The Project Gutenberg EBook of Trait des eunuques, by Charles Ancillon

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Title: Trait des eunuques

Author: Charles Ancillon

Release Date: March 31, 2012 [EBook #39320]

Language: French

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TRAIT

DES

EUNUQUES,

DANS LEQUEL

On explique toutes les diffrentes sortes
d'Eunuques, quel rang ils ont tenu,
& quel cas on en a fait, &c.

_On xamine principalement s'ils sont propres
au Mariage, & s'il leur doit tre
permis de se marier._

Et l'on fait plusieurs Remarques curieuses &
divertissantes  l'occasion des

EUNUQUES, &c.

Par M***. D***.

[Illustration]

Imprim l'an M. DCC. VII.




EPITRE

DEDICATOIRE

A

M^R. BAYLE.[1]


MONSIEUR,

_J'ai  vous rendre compte de deux choses qui me justifieront envers
vous de la libert que je prends de vous adresser cet Ouvrage, & qui
nous justifieront l'un & l'autre envers le Public, si vous trouviez 
propos de le faire mettre sous la Presse pour lui en faire part._

_La prmire, que je ne me suis point ingr de mon chef  traiter le
sujet qui fait la matire de cet Ouvrage; l'occasion qui m'y a engag
est assez singulire. Il y avoit autrefois ici plusieurs Eunuques
Italiens, Musiciens, qui y faisoient grosse figure. Ils se flattrent de
faire de grandes & d'illustres Conqutes, mais ils se tromprent; nos
Dames ne se laissrent point blour, & ne se payrent point de la
bagatelle. [2]Un Gentilhomme Franois d'un esprit gai & enjou les en
railla par ces Vers jolis & pleins de sel._

    Je connois plus d'un Fanfaron
        A crte & mine fire,
    Bien dignes de porter le Nom
        De la Chaponardire.
    Crte aujourd'hui ne suffit pas
        Et les plus simples Filles,
    De la Crte font peu de cas
        Sans autres Batilles.

_Cependant il y en a eu une qui s'est laiss charmer, & qui a prt
l'oreille aux propositions de mariage qui lui ont t faites par un de
ces Eunuques. Une Personne que je considre beaucoup, m'ayant pri de
lui dire mon avis, & de le lui donner raisonn par crit, en forme de
consultation, pour dtourner cette jeune fille sa parente du dessein
qu'elle avoit d'entrer dans un tel engagement, ou en tout cas pour s'en
servir ailleurs en cas de besoin. J'y ai travaill avec plaisir, & j'ai
trouv qu'insensiblement j'avois fait un Livre, de sorte qu'au lieu de
laisser mon Ouvrage sous la forme qu'on me l'avoit demand, je lui ai
donn celle qu'il a prsentement. Je vous avou que l'extrait que
l'illustre Mr. de Beauval a donn[3] du Livre de Mr. Bruknerus
intitul,_ Dcisions du Droit Matrimonial, _n'a pas peu contribu 
m'engager dans un xamen xact de cette question. J'aurois extrmement
souhait qu'il et bien voulu dire ce qu'il en pense, & peut-tre lui en
fournirai-je l'occasion par ce petit Essai lors qu'il en donnera
l'extrait._

_Les Personnes scrupuleuses trouveront peut-tre que c'est l pltt
l'occupation d'un homme oiseux, que d'un curieux qui cherche 
s'instruire._ Hujusmodi hrere qustionibus non tm studiosi qum otiosi
hominis esse videtur, _comme parloit Saint Jrme consult par Vitalis
sur la fcondit prmature d'Achas. Ainsi il est bon de les prvenir,
ou de les dtromper, en leur apprenant que la vocation de l'examiner m'a
t lgitimement adresse._

_Ce n'est pas que je crusse avoir fait un mal, quand je me serois avis,
pour me divertir, & pour changer mes occupations srieuses dans une
tude plus divertissante, de traiter cette matire. Le Docte Mollerus a
fait un Livre qui a pour ttre,_ Discursus duo Philologico-Juridici
prior de Cornutis, posterior de Hermaphroditis corumque jure, uterque ex
jure Divino, Canonico, Civili, variisque historiarum monumentis, horis
otiosis congesti.  M. Jacobo Mollero. _Et cet Ouvrage n'a point
deshonor son Auteur, ni diminu l'estime que le Public avoit pour lui.
Il est difficile, je l'avou, de parler des Eunuques sans dire certaines
choses capables de choquer un peu la pudeur d'une femme. Mais  l'gard
de l'Auteur cela ne lui fait aucun tort, il s'en faut beaucoup que son
Livre contienne des ordures & des saletez semblables  celles qui sont
dans les_ Priapeia, _sur lesquels Joseph Scaliger, l'un des plus grands
Hommes des Sicles passez, a fait des annotations, sans perdre sa
rputation. Et  l'gard des femmes, ce qu'on dit de libre & de naturel
est exprim en Latin, qui est une Langue peu entendu parmi elles. Mais
quand on auroit t oblig de s'exprimer en termes capables de blesser
la pudeur la plus scrupuleuse, s'ensuivroit-il qu'il auroit fallu se
dispenser de discuter un Droit sur lequel on voit assez souvent fonder
des disputes importantes, & laisser les choses,  cet gard, dans le
doute et dans la confusion? Certes je ne crois pas que personne le
prtende ainsi: en tout cas cette prtention seroit aussi ridicule que
celle de certaines gens qui aimeroient mieux qu'on et laiss prir, ou
souffrir tout le genre humain, que d'avoir fait des Traitez de Mdecine,
& de Chirurgie, qui le conserve, qui le prserve, & qui le soulage,
parce qu'on a t oblig de nommer les choses par leur nom & sans
dguisement, & de parler  dcouvert de toutes les parties les plus
secrettes du corps humain. J'espre que le Public sera quitable sur ce
sujet. J'aurois eu plus  craindre du redoutable Mr. Bernard que d'aucun
autre, parce que je connois sa dlicatesse & sa svrit, qui ne
pardonnent point les moindres fautes, & qui en trouvent mme dans des
choses qui ont l'approbation des gens qu'il croit aisment tre d'un
got au dessous du sien. Mais que pourra-t-il me dire, lui qui annonce
avec tant de soin un Livre qui a pour ttre_[4], les Crmonies du
mariage telles qu'on les pratique prsentement dans toutes les parties
du Monde, Ouvrage trs divertissant, sur tout pour les Dames, crit en
Italien par le Sr. Gaya, troisime Edition,  laquelle on a ajot
d'amples Notes & des Remarques sur le Mariage, avec le Miroir des
personnes maries, ou les Avantures capricieuses du Chevalier H.....
avec ses sept femmes, crites par lui-mme dans le tems de sa prison, &
mises en Anglois moderne par Mr. Thomas Brown, in 8. pag. 161. _&
d'avertir ensuite le Public, que_ les notes qu'on a mises au bas des
pages sont trs enjoues, & qu'on n'y pargne pas les Prtres. _On sait
combien de contes sales on a accotum de faire sur leur sujet, &
combien de vilenies on met sur leur comte. Je ne sai point au reste, si
ce Docteur Thomas Brown dont Mr. Bernard fait ici mention, est ce savant
Mr. Brown Chanoine de Windsor, Ami intime de Mr. Isaac Vossius qui lui a
ddi son Trait des Oracles Sibyllins, ou cet Ecossois qui a fait un
Trait des Fivres continus imprim  Edimbourg en 1695., ou si c'est
ce Thomas Brown Docteur Anglois qui a fait la_ Religion du Mdecin. _Ce
qui me feroit douter que ce ft le prmier, seroit qu'il ne s'est
appliqu qu' des Etudes graves & srieuses, comme on le remarque par ce
que Colomiez dit de lui dans sa Bibliothque choisie. Ce qui me feroit
douter aussi que ce ft le second, c'est la timidit qu'il fait parotre
dans la Prface de son Livre, en y dclarant qu'il a eu bien de la peine
 se rsoudre  produire cet essai touchant les Fivres continus; qu'il
redoutoit le gnie railleur & Satirique si commun  ceux de sa Nation;
Que la mme frayeur touffe tous les jours des productions trs dignes
de voir le jour. Qu'il s'est pourtant dtermin  parotre en public
pour ne pas sortir du monde comme un Citoyen inutile & paresseux. Qu'il
hazarde ce systme nouveau, & qu'il sacrifie ses scrupules  l'utilit
publique. Et si c'est le troisime, vous savez, Monsieur, ce qu'en a
dit Patin, car vous le rapportez dans vos Nouvelles de la Rpublique des
Lettres[5]_, C'est, _dit-il_, un Mlancholique agrable en ses penses,
mais qui  mon jugement cherche Matre en fait de Religion comme
beaucoup d'autres, & peut-tre qu'enfin il n'en trouvera aucune. Il faut
dire de lui ce que Philippe de Comines a dit du Fondateur des Minimes,
l'Hermite de Calabre Franois de Paule, il est encore en vie, il peut
aussi-bien empirer qu'amender. _On a mis cette pense de [6]Patin dans
le_ Patiniana _un peu dguise  l'gard du tour & de l'expression, mais
la mme absolument dans le fond. Si, dis-je, c'est ce Thomas Brown
Auteur du Livre intitul_, Religio Medici, _qu'on pourroit intituler
aussi-bien_, Medicus Religionis, _comme il est dit dans le_ Patiniana,
_qui a traduit en Anglois moderne, ces_ Crmonies du Mariage _que Mr.
Bernard annonce avec tant de soin, & si obligeamment au Public, c'est
apparemment un Livre dont la matire n'est pas trop chaste, ni les
expression trop scrupuleuses & trop chtres. Je n'en parle que par
conjecture, car j'avou que la recommandation de Mr Bernard ne m'a point
engag  le chercher,  l'acheter, &  le lire. Je ne connois que ces
Brown. Il y a bien un Docteur en Thologie originaire du Palatinat &
prsentement Professeur en Langue Hbraque dans l'Acadmie de
Groningue, Auteur de quelques Dissertations trs curieuses, qui se nomme
Brawn; mais Mr. Bernard est trop xact pour avoir confondu Brown avec
Brawn, quelque ressemblance qu'il y ait dans ces noms, & quelque
facilit qu'il y ait  s'y mprendre._

_La seconde chose dont j'ai  vous rendre compte, est le motif qui me
porte  vous adresser cet Ouvrage. Je n'en ai point d'autre, Monsieur,
que l'estime toute particulire que j'ai pour vous, & le cas que je fais
de l'amiti dont vous m'honorez. Je me suis flatt que vous ne voudriez
pas laisser parotre en public un Livre qui pourroit nuire  la
rputation de son Auteur, qui est un de vos anciens Amis, & qui se
repose sur vous du soin de l'xaminer & de juger s'il mrite d'tre mis
sous la Presse: & je me suis persuad que si vtre jugement lui toit
favorable, je n'avois rien  craindre de la part du Public, parce que je
pouvois esprer une approbation gnrale, ou en tout cas tre assur
d'avoir en vous un puissant appui contre le mauvais got & contre la
Critique maligne, qui pourroient m'entreprendre. Je n'ai garde de faire
ici vtre Pangyrique  l'imitation de ceux qui font des Eptres
Ddicatoires, vos propres Ouvrages font vtre Eloge, & le jugement
favorable & glorieux que le Public en fait, vous est infiniment plus
honorable que toutes les louanges qu'on pourroit vous donner dans une
Eptre. Je finis donc celle-ci en vous assurant que je me sers avec
plaisir de cette occasion que j'ai souvent recherche de pouvoir vous
donner un tmoignage public de la considration toute particulire avec
laquelle je suis,_

MONSIEUR

Vtre trs humble &
trs obssant serviteur.

C. D'OLLINCAN.




DESSEIN ET DIVISION DE L'OUVRAGE.


Le[7] Droit Canon traitant des mariages qui se contractent par
Procureurs, ordonne & prescrit des prcautions trs grandes qu'il fonde
sur cette raison, _qu'il s'agit d'une affaire grave, difficile &
importante, qui peut avoir des suites trs dangereuses_. Propter magnum
quod ex facto tam arduo posset periculum imminere.

Le Droit Civil ne donne pas une ide moindre du Mariage, il le considre
comme l'action de la vie la plus considrable, & qui demande le plus de
rflxion; comme un Port favorable, ou comme un naufrage malheureux;
comme une chose bien hazardeuse o toute la prudence humaine se rduit
ordinairement  des voeux &  des souhaits. [8]_Magnum sane excellensque
donum  Deo Creatore ad mortales promanavit Matrimonium._

D'un ct le mariage tant l'Ouvrage de Dieu qui a uni les deux sxes,
& qui considrant qu'il n'toit pas bon que _l'homme ft seul_, lui a
donn un _tre semblable_  lui; leur a ordonn  l'un &  l'autre de
_crotre_ & de _multiplier_, & a imprim en eux un desir violent de
s'unir ensemble pour la propagation de leur espce. Cette union ne doit
point tre fortuite & commune, comme celle des animaux destituez de
raison; elle ne doit point tre produite par une affection brutale, par
une volont drgle; elle ne doit point avoir pour but de mettre en
sret des plaisirs impurs, & de les couvrir d'un nom spcieux &
honorable. Ce doit tre une conjonction chaste, religieuse, sainte,
pleine de pit & de bndictions; n'ayant pour but que d'xcuter les
ordres de Dieu, qui est son Auteur & son Protecteur. L'Eglise n'approuve
& n'autorise que les Mariages de ce dernier caractre, ils ont pour eux
la faveur publique, au lieu que les autres n'ont pour eux qu'une haine
gnrale, un mpris trs grand, & souvent les maldictions & l'horreur
des gens de bien.

De l'autre, comme le Mariage est le fondement de l'Eglise, puis qu'il
est appell par quelques Thologiens _Venter Ecclesi_[9] qui lui
engendre des enfans. Et de la Socit civile, en ce qu'il est la source
des hommes, qu'il ternise le monde, & qu'il donne des hritiers
lgitimes aux Citoyens, il ne faut pas s'tonner si l'Eglise & la
Socit Civile s'intressent dans ce qui le concerne; si elles en
rglent les commencemens, le cours, & les suites, & si elles ont pourv
sagement aux inconvniens qui pourroient natre de l'ignorance des
hommes, ou de leur malice.

L'Eglise & la Socit Civile ne laissent pas la libert  tout le monde
de faire  cet gard tout ce qu'il lui plat. [10]_Semper in
conjunctionibus non solum quid liceat considerandum est, sed & quid
honnestum sit_. Elles ne permettent point qu'on donne atteinte  la
Justice,  l'ordre, au bien,  l'utilit, &  l'honntet publiques.
Elles ont tabli des Loix qui les dclarent bons, ou mauvais, justes, ou
injustes, lgitimes, ou criminels. Qui les permettent, ou qui les
deffendent, qui les confirment, qui les authorisent, qui les protgent,
ou qui les cassent, qui les annullent, & qui punissent ceux qui les ont
contractez.

Pour rpondre au but que je me propose, il s'agit ici de voir dans quel
de ces rangs on doit mettre le Mariage des Eunuques. Voici donc le plan
gnral que j'ai dessein de suivre pour claircir cette matire, & pour
la rgler par une dcision incontestable & certaine. Ce Trait sera
divis en trois Parties.

Dans la premire j'xaminerai ce que c'est qu'un Eunuque, de combien de
sortes il y en a, quel rang ils ont tenu & tiennent dans la Socit
Ecclsiastique & Civile; & quelle considration on y a eu, & on y a
actuellement pour eux.

Dans la seconde, je discuterai leur droit par rapport au Mariage, &
j'xaminerai s'il doit leur tre permis de se marier.

Dans la troisime enfin, je rapporterai les Objections qui pourroient
tre faites contre les maximes que j'aurai avances, & contre les
dcisions que j'aurai tablies, & je tcherai de les rsoudre, & de
lever les difficultez qui pourroient y donner atteinte.




TABLE DES CHAPITRES

Contenus dans cet Ouvrage.


PREMIERE PARTIE.

CHAPITRE I. _S'il y a des Eunuques, & depuis quel tems
il y en a.                                                        Page 1

CHAP. II. _Ce que c'est qu'un Eunuque._                                6

CHAP. III. _Combien il y a de diffrentes sortes d'Eunuques._         10

CHAP. IV. _Des Eunuques qui sont nez tels._                           16

CHAP. V. _Pourquoi on fait des Eunuques._                             19

CHAP. VI. _Pourquoi quelques hommes se sont faits eux-mmes, ou fait faire
Eunuques par d'autres._                                               29

CHAP. VII. _Des Eunuques ainsi nommez  cause de leurs Emplois; Et de
ceux qui le sont dans un sens figur._                                41

CHAP. VIII. _Quel rang les vritables
Eunuques ont tenu dans la socit civile._                            49

CHAP. IX. _Quelle ide les Peuples ont eu des Eunuques,
& quel cas ils en ont fait._                                          66

CHAP. X. _De quelle manire les Loix civiles ont considr
les Eunuques, & quels droits elles leur ont attribu._                71

CHAP. XI. _Quel rang les Eunuques volontaires ont tenu dans
la socit civile; de quelle manire les Loix les
y ont considrez, & quels droits elles leur ont attribu._            85

CHAP. XII. _Quel rang les Eunuques volontaires & forcez,
ont tenu dans la Socit Ecclsiastique; de quelle manire
l'Eglise & ses canons les ont considrez, & quels droits ils leur ont
attribuez._                                                           91


SECONDE PARTIE.

CHAP. I. _De la nature & du but du Mariage. Que l'Eunuque
ne peut y rpondre._                                                 102

CHAP. II. _Les Eunuques ne pouvant pas satisfaire au but du
mariage, ils ne doivent pas le contracter._                          110

CHAP. III. _Le Mariage des Eunuques
est considr comme nul & comme non avenu._                          115

CHAP. IV. _Inconvniens que le Mariage
des Eunuques produit ordinairement._                                 121

CHAP. V. _Les Loix civiles deffendent
le mariage des Eunuques._                                            138

CHAP. VI. _La Religion Catholique Romaine ne
permet pas le mariage des Eunuques._                                 141

CHAP. VII. _La Religion Luthrienne, ou de la Confession
d'Augsbourg, ne permet pas le mariage des Eunuques._                 145

CHAP. VIII. _La Religion Rforme
ne permet pas le mariage des Eunuques._                              153


TROISIEME PARTIE.

Objections

CHAP. I. _Que la deffense de se marier ne doit point tre
gnrale & commune  tous les Eunuques, parce qu'il y en a qui sont
capables de satisfaire aux desirs d'une femme._                      158

CHAP. II. _Le mariage est un Contract
civil, par lequel il est permis  tout le monde de s'engager._       165

CHAP. III. _Un Eunuque pouvant remplir tous les devoirs du mariage,
except ceux qui concernent la gnration, il peut le contracter,
parce que_, consensus non concubitus matrimonium facit.              170

CHAP. IV. _Quand on ne peut pas tre auprs d'une femme comme mari,
on doit y tre comme frre, & habiter avec elle comme
avec une soeur._                                                     175

CHAP. V. _Si le mariage devoit tre deffendu aux Eunuques parce
qu'ils ne peuvent pas engendrer, il devroit l'tre aussi aux personnes ges
que la vieillesse rend incapables de faire les fonctions du mariage; & ne
leur tant point deffendu, il ne doit point l'tre aussi
aux Eunuques._                                                       178

CHAP. VI. _Quand la femme qui pouse un Eunuque sait qu'il est
Eunuque, & qu'elle n'ignore point les consquences de son tat, il doit lui
tre permis de l'epouser si elle le souhaite, parce que_, volenti non fit
injuria.                                                             183

Fin de la Table.




TRAIT DES EUNUQUES,

Dans lequel on xamine principalement s'il doit leur tre permis de se
marier.




PREMIRE PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.

_S'il y a des Eunuques, & depuis quel tems il y en a._


Il est de l'ordre de faire voir qu'il y a des Eunuques avant que
d'entreprendre d'en faire la description, & que de raisonner sur leur
sujet; Puis que selon le sentiment des Philosophes il est ridicule de
raisonner d'une chose avant que de savoir si elle xiste.

Il y a plus de quatre mille ans qu'on parle d'Eunuques dans le Monde;
l'Histoire Sainte & l'Histoire Prophane font mention d'une infinit de
personnes de cette nature, qu'elles ne mettent ni au rang des hommes,
ni au rang des femmes, & qu'elles appellent _une troisime sorte
d'hommes_. On en a v en si grand nombre dans tous les Sicles & dans
tous les Pas; & on en voit encore tant qu'il n'est pas permis de douter
qu'il n'y en ait eu, & qu'il n'y en ait encore aujourd'hui.

La plpart des Savans croyent que Semiramis Reine des Assiriens veuve
de Ninus, & mre de Nynias, a t la premire qui a fait faire des
Eunuques; ils fondent leur opinion sur ces termes d'Ammian
Marcellin,[11] _Postrema multitudo spadonum, a senibus in pueros
desinens, obluridi, distortaque lineamentorum compage deformes, ut
quaqu incesserit quisquam, cernens mutilorum hominum agmina, detestetur
memoriam Semiramidis Regin illius veteris, qu teneros mares castravit
omnium prima_. Claudien a cr la mme chose,

     ------ [12]_Seu Prima Semiramis astu Assyriis mentita virum, ne
     vocis acut Mollities, levesque gen se prodere possent. Hos sibi
     conjunxit similes; seu persica ferro Luxuries Vetuit nasci
     lanuginis Umbram._

Cependant Diodore de Sicile qui a fait l'Histoire de Semiramis, dans sa
Bibliothque, d'une manire beaucoup plus xacte qu'aucun autre, ne dit
rien de cette particularit qui mritoit pourtant bien d'tre remarque,
si elle et t certaine & vritable. Il dit seulement que les Bactriens
 qui Ninus, qui depuis fut son Mari, faisoit la Guerre, ayant mis les
Assyriens en fuite & en droute, elle s'habilla d'une longue robe, comme
un homme, les rallia, se mit  leur tte & triompha des Bactriens. Soit
que cette Robe plt aux femmes Medes & aux Perses, soit qu'elles
voulussent faire leur cour  Semiramis, elles en prirent de pareilles.
Peut-tre que cet habillement donna lieu  dire que Semiramis avoit fait
des hommes imparfaits, des demi hommes, & que depuis on a conjectur
qu'elle avoit fait effectivement mutiler des hommes. [13]D'autres disent
qu'elle s'habilla en homme, & qu'elle fit lever son fils en fille, afin
que les Assiriens ayant honte d'avoir une femme pour leur Chef ne
prissent point le pretexte de vouloir un Roi, pour mettre son fils sur
le Trne  son prjudice; [14]D'autres peu loignez de cette opinion
disent, que son fils tant de sa taille, & ayant la voix semblable  la
sienne, elle se dguisa en homme, & fit accroire, afin de regner,
qu'elle toit le fils de Ninus, & non pas sa veuve. Et d'autres
disent[15] qu'ayant eu avis dans le tems qu'elle se coiffoir, que
Babilone s'toit rvolte, elle courut en diligence, les cheveux  demi
pars, pour la forcer  se rendre  elle, & qu'elle ne remit point sa
tte dans son ordre accotum qu'elle n'et remis cette puissante Ville
sous son pouvoir; Que pour cela sa statu fut honorablement leve 
Babylone au mme tat qu'elle se trouva quand elle marcha vers ce lieu
d'un pas prcipit pour tirer vangeance de ses Sujets rebelles; ces
cheveux pars joints  la robe qu'elle avait prise la travestissoient
d'autant plus en homme.

Diodore de Sicile rapporte une autre circonstance qui est considrable;
Il dit que cette Reine leve d'une condition basse au comble de la
grandeur, se plongea dans toute sorte de dlices, qu'elle fit choisir
les hommes les mieux faits & les plus beaux de son Arme pour s'en
servir, mais qu'elle fit mourir tous ceux qu'elle avoit res dans son
lit. Il y a plus d'apparence qu'elle les fit Eunuques par un effet d'une
jalousie assez ordinaire, de peur qu'aprs avoir eu d'elle les plus
grandes faveurs ils n'allassent s'attacher  quelqu'autre femme; Diodore
de Sicile ne le dit point; mais comme il parle aprs Cresias, ainsi
qu'il l'avou lui mme, & que Cresias est un Historien,[16] qui non
content d'abuser ceux de son sicle, a voulu faire passer ses fables 
la postrit, on ne peut pas ajoter beaucoup de foi  ce qu'il dit, ni
accuser de fausset ce qu'il obmet. Semiramis donc peut passer pour la
premire qui ait fait faire des Eunuques; Vossius[17] croit que les
Perses sont les Inventeurs de cette mchante & dtestable cotume, & que
le mot Latin, _spado_ qui comprend diverses sortes d'Eunuques, tire son
nom d'un Village de Perse nomm _Spada_, o il prtend que la premire
xcution de cette nature a t faite. Il fortifie son sentiment de ceux
de quelques Savans du premier ordre qu'il nomme. Je ne veux point me
rendre juge entre des hommes si clbres qui ont les uns & les autres
des opinions si probables, & dont la certitude est si difficile 
trouver. _Non nostrum inter hos tantas componere lites, & vitulo hi
digni & illi._ Je dirai seulement que le premier Eunuque dont l'Ecriture
Sainte fasse mention & dont il ne soit absolument parl nulle part
ailleurs, [18]est Putiphar qui acheta Joseph des mains des Madianites;
encore verra-t-on dans la suite que ce nom d'Eunuque n'toit point
nouveau ds lors, puis qu'il toit devenu un nom de Charge & de Dignit;
Cependant ce Putiphar acheta Joseph l'an du monde deux mille deux cent
septante-six, c'est  dire mille sept cent soixante & dix huit ans avant
l'Incarnation de Jesus Christ; Et Cyrus n'a commenc  rgner sur les
Perses que l'an du Monde trois mille quatre cent vingt & un; C'est 
dire qu'on parloit d'Eunuques avant qu'on parlt des Perses, & qu'il
n'est pas possible qu'ils soient les pres de ces sortes de gens, parce
que si cela toit la proposition _filius ante patrem_, qui passe pour
monstreuese, seroit pourtant vritable; ce qu'on ne peut pas dire 
l'gard de Semiramis qui regnoit sur les Assiriens l'an du monde mille
huit cent vingt-six, long tems avant que Putiphar ft n. Quoi qu'il en
soit les Perses, les Mdes, & les Assyriens ont t de tous les Peuples
ceux qui se sont le plus servis d'Eunuques. Et on remarque[19] que
Nabucodonosor faisoit couper tous les Juifs & tous les autres
prisonniers de guerre, afin de n'avoir que des Eunuques  son service
particulier. [20]Et c'est peut-tre ce qui a donn lieu  conjecturer que
les Perses toient les inventeurs de l'_Eunuchisme_.




CHAPITRE II.

_Ce que c'est qu'un Eunuque._


Lucien en donne une dfinition fort courte dans son Dialogue des
Eunuques. Il dit qu'il n'est ni mle, ni femelle, & qu'il est un prodige
dans la Nature. Mais elle est trop gnrale, il en faut une plus xacte
& qui le fasse connotre plus particulirement & plus srement. Un
Eunuque donc, est une personne qui n'a pas la facult d'engendrer, par
la foiblesse, ou par la froideur de la nature, ou  qui on a retranch
les parties propres  la gnration; _Qui generare non possunt_, comme
s'exprime la Loi[21]; Qui ont une voix grle & languissante, la
complexion d'une femme, qui n'ont que du poil folet  la barbe; En qui
le courage & la hardiesse cedent  la crainte &  la timidit; En un
mot, dont les moeurs & les manires sont toutes effmines. Si l'Eunuque
est un sujet si chtif & si mprisable  l'gard du corps, il vaut
encore moins du ct de l'esprit & du coeur. Voici le portrait que St.
Basile en a fait autrefois[22]. Simplicie femme entte de l'Hrsie
Arrienne s'toit mle de faire des remontrances  ce St. Homme sur sa
conduite & sur ses moeurs; Il se justifie & prend  tmoin toutes les
personnes qui le connoissent, except quelques Eunuques qu'il rcuse, &
dont il fait une peinture affreuse; S'il est besoin de tmoins, dit-il,
qu'on ne me produise point d'esclaves ni de misrables Eunuques, gens
abominables & sans honneur, qui ne sont ni hommes ni femmes, que l'amour
du sxe rend comme furieux; Ils sont jaloux, mprisables, froces,
effminez, gourmands, avares, cruels, inconstans, souponneux, furieux,
insatiables. Ils pleurent quand on les prive d'un repas, & pour tout
dire en un mot ils sont condamnez au fer ds leur naissance, des gens
estropiez de la sorte peuvent-ils avoir l'ame droite? Le fer les rend
chastes, mais cette chastet ne leur sert de rien, leur turpitude les
rend furieux, & ils n'en remportent aucun fruit. Peut-tre que cette
description parotra trop satirique & trop outre, & qu'elle sera
suspecte, parce qu'elle est faite par un homme en colere; Mais voici le
tmoignage d'un homme desintress, qui non seulement la confirme &
l'autorise, mais mme qui y ajote de nouveaux traits qui rendent les
Eunuques encore plus hideux; c'est Ammian Marcellin qui parle, qui
dpose contr'eux, & qui dit, [23]Que quand Numa Pompilius & Socrate
diroient du bien d'un Eunuque, on ne les en croiroit pas, & qu'on les
accuseroit de mensonge. _Ea re quod si Numa Pompilius vel Socrates bona
qudam dicerent de Spadone, dictisque Religionum adderent fidem, 
veritate descivisse arguerentur._ Il est vrai que sur la fin du mme
Chapitre il excepte Menophile Eunuque de Mithridate Roi de Pont, dont il
parle avantageusement. Il y en a bien encore quelques autres qui ont t
dignes de louanges, comme un Favorinus Mordonius, un Eutherius Eunuque
de l'Empereur Constans, & depuis de Julien l'Apostat; Un Hermias  qui
Aristote sacrifioit comme  un Dieu; sur tout Daniel & ses Compagnons,
si tant est qu'ils ayent t Eunuques, comme quelques Interprtes de
l'Ecriture Sainte le croyent; Mais le nombre en a t si petit, qu'il
n'est pas capable de donner atteinte  l'opinion gnrale qu'on en
donne. L'on peut dire qu'il est des Eunuques comme des Btards, qu'ils
sont ordinairement mauvais, mais qu'il s'en trouve quelque fois de
bons, & comme dit Ammian Marcellin, [24]_Inter Vepres ros nascuntur, &
inter feras nonnull mitescunt._

Theodore, Prcepteur de l'Empereur Constantin _Porphirogenite_, s'est
avis, par un dessein singulier & bizarre, d'crire une Apologie, _pro
Eunuchismo & Eunuchis_, mais on regarde cet Ouvrage de la mme manire
qu'on regarde l'Eloge de Busiris par Isocrate, celui de Nron, & celui
de la Goutte par Cardan; Celui de la pauvret par Synesius; celui de
l'aveuglement par Passerat; Celui de la laideur & de la fivre quarte,
par Favorin; Celui de la peste par Prvidelli; celui de la guerre par
Balth. Schuppius; Celui de l'injustice par Glaucon; celui de la folie
par Erasme; celui de la Goinfrerie par Lucien; celui de l'Asne & celui
de la Vermine par Heinsius, celui du rien & du nant par Schuppius, par
Passerat, & par Duverdier le jeune; Et la magnifique Doxologie du ftu
par Sbastien Rouillard. Ces gens l ont entrepris de louer ce que toute
la terre mprise & blme, s'imaginant que cette singularit exciteroit
la curiosit & l'admiration des lecteurs. Mais tous ces livres n'ont
point rendu les sujets qu'ils ont traitez plus louables, ni plus
lgitimes; Et celui qui a pour titre _de Multibibus_ imprim 
Oenozythople sous les auspices de Dionysius Bacchus, n'a pas authoris
les beaux droits & les plaisans privilges des yvrognes qu'il tale avec
beaucoup d'xactitude & de pompe. On a beau faire des apologies pour
cette ridicule, injuste & barbare cotume de faire des Eunuques, il n'y
a personne dans le Christianisme qui ne le dteste, & qui dans
l'occasion ne s'crit  l'encontre comme fit autrefois
Seneque, [25]_Principes viri_, disoit-il, _contra naturam divitias suas
exercent, excisorum greges habent, exoletos suos, ut ad longiorem
patientiam impudiciti idonei sint; & quia ipsos pudet viros esse, id
agunt, ut quam pauci viri sint. His nemo succurit delicatis & formosis
debilibus._




CHAPITRE III.

_Combien il y a de diffrentes sortes d'Eunuques._


Jesus Christ lui-mme nous apprend combien il y a des differentes sortes
d'Eunuques; _Il y en a_, dit il[26], _qui sont nez tels ds le ventre de
leur mre; Il y en a qui ont t faits Eunuques par les hommes. Et il y
a encore des Eunuques qui se sont faits Eunuques eux-mmes pour le
Royaume des Cieux._ Mais la subtilit des hommes, & l'vnement, ont
donn lieu  des distinctions moins gnrales. Les diverses questions
qui concernent le mariage de gens accusez d'tre Eunuques, & la
restitution de la dote de la femme, ont oblig  xaminer les Eunuques
de prs; & comme on en a trouv de diverses espces, on en a fait des
Classes diffrentes. Les Jurisconsultes en font quatre. La premiere est
de ceux qui sont nez tels; qui sont Eunuques proprement & absolument
ainsi nommez. La seconde est de ceux auxquels, soit malgr eux, soit de
leur consentement & par leur propre fait, on a retranch tout ce qui
fait l'homme & sa virilit, qui ne peuvent en faire aucun acte, qui sont
obligez, de rendre leur urine par un tuyau de mtail qu'on leur attache
 la place de celui que la Nature leur avoit donn & qu'on leur a coup;
Cela arrive quelquefois  des gens travaillez de quelque maladie qui
oblige le Chirurgien  leur faire cette triste operation; mais cela se
pratique aussi sur des hommes sains comme nous le verrons dans la suite;
C'toit autrefois une des fonctions de la Mdecine comme on le voit au
. 8. de la loi 7. _ad legem Aquiliam_. Et au commencement de la loi 8.
du mme ttre & sur tout au . 2. de la loi. 4. ff. _ad legem Corneliam
de sicariis & veneficiis_, o il est expressment deffendu aux Mdecins
de faire de semblables oprations. La troisime Classe est de ceux
auxquels on froisse tellement les Cremastres qu'ils disparoissent, &
qu'il semble qu'ils soient vanous; La veine qui leur portoit l'aliment
tant retranche, ils se fltrissent, ils se schent & se rduisent 
rien. Cette opration se fait ordinairement en mettant le patient dans
un bain d'eau tide afin d'amolir ces parties, & de les rendre plus
maniables & plus propres  se dissoudre; Aprs qu'il y a t quelque
tems, on lui presse les veines du cou qu'on nomme Jugulaires, & par l
on le rend stupide et aussi insensible que s'il toit tomb en
apoplxie, alors il est ais de le mutiler sans qu'il en sente rien:
Cela se fait ordinairement dans la grande jeunesse par la mre ou par la
nourrice. On lui faisoit prendre autrefois une certaine quantit
_d'Opium_, & lors qu'il toit accabl de sommeil on lui coupoit, ou on
lui tiroit une partie que la nature a pris beaucoup de soin  fabriquer;
mais comme on a remarqu que la plpart de ceux qu'on _Eunuchisoit_
ainsi mouroient, par ce Narcotique, on s'est avis de l'autre moyen dont
je viens de parler. Les Perses & diverses autres Nations, ont des
manires de faire, ou de couper les Eunuques, diffrentes de celles dont
on se sert en Europe. Je dis de faire, car ce n'est pas toujours en
coupant qu'on Eunuchise; La cigu & diverses autres herbes font le mme
office, comme on peut le voir dans l'Ouvrage de Paul ginette qui traite
xactement cette matire, sur tout dans le Livre sixime de ce docte &
curieux Trait. Cette troisime sorte d'Eunuques sont ceux qu'on appelle
en Droit _Thlibi_. Ceux qu'on nomme _Thlasi_, sont  peu prs de la
mme qualit, toute la difference qu'il y a, c'est qu'on se contente de
leur couper les veines qui servent  fortifier les parties viriles, de
sorte qu'elles restent bien  la vrit, mais si flasques & si fltries
qu'elles ne sont d'aucun usage; La quatrime Classe, enfin, est de ceux
qu'on appelle _Spadones_, qui sont nez si mal conformez, ou d'un
temprament si froid, ou qui le sont devenus par quelque incommodit,
qu'ils sont incapables de contribuer  la gnration. Quoi que ces
quatre espces soient fort diffrentes entr'elles, & que la dernire
soit la plus favorable & la moins malheureuse, cependant les
Jurisconsultes ont trouv  propos de les comprendre toutes sous le nom
de _spado_, ce qui est assez singulier, comme je viens de le dire, puis
que la maxime triviale de droit porte que _denominatio fit  potiori_.
Et qu' proprement parler, ceux qu'on appelle _spadones_ ne sont point
Eunuques, puis que par la vertu de la Nature, ou par le secours de
l'Art, ils peuvent tre remis dans un tat parfait; D'ailleurs,
_specialia generalibus insunt_, [27]& comment sous le nom de _spado_ qui
n'est pas proprement un Eunuque, peut on comprendre ceux qui le sont
rellement & de fait, & sans esprance de retour. Il me semble que
_nomina debent esse convenientia rebus_ comme ils le disent eux-mmes; &
que celui ci convient peu  toutes les espces qu'il renferme; Quoi
qu'il en soit, ils l'ont ainsi voulu; [28]_spadonum generalis appellatio
est, quo nomine tam hi qui natur Spadones sunt; item Thlibi Thlasi
sed & si quod aliud genus spadonum est continentur_.

Il y a diverses autres sortes d'Eunuques; il y en a qui sont appelez de
ce nom, _catachrestic_, parce qu'ils possdent les Charges ou les
Dignitez qui toient donnes originairement aux Eunuques; Il y en a
d'autres qui sont appellez de ce nom par figure, parce qu'ils sont
chastes & qu'ils ne se servent pas plus de leurs parties viriles que
s'ils n'en avoient point.

Toutes ces sortes d'Eunuques ont un nom gnral par lequel on prtend
qu'ils ont tous t dsignez, c'est le nom de _Bagoas_. Ce nom est celui
du personnage qui reprsente l'Eunuque que Diocles prtend exclurre de
la profession de Philosophe, dans le dialogue de Lucien. Il y a eu un
fameux Eunuque de ce nom qui toit  Darius & dont aprs la mort de ce
Prince on fit present  Alxandre le Grand. Il toit beau par
excellence, & Alexandre l'aima autant que Darius l'avoit aim.
Quinte-Curce en fait l'Histoire en diffrens endroits[29] de la Vie de
son Hros, & j'aurai occasion d'en parler dans la suite de cet Ouvrage.
L'Eunuque d'Olopherne, Gnral de Nabucodonosor, qui assigea Bethulie &
 qui Judith coupa la tte; Cet Eunuque, dis je, qu'Olopherne employa
pour disposer Judith  passer la nuit avec lui & qui la conduisit en
effet dans sa tente, s'appelloit Bagoas; quoi que quelques versions, &
entr'autres celle de Mrs. de Port-Royal l'appelle Vagao. Quoi que ce nom
ait t le nom de plusieurs particuliers , cependant Gilbert Cousin, ou
en Latin _Cognatus_, dont l'Illustre M. Baile a fait un article dans le
tome premier pag. 974. de son Dictionaire, dit dans la remarque qu'il a
faite sur ce mot _Bagoas_ qui se trouve dans Lucien, que dans une Langue
barbare il signifie en gnral un Eunuque; & il insinu par l que
Lucien ne se sert de ce nom _Bagoas_ que parce que c'est un nom qui
comprend tout le genre Eunuque. [30]Et il confirme son sentiment par ce
Vers d'Ovide,

    _Quem penes est dominam servandi cura Bago._

Il est certain que parmi les Babyloniens Bagoas signifie un Eunuque. Il
y en a eu un aussi de ce nom qui a t Eunuque, & dont Plutarque dit
beaucoup de choses plus dignes pourtant du silence que de ntre
curiosit. Quelques Savans croyent que ce Bagoas dont parle Lucien
toit un homme qui avoit la mine si disgracie qu'on le prenoit pour
Eunuque. Quintilien parle d'un Bagoas & il y a apparence qu'il se sert
de ce nom comme d'un nom commun  une espce d'hommes, [31]car il parle
en mme tems de Megabyse & de Doriphoron, or il est certain que Megabyse
est un nom commun aux Prtres de Diane, [32]ils devoient tre tous
Eunuques parce qu'ils avoient la garde des filles qui lui toient
consacres; Et Doriphoron signifie un homme qui porte une lance; Il est
vrai qu'il dsigne aussi cette statu si admirable d'un jeune homme bien
fait qui toit arm d'une lance que Policlete avoit fait, dont il toit
amoureux, & qu'il appelloit sa Matresse; mais il suffit qu'il marque
aussi un nom gnral, sous lequel tout homme portant une lance est
dsign.




CHAPITRE IV.

_Des Eunuques qui sont nez tels._


Il semble qu'il ne soit point impossible que certaines cratures
humaines viennent au monde destitues des parties qui servent  la
gnration. On voit tous les jours des enfans qui naissent sans yeux,
sans oreilles, sans mains, ou sans quelqu'autre partie du corps, il peut
aussi aisment arriver que quelques-uns naissent dpourvs de celles
dont il est ici question. La Nature qui produit tous les jours tant de
monstres pourroit bien en former un de cette espce; cependant les
Naturalistes disent qu'il n'y en a point d'xemple. Et en effet, Pline
qui rapporte xactement & amplement[33] les figures humaines
monstrueuses dont le nombre & la diversit sont grands parmi tous les
Peuples, ne parle point de celles dont il s'agit ici; Je puis dire
nanmoins que j'en ai v une, & peut tre a-t-elle t v de toute
l'Europe; car ses parens ayant remarqu que le Public avoit de la
curiosit pour un corps humain aussi singulier que l'toit celui dont je
vai parler, & qu'ils pouvoient amasser beaucoup d'argent en le menant de
lieu en lieu & de Pas en Pas, l'ont sans doute port par tout. Il
toit  Berlin en l'anne 1704. C'est un cul de jatte qu'un homme
portoit sur le dos dans une bote; avec cette diffrence, qu'au lieu que
ceux qu'on nomme ainsi n'ont ni jambes, ni cuisses, dont ils puissent se
servir, & qu'ils marchent sur leur derrire enferm dans une jarre,
celui-ci n'a pas mme un derrire, c'est  dire de fesses; Il a la tte
bien faite, le visage beau & doux, le tein brun & les cheveux chatains;
mais quoi qu'il ait eu alors plus de vingt ans, il n'avoit point de
barbe, ni aucune apparence qu'il en auroit un jour. Il avoit des bras &
des mains fort bien proportionnez, son corps toit assez bien fait, il
toit de la hauteur d'environ deux  trois pieds; c'toit par le bout
d'en bas une espce de tronc, il marchoit avec ses mains; il avoit deux
conduits comme les autres hommes par lesquels la nature se dchargeoit
de ses excrmens, celui de devant toit fort court & fort petit, & au
dessous il y avoit un suspensoire flasque & fltri dans lequel il n'y
avoit aucun Crmastre. Je m'informai fort particulirement de ses
parens s'il toit n ainsi, ils m'assurrent qu'il toit absolument tel
que la nature l'avoit form. Comme je sai qu'il ne faut pas tojours
mal juger de la virilit d'un homme, lors qu'on ne lui trouve point de
Crmastre au dehors, parce qu'il arrive quelque fois que quoi qu'ils
soient demeurez au dedans, & qu'ils ne soient point descendus dans les
suspensoires par des obstacles qui se sont opposez  leur sortie, les
hommes, nanmoins, qui les ont ainsi cachez ne laissent pas d'tre aussi
parfaits que ceux qui les ont au dehors: qu'ils sont forts & vigoureux,
& qu'ils ont tous les autres signes ncessaires pour prouver la virilit
de l'homme, j'xaminai fort xactement ce cul de jatte, & lui trouvant
d'ailleurs toutes les marques d'un vritable Eunuque, j'en concls qu'il
l'toit en effet & qu'il a t produit tel par la nature dans le sein de
sa mre. Ainsi voila une preuve qu'il y a des Eunuques qui naissent
tels, quoi qu'en disent les Naturalistes, & particulirement Pline dans
le chapitre second du septime livre de son Histoire du Monde.




CHAPITRE V.

_Pourquoi on fait des Eunuques._


S'il est vrai que Semiramis ait t la premire qui se soit avise de
faire faire des Eunuques, & que la raison qu'on en rapporte soit
certaine, la premire cause de cette mutilation a t la jalousie de
cette Reine, qui aprs s'tre servie des hommes les mieux faits de son
Arme, les fit chtrer, de peur qu'ils n'allassent encore depuis servir
au divertissement de quelqu'autre femme. Mais sans m'arrter aux
conjectures, voici d'autres causes plus sres de cet usage.

Les Eunuques ont t faits pour tre la garde des filles & des femmes,
pour observer leur conduite, & pour empcher qu'elles ne fissent rien de
contraire  la chastet ou au devoir conjugal; c'est apparemment  cet
usage que l'Eunuque a proprement t destin, le mot mme le fait
connotre, car il signifie, _garde lit_, ou _garde chambre_. C'est
encore pour cet usage qu'on en fait dans l'Orient. Mais depuis, les
hommes qui n'en avoient que pour en faire un usage lgitime, en ont
abus & en ont fait faire pour servir  des usages sales & criminels.
Ils choisissoient dans cette v les plus beaux garons qu'ils
trouvoient depuis l'ge de quatorze ans, jusqu' l'ge de dix-sept ans.
Saint Grgoire de Nazianze s'en plaint amrement dans la Vie de Saint
Basile, & dans son Oraison trente & unime. Mais il faut que cette
infme cotume soit beaucoup plus ancienne, car Juvenal dclame contre
cet abus dans l'une de ces[34] Satyres; disant.

    -------- _Nullus Ephebum
    Deformem sva castravit in arce Tyrannus._

Il est vrai qu'ils en ont fait faire pour servir de victimes qu'ils
offroient  des Divinitez; c'est contre cette horrible cotume que Saint
Augustin, qui relve, qui condamne & qui rfute les ridiculitez, les
infamies, les cruautez de la Religion des Payens, se dchane dans son
excellent Livre[35] de la Cit de Dieu. Il falloit mme que les Prtres
fussent Eunuques, afin, disoit on, de s'employer aux choses Sacres plus
purement et plus chastement. C'toit sur tout la pratique des
Athniens; [36]les Prtres de la Diane d'Ephese toient aussi obligez
d'tre Eunuques.

La Religion Chrtienne a eu ses Eunuques malgr elle, & quoi qu'elle les
abhorre, un certain Valesius Arabe de Nation, forma une Secte qui
sotint que bien loin que la mutilation ft un obstacle au Sacerdoce,
comme le Concile de Nice l'avoit dclar, il toit au contraire
absolument ncessaire d'tre Eunuque pour l'xercer. Non seulement ils
pratiquoient sur eux-mmes le cruel xemple d'Origne, mais mme ils
rduisoient dans ce triste tat tous ceux qui tomboient entre leurs
mains; cette Hrsie est la cinquante-huitime de celles que Saint
Epiphane rfute.

Depuis on a fait des Eunuques pour avoir des gens qui eussent la voix
belle & qui pussent la conserver long tems. Macrobe rend d'amples & de
bonnes raisons pour lesquelles les Eunuques ont la voix belle, au
chapitre cinquante-deuxime de ses Saturnales. C'est principalement le
but que les Italiens se proposent encore aujourd'hui lors qu'ils font
chtrer des jeunes gens.

L'avarice a pouss des gens  faire des Eunuques pour en trafiquer.
Quelques Rlations de Voyageurs nous apprennent, que dans le Royaume de
Boulan seul, on fait tous les ans vingt mille Eunuques qu'on envoye
vendre en divers autres Etats. L'Histoire de Panione de l'Isle de Chio,
que je rapporterai dans la suite, fera voir que ce commerce n'est pas
nouveau. [37] On fait Eunuques des gens qu'on veut plonger dans la honte
& dans l'ignominie, soit qu'ils ayent t lches  la Guerre & qu'on
veuille les en punir, soit qu'on veuille les noter d'infamie pour
quelqu'autre cause que ce soit. Mais voici de plaisans motifs de faire
des Eunuques; c'est la raillerie, le ressentiment & l'insulte; On lit
une Histoire assez divertissante rapporte sous le Rgne de Henri I. qui
en est une preuve; Les Grecs faisoient la Guerre au Duc de Benevent &
le traitoient assez mal; Thedbald Marquis de Spolette son Alli tant
venu  son secours & ayant fait quelques prisonniers, ordonna qu'on leur
coupt les parties qui font les hommes & les renvoya en cet tat au
Gnral Grec, avec ordre de lui dire qu'il l'avoit fait pour obliger
l'Empereur, qu'il savoit aimer beaucoup les Eunuques, & qu'il tcheroit
de lui en faire avoir bientt un plus grand nombre; le Marquis se
prparoit  tenir sa parole, lors qu'un jour une femme, dont ses gens
avoient pris le mari, vint toute plore dans le Camp, & demanda 
parler  Thedbald; Le Marquis lui ayant demand le sujet de sa douleur;
Seigneur, rpondit-elle, je m'tonne qu'un Hros comme vous s'amuse 
faire la guerre aux femmes lors que les hommes sont hors d'tat de lui
rsister; Thedbald ayant repliqu que depuis les Amazones, il n'avoit
pas ou dire qu'on et fait la guerre  des femmes; Seigneur repartit la
Grecque, peut-on nous faire une guerre plus cruelle, que de priver nos
maris de ce qui nous donne de la sant, du plaisir, & des enfans; Quand
vous en faites des Eunuques, ce n'est point eux, c'est nous que vous
mutilez; Vous avez enlev ces jours passez ntre btail & ntre bagage,
sans que je m'en sois plainte; mais la perte du bien que vous avez t 
plusieurs de mes compagnes tant irrparable, je n'ai p m'empcher de
venir solliciter la compassion du Vainqueur. La navet de cette femme
plt si fort  toute l'Arme, qu'on lui rendit son mari, & tout ce qu'on
lui avoit pris. Comme elle s'en retournoit, Thedbald lui fit demander ce
qu'elle vouloit qu'on ft  son mari, au cas qu'on le trouvt encore en
armes. Il a des yeux, dit-elle, un nez, des mains, des pieds, c'est l
son bien, que vous pouvez lui ter, s'il le mrite; mais laissez lui,
s'il vous plat, ce qui m'appartient. Apparemment que la femme dont
Plaute parle dans son Mercator[38], n'toit pas de cet avis, ou qu'en
tout cas elle regardoit ce bien  elle appartenant, comme un bien de
petit rapport & de peu de valeur, car son mari craignoit qu'elle mme ne
s'en privt,

    _Quasi hircum metuo ne uxor me castret mea._

Les Adultres toient faits Eunuques pour peine de leur crime; je
pourrois le faire voir par plusieurs xemples, mais j'en rapporterai
trois seulement qui sont prcis, l'un sera tir de Valre Maxime[39], il
y est dit que Vibienus & Publius Cernius ayant surpris l'un Carbo
Accienus, & l'autre Pontius en adultre ils les firent chtrer; L'autre
est contenu dans Martial,[40]

    _Uxorem armati futuis, puer Hyle, Tribuni,_
    _Supplicium tantum dum puerile times._
    _V tibi, dum ludis, castrabere. Jam mihi dices,_
    _Non licet hoc. Quid, tu quod facis Hyle licet?_

Le troisime & le principal est l'xemple d'Abelard; ce Docteur amoureux
ayant abus d'Hlose qu'on lui avoit donne  instruire, les parens de
cette fille lui firent couper les parties viriles avec lesquelles il
avoit deshonor leur famille; Ils allrent jusqu' la racine du mal &
l'arrachrent de telle forte qu'ils trent au coupable le pouvoir de la
rechute.[41]

Cela toit pass en loi parmi les Gaulois. _La Loi_ Salique tit. 29. _de
Adult. Ancillor_. porte cette dcision _servus qui cum aliena ancilla
moechatus fuerit, ea mortua, castretur_. On peut dire aussi que cela
toit fond sur cette loi de l'quit, qui dit que la peine doit tre
inflige  celui des membres du corps qui a t l'instrument, ou le
complice du crime. [42]Job raisonnoit sur ce principe lors qu'il disoit,
_si j'ai lev la main sur le Peuple, &c. que mon paule tombe tant
desune de la jointure, & que mon bras se brise avec tous ses os_.

On faisoit aussi Eunuques les Esclaves qui avoient drob; voici les
termes de la mme Loi Salique. Tit. 13. de furt. servor _servi qui
quidpiam valens quadraginta denarios furati essent, castrari Jubebantur
in poenam, &c._

La ncessit contraint aussi quelquefois de faire des Eunuques; Il se
trouve souvent des hommes attaquez de tels maux que le Mdecin est
oblig d'ordonner cette opration, & le Chirurgien de la faire. La
maladie est la cause de ce malheur, & bien loin que ceux qui ont ce
sujet d'affliction doivent tre regardez de mauvais oeil, ils doivent
au contraire tre plaints & consolez.

On a fait des Eunuques par reprsailles & en vertu de la Loi du
Talion. [43]Herodote nous l'apprend d'une manire fort agrable par un
xemple curieux; Hermotime Pedasien qui toit, dit-il, le plus
considrable des Eunuques de Xerxes, fut de tous les hommes celui qui se
vengea le mieux de l'injure qui lui avoit t faite. Aprs avoir t
pris il ft vendu  Panione de l'Isle de Chio qui faisoit ngoce
d'Eunuques, & qui faisoit chtrer tous les beaux garons qu'il achetoit
pour les vendre ensuite bien chrement  Sardis &  Ephese; parce que
parmi les Barbares on estimoit plus les Eunuques que les autres,  cause
de leur fidlit & de la confiance qu'on pouvoit prendre en eux pour
toutes choses; Comme, dis-je, ce Panione  qui Hermotime fut vendu,
vivoit de l'infame commerce qu'il faisoit des Eunuques, il fit couper
Hermotime de mme que plusieurs autres: Mais Hermotime ne fut pas
malheureux  tous gards, car ayant t men de Sardis au Roi avec
d'autres prsens, il aquit avec le tems plus de faveur & de crdit
auprs du Roi que pas un des autres Eunuques: Lors que le Roi fit partir
ses troupes de Sardis pour aller  Athenes, Hermotime fut envoy pour
quelque affaire dans un endroit de la Mysie nomm Atarne, o il trouva
Panione, qu'il reconnut, & l'ayant abord il lui parla avec toute sorte
de douceur, d'honntet & de tmoignage d'amiti; Il lui dit
premirement qu'il possdoit par son moyen tous les biens qui lui
toient arrivez, & ensuite il lui promit de lui donner des marques de
reconnoissance pour ce bienfait, s'il vouloit venir avec les siens,
demeurer dans sa maison; Panione se laissa persuader par ce discours &
amena librement sa femme & ses enfans chez Hermotime; Mais il n'y fut
pas si-tt arriv qu'Hermotime lui parla en ces termes, _Oh le plus
mchant de tous les hommes qui as jusqu' prsent gagn ta vie du plus
dtestable de tous les commerces. Quelle injure as tu re, toi ou ceux
de ta maison, ou de mes parens, pour m'avoir rduit en ce misrable tat
dans lequel, d'homme que j'tois je ne suis maintenant ni homme, ni
femme? Pensois tu que les Dieux ne vissent pas ce que tu faisois alors?
Comme ils sont justes & quitables, infame artisan de malheurs, ils
t'ont mis aujourd'hui en ma puissance pour mesurer ton chtiment par
tes mauvaises actions_. Quand il eut fait ces reproches  ce misrable,
il fit amener devant lui quatre enfans qu'il avoit, & le contraignit de
les chtrer; Et quand il eut obi il obligea ses enfans de couper
eux-mmes les parties de leur Pre. Telle fut la vengeance d'Hermotime &
telle fut la punition de Panione. Quelques-uns ont cr qu'il les avoit
poussez trop loin & qu'il s'toit fait justice  lui mme. La vengeance
de Narses fut bien plus importante prsuppos qu'elle soit vritable,
car Baronius & plusieurs Auteurs en doutent. Narses ayant vaincu les
Barbares & les Gots, & s'tant rendu auprs de l'Empereur Justinien,
l'Impratrice Sophie envoya ce Capitaine parmi ses femmes pour filer
avec elles, & pour se railler de lui parce qu'il toit Eunuque. Ce
mpris ayant excit la colre & l'indignation de Narses l'obligea  dire
ces mots, _Je filerai une trame que ton mari ne saura dfaire_. En
effet, dans la suite il mit les Lombards hors de la Jurisdiction de
l'Empire. D'ailleurs, j'avou que je ne vois rien de plus juste que le
ressentiment d'Hermotime, & que la peine que mritoit Panione, non
seulement pour l'avoir chtr, mais pour en avoir chtr un million
d'autres pour satisfaire  son commerce &  son avarice, ne pouvoit tre
trop grande. Hermotime toit fond en Loi; la Loi du Talion a tojours
t tablie, on la voit dans la Loi des douze Tables en termes
prcis, [44]_poena autem injuriarum ex lege duodecim Tabularum propter
membrum quidem ruptum Talio erat_. L'Empereur Justinien a ordonn depuis
positivement la peine du Talion, ou de la pareille, contre ceux qui
feroient souffrir cette espce de martire; [45] _Sancimus igitur_,
dit-il, _ut qui in quocunque reipublic nostr loco, quamcumque personam
castrare prsumunt aut etiam prsumpserint, si quidem viri sint qui hoc
facere prsumpserint aut etiam prsumunt, idem hoc quod aliis feceruns &
ipsi patiantur_. Cette Loi est conforme  la droite raison; car comme
dit Ovide,[46]

    _Qui primus pueris genitalia membra recidit,_
        _Vulnera qu fecit, debuit ipse pati._

Cependant, comme le Christianisme n'approuve point l'Eunuchisme, la Loi
du Talion a t abroge  son gard par l'Empereur Leon, pour les
raisons sages & Chrtiennes qu'il en rend dans sa Constitution[47];

Il y a enfin des Eunuques qui se sont faits, ou fait faire Eunuques eux
mmes par divers motifs que nous allons rapporter dans le chapitre
suivant.




CHAPITRE VI.

_Pourquoi quelques hommes se sont faits eux-mmes, ou fait faire
Eunuques par d'autres._


Il y a eu des hommes qui se sont faits Eunuques par un esprit de
dvotion, dans la pense de se rendre plus agrables  Dieu, & plus
capables de travailler  leur salut. Comme Origne a t le premier, le
Pre pour le dire ainsi, & le Patriarche de ces sortes d'Eunuques, il
est bon de faire voir en peu de mots le vritable motif qui l'a fait
penser & agir d'une manire si singulire  cet gard. Je sai bien que
Justin Martyr[48] parle d'un jeune homme d'Alxandrie antrieur 
Origne, qui pour faire voir que ceux qui accusoient les Chrtiens de
commettre dans leurs Assembles des saletez horribles, n'toient que des
calomniateurs, prsenta requte  Felix, Gouverneur de cette Ville, pour
obtenir de lui un Chirurgien qui le mit hors d'tat d'tre jamais
souponn d'aucune impuret; Mais comme Felix le lui refusa parce que
les lois Romaines le deffendoient, comme les Canons de l'Eglise le
deffendirent depuis, je crois avoir raison de mettre Origne le premier
en ordre; parce que s'il n'a pas t le premier qui ait eu un semblable
dessein, au moins a-t-il t le premier qui l'ait xcut.

Origne nquit  Alexandrie l'an 185. de Jesus Christ. Son Pere nomm
Leonidas le fit tudier en Theologie, dans la connoissance de laquelle
il se rendit trs-savant. Le tmoignage de Saint Jerme suffit pour le
prouver, car dans le tems mme qu'il crivoit le plus fortement contre
Origene il reconnoissoit qu'il avoit t un grand homme ds sa
naissance, [49]_Magnus vir ab infantia_; Il toit si ardent  professer
la Religion Chrtienne, que la perscution s'tant leve dans
Alxandrie sous l'Empire de Severe l'an 202. de Jesus Christ, il voulut
courir au Martyre quoi qu'il ne fut g que de seize  dix sept ans; &
il y seroit all si sa mre ne l'en eut empch en le retenant par force
& par adresse. Ne pouvant donc le souffrir lui-mme il exhorta son Pere
par lettres  l'endurer courageusement. En effet il et la tte tranche
& ses biens furent confisquez, de sorte qu'Origene fut rduit  la
derniere pauvret. Une Dame riche d'Alexandrie en ayant eu piti le
retira dans sa maison; Elle y avoit avec elle un fameux Hrtique
d'Antioche qu'elle avoit adopt pour fils, qui faisoit chez elle des
confrences auxquelles les hrtiques & les orthodoxes assistoient
indiffremment. Origene conversa bien avec lui, mais il ne voulut
jamais avoir de communication avec lui dans la prire, observant
religieusement les Rglemens de l'Eglise, & tmoignant de l'horreur pour
la doctrine des Hrtiques;

Il souhaita de vivre indpendamment d'autrui, & en effet il se mit 
enseigner la Grammaire; & depuis, la chaire de l'Ecole d'Alexandrie
tant vacante elle lui fut donne, & comme elle ne lui produisoit pas
suffisamment de quoi vivre, il vendit tous ses livres qui traitoient des
sciences prophanes, & se contenta de quatre oboles par jour que lui
donnoit celui qui les avoit achetez. Il commena alors  mener une vie
trs-laborieuse & trs-austere: & comme son emploi l'obligeoit  tre
souvent avec des femmes qu'il instruisoit aussi bien que les hommes,
pour ter aux Payens tout prtexte de soupon de quelque mauvaise
conduite  cause de sa grande jeunesse; il se rsolut d'xcuter  la
lettre la perfection qu'il se persuadoit que Jesus Christ avoit propose
dans ces paroles de l'Evangile. _Il y en a qui se sont faits Eunuques
eux mmes pour le Royaume des Cieux._ Il tcha de tenir cette action
secrette, il la cacha mme  ses amis; mais il ne put empcher qu'elle
ne fut su. Demetrius Evque d'Alexandrie en eut connoissance, loua son
zele, & l'ardeur de sa foi, mais il changea de langage bien aprs; car
la reputation d'Origne s'tant rpandu en divers lieux o il toit
all, Demetrius crivit contre lui & lui reprocha cette action qu'il
avoit loue. Il poussa sa passion si loin qu'il le fit chasser
d'Alxandrie, le fit dposer dans un Concile d'Evques d'Egypte, & mme
excommunier, & crivit par tout contre lui pour le faire rejetter de la
Communion de toutes les Eglises du monde. Ce narr tir d'un Auteur[50]
authoris par l'approbation du public & conforme  ce qu'en dit Eusebe,
refute & dtruit ce que rapporte Saint Romuald sur ce sujet. Il dit[51]
que l'an 232. il s'leva une sdition populaire dans Alexandrie contre
Origene qui l'obligea  se retirer ailleurs, laissant son disciple
Heracles en sa place de Recteur des Ecoles de la Ville. On ne sait pas
bien, dit-il, la cause de cette sdition, les uns l'attribuent  la
publication qu'il avoit faite de son Periarchon, ou des principes, qui
toit un vrai labyrinthe d'erreurs; & les autres aux efforts qu'il
faisoit pour persuader  ses disciples de l'imiter en se faisant
Eunuques comme lui, soit par le fer ou par la cigu, afin d'nerver tout
 fait cette partie rebelle du corps, & se priver ainsi de tout
mouvement bestial de la chair. Il se range du second avis, parce,
dit-il, que ce fut  peu prs dans ce tems que cette erreur se convertit
en hrsie, par le faux zle de ce Valesius Arabe dont j'ai dja parl,
& qui en fut le Propagateur[52]. Mais il est certain 1. qu'Origne n'a
jamais fait de violence  personne, il a tenu son action secrette, & si
elle s'est divulgue a t contre son intention; [53]2. Il l'a lui-mme
condamne depuis, c'est un fait que le mme Auteur dont j'ai tir
l'abreg de son Histoire remarque expressment; Eusebe son plus grand
Protecteur en parle d'une manire qui fait voir qu'il en avoit honte; Il
avoit honte aussi d'avoir employ trop de tems  l'tude des sciences
profanes, & il s'en excuse dans le second livre de son apologie, ou de
sa deffense. [54]Les passages o Origene lui-mme a condamn son action
sont dans son sermon 15. sur St. Matthieu, au ch. 19. V. 12. & dans son
ouvrage contre Celse, liv. 7. Il n'y a qu' lire aussi ce qu'il dit dans
son Trait septime sur le Chapitre dix-huitieme de St. Matthieu pour
tre convaincu qu'il a bien chang d'avis, voici ses termes; _Nos autem
si spiritales sumus verba spiritus spiritualiter accipiamus & de tribus
istis Eunuchizationibus dificationem introducentes moralem. Eunuchi
nunc moraliter abstinentes se a veneriis sunt appellandi; Eorum autem
qui se continent differenti tres sunt_. Ceux qui sont Eunuques ds le
ventre de leur mre, sont, dit-il, ceux qui le sont par tempramment,
qui sont nez froids ou impuissans; ceux que les hommes ont fait, sont,
ajoute-t-il, ceux qui le sont par raison, ce sont ces Philosophes qui
faisant profession d'une sagesse mondaine, s'abstiennent du commerce des
femmes par des maximes humaines, ou ceux ausquels une fausse honte, ou
les loix publiques les deffendent: Les Ecclesiastiques de l'Eglise
Romaine sont de ce nombre. Ceux enfin qui se font Eunuques pour le
Royaume des Cieux sont, dit-il, ceux qui sont chastes par vertu & par
piet, pour tre mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention
d'tre mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention de lui tre
plus agreables. [55]Socrate l'Historien dit qu'Origene, qu'il nomme
_Doctor Valde sapiens_, avoit reconnu que les prceptes de la Loi de
Mose ne pouvoient pas s'entendre  la lettre & qu'il falloit leur
donner une explication plus sublime, & il ajoute que, _prceptum de
paschate ad altiorem divinioremque sensum traduxit_, ce qui fait voir
d'autant plus qu'Origene toit revenu de l'ancienne erreur dans laquelle
il avoit t, qu'il falloit entendre  la lettre ce qui est contenu dans
le Vieux & dans le Nouveau Testament;

Valesius dont j'ai dja parl vint aprs lui, & comme les disciples vont
tojours au del de leurs Maitres, (si tant est que Valesius qui n'toit
qu'imitateur d'Origene, puis que cet ancien Docteur ne lui avoit jamais
enseign ni recommand cette cruelle doctrine, puisse ou doive passer
pour son disciple) enchrit beaucoup sur la pratique d'Origne; car au
lieu qu'Origne n'avoit considr les paroles de Jesus Christ que comme
un Conseil, qu'il ne l'avoit pratiqu que _ad melius esse_ comme parlent
les Philosophes, par desir de parvenir  la perfection; & pour ter 
ses ennemis tout prtexte de juger mal de ses conversations avec des
filles qu'il enseignoit, Valesius au contraire changea cette action
volontaire en action ncessaire, & foroit tous ceux qui tomboient entre
ses mains  se faire Eunuques; car lors qu'ils ne vouloient pas le faire
eux mmes il les y contraignoit, il les lioit sur un banc & leur coupoit
de ses propres mains leurs parties viriles, en leur disant qu'il falloit
accomplir  la lettre ce qu'avoit dit ntre Seigneur, _Qu'il y avoit des
Eunuques qui s'toient faits Eunuques pour le Royaume des Cieux_.

Cette secte qui fut appelle la secte des Valesiens, ou des Eunuques, ne
dura pas long tems; 1. parce qu'elle fut absolument condamne par le
premier Concile gnral de Nice  l'occasion de Leontius Prtre qui
s'toit fait Eunuque; 2. parce que ceux qui avoient subi la peine,
avoient souffert de si horribles douleurs, & avoient t si fort en
danger de mourir, que cela donna de la frayeur aux autres qui
abandonnrent cette secte; 3. & enfin, parce qu'tant deffendu par les
loix Romaines de se faire Eunuque, il falloit en demander la permission
au Magistrat Civil; on se fit une honte de faire cette dmarche,
d'autant plus qu'on toit en quelque sorte assur d'tre presque
tojours refus, tmoin le refus qui fut fait  ce jeune garon dont
Justin Martyr fait mention dans sa seconde Apologie  l'Empereur
Antonin, qui alla demander cette permission au Prfect Augustat, parce
que le Mdecin ne vouloit pas mettre la main sur lui, _timore
poen_. [56] Voila le commencement, le progrs, & la fin de cette
secte.

D'autres motifs ont succd  ceux d'Origne & de Valesius, & il y a eu
des gens qui se sont faits Eunuques eux-mmes par des raisons
diffrentes. Tout le monde sait l'histoire de Combabus, elle est dans
Lucien, mais l'illustre Monsieur Bayle l'a rendu fort publique
accompagne de toutes ses circonstances dans son Dictionnaire
historique[57]. Combabus toit un jeune Seigneur savant dans
l'Architecture,  la Cour du Roi de Syrie. Il fut choisi par ce Monarque
pour accompagner la Reine Stratonice dans un voyage assez long qu'elle
devoit faire, pour aller btir un Temple  Junon suivant les ordres
qu'elle en avoit res en songe. C'toit un trs beau garon, il crt
que le Roi concevroit infailliblement quelque jalousie contre lui, il le
supplia donc trs instamment de ne lui point donner cet Emploi, &
n'ayant p obtenir cette dispense il se compta pour mort s'il ne
prenoit garde  lui d'une manire qui ne souffrit point de reproche. Il
obtint seulement sept jours pour se prparer  ce voyage; voici donc
quels furent ses prparatifs. Ds qu'il fut  son logis, il dplora le
malheur de sa condition, qui l'exposoit  la triste alternative de
perdre sa vie ou son sxe, & aprs avoir bien sopir il se coupa les
parties secrettes qu'on ne nomme pas, & les mit bien embaumes dans une
bote qu'il cacheta; lors qu'il fallut partir il donna la bote au Roi
en prsence d'un grand nombre de personnes, & le pria de la lui garder
jusqu' son retour. Il lui dit qu'il y avoit mis une chose dont il
faisoit plus de cas que de l'or & de l'argent & qui lui toit aussi
chre que la vie. Le Roi mit son cachet sur cette bote & la donna 
garder au Matre de sa garderobe. Le voyage de la Reine dura trois ans,
& ne manqua pas de produire ce que Combabus avoit prv, de sorte que
l'venement justifia la prcaution qu'il avoit prise.

Cette action de Combabus produisit un autre motif de se faire Eunuque.
Ses amis intimes voulurent l'tre pour le consoler de sa disgrace,
fondez sur cette ancienne maxime, que _c'est une consolation pour les
malheureux que d'avoir des compagnons de leur infortune_. Lucien ajote
que cette conduite des amis de Combabus a servi de fondement  une
cotume qui s'observoit tous les ans, de mutiler plusieurs personnes
dans le Temple que Stratonice & Combabus avoient fait btir, & il dit
qu'ils se mutiloient, _sive Combabum consolantes, sive Junoni, &c._

Mais voici d'autres motifs bien diffrens de celui de Combabus & de ses
amis; un jeune Gentilhomme bien fait, ayant vaincu sa Matresse par ses
instances & par sa persvrance, ne pouvant par un malheur qui lui
arriva, profiter de sa Conqute, parce qu'il ne fut pas le Matre des
instrumens de sa passion; qui ne voulurent pas lui ober, & qui furent
de glace pendant que son coeur toit embras, mortifi de cette triste
avanture, il se les coupa, ds qu'il fut de retour au logis, & les
envoya  sa Matresse comme une victime sanglante capable d'expier
l'offense qu'il lui avoit faite. Montagne qui rapporte l'histoire[58]
fait cette exclamation, _si 'et t par discours & Religion comme les
Prtres de Cybele, que ne dirions-nous d'une si hautaine entreprise!_

Le mme Montagne raconte l'action d'un pasan de son voisinage, qui se
fit Eunuque par une raison bien diffrente; ce fut par chagrin contre sa
femme, & par emportement. Ce bon homme rentrant dans sa maison, sa femme
qui toit jalouse de lui  outrance, & qui le tourmentoit sans cesse,
lui ayant fait un mauvais accueil  son ordinaire, fond sur les
soupons que sa jalousie lui donnoit, il se coupa, avec la serpe qu'il
tenoit, les parties qui lui donnoient de l'ombrage & les lui jetta au
nez.

Voici une autre espce de gens qui se font Eunuques; ce sont des hommes
qui craignent la lpre ou la goutte, & qui pour jour de l'avantage
qu'il y a  en tre xempt, aiment mieux perdre ceux qu'ils pourroient
tirer de leurs parties viriles. Il est certain que la lpre n'attaque
point les Eunuques: outre l'exprience voici ce que Mr. le Prtre
conseiller au Parlement de Paris en rapporte dans les _Questions
Notables de droit_. [59]_Antipathia ver Elephantiasis veneno resistit;
Hinc Eunuchi, & quicumque sunt mollis, frigid & effoeminat natur,
nunqum aut rar lepra corripiuntur; & quidem quibus imminet lepr
periculum de consilio medicorum, sibi virilia amputare permittitur. c.
ex pars._ 11. _ex. de corpor. vitiatis ordinandis, vl non; Quod etiam
aliquando permiserunt nonnulli leprosis ministrantes, manifesto
experimento, magnoque vit & sanitatis commodo._ [60]Mzeray dit, dans la
Vie de Philippe Auguste, _qu'il a lu qu'il y avoit des hommes qui
apprehendoient si fort la ladrerie, cette vilaine & honteuse maladie,
qu'ils se chtroient pour s'en prserver_.

Les Eunuques ne sont jamais chauves, parce qu'ils ont le cerveau plus
entier que les autres hommes  qui Venus en fait perdre une bonne
partie, leur semence tirant de l sa principale origine. Ils sont aussi
xempts de la goutte, Hyppocratest[61], & [62]Pline en rendent de trs
bonnes raisons. Coelius Rhodiginus, le dit aussi au chapitre trentime
du livre quinzime, _lectionum antiquarum_; Et dans quelqu'autre endroit
de ce mme Ouvrage il dit, que les Eunuques seuls sont xempts d'tre
offensez de certaine vapeur qui sort de la terre en quelques lieux de
l'Egypte, avec une telle puanteur qu'elle fait mourir toute autre sorte
de personnes. C'est apparemment la mme chose que ce qui est rapport
par Ammian Marcellin[63], & par Dion dans la Vie de Trajan touchant la
grotte de Hierapoli. Il y a, disent-ils, une citerne close de toutes
parts, sur laquelle on a bti un Theatre, de dessous lequel il sort un
vent si pernicieux  toutes sortes d'animaux qu'ils meurent incontinent,
aprs en avoir t atteints, except les hommes chtrez qui ne se
sentent point du tout de la malignit de ce vent.

D'autres se sont faits Eunuques par fantaisie & par folie, tmoin cet
Athe qui n'en avoit point d'autre raison que son caprice, & qui le fit
par pure extravagance. Tmoin encore plusieurs autres dont les noms &
l'histoire sont rapportez dans l'excellent Ouvrage de Theodore Zuinger
intitul, _Theatrum Vit human_.[64]

Il y a des gens, enfin, qui se font Eunuques, parce qu'tans condamnez 
la mort ils craignent l'infamie ou les douleurs du supplice & veulent
les prvenir par cette opration qui les tu infailliblement, parce
qu'elle est mal faite & mal dirige. D'autres tans accusez de crimes
graves & normes craignent d'tre appliquez  la question, & pour viter
cette terrible preuve & la confession qu'elle extorqueroit de leur
bouche, ils s'tent la vie par cette mutilation.




CHAPITRE VII.

_Des Eunuques ainsi nommez  cause de leurs Emplois; Et de ceux qui le
sont dans un sens figur._


Ceux qui ont rempli des dignitez qui avoient t originairement occupes
par des Eunuques, ont t eux-mmes appellez Eunuques, de la mme
manire que ceux qui occupent dans les Tribunaux & dans les Conseils,
les places qui n'toient autrefois donnes qu' des vieillards sont
encore appellez aujourd'hui Snateurs. Les Eunuques avoient divers
Offices & faisoient des fonctions diffrentes dans les Cours des
Princes. Ceux qui ont succd  ces Offices ont t appellez Eunuques, &
c'est en ce sens qu'il est parl dans l'Ecriture Sainte des Eunuques de
Pharao Roi d'Egypte, de David, des Rois d'Isral, des Rois de la Jude,
d'Assuerus Roi de Perse, des Rois de Babilone, de celui de la Reine de
Candace; & du Prsident, ou de l'Intendant des Eunuques. On peut dire
mme que ce mot, _Eunuque_ toit autrefois un terme gnral qui
signifioit toutes sortes d'Officiers des Rois ou des Princes de quelque
qualit & de quelqu'ordre que fussent ces Officiers. Ces Eunuques
n'toient ainsi appelez que parce qu'ils reprsentoient dans leurs
Emplois les Eunuques proprement ainsi nommez qui y avoient t leurs
predcsseurs. Les premiers toient Eunuques, _ratione impotenti &
adempt virilitatis_; les autres ne l'toient que _ratione officii_.
Putifar, par xemple, qui toit l'Eunuque de Pharao, ne l'toit que
parce qu'il possdoit une Charge qui n'avoit t occupe jusques l que
par des Eunuques. On n'en peut point douter, puis que Putifar avoit une
femme, & une fille nomme Asenech, que l'on a cr avoir t marie 
Joseph. Nous verrons plus particulirement dans la suite quels postes ou
pltt quels rangs, les Eunuques tenoient dans les Cours de ces Rois &
de ces Princes, & dans d'autres Cours dans lesquelles ils toient
tablis; voyons prsentement ce que c'est qu'un Eunuque, ce mot tant
pris dans un sens figur.

On appelle Eunuque un homme chaste, qui vit sagement dans le Clibat.
Tels toient les Juifs Esseniens dont parle Joseph l'Historien[65] & ces
Juifs Pharisiens qui demeuroient dans la continence, & qui se faisoient
pour cela des violences ridicules & superstitieuses, qui gardoient
dis-je la virginit pendant plusieurs annes pour le Royaume des Cieux,
dans la pense qu'ils le mritoient & qu'ils se l'aqueroient par cette
voye. Il y a plusieurs Interprtes trs sensez qui croyent que quand
Jesus Christ dit dans Saint Matthieu qu'il y a des Eunuques qui se sont
faits Eunuques eux-mmes pour le Royaume des Cieux, il fait allusion 
ces deux Sectes de Juifs. Qu'il n'entend point prescrire aux Chrtiens
ce qu'ils doivent faire  cet gard, mais qu'il leur parle de ce qui
s'toit pratiqu jusqu'alors dans le Judasme depuis que la Rpublique,
& la Religion corrompu toient passes aux Juifs. Il blme la tmrit
de ces gens qui se faisoient Eunuques, pour le dire ainsi, dans la v
de gagner le Paradis par-l, soit en demeurant Eunuques pendant un
certain tems, comme si la continence n'toit pas au dessus des forces
humaines, & comme si ce n'toit point un don de Dieu qu'il accorde  peu
de gens. En effet il ne dit pas aux Chrtiens qu'il y en aura qui se
feront Eunuques, ou qu'il doit y en avoir qui doivent se faire Eunuques,
mais qu'il y en a qui se sont faits Eunuques par le pass. Le mot[66]
Grec qui est employ dans l'Original est un prtrit, ce qui marque non
ce qui se pratiquoit parmi les Chrtiens, ou ce qui devoit se pratiquer
 la suite parmi eux, mais ce qui s'toit pratiqu avant eux & qui se
pratiquoit encore alors parmi quelques sectes de Juifs. [67]Saint
Epiphane rfute les Hrsies de ces deux sortes de Sectes, & fait voir
xactement en quoi elles consistoient alors. [68]Un clbre Docteur
Anglois prtend que ceux dont Jsus Christ parle dans Saint Matthieu,
sont ceux qui vivent chastement, parce que Dieu l'a command, soit
qu'ils soient mariez ou non.

Je n'tendrai pas trop loin la signification figure du mot, _Eunuque_;
Tout le monde sait que le mot _chtr_ qui est  peu prs le mme que
celui d'Eunuque, se dit des choses dont on a retranch quelque partie.
Il y a eu des femmes Eunuques; Andramis premier Roi de Lydie a t le
premier qui en a fait chtrer, il s'en servoit au lieu d'hommes
Eunuques. On dit un livre chtr, lors qu'on en a retranch quelque
chose, par xemple, la traduction que Mr. d'Ablancourt a faite de
l'Eunuque de Lucien, est chtre, parce que sous prtexte d'en
retrancher quelques obscenitez, il en a t plusieurs priodes. On dit
des Ctrets chtrez, une ruche de Mouches  miel chtre; des Arbres &
des Ceps de vigne chtrez. On dit mme qu'on a chtr un homme quoi
qu'il ait encore ses parties viriles, lors qu'on l'a chtr de la langue
ou de quelqu'autre membre du corps que ce soit;

    [69]_Si Hercle ego te non elinguendam dedero usque ab radicibus,_
    _Impero auctorque sum, ut tu me cuivis castrandum loces._

Un Auteur moderne[70] dit qu'on remarque entre les bizarreries tranges
de Domitien qu'il fit arracher les Vignes de plusieurs Provinces
particulirement des Gaules; & que comme  son avnement  l'Empire,
affectant la rputation de bon Prince, il avoit deffendu de plus couper
les jeunes garons (car le luxe & l'inhumaine volupt des riches se
donnoit impunment la licence de faire cet outrage  la nature pour
avoir des Eunuques  la mode des Orientaux.) Le Philosophe Appollonius,
grand ennemi de la Tyrannie dit ce bon mot qui a t relev & conserv,
_que ce Prince vritablement avoit conserv la virilit aux homes_,
_mais qu'il avoit chtr la terre_. Voil donc la terre Eunuque, mais
c'est une raillerie d'Appollonius, & il ne la rapporte que pour faire
voir en combien de sens & de manires, ce mot peut-tre pris.

Il y a eu des Eunuques dans le mariage quoi qu'ils fussent fort en tat
d'en remplir les devoirs; Quelques Interprtes croyent que tels toient
ces Eunuques dont il est parl au chapitre cinquante-sixime d'Esae,
mais il y a peu d'apparence, car il est dit qu'ils ne sont que des
troncs desschez ce qui ne convient qu'aux vritables Eunuques. Il y en
a une infinit d'autres qui ne souffrent aucune contestation, tel est
celui dont Gregoire de Tours parle dans son Histoire de France. Un
certain Snateur de Clermont en Auvergne, qu'il dit s'tre nomm
Injuriosus, fils unique, fut fianc  une fille aussi unique & de sa
qualit, mais riche. S'tant Epousez quelques jours aprs, on les mit au
lit en la manire accotume. D'abord que l'Epouse y fut, elle se tourna
du ct de la muraille, soupira & pleura amrement. Le jeune Epoux
surpris, lui demanda, la pressa, & la conjura par Jsus Christ Fils de
Dieu, de lui dire ou de lui faire entendre sagement quel toit le sujet
de sa tristesse, elle lui dit qu'elle avoit fait voeu de demeurer
Vierge toute sa vie, & que se voyant sur le point de violer son voeu,
elle croyoit que Dieu l'avoit abandonne. Qu'au lieu de Jsus Christ
qu'elle croyoit avoir pour Epoux qui lui avoit promis de lui donner le
Royaume des Cieux pour prsent des nces, elle n'avoit qu'un homme
mortel qui ne pouvoit lui donner que des choses prissables, & fit de
grandes exclamations sur ce sujet. Ce jeune homme qui avoit beaucoup de
pit lui reprsenta que comme ils toient l'un & l'autre enfans
uniques, on les avoit mariez ensemble afin d'avoir ligne & de perptuer
leur famille Noble; & afin sur tout que leurs biens ne tombassent point
dans des mains trangres. Elle repliqua que le monde & ses richesses
n'toient rien; que la pompe de ce sicle n'toit qu'une fume; que la
vie n'toit qu'un vent, & qu'il valoit bien mieux aquerir les biens du
Paradis, & la Vie ternelle. Elle dit tout cela d'une manire si vive &
si touchante, qu'elle persuada son Epoux, & qu'elle en tira ces paroles
si conformes  ses desirs. Que si c'toit sa volont de s'abstenir de
toute convoitise, & de toute oeuvre de la chair, il lui promettoit de
se conformer  son intention. Elle lui dit que c'toit une chose
difficile  pratiquer, cependant, que s'il tenoit parole & que tous deux
demeurassent Vierges dans ce monde, elle lui feroit part d'une partie du
Douaire qui lui avoit t promis par son Epoux & Seigneur Jsus Christ,
lors qu'elle se donna, & qu'elle se voua  lui comme Epouse & Servante.
Il lui renouvella sa promesse, l'assura qu'il effecturoit ce  quoi
elle l'exhortoit, & s'tans donnez la main l'un  l'autre ils
s'endormirent; Ils couchrent depuis dans un mme lit pendant plusieurs
annes sans blesser leur Voeu de chastet. Tout cela n'a t s
qu'aprs leur mort. L'Epouse tant dcde la premire, son Epoux fit
ses funrailles, & la mettant dans le sepulchre, il dit ces paroles 
haute voix, _Je te rends graces, Seigneur Dieu Eternel, de ce que je te
restitu ce trsor aussi entier que je l'avois re de toi en dpt_.
L'Histoire dit, que l'Epouse lui rpondit comme en soriant, _Pourquoi
rvles-tu un secret sans en tre requis?_ Et elle ajote un autre
miracle que je ne rapporte point, parce qu'il ne s'en agit point ici.

Nicphore Calliste[71] & l'Histoire tripartite[72] rapportent  peu prs
la mme chose d'un gyptien nomm Amon qui a t depuis Religieux. La
diffrence qu'il y a eu, c'est que 'a t le mari qui a sermon sa
femme, au lieu que dans l'histoire prcdente 'a t la femme qui a
persuad son mari. Mais la mme chose prcisment est arrive 
l'Empereur Henri. Il a vcu avec l'Impratrice Chunegonde sa femme comme
le jeune Gentilhomme Auvergnat dont je viens de parler, vcut avec la
sienne. Chunegonde toit une Princesse qui joignoit la jeunesse  la
beaut, cependant ayant dit  Henri qu'elle avoit fait voeu de
chastet, il vcut avec elle comme avec sa soeur. Lors qu'il fut au
lit de la mort, il rendit un tmoignage public devant tous les Princes &
les Seigneurs de sa Cour; Vierge, leur dit-il, vous me l'avez donne, &
Vierge je vous la rends. Ils ont t canonisez l'un & l'autre pour cela
par Eugne III. comme l'illustre Mr. Godeau nous l'apprend dans ses
Eloges[73]. On peut dire  peu prs la mme chose de Marcien qui vcut
de mme en Eunuque avec Pulcheria sa femme, & de plusieurs autres; Mais
les xemples que je viens de rapporter suffisent. Si quelqu'un veut en
voir un plus grand nombre, qu'il lise le chapitre septime du Livre
quatrime de Marule; & le Livre neuvime de l'Histoire de Cromerus, dans
lequel il trouvera l'Histoire de Bolislaus V., & de Cunegonde sa femme,
qui d'un consentement mutuel vcurent ensemble toute leur vie dans une
parfaite continence; ce qui a donn lieu  un Polonois nomm Clment
Latinius de faire ces deux Vers,

    _Conjuge consenuit cum Virgine Virgo maritus_
          _Addictus studiis Casta Diana tuis._




CHAPITRE VIII.

_Quel rang les vritables Eunuques ont tenu dans la socit civile._


Comme on a mis de tout tems une grande diffrence entre les Eunuques qui
toient nez Eunuques, ou qui avoient t faits tels ds leur naissance,
ou par force dans un ge plus avanc, & entre ceux qui se sont faits
Eunuques eux-mmes volontairement, il est ncessaire de les distinguer
ici. J'en ferai donc deux classes, & d'abord j'xaminerai quel rang les
Eunuques forcez que je mets dans la premire, ont tenu dans la socit
civile.

On ne peut pas faire une histoire xacte & suivie qui montre le rang que
ces sortes de gens ont tenu dans la socit civile, cela mneroit trop
loin & m'carteroit trop de mon but. Je dirai donc seulement, qu'il
parot par l'Histoire Sainte, & par l'histoire profane, que les Eunuques
ont possd les premires & les principales Charges dans les Cours, &
qu'ils ont eu la confiance & la faveur de leurs Princes; Et je me
contenterai d'en donner quelques xemples.

Je ne parlerai point d'une raison odieuse pour laquelle les Princes les
aimoient autrefois; Tout le monde sait l'histoire de Sporus[74]; Nron
le fit chtrer, & sa folie fut si grande qu'il tcha de lui faire
changer de sxe; Il lui fit prendre l'habit de femme, il l'pousa
ensuite avec toutes les formalitez accotumes, il lui donna un douaire,
un voile nuptial, & le tint dans sa maison en qualit de femme;  propos
de quoi quelqu'un dit assez plaisamment que le monde et t bien
heureux si son Pre Domitien et eu une telle femme; Il fit habiller ce
Sporus  la manire des Impratrices, & le faisant porter en litire il
l'accompagna aux Assembles & aux marchez de la Grce, &  Rome dans le
quartier des sigillaires, o il le baisoit  chaque moment. Je ne
rapporte que cet xemple, parce que j'en ai dit assez sur ce sujet dans
le chapitre cinquime de cette premire partie de mon Ouvrage.

Nous voyons dans le Livre d'Esther[75] que sept Eunuques toient les
Officiers ordinaires du Roi Assuerus, & qu'en particulier l'Eunuque Ege
avoit le soin de garder les femmes de ce Roi; [76]Il y en avoit deux
autres nommez Bagathan & Thars qui commandoient  la premire entre du
Palais du Roi; [77]l'Histoire de Judith nous apprend, que les Huissiers
de la Chambre d'Olopherne toient des Eunuques, & que Vagao, ou Bagoas
en toit le principal; c'toit lui qui avoit soin de la personne du
Matre & de ce qui concernoit sa garderobe & son lit; [78]l'Eunuque de la
Reine de Candace qui fut batis par Philippe, toit un des premiers
Officiers de cette Reine, & Sur-intendant de ses finances, & de tous ses
trsors; [79]c'toit un Eunuque qui commandoit les troupes de Sedecias
Roi des Juifs. Cyrus victorieux de tous ses ennemis, Croesus & Sardes
tans entre ses mains, ayant pris Babylone, tablit sa demeure dans le
Palais Royal de la plus grande Ville de l'Univers; & considrant qu'on
ne l'y voyoit pas de bon oeil, & qu'on ne lui vouloit point de bien,
crt qu'il avoit besoin d'une forte Garde pour la sret de sa personne.
Il ne prit cependant que des Eunuques pour ses gardes & pour les
Officiers de sa Maison; & les raisons qui l'y portrent sont amplement &
xactement dduites sur la fin du chapitre sixime du Livre septime de
son Histoire ou de la Cyropedie. On donnoit les enfans en garde aux
Eunuques, on leur laissoit le soin de les lever, de leur donner
de [80]l'ducation, de les instruire dans les belles lettres, & de leur
enseigner les sciences & les disciplines; Tous ces diffrens emplois les
avoient rendus recommandables dans le monde. Les Rois & les Princes,
soit qu'ils eussent t leurs lves, soit qu'ils ne l'eussent point
t, les estimoient & les honoroient particulirement; Ils avoient en
eux beaucoup de confiance, & ces Eunuques profitant de ces avantages se
rendoient insensiblement les Matres du Gouvernement & de l'Etat, &
abusrent beaucoup de leur crdit; la Religion Chrtienne en a
quelquefois souffert. Les Cours se remplissoient de ces sortes de gens,
ils s'emparoient de tous les principaux emplois. Voici un xemple bien
prcis qui justifie cette vrit; C'est la Cour de l'Empereur Constance,
elle toit pleine d'Eunuques & ils y toient les matres de toutes les
affaires; Voici de quelle manire Mr. Herman en parle dans l'excellente
Vie de [81]St. Athanase. Avant que d'attaquer le Prince mme, ce Prtre
Arrien fut assez adroit pour gagner ceux qui toient autour de lui, car
la familiarit qu'il avoit avec[82] l'Empereur l'ayant fait connotre de
l'Impratrice il entra aussi dans la familiarit de ses Eunuques, &
particulirement dans celle d'Eusebe qui toit le premier de cette
troupe effmine, & l'un des plus mchans hommes du monde;[83] Ayant
prvenu l'esprit de cet Eunuque il pervertit les autres par son moyen;
ensuite il fit passer ce poison mortel dans l'ame de l'Impratrice, &
dans le Coeur des Dames de la Cour; ce qui a fait dire  St. Athanase
que les Arriens se rendoient terribles  tout le monde, parce qu'ils
toient appuyez du crdit des femmes.

Aprs cela il ne fut pas difficile  ce Prtre Arrien de se rendre
Matre de l'esprit de l'Empereur, qui toit lui-mme l'esclave de ses
Eunuques dont il avoit rempli toute sa Cour, & qui ne suivoit en toutes
choses que les conseils & les mouvements de ces hommes lches.

Mais quelque crdit qu'eussent tous les autres, ce n'toit que comme de
petits serpens qui ne faisoient que ramper, au lieu qu'Eusbe son grand
Chambellan levoit la tte avec orgueil; [84]& en effet il se rendoit si
formidable par sa puissance, que selon les historiens, pour en concevoir
quelqu'ide qui ft conforme  la vrit, il suffisoit de dire que
Constance avoit beaucoup de crdit auprs de lui. Eux de leur ct le
flatoient jusqu' lui donner le ttre de Roi ternel. [85]Ils nous ont
aussi dpeint ses excellentes qualitez par ce bel Eloge, qu'il avoit une
vanit insupportable, qu'il toit galement injuste & cruel, qu'il
punissoit sans xamen ceux qui n'toient convaincus d'aucun crime, &
qu'il ne faisoit point de discernement entre les innocens & les
coupables. [86]Les Auteurs prophanes sont remplis de plaintes contre la
malignit & la domination Tyrannique de cet Eusbe & des autres Eunuques
de Constance, mais ils ne considrent que les maux qu'ils firent 
l'Etat, & nous avons sujet de dplorer ceux que l'Eglise ressentit par
leur violence; On vit ces hommes[87] voluptueux & effminez,  qui les
hommes du monde confient  peine les moindres emplois qui concernent le
service de leurs maisons, & que l'Eglise bannit de ses conseils, selon
ses rgles saintes & inviolables, devenir les Matres & les Souverains
de toutes les affaires de l'Eglise, & dominer dans ses jugemens, parce
que Constance n'avoit point de volont que celle qu'ils lui inspiroient,
& que ceux qui portoient le nom d'Evques, trouvoient de la gloire & du
mrite  tre les Ministres & les fidles xcuteurs de toutes leurs
passions &  devenir les acteurs des pices de Thatre, que ces hommes
si mprisables & si corrompus avoient composes.[88] Nous allons donc
voir que ce furent eux qui causrent tous les maux & tous les desordres
que l'Eglise souffrit alors, comme certes ils toient trs-dignes d'tre
les Protecteurs de l'hrsie Arrienne, & les ennemis de la divine
fcondit du Pre ternel. Voici ce que St. Athanase ajote  cela.
L'Eunuque Eusbe, dit-il, tant arriv  Rome, sollicita d'abord Libre
de souscrire la condamnation d'Athanase, & d'entrer dans la Communion
des Arriens, disant que c'toit la volont de l'Empereur, & l'ordre
exprs qu'il lui portoit de sa part; & ensuite aprs lui avoir montr
les prsens par lesquels il tchoit de le sduire, il lui prit la main &
lui dit, _laissez-vous persuader par l'Empereur, & recevez ce qu'il vous
donne_. Mais cet Evque s'en dfendit fortement & justifia sa rsistance
par ce discours........ Voil, dit-il, ce que rpondit Libre  Eusbe,
mais cet Eunuque tant moins afflig de ce qu'il n'avoit pas souscrit la
condemnation d'Athanase, que de ce qu'il trouvoit en sa personne un
ennemi de leur Hrsie, & ne considrant pas qu'il toit devant un
Evque, aprs lui avoir fait de grandes menaces, il le quitta, sortit
avec les prsens qu'il venoit de lui offrir, & fit une chose aussi
contraire  la manire d'agir des Chrtiens, qu'elle toit mme au
dessus de la tmrit des Eunuques........ Une action si gnreuse
ayant augment la colre & le transport de cet Eunuque, il irita
l'Empereur en lui rprsentant qu'il ne devoit plus se mettre en peine
de ce que Libere ne vouloit pas signer la condamnation d'Athanase, mais
de la disposition d'esprit qu'il faisoit parotre contre leur Hrsie
qui lui toit si odieuse qu'il prononoit nommment des Anathmes contre
les Arriens; Il chauffa aussi par ce discours l'esprit des autres
Eunuques, & il y en avoit un trs grand nombre  la Cour de l'Empereur,
qui pouvoient tout auprs de lui, & sans la participation desquels il ne
faisoit rien. Constance crivit donc  Rome, continu ntre Saint, & il
y envoya tout de nouveau des Officiers de son Palais, des Secrtaires, &
des Comtes, avec des lettres qu'il adressoit au Gouverneur de la Ville;
Et il leur avoit donn l'ordre, ou de surprendre Libre par leurs ruses
& par leurs artifices pour le faire sortir de Rome & l'envoyer  la
Cour, ou d'employer ouvertement la violence & l'outrage afin de le
perscuter. Ces crits remplirent toute la Ville de frayeur &
d'pouvente, & ce n'toit qu'embuches de toutes parts. Combien y eut-il
de familles  qui on fit des menaces? Combien de personnes rerent des
commandemens contre Libre? Combien eut-il d'Evques qui se cachrent
quand ils virent ces excs? Combien y eut-il de Dames illustres qui se
retirrent  la Campagne  cause des calomnies dont les chargeoient ces
ennemis de Jsus Christ? Combien y eut il de solitaires qui se
trouvrent exposez  leurs embuches? Combien firent-ils perscuter de
personnes qui avoient tabli leur demeure dans la solitude pour le reste
de leurs jours? Quels soins ne prirent-ils point par plusieurs fois, de
faire garder les ports, & les portes de la Ville, de peur qu'aucun
Catholique n'y entrt pour voir Libre? Rome connut alors par exprience
quelle toit la conduite de ces impies qui dclaroient la guerre  Jsus
Christ mme, & elle apprit pour l'avenir ce qu'elle n'avoit pas cr
jusqu' ce tems-l, pour ne l'avoir s que par le rcit des autres,
savoir de quelle manire ils avoient renvers toutes les autres Eglises
en tant de Villes diffrentes.

C'toit des Eunuques qui faisoient tous ces desordres, & qui toient
auteurs de tous les excs que les autres commettoient de toutes parts.
Et il n'est pas en effet trange, que comme l'Hrsie des Arriens fait
profession de nier le Fils de Dieu, elle s'appuye du crdit des
Eunuques, qui tans naturellement striles, & ne l'tans pas moins dans
l'ame en ce qui regarde les actions de pit & de vertu que dans le
corps, ne peuvent du tout souffrir que l'on parle du Fils de Dieu.
Cependant, l'Eunuque de la Reine d'Ethiopie ne comprenant pas ce qu'il
lisoit, crt les instructions que lui donna Saint Philippe touchant le
Divin Sauveur. Mais les Eunuques de Constance ne peuvent souffrir que
Saint Pierre ait autrefois confess sa Divinit; Ils s'lvent mme
contre le Pre Eternel quand il dclare que c'est son Fils, &
s'emportent de fureur contre ceux qui disent que c'est le vritable Fils
de Dieu; c'est pour ce sujet que la Loi deffend de les admettre dans les
Jugemens Ecclsiastiques. Mais les Arriens viennent de les en rendre les
matres. Constance ne prononce rien que ce qui leur est agrable, & ceux
qui portent le nom & la qualit d'Evques, n'en disent mot, & regardent
tous ces desordres avec dissimulation. Hlas! Qui sera celui qui crira
un jour cette Histoire, & qui fera passer jusqu' une autre gnration
la rlation funeste de tant de tristes vnemens? Qui poura croire un
jour de si grands excs quand on entendra dire que des Eunuques  qui on
confie  peine le soin des affaires domestiques, & dont le service est
suspect en ces rencontres, parce que c'est un genre de personnes qui
n'aiment que le plaisir & qui n'ont point d'autre but que d'empcher
dans les autres ce que la nature leur a refus  eux-mmes; Que ces
Eunuques, dis-je, gouvernent maintenant les Eglises!

Ce Saint fait parotre une juste indignation contre les Eunuques qui
toient alors absolus  la Cour, & qui se sont rendus xcrables  leur
sicle &  toute la postrit. L'Arrianisme toit tellement rpandu
parmi eux, qu'en ce tems-l porter le nom d'impie & celui d'Eunuque
toit la mme chose, selon Saint Grgoire de Nazianze[89]. Et leurs
violences ont t si odieuses aux Payens mmes, qu'Ammian Marcellin a
crit d'eux, qu'ayant tojours de la fiert & de l'aigreur, & n'ayant
pas les liaisons domestiques & les engagemens naturels qu'ont les autres
hommes, ils n'embrassent que leurs richesses qu'ils considrent comme
leurs trs chres & trs agrables filles. [90] Mr. Herman dit, que
l'Histoire de ce combat est devenu si clbre dans toute la postrit,
que les Payens mmes en ont marqu l'vnement; mais qu'il aime mieux
puiser dans les sources pures que d'avoir recours  ces ruisseaux si
bourbeux; Et que comme il prfre avec raison le tmoignage de Saint
Athanase  celui de tous les Auteurs de ce sicle, c'est par ses propres
paroles qu'il doit commencer l'importante relation de laquelle j'ai tir
ce que je viens de rapporter sur ce sujet.

Les Eunuques avoient t tout-puissans du tems du grand Constantin, Pre
de l'Empereur Constance dont je viens de parler. Il les avoit levez aux
premires Dignitez & les appelloit ses Amis; mais ayant appris combien
ils toient pernicieux  l'Etat, il les en avoit dpouillez, & les avoit
rduits  se borner uniquement aux affaires domestiques. [91]Il y a dans
le Code Thodosien une Loi qui nous apprend que tout l'Empire avoit
gmi sous l'oppression de ces sortes de gens, sans avoir os se
plaindre; mais que l'Empereur en ayant eu connoissance, avoit publi
cette Loi, par laquelle il invite tout le monde  venir dire ses griefs;
il promet d'couter lui-mme ce qu'on aura  dire contre ces sortes de
gens, & de punir ceux qu'on aura convaincu de quelque crime. Il les fit
exclurre du Sacerdoce dans le fameux Concile de Nice qu'il assembla.
Cependant, quoi qu'ils fussent, pour le dire ainsi, dgradez & destituez
de tous les Emplois publics, civils & militaires, comme ils approchoient
de l'Empereur & qu'ils en avoient l'oreille, ils toient encore
formidables, & on les craignit jusques  ce qu'ils fussent entirement
loignez. Licinius qui a t son Alli, & pendant quelque tems son
Compagnon  l'Empire, les hassoit beaucoup; il les appelloit _la tigne
& la vermine de l'Etat_;[92] mais comme Licinius a t un Tyran, & un
Prince qui s'est rendu odieux par plusieurs raisons, ce qu'il a fait
dans des vs particulires, ne peut point tre tir  consquence.[93]
Alxandre Svre ne les avoit point aimez, il les appelloit _tertium
hominum genus_; Et au lieu que Heliogabale qui l'avoit prcd avoit t
leur esclave, & Eunuque lui-mme, il les humilia & les abaissa, il les
rduisit  un fort petit nombre. Il en donna plusieurs  ses Amis, &
pour montrer le peu de cas qu'il en faisoit, il leur dit en les leur
donnant que s'ils n'avoient pas de meilleures moeurs que celles qu'ils
avoient eus jusqu'alors, ils pouvoient les tuer sans forme de procs.
Il est extrmement lou dans l'Histoire de n'avoir pas imit les Rois de
Perse qui se laissoient tellement gouverner par les Eunuques, que ces
sortes de gens les cachoient  leurs Sujets, qui ne pouvoient leur rien
dire ni en recevoir aucune rponse que par leur canal; Ils leur
rapportoient les choses comme il leur plaisoit, souvent tout autrement
qu'elles n'toient, & prenans grand soin que le Roi ne st que ce
qu'ils vouloient bien qu'il st, il arrivoit souvent de grands
inconvniens, parce qu'ils donnoient telles impressions qu'il leur
plaisoit, & au Roi, &  ses Sujets; [94]L'Histoire d'Orsines en est une
preuve; Orsines toit un descendant de Cyrus, le plus grand Seigneur de
la Perse, & le Sang le plus noble de l'Orient; Il fit de grands prsens
aux Principaux de la Cour d'Alxandre, & ngligea Bagoas; Quelqu'un lui
ayant dit qu'il avoit mal fait, parce qu'Alxandre aimoit cet Eunuque;
Il rpondit qu'il honoroit les Amis du Roi, mais non pas ses Eunuques;
Et que les Perses se servoient autrement de ces gens-l que les Grecs;
Ce discours ayant t rapport  Bagoas il jura la ruine d'Orsines,
homme d'une vie sans reproche; En effet, il fit tant de faux & de
secrets rapports contre lui  Alxandre, qu'il l'aigrit & qu'il l'anima
contre lui, de sorte qu'enfin il le fit mettre dans les fers, & le
condamna  la mort. Bagoas ne fut pas content de faire traner un
innocent au supplice, il eut bien l'impudence de le frapper dans le tems
qu'il alloit mourir, mais Orsines l'envisageant avec indignation lui
dit, j'avois bien ou dire que des femmes avoient autrefois rgn dans
l'Asie, mais il m'est nouveau d'y voir rgner un infame Eunuque.
Alxandre Svre instruit de tous les desordes que ces Eunuques avoient
fait, il les dompta tous, & les rduisit presque  rien. Ces Eunuques
toient des gens qui vouloient savoir tout ce qui se faisoit  la Cour,
& qui vouloient qu'on crt qu'il n'y avoit qu'eux qui le sussent;
c'toit  eux  qui on s'adressoit pour obtenir des graces du Prince;
les Gouvernemens de Province ne s'obtenoient que par leur moyen, & ils
vendoient  deniers comptans ce que le Prince donnoit desintressment.
Cet Empereur aimoit assez la solitude, il vouloit tre seul
ordinairement aprs le dner &  certaines heures du matin, personne
alors ne pouvoit le voir. Un certain Vetronius Turinus profitoit de
cette retraite & faisoit croire aux gens, que dans ce tems l il lui
persuadoit & lui faisoit faire tout ce qu'il vouloit, il le faisoit
passer pour un fat qu'il conduisoit  son gr, & sous ce prtexte il
promettoit  tout le monde ce qu'on lui demandoit, & se faisoit fort de
le faire agrer ou xcuter par Svre, moyennant quoi il recevoit &
amassoit des sommes immenses. Comme il n'toit pas vrai que l'Empereur
ft tel qu'il le disoit, ni qu'il et le crdit dont il se vantoit, il
ne tenoit parole  personne, ce qui donna lieu  bien des gens de
murmurer. Cette conduite de Turinus tant enfin parvenu  la
connoissance de l'Empereur, il voulut qu'on se rendit partie contre lui
& qu'on l'accust, de sorte que ce qu'il avoit promis & qu'il n'avoit
point effectu, & les sommes qu'il avoit touches pour cela ayant t
dcouvertes, Svre le fit attacher  un poteau dans un lieu passant, &
le fit mourir par la fume qui s'levoit vers lui d'un bois verd &
humide qu'on avoit allum; [95]Et pendant qu'il souffroit son supplice il
y avoit un homme qui crioit, _fumo punitur qui vendidit fumum_.

Les Eunuques furent plus considrez sous Constantin pendant un certain
tems. Ils le furent encore plus sous Constance, comme je l'ai fait voir.
Ce Prince ni ses frres, ne furent ni aimez de leurs Sujets, ni craints
de leurs ennemis, comme Constantin leur Pre l'avoit t, & ils avoient
peine  sotenir une partie du fardeau qu'il avoit port lui seul avec
tant de gloire; les Eunuques furent en crdit sous leur Rgne. Il paroit
qu'ils ont encore t en faveur du tems de Theodose le jeune; [96]car on
voit dans le Code qui a t fait par son ordre, qu'au lieu que ceux qui
obtenoient des confiscations toient obligez d'en donner la moiti au
fisc, il dispensa ses Eunuques de cette obligation & leur laissa le
tout. Et Zozime[97] remarque que cet avantage porta ces Eunuques 
commettre mille faussetez insignes, comme de faire entendre au Prince
que ceux dont ils demandoient que les biens fussent confisquez  leur
profit toient morts sans laisser de veuves, d'enfans, ni de parens, ce
qui causoit souvent la dsolation de plusieurs familles, & des larmes &
des gmissemens aux hritiers lgitimes, qui toient souvent de vieilles
veuves caduques ou infirmes, & des orphelins innocens. Il est certain
pourtant qu'il fit un Edit qui deffendoit qu'aucun Eunuque ne fut du
nombre des Patriciens, mais ce fut par une v particulire, & pour
deshonorer Antiochus qu'il contraignit par l  se renfermer dans un
Clotre. [98] Lucien nous apprend que Philoeterus qui le premier a eu
la Principaut de Pergame toit Eunuque, & qu'il a vcu quatre vingt
ans. Il y a eu un autre Prince nomm Hermias qui a t Eunuque; Il ne
pouvoit jamais souffrit que personne parlt en sa prsence de couteau,
ni de section, parce qu'il s'imaginoit qu' cause qu'il toit Eunuque,
ces mots lui toient adressez. [99] Si l'extrait d'une lettre crite de
Batavia dans les Indes occidentales le 27, Novembre 1684. contenu dans
une lettre de Mr. de Fontenelles, re  Rotterdam par Monsieur
Bnage, fait le recit d'une avanture vritable, comme on peut le croire,
puisque l'illustre Mr. Bayle qui l'a rapport ne la donne point pour
fabuleuse, & qu'il la certifie en quelque sorte, bien loin de la rendre
suspecte; Mre Reine de l'Isle de Borneo, veut que tous ses Ministres
soient Eunuques; Enegu, Princesse qui lui dispute le Trne, ne veut
point d'Eunuques dans sa Cour. Comme nous ne savons pas quel succs,
ont eu les contestations & la guerre que ces deux Princesses ont eus
entr'elles, ni par consquent laquelle des deux jout prsentement de
l'Empire, on ne sait pas si les Ministres de la Reine de l'Isle de
Borneo sont Eunuques, ou s'ils ne le sont point. On peut dire seulement
que Mre agit comme Plautiames qui du tems des Antonins fit chtrer tous
ceux qui devoient servir  Maison de Plautilla sa fille que Caracalla
avoit pouse, sans pargner les hommes non plus que les jeunes garons,
comme nous le voyons dans les recueils de Constantin Porphyrogente sur
Dion.

Pour peu de connoissance qu'on ait de l'histoire de la Cour Ottomane, on
n'ignore pas que les Eunuques y parviennent aux premires dignitez de
l'Etat, & qu'il n'y a qu'eux,  proprement parler, qui les possdent.
Les deux plus illustres Bascha qui ayent eu de la rputation pendant les
guerres si clbres dans l'histoire, toient Eunuques; [100]l'un a t
Halis, & l'autre Sinar. Mr. de Thou rapporte un bon mot dit par le
premier, il se moqua, dit-il, du Courier qui lui annonoit comme une
fort mauvaise nouvelle, la prise de la Ville de Strigonie par les
Chrtiens l'an 1556, lui disant qu'il avoit bien fait une autre perte
lors qu'on lui avoit enlev la plus importante pice qu'il eut. Et Paul
Jove nous apprend que ce fut une truye qui Chtra Sinar en lui arrachant
& devorant le membre viril, comme il dormoit  l'ombre, ds sa plus
tendre jeunesse.

Tout ce que je viens de dire ne concerne le rang que les Eunuques ont
tenu dans la socit civile que par rapport aux Princes & aux
Souverains; il est bon de voir aussi quelle ide les Peuples en ont eu
& quel cas ils en ont fait.




CHAPITRE IX.

_Quelle ide les Peuples ont eu des Eunuques, & quel cas ils en ont
fait._


Les Eunuques ayans abus de la faveur des Princes, comme on l'a v dans
le chapitre prcdent, & s'tans rendus les Tyrans impitoyables de leurs
sujets, il ne faut pas douter que ces sujets ne les ayent eus en
horreur, & qu'ils ne les ayent craint beaucoup plus qu'ils ne les ont
aimez.

Mais il ne s'agit point ici de savoir ce que les Peuples ont pens de
leur servitude & de leur oppression, & du crdit de ces Eunuques qui les
tyrannisoient; Il n'est ici question que d'xaminer quelle opinion les
Peuples avoient d'un Eunuque entant qu'Eunuque, & non point d'un Eunuque
entant que Tyran; & quelle ide ils s'en faisoient.

L'histoire nous apprend non seulement qu'ils les mprisoient
souverainement, mais mme qu'ils avoient de la rpugnance  les voir.
[101] Les Eunuques ne sont que des troncs desschez, selon l'expression
d'Esae, de ces arbres secs qui le sont jusqu' la racine, & qui comme
parle Ose, ne porteront plus de fruits; de ces arbres qu'il faut
couper, c'est  dire dtruire, & en abolir la mmoire: car pourquoi
faut-il encore qu'ils occupent la terre? Il n'y a personne qui ne voult
donner le premier coup pour les renverser ou pour les arracher; ce sont
des Cratures imparfaites, en un mot des monstres auxquels la nature
n'avoit rien pargn, mais que l'avarice, la luxure, le luxe, ou la
malignit des hommes ont dfigures.

S'ils ont t quelquefois dans la prosprit & dans l'lvation, les
Peuples ont regard ces avantages comme des productions errones de
l'esprit gt & du coeur corrompu des Princes qui les ont levez &
chris; Ils s'en sont mme moquez entr'eux, & lors qu'ils ont os le
faire en public, ils ont fait clater leur haine & leur mpris & pour
les Eunuques & pour le choix qu'on en faisoit.

    _Omnia cesserunt Eunucho Consule monstra_
    _Heu terr coelique pudor. Trabeata per urbes_
    _Ostentatur anus, titulumque effeminat anni._

    _---- Quibus unquam scula terris_
    _Eunuchi, videre forum._

    _---- Numquam spado consul in orbe_
    _Nec Judex, Ductorve fuit. Quodcunque virorum_
    _Est decus, Eunuchi scelus est._

    _---- A fronte recedant_
    _Imperii, tenero tractari pectore nescit_
    _Publica Maiestas, nunquam vel in quore puppim_
    _Vidimus Eunuchi clavo parere Magistri._
    _Nos ade sperni faciles? orbisque carina_
    _Vilior?_[102]

Tout le monde sait que Caligula fit son Cheval Consul, & qu'il voulut
qu'on lui rendit tous les honneurs qui sont ds  cette dignit. Il prit
envie de mme  Arcadius de faire Flaac Eutrope qui toit le Matre de
sa garderobe & l'un de ses Eunuques, de le faire, dis-je, Consul, & 'a
t le premier, ou pltt le seul de cette qualit qui ait t pourv
de cet Emploi; aussi voit-on dans Claudien comment on s'irrita alors de
cette conduite. Ce Pote fit une Satyre piquante contre cet Eutrope
aprs qu'il fut dsign Consul de Rome, & il le rprsente comme une
vieille qu'on avoit revtu des honneurs du Consulat. [103] Ceux qui ont
quelque teinture de l'Histoire Ecclsiastique savent comment Jean
Evque de Constantinople a dclam contre cet Eutrope, & combien il a
contribu  sa perte*. Il eut une fin digne de lui & des actions
inhumaines qu'il avoit commises. Cet Eunuque ayant dessein de chatier
quelques personnes qui s'toient rfugies dans les Eglises, il fit
ensorte que l'Empereur publia une Loi par laquelle il toit deffendu de
s'y rfugier, & permis d'en tirer ceux qui s'y rfugieroient. Quelle
injustice de violer ainsi le droit des Aziles! Mais il en fut puni
bien-tt aprs; car  peine la Loi fut-elle publie qu'il encourut les
mauvaises graces de l'Empereur, & qu'il fut oblig de rechercher le mme
azile que les autres. Comme il toit cach sous l'Autel & qu'il y
trembloit de peur, Jean monta au pupitre d'o il avoit accotum de
prcher pour tre plus aisment entendu, & fit une invective contre lui.
L'Histoire ajote que l'Empereur lui fit couper la tte, qu'il fit ter
son nom d'entre les noms des Consuls, & qu'il fit effacer des Registres
la loi qu'il avoit fait publier. Le chagrin qu'eurent les honntes gens
de le voir dans ce poste fut cause de sa ruine. En effet, Gainas Goth,
Gnral de l'Empereur, se rvolta de dpit de voir cet Eunuque dans
l'clat de cette haute dignit, & ne voulut jamais se remettre dans son
devoir qu'on ne lui apportt la tte d'Eutrope. On comparot Eutrope 
Gorgon, parce qu'il faisoit ses tours si adroitement que peu de gens
s'appercevoient de ses ruses; on le regardoit comme une de ces pestes
qui rgnoient alors dans les Cours des Princes. Il vendoit les Charges
de la Magistrature & les Jugemens; Il disposoit du Gouvernement des
Provinces en faveur de qui il vouloit;[104] & non content d'avoir t
fait Consul, il tchoit de se rendre Matre de l'Empire. Il toit
insolent mme envers son Prince, & il tomba dans sa disgrace pour avoir
manqu de respect envers l'Impratrice.

Les Peuples n'avoient pas du mpris seulement pour ces sortes de gens,
ils avoient aussi de l'aversion pour eux; & si leur nom a pass pour un
ttre de Dignit, il a t aussi une injure, & on ne pouvoit en faire
une plus sensible  un honnte homme que de l'appeller _Eunuque_.
[105]Les Eunuques ont t de si mauvais augure, mme parmi les Payens,
que Lucien assure en plus d'un lieu qu'ils faisoient par leur
rencontre, rebrousser chemin  beaucoup de personnes, qui aimoient mieux
rentrer chez elles que de passer outre. [106]Cela se rapporte assez  ce
que dit Pline de l'aversion que les animaux-mmes ont pour ceux de leur
espce qu'on a mutilez. Il remarque que si on chtre un rat, il fait
fuir tous les autres qui aiment mieux abandonner leur sjour ordinaire
que de le souffrir parmi eux. Ce n'toit pas pourtant pour cette raison
que Diocles vouloit exclurre Bagoas de la chaire de Philosophie. Lucien
en allgue d'autres tout  fait diffrentes, plus graves & plus
vraisemblables.




CHAPITRE X.

_De quelle manire les Loix civiles ont considr les Eunuques, & quels
droits elles leur ont attribu._


L'Empereur Domitien deffendit au commencement de son Rgne  toutes
sortes de personnes, tant dans l'Empire Romain, que dans ses limites,
d'avoir la hardiesse d'entreprendre de chtrer les petits enfans;

    _Lusus erat sacr connubia fallere td_
      _Lusus & immeritos ex ecuisse mares._
    [107]
    _Utraque tu prohibes, Csar populisque futuris_
      _Succurris, nasci quos sine fraude jubes._
    _Nec spado jam, nec moechus erit te prside quisquam_
       _At prius  mores! & spado moechus erat._

Cette Ordonnance passa pour un avantage trs grand, & pour une action
digne d'un Prince sage & gnreux; [108]Martial l'en flicite par cette
belle Epigramme,

    _Tibi summe Rheni Domitor & parens orbis_
    _Pudice Princeps, gratias agunt urbes;_
    _Populos habebunt, parere jam scelus non est._
    _Non puer avari sectus arte Mangonis,_
    _Virilitatis damna moeret erept._

Cependant il est certain que son motif ne fut nullement louable, car il
ne fit cette deffense, comme le remarque Xiphilin dans sa Vie, & Dion
Cassius, qu'en haine de Tite son frre qui aimoit les Eunuques.[109]
Suetone ne rapporte pas cette particularit, mais elle n'en est pas
moins certaine. Cette Loi & cette Ordonnance, n'est pas mise dans le
Code au ttre des Eunuques, sous le nom de Domitien, ni sous celui de
Nerva, qui fit depuis la mme deffense, mais sous les noms de Constantin
& de Leon[110]; cependant, Suetone ne permet pas de douter qu'elle ne
soit de lui. L'illustre & le clbre Monsieur de Leibnitz  qui j'ai
propos cette difficult par manire de conversation, m'a donn cet
claircissement, que la Loi dont il s'agit ici toit mise sous les noms
de ces deux derniers Empereurs, parce qu'ils l'ont renouvelle, & qu'on
ne savoit alors que par le moyen de l'Histoire, que Domitien & Nerva en
fussent les premiers Auteurs,  peu prs comme il en est de ces Loix
somptuaires, des Ordonnances contre les Duels, & de divers Rglemens de
cette nature qui passent pour tre les Ouvrages des Princes modernes qui
les publient, quoi qu'on sache par le moyen de l'Histoire, que d'autres
Princes les ont donnez  leurs Peuples plusieurs sicles auparavant.

L'Empereur Adrien enchrit sur cette belle constitution, par un meilleur
motif, & deffendit non seulement qu'on fit Eunuques par force ceux qui
ne le souhaitoient pas, mais il deffendit mme de faire Eunuques ceux
qui le souhaitoient. Il y a trois Loix conscutives sur ce sujet dans le
ttre, _ad legem corneliam de sicariis & veneficis_.[111] Voici les
termes de la premire. _Constitutum quidem est ne spadones fierent, eos
autem qui hoc crimine arguerentur corneli legis poena teneri,
eorumque bona merit fisco meo vindicari debere; sed & in servos qui
spadones fecerint ultimo supplicio animadvertendum esse. Et qui hoc
crimine tenentur, si non adjuerint, de absentibus quoque tanqum lege
Cornelia teneantur, pronuntiandum esse. Plan si ipsi qui hanc injuriam
passi sunt, proclamaverint, audire eos Prses Provinci debet, qui
virilitatem amiserunt; Nemo enim liberum servumve invitum, sinentemve
castrare debet; Neque quis se sponte castrandum prbere debet. Ac si
quis adversus Edictum meum fecerit Medico quidem qui exciderit capitale
erit, item ipsi qui se sponte excidendum prbuit._ Voici les termes de
la seconde de ces Loix, _Hi quoque qui Thlibias faciunt, ex
constitutione D. Hadriani ad Ninium hastam, in eadem causa sunt qua hi
qui castrant_. Et voici enfin les termes de la troisime, _Is qui servum
castrandum tradiderit pro parte dimidia bonorum mulctatur ex Senatus
consulto quod Neratio Prisco & Annio Vero Consulibus factum est_. Tout
cela montre que l'Eunuchisation toit regarde comme une chose honteuse,
odieuse, & prjudiciable  la socit aussi bien qu' la personne sur
laquelle elle toit pratique. [112]_Qui hominem, libidinis vel promercii
causa castraverit, Senatus Consulto poena legis Corneli punitur.[113]
Et si puerum quis castraverit & pretiosiorem fecerit Vivianus scribit
cessare Aquiliam, sed injuriarum erit agendum, aut ex Edicto dilium,
aut in quadruplum._ Ce mot _pretiosior_ est obscur, comment un homme
mutil, dgrad, pour le dire ainsi, de sa qualit d'homme, pouvait-il
tre devenu plus prtieux? Voici le sens de ce mot, c'est que comme les
Eunuques toient aimez & carressez par les Princes, qu'ils toient
levez aux premires Dignitez de leur Etat, leur condition en toit
devenu par l, au moins  cet gard, beaucoup plus considrable, c'est
ce qui parot par la Loi 4. au Code _de prpositis sacri cubiculi_. Mais
l'Empereur Justinien qui est venu depuis & qui a bien considr les maux
qui naissoient de cette cotume, soit aux particuliers, soit au public,
a rtr les mmes deffenses, dans son Code[114] o il dcide que,
_tanquam homicida punitur ille qui castrat aliquem_, & dans deux
chapitres de ses Nouvelles[115],  la tte desquelles il a mis une belle
Prface qui en contient les motifs; Il traite cette action d'impie, de
lche, de honteuse, de deshonnte, & de criminelle, & il dit qu'on a
commis cette espce de crime sur une grande multitude de gens, que peu
en ont chapp sains & saufs, qu' peine en a-t-on p sauver trois de
quatrevingt & dix qui sont venus  sa connoissance; Il considre ces
Eunuchisations comme des meurtres, comme des actions contraires 
l'intention de Dieu, & de la nature, &  l'intention de ses propres
Loix. Il est deffendu sous de grives peines dans ce titre du Code dont
je viens de parler, de vendre ou d'acheter les Romains qui ont t faits
Eunuques, soit dans l'Empire Romain, ou dans les Pas trangers. Il y
est aussi deffendu, sous peine de la vie, de faire des Eunuques dans
l'Empire Romain: celui qui auroit donn son esclave pour en faire un
Eunuque en toit pour la confiscation de la moiti de ses biens.[116]
L'Empereur Leon s'est encore dclar depuis en termes bien plus forts.
_Virtutis_, dit-il, _ad procreandum  Deo natur indit exectio non
minore cum audacia identidem committitur qum si apud Deum nulli poen
obnoxia esset, cm tamen vel maxime sit; Et quanquam veteribus
Legislatoribus cur fuerit, ut id malum ultrice lege excideretur, quo
respublica ab istiusmodi invento munda esset; haud scio tamen, cum si
qui alii, huic certe prscripto obtemperari atque  natur mutilatione
abstineri quum sit, quamobrem non ita faciant homines, sed tanquam
utilitatem quamdam istiusmodi adversus Generandi vim, insidias
reputantes, membra qu homini nascendi causam suppeditant, lancinent, &
creaturam aliam quam qualis, conditoris sapienti placuerit in mundum
introducere contendant. Hoc igitur cm inultum relinquendum non putemus,
lege in id poenam constituentes, quibus ade divinam creaturam
deformare religio non est, eorum audaciam, auxiliante Deo reprimere
conemur._ Il appelle ceux qui font des Eunuques, _Natur insidiatores,
detestand hujus artis artifices_; il les condamne & il finit cette
excellente constitution par ces belles paroles, _si in albo Imperatorii
famulatus sit, artifex detestand hujus artis primm albo eximatur_. Un
homme qui faisoit un Eunuque toit considr comme un Notaire ou un
Tabellion qui faisoit un acte faux; le lieu o l'action avoit t
commise toit considr comme un lieu o on avoit commis un crime de
leze Majest. Mornac qui a fait un excellent Commentaire sur le ttre du
Code qui traite _de Eunuchis_, dit avoir v dans un Historien de France,
qu'un soldat fut puni pour avoir t  un Moine ce qu'il croyoit lui
tre inutile, _chose inoue_, dit cet Historien, _quod inaudita apud nos
fuerat_. Messire Claude de Ferriere qui a fait aussi une espce de
Commentaire sur le mme ttre, rapporte la mme Histoire; mais il y
ajote ses rflxions, & quoi que bon Catholique il dit, qu'_il y a des
gens qui disent, qu'il seroit  souhaiter que_ solos Eunuchos haberet
Ecclesia Ministros, _pour empcher les desordres que nous ne voyons qui
trop souvent, sans ceux qui nous sont inconnus_. _Il est vrai_,
ajote-il, _qu'il y en a plusieurs qui pourroient y avoir intrt_;
_cependant, je crois qu'il vaut mieux laisser les choses comme elles
sont, & ne pas faire du mal  ceux qui ne veulent que le bien de leurs
prochains_. Quoi qu'il en soit, il parot que les Loix ont regard
l'action de faire des Eunuques comme abominable, & l'Eunuque lui-mme
comme un monstre, aussi ne leur ont-elles jamais accord les droits &
les privilges qu'elles accordent aux autres hommes.[117] Par xemple il
ne leur a point t permis de tester. J'avou que l'Empereur Constance
qui leur en avoit accord la facult parce qu'il faisoit tout ce qu'ils
vouloient, a donn une Loi qui porte que, _Eunuchis liceat facere
Testamentum, componere postremas exemplo omnium volontates, conscribere
codicillos, salv testamentorum observanti_; Mais tous les
Jurisconsultes estiment que cette libert ne concerne que les Eunuques
qui toient prs de sa Personne, ou prs de celle de l'Impratrice. Il
est certain que dans quelque degr de faveur que les Eunuques fussent,
ils n'ont jamais t considrez que comme des Esclaves. Ils ont
tojours t le jouet des Princes, qui ont mme abus quelquefois de
leur servitude; on peut dire qu'il a t d'eux  cet gard, comme de ces
Genuches qui sont carresses dans les cabinets des Grands & vtus de
toile d'or. Or il est certain que ce n'a t qu' ces Eunuques
privilgiez qu'il a t permis de faire Testament. L'Empereur Leon en
rend la raison dans sa Nouvelle trente-huitime, mais bien plus
particulirement dans la Loi _Jubemus_, qui est la quatrime au Code _de
prpositis facii Cubiculi, & de omnibus cubiculariis & privilegiis
eorum_. Le ttre seul, pour le dire en passant, fait voir qu'il s'y agit
des Eunuques, mais il le dit expressment comme on va le voir; _Nam cm
hoc privilegium_, dit-il, _videatur principalis esse proprium Majestatis
ut non famulorum sicut privat conditionis homines sed liberorum
honestis utatur obsequiis, periniquum est eos duntaxat pati fortun
deterioris incommoda_; _sed testamenta quidem ad similitudinem aliorum
qui ingenuitatis insulis decorantur pro su liceat eis condere
voluntate_. Il y ajote nanmoins une rflxion qui les distingue des
hommes libres; [118]_Intestatorum ver nemo dubites facultates, ut pote
sine legitimis sucessoribus defunctorum fisci juribus vindicari_; Et ce
qui fait voir clairement qu'il s'agit du droit des Eunuques, c'est qu'il
dit dans cette mme Loi que, _hc omnia tunc diligenti observatione
volumus custodiri cm sponte suaque voluntate quis dederit Eunuchum
sacri Cubiculi Ministeriis adhsurum_. Voila donc les Eunuques mis sur
le pied des Esclaves; on en excepte les Gardes du Prince, mais cette
exception ne fait que confirmer la rgle, _Exceptio in non exceptis
firmat regulam_. En gnral donc il est certain qu'ils ne peuvent
instituer des hritiers, ni tre eux-mmes hritiers instituez. Ds
qu'ils sont morts leurs biens sont vacans & dvolus au Fisc. Ils sont
mme considrez comme gens infames, indignes des Privilges accordez par
les Loix, tmoin cette belle dclaration du Jurisconsulte
Paulus, [119]_Quamvis nulla persona excipiatur, tamen intelligendum est
de his legem sentire qui liberos tolere possunt_; _Itaque si Castratum
libertum Jurejurando quis adegerit, dicendum est non puniri patronum hc
lege_. Ils ne peuvent point adopter, la Loi est prcise contr'eux sur ce
sujet, [120]_sed & illud utriusque adoptionis commune est, quod & ii, qui
generare non possunt, (quales sunt spadones) adoptare possunt, Castrati
autem non possunt_. J'avou que l'Empereur Leon les a, pour ainsi dire,
rhabilitez par la Nouvelle vingt-sixime, dans laquelle il les autorise
 adopter; la raison qu'il en rend est assez plausible, _quemadmodum_,
dit-il, _cui vocis usus ademptus est, qu lingu munia sunt per manum ad
implere, & qui sermonem labiis fondere nequit per scripturam ad
ordinandas res suas procedere, non prohibetur. Ita neque qui quod
genitalibus privati sunt liberos non habent, horum indigentiam alio modo
compensare vetandum est_; cependant on peut dire qu'elle n'est point
juste, car c'est un principe de Droit aussi bien que de Philosophie & de
bon sens, que, _adoptio naturam Imitatur_, de l vient que _pro monstro
est ut major sit filius qum pater_;[121] Et qu'on prescrit l'ge dans
lequel on peut adopter, tojours en sorte que les proportions d'ge
soient gardes. Comment donc seroit-ce imiter la nature que de permettre
 un homme, qui non seulement n'a jamais p en produire d'autres, mais
qui n'a pas eu la capacit & les choses naturelles requises pour en
produire d'autres, d'en adopter quelques-uns? Il faut observer
d'ailleurs que l'adoption n'toit permise originairement qu'aux
personnes qui avoient eu des enfans, & qui les avoient perdus, pour les
consoler de leur mort. On a tendu depuis cette facult jusqu' ceux qui
n'avoient aucun empchement manifeste d'avoir des enfans, mais qui par
l'vnement n'en avoient point eu; les femmes mmes ne pouvoient point
adopter, parce qu'elles sont incapables de l'effet principal de
l'adoption qui est la puissance paternelle, cependant elles peuvent
adopter[122] _ex Indulgentia principis, ad solatium liberorum
amissorum_. Mais ce seroit abuser de l'adoption que de l'accorder  des
gens qui n'ont point eu, & qui n'ont p avoir des enfans; ce ne seroit
plus imiter la nature, ce seroit la surpasser, ou plutt ce seroit lui
insulter, & donner des enfans  des gens auxquels elle a t le moyen
d'en produire. [123]Les Jurisconsultes ont eu tant d'gard  ces
considrations qu'ils n'ont pas mme voulu permettre qu'un de ces
Eunuques auxquels il toit permis de tester institut un posthume pour
son hritier, voici comment en parle Ulpien dans la Loi _sed est
qusitum_ . I. _sed si Castratus sit, Julianus Proculi opinionem
secutus non putat posthumum hreden posse instituere, quo jure utimur_.
J'avou que je me suis tonn que Schneidevin, si savant & si judicieux
ait sotenu, qu'un Eunuque pouvoit tre tuteur. Il est vrai qu'il semble
qu'il n'entende parler que de ces gens impuissans qui n'ont qu'une
partie de ce que la nature donne aux autres, & sa comparaison donne lieu
de le croire; Comme on ne peut point, dit-il[124], refuser une Tutelle
sous prtexte qu'on n'a qu'un oeil, ou qu'on est ce que les
Jurisconsultes appellent _Morbosus_, un homme qu'il appelle _spado_ ne
peut pas prtendre non plus d'tre xempt d'une Tutelle dont il doit
tre charg; Et il confirme son opinion par le . spadonem 2. de la 6.
ff. _de dilitio Edicto & redhibitione, & quanti minoris_, qui contient
ces termes, [125]_spadonem morbosum non esse, neque vitiosum Verius mihi
videtur, sed sanum esse, sicuti illum qui unum testiculum habes, qui
etiam generare potest_. Ce qui me persuade qu'il ne s'agit point l d'un
Eunuque proprement ainsi nomm, c'est que ce mme titre distingue entre
ce qu'il appelle [126]_morbosus & vitiatus_, & qu'il distingue ce qu'il
appelle _vitium simplex, de vitio corporis penetrante usque ad
animum_. [127]Il nomme particulirement ceux _qui prter modum, timidi,
cupidi, avarique sunt aut iracundi_; Comment est-ce qu'un homme lche &
timide comme l'est un Eunuque, peut servir d'appui & de secours  un
mineur qu'il auroit sous sa Tutelle, peut-tre que ce pupile seroit plus
hardi, plus entendu & plus vigoureux que lui. [128]Quoi qu'il en soit
cela me parot contraire  l'ordre &  l'quit, j'ajote mme 
l'intention du Droit, car _Tutelam administrare virile munus est_, &
_ultr sexum foemine infirmitatis tale officium est_. J'avou que je
me suis tonn quelquefois que les Loix les ayent admis 
s'enrler, [129] _Qui cum uno testiculo natus est, quive amisit, jure
militabit, secundum Divi Trajani rescriptum_; La raison de cette Loi me
la rend d'autant plus surprenante, _Nam & Ducis Sylla_, ajote-t-elle, &
_Cotta memorantur eo habitu fuisse natur_. Est-ce que parce qu'il y a
eu deux grands hommes parmi les Eunuques, par une exception trs
particulire  la rgle, il y a lieu de statuer que tous les autres sont
capables de porter les armes? Comme le combat conjugal est diffrent de
ceux qui se donnent  la guerre, les armes le sont aussi; Et comme les
Eunuques ne les ont point, ils ne peuvent point entrer aussi dans cette
agrable milice; C'est la dcision de Plaute dans cette ingnieuse
allusion, [130] _si amandum est, amare oportet testibus prsentibus_.
Enfin, les Eunuques ne pouvoient parotre de leur chef dans aucun acte
solemnel; [131]_ad solemnia adhiberi non potest, cm juris Civilis
communionem non habeat in totum, ne Prtoris quidem Edicti_. Il ne faut
avoir qu'une teinture fort legre du Droit pour savoir que l'tat des
personnes consiste en trois choses, qui sont, _la libert_, _la
bourgeoisie_, & _la famille_, & que lors que quelqu'un est dch de
l'une de ces trois choses, il souffre un changement notable dans son
tat; suivant cela qu'est-ce qu'un Eunuque? Et quelles faveurs les Lois
ont-elles p lui faire? Quintilien nous donne une ide fort juste de la
nature d'un Eunuque & du droit qui lui convient[132]. Pour moi, dit-il,
quand je considre la nature, il n'est point d'homme qui ne paroisse
plus beau qu'un Eunuque, & je ne crois point que la Providence puisse se
dgoter jamais assez de ses ouvrages pour souffrir que la dbilit
passe pour une perfection, & que l'infirmit ait un rang parmi les
bonnes choses. Je ne puis m'imaginer que le fer puisse rendre beau ce
qui seroit un monstre s'il naissoit en l'tat dans lequel la section l'a
p rduire. Que l'imposture d'un sxe artificiel donne tant de plaisir
que l'on voudra, les mauvaises moeurs n'auront jamais assez d'Empire
sur la raison, pour faire passer pour bon ce qu'elle a p faire passer
pour beau & pour prcieux..... Qui parmi les clbres Sculpteurs, ou
parmi les grands Peintres, quand il tche de rpresenter les corps les
plus parfaits, voudroit en retrancher de telles choses? Et prendre pour
leurs modelles ou un Bagoas, ou quelque Megabize, pltt qu'un
Doriphoron capable de tous les xercices de la guerre, & de tous les
jeux? Ou que de jeunes gens belliqueux? Ou de ces athltes dont le corps
a t admir?

Je me suis assez tendu sur cette matire je passe  une autre; J'ajote
seulement ici par forme d'claircissement, qu'il faut faire tojours une
grande diffrence entre les Eunuques volontaires qu'on a fait tels de
leur gr & de leur consentement, & entre ceux qu'on a t contraint de
faire tels pour leur sauver la vie, ou par quelqu'autre ncessit
semblable; les uns ont tojours t odieux & mprisables, mais les
autres ont t  plaindre, & ont t dignes de support & de secours.




CHAPITRE XI.

_Quel rang les Eunuques volontaires ont tenu dans la socit civile; de
quelle manire les Loix les y ont considerez, & quels droits elles leur
ont attribu._


Si les Eunuques forcez, c'est  dire ceux qu'on a fait tels dans leur
jeunesse, dans un tems de perscution, ou par l'ordre d'un Tyran, & ceux
qui le sont devenus par accident, ont tojours t l'objet du mpris &
de la raillerie des hommes. Quelle indignation n'ont-ils pas d
concevoir contre ces ames lches & basses, qui par des vs d'intrt &
d'ambition, se sont fait retrancher la partie extrieure de leur corps
la plus noble & la plus utile  la socit? la Loi les condamne au
dernier supplice comme des homicides d'eux-mmes. Et voici comment
l'Empereur Adrien parle contr'eux, [133]_Ac si quis adversus Edictum
meum fecerit, Medico quidem, qui exciderit capitale erit. Item ipsi qui
se sponte excidendum prbuit._ On les regardoit autrefois comme des
infames du premier ordre, on les bannissoit de la compagnie des hommes,
& on ne souffroit pas qu'ils fussent instituez hritiers n'tans en cet
tat ni homme, ni femme. Voici un xemple prcis qui donnera une juste
ide du cas qu'on en a fait, & des droits qu'on a voulu leur attribuer;
c'est Valre Maxime qui le fournit[134]; Que dirai je, s'crie-t-il, de
l'ordonnance du Consul M. mile Lepide? n'est elle pas d'une trs grande
consquence? Genutius Prtre de Cybelle Mre des Dieux, ayant obtenu du
prteur Cn. Oreste, qu'il seroit remis en la possession des biens que
lui avoit laissez Nevianus, par Testament, Sardinius dont l'affranchi
avoit ainsi favoris Genutius en appella devant le Consul Mamercus,
sotenant que Genutius s'tant volontairement priv des parties qui le
faisoient homme, ne devoit point tre mis au rang ni des hommes, ni des
femmes, ce qui fut cause que la Sentence du Prteur fut casse. L'Arrt
est digne de Mamercus & d'un Prince du Senat, car il empcha que les
siges de nos Juges ne fussent souillez de la v d'une si indigne
personne que Genutius, & que sous prtexte de demander justice, sa voix
effmine & lascive n'y fut entendu. Ceci suffit sur cet article,
parce qu'au reste on peut leur appliquer ce que j'ai dit dans les
chapitres prcdens. Je dirai seulement, qu'il faut encore distinguer
les Eunuques volontaires entr'eux; Qu'un Combabus & d'autres semblables,
sont exceptez de cette haine & de cette condamnation publique si
justement ds aux autres, ce n'est pas qu'ils soient tout  fait
excusables, mais on peut dire qu'ils le sont en quelque sorte, parce que
de deux maux ils croyent viter le pire. Ils imitent ce Marchand dont
parle Juvnal, ou pltt le Castor,

    -------- Imitatus Castora a qui se[135]
    Eunuchum ipse facit, cupiens evadere damno
    Testiculorum.

Ce Pote toit apparemment du sentiment des vieux naturalistes qui ont
cr & qui croyent encore que le Castor coupe ses parties viriles afin de
se dlivrer des mains des chasseurs, parce qu'il croit qu'on ne le
poursuit que pour les avoir; Mr. le Baron de la Hontan nous a bien
dtrompez de cette vieille erreur, voici ce qu'il dit sur ce sujet.

[136]Au reste, n'en dplaise aux dcouvreurs de la nature, aux
chercheurs de merveilles & de secrets sur les terres de cette Divine
ouvrire, il n'est point vrai que les Castors se mutilent & se fassent
Eunuques pour chapper  la trop pressante poursuite des Chasseurs; Non,
ces mles estiment plus leur sxe, & font plus de cas que cela de la
propagation de leur rare espce. Je ne puis mme concevoir sur quel
fondement on a bti une si grande chimre. Premirement, la matire
qu'il a pl  la secte d'Hypocrate de nommer _Castoreum_ n'est pas
renferme dans ces prcieuses & multipliantes parties; Elle est dans un
rceptacle, un vhicule, ou une manire de poche qui est singulire  la
machine organique de ces animaux, & que la nature semble n'avoir forme
que pour eux; l'usage que le Castor fait de cette matire, c'est de s'en
nettoyer & dgager les dents lors qu'elles sont pleines de la gomme de
quelque arbrisseau dans lequel il aura mordu. Mais quand j'accorderois
que le _Castoreum_ est dans les testicules, comment cet animal
pourroit-il les couper sans se dchirer tous les nerfs des anes
auxquels ils sont attachez prs de _l'os pubis_ (trouvez-moi Officier
_Huron_ qui parle plus pertinemment d'Anatomie,) mais en me mettant sur
mes louanges j'ai perdu la consquence que je voulois tirer de ce
dchirement de nerfs; N'importe, je ne dmorderai pas pour cela de mon
scientifique raisonnement. C'toit bien  Elian, &  d'autres rveurs de
Naturalitez comme lui, de nous venir parler de la Chasse des Castors?
Avoient-ils puis cette connoissance dans les mditations du cabinet?
S'ils avoient eu la gloire de vivre comme moi parmi ces Amphibies, ils
auroient s qu'un Castor ne s'embarasse point du tout d'un Chasseur;
vous saurez d'abord que cet animal a la prcaution de ne point
s'loigner du bord de l'tang o sa cabane est construite; De plus, il a
tojours l'oreille au guet, & sitt que par le moindre bruit, il
souponne qu'on lui en veut, il plonge, & nage entre deux eaux jusqu'
ce que n'y ayant plus de danger, il puisse rentrer srement chez soi. Si
cette raison ne vous semble pas de poids pour les Castors terriens, je
vous renvoye  _l'os pubis_. Autre argument premptoire. Si le Castor,
pour arrter la poursuite de l'ennemi, faisoit la sanglante opration
qu'on lui attribu, la nature lui auroit donn en cela un instinct fort
imparfait; car quand cet Animal n'auroit plus son _Castoreum_ on ne lui
feroit pas la chasse avec moins d'ardeur; Le _Castoreum_ est le butin le
moins important, ou pltt ce n'est rien en comparaison de la peau;
Celle-ci est la proye dominante & la matresse pice de la bte; Ainsi
ce pauvre Castor, pour se sauver de l'avarice du Chasseur, devroit tout
au moins s'corcher tout vif, & lui jetter sa peau; encore ne sai-je
aprs cela si cette barbare & insatiable figure nomme _homme_ ne
voudroit pas la chair & les os de cet innocent animal..... [137]Sa
fourure est bizare, & bien diffrente d'elle-mme; Elle est forme de
deux sortes de poils opposez. L'un est long, noirtre, luisant, & gros
comme du crin; l'autre dli, uni, long de quinze lignes pendant
l'hyver, en un mot, le plus fin duvet qui soit au monde; Il n'est pas
ncessaire de vous avertir que c'est cette seconde espce de poil que
l'on cherche avec tant d'empressement, & que ces animaux mneroient une
vie plus sre & plus tranquille s'ils n'toient vtus que de crin. Il
fait une histoire & une description fort curieuses du Castor; outre que
cet illustre Voyageur est un homme savant, de bon sens & de bon got,
trs capable de penser, de raisonner, & de juger juste sur un sujet tel
que celui ci qui ne demande que la v & du discernement; J'ai remarqu
en lisant Pline[138], qu'un vieux Mdecin de son tems qu'il nomme
Sextius, _diligentissimus Medicin veteris autor_, toit  peu prs du
mme sentiment que Mr. le Baron de la Hontan; Comme j'ai eu l'honneur de
voir ce Baron curieux,  qui le Public a l'obligation d'avoir aquis
plusieurs connoissances rares, & de l'entretenir, c'est avec
connoissance de cause que je parle de lui avec tant d'loges; [139]J'ai
beaucoup de respect pour les doctes Auteurs des Journaux de Trevoux, &
beaucoup de reconnoissance du fruit que je tire de leurs veilles & de
leurs travaux, mais ils me pardonneront, s'il leur plat, si je n'entre
point dans les sentimens qu'ils ont si peu favorables  ce Voyageur
digne,  mon avis, d'une meilleure rputation que celle qu'ils tchent
de lui tablir dans le monde.




CHAPITRE XII.

_Quel rang les Eunuques volontaires & forcez, ont tenu dans la Socit
Ecclsiastique; de quelle manire l'Eglise & ses Canons les ont
considrez, & quels droits ils leur ont attribuez._


Dieu a eu de tout tems en abomination toutes fortes d'animaux
mutilez. [140] _Vous n'offrirez point au Seigneur_, dit-il, _tout animal
qui aura ce qui a t destin  la conservation de son espce, ou rompu,
ou foul, ou coup, ou arrach, & gardez-vous absolument de faire cela
dans vtre Pas_. Cette deffense est gnrale, mais il en a fait une qui
concerne l'homme en particulier, [141] _L'Eunuque_, dit-il, _dans lequel
ce que Dieu a destin  la conservation de l'espce, aura t ou
retranch, ou bless d'une blessure incurable, n'entrera point en
l'Eglise du Seigneur_.

Quelques Interprtes de l'Ecriture Sainte croyent, que par le mot
_Eglise_ qui est employ dans ce dernier passage, il faut entendre
l'Assemble du Peuple Juif, & que Dieu deffend ici, que ceux
que [142]_les hommes avoient faits Eunuques_, comme parle Jsus Christ,
fussent admis dans les Assembles & dans les Charges publiques. Je ne
rapporterai point ici les divers sens spirituels que Thodoret, Clment
Alxandrin, & divers autres Pres de l'Eglise, ont donn  ce passage;
on y verroit pourtant qu'une certaine sorte de strilit, &
l'impuissance, sont des choses indignes, & qui loignent de Dieu; mais
ces explications m'loigneroient trop de mon sujet. Je dirai donc
seulement, que par ce mot _Eglise_, dont les Eunuques sont excls, il
faut entendre, non seulement l'Assemble des Juifs & leur Magistrature,
mais mme tous leurs Privilges; L'Eunuque ne peut jour d'aucun de
leurs avantages, il ne peut jamais tre cens faire partie du Peuple
Saint, ni tre Isralite, ni fils d'Abraham; ni jour des Privilges de
la Nation Sainte, comme d'esprer qu'on lui prtera de l'argent 
intrt, qu'il aura part au bnfice du Jubil, c'est  dire qu'il
joura des Privilges de l'anne septime de rmission; Les Eunuques
sont bannis en un mot de la Socit politique des Juifs, _ut non
habeantur Cives, nec habeant jus civicum apud Judos_. C'est en ce sens
que ce mot Eglise est pris au V. 4. du chapitre 20. des
Nombres; & au V. 2. du chapitre 20. du Livre de Judith.
Voila une terrible maldiction, la Loi de Dieu est bien plus svre
contre les Eunuques, que les Loix Politiques & Civiles que j'ai
rapportes. Il semble presque que cette Jurisprudence ait chang sous la
Nouvelle Alliance; En effet, bien loin d'loigner les Eunuques de
l'Eglise, si on en croyoit Origne, ou les Valsiens, il faudroit tre
Eunuque pour aqurir le Ciel; mais j'ai fait voir dans un des chapitres
prcdens, que les paroles de Jsus Christ sur lesquelles ils avoient
fond leur opinion, n'ont rien innov  cet gard, qu'ils l'ont
eux-mmes reconnu depuis, & je vais faire voir positivement, que la
Jurisprudence de l'Eglise Chrtienne condamne les Eunuques volontaires &
quelques-uns des autres. Cette Jurisprudence est tablie par le droit
Canon[143]; _Corpore ver Vitiati, y est-il dit, similiter a sacris
officiis prohibentur_; Cela est un peu gnral, mais voici quelque chose
plus particulier, [144]_si quis pro gritudine naturalia a Medicis secta
habuerit_; _similiter & qui a Barbaris aut qui a Dominis suis castrati
fuerint, & moribus digni inveniuntur hos Canon admittit ad Clerum
promoveri_. _Si quis autem sanus non per disciplinam Religionis &
abstinenti sed per abscissionem a Deo plasmati corporis existimat posse
 se carnales concupiscentias amputari, & ide se castraverit, non eum
admitti decernimus ad aliquod clericatus officium. Quod si jam fuerit
ante promotus ad Clerum, prohibitus a suo Ministerio deponatur._ La
raison de cette diffrence est rapporte dans le Canon 8. aprs avoir
parl de ceux qui sont tels lors que, _casu aliquo contigerit dum operi
rustico curam impendunt, aut aliquid facientes seipsos non sponte
percutiunt_, & les avoir opposez aux Eunuques volontaires, _in illis
enim_, dit-il, _voluntas est vindicanda qu sibi causa fuit ferrum
injicere, in istis autem casus veniam meruit_; Il dit la mme chose de
ceux que les Barbares, la Maladie, un Tyran, ou un Ennemi, ont mutilez,
ceux-l sont dignes de compassion & de support.

Cette Jurisprudence est beaucoup plus ancienne que le decret de Gratien
dont j'ai tir les dcisions que je viens d'allguer, elle est tablie
par le Concile de Nice qui est le premier oecumnique; voici le
premier de ses Canons; Si quelqu'un tant malade a t fait Eunuque par
les Mdecins, ou s'il a t coup par les Barbares, qu'il demeure dans
le Clerg & dans l'tat Ecclsiastique; Mais si tant sain il s'est
retranch lui-mme, il faut que s'il est du Corps du Clerg, il
s'abstienne des fonctions de son Ministre, & qu' l'avenir on n'admette
plus au rang des Ecclsiastiques aucun de ceux qui en auront us de la
sorte; Et comme il est manifeste que cette ordonnance regarde ceux qui
ont agi de cette manire de propos dlibr, & qui se sont coupez
eux-mmes, cela ne regarde point ceux qui auront t faits Eunuques par
les Barbares, ou par leurs Matres, ils peuvent tre res dans le
Clerg selon les rgles de l'Eglise, pourv que d'ailleurs ils en soient
dignes. Ce Canon du Concile de Nice est rapport dans la Vie de Saint
Athanase faite par Mr. Herman, & suivi des rflxions de ce judicieux
Auteur. Il ne sera point inutile de les rapporter ici, ne fut-ce que
pour pargner la peine de les chercher ailleurs; On ne peut pas dire au
vrai quelle a t l'occasion qui a port les Pres du Concile de Nice 
traiter de cette manire, &  user de cette juste svrit contre ceux
qui se faisoient Eunuques par leurs propres mains; Il est certain que
cette mutilation volontaire qui toit deffendu par les Loix Civiles, &
particulirement par celles de l'Empereur Adrien, ne pouvoit tre
approuve par l'autorit de l'Eglise; le zele inconsidr d'Origne qui
s'toit coup lui mme, en expliquant d'une manire trop littrale le
chapitre dixneuvime de l'Evangile de Saint Matthieu, avoit t condamn
par Demetrius son Evque, quoi qu'il admirt en mme tems cette action
comme un transport extraordinaire de pit. L'abus de quelques
Hrtiques nommez Valesiens qui retranchoient ainsi toutes les personnes
de leur Secte, avoit dja t considr comme un excs aussi contraire
aux sentimens de la vritable Religion qu'aux rgles communes de
l'humanit. Toutes ces considrations font bien voir la justice de ce
premier Canon de Nice, mais elles ne nous apprennent point quelle en a
t l'occasion. Quelques uns prtendent que ce Canon fut fait 
l'occasion du Prtre Leonce, depuis lev par les Arriens  l'Episcopat
d'Antioche, qui perdit son rang pour s'tre ainsi mutil lui-mme; mais
en ce que Theodoret ajote que son Ordination toit contre les Loix du
Concile de Nice, il donne quelque lieu de croire que ce Prtre n'avoit
pas encore commis un si grand excs, & que ce ne fut que depuis le tems
de cette sainte Assemble, que le desir de converser plus librement avec
une fille nomme Eustolie, le porta  armer ses propres mains contre
lui-mme, en imitant Origne. Quoi qu'il en soit ceux qui toient
devenus Eunuques, ou par maladie, ou par une violence trangre, ne sont
point exclus des Dignitez de l'Eglise; Et c'est ainsi que S. Germain, &
S. Ignace, ont rempli si dignement le Patriarchat de Constantinople.
Mais ceux qu'un faux zele pour la chastet, ou quelqu'autre
considration, a port  une action si barbare, sont jugez indignes des
fonctions de leur Ministre, s'ils sont dja du nombre des Clercs, ou
d'tre levez  la Clricature s'ils sont encore parmi les Laques; A
l'gard de ceux qui se sont faits Eunuques par intrt, par ambition, ou
par quelqu'autre motif, lche, bas, & odieux, ce n'est pas assez de les
exclure des Charges Ecclesiastiques, il faut les rputer & les tenir
pour si infames, qu'on les bannisse de la compagnie des hommes; c'est
ainsi que l'antiquit en a agi, comme je l'ai fait voir dans l'xemple
de Genutius. Je passe plus loin encore, car j'estime que non seulement
ils doivent tre couverts d'opprobre & de honte, mais mme qu'ils
doivent tre punis comme d'un crime capital; En effet, le droit les
dclare homicides d'eux-mmes; [145]_si quis absciderit semet ipsum, id
est si quis computaverit sibi virilia, non fiet Clericus, quia sui est
homicida, & Dei conditioni inimicus_. _Si quis cum Clericus fuerit
absciderit semet ipsum, omnin damnetur, qui sui homicida est._ Il est
bon d'entendre ce mot _homicida_; car il n'est pas vrai,  parler
proprement, que celui qui se fait Eunuque, se fasse mourir; mais c'est
parce qu'il se met en danger de mourir dans l'opration; car comme on
l'a v dans un des chapitres prcdens, l'Empereur dit, que de
quatrevingt-&-dix qu'il a v couper,  peine en est-il chapp trois; Il
est donc appell homicide de soi-mme, _propter homicidii periculum quod
sequi poterat sectionem_; au mme sens qu'il est dit dans le chapitre
dernier de la distinction quatrevingt-&-septime, que quiconque expose
un enfant en est homicide; la raison de cela est qu'il ne faut pas
considrer ce qui arrive, mais ce qui pouvoit arriver. _Prtor non ait
cujus casus nocere posset_, dit la Loi, _ex his Verbis_,
ajote-t-elle, [146]_manifestatur non omne quidquid positum est, sed
quidquid sic positum est ut nocere possit, hoc solum prospicere Prtorem
ne possit nocere, nec spectamus ut noceat, sed omnin si nocere possit
Edicto locus sit_; _Corcetur autem qui positum habuit, sive nocuit id
quod positum erat, sive non nocuit._ J'ajote  la disposition du Droit,
qu'outre les cas qui y sont exceptez, il y en a un qui mrite d'tre
considr, c'est lors que le salut de tout le corps xige qu'on en
retranche cette partie, car c'est une maxime du bon sens que _prstat
partis qum totius facere jacturam_. Mais j'ai fait voir que la pit ni
la Religion ne pouvoient pas servir de prtexte  cette infame
xcution; _Non est licita ad servandam aliquam virtutem_. _V. G.
Castitatem, quia non desunt alia media quibus cum Dei gratia possit homo
& assequi & tueri hanc virtutem._ Au reste, il y a une remarque  faire
sur ce sujet qui n'a pas t trouve indigne des plus habiles Critiques,
& des plus clbres Jurisconsultes; Mornac la rapporte dans son
Commentaire sur la Loi, _si quis Cod. de Eunuchis_. Voici en quoi elle
consiste. Le Canon neuvime de la distinction cinquante-cinquime
contient ces mots, _Eunuchus si per insidias hominum factus est, vel si
in persecutione ei sunt amputata virilia, vel si ita natus est dignus,
fiat Episcopus_; ce mot _Episcopus_ a paru l mal plac, on a eu
recours, pour s'claircir sur le doute qu'on en a eu au Canon des
Aptres vingt-&-unime, & on y a trouv dans l'xemplaire Grec le mot
[Grec: Chleoikos], & non pas celui d'_Episcopus_. Ce qui avoit
donn lieu  ces Savans de douter toit, dit Mornac, que l'indcence &
la difformit d'un homme sans barbe & effmin, desagrable & mprisable
dans le Public, ne permettoit pas de croire que l'Eglise l'et lev sur
une de ses premires chaires pour y enseigner, y prsider sur tout le
reste du Clerg, & pour le dire ainsi, pour dominer sur lui: Cette
rflxion n'est point inutile ici, car il parot que quelque support que
l'Eglise ait eu pour ces malheureux, l'tat de leur personne a tojours
t si vil & si abject, que quelques dignes qu'elles fussent d'ailleurs,
elle n'a jamais voulu les placer dans les lieux minens, ni leur
confrer des Dignitez illustres & considrables.

Je finirai ce chapitre & cette premire Partie de mon Ouvrage tout
ensemble, par quelques remarques qui ne seront point inutiles  mon
sujet. Je dirai d'abord que je n'ai point prtendu faire une Histoire
naturelle des Eunuques, ni une Histoire xacte du sort qu'ils ont eu
dans tous les sicles, & dans tous les Pas; les moeurs des Nations &
des tems sont fort diffrentes, on voit  la honte de la raison humaine,
que ce qui a t du got du Public dans un sicle, dplat beaucoup dans
un autre. Cette bizarerie parot sur tout parmi les diffrens Peuples
qui ont diffrens gnies. Ce dfaut de virilit n'est pas galement
honteux par tout, il rend considrables en plus d'un lieu des gens qui
sans cela ne le seroient point: leur nom n'est pas galement une injure
dans tous les Pas; Ils ont xerc les premiers Emplois & re des
honneurs qui ne cdoient qu' ceux qui toient rendus aux Souverains. On
voit encore presque la mme chose dans tous les Pas du Levant, dans la
Perse, dans l'Egypte, dans la Mesopotamie, & il est de notorit
publique qu' la Porte du grand Seigneur, & dans la vaste tendu de son
Empire qui s'tend dans les trois parties de l'ancien Monde, les
Eunuques possdent une autorit presque pareille  la Souveraine; Ils
toient autrefois les yeux & les oreilles des Rois de Perse, ils le sont
encore de l'Empereur des Turcs. Les Romains au contraire ont tojours eu
en horreur ces demi-hommes, & abomin la Castration; voici comment Csar
en parle  l'occasion d'une infinit de personnes auxquelles le Roi
Pharnacs avoit fait perdre la virilit[147], _quod quidem supplicium_,
dit-il, _gravius morte Cives Romani ducunt_; cependant on voit que peu
aprs du tems des Antonins Plautianus fit faire un grand nombre
d'Eunuques, comme je l'ai dit ailleurs; Et aujourd'hui les Italiens en
ont beaucoup & en font cas. [148]Mr. Chevreau nous apprend qu'ils nomment
vertueux leurs _Castrati_ qui ont la voix belle, & qu'ils honorent du
mme ttre les Courtisanes, quand elles chantent, qu'elles dessinent,
qu'elles jouent de la Guitare, ou qu'elles font un Madrigal. La Reine
Christine les appelloit, _la Virtuosa Canaglia_. C'est une chose qui est
digne de remarque, qu'il n'y a proprement que l'Italie, qui n'est qu'un
coin de terre en comparaison de tout le reste du monde Chrtien, qui
produit des Eunuques. Il seroit fort difficile de rapporter exactement
tout ce que le caprice des hommes leur a fait faire  cet gard dans
tant de sicles qui se sont coulez, & parmi tant de Peuples qui ont
habit toutes les parties du Monde; D'ailleurs, comme ce n'est point le
but de cet Ouvrage, il me suffit de conclure de tout ce que j'ai dit
jusques ici, qu'il ne parot aucune Ordonnance, aucune Loi, ni aucune
Constitution, qui rglent le mariage des Eunuques, ce que l'on
trouveroit infailliblement dans les Historiens anciens & modernes, ou
dans les compilateurs du Droit, s'il leur avoit t permis d'en
contracter, & s'il s'en toit effectivement contract, de mme qu'on en
trouve concernant la facult de se faire Eunuque, de tester, d'adopter,
d'xercer la Tutelle, & d'tre appell en tmoignage; on y trouve au
contraire des Loix qui les deffendent absolument. C'est ce qu'il s'agit
d'xaminer plus particulirement dans la seconde Partie de cet Ouvrage.

_Fin de la premire Partie_.




SECONDE PARTIE.

     Dans laquelle on discute le droit des Eunuques par rapport au
     mariage; & dans laquelle on xamine s'il doit leur tre permis de
     se marier.




CHAPITRE PREMIER.

_De la nature & du but du Mariage. Que l'Eunuque ne peut y rpondre._


Mon dessein n'est point de faire ici l'loge du Mariage, & moins encore
d'outrer les choses sur ce sujet, comme a fait un Auteur moderne dont
les xagrations ont t fort releves[149]. Je n'ai pas dessein non
plus d'xaminer  fond la matire du mariage; Sanchez & Pontius y ont
trouv de quoi faire chacun un gros volume in folio; & nous avons v
depuis peu, qu'un Ecclsiastique de Florence nomm Charles Mazzi, a
tch de traiter succinctement ce sujet & de rduire ce qu'on en a dit
en abreg comme il parot par le titre de son Ouvrage, qui est, _Mare
Magnum Sacramenti Matrimonii in exiguo_; Cependant, son Livre est un
Volume in folio; Ce qui a donn lieu  un habile homme de dire[150], que
puis que l'Auteur, en nous donnant un in folio, ne nous montre qu'en
petit l'ocean du mariage; combien de volumes faudroit-il pour nous le
montrer en grand? Quoi qu'il en soit, c'est une matire si vaste, si
agite, si pleine d'cueils, que les Thologiens Casuistes ne savent
comment faire pour l'puiser, & qu'ils se trouvent souvent incertains de
la route qu'ils doivent tenir; Je me contenterai donc de poser quelques
principes gnraux par lesquels je ferai connotre la nature & le but du
mariage, pour en tirer ensuite des consquences ncessaires au sujet
particulier que je traite.

Le Mariage est, selon la dfinition que les Jurisconsultes en donnent,
un consentement de l'homme & de la femme, de passer leur vie ensemble
dans une union perptuelle, qui ne soit sparable que par la mort de
l'un ou de l'autre; [151]_Viri & mulieris conjunctio individuam vit
consuetudinem continens_. Quoi que cette dfinition soit donne par des
Jurisconsultes qui ont t les oracles de la Jurisprudence, j'oserai
dire nanmoins qu'elle n'est point juste; car si elle l'toit, la
Tourterelle qui ne s'accouple qu'avec un mle, & qui ne se laisse point
approcher par un autre lors que le premier est mort, auroit contract un
mariage; ce qu'on ne peut pas dire d'une bte destitue de raison &
d'intelligence. D'ailleurs, le concubinage constant avec une seule femme
seroit aussi un vritable mariage, ce qui est contraire  l'institution
de son union. Toutes les unions qui sont indivisibles dans la socit ne
sont pas des mariages; cependant, pour ne pas disputer ici contre une
dfinition re depuis tant de sicles, je dirai seulement qu'elle
contient deux expressions qui demandent quelqu'claircissement; l'une
est le mot _conjunctio_, il ne se prend pas simplement pour le
consentement des contractans, il se prend aussi _pro corporum
commixtione_. L'autre est le terme _individuam_, il s'entend de ceux qui
contractant mariage lesquels sont censez avoir dessein de vivre ensemble
dans l'union jusqu' la mort de l'un ou de l'autre, car le divorce toit
permis chez les Romains, comme on le voit par le ttre entier du Code de
_Repudiis_, & du Digeste _De Divortiis & Repudiis_. Ce que je dirai dans
la suite de ce chapitre pourra satisfaire aux doutes auxquels ces mots
ont donn lieu.

Le Mariage est la plus excellente de toutes les unions. 1. Parce que
c'est Dieu qui l'a institu dans le Paradis terrestre, durant l'tat
d'innocence. 2. Parce qu'il n'y a rien qui convienne mieux  l'homme que
le mariage, ni qui se rapporte plus parfaitement  ses besoins. 3. Parce
que le mariage est trs ncessaire au monde pour y conserver les
Socitez, & pour y entretenir la sagesse & la pudeur.

La diffrence des sxes & ces paroles, _croissez & multipliez_, que Dieu
a prononces lui-mme lors qu'il les joignit ensemble, qu'il institua le
mariage & qu'il le benit, font voir manifestement que le but de cette
union n'est autre que la propagation du genre humain. Cette union ne
peut donc point passer pour un simple consentement de demeurer ensemble,
comme quelques-uns l'ont cr, mais _pro corporum commixtione_, ou _pro
copula carnali_. Ces paroles de Dieu, _& ils seront deux dans une mme
chair_, ne signifient autre chose. Les Canonistes ne regardent le gendre
& la fille que comme une seule & mme personne, comme un seul & mme
enfant, _si vir & uxor non jam duo sed una caro sunt, Non aliter est
nurus reputanda quam filia_, or ils ne peuvent tre una caro que par la
consommation du mariage, _non aliter vir & uxor mulier non possunt una
caro fieri nisi carnali copul sibi cohreant_; ce sont les termes qui
sont employez dans le droit Canon[152]. En effet, si ces paroles ne
signifioient qu'un simple consentement, quel sens pourroit-on donner 
cette expression de Saint Paul, _Ne savez-vous pas que celui qui
s'attache avec une femme dbauche est fait un mme corps avec elle, car
les deux_, est-il dit, _deviendront une mme chair_. Un homme qui commet
paillardise avec une femme, ne s'engage pas  demeurer tojours avec
elle, comment donc est-il fait un mme corps avec elle? Ce ne peut tre
que _per corporum commixtionem_, ou _per copulam carnalem_, comme je
l'ai dit; Or quel but peut avoir cette conjonction, selon l'intention de
Dieu qui en a t l'Instituteur? a t de procurer ligne, d'engendrer
des enfans; _Croissez & multipliez_, dit-il, voila pourquoi je vous
joins ensemble; Il ne dit pas, _divertissez-vous, donnez l'essor  vos
passions brutales. Faites tout ce que vos sens & la nature xigeront de
vous, uniquement dans la v de leur plaire & de les satisfaire_.
D'ailleurs, Adam tant dans l'tat d'innocence, le dessein de Dieu ne
pouvoit pas tre de lui donner cette libert, il n'avoit point alors de
ces convoitises charnelles qui sont nes avec ses successeurs depuis sa
chute. Il est vrai que quelques Interprtes ont cr que ce mot
_croissez_ ne regardoit que la grandeur du corps; mais outre qu'il est
certain que le mot original signifie, _fructifiez_, & que c'est en ce
sens qu'il est dit au Pseaume 132., _l'Eternel a jur la vrit  David,
il ne s'en dtournera point, je mettrai du fruit de ton ventre sur ton
Trne_, c'est  dire, quelqu'un des tiens & de ta postrit; c'est en ce
mme sens qu'Elizabeth dit en passant  Marie, _benit est le fruit de
ton ventre_, les Auteurs profanes se servent de la mme expression dans
le mme sens, tmoin celui-ci du Pote Claudien,[153]

    _Nascitur ad fructum mulier prolemque futuram._

Cette expression est aussi connu dans le droit Canon[154], dans lequel
_Mater in procreatione fili dicitur radix, Filius Ver flos & pomum_,
outre tout cela dis-je, il est certain que le mot _multipliez_ qui suit
celui-ci, _fructifiez_, te toute l'ambiguit qu'il pouroit y avoir; &
d'ailleurs, le Prophete Malachie explique les paroles de Dieu d'une
manire claire & qui ne laisse aucun doute dans l'esprit; Il parle  un
mari de sa femme lgitime en vertu d'un Contract qu'il a fait avec elle,
& il lui dit, _N'est-elle pas l'ouvrage du mme Dieu, & n'est-ce pas son
souffle qui l'a anime comme vous? Et que demande cet Auteur unique de
l'un & de l'autre, sinon qu'il sorte de vous une race d'enfans de Dieu!_
Saint Paul nous en donne un Commentaire  peu prs pareil, lors que
parlant des veuves il dit, [155]qu'_il veut que les jeunes se marient &
qu'elles mettent des enfans au monde_; on prend donc des femmes & on se
marie avec elles pour en avoir des fils & des filles, _afin de
multiplier & de ne point laisser prir ntre nombre_, comme s'exprime le
Prophete Jermie[156]. Dieu donc n'a tabli le mariage que pour susciter
ligne, & par ce moyen nous rendre en quelque faon vivans aprs ntre
mort; [157]_Natura nos docet parentes pios liberorum procreandorum animo
& voto uxores ducere. ...... Et enim id circ Filios filiasve concipimus
atque edimus ut ex prole eorum, earumve, diuturnitatis nobis memoriam in
vum relinquamus_; De l vient que quelques Interprtes estiment que
Jsus Christ dans Saint Luc[158], dit que ceux qui seront ressuscitez ne
se marieront point; car, dit-il, _ils ne pourront plus mourir_, comme
s'il vouloit dire que le mariage n'tant tabli que pour nous substituer
des successeurs aprs ntre mort il ne sera plus ncessaire de se marier
aprs la rsurrection, puis qu'alors on ne pourra plus mourir. Le desir
d'avoir ligne est dans l'homme & dans la femme, mais on dit qu'il est
plus grand aux femmes qu'aux hommes, & que de l vient que ce contract a
pris son nom de la femme pltt que de l'homme, _Matrimonium_,
dit-on[159], _a matris nomine, non adepto jam, sed cum spe & omine jam
adipiscendi_. Mais j'avou que je ne suis point du tout de ce sentiment,
car il est certain que l'homme perptuant son nom & sa rputation par le
moyen de ses enfans, doit souhaiter beaucoup plus d'en avoir, que la
femme dont le nom est teint lors qu'elle se marie, parce qu'elle prend
celui de son mari, & dont la rputation consiste uniquement  faire son
devoir envers son mari & envers sa famille, _la gloire de la femme_, au
reste, _tant le mari_, comme parle Saint Paul; D'ailleurs, pour me
servir de l'expression des Canonistes[160], _filius matri ante partum
est onerosus, in partu dolorosus, post partum laboriosus_. Je croirois
donc qu'il seroit plus vrai-semblable de dire que le mariage prend son
nom de la femme, parce qu'elle contribu plus au mariage que l'homme.
Quoi qu'il en soit, il rsulte tojours de tout ceci, que le desir
d'engendrer est le but & la fin du mariage; les Philosophes eux-mmes en
conviennent, _Quem admodm_, disent-ils, _homo naturaliter &
substantialiter est Animal, ita est vivens, Naturalissimum autem opus
viventium est generare sibi simile; perfectum est_, disent-ils encore,
_unum quodque, cum simile sibi producere potest_. Suivant ces maximes,
comment le mariage peut-il convenir  un Eunuque? Comment peut-il tre
capable de le contracter? Et ne parot-il pas que l'Eunuchisme & le
mariage sont deux choses incompatibles & essentiellement opposes? Aussi
les Payens, quoi qu'ils ne se conduisissent qu' la lueur de la raison
humaine obscure & borne, ne vouloient pas qu'on contractt mariage 
aucun autre but qu' celui de procrer ligne. Voici un xemple qui le
fait bien voir; Septitie mre des Trachales Ariminsens, pour leur faire
dpit, bien qu'elle ft hors d'ge de porter enfans, pousa un Publicius
aussi fort g, & par un testament les priva de sa succession; ces deux
fils s'en tans plains au Divin Auguste, il dclara le mariage nul, &
cassa le testament, voulant que ses enfans fussent ses hritiers, &
refusant mme au vieillard l'avantage que cette femme lui faisoit 
cause qu'ils avoient contract leur mariage sans esprance d'avoir
ligne. Si la justice mme s'toit mise dans son Trne, & qu'elle et
pris connoissance de cette affaire, auroit elle plus quitablement &
plus gravement prononc? Parmi les btes mmes qui n'ont point pch &
qui sont toutes demeures dans les termes de leur nature, qui suivent
toutes leur ordre, les femelles ne souffrent le mle que pour devenir
mres.




CHAPITRE II.

_Les Eunuques ne pouvant pas satisfaire au but du mariage, ils ne
doivent pas le contracter._


Les Eunuques qui contractent mariage sont de mauvaise foi & mritent
d'tre punis. Premirement ils commettent une fausset insigne. Ils se
donnent pour hommes & ils ne le sont point; la fausset, selon les
Jurisconsultes[161], _est actus dolosus veritatis mutand gratia ad
alterum decipiendum factus, quem lex pro falso habet, & lege Cornelia de
falsis corcet_. Il n'est pas ncessaire que les Eunuques pour tre
coupables de fausset ayent dit positivement qu'ils toient capables de
satisfaire aux Loix de mariage, il suffit que sachant les Loix ils se
soient engagez dans cette union & qu'ils ayent donn lieu par l 
croire qu'ils pouvoient en remplir les devoirs. [162]Car _falsum
committitur non dicto sed facto_, comme on le voit par tous les cas qui
sont rapportez dans la Loi _Quid sit falsum quritur_, 23. _ff. ad legem
Corneliam de falsis_.

En second lieu, ils promettent ce qu'ils ne peuvent point tenir. On fait
diffrence en droit entre _Sponsalia & Matrimonium_; _sponsalia sunt
mentio & repromissio nuptiarum futurarum_; ce sont les termes de la loi
premire _ff. de sponsalibus_. Ce mot _sponsalia_ vient du mot
_spondere_ qui signifie _promettre_. Le droit Canon est fort diffrent
du droit Civil en ce qui concerne les fianailles des Enfans, ou des
Adolcens. Le premier[163] dcide nettement que _sponsalia amborum
Infantium, vel alterius tantum per supervenientiam majoris tatis non
validantur, nec publicam honestatem inducunt_. [164]L'Autre au contraire
dit absolument que _sponsalibus contrahendis tas contrahentium definita
non est_, mais il ajote ces mots, _ut in matrimoniis_. C'est  dire,
_in Matrimonio non consideratur principaliter tas, sed potentia
generandi_. L'tat des contractans doit tre certain, parce qu'il faut
qu'ils soient capables de le consommer. S'il arrive que l'un n'en soit
pas capable, il n'y a point de mariage parce que, _ubi datur permixtio
habilis cum inhabili vitiatur actus, quando requiritur concursus
habilitatis in utroque_, c'est une maxime qui est manifestement
dmontre par les Canonistes qui ont comment la Loi, _utile non debet
per inutile vitiari_. C'est sur cela que le chapitre second _de
Frigidis_ est fond; Il porte prcisment ces mots, _sicut puer qui non
potest reddere debitum, non est aptus conjugio, sic qui impotentes sunt
minime apti ad contrahenda matrimonia reputantur_. Un enfant n'est pas
propre au mariage parce qu'il ne peut point en remplir les devoirs. Il y
a du plaisir  lire la dispense d'ge que l'Archevque de Tours accorda
dans le Mariage de Lous, Dauphin, fils du Roi Charles Sept, & de
Marguerite d'Ecosse, parce que l'Epoux n'avoit que quatorze ans, & que
l'Epouse n'en avoit que douze; comme si une dispense de cette nature
toit une chose qui ft au pouvoir des hommes; il n'y a que la Nature
qui puisse en accorder de telles[165]. Justinien a fix la pubert 
quatorze ans, & le droit Canon a fix celle des filles  douze, mais il
excepte de cette Loi gnrale celles, _in quibus malitia supplet
tatem_. Mais la nature n'est point assujettie aux Loix Civiles ni aux
Loix Canoniques; Elle sort quelquefois de ses propres rgles, elle est
tantt avare, & tantt prodigue de ses faveurs. L'Ecriture Sainte parle
de Salomon qui engendra Roboam  l'ge d'onze ans, & d'Achaz qui
engendra Ezechias  l'ge de dix ans. S. Jrme, le Pape S. Grgoire,
Scaliger, Mr. Bochart, & plusieurs autres, ont rapport des cas
singuliers. Ils ont v un garon de dix ans avoir eu un enfant de sa
nourrice; ils ont v d'autres xemples de ces fruits prcoces[166], mais
ni l'autorit des hommes, ni leur artifice, n'avoit rien contribu 
leur production. Les Eunuques qui n'ont plus ce que la nature leur avoit
donn pour tre capables du mariage, ont beau recourir  la faveur & 
l'autorit des hommes, ils ne les mettront jamais en tat de le
consommer, & jamais ils n'obtiendront d'eux le pouvoir d'xcuter ce
qu'ils auront promis par leur engagement. Ils ont donc tort de promettre
solemnellement ce qu'ils savent ne pouvoir absolument tenir par
eux-mmes quelque secours qu'ils reoivent d'autrui; _Paria censentur
jurare & Religione data fide promittere_; Et ils ne sont point
excusables par la raison que les Jurisconsultes en rendent; _Permittenti
non subvenitur quando tempore promissionis difficultatem sciebat_. Les
Canonistes parlant du mariage de David avec la Sunamite[167], si tant
est que c'en ait t un vritable, puis que Bethsabe, Abigail, & ses
autres femmes & ses concubines, vivoient encore, mettent en question si
David fit bien de l'pouser, n'tant point en tat de consommer le
mariage avec elle; Et ils ne l'excusent que parce qu'il ne la prit point
par un mouvement de convoitise, de son bon gr, mais par l'avis, ou
plutt l'ordre des Mdecins, & pour satisfaire aux Principaux de son
Royaume. Ils disent encore que la vie de David ayant t prolonge par
ce moyen; Adonias ayant t vaincu, & le Rgne de Salomon bien tabli,
on doit en juger favorablement.

Enfin, le mariage est une espce de contract de vente & d'achat, le mari
aquiert la puissance du corps de la femme, & la femme aquiert la
puissance du corps du mari. A Rome autrefois le mariage se faisoit _per
emptionem_; c'est donc un contract de bonne foi dans lequel le
Jurisconsulte dit[168] que le dol doit tre prsum lors qu'on tient
malicieusement quelque chose de secret; Comme donc dans un contract de
vente rien ne doit demeurer inconnu ni douteux: que l'acheteur doit
avoir connoissance du vice de la chose qu'on lui vend, ou de la maladie
secrette & cache dont l'animal vendu pourroit tre atteint. De mme
aussi dans cette espce d'achapt toute la fraude doit tre impute 
l'Eunuque qui a cach son impuissance. Fragosus xamine dans son
excellent Ouvrage qui a pour ttre, _Regimen Reipublic Christian.
Impedimenta matrimonii an sint revelanda quand sunt omnin secreta_, &
il dcide la question[169] en disant, que celui qui ne rvle pas les
empchemens lors qu'ils sont diriments, pche mortellement; le mariage
de ces sortes de gens est si odieux qu'il est tojours dclar nul &
comme non avenu ds que leur tat est dcouvert.

Les nces qui se faisoient parmi les Romains, _per comptionem_, se
clbroient de cette manire; Aprs quelques crmonies, _se se comendo
interrogabant, vir ita, an sibi mulier mater familias esse vellet? illa
respondebat, velle; Interim mulier interrogabat an vir sibi pater
familias esse vellet, ille respondebat velle. Sic mulier in viri
conveniebat manum_; c'est  ce propos que Virgile a dit,

    _Teque sibi generum Thetis emat omnibus undis_.

Servius observe que ce mot _emat_, se rapporte  l'ancien usage de
contracter. On peut voir toutes les solemnitez de ces sortes de mariages
dans le Livre sixime de la Cit de Dieu de Saint Augustin, & dans le
chapitre neuvime du Livre sixime des Antiquitez Romaines de Rosinus.




CHAPITRE III.

_Le Mariage des Eunuques est considr comme nul & comme non avenu._


C'est une maxime en Droit, que _falsum quod est, nihili est_. Les
Eunuques qui s'unissent avec une femme, la trompent; Ils ne contractent
point mariage avec elle puis qu'ils ne sont pas capables de contribuer
de leur part comme ils le devroient  la substance du mariage; Ainsi on
peut dire que ce n'est qu'un vain phantme, ce n'est qu'un mariage feint
& simul, & nullement un mariage rel & vritable. De l vient que quand
il s'agit de sparer une femme qui a t surprise par un Eunuque, on ne
dissout point le mariage, mais on dclare qu'il n'y en a point eu. C'est
sur ce principe que toute la Jurisprudence de ces sortes de conjonctions
est fonde[170]. Elle fait voir qu'il n'y a ni mari, ni femme, ni dote,
ni douaire. La loi _in causis_, contient une dcision prcise sur ce
sujet, _si maritus_, dit-elle, _uxori ab initio matrimonii usque ad duos
annos continuos computandos coire minime propter naturalem
imbecillitatem valeat, potest mulier vel ejus parentes sine periculo
dotis amittend repudium marito mittere_. La loi _si serva servo_,
s'explique bien plus clairement[171]; _si spadoni_, dit-elle, _mulier
nupserit, distinguendum arbitror castratus fuerit, nec ne; ut in
castrato dicas dotem non esse, In eo qui castratus non est, quia est
matrimonium, & dos & dotis actio est_. Au second cas le mari a action
pour la dote, & la raison qui en est donne, c'est qu'il y a mariage, &
par consquent dans le premier cas il n'y a point de mariage, puis qu'il
n'y a point d'action pour la dote; cette matire mrite qu'on s'y tende
un peu davantage.

Il semble ordinairement que ds l qu'une femme est lie par contract
avec un homme, & que les crmonies de l'Eglise ont rendu ce lien
solemnel, il y a un vritable mariage, mais on se trompe; cette erreur
est fonde sur cette maxime de Droit que j'expliquerai dans la suite.
_Consensus non concubitus matrimonium facit._ Voici un Jurisconsulte qui
nous en dtrompe, c'est Ulpien qui prononce formellement sur ce sujet.
_Non omnes conjunctiones implent conditionem cm nupserit, put enim
nundum nubilis tatis in domum mariti deducta, non paruit conditioni si
nupserit vel si ei conjuncta fit, cujus nuptiis erat interdictum._[172]
Ce n'est point assez d'avoir pass contract, d'avoir pous  la face de
l'Eglise, d'avoir t mene dans la maison de l'Epoux, d'avoir t mise
entre ses bras, toutes ces circonstances ne sont que des apparences du
mariage, mais elles ne font pas le mariage. Il faut que le mari & la
femme ayent t nubiles & capables de le consommer. C'est donc avec
raison que l'Empereur Justinien a dcid dans ses Institutes, que si
cette femme perd son mari avant qu'elle ait t _viri potens_, elle ne
lui a jamais t femme lgitime; [173] _Nec vir, nec uxor, nec nupti,
nec matrimonium, nec dos intelligitur_. Le Jurisconsulte Labeo
s'explique encore plus clairement, [174]_quando pupill_, dit-il,
_legatum est, quandocumque nupserit, si ea minor qum viri potens
nupserit, non ante ei, legatum debebitur qum viri potens esse
coeperit, quia non potest videri nupta que virum pati non potest_;
L'Histoire[175] rapporte un fait qui est digne de remarque; Franois I.
souhaitant de tirer le Duc de Clves du parti de l'Empereur
Charles-Quint, & de l'engager dans le sien, pressa & contraignit
Marguerite de France sa Soeur, & Henri d'Albret Roi de Navarre son
beau-frre, de lui donner en mariage Jeanne leur fille qui n'toit ge
que de huit  neuf ans; le mariage fut concl & arrt, solemnis dans
la Ville de Chteleraud, l'Epouse conduite au lit nuptial; cependant,
par jugement du Pape, il a t dit depuis, qu'il n'y avoit point eu de
mariage, & cette jeune Princesse a t marie de nouveau  Antoine de
Bourbon; C'est sur ce principe sans doute que les Tribunaux[176] ont
permis  une fille qui avoit t marie  l'ge de sept ans avec le
Frre an, de se marier ensuite avec le frre Cadet, lorsqu'elle est
parvenu dans un ge Nubile. Ce seroit autoriser un Inceste si on
considroit le premier mariage comme un vritable mariage. Et il parot
bien qu'il n'est point du tout consider comme tel; [177]Il est mme
deffendu aux Prtres par les Conciles de marier des gens notoirement
incapables d'xercer les fonctions du mariage. Les Canonistes sont
beaucoup plus dcisifs sur cette matire que les autres Jurisconsultes,
car ils vont jusques l qu'ils disent que _contractus ante pubertatem
etiam cum nisu carnalis copul non facit Matrimonium_. On sait ce que
c'est que _Pubertas_, en tout cas le chapitre troisime du mme ttre
l'enseigne; _Puberes_, dit-il, _a Pube sunt vocati id est a Pudentia
corporis nuncupati, quia hc loca primo lanuginem ducunt; Quidam tamen
ex annis pubertatem existimant, id est eum esse puberem qui tredecim
annos implvit, quamvis tardissim pubescat; Certum est autem eam
puberem esse, qu ex habitu corporis pubertatem ostendit, & generare
jamjam potest, & puerper sunt qu in annis puerilibus pariunt_; De
sorte que suivant cette dfinition les Eunuques ne sont jamais
_puberes_, & n'tans d'ailleurs jamais capables du mariage, ceux qu'ils
contractent sont nuls par eux-mmes. Les Conciles & les Papes deffendent
expressment de faire les crmonies prescrites par l'Eglise, comme de
donner la bndiction, &c. pour des mariages nuls, tels que sont ceux
dont je viens de parler, afin qu'elles ne soient pas faites en vain. Je
concls donc, _que non est inter eos matrimonium quos non copulat
commissio sexus_, comme il est dit dans le Decret de Gratien[178]; _Non
est dubium_, dit-il, _illam mulierem non partinere ad matrimonium cum
qu commistio sexus non docetur fuisse_. [179]_Qui matrimonio conjuncti
sunt & nubere non possunt, illi non sunt conjuges_; Voici en un mot ce
que c'est que le mariage au sentiment des Canonistes, _In omni
matrimonio_, disent-ils[180], _conjunctio intelligitur spiritualis quam
confirmat & perficit conjunctorum commistio corporalis_. Ds l donc que
dans le mariage des Eunuques il n'y a jamais eu de vritable mariage,
parce qu'il n'y a jamais eu de vritable conjonction, on ne prononce
point de dissolution, on dit simplement qu'il n'y a point de mariage, &
que la partie plaignante est en libert d'en contracter un avec qui bon
lui semblera. [181]_Tum propri non fit divortium, sed fit declariatio,
ut alii sciant illam societatem non esse conjugium, & conceditur person
qu habet natur vires integras ut etiam vivente altero impotente possit
contrahere cum alio_. [182]L'Eglise Romaine qui considre le mariage
comme un Sacrement, ne le dissout jamais, [183]_quo ad vinculum_, elle ne
spare la partie plaignante que, _quo ad thorum_; lors donc qu'elle
permet  la partie plaignante de se remarier, c'est qu'elle estime qu'il
n'y a point eu prcdemment de mariage; c'est donc se moquer & abuser
des crmonies les plus graves de la Religion que de les faire
intervenir dans un acte faux & chimrique pour autoriser une imposture,
qui produit des inconvniens qu'il seroit trs bon de prvenir. On peut
dire mme que ces gens-l sont dans le cas de la Novelle que l'Empereur
Justinien a donne[184], pour punir celui des conjoints qui se trouvera
avoir caus mal  propos la dissolution du mariage. Solon avoit fait
auparavant une Loi contre ceux qui ne pouvoient pas rendre les devoirs
ds  leur femme; Il donnoit  ces femmes l'action d'injure contre ces
maris impuissans.




CHAPITRE IV.

_Inconvniens que le Mariage des Eunuques produit ordinairement._


Le[185] Pote Claudien parlant d'un Eunuque, l'appelle une vieille ride.
Trence lui donne le mme nom, _Eunuchum_, dit-il[186], _illumne obsecro
Inhonestum hominem, quem mercatus est here, senem mulierem_; Mais
Martial pousse la Satyre & l'injure plus loin, il ne se contente pas de
dire, en parlant de Numa qui avoit v un Eunuque effemin,[187]

    _Thelin viderat in toga spadonem,_
    _Damnatam Numa dixit esse moecham_;

        Il dit encore[188],

    _Dos etiam dicta est. Nondum tibi Roma videtur_
    _Hoc satis? Expectas numquid & ut pariat?_

Toute la diffrence qu'il y a, c'est que Martial parle de deux hommes
qui se faisoient passer pour femmes, & que je parle d'hommes qui sont
vritablement comme des femmes, & auxquels ce qui est dit dans la Loi,
_cm vir nubit. cod. ad legem Juliam de Adulterio_, convient  peu prs.
Ce sont les Empereurs Constantius & Constance qui y parlent, _cm vir_,
disent-ils, _nubit ut fmin viris, paritura quid cupiatur, ubi sexus
perdidit locum, ubi scelus est id, quod non proficit scire, ubi Venus
mutatur in alteram formam, ubi amor quritur nec videtur_. Cet
assemblage ne produit point l'effet que la femme en avoit espr;
[189]_sic virg intacta manet, inculta senescit_; selon l'expression de
Catulle & d'Ovide.[190] Ce n'est point l l'intention de cette femme, ni
le but du mariage,

    _Foemina fortun similis formosa videtur,_
        _Non amat ignavos illa nec ista Viros._

ou pltt comme s'exprime le mme Pote qui dit plusieurs vritez en
raillant d'une manire trs agrable & trs enjoue,

    _Sp quiescit ager, non semper arandus, at uxor_[191]
            _Est ager, assiduo vult tamen illa coli._[192]

Si cette ide parot outre, il y en a une autre qui n'est pas plus
avantageuse aux Eunuques, & dont les consquences ne sont pas plus
favorables  eux &  leurs femmes.

Ce ne sont que des demi-hommes;[193] Juvenal appelle un Eunuque
_semivir_. Mais c'est trop dire en leur faveur; ce ne sont que des
arbres striles, des troncs desschez, comme s'exprime Esae.

    _Truncus iners jacui, species & inutile signum,_[194]
      _Nec satis exactum est corpus an umbra forem._

Voila la vritable description d'un Eunuque; Et voici deux traits qui en
achvent le portrait; l'un est donn par les Jurisconsultes, & l'autre
par un Ecrivain sacr.

L'Eunuque est un homme tojours malade, & tojours
languissant, [195]_morbosus_; Par consquent incapable de faire les
fonctions de la vie active; _sin autem ita spado est_, dit le
Jurisconsulte Paulus, _ut tam necessaria pars corporis ei penitus absit,
morbosus est_; c'est un malade impuissant qui voit l'occasion d'agir &
qui ne peut; Qui comme Tantale se voit au milieu des biens & des
plaisirs & qui ne peut point les goter; on peut dire de lui ce
qu'Horace dit[196] de son avare, mon ami, lui dit-il, vous avez entendu
parler de Tantale? Il meurt de soif au milieu d'un fleuve dont l'eau
fuit aussi-tt qu'il veut boire. De qui pensez-vous rire? C'est de vous
que parle la Fable sous un nom emprunt; vous dormez sur des sacs
d'argent entassez autour de vous les uns sur les autres, vous les
dvorez des yeux, cependant vous n'oseriez non plus y toucher qu' des
choses sacres; Et ce sont des richesses en peinture  vtre gard. La
diffrence qu'il y a, c'est que l'avare peut & ne veut point se donner
du plaisir de son bien, & que l'Eunuque voudrait bien, mais qu'il ne
peut point, & en cela on peut dire, que la comparaison de lui  Tantale
est plus juste, que celle qu'Horace fait de son avare  Tantale; On peut
dire  l'Eunuque plus  propos qu' l'avare,

    _Indormis inhians, & tanquam parcere sacris_
    _Cogeris, aut pictis tanquam gaudere tabellis._

Tant s'en faut donc qu'une femme  ses ctez soit un bien qui lui donne
de la joye, il l'afflige au contraire beaucoup, parce qu'il ne peut
point en profiter; c'est une vrit que le Sage a reconnu, & c'est le
second trait qui achve la peinture de l'Eunuque; Il est de la faon de
l'Auteur de l'Ecclsiastique, soit qu'il soit Jsus Sirach, soit que ce
soit Salomon; il parle d'un homme qui porte la peine de son
iniquit[197], & il dit qu'_il voit les viandes de ses yeux & qu'il
gmit comme un Eunuque qui tient une vierge & qui sopire_; cette
comparaison est trs juste, il porte la peine de son iniquit, soit
qu'il n'ait eu autre v que de tromper une femme pour profiter de ses
biens, ou de ses avantages; soit que par une brutalit monstrueuse il
s'abandonne  une intemprance qu'il n'est pas dans son pouvoir de
sotenir; Quoi qu'il en soit une femme est trompe; Et elle peut dire 
juste ttre, ce qu'Auguste disoit lors qu'il se trouvoit assis entre
Virgile & un autre Pote de son tems, _sedeo inter suspiria & lacrimas_.
Et si cette fraude toit autorise il en rsulteroit plusieurs
inconvniens qui paroissent naturellement, & qui se font voir
d'eux-mmes.

1. Une femme languiroit & scheroit d'ennui  ct d'un homme de cette
nature, car elle a beau l'exciter, ses efforts sont inutiles, c'est
pourquoi n'ayant ni les douceurs du mariage, ni l'apparence d'en jour,
elle s'affligeroit en secret. Cela n'est point sans xemple. L'Histoire
nous apprend que l'Empereur Constantius eut pour femme Eusebia,
Princesse trs belle, & de la beaut de laquelle on parloit par tout
avec admiration. Constantius toit un homme mol, effmin & affoibli par
de longues & continuelles maladies; Eusebia qui toit dans la fleur &
dans la vigueur de son ge, et de frquentes maladies de femmes, &
enfin se consuma, & finit ses jours tique, sche, & dfigure du
chagrin secret, de n'avoir jamais eu la douce & aimable compagnie de son
Epoux, sans que l'excellence de sa beaut, la jeunesse de son ge, ni le
souverain honneur d'tre Impratrice, ayent p lui apporter le moindre
plaisir, ni la moindre satisfaction, bien loin d'avoir p la consoler.
Cela a p tre permis  un Empereur, du moins n'a-t-on p lui en
demander raison; mais on ne peut point permettre la mme chose  un
particulier dont l'intention injuste est de rendre une femme misrable
pour satisfaire  quelqu'une de ses iniques passions; Il n'est pas juste
de le favoriser dans l'entreprise de faire mourir une femme innocente,
vierge & martyre.

2. Il pourroit arriver qu'une femme n'auroit pas la force de sotenir
une si terrible preuve, ni assez de fermet pour rsister aux
tentations auxquelles elle se trouveroit expose. L'esprit est prompt,
mais la chair est foible, & il ne seroit pas trop surprenant qu'une
femme ne trouvant pas chez elle de quoi satisfaire  une passion
irrite, ne reoive d'ailleurs des secours ncessaires pour la
calmer. [198]Un de mes Amis m'a dit en conversation, qu'il se rencontra
un jour chez un Baillif du Pas, dans le moment qu'une femme marie  un
Suisse, vint toute m, ayant un petit enfant sur ses bras, se
plaindre  lui que son mari toit Eunuque. On lui demanda si cet enfant
qu'elle portoit n'toit point  elle: Elle rpondit qu'oui, on lui dit
pourquoi donc elle disoit que son mari toit Eunuque puis qu'il lui
avoit fait un enfant; elle repliqua que cet Enfant n'toit point de lui,
qu'elle ayant bien remarqu qu'il ne faisoit rien qui vaille depuis
plusieurs annes qu'elle toit avec lui, elle avoit pri un ouvrier
maon qui travailloit chez elle de lui faire voir s'il ne feroit pas
mieux: que l'ayant mise sur un coffre qui toit prs de l, il lui avoit
fait cet enfant dans un seul coup; & que son mari n'avoit p en faire
autant dans plusieurs annes avec tous ses efforts. Le mari ayant t
cit  sa requte, & depuis visit, on ne lui trouva point de
chrmastire, il avoua qu'il en avoit perdu un  l'Arme par un coup de
fusil, & qu'il avoit perdu l'autre par une maladie; l'affaire ayant t
envoye dans l'Universit voisine; le mariage fut cass, & la femme
s'est marie  son autre homme. Cet Eunuque voyoit bien que sa femme
ayant un enfant, il falloit qu'elle et eu affaire avec quelqu'autre que
lui, cependant il ne disoit mot; les gens de ce caractre ne sont point
jaloux. Je crois mme que si on proposoit aux Eunuques qui se marient
d'accorder cette permission  leur future Epouse, dans leur Contract de
mariage, ils n'en feroient aucune difficult, cela ne seroit pas sans
exemple. Je n'allguerai pas le Jugement solemnel rendu contre un Cocu
qui se plaignoit, dans lequel il est condamn  reprendre sa femme & 
faire cesser les bruits qu'il avoit rpandus, fond sur ceci qui est le
motif de l'Arrt tel qu'il lui a t prononc,[199]

    _Sois persuad que Cocuage_
    _Est la Clause de Mariage_
    _Clause observe xactement,_
    _Et quand une femme y renonce_
    _On l'en relve en jugement,_
    _C'est en sa faveur qu'on prononce._
    _La Loi pour ce fait seulement_
    _La traite tojours de mineure,_
    _J'en sai telle de soixante ans_
    _Qui n'est pas encore majeure._
    _Cette Clause tire son droit_
    _Des principes de la Nature_
    _C'est en vain qu'un mari murmure_
    _S'il prend le Cas pour une injure._

Je ne rapporterai pas non plus diverses dcisions que l'on trouve dans
le Cocu imaginaire de Molire parce que tout cela n'est que fiction;
mais je rapporterai un xemple trs vritable dont voici le cas; La feu
Comtesse de Moret avoit t marie en troisime nces  Mr. de Vardes
Gouverneur de la Capelle, & en avoit eu ce Mr. de Vardes, Capitaine de
cent Suisses, que le Roi de France envoya en Espagne ds que son mariage
avec l'Infante fut concl, pour complimenter de sa part la future
Reine; cette Comtesse de Moret fut aussi mre du Comte de Moret btard
de Henri IV. qui fut tu proche de Castelnaudary en l'anne 1632, lors
que Mr. de Montmorancy fut pris en Languedoc; c'est elle qui est clbre
dans l'Euphormion de Barclay sous le nom de Casina, il y est dit qu'elle
fut aussi marie au Comte de Cesy Sancy qui depuis fut envoy
Ambassadeur  Constantinople, & on y voit la description d'un Contract
de mariage d'un homme qui veut bien tre Cocu, & qui promet & s'oblige 
le souffrir; clause qui fut xcute paisiblement & sans aucun
empchement: Peut-tre cette Dame s'toit-elle mal trouve dans ses
mariages prcdens de n'avoir pas pris cette prcaution dans ses
Contracts. Cette prcaution seroit d'autant plus juste & plus
raisonnable aux femmes des Eunuques que ces hommes effminez ne peuvent
faire eux-mmes ce qu'ils doivent; Et ils sont d'autant plus traitables
sur cet article, que ne pouvant s'acquitter de leurs devoirs, ils
consentent, pour viter les plaintes & les reproches, qu'une femme se
satisfasse comme elle peut. Ils les y portent mme trs souvent, & ils
leur en fournissent eux-mmes les moyens quand il en est ncessaire. Et
s'il arrive quelquefois que leurs femmes ayent du panchant au
libertinage &  la dbauche, ils favorisent leur inclination & profitent
de leur prostitution. Tmoin ce Didyme effmin contr lequel [200]Martial
a fait une Epigramme si satyrique. C'a t le seul Eunuque qui ait eu
une femme, du moins qui soit de ma connoissance. Et  ce Didyme confirme
ce que je viens de dire, car il produisoit lui-mme sa femme, & en
faisoit un infame commerce dans la v de s'enrichir.

3. Il se rencontreroit beaucoup de femmes qui, de peur de tomber dans
l'un ou dans l'autre de ces deux extrmitez que je viens de remarquer,
ne voudroient jamais s'engager dans le mariage sans avoir mis 
l'preuve celui qui les rechercheroit, & sans avoir mis en pratique le
conseil qu'Ovide[201] a donn aux Amans de tous les sicles, c'est 
dire, de prendre garde, _unde legat quod amet ubi retia ponat_; car pour
suivre la mme ide de ce Pote,

    _Scit ben Venator, Cervis Ubi retia tendat._[202]

Mais les femmes n'ont pas un pressentiment secret de la validit, ou de
l'invalidit d'un homme; Ainsi elles voudront s'en assurer en personnes
sages avant que de serrer les noeuds d'un lien indissoluble; ce n'est
plus la cotume de faire mettre les hommes nuds avant que de solemniser
leurs mariages, Platon le vouloit ainsi[203]. Ceux qui croyoient que
c'toit afin de voir la beaut & la belle disposition d'un corps, se
trompent; ce n'toit que pour voir  l'oeil par l'inspection des
parties si l'homme ne vouloit pas tromper une femme; Cela toit d'autant
plus ncessaire que tout le monde n'toit pas, & n'est pas encore
d'aussi bonne foi que le Pre de l'Empereur Galba, Sutone dit[204]
qu'il toit de petite taille, & bossu, que cependant, Livia Ocellina
fille belle & riche en toit amoureuse  cause de sa Noblesse, mais
qu'il se dvtit, & lui montra l'imperfection de son corps, de peur
qu'elle l'ignorant ne se trouvt trompe dans la suite. Je ne sai
d'ailleurs si cette inspection suffiroit, car il y a peu de filles qui
sachent  quoi il tient qu'un homme soit capable d'tre mari; Ce n'est
que par l'usage qu'elles s'en instruisent; [205]Mr. de Thou rapporte que
Charles de Quellenec, Baron de Pont en Bretagne, avoit pous Catherine
de Parthenas, fille & hritire de Jean de Soubize, mais qu'il y avoit
dja quelque tems que la mre de sa femme lui avoit fait un procs pour
faire rompre son mariage, sous prtexte qu'elle prtendoit qu'il toit
impuissant; Que son procs n'toit point encore termin lors du Massacre
de la S. Barthlemi, dans lequel il fut tu; Que son corps ayant t
jett comme les autres, devant le Louvre, & expos  la v du Roi, de
la Reine, & de toute la Cour, un grand nombre de Dames qui n'avoient
point d'horreur d'un spectacle si cruel, & qui regardoient curieusement
et sans honte, ces corps tout nuds, jettrent particulirement les yeux
sur le Baron de Pont, & l'xaminrent avec soin pour voir si elles
pourroient dcouvrir la cause ou les marques de l'impuissance qu'on lui
avoit reproche. Je doute qu'avec toute leur application  xaminer ces
objets elles en ayent t plus savantes sur ce sujet. Les Dames
Romaines ne se contentoient pas de la v, elles jugeoient des hommes
sur un tmoignage plus sr, sur la force & sur l'adresse qu'ils
faisoient parotre dans les jeux publics. Il ne falloit que cela pour
tre regard par une femme Romaine comme un homme accompli. [206]_Sed
gladiatorem fecit hoc illos Hyacinthos_; ces prcautions ne sont point
inutiles quand on songe que c'est pour toute sa vie qu'on s'engage, car
nous ne sommes plus au tems qu'on faisoit des Contracts de Mariage _ad
tempus_.[207] Comme celui que Mr. de Varillas [208]dit avoir v dans la
Bibliothque du Roi, fait entre deux personnes de qualit du Comt
d'Armagnac, pour sept ans seulement, se rservant nanmoins la libert
de le prolonger s'il toit trouv  propos.

4. Il arriveroit que des femmes qui auroient eu trop de vertu pour
commencer leur mariage _ab illicitis_, & par un crime, & qui ne
pourroient demeurer toute leur vie dans l'inaction prs d'un phantme de
mari, seroient contraintes de faire du vacarme pour en tre spares.
Une honnte femme ne trouve sa consolation que dans un poux, comme le
disoit Agrippine  Tibre lors qu'elle lui demandoit un mari; En effet,
quand une femme n'est point honnte elle trouve suffisamment hors du
mariage de quoi contenter la nature; on rencontre rarement des femmes de
l'humeur de celles de Domitius Tullus dont Pline fait l'histoire dans
l'une de ses Eptres, & qui est rapporte avec des Rflxions
enjoues, [209]par Mr. Bayle dans l'article d'Afer. Ce qui est rapport
dans le Mnagiana est assez le got commun des femmes. Il y est dit que
dans une compagnie d'hommes & de femmes, on s'entretenoit de l'air que
devoient avoir un homme & une femme pour tre bien faits; Quelqu'un dit
que pour tre bien fait un homme devoit tenir de l'homme & sentir son
homme, & que pour les femmes il n'aimoit point celles qui toient
homasses, & moi, reprit une femme aussi-tt, je suis de vtre sentiment,
je n'aime point les hommes effminez. On peut ajoter pour Commentaire
de ces paroles qu'elles n'aiment point les maris, tels que celui dont
parle Mr. de la Fontaine.

    _Qui mainte fte  sa femme allguoit_
    _Mainte vigile, & maint jour friable:_
    _Les autres jours autrement s'excusoit_
    _Sans oublier l'Avent ni le Carme._

    _Vierge n'toit, Martyr, ni Confesseur_
    _Qu'il ne chommt, tous les savoit par coeur,_ &c.

Nous ne sommes plus au tems de Jean V. Duc de Bretagne qui disoit[210]
qu'il tenoit une femme assez sage quand elle savoit mettre diffrence
entre le pourpoint & la chemise de son mari. D'ailleurs, quand il y en
auroit encore de telles, il est certain que plus elles sont grossires,
& moins elles entendent raison sur ce chapitre. Lors que la nature parle
& que la raison ne la retient point, elle veut tre absolument obe.
Mr. de Varillas met en fait que les femmes les plus spirituelles ont
tojours t les plus faciles. [211]Torquato Tasso a fait un discours
exprs pour le prouver; Et Mr. de Voiture s'est plaint d'avoir souvent
trouv des Bergres trop grossires pour tre trompes par un habile
homme: les plus fines entendent mieux raison. De sorte que les
grossires & les fines se laissent aussi difficilement tromper l'une que
l'autre, sur le chapitre dont il s'agit.

Je me suis tonn en lisant l'extrait que Mr. Bernard a fait du Recueil
des Traitez de Paix, &c. de voir qu'il y traite de malheureuse
Marguerite Duchesse de Carinthie,  laquelle l'Empereur Lous de Bavire
a accord des lettres de divorce d'avec Jean fils du Roi de Bohme pour
cause d'impuissance; voici ses termes. La pice, dit-il, est
considrable...... par la manire dont cette malheureuse Princesse
explique qu'elle en a us, & par les soins qu'elle dit avoir pris pour
faciliter  son mari les moyens de lui rendre les devoirs d'un vritable
Epoux. Il rapporte les termes dans lesquels la chose est con, mais
il dit qu'il ne les traduit pas.

Puis que j'ai dit que je me suis tonn; il est bon que je dise aussi la
raison de mon tonnement. D'un ct cette Epithte de _malheureuse_ ne
peut pas avoir t donne par Mr. Bernard  cette Duchesse, pour avoir
obtenu des lettres de Divorce, car au contraire elle doit tre rpute
avoir t bien heureuse d'avoir t spare d'un homme impuissant; non
seulement la justice qu'on lui a faite  cet gard, mais encore la
dlivrance d'un joug si pesant mritoit qu'on la qualifit
bien-heureuse, pltt que malheureuse. Si Mr. Bernard avoit parl de
cette Dame par rapport au tems qu'elle toit sujette  son mari, il
auroit eu raison de la traiter de malheureuse parce qu'elle l'toit en
effet; mais il en parle par rapport au tems de sa libert, & en ce cas
elle avoit t malheureuse, mais elle ne l'toit plus. Mr. Bernard est
un homme trop judicieux pour avoir fait cette mprise; c'est donc parce
qu'elle a os demander des lettres de divorce, se plaindre de
l'impuissance de son mari, dire les raisons qui la justifioient & les
moyens par lesquels elle s'en toit convaincu, & par lesquels elle en
persuadoit ses Juges. Or Mr. Bernard est trop bon Thologien & trop bon
Politique, & il sait trop bien l'Histoire Ecclsiastique & Prophane
pour ignorer que la Religion, la conscience, l'honneur & la pudeur,
n'obligent point une femme qui n'a pas assez de courage naturellement
pour souffrir le Martyre & pour se laisser mourir  petit feu, qui ne
peut pas y suppler par des souffrances volontaires & qui n'a pas la
force de se mortifier par une longue & perptuelle continence, 
demeurer auprs d'un mari impuissant & incapable de lui rendre les
devoirs de mari; s'il croyoit que la conscience & la Religion obligent
une femme qui se trouve dans ce cas  y demeurer &  y garder un profond
silence, il tomberoit dans l'Hrsie de ces Abeliens dont Saint Augustin
rfute l'erreur dans le chapitre 87. de son Livre _des Hrsies_. S'il
croyoit que l'honneur & la pudeur exigent d'elle cette patience outre,
il donneroit dans la vision de ces fanatiques qui croyent qu'il vaut
mieux souffrir la mort que de dcouvrir  un Mdecin, ou  un
Chirurgien, une partie secrette qui seroit attaque; & qui ont mis au
nombre de leurs Saintes Marie fille de Charles le Hardy Duc de
Bourgogne, marie  l'Empereur Maximilien I., fils de Frideric III. Un
cheval fougueux que l'on avoit donn  cette Princesse, la secoua & la
fit tomber si rudement qu'elle en eut la cuisse rompu; elle en mourut
n'ayant p gagner sur sa pudeur d'exposer le haut de sa cuisse  la v
des Chirurgiens & des Mdecins qui apparemment l'auroient p gurir. Mr.
Bernard feroit donc bien de s'expliquer un peu plus clairement au hazard
de faire ses extraits un peu plus longs; car on peut dire qu'il lui
arrive quelquefois d'tre fort obscur, parce qu'il veut affecter d'tre
fort court. En attendant qu'il s'explique, je veux lui faire la justice
de croire qu'il n'a pas donn dans les sentimens que je viens de
remarquer, mais qu'il a donn dans cette pense de Mr. Boileau;[212]

    _Jamais la biche en rut n'a pour fait d'impuissance_
    _Tran du fond des bois un cerf  l'Audience,_
    _Et jamais Juge entr'eux ordonnant le Congrs_
    _De ce burlesque mot n'a sali ses Arrts._

Si cela est, il n'a pas pris garde qu'on a fait voir aux Moralistes
qu'ils se trompent fort lors que pour donner de la confusion  l'homme
sur ses dfauts ils le conduisent  l'cole des btes; je le prierois
d'en voir les preuves dans le Dictionaire de Mr. Bayle, si je n'tois
averti qu'il ne lit point les Ouvrages de cet illustre Auteur. Mr. de
Beauval[213] pourra donc le dtromper sur ce sujet, & lui faire voir en
particulier, que l'xemple de la biche n'est point juste, s'il veut se
donner la peine de lire l'extrait que cet Ecrivain savant & judicieux a
fait de ce Dictionnaire. Je dirai seulement, que si cette Duchesse de
Carinthie, dont Mr. Bernard parle, toit coupable, le corps de droit
entier, mriteroit d'tre condamn; il fournit aux femmes des actions &
des loix contre leurs maris Eunuques, ou impuissans, au lieu que, selon
la Thologie scrupuleuse de Mr. Bernard, il devroit rprimer
l'incontinence de ces femmes, & s'crier contre celles qui oseroient se
plaindre.




CHAPITRE V.

_Les Loix Civiles deffendent le mariage des Eunuques._


Comme le mariage d'un Eunuque ne peut pas subsister, il a t de la
prudence des Lgislateurs de ne point permettre qu'il ft contract.
L'honntet publique, ni la Justice, ne veulent pas qu'on laisse faire
des choses qu'elles ne peuvent pas laisser subsister; [214]_Dirimunt
matrimonium contractum, impendiunt matrimonium contrahendum_ C'est une
maxime que les Canonistes qui ont crit sur le chapitre unique _de
Sponsalibus & Matrimoniis_ ont solidement tablie. [215]Elle est conforme
 la disposition du Droit Civil, il deffend de faire les fianailles
avec les personnes entre lesquelles il empche de contracter mariage.
_Quamvis_, dit-il, _verbis orationis cautum sit, ne uxorem tutor
pupillam suam ducat, tamen intelligendum est ne desponderi quidem posse;
Nam cum qu nupti contrahi non possunt, hc plermque ne quidem
desponderi potest. Nam qu duci potest, jure despondetur_; l'argument
est  peu prs pareil, _a Nuptiis permissis ad sponsalia permissa; ab
iisdem prohibitis ad eadem sponsalia interdicta;  matrimonio valido ad
matrimonium contrahendum; & ab eodem invalido ad idem interdicendum_.
Puis que le Contract de mariage & les solemnitez qui se font ensuite, ne
sont & ne marquent autre chose qu'une promesse qui est faite entre deux
personnes, de se rendre les devoirs de mari & de femme, il est manifeste
que ceux qui ne peuvent pas se les rendre ne doivent pas se marier, &
que les mmes raisons qui dissoudroient le mariage s'il toit contract,
doivent empcher qu'on ne le laisse contracter en effet; L'Empereur Leon
qui a dcid nettement le cas[216], est all bien plus loin; car non
seulement il a deffendu aux Eunuques de se marier, mais mme il a
prononc & donn une peine contre ceux qui se marieroient, & contre
celui qui les pouseroit; c'est dans la Constitution 98. qui a pour
ttre, _de poena Eunuchorum si uxores ducant_; Le motif de cette
ordonnance est trs beau, c'est, dit-elle, que ce mariage n'tant rien
de rel, on ne peut srieusement l'accompagner des Crmonies Sacres
qui font une partie de l'essence du mariage. Elle mrite d'tre l
toute entire, & je la rapporterois sans en rien obmettre, si elle
n'toit un peu trop longue par rapport  la brvet de cet Ouvrage; mais
voici  quoi elle aboutit, _propterea sancimus_, dit-elle, _ut si quis
Eunuchorum ad matrimonium procedere comperiatur, & ipse stupri poen
obnoxius sit, & qui sacerdos istiusmodi conjonctionem profanato
sacrificio perficere ausus fuerit Sacerdotali dignitate
denudetur_. [217]L'Histoire dit qu'Auguste mit ordre  la confusion avec
laquelle on avoit accotum de voir les Jeux, il assigna  chacun la
place qui lui toit d, les hommes mariez entr'autres, ceux mme de
basse condition y avoient la leur. [218]Mais Martial nous apprend que les
Eunuques n'osoient pas s'asseoir sur leurs bancs, ni se mler parmi eux.
Voici comme il parle  Dydime, qui d'un ton superbe parloit des Edits de
Domitien concernant les Thatres, & de l'esprance qu'il avoit qu'ils
seroient observez.

    _Spadone cm sis eviratior fluxo_
    _Et concubino mollior Celeno,_
    _Quem sectus vlulat matris Enthe Gallus,_
    _Theatra loqueris & gradus & Edicta_
    _Trabeasque & Idus fibulasque censusque,_
    _Et pumicata pauperes manu monstras._
    _Sedere in equitum liceat an tibi scamnis_
    _Videbo, Didyme: non licet maritorum._

Ce Didyme avoit une femme, cependant on ne le considroit pas comme un
homme mari, parce qu'il toit Eunuque. La Constitution de l'Empereur
Leon n'toit pas encore donne, car on peut dire que depuis ce tems il
n'y a point d'xemple qu'aucun Eunuque ait eu la permission de se
marier, except celui de Saxe Gotha dont je parlerai dans la suite.
Toutes les Socitez Ecclsiastiques ne se sont pas contentes
d'improuver & de blmer ces sortes de mariages, elles les ont mme
expressment deffendus.




CHAPITRE VI.

_La Religion Catholique Romaine ne permet pas le mariage des Eunuques._


La Religion Romaine qui considre le mariage comme un Sacrement, n'a
garde de permettre qu'on prophane un de ses Mystres. Quelques xemples
authentiques que je rapporterai serviront de preuves  cet gard.

Bernard Automne, Avocat clbre au Parlement de Bordeaux, rapporte dans
la seconde partie de sa Confrence du Droit Franois avec le Droit
Romain[219], un cas qui s'est prsent de son tems au Parlement de
Paris sur ce sujet. Il fait d'abord quelques rflxions sur le
paragraphe _Spadonum_ de la Loi _Pomponius_, qui est la sixime ff. _de
dilitio Edicto_, & il trouve trange, avec raison, qu'Ulpien qui est
Auteur de cette Loi, dcide qu'un homme auquel on a coup un doigt de la
main, ou du pied, soit malade, ou comme il s'exprime, _morbosus_, &
qu'un Eunuque auquel la partie du corps la plus ncessaire manque, ne le
soit pas. Il dit que cela le surprend, qu'il n'en voit pas la raison.
Que la cause de la gnration qui donne mme le nom d'homme  la
personne qui la porte, tant retranche ce n'est plus un homme; qu'il
lui semble que qui de vingt parties en retranche une fait moins de tort
 la personne, que quand de deux il lui en te une. Aussi ajote-t-il,
le Parlement de Paris a jug par Arrt du 5. Janvier 1607. en faveur de
Claudine Godefroy, qu'il y avoit juste sujet de ne point contracter
mariage, & de ne point passer outre  la clbration avec un homme avec
lequel elle toit fiance, parce que les Mdecins & les Chirurgiens
assuroient dans leur rapport qu'il n'avoit qu'un testicule, quoi que
mme ils ajotassent qu'il pouvoit pourtant engendrer. Le clbre
Etienne Pasquier tant autrefois consult sur un sujet  peu prs
pareil, rpondit par cette Epigramme.

    _Esse virum tota conjunx te pernegat urbe,_
        _Naturaque alio teste carere dolet._
    _Officiat ne thoro sociali res ea, cert_
        _Nescio, at hoc scio quod te negat esse virum._
    _Contra probaturum jucundo tramite dicis_
        _Gaudia conjugii mille peracta tibi,_
    _Quid garris? Binos cm saltem jura requirant_
        _Uno te ne virum teste probare potes._

Il pouvoit y joindre l'Epigramme 99. du Livre septime de Martial, qui
finit par ce Vers si expressif.

    _Vis dicam verum, Pontice, nullus homo es._

Les Dictionaires de Furetire & de Trevoux disent au mot _Eunuque_,
qu'il a t jug par Arrt de la Grand-Chambre du 8. Janvier 1665. qu'un
Eunuque ne pouvoit pas se marier, du consentement mme des Parties. Les
Auteurs de ces deux excellens Ouvrages ont tir cet Arrt du Journal des
Audiences[220] & c'est encore ce mme Arrt qui est rapport par Mr.
Claude de Ferrire  qui le Public a l'obligation d'avoir mis en
Franois la Jurisprudence Romaine, & de l'avoir confre avec les
Ordonnances Royaux, les Cotumes de France, & les Dcisions des Cours
Souveraines. [221]Il dit dans le tome prmier de sa Jurisprudence du
Digeste, qu'un Eunuque reconnu pour tel, ne peut pas contraindre un
Cur  clbrer son mariage avec une fille qui y consent.

Le chapitre dixime du Livre quatrime des Arrts d'Anne Robert, qui ne
traite que de la dissolution du mariage pour cause de frigidit &
d'impuissance, montre que c'est une Jurisprudence constante, que les
Eunuques ne peuvent pas se marier.

Sixte Cinquime fit autrefois une Bulle qu'il envoya en Espagne, par
laquelle il dclaroit nuls les mariages des Eunuques.

Mais voici un fait historique qui est dcisif sur ce sujet. Il est
rapport par le docte Mr. Strik, fils de l'illustre & clbre Mr. Strik,
Professeur en Droit  Halle, le vritable Papinien de ntre sicle.[222]
Il dit dans sa dispute _inaugurale_ pour le Doctorat, dans laquelle il
traite, _de matrimonii nullitate_, qu'tant en Italie il n'y a pas long
tems, il a v qu'un des principaux Musiciens du Duc de Mantou nomm
_Cortona_, ayant voulu pouser une fort jolie Musicienne qui toit au
service du mme Prince nomme Barbaruccia, ils furent obligez d'en
demander la permission au Pape qui la refusa absolument & sans retour.




CHAPITRE VII.

_La Religion Luthrienne, ou de la Confession d'Augsbourg, ne permet pas
le mariage des Eunuques._


Les Thologiens & les Jurisconsultes de cette Communion sont fort
scrupuleux sur cette matire, & leurs motifs sont trs judicieux & trs
conformes  la raison &  la Religion.

Gerhard, l'un de leurs plus grands Thologiens & qui a rduit presque
tous les Ouvrages de Luther en lieux communs, dit prcisment dans le
lieu _de conjugio_[223], qu'il ne doit pas tre permis  une femme
d'pouser un Eunuque. Le motif qui le porte  prononcer cette dcision,
est que le mariage ayant pour but principalement d'engendrer ligne & de
se procurer une postrit, il ne faut pas le laisser contracter  des
gens qui ne sont point capables de parvenir  ce but, & tels sont,
dit-il, les Eunuques & les Spadons. Que quoi que quelqu'un d'eux ayant
encore un chrmastere puisse connotre une femme ils ne sont point
propres au mariage; parce que bien loin d'engendrer des enfants, ils ne
sont pas mme capables de satisfaire aux desirs d'une femme, ni
d'teindre l'ardeur que la nature a allume dans leur tempramment. Le
second motif de ce grand homme est, qu'une femme ne trouvant pas dans la
personne de son mari la satisfaction qu'elle souhaite, elle tombe
aisment dans le crime. Le troisime motif est qu'une femme est trompe
par un phantme de mariage, comme est celui d'un Eunuque; car soit
qu'elle ait ignor l'tat de cet homme avant que d'entrer dans aucun
engagement avec lui, soit qu'elle en ait eu connoissance, & qu'elle ait
eu pour lors meilleure opinion de ses forces qu'elle ne devoit, il est
certain qu'elle se trouve tojours trompe. Or les Loix doivent prvenir
ces sortes de cas, & non seulement conseiller des femmes tmraires,
mais mme les empcher de s'exposer  un danger vident.

La dlicatesse de ces Thologiens va si loin qu'ils ne permettent pas 
un Hermaphrodite de se marier,  moins qu'un sxe ne prvale si
visiblement & si considrablement sur l'autre, qu'il n'y ait rien 
craindre pour les suites de son engagement; & si cet Hermaphrodite fait
difficult de se laisser xaminer par des Mdecins, des Chirurgiens &
des Matrnes, il se rend suspect ds l, & toute permission de se marier
lui est refuse.

C'est une maxime gnrale & constante parmi eux, que l'impuissance
quelle qu'elle soit, & de quelque cause qu'elle procde, rend un
mariage contract, nul, le rsout, & empche, lors qu'elle est connu
auparavant, qu'on ne permette de le contracter. Il y a nanmoins une
exception  cette rgle gnrale, c'est que si cette impuissance est
survenu depuis qu'il est contract, par quelque accident que ce soit,
elle ne le dissout point. Cela est fond en Droit Civil, & en droit
Canon. [224]_Nihil enim tm humanum esse videtur qum fortuitis casibus
mulieris maritum, & contra uxorem viri, participem esse._ Le Canon _quod
autem 27. qust. 2._ est positif & prcis, _impossibilitas coundi_,
dit-il, _si post carnalem copulam inventa fuerit in aliquo, non solvit
conjugium; [225]si ver ante carnalem copulam deprehensa fuerit, liberum
facit mulieri alium virum accipere_. C'est aussi le sentiment de Luther
dans son Trait _de vita conjugali_[226].

La Jurisprudence Ecclsiastique, ou Consistoriale de cette Communion est
conforme  celle de leurs Thologiens. Carpzovius qui en est l'oracle en
rapporte des dcisions dans la Jurisprudence Ecclsiastique, ou
Consistoriale. [227]Le nombre deuxime de la dfinition seizime du ttre
premier porte prcisment ces mots, _non permittendum mulieri ut Eunucho
nubat_. J'avou que j'ai l avec quelqu'tonnement dans l'extrait que
le savant Mr. de Beauval vient de nous donner d'un Livre de Mr.
Brucknerus qui a pour ttre, _Dcisions du Droit Matrimonial_, [228]Que
le cas s'tant prsent  la Cour de S. A. E. de Saxe, un Eunuque
Italien son Chambellan ayant pous une jeune fille qui toit avertie de
son tat, & du consentement de son pre, quelques Thologiens
entreprirent de troubler ce mariage comme nul & invalide, & que d'autres
le prtendirent bon & valable; mais que le Souverain ayant v les avis
partagez, avoit confirm le mariage sans tirer  consquence pour
l'avenir. On peut dire au sujet de cette discorde de sentimens entre les
Thologiens de l'Electorat de Saxe, ce que ce mme judicieux Auteur, Mr.
de Beauval, dit ailleurs[229] en parlant des divers Conciles qui
s'assemblrent au sujet de la Secte des Valsiens; _Divers Conciles_,
dit-il, _s'assemblrent l-dessus & augmentrent le desordre par la
contradiction de leurs Decrets. Tant il est vrai_, ajote-t-il, _ la
honte de la raison humaine, que la dvotion la plus bizarre & la plus
ridicule, trouve des Deffenseurs_. Il est certain,  la honte de la
raison humaine, que les sentimens les moins raisonnables trouvent des
gens qui les sotiennent. Mais le cas que je viens de rapporter, est un
cas particulier qui ne l'emporte pas sur toutes les Dcisions publiques
& gnrales, d'autant moins que le Prince mme qui l'a autoris a
dclar que c'toit sans tirer  consquence pour l'avenir. D'ailleurs,
quand il l'auroit autoris purement & simplement il n'en seroit pas plus
valide, & cette permission ne lui donnerait pas plus de force; car par
la disposition du Droit, les mariages deffendus par les Loix ne sont pas
moins injustes & illicites, quoi que le Prince ait permis par rescript,
de les contracter, parce que ces mariages tans contraires aux Loix, le
rescript qui a t obtenu portant permission de les contracter est cens
tre subreptice, & avoir t obtenu du Prince par surprise. [230]Voici
les termes de la Loi. _Precandi quoque imposterm super tali conjugio
(Im potius contagio) cunctis licentiam denegamus ut unus quisque
cognoscat impetrationem quoque rei cujus est denegata petitio, [B]nec si
per subreptionem post hanc diem obtinuerit, sibimet profuturam._

Au reste, il auroit t fort  souhaiter que Mr. de Beauval, qui nous
rapporte ce cas, & qui raisonne avec tant de solidit & de justesse sur
toutes les matires qu'il traite, eut bien voulu nous dire son sentiment
sur cette clbre question du mariage des Eunuques; on a fait grace trs
souvent  sa modestie, j'en donnerai quelques preuves afin qu'on ne
croye pas que je le charge mal  propos d'une obligation & d'une
reconnoissance qu'il ne doit point. Aprs, par xemple, qu'il a donn
un extrait fort xact & fort judicieux du Trait de la Nature & de la
Grace, de Mr. Jurieu, il le finit par ces paroles humbles, [231]que,
_comme cet Ouvrage est plein de Rflxions trs mtaphisiques, on lui
pardonnera s'il a bronch quelque part_. Parle-t-il de la Rponse d'un
nouveau Converti  la lettre d'un Rfugi pour servir d'adition au Livre
de Dom Denis de Ste. Marthe, intitul, _Rponse aux plaintes des
Protestants_; aprs avoir raisonn en habile Politique sur cette
matire, il finit par ces paroles modestes; _mais rentrons dans les
bornes de ntre territoire dont nous avons tant rsolu de ne point
sortir, & ne faisons point de course dans la Politique sur laquelle
d'autres travaillent avec tant de succs_. Il s'excuse trs souvent sous
divers prtextes, comme on pourroit le voir par les renvois que je mets
 la marge, & il s'excuse sous divers prtextes, & quoi qu'on sache
qu'il est trs capable de manier adroitement les matires qu'il rejette
par humilit, on a fait grace, je le rpte, on a fait grace trs
souvent  sa modestie. Mais ici il n'a point d'excuse, il s'agit d'une
question qui est entirement de son ressort,  moins qu'il n'ait cr que
le sujet tant trop riche l'auroit engag  sortir des bornes d'un
extrait, &  faire un Trait complet. Peut-tre qu'il a v que c'toit
une matire si rebattu, qu'il n'toit pas ncessaire de la prsenter
encore au Public dans cette occasion, dans laquelle il ne se propose que
de faire l'extrait du Livre qui lui tombe entre les mains, & non pas de
traiter  fond les sujets dont il s'y agit. En effet, il dit[232] que,
_la question s'il est permis aux Eunuques de contracter mariage  t
souvent agite_. Il a raison en cela  certain gard. Il est vrai que
Melchior Inchoffer a fait un Ouvrage _de Eunuchismo_ qui a t imprim 
Cologne in 8. en l'anne 1653. Nous avons la dissertation _de Eunuchis_
de Gaspar Loischerus imprim  Leipsik in 4. en l'anne 1665. On a v un
Sermon Anglois de Samuel Smith sur la conversion de l'Eunuque du
chapitre huitime des Actes des Aptres, imprim  Londres in 8. en
l'anne 1632. Il y a un Trait de _Franc. de Amoya, Batici_, intitul,
_Eunuchus_, sur la Loi _Eunuchis. V. c. qui testamenta facere possunt_,
& qui se trouve dans ses observations imprimes  Geneve in folio en
l'anne 1656. Il y a un Trait de Marcell. Francolinus _de Matrimonio
spadonis utroque testiculo carentis_, imprim  Venise in 4. en l'anne
1605. Il y a un autre Trait _de Eunuchis_, de Thophile Raynauld, dont
Mr. Bayle se sert souvent trs  propos. La Lettre 112. de la Mothe le
Vayer, qui se trouve dans le tome onzime de ses oeuvres, traite des
Eunuques en gnral. Nous avons enfin la Dissertation de Saldenus _de
Eunuchis_, qui est la sixime du Livre troisime de ses _Otia
Theologica_. Et un Recueil de consultations & de dcisions sur ce sujet,
dont je parlerai dans la suite de cet Ouvrage. Mais je dirai pour ma
justification, d'avoir entrepris de traiter de cette matire aprs tant
de grands hommes, & non pas pour rfuter ce que dit Mr. de Beauval, que
la plpart de ces Auteurs ne se trouvent plus que dans les Catalogues,
ou dans les Bibliothques, & que d'ailleurs, ils traitent des Eunuques
en gnral, & descendent peu dans le dtail. La question dont il s'agit
ici y est entr'autres fort rarement & fort brivement traite. On en
voit quelque chose dans les Ouvrages des Jurisconsultes, des Mdecins, &
des Thologiens, on y trouve quelquefois des prjugez qu'ils ont
rapportez; mais outre que tout ce qui y est ainsi rpandu est fort
succinct, on ne peut point dire qu'on puisse en induire une
Jurisprudence, ou une Thologie Casuistique certaine & universelle sur
le mariage des Eunuques.

[Illustration]




CHAPITRE VIII.

_La Religion Rforme ne permet pas le mariage des Eunuques._


Il n'est pas difficile de faire voir que la Religion Rforme ne permet
pas le mariage des Eunuques. Il n'y a aucune autre Communion Chrtienne
qui se soit dclare aussi formellement qu'elle sur ce sujet, outre
qu'il est tout  fait oppos  l'Esprit dont elle est anime, &  la
Doctrine qu'elle professe, elle en a fait un Canon exprs de sa
Discipline: Discipline que l'on sait tre le rsultat, ou pltt la
Quintessence de ses Synodes Nationaux. Cet article est le quatorzime du
chapitre treizime qui traite des mariages; voici quels en sont les
termes.

_Comme ainsi soit que la principale occasion du mariage soit d'avoir
ligne & de fuir paillardise, le mariage d'un homme notoirement Eunuque,
ne pourra tre re ni solemnis en l'Eglise Rforme._

Le clbre Mr. de Larroque qui a fait voir la conformit de cette
Discipline avec celle des anciens Chrtiens, montre que telle toit la
Jurisprudence de l'Eglise primitive. J'avou que cette Discipline ne
faisoit loi qu'en France, mais depuis que l'Edit de Nantes y a t
rvoqu, que les Rformez ont t contraints d'en sortir, & que la
plpart d'eux se sont rfugiez dans le Brandebourg, Sa Majest le Roi de
Prusse l'a autorise dans ses Etats pour ce qui concerne les Franois
qui y sont tablis[233], & en a ordonn l'xcution lors qu'on pourroit
s'y conformer sans donner atteinte  ses Droits Episcopaux; de sorte que
c'est une Loi en Brandebourg parmi ces nouveaux Sujets, aussi sacre
qu'elle l'toit en France. C'en est une aussi parmi ses anciens Sujets,
& parmi tous les Protestans d'Allemagne. C'est ce qu'on peut voir par un
Livre imprim  Halle en l'anne 1685. & recueilli par Jrme Delphinus,
qui a pour ttre, _Eunuchi conjugium, Die Kapaunen heyrath. Hoc est
scripta & judicia varia de conjugio inter Eunuchum & virginum Juvencelam
anno 1666. contracto,  quibusdam supremis Theologorum Collegiis petita,
poste hinc inde collecta, ab Hieronimo Delphino C. P. Hal apud
Melchiorem Delschlagen 1685._ Et par la Dcision donne sur le cas que
j'ai rapport dans le chapitre quatrime de la seconde Partie.

La Rpublique de Geneve a re la mme Jurisprudence, & divers cas qui
s'y sont prsentez font voir qu'elle y est observe. Paul Cyprus dit
dans son excellent Trait _de Connubiorum_ jure, que cette sage
Rpublique a une Loi qui deffend aux hommes de se marier avant l'ge de
dix-huit ans, & aux filles avant quatorze, & qu'il ne suffit pas de
compter les annes, mais qu'il faut avoir gard principalement  la
vigueur du corps & du tempramment, en ces termes,[234] _Qu'avec l'ge
on ait gard  ce que la corporence portera_. Il est vrai que les
Rlations du Levant nous apprennent, que les Banians Gentils de ce Pas,
estiment tellement la conjonction matrimoniale, qu'ils se marient
presque tous ds l'ge de sept ans; & elles ajotent, que s'ils meurent,
comme il arrive quelquefois, avant que d'tre mariez, la cotume est de
louer & de gager une fille qu'ils font coucher avec le mort pour lui
donner cet avantage d'avoir t mari avant que son corps fut brl
selon la cotume du Pas. [235]Mais Mr. le Vayer fait diverses
rflxions qui font voir que cette cotume n'est pas tout  fait vaine,
& que s'ils se marient  sept ans, ils sont capables du mariage autant
que d'autres Peuples le sont dans un ge plus avanc. La diverse
position des lieux, dit-il, rend nos temprammens si diffrens en toutes
choses, que Solin nous fera considrer des femmes qui deviennent grosses
d'enfan  cinq ans. Beato Odorico le confirme dans son Itineraire; &
l'on a v depuis peu de tems dans le Royaume du Mogol une fille ge de
deux ans seulement qui avoit le sein gros comme une nourrice, & qui
ayant eu ses purgations un an aprs, accoucha d'un garon.

La mme Jurisprudence Ecclsiastique est tablie en Angleterre comme il
parot par le chapitre septime du titre _de matrimonio_[236] dans la
Rformation des Loix Ecclsiastiques, faite prmirement de l'autorit
de Henri VIII. & acheve & publie ensuite par Edouard VI., ce chapitre
traite, _de his qu matrimonium impediunt_; & voici ses termes, _Quorum
natura perenni aliqua Clade sic extenuata est, ut prorsus veneris
participes esse non possint, & conjugem lateat quamquam consensus mutuus
extiterit & omni reliqua ceremonia matrimonium fuerit progressum, tamen
verum in hujusmodi conjunctione matrimonium subesse non potest,
destituitur enim altera persona beneficio suscipiend prolis & etiam usu
conjugii caret_.

Les Thologiens de Hollande & leurs Jurisconsultes distinguent, de mme
que tous les autres, les causes qui empchent le mariage, en deux
classes, _alia_, disent-ils, [237] _(impedimenta)  lege; Illa sunt tas
immatura, mentis impotentia, corporis ad cohabitationem incapacitas;
Ista sunt a morbo incurabili, ut ex. gr. lepra;  Culpa,  diversitate
Religionis, a propinquitate sanguinis_. J'avou pourtant que Votius qui
est un des plus grands hommes qui ait t dans les Provinces Unies
depuis plusieurs sicles, me parot hsiter sur le parti qu'il doit
prendre au sujet du mariage des Eunuques. Il ne se dtermine point  la
vrit, & renvoye l'xamen de ces sortes de questions aux Jurisconsultes
& aux Juges auxquels il dit que la connoissance en appartient plus
lgitimement qu'aux Thologiens.[238] Ce sont donc eux qu'il faut
consulter, & comme le Droit Civil & le Droit Canon sont observez dans
ces Provinces, au moins dans les cas qui ne sont pas dterminez par
leurs Loix & par leurs Cotumes, il est ais de conclurre que le mariage
des Eunuques n'y est point permis. Voici en un mot les cas, qui selon
les Jurisconsultes, empchent de contracter mariage.

    _Lepra superveniens, furor, ordo, sanguis & absens,_
    _Lsaque Virginitas, membri damnum, minor tas,_
    _Ac hresis lapsus, fideique remissio, prorsus_
    _Sponsos dissociant & vota futura retractans._

_Fin de la seconde Partie._





TROISIME PARTIE.

     Dans laquelle on rpond aux objections qui peuvent tre faites
     contre ce qui est contenu dans la seconde Partie de cet Ouvrage; &
     dans laquelle on les rfute.




CHAPITRE PREMIER.


Premire Objection.

_Que la deffense de se marier ne doit point tre gnrale & commune 
tous les Eunuques, parce qu'il y en a qui sont capables de satisfaire
aux desirs d'une femme._


Rponse  cette Objection.

Pour xaminer cette Objection & pour y rpondre avec ordre, il faut voir
premirement, de quelle nature sont ces desirs auxquels un Eunuque est
capable de satisfaire, s'ils sont lgitimes & permis; & en second lieu,
quels Eunuques sont capables de satisfaire  ces desirs.

Arnobe[239] dit que les Eunuques sont fort amoureux, _& majoris
petulanti fieri atque omnibus postpositis pudoris & verecundi frnis
in obscoenam prorumpere vilitatem_; Trence le dit en d'autres termes,
_Ph. infanis_, dit-il, [240]_Qui ist huc facere Eunuchus potuit. P. Ego
illum nescio qui fuerit, hoc quod fecis, res ipsa indicat.... P. At pol
ego amatores mulierum esse audieram eos maximos, sed nihil potesse_.
Mais pour ne point allguer des tmoignages si anciens, le P. Thophile
Raynauld dit dans son Livre _de Eunuchis_, qu'il a l quantit
d'exemples de commerce impur entre des femmes & des hommes mutilez, & il
se moque de la confiance qu'on a en eux. Andr du Verdier dit la mme
chose dans ses diverses leons,  propos de quoi il rapporte la Sentence
d'Apollonius de Tyane contre un Eunuque du Roi de Babylone qui fut
trouv couch avec une des favorites de ce Roi. Cependant, il est
certain qu'un Eunuque ne peut satisfaire qu'aux dsirs de la chair,  la
sensualit,  la passion,  la dbauche,  l'impuret,  la volupt, 
la lubricit. Comme ils ne sont pas capables d'engendrer ils sont plus
propres au crime que les hommes parfaits, & ils sont plus recherchez par
les femmes dbauches, parce qu'ils leur donnent le plaisir du mariage
sans qu'elles en courent les risques.

    [241]_Sunt quas Eunuchi imbelles ac mollia semper_
    _Oscula delectent & desperatio barb_
    _Et quod abortivo non est opus._

[242]Tmoin cette femme de Petrone qui parlant  un homme qui fait cet
aveu, _non intelligo me virum esse, non sentio, funerata est pars illa
corporis qu quondam Achilles eram_, s'exprime en ces termes, _Nunc
etiam languori tuo gratias ago, in umbra voluptatis diutis lusi_. Cette
femme toit du caractre de cette Gellia contre laquelle Martial a fait
cette sanglante Epigramme adresse  Pannicus,[243]

    _Cur tantum Eunuchos habeat tua Gellia, quris?_
    _Pannice, vult fu..... Gellia, non parere._

C'est cette Gellia dont Martial fait ailleurs un si vilain portrait; &
des larmes de laquelle il parle de cette manire,[244]

    _Amissum non flet, cm sola est Gellia, patrem._
    _Si quis adest, juss prosiliunt lacrym._

[245]L'Ecclsiastique dit, que celui qui viole la Justice par un
jugement injuste, est comme l'Eunuque qui veut faire violence  une
jeune vierge. On sait qu'il y a eu autrefois des Pas o les Princesses
vierges toient confies  la garde des Eunuques. Le Sage compare la
Justice  une de ces vierges, & les Juges  ceux qui auroient d la
garder avec une fidlit pleine d'un profond respect. Quelques Eunuques
sont donc capables de satisfaire  quelques desirs d'une femme, mais
tous ces desirs sont illgitimes & ne peuvent point tre permis dans le
mariage, _obscn procul hinc discedite flamm_! [246]Une femme qui a ces
desirs est une paillarde, & un Eunuque qu'elle souffre dans son lit est
l'instrument de son crime. Voici la Sentence qui les dclare coupables
l'un & l'autre; [247]_origo quidem amoris honesta erat, sed magnitudo
deformis; nihil autem interest ex qua honesta causa quis insaniat; unde
& Xistus Pithagoricus in sententiis; Adulter est, inquit, in suam uxorem
amator ardentior; In aliena quippe uxore omnis amor turpis est, in sua
nimius. Sapiens judicio debet amare conjugem, non affectu; non regnet in
eo voluptatis impetus, nec prceps feratur ad coitum; nihil est
foedius qum uxorem amare quasi adulteram._ Saint Jrme prononce leur
condamnation plus clairement & plus expressment; _Liberorum erg_,
dit-il, _in matrimonio concessa sunt opera, voluptates autem qu de
meretricum amplexibus capiuntur in uxore sunt damnat_. Les Casuistes
dcident mme fort prcisment, que les mariages qui se font par
amourette, comme on parle, sont trs blmables. Les mariages drglez,
disent-ils, ont t la cause du dluge; [248]les fils de Dieu voyans que
les filles des hommes toient belles, prirent celles d'entr'elles qui
leur avoient pl; ces mariages furent cause de la ruine de toute la
terre.

Le desir lgitime & permis d'une femme est d'avoir des
enfans. [249]Donnez moi des enfans, disoit la chaste Rachel  Jacob son
mari. Didon se voyant sur le point d'tre abandonne de son ne, lui
parle en ces termes,[250]

    _Saltem si qua mihi de te suscepta fuisset_
    _Ante fugam soboles, si quis mihi parvulus aul_
    _Luderet neas, qui te tantum ore referret_
    _Non equidem omnin capta aut deserta videret._

Je veux tre mre, je veux engendrer des enfans, & c'est pour cela que
j'ai pris un mari, c'est l le langage d'une femme honnte & sage: &
bien loin que, selon les rgles de la fausse pudeur de certaines gens,
elle soit blamable, lors qu'elle se plaint de ce que son mari n'est pas
capable de satisfaire  ses justes desirs, & qu'elle demande d'en tre
spare, elle est au contraire trs digne de louanges de ne pouvoir se
rsoudre  faire toute sa vie les actions d'une impudique; [251]_volo
esse mater, volo filios procreare & ide maritum accepi, sed vir quem
accepi frigid natur est, & non potest illa facere propter qu illum
accepi_. C'est l le but lgitime du mariage. Il est vrai qu'on n'y
parvient pas tojours; il y a des femmes striles, mais on n'en sait
pas la cause; il ne manque rien  elles, ni  leurs maris, de ce qu'il
faut pour engendrer, l'un n'a rien  reprocher  l'autre, c'est  Dieu
qu'ils doivent demander des enfans: ils sont dans le cas de [252]Jacob,
qui disoit  sa femme lors qu'elle lui demandoit des enfans, _suis je
Dieu?_ Quoi qu'il en soit, lors qu'on se marie, il faut suivre le
conseil que l'Ange Raphael donnoit  [B]Tobie, Ecoutez-moi, lui dit-il,
& je vous apprendrai qui sont ceux sur qui le Dmon a du pouvoir; lors
que des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'ils bannissent
Dieu de leur coeur, & de leur esprit, & qu'ils ne pensent qu'
satisfaire leur brutalit comme les chevaux & les mulets, qui sont sans
raison, le Dmon a pouvoir sur eux. Mais pour vous la troisime nuit
vous recevrez la bndiction de Dieu, afin qu'il naisse de vous deux des
enfans dans une parfaite sant. La troisime nuit tant passe vous
prendrez cette fille dans la crainte du Seigneur, & dans le desir
d'avoir des enfans, pltt que par un mouvement de passion, afin que
vous ayez part  la bndiction de Dieu.

Tous les Eunuques ne sont pas capables de satisfaire mme  ces desirs
impurs dont je viens de parler; les Jurisconsultes distinguent les
Eunuques. [253]_Quantm inter est_, disent-ils, _inter hc vitia qu
Grci, [Grec: kakontheian] vitiositatem dicunt, interque [Grec: paths]
id est perturbationem, aut [Grec: noson], id est morbum, aut [Grec:
arrsian], id est grotationem, tantum inter talia vitia & cum morbum ex
quo quis minus aptus usui sit, differt_; les uns pchent en quantit
d'humeur radicale, d'autres en qualit, d'autres en quantit & en
qualit tout ensemble; & enfin, _sin autem quis ita spado est ut tm
necessaria pars corporis ei penits absit, morbosus est_, dit la Loi 7.
ff. _de dilitio Edicto & Redhibitione, & quanti minoris_. Mais de
quelque nature qu'ils soient, il ne leur doit point tre permis de se
marier, parce qu'ils ne peuvent satisfaire qu' des desirs impurs,
illgitimes, illicites, & qui bien loin d'tre approuvez, ne doivent pas
mme tre tolrez.

[Illustration]





CHAPITRE II.


Seconde Objection.

_Le mariage est un Contract civil, par lequel il est permis  tout le
monde de s'engager._


Rponse  cette Objection.

Il y a plusieurs causes pour lesquelles le mariage ne peut tre
contraint; les Jurisconsultes en ont renferm les principales dans ces
trois Vers;

    _Votum, vis, error, cognatio, crimen, honestas,_
    _Relligio, raptus, ordo, ligamen & tas,_
    _Amens, affinis, si Clandestinus & impos._

Mais il faut entrer dans un xamen plus particulier de cette matire qui
est digne d'attention;

C'est un principe en droit, que _Edictum Matrimonii est prohibitorium_,
c'est  dire, que _Matrimonium cuilibet contrahere licet, cui non
prohibetur_. Il n'est donc pas si gnralement permis qu'il n'y ait des
cas & des personnes auxquelles il soit deffendu.

Les causes qui empchent le mariage sont en assez grand nombre & de
diverse nature. Les unes sont tires galement du Droit Civil, & du
Droit Canon; les autres manent uniquement du Droit Civil, & les autres
sont tablies particulirement par le Droit Canon.

Celles qui sont communes  l'un &  l'autre droit, sont l'ge de pubert
qu'on n'a point atteint; la parent, l'alliance, la diffrence de
Religion, l'impuissance du mari, ou de la femme, & l'honntet publique;

Celles qui sont particulires au Droit Civil, sont l'tat de la
personne, si elle est esclave & qu'on ait cr qu'elle toit libre; le
rapt, la puissance qu'on a sur la fille, _propter periculum impressionis
sive coactionis_; l'ingalit du rang toit aussi autrefois une cause
qui empchoit le mariage, mais elle a t retranche dans le Droit Civil
nouveau, c'est  dire, par les Constitutions des derniers Empereurs.
_Jure novissimo inter eas personas nupti non prohibentur._[254]

Celles enfin qui sont particulires au Droit Canon, sont de deux sortes,
les unes dclarent le mariage illgitime & inutile tout ensemble, tels
sont les ordres sacrez qu'on a pris, le voeu solemnel qu'on a fait, ou
la profession d'une vie rgulire, le rapt, & le crime; les autres
rendent illgitime seulement, telles sont les fianailles contractes
avec une autre femme; le simple voeu, la deffense du Suprieur; le
tems deffendu par l'Eglise; la parent spirituelle qu'un matre
contracte en enseignant  une jeune fille les principes de la Religion;
l'hrsie, la pnitence publique, & le crime: ce crime dont le Droit
Canon parle ici a diverses espces. 1. L'inceste. 2. La mort qu'un mari
a donn  sa femme pour en pouser une autre. 3. La mort donne  un
Prtre; le rapt fait de la promise d'un autre. 4. Un mariage contract
auparavant avec une Moinesse, ou une Religieuse.

Voila donc beaucoup de causes qui empchent de contracter mariage, de
sorte qu'on ne peut pas dire qu'il soit permis  tout le monde, &
tojours, de le Contracter. L'impuissance du mari est une des
principales, aussi est-elle galement tablie par le Droit Canon, comme
je l'ai fait voir amplement dans la seconde partie de cet Ouvrage.

Cette Jurisprudence n'est pas particulire aux Contracts de mariage,
elle s'tend aux accords, aux Pactes, &  toute sorte de Contracts;
_Edictum Contractuum est prohibitorium_, c'est  dire, _omnibus
contrahere licet quibus non prohibetur_; mais il est dfendu  certaines
gens de contracter. 1. Par la nature, lors qu'ils ne sont point capables
de donner leur consentement, tels sont les fous, les innocens, les
furieux, les prodigues, qui sont mis au mme rang que les furieux; les
yvrognes pendant qu'ils sont yvres; les enfans en bas ge, les sourds &
les muets. 2. Par la Loi, tels sont les fils de famille; le pre mme
auquel il n'est point permis de contracter avec son fils qui est sous
son pouvoir; une femme, un esclave, un Gouverneur de Province, _propter
periculum metus & impressionis_.[255] 3. Par les hommes, ab homine, par
convention faite entr'eux, par xemple, Mvius a vendu son cheval 
Titius  condition qu'il ne le revendroit point ou que s'il le revendoit
ce ne pourroit tre qu' certaines personnes, il n'est pas permis 
Titius de le vendre  une autre. Mvius, en le lui vendant lui a impos
la loi, _Rei enim su quisque moderator est, & arbiter; Rei su legem
quisque dicere potest_. 4. Enfin, par les Cotumes des lieux o l'on se
trouve, par xemple, _Donationem contrahere conjuges prohibentur ne
promercalis inter eos amor fiat_, &c.

Il est des choses comme des personnes, il n'est pas permis de contracter
de toute sorte de choses; il y en a dont la nature dfend de contracter,
d'autres, la Loi, & d'autres les accords faits entre les hommes; les
choses Sacres, Religieuses & Saintes, sont d'une nature  n'entrer
jamais dans le commerce des hommes; un homme libre, _liberi hominis
contractus non est_. Les choses impossibles. Certaines choses sont
deffendues par la Loi, telles sont celles par lesquelles le Public
recevroit du prjudice, _ex quibus utilitas publica lderetur_. Les
choses infames & mal-honntes qui sont contre les bonnes moeurs. La
succession d'un homme vivant, _contractus de futura successione
viventis_. _Ab homine._ Par accord fait entre les hommes, par xemple,
_si quis caveat ne vicinus qurat aquam in suo solo_. C'est donc une
erreur de croire qu'il soit permis  tout le monde de contracter; il est
encore moins permis  tout le monde de contracter mariage. On dit
communment que le Contract est le pre de l'obligation, _vulg dicitur
contractus pater obligationis, mater ver actionis, obligatio_. Tous
ceux qui contractent sont tenus de donner ou de faire ce qu'ils ont
promis, _omnis obligatio vel in dando vel in faciendo consistit, ac
demm_, disent les Jurisconsultes, _nisi quis id, aut det, aut faciat
quod daturum se facturumve promisit, actione coram Magistratu proposita,
ad id cogi potest_; sans cela ce seroit un Contract frustratoire &
ridicule. Comment un Eunuque peut-il s'obliger  procrer ligne? Et
quand il s'y seroit oblig, comment pourroit-on le contraindre 
xcuter sa promesse? Tout cela est impossible; or _ex sui natura res
qu nec dari nec fieri ullo modo potest, in contractum deduci non debet;
impossibilium enim nulla est obligatio_; voila la rgle de
Droit; [256]_sub conditione data, non data censentur, cessante
conditione; itaque deficiente conditione contractus celebratus censetur
resolutus ab ipso initio_. [257] On se marie sous la condition que le
mari engendrera ligne, s'il ne peut l'engendrer le mariage est nul &
rsolu. L'honntet publique veut donc qu'on l'empche, & il vaut mieux
le deffendre, que d'tre obligez ensuite  le casser, comme je l'ai fait
voir ailleurs.




CHAPITRE III.


Troisime Objection.

_Un Eunuque pouvant remplir tous les devoirs du mariage, except ceux
qui concernent la gnration, peut le contracter parce que_, consensus
non concubitus matrimonium facit.

Un [258]savant homme & bel esprit tout ensemble dit, qu'il faut sur tout
qu'un homme sache son mtier; car, ajote-t-il, il est honteux qu'on
dise de nous, que nous savons except ce que nous devons savoir. On
peut dire qu'il est ridicule de prtendre qu'un mari soit un bon mari,
remplissant bien les devoirs du mariage, lors qu'il n'est pas capable
d'en faire les principales fonctions. Il n'est pas d'un mari comme de ce
bouffon dont le Cardinal du Perron a parl. [259]Etant  Mantou le Duc
lui fit voir un bouffon qu'il disoit tre _Magro Buffone, & non Haver
Spirito_. Le Cardinal rpondit que ce bouffon avoit pourtant de
l'esprit, & le Duc lui ayant demand pourquoi? Parce, lui dit-il, qu'il
vit d'un mtier qu'il ne sait pas faire; le mtier de mari n'est pas la
mme chose, on n'en vit point, lors qu'on ne le sait pas faire;

    [260]_Nihil ibi per ludum simulabitur, omnia fient_
    _Ad Verum._

Quand cela n'est point une femme souffre beaucoup, une nuit lui parot
bien longue,

    [261]_O nox qum longa es qu facis una senem!_

Tmoin les angoisses & les sueurs froides de cette femme dont parle
Martial[262],

    _Cum sene communem vexat spado Dyndimus Eglen_
        _Et Jacet in medio ficca puella toro,_
    _Viribus hic operi non est, hic utilis annis._
        _Ergo sine effectu prurit uterque prior._
    _Supplex illa rogat pro se miserisque duobus,_
        _Hunc Juvenem facias, hunc Cytherea virum!_

Ce n'est donc pas dans la pratique qu'on trouve la vrit de cette
maxime, [263]_Consensus non Concubitus matrimonium facit_. Voyons en quel
sens, & de quelle manire on la trouve dans la Thorie.

Les Jurisconsultes mettent une grande diffrence entre le consentement
qui se donne aux fianailles, & celui qui se donne aux nces; l'un ne
consiste qu' promettre de clbrer les nces, & l'autre consiste 
promettre qu'on consommera le mariage. [264]_Aliud est_, disent-ils,
_Nuptias contrahere, aliud ad Nuptias contrahendas se se obligare_. L'un
de ces consentemens fait une paction, _de futuro conjugio_. L'autre au
contraire en fait une _de prsenti_. Dans l'un ce n'est qu'une promesse
_de accipienda uxore_; Dans l'autre c'est l'excution de cette promesse,
_uxor accipitur. Promssio prius facta verbis, rebus ipsis, & factis
ratificatur._ Il y a autant de diffrence entre ces deux consentemens,
qu'il y en a entre la promesse & l'excution. Dans l'un l'homme ne
consent pas d'tre aussi-tt mari & de consommer le mariage, il promet
seulement de le devenir. Mais dans l'autre, l'homme _eo ipso momento
maritus fieri vult, & eo animo & destinatione consentit ut sit
matrimonium_. Il promet de le consommer; c'est au premier de ces deux
cas qu'il faut appliquer la maxime dont il s'agit ici.

Mais voici le sens vritable de cette maxime, & l'application qu'il en
faut faire. Elle signifie que la simple cohabitation ne fait point
l'essence du mariage; il ne suffit pas d'avoir connu charnellement une
femme pour en conclure qu'on est mari avec elle, le consentement de
l'un & de l'autre d'tre mari ensemble, est absolument ncessaire. Ce
consentement n'est point celui que ces deux personnes se donnent
mutuellement de se connotre l'une l'autre, _consensus cohabitandi &
individuam vit consuetudinem retinendi facit conjugium_, selon le
sentiment des Jurisconsultes; ce n'est donc ni le consentement seul, ni
la cohabitation seule, qui font sparment le mariage, c'est
l'assemblage de tous les deux. D'ailleurs, le consentement dont il est
ici question, _ad Nuptiarum probationem, sed non ad Nuptiarum
substantiam, pertinet_. Le but de cette maxime n'est pas de dclarer en
quoi consiste l'essence du mariage, mais  quel tems il faut le fixer, &
de quel moment il faut compter qu'il est contract. _Non ex concubitu
nupti fatis probantur, sicuti & retr secubitu matrimonium non
dissociatur, seu separatione Thori aut habitationis._ Ces unions & ces
sparations ne concluent rien; il y a des conjectures plus certaines
tablies par les Jurisconsultes pour juger de la consommation du
mariage; ils les tirent _ex comparatione personarum, ex vit
conjunctione, ex vicinorum opinione, ex deductione in domum mariti; ex
aqu & ignis acceptione, ex dotalibus instrumentis, seu tabulis
nuptialibus, seu testatione_, ce qui, au rapport de Busbeque, fait parmi
les Turcs, la diffrence de la femme & de la concubine. Mais tout cela
n'est point l'essence du mariage, ce sont des conjectures, ou des
preuves, par lesquelles on peut juger qu'il y a un mariage contract
entre certaines personnes. Si le mariage ne consistoit que dans le
consentement on pourroit bien dire comme cette femme qu'Ovide fait
parler,

    _Si mos antiquis placuisset matribus idem,_
        _Gens hominum vitio deperitura fuit._
    _Qui que iterm Jaceret generis primordia nostri_
        _In vacuo lapides orbe parandus erat._

[Illustration]





CHAPITRE IV.


Objection quatrime.

_Quand on ne peut pas tre auprs d'une femme comme mari, on doit y tre
comme frre, & habiter avec elle comme avec une soeur._


Rponse  cette Objection.

Cette objection est fonde sur le chapitre _Laudabilem est infr_[265],
qui contient ces mots, _quod si ambo consentiant simul esse, vir etiam &
si non ut uxorem, saltem habeat ut sororem_, la glose sur ces mots
_ambo_, dit prcisment qu'il faut que l'un & l'autre consentent, _quia
cum nullum sit matrimonium non tenetur alter alteri_.

Deux rflexions dtruiront l'objection fonde sur ces paroles. La
prmire, qu'elles sont rlatives  la facult qui est donne  la femme
de faire rsoudre son mariage, aprs que pendant un certain tems elle
s'est assure de l'impuissance de son mari; elle peut faire casser son
mariage,  moins que l'un & l'autre ne veuillent bien habiter ensemble
comme frre & soeur. Il parot donc par l qu'il s'agit d'un mariage
contract, & non pas d'un mariage  contracter. Qu'il s'agit d'un homme
reconnu impuissant aprs une longue exprience, & non point d'un Eunuque
qui est notoirement impuissant, & qui ne peut par aucun ressort de la
nature, ni par aucun artifice de l'art devenir jamais capable
d'engendrer.

La seconde rflxion consiste en ce qu'il faut que l'une & l'autre des
parties consente de rester ensemble sur ce pied de frre & de soeur:
ce qui montre qu'il n'y a plus de lien entr'eux; que le premier
consentement qu'ils ont donn  leur union n'ayant pas produit l'effet
pour lequel il avoit t donn, il est naturellement & _ipso facto_
rvoqu. Qu'il en faut un nouveau donn sur connoissance certaine de la
personne; qu'alors ce n'est plus un mariage, mais une union de support
qui ne peut tre qu'onreuse  la femme; car enfin, le doux nom de
soeur n'est pas capable de consoler de la perte des avantages de la
qualit de femme. Quand on est une fois mari on ne s'aime plus
qu'entant qu'on est mari & femme. Comme cette Biblis dont Ovide nous
fait l'histoire, une femme n'aime point d'tre appelle soeur par un
homme qui tient lieu de mari.

    [266]_Jam Dominum appellat, jam nomina sanguinis odit,_
    _Biblida, jam mavult, qum se vocet ille sororem._

En un mot, cette objection tombe d'elle-mme, puis qu'elle ne concerne
que des mariages contractez avec des hommes reconnus impuissans par
l'usage; & qu'il s'agit ici de savoir s'il doit tre permis  des
Eunuques connus pour tels, de contracter mariage.

[Illustration]





CHAPITRE V.


Cinquime Objection.

_Si le Mariage devoit tre deffendu aux Eunuques parce qu'ils ne peuvent
pas engendrer, il devroit l'tre aussi aux personnes ges que la
vieillesse rend incapables de faire les fonctions du mariage; & ne leur
tant point deffendu, il ne doit point l'tre aussi aux Eunuques._


Rponse  cette Objection.

Cette objection est fonde sur un faux principe, savoir qu'on n'a droit
d'tre mari qu'entant qu'on est capable d'engendrer; si cela toit, ds
qu'un mari & une femme n'engendrent plus, ou lors que la femme est
strile il faudroit les dmarier. Ce principe & la consquence qui s'en
tire naturellement sont si absurdes, qu'il suffit de les proposer pour
les faire rejetter.

Si cette Objection n'est point fonde sur ce principe elle est encore
moins sotenable; car un homme,  moins que d'tre retourn en enfance,
ou que d'tre attaqu de quelqu'infirmit capitale, est capable
d'engendrer dans quelqu'ge qu'il se trouve. On voit mille xemples dans
le monde de vieillards qui ont eu des enfans  l'ge de quatrevingt &
dix ans, qui est l'ge le plus avanc de l'homme; de sorte qu'on peut
dire qu'un homme bien constitu peut engendrer toute sa vie; cependant,
s'il toit tellement dcrpit qu'il ne pt faire aucune fonction du
mariage, qu'il ft comme un Eunuque, j'avou qu'il agiroit contre
l'institution du mariage, & que le Magistrat, ou ses Suprieurs
Ecclsiastiques feroient trs bien de l'en empcher en lui reprsentant
ce qu'Ajax dit  Ulysse dans les Mtamorphoses d'Ovide,

    _Debilitaturum quid te petis Improbe munus?_

Qu'il va faire comme le mle des Alcyons qui tant si vieux qu'il ne
peut se remuer, s'apparie avec sa femelle & meurt en cet tat. A moins
que cet homme n'et eu plusieurs enfans dans sa jeunesse, ou qu'il et
eu une femme strile, en ce cas il peut trs lgitimement,  mon avis,
pouser une femme d'un ge proportionn au sien, [267]parce que le feu de
la jeunesse tant pass dans l'un & dans l'autre, & les inconvniens que
je remarquerai dans le chapitre suivant n'tant point  craindre, c'est
proprement dans ce cas qu'un mari recevant beaucoup d'aide & de secours
de sa femme il peut la regarder comme soeur, s'il ne peut la regarder
comme femme, puis que lui ni elle ne peuvent point procrer ligne.

Mais la principale raison est, que les gens auxquels on n'a que la
vieillesse  reprocher, auroient p, peut-tre, engendrer, & ont,
peut-tre, effectivement engendr dans leur jeunesse; ils ont donc la
facult d'engendrer, mais ils n'engendrent point en effet; l'ge est en
eux un obstacle plus puissant que la nature qui les avoit rendus
capables d'engendrer. Or ne voit-on pas que la nature fait souvent des
efforts, ou que la Providence lui donne des forces par le moyen
desquelles elle surmonte les obstacles de l'ge. [268]Je ne rapporterai
point la Fable du bon Vieillard Hircus qui pria trois Dieux qui vinrent
chez lui, de lui donner un fils, quoi que sa femme ft dj fort avance
en ge, ce qu'ils lui accordrent; les Savans croyent que c'est
l'histoire d'Abraham & de Sara, dguise: mais j'allguerai le
tmoignage de Valesque de Tarente qui dit, comme une chose fort
merveilleuse, dans son _Philonium_[269], qu'il a v une femme qui avoit
ses mois  l'ge de soixante ans, & qui eut un fils  l'ge de
soixante-sept ans. Et le tmoignage de Mauricius Codeus, qui dit dans
son Commentaire sur le premier Livre d'Hypocrate touchant les maladies
des femmes, qu'il a appris qu'une Demoiselle a eu ses mois tant ge de
soixante & dix ans, & qu'elle avoit con un enfant bien form, dont
elle avoit avort pour avoir t trop agite du mouvement d'un Coche
dans lequel elle avoit t. La Loi _si major_ au Code _de legitim.
Hred._ parle d'un enfant mis au monde par une femme qui avoit pass
cinquante ans. Cornelia dont Pline parle, eut aprs soixante-deux ans
Volusius Saturninus qui fut Consul. Et le Docte Joubert dit
positivement, qu'une femme marie  un Coturier dans la Ville
d'Avignon, nomm _Andr_, domestique du Cardinal de Joyeuse, continua
d'enfanter jusqu' l'ge de septante ans. Mais si la nature ne peut pas
surmonter ces obstacles, Dieu qui est le Matre de la nature, ne les
surmonte-t-il pas souvent, en donnant des enfans  des femmes qui ont
perdu l'esprance d'en avoir, [270]Sara, & Anne, qui depuis[271] fut mre
de Samuel, en sont des exemples. Il donne, dit le Psalmiste,  celle qui
toit strile la joye de se voir dans sa maison la mre de plusieurs
enfans. [272]Le Prophete Esae dit la mme chose, & l'exprience l'a
justifi si souvent qu'il n'y a point lieu d'en douter.

Il y a donc bien de la diffrence entre le mariage des Vieillards &
celui des Eunuques. Dieu se sert souvent de moyens humains pour faire
des Miracles. Les personnes fort ges peuvent servir de moyens, mais
les Eunuques n'ayans point ces moyens, ils ne peuvent point tre des
instrumens dans la main de Dieu pour faire ces miracles. Ainsi on peut
dire que, ni naturellement, ni surnaturellement, ils ne peuvent point
engendrer, & que par consquent ils ne sont en nulle manire, ni
capables, ni dignes du mariage.

[Illustration]





CHAPITRE VI.


Sixime Objection.

_Quand la femme qui pouse un Eunuque sait qu'il est Eunuque, & qu'elle
n'ignore point les consquences de son tat, il doit lui tre permis de
l'pouser si elle le souhaite, parce que_ volenti non fit injuria.


Rponse  cette Objection.

Cette maxime _Volenti non fit injuria_, est tablie par le Droit Civil,
& par le Droit Canon; l'un dit, [273]_que usque ade autem injuria qu
fit liberis nostris, nostrum pudorem pertingit, ut etiam si volentem
filium quis vendiderit patri, suo quidem nomine competit injuriarum
actio, filii ver nomine non competit, quia nulla injuria est qu in
volentem fiat_; l'autre Droit dit que, [274]_scienti & consentienti non
fit injuria_; Elle est tire de la Loi 145. _ff de diversis regulis
juris_, qui porte, que _nemo videtur fraudare eos qui sciunt &
consentiunt_, & elle est en quelque sorte explique par le . _si
intelligatur_. 6. de la Loi prmire, _Dig. de dilitio Edicto. Si
intelligatur vitium, morbus que mancipii ut plermque signis quibusdam
solent demonstrare vitia, potest dici edictum cessare; hoc enim tantm
intuendum est ne emptor decipiatur._ Pour pouvoir conclure qu'une femme
est trompe volontairement & de son consentement, il faut qu'il conste &
qu'il apparoisse clairement & manifestement qu'elle n'a t ni induite,
ni sduite; qu'elle a s les defauts de l'Eunuque, & les incommoditez
qu'elle en souffriroit, sans cela elle est trompe, & elle est trompe
par surprise & non pas volontairement. J'ajote qu'il faut qu'une femme
soit assure de sa continence & de sa chastet, qu'elle sache que les
defauts de l'Eunuque, & les incommoditez qu'elle en souffrira, mettront
l'une & l'autre de ces deux vertus trs souvent  l'preuve, & qu'elle
pourra srement sotenir toutes ces preuves, sans cela, prsuppos que
_volenti non fiat injuria_ le Magistrat ni ses Suprieurs
Ecclsiastiques ne doivent point lui permettre de s'exposer  la
tentation, & de se mettre dans un danger vident de tomber dans le crime
comme je le ferai voir dans la suite de ce chapitre; il ne doit point
lui permettre par consquent de se marier; l'Objection tombe dans ce
cas. Il y a d'autres exceptions  cette rgle gnrale, que les
Jurisconsultes rapportent; par xemple, [275]_si quis puellam volentem
rapuerit; si quis filium volentem intervertat. Si quis servum volentem
corrumpat_; & plusieurs autres semblables. Le sens vritable de cette
maxime est, qu'une personne qui a consenti  l'injure qui lui a t
faite, ne peut point agir par action d'injure contre l'injuriant. Voici
donc l'application qu'il faut faire de cette maxime au cas du mariage
d'un Eunuque. Lors qu'un mariage est dclar nul par, ou  cause de
l'impuissance du mari, il n'est pas seulement condamn  rendre la dote
qu'il a re de sa femme, pour laquelle il n'est point admis ni re 
faire cession de biens, mais aussi aux dommages & intrts envers elle,
& elle n'est point tenu  la restitution des bagues qui lui avoient t
donnes. Mais lors qu'elle a s, avant que de l'pouser, qu'il toit
impuissant, elle peut bien faire casser son mariage, ou pltt faire
dire qu'il n'y en a point, mais elle ne peut pas intenter l'action
d'injure ou de dommages & intrts, parce que _volenti non facta fuit
injuria_. Elle mrite qu'on lui fasse ce reproche d'Horace[276] _Prudens
emisti vitiosum, dicta tibi est lex, insequeris tamen hunc & lite
moraris iniqua_. C'est l la Jurisprudence universelle de tous les Pas.
Mais pour rpondre solidement & d'une manire qui soit sans replique 
cette Objection, je ne puis faire rien de mieux que de me servir des
termes du Docte Cyprus, tels qu'ils sont contenus dans les Articles 41.
& 42. du Paragraphe treizime du chapitre neuvime de son excellent
Ouvrage, _de Jure connubiorum_: en dtruisant l'Objection ils finiront
aussi trs dignement ce chapitre & cet Ouvrage. [277]_Quritur si mulier
spadoni vel Eunucho fidem dederit, non ignara eum hoc vitio affectum,
vel post sponsalia resciverit, eum virum non esse, & nihilominus nuptias
consummare cupiat, id ei concedendum fit? Et si quidem constiterit eum
ad commixtionem conjugalem inhabilem esse, nuptiis illi inter dicendum &
sponsalia dissolvenda existimaverim. 1. Quod lege Divina spadones
prohibeantur mariti fieri. Deuteronom. 13. Itaque nec illis mulieres
nubere possunt. 2. Quod & Imperatorum constitutionibus id vetitum est.
3. Quod ejusmodi conjugium Benedictionis non sit capax. 4. Quod nulla
istarum causarum propter quas conjugium  Deo institutum est, hic locum
habeat. 5. Propter periculum, ne mulier alibi amori operam dare
incipiat, (ut est natura hominum proclivis ad libidinem) & conjugio,
cujus usum nullum habere potest, pro velamento turpitudinis utatur. Nec
ad rem facit quod mulier sciens volens nuptias illas cupiat; Nam in re
tanti momenti Magistratus est partibus consulere qui suis commodis
consulere non possunt, cm perire volens audiendus non sit. Nam verendum
est, ut dixi, ne mulier ejus pertsa conjunctionis alium portum qurat
quo se se recipiat, ut Theognidis verbis utar. Quibus incommodis
Magisstratum mederi oportet, usque ade ut etsi de viri vitio aut morbo
non quratur uxor, nihilominus hisce nuptiis intercedere debeat._

_Sed quid si mulier sciens volens spadoni nupserit, & matrimonium
consommatum sit? Resp. sibi Imputare debet qu ei quem scit virum non
esse, nupserit. Interim tamen matrimonium [Grec: agamos gamos], id est
pro nullo habendum est, ut quod contra leges inter eas personas coirit,
qu matrimonio jungi non possunt. Qu de Caus etiamsi cum facti non
poeniteat, nihilominus  Viro discedere debere, & si nolit, segregandam
esse existimaverim. Neque enim mulier prava & legibus prohibita su
conniventia recta efficere potest. Et Conjugium confirmatur officio
carnali, Verum antequm confirmetur, impossibilitas officii solvis
vinculum conjugii. 33. Qust. 1. cap. 1. Verba Augustini. Quamvis contra
sentiat Papa Alexander, vel ut alii volunt, Lucius, cap. requisivisti,
33. Qustione prima, qui vult eas qu pro uxore haberi non possunt, pro
sororibus habendas; quod vix est ut defendi possit, idque propter illas,
quas commemoravimus causas._

FIN.

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] Comme l'illustre Mr. Bayle toit encore en vie quand cette Ddicace
a t faite, on n'a pas trouv qu'il fut ncessaire d'y rien changer,
quoi qu'il soit mort depuis.

[2] Mr. de Montpinslon.

[3] Histoire des Ouvrages des Savans. Mois de Janvier, Fvrier & Mars
1706. pag. 84. & suiv.

[4] Nouv. de la Rpub. des Lett. Janv. 1704 p. 117.

[5] Nouvelles de la Rpublique des Lettres tom. 1. Mois d'Avril 1684.
pag. 117.

[6] Patiniana pag. 25.

[7] Capitul. 9. tit. 19 de procuratoribus lib. 1. sexti Decretal.

[8] Imperat. Leonis constitut. 26. in princip.

[9] Novel. 21. tit. 1. de Nuptiis. In prfat.

[10] L. 197. de divers. regul. Jur.

[11] Liv. 14. ch. 6.

[12] In Eutrop. lib. 1. V. 339.

[13] Christophori Helvici Theatrum Historicum pag. 5.

[14] St. Remuald. Thresor Chronol. & Histor. fol. tom. 1. pag. 79.

[15] Valere Maxime liv. 9, ch. 3. art. 13.

[16] Lucien dans son dialogue Intitul le menteur ou l'Incredule.

[17] Etymologicon Lingu Latin.

[18] Genese Ch. 37. V. 36.

[19] Joseph. Antiq. Judaic. liv. X. ch. 16.

[20] St. August de civit. Dei. tom. 1. pag. 603.

[21] L. 2. . 1. ff. de Adoptionibus.

[22] Lettre 117. dans la traduction que Mr. l'Abb de Bellegarde a faite
des Epitres de S. Basile.

[23] Lib. 16. cap. 7.

[24] Lib. 16. cap. 7.

[25] Controvers. 33. lib. 5.

[26] St. Matth. ch. 19. V. 12.

[27] L. 147. de div. reg. Jur.

[28] L. 121. ff. de verbor. significat.

[29] Liv. 6. ch. 5. & sur tout. liv. 10. ch. 1.

[30] Liv. 2. Eleg. 2.

[31] Voy. Plin. liv. 13. ch. 4.

[32] Plutarq. In Alexandr.

[33] Liv. 7. ch. 2.

[34] Satyr. 10. V. 306. 307.

[35] Liv. 6. ch. 10.

[36] Voy. Crinitus de honnesta disciplina liv. 9. S. Romuald fol. tom.
2. pag. 185.

[37] Luithprand. Ticinensis. liv. 4. de rebus per Europam gestis. cap.
4. Meibomius. Rerum Germanicar. tom. 1. c. 47. pag. 247. Camerar.
Meditat. Historic. tom. 1. lib. 5. cap. 19.

[38] Act. 1. Scen. 2.

[39] Liv. 6. ch. 1. art. 13.

[40] Liv. 2. Epigr. 60.

[41] Voyez cette Histoire dans le Diction. Histor. & Crit. de Mr. Bayle.
Les Articles _Abelard, Helose, Foulques & Paraclet_.

[42] Ch. 31. V. 21, 22.

[43] Herodote liv. 8.

[44] Instit. lib. 4. tit. 4. de Injuriis.  7.

[45] Novell. 42. ch. 1.

[46] Amor. lib. 2. Eleg. 3. V. 3. & 4.

[47] Novell. 60.

[48] Apol. 2. pag. 71. adresse  l'Empereur Antonin.

[49] Epistol. 5. 6. ad Pammachium de Erroribus Origini.

[50] Dupin nouvelle Bibliothque des Auteurs Ecclsiastiques tom 1. pag.
121. &c. tir d'Eusebe liv. 6. ch. 2. . 19. traduction Franoise, les
chapitres de laquelle ne se rapportent point  l'Edition Grque ni
Latine.

[51] S. Romuald. tom. 2. pag. 185. du tresor Hist. & Chronol. in fol.

[52] Eusebe parle de cette sdition, mais il n'en dit pas la cause, liv.
6. ch. 41. &c.

[53] Voyez la Vie de Tertullien & d'Origne, par Mr. de la Motte ch. 5.
sur la fin.

[54] Dupin ibid. ubi supra. Et Eusebe ibid. ch. 19.

[55] Liv. 5. ch. 21.

[56] l. 4. . 2. ff. ad legem Corneliam de sicariis et Veneficiis.

[57] Voyez Diction. Hist. & Crit. de Mr. Bayle tom. 1. pag. 955. & suiv.

[58] Essais liv. 2. ch. 29.

[59] Centuries 1. ch. C. de separatione ex causa luis Venera.

[60] Abreg. Chronol. tom. 2. pag. 639.

[61] Voyez Hippocrat. lib. Aphorism. 28. & 29.

[62] Plin. lib. II. cap. 37.

[63] lib. 23.

[64] Tom. 17. lib. 3. tit. defectus testium vel natur, vel casu
Eunuchi, spadones, castrati. Et tit. Hermaphroditorum & sacrorum
ridiculorum.

[65] Joseph. Antiquit. Judaq. liv. 18. ch. 2. idem de la guerre des
Juifs liv. 2. ch. 7.

[66] [Grec: Eunechisan.]

[67] Liv. 1. tom. 1. Heres. 15. 16.

[68] Mr. Dodwel, dans les additions aux Oeuvres Posthumes &
Chronologiques de Pearson; dans sa digression sur le ch. 6.  l'occasion
de le prtendu Domitille, Vierge & Martyre.

[69] Plaut. in Aulular. Act. 2. Scen. 2. V. 72. 73.

[70] Mezerai Histoire de France avant Clovis in 12 pag. 160.

[71] Liv. 8. chap. 41.

[72] Liv. 1. ch. 12.

[73] Elog. 5. des Empereurs. Elog. 9. des Impratrices.

[74] Dior. Cassius, in Neron. Art. 28.

[75] Ch. 1. V. 10.

[76] Ibid. ch. 2.

[77] Judith ch. 12.

[78] Act. ch. 8. V. 26.

[79] Jrmie ch. 52. V. 25.

[80] Plat. de leg. lib. 3.

[81] Grgoire de Nazianze Oraison 23.

[82] Athanas. ad solitar. pag. 384.

[83] Amm. Marcell. liv. 18.

[84] Ibid. liv. 15.

[85] Ibid. l. 8. ch. 15.

[86] Julian. Imperat. ad Atheniens. pag. 501.

[87] Athan. ad solitar. pag. 834. 835.

[88] S. Athanas ad solitar. pag. 852 & Herman Vie de S. Athanase liv. 7.
ch. 10.

[89] Gregor. Nazianz. orat. 31.

[90] Liv. 7. ch. 10.

[91] Liv. 9. tit. 1. l. 4.

[92] Eusebe Hist. Eccles. liv. 10 ch. 8.

[93] lius Lampridius.

[94] Quint. Curt. lib. 10. cap. 1.

[95] lius Lampridius in sever.

[96] Cod. Theod. liv. 10, tit. 10, liv. 34.

[97] Liv. 5. pag. 800.

[98] Lucian. Macrob.

[99] Voyez Nouvelles de la Rpublique des Lettres Janvier 1686, art. 10.
tom. 5. pag. 87.

[100] Liv. 17.

[101] Esae ch. 56. V. 3. Ose ch. 9. V. 16. Luc ch. 13. V. 7.

[102] Claud. in Eutrop. lib. 1.

[103] Socrate Hist. Eccles. liv. 6. ch. 5.

[104] Sozomene liv. 8. ch. 7.

[105] In pseud. & in Eunuch.

[106] Liv. 3. ch. dernier.

[107] Martial. liv. 6. Epigram. 2.

[108] Liv. 9. Epigram. 7.

[109] Sueton. invit. Domitian ch. 7. art. 4.

[110] Tit. 8. liv. 48. ff.

[111] tit. 8. liv. 48. ff.

[112] l. 3. . 4. tit. Eod.

[113] liv. 26. . 28. tit. 2. l. 9. ad legem Aquiliam.

[114] liv. 4. tit. 42. l. 1.

[115] Authent. coll. 9. tit. 24. Nouv. 142.

[116] Leo. Constitut. 60.

[117] Vid. qui testament. facere poss. l. 5.

[118] l. 6 ff. de liberis & posthum. hred. instituendis vel
exhredandis.

[119] l. 6. ff. de Jure patronatus.

[120] . sed & illud. In insitut. lib. 1. tit. II. de Adoph.

[121] Ibid. ff. 4.

[122] d. ff. foemin Institut de adopt.

[123] L. 6 ff. de liber. & posth. hred. Instituendis vel exhredandis
L. 29. . penult. de in officios. Testam.

[124] Schneidevin. sur les Instituts. liv. 1. tit. 25. . 7.

[125] Institut. de hred. qualit. & differ. l. 4.

[126] L. I. . 11.

[127] L. 20. . 7. ff. qui Testamenta facere possunt.

[128] L. I. cod. quand Mulier. Tutor. off. lung. pot.

[129] L. 4. liv. 49. tit. 16. de Re militati.

[130] Plaut. in Curcull.

[131] L. 20, . 7. ff. qui testam. facer. poss.

[132] Institut. orator. lib. 5, cap. 12.

[133] L. 4. ff. ad leg. Cornel. de siccar.

[134] Liv. 7. ch. 7. exempl. 6.

[135] Juven. Satyr. 11. Aristote lib. 7. cap. 5. Histor. Animal. sop.
in Apol. lian. lib. 6. cap. 33. Plin. lib. 37. cap. 6.

[136] Voyages de la Hontan dans l'Amrique Septentrionale tom. 1. lett.
16. pag. 181. &c.

[137] Ibid. 185. 186.

[138] Lib. 32. cap. 3.

[139] Voyez Mmoires pour l'histoire des Sciences & des beaux Arts, mois
de Mai 1704. article 10. page 301. &c. tom. 7.

[140] Levitiq. ch. 22, V. 24.

[141] Deuteron. ch. V. 1.

[142] Matth. ch. 19 V. 12.

[143] Distinct. 55. c. 1.

[144] Ibid. c. 10.

[145] Ibid. c. 5.

[146] L. si ver 5. . II. lib. 9. ff. tit. 3. de his qui effuderint,
vel dejecerint.

[147] De Bell. Alexand.

[148] Cheviana tom. I. pag. 200.

[149] Voyez les Nouvelles de la Rpublique des Lettres par Mr. Bayle
tom. 4. pag. 948.

[150] Ibid. tom. 7. pag. 1466.

[151] Institut. lib. 1. tit. 9. . 1.

[152] Decret. 2. pars. causa 35. qust. 1. & 2.

[153] In Eutrop. lib. 1.

[154] Cap. tunc salvabitur 33. Qust. 5. & ibid. Gloss. fin.

[155] 1. Timoth. ch. 5. V. 14.

[156] Jrm. ch. 29. V. 6.

[157] L. 220. ff. deverbor. signif. . 3. in fin.

[158] Chap. 20. V. 35. & 36.

[159] Aul. Gel. lib. 18. cap. 6.

[160] Cap. extr. de convers. infidel.

[161] Nouvel. 73. in princip.

[162] L. Eleganter 24. . qui reprobos. ff. de pignor. act.

[163] Sext. decretal. lib. 4. tit. 2. capitul. unic.

[164] L. 14. ff. de sponsal.

[165] L. vehenda 10. . 1. ff. ad leg. Rhod. de Jactu.

[166] Voyez S. Jerme Epitr. 2. tom. 1. p. 11.

[167] 1. Liv. des Rois ch. 1.

[168] L. ea qu commendandi causa ff. . ult. de contrala. empt.

[169] Part. 1. lib. 5. disput. 12. . 10. num. 351.

[170] Lib. 5. tit. 17. l. 50.

[171] Lib. 23. tit. 3 de Juro dotium l. 39. . 1.

[172] Voyez le Tresor ou la Biblioth. du Droit Fran. par Mre. Laurent
Bouchet tom. 2. pag. 691.

[173] Tit. de Nuptiis . 12.

[174] L. 30. ff. quando dies leg. vel fideic. cedat.

[175] Vid. Pruckneri manuale mille qustionum illustrium Theolog.
Centur. 8. Qust. 43.

[176] Voyez le Tresor, ou la Biblioth. du Droit Franois par Mre Laurent
Bouchel tom. 2. pag. 689.

[177] Capitul. 10. Decretal. Gregor. lib. 4. tit. 2.

[178] Decret. 2. pars caus. 37. qust. 2. c. 17.

[179] Ibid. c. 30.

[180] Ibid. c. 37., &c.

[181] Voy. Schneidewin. in institut. lib. 1. Tit. 10. pars 4.

[182] De divortio. num. 22.

[183] On peut voir sur ce sujet les ch. 62. & 64. de la 2. Centurie des
Arrts de Mr. le Prtre.

[184] Collat. 4. Novell. 22. tit. de causis solutionis cum poena.

[185] In Eutrop. lib. 1.

[186] Terence Eunuch. Act. 2. Scen. 3.

[187] Epigr. 52. lib. 10.

[188] Epigram. 42. lib 12.

[189] Carmen Nuptiale lib. 1. m. 63.

[190] Ovid. Amor. lib. 3. Eleg. 7.

[191] Audonus Epigramm. 55.

[192] Ibid. Epigram. 275.

[193] Juven. Satyr. 6. V. 513.

[194] Ovid. ubi supr.

[195] Liv. 21. tit. 1. de ditit. dicto. l. 7.

[196] Horat. Sermon. lib. I. Satyr. I.

[197] Ch. 30. V. 21.

[198] Mr. Ocluen Capitaine de Cavalerie, & l'un des Membres de la
Socit Royale de Berlin.

[199] Voyez Livre sans nom pag. 33.

[200] Lib. 5. Epigr. 42.

[201] Ovid. de arte Amandi. lib. 1.

[202] Ibid.

[203] Plat. lib. 10. de legib.

[204] In Galb. cap. 3.

[205] Thuan. Histor. lib. 52.

[206] Tacit. Annal. lib. 4 cap. 53.

[207] Plin. Epist. 18. lib. 8.

[208] Voyez Valesiana pag. 57.

[209] Diction. Histor. & Crit. 2. Edit. tom. 1. pag. 355.

[210] Bouchet Annales d'Aquitaine fol. 143. vers. Dans Bayle Rponse
aux questions d'un Prov. tom. 1. pag. 423.

[211] Voyez l'Histoire des Ouvrages des Savans, mois de Septembre 1687.
pag. 109. & 110.

[212] Saty. 2.

[213] Hist. des Ouvr. des Sav. mois de Juillet 1696. pag. 506.

[214] Sext. Decretal. lib. 4. tit. 1.

[215] L. 60. ff.; P2: ff lib. 23. tit. 2. de ritu nupt. . 5.

[216] . si advertus Institut. de Nuptiis.

[217] Sueton. in August. cap. 44.

[218] Liv. 5. Epigram. 42.

[219] Pag. 513.

[220] Liv. 6. ch. 2.

[221] Voyez aussi l'Histoire des Ouvrages des Savans mois de Septembre
1690. art. 1. tom. 7. pag. 10. & suiv.

[222] . 28. pag. 20.

[223] . 235. pag. 358.

[224] L. si dotem. 22. . si maritus. 7. ff. solut. Matrimon.

[225] Can. quod autem.

[226] Tom. 2. Jenens. German. fol. 156. 6.

[227] Lib. 2. tit. 1. de Matrimon. & Nupt. definit. 16. & Tit. 11.
definit. 200.

[228] Hist. des Ouvrages des Savans, mois de Fvrier 1706. art. 7. pag.
89. & suiv.

[229] Ibid. mois de Dcembre 1691. art. 3. pag. 175.

[230] Lib. 5. Tit. 8. Cod. si nupti ex rescripto petantur l. 2.

[231] Hist. des Ouv. des Sav. mois de Novembr. 1687. pag. 321. Ibid
mois de Mai 1688. art. 4. pag. 35. Ibid. mois de Juillet 1688. art. 10.
Ibid mois de Septembre 1688. pag. 38. Ibid. Octobre 1688. art. 13. Ibid.
Janvier 1689. pag. 473. Ibid. Fvrier 1689. art. 4. Ibid. Mars 1689.
art. 1. pag. 13. 16. Ibid. Fvrier 1692. pag. 280. Ibid. Aot 1692. pag.
540. Ibid. Avril 1695. art. 5.

[232] Mois de Fvrier 1706. art. 7. pag. 89.

[233] Voyez la Dclaration du Roi de Prusse sur ce sujet du 7. Decembre
1689.

[234] Chap. 9. . 2. num. 13.

[235] B: Voyez les Oeuvres de Mr. le Vayer Homelie Acadmique, Homel. 2.

[236] Impress. Londini in 4. ann. 1640. pag. 40. 41.

[237] Votii Polit. Ecclesies pars prima lib. 3. Tractat. 1. de
matrimonio lectio 2. cap. 1. qust. 3.

[238] Voyez de l'usage & de l'autorit du Droit Civil dans les Etats des
Princes Chrtiens traduit du Latin d'Arthurus Duck Iuriscons. Angl. liv.
2. pag. 234.

[239] Lib. 5.

[240] Terent. Eunuch. Act. 4. scen. 3.

[241] Iuvenal. Satyr. 6. V. 366.

[242] Cap. 89.

[243] Liv. 6. Epigr. 67.

[244] Lib. I. Epigr. 34.

[245] Ch. 20. V. 2. 3.

[246] Ovid. Metamorph. lib. 9.

[247] Caus. 32. qust. 4. c. origo. &c. liberorum erg.

[248] Genes. chap. 6. V. 2.

[249] Genes. ch. 30. V. 1.

[250] neid. lib. 4.

[251] Vid. c. penult. & fin. 32. qust. 7. a. solet quri. 32. q. 2. c.
non enim 32. q. 1. c. tantum. 32. q. 4.

[252] Genes. ch. 30. V. 1.

[253] Tobie ch. 6. V. 16. & suiv.

[254] Novell. 78. cap. 3. Novell. 117. cap. 6.

[255] L. in re mandata cod. mandati.

[256] L. 10. l. 14. de adim. legat.

[257] L. 8. in princip. ff. de pericul. & commot. rei vendit.

[258] Vigneuil Marville tom. 1. pag. 376.

[259] Perroniana pag. 44.

[260] Juven. Satyr. 6. V. 324. 325.

[261] Martial. Epigr. 7. lib. 4.

[262] Lib. 11. Epigr. 82.

[263] L. 30. ff. de divers. Regul. jur.

[264] L. Si poenam ff. de verbor. obligationib.

[265] Capitul. 5. Decretal. lib. 4. tit. 15. de Frigidis & Maleficiatis.

[266] Metamorphos. lib. 9. V. 465.

[267] Ovid. fast. lib. 5.

[268] St. Romuald. Tresor Hist. & Chronol. in fol. tom. 1. pag. 93.

[269] Ibid. pag. 231.

[270] Genes. ch. 21.

[271] 1. Samuel. ch. 1.

[272] Esae. ch. 54. V. 1.

[273] L. 1. . usque ade 5. ff. de injuriis & famosis libellis lib. 47.
tit. 10.

[274] Sext. decretal. lib. 5. tit. de regul. jur. Regula 25.

[275] Novell. 22. cap. per occasionem. 6.

[276] Lib. 2. Epist. 2. V. 18.

[277] L. 6. de Appellat.








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