux de l'arme;
ils ne lui pardonneront jamais d'avoir rvl leurs turpitudes.
L'arme, actuellement bien nourrie, bien paye, bien entretenue,
prouve  l'vidence que l'esprit de rapine seul dirigeait la
prcdente administration. Ils ne lui pardonneront jamais cette
infatigable activit qui les dsespre, qui les pouvante au point
de leur faire jouer un rle pour lequel, j'en conviens, ils n'ont
point de dispositions, celui d'honnte homme.

L'ennemi nous menace! Quelle confiance le gnral en chef peut-il
leur accorder? Pour le perdre, je les crois capables de tout
sacrifier, pourvu que leur sret personnelle ne soit pas
compromise.

Gnral, l'arme apprit avec plaisir votre lvation. Moins sduits
par l'clat de la bataille de Marengo que par votre modration aprs
la victoire, que par les heureux rsultats qu'elle doit procurer 
la Rpublique; touchs surtout par le tableau intressant que
prsente l'intrieur de la France, nous avons tous oubli que le
gnral Bonaparte, en gypte, ne rprima pas le brigandage avec
toute la force dont il pouvait disposer. Le bienfaiteur de ma patrie
ne trouvera jamais un homme plus dvou que moi.

Gnral, tendez votre sollicitude jusqu' l'arme d'Orient! Ne la
mrite-telle pas? ne lui devez-vous rien? Ah! vous n'oublierez
jamais que les cadavres de Castiglione, d'Arcole, de Rivoli, d'Acre,
forment les gradins qui conduisent jusqu'au Premier Consul.

Ce n'est pas en hommes que votre secours est ncessaire  l'arme;
elle est assez forte pour craser encore l'Orient conjur; rappelez
seulement trente individus qui s'opposent  son bien-tre, qui
entravent les oprations de son gnral, vous aurez tout fait pour
elle; elle vous devra le bonheur.

Sans considration particulire, sans dtour, j'ai attaqu les
hommes qui, dans leur conduite, n'ont respect ni leur dignit ni
leurs personnes. Je ne puis offrir aucune preuve; je ne suis que
l'organe de l'opinion publique invariablement fixe sur leur compte;
ils sont fltris sans retour. Consultez l'arme, Gnral; si un cri
gnral ne dpose pas contre eux, je consens  tre poursuivi comme
le plus vil des calomniateurs.

Salut et respect,

                                                           _Sign_ CH.


  (N 9.)     Au quartier-gnral d'Alexandrie, le 1er fructidor an IX
                                                       (19 aot 1801).

LANUSSE, GNRAL DE DIVISION, AU GNRAL EN CHEF MENOU.


Je ne suis pas du nombre de ces hommes, citoyen Gnral, qui
attaquent en l'air, sans remords et sans pudeur, la rputation des
autres hommes. Je vous ai dit dans le temps que je n'avais pas pu me
procurer des preuves certaines qui me missent  mme d'attaquer
aucun de ceux que l'on nomme dilapidateurs des marchandises arrives
dans Alexandrie; j'avais tenu le mme langage au gnral Klber.
Cette dclaration avait suffi  votre prdcesseur, et je croyais
qu'elle vous suffirait; mais puisqu'il en est autrement, vous m'avez
mis parfaitement  mon aise en m'autorisant  prendre telle mesure
qui me paratrait convenable pour dcouvrir et poursuivre les
auteurs des dprdations; je vous envoie ci-joint l'arrt qui cre
la commission que j'ai nomme  ce sujet, que je vous prie de mettre
 l'ordre du jour de l'arme, et ensuite le rsultat des oprations
de cette commission. Si la renomme publique vous a appris qu'il
s'tait commis des exactions  Alexandrie, une voix plus authentique
doit faire connatre  cette renomme la vrit tout entire.

Les reproches que vous me faites sur ma manire de servir, sont les
premiers que j'ai reus. J'ai cependant obi jusqu' ce jour aux
ordres de quelques gnraux; fort de l'ide de ne les point mriter
et de le prouver, je suis tranquille.

Si l'envie vous reste de faire fusiller le drogman Battus, je n'ai
nullement besoin de lui. Vous pouvez le faire remonter au Caire, et l
le faire excuter plus  votre aise que vous ne l'eussiez pu, si vous
fussiez rest  Alexandrie. Il est bien tonnant que cet homme vous
ayant t dnonc comme fripon, et l'ayant reconnu pour tel vous-mme,
vous ne m'ayez pas donn le moindre renseignement sur son compte, quand
vous m'avez remis le commandement du 5e arrondissement.

Je n'eusse pas mieux demand, et je ne demanderais pas mieux encore
que de cooprer aux travaux de l'arme; mais une demi-confiance ne
me saurait convenir. Je n'ai pas besoin de beaucoup de sagacit pour
juger que je n'ai pas la vtre tout entire.

J'ai l'honneur de vous saluer,

                                                              LANUSSE.


  (N 10.)                 Du 2 vendmiaire an IX (24 septembre 1800).

AU MINISTRE DES AFFAIRES TRANGRES.


CITOYEN MINISTRE,

J'ai l'honneur de vous adresser une copie certifie du trait conclu
entre Mourd-Bey et le gnral Klber. Les ngociations pour ce
trait ont eu lieu pendant le dernier sige du Caire.

Je joins  ce premier trait la copie d'un autre, qui a t fait
entre Mourd-Bey et moi: il a pour objet de cder  ce prince
quelques villages qui lui avaient t promis par le gnral Klber,
et de le dispenser, pour l'an VIII, d'une partie du tribut qu'il
s'tait oblig de payer par le premier trait.

Je n'entrerai point ici dans la discussion relative  la paix
conclue entre Mourd-Bey et le gnral Klber; je n'y ai pris aucune
espce de part. Lorsque les circonstances m'ont port au
commandement de l'arme, j'ai trouv cette paix conclue, et j'ai
pens qu'il tait de l'honneur franais d'en excuter fidlement
tous les articles.

Je dois cependant vous observer, citoyen Ministre, que, lorsque
cette paix fut traite et conclue, Mourd-Bey tait dans une
position  nous faire beaucoup de mal: dix mille Osmanlis, commands
par Nassif-Pacha, et quinze cents mameloucks, commands par
Ibrahim-Bey, taient dans le Caire. Si Mourd-Bey s'y tait encore
jet avec ses mameloucks, le crdit dont il jouissait parmi les
habitans eut fait traner en une extrme longueur le sige du Caire;
le grand-visir et eu le temps de rassembler de nouvelles troupes,
de se jeter avec elles dans une partie quelconque de l'gypte, et
d'oprer par l une diversion trs fcheuse. Il et encore t
possible que la longueur du sige et enhardi les habitans d'une
grande partie de l'gypte  se lever en masse: voil quels sont
vraisemblablement les motifs qui engagrent le gnral Klber 
conclure la paix avec Mourd-Bey.

Un des articles du trait, qui doit paratre le plus dsavantageux,
est celui qui accorde  Mourd la possession de Cossir. Ce port,
situ sur la cte occidentale de la mer Rouge, pourrait offrir un
abord trop facile  nos ennemis, si Mourd-Bey tait de mauvaise
foi. Les Anglais, qui naviguent dans la mer Rouge; les Arabes de
l'Yemen, qu'ils pourraient mettre dans leurs intrts, y
dbarqueraient facilement avec l'aide de Mourd-Bey; mais jusqu'
prsent, ce prince, qui abhorre les Anglais et les Turcs, se conduit
 merveille et avec beaucoup de bonne foi. Je le fais d'ailleurs
surveiller avec beaucoup de soin par le gnral qui commande 
Siout, et qui, sous tous les rapports, est plein de talens, de zle
et d'activit; il se nomme Donzelot.

Le prince chrif de la Mecque est jusqu' prsent dans nos intrts.
J'entretiens une correspondance avec lui, et je tche par tous les
moyens d'attirer  Suez tout le commerce de l'Arabie.

Un autre prince arabe, propritaire de Moka et de Fana, au sud de la
Mecque, m'a fait faire des offres d'amiti et de paix; j'en
profiterai avec empressement.

Tous les cheiks arabes qui habitent l'espace compris entre Suez et
Mdine, ainsi qu'aux environs du mont Sina, sont venus ici ou ont
envoy pour faire alliance avec les Franais. J'ai crit 
l'empereur d'Abissinie; j'ai fait faire des propositions d'alliance
au roi de Sennaar, de Darfour et de Dongola. Des caravanes trs
nombreuses des deux premiers pays sont en chemin pour se rendre au
Caire.

J'emploierai tous les moyens pour tablir de grandes liaisons de
commerce avec tous ces princes.

Des cheiks arabes du Fezzan et de plusieurs autres parties du
Bled-El-Gerid ont fait demander aussi de traiter avec les Franais,
pour envoyer des caravanes. Je travaille galement  tablir
quelques correspondances entre Tripoli et Tunis.

Les Turcs, diviss en deux partis,  la tte de chacun desquels sont
le grand-visir et le capitan-pacha, me font demander la paix, chacun
de son ct. Le grand-visir, moiti vil, moiti insolent, est
l'ennemi jur du capitan-pacha, qui le lui rend bien. Dans le camp
ottoman situ  Jaffa, est un envoy russe, nomm M. Frankini. Cet
homme, ennemi jur des Franais, il y a sept ou huit mois, a chang
de systme et de manires depuis quatre mois. Il nous fait
actuellement beaucoup de politesses; il cherche  nous prouver que
sa cour voudrait se rapprocher de la Rpublique, se plaint des
Anglais, et parat avoir inspir de la dfiance au grand-visir.
Celui-ci, de sa personne, est bien avec les Anglais, trs mal avec
Djezzar, pacha d'Acre, avec les Naplouzains, et surtout avec les Arabes,
qui pillent tous ses convois. Le premier gnral ottoman parat
craindre de s'en retourner  Constantinople, o il prsume qu'on lui
ferait couper la tte.

Le capitan-pacha, beaucoup plus instruit, plus spirituel, et surtout
beaucoup plus humain que le grand-visir, croise, avec une vingtaine
de btimens, depuis Damiette jusqu' Alexandrie. Il m'envoie fort
souvent des parlementaires; je lui en envoie pareillement, et nous
nous faisons mutuellement beaucoup de politesses. Il se nomme
Houssein-Pacha; a t lev mamelouck du grand-seigneur, dont il a
la confiance et l'amiti. Il dsirerait fort conclure un trait avec
les Franais qui sont en gypte, afin de se donner encore plus
d'importance vis--vis de son matre. Il craint surtout infiniment
que je n'entame quelque trait avec le grand-visir, pour lequel il a
haine et mpris. Sur toutes les propositions que ces deux grands
officiers de la Porte me font, je trane en longueur et tche de
leur inspirer beaucoup de mfiance contre les Anglais. J'entame dans
le moment un trait d'change avec le capitan-pacha pour tous les
prisonniers franais qu'ils ont, soit  Constantinople, soit dans
l'Archipel, soit dans les diffrentes chelles du Levant. Nous avons
en gypte  peu prs quatre mille Osmanlis prisonniers, et quoiqu'il
n'y ait point de cartel entre la Rpublique et la Porte, j'ai cru
qu'il tait de l'humanit et de la gnrosit franaise de traiter
ces prisonniers comme nous traiterions ceux d'une nation avec
laquelle nous aurions un cartel d'change.

Quant aux propositions sur le fond de la question, je fais sentir au
grand-visir et au capitan-pacha qu'elles ne peuvent se traiter qu'
Paris et  Constantinople; mais je pense, citoyen Ministre, qu'il
serait fort possible de s'arranger avec la Porte pour que nous
conservassions l'gypte, qui, j'ose l'assurer, peut devenir en trs
peu de temps une excellente et magnifique colonie.

Quant aux Anglais, ils me paraissent dsesprs, pour ne pas dire
enrags, d'avoir manqu leur coup lors de la rupture de la dsastreuse
capitulation d'El-A'rych. M. Smith est revenu prendre le commandement de
la croisire anglaise. Elle ne consiste que dans un vaisseau de ligne,
_le Tigre_, une corvette et un kirlanguich, petit btiment grec. Ces
trois btimens courent continuellement sur nos djermes, dont ils
prennent un trs petit nombre, tandis que le capitan-pacha, avec ses
vingt btimens, nous laisse trs tranquillement faire notre cabotage. M.
Smith m'envoie aussi des parlementaires, que j'ai fait recevoir avec
beaucoup de hauteur, je devrais dire le mpris, que les Anglais, par
leur conduite, mritent  tous gards. M. Smith se plaint des mauvais
traitemens, dit-il, que j'ai employs contre M. Courtenay Boyle,
capitaine anglais qui, tant venu s'chouer avec son btiment sur les
ctes de l'gypte, a t fait prisonnier. J'ose vous assurer, citoyen
Ministre, que c'est une imposture manifeste. J'ai eu pour M. Courtenay
Boyle toutes les attentions et tous les gards possibles; je l'ai
chang  Damiette, et lorsqu'il est parti, je l'ai combl de prsens;
je lui ai fait donner tous les vivres et toutes les subsistances dont il
pouvait avoir besoin: s'il est ncessaire, je ferai publier ma
correspondance  cet gard. Il n'est point d'exemple d'une conduite
aussi perfide et aussi dloyale que celle des Anglais.

Je traite aussi bien que possible les Grecs de l'Archipel: je leur
donne permission de sortir d'Alexandrie et de Damiette avec des
chargemens de marchandises, dont sont seulement excepts le bl et
le riz, n'ayant pas cru devoir envoyer des vivres  nos ennemis.
Plusieurs de ces Grecs sont dj revenus nous porter des objets de
consommation qui nous sont d'une trs grande utilit. M. Smith a
arrt, pris et dpouill plusieurs de ces btimens sortant
d'Alexandrie. J'cris au capitan-pacha, pour lui faire sentir que
c'est une insulte que font les Anglais  la Porte. Je lui mande que
je n'ai donn  ces btimens permission de sortir avec des
chargemens, que par considration pour le grand-seigneur, dont les
Grecs sont les sujets, et par gard pour lui, capitan-pacha,
gouverneur-n et presque propritaire de tout l'Archipel.

Tel est, citoyen Ministre, le compte que j'ai cru devoir vous rendre
de notre situation politique en gypte; je vous prie de la mettre
sous les yeux du Premier Consul.

Salut et respect.

                                                         ABDALA MENOU.




TROISIME PARTIE.

CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS ET LES TURCS.




CHAPITRE PREMIER.

ARRIVE DE LA FLOTTE ANGLAISE. DISPOSITIONS MILITAIRES.


L'arme anglaise avait reu  Rhodes et  Macri, ds le commencement
de pluvise, tout ce qui tait ncessaire pour ouvrir la campagne:
le ministre la pressait d'agir contre l'gypte[27]; mais les Turcs
ne se htaient pas d'y concourir. Ils paraissaient craindre autant
les succs de leurs allis que leur dfaite. Le visir, encore
effray de la bataille d'Hliopolis, tremblant de s'exposer  de
nouveaux revers, tait bien dtermin  ne marcher que lorsque les
Anglais lui auraient ouvert la route. Son autorit tait mconnue
dans la plupart des provinces de la Syrie; il n'avait, pour former
une arme et des magasins, que les secours et les convois qu'il
recevait de sa capitale. Le capitan-pacha tait  Constantinople
avec une partie de sa flotte; il penchait  traiter avec les
Franais plutt que de courir encore les hasards d'une expdition,
et attendait la fin des irrsolutions de la Porte.

[Note 27: Le ministre anglais avait  justifier la rupture du
trait d'El-A'rych, et  calmer l'indignation des Turcs, irrits
d'avoir perdu l'gypte au moment o ils s'y croyaient tablis; il
avait  arracher des mains de l'opposition une arme terrible; et
pour dtourner les regards de cette responsabilit qui pesait sur
lui, il dirigea contre l'gypte une arme, errant sur les mers
depuis plusieurs mois. L'opinion publique, en Angleterre, tait
contraire  cette expdition. Les circonstances et des fautes
multiplies l'ont fait russir; mais qu'en est-il rsult pour cette
puissance? des dpenses excessives et une grande perte d'hommes;
l'arme d'Orient a vacu l'gypte avec des conditions semblables 
celles du trait d'El-A'rych, sans que les troupes anglaises
puissent se glorifier de succs qui ne sont dus ni  leur bravoure
ni aux talens de leurs gnraux.]

Ces diffrens chefs, persuads que leurs efforts pour reprendre
l'gypte seraient inutiles, craignaient de s'exposer sparment aux
premiers revers; mais les ordres du gouvernement anglais devinrent
impratifs, et ses gnraux ne purent s'y refuser. Ils redoutaient
autant que leurs soldats la bravoure prouve et l'habitude de
victoires de l'arme qu'ils avaient  combattre. Instruits nanmoins
du caractre et des dispositions de celui qui la commandait, ils
esprrent profiter de ses fautes pour s'tablir sur quelques
points, affaiblir les Franais par des affaires de dtail, et se
maintenir, en attendant des secours et l'effet des attaques que le
visir et un corps parti de l'Inde devaient effectuer. Aussitt
qu'ils apprirent que le capitan-pacha avait mis  la voile de
Constantinople, et leur amenait un renfort de six mille Albanais et
janissaires, ils partirent de Macri. Le 10 ventse, ils parurent
dans la rade d'Aboukir. (Les tableaux n{os} 1 et 2, contiennent
l'tat de cette arme, ainsi que celui de l'arme d'Orient et de sa
rpartition.) Leur flotte fut contrainte de retarder son
dbarquement jusqu'au 17, les vents du nord et du nord-est rendant
la mer trop houleuse au point choisi pour l'excuter.

La frgate _la Rgnre_ entra le 10 ventse dans le port
d'Alexandrie; elle venait de Rochefort, et portait deux cents hommes
de la 51e demi-brigade, une compagnie d'artillerie et des munitions.
Le brick _le Lodi_, qui arrivait le mme jour de Toulon, avait
rencontr la flotte de l'amiral Gantheaume, qui portait un renfort
de quatre  cinq mille hommes, et que des circonstances avaient
engag  relcher dans ce port. Ds-lors on put s'apercevoir que le
moment le plus favorable pour arriver  Alexandrie tait manqu;
mais l'arrive de ces btimens et cette nouvelle donnrent  l'arme
d'Orient la certitude que le gouvernement s'occupait fortement de la
secourir.

L'apparition de la flotte anglaise fut connue au Caire, le 13, 
trois heures aprs midi. D'aprs les rapports, les chaloupes taient
 la mer pour oprer le dbarquement; et la prise de trois officiers
du gnie anglais qui faisaient une reconnaissance de la cte sous
Aboukir, ne laissait aucun doute sur le point menac.

Nous avons vu prcdemment que le gnral Menou s'tait fait
illusion jusqu'alors, en repoussant les avis qui lui venaient de
toutes parts sur cette expdition. Il n'avait pas mme consenti 
l'envoi des btimens pour observer les prparatifs des Anglais et
surveiller leurs mouvemens. Aucun corps de rserve qu'on pt opposer
avec succs au dbarquement, n'existait sur la cte; on l'avait mme
dgarnie de troupes, et les places n'taient pas suffisamment
approvisionnes.

On tait assur par tous les rapports que le visir n'tait pas
encore prt  agir, et qu'il ne passerait le dsert que lorsqu'il
serait certain du succs des Anglais. On savait qu'Aboukir tait le
seul point de la cte qui pt leur convenir pour oprer une
descente, parce que leur flotte trouvait un abri dans cette rade, et
que de l ils pouvaient aussitt se porter sur Alexandrie. Tous les
hommes qui avaient un peu tudi l'organisation de l'gypte et son
systme de dfense, tous ceux qui connaissaient les forces de
l'arme franaise, tait convaincus que la seule bonne disposition
tait de la runir.

Au moment o l'on reut la nouvelle du dbarquement, toute l'arme
s'attendit  marcher vers Aboukir: aussi fut-elle trs tonne des
dispositions que prit le gnral Menou. Il ordonna au gnral
Reynier de partir sur-le-champ pour Belbis, avec deux demi-brigades
et l'artillerie de sa division; au gnral Morand, d'aller
promptement  Damiette, avec cinq cents hommes de la division
Rampon, qui prcdemment avaient t appele au Caire; et au gnral
Bron de conduire  Aboukir le 22e rgiment de chasseurs, fort
seulement de deux cent trente chevaux. Le reste de la cavalerie dut
attendre des ordres  Boulac. La division Lanusse ne partit que le
14 pour Rahmanih, et mme la 88e, la plus forte demi-brigade de
cette division, fut appele au Caire, le jour de son dpart.

Quelques gnraux essayrent de faire sentir au gnral Menou la
ncessit de rassembler promptement l'arme vers Aboukir. Ils lui
observrent que le visir ne marcherait pas avant d'tre certain du
succs des Anglais; qu'on aurait le temps de les battre et de se
porter ensuite vers Salhih, avant qu'il pt y paratre; que, dans
le cas mme o le visir, par des mouvemens plus rapides, aurait
obtenu de lgers succs, ses troupes seraient aisment dissipes,
lorsqu'elles apprendraient la dfaite de leurs allis: qu'enfin, en
divisant l'arme, on l'exposait  des revers, etc. Le gnral
Reynier crivit[28] au gnral Menou ces observations, il les lui
renouvela ensuite de bouche, ajoutant qu'il fallait mettre de ct
toute les haines particulires pour ne songer qu' l'ennemi.....
Tout fut inutile. Dans l'impossibilit de lui faire adopter de
meilleures dispositions, il espra que son dpart dissiperait la
jalousie et les craintes qu'il inspirait, et crut qu'ensuite les
autres gnraux pourraient faire avec plus de succs les mmes
observations; mais le gnral Menou fut sourd  toutes les
reprsentations; et ne recevant ni le lendemain, ni les jours
suivans, aucun avis du dbarquement, il se persuada d'autant mieux
qu'il avait fait d'excellentes dispositions.

[Note 28: Lettre du gnral Reynier au gnral Menou:

                                        Au Caire, le 13 ventse an IX.

Vous m'envoyez, citoyen Gnral, l'ordre de partir pour Belbis avec
deux demi-brigades et le gnral Robin: il va tre excut, parce
qu'un militaire doit premirement obir; mais l'intrt de l'arme
me commande quelques observations que vous couterez. Je suis charg
de dfendre la frontire qui peut tre attaque par le visir; mais
je pense que, dans notre position, elle peut tre dgarnie. Le visir
est arriv ou va arriver  El-A'rych; mais il n'est pas probable
qu'il marche avant d'avoir reu la nouvelle du succs des Anglais.
Ses prparatifs pour passer le dsert ne sont pas complets, et il
enverra seulement quelques partis  Catih et au-del. S'il marche
et attaque Salhih, cette place est en tat de rsister jusqu' ce
que les troupes viennent la secourir, aprs avoir battu le
dbarquement. Il poussera peut-tre quelques partis contre Belbis
et le Caire; mais cela n'est pas aussi dangereux que de laisser
faire des progrs aux Anglais.

L'arme qui dbarque  Aboukir doit tre de dix  douze mille
hommes. Si le gnral Friant n'a pas russi  culbuter leur premier
dbarquement, il doit tre actuellement enferm dans Alexandrie, et
nous avons besoin, pour combattre les Anglais, de toutes nos forces
disponibles.

Lors du dbarquement des Turcs  Aboukir, Bonaparte ne laissa 
Belbis et  Salhih que cent hommes, fort peu de troupes 
Damiette, et une trs faible garnison au Caire: il runit tout pour
marcher  Aboukir. La position est semblable, nous devons faire de
semblables dispositions: c'est particulirement dans cette arme
qu'il faut mettre en usage la grande maxime de guerre, de suppler
au nombre par la rapidit des marches.

Je pense qu'il convient de faire marcher ma division, avec toutes
les forces disponibles, vers Alexandrie. La garnison de Salhih est
plus que suffisante; je renforcerais un peu celle de Belbis: des
dromadaires claireraient le dsert, et je laisserais les
instructions ncessaires aux commandans de ces places.

J'ai combattu plusieurs fois les Anglais, et je dsire, ainsi que
les troupes que je commande, concourir  les battre encore en
gypte. Dans plusieurs de mes lettres prcdentes, je vous ai parl
de cette expdition: elle est importante, et nous ne devons rien
ngliger pour la faire chouer d'une manire glorieuse pour l'arme
d'Orient, et digne des exemples que nous ont donns les autres
armes.

Si vous attendez de nouveaux renseignemens sur ce dbarquement,
avant de vous dterminer  faire partir toutes les troupes pour
Alexandrie, je vous demande de faire rester ma division ici ou 
Birket-El-Hadji; je trouve cela plus conforme  mon plan de dfense
de la frontire de Syrie, et ces troupes seraient beaucoup plus
disponibles pour les porter sur Alexandrie aussitt que vous le
jugerez convenable.

Cette lettre et les observations qu'elle contient sont dictes par
le sentiment profond de l'intrt de l'arme. Nous devons tous nous
runir dans ce moment pour la faire sortir victorieuse de la
position o elle se trouve, menace sur deux points opposs par deux
armes diffrentes, mais dont l'une est bien plus dangereuse que
l'autre.


_Rponse du gnral_ MENOU.

Vous recevrez de mes nouvelles  Belbis, citoyen Gnral: je ne
vous laisserai rien ignorer, et tout sera prvu; vous devrez veiller
 la frontire de Syrie, partez promptement.

Je vous salue,

                                               _Sign_ ABD. J. MENOU.]

Sans doute, puisqu'il s'opinitrait  rester au Caire et  diviser
l'arme, le seul moyen de sauver l'gypte, et t de choisir un
autre chef; les circonstances et l'loignement du gouvernement,
auraient peut-tre autoris un tel parti; mais c'tait un exemple
dangereux pour la discipline, que de grands succs auraient pu seuls
justifier, et rien n'tait prpar pour les obtenir: on ne pouvait
prvoir que les Anglais seraient sept jours sans dbarquer;
d'ailleurs on aurait pu dire, aprs la victoire, que le gnral
Menou l'aurait galement remporte.




CHAPITRE II.

DBARQUEMENT DES ANGLAIS.--COMBAT DU 22 VENTSE.


Les vents passrent le 16 au nord-ouest; la mer devint plus calme,
et les ennemis purent s'occuper du dbarquement. Ils envoyrent des
chaloupes armes vers la bouche du lac Maadih, pour s'emparer du
bac et interrompre la communication directe d'Alexandrie avec
Rosette; mais une centaine d'hommes qui descendit pour cette
opration, fut culbute par quarante grenadiers de la 61e, et cette
entreprise choua.

Le gnral Friant, ds l'arrive de la flotte anglaise, avait
rparti ses troupes de la manire suivante:

     Rosette et au fort Julien, trois           Inf.   caval.
    compagnies de la 61e                         150      

     Edko et  la Maison-Carre,
    un bataillon de la 75e, une compagnie
    de grenadiers de la 25 et un dtachement
    du 3e rgiment de dragons.                   300     150

     Aboukir, deux bataillons et les            Inf.   caval.
    grenadiers de la 61e, deux bataillons
    de la 75e, la moiti d'un bataillon de
    la 51e et un dtachement de la 25e          1550      

    Le 18e de dragons                                   100

En tout,  Aboukir, quinze cent cinquante hommes d'infanterie, cent
quatre-vingts cavaliers et dix pices de canon.

Il ne laissa pour la garde d'Alexandrie que les marins et les
invalides.

Ce corps tait trop faible pour rsister au dbarquement d'une arme
qui avait  sa disposition une grande quantit de chaloupes et tous
les moyens de la marine anglaise. On ne pouvait esprer de succs
qu'en parvenant  culbuter dans la mer les premiers qui
aborderaient, avant que les troupes eussent le temps de se former,
et en mettant du dsordre dans les chaloupes par un feu d'artillerie
bien dirig.

Les Anglais, qui ne fondaient quelque esprance de succs que sur la
faiblesse du corps charg de garder les ctes, dsignrent pour
cette premire opration l'lite de leur arme. Ils runirent toutes
leurs chaloupes, et y embarqurent, le 17, avant le jour, les
troupes suivantes, sous les ordres des majors-gnraux Moore et
Ludlow:

  Gardes                   2000 hommes.
  23e rgiment              600
  28e rgiment              600
  40e rgiment              250
  42e rgiment              900
  58e rgiment              600
  Lgion corse              400
  Artillerie                200
  Soldats de marine         300
                          -----
            TOTAL         5,850

Les chaloupes, formes sur une ligne spare en cinq divisions,
s'approchent lentement de la cte. Les troupes franaises, pour se
garantir du feu des chaloupes canonnires ennemies, disposes en
avant et sur les flancs de celles de transport, prennent position
derrire les mamelons de sable, dans l'ordre suivant: la 61e
demi-brigade, avec une pice de 12, deux obusiers, et ses deux
pices de 4, sa droite vers le commencement de la digue du lac
Maadih; le 18e de dragons  la gauche de cette demi-brigade, le 20e
de dragons et la 75e sur le revers occidental de la hauteur des
puits. Les dtachemens de la 25e et de la 51e forment, avec deux
pices de 8 et un obusier, une rserve entre ce dernier corps et le
fort d'Aboukir.

La hauteur des puits est un mamelon de sable mouvant, de pente
rapide, surtout du ct de la mer. Ce point est le seul o des
troupes qui dbarquent puissent trouver une position militaire
avantageuse[29]. La ligne de chaloupes anglaises reste long-temps
au milieu de la baie; elle parat menacer tous les points de la
cte; enfin elle se divise en deux lignes. Arrives  porte de
canon, elles se serrent davantage, et viennent aborder au pied de
cette hauteur. Les matelots ramaient debout et avec vigueur, sans
s'inquiter de l'artillerie franaise, tandis que l'infanterie tait
couche au fond des chaloupes. La droite, en mettant pied  terre,
gravit promptement la hauteur, et s'y met en bataille; la gauche
s'tend sur le revers, de manire  appuyer son flanc  la mer. La
61e demi-brigade charge aussitt la gauche des ennemis, qui ne
peuvent soutenir ce premier choc; une compagnie de grenadiers, qui
s'tablit sur douze chaloupes, les prend de revers; dj beaucoup
d'entre eux jettent leurs armes, mais la seconde ligne, qui venait
de dbarquer, leur porte du secours. La 61e, trop faible alors pour
culbuter seule les Anglais et reprendre la hauteur, borne ses
efforts  soutenir le combat.

[Note 29: Aprs la bataille d'Aboukir du 7 thermidor an VII,
Bonaparte avait ordonn la construction d'un fort sur cette hauteur;
mais on ngligea de s'en occuper pour des fortifications moins
importantes, quoique le gouvernement l'et recommand au gnral
Menou. Ce fort aurait rendu le dbarquement trs difficile.]

Le 18e et le 20e de dragons chargent,  la gauche de la 61e, les
premires troupes formes sur la hauteur; ces deux corps, repousss
 cette premire attaque, essaient une seconde charge sur la gauche
des ennemis, mais le feu de la seconde ligne les force de se
retirer.

La 75e, avertie trop tard de l'instant du dbarquement, trouve les
Anglais forms sur la hauteur; en un moment la moiti de ses
premiers pelotons est mise hors de combat par les feux de la ligne
anglaise, son dploiement ne peut s'effectuer; elle est oblige de
se retirer.

Les pices d'artillerie qui taient  gauche, ne faisant pas assez
d'effet, on voulut les rapprocher de la hauteur, avec les
dtachemens de la 51e et de la 25e; mais les sables ayant apport
des lenteurs dans ce mouvement, les Anglais taient dj forms 
leur arrive: ils rejoignirent la 75e demi-brigade, qui s'tait
retire  la distance de trois cents toises.

La 61e reoit alors l'ordre de se retirer; les soldats, mls depuis
deux heures avec les Anglais, et d'autant plus anims qu'ils obtenaient
quelques succs, quittent avec peine le champ de bataille. Cette
demi-brigade effectue sa retraite dans le meilleur ordre, emmne toute
son artillerie et forme l'arrire-garde. On dtache dans Aboukir une
compagnie de la 51e pour renforcer la garnison de ce fort, et les
troupes se runissent  l'Embarcadaire[30]. Alexandrie avait t laisse
presque sans garnison, et les Anglais pouvant tenter quelque nouvelle
attaque, qui aurait empch les troupes de protger cette place
importante, on s'y retira pendant la nuit.

[Note 30: On donnait ce nom  un endroit de la baie de Canope,
o la langue de terre qui spare la mer du lac Maadih est fort
troite et n'a pas plus de cent cinquante toises.]

Le bataillon de la 75e, le dtachement de la 25e et le 3e de
dragons, qui taient  Edko, reurent, par des signaux, l'ordre de
venir  Alexandrie; d'aprs une mauvaise interprtation de cet
ordre, la Maison-Carre, poste fortifi, important  conserver pour
dfendre le passage de le bouche du lac, fut vacue et dmantele.
Il resta  Rosette cinquante hommes de la 61e, et au fort Julien une
compagnie de cette demi-brigade, et des invalides.

Lorsque les Anglais furent bien certains de la retraite des troupes
franaises, ils envoyrent un corps sur la hauteur qui domine le
village d'Aboukir, pour bloquer le fort, et poussrent leur
avant-garde jusqu'au dfil de l'Embarcadaire.

On apprit au Caire, le 20,  cinq heures du soir, le dbarquement
des Anglais. Toute l'arme vit alors quelle faute on avait faite de
ne pas marcher au premier avis. On lui avait fait perdre les momens
les plus favorables, les sept jours couls depuis l'apparition des
ennemis jusqu' leur dbarquement. La cavalerie aurait pu,  marches
forces, arriver le 17. Deux jours aprs, dix mille hommes et
cinquante pices de canon auraient pu tre runis vers Aboukir, et
dtruire entirement cette arme, avant qu'elle et achev de
s'organiser, dbarqu son artillerie et retranch son camp: ce
moment pass, le succs devenait plus douteux. On tait instruit
que le visir tait camp  Yabnh, qu'on l'attendait  El-A'rych, et
qu'il se disposait  passer le dsert. On ne pouvait savoir si on
aurait encore le temps d'aller battre les Anglais, et de revenir sur
la frontire de Syrie avant son arrive, et on avait la nouvelle
qu'une partie de la flotte anglaise de l'Inde tait dj dans la mer
Rouge. On ignorait si les Anglais avaient poursuivi vivement les
troupes qui s'taient opposes  leur dbarquement; s'ils leur
avaient fait prouver une perte considrable, s'ils avaient su
profiter de ce premier succs pour attaquer aussitt Alexandrie, et
s'en emparer par un coup de main audacieux. Cette ville n'tait pas
en tat de tenir huit jours contre une attaque rgulire; on pouvait
craindre de n'arriver qu'aprs sa chute; et lors mme que les
Anglais ne l'auraient pas attaque, on leur avait laiss le temps de
se retrancher dans quelques fortes positions. On pouvait craindre
enfin qu'ils n'eussent obtenu quelques succs partiels sur les trois
demi-brigades parties avec le gnral Lanusse. Tous ces motifs
devaient faire sentir la ncessit de rassembler promptement un
corps d'arme considrable, d'vacuer plusieurs postes, et de ne
laisser dans ceux qu'on jugerait ncessaires que de faibles
dtachemens.

Le gnral Menou fit partir du Caire, le 21, la 88e demi-brigade, un
bataillon de la 25e, huit cent cinquante hommes de la 21e, arrivs
de Beneisouef, la cavalerie et le parc d'artillerie, qu'il borna
seulement  trois pices de 12. Il crivit au gnral Rampon de
partir pour Rahmanih avec la 32e, les carabiniers de la 2e et une
partie du 20e de dragons, et de laisser  Damiette,  Lesbh et
autres forts, le reste de la 2e lgre, cent dragons du 20e et une
compagnie d'artillerie lgre. Le gnral Reynier reut l'ordre de
faire partir la 13e pour Rahmanih, par la route du Delta, et
d'envoyer au Caire la 9e demi-brigade, qui devait remplacer la 85e,
destine pour Rahmanih. Cet ordre, d'un style fort ambigu, laissait
ce gnral  Belbis, avec son artillerie et son ambulance, sans
moyens  opposer au visir. Deux demi-brigades de sa division taient
disposes dans les places du Caire, de Belbis et de Salhih, et la
marche de la 13e par le Delta, devant tre fort longue dans cette
saison, le gnral Reynier se dtermina  passer avec elle par le
Caire,  se mettre  la tte des deux demi-brigades de sa division
qui allaient  l'ennemi, et  emmener son artillerie.

Ces dispositions laissaient trop de troupes  Damiette, au Caire, 
Belbis,  Salhih et dans la Haute-gypte. Le gnral Menou ne fit
pas vacuer cette dernire; ce fut aprs son dpart seulement que le
gnral Belliard en donna l'ordre au gnral Donzelot.

Le 17, le gnral Lanusse arrive  Rahmanih, il entend le bruit du
canon d'Aboukir, et part sur-le-champ pour aller au secours du
gnral Friant. Le 19, il effectue sa jonction avec lui, sur les
hauteurs de Nicopolis en avant d'Alexandrie. La cavalerie, qui,
depuis le 18, tait renforce du 22e rgiment de chasseurs,
fournissait une grand'garde prs d'une maison situe  une
demi-lieue de l'Embarcadaire.

Le corps de l'arme anglaise tabli  terre le premier jour, fut
long-temps livr  lui-mme; le dbarquement des autres corps, ainsi
que celui de l'artillerie et des chevaux, ayant t retard par la
grosse mer, il ne fut termin que le 20. Ce jour-l, les Anglais se
portrent vers l'Embarcadaire, dj occup par leur avant-garde, et
l ils achevrent de s'organiser.

Ils se mirent en marche le 21  huit heures du matin, et
repoussrent la grand'garde de cavalerie, qui envoya prvenir de
leur approche. Les gnraux Friant et Lanusse, considrant que le
lac Marotis n'tait pas praticable dans cette saison, et que si les
Anglais s'tablissaient sur les digues du canal d'Alexandrie et du
lac Maadih, le reste de l'arme pourrait difficilement se runir 
eux, rsolurent de s'opposer, avec leurs faibles moyens,  la marche
des ennemis, afin de conserver cette communication importante. La
garde d'Alexandrie fut laisse aux marins et aux dpts, et ils
s'avancrent jusqu' la pointe du lac Maadih, sur les hauteurs
voisines du camp des Romains, avec les troupes suivantes:


  _Gnral de division_, FRIANT;
  _Gnral de brigade_, DLEGOROUE.  Hommes.  Pices  Pices  Obus.  Pices
                                              de 12.  de 8.          de 4.
  25e demi-brigade, 2e
    et 3e bataillons.                 500                            1
  61e                                 600                            2
  75e                                 750                            1
  Artillerie                                    1       3       1      


  _Gnral de division_, LANUSSE;
  _Gnral de brigade_, SYLLI.

  4e lgre                           650                            3
  18e de ligne                        650                            2
  69e _idem_                          800                            2
  Artillerie lgre                                    4       2      
                                      ------------------------------------
                     Total           3950        1       7       3     11


  _Gnral de brigade_, BRON.

  22e rgiment de chasseurs           230
  Dtachement du 3e de dragons        150
  18e idem                             80
  Dtachement du 20e _idem_            60
                                     ----
                                      520

  TOTAL GNRAL.

                Infanterie           3950  hommes.
                Cavalerie             520
                Artillerie             22  pices.

C'est avec ce petit nombre de troupes que les gnraux Friant et
Lanusse ont l'audace d'attendre toute l'arme anglaise, c'est--dire
seize mille hommes d'infanterie, deux mille soldats de marine tirs
de la flotte, deux cents cavaliers, et dix pices de canon atteles.

Les Anglais marchaient lentement, leur infanterie avait de la peine
 se traner dans les sables mouvans qu'elle devait parcourir. Des
chaloupes canonnires s'avanaient dans le lac Maadih,  la hauteur
de sa gauche, ainsi qu'un grand nombre de barques charges de
munitions, de vivres et d'eau douce. Lorsqu'ils virent les troupes
franaises postes sur les hauteurs qu'ils voulaient occuper, ils
s'arrtrent, et on se canonna rciproquement. Ils n'osrent pas
attaquer, et camprent,  trois heures aprs midi,  moins de deux
lieues du point de leur dpart.

Ils se remirent en marche le 22,  la pointe du jour: craignant
l'imptuosit franaise, et surtout la cavalerie, ils se formrent
sur trois lignes; au centre de leur arme tait un carr, dont les
cts taient composs d'infanterie en colonnes serres.

L'aile gauche s'branla la premire; elle suivit le bord du lac
Maadih, afin de s'appuyer au canal et de tourner la droite des
Franais; le centre se mit en mouvement plus tard, et la droite
aprs lui.

Le centre marchait lentement sur le revers d'une hauteur qui le
masquait  la position des Franais, et l'aile gauche paraissait
isole. Le gnral Lanusse espre la culbuter, au moyen d'une
attaque trs vive, avant qu'elle puisse tre secourue par le reste
de l'arme: il le propose au gnral Friant, ordonne  la 69e de
s'avancer sur les hauteurs qui bordent la mer pour occuper la droite
des ennemis, laisse un bataillon de la 18e en rserve sur la hauteur
du camp des Romains, un bataillon de la 4e lgre avec une pice et
un obusier d'artillerie lgre,  droite de ces hauteurs, et se met
aussitt en marche avec le reste de ses troupes, et le 22e rgiment
de chasseurs.

Tandis que le brave Lanusse commence son mouvement, le centre des
Anglais parat sur la hauteur; la premire ligne s'avance; on ne
peut plus alors arriver sur le flanc de l'aile gauche avant de
l'attaquer. Le 22e rgiment de chasseurs la charge avec la plus
grande bravoure, la traverse et fait poser les armes  deux
bataillons; mais les feux excuts avec beaucoup de vivacit et de
prcision, par la seconde ligne, le forcent  se retirer et 
abandonner ses prisonniers. La 4e lgre, dirige par l'adjudant
commandant Bayer, combat pendant ce temps, avec avantage, le reste
de la premire ligne et la fait ployer. La 18e se formait en
bataille sur sa gauche; mais la colonne qui marchait toujours  la
droite du centre des Anglais, se dploie rapidement sur son flanc,
son feu y met du dsordre: elle ne peut achever son mouvement pour
lui faire face. La 4e lgre et le 22e de chasseurs, trop infrieurs
pour soutenir seuls le combat, commencrent alors leur retraite.

Pendant ce temps, le gnral Friant s'tait avanc avec les 25e et
75e prcdes de tirailleurs, qui inquitaient l'aile gauche des
Anglais. La 61e avait aussi march jusqu' la pointe du lac Maadih,
et attaquait cette aile, qui s'tait arrte et la recevait par des
feux trs nourris; mais tant trop infrieure, et le mouvement
projet par le gnral Lanusse n'ayant pu tre excut, elle se
retira sur la digue du canal. Le gnral Friant fit reprendre aux
25e et 75e leur position sur la hauteur.

Les gnraux Friant et Lanusse sentirent qu'il serait imprudent de
s'engager plus long-temps avec une arme aussi suprieure, et qu'on
tenterait vainement de l'empcher d'occuper cette position. Une
belle charge, excute par le 3e de dragons, protge la retraite de
la 4e lgre, qui tait fort engage, et ralentit la marche des
Anglais. La 69e forme l'arrire-garde de gauche, en suivant le bord
de la mer; elle attend  porte de fusil la droite des Anglais, et
excute, dans le meilleur ordre, une retraite par chelon, qui lui
mrite l'admiration des ennemis. La 61e fait une pareille retraite
sur la droite, prs du canal. Les troupes franaises prennent
position sur les hauteurs de Nicopolis.

Les Anglais, aprs avoir dpass les hauteurs du camp des Romains,
dploient leurs colonnes du centre; long-temps ils paraissent
incertains s'ils attaqueront les Franais; ils avaient la
supriorit du nombre; leurs soldats devaient tre anims par le
succs facile qu'ils venaient d'obtenir; cependant ils n'osent
l'entreprendre. Ils se bornent  faire marcher leur aile gauche sur
le grand mamelon, au-del des tangs, et  dtacher un bataillon sur
le canal; mais le feu des pices places sur la hauteur de
Nicopolis, et quelques tirailleurs jets dans le canal, les forcent
bientt  la retraite. L'aile gauche n'ose pas rester sur le
mamelon et se retire. L'arme anglaise campe, la droite  la mer
vers le camp des Romains, la gauche au canal d'Alexandrie, vis--vis
la pointe du lac Maadih, et travaille de suite, avec une grande
activit,  fortifier cette position par une ligne de redoutes.

Les ennemis eurent, dans cette affaire, quinze cents hommes hors de
combat. La perte, du ct des Franais, fut de cinq cents. Cette
diffrence provient du petit nombre des Franais, de la supriorit
de leur artillerie, et de la charge du 22e, qui mit beaucoup
d'Anglais hors de combat. Le gnral Lanusse fut lgrement bless.

Ce dernier, ainsi que le gnral Friant, sentait que la position des
hauteurs de Nicopolis n'tait pas susceptible d'tre dfendue, si
l'arme anglaise l'attaquait, et qu'il tait surtout important de
s'occuper de la sret d'Alexandrie. Ils y laissent une forte
avant-garde pour en imposer aux ennemis, et leur faire croire que
leur intention tait de la dfendre; mais pour soutenir sa retraite,
et prparer les moyens de rsistance d'Alexandrie, ils firent
rparer l'ancienne enceinte des Arabes, et y placrent la 4e lgre
avec deux bataillons de la 18e; le 3e bataillon de cette
demi-brigade fut tabli  la redoute commence sur la hauteur dite
de Cloptre; le 3e bataillon de la 35e occupa les hauteurs prs de
la colonne de Pompe. On travailla en mme temps  perfectionner les
fortifications. Comme la cavalerie devenait inutile pour la dfense
de cette place, et qu'il y avait peu de fourrage dans les magasins,
on ne garda que le 18e de dragons; le reste fut envoy pendant la
nuit  Rahmanih, au-devant de l'arme. Elle eut beaucoup de peine 
traverser le lac Marotis, et dut s'loigner pour trouver un chemin,
jusqu'auprs du Marabou.

Les gnraux qui taient  Alexandrie firent partir, le 25, un
btiment pour instruire le gouvernement de ce qui s'tait pass, et
prvenir l'amiral Gantheaume, qu'on savait en route, de la position
de la flotte anglaise.




CHAPITRE III.

ARRIVE DE L'ARME  ALEXANDRIE.--AFFAIRE DU 30 VENTSE.


On apprit ces dtails en arrivant  Rahmanih. La situation de
l'arme franaise devenait trs difficile. Les Anglais, matres des
digues, mettaient obstacle  la runion des troupes sous Alexandrie,
 moins qu'on ne parvnt  dcouvrir, dans le bassin du lac
Marotis, un chemin praticable pour l'artillerie; ils pouvaient mme
y faire entrer l'eau de la mer par une coupure  la digue qui le
spare du lac Maadih. Toutes les troupes disponibles n'avaient pas
t runies, et les affaires du 17 et du 22 ventse avaient affaibli
les corps qui y avaient combattu.

Le gnral Rampon arriva le 26  Rahmanih. On reut le 27, 
Birket, le rapport d'une reconnaissance qui avait dcouvert une
route praticable pour l'artillerie; on s'y dirigea en passant par
_Agazy_, et on arriva vers le Marabou. L'arme fut enfin runie le
29  Alexandrie.

Pendant ce temps les Anglais avaient fait le sige d'Aboukir. Ce
petit fort, bientt cras par une artillerie suprieure et par les
bombes, capitula le 28 ventse, pour viter d'tre pris d'assaut.
Les Anglais avaient press avec activit la confection des
retranchemens de leur position; ils y avaient transport beaucoup
d'artillerie pour armer leurs redoutes. Ils ne firent d'autres
mouvemens que de pousser quelques patrouilles  _Bedah_. Le 27, le
12e dragons lgers rencontra, vers ce village, cinquante hussards du
7e rgiment, dtachs avec une compagnie de carabiniers de la 21e
pour reconnatre leur position sur le canal. Les dragons chargrent
les hussards, qui se lancrent en mme temps sur eux, traversrent
leur escadron, puis retournant tout  coup leurs excellens chevaux
arabes, prirent  dos les Anglais, qui, ne pouvant arrter les
leurs, furent ainsi pousss sur la compagnie de carabiniers, dont le
feu acheva de les dtruire.

Les troupes une fois runies, il fallait attaquer aussitt l'ennemi:
une victoire assurait la possession de l'gypte; elle donnait les
moyens d'arrter la marche du visir et celle du corps anglais venu
de l'Inde. Un chec ne pouvait pas rendre la position beaucoup plus
mauvaise que si, restant en prsence des Anglais, on temporisait et
consommait les faibles approvisionnement d'Alexandrie, tandis que
l'arme du visir, rpandue dans l'intrieur du pays, aurait le temps
de prendre Damiette, Salhih et les autres petits forts, d'en
gorger les faibles garnisons, de soulever les habitans, etc. Il ne
fallait pas non plus laisser  l'arme anglaise le temps de recevoir
des renforts et de se fortifier davantage.

Si le lac Marotis avait t praticable dans cette saison, il aurait
mieux valu retarder l'attaque, afin d'essayer, par un mouvement
rtrograde, d'engager les Anglais  se diviser pour faire le sige
d'Alexandrie, et les attirer ainsi sur un champ de bataille plus
tendu, o l'arme franaise, profitant de sa supriorit en
artillerie lgre et en cavalerie, aurait pu s'assurer la victoire,
mais le sol marcageux du lac s'y opposait alors.

Les ennemis taient tellement suprieurs en nombre, et dans une
position si bonne, qu'il y avait peu d'apparence de succs; on ne
pouvait en attendre que d'un coup de vigueur sur une de leurs ailes.
L'embarras tait de faire ordonner de bonnes dispositions par un
gnral en chef qui n'avait pas fait la guerre, et qui fermait
l'oreille  tous les avis. Le gnral Lanusse,  qui le gnral
Menou fit demander indirectement un plan d'attaque, lui envoya,
aussi par un tiers, un projet fait de concert avec le gnral
Reynier. Il fut rdig en ordre du jour, et donn  dix heures du
soir aux gnraux.

La position des Anglais n'avait pas plus de 1300 toises de
dveloppement; les deux ailes, appuyes, la droite  la mer et la
gauche au lac Maadih, taient flanques par des chaloupes
canonnires: la gauche tait fortifie par des redoutes construites
sur la digue du canal d'Alexandrie, et couverte par des tangs. Les
redoutes places sur les hauteurs occupes par le centre de l'arme,
prenaient des revers par toute cette gauche, et le centre tait
galement flanqu, par la position de l'aile droite et par la
redoute leve  ct de l'ancien camp des Romains. Ces ouvrages
contenaient beaucoup d'artillerie; les troupes taient campes
derrire, sur deux lignes; la rserve formait une troisime ligne en
arrire de la gauche: l'attaque seule de la droite tait praticable.
On pouvait esprer de la culbuter par un grand effort, de la
dborder par la marche suprieure de l'infanterie franaise; de
faire ensuite agir toutes les troupes sur le centre, tandis que
l'aile gauche serait occupe par une fausse attaque, de profiter
enfin du moment favorable pour dcider le succs avec la cavalerie,
et acculer les ennemis au lac Maadih.

L'arme franaise, dont la force est dtaille par corps dans le
tableau n 3, tait de huit mille trois cent trente hommes
d'infanterie, treize cent quatre-vingts de cavalerie, avec
quarante-six pices de canon. L'arme anglaise tait de seize mille
hommes d'infanterie, deux cents chevaux, douze pices de canon
atteles, et trente en position dans les redoutes, sans compter
celles des chaloupes canonnires.

Les troupes franaises furent runies une heure avant le jour[31]
aux avant-postes; le gnral Lanusse pensait que les redoutes des
Anglais seraient facilement emportes par des grenadiers soutenus
par la tte des colonnes. Il forma ses deux brigades en colonnes
serres, pour les dployer au-del de la grande route et du camp des
Romains, afin d'attaquer la droite de l'arme anglaise. La brigade
du gnral Silly devait marcher directement sur la redoute; celle du
gnral Valentin suivre le bord de la mer, et passer entre elle et
le camp des Romains. Le centre aurait d, pour bien suivre la
disposition gnrale, marcher prs de la droite de la brigade du
gnral Silly, la suivre en seconde ligne, et aprs un premier
succs, attaquer vivement avec l'aile droite, la position et les
redoutes du centre des Anglais: mais sa division en deux corps
ayant chacun son commandant, et subdiviss encore par la sparation
des grenadiers, lui ta l'unit d'action ncessaire pour suivre
entirement le plan qui avait t arrt. L'aile droite devait se
dployer entre les tangs et le centre, pour attaquer celui des
ennemis, aussitt que la gauche aurait enfonc leur droite; elle
devait aussi dtacher un corps entre les deux lacs, pour occuper la
gauche des Anglais, et les empcher d'envoyer sur Alexandrie des
troupes, qui, vu la supriorit de l'arme anglaise, auraient
embarrass les Franais. Ce corps devait tre second par le gnral
Bron, dtach avec deux rgimens de cavalerie, dans le bassin du lac
Marotis, et par une fausse attaque des dromadaires sur le canal, du
ct de _Bedah_. On pouvait d'autant mieux esprer que cette fausse
attaque occuperait beaucoup les Anglais, et y retiendrait leurs
troupes, qu'ils ignoraient la runion de l'arme  Alexandrie, et
pouvaient craindre d'tre attaqus de ce ct, ce qui donnait
l'avantage d'agir sur leur droite avec galit de force. La
cavalerie devait marcher en seconde ligne derrire l'infanterie,
jusqu' ce que la gauche et enfonc la droite des Anglais, et
qu'elle pt saisir l'instant de ce dsordre, pour dcider la
victoire par une charge.

[Note 31: On agit au point du jour, afin que les trouves pussent
parvenir  l'arme anglaise sans tre beaucoup exposes au feu des
redoutes et des chaloupes canonnires. Peut-tre aurait-il t plus
conforme au gnie des troupes franaises de faire attaquer durant le
jour; mais comme le succs dpendait du premier choc sur l'aile
droite des Anglais, on espra que les premiers mouvemens tant
couverts par l'obscurit de la nuit, on les tromperait mieux sur le
vritable point d'attaque. Il aurait t plus convenable aussi de
confier l'action principale  des troupes frachement arrives et
qui n'avaient pas souffert dans les combats prcdens; mais comment
vaincre les jalousies du gnral Menou pour faire un changement dans
l'ordre de bataille?]

Les dromadaires commencent leur fausse attaque au crpuscule; ils
surprennent la premire redoute, font vingt prisonniers, se servent
d'une pice de canon qu'ils y trouvent pour tirer sur les autres
redoutes, et attirent fortement l'attention des ennemis. Le gnral
Lanusse se met alors en mouvement, ainsi que les autres divisions.
Une compagnie de carabiniers de la 4e lgre, enlve bientt un
premier redan, et y prend une pice. La brigade du gnral Silly
marche sur la grande redoute. Le gnral Lanusse s'aperoit alors
que le gnral Valentin avait quitt le bord de la mer et dirig sa
brigade dans le rentrant de la redoute et du camp des Romains, o
les feux croiss qu'elle reoit la font hsiter; il y court, la
rallie et la ramne  la charge. Il reoit alors une blessure
mortelle. L'impulsion qu'il avait donne se ralentit; on n'ordonne
pas le dploiement de cette brigade, et le feu des ennemis force les
soldats  se disperser derrire les mamelons. La 4e lgre, qui
formait la tte de la brigade du gnral Silly, rencontre, vers
l'angle de la redoute, la 32e, qui, dans l'obscurit, s'tait
dirige trop  gauche; ces deux corps se mlent; il en nat un peu
de dsordre; la 4e lgre ne peut franchir les fosss de la redoute;
elle glisse sur leur flanc gauche, et est repousse par la premire
ligne ennemie. La 18e, qui en avait t spare par la 32e, ne peut
forcer la redoute.

La 32e, ayant  sa tte le gnral Rampon, attaque ensuite la
premire ligne des Anglais; elle est repousse; ce gnral est
dmont et ses habits percs de balles. L'adjudant-commandant
Sornet, en marchant aussi sur la ligne ennemie, est bless
mortellement, et les grenadiers qu'il commande ne peuvent pntrer.
Le gnral Destin suit la route d'Aboukir, et passe dans
l'intervalle de la droite et du centre de la premire ligne des
Anglais; il y reoit un feu trs vif de la seconde ligne et des
redoutes, et se retire aprs une blessure lgre; le chef de
bataillon Hausser, qui commandait sous ses ordres la 21e lgre,
avait eu la cuisse emporte; cette demi-brigade reste sans chef au
milieu de l'arme anglaise; un rgiment en est dtach pour lui
couper la retraite: le second bataillon parvient  se retirer; mais
trois compagnies du 3e bataillon, compos en grande partie de
Cophtes enrls dans la Haute-gypte, et qui taient disperses en
tirailleurs, sont forces de se rendre. Trente hommes qui gardaient
le drapeau se font tuer avant de le cder aux ennemis. Le chef de
brigade Eppler, qui avait march un peu plus  droite, est bless,
et ses grenadiers sont repousss. Les petits corps spars qui
formaient le centre s'taient trop avancs avant d'avoir leur gauche
appuye par la prise de la grande redoute. Presque toutes les
troupes avaient attaqu  la fois, isolment et sans seconde ligne.
L'obscurit avait mis un peu de dsordre dans leur marche, et les
principaux chefs taient hors de combat. Les soldats restant exposs
 un feu trs vif, sans recevoir d'ordres, se dispersrent derrire
les mamelons.

L'aile droite, d'aprs les dispositions arrtes, attendait  petite
porte de canon du centre des Anglais, le succs de la gauche pour
commencer son attaque. Aussitt que le gnral Reynier apprend la
blessure du brave Lanusse et le dsordre de la gauche et du centre,
il fait avancer son aile pour les soutenir. Il charge le gnral
Damas de rester, avec la 13e, entre les deux tangs, pour occuper la
gauche des Anglais et pousser des tirailleurs vers le canal.

Aprs le non-succs de cette premire attaque, la dispersion des
troupes et la perte du gnral Lanusse, des efforts ultrieurs
devenaient inutiles, puisque avant l'action on n'avait d'esprance
que dans un premier choc: les trois cinquimes de l'arme,
disperss, ne pouvaient se runir et s'organiser de nouveau sous le
feu de l'ennemi, pour entreprendre une nouvelle attaque, lorsqu'une
partie des chefs tait hors de combat. L'aile droite tait trop
infrieure pour attaquer seule le centre des Anglais, protgs par
les feux de revers de la grande redoute du camp des Romains et de
l'aile droite. Si on s'tait retir alors, la perte aurait t peu
considrable; les Anglais auraient considr cette affaire comme une
grande reconnaissance, et l'arme restait encore assez forte pour
tenir la campagne et pour tenter une nouvelle attaque  la premire
occasion favorable.

Le gnral Reynier voyant que le gnral Menou ne donnait aucun
ordre, rsolut de faire une nouvelle tentative avec l'aile droite
sur celle des ennemis: sa russite aurait donn les moyens de runir
les troupes disperses, et de les faire agir de nouveau. Tandis que
la division Friant et la 85e marchaient pour remplir cet objet; que
l'artillerie lgre avanait par son ordre, pour teindre le feu des
redoutes, ce gnral se porta sur des mamelons voisins de la grande
route, afin de bien connatre les dispositions des ennemis, et
celles qu'il convenait de faire pour les attaquer avec quelque
apparence de succs.

Aussitt que les Anglais s'aperurent que la principale attaque
tait dirige contre leur droite, ils y firent marcher leur rserve.
Le gnral Hutchinson, qui commandait leur gauche, y resta cependant
toujours avec six mille hommes, quoiqu'il n'et devant lui que huit
cents hommes de la 13e, trois cents chevaux du 7e rgiment de
hussards et du 22e de chasseurs, et cent dromadaires.

Pendant que cela se passait, le gnral Menou se promenait derrire
l'arme: le gnral Lanusse, lorsqu'il fut bless, l'avait fait
prier de le remplacer par le gnral Damas; il n'avait rien rpondu,
et n'avait pris aucune mesure pour rorganiser les troupes. Ensuite,
rencontrant la cavalerie, il lui ordonna de charger. Vainement on
lui fit observer que ce n'tait pas le moment, et qu'il la ferait
dtruire sans en tirer aucun avantage. Ce ne fut qu'au troisime
ordre que le gnral Roize se mit en mouvement[32]. Cette cavalerie,
en passant dans les intervalles des 61e et 73e, arrta leur marche.
Le gnral Reynier, aprs s'tre convaincu qu'on ne pouvait
rorganiser une attaque avec les troupes des divisions Lanusse et
Rampon, revenait chercher la division Friant et la 85e pour en
essayer une nouvelle, lorsqu'il rencontra cette cavalerie dj sous
le feu de l'infanterie des ennemis. Il tait trop tard pour empcher
cette charge dplace; la cavalerie aurait perdu presque autant de
monde en restant en place qu'en achevant de l'excuter. Le gnral
Reynier fit acclrer le mouvement de ses troupes, afin qu'elles
pussent la protger; mais  peine la 61e arrivait-elle au pied de la
redoute, que dj la cavalerie tait repousse.

[Note 32: Les observations sur de pareils ordres, qui dans les
armes sont si rprhensibles et font perdre l'instant favorable,
taient excusables dans cette circonstance; chacun cherchait  aider
l'inexprience du chef et dsirait l'empcher de faire des fautes.]

Le gnral Silly venait d'avoir la cuisse emporte; plusieurs chefs
de corps taient blesss; il ne restait auprs de la gauche et du
centre aucun chef qui pt profiter de la proximit des ennemis, au
moment du dsordre que la cavalerie mit dans leur premire ligne. Le
gnral Baudot fut alors bless mortellement devant la 85e.

Le gnral Roize et tous les chefs sous ses ordres sentaient la
faute qu'on leur faisait commettre; mais tous se conduisirent en
braves, anims par le dsespoir d'tre sacrifis inutilement. La
premire ligne, commande par le gnral Boussart, et compose des
3e et 14e de dragons, chargea la premire ligne ennemie derrire la
grande redoute; le 14e, arrt par les fosss creuss sur le front
du camp, fut oblig de les tourner; l'infanterie ennemie fut
culbute; les soldats se jetaient ventre  terre et se rfugiaient
dans les tentes, o les chevaux s'embarrassaient. Le feu de flanc
des redoutes et celui des secondes lignes ayant tu, bless ou
dmont un grand nombre d'officiers et de dragons, on fut oblig de
se retirer. Le gnral Boussart avait t atteint de deux balles.
L'infanterie anglaise reprit alors ses armes et fut renforce par la
rserve. Le gnral Abercombrie, qui s'y trouvait avec son
tat-major, fut bless mortellement; le gnral Roize fut tu; un
grand nombre d'officiers et de dragons eurent le mme sort; d'autres
furent blesss et dmonts. Les dbris de cette cavalerie durent se
retirer en dsordre; et lorsqu'elle fut reforme derrire
l'infanterie, il n'y avait pas le quart de ceux qui avaient charg.

La destruction de la cavalerie ne laissant aucun espoir de succs,
on aurait d prendre le parti de se retirer, pour viter des pertes
plus considrables, et rorganiser l'arme, afin d'tre encore en
tat de tenter quelque entreprise. Le gnral Reynier alla chercher
plusieurs fois le gnral Menou, pour lui faire sentir qu'il tait
ncessaire de prendre promptement un parti; qu'il fallait ou se
retirer, ou tenter, avec les troupes de l'aile droite, qui taient
encore fraches, une nouvelle attaque dont on pourrait tirer
quelque avantage, si on parvenait  s'emparer de la grande redoute,
 culbuter l'aile droite anglaise; qu'on pouvait essayer si la
fortune ne favoriserait pas quelque entreprise audacieuse, quoiqu'il
ft peut-tre imprudent d'exposer les seules troupes qui pussent
soutenir la retraite, etc. Il n'obtint aucune rponse prcise. Les
troupes restaient sous le feu des lignes et des batteries ennemies
sans faire aucun mouvement, et perdaient  chaque instant une foule
de braves. Les munitions de l'artillerie taient puises. Les
Anglais ayant fait avancer quelques corps qui prirent en flanc la 4e
lgre, la forcrent d'abandonner les mamelons qu'elle occupait. Les
tirailleurs qui taient sous la grande redoute durent aussi se
retirer. Enfin, aprs deux heures d'indcision, le gnral Menou
ordonna la retraite: elle se fit dans le plus grand ordre. Les
Anglais n'osrent pas sortir de leurs retranchemens, et l'arme
franaise reprit,  onze heures du matin, sa position sur les
hauteurs de Nicopolis.




CHAPITRE IV.

DISPOSITION APRS L'AFFAIRE DU 30 VENTSE.--PRISE DE ROSETTE ET DE
RAHMANIH.--PASSAGE DU DSERT PAR LE VISIR.


Le lendemain de l'affaire du 30, le gnral Reynier, voyant que le
gnral Menou ne donnait aucun ordre pour faire occuper aux troupes
une position plus avantageuse que celle de Nicopolis, et pour
prendre, relativement aux divers corps dissmins en gypte, les
dispositions qu'exigeaient les circonstances, alla chez lui: il lui
dit que la position sur les hauteurs de Nicopolis tait trop tendue
pour qu'il ft prudent d'y attendre les Anglais; que ces derniers,
avec quinze mille hommes, pouvaient, par une attaque vigoureuse, y
culbuter les troupes et entrer avec elles dans Alexandrie; qu'on
pouvait prendre une meilleure position en plaant la droite sur les
hauteurs de la colonne de Pompe, le centre  l'enceinte des Arabes,
et la gauche au Pharillon; mais que, nanmoins, des considrations
majeures devaient faire prfrer un plus grand parti. La runion de
toutes les troupes  Alexandrie puisait les magasins, qui taient
peu considrables; l'arme du visir, ainsi que le corps venu de
l'Inde, devaient tre en marche; les Anglais pouvaient occuper
Rosette, faire entrer une flottille dans le Nil et attaquer
Rahmanih; il tait ncessaire de s'y opposer. Enfin, le reste de
l'arme tant dispers dans plusieurs mauvais postes qui devenaient
inutiles et qu'on ne pouvait plus secourir, ces dtachemens isols
pouvaient tre battus en dtail, si on ne se dterminait pas  faire
sauter ces forts, afin de runir leurs garnisons  un corps d'arme.
Pour parer  ces divers dangers, le gnral Reynier proposait de
laisser  Alexandrie,  la citadelle du Caire, au fort Julien et 
Lesbh, des garnisons suffisantes, et de runir l'arme  Rahmanih,
afin de profiter des occasions favorables pour battre les Anglais,
lorsqu'ils quitteraient leur position pour attaquer Alexandrie et
Rosette; et, suivant les circonstances, marcher contre le visir
aussitt qu'il passerait le dsert.

Le gnral Menou avait tant parl de parti anti-coloniste, qu'il
avait fini par se persuader que toute proposition d'abandonner des
forts, pour runir l'arme, avait pour but un projet d'vacuation de
l'gypte. Il ne prit que des demi-mesures, ne rappela que les postes
de Mit-Khramr et de Menouf, n'envoya  Rahmanih et Rosette que la
85e, avec cent dragons du 3e rgiment; donna ordre au gnral
Belliard de faire partir pour Rahmanih douze cents hommes[33]; de
rduire au strict ncessaire les garnisons de Belbis et de
Salhih, et de presser le retour des troupes qui taient encore
dans la Haute-gypte. Il envoya au gnral Morand l'ordre de laisser
cent hommes  Lesbh, autant dans les tours du Boghaz, de Dibh et
d'Omm-Faredje, et de venir  Rahmanih avec ce qui restait de la 2e
lgre, du 20e rgiment de dragons, et l'artillerie. Ce dernier
ordre fut port par un Arabe qui n'arriva pas.

[Note 33: Quelques jours aprs, il crivit  ce gnral de n'en
envoyer que six cents.]

Le gnral Menou, pendant qu'il tait au Caire, ne voulut pas croire
que les Anglais pussent dbarquer. Lorsqu'il fut  Alexandrie, il
chercha  se persuader que le visir ne marcherait pas, que les
Anglais ne pouvaient rien entreprendre; que, tant qu'il serait en
face de leur arme, ils n'oseraient pas quitter leur position, ni
faire de dtachemens sur Rosette, et qu'ils se rembarqueraient
bientt.

Autant les troupes estiment le gnral instruit, homme intrpide,
qui, ferme et constant au milieu des dangers qu'il brava souvent 
leur tte, sait, dans une circonstance difficile, tirer de son
exprience et de sa valeur les ressources qu'un vulgaire timide
croit ananties; autant elles mprisent le prsomptueux qui, la main
sur les yeux et l'oreille ferme, cherche  s'tourdir sur des
prils dont il n'ose envisager l'tendue: fanfaron ignorant, qui,
loin de l'ennemi, prdit avec emphase des succs qu'il n'a pas su
prparer, qu'il ne saura point obtenir  son approche. C'est peu
qu'un pareil chef aime  se tromper lui-mme; on le voit encore en
imposer  ses troupes sur la force de ceux qu'elles ont  combattre;
mthode vicieuse, bonne tout au plus avec des soldats neufs, sans
coup d'oeil, sans habitude de la guerre; mais avec de vieux
guerriers!... c'est douter de leur courage, c'est outrager leur
gloire, que de leur dguiser le nombre des ennemis. Celui qui adopte
cette mthode, qui, par orgueil, ne veut point avouer ses fautes et
cherche perfidement  les faire retomber sur les autres, se croit
sr de parer  tous les vnemens s'il parvient  capter la
bienveillance des troupes; et il ne s'occupe qu' travailler leur
esprit, au lieu de s'assurer des succs par de bonnes dispositions.

Toujours livr  ses inquitudes personnelles, le gnral Menou
n'avait d'espions que dans son arme, et aucun dans le camp ennemi.
On n'apprit la mort du gnral Abercombrie que le 18 germinal, et
encore ce fut par un dserteur. On rpandit une foule de bruits,
trop absurdes pour que ceux qui en taient l'objet eussent besoin de
les dmentir; mais ceux qui les propageaient taient protgs: on
employa toute espce de moyens pour intimider ceux qui refusaient
d'y croire; plusieurs mme furent arrts. La terreur s'empara des
esprits... Les chefs, dsunis par toutes sortes de manoeuvres, ne
pouvaient se concerter pour diriger le gnral en chef; aucun ne
voyait assez d'apparence de succs pour se charger de la
responsabilit... On ne pouvait prvoir les nouvelles fautes et la
timidit des Anglais.

Un convoi de cinquante-sept btimens turcs, dont cinq vaisseaux de
ligne et six frgates, sous les ordres du capitan-pacha, arriva, le
5 germinal, dans la rade d'Aboukir; il portait six mille hommes de
troupes turques, qui dbarqurent le 10  la Maison Carre. Ce
poste, qui aurait pu devenir important, avait t vacu et dsarm
aprs le dbarquement. On apprit le 14,  Alexandrie, que les Turcs
s'y taient tablis; mais le gnral Menou ne voulut point croire
cette nouvelle; les officiers qui les avaient reconnus et qui
voulurent lui faire des rapports exacts, furent menacs. Il
accueillit ceux qui eurent la faiblesse de lui dire qu'il n'y avait
que sept  huit cents hommes, et ne prit aucune mesure pour les
empcher de faire des progrs ultrieurs.  cette poque, un corps
d'arme runi en campagne aurait facilement battu les Anglais et les
Turcs au moment o ils auraient quitt la Maison Carre pour se
porter sur Rosette. Les Anglais, dcourags par la mort d'un gnral
en chef qui avait toute leur confiance, affaiblis par leurs pertes,
dgots du pays par les chaleurs de ce climat brlant et par la
disette d'eau douce, voyant que le visir n'avait pas encore pass le
dsert, et paraissait peu dispos  les seconder, auraient perdu
tout espoir ds le premier chec; les trangers qui composaient
plusieurs de leurs corps auraient alors dsert et grossi l'arme
franaise.

Le gnral Hutchinson croyant toujours que l'arme franaise se
runirait  Rosette, craignait d'y marcher; cependant, d'aprs les
rapports des Arabes, il y envoya une reconnaissance de cinq cents
hommes; et instruit du petit nombre des Franais qui s'y trouvaient,
il se dtermina  occuper cette ville, qui lui tait indispensable
pour se procurer des approvisionnemens, de l'eau douce, et pour
continuer ses oprations. Le 16, trois mille hommes de l'arme
anglaise passrent  la Maison Carre; ils camprent le 17  Edko,
et le 18, marchrent  Rosette avec le corps des Turcs. Le 3e
bataillon de la 85e, qui tait dans cette ville avec trois
compagnies de la 61e, ne pouvant rsister  des forces si
considrables, passa le Nil ds que les ennemis approchrent, et se
retira  Fouah. Le fort Julien resta livr  lui-mme, avec une
garnison de vingt-cinq hommes de la 61e, une compagnie d'invalides
et quelques canonniers; trois barques armes, stationnes au Boghaz,
devaient remonter vers ce fort ds qu'elles y seraient forces.

Les Anglais et les Turcs camprent sur la hauteur d'Aboumandour, et
s'y retranchrent; leur avant-garde se porta vers Hamat, dans un
endroit resserr entre le Nil et le lac d'Edko. Ils entreprirent
ensuite le sige du fort Julien, et attaqurent le Boghaz; quelques
jours aprs, ils firent entrer une flottille dans le Nil. Le fort
Julien fut forc de capituler le 29, aprs une rsistance beaucoup
plus opinitre qu'on ne pouvait l'esprer d'un aussi mauvais
ouvrage, dont un front avait t dtruit par la dernire inondation,
et qui tait cras par une artillerie suprieure: lorsque les
Anglais virent sortir quelques invalides qui l'avaient dfendu, ils
demandrent o tait la garnison.

La prise de Rosette fut connue le 20  Alexandrie; on reut en mme
temps des nouvelles du Caire, qui annonaient la marche du visir
comme trs certaine. Le gnral Belliard, d'aprs cette certitude,
avait fait rentrer au Caire les six cents hommes qui avaient t
demands pour Rahmanih. Ces nouvelles taient sues de toute
l'arme, et le gnral Menou soutenait toujours qu'il n'en tait
rien. Il annonait, tantt que le grand-visir tait mort, tantt
qu'il tait rappel  Constantinople; enfin, que les Anglais
n'taient pas  Rosette. Il ne put cependant se dispenser d'envoyer
quelques troupes de ce ct-l; mais il crut qu'il suffisait, pour
les battre, d'y envoyer le gnral Valentin, qui partit, dans la
nuit du 20 au 21, avec la 69e, forte de sept cents hommes, et le 7e
rgiment de hussards, de cent cinquante chevaux.

Le gnral Reynier fut, le 23, chez le gnral Menou, afin d'essayer
encore de lui dmontrer les inconvniens de la position prise en
avant d'Alexandrie, de lui indiquer les travaux essentiels pour la
dfense de cette place, et de l'engager  assembler l'arme pour
s'opposer aux progrs du corps ennemi qui occupait Rosette. N'ayant
obtenu de bouche aucune rponse raisonnable, il lui ritra ses
observations par crit.[34]

[Note 34: Lettre du gnral de division Reynier, au gnral en
chef Menou:

                           Au camp d'Alexandrie, le 23 germinal an IX.

Je crois ncessaire, citoyen Gnral, de vous rappeler la
conversation que nous avons eue ce matin, afin que vous donniez des
instructions prcises sur les dispositions  faire si l'ennemi nous
attaque.

Je vous ai observ que depuis que notre gauche s'est un peu retire
pour prendre une position plus resserre, mieux appuye et moins
expose au feu des chaloupes canonnires, l'effort de l'ennemi
aurait lieu sur la droite, qui est fort en l'air, et la 13e
demi-brigade serait force de se retirer, ainsi que la cavalerie, si
l'ennemi marchait, comme il le peut, avec des forces suprieures, le
long du canal et par le lac Marotis, les prenait de revers et
menaait de s'emparer des hauteurs voisines de la colonne de Pompe,
qu'il faudrait bien aller dfendre. Alors le flanc droit de la
division Friant serait dcouvert; l'ennemi, avec trois fois plus
d'infanterie qu'on ne peut lui en opposer, forcerait nos
retranchemens; on pourrait mme craindre que si nos troupes
s'opinitraient  les dfendre pied  pied, et si les Anglais
taient audacieux, ils ne prissent de suite une partie des ouvrages
d'Alexandrie, parce que ceux qui doivent recevoir les troupes dans
leur retraite ne sont ni achevs ni arms.

Je ne pense pas que les Anglais nous attaquent de quelques jours
dans cette position, parce que, d'aprs le plan qu'ils paraissent
avoir adopt, il leur convient mieux d'attendre qu'ils aient achev
leur tablissement  Rosette, pris Rahmanih, que le visir ait agi
en gypte, et que nos communications soient interceptes; mais  la
guerre on doit tout prvoir.

Pour appuyer l'aile droite, il faudrait pouvoir s'tendre jusqu' la
droite du canal, et y faire de bonnes redoutes; mais nous n'avons
pas assez de troupes pour garnir tout ce terrain et le dfendre. La
seule bonne position qu'il y ait autour d'Alexandrie pour un corps
faible, est, la droite au canal vers les hauteurs de la colonne de
Pompe, le centre  l'enceinte des Arabes, et la gauche au
Pharillon. Je vous en ai dj parl depuis l'affaire du 30. Elle est
protge par le fort Crtin et d'autres ouvrages de la place. Les
travaux des troupes, pour la dfense de cette place, auraient
amlior la place d'Alexandrie. La redoute de Cloptre, qui est de
la plus grande importance, serait actuellement acheve et arme, et
on en aurait pu construire une bonne prs de la colonne de Pompe.
Cette position est telle que l'ennemi ne pourrait l'attaquer sans
faire de grandes pertes et sans tre probablement repouss.

Ce qui me dtermine  insister pour avoir des instructions, c'est
que je prvois ce qui arrivera, si on nous attaque. Je serai forc
de faire replier la droite; l'arme sera battue, et on cherchera
peut-tre  m'en attribuer calomnieusement la faute; ce qu'aucun
militaire ne croira.

Dix annes d'une guerre trs active, o j'ai presque toujours t
employ  diriger les mouvemens de grandes armes, m'ont donn assez
l'habitude de juger les positions, les desseins des ennemis et les
moyens de s'y opposer. Je croirais manquer au grade que j'occupe
dans cette arme, et  l'intrt que je prends  sa gloire, ainsi
qu' la conservation de l'gypte, si je ne vous faisais pas part de
mes ides. Je l'ai dj fait,  la nouvelle de l'arrive de la
flotte anglaise, pour vous engager  marcher promptement 
Alexandrie. Aprs la malheureuse affaire du 30, je vous ai propos
de runir tous les corps isols, de laisser  Alexandrie et  la
citadelle du Caire des garnisons suffisantes, et de former un corps
d'arme pour tenir la campagne. L'inaction des Anglais et la lenteur
des Turcs auraient bien favoris ce mouvement. Il aurait
probablement t possible de battre le corps qui a march sur
Rosette; le visir marche, et il est peut-tre trop tard pour faire
ces mouvemens et en esprer des succs.

Les mouvemens,  la guerre, doivent tre d'autant plus promptement
dcids et excuts, qu'on est plus infrieur  l'ennemi. Lorsqu'on
ne parvient pas  l'excution de ses desseins, et qu'on divise ses
forces, on est toujours battu.

Partout o l'arme sera runie, elle imposera toujours  l'ennemi;
il ne nous reste plus que de faibles ressources; mais nous avons
affaire  un ennemi peu entreprenant, et il est peut-tre encore
possible de gagner assez de temps pour recevoir des secours ou des
ordres du gouvernement, et attendre l'issue des ngociations
entames, s'il est vrai que Pitt soit renvoy.

                                                     _Sign_ REYNIER.]

Les dromadaires, qui avaient t en reconnaissance du ct de
Rosette, furent de retour le 24, et annoncrent que cette ville
tait occupe par trois ou quatre mille Anglais et cinq  six mille
Turcs, avec vingt pices de canon; mais le gnral Menou ne voulut
pas croire ce rapport; il dit au chef de brigade Cavalier, et au
commissaire ordonnateur Sartelon, prsent  cette reconnaissance,
qu'il ferait fusiller quiconque dirait qu'il y avait plus de huit
cents hommes. Cependant, comme le chef de brigade Cavalier affirmait
que le gnral Valentin tait hors d'tat de reprendre cette ville,
il fit partir cinq cents hommes de la 4e lgre et cent soixante
chasseurs du 22e rgiment.

 cette poque, le gnral Menou nomma trois gnraux de division,
trois gnraux de brigade, et fit plusieurs autres avancemens;
quelques officiers voulurent refuser ces grades, mais ils furent
contraints d'accepter.

Le 25, il fit partir encore pour Rahmanih, la 13e et le 20e de
dragons, sous les ordres du gnral Lagrange. Cette demi-brigade
tait la seule de la division du gnral Reynier qui restt sous ses
ordres directs; ce gnral reut alors l'ordre de demeurer 
Alexandrie sans troupes. Il voulut encore clairer le gnral Menou,
et lui faire sentir que ce n'tait pas avec de petits dtachemens
successifs qu'on s'opposerait aux progrs des ennemis, mais en
rassemblant l'arme. S'il avait pu le dterminer  faire de
meilleures dispositions, il aurait insist pour conserver ses
troupes; ses reprsentations tant inutiles, il prit le parti
d'aller demeurer  Alexandrie, et d'y rester simple spectateur des
vnemens malheureux qu'il prvoyait.

Les Anglais avaient coup, le 24, la digue du lac Maadih, afin de
faire entrer les eaux dans le lac Marotis: ils espraient empcher
les communications avec Rahmanih et le Caire; mais leur but ne fut
pas entirement rempli, les eaux s'tendirent lentement dans ce
bassin: ils auraient agi bien plus militairement, s'ils avaient
attaqu les convois, qui marchaient tous sous une faible escorte, et
s'ils avaient avanc plus tt  Rahmanih. On apprit alors 
Alexandrie que l'arme du visir avait pass le dsert; une colonne
tait arrive le 19 germinal  _Kantara-el-Khasnh_, et une autre 
_Saffabiar_. Les faibles garnisons laisses  Belbis et  Salhih
avaient ordre de faire sauter ces forts, de dtruire les magasins et
de se retirer sur le Caire, aux premiers avis de l'approche des
ennemis. Du moment o on ne faisait aucune disposition pour secourir
ces mauvais postes, aussitt qu'ils seraient attaqus, il convenait
beaucoup mieux de runir  l'arme leurs garnisons, qui ne pouvaient
opposer aucun obstacle  la marche des ennemis. D'ailleurs le
principal objet de ces forts tait de contenir des magasins pour
l'arme, et sa rpartition ne lui permettait pas d'en profiter.

Salhih fut vacu le 19 aprs midi; la garnison se retira 
Belbis, dont elle fit sauter les ouvrages le 21, avant de se mettre
en marche pour le Caire. Trente dragons du 14e, qui formaient
l'arrire-garde, furent chargs le 22, prs d'El-Menayer, par deux
cents mameloucks et Osmanlis; cinquante dromadaires, qui
retournrent  leur secours, forcrent les ennemis  se retirer avec
perte. L'avant-garde de l'arme du visir se runit  Belbis le 22;
il n'arriva qu' la fin du mois  Salhih avec une partie de son
artillerie et des canonniers anglais.

Nous avons vu qu'on avait successivement envoy des troupes 
Rahmanih, mais trop tard pour empcher les Anglais de s'tablir 
Rosette, et en trop petit nombre pour les en chasser. Les ennemis
suivirent ce mouvement et augmentrent leur corps de Rosette, 
mesure qu'ils virent partir des troupes d'Alexandrie. Une partie de
ces renforts occupa les hauteurs d'Aboumandour; l'autre joignit
l'avant-garde tablie  Hamat, et qui s'y retranchait.

Le gnral Valentin tait parti de Rahmanih avec les 79e et 85e
demi-brigades. Le 7e rgiment de hussards et le 3e de dragons;
quelques barques armes le suivaient sur le Nil. Il s'tait arrt 
El-Aft, sans aller reconnatre de plus prs l'avant-garde ennemie,
non plus qu'une position resserre entre ce fleuve et le lac d'Edko.
Le gnral Lagrange arriva  Rahmanih le 28; il y trouva le gnral
Morand,  qui le duplicata des ordres expdis, ds le 1er germinal,
tait enfin parvenu. Ces gnraux joignirent, le 29, le gnral
Valentin  El-Aft: ils s'y tablirent et commencrent des
retranchemens. Ce corps, compos d'environ trois mille neuf cents
hommes, tait trop faible pour attaquer les Anglais dans la position
d'Hamat, o on ne pouvait arriver que par un chemin troit, bord et
coup de canaux, et par consquent trs difficile pour l'artillerie
et la cavalerie.

L'arme se trouvait alors divise en trois corps, tous infrieurs de
beaucoup  ceux des ennemis. Il restait  Alexandrie quatre mille
cinq cents hommes disponibles, qui ne pouvaient rien entreprendre
contre le camp des Anglais, gard par sept  huit mille hommes, et
dont les retranchemens avaient t renforcs.  El-Aft, trois mille
neuf cents hommes taient opposs aux corps ennemis qui occupaient
Rosette, et dont la force avait t graduellement porte  sept
mille Anglais et six mille Turcs. Au Caire, aprs que le reste de la
21e lgre, arriv le 16 germinal, avec le gnral Donzelot, fut
runi aux garnisons de Belbis et de Salhih, et  celle de Souez,
qui se retira par la valle de l'garement, lorsque la flotte venue
de l'Inde fut prte  dbarquer, il y avait deux mille cinq cents
hommes d'infanterie. Ce corps avait  dfendre cette ville contre le
visir, qui s'avanait avec une arme de vingt-cinq mille hommes. Le
10 floral, il vint camper  Belbis et s'y retrancha; son arme
s'accrut avec assez de rapidit par des bandes qui partirent de la
Syrie et des autres provinces de la Turquie asiatique aussitt
qu'elles surent qu'on pouvait franchir le dsert sans danger, et se
rpandre dans l'gypte pour la piller. Le corps anglais venu de
l'Inde devait se joindre au visir. Le gnral Belliard recevait du
gnral Menou des ordres trs prcis de garder le Caire, et n'avait
pas assez de troupes pour marcher contre le visir sans l'abandonner.
Il plaa ses troupes de manire  dfendre les avenues de cette
ville, afin d'empcher les Osmanlis d'y pntrer et d'en faire
soulever les habitans. Il tablit son corps principal entre le fort
_Camin_ et la tour du Nil,  Boulac; couvrit cet espace par quelques
redoutes, et fit camper une colonne mobile entre la citadelle et la
porte Klber.

Cette sparation de l'arme en trois corps, tous trop faibles, ne
pouvait produire que des revers. Puisque le gnral Menou
s'obstinait  rester  Alexandrie avec une partie des troupes, au
lieu de runir l'arme, et qu'on n'avait pas assez de forces pour
reprendre Rosette, on aurait d abandonner un moment Rahmanih,
drober quelques marches aux Anglais, et se joindre aux troupes du
Caire pour battre le visir avant qu'il et eu le temps de
s'organiser; et lorsqu'aprs l'avoir rejet dans le dsert, on
n'aurait plus eu d'inquitude pour le Caire, redescendre,  marches
forces, avec toutes les troupes, vers Rahmanih. Si, dans ces
entrefaites, les Anglais s'taient avancs jusque-l, l'arme
franaise, plus faible en infanterie, mais suprieure en cavalerie,
aurait eu beaucoup d'avantage  leur livrer bataille dans un pays
ouvert; si, au contraire, ils avaient gard leur position vers
Rosette, on aurait eu de plus grands moyens pour s'opposer  leurs
progrs. Il aurait t fort avantageux dans ce cas de remettre la
garde du Caire  Mourd-Bey, en conservant seulement garnison dans
les forts, si on l'avait engag plus tt  se rapprocher; mais ces
deux corps taient diviss de commandement, et on ne pouvait
excuter un pareil mouvement que par les ordres du gnral Menou.

Les choses restrent dans cet tat jusqu'au 16 floral, les deux
armes se bornant  retrancher leur position. Dans cet intervalle de
temps, des convois de quatre  cinq cents chameaux faisaient
continuellement des transports de Rahmanih  Alexandrie; mais le
grand nombre de chevaux qu'on y gardait trs inutilement, obligeait
 y porter des fourrages pour les nourrir, tandis qu'une grande
quantit de vivres de diverse nature, et de munitions, qui avaient
t expdies du Caire par ordre du gnral Menou, restaient 
Rahmanih, faute de moyens de transport suffisans.

Les eaux s'tendirent lentement dans le lac Marotis; elles
atteignirent Mariout le 5 floral, et le 16, la tour des Arabes:
alors, on tablit  Mariout, o le lac est resserr et se divise en
deux bras, des bateaux pour le passage, et on plaa dans l'le
quelques pices de canon pour les protger: on y fit aussi porter
des barques qui furent armes, pour former une petite flottille et
observer celle que les Anglais y firent pareillement entrer du lac
Maadih. Les convois devinrent alors plus difficiles.

La flottille que les Anglais avaient fait entrer dans le Nil fut
porte successivement  quarante btimens arms. Le 19 floral, ils
reurent,  Aboukir, un renfort de deux mille neuf cents hommes, qui
remplaa leurs pertes.

La position prise par les troupes franaises  El-Aft tait
mauvaise; son front tait fortifi, mais l'ennemi pouvait marcher
entre sa gauche et le lac, et la tourner; il pouvait aussi faire
passer entre les lacs d'Edko et Maadih un corps qui, se portant sur
Rahmanih, aurait forc  s'y reployer pour dfendre les magasins.
La droite de cette position, appuye au Nil, tait, il est vrai,
flanque par quelques chaloupes canonnires; mais les Anglais
pouvaient placer sur la rive droite du fleuve des batteries pour
protger leur flottille, dj beaucoup suprieure. Il aurait
peut-tre mieux valu laisser seulement une petite avant-garde vers
El-Aft, pour observer les mouvemens des Anglais, et au lieu de
s'enfermer dans de faibles retranchemens, tenir la campagne autour
de Rahmanih, afin de saisir le moment o les Anglais seraient dans
un pays plus ouvert, pour attaquer une de leurs ailes avec cette
supriorit que donnait  l'infanterie franaise la rapidit de sa
marche.

Les Anglais se dcidrent enfin  commencer de nouvelles oprations.
Ils avaient divis leur arme, afin de pouvoir garder leur position
dans la presqu'le d'Aboukir, et agir en mme temps dans l'intrieur
de l'gypte. Malgr l'avantage du nombre, ils craignaient encore
qu'on ne profitt de ce moment pour runir un corps d'arme et les
combattre diviss: aussi tous leurs mouvemens annoncrent de la
timidit. Le 16 floral, sept mille Anglais et six mille Turcs
vinrent camper prs de Drout, et poussrent une reconnaissance sur
le camp d'El-Aft; leur flottille remonta le Nil jusqu' la mme
hauteur.

Le 18, un corps d'Anglais et de Turcs passa sur la rive droite du
Nil,  Fouah, avec de l'artillerie, qui de suite fut mise en
batterie au-dessus d'El-Aft, tandis que l'arme anglo-turque
s'avanait contre les Franais.

Les dfauts de cette position d'El-Aft ont t indiqus ci-dessus;
ils furent alors bien sentis; on n'engagea pas le combat, et on se
retira sur Rahmanih.

Les batteries tablies sur la rive droite du Nil gnrent la
retraite de la flottille franaise; une chaloupe canonnire fut
brle, d'autres coules, mais quatre barques armes parvinrent 
Rahmanih.

Le 19, les Anglo-Turcs marchrent sur ce poste. La gauche, qui
suivait le bord du Nil, tait compose de Turcs; les Anglais
marchaient en colonne  leur droite; un corps venant de Damanhour
devait les joindre.

Si on avait voulu se dterminer srieusement  combattre les
Anglais  Rahmanih, il aurait fallu s'loigner un peu du Nil, pour
ter aux ennemis l'avantage que leur donnait leur flottille, et se
procurer celui des armes qui leur manquaient, la cavalerie et
l'artillerie lgre: il aurait fallu attaquer leur aile droite
lorsqu'ils auraient pass le canal d'Alexandrie, et laisser insulter
par les Turcs la redoute de Rahmanih, qui tait  l'abri d'un coup
de main; il aurait fallu, pour prvoir  tous les vnemens, faire
remonter le Nil  plus de deux cents barques charges de vivres et
de munitions, qui devaient tre perdues aussitt que les Anglais
auraient tabli des batteries sur la rive droite.

Les troupes franaises aux ordres du gnral Lagrange taient
places autour de la redoute de Rahmanih et derrire les digues du
canal d'Alexandrie; la cavalerie tait au bord du Nil. Aussitt
qu'on aperut l'ennemi, elle fut dtache  leur rencontre, et passa
le canal sans l'appui de l'infanterie; elle ne pouvait rien contre
les Anglais, qui marchaient en colonnes serres: aussi dut-elle leur
cder le terrain, et repasser le canal, o elle mit ses pices en
batterie; mais le corps qui avait pass par Damanhour, et de
l'infanterie qu'ils dtachrent par le canal, la forcrent bientt 
s'en loigner. Les Anglais se dployrent devant elle sur les bords
du canal; ils se bornrent jusqu'au soir  pousser des tirailleurs
en avant. Le corps turc avanait parpill vers un canal
d'irrigation driv du Nil; un petit nombre de tirailleurs franais
l'arrta long-temps: les Turcs parvinrent cependant  s'y tablir;
mais deux cents hommes de la 2e lgre et de la 13e les y
attaqurent vers trois heures du soir, et les forcrent  s'loigner
avec une grande perte. Les Anglais n'avaient plac aucun corps pour
les soutenir; le gnral Hutchinson arrta mme un mouvement que
faisait le gnral Doyle, lorsqu'il s'aperut du dsordre des Turcs.

Un corps d'Anglo-Turcs avait march sur la rive droite du Nil, et
avait tabli des batteries en face de Rahmanih et du bras du fleuve
servant de port, o se trouvait toute la flottille franaise. Ces
batteries servirent  protger celle des Anglais, qui remontait le
Nil. On vit alors que le lendemain on ne pourrait essayer, sans se
compromettre, de rsister aux nouvelles attaques d'ennemis trop
suprieurs; que la flottille anglaise, protge par les batteries
tablies sur la rive droite du Nil, prendrait en flanc et de revers
les troupes franaises; et ds que la nuit fut venue, on excuta la
retraite sur le Caire. La flottille ne pouvait plus sortir du port
de Rahmanih, parce que les batteries de la rive droite du Nil s'y
opposaient; on dut l'abandonner, ainsi que les munitions
d'artillerie et de vivres dont elle tait charge. Un convoi
considrable d'artillerie et de vivres, parti du Caire, et qui
passait par le canal de Menouf, n'tant pas prvenu de cette
retraite, tomba aussi entre les mains des ennemis.

La redoute de Rahmanih n'tait pas en tat de rsister long-temps;
on y laissa une garde pour les malades qu'on ne pouvait vacuer:
elle capitula le 20,  la premire sommation des Anglais.

Les lettres qu'on avait crites d'El-Aft au gnral Menou, l'avaient
engag  envoyer le gnral Dlegorgue  Birket, avec un bataillon
de la 18e, un de la 25e et cent dragons, pour s'opposer aux corps
que l'ennemi pourrait diriger entre le lac Maadih et celui d'Edko,
et par Damanhour, sur Rahmanih. Ce gnral partit d'Alexandrie le
19, et arriva le 21  Birket; mais, sur la nouvelle qu'il y reut de
la perte de ce fort, il revint  Alexandrie. On ne pouvait plus
alors recevoir aucun approvisionnement: on voulut essayer un
fourrage dans les villages du Bahirh, vers Amran. Tous les chevaux
qui se trouvaient  Alexandrie furent runis, et on les fit partir
le 24, sous l'escorte des dromadaires, d'un bataillon de la 23e et
de cent dragons; le tout command par le chef de brigade Cavalier.

La prise de Rahmanih, qui isolait Alexandrie du reste de l'gypte,
fit murmurer l'arme contre le gnral Menou, qui, refusant de
croire  cet vnement, n'avait pris aucune mesure pour en prvenir
les suites. Ces murmures lui parvinrent, ainsi que les tmoignages
d'estime et de confiance que les troupes accordaient au gnral
Reynier. Le bruit qui circulait alors, et qui fut accrdit par les
Anglais, que ce gnral avait t nomm commandant de l'arme, et le
gnral Menou restreint  l'administration de l'gypte, augmentait
encore sa jalousie contre lui: elle s'accrut d'autant plus
violemment, qu'il ne pouvait se dissimuler que ce gnral lui avait
annonc tous les revers de l'arme, en lui indiquant les moyens de
les prvenir. Il voulut alors carter ce tmoin de ses fautes, et la
seule expdition militaire qui dans toute la campagne ait t bien
combine, eut lieu dans la nuit du 23 au 24 floral. Trois cents
hommes d'infanterie, cinquante de cavalerie, une pice de canon et
des sapeurs avaient t rassembls et ignoraient leur destination,
lorsqu'on leur fit investir la maison du gnral Reynier, afin de le
conduire  bord d'un btiment prt  partir, ainsi que le gnral
Damas, l'ordonnateur en chef Daure, l'adjudant-commandant Boyer et
plusieurs autres officiers. Le gnral Reynier craignait moins une
pareille violence que d'autres vnemens qui pourraient le conduire
 prendre le commandement lorsqu'il n'y aurait plus que de faibles
ressources, et que les chances les plus avantageuses seraient de
retarder la capitulation: s'il avait d la faire, il aurait donn
une espce de probabilit au bruit que le gnral Menou avait
cherch  rpandre sur un parti anti-coloniste. Il lui tait
avantageux, dans sa position, de retourner en France, mais sans
avoir l'air d'abandonner l'arme, sans viter de partager ses
souffrances, et d'une manire qui annont ouvertement qu'il n'avait
eu aucune part aux fautes du gnral Menou.

Le gnral Reynier, aprs s'tre assur qu'on n'avait d'autre projet
que de le faire partir, laissa entrer les troupes, se rendit  bord
du brick _le Lodi_ avec les officiers dsigns, et crivit au
gnral Menou, en lui donnant encore des conseils sur la dfense
d'Alexandrie. Le gnral Damas s'embarqua sur le _Good-Union_ avec
l'ordonnateur Daure. Les soldats tmoignrent les regrets qu'ils
prouvaient d'tre chargs de l'excution de pareils ordres. Ces
btimens ne purent partir que le 29. Le _Lodi_ arriva en France,
aprs avoir t vivement poursuivi par beaucoup de btimens ennemis;
le _Good-Union_ fut pris par les Anglais, qui pillrent la modique
succession de Klber, dont le gnral Damas tait dpositaire.

Le gnral Menou avait nglig jusqu'alors d'expdier des btimens
pour instruire le gouvernement de la situation de l'arme; sa
jalousie seule contre le gnral Reynier le dtermina  en faire
partir, sans envoyer aucun rapport sur les vnemens. Cependant on
aurait pu y employer plusieurs btimens qui se trouvaient dans le
port d'Alexandrie, notamment les frgates envoyes pour porter des
secours, que le gnral Menou avait retenues, quoiqu'elles eussent
reu l'ordre de retourner ds que leur mission serait remplie.




CHAPITRE V.

MARCHE POUR RECONNATRE L'ARME DU VISIR.--PRISE D'UN CONVOI PARTI
D'ALEXANDRIE.--VACUATION DE LESBH, DAMIETTE ET BOURLOS.--ESPRIT ET
CONDUITE DES HABITANS DE L'GYPTE ET DES MAMELOUCKS.--MORT DE
MOURD-BEY.--INVESTISSEMENT DU CAIRE ET TRAIT POUR L'VACUATION DE
CETTE VILLE.


Le gnral Lagrange arriva le 23 floral au Caire, avec le corps qui
s'tait retir de Rahmanih. Cette jonction donnait au gnral
Belliard les moyens de marcher contre le visir, avant l'approche des
Anglais. Si alors on tait parvenu  le rejeter dans le dsert, une
faible garnison devenait suffisante pour contenir les habitans du
Caire, et le corps de troupes qu'on aurait runi, pouvait tre
oppos avec succs  l'arme anglo-turque qui marchait sur cette
ville.

Les gnraux anglais craignaient ce mouvement et avaient recommand
au visir, ainsi qu'aux officiers de leur nation qui dirigeaient son
artillerie, d'viter tout engagement, de cder le terrain; et, dans
le cas o ils seraient presss trop vivement, de faire leur retraite
par le Delta pour se runir  eux. Il est douteux que le visir et
adopt ce plan; il n'aurait pas trouv convenable  sa dignit de
fuir dans les villages du Delta avec une escorte disperse;
craignant aussi de se mettre au pouvoir du capitan-pacha en allant
les joindre, il aurait prfr de repasser le dsert, et les hommes
rassembls des diverses parties de l'Asie qui composaient son arme,
auraient suivi le groupe de ses gardes aussitt qu'ils lui auraient
vu prendre la route de Syrie.

La lenteur que les Anglais avaient mise dans toutes leurs
oprations, faisait prsumer qu'on aurait le temps d'excuter ce
mouvement avant leur arrive prs du Caire. Peut-tre aurait-il
convenu d'abandonner entirement cette ville et de garder seulement
la citadelle de Gish; on aurait ainsi runi un plus grand nombre de
troupes; mais ce parti, bon lorsque les ennemis taient loigns,
n'tait pas  cette poque sans inconvniens; l'affaire contre le
visir pouvait ne pas tre dcisive; des partis de son arme
pouvaient se jeter dans la ville, alors il ne serait plus rest que
de faibles ressources; la communication avec Gish et la citadelle
o taient les magasins, serait devenue difficile; on aurait enfin
perdu l'influence d'opinion attache  la possession de la capitale;
d'ailleurs, le gnral Belliard avait des ordres trs prcis du
gnral Menou pour la conserver.

On organisa, le 24, le corps qui devait sortir du Caire, pour aller
reconnatre s'il tait encore possible d'attaquer le visir avec
avantage. Le gnral Belliard y laissa le gnral Almeiras pour
garder les forts et contenir les habitans; il avait sous ses ordres
mille hommes d'infanterie et trois cents Cophtes et Grecs, les
invalides, cavaliers non monts, canonniers, ouvriers, etc., qui
formaient la garnison des forts, au nombre de treize cents hommes,
non compris neuf cents malades aux hpitaux, et les employs.

Le gnral Belliard se mit en marche le 25 avec quatre mille cinq
cents hommes d'infanterie, neuf cents de cavalerie, et vingt-quatre
pices de canon. Aprs avoir chass devant lui quelques partis de
cavalerie ennemie, il fit halte pendant la nuit  El-Menayer.

Le 26,  la pointe du jour, il se mettait en mouvement, lorsqu'on
aperut, prs du village d'El-Zouamh, un corps ennemi d' peu prs
neuf mille fantassins et cavaliers turcs, appuys par environ cinq
cents Anglais qui dirigeaient l'artillerie. Les troupes franaises
s'avancrent sur les hauteurs qui terminent le dsert,  l'est
d'El-Menayer. L'infanterie en carrs forma les deux ailes; le centre
tait occup par la cavalerie. Le feu de l'artillerie franaise eut
bientt teint celui de l'artillerie ennemie. La cavalerie chargea
sur les pices, en prit deux, et mit en fuite l'infanterie turque et
les canonniers anglais; mais elle ne put les poursuivre, parce qu'en
s'loignant trop de la protection de l'infanterie, elle pouvait tre
crase par leur cavalerie, infiniment suprieure en nombre, et qui
entourait dj les troupes franaises. Les Osmanlis tentrent
quelques charges contre les carrs, mais sachant par l'exprience
des campagnes prcdentes, qu'il tait impossible de les rompre,
ils n'osrent s'abandonner, et le feu de l'artillerie suffit pour
les loigner.

Les groupes des ennemis cdaient le terrain  mesure que les troupes
franaises avanaient; depuis plusieurs heures que ces escarmouches
se prolongeaient inutilement, les soldats, qui souffraient dans le
dsert d'une chaleur excessive, et surtout de la privation d'eau,
commenaient  tre fatigus, on les fit arrter  des puits prs
d'El-Zouamh. Pendant cette halte, l'arme du visir, qui arrivait de
Belbis, se rpandit autour d'eux; ils se mirent en mouvement contre
les groupes les plus serrs, sans pouvoir engager le combat dcisif;
quelques corps de cavalerie paraissaient dans l'loignement prendre
la route du Caire. On devait craindre  la fois qu'ils ne
parvinssent  y pntrer, et que les dmarches du visir, qui vitait
de s'engager, n'eussent pour but de laisser aux Anglais le temps d'y
arriver et de s'en rendre matres, ainsi que de Gish. On jugea
qu'il tait ncessaire de se rapprocher de cette ville; les troupes
y rentrrent le 27, et furent rparties de manire  en dfendre
toutes les avenues.

Le chef de brigade Cavalier, envoy pour faire un fourrage dans les
villages du Bahirh, tait parti, le 24 floral, d'Alexandrie, avec
deux cent vingt hommes de la 25e demi-brigade, cent vingt-cinq
dragons des 14e et 18e rgimens, quatre-vingt-cinq dromadaires et
une pice de canon; il escortait six cents chameaux. Arriv le 26 
El-Och, il trouva ce village abandonn et dpourvu de grains, la
rcolte n'tant pas encore acheve: il se rendit  Amran; mme
impossibilit de charger ses chameaux. Il forma la rsolution de
pousser jusqu'au Caire pour y chercher des vivres, qu'il conduirait
ensuite  Alexandrie par le dsert. Tromp par les rapports des
habitans, il croyait que l'arme anglo-turque tait encore 
Rahmanih. N'ayant reu, lors de son dpart, des vivres que pour
deux jours, il ne pouvait s'loigner des villages, o ses troupes se
procuraient toujours quelques subsistances, pour prendre la route
des lacs de Natron; il suivit la lisire du dsert et des terres
cultives. Arriv prs de Terranh, il aperut une flottille sur le
Nil;  peine avait-il reconnu les pavillons anglais et turcs, qu'il
vit des colonnes ennemies se diriger sur lui. Depuis son dpart
d'El-Och, il avait toujours t entour de sept  huit cents
cavaliers arabes, qui, sans l'inquiter beaucoup, l'avaient
cependant empch d'clairer sa marche par la cavalerie. Les
chameaux, puiss de fatigue, ne pouvaient s'loigner assez
rapidement; il essaya cependant de s'enfoncer dans le dsert; mais
il fut bientt atteint par la cavalerie ennemie, et forc de
ralentir sa marche pour leur faire face et leur rsister sans se
rompre. Ce premier corps fut bientt joint par plusieurs pices
d'artillerie lgre et de l'infanterie. Ces quatre cent cinquante
Franais, attaqus par trois mille Anglais et embarrasss par un
convoi, ne pouvaient se dfendre; ils rejetrent nanmoins avec
beaucoup de fermet les premires sommations qui leur furent faites
de se rendre prisonniers. Leur contenance fire engagea les Anglais
 signer avec le chef de brigade Cavalier, une convention par
laquelle ce corps serait embarqu pour la France avec armes et
bagages.

Dans le mme temps, six mille Turcs occuprent Damiette, tandis que
mille autres dbarqurent  Dibh; quatorze btimens anglais et
turcs bloquaient le Boghaz: tout se disposait pour l'attaque de
Lesbh. Ce fort tait bien garni d'artillerie, mais il y avait
seulement douze canonniers pour servir toutes les pices; son
dveloppement tait aussi trop considrable pour la garnison charge
de le dfendre. On prit le parti de l'vacuer, d'enlever les pices,
de jeter les munitions et les vivres dans le Nil et de couler les
chaloupes canonnires. La garnison passa le fleuve le 20 floral, et
se retira avec les marins sur Bourlos, pour de l essayer de se
runir au corps de Rahmanih. Elle apprit que ce corps s'tait
repli sur le Caire, et ne pouvant rester  Bourlos faute de vivres,
elle s'embarqua sur quatre btimens qui s'y trouvaient, dans
l'intention de se jeter, si cela tait possible, dans Alexandrie.
Deux furent pris; les autres parvinrent  s'chapper, et gagnrent
les ports d'Italie.

Avant la bataille d'Hliopolis, les mouvemens des ennemis sur la
frontire avaient toujours occasionn des soulvemens en gypte, et
surtout dans les cantons qui n'taient pas contenus par la prsence des
troupes; cette victoire, la prise du Caire, la clmence du vainqueur,
qui borna le chtiment des rvolts  de fortes amendes, eurent une
telle influence sur les habitans, que le dbarquement d'une arme
anglaise, ses premiers avantages, la prsence du capitan-pacha et les
prparatifs du grand-visir, ne dtruisirent pas leur confiance et leur
attachement aux Franais. Tous faisaient des voeux pour le succs de
leurs armes. Les musulmans mme les plus fanatiques, qui, pour me servir
de leurs expressions, taient contens de voir des infidles se dtruire
entre eux, prfraient le joug des Franais  celui d'trangers qu'ils
ne connaissaient pas. Les firmans rpandus par le visir et par le
capitan-pacha n'avaient pu exciter aucun mouvement.  mesure que le
visir pntra en gypte, les cheiks des villages, toujours fidles 
leur systme d'obir  l'ennemi prsent, s'empressrent d'aller lui
faire leurs soumissions; mais ils se bornrent  des protestations
d'attachement, et ne fournirent de l'argent et des vivres qu'autant
qu'ils y furent contraints. Les Arabes vinrent aussi, avec une partie de
leurs cavaliers, joindre son arme, bien moins dans l'intention de lui
servir d'auxiliaires que pour viter ses poursuites, et surtout pour
vivre, pendant la crise, aux dpens du pays, et piller les vaincus, s'il
y avait une affaire.

Le Caire avait trop souffert pendant le sige qu'il avait eu 
soutenir pour s'y exposer de nouveau. La plus grande tranquillit y
rgnait, malgr la proximit des armes ennemies; mais en mme
temps qu'ils promettaient de ne faire aucun mouvement, les habitans
annonaient avec franchise qu'ils seraient forcs de se joindre aux
Osmanlis, s'ils parvenaient  s'introduire dans la ville, et que les
premiers soins des Franais devaient tre d'en garder toutes les
avenues. Le gnral Belliard, pour mieux les contenir, s'assura de
la personne des principaux cheiks, et les garda en otages dans la
citadelle.

Nous avons parl prcdemment des vexations que Mourd-Bey et son
envoy Osman-Bey Bardisi, avaient prouves du gnral Menou, et de
la manire dont ses secours avaient t refuss. Cette conduite
devait l'indisposer contre le chef des Franais, et lui ter
l'esprance d'tre protg par eux. Lorsque les circonstances
forcrent le gnral Belliard  rappeler les troupes qui occupaient
la Haute-gypte, il invita Mourd-Bey  descendre avec ses
mameloucks; ce bey effectua ce mouvement avec lenteur. Une peste
horrible dvastait alors ces provinces; les mameloucks en taient
attaqus, et chaque bey s'isolait dans le dsert avec les siens.
N'ayant pas t entran par des dmarches ostensibles  se
prononcer ouvertement avant de connatre les rsultats de la
campagne qui s'ouvrait, il voulait en profiter pour garder une
espce de neutralit, afin de s'arranger avec le vainqueur. Dj il
avait appris le premier succs des Anglais; des agens envoys par
eux, le pressaient d'unir ses intrts aux leurs. Ennemi jur des
Turcs, dont il connaissait toute la perfidie, il savait qu'il ne
devait en attendre qu'une vengeance, prpare d'abord par de bons
traitemens; mais il pouvait esprer quelque avantage de la
protection de leurs allis; et on peut souponner qu'en cas
d'vnemens malheureux pour les Franais, il s'y mnageait un appui.
Ses projets ventuels n'ont cependant jamais influ sur sa conduite;
il tmoigna aux Franais jusqu' sa mort un attachement toujours
gal, et mme,  cette poque, il prparait pour eux des envois de
grains dont il savait qu'ils manquaient. Leurs revers et
l'inquitude qu'il concevait pour son sort futur l'affectrent
vivement. Les chagrins branlrent sa sant; il fut attaqu de la
peste, et y succomba le 2 floral, aprs trois jours de maladie.

Les beys et mameloucks sentirent vivement cette perte; les
circonstances ne permettant pas de porter son corps au tombeau des
mameloucks, o ils avaient dsign sa place prs d'Aly-Bey, ils
l'inhumrent  Saouagui, prs Tahta. Le plus bel hommage fut rendu 
sa bravoure; ses compagnons d'armes brisrent ses armes sur sa
tombe, dclarant qu'aucun d'eux n'tait digne de les porter.

Mourd-Bey n'tait pas un homme ordinaire; il possdait minemment
les dfauts et les vertus qui tiennent au degr de civilisation o
les mameloucks sont parvenus. Livr  toute l'imptuosit de ses
passions, son premier moment tait terrible, le second l'entranait
souvent dans un excs contraire. Dou par la nature de cet
ascendant qui appelle certains hommes  dominer les autres, il avait
l'instinct du gouvernement sans en connatre les ressorts. galement
prodigue et rapace, il donnait tout  ses amis, et pressurait
ensuite le peuple pour subvenir  ses propres besoins. Joignez  ces
traits gnraux une force extraordinaire, une bravoure  toute
preuve, et une constance dans le malheur qui, au milieu des crises
frquentes de sa vie agite, ne l'a jamais abandonn.

Les beys, aprs sa mort, reconnurent pour chef Osman-Bey Tambourgi,
qu'il leur avait dsign. Il fit faire au gnral Belliard des
protestations d'attachement aux Franais, et fit annoncer des envois
de grains; mais il mit beaucoup de lenteur dans tous ses mouvemens,
afin de mieux rgler sa conduite sur les circonstances.

Aprs la retraite du corps de Rahmanih, et la rentre de celui qui
avait t reconnatre l'arme du visir, les beys voyant plusieurs
armes s'avancer de concert contre le Caire, en mme temps que le
corps de l'Inde, arriv  Kenh, descendait le Nil, jugrent les
affaires des Franais dsespres, et qu'il convenait  leurs
intrts d'abandonner ostensiblement leur cause. Ils allrent camper
auprs du capitan-pacha et des Anglais; mais ils chargrent en mme
temps Hussein-Bey, leur envoy chez les Franais, de les prvenir de
cette dmarche, et de les excuser, en leur annonant qu'ils ne
commettraient aucune hostilit contre eux. En effet, ils tinrent
parole.

L'arme d'Orient, lors de son arrive en gypte, tait, huit jours aprs
le dbarquement,  Rahmanih, dix jours plus tard, elle livrait la
bataille des Pyramides. Les soldats, encore fatigus de la traverse,
avaient fait toute cette route sans moyens de transport, ni par terre ni
par eau, avant qu'aucun service ft organis pour leur fournir des
subsistances, harcels continuellement par les mameloucks, les Arabes et
tous les fellhs arms; ils avaient vcu de fves, de lentilles, de
mas, de bl et de quelques bestiaux abandonns, qu'ils trouvaient dans
les villages. L'arme anglaise ne fut  Rahmanih que soixante-trois
jours aprs son dbarquement, quoique seconde de tous les moyens
qu'elle tirait de sa flotte, par un service de subsistances trs bien
organis, par une flottille nombreuse sur le Nil et beaucoup de chameaux
pour les transports, aide encore de l'influence du capitan-pacha sur
les habitans, qui les prsentait comme les satellites de l'islamisme.
Elle mit ensuite quarante jours  faire la route de Rahmanih  Embabh,
que les troupes franaises parcouraient ordinairement en moins de
quatre.

Cette lenteur du gnral Hutchinson ne peut tre motive que sur la
crainte qu'il avait d'tre battu par la runion momentane de toutes
les forces franaises, avant que l'arme du visir ne divist leur
attention sur plusieurs points, et par le dsir de mettre assez
d'ensemble dans ses mouvemens et ceux des Turcs, pour que les
Franais ne pussent pas sortir du Caire, afin de combattre l'un,
sans abandonner cette ville aux autres. Peut-tre aussi voulait-il
attendre la jonction des troupes de l'Inde. Elles taient arrives 
Souez  la fin de germinal; une partie y avait dbarqu en attendant
les moyens ncessaires pour passer le dsert. Ces troupes,
descendues  terre, eurent des malades; la peste en fit prir un
certain nombre. Le gnral Baird ne recevant pas assez de chameaux
pour ses transports, et craignant peut-tre que le visir ne ft
dfait par les Franais, pendant qu'il passerait le dsert, prit le
parti de rappeler ses troupes et d'aller faire son dbarquement 
Cossir. Des agens du visir furent envoys dans la Haute-gypte,
afin d'engager les Arabes  lui fournir les chameaux ncessaires. Ce
corps arriva  Cossir le 3 prairial,  Kenh le 19 prairial, et
descendit fort lentement le Nil. Le gnral Baird tait vers Siout,
lorsque la convention pour l'vacuation du Caire fut signe.

Le gnral Hutchinson arriva le 28 floral  Terranh, avec son
corps d'arme et le capitan-pacha; il y sjourna quelque temps. 
Ouardan, il prit un nouveau sjour; ce fut l que les mameloucks
vinrent le joindre. Il n'arriva que le 1er messidor prs d'Embabh,
pour faire l'investissement de Gish, sur la rive gauche du fleuve.
Les Anglais tablirent aussitt un pont de bateaux  Chobra, pour
communiquer avec les Turcs, et placrent sur chaque rive un corps de
troupes pour le garder.

La position des troupes franaises au Caire devenait fort difficile:
les ennemis, il est vrai, montraient toujours la mme timidit; ils
employaient des forces trs considrables pour faire replier de
faibles avant-postes; mais ils les resserraient successivement sans
les runir davantage, puisque nos troupes n'en taient pas moins
disperses dans tous les forts et sur tous les points de l'enceinte
immense de cette ville, de la citadelle, de Boulac, du Vieux-Caire
et de Gish. Cette ligne de dfense avait douze mille six cents
toises de dveloppement. Il fallait  la fois rsister aux attaques
extrieures de quarante-cinq mille hommes qui l'attaquaient, et
contenir  l'intrieur une populace nombreuse, naturellement
dispose aux meutes, et qui, pouvant ds-lors prvoir que les
Franais vacueraient cette ville, devait chercher les moyens de se
concilier le visir, pour viter ses vengeances, et l'aider par un
soulvement  y pntrer.

L'arme franaise ne pouvait faire une grande sortie avec des forces
suffisantes, pour livrer bataille  l'une des armes ennemies sans
dgarnir toute l'enceinte. Si elle avait agi contre l'arme
anglaise, elle n'aurait pu empcher les Turcs d'entrer dans le
Caire; et si elle avait attaqu l'arme du visir, les Anglais se
seraient empars de Gish, o tait une partie des magasins. Un
pareil mouvement pouvait russir, si les ennemis, tromps sur la
faiblesse des postes rests devant eux, laissaient chapper cet
avantage; mais aussi on perdait tout par un chec.

On ne pouvait donc plus esprer de battre les ennemis sous les murs
du Caire; la retraite sur Damiette, o il aurait t possible de
trouver des ressources et de prendre une position dfensive, tait
aussi peu praticable, depuis que cette ville et Lesbh taient
occupes par les Turcs. Celle sur Alexandrie ne l'tait pas
davantage: les troupes auraient eu beaucoup de peine  y parvenir,
en perdant au Caire tous leurs quipages, et encore elles auraient
acclr la chute de cette place, par l'puisement des magasins. Il
ne restait d'autre parti, si on abandonnait le Caire, que celui de
se retirer dans la Haute-gypte; mais il aurait fallu pouvoir y
transporter des munitions, et presque toutes les barques avaient t
perdues  Rahmanih: d'ailleurs, quelles ressources esprer dans un
lieu o la peste la plus affreuse dvorait les habitans?...

Si on ne trouvait pas qu'il y et de l'avantage  abandonner le
Caire, pour en sortir avec toutes les troupes disponibles, en
laissant une garnison dans la citadelle, o elle se serait dfendue
aussi long-temps qu'il lui aurait t possible, on ne pouvait pas
fonder plus d'esprance sur la ville du Caire, o il n'y avait que
six mille hommes de troupes franaises en tat de combattre,
disperses sur un dveloppement immense, et trop faibles partout
pour rsister  une attaque srieuse. La plupart des tours qui
dfendaient l'approche de l'enceinte, pouvaient tre renverses par
quelques dcharges d'artillerie. Tous ces postes, toutes ces
fortifications, qui semblaient si redoutables aux ennemis, n'taient
rellement susceptibles que d'une dfense trs courte. Les troupes
avaient lev avec la plus grande activit quelques redoutes plus
solides entre le Caire et Boulac. Quelques flches ou plutt des
fosss peu profonds, creuss en avant du mur d'enceinte de Gish
arrtaient les Anglais: ils ouvraient la tranche pour les attaquer.
Presque aucun point n'tait  l'abri d'une attaque de vive force. Un
seul tant forc, tout tombait, la runion des corps isols devenait
impossible, chacun deux restait  la merci des ennemis; et la
rvolte des habitans, qui se seraient alors dclars, aurait doubl
les embarras et les pertes des Franais.

Les approvisionnemens avaient t ngligs et mme contraris avant
la campagne. Depuis, les rentres avaient t peu considrables,
parce qu'on ne pouvait pas envoyer dans les provinces des
dtachemens suffisans pour en protger la perception.

Le directeur des revenus en nature, quoique l'ennemi ft aux portes du
Caire, alla dans la Haute-gypte avec une barque arme; mais les
villages, ravags par la peste taient dserts; il n'avait pas de
troupes pour pntrer dans l'intrieur des terres, o Mulley-Mahammed
tait en force, et il dut rentrer au Caire.

Quelques fourrages, qu'on fit dans la province de Gish, o la
rcolte tait  peine finie, ne suffisaient pas pour fournir  la
consommation des troupes et aux envois qu'on expdiait  Rahmanih:
on dut acheter des grains, et au moment du blocus, on n'avait des
vivres que jusqu' la fin de messidor.

Les caisses taient vides au moment de l'entre en campagne; depuis
ce temps, on n'avait reu que le produit de quelques droits levs au
Caire: les officiers et diverses personnes attaches  l'arme,
versrent leurs pargnes pour subvenir aux dpenses journalires.
Les magasins de l'artillerie avaient t puiss, pour rpondre aux
demandes ritres du gnral Menou, et tout avait t encombr 
Rahmanih. Il ne restait pas au Caire 150 coups par pice, et on y
manquait d'affts de rechange.

La peste s'tait dj dclare au Caire, quelque temps avant la
campagne; mais depuis elle y avait fait des progrs effrayans: les
vieillards ne citaient que peu de grandes pidmies dont les ravages
pussent lui tre compars. On estime  quarante mille le nombre des
habitans qui en furent attaqus au Caire, dans l'espace de quatre
mois. Le nombre des Franais qui entraient au lazaret s'tait lev
jusqu' cent cinquante par jour. Mais les mdecins, qui devaient
leur exprience sur cette maladie  leur courageux dvoment,
gurissaient  peu prs les deux tiers des malades. La peste
commenait  diminuer en messidor; les hpitaux taient cependant
encore remplis, un grand nombre de soldats s'y trouvaient retenus
par la longue convalescence qui succde  cette maladie.

Le gnral Belliard n'avait reu du gnral Menou que des lettres
vagues. Le seul point sur lequel il insistt tait la dfense du
Caire; mais il n'avait envoy aucune instruction gnrale. Depuis la
retraite de Rahmanih, la communication avait t difficile;
nanmoins deux dtachemens de dromadaires taient arrivs par le
dsert. Comme ils n'apportaient aucune instruction, le gnral
Belliard crivit pour en demander. Ce dfaut de communication avec
Alexandrie conservait en partie, aux troupes du Caire, la
tranquillit morale: la terreur, l'espionnage, les divisions n'y
existaient pas comme  Alexandrie. Cependant le gnral Menou avait
tabli prcdemment des correspondances avec des subalternes, et
tait parvenu  en fanatiser quelques uns. Au lieu d'entourer de la
confiance des troupes les officiers qui les commandaient, on
excitait les soupons contre plusieurs d'entre eux; on s'attachait
surtout  poursuivre ceux qui taient trop francs pour dguiser
l'estime et l'attachement qu'ils avaient pour le gnral Reynier.
Quoique toutes ces manoeuvres fussent de nature  dcourager les
troupes, elles ne purent effacer en elles ce zle et ce dvoment
qu'elles avaient montr dans les circonstances les plus pnibles, et
qui les disposait  tout souffrir,  tout entreprendre pour
conserver l'gypte, ou du moins diffrer sa perte; mais il aurait
fallu des moyens, et nous avons vu qu'ils manquaient. On ne pouvait
sortir, pour combattre les ennemis, sans s'exposer  de grands
revers. La retraite dans la Haute-gypte n'offrait aucune ressource.
Si les ennemis tentaient une attaque contre l'une des parties de
l'enceinte, ils devaient russir  la forcer, et contraindre les
troupes  se rendre  discrtion. Il ne restait donc d'autre parti,
que d'imposer  des ennemis aussi pusillanimes, par une contenance
fire et assure, et de leur dicter les conditions de la retraite
avant que des succs leur eussent appris  connatre leurs forces.

On proposa, le 3 messidor, une suspension d'armes. Les confrences
durrent jusqu'au 8. On avait russi  intimider les ennemis; de
faibles fortifications leur prsentaient un aspect redoutable. On
signa le 9 une convention par laquelle les troupes franaises
devaient vacuer le Caire, avec des conditions pareilles  celles du
trait d'El-A'rych. Elles emportaient leurs armes, leur artillerie,
leurs quipages; emmenaient un certain nombre de chevaux et tout ce
qu'elles jugeaient convenable, et devaient tre conduites en France
sur des btimens anglais. Comme on ignorait si les approvisionnemens
d'Alexandrie permettraient d'en prolonger la dfense, on insra dans
cette convention une clause, par laquelle cette place serait libre
d'accepter, dans un dlai limit, les mmes conditions.

La garnison du Caire eut douze jours pour prparer cette vacuation;
elle se rendit ensuite  Aboukir, o elle s'embarqua; dans sa
marche du Caire  Rosette, elle tait accompagne par l'arme
anglaise, le corps du capitan-pacha et les mameloucks. La plus
parfaite union rgnait entre toutes ces troupes, soumises, peu de
jours avant,  l'obligation de s'entr'gorger.

L'arme ne pouvait laisser en gypte les restes de Klber, d'un
gnral dont la perte tait chaque jour plus vivement sentie. La
crmonie de leur translation du fort d'Ibrahim-Bey, o ils taient
dposs, jusqu' la djerme qui devait les transporter, fut annonce
par des salves de tous les forts. Les Anglais et les Turcs, qui
avaient t prvenus, pour que ce bruit d'artillerie, dans les
circonstances o l'on tait ne leur donnt pas d'inquitude,
voulurent concourir  ces honneurs funbres, et rpondirent, par des
salves ritres,  celles des Franais.




CHAPITRE VI.

BLOCUS D'ALEXANDRIE JUSQU' L'ENTIRE CONSOMMATION DES VIVRES; SON
VACUATION.


Pendant que la moiti de l'arme anglaise et les deux armes turques
agissaient dans l'intrieur de l'gypte, et jusqu'aprs l'vacuation
du Caire, il ne se passa aucun vnement remarquable  Alexandrie.
Les troupes taient toujours campes sur les hauteurs de Nicopolis,
et y remuaient beaucoup de terre. On enlevait des ouvrages de la
place des pices de gros calibre, pour armer ces retranchemens.
Cette position trop tendue pour le nombre des troupes, avait encore
le dfaut de nuire au rassemblement de forces suffisantes pour
s'opposer  l'tablissement des Anglais au Marabou, qui devait tre
leur premire opration offensive: au lieu que si on s'tait born 
la seule dfense des ouvrages et de l'enceinte de la place, on
aurait pu les dgarnir momentanment pour opposer toutes les forces
 l'ennemi, sur les points o il se serait prsent. La plus grande
partie des ouvriers tant employe  ce retranchement, on ne pouvait
travailler que lentement  perfectionner les fortifications
d'Alexandrie. On acheva cependant de revtir sa nouvelle enceinte,
et le gnral Menou fit construire un nouveau front, sur le bord de
la mer, pour fermer, du ct du port, la place, o il tait camp
avec son quartier-gnral. La ncessit de clore d'abord la ville,
et de dfendre son enceinte, avait fait retarder prcdemment la
construction de deux forts, l'un sur la hauteur dite de _Cloptre_,
et l'autre sur celle de la colonne de Pompe: ils taient
ncessaires pour dfendre les approches, parce que l'ennemi, une
fois tabli sur ces points, aurait de l command toute la ville
d'Alexandrie, le port Neuf et la communication des postes, et qu'il
aurait pu s'en rendre matre en moins de six jours. On avait
plusieurs fois parl au gnral Menou de l'importance de ces
ouvrages; le gnral Reynier les lui avait recommands en partant.
Aprs le dpart de cet officier, on y employa un plus grand nombre
d'ouvriers, et ils furent rendus susceptibles de dfense.
L'inondation du lac Marotis, qui venait baigner le pied des
hauteurs de la colonne de Pompe et resserrait la position des
Franais, rendait l'occupation de ces hauteurs encore plus
importante, parce qu'elle obligeait les ennemis  n'attaquer qu'un
seul front d'Alexandrie, ou  diviser leur arme pour investir
entirement cette place. Les gnraux Samson et Bertrand, commandant
le gnie, et le gnral Songis, commandant l'artillerie,
dirigeaient, autant qu'il dpendait d'eux, ces ouvrages, d'aprs un
bon systme de dfense: mais faisant d'inutiles efforts pour
clairer le gnral Menou, ils durent souvent se borner  excuter
les travaux et les dispositions ridicules qu'il leur prescrivait.

Le gnral Menou s'tait fait illusion sur l'approvisionnement
d'Alexandrie et sur l'tat des magasins, jusqu'au moment o toute
communication avec l'intrieur de l'gypte lui fut interdite. Ce ne
fut qu'en prairial qu'on s'occupa srieusement de mettre de
l'conomie dans les consommations; on vit que les bls qui restaient
en magasin seraient bientt puiss, et on y mla du riz pour la
fabrication du pain, d'abord dans la proportion de deux tiers de bl
et d'un tiers de riz, ensuite d'une moiti de bl et d'une moiti de
riz. Les Arabes, attirs par l'appt du gain, apportrent des bls
 Alexandrie. On acheta,  trs haut prix, pour les magasins de
l'arme, tout ce qu'ils apportrent. Ces convois, dont quelques uns
taient assez considrables, fournirent pendant deux mois une partie
du bl ncessaire  la consommation. Les caisses tant vides, les
officiers, les administrateurs, les ngocians, etc., versrent
l'argent qu'ils avaient; on s'en servit pour payer les grains
apports par les Arabes, et pour quelques autres dpenses.

Quoique le spectacle de tant d'oprations dsastreuses, les
jalousies, les dlations, et la terreur qui en tait la suite,
dussent porter le dcouragement dans toutes les mes, chacun tait
cependant rsolu  souffrir pour l'honneur de l'arme; et on sentait
gnralement que pour donner le temps de terminer les ngociations
de la paix, il tait ncessaire de prolonger la dfense
d'Alexandrie.

Le gnral Menou, en faisant partir le gnral Reynier, n'avait pas
crit directement contre lui; ensuite dans des dpches subsquentes
il annona que ce dpart avait teint tous les partis qui
paralysaient ses oprations; il renouvela l'engagement de conserver
l'gypte, et continua de tromper le gouvernement par de faux
rapports sur la situation de l'arme et sur les vnemens de la
campagne; croyant dtruire, par des esprances flatteuses, l'effet
que devait produire l'annonce de toutes ses fautes. Quoique la
conduite du gnral Menou envers le gnral Reynier ne pt tre
justifie, des succs lui auraient cependant donn une excuse
apparente; mais il fallait savoir se les procurer; il fallait
pouvoir sentir que le moyen de les obtenir tait la runion de
l'arme, et des manoeuvres actives et audacieuses dans l'intrieur
de l'gypte; il fallait sentir qu'au lieu de rester camp dans
Alexandrie, la place du gnral en chef tait prs du corps le plus
considrable, qui se trouvait au Caire.

Les membres de l'Institut et de la Commission des Arts, qui, aprs
les premiers vnemens de la campagne, taient venus  Alexandrie,
comme  l'endroit le plus sr pour des non-combattans, avaient
obtenu,  la fin de floral, l'autorisation de partir pour la
France: ils s'taient embarqus sur un petit btiment. Au moment o
ils sortirent du port, les Anglais leur refusrent le passage: ils
voulurent y rentrer, on les menaa de les couler: enfin, aprs
quelques jours d'anxit, le gnral Menou leva sa dfense, et ils
revinrent  Alexandrie, o, incorpors dans une garde nationale
compose d'employs et autres Franais non militaires, ils firent le
service intrieur de la place.

L'article du trait d'vacuation du Caire qui donnait au gnral
Menou la facult d'en profiter pour la garnison d'Alexandrie, lui
fut notifi le 18 messidor. tant prvenu des ngociations de paix,
il tait ncessaire d'en prolonger la dfense aussi long-temps que
les approvisionnemens et la timidit des ennemis le permettraient.
On savait aussi que la flotte de l'amiral Gantheaume tait en route
pour apporter des secours: la corvette _l'Hliopolis_, qui entra 
la fin de prairial dans le port, avait t dtache de cette flotte,
lorsqu'elle dut s'loigner, ayant t aperue par les Anglais 
trente lieues d'Alexandrie; elle ne pouvait cependant encore y
arriver et donner de nouveaux moyens de dfense. On sentit
gnralement la force de ces motifs, et la proposition fut rejete.

Il aurait peut-tre convenu de se rendre alors un compte exact des
approvisionnemens d'Alexandrie, et du temps qu'on pourrait encore y
tenir; de prvoir que la premire opration des Anglais serait de
s'emparer du Marabou, et d'intercepter ainsi les vivres que les
Arabes apportaient; de retarder le plus possible l'acceptation du
trait par des ngociations incidentes, et de se mnager ainsi les
moyens de sauver les btimens qui se trouvaient encore dans le port
d'Alexandrie.

Le gnral Menou se hta d'expdier en France un btiment, pour
dnoncer l'vacuation du Caire; il ne sentit pas que c'tait se
dnoncer lui-mme, puisque cette vacuation tait un rsultat de ses
mauvaises dispositions; puisque le principal corps de l'arme tait
l, lui, gnral en chef, aurait d s'y trouver pour employer des
moyens capables de prvenir cette vacuation. Il joignait  cette
dnonciation l'annonce qu'il avait des vivres pour plusieurs mois,
l'assurance de ne jamais capituler  Alexandrie, et la promesse de
s'enterrer sous les ruines de cette ville. Lorsqu'on prend,  la
face de l'Europe, de pareils engagemens, il faut savoir les tenir.

Les armes anglaise et turque avaient suivi la garnison du Caire
jusqu' Aboukir: ds que la plus grande partie en fut embarque,
leurs gnraux, apprenant que les propositions relatives 
l'vacuation d'Alexandrie avaient t rejetes, et que les Arabes y
portaient des vivres; ignorant aussi combien de temps la garnison
pourrait y subsister, se dterminrent  entreprendre des oprations
pour en acclrer la reddition.

Le 28 thermidor, ils augmentrent la flottille qu'ils avaient dans
le lac Marotis, et y firent entrer un grand nombre de chaloupes et
de petites barques pour le transport des troupes. Ils projetrent de
dtourner l'attention des Franais par une fausse attaque sur le
camp des hauteurs de Nicopolis, tandis qu'ils dbarqueraient prs du
Marabou, et s'tabliraient sur la langue de terre qui spare le lac
de la mer. Nous avons vu plus haut qu'outre le dfaut qu'avait la
position de Nicopolis, d'tre trop tendue pour un aussi petit
nombre de troupes franaises, elle avait encore celui d'occuper
toutes les forces disponibles, et qu'il n'en restait plus
suffisamment pour opposer aux autres attaques.

Le 29 thermidor, avant le jour, une troupe de deux mille Albanais
attaqua un mamelon qui domine le bord de la mer, en avant de la
gauche du camp des Franais, et travailla aussitt  s'y retrancher.
L'avant-poste qui l'occupait se retira dans les retranchemens, dont
l'artillerie tira avec succs sur les ennemis; deux compagnies de
grenadiers sortirent alors, coururent sur eux et les forcrent 
fuir en abandonnant plusieurs morts et blesss. Ils se runirent
prs du camp des Anglais, et se bornrent  tirailler, pendant le
reste de la journe, avec les avant-postes. L'arme anglaise avait
march pendant ce temps; six mille hommes se dployrent derrire la
hauteur situe entre les tangs et le premier pont du canal
d'Alexandrie; l'avant-poste qui y tait se retira vers ce point.
Cette hauteur tant  porte de canon du camp des Franais, les
Anglais restrent masqus derrire elle et ne firent paratre qu'un
petit corps de troupes. Le gnral Menou envoya deux compagnies de
grenadiers de la 25e, deux autres de la 75e, ainsi qu'un bataillon
de cette demi-brigade, en tout quatre cents hommes, pour chasser ce
corps de six mille hommes. Les soldats excutrent cet ordre avec
toute la valeur qu'on pouvait attendre d'eux. Ils montrent sur la
hauteur au pas de charge, et chassrent les premiers tirailleurs
anglais; mais, arrivs vers la crte, ils reurent la dcharge de la
ligne anglaise; et se voyant trop faibles, ils regagnrent le camp
sans que les ennemis fissent aucun mouvement pour les poursuivre;
ils avaient de la cavalerie et n'en profitrent pas pour couper la
retraite  cette petite troupe.

On apercevait alors le lac Marotis couvert de barques et de
chaloupes remplies de troupes, protges par cinquante chaloupes et
barques canonnires. Toute cette flottille tait dj, au lever du
soleil, en face de la colonne de Pompe; le vent contraire avait
retard sa marche et l'avait empch d'arriver, au point du jour, au
lieu du dbarquement. On la voyait se diriger vers l'embouchure d'un
canal combl, par lequel le lac Marotis communiquait autrefois avec
la mer. C'tait l que les dix-huit chaloupes qui composaient la
flottille franaise taient places, sous la protection de trois
pices de 18, depuis qu'on avait vacu l'le de Mariout, quelques
jours auparavant. Il tait vident que cette flottille se dirigeait
sur ce point, et qu'elle irait dbarquer les troupes un peu plus
loin, afin de s'tablir sur la langue de terre du Marabou, et
d'attaquer ce poste; mais on ne put jamais le faire comprendre au
gnral Menou. Le gnral Songis, qui pntra le premier le dessein
des ennemis, lui dit vainement de ne pas s'inquiter de leur fausse
attaque sur le camp de Nicopolis, et de faire marcher des troupes
pour s'opposer  l'excution de leur attaque relle. Il resta
toujours, avec le principal corps, au camp de Nicopolis, et ne fit
suivre la marche de la flottille que par un bataillon de la la 21e
lgre, cent guides  pied et cent vingt dragons. Ce corps, de cinq
cents hommes seulement, marcha  la hauteur de la flottille jusque
vers le Marabou, o les barques se divisrent sur deux points
diffrens. Il tait trop faible pour empcher les six mille hommes
que portait cette flottille de s'tablir sur une plage unie,
commande par le feu de toutes les chaloupes canonnires, et se
retira vers les ravins de l'ancien canal. La flottille franaise
tait trop infrieure  celle des ennemis pour se maintenir sur le
lac; il n'existait aucune anse o elle pt se mettre  l'abri, et
devenait inutile. On voulut essayer de la convertir en brlots
lorsque la flottille anglaise passa, afin d'y mettre du dsordre;
mais le vent ne favorisait pas ce projet; elle brla trop loin pour
leur faire du mal.

Les Anglais, aprs s'tre tablis  terre, attaqurent le poste du
Marabou, et le canonnrent vivement par terre et par mer. Ce poste,
qui n'tait qu'une ancienne mosque btie sur un rocher dtach du
continent, fut bientt dtruit; il capitula le 3 fructidor. De trois
avisos qui taient mouills prs de ce fort, deux furent couls, et
le troisime rentra, ds le 1er fructidor,  Alexandrie, fort
endommag.

Aprs la prise du Marabou, les Anglais firent entrer, le 4
fructidor, dans la partie est du port Vieux, une frgate, six
corvettes et plusieurs btimens lgers, et canonnrent vivement le
corps de troupes qui s'tait post, le 29 thermidor, sur les bords
de l'ancien canal. Ils prenaient de revers sa droite, tandis que le
feu de la flottille du lac Marotis crasait sa gauche. L'arme
anglaise vint en mme temps occuper cette position: elle tait forte
alors de plus de huit mille hommes, parce qu'elle avait reu des
renforts, entre autres, un rgiment de dragons et cinq cents
mameloucks. Malgr cette supriorit, elle ne poussa pas vivement
le petit corps de six cents Franais qui, parfaitement dirigs par
le gnral Eppler, les arrta un moment et se retira ensuite en bon
ordre.

Les troupes franaises prirent alors position; la droite au fort
Leturcq, et la gauche sur les hauteurs de la colonne de Pompe. On
tira quelques troupes du corps de Nicopolis pour occuper ces
dernires; il restait seulement deux mille deux cents hommes pour
dfendre ce front et les retranchemens du camp de Nicopolis contre
l'arme anglaise. Le reste des troupes gardait les ouvrages
d'Alexandrie, avec les marins, les invalides, les convalescens et la
garde nationale.

Il tait surtout ncessaire d'empcher les ennemis de s'emparer du
fort Leturcq, parce que, s'ils y avaient tabli des batteries, ils
pouvaient de l couler tous les btimens qui taient dans le port
Vieux.

Les Anglais restrent quelques jours sans rien entreprendre; mais le
8, vers onze heures du soir, environ huit cents cavaliers anglais et
mameloucks tournrent les premiers avant-postes, et en enlevrent
quelques uns, tandis qu'une colonne d'infanterie suivait le bord de
la mer. Les troisimes bataillons des 18e et 21e l'arrtrent assez
long-temps; mais se voyant pris en flanc par la cavalerie, ils se
retirrent sur le fort Leturcq. Les Anglais n'ayant pu russir 
enlever ce fort dans cette surprise, s'tablirent auprs, et
commencrent des tranches pour l'attaquer dans les rgles.

Les troupes taient dissmines autour d'Alexandrie, et partout trop
faibles pour rsister aux attaques des ennemis, qui, sur tous les
points, pouvaient se prsenter avec des forces infiniment plus
nombreuses. Le seul parti  prendre pour en prolonger la dfense,
tait de la considrer comme un grand camp retranch, de se
renfermer dans les ouvrages, et de conserver toujours au centre un
gros corps disponible, qu'on aurait oppos  l'ennemi sur les points
o il aurait attaqu l'enceinte. Pour cet effet, il aurait fallu
vacuer le camp de Nicopolis, et ne conserver en dehors de la place
que le fort Leturcq, les hauteurs de la colonne de Pompe, une
partie de l'enceinte des Arabes et la redoute de Cloptre. Par ce
moyen, on aurait pu disputer encore quelque temps la prise
d'Alexandrie contre des ennemis peu entreprenans; mais, lors mme
que le gnral Menou aurait su prendre ce parti, il n'tait plus
temps de l'adopter, parce que les vivres et l'eau allaient manquer:
il n'en restait que jusqu'aux premiers jours de vendmiaire. Les
soldats, qui ne recevaient depuis long-temps que du pain compos de
moiti bl et moiti riz et un peu de viande de cheval, taient
puiss par cette mauvaise nourriture; et l'eau, devenue saumtre,
donnait naissance  beaucoup de maladies, particulirement au
scorbut; les hpitaux taient encombrs de plus de deux mille
malades: d'autres, convalescens ou clops, n'taient en tat de
faire que le service des forts; il ne restait pas trois mille hommes
en tat de se battre, et ils taient accabls par les privations et
la fatigue des journes prcdentes.

D'aprs ces rflexions, on fut convaincu que lors mme qu'on
pourrait encore dfendre quelque temps Alexandrie, la famine
forcerait bientt  capituler, et qu'il valait mieux s'y rsoudre
avant que les Anglais eussent resserr davantage la place et obtenu
quelque succs, parce qu'on pouvait encore leur dicter les
conditions de l'vacuation; mais personne n'osait en parler au
gnral Menou, qui ne savait ni comment combattre, ni comment
capituler. Cependant quelques gnraux et chefs de corps lui firent
part de leur opinion le 9 fructidor. Le gnral Menou envoya
aussitt aux Anglais un parlementaire, pour demander une suspension
d'armes de trois jours, pendant lesquels on traiterait de
l'vacuation: elle lui fut accorde. Les gnraux furent assembls
le lendemain en conseil de guerre: on y arrta qu'il tait inutile
de prolonger la dfense, et on fixa les conditions qu'on pourrait
proposer. Le gnral Menou, toujours fidle  son systme de rejeter
ses fautes sur les autres, dit que c'tait l'vacuation du Caire qui
entranait celle d'Alexandrie, et ne parla plus de s'ensevelir sous
les murs de cette place. Il fut dress procs-verbal de ce conseil
de guerre et des motifs qui dterminaient  traiter; la capitulation
fut signe le 12, et ratifie le 13 par les gnraux en chef.

On remit, le 15 fructidor, les forts Leturcq et Duvivier et le camp
de Nicopolis aux Anglais, qui s'engagrent  fournir les btimens
ncessaires au transport de la garnison en France: elle s'embarqua
avec armes et bagages. Les trois frgates et les autres btimens qui
se trouvaient dans le port d'Alexandrie furent remis aux ennemis. Le
capitaine Villeneuve commandait ces frgates: il avait voulu,
lorsqu'on se disposait  capituler, essayer de sortir pendant la
nuit, afin de sauver ces btimens, s'il tait possible, ou de ne les
perdre au moins qu'aprs un combat; mais il n'avait pu en obtenir
l'agrment du gnral Menou.

On avait maladroitement insr dans la capitulation un article
relatif aux collections faites par les membres de l'Institut et de
la Commission des Arts: les Anglais n'avaient pas voulu l'accorder,
mais les naturalistes, par leur fermet dans le refus d'abandonner
leurs collections, et la menace de les brler, surmontrent ces
difficults: on ne laissa que quelques statues grossirement
sculptes et un sarcophage de granit.

Les troupes s'embarqurent dans la premire dcade de vendmiaire.
Quelques btimens quittaient les ctes d'gypte lorsqu'on signait 
Londres les prliminaires de la paix et l'article par lequel cette
province devait tre restitue aux Turcs.

Ainsi s'est termine l'expdition d'gypte. Tant il est vrai qu'un
chef inhabile dtruit par sa seule influence tous les ressorts qui
lui sont confis; mais peu d'armes sans doute ont plus de droits 
l'admiration que celle d'Orient. Transporte sur un sol tranger,
l'vnement funeste du combat naval d'Aboukir pose une barrire
entre elle et sa patrie; elle n'en est point abattue; une marche
rapide la porte au centre du pays, tous ses pas y sont marqus par
des victoires; chaque jour lui offrait des fatigues sans nombre, des
dangers toujours renaissans, des privations de tous les genres,
aucune de ces jouissances qui, avec les combats, partagent les
momens du militaire et lui font oublier les fatigues de la guerre.
Tous, officiers, soldats, supportaient volontiers cette existence
pnible, apprciant, par l'opinitret que les ennemis mettaient
dans leurs attaques ritres, combien la possession de l'gypte
serait utile  leur patrie; et cette ide compensait  leurs yeux
tout ce qu'ils avaient  souffrir.

Les revers qu'elle a prouvs dans la dernire campagne,
n'atteignent point sa gloire. Dissmine par les dispositions de son
chef, elle a long-temps impos sur tous les points  des ennemis
toujours suprieurs en nombre; et son attitude fire, dans les
momens les plus difficiles, a constamment ralenti leur marche.

La seule opration qui fasse honneur aux Anglais, est leur
dbarquement, et ils en doivent la russite  leur marine; car six
mille hommes qu'elle parvint  jeter  la fois sur la cte, furent
branls par dix-sept cents hommes, obligs de veiller en mme temps
sur toute l'tendue de la baie d'Aboukir, et qui, par consquent, ne
purent agir ensemble sur le point d'attaque.

L'arme anglaise, aprs son dbarquement, ne tenta que le 22 ventse
de s'approcher d'Alexandrie. Elle aurait d y rencontrer l'arme
franaise runie; il n'y avait que quatre mille hommes qui lui
disputrent le terrain et l'intimidrent au point qu'elle n'osa
attaquer cette place; et loin de profiter de cet avantage, elle
prend la dfensive et se retranche.

Le 30 ventse, les Franais vont l'attaquer, dans une position
resserre qu'elle avait eu le temps de fortifier; des chaloupes
canonnires sur la mer et sur le lac Maadih couvraient ses flancs;
le nombre de ses troupes tait double. L'obscurit de la nuit, la
mort de plusieurs chefs jette du dsordre dans l'arme franaise, et
celui qui la commande se tenant  l'cart ne peut la rorganiser
lui-mme, et n'en veut confier le soin  personne; il fait craser
la cavalerie; l'arme est oblige de se retirer, et les Anglais
manquent encore cette occasion de profiter de leurs succs.

Renferms dans leurs retranchemens, ils n'essaient d'en sortir que
vingt jours aprs, pour aller  Rosette, poste important pour eux,
et que l'arme ne protgeait pas.

Ils y restent un mois avant de s'tendre du ct de Rahmanih, qu'il
leur tait galement utile d'occuper pour intercepter toute
communication entre Alexandrie et le Caire. Le corps de troupes
franaises qu'ils y trouvent, trop faible pour leur rsister, se
retire sur le Caire: il tait de leur intrt d'en suivre
rapidement la marche, et ils emploient quarante jours  parcourir un
espace que les Franais parcouraient ordinairement en quatre.

Ils arrivent enfin au Caire avec le capitan-pacha; l ils se
joignent au visir, et ces armes runies, six fois plus nombreuses
que les Franais, craignent encore les chances des combats, et
reoivent la loi plutt qu'elles ne la dictent, dans le trait
d'vacuation.

Ils redescendent ensuite vers Alexandrie; la mme lenteur y prside
 toutes leurs oprations, et c'est le dfaut de vivres, bien plus
que leur audace, qui en acclre la chute.

L'expdition des Anglais a russi, mais ils n'y ont recueilli que la
gloire du succs, parce que jamais ils ne surent commander la
victoire, ni par leurs dispositions, ni par leur bravoure, ni par
leur audace. Leur marche timide malgr leur norme supriorit,
dnote aisment quelle aurait t leur destine, si le chef de
l'arme d'Orient avait t digne d'elle.




EXTRAIT DU JOURNAL

DU

CHEF DE BRIGADE DU GNIE D'HAUTPOUL.


PRISE DE ROSETTE PAR LES ANGLAIS.--MARCHE CONTRE LE VISIR.--CAPITULATION
DU CAIRE.


L'ennemi s'empara de Rosette vers le 15 germinal. Le bataillon de la
85e qui y tait effectua sa retraite par le Delta, et se rendit 
Rahmanih. On laissa dans le fort Julien une compagnie d'invalides
pour le dfendre.

Le gnral en chef, dcid  reprendre Rosette, fit partir d'abord
le gnral Valentin, puis le gnral Lagrange, son chef
d'tat-major, qui vint camper  El-Aft, village qui se trouve 
trois lieues au-dessous de Rahmanih, et  huit lieues de Rosette.

Le gnral Morand, d'aprs les ordres qu'il avait reus du gnral
en chef, avait laiss  Lesbh deux cents hommes, et tait arriv 
Rahmanih avec la 2e lgre, et une compagnie d'artillerie lgre.

Le camp tait assis derrire des monticules forms par le curage
successif du canal, sa droite appuye sur le Nil; de l'autre ct du
fleuve tait la ville de Fouah, qui lui fournissait les vivres; sa
gauche se prolongeait vers une plaine rase que l'ennemi pouvait
facilement tourner: il pouvait en outre, venir  Birket par une trs
belle route qui partait d'draux; et en nous drobant une marche de
nuit, il pouvait tre avant nous  Rahmanih. Malgr tous ces
dsavantages, le gnral Lagrange voulut conserver son camp.

Il avait avec lui la 2e et la 4e lgre, la 13e, 69e et 85e de
ligne, le 7e de hussards, le 20e de dragons, et des dtachemens du
22e de chasseurs, et du 14e rgiment de dragons.

Le gnral Bron vint le joindre quelques heures aprs avec le 15e de
dragons, et le reste du 22e de chasseurs; ce qui lui faisait en tout
sept  huit cents hommes de cavalerie, et prs de trois mille hommes
d'infanterie.

Ds le premier jour de son arrive, il jugea par une reconnaissance
qu'il fit lui-mme, que l'ennemi tait fort difficile  attaquer, et
qu'en supposant qu'il le fort  abandonner la position qu'il
occupait  trois lieues en avant de Rosette, et  se replier sur
cette ville, il lui serait impossible de dloger les Turcs une fois
qu'ils se seraient placs dans les maisons de la ville. Il rsolut
donc d'attendre l'ennemi dans sa position, toute mauvaise qu'elle
tait.

On fit plusieurs batteries sur le Nil pour en dfendre le passage
aux chaloupes canonnires. On coula plusieurs barques, dans une
seconde branche du ct du Delta, pour en rendre le passage
galement impossible. On forma, au moyen des monticules en avant du
camp, et d'un village sur la droite, un camp retranch; mais la
gauche tait une plaine rase qu'on n'esprait dfendre qu'au moyen
de la cavalerie et de l'artillerie lgre.


_15 floral._--VACUATION DU CAMP D'EL-AFT.

L'ennemi parut le 15 floral, et se campa deux lieues en avant de
nous; le Nil tait couvert de chaloupes canonnires, de barques, et
d'avisos qui pntrrent dans le Nil aprs la prise du fort Julien,
qui se dfendit vigoureusement, mais qui, n'ayant point t secouru,
fut oblig de se rendre. Son avant-garde tait place au village de
Peirouth,  trois quarts de lieue de notre camp: il fila un corps
considrable d'Osmanlis qui pntra en mme temps par le Delta avec
plusieurs pices de canon, et vint s'emparer de Fouah.

Les barques qui nous apportaient journellement le pain de Rahmanih
ne purent plus passer vis--vis Fouah. La fusillade et le canon des
Osmanlis les en empchrent; nous n'avions aucun chameau 
Rahmanih, en sorte que l'ennemi nous tant nos moyens de transport
par eau, nous obligeait par une opration bien simple  nous retirer
sur Rahmanih, ce que nous fmes la nuit mme.

Le gnral Lagrange n'avait pas voulu occuper Fouah, afin de ne
point s'affaiblir.

Nous avions  El-Aft trois djermes armes, dont deux se sauvrent,
la troisime fut brle. Nous perdmes aussi quelques barques
charges de grains qui ne purent passer sous le feu des batteries de
Fouah.

Nous travaillmes  terminer une batterie de gros calibre, place
dans l'le vis--vis Rahmanih, et qui devait dfendre le passage du
Nil. Nous fmes plusieurs batteries pour dfendre le village de
Rahmanih, dans lequel nous avions prs de quatre cents malades ou
blesss, et notre munitionnaire. Nous appuymes notre droite  des
hauteurs qui bordent le canal d'Alexandrie, sur lesquelles nous
fmes quelques batteries, la gauche tait appuye au village de
Rahmanih; nous fmes trois batteries sur le front.

Le camp tait assis dans un bas-fond, ayant en avant de lui un
rideau qui se dfilait de la plaine; la redoute de Rahmanih tait
place au centre, et flanquait les ouvrages que l'on avait faits sur
le front.

Nous avions prs de cent cinquante barques charges de provisions,
de bl, et de munitions de guerre, le tout destin pour Alexandrie;
mais le gnral en chef, qui avait gard jusqu'au dernier moment
toute sa cavalerie dans cette place, avait puis tous les magasins
de fourrage, en sorte que les nombreuses caravanes qui arrivaient
d'Alexandrie  Rahmanih n'taient occupes qu' transporter de
l'orge et des fves. Les cent cinquante barques taient places
derrire la redoute de Rahmanih, dans une petite branche du Nil.

L'ennemi parut le 19 floral au matin; il fit passer du ct du
Delta un corps d'environ deux mille Osmanlis et un bataillon
anglais; nous avions de l'autre ct du fleuve trois compagnies de
grenadiers, qui, aprs s'tre battues toute la matine, furent
obliges de cder au nombre et de repasser le Nil. Cependant
l'ennemi marchait toujours sur Rahmanih, suivi d'une vingtaine
d'avisos, de plusieurs djermes armes, de beaucoup de barques et de
chaloupes canonnires, qui, malgr le feu de nos pices de huit, se
placrent sur les derrires de notre camp, et nous inquitrent
beaucoup. Vers midi, l'ennemi se dploya; les Anglais occupaient la
droite, les Turcs la gauche, qui s'appuyait au Nil; la cavalerie
tait au centre. Les Anglais avaient environ six mille hommes, et
trois escadrons de cavalerie. Les Turcs pouvaient galement tre six
mille hommes, et huit cents chevaux: il est  remarquer que sur ces
six mille Turcs, il y en avait prs de trois mille qui faisaient
l'exercice  l'europenne.

L'attaque commena par les Turcs, qui longeaient le fleuve et
suivaient les chaloupes canonnires. Notre cavalerie, qui s'tait
porte en avant, se replia derrire le canal d'Alexandrie. Les Turcs
et les Anglais envoyrent beaucoup de tirailleurs; deux cents
hussards et chasseurs leur tinrent tte.

Sur les trois heures, les Anglais firent un mouvement subit sur leur
droite, pour s'emparer de deux ou trois villages fort loigns de
notre front; ils dgarnirent beaucoup leur centre par ce mouvement;
mais obligs de garder Rahmanih, et craignant d'ailleurs que ce ne
ft une feinte de leur part, nous nous bornmes  repousser les
Turcs sans les poursuivre. Le gnral Lagrange plaa sa cavalerie 
la hauteur des villages qu'occupaient les Anglais pour clairer
leurs mouvemens. Trois fois les Turcs attaqurent notre droite, et
trois fois ils furent repousss par le gnral Morand. Enfin,  huit
heures du soir, la 2e lgre les repoussa si vivement, que les
Anglais furent obligs d'envoyer quelques compagnies  leur secours.

Toutes ces attaques nous faisaient perdre du monde inutilement; les
chaloupes canonnires continuaient leur feu, et leurs boulets
sillonnaient tout le camp. Nous avions dj prs de cent hommes hors
de combat, et les Anglais n'avaient pas encore donn. Leur projet
bien marqu tait de nous tourner et de nous couper la retraite sur
le Caire. Le gnral Lagrange, jugeant la position trop mauvaise
pour la dfendre contre des forces quadruples des siennes, effectua
pendant la nuit sa retraite sur le Caire.

Le 18 floral, l'ennemi avait paru du ct du Delta; prvoyant son
attaque prochaine, on avait conseill au gnral Lagrange de faire
partir les barques charges de provisions et de munitions, et de les
envoyer sous la protection des djermes armes, trois ou quatre
lieues au-dessus de Rahmanih: il s'y refusa, sous prtexte que cela
produirait un mauvais effet sur le moral des troupes. Cette faible
raison nous fit perdre un convoi qui valait plus de 800,000 livres,
et des munitions de guerre de toute espce, au moment o nous
manquions de tout au Caire.

Le gnral en chef avait crit au gnral Lagrange, ds le 11
floral, qu'il allait partir d'Alexandrie pour le joindre avec deux
mille hommes d'infanterie, et le reste de la cavalerie. Le gnral
Rampon, qui venait d'tre nomm, avec le gnral Friant,
lieutenant-gnral, avait l'ordre  Alexandrie, depuis plus de douze
jours, de se tenir prt  partir. Si ce renfort nous tait arriv,
la victoire aurait pu couronner nos efforts  Rahmanih.

Nous partmes  deux heures du matin, le 20 floral, de Rahmanih,
et nous arrivmes le 24,  dix heures du matin, au Caire. Nous emes
pendant toute la route un kamsin affreux.

Le gnral Belliard ne sut notre arrive qu'au moment o nous
parmes  Embabh. Le soir du 24, le chef de bataillon Henry,
premier aide-de-camp du gnral en chef, partit avec un dtachement
de dromadaires, pour se rendre  Alexandrie, par les lacs Natron, et
prvenir le gnral en chef de l'vacuation de Rahmanih. On ne
conoit pas pourquoi le gnral Lagrange n'avait pas fait partir ce
dtachement de Rahmanih mme.  la faveur de la nuit, il et pass
trs facilement; et en faisant un lger crochet, il et gagn la
route ordinaire d'Alexandrie, et aurait prvenu la caravane que
conduisait le chef de brigade des dromadaires-cavaliers. Cette
caravane, compose de plus de six cents Franais et quatre cents
chameaux, ignorant la prise de Rahmanih, vint tomber elle-mme au
milieu des ennemis, et fut oblige de mettre bas les armes.


_25 floral._--PREMIER CONSEIL DE GUERRE.

Le 25 floral, le gnral Belliard, commandant la place du Caire,
assembla un conseil de guerre compos des gnraux de division
Lagrange et Robin; des gnraux de brigade Donzelot, Morand,
Almras, Valentin, Duranteau, et du gnral Bron, commandant la
cavalerie; du chef de brigade d'Hautpoul, commandant le gnie; du
chef de bataillon Ruty, commandant l'artillerie; du citoyen Estve;
du chef de bataillon Dermot, directeur du parc d'artillerie, et du
commissaire-ordonnateur Duprat.

Le gnral Belliard, en ouvrant la sance, dit que, comme plus
ancien gnral de division, il avait pris le commandement; mais que
ne se sentant pas les forces suffisantes pour supporter ce fardeau,
il demandait que les gnraux de division Lagrange et Robin se
runissent  lui, pour n'agir que de concert. Cette proposition ne
fut point appuye; les gnraux de division ne parlrent pas, en
sorte qu'elle fut regarde comme non avenue.

Trois questions furent discutes dans le conseil:

  1. Se retirera-t-on dans la Haute-gypte?
  2. Se retirera-t-on  Damiette?
  3. Ou se dfendra-t-on dans l'enceinte du Caire?

La retraite dans la Haute-gypte ne fut pas long-temps discute. Le
gnral Donzelot, qui comptait beaucoup trop sur les mameloucks, en
tait le seul partisan.

La retraite sur Damiette, propose et fortement appuye par le
commandant du gnie, aurait peut-tre t accepte par le conseil,
si, ds l'ouverture de la sance, le gnral Belliard n'avait dit
que les chaloupes canonnires de l'ennemi taient dj  Terranh,
et qu'elles seraient au ventre de la Vache avant que tous nos moyens
de transport pussent tre rassembls. Ce fait, qu'il avait avanc
sur le rapport des espions, tait inexact, puisque l'ennemi ne se
trouva au ventre de la Vache que quinze jours aprs. Voici une
partie des raisons allgues en faveur de la retraite sur Damiette.

1. On regardait comme une folie le projet de rsister dans le
Caire; il fallait, avec six ou sept mille hommes, dfendre une
enceinte de six lieues de tour, peu ou point fortifie dans les
trois quarts de son circuit; il fallait, en outre, contenir une
population qui n'avait que trop prouv son penchant  la rvolte. Il
et t ridicule de vouloir enfermer prs de douze mille Franais,
en y comprenant les malades et les blesss, dans la citadelle du
Caire. On ne pouvait donc se retirer que sur Gish; mais les
mameloucks, devenant nos ennemis, nous coupaient les vivres qui
venaient journellement de la Haute-gypte; on n'avait plus alors
aucun moyen d'exister.

En outre, qu'tait Gish? un espace renferm par des murs de
jardins, que trois ou quatre coups de canon auraient mis en brche.

On proposait de se retirer dans la Haute-gypte; mais  quoi servait
une pareille retraite? Les Anglais et les Turcs, contens d'occuper
le Caire et toute la Basse-gypte, nous auraient lanc les
mameloucks, les Arabes, et peut-tre toute la cavalerie turque, qui
se serait borne  nous harceler et  nous couper les vivres. Ces
troupes eussent t en cela bien secondes par les paysans des
villages, qui taient toujours prts  se rvolter. D'ailleurs, quel
doit tre le projet d'un faible corps d'arme qui veut se dfendre
contre des forces beaucoup plus considrables? c'est sans contredit
de chercher une position militaire o il puisse avec avantage se
dfendre et arrter son ennemi. Damiette offrait cette position, et
il suffit de jeter les yeux sur une carte pour s'en convaincre.

Farescour est  environ cinq lieues de Damiette, et le chemin qui y
conduit n'est, sur une tendue de deux lieues, qu'une simple digue
de six pieds de large, borde d'un ct par les eaux sales du lac
Menzalh, et de l'autre, par le Nil, des rivires et des marais
impraticables. Il suffisait donc d'occuper cette digue, de former
une forte batterie sur le Nil, peu large en cet endroit, et de faire
retirer l'arme dans la presqu'le de Damiette.

Une forte avant-garde, place  Farescour, aurait continuellement
menac la Charki et aurait pu faire de frquentes incursions pour
fourrager et ramasser des impositions. Tout le monde sent que huit
 neuf mille fantassins taient inattaquables dans une pareille
position.

On avait l'avantage de conserver Damiette, qui, aprs Alexandrie,
est le seul point de contact que l'gypte ait avec l'Europe.

La seule objection qu'on pouvait faire tait celle des vivres; mais
l'on rpondait que la ville de Damiette tait peut-tre celle de
toute l'gypte o il y avait le plus de ressources. Les magasins
taient encombrs de riz, la rcolte en bl venait de se faire, et
le voisinage du lac Menzalh produit une quantit de poissons
tonnante, sans compter les buffles et les moutons, qui sont fort
nombreux dans la campagne. Les boeufs employs aux manufactures de
riz auraient seuls fourni de la viande pour plus de six mois  toute
l'arme.

D'ailleurs, en proposant la retraite sur Damiette, on ne voulait
point vacuer la citadelle du Caire; on y aurait laiss tous les
malades et une garnison suffisante. L'arme serait venue prendre une
position  Manzourah, et derrire le canal d'Achemoun; elle et,
chemin faisant, impos les villages et les villes, et fait filer sur
Damiette tous les grains et les fourrages, et cela, avec d'autant
plus de scurit, que les Turcs, naturellement avides, se seraient
prcipits dans le Caire, et nous auraient laiss fort long-temps
tranquilles dans tout la Charki. Les Anglais, craignant pour
Rahmanih et Rosette, se seraient incontestablement rejets sur ces
deux points. On conoit quel parti un gnral habile aurait pu
tirer du Delta et de Menzalh. Ou ose assurer, et l'on rpondait
sur sa tte, que l'on aurait ramass assez d'argent pour payer
l'arme pendant six mois, et assez de vivres pour la nourrir pendant
un an.

On est fortement autoris  croire que le gnral Belliard
apprciait les avantages de ce projet, et qu'il penchait  se
retirer sur Damiette. Mais il n'osa pas prendre sur lui d'ordonner
l'vacuation du Caire; et il fut rsolu, tout en disant et en
convenant que c'tait une folie, que l'on dfendrait l'enceinte de
cette place.

Le visir tait  Belbis. On convint de partir le lendemain pour
aller le combattre. L'arme, commande par le gnral Belliard,
partit du Caire le 26 au matin, et alla coucher  El-Mnager le 27.
Elle rencontra l'ennemi  deux lieues au-dessus d'El-Mnager. Le
gnral Belliard avait form trois carrs; l'un command par le
gnral Robin, et les deux autres par le gnral Lagrange. La
cavalerie tait au centre en seconde ligne. Ces carrs pouvaient
former en tout cinq mille hommes, et la cavalerie huit cents
chevaux.

Nous marchions en ctoyant le dsert. Arrivs  la hauteur d'un
village (dont on ignore le nom), on aperut un nombreux corps de
cavalerie, qui dboucha de droite et de gauche, et se porta sur nos
derrires; on vit galement dans le lointain une nombreuse troupe
qui paraissait marcher en ligne: nous continumes notre route; mais,
arrivs  demi-porte de canon du village, nous fmes assaillis par
une batterie de six pices qui donna en plein dans nos carrs. En
mme temps la cavalerie ennemie parut s'branler et vouloir excuter
une charge. Le gnral Belliard fit retirer ses carrs sur des
hauteurs hors de la porte du canon; il canonna lui-mme
vigoureusement la cavalerie ennemie, et parvint  l'loigner. Il se
rapprocha un peu du village, et avec une pice de 12 et quelques
pices de 8 de notre artillerie lgre, il combattit les pices
ennemies, et fit bientt cesser leur feu.

Peu de temps aprs l'on aperut deux pices ennemies qui filaient le
long d'un canal, on ordonna au 6e rgiment de hussards et au 20e de
dragons de charger; ils prirent une des deux pices; comme les
chevaux qui la tranaient taient blesss et fatigus, on fut oblig
de la laisser, aprs l'avoir encloue.

Il tait environ dix heures du matin; les troupes, qui taient sur
pied depuis trois, taient fatigues et surtout mouraient de soif.
Le gnral Belliard voulant les faire reposer, ordonna de se porter
sur un village qui se trouvait  notre gauche. Ce mouvement de ct,
trs simple par lui-mme, parut  l'ennemi un mouvement de retraite,
et lui donna une audace inconcevable; il lui arriva du canon et des
obusiers; bientt il nous attaqua de toutes parts, et nous obligea 
regagner promptement les hauteurs.

Si, au lieu de se porter sur le village vers la gauche, nous avions
t au village en avant, notre marche, plus simple, n'aurait pu
tre mal interprte par l'ennemi, et ne nous aurait pas obligs de
quitter la ligne du dsert et les monticules que nous occupions.
Souvent, dans la guerre, le mouvement le plus simple est de la plus
grande consquence. L'ennemi pouvait avoir sept  huit mille hommes
de cavalerie, douze  quinze cents hommes d'infanterie, et sept 
huit pices de canon, dont deux obusiers.

Le gnral Belliard tait loin, sans doute, de craindre de pareilles
forces; mais il lui tait impossible de les joindre, et par
consquent de les battre; il ne pouvait atteindre de telles troupes
qu'avec du canon: aussitt qu'il faisait un mouvement en avant,
toute cette cavalerie passait sur les derrires et sur les flancs.
Faisait-il un mouvement rtrograde, elle voltigeait autour de lui,
et menaait de le tourner de toutes parts. Enfin, aprs avoir us
les deux tiers de ses munitions, le gnral Belliard craignant avec
raison que l'ennemi ne se portt sur le Caire, o il aurait
infailliblement pntr, n'y ayant pas assez de troupes pour garder
une aussi grande enceinte, se retira, vint coucher  Birket-el-Adji,
et rentra le lendemain de bon matin au Caire.

L'ennemi nous suivit avec vigueur jusqu' El-Anka: il nous abandonna
 cette hauteur, et se retira du ct de Belbis.

Il est impossible d'valuer la perte de l'ennemi; les espions la
portrent  trois cents morts; de notre ct, nous emes une
vingtaine d'hommes de tus ou blesss.

Il faut convenir que cette attaque fut rsolue bien lgrement. On
avait appris l'anne dernire, lors de la bataille d'Hliopolis, la
manire dont les Turcs combattaient: on devait savoir que leur
cavalerie cernait nos carrs, toujours prte  profiter d'un faux
mouvement, tandis que nous ne pouvions rien sur elle; leur
infanterie, mme en plaine, ne pouvait tre atteinte par la ntre,
dont tous les mouvemens taient subordonns  ceux d'un norme
carr: on ne pouvait donc avoir pour but, en sortant du Caire, que
d'aller attaquer Belbis, o le visir avait son camp et toutes ses
provisions: il fallait donc tre consquent, et ne point sortir du
Caire dans la crainte que l'ennemi ne s'y jett, ou bien une fois
sorti, il fallait attaquer Belbis, qui tait le seul but
raisonnable que l'on avait pu se proposer.

Notre retraite prcipite fit un assez mauvais effet dans la ville:
cependant, comme on avait eu la prcaution d'arrter tous les chefs,
et que le saccage de Boulac, et d'une partie du Caire tait encore
prsent  tous les yeux, la ville ne bougea pas.

Aussitt le dpart du gnral en chef pour Alexandrie, on avait
commenc la ligne retranche qui devait fermer l'espace qui s'tend
depuis le fort Camin au Nil, vis--vis Embabh: on y travailla de
nouveau avec la plus grande activit, ainsi qu' toutes les
fortifications qui se trouvaient  l'entour du Caire. On fit en
avant de Gish cinq fosss ou lunettes, armes de trois pices de
canon chacune; mais ce fut principalement  la citadelle que l'on
travailla le plus activement.

Le gnral Belliard avait envoy le citoyen Ptrucy, payeur, dans la
Haute-gypte, auprs des mameloucks, qui taient descendus jusqu'
Miniet; il devait leur demander des bls dont nous commencions 
manquer, et pressentir leurs dispositions  notre gard: ils
promirent quarante barques charges de grains, firent les plus
belles protestations d'amiti: cependant quinze jours s'coulrent,
et les grains n'arrivrent pas; bien plus, on rpandit le bruit que
les mameloucks venaient de se joindre aux Anglais, et deux ou trois
jours aprs on en eut la certitude.

L'orgueil et l'apathie de l'ignorance, le fanatisme le plus froce,
la dissimulation la plus profonde, le tout couvert sous les dehors
de simplicit et de bonhomie, tel est le Turc, que trois ans de la
frquentation la plus intime ne nous avaient pas fait connatre. 
peine pouvions-nous nous flatter d'avoir quelques vrais amis dans le
Caire, ville que nous avions toujours mnage, et nous osions
compter sur l'amiti des mameloucks que nous avions chasss de chez
eux, et auxquels nous avions fait une guerre cruelle: la confiance
sera toujours la base du caractre franais. Nous pensions que
Mourd-Bey nous tait dvou: cependant l'on est certain qu'en mme
temps qu'il nous faisait les plus belles protestations d'amiti, il
recevait des prsens des Anglais, et traitait avec eux. Il mourut de
la peste en floral, et dsigna pour son successeur Osman-Bey; mais
les autres beys ne le reconnurent point.

Les Anglais et les Turcs parurent  la vue de Gish, dans les
derniers jours de prairial; ils firent successivement trois
campemens  une lieue de distance l'un de l'autre, et vinrent enfin
se poster dans un rentrant que forme le Nil, la gauche appuye au
fleuve, et la droite, forme par le capitan-pacha,  un village du
ct du dsert. L'arme du visir tait sur la rive droite, la droite
appuye au Nil et la gauche  un village du ct de la Koub: les
Anglais firent un pont de bateaux pour communiquer avec l'arme du
visir; le 2 messidor ils vinrent avec le capitan-pacha cerner Gish;
l'arrire-garde du visir se joignit  son corps d'arme.

On portait gnralement la force de l'arme du visir  environ huit
mille hommes de cavalerie, et huit  dix mille hommes d'infanterie,
tous Arnautes ou Albanais; le reste, difficile  estimer, se
composait d'Arabes, ou gens du pays, ou domestiques, ou says; le
corps des Anglais tait de six mille hommes et six cents cavaliers;
le capitan-pacha pouvait avoir huit mille hommes d'infanterie, dont
trois mille exercs  l'europenne, et deux mille cavaliers; les
mameloucks de leur suite pouvaient former deux mille cavaliers.

Les Anglais attendaient, en outre, six mille Cipayes de l'Inde; une
partie avait dj paru  Souez, mais la peste les en avait chasss;
ils s'taient dirigs sur Cossir, et les espions rapportaient
qu'ils taient en marche pour descendre de la Haute-gypte.

D'aprs le relev de l'tat de situation des troupes qui taient au
Caire, nous avions cinq mille six cent trente-quatre hommes pour
dfendre Gish, l'le de Roda, l'Aquduc jusqu' la citadelle, le
front, depuis la ligne de Boulac et la partie comprise depuis Boulac
jusqu' Ibrahim-Bey. La cavalerie, au nombre de mille trente-huit
hommes, tait campe en rserve derrire la ligne de Boulac; un
bataillon d'infanterie, les invalides, les dpts et les
auxiliaires, le tout au nombre de seize cent dix-sept hommes,
formait la garnison de le citadelle, celle des forts environnant la
place du Caire et du quartier cophte.

Les troupes attaches  l'artillerie et au gnie faisaient le
service particulier  ces deux armes; les canonniers peu nombreux
taient suppls par les marins.

Le 3 messidor les Anglais cernrent de plus prs Gish et
commencrent des batteries; il y avait prs de quinze jours
qu'Osman-Bey Bardisy, qui avait t, l'anne dernire, dput par
Mourd-Bey, au Caire, avait, sous un lger prtexte, crit 
Ptrucy, qu'il avait connu dans la Haute-gypte; celui-ci rpondit 
Osman-Bey, qui tait camp prs d'Embabh; il tmoigna le dsir de
voir Ptrucy; le gnral Belliard lui permit d'aller le trouver, et
le fit accompagner par son premier aide-de-camp Majou; il les
chargea de s'informer adroitement de la force de l'ennemi et de ses
projets.

Bardisy leur fit beaucoup d'amitis, tmoigna sa surprise de ce que
les Franais osaient se dfendre contre tant d'ennemis; il ajouta
qu'il avait vu le gnral anglais, et qu'il lui avait dit: Pourquoi
fais-tu la guerre aux Franais, qui sont chrtiens comme toi?--Parce
que mon gouvernement me l'ordonne.--Et pourquoi ton gouvernement te
l'ordonne-t-il?--Parce qu'il ne veut pas que les Franais occupent
l'gypte.--Et si tu prends les Franais, qu'est-ce que tu leur
feras?--Si les Franais m'avaient pris, ils m'auraient bien trait;
de mme si je les prends, je les traiterai en amis; je leur
laisserai leurs armes et leurs canons et je les enverrai en France.

Il tait impossible de faire des ouvertures plus adroites. Majou
n'eut pas l'air de les comprendre, et assura Bardisy que les
Franais avaient la plus grande envie de se battre; il le questionna
sur la force des Anglais; le bey rpondit qu'il ne la connaissait
pas, mais qu'il avait compt deux cent quarante tambours, et demanda
combien les Europens mettaient d'hommes par tambour.

La correspondance entre Bardisy et Ptrucy continua, mais par
lettres seulement, et sur des choses indiffrentes.

Le 3 messidor, le gnral Belliard conclut un armistice de trois
jours avec l'ennemi; le soir mme il assembla un conseil de guerre
compos des gnraux, de tous les chefs des corps, des citoyens
Estve, Champy, directeur des poudres, et Comt, chef de brigade des
arostiers. Il dit qu'il avait conclu avec l'ennemi un armistice,
pour pouvoir rassembler avec plus de scurit les gnraux et les
chefs de chaque corps qui devaient composer le conseil.

Il fit un tableau rapide de notre position; il lut une lettre
insignifiante du gnral en chef, qui lui avait t apporte douze
jours auparavant, par le chef de brigade Latour-Maubourg, arriv
d'Alexandrie par le dsert, sous l'escorte d'un dtachement de
dromadaires; il avait sur-le-champ rexpdi les dromadaires avec un
de ses aides-de-camp, en priant instamment le gnral en chef de lui
envoyer une instruction dtaille sur la conduite qu'il avait 
tenir; il ajouta que dix jours suffisaient pour le retour des
dromadaires, et que si  cette poque ils n'taient pas revenus, il
traiterait avec l'ennemi, parce qu'il regardait comme impossible de
dfendre le Caire avec le peu de troupes qu'il avait  ses ordres.

Le gnral Belliard invita les membres du conseil  discuter avec
modration; mais il ne posa aucune question, en sorte que la
discussion s'engagea vaguement et sans suite.

Le chef de brigade Tarreyre essaya de poser des questions, qui
furent trouves insignifiantes par le gnral Lagrange; le chef de
brigade Guanget lut un discours assez bien crit, mais qui parut un
peu trop se ressentir de l'opinion exagre de son auteur, et qui
n'eut point de suite. Le conseil, dans ce moment, ressemblait assez
 ces assembles de la rvolution, prtes  dcider une question
importante, et o la grande majorit tait tenue en chec par une
faible minorit. Le gnral Lagrange trouvait que les ngociations
avaient t prmatures; le gnral Belliard eut beau lui observer
qu'une trve n'engageait  rien; qu'en se prvenant rciproquement
deux ou trois heures d'avance, l'ennemi pouvait, comme nous, la
rompre sans inconvnient; qu'il avait cru ne pouvoir sans danger
ter de leurs postes respectifs les gnraux et les chefs des corps,
et que c'tait la seule raison qui l'avait engag  demander un
armistice. Le gnral Lagrange persistait toujours, et semblait
vouloir loigner le vritable point de la discussion.

Enfin, le commandant du gnie lui demanda s'il croyait, avec les
troupes qui taient au Caire, pouvoir dfendre l'enceinte immense
que nous occupions; s'il croyait qu'en combinant une attaque de vive
force sur tous les points, il serait impossible  l'ennemi d'en
forcer quelques uns et de pntrer dans le Caire, et alors quel
serait le point de jonction et de retraite de nos troupes disperses
sur une aussi grande tendue. Le gnral Lagrange refusa de
s'expliquer; il semblait que les gnraux, surtout ceux qui
tmoignaient la plus grande confiance, auraient d prendre la
parole, et rpondre aux questions importantes que l'on venait de
faire; cependant tout le monde se tut.

Le gnral Belliard interpella alors le commandant du gnie de
donner son avis.

L'ingnieur le donna en ces termes:

Je vais prendre notre ligne de dfense  partir de la batterie de
l'le de la Quarantaine, vis--vis Embabh, suivant Boulac-Babelmas,
le front Dupuy, la citadelle, le front de l'Aquduc, l'le Roda,
Gish, et le front depuis Gish  l'le de la Quarantaine.

Cette ligne, mesure par les ingnieurs gographes, a douze mille
six cents toises de dveloppement.

La batterie de l'le de la Quarantaine, compose de quatre pices
de gros calibre, est destine  dfendre le passage du fleuve aux
nombreuses chaloupes canonnires de l'ennemi.

Cette batterie est faite avec beaucoup de soin, mais sa position,
qu'il a t impossible de changer, est extraordinairement vicieuse;
domine par le village d'Embabh, elle sera parfaitement
contre-battue et dtruite en peu de temps.

La ligne de Boulac, malgr toute l'activit que l'on a pu mettre
dans le travail, est encore imparfaite sur plusieurs de ses points.
Les fosss de la gauche, creuss dans le sable, se sont combls, et
il ne reste plus qu'une simple palissade qui lie chaque batterie
entre elles, et qui ne peut point tre regarde comme un obstacle.

On a pratiqu, il est vrai, au moyen des maisons qui bordent la
place du ct du rivage, une seconde ligne, mais elle est compose
en grande partie de faibles murs qui n'ont pas plus de six pieds de
hauteur; elle ne peut tre regarde que comme devant protger la
retraite de la droite.

Le front de Rubelnass est gnralement regard comme la partie la
plus forte de l'enceinte; cependant, si j'avais  attaquer le Caire,
ce serait sans contredit par l que je le ferais; les maisons des
faubourgs qui taient en dmolition ne sont encore, en plusieurs
endroits, qu' huit  dix toises du pied du rempart, les Turcs les
occupent; et nous savons tous que suprieurs dans la guerre de
maisons, il nous est presque impossible de les en chasser. Qui les
empche donc, en moins de cinq ou six jours, d'tablir  couvert
plusieurs puits, et de pousser des rameaux de mine sous nos
remparts? Une fois qu'ils seront dans le Caire, il ne faut songer
qu' la retraite.

Le front Dupuy n'est dfendu que par cinq petits fortins portant
chacun une pice de canon et vingt-cinq hommes de garnison, placs
sur les mamelons les plus levs; ils ne dfendent que trs
imparfaitement le pied des monticules; on a construit pour y
suppler des retranchemens, mais le peu de troupes dont nous
disposons ne nous permettant pas de mettre sur ce point une colonne
mobile de plus de cinq ou six cents hommes, je demande au chef de
brigade Tarreyre, charg de cette dfense, si, avec un peu de monde
dissmin sur un aussi grand front, il lui sera possible de rsister
 une attaque de vive force: je ne parle pas du mur contigu aux
maisons; il est plus faible et plus mal construit qu'un mur de
jardin.

La citadelle ne peut tre considre que comme un point de
retraite. Cette masse informe, que nous n'avons jamais envisage que
comme un lieu de dpt, fait pour pouvanter une populace ignorante,
peut-elle rsister  une attaque tente avec un peu d'art? Les
maisons de la ville touchent le pied des remparts, rien de plus
facile que d'y attacher le mineur en beaucoup d'endroits; le mont
Kattam la domine  une petite porte de fusil, et les chemins pour
conduire du canon sur le sommet de la hauteur sont trs bons.
Qu'est-ce d'ailleurs que les remparts de la citadelle? des tours
unies entre elles par des murs de trente pieds d'lvation; quelques
unes de ces tours sont fort bonnes, et contiennent des magasins 
l'abri de la bombe; mais les murailles des courtines, qui paraissent
avoir sept  huit pieds d'paisseur, sont construites de manire que
l'on a mnag dans leur paisseur une galerie de quatre pieds de
largeur et huit  dix pieds de hauteur, en sorte que le boulet
n'aurait  abattre qu'un faible mur de deux pieds d'paisseur pour
faire autant de brches qu'il y a de courtines.

Je demande, d'aprs l'expos que je viens de faire, si l'on peut
raisonnablement regarder la citadelle comme notre point de retraite?
Bornons-nous  la considrer, ce qu'elle a t jusqu'ici, comme un
lieu d'entrept et un pouvantail pour la ville du Caire. Je me
dispenserai d'entrer dans de plus grands dtails; tout le monde doit
sentir que l'ennemi, plaant quelques mortiers sur le mont Kattam,
pourrait en peu de temps dtruire nos puits et nos moulins, et nous
forcer de nous rendre  discrtion.

Le front de l'Aquduc, qui occupe une immense tendue, ne peut tre
regard comme dfendu; il a t fait pour empcher les Arabes de
pntrer sur les derrires du Caire, dans la plaine situe entre
cette ville et Boulac, o souvent ils viennent gorger les Franais.
Le vieux Caire est entirement ouvert, et l'le de Roda, qui en est
spare par une faible branche du Nil, guable en plusieurs
endroits, n'a pour toute dfense que le Mkyas. Cette le se
prolonge jusqu' la batterie de la Quarantaine, et communique dans
beaucoup d'endroits,  raison des basses eaux, avec la plaine
d'Ibrahim-Bey et de Boulac. Cette le et le front de l'Aquduc
demanderaient seuls, pour tre dfendus avec succs, toutes les
troupes qui sont au Caire et  Gish. Le visir peut y porter des
troupes et du canon par le point de Thora; et les Anglais, matres
du haut du Nil, peuvent, au moyen des barques, y jeter toute espce
de moyens d'attaque.

La place de Gish serait regarde en Europe comme un faible camp
retranch. Les batteries que l'ennemi a dj commences suffiront
pour couper en peu de temps le pont de bateaux et pour abattre la
muraille de jardin qui unit les lunettes en terre que l'on a faites
dernirement. Ainsi, ds les premiers jours d'attaque, le corps de
place sera ouvert partout o l'ennemi voudra diriger son canon. Je
demande le cas qu'on ferait en Europe d'une pareille place; il
faudrait en outre garder soigneusement toute la partie situe sur le
Nil, qui est accessible de tous cts.

Gish ne peut point servir de retraite pour l'arme, parce qu'il
n'y a que trs peu de bl et surtout pas assez de moulins pour faire
de la farine. Ces deux inconvniens auraient, il est vrai, pu tre
prvus; mais on n'aurait jamais eu le temps de former les magasins
ncessaires: il faudrait tout mettre en plein air ou dans de
mauvaises maisons; l'arme et tous ceux qui sont  sa suite
encombreraient l'enceinte de Gish, et l'on peut juger des ravages
que produirait un bombardement dans une place aussi troite, et o
rien n'est  l'abri de la bombe.

Cependant, comme point militaire, je prfrerais Gish  la
citadelle pour la retraite de l'arme; d'abord parce que nous
pourrions y retirer toute notre cavalerie, retarder les progrs de
l'ennemi par des sorties nombreuses et frquentes, que nous ne
serions plongs de nulle part, et qu'en formant des retranchemens en
terre derrire les murailles dtruites, la bravoure de nos soldats
en rendrait la prise difficile  l'ennemi; mais que peut le courage
le plus grand quand on manque de vivres? D'ailleurs, une fois
renferms dans Gish, l'ennemi, satisfait de possder le Caire, nous
cernerait; et quinze jours plus tt ou quinze jours plus tard il
faudrait bien se rendre.

Je ne parle point de notre position, considre sous ses rapports
avec l'Europe; on ne peut tablir que des conjectures. Recevra-t-on
des secours, ou n'en recevra-t-on pas? La marche excessivement lente
des Anglais prouve assez que nous n'avons pas de grands moyens dans
la Mditerrane.

J'observerai que toutes les fortifications qui sont  l'entour du
Caire, n'taient faites que pour empcher un parti ennemi de se
jeter dans la place.

L'exemple de l'anne dernire nous a trop appris combien les Turcs
sont redoutables dans les maisons: pour s'opposer  ce parti, il
suffisait de murailles, de retranchemens et de fortins, situs de
distance en distance pour les flanquer; il ne faut donc point
s'tonner de l'insuffisance de ces fortifications contre deux armes
combines, et qui, par le secours d'une flottille nombreuse, ont
tous les moyens d'attaque que l'on pourrait rassembler en Europe
contre une place forte.

Le gnral Belliard voyant que personne ne rpondait, posa ainsi la
question, et la mit aux voix, en invitant chaque membre de motiver
son opinion.

Se dfendra-t-on dans la ville du Caire, ou traitera-t-on avec
l'ennemi?

La grande majorit fut pour traiter; quelques membres donnrent un
avis mitig; quatre seulement furent d'avis qu'on devait se battre.
Il fut donc dcid que l'on conclurait avec l'ennemi un trait
honorable: l'on s'en rapporta l-dessus au gnral Belliard.

Le gnral Lagrange, le gnral Duranteau, le gnral Valentin, et
le chef de brigade Dupas, qui furent d'avis qu'on devait se battre,
auraient d beaucoup plus parler qu'ils ne l'ont fait.

Quelques phrases emportes, et quelques lieux communs  part, ils ne
dirent rien de rassurant et d'encourageant pour les membres du conseil.
Le gnral Lagrange s'obstinait  appeler ngociations l'armistice qui
avait t conclu, et disait qu'elles avaient t prmdites. Press de
donner un avis plus clair et plus positif, il s'leva entre lui et le
gnral Almras une lgre discussion. Le gnral Lagrange dit qu'il
convenait que notre position n'tait pas bonne; qu'il tait entirement
convaincu que nous ne recevrions pas de secours. Mais, ajouta-t-il, je
crois que nous pouvons encore tenir une quinzaine de jours; et combien
de reproches n'aurions-nous pas  nous faire, si dans cet intervalle il
nous arrivait du renfort! On lui dit qu'on ferait en sorte de traner
les ngociations pendant un pareil nombre de jours, et que si au bout de
ce temps on recevait des nouvelles du gnral en chef ou d'autre part,
on serait toujours matre de rompre avec l'ennemi. Il ne rpondit autre
chose, sinon que les ngociations avaient t prmatures, et que nous
aurions d nous battre pour notre honneur.

Le commandant d'artillerie exposa, dans son avis motiv, l'tat de
nos munitions de guerre: il dit que les pices de position taient
trs faiblement approvisionnes, et que nos pices de campagne
n'avaient pas le nombre de coups suffisans pour rsister  des
tentatives un peu srieuses de l'ennemi.

Le citoyen Champy, administrateur de la poudrerie, dclara qu'il
avait fourni jusqu' mille livres de poudre par jour; mais que les
matires premires lui manquant, il tait oblig de cesser la
fabrication.

Le commissaire des guerres Duprat, secrtaire du conseil, dclara
qu'il avait pour deux mois de vivres  la citadelle.

Le citoyen Estve, directeur des finances, dit qu'il ne lui restait
plus que 30,000 francs en caisse, et que la troupe n'tait pas
solde depuis le mois de pluvise.

Le lendemain, 4 messidor, le gnral Belliard nomma pour traiter
avec l'ennemi les gnraux de brigade Donzelot et Morand, et le
chef de brigade Tarreyre. Le 9 messidor, ils conclurent la
convention dont copie est ci-jointe.


CONVENTION POUR L'VACUATION DE L'GYPTE PAR LE CORPS DE TROUPES DE
L'ARME FRANAISE ET AUXILIAIRES AUX ORDRES DU GNRAL DE DIVISION
BELLIARD.

Conclue entre les citoyens Donzelot gnral de brigade, Morand
gnral de brigade; Tarreyre, chef de brigade, de la part du gnral
de division Belliard;

Et M. le gnral de brigade Hope, de la part de son excellence le
gnral en chef de l'arme anglaise; Osman-Bey, de la part de son
altesse le suprme visir; Isaac-Bey, de la part de son altesse le
capitan-pacha.

Les commissaires ci-dessus s'tant runis dans un lieu de confrence
entre les deux armes, aprs l'change de leurs pouvoirs respectifs,
sont convenus des articles suivans:


ARTICLE 1er.

Les corps de l'arme franaise de terre et de mer, les troupes
auxiliaires aux ordres du gnral de division Belliard, vacueront
la ville du Caire, la citadelle, les forts Boulac et Gish, et toute
la partie de l'gypte qu'ils occupent dans ce moment.


ARTICLE 2.

Les corps de l'arme franaise et les troupes auxiliaires se
retireront par terre  Rosette, en suivant la rive gauche du Nil,
avec armes, bagages, artillerie de campagne, caissons et munitions,
pour y tre embarqus, et de l transports dans les ports franais
de la Mditerrane, avec leurs armes, artillerie, caissons,
munitions, bagages, effets, aux frais des puissances allies.
L'embarquement desdits corps de troupes franaises et auxiliaires
devra se faire aussitt qu'il sera possible de l'effectuer; mais au
plus tard dans cinquante jours,  dater de la ratification de la
prsente convention. Il est d'ailleurs convenu que lesdits corps
seront transports dans lesdits ports du continent franais par la
voie la plus prompte et la plus directe.


ARTICLE 3.

 dater de la signature et ratification de la prsente convention,
les hostilits cesseront de part et d'autre; il sera remis aux
armes allies le fort Sulkousky et la porte des Pyramides de la
ville de Gish. La ligne d'avant-postes des armes respectives sera
dtermine par les commissaires nomms  cet effet, et il sera donn
les ordres les plus prcis pour qu'elle ne soit dpasse, afin
d'viter les rixes particulires, et s'il en survenait, elles
seraient termines  l'amiable.


ARTICLE 4.

Douze jours aprs la ratification de la prsente convention, la ville du
Caire, la citadelle, les forts et la ville de Boulac seront vacus par
les troupes franaises et auxiliaires, qui se retireront  Ibrahim-Bey,
le de Raouddah et dpendances, le fort Leturq et Gish, d'o elles
partiront le plus tt possible, et au plus tard dans cinq jours, pour se
rendre au point de l'embarquement. Les gnraux des armes anglaise et
ottomane s'engagent en consquence  faire fournir  leurs frais, aux
troupes franaises et auxiliaires, les moyens de transport par eau, pour
porter les bagages, vivres et effets au point de l'embarquement. Tous
ces moyens de transport par eau seront mis, le plus tt possible,  la
disposition des troupes franaises.


ARTICLE 5.

Les journes de marche et les campemens du corps de l'arme
franaise et des auxiliaires seront rgls par les gnraux des
armes respectives, ou par des officiers d'tat-major nomms de part
et d'autre; mais il est clairement entendu que suivant cet article,
les journes de marche et de campement seront fixes par les
gnraux des armes combines. En consquence, lesdits corps de
troupes franaises et auxiliaires seront accompagns dans leur
marche par des commissaires anglais et ottomans, chargs de faire
fournir les vivres ncessaires pendant la route et les sjours.


ARTICLE 6.

Les bagages, munitions et autres objets voyageant par eau, seront
escorts par des dtachemens franais et par des chaloupes armes
des puissances allies.


ARTICLE 7.

Il sera fourni aux troupes franaises et auxiliaires et aux employs
 leur suite, les subsistances militaires,  compter de leur dpart
de Gish jusqu'au moment de l'embarquement, conformment aux
rglemens de l'arme franaise, et du jour de l'embarquement
jusqu'au dbarquement en France, conformment aux rglemens
maritimes de l'Angleterre.


ARTICLE 8.

Il sera fourni par les commandans des troupes britanniques et
ottomanes, tant de terre que de mer, les btimens ncessaires, bons
et commodes, pour transporter dans les ports de France de la
Mditerrane, les troupes franaises et auxiliaires, et tous les
Franais et autres employs  la suite de l'arme. Tout  cet gard,
ainsi que pour les vivres, sera rgl par des commissaires nomms 
cet effet par le gnral de division Belliard, et par les commandans
en chef des armes allies, tant de terre que de mer. Aussitt la
ratification de la prsente, ces commissaires se rendront  Rosette
ou  Aboukir, pour y faire prparer tout ce qui est ncessaire 
l'embarquement.


ARTICLE 9.

Les puissances allies fourniront quatre btimens et plus, s'il est
possible, prpars pour transporter des chevaux, les futailles pour
l'eau et les fourrages ncessaires jusqu' leur dbarquement.


ARTICLE 10.

Il sera fourni aux corps de l'arme franaise et auxiliaires, par
les puissances allies, une escorte de btimens de guerre suffisante
pour garantir leur sret et assurer leur retour en France. Lorsque
les troupes franaises seront embarques, les puissances allies
promettent et s'engagent  ce que, jusqu' leur arrive sur le
continent de la Rpublique franaise, elles ne seront nullement
inquites; comme, de son ct, le gnral Belliard et les corps de
troupes sous ses ordres promettent de ne commettre aucune hostilit
pendant ledit temps, ni contre la flotte, ni contre les pays de Sa
Majest britannique et de la Sublime Porte, ni de leurs allis. Les
btimens qui transporteront et escorteront lesdits corps de troupes
ou autres Franais, ne s'arrteront  aucune autre cte que celle de
la France,  moins d'une ncessit absolue: les commandans des
troupes franaises, anglaises et ottomanes prennent rciproquement
les mmes engagemens que ci-dessus pour le temps que les troupes
franaises resteront sur le territoire de l'gypte, depuis la
ratification de la prsente convention jusqu'au moment de leur
embarquement. Le gnral de division Belliard, commandant les
troupes franaises et auxiliaires de la part de son gouvernement,
promet que les btimens d'escorte et de transport ne seront pas
retenus dans les ports de France, aprs l'entier dbarquement des
troupes, et que les capitaines pourront s'y procurer  leurs frais,
de gr  gr, les vivres dont ils auront besoin pour leur retour. Le
gnral Belliard s'engage en outre, de la part de son gouvernement,
que lesdits btimens ne seront point inquits jusqu' leur retour
dans les ports des puissances allies, pourvu qu'ils n'entreprennent
et ne servent  aucune opration militaire.


ARTICLE 11.

Toutes les administrations, les membres de la Commission des
Sciences et Arts, et enfin tous les individus attachs au corps de
l'arme franaise, jouiront des mmes avantages que les militaires.
Tous les membres desdites administrations et de la Commission des
Sciences et Arts emporteront en outre avec eux, non seulement tous
les papiers qui regardent leur gestion, mais encore leurs papiers
particuliers, ainsi que les autres objets qui les concernent.


ARTICLE 12.

Tout habitant de l'gypte, de quelque nation qu'il soit, qui voudra
suivre l'arme franaise, sera libre, sans qu'aprs son dpart sa
famille soit inquite ni ses biens squestrs.


ARTICLE 13.

Aucun habitant de l'gypte, de quelque religion qu'il soit, ne
pourra tre inquit, ni dans sa personne ni dans ses biens, pour
les liaisons qu'il aurait eues avec les Franais pendant leur
occupation de l'gypte, pourvu qu'il se conforme aux lois du pays.


ARTICLE 14.

Les malades qui ne pourront pas supporter le transport seront admis
dans un hpital, o ils seront soigns par des officiers de sant et
employs franais jusqu' leur parfaite gurison; alors ils seront
envoys en France les uns et les autres, aux mmes conditions que
les corps de troupes. Les commandans des troupes des armes allies
s'engagent  faire fournir, sur des demandes en rgle, tous les
objets qui seront ncessaires  cet hpital, sauf les avances  tre
rembourses par le gouvernement franais.


ARTICLE 15.

Au moment de la remise des villes et forts dsigns dans la prsente
convention, il sera nomm des commissaires pour recevoir
l'artillerie, les munitions, magasins, papiers, archives, plans et
autres effets publics que les Franais laisseraient aux puissances
allies.


ARTICLE 16.

Il sera fourni, autant que possible, par le commandant des troupes
de mer des puissances allies, un aviso pour conduire  Toulon un
officier et un commissaire des guerres, chargs de porter au
gouvernement franais la prsente convention.


ARTICLE 17.

Toutes les difficults ou contestations qui pourraient s'lever sur
l'excution de la prsente convention, seront termines  l'amiable
par des commissaires nomms de part et d'autre.


ARTICLE 18.

Aussitt la ratification de la prsente convention, tous les
prisonniers anglais ou ottomans qui se trouvent au Caire seront mis
en libert, de mme que les commandans et chefs des puissances
allies mettront en libert les prisonniers franais qui se trouvent
dans leurs camps respectifs.


ARTICLE 19.

Un officier suprieur de l'arme anglaise, un officier suprieur de
son altesse le suprme visir et de son altesse le capitan-pacha,
seront changs contre des otages de pareil nombre et grade de
troupes franaises, pour servir de garantie  l'excution du prsent
trait. Aussitt que le dbarquement des troupes franaises sera
effectu dans les ports de France, les otages seront rciproquement
rendus.


ARTICLE 20.

La prsente convention sera, par un officier franais, porte et
communique au gnral Menou,  Alexandrie, et il sera libre de
l'accepter pour les troupes franaises et auxiliaires de terre et de
mer qui se trouvent avec lui dans cette place, pourvu que son
acceptation soit notifie au gnral commandant les troupes
anglaises devant Alexandrie, dans dix jours,  compter de celui o
la communication lui en aura t faite.


ARTICLE 21.

La prsente convention sera ratifie par les commandans en chef des
troupes et armes respectives, vingt-quatre heures aprs la
signature.

Fait quadruple, au camp des Confrences, entre les deux armes, le 8
messidor an IX,  midi, ou le 27 juin 1801, ou le 16 du mois saffar
1216.

                      _Sign_, DONZELOT, _gnral de brigade_; MORAND,
                     _gnral de brigade_; TAREYRE, _chef de brigade_;
                            JOHN HOPE, _brigadier gnral_; OSMAN-BEY,
                                                            ISAAC-BEY.

Approuv.

                                J. HELY HUTCHINSON, _gnral en chef_.

Approuv de la part de lord Keith.

                   JACQUES STIVENSON, _capitaine de la marine royale_.

Nous avons approuv les articles de la prsente convention pour
l'vacuation de l'gypte, et la remise  la Porte ottomane.

                                            HHADJY-YOUSOUEFF, _visir_.

Nous avons approuv les articles de la prsente convention pour
l'vacuation de l'gypte, et la remise  la Porte ottomane.

                                         HUSSEYN-PACHA, CAPOUTAUDERYA.

Approuv et ratifi la prsente convention le 9 messidor an IX de la
Rpublique franaise.

                                   _Le gnral de division_, BELLIARD.


                        Au Caire, le 11 messidor an IX (30 juin 1801).

LE GNRAL DE DIVISION BELLIARD, AU PREMIER CONSUL BONAPARTE.


MON GNRAL,

Aprs le dpart du gnral en chef Menou et de l'arme pour Aboukir,
le 21 ventse, je demeurai au centre de l'gypte avec un corps de
troupes de deux mille cinq cent cinquante-trois hommes, pour
dfendre l'gypte, la ville du Caire et son arrondissement, contre
l'arme du visir, qui s'avanait par les dserts de la Syrie, et
contre les troupes anglaises apportes de l'Inde  Cossir et Suez.
(On avait eu avis que plusieurs vaisseaux taient dans la mer Rouge,
 la hauteur de Gedda.)

Une partie des troupes sous mes ordres formait la garnison de la
citadelle, des tours de l'enceinte du Caire, des places de Gish, le
vieux Caire et Boulac. Il me restait une rserve mobile de quatre
cent quatre-vingt-cinq hommes, avec laquelle je devais faire le
service de la place, runir des grains et des subsistances, et faire
l'escorte des convois militaires de vivres et de munitions pour
l'arme, arrter l'arme du visir, et manoeuvrer devant elle
lorsqu'elle se prsenterait, pour donner le temps au gnral en chef
de se porter sur lui avec toutes ses forces, aprs avoir battu
l'arme anglaise.

Le 24, j'crivis au gnral Donzelot, qu'on avait laiss  Siout,
d'vacuer la Haute-gypte, et de se rendre  grandes journes au
Caire avec ses troupes. J'invitai pareillement Mourd-Bey, qui se
montrait toujours fidle  ses traits, de descendre, de venir
occuper Siout et Miniet, de maintenir la tranquillit dans le pays,
et de nous envoyer des grains. J'crivis aussi aux commandans de
Miniet et de Benisouef de runir des barques et d'expdier sur le
Caire tous les grains qu'ils pourraient ramasser; nos magasins
taient presque vides.

Le 4 germinal, je reus la nouvelle de la malheureuse journe du 30
ventse. Alors l'espoir de forcer l'arme anglaise  se rembarquer
fut perdu; il restait  la contenir sur les sables d'Aboukir, 
arrter l'invasion du visir, et empcher la jonction des deux
armes. Le gnral en chef, avec son arme, se retira  Alexandrie,
fit travailler  former un camp retranch, et  mettre la place en
tat de dfense.

D'aprs les ordres du gnral en chef, je fis sortir des places de
Salhih et Belbis tous les hommes qui taient inutiles pour leur
dfense; et comme il y avait dans ces places des magasins
considrables, j'en fis vacuer une partie sur le Caire.

Le 14, conformment aux ordres que j'avais reus du gnral en chef,
j'crivis aux commandans de Belbis et de Salhih, que lorsqu'ils
seraient assurs que des forces considrables taient en marche de
la Syrie pour l'gypte, d'vacuer les places, d'apporter le plus de
munitions et de vivres qu'ils pourraient, de faire sauter les forts,
et de les mettre dans l'impossibilit de servir aux ennemis. Des
rapports annonaient dj la marche de l'arme turque.

Le 16 germinal, je reus un renfort de cinq cent soixante-dix
hommes, que le gnral Donzelot amena de la Haute-gypte. La peste
faisait beaucoup de ravages dans la garnison du Caire et parmi ses
habitans.

Le 21, j'appris la prise de Rosette, l'arrive de l'arme ottomane 
Salhih. La garnison de cette place, celles de Belbis et
Birket-el-Adji se retirrent sur le Caire, o elles arrivrent le
24. Je donnai ordre  la garnison de Suez de revenir au Caire par la
valle de l'garement.

J'appris que Damiette avait t vacue, et qu'il tait rest deux
cents hommes pour occuper Lesbh et les forts de la cte.

La Charki envahie, l'une des branches du Nil ouverte, l'autre sur
le point de l'tre, la fidlit des mameloucks, dont le caractre de
Mourd-Bey tait la garantie, branle par sa mort et nos pertes, je
pris le seul parti qui me restt dans cet tat extrme, celui de
fortifier l'enceinte et les environs du Caire, de prendre une
attitude imposante qui pt faire craindre  l'ennemi de s'avancer
avant d'avoir runi de grands moyens.

Cependant le visir avait ralenti sa marche, et s'tait arrt 
Salhih et Belbis, pour y organiser son arme, former des
magasins, et se recruter d'Arabes, de mameloucks et de gens du pays.

Je fus instruit sur ces entrefaites que le gnral de division
Lagrange, avec un corps de trois mille neuf cents hommes, rassembls
le 26 germinal, couvrait Rahmanih. Mes efforts et mes esprances
augmentrent. Il et t avantageux peut-tre  nos deux corps de se
runir pour combattre le visir lorsqu'il venait de traverser le
dsert, et avant qu'il et pu mettre de l'ordre dans ses troupes,
prendre de l'influence dans le pays et le soulever. Mais le gnral
Lagrange avait ordre de couvrir Rahmanih, et ce ne fut que forc
par l'arme anglaise et le corps du capitan-pacha, aprs un combat
trs vif qui dura toute la journe du 19 floral, qu'il l'abandonna.
Le 23, il arriva au Caire avec ses troupes. J'appris aussi que la
digue du lac Maadih avait t rompue, et que les eaux se rpandant
dans le lac Marotis, rendaient dj les communications de Rahmanih
 Alexandrie trs difficiles.

J'appris encore que les forces anglaises taient dbarques  Suez.

Aussitt la runion des troupes du gnral Lagrange, je crus, avant
que l'arme anglaise pt tre prs du Caire, devoir marcher sur
Belbis, pour voir l'ennemi, sonder ses projets, l'attaquer et
savoir s'il ne serait pas possible de le renvoyer  Salhih.

En effet, le 24, le petit corps de troupes auquel la dfense du
Caire devait tre confie, fut organis sous les ordres du gnral
Almras; et, le 25, je marchai avec le reste des troupes, command
par les gnraux de division Lagrange et Robin. Le mme jour, je
couchai  El-Menayer. Quelques dtachemens que nous rencontrmes,
furent repousss.

Le 26, au jour, je me mettais en mouvement pour Belbis, lorsque
l'ennemi, qui venait  notre rencontre avec du canon, parut; je
marchai sur lui occupant les hauteurs du dsert  l'est
d'El-Menayer. Vous trouverez ci-joint le rapport de l'affaire, qui a
dur jusqu' midi; voyant que l'ennemi courait d'un ct lorsque je
marchais de l'autre et m'avanais sur lui; voyant qu'il tait trs
dcid  ne point quitter l'gypte; voyant qu'en guerroyant de la
sorte j'usais mes munitions, et que je perdais des hommes sans en
tirer aucun avantage; craignant qu'un corps de cavalerie assez
nombreux qui avait disparu le matin, aprs avoir pouss une charge
vigoureuse, ne ft venu sur le Caire; pensant en outre, que les
Anglais et les troupes du capitan-pacha avaient suivi le gnral
Lagrange, et devaient se trouver  un ou deux jours du Caire, je me
dcidai  revenir pour travailler  barrer le Nil, faire des
batteries, fortifier Gish, et perfectionner autant que possible mon
immense ligne. En arrivant au Caire, le gnral Almras me dit qu'il
m'avait envoy plusieurs courriers, pour annoncer l'arrive des
Anglais et du capitan-pacha  Terranh.

Press par trois armes nombreuses, et qui, tous les jours
recevaient de nouvelles forces de la dsertion des habitans de
l'gypte, des Arabes, des mameloucks (tous ceux de la Haute-gypte
se runirent au capitan-pacha, et mme l'migration des habitans de
l'Asie, que l'espoir du pillage attirait dans cette fertile
contre), j'avais  dfendre la ville du Caire, dont la population
devenait ennemie, et pouvait runir vingt-cinq  trente mille
combattans; au milieu de nos camps la ligne de circonvallation
offrait un dveloppement de douze mille six cents toises. J'tais
sans argent; les fonds qui sont entrs en caisse depuis le dpart de
l'arme proviennent des versemens faits par les officiers gnraux
ou particuliers, et par des individus attachs  l'arme, qui, sur
la demande qu'on leur en a faite, ont donn leur argent pour les
dpenses de l'arme; quelques contributions ordinaires et
extraordinaires, ainsi que la monnaie, nous ont fourni des
ressources; j'avais trs peu de vivres et de munitions d'artillerie.
Il fallut presque tout crer, magasins, affts, poudre, etc.
Alexandrie n'tait plus qu'une le d'un accs trs difficile, et
avec laquelle j'tais sans communication depuis vingt-deux jours.

Je dlibrai si nous nous retirerions dans la Haute-gypte; mais
l'examen de cette contre n'offrait aucune position militaire,
j'avais trs peu de moyens de transport, et je ne devais pas croire
que l'ennemi me laisserait le temps de prparer cette retraite: il
n'y avait aucune ville qui offrt assez de moyens pour la cration
d'un arsenal, assez de ressources pour les travaux que nous eussions
t obligs d'entreprendre; cette contre d'ailleurs tait ravage
par une peste affreuse.

Le parti que je pris fut celui que Chevert prit  Prague dans des
circonstances bien moins difficiles; car il n'tait pas au centre de
l'Afrique, press par deux armes ottomanes; il n'avait pas au
milieu de son camp une population nombreuse et froce; nous avions
comme lui une arme europenne devant nous (l'arme anglaise), et je
n'avais comme lui qu'un faible corps en tat de combattre, et un
dveloppement immense  dfendre; j'avais en outre un grand nombre
de malades, de guerriers mutils, et des citoyens que l'amour des
arts et des sciences avaient attirs en gypte.

Je fis arrter les chefs de la religion, les membres du divan et les
hommes les plus marquans de la ville du Caire; ils furent renferms
dans la citadelle; on dirigea les batteries sur la ville; les plus
grandes menaces lui furent faites: les gnraux, les officiers, les
soldats se mirent  creuser des fosss. On leva des retranchemens
sur lesquels on posa des canons, la plupart trouvs en gypte; le
mouvement continuel des troupes semblait les multiplier; partout
nous prsentmes une altitude imposante et une apparence de force
qui fit que nos ennemis jugrent que, pour arriver au Caire, il
fallait marcher sur nos cadavres et ses ruines.... Le peuple du
Caire dut penser que le moindre mouvement hostile de sa part serait
le signal de la mort de ses chefs et de la destruction de la ville.
Nos exploits taient rcens, l'impression qu'ils avaient faite
tait grande, et on devait tout craindre d'hommes habitus depuis
long-temps  toutes les chances de la guerre. On vit bien que nous
voulions prir tous ou dicter les conditions de notre retraite;
aussi l'ennemi mit-il beaucoup de lenteur dans ses mouvemens, marcha
avec beaucoup de prcaution, et ne voulut arriver devant nous
qu'aprs avoir runi de grands moyens; cela me fit gagner du temps,
en attendant les instructions du gnral en chef, dont je n'avais
pas de nouvelles depuis quarante-cinq jours. Le 24 prairial, arriva
un dtachement de dromadaires qui me remit une lettre, et point
d'instructions pour la conduite que je devais tenir dans ces
circonstances difficiles; je renvoyai ce dtachement pour informer
le gnral en chef de notre position, qu'il semblait ne pas
connatre. Ci-joint la lettre que je lui crivis.

Le 1er messidor nous fmes entirement investis par les armes
combines, et toute communication  l'extrieur fut coupe. Les
jours suivans les ennemis firent replier quelques uns de nos
avant-postes, et commencrent  tablir des batteries: ils avaient
jet un pont de bateaux au village de Choubra, un petit corps
d'arme descendait de la Haute-gypte.

Le 3, on convint d'une suspension d'armes, et le 4 il y eut une
confrence compose de trois officiers franais, d'un nombre gal
d'officiers des armes combines; le 5 nous proposmes les
conditions de notre retraite; le 8 elles furent acceptes, et
ratifies le 9.

Nos lignes de circonvallation ne pouvaient tenir par leur
dveloppement immense, et par la faiblesse de plusieurs points,
contre une attaque de vive force. Nous avions  peine cent cinquante
coups  tirer par pice. Nous avions  dos la population du Caire,
qui, ne recevant plus de vivres de la campagne, aurait certainement,
en cas d'attaque, concert ses mesures avec celles des assigeans;
nos lignes tant forces, les diffrens corps se fussent retirs
trs difficilement sur la citadelle; nous perdions nos chevaux
d'artillerie et de cavalerie, et tous nos moyens de transport de
munitions. La rsistance qu'on et pu faire et t de vingt 
vingt-cinq jours, en raison des subsistances; mais alors plus
d'espoir d'entrer en ngociations, il faut tre  la merci des
ennemis, obir  leurs ordres; quelle capitulation pouvait-on
esprer de deux armes turques matresses de l'gypte et du Caire?
Les Anglais pourraient-ils les arrter?

Nous aurions cependant pris ce parti, mon Gnral, si des points de
contact avec la France eussent encore exist pour nous, et s'il nous
ft rest quelque espoir de secours. Nous ne pouvions les attendre,
ces secours, que jusqu'au 25 au plus tard, la convention a t
conclue le 9.

Mais, mon Gnral, depuis huit mois vous connaissez l'expdition
d'Abercombrie; vous avez fait pour la brave arme d'gypte, que vous
regardez comme votre famille, tout ce qu'il tait possible.
Gantheaume avait t expdi avec cinq mille hommes; s'il ft arriv
 temps, notre position serait bien diffrente; il n'a pu passer,
tous vos efforts ont t infructueux. Depuis quatre mois, nous
dfendons l'gypte pied  pied. Vous connaissez notre situation, et
bien srement vous avez tout fait pour l'amliorer. Rien n'est
arriv, que pouvons-nous esprer? Les Anglais ne seraient pas, je
crois, aux portes du Caire, s'ils craignaient une escadre nombreuse
dans la Mditerrane.

Je ne vous ferai pas l'loge des officiers-gnraux, des chefs, des
officiers, des soldats. Ces guerriers, couverts de cicatrices, ont
battu, sous vos ordres, cinq armes autrichiennes en Italie, et ont
fait la conqute de l'gypte. Ils luttent depuis trois ans contre
les privations de toute espce, la peste et les efforts de l'Europe
et de l'Asie: vous les connaissez tous; ils n'ont cess de se rendre
dignes de vous.

Vous trouverez ci-joint le plan de l'arrondissement du Caire; vous
le connaissez mieux que personne. Droulez-le, jetez les yeux sur la
situation des troupes, l'tat de nos munitions, et sur celui de la
caisse; voyez les rapports du directeur du gnie et du commandant
d'artillerie; ces pices seront suffisantes pour vous donner une
ide de nos ressources, de nos moyens et de notre position. Je joins
aussi l'tat des malheureuses victimes de la maladie contagieuse.

J'emmne avec moi les troupes auxiliaires  cheval et  pied.
Beaucoup d'habitans du pays nous suivent avec leurs familles. Je
ferai aussi embarquer plusieurs chevaux et jumens, qui seront remis
au gouvernement, s'il le dsire, en le remplaant par des chevaux
franais.

Le chef de brigade du gnie d'Hautpoul, mon gnral, et le citoyen
Champy, directeur-gnral des poudres et salptres, vous remettront
la convention que j'ai faite avec les trois gnraux des armes
combines. Le commissaire Reynier se rend en France pour porter les
tats des besoins de notre arme; je vous les recommande tous les
trois, mon gnral; ils jouissent  l'arme d'une grande
considration, et sont estims du gnral en chef.

Salut et respect.

                                                     _Sign_ BELLIARD.


PICES JUSTIFICATIVES.


  (N 1.)       _Au quartier-gnral d'Alexandrie, le 4 floral an IX_
                                                       (24 avril 1801)

LE GNRAL EN CHEF MENOU, AU GNRAL BONAPARTE, PREMIER CONSUL.


CITOYEN PREMIER CONSUL,

Le 10 ventse, cent cinquante btimens anglais paraissent devant
Alexandrie et Aboukir; parmi eux neuf ou quinze vaisseaux de ligne;
total, trente-deux btimens de guerre de toutes les grandeurs; le
doute sur le nombre des vaisseaux de ligne vient de ce qu'ils ont
des vaisseaux de la Compagnie des Indes et des vaisseaux de 50; on
croit qu'ils ne sont arms qu'en flte, mais ils les mettent en
ligne.

Le 13 ventse, arrive au Caire la nouvelle de l'apparition des
Anglais.  cette poque, l'gypte tait menace de quatre cts
diffrens: dans la mer Rouge, par les troupes anglaises de l'Inde;
du ct de Salhih, par l'arme ottomane;  Damiette, par une
flotte de la mme nation;  Alexandrie, Aboukir et Rosette, par les
Anglais. Mourd-Bey devenait aussi trs inquitant, car il est
vraisemblable que, dans cette lutte, il se rangera du ct le plus
fort.  cette poque, les troupes franaises du cinquime
arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et Bahirh,
consistaient dans les 61e et 75e de ligne, les 3e et 18e dragons,
avec une artillerie de campagne assez nombreuse.

Le 13 au soir, partent du Caire le 22e chasseurs  cheval, la 4e
lgre, la 18e et la 69e de ligne, sous les ordres du gnral de
division Lanusse et du gnral de brigade Silly. La 25e de ligne,
qui tait dans le Delta, reoit ordre aussi de se porter  Rosette,
pour de l marcher o le jugerait ncessaire le gnral Friant.

Le 17 ventse, les Anglais dbarquent  Aboukir, sur le mme point
o avaient dbarqu les Turcs en l'an VII. Le gnral Friant leur
offre la plus vive rsistance en les chargeant  la baonnette et en
dirigeant le feu de son artillerie avec beaucoup de justesse; il tue
ou met hors de combat deux mille hommes aux ennemis; mais, accabl
par le nombre, il est oblig de se retirer sur les hauteurs de
Canope, et de l, sur celles qui sont entre le camp des Romains et
le lac Maadih.

Le 18, arrive le 22e rgiment de chasseurs; le 19, les trois
demi-brigades commandes par les gnraux Lanusse et Silly.

Les 18, 19, 20 et 21, escarmouches et commencement du sige
d'Aboukir par les ennemis; ils le battent par terre et par mer.

Dans la nuit du 17 au 18, le gnral Friant avait expdi un
courrier au Caire, pour y apprendre ce qui s'tait pass. Dans la
nuit du 20 au 21, le courrier arrive au Caire.

Le 21, le gnral en chef, malgr la position o se trouvaient
Souez, Salhih et Damiette, menacs par l'ennemi, se dtermine 
partir avec toute l'infanterie et la cavalerie, sauf la 9e de ligne
et la 22e lgre, qu'il laisse pour dfendre le Caire et les
frontires de la Syrie. Il envoie ordre au gnral Rampon de se
rendre sur-le-champ  Rahmanih avec quinze cents hommes et son
artillerie; il envoie aussi ordre au gnral Donzelot de descendre
de la Haute-gypte au Caire avec la 21e lgre.

Le 21, le gnral en chef se met en route avec la 13e, la 85e et la
88e de ligne, un dtachement de la 21e, qui tait depuis long-temps
au Caire, le 7e de hussards, le 14e, le 15e et le 20e de dragons.

Le 22, les ennemis viennent attaquer les gnraux Friant et Lanusse,
qui, aprs un combat trs vif, se replient sur les hauteurs en avant
de la porte de Rosette. L'ennemi se retire aussi sur les hauteurs
entre le camp des Romains et le lac Maadih, o il commence  se
retrancher. L'ennemi a perdu dans cette journe  peu prs mille 
douze cents hommes. Les troupes franaises y ont aussi beaucoup
perdu; elles se sont battues comme des lions, mais les dispositions
n'ont pas t faites telles qu'elles devaient tre; le gnral
Lanusse n'a fait battre ses troupes que partiellement, au lieu de
runir leurs efforts.

Le 24, le gnral en chef arrive  Rahmanih; il y attend le 25 le
gnral Rampon, et le 26 il part pour Birket, o le rejoint le
gnral Rampon; le 28 il arrive  Alexandrie aprs une marche des
plus pnibles, ayant t oblig d'aller traverser le lac Marotis,
par-del le Marabou, la chausse de Rda tant occupe par l'ennemi.

Le 29, le gnral en chef fait ses dispositions; le 30,  trois
heures et demie du matin, il attaque les ennemis dans leur position
entre le camp des Romains et la pointe du lac Maadih. Le combat a
t terrible pendant six heures de temps; mais, citoyen Premier
Consul, ceux qui depuis long-temps voulaient l'vacuation de
l'gypte ont donn dans cette mmorable journe des preuves de leur
inaltrable malveillance. Les troupes du centre et la cavalerie ont
fait des prodiges de valeur; elles ont perc deux fois les deux
lignes ennemies, sont entres dans leurs redoutes; mais n'tant
secondes ni par la droite ni par la gauche, elles ont t obliges
de se retirer avec beaucoup de perte. L'infanterie du centre tait
commande par les gnraux Rampon, Zayoncheck et Destaing; la
cavalerie, par les gnraux Roize et Boussard. Le gnral Destaing a
eu le bras cass, Roize a t tu dans le camp ennemi, Boussard a eu
deux coups de feu et un coup de baonnette.

 la gauche, commande par le gnral Lanusse, les troupes se sont
montres avec le plus grand sang-froid; mais, mal diriges par ce
gnral, elles n'ont rien fait de ce qui avait t ordonn. Il en a
t de mme pour la droite, commande par le gnral Reynier.

 la fin de l'affaire, sur les neuf heures du matin, le gnral
Lanusse a eu la cuisse emporte par un boulet perdu; il est mort le
soir mme: le gnral Silly, un des plus braves et des plus honntes
hommes de l'arme, a eu aussi la cuisse emporte, mais il va bien.

 la droite, le gnral Baudot a eu aussi la cuisse emporte par un
boulet perdu: il est mort de sa blessure.

 neuf heures et demie, voyant que tous les efforts taient
inutiles, le gnral en chef a ordonn la retraite, qui s'est faite
avec le plus grand ordre. L'arme franaise est venue reprendre sa
position en avant de la porte de Rosette; les ennemis ont gard la
leur.

Une grande quantit d'officiers de l'tat-major et de chefs de corps
ont t tus ou blesss; presque tous ont t dmonts. Le gnral
en chef a eu aussi un cheval tu sous lui.

Sir Ralph Abercrombie, gnral en chef de l'arme ennemie, est mort
de ses blessures, ainsi qu'un autre de leurs gnraux, sir Kerry;
deux autres ont t blesss, ainsi que M. Smith.

Tous les aides-de-camp du gnral en chef se sont conduits avec la
plus grande distinction; l'aide-de-camp du gnral Murat, qui tait
venu apporter des dpches d'Ancne, a t tu  ct du gnral en
chef.

La perte des ennemis et celle des Franais a t  peu prs la mme,
quinze cents hommes hors de combat de part et d'autre.

Le lendemain de la bataille, 1er germinal, les malveillans ont
cherch  exciter du mouvement dans l'arme; les troupes ont t
inbranlables; ils ont crit au Caire, mandant que tout tait perdu,
et qu'il fallait tout vacuer, tout vendre  quelque prix que ce
ft. Le gnral en chef, instruit  temps, a rassur tout le monde,
except les gens qui, par faiblesse ou malveillance, ne se rassurent
jamais.

Le gnral en chef a fait retrancher de la manire la plus forte la
position en avant de la porte de Rosette; elle est presque
inattaquable.

Le fort d'Aboukir s'est rendu le 17 ventse.

Les ennemis ont march sur Rosette; le fort s'est rendu aprs une
trs belle dfense, et le Boghaz a t forc par les canonnires
anglaises; mais elles ne pourront pas remonter le Nil, vu le peu
d'eau qui y existe aujourd'hui.

Le gnral en chef a envoy le gnral Lagrange pour couvrir
Rahmanih avec environ quatre mille hommes. Il est post sur le bord
et sur la rive gauche du Nil,  mi-chemin de Rahmanih et Rosette.
Les Anglais ont leur position  deux lieues au-dessus de cette
place; ils ont leur droite appuye au lac d'Edko, et leur gauche au
Nil.

Les Anglais, qui se croient tout permis, ont coup, du ct de Bda,
la digue qui contient les eaux du lac Maadih; la mer s'est rpandue
dans tout l'espace qui formait autrefois le lac Marotis, et de l
dans une valle qu'on croit s'tendre jusqu'auprs de Derne. Le
gnral en chef a fait sur-le-champ porter  bras d'hommes et sur
des prolonges d'artillerie, des bateaux qu'on a placs sur le lac
Marotis; ils servent  entretenir la communication avec Rahmanih:
la cavalerie peut passer dans environ trois pieds d'eau. On
construit aussi des pontons qui porteront du canon, pour s'opposer
aux canonnires que l'ennemi pourrait porter sur le lac Marotis. On
s'est servi, pour excuter cette mesure, d'un ancien canal creus
pour faire passer les galres du port dans le lac Marotis; il est
entre le mamelon et le fort des Bains.

Une portion de l'arme des Osmanlis est arrive  Salhih.

Deux vaisseaux anglais sont entrs dans la mer Rouge.

Vous voyez, citoyen Premier Consul, quelle est la position de
l'arme franaise en gypte: le gnral en chef vous promet qu'il se
battra jusqu' la mort, et qu'il rendra  jamais mmorable la
dfense des Franais en gypte, s'ils ne reoivent pas de secours.

L'amiral Gantheaume, sorti de Brest vingt et un jours avant _la
Rgnre_, partie de Rochefort, aurait pu tre arriv ici avant
l'apparition des Anglais. _La Rgnre_ n'a mis que dix-sept jours
dans sa traverse. Si l'amiral Gantheaume tait arriv, les Anglais
ne seraient plus aujourd'hui en gypte: il a t vu  l'entre de
Toulon le 30 pluvise; c'est _le Lodi_ qui en a fait le rapport.
Quelle fatalit a donc retard la marche de l'escadre franaise?

Le gnral en chef ne peut trop se louer des capitaines de vaisseau
Villeneuve, Richer et Barr; eux et leurs marins s'emploient
partout.


_Rsum._

Les Anglais sont matres d'Aboukir et de la presqu'le, jusqu' la
pointe du lac Maadih  leur gauche, et le camp des Romains  leur
droite.

Ils sont matres de toute la cte, depuis Aboukir jusqu' Rosette
inclusivement; ils se sont empars du fort Julien et du Boghaz; leur
position de ce ct est  deux lieues en avant de Rosette.

Les Franais sont matres d'Alexandrie jusque vers les hauteurs qui
sont  un quart de lieue en avant de la porte de Rosette; leur camp
retranch est assis sur ces hauteurs: ils sont matres de Rahmanih,
et ils ont un corps considrable au-dessous de cette place,  quatre
lieues de Rosette et vis--vis des Anglais; ils sont encore matres
de Bourlos, Damiette, le Caire et de tout le reste de l'gypte.

Mourd-Bey est  Miniet. Que feront les Osmanlis? cela est encore
trs incertain.

Le gnral en chef a nomm deux lieutenans-gnraux, afin de
comprimer tous les malveillans; ce sont les gnraux Friant et
Rampon.

Le gnral en chef prendra peut-tre le parti de renvoyer en France
tous ces malveillans, qui ont jur haine  leur pays. Dans les
circonstances difficiles, il faut employer les grands remdes.

Ci-joint l'ordre de bataille donn le 29 au soir,  Alexandrie, 
tous les gnraux de l'arme. Une note explicative fera connatre ce
qui a t excut et ce qui ne l'a pas t.

Salut et respect.

                                                        _Sign_ MENOU.


  (N 2.)

NOTES DU GNRAL ***,

SUR LA SITUATION DE L'ARME D'GYPTE,

DEPUIS LA FIN DE L'AN VII JUSQU'AU 12 FLORAL AN IX.


Les lettres crites au Directoire excutif par Klber,
Damas, Dugua, Tallien, Poussielgue, etc., attestent la haine
qu'on portait  Bonaparte, et le dsir de le voir ananti.

Discours injurieux tenus  la mmoire de Bonaparte.

               Lorsque le gnral Klber prit le commandement de
               l'arme d'Orient,  la fin de l'an VII, il ne put
               cacher la jalousie qu'il portait  la gloire de son
               prdcesseur. Tous les tablissement faits par celui-ci
               furent changs, et le systme de guerre qu'ont signal
               d'clatans faits d'armes en gypte et en Italie fut
               rebut. Une rivalit entre les gnraux ayant fait les
               campagnes d'Italie, et ceux qui avaient combattu dans
               le Nord et sur le Rhin, s'tablit alors. Ds ce moment,
               plus d'unit dans l'arme, qui se divisa en deux
               partis.

Bonaparte, devenu premier consul, irrita la jalouse ambition
de Klber. Il ne tenta rien moins que d'engager l'arme 
se dclarer indpendante, pour lutter contre le premier
consul.

               Le gnral Klber, zl protecteur des dtracteurs de
               Bonaparte, manifesta bientt le dsir et le projet de
               ramener l'arme en France et d'abandonner l'gypte sans
               en tirer aucun avantage; c'est en consquence de ces
               dispositions que la capitulation d'El-A'rych fut
               signe.

Aprs la reddition d'El-A'rych, le commandant reoit en
rentrant un grade suprieur et une gratification de 10,000
fr.

Mutinerie des troupes excite  Damiette et  Alexandrie. La
solde arrire de huit mois.

               Les moyens employs pour avoir des prtextes
               justificatifs d'une telle conduite, n'ont pu chapper,
               mme aux moins clairvoyans.

 la bataille de Mattarih, si les troupes eussent t
abandonnes  leur impulsion ordinaire, il ne retournait pas
un Turc en Syrie; la mthode thorique employe dans cette
affaire, permit au contraire  cette arme de reprendre
l'offensive peu de temps aprs.

               La mauvaise foi du cabinet de Saint-James a sauv
                l'arme franaise la honte de l'vacuation, en
               l'obligeant de reconqurir l'gypte sur les Osmanlis,
               matres d'une partie des forts, et rpandus dans la
               ville du Caire.

Plusieurs parlementaires sont envoys et reus par terre et
par mer.

               L'impossibilit de renouer des ngociations avec
               succs, tait assez dmontre par la perfidie des
               Anglais, et par le sentiment des forces de l'arme.
               Cependant le gnral Klber, fidle  son plan, chercha
               les moyens de se rapprocher des Anglais pour traiter de
               nouveau, et leur laisser l'gypte.

Arrive du chef de brigade Latour-Maubourg et du gnral
Galbo.

               Des ordres exprs du gouvernement vinrent dranger son
               projet; mais pour cela il ne s'obstina pas moins 
               partir lui-mme avec quelques uns de ses plus zls
               partisans. Un dfaut de combinaisons et des
               circonstances particulires l'en empchrent.

Rquisitions faites en nature, en bestiaux, et accompagnes
des plus dures vexations.

Les Cophtes employs  ces recouvremens.

               Pendant qu'on se disposait ainsi  abandonner la
               conqute de l'gypte, et qu'on flattait les troupes de
               l'espoir de rentrer dans leur patrie, l'administration
               du pays tait totalement nglige, ou remise  des
               agens dignes de leur ministre.

Prtexte de mauvaise volont ou d'intentions hostiles
supposes aux habitans pour piller impunment des villages.

               Les habitans du pays furent souvent exposs aux
               extorsions des commandans militaires, qui, appuyant de
               la force des armes les prtentions des agens
               particuliers, et croyant leur dpart prochain,
               pressuraient d'autant pour en retirer le plus possible.

Il avait t retir de l'gypte plusieurs millions, et
jamais il n'y avait un sou disponible pour la solde.

               Malgr ces avanies et ce qu'on retirait en avances sur
               le myri des villages, la solde de l'arme tait
               arrire de prs d'un an, et les principaux chefs
               d'administration taient cranciers du gouvernement de
               sommes considrables.

               C'est dans cet tat de choses en gypte que le gnral
               Klber fut assassin par un missaire du visir.

L'arme vit avec plaisir la bonne rsolution de son nouveau
chef.

               Le commandement chut alors au gnral Menou, qui,
               fidle  l'honneur et  son pays, prvint l'arme, par
               une adresse, qu'il ne ferait rien d'indigne d'elle, et
               qu'il n'agirait que d'aprs les ordres du gouvernement.

Propos indcens tenus par quelques individus.

               Les partisans de l'vacuation trouvrent dans le
               nouveau commandant un antagoniste svre, aussi
               cherchrent-ils  jeter de la dfaveur sur toutes ses
               oprations.

               Le gnral Menou sentit la ncessit d'extirper les
               grands abus d'administration militaire et civile, et
               d'y suppler par des rglemens sages.

Rforme des commissaires des guerres.

Les fournitures de subsistances reprsentes par une
indemnit en numraire. Les hpitaux bonifis, les corps
chargs de leur habillement.

Fixation des droits faciles  recouvrer sans tre  charge aux
paysans. Les Cophtes ne sont plus chargs des recouvremens.
Les commandans militaires chargs de surveiller la perception
sans pouvoir rien exiger.

               Une rforme fut ordonne dans l'administration
               militaire, et un systme organisateur, en assurant la
               subsistance et la solde de la troupe, dtermina la
               quotit d'impositions,  laquelle seraient assujettis
               les habitans, en les dchargeant des avanies et
               extorsions sous lesquelles ils gmissaient depuis trop
               long-temps.

Contentement gnral des habitans sur ce changement.

               La confiance succdait alors  la crainte, et les
               communications entre les habitans et les Franais
               furent sincres et faciles.

               Les administrateurs rforms, accoutums  grossir leur
               bourse du produit de leurs extorsions, et ne pouvant
               continuer, cherchrent  sauver leur fortune en se
               joignant aux partisans de l'vacuation.

crit relatif  Daure, promu au grade d'inspecteur gnral
aux revues.

               Des lettres anonymes furent crites, et peignirent le
               gnral Menou sous les plus noires couleurs.

               La masse de l'arme resta inaccessible  toutes les
               dissensions, et on s'acharna davantage en raison de la
               rsistance qu'on prouvait  l'branler.

               Les troupes sentaient trop bien l'avantage du nouveau
               systme, aussi restrent-elles toujours attaches, par
               l'estime la mieux mrite, au gnral qui, aprs
               l'avoir fait solder de ses arrirs, lui assurait une
               bonne subsistance, et cherchait tous les moyens de lui
               tre avantageux en remplissant les intentions du
               gouvernement.

               L'opinion inbranlable de l'arme convainquit les
               propagateurs de l'vacuation et ses partisans, runis
               par d'autres motifs, qu'ils ne pouvaient la dtacher de
               son chef.

Les gnraux Reynier, Damas, Lanusse, Verdier: le premier,
jaloux du commandement de l'arme; le deuxime, tenant au
systme d'vacuation, et peut-tre encore plus au trsor de
Klber.

Le troisime, souponn d'avoir tolr des dilapidations,
avait t relev du commandement d'Alexandrie; o il avait
introduit des officiers anglais dans les ftes.

Le quatrime, d'une immoralit reconnue et par ses vexations
commises dans le Delta et ailleurs.

Et tous les quatre, irrits de ne pouvoir plus abuser de
leur autorit pour se procurer de l'argent par des moyens
peu dlicats, s'taient, avec leurs partisans, dclars les
antagonistes du gnral qu'ils avaient mme rsolu de faire
arrter; ils avaient en consquence attir dans leur parti
les chefs de brigade Pepin et Goguet.

               Des hommes marquant par les premiers grades militaires,
               et fatigus de l'inaction peu lucrative o ils taient
               rduits, levrent enfin le masque, et se prsentrent
               chez le gnral pour lui demander raison des changemens
               qu'il avait tablis dans l'administration, et pour
               l'engager  rtablir les choses dans le mme tat
               qu'elles taient avant qu'il prit le commandement de
               l'arme.

La rponse ferme et positive du gnral Menou, tonne les
rclamans.

               Le gnral en chef, tonn d'une dmarche qui pouvait
               avoir les consquences les plus fcheuses, et assur
               des bons effets du nouveau mode d'administration,
               rpondit positivement qu'il ne changerait rien de ce
               qu'il avait ordonn, parce qu'il n'avait rien fait qui
               ne ft conforme aux intrts de l'arme et du
               gouvernement. Il promit en mme temps de laisser leur
               procd ignor.

Le premier consul ayant confirm le gnral Menou dans le
commandement de l'arme, les dissidens se taisent, n'ayant
plus de prtexte  lui opposer.

               Ce parti, dsespr de n'avoir  pu arracher au gnral
               Menou l'estime, la bienveillance de l'arme, la
               confiance et le respect des habitans, ne s'obstina pas
               moins  poursuivre sa chute, et crut en assurer le
               succs, en faisant manquer les oprations militaires si
               l'ennemi se prsentait.

Des Anglais, sous prtexte de ngoce, voyageaient en gypte;
ils pouvaient tre suspects d'espionnage.

               Le moment parut favorable, et vraisemblablement ces
               dissensions le devancrent.

Les dissidens attendent l'arrive d'une arme ennemie pour
entraver et faire chouer les oprations militaires du gnral
en chef.

               Les Anglais rassemblaient des troupes  Rhodes, et le
               visir, runissant des troupes en Syrie, menaait
               l'gypte.

Les troupes avaient t rassembles au Caire pour s'assurer de
leurs bonnes dispositions, et pour empcher la propagation du
systme d'vacuation, en leur en montrant le ridicule par la
runion des forces qu'on pouvait opposer aux ennemis du
dehors.

               Les rapports de Syrie apprirent qu'un corps de dix 
               quinze mille Turcs tait post  El-A'rych, et que le
               gros de cette arme tait prt  se mettre en marche.

               Pour prvenir les mouvemens de cette arme turque, et
               la battre avant qu'elle mit le pied sur le terrain
               cultiv, des troupes furent runies au Caire; on tira 
               cet effet des dtachemens de Damiette et d'Alexandrie.

               La saison des dbordemens n'tait pas encore venue, on
               ne devait pas craindre les Anglais.

               L'arme d'Orient tait rpartie le 10 ventse comme il
               suit:


_Dans la Haute-gypte._

2 bataillons de la 21e lgre, avec le gnral Donzelot.

_Salhih_, _Belbis_, _le Caire_, _Boulac et Gish_.

  4e lgre.                         } Le gnral en chef.
  1er bataillon de la 21e lgre.    } Le gnral de division Lagrange,
  22e lgre.                        }   chef de l'tat-major gnral.
  9e de ligne.                       } Belliard, commandant le Caire.
  13e de ligne.                      } Galbo, adjoint de la place.
  18e de ligne.                      } Duranteau, _idem._
  69e de ligne.                      } Reynier, gnral de division.
  85e de ligne.                      } Robin, gnral de brigade.
  88e de ligne.                      } Baudot, _idem._
  1 bataillon de sapeurs.            } Lanusse, gnral de division,
  4 rgim. de cavalerie.             } Silly, gnral de brigade.
  Les guides.                        } Valentin, _idem._
  Les Cophtes, Grecs et Syriens.     }


_Le Caire, Boulac et Gish._

                               }    Samson, gnral du gnie.
  1,000 hommes et 200 chevaux  }    Bertrand, _idem._
    venus d'Alexandrie         }    Songis, gnral d'artillerie.
    et de Damiette.            }    Fautrer, _idem._
  Les dromadaires.             }    Roize, gnral de cavalerie.
  2 compagnies d'artillerie    }    Boussard, _idem._
    lgre.                    }    Bron, _idem._
  Le parc d'artillerie.        }    Damas, Destaing, Almras et Morand.


_Alexandrie et Aboukir._

  61e de ligne.                 }                          }
  75e de ligne.                 }  Moins 500 hommes et     }  Le gn. de
  3e de dragons.                }    100 chevaux dtachs  }    division
  18e de dragons;               }    au Caire.             }    Friant.
  1re comp. d'artill. lgre.   }                          }


_Rosette, Rahmanih et le Delta._

  1 bataillon de la 75e.     Le gnral Zayoncheck.
  2 bataillons de la 25e.    Le gnral Dlegorgue.


_Damiette et Lesbh._

  2e lgre.                     }   Moins 500 hommes et      }  Le gn. de
  32e de ligne.                  }     100 chevaux dtachs   }    division
  20e dragons.                   }     au Caire.              }    Rampon.
  1re comp. d'artill. lgre.    }                            }


               Une flotte parut  la vue d'Alexandrie le 10 ventse;
               on signala cent trente-cinq voiles ayant le cap 
               Aboukir. Elle mouilla dans la baie le 11. Le gnral
               Friant expdia aussitt des courriers au Caire et 
               Damiette pour prvenir de ce mouvement. Les courriers
               arrivrent le 13  leur destination. Le gnral Friant
               prit position sur les hauteurs d'Aboukir avec les
               troupes de la garnison d'Alexandrie; le gnral
               Zayoncheck fut post  la Maison Carre, entre Rosette
               et Aboukir, avec un bataillon de la 75e et le 3e
               rgiment de dragons.

               Deux bataillons de la 25e, dtachs dans le Delta,
               reurent l'ordre de se porter sur Rahmanih, avec
               soixante-dix chevaux du 20e.

               La division Lanusse partit du Caire avec un rgiment de
               cavalerie, pour marcher sur Aboukir  grandes journes.

               Le gnral Rampon rassembla toutes les troupes sous ses
               ordres  Damiette, pour tre prt  excuter tout
               mouvement. Les dtachemens tirs d'Alexandrie et de
               Damiette partirent du Caire pour rejoindre leur
               division  marches forces; celui de Damiette y arriva
               le 18 ventse, avec le gnral Morand.

               Par les rapports ultrieurs, le gnral Friant assurait
               qu'il n'y avait pas de troupes de dbarquement sur
               cette flotte, et qu'il rpondait de repousser toute
               tentative sur le rivage.

               Ensuite de cette assurance, le mouvement des troupes en
               marche fut retard; le rgiment de cavalerie aurait pu,
               sans ce retard, arriver le 17  Aboukir.

Le gnral Zayoncheck avait prvenu le gnral Friant de ce
mouvement.

               L'ennemi, sans montrer ses troupes, faisait des
               manoeuvres pour rapprocher ses btimens, et exerait
               journellement ses chaloupes.

               De gros btimens de transport chargs de troupes
               avaient t pousss aussi prs de terre que possible;
               les chaloupes de tous les btimens de la rade les
               avaient accosts.

Les gnraux Samson et Bertrand tenant aussi au systme
d'vacuation, taient prsens  l'affaire. Tout en convenant
du grand ordre mis par les Anglais dans leur dbarquement,
ils assuraient que s'ils se prsentaient encore, ils ne
douteraient pas du succs des efforts que feraient les
troupes pour l'empcher.

               Le 17 ventse, par un temps trs calme, toutes les
               chaloupes furent charges de troupes, et se dirigrent
               sur la terre, avec beaucoup de clrit, d'ordre et
               d'ensemble, sous la protection d'embarcations armes.
               Elles dbarqurent au nord-ouest de la baie, point le
               mieux reconnu pour la facilit d'un dbarquement, ainsi
               que pour l'avantage d'une bonne position militaire et
               sa proximit. Elles prsentrent en mme temps un front
               de bataille de trois  quatre mille hommes.

               Les troupes du gnral Friant, qui comprenaient la 61e,
               deux bataillons de la 75e, le 18e rgiment de dragons,
               et soixante-dix chevaux du 20e, taient campes en
               arrire des mamelons, et avaient leurs avant-postes
               sur les points les plus saillans; lorsque ces
               avant-postes virent les mouvemens ennemis, ils se
               replirent sur le corps de bataille; les corps taient
               par colonnes en masse.

Malgr les meilleures intentions du gnral Friant et son
violent dsir d'acqurir une nouvelle gloire, on ne peut
s'empcher de lui reprocher d'avoir mis trop de mthode et
de lenteur dans ses manoeuvres. C'est particulirement ce
qui lui a fait prouver des revers.

               La 61e, aprs s'tre dploye, se porta sur le point le
               plus saillant. Pendant qu'elle excutait sa manoeuvre,
               l'ennemi se portait sur le mme point. Ces deux corps
               se rencontrrent au sommet. L s'engagea un combat
               opinitre; les Anglais qui se prsentrent de front
               furent repousss avec vigueur jusque dans leurs
               chaloupes par les grenadiers de la 61e; cette
               demi-brigade se trouvant dborde sur ses flancs, et
               expose  un feu trs vif, fut oblige de se retirer
               pour n'tre pas enveloppe. La 75e fut aussitt mise en
               mouvement pour soutenir la 61e;  son approche elle
               essuya un feu trs vif, qui, dirig sur sa masse, lui
               fit prouver une perte considrable, et l'empcha de se
               dployer; elle se retira aprs avoir laiss ses chevaux
               d'artillerie, ses canonniers et ses pices sur le champ
               de bataille. Les efforts de l'infanterie n'ayant pu
               retenir l'ennemi, une charge fut ordonne  l'escadron
               du 20e rgiment de dragons. Quoique fournie avec
               beaucoup de courage et de vlocit, elle ne put entamer
               assez sensiblement la ligne ennemie. Le 18e reut  son
               tour l'ordre de charger. Les pertes qu'il prouva
               l'empchrent de finir sa charge.

               L'ennemi n'ayant pu tre branl  par les efforts de
               ces diffrens corps, le gnral Friant, craignant de
               compromettre la sret d'Alexandrie, ordonna la
               retraite sur cette place.

Le gnral Zayoncheck avait propos au gnral Friant de
runir les corps que chacun d'eux commandait, pour multiplier
les moyens de rsistance au dbarquement.

               Pendant cette affaire d'Aboukir, le gnral Zayoncheck
               tait post  la Maison Carre avec cinq cents hommes
               d'infanterie et le 3e rgiment de dragons; lorsqu'il en
               apprit le rsultat, il se rendit  Alexandrie, pour
               aider le gnral Friant  couvrir cette place.

D'une seule marche le gnral Zayoncheck se rendit 
Alexandrie en passant entre les lacs Maadih et Marotis.

               Si les troupes postes  la Maison Carre avaient t
               runies  celles du gnral Friant, les Anglais taient
               culbuts.

               Les positions les plus saillantes n'tant pas gardes,
               l'ennemi s'en est empar sans obstacle.

               Les corps ayant donn partiellement, ont t crass
               tour  tour par le feu de l'ennemi.

               L'ordre en colonnes demandant du temps pour dployer,
               et offrant  l'ennemi plus de moyens de destruction,
               lui a donn l'avantage de prendre les positions
               avantageuses, d'o il dirigeait tous ses feux avec
               succs.

               La cavalerie aurait d charger au moment o les
               troupes se formaient en dbarquant et non aprs que ces
               mmes troupes taient en ordre et enhardies par la
               rsistance qu'elles avaient oppose aux efforts de
               l'infanterie. Ce premier choc les aurait confondues et
               renverses.

               Les Anglais, aprs la retraite du gnral Friant,
               continurent leur dbarquement; on value le nombre de
               leurs troupes de quinze  dix-huit mille hommes. Le
               blocus du fort d'Aboukir fut form.

               Le gnral en chef ayant t instruit par le gnral
               Friant du peu de succs qu'il avait obtenu, ordonna un
               mouvement gnral de troupes sur Rahmanih, en
               prescrivant d'y apporter beaucoup de clrit.

Le gnral Friant ayant relev le gnral Lanusse dans le
commandement d'Alexandrie, il existait entre eux, sinon de
la msintelligence, du moins peu de rapprochement.

               Dans cet intervalle, le gnral Lanusse arriva 
               Alexandrie avec sa division et un rgiment de
               cavalerie. Il se concerta avec le gnral Friant sur
               les moyens de prendre l'offensive.

               Les troupes des deux divisions partirent en consquence
               d'Alexandrie le 21 ventse, et prirent position, leur
               droite appuye au lac Maadih, et leur gauche  la mer,
                hauteur de l'Embarcadre; elles taient protges par
               vingt-quatre pices de canon.

La tranche ouverte et les batteries tablies, le fort
capitula le 27 ventse.

               L'arme anglaise tait alors occupe  couvrir le sige
               d'Aboukir.

               Le 22 ventse, les reconnaissances de cavalerie
               apprirent que l'ennemi faisait un mouvement gnral;
               les troupes prirent leur rang.

Le gnral Lanusse voulant se faire un mrite de les battre
sans la participation du gnral Menou, les attaqua comme un
homme trop assur de la victoire.

               Par un mouvement d'imptuosit qui lui tait naturel,
               le gnral Lanusse, oubliant les dispositions convenues
               avec le gnral Friant, ordonna, en voyant l'ennemi, 
               un bataillon de la 4e lgre, de l'attaquer de vive
               force. Ce bataillon ne pouvant renverser une aussi
               forte masse, fut soutenu par un second, et celui-ci
               aid par un troisime, ainsi successivement, jusqu' ce
               que toutes les troupes de cette division, battues
               sparment, eussent tellement souffert de leur
               opinitret  soutenir les efforts d'un ennemi
               suprieur, qu'elles furent obliges de se retirer.

Il n'y eut point d'ensemble dans les mouvemens des deux
divisions.

               Le gnral Friant, entran par le mouvement de l'autre
               division, se trouva dans la ncessit de l'imiter sans
               obtenir plus de succs.

               L'infanterie n'ayant pu entamer cette ligne flanque de
               colonnes en masse, une charge de cavalerie fut
               ordonne; l'audace avec laquelle on la fournit, ne
               rpondit pas  l'attente qu'on en avait conue. Le feu
               trop vif de la ligne ennemie l'obligea  la retraite.

               Aprs une perte assez considrable en hommes, en
               chevaux et en artillerie, les deux divisions vinrent
               prendre position sur les hauteurs  l'est d'Alexandrie.

Suite des dissensions des gnraux par la rpugnance de
quelques uns d'entre eux  excuter les ordres du gnral
Menou.

               Les mmes causes qui ont empch le gnral Friant de
               s'opposer au dbarquement le 17, ont facilit le succs
               de l'arme anglaise le 22. On peut mme ajouter que le
               gnral Lanusse, jaloux de battre l'ennemi sans les
               ordres du gnral en chef, s'tait trop laiss emporter
               par cette avide passion de gloire.

Pendant la marche de l'arme, les propagateurs de
l'vacuation reproduisirent ce systme en tchant de
dmontrer l'impossibilit de battre les Anglais, et de faire
perdre au gnral en chef la confiance de l'arme.

               Le gnral en chef continua de marcher sur Alexandrie
               avec l'arme. Elle y fut runie le 29 ventse, aprs
               midi.

               Les positions de l'arme ennemie furent aussitt
               reconnues par le gnral en chef et les officiers du
               gnie.

               L'attaque fut rsolue pour le 30, avant le jour;
               l'ordre en fut donn avec les instructions comme suit:

               Le gnral Lanusse, ayant sous lui la 4e lgre, les
               18e, 69e, 88e de ligne, devait attaquer la redoute de
               gauche, point majeur de la ligne ennemie sur la mer, en
               arrire du camp des Romains.

               Le gnral Rampon, avec les carabiniers de la 2e lgre
               et la 32e de ligne, soutenait cette attaque en suivant
               le mouvement de l'ennemi.

               Le gnral Destaing, avec les grenadiers du bataillon
               grec, et un bataillon de la 21e lgre, faisait
               l'avant-garde  la droite du gnral Rampon.

               Le gnral Friant, avec les 25e 61e et 75e de ligne
               suivait le mouvement sur la droite.

Les gnraux Reynier et Damas n'avaient pas reu l'ordre de
suivre les mouvemens de l'arme. Le premier devait tre 
Belbis, et le second dans la Haute-gypte.

               Les 13e et 85e, sous les ordres du gnral Reynier,
               devaient galement suivre le mouvement.

               Une fausse attaque devait tre faite par les
               dromadaires vers _Bda_, et trois cents chevaux sous
               les ordres du gnral Bron devaient harceler
               continuellement l'ennemi dans cette partie.

Tous les gnraux chefs de colonnes furent assembls le 29 au
soir par le gnral en chef. Ils convinrent de l'uniformit et
de l'ensemble des mouvemens pour l'excution des dispositions
de l'ordre, qui furent unanimement approuves.

               La cavalerie, sous les ordres du gnral Roize, devait
               agir suivant les circonstances.

               Le 30,  deux heures du matin, les colonnes prirent
               leurs positions.

               Au signal convenu, les dromadaires firent avec succs
               leur fausse attaque; les diffrentes divisions se
               mirent en mouvement; les troupes, brlaient
               d'impatience  d'atteindre l'ennemi. Si leur bonne
               volont et leur courage ont t mal dirigs, et si le
               succs n'a pas couronn leurs efforts, elles le doivent
               aux mauvaises dispositions du gnral Lanusse, et aux
               plus mauvaises intentions d'autres personnes, qui, pour
               faire chouer le plan du gnral Menou et satisfaire
               leur vil intrt et leur ambition, leur ont sacrifi
               l'intrt de la France, le sang des braves et la gloire
               de l'arme.

               Si l'affaire du 30 a t manque, en voici les causes:

               Les troupes devaient tre ranges sur deux lignes,
               ayant des claireurs en avant.

Mauvaises dispositions du gnral Lanusse; en contrevenant 
ce qui tait convenu la veille, il oppose l'ordre de profondeur
au jeu de l'artillerie.

Lanusse en mourant s'cria avec une espce de satisfaction:
qu'il tait f... ainsi que la colonie.

               La division Lanusse, attaquant le point majeur, fut au
               contraire range par colonnes en masse, ayant ses
               grenadiers et carabiniers en queue. Quelques coups de
               canon de front et par le flanc suffirent pour la mettre
               en dsordre. Le gnral Lanusse ayant eu la cuisse
               casse, elle se jeta  droite.

Daure, trs actif antagoniste du gnral Menou, vint se
mler  l'affaire, et dvia une colonne des meilleures
troupes.

               La premire ligne de grenadiers et de carabiniers,
               sous les ordres du gnral Rampon, fut entrane sur la
               droite par les cris de l'inspecteur aux revues Daure;
               et l, elle s'accula aux troupes en dsordre de la
               division Lanusse, qui arrtrent son mouvement.

L'adjudant commandant Sornet a t tu en montant  la
redoute. Le chef de bataillon Soulier et le capitaine
Audibert y ont t faits prisonniers.

               La deuxime ligne marcha directement sur le flanc
               gauche de la redoute, qu'elle ne put enlever de force,
               parce qu'elle tait rduite  une poigne d'hommes,
               exposs  un feu  de front, de flanc et de revers.

Le gnral Destaing ayant t bless, et ses troupes tant
enveloppes, furent obliges de se faire jour  travers une
ligne ennemie pour se retirer.

               Les troupes sous les ordres du gnral Destaing
               atteignirent leur but en perant la ligne ennemie,
               mais, n'tant soutenues par aucun autre corps, elles
               furent obliges de cder au nombre et  l'avantage de
               la position.

Le gnral Friant tenait trop  la mthode thorique; il
n'agit pas assez vivement.

Le gnral Reynier ayant reu plusieurs fois l'ordre
d'avancer, n'en resta pas moins dans l'impassibilit. Le
gnral Lagrange lui en porta lui-mme l'ordre sans plus de
succs.

Les gnraux Reynier et Damas sont reconnus pour chefs de parti,
si bien que leurs partisans s'appellent Reyniristes, et
distinguent ceux du gouvernement par l'pithte de Menouistes.

               Les divisions Friant et Reynier, continuellement
               exposes au feu de l'artillerie, ne furent jamais mises
                porte de rien entreprendre d'offensif.

Les retranchemens franchis, elle renversa tout ce qu'elle
rencontra; les obstacles s'tant multiplis au milieu des
tentes ennemies et des trous de loup, elle se retira ayant
eu le gnral Roize tu, le gnral Boussard bless, et avec
lui plusieurs chefs.

               La cavalerie fournit une charge qui lui attira
               l'admiration mme de ses ennemis. Si une ou deux des
               divisions qui n'avaient pas donn l'eussent soutenue,
               le succs de la journe tait assur.

Les partisans de l'vacuation profitrent de ce revers et
prsentrent avec satisfaction le tableau de la situation de
l'arme aprs les trois affaires, pour prouver l'impuissance
de nos armes, et produire leur systme.

               La mme fatalit qui fit manquer les journes des 17 et
               22, vit produire les mmes rsultats le 30.

               C'est dans cette dernire journe  qu'on vit l'intrt
               de parti sacrifier tout ce qu'on a de plus cher,  la
               satisfaction de faire chouer le parti oppos.

Des lettres alarmantes crites au Caire et dans d'autres lieux
peignaient l'arme sous les plus sombres couleurs; si bien
qu'au Caire les Franais se prcipitaient et se retranchaient
avec confusion dans la citadelle.

Les nouvelles officielles dessillrent bientt les yeux, en
dtruisant les impressions produites par les premires.

               Aprs cette affaire, l'arme prit position devant
               Alexandrie; on choisit le terrain le plus propre  tre
               fortifi, pour couvrir cette place. La ligne de
               retranchement appuyait sa droite en arrire du port sur
               le canal, et sa gauche en avant du Pharillon,  huit
               cents toises environ, en avant de la vieille enceinte.

               Les Anglais continurent de fortifier leur position, et
               d'y joindre de nouveaux ouvrages.

L'arme sut aussitt distinguer et vouer  l'indignation et
au mpris les auteurs de ces procds et du peu de succs de
nos armes.

               Les Franais, de leur ct, mirent beaucoup d'activit
               dans leurs travaux.

               Le mme jour, 30 ventse, il fut envoy au gnral
               Morand, qui commandait la 3e lgre, le dpt du 32e de
               ligne, un escadron du 20e rgiment de dragons et une
               compagnie d'artillerie lgre, l'ordre de partir de
               Damiette avec toutes ces troupes, les administrations
               et les hpitaux, pour se rendre  Rahmanih, en
               laissant sur le Nil et sur le lac Menzalh les btimens
               arms qui y taient, pour dfendre l'entre des
               diffrens boghaz, et deux cents hommes pour les
               garnisons de Lesbh, et les quatre tours sur les
               boghaz.

               Les courriers ayant t arrts ou assassins par les
               Arabes, l'ordre ne parvint point au gnral Morand; il
               reut cependant une lettre d'avis.

En arrivant  Damiette, l'aide-de-camp est tonn de voir les
bouches du lac et du Nil ouvertes aux ennemis, et surtout de
voir ces dispositions ordonnes par le gnral Morand, qui ne
peut tre accus d'ineptie.

Le gnral Morand avait t charg de s'aboucher avec les
Turcs par le gnral Klber, avant la capitulation d'El-A'rych.
Il parat qu'il tint beaucoup  voir s'excuter les ordres et
les instructions dont il tait alors nanti.

               L'aide-de-camp du gnral Rampon ayant t envoy 
               Damiette pour y porter l'ordre de ce mouvement, y
               arriva le 21 germinal; il sut que la tour d'Omm-Faredge
               avait t vacue sans qu'on y vt l'ennemi, et que les
               demi-galres, les avisos et les embarcations armes,
               existant dans cette partie du Nil et sur le lac
               Menzalh, avaient t couls par ordre du gnral
               Morand.

               Aprs l'affaire du 30, la 85e part pour Rahmanih.

Aprs l'affaire du 30, quelques btimens turcs de transport
parurent, et joignirent quelques troupes turques aux Anglais.

               On apprend, le 20 germinal, qu'un parti d'Anglais et de
               Turcs marche sur Rosette, et qu' leur approche cette
               ville avait t vacue.

               Le gnral Valentin part aussitt d'Alexandrie avec le
               7e rgiment de hussards et la 69e de ligne, pour aller
               couvrir Rahmanih.

Les Anglais, toujours perfides, excutent strictement les
ordres de leur gouvernement, en retenant comme prisonnire
la garnison du fort, qui devait se retirer avec armes et
bagages.

               L'ennemi, aprs s'tre empar de Rosette, fait le sige
               du fort Julien. La garnison de ce fort, aprs avoir
               repouss trois assauts et eu son commandant tu sur la
               brche, capitule.

Le gnral Donzelot se runit au gnral Belliard aprs
s'tre assur des bonnes dispositions de Mourd-Bey.

Les troupes au Caire comprennent le 9e de ligne, la 22e
lgre, cent hommes de la 21e, tous les dpts de cavalerie,
et vingt-quatre  trente pices de campagne.

               La garnison du Caire se renforce des troupes descendues
               de la Haute-gypte pour couvrir cette place menace par
               un ramassis d'hommes de toute nation et de toute secte,
               rassembls par l'or des Anglais.

Quoiqu'il et t facile de chasser ce ramassis de troupes, en
faisant marcher les troupes du Caire, le gnral Belliard,
partisan des dtracteurs du gnral Menou, convoqua un conseil
de guerre qui dcida qu'on devait attendre l'ennemi sous les
murs du Caire, et couvrir cette place.

               Les forts de Salhih et de Belbis ayant t dmolis,
               ce ramassis de troupes est entr sans coup frir dans
               le pays cultiv, o ces gueux paraissent plutt
               disposs  faire du butin, qu' chercher  se battre.

               Ce parti a pouss un avant-poste jusqu' El-Anka.

Rien ne contraste mieux avec le systme des propagateurs de
l'vacuation, que l'intrt que le peuple gyptien prend 
l'arme franaise, et la satisfaction qu'il prouverait 
nous voir paisibles possesseurs de l'gypte.

               Malgr cette apparition d'une arme anglaise et d'une
               arme prtendue turque, les habitans du pays
               s'intressent au succs de nos armes, et verraient avec
               satisfaction les Franais triompher de ces deux
               ennemis.

               Les Anglais, aprs avoir assur leur position par de
               bons retranchemens, et voulant interrompre les
               communications d'Alexandrie avec le reste de l'gypte,
               couprent, le 24 germinal, la digue qui empchait les
               eaux du lac Maadih de se rpandre dans le bassin du
               lac Marotis; depuis lors un coulement considrable se
               fait par plusieurs grandes saignes.

               Si cette grande tendue d'eau gne les communications
               d'Alexandrie  Rahmanih, elle sert  couvrir le plus
               grand front d'Alexandrie, en sorte qu'il n'y a qu'une
               ligne de quinze  dix-huit cents toises  garder.

               La majeure partie de l'arme ennemie s'est porte sur
               Rosette; elle a tabli sa premire ligne, la droite
               appuye  Edko, et la gauche au Nil, derrire un grand
               canal et un vaste terrain trs fangeux; la seconde
               ligne est  la position d'_Aboumandour_, en avant de
               Rosette.

               Le gnral de division Lagrange partit d'Alexandrie
               avec la 4e demi-brigade lgre, la 13e de ligne et le
               20e rgiment de dragons, pour se runir aux 7e de
               hussards, 22e de chasseurs, 3e et 15e de dragons, 69e,
               85e de ligne et 2e lgre, et former un camp
               d'observation en avant de Rahmanih.

               Quoique l'arme ait t, dans ces trois affaires, la
               victime des dissensions de quelques gnraux, elle n'en
               parat pas moins bien dispose  faire repentir l'arme
               anglaise d'tre venu tenter le sort des armes, avec des
               vtrans accoutums  avoir la victoire pour rsultat,
               et l'honneur de bien servir leur pays pour rcompense.

                                         _Le lieutenant-gnral ****._


  (N 3.)                En quarantaine            , le


Tu sera surpris, mon cher Savary, d'apprendre l'arrive en France du
gnral Reynier, tandis qu'une arme anglaise envahit l'Orient, agit
dans l'intrieur de l'gypte et occupe peut-tre en cet instant sa
capitale. Je vais te dvelopper les raisons d'un retour auquel tu ne
t'attendais certainement pas: je commence par les moyens.

Le 23 floral,  huit heures du soir, cinquante guides  pied,
autant  cheval, trois compagnies de la 32e, avec une pice de
canon, ont investi la maison qu'taient venu occuper les gnraux
Reynier et Damas, aprs que le gnral Menou leur eut retir leurs
troupes: rsister n'et t ni possible ni utile; cependant ils
taient dtermins  tout plutt que de laisser saisir leurs papiers
et leur correspondance. Heureusement le gnral Menou n'en avait
pas l'intention, ou, ce qui est plus vraisemblable, il ne l'a point
os; et  onze heures du soir, le gnral Reynier, l'adjudant
commandant Boyer, le chef de bataillon du gnie Bachelu, l'ami
Nraud et moi, nous tions  bord du _Lodi_; le gnral Damas, avec
l'inspecteur en chef Daure, fut embarqu sur le _Good-Union_. Nous
n'avons pu appareiller que le 29.

Instruit, ou plutt tromp par les rapports fabuleux du gnral en
chef, qui seuls parvenaient au gouvernement, grce aux prcautions
qu'il prenait pour empcher qu'aucune lettre ne ft remise  bord
des btimens expdis, il est ncessaire de soulever le voile qui
couvre le tableau dgotant de ses oprations, de sa sclratesse et
de ses crimes.

Depuis long-temps les gnraux marquans dans l'arme par leurs
talens et leurs lumires, avaient excit l'animosit du gnral
Menou, qui frmissait de rage en voyant des gnraux plus jeunes que
lui se permettre de lui faire des reprsentations fondes, et de lui
donner de sages conseils. Depuis long-temps il mditait la vengeance
que lui suggraient son amour-propre et sa morgue blesss; et les
mmes circonstances qui auraient d l'engager  se runir  eux pour
sauver l'arme et dfendre l'gypte, sont celles dont il a profit
pour organiser et excuter les moyens d'assouvir sa haine.

Le 10 ventse, une flotte anglaise de cent cinquante voiles parat
devant Aboukir; on en reoit la nouvelle au Caire le 13 aprs midi;
le rapport annonait que les chaloupes taient  la mer pour oprer
le dbarquement. Un gnral dou seulement du sens commun, se ft
pntr de la ncessit de runir jusqu'aux moindres dtachemens de
son arme, de se prcipiter avec elle sur Aboukir.... Aussi
n'est-ce point l ce que fit le gnral Menou; il envoie l'ordre au
gnral Reynier de partir _sur-le-champ_, avec deux demi-brigades de
sa division, pour _Belbis_. Il garde les deux autres au Caire, et
donne l'ordre  la division Lanusse _de se tenir prte  marcher sur
Alexandrie_. Le gnral Bron part avec le 22e de chasseurs
seulement, pour Aboukir, et le reste de la cavalerie, les 14e, 15e
et 7e de hussards, attend  Boulac des ordres de dpart.

Cependant le 14 le gnral Lanusse reoit l'ordre d'emmener avec lui
trois demi-brigades de sa division et de s'arrter  Rahmanih _o
il attendra de nouveaux ordres_. Le chef de l'tat-major gnral lui
crit que _vu l'tat des choses, la 88e_ (aussi de sa division et
l'une des plus fortes) _restera au Caire, et qu'il peut, s'il le
veut, emmener son artillerie_.

Le gnral Menou, soit pour soutenir son dbile courage, soit pour
tourdir l'arme sur les dangers qui la menaaient et la livrer plus
facilement aux ennemis, rpand parmi les troupes les bruits les plus
ridicules. Il annonce lui-mme _que la flotte anglaise est charge
seulement de peignes et de brosses_, dont la cte s'est trouve
couverte; il crit aux gnraux _que les Anglais ne veulent faire
que des simulacres de dbarquement_; et, satisfait de ses bonnes
dispositions, gotes pleinement par les Destaing, les Robin, les
Valentin, etc., il reste au Caire dans son quartier-gnral.

Les gnraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard, pour
lesquels les vexations multiplies du gnral Menou n'taient rien
et l'honneur de l'arme tout, oubliant les torts qu'il avait avec
eux, se rendent chez lui et lui font toutes les observations
qu'exigeaient le salut de l'arme et la conservation de la colonie.
Rien ne peut vaincre son obstination; ils se retirent. Le gnral
Reynier, convaincu qu'il est de son grade et de son devoir de
combattre de tous ses moyens les mauvaises dispositions du gnral
en chef, lui crit et lui fait sentir qu'il est de la plus grande
importance de marcher de suite avec toute l'arme sur Aboukir; qu'en
la divisant, on la fera battre partout; que le grand-visir,
d'ailleurs peu  craindre, n'est point encore en mesure de passer le
dsert, et ne le fera certainement que lorsqu'il aura su le rsultat
de la tentative des Anglais; qu'on aura le temps, aprs avoir battu
le dbarquement, d'tre de retour  Salhih pour rejeter dans le
dsert une arme extrmement diminue par les maladies et la
dsertion. Il lui rappelle la grande maxime de guerre _de suppler
au nombre par la rapidit des marches_, maxime sur laquelle est
base la rputation des _Turenne_, des _Montecuculli_, etc.; mais le
gnral Menou, persistant dans _son inbranlable fermet_, poursuit
ses mauvaises dispositions, et, entour de ses troupes, il attend de
pied ferme au Caire qu'on lui annonce le dbarquement de quinze 
dix-sept mille Anglais que pouvaient porter les cent cinquante
voiles ennemies, et auxquels le gnral Friant n'avait  opposer que
mille sept cents hommes  Alexandrie.

_Le 20 ventse_, on apprend au gnral Abdallah Menou que les
Anglais, _retards pendant sept jours par les gros temps_, ont
dbarqu, le 17, au point choisi par les Turcs en thermidor an VII.
Il part du Caire le 21, et arrive le 24  Rahmanih.

Le gnral Lanusse (qui devait attendre  Rahmanih de nouveaux
ordres) instruit du dbarquement, ne consultant que son honneur et
la gloire de l'arme, enfreint l'injonction qui lui tait faite,
pour voler au secours du gnral Friant et sauver Alexandrie.

Le gnral Reynier, envoy  Belbis, avec deux demi-brigades,
reoit l'ordre de les faire partir pour Rahmanih: elles devaient
passer sous le commandement du gnral Damas, et le gnral Reynier
devait rester  Belbis avec son ambulance et _son artillerie_: il
est  remarquer que le gnral Jacques Menou ne l'avait envoy 
Belbis qu'afin de l'loigner de l'arme, o il redoutait sa
prsence, et qu'il lui retirait des troupes dont il donnait le
commandement au gnral Damas, dans l'espoir de dtruire l'harmonie
qui existait entre ces gnraux. Cependant le gnral Reynier marche
 l'ennemi avec ses deux demi-brigades, son artillerie, et le
gnral Damas; et, parti le 21 de Belbis, il arrive le 25 
Rahmanih, avec son infanterie.

Le gnral en chef y avait reu l'avis des deux combats qu'avaient
essuys les gnraux Friant et Lanusse, et o nous avions t
repousss le 17 et le 22. Cela ne l'empcha pas de s'embarquer dans
son canja pour aller voir sa femme au village de Fouah; il allait
pousser au large, lorsque l'arrive des gnraux Reynier et Damas
suspendit cet lan de tendresse conjugale; on attendait le gnral
Rampon, auquel on avait donn l'ordre de laisser  Lesbh et autres
forts six cents hommes de la 2e lgre avec une compagnie
d'_artillerie lgre_, la meilleure de l'arme, et on arriva enfin
le 29 ventse  Alexandrie.

L'ennemi s'tait empar le 22, d'une position des plus militaires
qu'occupaient les gnraux Friant et Lanusse avec trop peu de
troupes pour pouvoir s'opposer  ses efforts. La droite des Anglais
appuyait  la mer, la gauche au lac Maadih, les deux ailes
flanques par des chaloupes canonnires, le centre couvert de
redoutes: ils avaient eu _huit jours_ pour se retrancher et garnir
leurs ouvrages d'une artillerie de position des plus nombreuses et
des mieux servies.

C'est devant cette position que nous avons chou le 30 ventse.

Le plan d'attaque, excellent en lui-mme, avait t insinu au
gnral Menou par son chef d'tat-major, qui avoua ingnument au
gnral Lanusse, l'incapacit du gnral en chef et la sienne
propre, en semblable occasion. D'aprs cette confidence, le plan
d'attaque, conu par les gnraux Reynier et Lanusse, avait t
remis au gnral Lagrange. Le gnral en chef soudain le rdige en
ordre du jour, et les gnraux le reoivent  dix heures du soir, la
veille de l'affaire. Nous eussions certainement eu l'avantage,
malgr notre infriorit, sans la perte du brave gnral Lanusse, et
sans le gnral en chef, qui, pour toute manoeuvre, fit charger la
cavalerie avant le jour sur des redoutes entoures de fosss,
situes sur des mamelons presque  pic, et en dtruisit ainsi les
deux tiers. Aprs avoir laiss pendant deux heures les troupes
exposes  un feu des plus meurtriers, sans prendre le parti
d'organiser une nouvelle attaque, comme le gnral Reynier le lui
proposa plusieurs fois, ou de se retirer, s'il ne voulait pas tenter
ce moyen, le gnral en chef retourna dans Alexandrie, sans ordonner
la moindre disposition pour placer l'arme, qui prit d'elle-mme sa
position.

En mme temps qu'Abdallah, par les calomnies les plus absurdes,
s'efforait de ternir la rputation du gnral Reynier, l'arme, moins
aveugle par les intrigues que certaine de l'incapacit de son chef,
se persuada que le gnral Reynier tait lieutenant-gnral. On n'a
pas su quelles pouvaient tre les causes de cette persuasion, commune
 toutes les armes; ce qu'il y a de trs sr, c'est que ce fut le
bruit gnral parmi les troupes: il fait autant d'honneur  celui qui
en est l'objet qu' leur discernement. Villars fut aussi nomm
lieutenant-gnral par ses soldats.

Si les gnraux n'avaient pas pris le parti d'opposer aux
tracasseries journalires de Menou le mpris qu'inspire sa personne,
s'ils daignaient rfuter les inculpations extravagantes que, pour
couvrir son crime, il a la maladresse de chercher  leur appliquer,
il ne leur serait peut-tre pas difficile _de le convaincre de la
plus noire perfidie_. En effet, qu'on rflchisse  sa conduite
depuis que l'_anciennet_ l'a plac au premier poste de l'arme, au
soin qu'il a constamment pris de la diviser, d'acheter les suffrages
de plusieurs vils intrigans, par des qualifications et par des
grades; on le verra laissant dpourvues d'approvisionnemens les
places les plus importantes de l'gypte, celles qui pouvaient se
trouver exposes aux premires attaques des ennemis; ngligeant de
monter quatre cents hommes de notre cavalerie qui languissaient 
pied dans les dpts de Boulac; refusant de complter le nombre de
dromadaires ncessaires au rgiment, pour l'achat desquels le chef
de brigade Cavalier lui proposait de faire, au nom de son corps,
l'avance de 20,000 fr.; donner l'ordre de faire couper les chevaux
d'artillerie, excut peu de temps avant le dbarquement; on le
verra, prvenu de mille manires d'une invasion ennemie, loin de
chercher  s'y opposer ou  s'en garantir, retirer les troupes des
ctes et les faire remonter au Caire sans autre but apparent que
celui de se faire des cratures et d'intriguer dans tous les corps 
la fois; on le verra (entirement oppos  la prudence du premier
chef de l'arme d'Orient, qui, en thermidor an VII, prsentait aux
gyptiens la descente des Osmanlis  Aboukir comme une invasion
moscovite) annoncer dans une proclamation  ses frres les
musulmans, l'arrive d'une flotte de cent cinquante voiles, et d'une
arme mahomtane; retardant (sous le vain prtexte d'organiser un
meilleur mode d'impositions) la rentre du miry pendant les trois
mois qui ont prcd le dbarquement, et enlever ainsi au trsor
public une ressource de trois millions; s'efforant de hter la
destruction de l'arme en la dissminant, ne la runir qu' regret,
et se priver comme  dessein des moyens d'artillerie qu'il tait en
son pouvoir d'employer pour foudroyer les ennemis, etc.; voil des
faits qu'attestera toute l'arme, des faits qui prouvent 
l'vidence, ou l'ineptie la plus profonde ou la plus coupable
trahison. Qu' la suite de ce tableau rvoltant d'oprations dont il
est des milliers de victimes, on se rappelle les vocifrations de
l'Angleterre, qu'on se souvienne que _l'arme d'Orient, cette arme
perfide, doit servir d'exemple au monde_, et l'on sentira que M.
Dundas ne pouvait trouver un meilleur excuteur de ses volonts,
qu'il ne peut trop payer une si entire soumission  ses dsirs.

Le visir n'arriva que _le 20 germinal_  Salhih, il s'est depuis
avanc  Belbis, o il s'est retranch. Des canonniers anglais
servent son artillerie, et des ingnieurs dirigent ses ouvrages. Le
gnral Belliard a vainement sollicit le gnral en chef de lui
donner le moyen d'aller l'attaquer; ce n'est que le 27 floral que
la retraite du corps de Rahmanih (pris le 19 par les Anglais et les
Turcs, qui avaient dbarqu dans le commencement de germinal, au
nombre de cinq mille,  la Maison Carre) lui fournit les moyens de
partir du Caire pour marcher contre le visir. Il est douteux qu'il
ait russi.

Si la conduite de Jacques Menou pouvait inspirer autre chose que
l'indignation, on serait tent de sourire de piti en le voyant, au
milieu de ses revers, prodiguer des grades aux individus marquans
dans l'arme par leur ignorance ou leurs bassesses. Les
lieutenans-gnraux Friant et Rampon, les gnraux de division
Robin, Destaing, Zayoncheck, les gnraux de brigade Darmagnac et
Delzons sont autant de soliveaux dont s'taie le gnral Menou pour
prvenir une chute qu'il redoute, mais qu'il ne saurait viter.

Je ne doute pas que le premier consul ne prononce sur cette affaire
importante de manire  satisfaire pleinement l'honneur de l'arme
et celui des gnraux. Le jugement de Latour-Foissac, appliqu au
gnral Abdallah Menou doit encore se considrer comme une faveur.

Il suffit de connatre les troupes de terre anglaises pour sentir 
quelle humiliation est rduite l'arme d'Orient.

Un Zayoncheck!... connu par ses brigandages dans la Haute-gypte,
dont le seul mrite est d'avoir flatt la haine atroce de Menou, en
lui rptant _qu'au lieu d'inhumer le gnral Klber on et d
l'exposer  une potence pour servir de pture aux oiseaux de
proie!..._ un Destaing, dont la rapacit a port au-del de 200,000
fr. le fruit de ses concussions!... voil quels sont les chefs
actuels de l'arme d'Orient, les conseillers intimes du cabinet
d'Alexandrie; voil les nobles soutiens de cette morale qui dcoule
abondamment de la plume du baron de Menou; mais qui ne purifia
jamais son coeur infect de crimes.

Les quatre combats qui ont prcd notre dpart ont pu coter 
l'arme trois  quatre mille hommes hors de combat, tandis qu'une
seule affaire, qui ne nous et peut-tre pas enlev quinze cents
hommes, aurait suffi pour anantir l'arme anglaise et conserver
l'gypte  la France. Il est vident que si, au lieu de dissminer
l'arme et d'agir avec autant de lenteur, on l'et rassemble, comme
cela tait possible, le 20  Aboukir, 10,000 hommes d'infanterie,
dix-sept cents chevaux, et soixante pices de canon, eussent
triomph des troupes anglaises, qui ne venaient pas sans effroi
combattre une arme couverte de gloire, et dont le nom seul
inspirait  nos ennemis l'admiration et la crainte.

Personne mieux que le gnral Menou, n'avait une plus belle occasion
de se faire en un moment, et  moins de frais, une rputation
brillante, gale  celle de nos gnraux les plus illustres. Quand
on compare la situation de l'arme  l'poque o il l'a perdue par
son ignorance ou sa perfidie, avec celle o le gnral Bonaparte,
malgr ses faibles moyens et le dcouragement des troupes, triompha
d'une arme d'Osmanlis, l'lite des milices ottomanes, c'est alors
que, convaincu de la possibilit de repousser une invasion ennemie,
on sent plus vivement la perte que fait la France, et qu'on dplore
la honte que le gnral Menou dverse sur cette brave arme.

C'tait peu que le gnral en chef abreuvt de dgot les gnraux
qui se trouvaient en butte  ses intrigues. Il a encore rpandu
contre eux les calomnies les plus atroces. On l'a vu, s'efforant de
leur ravir l'estime et la confiance que leur accordent les troupes,
tenter d'insinuer dans l'arme que le gnral Damas avait vendu
l'gypte  l'Angleterre, de concert avec le gnral Klber; que le
gnral Reynier faisait le commerce des grains avec le grand-visir,
etc.; les gnraux Belliard, Lanusse, Daure, ne sont pas plus
pargns. Le lendemain de notre arrestation, il faisait circuler
dans le camp qu'on avait saisi sur les gnraux embarqus, trois
millions avec lesquels on allait payer l'arrir de l'arme, et en
mme temps il offrait  un aide-de-camp rest  Alexandrie, de
l'argent pour payer les dettes que le gnral Reynier y avait
laisses.

Pourras-tu croire que, pendant un an, Jacques Menou n'ait pas quitt
le Caire pour aller inspecter les ctes ou les forts de l'gypte?
que tandis que son arme agit dans l'intrieur, il soit sur la place
d'Alexandrie, occup  rdiger ses ordres du jour et ses plates
proclamations! Cesse de t'tonner, mon cher Savary; apprends que le
gnral Menou veut se conserver pour la France,  laquelle il espre
rendre encore d'aussi minens services.  l'affaire du 30, quoique
toujours hors de porte du canon, il avait auprs de lui un
aide-de-camp charg seulement de veiller  sa sret. Gnral, lui
disait-on, vous tes aperu; on tire sur vous; et le gnral en chef
de l'arme d'Orient allait prudemment s'abriter derrire ses lignes.

Toutes les personnes qui jouissaient de l'estime du gnral
Bonaparte et du gnral Klber sont tombes en discrdit auprs du
gnral Menou; tmoins les gnraux Belliard, Morand, Bertrand,
Daure, l'ordonnateur de la marine Leroy, l'ordonnateur Laigle, qui,
tout rcemment, vient d'tre suspendu de ses fonctions par un de ses
caprices. Malheur  celui qui rclamerait la sauvegarde des lois:
elles sont nulles  ses yeux. Un chef d'escadron du 15e, officier
trs estim, est dtenu depuis trois mois dans un fort, pour avoir
mis son opinion sur le compte du gnral en chef: il se trouvait 
Rahmanih avec trois ou quatre officiers de la 85e, un d'eux  la
solde du gnral Menou, tenta de rejeter sur le gnral Reynier et
sur le gnral Lanusse la perte de la bataille du 30. Cet officier,
certain du contraire, impose silence  l'espion en lui disant qu'il
ne souffrirait pas qu'on parlt ainsi devant lui des gnraux qui
jouissaient de la confiance de l'arme; le mouchard, fidle  ses
instructions, le dnona  Menou, qui le fit arrter pendant la
nuit, et le retient au fort triangulaire.

Le mme systme de terreur qui dvasta la France en 1793 existait en
gypte  l'poque de notre dpart. Des espions sont rpandus dans
tous les corps de cette malheureuse arme, et le gnral en chef
correspond directement avec eux, les soudoie et les rcompense par
des grades; les dnonciations, les arrestations se renouvellent
chaque jour, et rien n'est plus commun que la menace de vous faire
fusiller. Enfin, par une subversion effrayante de tout esprit
militaire, de tout principe de socit, on a vu le chef de brigade
d'un corps de l'arme se glisser furtivement la nuit prs de la
tente de ses propres officiers, recueillir leurs propos et leurs
opinions, et dsigner ensuite au gnral Menou les victimes de son
infme espionnage.

Qu'on ne s'imagine pas que le gnral Abdallah, en prostituant les
grades dans son arme, ait eu l'intention de rcompenser le mrite
ou des actions d'clat. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la
plupart de ceux qui les occupent. Par un raffinement d'intrigues
dont lui seul est capable, il a nomm gnraux de brigade des chefs
de corps qui le dtestaient, pour leur substituer ses partisans,
afin de changer en sa faveur l'esprit de ces demi-brigades. Cette
raison l'avait engag  enlever Maugras  la 75e; le brave Eppler
est dans ce cas. Plein de mpris pour Menou, il voulut refuser un
grade qu'il croyait au-dessus de ses forces, mais des menaces l'ont
forc d'accepter, et l'excellente 21e est devenue la proie d'un
valet, d'un plat intrigant, d'une crature d'Abdallah.

Jacques Menou, en moins d'un an, a vomi en Orient assez de gnraux
pour composer l'tat-major d'une arme de soixante mille hommes;
deux lieutenans-gnraux, quatre gnraux de division, dix gnraux
de brigade, dont six en un seul jour; des adjudans-commandans et des
officiers suprieurs, en proportion au moins double, composent le
nouveau tableau de l'arme. Lorsqu'il reut les brevets de Morand et
du gnral Bertrand, il en fut presque scandalis, et en tmoigna
son tonnement en pleine cour. En vrit, dit-il, le gnral
Bonaparte n'y pense pas; il me donne des jeunes gens qui s'loignent
de moi, qui ne sont pas mes amis, plutt que de confirmer de vieux
officiers connus par leurs longs services. Le gnral Menou ne
savait sans doute pas que ceux qui doivent leurs talens et leurs
succs aux leons, aux exemples de celui qui a sauv la France, ne
peuvent tre les amis de l'ineptie et de l'intrigue; il ignorait que
ceux qui servirent sous un hros n'obissent qu' regret  un jean
f....

Tous deux, dans ces dernires affaires, se sont montrs dignes du
choix du premier consul. Au combat de Rahmanih, Morand a dploy
des talens et un courage dont les Turcs principalement ont eu
beaucoup  souffrir. Au reste, quels que soient les dclamations et
les mensonges de Menou, qu'on mette en balance les services
continuels que les gnraux qu'il calomnie ont rendus  la
Rpublique pendant dix annes de guerre et de succs, avec ceux de
ce gnral perfide, avec sa droute de la Vende, sa lche inaction
devant une poigne de brigands parisiens, et l'on verra de quel ct
doit tre l'avantage. Que ceux qui furent de l'arme d'Orient se
rappellent qu'au milieu des fatigues communes  ces gnraux qu'il
dchire, le gnral turc tranait dans son harem le poids de son
inutile et lourde masse, qu'il branla enfin pour aller commander la
Palestine, lorsque l'arme de Syrie revenait de son expdition;
qu'on rapproche le caractre loyal et purement militaire de ceux-l,
de l'esprit intrigant, astucieux et vil de celui-ci, et l'on verra
si le pilier des antichambres de Versailles peut le disputer aux
plus fermes soutiens de la gloire de leur pays.

Nous avons fait de bien grandes pertes: il en est d'irrparables;
les gnraux Lanusse, Roize et Baudot sont morts victimes de
l'ineptie et de la lenteur de Menou; Baudot a t bien sincrement
regrett par nous tous; c'tait un bien bon ami. Le gnral Reynier
a t on ne peut pas plus sensible  la perte du brave gnral
Lanusse; c'tait un homme d'un grand caractre, dou d'une belle me
et d'excellentes qualits. Uni de sentimens et d'opinions au gnral
Reynier, il s'est, on peut le dire, dvou pour l'honneur de
l'arme; car un seul mot dit au gnral en chef, qui le dtestait et
le craignait infiniment, lui et procur dans l'instant son
passe-port pour la France, qu'il dsirait revoir et o il et t
certainement employ par le premier consul; mais son attachement 
l'arme, dont il voulait prvenir la ruine, et au gnral Reynier,
l'a seul retenu en gypte.

Peu de jours aprs l'affaire du 30, le gnral en chef craignant
que les magasins d'Alexandrie ne pussent pas suffire aux besoins des
troupes, se dtermine  faire sortir les bouches inutiles de cette
place, aussitt un _ordre du jour_: mais sur qui porte cette mesure?
tu croiras peut-tre qu'elle frappe les Turcs?... Non, ces bouches
inutiles sont vingt-cinq  trente Franais, savans ou employs,
qu'on arrache  la protection de l'arme, au milieu de laquelle ils
taient venus se rfugier, pour les exposer aux dangers d'une route
pnible, et  la poursuite des Arabes, dont plusieurs ont t
victimes.

Quelque temps avant l'arrestation du gnral Reynier, des officiers
anglais, causant avec les ntres aux avant-postes, leur dirent que
le chef de brigade Clment, aide-de-camp du premier consul, avait
t pris prs du Marabou, et qu'il apportait le brevet de
lieutenant-gnral au gnral Reynier; nous ignorons si cela a
quelque fondement; je te prie de me le mander: ce bruit, qui
circulait dans toutes les bouches, a surtout dtermin le gnral
Menou  hter son embarquement.

Ce que tu auras peine  croire, mon cher Savary, c'est qu'il puisse
exister dans l'arme d'Orient des gens assez stupides pour faire une
divinit de l'homme que je viens de te dpeindre. Il est vrai qu'il
paie bien leurs adorations. Peu de jours avant l'apparition de la
flotte anglaise, ces flagorneurs, certains que le propos lui serait
rendu, assuraient  d'autres imbciles qui les coutaient de
sang-froid, que la place de _premier consul_ ne convenait  personne
mieux qu' Menou. _Le gnral Bonaparte est bon militaire si vous
voulez,_ disaient-ils, _mais le gnral Menou, quel gnie! quel
administrateur!_

Si quelque chose pouvait ddommager les gnraux de se voir ainsi
arrachs aux dangers, aux malheurs mme d'une arme dont ils ont si
long-temps dirig les travaux et partag les glorieuses fatigues, ce
serait certainement la douleur et les regrets que leur ont tmoigns
les braves soldats, excuteurs passifs de cette violence inoue.
Pour mieux s'assurer de leur obissance, on leur avait dguis cette
expdition, en leur faisant prendre deux jours de vivres.
Pouvaient-ils penser en effet que le gnral Menou ordonnt un crime
 ces mmes guerriers, auxquels Bonaparte et Klber ne commandaient
que la victoire.

Adieu, mon cher Savary; cris-moi souvent.... Je t'embrasse.

_P. S._ Dans peu je compte t'envoyer un prcis des oprations de
l'arme d'Orient, en te dveloppant les causes de ses malheurs. Le
jour de la mort du gnral Klber, jour doublement funeste  la
France, le gnral Reynier eut avec le gnral Menou une vive
discussion pour le commandement de l'arme, que refusait obstinment
ce dernier, en protestant _qu'il donnerait plutt sa dmission
d'officier-gnral que d'accepter_; ce sont ses expressions. Le
gnral Reynier, qui ne connaissait pas alors le gnral Menou,
s'opinitra de son ct  refuser un poste auquel il se croyait
infrieur, et o l'appela constamment le voeu de l'arme. C'est l
le seul reproche qu'il ait  se faire, et la source des dsastres de
cette mme arme, qui condamne surtout en ce moment une modestie qui
cote cher  la France.

Au milieu des intrigues du gnral Menou, on s'tonne qu'il n'ait
point eu l'adresse de se mnager les corps dont les suffrages
peuvent avoir le plus d'influence. Le corps entier du gnie, celui
de l'artillerie, la Commission des arts, les membres de l'Institut,
tous ont galement  se plaindre, tous sont galement vexs et
maltraits par lui.

Le gnral Menou, dans ses rapports, a tromp indignement la bonne
foi du gouvernement. Tout le bien qu'il se flatte d'avoir fait 
l'arme, tait le fruit des travaux du gnral Klber. Il a crit
qu'il faisait construire des forts, creuser des canaux; qu'il
envoyait des commissions au-del de Sienne.... Tout cela est faux,
absolument faux; les preuves en existent, et seront, s'il le faut,
mises au grand jour pour dtromper la France entire abuse par ce
vil sclrat.

Je ne finirais pas s'il fallait m'appesantir sur toutes les sottises
de Menou; mais il est temps de terminer cette longue lettre; je
dsire que tu puisses la dchiffrer.

                                                            _Ton Ami._

Nous sommes en ce moment au mouillage  Nice; nous devons faire la
quarantaine  Toulon: je te prie de m'y adresser tes lettres.

                                                  Du 9 messidor an IX.


  (N 4.)           Au quartier-gnral du Caire, le 25 novembre 1800.

MENOU, GNRAL EN CHEF, AU CITOYEN CARNOT, MINISTRE DE LA GUERRE.


Citoyen Ministre, depuis que j'ai eu l'honneur de vous crire, la
position de l'arme du grand-visir n'a point chang; il est toujours
de sa personne  Jaffa; de temps  autre, il fait faire quelque
mouvement  une petite portion de troupes. Un dtachement de
cavalerie mameloucke et tartare est dernirement venu jusqu'
Catih,  environ quinze lieues de nos avant-postes, qui sont 
Salhih. Il parat que ce petit corps n'avait pour but que de faire
quelque contrebande avec le canton de l'gypte qui avoisine le lac
Menzalh. J'ai fait partir sur-le-champ le rgiment des dromadaires,
qui s'est port rapidement  peu de distance d'El-A'rych, o il a
enlev  peu prs deux cents chevaux ou dromadaires  une tribu
arabe amie des Osmanlis; mais il n'a point vu de troupes de l'arme
ottomane. Pour ajouter encore de la force  cet excellent rgiment
de dromadaires, je viens de lui faire donner deux pices de canon de
trois; chacune est attele de quatre dromadaires, et douze autres
portent leurs munitions et leur eau. Je vais les employer  chercher
l'arme du grand-visir, et  lui enlever tous ses moyens de
transport.

J'ai donn l'ordre de dtruire le pont de _Cantarah_,  quatre
lieues de Catih: il est situ sur un canal qui reste tellement
bourbeux toute l'anne, que rien ne peut y passer, surtout cavalerie
et artillerie. Cette mesure obligerait le grand-visir, s'il voulait
nous attaquer,  faire deux marches de plus dans le dsert.

Il n'existe plus aucune croisire devant les ports d'Alexandrie et de
Damiette. Il parat, d'aprs les rapports les plus vraisemblables, que
le capitan-pacha est toujours dans le golfe de Macri. Quant aux
Anglais, leur marche m'est entirement inconnue. Plusieurs btimens
grecs entrent dans nos ports; mais ils savent peu les nouvelles, parce
que comme ils viennent en contrebande, ils vitent tous les parages et
les o ils pourraient rencontrer les Turcs et les Anglais.

L'arme est dans le meilleur tat, bien paye, bien nourrie, bien
habille; quelques hommes, qui devraient donner l'exemple, ont
cherch  semer l'esprit d'insurrection parmi les troupes; mais
partout ils ont trouv une contenance fire, un attachement sans
bornes  la Rpublique et au premier consul. Les officiers et chefs
de corps se conduisent  merveille. La discipline est bonne.
L'instruction est au point o on peut la dsirer. Les gnraux de
division Friant et Rampon, le premier commandant  Alexandrie, le
second  Damiette, sont des hommes excellens, prts  tout sacrifier
pour la chose publique, pour l'honneur de nos armes, et pour
dfendre la possession de l'gypte jusqu' la mort. Les gnraux de
brigade en gnral se conduisent ainsi qu'on doit l'attendre de
braves militaires et de zls rpublicains. Le gnral chef
d'tat-major Lagrange est un homme plein d'honneur, de talens, de
courage et de probit.

La cavalerie est dans le meilleur tat; les chevaux sont excellens;
les hommes travaillent sans cesse  leur instruction, et manoeuvrent
avec beaucoup de clrit et de justesse. L'artillerie se
perfectionne tous les jours. Le gnie est dans la plus grande
activit. Tous les forts environnant le Caire sont arms, ainsi que
ceux qui bordent la cte.

Je joins ici, citoyen Ministre, une collection des ordres du jour,
et de toutes les proclamations et arrts imprims, ainsi que les
tats de plusieurs objets qui nous manquent, et que je vous supplie
de nous faire parvenir.

Le gnral chef d'tat-major vous adresse des tats de situation.

Salut et respect, citoyen Ministre.

                                                       Abdallah MENOU.


  (N 5.)           Au quartier-gnral du Caire, le 28 novembre 1800.

MENOU, GNRAL EN CHEF, AU PREMIER CONSUL DE LA RPUBLIQUE
FRANAISE, LE GNRAL BONAPARTE.


Citoyen Consul, depuis les dernires lettres que j'ai eu l'honneur de
vous crire par le brick _le Lodi_, et la corvette _l'Hliopolis_,
l'arme du grand-visir n'a point chang de position; seulement un
dtachement d'environ trois cents mameloucks et Tartares est venu en
reconnaissance jusqu' Catih. Il parat qu'il n'a eu d'autre projet
que de favoriser quelque contrebande qui se fait par le lac Menzalh
et par le dsert de Suez. J'ai sur-le-champ fait partir le rgiment
des dromadaires, qui s'est port avec rapidit jusqu'auprs
d'El-A'rych, passant par la valle de Sababiar et par Bash-El-Ouady,
laissant totalement  gauche Salhih et le pont de Cantarah. Les
dromadaires n'ont point rencontr d'Osmanlis; mais ils se sont empars
d'environ deux cents chameaux, appartenant  une tribu d'Arabes amie
du grand-visir. Depuis le retour des dromadaires, j'ai appris par des
espions que cette course avait inspir une grande terreur dans le camp
du grand-visir, o on a cru que toute l'arme franaise marchait pour
l'attaquer. Je vais faire recommencer ces courses de dromadaires, afin
d'enlever au grand-visir une grande partie de ses moyens de transport,
et pour augmenter la force de notre excellent rgiment d'claireurs,
je lui ai fait donner deux pices de trois; elles sont tranes par
quatre dromadaires chacune; douze autres portent les munitions: tout
cela va comme le vent, et porte pour douze jours de vivres.
Actuellement nos soldats trouvent de l'eau partout.

La croisire anglo-turque a totalement disparu. Je n'ai pu rien
apprendre sur les Anglais; quant aux Turcs, il parat qu'ils sont
avec le capitan-pacha dans le golfe de Macri.

Les Grecs nous apportent assez souvent du vin, de l'huile, un peu de
fer, du savon, et autres productions de l'Archipel.

J'ai permis l'exportation du riz par mer. Les Grecs en enlvent, et
plusieurs ngocians franais font des spculations pour en emporter
en France. Les citoyens Thvenin, Thorin, Juard, Delmas, etc., sont
de ce nombre. Leurs cargaisons sont composes de riz, caf, sucre,
encens, sel ammoniac, coton, indigo, etc. Je dsire infiniment
qu'ils arrivent  bien, et qu'on voie en France des productions de
l'gypte. Les douanes sont diminues; aucune vexation ne se commet,
et le commerce jouit de la plus grande libert et protection. J'ai
cru, citoyen Consul, remplir en cela vos intentions.

Des btimens chargs de caf arrivent  Suez. Les Arabes sont
tonns, et extrmement satisfaits de la sret qu'ils trouvent pour
leur commerce. Je joins ici copie certifie d'une lettre que j'ai
crite au chrif de la Mecque.

J'ai donn ordre de dtruire le pont de Cantarah; vous savez,
citoyen Consul, qu'il est plac  quatre lieues de Salhih, sur un
canal qui est assez bourbeux toute l'anne pour empcher la
cavalerie et l'artillerie de le traverser. Cette mesure forcerait le
grand-visir, s'il voulait nous attaquer,  faire deux marches de
plus dans le dsert.

Les travaux de l'artillerie et du gnie se continuent avec beaucoup
d'activit; toute la cte est arme depuis Omm-Faredje, sur le lac
_Menzalh_ jusqu' la tour du Marabou  l'ouest d'Alexandrie. Les
forts qui entourent le Caire sont galement arms.

Aboukir est en tat de dfense. On va construire une bonne tour pour
protger le passage du lac Maadih. Une autre est commence 
_louah_ sur le canal d'Alexandrie; elle dfendra tout ce canton
contre les Arabes, et sera un excellent point de ralliement pour se
porter soit sur Alexandrie, soit sur Rosette.

Je vais faire ouvrir un canal de Rosette au lac Bourlos. Il n'aura
que cinq quarts de lieue de long. Je fais nettoyer et approfondir
toute la partie du canal d'Alexandrie, depuis le point le plus
ouvert du lac Maadih jusqu' cette ville, sur la longueur de deux
lieues environ. J'ai fait dboucher cette anne un canal qui part du
Nil prs d'_Ecreuth_,  sept lieues au-dessus de Rosette. Il va se
jeter dans le lac d'Edko, et ensuite dans celui de Maadih, de sorte
qu'on pourra naviguer presque en tout temps depuis le Caire jusqu'
Alexandrie. Le lac Maadih fournira des eaux au canal qui avoisine
cette ville. D'un autre ct, on pourra remonter de Damiette jusqu'
Semenhout, descendre de l dans le lac Bourlos par le canal de
Tabarih, navigable toute l'anne, d'o on arrivera  Rosette par le
canal que je vais faire ouvrir.

Je suis trs content des habitans; ils prennent de jour en jour plus
de confiance en nous; ceux des campagnes sentent tout l'avantage de
n'tre plus opprims par les grands; ils commencent  respirer et 
jouir tranquillement du fruit de leur travail. Les Cophtes, 
l'exception de Malhem-Jacoub, ne nous voient pas d'aussi bon oeil.
Ils sentent que l'autorit leur chappe. Ce sont les plus grands
fripons de l'univers; mais, citoyen Consul, Malhem-Jacoub se
conduit  merveille. J'avais demand une rcompense pour lui: il est
actuellement colonel de la lgion cophte, a pris l'uniforme
franais. Bamelemi est devenu le plus mauvais sujet de l'gypte.

J'ai tabli une commission de comptabilit qui rvise tous les
comptes depuis que nous sommes en gypte. Quelques individus ne sont
pas contens de cette mesure; mais il faut que le rgne des fripons
finisse, et que celui des lois, de l'honneur et de la probit
reprenne son empire: c'est une tche pnible, citoyen Consul, que de
rprimer les abus et l'immoralit; mais rien ne m'arrte quand il
s'agit de servir mon pays et la rpublique, et de suivre vos
exemples.

L'arme est dans le meilleur tat, bien solde, bien nourrie, bien
habille; elle est entirement dvoue  la rpublique et  son
premier consul. Ceux qui ont voulu troubler l'ordre ont trouv
partout la contenance la plus fire de la part des officiers et
soldats, et l'attachement le plus prononc pour leurs devoirs. C'est
une justice que je leur dois, et que je ne cesserai de leur rendre.
Je m'occupe sans cesse  concilier les intrts de la rpublique
avec ceux de l'arme et des habitans. Je n'aurai plus rien  dsirer
si je puis russir.

L'administration des finances est dans le meilleur ordre. Je ne puis
trop me louer du citoyen Estve, pour lequel je vous demande
instamment la confirmation de la place de directeur-gnral et
comptable des revenus publics de l'gypte. J'ai aussi beaucoup de
bien  dire de ses prposs. Un mot de votre part les encouragerait
infiniment; une seule marque d'intrt de Bonaparte lectrise les
hommes et dcuple leurs facults.

Salut et respect.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (N 6.)               Alexandrie, le 7 prairial an IX (27 mai 1800).

LE GNRAL EN CHEF DE L'ARME D'ORIENT AU GNRAL EN CHEF BONAPARTE.


CITOYEN PREMIER CONSUL,

Depuis que j'ai eu l'honneur de vous crire par la voliche
l'_crevisse_, par le chebeck le _Good-Union_, et par le brick le
_Lodi_, les ennemis n'ont rien tent contre Alexandrie; mais le 29
du mois dernier, ils vinrent attaquer nos troupes  Rahmanih, o,
aprs diffrentes entreprises dans lesquelles ils chourent, ils
vinrent srieusement, aprs le soleil couch, tenter d'emporter un
retranchement par notre droite. Les Osmanlis et plusieurs Anglais se
jetrent avec audace dans ce retranchement, en faisant des cris et
des hurlemens pouvantables. Les 2e, 13e et 83e demi-brigades les
laissrent approcher; puis se jetant sur cette colonne sans tirer un
coup de fusil, elles l'ont dtruite entirement et en ont fait un
carnage horrible. Les ennemis ont perdu quinze cents hommes; nous
n'avons eu que dix hommes tus et trente blesss; mais la flottille
ennemie, suprieure en nombre  la ntre, avait dj dbord
Rahmanih; de sorte que le gnral Lagrange, qui commandait cette
portion de l'arme, a cru prudent d'abandonner Rahmanih, dont deux
jours auparavant il avait fait vacuer tous les magasins, qui
avaient remont le Nil. De Rahmanih, il s'est port rapidement au
Caire, o il s'est joint aux troupes qui y taient stationnes; il a
t attaquer l'arme turque prs de Belbis et l'a battue 
plate-couture; actuellement il redescend sur les Anglais. Nous nous
combinerons; nous les attaquerons, et j'espre que nous vous en
rendrons bon compte. Si la fortune ne nous seconde pas, nous avons
fait tout ce qui tait en notre pouvoir.

J'ai actuellement sur le lac Marotis seize chaloupes ou djermes;
six portant des pices de deux. Tout cela a t transport  force
de bras. Les retranchemens les plus formidables couvrent Alexandrie.
Je viens en dernier lieu de les runir au canal, par un foss de
dix-huit pieds de largeur et dix de profondeur, sur un dveloppement
de cent cinquante toises; cinquante pices de canon dfendent ce
retranchement. La nouvelle enceinte de la ville est acheve. La
hauteur de Cloptre est fortifie. Une autre minence en avant de
la porte de Rosette, est occupe par une forte redoute. Les hauteurs
de Pompe sont couvertes de retranchemens. On travaille  force au
Marabou. Je vous rpte, citoyen Consul, que nous prirons s'il le
faut pour sauver la colonie; mais les secours conduits par
Gantheaume ou par d'autres, que sont-ils devenus? Il est vrai que
deux petits btimens que nous avons pris, l'un anglais, l'autre
turc, ont dpos qu'une arme navale franaise et espagnole est dans
la Mditerrane. Quand arrivera-t-elle?

J'ai envoy en Europe, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le
mander, citoyen Consul, les gnraux Reynier, Damas, l'inspecteur
aux revues Daure, l'adjudant commandant Boyer et quelques autres.
Ils n'taient amis ni de la rpublique, ni de son gouvernement, ni
de la colonie. Peut-tre aurais-je mieux fait de prendre cette
mesure il y a plusieurs mois; mais j'ai cru que la modration
ramnerait ces hommes aux principes de l'honneur et de la raison: je
m'tais tromp.

La majeure partie des membres de l'Institut et de la Commission des
Arts m'ont aussi demand  partir. J'ai cru devoir cder  leurs
instances ritres. Ils auraient mieux fait d'attendre d'autres
circonstances. J'ai retenu ici tous les monumens des arts, parce
que, dans la persuasion que vous sauverez la colonie, je les ai crus
plus en sret, et que ces objets sont un dpt sacr.

Du secours, du secours, mon gnral; mais la rpublique et les
consuls peuvent compter sur le dvoment sans bornes de l'arme
d'Orient.

Salut et respect.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (N 7.)            Au quartier-gnral du Caire, le 7 frimaire an IX
                                                   (28 novembre 1800).

MENOU, GNRAL EN CHEF, AU CITOYEN THIBAUDEAU, CONSEILLER D'TAT.


Je ne veux perdre aucune occasion de vous donner de mes nouvelles et
de vous demander des vtres, mon cher Thibaudeau. J'ai vu dans les
journaux que vous aviez t nomm conseiller d'tat. Je flicite la
chose publique et le premier consul de cette nomination. Tant qu'on
ne fera que des choix de cette espce, on peut compter que le
gouvernement prosprera. Les dernires nouvelles de la signature des
prliminaires de la paix avec l'Empereur ont combl de joie l'arme
d'Orient. Elle attend avec empressement la rponse des Anglais  la
rponse du premier consul. Quant  notre position elle est toujours
la mme. Le grand-visir avec ses hordes asiatiques est  Jaffa. Il
nous menace de nous attaquer.  chaque menace je fais marcher des
troupes, et alors la moiti de son arme dserte. Je m'occupe jour
et nuit d'organiser ici une sorte de gouvernement. Que je serais
heureux, si j'avais avec moi un second Thibaudeau qui serait le
lgislateur de l'Orient! J'ai  lutter ici contre toutes sortes
d'obstacles; mais j'ai appris  me roidir contre les difficults et
 devenir _barre de fer_[35].  propos de barre de fer, je viens de
revomir  l'Europe le fameux Tallien, qui avait t vomi 
l'Afrique. Il s'tait occup ici en s'amusant  vouloir insurger
l'arme. Quelques individus qui, par leur grade et leur place,
devaient donner l'exemple, avaient cout et got sa thorie
d'insurrection; mais les troupes, excellentes, braves et pleines
d'honneur, ont t inbranlables. Bien payes, bien nourries, bien
habilles, elles iraient au bout du monde pour servir la chose
publique.

Les mchans ont t obligs  rentrer dans le devoir, et votre ami
Tallien s'est embarqu pour aller porter ailleurs son souffle
pestilentiel.

Si j'osais, je vous enverrais du vin de Chypre et le meilleur caf
du monde, mais les mers sont infestes d'Anglais et de Barbaresques;
au reste, partie diffre n'est pas perdue.

Faites mention de moi, mon ami, mon cher Thibaudeau.

Mes hommages  madame Thibaudeau.

                                                       ABDALLAH MENOU.

[Note 35: Dnomination sous laquelle on dsignait Thibaudeau.]


  (N 8.)             Au quartier-gnral du Caire, le 7 fvrier 1801.

MENOU, GNRAL EN CHEF, AU GNRAL BERTHIER, MINISTRE DE LA GUERRE.


Je suis on ne peut plus sensible, mon cher Berthier, aux tmoignages
de bont et d'intrt que m'a fait donner le premier consul.
Dites-lui bien, et je m'en rapporte totalement  votre amiti  cet
gard, qu'il peut compter sur mon dvoment absolu et sur celui de
la grandissime majorit de l'arme, pour seconder ses vues sur la
conservation de l'gypte. Quelques individus qui auraient d donner
l'exemple de ce dvoment et d'attachement  la chose publique, ont
voulu exciter des mouvemens; mais nos braves vtrans, qui ne
connaissent que la voix de l'honneur et de la patrie, ont t sourds
 toutes leurs insinuations. Au reste, si vous voulez bien
connatre, mon cher Berthier, tous les projets qu'avaient ces
ennemis de la chose publique, faites-vous reprsenter le n. 1017 de
la gazette de France, en date du quintidi, 5 vendmiaire an 9,
article _Allemagne_; vous y trouverez le plan de tout ce qu'ils
voulaient faire. Cette gazette m'a t adresse de France je ne sais
par qui. Il parat que ceux qui veulent remuer en gypte, avaient
trouv le moyen de faire passer en Europe leurs projets, afin de
savoir s'ils y trouveraient des partisans. Au total, soyez bien
assur que rien ne me drangera de ma ligne; je ferai tte  tous
les orages, et saurai les conjurer. D'ailleurs, ainsi que je vous
l'ai dit, l'arme se conduit  merveille; vous pourrez entrer dans
tous les dtails  cet gard avec celui qui vous remettra cette
lettre. (C'est le citoyen Costas.)

Vous avez donc repris les rnes du ministre, mon cher Berthier;
vous tes prompt et actif comme la foudre. On vous voit tantt 
Marengo, tantt en Espagne, un instant aprs dirigeant les
oprations militaires dans les bureaux de la guerre; toutes ces
diffrentes missions sont confies  d'excellentes mains.

Adieu! Rappelez-vous quelquefois du vieux soldat qui commande
l'arme d'Orient; il vous a vou amiti franche et attachement
inviolable.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (N 9.)             Au quartier-gnral du Caire, le 8 ventse an IX
                                                    (27 fvrier 1801).

MENOU, GNRAL EN CHEF, AU GNRAL, BONAPARTE, PREMIER CONSUL DE LA
RPUBLIQUE.


Citoyen Premier Consul, j'ai l'honneur de vous offrir, au nom de
l'arme d'Orient, des administrateurs, des savans et des artistes,
l'hommage de leur respectueuse reconnaissance pour l'intrt que
vous voulez bien leur tmoigner. Si quelque motif pouvait augmenter
leur dvoment pour la rpublique, leur attachement pour le premier
consul, et leur rsolution de faire tous les sacrifices pour
l'intrt de la patrie, ce serait sans doute les loges que vous
avez bien voulu donner  leur conduite, dans le projet de dcret
envoy le 19 nivse au Corps Lgislatif.

Quant  moi personnellement, citoyen Premier Consul, je n'ai d'autre
mrite que de marcher sur vos traces. Vous avez conquis l'gypte,
vous y avez ensuite tout organis. Ce qui ne l'tait pas
dfinitivement, vous l'avez indiqu. Quant  la conservation du pays
contre tout ennemi venu ou  venir, elle n'a t et ne sera due
qu' la valeur indomptable des troupes. Marchent-elles  l'ennemi,
le gnral qui a l'honneur de les commander, n'a presque autre chose
 faire que de les suivre. Vous leur avez appris  vaincre; mais,
citoyen Premier Consul, ce qui rendra cette expdition  jamais
mmorable, c'est le cortge de sciences qui environne l'arme; vous
avez voulu que la civilisation et les arts fussent ports dans
l'Orient, en mme temps que la France y fondait une colonie. Tout
aura son excution. Alexandre aussi conduisit de savantes masses,
lorsqu'il en fit la conqute avec sa fameuse phalange. Callisthnes
trouva des monumens astronomiques dans le temple de Blus 
Babylone. Nos savans en ont trouv  Denderah et Esnh; ceux d'Esnh
et de Denderah passeront  la postrit, aprs avoir opr une
clbre rvolution dans le monde savant; ils vieillissent l'univers
de plusieurs milliers de sicles. Salut et respect.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (N 10.)                                Alexandrie, le 17 juin 1801.

AU CITOYEN CHAPTAL, MINISTRE DE L'INTRIEUR.


CITOYEN MINISTRE,

J'ai l'honneur de vous prvenir que le btiment qui portait la
troupe de comdiens destins pour l'gypte a t pris par les
Anglais,  peu de distance d'Alexandrie. Je dois vous remercier du
soin que vous aviez bien voulu prendre de faire former cette troupe,
qui devait contribuer  policer les habitans du pays, et  leur
faire natre du got pour les arts.

La corvette _l'Hliopolis_ est entre le 20 de ce mois dans le port
vieux d'Alexandrie. Elle a t vivement poursuivie par les vaisseaux
de l'arme ennemie, qu'elle a traverse. Elle a apport plusieurs
objets d'utilit majeure pour la colonie, et dont le rassemblement
est d  vos soins. Je vous offre, citoyen Ministre, l'hommage de la
reconnaissance de l'arme d'Orient.

Il y a aujourd'hui trois mois et onze jours que les Anglais sont
dbarqus en gypte. Ils n'ont encore rien os entreprendre
d'important contre la ville d'Alexandrie, qui est entoure de
retranchemens formidables.

Les Turcs, qui nous ont attaqus du ct de la frontire de Syrie,
viennent d'tre battus deux fois de suite. Le grand-visir commandait
en personne  la seconde bataille. Les Anglais viennent aussi d'tre
battus  Embabh,  peu de distance du Caire; je n'ai pas encore de
dtails; mais les Anglais qui sont sous Alexandrie conviennent
eux-mmes que la perte a t trs considrable. Il parat que leur
nouveau gnral en chef y a t tu.

Citoyen Ministre, l'arme d'Orient se battra jusqu' la mort pour
sauver une colonie qui, sous tous les rapports, serait une des plus
belles proprits de la France. Le commerce deviendrait un des plus
florissans qui aient jamais exist, et Alexandrie serait encore une
fois une des premires villes du monde. Quant aux sciences, je n'ai
pas besoin de vous en parler, c'est votre domaine, et vous savez
mieux que moi, citoyen Ministre, combien l'gypte peut contribuer 
leurs progrs.

Salut et respect.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (N 11.)                                Alexandrie, 19 juillet 1801.

LE GNRAL EN CHEF DE L'ARME FRANAISE D'ORIENT,  SIR SIDNEY
SMITH, COMMANDANT UNE DIVISION DE L'ARME NAVALE ANGLAISE.


Je vais, monsieur, rpondre franchement et loyalement  la note que
vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 16 juillet 1801.

Vous dites, monsieur, que vous avez vu l'ordre du jour du 24
messidor; je dois commencer par vous fliciter d'avoir une
correspondance sre  Alexandrie, ce qui vous met  mme de savoir
ce qui s'y passe. Quant  moi, je n'ai pas le mme bonheur; je n'ai
jamais lu ni vu un seul ordre du jour de l'arme anglaise, et je
vous dclare mme que je n'ai pris aucun moyen de me le procurer,
soit directement, soit indirectement.

Vous vous plaignez d'avoir trouv dans cet ordre votre nom plac mal
 propos, et d'une manire injurieuse. Je n'ai jamais eu, monsieur,
de motif pour vous injurier. Ce mot mme ne convient ni  vous ni 
moi; mais j'ai d tre infiniment tonn d'apprendre que sir Sidney
Smith, officier trs distingu dans l'arme anglaise, se permt de
venir causer avec les avant-postes de l'arme franaise, ou mme
avec les vedettes et officiers de ronde; car franchement, monsieur,
que doit-on conclure de semblables conversations? Ou elles ont un
but, ou elles n'en ont point. Si elles ont un but, elles sont
dangereuses pour me servir du mot le plus honnte. Si elles n'en ont
point, elles sont inutiles. Vous avez trop d'esprit pour ne pas
tirer toutes les consquences possibles de ce que je viens d'avoir
l'honneur de vous dire. D'ailleurs, permettez-moi de vous rappeler
certain envoy qui vint de votre part, il y a  peu prs un an de
Syrie au Caire. Je crois qu'il se nommait _Wright_. Avec beaucoup de
politesses il offrit de l'argent  plusieurs soldats qui le
refusrent avec peut-tre un peu de rudesse. Il s'apitoyait trs
honntement sur leur sort, et leur disait qu'il ne tenait qu' eux
de retourner en France. C'tait le synonyme de les engager  se
dshonorer.

Votre conversation portait, dites-vous, monsieur, lorsque vous
vntes au camp, sur les derniers vnemens. Desquels voulez-vous
parler? Est-ce de la honteuse capitulation qu'a signe au Caire une
partie de l'arme d'Orient? Elle est heureuse pour les Anglais; elle
est infmante pour les Franais. Vous-mme, sir Sidney Smith, je
vous fais juge de la question, et je vous somme, au nom de
l'honneur, de me rpondre catgoriquement. Que penseriez-vous, que
penserait votre gnral en chef, que penserait votre roi, que
penserait votre parlement, que penserait la nation anglaise, si une
portion d'une de vos armes avait fait ce que vient de faire au
Caire une portion de l'arme franaise d'Orient? Je ne vous ferai
pas le tort de douter un seul instant de votre rponse.

La conversation se portait encore, dites-vous, sur le dsir qu'a
chacun de voir terminer une lutte pnible pour tous, et trop
long-temps prolonge. J'aurai encore l'honneur de vous demander,
monsieur, si par l vous entendez parler de la lutte gnrale entre
la France et l'Angleterre, ou seulement de la lutte particulire en
gypte. Si c'est de la premire, cette question n'est pas de ma
comptence; elle appartient tout entire  nos gouvernemens
respectifs. Je me permettrai seulement de dire  cet gard que je
donnerais la moiti de mon existence pour la voir termine, et je
suis certain, en vous parlant ainsi, de penser comme le premier
consul, toujours grand et infiniment au-dessus de la politique
vulgaire. Je sais mme que la paix ne dpend que de l'Angleterre, et
que le premier consul n'a voulu faire que des propositions galement
honorables pour les deux nations.

Si c'est de la lutte particulire en gypte que vous avez voulu
parler, oserais-je vous demander pourquoi vous tes venus la
commencer? Mais si vous avez cru de votre intrt de venir nous
attaquer, et de terminer promptement, pourquoi ne voulez-vous pas
croire que ceux des Franais qui ne sont pas mus par des passions
dshonorantes, aient pens, par la mme raison que vous, qu'il tait
de l'intrt de la rpublique de se dfendre avec opinitret, et de
prolonger la lutte?

Soyez donc juste, monsieur; c'est l tout ce que vous demande celui
qui a l'honneur de commander l'arme franaise.

Au reste, monsieur, vous devez savoir par vous-mme, puisque vous y
tiez prsent, et les rapports de vos gnraux en font foi, que si,
 l'affaire du 30 ventse, tous les Franais eussent t dirigs par
l'honneur, les Anglais ne seraient plus aujourd'hui en gypte, et la
lutte aurait t promptement termine, ainsi que vous paraissez le
dsirer. Ce n'est pas, monsieur, je le proteste hautement, que je
veuille jeter quelques nuages sur la valeur de l'arme anglaise. Le
30 ventse, deux nations belliqueuses combattaient l'une contre
l'autre: il fallait bien que la fortune se dcidt en faveur de
l'une des deux; et de fait, ainsi que le disent vos gnraux, elle
se serait dcide pour les Franais, si tous avaient fait leur
devoir.

Je dois encore vous ajouter, monsieur, que si un vnement tellement
extraordinaire, tel que la postrit ne voudra pas y croire, ne ft
pas arriv au Caire, vos troupes, et celles des deux officiers de la
Porte ottomane, se seraient morfondues et dtruites devant cette
place, sans pouvoir l'entamer. D'aprs tout ce que je viens d'avoir
l'honneur de vous dire, convenez donc qu'il tait extrmement
naturel que j'eusse quelque dfiance de votre promenade devant le
camp franais, et que je cherchasse  prvenir les troupes que je
commande contre des insinuations qui pouvaient avoir lieu, surtout
aprs l'vnement du Caire. Je ne crois pas, monsieur, qu'il soit
arriv  aucun gnral franais d'aller faire de semblables
conversations avec les avant-postes anglais. Je vous dclare que je
ne l'eusse pas permis.

Vous vous plaignez, monsieur, que je vous ai attaqu en votre
absence et avec la plume, quand j'ai dit qu'on ne devait s'attaquer
que le sabre  la main; quant  votre absence, monsieur, je ne la
connaissais pas, puisque vous tiez au camp, et que vous le dclarez
vous-mme; quant  la plume, il m'tait difficile de me servir d'une
autre arme. Au reste, monsieur,  moins que le sort de la guerre
n'en dcide autrement, nous ne serons pas toujours en gypte, vous
et moi, et alors je chercherai  mriter votre estime de prs comme
de loin.

Je ne connais point, monsieur, les petites passions, ou les fausses
impressions, qui, m'assurez-vous, dictrent le fameux ordre du jour
du 30 germinal devant Acre, ainsi que les notes qui furent ajoutes
 la narration du gnral Berthier. Je n'ai jamais lu cet ordre du
jour; je n'en ai entendu parler que trs vaguement, et je ne me mle
jamais de ce qui ne me regarde pas. Quant  moi, je dclare que je
n'ai d'autre passion qu'un attachement inaltrable pour ma patrie et
pour l'honneur, ainsi qu'un dsir bien vif de mriter l'estime mme
des ennemis que les circonstances de la guerre me forcent 
combattre.

Je ne sais, monsieur, si on ne se battra plus qu'une bonne fois pour
toutes, ainsi que vous le dites, aprs quoi, ajoutez-vous, on finira
par ne plus s'attaquer en aucune manire, et l'on vivra en paix et
en bonne intelligence.

Si c'est encore, je le rpte, de la guerre gnrale que vous me
parlez, je le dsire de toute mon me. C'est le voeu de tout homme
qui pense, et qui chrit l'humanit. Je me permettrai encore de vous
dire que cela, suivant moi, ne dpend que de l'Angleterre.

Si c'est de l'gypte que vous voulez parler, je dois vous assurer,
monsieur, que les troupes franaises qui sont  Alexandrie, ne se
conduiront pas comme celles du Caire: elles soutiendront leur
rputation avec d'autant plus d'nergie qu'elles auront  lutter
contre des gnraux et des troupes faites pour tre estimes sous
tous les rapports.

Dans toute autre circonstance, monsieur, je n'aurais peut-tre pas
rpondu  une lettre qui n'est que sous la forme d'une note; mais
ici les circonstances sont telles que tout devient extrmement
intressant, et qu'un jour tout ce qui s'est pass en gypte devra
tre rendu public, parce que, sous tous les rapports, il faut que la
vrit soit connue.

J'ai d'ailleurs saisi avec d'autant plus d'empressement, monsieur,
l'occasion de vous tmoigner mon estime, que j'ai su parfaitement,
dans le temps, que c'tait vous qui aviez averti avec beaucoup de
loyaut le gnral en chef mon prdcesseur, que la capitulation
d'El-A'rych allait tre rompue, et qu'il devait prendre ses
prcautions.

J'ai l'honneur.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (N 12.)           Caire, le 25 thermidor an VIII (13 juillet 1800).

AU GNRAL EN CHEF MENOU.


Chacun, dans ce bas monde, suit, sans s'en douter, le chemin bon ou
mauvais que le destin lui prescrit. Les uns font des conqutes, les
autres font des souliers; les uns font des constitutions, les autres
font des enfans, des arrts, des processions, des tableaux, etc.;
moi, citoyen Gnral, je fais des projets; c'est ma partie: de mme
que l'immortel Raphal a plac le Pre ternel, coiff de son
triangle quilatral, au haut du firmament, pour juger les mortels;
moi, je me place souvent de moi-mme au-dessus du monde physique et
moral. L, du nant o le hasard m'a plong depuis quelques annes,
je travaille tout  mon aise; et, si quelque obstacle ose s'opposer
 mon pouvoir suprme, mon imagination le surmonte bientt. Quelle
belle chose que l'imagination! combien elle fait d'heureux!
autrefois je l'tais; par elle je me figure l'tre encore. Cette
jouissance vaut bien la premire, pour un philosophe qui n'a point
su dfinir le bonheur.

Je pris la libert de vous proposer dans le temps, citoyen Gnral,
de contenir pour toujours l'gypte par les effets contraires du
fanatisme de ses habitans: vous n'avez cess de rire de cette ide,
qui aurait, dites-vous, fait crucifier Crbillon; mais vous rirez
peut-tre bien davantage, lorsque, dans un mmoire raisonn d'aprs
toutes les rgles de la logique et de l'hydraulique, sans autre
dpense pour le gouvernement que cinq cent mille livres une fois
payes, dix hommes par village,  mes frais pendant dix ans, cent
quintaux de poudre par trimestre, et un brevet de folie, que dj
tout le monde m'accorde gratuitement, je rendrai le Nil si docile 
vos ordres, que vous pourrez alors lui faire arroser,  votre bon
plaisir et dans les divers temps de l'anne, tous les terrains, mme
les plus levs de l'gypte. Cet ouvrage, digne des temps les plus
reculs de ces contres fameuses, procurera annuellement une
inondation galement bonne, en centuplant au moins la surface
cultivable de l'gypte. Je vous demande ds  prsent, citoyen
Gnral, la proprit des dserts que je rendrai cultivables. Cette
marque de bont de votre part me servira de stimulant ncessaire au
travail qu'il me reste  faire encore, pour porter cette ide
sublime  la perfection que je voudrais lui donner avant de la
soumettre  votre approbation. Mais, comme je ne dsire tre riche
que pour embellir l'gypte, les revenus des dserts rendus comme
ci-dessus  l'agriculture, seront par moi employs  l'dification
de la nouvelle ville franaise.

 Batn-el-Bahra, deux mille toises environ au nord de l'angle sud du
Delta, s'lveront les murs de cette ville; sa droite dfendue par
la branche orientale, sa gauche par la branche occidentale du Nil.
Un canal de soixante pieds de largeur sur trente de profondeur,
apportera dans le centre de cette ville magnifique les productions
du milieu de l'Afrique, que l'entire libert de plus de mille
lieues de navigation de ses fleuves y amnera sans cesse. Cette
ville recevra dans son sein les marchandises de l'Europe et de
l'Asie par deux autres canaux, qui, drivs du premier ci-dessus au
centre de la ville, aboutiront  la branche de Rosette et de
Damiette. Les richesses de tout l'univers seront ainsi conduites par
eau jusque dans les divers quartiers de cette ville unique: elles y
seront vendues et expdies par toute la terre. Deux superbes ponts,
aboutissant chacun  un faubourg au-del des deux branches du Nil,
seront dfendus par de bons ouvrages. Ils loigneront ainsi toute
hostilit de la ville centrale, qui, de trois cts, sera ainsi
rendue imprenable. Quant  son front vers le Delta, il offrira une
longue ligne droite flanque de bastions et autres ouvrages, dont
les feux seront tellement croiss sur les approches, qu'il sera
impossible  des assigeans de la pntrer.

Cette ville opulente couvrira bientt les campagnes voisines de
toutes les beauts que l'art et la nature s'efforceront  l'envi de
produire. On y verra s'lever, comme par enchantement, des palais
magnifiques, dont le Bdouin hideux ne pourra que convoiter les
richesses; des jardins vastes et dlicieux, des routes, des canaux
plants d'arbres de toute espce. L, sous un ciel toujours pur, et
 l'ombre de bosquets verts et impntrables aux ardeurs du soleil,
les petites matresses de Paris que les affaires de commerce de leur
maison, ou mille autres motifs, amneront en gypte, oubliant les
plaisirs bruyans et passagers de la France, s'abandonneront aux
charmes rels et constans de la douce volupt orientale, que
l'influence des moeurs et du climat leur fera bientt prfrer: et
si elles deviennent par la suite des pouses fidles et laborieuses;
si, entirement occupes de l'intrieur de leur harem, elles
cartent d'elles-mmes tous les vices sducteurs, qui font en Europe
la peste des familles, cette heureuse rgnration du sexe franais
sera due au sjour charmant de Mnopolis.

Mais, citoyen Gnral, c'est, comme on le dit quelquefois fort
lgamment, attacher la charrette avant les boeufs. Avant que vous
soyez matre d'ordonner l'inondation du Nil, avant que moi-mme
j'lve les murs de la superbe Mnopolis, nous devons chercher 
rendre la conqute de l'gypte profitable  la patrie, soit que la
paix gnrale nous assure ou nous prive de cette belle colonie.

Si elle nous l'assure, vous aurez vous-mme, je l'espre, citoyen
Gnral, le bonheur de la conduire  cet tat de splendeur que votre
patriotisme, vos lumires, et mme un sentiment de commisration
pour ces pauvres gyptiens, promettent dj  leur pays, digne d'un
meilleur sort. Comme les ressources natront alors sous vos pas, et
que tout nous prouve  prsent que vous saurez bien en profiter 
cette heureuse poque, je crois superflu de hasarder ici mes
opinions particulires sur les moyens de porter cette colonie au
plus haut point d'utilit pour la mtropole.

Mais si la malheureuse gypte, ou plus encore, si ses malheureux
habitans ne doivent tre considrs  la paix gnrale que comme un
pur objet d'change, et que nous soyons obligs de sortir d'ici;
comme nous connaissons actuellement trop bien ce pays pour ne pas
chercher  le revoir en son temps, je suis persuad que la France
l'aura alors ou de gr ou de force. Dans cette hypothse, il serait
trs important d'y laisser un parti puissant, qui pt s'y maintenir
arm pour y entretenir notre influence politique et commerciale, et
seconder enfin les Franais d'un ct, tandis qu'ils l'attaqueraient
de l'autre.

Mais comment trouver ce parti? En quels lieux et comment pourrait-il
se maintenir en force?

Ce parti est tout trouv; il n'y a plus qu' presser son
organisation. L'gypte, si on doit l'abandonner  la paix, ne
pouvant retourner qu' ses anciens matres, ils y extermineraient
par vengeance ou par fanatisme toutes nos cratures. La sdition du
Caire n'a que trop bien prouv leurs sentimens sanguinaires; tous
ceux qui ont  craindre leur retour en sont si persuads, qu'ils
deviendraient plutt soldats contre eux que de s'exposer  leur
ressentiment barbare. Il ne faut donc plus que seconder loyalement
leurs gnreux efforts, pour en recueillir nous-mmes tous les
avantages et les prserver ainsi de l'horrible boucherie dont toute
la honte rejaillirait sur la France, si, comme on allait le faire,
ces malheureuses victimes de leur dvoment aux Franais, pour prix
des services qu'ils leur ont rendus, allaient par nous tre livres
aux vengeances, aux haines particulires que nous avons suscites,
en un mot, au fanatisme gnral qui animera pour toujours les
Osmanlis gouvernans, contre nos amis malheureux et abandonns. Le
voil donc ce parti.

En quels lieux et comment pourrait-il se maintenir en force? Ceci
est trs simple: il n'a qu' abandonner le midi de l'gypte, et
aller ainsi renforcer Mourd-Bey, qu'un trait d'alliance nous
oblige de soutenir en cas d'vacuation. Fort de ses mameloucks et de
nos auxiliaires, que le sjour des Franais en gypte aguerrira
toujours plus, il ne tardera pas d'en chasser les Osmanlis et de
s'en rendre totalement matre. Ds-lors nos auxiliaires, par un
trait secret conclu avec lui, seront considrs par Mourd-Bey dans
le Sad, comme nous-mmes nous l'y considrons aujourd'hui. Ils le
tiendront, en quelque manire, dpendant de la France par le besoin
qu'il aura d'en tre tay; ils maintiendront ainsi notre influence
politique et commerciale dans ces contres que d'autres puissances
jalouses nous enlveraient bientt, si Mourd gouvernait seul
l'gypte. Il est trop fin sans doute en ce moment pour ne pas
paratre entirement dvou  nos intrts tant qu'il devra nous
craindre, ou attendre de nous sa rintgration dfinitive; mais qui
peut nous rpondre de lui, lorsque se voyant tay par des alliances
qu'il trouvera aisment contre nous, nous serons loin de lui et hors
d'tat de lui nuire?

Soutenir comme ci-dessus l'indpendance de nos cratures en gypte,
pour y conserver l'influence de la France et nous mnager ainsi des
moyens faciles d'y rentrer, tels sont, citoyen Gnral, les
avantages que vous pouvez aisment procurer de vous-mme  la
Rpublique, si,  la paix gnrale, elle doit renoncer  ce pays.
Ceux qu'elle pourra obtenir en traitant elle-mme son vacuation, et
qui doivent tre trs considrables, ne peuvent plus se ngocier
qu'entre les puissances belligrantes, qui seules peuvent et doivent
avoir ce droit. C'est une vrit hardie, qu'il tait rserv  vous
seul, citoyen Gnral, de proclamer  l'arme,  une poque
difficile et mmorable, o moins de sagesse, de caractre et de
dvoment en son chef et pu la perdre sans ressource.

J'ose donc, citoyen Gnral, appeler toutes vos sollicitudes sur
l'augmentation, l'instruction militaire et l'armement de nos
auxiliaires d'gypte. Dj par vos ordres, ils se rallient  un chef
qui, soldat, prodigue, et franais plus qu'aucun des scribes ses
confrres, a manifest son courage et ses talens en combattant avec
nous pour la conqute du Sad. Sans cesse entour de dangers pour
nous servir, il brave en ce moment les menaces des habitans du
Caire, qu'il contraint d'expier leur rvolte; il est revtu de
l'entire confiance des siens; comme eux il est issu de ces anciens
gyptiens qui tonnent encore l'univers par leurs monumens: quels
souvenirs ces monumens rappellent! Quelles lumires! Quelle
politique! En un mot, quelle civilisation ces pyramides, ces
temples, ces lacs, ces canaux, annoncent chez les peuples qui les
imaginrent! Mais,  vicissitude des temps! des hommes, matres de
toute la terre sous le grand Ssostris, sont mconnaissables dans
leurs descendans. Le Cophte, avili, abruti mme par des milliers
d'annes d'esclavage, n'a su jusqu'ici que ramper servilement aux
pieds de ses matres, sans cesse renaissans pour lui; mais si les
Perses, les Grecs, les Romains, les Turcs, furent des tyrans
barbares et fiers, les Franais, dont la philosophie sait apprcier
la dignit de l'homme, seront pour eux des vainqueurs gnreux; et
si des circonstances majeures font qu'on doive pour un temps les
abandonner, ce ne sera qu'en les mettant  mme, comme je l'ai dit
ci-dessus, de pouvoir se garantir contre de nouveaux possesseurs
sanguinaires et fanatiques, qui, en exterminant mme par le conseil
de leurs allis, nos auxiliaires d'gypte, rassureraient leurs
craintes, en dtruisant nos vues politiques sur ce pays.

J'ai tch jusqu'ici de dmontrer la ncessit des auxiliaires, dans
le cas o la paix nous enlverait cette prcieuse conqute: il me
reste  vous prouver son utilit dans le cas o elle nous la
conserverait.

Par eux toutes les riches productions de l'intrieur de l'Afrique
s'amoncellent en gypte; il ne faut pour cela que former deux ou
trois tablissemens de sept  huit mille hommes chacun, sur le Nil,
ou le fleuve Abiad qui s'y joint; ces tablissemens ne sauraient
tre forms que par des hommes dj accoutums aux chaleurs de
l'intrieur de l'Afrique: la latitude des lieux qu'ils occuperaient
serait peut-tre fatale  des Europens. Ces tablissemens
assureront  la France plus de mille lieues de navigation intrieure
de cette partie du monde encore si peu connue; elle ne le deviendra
successivement alors que par le commerce exclusif que pourront y
faire nos ngocians Franais tablis en gypte.

Le destin, qui me prescrit de faire des projets, vous donne  vous
seul, citoyen Gnral, les moyens faciles de les excuter. Les ides
ci-dessus, immenses dans leurs rsultats, sont simples et faciles
dans leur excution; elles se rduisent pour le moment  protger et
encourager nos auxiliaires, et accorder de la confiance et des
honneurs  leur chef.

Excusez, citoyen Gnral, si j'ai tch d'tre plaisant en
commenant ce Mmoire; je dsirerais tre persuasif en le finissant.
Si mes ides sur les auxiliaires n'excitent que votre rire, le
destin me dsignera alors pour tre votre bouffon, et je veux l'tre
absolument; mais j'aurai en moi-mme la douce consolation d'avoir
plaid la cause de nos cratures en gypte, qui, abandonnes par
nous, sont dvoues  une boucherie invitable. Votre moralit,
votre loyaut, leur est un gage assur que vous pouserez leur
cause, soit que la paix gnrale nous donne ou nous prive de
l'gypte. Ds qu'elles en seront persuades, vous verrez alors tous
leurs moyens se dvelopper en notre faveur.

                                                     _Sign_ LASCARIS.

_P. S._ Si je manque d'loquence, si je vous semble incorrect, si je
suis mme un peu singulier, vous me passerez tout en faveur des
motifs qui m'animrent sans cesse pour mon pays.


FIN DU TOME PREMIER




TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER.


  NOTICE SUR LE GNRAL REYNIER.                           _Page_,   j

  Considrations gnrales sur l'organisation physique, militaire,
  politique et morale de l'gypte.                                   1

    Organisation physique.                                           2

  Systme de guerre adopt par les Franais.                        13

  Fortifications construites par les Franais.                      16

  Des routes et marches d'arme dans l'intrieur de l'gypte.       31

  Considrations sur la civilisation des diffrentes classes
  d'habitans de l'gypte.                                           33

    Des Arabes.                                                  _ibid._

  Des fellhs ou cultivateurs.                                      45

  Des habitans des villes, des mameloucks et de leur gouvernement.  54

  Rsum de l'tat social des peuples de l'gypte.                  76

  DE L'GYPTE APRS LA BATAILLE D'HLIOPOLIS.                       83


PREMIRE PARTIE.

  DEPUIS LE MOIS DE FLORAL AN VIII, JUSQU'AU MOIS DE
  BRUMAIRE AN IX.                                                _ibid._

  CHAPITRE PREMIER.--Situation de l'arme d'Orient, et
  projets de Klber avant sa mort.                               _ibid._

  CHAP. II.--Assassinat de Klber.--Le gnral Menou
  prend le commandement.--Sa conduite dans les premiers
  temps, et jusqu'en fructidor.                                     89

  CHAP. III.--vnemens politiques.                                 96

  CHAP. IV.--Esprit des habitans de l'gypte.--vnemens
  militaires jusqu'au mois de brumaire.                             99

  CHAP. V.--Intrigues.--Origine des divisions.                     103

  CHAP. VI.--Innovations dans l'administration du pays.            106

  CHAP. VII.--Des finances.                                        119

  CHAP. VIII.--Administration de l'arme; magasins
  extraordinaires.                                                 123

  CHAP. IX.--Murmures de l'arme contre le gnral Menou.--Les
  gnraux de division lui font des reprsentations.--Sa
  confirmation.                                                    125


SECONDE PARTIE.

  DEPUIS LE MOIS DE BRUMAIRE JUSQU'AU MOIS DE VENTSE AN IX.       137

  CHAPITRE PREMIER.--De l'esprit de l'arme jusqu' l'arrive
  de la flotte anglaise.                                         _ibid._

  CHAP. II.--vnemens militaires et politiques jusqu'
  l'entre de la campagne.                                         145

  CHAP. III.--Finances.--Produit des nouveaux droits.--Vices
  des innovations.--Augmentation des dpenses
  de l'arme.--La perception du miry est retarde.--Les
  caisses sont vides au moment d'entrer en campagne.               158

  CHAP. IV.--Des magasins.--De l'administration des
  subsistances.--Des revenus en nature.                            162


PICES JUSTIFICATIVES.

    Menou, gnral en chef de l'arme franaise, aux habitans
    de l'gypte.                                                   166

    Lagrange, gnral de division, chef de l'tat-major gnral
    de l'arme, au gnral Bonaparte, premier consul
    de la Rpublique franaise.                                    172

    Damas, gnral de division, au gnral en chef Menou.          176

    Le gnral de division Reynier  au   gnral  en   chef
    Menou.                                                         178

    Lanusse, gnral de division, au gnral en chef Menou.        180

    Lanusse, gnral de division, au gnral en chef Menou.        181

    Ch., chef de bataillon de la 85e demi-brigade, au gnral
    en chef Menou.                                                 183

    Ch., chef de bataillon de la 85e, au premier consul.           184

    Lanusse, gnral de division, au gnral en chef Menou.        190

    Au Ministre des affaires trangres.                           192


TROISIME PARTIE.

    CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS ET LES TURCS.                      198

    CHAPITRE PREMIER.--Arrive de la flotte anglaise.--Dispositions
    militaires.                                                  _Ibid._

    CHAP. II.--Dbarquement des Anglais.--Combat du 22
    ventse.                                                       205

    CHAP. III.--Arrive de l'arme  Alexandrie.--Affaire
    du 30 ventse.                                                 219

    CHAP. IV.--Dispositions aprs l'affaire du 30 ventse.--Prise
    de Rosette et de Rahmanih.--Passage du dsert
    par le visir.                                                  231

    CHAP. V.--Marche pour reconnatre l'arme du visir.--Prise
    d'un convoi parti d'Alexandrie.--vacuation de
    Lesbh, Damiette et Bourlos.--Esprit et conduite des
    habitans de l'gypte et des mameloucks.--Mort de
    Mourd-Bey.--Investissement du Caire et trait pour
    l'vacuation de cette ville.                                   254

    CHAP. VI.--Blocus d'Alexandrie jusqu' l'entire consommation
    des vivres; son vacuation.                                    272

    EXTRAIT DU JOURNAL DU CHEF DE BRIGADE DU  GNIE
    D'HAUTPOUL.                                                    289

    Prise de Rosette par les Anglais.--Marche contre le
    visir.--Capitulation du Caire.                               _ibid._

    _15 floral._--vacuation du camp d'El-A'rych.                 291

    _25 floral._--Premier conseil de guerre.                      296

    Convention pour l'vacuation de l'gypte par le corps
    de troupes de l'arme franaise et auxiliaire aux ordres
    du gnral de division Belliard.                               318

    Le gnral de division Belliard au premier consul
    Bonaparte.                                                     327


PICES JUSTIFICATIVES.

  Le gnral en chef Menou au gnral Bonaparte, premier
  consul.                                                          338

  Rsum.                                                          344

  Notes du gnral ***, sur la situation de l'arme d'gypte,
  depuis la fin de l'an VII jusqu'au 12 floral an IX.             345

  Menou, gnral en chef, au citoyen Carnot, ministre de
  la guerre.                                                       380

  Menou, gnral en chef, au premier consul de la Rpublique
  franaise, le gnral Bonaparte.                                 383

  Le gnral en chef de l'arme d'Orient au gnral en chef
  Bonaparte.                                                       387

  Menou, gnral en chef, au gnral Berthier, ministre
  de la guerre.                                                    391

  Menou, gnral en chef, au gnral Bonaparte, premier
  consul de la Rpublique.                                         392

  Au citoyen Chaptal, ministre de l'intrieur.                     393

  Le gnral en chef de l'arme franaise d'Orient  sir
  Sidney Smith, commandant une division de l'arme
  anglaise.                                                        395

  Au gnral en chef Menou.                                        400


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.





End of the Project Gutenberg EBook of Campagne d'gypte (Volume 2), by 
Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenzer Reynier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'GYPTE (VOLUME 2) ***

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