Project Gutenberg's Vies des dames galantes, by Pierre de Bourdeille Brantme

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Title: Vies des dames galantes

Author: Pierre de Bourdeille Brantme

Release Date: March 21, 2012 [EBook #39220]

Language: French

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VIES

DES

DAMES GALANTES

PARIS. CHARLES BLOT, IMPRIMEUR, RUE BLEUE, 7.




VIES

DES

DAMES GALANTES

PAR

LE SEIGNEUR DE BRANTOME

NOUVELLE DITION

REVUE ET CORRIGE SUR L'DITION DE 1740

AVEC DES REMARQUES HISTORIQUES ET CRITIQUES

[Illustration: colophon]

PARIS

GARNIER FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

6, RUE DES SAINTS-PRES, 6




A MONSEIGNEUR

LE DUC

D'ALENON, DE BRABANT

ET COMTE DE FLANDRES,

FILS ET FRRE DE NOS ROYS.


MONSEIGNEUR,

D'autant que vous m'avez fait cet honneur souvent  la Cour de causer
avec moy fort privement de plusieurs bons mots et contes, qui vous sont
si familiers et assidus qu'on diroit qu'ils vous naissent  vee
d'oeil dans la bouche, tant vous avez l'esprit grand, prompt et
subtil, et le dire de mesme et trs-beau, je me suis mis  composer ces
Discours tels quels, et au mieux que j'ay pu, afin que si aucuns y en a
qui vous plaisent, vous fassent autant passer le temps et vous
ressouvenir de moy parmy vos causeries, desquelles m'avez honor autant
que gentilhomme de la Cour.

Je vous en ddie donc, Monseigneur, ce livre, et vous supplie le
fortifier de vostre nom et autorit, en attendant que je me mette sur
les discours srieux, et en voyez un  part que j'ai quasi achev, o je
deduis la comparaison de six grands princes et capitaines qui voguent
aujourd'huy en ceste chrestient, qui sont le roy Henri III vostre
frre, Vostre Altesse, le roy de Navarre vostre beau-frre, M. de Guise,
M. du Maine et M. le prince de Parme[1], allguant de tous vous autres
vos plus belles valeurs, suffisances, mrites et beaux faits, sur
lesquels j'en remets la conclusion  ceux qui la sauront mieux faire
que moy.

Cependant, Monseigneur, je supplie Dieu vous augmenter tousjours en
vostre grandeur, prosprit et altesse, de laquelle je suis pour jamais,

MONSEIGNEUR,

Votre trs-humble et trs-obissant sujet
et trs-affectionn serviteur,

DE BOURDEILLE.




AU LECTEUR.


J'avois vo ce deuxiesme livre des Femmes  mondit seigneur d'Alenon
durant qu'il vivoit, d'autant qu'il me faisoit cet honneur de m'aimer et
causer fort privement avec moy, et estoit curieux de savoir de bons
contes. Ores, bien que son genereux et valheureux et noble corps gise
sous sa lame honorable, je n'en ay voulu pourtant revoquer le voeu;
ainsi je le redonne  ses illustres cendres et divin esprit, de la
valeur duquel, et de ses hauts faits et mrites je parle  son tour,
comme des autres grands princes et grands capitaines; car certes il l'a
est s'il en fut onc, encor qu'il soit mort fort jeune.




AVIS DE L'AUTEUR.


Ce volume des Dames Galantes est ddi  M. le duc d'Alenon, de
Brabant, et comte de Flandres, qui contient plusieurs beaux discours.

Le premier traite de l'amour de plusieurs femmes maries, et qu'elles
n'en sont si blasmables comme l'on diroit pour le faire; le tout sans
rien nommer, et  mots couverts.

Le deuxiesme, savoir qui est la plus belle chose en amour, la plus
plaisante, et qui contente le plus, ou la vee, ou la parole, ou
l'attouchement.

Le troisiesme traite de la beaut d'une belle jambe, et comment elle est
fort propre et a grand vertu pour attirer  l'amour.

Le quatriesme, quel amour est plus grand, plus ardent et plus ais, ou
celuy de la fille, ou de la femme marie, ou de la veufve, et quelle des
trois se laisse plus aisment vaincre et abattre.

Le cinquiesme parle de l'amour d'aucunes femmes vieilles et comment
aucunes y sont autant ou plus sujettes et chaudes que les jeunes, comme
se peut parestre par plusieurs exemples, sans rien nommer ny
escandalyser.

Le sixiesme traite qu'il n'est bien seant de parler mal des honnestes
dames, bien qu'elles fassent l'amour, et qu'il en est arriv, de grands
inconvnients pour en mdire.

Le septiesme est un recueil d'aucunes ruses et astuces d'amour, qu'ont
invent et os aucunes femmes maries, veufves et filles  l'endroit de
leurs maris, amants et autres, ensemble d'aucunes de guerre de plusieurs
capitaines  l'endroit de leurs ennemis; le tout en comparaison: 
savoir lesquelles ont est les plus ruses, cautes, artificielles,
sublimes et mieux inventes et pratiques, tant des uns que des autres
Aussi Mars et l'Amour font leur guerre presque de mesme sorte, et l'un a
son camp et ses armes comme l'autre.

Discours sur ce que les belles et honnestes dames ayment les vaillants
hommes, et les braves hommes ayment les dames courageuses.




VIES

DES

DAMES GALANTES.




DISCOURS PREMIER.

     Sur les dames qui font l'amour et leurs maris cocus[2].


D'autant que ce sont les dames qui ont fait la fondation du cocuage, et
que ce sont elles qui font les hommes cocus, j'ay voulu mettre ce
discours parmi ce livre des Dames, encore que je parleray autant des
hommes que des femmes. Je say bien que j'entreprends une grande
oeuvre, et que je n'aurois jamais fait si j'en voulois monstrer la
fin, car tout le papier de la chambre des comptes de Paris n'en sauroit
comprendre par escrit la moiti de leurs histoires, tant des femmes que
des hommes; mais pourtant j'en escriray ce que je pourray, et quand je
n'en pourray plus, je quitteray ma plume au diable, ou  quelque bon
compagnon qui la reprendra; m'excusant si je n'observe en ce discours
ordre ny demy, car de telles gens et de telles femmes le nombre en est
si grand, si confus et si divers, que je ne sache si bon sergent de
bataille qui le puisse bien mettre en rang et ordonnance.

Suivant donc ma fantaisie, j'en diray comme il me plaira, en ce mois
d'avril qui en rameine la saison et venaison des cocus: je dis des
branchiers, car d'autres il s'en fait et s'en voit assez tous les mois
et saisons de l'an. Or de ce genre de cocus, il y en a force de
diverses espces; mais de toutes la pire est, et que les dames craignent
et doivent craindre autant, ce sont ces fols, dangereux, bizarres,
mauvais, malicieux, cruels, sanglants et ombrageux, qui frappent,
tourmentent, tuent, les uns pour le vray, les autres pour le faux, tant
le moindre soupon du monde les rend enrags; et de tels la conversation
est fort  fuir, et pour leurs femmes et pour leurs serviteurs.
Toutefois j'ay cogneu des dames et de leurs serviteurs qui ne s'en sont
point souci; car ils estoient aussi mauvais que les autres, et les
dames estoient courageuses, tellement que si le courage venoit  manquer
 leurs serviteurs, le leur remettoient; d'autant que tant plus toute
entreprise est prilleuse et scabreuse, d'autant plus se doit-elle faire
et excuter de grande gnrosit. D'autres telles dames ay-je cogneu qui
n'avoient nul coeur ny ambition pour attenter choses hautes, et ne
s'amusoient du tout qu' leurs choses basses: aussi dit-on _lasche de
coeur comme une putain_.

--J'ay cogneu une honneste dame, et non des moindres, laquelle, en une
bonne occasion qui s'offrit pour recueillir la joissance de son amy, et
luy remonstrant  elle l'inconvnient qui en adviendroit si le mary qui
n'estoit pas loin les surprenoit, n'en fit plus de cas, et le quitta l,
ne l'estimant hardy amant, ou bien pour ce qu'il la ddit au besoin:
d'autant qu'il n'y a rien que la dame amoureuse, lors que l'ardeur et la
fantaisie de venir-l luy prend, et que son amy ne la peut ou veut
contenter tout  coup pour quelques divers empeschements, hasse plus et
s'en dpite. Il faut bien loer cette dame de sa hardiesse, et d'autres
aussi ses pareilles, qui ne craignent rien pour contenter leurs amours,
bien qu'elles y courent plus de fortune et dangers que ne fait un soldat
ou un marinier aux plus hasardeux prils de la guerre ou de la mer.

--Une dame espagnole, conduite une fois par un gallant cavallier dans le
logis du Roy, venant  passer par un certain recoing cach et sombre, le
cavallier, se mettant sur son respect et discrtion espagnole, luy dit:
_Senora, buen lugar, si no fuera vuessa merced_. La dame luy respondit
seulement: _Si buen lugar, si no fuera vuessa merced_; c'est--dire:
Voici un beau lieu, si c'estoit une autre que vous.--Oy vraiment, si
c'estoit aussi un autre que vous. Par-l l'argant et incolpant de
coardise, pour n'avoir pas pris d'elle en si bon lieu ce qu'il vouloit
et elle dsiroit; ce qu'eust fait un autre plus hardy; et, pour ce,
oncques plus ne l'ayma et le quitta.

--J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame, qui donna
assignation  son amy de coucher avec elle, par tel si qu'il ne la
toucheroit nullement et ne viendroit aux prises; ce que l'autre
accomplit, demeurant toute la nuict en grand'stase, tentation et
continence, dont elle lui en sceut si bon gr, que quelque temps aprs
luy en donna joissance, disant pour ses raisons qu'elle avoit voulu
esprouver son amour en accomplissant ce qu'elle luy avoit command: et,
pour ce, l'en ayma puis aprs davantage, et qu'il pourroit faire toute
autre chose une autre fois d'aussi grande adventure que celle-l, qui
est des plus grandes. Aucuns pourront loer cette discretion ou
laschet, autres non: je m'en rapporte aux humeurs et discours que
peuvent tenir ceux de l'un et de l'autre party en cecy.

--J'ay cogneu une dame assez grande qui, ayant donn une assignation 
son amy de venir coucher avec elle une nuict, il y vint tout apprest,
en chemise, pour faire son devoir; mais, d'autant que c'estoit en hyver,
il eut si grand froid en allant, qu'estant couch il ne put rien faire,
et ne songea qu' se rchauffer: dont la dame l'en hat et n'en fit plus
de cas.

--Une autre dame devisant d'amour avec un gentilhomme, il luy dit, entre
autres propos, que s'il estoit couch avec elle, qu'il entreprendroit
faire six postes la nuict, tant sa beaut le feroit bien piquer. Vous
vous vantez de beaucoup, dit-elle. Je vous assigne donc  une telle
nuict. A quoy il ne faillit de comparoistre; mais le malheur fut pour
luy qu'il fut surpris, estant dans le lict, d'une telle convulsion,
refroidissement et retirement de nerf, qu'il ne put pas faire une seule
poste; si bien que la dame luy dit: Ne voulez-vous faire autre chose?
or vuidez de mon lict, je ne le vous ay pas prest, comme un lict
d'hostellerie, pour vous y mettre  vostre aise et reposer. Parquoy
vuidez. Et ainsi le renvoya, et se moqua bien aprs de luy, l'hassant
plus que peste. Ce gentilhomme fust est fort heureux s'il fust est de
la complexion du grand protenotaire Baraud, et aumosnier du roy
Franois, que, quand il couchoit avec les dames de la Cour, du moins il
alloit  la douzaine, et au matin il disoit encore: Excusez-moi,
madame, si je n'ay mieux fait, car je pris hier mdecine. Je l'ay veu
depuis, et l'appeloit-on le capitaine Baraud, gascon, et avoit laiss la
robbe, et m'en a bien cont,  mon advis, nom par nom. Sur ses vieux
ans, cette virile et vnreique vigueur luy dfaillit, et estoit pauvre,
encore qu'il eust tir de bons brins que sa pice luy avoit valu; mais
il avoit tout brouill, et se mit  escouler et distiller des essences:
Mais, disoit-il, si je pouvois, aussi bien que de mon jeune aage,
distiller de l'essence spermatique, je ferois bien mieux mes affaires et
m'y gouvernerois mieux.

--Durant cette guerre de la ligue, un honneste gentilhomme, brave certes
et vaillant, estant sorty de sa place dont il estoit gouverneur pour
aller  la guerre, au retour, ne pouvant arriver d'heur en sa garnison,
il passa chez une belle et fort honneste et grande dame veufve, qui le
convie de demeurer  coucher cans; ce qu'il ne refusa, car il estoit
las. Aprs l'avoir bien fait souper, elle lui donne sa chambre et son
lict, d'autant que toutes ses autres chambres estoient dgarnies pour
l'amour de la guerre, et ses meubles serrez, car elle en avoit de beaux.
Elle se retire en son cabinet, o elle y avoit un lict d'ordinaire pour
le jour. Le gentilhomme, aprs plusieurs refus de cette chambre et ce
lict, fut contraint par la prire de la dame de le prendre: et, s'y
estant couch et bien endormy d'un trs-profond sommeil, voicy la dame
qui vient tout bellement se coucher auprs de luy sans qu'il en sentist
rien ny de toute la nuict, tant il estoit las et assoupy de sommeil; et
reposa jusques au lendemain matin grand jour, que la dame s'ostant prs
de luy qui s'accommenoit  esveiller, luy dit: Vous n'avez pas dormy
sans compagnie, comme vous voyez, car je n'ay pas voulu vous quitter
toute la part de mon lict, et par ce j'en ay joi de la moiti aussi
bien que vous. Adieu: vous avez perdu une occasion que vous ne
recouvrerez jamais. Le gentilhomme, maugrant et dtestant sa bonne
fortune faillie (c'estoit bien pour se pendre), la voulut arrester et
prier; mais rien de tout cela, et fort dpite contre luy pour ne
l'avoir contente comme elle vouloit, car elle n'estoit l venu pour un
coup, aussi qu'on dit: Un seul coup n'est que la salade du lict, et
mesmes la nuict, et qu'elle n'estoit l venu pour le nombre singulier,
mais pour le plurier, que plusieurs dames en cela ayment plus que
l'autre. Bien contraires  une trs-belle et honneste dame que j'ay
cogneu, laquelle ayant donn assignation  son amy de venir coucher avec
elle, en un rien il fit trois bons assauts avec elle; et puis, voulant
quarter et parachever et multiplier ses coups, elle luy dit, pria et
commanda de se dcoucher et retirer. Luy, aussi frais que devant, luy
reprsente le combat, et promet qu'il feroit rage toute cette nuict l
avant le jour venu, et que pour si peu sa force n'estoit en rien
diminue. Elle luy dit: Contentez-vous que j'ay recogneu vos forces,
qui sont bonnes et belles, et qu'en temps et lieu je les sauray mieux
employer qu' st'heure; car il ne faut qu'un malheur que vous et moy
soyons descouverts; que mon mary le sache, me voil perdu. Adieu donc
jusques  une plus seure et meilleure commodit, et alors librement je
vous employeray pour la grande bataille, et non pour si petite
rencontre. Il y a force dames qui n'eussent eu cette considration,
mais ennivres du plaisir, puisque tenoient dj dans le camp leur
ennemy, l'eussent fait combattre jusques au clair jour.

--Cette honneste dame que je dis de paravant celles cy, estoit de telle
humeur, que quand le caprice lui prenoit, jamais elle n'avoit peur ny
apprehension de son mary, encore qu'il eust bonne espe et fust
ombrageux; et nonobstant elle y a est si heureuse, que ny elle ny ses
amants n'ont pu guires courir fortune de vie, pour n'avoir jamais est
surpris, pour avoir bien pos ses gardes et bonnes sentinelles et
vigilantes: en quoy pourtant ne se doivent pas fier les dames, car il
n'y faut qu'une heure malheureuse, ainsi qu'il arriva il y a quelque
temps  un gentilhomme brave et vaillant, qui fut massacr, allant voir
sa matresse, par la trahison et mene d'elle mesme que le mary lui
avoit fait faire[3]: que s'il n'eust eu si bonne prsomption de sa
valeur comme il avoit, certes il eust bien pris garde  soy et ne fust
pas mort, dont ce fut grand dommage. Grand exemple, certes, pour ne se
fier pas tant aux femmes amoureuses, lesquelles, pour s'eschapper de la
cruelle main de leurs marys, joent tel jeu qu'ils veulent, comme fit
cette-cy qui eut la vie sauve, et l'amy mourut.

--Il y a d'autres marys qui tuent la dame et le serviteur tout ensemble,
ainsi que j'ay oy dire d'une trs-grande dame de laquelle son mary
estant jaloux, non pour aucun effet qu'il y eust certes, mais par
jalousie et vaine apparence d'amour, il fit mourir sa femme de poison et
langueur, dont fut un trs-grand dommage, ayant paravant fait mourir le
serviteur, qui estoit un honneste homme, disant que le sacrifice estoit
plus beau et plus plaisant de tuer le taureau devant et la vache aprs.
Ce prince fut plus cruel  l'endroit de sa femme qu'il ne fut aprs 
l'endroit d'une de ses filles qu'il avoit marie avec un grand prince,
mais non si grand que luy qui estoit quasi un monarque. Il eschappa 
cette folle femme de se faire engrosser  un autre qu' son mary, qui
estoit empesch  quelque guerre; et puis, ayant enfant d'un bel
enfant, ne sceut  quel sainct se voer, sinon  son pre,  qui elle
dcela le tout par un gentilhomme en qui elle se fioit, qu'elle luy
envoya. Duquel aussi-tost la creance ouye, il manda  son mary que sur
sa vie il se donnast bien garde de n'attenter sur celle de sa fille,
autrement il attenteroit sur la sienne, et le rendroit le plus pauvre
prince de la chrestient, comme estoit en son pouvoir; et envoya  sa
fille une galere avec une escorte querir l'enfant et la nourrice; et
l'ayant fourny d'une bonne maison et entretien, il le fit trs-bien
nourrir et lever. Mais au bout de quelque temps que le pre vint 
mourir, par consquent le mary la fit mourir.

--J'ay ouy dire d'un autre qui fit mourir le serviteur de sa femme
devant elle, et le fit fort languir, afin qu'elle mourust martyre de
voir mourir en langueur celui qu'elle avoit tant aym et tenu entre ses
bras.

--Un autre de par le monde tua sa femme en pleine Cour[4], luy ayant
donn l'espace de quinze ans toutes les liberts du monde, et qu'il
estoit assez inform de sa vie, jusques  luy remonstrer et
l'admonester. Toutefois une verve luy prit (on dit que ce fut par la
persuasion d'un grand son maistre), et par un matin la vint trouver dans
son lict ainsi qu'elle vouloit se lever, et ayant couch avec elle,
gauss et ryt bien ensemble, luy donna quatre ou cinq coups de dague,
puis la fit achever  un sien serviteur, et aprs la fit mettre en
litire, et devant tout le monde fut emporte en sa maison pour la faire
enterrer. Aprs s'en retourna, et se prsenta  la Cour, comme s'il eust
fait la plus belle chose du monde, et en triompha. Il eust bien fait de
mesme  ses amoureux; mais il eust eu trop d'affaires, car elle en avoit
tant eu et fait, qu'elle en eust fait une petite arme.

--J'ay ouy parler d'un brave et vaillant capitaine pourtant, qui, ayant
eu quelque soupon de sa femme, qu'il avoit prise en trs-bon lieu, la
vint trouver sans autre suite, et l'estrangla lui-mme de sa main de son
escharpe blanche, puis la fit enterrer le plus honorablement qu'il peut,
et assista aux obseques habill en deuil, fort triste, et le porta fort
longtemps ainsi habill: et voil la pauvre femme bien satisfaite, et
pour la bien resusciter par cette belle crmonie: il en fit de mesme 
une damoiselle de sa dite femme qui luy tenoit la main  ses amours. Il
ne mourut sans ligne de cette femme, car il en eut un brave fils, des
vaillants et des premiers de sa patrie, et qui, par ses valeurs et
mrites, vint  de grands grades, pour avoir bien servy ses roys et
maistres.

--J'ay ouy parler aussi d'un grand en Italie qui tua aussi sa femme,
n'ayant pu atrapper son galant pour s'estre sauv en France: mais on
disoit qu'il ne la tua point tant pour le pch (car il y avoit assez de
temps qu'il savoit qu'elle faisoit l'amour, et n'en faisoit point autre
mine) que pour espouser une autre dame dont il estoit amoureux.

--Voyla pourquoy il fait fort dangereux d'assaillir et attaquer un c..
arm, encore qu'il y en ait d'assaillis aussi bien et autant que des
dsarmez, voire vaincus, comme j'en say un qui estoit aussi bien arm
qu'en tout le monde. Il y eut un gentilhomme, brave et vaillant certes,
qui le voulut muguetter; encore ne s'en contentoit-il pas, il s'en
voulut prvaloir et publier: il ne dura guires qu'il ne fust aussi-tost
tu par gens appostez, sans autrement faire scandale, ny sans que la
dame eu patist, qui demeura longuement pourtant en tremble et aux
alertes, d'autant qu'estant grosse, et se fiant qu'aprs ses couches,
qu'elle eust voulu estre allonges d'un sicle, elle auroit autant; mais
le mary, bon et misricordieux, encore qu'il fust des meilleures espes
du monde, luy pardonna, et n'en fut jamais autre chose, et non sans
grande allarme de plusieurs autres des serviteurs qu'elle avoit eus; car
l'autre paya pour tous. Aussi la dame, recognoissant le bienfait et la
grace d'un tel mary, ne luy donna jamais que peu de soupon depuis, car
elle fut des assez sages et vertueuses d'alors.

--Il arriva tout autrement un de ces ans au royaume de Naples,  donne
Marie d'Avalos, l'une des belles princesses du pays, marie avec le
prince de Venouse, laquelle s'estant enamourache du comte d'Andriane,
l'un des beaux princes du pays aussi, et s'estans tous deux concertez 
la joissance (et le mary l'ayant descouverte par le moyen que je
dirois, mais le conte en seroit trop long), voire couchez ensemble dans
le lict, les fit tous deux massacrer par gens appostez; si que le
lendemain on trouva ces deux belles cratures et moitis exposes
tendus sur le pav devant la porte de la maison, toutes mortes et
froides,  la veue de tous les passants, qui les larmoyoient et
plaignoient de leur misrable estat. Il y eut des parents de ladite dame
morte qui en furent trs-dolents et trs-estomacqus, jusques  s'en
vouloir ressentir par la mort et le meurtre, ainsi que la loy du pays le
porte, mais d'autant qu'elle avoit est tue par des marauts de valets
et esclaves qui ne mritoient d'avoir leurs mains teintes d'un si beau
et si noble sang, et sur ce seul sujet s'en vouloient ressentir et
rechercher le mary, fust par justice ou autrement, et non s'il eust fait
le coup luy-mesme de sa propre main; car n'en fust est autre chose, ny
recherch.

Voyla une sotte et bizarre opinion et formalisation, dont je m'en
rapporte  nos grands discoureurs et bons jurisconsultes, pour savoir
quel acte est plus norme, de tuer sa femme de sa propre main qui l'a
tant aim, ou de celle d'un maraut esclave. Il y a force raisons 
dduire l-dessus, dont je me passeray de les alleguer, craignant
qu'elles soyent trop foibles au prix de celles de ces grands.

J'ay ouy conter que le viceroy, en sachant la conjuration, en advertit
l'amant, voire l'amante; mais telle estoit leur destine, qui se devoit
ainsi finer par si belles amours.

Cette dame estoit fille de dom Carlo d'Avalos, second frre du marquis
de Pescayre, auquel, si on eust fait un pareil tour en aucunes de ses
amours que je say, il y a long-temps qu'il fust est mort.

--J'ay cogneu un mary, lequel, venant de dehors, et ayant est
long-temps qu'il n'avoit couch avec sa femme, vint rsolu et bien
joyeux pour le faire avec elle et s'en donner bon plaisir; mais arrivant
de nuict, il entendit par le petit espion qu'elle estoit accompagne de
son amy dans le lict: luy aussi-tost mit la main  l'espe, et frappant
 la porte, et estant ouverte, vint rsolu pour la tuer; mais
premirement cherchant le gallant qui avoit saut par la fenestre, vint
 elle pour la tuer; mais, par cas, elle s'estoit cette fois si bien
atife, si bien pare pour sa coiffure de nuict, et de sa belle chemise
blanche, et si bien orne (pensez qu'elle s'estoit ainsi dorlote pour
mieux plaire  son amy), qu'il ne l'avoit jamais trouve ainsi bien
accommode pour luy ny  son gr, qu'elle se jettant en chemise  terre
et  ses genoux, luy demandant pardon par si belles et douces paroles
qu'elle dit, comme de vray elle savoit trs-bien dire, que, la faisant
relever, et la trouvant si belle et de bonne grce, le coeur lui
flchit, et laissant tomber son espe, luy, qui n'avoit fait rien il y
avoit si long-temps, et qui en estoit affam (dont possible bien en prit
 la dame, et que la nature l'mouvoit), il luy pardonna et la prit et
l'embrassa, et la remit au lict, et se deshabillant soudain, se coucha
avec elle, referma la porte; et la femme le contenta si bien par ses
doux attraits et mignardises (pensez qu'elle n'y oublia rien), qu'enfin
le lendemain on les trouva meilleurs amis qu'auparavant, et jamais ne se
firent tant de caresses: comme fit Mnlas, le pauvre cocu, lequel
l'espace de dix ou douze ans menassant sa femme Heleine qu'il la tueroit
s'il la tenoit jamais, et mesme luy disoit du bas de la muraille en
haut; mais, Troy prise, et elle tombe entre ses mains, il fut si ravy
de sa beaut qu'il luy pardonna tout, et l'ayma et caressa mieux que
jamais. Tels marys furieux encor sont bons, qui de lions tournent ainsi
en papillons; mais il est mal ais  faire une telle rencontre que
celle-cy.

--Une grande, belle et jeune dame du regne du roy Franois I, marie
avec un grand seigneur de France, et d'aussi grande maison qui y soit
point, se sauva bien autrement, et mieux que la precedente; car, fust ou
qu'elle eust donn quelque sujet d'amour  son mary, ou qu'il fust
surpris d'un ombrage ou d'une rage soudaine, et fust venu  elle l'espe
nu  la main pour la tuer, desesperant de tout secours humain pour s'en
sauver, s'advisa soudain de se voer  la glorieuse Vierge Marie, et en
aller accomplir son voeu  sa chapelle de Lorette, si elle la sauvoit,
 Sainct Jean de Mauverets, au pas d'Anjou. Et sitost qu'elle eut fait
ce voeu mentalement, ledit seigneur tumba par terre, et luy faillit
son espe du poing; puis tantost se releva, et, comme venant d'un songe,
demanda  sa femme  quel sainct elle s'estoit recommande pour viter
ce pril. Elle luy dit que c'estoit  la Vierge Marie, en sa chapelle
susdite, et avoit promis d'en visiter le saint lieu. Lors il luy dit:
Allez y donc, et accomplissez votre voeu; ce qu'elle fit, et y
appendit un tableau contenant l'histoire, ensemble plusieurs beaux et
grands voeux de cire,  ce jadis accoustumez, qui s'y sont veus
long-temps aprs. Voyla un bon voeu, et belle escapade inopine. Voyez
la cronique d'Anjou.

--J'ay ouy parler que le roy Franois une fois voulut aller coucher avec
une dame de sa Cour qu'il aymoit. Il trouva son mary l'espe au poing
pour l'aller tuer; mais le Roy lui porta la sien ne  la gorge, et luy
commanda, sur sa vie, de ne luy faire aucun mal, et que s'il luy faisoit
la moindre chose du monde, qu'il le tueroit, ou qu'il luy feroit
trancher la teste; et pour ceste nuict l'envoya dehors, et prit sa
place. Cette dame estoit bien heureuse d'avoir trouv un si bon
champion et protecteur de son c..; car oncques depuis le mary ne luy osa
sonner mot, ains luy laissa du tout faire  sa guise. J'ai ouy dire que
non seulement cette dame, mais plusieurs autres, obtindrent pareille
sauve garde du Roy. Comme plusieurs font en guerre pour sauver leurs
terres et y mettent les armoiries du Roy sur leurs portes, comme font
ces femmes, celles de ces grands roys, au bord et au dedans de leur c..,
si bien que leurs marys ne leur osoient dire mot, qui, sans cela, les
eussent passez au fil de l'espe.

--J'en ay cogneu d'autres dames, favorises ainsi des roys et des
grands, qui portoyent ainsi leurs passeports partout: toutefois, si en
avoit-il aucunes qui passoyent le pas, auxquelles leurs marys, n'osant y
apporter le couteau, s'aydoient des poisons et morts caches et
secrettes, faisant accroire que c'estoyent catherres, apoplexie et mort
subite: et tels marys sont dtestables, de voir  leurs costez coucher
leurs belles femmes, languir et tirer  la mort de jour en jour et
mritent mieux la mort que leurs femmes; ou bien les font mourir entre
deux murailles, en chartre perptuelle, comme nous en avons aucunes
croniques anciennes de France et j'en ai oceu un grand de France, qui
fit ainsi mourir sa femme, qui estoit une fort belle et honneste dame,
et ce par arrest de la cour, prenant son petit plaisir par cette voye 
se faire dclarer cocu. De ces forcenez et furieux maris de cocus sont
volontiers les vieillards, lesquels se deffiant de leurs forces et
chaleurs, et s'asseurant de celles de leurs femmes, mesme quand ils ont
est si sots de les espouser jeunes et belles, ils en sont si jaloux et
si ombrageux, tant par leur naturel que leurs vieilles pratiques, qu'ils
ont traittes eux-mmes autrefois ou veu traicter  d'autres, qu'ils
meinent si misrablement ces pauvres cratures, que leur purgatoire leur
seroit plus doux que non pas leur autorit. L'Espagnol dit: _El diabolo
sabe mucho, porque es viejo_, c'est--dire que le diable sait beaucoup
parce qu'il est vieux: de mesmes ces vieillards, par leur aage et
anciennes routines, savent force choses. Si sont ils grandement 
blasmer de ce poinct, que, puisqu'ils ne peuvent contenter les femmes,
pourquoi les vont-ils pouser? et les femmes aussi belles et jeunes ont
grand tort de les aller espouser, sous l'ombre des biens, en pensant
joir aprs leur mort, qu'elles attendent d'heure  autre; et cependant
se donnent du bon temps avec des amis jeunes qu'elles font, dont aucunes
d'elles en patissent griefvement.

--J'ai ouy parler d'une, laquelle estant surprise sur le fait, son mari,
vieillard, luy donna une poison de laquelle elle languit plus d'un an et
vint seiche comme bois; et le mary l'alloit voir souvent, et se plaisoit
en cette langueur, et en rioit, et disoit qu'elle n'avoit que ce qu'il
luy falloit.

--Une autre, son mary l'enferma dans une chambre et la mit au pain et 
l'eau, et bien souvent la faisoit despouiller toute nue et la fouettoit
son saoul, n'ayant compassion de cette belle charnure nue, ni non plus
d'motion. Voyla le pis d'eux, car, estant dgarnis de chaleur et
dpourveus de tentation comme une statue de marbre, n'ont piti de nulle
beaut, et passent leurs rages par de cruels martyres, au lieu qu'estans
jeunes la passeroyent possible sur leur beau corps nud, comme j'ay dit
cy devant. Voyla pourquoi il ne fait pas bon d'espouser de tels
vieillards bizarres, car, encor que la veue leur baisse et vienne 
manquer par l'aage, si en ont ils toujours prou pour espier et voir les
frasques que leurs jeunes femmes leur peuvent faire.

--Aussy j'ay ouy parler d'une grande dame qui disoit que nul samedy fut
sans soleil, nulle belle femme sans amours, et nul vieillard sans tre
jaloux; et tout procede pour la dbolezze de ses forces. C'est pourquoy
un grand prince que je say disoit qu'il voudroit ressembler le lion,
qui, pour vieillir, ne blanchit jamais; le singe, qui tant plus il le
fait tant plus il le veut faire; le chien tant plus il vieillit son cas
se grossit; et le cerf, que tant plus il est vieux tant mieux il le
fait, et les biches vont plustt  luy qu'aux jeunes. Or, pour en parler
franchement, ainsi que j'ay ouy dire  un grand personnage, quelle
raison y a-t-il, ni quelle puissance a-t-il le mary si grande, qu'il
doive et puisse tuer sa femme, veu qu'il ne l'a point de Dieu, ny de sa
loy, ny de son saint Evangile, sinon de la rpudier seulement? Il ne s'y
parle point de meurtre, de sang, de mort, de tourments, de poison, de
prisons ni de cruautez. Ah! que nostre Seigneur Jsus-Christ nous a bien
remonstr qu'il y avoit de grands abus en ces faons de faire et en ces
meurtres, et qu'il ne les approuvoit guires, lorsqu'on luy amena cette
pauvre femme accuse d'adultere pour jeter sa sentence de punition; il
leur dit en escrivant en terre de son doigt: Celui de vous autres qui
sera le plus net et le plus simple, qu'il prenne la premiere pierre et
commence  la lapider; ce que nul n'osa faire, se sentans atteints par
telle sage et douce reprhension. Nostre Crateur nous apprenoit  tous
de n'estre si lgers  condamner et faire mourir les personnes, mesmes
sur ce sujet, cognoissant les fragilitez de nostre nature et l'abus que
plusieurs y commettent; car tel fait mourir sa femme qui est plus
adultere qu'elle, et tels les font mourir bien souvent innocentes, se
faschans d'elles pour en prendre d'autres nouvelles, et combien y en
a-t-il! Sainct Augustin dit que l'homme adultere est aussi punissable
que la femme.

--J'ay ouy parler d'un trs-grand prince de par le monde, qui,
soubonnant sa femme faire l'amour avec un galant cavallier, il le fit
assassiner sortant un soir de son palais, et puis la dame, laquelle, un
peu auparavant  un tournoy qui se fit  la Cour, et elle fixement
arregardant son serviteur qui manioit bien son cheval, se mit  dire:
Mon Dieu! qu'un tel pique bien!--Oy, mais il pique trop haut; ce qui
l'estonna, et aprs fut empoisonne par quelques parfums ou autrement
par la bouche.

--J'ay cogneu un seigneur de bonne maison qui fit mourir sa femme, qui
estoit trs-belle et de bonne part et de bon lieu, en l'empoisonnant par
sa nature, sans s'en ressentir, tant subtile et bien faite avoit est
icelle poison, pour espouser une grande dame qui avoit espous un
prince, dont en fut en peine, en prison et en danger sans ses amis: et
le malheur voulut qu'il ne l'espousa pas, et en fut tromp et fort
scandalis, et mal veu des hommes et des dames. J'ai veu de grands
personnages blasmer grandement nos roys anciens, comme Louis Hutin et
Charles le Bel, pour avoir fait mourir leurs femmes: l'une, Marguerite,
fille de Robert, duc de Bourgogne; et l'autre, Blanche, fille d'Othelin,
comte de Bourgogne: leur mettant  sus leurs adulteres; et les firent
mourir cruellement entre quatre murailles, au Chasteau Gaillard: et le
comte de Foix en fit de mesme  Jeanne d'Artoys. Surquoy il n'y avoit
point tant de forfaits et de crimes comme ils le faisoient  croire;
mais messieurs se faschoient de leurs femmes, et leur mettoient  sus
ces belles besognes, et en espousrent d'autres.

--Comme de frais, le roy Henry d'Angleterre fit mourir sa femme Anne de
Boulan, et la dcapiter, pour en espouser une autre, ainsi qu'il estoit
fort sujet au sang et au change de nouvelles femmes. Ne vaudroit-il pas
mieux qu'ils les rpudiassent selon la parole de Dieu, que les faire
ainsi cruellement mourir? Mais il leur en faut de la viande frache 
ces messieurs, qui veulent tenir table  part, sans y convier personne,
ou avoir nouvelles et secondes femmes qui leur apportent des biens aprs
qu'ils ont mang ceux de leurs premires, ou n'en ont eu assez pour les
rassasier, ainsi que fit Baudoin, second roi de Jerusalem, qui, faisant
croire  sa premire femme qu'elle avoit paillard, la rpudia pour
prendre une fille du duc de Maliterne[5], parce qu'elle avoit une dot
d'une grande somme d'argent, dont il estoit fort ncessiteux. Cela se
trouve en l'histoire de la Terre Sainte. Il leur sied bien de corriger
la loy de Dieu, et en faire une nouvelle, pour faire mourir ces pauvres
femmes!

--Le roy Lois le Jeune n'en fit pas de mesme  l'endroit de Lonor,
duchesse d'Aquitaine, qui, souponne d'adultere, possible  faux, en
son voyage de Syrie, fut rpudie de luy seulement, sans vouloir user de
la loy des autres, invente et pratique plus par autorit que de droit
et raison: dont sur ce il en acquist plus grande rputation que les
autres roys, et titre de bon, et les autres de mauvais, cruels et
tyrans; aussi que dans son ame il avoit quelques remords de conscience
d'ailleurs: et c'est vivre en chrestien cela, voire que les payens
romains la pluspart s'en sont acquitts de mesme plus chrestiennement
que payennement, et principalement aucuns empereurs, desquels la plus
grande part ont est sujets  estre cocus, et leurs femmes
trs-lubriques et fort putains: et, tels cruels qu'ils ont est, vous en
lirez force qui se sont dfaits de leurs femmes, plus par rpudiations
que par tueries de nous autres Chrestiens.

--Jules Csar ne fit autre mal a sa femme Pompea, sinon la rpudier,
laquelle avoit est adultere de Publius Claudius, beau gentilhomme
romain, de laquelle estant perdument amoureux, et elle de luy, espia
l'occasion qu'un jour elle faisoit un sacrifice en sa maison o il n'y
entroit que des dames; il s'habilla en garce, luy qui n'avoit encore
point de barbe au menton, qui se meslant de chanter et de joer des
instruments, et par ainsi passant par cette monstre, eut loisir de faire
avec sa maistresse ce qu'il voulut; mais estant recogneu, il fut chass
et accus; et par moyen d'argent et de faveur il fut absous, et n'en fut
autre chose. Cicron y perdit son latin par une belle oraison qu'il fit
contre lui. Il est vrai que Csar, voulant faire  croire au monde qui
luy persuadoit sa femme innocente, il respondit qu'il ne vouloit pas que
seulement son lict fust tach de ce crime, mais exempt de toute
suspition. Cela estoit bon pour en abbreuver ainsi le monde; mais, dans
son ame, il savoit bien que vouloit dire cela, sa femme avoit est
ainsi trouve avec son amant; si que possible luy avoit-elle donn cette
assignation et cette commodit; car, en cela, quand la femme veut et
dsire, il ne faut point que l'amant se soucie d'excogiter des
commoditez, car elle en trouvera plus en une heure que tous nous autres
saurions faire en cent ans, ainsi que dit une dame de par le monde, que
je say, qui dit  son amant: Trouvez moyen seulement de m'en faire
venir l'envie, car d'ailleurs, j'en trouveray prou pour en venir l.
Csar aussi savoit bien combien vaut l'aune de ces choses-l, car il
estoit un fort grand ruffian, et l'appeloit-on le coq  toutes poules,
et en fit force cocus en sa ville, tesmoing le sobriquet que luy
donnoient ses soldats  son triomphe: _Romani, servate uxores, moechum
adducimus calvum_, c'est--dire, Romains, serrez bien vos femmes, car
nous vous amenons ce grand paillard et adultere de Csar le chauve, qui
vous les repassera toutes. Voil donc comme Csar, par cette sage
response qu'il fit ainsi de sa femme, il s'exempta de porter le nom de
cocu qu'il faisoit porter aux autres; mais, dans son ame, il se sentoit
bien touch.

--Octavie Csar rpudia aussi Scribonia pour l'amour de sa paillardise
sans autre chose, et ne luy fit autre mal, bien qu'elle eust raison de
le faire cocu,  cause d'une infinit de dames qu'il entretenoit; et
devant leurs marys publiquement les prenoit  table aux festins qu'il
leur faisoit, et les emmenoit en sa chambre, et, aprs en avoir fait,
les renvoyoit, les cheveux dfaits un peu et destortillez, avec les
oreilles rouges: grand signe qu'elles en venoient, lequel je n'avois ouy
dire propre pour descouvrir que l'on en vient; ouy bien le visage, mais
non l'oreille. Aussi luy donna-t-on la rputation d'estre fort paillard;
mesmes Marc-Antoine le luy reprocha: mais il s'excusoit qu'il
n'entretenoit point tant les dames pour la paillardise, que pour
descouvrir plus facilement les secrets de leurs marys, desquels il se
mesfioit. J'ai cogneu plusieurs grands et autres, qui en ont fait de
mesme et ont recherch les dames pour ce mesme sujet, dont s'en sont
bien trouvez; j'en nommerois bien aucuns: ce qui est une bonne finesse,
car il en sort double plaisir. La conjuration de Catilina fut ainsi
descouverte par une dame de joye.

--Ce mesme Octavie,  sa fille Julia, femme d'Agrippa, pour avoir est
une trs-grande putain, et qui luy faisoit grande honte (car
quelques-fois les filles font  leurs peres plus de deshonneur que les
femmes ne font  leurs marys), fut une fois en dlibration de la faire
mourir; mais il ne la fit que bannir, luy oster le vin et l'usage des
beaux habillements, et d'user des parures, pour trs-grande punition, et
la frquentation des hommes: grande punition pourtant pour les femmes de
cette condition, de les priver de ces deux derniers points!

--Csar Caligula, qui estoit un fort cruel tyran, ayant eu opinion que
sa femme Livia Hostilia lui avoit drob quelques coups en robe, et
donn  son premier mary C. Piso, duquel il l'avoit oste par force, et
 luy encore vivant, luy faisoit quelque plaisir et gracieuset de son
gentil corps cependant qu'il estoit absent en quelque voyage, n'usa
point en son endroit de sa cruaut accoustume, ains la bannit de soy
seulement, au bout de deux ans qu'il l'eust oste  son mary Piso et
espouse. Il en fit de mesme  Tullia Paulina, qu'il avoit oste  son
mary C. Memmius: il ne la fit que chasser, mais avec dfense expresse de
n'user nullement de ce mestier doux, non pas seulement  son mary:
rigueur cruelle pourtant de n'en donner  son mary! J'ay ouy parler d'un
grand prince chrestien qui fit cette dfense  une dame qu'il
entretenoit, et  son mary de n'y toucher, tant il estoit jaloux.

Claudius, fils de Drusus Germanicus, rpudia tant seulement sa femme
Plantia Herculalina, pour avoir est une signale putain, et, qui pis
est, pour avoir entendu qu'elle avoit attent sur sa vie; et, tout cruel
qu'il estoit, encor que ces deux raisons fussent assez bastantes pour la
faire mourir, il se contenta du divorce. Davantage, combien de temps
porta-t-il les fredaines et sales bourdelleries de Valeria Messalina,
son autre femme, laquelle ne se contentoit pas de le faire avec l'un et
l'autre, dissolument et indiscrtement, mais faisoit profession d'aller
aux bourdeaux s'en faire donner, comme la plus grande bagasse de la
ville, jusques-l, comme dit Juvenal, qu'ainsi que son mary estoit
couch avec elle, se droboit tout bellement d'auprs de luy le voyant
bien endormy et se dguisoit le mieux qu'elle pouvoit, et s'en alloit en
plein bourdeau, et l s'en faisoit donner si trs-tant, et jusques
qu'elle en partoit plustost lasse que saoule et rassasie, et faisoit
encore pis: pour mieux se satisfaire et avoir cette rputation et
contentement en soy d'estre une grande putain et bagasse, se faisoit
payer, et taxoit ses coups et ses chevauches, comme un commissaire qui
va par pays jusqu' la dernire maille.

--J'ay ouy parler d'une dame de par le monde, d'assez chre toffe, qui
quelque temps fit cette vie, et alla ainsi aux bourdeaux dguise, pour
en essayer la vie et s'en faire donner; si que le guet de la ville, en
faisant la ronde, l'y surprit une nuict. Il y en a d'autres qui font ces
coups, que l'on sait bien.

Bocace, en son livre des _Illustres Malheureux_, parle de cette
Messaline gentiment, et la fait allguant ses excuses en cela, d'autant
qu'elle estoit du tout ne  cela, si que le jour qu'elle naquist ce fut
en certains signes du ciel qui l'embraserent et elle et autres. Son mary
le savoit, et l'endura long-temps, jusques  ce qu'il sceut qu'elle
s'estoit marie sous bourre avec un Caus Silius, l'un des beaux
gentilshommes de Rome. Voyant que c'estoit une assignation sur sa vie,
la fit mourir sur ce sujet, mais nullement pour sa paillardise, car il y
estoit tout accoustum  la voir, la savoir et l'endurer. Qui a veu la
statue de ladite Messaline trouve ces jours passez en la ville de
Bourdeaux, advouera qu'elle avoit bien la vraye mine de faire une telle
vie. C'est une mdaille antique, trouve parmy aucunes ruines, qui est
trs-belle, et digne de la garder pour la voir et bien contempler.
C'estoit une fort grande femme, de trs-belle haute taille, les beaux
traits de son visage, et sa coeffure tant gentille  l'antique romaine,
et sa taille trs-haute, dmonstrant bien qu'elle estoit ce qu'on a dit:
car,  ce que je tiens de plusieurs philosophes, mdecins et
physionomistes, les grandes femmes sont  cela volontiers inclines,
d'autant qu'elles sont hommasses; et, estant ainsi, participent des
chaleurs de l'homme et de la femme; et, jointes ensemble en un seul
corps et sujet, sont plus violentes et ont plus de force qu'une seule;
aussi qu' un grand navire, dit-on, il faut une grande eau pour le
soutenir. Davantage,  ce que disent les grands docteurs en l'art de
Vnus, une grande femme y est plus propre et plus gente qu'une petite.
Sur quoi il me souvient d'un trs-grand prince que j'ai cogneu: voulant
loer une femme de laquelle il avoit eu joissance, il dit ces mots:
C'est une trs-belle putain, grande comme madame ma mere. Dont ayant
est surpris sur la promptitude de sa parole, il dit qu'il ne vouloit
pas dire qu'elle fust une grande putain comme madame sa mere, mais
qu'elle fust de la taille et grande comme madame sa mere.

--Quelquesfois on dit des choses qu'on ne pense pas dire, quelquesfois
aussi sans y penser l'on dit bien la vrit. Voil donc comme il fait
meilleur avec les grandes et hautes femmes, quand ce ne seroit que pour
la belle grace, la majest qui est en elles; car, en ces choses, elle y
est aussi requise et autant aimable qu'en d'autres actions et exercices,
ny plus ny moins que le mange d'un beau et grand coursier du rgne est
bien cent fois plus agrable et plaisant que d'un petit bidet, et donne
bien plus de plaisir  son escuyer; mais aussi il faut bien que cet
escuyer soit bon et se tienne bien, et monstre bien plus de force et
d'adresse: de mesme se faut-il porter  l'endroit des grandes et hautes
femmes; car, de cette taille, elles sont sujettes d'aller d'un air plus
haut que les autres, et bien souvent font perdre l'estrier, voire
l'aron, si l'on n'a bonne tenu, comme j'ay ouy conter  aucuns
cavalcadours qui les ont montes; et lesquelles font gloire et grand
mocquerie quand elles les font sauter et tomber tout  plat: ainsi que
j'en ay ouy parler d'une de cette ville, laquelle, la premire fois que
son serviteur coucha avec elle, luy dit franchement: Embrassez-moy
bien, et me liez  vous de bras et de jambes le mieux que vous pourrez,
et tenez-vous bien hardiment, car je vays haut, et gardez bien de
tomber. Aussi, d'un cost, ne m'espargnez pas; je suis assez forte et
habile pour soutenir vos coups, tant rudes soient ils; et si vous
m'espargnez je ne vous espargneray point. C'est pourquoy  beau jeu beau
retour. Mais la femme le gaigna. Voil donc comme il faut bien adviser
 se gouverner avec telles femmes hardies, joyeuses, renforces,
charnus et proportionnes; et, bien que la chaleur surabondante en
elles donne beaucoup de contentement, quelquesfois aussi sont-elles trop
pressantes pour estre si chaleureuses. Toutesfois, comme l'on dit, de
toutes tailles bons levriers: aussi y a-t-il de petites femmes nabottes
qui ont le geste, la grace, la faon en ces choses un peu approchante
des autres, ou les veulent imiter, et si sont aussi chaudes et aspres 
la cure, voire plus: je m'en rapporte aux maistres en ces arts. Ainsi
qu'un petit cheval se remue aussi prestement qu'un grand, et, comme
disoit un honneste homme, que la femme ressembloit  plusieurs animaux,
et principalement  un singe, quand dans le lict elle ne fait que se
mouvoir et remuer. J'ay fait cette digression; en me souvenant il faut
retourner  nostre premier texte.

--Et ce cruel Nron ne fit aussi que rpudier sa femme Octavia, fille de
Claudius et Messalina, pour adultre, et sa cruaut s'abstint
jusques-l.

--Domitian fit encore mieux, lequel rpudia sa femme Domitia Longina
parce qu'elle estoit si amoureuse d'un certain comdien et basteleur
nomm Pris, et ne faisoit tout le jour que paillarder avec luy, sans
tenir compagnie  son mary; mais, au bout de peu de temps, il la reprit
encore et se repentit de sa sparation; pensez que ce basteleur luy
avoit appris des tours de souplesse et de maniement dont il croyoit
qu'il se trouveroit bien.

--Pertinax en fit de mesme  sa femme Flavia Sulpitiana, non qu'il la
rpudiast ni qu'il la reprist, mais la sachant faire l'amour  un
chantre et joueur d'instruments, et s'adonner du tout  luy, n'en fit
autre compte sinon la laisser faire, et luy faire l'amour de son cost 
une Cornificia estant sa cousine germaine; suivant en cel a l'opinion
d'Eliogabale, qui disoit qu'il n'y avoit rien au monde plus beau que la
conversation de ses parents et parentes. Il y en a force qui ont fait
tels eschanges que je say, se fondans sur ces opinions.

--Aussi l'empereur Severus non plus se soucia de l'honneur de sa femme,
laquelle estoit putain publique, sans qu'il se souciast jamais de l'en
corriger, disant qu'elle se nommoit Jullia, et, pour ce, qu'il la
falloit excuser, d'autant que toutes celles qui portoient ce nom de
toute anciennet estoient sujettes d'estre trs-grandes putains et faire
leurs marys cocus: ainsi que je connois beaucoup de dames portans
certains noms de notre christianisme, que je ne veux dire pour la
rvrence que je dois  nostre saincte religion, qui sont
coustumirement sujettes  estre puttes et  hausser le devant plus que
d'autres portans autres noms, et n'en a-t-on veu gures qui s'en soient
eschappes.

Or je n'aurois jamais fait si je voulois allguer une infinit d'autres
grandes dames et emperieres romaines de jadis,  l'endroict desquelles
leurs marys cocus, et trs-cruels, n'ont us de leurs cruautez,
autoritez et privileges, encore qu'elles fussent trs-dbordes; et croy
qu'il y en a peu de prudes de ce vieux temps, comme la description de
leur vie le manifeste: mesmes, que l'on regarde bien leurs effigies et
mdailles antiques, on y verra tout  plain, dans leur beau visage, la
mesme lubricit toute grave et peinte; et pourtant leurs marys cruels
la leur pardonnoient, et ne les faisoient mourir, au moins aucuns: et
qu'il faille qu'eux payens, ne connaissans Dieu, ayent est si doux et
benings  l'endroit de leurs femmes et du genre humain, et la pluspart
de nos roys, princes, seigneurs et autres chrestiens, soyent si cruels
envers elles par un tel forfait!

--Encore faut-il loer ce brave Philippe Auguste, nostre roy de France,
lequel, ayant rpudi sa femme Angerberge, soeur de Canut, roy de
Danemarck, qui estoit sa seconde femme, sous prtexte qu'elle estoit sa
cousine en troisiesme degr du cost de sa premiere femme Isabel (autres
disent qu'il la soubonnoit de faire l'amour), nantmoins ce roy, forc
par censures ecclsiastiques, quoy qu'il fust remari d'ailleurs, la
reprit, et l'emmena derrire luy tout  cheval, sans le sceu de
l'assemble de Soissons faite pour cet effet, et trop sjournant pour en
dcider. Aujourd'huy aucun de nos grands n'en font de mesmes; mais la
moindre punition qu'ils font  leurs femmes, c'est les mettre en chartre
perptuelle, au pain et  l'eau, et l les faire mourir, les
empoisonnent, les tuent, soit de leur main ou de la justice. Et s'ils
ont tant d'envie de s'en dfaire et espouser d'autres, comme cela
advient souvent, que ne les rpudient-ils, et s'en separent
honnestement, sans autre mal, et demandent puissance au pape d'en
espouser une autre, encor que ce qui est conjoint l'homme ne le doit
sparer? Toutesfois, nous en avons eu des exemples de frais, et du roy
Charles huit et de Lois douze, nos roys; sur quoy j'ay ouy discourir un
grand thologien, et c'estoit sur le feu roy d'Espagne Philippe, qui
avoit espous sa niepce, mre du roy d'aujourd'huy, et ce par dispense,
qui disoit: Ou du tout il faut advoer le Pape pour lieutenant gnral
de Dieu en terre, et absolu, ou non: s'il l'est, comme nous autres
catholiques le devons croire, il faut du tout confesser sa puissance
bien absolue et infinie en terre, et sans bornes, et qu'il peut noer et
desnoer comme il luy plaist; mais, si nous ne le tenons tel, je le
quitte pour ceux qui sont en telle erreur, non pour les bons
catholiques, et par ainsi nostre Pere sainct peut remdier  ces
dissolutions de mariages, et  de grands inconvnients qui arrivent pour
cela entre le mary et la femme, quand ils font tels mauvais mnages.
Certainement les femmes sont fort blasmables de traitter ainsi leurs
marys par leur foy viole, que Dieu leur a tant recommande mais
pourtant de l'autre cost, il a bien dfendu le meurtre, et lui est
grandement odieux de quelque cost que ce soit: et jamais guieres
n'ay-je veu gens sanguinaires et meurtriers, mesmes de leurs femmes, qui
n'en ayent pay le debte, et peu de gens aimant le sang ont bien finy;
car plusieurs femmes pcheresses ont obtenu et gaign misricorde de
Dieu, comme la Madelaine. Enfin, ces pauvres femmes sont cratures plus
ressemblantes  la Divinit que nous autres  cause de leur beaut; car
ce qui est beau est plus approchant de Dieu qui est tout beau, que le
laid qui appartient au diable.

--Ce grand Alphonse, roy de Naples, disoit que la beaut estoit une
vraye signifiance de bonnes et douces moeurs, ainsi comme est la belle
fleur d'un bon et beau fruit: comme de vray, en ma vie j'ay veu force
belles femmes toutes bonnes; et, bien qu'elles fissent l'amour, ne
faisoyent point de mal, ny autre qu' songer  ce plaisir, et y
mettoyent tout leur soucy sans l'applicquer ailleurs. D'autres aussi en
ay-je veu trs-mauvaises, pernicieuses, dangereuses, crueles et fort
malicieuses, nonobstant songer  l'amour et au mal tout ensemble. Sera
t-il doncques dit qu'estant ainsi sujettes  l'humeur vollage et
ombrageuse de leurs marys, qui mritent plus de punition cent fois
envers Dieu, qu'elles soient ainsi punies? Or de telles gens la
complexion est autant fascheuse comme est la peine d'en escrire.

--J'en parle maintenant encore d'un autre, qui estoit un seigneur de
Dalmatie, lequel ayant tu le paillard de sa femme, la contraignit de
coucher ordinairement avec son tronc mort, charogneux et puant; de telle
sorte que la pauvre femme fut suffoque de la mauvaise senteur qu'elle
endura par plusieurs jours.

--Vous avez, dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, la plus
belle et triste histoire que l'on sauroit voir pour ce sujet, de cette
belle dame d'Allemagne que son mary contraignoit  boire ordinairement
dans le test de la teste de son amy qu'il y avoit tu; dont le seigneur
Bernage, lors ambassadeur en ce pays pour le roy Charles huictiesme, en
vit le pitoyable spectacle, et en fit l'accord.

--La premire fois que je fus jamais en Italie, passant par Venise, il
me fut fait un compte pour vray d'un certain chevalier albanais, lequel,
ayant surpris sa femme en adultre, tua l'amoureux, et de despit qu'il
eut que sa femme ne s'estoit contente de luy; car il estoit un gallant
cavallier, et des propres pour Vnus, jusques  entrer en jouxte dix ou
douze fois pour une nuict: pour punition il fut curieux de rechercher
par-tout une douzaine de bons compagnons, et fort ribauts, qui avoient
la rputation d'estre bien et grandement proportionnez de leurs membres,
et fort adroits et chauds  l'excution; et les prit, les gagea, et loua
pour argent, et les serra dans la chambre de sa femme, qui estoit
trs-belle, et la leur abandonna, les priant tous d'y faire bien leur
devoir, avec double paye s'ils s'en acquittoient bien: et se mirent tous
aprs elle, les uns aprs les autres, et la menrent de telle faon
qu'ils la rendirent morte, avec un trs-grand contentement du mary; 
laquelle il luy reprocha, tendante  la mort, que, puis qu'elle avoit
tant aym cette douce liqueur, qu'elle s'en saoulast,  mode que dit
Smiramis[6]  Cyrus, luy mettant sa teste dans un vase plein de sang.
Voila un terrible genre de mort! Cette pauvre dame ne fust ainsi morte,
si elle eust est de la robuste complexion d'une garce qui fut au camp
de Csar en la Gaule, sur laquelle on dit que deux lgions passrent par
dessus en peu de temps, et au partir de l fit la gambade, ne s'en
trouvant point mal.

--J'ai ouy parler d'une dame franoise de ville, et damoiselle, et
belle: en nos guerres civiles ayant est force, dans une ville prise
d'assaut, par une infinit de soldats, et, en estant chappe, elle
demanda  un beau pre si elle avoit pch grandement: aprs luy avoir
cont son histoire, il lui dit que non, puisqu'elle avoit ainsi t
prise par force, et viole sans sa volont, mais y rpugnant du tout.
Elle rpondit: Dieu donc soit lo, que je m'en suis une fois en ma vie
saoule sans pcher ni offenser Dieu!

--Une dame de bonne part, au massacre de la Sainct-Barthlemy, ayant t
ainsi force, et son mary mort, elle demanda  un homme de savoir et de
conscience si elle avoit offens Dieu, et si elle n'en seroit point
punie de sa rigueur, et si elle n'avoit point fait tort aux manes de son
mary qui ne venoit que d'estre frais tu. Il lui respondit que, quand
elle estoit en cette besogne, si elle y avoit pris plaisir, certainement
elle avoit pch; mais si elle y avoit eu du dgoust, c'toit tout un.
Voila une bonne sentence!

--J'ay bien cogneu une dame qui estoit diffrente de cette opinion, qui
disoit qu'il n'y avoit si grand plaisir en cette affaire que quand elle
estoit  demy force et abattue, et mesme d'un grand, d'autant que, tant
plus on fait de la rebelle et de la refusante, d'autant plus on y prend
d'ardeur et s'efforce-t-on: car, ayant une fois fauss sa breche, il
jouit de sa victoire plus furieusement et rudement, et d'autant plus on
donne d'appetit  sa dame, qui contrefait pour tel plaisir la demi-morte
et pasme, comme il semble, mais c'est de l'extrme plaisir qu'elle y
prend: mesme ce disoit cette dame, que bien souvent elle donnoit de ces
venues et alteres  son mary, et faisoit de la farouche, de la bizarre
et desdaigneuse, le mettant plus en rut; et, quand il venoit l, luy et
elle s'en trouvoient cent fois mieux: car, comme plusieurs ont escrit,
une dame plaist plus qui fait un peu de la difficile et resiste, que
quand elle se laisse sitost porter par terre. Aussi en guerre, une
victoire obtenue de force est plus signale, plus ardente et plaisante,
que par la gratuit, et en triomphe-t-il mieux. Mais aussi ne faut que
la dame fasse tant en cela la revesche ny terrible, car on la tiendroit
plustost pour une putain ruse qui voudroit faire de la prude, dont bien
souvent elle seroit escandalise; ainsi que j'ay ouy dire  des plus
savantes et habiles en ce fait, auxquelles je m'en rapporte, ne voulant
estre si prsomptueux de leur en donner des prceptes qu'elles savent
mieux que moy. Or j'ay veu plusieurs blasmer grandement aucun de ces
marys jaloux et meurtriers, d'une chose, que, si leurs femmes sont
putains, eux-mmes en sont cause. Car, comme dit saint Augustin, c'est
une grande folie  un mary de requrir chastet  sa femme, luy estant
plong au bourbier de paillardise; et en tel estat doit estre le mary
qu'il veut trouver sa femme. Mesmes nous trouvons en nostre Sainte
Escriture qu'il n'est pas besoin que le mary et la femme s'entr'ayment
si fort; cela se veut entendre par des amours lascifs et paillards:
d'autant que, mettant et occupant de tout leur coeur en ces plaisirs
lubriques, y songent si fort et s'y adonnent si trs-tant, qu'ils en
laissent l'amour qu'ils doivent  Dieu; ainsi que moy-mesme j'ay veu
beaucoup de femmes qui aymoient si trs-tant leurs marys, et eux elles,
et en brusloient de telle ardeur, qu'elles et eux en oublioient du tout
le service de Dieu, si que, le temps qu'il y falloit mettre, le
mettoient et consommoient aprs leurs paillardises. De plus, ces marys,
qui pis est, apprennent  leurs femmes, dans leur lict propre, mille
lubricitez, mille paillardises, mille tours contours, faons nouvelles,
et leur pratiquent ces figures enormes de l'Aretin: de telle sorte que,
pour un tison de feu qu'elles ont dans le corps, elles y en engendrent
cent, et les rendent ainsi paillardes; si bien qu'estant de telle faon
dresses, elles ne se peuvent engarder qu'elles ne quittent leurs marys,
et aillent trouver autres chevaliers; et, sur ce, leurs marys en
desesperent, et punissent leurs pauvres femmes, en quoy ils ont grand
tort: car puis qu'elles sentent leur coeur pour estre si bien
dresses, elles veulent monstrer  d'autres ce qu'elles savent faire;
et leurs marys voudroient qu'elles cachassent leur savoir, en quoy il
n'y a apparence ny raison, non plus que si un bon escuyer avoit un
cheval bien dress, allant de tous ayrs, et qu'il ne voulust permettre
qu'on le vist aller, ny qu'on montast dessus, mais qu'on le creust  sa
simple parole, et qu'on l'acheptast ainsi.

--J'ay ouy conter  un honneste gentilhomme de par le monde, lequel
estant devenu fort amoureux d'une belle dame, il luy fut dit par un sien
amy qu'il y perdroit son temps, car elle aimoit trop son mary. Il se va
adviser une fois de faire un trou qui arregardoit droit dans leur lict,
si bien qu'estant couchs ensemble il ne faillit de les espier par ce
trou, d'o il vit les plus grandes lubricitez, paillardises, postures
sales, monstrueuses et normes, autant de la femme, voire plus que du
mary, et avec des ardeurs trs-extrmes; si bien que le lendemain il
vint  trouver son compagnon et luy raconter la belle vision qu'il avoit
eue, et luy dit: Cette femme est  moy aussitost que son mary sera
party pour tel voyage; car elle ne se pourra tenir longuement en sa
chaleur que la nature et l'art luy ont donn, et faut qu'elle la passe,
et par ainsi, par ma persvrance je l'auray.

--Je cognois un autre honneste gentilhomme qui, estant bien amoureux
d'une belle et honneste dame, sachant qu'elle avoit un Aretin en figure
dans son cabinet, que son mary savoit et l'avoit veu et permis, augura
aussi-tost par l qu'il l'attraperoit; et, sans perdre esprance, il la
servit si bien et continua, qu'enfin il l'emporta; et cogneut en elle
qu'elle y avoit appris de bonnes leons et pratiques, ou fust de son
mary ou d'autres, niant pourtant que ny les uns ny les autres n'en
avoient point est les premiers maistres, mais la dame nature, qui en
estoit meilleure maistresse que tous les arts. Si est-ce que le livre et
la pratique luy avoient beaucoup servy en cela, comme elle luy confessa
puis aprs.

--Il se lit d'une grande courtisane et maquerelle insigne du temps de
l'ancienne Rome, qui s'appeloit Elefantina, qui fit et composa de telles
figures de l'Aretin, encore pires, auxquelles les dames grandes et
princesses faisant estat de putanisme estudioient comme un trs-beau
livre; et cette bonne dame putain cyrniene, laquelle estoit surnomme
aux douze Inventions, parce qu'elle avoit trouv douze manires pour
rendre le plaisir plus voluptueux et lubrique.

--Hliogabale gaigeoit et entretenoit, par grand argent et dons, ceux et
celles qui luy inventoient et produisoient nouvelles et telles
inventions pour mieux esveiller sa paillardise. J'en ay ouy parler
d'autres pareils de par le monde.

--Un de ces ans le pape Sixte[7] fit pendre  Rome un secrtaire qui
avoit est au cardinal d'Est, et s'appeloit Capella, pour beaucoup de
forfaits, mais entre autres qu'il avoit compos un livre de ces belles
figures, lesquelles estoient reprsentes par un grand que je ne
nommeray point pour l'amour de sa robe, et par une grande, l'une des
belles dames de Rome, et tous reprsents au vif, et peints au
naturel[8].

--J'ay cogneu un prince de par le monde qui fit bien mieux, car il
achepta d'un orfevre une trs-belle coupe d'argent dor, comme pour un
chef-d'oeuvre et grand spciaut, la mieux laboure, grave et
sigille qu'il estoit possible de voir, o estoient tailles bien
gentiment et subtillement au burin plusieurs figures de l'Aretin, de
l'homme et de la femme; et ce au bas estage de la coupe, et au dessus et
au haut plusieurs aussi de diverses manires de cohabitations de bestes,
l o j'appris la premire fois (car j'ay veu souvent ladicte coupe et
beu dedans, non sans rire) celle du lion et de la lionne, qui est toute
contraire  celle des autres animaux, que je n'avois jamais sceu, dont
je m'en rapporte  ceux qui le savent sans que je le die. Cette coupe
estoit l'honneur du buffet de ce prince; car, comme j'ay dit, elle
estoit trs-belle et riche d'art, et agrable  voir au dedans et au
dehors. Quand ce prince festinoit les dames et filles de la Cour, comme
souvent il les convioit, ses sommeilliers ne failloient jamais, par son
commandement, de leur bailler  boire dedans; et celles qui ne l'avoient
jamais veue, ou en beuvant ou aprs, les unes demeuroient estonnes et
ne savoient que dire l-dessus: aucunes demeuroient honteuses, et la
couleur leur sautoit au visage; aucunes s'entredisoient entr'elles:
Qu'est-ce que cela qui est grav l-dedans? Je crois que ce sont des
salauderies. Je n'y bois plus. J'aurois bien grand soif avant que j'y
retournasse boire. Mais il falloit qu'elles beussent l, ou bien
qu'elles esclatassent de soif; et, pour ce, aucunes fermoient les yeux
en beuvant; les autres moins vergogneuses point; qui en avoient ouy
parler du mestier, tant dames que filles, se mettoyent  rire sous
bourre; les autres en crevoient tout  trac. Les unes disoient, quand on
leur demandoit qu'elles avoient  rire et ce qu'elles avoient veu,
disoient qu'elles n'avoient rien veu que des peintures, et que pour cela
elles n'y lairroient  boire une autre fois. Les autres disoient: Quant
 moy, je n'y songe point  mal; la veue et la peinture ne souillent
point l'ame. Les unes disoient: Le bon vin est aussi bon leans
qu'ailleurs. Les autres affermoient qu'il y faisoit aussi bon boire
qu'en une autre coupe, et que la soif s'y passoit aussi bien. Aux unes
on faisoit la guerre pourquoy elles ne fermoient les yeux en beuvant;
elles respondoient qu'elles vouloient voir ce qu'elles beuvoient,
craignant que ce ne fust du vin, mais quelque mdecine ou poison. Aux
autres on demandoit  quoy elles prenoient plus de plaisir, ou  voir ou
 boire; elles respondoient: A tout. Les unes disoient: Voil de
belles grotesques; les autres: Voil de plaisantes nommeries; les
unes disoient: Voil de beaux images; les autres: Voil de beaux
miroirs; les unes disoient: L'orfevre estoit bien  loisir de s'amuser
 faire ces fadezes; les autres disoient: Et vous, monsieur, encore
plus d'avoir achept ce beau hanap. Aux unes on demandoit si elles
sentoient rien qui les picquast au mitan du corps pour cela: elles
respondoient que nulle de ces drolleries y avoit eu pouvoir pour les
picquer: aux autres on demandoit si elles n'avoient point senty le vin
chaut et qu'il les eust eschauffes, encore que ce fust en hyver; elles
respondoient qu'elles n'avoient garde, car elles avoient beu bien froid,
qui les avoit bien rafraischies: aux unes on demandoit quelles images de
toutes celles elles voudroient tenir en leur lict; elles respondoient
qu'elles ne se pouvoient oster de l pour les y transporter. Bref, cent
mille brocards et sornettes sur ce sujet s'entre-donnoient les
gentilshommes et dames ainsi  table, comme j'ay veu que c'estoit une
trs-plaisante gausserie, et chose  voir et ouyr; mais surtout  mon
gr, le plus et le meilleur estoit  contempler ces filles innocentes,
ou qui feignoient l'estre, et autres dames nouvellement venues,  tenir
leur mine froide riante du bout du nez et des lvres, ou  se
contraindre et faire des hypocrites, comme plusieurs dames en faisoient
de mesme. Et notez que, quand elles eussent deu mourir de soif, les
sommelliers n'eussent os leur donner  boire en une autre coupe ny
verre. Et, qui plus est, aucunes juroient, pour faire bon minois,
qu'elles ne tourneroient jamais  ces festins; mais elles ne laissoient
pour cela  y tourner souvent, car ce prince estoit trs-splendide et
friand. D'autres disoient, quand on les convioit: J'iray, mais en
protestation qu'on ne nous baillera point  boire dans la coupe; et
quand elles y estoient, elles y beuvoient plus que jamais. Enfin elles
s'y anezrent si bien, qu'elles ne firent plus de scrupule d'y boire; et
si firent bien mieux aucunes, qu'elles se servirent de telles visions en
temps et lieu, et, qui, plus est, aucunes s'en dbauscherent pour en
faire l'essay; car toute personne d'esprit veut essayer tout. Voil les
effets de cette belle coupe si bien historie. A quoy se faut imaginer
les autres discours, les songes, les mines et les paroles que telles
dames disoient et faisoient entr'elles,  part ou en compagnie. Je pense
que telle coupe estoit bien diffrente  celle dont parle M. de Ronsard
en l'une de ses premires odes, ddie au feu Roy Henry, qui se commence
ainsi:

    Comme un qui prend une couppe,
    Seul honneur de son trsor,
    Et de son rang verse  la trouppe
    Du vin qui rit dedans l'or.

Mais en cette coupe le vin ne rioit pas aux personnes, mais les
personnes au vin: car les unes beuvoient en riant, et les autres
beuvoient en se ravissant; les unes se compissoient en beuvant, et les
autres beuvoient en se compissant; je dis d'autre chose que du pissat.
Bref, cette coupe faisoit de terribles effets, tant y estoient
pntrantes ces visions, images et perspectives: dont je me souviens
qu'une fois, en une gallerie du comte de Chasteauvilain, dit le seigneur
Adjacet, une troupe de dames avec leurs serviteurs estant alls voir
cette belle maison, leur veue s'addressa sur de beaux et rares tableaux
qui estoient en ladite gallerie. A elles se prsenta un tableau beau, o
estoient reprsentes force belles dames nues qui estoient aux bains,
qui s'entre touchoient, se palpoient, se manioient et frottoient,
s'entre-mesloient, se tastonnoient, et, qui plus est, se faisoient le
poil tant gentiment et si proprement en monstrant tout, qu'une froide
recluse ou hermite s'en fust eschauffe et esmeue; et c'est pourquoy une
grande dame, dont j'ay ouy parler et cogneue, se perdant en ce tableau,
dit  son serviteur en se tournant vers luy, comme enrage de cette
rage d'amour: C'est trop demeur icy: montons en carrosse promptement,
et allons en mon logis, car je ne puis plus contenir cette ardeur; il la
faut aller esteindre: c'est trop brusl. Et ainsi partit, et alla avec
son serviteur prendre de cette bonne eau qui est si douce sans sucre,
que son serviteur lui donna de sa petite burette.

Telles peintures et tableaux portent plus de nuisance  une ame fragile
qu'on ne pense; comme en estoit un l mesme d'une Vnus toute nue,
couche et regarde de son fils Cupidon; l'autre d'un Mars couch avec
sa Vnus, l'autre d'une Lda couche avec son cygne. Tant d'autres y
a-t-il, et l et ailleurs, qui sont un peu plus modestement peints et
voilez mieux que les figures de l'Aretin; mais quasi tout vient  un, et
en approchant de nostre coupe dont je viens de parler, laquelle avoit
quasi quelque sympathie, par antinomie, de la coupe que trouva Renault
de Montauban en ce chasteau dont parle l'Arioste, laquelle  plein
descouvroit les pauvres cocus, et cette-cy les faisoit; mais l'une
portoit un peu trop de scandale aux cocus et leurs femmes infidles, et
cette-cy point. Aujourd'huy n'en est besoin de ces livres ni de ces
peintures, car les marys leur en apprennent prou: et voil que servent
telles escholes de marys.

--J'ai cogneu un bon imprimeur vnitien  Paris, qui s'appelloit messer
Bernardo, parent de ce grand Aldus Manutius de Venise[9], qui tenoit sa
boutique en la rue de Sainct-Jacques, qui me dit et jura une fois qu'en
moins d'un an il avoit vendu plus de cinquante paires de livres de
l'Aretin  force gens maris et non maris, et  des femmes, dont il me
nomma trois de par le monde, grandes, que je ne nommeray point, et les
leur bailla  elles-mesmes, et trs-bien relis, sous serment prest
qu'il n'en sonneroit pas mot, mais pourtant il me le dist, et me dist
davantage qu'une autre dame lui en ayant demand au bout de quelque
temps s'il en avoit point un pareil comme un qu'elle avoit veu entre les
mains d'une de ces trois, il luy respondit: _Signora, si, et peggio_, et
soudain argent en campagne, les acheptant tous au poids de l'or. Voil
une folle curiosit pour envoyer son mari faire un voyage  Cornette
prs de Civita-Vecchia.

Toutes ces formes et postures sont odieuses  Dieu, si bien que sainct
Hierosme dit: Qui se monstre plustost dbord amoureux de sa femme que
mary, est adultre et pche. Et parce qu'aucuns docteurs
ecclsiastiques en ont parl, je diray ce mot briefvement en mots
latins, d'autant qu'eux-mesmes ne l'ont voulu dire en franois.
_Excessus_, disent-ils, _conjugum fit, quando uxor cognoscitur ante
retro stando, sedendo in latere, et mulier super virum_; comme un petit
quolibet que j'ay leu d'autrefois, qui dit:

    _In prato viridi monialem ludere vidi_
      _Cum monacho leviter, ille sub, illa super._

D'autres disent quand ils s'accommodent autrement que la femme ne puisse
concevoir. Toutesfois il y a aucunes femmes qui disent qu'elles
conoivent mieux par les postures monstrueuses et surnaturelles et
estranges, que naturelles et communes, d'autant qu'elles y prennent
plaisir davantage, et comme dit le pote, quand elles s'accommodent
_more canino_, ce qui est odieux: toutes-fois les femmes grosses, au
moins aucunes, en usent ainsi de peur de se gaster par le devant.
D'autres docteurs disent que quelque forme que ce soit est bonne, mais
que _semen ejaculetur in matricen mulieris, et quomodocunque uxor
cognoscatur, si vir ejaculetur semen in matricem, non est peccatum
mortale_. Vous trouverez ces disputes dans _Summa Benedicti_, qui est un
cordelier docteur qui a trs-bien escrit de tous les pchs, et monstre
qu'il a beaucoup leu et veu[10]. Qui voudra lire ce passage y verra
beaucoup d'abus que commettent les marys  l'endroit de leurs femmes.
Aussi dit-il que, _quando mulier est ita pinguis ut non possit aliter
core_, que par telles postures, _non est peccatum mortale, mod vir
ejaculetur semen in vas naturale_. Dont disent aucuns qu'il vaudroit
mieux que les marys s'abstinssent de leurs femmes quand elles sont
pleines, comme font les animaux, que de souiller le mariage par telles
vilainies.

--J'ai cogneu une fameuse courtisane  Rome, dite la Grecque, qu'un
grand seigneur de France avoit l entretenue. Au bout de quelque temps,
il luy prit envie de venir voir la France, par le moyen du seigneur
Bonusi[11], banquier de Lyon, Lucquois trs-riche, de laquelle il estoit
amoureux; o estant elle s'enquit fort de ce seigneur et de sa femme,
et, entr'autres choses, si elle ne le faisoit point cocu, d'autant,
disoit-elle, que j'ay dress son mary de si bel air, et luy ay appris de
si bonnes leons, que les luy ayant monstres et pratiques avec sa
femme, il n'est possible qu'elle ne les ait voulu monstrer  d'autres;
car nostre mestier est si chaud quand il est bien appris, qu'on prend
cent fois plus de plaisir de le monstrer et pratiquer avec plusieurs
qu'avec un. Et disoit bien plus, que cette dame luy devoit faire un
beau prsent et condigne de sa peine et de son sallaire, parce que,
quand son mary vint  son eschole premirement, il n'y savoit rien, et
estoit en cela le plus sot, neuf et apprentif qu'elle vist jamais; mais
elle l'avoit si bien dress et faonn, que sa femme devoit s'en trouver
cent fois mieux. Et de fait cette dame, la voulant voir, alla chez elle
en habit dissimul, dont la courtisane s'en douta et luy tint tous les
propos que je viens de dire, et pires encore et plus dbords, car elle
estoit courtisane fort dborde. Et voil comment les marys se forgent
les couteaux pour se couper la gorge; cela s'entend des cornes; par
ainsi, abusant du saint mariage, Dieu les punit; et puis veulent avoir
leurs revanches sur leurs femmes, en quoy ils sont cent fois plus
punissables. Aussi ne m'estonne-je pas si ce sainct docteur disoit que
le mariage estoit quasi une vraye espce d'adultre: cela vouloit-il
entendre quand on en abusoit de cette sorte que je viens de dire. Aussi
a-t-on deffendu le mariage  nos prestres; car, venant de coucher avec
leurs femmes, et s'estre bien souills avec elles, il n'y a point de
propos de venir  un sacr autel. Car, ma foy, ainsi que j'ay ouy dire,
aucuns bourdellent plus avec leurs femmes que non pas les ruffiens avec
les putains des bourdeaux, qui, craignant prendre mal, ne s'acharnent et
ne s'eschauffent avec elles comme les marys avec leurs femmes, qui sont
nettes et ne peuvent donner mal, au moins aucunes et non pas toutes; car
j'en ai bien cogneu qui leur en donnent aussi bien que leurs marys 
elles. Les marys, abusans de leurs femmes, sont fort punissables, comme
j'ay ouy dire  de grands docteurs, que les marys, ne se gouvernans avec
leurs femmes modestement dans leur lict comme ils doivent, paillardent
avec elles comme avec concubines; n'estant le mariage introduit que pour
la ncessit et procration, et non pour le plaisir dsordonn et
paillardise. Ce que nous sceut trs-bien reprsenter l'empereur Cejonius
Commodus, dit autrement Anchus Verus[12], lorsqu'il dit  sa femme
Domitia Calvilla, qui se plaignoit  luy de quoy il portoit  des
putains et courtisanes et autres ce qu' elle appartenoit en son lict,
et luy ostoit ses menues et petites pratiques: Supportez, ma femme, luy
dit-il, qu'avec les autres je saoulle mes dsirs, d'autant que le nom de
femme et de consorte est un nom de dignit et d'honneur, et non de
plaisir et de paillardise. Je n'ay point encore leu ny trouv la
response que luy fit l dessus madame sa femme l'impratrice; mais il ne
faut douter que, ne se contentant de cette sentence dore, elle ne luy
respondit de bon coeur, et par la voix de la plus part, voire de
toutes les femmes maries: Fy de cet honneur, et vive le plaisir! Nous
vivons mieux de l'un que de l'autre. Il ne faut non plus douter aussi
que la plus part de nos maris aujourd'hui, et de tout temps, qui ont de
belles femmes, ne disent pas ainsi; car ils ne se marient et lient, ny
ne prennent leurs femmes, sinon pour bien passer leur temps et bien
paillarder en toutes faons, et leur enseigner des prceptes, et pour le
mouvement de leur corps, et pour les dbordes et lascives paroles de
leurs bouches, afin que leur dormante Vnus en soit mieux esveille et
excite; et, aprs les avoir bien ainsi instruites et dbausches, si
elles vont ailleurs, ils les punissent, les battent, les assomment, et
les font mourir. Il y a aussi un peu de raison en cela, comme si
quelqu'un avoit dbausch une pauvre fille d'entre les bras de sa mre,
et lui eust fait perdre l'honneur de sa virginit, et puis, aprs en
avoir fait sa volont, la battre et la contraindre  vivre autrement, en
toute chastet: vrayment! car il en est bien temps, et bien  propos,
qui est celuy qui ne le condamne pour homme sans raison et digne d'estre
chasti? L'on en deust dire de mesme de plusieurs marys, lesquels, quand
tout est dit, dbauschent plus leurs femmes, et leur apprennent plus de
prceptes pour tomber en paillardise, que ne font leur propres amoureux:
car ils en ont plus de temps et loisir que es amans; et venans 
discontinuer leurs exercices, elles changent de main et de maistre, 
mode d'un bon cavalcadour, qui prend plus de plaisir cent fois de
monter  cheval, qu'un qui n'y entend rien.Et de malheur, ce disoit
cette courtisane, il n'y a nul mestier au monde qui ne soit plus coquin,
ny qui dsire tant de continue, que celuy de Vnus. En quoy ces marys
doivent estre avertis de ne faire tels enseignements  leurs femmes, car
ils leur sont par trop prjudiciables; ou bien, s'ils voyent leurs
femmes leur jouer un faux-bon, qu'ils ne les punissent point, puisque
'ont est eux qui leur en ont ouvert le chemin.

--Si faut-il que je fasse cette digression d'une femme marie, belle et
honneste et d'estoffe, que je say, qui s'abandonna  un honneste
gentilhomme, aussi plus par jalousie qu'elle portoit  une honneste dame
que ce gentilhomme aymoit et entretenoit, que par amour. Pourquoy, ainsi
qu'il en jouissoit, la dame luy dit: A cette heure,  mon grand
contentement, triomphe-je de vous et de l'amour que portez  une telle.
Le gentilhomme lui respondit: Une personne abattue, subjugue et
foule, ne sauroit bien triompher. Elle prend pied  cette rponse,
comme touchant  son honneur, et luy replique aussitt: Vous avez
raison. Et tout--coup s'advise de dsaronner subitement son homme, et
se drober de dessous luy; et changeant de forme, prestement et
agilement monte sur luy et le met sous soy. Jamais jadis chevalier ou
gendarme romain ne fut si prompt et adextre de monter et remonter sur
ces chevaux dsultoires, comme fut ce coup cette dame avec son homme; et
le manie de mesme en luy disant: A st'heure donc puis-je bien dire qu'
bon escient je triomphe de vous, puisque je vous tiens abattu sous moy.
Voil une dame d'une plaisante et paillarde ambition et d'une faon
estrange, comment elle la traitta.

--J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame de par le monde,
sujette fort  l'amour et  la lubricit, qui pourtant fut si arrogante
et si fire, et si brave de coeur, que, quand ce venoit-l, ne vouloit
jamais souffrir que son homme la montast et la mist sous soy et
l'abattist, pensant faire un grand tort  la gnrosit de son coeur,
et attribuant  une grande laschet d'estre ainsi subjugue et soumise,
en mode d'une triomphante conqueste ou esclavitude, mais vouloit
toujours garder le dessus et la prminence. Et ce qui faisoit bon pour
elle en cela, c'est que jamais ne voulut s'adonner  un plus grand que
soy, de peur qu'usant de son autorit et puissance, luy pust donner la
loy et la pust tourner, virer et fuller, ainsi qu'il luy eust pleu;
mais en cela, choisissoit ses gaux et infrieurs, auxquels elle
ordonnoit leur rang, leur assiette, leur ordre, et forme de combat
amoureux, ne plus ne moins qu'un sergent major  ses gens le jour d'une
bataille; et leur commandoit de ne l'outrepasser, sur peine de perdre
leurs pratiques, aux uns son amour, et aux autres la vie, si que debout,
ou assis au conchs, jamais ne se purent prvaloir sur elle de la
moindre humiliation, ni submission, ni inclination, qu'elle leur eust
rendu et prest. Je m'en rapporte au dire et au songer de ceux et celles
qui ont trait telles amours, telles postures, assiettes et formes.
Cette dame pouvoit ordonner ainsi, sans qu'il y allast rien de son
honneur prtendu, ni de son coeur gnreux offens: car  ce que j'ay
ouy dire  aucuns praticqs, il y avoit assez de moyens pour faire telles
ordonnances et pratiques. Voyl une terrible et plaisante humeur de
femme, et bizarre scrupule de conscience gnreuse. Si avoit-elle raison
pourtant; car c'est une fascheuse souffrance que d'estre subjugue,
ploye, foulle, et mesme quand l'on pense quelquefois  part soy, et
qu'on dit: Un tel m'a mis sous luy et foulle, par maniere de dire,
si-non aux pieds, mais autrement: cela vaut autant  dire.

Cette dame aussi ne voulut jamais permettre que ses infrieurs la
baisassent jamais  la bouche, d'autant, disoit elle, que le toucher et
le tact de bouche  bouche est le plus sensible et prcieux de tous les
autres touchers, fust de la main et autres membres; et pour ce ne
vouloit estre alleine ny sentir  la sienne une bouche salle, orde et
non pareille  la sienne. Or, sur cecy, c'est une autre question que
j'ay veu traitter  aucuns: quel advantage de gloire a plus grand sur
son compagnon, ou l'homme ou la femme, quand ils sont en ces
escarmouches ou victoires vnriennes. L'homme allegue pour soy la
raison prdente, que la victoire est bien plus grande que l'on tient sa
douce ennemie abattue sous soy, et qu'il la subjugue, la suppdite et la
dompte  son aise et comme il luy plaist; car il n'y a si grande
princesse ou dame, que, quand elle est l, fust-ce avec son infrieur ou
ingal, qu'elle n'en souffre la loy et la domination qu'en a ordonn
Vnus parmy ses statuts; et pour ce, la gloire et l'honneur en demeure
trs-grande  l'homme. La femme dit: Ouy, je le confesse, que vous vous
devez sentir glorieux quand vous me tenez sous vous et me suppeditez;
mais aussi, quand il me plaist, s'il ne tient qu' tenir le dessus, je
le tiens par gayet et une gentille volont qui m'en prend, et non pour
une contrainte. Davantage, quand ce dessus me dplaist, je me fais
servir  vous comme d'un esclave ou forat de gallere, ou, pour mieux
dire, vous fais tirer au collier comme un vray cheval de charrette, en
vous travaillant, peinant, suant, haletant, efforant  faire les
corves et efforts que je veux tirer de vous. Cependant, moy, je suis
couche  mon aise, je vois venir vos coups, quelquefois j'en ris et en
tire mon plaisir  vous voir en telles alteres; quelquefois aussi je
vous plains selon ce qui me plaist ou que j'en ay de volont ou de
piti; et aprs en avoir en cela trs-bien pass ma fantaisie, je laisse
l mon galant, las, recreu, dbilit, nerv, qu'il n'en peut plus, et
n'a besoin que d'un bon repos et de quelque bon repas, d'un coulis, d'un
restaurant ou de quelque bon bouillon confortatif. Moy, pour telles
courves et tels efforts, je ne m'en sens nullement, si-non que
trs-bien servie  vos despens, monsieur le gallant, et n'ay autre mal
si-non de souhaiter quelque autre qui m'en donnast autant,  peine le
faire rendre comme vous: et, par ainsi, ne me rendant jamais, mais
faisant rendre mon doux ennemy, je rapporte la vraye victoire et la
vraye gloire, d'autant qu'en un duel celuy qui se rend est dshonor, et
non pas celuy qui combat jusques au dernier poinct de la mort.

--Ainsi que j'ay ouy compter d'une belle et honneste femme, qui une
fois, son mary l'ayant esveille d'un profond sommeil et repos qu'elle
prenoit, pour faire cela, aprs qu'il eut fait elle luy dit: Vous avez
fait et moy non; et, parce qu'elle estoit dessus luy, elle le lia si
bien de bras, de mains, de pieds et de ses jambes entrelaces: Je vous
apprendray  ne m'esveiler une autre fois; et, le demenant, secoant et
remuant  toute outrance son mary qui estoit dessous, qui ne s'en
pouvoit defaire, et qui suoit, ahannoit et se lassoit, et crioit mercy,
elle le luy fi faire une autre fois en dpit de luy, et le rendit si
las, si atenu et flac, qu'il en devint hors d'aleine et luy jura un bon
coup qu'une autre fois il la prendroit  son heur, humeur et appetit. Ce
conte est meilleur  se l'imaginer et reprsenter qu' l'escrire. Voil
donc les raisons de la dame avec plusieurs autres qu'elles ont allguer.
Encore l'homme rplique l-dessus: Je n'ay point aucun vaisseau ny
baschot comme vous avez le vostre, dans lequel je jette un gassouil de
pollution et d'ordure (si ordure se doit appeler la semence humaine
jette par mariage et paillardise), qui vous salit et vous y pisse comme
dans un pot.--Ouy, dit la dame, mais aussitost ce beau sperme, que vous
autres dites estre le sang le plus pur et net que vous avez, je le vous
vais pisser incontinent et jetter dans un pot ou bassin, ou en un
retrait, et le mler avec une autre ordure trs-puante et sale et
vilaine; car de cinq cents coups que l'on nous touchera, de mille, deux
mille, trois mille, voire d'une infinit, voire de nul, nous
n'engroissons que d'un coup, et la matrice ne retient qu'une fois; car
si le sperme y entre bien et y est bien retenu, celuy-l est bien log,
mais les autres fort salaudement nous les logeons comme je viens de
dire. Voil pourquoy il ne faut se vanter de gasouiller de vos ordures
de sperme, car, outre celuy-l, que nous concevons, nous le jettons et
rendons pour n'en faire plus de cas aussitt que l'avons receu et qu'il
ne nous donne plus de plaisir, et en sommes quittes en disant: Monsieur
le potagier, voil vostre broet que je vous rends, et le vous claque
l; il a perdu le bon goust que vous m'en avez donn premierement. Et
notez que la moindre bagasse en peut dire autant  un grand roy ou
prince, s'il l'a repasse; qui est un grand mespris d'autant que l'on
tient le sang royal pour le plus prcieux qui soit point. Vrayment il
est bien gard et log bien prcieusement plus que d'un autre! Voil le
dire des femmes, qui est un grand cas pourtant qu'un sang si prcieux se
pollue et se contamine ainsi salaudement et vilainement; ce qui estoit
deffendu en la loy de Moyse, de ne le nullement prostituer en terre;
mais on fait bien pis quand on le mesle avec de l'ordure trs-orde et
salle. Encore, si elles faisoyent comme un grand seigneur dont j'ay ouy
parler, qui, en songeant la nuict, s'estant corrompu parmy ses linceuls,
les fit enterrer, tant il estoit scrupuleux, disant que c'estoit un
petit enfant provenu de l qui estoit mort, et que c'estoit dommage et
une trs-grande perte que ce sang n'eust est mis dans la matrice de sa
femme, dont possible l'enfant fust est en vie. Il se pouvoit bien
tromper par l, d'autant que de mille habitations que le mary fait avec
la femme l'anne, possible, comme j'ay dit, n'en devient-elle grosse,
non pas une fois en la vie, voire jamais, pour aucunes femmes qui sont
brhaignes et striles, et ne conoivent jamais; d'o est venu l'erreur
d'aucuns mescrants, que le mariage n'avoit est institu tant pour la
procration que pour le plaisir; ce qui est mal creu et mal parl, car
encore qu'une femme n'engroisse toutes les fois qu'on l'entreprend,
c'est pour quelque volont de Dieu  nous occulte, et qu'il en veut
punir et mary et femme, et d'autant que la plus grande bndiction que
Dieu nous puisse envoyer en mariage, c'est une bonne ligne, et non par
concubinage; dont il y a plusieurs femmes qui prennent un grand plaisir
d'en avoir de leurs amants, et d'autres non, lesquelles ne veulent
permettre qu'on leur lasche rien dedans, tant pour ne supposer des
enfants  leurs marys qui ne sont  eux, que pour leur sembler ne leur
faire tort et ne les faire cocus si la rose ne leur est entre dedans,
ny plus ny moins, qu'un estomach dbile et mauvais ne peut estre offens
de sa personne pour prendre de mauvais et indigestifs morceaux, pour les
mettre dans la bouche, les mascher et puis les crascher  terre. Aussi
par le mot de cocu, port par les oiseaux d'avril, qui sont ainsi
appelez pour aller pondre au nid des autres, les hommes s'appellent
cocus par antinomie[13], quand les autres viennent pondre dans leur nid,
qui est dans le c.. de leurs femmes, qui est autant  dire leur jetter
leur semence et leur faire des enfants. Voil comme plusieurs femmes ne
pensent faute  leurs marys pour mettre dedans et s'esbaudir leur saoul,
mais qu'elles ne reoivent point de leur semence; ainsi sont-elles
conscientieuses de bonne faon: comme d'une grande dont j'ay ouy parler,
qui disoit  son serviteur: Esbattez-vous tant que vous voudrez, et
donnez-moi du plaisir; mais sur vostre vie, donnez-vous garde de ne rien
m'arrouser l dedans, non d'une seule goutte, autrement il vous y va de
la vie. Si bien qu'il falloit bien que l'austre fust sage, et qu'il
espiast le temps du mascaret[14] quand il devoit venir.

--J'ay ouy faire un pareil compte au chevalier de Sanzay, de Bretagne,
un trs-honneste et brave gentilhomme, lequel, si la mort n'eust
entrepris sur son jeune age, fust est un grand homme de mer, comme il
avoit un trs-bon commencement: aussi en portoit-il les marques et
enseignes, car il avoit eu un bras emport d'un coup de canon en un
combat qu'il fit sur mer. Le malheur pour luy fut qu'il fut pris des
corsaires, et men en Alger. Son maistre, qui le tenoit esclave, estoit
le grand-prestre de la mosque de l, qui avoit une trs-belle femme qui
vint  s'amouracher si fort dudit Sanzay, qu'elle luy commanda de venir
en amoureux plaisir avec elle, et qu'elle luy feroit trs-bon
traittement, meilleur qu' aucun de ses autres esclaves, mais surtout
elle lui commanda trs-expressement, et sur la vie, ou une prison
trs-rigoureuse, de ne lancer en son corps une seule goutte de sa
semence, d'autant, disoit-elle, qu'elle ne vouloit nullement estre
pollue ny contamine du sang chrestien, dont elle penseroit offenser
grandement et sa loy et son grand prophte Mahomet; et de plus luy
commanda qu'encore qu'elle fust en ses chauds plaisirs, quand bien elle
luy commanderoit cent fois d'hasarder le pacquet tout  trac, qu'il n'en
fist rien, d'autant que ce seroit le grand plaisir duquel elle estoit
ravie qui luy feroit dire, et non pas la volont de l'ame. Ledict
Sanzay, pour avoir bon traittement et plus grande libert, encor qu'il
fust chrestien, ferma les yeux pour ce coup  sa loy; car un pauvre
esclave rudement traitt et misrablement enchaisn peut s'oublier bien
quelquefois. Il obit  la dame, et fut si sage et si abstraint  son
commandement, qu'il commanda fort bien  son plaisir, et moulloit au
moulin de sa dame tousjours trs-bien, sans y faire couller d'eau; car,
quand l'escluse de l'eau vouloit se rompre et se dborder, aussitost il
la retiroit, la resserroit et la faisoit escouler o il pouvoit; dont
cette femme l'en ayma davantage, pour estre si abstraint  son estroit
commandement, encor qu'elle luy criast: Laschez, je vous en donne toute
permission. Mais il ne voulut onc, car il craignoit d'estre battu  la
turque, comme il voyoit ses autres compagnons devant soy. Voil une
terrible humeur de femme; et pour ce il semble qu'elle faisoit beaucoup,
et pour son ame qui estoit turque, et pour l'autre qui estoit chrestien,
puisqu'il ne se deschargeoit nullement avec elle: si me jura-t-il qu'en
sa vie il ne fut en telle peine. Il me fit un autre compte, le plus
plaisant qui est possible, d'un trait qu'elle luy fit; mais d'autant
qu'il est trop sallaud, je m'en tairay, de peur d'offenser les oreilles
chastes. Du depuis ledict Sanzay fut achept par les siens, qui sont
gens d'honneur et de bonne maison en Bretagne, et qui appartiennent 
beaucoup de grands, comme  monsieur le connestable, qui aymoit fort
son frre aisn, et qui luy ayda beaucoup en cette dlivrance, laquelle
ayant eue, il vint  la cour, et nous en compta fort  monsieur
d'Estrozze et  moy de plusieurs choses, et entr'autres il nous fit ces
comptes.

Que dirons-nous maintenant d'aucuns marys qui ne se contentent de se
donner du contentement et du plaisir paillard de leurs femmes, mais en
donnent de l'appetit, soit  leurs compagnons et amis, soit  d'autres,
ainsi j'en ai cogneu plusieurs qui leur louent leurs femmes, leur disent
leurs beautez, leur figurent leurs membres et parties du corps, leur
reprsentent leurs plaisirs qu'ils ont avec elles, et leurs follatreries
dont elles usent envers eux, les leur font baiser, toucher, taster,
voire voir nues? Que mritent-ils ceux-l, sinon qu'on les face cocus
bien  point, ainsi que fit Gygs, par le moyen de sa bague, au roy
Candaule, roy des Lydiens, lequel, sot qu'il estoit, lui ayant lo la
rare beaut de sa femme, comme si le silence luy faisoit tort et
dommage, et puis la luy ayant monstre toute nue, en devint si amoureux
qu'il en joit tout  son gr et le fit mourir, et s'impatronisa de son
royaume. On dit que la femme en fut si dsespre pour avoir est
reprsente ainsi, qu'elle fora Gygs  ce mauvais tour, en lui disant:
Ou celuy qui t'a press et conseill de telle chose, faut qu'il meure
de ta main, ou toy, qui m'as regarde toute nue, que tu meures de la
main d'un autre. Certes, ce roy estoit bien de loisir de donner ainsi
appetit d'une viande nouvelle, si belle et bonne, qu'il devoit tenir si
chere.

--Louis, duc d'Orlans, tu  la porte Barbette[15]  Paris, fit bien au
contraire, grand desbaucheur des dames de la Cour, et tousjours des plus
grandes, car, ayant avec luy couch une fort belle et grande dame, ainsi
que son mary vint en sa chambre pour luy donner le bon-jour, il alla
couvrir la teste de sa dame, femme de l'autre, du linceul, et luy
descouvrit tout le corps, luy faisant voir tout nud et toucher  son bel
aise, avec desfense expresse sur la vie de n'oster le linge du visage ny
la descouvrir aucunement,  quoy il n'osa contrevenir; luy demandant par
plusieurs fois ce qui luy sembloit de ce beau corps tout nud: l'autre en
demeura tout esperdu et grandement satisfait.

Le duc luy bailla cong de sortir de la chambre, ce qu'il fit sans avoir
jamais pu cognoistre que ce fust sa femme. S'il l'eust bien vue et
recognue toute nue, comme plusieurs que j'ai veu, il l'eust cogneu 
plusieurs signes possible, dont il fait bon le visiter quelquefois par
le corps. Elle, aprs son mary party, fut interroge de M. d'Orlans si
elle avoit eu l'alarme et peur. Je vous laisse  penser ce qu'elle en
dist, et la peine et l'altere en laquelle elle fut l'espace d'un
quart-d'heure; car il ne falloit qu'une petite indiscrtion, ou la
moindre dsobissance que son mary eust commis pour lever le linceul: il
est vray, ce dist monsieur d'Orlans, mais qu'il l'eust tu aussi-tost
pour l'empescher du mal qu'il eust fait  sa femme. Et le bon fut de ce
mary, qu'estant la nuict d'amprs couch avec sa femme, il luy dit que
M. d'Orlans lui avoit fait voir la plus belle femme nue qu'il vit
jamais, mais, quant au visage, qu'il n'en savoit que rapporter,
d'autant qu'il lui avait interdit. Je vous laisse  penser ce qu'en
pouvoit dire sa femme dans sa pense. Et de cette dame tant grande, et
de M. d'Orlans, on dit que sortit ce brave et vaillant bastard
d'Orlans, le soustien de la France et le flau de l'Angleterre, et
duquel est venue cette noble et gnreuse race des comtes de Dunois.

--Or, pour retourner encor  nos marys prodigues de la vue de leurs
femmes nues, j'en say un qui, pour un matin un sien compagnon l'estant
all voir dans sa chambre ainsi qu'il s'habilloit, luy monstra sa femme
toute nue, tendue tout de son long toute endormie; et s'estant
elle-mesme ost ses linceuls de dessus elle, d'autant qu'il faisoit
grand chaud, luy tira le rideau  demy, sy bien que le soleil levant
donnant dessus elle, il eut loisir de la bien contempler  son aise, o
il ne vid rien que tout beau en perfection, et y put paistre ses yeux,
non tant qu'il eust voulu, mais tant qu'il put; et puis le mary et luy
s'en allrent chez le Roy. Le lendemain, le gentilhomme, qui estoit fort
serviteur de cette dame honneste, luy raconta cette vision et mesmes lui
figura beaucoup de choses qu'il avoit remarques en ses beaux membres,
jusques aux plus caches; et si le mary le luy confirma, et que c'estoit
luy-mesme qui en avoit tir le rideau. La dame, de dpit qu'elle conceut
contre son mary, se laissa aller et s'octroya  son amy par ce seul
sujet; ce que tout son service n'avoit sceu gaigner.

--J'ay cogneu un trs-grand seigneur, qui, un matin, voulant aller  la
chasse, et ses gentilshommes l'estant venu trouver  son lever, ainsi
qu'on le chaussoit, et avoit sa femme couche prs de luy et qui luy
tenoit son cas en pleine main, il leva si promptement la couverture
qu'elle n'eut le loisir de lever la main o elle estoit pose, que l'on
l'y vit  l'aise et la moiti de son corps; et en se riant, il dit  ces
messieurs qui estoient prsents: H bien, messieurs, ne vous ay-je pas
fait voir choses et autres de ma femme? Laquelle fut si dpite de ce
trait, qu'elle lui en voulut un mal extrme, et mesme pour la surprise
de cette main; et possible depuis elle le luy rendit bien.

--J'en say un autre d'un grand seigneur, lequel, cognoissant qu'un sien
amy et parent estoit amoureux de sa femme, fust ou pour luy en faire
venir l'envie davantage, ou du dpit et dsespoir qu'il pouvoit
concevoir de quoy il avoit une si belle femme et luy n'en tastoit point,
la lui monstra un matin, l'estant all voir dans le lict tous deux
couchez ensemble  demye nue: et si fit bien pis, car il luy fit cela
devant luy-mesme, et la mit en besogne comme si elle eust t  part;
encore prioit-il l'amy de bien voir le tout, et qu'il faisoit tout cela
 sa bonne grace. Je vous laisse  penser si la dame, par une telle
privaut de son mary, n'avoit pas occasion de faire  son amy l'autre
toute entire, et  bon escient, et s'il n'est pas bien employ qu'il en
portast les cornes.

--J'ay ouy parler d'un autre et grand seigneur, qui le faisoit ainsi 
sa femme devant un grand prince, son maistre, mais c'estoit par sa
prire et commandement, qui se dlectoit  tel plaisir. Ne sont-ils pas
donc ceux-l coulpables, puis qu'ayant est leurs propres maquereaux, en
veulent estre les bourreaux? Il ne faut jamais monstrer sa femme nue, ny
ses terres, pays et places, comme je tiens d'un grand capitaine, 
propos de feu M. de Savoye, qui desconseilla et dissuada nostre roy
Henry dernier, quand,  son retour de Pologne, il passa par la
Lombardie, de n'aller ny entrer dans la ville de Milan, lui allguant
que le roy d'Espagne en pourroit prendre quelque ombre: mais ce ne fut
pas cela; il craignoit que le roy y estant, et la visitant bien  point,
et contemplant sa beaut, richesse et grandeur, qu'il ne fust tent
d'une extrme envie de la ravoir et reconqurir par bon et juste droit
comme avoient fait ses prdcesseurs. Et voil la vraye cause comme dit
un grand prince, qui le tenoit du feu roy, qui cognoissoit cette
encloure: mais pour complaire  M. de Savoye, et ne rien altrer du
cost du roy d'Espagne, il prit son chemin  cost, bien qu'il eust
toutes les envies du monde d'y aller,  ce qu'il me fist cet honneur,
quand il fut de retour  Lyon, de me le dire: en quoi ne faut douter que
M. de Savoye ne fust plus Espagnol que Franois. J'estime les marys
aussi condamnables, lesquels, aprs avoir receu la vie par la faveur de
leurs femmes, en demeurent tellement ingrats, que, pour le soupon
qu'ils ont de leurs amours avec d'autres, les traittent trs-rudement,
jusques  attenter sur leurs vies.

--J'ay ouy parler d'un seigneur sur la vie duquel aucuns conjurateurs
ayant conjur et conspir, sa femme, par supplication, les en destourna,
et le garantit d'estre massacr, dont depuis elle en a est trs-mal
recogneue, et traitte trs-rigoureusement.

--J'ay veu aussi un gentilhomme, lequel ayant est accus et mis en
justice pour avoir fait trs-mal son devoir  secourir son gnral en
une bataille, si bien qu'il le laissa tuer sans aucune assistance ni
secours; estant prs d'estre sentenci et condamn d'avoir la teste
tranche, nonobstant vingt mille escus qu'il prsenta pour avoir la vie
sauve; sa femme, ayant parl  un grand seigneur de par le monde, et
couch avec lui par la permission et supplication dudit mary, ce que
l'argent n'avoit pu faire, sa beaut et son corps l'excuta, et luy
sauva la vie et la libert. Du depuis il la traitta si mal que rien
plus. Certes, tels marys, cruels et enrags, sont trs-misrables.
D'autres en ay-je cogneu qui n'ont pas fait de mesme, car ils ont bien
sceu recognoistre le bien d'o il venoit, et honoroient ce bon trou
toute leur vie, qui les avoit sauvez de mort.

--Il y a encore une autre sorte de cocus, qui ne se sont contents
d'avoir est ombrageux en leur vie, mais allans mourir et sur le poinct
du trpas le sont encores: comme j'en ay cogneu un qui avoit une fort
belle et honneste femme, mais pourtant qui ne s'estoit point toujours
estudie  luy seul. Ainsi qu'il vouloit mourir, il luy disoit: Ah! ma
mye, je m'en vais mourir, et plust  Dieu que vous me tinssiez
compagnie, et que vous et moy allassions ensemble en l'autre monde! ma
mort ne m'en seroit si odieuse, et la prendrois plus en gr. Mais la
femme qui estoit encore trs-belle, et jeune de trente-sept ans, ne le
voulut point suivre ny croire pour ce coup-l, et ne voulut faire la
sotte, comme nous lisons de Evadn, fille de Mars et de Thb, femme de
Capane, laquelle l'ayma si ardemment, que, lui estant mort, aussi-tost
que son corps fut jett dans le feu, elle s'y jetta aprs toute vive, et
se brusla et se consuma avec luy, par une grande constance et force, et
ainsi l'accompagna  sa mort.

--Alceste fit bien mieux, car ayant sceu par l'oracle que son mary
Admte, roy de Thessalie, devoit mourir bien-tost si sa vie n'estoit
rachepte par la mort de quelque autre de ses amys, elle soudain se
prcipita  la mort, et ainsi sauva son mary. Il n'y a plus meshuy de
ces femmes si charitables, qui veulent aller de leur gr dans la fosse
avant leurs marys, ni les suivre. Non, il ne s'en trouve plus: les mres
en sont mortes, comme disent les maquignons de paris des chevaux, quand
on n'en trouve plus de bons. Et voil pourquoi j'estimois ce mary, que
je viens d'allguer, mal-habile de tenir ces propos  sa femme, si
fascheux pour la convier  la mort, comme si c'eust t quelque beau
festin pour l'y convier. C'estoit une belle jalousie qui lui faisoit
parler ainsi, qu'il concevoit en soy du dplaisir qu'il pouvoit avoir
aux enfers l-bas, quand il verroit sa femme, qu'il avoit si bien
dresse, entre les bras d'un sien amoureux, ou de quelque autre mary
nouveau. Quelle forme de jalousie voil, qu'il fallut que son mary en
fust saisi alors, et qu' tous les coups il luy disoit, que s'il en
reschappoit, il n'endureroit plus d'elle ce qu'il avoit endur: et, tant
qu'il a vescu, il n'en avoit point est atteint, et luy laissoit faire 
son bon plaisir.

--Ce brave Tancrede n'en fit pas de mesme, luy qui d'autres-fois se fit
jadis tant signaler en la guerre sainte: estant sur le point de la mort,
et sa femme prs de luy dolente, avec le comte de Trypoly, il les pria
tous deux aprs sa mort de s'espouser l'un l'autre, et le commanda  sa
femme; ce qu'ils firent. Pensez qu'il en avoit vu quelques approches
d'amour en son vivant; car elle pouvoit tre aussi bonne vesse que sa
mre, la comtesse d'Anjou, laquelle, aprs que le comte de Bretagne
l'eut entretenu longuement, elle vint trouver le roy de France
Philippes, qui la mena de mesme, et luy fit cette fille bastarde qui
s'appela Cicile, et puis la donna en mariage  ce valeureux Tancrede,
qui certes, par ses beaux exploits, ne mritoit d'tre cocu.

--Un Albanois, ayant est condamn de-l les Monts d'estre pendu pour
quelque forfait, estant au service du roy de France, ainsi qu'on le
vouloit mener au supplice, il demanda  voir sa femme et luy dire adieu,
qui estoit une trs-belle femme et trs-agrable. Ainsi donc qu'il lui
disoit adieu, en la baisant il luy trononna tout le nez avec belles
dents, et le luy arracha de son beau visage. En quoy la justice l'ayant
interrog pourquoi il avoit fait cette vilainie  sa femme, il respondit
qu'il l'avoit fait de belle jalousie, d'autant, ce disoit-il, qu'elle
est trs-belle, et pour ce aprs ma mort je sais qu'elle sera aussi-tost
recherche et aussi-tost abandonne  un autre de mes compagnons, car
je la cognois fort paillarde, et qu'elle m'oublieroit incontinent. _Je
veux donc qu'aprs ma mort elle ait de moy souvenance, qu'elle pleure et
qu'elle soit afflige, si elle ne l'est par ma mort, au moins qu'elle le
soit pour estre dfigure, et qu'aucun de mes compagnons n'en aye le
plaisir que j'ay eu avec elle._ Voil un terrible jaloux.

--J'en ay ouy parler d'autres qui, se sentant vieux, caducs, blesss,
attenuez et proches de la mort, de beau dpit et de jalousie secretement
ont advanc les jours  leurs moitis, mesmes quand elles ont est
belles.

--Or, sur ces bizarres humeurs de ces marys tyrans et cruels, qui font
mourir ainsi leurs femmes, j'ay ouy faire une dispute, savoir, s'il est
permis aux femmes, quand elles s'apperoivent ou se doutent de la
cruaut et massacre que leurs marys veulent exercer envers elles, de
gaigner le devant et de joer  la prime, et, pour se sauver, les faire
joer les premiers, et les envoyer devant faire les logis en l'autre
monde.

J'ay ouy maintenir que ouy, et qu'elles le peuvent faire, non selon
Dieu, car tout meurtre est dfendu, ainsi que j'ay dit, mais selon le
monde, prou: et ce fondent sur ce mot, qu'il vaut mieux prvenir que
d'estre prvenu: car enfin chacun doit estre curieux de sa vie; et,
puisque Dieu nous l'a donne, la faut garder jusqu' ce qu'il nous
appelle par nostre mort. Autrement, sachant bien leur mort, et s'y
aller prcipiter, et ne la fuir quand elles peuvent, c'est se tuer
soy-mme, chose que Dieu abhorre fort; parquoy c'est le meilleur de les
envoyer en ambassade devant, et en parer le coup, ainsi que fit Blanche
d'Anurbruckt  son mary le sieur de Flavy, capitaine de Compiegne et
gouverneur, qui trahit et fut cause de la perte et de la mort de la
Pucelle d'Orlans. Et cette dame Blanche, ayant sceu que son mary la
vouloit faire noyer, le prvint, et, avec l'aide de son barbier,
l'estouffa et l'estrangla, dont le roy Charles septime luy en donna
aussi-tost sa grace,  quoy aussi ayda bien la trahison du mary pour
l'obtenir, possible plus que toute autre chose. Cela se trouve aux
annales de France, et principalement celles de Guyenne.

De mesmes en fit une madame de la Borne, du regne du roy Franois
premier, qui accusa et deffera son mary  la justice de quelques folies
faites et crimes possible normes qu'il avoit fait avec elle et autres,
le fit constituer prisonnier, sollicita contre luy, et luy fit trancher
la teste. J'ay ouy faire ce compte  ma grand-mre, qui a disoit de
bonne maison et belle femme. Celle-l gaigna bien le devant.

--La reyne Jeanne de Naples premire en fit de mesmes  l'endroit de
l'infant de Majorque, son tiers mary,  qui elle fit trancher la teste
pour la raison que j'ay dit en son Discours; mais il pouvoit bien estre
qu'elle se craignoit de luy, et le vouloit despescher le premier:  quoy
elle avoit raison, et toutes ses semblables, de faire de mesme quand
elles se doutent de leurs galants.

J'ay ouy parler de beaucoup de dames qui bravement se sont acquittes de
ce bon office, et sont eschappes par cette faon; et mesmes j'en ay
cogneu une, laquelle, ayant est trouve avec son amy par son mary, il
n'en dit rien ny  l'un ny  l'autre, mais s'en alla courrouc, et la
laissa l-dedans avec son amy, fort panthoise et dsole et en grand
alteration. Mais la dame fut rsole jusques l de dire: Il ne m'a rien
dit ni fait pour ce coup, je crains qu'il me la garde bonne et sous
mine; mais, si j'estois asseure qu'il me deust faire mourir,
j'adviserois  lui faire sentir la mort le premier. La fortune fut si
bonne pour elle au bout de quelque temps, qu'il mourut de soy-mesme;
dont bien luy en prit, car oncques puis il ne luy avoit fait bonne
chere, quelque recherche qu'elle luy fist.

--Il y a encore une autre dispute et question sur ces fous et enrags
marys, dangereux cocus,  savoir sur lesquels des deux ils se doivent
prendre et venger, ou sur leurs femmes, ou sur leurs amants.

Il y en a qui ont dit seulement sur la femme, se fondant sur ce proverbe
italien qui dit que _morta la bestia, morta la rabbia  veneno_[16]:
pensans, ce leur semble, estre bien allgs de leur mal quand ils ont
tu celle qui fait la douleur, ny plus ny moins que font ceux qui sont
mordus et picqus de l'escorpion: le plus souverain remede qu'ils ont,
c'est de le prendre, tuer ou l'escarbouiller, et l'appliquer sur la
morsure ou playe qu'il a faite; et disent volontiers et coustumirement
que ce sont les femmes qui sont plus punissables. J'entends des grandes
dames et de haute guise, et non des petites, communes et de basse
marche; car ce sont elles, par leurs beaux attraits, privautez,
commandements et paroles, qui attacquent les escarmouches, et que les
hommes ne les font que soustenir; et que plus sont punissables ceux qui
demandent et lvent guerre, que ceux qui la deffendent; et que bien
souvent les hommes ne se jettent en tels lieux prilleux et hauts, sans
l'appel des dames, qui leur signifient en plusieurs faons leurs amours,
ainsi qu'on voit qu'en une grande, bonne et forte ville de frontire il
est fort mal-ais d'y faire entreprise ni surprise, s'il n'y a quelque
intelligence sourde parmy aucuns de ceux du dedans, ou qui ne vous y
poussent, attirent, ou leur tiennent la main.

Or, puisque les femmes sont un peu plus fragiles que les hommes, il leur
faut pardonner, et croire que, quand elles se sont mises une fois 
aymer et mettre l'amour dans l'ame, qu'elles l'excutent  quelque prix
que ce soit, ne se contentans, non pas toutes, de le couver l-dedans,
et se consumer peu  peu, et en devenir seiches et allanguies, et pour
ce en effacer leur beaut, qui est cause qu'elles dsirent en gurir et
en tirer du plaisir, et ne mourir du mal de la furette[17], comme on
dit.

Certes j'ai cogneu plusieurs belles dames de ce naturel, lesquelles les
premires ont plustost recherch leur androgine que les hommes, et sur
divers sujets; les unes pour les voir beaux, braves, vaillants et
agrables; les autres pour en escroquer quelque somme de dinari;
d'autres pour en tirer des perles, des pierreries, des robes de toille
d'or et d'argent, ainsi que j'en ay veu qu'elles en faisoient autant de
difficult d'en tirer comme un marchand de sa denre (aussi dit-on que
femme qui prend se vend); d'autres pour avoir de la faveur en Cour;
autres des gens de justice, comme plusieurs belles que j'ay cogneues
qui, n'ayant pas bon droit, le faisoient bien venir par leur cas et par
leurs beautez; et d'autres pour en tirer la suave substance de leur
corps.

--J'ay veu plusieurs femmes si amoureuses de leurs amants, que quasi
elles les suivoient ou couroient  force, et dont le monde en portoit la
honte pour elles.

J'ay cogneu une fort belle dame si amoureuse d'un seigneur de par le
monde, qu'au lieu que les serviteurs ordinairement portent les couleurs
de leurs dames, cette-cy au contraire les portoit de son serviteur. J'en
nommerois bien les couleurs, mais elles feroient une trop grande
descouverte.

J'en ay cogneu une autre de laquelle le mary ayant fait un affront  son
serviteur en un tournoy qui fut fait  la Cour, cependant qu'il estoit
en la salle du bal et en faisoit son triomphe, elle s'habilla de dpit,
en homme, et alla trouver son amant et lui porter pour un moment son
cas, tant elle en estoit si amoureuse qu'elle en mouroit.

--J'ai cogneu un honneste gentilhomme, et des moins deschirez de la
Cour, lequel ayant envie un jour de servir une fort belle et honneste
dame s'il en fut oncques, parce qu'elle luy en donnoit beaucoup de
sujets de son cost, et de l'autre il faisoit du retenu pour beaucoup de
raisons et respects; cette dame pourtant y ayant mis son amour, et 
quelque hasard que ce fust elle en avoit jett le d, ce disoit-elle;
elle ne cessa jamais de l'attirer tout  soy par les plus belles paroles
de l'amour qu'elle peut dire, dont entr'autres estoit celle-cy:
Permettez au moins que je vous ayme si vous ne me voulez aymer, et ne
arregardez  mes mrites, mais a mes affections et passions, encore
certes qu'elle emportast le gentilhomme au poids en perfections.
L-dessus qu'eust pu faire le gentilhomme, sinon l'aymer puis qu'elle
l'aymoit, et la servir, puis demander le salaire et rcompense de son
service, qu'il eut, comme la raison veut que quiconque sert faut qu'on
le paye?

J'alleguerois une infinit de telles dames plustost recherchantes que
recherches. Voil donc pourquoy elles ont eu plus de coulpe que leurs
amants; car si elles ont une fois entrepris leur homme, elles ne cessent
jamais qu'elles n'en viennent au bout et ne l'attirent par leurs regards
attirans, par leur beautez, par leurs gentilles graces qu'elle
s'estudient  faonner en cent mille faons, par leurs fards
subtillement appliqus sur leur visage si elles ne l'ont beau, par leurs
beaux artiffets, leurs riches et gentilles coiffures et tant bien
accommodes, et leurs pompeuses et superbes robes, et surtout par leurs
paroles friandes et  demy lascives, et puis par leurs gentils et
follastres gestes et privautez, et par prsents et dons; et voil
comment ils sont pris, et estant ainsi pris, il faut qu'ils les
prennent; et par ainsi dit-on que leurs marys doivent se venger sur
elles.

D'autres disent qu'il se faut prendre qui peut sur les hommes, ny plus
ny moins que sur ceux qui assigent une ville; car ce sont eux qui
premiers font faire les chamades, les somment, qui premiers
recognoissent, premiers font les approches, premiers dressent
gabionnades et cavalliers et font les tranches, premiers font les
batteries ou premiers vont  l'assaut, premiers parlementent: ainsi
dit-on des amants.

Car comme les plus hardis, vaillants et rsolus assaillent le fort de
pudicit des dames, lesquelles, aprs toutes les formes d'assaillement
observes par grandes importunits, sont contraintes de faire le signal
et recevoir leurs doux ennemys dans leurs forteresses: en quoy me semble
qu'elles ne sont si coulpables qu'on diroit bien; car se dfaire d'un
importun est bien mal ais sans y laisser du sien; aussi que j'en ay veu
plusieurs qui, par longs services et persvrances, ont jouy de leurs
maistresses, qui ds le commencement ne leur eussent donn, pour manire
de dire, leur cul  baiser; les contraignant jusques-l, au moins
aucunes, que, la larme  l'oeil, leur donnoient de cela ny plus ny
moins comme l'on donne  Paris bien souvent l'aumosne aux gueux de
l'hostire, plus par leur importunit que de dvotion ny pour l'amour de
Dieu: ainsi font plusieurs femmes, plustost pour estre trop importunes
que pour estre amoureuses, et mesmes  l'endroit d'aucuns grands,
lesquels elles craignent et n'osent leur refuser  cause de leur
autorit, de peur de leur desplaire et en recevoir puis aprs de
l'escandale, ou un affront signal, ou plus grand descriement de leur
honneur, comme j'en ay veu arriver de grands inconvnients sur ces
sujets.

Voyl pourquoy les mauvais marys, qui se plaisent tant au sang et au
meurtre et mauvais traitements de leurs femmes, n'y doivent estre si
prompts, mais premirement faire une enqueste sourde de toutes choses,
encore que telle cognoissance leur soit fort fascheuse et fort sujette 
s'en gratter la teste qui leur en demange, et mesmes qu'aucuns,
misrables qu'ils sont, leur en donnent toutes les occasions du monde.

--Ainsi que j'ai cogneu un grand prince estranger qui avoit espous une
fort belle et honneste dame; il en quitta l'entretien pour le mettre 
une autre femme qu'on tenoit pour courtisane de rputation, d'autres que
c'estoit une dame d'honneur qu'il avoit dbausche; et ne se contentant
de cela, quand il la faisoit coucher avec luy, c'estoit en une chambre
basse par dessous celle de sa femme et dessous son lict; et lorsqu'il
vouloit monter sur sa maistresse, ne se contentant du tort qu'il luy
faisoit, mais, par une rise et moquerie, avec une demye pique il
frappoit deux ou trois coups sur le plancher, et s'escrioit  sa femme:
Brindes, ma femme. Ce desdain et mespris dura quelques jours, et
fascha fort  sa femme, qui, de desespoir et vengeance, s'accosta d'un
fort honnte gentilhomme  qui elle dit un jour privement: Un tel, je
veux que vous joissiez de moi, autrement, je scay un moyen pour vous
ruiner. L'autre, bien content d'une si belle adventure, ne la refusa
pas. Parquoy, ainsi que son mary avoit sa mie entre les bras, et elle
aussi son amy, ainsi qu'il lui crioit _brindes_, elle luy respondoit de
mesmes, _et may  vous_, ou bien, _je m'en vais nous pleiger_. Ces
_brindes_ et ces paroles et responses, de telle faon et mode qu'ils
s'accommodoient en leurs montures, durrent assez longtemps, jusques 
ce que ce prince, fin et douteux, se douta de quelque chose; et y
faisant faire le guet, trouva que sa femme le faisoit gentiment cocu, et
faisoit _brindes_ aussi bien que luy par revange et vengeance. Ce
qu'ayant bien au vray cogneu, tourna et changea sa comdie en tragdie;
et l'ayant pour la dernire fois confie  son _brindes_, et elle luy
ayant rendu sa response et son change, monta soudain en haut, et ouvrant
et faussant la porte, entre dedans et luy remonstre son tort; et elle de
son cost luy dit: Je say bien que je suis morte: te-moi hardiment;
je ne crains point la mort, et la prens en gr puisque je me suis venge
de toy, et que je t'ay fait cocu et bec cornu, toy m'en ayant donn
occasion, sans laquelle je ne me fusse jamais forfaitte, car je t'avois
vo toute fidlit, et je ne l'eusse jamais viole pour tous les beaux
sujets du monde: tu n'estois pas digne d'une si honneste femme que moy.
Or te-moi donc  st'heure; et, si tu as quelque piti en ta main,
pardonne, je te prie,  ce pauvre gentilhomme, qui de soy n'en peut
mais, car je l'ay appel  mon ayde pour ma vengeance. Le prince par
trop cruel, sans aucun respect les tue tous deux. Qu'eust fait l dessus
cette pauvre princesse sur ces indignitez et mespriz de mary, si-non, 
la desesperade pour le monde, faire ce qu'elle fit? D'aucuns
l'excuseront, d'autres l'accuseront, et il y a beaucoup de pices et
raisons  rapporter l-dessus.

--Dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, y a celle et
trs-belle de la reyne de Naples, quasi pareille  celle-cy, qui de
mesme se vengea du Roy son mary; mais la fin n'en fut si tragique.

--Or laissons l ces diables et fols enrags cocus, et n'en parlons
plus, car ils sont odieux et mal plaisants, d'autant que je n'aurois
jamais fait si je voulois tous descrire, aussi que subject n'en est beau
ny plaisant.

Parlons un peu des gentils cocus, et qui sont bons compagnons de douce
humeur, d'agrable frquentation et de sainte patience, dbonnaires,
traittables, fermant les yeux, et bons hommenas.

Or de ces cocus il y en a qui le sont en herbe, il y en a qui le savent
avant se marier, c'est--dire que leurs dames, veufves et demoiselles,
ont fait le sault; et d'autres n'en savent rien, mais les espousent sur
leur foy, et de leurs pres et mres, et de leurs parents et amys.

--J'en ay cogneu plusieurs qui ont espous beaucoup de femmes et de
filles qu'ils savoient bien avoir t repasses en la monstre d'aucuns
rois, princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs autres; et
pourtant, ravys de leurs amours, de leurs biens, de leurs joyaux, de
leur argent, qu'elles avoient gaign au mestier amoureux, n'ont aucun
scrupule de les espouser. Je ne parleray point  st'heure que des
filles.

--J'ai ouy parler d'une fille d'un trs-grand et souverain, laquelle
estant amoureuse d'un gentilhomme, se laissant aller  luy de telle
faon qu'ayant recueilli les premiers fruits de son amour, en fut si
friande qu'elle le tint un mois entier dans son cabinet, le nourrissant
de restaurents, de bouillons friands, de viandes dlicates et
rescaldatives, pour l'allambiquer mieux et en tirer sa substance; et
ayant fait sous luy son premier apprentissage, continua ses leons sous
luy tant qu'il vesquit, et sous d'autres: et puis elle se maria en l'age
de quarante-cinq ans  un seigneur[18] qui n'y trouva rien  dire, encor
bien-aise pour le beau mariage qu'elle luy porta.

--Bocace dit un proverbe qui couroit de son temps, que _bouche baise_,
d'autres disent _fille f...., ne perd jamais sa fortune, mais bien la
renouvelle, ainsi que fait la lune_; et ce proverbe allegue-t-il sur un
conte qu'il fait de cette fille si belle du sultan d'gypte, laquelle
passa et repassa par les piques de neuf divers amoureux, les uns aprs
les autres, pour le moins plus de trois mille fois. Enfin elle fut
rendue au roy Garbe toute vierge, cela s'entend prtendue, aussi bien
que quand elle lui fut du commencement compromise, et n'y trouva rien 
dire, encor bien aise: le conte en est trs-beau.

--J'ay ouy dire  un grand qu'entre aucuns grands, non pas tous
volontiers, on n'arregarde  ces filles-l, bien que trois ou quatre
les ayent pass par les mains et par les piques avant leur estre marys:
et disoit cela sur un propos d'un seigneur qui estoit grandement
amoureux d'une grande dame, et un peu plus qualifie que lui, et elle
l'aimoit aussi; mais il survint empeschement qu'ils ne s'espousrent
comme ils pensoient et l'un et l'autre, surquoy ce gentilhomme grand,
que je viens de dire, demanda aussi-tost: A-t-il mont au moins sur la
petite bte? Et ainsi qu'il lui fust respondu que non  son advis,
encor qu'on le tinst: Tant pis, rpliqua-t-il, car au moins et l'un et
l'autre eussent eu ce contentement, et n'en fust est autre chose. Car
parmy les grands, on n'arregarde  ces reigles et scrupules de pucelage,
d'autant que pour ces grandes alliances il faut que tout passe; encores
trop heureux sont-ils les bons marys et gentils cocus en herbe.

--Lorsque le roy Charles fit le tour de son royaume, il fut laiss en
une bonne ville que je nommerois bien une fille dont venoit d'accoucher
une fille de trs-bonne maison; si fut donne en garde  une pauvre
femme de ville pour la nourrir et avoir soin d'elle, et luy fut avanc
deux cents cus pour la nourriture. La pauvre femme la nourrit et la
gouverna si bien, que dans quinze ans elle devint trs-belle et
s'abandonna; car sa mre oncques puis n'en fit cas, qui dans quatre mois
se maria avec un trs-grand. Ah! que j'en ai cogneu de tels et telles o
l'on n'y a advis en rien!

--J'ouys une fois, estant en Espagne, conter qu'un grand seigneur
d'Andalousie ayant mari une sienne soeur avec un autre fort grand
seigneur aussi, au bout de trois jours que le mariage fut consomn il
luy dit: _Senor hermano, agora que soys cazado con my hermana, y
l'haveys bien godida solo, jo le hago saber que siendo hija, tal y tal
gozaron d'ella. De lo passado no tenga cuydado, que poca cosa es. Del
futuro guardate, que mas y mucho a vos tota_[19]. Comme voulant dire
que ce qui est fait est fait, il n'en faut plus parler, mais qu'il faut
se garder de l'advenir, car il touche plus  l'honneur que le pass.

Il y en a qui sont de cet humeur, ne pensans estre si bien cocus par
herbe comme par la gerbe, en quoy il y a de l'apparence.

--J'ay ouy aussi parler d'un grand seigneur estranger, lequel ayant une
fille des plus belles du monde, et estant recherche en mariage d'un
autre grand seigneur qui la mritoit bien, luy fut accorde par le pre;
mais avant qu'il la laissast jamais sortir de la maison, il en voulut
taster, disant qu'il ne vouloit laisser si aisment une si belle monture
qu'il avoit si curieusement leve, que premirement il n'eust mont
dessus et sceu ce qu'elle sauroit faire  l'avenir. Je ne say s'il est
vray, mais je l'ay ouy dire, et que non seulement luy en fit la preuve,
mais bien un autre beau et brave gentilhomme; et pourtant le mary par
aprs n'y trouva rien amer, sinon que tout sucre.

--J'ay ouy parler de mesme de force autres pres, et sur-tout d'un
trs-grand,  l'endroit de leurs filles, n'en faisant non plus de
conscience que le cocq de la fable d'Esope, qui ayant est rencontr par
le renard et menac qu'il le vouloit faire mourir, donc sur ce le cocq,
rapportant tous les biens qu'il faisoit au monde, et surtout de la belle
et bonne poulaille qui sortoit de luy: Ha! dit le renard, c'est-l o
je vous veux, monsieur le gallant, car vous estes si paillard que vous
ne faites difficult de monter sur vos filles comme sur d'autres
poules; et pour ce le fit mourir. Voil un grand justicier et plitiq.

Je vous laisse donc  penser que peuveut faire aucunes filles avec leurs
amants; car il n'y eut jamais fille sans avoir ou dsirer un amy, et
qu'il y en a que les pres, frres, cousins et parents ont fait de
mesme.

--De nos temps, Ferdinant, roy de Naples, cogneut ainsi par mariage sa
tante, fille du roy de Castille,  l'age de treize  quatorze ans, mais
ce fut par dispence du pape. On faisoit lors difficult si elle se
devoit ou pouvoit donner. Cela ressent pourtant son empereur Caligula,
qui dbauscha et repassa toutes ses soeurs les unes aprs les autres,
par-dessus lesquelles et sur toutes il ayma extresmement la plus jeune,
nomme Drusille, qu'estant petit garon il avoit dpucelle; et puis
estant marie avec un Lucius Cassius Longinus, homme consulaire, il la
luy enleva et l'entretint publiquement, comme si ce fust est sa femme
lgitime; tellement qu'estant une fois tomb malade, il la fit hritire
de tous ses biens, voire de l'empire. Mais elle vint  mourir, qu'il
regretta si trs-tant, qu'il en fit crier les vacations de la justice
et cessation de tous autres oeuvres, pour induire le peuple d'en faire
avec luy un deuil public, et en porta long-temps longs cheveux et longue
barbe; et quand il haranguoit le snat, le peuple et ses genres de
guerre, ne juroit jamais que par le nom de Drusille.

Pour quant  ses autres soeurs, aprs qu'il en fut saoul, il les
prostitua et abandonna  de grands pages qu'il avoit nourrys et cogneus
fort vilainement: encor, s'il ne ne leur eust fait aucun mal, passe,
puisqu'elles l'avoient accoustum et que c'estoit un mal plaisant, ainsi
que je l'ay veu appeler tel  aucunes filles estant dvirgines et 
aucunes femmes prises  force; mais il leur fit mille indignits: il les
envoya en exil, il leur osta toutes leurs bagues et joyaux pour en faire
de l'argent, ayant brouill et dpendu fort mal--propos tout le grand
que Tibre lui avoit laiss; encor les pauvrettes, estants aprs sa mort
retournes d'exil, voyant le corps de leur frre mal et fort pauvrement
enterr sous quelques mottes, elles le firent dsenterrer, le brusler et
enterrer le plus honnestement qu'elles purent: bont certes grande de
soeurs  un frre si ingrat et dnatur.

L'Italien, pour excuser l'amour illicite de ses proches, dit que _quando
messer Bernado el bacieco st in colera, el in sua rabia non riceve
lege, et non perdona a nissuna dama_.

--Nous avons force exemples des anciens qui en ont fait de mesme. Mais
pour revenir  nostre discours, j'ay ouy conter d'un qui ayant mari une
belle et honneste demoselle  un sien amy, et se vantant qu'il lui avoit
donn une belle et honneste monture, saine, nette, sans sur-ost et sans
malandre, comme il dist, et d'autant plus luy estoit oblig, il luy fut
respondu par un de la compagnie, qui dit  part  un de ses compagnons:
Tout cela est bon et vray si elle ne fust est monte et chevauche
trop tost, dont pour cela elle est un peu foule sur le devant.

Mais aussi je voudrois bien savoir  ces messieurs de marys, que si
telles montures bien souvent, n'avoient un si, ou  dire quelque chose
en elles, ou quelque deffectuosit ou deffaut ou tare, s'ils en auroient
si bon march, et si elles ne leur cousteroient davantage? Ou bien, si
ce n'estoit pour eux, ou en accommoderoit bien d'autres qui le mritent
mieux qu'eux, comme ces maquignons qui se dfont de leurs chevaux tarez
ainsi qu'ils peuvent; mais ceux qui en savent les sys, ne s'en pouvant
deffaire autrement, les donnent  ces messieurs qui n'en savent rien,
d'autant (ainsi que j'ay ouy dire  plusieurs pres) que c'est une fort
belle dfaite que d'une fille tare, ou qui commence  l'estre, ou a
envie et apparence de l'estre.

Que je connois de filles de par le monde qui n'ont pas port leur
pucelage au lict hymenean, mais pourtant qui sont bien instruites de
leurs mres, ou autres de leurs parentes et amies, trs-savantes
maquerelles de faire bonne mine  ce premier assaut, et s'aident de
divers moyens et inventions avec des subtilitez, pour le faire trouver
bon  leurs marys et leur monstrer que jamais il n'y avoit est fait
breche.

La plus grande part s'aident  faire une grande rsistance et dfence 
cette pointe d'assaut, et  faire des opiniastres jusques  l'extrmit,
dont il y a aucuns marys qui en sont trs-contents, et croyent fermement
qu'ils en ont eu tout l'honneur et fait la premire pointe, comme braves
et dterminez soldats; et en font leurs contes lendemain matin, qu'ils
sont crestez comme petits cocqs ou jolets qui ont mang force millet le
soir,  leurs compagnons et amys, et mesme possible  ceux qui ont les
premiers entr en la forteresse sans leur sceu, qui en rient  part eux
leur saoul, et avec les femmes leurs maistresses, qui se vantent d'avoir
bien jou leur jeu et leur avoir donn belle.

Il y a pourtant aucuns marys ombrageux qui prennent mauvais augures de
ces rsistances, et ne se contentent point de les voir si rebelles;
comme un que je say, qui, demandant  sa femme pourquoy elle faisoit
ainsy de la farouche et de la difficultueuse, et si elle le desdaignoit
jusque-l, elle, luy pensant faire son excuse et ne donner la faute 
aucun desdain, luy dit qu'elle avoit peur qu'il luy fist mal. Il lui
respondit: Vous l'avez donc esprouv, car nul mal ne se peut connoistre
sans l'avoir endur? Mais elle, subtile, le niant, rpliqua qu'elle
l'avoit ainsi ouy dire  aucunes de ses compagnes qui avoient est
maries, et l'en avoient ainsi advise: Voil de beaux advis et
entretiens, dit-il.

--Il y a un autre remde que ces femmes s'advisent, qui est de monstrer
le lendemain de leurs nopces leur linge teint de gouttes de sang
qu'espandent ces pauvres filles  la charge dure de leur despucellement,
ainsi que l'on fait en Espagne, qui en monstrent publiquement par la
fenestre ledit linge, en criant tout haut: _Virgen la tenemos_. Nous la
tenons pour vierge.

Certes, encore ay-je ouy dire dans Viterbe cette coustume s'y observe
tout de mesme: et d'autant que celles qui ont pass premirement par les
picques ne peuvent faire cette monstre par leur propre sang, elles se
sont advises, ainsi que j'ay ouy dire, et que plusieurs courtisanes
jeunes  Rome me l'ont assur elles-mesmes, pour mieux vendre leur
virginit, de teindre ledit linge de gouttes de sang de pigeon, qui est
le plus propre de tous: et le lendemain le mary le voit, qui en reoit
un extrme contentement, et croit fermement que ce soit du sang virginal
de sa femme, et lui semble bien que c'est un gallant, mais il est bien
tromp.

Sur quoy je feray ce plaisant conte d'un gentilhomme, lequel ayant eu
l'esguillette noue la premire nuict de ses nopces, et la marie, qui
n'estoit pas de ces pucelles trs-belles et de bonne part, se doutant
bien qu'il dust faire rage, ne faillit, par l'advis de ses bonnes
compagnes, matrosnes, parentes et bonnes amies, d'avoir le petit linge
teint: mais le malheur fut tel pour elle, que le mary fut tellement nou
qu'il ne put rien faire, encore qu'il ne tinst pas  elle  luy en faire
la monstre la plus belle et se parer au montoir le mieux qu'elle
pouvoit, et au coucher beau jeu, sans faire de la farouche ny nullement
de la diablesse, ainsi que les spectateurs, cachs  la mode
accoustume, rapportoient, afin de cacher mieux son pucellage drob
d'ailleurs; mais il n'y eut rien d'excut.

Le soir,  la mode accoustume, le rveillon ayant est port, il y eut
un quidam qui s'advisa, en faisant la guerre aux nopces, comme on fait
communment, de drober le linge qu'on trouva joliment teint de sang,
lequel fust monstr soudain et cri haut en l'assistance qu'elle
n'estoit plus vierge, et que c'estoit ce coup que sa membrane virginale
avoit est force et rompue: le mary, qui estoit assur qu'il n'avoit
rien fait, mais pourtant qui faisoit du gallant et vaillant champion,
demeura fort estonn et ne sceut ce que vouloit dire ce linge teint,
si-non qu'aprs avoir song assez, se douta de quelque fourbe et astuce
putanesques, mais pourtant n'en sonna jamais mot.

La marie et ses confidentes furent aussi-bien fasches et estournes de
quoy le mary avoit fait faux-feu, et que leur affaire ne s'en portoit
pas mieux. De rien pourtant n'en fut fait aucun semblant jusques au bout
de huict jours, que le mary vint  avoir l'esguillette desnoe, et fit
rage et feu, dont d'aise ne se souvenant de rien, alla publier  toute
la compagnie que c'estoit  bon escient qu'il avoit fait preuve de sa
vaillance et fait sa femme vraye femme et bien dame; et confessa que
jusques alors il avoit est saisi de toute impuissance: de quoy
l'assistance sur ce subject en fit divers discours, et jetta diverses
sentences sur la marie qu'on pensoit estre femme par son linge
teintur; et s'escandalisa ainsi d'elle-mesme, non qu'elle en fust bien
cause proprement, mais son mary, qui par sa dbolesse, flaquesse et
mollitude, se gasta luy-mesme.

--Il y a aucuns marys qui cognoissent aussi  leur premire nuict le
pucelage de leurs femmes s'ils l'ont conquis oui ou non par la trace
qu'ils y trouvent; comme un que je cognois, lequel, ayant espous une
femme en secondes nopces, et luy ayant fait accroire que son premier
mary n'y avoit jamais touch par son impuissance, et qu'elle estoit
vierge et pucelle aussi bien qu'auparavant estre marie, nanmoins il la
trouva si vaste et si copieuse en amplitude, qu'il se mit  dire: H
comment! estes-vous cette pucelle de Marolle, si serre et si estroite
qu'on me disoit! H! vous avez un grand empand, et le chemin y est
tellement grand et battu que je n'ay garde de m'esgarer. Si fallut-il
qu'il passt par-l et le beust doux comme laict; car si son premier
mary n'y avoit point touch comme il estoit vray, il y en avoit bien eu
d'autres.

Que dirons-nous d'aucunes mres, qui, voyant l'impuissance de leurs
gendres, ou qui ont l'esguillette noe ou autre dfectuosit, sont les
maquerelles de leurs filles, et que, pour gaigner leur douaire, s'en
font donner  d'autres, et bien souvent engroisser, afin d'avoir les
enfants hritiers aprs la mort du pre?

J'en cognois une qui conseilla bien cela  sa fille, et de fait n'y
espargna rien; mais le malheur pour elle fut que jamais n'en put avoir.
Aussi je cognois un qui, ne pouvant rien faire  sa femme, attira un
grand laquais qu'il avoit, beau fils, pour coucher et dpuceler sa femme
en dormant, et sauver son honneur par-l; mais elle s'en apereut et le
laquais n'y fit rien, qui fut cause qu'ils plaidrent long-temps:
finalement ils se dmarirent.

--Le roy Henry de Castille en fit de mesme, lequel, ainsi que raconte
Baptista Fulquosius[20], voyant qu'il ne pouvoit faire d'enfant  sa
femme, il s'aida d'un beau et jeune gentilhomme de sa Cour pour lui en
faire, ce qu'il fit; dont pour sa peine il lui fit de grands biens et
l'advana en des honneurs, grandeurs et dignitez: ne faut douter si la
femme ne l'en ayma et s'en trouva bien. Voil un bon cocu.

--Pour ces esguilletes noes, en fut dernirement un procs en la cour
du parlement de Paris, entre le sieur de Bray, trsorier, et sa femme, 
qui il ne pouvoit rien faire ayant eu l'esguillette noe, ou autre
dfaut, dont la femme, bien marrie, l'en appela en jugement. Il fut
ordonn par la Cour qu'ils seroient visitez eux deux par grands mdecins
experts. Le mary choisit les siens et la femme les siens, dont en fut
fait un fort plaisant sonnet  la Cour, qu'une grande dame me list
elle-mesme, et me donna ainsi que je disnois avec elle. On disoit qu'une
dame l'avoit fait, d'autres un homme. Le sonnet est tel:


SONNET.

    Entre les mdecins renomms  Paris
    En savoir, en espreuve, en science, en doctrine,
    Pour juger l'Imparfait de la coulpe androgyne,
    Par de Bray et sa femme ont est sept choisis.

    De Bray a eu pour luy les trois de moindre prix,
    Le Court, l'Endormy, Pietre; et sa femme, plus fine,
    Les quatre plus experts en l'art de mdecine,
    Le Grand, le Gros, Duret et Vigoureux a pris.

    On peut par-l juger qui des deux gaignera,
    Et si le Grand du Court victorieux sera,
    Vigoureux d'Endormy, le Gros, Duret de Pietre.

    Et de Bray n'ayant point ces deux de son cost,
    Estant tant imparfait que mary le peut estre,
    A faute de bon droit en sera dbout.

--J'ay ouy parler d'un autre mary, lequel la premire nuict tenant
embrasse sa nouvelle espouse, elle se ravit en telle joye et plaisir,
que, s'oubliant en elle-mesme, ne se put engarder de faire un petit
mobile tordion de remuement non accoustum de faire aux nouvelles
maries; il ne dit autre chose sinon: Ah! j'en ay! et continua sa
route. Et voil nos cocus en herbe, dont j'en sai une milliasse de
contes; mais je n'aurois jamais fait; et le pis que je vois en eux,
c'est quand ils espousent la vache et le veau, comme on dit, et qu'ils
les prennent toutes grosses.

Comme un que je say, qui, s'estant mari avec une fort belle et
honneste demoiselle, par la faveur et volont de leur prince et
seigneur, qui aymoit fort ce gentilhomme et la luy avoit fait espouser,
au bout de huit jours elle vint  estre cogneu grosse, aussi elle le
publia pour mieux couvrir son jeu. Le prince, qui s'estoit tousjours
bien dout de quelques amours entre elle et un autre, lui dit: Une
telle, j'ay bien mis dans mes tablettes le jour et l'heure de vos
nopces; quand on les affrontera  celuy et celle de vostre accouchement,
vous aurez de la honte. Mais elle, pour ce dire, n'en fit que rougir un
peu, et n'en fut autre chose, si-non qu'elle tenoit toujours mine de
_dona da ben_.

Or il y a d'aucunes filles qui craignent si fort leur pre et mre,
qu'on leur arracheroit plustot la vie du corps que le boucon puceau, les
craignant cent fois plus que leurs marys.

--J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste demoiselle, laquelle,
estant fort pourchasse du plaisir d'amour de son serviteur, elle lui
respondit: Attendez un peu que je sois marie, et vous verrez comme,
sous cette courtine de mariage qui cache tout, et ventre enfl et
descouvert, nous y ferons  bon escient.

--Un autre, estant fort recherche d'un grand, elle luy dit: Sollicitez
un peu nostre prince qu'il me marie bien-tost avec celui qui me
pourchasse, et me face vistement payer mon mariage qu'il m'a promis; le
lendemain de mes nopces, si nous ne nous rencontrons, march nul.

--Je sai une dame qui, n'ayant est recherche d'amours que quatre
jours avant ses nopces, par un gentilhomme parent de son mary, dans six
aprs il en jouyt; pour le moins il s'en vanta, et estoit ais de le
croire; car, ils se monstroient telle privaut qu'on eust dit que toute
leur vie ils avoient ests nourris ensemble; mesme il en dist des signes
et marques qu'elle portoit sur son corps, et aussi qu'ils continurent
leur jeu long-temps aprs. Le gentilhomme disoit que la privaut qui
leur donna occasion de venir l, ce fut que, pour porter une mascarade,
s'entrechangrent leurs habillements; car il prit celui de sa
maistresse, et elle celuy de son amy, dont le mary n'en fit que rire, et
aucuns prindrent subject d'y redire et penser mal.

Il fut fait une chanson  la Cour d'un mary qui fut mari le mardy et
fut cocu le jeudy: c'est bien avancer le temps.

--Que dirons-nous d'une fille ayant est sollicite longuement d'un
gentilhomme de bonne maison et riche, mais pourtant nigaud et non digne
d'elle, et par l'advis de ses parents, presse de l'espouser, elle fit
response qu'elle aymoit mieux mourir que de l'espouser, et qu'il se
dportast de son amour, qu'on ne luy en parlast plus ny  ses parents;
car, s'ils la foroient de l'espouser, elle le feroit plustost cocu.
Mais pourtant fallut qu'elle passast par-l, car la sentence luy fut
donne ainsi par ceux et celles des plus grands qui avoient sur elle
puissance, et mesme de ses parents.

La vigille des nopces, ainsi que son mary la voyoit triste et pensive,
luy demanda ce qu'elle avoit, elle luy respondit toute en colre: Vous
ne m'avez voulu jamais croire  vous oster de me poursuivre; vous savez
ce que je vous ay tousjours dit, que, si je venois par malheur  estre
vostre femme, que je vous ferois cocu, et je vous jure que je le feray
et vous tiendray parole.

Elle n'en faisoit point la petite bouche devant aucunes de ses compagnes
et aucuns de ses serviteurs. Asseurez-vous que depuis elle n'y a pas
failli; et luy monstra qu'elle estoit bien gentille femme, car elle tint
bien sa parole.

Je vous laisse  penser si elle en devoit avoir blasme, puis qu'un
averty en vaut deux, et qu'elle l'advisoit de l'inconvnient o il
tomberoit. Et pourquoi ne s'en donnoit-il garde? Mais pour cela, il ne
s'en soucia pas beaucoup.

--Ces filles qui s'abandonnent ainsi sitost aprs estre maries font
comme dit l'Italien: _Che la vacca, che e stata molto tempo ligata,
corre pi che quella che h havuto sempre piena libert_[21].

Ainsi que fit la premire femme de Baudoin, roy de Jrusalem, que j'ay
dit ci-devant, laquelle, ayant est mise en religion de force par son
mary, aprs avoir rompu le cloistre et en estre sortie, et tirant vers
Constantinople, mena telle paillardise qu'elle en donnoit  tous
passants, allants et venants, tant gens-d'armes que pellerins vers
Jrusalem, sans esgard de sa royale condition; mais le grand jene
qu'elle en avoit fait durant sa prison en estoit cause.

J'en nommerois bien d'autres. Or, voil donc de bonnes gens de cocus
ceux-l, comme sont aussi ceux-l qui permettent  leurs femmes, quand
elles sont belles et recherches de leur beaut, et les abandonnent
pour s'en ressentir et tirer de la faveur, du bien et des moyens.

Il s'en voit fort de ceux-l aux cours des grands roys et princes,
lesquels s'en trouvent trs-bien, car, de pauvres qu'ils auront est, ou
pour engagement de leurs biens, ou pour procs, ou bien pour voyages de
guerres sont au tapis, les voil remontez et aggrandis en grandes
charges par le trou de leurs femmes, o ils n'y trouvent nulle
diminution, mais plustost augmentation; for en une belle dame que j'ay
ouy dire, dont elle en avoit perdu la moiti par accident, qu'on disoit
que son mary luy avoit donn la vrole ou quelques chancres qui la luy
avoient mange.

Certes les faveurs et bienfaits des grands esbranlent fort un coeur
chaste, et engendrent bien des cocus.

--J'ay ouy dire et raconter d'un prince estranger[22], lequel, ayant
est fait gnral de son prince souverain et maistre en une grande
expdition d'un voyage de guerre qu'il luy avoit command, et ayant
laiss en la Cour de son maistre sa femme, l'une des belles de la
chrestient, se mit  luy faire si bien l'amour, qu'il l'esbranla, la
terrassa et l'abbattit, si beau qu'il l'engrossa.

Le mary, tournant au bout de treize ou quatorze mois, la trouva en tel
estat, bien marry et fasch contr'elle. Ne faut point demander comment
ce fut  elle, qui estoit fort habile,  faire ses excuses, et  un sien
beau-frre.

Enfin elles furent telles qu'elle luy dit: Monsieur, l'vnement de
vostre voyage en est cause, qui a est si mal receu de vostre maistre
(car il n'y fit pas bien certes ses affaires), et en vostre absence l'on
vous a tant prestez de charitez pour n'y avoir point fait ses besognes,
que, sans que vostre seigneur se mist  m'aymer, vous estiez perdu; et,
pour ne vous laisser perdre, je me suis perde: il y va autant et plus
de mon honneur que du vostre; pour votre avancement, je ne me suis
espargne la plus prcieuse chose de moy: jugez donc si j'ay tant failly
comme vous diriez bien; car, autrement, vostre vie, vostre honneur et
faveur y fust est en bransle. Vous estes mieux que jamais; la chose
n'est si divulgue que la tache vous en demeure trop apparente. Sur
cela, excusez-moi et me pardonnez.

Le beau-frre, qui savoit dire des mieux, et qui possible avoit part 
la groisse, y en adjousta autres belles paroles et prgnantes, si bien
que tout servit, et par ainsi l'accord fut fait, et furent ensemble
mieux que devant, vivants en toute franchise et bonne amiti; dont
pourtant le prince leur maistre, qui avoit fait la dbausche et le
dbat, ne l'estima jamais plus (ainsi que j'ay ouy dire) comme il en
avoit fait, pour en avoir tenu si peu de compte  l'endroit de sa femme
et pour l'avoir beu si doux, tellement qu'il ne l'estima depuis de si
grand coeur comme il l'avoit tenu auparavant, encore que, dans son
ame, il estoit bien aise que la pauvre dame ne patist point pour luy
avoir fait plaisir. J'ay veu aucuns et aucunes excuser cette dame, et
trouver qu'elle avoit bien fait de se perdre pour sauver son mary et le
remettre en faveur.

Oh! qu'il y a de pareils exemples  celuy-cy, et encore  un d'une
grande dame qui sauva la vie  son mary, qui avoit est jug  mort en
pleine cour, ayant est convaincu de grandes concussions et malles
versations en son gouvernement et en sa charge, dont le mary l'en ayma
aprs toute sa vie.

--J'ay ouy parler d'un grand seigneur aussi, qui, ayant est jug
d'avoir la teste tranche, si qu'estant dj sur l'eschaffault sa grace
survint, que sa fille, qui estoit des plus belles, avoit obtenue, et,
descendant de l'eschaffault, il ne dit autre chose sinon: Dieu sauve le
bon c.. de ma fille, qui m'a si bien sauv!

--Saint Augustin est en doute si un citoyen chrestien d'Antioche pcha
quand, pour se dlivrer d'une grosse somme d'argent pour laquelle il
estoit estroitement prisonnier, permit  sa femme de coucher avec un
gentilhomme fort riche qui lui promit de l'acquitter de son debte.

Si saint Augustin est de cette opinion, que peut-il donc permettre 
plusieurs femmes, veufves et filles, qui pour rachepter leurs pres,
parents et marys voire mesmes, abandonnent leur gentil corps sur force
inconvnients qui leur surviennent, comme de prison, d'esclavitude, de
la vie, des assauts et prise de ville, bref une infinit d'autres,
jusques  gaigner quelquesfois des capitaines et des soldats, pour les
bien faire combattre et tenir leurs partis, ou pour soutenir un long
sige et reprendre une place. J'en conterois cent sujets, pour ne
craindre pour eux  prostituer leur chastet; et quel mal en peut-il
arriver ny escandale pour cela? mais un grand bien.

Qui dira donc le contraire, qu'il ne face bon estre quelques fois cocu,
puisque l'on en tire telles commoditez du salut de vies et de
rembarquement de faveurs, grandeurs et dignitez et biens, que j'en
cognois beaucoup, et en ay ouy parler de plusieurs, qui se sont bien
avancs par la beaut et par le devant de leurs femmes?

Je ne veux offenser personne; mais j'oserois bien dire que je tiens
d'aucuns et d'aucunes que les dames leur ont bien servy, et que certes
les valeurs d'aucuns ne les ont tant fait valoir qu'elles.

--Je cognois une grande et habile dame, qui fit bailler l'ordre  son
mary, et l'eut luy seul avec les deux plus grands princes de la
chrestient. Elle luy disoit souvent, et devant tout le monde (car elle
estoit de plaisante compagnie, et rencontroit trs-bien). Ha! mon amy,
que tu eusses couru long-temps fauvettes avant que tu eusses eu ce
diable que tu portes au col.

--J'en ay ouy parler d'un grand du temps du roy Franois, lequel ayant
receu l'ordre, et s'en voulant prvaloir un jour devant feu M. de la
Chastaigneraye mon oncle, et luy dit: Ha! que vous voudriez avoir cet
ordre pendu au col aussi bien comme moy! Mon oncle, qui estoit prompt,
haut  la main, et scalabreux s'il en fut onc, lui respondit:
J'aymerois mieux estre mort que de l'avoir par le moyen du trou que
vous l'avez eu. L'autre ne luy dit rien, car il savoit bien  qui il
avoit  faire.

--J'ay ouy conter d'un grand seigneur,  qui sa femme ayant sollicit et
port en sa maison la patente d'une des grandes charges du pays o il
estoit, que son prince lui avoit octroye par la faveur de sa femme, il
ne la voulut accepter nullement, d'autant qu'il avoit sceu que sa femme
avoit demeur trois mois avec le prince fort favorise, et non sans
soupons. Il monstra bien par-l sa gnrosit, qu'il avoit toute sa vie
manifeste: toutes fois il l'accepta, aprs avoir fait chose que je ne
veux dire.

Et voil comme les dames ont bien fait autant ou plus de chevaliers que
les batailles, que je nommerois, les cognoissant aussi bien qu'un autre;
n'estoit que je ne veux mesdire, ny faire escandale. Et si elles leur
ont donn des honneurs, elles leur donnent bien des richesses.

J'en cognois un qui estoit pauvre haire lorsqu'il amena sa femme  la
Cour, qui estoit trs-belle; et, en moins de deux ans, ils se remirent
et devinrent fort riches.

--Encore faut-il estimer ces dames qui eslvent ainsi leurs marys en
biens, et ne les rendent coquins et cocus tout ensemble: ainsi que l'on
dit de Marguerite de Namur, laquelle fut si sotte de s'engager et de
donner tout ce qu'elle pouvoit  Lois duc d'Orlans, luy qui estoit si
grand et si puissant seigneur, et frre du Roy, et tirer de son mary
tout ce qu'elle pouvoit, si bien qu'il en devint pauvre, et fut
contraint de vendre sa comt de Bloys audit M. d'Orlans, lequel, pensez
qu'il la luy paya de l'argent et de la substance mesmes que sa sotte
femme luy avoit donne. Sotte bien estoit-elle, puisqu'elle donnoit 
plus grand que soy; et pensez qu'aprs il se moqua et de l'une et de
l'autre; car il estoit bien homme pour le faire, tant il estoit volage
et peu constant en amours.

--Je cognois une grande dame, laquelle estant venu fort amoureuse d'un
gentilhomme de la Cour, et luy par consquent joissant d'elle, ne luy
pouvant donner d'argent, d'autant que son mari luy tenoit son trsor
cach comme un prestre, lui donna la plus grande partie de ses
pierreries, qui montoient  plus de trente mille escus; si bien qu' la
Cour on disoit qu'il pouvoit bien bastir, puisqu'il avoit force pierres
amasses et accumules; et puis aprs, estant venue et escheue  elle
une grande succession, et ayant mis la main sur quelques vingt mille
escus, elle ne les garda gures que son gallant n'en eust sa bonne part.
Et disoit-on que si cette succession ne luy fust eschu, ne sachant que
luy pouvoir plus donner, luy eust donn jusques  sa robe et chemise; en
quoy tels escroqueurs et escornifleurs sont grandement  blasmer,
d'aller ainsi allambiquer et tirer toute la substance de ces pauvres
diablesses marteles et encapricies; car la bourse estant si souvent
revisite, ne peut demeurer toujours en son enfleure, ni en son estre,
comme la bourse de devant, qui est toujours en son mesme estat, et
preste  y pescher qui veut, sans y trouver  dire les prisonniers qui y
sont entrs et sortis. Ce bon gentilhomme, que je dis si bien empierr,
vint quelque temps aprs  mourir; et toutes ses hardes,  la mode de
Paris, vindrent  estre cries et vendues  l'encan, qui furent
apprcies  cela, et recognus pour les avoir veus  la dame par
plusieurs personnes, non sans grande honte de la dame.

--Il y eut un grand prince, qui aymant une fort honneste dame, fit
achepter une douzaine de boutons de diamants trs-brillants, et
proprement mis en oeuvre avec leurs lettres gyptiennes et
hiroglyfiques, qui contenoient leur sens cach, dont il en fit un
prsent  sadite maistresse, qui, aprs les avoir regardes fixement,
lui dit qu'il n'en estoit meshuy plus besoin  elle de lettres
hiroglyfiques, puisque les escritures estoient des-j accomplies entre
eux deux, ainsi qu'elles avoient est entre cette dame et le gentil
homme de cy-dessus.

J'ai cogneu une dame qui disoit souvent  son mary qu'elle l rendroit
plustost coquin que cocu; mais ces deux mots tenant de l'quivoque, un
peu de l'un de l'autre assemblrent en elle et en son mary ces deux
belles qualitez.

--J'ai bien cogneu pourtant beaucoup et une infinit de dames qui n'ont
pas ainsi fait: car elles ont plus tenu serr la bourse de leurs escus
que de leur gentil corps: car, encor qu'elles fussent trs-grandes
dames, elles ne vouloient donner que quelques bagues, quelques faveurs,
et quelques autres petites gentillesses, manchons ou escharpes, pour
porter pour l'amour d'elles et les faire valoir.

--J'en ay cogneu une grande qui a est fort copieuse et liberale en
cela; car la moindre de ses escharpes et faveurs qu'elle donnoit  ses
serviteurs estoit de cinq cents escus, de mille et de trois mille, o il
y avoit plus de broderies, plus de perles, plus d'enrichissements, de
chiffres, de lettres hirogiyfiques et belles inventions, que rien au
monde n'estoit plus beau. Elle avoit raison, afin que ces prsents,
aprs les avoir faits, ne fussent cachs dans des coffres ni dans des
bourses, comme ceux de plusieurs autres dames, mais qu'ils parussent
devant tout le monde, et que son amy les fist valoir en les contemplant
sur sa belle commmoration, et que tels prsents en argent sentoient
plustost leurs femmes communes qui donnent  leurs ruffians, que non pas
leurs grandes et honnestes dames. Quelquefois aussi elle donnoit bien
quelques belles bagues de riches pierreries; car ces faveurs et
escharpes ne se portent pas communment, si-non en un beau et bon
affaire; au lieu que la bague au doigt tient bien mieux et plus
ordinairement compagnie  celuy qui la porte.

--Certes un gentil cavalier et de noble coeur doit estre de cette
gnreuse complexion, de plustost bien servir sa dame pour les beautez
qui la font reluire, que pour tout l'or et l'argent qui reluisent en
elle.

Quant  moy, je me puis vanter d'avoir servy en ma vie d'honnestes
dames, et non des moindres; mais si j'eusse voulu prendre d'elles ce
qu'elles m'ont prsent, et en arracher ce que j'eusse pu, je serois
riche aujourd'huy, ou en bien, ou en argent, ou en meubles, de plus de
trente mille escus que je ne suis; mais je me suis toujours content de
faire paroistre mes affections, plus par ma gnrosit que par mon
avarice.

Certainement il est bien raison que, puisque l'homme donne du sien dans
la bourse du devant de la femme, que la femme de mesme donne du sien
aussi dans celle de l'homme, mais il faut en cela peser tout; car, tout
ainsi que l'homme ne peut tant jetter et donner du sien dans la bourse
de la femme comme elle voudroit, il faut aussi que l'homme soit si
discret de ne tirer de la bourse de la femme tant comme il voudroit, et
faut que la loy en soit gale et mesure en cela.

--J'ay bien veu aussi beaucoup de gentilshommes perdre l'amour de leurs
maistresses par l'importunit de leurs demandes et avarices, et que les
voyaus si grands demandeurs et si importuns d'en vouloir avoir, s'en
dfaisoient gentiment et les plantoient l, ainsi qu'il estoit trs-bien
employ.

Voil pourquoy tout noble amoureux doit plustost estre tent de
convoitise charnelle que pcuniaire; car quand la dame seroit par trop
librale de son bien, le mary, le trouvant se diminuer, en est plus
marry cent fois que de dix mille libralitez qu'elle feroit de son
corps.

Or, il y a des cocus qui se font par vengeance: cela s'entend que
plusieurs qui hassent quelques seigneurs, gentilshommes ou autres,
desquels en ont receu quelques desplaisirs et affronts, se vangent d'eux
en faisant l'amour  leurs femmes, et les corrompent en les rendant
gallants cocus.

--J'ai cogneu un grand prince, lequel ayant receu quelques traits de
rbellion par un sien sujet grand seigneur, et ne se pouvant vanger de
luy, d'autant qu'il le fuyoit tant qu'il pouvoit, de sorte qu'il ne le
pouvoit aucunement attraper; sa femme estant un jour venue  sa Cour
solliciter l'accord et les affaires de son mary, le prince luy donna une
assignation pour en confrer un jour dans un jardin et une chambre l
auprs; mais ce fut pour lui parler d'amours, desquels il jouit fort
facilement sur l'heure sans grande rsistance, car elle estoit de fort
bonne composition: et ne se contenta de la repasser, mais  d'autres la
prostitua, jusques aux valets-de-chambre; et par ainsi disoit le prince
qu'il se sentoit bien vang de son sujet, pour luy avoir ainsi repass
sa femme et couronn sa teste d'une belle couronne de cornes, puisqu'il
vouloit faire du petit roy et du souverain; au lieu qu'il vouloit porter
couronne de fleurs de lys[23], il lui en falloit bailler une belle de
cornes.

Ce mesme prince en fit de mesmes par la suasion de sa mre, qu'il joist
d'une fille et princesse; sachant qu'elle devoit espouser un prince qui
lui avoit fait desplaisir et troubl l'Estat de son frre bien fort, la
dpucella et en joit bravement, et puis dans deux mois fut livre audit
prince pour pucelle prtendue et pour femme, dont la vengeance en fit
fort douce en attendant une autre plus rude, qui vint puis aprs[24].

--J'ay cogneu un fort honneste gentilhomme qui, servant une belle dame
et de bon lieu, lui demandant la rcompense de ses services et amours,
elle luy respondit franchement qu'elle ne luy en donneroit pas pour un
double, d'autant qu'elle estoit trs-asseure qu'il ne l'aymoit tant
pour cela, et ne luy portoit point tant d'affection pour sa beaut,
comme il disoit, sinon qu'en joissant d'elle il se vouloit vanger de
son mary qui luy avoit fait quelque desplaisir, et pour ce il en vouloit
avoir ce contentement dans son ame, et s'en prvaloir puis aprs; mais
le gentilhomme, luy asseurant du contraire, continua  la servir plus de
deux ans si fidlement et de si ardent amour, qu'elle en prit
cognoissance ample et si certaine, qu'elle luy octroya ce qu'elle lui
avoit tousjours refus, l'asseurant que si du commencement de leurs
amours elle n'eust eu opinion de quelque vengeance projette en luy par
ce moyen, elle l'eust rendu aussi bien content comme elle fit  la fin;
car son naturel estoit de l'aymer et favoriser. Voyez comme cette dame
se sceut sagement commander, que l'amour ne la transporta point  faire
ce qu'elle desiroit le plus, sans qu'elle vouloit qu'on l'aymast pour
ses mrites et non pour le seul sujet de vindicte.

--Feu M. de Gua, un des parfaits et gallants gentilshommes du monde en
tout, me convia  la Cour un jour d'aller disner avec luy; il avoit
assembl une douzaine des plus savants de la Cour, entre autres M.
l'esvesque de Dole, de la maison d'Espinay en Bretagne, MM. de Ronsard,
de Baf, Desportes, d'Aubigny (ces deux sont encore en vie, qui m'en
pourroient dmentir), et d'autres desquels ne me souviens, et n'y avoit
homme d'espe que M. de Gua et moy. En devisant durant le disner de
l'amour et des commoditez et incommoditez, plaisirs et desplaisirs, du
bien et du mal qu'il apportoit en sa joissance, aprs que chacun eut
dit son opinion et de l'un et de l'autre, il conclud que le souverain
bien de cette joissance gisoit en cette vengeance, et pria un chacun de
tous ces grands personnages d'en faire un quatrain _impromptu_; ce
qu'ils firent. Je les voudrois avoir pour les insrer icy, sur lesquels
M. de Dol, qui disoit et escrivoit d'or, emporta le prix.

Et certes, M. de Gua avoit occasion de tenir cette proposition contre
deux grands seigneurs que je say, leur faisant porter les cornes pour
la haine qu'ils luy portoient; car leurs femmes estoient trs-belles:
mais en cela il en tiroit double plaisir, la vengeance et le
contentement. J'ay cogneu force gens qui se sont revangez et dlectez en
cela, et si ont eu cette opinion.

--J'ay cogneu aussi de belles et honnestes dames, disant et affirmant
que quand leurs marys les avoient maltraites et rudoyes et tanses ou
censures, ou battues ou fait autres mauvais tours et outrages, leur
plus grande dlectation estoit de les faire cornards, et en les faisant
songer  eux, les brocarder, se moquer et rire d'eux avec leurs amis,
jusques-l de dire qu'elles en entroient davantage en apptit et certain
ravissement de plaisir qui ne se pouvoit dire.

--J'ay ouy parler d'une belle et honneste femme,  laquelle estant
demand une fois si elle avoit jamais fait son mary cocu, elle
respondit: Et pourquoy l'aurois-je fait, puisqu'il ne m'a jamais battu
ny menace? Comme voulant dire que, s'il eust fait l'un des deux, son
champion de devant en eust tost fait la vengeance.

--Et quant  la mocquerie, j'ay cogneu une fort belle et honneste dame,
laquelle estant en ces doux altres de plaisirs, e en ces doux bains de
dlices et d'aise avec son amy, il lui advint qu'ayant un pendant
d'oreille d'une corne d'abondance qui n'estoit que de verre noir, comme
on les portoit alors, il vint, par force de se remuer et entrelasser et
follastrer,  se rompre. Elle dit  son amy soudain: Voyez comme nature
est trs-bien prvoyante; car pour une corne que j'ai rompue, j'en fais
icy une douzaine d'autres  mon pauvre cornard de mary, pour s'en parer
un jour d'une bonne feste, s'il veut.

Une autre ayant laiss son mary couch et endormy dans le lict, vint
voir son amy avant se coucher; et ainsi qu'il luy eut demand o estoit
son mary, elle luy respondit: Il garde le lict et le nid du cocu, de
peur qu'un autre n'y vienne pondre; mais ce n'est pas  son lict, ny 
ses linceuls, ny  son nid que vous en voulez, c'est  moy qui vous suis
venue voir, et l'ay laiss l en sentinelle, encore qu'il soit bien
endormy.

--A propos de sentinelle, j'ay ouy faire un conte d'un gentilhomme de
valeur, que j'ai cogneu, lequel un jour venant en question avec une fort
honneste dame que j'ay aussi cogneue, il luy demanda, par manire
d'injure, si elle avoit jamais fait de voyage  Saint-Mathurin[25].
Ouy, dit-elle; mais je ne pus jamais entrer dans l'glise, car elle
estoit si pleine et si bien garde de cocus, qu'ils ne m'y laissrent
jamais entrer: et vous qui estis des principaux, vous estiez au clocher
pour faire la sentinelle et advertir les autres.

J'en conterois mille autres rises, mais je n'aurois jamais fait: si
espre-je d'en dire pourtant en quelque coin de ce livre.

--Il y a des cocus qui sont debonnaires, qui d'eux-mesmes se convient 
cette feste de cocuage; comme j'en ai cogneu aucuns qui disoient  leurs
femmes: Un tel est amoureux de vous, je le cognois bien, il nous vient
souvent visiter, mais c'est pour l'amour de vous, mamie. Faites-luy
bonne chere; il nous peut faire beaucoup de plaisir; son accointance
nous peut beaucoup servir.

D'autres disent  aucuns: Ma femme est amoureuse de vous, elle vous
ayme; venez la voir, vous lui ferez plaisir; vous causerez et deviserez
ensemble, et passerez le temps. Ainsi convient-ils les gens  leurs
despens.

Comme fit l'empereur Adrian, lequel estant un jour en Angleterre (ce dit
sa vie) menant la guerre, eut plusieurs advis comme sa femme,
l'imperatrice Sabine, faisoit l'amour,  toutes restes  Rome, avec
force gallants gentilshommes romains. De cas de fortune, elle ayant
escrit une lettre de Rome en hors  un gentilhomme romain qui estoit
avec l'empereur en Angleterre, se complaignant qu'il l'avoit oublie et
qu'il ne faisoit plus compte d'elle, et qu'il n'estoit pas possible
qu'il n'eust quelques amourettes par de-l, et que quelque mignone
affette ne l'eust espris dans les lacs de sa beaut; celle lettre
d'avanture tomba entre les mains d'Adrian, et comme ce gentilhomme,
quelques jours aprs, demanda cong  l'Empereur sous couleur de vouloir
aller jusques  Rome promptement pour les affaires de sa maison, Adrian
luy dit en se jouant: Eh bien, jeune homme, allez-y hardiment, car
l'impratrice ma femme vous y attend en bonne dvotion. Quoy voyant le
Romain, et que l'Empereur avoit descouvert le secret et luy en pourroit
fort mauvais tour, sans dire adieu ny gare, partit la nuit aprs et
s'enfuit en Irlande.

Il ne devoit pas avoir grand peur pour cela, comme l'Empereur luy-mesme
disoit souvent, estant abreuv  toute heure des amours desbords de sa
femme: Certainement si je n'estois empereur, je me serois bientost
dfait de ma femme, mais je ne veux monstrer mauvais exemple. Comme
voulant dire que n'importe aux grands qu'ils soient-l logs, aussi
qu'ils ne se divulguent. Quelle sentence pourtant pour les grands!
laquelle aucuns d'eux ont pratique, mais non pour ces raisons. Voil
comme ce bon empereur assistoit joliment  se faire cocu.

--Le bon Marc Aurele, ayant sa femme Faustine une bonne vesse, et luy
estant conseill de la chasser, il respondit: Si nous la quittons, il
faut aussi quitter son douaire, qui est l'empire; et qui ne voudroit
estre cocu de mesme pour un tel morceau, voire moindre?

Son fils Antoninus Verus, dit Commodus, encore qu'il devint fort cruel,
en dit de mesme  ceux qui luy conseilloient de faire mourir ladite
Faustine sa mre, qui fut tant amoureuse et chaude aprs un gladiateur,
qu'on ne la put jamais gurir de ce chaud mal, jusques  ce qu'on
s'advisast de faire mourir ce maraut gladiateur et luy faire boire son
sang.

--Force marys ont fait et font de mesme que ce bon Marc Aurele, qui
craignent de faire mourir leurs femmes putains, de peur d en perdre les
grands biens qui en procedent, et ayment mieux estre riches cocus  si
bon march qu'estre coquins.

--Mon Dieu! que j'ay cogneu plusieurs cocus qui ne cessoient jamais de
convier leurs parents, leurs amys, leurs compagnons, de venir voir leurs
femmes, jusques  leur faire festins pour mieux les y attirer; et y
estant, les laisser seuls avec elles dans leurs chambres, leurs
cabinets, et puis s'en aller et leur dire: Je vous laisse ma femme en
garde.

--J'en ay cogneu un de par le monde, que vous eussis dit que toute sa
flicit et contentement gisoit  estre cocu, et s'estudioit d'en
trouver les occasions, et surtout n'oublioit ce premier mot: Ma femme
est amoureuse de vous; l'aymez-vous autant qu'elle vous aime? Et quand
il voyoit sa femme avec son serviteur, bien souvent il emmenoit la
compagnie hors de la chambre pour s'aller pourmener, les laissant tous
deux ensemble, leur donnant beau loisir de traitter leurs amours; et si
par cas il avoit  faire  tourner prestement en la chambre, ds le bas
du degr il crioit haut, il demandoit quelqu'un, il crachoit ou il
toussoit, afin qu'il ne trouvast les amants sur le fait; car volontiers,
encore qu'on le sache et qu'on s'en doute, ces vues et surprises ne
sont guires agrables ny aux uns ny aux autres.

Aussi ce seigneur faisant un jour bastir un beau logis, et le maistre
masson luy ayant demand s'il ne le vouloit pas illustrer de corniches,
il respondit: Je ne say que c'est que corniches; demandez-le  ma
femme, qui le sait et qui sait l'art de gomtrie; et ce qu'elle dira
faites-le.

--Bien fit pis un que je say, qui, vendant un jour une de ses terres 
un autre pour cinquante mille escus, il en prit quarante-cinq mille en
or et argent, et pour les cinq restants il prit une corne de licorne;
grande rise pour ceux qui le sceurent. Comme, disoient-ils, s'il
n'avoit assez de cornes chez soy sans y adjouster celle-l.

--J'ay cogneu un trs-grand seigneur, brave et vaillant, lequel vint 
dire  un honneste gentilhomme qui estoit fort son serviteur, en riant
pourtant: Monsieur un tel, je ne say ce que vous avez fait  ma femme,
mais elle est si amoureuse de vous que jour et nuict elle ne me fait que
parler de vous, et sans cesse me dit vos louanges. Pour toute response
je luy dis que je vous connois plustost qu'elle, et say vos valeurs et
vos mrites, qui sont grands. Qui fut estonn, ce fut ce gentilhomme,
car il ne venoit que de mener cette dame sous le bras  vespres, o la
Reyne alloit. Toutes-fois le gentilhomme s'asseura tout d'un coup et luy
dit: Monsieur, je suis trs-humble serviteur de madame vostre femme, et
fort redevable de la bonne opinion qu'elle a de moi, et l'honore
beaucoup; mais je ne luy fais pas l'amour (disoit-il en bouffonnant),
mais je luy fais bien la cour par vostre bon advis que vous me donnastes
dernierement; d'autant qu'elle peut beaucoup  l'endroit de ma
maistresse, que je puis espouser par son moyen, et par ainsi j'espre
qu'elle m'y sera aidante.

Ce prince n'en fit plus autre semblant, si-non que de rire et
admonester le gentilhomme de courtiser sa femme plus que jamais, ce
qu'il fit, estant bien-aise sous ce prtexte de servir une si belle dame
de prince, laquelle luy faisoit bien oublier son autre maistresse qu'il
vouloit espouser, et ne s'en soucier guires, si-non que ce masque
bouchoit et dguisoit tout.

Si ne put-il faire tant qu'il n'entrast un jour en jalousie, que voyant
ce gentilhomme dans la chambre de la Reyne porter au bras un ruban
incarnadin d'Espagne, qu'on avoit apport par belle nouveaut  la Cour,
et l'ayant tast et mani en causant avec luy, alla trouver sa femme,
qui estoit prs du lict de la Reyne, qui en avoit un tout pareil, lequel
il mania et toucha tout de mesme, et trouva qu'il estoit tout semblable
et de la mesme pice que l'autre: si n'en sonna-il pourtant jamais mot,
et n'en fut autre chose. Et de telles amours il en faut couvrir si bien
les feux par telles cendres de discrtion et de bons advis, qu'elles ne
se puissent descouvrir; car bien souvent l'escandale ainsi descouvert
dpite plus les marys contre leurs femmes, que quand le tout se fait 
cachettes, pratiquant en cela le proverbe: _Si non caste, tamen
caute_[26].

--Que j'ay veu en mon temps de grands escandales et de grands
inconvnients pour les indiscrtions et des dames et de leurs
serviteurs! Que leurs marys s'en soucioient aussi peu que rien, mais
qu'ils fissent bien leurs faits, _sotto coperte_[27], comme on dist, et
ne fust point divulgu.

--J'en ay cogneu une qui tout  trac faisoit paroistre ses amours et ses
faveurs, qu'elle dpartoit comme si elle n'eust eu de mary et ne fust
est sous aucune puissance, n'en voulant rien croire l'advis de ses
serviteurs et amys, qui lui en remonstroient les inconvnients: aussi
bien mal luy en a-t-il pris.

Cette dame n'a jamais fait ce que plusieurs autres dames ont fait: car
elles ont gentiment traitt l'amour, et se sont donnes du bon temps
sans en avoir donn grand connoissance au monde, sinon par quelques
soupons lgers, qui n'eussent jamais pu monstrer la vrit aux plus
clairvoyants; car elles accostoient leurs serviteurs devant le monde si
dextrement, et les entretenoient si escortement[28] que ny leurs marys
ny les espions de leur vie n'y eussent sceu que mordre; et quand ils
alloient en quelque voyage, ou qu'ils vinssent  mourir, elles
couvroient et cachoient leurs couleurs si sagement qu'on n'y connoissoit
rien.

--J'ay cogneu une dame belle et honneste, laquelle, le jour qu'un grand
seigneur son serviteur mourut, elle parut en la chambre de la Reyne avec
un visage aussi guay et riant que le jour paravant. D'aucuns l'en
estimoient de cette discrtion, et qu'elle le faisoit de peur de
desplaire et irriter le Roy, qui n'aymoit pas le trespass. D'aucuns la
blasmoient, attribuant ce geste plustost  manquement d'amour, comme
l'on disoit qu'elle n'en estoit guires bien garnie, ainsi que sont
toutes celles qui se meslent de cette vie.

--J'ay cogneu deux belles et honnestes dames, lesquelles, ayant perdu
leurs serviteurs en une fortune de guerre, firent de tels regrets et
lamentations, et monstrrent leur dueil par leurs habits bruns, plus
d'eau-benistiers, d'aspergez d'or engravez, plus de testes de morts, et
de toutes sortes de trophes de la mort en leurs affiquets, joyaux et
bracelets qu'elles portoient, qui les escandalisrent fort, et cela leur
nuict grandement; mais leurs marys ne s'en soucioient autrement.

Voil en quoy ces dames se transportent en la publication de leurs
amours, lesquelles pourtant on doit louer et priser en leurs constances,
mais non en leur discrtion; car pour cela il leur en fait trs-mal. Et
si telles dames sont blasmables en cela, il y a beaucoup de leurs
serviteurs qui en mritent bien la rprimande aussi bien qu'elles; car
ils contrefont des transis comme une chevre qui est en gesine, et des
langoureux; ils jettent leurs yeux sur elles et les envoyent en
ambassade; ils font des gestes passionns, des souspirs devant le monde;
ils se parent des couleurs de leurs dames si apparemment; bref, ils se
laissent aller  tant de sottes indiscrtions, que les aveugles s'en
appercevroient: les uns aussi bien pour le faux que pour le vray, afin
de donner  entendre  toute une Cour qu'ils sont amoureux en bon lieu,
et qu'ils ont bonne fortune; et Dieu sait, possible, on ne leur en
donneroit pas l'aumosne pour un liard, quand bien on en devroit perdre
les oeuvres de charit.

--Je cognois un gentilhomme et seigneur, lequel, voulant abrever le
monde qu'il estoit venu amoureux d'une belle et honneste dame que je
say, fit un jour tenir son petit mulet avec deux de ses pages et
laquais au devant sa porte. Par cas, M. de Strozze et moy passasmes
par-l et vismes ce mystere de ce mulet, ces pages et laquais. Il leur
demanda soudain o estoit leur maistre; ils firent response qu'il estoit
dans le logis de cette dame,  quoy M. de Strozze se mit  rire et me
dire que sur sa vie il gaigeroit qu'il n'y estoit point, et soudain posa
son page en sentinelle pour voir si ce faux amant sortiroit; et de-l
nous en allasmes soudain en la chambre de la Reyne, o nous le
trouvasmes, et non sans rire luy et moy: et sur le soir nous le vinsmes
accoster, et en feignant de luy faire la guerre, nous luy demandasmes o
il estoit  telle heure aprs-midy, et qu'il ne s'en sauroit laver, car
nous y avions veu le mulet et ses pages devant la porte de cette dame.
Luy, faisant la mine d'estre fasch que nous avions veu cela, et de quoy
nous luy en faisions la guerre de faire l'amour en ce bon lieu, il nous
confessa vrayment qu'il y estoit; mais il nous pria de n'en sonner mot,
autrement que nous le mettrions en peine, et cette pauvre dame qui en
seroit escandalise et mal venue de son mary, ce que nous luy promismes
riants tousjours  pleine gorge et nous mocquant de luy, encor qu'il
fust assez grand seigneur et qualifi, de n'en parler jamais et que cela
ne sortiroit de nostre bouche. Si est-ce qu'au bout de quelques jours
qu'il continuoit ses coups faux avec son mulet trop souvent, nous luy
descouvrismes la fourbe et luy en fismes la guerre  bon escient et en
bonne compagnie, dont de honte s'en desista; car la dame le sceut par
nostre moyen, qui fit guetter un jour le mulet et les pages, les faisant
chasser de devant sa porte comme gueux de l'hostiere: et si fismes bien
mieux, car nous le dismes  son mary, et luy en fismes le conte si
plaisamment, qu'il le trouva si bon qu'il en rit luy-mesmes  son aise,
et dist qu'il n'avoit pas peur que cet homme le fist jamais cocu; et que
s'il ne trouvoit ledit mulet et ses pages bien logs  la porte, qu'il
la leur feroit ouvrir et entrer dedans, pour les mettre mieux  couvert
et  leur aise, et se garder du chaud ou du froid, ou de la pluye.
D'autres pourtant le faisoient bien cocu. Et voil comme ce bon
seigneur, aux despens de cette honneste dame, de laquelle en estant
devenu amoureux, se vouloit prvaloir sans avoir respect d'aucun
escandale.

--J'ay cogneu un gentilhomme qui escandalisa par ses faons de faire une
fort belle et honneste dame, de laquelle en estant devenu amoureux
quelque temps, et la pressant d'en obtenir ce bon petit morceau gard
pour la bouche du mary, elle luy refusa tout  plat, et aprs plusieurs
refus, il luy dit comme desespr: H bien! vous ne le voulez pas, et
je vous jure que je vous ruinerai d'honneur. Et pour ce faire s'advisa
de faire tant d'alles et venues  cachettes, mais pourtant non si
secrettes qu'il ne se montrast  plusieurs yeux exprs, et donnast moyen
de s'en appercevoir de nuict et de jour,  la maison o elle se tenoit;
braver et se vanter sous main de ses bonnes fausses fortunes, et devant
le monde rechercher la dame avec plus de privautez qu'il n'avoit
occasion de le faire, et parmy ses compagnons faire du gallant plus pour
le faux que pour le vray; si bien qu'estant venu un soir fort tard en la
chambre de cette dame tout bousch de son manteau, et se cachant de ceux
de la maison, aprs avoir jou plusieurs de ces tours, fut soubonn par
le maistre d'hostel de la maison, qui fit faire le guet: et, ne l'ayant
pu trouver, le mary pourtant battit sa femme et luy donna quelques
soufflets, mais pouss aprs du maistre d'hostel, qui luy dit que ce
n'estoit assez, la tua et la dagua, et en eut du Roy fort aisment sa
grace. Ce fut grand dommage de cette dame, car elle estoit trs-belle.
Depuis, ce gentilhomme qui en avoit est cause ne le porta guires loin,
et fut tu en une rencontre de guerre par permission de Dieu, pour avoir
si injustement ost l'honneur et la vie  cette honneste dame.

Pour dire la vrit sur cet exemple et sur une infinit d'autres que
j'ay veus, il y a aucunes dames qui ont grand tort d'elles-mesmes, et
qui sont les vrayes causes de leurs escandales et deshonneur; car
elles-mesmes vont attaquer les escarmouches, et attirent les gallants 
elles, et du commencement leur font les plus belles caresses du monde,
des privautez, des familiaritez, leur donnent par leurs doux attraits et
belles paroles des esprances; mais quand il faut venir  ce point,
elles le desnient tout  plat. De sorte que les honnestes hommes qui
s'estoient proposez force choses plaisantes de leur corps, se
desesperent et se despitent en prenant un cong rude d'elles, les vont
deshonorant et les publient pour les plus grandes vesses du monde, et en
content cent fois plus qu'il n'y en a.

Donc voil pourquoy il ne faut jamais qu'une honneste dame se mesle
d'attirer  soy un gallant gentilhomme, et se laisse servir  luy, si
elle ne le content[contente?]  la fin selon ses mrites et ses
services.

Il faut qu'elle se propose cela si elle ne veut estre perdue, mesme si
elle a affaire  un honneste et gallant homme; autrement, ds le
commencement, s'il la vient accoster, et qu'elle voye que ce soit pour
ce point tant desir  qui il adresse ses voeux, et qu'elle n'aye
point envie de luy en donner, il faut qu'elle luy donne son cong ds
l'entre du logis; car, pour en parler franchement, toutes dames qui se
laissent aymer et servir s'obligent tellement, qu'elles ne se peuvent
ddire du combat; il faut qu'elles y viennent tost ou tard, quoy qu'il
tarde.

Mais il y a des dames qui se plaisent  se faire servir pour rien, sinon
pour leurs beaux yeux, et disent qu'elles desirent estre servies, que
c'est leur flicit, mais non de venir l, et disent qu'elles prennent
plaisir  desirer, et non  excuter. J'en ay veu aucunes qui me l'ont
dit: toutesfois il ne faut pourtant qu'elles le prennent l, car si une
fois elles se mettent  desirer, sans point de doute il faut qu'elles
viennent  l'excution; car ainsi la loy d'amour le veut, et que toute
dame qui desire, ou souhaite, ou songe de vouloir desirer  soy un
homme, cela est fait: si l'homme le connoist et qu'il poursuive
fermement celle qu'il attaque, il en aura ou pied ou aile, ou plume ou
poil, comme on dit.

--Voil donc comme les pauvres marys se font cocus par telles opinions
de dames qui veulent desirer et non pas excuter, mais, sans y penser,
elles se vont brusler  la chandelle, ou bien au feu qu'elles ont basty
d'elles-mesmes, ainsi que font ces pauvres simplettes bergres,
lesquelles, pour se chauffer parmy les champs en gardant leurs moutons
et brebis, allument un petit feu, sans songer  aucun mal ou
inconvnient; mais elles ne se donnent de garde que ce petit feu s'en
vient quelquesfois  allumer un si grand, qu'il brusle tout un pays de
landes et de taillis.

Il faudroit que telles dames prissent l'exemple, pour les faire sages,
de la comtesse d'Escaldasor, demeurant  Pavie,  laquelle M. de Lescu,
qui depuis fut appel le mareschal de Foix, estudiant  Pavie (et pour
lors le nommoit-on le protenotaire de Foix, d'autant qu'il estoit ddi
 l'glise; mais depuis il quitta la robbe longue pour prendre les
armes), faisant l'amour  cette belle dame, d'autant que pour lors elle
emportoit le prix de la beaut sur les belles de Lombardie, et s'en
voyant presse, et ne le voulant rudement mecontenter, ny donner son
cong, car il estoit proche parent de ce grand Gaston de Foix, M. de
Nemours, sous le grand renom duquel alors toute l'Italie trembloit; et
un jour d'une grande magnificence et de feste, qui se faisoit  Pavie,
o toutes les grandes dames, et mesmes les plus belles de la ville et
d'alentour, se trouvrent ensemble, les honnestes gentilshommes ne
manqurent pas aussi de s'y trouver.

Cette comtesse parut belle entre toutes les autres, pompeusement
habille d'une robbe de satin bleu cleste, toute couverte et seme,
autant pleine que vuide, de flambeaux et papillons volletans  l'entour
et s'y bruslans, le tout en broderie d'or et d'argent, ainsi que de tout
temps les bons brodeurs de Milan ont sceu bien faire par-dessus les
autres; si bien qu'elle emporta l'estime d'estre le mieux en point de
toute la troupe et compagnie.

M. le protenotaire de Foix, la menant danser, fut curieux de luy
demander la signification des devises de sa robbe, se doutant bien qu'il
y avoit l-dessous quelque sens cach qui ne luy plaisoit pas. Elle luy
respondit: Monsieur, j'ay fait faire ma robbe de la faon que les gens
d'armes et cavaliers font  leurs chevaux rioteux et vitieux, qui ruent
et qui tirent du pied; ils leur mettent sur leur crouppe une grosse
sonnette d'argent, afin que, par ce signal, leurs compagnons, quand ils
sont en compagnie et en foule, soient advertis de se donner garde de ce
meschant cheval qui ru, de peur qu'il ne les frappe. Pareillement, par
les papillons volletans et se bruslans dans ces flambeaux, j'advertis
les honnestes hommes qui me font ce bien de m'aymer et admirer ma
beaut, de n'en approcher trop prs, ny en desirer davantage autre chose
que la veu; car ils n'y gagneront rien, non plus que les papillons,
sinon desirer et brusler, et n'en avoir rien plus. Cette histoire est
escritte dans les _Devises de Paolo Jovio_. Par ainsi, cette dame
advertissoit son serviteur de prendre garde  soy de bonne heure. Je ne
say s'il en approcha de plus prs, ou comme il en fit; mais pourtant,
luy, ayant t bless  mort  la bataille de Pavie, et pris prisonnier,
il pria d'estre port chez cette comtesse,  son logis dans Pavie, o il
fut trs-bien receu et traitt d'elle. Au bout de trois jours, il y
mourut, avec le grand regret de la dame, ainsi que j'ay ouy conter  M.
de Monluc, une fois que nous estions dans la tranche  La Rochelle, de
nuict, qu'il estoit en ses causeries, et que je luy fis le conte de
cette devise, qui m'asseura avoir veu cette comtesse trs-belle, et qui
aymoit fort ledit mareschal, et fut bien honnorablement traitt d'elle:
du reste, il n'en savoit rien si d'autrefois ils avoient pass plus
outre. Cet exemple devroit suffire pour plusieurs et aucunes dames que
j'ay allegu.

--Or, y a des cocus qui sont si bons, qu'ils font prescher et admonester
leurs femmes, par gens de bien et religieux, sur leur conversion et
corrections; lesquelles, par larmes feintes et paroles dissimules, font
de grands voeux, promettants monts et merveilles de repentance, et de
n'y retourner jamais plus; mais leur serment ne dure guieres, car les
voeux et les larmes de telles dames valent autant que jurements et
reniements d'amoureux. Comme j'en ay veu et cogneu une dame  laquelle
un grand prince, son souverain, fit cette escorne d'introduire et
apposter un cordelier d'aller trouver son mary qui estoit en une
province pour son service, comme de soy-mesme et venant de la Cour,
l'advertir des amours folles de sa femme et du mauvais bruit qui couroit
du tort qu'elle luy faisoit; et que, pour son devoir de son estat et
vacation, il l'en advertissoit de bonne heure, afin qu'il mist ordre 
cette ame pcheresse. Le mary fut bien esbahy d'une telle ambassade et
doux office de charit: il n'en fit autre semblant pourtant, si-non de
l'en remercier et luy donner esprance d'y pourvoir; mais il n'en
traitta point sa femme plus mal  son retour: car qu'y eust-il gaign?
Quand une femme une fois s'est mise  ce train, elle ne s'en dtraque
non plus qu'un cheval de poste qui a accoustum si fort le gallop, qu'il
ne le sauroit changer en un autre train d'aller.

H! combien s'est-il veu d'honnestes dames qui, ayant t surprises sur
ce fait, tances, battues, persuades et remonstres, tant par force que
par douceur, de n'y tourner jamais plus, elles promettent, jurent et
protestent de se faire chastes, que puis aprs pratiquent ce proverbe,
_Passato il pericolo, gabatto il santo_[29], et retournent plus que
jamais en l'amoureuse guerre. Voire qu'il s'en est veu plusieurs
d'elles, se sentant dans l'ame quelque ver rongeant, qui d'elles-mesmes
faisoient des voeux bien saints et fort solennels, mais ne les
gardoient guires, et se repentoient d'estre repenties, ainsi que dit M.
du Bellay des courtisannes repenties[30]; et telles femmes affirment
qu'il est bien mal-ais de se dfaire pour tout jamais d'une si douce
habitude et coustume, puisqu'elles sont si peu en leur courte demeure
qu'elles font en ce monde.

Je m'en rapporterois volontiers  aucunes belles filles, jeunes,
repenties, qui se sont voiles et recluses, si on leur demandoit et en
foy et en conscience ce qu'elles en respondroient, et comme elles
desireroient bien souvent leurs hautes murailles abbattues pour s'en
sortir aussi-tost.

Voil pourquoy ne faut point que les marys pensent autrement rduire
leurs femmes aprs qu'elles ont fait la premire fausse pointe de leur
honneur, si-non de leur lascher la bride, et leur recommander seulement
la discrtion et tout guariment d'escandale; car on a beau porter tous
les remdes d'amour qu'Ovide a jamais appris, et une infinit qui se
sont encore inventez sublins, ny mesmes les authentiques de maistre
Franois Rabelais, qu'il apprit au vnrable Panurge, n'y serviront
jamais rien; ou bien, pour le meilleur, pratiquer un refrain d'une
vieille chanson qui fut faite du temps de Franois I, qui dit: Qui
voudroit garder qu'une femme n'aille du tout  l'abandon, il la faudrait
fermer dans une pippe, et en joir par le bondon.

--Du temps du roy Henry, il y eut un certain quincailleur qui apporta
une douzaine de certains engins  la foire de Sainct Germain pour brider
le cas des femmes[31], qui estoient faits de fer et ceinturoient comme
une ceinture, et venoient  prendre par le bas et se fermer  clef; si
subtilement faits, qu'il n'estoit pas possible que la femme, en estant
bride une fois, s'en peust jamais prvaloir pour ce doux plaisir,
n'ayant que quelques petits trous menus pour servir  pisser.

On dit qu'il y eut quelque cinq ou six marys jaloux fascheux qui en
acheptrent et en bridrent leurs femmes de telle faon qu'elles purent
bien dire: Adieu bon temps. Si y en eut-il une qui s'advisa de
s'accoster d'un serrurier fort subtil en son art,  qui ayant monstr
ledit engin, et le sien et tout, son mary estant all dehors aux champs,
il y appliqua si bien son esprit qu'il luy forgea une fausse clef, que
la dame le fermoit et ouvroit  toute heure et quand elle vouloit. Le
mary n'y trouva jamais rien  dire: et se donna son saoul de ce bon
plaisir, en dpit du fat jaloux, cocu de mary, pensant vivre toujours en
franchise de cocuage. Mais ce meschant serrurier, qui fit la fausse
clef, gasta tout; et si fit mieux,  ce qu'on dit, car ce fut le
premier qui en tasta et le fit cornard: aussi n'y avoit-il danger, car
Vnus, qui fut la plus belle femme et putain du monde, avoit Vulcain,
serrurier et forgeron, pour mary, lequel estoit un fort vilain, salle,
boiteux et trs-laid.

On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de gallants honnestes gentihommes
de la Cour qui menacrent de telle faon le quinquaillier, que, s'il se
mesloit jamais de porter telles ravauderies, qu'on le tueroit, et qu'il
n'y retournast plus et jettast tous les autres qui estoient restez dans
le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut parl, dont il fut bien
sage, car c'estoit assez pour faire perdre la moiti du monde,  faute
de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature,
abominables et dtestables ennemis de la multiplication humaine.

--Il y en a qui baillent leurs femmes  garder  des eunuques, que
l'empereur Alexandre Severus rejetta fort, avec rude commandement de ne
pratiquer jamais les dames romaines; mais ils y ont est attraps, non
qu'ils engendrassent et les femmes conceussent d'eux, mais en recevoient
quelques sentiments et superficies de plaisirs lgers, quasi approchants
du grand parfait: dont aucuns ne s'en soucient point, disants que leur
principal marisson de l'adultere de leurs femmes ne procdoit pas de ce
qu'elles s'en faisoient donner, mais qu'il leur faschoit grandement de
nourrir et lever et tenir pour enfants ceux qu'ils n'avoient pas faits.
Car sans cela ce fust est le moindre de leurs soucis, ainsi que j'en ay
cogneu aucuns et plusieurs, lesquels, quand ils trouvoient bons et
faciles ceux qui les avoient faits  leurs femmes,  donner un bon
revenu,  les entretenir, ne s'en donnoient aucunement soucy, ainsi
qu'ils conseillent  leurs femmes de leur demander, et les prier de
donner quelque pension pour nourrir et entretenir le petit qu'elles ont
eu d'eux. Comme j'ay ouy conter d'une grande dame, laquelle eut
Villecouvin, enfant du roi Franois I: elle le pria de lui donner ou
assigner quelque peu de bien, avant qu'il mourust, pour l'enfant qu'il
luy avoit fait; ce qu'il fit, et luy assigna deux cents mille escus en
banque, qui luy profitrent et coururent toujours d'intrts et de
change en change: en sorte qu'estant venu grand, il despensoit si
magnifiquement et paroissoit en si belle despense et en jeux  la Cour,
qu'un chacun s'en estonnoit, et prsumoit-on qu'il joissoit de quelque
dame qu'on n'eusse point pens, et ne croyoit-on sa mere nullement;
mais d'autant qu'il ne bougeoit d'avec elle, un chacun jugeoit que la
grande despense qu'il faisoit procdoit de la joissance d'elle, et
pourtant c'estoit le contraire, car elle estoit sa mere, et peu de gens
le savoient, encore qu'on ne sceut bien sa ligne ni procration, si ce
n'est qu'il vint  mourir  Constantinople, et son aubene, comme
bastard, fut donne au mareschal de Retz, qui estoit fin et sublin 
descouvrir tel pot aux roses, mesmes pour son profit, qu'il eust pris
sur la glace, et vrifia la bastardise qui avoit est si long-temps
cache, et emporta le don d'aubene pardessus M. de Teligny, qui avoit
est constitu hritier dudit Villecouvin.

D'autres disoient pourtant que cette dame avoit eu cet enfant d'autres
que du Roy, et qu'elle l'avoit ainsi enrichy du sien propre; mais M. de
Retz esplucha et chercha tant parmy les banques, qu'il y trouva l'argent
et les obligations du roy Franois. Les uns disoient pourtant d'un autre
prince non si grand que le Roy, ou d'un autre moindre; mais, pour
couvrir et cacher tout, et nourrir l'enfant, il n'estoit pas mauvais de
supposer tout  la Majest, comme cela se voit en d'autres.

Je croy qu'il y a plusieurs femmes parmy le monde, et mesmes en France,
que si elles pensoient produire des enfants  tel prix, que les roys et
les grands monteroient aisment sur leurs ventres. Mais bien souvent ils
y montent et n'en ont de grandes lippes; dont en ce elles sont bien
trompes, car  tels grands volontiers ne s'adonnent-elles, sinon pour
avoir le galardon[32], comme dit l'Espagnol.

Il y a une fort belle question sur ces enfants putatifs et incertains, 
savoir s'ils doivent succder aux biens paternels et maternels, et que
c'est un grand pch aux femmes de les y faire succder; dont aucuns
docteurs ont dit que la femme le doit rvler au mary, et en dire la
vrit. Ainsi le refere le docteur subtil. Mais cette opinion n'est pas
bonne, disent autres, parce que la femme se diffameroit soy-mesme en le
rvlant, et pour autant elle n'y est tenu; car la bonne renomme est
un plus grand bien que les biens temporels, dit Salomon.

Il vaut donc mieux que les biens soient occupez par l'enfant, que la
bonne renomme se perde; car, comme dit un ancien proverbe, _mieux vaut
bonne renomme que ceinture dore_.

De l les thologiens tirent une maxime qui dit que quand deux prceptes
et commandements nous obligent, le moindre doit cder au plus grand; or
est-il que le commandement de garder sa bonne renomme est plus grand
que celui qui concede de rendre le bien d'autruy; il faut donc qu'il
soit prfr  celuy-l.

De plus, si la femme rvele cela  son mary, elle se met en danger
d'estre tue du mary mesme, ce qui est fort deffendu de se pourchasser
la mort, non pas mesmes est permis  une femme de se tuer de peur
d'estre viole ou aprs l'avoir est; autrement elle pcheroit
mortellement: si-bien qu'il vaut mieux permettre d'estre viole, si on
n'y peut, en criant ou fuyant, remdier, que de se tuer soy-mesme; car
le violement du corps n'est point pch, si-non du consentement de
l'esprit. C'est la rponse que fit sainte Luce au tyran qui la menaoit
de la faire mener au bourdeau.Si vous me faites, dit-elle, forcer, ma
chastet recevra double couronne.

Pour cette raison, Lucrece est taxe d'aucuns. Il est vray que sainte
Sabine et sainte Sophonienne, avec d'autres pucelles chrestiennes,
lesquelles se sont prives de vie afin de ne tomber entre les mains des
barbares, sont excuses de nos pres et docteurs, disant qu'elles ont
fait cela pour certain mouvement du Saint-Esprit.

Par lequel Saint-Esprit, aprs la prise de Cypre, une damoiselle
cypriotte nouvellement chrestienne, se voyant emmener esclave avec
plusieurs autres pareilles dames, pour estre la proye des Turcs, mit le
feu secretement dans les poudres de la gallere, si-bien qu'en un moment
tout fut embraz et consum avec elle, disant: A Dieu ne plaise que nos
corps soient pollus et cogneus par ces vilains Turcs et Sarrasins! Et
Dieu sait, possible, qu'il avoit est desja pollu, et en voulut ainsi
faire la pnitence; si ce n'est que son maistre ne l'avoit voulu
toucher, afin d'en tirer plus d'argent la vendant vierge, comme l'on est
friand de taster en ces pays, voire en tous autres, un morceau intact.

Or, pour retourner encor  la garde noble de ces pauvres femmes, comme
j'ay dit, les ennuques ne laissent  commettre adultere avec elles, et
faire leurs marys cocus, rserv la procration  part.

--J'ay cogneu deux femmes en France qui se mirent  aymer deux chastrez
gentilhommes, afin de n'engroisser point; et pourtant en avoient
plaisir, et si ne se scandalisoient. Mais il y a eu des marys si jaloux
en Turquie et en Barbarie, lesquels s'estants apperceus de cette fraude,
ils se sont advisez de faire chastrer tout  trac leurs pauvres
esclaves, et leur couper tout net, dont,  ce que disent et escrivent
ceux qui ont pratiqu la Turquie, il n'en reschappe deux de douze
ausquels ils exercent cette cruaut, qu'ils ne meurent; et ceux qui en
eschappent, ils les ayment et adorent comme vrays, seurs et chastes
gardiens de la chastet de leurs femmes et garantisseurs de leur
honneur.

Nous autres Chrestiens n'usons point de ces vilaines rigueurs et par
trop horribles; mais au lieu de ces chastrez, nous leur donnons des
vieillards sexagnaires, comme l'on fait en Espagne et mesmes  la Cour
des Reynes de-l, lesquels j'ay veu gardiens des filles de leur cour et
de leur suite: et Dieu sait, il y a des vieillards cent fois plus
dangereux  perdre filles et femmes que les jeunes, et cent fois plus
inventifs, plus chaleureux et industrieux  les gaigner et corrompre.

Je croy que telles gardes, pour estre chenues et  la teste et au
menton, ne sont pas plus seures que les jeunes, et les vieilles femmes
non plus; ainsi comme une vieille gouvernante espagnole conduisant ses
filles et passant par une grande salle et voyant des membres naturels
peints  l'advantage, et fort gros et desmesurez, contre la muraille, se
prit  dire: _Mira que tan bravos no los pintan estos hombres, como
quien no los cognosciesse_. Et ses filles se tournrent vers elles, et y
prindrent avis, fors une que j'ay cogneu, qui, contrefaisant de la
simple, demanda  une de ses compagnes quels oiseaux estoient ceux-l:
car il y en avoit aucuns peints avec des ailes. Elle luy respondit que
c'estoient oiseaux de Barbarie, plus beaux en leur naturel qu'en
peinture; et Dieu sait si elle n'en avoit point veu jamais; mais il
falloit qu'elle en fist la mine.

Beaucoup de marys se trompent bien souvent en ces gardes; car il leur
semble que, pourveu que leurs femmes soient entre les mains des
vieilles, que les unes et les autres appellent leurs meres pour titre
d'honneur, qu'elles sont trs-bien gardes sur le devant, et de belles
il n'y en a point de plus aises  suborner et gaigner qu'elles; car de
leur nature, estant avaricieuses comme elles sont, en prennent de toutes
mains pour vendre leurs prisonnieres.

D'autres ne peuvent veiller tousjours ces jeunes femmes, qui sont
tousjours en bonne cervelle, et mesmes quand elles sont en amours, que
la pluspart du temps elles dorment en un coin de chemine, qu'en leur
prsence les cocus se forgent sans qu'elles y prennent garde ny n'en
sachent rien.

--J'ai cogneu une dame qui le fit une fois devant sa gouvernante si
subtilement, qu'elle ne s'en appereut jamais.

Une autre en fit de mesme devant son mary quasy visiblement, ainsi qu'il
jouoit  la prime.

D'autres vieilles ont mauvaises jambes, qui ne peuvent pas suivre au
grand trot leurs dames, qu'avant qu'elles arrivent au bout d'une alle,
ou d'un bois, ou d'un cabinet, leurs dames ont drob leur coup en
robbe, sans qu'elles s'en soient apperceues, n'ayant rien veu, dbiles
de jambes et basses de la veu.

D'autres vieilles et gouvernantes y a-t-il qui, ayant pratiqu le
mestier, ont piti de voir jeusner les jeunes, et leur sont si
dbonnaires, que d'elles-mesmes elles leur en ouvrent le chemin, et les
en persuadent de l'en suivre, et leur assistent de leur pouvoir.

Aussi l'Aretin disoit que le plus grand plaisir d'une dame qui a pass
par-l, et tout son plus grand contentement, est d'y faire passer une
autre de mesme.

Voil pourquoy quand on se veut bien aider d'un bon ministre pour
l'amour, on prend et s'adresse-t-on plustost  une vieille maquerelle
qu' une jeune femme. Aussi tiens-je d'un fort gallant homme qu'il ne
prenoit nul plaisir, et le dfendoit  sa femme expressment, de ne
hanter jamais compagnies de vieilles, pour estre trop dangereuses, mais
avec de jeunes tant qu'elle voudroit; et en allguoit beaucoup de bonnes
raisons que je laisse aux mieux discourans discourir.

Et c'est pourquoy un seigneur de par le monde, que je say, confia sa
femme, de laquelle il estoit jaloux,  une sienne cousine, fille
pourtant, pour lui servir de surveillante; ce qu'elle fit trs-bien,
encor que de son cost elle retinst moiti du naturel du chien de
l'ortollan, d'autant qu'il ne mange jamais des choux du jardin de son
maistre, et si n'en veut laisser manger aux autres; mais celle-cy en
mangeoit, et n'en vouloit point faire manger  sa cousine: si est-ce que
l'autre pourtant lui desroboit tousjours quelque coup en cotte, dont
elle ne s'en appercevoit, quelque fine qu'elle fust, ou feignoit de s'en
appercevoir.

--J'allguerois une infinit de remedes dont usent les pauvres jaloux
cocus, pour brider, serrer, gesner, et tenir de court leurs femmes
qu'elles ne fassent le saut; mais ils ont beau pratiquer tous ces vieux
moyens qu'ils ont ouy dire, et d'en excogiter de nouveaux, car ils y
perdent leur escrime: car quand une fois les femmes ont mis ce
ver-coquin amoureux dans leurs testes, les envoyent  toute heure chez
Guillot le Songeur[33], ainsi que j'espere d'en discourir en un
chapitre, que j'ay  demi fait, des ruses et astuces des femmes sur ce
point, que je confere avec les stratagesmes et astuces militaires des
hommes de guerre[34]. Et le plus beau remede, seure et douce garde, que
le mary jaloux peut donner  sa femme, c'est de la laisser aller en son
plein pouvoir, ainsi que j'ay ouy dire  un gallant homme mari, estant
le naturel de la femme que, tant plus on luy dfend une chose, tant plus
elle desire le faire, et surtout en amours, o l'appetit s'eschauffe
plus en le deffendant qu'au laisser courre.

--Voicy une autre sorte de cocus, dont pourtant il y a question, 
savoir mon, si l'on  joi d'une femme  plein plaisir durant la vie de
son mary cocu, et que le mary vienne  dcder, et que ce serviteur
vienne aprs  espouser cette femme veufve, si, l'ayant espouse en
secondes nopces, il doit porter le nom et titre de cocu, ainsi que j'ay
cogneu et ouy parler de plusieurs, et de grands.

Il y en a qui disent qu'il ne peut estre cocu, puisque c'est luy-mesme
qui en a fait la faction, et qu'il n'y aye aucun qui l'aye fait cocu que
lui-mesme, et que ses cornes sont faites de soy-mesme. Toutes fois, il y
a bien des armuriers qui font des espes desquelles ils sont tuez o
s'entretuent eux-mesmes.

Il y en a d'autres qui disent l'estre rellement cocu, et de fait, en
herbe pourtant, ils en alleguent force raisons; mais, d'autant que le
procs en est indcis, je le laisse  vuider  la premire audience
qu'on voudra donner pour cette cause.

Si diray-je encore cettuy-cy d'une bien grande, marie encore, laquelle
s'est compromise encore en mariage  celuy qui l'entretient encore, il y
a quatorze ans, et depuis ce temps a toujours attendu et souhaitt que
son mary mourust. Au diable s'il a jamais pu mourir encore  son
souhait; si bien qu'elle pouvoit bien dire: Maudit soit le mary et le
compagnon, qui a plus vescu que je ne voulois! De maladies et
indispositions de son corps il en a eu prou, mais de mort point.

Si bien que le roy Henry troisime, ayant donn la survivance de l'estat
beau et grand qu'avoit ledict mary cocu,  un fort honneste et brave
gentilhomme, disoit souvent: Il y a deux personnes en ma Cour
auxquelles moult tarde qu'un tel ne meure bientost:  l'une pour avoir
son estat, et  l'autre pour espouser son amoureux: mais l'un et l'autre
ont est trompez jusques icy.

Voil comme Dieu est sage et provident de n'envoyer point ce que l'on
souhaitte de mauvais: toutesfois l'on m'a dit que depuis peu sont en
mauvais mnage, et ont brusl leur promesse de mariage de futur, et
rompu le contrat, par grand dpit de la femme et joye du mari prtendu,
d'autant qu'il se vouloit pourvoir ailleurs et ne vouloit plus tant
attendre la mort de l'autre mary, qui, se mocquant des gens, donnoit
assez souvent des allarmes qu'il s'en alloit mourir; mais enfin il a
survescu le mary prtendu.

Punition de Dieu, certes; car il ne s'ouyt jamais gures parler d'un
mariage ainsi fait; qui est un grand cas, et norme, de faire et
accorder un second mariage, estant le premier encor en son entier.

J'aymerois autant d'une, qui est grande, mais non tant que l'autre que
je viens de dire, laquelle, estant pourchasse d'un gentilhomme par
mariage, elle l'espousa, non pour l'amour qu'elle luy portoit, mais
parce qu'elle le voyoit maladif, attnu et allanguy, et mal dispos
ordinairement, et que les mdecins lui disoient qu'il ne vivroit pas un
an, et mesme aprs avoir cogneu cette belle femme par plusieurs fois
dans son lict: et, pour ce, elle en esperoit bientost la mort, et
s'accommoderoit tost aprs sa mort de ses biens et moyens, beaux meubles
et grands advantages qu'il luy donnoit par mariage: car il estoit
trs-riche et bien-ais gentilhomme. Elle fut bien trompe; car il vit
encore, gaillard, et mieux dispos cent fois qu'avant qu'il l'espousast;
depuis elle est morte. On dict que ledict gentilhomme contrefaisoit
ainsi du maladif et marmiteux, afin que connoissant cette femme
trs-avare, elle fust mue  l'espouser sous esperance d'avoir tels
grands biens: mais Dieu l-dessus disposa tout au contraire, et fit
brouster la chevre l o elle estoit attache en despit d'elle.

Que dirons-nous d'aucuns qui espousent des putains et courtisannes qui
ont est trs-fameuses, comme l'on fait assez coustumirement en France
mais, surtout en Espagne et en Italie, lesquels se persuadent de
gaigner les oeuvres de misricorde, _por librar una anima christiana
del infierno_[35], comme ils disent, en la sainte voye.

Certainement, j'ai veu aucuns tenir cette opinion et maxime, que s'ils
les espousoient pour ce saint et bon sujet, ils ne doivent tenir rang de
cocus; car ce qui se fait pour l'honneur de Dieu ne doit pas estre
converty en opprobre: moyennant aussi que leurs femmes, estant remises
en la bonne voye, ne s'en ostent et retournent  l'autre; comme j'en ay
veu aucunes en ces deux pays, qui ne se rendoient plus pcheresses aprs
estre maries, d'autres qui s'en pouvoient corriger, mais retournoient
broncher dans la premire fosse.

--La premire fois que je fus en Italie, je devins amoureux d'une fort
belle courtisanne  Rome, qui s'appeloit Faustine; et d'autant que je
n'avois pas grand argent, et qu'elle estoit en trop haut prix de dix ou
douze escus pour nuict, fallut que je me contentasse de la parole et du
regard. Au bout de quelque temps, j'y retourne pour la seconde fois, et
mieux garny d'argent: je l'alloy voir en son logis par le moyen d'une
seconde, et la trouvoy marie avec un homme de justice, en son mesme
logis, qui me recueillit de bon amour, et me contant la bonne fortune de
son mariage, et me rejetant bien loin ses folies du temps pass,
auxquelles elle avoit dit adieu pour jamais. Je luy monstroy de beaux
escus franois, mourant pour l'amour d'elle plus que jamais. Elle en fut
tente et m'accorda ce que voulus, me disant qu'en mariage faisant elle
avoit arrest et concert avec son mary sa libert entire, mais sans
escandale pourtant ny dguisement, moyennant une grande somme, afin que
tous deux se pussent entretenir en grandeur, et qu'elle estoit pour les
grandes sommes, et s'y laissoit aller volontiers, mais non point pour
les petites. Celuy-l estoit bien cocu en herbe et gerbe.

--J'ai ouy parler d'une dame de parmy le monde qui, en mariage faisant,
voulut et arresta que son mary la laissast  la Cour pour faire l'amour,
se reservant l'usage de sa forest de Mort-Bois ou Bois-Mort, comme luy
plairoit; aussi, en rcompense, elle lui donnoit tous les mois mille
francs pour ses menus plaisirs, et ne se soucioit d'autre chose qu' se
donner du bon temps.

Par ainsi, telles femmes qui ont est libres, volontiers ne se peuvent
garder qu'elles ne rompent les serrures estroites de leurs portes,
quelque contrainte qu'il y ait, mesme o l'or sonne et reluit: tesmoin
cette belle fille du roy Acrise, qui, toute reserre et renferme dans
sa grosse tour, se laissa  un doux aller  ces belles gouttes d'or de
Jupiter.

Ha! que mal-aisment se peut garder, disoit un gallant homme, une femme
qui est belle, ambitieuse, avare, convoiteuse d'estre brave, bien
habille, bien diapre, et bien en point, qu'elle ne donne non du nez,
mais du cul en terre, quoy qu'elle porte son cas arm, comme l'on dit,
et que son mary soit brave, vaillant, et qui porte bonne espe pour le
dfendre.

J'en ay tant cogneu de ces braves et vaillants, qui ont pass par-l;
dont certes estoit grand dommage de voir ces honnestes et vaillants
hommes en venir-l, et qu'aprs tant de belles victoires gagnes par
eux, tant de remarquables conquestes sur leurs ennemis, et beaux combats
demeslez par leur valeur, qu'il faille que, parmy les belles feuilles et
fleurs de leurs chapeaux triomphants qu'ils portent sur la teste, l'on y
trouve des cornes entremesles, qui les deshonorent du tout: lesquels
nantmoins s'amusent plus  leurs belles ambitions par leurs beaux
combats, honorables charges, vaillances et exploicts, qu' surveiller
leurs femmes et esclairer leur antre obscur; et, par ainsi, arrivent,
sans y penser,  la cit et conqueste de Cornuaille, dont c'est grand
dommage pourtant; comme j'en ay bien cogneu un brave et vaillant qui
portoit le titre d'un fort grand, lequel un jour se plaisant  raconter
ses vaillances et conquestes, il y eut un fort honneste gentilhomme et
grand, son alli et famillier, qui dit  un autre: Il nous raconte ici
ses conquestes, dont je m'en estonne; car le cas de sa femme est plus
grand que toutes celles qu'il a jamais fait, ny ne fera oncques.

--J'en ay bien cogneu plusieurs autres, lesquels, quelque belle grace,
majest et apparence qu'ils pussent monstrer, si avoient-ils pourtant
cette encolure de cocu qui les effaoit du tout; car, telle encolure et
encloueure ne se peut cacher et feindre; quelque bonne mine et bon geste
qu'on veuille faire, elle se connoist et s'aperoit  clair; et, quant 
moy, je n'en ay jamais veu en ma vie aucun de ceux-l qui n'en eust ses
marques, gestes, postures, et encolures, et encloueures, fors seulement
un que j'ay cogneu, que le plus clair-voyant n'y eust sceu rien voir ny
mordre, sans connoistre sa femme, tant il avoit bonne grace, belle faon
et apparence honnorable et grave.

Je prierois volontiers les dames qui ont de ces marys si parfaits,
qu'elles ne leur fissent de tels tours et affronts: mais elles me
pourront dire aussi: Et o sont-ils ces parfait, comme vous dites
qu'estoit celuy-l que vous venez d'allguer?

Certes, Mesdames, vous avez raison, car tous ne peuvent estre des
Scipions et des Csars, et ne s'en trouve plus. Je suis d'advis doncques
que vous ensuiviez en cela vos fantaisies; car, puisque nous parlons des
Csars, les plus gallants y ont bien pass, et les plus vertueux et
parfaits, comme j'ay dit, et comme nous lisons de cet accomply empereur
Trajan, les perfections duquel ne purent engarder sa femme Plotine
qu'elle s'abandonnast du tout au bon plaisir d'Adrian, qui fut empereur
aprs, de laquelle il tira de grandes commoditez, profits et grandeurs,
tellement qu'elle fut cause de son advancement; aussi n'en fut-il ingrat
estant parvenu  sa grandeur, car il l'ayma et honnora toujours si bien,
qu'elle estant morte, il en demena si grand deuil et en conceut une
telle tristesse, qu'enfin il en perdit pour un temps le boire et le
manger, et fut contraint de sjourner en la Gaule Narbonnoise, o il
sceut ces tristes nouvelles trois ou quatre mois aprs, pendant lesquels
il escrivit au snat de colloquer Plotine au nombre des desses, et
commanda qu'en ses obseques on lui offrist des sacrifices trs-riches et
trs-sompteux; et cependant il employa le temps  faire bastir et
difier,  son honneur et mmoire, un trs-beau temple prs Nemause,
ditte maintenant Nismes, orn de trs-beaux et riches marbres et
porfires, avec autres joyaux.

--Voil donc comment, en matire d'amours et de ses contentements, il ne
faut aviser  rien: aussi Cupidon leur dieu est aveugle; comme il
paroist en aucunes, lesquelles ont des marys des plus beaux, des plus
honnestes et des plus accomplis qu'on sauroit voir, et nantmoins se
mettent  en aymer n'autres si laids et si salles, qu'il n'est possible
de plus.

J'en ay veu force desquelles on faisoit une question: Qui est la dame la
plus putain, ou celle qui a un fort beau et honneste mary, et fait un
amy laid, maussade et fort dissemblable  son mary; ou celle qui a un
laid et fascheux mary, et fait un bel amy bien avenant, et ne laisse
pourtant  bien aymer et caresser son mary, comme si c'estoit la beaut
des hommes, ainsi que j'ay veu faire  beaucoup de femmes?

Certainement la commune voix veut que celle qui a un beau mary et le
laisse pour aymer un amy laid, est bien une grande putain, ny plus ny
moins qu'une personne est bien gourmande qui laisse une bonne viande
pour en manger une meschante; aussi cette femme quittant une beaut pour
aymer une laideur, il y a bien de l'apparence qu'elle le fait pour la
seule paillardise, d'autant qu'il n'y a rien plus paillard ni plus
propre pour satisfaire  la paillardise, qu'un homme laid, sentant mieux
son bouc puant, ord et lascif que son homme; et volontiers, les beaux et
honnestes hommes sont un peu plus dlicats et moins habiles  rassasier
une luxure excessive et effrne, qu'un grand et gros ribaut barbu,
ruraud et satyre.

D'autres disent que la femme qui ayme un bel amy et un laid mary, et les
caresse tous les deux, est bien autant putain, pour ce qu'elle ne veut
rien perdre de son ordinaire et pension.

Telles femmes ressemblent  ceux qui vont par pays, et mesmes en France,
qui, estant arrivs le soir  la souppe du logis, n'oublient jamais de
demander  l'hoste la mesure du mallier, et faut qu'il l'aye, quand il
seroit saoul  plein jusqu' la gorge.

Ces femmes de mesmes veulent toujours avoir  leur coucher, quoy qu'il
soit, la mesure de leur mallier, comme j'en ay cogneu une qui avoit un
mary trs-bon embourreur de bas; encores la veulent-elles croistre et
redoubler en quelque faon que ce soit, voulant que l'amy soit pour le
jour qui esclaire sa beaut, et d'autant plus en fait venir l'envie  la
dame, et s'en donne plus de plaisir et contentement par l'ayde de la
belle lueur du jour; et monsieur laid pour la nuict, car, comme on dit
que tous chats sont gris de nuict, et pourveu que cette dame rassasie
ses appetits, elle ne songe point si son homme de mary est laid ou beau.

Car, comme je tiens de plusieurs, quand on est en ces extases de
plaisir, l'homme ny la femme ne songent point  autre sujet ny
imagination, si-non  celuy qu'ils traittent pour l'heure prsente:
encore que je tienne de bon lieu que plusieurs dames ont fait accroire 
leurs amys que quand elles estoient-l avec leurs marys, elles
addonnoient leurs penses  leurs amys, et ne songeoient  leurs marys,
afin d'y prendre plus de plaisir; et  des marys, ay-je ouy dire ainsi
qu'estant avec leurs femmes songeoient  leurs maistresses, pour cette
mesme occasion: mais ce sont abus.

Les philosophes naturels m'ont dit qu'il n'y a que le seul objet prsent
qui les domine alors, et nullement l'absent, et en allguoient force
raisons; mais je ne suis assez bon philosophe ny savant pour les
dduire, et aussi qu'il y en a d'aucunes salles. Je veux observer la
vrcondie, comme on dit. Mais pour parler de ces elections d'amours
laides, j'en ay veu force en ma vie, dont je m'en suis estonn cent
fois.

--Retournant une fois d'un voyage de quelque province estrangere, que ne
nommeray point de peur qu'on connoisse le sujet duquel je veux parler,
et discourant avec une grande dame de par le monde, parlant d'une autre
grande dame et princesse que j'avois veue-l, elle me demanda comment
elle faisoit l'amour. Je lui nommoy le personnage lequel elle tenoit
pour son favory, qui n'estoit ny beau ni de bonne grace, et de fort
basse qualit. Elle me fit response: Vrayment elle se fait fort grand
tort, et  l'amour un trs-mauvais tour, puis qu'elle est si belle et si
honneste comme on la tient.

Cette dame avoit raison de me tenir ces propos, puis qu'elle n'y
contrarioit point, et ne les dissimuloit par effet; car elle avoit un
honneste amy et bien favory d'elle. Et quand tout est bien dit, une dame
ne se fera jamais de reproche quand elle voudra aymer et faire election
d'un bel object, ny de tort au mary non plus, quand ce ne seroit autre
raison que pour l'amour de leur ligne; d'autant qu'il y a des marys qui
sont si laids, si fats, si sots, si badauts, de si mauvaise grace, si
poltrons, si coyons et de si peu de valeur, que leurs femmes venans 
avoir des enfants d'eux, et les ressemblans, autant vaudroit n'en avoir
point du tout, ainsy que j'ay cogneu plusieurs dames, lesquelles ayant
eu des enfants de tels marys, ils ont est tous tels que leurs peres;
mais en ayant emprunt aucuns de leurs amys, ont surpass leurs peres,
freres et soeurs en toutes choses.

--Aucuns aussi des philosophes qui ont traitt de ce sujet ont tenu
toujours que les enfants ainsi empruntez ou derobbez, ou faits 
cachettes et  l'improviste, sont bien plus gallants et tiennent bien
plus de la faon gentille dont on use  les faire prestement et
habillement, que non pas ceux qui se font dans un lict lourdement,
fadement, pesamment,  loisir, et quasi  demy endormis, ne songeans
qu' ce plaisir en forme brutalle.

Aussi ay-je ouy dire  ceux qui ont charge des harras des roys et grands
seigneurs, qu'ils ont veu souvent sortir de meilleurs chevaux derobbez
par leurs meres, que d'autres faits par la curiosit des maistres du
haras et estallons donnez et appostez: ainsi est-il des personnes.

Combien en ay-je veu de dames avoir produit des plus beaux et honnestes
et braves enfants! Que si leurs pres putatifs les eussent faits, ils
fussent est vrays veaux et vrayes bestes.

Voil pourquoy les femmes sont bien advises de s'ayder et accommoder de
beaux et bons estallons, pour faire de bonnes races. Mais aussi en ay-je
bien veu qui avoient de beaux marys, qui s'aidoient de quelques amys
laids et vilains estallons, qui procroyent de hideuses et mauvaises
lignes.

Voil une des signales commoditez et incommoditez de cocuage.

--J'ay cogneu une dame de par le monde, qui avoit un mary fort laid et
fort impertinent; mais, de quatre filles et deux garons qu'elle eut, il
n'y eut que deux qui valussent, estants venus et faits de son amy; et
les autres venus de son chalant de mary (je dirois volontiers
chat-huant, car il en avoit la mine), furent fort maussades.

Les dames en cela y doivent estre bien advises et habiles, car
coustumirement les enfants ressemblent  leurs pres, et touchent fort
 leur honneur quand ils ne leur ressemblent. Ainsi que j'ay veu par
exprience beaucoup de dames avoir cette curiosit de faire dire et
accroire  tout le monde que leurs enfants ressemblent du tout  leur
pre et non  elles, encor qu'ils n'en tiennent rien; car c'est le plus
grand plaisir qu'on leur sauroit faire, d'autant qu'il y a apparence
qu'elles ne l'ont emprunt d'autruy, encore qu'il soit le contraire.

--Je me suis trouv une fois en une grande compagnie de Cour o l'on
advisoit le pourtrait de deux filles d'une trs-grande reyne. Chacun se
mit  dire son advis  qui elles ressembloient, de sorte que tous et
toutes dirent qu'elles tenoient du tout de la mre; mais moy, qui estois
trs-humble serviteur de la mre, je pris l'affirmative, et dis qu'elles
tenoient du tout du pre, et que si l'on eust cogneu et veu le pre
comme moy, l'on me condescendroit. Sur quoy la soeur de cette mre
m'en remercia et m'en seut trs-bon gr, et bien fort, d'autant qu'il y
avoit aucunes personnes qui le disoient  dessein, pour ce qu'on la
souponnoit de faire l'amour, et qu'il y avoit quelque poussire dans sa
fleute, comme l'on dit; et par ainsi mon opinion sur cette ressemblance
du pre rabilla tout. Donc sur ce point, qui aymera quelque dame et
qu'on verra enfants de son sang et de ses os, qu'il dit tousjours qu'ils
tiennent du pre du tout, bien que non.

Il est vray qu'en disant qu'ils ont de la mre un peu il n'y aura pas
de mal, ainsi que dit un gentilhomme de la Cour, mon grand amy, parlant
en compagnie de deux gentilshommes frres assez favoris du roy[36], 
qui ils ressembloient, au pre ou  la mre; il respondit que celui qui
estoit froid ressembloit au pre, et l'autre qui estoit chaud
ressembloit  la mere; par ce brocard le donnant bon  la mre, qui
estoit chaudasse; et de fait ces deux enfants participoient de ces deux
humeurs froide et chaude.

--Il y a une autre sorte de cocus qui se forme par le desdain qu'ils
portent  leurs femmes, ainsi que j'en ay cogneu plusieurs qui, ayant de
trs-belles et honnestes femmes, n'en faisoient cas, les mesprisoient et
desdaignoient, celles qui estoient habilles et pleines de courage, et de
bonne maison, se sentants ainsi desdaignes, se revangeoient  leur en
faire de mesme: et soudain aprs bel amour, et de l  l'effet; car,
comme dit le refrain italien et napolitain, _amor non si vince con altro
che con sdegno_[37].

Car ainsi une femme belle, honneste, et qui se sent telle et se plaise,
voyant que son mary la desdaigne, quand elle luy porteroit le plus grand
amour marital du monde, mesme quand on la prescheroit et proposeroit les
commandements de la loy pour l'aymer, si elle a le moindre coeur du
monde, elle le plante l tout  plat et fait un amy ailleurs pour la
secourir en ses petites ncessitez, et lit son contentement.

--J'ay cogneu deux dames de la Cour, toutes deux belles-soeurs; l'une
avoit espous un mary favory, courtisan et fort habille, et qui pourtant
ne faisoit cas de sa femme comme il devoit, veu le lieu d'o elle
estoit, et parloit  elle devant le monde comme  une sauvage, et la
rudoyoit fort. Elle, patiente, l'endura pour quelque temps, jusques  ce
que son mary vint un peu dfavoris; elle, espiant et prenant l'occasion
au poil et  propos, la luy ayant garde bonne, luy rendit aussitost le
desdain pass qu'il luy avoit donn, en le faisant gentil cocu: comme
fit aussi sa belle-soeur, prenant exemple  elle, qui ayant est
marie fort jeune et en tendre age, son mary n'en faisant cas comme
d'une petite fillaude, ne l'aymoit comme il devoit; mais elle, se venant
advancer sur l'age, et  sentir son coeur en reconnoissant sa beaut,
le paya de mesme monnoye, et luy fit un prsent de belles cornes pour
l'intrest du pass.

--D'autres-fois ay-je cogneu un grand seigneur, qui, ayant pris deux
courtisannes, dont il y en avoit une more, pour ses plus grandes dlices
et amyes, ne faisant cas de sa femme, encore qu'elle le recherchast avec
tous les honneurs, amitiez et rvrances conjugales qu'elle pouvoit;
mais il ne la pouvoit jamais voir de bon oeil ny embrasser de bon
coeur, et de cent nuicts il ne luy en dpartoit pas deux. Qu'eust-elle
fait la pauvrette l-dessus, aprs tant d'indignitez, si-non de faire ce
qu'elle fit, de choisir un autre lict vaccant, et s'accoupler avec une
autre moiti, et prendre ce qu'elle en vouloit?

Au moins si ce mary eust fait comme un autre que je say, qui estoit de
telle humeur, qui, press de sa femme, qui estoit trs-belle, et prenant
plaisir ailleurs, lui dit franchement: Prenez vos contentements
ailleurs, je vous en donne cong. Faites de vostre cost ce que vous
voudrez faire avec un autre: je vous laisse en vostre libert; et ne
vous donnez peine de mes amours, et laissez-moy faire ce qu'il me
plaira. Je n'empescheray point vos aises et plaisirs: aussi ne
m'empeschez les miens. Ainsi, chacun quitte de-l, tous deux mirent la
plume au vent; l'un alla  dextre et l'autre  senestre, sans se soucier
l'un de l'autre; et voil bonne vie.

J'aymerois autant quelque vieillard impotent, maladif, gouteux, que j'ay
cogneu, qui dist  sa femme, qui estoit trs-belle, et ne la pouvant
contenter comme elle le desiroit, un jour: Je say bien, m'amie, que
mon impuissance n'est bastante pour vostre gaillard age. Pour ce, je
vous puis tre beaucoup odieux, et qu'il n'est possible que vous me
puissiez tre affectionne femme, comme si je vous faisois les offices
ordinaires d'un mary fort et robuste. Mais j'ai advis de vous permettre
et de vous donner totale libert de faire l'amour, et d'emprunter
quelque autre qui vous puisse mieux contenter que moy. Mais, surtout,
que vous en lisis un qui soit discret, modeste, et qui ne vous
escandalise point, et moy et tout, et qu'il vous puisse faire une couple
de beaux enfants, lesquels j'aymeray et tiendray comme les miens
propres; tellement que tout le monde pourra croire qu'ils sont vrays et
lgitimes enfants, veu que encore j'ay en moy quelques forces assez
vigoureuses, et les apparences de mon corps suffisantes pour faire
paroir qu'il sont miens.

Je vous laisse  penser si cette belle jeune femme fut aise d'avoir
cette agrable, jolie petite remontrance, et licence de jouir de cette
plaisante libert, qu'elle pratiqua si bien, qu'en un rien elle peupla
la maison de deux ou trois beaux petits enfants, o le mary, parce qu'il
la touchoit quelquefois et couchoit avec elle, y pensoit avoir part, et
le croyoit, et le monde et tout; et, par ainsi, le mary et la femme
furent trs-contents, et eurent belle famille.

--Voici une autre sorte de cocus qui se fait par une plaisante opinion
qu'ont aucunes femmes, c'est  savoir qu'il n'y a rien plus beau ny
plus licite, ny plus recommandable que la charit, disant qu'elle ne
s'estend pas seulement  donner aux pauvres qui ont besoin d'estre
secourus et assistez des biens et moyens des riches, mais aussi d'ayder
 esteindre le feu aux pauvres amants langoureux que l'on voit brusler
d'un feu d'amour ardent: Car, disent-elles, quelle chose peut-il estre
plus charitable, que de rendre la vie  un que l'on voit se mourir, et
raffrachir du tout celui que l'on voit se brusler? Ainsi, comme dit ce
brave palladin, le seigneur de Montauban, soustenant la belle Genevive
dans l'Arioste, que celle justement doit mourir qui oste la vie  son
serviteur, et non celle qui la luy donne. S'il disoit cela d'une fille,
 plus forte raison telles charitez sont plus recommandes  l'endroit
des femmes que des filles, d'autant qu'elles n'ont point leurs bourses
dlies ny ouvertes encor comme les femmes, qui les ont, au moins
aucunes, trs-amples et propres pour en eslargir leurs charitez.

Sur-quoy je me souviens d'un conte d'une fort belle dame de la Cour,
laquelle pour un jour de Chandelleur s'estant habille d'une robe de
damas blanc, et avec toute la suitte de blanc, si bien que ce jour rien
ne parut de plus beau et de plus blanc, son serviteur ayant gaign une
sienne compagne qui estoit belle dame aussi, mais un peu plus aage et
mieux parlante, et propre  intercder pour luy; ainsi que tous trois
regardoient un fort beau tableau o estoit peinte une Charit toute en
candeur et voile blanc, icelle dit  sa compagne: Vous portez
aujourd'huy le mesme habit de cette Charit; mais, puisque la
reprsentez en cela, il faut aussi la reprsenter en effet  l'endroit
de vostre serviteur, n'estant rien si recommandable qu'une misricorde
et une charit, en quelque faon qu'elle se face, pourveu que ce soit en
bonne intention, pour secourir son prochain. Usez-en donc: et si vous
avez la crainte de vostre mary et du mariage devant les yeux, c'est une
vaine superstition que nous autres ne devons avoir, puisque nature nous
a donn des biens en plusieurs sortes, non pour s'en servir en espargne,
comme une salle avare de son tresor, mais pour les distribuer
honnorablement aux pauvres souffreteux et ncessiteux. Bien est-il vray
que nostre chastet est semblable  un tresor, lequel on doit espargner
en choses basses: mais, pour choses hautes et grandes, il le faut
despenser en largesse, et sans espargne. Tout de mesmes faut-il faire
part de nostre chastet, laquelle on doit eslargir aux personnes de
mrite et vertu, et de souffrance, et la dnier  ceux qui sont viles,
de nulle valeur, et de peu de besoin. Quant  nos marys, ce sont
vrayement de belles idoles, pour ne donner qu' eux seuls nos voeux et
nos chandelles, et n'en dpartir point aux autres belles images! car
c'est  Dieu seul  qui on doit un voeu unique, et non  d'autres. Ce
discours ne deplut point  la dame, et ne nuisit non plus nullement au
serviteur, qui, par un peu de persvrance, s'en ressentit. Tels
presches de charit pourtant sont dangereux pour les pauvres marys.

--J'ay ouy conter (je ne say s'il est vray, aussi ne veux-je affirmer)
qu'au commencement que les Huguenots plantrent leur religion, faisoient
leurs presches la nuict et en cachettes, de peur d'estre surpris,
recherchs et mis en peine, ainsi qu'ils furent un jour en la rue
Saint-Jacques  Paris, du temps du roy Henri second, o des grandes
dames que je say, y allans pour recevoir cette charit, y cuidrent
estre surprises. Aprs que le ministre avoit fait son presche, sur la
fin leur recommandoit la charit, et incontinent aprs on tuoit leurs
chandelles, et l un chacun et chacune l'exeroit envers son frre et sa
soeur chrestienne, se la dpartans l'un  l'autre selon leur volont
et pouvoir; ce que je n'oserois bonnement asseurer, encore qu'on
m'asseurast qu'il estoit vray; mais possible que cela est pur mensonge
et imposture. Toutefois je say bien qu' Poitiers pour lors il y avoit
une femme d'un advocat, qu'on nommoit la belle Gotterelle[38], que j'ay
veue, qui estoit des plus belles femmes, ayant la plus belle grace et
faon, et des plus dsirables qui fussent en la ville pour lors; et pour
ce chacun lui jettoit les yeux et le coeur. Elle fut repasse au
sortir du presche, par les mains de douze escoliers, l'un aprs l'autre,
tant au lieu du consistoire que sous un auvent, encore ay-je ouy dire
sous une potence du Marche Vieux, sans qu'elle en fist un seul bruit ny
autre refus; mais, demandant seulement le mot du presche, les recevoit
les uns aprs les autres courtoisement, comme ses vrays freres en
Christ. Elle continua envers eux cette aumosne long temps, et jamais
elle n'en voulut prester pour un double  un papiste: si en eut-ils
nantmoins plusieurs papistes qui, empruntans de leurs compagnons
huguenots le mot et le jargon de leur assemble, en jouirent. D'autres
alloient au presche exprs, et contrefaisoient les Rformez, pour
l'apprendre, afin de joir de cette belle femme. J'tois lors  Poitiers
jeune garon estudiant, que plusieurs bons compagnons, qui en avoient
leur part, me le dirent et me le jurrent: mesme le bruit estoit tel en
la ville. Voil une plaisante charit, et conscientieuse femme, faire
ainsi choix de son semblable en la religion!

Il y a une autre forme de charit qui se pratique, et s'est pratique
souvent,  l'endroit des pauvres prisonniers qui sont s prisons, et
privez des plaisirs des dames, desquels les geollieres et les femmes qui
en ont la garde, ou, les castellanes qui ont dans les chasteaux des
prisonniers de guerre, en ayant piti, leur font part de leur amour, et
leur donnent de cela par charit et misricorde; ainsi que dit une fois
une courtisanne romaine  sa fille de laquelle un gallant estoit
extresmement amoureux, et ne luy en vouloit pas donner pour un double.
Elle luy dit: _E da gli al manco per misericordia_[39].

Ainsi ces geollieres, castellanes et autres, traittent leurs
prisonniers, lesquels, bien qu'ils soient captifs et misrables, ne
laissent  sentir les picqueures de la chair, comme au meilleur temps
qu'ils pourroient avoir. Aussi dit-on en vieil proverbe: L'envie en
vient de pauvret; et aussi bien sur la paille et sur la dure messer
Priape hausse la teste, comme dans le lict du monde le meilleur et le
plus doux. Voil pourquoy les gueux et les prisonniers, parmi leurs
hospitaux et prisons, sont aussi paillards que les roys, les princes et
les grands, dans leurs beaux pallais et licts royaux et dlicats.

Pour en confirmer mon dire, j'allgueray un conte que me fit un jour le
capitaine Beaulieu, capitaine de galleres, duquel j'ay parl
quelquefois. Il estoit  feu M. le grand-prieur de France, de la maison
de Lorraine, et estoit fort aym de luy: l'allant un jour trouver 
Malthe dans une frgatte, il fut pris des galleres de Sicile, et men
prisonnier au Castel  Mare de Palerme, o il fut resserr en une prison
fort estroite, obscure et misrable, et trs-mal trait, l'espace de
trois mois. Par cas, le castellan, qui estoit Espagnol, avoit deux fort
belles filles, qui, l'oyant plaindre et attrister, demandrent un jour
cong au pere pour le visiter pour l'honneur de Dieu, qui leur permit
librement. Et d'autant que le capitaine Beaulieu estoit fort gallant
homme certes, et disoit des mieux, il les sceut si bien gagner ds
l'abord de cette premire visite, qu'elles obtinrent du pere qu'il
sortist de cette meschante prison, et fust mis en une chambre assez
honneste, et receust meilleur traitement. Ce ne fut pas tout, car elles
obtindrent cong de l'aller voir librement tous les jours une fois et
causer avec luy. Tout cela se demena si bien que toutes deux en furent
amoureuses, bien qu'il ne fust pas beau et elles trs-belles, que, sans
respect aucun, ny de prison plus rigoureuse, ny d'hazard de mort, mais
tent de privautez, il se mit  joir de toutes deux bien et beau tout 
son aise; et dura ce plaisir sans escandale, et fut si heureux en cette
conqueste l'espace de huict mois, qu'il n'en arriva nul escandale, mal,
inconvnient, ni de ventre enfl, ny d'aucune surprise ny dcouverte:
car ces deux soeurs s'entendoient et s'entredonnoient si bien la main,
et se relevoient si gentiment de sentinelle, qu'il n'en fut jamais autre
chose; et me jura, car il estoit fort mon amy, qu'en sa plus grande
libert il n'eut jamais si bon temps, ny plus grande ardeur, ny appetit
 cela, qu'en cette prison, qui luy estoit trs-belle, bien qu'on die
n'y en avoir jamais aucunes belles. Et luy dura tout ce bon temps
l'espace de huict mois, que la trve fut faite entre l'Empereur et le
roi Henri second, que tous les prisonniers sortirent et furent
relaschs: et me jura que jamais il ne se fascha tant que de sortir de
cette si bonne prison; mais bien gast laisser ces belles filles, tant
favoris d'elles, qui au dpartir en firent tous les regrets du monde.

Je luy demanday si jamais il apprhenda inconvenient s'il fust est
dcouvert. Il me dit bien qu'ouy, mais non qu'il le craignist: car, au
pis aller, on l'eust fait mourir; et il eust autant aym mourir que
rentrer en sa premire prison. De plus, il craignoit que s'il n'eust
content ces honnestes filles, puisqu'elles le recherchoient tant,
qu'elles en eussent conceu un tel desdaing et dpit, qu'il en eust eu
quelque pire traitement encore; et pour ce, bandant les yeux  tout, il
se hasarda  cette belle fortune. Certes on ne sauroit assez louer ces
bonnes filles espagnoles si charitables: ce ne sont pas les premieres ny
les dernieres.

--On a dit d'autres fois en nostre France, que le duc d'Ascot,
prisonnier au bois de Vincennes, se sauva de prison par le moyen d'une
honneste dame, qui toutesfois s'en cuida trouver mal, car il y alloit du
service du Roy[40]: et telles charitez sont rprouvables, qui touchent
le party du gnral, mais fort bonnes et louables, quand il n'y va que
du particulier, et que le seul joly corps s'y expose; peu de mal pour
cela. J'allguerois force braves exemples faisant  ce sujet, si j'en
voulois faire un discours  part, qui n'en seroit pas trop mal plaisant.
Je ne diray que cettuy-ci, et puis nul autre, pour estre plaisant et
antique.

Nous trouvons dans Tite-Live que les Romains, aprs qu'ils eurent mis la
ville de Capoue  totale destruction, aucuns des habitants vindrent 
Rome pour reprsenter au snat leur misere, le prierent d'avoir piti
d'eux. La chose fut mise au conseil: entr'autres qui opinrent fut M.
Atilius Regulus, qui tint qu'il ne leur falloit faire aucune grace, car
il ne sauroit trouver en tout, disoit-il, aucun Capoan, depuis la
rvolte de leur ville, qu'on pust dire avoir port le moindre brin
d'amiti et d'affection  la rpublique romaine, que deux honnestes
femmes: l'une, Vesta Opia, atellane, de la ville d'Atelle, demeurant 
Capoe pour lors; et l'autre, Francula Cluvia; qui toutes deux avoient
est autresfois filles de joye et courtisannes, en faisant le mestier
publiquement. L'une n'avoit laiss passer un seul jour sans faire
prieres et sacrifices pour le salut et victoire du peuple romain; et
l'autre, pour avoir secouru  cachettes de vivres les pauvres
prisonniers de guerre mourants de faim et pauvret.

Certes voil des charitez et pitez trs-belles; dont sur ce un gentil
cavalier, une honneste dame et moy, lisants un jour ce passage, nous
nous entredismes soudain que, puisque ces deux honnestes dames
s'estoient desj avances et estudies  de si bons et pies offices,
qu'elles avoient bien pass  d'autres, et  leur dpartir les charitez
de leurs corps; car elles en avoient distribu d'autres fois  d'autres
estans courtisannes, ou possible qu'elles l'estoyent encore; mais le
livre ne le dit pas, et a laiss le doute-l; car il se peut prsumer.
Mais quand bien elles eussent continu le mestier et quitt pour quelque
temps, elles le purent reprendre ce coup-l, n'estant rien si ais et si
facile  faire; et peut-estre aussi qu'elles y cogneurent et receurent
encore quelques uns de leurs bons amoureux, de leurs vieilles
connoissances, qui leur avoient autresfois saut sur le corps, et leur
en voulurent encor donner sur quelques vieilles erres, ou du tout: aussi
que, parmi les prisonniers, elles y en purent voir aucuns incogneus
qu'elles n'avoient jamais veu que cette fois, et les trouvoient beaux,
braves et vaillants, de belles faons, qui mritoient bien la charit
tout entire, et pour ce ne leur espargnant la belle joissance de leur
corps, il ne se peut faire autrement. Ainsi, en quelque faon que ce
fust, ces honnestes dames mritoient bien la courtoisie que la
rpublique romaine leur fit et recogneut, car elle leur fit rentrer en
tous leurs biens, et en joirent aussi paisiblement que jamais; encor
plus, leur firent  savoir qu'elles demandassent ce qu'elles
voudroient, elles l'auroient; et pour en parler au vray, si Tite-Live ne
fust est si abstraint, comme il ne devoit,  la vrcondie et modestie,
il devoit franchir le mot tout  trac d'elles, et dire qu'elles ne leur
avoient espargn leur gent corps; et ainsi ce passage d'histoire fust
est plus beau et plaisant  lire, sans aller l'abbrger, et laisser au
bout de la plume le plus beau de l'histoire. Voil ce que nous en
discourusmes pour lors.

--Le roy Jean, prisonnier en Angleterre, receut de mesme plusieurs
faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes, que, ne la pouvant
oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit donns, qu'il s'en
retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et promettre.

--D'autres dames y a-t-il qui sont plaisantes en cela pour certain
poinct de conscientieuse charit; comme une qui ne vouloit permettre 
son amant, tant qu'il couchoit avec elle, qu'il la baisast le moins du
monde  la bouche, allguant par ses raisons que sa bouche avoit fait le
serment de foy et de fidlit  son mary, et ne la vouloit point
souiller par la bouche qui l'avoit fait et prest; mais quant  celle du
ventre, qui n'en avoit point parl ni rien promis, lui laissoit faire 
son bon plaisir, et ne faisoit point de scrupule de la prester, n'estant
en puissance de la bouche du haut de s'obliger pour celle du bas, ny
celle du bas pour celle du haut non plus; puisque la coustume du droit
ordonnoit de ne s'obliger pour autruy sans consentement et parole de
l'une et de l'autre, ny un seul pour le tout en cela.

--Une autre conscentieuse et scrupuleuse, donnant  son amy joissance
de son corps, elle vouloit toujours faire le dessus, et sous-mettre 
soy son homme, sans passer d'un seul iota cette regle; et, l'observant
estroitement et ordinairement, disoit-elle que si son mary ou autre lui
demandoit si un tel luy avoit fait cela, qu'elle pust jurer et renier,
et seurement protester, sans offenser Dieu, que jamais il ne luy avoit
fait ny mont sur elle. Ce serment sceut-elle si bien pratiquer, qu'elle
contenta son mary et autres par ses jurements serrez en leurs demandes,
et la creurent, veu ce qu'elle disoit, mais n'eurent jamais l'advis de
demander, ce disoit-elle, si jamais elle avoit fait le dessus, surquoy
m'eussent bien mespris et donner  songer. Je pense en avoir encor
parl cy-dessus; mais on ne se peut pas toujours souvenir de tout; et
aussi il y en a cettuy-cy plus qu'en l'autre, s'il me semble.

--Coustumirement, les dames de ce mestier sont grandes menteuses, et ne
disent mot de vrit; car elles ont tant appris et accoustum  mentir
(ou si elles font autrement sont des sottes, et mal leur en prend) 
leurs marys et amants sur ces sujets et changements d'amour, et  jurer
qu'elles ne s'adonnent  autres qu' eux, que, quand elles viennent 
tomber sur autres sujets de consquence, ou d'affaires, ou discours,
jamais ne font que mentir, et ne leur peut-on croire.

D'autres femmes ay-je cogneu et ouy parler, qui ne donnoyent  leur
amant leur joissance, si-non quand elles estoient grosses, afin de
n'engroisser de leur semence; en quoy elles faisoient grande conscience
de supposer aux marys un fruit qui n'estoit pas  eux, et le nourrir,
alimenter et lever comme le leur propre. J'en ay encore parl
cy-dessus. Mais, estant grosses une fois, elles ne pensoient point
offenser le mary, ny le faire cocu, en se prostituant. Possible aucunes
le faisoient pour les mesmes raisons que faisoit Julia, fille d'Auguste,
et femme d'Agrippa, qui fut en son temps une insigne putain, dont son
pere en enrageoit plus que le mary. Luy estant demand une fois si elle
n'avoit point de crainte d'engroisser de ses amys, et que son mary s'en
aperceust et ne l'affolast, elle respondit: J'y mets ordre, car je ne
reois jamais personne ny passager dans mon navire, si-non quand il est
charg et plein.

Voicy encore une autre sorte de cocus; mais ceux-l sont vrays martyrs,
qui ont des femmes laides comme diables d'enfer, qui se veulent mesler
de taster de ce doux plaisir aussi bien que les belles, ausquelles le
seul privilge est deu, comme dit le proverbe: _Les beaux hommes au
gibet, et les belles femmes au bourdeau_[41]: et, toutesfois, ces laides
charbonnires font la folie comme les autres, lesquelles il faut
excuser, car elles sont femmes comme les autres, et ont pareille nature,
mais non si belle. Toutesfois, j'ai veu des laides, au moins en leur
jeunesse, qui s'apprcient tant pourtant comme les belles, ayant opinion
que femme ne vaut autant, si-non ce qu'elle se veut faire valloir et se
vendre; aussi qu'en un bon march toutes denres se vendent et se
dpositent[42], les unes plus, les autres moins, selon qu'on en a 
faire, et selon l'heure tardive que l'on vient au march aprs les
autres, et selon le bon prix que l'on y trouve; car, comme l'on dit,
l'on court toujours au meilleur march, encore que l'estoffe ne soit la
meilleure, mais selon la facult du marchand et de la marchande. Ainsi
est-il des femmes laides, dont j'en ay veu aucunes, qui, ma foy,
estoient si chaudes et lubriques, et duites  l'amour aussi bien que les
plus belles, et se mettoyent en place marchande, et vouloient s'avancer
et se faire valloir tout de mesmes. Mais le pis que je vois en elles,
c'est qu'au lieu que les marchands prient les plus belles, celles-cy
laides prient les marchands de prendre et d'achepter de leurs denres,
qu'elles leur laissent pour rien et  vil prix: mesmes font-elles mieux;
car le plus souvent leur donnent de l'argent pour s'accoster de leurs
chalanderies et se faire fourbir  eux; dont voil la piti: car pour
telle fourbissure, il n'y faut petite somme d'argent; si bien que la
fourbissure couste plus que ne vaut la personne, et la lexive que l'on y
met pour bien la fourbir, et cependant monsieur le mary demeure cocu et
coquin tout ensemble d'une laide, dont le morceau est bien plus
difficile  digrer que d'une belle; outre que c'est une misere extresme
d'avoir  ses costez un diable d'enfer couch, au lieu d'un ange. Sur
quoy j'ay ouy souhaitter  plusieurs galants hommes une femme belle et
un peu putain, plustost qu'une femme laide et la plus chaste du monde;
car en une laideur n'y loge que toute misere et desplaisir, et nul brin
de flicit. En une belle, tout plaisir et flicit y abonde, et bien
peu de misere, selon aucuns. Je m'en rapporte  ceux qui ont battu cette
sente et chemin. A aucuns j'ay ouy dire que, quelques fois, pour les
marys, il n'est si besoin aussi qu'ils ayent leurs femmes si chastes;
car elles en sont si glorieuses, je dis celles qui ont ce don trs-rare,
que quasi vous diriez qu'elles veulent dominer, non leurs marys
seulement, mais le ciel et les astres: voire qu'il leur semble, par
telle orgueilleuse chastet, que Dieu leur doive du retour. Mais elles
sont bien trompes; car j'ay ouy dire  de grands docteurs que Dieu ayme
plus une pauvre pcheresse, humiliante et contrite (comme il fit la
Magdelaine), que non pas une orgueilleuse et superbe qui pense avoir
gagn le paradis, sans autrement vous loir misricorde ny sentence de
Dieu.

--J'ay ouy parler d'une dame si glorieuse pour sa chastet qu'elle vint
tellement  mpriser son mary, que, quand on lui demandoit si elle avoit
couch avec son mary: Non, disoit-elle, mais il a bien couch avec
moy. Quelle gloire! Je vous laisse donc  penser comme ces glorieuses
sottes femmes chastes gourmandent leurs pauvres marys, d'ailleurs qui ne
leur sauroient rien reprocher, et comme font aussi celles qui sont
chastes et riches, d'autant que cette-cy, chaste et riche du sien, fait
de l'olimbrieuse, de l'altire, de la superbe et de l'audacieuse, 
l'endroit de son mary: tellement que, pour la trop grande prsomption
qu'elle a de sa chastet et de son devant tant bien gard, ne la peut
retenir qu'elle ne fasse de la femme emperiere, qu'elle ne gourmande son
mary sur la moindre faute qu'il fera, comme j'en ay veu aucunes, et sur
tout sur son mauvais menage. S'il joe, s'il dpend, ou s'il dissipe,
elle crie plus, elle tempeste, fait que sa maison paroist plus un enfer
qu'une noble famille: et s'il faut vendre de son bien pour subvenir  un
voyage de cour ou de guerre, ou  ses procs, ncessitez, ou  ses
petites folies et despenses frivolles, il n'en faut pas parler; car la
femme a pris telle impriosit sur lui, s'appuyant et se fortifiant sur
sa pudicil, qu'il faut que le mary passe par sa sentence, ainsi que dit
fort bien Juvenal en ses satyres.

    _Animus uxoris si deditus uni,_
    _Nil unquam invit donabis conjuge vendes._
    _Hac obstante nihil hc  si nolit emetur_[43].

Il note bien par ces vers que telles humeurs des anciennes Romaines
correspondoient  aucunes de nostre temps quant  ce poinct; mais, quand
une femme est un peu putain, elle se rend bien plus aise, plus sujette,
plus docile, craintive, de plus douce et agrable humeur, plus humble et
plus prompte  faire tout ce que le mary veut, et lui condescend en
tout; comme j'en ay veu plusieurs telles, qui n'osent gronder, ny crier,
ny faire des acariastres, de peur que le mary ne les menace de leur
faute, et ne leur mette au devant leur adultere, et leur fasse sentir
aux despens de leur vie; et si le galant veut vendre quelque bien du
leur, les voil plustost signes au contract que le mary ne l'a dit.
J'en ay veu de celles-l force: bref, elles font ce que leurs marys
veulent.

Sont-ils bien gastez ceux-l donc d'estre cocus de si belles femmes, et
d'en tirer de si belles denres et commoditez que celles-l, outre le
beau et dlicieux plaisir qu'ils ont de paillarder avec de si belles
femmes, et nager avec elles comme dans un beau et clair courant d'eau,
et non dans un salle et laid bourbier? Et puisqu'il faut mourir, comme
disoit un grand capitaine que je say, ne vaut-il pas mieux que ce soit
par une belle jeune espe, claire, nette, luisante et bien tranchante,
que par une lame vieille, rouille et mal fourbie, l o il y faut plus
d'meric que tous les fourbisseurs de la ville de Paris ne sauroient
fournir?

Et ce que je dis des jeunes laides, j'en dis autant d'aucunes vieilles
femmes qui veulent estre fourbies et se faire tenir et nettes et claires
comme les plus belles du monde (j'en fais ailleurs un discours 
part[44] de cela): et voil le mal; car, quand leurs marys n'y peuvent
vacquer, les maraudes appellent des supplments, et comme estants si
chaudes, ou plus, que les jeunes: comme j'en ay veu qui ne sont pas sur
le commencement et mitan prestes d'enrager, mais sur la fin. Et
volontiers l'on dit que la fin en ces mestiers est plus enrage que les
deux autres, le commencement et le mitan, pour le vouloir; car, la
force et la disposition leur manquent, dont la douleur leur est
trs-griefve, d'autant que le vieil proverbe dit que c'est une grande
douleur et dommage, quand un c... a trs-bonne volont, et que la force
lui dfaut. Si y en a-t-il toujours quelques-unes de ces pauvres
vieilles haires qui passent par bardot[45], et departent leurs largesses
aux despens de leurs deux bourses; mais celle de l'argent fait trouver
bonne et estroite l'autre de leurs corps. Aussi dit-on que la libralit
en toutes chose est plus  estimer que l'avarice et la chichet, fors
aux femmes, lesquelles, tant plus sont librales de leurs cas, tant
moins sont estimes, et les avares et chiches tant plus. Cela disoit une
fois un grand seigneur de deux grandes dames soeurs que je say, dont
l'une estoit chiche de son honneur, et librale de la bourse et
despense, et l'autre fort escarce[46] de sa bourse et despense, et
trs-librale de son devant.

--Or, voici encore une autre race de cocus qui est certes par trop
abominable et excrable devant Dieu et les hommes, qui, amouraschs de
quelque bel Adonis, leur abandonnent leurs femmes pour jouir d'eux. La
premire fois que je fus jamais en Italie, j'en ouys un exemple 
Ferrare, par un conte qui m'y fut fait d'un qui, espris d'un jeune homme
beau, persuada  sa femme d'octroyer sa joissance audit jeune homme qui
estoit amoureux d'elle, et qu'elle luy assignast jour, et qu'elle fist
ce qu'il luy commanderoit. La dame le voulut trs-bien, car elle ne
desiroit manger autre venaison que de celle-l. Enfin le jour fut
assign, et l'heure estant venue que le jeune homme et la femme estoient
en ces douces affaires et alteres, le mary, qui s'estoient cach, selon
le concert d'entre luy et sa femme, voici qu'il entra; et les prenant
sur le fait, approcha la dague  la gorge du jeune homme, le jugeant
digne de mort sur tel forfait, selon les loix d'Italie, qui sont un peu
plus rigoureuses qu'en France. Il fut contraint d'accorder au mary ce
qu'il voulut, et firent eschange l'un de l'autre: le jeune homme se
prostitua au mary, et le mary abandonna sa femme au jeune homme; et par
ainsi, voil un mary cocu d'une vilaine faon.

--J'ai ouy conter qu'en quelque endroit du monde (je ne le veux pas
nommer) il y eut un mary, et de qualit grande, qui estoit vilainement
espris d'un jeune homme qui aimoit fort sa femme, et elle aussi luy:
soit ou que le mary eust gaign sa femme, ou que ce fust une surprise 
l'improviste, les prenant tous deux couchs et accoupls ensemble,
menaant le jeune homme s'il ne luy complaisoit, l'investit tout couch,
et joint et coll sur sa femme, et en joit; dont sortit le problme,
comme trois amants furent joissants et contents tout  un mesme coup
ensemble.

--J'ay ouy conter d'une dame, laquelle esperdument amoureuse d'un
honneste gentilhomme qu'elle avoit pris pour amy et favory, luy se
craignant que le mary luy feroit et  elle quelque mauvais tour, elle le
consola, lui disant: N'ayez pas peur; car il n'oseroit rien faire,
craignant que je l'accuse de m'avoir voulu user de l'arrire-Vnus, dont
il en pourroit mourir si j'en disois le moindre mot et le dclarois  la
justice. Mais je le tiens ainsi en eschec et en allarme; si bien que,
craignant mon accusation, il ne m'ose pas rien dire. Certes telle
accusation n'eust pas port moins de prjudice  ce pauvre mary que de
la vie: car les lgistes disent que la sodomie se punit pour la volont;
mais possible que la dame ne voulut pas franchir le mot tout  trac, et
qu'il n'eust pass plus avant sans s'arrter  la volont.

--Je me suis laiss conter qu'un de ces ans un jeune gentilhomme
franois, l'un des beaux qui fust est veu  la cour longtemps, estant
all  Rome pour y apprendre les exercices, comme autres ses pareils,
fut arregard de si bon oeil, et par si grande admiration de sa
beaut, tant des hommes que des femmes, que quasi on l'eust couru 
force: et l o ils le savoient aller  la messe, ou autre lieu public
et de congrgation, ne failloient, ny les uns, ny les autres, de s'y
trouver pour le voir; si bien que plusieurs marys permirent  leurs
femmes de lui donner assignation d'amours en leurs maisons, afin qu'y
estant venu et surpris, fissent eschange, l'un de sa femme, et l'autre
de luy: dont luy en fut donn advis de ne se laisser aller aux amours et
volontez de ces dames, d'autant que le tout avoit est fait et appost
pour l'attrapper; en quoy il se fit sage, et prfra son honneur et sa
conscience  tous les plaisirs dtestables, dont il en acquist une
louange trs-digne. Enfin, pourtant, son escuyer le tua. On en parle
diversement pourquoy: dont ce fut trs-grand dommage, car c'estoit un
fort honneste jeune homme, de bon lieu, et qui promettoit beaucoup de
luy, autant de sa physionomie, pour ses actions nobles, que pour ce
beau et noble trait: car, ainsi que j'ay ouy dire  un fort gallant
homme de mon temps, et qu'il est aussi vray, nul jamais b....., n'y
bardasch, ne fut brave, vaillant et gnreux, que le grand Jules Csar;
aussi que par la grande permission divine telles gens abominables sont
rdigs et mis  sens reprouvez: en quoy je m'estonne que plusieurs, que
l'on a veu tachs de ce mchant vice, sont est continuez du ciel en
grands prospritez; mais Dieu les attend, et  la fin on en voit ce que
doit estre d'eux.

Certes, de telle abomination, j'en ay ouy parler que plusieurs marys en
sont est atteints bien au vif; car, malheureux qu'ils sont et
abominables, ils se sont accommodez de leurs femmes plus par le derriere
que par le devant, et ne se sont servis du devant que pour avoir des
enfants; et traittent ainsi leurs pauvres femmes, qui ont toute leur
chaleur en leurs belles parties de la devantire. Sont-elles pas
excusables si elles font leurs marys cocus, qui ayment leurs ordes et
salles parties de derriere?

Combien y a-t-il de femmes au monde, que si elles estoient visites par
des sages femmes, mdecins et chirurgiens experts, ne se trouveroient
non plus pucelles par le derrire que par le devant, et qui feroient le
procs  leurs marys  l'instant; lesquelles le dissimulent, et ne
l'osent dcouvrir, de peur d'escandaliser, et elles et leurs marys ou
possible qu'elles y prennent quelque plaisir plus grand que nous ne
pouvons penser; ou bien, pour le dessein que je viens de dire, pour
tenir leurs maris en telle sujection, si elles font l'amour d'ailleurs,
mesmes qu'aucuns marys leur permettent; mais pourtant tout cela ne vaut
rien.

--Summa Benedicti dit que si le mary veut recognoistre sa partie ainsi
contre l'ordre de nature, qu'il offense mortellement; et s'il veut
maintenir qu'il peut disposer de sa femme comme il luy plaist, il tombe
en dtestable et vilaine hrsie d'aucuns Juifs et mauvais rabins, dont
on dit que _duabus mulieribus apud synagogam conquestis se fuisse 
viris suis cognitu sodomiquo cognitis, responsum est ab illis rabinis,
virum esse uxoris dominum, proinde posse uti ejus utcunque libuerit, non
aliter qum is qui piscem emit: ille enim, tam anterioribus qum
posterioribus partibus, ad arbitrium vesci potest_. J'ay mis cela en
latin sans le traduire en franois, car il sonne trs-mal  des oreilles
bien honnestes et chastes. Abominables qu'ils sont! laisser une belle,
pure et concde partie, pour en prendre une villaine, salle, orde et
dfendue, et mise en sens rprouv!

Et si l'homme veut ainsi prendre la femme, il est permis  elle se
sparer de luy, s'il n'y a autre moyen de le corriger: et pourtant,
dit-il encore, celles qui craignent Dieu n'y doivent jamais consentir,
ains plustost doivent crier  la force, nonobstant l'escandale qui
pourroit arriver en cela, et le deshonneur ny la crainte de mort; car il
vaut mieux mourir, dit la loy, que de consentir au mal. Et dit encor
ledit livre une chose que je trouve fort estrange: qu'en quelque mode
que le mary connoisse sa femme, mais qu'elle en puisse concevoir, ce
n'est point pch mortel, combien qu'il puisse estre vniel: si y a-t-il
pourtant des mthodes pour cela fort salles et villaines, selon que
l'Artin les reprsente en ses figures, et ne ressentent rien la
chastet maritale; bien que, comme j'ay dit, il soit permis  l'endroit
des femmes grosses, et aussi de celles qui ont l'haleine forte et
puante, tant de la bouche que du nez: comme j'en ay cogneu et ouy parler
de plusieurs femmes, lesquelles baiser et alleiner autant vaudroit qu'un
anneau de retrait; ou bien comme j'ai ouy parler d'une trs-grande dame,
mais je dis trs-grande, qu'une de ses dames dit un jour que son
halleine sentoit plus qu'un pot--pisser d'airain; ainsi m'usa-t-elle de
ces mots: un de ses amis fort priv, et qui s'approchoit prs d'elle, me
le confirma aussi: si est-il vray qu'elle estoit un peu sur l'ge.

L-dessus que peut faire un mary ou un amant, s'il n'a recours  quelque
forme extravagante, mais surtout qu'elle n'aille point 
l'arrire-Vnus? J'en dirois davantage, mais j'ai horreur d'en parler:
encore m'a-t-il fasch d'en avoir tant dit; mais si faut-il quelquefois
descouvrir les vices du monde pour s'en corriger.

--Or il faut que je die une mauvaise opinion que plusieurs ont eue et
ont encores de la cour de nos roys, que les filles et femmes y bronchent
fort, voire coustmirement: en quoy bien souvent sont-il trompez, car il
y en a de trs-chastes, honnestes et vertueuses, voire plus qu'ailleurs,
et la vertu y habite aussi-bien, voire mieux qu'en tous autres lieux,
que l'on doit fort priser pour estre bien  preuve. Je n'allgueray que
ce seul exemple de madame la grande duchesse de Florence d'aujourd'huy,
de la maison de Lorraine, laquelle estant arriv  Florence le soir que
le grand-duc l'pousa, et qu'il voulut aller coucher avec elle pour la
dpuceler, il la fit avant pisser dans un beau urinal de cristal, le
plus beau et le plus clair qu'il put, et en ayant vue l'urine, il la
consulta avec son mdecin, qui estoit un trs-grand et trs-savant et
expert personnage, pour savoir de luy par cette inspection si elle
estoit pucelle, ouy ou non. Le mdecin l'ayant bien fixement et
doctement inspice, il trouva qu'elle estoit telle comme quand sortit du
ventre de sa mre, et qu'il y allast hardiement, et qu'il n'y trouveroit
point le chemin nullement ouvert, fray ni battu; ce qu'il fit, et en
trouva la vrit telle; et puis, le lendemain en admiration, dit: Voil
un grand miracle, que cette fille soit ainsi sortie pucelle de cette
cour de France! Quelle curiosit et quelle opinion! Je ne sai s'il est
vrai, mais il me l'a ainsi est asseur pour vritable. Voil une belle
opinion de nos cours; mais ce n'est d'aujourd'huy, ains de long-temps,
qu'on tenoit que toutes les dames de Paris et de la cour n'estoient si
sages de leur corps comme celles du plat pays, et qui ne bougeoient de
leurs maisons, il y a eu des hommes qui estoient si consciencieux de
n'espouser que des filles et femmes qui eussent fort pays, et veu le
monde tant soit peu. Si bien qu'en notre Guyenne, du temps de mon jeune
aage, j'ay ouy dire  plusieurs gallants hommes et veu jurer qu'ils
n'espouseroient jamais fille ou femme qui auroit pass le port de Pille,
pour tirer de longue vers la France. Pauvres fats qu'ils estoient en
cela, encor qu'ils fussent fort habiles et gallants en autres choses, de
croire que le cocuage ne se logeast dans leurs maisons, dans leurs
foyers, dans leurs chambres, dans leurs cabinets, aussi bien, ou
possible mieux, selon la commodit, qu'aux palais royaux et grandes
villes royales! car on leur alloit suborner, gagner, abattre et
rechercher leurs femmes, ou quand ils alloient eux-mesmes  la Cour, 
la guerre,  la chasse,  leurs procez ou  leurs promenoirs, si bien
qu'ils ne s'en appercevoyent; et estoient si simples de penser qu'on ne
leur osoit entamer aucun propos d'amour, si-non que de mesnageries, de
leurs jardinages, de leurs chasses et oiseaux; et, sous cette opinion et
legere creance, se faisoient mieux cocus qu'ailleurs; car, partout,
toute femme belle et habile, et aussi tout homme honneste et gallant,
sait faire l'amour, et se sait accommoder. Pauvres fats et idiots
qu'ils estoient! Et ne pouvoient-ils pas penser que Vnus n'a nulle
demeure prefisse, comme jadis en Cypre, en Paros et Amatonte, et qu'elle
habite par-tout jusques dans les cabanes des pastres et girons des
bergres, voire des plus simplettes?

Depuis quelque temps en , ils ont commenc  perdre ces sottes
opinions; car, s'estant apperceu que par-tout y avoit du danger pour ce
triste cocuage, ils ont pris femmes partout o il leur a plu et ont pu;
et si ont mieux fait: ils les ont envoyes ou menes  la Cour, pour les
faire valoir ou parestre en leurs beautez, pour en faire venir l'envie
aux uns ou aux autres, afin de s'engendrer des cornes. D'autres les ont
envoyes, et menes playder et solliciter leurs procez, dont aucuns n'en
avoient nullement, mais faisoient  croire qu'ils en avoient; ou bien
s'ils en avoient, les allongeoient le plus qu'ils pouvoient, pour
allonger mieux leurs amours. Voire quelquefois les marys laissoient
leurs femmes  la garde du palais, et  la galerie et salle, puis s'en
alloient en leurs maisons, ayant opinion qu'elles feroient mieux leurs
besognes, et en gaigneroient mieux leurs causes: comme de vray, j'en
say plusieurs qui les ont gaignes mieux par la dextrit et beaut de
leur devant, que par leur bon droit, dont bien souvent en devenoient
enceintes; et, pour n'estre escandalises (si les drogues avoient failly
de leur vertu pour les en garder), s'encouroient vistement en leurs
maisons  leurs marys, feignant qu'elles alloient qurir des tiltres et
pices qui leur faisoient besoin, ou alloient faire quelque enqueste, ou
que c'estoit pour attendre la Sainct Martin, et que, durant les
vacations, n'y pouvant rien servir, alloient au bouc, et voir leurs
mesnages et leurs marys. Elles y alloient de vray, mais bien enceintes.
Je m'en rapporte  plusieurs conseillers, rapporteurs et prsidents,
pour les bons morceaux qu'ils en ont tastez des femmes des
gentilshommes.

--Il n'y a pas long-temps qu'une trs-belle, honneste et grande dame que
j'ay cogneue, allant ainsi solliciter son procez  Paris, il y eut
quelqu'un qui dit: Qu'y va-t-elle faire? Elle le perdra; elle n'a pas
grand droit.--Et ne porte-t-elle pas son droit sur la beaut de son
devant, comme Csar portoit le sien sur le pommeau et sur la pointe de
son espe? Ainsi se font les gentilshommes cocus au palais, en
rcompense de ceux que messieurs les gentilshommes font sur mesdames les
prsidentes et conseilleres: dont aussi aucunes de celles-l ay-je veu,
qui ont bien vallu sur la monstre autant que plusieurs dames,
damoiselles et femmes de seigneurs, chevaliers et grands gentilshommes
de la Cour, et autres.

--J'ay cogneu une dame grande, qui avoit est trs-belle, mais la
vieillesse l'avoit efface. Ayant un procez  Paris, et voyant que sa
beaut n'estoit plus pour ayder  solliciter et gaigner sa cause, elle
mena avec elle une sienne voisine, jeune et belle dame; et pour ce
l'appointa d'une bonne somme d'argent, jusques  dix mille escus; et, ce
qu'elle ne put ou eust bien voulu faire elle-mesme, elle se servit de
cette dame, dont elle s'en trouva fort bien, et la jeune aussi; et tout
en deux bonnes faons. N'y a pas long-temps que j'ay veu une dame mere y
mener une de ses filles, bien qu'elle fust marie, pour luy ayder 
solliciter son procez, n'y ayant autre affaire; et de fait elle est
trs-belle, et vaut bien la sollicitation.

Il est temps que je m'arreste dans ce grand discours de cocuage; car
enfin mes longues paroles, tournoyes dans ces profondes eaux et ces
grands torrents, seroient noyes, et n'aurois jamais fait, ny n'en
saurois jamais sortir, non plus que d'un grand labyrinthe qui fust
autresfois, encore que j'eusse le plus long et le plus fort fillet du
monde pour guide et sage conduite. Pour fin je concluray que si nous
faisons des maux, donnons des tourments, des martyres et des mauvais
tours  ces pauvres cocus, nous en portons bien la folle enchere, comme
l'on dit, et en payons les triples intrests; car la plupart de leurs
perscuteurs et faiseurs d'amour, et de ces dameretz, en endurent bien
autant de maux; car ils sont plus subjects  jalousies, mesmes qu'ils en
ont des marys aussi bien que de leurs corrivals: ils portent des
martels, des capriches, se mettent aux hazards en danger de mort,
d'estropiements, de playes, d'affronts, d'offenses, de querelles, de
craintes, peines et mort; endurent froidures, pluyes, vents et chaleurs.
Je ne conte pas la vrole, les chancres, les maux et maladies qu'ils y
gaignent, aussi bien avec les grandes que les petites; de sorte que bien
souvent ils acheptent bien cher ce qu'on leur donne, et la chandelle
n'en vaut pas le jeu. Tels y en avons-nous veu misrablement mourir,
qu'ils estoient battants pour conqurir tout un royaume, tesmoin M. de
Bussi, le nompair de son temps, et force autres. J'en allguerois une
infinit d'autres que je laisse en arrire, pour finir et dire, et
admonester ces amoureux qu'ils pratiquent le proverbe de l'Italien qui
dit: _Che molto guadagna chi putana perde_[47].

--Le comte Am second disoit souvent: En jeu d'armes et d'amours, pour
une joie cent doulours; usant ainsi de ce mot anticq pour mieux faire
sa rime. Disoit-il encore que la colere et l'amour avoient cela en soy
fort dissemblable, que la colere passe tost, et se deffait fort aisment
de sa personne quand elle y est entre, mais mal-aisment l'amour. Voil
comment il se faut garder de cette amour, car elle nous couste bien
autant qu'elle nous vaut, et bien souvent en arrive beaucoup de
malheurs. Et pour parler au vray, la pluspart des cocus patients ont
cent fois meilleur temps, s'ils se savoient connoistre et bien
s'entendre avec leurs femmes, que les agents; et plusieurs en ay-je veu,
qu'encor qu'il y allast de leurs cornes, se mocquoient de nous et se
rioient de toutes les humeurs et faons de faire de nous autres qui
traittons l'amour avec leurs femmes, et mesmes quand nous avions  faire
 des femmes ruses, qui s'entendent avec leurs marys et nous vendent:
comme j'ay cogneu un fort brave et honneste gentilhomme qui, ayant
longuement aym une belle et honneste dame, et eu d'elle la joissance,
ce qu'il en desiroit long-temps, s'estant un jour apperceu que le mary
et elle se mocquoient de luy sur quelque trait, il en prit un si grand
depit qu'il la quitta et fit bien; et, faisant un voyage lointain pour
en divertir sa fantaisie, ne l'accosta jamais plus, ainsi qu'il me dit.
Et de telles femmes ruses, fines et changeantes, il s'en faut donner
garde comme d'une beste sauvage; car, pour contenter et appaiser leurs
marys, quittent leurs anciens serviteurs, et en prennent puis aprs
d'autres, car elles ne s'en peuvent passer.

Si ay-je cogneu une fort honneste et grande dame, qui a eu cela en elle
de malheur, que, de cinq ou six serviteurs que je luy ay veu de mon
temps avoir, se sont morts tous les uns aprs les autres, non sans un
grand regret qu'elle en portoit; de sorte qu'on eust dit d'elle que
c'estoit le cheval de Sjan, d'autant que tous ceux qui montoient sur
elle mouroient et ne vivoient guieres; mais elle avoit cela de bon en
soy et cette vertu, que, quoy qui ait est, n'a jamais chang ny
abandonn aucun de ses amis vivants pour en prendre d'autres; mais, eux
venans  mourir, elle s'est voulu tousjours remonter de nouveau pour
n'aller  pied; et aussi, comme disent les lgistes, qu'il est permis de
faire valoir ses lieux et sa terre par quiconque soit, quand elle est
dguerpie de son premier maistre. Telle constance a est fort en cette
dame recommandable; mais si celle-l a est jusques-l ferme, il y en a
eu une infinit qui ont bien bransl. Aussi, pour en parler
franchement, il ne se faut jamais envieillir dans un seul trou, et
jamais homme de coeur ne le fit: il faut estre aussi bien aventurier
de et del, en amour comme en guerre, et en autres choses; car si l'on
ne s'asseure que d'une seule ancre en son navire, venant  se dcrocher,
aisment on le perd, et mesme quand l'on est en pleine mer et en une
tempeste, qui est plus subjecte aux orages et vagues tempestueuses que
non en une calme ou en un port. Et dans quelle plus grande et haute mer
ne sauroit-on mieux mettre et naviguer que de faire l'amour  une seule
dame? Que si de soy elle n'a est ruse du commencement, nous autres la
dressons et l'affinons par tant de pratiques, que nous menons avec elle,
dont bien souvent il nous en prend mal, en la rendant telle pour nous
faire la guerre, l'ayant faonne et aguerrie. Tant y a, comme disoit
quelque galant homme, qu'il vaut mieux se marier avec quelque belle
femme et honneste, encore qu'on soit en danger d'estre un peu touch de
la corne et de ce mal de cocuage commun  plusieurs, que d'endurer tant
de traverses  faire les autres cocus, contre l'opinion de M. du Gua
pourtant, auquel moy ayant tenu propos un jour de la part d'une grande
dame qui m'en avoit pri, pour le marier, me fit cette response
seulement: qu'il me pensoit de ses plus grands amis, et que je luy en
faisois perdre la crance par tel propos pour luy pourchasser la chose
qu'il hassoit plus, que le marier et faire cocu, au lieu qu'il faisoit
les autres; et qu'il espousoit assez de femmes l'anne, appelant le
mariage un putanisme secret de rputation et de libert, ordonn par une
belle loy, et que le pis en cela, ainsi que je voy et ay not, c'est que
la pluspart, voire toute, de ceux qui se sont ainsi delectez  faire les
autres cocus, quand ils viennent  se marier, infailliblement ils
tombent en mariage, je dis en cocuage; et n'en ay jamais veu arriver
autrement, selon le proverbe: _Ce que tu feras  autruy, il te sera
fait_.

--Avant que finir je diray encore ce mot: que j'ay veu faire une dispute
qui n'est encore indcise, en quelles provinces et rgions de nostre
chrestient et de nostre Europe il y a plus de cocus et de putains. L'on
dit qu'en Italie les dames sont fort chaudes, et par ce, fort putains,
ainsi que dit M. de Beze en une pigramme, d'autant qu'o le soleil, qui
est chaud et donne le plus, y eschauffe davantage les femmes, en usant
de ce vers:

    _Credibile est ignes multiplicare suos_[48].

L'Espagne est de mesme, encore qu'elle soit sur l'occident; mais le
soleil y eschauffe bien les dames autant qu'en orient. Les Flamandes,
les Suisses, les Allemandes, Anglaises et Escossaises, encore qu'elles
tirent sur le midy, et septentrion, et soient rgions froides, n'en
participent pas moins de cette chaleur natule, comme je les ai cogneues
aussi chaudes que toutes les autres nations. Les Grecques ont raison de
l'estre, car elles sont fort sur le levant. Ainsi souhaitte-t-on en
Italie _Greca in letto_: comme de vray elles ont beaucoup de choses et
vertus attrayantes en elles, que, non sans cause, le temps pass elles
ont est les dlices du monde, et en ont beaucoup appris aux dames
italiennes et espagnolles, depuis le vieux temps jusques  ce nouveau;
si bien qu'elles en surpassent quasi leurs anciennes et modernes
maistresses aussi la reyne et impriere des putains, qui estoit Vnus,
estoit Grecque.

Quant  nos belles Franoises, on les a veues le temps pass fort
grossieres, et qui se contentoient de le faire  la grosse mode; mais,
depuis cinquante ans en a, elles ont emprunt et appris des autres
nations tant de gentillesses, de mignardises, d'attraits et de vertus,
d'habits, de belles graces, lascivetez, ou d'elles-mesmes se sont si
bien estudies  se faonner, que maintenant il faut dire qu'elles
surpassent toutes les autres en toutes faons; et, ainsi que j'ay ouy
dire, mesme aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres,
outre que les mots de paillardise franoise en la bouche sont plus
paillards, mieux sonnants et esmouvants que les autres. De plus, cette
belle libert franoise, qui est plus  estimer que tout, rend bien nos
dames plus desirables, accostables, aimables et plus passables que
toutes les autres: et aussi que tous les adulteres n'y sont si
communment punis comme aux autres provinces, par la providence de nos
grands snats et lgislateurs franois, qui, voyant les abus en provenir
par telles punitions, les ont un peu brids, et un peu corrig les loix
rigoureuses du temps pass des hommes, qui s'estoient donnez en cela
toute libert de s'esbattre et l'ont oste aux femmes; si bien qu'il
n'estoit permis  la femme innocente d'accuser son mary d'adultere, par
aucunes lois impriales et canon (ce dit Cajetan). Mais les hommes fins
firent cette loy pour les raisons que dit cette stance italienne, qui
est telle:

    _Perche di quel che natura concede_
    _Nel vieti tutan dura legge d'honore._
    _Ella a noi liberal largo ne diede_
    _Com' agli altri animai legge d'amore._
    _Ma l'huomo fraudulento, e senza fede,_
    _Che fu legislator di quest' errore,_
    _Vedendo nostre forze e buona schiena ,_
    _Copri la sua debolezza con la pena_[49].

Pour fin, en France il fait bon faire l'amour. Je m'en rapporte  nos
authentiques docteurs d'amour, et mesme  nos courtisans, qui sauront
mieux sophistiquer l-dessus que moi: et, pour en parler bien au vray,
putains par-tout, et cocus par-tout, ainsi que je le puis bien tester,
pour avoir veu toutes ces rgions que j'ay nommes, et autres; et la
chastet n'habite pas en une rgion plus qu'en l'autre.

Si feray-je encore cette question, et puis plus, qui possible n'a point
est recherche de tout le monde, ny possible songe:  savoir mon, si
deux dames amoureuses l'une de l'autre, comme il s'est veu et se voit
souvent aujourd'huy, couches ensemble, et faisant ce qu'on dit, _donna
con donna_, en imitant la docte Sapho lesbienne, peuvent commettre
adultere, et entre elles faire leurs maris cocus. Certainement, si l'on
veut croire Martial en son Ier livre, pigram. CXIX, elles commettent
adultere; o il introduit et parle  une femme nomme Bassa, tribade,
luy faisant fort la guerre de ce qu'on ne voyoit jamais entrer d'hommes
chez elle, de sorte qu'on la tenoit pour une seconde Lucrce: mais elle
vint  estre descouverte, en ce que l'on y voyoit aborder ordinairement
force belles femmes et filles; et fut trouv qu'elle-mesme leur servoit
et contrefaisoit d'homme et d'adultere, et se conjoignoit avec elles, et
use de ces mots: _geminos committere cunnos_. Et puis s'escriant, il
dit et donne  songer et deviner cette nigme par ce vers latin:

    _Hic ubi vir non est, ut sit adulterium_[50].

Voil un grand cas, dit-il, que, l o il n'y a point d'homme, il y ait
de l'adultere.

J'ai cogneu une courtisanne  Rome, vieille et ruse s'il en fust
oncques, qui s'appeloit Isabelle de Lune, Espagnolle, laquelle prit en
telle amiti une courtisanne qui s'appeloit la Pandore, l'une des belles
pour lors de tout Rome, laquelle vint  estre marie avec un sommeiller
de M. le cardinal d'Armaignac, sans pourtant se distraire de son premier
mestier: mais cette Isabelle l'entretenoit, et couchoit ordinairement
avec elle; et, comme desborde et dsordonne en paroles qu'elle estoit,
je luy ay souvent ouy dire qu'elle la rendoit plus putain, et lui
faisoit faire des cornes  son mary plus que tous les ruffiants que
jamais elle avoit eus. Je ne say comment elle entendoit cela, si ce
n'est qu'elle se fondast sur cette pigramme de Martial.

On dit que Sapho de Lesbos a est une fort bonne maistresse en ce
mestier, voire, dit-on, qu'elle l'a invent, et que depuis les dames
lesbiennes l'ont imite en cela et continu jusques aujourd'huy, ainsi
que dit Lucian, que telles femmes sont les femmes de Lesbos, qui ne
veulent pas souffrir les hommes, mais s'approchent des autres femmes,
ainsi que les hommes mesmes; et telles femmes qui aiment cet exercice ne
veulent souffrir les hommes, mais s'adonnent  d'autres femmes, ainsi
que les hommes mesmes, s'appellent _tribades_, mot grec driv, ainsi
que j'ai appris des Grecs, de [Grec: trib, tribein], qui est autant 
dire que _fricare_, frayer, ou friquer, ou s'entrefrotter; et tribades
se disent _fricatrices_, en franois fricatrices, ou qui font la
friquarelle en mestier de _donne con donne_, comme l'on l'a trouv ainsi
aujourd'huy.

Juvenal parle aussi de ces femmes quand il dit: _frictum Grissantis
adorat_, parlant d'une pareille tribade qui adoroit et aimoit la
fricarelle d'une Grissante.

Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre, et dit ainsi que les femmes
viennent mutuellement  conjoindre comme les hommes, conjoignants des
instruments lascifs, obscurs et monstrueux, faits d'une forme strile,
et ce nom, qui rarement s'entend dire de ces fricarelles, vacque
librement partout, et qu'il faille que le sexe fminin soit Filenes, qui
faisoit l'action de certaines amours hommasses. Toutesfois il adjouste
qu'il est bien meilleur qu'une femme soit adonne  une libidineuse
affection de faire le masle, que n'est  l'homme de s'effminer; tant il
se monstre peu courageux et noble. La femme donc, selon cela, qui
contrefait ainsi l'homme, peut avoir rputation d'estre plus valeureuse
et courageuse qu'une autre, ainsi que j'en ay cogneu aucunes, tant pour
leurs corps que pour l'ame.

En un autre endroit, Lucian introduit deux dames devisantes de cet
amour; et une demande  l'autre si une telle avoit est amoureuse
d'elle, et si elle avoit couch avec elle, et ce qu'elle luy avoit fait.
L'autre luy respondit librement. Premirement, elle me baisa ainsi que
font les hommes, non pas seulement en joignant les levres, mais en
ouvrant aussi la bouche, cela s'entend en pigeonne, la langue en bouche;
et encore qu'elle n'eust point le membre viril, et qu'elle fust
semblable  nous autres, si est-ce qu'elle disoit avoir le coeur,
l'affection et tout le reste viril; et puis je l'embrassay comme un
homme, et elle me le faisoit, me baisoit et allentoit[51] (je n'entends
point bien ce mot), et me sembloit qu'elle y prit plaisir outre mesure,
et cohabita d'une certaine faon beaucoup plus agrable que d'un homme.
Voil ce qu'en dit Lucian.

Or,  ce que j'ay ouy dire, il y a en plusieurs endroits et rgions
force telles dames lesbiennes, en France, en Italie et en Espagne,
Turquie, Grce et autres lieux; et o les femmes sont recluses et n'ont
leur entire libert, cet exercice s'y continue fort; car telles femmes
bruslantes dans le corps, il faut bien, disent-elles, qu'elles s'aydent
de ce remde, pour se rafraischir un peu ou du tout qu'elles bruslent.
Les Turques vont aux bains plus pour cette paillardise que pour autre
chose, et s'y adonnent fort: mesme les courtisannes qui ont les hommes 
commandement et  toute heure, encore usent-elles de ces friquarelles,
s'entre-cherchent et s'entr'aiment les unes les autres, comme je l'ay
ouy dire  aucunes en Italie et en Espagne. En nostre France, telles
femmes sont assez communes; et si dit-on pourtant qu'il n'y a pas
long-temps qu'elles s'en sont mesles, mesme que la faon en a est
porte d'Italie par une dame de qualit que je ne nommeray point.

--J'ay ouy conter  feu M. de Clermont-Tallard le jeune, qui mourut  La
Rochelle, qu'estant petit garon, et ayant l'honneur d'accompagner M.
d'Anjou, depuis nostre roy Henry troisiesme, en son estude, et estudier
avec lui ordinairement, duquel M. de Gournay estoit prcepteur, un jour,
estant  Thoulouse, estudiant avec son dit maistre dans son cabinet, et
estant assis dans un coin  part, il vid, par une petite fente (d'autant
que les cabinets et chambres estoient de bois, et avoient est faits 
l'improviste et  la haste, par la curiosit de M. le cardinal
d'Armaignac, archevesque de l, pour mieux recevoir et accommoder le Roy
et toute sa cour), dans un autre cabinet, deux fort grandes dames,
toutes retrousses et leurs caleons bas, se coucher l'une sur l'autre,
s'entrebaiser en forme de colombe, se frotter, s'entrefriquer, bref, se
remuer fort, paillarder, et imiter les hommes; et dura leur esbattement
prs d'une bonne heure, s'estant si trs-fort eschauffes et lasses,
qu'elles en demeurrent si rouges et si en eau, bien qu'il fist grand
froid, qu'elles n'en peurent plus et furent contraintes de se reposer
autant; et disoit qu'il veid joer ce jeu quelques autres jours, tant
que la Cour fut l, de mesme faon; et oncques plus n'eut-il la
commodit de voir cet esbattement, d'autant que ce lieu le favorisoit en
cela, et aux autres il ne put. Il m'en contoit encore plus que je n'en
ose escrire, et me nommoit les dames. Je ne say s'il est vray; mais il
me l'a jur et affirm cent fois par bons serments; et, de fait, cela
est bien vray-semblable; car telles deux dames ont bien eu tousjours
cette rputation de faire et continuer l'amour de cette faon et de
passer ainsi leur temps.

J'en ay cogneu plusieurs autres qui ont trait de mesmes amours, entre
lesquelles j'en ay ouy conter d'une de par le monde, qui a est fort
superlative en cela, et qui aimoit aucunes dames, les honoroit et les
servoit plus que les hommes, et leur faisoit l'amour comme un homme  sa
maistresse; et si les prenoit avec elle, les entretenoit  pot et  feu,
et leur donnoit ce qu'elles vouloient. Son mary en estoit trs-aise et
fort content; ainsi que beaucoup d'autres martyrs que j'ay eus, qui
estoient fort aises que leurs femmes menassent ces amours plutost que
celles des hommes (n'en pensant leurs femmes si folles ny putains).
Mais je croy qu'ils sont bien trompez, car ce petit exercice,  ce que
j'ay ouy dire, n'est qu'un apprentissage pour venir  celuy grand des
hommes; car aprs qu'elles se son eschauffes et mises bien en rut les
unes les autres, leur chaleur ne se diminuant pour cela, faut qu'elles
se baignent par une eau vive et courante, qui raffraischist bien mieux
qu'une eau dormante, ainsi que je tiens de bons chirurgiens, et veu que,
qui veut bien panser et gurir une playe, il ne faut qu'il s'amuse  la
mdicamenter et nettoyer alentour ou sur le bord, mais il la faut sonder
jusques au fond, et y mettre une sonde et une tente bien avant.

Que j'en ay veu de ces Lesbiennes, qui, pour toutes leurs fricarelles et
entre-frottements, n'en laissent d'aller aux hommes! mesme Sapho, qui en
a est la maistresse, ne se mit-elle pas  aymer son grand amy Phaon,
aprs lequel elle mouroit? Car, enfin, comme j'ay ouy raconter 
plusieurs dames, il n'y a que les hommes; et que de tout ce qu'elles
prennent avec les autres femmes, ce ne sont que des tiroers pour
s'aller paistre de gorges-chaudes avec les hommes: et ces fricarelles ne
leur servent qu' faute des hommes; que si elles les trouvent  propos
et sans escandale, elles lairroient bien leurs compagnes pour aller 
eux et leur sauter au collet.

J'ay cogneu de mon temps deux belles et honnestes damoiselles de bonnes
maisons, toutes deux cousines, lesquelles ayant couch ensemble dans un
mesme lit l'espace de trois ans, s'accoustumrent si fort  cette
fricarelle, qu'aprs s'estre imagines que le plaisir estoit assez
maigre et imparfait au prix de celuy des hommes, se mirent  le taster
avec eux, et en devinrent trs bonnes putains, et confessrent aprs 
leurs amoureux que rien ne les avoit tant desbauches et esbranles 
cela que cette fricarelle, la dtestant pour en avoir est la seule
cause de leur desbauche: et, nonobstant, quand elles se rencontroyent,
ou avec d'autres, elles prenoient tousjours quelque repas de cette
fricarelle, pour y prendre tousjours plus grand appetit de l'autre avec
les hommes. Et c'est ce que dit une fois une honneste damoiselle que
j'ay cogneue,  laquelle son serviteur demandoit un jour si elle ne
faisoit point cette fricarelle avec sa compagne, avec qui elle couchoit
ordinairement. Ah! non, dit-elle en riant, j'ayme trop les hommes;
mais pourtant elle faisoit l'un et l'autre.

Je say un honneste gentilhomme, lequel, dsirant un jour  la Cour
pourchasser en mariage une fort honneste damoiselle, en demanda l'advis
 une sienne parente. Elle luy dit franchement qu'il y perdroit son
temps; d'autant, me dit-elle, qu'une telle dame, qu'elle me nomma, et
de qui j'en savois des nouvelles, ne permettra jamais qu'elle se marie.
J'en cogneus soudain l'encloeure, parce que je savois bien qu'elle
tenoit cette damoiselle en ses dlices  pot et  feu, et la gardoit
prcieusement pour sa bouche. Le gentilhomme en remercia sa dite cousine
de ce bon advis, non sans lui faire la guerre en riant, qu'elle parloit
ainsi en cela pour elle comme pour l'autre; car elle en tiroit quelques
petits coups en robbe quelquesfois: ce qu'elle me nia pourtant. Ce trait
me fait ressouvenir d'aucuns qui ont ainsi des putains  eux qu'ils
ayment tant, qu'ils n'en feroient part pour tous les biens du monde,
fust  un prince,  un grand, fust  leur compagnon, ni  leur amy, tant
ils en sont jaloux, comme un ladre de son barillet; encore le
prsente-t-il  boire  qui en veut. Mais cette dame vouloit garder
cette damoiselle toute pour soy, sans en dpartir  d'autres: pourtant
si la faisoit-elle cocue  la drobade avec aucunes de ses compagnes.

On dit que les belettes sont touches de cet amour, et se plaisent de
femelle  femelle  s'entreconjoindre et habiter ensemble; si que par
lettres hiroglyfiques les femmes s'entr'aimantes de cet amour estoient
jadis reprsentes par des belettes. J'ay ouy parler d'une dame qui en
nourrissoit tousjours, et qui se mesloit de cet amour, et prenoit
plaisir de voir ainsi ses petites bestioles s'entre-habiter.

Voici un autre poinct, c'est que ces amours fminines se traittent en
deux faons, les unes par friquarelle, et par, comme dit ce pote,
_geminos committere connos_.

Cette faon n'apporte point de dommages, ce disent aucuns, comme quand
on s'aide d'instruments faonns de....., mais qu'on a voulu appeler des
g........[52].

J'ay ouy conter qu'un grand prince, se doutant de deux dames de sa cour
qui s'en aydoient, leur fit faire le guet si bien qu'il les surprit,
tellement que l'une se trouva saisie et accommode d'un gros entre les
jambes, gentiment attach avec de petites bandelettes  l'entour du
corps, qu'il sembloit un membre naturel. Elle en fut si surprise qu'elle
n'eut loisir de l'oster; tellement que ce prince la contraignit de luy
monstrer comment elles deux se le faisoient. On dit que plusieurs
femmes en sont mortes, pour engendrer en leurs matrices des apostumes
faites par mouvements et frottements point naturels. J'en say bien
quelques-unes de ce nombre, dont 'a est grand dommage, car c'estoient
de trs-belles et honnestes dames et damoiselles, qu'il eust bien mieux
vallu qu'elles eussent eu compagnie de quelques honnestes gentilshommes,
qui pour cela ne les font mourir, mais vivre et ressusciter ainsi que
j'espere le dire ailleurs; et mesmes, que, pour la gurison de tel mal,
comme j'ay ouy conter  aucuns chirurgiens, qu'il n'y a rien plus propre
que de les faire bien nettoyer l-dedans par ces membres naturels des
hommes, qui sont meilleurs que des pesseres qu'usent les mdecins et
chirurgiens avec des eaux  ce composes; et toutesfois il y a plusieurs
femmes, nonobstant les inconvnients qu'elles en voyent arriver souvent,
si faut-il qu'elles en ayent de ces engins contrefaits.

--J'ay ouy faire un conte, moy estant lors  la cour, que la Reyne-mere
ayant fait commandement de visiter un jour les chambres et coffres de
tous ceux qui estoient logs dans le Louvre, sans pargner dames et
filles, pour voir s'il n'y avoit point d'armes caches et mesmes des
pistolets, durant nos troubles, il y en eut une qui fut trouve saisie
dans son coffre par le capitaine des gardes, non point de pistolets,
mais de quatre gros g........ gentiment faonnez, qui donnrent bien de
la rise au monde, et  elle bien de l'estonnement. Je cognois la
damoiselle: je croy qu'elle vit encores: mais elle n'eut jamais bon
visage. Tels instruments enfin sont trs dangereux. Je feray encore ce
conte de deux dames de la cour qui s'entr'aimoient si fort, et estoient
si chaudes  leur mestier, qu'en quelque endroit qu'elles fussent ne
s'en pouvoient garder ny abstenir que pour le moins ne fissent quelques
signes d'amourettes ou de baiser, qui les escandalisoient si fort, et
donnoient  penser beaucoup aux hommes. Il y en avoit une veufve, et
l'autre marie; et comme la marie, un jour d'une grand magnificence, se
fust fort bien pare et habille d'une robe de toile d'argent, ainsi que
leur maistresse estoit alle  vespres, elles entrrent dans son
cabinet, et sur sa chaise perce se mirent  faire leur fricarelle si
rudement et si imptueusement, qu'elle en rompit sous elles, et la dame
marie qui faisoit le dessous tomba avec sa belle robe de toille
d'argent  la renverse tout  plat sur l'ordure du bassin, si bien
qu'elle se gasta et souilla si fort, qu'elle ne seut que faire que
s'essuyer le mieux qu'elle peut, se trousser, et s'en aller  grande
haste changer de robbe dans sa chambre, non sans pourtant avoir est
apperceue et bien sentie  la trace, tant elle puoit: dont il en fut ryt
assez par aucuns qui en sceurent le conte; mesme leur maistresse le
sceut, qui s'en aidoit comme elles, et en rist son saoul. Aussi il
falloit bien que cette ardeur les maistrisast fort, que de n'attendre un
lieu et un temps  propos, sans s'escandaliser. Encore excuse-t-on les
filles et femmes veufves pour aimer ces plaisirs frivoles et vains,
aimans bien mieux s'y adonner et en passer leurs chaleurs, que d'aller
aux hommes et de se faire engroisser et se deshonorer, ou de faire
perdre leur fruict, comme plusieurs ont fait et font; et ont opinion
qu'elles n'en offensent pas tant Dieu, et n'en sont pas tant putains
comme avec les hommes: aussi y a-t-il bien de la diffrence de jeter de
l'eau dans un vase, ou de l'arrouser seulement alentour et au bord. Je
m'en rapporte  elles. Je ne suis pas leur censeur ny leur mary, s'ils
le trouvent mauvais, encore que je n'en ay point veu qui ne fussent
trs-aises que leurs femmes s'amourachassent de leurs compagnes, et
qu'ils voudroient qu'elles ne fussent jamais plus adultres qu'en cette
faon; comme de vray telle cohabitation est bien diffrente de celle
d'avec les hommes, et, quoy que die Martial, ils n'on sont pas cocus
pour cela. Ce n'est pas texte d'vangile, que celuy d'un pote fol.
Donc, comme dit Lucian, il est bien plus beau qu'une femme soit virile
ou vraye amazone, ou soit ainsi lubrique, que non pas un homme soit
fminin, comme un Sardanapale et Hliogabale, ou autres force leurs
pareils; car d'autant plus qu'elle tient de l'homme, d'autant plus elle
est courageuse: et de tout cecy je m'en rapporte  la dcision du
procs.

M. du Gua et moy lisions une foi un petit livre italien, qui s'intitule
_de la Beaut_, fait en dialogue par le seigneur Angello Fiorenzolle,
Florentin, et tombasmes sur un passage o il dit qu'aucunes femelles qui
furent faites par Jupiter au commencement, furent cres de cette
nature, qu'aucunes se mirent  aymer les hommes, et les autres la beaut
de l'une et de l'autre; mais aucunes purement et saintement, comme de ce
genre s'est trouve de notre temps, comme dit l'auteur, la trs-illustre
Marguerite d'Austriche, qui ayma la belle Laodamie, forte en guerre; les
autres lascivement et paillardement, comme Sapho Lesbienne, et de nostre
temps  Rome la grande courtisanne Ccile vntienne; et icelles de
nature haissent  se marier, et fuyent la conversation des hommes tant
qu'elles peuvent. L-dessus M. du Gua, reprit l'auteur, disant que cela
estoit faux que cette belle Marguerite aimast cette belle dame de pur et
saint amour; car puis qu'elle l'avoit mise plustost sur elle que sur
d'autres qui pouvoient estre aussi belles et vertueuses qu'elle, il
estoit  prsumer que c'estoit pour s'en servir en dlices, ne plus ne
moins comme d'autres; et pour en couvrir sa lascivet, elle disoit et
publioit qu'elle l'aimoit saintement, ainsi que nous en voyons plusieurs
ses semblables, qui ombragent leurs amours par pareils mots. Voil ce
qu'en disoit M. du Gua; et qui en voudra outre plus en discourir
l-dessus, faire se peut. Cette belle Marguerite fust la plus belle
princesse qui fust de son temps en la chrestient. Ainsi, beautez et
beautez s'entr-aiment de quelque amour que ce soit, mais du lascif plus
que de l'autre. Elle fut remarie en tierces nopces, ayant en premieres
espous le roi Charles huitiesme, en secondes Jean, fils du roi
d'Arragon, et le troisiesme avec le duc de Savoye qu'on appeloit le
Beau; si que, de son temps, on les disoit le plus beau pair et le plus
beau couple du monde; mais la princesse n'en joit guierre de cette
copulation, car il mourut fort jeune, et en sa plus grande beaut, dont
elle en porta les regrets trs-extrmes, et pour ce ne se remaria
jamais. Elle fit faire bastir cette belle glise qui est vers Bourg en
Bresse, l'un des plus beaux et plus susperbes bastiments de la
chrestient. Elle estoit tante de l'empereur Charles-Quint, et assista
bien  son nepveu; car elle vouloit tout appaiser, ainsi qu'elle et
madame la rgente au trait de Cambray firent, o toutes  deux se
virent et s'assemblrent l, o j'ay ouy dire aux anciens et anciennes
qu'il faisoit beau voir ces deux grandes princesses.

--Corneille Agrippa a fait un petit trait _de la vertu des femmes_, et
tout en la loange de cette Marguerite. Le livre en est trs-beau, qui
ne peut estre autre pour le beau sujet, et pour l'auteur, qui a est un
trs-grand personnage.

--J'ay ouy parler d'une grande dame princesse, laquelle, parmi les
filles de sa suite, elle en aimoit une par-dessus toutes et plus que les
autres: en quoy on s'estonnoit, car il y en avoit d'autres qui la
surpassoient en tout; mais enfin il fut trouv et descouvert qu'elle
estoit hermaphrodite, qui lui donnoit du passe-temps sans aucun
inconvnient ni escandale. C'estoit bien autre chose qu' ses tribades:
le plaisir pntroit un peu mieux. J'ay ouy nommer une grande qui est
aussi hermaphrodite, et qui a ainsi un membre viril, mais fort petit,
tenant pourtant plus de la femme, car je l'ay veu trs-belle. J'ay
entendu d'aucuns grands medecins qui en ont veu assez de telles, et
surtout trs-lascives. Voil enfin ce que je diray du sujet de ce
chapitre, lequel j'eusse pu allonger mille fois plus que je n'ay fait,
ayant eu matire si ample et si longue, que si tous les cocus et leurs
femmes qui les font se tenoient tous par la main, et qu'il s'en peust
faire un cercle, je crois qu'il seroit assez bastant pour entourer et
circuir la moiti de la terre.

--Du temps du roy Franois fut une vieille chanson, que j'ay ouy conter
 une fort honneste et ancienne dame, qui disoit:

          Mais quand viendra la saison
          Que les cocus s'assembleront,
    Le mien ira devant, qui portera la bannire;
    Les autres suivront aprs, le vostre sera au darrire,
          La procession en sera grande,
        L'on y verra une trs-longue bande.

Je ne veux pourtant taxer beaucoup d'honnestes et sages femmes maries,
qui se sont comportes vertueusement et constamment en la foy saintement
promise  leurs marys; et en espere faire un chapitre  part  leur
louange, et faire mentir maistre Jean de Mun[53], qui, en son _Roman de
la Rose_, dit ces mots: Toutes vous autres femmes estes ou fustes, de
fait ou de volont, putes; dont il encourut une telle inimiti des
dames de la cour pour lors, qu'elles par une arreste conjuration et
avis de la Reyne, entreprirent un jour de le foetter, et le
dpouillrent tout nud; et estant prestes  donner le coup, il les pria
qu'au moins celle qui estoit la plus grande putain de toutes commenast
la premire: chacune, de honte, n'osa commencer; et par ainsi il vita
le fouet. J'en ay veu l'histoire reprsente dans une vieille tapisserie
des vieux meubles du Louvre. J'aimerois autant un prescheur qui,
preschant un jour en bonne compagnie, ainsi qu'il reprenoit les moeurs
d'aucunes femmes, et leurs marys qui enduroient estre cocus d'elles, il
se mit  crier: Oui, je les connois, je les vois, et m'en vais jetter
ces deux pierres  la teste des deux plus grands cocus de la compagnie;
et, faisant semblant de les jetter, il n'y eut homme du sermon qui ne
baissast la teste, ou mist son manteau, ou sa cape, ou son bras
au-devant, pour se garder du coup. Mais luy, les retenant, leur dit: Ne
vous dis-je pas? je pensois qu'il n'y eust que deux ou trois cocus en
mon sermon; mais,  ce que je voy, il n'y en a pas un qui ne le soit.
Or, quoy que disent ces fols, il y a de fort sages et honnestes femmes,
ausquelles s'il falloit livrer bataille  leurs dissemblables, elles
l'emporteroient, non pour le nombre, mais par la vertu, qui combat et
abat son contraire aisment. Et si ledit maistre Jean de Mun blasme
celles qui sont de volont putes, je trouve qu'il les faut plustost
loer et exalter jusqu'au ciel, d'autant que si elles bruslent si
ardemment dans le corps et dans l'ame, et, ne venant point aux effets,
font parestre leur vertu, leur constance et la gnrosit de leur
coeur, aymant plustost brusler et se consumer dans leurs propres feux
et flammes, comme un phnix rare, que de forfaire ni souiller leur
honneur, et comme la blanche hermine, qui aime mieux mourir que de se
souiller (devise d'une trs-grande dame que j'ay cogneue, mais mal
d'elle pratique pourtant), puisqu'estant en leur puissance d'y pouvoir
remdier, se commandent si gnreusement, et puisqu'il n'y a plus belle
vertu ny victoire que de se commander et vaincre soy-mesme. Nous en
avons une histoire trs-belle dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de
Navarre_, de cette honneste dame de Pampelune, qui, estant dans son ame
et de volont pute, et bruslant de l'amour de M. d'Avanes, si beau
prince, elle ayma mieux mourir dans son feu que de chercher son remede,
ainsi qu'elle luy sceut bien dire en ses derniers propos de sa mort.
Cette honneste et belle dame se donnoit bien la mort trs-iniquement et
injustement; et, comme j'ouys dire sur ce passage  un honneste homme et
honneste dame, cela ne fut point sans offenser Dieu, puisqu'elle se
pouvoit dlivrer de la mort; et se la pourchasser et avancer ainsi, cela
s'appelle proprement se tuer soy-mesme; ainsi plusieurs de ses pareilles
qui, par ces grandes continences et abstinences de ce plaisir, se
procurent la mort, et pour l'ame et pour le corps.

--Je tiens d'un trs-grand mdecin (et pense qu'il en a donn telle
leon et instruction  plusieurs honnestes dames) que les corps humains
ne se peuvent jamais guieres bien porter, si tous leurs membres et
parties, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, ne font
ensemblement leurs exercices et fonctions, que la sage nature leur a
ordonn pour leur sant, et n'en fassent une commune accordance, comme
d'un concert de musique, n'estant raison qu'aucunes desdites parties et
membres travaillent, et les autres chaument. Ainsi qu'en une rpublique
il faut que tous officiers, artisans, manouvriers et autres, fassent
leur besogne unanimement, sans se reposer ny se remettre les uns sur les
autres, si l'on veut qu'elle aille bien, et que son corps demeure soin
et entier: de mesme est le corps humain. Telles belles dames, putes dans
l'ame et chastes du corps, mritent d'ternelles loanges; mais non pas
celles qui sont froides comme marbre, lasches et immobiles plus qu'un
rocher, et ne tiennent de la chair, n'ayant aucuns sentiments (il n'y en
a guieres pourtant), qui ne sont point ny belles ny recherches, et,
comme dit le pote,

    . . . . _casta quam nemo rogavit_,

chaste qui n'a jamais t prie. Sur quoy je cognois une grande dame qui
disoit  aucunes de ses compagnes qui estoient belles: Dieu m'a fait
une grande grace de quoy il ne m'a fait belle comme vous autres,
mesdames; car aussi bien que vous j'eusse fait l'amour, et fusse est
pute comme vous. A cause de quoy peut-on loer ces belles ainsi
chastes, puisqu'elles sont de telle nature. Bien souvent aussi
sommes-nous trompez en telles dames; car aucunes y en a qu' les voir
mesme mineuses, piteuses, marmiteuses, froides, discrtes, serres, et
modestes en leurs paroles, et en leurs habits rformez, qu'on les
prendroit pour des saintes et trs-prudes femmes, qui sont au dedans et
par volont, et au dehors par bons effets, bonnes putains. D'autres en
voyons-nous qui, par leur gentillesse et leurs paroles follastres, leurs
gestes gays et leurs habits mondains et affects, on les prendroit pour
fort dbauches, et prestes pour s'adonner aussi-tost: mais pourtant de
leurs corps sont fort femmes de bien devant le monde: en cachette, il
s'en faut rapporter  la vrit aussi cache. J'en allguerois force
exemples que j'ai veus et sceus; mais je me contenteray d'alleguer
cettuy-ci, que Tite-Live allgue et Bocace encore mieux, d'une gentille
dame romaine nomme Claudie Quintiene, laquelle, paroissant dans Rome
par-dessus toutes les autres en ses habits pompeux et peu modestes, et
en ses faons gayes et libres, mondaine plus qu'il ne le falloit,
acquit trs-mauvais bruit touchant son honneur; mais, le jour venu de la
rception de la desse Cybelle, elle l'esteignit du tout; car elle eut
l'honneur et la gloire, pardessus toutes les autres, de la recevoir hors
du bateau, la toucher et la transporter  la ville; dont tout le monde
en demeura estonn; car il avoit est dit que le plus homme de bien et
la plus femme de bien estoient dignes de cette charge. Voil comme le
monde est fort tromp en plusieurs de nos dames. L'on doit premierement
fort les cognoistre et examiner avant que de les juger, tant d'une que
de l'autre sorte.

Si faut-il, avant que fermer ce pas, que je die une autre belle vertu et
proprit que porte le cocuage, que je tiens d'une fort honneste et
belle dame de bonne part, au cabinet de laquelle estant un jour entr,
je la trouvay sur le point qu'elle venoit d'achever d'escrire un conte
de sa propre main, qu'elle me monstra fort librement, car j'estois de
ses bons amis, et ne se cachoit point de moy: elle estoit fort
spirituelle et bien disante, et fort bien duite  l'amour; et le
commencement du conte estoit tel:Il semble, dit-elle, qu'entr'autres
belles propritez que le cocuage peut apporter, c'est ce beau et bon
sujet par lequel on peut bien connoistre combien gentiment l'esprit
s'exerce pour le plaisir et contentement de la nature humaine, d'autant
que c'est luy qui veille, et qui invente et faonne l'artifice
ncessaire  y pourvoir sans que la nature y fournisse que le dsir et
l'appetit sensuel, comme l'on peut cacher par tant de ruses et astuces
qui se pratiquent au mestier de l'amour, qui est celuy qui imprime les
cornes; car il faut tromper un mary jaloux, souponneux et colere; il
faut tromper et voiler les yeux des plus prompts  recevoir du mal, et
pervertir les plus curieux de la connoissance de la vrit, faire croire
de la fidlit l o il n'y a que toute dception; plus de franchise l
o il n'y a que dissimulation et crainte, et plus de crainte l o il
n'y a plus de licence: bref, par toutes ces difficultez, et pour venir
dessus ces discours, ce ne sont pas actes  quoy la vertu naturelle
puisse parvenir; il en faut donner l'advantage  l'esprit, lequel
fournit le plaisir et bastit plus de cornes que le corps qui les plante
et cheville. Voil les propres mots du discours de cette dame, sans les
changer aucunement, qu'elle fait au commencement de son conte, qui se
faisoit d'elle-mesme; mais elle l'adombroit par d'autres noms et puis,
poursuivant les amours de la dame et du seigneur avec qui elle avoit 
faire, et pour venir l et  la perfection, elle allgue que l'apparence
de l'amour n'est qu'une apparence de consentement. Il est du tout sans
forme jusqu' son entire joissance et possession, et bien souvent l'on
croit qu'elle soit venue  cette extrmit, que l'on est bien loin de
son compte, et, pour rcompense, il ne reste rien que le temps perdu,
duquel l'on porte un extrme regret (il faut bien peser et noter ces
dernires paroles, car elles portent coup, et de quoy  blasonner).
Pourtant il n'y a que la joissance en amour et pour l'homme et pour la
femme, pour ne regretter rien du temps pass. Et pour cette honneste
dame, qui escrivoit ce conte, donna un rendez-vous  son serviteur dans
un bois, o souvent s'alloit pourmener en une fort belle alle, 
l'entre de laquelle elle laissa ses femmes, et le va trouver sous un
beau et large chesne ombrageux; car c'estoit en est! L o, dit la
dame en son conte par ces propres mots, il ne faut point douter la vie
qu'ils demenrent pour un peu, et le bel autel qu'ils dressrent au
pauvre mary au temple de Craton, bien qu'ils ne fussent en Delos, qui
estoit fait tout de cornes: pensez que quelque bon compagnon l'avoit
fond. Voil comment cette dame se moquoit de son mary, aussi bien en
ses escrits comme en ses dlices et effects: et qu'on note tous ses
mots, ils portent de l'efficace, estans prononcs mesmes et escrits
d'une si habile et honneste femme.

Le conte en est trs-beau, que j'eusse volontiers ici mis et insr;
mais il est trop long, car les pourparlers, avant que de venir l, sont
fort beaux et longs aussi, reprochant  son serviteur, qui la looit
extremement, qu'il y avoit en luy plus d'oeuvre de naturelle et
nouvelle passion qu'aucun bien qui fust en elle, bien qu'elle fust des
belles et honnestes; et, pour vaincre cette opinion, il fallut au
serviteur faire de grandes preuves de son amour, qui sont fort bien
spcifies en ce conte: et puis estant d'accord, l'on y voit des ruses,
des finesses et tromperies d'amour en toutes sortes, et contre le mary
et contre le monde, qui sont certes fort belles et trs-fines. Je priay
cette honneste dame de me donner le double de ce conte; ce qu'elle fist
trs-volontiers, et ne voulust qu'autre le doublast qu'elle, de peur de
surprise. Cette dame avoit raison de donner cette vertu et proprit au
cocuage; car avant que se mettre  l'amour, elle estoit fort peu habile;
mais l'ayant trait, elle devint l'une des spirituelles et habiles
femmes de France, tant pour ce sujet que pour d'autres. Et de fait, ce
n'est pas la seule que j'ay veue qui s'est habilite, pour avoir trait
l'amour, car j'en ay veu une infinit trs-sottes et mal-habiles  leur
commencement; mais elles n'avoient demeur un an  l'acadmie de Cupidon
et Vnus madame sa mre, qu'elles en sortoient trs-habiles et
trs-honnestes femmes en tout; et quant  moy je n'ay veu jamais putain
qui ne fust trs-habile et qui ne levast la paille.

--Si feray-je encor cette question; en quelle saison de l'anne se fait
plus de cocus, et laquelle est plus propre  l'amour, et  esbranler une
fille, une femme ou une veuve? Certainement la plus commune voix est
qu'il n'y a pour cela que le printemps, qui esveille les corps et les
esprits endormis de l'hyver fascheux et mlancolique; et puisque tous
les oiseaux et animaux s'en rjoissent et entrent tous en amours, les
personnes qui ont autres sens et sentiment s'en ressentent bien
davantage, et surtout les femmes (selon l'opinion de plusieurs
philosophes et mdecins), qui entrent lors en plus grande ardeur et
amour qu'en tout autre temps, ainsi que je l'ay ouy dire  aucunes
honnestes et belles dames, et mesmes  une grande qui ne failloit
jamais, le printemps venu, en estre plus touche et picque qu'en autre
saison; et disoit qu'elle sentoit la pointe de l'herbe et hannissoit
aprs comme les juments et chevaux, et qu'il falloit qu'elle en tastast,
autrement elle s'amaigriroit; ce qu'elle faisoit, je vous en asseure, et
devenoit lors plus lubrique. Aussi, trois ou quatre amours nouvelles que
je luy ay veu faire en sa vie, elle les a faites au printemps, et non
sans cause; car de tous les mois de l'an, avril et may sont les plus
consacrez, et ddis  Vnus, o lors les belles dames s'accommencent,
plus que devant,  s'accommoder, dorloter, et se parer gentiment, se
coiffer follastrement, se vestir lgrement; qu'on dirait que tous ces
nouveaux changements, et d'habits et de faons, tendent tous  la
lubricit, et  peupler la terre de cocus, marchant dessus, aussi bien
que le ciel et l'air en produisent de volants en avril et en may. De
plus, ne pensez pas que les belles femmes, filles ou veuves, quand elles
voient de toutes parts en leurs pourmenades de leurs bois, de leurs
forests, garennes, parcs, prairies, jardins, bocages et autres lieux
rcratifs, les animaux et les oiseaux s'entrefaire l'amour et
lascivement paillarder, n'en ressentent d'estranges piqueures en leur
chair, et n'y veulent soudain rapporter leurs remdes; et c'est l'une
des persuasives remonstrances qu'aucuns amants et aucunes amantes
s'entrefont, s'entrevoyants sans chaleurs, ny flamme, ny amour, en leur
remonstrant les animaux et oyseaux, tant des champs que des maisons,
comme les passereaux et pigeons domestiques et lascifs, et ne faire que
paillarder, germer, engendrer, et foissonner jusqu'aux arbres et
plantes; et c'est ce que sceut dire un jour une gente dame espagnole 
un cavalier froid ou trop respectueux: _Sa, gentil cavallero, mira como
los amores de todas suertes se tratan y trionfan en este verano, y V.S.
queda flaco y abatrido!_ C'est--dire: Voici[54], gentil cavalier,
comme sortes d'amours se mennent et triomphent en cette prime; et vous
demeurez flac et abattu. Le printemps pass fait place  l'est, qui
vient aprs et porte avec soy ses chaleurs: et ainsi qu'une chaleur
amne l'autre, la dame par consquent double la sienne; et nul
rafraischissement ne la luy peut oster si bien qu'un bain chaud et
trouble de sperme vnriq: ce n'est pas contraire par son contraire et
gurir, ains semblable par son semblable; car, bien que tous les jours
elle se baignast, se plongeast dans la plus claire et fraische fontaine
de tout un pays, cela n'y sert, ny quelques lgers habillements qu'elle
puisse porter pour s'en donner fraischeur, et qu'elle les retrousse tant
qu'elle voudra, jusques  laisser les calessons, ou mettre le vertugadin
dessus eux, sans les mettre sur le cotillon, comme plusieurs le font; et
l c'est le pis, car, en tel estat, elles s'arregardent, se ravissent,
se contemplent  la belle clart du soleil, que, se voyant ainsi belles,
blanches, cailles, poupines et en bon point, entrent soudain en rut et
tentation; et, sur ce, faut aller au masle ou de tout brusler toutes
vives, dont on en a veu fort peu; aussi seroient-elles bien sottes: et
si elles sont couches dans leurs beaux lits ne pouvants endurer ny
couvertes, ny linceux, se mettent en leurs chemises retrousses  demy
nues, et le matin, le soleil levant donnant sur elles, et venants  se
regarder encore mieux  leur aise de tous costez et toutes parts,
souhaitent leurs amys, et les attendent: que si par cas ils arrivent sur
ce point, sont aussitost les bien venus, pris et embrasss; car lors,
disent-elles, c'est la meilleure embrassade et joissance d'aucune heure
du jour; d'autant, disoit un jour une grande, que le c.. est bien
confit,  cause du doux chaud et feu de la nuict, qui l'a ainsi cuit et
confit, et qu'il en est beaucoup meilleur et savoureux. L'on dit
pourtant par un proverbe ancien: _Juin et juillet, la bouche mouille et
le v.. sec_; encor met-on le mois d'aoust: cela s'entend pour les
hommes, qui sont en danger quand ils s'chauffent par trop en ces temps;
et mesme quand la chaude canicule domine,  quoy ils y doivent adviser;
mais s'ils se veulent brusler  leur chandelle,  leur dam. Les femmes
ne courent jamais ceste fortune, car tous mois, toutes saisons, tous
temps, tous signes leur sont bons. Or les bons fruits de l'est
surviennent, qui semblent devoir rafraischir ces honnestes et
chaleureuses dames. A aucunes j'en ay veu manger peu, et  d'autres
prou. Mais pourtant on ny a guieres veu de changement de leur chaleur ny
aux unes ny aux autres, pour s'en abstenir ny pour en manger; car le pis
est que, s'il y a aucuns fruits qui puissent rafraischir, il y a bien
force autres qui reschauffent bien autant, auxquels les dames courent le
plus souvent, comme  plusieurs simples qui sont en leur vertu et bons
et plaisants  manger en leurs potages et salades, et comme aux
asperges, aux artichaux, aux truffles, aux morilles, aux mousserons et
potirons, et aux viandes nouvelles, que leurs cuisiniers, par leurs
ordonnances, savent trs-bien accoustrer et accoustumer  la friandise
et lubricit, et que les mdecins aussi leur savent bien ordonner. Que
si quelqu'un bien expert et gallant entreprenoit  desduire ce passage,
il s'en acquitteroit bien mieux que moy. Au partir de ces bons mangers,
donnez-vous garde, pauvres amants et marys. Que si vous n'estes bien
prparez, vous voil dshonorez, et bien souvent on vous quitte pour
aller au change. Ce n'est pas tout; car il faut avec ces fruits
nouveaux, et fruits des jardins et des champs, y adjouter de bons grands
pastez que l'on a inventez depuis quelques temps, avec force pistaches,
pignons, et autres drogues d'apoticaires scaldives, mais sur-tout des
crestes et c........ de cocq, que l'est produit et donne plus en
abondance que l'hyver et autres saisons; et se fait aussi plus grand
massacre en gnral de ces jolets et petits cocqs qu'en hyver des grands
cocqs, n'estant si bons et si propres que les petits, qui sont chauds
ardents et plus gaillards que les autres. Voila un entr-autres, des bons
plaisirs et commoditez que l'est rapporte pour l'amour. Et de ces
pastez ainsi composez de menusailles de ces petits cocqs et culs
d'artichaux et truffles, ou autres friandises chaudes en usent souvent
quelques dames que j'ai ouy dire; lesquelles, quand elles en mangent et
y peschent, mettant la main dedans ou avec les fourchettes, et en
rapportant et en remettant en la bouche ou l'artichault, ou la truffle,
ou la pistache, ou la creste de cocq, ou autre morceau, elles disent
avec une tristesse morne: _Blanque_; et quand elles rencontrent les
gentils c........ de cocq, et les mettent sous la dent, elles disent
d'une allgresse: _Bnfice_; ainsi qu'on fait  la blanque en Italie,
et comme si elles avaient rencontr et gagn quelque joyau trs-prcieux
et riche. Elles en ont cette obligation  messieurs les petits cocqs et
jolets, que l'est produit avec la moiti de l'automne pourtant, que
j'entremesle avec l'est, qui nous donne force autres fruits et petits
volatiles qui sont cent fois plus chaudes que celles de l'hyver et de
l'autre moiti de l'automne prochaine et voisine de l'hyver, qui, bien
qu'on les puisse et doive joindre ensemble, si n'y peut-on si bien
recueillir tous ces bons simples en leur vigueur, ny autre chose comme
en la saison chaude, encore l'hyver s'efforce de produire ce qu'il peut,
comme les bonnes cardes qui engendrent bien de la bonne chaleur et de la
concupiscence, soit qu'elles soient cuittes ou crues, jusques aux petits
chardons chauds, dont les asnes vivent et en baudoinent mieux, que
l'est rend durs, et l'hyver les rend tendres et dlicats, dont l'on en
fait de fort bonnes salades nouvellement inventes. Et outre tout cela,
on fait tant d'autres recherches de bonnes drogues chez les apoticaires,
drogueurs et parfumeurs, que rien n'y est oubli, soit pour ces pastez,
soit pour les bouillons: et ne trouve-t-on  dire guieres de la chaleur
en l'hyver par ce moyen et entretenement tant qu'elles peuvent; car,
disent-elles, puisque nous sommes curieuses de tenir chaud l'extrieur
de nostre corps par des habits pesants et bonnes fourrures, pourquoy
n'en ferons-nous de mesme  l'intrieur? Les hommes disent aussi: Et
de quoy leur sert-il d'adjouster chaleur sur chaleur, comme soye sur
soye, contre la Pragmatique, et que d'elles-mesmes elles sont assez
chaleureuses, et qu' toute heure qu'on les veut assaillir elles sont
tousjours prestes de leur naturel, sans y apporter aucun artifice? Qu'y
feriez-vous? Possible qu'elles craignent que leur sang chaud et
bouillant se perde et se resserre dans les veines et devienne froid et
glac si on ne l'entretient, ny plus ny moins que celuy d'un hermite qui
ne vit que de racines.

Or laissons-les faire: cela est bon pour les bons compagnons; car, elles
estant en si frquente ardeur, le moindre assaut d'amour qu'on leur
donne, les voil prises, et messieurs les pauvres marys cocus et cornus
comme satyres. Encor font-elles mieux, les honnestes dames: elles font
quelquesfois part de leurs bons pastez, bouillons et potages  leurs
amants par misricorde, afin d'estre plus braves et n'estre attnuez par
trop quand ce vient  la besogne, et pour s'en ressentir mieux et
prvaloir plus abondamment et leur en donnent aussi des receptes pour en
faire faire en leur cuisine  part: dont aucuns y sont bien trompez,
ainsi que j'ay ouy parler d'un galant gentilhomme, qui, ayant ainsi pris
son bouillon, et venant tout gaillard aborder sa matresse, la menaa
qu'il la meneroit beau et qu'il avoit pris son bouillon, et mang son
past. Elle lui respondit: Vous ne me ferez que la raison; encore ne
say-je: et s'estant embrassez et investis, ces friandises ne luy
servirent que pour deux oprations de deux coups seulement. Sur quoy
elle luy dit ou que son cuisinier l'avoit mal servy ou y avoit espargn
des drogues et compositions qu'il y falloit, ou qu'il n'avoit pas pris
tous ses prparatifs pour la grande mdecine, ou que son corps pour lors
estoit mal dispos pour la prendre et la rendre: et ainsy elle se moqua
de luy. Tous simples pourtant, toutes drogues, toutes viandes et
mdecines, ne sont propres  tous; aux uns elles oprent, aux autres
blanque, encore ay-je veu des femmes qui, mangeant ces viandes chaudes
et qu'on leur en faisoit la guerre que par ce moyen il pourroit avoir du
dbordement ou de l'extraordinaire ou avec le mary ou l'amant, ou avec
quelque pollution nocturne, elles disoient, juroient et affirmoient que,
pour tel manger, la tentation ne leur en survenoit en aucune manire; et
Dieu sait il falloit qu'elles fissent ainsi des ruses. Or les dames qui
tiennent le party de l'hiver disent que, pour les bouillons et mangers
chauds, elles en savent assez de receptes d'en faire d'aussi bons
l'hyver qu'aux autres saisons: elles en font assez d'exprience, et pour
faire l'amour le disent aussi trs-propre; car, tout ainsi que l'hyver
est sombre, tnbreux, quiete, coy, retir de compagnies et cach, ainsi
faut que soit l'amour et qu'il soit fait en cachette, en lieu retir et
obscur, soit en un cabinet  part, ou en un coin de chemine prs d'un
bon feu qui engendre bien, s'y tenant de prs et long-temps autant de
chaleur vnricque que le soleil d'est. Comme aussi fait-il bon en la
ruelle d'un lit sombre, que les yeux des autres personnes, cependant
qu'elles sont prs du feu  se chauffer, pntrent fort mal-aisment, ou
assises sur des coffres et lits  l'escart faisant aussi l'amour, ou
les voyant se tenir prs les unes des autres, et pensant que ce soit 
cause du froid, et se tenir plus chaudement; cependant font de bonnes
choses, les flambeaux  part bien loin reculez, ou sur la table, ou sur
le buffet. De plus, qui est meilleur quand l'on est dans le lit? c'est
tous les plaisirs du monde aux amants et amantes de s'entr'embrasser, de
s'entreserrer et se baiser, s'entre-trousser l'un sur l'autre de peur de
froid, non pour un peu, mais pour un long temps, et s'entre-eschauffer
doucement, sans se sentir nullement du chaud dmesur que produit
l'est, et d'une sueur extrme, qui incommode grandement le dduit de
l'amour; car, au lieu de s'entretenir au large et fort  l'escart: et
qui est le meilleur, disent les dames, par l'advis des mdecins, les
hommes sont plus propres, ardants et dduits  cela l'hyver qu'en
l'est.

--J'ay cogneu d'autres fois une trs-grande princesse, qui avoit un
trs-grand esprit et parloit et escrivoit des mieux. Elle se mit un jour
 faire des stances  la louange et faveur de l'hyver, et sa proprit
pour l'amour. Pensez qu'elle l'avoit trouv pour elle trs-favorable et
traitable en cela. Elles estoient trs-bien faites, et les ay tenues
long-temps en mon cabinet, et voudrois avoir donn beaucoup et les tenir
pour les insrer ici; l'on y verroit et remarqueroit-on les grandes
vertus de l'hyver, proprits et singularitez pour l'amour.

--J'ay cogueu une trs-grande dame et des belles du monde, laquelle,
veufve de frais, faisant semblant ne vouloir, pour son nouvel habit et
estat, aller les aprs-soupers voir la Cour, ni le bal, ni le coucher de
la Reine, et n'estre estime trop mondaine, ne bougeoit de la chambre,
laissoit aller ou renvoyoit un chacun ou une chacune  la danse, et son
fils et tout, se retiroit en une ruelle; et l son amant, d'autres fois
bien trait, aym et favoris d'elle estant en mariage, arrivoit, ou
bien, ayant soup avec elle, ne bougeoit, donnant le bonsoir  un sien
beau-frre, qui estoit de grand garde, et l traitoit et renouvelloit
ses amours anciennnes, et en pratiquoit de nouvelles pour secondes
noces, qui furent accomplies en l'est aprs. Ainsi que j'ay considr
depuis toutes ces circonstances, je croy que les autres saisons ne
fussent est si propres pour cet hyver, et comme je l'ay ouy dire  une
de ses dariolettes. Or, pour faire fin, je dis et affirme que toutes
saisons sont propres pour l'amour, quand elles sont prises  propos, et
selon les caprices des hommes et des femmes qui les surprennent: car,
tout ainsi que la guerre de Mars se fait en toutes saisons et tout
temps, et qu'il donne ses victoires comme il luy plat et comme aussi il
trouve ses gens d'armes bien appareills et encourags de donner leur
bataille, Vnus en fait de mesmes, selon qu'elle trouve ses troupes
d'amants et d'amantes bien disposes au combat: et les saisons n'y font
gures rien, ny leur acception ny lection n'y a pas grand lieu; non
plus ne servent gures leurs simples, ny leur fruits, ny leurs drogues,
ny drogueurs, ny quelque artifice que fassent ny les unes ny les autres,
soit pour augmenter leur chaleur, soit pour la rafraischir. Car, pour le
dernier exemple, je connois une grande dame  qui sa mre, dez son petit
age, la voyant d'un sang chaud et bouillant qui la menoit un jour tout
droit au chemin du bourdeau, luy fit user par l'espace de trente ans,
ordinairement en tous ses repas, du jus de vinette, qu'on appelle en
France ozeille, fust en ses viandes, fust en ses potages et avec
bouillons, fust pour en boire de grandes escelles  oreilles, sans
autres choses entremesles; bref, toutes ses sausses estoient jus de
vinette. Elle eut beau faire tous ces mystres rfrigratifs, qu'enfin
'a est une trs-grandissime et illustrissime putain, et qui n'avoit
point besoin de ces pasts que j'ay dit pour luy donner de la chaleur,
car elle en a assez; et si pourtant elle est aussi goulue  les manger
que toute autre. Or je fais fin, bien que j'en eusse dit davantage et
eusse rapport davantage de raisons et exemples; mais il ne faut pas
tant s'amuser  ronger un mesme os; et aussi que je donne la plume  un
autre meilleur discoureur que moi, qui saura soustenir le party des
unes et des autres raisons: me rapportant  un souhait et dsir que
fairoit une fois une honneste dame espagnole, qui souhaitoit et dsiroit
de devenir hyver, quand sa saison seroit, et son ami un feu, afin, quand
elle viendroit s'eschauffer  luy par le grand froid qu'elle auroit,
qu'il eust ce plaisir de la chauffer, et elle de prendre sa chaleur
quand elle s'y chaufferoit, et de plus se prsenter et se faire voir 
luy souvent et  son aise, et se chauffant retrousse, escarquille, et
eslargie de cuisses et de jambes, pour participer  la ve de ses beaux
membres cachs sous son linge et habillements d'auparavant; aussi pour
la reschauffer encore mieux et luy entretenir son autre feu du dedans et
sa chaleur paillarde. Puis desiroit venir printemps, et son amy un
jardin tout en fleurs, desquelles elle s'en ornast sa teste, sa belle
gorge, son beau sein, voire s'y veautrant parmy elles son beau corps
tout nud entre les draps. De mesmes aprs desiroit devenir est, et par
consquent son amy une claire fontaine ou reluisant ruisseau, pour la
recevoir en ses belles et fraisches eaux quand elle iroit s'y baigner et
esgayer, et bien  plein se faire voir  luy, toucher, retoucher et
manier tous ses membres beaux et lascifs. Et puis, pour la fin, desiroit
pour son automne retourner en sa premire forme et devenir femme et son
mary homme, pour puis aprs tous deux avoir l'esprit le sens et la
raison  contempler et rememorer tout le contentement pass, et vivre en
ces belles imaginations et contemplations passes, et pour savoir et
discourir entr'eux quelle saison leur avoit est plus propre et
delicieuse. Voil comment ceste honneste dame dpartoit et compassoit
les saisons; en quoy je me remets au jugement des mieux discourants,
quelle des quatre en ces formes pouvoit estre  l'un et  l'autre plus
douce et plus agrable.

--Maintenant  bon escient je me dparts de ce discours. Qui en voudra
savoir davantage et des diverses humeurs des cocus, qu'il fasse une
recherche d'une vieille chanson qui fut faite  la Cour, il y a quinze
ou seize ans, des cocus, dont le refrain est

    Un cocu meine l'autre, et toujours sont en peine,
          Un cocu l'autre meine.

Je prie toutes les honnestes dames qui liront dans ce chapitre aucuns
contes, si par cas elles y passent dessus, me pardonner s'ils sont un
peu gras en saupiquets, d'autant que je ne les eusse sceu plus
modestement dguiser, veu la sauce qu'il leur faut; et diray bien plus,
que j'en eusse allgu d'autres encore bien plus saugreneux et
meilleurs, n'estoit que, ne les pouvant ombrager bien d'une belle
modestie, j'eusse eu crainte d'offenser les honnestes dames qui
prendront cette peine et me feront cet honneur de lire mes livres; et si
vous diray de plus, que ces contes que j'ay faits icy ne sont point
contes menus de villes ny villages, mais viennent de bons et hauts
lieux; et si ce sont de viles et basses personnes, ne m'estant voulu
mesler que de coucher les grands et hauts subjets, encore que j'aye le
dire bas; et, en ne nommant rien, je ne pense pas scandaliser rien
aussi.

    Femmes, qui transformez vos marys en oiseaux,
    Ne vous en lassez point, la forme en est trs-belle;
    Car si vous les laissez en leurs premires peaux,
    Ils voudront vous tenir toujours en curatelle,
    Et comme homme voudront user de leur puissance;
    Au lieu qu'estants oiseaux ne vous feront d'offense.

                    AUTRE.

    Ceux qui voudront blasmer les femmes amiables
    Qui font secrtement leurs bons marys cornards,
    Les blasment  grand tort et ne sont que bavards;
    Car elles font l'aumosne et sont fort charitables
    En gardant bien la loy  l'aumosne donner,
    Ne faut en hypocrit la trompette sonner.

_Vieille rime du jeu d'amours, que j'ay trouve dans des vieux papiers._

    Le jeu d'amours, ou jeunesse s'esbat,
    A un tablier se peut comparer.
    Sur un tablier les dames on abat,
    Puis il convient le trictrac prparer.
    Et en celui ne faut que se parer.
    Plusieurs font Jean: n'est-ce pas jeu honneste,
    Qui par nature un joeur admoneste
    Passer le temps de coeur joyeusement?
    Mais en dfaut de trouver la raye nette
    Il s'en ensuit un grand jeu de torment.

Ce mot _raye nette_ s'entend en deux faons: l'une, pour le jeu de la
_raye nette_ du trictrac; et l'autre, que, pour ne trouver la _raye
nette_ de la dame avec qui l'on s'esbat, on y gagne bonne vrole, de bon
mal et du torment.




DISCOURS SECOND

     Sur le sujet qui contente le plus en amour, ou le toucher, ou la
     veu, ou la parole.

INTRODUCTION.


Voici une question en matire d'amours qui mriteroit un plus profond et
meilleur discoureur que moy, savoir qui contente plus en la joissance
d'amour, ou le tact qui est l'attouchement, ou la parole, ou la veu? M.
Pasquier, trs-grand personnage certes, en sa jurisprudence, qui est sa
profession, comme en autres belles et humaines sciences, en fait un
discours dans ses lettres qu'il nous a laisses par escrit; mais il a
est trop bref, et, pour estre si grand homme, il ne devoit tant
l-dessus espargner sa belle parole comme il a fait; car, s'il l'eust
voulue un peu eslargir et en dire bien au vray et au naturel ce qu'il en
eust sceu dire, sa lettre qu'il en fait l-dessus en eust est cent fois
bien plus plaisante et agrable.

Il en fonde son discours principal sur quelques rimes anciennes du comte
Thibault de Champagne, lesquelles je n'avois jamais vues, sinon ce petit
fragment que ce M. Pasquier produit l; et trouve que ce bon et brave et
ancien chevalier dit trs-bien, non en si bons termes que nos gallants
potes d'aujourd'hui, mais pourtant en trs-bon sens et bonnes raisons;
aussi avoit-il un trs-beau et digne sujet pourquoy il disoit si bien,
qui estoit la reyne Blanche de Castille, mre de saint Louis, de
laquelle il fut aucunement espris, voire beaucoup, et l'avoit prise pour
maistresse. Mais, pour cela, quel mal? et quel reproche pour cette
reyne? encore qu'elle fust est trs-sage et vertueuse, pouvoit-elle
engarder le monde de l'aymer et brusler au feu de sa beaut et de ses
vertus, puisque c'est le propre de la vertu et d'une perfection que de
se faire aymer? Le tout est de ne se laisser aller  la volont de celuy
qui ayme.

Voyl pourquoy il ne faut trouver estrange ny blasmer cette reyne si
elle fut tant aime, et que, durant son regne et son autorit, il y ait
eu en France des divisions, sditions et querelles: car, comme j'ay ouy
dire  un trs-grand personnage, les divisions s'esmeuvent autant pour
l'amour que pour les brigues de l'Estat; et, du temps de nos pres, il
se disoit un proverbe ancien que tout le monde voloit du c.. de la reine
folle.

Je ne say pour quelle reyne ce proverbe se fit, comme possible, fit ce
comte Thibault, qui, possible, ou pour n'estre bien trait d'elle comme
il vouloit, ou qu'il en fust desdaign, ou un autre mieux aim que luy,
conceut en soy ces dpits qui le prcipitrent et firent perdre en ces
guerres et tumultes, ainsi qu'il arrive souvent quand une belle ou
grande reyne ou dame, ou princesse, se met  rgir un Estat: un chacun
dsire la servir, honorer et respecter, autant pour avoir l'heur d'estre
bien venu d'elle et estre en ses bonnes graces, comme de se vanter de
rgir et gouverner l'Estat avec elle et en tirer du profit. J'en
allguerois quelques exemples, mais je m'en passeray bien.

Tant y a, que ce comte Thibault prit sur ce beau sujet, que je viens de
dire,  bien escrire, et possible  faire cette demande que nous
reprsente M. Pasquier, auquel je renvoye le lecteur curieux, sans en
toucher icy aucunes rimes; car ce ne seroit qu'une superflit.
Maintenant, il me suffira d'en dire ce qu'il m'en semble tant de moy que
de l'avis des plus gallants que moy.

       *       *       *       *       *

ARTICLE PREMIER.

     De l'attouchement en amour

Or, quant  l'attouchement, certainement il faut avouer qu'il est trs
dlectable, d'autant que la perfection de l'amour c'est de joir, et ce
joir ne se peut faire sans l'attouchement; car, tout ainsi que la faim
et la soif ne se peut soulager et appaiser, sinon par le manger et le
boire, aussi l'amour ne se passe ny par l'ouye ny par la veu, mais par
le toucher, l'embrasser et par l'usage de Vnus:  quoi le badin fat
Diogne cynique rencontra badinement, mais salaudement pourtant, quand
il souhaitoit qu'il peust abattre sa faim en se frottant le ventre, tout
ainsi qu'en se frottant la verge il passoit sa rage d'amour. J'eusse
voulu mettre cecy en paroles plus nettes, il le faut passer fort
lgrement; ou bien comme fit cet amoureux de Lamia, qui, ayant est par
trop excessivement ranonn d'elle pour joir de son amour, n'y put ou
n'y voulut entendre; et, pour ce, s'advisa, songeant en elle, se
corrompre, se polluer, et passer son envie en son imagination: ce
qu'elle ayant sceu, le fit convenir devant le juge qu'il eust  l'en
satisfaire et la payer, lequel ordonna qu'au son et tintement de
l'argent qu'il lui monstreroit, elle seroit paye, et en passeroit ainsi
son envie, de mesme que l'autre par songe et imagination, avoit pass la
sienne.

Il est bien vray que l'on m'allguera force especes de Vnus que les
anciens philosophes deguisent; mais de ce, je m'en rapporte  eux et aux
plus subtils qui en voudront discourir. Tant y a, puisque le fruit de
l'amour mondain n'est autre chose que la joissance, il ne faut point la
penser bien avoir, qu'en touchant et embrassant. Si est-ce que plusieurs
ont bien eu opinion que ce plaisir estoit fort maigre sans la veu et la
parole; et de ce nous en avons un bel exemple dans les _Cent Nouvelles
de la Reyne de Navarre_, de cet honneste gentilhomme, lequel, ayant joy
plusieurs fois de cette honneste dame de nuict, bouche avec son touret
de nez (car les masques n'estoient encore en usage), en une galerie
sombre et obscure, encore qu'il cogneust bien au toucher qu'il n'y avoit
rien que de bon, friant et exquis, ne se contenta point de telle faveur,
mais voulut savoir  qui il avoit  faire: par quoy, en l'embrassant et
la tenant un jour, il la marqua d'une craye au derrire de sa robe, qui
estoit de velours noir; et puis le soir aprs souper (car leurs
assignations estoient  certaine heure assigne), ainsi que les dames
entroient dans la salle du bal, il se mit derrire la porte; et, les
espiant attentivement passer, il vient  voir entrer la sienne marque
sur l'espaule, qu'il n'eust jamais pens, car, en ses faons,
contenances et paroles, on l'eust prise pour la Sapience de Salomon, et
telle que la Reyne la descrit. Qui fust esbahy, ce fut ce gentilhomme,
pour sa fortune assise sur une femme qui n'eust jamais creu moins d'elle
que de toutes les dames de la Cour; vray est qu'il voulut passer plus
outre, et ne s'arrester l, car il luy voulut le tout descouvrir, et
savoir d'elle pourquoy elle se cachoit ainsi de luy, et se faisoit
ainsi servir  couvert et cachettes; mais elle, trs-bien ruse, nia et
renia tout, jusques  sa part de paradis et la damnation de son ame,
comme est la coustume des dames, quand on leur va objecter des choses de
leur cas qu'elles ne veulent qu'on les sache, encore qu'on en soit bien
certain et qu'elles soient trs-vrayes. Elle s'en dpita; et par ainsi
ce gentilhomme perdit sa bonne fortune. Bonne, certes, elle estoit; car
la dame estoit grande et valoit le faire, et, qui plus est, parce
qu'elle faisoit de la sucre, de la chaste, de la prude, de la feinte;
en cela il pouvoit avoir double plaisir: l'un pour cette joissance si
douce, si bonne, si dlicate; et le second,  la contempler souvent
devant le monde en sa mixte cointe mine, froide et modeste, et sa parole
toute chaste, rigoureuse et rechignarde, songeant en soy son geste
lascif, folastre maniement et paillardise, quand ils estoient ensemble.
Voil pourquoy ce gentilhomme eut grand tort de luy en avoir parl, mais
devoit tousjours continuer ses coups et manger sa viande, aussi bien
sans chandelle qu'avec tous les flambeaux de sa chambre. Bien devoit-il
savoir qui elle estoit, et en faut loer sa curiosit, d'autant que,
comme dit le conte, il avoit peur avoir  faire avec quelque espce de
diable; car volontiers ces diables se transforment et prennent la forme
des femmes pour habiter avec les hommes, et les trompent ainsi; auxquels
pourtant,  ce que j'ay ouy dire  aucuns magiciens subtils, est plus
ais de s'accommoder de la forme et visage de femme, que non pas de la
parole. Voil pourquoy ce gentilhomme avoit raison de la vouloir voir et
cognoistre; et,  ce qu'il disoit luy-mme, l'abstinence de la parole
lui faisoit plus d'apprhension que la veu, et le mettoit en resverie
de monsieur le diable; dont en cela il monstra qu'il craignoit Dieu.
Mais, aprs avoir le tout descouvert, il ne devoit rien dire. Mais quoy!
ce dira quelqu'un, l'amiti et l'amour n'est point bien parfaite, si on
ne la dclare et du coeur et de la bouche; et pour ce, ce gentilhomme
la luy vouloit faire bien entendre; mais il n'y gagna rien, car il y
perdit tout. Aussi, qui eust cogneu l'humeur de ce gentilhomme, il sera
pour excus, car il n'estoit si froid ny discret pour joer ce jeu, et
se masquer d'une telle discrtion; et,  ce que j'ay ouy dire  ma mre,
qui estoit  la Reyne de Navarre, et qui en savoit quelques secrets de
ses Nouvelles, et qu'elle en estoit l'une des devisantes, c'estoit feu
mon oncle de La Chastaigneraye, qui estoit brusq, prompt et un peu
volage. Le conte est dguis pourtant pour le cacher mieux, car mon dict
oncle ne fut jamais au service de la grand princesse, maistresse de
cette dame, ouy bien du roy son frre: et si n'en fut autre chose, car
il estoit fort aym et du Roy et de la princesse. La dame, je ne la
nommeray point, mais elle estoit veufve et dame d'honneur d'une
trs-grande princesse, et qui savoit faire la mine de prude plus que
dame de la Cour.

--J'ay ouy conter d'une dame de la cour de nos derniers roys, que je
cognois, laquelle, estant amoureuse d'un fort honneste gentilhomme de la
Cour, vouloit imiter la faon d'amour de cette dame prcdente: mais
autant de fois qu'elle venoit de son assignation et de son rendez-vous,
elle s'en alloit  sa chambre, et se faisoit regarder de tous costez 
une de ses filles ou femmes de chambre si elle n'estoit point marque;
et, par ce moyen, se garda d'estre mprise et reconnue. Aussi ne
fut-elle jamais marque qu' la neufiesme assignation, que la marque fut
aussitost descouverte et recogneue de ses femmes; et pour ce, de peur
d'estre scandalise, et tomber en opprobre, elle brisa l, et oncques
puis ne retourna  l'assignation. Il eust mieux valu, ce dit quelqu'un,
qu'elle luy eust laiss faire ses marques tant qu'il eust voulu, et
autant de faites les deffaire et effacer; et pour ce eust eu double
plaisir, l'un de ce contentement amoureux, et l'autre de se mocquer de
son homme, qui travailloit tant  cette pierre philosophale pour la
descouvrir et cognoistre, et n'y pouvoit jamais parvenir.

--J'en ay ouy conter d'un autre du temps du roy Franois, de ce beau
escuyer Gruffy, qui estoit un escuyer de l'escurie du dit roy, et mourut
 Naples au voyage de M. de Lautrec, et d'une trs-grande dame de la
Cour, dont en devint trs-amoureuse: aussi estoit-il trs-beau et ne
l'appeloit-on ordinairement que le beau Gruffy, dont j'en ay veu le
pourtrait qui le monstre tel. Elle attira un jour un sien
vallet-de-chambre en qui elle se fioit, pourtant incogneu et non veu, en
sa chambre, qui luy vint dire un jour, luy bien habill, qu'il sentoit
son gentilhomme, qu'une trs-honneste et belle dame se recommandoit 
luy, et qu'elle en estoit si amoureuse qu'elle en dsiroit fort
l'accointance plus que d'homme de la Cour, mais par tel si, qu'elle ne
vouloit, pour tout le bien du monde, qu'il la vist ni la connust; mais
qu' l'heure du coucher, et qu'un chacun de la Cour seroit retir, il le
viendroit qurir et prendre en un certain lieu qu'il lui diroit, et de
l il le meneroit coucher avec cette dame; mais par telle pache aussi,
qu'il luy vouloit bouscher les yeux avec un beau mouchoir blanc, comme
un trompette qu'on meine en ville ennemie, afin qu'il ne peust voir ny
recognoistre le lieu ny la chambre l o il le meneroit, et le
tiendroit tousjours par les mains afin de ne deffaire ledit mouchoir;
car ainsi luy avoit command sa maistresse luy proposer ces conditions,
pour ne vouloir estre connue de luy jusques  quelque temps certain et
prfix qu'il luy dit, et lui promit; et pour ce qu'il y pensast et
advisast bien s'il y vouloit venir  cette condition, afin qu'il luy
sceut dire lendemain sa response; car il le viendroit qurir et prendre
en un lieu qu'il luy dit, et surtout qu'il fust seul, et il le meneroit
en une part si bonne, qu'il ne s'en repentiroit point d'y estre all.
Voil une plaisante assignation et compose d'une estrange condition.
J'aimerois autant celle-l d'une dame espagnole, qui manda  un une
assignation, mais qu'il portast avec lui trois S. S. S., qui estoient 
dire: _sabio_, _solo_, _segreto_; _sage_, _seul_, _secret_: l'autre luy
manda qu'il iroit, mais qu'elle se garnist et fournist de trois F. F.
F., qui sont qu'elle ne fust _fea_, _flaca_ n'y _fria_; qui ne fust n'y
_laide_, _flaque_ n'y _froide_. Attant, le messager se dpartit d'avec
Gruffy. Qui fut en peine et en songe, ce fut luy, ayant grand sujet de
penser que ce fust quelque partie joue de quelque ennemy de Cour, pour
luy donner quelque venue, ou de mort ou de charit envers le Roy.
Songeoit aussi quelle dame pouvoit-elle estre, ou grande, ou moyenne, ou
petite, ou belle, ou laide, qui plus luy faschoit (encore que tous chats
sont gris la nuict, ce dit-on, et tous c... sont c... sans clart).
Par-quoy, aprs en avoir confr  un de ses compagnons les plus privez,
il se rsolut de tenter la risque, et que pour l'amour d'une grande,
qu'il prsumoit bien estre, il ne falloit rien craindre et apprhender.
Par-quoy, le lendemain que le Roy, les Reynes, les dames et tous et
toutes de la Cour se furent retirez pour se coucher, ne faillit de se
trouver au lieu que le messager lui avoit assign, qui ne faillit
aussi-tost l'y venir trouver avec un second, pour luy aider  faire le
guet si l'autre n'estoit point suivy de page ni de laquais, ny vallet,
ny gentilhomme. Aussi-tost qu'il le vit, luy dit seulement: Allons,
monsieur, madame vous attend. Soudain il le banda, et le mena par lieux
obscurs, estroits, et traverses incogneues, de telle faon que l'autre
luy dit franchement qu'il ne savoit l o il le menoit; puis il entra
dans la chambre de la dame, qui estoit si sombre et si obscure qu'il ne
pouvoit rien voir ni cognoistre, non plus que dans un four. Bien la
trouva-t-il sentant  bon, et trs-bien parfume, qui luy fit esperer
quelque chose de bon; parquoy le fit deshabiller aussi-tost, et luy-mme
le deshabilla, et aprs le mena par la main, luy ayant ost le
mouchoir, au lict de la dame qui l'attendoit en bonne dvotion, et se
mit auprs d'elle  la taster, l'embrasser, la carresser, o il n'y
trouva rien que trs-bon et exquis, tant  sa peau qu' son linge et
lict trs-superbe, qu'il tastonnoit avec les mains; et ainsi passa
joyeusement la nuict avec cette belle dame, que j'ay bien ouy nommer.
Pour fin, tout lui contenta en toutes faons, et cogneut bien qu'il
estoit trs-bien hberg pour cette nuict; mais rien ne lui faschoit,
disoit-il, si-non que jamais il n'en sceut tirer aucune parole. Elle
n'avoit garde, car il parloit assez souvent  elle le jour comme aux
autres dames, et, pour ce, l'eust cogneue aussitost. De folatries, de
mignardises, de carresses, d'attouchements et de toute autre sorte de
dmonstrations d'amour et paillardises, elle n'y espargnoit aucune: tant
y a qu'il se trouva bien. Le lendemain,  la pointe du jour, le messager
ne faillit de venir esveiller, et le lever et habiller, le bander et le
retourner au lieu o il l'avoit pris, et recommander  Dieu jusques au
retour, qui seroit bien-tost; et ne fut sans lui demander s'il luy avoit
menty, et s'il se trouvoit bien de l'avoir creu, et ce qu'il luy en
sembloit de luy avoir servi de fourrier, et s'il luy avoit donn bon
logement. Le beau Gruffy, aprs l'avoir remerci cent fois, luy dit
adieu, et qu'il seroit tousjours prest de retourner pour si bon march,
et revoler quand il voudroit; ce qu'il fit, et la feste en dura un bon
mois, au bout duquel fallut  Gruffy partir pour son voyage de Naples,
qui prit cong de sa dame et luy dit adieu  grand regret, sans en tirer
d'elle un seul parler aucunement de sa bouche, sinon soupirs et larmes
qu'il lui sentoit couler des yeux. Tant y a qu'il partit d'avec elle
sans la cognoistre nullement ny s'en appercevoir. Depuis on dit que
cette dame pratiqua cette vie avec deux ou trois autres de cette faon,
se donnant ainsi du bon temps: et disoit-on qu'elle s'accommodoit de
cette astuce, d'autant qu'elle estoit fort avare, et par ainsi elle
espargnoit le sien et n'estoit sujette  faire prsents  ses
serviteurs; car enfin, toute grande dame pour son honneur doit donner,
soit peu ou prou, soit argent, soit bagues ou joyaux, ou soyent riches
faveurs: par ainsi la gallante se donnoit joye  son c.., et espargnoit
sa bourse, en ne se manifestant seulement quelle estoit; et pour ce, ne
se pouvoit estre reprise de ses deux bourses, ne se faisant jamais
cognoistre. Voil une terrible humeur de grand dame. Aucuns ne
trouveront la faon bonne, autres la blasmeront, autres la tiendront
pour trs-excorte, aucuns l'estimeront bonne mesnagere; mais je m'en
rapporte  ceux qui en discourront mieux que moy: si est-ce que cette
dame ne peut encourir tel blasme que cette reyne qui se tenoit 
l'hostel de Nesle  Paris, laquelle, faisant le guet aux passants, et
ceux qui lui revenoyent et agroient le plus, de quelques sortes de gens
que ce fussent, les faisoit appeler et venir  soy; et, aprs en avoir
tir ce qu'elle en vouloit, les faisoit prcipiter du haut de la tour,
qui paroist encores, en bas en l'eau, et les faisoit noyer[55]. Je ne
puis dire que cela soit vray; mais le vulgaire, au moins la pluspart de
Paris, l'affirme; et n'y a si commun, qu'en luy monstrant la tour
seulement, et en l'interrogeant, que de luy-mesme ne le die.

Laissons ces amours, qui sont plustost des avortons que des amours,
lesquelles plusieurs de nos dames d'aujourd'hui abhorrent, comme elles
en ont raison, voulant communiquer avec leurs serviteurs, et non comme
avec rochers ou marbres: mais aprs les avoir bien choisis, se savent
bravement et gentiment faire servir et aimer d'eux. Et puis, en ayant
cogneu leurs fidlitez et loyale persvrance, se prostituent avec eux
par une fervente amour, et se donnent du plaisir avec eux, non en
masques, ny en silence, ny muettes, ny parmi les nuicts et tnbres,
mais en beau plein jour se font voir, taster, toucher, embrasser, les
entretiennent de beaux et lascifs discours, de mots folastres et paroles
lubriques: quelques fois pourtant s'aident de masques, car il y a
plusieurs dames qui quelques fois sont contraintes d'en prendre en le
faisant, si c'est au hasle qu'elles le facent, de peur de se gaster le
teint ou ailleurs, afin que, si elles s'chauffent par trop, et si sont
surprises, qu'on ne cognoisse leur rougeur ny leur contenance estonne,
comme j'en ay veu: et le masque cache tout, et ainsi trompent le monde.

       *       *       *       *       *

ARTICLE II.

     De la parole en amour.

J'ay ouy dire  plusieurs dames et cavalliers qui ont men l'amour, que,
sans la vee et la parole, elles aymeroient autant ressembler les bestes
brutes, lesquelles, par un apptit naturel et sensuel, n'ont autres
soucy ne amiti que de passer leur rage et chaleur. Aussi ay-je ouy dire
 plusieurs seigneurs et gallants gentilshommes qui ont couch avec de
grandes dames, ils les ont trouves cent fois plus lascives et dbordes
en paroles, que les femmes communes et autres. Elles le peuvent faire 
finesse, d'autant qu'il est impossible  l'homme, tant vigoureux
soit-il, de tirer au collier et labourer tousjours; mais, quand il vient
 la pose et au relasche, il trouve si bon et si apptissant quand sa
dame l'entretient de propos lascifs et mots folastrement prononcs, que,
quand Vnus seroit la plus endormie du monde, soudain elle est
esveille; mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs amants devant
le monde, fust aux chambres des reynes et princesses et ailleurs, les
pipoient, car elles leur disoient des paroles si lascives et si friandes
qu'elles et eux se corrompoient comme dedans un lict: nous, les
arregardans, pensions qu'elles tinssent autres propos. C'est pourquoy
Marc Antoine aima tant Clopatre et la prfra  sa femme Octavia, qui
estoit cent fois plus aimable et belle que la Clopatre; mais cette
Clopatre avoit la parole si affette, et le mot si  propos, avec ses
faons et graces lascives, qu'Antoine oublia tout pour son amour.
Plutarque nous en fait foy sur aucuns brocards ou sobriquets qu'elle
disoit si gentiment, que Marc Antoine, la voulant imiter, ne ressembloit
 ses devis (encore qu'il voulust faire du gallant) qu'un soldat et gros
gendarme, au prix d'elle et de sa belle frase de parler. Pline fait un
conte d'elle que je trouve fort beau, et, par ce, je le rpteray ici un
peu. C'est qu'un jour, ainsi qu'elle estoit en ses plus gaillardes
humeurs, et qu'elle s'estoit habille  l'advenant et  l'advantage, et
surtout de la teste d'une guirlande de diverses fleurs convenante 
toute paillardise, ainsi qu'ils estoient  table, et que Marc Antoine
voulut boire, elle l'amusa de quelque gentil discours, et cependant
qu'elle parloit,  mesure elle arrachoit de ses belles fleurs de sa
guirlande, qui nantmoins estoient toutes semes de poudre empoisonne,
et les jettoit peu  peu dans la coupe que tenoit Marc Antoine pour
boire; et ayant achev son discours, ainsi que Marc Antoine voulut
porter la coupe au bec pour boire, Clopatre luy arreste tout court la
main, et ayant apost un esclave ou criminel qui estoit l prs, le fit
venir  luy, et lui fit donner  boire ce que Marc Antoine alloit
avaler, dont soudain il en mourut; et puis, se tournant vers Marc
Antoine, lui dit: Si je ne vous aimois comme je fais, je me fusse
maintenant dfaite de vous, et eusse fait le coup volontiers, sans que
je vois bien que ma vie ne peut estre sans la vostre. Cette invention
et cette parole pouvoient bien confirmer Marc Antoine en son amiti,
voire le faire croupir davantage aux costez de sa charnure. Voil
comment servit l'loquence  Clopatre, que les histoires nous ont
escrite trs-bien disante: aussi ne l'appeloit-il que simplement la
Reyne, pour plus grand honneur, ainsi qu'il escrit  Octave Csar, avant
qu'ils fussent dclars ennemys. Qui t'a chang, dit-il, pour ce que
j'embrasse la Reyne? elle est ma femme. Ay-je commenc ds ast heure? Tu
embrasses Drusille, Tortale, Leontile, ou Rufile, ou Salure Litiseme, ou
toutes: que t'en chaut-il sur quelle tu donnes, quand l'envie t'en
prend? Par l Marc Antoine louoit sa constance et blasmoit la varit
de l'autre d'en aimer tant au coup, et luy n'aimoit que sa Reyne, dont
je m'estonne qu'Octave ne l'aima aprs la mort de Marc Antoine. Il se
peut faire qu'il la vit quand il la vit et la fit venir seule en sa
chambre, et qu'elle l'harangua: possible qu'il n'y trouva pas ce qu'il
pensoit, ou la meprisa pour quelque autre raison, et en voulut faire son
triomphe  Rome et la monstrer en parade;  quoi elle remdia par sa
mort advance.

Certes, pour retourner  notre dire premier, quand une dame se veut
mettre sur l'amour, ou qu'elle y est une fois bien engage, il n'y a
orateur au monde qui die mieux qu'elle. Voyez comme Sophonisba nous a
est descrite de Tite Live, d'Appian et d'autres, si bien disante 
l'endroit de Massinissa, lorsqu'elle vint  luy pour l'aimer, gaigner et
rclamer, et aprs quand il lui fallut avaller le poison. Bref, toute
dame, pour estre bien aime, doit bien parler, et volontiers on en voit
peu qui ne parlent bien et n'ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la
terre, et fust-elle glace en plein hyver. Celles surtout qui se mettent
 l'amour, et si elles ne savent rien dire, elles sont si dessavoures,
que le morceau qu'elles vous donnent n'a ny goust ny saveur: et quand M.
du Bellay, parlant de sa courtisanne et dclarant ses moeurs, dit
qu'elle estoit sage au parler et folastre  la couche[56], cela s'entend
en parlant devant le monde et entretenant l'un et l'autre; mais lorsque
l'on est  part avec son amy, toute gallante dame veut estre libre en sa
parole et dire ce qu'il luy plaist, afin de tant plus esmouvoir Vnus.

J'ay ouy faire des contes  plusieurs qui ont joi de belles et grandes
dames, ou qui ont est curieux de les escouter parlant avec d'autres
dedans le lict, qu'elles estoient aussi libres et folles en leur parler
que courtisannes qu'on eust sceu connoistre: et qui est un cas
admirable, est que, pour estre ainsi accoustumes  entretenir leurs
marys, ou leurs amys, de mots, propos et discours sallaux et lascifs,
mesmes nommer tout librement ce qu'elles portent au fond du sac sans
farder, et pourtant, quand elles sont en leurs discours, jamais ne
s'extravaguent, ni aucun de ces mots sallaux leur vient  la bouche: il
faut bien dire qu'elles se savent bien commander et dissimuler; car il
n'y a rien qui frtille tant que la langue d'une dame ou fille de joie.
Sy ay-je cogneu une trs-belle et honneste dame de par le monde, qui,
devisant avec un honneste gentilhomme de la Cour des affaires de la
guerre durant ces civiles, elle lui dit: J'ay ouy dire que le Roy 
fait rompre tous les c... de ce pays-l. Elle vouloit dire _les ponts_.
Pensez que, venant de coucher d'avec son mary, ou songeant  son amant,
elle avoit encore ce nom frais en la bouche: et le gentilhomme s'en
eschauffa en amours d'elle pour ce mot.

--Une autre dame que j'ai cogneue, entretenant une autre grand dame plus
qu'elle, et luy louant et exaltant ses beautez, elle lui dit aprs:
Non, madame, ce que je vous en dis, ce n'est point pour vous
adultrer; voulant dire _adulater_, comme elle le rhabilla ainsi:
pensez qu'elle songeoit  l'adultre et  adultrer. Bref, la parole en
jeu d'amours a une trs-grande efficace; et o elle manque le plaisir en
est imparfait: aussi,  la vrit, si un beau corps n'a une belle ame,
il ressemble mieux son idole qu'un corps humain; et s'il se veut faire
bien aimer, tant beau soit-il, il faut qu'il se fasse seconder d'une
belle ame: que s'il ne l'a de nature, il la faut faonner par art.

--Les courtisannes de Rome se moquent fort des gentilles dames de Rome,
lesquelles ne sont apprises  la parole comme elles; et disent que
_chiavano come cani, ma che sono quiete della bocca como sassi_[57].

Et voil pourquoy j'ai cogneu beaucoup d'honnestes gentilshommes qui ont
refus l'accointance de plusieurs dames, je vous dis trs-belles, parce
qu'elles estoient idiotes, sans ame, sans esprit et sans parole, et les
ont quittes tout  plat: et disoient qu'ils aimoient autant avoir 
faire avec une belle statue de quelque beau marbre blanc, comme celuy
qui en aima une  Athenes jusques  en joir.

Et pour ce, les estrangers qui vont par pays ne se mettent  guires
aymer les femmes estrangres, ny volontiers s'en caprichent pour elles,
d'autant qu'ils ne s'entendent point, ny leur parole ne leur touche
aucunement au coeur; j'entends ceux qui n'entendent leur langage: et
s'ils s'accostent d'elles, ce n'est que pour contenter autant nature, et
esteindre le feu naturel bestialement, et puis _andar in barca_[58];
comme dist un Italien un jour desembarqu  Marseille, allant en
Espagne, et demandant o il y avoit des femmes. On luy monstre un lieu
o se faisoit le bal de quelques nopces. Ainsi qu'une dame le vint
accoster et arraisonner, il lui dit: _V. S. mi perdonna, non voglio
parlare, voglio solamente chiavare, e poi me n'andar in barca_[59].

Le Franois ne prend grand plaisir avec une Allemande, une Suisse, une
Flamande, une Angloise, cossoise, une Esclavonne ou autre estrangre,
encore qu'elle babillast le mieux du monde, s'il ne l'entend; mais il se
plaist grandement avec sa dame franoise ou avec l'Italienne ou
l'Espagnolle, car coustumirement, la plus part des Franois
aujourd'hui, au moins ceux qui ont veu un peu, savent parler ou
entendent ce langage; et Dieu sait s'il est affett et propre pour
l'amour? Car quiconque aura  faire avec une dame franoise, italienne,
espagnolle ou grecque, et qu'elle soit diserte, qu'il die hardiment
qu'il est pris et vaincu.

D'autres fois nostre langue franoise n'a est si belle ny si enrichie
comme elle l'est aujourd'hui; mais il y a long-temps que l'italienne,
l'espagnolle et la grecque le sont: et volontiers n'ay-je guieres veu
dame de cette langue, si elle a pratiqu tant soit peu le mestier de
l'amour, qui ne sache trs-bien dire. Je m'en rapporte  ceux qui ont
traitt celles-l.

Tant y a qu'une belle dame et remplie de belle parole contente
doublement.

       *       *       *       *       *

ARTICLE III.

     De la veu en amour.

Parlons maintenant de la veu. Certainement, puisque les yeux sont les
premiers qui attaquent le combat de l'amour, il faut advouer qu'ils
donnent un trs-grand contentement quand ils nous font voir quelque
chose de rare en beaut.

H, quelle est la chose au monde que l'on puisse voir plus belle qu'une
belle femme, soit habille ou bien pare, ou nue entre deux draps? Pour
l'habille, vous n'en voyez que le visage  nud; mais aussi, quand un
beau corps, orn d'une riche et belle taille, d'un port et d'une grace,
d'une apparence et superbe majest,  nous se prsente  plein, quelle
plus belle monstre et agrable veu peut-il estre au monde? Et puis,
quand vous en venez  joir tout ainsi couverte et superbement habille,
la convoitise et joissance en redoublent, encore que l'on ne voye que
le seul visage de tout le reste des autres parties du corps: car
malaisment peut-on joir d'une grande dame selon toutes les commoditez
que l'on dsireroit bien, si ce n'estoit dans une chambre bien  loisir
et lieu secret, ou dans un lict bien  plaisir; car elle est tant
claire.

Et c'est pourquoy une grande dame, dont j'ay ouy parler, quand elle
rencontroit son serviteur  propos, et hors de veu et descouverte, elle
prenoit l'occasion tout aussi-tost, pour s'en contenter le plus
promptement et briefvement qu'elle pouvoit, en lui disant un jour:
C'estoient les sottes, le temps pass, qui, par trop se voulant
dlicater en leurs amours et plaisirs, se renfermoient, ou en leurs
cabinets, ou autres lieux couverts, et l faisoient tant durer leurs
jeux et esbats, qu'aussi-tost elles estoient descouvertes et divulgues.
Aujourd'huy, il faut prendre le temps, et le plus bref que l'on pourra,
et, aussi-tost assailly, aussi-tost investy et achev; et par ainsi nous
ne pouvons estre scandalises. Je trouve que cette dame avoit raison;
car ceux qui se sont meslez de cet estat d'amour, ils ont toujours tenu
cette maxime, qu'il n'y a que le coup en robbe.

Aussi, quand l'on songe que l'on brave, l'on foule, presse et gourmande,
abat et porte par terre les draps d'or, les toiles d'argent, les
clinquants, les estoffes de soye, avec des perles et pierreries,
l'ardeur, le contentement, s'en augmentent bien davantage, et certes,
plus qu'en une bergere ou autre femme de pareille qualit, quelque belle
qu'elle soit.

Et pourquoy jadis Vnus fut trouve si belle et tant dsire, sinon
qu'avec sa beaut elle estoit toujours gentiment habille, et
ordinairement parfume, qu'elle sentoit toujours bon de cent pas loin?
Aussi tenoit-on que les parfums animent fort  l'amour.

Voil pourquoy les emprieres et grandes dames de Rome s'en
accommodoient bien fort, comme font aussi nos grandes dames de France,
et sur-tout aussi celles d'Espagne et d'Italie, qui, de tout temps, en
sont est plus curieuses et exquises que les nostres, tant en parfums
qu'en parures de superbes habits, desquelles nos dames en ont pris
depuis les patrons et belles inventions; aussi les autres les avoient
apprises des mdailles et statues antiques de ces dames romaines, que
l'on voit encor parmy plusieurs antiquitez qui sont encore en Espagne et
en Italie; lesquelles, qui les contemplera bien, trouvera leurs
coiffures et leurs habits en perfection, et trs-propres  se faire
aimer. Mais aujourd'huy, nos dames franoises surpassent tout:  la
reyne de Navarre elles en doivent ce grand-mercy.

Voil pourquoy il fait bon et beau d'avoir  faire  ces belles dames si
bien en poinct, si richement et pompeusement pares.

De sorte que j'ay ouy dire  aucuns courtisans, mes compagnons, ainsi
que nous devisions ensemble, qu'ils les aimoient mieux ainsi que
desacoustres et couches nues entre deux linceux, et dans un lict le
plus enrichy de broderies que l'on sceut faire.

D'autres disoient, qu'il n'y avoit que le naturel, sans aucun fard ny
artifice, comme un grand prince que je say, lequel pourtant faisoit
coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas noir[60]
bien tendus, toutes nues, afin que leur blancheur et dlicatesse de
chair parust bien mieux parmy ce noir, et donnast plus d'esbat.

Il ne faut douter vrayment que la veu ne soit plus agrable que toutes
celles du monde d'une belle femme toute parfaite en beaut; mais
mal-aisment se trouve-t-elle.

Aussi on trouve par escrit que Zeuxis, cet excellent peintre, ayant este
pri, par quelques honnestes dames et filles de sa connoissance, de leur
donner le pourtrait de la belle Helaine et la leur reprsenter si belle
comme l'on disoit qu'elle avoit est, il ne leur en voulut point
refuser; mais, avant qu'en faire le pourtrait, il les contempla toutes
fixement, et en prenant de l'une et de l'autre ce qu'il y put trouver de
plus beau, il en fit le tableau comme de belles pices rapportes, et en
reprsenta par icelles Helaine si belle, qu'il n'y avoit rien  dire, et
qui fut tant admirable  toutes, mais, Dieu mercy,  elles, qui y
avoient bien tant aid par leurs beautez et parcelles, comme Zeuxis
avoit fait par son pinceau. Cela vouloit dire, que de trouver sur
Helaine toutes les perfections de beaut il n'estoit pas possible,
encore qu'elle ait est en extrmit trs-belle.

En cas qu'il ne soit vrai, l'Espagnol dit que pour rendre une femme
toute parfaite et absolue en beaut, il lui faut trente beaux sis[61],
qu'une dame espagnolle me dit une fois dans Tolede, l o il y en a de
trs-belles, bien gentilles et bien apprises. Les trente donc sont
telles:

    _Tres cosas blancas: el cuero, los dientes, y las manos._
    _Tres negras: los ojos, las cejas, y las pestannas._
    _Tres coloradas: los labios, las mexillas, y las unnas._
    _Tres longas: el cuerpo, los cabellos, y las manos._
    _Tres cortas: los dientes, las orejas, y los pies._
    _Tres anchas: los pechos, la frente, y el entrejeco._
    _Tres estrechas: la boca, l'una y otra, la cinta, y l'entrada del pie._
    _Tres gruessas: el brao, el muslo, y la paniorilla._
    _Tres delgaldas: los dedos, los cabellos, y los labios._
    _Tres pequennas: las tetas, la naris, y la cabea._

Qui sont en franois, afin qu on l'entende:

    Trois choses blanches: la peau, les dents et les mains.
    Trois noires: les yeux, les sourcils et les paupires.
    Trois rouges: les lvres, les joues et les ongles.
    Trois longues: le corps, les cheveux et les mains.
    Trois courtes: les dents, les oreilles et les pieds.
    Trois larges: la poitrine ou le sein, le front et l'entre-sourcil.
    Trois estroites: la bouche, l'une et l'autre,  la ceinture ou la taille,
        et l'entre du pied.
    Trois grosses: le bras, la cuisse et le gros de la jambe.
    Trois dlies: les doigts, les cheveux et les lvres.
    Trois petites: les tetins, le nez et la teste.
      Sont trente en tout.

Il n'est pas inconvnient, et se peut que tous ces sis en une dame
peuvent estre tous ensemble; mais il faut qu'elle soit faite au moule de
la perfection; car de les voir tous assemblez sans qu'il y en ait
quelqu'un  redire et qu'il ne soit en dfaut, il n'est possible.

Je m'en rapporte  ceux qui ont veu de belles femmes, ou en verront, et
qui voudront estre soigneux de les contempler et essayer ce qu'ils en
sauront dire. Mais pourtant, encore qu'elles ne soient accomplies ny
embellies de tous ces poincts, une belle femme sera tousjours belle,
mais qu'elle en aye la moiti et en aye les points principaux que je
viens de dire: car j'en ay veu force qui en avoient  dire plus de la
moiti, qui estoient trs-belles et fort aimables; ny plus ny moins
qu'un bocage est trouv tousjours beau en printemps, encore qu'il ne
soit remply de tant de petits arbrisseaux qu'on voudroit bien; mais que
les beaux et grands arbres touffus paroissent, c'est assez de ces grands
qui peuvent estouffer la deffectuosit des autres petits.

M. de Ronsard me pardonne, s'il lui plaist; jamais sa maistresse, qu'il
a faite si belle, ne parvint  cette beaut, ny quelqu'autre dame qu'il
ait veue de son temps ou en ait escrit: et fust sa belle Cassandre qui
je say bien qu'elle a est belle, mais il l'a dguise d'un faux nom:
ou bien sa Marie, qui n'a jamais autre nom port que celuy-l, quant 
celle-l; mais il est permis aux potes et peintres dire et faire ce
qu'il leur plaist, ainsi que vous avez dans Roland le furieux de
trs-belles beautez, descrites par l'Arioste, d'Alcine et autres.

Tout cela est bon; mais, comme je tiens d'un trs-grand personnage,
jamais nature ne sauroit faire une femme si parfaite comme une ame vive
et subtile de quelque bien-disant, ou le crayon et pinceau de quelque
divin peintre la nous pourroient reprsenter. Baste, les yeux humains se
contentent toujours de voir une belle femme de visage beau, blanc, bien
fait: et encore qu'il soit brunet, c'est tout un; il vaut bien
quelquefois le blanc, comme dit l'Espagnole: _Aunque io sia mormica, no
soy da menos preciar_; encor que je sois brunette, je ne suis 
mpriser. Aussi la belle Marfise _era brunetta alquanto_[62]. Mais que
le brun n'efface le blanc par trop: un visage aussi beau, faut qu'il
soit port par un corps faonn et fait de mesme: je dis autant des
grands que des petits; mais les grandes tailles passent tout.

Or, d'aller chercher des points si exquis de beaut, comme je viens de
dire ou qu'on nous les dpeint, nous nous en passerons bien, et nous
resjoirons  voir nos beautez communes: non que je les veuille dire
communes autrement, car nous en avons de si rares, que, ma foy, elles
valent bien plus que toutes celles que nos potes fantasques, nos
quinteux peintres et nos pindariseurs de beautez, sauroient
reprsenter.

Hlas! voicy le pis; telles beautez belles, tels beaux visages, en
voyons-nous aucuns, admirons, desirons leur beau corps, pour l'amour de
leurs belles faces, que nantmoins, quand elles viennent  estre
descouvertes et mises  blanc, nous en font perdre le goust; car ils
sont si laids, tarez, tachez, marquez et si hideux, qu'ils en dmentent
bien le visage; et voil comme souvent nous y sommes trompez.

Nous en avons un bel exemple d'un gentilhomme de l'isle de Mojorque, qui
s'appelloit Raymond Lulle, de fort bonne, riche et ancienne maison, qui,
pour sa noblesse, valeur et vertu, fut appel en ses plus belles annes
au gouvernement de cette isle. Estant en cette charge, comment souvent
arrive aux gouverneurs des provinces et places, il devint amoureux d'une
belle dame de l'isle des plus habilles, belles et mieux disantes de-l.
Il la servit longuement et fort bien; et luy demandant toujours ce bon
point de joissance, elle, aprs l'en avoir refus tant qu'elle put, luy
donna un jour assignation, o il ne manqua ny elle aussi, et comparut
plus belle que jamais et mieux en point. Ainsi qu'il pensoit entrer en
paradis, elle luy vint  descouvrir son sein et sa poitrine toute
couverte d'une douzaine d'emplastres, et, les arrachant l'un aprs
l'autre, et de dpit les jetant par terre, luy monstra un effroyable
cancer, et, les larmes aux yeux, luy remonstra ses misres et son mal,
luy disant et demandant s'il y avoit tant de quoy en elle qu'il en dust
estre tant espris; et sur ce, lui en fit un si pitoyable discours, que
luy, tout vaincu de piti du mal de cette belle dame, la laissa; et
l'ayant recommande  Dieu pour sa sant, se dfit de sa charge et se
rendit hermite. Et estant de retour de la guerre sainte, o il avoit
fait voeux, s'en alla estudier  Paris sous Arnaldus de Villanova,
savant philosophe, et ayant fait son cours, se retira en Angleterre, o
le Roy pour lors le receut avec tous les bons recueils du monde pour son
grand savoir, et qu'il transmua plusieurs lingots et barres de fer, de
cuivre et d'estain, mesprisant cette commune et triviale faon de
transmuer le plomb et le fer en or, parce qu'il savoit que plusieurs de
son temps savoient faire cette besogne aussi bien que luy, qui savoit
faire l'un et l'autre: mais il vouloit faire un pardessus les autres.

Je tiens ce conte d'un gallant homme qui m'a dit le tenir du
jurisconsulte Oldrade, qui parle de Raymond Lulle au commentaire qu'il a
fait sur le code _de falsa Moneta_. Aussi le tenoit-il, ce disoit-il, de
Carolus Bovillus[63], Picard de nation, qui a compos un livre en latin
de la _vie de Raymond de Lulle_[64].

Voil comment il passa sa fantaisie de l'amour de cette belle dame; si
que possible d'autres n'eussent pas fait, et n'eussent laiss  l'aimer
et fermer les yeux, mesme en tirer ce qu'il vouloit, puisqu'il estoit 
mesme; car la partie o il tendoit n'estoit touche d'un tel mal.

J'ay cogneu un gentilhomme et une dame veufve de par le monde, qui ne
firent pas ses scrupules; car la dame estant touche d'un gros vilain
cancer au tetin, il ne laissa de l'espouser, et elle aussi le prendre,
contre l'advis de sa mre, et toute malade et malficie qu'elle estoit,
et elle et luy s'esmeurent et se remurent tellement toute la nuict,
qu'ils en rompirent et enfoncrent le fond du chalit.

J'ai cogneu aussi un fort honneste gentilhomme, mon grand amy, qui me
dit qu'un jour estant  Rome, il luy advint d'aimer une dame espagnolle,
et des belles qui fust en la ville jamais. Quand il l'accostoit, elle ne
vouloit permettre qu'il la vist, ny qu'il la touchast par ses cuisses
nues, si-non avec ses callesons; si bien que quand il la vouloit
toucher, elle lui disoit en espagnol: _Ah! no me tocays, hareis me
cosquillas_[65], qui est  dire: Vous me chatouillez. Un matin,
passant devant sa maison, trouvant sa porte ouverte, il monte tout
bellement, o estant entr sans rencontrer ny fantesque ny page, ny
personne, et entrant dans sa chambre, la trouva qui dormoit si
profondment, qu'il eut loisir de la voir toute nue sur le lict, et la
contempler  son aise, car il faisoit trs-grand chaud; et il dit qu'il
ne vid jamais rien de si beau que ce corps, fors qu'il vit une cuisse
belle, blanche, pollie et refaite, mais l'autre elle l'avoit toute
seiche, attnue et estiomene, qui ne paroissoit pas plus grosse que le
bras d'un petit enfant. Qui fust estonn? ce fut le gentilhomme, qui la
plaignit fort, et oncques plus ne la tourna visiter ny avoir  faire
avec elle.

Il se voit force dames qui ne sont pas ainsi estiomenes de catherres;
mais elles sont si maigres, dnues, assches et descharnes, qu'elles
n'en peuvent rien monstrer que le bastiment: comme j'ay cogneu une
trs-grande que M. l'evesque de Cisteron, qui disoit le mot mieux
qu'homme de la Conr, en brocardant affermoit qu'il valoit mieux de
coucher avec une ratoire de fil d'archal qu'avec elle; et, comme dit
aussi un honneste gentilhomme de la Cour, auquel nous faisions la guerre
qu'il avoit  faire avec une dame assez grande: Vous vous trompez,
dit-il, car j'aime trop la chair, et elle n'a que les os; et pourtant,
 voir ces deux dames, si belles par leurs beaux visages, on les eust
juges pour des morceaux trs-charnus et bien friands.

Un trs-grand prince de par le monde vint une fois  estre amoureux de
deux belles dames tout  coup, ainsi que cela arrive souvent aux grands,
qui ayment les varitez. L'une estoit fort blanche, et l'autre brunette,
mais toutes deux trs-belles et fort aimables. Ainsi qu'il venoit un
jour de voir la brunette, la blanche jalouse luy dit: Vous venez de
voller pour corneille. A quoy lui respondit le prince un peu irrit, et
fasch de ce mot: Et quand je suis avec vous, pour qui volle-je? La
dame respondit: Pour un phnix. Le prince, qui disoit des mieux,
rpliqua: Mais dites plustost pour l'oiseau de paradis, l o il y a
plus de plume que de chair; la taxant par l qu'elle estoit maigre
aucunement: aussi estoit-elle fort jovanote pour estre grasse, ne se
logeant coustumirement que sur celles qui entrent dans l'aage, qu'elles
commencent  se fortifier et renforcer de membres et autres choses.

--Un gentilhomme la donna bonne  un grand seigneur que je say. Tous
deux avoient belles femmes. Ce grand seigneur trouva celle du
gentilhomme fort belle et bien advenante. Il luy dit un jour: Un tel,
il faut que je couche avec vostre femme. Le gentilhomme, sans songer,
car il disoit trs-bien le mot, luy respondit: Je le veux, mais je
couche avec la vostre. Le seigneur lui rpliqua: Qu'en ferois-tu? car
la mienne est si maigre, que tu n'y prendrois nul goust. Le gentilhomme
respondit: Je la larderay si menu, que je la rendray de bon goust.

--Il s'en voit tant d'autres que leurs visages poupins et gentils font
desirer leurs corps; mais quand on y vient, on les trouve si dcharnes,
que le plaisir et la tentation en sont bien-tost passez. Entr'autres,
l'on y trouve l'os _barr_ qu'on appelle, si sec et si dcharn, qu'il
foule et masche plus tout nud que le bast d'un mulet qu'il auroit sur
luy. A quoy pour suppler, telles dames sont coustumires de s'aider de
petits coussins bien mollets et dlicats  soutenir le coup et engarder
de la mascheure; ainsi que j'ay ouy parler d'aucunes, qui s'en sont
aides souvent, voire de callesons gentiment rembourez et faits de
satin, de sorte que les ignorants, les venants  toucher, n'y trouvent
rien que tout bon, et croyent fermement que c'est leur embonpoint
naturel; car par-dessus ce satin il y avoit des petits callesons de
toile volante et blanche; si bien que l'amant, donnant le coup en robbe,
s'en alloit de sa dame si content et satisfait, qu'il l'a tenoit pour
trs-bonne robbe.

D'autres y a-t-il encore qui sont de la peau fort malficies et
marquetes comme marbre, ou en oeuvre  la mosaque, tavelles comme
faons de bische, gratteleuses, et subjectes  dartes farineuses et
fascineuses; bref, gastes tellement, que la veu n'en est pas guieres
plaisante.

--J'ay ouy parler d'une dame grande, et l'ay cogneue et cognois encore,
qui est pelue, velue sur la poitrine, sur l'estomac, sur les espaules et
le long de l'eschine, et  son bas, comme un sauvage.

Je vous laisse  penser ce que veut dire cela: si le proverbe est vray,
_que personne ainsi velue est ou riche, ou lubrique_, celle-l a l'un et
l'autre, je vous en asseure, et s'en fait fort bien donner, se voir et
desirer.

D'autres ont la chair d'oison ou d'estourneau plum, hare, brodequine,
et plus noire qu'un beau diable.

D'autres sont opulentes en tetasses avales, pendantes plus que d'une
vache allaitant son veau.

Je m'asseure que ce ne sont pas les beaux tetins d'Hlaine, laquelle,
voulant un jour prsenter au temple de Diane une coupe gentille par
certain voeu, employant l'orfevre pour la luy faire, luy en fit
prendre le modelle sur un de ses beaux tetins, et en fit la coupe d'or
blanc, qu'on ne sauroit qu'admirer de plus, ou la coupe ou la
ressemblance du tetin sur quoy il avoit pris le patron, qui se monstroit
si gentil et si poupin, que l'art en pouvoit faire desirer le naturel.
Pline dit cecy par grande spciaut, o il traite qu'il y a de l'or
blanc. Ce qui est fort estrange est que cette coupe fut faite d'or
blanc.

Qui voudroit faire des coupes d'or sur ces grandes tetasses que je dis
et que je cognois, il faudroit bien fournir de l'or  monsieur
l'orfevre, et ne seroit aprs sans coust et grand rise, quand on
diroit: Voil des coupes faites sur le modelle des testins de telles et
telles dames.

Ces coupes ressembleroient, non pas coupes, mais de vrayes auges, qu'on
voit de bois toutes rondes, dont on donne  manger aux pourceaux; et
d'autres y a-t-il, que le bout de leur tetin ressemble  une vraye guine
pourrie.

D'autres y a-t-il, pour descendre plus bas, qui ont le ventre si mal
poly et rid, qu'on les prendroit pour de vieilles gibessires rides de
sergents ou d'hosteliers; ce qui advient aux femmes qui on eu des
enfants, et qui ne sont est bien secourues et graisses de graisse de
baleine de leurs sages-femmes. Mais d'autres y a-t-il, qui les ont aussi
beaux et polis, et le sein aussi follet, comme si elles estoient encore
filles.

D'autres il y en a, pour venir encore plus bas, qui ont leurs natures
hideuses et peu agrables. Les unes y ont le poil nullement fris, mais
si long et pendant, que vous diriez que ce sont les moustaches d'un
Sarrasin; et pourtant n'en ostent jamais la toison, et se plaisent  la
porter telle, d'autant qu'on dit: _Chemin jonchu et c.. velu sont fort
propres pour chevaucher_. J'ay ouy parler de quelqu'une trs-grande qui
les porte ainsi.

J'ay ouy parler d'une autre belle et honneste dame qui les avoit ainsi
longues, qu'elle les entortilloit avec des cordons ou rubans de soye
cramoisie ou autre couleur, et se les frisonnoit ainsi comme des frisons
de perruques, et puis se les attachoit  ses cuisses, et en tel estat
quelquefois se les prsentoit  son mary et  son amant, ou bien se les
destortoit de son ruban et cordon, si qu'elles paroissoient frisonnes
par aprs, et plus gentilles qu'elles n'eussent fait autrement.

Il y avoit bien l de la curiosit, et de la paillardise et tout; car,
ne pouvant d'elle-mesme faire et suivre ses frisons, il falloit qu'une
de ses femmes, de ses plus favorites, la servt en cela; en quoy ne peut
estre autrement qu'il n'y ayt de la lubricit en toutes faons qu'on la
pourra imaginer.

Aucunes, au contraire, se plaisent le tenir et porter raz, comme la
barbe d'un prestre.

D'autres femmes y a-t-il, qui n'ont de poil point du tout, ou peu, comme
j'ay ouy parler d'une fort grande et belle dame que j'aye cogneue; ce
qui n'est guires beau, et donne un mauvais soupon: ainsi qu'il y a des
hommes qui n'ont que de petits boucquets de barbe au menton, et n'en
sont pas plus estimez de bon sang, ainsi que sont les blanquets et
blanquettes[66].

D'autres en ont l'entre si grande, vague et large, qu'on la prendroit
pour l'antre de la Sibylle.

J'en ay ouy parler d'aucunes, et bien grandes, qui les ont telles qu'une
jument ne les a si amples, encore qu'elles s'aident d'artifice le plus
qu'elles peuvent pour estrecir la porte; mais, dans deux ou trois
frquentations, la mesme ouverture tourne: et, qui plus est, j'ay ouy
dire que, quand bien on les arregarde le cas d'aucunes, il leur cloise
comme celuy d'une jument quand elle est en chaleur. L'on m'en a cont
trois qui monstrent telles cloyses quand on y prend garde de les voir.

--J'ay ouy parler d'une dame grande, belle et de qualit,  qui un de
nos roys avoit impos le nom de _Pan de c.._, tant il estoit large et
grand; et non sans raison, car elle se l'est fait en son vivant souvent
mesurer  plusieurs merciers et arpenteurs, et que tant plus elle
s'estudioit le jour de l'estrecir, la nuict en deux heures on le lui
eslargissoit si bien, que ce qu'elle faisoit en une heure, on le
dfaisoit en l'autre, comme la toille de Penelope. Enfin, elle en
quitta tous artifices, et en fut quitte pour faire lection des plus
gros moules qu'elle pouvoit trouver.

Tel remde fut trs bon, ainsi que j'ay ouy dire d'une fort belle et
honneste fille de la Cour, laquelle l'eut au contraire si petit et si
estroit, qu'on en dsesproit  jamais le forcement du pucelage; mais
par advis de quelques mdecins ou de sages-femmes, ou de ses amys ou
amyes, elle en fit tenter le gu ou le forcement par des plus menus et
petits moules, puis vint aux moyens, puis aux grands,  mode des talus
que l'on fait, ainsi que Rabelais ordonna les murailles de Paris
imprenables; et puis, par tels essays les uns aprs les autres,
s'accoustuma si bien  tous, que les plus grands ne luy faisoient la
peur que les petits paravant faisoient si grande.

Une grande princesse estrangere que j'ay cogneue, laquelle l'avoit si
petit et estroit, qu'elle aima mieux de n'en taster jamais que de se
faire inciser, comme les mdecins le conseilloient. Grande vertu certes
de continence, et rare!...

D'autres en ont les labies longues et pendantes plus qu'une creste de
coq d'Inde quand il est en colere; comme j'ay ouy dire que plusieurs
dames ont, non-seulement elles, mais aussi des filles.

--J'ay ouy faire ce conte  feu M. de Randan, qu'une fois estants de
bons compagnons  la Cour ensemble, comme M. de Nemours, M. le vidame de
Chartres, M. le comte de la Rochefoucault, MM. de Montpezaz, Givry,
Genlis et autres, ne sachants que faire, allrent voir pisser les filles
un jour, cela s'entend cachs en bas et elles en haut. Il y en eut une
qui pissa contre terre: je ne la nomme point; et d'autant que le
plancher estoit de tables, elle avoit ses lendilles si grandes, qu'elles
passrent par la fente des tables si avant, qu'elle en monstra la
longueur d'un doigt, si que M. de Randan, par cas fortuit, ayant un
baston qu'il avoit pris  un laquais, o il y avoit un fion, en pera
si dextrement ses lendilles, et les cousit si bien contre la table, que
la fille, sentant la piqre, tout  coup s'esleva si fort, qu'elle les
escarta toutes, et de deux parts qu'il en avoit en fit quatre, et les
dites lendilles en demeurerent decoupes en forme de barbe
d'escrevisses, dont pourtant la fille s'en trouva trs-mal, et la
maistresse en fut fort en colere.

M. de Randan et la compagnie en firent conte au roy Henry, qui estoit
bon compagnon, qui en rit pour sa part son saoul, et en apaisa le tout
envers la Reyne sans rien en dguiser.

Ces grandes lendilles sont cause qu'une fois j'en demanday la raison 
un mdecin excellent, qui me dit que, quand les filles et femmes
estoient en ruth, elles les touchoient, manioient, viroyent,
contournoient, allongeoient et tiroient si souvent, qu'estants ensemble
s'entredonnoient mieux du plaisir.

Telles filles et femmes seroient bonnes en Perse, non en Turquie,
d'autant qu'en Perse les femmes sont circoncises, parce que leur nature
ressemble de je ne say quoy le membre viril (disent-ils): au contraire,
en Turquie, les femmes ne le sont jamais, et pour ce les Perses les
appellent hrtiques, pour n'estre circoncises, d'autant que leur cas,
disent-ils, n'a nulle forme, et ne prennent plaisir de les regarder
comme les Chrestiens. Voil ce qu'en disent ceux qui ont voyag en
Levant.

Telles femmes et filles, disoit ce mdecin, sont fort sujettes  faire
la fricarelle, _donna con donna_.

J'ay ouy parler d'une trs-belle dame, et des plus qui ait est en la
Cour, qui ne les a si longues; car elles luy sont accourcies pour un mal
que son mary luy donna, voire qu'elle n'a de levre d'un cost pour avoir
est tout mang de chancres; si bien qu'elle peut dire son cas estropi
et  demy demembr; et nanmoins cette dame a est fort recherche de
plusieurs, mesme elle a est la moiti d'un grand quelques fois dans son
lict.

Un grand disoit  la Cour un jour qu'il voudroit que sa femme
ressemblast  celle-l, et qu'elle n'en eust qu' demy, tant elle en
avoit trop.

J'ay aussi ouy parler d'une autre bien plus grande qu'elle cent fois,
qui avoit un boyau qui luy pendilloit long d'un grand doigt au dehors de
sa nature, et, disoit-on, pour n'avoir pas est bien servie en l'une de
ses couches par sa sage-femme; ce qui arrive souvent aux filles et
femmes qui ont fait des couches  la drobade, ou qui par accident se
sont gastes et greves; comme une des belles femmes de par le monde que
j'ay cogneue, qui, estant veufve, ne voulut jamais se remarier, pour
estre descouverte d'un second mary de cecy, qui l'en eust peu prise, et
possible mal-traite.

Cette grande que je viens de dire, nonobstant son accident, enfantoit
aussi aisment comme si elle eust piss; car on disoit sa nature
trs-ample; et si pourtant elle a est bien aime et bien servie 
couvert; mais mal-aisment se laissoit-elle voir l.

Aussi volontiers, quand une belle et honneste femme se met  l'amour et
 la privaut, si elle ne vous permet de voir ou taster cela, dites
hardiment qu'elle y a quelque tare, ou si que la veue ni le toucher
n'approuvera guires, ainsi que je tiens d'une honneste femme; car s'il
n'y en a point, et qu'il soit beau (comme certes il y en a et de
plaisants  voir et manier), elle est aussi curieuse et contente d'en
faire la monstre et en prester l'attouchement, que de quelqu'autre de
ses beautez qu'elle ait, autant pour son honneur  n'estre souponne de
quelque dfaut ou laideur en cet endroit, que pour le plaisir qu'elle y
prend elle-mesme  le contempler et mirer, et surtout aussi pour
accroistre la passion et tentation davantage  son amant.

De plus, les mains et les yeux ne sont pas membres virils pour rendre
les femmes putains et leurs marys cocus, encore qu'aprs la bouche
aident  faire de grands approches pour gaigner la place.

D'autres femmes y a-t-il qui ont la bouche de l si pasle, qu'on diroit
qu'elles y ont la fievre: et telles ressemblent aucuns yvrognes,
lesquels, encor qu'ils boivent plus de vin qu'une truie de laict, ils
sont pasles comme trespassez: aussi les appelle-t-on traistres au vin,
non pas ceux qui sont rubiconds: aussi telles par ce cost-l on les
peut dire traistraisses  Vnus, si ce n'est que l'on dit _pasle putain
et rouge paillard_. Tant y a que cette partie ainsi pasle et transie
n'est point plaisante  voir, et n'a garde de ressembler  celle d'une
des plus belles dames que l'on voye, et qui tient grand rang, laquelle
j'ay veu qu'on disoit qu'elle portoit l trois belles couleurs
ordinairement ensemble, qui estoient incarnat, blanc et noir: car cette
bouche de l estoit colore et vermeille comme corail, le poil
d'alentour gentiment frisonn et noir comme bene; ainsi le faut-il, et
c'est l'une des beautez: la peau estoit blanche comme albastre, qui
estoit ombrage de ce poil noir. Cette veu est belle de celle-l, et
non des autres que je viens de dire.

D'autres il y en a aussi qui sont si bas ennatures et fendues jusques
au cul, mesme les petites femmes, que l'on devroit faire scrupule de les
toucher pour beaucoup d'ordes et salles raisons que je n'oserois dire;
car on diroit que, les deux rivires s'assemblant et se touchant quasi
ensemble, il est en danger de laisser l'une et naviguer  l'autre: ce
qui est par trop vilain.

J'ay ouy conter  madame de Fontaine-Chalandray, dite la belle Torcy,
que la reyne Elonor sa maistresse, estant habille et vestue,
paroissoit une trs-belle princesse, comme il y en a encor plusieurs
qui l'ont veue telle en nostre Cour, et de belle et riche taille; mais,
estant dshabille, elle paroissoit du corps une gante, tant elle
l'avoit long et grand: mais tirant en bas, elle paroissoit une naine,
tant elle avoit les cuisses et les jambes courtes avec le reste.

D'une autre grande dame ay-je ouy parler qui estoit bien au contraire;
car par le corps elle se monstroit une naine, tant elle l'avoit court et
petit, et du reste en bas une gante ou colosse, tant elle avoit ses
cuisses et jambes grandes, hautes et fendues et pourtant bien
proportionnes et charnues, si qu'elle en couvroit son homme sous elle,
mais qu'il fust petit, fort aisment, comme d'une tirasse de chien
couchant.

--Il y a force marys et amys parmi nos Chrestiens, qui voulans en tout
differer des Turcs, ne prennent plaiser d'arregarder le cas des dames,
d'autant, disent-ils, comme je viens de dire, qu'ils n'ont nulle forme:
nos Chrestiens au contraire qui en ont, disent-ils, de grands
contentements  les contempler fort et se dlecter en telles visions, et
non-seulement se plaisent  les voir, mais  les baiser, comme beaucoup
de dames l'ont dit et descouvert  leurs amants, ainsi que dit une dame
espagnole  son serviteur, qui, la saluant un jour, luy dit: _Bezo las
manos y los pies, senora_[67]; elle luy dit: _Senor, en el medio esta la
mejor station_[68]. Comme voulant dire qu'il pouvoit baiser le mitant
aussi-bien que les pieds et mains. Et, pour ce, disent aucunes dames que
leurs marys et serviteurs y prennent quelque dlicatesse et plaisir, et
en ardent davantage: ainsi que j'ay ouy dire d'un trs-grand prince,
fils d'un grand roy de par le monde, qui avoit pour maistresse une
trs-grande princesse. Jamais il ne la touchoit qu'il ne luy vist cela
et ne le baisast plusieurs fois. Et la premire fois qu'il le fit, ce
fut par la persuasion d'une trs-grande dame, favorite du roy; laquelle,
tous trois un jour estants ensemble, ainsi que ce prince muguettoit sa
dame, luy demanda s'il n'avoit jamais veu cette belle partie dont il
jouissoit. Il respondit que non: Vous n'avez donc rien fait, dit-elle,
et ne savez ce que vous aimez; vostre plaisir est imparfait, il faut
que vous le voyis. Par-quoy, ainsi qu'il s'en vouloit essayer et
qu'elle en faisoit de la revesche, l'autre vint par derrire, et la prit
et renversa sur un lict, et la tint tousjours jusques  ce que le
prince l'eust contemple  son aise et baise son saoul, tant qu'il le
trouvoit beau et gentil; et pour ce, continua tousjours.

D'autres y a-t-il qui ont leurs cuisses si mal proportionnes, mal
advenantes et si mal faites en olive, qu'elles ne mritent d'estre
regardes et dsires, comme de leurs jambes, qui en sont de mme, dont
aucunes sont si grosses qu'on en diroit le gras estre le ventre d'une
conille qui est pleine.

D'autres les ont si gresles et menues, et si heronnires, qu'on les
prendroit plustost pour des fleutes que pour cuisses et jambes; je vous
laisse  penser que peut estre le reste.

Elles ne ressemblent pas une belle et honneste dame dont j'ay ouy
parler, laquelle estant en bon point; et non trop en extrmit (car en
toutes choses il faut un _medium_), aprs avoir donn  coucher  son
amy, elle lui demanda le lendemain au matin comment il s'en trouvoit. Il
luy respondit que trs-bien, et que sa bonne et grasse chair luy avoit
fait grand bien. Pour le moins, dit-elle, avez-vous couru la poste sans
emprunter de coissinet.

D'autres dames y a-t-il qui ont tant d'autres vices cachs, ainsi que
j'en ay ouy parler d'une qui estoit dame de rputation, qui faisoit ses
affaires fcales par le devant; et de ce j'en demanday la raison  un
mdecin suffisant, qui me dit parce qu'elle avoit est perce trop jeune
et d'un homme trop fourny et robuste; dont ce fut grand dommage, car
c'estoit une trs-belle femme et veufve, qu'un honneste gentilhomme que
je say la vouloit espouser; mais, en sachant tel vice, la quita
soudain, et un autre aprs la prit aussi-tost.

--J'ay ouy parler d'un gallant gentilhomme qui avoit une des belles
femmes de la Cour et n'en faisoit cas. Un autre, n'estant si scrupuleux
que luy, habitant avec elle, trouva que son cas puoit si fort qu'on ne
pouvoit endurer cette senteur, et, par ainsi, cogneut l'encloeure du
mary.

J'ay ouy parler d'une autre, laquelle estant l'une des filles d'une
grande princesse, qui petoit de son devant: des mdecins m'ont dit que
cela se pouvoit faire  cause des vents et ventositez qui peuvent sortir
par-l, et mesmes quand elles font la fricarelle.

Cette fille estoit avec cette princesse lorsqu'elle vint  Moulins, la
Cour y estant, du temps du roy Charles neuviesme, qui en fut abreuv,
dont on en rioit bien.

D'autres y en a-t-il qui ne peuvent tenir leur urine, qu'il faut
qu'elles ayent toujours la petite esponge entre les jambes, comme j'en
ay cogneu deux grandes, et plus que dames, dont l'une estant fille, fit
l'vasion tout  trac dans la salle du bal, du temps du roy Charles
neuviesme, dont fut fort scandalise.

D'une autre grande dame ay-je ouy parler, que quand on lui faisoit cela,
elle se compissoit  bon escient, ou sur le fait, ou aprs, comme une
jument quand elle a est saillie:  elle falloit-il jetter le seillaud
d'eau comme  la jument, pour la faire retenir.

Tant d'autres y a-t-il qui sont ordinairement en sang et leurs mois, et
autres qui sont vicies, tarottes, marquetes et marques, tant par
accident de vrolle de leurs marys ou de leurs amys, que par leurs
mauvaises habitudes et humeurs; comme celles qui ont les jambes
louventines et autres fluxions et marques, que par les envies de leurs
mres estant enceintes d'elles, portent sur elles, comme j'en ay ouy
parler d'une qui est toute rouge par une moiti du corps, et l'autre
non, comme un eschevin de ville.

D'autres sont si sujettes  leurs flux menstruaux, que quasi
ordinairement leur nature flue comme un mouton  qui on a coup la gorge
de frais; dont leurs marys ou amants ne s'en contentent guieres, pour
l'assidu frquentation que Vnus ordonne et desire en ces jeux: car, si
elles sont saines et nettes une semaine du mois, c'est tout, et leur
font perdre le reste de l'anne: si que des douze mois ils n'en ont cinq
ou six francs, voire moins; c'est beaucoup,  la mode de nos soldats
desbandez, auxquels  la monstre les commissaires et trsoriers font
perdre, de douze mois de l'an, plus de quatre, en leur faisant monter
les mois jusques  quarante et cinquante jours, si que les douze mois de
l'an ne leur reviennent pas  huit. Ainsi s'en trouvent les marys et
amants qui telles femmes ont et se servent, si ce n'est que, du tout,
pour assoupir leur paillardise, se veulent souiller vilainement sans
aucun respect d'impudicit; et leurs enfants qui en sortent s'en
trouvent mal et s'en ressentent.

Si j'en voulois raconter d'autres, je n'aurois jamais fait, et aussi que
les discours en seroient trop sallauds et dplaisants: et ce que j'en
dis et dirois ce ne seroit des femmes petites et communes, mais des
grandes et moyennes dames qui de leurs visages beaux font mourir le
monde, et point le couvert.

Si feray-je encore ce petit conte, qui est plaisant, d'un gentilhomme
qu'il me fit, qui est qu'en couchant avec une fort belle dame, et
d'estoffe, en faisant sa besogne il luy trouva en cette partie quelques
poils si piquants et si aigus, qu'avec toutes les incommodits il la put
achever, tant cela le piquoit et le fionnoit. Enfin, ayant fait, il
voulut taster avec la main: il trouva qu'alentour de sa motte il y avoit
une demi-douzaine de certains fils garnis de ces poils si aigus, longs,
roides et piquants, qu'ils en eussent servy aux cordonniers  faire des
rivets comme de ceux de pourceaux, et les voulut voir; ce que la dame
luy permit avec grande difficult; et trouva que tels fils entournoient
la pice ny plus ny moins que vous voyez une mdaille entourne de
quelques diamants et rubis, pour servir et mettre en enseigne en un
chapeau ou au bonnet.

--Il n'y a pas long-temps qu'en une certaine contre de Guyenne, une
damoiselle marie, de fort bon lieu et bonne part, ainsi qu'elle
advisoit estudier ses enfants, leur prcepteur, par une certaine manie
et frnsie, ou possible pour rage d'amour qui luy vint soudain, il prit
une espe qui estoit de son mary sur le lict, et luy en donna si bien,
qu'il luy pera les deux cuisses et les deux labies de sa nature de part
en part, dont depuis elle en cuida mourir, sans le secours d'un bon
chirurgien. Son cas pouvoit bien dire qu'il avoit est en deux diverses
guerres et attaqu fort diversement. Je crois que la veu aprs n'en
estoit gures plaisante, pour estre ainsi balafr et ses aisles ainsi
brises: je les dis aisles, par ce que les Grecs appellent ces labies
_hymenoea_; les Latins les nomment _aloe_, et les Franois, labies,
lvres, landrons, landilles et autres mots: mais je trouve qu' bon
droit les Latins les appellent aisles; car il n'y a ny animal ny oiseau,
soit-il faucon, niais ou sor, comme celuy de nos fillaudes, soit-il de
passage, ou hagard ou bien dress, de nos femmes maries ou veufves, qui
aille mieux ny ait l'aisle si viste.

Je le puis appeler aussi animal avec Rabelais, d'autant qu'il s'esmeut
de soy-mesme; et, soit  le toucher ou  le voir, on le sent et le void
s'esmouvoir et remuer de luy-mesme, quand il est en appetit.

D'autres, de peur de rhumes et catheres, se couvrent dans le lict de
couvre-chefs alentour de la teste, par Dieu, plus que sorcires: au
partir de-l, bien habilles, elles sont saffrettes comme poupines, et
d'autres fardes et peintres comme images, belles au jour, et la nuict
dpeintes et trs-laides.

Il faudroit visiter telles dames avant les aimer, espouser et en jouir,
ainsi que faisoit Octave Csar avec ses amis, qui faisoit despouiller
aucunes grandes dames et matrosnes romaines, voire des vierges mres
d'aage, et les visitoit d'un bout  l'autre, comme si ce fussent
esclaves et serves vendues par un certain maquignon nomm Torane; et
selon qu'il les trouvoit  son gr et son point, ny tares, il en
joissoit.

De mesme en font les Turcs en leur bazestan de Constantinople et autres
grandes villes, quand ils achettent des esclaves de l'un et de l'autre
sexe.

Or je n'en parleray plus, encore pens-je en avoir trop dit; et voil
comment nous sommes bien trompez en beaucoup de veus que nous pensons
et croyons trs-belles. Mais, si nous y sommes bien autant difis et
satisfaits en d'aucunes autres, lesquelles sont si belles, si nettes,
propres, fraisches, cailles, si aimables et si en bon point, bref, si
accomplies en toutes parties du corps, qu'aprs elles toutes veus
mondaines sont chtives et vaines; dont il y a des hommes qui, en telles
contemplations, s'y perdent tellement, qu'ils ne songent qu'aux actions:
aussi, bien souvent telles dames se plaisent  se monstrer sans nulle
difficult, pour ne se sentir tasches d'aucunes macules, pour nous
faire plus entrer en tentation et concupiscence.

Nous estans un jour au sige de La Rochelle, le pauvre feu M. de Guise,
qui me faisoit l'honneur de m'aimer, s'en vint me monstrer des tablettes
qu'il venoit de prendre  Monsieur, frre du Roy, nostre gnral, dans
la poche de ses chausses, et me dit: Monsieur me vient de faire un
desplaisir et la guerre pour l'amour d'une dame; mais je veux avoir ma
revanche; voyez ce que j'y ai mis dedans et lisez. Me donnant les
tablettes, je vis escrits de sa main ces quatre vers qu'il venoit de
faire, mais le mot de f...... y estoit tout  trac.

    Si vous ne m'avez coguue
    Il n'a pas tenu  moy;
    Car vous m'avez bien veu nue,
    Et vous ay monstr de quoy.

Puis, me nommant la dame, ou pour mieux dire fille, de laquelle je me
doutois pourtant, je lui dis que je m'estonnois fort qu'il ne l'eust
touche et cogneue, d'autant que les approches en avoient est grandes,
et que le bruit en estoit par trop commun; mais il m'asseura que non, et
que ce n'avoit est que sa faute. Je luy replicquay: Il falloit donc,
Monsieur, ou qu'alors il fust si las et recreu d'ailleurs, qu'il n'y
pust fournir, ou qu'il fust si ravi en la contemplation de cette beaut
nue, qu'il ne se souciast de l'action!--Possible, me respondit ce
prince, qu'il se pourroit faire; mais tant y a que ce coup il y faillit,
et je luy en fais la guerre, et je luy vais remettre ces tablettes dans
sa poche, qu'il visitera selon sa coustume, et y lira ce qu'il y faut;
et, amprs, me voil veng. Ce qu'il fit, et ne fut amprs sans en rire
tous deux  bon escient, et s'en faire la guerre plaisamment; car, pour
lors, c'estoit une trs-grande amiti et privaut entr'eux deux, bien
depuis estrangement change.

--Une dame de par le monde, ou plustost fille, estant fort aime et
prive d'une trs-grande princesse, estoit dans le lict se
rafraischissant, comme estoit la coutume: vint un gentilhomme la voir,
qui pour elle brusloit d'amour; mais il n'en avoit autre chose. Cette
dame fille estant ainsi aime et prive de sa maistresse, s'approchant
d'elle tout bellement, sans faire semblant de rien, tout--coup vint 
tirer toute la couverture de dessus elle, si bien que le gentilhomme,
point paresseux de ses yeux aucunement, les jetta aussi-tost, dessus qui
vid,  ce que depuis il m'a fait le conte, la plus belle chose qu'il vid
ny qu'il verra jamais, qui estoit ce beau corps nud, et ses belles
parties, et cette blanche, jolie et belle charnure, qu'il pensa voir les
beautez du paradis. Mais cela ne dura guieres; car, tout aussi-tost la
couverture fut tourne prendre par la dame, la fille en estant partie de
l, et de bonheur. Cette belle dame, tant plus elle se remuoit 
reprendre la couverture, tant plus elle se faisoit paroistre; ce qui
n'endommageoit nullement la veu et le plaisir du gentilhomme, qui
autrement ne s'empeschoit  la recouvrir, bien sot fust est: pourtant,
tellement quellement, elle recouvra sa couverture, se remit, en se
courouant assez doucement contre la fille, et luy disant qu'elle le
payeroit. La demoiselle luy dit, qui estoit un petit  l'escart:
Madame, vous m'en aviez fait une; pardonnez-moy si je vous l'ay
rendue; et, passant la porte, s'en alla. Mais l'accord fut fait
aussi-tost.

Cependant le gentilhomme se trouva si bien de telle veu, et en telle
extase de plaisir et contentement, que je luy ay ouy dire cent fois
qu'il n'en vouloit d'autre en sa vie, que de vivre au songer de cette
ordinaire contemplation; et certes il avoit raison: car, selon la
monstre de son beau visage, le non-pareil, et sa belle gorge, dont elle
a tant repeu le monde, pouvoit assez monstrer que dessous il y avoit de
cach de plus exquis; et me disoit qu'entre telles beautez, c'estoit la
dame la mieux flanque et le plus haut qu'il eust jamais veue: ainsi le
pouvoit-elle estre, car elle estoit de trs-riche taille; mesme entre
les beautez il faut qu'elle le soit, ny plus ny moins qu'une forteresse
de frontire.

Amprs que ce gentilhomme m'eut tout cont, je ne lui peus que dire:
Vivez donc, vivez, mon grand amy, avec cette contemplation divine et
cette beatitude que jamais ne puissiez-vous mourir; et moy au moins,
avant mourir, puisse-je avoir une telle veu!

Ledit gentilhomme en eut pour jamais cette obligation  la demoiselle,
et tousjours depuis l'honora et l'aima de tout son coeur. Aussy luy
estoit-il serviteur fort; mais il ne l'espousa, car un autre plus riche
que luy la luy embla, ainsi qu'est la coustume  toutes de courir aux
biens.

Telles veus sont belles et agrables; mais il se faut donner garde
qu'elles ne nuisent, comme celle de la belle Diane nu au pauvre Acton,
ou bien une que je vais dire.

--Un Roy de par le monde aima fort en son temps une bien belle, honneste
et grand dame veufve, si bien qu'on l'en tenoit charm; car peu il se
soucioit des autres, voire de sa femme, si non que par intervalles, car
cette dame emportoit tousjours les plus belles fleurs de son jardin; ce
qui faschoit fort  la Reyne, car elle se sentoit aussi belle et
agrable que serviable, et digne d'avoir d'aussi friands morceaux, dont
elle s'en esbahissoit fort; de quoy en ayant fait sa complainte  une
sienne grand'dame favorite, elle complotta avec elle d'aviser s'il y
avoit tant de quoy, mesmes espier par un trou le jeu que joeroient son
mary et la dame. Par quoy elle advisa de faire plusieurs trous au-dessus
de la chambre de ladite dame, pour voir le tout et la vie qu'ils
demeneroient tous deux ensemble: dont se mirent  tel spectacle; mais
ils n'y virent rien que trs-beau, car elles y apperceurent une femme
trs-belle, blanche, dlicate et trs-fraische, moiti en chemise et
moiti nue, faire des caresses  son amant, des mignardises, des
folastreries bien grandes, et son amant lui rendre la pareille, de sorte
qu'ils sortoient du lict, et tout en chemise se couchoient et
s'esbattoient sur le tapis velu qui estoit auprs du lict, affin
d'viter la chaleur du lict, et pour mieux en prendre le frais; car
c'estoit aux plus grandes chaleurs.

Ainsi que j'ay cogneu aussi un trs-grand prince, qui prenoit de mesme
son dduit avec sa femme, qui estoit la plus belle femme du monde, affin
d'viter le chaud que produisoient les grandes chaleurs de l'est, ainsi
que luy-mesme disoit.

Cette princesse donc, ayant veu et apperceu le tout, de dpit s'en mit 
plorer, gmir, souspirer et attrister, luy semblant, et aussi le disant,
que son mary ne luy rendoit le semblable, et ne faisoit les folies
qu'elle luy avoit veu faire avec l'autre.

L'autre dame qui l'accompagnoit se mit  la consoler et luy remonstrer
pourquoy elle s'attristoit ainsi, ou bien, puisqu'elle avoit est si
curieuse de voir telles choses, quil n'en falloit pas esprer de moins.

La princesse ne respondit autre chose, si non: Hlas, ouy! j'ay voulu
voir chose que je ne devois avoir voulu voir, puisque la veu m'en fait
mal.

Toutesfois, aprs s'estre console et rsolue, elle ne s'en soucia plus,
et le plus qu'elle put, continua ce passe-temps de veu, et le convertit
en rise, et possible en autre chose.

--J'ay ouy parler d'une grande dame de par le monde, mais grandissime,
qui, ne se contentant de la lascivit naturelle, car elle estoit grand
putain, et marie et veufve, aussi estoit-elle fort belle: pour se
provoquer et exciter davantage, elle faisoit despouiller ses dames et
filles, je dis les plus belles, et se dlicatoit fort  les voir; et
puis elle les battoit du plat de la main sur les fesses avec de grandes
claquades et plamussades assez rudes, et les filles qui avoient dlinqu
quelque chose, avec de bonnes verges; et alors son contentement estoit
de les voir remer et faire les mouvements et tordions de leur corps et
fesses, lesquelles, selon les coups qu'elles recevoient, en monstroient
de bien estranges et plaisantes.

Aucunes fois, sans les despouiller, les faisoit trousser en robbe (car
pour lors elles ne portoient pas de calsons), et les claquetoit et
foettoit sur les fesses, selon le sujet qu'elles luy donnoient, ou pour
les faire rire, ou pour plorer: et, sur ces visions et contemplations, y
aiguisoit si bien ses appetis, qu'aprs elle les alloit passer bien
souvent  bon escient avec quelque gallant homme bien fort et robuste.

Quelle humeur de femme! Si bien qu'on dit qu'ayant une fois veu par la
fenestre de sont chasteau, qui visoit sur la rue, un grand cordonnier,
estrangement proportionn, pisser contre la muraille dudit chasteau,
elle eut envie d'une si belle et grande proportion; et de peur de
gaster son fruit pour son envie, elle luy manda par un page de la venir
trouver en une alle secrte de son parc, o elle s'estoit retire, et
l elle se prostitua  luy en telle faon qu'elle en engrossa. Voil ce
que servit la veu  cette dame.

Et de plus, j'ay ouy dire qu'outre ses femmes et filles ordinaires qui
estoient  sa suite, les estrangeres qui la venoient voir, dans les deux
ou trois jours, ou toutes les fois qu'elles y venoient, elle les
apprivoisoit aussi-tost  ce jeu, faisant monstrer aux siennes
premierement le chemin, et aller devant elles, et les autres aprs; si
bien qu'elles estoient estonnes de ce jeu les unes, et les autres non.
Vrayment, voil un plaisant exercice!

--J'ay ouy parler d'un grand aussi qui prenoit plaisir de voir ainsi sa
femme nue ou habille, et la fouetter de claquades, et la voir manier de
son corps.

--J'ay ouy dire  une honneste dame qu'estant fille sa mre la fouettoit
tous les jours deux fois, non pour avoir forfait, mais parce qu'elle
pensoit qu'elle prenoit plaisir  la voir ainsi remuer les fesses et le
corps, pour autant d'en prendre d'appetit ailleurs: et tant plus elle
alla sur l'age de quatorze ans, elle persista et s'y acharna de telle
faon, qu' mode qu'elle l'accostoit elle la contemploit encore plus.

--J'ay bien ouy dire pis d'un grand seigneur et prince, il y a plus de
quatre-vingts ans, qu'avant qu'aller habiter avec sa femme se faisoit
fouetter, ne pouvant s'esmouvoir ny relever sa nature baissante sans ce
sot remede. Je desirerois volontiers qu'un mdecin excellent m'en dist
la raison.

Ce grand personnage, Picus Mirandula, raconte avoir veu un certain
gallant en son temps, qui, d'autant plus qu'on l'estrilloit  grandes
sanglades d'estrivieres, c'estoit lors qu'il estoit le plus enrag aprs
les femmes; et n'estoit jamais si vaillant aprs elles s'il n'estoit
ainsi estrill: aprs il faisoit rage. Voil de terribles humeurs de
personnes!

Encore celle de la veu des autres est plus agrable que la derniere.

--Moy estant  Milan, un jour on me fit un conte de bonne part, que feu
M. le marquis de Pescaire, dernier mort, vice-roy en Sicile, vint
grandement amoureux d'une fort belle dame; si-bien qu'un matin, pensant
que son mary fust all dehors, l'alla visiter qu'il la trouva encores au
lict; et, en devisant avec elle, n'en obtint rien que la voir et la
contempler  son aise sous le linge, et la toucher de la main.

Sur ces entrefaites survint le mary, qui n'estoit du calibre du marquis
en rien, et les surprit de telle sorte, que le marquis n'eut loisir de
retirer son gand, qui s'estoit perdu, je ne sai comment, parmy les
draps, comme il arrive souvent. Puis, luy ayant dit quelques mots, il
sortit de la chambre, conduit pourtant du gentilhomme, qui amprs estre
retourn, par cas fortuit trouva le gand du marquis perdu dans les
draps, dont la dame ne s'en estoit pas apperceue. Il le prit et le
serra, et puis faisant la mine froide  sa femme, demeura long-temps
sans coucher avec elle, ny la toucher: parquoy un jour elle seule dans
sa chambre, mettant la main  la plume, se mit  faire ce quatrain:

    _Vigna era, vigna son._
    _Era podata, or pi non son;_
    _E son s per qual cagion_
    _Non mi poda il mio patron._

Et puis laissant ce quatrain escrit sur la table, le mary vint, qui vid
ces vers sur la table, prend la plume et fait response:

    _Vigna eri, vigna sei,_
    _Eri podata, e pi non sei,_
    _Per la granfa del leon,_
    _Non ti poda il tuo patron._

Et puis les laissa aussi sur la table. Le tout fut appport au marquis,
qui fit response:

    _A la vigna che voi dicete_
    _Io fui, e qui restete;_
    _Alzai il pamparo, guardas la vite;_
    _M non toccai, si Dio m' ajute._

Cela fut rapport au mary, qui, se contentant d'une si honorable rponse
et juste satisfaction, reprit sa vigne et la cultiva aussi-bien que
devant; et jamais mary et femme ne furent mieux.

Je m'en vais les traduire en franois, afin que chacun l'entende.

    Je suis est une belle vigne et le suis encore,
    Je suis est d'autrefois trs-bien cultive;
    Ast heure je ne le suis point; et si ne say
    Pourquoi mon patron ne me cultive plus.

_Response._

    Ouy, vous avez est vigne telle, et l'estes encore
    Et d'autrefois bien cultive, ast heure plus;
    Pour l'amour de la griffe du lyon,
    Vostre mary ne vous cultive plus.

_Response du marquis._

    A la vigne que vous autres dites
    Je suis est certes, et y restay un peu;
    J'en haussay le pampre et en regardai la vis et le reasin.
    Mais Dieu ne me puisse aider si jamais j'y ay touch!

Par cette griffe de lion il veut dire le gand qu'il avoit trouv esgare
entre les linceuls. Voyl encor un bon mary qui ne sombragea pas trop,
et se despouillant de soubon, pardonna ainsi  sa femme: et certes il y
a des dames, lesquelles se plaisent tant en elles-mesmes, qu'elles se
contemplent et se regardent nues, de sorte qu'elles se ravissent se
voyans si belles, comme Narcissus. Que pouvons-nous donc faire les
voyant et arregardant?

--Marianne, femme d'Hrode, belle et honneste femme, son mary voulant un
jour coucher avec elle en plein midy et voir  plein ce qu'elle portoit,
lui refusa  plat, ce dit Josephe. Il n'usa pas de puissance de mary,
comme un grand seigneur que j'ay cogneu,  l'endroit de sa femme, qui
estoit des belles, qu'il assaillit ainsi en plein jour, et la mit toute
nue, elle le dniant fort. Aprs il luy renvoya ses femmes pour
l'habiller, qui la trouverent toute honteuse et esplore.

--D'autres dames y a-t-il lesquelles  dessein ne font pas grand
scrupule de faire  pleine veu la monstre de leur beaut, et se
descouvrir nues, afin de mieux encapricier et marteller leurs
serviteurs, et les mieux attirer  elles; mais ne veulent permettre
nullement la touche prcieuse, au moins aucunes, pour quelque temps;
car, ne se voulans arrester en si beau chemin, passent plus outre, comme
j'en ay ouy parler de plusieurs, qui ont ainsi long-temps entretenu
leurs serviteurs de si beaux aspects. Bien-heureux sont-ils ceux qui s'y
arrestent aux patiences, sans se perdre par trop en tentation: et faut
que celuy soit bien enchant de vertu, qui, en voyant une belle femme,
ne se gaste point les yeux; ainsi que disoit Alexandre quelquesfois 
ses amis, que les filles des Perses faisoient grand mal aux yeux  ceux
qui les regardoient; et, pour ce, tenant les filles du roy Darius ses
prisonnieres, jamais ne les saluoit qu'avec les yeux baissez, et encor
le moins qu'il pouvoit, de peur qu'il avoit d'estre surpris de leur
excellente beaut. Ce n'est ds-lors seulement, mais d'aujourd'hui,
qu'entre toutes les femmes d'Orient les Persiennes ont le los et le prix
d'estre les plus belles et accomplies en proportions de leur corps et
beaut naturelle, gentilles, propres en leurs habits et chaussures,
mesmement, et sur toutes, celles de l'ancienne et royale ville de
Seiras, lesquelles sont tellement loes en leurs beautez, blancheurs et
plaisantes civilitez et bonne grace, que les Mores, par un antique et
commun proverbe, disent que leur prophete Mahomet ne voulut jamais aller
 Seiras, de crainte que s'il y eust veu une fois ces belles femmes,
jamais amprs sa mort son ame ne fust entre en paradis. Ceux qui y ont
est et en ont escrit le disent ainsi; en quoy on notera l'hypocrite
contenance de ce bon marault et rompu prophete, comme s'il ne se
trouvoit pas escrit, ce dit Belon, en un livre arabe, intitul _Des
bonnes coustumes de Mahomet_, le loant de ses forces corporelles, qui
se vantoit de pratiquer et repasser ces unze femmes qu'il avoit en une
mesme heure l'une aprs l'autre. Au diable soit le marault! n'en parlons
plus: quand tout est dit, je suis bien  loisir d'en parler. J'ay veu
faire cette question, sur ce trait d'Alexandre que je viens de dire, et
de Scipion l'Afriquain, lequel des deux acquist plus grand louange de
continence. Alexandre, se dfiant des forces de sa chastet, ne voulut
point voir ces belles dames persiennes: Scipion, aprs la prise de
Carthage la neufve, vid cette belle fille espagnole que ses soldats luy
amenerent, et luy offrirent pour la part de son butin, laquelle estoit
si excellente en beaut et en si bel aage de prise, que par-tout o elle
passoit elle animoit et admiroit les yeux de tous  la regarder, et
Scipion mesme; lequel, l'ayant salue fort courtoisement, s'enquist de
quelle ville d'Espagne elle estoit, et de ses parents. Il luy fut dit,
entr'autres choses, qu'elle estoit accorde  un jeune homme nomm
Alucius, prince des Celtibriens,  qui il la rendit, et  ses pere et
mere, sans la toucher; dont il obligea la dame, les parents et le
fianc, si bien qu'ils se rendirent depuis trs-affectionnez  la ville
de Rome et  la Rpublique. Mais que sait-on si dans son ame cette
belle dame n'eust point desir avoir est un peu perce et entame
premirement de Scipion, de luy, dis-je, qui estoit beau, jeune, brave,
vaillant et victorieux? Possible que si quelque priv ou prive des
siennes et des siens luy eust demand en foy et conscience si elle ne
l'eust pas voulu, je laisse  penser ce qu'elle eust respondu, ou fait
quelque petite mine approchant de l'avoir desir, et, s'il vous plaist,
si son climat d'Espagne et son soleil couchant ne la savoit pas rendre,
et plusieurs autres dames d'aujourd'huy et de cette contre, belles et
pareilles  elle, chaudes et aspres  cela, comme j'en ay veu quantit.
Il ne faut donc point douter si cette belle et honneste fille fut est
requise et sollicite de ce beau jeune homme Scipion, qu'elle ne l'eust
pris au mot, voire sur l'autel de ses dieux prophanes. En cela ce
Scipion a est certes lo d'aucuns de ce grand don de continence;
d'autres il en a est blasm: car en quoy peut monstrer un brave et
valleureux cavallier la gnrosit de son coeur, qu'envers une belle
et honneste dame, si-non luy faire parestre par effet qu'il prise sa
beaut et l'ayme beaucoup, sans luy user de ces respects, froideurs,
modesties et discrtions, que j'ay veu souvent appeller,  plusieurs
cavalliers et dames, plustost sottises et faillement de coeur que
vertus. Non, ce n'est pas qu'une belle et honneste dame aime dans son
coeur, mais une bonne joissance, sage, discrete et secrete. Enfin,
comme dist un jour une honneste dame lisant cette histoire, c'estoit un
sot que Scipion, tout brave et gnreux capitaine qu'il fust, d'aller
obliger des personnes  soy et au party romain par un si sot moyen,
qu'il eust pu faire par un autre plus convenable, et mesmes puis que
c'estoit un butin de guerre, duquel en cela on doit triompher autant ou
plus que de toute autre chose. Le grand fondateur de sa ville ne fit pas
ainsi, quand les belles dames sabines furent ravies,  l'endroit de
celle qu'il eust pour sa part, et en fit  son bon plaisir, sans aucun
respect; dont elle s'en trouva bien, et ne s'en soucia guires, ny elle
ny ses compagnes, qui firent leur accord aussi-tost avec leurs marys et
ravisseurs, et ne s'en formalisrent comme leurs peres et meres, qui en
firent esmouvoir grosse guerre. Il est vray qu'il y a gens et gens,
femmes et femmes, qui ne veulent accointance de tout le monde en cette
faon: et toutes ne sont pareilles  la femme du roy Ortragon, l'un des
roys gaulois d'Asie, qui fut belle en perfection; et, ayant est prise
en sa deffaite par un centenier romain, et sollicite de son honneur, la
trouvant ferme, elle qui eut horreur de se prostituer  luy, et  une
personne si vile et basse, il la prit par force et violence, que la
fortune et advanture de guerre lui avoit donn par droit d'esclavitude;
dont bien-tost il s'en repentit et en eut la vengeance; car elle luy
ayant promis une grande ranon pour sa libert, et tous deux estants
allez au lieu assign pour en toucher l'argent, le fit tuer ainsi qu'il
le contoit, et puis l'emporta et la teste  son mary, auquel confessa
librement que celuy-l lui avoit viol vritablement sa chastet, mais
qu'elle en avoit eu la vengeance en cette faon: ce que son mary
l'approuva et l'honora grandement. Et depuis ce temps-l, dit
l'histoire, conserva son honneur jusques au dernier de sa vie avec toute
saintet et gravit: enfin elle en eut ce bon morceau, fust qu'il vint
d'un homme de peu. Lucrce n'en fit pas de mesme, car elle n'en tasta
point, bien qu'elle fust sollicite d'un brave roy: en quoy elle fit
doublement de la sotte, de ne luy complaire sur-le-champ et pour un peu,
et de se tuer.

Pour tourner encore  Scipion, il ne savoit point encore bien le train
de la guerre pour le butin et pour le pillage: car,  ce que je tiens
d'un grand capitaine des nostres, il n'est telle viande au monde pour
cela qu'une femme prise de guerre, et se mocquoit de plusieurs autres de
ses compagnons, qui recommandoient sur toutes choses, aux assauts et
surprises des villes, l'honneur des dames, mesmes aux autres lieux et
rencontres: car elles aiment les hommes de guerre toujours plus que les
autres, et leur violence leur en fait venir plus d'appetit et puis on
n'y trouve rien  redire, le plaisir leur en demeure, l'honneur des
marys et d'elles n'en est nullement honny; et puis les voil bien
gastes! et qui plus est, sauvent les biens et les vies de leurs marys,
ainsi que la belle Eunoe, femme de Bogud ou Bocchus, roy de Mauritanie,
 laquelle Csar fit de grands biens et  son mary, non tant, faut-il
croire, pour avoir suivy son party, comme Juba, roy de Bithynie, celuy
de Pompe, mais parce que c'estoit une belle femme, et que Csar en eut
l'accointance et douce joissance. Tant d'autres commoditez de ces
amours y a-t-il que je passe: et toutesfois, ce disoit ce grand
capitaine, ses autres grands compagnons pareils  luy, s'amusants  de
vieilles routines et ordonnances de guerre, veulent qu'on garde
l'honneur des femmes, desquelles il faudroit auparavant savoir en
secret et en conscience l'advis, et puis en dcider: ou possible
sont-ils du naturel de notre Scipion, lequel, ne se contentant tenir de
celuy du chien de l'ortolan, lequel, comme j'ay dit cy-devant, ne
voulant manger des choux du jardin, empesche que les autres n'en
mangent. Ainsi qu'il fit  l'endroit du pauvre Massinissa, lequel ayant
tant de fois hazard sa vie pour luy et pour le peuple romain, tant
pein, su et travaill pour lui acqurir gloire et victoire, il luy
refusa et osta la belle reyne Sophonisba, qu'il avoit prise et choisie
pour son principal et prcieux butin: il la luy enleva pour l'envoyer 
Rome  vivre le reste de ses jours en misrable esclave, si Massinissa
n'y eust remedi. Sa gloire en fust est plus belle et plus ample si
elle eust comparu en glorieuse et superbe reyne, femme de Massinissa, et
que l'on eust dit, la voyant passer: Voil l'une des belles vestiges
des conquestes de Scipion; car la gloire certes gist bien plus en
l'apparence des choses grandes et hautes, que des basses. Pour fin,
Scipion en tout ce discours fit de grandes fautes, ou bien il estoit
ennemy du tout du sexe fminin, ou du tout impuissant de le contenter,
bien qu'on die que sur ses vieux jours il se mit  faire l'amour  une
des servantes de sa femme: ce qu'elle comporta fort patiemment pour des
raisons qui se pourroient l-dessus allguer. Or, pour sortir de la
digression que je viens d'en faire, et pour rentrer au plain chemin que
j'avois laiss, je dis, pour faire fin  ce discours, que rien au monde
n'est si beau  voir et regarder qu'une belle femme pompeusement
habille, ou dlicatement deshabille et couche, mais qu'elle soit
saine, nette, sans tare, suros ny mallandre, comme j'ay dit. Le roy
Franois disoit qu'un gentilhomme, tant superbe soit-il, ne sauroit
mieux recevoir un seigneur, tant grand soit-il, en sa maison ou
chasteau, mais qu'il y opposast  sa vue et premire rencontre une belle
femme sienne, un beau cheval et un beau levrier: car, en jettant son
oeil tantost sur l'un, tantost sur l'autre, et tantost sur le tiers,
il ne se sauroit jamais fascher en cette maison; mettant ces trois
choses belles pour trs-plaisantes  voir et admirer, et en faisant cet
exercice trs-agrable. La reyne de Castille disoit qu'elle prenoit un
trs-grand plaisir de voir quatre choses: _Hombre d'armas en campo,
obisbo puesto en pontifical linda dama en la cama, y ladron en la
horca_. C'est--dire: Un homme d'armes sur les champs, un vesque en
son pontifical, une belle dame dans un lict, et un larron au gibet.

J'ay ouy raconter  feu M. le cardinal de Lorraine le Grand, dernier
dcd, que, lorsqu'il alla  Rome vers le pape Paul IV, pour rompre la
treve faite avec l'Empereur, il passa  Venise, o il fut
trs-honorablement receu. Il n'en faut point douter, puis qu'il estoit
un si grand favory d'un si grand roy. Tout ce grand et magnifique snat
alla au-devant de luy; et, passant par le grand canal, o toutes les
fenestres des maisons estoient bordes de toutes les femmes de la ville,
et des plus belles, qui estoient l accourues pour voir cette entre, il
y en eut un des plus grands qui l'entretenoit sur les affaires de
l'Estat, et luy en parloit fort: mais, ainsi qu'il jettoit fort les yeux
fixement sur ces belles dames, il luy dit en son patois langage:
Monseigneur, je crois que vous ne m'entendez, et avez raison, car il y
a bien plus de plaisir et difference de voir ces belles dames  ces
fenestres, et se ravir en elles, que d'ouyr parler un fascheux vieillard
comme moy, et parlast-il de quelque grande conqueste  vostre
advantage. M. le cardinal, qui n'avoit faute d'esprit et de mmoire,
luy respondit de mot  mot  tout ce qu'il avoit dit; laissant ce bon
vieillard fort satisfait de luy, et en admirable estime qu'il eut de luy
qui, pour s'amuser  la veu de ces belles dames, il n'avoit rien oubli
ny obmis de ce qu'il luy avoit dit. Qui aura veu la Cour de nos roys
Franois premier et Henry deuxiesme et autres roys ses enfants, advouera
bien, quel qu'il soit, et eust-il veu tout le monde, n'avoir rien veu
jamais de si beau que nos dames qui sont estes en leur Cour, et de nos
reynes, leurs femmes, meres et soeurs; mais plus belle chose encore
eust-il veu, ce dit quelqu'un, si le grand-pere de maistre Gonnin eust
vescu, qui, par ses inventions, illusions et sorcelleries et
enchantements, les eust peu reprsenter devestues et nues, comme l'on
dit qu'il le fit une fois en quelque compagnie prive, que le roy
Franois luy commanda; car il estoit un homme fort expert et subtil en
son art; et son petit-fils, que nous avons veu, n'y entendoit rien au
prix de luy. Je pense que cette veu seroit aussi plaisante comme fut
jadis celle des dames gyptiennes en Alexandrie  l'accueil et rception
de leur grand dieu Apis, au devant duquel elles alloient en trs-grande
crmonie, et levant leurs robbes, cottes et chemises, et les
retroussant le plus haut qu'elles pouvoient, les jambes fort eslargies
et escarquilles, leur montroient leur cas tout--fait; et puis, ne le
revoyant plus, pensez qu'elles cuidoient l'avoir bien pay de cela. Qui
en voudra voir le conte, pu'il lise _Alexand. ab Alexandra_, au sixiesme
livre des _Jours jovials_. Je pense que telle veu en estoit bien
plaisante, car pour lors les dames d'Alexandrie estoient belles, comme
encor sont aujourd'huy. Si les vieilles et laides faisoient de mesme
passe, car la veu ne se doit jamais estendre que sur le beau, et fuir
le laid tant que l'on peut.

En Suisse, les hommes et les femmes sont pesle mesle aux bains et
estuves sans faire aucun acte deshonneste, et en sont quittes en mettant
un linge devant: s'il est bien dli, encor peut-on voir chose qui
plaist ou desplait, selon le beau ou le laid.

Avant que finir ce discours, si diray-je encor ce mot. En quelles
tentations et rcrations de veu pouvoient entrer aussi les jeunes
seigneurs, chevaliers, gentilshommes, plbans et autres Romains, le
temps pass, le jour que se clbroit la feste de Flora  Rome, laquelle
on dit avoir est la plus gentille et la plus triomphante courtisanne
qu'oncques exera le putanisme dans Rome, voire ailleurs! et qui plus la
recommandoit en cela, c'est qu'elle estoit de bonne maison et de grande
ligne; et, pour ce, telles dames de si grande estoffe volontiers
plaisent plus, et la rencontre en est plus excellente que des autres.
Aussi cette dame Flora eut cela de bon et de meilleur que Lays, qui
s'abandonnoit  tout le monde comme une bagasse, et Flora aux grands; si
bien que sur le seuil de sa porte elle avoit mis cet escriteau: Roys,
princes, dictateurs, consuls, censeurs, pontifes, questeurs,
ambassadeurs, et autres grands seigneurs, entrez, et non d'autres. Lays
se faisoit tousjours payer avant la main, et Flora point, disant qu'elle
faisoit ainsi avec les grands, afin qu'ils fissent de mesme avec elle
comme grands et illustres, et aussi qu'une femme d'une grande beaut et
haut lignage sera tousjours autant estimee qu'elle se prise: et si ne
prenoit si non ce qu'on luy donnoit, disant que toute dame gentille
devoit faire plaisir  son amoureux pour amour, et non pour avarice,
d'autant que toutes choses ont certain prix, fors l'amour. Pour fin, en
son temps elle fit si gentiment l'amour, et se fit si bravement servir,
que quand elle sortoit du logis quelquesfois pour se promener en ville,
il y avoit assez  parler d'elle pour un mois, tant pour sa beaut, ses
belles et riches parures, ses superbes faons, sa bonne grace, que pour
la grande suite des courtisans et serviteurs, et grands seigneurs qui
estoient avec elle, et qui la suivoient et accompagnoient comme vrays
esclaves, ce qu'elle enduroit fort patiemment: et les ambassadeurs
estrangers, quand ils s'en retournoient en leurs provinces, se
plaisoient plus  faire des contes de la beaut et singularit de la
belle Flora que de la grandeur de la rpublique de Rome, et sur-tout de
sa grande libralit, contre le naturel pourtant de telles dames; mais
aussi estoit-elle outre le commun, puisqu'elle estoit noble. Enfin elle
mourut si riche et si opulente, que la valeur de son argent, meubles et
joyaux, estoit suffisante pour refaire les murs de Rome, et encor pour
desengager la Rpublique. Elle fit le peuple romain son hritier
principal, et pour ce luy fut difi dans Rome un temple trs-somptueux,
qui de Flora fut appel Florian.

La premire feste que l'empereur Galba clbra jamais fut celle de
l'amoureuse Flora, en laquelle estoit permis aux Romains et Romaines de
faire toutes les desbauches, deshonnestetez, sallauderies et
dbordements  l'envy dont se pourroient adviser; en sorte que l'on
estimoit la plus sainte et la plus gallante celle qui, ce jour-l,
faisoit plus de la dissolue et de la deshonnestetez dborde. Pensez
qu'il n'y avoit ny fiscaigne (que les chambrieres et esclaves mores
dansent les dimanches  Malthe en pleine place devant le monde), ny
sarabande qui en approchast, et qu'elles n'y oublioient ny mouvement ny
remuements lascifs, ny gestes paillards, ny tordions bizarres; et qui en
pouvoit escogiter de plus dissolus et dbordez, tant plus gallante
estoit la dame; d'autant que telle opinion estoit parmi les Romains,
que, qui alloit au temple de cette desse en habit et geste et faon
plus lascive et paillarde, auroit mesme grace et opulents biens que
Flora avoit eu. Vrayment voil de belles opinions et belle solemnisation
de festes; aussi estoient-ils payens: l-dessus ne faut douter si elles
y oublioient nul genre de lascivet, et si longtemps avant ces bonnes
dames estudioient leurs leons, ny plus ny moins que les nostres 
apprendre un ballet, et si elles estoient affectionnes en cela. Les
jeunes hommes, voire les vieux, y estoient bien autant empressez  voir
et contempler telles lascives simagres. Si telles se pouvoient
reprsenter parmy nous, le monde en feroit bien son proffit en toutes
sortes; et pour estre  telles veus le monde se tueroit de la presse.
Il y a assez-l  gloser qui voudra; je le laisse aux bons galands:
qu'on lise Suetone, Pausanias grec et Manilius latin, aux livres qu'ils
ont fait des dames illustres, fameuses et amoureuses, on verra tout. Ce
conte encor, et puis plus.

Il se lit que les Lacdmoniens allrent une fois pour mettre le sige
devant Messene,  quoy les Mecniens les prvindrent, car ils sortirent
d'abord sur eux les uns et les autres, tirerent et coururent 
Lacdmone, pensant la surprendre et la piller cependant qu'ils
s'amusoient devant leur ville; mais ils furent valeureusement repousss
et chasss par les femmes qui estoient demeures: ce que sachants, les
Lacdmoniens rebroussrent chemin et tournerent vers leur ville: mais
de loin ils decouvrent leurs femmes toutes en armes, qui avoient donn
la chasse, dont ils furent en alarme; mais elles se firent aussi-tost 
eux recognoistre et leur racontrent leur fortune, dont ils se mirent de
joie  les baiser, embrasser et caresser, de telle sorte que, perdants
toute honte, et sans avoir la patience d'oster leurs armes, ny eux ni
elles, leur firent cela bravement en mesme place qu'ils les
rencontrrent, o l'on put voir choses et autres, et ouyr un plaisent
son et cliquetis d'armes et d'autre chose; en mmoire de quoy ils firent
bastir un temple et simulacre  la desse Vnus, qu'ils appelrent
_Vnus l'arme_, au contraire de tous les autres, qui la peignent toute
nue. Voil une plaisante cohabitation, et un beau sujet de peindre Vnus
arme, et l'appeler ainsi! Il se voit souvent parmi les gens de guerres,
mesmes aux prises de villes par assauts, force soldats tous arms joir
des femmes, n'ayant le loisir et la patience de se dsarmer pour passer
leur rage et appetit, tant ils sont tentez; mais de voir le soldat arm
habiter avec la femme arme, il s'en void peu. Il faut l-dessus songer
le plaisir qui s'en peut ensuivre, et quel plus grand pouvoir estre en
ce beau mystre, ou pour l'action ou pour la veu, ou pour la sonnerie
des armes. Cela gist en l'imagination qu'on en pourroit faire, tant pour
les agents que pour les arregardants qui estoient l pour lors. Or c'est
assez, faisons fin: j'eusse fait ce discours plus ample de plusieurs
exemples, mais je craignois que, pour estre trop lascif, j'en eusse
encouru mauvaise reputation.

Si faut-il qu'aprs avoir tant lo les belles femmes, que je fasse le
conte d'un Espagnol qui, voulant mal  une femme, me le dpeignit un
jour comme il falloit, et me dit: _Senor, vieja; es como la lampada
azeintunada d'iglesia, y de hechura del armario larga y desvayada, el
color y gesto como mascara mal pintada, et talle como una campana  mola
de molino, la vista como idolo del tiempo antiquo, el andar y vision
d'una antigua fantasma de la noche, que tanto tuviesse encontrar la de
noche, come ver una mandagora. Iesus, Iesus, Dios me libre de su
malencuentro, no se contenta de tener en su casa por huesped al provisor
de obisbo, ny se contenta con la demasia da conversacion del vicario, ny
del guardian, ny de la amistad antigua del deen, sino que agora de
nuevo atomado al que pide para las animas de purgatorio, paracabar su
negra vida_. C'est--dire: Voyez-la; elle est comme une lampe vieille
et toute graisseuse d'huile d'glise; de forme et faon, elle ressemble
un armoire grand et vague et mal basti; la couleur et la grace comme
d'un masque mal peint; la taille comme une cloche de monastre ou meule
de moulin; le visage comme d'un idole du temps pass; le regard et
l'aller comme un fantosme antique qui va de nuict: de sorte que je
craindrois autant de la rencontrer de nuict comme de voir une
mandragore. Jesus! Jesus! Dieu m'en garde de telle rencontre! Elle ne se
contente pas d'avoir pour hoste ordinaire chez soy le proviseur de
l'evesque, ny se contente de la demesure conversation du vicaire, ny de
la continu visite du gardien, ny de l'ancienne amiti du doyen, sinon
qu' cette heure de nouveau elle a pris en main celui qui demande pour
les ames du Purgatoire, et ce pour achever sa noire vie. Voil comment
l'Espagnol, qui a si bien dpeint les trente beautez d'une dame, comme
j'ay dit cy-dessus en ce discours, quand il veut, la sait bien
dprimer.




DISCOURS TROISIEME.

     Sur la beaute de la belle jambe et de la vertu qu'elle a.


Entre plusieurs belles beautez que j'ay veu loer quelques fois parmi
nous autres courtisans, et autant propres  attirer  l'amour, c'est
qu'on estime fort une belle jambe  une belle dame, dont j'ay veu
plusieurs dames en avoir gloire, et soin de les avoir et entretenir
belles. Entre autres, j'ay ouy raconter d'une trs-grande princesse de
par le monde, que j'ay cogneu, laquelle aimoit une de ses dames
par-dessus toutes les siennes, et la favorisoit par-dessus les autres,
seulement parce qu'elle luy tiroit ses chausses si bien tendus, et en
accommodoit la greve, et mettoit si proprement la jarretiere, et mieux
que toute autre, de sorte qu'elle estoit fort avance auprs d'elle,
mesme luy fit de grands biens: et par ainsi, sur cette curiosit qu'elle
avoit d'entretenir ainsi sa jambe belle, faut penser que ce n'estoit
pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en
faire parade quelques fois avec de beaux calleons de toille d'or et
d'argent, ou d'autre estoffe, trs-proprement et mignonnement faits,
qu'elle portoit d'ordinaire: car l'on ne se plaist point tant en soy,
que l'on n'en veuille faire part  d'autres de la veu et du reste.
Cette dame aussi ne se pouvoit pas excuser en disant que c'estoit pour
plaire  son mary, comme la pluspart d'elles le disent, et mesmes les
vieilles, quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encores
qu'elles soient vieilles; mais cette-cy estoit veufve: il est vray que
du temps de son mary elle faisoit de mesme, et pour ce ne voulut
discontinuer par amprs, l'ayant perdu. J'ay cogneu force belles,
honnestes dames et filles, qui sont autant curieuses de tenir ainsi
prcieuses et propres et gentilles leurs belles jambes: aussi elles en
ont raison, car il y gist plus de lascivet qu'on ne pense. J'ay ouy
parler d'une trs-grande dame, du temps du roy Franois, et trs-belle,
laquelle, s'estant rompu une jambe, et se l'estant faitte rabiller, elle
trouva qu'elle n'estoit pas bien, et estoit demeure toute torte: elle
fut si resolue, qu'elle se la fit rompre une autre fois au rabilleur,
pour la remettre en son point, comme auparavant, et la rendre aussi
belle et aussi droite. Il y en eut quelqu'une qui s'en esbahit fort;
mais  celle une autre belle dame fort entendue fit response et lui dit:
A ce que je vois, vous ne savez pas quelle vertu amoureuse porte en soy
une belle jambe.

--J'ay cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le
monde, laquelle estant fort amoureuse d'un grand seigneur, pour
l'attirer  soy, et en escroquer quelque bonne pratique, et n'y pouvant
parvenir, un jour, estant en une alle de parc, et le voyant venir, elle
fit semblant que sa jarretiere lui tomboit; et, se mettant un peu 
l'escart, haussa sa jambe, et se mit  tirer sa chausse et rabiller sa
jarretiere. Ce grand seigneur l'advisa fort, et en trouva la jambe
trs-belle, et s'y perdit si bien, que cette jambe opra en luy plus que
n'avoit fait son beau visage; jugeant bien en soy que ces deux belles
colonnes soustenoient un beau bastiment; et depuis l'advoua-t-il  sa
maistresse, qui en disposa aprs comme elle voulut. Notez cette
invention et gentille faon d'amour.

--J'ay ouy parler aussi d'une belle et honneste dame, surtout fort
spirituelle, de plaisante et bonne humeur, laquelle, se faisant un jour
tirer sa chausse  son vallet-de-chambre, elle luy demanda s'il
n'entroit point pour cela en ruth, tentation et concupiscence[69]:
encore dit-elle et franchit le mot tout outre. Le vallet, pensant bien,
pour le respect qu'il luy portoit, respondit que non. Elle soudain,
haussant la main, luy donna un grand soufflet. Allez, dit-elle, vous ne
me servirez jamais plus; vous estes un sot, je vous donne vostre cong.
Il y a force vallets de filles aujourd'huy qui ne sont si continents, en
levant, habillant et chaussant leurs maistresses: il y a aussi des
gentilshommes qui n'eussent fait ce trait, voyant un si bel appas.

Ce n'est d'aujourd'huy seulement que l'on a estim la beaut des belles
jambes et beaux pieds, car c'est une mesme chose; mais, du temps des
Romains, nous lisons que Lucius Vitellius, pere de l'empereur Vitellius,
estant fort amoureux de Messaline, et desirant estre en grace avec son
mary par son moyen, la pria un jour de luy faire cet honneur de luy
accorder un don. L'Emperiere luy demanda: Et quoy?--C'est, madame,
dit-il, qu'il vous plaise qu'un jour je vous deschausse vos escarpins.
Messaline, qui estoit toute courtoise pour ses sujets, ne luy voulut
refuser cette grace; et l'ayant deschausse, en garda un escarpin et le
porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau, le baisant le plus
souvent qu'il pouvoit, adorant ainsi le beau pied de sa dame par
l'escarpin, puisqu'il ne pouvoit avoir  sa disposition le pied naturel
ny la belle jambe. Vous avez le Milord d'Angleterre des _Cent Nouvelles
de la Reyne de Navarre_, qui porta de mesme le gand de sa maistresse 
son cost, et si bien enrichy. J'ay cogneu force gentilshommes qui,
premier que porter leurs bas de soye, prioient les dames et maistresses
de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix jours, du
plus que du moins, et puis les portoient en trs-grand vnration et
contentement d'esprit et de corps.

--J'ai cogneu un seigneur de par le monde, qui, estant sur la mer avec
une grande dame des plus belles du monde, qui, voyageant par son pays,
et d'autant que ses femmes estoient malades de la marette, et par ce
trs-mal disposes pour la servir, le bonheur fut pour luy qu'il fallut
qu'il la couchast et levast; mais en la couchant et levant, la chaussant
et deschaussant, il en devint si amoureux qu'il s'en cuida desesprer,
encor qu'il luy fust proche: comme certes la tentation en est par trop
extresme, et il n'y a nul si mortifi qui ne s'en esmeust. Nous lisons
de Poppea Sabina, femme de Nron, qui estoit la plus favorite des
siennes, laquelle, outre qu'elle fut la plus profuse en toutes sortes de
superflutez, d'ornements, de parures, de pompes et de ses coustrements
d'habits, elle portoit des escarpins et pianelles toutes d'or. Cette
curiosit ne tendoit pas pour cacher sa jambe ny son pied  Nron, son
cocu de mary: luy seul n'en avoit pas tout le plaisir ny la veu, il y
en avoit bien d'autres. Elle pouvoit bien avoir cette curiosit pour
elle, puisqu'elle faisoit ferrer les pieds de ses juments qui
traisnoient son coche de fers d'argent. M. Saint Jerosme reprend bien
fort une dame de son temps qui estoit trop curieuse de la beaut de sa
jambe, par ces propres mots: Par la petite botine brunette, et bien
tire et luisante, elle sert d'appeau aux jeunes gens, et d'amorces par
le son des bouclettes. Pensez que c'estoit quelque faon de chaussure
qui couroit de ce temps-l, qui estoit par trop affete, et peu sante
aux prudes femmes. La chaussure de ces botines est encore aujourd'huy en
usage parmy les dames de Turquie, et des plus grandes et plus chastes.
J'ay veu discourir et faire question quelle jambe estoit plus tentative
et attrayante, ou la nue ou la couverte et chausse. Plusieurs croyent
qu'il n'y a que le naturel, mesme quand elle est bien faite au tour de
la perfection et selon la beaut que dit l'Espagnol que j'ay dit
cy-devant, et qu'elle est bien blanche, belle et bien polie, et monstre
 propos dans un beau lict; car autrement, si une dame la vouloit
monstrer toute nue en marchant ou autrement, et des souliers aux pieds,
quand bien elle seroit la plus pompeusement habille du monde, elle ne
seroit jamais trouve bien dcente ny belle; comme une qui seroit bien
chausse d'une belle chaussure de soye de couleur ou de fillet blanc,
comme on fait  Fleurence pour porter l'est, dont j'ay veu d'autresfois
nos dames en porter avant le grand usage que nous avons eu depuis des
chausses de soye; et aprs faudroit qu'elle fust tire et tendue comme
la peau d'un tabourin, et puis attache ou avec esguillettes ou
autrement, selon la volont et l'humeur des dames: puis faut accompagner
le pied d'un bel escarpin blanc, et d'une mule de velours noir ou
d'autre couleur, ou bien d'un beau petit patin, tant bien fait que rien
plus, comme j'en ay veu porter  une trs-grande dame de par le monde,
des mieux faits et plus mignonnement. En quoy faut adviser aussi la
beaut du pied; car s'il est par trop grand il n'est plus beau; s'il est
par trop petit, il donne mauvaise opinion et signifiance de sa dame,
d'autant qu'on dit _petit pied grand c.._, ce qui est un peu odieux:
mais il faut qu'il soit un peu mediocre, comme j'en ay veu plusieurs qui
en ont port grandes tentations, et mesmes quand leurs dames le
faisoient sortir et paroistre  demy hors du cotillon, et le faisoient
remer et fretiller par certains petits tours et remuements lascifs,
estant couverts d'un beau petit patin peu lig, et d'un escarpin blanc,
pointu et point quarr par le devant, et le blanc est le plus beau. Mais
ces petits patins et escarpins sont pour les grandes et hautes femmes,
non pour les courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands chevaux de
patins ligs de deux pieds: autant vaudroit voir remer cela comme la
massue d'un gant ou la marotte d'un fou. D'une autre chose aussi se
doit bien garder la dame, de ne dguiser son sexe, et ne s'habiller en
garon, soit pour une mascarade ou autre chose: car encor qu'elle eust
la plus belle jambe du monde, elle s'en monstre difforme, d'autant
qu'il faut que toutes choses ayent leur proprit et leur sance;
tellement qu'en dementant leur sexe, defigurent du tout leur beaut et
gentillesse naturelle. Voyl pourquoy il n'est bien-sant qu'une femme
se garonne pour se faire monstrer plus belle, si ce n'est pour se
gentiment adoniser d'un beau bonnet avec la plume  la Guelfe ou
Gibeline attache, ou bien au-devant du front, pour ne trancher ny de
l'un ny de l'autre, comme depuis peu de temps nos dames d'aujourd'huy
l'ont mis en vogue: mais pourtant  toutes il ne sied pas bien; il faut
en avoir le visage poupin et fait exprs, ainsi que l'on a vu  nostre
reyne de Navarre, qui s'en accommodoit si bien, qu' voir le visage
seulement adonis, on n'eust sceu juger de quel sexe elle tranchoit, ou
d'un beau jeune enfant, ou d'une trs-belle dame qu'elle estoit.

Dont il me souvient qu'une de par le monde que j'ay cogneue qui, la
voulant imiter sur l'age de vingt-cinq ans, et de par trop haute et
grande taille, hommasse et nouvellement venu  la Cour, pensant faire
de la galante, comparut un jour en la salle du bal, et ne fut sans estre
fort regarde et assez brocarde, jusques au Roy qui en donna aussi-tost
sa sentence, car il disoit des mieux de son royaume, et dit qu'elle
ressembloit fort bien une batteleuse, ou, pour dire plus proprement, de
ces femmes en peinture que l'on porte de Flandres, et que l'on met
au-devant des chemines d'hostellerie et cabarets avec des fleustes
d'Allemant au bec; si bien qu'il luy fit dire, si elle comparessoit plus
en cet habit et contenance, qu'il luy feroit signifier de porter sa
fleuste pour donner l'aubade et rcration  la noble compagnie. Telle
guerre lui fit-il, autant pour ce que cette coiffure lui soit mal, que
pour haine qu'il portoit  son mary. Voil pourquoy tels dguisements ne
siezent bien  toutes dames; car quand bien cette reyne de Navarre, qui
est la plus belle du monde, se fust voulu autrement dguiser de son
bonnet, elle n'eust jamais comparu si belle comme elle est, et n'eust
peu: aussi, qu'auroit-elle sceu prendre forme plus belle que la sienne,
car de plus belle n'en pouvoit-elle prendre n'y emprunter de tout le
monde? Et si elle eust voulu monstrer sa jambe, que j'ay ouy dire 
aucunes de ses femmes, et la peindre pour la plus belle et mieux faite
du monde, autrement qu'en son naturel, ou bien estant chausse
proprement sous ses beaux habits, on ne l'eust jamais trouve si belle.
Ainsi faut-il que les belles dames comparoissent et fassent monstre de
leurs beautez.

--J'ay lu dans un livre espagnol, intitul _el Viage del Principe_[70],
qui fut celui que le roy d'Espagne fit en ses Pays-Bas du temps de
l'empereur Charles son pre, entr'autres beaux recueils qu'il receut
parmi ses riches et opulentes villes, ce fut de la reyne d'Hongrie en sa
belle ville de Bains, dont le proverbe dit: _Mas brava que las fiestas
de Bains_[71]. Entre autres magnificences fut que, durant le sige d'un
chasteau qui fut battu en feinte, et assig en forme de place de guerre
(je le descris ailleurs), elle fit un jour un festin, sur tous autres, 
l'Empereur son bon frre,  la reyne Eleonor sa soeur, au Roy son
nepveu, et  tous les seigneurs, chevaliers et dames de la Cour. Sur la
fin du festin comparut une dame, accompagne de six nymphes Orades,
vestues  l'antique,  la nymphale et mode de la vierge chasseresse,
toutes vestues d'une toille d'argent et vert, et un croissant au front,
tout couvert de diamants, qu'ils sembloient imiter la lueur de la lune,
portant chacune son arc et ses flches en la main, et leurs carquois
fort riches au cost, leurs botines de mesme toille d'argent, tant bien
tires que rien plus. Et ainsi entrrent en la salle, menans leurs
chiens aprs elles, et prsentrent  l'Empereur, et luy mirent sur sa
table toute sorte de venaison en paste, qu'elles avoient prise en leur
chasse. Et, aprs, vint Pals, la desse des pasteurs, avec six nymphes
Napes, vestues toutes de blanc de toille d'argent, avec les garnitures
de mesme en la teste, toutes couvertes de perles; et avoient aussi des
chausses de pareille toille avec l'escarpin blanc, qui portrent de
toute sorte de laitage, et le posrent devant l'Empereur. Puis, pour la
troisime bande, vint la desse Pomona, avec ses nymphes Nayades, qui
portrent le dernier service du fruict. Cette desse estoit la fille de
donna Batrix Pacheco, comtesse d'Autremont, dame d'honneur de la reyne
Eleonor, laquelle pouvoit avoir alors que neuf ans. C'est celle qui est
aujourd'huy madame l'admirale de Chastillon, que M. l'admiral espousa en
secondes nopces; laquelle fille et desse apporta, avec ses compagnes,
toutes sortes de fruicts qui se pouvoient alors trouver, car c'estoit en
est, des plus beaux et plus exquis, et les prsenta  l'Empereur avec
une harangue si loquente, si belle, et prononce de si bonne grace,
qu'elle s'en fit fort aimer et admirer de l'Empereur et de toute
l'assemble, veu son jeune age, que ds lors on prsagea qu'elle seroit
ce qu'elle est aujourd'huy, une belle, sage, honneste, vertueuse, habile
et spirituelle dame. Elle estoit pareillement habille  la nymphale
comme les autres, vestue de toilles d'argent et blanc, chausse de
mesme, et garnie  la teste de force pierreries; mais c'estoient toutes
esmeraudes, pour reprsenter en partie la couleur du fruict qu'elles
apportoient; et outre le prsent du fruict, elle en fit un  l'Empereur
et au roy d'Espagne d'un rameau de victoire tout esmaill de verd, les
branches toutes charges de grosses perles et pierreries, ce qui estoit
fort riche  voir et inestimable;  la reyne Eleonor un esvantail, avec
un mirouer dedans, tout garni de pierreries de grande valeur. Certes
cette princesse et reyne d'Hongrie monstroit bien qu'elle estoit une
honneste dame en tout, et qu'elle savoit son entregent aussi bien que le
mestier de la guerre; et  ce que j'ay ouy dire, l'Empereur son frre
avoit un grand contentement et soulagement d'avoir une si honneste
soeur et digne de luy. Or, l'on me pourroit objecter pourquoy j'ay
fait cette disgression en forme de discours. C'est pour dire que toutes
ces filles, qui avoient jou ces personnages avoient est choisies et
prises pour les plus belles d'entre toutes celles des reynes de France
et de Hongrie et madame de Lorraine, qui estoient franoises,
italiennes, flamandes, allemandes et lorraines; parmy lesquelles n'y
avoit faute de beaut; et Dieu sait si la reyne d'Hongrie avoit est
curieuse d'en choisir de plus belles et de meilleure grace. Madame de
Fontaine-Chalandry, qui est encore en vie, en sauroit bien que dire, qui
estoit lors fille de la reyne Eleonor, et des plus belles: on l'appeloit
aussi la belle Torcy, qui m'en a bien cont. Tant il y a que je tiens
d'elle et d'ailleurs, que les seigneurs, gentilshommes et cavaliers de
cette cour, s'amusrent  regarder et contempler les belles jambes,
greves et beaux petits pieds de ces dames; car, vestues ainsi  la
nymphale, elles estoient courtement habilles et en pouvoient faire une
trs belle monstre, plus que de leurs beaux visages qu'ils pouvoient
voir tous les jours, mais non leurs belles jambes; dont aucuns en
vindrent plus amoureux par la veu et monstre d'icelles belles jambes,
que non pas de leurs belles faces; d'autant qu'au dessus des belles
colonnes, coustumirement il y a de belles corniches de frize, de beaux
architraves, riches chapiteaux, bien polis et entaills. Si faut-il que
je fasse encor cette digression et que j'en fasse ma fantaisie, puisque
nous sommes sur les feintes et reprsentations. Quasi en mesme temps que
ces belles festes se faisoient es Pays-Bas, et surtout  Bains, sur la
rception du roy d'Espagne, se fit l'entre du roy Henry, tournant de
visiter son pays de Piedmond et ses garnisons  Lyon, qui certes fut des
belles et plus triomphantes, ainsi que j'ay ouy dire  d'honnestes dames
et gentilshommes de la Cour qui y estoient. Or, si cette feinte et
reprsentation de Diane et de sa chasse fut trouve belle en ce royal
festin de la reyne d'Hongrie, il s'en fit une  Lyon, qui fut bien autre
et mieux imite; car, ainsi que le Roy marchoit, venant  rencontrer un
grand oblisque  l'antique,  cost de la main droite, il rencontra de
mesme un prau ceint, sur le grand chemin, d'une muraille de quelque peu
plus de six pieds de hauteur, et ledit prau aussi haut de terre, lequel
avoit est distinctement remply d'arbres de moyenne fustaye,
entreplantez de taillis espais et  force de touffes d'autres petits
arbrisseaux, avec aussi force arbres fruitiers. Et en cette petite
forest s'esbattoient force petits cerfs tous en vie, biches, chevreuils,
toutefois privez. Et lors Sa Majest entrouyt aucuns cornets et trompes
sonner, et tout aussitost apperceut venir, au travers ladite forest,
Diane chassant avec ses compagnes et vierges forestires, elle tenant 
la main un riche arc turquois, avec sa trousse pendant au cost,
accoutre en atours de nymphe,  la mode que l'antiquit nous la
reprsente encore; son corps estoit vestu avec un demy bas  six grands
lambeaux ronds de toile d'or noire, seme d'estoiles d'argent, les
manches et le demeurant de satin cramoisy, avec profilure d'or, trousse
jusques  demy jambe, decouvrant sa belle jambe et greve, et ses botines
 l'antique de satin cramoisy, couvertes de perles en broderie: ses
cheveux estoient entrelacs de gros cordons de riches perles, avec
quantit de pierreries et joyaux de grand valeur; et au dessus du front
un petit croissant d'argent, brillant de menus petits diamants; car d'or
ne fust est si beau ny si bien reprsentant le croissant naturel, qui
est clair et argentin.

Ses compagnes estoient accoutres de diverses faons d'habits et de
taffetas rayez d'or, tant plein que vuide, le tout  l'antique, et de
plusieurs autres couleurs  l'antique, entremesles tant pour la
bizarret que pour la gayt; les chausses et botines de satin; leurs
testes adornes de mesme  la nymphale, avec force perles et
pierreries. Aucunes conduisoient des limiers et petits levriers,
espaigneuls et autres chiens, en laisse avec des cordons de soye blanche
et noire, couleurs du Roy pour l'amour d'une dame du nom de Diane qu'il
aimoit: les autres accompagnoient et faisoient courre les chiens
courants qui faisoient grand bruit. Les autres portoient de petits dards
de bresil, le fer dor avec de petites et gentilles houppes pendantes,
de soye blanche et noire, les cornets et trompes mornes d'or et
d'argent pendantes en escharpes  cordons de fil d'argent et soye noire.
Et ainsi qu'elles apperceurent le Roy, un lion sortit du bois, qui
estoit priv et fait de longue main  cela, qui se vint jetter aux pieds
de la dite desse, lui faisant feste; laquelle, le voyant ainsi doux et
priv, le prit avec un gros cordon d'argent et de soye noire, et sur
l'heure le prsenta au Roy; et s'approchant avec le lion jusque sur le
bord du mur du prau joignant le chemin, et  un pas prs de Sa Majest,
lui offrit ce lion par un dixain en rime, tel qu'il se faisoit de ce
temps, mais non pourtant trop mal lime et sonnante; et par icelle rime,
qu'elle pronona de fort bonne grace, sous ce lion doux et gracieux luy
offroit sa ville de Lyon, toute douce, gracieuse, et humilie  ses loix
et commandements. Cela dit et fait de fort bonne grace, Diane et toutes
ses compagnes lui firent une humble rvrence, qui, les ayant toutes
regardes et salues de bon oeil, monstrant qu'il avoit trs-agrable
leur chasse, et les en remerciant de bon coeur, se partit d'elles et
suivit son chemin de son entre. Or notez que cette Diane et toutes ses
belles compagnes estoient les plus apparentes et belles femmes maries,
veufves et filles de Lyon, o il n'y en a point de faute, qui joerent
leurs mystres si bien et de si bonne sorte, que la pluspart des
princes, seigneurs, gentilhommes et courtisans, en demeurrent fort
ravis. Je vous laisse  penser s'ils en avoient raison. Madame de
Valentinois, dite Diane de Poictiers, que le Roy servoit, au nom de
laquelle cette chasse se faisoit, n'en fut pas moins contente, et en
aima toute sa vie fort la ville de Lyon; aussi estoit-elle leur voisine,
 cause de la duch de Valentinois qui en est fort proche. Or, puis que
nous sommes sur le plaisir qu'il y a de voir une belle jambe, il faut
croire, comme j'ay ouy dire, que non le Roy seulement, mais tous ces
gallants de la Cour, prirent un beau et merveilleux plaisir  contempler
et mirer celles de ces belles nymphes si folastrement accoutres et
retrousses, qu'elles en donnoient autant ou plus de tentation pour
monter au second estage, que d'admiration et de sujet  loer une si
gentille invention.

Pour laisser donc notre digression et retourner o je l'avois prise, je
dis que nous avons veu faire en nos Cours et reprsenter par nos Reynes,
et principalement par la Reyne-mere, de fort gentils ballets; mais
d'ordinaire, entre nous autres courtisans, nous jettions nos yeux sur
les pieds et jambes des dames qui les reprsentoient, et prenions par
dessus trs-grand plaisir leur voir porter leurs jambes si gentiment, et
demener et fretiller leurs pieds si affettement que rien plus; car leurs
robbes et cottes estoient bien plus courtes que de l'ordinaire, mais non
pourtant si bien  la nymphale que de l'ordinaire, ny si hautes comme il
le falloit et qu'on eust desir; nantmoins nos yeux s'y baissoient un
peu, et mesme lorsqu'on dansoit la volte, qui, en faisant voleter la
robbe, monstroit toujours quelque chose agrable  la veu, dont j'en ay
veu plusieurs s'y perdre et s'en ravir entr'eux-mesmes. Ces belles dames
de Sienne, au commencement de la rvolte de leur ville et rpublique,
firent trois bandes des plus belles et des plus grandes dames qui
fussent; chacune bande montoit  mille, qui estoit en tout trois mille,
l'une vestue de taffetas violet, l'autre de blanc, et l'autre incarnat;
toutes habilles  la nymphale d'un fort court accoustrement, si-bien
qu' plein elles monstroient la belle jambe et belle greve; et firent
ainsi leur monstre par la ville devant tout le monde, et mesme devant M.
le cardinal de Ferrare et M. de Thermes, lieutenants-gnraux de nostre
roy Henry; toutes resolues, et promettant de mourir pour la rpublique
et pour la France, et toutes prestes de mettre la main  l'oeuvre pour
la fortification de la ville, comme desj elles avoient la fascine sur
l'espaule; ce qui rendit en admiration tout le monde. Je mets ce conte
ailleurs, o je parle des femmes gnreuses; car il touche l'un des plus
beaux traits qui fut jamais fait parmy galantes dames. Pour ce coup je
me contenteray de dire que j'ay ouy raconter  plusieurs gentilshommes
et soldats, tant Franois qu'estrangers, mesmes  aucuns de la ville,
que jamais chose du monde plus belle ne fut veu,  cause qu'elles
estoient toutes grandes dames, et principales citadines de ladite ville,
les unes plus belles que les autres, comme l'on sait qu'en cette ville
la beaut n'y manque point parmy les dames, car elle y est trs-commune;
mais s'il faisoit beau voir leur beau visage, il faisoit bien autant
beau voir et contempler leurs belles jambes et greves, par leurs
gentilles chaussures tant bien tires et accommodes, comme elles
savent trs-bien faire, et aussi qu'elles s'estoient fait faire leurs
robbes fort courtes  la nymphale, afin de plus lgrement marcher, ce
qui tentoit et eschauffoit les plus refroidis et mortifis; et ce qui
faisoit bien autant de plaisir aux regardants, estoit que les visages
estoient bien veus toujours et se pouvoient voir, mais non pas ces
belles jambes et greves. Et ne fut sans raison qui inventa cette forme
d'habiller  la nymphale; car elle produisit beaucoup de bons aspects et
belles oeillades; car si l'accoustrement en est court, il est fendu
par les costez, ainsi que nous voyons encor par ces belles antiquitez de
Rome, qui en augmente davantage la veu lascive. Mais aujourd'huy les
belles dames et filles de l'isle de Sio, quoi et qui les rend aimables?
Certes ce sont bien leurs beautez et leurs gentillesses, mais aussi
leurs gorgiases faons de s'habiller, et surtout leurs robbes fort
courtes, qui monstrent  plein leurs belles jambes et belles greves et
leurs pieds affetiez et bien chausss. Surquoy il me souvient qu'une
fois  la Cour, une dame de fort belle et riche taille, contemplant une
belle et magnifique tapisserie de chasse o Diane et toute sa bande de
vierges chasseresses y estoient fort naifvement reprsentes, et toutes
vestues montroient leurs beaux pieds et belles jambes, elle avoit une de
ses compagnes auprs d'elle, qui estoit de fort basse et petite taille,
qui s'amusoit aussi  regarder avec elle icelle tapisserie; elle luy
dit: Ha! petite, si nous nous habillions toutes de cette faon, vous le
perdriez comptant, et n'auriez grand avantage, car vos gros patins vous
decouvriroient, et n'auriez jamais telle grace en vostre marcher, ny 
monstrer vostre jambe, comme nous autres qui avons la taille grande et
haute: par quoy il vous faudroit cacher et ne paroistre guires.
Remerciez donc la saison et les robbes longues que nous portons, qui
vous favorisent beaucoup et qui vous couvrent vos jambes si dextrement,
qu'elles ressemblent, avec vos grands et hauts patins d'un pied de
hauteur, plustost une massu qu'une jambe, car qui n'auroit de quoy se
battre il ne faudroit que vous couper une jambe et la prendre par le
bout, et du cost de vostre pied chauss et ent dans vos patins, et on
feroit rage de bien battre. Cette dame avoit beaucoup de sujet de dire
de telles paroles, car la plus belle jambe du monde, si elle est ainsi
enchasse dans ces gros patins, elle perd du tout sa beaut, d'autant
que ce gros pied bot luy rend une difformit par trop grande, car si le
pied n'accompagne la jambe en belle chaussure et gentille forme, tout
n'en vaut rien. Pourquoy les dames qui prennent ces gros et grands
lourdauts de patins pensent embellir et enrichir leurs tailles et par
elles s'en faire mieux aimer et paroistre; mais de leur cost elles
appauvrissent leur belle jambe et belle greve, qui vaut bien autant en
son naturel qu'une grande taille contrefaite. Aussi, le temps pass, le
beau pied portoit une telle lascivet en soy, que plusieurs dames
romaines prudes et chastes, au moins qui le vouloient contrefaire, et
encore aujourd'huy plusieurs autres en Italie,  l'imitation du vieux
temps, font autant de scrupule de le monstrer au monde comme leur
visage, et le cachent sous leurs grandes robbes le plus qu'elles peuvent
afin qu'on ne le voye pas, et conduisent en leur marcher si sagement,
discretement et compassment, qu'il ne passe jamais devant la robbe.
Cela est bon pour celles qui sont confites en preud'hommie ou semblance,
et qui ne veulent point donner de tentation; nous leur devons cette
obligation, mais je croy que, si elles avoient la libert, elles
feroient monstre et du pied et de la jambe et d'autres choses. Aussi
qu'elles veulent monstrer  leurs marys, par certaine hypocrisie et ce
petit scrupule, qu'elles sont dames de bien: d'ailteurs je m'en rapporte
 ce qui en est.

Je say un gentilhomme fort galent et honneste, qui, pour avoir veu 
Rheims, au sacre du roy dernier, la belle jambe, chausse d'un bas de
soie blanc, d'une belle et grande dame veufve et de haute taille, par
dessous les eschaffaux que l'on fait pour les dames  voir le sacre, en
devint si pris, que depuis il se cuida dsesprer d'amour; et ce que
n'avoit peu faire le beau visage, la belle jambe et la belle greve le
firent: aussi cette dame mritoit bien en toutes ses belles parties de
faire mourir un honneste gentilhomme. J'en ay tant cogneu d'autres
pareils en ceste humeur. Tant y a, pour fin, ainsi que j'ay veu tenir
par maxime  plusieurs gallants courtisans mes compagnons, la monstre
d'une belle jambe et d'un beau pied estre fort dangereuse et ensorceler
les yeux lascifs  l'amour; et je m'estonne que plusieurs bons
escrivains, tant de nos potes qu'autres, n'en ont escrit des loanges
comme ils ont fait d'autres parties de leur corps. De moy, j'en eusse
crit davantage; mais j'aurois peur que, pour trop loer ces parties du
corps, l'on m'objectast que je ne me souciasse gueres des autres, et
aussi qu'il me faut escrire d'autres sujets, et ne m'est permis de
m'arrester tant sur un. Parquoy je fais fin en disant ce petit mot:
Pour Dieu, Mesdames ne soyez si curieuses  vous faire paroistre
grandes de taille et vous monstrer autres, que vous n'advisis  la
beaut de vos jambes, lesquelles vous avez belles, au moins aucunes;
mais vous en gastez le lustre par ces hauts patins et grands chevaux.
Certes il vous en faut bien; mais si demesurment, vous en dgoustez le
monde plus que vous ne pensez.

Sur ce discours loera qui voudra les autres beautez de la dame, comme
ont fait plusieurs potes; mais une belle jambe, une greve bien faonne
et un beau pied, ont une grande faveur et pouvoir  l'empire d'amour.




DISCOURS QUATRIME.

     Sur les femmes maries, les veufves et les filles; savoir
     desquelles les unes sont plus portes  l'amour que les autres.

INTRODUCTION.


Moy estant un jour  Madrid  la cour d'Espagne, et discourant avec une
fort honneste dame, comme il arrive d'ordinaire, selon la coutume du
pays, elle me vint faire cette demande: _Qual era mayor fuego d'amor, et
de la biuda, et du la casada, o de la hija moa?_ c'est--dire, quel
estoit le plus grand feu, ou celuy de la veufve, ou de la marie, ou de
la fille jeune. Aprs luy avoir dit mon advis, elle me dit le sien en
telles paroles: _Lo que me parece desta cosa es, que aunque las moas
con el hevor de la sangre se disponen a querer mucho, no deve ser tanto
come lo que quieren las casadas y biudas, con la grand experiencia del
negocio. Esta rason deve ser natural, como lo seria del que por haver
nacido ciego, de la perfection de la luz, no puede judiciar de ella con
tanto desseo come el que vido, y fue privado de la vista_; ce qui sonne
en franois: Ce qui me semble de cette chose est qu'encore que les
filles, avec cette grande ferveur de sang, soient disposes d'aimer
fort, toutefois elles n'aiment point tant comme les femmes maries et
les veufves, par une grande exprience de l'affaire; et la raison
naturelle y est en cela, d'autant qu'un aveugle n, et qui ds sa
naissance est priv de la veu, il ne la peut tant desirer comme celuy
qui en a jou si doucement, et aprs l'a perdue. Puis adjousta: _Que
con menos pena se abstienne d'una cosa la persona que nunca supo, que
aquella que vive enamorada degusto passado_; ce qui signifie: D'autant
qu'avec moins de peine on s'abstient d'une chose que l'on n'a jamais
tast, que de celle que l'on a aim et esprouv. Voil les raisons
qu'en allguoit cette dame sur ce sujet.

Or le vnrable et docte Bocace, parmy ses questions de son
_Philocoppe_[72], en la neufiesme, fait celle-l mesme: De laquelle de
ces trois, de la marie, de la veufve et de la fille, l'on se doit
plutost rendre amoureux pour plus heureusement conduire son desir 
effect. Bocace respond, par la bouche de la Reyne qu'il introduit
parlante, que, combien que ce soit trs-mal fait, et contre Dieu et sa
conscience, de desirer la femme marie, qui n'est nullement  soy, mais
subjecte  son mary, il est fort ais d'en venir  bout, et non pas de
la fille et veufve, quoy que telle amour soit prilleuse, d'autant que
plus on souffle le feu il s'allume davantage, autrement il s'esteint.
Aussi toutes les choses faillent en les usant, fors la luxure, qui en
augmente. Mais la veufve, qui a est long-temps sans tel effect, ne le
sent quasi point, et ne s'en soucie non plus que si jamais elle n'eust
est marie, et est plus-tost reschauffe de la mmoire que de la
concupiscence. Et la pucelle, qui ne sait et ne connoist encore ce que
c'est, si-non par imagination, le souhaite tidement. Mais la marie,
eschauffe plus que les autres, desire souvent venir en ce point, dont
quelquesfois elle en est outrage de paroles par son mary et bien
battue; mais, desirant s'en venger (car il n'y a rien de si vindicatif
que la femme, et mesme par cette chose), le fait cocu  bon escient, et
en contente son esprit: et aussi que l'on s'ennuye  manger tousjours
d'une mesme viande, mesme les grands seigneurs et dames bien souvent
dlaissent les bonnes et dlicates viandes pour en prendre d'autres.
Davantage, quant aux filles, il y a trop de peine et consommation de
temps, pour les rduire et convertir  la volont des hommes: et si
elles aiment, elles ne savent qu'elles aiment. Mais, aux veufves,
l'ancien feu aisment reprend sa force, leur faisant desirer aussi-tost
ce que par longue discontinuation de temps elles avoient oubli, et leur
tarde de retourner et parvenir  tel effect, regrettant le temps perdu
et les longues nuicts passes froidement dans leurs licts de vidut peu
eschauffes.

Sur ces raisons de cette reyne parlante, un certain gentilhomme, nomm
Farrament, respondit  la Reyne, et laissant les femmes maries  part,
comme estant aises a esbranler sans user de grands discours, pour dire
le contraire, reprend celuy des filles et des veufves, et maintient la
fille estre plus ferme en amour que non pas la veufve; car la veufve,
qui a ressenty par le pass les secrets d'amour, n'aime jamais
fermement, ains en doute et lentement, desirant promptement l'un, puis
l'autre, ne sachant auquel elle se doive conjoindre pour son plus grand
profit et honneur: et quelquesfois ne veut aucun des deux, ainsi vacille
en sa dlibration, et la passion amoureuse n'y peut prendre pied ny
fermet. Mais tout le contraire se rencontre en la pucelle, et toutes
telles choses lui sont inconnues: laquelle ne tend seulement qu' faire
un amy et y mettre toute sa pense, aprs l'avoir bien choisi, et luy
complaire en tout, croyant que ce luy est un trs-grand honneur d'estre
ferme en son amour; et attend avec une ardeur plus grande les choses qui
n'ont jamais est ny veus d'elle, ny ouyes, ny esprouves, et souhaite
beaucoup plus que les autres femmes exprimentes de voir, ouyr et
esprouver toutes choses. Aussi le desir qu'elle a de voir choses
nouvelles la maistrise fort: elle s'enquiert  celles qui sont
exprimentes, lesquelles luy augmentent le feu davantage; et par ainsi
elle desire la conjonction de celuy qu'elle a fait seigneur de sa
pense. Cette ardeur ne se rencontre pas en la veufve, d'autant qu'elle
y a desj pass.

Or la reyne de Bocace, reprenant la parole, et voulant mettre fin 
cette question, conclud que la veufve est plus soigneuse du plaisir
d'amour cent fois que la pucelle, d'autant que la pucelle veut garder
chrement sa virginit et son pucelage, veu que tout son honneur y
consiste: joint que les pucelles sont naturellement craintives, et
mesmes en ce fait mal-habiles, et ne sont pas propres  trouver les
inventions et commoditez aux occasions qu'il faut pour tels effects. Ce
qui n'est pas ainsi en la veufve, qui est desj fort exerce, hardie et
ruse en cet art, ayant desj donn et alin ce que la pucelle attend
de donner: ce qui est occasion qu'elle ne craint d'estre visite ou
accuse par quelque signal de bresche: elle connoist mieux les secretes
voyes pour parvenir  son attente. Au reste, la pucelle craint ce
premier assaut de virginit, car il est  d'aucunes quelquesfois plus
ennuyeux et cuisant que doux et plaisant; ce que les veufves ne
craignent point, mais s'y laissent aller et couler trs-doucement, quand
bien l'assaillant seroit des plus rudes: et ce plaisir est contraire 
plusieurs autres, duquel ds le premier coup on s'en rassasie le plus
souvent, et se passe lgrement; mais en cettuy-cy l'affection du retour
en croist tousjours. Parquoy la veufve, donnant le moins, et qui la
donne souvent, est cent fois plus librale que la pucelle,  qui il
convient abandonner sa trs-chre chose,  quoy elle songe mille fois.
C'est pourquoy, conclud la Reyne, il vaut mieux s'adresser  la veufve
qu' la fille, estant plus aise  gagner et corrompre.

       *       *       *       *       *

ARTICLE PREMIER.

     De l'amour des femmes maries.

Or maintenant, pour prendre et dduire les raisons de Bocace, et les
esplucher un peu, et discourir sur icelles, selon les discours que j'en
ay veu faire aux honnestes gentilshommes et dames sur ce sujet, comme
l'ayant bien expriment, je dis qu'il ne faut douter nullement que, qui
veut tost avoir joissance d'un amour, il se faut adresser aux dames
maries, sans que l'on s'en donne grande peine et que l'on consomme
beaucoup de temps; d'autant que, comme dit Bocace, tant plus on attise
un feu et plus il se fait ardent. Ainsi est-il de la femme marie,
laquelle s'eschauffe si fort avec son mary, que, luy manquant de quoy
esteindre le feu qu'il donne  sa femme, il faut bien qu'elle emprunte
d'ailleurs, ou qu'elle brusle toute vive. J'ay connu une dame assez
grande, et de bonne sorte, qui disoit une fois  son amy, qui me l'a
cont, que de son naturel elle n'estoit aspre  cette besogne tant que
l'on diroit bien (mais qui sait?), et que volontiers aisment bien
souvent elle s'en passeroit, n'estoit que son mary, la venant attiser,
et n'estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa chaleur,
qu'il luy rendoit si grande et si chaude qu'il falloit qu'elle courust
au secours  son amy: encore, ne se contentant de luy bien souvent, se
retiroit seule, ou en son cabinet, ou en son lict, et l toute seule
passoit sa rage tellement quellement, ou  la mode lesbienne, ou
autrement par quelque autre artifice; voire jusques-l, disoit-elle,
que, n'eust est la honte, elle s'en fust fait donner par les premiers
qu'elle eust trouvs dans une salle du bal,  l'escart ou sur des
degrez, tant elle estoit toumente de cette mauvaise ardeur. Semblable
en cela aux juments qui sont sur les confins de l'Andalousie, lesquelles
devenant si chaudes, et ne trouvant leurs estalons pour se faire
saillir, se mettent leur nature contre le vent qui regne en ce temps-l,
qui leur donne dedans, et par ce moyen passent leurs ardeurs et
s'emplissent de la sorte: d'o viennent ces chevaux si vistes que nous
voyons venir de, comme retenans la vitesse naturelle du vent leur
pere. Je croy qu'il y a plusieurs marys qui desireroient fort que leurs
femmes trouvassent un tel vent qui les rafraischist et leur fist passer
leur chaleur, sans qu'elles allassent rechercher leurs amoureux et leur
faire des cornes fort vilaines.

Voil un naturel de femme que je viens d'allguer, qui est bien
estrange, d'autant qu'il ne brusle si-non lorsqu'on l'attise. Il ne s'en
faut pas estonner, car, comme disoit une dame espagnole: _Que quanto mas
me quiero socao de la braza, tanto mas mi marido me abraza in et
brazero_; c'est--dire: Que tant plus je me veux oster des braises,
tant plus mon mary me brusle en mon brasier. Et certes elles y peuvent
brusler, et de cette faon, veu que par les paroles, par les seuls
attouchements et embrassements, voire par attraits, elles se laissent
aller fort aisment, quand elles trouvent les occasions, sans aucun
respect du mary.

Car, pour dire le vray, ce qui empesche plus toute fille ou femme d'en
venir l bien souvent, c'est la crainte qu'elles ont d'enfler par le
ventre: ce que les maries ne craignent nullement; car, si elles
enflent, c'est le pauvre mary qui a tout fait, et porte toute la
couverture. Et quant aux loix d'honneur qui leur dfendent cela,
qu'allgue Bocace, la pluspart des femmes s'en mocquent, disant pour
leurs raisons valables que les loix de la nature vont devant, et que
jamais elle ne fit rien en vain, et qu'elle leur a donn des membres et
des parties tant nobles, pour en user et mettre en besogne, et non pour
les laisser chomer oisivement, ne leur dfendant ny imposant plus qu'aux
autres aucune vacation. Disent plus (au moins aucunes de nos dames), que
cette loy d'honneur n'est que pour celles qui n'aiment point et qui
n'ont fait d'amys honnestes, ausquelles est trs-mal-sant et blasmable,
de s'aller abandonner et prostituer leur chastet et leur corps, comme
si elles estoient quelques courtisannes: mais celles qui aiment, et qui
ont fait des amys, cette loy ne leur dfend nullement qu'elles ne les
assistent en leurs feux qui les bruslent, et ne leur donnent de quoy
pour les esteindre; et que c'est proprement donner la vie  un qui la
demande, se monstrant en cela benignes, et nullement barbares ny
cruelles, comme disoit Regnaud sur le discours de la pauvre Geneviefve
afflige. Sur quoy j'ai cogneu une fort honneste dame et grande,
laquelle, un jour son amy l'ayant trouve en son cabinet, qui traduisoit
cette stance dudit Regnaud, _una dona deve donque morire_, en vers
franois aussi beaux et bien faits que j'en vis jamais (car je les vis
depuis), et ainsi qu'il luy demanda ce qu'elle avoit escrit: Tenez,
voil une traduction que je viens de faire, qui sert d'autant de
sentence par moy donne, et arrest form pour vous contenter en ce que
vous desirez, dont il n'en reste que l'excution; laquelle, aprs la
lecture, se fit aussitost. Lequel arrest fut bien meilleur que s'il eust
est rendu  la Tournelle; car, encore que l'Arioste ornast les paroles
de Regnaud de trs-belles raisons, je vous asseure qu'elle n'en oublia
aucune  les trs-bien traduire et reprsenter, bien que la traduction
valoit bien autant pour esmouvoir que l'original; et donna bien 
entendre  tel amy qu'elle lui vouloit donner la vie, et ne luy estre
nullement inexorable, ainsi que l'autre en sceut bien prendre le temps.

Pourquoy donc une dame, quand la nature la fait bonne et
misricordieuse, n'usera-t-elle librement des dons qu'elle lui a donns,
sans en estre ingrate, ou sans rpugner et contredire du tout contre
elle? Comme ne fit pas une dame dont j'ay ouy parler, laquelle, voyant
un jour dans une salle son mary marcher et se pourmener, elle se peut
empescher de dire  son amant: Voyez, dit-elle, notre homme marcher;
n'a-t-il pas la vraye encloeure d'un cocu? N'eusse-je pas donc offens
grandement la nature, puis qu'elle l'avoit fait et destin tel, si je
l'eusse dmentie et contrefaite? J'ay ouy parler d'une autre dame,
laquelle, se plaignant de son mary, qui ne la traitoit pas bien,
l'espioit avec jalousie, et se doutoit qu'elle lui faisoit des cornes.
Mais il est bon! disoit-elle  son amy; il luy semble que son feu est
pareil au mien: car je luy esteins le sien en un tournemain, et en
quatre ou cinq gouttes d'eau; mais, au mien, qui a un braisier bien plus
grand et une fournaise plus ardente, il y en faut davantage: car nous
sommes du naturel des hydropiques ou d'une fosse de sable, qui d'autant
plus qu'elle avale d'eau, et plus elle en veut avaler.

Une autre disoit bien mieux, qu'elles estoient semblables aux poules qui
ont la ppie faute d'eau, et qui en peuvent mourir si elles ne boivent.
L'on peut dire le mesme de ces femmes, que la soif engendre la ppie, et
qu'elles en meurent bien souvent si on ne leur donne  boire souvent;
mais il faut que ce soit d'autre eau que de fontaine. Une autre dame
disoit qu'elle estoit du naturel du bon jardin, qui ne se contente pas
de l'eau du ciel, mais en demande  son jardinier, pour en estre plus
fructueux. Une dame disoit qu'elle vouloit ressembler aux bons
oeconomes et mesnagers, lesquels ne donnent tout leur bien  mesnager
et faire valoir  un seul, mais le dpartent  plusieurs mains; car une
seule n'y pourroit fournir pour le bien esvaluer. Semblablement
vouloit-elle ainsi mesnager son cas, pour le mliorer, et elle s'en
trouvoit mieux. J'ay ouy parler d'une honneste dame qui avoit un amy
fort laid et un beau mary, et de bonne grace, aussi la dame estoit
trs-belle. Une sienne familire luy remonstrant pourquoy elle n'en
choisissoit un plus beau: Ne savons-nous pas, dit-elle, que pour bien
cultiver une terre, il y faut plus d'un laboureur, et volontiers les
plus beaux et les plus dlicats n'y sont pas les plus propres, mais les
plus ruraux et les plus robustes? Une autre dame que j'ay cogneue, qui
avoit un mary fort laid et de fort mauvaise grace, choisit un amy aussi
laid que luy; et comme une sienne compagne luy demanda pourquoy: C'est,
dit-elle, pour mieux m'accoustumer  la laideur de mon mary.

Une autre dame discourant un jour de l'amour, tant  son esgard que des
autres de ses compagnes, dit ces paroles: Si les femmes estoient
tousjours chastes, elles ne sauroient ce que c'est de leur contraire,
se fondant en cela sur l'opinion d'Hliogabale, qui disoit que la moiti
de la vie devoit estre employe  cultiver les vertus, et l'autre moiti
dans les vices; autrement si l'on estoit toujours d'une mesme faon,
tout bon ou tout mauvais, il seroit impossible de juger de son
contraire, qui sert souvent de temprament. J'ay veu de grands
personnages appprouver cette maxime, et mesme pour les femmes. Aussi la
femme de l'empereur Sigismond, qui s'appeloit Barbe, disoit qu'estre
tousjours en un mesme estat de chastet appartenoit aux sottes, et en
reprenoit fort ses dames et damoiselles qui persistoient en cette sotte
opinion; ainsi que de son cost elle la renvoya bien loin, car tout son
plaisir fut en festes, danses, bals et amour, en se mocquant de celles
qui ne faisoient pas de mesmes, ou qui jeusnoient pour macrer leur
chair, et qui faisoient des retraites. Je vous laisse  penser s'il
faisoit bon  la cour de cet empereur et impratrice, je dis pour ceux
et celles qui se plaisoient  l'amour.

--J'ay ouy parler d'une fort honneste dame et de rputation, laquelle
venant  estre malade du mal d'amour qu'elle portoit  son serviteur,
sans vouloir hazarder ce petit honneur qu'elle portoit entre ses jambes,
 cause de cette rigoureuse loy d'honneur tant recommande et presches
des marys; et d'autant que de jour en jour elle alloit bruslant et
seichant, de sorte qu'en un instant elle se vid devenir seiche, maigre,
allanguie, tellement que, comme auparavant, elle s'estoit veue fraische,
grasse et en bon point, et puis toute change par la connoissance
qu'elle en eust dans son miroir: Comment, dit-elle alors, seroit-il
donc dit qu' la fleur de mon aage, et qu' l'apptit d'un lger point
d'honneur et volage scrupule pour retenir par trop mon feu, je vinse
ainsi peu  peu  me seicher, me consommer et devenir vieille et laide
avant le temps, ou que j'en perdisse le lustre de ma beaut qui me
faisoit estimer, priser et aimer, et qu'au lieu d'une dame de belle
chair je devinsse une carcasse, ou plustost une anatomie, pour me faire
chasser et bannir de toute bonne compagnie, et estre la rise d'un
chacun? Non, je m'en garderay bien, mais je m'aidray des remedes que
j'ay en ma puissance. Et, par ainsi, elle excuta tout ce qu'elle avoit
dit, et, se donnant de la satisfaction et  son amy, reprit son
embonpoint, et devint belle comme devant, sans que son mary sceust le
remede dont elle avoit us, mais l'attribuant aux mdecins, qu'il
remercioit et honoroit fort, pour l'avoir ainsi remise  son gr pour en
faire mieux son profit.

--J'ay ouy parler d'une autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui
disoit bien le mot, laquelle estant maladive, son mdecin luy dit un
jour qu'elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit; elle
soudain respondit: Eh bien! faisons-le donc. Le mdecin et elle s'en
donnrent au coeur joye, et se contentrent admirablement bien. Un
jour, entre autres, elle luy dit: On dit partout que vous me le faites;
mais c'est tout un, puisque je me porte bien; et franchissoit tousjours
le mot galant qui commence par f. Et tant que je pourray je le feray,
puis que ma sant en dpend. Ces deux dames ne ressembloient pas 
cette honneste dame de Pampelone que j'ay dit encore ci-devant, dans les
_Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, laquelle, estant devenue
esperduement amoureuse de M. d'Avannes, aima mieux cacher son feu et le
couver dans sa poictrine qui en brusloit, et mourir, que de faillir son
honneur. C'est de quoy j'ay ouy discourir cy-dessus  quelques honnestes
dames et seigneurs. C'estoit une sotte, et peu soigneuse du salut de son
ame, d'autant qu'elle-mesme se donnoit la mort, estant en sa puissance
de l'en chasser, et pour peu de chose. Car enfin, comme disoit un ancien
proverbe franois, _d'une herbe de pr tondue, et d'un c.. f....., le
dommage est bien-tost rendu_. Et qu'est-ce aprs que tout cela est fait?
La besogne, comme d'autres, aprs qu'elle est faite, paroist-elle devant
le monde? La dame en va-t-elle plus mal droit? y connoist-on rien? Cela
s'entend quand on besogne  couvert,  huis clos, et que l'on n'en voit
rien. Je voudrois bien savoir si beaucoup de grandes dames que je
connois (car c'est en elles que l'amour va plustost loger, comme dit
cette dame de Pampelone, c'est aux grands portaux que battent de grands
vents) delaissent de marcher la teste haut esleve, ou en cette Cour ou
ailleurs, et de paroistre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et
qui seroit celuy tant prsompteux qui osast leur demander si elles en
viennent? Leurs marys mesmes (vous dis-je) ne leur oseroient dire quoy
que ce soit, tant elles savent si bien contrefaire les prudes et se
tenir en leur marche altiere; et si quelqu'un de leurs marys pense leur
en parler ou les menacer, ou outrager de paroles ou d'effet, les voil
perdus; car, encore qu'elles n'eussent song aucun mal contre eux, elles
se jettent aussi-tost  la vengeance, et la leur rendent bien; car il y
a un proverbe ancien qui dit que, quand et aussi-tost que le mary bat sa
femme, son cas en rit: cela s'appelle qu'il espere faire bonne chere,
connoissant le naturel de sa maistresse qui le porte, et qui, ne pouvant
se vanger d'autres armes, s'aide de luy pour son second et grand amy,
pour donner la venu au galant de son mary, quelque bonne garde et
veille qu'il fasse auprs d'elle. Car, pour parvenir  leur but, le plus
souverain remede qu'elles ont, c'est d'en faire leurs plaintes entre
elles-mesmes, ou  leurs femmes et filles-de-chambre, et puis les
gagner, ou  faire des amys nouveaux, si elles n'en ont point; ou, si
elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignez: elles font la
garde que leurs marys n'entrent et ne les surprennent. Or ces dames
gagent leurs filles et femmes, et les corrompent par argent, par
prsents, par promesses, et bien souvent aucunes composent et
contractent avec elles,  savoir que leur dame et maistresse de trois
venus que l'amy leur donnera, la servante en aura la moiti ou au moins
le tiers. Mais le pis est que bien souvent les maistresses trompent
leurs servantes en prenant tout pour elles, s'excusant que l'amy ne leur
en a pas plus donn, ains si petite portion, qu'elles-mesmes n'en ont
pas eu assez pour elles; et paissent ainsi de bayes ces pauvres filles,
femmes et servantes, pendant qu'elles sont en sentinelle et font bonne
garde: en quoy il y a de l'injustice; et je croy que si cette cause
estoit plaide par des raisons allgues d'un cost et d'autre, il y
auroit bien  dbattre et  rire; car enfin c'est un vray larcin de leur
drosber ainsi leur salaire et pension convenue. Il y a d'autres dames
qui tiennent fort bien leur pact et promesse, et ne leur en desrobent
rien, et sont comme les bons facteurs de boutique, qui font juste part
de leur gain et profit du talent  leur maistre ou compagnon; et, par
ainsi, telles dames mritent d'estre bien servies pour estre si bien
reconnoissantes des peines qu'on a pris  les si bien veiller et garder.
Car enfin, elles se mettent en danger et hazard. Ce qui est arriv  une
que je say, qui faisant un jour le guet pendant que sa maistresse
estoit en sa chambre avec son amy et faisoit grande chere, et ne
chaumoit point, le maistre d'hostel du mary la reprit et la tana
aigrement de ce qu'elle faisoit, et qu'il valoit mieux qu'elle fust avec
sa maistresse que d'estre ainsi maquerelle et faire la garde au dehors
de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse; et
adjouta qu'il l'en advertiroit. Mais la dame le gagna par le moyen d'une
autre de ses filles-de-chambre de laquelle il estoit amoureux, luy
promettant quelque chose par les prires de la maistresse; et aussi
qu'elle luy fit quelque prsent, dont il fut appais. Toutefois, depuis
elle ne l'ayma plus et luy garda bonne; car, espiant une occasion prise
 la vole, le fit chasser par son mary.

--Je say une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui
elle avoit mis son amiti, luy faisoit beaucoup de bien, mesme usoit
envers elle de grandes privautez et l'avoit trs-bien dresse  telles
menes; si bien que quelquefois, quand elle voyoit le mary de cette
dame longuement absent de sa maison, empesch  la Cour et en autre
voyage, bien souvent elle regardoit sa maistresse en l'habillant, qui
estoit des plus belles et des plus aimables, et puis disoit: H!
n'est-il pas bien malheureux, ce mary, d'avoir une si belle femme et la
laisser ainsi seule si long-temps sans la venir voir? ne mrite-t-il pas
que vous le fassiez cocu tout  plat? Vous le devez; car si j'estois
aussi belle que vous, j'en ferois autant  mon mary s'il demeuroit
autant absent. Je vous laisse  penser si la dame et maistresse de
cette servante trouvoit goust  cette noix, mesme si elle n'avoit pas
trouv chaussure  son pied, et ce qu'elle pouvoit faire par aprs par
le moyen d'un si bon instrument. Or, il y a des dames qui s'aydent de
leurs servantes pour couvrir leurs amours, sans que leurs maris s'en
apperoivent, et leur mettent en main leurs amants, pour les entretenir
et les tenir pour serviteurs, afin que, sous cette couverture, les
marys, entrant dans la chambre de leurs femmes, croyent que ce sont les
serviteurs de telles ou de telles damoiselles: et, sous ce prtexte, la
dame a un beau moyen de jouer son jeu, et le mary n'en connoist rien.

--J'ay connu un fort grand prince qui se mit  faire l'amour  une dame
d'autour d'une grande princesse, seulement pour savoir les secrets des
amours de sa maistresse, pour y mieux parvenir en aprs. J'ay veu joer
en ma vie quantit de ces traits, mais non pas de la faon que faisoit
une honneste dame de par le monde, que j'ay connue, laquelle fut si
heureuse d'estre servie de trois braves et galants gentilshommes, l'un
aprs l'autre, lesquels, la laissant venoient  aimer et servir une
trs-grande princesse qui estoit sa dame, si bien qu'elle rencontra
l-dessus gentiment qu'elle estoit reyne des Romains[73]. Ce qui lui
estoit un honneur bien plus grand qu' une que je say, laquelle, estant
 la suite d'une grande dame marie, ainsi que cette grande dame fut
surprise dans sa chambre par son mary, lors qu'elle ne venoit que de
recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint  estre si bien
seconde par cette dame qui estoit avec elle, qu'aussi-tost elle prit
finement le poulet, et l'avala tout entier, sans en faire  deux fois ny
que le mary s'en apperceust, qui l'en eust sans doute trs-mal traite
s'il eust veu le dedans: ce qui fut une trs-grande obligation de
service, que la grande dame a tousjours reconnu. Je say bien bien des
dames pourtant qui se sont trouves mal pour s'estre trop fies  leurs
servantes, et d'autres aussi qui ont couru le mesme hazard pour ne s'y
estre pas fies. J'ay ouy parler d'une dame belle et honneste, qui avoit
pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillants et accomplis de la
France, pour lui donner joissance et plaisir de son gentil corps. Elle
ne se voulut jamais fier  pas une de ses femmes, et le rendez-vous
ayant est donn en un logis autre que le sien, il fut dit et concert
qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que ses femmes
coucheroient  l'antichambre. Comme il fust arrest ainsi fut-il jo;
et d'autant qu'il se trouva une chatonnire  la porte, sans y penser et
sans y avoir prveu que sur le coup, ils s'advisrent de la boucher avec
un ais, afin que, si l'on la venoit  pousser, qu'elle fist bruit, qu'on
l'entendist, et qu'ils fissent silence et y pourveussent. Or, d'autant
qu'il y avoit anguille sous roche, une de ses femmes, fasche et
despite de ce que sa maistresse se deffioit d'elle, qu'elle tenoit pour
la plus confidente des siennes, ainsi qu'elle luy avoit souventes-fois
monstr, elle s'advisa, quand sa maistresse fut couche, de faire le
guet et estre aux escoutes  la porte. Elle l'entendoit bien gazouiller
tout bas; mais elle connut que ce n'estoit point la lecture qu'elle
avoit accoustum de faire en son lict, quelques jours auparavant, avec
sa bougie, pour mieux colorer son fait. Sur cette curiosit qu'elle
avoit de savoir mieux le tout, se prsenta une occasion fort bonne et
fort  propos: car, estant entr d'avanture un jeune chat dans la
chambre, elle le prit avec ses compagnes, le fourra et le poussa par la
chatonnire en la chambre de sa maistresse, non sans abattre l'ais qui
l'avoit ferme, ny sans faire bruit. Si bien que l'amant et l'amante, en
estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict, et advisrent, 
la lueur de leur flambeau et bougie, que c'estoit un chat qui estoit
entr et avoit fait tomber la trappe. Parquoy, sans autrement se donner
de la peine, se recouchrent, voyant qu'il estoit tard et qu'un chacun
pouvoit dormir, et ne refermrent pourtant la dite chatonnire, la
laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu'ils ne
vouloient laisser l-dedans renferm tout la nuict. Sur cette belle
occasion, la dite dame suivante, avec ses compagnes, eut moyen de voir
choses et autres de sa maistresse, lesquelles, depuis, dclarrent le
tout au mary, d'o s'ensuivit la mort de l'amant et le scandale de la
dame. Voil  quoy sert un despit et une mesfiance que l'on prend
quelquefois des personnes, qui nuit aussi souvent que la trop grand
confiance. Ainsi que je say d'un trs-grand personnage, qui eut une
fois dessein de prendre toutes les filles-de-chambre de sa femme, qui
estoit une trs-grande et belle dame, et les faire gesner, peur leur
faire confesser tous les desportements de sa femme et les services
qu'elles lui faisoient en ses amours. Mais cette partie pour ce coup fut
rompue, pour viter plus grand scandale. Le premier conseil vint d'une
dame que je ne nommeray pas, qui vouloit mal  cette grande dame: Dieu
l'en punit aprs.

Pour venir  la fin de nos femmes, je conclus qu'il n'y a que les femmes
maries dont on puisse tirer de bonnes denres, et prestement; car elles
savent si bien leur mestier, que les plus fins et les plus haut hupez
de marys y sont trompez. J'en ay dit assez au chapitre des cocus[74]
sans en parler davantage.

       *       *       *       *       *

ARTICLE II.

     De l'amour des filles.

Partant, suivant l'ordre de Bocace, notre guide en ce discours, je viens
aux filles, lesquelles, certes, il faut advoer que de leur nature, pour
le commencement, elles sont trs-craintives et n'osent abandonner ce
qu'elles tiennent si cher,  raison des continuelles persuasions et
recommandations que leur font leurs pres et mres et maistresses, avec
les menaces rigoureuses; si-bien que, quand elles en auraient toutes les
envies du monde, elles s'en abstiennent le plus qu'elles peuvent: et
aussi elles ont peur que ce meschant ventre les accuse aussi-tost, sans
lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n'ont pas ce
respect, car, fermant les yeux  toutes considrations, elles y vont
hardiment non la teste baisse, mais trs-bien renverse: en quoy elles
errent grandement, d'autant que le scandale d'une fille desbauche est
trs-grand, et d'importance mille fois plus que d'une femme marie ny
d'une veufve; car elle, ayant perdu ce beau trsor, en est scandalise,
vilipende, monstre au doigt de tout le monde, et perd de trs-bons
partis de mariage, quoy que j'en aye bien cogneu plusieurs qui ont eu
tousjours quelque malotru, qui, ou volontairement, ou  l'improviste, ou
sciemment, ou dans l'ignorance, ou bien par contrainte, s'est all
jetter entre leurs bras, et les espouser telles qu'elles estoient,
encore bien-aises.

J'en ay cogneu quantit des deux espces qui ont pass par-l,
entr'autres une servante qui se laissa fort scandaleusement engrosser et
aller  un prince de par le monde, et sans cacher ny mettre ordre  ses
couches; et estant descouverte, elle ne respondoit autre chose sinon:
Qu'y saurois-je faire? il ne m'en faut pas blasmer, ny ma faute, ny la
pointe de ma chair, mais mon peu de prvoyance: car, si j'eusse est
bien fine et bien avise, comme la plupart de mes compagnes, qui ont
fait autant que moy, voire pis, mais qui ont trs-bien sceu remdier 
leurs grossesses et  leurs couches, je ne fusse pas maintenant mise en
cette peine, et on n'y eust rien connu. Ses compagnes, pour ce mot, luy
en voulurent trs-grand mal, et elle fut renvoye hors de la troupe par
sa maistresse, qu'on disoit pourtant luy avoir command d'obir aux
volontez du prince; car elle avoit affaire de luy et desiroit le gagner.
Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela de trouver un bon
party et se marier richement; duquel mariage en estoit sorty une
trs-belle ligne. Voil pourquoy, si cette pauvre fille eust t ruse
comme ses compagnes et autres, cela ne luy fust arriv; car, certes,
j'ay veu en ma vie des filles aussi ruses et fines que les plus
anciennes femmes maries, voire jusqu' estre trs-bonnes et ruses
maquerelles, ne se contentant de leur bien, mais en pourchassoient 
autruy.

--Ce fut une fille en nostre Cour qui inventa et fit joer cette belle
comdie intitule _le Paradis d'Amour_, dans la salle de Bourbon,  huis
clos, o il n'y avoit que les comdiens, qui servoient de joeurs et de
spectateurs tout ensemble. Ceux qui en savent l'histoire m'entendent
bien. Elle fut joe par six personnages de trois hommes et trois
femmes; l'un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais
non pas trop aussi; toute-fois il l'aimoit fort: l'autre estoit un
seigneur, et celui-l jooit avec la grande dame, qui estoit de riche
matire: le troisiesme estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la
fille: car, la galante qu'elle estoit, elle vouloit joer son personnage
aussi bien que les autres. Aussi costumierement l'auteur d'une comdie
joe son personnage ou le prologue, comme fit celle-l, qui certes,
toute fille qu'elle estoit, le joa aussi bien, ou possible, mieux que
les maries. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays, et,
comme dit l'Espagnol, _raffinada en Secobia_, raffin en Sgovie, qui
est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en
Sgovie.

--J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en servant
leurs dames et maistresses de dariolettes[75], vouloient aussi taster de
leurs morceaux. Telles dames aussi souvent sont esclaves de leurs
damoiselles, craignants qu'elles ne les descouvrent et publient leurs
amours. Ce fut une fille  qui j'ouys dire un jour que c'estoit une
grande sottise aux filles de mettre leur honneur  leur devant, et que,
si les unes, sottes, en faisoient scrupule, qu'elle n'en daignoit faire:
et qu' tout cela il n'y a que le scandale: mais la mode de tenir son
cas secret et cach rabille tout; et ce sont des sottes et indignes de
vivre au monde, qui ne s'en savent aider et la pratiquer. Une dame
espagnole, pensant que sa fille apprhendast le forcement du premier
lict nuptial, et y allant, se mit  l'exhorter et persuader que ce
n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit point de douleur, et que de bon
coeur elle voudroit estre en sa place pour luy faire mieux 
connoistre; la fille respondit: _Bezo las manos, senora madre, de tal
merced, que bien la tomare yo por my_; c'est  dire: Grand mercy, ma
mre, d'un si bon office, que moy-mesme je me le feray bien.

--J'ay ouy raconter d'une fille de trs-haut lignage, laquelle s'en
estant aide  se donner du plaisir, on parla de la marier vers
l'Espagne. Il y eut quelqu'un de ses plus secrets amys qui luy dit un
jour en joant qu'ils s'estonnoit fort d'elle, qui avoit tant aim le
levant, de ce qu'elle alloit naviguer vers le couchant et occident,
parce que l'Espagne est vers l'occident. La dame luy respondit: Ouy,
j'ay ouy dire aux mariniers qui ont beaucoup voyag, que la navigation
du levant est trs-plaisante et agrable; ce que j'ay souvent pratiqu
par la boussole que je porte ordinairement sur moy; mais je m'en
aideray, quand je seray en l'occident, pour aller droit au levant. Les
bons interprtes sauront bien interprter cette allgorie et la deviner
sans que je la glose. Je vous laisse  penser par ces mots si cette
fille avoit tousjours dit ses heures de Nostre-Dame.

--Une autre que j'ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des
merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la libert
qui regnoit pour toutes personnes, et mesme pour les putains et
courtisannes: Hlas! dit-elle  une de ses compagnes, si nous eussions
fait porter tout nostre vaillant en ce lieu-l par lettre de banque, et
que nous y fussions pour faire cette vie courtisanesque, plaisante et
heureuse,  laquelle toute autre ne sauroit approcher, quand bien nous
serions emperieres de tout le monde! Voil un plaisant souhait, et bon;
et de fait, je croy que celles qui veulent faire cette vie ne peuvent
estre mieux que l.

--J'aymerois autant un souhait que fit une dame du temps pass, laquelle
se faisant raconter  un pauvre esclave eschap de la main des Turcs des
tourments et maux qu'ils luy faisoient et  tous les autres pauvres
chrestiens, quand ils les tenoient, celuy qui avoit est esclave luy en
raconta assez, et de toutes sortes de cruautez. Elle s'advisa de lui
demander ce qu'ils faisoient aux femmes. Hlas! madame, dit-il, ils
leur font tant cela qu'ils les en fontmourir.--Pleust-il doncques au
ciel, respondit-elle, que jemourusse pour la foy ainsi martyre!

--Trois grandes dames estoient ensemble un jour, que je say, qui se
mirent sur des souhaits. L'une dit: Je voudrois avoir un tel pommier
qui produisist tous les ans autant de pommes d'or comme il produit de
fruit naturel. L'autre disoit: Je voudrois qu'un tel pr me produisist
autant de perles et pierreries comme il fait de fleurs. La troisime,
qui estoit fille, dit: Je voudrois avoir une suye dont les trous me
valussent autant que celuy d'une telle dame favorise d'un tel roy que
je ne nommeray point; mais je voudrois que mon trou fust visit de plus
de pigeons que n'est le sien. Ces dames ne ressembloient pas  une dame
espagnolle dont la vie est escrite dans l'_Histoire d'Espagne_,
laquelle, un jour que le grand Alphonse, roy d'Arragon, faisoit son
entre dans Sarragosse, se vint jetter  genoux devant luy et luy
demander justice. Le Roy ainsi qu'il la vouloit ouyr, elle demanda de
luy parler  part, ce qu'il luy octroya: et, s'estant plainte de son
mary, qui couchoit avec elle trente-deux fois tant de jour que de nuict,
qu'il ne luy donnoit patience, ny cesse, ny repos; le Roy, ayant envoy
querir le mary et sceu qu'il estoit vray, ne pensant point faillir puis
qu'elle estoit sa femme; le conseil de Sa Majest arrest sur ce fait,
le Roy ordonna qu'il ne la toucheroit que six fois; non sans
s'esmerveiller grandement (dit-il) de la grande chaleur et puissance de
cet homme, et de la grande froideur et continence de cette femme, contre
tout le naturel des autres (dit l'Histoire), qui vont  jointes mains
requerir leurs marys et autres hommes pour en avoir, et se douloir quand
ils donnent  d'autres ce qui leur appartient. Cette dame ne ressembloit
pas  une fille, damoiselle de maison, laquelle, le lendemain de ses
nopces, racontant  aucunes de ses compagnes ses adventures de la nuict
passe: Comment! dit-elle, et n'est-ce que cela? Comme j'avois entendu
dire  aucunes de vous autres, et  d'autres femmes, et  d'autres
hommes, qui font tant des braves et galants, et qui promettent monts et
merveilles, ma foy, mes compagnes et amyes, cet homme (parlant de son
mary), qui faisoit tant de l'eschauff amoureux, et du vaillant, et d'un
si bon coureur de bague, pour toute course n'en a fait que quatre, ainsi
que l'on court ordinairement trois pour la bague, et l'autre pour les
dames: encore entre les quatre y a-t-il fait plus de poses qu'il n'en
fut fait hier au soir au grand bal. Pensez que puis qu'elle se
plaignoit de si peu, elle en vouloit avoir la douzaine: mais tout le
monde ne ressemble pas au gentilhomme espagnol. Et voil comme elles se
moquent de leurs marys. Ainsi que fit une, laquelle, au commencement et
premier soir de ses nopces, ainsi que son mary la vouloit charger, elle
fit de la revesche et de l'opiniastre fort  la charge. Mais il s'advisa
de luy dire que, s'il prenoit son grand poignard, il y auroit bien un
autre jeu, et qu'il y auroit bien  crier; de quoy elle, craignant ce
grand dont il la menaoit, se laissa aller aussitost: mais ce fut elle
qui le lendemain n'en eut plus peur, et, ne s'estant contente du petit,
luy demanda du premier abord o estoit ce grand dont il l'avoit menace
le soir avant. A quoy le mary respondit qu'il n'en avoit point, qu'il se
moquoit; mais qu'il faloit qu'elle se contentast de si peu de provision
qu'il avoit sur luy. Alors elle dit: Est-ce bien fait cela, de se
moquer ainsi des pauvres et simples filles? Je ne sais si l'on doit
appeler cette fille simple et niaise, ou bien fine et ruse, qui en
avoit tast auparavant. Je m'en rapporte aux diffiniteurs. Bien plus
estoit simple une autre fille, laquelle s'estant plainte  la justice
qu'un galant l'avoit prise par force, et luy enquis sur ce fait, il
respondit: Messieurs, je m'en rapporte  elle s'il est vray, et si
elle-mesme n'a pris mon cas et l'a mis de la main propre dans le
sien.--H! Messieurs, dit la fille, il est bien vray cela; mais qui ne
l'eust fait? car, aprs qu'il m'eust couche et trousse, il me mit son
cas roide et pointu comme un baston contre le ventre, et m'en donnoit de
si grands coups que j'eus peur qu'il ne me le perast et n'y fist un
trou. Dame, je le pris alors et le mis dans le trou qui estoit tout
fait. Si cette fille estoit simplette, ou le contrefaisoit, je m'en
rapporte.

--Je vous feray deux comptes de deux femmes maries, simples comme
celle-l, ou bien ruses, ainsi qu'on voudra. Ce fut d'une trs-grande
dame que j'ay connue, laquelle estoit trs-belle, et pour cela fort
dsire. Ainsi qu'un jour un trs-grand prince a requit d'amour, voire
l'en sollicitoit fort en luy promettant de trs-belles et grandes
conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son
mary, tellement qu'elle, ayant de telles douces tentations, y presta
assez doucement l'oreille; toute-fois du premier coup ne s'y voulut
laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune marie, n'ayant
encore veu son monde, vint descouvrir le tout  son mary et luy demander
avis si elle le feroit. Le mary luy respondit soudain: Nenny, m'amie.
Hlas! que penseriez-vous faire, et de quoy parlez-vous? d'un infame
trait  jamais irrparable pour vous et pour moy.--H! mais, Monsieur,
rpliqua la dame, vous serez aussi grand, et moi si grande qu'il n'y
aura rien  redire. Pour fin le mary ne voulut dire ouy; mais la dame,
qui commena  prendre coeur par aprs et se faire habile, ne voulut
perdre ce party, et le prit avec ce prince et avec d'autres encore, en
renonant  sa sotte simplicit. J'ay ouy faire ce conte  un qui le
tenoit de ce grand prince et l'avoit ouy de la dame,  laquelle il en
fit la rprimande, et qu'en telles choses il ne faloit jamais s'en
conseiller au mary, et qu'il y avoit autre conseil en sa Cour. Cette
dame estoit aussi simple, ou plus, qu'une autre que j'ay ouy dire, 
laquelle un jour un honneste gentilhomme prsentant son service amoureux
assez prs de son mary, qui entretenoit pour lors de devis une autre
dame, il luy vint mettre son eprevier, ou, pour plus clairement parler,
son instrument entre les mains. Elle le prit, et, le serrant fort
estroitement et se tournant vers son mary, luy dit: Mon mary, voyez le
beau prsent que me fait ce gentilhomme; le recevray-je? dites-le-moy.
Le pauvre gentilhomme, estonn, retire  soy son eprevier de si grande
rudesse, que, rencontrant une pointe de diamant qu'elle avoit au doigt,
le luy esserta de telle faon d'un bout  l'autre, qu'elle le cuida
perdre du tout, et non sans grande douleur, voire en danger de la vie,
ayant sorti de la porte assez hastivement, et arrousant la chambre du
sang qui desgoutoit par-tout. Mais le mary ne courut aprs luy pour luy
faire aucun outrage pour ce sujet; il s'en mit seulement fort  rire,
tant pour la simplicit de sa pauvre femmelette, que pour le beau
prsent produit, joint qu'il en estoit assez puny. Voil deux femmes
fort simples, lesquelles, et quelques-unes de leurs semblables (car il y
en a assez), ne ressemblent pas  plusieurs et  une infinit qui se
rencontrent dans le monde, qui sont plus doubles et fines que celles-l,
qui ne demandent conseil  leurs marys, ny qui leur montrent tels
prsents qu'on leur fait.

J'ay ouy raconter en Espagne d'une fille, laquelle la premiere nuict de
ses nopces, ainsi que son mary s'efforoit et s'ahanoit[76] de forcer sa
forteresse, non sans se faire mal, elle se mit  rire et lui dire:
_Senor, bien es razon que seays martyr, pues que io soy virgen; mas,
pues que io tomo la patientia, bien la podeys tomar_; c'est--dire:
Seigneur, c'est bien raison que vous soyez martyr, puis que je suis
vierge; mais d'autant que je prends patience, vous la pouvez bien
prendre. Celle-l, en revanche de l'autre qui s'estoit moqu de sa
femme, se moquoit bien de son mary. Comme certes plusieurs filles ont
bien raison de se moquer  telle nuict, mesme quand elles ont sceu
auparavant ce que c'est, ou l'ont appris d'autres, ou d'elles-mesmes
s'en sont doutes et imagines ce grand point de plaisir qu'elles
estiment trs-grand et perdurable. Une autre dame espagnole, qui, le
lendemain de ses nopces, racontant les vertus de son mary, en dit
plusieurs, _fors_, dit-elle, _que no era buen contador y arithmetico,
porque no sapra multiplicar_; en franois, qu'il n'estoit point bon
compteur et arithmticien, parce qu'il ne savoit pas multiplier.

Une dame de bon lieu et de bonne maison, que j'ay connue et ouy parler,
le soir de ses nopces, que chacun estoit aux escoutes  l'accoustume,
comme son mary luy eust livr le premier assaut, estant un peu sur son
repos, non pas du dormir, luy demanda si elle en voudrait encore;
gentiment elle luy respondit: Ce qu'il vous plaira, monsieur. Pensez
qu' telle response le galant mary devoit estre bien estonn. Telles
filles qui disent de telles sornettes si promptement aprs les nopces,
pourroient bien donner de bons martels  leurs pauvres marys et leur
faire  croire qu'ils ne sont les premiers qui ont mouill l'ancre dans
leur fonds, ny les derniers qui le mouilleront; car il ne faut point
douter que qui ne s'efforce et ne se tue  saper sa femme, qu'elle ne
s'advise  luy faire porter les cornes, ce disoit un ancien proverbe
franois: _Et qui ne la contente pas, va ailleurs chercher son repas_.
Toutefois, quand une femme tire ce qu'elle peut de l'homme, elle
l'assomme, c'est--dire qu'il en meurt; et c'est un dire ancien qu'il ne
faut tirer de son amy ce qu'on voudrait bien, et qu'il le faut espargner
tant que l'on peut; mais non pas le mary, duquel il en faut tirer ce
qu'on peut. Voil pourquoy, dit le refrain espagnol, _que el primero
pensamiento de la muger, luego que es casada, es de embiudarse_;
c'est--dire: Le premier pensement de la femme marie est de songer 
se faire veufve. Ce refrain n'est pas gnral, comme j'espere le dire
ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.

--Il y a de certaines filles qui, ne pouvant tenir longuement leurs
chaleurs, ne s'addonnent aisment qu'aux princes et aux seigneurs, qui
sont gens fort propres pour les esbranler, tant pour leurs faveurs que
pour leurs prsents, et aussi pour l'amour de leurs gentillesses, car
enfin tout est beau et parfait en eux, encore qu'ils fussent des fats.
Au contraire, j'en ay veu d'autres qui ne les recherchent pas, mais les
fuyent grandement,  cause qu'ils ont un peu la rputation d'estre
scandaleux, grands vanteurs, causeurs et peu secrets; aimans mieux des
gentilshommes sages et discrets, desquels pourtant le nombre est rare;
et bien heureuse pourtant est celle-l qui en trouve. Mais, pour obvier
 tout cela, elles choisissent (au moins aucunes) leurs valets, desquels
aucuns sont beaux, d'autres non, comme j'en ay connu qui l'ont fait, et
si n'en faut prier longuement leurs dits valets: car, les levant,
couchant, deshabillant, chaussant, deschaussant et leur baillant leurs
chemises, comme j'ay veu beaucoup de filles  la Cour et ailleurs qui
n'en faisoient aucune difficult ni scrupule, il n'est pas possible
qu'eux, voyans beaucoup de belles choses en elles, n'en eussent des
tentations, et plusieurs d'elles qu'elles ne le fissent exprs; si bien
qu'aprs que les yeux avoient bien fait leur office, il falloit bien que
d'autres membres du corps vinssent  faire le leur.

--J'ay connu une fille de par le monde, belle s'il en fust jamais, qui
rendit son valet compagnon d'un grand prince qui l'entretenoit, et qui
pensoit estre le seul heureux jouissant; mais le valet en cela alloit du
pair avec luy; aussi l'avoit-elle bien sceu choisir, car il estoit
trs-beau et de trs-belle taille; si bien que, dans le lict ou bien 
la besogne, on n'y eust connu aucune diffrence. Encor le valet en
beaucoup de beautez emportoit le prince, auquel telles amours et telles
privautez furent inconnues jusqu' ce qu'il la quitta pour se marier; et
pour cela il n'en traita plus mal le valet, mais se plaisoit fort de le
voir; et quand il le voyoit en passant, il disoit seulement: Est-il
possible que cet homme ait est mon corrival? ouy, je le voy, car, oste
ma grandeur, il m'enporte d'ailleurs. Il avoit aussi mesme nom que le
prince, et fut un trs bon tailleur, et des renommez de la Cour; si bien
qu'il n'y avoit gures de filles ou femmes qu'il n'habillast quand elles
vouloient estre bien habilles. Je ne say s'il les habilloit de la
mesme faon qu'il habilloit sa maistresse, mais elles n'estoient point
mal.

--J'ay cogneu une fille de bonne maison, qui, ayant un laquais de l'aage
de quatorze ans, et en ayant fait son bouffon et plaisant, parmy ses
bouffonneries et plaisanteries, elle faisoit autant de difficults que
rien  se laisser baiser, toucher et taster  luy, aussy privement que
si c'eust est une femme, et bien souvent devant le monde, excusant le
tout, en disant qu'il estoit fol et plaisant bouffon. Je ne say s'il
passoit outre, mais je say bien que depuis, estant marie et veufve, et
remarie, elle a este une trs-insigne putain. Pensez qu'elle alluma sa
mesche en ce premier tison; si bien qu'elle ne luy faillit jamais aprs
entre ses autres plus grandes fougues et plus hauts feux. J'avois bien
demeur un an  voir cette fille; mais quand je les vis en ces privautez
devant sa mere, qui avoit la rputation d'estre l'une des plus prudes
femmes de son temps, qui en rioit et en estoit bien-aise, je prsageay
aussitost que de ce petit jeu l'on viendroit au grand, et  bon escient,
et que la damoiselle seroit un jour quelque bonne fripesaulce, comme
elle le fut.

--J'ay cogneu deux soeurs d'une fort bonne maison de Poictou, filles
desquelles on parloit estrangement, et d'un grand laquais basque qui
estoit  leur pere, lequel, sous ombre qu'il dansoit trs-bien, non
seulement le bransle de son pays, mais tous autres, les menoit danser
ordinairement, mesme les y apprenoit. Il les fit danser, et leur apprit
la danse des putains  la fin, et en furent assez gentiment
scandalises: toutefois elles ne laissrent  estre bien maries, car
elles estoient riches, et sur ce nom de richesses on n'y advise rien, on
prend tout, et fust-il encore plus chaud et plus ardent. J'ay connu ce
Basque depuis, gentil soldat et de brave faon, et qui monstroit bien
avoir fait le coup. Il fut soldat des gardes de la coronelle de M. de
Strozze.

--J'ai cogneu aussi une maison de par le monde, et grande, d'o la dame
faisoit profession de nourrir en sa compagnie des honnestes filles,
entr'autres des parentes de son mary; et d'autant que la dame estoit
fort maladive et sujette aux mdecins et apothicaires, il y en abordoit
ordinairement l-dedans, et par ce aussi que les filles sont sujettes 
maladies comme  pasles couleurs, mal de la furette, fievres et autres.
Il advint que deux entr'autres tombrent en fievre-quarte: un
apothicaire les eut en charge pour les penser. Certes il les pensoit de
ses drogues, de la main et de mdecines; mais la plus propre fut qu'il
coucha avec une (maraud qu'il fut), car il eut affaire avec une fort
belle et honneste fille de la France, de laquelle un trs-grand roy s'en
fust dignement content; et il fallut que ce M. l'apoticaire luy passast
cette paille sur le ventre. J'ay cogneu la fille, qui certes mritoit
d'autres assaillants, et aprs bien marie, et telle qu'on la donna
pucelle, telle la trouva-on. En quoy pourtant je trouve qu'elle fut bien
fine; car, puisqu'elle ne pouvoit tenir son eau, elle s'adressa  celui
qui donnoit des antidotes pour engarder d'engrosser, car c'est ce que
les filles craignent le plus: dont en cela il y en a de si experts qui
leur donnent des drogues qui les engardent trs-bien d'engrosser; ou
bien, si elles engrossent, leur font escouler leur grossesse si
subtilement et si sagement, que jamais on ne s'en apperoit, et n'en
sent-on rien que le vent. Ainsi que j'en ay ouy parler d'une fille,
laquelle avoit est autrefois nourrie fille de la feue reyne de Navarre
Marguerite. Elle vint par cas fortuit, ou  son escient,  engrosser
sans qu'elle y pensast pourtant. Elle rencontra un sublin[77]
apothicaire, qui, luy ayant donn un breuvage, luy fit vader son fruit,
qui avoit dj six mois, pice par pice, morceau par morceau, si
aisment, qu'estant en ses affaires jamais elle n'en sentit ny mal ny
douleur; et puis aprs se maria galamment, sans que le mary y connust
aucune trace; car on leur donne des remedes pour se faire paroistre
vierges et pucelles comme auparavant, ainsi que j'en ay allgu un au
_Discours des Cocus_[78]. Et un que j'ay ouy dire  un empirique ces
jours passez, qu'il faut avoir des sangsus et les mettre  la nature,
et faire par-l tirer et succer le sang: lesquelles sangsus, en
sucant, laissent et engendrent de petites ampoules et fistules pleines
de sang, si bien que le galant mary, qui vient le soir des nopces les
assaillir, leur creve ces ampoulles d'o le sang en sort, et luy et elle
s'ensanglantent, qui est une grande joie  l'un et  l'autre; et par
ainsi, _l'honor della citella  salva_[79]. Je trouve ce remede plus
souverain que l'autre, s'il est vray; et s'ils ne sont bons tous deux,
il y en a cent autres qui sont meilleurs, ainsi que le savent trs-bien
ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les mdecins savants et
experts apoticaires. Voil pourquoy ces messieurs ont ordinairement de
trs-belles et bonnes fortunes, car ils savent blesser et remdier,
ainsi que fit la lance de Plias. J'ai cogneu cet apoticaire dont je
viens de parler  cette heure, duquel faut que je die ce petit mot en
passant, que je le vis  Geneve la premire fois que je fus en Italie,
par ce que pour lors ce chemin par-l estoit commun pour les Franois,
et par les Suisses et Grisons,  cause des guerres. Il me vint voir 
mon logis. Soudain je luy demanday ce qu'il faisoit en cette ville, et
s'il estoit-l pour mdeciner les filles, comme il avoit fait en France.
Il me respondit qu'il estoit-l pour en faire pnitence. Comment! ce
dis-je, est-ce que vous n'y mangez de si bons morceaux comme l?--H!
monsieur, me rpliqua-il, c'est parce que Dieu m'a appell, et que je
suis illumin de son Saint-Esprit, et que j'ay maintenant la
connoissance de sa sainte parole.--Ouy, luy dis-je; et ds ce temps-l
si estis-vous de la religion, et si vous vous mesliez de mdeciner les
corps et les ames, et preschis et instruisis les filles.--Mais,
monsieur, je reconnois  cette heure mieux mon Dieu, rpliqua-il encore,
qu'alors, et ne veux plus pcher. Je tais plusieurs autres propos que
nous eusmes sur ce sujet, tant serieusement qu'en riant. Mais ce maraud
joit de ce boucon, qui estoit bien plus digne d'un galant homme que de
luy. Si est-ce que bien luy servit de vuider de cette maison de bonne
heure, car mal luy en eust pris. Or laissons cela. Que maudit soit-il
pour la haine et l'envie que je luy porte, ainsi que M. de Ronsard
parloit  un mdecin qui venoit voir sa maistresse soir et matin, plus
pour luy taster son teton, son sein, son ventre, son flanc et son beau
bras, que pour la mdeciner de la fievre qu'elle avoit; dont il en fit
un trs-gentil sonnet, qui est dans son second livre des Amours, qui se
commence:

    Ha! que je porte et de haine et d'envie
    Au mdecin qui vient soir et matin,
    Sans nul propos, tastonner le testin,
    Le sein, le ventre et les flancs de m'amie!

--Je porte de mesme une grande jalousie  un mdecin qui faisoit traits
pareils  une belle grande dame, que j'aymois, et de qui je n'avois
telle et pareille privaut, et je l'eusse desire plus qu'un petit
royaume. Telles gens certes sont extrmement bienvenus des dames, et y
acquirent de belles adventures, quand ils les veulent rechercher. J'ay
cogneu deux mdecins  la Cour, qui s'appeloient, l'un M. Castelan,
mdecin de la Reyne-mre, et l'autre le seigneur Cabrion, mdecin de M.
de Nevers, et qui avoit est  feu Ferdinand de Gonzague. Ils ont eu
tous deux des rencontres d'amour,  ce qu'on disoit, que les plus grands
de la Cour se fussent donnez au diable, par manire de parler, pour
estre leurs corrivaux. Je devisois un jour, le feu baron de Vitaux et
moy, avec M. Le Grand, un grand mdecin de Paris, de bonne compagnie et
de bon devis, luy estant venu voir le dit baron, qui estoit malade des
affaires d'amour; et tous deux l'interrogeant sur plusieurs propos et
ngociations des dames, ma foy, il nous en conta bien, et nous en fit
une douzaine de contes qui levoient la paille; et s'y enfona si avant,
que, l'heure de neuf venant  sonner, il nous dit, en se levant de la
chaire o il estoit assis: Vrayment, je suis plus grand fol que vous
autres, qui m'avez retenu icy deux bonnes heures  baguenauder avec vous
autres, et cependant j'ay oubli six ou sept malades qu'il faut que
j'aille voir. Et, nous disant adieu, part et s'en va, non sans nous
dire, aprs que nous luy eusmes dit: Vous avez, messieurs les mdecins,
vous en savez et en faites de bonnes, et mesmes vous, monsieur, qui en
venez parler comme maistre. Il respondit (en baissant la teste):
Semon, semon, ouy, ouy, nous en savons et faisons de bonnes, car nous
savons des secrets que tout le monde ne sait pas: mais  cette heure
que je suis vieux, j'ay dit adieu  Vnus et  son enfant; je laisse
cela  vous autres qui estes jeunes. Une autre espce de gens y a-t-il
qui a bien gast des filles quand on les met  apprendre les lettres,
qui sont leurs prcepteurs, et le font quand ils veulent estre
meschants; car, leur faisants leons, et estants seuls dans une chambre
ou dans une estude, je vous laisse  penser quelles commoditez ils y
ont, et quelles histoires, contes et fables ils leur peuvent allguer 
propos pour les mettre en chaleur; et, lorsqu'ils les voyent en telles
altres et appetits, comme ils vous savent prendre l'occasion au poil.

--J'ay cogneu une fille de fort bonne maison, et grande, vous dis-je,
qui se perdit et se rendit putain pour avoir ouy raconter  son maistre
d'escole l'histoire, ou plutost la fable de Tirsias; lequel, pour avoir
essay l'un et l'autre sexe, fut leu juge par Jupiter et Junon, sur une
question meue entr'eux deux,  savoir qui avoit et sentoit plus de
plaisir au cot et acte vnrien, ou l'homme ou la femme. Le juge dput
jugea contre Junon que c'estoit la femme; dont elle, de dpit d'avoir
est juge, rendit le pauvre juge aveugle et luy osta la veu. Il ne se
faut esbahyr si cette fille fut tente par un tel conte; car, puis
qu'elle oyoit souvent dire, ou  ses compagnes, ou  d'autres femmes,
que les hommes estoient si ardents aprs cela, et y prenoient si grand
plaisir, que les femmes, veue la sentence de Tirsias, en devoient bien
prendre davantage; et, par consquent, il le faut esprouver. Vrayment,
telles leons se devoient bien faire  ces filles; n'y en a-t-il pas
d'autres? Mais leurs maistres diront qu'elles veulent tout savoir, et
que, puis qu'elles sont  l'estude, si les passages et histoires se
rencontrent qui ont besoin d'estre expliques (ou que d'elles-mesmes
s'expliquent), il faut bien leur expliquer et leur dire sans sauter ou
tourner le feuillet. Combien de filles estudiantes se sont perdues
lisant cette histoire que je viens de dire, et celle de Biblis, de
Camus[80], et force autres pareilles, escrites dans la _Mtamorphose_
d'Ovide, jusques au livre de l'_Art d'aimer_ qu'il a fait; ensemble une
infinit d'autres fables lascives, et propos lubrics d'autres potes,
que nous avons en lumire, tant franois, latins, que grecs, italiens,
espagnols! Aussi dit le refrain espagnol: _de una mula que haze hin, y
de una hija que habla latin, libera nos, Domine_[81]. Et on sait, quand
leurs maistres veulent estre meschants, et qu'ils font de telles leons
 leurs disciples, comment ils les savent engraver et donner la saulce,
que le plus pudique du monde s'y laisseroit aller. Saint Augustin
mesmes, en lisant le quatrime livre de l'_Enede_, o sont contenus les
amours et la mort de Didon, ne s'en esmeut-il pas de compassion, et ne
s'en adolora? Je voudrois avoir autant de centaines d'escus comme il y a
eu de filles, tant du monde que de religieuses, qui se sont emeues,
pollues et despuceles, par la lecture d'_Amadis de Gaules_. Je vous
laisse  penser que pouvoient faire des livres grecs, latins et autres,
glosez, commentez et interprtez par leurs maistres, fins renards et
corrompus, meschants garnements, dans leurs chambres secretes et parmy
leurs oisivetez.

--Nous lisons en la vie de saint Louis, dans l'_Histoire de Paul Emile_,
d'une Marguerite, comtesse de Flandres, soeur de Jeanne, fille du
premier Baudoin, empereur de Grce et qui luy succda, d'autant qu'elle
n'eut point d'enfants, dit l'histoire: on luy bailla en sa premire
jeunesse un prcepteur appel Guillaume, homme de sainte vie, estim, et
qui avoit dj pris quelques ordres de prestrise, qui nanmoins ne
l'empescha pas de faire deux enfants  sa disciple, qui furent appels
Jean et Beaudoin, et si secretement que peu de gens s'en apperceurent,
lesquels furent aprs pourtant approuvez lgitimes du pape. Quelle
sentence et quel pdagogue! Voyez l'histoire.

--J'ay cogneu une grande dame  la Cour, qui avoit la rputation de se
faire entretenir  son liseur et faiseur de leons; si bien que Chicot,
bouffon du Roy, luy en fit le reproche publiquement devant Sa Majest et
force autres personnes de sa Cour, luy disant si elle n'avoit pas de
honte de se faire entretenir (disant le mot)  un si laid et si vilain
masle que celuy-l, et si elle n'avoit pas l'esprit d'en choisir un plus
beau. La compagnie s'en mit fort  rire et la dame  pleurer, ayant
opinion que le Roy avoit fait joer ce jeu; car il estoit coustumier de
faire joer ces esteufs. Cette dame, et les autres qui font telles
lections de telles manieres de gens, ne sont nullement excusables, mais
bien fort blasmables d'autant qu'elles ont leur libral arbitre, et
toutes franches sont pleines de leurs libertez et commoditez pour faire
tel choix qu'il leur plaist. Mais les pauvres filles qui sont sujettes
esclaves de leurs pres et mres, parents, tuteurs, maistresses, et
craintives, sont contraintes de prendre toutes pierres quand elles les
trouvent, pour mettre en oeuvre, et n'aviser s'il est froid ou chaud,
ou rosty ou bouilly: et par ce, selon que l'occasion se rencontre, tant
qu'elles se servent le plus souvent de leurs valets, de leurs maistres
d'escole et d'estude, des joueurs de luth, des violons, des appreneurs
de danses, des peintres, bref, de ceux qui leur apprennent des exercices
et sciences, voire d'aucuns prescheurs, comme en parle Bocace, et la
Reyne de Navarre en ses _Nouvelles_; comme font aussi des pages comme
j'en ay connus, et des laquais, enfin de ceux qu'elles trouvent 
propos. Et voil pourquoy le mesme Bocace, et autres avec luy, trouvent
que les filles simples sont plus constantes en amours et plus fermes que
les femmes et veufves; d'autant qu'elles ressemblent les personnes qui
sont sur l'eau dans un bateau qui vient  s'enfoncer: ceux qui ne savent
nager nullement se viennent  prendre aux premires branches qu'ils
peuvent attraper, et les tiennent fermement et opiniastrement jusque ce
que l'on les soit venu secourir; les autres, qui savent bien nager, se
jettent dans l'eau, et bravement nagent jusques  ce qu'elles en ayent
atteint la rive: tout de mesmes les filles, aussi-tost qu'elles ont
attrap un serviteur, lequel elles ont premier choisi, le tiennent et le
gardent fermement, tellement qu'elles ne veulent dsamparer et l'aiment
constamment, de peur qu'elles ont de n'avoir la libert et la commodit
d'en pouvoir recouvrer un autre comme elles voudroient; au lieu que les
femmes maries ou veufves, qui savent les ruses d'amour et qui sont
expertes, et en ont les libertez et commoditez de nager dans des eaux
sans danger, prennent tel party qu'il leur plaist; et si elles se
faschent d'un serviteur ou le perdent, en savent aussi-tost prendre un
nouveau ou en recouvrent deux; car  elles, pour un perdu deux
recouverts. Davantage, les pauvres filles n'ont pas les moyens, ny les
biens, ny les escus, pour faire les acquiets tous les jours de nouveaux
serviteurs; car, c'est tout ce qu'elles peuvent donner  leurs amoureux,
que quelques petites faveurs de leurs cheveux, ou petites perles, ou
grains, ou bracelets, quelques petites bagues ou escharpes et autres
petits menus prsents qui ne coustent gures; car, quelque fille, comme
j'en ay veu, grande, de bonne maison et riche hritire qu'elle soit,
elle est tenue si courte en ses moyens, ou de ses pere et mere, freres,
parents et tuteurs; qu'elle n'a pas les moyens de les despartir  son
serviteur ny deslier gure largement sa bourse, si ce n'est celle du
devant: et aussi que d'elles-mesmes elles sont avares, quand ce ne
seroit que cette seule raison qu'elles n'ont gures de quoy pour
eslargir, car la libralit consiste et dpend du tout des moyens. Au
lieu que les femmes et veufves peuvent disposer de leurs moyens fort
librement, quand elles en ont: et mesme quand elles ont envie d'un
homme, et qu'elles s'en viennent enamouracher et encapricher, elles
vendroient et donneroient jusqu' leur chemise plustost qu'elles n'en
tastassent;  la mode des friants et de ceux qui sont sujets  leur
bouche, quand ils ont envie d'un bon morceau, il faut qu'ils en tastent,
quoy qu'il leur couste au march: Ces pauvres filles ne sont de mesme,
lesquelles, selon qu'elles le rencontrent, ou bons ou mauvais, il faut
qu'elles s'y arrestent. J'en allguerois une infinit d'exemples de
leurs amours et de leurs divers appetits et bizarres joissances; mais
je n'aurois jamais finy, et aussi que les contes n'en vaudraient rien si
on ne les nommoit et par nom et par surnom, ce que je ne veux faire pour
tout le bien du monde, car je ne les veux scandaliser, et j'ay protest
de fuyr en ce livre tout scandale, car on ne me sauroit reprocher
d'aucune mdisance. Et pour allguer des contes et oster les noms, il
n'y a nul mal, et j'en laisse  deviner au monde les personnes dont il
est question; et bien souvent en penseront une qui en sera l'autre.

--Or, tout ainsi que l'on voit des bois de telles et diverses natures,
que les uns bruslent tous verts, comme est le fresne, le fayan; et
aussi-tost d'austres, qui auroient beau estre secs, vieux et taillez de
long-temps, comme est l'hommeau, le vergne, et d'autres, ne bruslent
qu' toutes les longueurs du monde: force autres, comme est le gnral
naturel de tous bois secs et vieux, bruslent en leurs seicheresses et
vieillesse si soudainement, qu'il semble qu'il soit plustost consomm et
mis en cendres que brusl. De mesmes sont les filles, les femmes et les
veufves: les unes, ds lors qu'elles sont en la verdeur de leur age,
bruslent aisment et si bien, qu'on diroit que ds le ventre de leur
mre elles en rapportent la chaleur amoureuse et le putanisme; et ainsi
que fit la belle Las de la belle Timandre, sa putain de mre
trs-insigne, jusques l qu'elle n'attend pas seulement le temps de
maturit, qui peut estre  douze ou treize ans, qu'elle monte en amour,
mesme plustost, ainsi qu'il advint il n'y a pas douze ans  Paris, d'une
fille d'un patissier, laquelle se trouva grosse en l'age de neuf
ans[82]; si bien qu'estant fort malade de sa grossesse, son pre en
ayant port de l'urine au mdecin, ledit mdecin dit aussi-tost qu'elle
n'avoit autre maladie, sinon qu'elle estoit grosse. Comment! respondit
le pre, monsieur, ma fille n'a que neuf ans. Qui fut esbahy? ce fut le
mdecin. C'est tout un, dit-il; pour le seur elle est grosse. Et,
l'ayant visite de plus prs, il la trouva ainsi; et ayant confess avec
qui elle avoit eu  faire, son galand fut puny de mort par la justice,
pour avoir eu  faire  elle  un age si tendre, et l'avoir fait porter
si jeunement. Je suis bien mary qu'il m'ait fallu apporter cet exemple
et le mettre icy, d'autant qu'il est d'une personne prive et de basse
condition, pour ce que j'ay dlibr de n'eschafourer mon papier de si
petites personnes, mais de grandes et hautes. Je me suis un peu
extravagu de mon dessein; mais, par ce que ce conte est rare et
inusit, je seray excus; et aussi que je ne sache point tel miracle
advenu  nos grandes dames d'estat, que j'aye bien sceu, ouy bien qu'en
tel age de neuf, de dix, de douze et de treize ans, elles ayent port et
endur fort aisment le masle, soit en fornication, soit en mariage,
comme j'en allguerois plusieurs exemples de plusieurs desvirgines en
telles enfances, sans qu'elles en soient mortes, non pas seulement
pasmes du mal, si-non du plaisir.

Surquoy il me souvient d'un conte d'un galant et beau seigneur s'il en
fut oncques, lequel est mort, et, se plaignant un jour de la capacit de
la nature des filles et femmes avec lesquelles il avoit ngoci, il
disoit qu' la fin il seroit contraint de rechercher les filles
enfantines, et quasi sortantes hors du berceau, pour ny sentir tant de
vagues en si pleine mer, comme il avoit fait avec les autres, et pour
plus  plaisir nager  un destroit. S'il eust adress ces paroles  une
grande et honneste dame que je connois, elle lui eust fait la mesme
response qu'elle fit  un gentilhomme de par le monde, qui, lui faisant
une mesme complainte, elle luy respondit: Je ne say qui se doit
plustost plaindre, ou vous autres hommes de nos capacitez et amplitudes,
ou nous autres femmes de vos petitesses ou menuises, ou plustost petites
menuseries; car il y a autant  se plaindre en vous autres que vous en
nous, que si vous portiez vos mesures pareilles  nos calibres, nous
n'aurions rien  nous reprocher les uns aux autres. Celle-l parloit
par vraye raison; et c'est pourquoy une grande dame, un jour  la Cour
regardant et contemplant ce grand Hercule de bronze qui est en la
fontaine de Fontainebleau, elle estant tenue sous les bras par un
gentilhomme qui la couduisoit, elle lui dit que cet Hercule, encore
qu'il fust trs-bien fait et reprsent, n'estoit pas si bien
proportionn de tous ses membres comme il falloit, d'autant que celuy du
mitan estoit par trop petit et par trop inesgal, et peu correspondant 
son grand colosse de corps. Le gentilhomme luy respondit qu'il n'y
trouvoit rien  redire de ce qu'elle luy disoit, si-non qu'il falloit
croire que de ce temps les dames ne l'avoient si grand comme du temps
d'aujourd'huy.

--Une trs-grande dame et princesse[83], ayant seu que quelques-uns
avoient impos son nom  une grosse et grande colouvrine, elle demanda
pourquoy. Il y eu eut un qui respondit: C'est par ce, madame, qu'elle a
le calibre plus grand et plus gros que les autres. Si est-ce pourtant
qu'elles y ont trouv assez de remede, et en trouvent tous les jours
assez pour rendre leurs portes plus estroites, quarres et plus
malaises d'entre; dont aucunes en usent, et d'autres non; mais
nonobstant, quand le chemin y est bien battu et fray souvent par
continuelle habitation et frquentation, ou passages d'enfants, les
ouvertures de plusieurs en sont toujours plus grandes et plus larges. Je
me suis l un peu perdu et desvoy; mais puis que a est  propos il
n'y a point de mal, et je retourne  mon chemin.

--Plusieurs autres filles y a-t-il lesquelles laissent passer cette
grande tendreur et verdeur de leurs ans, et en attendent les plus
grandes maturitez et seicheresses, soit ou qu'elles sont de leur nature
trs-froides  leur commencement et  leur avenement, car il y en a et
s'en trouve, soit ou qu'elles soient tenues de court, comme il est bien
ncessaire  aucunes, comme dit le refrain esgnol, _vignas e hinas son
muy malas  guardar_; c'est--dire: Les vignes et les jeunes filles
sont fort difficiles  garder, que pour le moins quelque passant,
paysant ou sjournant n'en taste aucunes. Il y en a aussi qui sont
immobiles, que tous les aquilons et vents d'un hyver ne sauraient
esmouvoir ny esbranler. Il y a d'autres si sottes, si simples, si
grossieres et si ignares, qu'elles ne voudroient pas ouyr nommer
seulement ce nom d'amour. Comme j'ay ouy parler d'une femme qui faisoit
de l'austre et rforme, que quand elle entendoit parler d'une putain
elle en evanouissoit soudain; et ainsi qu'on faisoit ce conte  un grand
seigneur devant sa femme, il disoit: Que cette femme ne vienne donc pas
cans; car si elle evanoit pour ouyr parler des putains, elle mourra
tout  trac cans pour en voir. Il y a pourtant des filles que,
lorsqu'elles commencent un peu  sentir leur coeur, elles s'y
apprivoisent si bien, qu'elles viennent manger aussitost dans la main.
D'autres sont si dvotes et consciencieuses, craignant tant les
commandements de Dieu nostre souverain, qu'elles renvoyent bien loin
celuy d'amour. Mais pourtant en ay-je veu force de ces dvotes
patenostrieres, mangeuses d'images, et citadines ordinaires d'glises,
qui, sous cette hypocrisie, couvoient et cachoient leurs feux, afin que
par telles feintes et faux semblants, le monde ne s'en apperceust, et
les estimast trs-prudes, voire  demi saintes. Mais bien souvent elles
ont tromp le monde et les hommes. Ainsy que j'ay ouy raconter d'une
grande princesse, voire reyne, qui est morte, laquelle, quand elle
vouloit attaquer quelqu'un d'amour (car elle y estoit fort sujette),
commenoit tousjours ses propos par l'amour de Dieu que nous lui devons,
et soudain les faisoit tomber sur l'amour mondain, et sur son intention
qu'elle en vouloit  celuy auquel elle parloit, dont par aprs elle en
venoit au grand oeuvre, ou, pour le moins,  la quittessence. Et voil
comme nos dvotes, ou plustost bigotes, nous trompent; je dis ceux-l
qui, peu rusez, ne connoissent leur vie.

--J'ay ouy faire un conte, je ne say s'il est vray; mais un de ces ans,
se faisant une procession gnrale  une ville de par le monde, se
trouva une femme, soit grande ou petite, en pieds nuds et grande
condition[84], faisant de la marmiteuse plus que dix, et c'estoit en
caresme: au partir de l elle s'en alla disner avec son amant d'un
quartier de chevreau et d'un jambon: la senteur en vint jusqu' la ru;
on monta en haut, et on la trouva en telle magnificence, qu'elle fut
prise et condamne de la promener par la ville avec son quartier
d'agneau  la broche sur l'espaule et le jambon pendu au col.
N'estoit-ce pas bien employ de la punir de cette faon?

--D'autres dames y en a qui sont superbes, orgueilleuses, qui
ddaignent et le ciel et la terre par manire de dire, qui rabroent les
hommes et leurs propres amoureux, et les rechassent loin; mais  telles
il faut user de temporisement seulement et de patience et de
continuation, car avec tout cela et le temps vous les mettez et avez
sous vous  l'humilit, estant le propre et superbe de la gloire, aprs
avoir fait assez des siennes et mont bien haut, de descendre et venir
au rabais: et mesmes de ces glorieuses en ay-je veu aucunes lesquelles
bien souvent, aprs avoir bien desdaign l'amour et ceux qui leur en
parloient, s'y rangeoient, les aimoient, jusqu' espouser aucuns qui
estoient de basse condition et nullement  elles en rien pareils. Et
ainsi se joue amour d'elles et les punit de leur outrecuidance, et se
plaist de s'attaquer  elles plustost qu' d'autres, car la victoire en
est plus glorieuse, puis qu'elles surmontent la gloire. J'ay cogneu
d'autrefois une fille  la Cour, si entiere et si desdaigneuse, que
quand quelque habile et galant homme la venoit accoster et la taster
d'amour, elle luy respondoit si orgueilleusement, en si grand mespris de
l'amour, par paroles si rebelles et arrogantes (car elle disoit des
mieux), que plus il n'y retournoit: et si, par cas fortuit, quelquefois
on la vouloit accoster et s'y prendre, comment elle les renvoyoit et
rabrooit, et de paroles, et de gestes, avec mines desdaigneuses; car
elle estoit trs-habile. Enfin l'amour la punit, et se laissa si bien
aller  un qu'il l'engrossa quelque vingt jours avant qu'elle se
mariast; et si pourtant c'est un qui n'estoit nullement comparable 
force autres honnestes gentilhommes qui l'avoient voulu servir. En cela
il faut dire avec Horace, _sic placet Veneri_; c'est--dire, c'est
ainsi qu'il plaist  Vnus; et ce sont de ses miracles.

--Il me vint en fantaisie une fois  la comdie d'y servir une belle et
honneste fille, habile s'il en fut oncques, de fort bonne maison, mais
glorieuse et fort haute  la main, dont j'estois amoureux extrmement.
Je m'advisois de la servir et arraisonner aussi arrogamment comme elle
me pouvoit parler et respondre; car  brave brave et demy. Elle ne s'en
sentit pour cela nullement intresse, car, en la menant de telle faon,
je la loois extrmement, d'autant qu il n'y a rien qui amollisse plus
un coeur dur d'une dame que la loange, autant de ses beautez et
perfections, que de sa superbit; voire luy disant qu'elle luy soit
trs-bien, veu qu'elle ne tenoit rien du commun, et qu'une fille ou
dame, se rendant par trop prive et commune, ne se tenant sur un port
altier et sur une rputation hautaine, n'estoit bien digne d'estre
ferme[85]; et pour ce, que je l'en honorois davantage, et que je ne la
voulois jamais appeler autrement que ma _Gloire_. En quoy elle se pleut
tant, qu'elle voulut aussi m'appeler son _Arrogant_. Continuant ainsi
tousjours, je la servis longuement; et si me peux vanter que j'eus part
en ses bonnes graces autant ou plus que grand seigneur de la Cour qui la
voulut servir; mais un trs-grand favory du Roy, brave certes et
vaillant gentilhomme, me la ravit, et par la faveur de son Roy
l'espousa. Et pourtant, tant qu'elle a vescu, telles alliances ont
tousjours dur entre nous deux, et l'ay tousjours trs-honore. Je ne
say si je seray repris d'avoir fait ce conte, car on dit volontiers que
tout conte fait de soy n'est pas bon; mais je me suis esgar  ce coup,
encore que dans ce livre j'en aye fait plusieurs de moy-mesme en toutes
faons, mais je tais le nom.

--Il y a encore d'autres filles qui sont de si joyeuse complexion, et
qui sont si folastres, si endemenes et si enjoes, qui ne se mettent
autres sujets en leurs penses qu' songer  rire,  passer leur temps
et  folastrer, qu'elles n'ont pas l'arrest d'ouyr ny songer  autre
chose, sinon  leurs petits esbattements. J'en ay connues plusieurs qui
eussent mieux aim ouyr un violon, ou danser, ou sauter, ou courir, que
tous les propos d'amour: aucunes la chasse, si bien qu'elles se
pouvoient plustost nommer soeurs de Diane que de Vnus. J'ay cogneu un
brave et galant seigneur, mais il est mort, qui devint si fort perdu de
l'amour d'une fille, et puis dame, qu'il en mouroit; car, disoit-il,
lorsque je luy veux remonstrer mes passions, elle ne me parle que de ses
chiens et de sa chasse, si bien que je voudrois de bon coeur estre
mtamorphos en quelque beau chien ou levrier, ou que mon ame fust
entre dans leur corps, selon l'opinion de Pythagore, afin qu'elle se
pust arrester  mon amour, et mon ame gurir de ma play. Mais aprs il
la laissa, car il n'estoit pas bon laquais, et ne la pouvoit suivre ny
accompagner partout o ses humeurs gaillardes, ses plaisirs et ses
esbattements la conduisoient. Si faut-il noter une chose, que telles
filles, aprs avoir laiss leur poulinage et jett leur gourme (comme
l'on dit des poulains), et aprs s'estre ainsi esbattues au petit jeu,
veulent essayer le grand, quoy qu'il tarde; et telle jeunesse ressemble
 celle de petits jeunes loups, lesquels sont tous jolis, gentils et
enjoez en leur poil follet; mais, venant sur l'aage, ils se
convertissent en malice et  mal faire. Telles filles que je viens de
dire font de mesme, lesquelles, aprs s'estre bien joes et pass leurs
fantaisies en leurs plaisirs, et jeunesses en chasses, en bals, en
voltes, en courantes et en danses, ma foy, aprs elles se veulent mettre
 la grande danse et  la douce carolle de la desse d'amour. Bref, pour
faire fin finale, il ne se voit gures de filles, femmes ou veufves qui
tost ou tard ne bruslent, ou en leurs saisons ou hors de leurs saisons,
comme tous bois, fors un qu'on nomme _larix_, duquel elles ne tiennent
nullement. Ce larix donc est un bois qui ne brusle jamais, et ne fait
feu, ny flamme, ny charbon, ainsi que Jules Csar en fit l'exprience
retournant de la Gaule. Il avoit mand  ceux du Piedmont de luy fournir
vivres et dresser estappes sur son grand chemin du camp. Ils luy
obyrent, fors ceux d'un chasteau appel Larignum, o s'estoient retirs
quelques meschants garnements, qui firent des refusants et rebelles, si
bien qu'il fallut  Csar rebrousser et les aller assiger. Approchant
de la forteresse, il vit qu'elle n'estoit fortifie que de bois, dont il
s'en moqua, disant que soudain il l'auroit. Parquoy commanda aussi-tost
d'apporter force fagots et paille pour y mettre le feu, qui fut si grand
et fit si grande flamme, que bien-tost on en esproit voir la ruine et
destruction; mais, aprs que le feu fut consomm et la flamme disparue,
tous furent bien estonnez, car ils virent la forteresse en mesme estat
qu'auparavant et en son entier, et point brusle ny ruyne: dont il
fallut  Csar qu'il s'aidast d'autre remede, qui fut par sappe, ce qui
fut cause que ceux de dedans parlementerent et se rendirent; et d'eux
apprit Csar la vertu de ce bois larix, duquel portoit nom ce chasteau
Larignum, parce qu'il en estoit basti et fortifi. Il y a plusieurs
peres, meres, parents et marys, qui voudroient que leurs filles et
femmes participassent du naturel de ce bois, ils en auroient leur esprit
plus content, et n'auroient si souvent la puce en l'oreille, et n'y
auroit tant de putains ny de cocus. Mais il n'en est pas de besoin, car
le monde en demeureroit plus despeupl, et y vivroit-on comme marbres,
sans aucuns plaisirs ny sentiments, ce disoit quelqu'un et quelqu'une
que je say, et nature demeureroit imparfaite; au lieu qu'elle est
trs-parfaite, laquelle si nous suivons comme un bon capitaine, nous ne
sortirons jamais du bon chemin.

       *       *       *       *       *

ARTICLE III.

     De l'amour des veufves.

Or, c'est assez parl des filles, il est raison maintenant que nous
parlions de mesdames les veufves  leur tour. L'amour des veufves est
bon, ais et profitable, d'autant qu'elles sont en leur pleine libert,
et nullement esclaves des peres, meres, freres, parents et marys, ny
d'aucune justice, qui plus est. On a beau faire l'amour  une veufve et
coucher avec, on n'en est point puny, comme l'on est des filles et des
femmes. Mesmes les Romains, qui nous ont donn la pluspart des loix que
nous avons, ne les ont jamais fait punir pour ce fait, ny en leur corps
ny en leurs biens: ainsi que je tiens d'un grand jurisconsulte, qui
m'allguoit l-dessus Papinian, ce grand jurisconsulte aussi, lequel,
traitant de la matiere des adulteres, dit que, si quelquefois par
mesgarde on avoit compris sous ce nom d'adultere la honte de la fille ou
de la veufve, c'estoit abusivement parler; et en autre passage il dit
que l'hritier n'a nulle rprimende ou esgard sur les moeurs de la
veufve du deffunt, n'estoit que le mary en son vivant eust fait appeler
sa femme en justice pour cela, car lors ledit hritier en pouvoit
prendre arrements de la poursuite, et non autrement. Et, de fait, on ne
trouve point en tout le droit des Romains aucune peine ordonne  la
veufve, si-non  celle qui se remarieroit dans l'an de son deuil, ou
qui, ne se remariant, avoit fait enfant aprs l'onsiesme mois d'un mesme
an, estimant le premier an de son veufvage estre affect  l'honneur de
son premier lict. Et, quant  son douaire, l'hritier ne luy eust sceu
faire perdre, quand bien elle eust fait toutes les folies du monde de
son corps; et en alleguoit une belle raison (celuy de qui je tiens
cecy); car si l'hritier qui n'a aucun pensement que le bien, en luy
ouvrant la porte pour accuser la veufve de ce forfait et la priver de
son dot, on l'ouvriroit tout d'une main  la calomnie; et n'y auroit
veufve, si femme de bien fust-elle, qui pust se sauver des calomnieuses
poursuites de ces galants hritiers, selon ces dires. Comme je voy, les
veufves romaines avoient bon temps et bon sujet de s'esbattre: et ne se
faut estonner si une, du temps de Marc Aurele, ainsi qu'il se trouve en
sa vie, comme elle alloit au convoy des funrailles de son mary, parmy
ses plus grands cris, sanglots, soupirs, pleurs et lamentations,
serroit la main si estroitement  celuy qui la tenoit et conduisoit,
faisant signal par-l que c'estoit en nom d'amour et de mariage, qu'au
bout de l'an, ne le pouvoit espouser que par dispense (ainsi que fut
dispens Pompe quand il espousa la fille de Csar; mais elle ne se
donnoit gures qu'aux plus grands et grandes, comme j'ay ouy dire  un
grand personnage), il l'espousa, et cependant en tiroit tousjours de
bons brins, et empruntoit force pains sur la fourne, comme l'on dit.
Cette dame ne vouloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure;
et, pour cela, ne perdoit rien de son bien ny de son douaire.

Voil comme les veufves romaines estoient heureuses, comme sont bien
encore nos veufves franoises, lesquelles, pour se donner  leur coeur
et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droits, bien que par les
parlements il y en ait eu plusieurs causes dbattues. Ainsi que je say
un grand et riche seigneur de France, qui fit long-temps plaider sa
belle-soeur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et
quelque autre crime plus grief que celuy mesl parmy; mais, nonobstant,
elle gagna son procs, et fallut que le beau-frere la dotast trs-bien,
et luy donnast ce qui luy appartenoit: mais pourtant l'administration de
son fils et fille luy fut oste, d'autant qu'elle se remaria;  quoy les
juges et grands snateurs des parlements ont esgard, ne permettant aux
veufves qui convolent au second mariage, la tutelle de leurs enfants. Et
encore il n'y a pas long-temps que je say deux veufves d'assez bonne
qualit, qui ont emport leurs filles mineures, s'estant remaries, par
dessus leurs beaux-freres et autres de leurs parents; mais aussi elles
furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit.
Mais de ces sujets, meshuy je m'en desparts d'en parler, d'autant que ce
n'est pas ma profession, et que, pensant dire quelque chose de bon,
possible ne dirois-je rien qui vaille: je m'en remets  nos grands
lgislateurs.

Or, de nos veufves, les unes se plaisent  tourner encore en mariage, et
en resonder encore le guay, comme les mariniers qui, sauvez de deux,
trois ou quatre naufrages, retournent encore  la mer, et comme font
encore les femmes maries, qui, en leur mal d'enfant, jurent, protestent
de n'y retourner jamais, et que jamais homme ne leur fera rien; mais
elles ne sont pas plustost purifies, les voil encore au premier
branle. Ainsi qu'une dame espagnolle, laquelle, estant en mal d'enfant,
se fit allumer une chandelle de Nostre-Dame de Montferrat qui aide fort
 enfanter, pour la vertu de ladite Nostre-Dame. Toutefois, ne laissa
d'avoir de grandes douleurs, et  jurer que plus jamais elle n'y
retourneroit. Elle ne fut pas plustost accouche, qu'elle dit  la femme
qui la luy donnoit allume: _Serra esto cabillo de candela para otra
vez_; c'est--dire: Serrez ce bout de chandelle pour une autre fois.

D'autres dames ne se veulent marier; et de celles qui n'en veulent
point, plusieurs y en a, et y en a eu, lesquelles, venues en viduit sur
le plus beau de leur age, s'y sont contenues. Nous avons veu la
Reine-Mere, en l'age de trente-sept  trente-huit ans, estant tombe
veufve, qui s'est tousjours contenue veufve; et, bien qu'elle fust
belle, bien agrable et trs-aimable, ne songea pas tant seulement  un
seul pour l'espouser. Mais l'on me dira aussi, qui eust-elle sceu
espouser qui eust est sortable  sa grandeur, et pareil  ce grand roy
Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement
du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en
estoit bien meilleur et plus plaisant. Toutefois, il n'y a rien que
l'amour ne fasse oublier; et d'autant est-elle  loer, et  estre
recoude au temple de la gloire et immortalit, de s'estre vaincue et
commande, et n'avoir fait comme une Reyne Blanche, laquelle, ne se
pouvant contenir, vint  espouser son maistre d'hostel, qui s'appelloit
le sieur de Rabaudange; ce que le roy son fils, pour le commencement,
trouva fort estrange et amer; mais pourtant, parce qu'elle estoit sa
mre, il excusa et pardonna audit Rabaudange, pour l'avoir espouse, en
ce que, le jour, devant le monde, il la servoit tousjours de
maistre-d'hostel, pour ne priver sa mere de sa grandeur et majest; et
la nuict elle en feroit ce qu'elle voudroit, s'en serviroit, ou de valet
ou de maistre, remettant cela  leurs discrtions et volontez, et de
l'un et de l'autre; mais pensez qu'il commandoit: car, quelque grande
qu'elle soit, venant-l, elle est tousjours subjugu par le suprieur,
selon le droit de la nature et de l'agent en cela. Je tiens ce conte du
feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le faisoit  Poissy au
roy Franois second, lorsqu'il fit les dix-huit chevaliers de l'ordre de
Saint-Michel, nombre trs-grand, non encore veu, ny jamais ouy
jusqu'alors; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort
vieux, lequel on n'avoit veu de long-temps  la Cour, si-non  aucuns
voyages de nos autres guerres, s'estant retir ds la mort de M. de
Lautrec, de tristesse et de despit, comme l'on voit souvent, pour avoir
perdu son bon maistre, duquel il estoit capitaine de sa garde au voyage
du royaume de Naples, o il mourut; et disoit encore monsieur le
cardinal, qu'il pensoit que ce monsieur de Rabaudange estoit venu et
descendu de ce mariage. Il y a quelque temps qu'une dame de France
espousa son page aussi-tost qu'elle l'eust jet hors de page, et qui
s'estoit assez tenue en viduit.

Or c'est assez parl de ces veufves. Parlons maintenant d'autres, qui
sont celles qui, abhorrans les voeux et rformations des secondes
nopces, s'en accommodent, et rclament encore le doux et plaisant dieu
Hymene. Il y en a les unes qui, par trop amoureuses de leurs serviteurs
durant la vie de leurs marys, y songent desj avant qu'ils soient morts,
et projettent entre elles et leurs serviteurs comment ils s'y
comporteroient. Ah! disent-elles, si mon mary estoit mort, nous ferions
cecy, nous ferions cela; nous vivrions de cette faon, nous nous
accommoderions de cette autre, et ainsi si accortement, que l'on ne se
douteroit jamais de nos amours passez; nous ferions une vie si
plaisante! aprs nous irions  Paris,  la Cour; nous nous
entretiendrions si bien que rien ne nous sauroit nuire: vous feris la
cour  une telle, et moy  un tel; nous aurions cecy du Roy, nous
aurions cela. Nous ferions pourvoir nos enfants de tuteurs et curateurs:
nous n'aurions  faire de leurs biens ny affaires, et ferions les
nostres, ou bien nous joirions de leurs biens en attendant leur
majorit. Nous aurions les meubles et ceux de mon mary. Pour le moins,
cela ne me sauroit manquer, car je say o sont les titres et escrits
(et force autres paroles). Bref, qui seroit plus heureux que nous?

Voil les beaux desseins que font ces femmes maries  leurs serviteurs
avant le temps; dont aucunes y en a qui ne les font mourir que par
souhaits, par paroles, que par esprance et attentes; et autres y en a
qui les advancent de gagner le logis mortuaire s'ils tardent trop; de
quoy nos cours de parlement en ont eu et en ont tous les jours tant de
causes par-devant elles qu'on ne sauroit dire. Mais le meilleur, et le
plus, est qu'elles ne font pas comme une dame d'Espagne, laquelle,
estant trs-mal traite de son mary, elle le tua, et puis aprs elle se
tua, ayant fait avant cette pitaphe qu'elle laissa sur la table de son
cabinet, escrite de sa main:

    _Aqui jaze qui ha buscado una muger,_
    _Y con ella casado, no l'a podidr hazer muger,_
    _A las otras, no a my, cerca my, dona contentamiento._
    _Y por este, y su flaquezza y atrevimiento,_
            _Yo lo he matado,_
    _Por le dar pena de su pecado._
    _Y a my tan bien, por falta de my juyzio,_
    _Y por da fin a la mal-adventura qu'io avio._

C'est--dire.

     Icy gist qui a cherch une femme et ne l'a pu faire femme: aux
     autres, et non  moy, prs de moy, donnoit contentement, et, pour
     cela et pour sa laschet et outre-cuidance, je l'ay tu, pour lui
     donner la peine de son pch; et  moi aussi je me suis donn la
     mort, par faute d'entendement, et pour donner fin  la maladventure
     que j'avais.

Cette dame se nommoit dona Magdalana de Soria, laquelle, selon aucuns,
fit un beau coup de tuer son mary pour le sujet qu'il luy avoit donn;
mais elle fit aussi bien de la sotte de se faire mourir: aussi
l'advoue-elle bien, que pour faute de jugement elle se tua. Elle eust
mieux fait de se donner du bon temps par aprs, si ce n'estoit qu'elle
eust possible craint la justice, et avoit-elle peur d'en estre reprise,
et pour ce ayma mieux triompher de soy-mesme que d'en bailler la gloire
 l'authorit des juges. Je vous asseure qu'il y en a eu, et y en a, qui
sont plus accortes que cela; car elles joent leur jeu si finement, que
voil les marys trespassez et elles trs-bien vivantes et fort
accordantes  leurs galants serviteurs, pour faire avec eux non pas
_gode mihi_, mais _gode chere_.

Il y a d'autres veufves qui sont plus sages, vertueuses et plus aimantes
leurs marys, et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les
pleurent, les plaignent  telle extrmit, qu' les voir on ne les
jugeroit pas vives une heure aprs. H! ne suis-je pas, disent-elles,
la plus malheureuse du monde, la plus infortune d'avoir perdu chose si
prtieuse? Dieu! pourquoy ne m'envoyes-tu la mort  cette heure, pour le
suivre de prs! Non, je ne veux plus vivre aprs luy; car et que me
peut-il jamais rester et advenir au monde qui me puisse donner
allgement? Si ce n'estoient ses petits enfants qu'il m'a laisss pour
gages, et qui ont besoin encore de quelque soustien, non, je me tueray
toute  cette heure. Que maudite soit l'heure que je fus jamais ne! Au
moins si je le pouvois voir en phanstome, ou par vision, ou par songes,
encore aurois-je trop d'heur. Ah! mon coeur, ah! mon ame, n'est-il pas
possible que je te suive? Ouy, je te suivray quand,  part de tout le
monde, je me defferois toute seule. H, qui seroit la chose qui me
pourroit soutenir la vie, ayant fait la perte inestimable de toy, que,
toy vivant, je n'aurois d'autre sujet que de vivre, et, toy mourant, que
de mourir? Et quoy! ne vaut-il pas mieux que je meure maintenant en ton
amour, en ta grace, et en ma gloire, et en mon contentement, que de
traisner une vie si fascheuse et malheureuse, et nullement loable? H!
Dieu! que j'endure de maux et tourments pour une absence! et que j'en
seray dlivre, si je te vais voir bien-tost, et comble de grands
plaisirs! Hlas! il estoit si beau, il estoit si aimable, il estoit si
parfait en tout, il estoit si brave, si vaillant! C'estoit un second
Mars, un second Adonis: qui plus est, il m'estoit si bon, il m'aimoit
tant, il me traitoit si bien! Bref, le perdant, j'ay perdu tout mon
heur. Ainsi vont disant nos veufves desplores telles et une infinit
d'autres paroles aprs la mort de leurs marys, les unes d'une faon, les
autres de l'autre; les unes dguises d'une sorte, les autres d'une
autre; mais pourtant tousjours approchantes de celles que je viens de
produire; les unes despitent le ciel, les autres maugrent la terre; les
unes blasphement contre Dieu, les autres maudissent le monde; les unes
font des vanoissements, les autres contrefont les mortes; les unes
font des transies, les autres les folles, les forcenes et hors de leurs
sens, qui ne connoissent personne, qui ne veulent manger, qui ne veulent
parler. Bref, je n'aurois jamais fait, si je voulois spcifier toutes
leurs mthodes hypocrites et dissimules dont elles usent pour monstrer
leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais d'aucunes,
voire de plusieurs en pluriel et en nombre. Leurs consolants et
consolantes, qui n'y pensent point en mal et y vont  la bonne routine,
y perdent leur escrime et ne gagnent rien d'aucuns; et d'aucuns de
ceux-l quand ils y voyent que leur patiente et leur dolente ne fait pas
bien son jeu ni la grimace, les instruisent. Comme une dame de par le
monde que je say, qui disoit  une autre qui estoit sa fille: Faites
l'esvanouye, mamie; vous ne vous contraignez pas assez. Or, aprs tous
ces grands mystres joez, et ainsi qu'un grand torrent, aprs avoir
fait son cours et violent effort, se vient  remettre et retourner  son
berceau, comme une rivire qui a aussi est desborde, ainsi aussi
voyez-vous ces veufves se remettre et retourner  leur premire nature,
reprendre leurs esprits, peu  peu se hausser en joie, songer au monde.
Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou graves et
esleves; au lieu d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires,
au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maill, ou en peinture; vous les
voyez convertir en peintures de leurs marys portes au col, accommodes
pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits
lacs; bref, en petites gentillesses, desguises pourtant si gentiment,
que les contemplants pensent qu'elle les portent et prennent plus pour
le deuil des marys que pour la mondanit. Puis, aprs tout, ainsi qu'on
voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du
premier coup  la grande vole, mais, volletant de branche en branche,
apprennent peu  peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant
de leur grand deuil dsespr, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles
l'ont laiss, mais peu  peu s'esmancipent, et puis tout  coup jettent
et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit,
et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste, et ne songent 
rien tant qu' un second mariage ou autre lascivet: et voil comment
leurs grandes violences n'ont point de dure. Il vaudroit mieux qu'elles
fussent plus poses en leurs tristesses.

--J'ay cogneu une trs-belle dame, laquelle, aprs la mort de son mary,
vint  estre si esplore et dsespre, qu'elle s'arrachoit les cheveux,
se tiroit la peau du visage et de la gorge, l'allongeant tant qu'elle
pouvoit; et, quand on lui remonstroit le tort qu'elle faisoit  son beau
visage: H Dieu! que me dites-vous? disoit-elle; que voulez-vous que je
fasse de ce visage? Au bout de huit mois aprs, ce fut elle qui
s'accommoda de blanc et de rouge d'Espagne, les cheveux bien poudrez;
qui fut un grand changement.

--J'allgueray l-dessus un bel exemple, qui pourra servir  semblable,
d'une belle et honneste dame d'Ephese, laquelle ayant perdu son mary, il
fut impossible  ses parents et amys de luy trouver aucune consolation;
si bien que, accompagnant son mary  ses funrailles, avec une infinit
de regrets, de sanglots, de cris, de plaintes et de larmes, aprs qu'il
fut mis et colloqu dans le charnier o il devoit reposer, elle, en
despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et protestant de n'en partir
jamais, et que l elle se vouloit laisser aller  la faim, et l finir
ses jours auprs du corps de son mary; et de fait fit cette vie l'espace
de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust excut un
homme de-l, et pendu, pour quelque forfait, dans la ville et aprs fut
port hors de la ville au gibet accoustum, o faloit que tels corps
pendus et excutez fussent gardez quelques jours soigneusement par
quelques soldats ou sergents, pour servir d'exemple, afin qu'ils ne
fussent de enlevez. Ainsi donc qu'un soldat estoit  la garde de ce
corps, et estoit en sentinelle et escoute, il ouyt-l-prs une voix
desplorante, et s'en approchant vid que c'estoit dans le charnier, o,
estant descendu, il y apperceut cette dame belle comme le jour, toute
esplore et lamentante; et, s'advanant  elle, se mit  l'interroger de
la cause de sa dsolation, qu'elle luy dclara benignement; et se
mettant  la consoler l-dessus, n'y pouvant rien gagner pour la
premire fois, y retourna pour la deuxiesme et troisiesme, et fit si
bien qu'il la gagna, la remit peu  peu, luy fit essuyer ses larmes, et,
entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en joyt par deux
fois, la tenant couche sur le cercueil mesme du mary; puis aprs se
jurrent mariage: ce qu'ayant accomply trs-heureusement, le soldat s'en
retourna, par son cong,  la garde de son pendu; car il y alloit de la
vie. Mais, tout ainsi qu'il avoit est bienheureux en cette belle
entreprise et excution, le malheur fut tel pour luy, que, cependant
qu'il s'y amusoit par trop, voicy venir les parents de ce pauvre corps
au hazard, pour le despendre s'ils n'y eussent trouv des gardes; et,
n'y en ayant point trouv, le despendirent aussi-tost et emportrent de
vitesse pour l'enterrer o ils pourroient, afin d'estre privez d'un tel
deshonneur et spectacle ord et sale  leur parent. Le soldat, ne voyant
ny ne trouvant plus le corps, s'en vint courant desespr  sa dame, luy
annoncer son infortune, et comment il estoit perdu, d'autant que la loy
de-l portoit que quiconque soldat s'endormoit en garde, et qui laissoit
emporter le corps, devoit estre mis en sa place et estre pendu, et que
pour ce il couroit cette fortune. La dame qui, auparavant avoit est
console de luy, et avoit besoin de consolation pour elle, s'en trouva
garnie  propos pour luy et pour ce luy dit: Ostez-vous de peine, et
venez-moy seulement aider pour oster mon mary de son tombeau, et nous le
mettrons et pendrons au lieu de l'autre, et par ainsi le prendra-on pour
l'autre. Tout ainsi qu'il fut dit, tout ainsi fut-il fait: encore
dit-on que le pendu de devans avoit eu une oreille coupe, elle en fit
de mesme pour reprsenter mieux l'autre. La justice vint le lendemain,
qui n'y trouva rien  dire. Et par ainsi sauva son galand par un acte et
opprobre fort vilain  son mary, elle, dis-je, qui l'avoit tant pleur
et regrett, qu'on n'eust jamais espr si ignominieuse issue.

La premire fois que j'ouys cette histoire, ce fut M. d'Aurat qui la
conta au brave M. du Gua et  quelques-uns qui disnoient avec luy;
laquelle M. du Gua sceut trs-bien relever et remarquer, car c'estoit
l'homme du monde qui aimoit mieux un bon conte et le savoit mieux faire
valoir. Et, sur ce point, estant all  la chambre de la Reyne-mere, il
vid une belle jeune veufve qui ne venoit que d'estre faite, et de frais
esmoulue, et fort esplore, son voile bas jusqu'au bout du nez, piteuse,
marmiteuse, avare de paroles  un chacun. Soudain monsieur me dit: Voy
celle-l; avant qu'il soit un an, elle fera un jour de la dame
d'Ephese. Ce qu'elle fit, non pas si ignominieusement du tout, mais
elle espousa un homme de peu, et comme M. du Gua le prophtisa. Et me
dit de mesme M. de Beaujeux, valet-de-chambre de la Reyne-mere, et le
meilleur violon de la chrtient. Il n'estoit pas parfait seulement en
son art et en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et
savoit beaucoup de fort belles histoires et beaux contes, et point
communs, mais trs-rares; et n'en estoit point chiche  ses plus privez
amis; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit eu
et veu de bonnes adventures d'amour; car avec son art excellent et son
esprit bon et audacieux, deux instruments bons pour l'amour, il pouvoit
faire beaucoup. M. le marchal de Brissac l'avoit donn  la Reine-mere,
estant reyne rgente, et lui avoit envoy de Piedmont avec sa bande de
violons trs-exquise, toute complette: et luy s'appeloit Baltazarin;
depuis il changea de nom. C'est luy qui composoit ces beaux balets qui
ont est tousjours dansez  la Cour. Il estoit fort amy de M. du Gua et
de moy, et souvent causions ensemble, et tousjours nous faisoit quelque
beau conte, mesme de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit
celuy-l de cette dame ephesienne que nous avions desj sceu par M.
d'Aurat, comme j'ay dit, qui disoit le tenir de Lempridius, et depuis je
l'ay leu dans le livre des Funrailles, trs-beau certes, ddi  feu M.
de Savoye. Je me fusse pass, ce dira quelqu'un, d'avoir fait cette
digression: ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, lequel
souvent me faisoit souvenir, quand il voyoit quelques-unes de nos
veufves esplores: Voil, disoit-il, qui joera un jour le rolle de
nostre dame d'Ephese, ou bien elle l'a desj jo. Et certes ce fut
une estrange tragi-comdie, pleine de grande inhumanit, d'offenser si
cruellement son mary. Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps,
que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort, elle lui coupa ses parties
du devant ou du mitan, jadis d'elle tant aimes, et les embauma,
aromatisa et odorifera de parfums et poudres musques et
trs-odorifrantes, et puis les enchassa dans une bote d'argent dor,
qu'elle garda et conserva comme une chose trs-prcieuse. Pensez qu'elle
les visitoit quelquefois en commmoration ternelle. Je ne say s'il est
vray, mais le conte en fut fait au Roy, qui le refit  plusieurs autres
de ses plus privez; et j'ay ouy dire  luy qu'au massacre de la
Saint-Barthelemy fut tu le seigneur de Pleuvian, qui en son temps avoit
est brave soldat, et en la guerre de Toscane sous M. de Soubise, et en
la guerre civile comme il le fit bien parotre en la bataille de Jarnac,
commandant  un rgiment, et dans le sige de Niort. Quelque temps
aprs, le soldat qui le tua dit et remonstra  sa femme, toute esperdue
de pleurs et d'ennuys, qui estoit riche et belle, que, s'il ne
l'espousoit, qu'il la tueroit, et luy feroit passer le pas de son mary;
car, en cette feste, tout estoit de guerre et de couteau. La pauvre
femme, qui estoit encore belle et jeune, pour se sauver la vie, fut
contrainte faire et nopces et funrailles tout ensemble. Encore
estoit-elle excusable; car qu'eust pu faire moins une pauvre femme,
fragile et foible, si ce n'eust est de se tuer elle-mesme, ou tendre sa
belle poictrine  l'espe du meurtrier? Mais le temps n'est plus, belle
bergeronnette; il ne se trouve plus de ces folles et sottes de jadis;
aussi que nostre saint christianisme nous le deffend; ce qui sert
beaucoup aujourd'huy  nos veufves d'excuse, qui disent, s'il n'estoit
deffendu de Dieu, elles se tueroient, et par ainsi couvrent leur mommon.

--Audit massacre de la Saint-Barthelemy fut faite une veufve par la mort
de son mary, tu comme les autres. Elle en eut un tel extrme regret,
que, quand elle voyoit un pauvre catholique, encore qu'il n'eust est de
la feste, elle se pasmoit quelquefois, ou le regardoit en horreur et
haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voire de deux lieues  la
ronde, il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son coeur ne le
pouvoient souffrir; que dis-je de la voir? non pas d'en ouyr parler. Au
bout de deux ans elle s'y rsoud, vient saluer la bonne ville, et s'y
pourmener et visiter le palais dans son coche; mais de passer par la ru
de la Huchette o son mary avoit est tu, plustost la mort ou le feu,
dans lequel elle se fust plustost jette et prcipite que dans cette
ru: comme fait le serpent, qui abhorre si fort l'ombre d'un fresne,
qu'il aime mieux se hazarder dans un feu bien ardent, comme dit Pline,
que dans cette ombre tant odieuse  luy. Si bien que le feu Roy y
estant, disoit  Monsieur qu'il n'avoit veu femme si hagarde en sa
perte et en sa douleur que celle-l; et enfin il la faudroit abattre
pour la chapperonner, comme les oiseaux hagards. Mais au bout de quelque
temps, il dit que d'elle-mesme elle s'estoit assez gentiment
apprivoise, de sorte que d'elle-mesme elle se laissa fort bien et
privment chapperonner, sans l'abattre que de soy-mesme. Que fit-elle
dans peu de temps aprs? ce fut-elle qui voit Paris de trs-bon oeil,
qui l'embrasse, qui s'y pourmene, qui l'arpente et dea et del, et de
longueur et de largeur, et de droit et de travers, sans respect d'aucun
serment: et puis fis-vous en elle! Un jour, moi, tournant d'un voyage,
absent de la Cour huit mois, ayant fait la rvrence au roy, je vis
entrer dans la salle du Louvre cette veufve tant pare, tant attife,
accompagne de ses parentes et amyes, comparoistre devant le Roy, les
Reynes et toute la Cour, et l recevoir les premiers ordres de mariage,
qui sont les fianailles, des mains d'un vesque de Digne, grand
aumosnier de la reyne de Navarre. Qui fust esbahi? ce fut moi; mais, 
ce qu'elle me dit aprs, elle fut esbahye davantage quand, sans y
penser, elle me vid en cette noble assistance des fianailles, la
regardant et roulant de mes yeux finement, me souvenant de ses serments
et mines que je luy avois veu faire. Et elle de mesme regarda fort, car
je luy avois est serviteur, et pour mariage, pensant, ce luy sembloit,
que j'estois l arriv  propos, et avois pris la poste exprs pour me
produire  jour nomm l, pour luy servir de tesmoin et juge, et la
condamner en cette cause. Et me dit et jura qu'elle eust voulu avoir
baill dix mille escus de son bien, et que je ne fusse comparu l, qui
luy aidois  juger sa conscience.

--J'ay cogneu une grande dame, comtesse et veufve, de trs-haut lieu,
laquelle en fit de mesme: car, estant huguenotte fort et ferme, accorda
mariage avec un fort honneste gentilhomme catholique; mais le malheur
fut qu'avant l'accomplissement une fievre pestilente la saisit a Paris
si contagieusement, qu'elle luy causa la mort. Et, estant sur ses
arteres[86], se perdit fort en grands regrets, jusqu' dire: Hlas!
faut-il qu'en une si grande ville, o toute science abonde, ne se puisse
trouver un mdecin qui me gurisse! H! qu'il ne tienne point  argent,
car je luy en donneray prou. Au moins si ma mort se fust ensuivie aprs
mon mariage accomply, et que mon mary m'eust connue avant combien je
l'aimois et honorois! Sofonisbe dit autrement, car elle se repentit
d'avoir fianc avant boire le poison. Et ainsi disant (cette comtesse)
et plusieurs autres semblables paroles, se tourna de l'autre cost du
lit et mourut. Que c'est de la ferveur d'amour, d'aller se ressouvenir,
en un passage stygien et oublieux, des plaisirs et fruits amoureux dont
elle en eust bien voulu taster encore avant que de sortir du jardin! Or
si ces dames huguenotes ont fait tels traits, j'ay bien cogneu des dames
catholiques qui en ont fait de pareils, et ont espous des huguenots,
aprs en avoir dit pis que pendre, et d'eux et de leur religion. Si je
les voulois mettre en place je n'aurois jamais fait. Voil pourquoy les
veufves doivent estre sages, et ne braire tant au commencement de leur
veufvage, de crier, de tourmenter, de faire tant d'clairs, de
tonnerres, pluyes de leurs larmes, pour aprs faire ces belles leves de
boucliers, et s'en faire moquer: il vaut mieux en dire moins et en faire
plus. Mais elles disent l-dessus: Et bien, pour le commencement il
faut faire de la rsolu comme un meurtrier, de l'effronte, de
l'asseure  boire toute honte. Cela dure quelque peu, mais cela passe;
aprs qu'on m'a mis sur le bureau, on me laisse et en prend-on une
autre.

--J'ay leu dans un petit livre espagnol, de Victoria Colonne, fille de
ce grand Fabrice Colonne, et femme de ce grand marquis de Pescaire, le
non-pair de son temps. Aprs qu'elle eut perdu son mary, Dieu sait
qu'elle entra en tel dsespoir de douleur, qu'il fut impossible de lui
donner ni innover aucune consolation; et quand on luy en vouloit  sa
douleur appliquer quelqu'une ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit:
Et sur quoy me voulez-vous consoler? sur mon mary mort? vous vous
trompez: il n'est pas mort, car il est encore tout vivant et tout
grouillant dans mon ame. Je l'y sens tous les jours et toutes les nuicts
revivre, remuer et renaistre. Ces paroles certes eussent est belles,
si au bout de quelque temps, ayant pris cong de luy, et l'ayant envoy
pourmener par de-l l'Achron, elle ne fust remarie avec l'abb de
Farfe, certes fort dissemblable  son grand Pescaire. Je ne veux point
dire en race, car il estoit de la noble maison des Ursins, laquelle vaut
bien autant, et est autant ancienne ou plu que celle d'Avalos. Mais les
effets de l'un  l'autre n'alloient  la balance, car ceux de Pescaire
estoient incomparables, et sa valeur inestimable: encore que le dit abb
fist de grandes preuves de sa personne en s'employant fort fidelement et
vaillamment pour le service du roy Franois; mais c'estoit en forme de
petites, couvertes et lgres deffaites, et contraires  celles de
l'autre, puisqu'il les avoit faites grandes, descouvertes, avec des
victoires trs-signales: aussi la profession des armes de l'autre,
accommence et accoustume ds le jeune aage et continue ordinairement,
devoit bien surpasser de bien loin celle d'un homme d'glise, qui tard
s'estoit mis au mestier: non que je veuille pour cela mal-dire d'aucuns
voez  Dieu et  son glise, qu'ils ont rompu le voeu et quitt la
profession pour empoigner les armes, car je ferois tort  tant de braves
capitaines qui l'ont est et ont pass par-l.

Csar Borgia, duc de Valentinois, n'a-t-il pas est auparavant cardinal,
qui a est un si grand capitaine, que Machiavel, le vnrable prcepteur
des princes et des grands, le met pour exemple et pour rare miroir 
tous les autres pareils, de l'ensuivre et s'y mirer? Nous avons eu M. le
mareschal de Foix, qui a est d'glise, et se nommoit avant le
proto-notaire de Foix, qui a este un trs-grand capitaine. M. le
mareschal Strozzy estoit vo  l'glise; et pour un chapeau rouge qui
luy fut desni, quitta la robbe, et se mit aux armes. M. de Salvoison,
dont j'ay parl (qui l'a suivy de prs, voire en titre de grand
capitaine eust march avec luy s'il eust est d'aussi grande maison, et
parent de la Reyne), fust, en sa premire profession, traisnant la robbe
longue; et pourtant quel capitaine a-t-il est? Ce fust est
l'incomparable s'il eust plus vescu. Le mareschal de Bellegarde n'a-t-il
pas port le bonnet quarr, qu'un long temps on appelloit le Prevost
d'Ours? Feu M. Danguien[87], qui mourut en la bataille de
Sainct-Quentin, avoit est vesque; M. le chevalier de Bonnivet de
mesme. Et ce galant homme, M. de Martigues, avoit est aussi d'glise;
bref, infinit d'autres, desquels je ne pourrois emplir ce papier. Si
faut-il que je loue les miens, et non sans un trs-grand sujet. Le
capitaine Bourdeille, mon frere, le Rodomont jadis du Piedmont, en tout
fut ddi  l'glise aussi; mais n'y connoissant son naturel propre,
changea sa grande robbe  une courte, et en un tournemain se rendit un
des bons capitaines et vaillants du Piedmont, et s'en alloit trs-grand
et une trs-belle vogue, sans qu'il mourut, hlas! en l'ge de
vingt-cinq ans. De nostre temps, en nostre Cour, nous en avons tant
veus, et mesme le petit monsieur de Clermont-Tallard, lequel j'ay veu
abb de Bon-Port, et depuis, ayant quitt l'abbaye, a est veu parmy
nos armes et en nostre Cour, un des braves, vaillants et honnestes
hommes que nous eussions; ainsi qu'il le monstra trs-bien  sa mort,
qu'il acquit si glorieusement  la Rochelle, la premire fois que nous
entrasmes dans le foss. J'en nommerois une milliasse; mais je n'aurois
jamais fait. M. de Souillelas[88], dit le jeune Oraison, avoit est
vesque de Rieux, et depuis eust un rgiment, servant le Roy fort
fidlement et vaillamment en Guyenne, sous le mareschal de Matignon.
Bref, je n'aurois jamais fait si je voulois nombrer tous ces gens:
parquoy je me tais pour la briefvet, et de peur aussi qu'on ne m'impute
que je suis trop grand faiseur de digressions. Pourtant j'ay fait
celle-cy  propos, en parlant de cette Victoria Colonna, qui espousa cet
abb. Si elle ne se fust remarie avec luy, elle eust mieux port titre
et nom de Victoria, pour avoir est victorieuse sur soy-mesme; et que
puis qu'elle ne pouvoit rencontrer un second pareil au premier, se
devoit contenir.

J'ay cogneu force dames qui ont imit cette prcdente. J'en ay veu une
qui avoit espous un de mes oncles, le plus brave, le plus vaillant, le
plus parfait qui fust de son temps. Aprs qu'il fust mort, elle en
espousa un autre qui le ressembloit autant qu'un asne  un cheval
d'Espagne; mais mon oncle estoit le cheval d'Espagne. Une autre dame
ay-je cogneu, qui avoit espous un mareschal de France, beau, honneste
gentilhomme et vaillant: en secondes nopces, elle en alla prendre un
tout contraire  celuy-l, et avoit est aussi d'glise. Une veufve
ay-je cogneue, venant  mourir son mary, elle fit l'espace d'un an des
lamentations si desespres, qu'on la pensoit voir morte  toute heure
de champ. Au bout de l'an qu'il faloit laisser son grand deuil, et
prendre le petit, elle dit  une de ses femmes: Serrez-moi bien ce
crespe, car possible en auray-je affaire un autre coup; et puis
tout--coup se reprit: Mais qu'ay-je? dit-elle. Je resve, plustost
mourir que d'en avoir jamais affaire. Au bout de son deuil, elle se
remaria  un second, fort inesgal au premier. Mais disent-elles, ces
femmes, il estoit d'aussi bonne maison que le premier. Ouy, je le
confesse; mais aussi, o est la vertu et la valeur? ne sont-elles pas
plus  priser que tout? Et le meilleur que je trouve eu cela, c'est que
le coup fait, elles ne l'emportent gures loin; car Dieu permet qu'elles
sont maltraites et rosses comme il faut: aprs, les voil aux
repentailles; mais il n'est plus temps. Ces dames ainsi convolantes ont
quelque opinion et humeur en leur teste, que nous ne savons pas bien:
comme j'ai ouy parler d'une dame espagnole, qui se voulant remarier, et
qu'on lui remonstroit que deviendroit l'amiti grande que son mary lui
avoit port, elle respondit: _La muerte del marido, y nuevo casamiento
no han de romper el amor d'una casta muger_; c'est--dire: La mort du
mary et un nouveau mariage ne doivent point rompre l'amour d'une femme
chaste. Or accordez-moy ces deux contraires, s'il vous plaist. Une
autre dame espagnole dit bien mieux, qu'on vouloit remarier: _Si hallo
un marido bueno, no quiero tener el temor de perder lo; y si malo, que
necessidad ay del_; c'est--dire: Si je trouve un bon mary, je ne veux
point estre en la crainte de le perdre; si un mauvais, quelle ncessit
ai-je de l'avoir?

--Valeria, dame romaine, ayant perdu son mary, et ainsi que la
reconfortoient aucunes de ses compagnes sur sa perte et sa mort, elle
leur dit: Il est mort certes pour vous autres, mais il vit en moy
ternellement. Cette marquise, que je viens de dire, avoit emprunt
d'elle pareil mot. Ces dires de ces honnestes dames sont bien contraires
 un qui me dit, en parlant espagnol, _que la jornada de la biudez d'una
muger es d'una dia_; c'est--dire: que la journe du veufvage d'une
femme se fait tout en un jour. Aucunes sont-l loges, d'autres non.
Mais que dirons-nous des femmes veufves qui cachent leur mariage, et ne
veulent qu'il soit publi? J'en ai cogneu une qui tint le sien sous la
presse plus de sept ou huit ans, sans le vouloir jamais faire imprimer,
ny le publier: et disoit-on qu'elle le faisoit de crainte qu'elle avoit
de son jeune fils, qui estoit un de ses vaillants et honnestes hommes du
monde, et qu'il ne fist du diable, et sur elle et sur l'homme, encore
qu'il fust bien grand. Mais, aussi-tost qu'il vint  mourir  une
rencontre de guerre qui le couronna de beaucoup de gloire, aussi-tost
elle le fit imprimer et mettre en lumire. J'ay ouy parler d'une grande
dame veufve, qui est marie  un trs-grand prince et seigneur, veuf il
y a plus de quinze ans; mais le monde n'en sait ny n'en connoist rien,
tant cela est secret et discret: et disoit-on que le seigneur craignoit
sa belle-mre, qui luy estoit fort imprieuse, et ne vouloit qu'il se
remariast  cause de ses petits enfants.

--J'ay ouy raconter  une dame de grande qualit et ancienne, que feu M.
le cardinal du Bellay avoit espous, estant vesque et cardinal, madame
de Chastillon, et est mort mari: et le disoit sur un propos qu'elle
tenoit  M. de Manne, Provenal, de la maison de Seulal et vesque de
Frejus, lequel avoit suivy l'espace de quinze ans en la Cour de Rome
ledit cardinal, et avoit est de ses privez protonotaires: et, venant 
parler dudit cardinal, elle lui demanda s'il ne luy avoit jamais dit et
confess qu'il eust est mari. Qui fut estonn? ce fut M. de Manne de
telle demande. Il est encore vivant, qui pourra dire si je mens; car j'y
estois. Il respondit que jamais il n'en avoit ouy parler, ny  lui ny 
d'autres. Or, je vous l'apprens donc, dit-elle; car, il n'y a rien de
si vray qu'il a est mari: et est mort mari rellement avec ladite
dame de Chastillon. Je vous asseure que j'en ris bien, contemplant la
contenance estonne dudit M. de Manne, qui estoit fort conscientieux et
religieux, qui pensoit savoir tous les secrets de son feu maistre; mais
il estoit de Gallice pour celuy-l: aussi estoit-il scandaleux, pour le
rang saint qu'il tenoit. Cette madame de Chastillon estoit la veufve de
feu M. Chastillon, qu'on disoit qui gouvernoit le petit roy Charles
huitiesme avec Bourdillon et Bonneval, qui gouvernoient le sang royal.
Il mourut  Ferrare, ayant est bless au sige de Ravenne, et l fut
port pour se faire penser. Cette dame demeura veufve fort jeune et
belle, sage et vertueuse, et pour cela fut eslue pour dame d'honneur de
la feue reyne de Navarre. Ce fut celle-l qui bailla ce beau conseil 
cette dame et grande princesse, qui est escrit dans les _Cent Nouvelles_
de ladite Reyne, d'elle et d'un gentilhomme qui avoit coul la nuict
dans son lit par une trapelle dans la ruelle, et en vouloit joir; mais
il n'y gagna que de belles esgratigneures dans son beau visage; elle
s'en voulant plaindre  son frre, elle luy fit cette belle remonstrance
qu'on verra dans cette Nouvelle, et lui donna ce beau conseil, qui est
un des beaux et des plus sages, et des plus propres pour fuyr scandale,
qu'on eust sceu donner, et fust-ce est un premier prsident de Paris,
et qui monstroit bien pourtant que la dame estoit bien autant ruse et
fine en tels mystres, que sage et advise: et pour ce, ne faut douter
si elle tint son cas secret avec son cardinal. Ma grande-mre, madame la
sneschalle de Poitou, eut sa place aprs sa mort, par l'lection du roy
Franois, qui la nomma et l'esleut, et l'envoya qurir jusques en sa
maison, et la donna de sa main  la Reyne sa soeur, pour la
connoistre trs-sage et trs-vertueuse dame, mais non si fine, ny
ruse, ny accorte en telle chose que sa prcdente, ny convole en
secondes nopces. Et si voulez savoir de qui la nouvelle s'entend,
c'estoit de la reyne mesmes de Navarre, et de l'amiral de Bonnivet,
ainsi que je tiens de ma feue grande-mre: dont pourtant me semble que
ladite reyne n'en devoit cder son nom, puis que l'autre ne peut rien
gagner sur sa chastet, et s'en alla en confusion, et qui vouloit
divulguer le fait, sans la belle et sage remonstrance que lui fit cette
dite dame d'honneur madame de Chastillon; et quiconque l'a leue la
trouvera telle; et je crois que M. le cardinal, son dit mary, qui estoit
l'un des mieux disants, savants, loquents, sages et advisez de son
temps, luy avoit mis cette science dans le corps, pour dire et
remonstrer si bien. Ce conte pourroit tre un peu scandaleux,  cause de
la sainte et religieuse profession de l'autre; mais, qui le voudra
faire, il faut qu'il desguise le nom. Et si ce trait a est tenu secret
touchant ce mariage, celuy de M. le cardinal de Chastillon dernier n'a
pas est de mme; car il le divulgua et publia luy-mesme assez, sans
emprunter de trompette, et est mort mari sans laisser sa grande robbe
et bonnet rouge. D'un cost, il s'excusoit sur la religion rforme,
qu'il tenoit fermement; et de l'autre, sur ce qu'il vouloit tenir son
rang tousjours et ne le quitter (ce qu'il n'eust fait autrement), et
entrer en conseil, l o entrant il pouvoit beaucoup servir  sa
religion et  son party, ainsi que certes il estoit trs-capable,
trs-suffisant et trs-grand personnage. Je pense que mondit sieur
cardinal du Bellay en a peu faire de mesme; car, de ce temps-l, il
penchoit fort  la religion et doctrine de Luther, ainsi que la cour de
France en estoit un peu abreuve: car toutes choses nouvelles plaisent,
et aussi que ladite dame doctrine licentioit assez gentiment les
personnes, et mesme les ecclsiastiques, au mariage. Or, ne parlons plus
de ces gens d'honneur, pour la rvrence grande que nous devons  leur
ordre et  leurs saints grades.

--Il faut un peu mettre sur les rangs nos vieilles veufves qui n'ont pas
six dents en gueule, et qui se remarient. Il n'y a pas longtemps qu'une
dame, veufve de trois marys, espousa en Guyenne pour le quatriesme un
gentilhomme qui tient assez quelque grade, elle estant de l'age de
quatre-vingts ans. Je ne say pas pourquoy elle le faisoit (car elle
estoit trs-riche et avoit force escus), dont pour ce le gentilhomme la
pourchassa, si ce n'estoit qu'elle ne se vouloit encore rendre, et
vouloit encore fringuer sur les lauriers[89], comme disoit mademoiselle
Sevin, la folle de la reyne de Navarre.

J'ay cogneu aussi une grande dame qui, en l'ge de soixante-seize ans,
se remaria et espousa un gentilhomme qui n'estoit pas de la qualit de
son premier, et vesquit cent ans, et pourtant s'y entretint belle; car
elle avoit est des belles femmes en son temps, et avoit bien fait
valoir son jeune et gentil corps en toutes faons, et  marier, et
marie, et veufve, ce disoit-on. Voil deux terribles humeurs de femmes!
il falloit bien qu'elles eussent de la chaleur; aussi ay-je ouy dire aux
bons et experts fourniers qu'un vieux four est plus ais  s'eschauffer
beaucoup qu'un neuf, et quand il est une fois eschauff, il garde mieux
sa chaleur et fait meilleur pain. Je ne say quels apptits savoureux y
peuvent prendre leurs chalants et amoureux; mais j'ay veu beaucoup de
galants et braves gentilshommes aussi affectionnez  l'amour des
vieilles, voire plus que des jeunes, et si me disoit-on que c'estoit
pour en tirer des commoditez. Aucuns en ay-je veu aussi qui les aimoient
d'une trs-ardente amour, sans en tirer rien de leur bourse, sinon de
leur corps; ainsi que nous avons veu autrefois un trs-grand prince
souverain[90] qui aimoit si ardemment une grande dame veufve age, qu'il
quittoit sa femme et toutes autres, tant belles fussent-elles et jeunes,
pour coucher avec elle. Mais en cela il avoit raison car c'estoit une
des belles et aimables dames que l'on eust sceu voir; et son hyver
valoit plus certes que les printemps, estez et automnes des autres. Ceux
qui ont pratiqu les courtisannes d'Italie, aucuns a-t-on veu et voit-on
choisir tousjours les plus fameuses et antiques et qui ont plus traisn
le balet, pour y trouver quelque chose de plus gentil, tant au corps
qu'en l'esprit. Voil pourquoy cette gentille Cloptre, ayant est
mande par Marc Antoine de le venir trouver, ne s'en esmeut autrement,
s'asseurant bien que, puisqu'elle avoit sceu attraper Jules Cesar et
Cnejus Pompejus, fils du grand Pompe, lorsqu'elle estoit encore
jeunette fillette, et ne savoit encore bien que c'estoit de son monde
ny de son mestier, qu'elle meneroit bien autrement son homme, qui estoit
fort grossier, et sentant son gros gendarme, elle estant en la vigueur
de son entendement et de son age, comme elle fit. Aussi, pour en parler
au vray, si la jeunesse est propre pour l'amour  aucuns,  d'autres la
maturit d'un age, d'un bon esprit et longue exprience, et d'un beau
parler, de longue main pratiqus, servent beaucoup pour les suborner.

Un doute y a-t-il que j'ay demand autrefois  des mdecins, d'un qui
disoit pourquoy il ne vivoit plus longuement, puis qu'en sa vie il
n'avoit tenu ny touch vieille, sur cet aphorisme des mdecins qui
disent: _vetulam non cognovi_[91], avec d'autres quolibets. Certes, ces
mdecins m'ont dit un proverbe ancien qui disoit: qu'en vieille grange
l'on bat bien; mais de vieux fleaux, on n'en fait rien de bon. Aussi un
autre: Il n'en chaut quel age la beste ait, mais qu'elle porte. Et
aussi que par exprience ils ont connu des vieilles si ardentes et
chaudasses, que, venant  habiter avec un jeune homme, elles en tirent
ce qu'elles en peuvent, et l'alambiquent tant qu'il a de substance ou de
suc dans le corps, afin de se humecter mieux: je dis celles qui, pour
l'amour de l'age, sont asseiches et ont faute d'humeurs. Lesdits
mdecins me disoient autres raisons; mais aux plus curieux je les laisse
 leur demander.

--J'ay veu une vieille veufve, dame grande, qui mit sur les dents, en
moins de quatre ans, et son troisiesme mary et un jeune gentilhomme
qu'elle avoit pris pour son amy; et les renvoya dans la terre, non par
assassinat ny poison, mais par attenuation et alambiquement de leur
substance. Et,  voir celle dame, on n'eust jamais pens qu'elle eust
fait le coup; car elle faisoit devant les gens plus de la dvote, de la
marmiteuse et de l'hypocrite, jusques-l qu'elle ne vouloit pas prendre
sa chemise devant ses femmes, de peur de la voir nue; ny pisser devant
elles: mais, comme disoit quelque dame de ses parentes, qu'elle faisoit
ces difficultez  ces femmes et point  ses galands. Mais quoy, est-il
plus deffensible et plus loisible  une femme d'avoir eu plusieurs marys
en sa vie, comme il y en eu prou qui en ont eu trois, quatre et cinq, ou
bien  une autre qui en sa vie n'aura eu que son mary et un amy, ou
deux, ou trois? comme certes j'en ay cogneu aucunes continentes et
loyales jusques-l? Et en cela j'ay ouy dire  une grande dame de par le
monde, qu'elle ne mettoit aucune diffrence entre une dame qui avoit eu
plusieurs marys et une qui n'avoit eu qu'un amy ou deux, avec son mary,
si ce n'est que ce voile marital cache tout; mais, quant  la sensualit
et lascivet, il n'y a pas diffrence d'un double; et en cela pratiquent
le refrain espagnol, qui dit que _algunas mugeres son de natura de
anguillas en retener y de lobas en excoger_; c'est--dire: de nature
des anguilles  retenir, et des louves  choisir; car l'anguille est
fort glissante et mal tenable, et la louve choisit tousjours le loup le
plus laid.

--Il m'advint une fois  la Cour, qu'une dame assez grande, qui avoit
est marie quatre fois, me vint dire qu'elle venoit de disner avec son
beau-frre, et que je devinasse avec qui, et me le disoit navement sans
y songer malice; et moy, un peu malicieusement, et riant pourtant, je
luy respondis: Et qui diable seroit le devin qui le pourroit deviner?
Vous avez est marie quatre fois: je laisse  penser au monde la
qualit des beaux-freres que vous pouvez avoir. Alors elle me
respondit, et rpliqua: Vous y songez en mal, et me nomma le
beau-frre. C'est bien parl, lui rpliquay-je, cela; mais non comme
vous parliez.

--Il y eut jadis  Rome[92] une dame qui avoit eu vingt-deux marys l'un
aprs l'autre, et pareillement un homme qui avoit eu vingt-une femmes,
dont ils s'advisrent tous deux, pour faire un bon concert, de se
remarier ensemble. Le mary  la fin survesquit sa femme: en quoy le mary
fut tellement estim et honor dans Rome de tout le peuple, d'une si
belle victoire, que comme victorieux, il fut men et pourmen en un char
triomphant, couronn de lauriers et la palme en main. Quelle victoire,
et quel triomphe!

--Du temps du roi Henry, en sa Cour fut le seigneur de Barbazan, dit
Saint-Anian, qui se maria par trois fois l'une aprs l'autre. Sa
troisiesme femme estoit fille de madame de Mouchy, gouvernante de madame
de Lorraine, qui, plus brave que les deux premieres, eut raison de luy,
car il mourut sous elle; et, ainsi qu'on le plaignoit  la Cour, et
qu'elle de mesme se desconfortoit outrageusement de sa perte. M. de
Montpesat, qui disoit trs-bien le mot, alla rencontrer qu'au lieu de la
plaindre on la devoit exalter et loer beaucoup de sa victoire qu'elle
avoit eu sur son homme, qu'on disoit qu'il estoit si vigoureux et si
fort et envitaill, qu'il avoit fait mourir ses deux premires femmes
de force de leur faire; et cette-cy, ne s'estre rendue au combat, mais
demeure victorieuse, devoit estre loe et admire par la Cour, pour si
belle victoire d'un si vaillant et robuste champion, et pour ce
elle-mesme devoit s'en tenir trs-glorieuse. Quelle gloire!

--J'ay ony tenir cette mesme maxime de cy-devant d'un seigneur de
France, qu'il ne mettoit pas plus de diffrence entre une femme qui
avoit eu quatre ou cinq marys, et une putain qui a eu quatre serviteurs
l'un aprs l'autre; si-non que l'une se colore par le mariage, et
l'autre point. Aussi un galant homme que je say, ayant espous une
femme qui avoit t marie trois fois, il y eut quelqu'un que je say,
qui disoit bien: Il a espous, dit-il, enfin une putain sortant du
bordel de rputation. Ma foy, telles femmes qui se remarient
ressemblent les chirurgiens avares, lesquels veulent tout  coup
resserrer les plaies d'un pauvre bless, afin d'allonger la gurison et
en gagner tousjours mieux la petite pice d'argent. Aussi, se disoit
une: Il n'est beau de s'arrter au beau mitan de la carrire; mais il
la faut achever, et aller jusques au bout. Je m'estonne que ces femmes,
qui sont si chaudes et promptes  se remarier, et mesme si surannes,
n'usent pour leur honneur de quelques remdes rfrigratifs et potions
tempres, pour expeller toutes ces chaleurs; mais tant s'en faut
qu'elles en veulent user, qu'elles s'en aident du tout de leur
contraire. J'ai veu et leu un petit livret d'autrefois, en italien, sot
pourtant, qui s'est voulu mesler de donner des receptes contre la
luxure, et en met trente-deux; mais elles sont si sottes que je ne
conseille point aux femmes d'en user, pour ne mettre leur corps  trop
fascheuse subjection. Voil pourquoy je ne les ay mises icy par escrit.
Pline en allgue une, de laquelle usoient le temps pass les vestales;
et les dames d'Athnes s'en servoient aussi durant les ftes de la
desse Crs, dites _Themophoria_[93], pour se refroidir et oster tout
appetit chaud de l'amour, et par ce vouloient celebrer cette feste en
plus grande chastet, qu'estoient des paillasses de feuilles d'arbre dit
_agnus castus_. Mais pensez que durant la feste elles se chastroient de
cette faon, et puis aprs elles jettoient bien la paillasse au vent.
J'ay veu un pareil arbre en une maison en Guyenne, d'une grande,
honneste et trs-belle dame, et qui le monstroit souvent aux estrangers
qui la venoient voir, par grande spciaut, et leur en disoit la
proprit: mais au diable si j'ay jamais veu ny ouy dire que femme ou
dame en ait encore os cueillir une seule branche, ny fait pas seulement
un petit recoin de paillasse, non pas mme la dame propritaire de
l'arbre et du lieu, qui n'en eust peu disposer comme il luy eust pleu.
Ce fust est aussi dommage, car son mary ne s'en fust pas mieux trouv:
aussi qu'elle valoit bien que l'on laissast se rgler au cours de la
nature, tant elle estoit belle et agrable, et aussi qu'elle a fait une
trs-belle ligne. Et pour dire vray, il faut laisser et ordonner telles
receptes austres et froides aux pauvres religieuses, lesquelles, encore
qu'elles jeusnent et macrent leurs corps, si sont-elles souvent
assaillies, les pauvrettes des tentations de la chair; et si elles
avoient libert au moins aucunes, elles se voudroient rafraischir comme
les mondaines; et bien souvent pour s'estre repenties se repentent,
ainsi qu'on voit les courtisannes de Rome, dont j'en allgueray un
plaisant conte d'une, laquelle s'estant voue au voile, avant qu'aller
au monastre, un sieur ami, gentilhomme franais, la vint voir pour luy
dire adieu puisqu'elle s'en alloit estre recluse; et avant que s'en
aller, la pria d'amour; et la prenant, elle luy dit: _Fate dunque
presto; ch'adesso mi verrano cercar per far mi monaca, e menare al
monasterio_[94]. Pensez qu'elle voulut faire ce coup pour prendre sa
dernire main, et dire: _Tandem hc olim meminisse juvabit_;
c'est--dire: Encore me fait-il grand bien de m'en ressouvenir pour la
dernire fois. Quelle repentance et quelle intrade de religion! Et
quand une fois elles y ont est professes, au moins les belles, je dis
aucunes, je croy qu'elles vivent plus de repentance que de viandes
corporelles ny spirituelles. Dont aucunes y a qui savent y remdier, ou
par dispenses et par pleines libertez qu'elles prennent d'elles-mesmes;
car on ne les traite icy comme les Romains le temps pass traitoient
cruellement leurs vestales quand elles avoient forfait; ce qui estoit
une chose horrible et abominable: aussi estoient-ils payens, et pleins
d'horreurs et de cruautez; nous autres chrestiens, qui en suivons la
douceur de nostre Christ, devons estre benins comme luy; et comme il
nous pardonne, il faut que nous pardonnions. Je mettrois icy par escrit
la faon de laquelle ils les traitoient; mais je la laisse au bout de la
plume. Or laissons ces pauvres ames, que, ma foy, quand elles sont-l
une fois renfermes, elles endurent assez de mal; ainsi que dit une
fois une dame d'Espagne, voyant mettre en religion une fort belle et
honneste damoiselle: _O tristezilla, y en que pecaste, que tum presto
vienes  penitentia, y seys metida en sepultura viva!_ c'est--dire: O
pauvre misrable, en quoi avez-vous tant pch, que si prestement vous
venez  pnitence, et estes mise toute vive en spulture! Et voyant que
les religieuses luy faisoient toutes les bonnes cheres, recueils et
honneurs du monde, elle dit _que todo le hedia, hasla el encensio de la
yglesia_; c'est--dire: que tout luy puoit, jusques  l'encens de
l'glise.

--Une question y a-t-il que je voudrois qui me fust dissolue, en toute
vrit et sans dissimulation, par aucunes dames qui ont fait le voyage;
 savoir, quand elles sont remaries, comment elles se comportent 
l'endroit de la mmoire des premiers marys. En cela il y a une maxime:
que les dernieres amitiez et inimitiez font oublier les premieres; aussi
les secondes nopces ensevelissent les premieres. Sur quoy j'allgueray
un exemple plaisant, non pour tant qu'il doive estre fort authorisable;
si est-ce qu'on dit que sous un lieu obscur et vil encore la sapience et
science s'y cache. Une grande dame de Poictou demandant une fois  une
paysanne, sienne tenancire, combien de marys elle avoit eus, et comment
elle s'en estoit trouve, elle, faisant sa petite rvrence  la
pitaude, luy respondit de sang froid: Je vous dirai, madame, j'ay eu
deux marys, grce  Dieu. L'un s'appeloit Guillaume, qui estoit le
premier; et le second s'appeloit Colas. Guillaume estoit bon homme, ais
de moyens, et me traitoit fort bien; mais Dieu pardonne  Colas, car
Colas me le faisoit bien. Mais elle disoit tout  trac ce qui se
commence par f., sans le dguiser ou farder comme je le dguise. Voyez,
s'il vous plaist, comme cette maraude prioit Dieu pour l'ame du trpass
bon compagnon, et, s'il vous plaist, sur quel sujet, et du premier
mrite. Je penserois que de mesmes en font plusieurs dames convolantes
et revolantes; car, puisqu'elles en viennent l, c'est pour ce grand
point; et, pour ce, qui le joe le mieux est le plus aim. Et volontiers
croyent que le second doit faire rage; mais bien souvent aucunes sont
trompes, car elles ne trouvent en leurs boutiques l'assortiment
qu'elles y pensoient trouver, ou bien  d'aucunes, s'il y en a, il est
si chetif et us et gast, flasque et foul et lasche, qu'on se repend
d'y avoir mis son denier; comme j'en ay veu force exemples que je ne
veux allguer, car il est temps, ce me semble, de faire fin ou jamais
non.

--D'autres dames y a-t-il qui disent qu'elles aiment mieux leurs
derniers marys de beaucoup que les premiers: D'autant, m'ont dit
aucunes, que les premiers que nous espousons, le plus souvent nous les
prenons par le commandement de nos roys et reynes maistresses, par la
contrainte de nos peres et meres, parents, tuteurs, non par la volont
pure de nous autres: au lieu qu'en nos viduitez, comme trs-bien
mancipes, nous en faisons telle lection qui nous plaist, et ne les
prenons que pour nos beaux et bons plaisirs, et par amourettes, et 
nostre gentil contentement. Certainement il peut y avoir de la raison,
si ce n'estoit que bien souvent _les amours qui s'accommencent par
anneaux se finissent par couteaux_, ce dit un vieux proverbe, ainsi que
tous les jours nous en voyons les expriences et exemples d'aucunes, qui
pensants estre bien traites de leurs hommes, qu'elles avoient tirez de
la justice et du gibet, de la pauvret, de la chetiverie du bordel, et
eslevez, les battoient, rossoient, les traitoient fort mal, et bien
souvent leur ostoient la vie, dont en cela c'estoit juste punition
divine, pour avoir est par trop ingrates  leurs premiers marys, qui
leur estoient par trop bons et en disoient pis que pendre. Et ne
ressembloient pas  une que j'ay ouy raconter, laquelle la premire
nuict de ses nopces, ainsi que son mary la commenoit  assaillir, elle
se mit  pleurer et souspirer bien fort, si bien que tout  un coup elle
faisoit deux choses fort contraires. Son mary luy demandoit ce qu'elle
avoit  s'attrister, et s'il ne s'acquittoit pas bien de son devoir.
Elle luy respondit: Hlas prou: mais je me ressouviens de mon mary, qui
m'avoit tant prie et reprie de ne me remarier jamais aprs sa mort, et
que j'eusse souvenance et piti de ses petits enfants. Hlas! je voy
bien que j'en auray encor tant de vous. H, que feray-je! Je croy que
s'il me peut voir du lieu o il est maintenant, il me maudit bien.
Quelle humeur de n'avoir point song  telles considrations, ny avoir
est sage, si-non aprs le coup! Mais le mary, l'ayant appaise et fait
souvent passer cette fantaisie par le trou lu milieu, le lendemain
matin, ouvrant la fenestre de la chambre, envoya dehors toute la mmoire
du mary premier; car se disoit un grand proverbe ancien, que _femme qui
enterre un mary ne se soucie plus d'en enterrer un autre_: et aussi un
autre qui dit: _Plus de mine en une femme perdant son mary, que de
mlancolie_.

--J'ay cogneu une autre veufve, grande dame, bien contraire  cette-cy,
qui ne pleura ainsi; car, la premire nuict et seconde de ses nopces,
elle se conjoignit tellement avec son mary second, qu'ils enfoncrent et
rompirent le chaslis, encore qu'elle eust une espce de cancre  un
ttin; et nonobstant son mal, ne laissa d'un seul point son amoureux
plaisir, l'entretenant par aprs souvent de la sottise et inhabilit de
son premier mary. Aussi,  ce que j'ay ouy dire  aucuns et aucunes,
c'est la chose que les seconds marys veulent le moins de leurs femmes,
qu'elles les entretiennent de la vertu et valeurs de leurs premiers
marys, comme estants jaloux des pauvres trpassez, qui y songent autant
comme de revenir en ce monde: d'en dire mal tant que l'on voudra. Si en
a-t-il force pourtant qui leur en demandent des nouvelles; mais, comme
se sentant fort vigoureux et forts, et faisans comparaisons, les
interrogent de leurs forces et vigueurs en ces douces charges, comme
j'ay ouy dire  aucuns et aucunes, lesquelles, pour leur faire trouver
meilleur, leur font accroire que les autres n'estoient qu'apprentifs,
dont bien souvent elles s'en trouvent mieux. Autres disoient le
contraire, et que les premiers faisoient rage, afin de faire efforcer
les derniers  faire les asnes desbatez. Telles femmes veufves seroient
bonnes  l'isle de Chio, la plus belle isle et gentille et plaisante du
Levant, jadis possde des Gennois, et depuis trente-cinq ans usurpe
par les Turcs, dont c'est un grand dommage et perte pour la chrestient.
En ceste isle donc, comme je tiens d'aucuns marchands gennois, le
coustume est que si une femme veut demeurer en vidut, sans aucuns
propos de se remarier, le seigneur la contraint de payer un certain prix
d'argent, qu'ils appellent _argomoniatique_, qui vaut autant dire (sauf
l'honneur des dames) _c.. repos et inutile_. Je leur ay demand sur
quoy cette coutume pouvoit estre fonde: ils me respondirent que pour
tousjours mieux repeupler l'isle. Je vous assure que nostre France ne
demeurera donc indeserte ny infertile par faute de nos veufves qui ne se
remarient point; car je pense qu'il y en a plus qui se remarient que
d'autres, et par ce ne payeront de tribut du c.. inutile et repos; que
si ce n'est par le mariage, pour le moins autrement qu'ils le font
travailler et fructifier, comme j'espre de dire. Non plus ne payeront
aussi aucunes de nos filles de France que celles de Chio, lesquelles,
soit des champs ou de ville, si elles laissent perdre leur pucelage
avant que d'estre maries, et qu'elles veulent continuer le mestier sont
tenues de bailler pour une fois un ducat (dont c'est un trs-bon march
pour faire cela toute leur vie) au capitaine de la nuict, afin de le
pouvoir faire  leur plaisir, sans aucune crainte et danger; et en cela
gist le plus grand et asseur gain qu'ait le gentil capitaine en son
Estat.

--Il ne fut jamais que les Grecs n'eussent tousjours quelques inventions
tendantes  la paillardise; comme le temps pass nous lisons de la
coustume de l'isle de Cypre, qu'on dit que la bonne dame Vnus, patronne
de-l, introduisit une loy que les filles de-l falloit qu'elles
allassent se pourmenants le long des rivages, costes et ores de la mer,
pour gagner leur mariage par la libralit de leurs corps aux mariniers,
passants et navigeants, qui descendoient exprs, voire bien souvent se
destournoient de leur chemin droit de la boussole pour prendre la terre,
et l, prenants leurs petits rafraischissements avec elles, les payoient
trs-bien, et puis s'en alloient les uns  regret pour laisser telles
beautez; et par ainsi ces belles filles gagnoient leurs mariages, qui
plus qui moins, qui bas qui haut, qui grand qui petit, selon les
beautez, qualitez et tentations des filaudes.

--Aujourd'huy aucunes de nos filles de nos nations chrestiennes ne vont
point se pourmener, s'exposer ainsi aux vents, aux pluyes, aux froids,
au soleil, aux chaleurs, car la peine est trop laborieuse et trop dure
pour leurs tendres et dlicates peaux et blanches charnures; mais elles
se font venir trouver sous de riches pavillons et dans de pompeuses
courtines, et l tirent leur solde amoureuse et maritale de leurs
amoureux, sans payer aucun tribut. Je ne parle pas des courtisannes de
Rome qui en payent, mais de plus grandes qu'elles: si bien qu' aucunes,
la plus part du temps, leurs peres, meres et freres n'ont pas grande
peine de chercher argent ny leur en donner pour les marier; ains, au
contraire, bien souvent aucunes y a-t-il qui en baillent aux leurs, et
les advancent en biens et charges, en grades et dignitez, ainsi que j'en
ay veu plusieurs. Aussi Lycurgus ordonna que les filles vierges fussent
maries sans doaire d'argent,  ce que les hommes les espousassent pour
leurs vertus, non pour l'avarice. Mais quelles vertus estoit-ce, qu'aux
bonnes festes solemnelles elles chantoient, dansoient publiquement
toutes nus avec les garons, voire luitoient en belle place marchande;
ce qui se faisoit pourtant avec toute honnestet, dit l'histoire: c'est
 savoir, et quelle honnestet en tel estat estoit-ce, les belles
filles voir publiquement? D'honnestet n'y en avoit-il point, mais ouy
bien un plaisir pour la veu, et mesme en leur mouvement de corps 
danser, et encore plus  luiter: et puis quand ils venoient  tomber
l'un sur l'autre, et, comme dit le latin, _Illa sub, ille super_, et
_ille sub, illa super_, c'est--dire, elle dessous, luy dessus, et elle
dessus, luy dessous. Et comment me pourroit-on desguiser cela, qu'il y
eust l toute honnestet? Je croy qu'il n'y a chastet qui ne s'en
esbranlast, et, que, se faisant l en public et de jour les petites
attaques, qu' couvert et de nuict et du rendez-vous les grands combats
et camisades s'en ensuivissent. Tout cela se pouvoit faire sans aucun
doute, veu que ledit Lycurgus permit  ceux qui estoient beaux et dispos
d'emprunter les femmes des autres pour y labourer comme en terre grasse:
et si n'estoit chose reprochable  un vieil et lass de prester sa femme
belle et jeune  un galant jeune homme qu'il choisissoit; mais il
vouloit qu'il fust permis  la femme de choisir pour secours le plus
proche parent de son mary, tel qu'il luy plairoit, pour se coupler avec
luy,  ce que les enfants qu'ils pourroient engendrer fussent au moins
du sang et de la race mesme du mary. Les Juifs avoient cette loy de la
belle-soeur au beau-frre; mais nostre loy chrestienne a tout rabill
cela, encore que nostre Saint Pere en aye baill plusieurs dispenses
fondes sur plusieurs raisons.

--Or, parlons un peu, et le plus sobrement que nous pourrons, d'aucunes
autres veufves, et puis nous fairons la fin. Il y a une autre espce de
veufves dont il y en a qui ne se remarient point, mais fuyent le mariage
comme peste: ainsi que me dit une, et de grande maison, et bien
spirituelle,  laquelle ayant demand si elle offriroit encore son
voeu au dieu Hymene, elle me respondit: Par vostre foy, seroit-il
pas fat et malhabile le forat ou l'esclave, aprs avoir longuement tir
 la rame, attach  la cadene, s'il venoit  recouvrer sa libert, s'il
s'en alloit de son bon gr encore s'assujettir sous les loix d'un
orageux corsaire? Pareillement moy, aprs avoir assez est sous
l'esclavage d'un mary, et en reprendre un autre, que meriterois-je, puis
que d'ailleurs, sans aucun hazard, je me puis donner du bon temps? Et
une autre dame grande, et ma parente (car je ne veux pas prendre le
Turc), luy ayant demand si elle n'avoit point envie de convoler,
nenny, me respondit-elle, mon cousin, mais bien de conjoir: faisant
une allusion sur ce mot de _conjoir_, comme voulant dire qu'elle
vouloit bien faire  son c.. joir d'autre chose qu' un second mary,
suivant le proverbe ancien qui dit qu'_il vaut mieux voler en amour
qu'en mariage_: aussi que les femmes sont sottes par-tout.

--J'ay ouy parler d'une autre  qui il fut demand par un gentilhomme
qui vouloit tenter le guay pour la pourchasser, et luy demandant si elle
ne vouloit point un mary: H! dit-elle, ne me parlez point de mary, je
n'en auray jamais plus: mais avoir un amy, c'est une autre
affaire.--Permettez donc, madame, que je sois cet amy, puisque mary je
ne puis estre. Elle luy repliqua: Servez bien et perseverez; possible
le serez-vous.

--J'ay cogneu une grande dame qui, durant qu'elle estoit fille et
marie, on ne parloit que de son embonpoint: elle vint  perdre son
mary, et en faire un regret si extrme qu'elle en devint seiche comme
bois[95]; pourtant ne delaissa de se donner au coeur joye d'ailleurs,
jusqu' emprunter l'aide d'un sien secretaire, voire de son cuisinier ce
disoit-on; mais pour cela ne recouvroit son embonpoint, encore que le
dit cuisinier, qui estoit tout gresseux et gras, ce me semble, la devoit
rendre grasse. Et ainsi en prenoient et de l'un et de l'autre de ses
valets, faisant, avec cela, la plus prude et chaste femme de la Cour,
n'ayant que la vertu en la bouche, et mal-disante de toutes les autres
femmes, et y trouvant  toutes  redire. Telle estoit cette grande dame
de Dauphin, dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, qui fut
trouve couche sur belle herbe avec son palefrenier ou muletier dessus
elle, par un gentilhomme qui en estoit amoureux  se perdre; mais par
ainsi gurit aisment son mal d'amour.

--J'ay leu dans un vieux roman de Jean de Saintr, qui est imprim en
lettres gothiques, que le feu roy Jean le nourrit page. Par l'usance du
temps pass les grands envoyoient leurs pages en message, comme on fait
bien aujourd'huy; mais alors alloient partout et par pays  cheval;
mesme que j'ay ouy dire  nos peres qu'on les envoyoit bien souvent en
petites ambassades; car, en depeschant un page avec un cheval et une
piece d'argent, on en estoit quitte, et autant espargn. Ce petit Jean
de Saintr (car ainsi l'appeloit-on long-temps) estoit fort aim de son
maistre le roy Jean, car il estoit tout plein d'esprit, fut envoy
souvent porter de petits messages  sa soeur, qui estoit pour lors
veufve (le livre ne dit pas de qui). Cette dame en devint amoureuse
aprs plusieurs messages par luy faits; et un jour, le trouvant  propos
et hors de compagnie, elle l'arraisonna, et se mit  demander s'il
aimoit point aucune dame de la Cour, et laquelle luy revenoit le mieux;
ainsi qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand
elles veulent donner  aucuns la premire pointe ou attaque d'amour,
comme j'ay veu pratiquer. Ce petit Jean de Saintr, qui n'avoit jamais
song rien moins qu' l'amour, luy dit que non encore. Elle luy en alla
descouvrir plusieurs, et ce qui luy en sembloit. Encore moins,
respondit-il, aprs luy avoir presch des vertus et loanges de l'amour.
Car, aussi bien de ce temps vieux comme aujourd'huy, aucunes grandes
dames y estoient sujettes; car le monde n'estoit pas fin comme il est:
et les plus fines tant mieux pour elles, qui en faisoient passer de
belles aux marys, mais avec leurs hypocrisies et navetez. Cette dame
donc, voyant ce jeune garon qui estoit de bonne prise, luy va dire
qu'elle luy vouloit donner une maistresse qui l'aymeroit bien, mais
qu'il la servist bien, et luy fit promettre, avec toutes les hontes du
monde qu'il eust sur ce coup, et surtout qu'il fust secret: enfin elle
se dclara  luy qu'elle vouloit estre sa dame et amoureuse; car de ce
temps ce mot de _maistresse_ ne s'usoit. Ce jeune page fut fort estonn,
pensant qu'elle se moquast ou le voulust faire atrapper ou le faire
foetter. Toutefois elle luy monstra aussitost tant de signes de feu et
d'embrasement d'amour, qu'il connut que ce n'estoit pas moquerie; luy
disant toujours qu'elle le vouloit dresser de sa main et le faire grand.
Tant y a que leurs amours et jouissances durrent longuement, et estant
page et hors de page, jusques  ce qu'il luy fallut aller  un lointain
voyage, qu'elle le changea en un gros, gras abb; et c'est le conte que
vous voyez en les _Nouvelles du monde advantureux_, d'un valet de
chambre de la reyne de Navarre; l o vous voyez l'abb faire un affront
au dit Jean de Saintr, qui estoit si brave et si vaillant; aussi
bien-tost aprs le rendit-il  M. l'abb par bon eschange, et au triple.
Ce conte est trs-beau, et est pris de l o je vous dis. Voil comme ce
n'est d'aujourd'huy que les dames aiment les pages, et mesmes quand ils
sont maills comme perdreaux. Quelles humeurs de femmes, qui veulent
avoir des amys prou, mais des marys point! Elles font cela pour l'amour
de la libert, qui est une si douce chose; et leur semble que quand
elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en
paradis; car elles ont leur doaire trs-beau, et le mesnagent; ont les
affaires de la maison en maniement; elles touchent les deniers; tout
passe par leurs mains: au lieu qu'elles estoient servantes, elles sont
maistresses, font eslection de leurs plaisirs et de ceux qui leur en
donnent  leur souhait. Aucunes il y a qui se faschent certes de ne
rentrer en second mariage, soit pour les grandeurs, dignitez, biens et
richesses, grades, bons et doux traitements, comme elles faisoient aux
autres; ou pensant y trouver du pire, et par ce se contiennent: ainsi
que j'ay cogneu et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses,
lesquelles, de peur de ne rencontrer  leur souhait de la grandeur, et
de perdre leurs rangs, n'ont jamais voulu se marier; mais ne laissent
pour cela  faire bien l'amour, et le mettre et convertir en joissance;
et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs tabourets, ny leurs
siges et sances. N'estoient-elles pas bienheureuses celles-l, jouyr
de la grandeur, et de monter haut et s'abaisser bas tout ensemble? De
leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance, n'en faloit point
parler; autrement il y avoit plus de despits, plus de desmentis, de
ngatives, de contradictions et de vengeances.

--J'ay ouy raconter d'une dame veufve et l'ay cogneue, qui s'estoit fait
longuement servir  un honneste gentilhomme, sous prtexte de mariage;
mais il ne se mettoit nullement en vidence. Une grande princesse, sa
maistresse, luy en voulut faire la reprimande. Elle, ruse et corrompue,
luy respondit: Et quoy, madame, seroit deffendu de n'aimer d'amour
honneste? ce seroit par trop grande cruaut. Et on sait que cet amour
honneste s'appeloit un amour bien lascif, et compos de confitures
spermatiques: comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes
pures, chastes et honnestes; mais aprs se dpucellent, et, par quelque
certain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se
rendent deshonnestes et lubriques.

--Feu M. de Bussy, qui estoit l'homme de son temps qui disoit des mieux,
et racontoit aussi plaisamment, un jour  la Cour, voyant une dame
veufve, grande, qui continuoit toujours le mestier d'amour, Et quoy,
dit-il, cette jument va-elle encore  l'estallon? Cela fut rapport 
la dame, qui luy en voulut mal mortel; ce que M. de Bussy sceut: Et
bien, dit-il, je say comme je feray mon accord et rabilleray cela.
Dites-luy, je vous prie, que je n'ay pas parl ainsi; mais bien j'ay
dit: Cette poultre[96] va-elle encore au cheval? Car je say bien
qu'elle n'est pas marrye de quoy je la tiens pour dame de joye, mais
pour vieille; et lorsqu'elle saura que je l'ay nomme _poultre_, qui
est une jeune cavalle, elle pensera que je l'ay encore en estime d'une
jeune dame. Par ainsi, la dame, ayant sceu cette satisfaction et
rabillement de paroles, s'appaisa, et se remit en amiti avec M. de
Bussy; dont nous en rismes bien. Toutefois elle avoit beau faire, car on
la tenoit tousjours pour une jument vieille et rpare, qui, toute
surage qu'elle estoit, hannissoit encore aux chevaux. Cette dame ne
ressembloit pas  une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant est
bonne compagne en son premier temps, et se jettant fort sur l'age, se
mit  servir Dieu en jeusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy
remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles  l'glise, et tant de
jeusnes  la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons
de la chair, Hlas! dit-elle, ils me sont tous passez; profrant ces
mots aussi piteusement que jamais fit Milo Crotoniates, ce fort et
puissant luiteur; lequel un jour estant descendu dans l'arene, ou le
champ des luiteurs, pour y voir l'esbat seulement, car il estoit devenu
fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne
vouloit point faire encore un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant et
retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfs et muscles,
il dit seulement: Hlas! ils sont morts. Si cette femme en eust fait
de mesme et se fust retrousse, le trait estoit pareil  celuy de Milo;
mais on n'y eust veu grand cas qui valust ny qui tentast. Un autre
pareil trait et mot au prcdent M. de Bussy fit un gentilhomme que je
say. Venant  la Cour, d'o il avoit est absent six mois, il vid une
dame qui alloit  l'Acadmie, qui estoit alors introduite  la Cour par
le feu Roy: Comment, dit-il, l'Acadmie dure encore? on m'avoit dit
qu'elle estoit abolie.--En doutez-vous, luy respondit un, si elle y va?
son magister luy apprend la philosophie, qui parle et traite du
mouvement perptuel.

--Une dame de par le monde rencontra bien mieux d'une autre  laquelle
on looit fort ses beautez, fors qu'elle avoit ses yeux immobiles,
qu'elle ne remuoit nullement. Pensez, dit-elle, que toute sa curiosit
est  mettre son mouvement au reste de son corps, et mesme  celuy du
mitan, sans le renvoyer  ses yeux. Or, si je voulois mettre par escrit
et tous les bons mots et bons contes que je say pour bien amplifier ce
sujet, je n'aurois jamais fait, et d'autant que j'ay d'autres pas 
faire je m'en dsiste, et concluray avec Bocace, cy-dessus allgu, que,
et filles, et maries, et veufves, au moins la plus grande part, tendent
toutes  l'amour.

Je ne veux point parler des personnes viles, ny des champs, ny de ville,
car telle n'a point est mon intention d'en escrire, mais des grandes,
pour lesquelles ma plume vole. Toutefois, si au vray on me demandoit mon
opinion, je dirois volontiers qu'il n'y a que les maries, tout hazard
et danger des marys  part, pour estre propres  l'amour et en tirer
prestement l'essence; car les marys les eschauffent tant, que, comme une
fournaise qui est souvent bien embrase, elles ne demandent que de la
matiere et du bois pour entretenir tousjours leur chaleur; et aussi qui
se veut bien servir de la lampe, il y faut mettre souvent de l'huile;
mais aussi garde le jarret, et les embusches de ces marys jaloux, o les
plus habiles bien souvent y sont attrapez! Toutefois il y faut aller le
plus sagement que l'on peut et le plus hardiment, et faire comme un Roy,
lequel, comme il estoit fort sujet  l'amour, et fort aussi respectueux
aux dames, et discret, et par consquent bien-aim et receu d'elles,
quand quelquefois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celuy
d'une autre dame qui l'attendoit, ainsi que je tiens de bon lieu, jamais
il n'y alloit, et fust-ce en ses galeries caches de Saint Germain,
Bloys et Fontainebleau, et petits degrs eschapatoires, et recoins, et
galletas de ses chasteaux, qu'il n'eust son valet-de-chambre favory, dit
Griffon, qui portoit son espieu devant luy avec le flambeau, et luy
aprs, son grand manteau devant les yeux ou sa robe de nuict, et son
espe sous le bras; et estant couch avec la dame, se faisoit mettre son
espieu et son espe auprs de son chevet, et Griffon  la porte bien
ferme, qui quelquefois faisoit le guet et quelquefois dormoit. Je vous
laisse  penser, si un grand roy prenoit si bien garde  soy (car il y
en a eu d'atrapez, et des roys et de grands princes); ce que les petits
compagnons auprs de ce grand doivent faire. Mais il y a de certains
presomptueux qui desdaignent tout; aussi sont-ils bien atrappez souvent.

--J'ay ouy conter que le roy Franois, ayant en main une fort belle dame
qui luy a longtemps dur, allant un jour inopin  ladite dame et en
heure inopine coucher avec elle, vint  frapper  la porte rudement,
ainsi qu'il devoit et avoit pouvoir, car il estoit maistre. Elle qui
estoit pour lors accompagne du sieur de Bonnivet, n'osa pas dire le mot
des courtisannes de Rome: _Non si parla, la signora  accompagnata_[97].
Ce fut  s'adviser l o son galand se cacheroit pour plus grande
seuret. Par cas c'estoit en est, o l'on avoit mis des branches et
feuilles dans la chemine, ainsi qu'est la coustume de France. Parquoy
elle luy conseille et l'advisa aussitost de se jeter dans la chemine,
et se cacher dans ces feuillages tout en chemise, que bien luy servit de
quoy ce n'estoit en hyver. Aprs que le Roy eut fait sa besogne avec la
dame, il voulut faire de l'eau; et se levant, la vint faire dans la
chemine, par faute d'autre commodit; dont il en eust si grande envie,
qu'il en arrosa le pauvre amoureux plus que si l'on luy eust jett un
sceau d'eau, car il l'en arrousa, en forme de chantepleure de jardin, de
tous costez, voire et sur le visage, par les yeux, par le nez, la
bouche, et par tout; possible en eschappa-t-il quelque goutte dans la
bouche. Je vous laisse  penser en quelle peine estoit ce gentilhomme,
car il n'osoit se remuer, et quelle patience et constance tout ensemble!
Le Roy, ayant fait, s'en alla, prit cong de la dame et sortit de la
chambre. La dame fit fermer par derrire, et appella son serviteur dans
son lict, l'eschauffa de son feu, et lui fit prendre chemise blanche: ce
ne fust pas sans rire aprs la grande apprhension; car s'il eust est
descouvert, et luy et elle estoient en trs-grand danger. Cette dame est
celle-l mesme laquelle estant fort amoureuse de M. de Bonnivet, en
voulant monstrer au Roy le contraire, qui en concevoit quelque petite
jalousie, elle luy disoit: Mais il est bon, Sire, de Bonnivet, qui
pense estre beau; et tant plus je luy dis qu'il l'est, tant plus il se
voit; et je me moque de luy, et par ainsi j'en passe mon temps, car il
est fort plaisant et dit de trs-bons mots, si bien qu'on ne sauroit
s'en garder de rire quand on est prs de luy, tant il raconte bien.
Elle vouloit par l monstrer au Roy que sa conversation ordinaire
qu'elle avoit avec luy n'estoit point l'aimer et en joir, ny pour
fausser compagnie au Roy. Ha! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces
ruses pour couvrir leurs amours qu'elles ont avec quelques-uns; elles en
disent du mal, s'en moquent devant le monde, et derrire n'en font pas
ce beau semblant, et cela s'appellent ruses et astuces d'amour.

--J'ay cogneu une trs-grande dame, laquelle, ayant veu un jour sa
fille, qui estoit l'une des belles du monde, estre en peine  cause de
l'amour d'un gentilhomme dont son frere estoit estomaqu, entr'autres
discours que la mre luy dit: H! ma fille, n'aimez plus cet homme-l;
il a si mauvaise grce et faon! il est si laid! il ressemble  un vray
pastissier de village. La fille s'en mit  rire et moquer, et applaudir
au dire de sa mre, et l'advoer pour semblance de pastissier de
village; mais qu'il eust un bonnet rouge, toutefois elle l'aimoit. Mais,
quelque temps aprs, qui fut environ six mois, elle le quitta pour en
avoir un autre. J'ay connu plusieurs dames qui ont dit pis que pendre
des femmes qui aimoient en lieux bas, comme leurs secrtaires, valets de
chambre et autres personnes basses, et dtestoient devant le monde cet
amour plus que poison; et toutefois elles s'y abandonnoient autant, ou
plus qu' d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusque l que,
devant le monde, elles se courroucent contre eux, les menacent, les
injurient; mais derrire elles s'en accommodent galamment. Ces femmes
ont tant de ruses! car, comme dit l'Espagnol, _mucho sabe la sorra; pero
sab mas la dama enamorada_; c'est  dire: Le renard sait beaucoup, mais
une dame amoureuse sait bien davantage. Quoy que fist cette dame
prcdente pour oster martel au roy Franois, si ne peut-elle tant faire
qu'il ne lui en restast quelques grains en teste: car, comme j'ay sceu,
et surquoy il me souvient, qu'une fois m'estant all pourmener 
Chambord, un vieux concierge qui estoit cans, et avoit est valet de
chambre du Roy Franois m'y reut fort honnestement; car il avoit ds ce
temps-l connu les miens  la Cour et aux guerres, et luy-mesme me
voulut monstrer tout; et m'ayant men  la chambre du Roy, il me monstra
un escrit au cost de la fenestre: Tenez, dit-il, lisez cela,
monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture du Roy mon maistre, en
voil. Et l'ayant leu en grandes lettres, il y avoit ce mot: Toute
femme varie. J'avois avec moy un fort honneste gentilhomme de Prigord,
mon amy, qui s'appeloit M. de Roche, qui me dit soudain: Pensez que
quelques-unes de ces dames qu'il aimoit le plus, et de la fidelit
desquelles il s'assuroit le plus, il les avoit trouves varier et luy
faire faux-bons, et en elles avoit dcouvert quelque changement dont il
n'estoit gures content, et, de despit, en avoit escrit ce mot. Le
concierge, qui nous ouyt, dit: C'est mon, vrayment, ne vous en pensez
pas moquer: car, de toutes celles que je luy ay jamais veues et
cogneues, je n'en ay veu aucune qui n'allast au change plus que ses
chiens de la meute  la chasse du cerf; mais c'estoit avec une voix fort
basse, car s'il s'en fust apperu, il les eust bien releves. Voyez,
s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys,
ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais
il faut qu'elles aillent au change et que ce grand roy les avoit bien
connues et exprimentes pour telles, et pour les avoir desbauches et
tires des mains de leurs marys, de leurs mres et de leurs libertez et
viduitez.

--J'ay cogneu une bien grande dame, veufve, qui en a fait de mesme: car,
encore qu'elle fust quasi adore d'un trs-grand, si falloit-il avoir
quelques menus autres serviteurs, afin de ne pas perdre toutes les
heures du temps et demeurer en oisivet; car un seul ne peut pas en ces
choses y vaquer ny fournir toujours: aussi que telle est la rgle de
l'amour, que la dame d'amour n'est pas pour un temps prfix, n'y aussi
pour une personne prfixe, ny seule arreste. Je m'en rapporte  cette
dame des _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, qui avoit trois
serviteurs au coup, et estoit si habile qu'elle les savoit tous trois
fort accortement entretenir.

--J'ay cogneu une dame, laquelle ayant est servie d'un fort honneste
gentilhomme, et puis en ayant est quitte au bout de quelque temps, se
vinrent  raconter de leurs amours passez. Le gentilhomme, qui voulut
faire du galant, lui dit: Et quoy! penseriez vous que vous seule
fussiez de ce temps ma maistresse? vous seriez bien estonne si, avec
vous, j'en avois eu deux autres? Elle luy respondit aussi-tost: Vous
seriez bien plus estonn si vous eussiez pens estre le seul mon
serviteur, car j'en avois bien trois autres pour rserve. Voil
comment un bon navire veut avoir tousjours deux ou trois ancres pour
bien s'affermir. Pour faire fin, vive l'amour pour les femmes! et, comme
j'ay trouv une fois dans les tablettes d'une trs-belle et honneste
dame qui habloit un peu l'espagnol et l'entendoit trs-bien, ce petit
refrain escrit de sa propre main, car je la connois trs-bien: _Hembra o
dama sin campagnero, esperana sin trabajo, y navio sine timon, nunca
pueden haser cosa que sea buena_; c'est--dire: Jamais femme ou dame
sans compagnon, ny esprance sans travail; ny navire sans gouvernail, ne
pourroient faire chose qui vaille. Ce refrain peut estre bon et pour la
femme et pour la veufve, et pour la fille; car et l'une et l'autre ne
peuvent rien faire de bon sans la compagnie de l'homme, ny l'esprance
que l'on a de les avoir n'est point tant agrable  les attrapper
aisment, comme avec un peu de peine et travail, rudesse et rigueur.
Toutefois la femme et la veufve n'en donnent pas tant que la fille,
d'autant que l'on dit qu'il est plus ais et facile de vaincre et
abattre une personne qui a est vaincue, abattue et renverse, que celle
qui ne le fust jamais; et qu'on ne prend point tant de travail et peine
 marcher par un chemin desj bien fray et battu, que par celuy qui n'a
jamais est fait ny trac: et de ces deux comparaisons je m'en rapporte
aux voyageurs et guerriers. Ainsi est-il des filles; car mesme il y en a
aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se marier, ains vivre
toujours en condition filiale; et si on leur demandoit pourquoy, C'est
ainsi, et telle est mon humeur, disent-elles. Aussi que Cybele, Junon,
Vnus, Thtis, Crs et autres desses du ciel, ont toutes mpris ce
nom de vierge, fors Pallas, qui prit du cerveau de Jupiter sa naissance,
faisant voir par-l que la virginit n'est qu'une opinion conue en la
cervelle. Aussi demandez  nos filles qui ne se marient jamais, ou, si
elles se marient, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort
surannes, pourquoy elles ne se marient. Parce, disent-elles, que je ne
le veux, et telle est mon humeur et mon opinion. Nous en avons veu aux
Cours de nos roys aucunes du temps du roy Franois. Madame la rgente
avoit une fille belle et honneste, qui s'appeloit Poupincourt, qui ne se
maria jamais, et mourut vierge de l'ge de soixante ans, comme elle
nasquit, car elle fut trs-sage. La Brelaudire est morte fille et
pucelle en l'ge de quatre-vingts ans, laquelle on a veu gouvernante de
madame d'Angoulesme estant fille. Mademoiselle de Charansonne de Savoye
mourut  Tours dernirement fille, et fut enterre avec son chapeau et
son habit blanc virginal, trs-solemnellement, en grande pompe,
solemnit et compagnie, en l'ge de quarante-cinq ans ou plus: et ne
faut point mettre en doute si c'estoit  faute de party, car, estant
l'une des belles et honnestes filles et sages de la Cour, je luy en ay
veu refuser de trs-bons et trs-grands. Ma soeur de Bourdeille, qui
est  la Cour fille de la Reyne, a refus de mesme de fort bons partis,
et jamais n'a voulu se marier ny ne le fera, tant elle est rsolue et
opiniastre de vivre et mourir fille et bien age; et s'est jusques ici
laisse vaincre  cette opinion, et a un bon age. J'ai veu l'infante de
Portugal, fille de la feue reyne Eleonor, en mesme rsolution, et est
morte fille et vierge en l'age de soixante ans ou plus. Ce n'est pas
faute de grandeur, car elle estoit grande en tout, ny par faute de
biens, car elle en avoit force, et mesme en France, o M. le gnral
Gourgues a bien fait ses affaires; ny pour faute de dons de nature, car
je l'ay vee  Lisbonne, en l'age de quarante-cinq ans, une trs-belle
et agrable fille, de bonne grace, de belle apparence, douce, agrable,
et qui mritoit bien un mary pareil  elle en tout, courtoise, et mesme
 nous autres Franais. Je le peux dire, pour avoir eu cet honneur
d'avoir parl  elle souvent et privement. Feu M. le grand prieur de
Lorraine, lorsqu'il mena ses galres du levant en ponant pour aller en
cosse, du temps du petit roy Franois, passant et sjournant  Lisbonne
quelques jours, la visita et vid tous les jours: elle le receut fort
courtoisement et se pleust fort en sa compagnie, et luy fit tout plein
de beaux prsents. Entre autres, elle luy bailla une chaisne pour pendre
sa croix, toute de diamants et rubis, et perles grosses proprement et
richement laboures; et pouvoit valoir de quatre  cinq mille escus, et
luy faisoit trois tours; car je croy qu'elle pouvoit bien valoir cela:
aussi l'engageoit-il toujours pour trois mille escus, ainsi qu'il fit
une fois  Londres, lorsque nous tournions d'cosse; mais aussitost en
France il l'envoya desengager, car il l'aimoit pour l'amour de la dame
de laquelle il estoit encaprici et fort pris: et croy qu'elle ne
l'aimoit pas moins, et que volontiers elle eust rompu son noeud
virginal pour luy; cela s'appelle par mariage, car c'estoit une
trs-sage et vertueuse princesse: et si diray-je bien plus, que, sans
les troubles qui commencrent en France, messieurs ses frres
l'attiroient et l'y tenoient. Il vouloit luy-mesme retourner avec ses
galres et reprendre mesme route, et revoir cette princesse, et luy
parler de nopces: et croy qu'il n'en fust point est esconduit, car il
estoit d'aussi bonne maison qu'elle, et extrait de grands roys comme
elle, et surtout l'un des beaux, des agrables, des honnestes et des
meilleurs de la chrestient; messieurs ses frres, principalement les
deux aisnez, car ils estoient les oracles de tous et conduisoient la
barque: je vis un jour qu'il leur en parloit, leur racontant son voyage
et les plaisirs qu'il avoit receus l, et les faveurs: ils vouloient
fort qu'il refist le voyage et y retournast encore, et luy conseilloient
de donner l, car le Pape en eust aussitost donn la dispense de la
croix: et, sans ces maudits troubles, il y alloit et en fust sorty, 
mon advis,  son honneur et contentement. La dite princesse l'aimoit
fort, et m'en parla en trs-bonne part, et le regretta beaucoup,
m'interrogeant de sa mort, et comme esprise, ainsi qu'il est ais, en
telle chose,  un homme un peu clairvoyant le connoistre.

--J'ay ouy dire une autre raison encore  une personne fort habile, je
ne dis fille ou femme, et possible avoit-elle expriment, pourquoy
aucunes filles sont si tardives de se marier. Elles disent que c'est
_propter mollitiem_; et ce mot _mollities_ s'interprte qu'elles sont si
molles, c'est--dire tant amatrices d'elles-mesmes et tant soucieuses de
se dlicater et se plaire seules en elles-mesmes, ou bien avec d'aucunes
de leur compagnie,  la mode lesbienne, et y prennent tel plaisir  part
elles, qu'elles pensent et croyent fermement qu'avec les hommes elles
n'en sauroient jamais tant tirer de plaisir; et, pour ce, se
contentent-elles en leur joye et savoureux plaisirs, sans se soucier des
hommes, ny de leurs accointances, ny du mariage. Ces filles ainsi
vierges et pucelles eussent est  Rome fort honores et fort
privilgies, jusques-l que la justice n'avoit pouvoir sur elles  les
sentencier  la mort: si bien que nous lisons que, du temps du
triumvirat, il y eut un snateur romain parmy les proscrits, qui fut
condamn  mourir, non luy seulement, mais toute sa ligne de luy
procre; et estant sur l'eschaffaut reprsente une sienne fille fort
belle et gentille, d'age pourtant non meure et encore trouve pucelle,
il fallut que le bourreau la dpucelast et la dvirginisast luy-mesme
sur l'eschaffaut; et puis ainsi pollue la repassa par le cousteau:
cruaut certes fort vilaine. Les vestales de mesme estoient
trs-honores et respectes, autant pour leur virginit que pour leur
religion: car si elles venoient le moins du monde  faillir de leurs
corps, elles estoient cent fois plus punies rigoureusement que quand
elles n'avoient pas bien gard le feu sacr car on les enterroit toutes
vives avec des pitis effroyables. Il se lit d'un Albinus, Romain, qui,
ayant rencontr hors de Rome quelques vestales qui s'en alloient  pied
en quelque part, il commanda  sa femme de descendre avec ses enfants de
son chariot, pour les y monter  parfaire leur chemin. Elles avoient
aussi telle authorit, que bien souvent ont elles est crues et
moyenneresses  faire l'accord entre le peuple de Rome et les
chevaliers, quand quelquefois ils avoient rumeur ensemble. L'empereur
Thodose les chassa de Rome par le conseil des chrestiens, envers lequel
empereur les Romains dputrent un Symmachus, pour le prier de les
remettre avec leurs biens, rentes et facultez qu'elles avoient grandes,
et telles, que tous les jours elles donnoient si grande quantit
d'aumosnes, qu'elles n'ont jamais permis  nul Romain ny estranger,
passant ou venant, de demander l'aumosne, tant leur pie charit
s'estendoit sur les pauvres: et toutefois Thodose ne les y voulut
jamais remettre. Elles s'appeloient vestales, de ce mot de _Vesta_, qui
signifie feu, lequel a beau tourner, virer, mouvoir, flamber, jamais ne
jette semence ny n'en reoit: de mesme la vierge. Elles duroient trente
ans ainsi vierges, au bout desquels se pouvoient marier; desquelles peu
sortant de l se trouvoient plus heureuses, ny plus ny moins que nos
religieuses qui se sont dvoiles et ont quitt leurs habits. Elles
estoient fort pompeuses et superbement habilles, lesquelles le pote
Prudence descrit gentiment, telles comme peuvent estre les chanoinesses
d'aujourd'huy de Mons en Hainault, et de Remiremont en Lorraine, qui se
marient. Aussi ce pote Prudence les blasme fort qu'elles alloient parmy
la ville dans des coches fort superbes, et ainsi si bien vestues aux
amphithtres, voir les jeux des gladiateurs et combattants  outrance
entre eux et des bestes sauvages, comme prenant grand plaisir  voir
ainsi les hommes s'entre tuer et rpandre le sang; et pour ce il supplie
l'Empereur d'abolir ces sanguinaires combats et si pitoyables
spectacles. Ces vestales, certes, ne devoient voir tels jeux; mais
pouvoient-elles dire aussi: Par faute d'autres jeux plus plaisants, que
les autres dames voyent et pratiquent, nous pouvons nous contenter en
ceux-cy.

--Quant  la condition de plusieurs veufves, il y en a aussi plusieurs
qui font l'amour de mesme que ces filles, ainsi que j'en ay cogneu
aucunes, et autres qui aiment mieux s'esbattre avec les hommes en
cachette, et en toute leur pleiniere volont, que leur estant sujettes
par mariage: pour ce, quand on en voit aucunes garder longement leurs
vidutez, il ne les en faut pas tant loer, comme l'on diroit, jusqu'
ce que l'on sache leur vie. C'est aprs, selon que l'on descouvre,
qu'il les en faut louer ou mespriser; car une femme, quand elle veut
desplier ses esprits, comme on dit, est terriblement fine, et mene
l'homme vendre au march sans qu'il s'en prenne garde; et, estant ainsi
fine, elle sait si bien ensorceller et esbloer les yeux et les penses
des hommes, qu'ils ne peuvent jamais gures bien connoistre leur bien;
car telle prendra-t-on pour une prude femme et confite en sapience, qui
sera une bonne putain, et joera son jeu si bien  point, et si 
couvert, qu'on n'y connoistra rien. Je say bien que plusieurs me
pourroient dire que j'ay obmis plusieurs bons mots et contes qui eussent
mieux encore embelly et annobly ce sujet. Je le vois; mais, d'ici au
bout du monde, je n'en eusse veu la fin; et, qui en voudra prendre la
peine de faire mieux, l'on luy aura grande obligation.

Or, mes dames, je fais fin, et m'excusez si j'ay dit quelque chose qui
vous offense. Je ne fus jamais n ny dress pour vous offenser ni
desplaire. Si je parle d'aucunes, je ne parle pas de toutes; et de ces
aucunes, je n'en parle que par noms couverts et point divulgus. Je les
cache si bien, qu'on ne s'en peut apercevoir, et le scandale n'en peut
tomber sur elles que par doutes et soupons, et non par vraye
apparence.




DISCOURS CINQUIME.

     Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant  faire l'amour comme
     les jeunes.


Puisque j'ay parl cy-devant des vieilles dames qui aiment  roussiner,
je me suis mis  faire ce discours. Par quoy j'accommence, et dit qu'un
jour moy, estant  la Cour d'Espagne, devisant avec une fort honneste et
belle dame, mais pourtant un peu aage, me dit ces mots: _Que ningunas
damas lindas, o allo menos pocas, se hazen viejas de la cinta hasta a
baxo_; que nulles dames belles, ou au moins peu, se font vieilles de la
ceinture jusques en bas. Sur quoy je luy demanday comment elle
l'entendoit, si c'estoit ou pour la beaut du corps de cette ceinture en
bas, qu'elle n'en diminuast aucunement par la vieillesse, ou pour
l'envie et l'appetit de la concupiscence qui vinssent  ne s'en
estreindre ny s'en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit
qu'elle l'entendoit et pour l'un et pour l'autre; car, quant  la
picqueure de la chair, disoit-elle, ne faut pas penser que l'on s'en
gurisse que par la mort, quoiqu'il semble que l'aage y vueille
rpugner; d'autant que toute femme belle s'aime extresmement, et en
s'aimant ce n'est point pour elle, mais pour autruy; et nullement
ressemble  Narcisus, qui, fat qu'il estoit, aim de soy et de soy-mesme
amoureux, abhorroit toutes autres amours. La belle femme ne tient rien
de cette humeur; ainsi que j'ay ouy raconter d'une trs-belle dame,
laquelle, s'aimant et se plaisant fort bien souvent seule et  part soy,
dans son lit se mettoit toute nu, et en toutes postures se contemploit,
s'admiroit et s'arregardoit lascivement, en se maudissant d'estre voe
 un seul qui n'estoit digne d'un si beau corps, entendant son mary
nullement gal  elle. Enfin elle s'enflamma tellement par telles
contemplations et visions qu'elle dit adieu  sa chastet et  son sot
voeu marital, et fit amour et serviteur nouveau. Voil donc comme la
beaut allume le feu et la flamme d'une dame, qui la transporte  ceux
qu'elle veut puis aprs, soit aux marys ou aux serviteurs, pour les
mettre en usage; aussi qu'un amour en amene un autre. De plus, estant
ainsi belle et recherche de quelqu'un, et qu'elle ne ddaigne de
respondre, la voil trousse: ainsi que Lays disoit que toute femme qui
ouvre la bouche pour dire quelque response douce  son amy, le coeur
s'y en va et s'ouvre de mesme. Davantage, toute belle et honneste femme
ne refuse jamais loange qu'on lui donne; et si une fois elle se plaist
ou permette d'estre loe en sa beaut, bonnes graces et gentilles
faons, ainsi que nous autres courtisans avons accoustum de faire pour
le premier assaut de l'amour, quoyqu'il tarde, avec la continu nous
l'emportons. Or est-il que toute belle femme s'estant une fois essaye
au jeu d'amour ne le desapprend jamais, et la continu luy est toujours
trs-douce et agrable; ny plus ny moins que, quand l'on a acoustum une
bonne viande, on se fasche fort de la laisser; et tant plus on va sur
l'aage, tant meilleure est-elle pour la personne, ce disent les
mdecins: aussi, tant plus la femme va sur l'aage, tant plus est friande
d'une bonne chair qu'elle a accoustum; et si sa bouche d'en haut y
prend de la saveur, sa bouche d'en bas aussi en prend bien autant; et la
friandise ne s'en oublie jamais ny ne s'en lasse par la charge des ans,
oui plustost bien par une longue maladie, ce disent les mdecins, ou
autres accidents: que si l'on s'en fasche pour quelque temps, pourtant
on la reprend bien.

L'on dit aussi que tous exercices dcroissent et diminuent par l'aage,
qui oste la force aux personnes pour les faire valoir, fors celui de
Vnus, qui se pratique trs-doucement, sans peine et sans travail dans
un mol et beau lit, et trs-bien  l'aise. Je parle pour la femme et non
pour l'homme,  qui pour cela tout le travail et corve eschoit en
partage. Luy donc, priv de ce plaisir, s'en abstient de bonne heure,
encor que ce soit en dpit de luy; mais la femme, en quelque aage
qu'elle soit, reoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute
matire; j'entends si on lui en veut donner: mais il n'y a si vieille
monture, si elle a dsir d'aller et veuille estre picque, qui ne trouve
quelque chevaucheur malautru; et quand bien une femme aage n'en
sauroit chevir bonnement, et n'en trouveroit  point comme en ses
jeunes ans, elle a de l'argent et des moyens pour en avoir au prix du
march, en de bons, comme j'ai ouy dire. Toutes marchandises qui
coustent faschent fort  la bourse, contre l'opinion d'Hliogabale, qui,
tant plus il acheptoit les viandes cheres, tant meilleures les
trouvoit-il; fors la marchandise de Vnus, laquelle tant plus couste,
tant plus plaist, pour le grand dsir que l'on a de bien faire valloir
la besogne et denre que l'on aura bien achepte; et le tallent que l'on
a en main, on le fait valloir au triple, voir au centuple, si l'on peut.
Ce fust ce que dist une courtisanne espagnole  deux braves cavaliers
espagnols qui prindrent querelle pour elle, et sortants de son logis
mirent les espes aux mains et se commencrent  battre: elle mit la
tte  la fenestre, et s'escria  eux: _Senores, mis amores se gagnan
con oro y plata, non con hierro_; c'est--dire: Messieurs, mes amours
se gagnent avec l'or et l'argent, et non avec le fer. Voil comme tout
amour bien achept est bon. Force dames et cavaliers qui ont trafiqu
tels march en savent bien que dire: d'allguer des exemples de
plusieurs dames qui ont brusl en leur vieillesse aussi bien qu'en
jeunesse, ou qui ont pass, ou, pour mieux dire, entretenu leurs feux
par seconds et nouveaux marys et serviteurs, ce seroit  moi maintenant
chose superflu, puis qu'ailleurs j'en ay allgu plusieurs; ci en
rapporteray-je icy aucuns, car la chose la requiert et sert  cette
cause.

--J'ai ouy parler d'une grande dame, qui rencontroit le mot aussi bien
que dame de son temps, laquelle, voyant un jour un jeune gentilhomme qui
avoit les mains trs-blanches, elle luy demanda ce qu'il faisoit pour
les avoir telles: il respondit en riant et gaussant, que le plus souvent
qu'il pouvoit il les frottoit de sperme. Voil, dit-elle donc, un
malheur pour moy, car il y a plus de soixante ans que j'en lave mon cas
(le nommant tout  trac), il est aussi noir que le premier jour; et si
je l'en lave encore tous les jours.

--J'ai ouy parler d'une dame d'assez bonnes annes, laquelle se voulant
remarier, en demanda un jour l'advis  un mdecin, fondant ses raisons
sur ce qu'elle estoit trs-humide et remplie de toutes mauvaises
humeurs, qui luy estoient venues et l'avoient entrenue depuis qu'elle
estoient veufve, ce qui ne luy estoit arriv du temps de son mary,
d'autant que, par les assidus exercices qu'ils faisoient ensemble, ces
humeurs s'asschoient et consommoient. Le mdecin, qui estoit bon
compagnon, et qui luy voulut en cela complaire, luy conseilla de se
remarier et de chasser les humeurs de son corps de cette faon, et qu'il
valloit mieux estre sche qu'humide. La dame pratiqua ce conseil, et
l'approuva trs-bien, toute suranne qu'elle estoit; mais je dis avec un
mary et un amoureux nouveau, qui l'aimoit bien autant pour l'amour du
bon argent que du plaisir qu'il tiroit d'elle: encore qu'il y ait
plusieurs dames aages avec lesquelles on prend bien autant de plaisir,
et y fait aussi bon et meilleur qu'avec les plus jeunes, pour en savoir
mieux l'art et la faon, et en donner le goust aux amants. Les
courtisannes de Rome et d'Italie, quand elles sont sur l'aage, tiennent
cette maxime, que _una galina vecchia f miglior brodo che
un'altra_[98]. Horace fait mention d'une vieille, laquelle s'agitoit et
se mouvoit, quand elle venoit l, de telle faon et si rudement et
inquitement, qu'elle faisoit trembler non-seulement le lit, mais toute
la maison. Voil une gente vieille! Les Latins appellent s'agiter ainsi
et s'esmouvoir, _subare  sue_, qu'est  dire une porque, ou truye. Nous
lisons de l'empereur Calicula, de toutes ses femmes qu'il eut il aima
Cezonnia, non tant par sa beaut qu'elle eut, ni d'aage florissant, car
elle estoit desja fort avance, mais  cause de sa grande lascivit et
palliardise qui estoit en elle, et la grande iudustrie qu'elle avoit
pour l'exercer, que la vieille saison et pratique luy avoit apporte,
laissant toutes les autres femmes, encor qu'elles fussent plus belles et
jeunes que celle-l; et la menoit ordinairement aux armes avec luy,
habille et arme en garon, et chevauchant de mesme cost  cost de
luy, jusques  la montrer souventes fois  ses amys toute nu, et leur
faire voir ses tours de souplesse et de paillardise. Il falloit bien
dire que l'aage n'eust rien diminu en cette femme de beau et de lascif,
puis qu'il l'aimoit tant. Neantmoins, avec tout ce grand amour qu'il lui
portoit, bien souvent, quand il l'embrassoit et touschoit  sa belle
gorge, il ne se pouvoit empescher de luy dire, tant il estoit sanglant:
Voil une belle gorge, mais aussi il est en mon pouvoir de la faire
couper. Hlas! la pauvre femme fut de mesme avec lui occise d'un coup
d'espe  travers le corps par un centenier, et sa fille brise et
accravante contre une muraille, qui ne pouvoit mais de la mchancet de
son pre.

--Il se lit encore de Julia, marastre de Caracalla, empereur, estant un
jour quasi par ngligence nue de la moiti du corps, et Caracalla la
voyant, il ne dit que ces mots: Ha! que j'en voudrois bien, s'il
m'estoit permis! Elle soudain respondit: S'il vous plaist, ne
savez-vous pas que vous estes empereur, et que vous donnez des loix et
non pas les recevez? Sur ce bon mot et bonne volont, il l'espousa et
se coupla avec elle. Pareilles quasi paroles furent donnes  l'un de
nos trois roys derniers, que je ne nommeray point. Estant espris et
devenu amoureux d'une fort belle et honneste dame, aprs lui avoir jett
des premires pointes et paroles d'amour, luy en fit un jour entendre sa
volont plus au long, par un honneste et trs-habile gentilhomme que je
say, qui, luy portant le petit poulet, se mit en son mieux dire pour la
persuader de venir l. Elle, qui n'estoit point sotte, se dfendit le
mieux qu'elle put, par force belles raisons qu'elle sceut bien allguer,
sans oublier sur-tout le grand, ou, pour mieux dire, le petit point
d'honneur. Somme, le gentilhomme, aprs force contestations, luy
demanda, pour fin, ce qu'elle vouloit qu'il dist au Roy? Elle, ayant un
peu song, tout  coup, comme d'une dsesprade, profra ces mots: Que
vous luy direz? dit-elle; autre chose, si-non que je say bien qu'un
refus ne fut jamais profitable  celuy ou  celle qui le fait  son Roy
ou  son souverain, et que bien souvent, usant de sa puissance, il sait
plustost prendre et commander que requrir et prier. Le gentilhomme, se
contentant de cette response, la porte aussitost au Roy, qui prit
l'occasion par le poil et va trouver la dame en sa chambre, laquelle,
sans trop grand effort de lutte, fut abattue. Cette response fut
d'esprit et d'envie d'avoir affaire  son Roy, encore qu'on die qu'il ne
fait pas bon se joer ni avoir affaire avec son Roy: il s'en faut ce
point, dont on ne s'en trouve jamais mal si la femme s'y conduit
sagement et constamment. Pour reprendre cette Julia, marastre de cet
empereur, il falloit bien qu'elle fust putain, d'aimer et prendre  mary
celui sur le sein de laquelle; quelque temps avant, il luy avoit tu son
propre fils; elle estoit bien putain celle-l et de bas coeur.
Toutesfois c'estoit grande chose que d'estre impratrice, et pour tel
honneur tout s'oublie. Cette Julia fut fort aime de son mary, encore
qu'elle fust bien fort en l'aage, n'ayant pourtant rien abattu de sa
beaut; car elle estoit trs-belle et trs-accorte, tmoins ses paroles,
qui lui haussrent bien le chevet de sa grandeur.

--Philippes-Maria, duc troisiesme de Milan, espousa en secondes nopces
Beatricine, veuve de feu Facin Cane, estant fort vieille; mais elle luy
porta en mariage quatre cents mille escus, sans les autres meubles,
bagues et joyaux, qui montoient  un haut prix, et qui effaoient sa
vieillesse; nonobstant laquelle fut souponne de son mary d'aller
ribauder ailleurs, et pour tel soupon la fit mourir. Vous voyez si la
vieillesse luy fit perdre le goust du jeu d'amour; pensez que le grand
usage qu'elle en avoit luy en donnoit encore l'envie.

--Constance, reyne de Sicile, qui, ds sa jeunesse, et toute sa vie,
n'avoit boug vestale du cul d'un cloistre en chastet, venant 
s'emanciper au monde en l'aage de cinquante ans, qui n'estoit pas belle
pourtant et toute dcrpite, voulut taster de la douceur de la chair et
se marier, et engrossa d'un enfant en l'aage de cinquante deux ans,
duquel elle voulut enfanter publiquement dans les prairies de Palerme, y
ayant fait dresser une tente et un pavillon exprs, afin que le monde
n'entrast en doute que son fruit fut appost: qui fust un des grands
miracles que jamais on ait veu depuis sainte Elisabeth. L'histoire de
Naples pourtant dit qu'on le reputa suppos. Si fut-il pourtant un grand
personnage; mais ce sont-ils ceux-l, la pluspart, des braves, que les
bastards, ainsi que me dit un jour un grand.

--J'ay cogneu une abbesse de Tarascon, soeur de madame d'Usez, de la
maison de Tallard, qui se deffroqua et sortit de religion en l'aage de
plus de cinquante ans, et se maria avec le grand Chanay, qu'on a veu
grand joeur  la Cour. Force autres religieuses ont fait de tels tours,
soit en mariage ou autrement, pour taster de la chair en leur aage
trs-meur. Si telles font cela, que doivent donc faire nos dames, qui y
sont accoutumes ds leurs tendres ans? la vieillesse les doit-elle
empescher qu'elles ne tastent ou mangent quelquefois de bons morceaux
dont elles en ont pratiqu l'usance si longtemps? Et que deviendroient
tant de bons potages restaurants, bouillons composez, tant d'ambresgris,
et autres drogues escaldatives et confortatives pour eschauffer et
conforter leur estomach, vieil et froid? Dont ne faut douter que telles
compositions, en remettant et entrenant leur dbile estomach, ne fassent
encore autre seconde opration sous bourre, qui les eschauffent dans le
corps et leur causent quelques chaleurs vnriennes; qu'il faut par
aprs expulser par la cohabitation et copulation, qui est le plus
souverain remde qui soit, et le plus ordinaire, sans y appeler
autrement l'advis des mdecins, dont je m'en rapporte  eux. Et qui
meilleur est pour elles, est, qu'estant aages et venues sur les
cinquante ans, n'ont plus de crainte d'engrosser, et lors ont pleiniere
et toute ample libert de se joer et recueillir les arrerages des
plaisirs, que possible aucunes n'ont os prendre de peur de l'enflure
de leur traistre ventre: de sorte que plusieurs y en a-t-il qui se
donnent plus de bon temps en leurs amours depuis cinquante ans en bas,
que de cinquante ans en avant. De plusieurs grandes et moyennes dames en
ay-je oy parler en telles complexions, jusques-l que plusieurs en ay-je
cogneu et ouy parler qui ont souhait plusieurs fois les cinquante ans
chargs sur elles pour les empescher de la groisse, et pour le faire
mieux sans aucune crainte ni escandale. Mais pouquoy s'en en
garderoient-elles sur l'aage? vous diriez qu'aprs la mort aucunes ont
quelque mouvement et sentiment de chair. Si faut-il que je fasse un
conte que je vais faire.

--J'ay eu d'autres fois un frere puisn qu'on appeloit le capitaine
Bourdeille, l'un des braves et vaillants capitaines de son temps. Il
faut que je die cela de luy, encore qu'il fust mon frre, sans offenser
la loange que je luy donne: les combats qu'il a faits aux guerres et
aux estaquades en font foy; car c'estoit le gentilhomme de France qui
avoit les armes mieux en la main: aussi l'appeloit-on en Piedmont l'un
des Rodomonts de-l. Il fut tu  l'assaut de Hesdin,  la derniere
reprise. Il fut ddi par ses pere et mere aux lettres, et pour ce il
fut envoy  l'aage de dix-huit ans en Italie pour estudier, et
s'arresta  Ferrare, pour ce que madame Rene de France, duchesse de
Ferrare, aimoit fort ma mere, et pour ce le retint l pour vaquer  ses
tudes, car il y avoit universit. Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny
propre, il n'y vaquoit gueres, ains plutost s'amusa  faire la cour et
l'amour: si bien qu'il s'amouracha fort d'une damoiselle franaise
veufve, qui estoit  madame de Ferrare, qu'on appeloit mademoiselle de
La Roche[99], et en tira de la joissance, s'entr'aimant si fort l'un et
l'autre, que mon frere, ayant est rappel de son pere, le voyant mal
propre pour les lettres, fallust qu'il s'en retournast. Elle qui
l'aimoit, et qui craignoit qu'il ne luy mesadvint, parce qu'elle sentoit
fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frere de l'emmener avec
luy en France, et en la cour de la reyne de Navarre, Marguerite,  qui
elle avoit est, et l'avoit donne  madame Rene lorsqu'elle fut
marie, et s'en alla en Italie. Mon frre, qui estoit jeune et sans
aucune considration, estant bien aise de cette bonne compagnie, la
conduisit jusques  Paris, o estoit pour lors la Reyne, qui fut fort
aise de la voir, car c'estoit la femme qui avoit le plus d'esprit et
disoit des mieux, et estoit une veufve belle et accomplie en tout. Mon
frre, aprs avoir demeur quelques jours avec ma grand-mere et ma mere,
qui estoient lors en sa Cour, s'en retourna voir son pere. Au bout de
quelque temps, se dgoustant fort des lettres, et ne s'y voyant propre,
les quitte tout  plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme,
o il acquit beaucoup d'honneur, et les pratiqua l'espace de cinq  six
mois sans venir  sa maison; au bout desquels il vint voir sa mre, qui
estoit lors  la Cour avec la reyne de Navarre, qui se tenoit lors 
Pau,  laquelle il fit rvrence ainsi qu'elle tournoit de vespres.
Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, luy fit une fort bonne
chere, et, le prenant par la main, le pourmena par l'glise environ une
heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres de Piedmont et
d'Italie, et plusieurs autres particularitez auxquelles mon frere
respondit si bien, qu'elle en fut satisfaite (car il disoit des mieux),
tant de son esprit que de son corps, car il estoit trs-beau
gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. Enfin, aprs l'avoir
entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et la complexion de
cette honorable princesse estoit de ne ddaigner les belles
conversations et entretiens des honnestes gens, de propos en propos,
tousjours en se pourmenant, vint prcisment arrester coy mon frere sur
la tombe de mademoiselle de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois
mois; puis le prit par la main et luy dit: Mon cousin (car ainsi
l'appeloit-elle, d'autant qu'une fille d'Albret avoit est marie en
notre maison de Bourdeille; mais pour cela je n'en mets pas plus grand
pot au feu, n'y n'en augmente davantage mon ambition), ne sentez-vous
point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?--Non, madame,
respondit-il.--Mais songez-y bien, mon cousin, lui rpliqua-elle. Mon
frre lui respondit: Madame, j'y ay bien song, mais je ne sens rien
mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme.--Or, je vous advise,
dit lors la Reyne, sans le tenir plus en suspens, que vous estes sur la
tombe et le corps de la pauvre mademoiselle de La Roche, qui est ici
dessous vous enterre, que vous avez tant aime; et puis que les ames
ont du sentiment aprs nostre mort, il ne faut pas douter que cette
honneste crature, morte de frais, ne se soit esmue aussi-tost que vous
avez est sur elle; et si vous ne l'avez senty  cause de l'espaisseur
de la tombe, ne faut douter qu'en soy ne se soit esmue et ressentie; et
d'autant que c'est un pieux office d'avoir souvenance des trespasss,
et mesme de ceux que l'on a aimez, je vous prie luy donner un _Pater
noster_ et un _Ave Maria_, et un _De profundis_, et l'arrousez d'eau
bnite; et vous acquerrez le nom de trs-fidle amant et d'un bon
chrestien. Je vous lairray donc pour cela, et pars. Et s'en va. Feu mon
frere ne faillit  ce qu'elle avoit dit, et puis l'alla trouver, qui luy
en fit un peu la guerre, car elle en estoit commune en tout bon propos
et y avoit bonne grace. Voil l'opinion de cette bonne princesse
laquelle la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis que par
crance,  mon advis. Ces propos gentils me font souvenir d'une pitaphe
d'une courtisanne qui est enterre  Rome  Nostre-Dame _del Populo_, o
il y a ces mots: _Quso, viator, ne me diutius calcatam, amplius
calces_: Passant, m'ayant tant de fois foule et trpe, je te prie ne
me trper ny ne me fouler plus. Le mot latin a plus de grace. Je mets
tout cecy plus pour rise que pour autre chose. Or, pour faire fin, ne
se faut esbahir si cette dame espagnole tenoit cette maxime des belles
dames qui se sont fort aimes, et ont aim et aiment, et se plaisent 
estre loues, bien qu'elles ne tiennent guieres du pass; mais pourtant
c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles
aiment plus, quand vous leur dites que ce sont tousjours elles, et
qu'elles ne sont nullement changes ny envieillies, et sur-tout qui ne
deviennent point vieilles de la ceinture jusqu'au bas.

J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame qui disoit un jour 
son serviteur: Je ne sais que dsormais la vieillesse m'apportera plus
grande incommodit (car elle avoit cinquante-cinq ans); mais Dieu merci,
je ne le fis jamais si bien comme je le fais, et n'y pris jamais tant de
plaisir; que si cecy dure et continu jusqu' mon extreme vieillesse, je
ne m'en soucie d'elle autrement, ny ne plains point le pass. Or,
touchant l'amour et la concupiscence, j'ay allgu ici et ailleurs assez
d'exemples, sans en tirer davantage sur ce sujet. Venons maintenant 
l'autre maxime, touchant cette beaut des belles femmes qui ne se
diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas. Certes, sur cela,
cette dame espagnole allgua plusieurs belles raisons et gentilles
comparaisons, accomparant ces belles dames  ces beaux, vieux et
superbes difices qui ont est, desquels la ruine en demeure encor
belle; ainsi que l'on voit  Rome, en ces orgueilleuses antiquitez, les
ruines de ces beaux palais, ces superbes colisses et grands termes,
qui monstrent bien encore quels ont est, donnent encore admiration et
terreur  tout le monde, et la ruine en demeure admirable et
espouvantable; si-bien que sur ces ruines ont y bastit encore de
trs-beaux difices, monstrant que les fondements en sont meilleurs et
plus beaux que sur d'autres nouveaux: ainsi que l'on voit souvent aux
massonneries que nos bons architectes et massons entreprennent; et s'ils
trouvent quelques vieilles ruines et fondements, ils bastissent
aussi-tost dessus, et plus-tost que sur de nouveaux. J'ay bien veu aussi
souvent de belles galleres et navires se bastir et se refaire sur de
vieux corps et de vieilles carennes, lesquelles avoient demeur
long-temps dans un port sans rien faire, qui valloient bien autant que
celles que l'on bastissoit et charpentoit tout  neuf, et de bois neuf
venant de la forest. Davantage, disoit cette dame espagnole, ne void-on
pas souvent les sommets des hautes tours par les vents, les orages, les
tonnerres estre emportez, dfraudez et gastez, et le bas demeurer sain
et entier? car tousjours  telles hauteurs telles tempestes s'adressent;
mesmes les vents marins minent et mangent les pierres d'enhaut, et les
concavent plustost que celles du bas, pour n'y estre si exposes que
celles d'enhaut. De mesme, plusieurs belles dames perdent le lustre et
la beaut de leurs beaux visages par plusieurs accidents, ou de froid ou
de chaud, ou de soleil et de lune, et autres, et, qui pis est, de
plusieurs fards qu'elle y applicquent, pensans se rendre plus belles, et
gastent tout; au lieu qu'aux partis d'enbas n'y applicquent autre fard
que le naturel spermatic, n'y sentant ni froid, ny pluye, ny vent, ny
soleil, ny lune, qui n'y touchent point. Si la chaleur les importune,
elles s'en savent bien garantir et se raffraischir; de mesmes remdient
au froid en plusieurs faons: tant d'incommoditez et peines y a-t-il 
garder la beaut d'enhaut, et peu  garder celle d'enbas: si-bien
qu'encore qu'on ayt veu une belle femme se perdre par le visage, ne faut
prsumer qu'elle soit perdu par le bas, et qu'il n'y reste encor
quelque chose de beau et de bon, et qu'il n'y fait point mauvais bastir.

--J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit est trs-belle et bien
adonne  l'amour: un de ses serviteurs anciens l'ayant perdu de veu
l'espace de quatre ans, pour quelque voyage qu'il entreprit, duquel
retournant, et la trouvant fort change de ce beau visage qu'il luy
avoit veu autres fois, et par ce en devint fort dgoust et reffroidy,
qu'il ne la voulut plus attaquer, ny renouveller avec elle le plaisir
pass. Elle le recogneut bien, et fit tant qu'elle trouva moyen qu'il la
vint voir dans son lict; et, pour ce, un jour elle contrefit de la
malade, et lui l'estant venu voir sur jour, elle luy dit: Je say
bien, monsieur, que vous me desdaignez  cause de mon visage chang par
mon aage; mais tenez, voyez (et sur ce elle luy descouvrit toute la
moiti du corps nud en bas) s'il y a rien de chang l; si mon visage
vous a tromp, cela ne vous trompe pas. Le gentilhomme la contemplant,
et la trouvant par-l aussi belle et nette que jamais, entra aussitost
en apptit, et mangea de la chair qu'il pensoit estre pourrie et gaste.
Et voil, dit la dame, monsieur, voil comme vous autres estes trompez.
Une autre fois, n'adjoustez plus de foy aux menteries de nos faux
visages; car le reste de nos corps ne les ressemble pas toujours. Je
vous apprens cela. Une dame comme celle-l, estant ainsi devenus
change de beau visage, fut en si grand colre et despit contre luy,
qu'elle ne le voulut oncques plus jamais mirer dans son miroir, disant
qu'il en estoit indigne; et se faisoit coiffer  ses femmes, et, pour
rcompense, se miroit et s'arregardoit par les parties d'en-bas, y
prenant autant de dlectation comme elle avoit fait par le visage
autresfois.

--J'ay ouy parler d'une autre dame, qui, tant qu'elle couchoit sur jour
avec son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une
fine toile d'Hollande, de peur que, la voyant au visage, le haut ne
refroidist et empeschast la batterie du bas, et ne s'en degoustast; car
il n'y avoit rien  dire au bas du beau pass. Sur quoy il y eut une
fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, 
laquelle un jour son mary luy demandant pourquoy son poil d'en-bas
n'estoit pas devenu blanc et chenu comme celuy de la teste: H,
dit-elle, le meschant traistre qu'il est, qui a fait la folie, ne s'en
ressent point, ny ne la boit point. Il la fait sentir et boire 
d'autres de mes membres et  ma teste; d'autant qu'il demeure toujours,
sans changer, et en mesme estat et vigueur, en mesme disposition, et
sur-tout en mesme chaud naturel, et a mesme appetit et sant, et non des
autres membres, qui en ont pour luy des maux et des douleurs, et mes
cheveux qui en sont devenus blancs et chenus. Elle avoit raison de
parler ainsi; car cette partie leur engendre bien des douleurs, des
gouttes et des maux, sans que leur gallant du mitan s'en sente; et, pour
trop estre chaudes  cela, ce disent les mdecins, deviennent ainsi
chenus. Voil pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par-l
en toutes les deux faons.

--J'ay ouy raconter  aucuns qui les ont pratiques, jusques aux
courtisannes, qui m'ont asseur n'en avoir veu gures de belles estres
venues vieilles par-l: car tout le bas et mitan, et cuisses et jambes,
avoient le tout beau, et la volont et la disposition pareille au pass.
Mesmes j'en ay ouy parler  plusieurs marys qui trouvoient leurs
vieilles (ainsi les appeloient-ils) aussi belles par le bas comme
jamais, en vouloir, en gaillardise, en beaut, et aussi volontaires, et
n'y trouvoient rien de chang que le visage; et aimoient autant coucher
avec elles qu'en leurs jeunes ans. Au reste, combien y a-t-il d'hommes
qui aiment autant de vieilles dames pour monter dessus plustost que sur
des jeunes; tout ainsi comme plusieurs qui aiment mieux des vieux
chevaux, soit pour le jour d'un bon affaire, soit pour le mange et pour
le plaisir, qui ont est si bien appris en leur jeunesse, qu'en leur
vieillesse vous n'y trouverez rien  dire, tant ils ont est bien
dresss, et ont continu leur gentille addresse.

--J'ay veu  l'escurie de nos roys le cheval qu'on appelloit _le
Quadragant_, dress du temps du roy Henry. Il avoit plus de vingt-deux
ans; mais encore, tout vieux qu'il estoit, il faisoit trs-bien et
n'avoit rien oubli; si bien qu'il donnoit encore  son roy, et  tous
ceux qui le voyoient manier, du plaisir bien grand. J'en ay veu faire de
mesmes  un grand coursier qu'on appeloit _le Gonzague_, du haras de
Mantou, et estoit contemporain du Quadragant. J'ay veu _le Moreau
superbe_, qui avoit est mis pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui
avoit la charge du haras du Roy, me le monstra  Mun, un jour que je
passay par-l, aller  deux pas et un sault, et  voltes, aussi bien que
lorsque M. de Carnavallet l'eut dress, car il estoit  luy; et feu M.
de Longueville luy en voulut donner trois mille livres de rente; mais le
roy Charles ne le voulut pas, qui le prit pour luy, et le rcompensa
d'ailleurs. Une infinit d'autres en nommerois-je, mais je n'aurois
jamais fait, m'en remettant aux braves escuyers, qui en ont prou veu. Le
feu roy Henry, au camp d'Amiens, avoit choisi pour son jour de bataille
_le Bay de la Pay_, un trs-beau et fort courcier et vieux; et mourut de
la fivre, par le dire des plus experts mareschaux, au camp d'Amiens; ce
qu'on trouva estrange. Feu M. de Guise envoya querir en son haras
d'Esclairon _le Bay Samson_, qui servoit l d'estalon, pour le servir en
la bataille de Dreux, o il le servit trs-bien. Aux premieres guerres,
feu M. le prince prit dans Mun vingt-deux chevaux qui servoient-l
d'estalons, pour s'en servir en ses guerres, et les dpartit aux uns et
aux autres des seigneurs qui estoient avec luy, s'en estant rserv sa
part; dont le brave Avaret eut un courcier que M. le connestable avoit
donn au roy Henry, et l'appeloit-on _le Compere_: tout vieux qu'il
estoit, jamais n'en fut veu un meilleur, et son maistre le fit trouver
en de bons combats, qui luy servit trs-bien. Le capitaine Bourdet eut
le Turc, sur lequel le feu roy Henry fut bless et tu, que feu M. de
Savoye luy avoit donn, et l'appelloit-on _le Malheureux_: et
s'appelloit ainsi quand il fut donn au Roy, ce qui fut un trs-mauvais
prsage pour le Roy. Jamais il ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut
en sa vieillesse: aussi son maistre, qui estoit un des vaillants
gentilshommes de France, le faisoit bien valloir. Bref, tout tant qu'il
en eust de ces estalons, jamais l'aage m'empescha qu'ils ne servissent
bien  leurs maistres,  leur prince et  leur cause. Ainsi sont
plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais: aussi dit-on que
jamais bon cheval ne devint rosse. De mesme sont plusieurs dames, qui en
leur vieillesse valent bien autant que d'autres en leur jeunesse, et
donnent bien autant de plaisir, pour avoir est en leur temps trs-bien
apprises et dresses; et volontiers telles leons mal-aisment
s'oublient: et ce qui est le meilleur, c'est qu'elles sont fort
librales et larges  donner pour entretenir leurs chevaliers et
cavalcadours, qui prennent plus d'argent et veulent plus grand entretien
pour monter sur une vieille monture que sur une jeune; qui est au
contraire des escuyers, qui n'en prennent tant des chevaux dresss que
des jeunes et  dresser: ainsi la raison en cela le veut.

Une question sur le sujet des dames aages ay-je veu faire,  savoir
quelle gloire plus grande y a-t-il  desbaucher une dame aage et en
joir, ou une jeune. A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour la vieille,
et disoient que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse, sont de
soy assez toutes desbauches et aises  perdre; mais la sagesse et la
froideur qui semblent estre en la vieillesse, malaisment se
peuvent-elles corrompre; et qui les corrompt en est en plus belle
rputation. Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit et se
glorifioit fort de quoy les philosophes alloient si souvent la voir et
apprendre  son eschole, plus que de tous autres jeunes gens et fols qui
allassent. De mesme Flora se glorifioit de voir venir  sa porte de
grands snateurs romains, plustost que de jeunes fols chevaliers. Ainsi
me semble-t-il que c'est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit
estre aux vieilles personnes, pour le plaisir et contentement. Je m'en
rapporte  ceux qui l'ont expriment, dont aucuns ont dit qu'une
monture dresse est plus plaisante qu'une farouche et qui ne sait pas
seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand aise
peut-on avoir en l'ame quand on voit entrer dans une salle du bal, dans
des chambres de la Reyne, ou dans une glise, ou une autre grande
assemble, une dame aage de grande qualit et d'_alta guisa_[100],
comme dit l'Italien, et mesmes une dame d'honneur de la Reyne ou d'une
princesse, ou une gouvernante des damoiselles ou filles de la Cour, que
l'on prend, et l'on met en cette digne charge pour la tenir sage? On la
verra qui fait la mine de la prude, de la chaste, de la vertueuse, et
que tout le monde la tient ainsi pour telle,  cause de son aage, et,
quand on songe en soy, et qu'on le dit  quelque sien fidle compagnon
et confident: La voyez-vous-l en sa faon grave, sa mine sage et
ddaigneuse et froide, qu'on diroit qu'elle ne feroit pas mouvoir une
seule goutte d'eau? Hlas! quand je la tiens couche en son lict, il n'y
a giroette au monde qui se reme et se revire si souvent et si
agilement que font ses reins et ses fesses. Quant  moi, je croy que
celuy qui a pass par-l et le peut dire, qu'il est trs-content en soy.
Ha! que j'en ay cogneu plusieurs de ces dames en ce monde, qui
contrefaisoient leurs dames sages, prudes et censoriennes, qui estoient
trs-dbordes et vnriennes quand venoient-l, et que bien souvent on
abattoit plustost qu'aucunes jeunes, qui par trop peu ruses, craignent
la lutte! Aussi dit-on, qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes pour
chasser et porter  manger  leurs petits.

Nous lisons que jadis plusieurs empereurs romains se sont fort dlectez
 dbauscher et repasser ainsi ces grandes dames d'honneur et de
rputation, autant pour le plaisir et contentement, comme certes il y en
a plus qu'en des infrieures, que pour la gloire et honneur qu'il
s'attribuoient de les avoir desbauches et suppdites: ainsi que j'en
ay cogneu de mon temps plusieurs seigneurs, princes et gentilshommes,
qui s'en sont sentis trs-glorieux et trs-contents dans leur ame, pour
avoir fait de mesme. Jules Csar et Octave son successeur sont est
fort ardents  telles conquestes, ainsi que j'ay dit cy-devant; et aprs
eux Calligula, lequel, conviant  ses festins les plus illutres dames
romaines avec leurs marys, les contemplant et considrant fort fixement;
mesmes avec la main leur levoit la face, si aucunes de honte la
baissoient pour se sentir dames d'honneur et de rputation, ou bien
d'autres qui voulussent les contrefaire, et des fort prudes et chastes,
comme certainement y en pouvoit avoir peu s temps de ces empereurs
dissolus; mais il falloit faire la mine et en estre quitte pour cela,
autrement le jeu ne fust est bon, comme j'en ay veu faire de mesmes 
plusieurs dames. Celles aprs qui plaisoient  ce monsieur l'Empereur,
les prenoit privment et publiquement prs de leurs marys, et, les
sortant de la salle, les menoit en une chambre, o il en tiroit d'elles
son plaisir ainsi qu'il luy plaisoit: et puis les retournoit en leur
place se rasseoir, et devant toute l'assemble looit leurs beautez et
singularitez qui estoient en elles caches, les spcifiant de part en
part; et celles qui avoient quelques tares, laideurs et deffectuositez,
ne les celoit nullement, ains les descrioit et les dclaroit, sans rien
dguiser ni cacher. Nron fut aussi curieux, qui pis est encore, de voir
sa mre morte, la contempler fixement, et manier tous ses membres,
loant les uns et vituprant les autres. J'en ay ouy compter de mesme
d'aucuns grands seigneurs chrtiens, qui ont bien cette mesme curiosit
envers leurs meres mortes. Ce n'estoit pas tout de ce Calligula; car il
racontoit leurs mouvements, leurs faons lubriques, leur maniements et
leurs airs qu'elles observoient en leur mange, et surtout de celles qui
avoient est sages et modestes, ou qui les contrefaisoient ainsi 
table: car, si  la couche elles en vouloient faire de mesme, il ne faut
point douter si le cruel ne les menassoit de mort si elles ne faisoient
tout ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir; et puis
aprs les scandalisoit ainsi qu'il luy plaisoit, aux dpens et rise
commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et
sages, comme il y en pouvoit avoir, ou faire des hypocrites, et
contrefaire les _donne da ben_, estoient tout  trac divulgues rputes
bonnes vesses et ribaudes; ce qui n'estoit pas mal employ, de les
dcouvrir pour telles qu'elles ne vouloient qu'on les cogneust. Et qui
estoit le meilleur, c'estoient, comme j'ay dit, toutes grandes dames,
comme femmes de consuls, dictateurs, prteurs, questeurs, snateurs,
censeurs, chevaliers, et d'autres de trs-grands estats et dignitez;
ainsi que nous pouvons dire aujourd'huy en notre chrestient les reynes,
qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puis qu'ils commandoient
 tout le monde; les princesses grandes et moyennes, les duchesses
grandes et petites, les marquises et marquisottes, les comtesses et
contines, les baronnesses et chevaleresses, et autres dames de grand
rang et riche toffe: sur quoy il ne faut douter que, si plusieurs
empereurs et roys en pouvoient faire de mesme envers telles grandes
dames, comme cet empereur Calligula, ne le fissent; mais ils sont
chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les yeux, ses saints
commandements, leur conscience, leur honneur, le diffame des hommes, et
leurs marys; car la tyrannie seroit insupportable  des coeurs
gnreux. En quoy certes les roys chrestiens sont fort  estimer et
loer, de gaigner l'amour des belles dames plus par douceur et amiti
que par force et rigueur; et la conqueste en est beaucoup plus belle.

J'ai ouy parler de deux grands princes qui se sont fort pleus 
descouvrir ainsi les beautez, gentillesses et singularitez de leurs
dames, aussi leurs difformitez, tares et deffauts, ensemble leurs
manges, mouvements et lascivetez, non en public pourtant, comme
Galligula, mais en priv avec leurs grands amys particuliers. Et voil
le gentil corps de ces pauvres dames bien employ; pensant bien faire et
joer pour complaire  leurs amants, sont dcries et brocardes.

Or, afin de reprendre encore nostre comparaison, tout ainsi que l'on
voit de beaux difices bastis sur meilleurs fondements et de meilleures
pierres et matire les uns plus que les autres, et pour ce durer plus
longuement en leur beaut et gloire; aussi y a-t-il des corps de dames
si bien complexionnez et composez, et empraints en beautez, qu'on void
volontiers le temps n'y gagner tant comme sur d'autres, ny les miner
aucunement.

--Il se fit qu'Artaxerces, entre toutes ses femmes qu'il eut, celle
qu'il aima le plus fut Astasia, qui estoit fort aage, et toutesfois
trs-belle, qui avoit t putain de son feu frre Daire. Son fils en
devint si fort amoureux, tant elle estoit belle nonobstant l'aage, qu'il
la demanda  son pre en partage, aussi-bien que la part du royaume. Le
pre, par jalousie qu'il en eut, et qu'il participast avec luy ce bon
boucon, la fit prestresse du Soleil, d'autant qu'en Perse celles qui ont
tel estat se voent du tout  la chastet.

--Nous lisons dans l'histoire de Naples, que Ladislas Hongre et roy de
Naples, assigea dans Tarente la duchesse Marie, femme de feu Rammondelo
de Balzo, et, aprs plusieurs assauts et faits d'armes, la prit par
composition avec ses enfants, et l'espousa, bien qu'elle fust aage,
mais trs-belle, et l'emmena avec soy  Naples; et fut appele la reyne
Marie, fort aime de luy et chrie.

--J'ay veu madame la duchesse de Valentinois, en l'aage de soixante-dix
ans, aussi belle de face, aussi fraische et aussi aimable comme en
l'aage de trente ans: aussi fut-elle fort aime et servie d'un des
grands roys et valeureux du monde. Je le peux dire franchement, sans
faire tort  la beaut de cette dame, car toute dame aime d'un grand
roy, c'est signe que perfection habite et abonde en elle, qui la fait
aimer: aussi la beaut donne des cieux ne doit estre espargne aux
demy-dieux. Je vis cette dame, six mois avant qu'elle mourust, si belle
encor, que je ne sache coeur de rocher qui ne s'en fust meu, encore
qu'auparavant elle s'estoit rompue une jambe sur le pav d'Orlans,
allant et se tenant  cheval aussi dextrement et dispostement comme elle
avoit fait jamais; mais le cheval tomba et glissa sous elle. Et, pour
telle rupture et maux et douleurs qu'elle endura, il eust sembl que sa
belle face s'en fust change; mais rien moins que cela, car sa beaut,
sa grce, sa majest, sa belle apparence, estoient toutes pareilles
qu'elle avoit toujours eu: et surtout elle avoit une trs-grande
blancheur, et sans se farder aucunement: mais on dit bien que tous les
matins elle usoit de quelques bouillons composez d'or potable et autres
drogues que je ne say pas comme les bons mdecins et subtils
apoticaires. Je crois que si cette dame eust encor vescu cent ans,
qu'elle n'eust jamais vieilly, fust du visage, tant il estoit bien
compos, fust du corps, cach et couvert, tant il estoit de bonne trempe
et belle habitude. C'est dommage que la terre couvre ces beaux corps!
J'ai veu madame la marquise de Rothelin, mere  madame la douairiere,
princesse de Cond et de feu M. de Longueville, nullement offense en sa
beaut ny du temps, ny de l'aage, et s'y entretenir en aussi belle fleur
qu'en la premire, fors que le visage luy rougissoit un peu sur la fin;
mais pourtant ses beaux yeux, qui estoient des nompareils du monde, dont
madame sa fille en a hrit, ne changrent oncques, et aussi prests 
blesser que jamais. J'ai veu madame de La Bourdesiere, depuis en
secondes nopces mareschale d'Aumont, aussi belle sur ses vieux jours que
l'on eust dit qu'elle estoit en ses plus jeunes ans; si-bien que ses
cinq filles, qui ont est des belles, ne l'effaoient en rien: et
volontiers, si le choix fust t  faire, eust-on laiss les filles pour
prendre la mre; et si avoit eu plusieurs enfants: aussi estoit-ce la
dame qui se contregardoit le mieux, car elle estoit ennemie mortelle du
serain et de la lune, et les fuyoit le plus qu'elle pouvoit; le fard
commun, pratiqu de plusieurs dames, luy estoit incogneu. J'ay veu, qui
est bien plus, madame de Mareuil, mre de madame la marquise de
Mezieres, et grand-mre de la princesse Dauphin, en l'aage de cent ans,
auquel mourut, aussi dispote, fraische et belle et saine qu'en l'aage de
cinquante ans: 'avoit est une trs-belle femme en sa jeune saison. Sa
fille, madame la dite marquise, avoit est telle, et mourut ainsi, mais
non si aage de vingt ans, et la taille lui appetissa un peu. Elle
estoit tante de madame de Bourdeille, femme  mon frre aisn, qui lui
portoit pareille vertu; car, encore qu'elle eust pass cinquante-trois
ans et ait eu quatorze enfants, on diroit, comme ceux qui la voyent sont
de meilleur jugement que moy et l'asseurent, que ces quatre filles
qu'elle a auprs d'elle se monstrent ses soeurs: aussi void-on souvent
plusieurs fruits d'hyver et de la dernire saison, se parangonner  ceux
d'est et se garder, et estre aussi beaux et savoureux, voire plus.
Madame l'admiralle de Brion, et sa fille, madame de Barbezieux, ont est
aussi trs-belles en vieillesse. L'on me dit dernierement que la belle
Paule de Toulouse, tant renomme de jadis, est aussi belle que jamais,
bien qu'elle ait quatre-vingts ans, et n'y trouve-t-on rien chang, ny
en sa haute taille ny en son beau visage. J'ai veu madame la prsidente
Comte de Bordeaux, tout de mesme et en pareil aage, et trs-aimable et
dsirable: aussi avoit-elle beaucoup de perfections. J'en nommerois tant
d'autres, mais je n'en pourrois faire la fin.

--Un jeune cavalier espagnol parlant d'amour  une dame aage, mais
pourtant encore belle, elle luy respondit: _A mis completas pesta manera
me habla V. M.?_ Comment  mes complies me parlez vous ainsi? Voulant
signifier par les complies son aage et dclin de son beau jour, et
l'approche de sa nuict. Le cavalier luy respondit: _Sus completas valen
mas, y son mas graciosas, que las horas de prima de qualquier otra
dama_. Vos complies vallent plus, et sont plus belles et gracieuses que
les heures de prime de quelque autre dame qu soit. Cette allusion est
gentille. Un autre parlant de mesme d'amour  une dame aage, et l'autre
luy remonstrant sa beaut flestrie, qui pourtant ne l'estoit trop, il
luy respondit: _Alas visperas se cognosce la fiesta_: A vespres la
feste se connoist. On voit encore aujourd'huy madame de Nemours, jadis
en son avril la beaut du monde, faire affront au temps, encore qu'il
efface tout. Je la puis dire telle, et ceux qui l'ont veu avec moy, que
'a est la plus belle femme, en ses jours verdoyants, de la
chrestient. Je la vis un jour danser comme j'ay dit ailleurs, avec la
reyne d'Escosse, elles deux toutes seules ensemble et sans autres dames
de compagnie, et par ce caprice, que tous ceux et celles qui les
advisoient danser ne sceurent juger qui l'emportoit en beaut, et
eust-on dit, ce dit quelqu'un, que c'estoient les deux soleils assemblez
qu'on lit dans Pline avoir apparu autrefois pour faire esbahir le monde.
Madame de Nemours, pour lors madame de Guise, monstroit la taille la
plus riche; et, s'il m'est loisible ainsi de dire, sans offenser la
reyne d'Escosse, elle avoit la majest plus grave et apparente, encor
qu'elle ne fust reyne comme l'autre; mais elle estoit petite-fille de ce
grand roy Pere du peuple, auquel elle ressembloit en beaucoup de traits
du visage, comme je l'ay veu pourtrait dans le cabinet de la reyne de
Navarre, qui monstroit bien en tout quel roy il estoit. Je pense avoir
est le premier qui l'ay appele du nom de petite-fille du roy Pere du
peuple, et ce fut  Lyon quand le Roy tourna de Pologne, et bien souvent
l'y appelois-je: aussi me faisoit-elle cet honneur de le trouver bon, et
l'aimer de moy. Elle estoit certes vraye petite-fille de ce grand roy,
et sur-tout en bont et beaut; car elle a est trs-bonne, et peu ou
nul se trouve  qui elle ayt fait mal ny desplaisir, et si en a eu de
grands moyens du temps de sa faveur, c'est--dire que celle de feu M. de
Guise son mary, qui a eu grand crdit en France. Ce sont donc deux
trs-grandes perfections qui ont est en cette dame, que bont et
beaut, et que toutes deux elle a trs-bien entretenu jusques icy, et
pour lesquelles elle a espous deux honnestes marys, et deux que peu ou
point en eust-on trouv de pareils; et s'il s'en trouvoit encore un
pareil et digne d'elle, et qu'elle le voulust pour le tiers, elle le
pourroit encor user, tant elle est encor belle. Aussi qu'en Italie l'on
tient les dames ferraroises pour de bons et friands morceaux, dont est
venu le proverbe, _pota ferraresa_, comme l'on dit _cazzo mantouan_.
Sur-quoy, un grand seigneur de ce pays-l pourchassant une fois une
belle et grande princesse de nostre France, ainsi qu'on le looit  la
cour de ses belles vertus, valeurs et perfection pour la mriter, il y
eut feu M. Dau, capitaine des gardes escossaises, qui rentra mieux que
tous, en disant. Vous oubliez le meilleur, _cazzo mantuan_. J'ay ouy
dire un pareil mot une fois, c'est que le duc de Mantou qu'on appeloit
le Gobin[101], parce qu'il estoit fort bossu, vouloit espouser la
soeur de l'empereur Maximilian, il fut dit  elle qu'il estoit ainsi
fort bossu. Elle respondit, dit-on: _Non importa purche la campana
habbia qualche diffetto, ma ch' el sonaglio sia buono_[102]; voulant
entendre le _cazzo mantuan_. D'autres disent qu'elle ne profera le mot,
car elle estoit trop sage et bien apprise; mais d'autres le dirent pour
elle. Pour tourner encore  cette princesse ferraroise, je la vis, aux
nopces de feu M. de Joyeuse, parestre vestue d'une mante  la mode
d'Italie, et retrousse  demy sur le bras  la mode sienoise; mais il
n'y eut point encore de dame qui l'effaast, et n'y eut aucun qui ne
dist: Cette belle princesse ne se peut rendre encor, tant elle est
belle; et est bien ais  juger que ce beau visage couvre et cache
d'autres grandes beautez et parties en elle que nous ne voyons point;
tout ainsi qu' voir le beau et superbe front d'un beau bastiment, il
est  juger qu'au dedans il y a de belles chambres, anti-chambres,
garde-robbes, beaux recoins et cabinets. En tant de lieux encor
a-t-elle fait paroistre sa beaut depuis peu, et en son arrire-saison,
et mesme en Espagne aux nopces de M. et madame de Savoye, que
l'admiration d'elle et de sa beaut, et de ses vertus, y en demeurera
grave pour tout jamais. Si les aisles de ma plume estoient assez fortes
et simples pour la porter dans le ciel, je le ferois; mais elles sont
trop foibles, si en parleray-je encore ailleurs; tant il y a que ce 'a
est une trs-belle femme en son printemps, son est et son automne, et
son hyver encor, quoy qu'elle ait eu grande quantit d'ennuys et
d'enfants. Qui pis est, les Italiens, mprisants une femme qui a eu
plusieurs enfants, l'appellent _scrofa_, qui est  dire _une truye_;
mais celles qui en produisent de beaux, braves et gnreux, comme cette
princesse a fait, sont  loer, et sont indignes de ce nom, mais de
celuy des benistes de Dieu. Je puis faire cette exclamation: Quelle
mondaine et merveilleuse inconstance, que la chose qui est la plus
legere et inconstante fait la rsistance au temps, qu'est la belle
femme! Ce n'est pas moy qui le dit; j'en serois bien marry, car j'estime
fort la constance d'aucunes femmes, et toutes ne sont inconstantes:
c'est d'un autre de qui je tiens cette exclamation. J'allguerois encore
volontiers des dames estrangeres, aussi bien que de nos Franoises,
belles en leur autonne et hyver, mais pour ce coup je ne mettray en ce
rang que deux. L'une, la reyne Elisabeth d'Angleterre qui regne
aujourd'huy, qu'on m'a dit estre encor aussi belle que jamais. Que si
elle est telle, je la tiens pour une belle princesse; car je l'ay veu
en son est et en son automne: quant  son hyver, elle y approche fort:
si elle n'y est; car il y a long-temps que je ne l'ay veu. La premire
fois que je la vis, je say l'aage qu'on luy donnoit alors. Je crois que
ce qui l'a maintenue si long-temps en sa beaut, c'est qu'elle n'a
jamais est marie, ny a support le faix du mariage, qui est fort
onreux, et mesmes quand l'on porte plusieurs enfants. Cette reyne est 
loer en toutes sortes de louanges, n'estoit la mort de cette brave,
belle et rare reyne d'Escosse, qui a fort souill ses vertus. L'autre
princesse et dame estrangere est madame la marquise de Gouast, donne
Marie d'Arragon, laquelle j'ay veue une trs-belle dame sur sa derniere
saison; et je vous le vais dire par un discours que j'abregeray le plus
que je pourray. Lors que le roy Henry mourut, le pape Paul quatriesme,
Caraffe, et pour l'lection d'un nouveau fallut que tous les cardinaux
s'assemblassent. Entr'autres partit de France le cardinal de Guise, et
alla  Rome par mer avec les galleres du Roy, desquelles estoit gnral
M. le grand-prieur de France, frre dudit cardinal, lequel, comme bon
frre, le conduisit avec seize galleres; et firent si bonne dilligence
et avec si bon vent en poupe, qu'ils arrivrent en deux jours et deux
nuicts  Civita-Vecchia, et de-l  Rome; o estant, M. le grand-prieur
voyant qu'on n'estoit pas encor prest de faire nouvelle lection (comme
de vray elle demeura trois mois  faire), et par consquent son frre ne
pouvoit retourner, et que ses galleres ne faisoient rien au port, il
s'advisa d'aller jusques  Naples voir la ville et y passer son temps. A
son arrive donc, le vice-roy, qui estoit lors le duc d'Alcala, le
receut comme si ce fust est un roy; mais avant que d'y arriver salua la
ville d'une fort belle sale qui dura long-temps, et la mesme luy fut
rendue de la ville et des chasteaux, qu'on eust dit que le ciel tonnoit
estrangement durant cette sale; et tenant ses galleres en batailles et
en loly, et assez loin, il envoya dans un esquif M. de l'Estrange, de
Languedoc, fort habile et honneste gentilhomme, qui parloit fort bien,
vers le vice-roy, pour ne luy donner l'allarme, et lui demander
permission (encore que nous fussions en bonne paix, mais pourtant nous
ne venions que de frais de la guerre) d'entrer dans le port pour voir la
ville et visiter les spulchres de ses prdcesseurs qui estoient l
enterrez, et leur jetter de l'eau beniste et prier Dieu sur eux. Le
vice-roy l'accorda trs-librement. M. le grand-prieur donc s'advana et
recommena la sale aussi belle et aussi furieuse que devant, tant des
canons de courcie des seize galleres, que des autres pices et
d'harquebusades, tellement que tout estoit en feu; et puis entra dans le
mole fort superbement, avec plus d'estendarts, de banderolles, de
flambants de taffetas cramoisi, et la sienne de damas, et tous les
forats vestus de velours cramoisi, et les soldats de sa garde de mesme,
avec mandilles couvertes de passement d'argent, desquels estoit
capitaine le capitaine Geoffroy, Provenal, brave et vaillant capitaine;
et bien que l'on trouvast nos galleres franaises trs-belles, lestes et
bien espaverades, et sur-tout la Ralle,  laquelle n'y avoit rien 
redire; car ce prince estoit en tout trs-magnifique et libral. Estant
donc entr dans le monde en un si bel arroy, il prit terre, et tous nous
autres avec luy, o le vice-roy avoit command de tenir prests des
chevaux et des coches pour nous recueillir et nous conduire en la ville,
comme de vray nous y trouvasmes cent chevaux, coursiers, genets, chevaux
d'Espagne, barbes et autres, les uns plus beaux que les autres, avec des
housses de velours toutes en broderies, les unes d'or, les autres
d'argent. Qui vouloit montoit  cheval, montoit qui en coche vouloit,
car il y en avoit une vingtaine des plus belles et riches et des mieux
atteles, et traisnes par des coursiers des plus beaux qu'on eust sceu
voir. L se trouvrent aussi force grands princes et seigneurs, tant du
regne qu'espagnols, qui receurent M. le grand-prieur, de la part du
vice-roy, trs-honnorablement. Il monta sur un cheval d'Espagne, le plus
beau que j'aye veu il a long-temps, que depuis le vice-roy luy donna, et
se manioit trs-bien, et faisoit de trs-belles courbettes, ainsi qu'on
parloit de ce temps. Luy, qui estoit un trs-bon homme de cheval, et
aussi bon que de mer, il le fit trs-beau voir l-dessus: et il le
faisoit trs-bien valloir et aller, et de fort bonne grace, car il
estoit l'un des plus beaux princes qui fust de ce temps-l et des plus
agrables, des plus accomplis, et de fort haute et belle taille et bien
dnoe; ce qui n'advient guieres  ces grands hommes. Ainsi il fut
conduit par tous ces seigneurs et tant d'autres gentilshommes chez le
vice-roy, lequel l'attendoit, et luy fit tous les honneurs du monde, et
logea en son palais, et le festoya fort sumptueusement, et luy et sa
troupe: il le pouvoit bien faire, car il luy gaigna vingt mille escus 
ce voyage.

Nous pouvions bien estre avec lui deux cents gentilshommes, que
capitaines des galleres et autres; nous fusmes logs chez la pluspart
des grands seigneurs de la ville, et trs-magnifiquement. Ds le matin,
sortant de nos chambres, nous rencontrions des estaffiers si bien crez
qui se venoient prsenter aussi-tost et demander ce que nous voulions
faire et o nous voulions aller et pourmener, et si nous voulions
chevaux ou coches. Soudain, aussi-tost nostre volont dite aussi-tost
accomplie, et alloient qurir les montures que voulions, si belles, si
riches et si superbes, qu'un roy s'en fust content; et puis
accommencions et accomplissions nostre journe ainsi qu'il plaisoit 
chacun. Enfin nous n'estions guieres gastez d'avoir faute de plaisirs et
dlices en cette ville: ne faut dire qu'il n'y en eust, car je n'ai
jamais veu ville qui en fust plus remplie en toute sorte. Il n'y manque
que la familiere, libre et franche conversation d'avec les dames
d'honneur et rputation, car d'autres il y en a assez:  quoi pour ce
coup sceut trs-bien remdier madame la marquise de Gouast, pour l'amour
de laquelle ce discours se fait; car, toute courtoise et pleine de toute
honnestet, et pour la grandeur de sa maison, ayant ouy renommer M. le
grand-prieur des perfections qui estoient en luy, et l'ayant veu passer
par la ville  cheval et recogneu, comme de grand  grand, cela est deu
communment, elle qui estoit toute grande en tout, l'envoya visiter un
jour par un gentilhomme fort honneste et bien cr, et lui manda que, si
son sexe et la coustume du pays lui eussent permis de le visiter,
volontiers elle y fust venue fort librement pour luy offrir sa
puissance, comme avoient fait tous les grands seigneurs du royaume, mais
le pria de prendre ses excuses en gr, en luy offrant et ses maisons, et
ses chasteaux, et sa puissance. M. le grand-prieur, qui estoit la mesme
courtoisie, la remercia fort comme il devoit, et luy manda qu'il luy
iroit baiser les mains incontinent aprs disner;  quoi il ne faillit
avec sa suite de tous nous autres qui estions avec luy. Nous trouvasmes
la marquise dans sa salle avec ses deux filles, donne Antonine, et
l'autre donne Hieronyme ou donne Joanne (je ne saurois bien le dire,
car il ne m'en souvient plus), avec force belles dames et damoiselles,
tant bien en point et de si belle et bonne grace, que, horsmis nos cours
de France et d'Espagne, volontiers ailleurs n'ay-je point veu plus belle
troupe de ames. Madame la marquise salua  la franaise et receut M. le
grand-prieur avec un trs-grand honneur; et luy en fit de mesmes, encore
plus humble, _con mas gran sossiego_, comme dit l'Espagnol. Leurs devis
furent pour ce coup de propos communs. Aucuns de nous autres, qui
savions parler italien et espagnol, accostasmes les autres dames, que
nous trouvasmes fort honnestes et gallantes, et de fort bon entretien.
Au dpartir, madame la marquise, ayant sceu de M. le grand-prieur le
sjour de quinze jours qu'il vouloit faire-l, lui dit: Monsieur, quand
vous ne saurez que faire et qu'aurez faute de passetemps, lorsqu'il vous
plaira venir cans vous me ferez beaucoup d'honneur, et y serez le
trs-bien venu comme en la maison de madame vostre mre; vous priant de
disposer cette-cy de mesme et ainsi que de la sienne, et y faire ny plus
ny moins. J'ay ce bonheur d'estre aime et visite d'honnestes et belles
dames de ce royaume et de cette ville, autant que dame qui soit; et
d'autant que vostre jeunesse et vertu porte que vous aimez la
conversation des honnestes dames, je les prieray de se rendre icy plus
souvent que de coustume, pour vous tenir compagnie et  toute cette
belle noblesse qui est avec vous. Voil mes deux filles, auxquelles je
commanderay, encores qu'elles ne soient si accomplies qu'on diroit bien,
de vous tenir compagnie  la franaise, comme de rire, danser, joer,
causer librement, et modestement, honnestement, comme vous faites  la
Cour de France,  quoy je m'offrirois volontiers; mais il fascheroit
fort  un prince jeune, beau et honneste comme vous estes, d'entretenir
une vieille suranne, fascheuse et peu aimable comme moy; car volontiers
vieillesse et jeunesse ne s'accordent guieres bien ensemble.

M. le grand-prieur luy releva aussi-tost ces mots, en luy faisant
entendre que la vieillesse n'avoit rien gaign sur elle, et que
mal-aisment il ne passeroit pas celuy-l, et que son automne surpassoit
tous les printemps et estez qui estoient en cette salle. Comme de vray,
elle se monstroit encor une trs-belle dame et fort aimable, voire plus
que ses deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoient; si
avoit-elle bien alors prs de soixante bonnes annes. Ces deux petits
mots que M. le grand-prieur donna  madame la marquise luy plurent fort,
selon que nous pusmes cognoistre  son visage riant,  sa parole et  sa
faon. Nous partismes de-l extresmement bien difis de cette belle
dame et surtout M. le grand-prieur, qui en fust aussi-tost espris, ainsi
qu'il nous le dit. Il ne faut donc douter si cette belle dame et
honneste, et sa belle troupe de dames, convia M. le grand-prieur tous
les jours d'aller  son logis; car si on n'y alloit l'aprs-dine on y
alloit le soir. M. le grand-prieur prit pour sa maistresse sa fille
aisne, encore qu'il aimast mieux la mre; mais ce fut _per adumbrar la
cosa_[103].

Il se fit force courements de bague, o M. le grand-prieur emporta le
prix, force ballets et danses. Bref, cette belle compagnie fut cause
que, luy ne pensant sjourner que quinze jours, nous y fusmes pour nos
six sepmaines, sans nous y fascher nullement, car nous y avions nous
autres aussi bien fait des maistresses comme nostre gnral. Encore y
eussions demeur davantage, sans qu'un courrier vint du Roy son maistre,
qui lui porta nouvelles de la guerre esleve en Escosse; et pour ce
falloit mener et faire passer ses galleres de levant en ponant, qui
pourtant ne passrent de huict mois aprs. Ce fut  ce dpartir de ces
plaisirs dlicieux, et de laisser la bonne et gentille ville de Naples:
et ne fut  M. nostre gnral et  tous nous autres sans grandes
tristesses et regrets, mais nous faschant fort de quitter un lieu o
nous nous trouvions si bien.

Au bout de six ans, ou plus, nous allasmes au secours de Malte. Moy
estant  Naples, je m'enquis si madite dame la marquise estoit encor
vivante; on me dit qu'ouy, et qu'elle estoit en la ville. Soudain je ne
faillis de l'aller voir, et fus aussi-tost recogneu par un vieux maistre
d'hostel de cans, qui l'alla dire  madite dame que je luy voulois
baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de mon nom de Bourdeille, me
fit monter en sa chambre et la voir. Je la trouvay qui gardoit le lict,
 cause d'un petit feu vollage qu'elle avoit d'un cost de jou. Elle me
fit, je vous jure, une trs-bonne chere: je ne la trouvay que fort peu
change, et encore si belle, qu'elle eust bien fait commettre un pch
mortel, fust de fait ou de volont. Elle s'enquit fort  moy des
nouvelles de M. le grand-prieur, et d'affection, et comme il estoit
mort, et qu'on lui avoit dit qu'il avoit est empoisonn, maudissant
cent fois le malheureux qui avoit fait le coup. Je luy dis que non, et
qu'elle otast cela de sa fantaisie, et qu'il estoit mort d'un purisy
faux et sourd qu'il avoit gaign  la bataille de Dreux, o il avoit
combattu comme un Csar tout le jour; et le soir  la dernire charge,
s'estant fort chauff au combat, et suant, se retirant le soir qu'il
geloit  pierre fendre, se morfondit, et se couva sa maladie, dont il
mourut un mois ou six semaines aprs. Elle monstroit, par sa parole et
sa faon, de le regretter fort: et notez que, deux ou trois ans
auparavant, il avoit envoy deux galleres en cours sous la charge du
capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenants de galleres. Il avoit pris
la bandiere de la reyne d'Escosse, qu'on n'avoit jamais veue vers les
mers de levant, ny cogneu, dont on estoit fort esbahy; car, de prendre
celle de France, n'en falloit point parler, pour l'alliance entre le
Turc.

M. le grand-prieur avoit donn charge au dit capitaine Beaulieu de
prendre terre  Naples, et de visiter de sa part madame la marquise et
ses filles, auxquelles trois il envoyoit force prsents de toutes les
petites singularitez qui estoient lors  la Cour et au palais,  Paris
et en France; car ledit sieur grand-prieur estoit la libralit et
magnificence mesme:  quoy ne faillit le capitaine Beaulieu, et de
prsenter le tout, qui fut trs-bien receu, et pour ce fut rcompens
d'un beau prsent. Madame la marquise se ressentoit si fort oblige de
ce prsent, et de la souvenance qu'il avoit encor d'elle, qu'elle me le
rtera plusieurs fois, dont elle l'en aima encore plus. Pour l'amour de
luy elle fit encore une courtoisie  un gentilhomme gascon, qui estoit
lors aux galleres de M. le grand-prieur, lequel, quand nous partismes,
demeura dans la ville, malade jusqu' la mort. La fortune fut si bonne
pour luy, que, s'addressant  la dite dame en son adversit, elle le fit
si bien secourir qu'il eschappa, et le prit en sa maison, et s'en
servit, que, venant  vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux,
elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche. Aucuns de nous
autres ne sceusmes qu'estoit devenu le gentilhomme, et le pensions mort,
si non lors que nous fismes ce voyage de Malte il se trouva un
gentilhomme qui estoit cadet de celuy dont j'ay parl, qui un jour, sans
y penser, parlant  moy de la principale occasion de son voyage qui
estoit pour chercher nouvelles d'un sien frre qui avoit est  M. le
grand-prieur, et estoit rest malade  Naples il y avoit plus de six
ans, et que depuis il n'en avoit jamais sceu nouvelles, il m'en alla
souvenir, et depuis m'enquis de ses nouvelles aux gens de madame la
marquise, qui m'en contrent, et de sa bonne fortune: soudain je le
rapportay  son cadet, qui m'en remercia fort, et vint avec moi chez ma
dite dame qui en prit encor plus de langue, et l'alla voir o il estoit.

Voil une belle obligation pour une souvenance d'amiti qu'elle avoit
encore, comme j'ay dit; car elle m'en fit encore meilleure chere, et
m'entretint fort du bon temps pass, et de force autres choses qui
faisoient trouver sa compagnie trs-belle et trs-aimable; car elle
estoit de trs-beau et bon devis, et trs-bien parlante. Elle me pria
cent fois ne prendre autre logis ny repas que le sien, mais je ne le
voulus jamais, n'ayant est mon naturel d'estre importun ny coquin. Je
l'allois voir tous les jours, pour sept ou huict jours que nous
demeurasmes, et y estois trs-bien venu, et sa chambre m'estoit toujours
ouverte sans difficult. Quand je luy dis adieu, elle me donna des
lettres de faveur  son fils M. le marquis de Pescaire, gnral pour
lors en l'arme espagnole: outre ce, elle me fit promettre qu'au retour
je passerois pour la revoir, et de ne prendre autre logis que le sien.
Le malheur fut tant pour moy, que les galleres qui nous tournrent ne
nous mirent  terre qu' Terracine, d'o nous allasmes  Rome, et ne pus
tourner en arrire; et aussi que je m'en voulois aller  la guerre
d'Hongrie; mais, estans  Venise, nous sceusmes la mort du grand
Soliman. Ce fut-l o je maudis cent fois mon malheur que je ne fusse
retourn aussi bien  Naples, o j'eusse bien pass mon temps, et
possible, par le moyen de ma dite dame la marquise, j'y eusse rencontr
une bonne fortune, fust par mariage ou autrement; car elle me faisoit ce
bien de m'aimer. Je croy que ma malheureuse destine ne le voulut, et me
voulut encore ramener en France pour y estre  jamais malheureux, et o
jamais la bonne fortune ne m'a monstr bon visage, si-non par apparence
et beau semblant; d'estre estim gallant homme de bien et d'honneur
prou, mais des moyens et des grades point, comme aucuns de mes
compagnons, voire d'autres plus bas, lesquels j'ay veu qu'ils se fussent
estimez heureux que j'eusse parl  eux dans une Cour, dans une chambre
de roy ou de reyne, ou une salle, encore  cost ou sur l'espaule,
qu'aujourd'huy je les vois advancs comme potirons, et fort aggrandis,
bien que je n'aye affaire d'eux et ne les tienne plus grands que moy,
ny que je leur voulusse dfrer en rien de la longueur d'un ongle. Or
bien pour moy je peux en cela pratiquer le proverbe que nostre
rdempteur Jsus-Christ a proffr de sa propre bouche, que _nul ne peut
estre prophete en son pays_. Possible, si j'eusse servi des princes
estrangers, aussi bien que les miens, et cherch l'adventure parmy eux
comme j'ay fait parmy les nostres, je serois maintenant plus charg de
biens et dignitez que ne suis de douleurs et d'annes. Patience: si ma
parque m'a ainsi fil, je la maudis; s'il tient  mes princes, je les
donne  tous les diables, s'ils n'y sont.

Voil mon conte achev de cette honnorable dame. Elle est morte en une
trs-grande rputation d'avoir est une trs-belle et honneste dame, et
d'avoir laiss aprs elle une belle et gnreuse ligne, comme M. le
marquis son aisn, don Juan, don Carlos, don Csare d'Avalos; que j'ay
tous veus et desquels j'en ay parl ailleurs: les filles de mesme ont
ensuivy les frres.

Or, je fais fin  mon principal discours.




DISCOURS SIXIME

     Sur ce que les belles et honnestes femmes aiment les vaillants
     hommes, et les braves hommes aiment les dames courageuses.


Il ne fut jamais que les belles et honnestes dames n'aimassent les gens
braves et vaillants, encore que de ieur nature elles soyent poltronnes
et timides; mais la vaillance a telle vertu  l'endroit d'elles,
qu'elles l'aiment. Que c'est que de se faire aimer  son contraire,
malgr son naturel! Et, qu'il ne soit vray, Vnus, qui fut jadis la
desse de beaut, de toute gentillesse et honnestet, estant  mesme,
dans les cieux et en la cour de Jupiter, pour choisir quelque amoureux
gentil et beau, et pour faire cocu son bonhomme de mary Vulcain, n'en
alla aucun choisir des plus mignons, des plus fringants ny des plus
friss, de tant qu'il y en avoit, mais choisit et s'amouracha du dieu
Mars, dieu des armes et des vaillances, encore qu'il fust tout sallaud,
tout suant de la guerre d'o il venoit, et tout noirci de poussire et
malpropre ce qu'il se peut, centant mieux son soldat de guerre que son
mignon de cour; et, qui pis est encore, bien souvent, possible, tout
sanglant, revenant des batailles, couchoit-il avec elle sans autrement
se nettoyer et parfumer.

--La gnreuse belle reyne Pantasile, la renomme luy ayant fait 
savoir les valeurs et vaillances du preux Hector, et ses merveilleux
faits d'armes qu'il faisoit devant Troye sur les Grecs, au seul bruit
s'amouracha de luy tant, que, par un dsir d'avoir d'un si vaillant
chevalier des enfants, c'est--dire filles qui succdassent a son
royaume, s'en alla le trouver  Troye, et, le voyant, le contemplant et
l'admirant, fit tout ce qu'elle peut pour se mettre en grce avec luy,
non moins par les armes qu'elle faisoit, que par sa beaut, qui estoit
trs-rare; et jamais Hector ne faisoit saillie sur ses ennemis qu'elle
ne l'y accompagnast, et ne se meslast aussi avant que Hector l o il
faisoit le plus chaud; si que l'on dit que plusieurs fois, faisant de si
grandes proesses, elle en faisoit esmerveiller Hector, tellement qu'il
s'arrestoit tout court comme ravy souvent au milieu des combats les
plus forts, et se mettoit un peu  l'escart pour voir et contempler
mieux  son aise cette brave reyne  faire de si beaux coups. De-l en
avant il est  penser au monde ce qu'ils firent de leurs amours, et
s'ils les mirent  excution: le jugement en peut estre bientost donn;
mais tant y a que leur plaisir ne peut pas durer longuement; car elle,
pour mieux complaire  son amoureux, se prcipitoit ordinairement aux
hasards, qu'elle fut tue  la fin parmi la plus forte et plus cruelle
mesle. Aucuns disent pourtant qu'elle ne vid pas Hector, et qu'il
estoit mort devant qu'elle arrivast, dont arrivant et sachant la mort,
entra en un si grand dpit et tristesse, pour avoir perdu le bien de sa
veu qu'elle avoit tant desir et pourchass de si loingtain pays,
qu'elle s'alla perdre volontairement dans les plus sanglantes batailles,
et mourut, ne voulant plus vivre puisqu'elle n'avoit peu voir l'objet
valeureux qu'elle avoit le mieux choisi et plus aim. De mesmes en fit
Tallestride, autre reyne des Amazones, laquelle traversa un grand pays,
et fit je ne say combien de lieus pour aller trouver Alexandre le
Grand, luy demandant par mercy, ou  la pareille, de ce bon temps que
l'on faisoit, et le donnoit-on pour la pareille; coucha avec luy pour
avoir de la ligne d'un si grand et gnreux sang, l'ayant ouy tant
estimer; ce que volontiers Alexandre luy accorda; mais bien gast et
dgoust s'il eust fait autrement, car la digne reyne estoit bien aussi
belle que vaillante. Quinte Curce, Oroze et Justin l'asseurent, et
qu'elle vint trouver Alexandre avec trois cents dames  sa suite, tant
bien en point et de si bonne grace, portans leurs armes, que rien plus;
et fit ainsi la rvrence  Alexandre, qui la recueillit avec un
trs-grand honneur, et demeura l'espace de treize jours et treize nuicts
avec luy, s'accommoda du tout  ses volontez et plaisirs, luy disant
pourtant tousjours que si elle en avoit une fille, qu'elle la garderoit
comme un trs-prcieux trsor: si elle en avoit un fils, qu'elle luy
envoyeroit, pour la haine extreme qu'elle portoit au sexe masculin, en
matiere de regner, et avoir aucun commandement parmy elles, selon les
loix introduites en leurs compagnies depuis qu'elles turent leurs
marys. Ne faut douter l-dessus que les autres dames et sous-dames n'en
firent de mesme et ne se firent couvrir aux autres capitaines et
gendarmes du dit Alexandre; car, en cela, il falloit faire comme la
dame.

La belle vierge Camille, belle et gnreuse, et qui servoit si
fidellement Diane, sa maistresse, parmy les forests et les bois, en ses
chasses, ayant senty le vent et la vaillance de Turnus, et qu'il avoit 
faire avec un vaillant homme aussi, qui estoit Ene, et qui luy donnoit
de la peine, choisit son parti et le vint trouver seulement avec trois
fort honnestes et belles dames de ses compagnes, qu'elle avoit esleu
pour ses grandes amies et fideles confidentes, et tribades pensez, et
pour friquarelle; et pour l'honneur en tous lieux s'en servoit, comme
dit Virgile en ses _nedes_, et s'appeloit l'une Armie la vierge et la
vaillante, et l'autre Iulle, et la troisiesme Tarpe, qui savoit bien
bransler la pique et le dard, en deux faons diverses pensez, et toutes
trois filles d'Italie. Camille donc vint ainsi avec sa belle petite
bande (aussi dit-on petit et beau et bon) trouver Turnus, avec lequel
elle fit de trs-belles armes, et s'advana si souvent et se mesla parmy
les vaillants Troyens, qu'elle fut tue, avec trs-grand regret de
Turnus, qui l'honnoroit beaucoup, tant pour sa beaut que pour son bon
secours. Ainsi ces dames belles et courageuses alloient rechercher les
braves et vaillants, les secourans en leurs guerres et combats. Qui mit
le feu d'amour si ardent dans la poitrine de la pauvre Didon, si-non la
vaillance qu'elle sentit en son Enas, si nous voulons croire Virgile?
Car, aprs qu'elle l'eut pri de luy raconter les guerres, dsolations
et destruction de Troye, et qu'il l'en eut content,  son grand regret
pourtant pour renouveller telles douleurs, et qu'en son discours il
n'oublioit pas ses vaillantises, et les ayant Didon trs-bien remarques
et considres en soy, lorsqu'elle commena  dclarer  sa soeur Anne
son amour, les plus prgnantes et principales paroles qu'elle luy dit,
furent: H! ma soeur, quel hoste est cettuy-cy qui est venu chez moy!
la belle faon qu'il a, et combien se monstre-t-il en grace d'estre
brave et vaillant, soit en armes et en courage! et croy fermement qu'il
est extraict de quelque race des dieux; car les coeurs villains sont
coards de nature. Telles furent ses paroles. Et croy qu'elle se mit 
l'aimer, tant aussi parce qu'elle estoit brave et gnreuse, et que son
instinct a poussoit d'aimer son semblable, aussi pour s'en aider et
servir en cas de ncessit. Mais le malheureux la trompa et l'abandonna
misrablement; ce qu'il ne devoit faire  cette honneste dame qui luy
avoit donn son coeur et son amour;  luy, dis-je, qui estoit un
estranger et un forbanny[104].

--Bocace, en son livre des _Illustres malheureux_, fait un conte d'une
duchesse de Furly, nomme Romilde, laquelle, ayant perdu son mary, ses
terres et son bien, que Caucan, roy des Avarois, luy avoit tout prit, et
rduite  se retirer avec ses enfants dans son chasteau de Furly, l o
il l'assigea. Mais un jour qu'il s'en approchoit pour le recognoistre,
Romilde, qui estoit sur le haut d'une tour, le vid, et se mit fort  le
contempler et longuement; et le voyant si beau, estant  la fleur de son
aage, mont sur un beau cheval, et arm d'un harnois trs-superbe, et
qu'il faisoit tant de beaux exploict d'armes, et ne s'espargnoit non
plus que le moindre soldat des siens, en devint incontinent
passionnment amoureuse; et, laissant arrire le deuil de son mary et
les affaires de son chasteau et de son sige, luy manda par un messager
que, s'il la vouloit prendre en mariage, qu'elle luy rendroit la place
ds le jour que les nopces seroient clbres. Le roy Cauean la prit au
mot. Le jour donc compromis venu, elle s'habille pompeusement de ses
plus beaux et superbes habits de duchesse, qui la rendirent d'autant
plus belle, car elle l'estoit trs-fort; et estant venue au camp du Roy
pour consommer le mariage, afin qu'on ne le pust blasmer qu'il n'eust
tenu sa foy, se mit toute la nuict  contenter la duchesse eschauffe.
Puis lendemain au matin, estant lev, fit appeler douze soldats avarois
des siens, qu'il estimoit les plus forts et roides compagnons, et mit
Romilde entre leurs mains pour en faire leur plaisir l'un aprs l'autre;
laquelle repassrent tout une nuict tant qu'ils purent: et le jour venu,
Caucan, l'ayant fait appeller, luy ayant fait forces reproches de sa
lubricit et dit force injures, la fit empaler par sa nature, dont elle
en mourut. Acte cruel et barbare certes, de traitter ainsi une si belle
et honneste dame, au lieu de la reconnoistre, la rcompenser et traitter
en toute sorte de courtoisie, pour la bonne opinion qu'elle avoit eue de
sa gnrosit, de sa valeur et de son noble courage, et l'avoir pour
cela aim! A quoy quelquefois les dames doivent bien regarder, car il y
a de ces vaillants qui ont tant accoustum  tuer,  manier et  battre
le fer si rudement, que quelquefois il leur prend des humeurs d'en faire
de mesme sur les dames. Mais tous ne sont pas de ces complexions; car,
quand quelques honnestes dames leur font cet honneur de les aimer et
avoir bonne opinion de leur valeur, laissent dans le camp leurs furies
et leurs rages, et dans des cours et dans des chambres s'accommodent aux
douceurs et  toutes les bonnestetez et courtoisies. Bandel, dans ses
_Histoires tragiques_, en raconte une, qui est la plus belle que j'aye
jamais leu, d'une duchesse de Savoye, laquelle un jour en sortant de sa
ville de Thurin, et ayant ouy une pellerine espagnole, qui alloit 
Lorette pour certain veu, s'escrier et admirer sa beaut, et dire tout
haut que si une belle et parfaite dame estoit marie avec son frere le
seigneur de Mendozze, qui estoit si beau, si brave et si vaillant, qu'il
se pourroit bien dire partout que les deux plus beaux pairs du monde
estoient couplez ensemble. La duchesse, qui entendoit trs-bien la
langue espagnole, ayant en soy trs-bien engravs et remarqus ces mots,
et dans son ame s'y mit aussi  en graver l'amour, si bien que par un
tel bruit elle devint tant passionne du seigneur de Mendozze, qu'elle
ne cessa jamais jusques  ce qu'elle eust projet un feint pellerinage 
Saint Jacques, pour voir son amoureux si-tost conceu; et, s'estant
achemine en Espagne, et pris le chemin par la maison du seigneur de
Mendozze, eut temps et loisir de contenter et rassasier sa veu de
l'objet beau qu'elle avoit esleu; car la soeur du seigneur de
Mendozze, qui accompagnoit la duchesse, avoit adverty son frre d'une
telle et si noble et belle venue:  quoy il ne faillit d'aller au devant
d'elle bien en point, mont sur un beau cheval d'Espagne, avec une si
belle grace que la duchesse eut occasion de se contenter de la renomme
qui luy avoit est rapporte, et l'admira fort, tant pour sa beaut que
pour sa belle faon, qui monstroit  plein la vaillance qui estoit en
luy, qu'elle estimoit bien autant que les autres vertus et
accomplissements et perfections; prsageant ds lors qu'un jour elle en
auroit bien affaire, ainsi que par aprs il luy servit grandement en
l'accusation fausse que le comte Pancalier fit contre sa chastet.
Toutes fois, encore qu'elle le tint brave et courageux pour les armes,
si fut-il pour ce coup coard en amours; car il se monstra si froid et
respectueux envers elle, qu'il ne luy fit nul assaut de paroles
amoureuses; ce qu'elle aimoit le plus, et pourquoy elle avoit entrepris
son voyage; et, pour ce, dpite d'un tel froid respect ou plustost de
telles coardises d'amours, s'en partit le lendemain d'avec luy, non si
contente qu'elle eust voulu. Voil comment les dames quelquefois aiment
bien autant les hommes hardis pour l'amour comme pour les armes, non
qu'elles veuillent qu'ils soient effrontez et hardis, impudents et sots,
comme j'en ay cogneu; mais il faut en cela qu'ils tiennent le _medium_.
J'ay cogneu plusieurs qui ont perdu beaucoup de bonnes fortunes pour
tels respects, dont j'en ferois de bons contes si je ne craignois
m'esgarer trop de mon discours; mais j'espre les faire  part: si
diray-je cettuy-cy. J'ay ouy conter d'autres fois d'une dame, et des
trs-belles du monde, laquelle, ayant de mesme ouy renommer un pour
brave et vaillant, et qu'il avoit desj en son aage fait et parfait de
grands exploicts d'armes, et surtout gaignes deux grandes et signales
batailles contre ses ennemis[105], eut grand dsir de le voir, et pour
ce fit un voyage dans la province o pour lors il y faisoit sjour, sous
quelque autre prtexte que je ne diray point. Enfin elle s'achemina;
mais et qu'est-il impossible  un brave coeur amoureux? Elle le void
et contemple  son aise, car il vint fort loing au-devant d'elle, et la
reoit avec tous les honneurs et respects du monde, ainsi qu'il devoit 
une si grande, belle et magnanime princesse, et trop, comme dit l'autre,
car il luy arriva de mesme comme au seigneur de Mendozze et  la
duchesse de Savoye; et tels respects engendrerent pareils
mescontentements et dpits, si bien qu'elle partit d'avec luy non si
bien satisfaite comme elle y estoit venu. Possible qu'il y eust perdu
son temps et qu'elle n'eust oby  ses volontez; mais pourtant l'essay
n'en fust est mauvais, ains fort honorable, et l'en eust-on estim
davantage. De quoy sert donc un courage hardy et gnreux, s'il ne se
monstre en toutes choses, et mesmes en amours comme aux armes, puisque
armes et amours sont compagnes, marchent ensemble et ont une mesme
sympathie: ainsi que dit le pote, tout amant est gendarme, et Cupidon a
son camp et ses armes aussi-bien que Mars. M. de Ronsard en a fait un
beau sonnet dans ses premieres amours.

Or, pour tourner encore aux curiositez qu'ont les dames de voir et aimer
les gens gnreux et vaillants, j'ay ouy raconter  la Reyne
d'Angleterre lisabeth, qui regne aujourd'huy, un jour, elle estant 
table, faisant souper avec elle M. le grand-prieur de France, de la
maison de Lorraine, et M. d'Anville, aujourd'huy M. de Montmorency et
connestable, parmy ce devis de table et s'estant mis sur les loanges du
feu roy Henry deuxiesme le loua fort de ce qu'il estoit brave, vaillant
et gnreux, et, en usant de ce mot, fort martial, et qu'il l'avoit bien
monstr en toutes ses actions; et que pour ce, s'il ne fust mort si
tost, elle avoit rsolu de l'aller voir en son royaume, et avoit fait
accommoder et apprester ses galeres pour passer en France et toucher
entre leurs deux mains la foi et leur paix. Enfin c'estoit une de mes
envies de le voir; je crois qu'il ne m'en eust refuse, car,
disoit-elle, mon humeur est d'aymer les gens vaillants, et veux mal  la
mort d'avoir ravy un si brave roy, au moins avant que je ne l'aye veu.
Cette mesme reyne, quelque temps aprs, ayant ouy tant renommer M. de
Nemours des perfections et valleurs qui estoient en luy, fut curieuse
d'en demander des nouvelles  feu M. de Rendan, lorsque le roy Franois
second l'envoya en Escosse faire la paix devant le petit lict qui estoit
assig; et ainsi qu'il luy en eust cont bien au long, et toutes les
especes de ses grandes et belles vertus et vaillances, M. de Rendan, qui
s'entendoit en amours aussi bien qu'en armes, cogneut en elle et son
visage quelque estincelle d'amour ou d'affection, et puis en ses paroles
une grande envie de le voir. Par quoy ne se voulant arrester en si beau
chemin, fit tant envers elle de savoir, s'il la venoit voir, s'il
seroit le bien venu et receu; ce qu'elle l'en asseura, et par l prsuma
qu'ils pourroient venir en mariage. Estant donc de retour de son
ambassade  la Cour, en fit au Roy et  M. de Nemours tout le discours;
 quoy le roy recommanda et persuada  M. de Nemours d'y entendre: ce
qu'il fit avec une trs-grande joye, s'il pouvoit parvenir  un si beau
royaume par le moyen d'une si belle, si vertueuse et honneste Reyne.
Pour fin, les fers se mirent au feu; par les beaux moyens que le roy lui
donna, il fit de fort grands prparatifs, et trs-superbes et beaux
appareils, tant d'habillement, chevaux, armes, bref, de toutes choses
exquises, sans y rien obmettre (car je vis tout cela), pour aller
parestre devant cette belle princesse; n'oubliant surtout d'y mener
toute la fleur de la jeunesse de la Cour; si bien que le fol Greffier,
rencontrant l-dessus, disoit que c'estoit la fleur des febves, par-l
brocardant la follastre jeunesse de la Cour. Cependant M. de
Lignerolles, trs-habile et accort gentilhomme, et lors fort favory de
M. de Nemours son maistre, fut depesch vers la dite Reyne, qui s'en
retourna avec une response belle et trs-digne de s'en contenter et de
presser et avancer son voyage; et me souvient que la Cour en tenoit le
mariage pour quasi fait: mais nous nous donnasmes la garde que, tout 
coup, ledit voyage se rompit et demeura court, et avec une trs-grande
despense, trs-vaine et inutile pourtant. Je dirois, aussi bien qu'homme
de France,  quoy il tint que cette rupture se fit si-non qu'en passant
ce seul mot, que d'autres amours, possible, luy serroyent plus le
coeur et le tenoient plus captif et arrest; car il estoit si accomply
en toutes choses et si adroit aux armes et autres vertus, que les dames
 l'envy volontiers l'eussent couru  force, ainsi que j'en ai vu de
plus fringantes et plus chastes, qui rompoient bien leur jeusne de
chastet pour luy.

--Nous avons, dans les _Cents Nouvelles de la reyne de Navarre
Marguerite_, une trs-belle histoire de cette dame de Milan, qui, ayant
donn assignation  feu M. de Bonnivet, depuis amiral de France, une
nuict attira ses femmes de chambre avec des espes nues pour faire bruit
sur le degr ainsi qu'il seroit prest  se coucher: ce qu'elles firent
trs-bien, suivant en cela le commandement de leur maistresse, qui de
son ct, fit de l'effraye et craintive, disant que c'estoient ses
beaux-frres qui s'estoient aperceus de quelque chose, et qu'elle estoit
perdue, et qu'il se cachast sous le lict ou derrire la tapisserie. Mais
M. de Bonnivet, sans s'effrayer, prenant sa cape  l'entour du bras et
son espe de l'autre, il dit: Et o sont-ils ces braves frres qui me
voudroient faire peur ou mal? Quand ils me verront, ils n'oseront
regarder seulement la pointe de mon espe. Et, ouvrant la porte et
sortant, ainsi qu'il vouloit commencer  charger sur ce degr, il trouva
ces femmes avec leur tintamarre, qui eurent peur et se mirent  crier et
confesser le tout. M. de Bonnivet, voyant que ce n'estoit que cela, les
laissa et les recommanda au diable; et se rentra en la chambre, et ferma
la porte sur lui, et vint trouver sa dame, qui se mit  rire et
l'embrasser, et luy confesser que c'estoit un jeu apost par elle, et
l'asseurer que, s'il eust fait du poltron et n'eust monstr en cela sa
vaillance, de laquelle il avoit le bruit, que jamais il n'eust couch
avec elle; et pour s'estre monstr ainsi gnreux et asseur, elle
l'embrassa et le coucha auprs d'elle; et toute la nuict ne faut point
demander ce qu'ils firent; car c'estoit l'une des belles femmes de
Milan, et aprs laquelle il avoit eu beaucoup de peine  la gaigner.

--J'ay cogneu un brave gentilhomme, qui un jour estant  Rome couch
avec une gentille dame romaine, son mary absent, luy donna une pareille
allarme, et fit venir une de ses femmes en sursaut l'advertir que le
mary tournoit des champs. La femme, faisant de l'estonne, pria le
gentilhomme de se cacher dans un cabinet, autrement elle estoit perdue.
Non, non, dit le gentilhomme, pour tout le bien du monde je ne ferois
pas cela; mais s'il vient, je le tueray. Ainsi qu'il avoit saut  son
espe, la dame se mit  rire et confesser avoir fait cela  poste pour
l'esprouver, si son mary luy vouloit faire mal, ce qu'il feroit et la
dfendroit bien.

--J'ay cogneu une trs-belle dame qui quitta tout  trac un serviteur
qu'elle avoit, pour ne le tenir vaillant, et le changea en un autre qui
ne le ressembloit, mais estoit craint et redout extresmement de son
espe, qui estoit des meilleures qui se trouvassent pour lors.

--J'ay ouy faire un conte  la Cour aux anciens, d'une dame qui estoit 
la Cour, maistresse de feu M. de Lorge, le bonhomme, en ses jeunes ans
l'un des vaillants et renommez capitaines des gens de pied de son temps.
Elle, en ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy
Franois premier faisoit combattre des lions en sa Cour, voulut faire
preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit fait entendre, et pour ce laissa
tomber un de ses gands dans le parc des lyons, estants en leur plus
grande furie, et l-dessus pria M. de Lorge de l'aller qurir s'il
l'aimoit tant comme il le disoit. Luy, sans s'estonner, met sa cape au
poing et l'espe  l'autre main, et s'en va asseurment parmy ces lyons
recouvrer le gand. En quoy la fortune luy fut si favorable, que, faisant
toujours bonne mine, et monstrant d'une belle asseurance la pointe de
son espe aux lyons, ils ne l'osrent attaquer; et ayant recouru le
gand, il s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit; en quoy elle
et tous les assistants l'en estimrent bien fort. Mais on dit que, de
beau dpit, M. de Lorge la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps
de luy et de sa valeur de cette faon. Encores dit-on qu'il luy jeta par
beau dpit le gand au nez; car il eust mieux voulu qu'elle luy eust
command cent fois d'aller enfoncer un bataillon de gens de pied, o il
s'estoit bien appris d'y aller, que non de combattre des bestes, dont le
combat n'en est gures glorieux. Certes tels essais ne sont ny beaux, ny
honnestes, et les personnes qui s'en aident sont fort  reprouver.
J'aimerois autant un tour que fit une dame  son serviteur, lequel,
ainsi qu'il luy prsentoit son service, et l'asseuroit qu'il n'y auroit
chose, tant hazardeuse fust-elle, qu'il ne la fist, elle, le voulant
prendre au mot, luy dit: Si vous m'aimez tant, et que vous soyez si
courageux que vous le dites, donnez-vous de vostre dague dans le bras
pour l'amour de moy. L'autre, qui mouroit pour l'amour d'elle, la tira
soudain, s'en voulant donner: je luy tins le bras et luy ostay la dague,
luy remonstrant que ce seroit un grand fol d'aller faire ainsi et de
telle faon preuve de son amour et de sa valeur. Je ne nommeray point
la dame, mais le gentilhomme estoit feu M. de Clermont-Tallard l'aisn,
qui mourut  la bataille de Moncontour, un des braves et vaillants
gentilshommes de France, ainsi qu'il le monstra  sa mort, commandant 
une compagnie de gens-d'armes, que j'aimois et honorois fort. J'ay ouy
dire qu'il en arriva tout de mesme  feu de Genlis, qui mourut en
Allemagne, menant les troupes huguenottes aux troisiesmes troubles: car,
passant un jour la rivire devant le Louvre avec sa maistresse, elle
laissa tomber son mouchoir dans l'eau, qui estoit beau et riche, exprs,
et luy dit qu'il se jetast dedans pour luy recourre. Luy, qui ne savoit
nager que comme une pierre, se voulut excuser; mais elle, luy reprochant
que c'estoit un coard amy, et nullement hardy, sans dire gare se jeta 
corps perdu dedans, et, pensant avoir le mouchoir, se fust noy s'il
n'eust est aussitost secouru d'un autre batteau. Je crois que telles
femmes se veulent dfaire par tels essays ainsi gentiment de leurs
serviteurs, qui possible les ennuyent. Il vaudroit mieux qu'elles leur
donnassent de belles faveurs, et les prier, pour l'amour d'elles, les
porter aux lieux honorables de la guerre, et faire preuve de leur
valeur, ou les y pousser davantage, que non pas faire de ces sottises
que je viens de dire, et que j'en dirois une infinit.

--Il me souvient que, lors que nous allasmes assiger Roen aux premiers
troubles, mademoiselle de Piennes, l'une des honnestes filles de la
Cour, estant en doute que feu M. de Gergeay ne fust est assez vaillant
pour avoir tu lui seul, et d'homme  homme, le feu baron d'Ingrande,
qui estoit un des vaillants gentilshommes de la Cour, pour esprouver sa
valeur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il mit  son habillement
de teste: et, ainsi qu'on vint pour reconnoistre le fort de
Sainte-Catherine, il donna si courageusement et vaillamment dans une
troupe de chevaux qui estoient sortis hors de la ville, qu'en bien
combattant il eut un coup de pistollet dans la teste, dont il mourut
roide mort sur la place: en quoy ladite demoiselle fut satisfaite de sa
valeur; et s'il ne fust mort ce coup, ayant si bien fait, elle l'eust
espous; mais, doutant un peu de son courage, et qu'il avoit mal tu
ledit baron, ce luy sembloit, elle voulut voir cette exprience, ce
disoit-elle. Et certes, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes vaillants de
leur nature, les dames les y poussent encore davantage; et, s'ils sont
las et froids, elles les esmeuvent et eschauffent. Nous en avons un
trs-bel exemple de la belle Agns, laquelle, voyant le roy Charles VII
enamourach d'elle et ne se soucier que de luy faire l'amour, et, mol et
lasche, ne tenir compte de son royaume, luy dit un jour que, lorsqu'elle
estoit encores jeune fille, un astrologue lui avoit prdit qu'elle
seroit aime et servie de l'un des plus vaillants et courageux roys de
la chrestient; que, quand le Roy lui fit cet honneur de l'aimer, elle
pensoit que ce fust ce roy valleureux qui luy avoit est prdit; mais le
voyant si mol, avec si peu de soin de ses affaires, elle voyoit bien
qu'elle estoit trompe, et que ce roy si courageux n'estoit pas luy,
mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de si belles armes, et luy prenoit
tant de belles villes  sa barbe; dont, dit-elle au Roy, je m'en vais
le trouver, car c'est celuy duquel entendoit l'astrologue. Ces paroles
piqurent si fort le coeur du Roy, qu'il se mit  plorer; et de-l en
avant, prenant courage, et quittant sa chasse et ses jardins, prit le
frein aux dents; si bien que par son bonheur et vaillance, chassa les
Anglois de son royaume.

--Bertrand du Guesclin, ayant espous sa femme, madame Thiphanie, se mit
du tout  la contenter et laisser le train de la guerre, luy qui l'avoit
tant pratique auparavant, et qui avoit acquis tant de gloire et de
loange, mais elle luy en fit une rprimende et remonstrance, qu'avant
leur mariage on ne parloit que de luy et de ses beaux faits, et que
dsormais on luy pourroit reprocher  elle-mesme une telle
discontinuation de son mary; qui portoit un trs-grand prjudice  elle
et  son mary, d'estre devenu un si grand casannier, dont elle ne cessa
jamais jusques  ce qu'elle lui eust remis son premier courage, et
renvoy  la guerre, o il fit encore mieux que devant. Voil comment
cette honneste dame n'aima point tant son plaisir de nuict comme elle
faisoit l'honneur de son mary: et certes, nos femmes mesmes, encor
qu'elles nous trouvent prs de leurs costez, si nous ne sommes braves et
vaillants, ne nous sauroient aymer ny nous tenir auprs d'elles de bon
coeur; mais, quand nous retournons des armes, et que nous avons fait
quelque chose de bien et de beau, c'est alors qu'elles nous ayment et
nous embrassent de bon coeur, et qu'elles le trouvent meilleur.

--La quatriesme fille du comte de Provence, beau-pere de saint Louis, et
femme  Charles, comte d'Anjou, frre dudit roy, magnanime et ambitieuse
qu'elle estoit, se faschant de n'estre que simple comtesse de Provence
et d'Anjou, et qu'elle seule de ses trois soeurs, dont les deux
estoient reyne et l'autre impratrice, ne portoit autre titre que de
dame et comtesse, ne cessa jamais, jusques  ce qu'elle eust pri,
press et importun son mary d'avoir et de conquester quelque royaume;
et firent si bien qu'ils furent eslus par le pape Urbain roy et reyne
des Deux-Siciles; et allrent tous deux  Rome avec trente galleres se
faire couronner par sa Saintet, en grande magnificence, roy et reyne de
Jrusalem et de Naples, qu'il conquesta aprs tant par ses armes
valeureuses que par les moyens que sa femme luy donna, vendant toutes
ses bagues et joyaux pour fournir aux frais de la guerre: et puis aprs
rgnrent assez paisiblement et longuement en leurs beaux royaumes
conquis. Longtemps aprs, une de leurs petites-filles, descendues d'eux
et des leurs, Isabeau de Lorraine, fit, sans son mary Ren, semblable
trait; car luy estant prisonnier entre les mains de Charles, duc de
Bourgogne, elle estant princesse, sage et de grand magnanimit et
courage, de Sicile et de Naples le royaume leur estant escheu par
succession, assembla une arme de trente mille hommes, et elle-mesme la
mena et conquesta le royaume, et se saisit de Naples. Je nommerois une
infinit de dames qui ont servi de telles faons beaucoup  leurs marys,
et qu'elles, estant hautes de coeur et d'ambition, ont pouss et
encourag leurs marys  se faire grands, acquerir des biens et des
grandeurs et richesses: aussi est-ce le plus beau et le plus honorable
que d'en avoir par la pointe de l'espe. J'en ay cogneu beaucoup en
nostre France et en nos Cours, qui, plus poussez de leurs femmes, quasi
que de leurs volonts, ont entrepris et parfait de belles choses. Force
femme ay-je cogneu aussi, qui ne songeans qu' leurs bons plaisirs, les
ont empeschez et tenus tousjours auprs d'elles; les empeschant de faire
de beaux faits, ne voulant qu'ils s'amusassent si-non  les contenter du
jeu de Vnus, tant elles y estoient aspres. J'en ferois force contes,
mais je m'extravaguerois trop de mon sujet, qui est plus beau certes,
car il touche la vertu, que l'autre qui touche le vice, et contente plus
d'ouyr parler de ces dames qui ont pouss les hommes  de beaux actes.
Je ne parle pas seulement des femmes maries, mais de plusieurs autres,
qui, pour une seule petite faveur, ont fait faire  leurs serviteurs
beaucoup de choses qu'ils n'eussent pas fait; car quel contentement leur
est-ce, quelle ambition et eschauffement de coeur? Est-il plus grande
que, quand on est en guerre, que l'on songe que l'on est bien aym de sa
maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour l'amour
d'elle, combien de bons visages, de beaux attrait, de belles
oeillades, d'embrassades, de plaisirs, de faveurs, qu'on espre aprs
de recevoir d'elles.

--Scipion, entre autres reprimendes qu'il fit  Massinissa lorsque,
quasi tout sanglant, il espousa Sophonisba, luy dit qu'il n'estoit bien
sant de songer aux dames et  l'amour lorsqu'on est  la guerre. Il me
pardonnera s'il lui plaist; mais, quant  moy, je pense qu'il n'y a
point si grand contentement, ny qui donne plus de courage ny d'ambition
pour bien faire, qu'elles. J'en ay est log-l d'autresfois. Quant 
pour moy, je croy que tous ceux qui se trouvent aux combats en sont de
mesmes: je m'en rapporte  eux. Je crois qu'ils sont de mon opinion,
tant qu'ils sont, et que, lorsqu'ils sont en quelque beau voyage de
guerre et qu'ils sont parmy les plus chaudes presses de l'ennemy, le
coeur leur double et accroist quand ils songent  leurs dames,  leurs
faveurs qu'ils portent sur eux, et aux caresses et beaux recueils qu'ils
recevront d'elles au partir de-l s'ils en eschapent, et, s'ils viennent
 mourir, quels regrets elles feront pour l'amour de leurs trespas.
Enfin, pour l'amour de leurs dames et pour songer en elles, toutes
entreprises sont faciles et aises, tous combats leur sont des tournois,
et toute mort leur est un triomphe.

--Je me souviens qu' la bataille de Dreux feu M. des Bordes, brave et
gentil cavalier s'il en fut de son temps, estant lieutenant de M. de
Nevers, dit avant comte d'Eu, prince aussi trs-accomply, ainsi qu'il
fallut aller  la charge pour enfoncer un bataillon de gens de pied qui
marchoit droit  l'avant-garde, o commandoit feu M. de Guise le Grand,
et que le signal de la charge fut donn, ledict des Bordes, mont sur un
turc gris, part tout aussi-tost, enrichy et garny d'une fort belle
faveur que sa maistresse luy avoit donne (je ne la nommeray point, mais
c'estoit l'une des belles et honnestes filles, et des grandes de la
Cour); et en partant, il dit: H! je m'en vais combattre vaillamment
pour l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement. A ce il ne
faillit, car, ayant perc les six premiers rangs, mourut au septiesme,
port par terre. A vostre advis, si cette dame n'avoit pas bien employ
sa belle faveur, et si elle s'en devoit desdire pour luy avoir donne?

--M. de Bussy a est le jeune homme qui a aussi bien fait valoir les
faveurs de ses maistresses que jeune homme de son temps, et mesmes de
quelques-unes que je say, qui mritoient plus de combats, d'exploits
de guerre, de coups d'espe, que ne fit jamais la belle Anglique des
paladins et chevalliers de jadis, tant chrestiens que sarrazins; mais je
luy ouy dire souvent qu'en tant de combats singuliers et guerres et
rencontres gnrales (car il en a fait prou) o il s'est jamais trouv,
et qu'il a jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour le service de
son prince ny pour ambition, que pour la seule gloire de complaire  sa
dame. Il avoit certes raison, car toutes les ambitions du monde ne
vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste
dame et maistresse. Et pourquoy tant de braves chevalliers errants de la
Table-Ronde, et de tant de valleureux paladins de France du temps pass,
ont entrepris tant de guerres, tant de voyages lointains, tant fait de
belles expditions, si-non pour l'amour des belles dames qu'ils
servoient ou vouloient servir? Je m'en rapporte  nos palladins de
France, nos Rollands, nos Renauds, nos Ogiers, nos Olliviers, nos Yvons,
nos Richards, et une infinit d'autres. Aussi c'estoit un bon temps et
bien fortun; car, s'ils faisoient quelque chose de beau pour l'amour de
leurs dames, leurs dames, nullement ingrattes, les en savoient bien
rcompenser quand ils se venoient rencontrer, ou donner des rendez-vous
dans des forests, dans les bois, auprs des fontaines ou en quelques
belles prairies. Et voil le guerdon des vaillantises que l'on desire
des dames. Or il y a une demande: pour-quoi les femmes aiment tant ces
vaillants hommes, et, comme j'ay dit au commencement, la vaillance a
cette vertu et force de se faire aimer  son contraire? Davantage, c'est
une certaine inclination naturelle qui pousse les dames pour aimer la
gnrosit, qui est certainement cent fois plus aimable que la
coardise: aussi toute vertu se fait plus aimer que le vice. Il y a
aucunes dames qui aiment ces gens ainsi pourvus de valeur, d'autant
qu'il leur semble que, tout ainsi qu'ils sont braves et adroits aux
armes et au mestier de Mars, qu'ils le sont de mesmes  celuy de Vnus.
Cette regle ne faut en aucuns, et de fait ils le sont, comme fut jadis
Csar, le vaillant du monde, et force autres braves que j'ay cogneus que
je tais, et tels y ont bien toute autre force et grace que des ruraux et
autres gens d'autre profession; si-bien qu'un coup de ces gens-l en
vaut quatre des autres, je dis envers les dames qui sont modestement
lubriques, mais non pas envers celles qui le sont sans mesure, car le
nombre leur plaist. Et si cette regle est bonne quelques fois en aucuns
de ses gens, et selon l'humeur d'aucunes femmes, elle faut en d'autres;
car il se trouve de ces vaillants qui sont tant rompus de l'harnois et
des grandes corvees de guerre, qu'ils n'en peuvent plus quand il faut
venir  ce doux jeu, de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames;
dont aucunes, et plusieurs y en a, qui aimeroient mieux un bon artisan
de Vnus, frais et bien moulu, que quatre de ceux de Mars, ainsi
allebrenez. J'en ay cogneu force de ce sexe fminin et de cette humeur;
car enfin, disent-elles, il n'y a que de bien passer son temps et en
tirer la quintessence, sans avoir acception de personnes. Un bon homme
de guerre est bon, et le fait beau voir  la guerre; mais s'il ne sait
rien faire au lict (disent-elles), un bon gros vallet bien  sjour vaut
bien autant qu'un beau et vaillant gentilhomme lass. Je m'en rapporte 
celles qui en ont fait l'essay et le font tous les jours; car les reins
du gentilhomme, tout gallant et brave soit-il, estans rompus et froisss
de l'harnois qu'ils ont tant port sur eux, ne peuvent fournir 
l'appointement comme les autres qui n'ont jamais port peine ni fatigue.
D'autres dames y en a-t-il qui aiment les vaillants, soient pour marys,
soient pour serviteurs, afin qu'il dbattent et soustiennent mieux leurs
honneurs et leurs chastetez, si aucuns mdisants il y en a qui les
veulent souiller de paroles; ainsi que j'en ay veu plusieurs  la Cour,
o j'y ay cogneu d'autresfois une fort belle et grande dame, que je ne
nommeray point, estant fort sujette aux mdisances, quitta un serviteur
fort favory qu'elle avoit, le voyant mol  dpartir de la main et ne
braver et ne quereller, pour en prendre un autre qui estoit un
escalabreux, brave et vaillant, qui portoit sur la pointe de son espe
l'honneur de sa dame, sans qu'on y osast aucunement toucher. Force dames
ay-je cogneu de cette humeur, qui ont voulu tousjours avoir un vaillant
pour leur escorte et deffense; ce qui leur est trs-bon et trs-utile
bien souvent: mais il faut bien qu'elles se donnent garde de broncher et
varier devant eux si elles se sont une fois soumises sous leur
domination; car, s'ils s'apperoivent le moins du monde de leurs
fredaines et mutations, il les mainent beau et les gourmandent
terriblement, et elles et leurs gallants, si elles changent; ainsi que
j'en ay veu plusieurs exemples en ma vie. Voil donc, telles femmes qui
se voudront mettre en possession de tels braves et scalabreux, faut
qu'elles soient braves et trs-constantes envers eux, ou bien qu'elles
soient si fort secretes en leurs affaires, qu'elles ne se puissent
vanter: si ce n'est qu'elles voulussent faire en composant, comme les
courtisannes d'Italie et de Rome, qui veulent avoir un brave (ainsi le
nomment-elles) pour les dfendre et maintenir; mais elles mettent
tousjours par le march qu'elles auront d'autres concurrences, et que le
brave n'en sonnera mot. Cela est fort bon pour les courtisannes de Rome
et pour leurs braves, non pour les gallants gentilshommes de nostre
France ou d'ailleurs. Biais si une honneste dame se veut maintenir en sa
fermet et constance, il faut que son serviteur n'espargne nullement sa
vie pour la maintenir et dfendre si elle court la moindre fortune du
monde, soit, ou de sa vie, ou de son honneur, ou de quelque meschante
parole; ainsi que j'en ay veu en nostre Cour plusieurs qui ont fait
taire les mdisants tout court, quand ils sont venus  dtracter de
leurs maistresses et dames; auxquelles, par devoir de chevallerie et par
les lois, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions;
ainsi que fit ce brave Renaud de la belle Genevre en Escosse, le
seigneur de Mendozze  cette belle duchesse que j'ay dit, et le seigneur
de Carouge  sa propre femme du temps du roy Charles sixiesme, comme
nous lisons dans nos Croniques. J'en allguerois une infinits d'autres,
et du vieux et du nouveau temps, ainsi que j'ay veu en nostre Cour; mais
je n'aurois jamais fait. D'autres dames ay-je cogneues qui ont quitt
des hommes pusilanimes, encores qu'ils fussent bien riches, pour aimer
et espouser des gentilshommes qui n'avoient que l'espe et la cappe,
pour manire de dire; mais ils estoient valeureux et gnreux, et
avoient esprance, par leurs valeurs et gnrositez, de parvenir aux
grandeurs et aux estats, encore certes que ne ne soient pas les plus
vaillants qui le plus souvent y parviennent, en quoy on leur fait tort
pourtant; et bien souvent voit-on les coards et pusilanismes y
parvenir; mais, quoy qu'il soit, telle marchandise ne paroist point sur
eux comme quand elle est sur les vaillants. Or je n'aurois jamais fait
si je voulois raconter les diverses causes et raisons pourquoy les dames
aiment ainsi les hommes remplis de gnrosit. Je say bien que si je
voulois amplifier ce discours d'une infinit de raisons et d'exemples,
j'en pourrois faire un livre entier; mais ne me voulant amuser sur un
seul sujet, ains en varier de plusieurs et divers, je me contenteray
d'en avoir dit ce que j'ay dit, encore que plusieurs me pourront
reprendre que cettuy-cy estoit bien assez digne pour estre enrichy de
plusieurs exemples et prolixes raisons, qu'eux-mesmes pourront bien: Il
a oubli cettuy-cy, il a oubli cettuy-l. Je le say bien, et en say
possible plus qu'ils ne pourront allguer, et des plus sublins et
secrets; mais je veux les tous publier et nommer. Voil pourquoy je me
tais. Toutefois, avant que faire pose, je dirai ce mot en passant, que,
tout ainsi que les dames aiment les hommes vaillants et hardis aux
armes, elles aiment aussi ceux qui le sont en amours; et jamais homme
coard et par trop respectueux en icelles n'aura bonne fortune; non
qu'elles les veuillent si outrecuidez, hardis et prsomptueux, que de
haute lutte les vinssent porter par terre; mais elles desirent en eux
une certaine modestie hardie, ou hardiesse modeste; car d'elles-mesmes,
si ce ne sont des louves, ne vont pas requerir ni se laisser aller, mais
elles en savent si bien donner les appetits, les envies, et attirent si
gentiment  l'escarmouche, que qui ne prend le temps  point et ne vient
aux prises, sans aucun respect de majest et de grandeur, ou de
scrupule, ou de conscience, ou de crainte, ou de quelque autre sujet,
celuy vrayement est un sot et sans coeur, et qui mrite  jamais estre
abandonn de la bonne fortune.

--Je say deux honnestes gentilshommes compagnons, pour lesquels deux
fort honnestes dames, et non certes de petite qualit, ayant fait pour
eux une partie un jour  Paris, et s'aller pourmener en un jardin,
chacune, y estant, se separa  l'escart l'une de l'autre, avec un chacun
son serviteur, en chacune son alle, qui estoit si couverte de belles
treilles que le jour quasi ne s'y pouvoit voir, et la fraischeur y
estoit gracieuse. Il y eut un des deux hardy, qui, cognoissant cette
partie n'avoir est faitte pour se pourmener et prendre le frais, et
selon la contenance de sa dame qu'il voyoit brusler en feu, et d'autre
envie que de manger des muscats qui estoient en la treille, et selon
aussi les paroles eschauffes, affettes et folastres, ne perdit si
belle occasion; mais, la prenant sans aucun respect, la mit sur un petit
lict qui estoit fait de gazons et de mottes de terre; il en joit fort
doucement, sans qu'elle dist autre chose, si-non: Mon Dieu! que
voulez-vous faire? N'tes-vous pas le plus grand fol et estrange du
monde? et si quelqu'un vient, que dira-t-on? Mon Dieu, ostez-vous. Mais
le gentilhomme, sans s'estonner, continua si bien, qu'il en partit si
content, et elle et tout, qu'ayant fait encor trois ou quatre tours
d'alle, ils recommencrent encore une seconde charge. Puis, sortant de
l en autre alle couverte, ils virent d'autre cost l'autre gentilhomme
et l'autre dame, qui se pourmenoient ainsi qu'ils les y avoient laissez
auparavant. A quoy la dame contente dit au gentilhomme content: Je
croy qu'un tel aura fait du sot, et qu'il n'aura fait  sa dame autre
entretien que de paroles, de discours et de pourmenades. Donc, tous
quatre s'assemblans, les deux dames se vindrent  demander de leurs
fortunes. La contente respondit qu'elle se portoit fort bien elle, et
que pour le coup elle ne se sauroit pas mieux porter. La mecontente de
son cost dit qu'elle avoit eu affaire avec le plus grand sot et le plus
coard amant qui s'estoit jamais veu. Et surtout les deux gentilshommes
les virent rire et crier entre elles deux en se pourmenant. O le sot! 
le coard!  monsieur le respectueux! Sur quoy le gentilhomme content
dit  son compagnon: Voil nos dames qui parlent bien  vous, elles
vous foettent: vous trouverez que vous avez fait trop du respectueux et
du badin. Ce qu'il advoua: mais il n'estoit plus temps, car l'occasion
n'avoit plus de poil pour la prendre. Toutesfois, ayant cogneu sa faute,
au bout de quelque temps il la repara par quelque certain autre moyen
que je dirois bien.

--J'ay cogneu deux grands seigneurs et frres, et tous deux bien
parfaits et bien accomplis, qui, aymans deux dames, mais il y en avoit
une plus grande que l'autre en tout, et estant entrez en la chambre de
cette grande qui gardoit pour lors le lict, chacun se mit  part pour
entretenir sa dame. L'un entretient la grande avec tous les respects et
tous les baisements humbles qu'il put, et paroles d'honneur et
respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher de prs
ny vouloir forcer la roque. L'autre frre, sans crmonie d'honneur ny
de paroles, prit la dame  un coing de fenestre, et lui ayant tout d'un
coup essart ses caleons qui estoient bridez (car il estoit bien fort),
luy fit sentir qu'il n'aimoit point  l'espagnole, par les yeux, ny par
les gestes de visage, ny par paroles, mais par le vray et propre point
et effet qu'un vray amant doit souhaiter: et ayant achev son prix-fait,
s'en part de la chambre, et en partant dit  son frere, assez haut que
sa dame l'ouyt: Mon frere, si vous ne faites comme moy vous ne faites
rien, et vous dis que vous pouvez estre tant brave et hardy ailleurs que
vous voudrez; mais si en ce lieu vous ne monstrez votre hardiesse, vous
estes deshonor; car vous n'estes ici en lieu de respect, mais en lieu
o vous voyez votre dame qui vous attend. Et par ainsi laissa son
frere, qui pourtant pour l'heure retint son coup et le remit  une autre
fois: ce ne fut pourtant que la dame ne l'en estimast davantage, ou
qu'elle luy attribuast une trop grande froideur d'amour, ou faute de
courage, ou inhabilet de corps; si l'avoit monstr assez ailleurs, soit
en guerre, soit en amours.

--La feu reyne-mre fit une fois joer une fort belle comdie en
italien, pour un mardy gras,  l'hostel de Reims, que Cornelie Fiasco,
capitaine des galleres, avoit invente. Toute la Cour s'y trouva, tant
hommes que dames, et force autres de la ville. Entre autres choses, il
fut reprsent un jeune homme qui avoit demeur cach tout une nuict
dans la chambre d'une trs-belle dame et ne l'avoit nullement touche;
et ayant racont cette fortune  son compagnon, il luy demanda:
_Ch'avete fatto_[106]? L'autre respondit: _Niente_[107]. Sur cela son
compagnon lui dit: _Ah! poltronazzo, senza cuore! non havete fatto
niente! Che maldita sia la tua poltronneria[108]!_ Aprs que la dite
comdie fut joe, le soir, ainsi que nous estions en la chambre de la
Reyne, et que nous discourions de cette comdie, je demanday  une fort
belle et honneste dame, que je ne nommeray point, quels plus beaux
traits elle avoit observs et remarqus en la comdie, qui luy eussent
pleu le plus. Elle me dit tout navement: Le plus beau trait que j'ay
trouv, c'est que l'autre a respondu au jeune homme qui s'appeloit
Lucio, qui luy avoit dit _che non haveva fatto niente: Ah poltronazzo!
non havete fatto niente! Che maldita sia la tua poltronneria!_ Voil
comme cette dame qui me parloit estoit de consente avec l'autre qui luy
reprochoit sa poltronnerie, et qu'elle ne l'estimoit nullement d'avoir
est si mol et lasche; ainsi comme plus  plain elle et moy nous
discourusmes des fautes que l'on fait sur le sujet de ne prendre le
temps et le vent quand il vient  point, comme fait le bon marinier. Si
faut-il que je fasse encore ce conte, et le mesle, tout plaisant et
bouffon qu'il est, parmy les autres srieux.

--J'ay donc ouy conter  un honneste gentilhomme mien amy, qu'une dame
de son pays, ayant plusieurs fois monstr de grandes familiaritez et
privautez  un sien vallet-de-chambre, qui ne tendoient toutes qu'
venir  ce point, ledit vallet, point fat et sot, un jour d'est
trouvant sa maistresse par un matin  demi endormye dans son lict toute
nue, tourne de l'autre cost de la ruelle, tent d'un si grande
beaut, et d'une fort propre posture, et aise pour l'investir et s'en
accommoder, estant elle sur le bord du lict, vint doucement et investit
la dame, qui, se tournant, vid que c'estoit son vallet qu'elle desiroit;
et, toute investie qu'elle estoit, sans autrement se desinvestir ny
remer, ny se defaire, ny depestrer de sa prise tant soit peu, ne fit
que dire, tournant la teste, et se tenant ferme de peur de ne rien
perdre: Monsieur le sot, qui est-ce qui vous a fait si hardy de le
mettre-l? Le vallet luy respondit en toute rvrence: Madame,
l'osteray-je?--Ce n'est pas ce que je vous dis, monsieur le sot, luy
respondit la dame. Je vous dis: Qui vous a fait si hardy de le
mettre-l? L'autre retournoit toujours  dire: Madame, l'osteray-je?
et si vous voulez, je l'osteray: et elle  redire: Ce n'est pas ce que
je vous dis encore, monsieur le sot. Enfin, et l'un et l'autre firent
ces mesmes repliques et dupliques par trois ou quatre fois, sans se
desbauscher autrement de leur besogne, jusques  ce qu'elle fut acheve;
dont la dame s'en trouva mieux que si elle eust command  son galland
de l'oster, ainsi qu'il luy demandoit. Et bien servit  elle de
persister en sa premire demande sans varier, et au gallant en sa
replique et duplique: et par ainsi continurent leurs coups et cette
rubrique long-temps aprs ensemble; car il n'y a que la premiere fourne
ou la premiere pinte chere, ce dit-on. Voil un beau vallet et hardy! et
 tels hardis, comme dit l'italien, il faut dire: _A bravo cazzo mai non
manca favor_. Or, par ainsi vous voyez qu'il y en a plusieurs qui sont
braves, hardis et vaillants, aussi bien pour les armes que pour les
amours; d'autres qui le sont en armes et non en amours; d'autres qui le
sont en amours et non aux armes, comme estoit ce marault de Paris, qui
eut bien la hardiesse et vaillance de ravir Heleine  son pauvre cocu de
mary Menelas, et coucher avec elle, et non de se battre avec luy devant
Troyes. Voil aussi pourquoy les dames n'aiment les vieillards ny ceux
qui sont trop avancs sur l'aage, d'autant qu'ils sont forts timides en
amours et vergogneux  demander; non qu'ils n'ayent des concupiscences
aussi grandes que les jeunes, voire plus, mais non pas les puissances:
et c'est ce que dit une fois une dame espagnole, que les vieillards
ressembloient beaucoup de personnes que, quand elles voient les roys en
leurs grandeurs, dominations et autoritez, ils souhaiteroient fort
d'estre comme eux, non pas qu'ils osassent rien attenter contre eux pour
les dpossder de leurs royaumes et prendre leurs places; et
disoit-elle: _Y a pends es nascido et desseo, quando se muere luego_;
c'est--dire qu' peine le desir est n qu'il meurt aussi-tost: aussi
les vieillards, quand ils voyent de beaux objets, ils les desirent fort,
mais ils ne les osent attaquer, _por que los viejos naturalmente son
temerosos; y amor y temor no se caben en un saco_; car les vieillards
sont craintifs fort naturellement; et l'amour et la crainte ne se
trouvent jamais bien dans un sac. Aussi ont-ils raison; car ils n'ont
armes ny pour offencer ny pour dfendre, comme des jeunes gens, qui ont
la jeunesse et beaut: et aussi, comme dit le pote, rien n'est mal
sant  la jeunesse, quelque chose qu'elle fasse; aussi, dit un autre,
il n'est point beau de voir un vieil gendarme ny un vieil amoureux. Or
c'est assez parl sur ce sujet; parquoy je fais fin et n'en dis plus,
si-non que j'adjousteray un autre nouveau sujet faisant et approchant
quasi  ce sujet, qui est que, tout ainsi que les dames aiment les
hommes braves, vaillants et gnreux, les hommes aiment pareillement les
dames braves, de coeur et gnreuses. Et comme tout homme gnreux et
courageux est plus aimable et admirable qu'un autre, aussi de mesme en
est toute dame illustre, gnreuse et courageuse; non que je veuille que
cette dame fasse les actes d'un homme, ny qu'elle s'agendarme comme un
homme, ainsi que j'en ay veu, cogneu et ouy parler d'aucunes qui
montoient  cheval comme un homme, portoient le pistolet  l'aron de la
selle, et le tiroient, et faisoient la guerre comme un homme. J'en
nommerais bien une qui durant ces guerres de la Ligue en a fait de
mesme. Ce desguisement est dementir le sexe; outre qu'il n'est beau et
bien sant, il n'est permis, et porte plus grand prjudice qu'on ne
pense: ainsi que mal en prit  cette gente pucelle d'Orlans, laquelle
en son procs fut calomnie de cela, et en partie cause de son sort et
sa mort. Voil pourquoi je ne veux ny estime trop tel garonnement; mais
je veux et aime une dame qui monstre son brave et valleureux courage,
estant en adversit et en bon besoin, par de beaux actes feminins, qui
approschent fort d'un coeur masle. Sans emprunter les exemples des
gnreuses dames de Rome et de Sparte de jadis, qui ont en cela exced
toutes autres, ils sont assez manifestes et exposez  nos yeux, j'en
veux escrire de nouveaux et de nos temps. Pour le premier, et  mon gr
le plus beau que je sache, ce fut celuy de ces belles, honnestes et
courageuses dames de Sienne, alors de la rvolte de leur ville contre le
joug insuportable des Impriaux; car, aprs que l'ordre y fut estably
pour la garde, les dames, en estant mises  part pour n'estre propres 
la guerre comme les hommes, voulurent monstrer un par-dessus, et
qu'elles savoient faire autre chose que besogner  leurs ouvrages du
jour et de la nuict; et, pour porter leur part du travail, se
departirent d'elles-mesmes en trois bandes: et, un jour de Saint
Anthoine, au mois de janvier, comparurent en public trois des plus
belles, grandes et principales de la ville, en la grande place (qui est
certes trs-belle), avec leurs tambours et enseignes. La premiere estoit
la signora Forteguerra, vestu de violet, son enseigne et sa bande de
mesme parure avec une devise de ces mots: _Purche sia il vero_. Et
estoient toutes ces dames vestues  la nymphale, d'un court
accoustrement qui en descouvroit et monstroit mieux la belle greve. La
seconde estoit la signora Piccolomini, vestue d'incarnat, avec sa bande
et enseigne de mesme, avec la croix blanche, et la devise en ces mots:
_Purche no l'habbia tutto_. La troisiesme estoit la signora Livia
Fausta, vestue toute  blanc, avec sa bande et enseigne blanche, en
laquelle estoit une palme, et la devise en ces mots: _Purche l'habbia_.
A l'entour et  la suite de ces trois dames, qui sembloient trois
desses, il y avoit bien trois mille dames, que gentilles-femmes,
bourgeoises qu'autres, d'apparence toutes belles, ainsi bien pares de
leurs robbes et livres, toutes ou de satin ou de taffetas, de damas ou
autres draps de soye, et toutes rsolus de vivre ou mourir pour la
libert; et chacune portoit une fascine sur l'espaule  un fort que l'on
faisoit, criants: _France! France!_ Dont M. le cardinal de Ferrare et M.
de Termes, lieutenants du Roy, en furent si ravis d'une chose si rare et
belle, qu'ils ne s'amusrent  autre chose qu' voir, admirer,
contempler et loer ces belles et honnestes dames: comme de vray j'ay
ouy dire  aucunes et aucuns qui y estoient, que jamais rien ne fut si
beau; et Dieu sait si les belles dames manquent en cette ville, et en
abondance, sans spciaut.

Les hommes, qui, de leur bonne volont, estoient fort enclins  leur
libert, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne voulans en
rien cder  leurs dames pour cela: tellement que tous  l'envy,
gentilshommes, seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et
pauvres, tous accoururent au fort  en faire de mesme que ces belles,
vertueuses et honnestes dames; et en grande mulation, non-seulement les
sculiers, mais les gens d'glise poussrent tous  cet oeuvre, et au
retour du fort, les hommes  part, et les femmes aussi ranges en
bataille en la place auprs du palais de la Seigneurie, allrent l'un
aprs l'autre, de main en main, saluer l'image de la Vierge Marie,
patronne de la ville, en chantant quelques hymnes et cantiques  son
honneur par un si doux air et agrable armonie, que, partie d'aise,
partie de piti, les larmes tombaient des yeux  tout le peuple; lequel,
aprs avoir receu la bndiction de M. le rvrendissime cardinal de
Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes en rsolution de
faire mieux  l'advenir. Cette crmonie sainte de dames me fait
ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais belle pourtant, qui
fut faite  Rome du temps de la guerre punique, qu'on trouve dans
Tite-Live. Ce fut une pompe et une procession qui s'y fit de trois fois
neuf, qui sont vingt-sept jeunes belles filles romaines, et toutes
pucelles, vestues de robettes assez longuettes (l'histoire n'en dit
point les couleurs); lesquelles, aprs leur pompe et procession acheve,
s'arrestrent en une place, o elles dansrent devant le peuple une
danse en s'entredonnans une cordelette, range l'une aprs l'autre,
faisant un tour de danse, et accommodant le mouvement et fretillement de
leurs pieds en cadence de l'air et de la chanson qu'elles disoient: ce
qui fut une chose trs-belle  voir autant pour la beaut de ces belles
filles que pour leur bonne grace, leur belle faon  la danse, et pour
leur affett mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle,
quand elle les sait gentiment et mignardement conduire et mener. Je me
suis imagin en moy cette forme de danse, et m'a fait souvenir d'une que
j'ay veu de mon jeune temps danser les filles de mon pays, qu'on
appeloit la _jarretierre_; lesquelles, prenans et s'entredonnans la
jarretierre par la main, les passoient et repassoient par-dessus leur
teste, puis les mesloient et entrelassoient entre leurs jambes en
sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desveloppoient et
desengageoient si gentiment par de petits sauts, tousjours
s'entresuivans les uns aprs les autres, sans jamais perdre la cadence
de la chanson ou de l'instrument qui les guidoit; si que la chose estoit
trs-plaisante  voir, car les sauts, les entrelassements, les
desgagements, le port de la jarretierre et la grace des filles,
portoient je ne say quelque lascivet mignarde, que je m'estonne que
cette danse n'a est pratique en nos cours de nostre temps, puis que
les calleons y sont fort propres, et qu'on y peut voir aisment la
belle jambe, et qui a la chausse la mieux tire, et qui a la plus belle
disposition. Cette danse se peut mieux reprsenter par la veu que par
l'escriture.

Pour retourner  nos dames siennoises: H! belles et braves dames, vous
ne deviez jamais mourir, non plus que vostre los, qui a jamais ira de
conserve avec l'immortalit, non plus aussi que cette belle et gentille
fille de vostre ville, laquelle, en vostre sige, voyant son frere un
soir detenu malade en son lict, et fort mal dispos pour aller en garde,
le laissant dans le lict, tout coyment se desrobe de luy, prend ses
armes et ses habillements, et, comme la vraye effigie de son frre,
paroist en garde; et fut prise pour son frere, ainsi incogneue par la
faveur de la nuict. Gentil trait, certes; car, bien qu'elle se fust
garonne et gendarme, ce n'estoit pourtant pour en faire une
continuelle habitude, que pour cette fois faire un bon office  son
frere. Aussi dit-on que nul amour est gal  la fraternelle, et
qu'aussi, pour un bon besoin, il ne faut rien espargner pour monstrer
une gente gnrosit du coeur, en quelque endroit que ce soit. Je croy
que le corporal qui lors commandoit  l'esquade o estoit cette belle
fille, quand il sceut ce trait, fut bien marry qu'il ne l'eust mieux
recogneue, pour mieux publier sa loange sur le coup, ou bien pour
l'exempter de la sentinelle, ou du tout pour s'amuser d'en contempler la
beaut, sa grace et sa faon militaire; car ne faut point douter qu'elle
ne s'estudiast en tout  la contrefaire. Certes on ne sauroit trop
loer ce beau trait, et mesme sur un si juste sujet pour le frere. Tel
en fit ce gentil Richardet, mais pour divers sujets, quand, aprs avoir
ouy le soir sa soeur Bradamente discourir des beauts de cette belle
princesse d'Espagne, et de ses amours et desirs vains, aprs qu'elle fut
couche il prit ses armes et sa belle cotte, et s'en dguise pour
paroistre sa soeur, tant ils estoient de semblance de visage et
beaut; et aprs, sous telle forme, tira de cette belle princesse ce
qu' sa soeur son sexe luy avoit desni; dont mal pourtant trs-grand
luy en fust arriv sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa
maistresse Bradamente, le garantit de mort. Or j'ay ouy dire  M. de La
Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fit le rapport de
si beau trait de ces dames siennoises au feu roy Henry, il le trouva si
beau, que la larme  l'oeil il jura que, si Dieu luy donnoyt un jour
la paix ou la trefve avec l'Empereur, qu'il iroit par ses galleres en la
mer de Toscane, et de l  Sienne, pour voir cette ville si affecte 
soy et  son party, et la remercier de cette brave et bonne volont, et
sur-tout pour voir ces belles et honnestes dames, et leur en rendre
graces particulires. Je croy qu'il n'y eust pas failly, car il honoroit
fort les belles et honnestes dames; et si leur escrivit, principalement
aux trois principales, des lettres les plus honnestes du monde de
remerciements et d'offres, qui les contentrent et animrent davantage.
Hlas! il eut bien quelque temps aprs la trefve; mais, l'attendant 
venir, la ville fut prise, comme j'ay dit ailleurs; qui fut une perte
inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si chere
alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne
origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous; car on dit que ces
braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on
appeloit jadis Senonnes, que nous tenons aujourd'hui ceux de Sens; aussi
en tiennent-ils encore de l'humeur de nous autres Franois, car ils ont
la teste prs du bonnet, et sont vifs, soudains et prompts comme nous.
Les dames, pareillement aussi, se ressentent de ces gentilles,
gracieuses faons, et familiaritez franaises.

--J'ay leu dans une vieille chronique que j'ay allgu ailleurs, que le
roy Charles huictiesme, en son voyage de Naples, lorsqu'il passa 
Sienne, il y fut receu par une entre si triomphante et si superbe,
qu'elle passa toutes les autres qu'il fit en toute l'Italie; jusques 
l que, pour plus grand respect et signe d'humilit, toutes les portes
de la ville furent ostes de leurs gonds et portes par terre; et tant
qu'il y demeura furent ainsi ouvertes et abandonnes  tous allants et
venants, et puis aprs, venant son dpart, remises. Je vous laisse 
penser si le Roy, toute sa Cour et son arme, n'eurent pas grand sujet
d'aymer et honorer cette ville (comme de vray il fit toujours), et en
dire tous les biens du monde: aussi la demeure  luy et  tous en fut
trs-agrable, et sur la vie fut dfendu de n'y faire aucune insolence,
comme certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ha! braves Siennois,
vivez pour jamais! Que pleust  Dieu fussis-vous encore nostres en
tout, comme possible vous l'estes en coeur et en ame! car la
domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d'un duc de
Florence; et puis le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussi
voisins comme nous sommes reculez, possible, tous ensemble conformes de
volontez, en ferions-nous-dire.

--Les principaies dames de Pavie, en leur sige du roy Franois sous la
conduite et exemple de la signora contessa Hippofita de Malespina, leur
gnrale, se mirent de mesme  porter la hotte, remuer terre et remparer
leurs bresches, faisant  l'envy des soldats. Un pareil trait de ces
dames siennoises que je viens de raconter je vis faire  aucunes dames
rocheloises au sige de leur ville dont il me souvient: que le premier
dimanche de caresme que le sige y estoit, Monsieur, nostre gnral,
manda sommer M. de La Nou de sa parole, et venir parler  luy et luy
rendre compte de sa ngociation que luy avoit charg pour cette ville;
dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espre ailleurs
descrire. M. de La Nou n'y faillit pas, et pour ce M. de Strozze fut
donn en ostage dans la ville, et trefves furent faites pour ce jour et
pour le lendemain. Ces trefves ainsi faittes, parurent aussi-tost comme
nous hors des tranches force gens de la ville sur les remparts et sur
les murailles; et sur-tout parurent une centaine de dames et bourgeoises
des plus grandes, plus riches et des plus belles, toutes vestues de
blanc, tant de la teste que du corps, toutes de toile de Hollande fine,
qu'il fit trs-beau voir: et ainsi s'estoient-elles vestues  cause des
fortifications des rempars o elles travailloient, fut ou  porter la
hotte ou  remuer la terre; et d'autres habillements se fussent
ensaloudis, et ces blancs en estoient quittes pour les mettre  la
lessive; et aussi qu'avec cet habit blanc se fissent mieux remarquer
parmy les autres. Nous autres fusmes fort ravis  voir ces belles dames,
et vous asseure que plusieurs s'y amusrent plus qu' autre chose: aussi
voulurent-elles bien se monstrer  nous, et ne furent  nous guires
chiches de leur veu, car elles se plantoient sur le bord du rampart
d'une fort belle grace et dmarche, qu'elles valoient bien le regarder
et desirer. Nous fusmes curieux de demander quelles dames c'estoient.
Ils nous respondirent que c'estoit une bande de dames ainsi jure,
associe et ainsi pare pour le travail des fortifications, et pour
faire de tels services  leur ville; comme certes de vray elles en
firent de bons, jusques-l que les plus viriles et robustes menoient les
armes: si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent rpouss ses
ennemis d'une pique, elle la garde encor si soigneusement comme sacre
relique, qu'elle ne la donneroit, ny ne voudroit pour beaucoup d'argent
la bailler, tant elle la tient chere chez soy.

--J'ay ouy raconter  aucuns vieux commandeurs de Rhodes, et mesmes je
l'ay leu en un vieux livre, que lors que Rhodes fut assig par le
sultan Soliman, les belles filles et dames de la ville ne pardonnrent 
leurs beaux visages et tendres et dlicats corps, pour porter leur bonne
part des peines et fatigues du sige, jusqu'-l que bien souvent se
prsentoient aux plus presss et dangereux assauts, et courageusement
secondoient les chevaliers et soldats  les soutenir. Ah! belles
Rhodiennes! vostre nom, vostre los a valu de tout temps et ne mriteriez
d'estre sous la domination des barbares!

--Du temps du roy Franois I, la ville de Saint-Riquier, en Picardie,
fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamand, nomm Domrin,
enseigne de M. du Ru, accompagn de cent hommes d'armes et de deux mille
hommes de pied, et quelque artillerie. Dedans il n'y avoit seulement que
cent hommes de pied, qui estoient fort peu, et estoit prise, ne fut que
les dames de la ville se prsentrent  la muraille avec armes, eau et
huile bouillante et pierres, et repoussrent bravement les ennemis, bien
qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encore deux desdites dames
levrent deux enseignes des mains des ennemis, et les tirrent de la
muraille dans la ville; si bien que les assigeants furent contraints
d'abandonner la bresche qu'ils avoient faite et les murailles, et se
retirer et s'en aller: dont la renomme fut par toute la France, la
Flandre et la Bourgogne. Au bout de quelque temps le roy Franois
passant par-l, en voulut voir les femmes, les loa et les remercia. Les
dames de Pronne en firent de mesme quand la ville fut assige du comte
de Nassau, et assistrent aux braves gens de guerre qui estoient dedans
tout de mesme faon; qui en furent estimes, loes et remercies de
leur roy. Les femmes de Sancerre, en ces guerres civiles et leur sige,
furent recommandes et loes des beaux effets qu'elles y firent en
toutes sortes. Durant cette guerre de la Ligue, les dames de Vitr
s'acquittrent de mesme en leur ville assige par M. de Mercoeur.
Elles y sont trs-belles et tousjours fort proprement habilles de tout
temps; et pour ce n'espargnoient leurs beautez  se monstrer viriles et
courageuses: comme certes tous actes virils et gnreux,  un tel
besoin, sont autant  estimer en les femmes qu'en les hommes. Ainsi que
de mesme furent jadis les gentiles femmes de Carthage, lesquelles, quand
elles virent leurs marys, leurs freres, leurs peres, leurs parents et
leurs soldats cesser de tirer  leurs ennemis, par faute de cordes en
leurs arcs, qui estoient toutes uses de force de tirer par une si
grande longueur de sige: et par ce, ne pouvans plus chevir de chanvre,
de lin, ny de soie, ny d'autres choses pour faires cordes, s'advisrent
de couper leurs belles tresses et blonds cheveux, et ne pardonner  ce
bel honneur de leurs testes et parement de leurs beautez; si bien
qu'elles-mmes, de leurs belles, blanches et dlicates mains, en
retorsrent et en firent des cordes, et en fournirent  leurs gens de
guerre: dont je vous laisse  penser de quels courages et de quels nerfs
ils pouvoient tendre et bander leurs arcs, en tirer et en combattre,
portans si belles faveurs des dames.

--Nous lisons dans l'histoire de Naples que ce grand capitaine Sforce,
sous la charge de la reyne Jeanne seconde, ayant est pris par le mary
de la reyne, Jacques, mis en estroite prison et en quelques traits de
corde, sans doute il avoit la teste tranche, sans que sa soeur
Marguerite se mit en armes et aux champs, et fit si bien, elle en
personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains principaux, et
manda au roy que tel traittement il feroit  son frere, tel le
feroit-elle  ses gens; si bien qu'il fut contraint de faire accord et
le lascher sain et sauve. Ah! brave et gnreuse soeur! ne tenant
guiere en cela de son sexe. Je say aucunes soeurs et parentes que, si
elles eussent fait traits pareil il y a quelque temps, possible
eussent-elles sauv un brave frere qu'elles avoient, qui fut perdu pour
faute de secours et d'assistance pareille. Maintenant je veux laisser
ces dames en gnral guerrieres et gnreuses: parlons d'aucunes
particulieres. Et pour la plus belle monstre de l'antiquitt, je
n'allgueray que cette senle Znobie pour toutes, laquelle, aprs la
mort de mary, ne s'amusa, comme plusieurs,  perdre le temps  le plorer
et regretter, mais  s'emparer de l'empire au nom de ses enfants, et
faire la guerre aux Romains et  l'empereur Aurelian, qui en estoit lors
empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huit ans,
jusques  ce qu'estant descende en champ de bataille contre luy, fut
vaincue et prise prisonniere, et mene devant l'Empereur; lequel, aprs
lui avoir demand comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre
aux Empereurs, elle luy respondit seulement: Vrayment, je cognois bien
que vous estes empereur, puisque vous m'avez vaincu. Il eut si grand
aise de l'avoir vaincu, et en tira une si grande ambition, qu'il en
voulut triompher; et avec une trs-grande pompe et magnificence elle
marchoit devant son char triomphant, fort superbement habille et
accommode d'une grande richesse de perles et pierreries, de grands
joyaux et de chaisnes d'or, dont elle estoit enchaisne au corps, aux
pieds et aux mains, en signe de captive et d'esclave; si que, par la
grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut
contrainte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce
triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et
prisonniere qu'elle estoit, encore donnoit-elle loy au vainqueur
triompheur, et le faisoit arrester et attendre jusques  ce qu'elle eust
repris son halleine! Grande aussi et honneste courtoisie estoit-ce 
l'Empereur de luy permettre son aise et repos et endurer sa dbilit, et
ne la contraindre ny presser de se haster plus qu'elle ne pouvoit: de
sorte que l'on ne sait que plus loer, ou l'honnestet de l'Empereur,
ou la faon de faire de la Reyne, qui possible pouvoit-elle joer ce jeu
exprs, non tant pour son imbcilit ou lassitude, que pour quelque
ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit
recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle
avoit fait sur le matin, et que monsieur l'Empereur luy cedoit ce
coup-l pour l'attandre en ses pas lents et graves marchers. Elle se
faisoit fort regarder et admirer autant des hommes que des dames,
desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler cette belle image; car
elle estoit des plus belles, selon que disent ceux qui en ont escrit.
Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port trs-beau,
sa grace et sa majest de mesmes, par consquent son visage trs-beau et
fort agrable, les yeux noirs et fort brillants. Entre autres beautez,
il luy donnoit les dents trs-belles et fort blanches, l'esprit vif,
fort modeste, sincere et clemente au besoin; la parole fort belle et
prononce d'une voix claire: aussi elle-mesme faisoit entendre toutes
ses conceptions et volontez  ses gens de guerre, et les haranguoit
souvent. Je pense certes qu'il la faisoit bien aussi beau voir ainsi
vestue si superbement et gentiment en habit de femme, que quand elle
estoit arme tout  blanc; car tousjours le sexe l'emporte: aussi est-il
 prsumer que l'Empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son
beau sexe fminin, qui la reprsenteroit mieux et la rendroit au peuple
plus agrable en ses perfections de beaut. De plus, il est  prsumer
aussi qu'estant si belle, l'Empereur en avoit tast, joi et en
jouissoit encore; et que s'il l'avoit vaincue d'une faon, il ou elle
(les deux se peuvent entendre) l'avoit vaincu aussi de l'autre. Je
m'estonne que, puisque cette Znobie estoit si belle, l'Empereur ne la
prist et entretinst pour l'une de ses garces, ou bien qu'elle n'ouvrist
et dressast par sa permission, ou du snat, boutique d'amour et de
putanisme, comme fit Flora, afin de s'enrichir et accumuler force biens
et bons moyens au travail de son corps et branslement de son lict; 
laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome  l'envy tous
les uns des autres; car enfin il n'y a tel contentement et flicit au
monde, s'il semble, que se rer sur la royaut et principaut, et de
joir d'une belle reyne, d'une princesse et grande dame. Je m'en
rapporte  ceux qui ont est en ces voyages, et y fait si belles
factions. Et par ainsi cette reyne Znobie se fust faite tost riche par
la bourse de ces grands, ainsi que fit Flora, qui n'en recevoit point
d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter
cette vie en bombances, magnificences, chevances et honneurs, que de
tomber en la ncessit et extrmit quelle tomba,  gaigner sa vie 
filer parmy des femmes communes et mourir de faim, sans que le snat,
ayant piti d'elle, veu sa grandeur passe, luy ordonna pour son vivre
quelque pension, et quelques petites terres et possessions, que l'on
appela long-temps les possessions znobiennes; car enfin c'est un grand
mal que la pauvret, et qui la peut viter, en quelque forme qu'on se
puisse transmuer, fait bien, ce disoit quelqu'un que je sai. Voil
pourquoi Znobie ne mena son grand courage au bout de la carrire, comme
elle devoit, et qu'il faut qu'on la persiste tousjours en toutes
actions. On dit qu'elle avoit fait faire un charriot triomphant, le plus
superbe qui fust jamais veu dans Rome, et ce, disoit-elle souvent durant
ses grandes prosperitez et vanteries, pour triompher dans Rome, tant
elle estoit prsumptueuse de conqurir l'empire romain: mais tout cela
au rebours, car l'Empereur l'ayant vaincu le prit pour luy, et en
triompha, et elle alla  pied, en faisant d'elle plus grand triomphe et
pompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et dittes que la victoire
qu'on emporte sur une dame, en quelque faon que ce soit, n'est pas
grande et trs-illustre! Ainsi dsira Auguste de triompher de Clopatre;
mais il n'y procda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure, et de la
faon que Paulus-milius le dit  Persus, qui, le priant en sa
captivit d'avoir piti de luy, il luy respondit que c'avoit est  luy
 y mettre ordre auparavant, voulant entendre qu'il se devoit estre tu.

J'ay ouy dire que le feu roy Henry second ne dsiroit rien tant que de
faire prisonnire la reyne de Hongrie, non pour la traitter mal, encore
qu'elle luy eust donn plusieurs sujets par ses bruslements, mais pour
avoir cette gloire de tenir cette grande reyne prisonniere, et voir
quelle mine et contenance elle tiendroit en sa prison, et si elle y
seroit si brave et orgueilleuse qu'en ses armes: car enfin il n'y a
rien si superbe et brave qu'une belle, brave et grande dame, quand elle
veut et qu'elle a du courage, comme estoit celle-l, et qui se plaisoit
fort au nom que luy avoient donn les soldats espagnols, qui, comme ils
appeloient l'Empereur son frre _el Padre de los soldatos_[109], eux
l'appeloient _la Madre_[110]: ainsi que Vittoria, ou Vittorina, jadis du
temps des Romains, fut appele en ses armes la mre du camp. Certes, si
une dame grande et belle entreprend une charge de guerre, elle y sert de
beaucoup, et anime fort ses gens: comme j'ay veu en nos guerres civiles
la Reyne-Mre, qui bien souvent venoit en nos armes et les asseuroit
tout plein et encourageoit fort; et comme fait aujourd'huy l'infante
Isabelle, sa petite-fille, en Flandres, qui prside en son arme, et se
fait paroistre  ses gens de guerre toute valeureuse, si que sans elle
et sa belle et agrable prsence, la Flandre n'auroit moyen de tenir, ce
disent tous: et jamais la reyne de Hongrie, sa grande tante, ne parut
telle en beaut, valeur et gnrosit et belle grace. Dans nos histoires
de France, nous lisons combien servit la prsence de cette gnreuse
comtesse de Montfort, estant assige dans Annebon; car, encore que ses
gens de guerre fussent braves et vaillants, et qu'ils eussent combattu
et soustenu des assauts et faits aussi bien que gens de monde, ils
commencrent  perdre coeur et vouloir se rendre; mais elle les
harangua si bien, et anima de si belles et courageuses paroles, et les
anima si beau et si bien, qu'ils attendirent le secours, qui leur vint 
propos, tant dsir, et le sige fut lev; et fit bien mieux, car, ainsi
que ses ennemis estoient amusez  l'assaut, et que tous y estoient, et
vid les tentes qui en estoient toutes vides, elle, monte sur un bon
cheval, et avec cinquante bons chevaux, fit une saillie, donne l'alarme,
met le feu dans le camp, si-bien que Charles de Blois; cuidant estre
trahy, fit aussi-tost cesser l'assaut. Sur ce sujet je feray ce petit
conte. Durant ces dernires guerres de la Ligue, feu M. le prince de
Cond, dernier mort, estant  Saint-Jean, envoya demander  madame de
Bourdeille, veufve de l'aage de quarante ans, et trs-belle, six ou sept
des gens de sa terre, des plus riches, et qui s'estoient retirez en son
chasteau de Mathas prs elle. Elle les luy refusa tout  trac, et que
jamais elle ne trahiroit ny ne livreroit ces pauvres gens, qui
s'estoient allez couvrir et sauver sous sa foy. Il luy manda pour la
derniere fois que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il luy apprendroit de
luy obyr. Elle luy fit response (car j'estois avec elle pour
l'assister) que, puisqu'il ne savoit obyr, qu'elle trouvoit fort
estrange de vouloir faire obir les autres, et lorsqu'il auroit oby 
son Roy elle luy chyroit; au reste que, pour toutes ses menaces, elle
ne craignoit ny son canon, ny son sige, et qu'elle estoit descendue de
la comtesse de Montfort, de laquelle les siens avoient hrit de cette
place, et elle et tout de son courage; et qu'elle estoit rsolue de la
garder si-bien qu'il ne la prendroit point; et qu'elle feroit autant
parler l d'elle lans que son ayeule, ladite comtesse, avoit fait dans
Annebon. M. le prince songea long-temps sur cette response, et temporisa
quelques jours sans la plus menacer. Pourtant s'il ne fust mort il
l'eust assige; mais elle s'estoit bien prpare de coeur, de
rsolution, d'hommes et de tout, pour le bien recevoir; et croy qu'il y
eust receu de la honte. Machiavel, en son livre _de la Guerre_, raconte
que Catherine, comtesse de Furly, fut assige dans sa dite place par
Csar Borgia, assist de l'arme de France, qui luy rsista fort
valleurusement, mais enfin fut prise. La cause de sa perte fut que cette
place estoit trop pleine de forteresses et lieux forts, pour retirer
d'un lieu  l'autre; si-bien que, Csar ayant fait ses approches, le
seigneur Jean de Casale (que ladite comtesse avoit pris pour sa garde et
assistance) abandonna la brche pour se retirer en ses forts; et par
cette faute, Borgia faussa et prit la place: si-bien, dit l'auteur, que
ces fautes firent tort au courage gnreux et  la rputation de cette
brave comtesse, laquelle avoit attendu une arme que le roy de Naples et
le duc de Milan n'avoient os attendre. Et bien que son issu en fust
malheureuse, elle emporta l'honneur que sa vertu mritoit; et pour ce en
Italie se firent force vers et rimes en sa loange. Ce passage est digne
de lire pour ceux qui se meslent de fortifier des places et y bastir
grande quantit de forts, chasteaux, roques et cittadelles. Pour
retourner  nostre propos, nous avons eu le temps pass force princesses
et grandes dames en nostre France, qui ont fait de belles marques de
leurs proesses: comme fit Paule, fille du comte de Penthivre, laquelle
fut assige dans Roy par le comte de Charoullois, et s'y monstra si
brave et si gnreuse, que la ville estant prise, le comte luy fit
trs-bonne guerre, et la fit conduire  Compiegne, seurement, ne
permettant qu'il luy fust fait aucun tort; et l'honora fort pour sa
vertu, encor qu'il voulust grand mal  son mary, qu'il chargeroit de
l'avoir voulu faire mourir par sortilleges et charmes d'aucunes images
et chandelles.

--Richilde, fille unique et hritire de Monts, en Hainault, femme de
Beaudoin sixiesme, comte de Flandres, fit tous efforts contre Robert le
Frizon son beau frere, institu tuteur des enfants de Flandres, pour luy
en oster la connoissance et administration et se l'attribuer: quoy
poursuivant  l'aide de Philippes roy de France, luy hazarda deux
batailles; en la premire elle fut prise, ce que fut aussi Robert son
ennemy, et amprs furent rendus par eschange: luy en livra la seconde,
laquelle elle perdit, et y perdit son fils Arnuphe, et chasse jusques 
Monts.

--Isabelle de France, fille du roy Philippes le Bel, et femme du roy
Edouard II, duc de Guyenne, fut en mal-grace du Roy son mary, par de
meschants rapports de Hue le despensier, dont fut contrainte de se
retirer en France avec son fils douard; puis s'en retourna en
Angleterre avec le chevalier de Hainaut son parent, et une arme qu'elle
y mena, au moyen de laquelle elle prit son mary prisonnier, lequel elle
dlivra entre les mains de ceux avec lesquels il lui convint finir ses
jours; ainsi qu' elle-mesme il luy en prit, qui, pour traiter l'amour
avec un seigneur de Mortemer, fut par son fils confine en un chasteau 
finir ses jours. C'est elle qui a baill sujet aux Anglais de quereller
 tort la France. Mais voil une mauvaise reconnoissance pourtant, et
grande ingratitude de fils, qui, oubliant un grand bienfait, traita
ainsi sa mre pour un si petit forfait; petit l'appelle-je, puisqu'il
est naturel et que mal-aisment ayant pratiqu les gens de guerre, et
qu'elle s'estoit tant accoustume  garonner avec eux parmi les armes
et tentes et pavillons, falloit bien qu'elle garonnast aussi entre les
courtines, comme cela se voit souvent. Je m'en rapporte  nostre reyne
Lonor, duchesse de Guyenne, qui accompagna le Roy son mary outre mer et
en la guerre sainte. Pour pratiquer si souvent la gendarmerie et la
soudardaille, elle se laissa fort aller  son honneur, jusqu'-l
qu'elle eut affaire avec les Sarrazins, dont pour ce le Roy la rpudia;
ce qui nous cousta bon. Pensez qu'elle voulut esprouver si ces bons
compagnons estoient aussi braves champions  couvert comme en pleine
campagne, et que possible son honneur estoit d'aimer les gens vaillants,
et qu'une vaillance attire l'autre, ainsi que la vertu; car jamais celuy
ne dit mal qui dit que la vertu ressembloit la foudre qui perce tout.
Cette reyne Lonor ne fut pas la seule qui accompagna en cette guerre
sainte le roy son mary; mais avant elle, et avec elle, et aprs,
plusieurs autres princesses et grandes dames avec leurs marys se
croisrent, mais non leurs jambes, qu'elles ouvrirent et eslargirent 
bon escient, si qu'aucunes y demeurrent, et les autres en retournrent
de trs-bonnes vesses; et sous la couverture de visiter le saint
supulcre, parmi tant d'armes, faisoient  bon escient l'amour: aussi,
comme j'ay dit, les armes et l'amour conviennent bien ensemble, tant la
sympathie en est bonne et bien conjointe. Encore telles dames sont-elles
 estimer, d'aimer et traitter ainsi les hommes, non comme firent jadis
les amazones, lesquelles, encore qu'elles se disent filles de Mars, se
desfirent de leurs marys, disans que ce mariage estoit une vraye
servitude: mais prou d'ambition avoient-elles avec d'autres hommes pour
en avoir des filles, et faire mourir les enfants.

Joanuclerus, en sa Cosmographie, rcite que, l'an de Christ 1123, aprs
la mort de Tibussa, reyne des Bohemes, et qui fit renfermer la ville de
Prague de murailles, et qui abhorroit fort la domination des hommes, il
y eut une de ses damoiselles de grand courage, nomme Valasca, qui
gaigna si bien et filles et dames du pays, et leur proposa si bien et
beau la libert, et les dgousta si fort de la servitude des hommes,
qu'elles tuerent chacune, qui son mary, qui son frere, qui son parent,
qui son voisin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses; et ayant
pris les armes de leurs hommes, s'en aidrent si bien et se rendirent si
braves et si adextres,  mode d'amazones, qu'elles eurent plusieurs
victoires. Mais aprs, par les menes et finesses d'un Primislas, mary
de Tibussa, homme qu'elle avoit pris de ville et basse condition,
furent dfaites et mises  mort. Ce fut par permission divine de l'acte
norme perptr pour faire ainsi perdre le genre humain. Ces dames
pouvoient bien montrer leurs beaux courages par d'autres actions
courageuses et viriles, que par telles cruautez, ainsi que nous avons
veu tant d'imprieres, de reynes, de princesses et grandes dames, par
actes nobles, et aux gouvernements et maniements de leurs Estats, et
autres sujets dont les histoires en sont assez pleines sans que je les
raconte; car l'ambition de dominer, rgner et imprier loge dans leurs
ames aussi bien que des hommes, et en sont aussi friandes. Si en vays-je
nommer une qui n'en fut tant atteinte, qui est Victoria Colonna, femme
du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre espagnol que,
lorsque ledit marquis entendit aux belles offres que luy fit Hieronimo
Mouron de la part du pape (comme j'ay dit cy-devant) du royaume de
Naples, s'il vouloit entrer en ligne avec luy, elle, en estant advertie
par son mary mesme, qui ne luy cloit rien de ses plus prives affaires,
ny grands ny petits, lui escrivit (car elle disoit des mieux), et luy
demanda qu'il se souvinst de son ancienne valeur et vertu, qui luy avoit
donn telle louange et rputation qu'elle excdoit la gloire et la
fortune des plus grands roys de la terre, disant _que no con grandezza
de los reynos, de Estados ny de hormosos titulos si no con f illustre y
clara virtud, se alcanava la honra, la qual con loor siempre vivo,
llegava  los descendientes; y que no havia nigun grado tan alto que no
fuesse vencido de una trahicion y mala f, que por esto nigun desseo
tenia de ser muguer de rey, queriendo antes ser muguer de tal capitan,
que no solamente en guerra con valorosa mano, mas en pas con gran honra
de animo no vencido avia sabido vencer reys, y grandissimos principes, y
capitanes, y darlos triumphos, y imperiarlos_; disant que non avec la
grandeur des royaumes, des grands Estats ni hauts et beaux titres, sinon
avec une foy illustre et claire vertu, l'honneur s'acqueroit, laquelle
avec une louange tousjours vive alloit  nos descendants; et qu'il n'y
avoit nul grade si haut qui ne fust vaincu ni gast par une trahison
commise et foy rompue; et que pour l'amour de cela elle n'avoit nul
dsir d'estre femme de roy, mais d'un tel capitaine, lequel nonseulement
en guerre avec sa main valeureuse, mais en paix avec grand honneur d'un
esprit non vaincu, avoit sceu vaincre les roys, les grands princes et
capitaines, et les donner aux triomphes et les imperier. Cette femme
parloit d'un grand courage, d'une grande vertu, et de vrit et tout:
car de regner par un vice est fort vilain, et de commander aux royaumes
et aux roys par la vertu est trs-beau. Fulvia, femme de P. Claudius, et
en secondes nopces de Marc Antoine, ne s'amusant guires  faire les
affaires de sa maison, se mit aux choses grandes,  traitter les
affaires d'Estat jusque-l qu'on lui donnast la rputation de commander
aux empereurs. Aussi Cleopatre l'en seut trs-bien remercier, et luy
avoir cette obligation, que d'avoir si bien instruit et disciplin Marc
Antoine  obyr et ployer sous les lois de submission. Nous lisons de ce
grand prince franois Charles Martel qui onc ne voulut prendre et porter
le titre de roy, qui estoit en sa puissance, mais ayma mieux rgenter
les roys et leur commander.

--Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avons eu en nostre guerre de la
Ligue madame de Montpensier, soeur de feu M. de Guise, qui a est une
grande femme d'Estat, et qui a port sa bonne part de matiere,
d'inventions de son gentil esprit, et du travail de son corps,  bastir
ladite Ligue; si qu'aprs avoir est bien bastie, joant aux cartes un
jour et  la prime (car elle aime fort ce jeu), ainsi qu'on lui disoit
qu'elle meslast bien les cartes, elle repondit devant beaucoup de gens:
Je les ay si bien mesles qu'elles ne se sauroint mieux mesler ni
demesler. Cela fust est bon si les siens ne fussent est morts:
desquels, sans perdre coeur d'une telle perte, en entreprit la
vengeance; et en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir
recluse en sa chambre  en faire les regrets  mode d'autres femmes,
sort de son hostel avec les enfants de M. son frere, les tenant par les
mains, les pourmeine par la ville, fait sa dploration devant le peuple,
l'animant de pleurs, de cris, de piti et de paroles qu'elle fit  tous,
de prendre les armes et s'lever en furie, et faire les insolences sur
la maison et le tableau du Roy, comme l'on a veu, et que j'espre de
dire en sa vie; et  luy denier toute fidelit, ains au contraire toute
rebellion: dont puis aprs son meurtre s'en ensuivit; duquel et 
savoir qui sont ceux et celles qui en ont donn les conseils et en sont
coupables. Certainement le coeur d'une soeur perdant tels freres ne
pouvoit pas digrer tel venin sans venger ce meurtre. J'ay ouy conter
qu'aprs qu'elle eut ainsi bien mis le peuple de Paris en besogne de
telles animositez et insolences, elle partit vers le prince de Parme 
luy demander secours et vengeance; et y va  si grandes et longues
traittes, qu'il fallut un jour  ses chevaux de coche demeurer si las et
recreus au beau mitan de la Picardie dans les fanges, qu'ils ne
pouvoient aller ny en avant, ny en arrire, ny mettre un pied l'un
devant l'autre. Par cas passa un fort honneste gentilhomme de ce pays,
qui estoit de la religion, qui, encore qu'elle fust dguise et de nom
et d'habit, il la cogneut; et, ostant de devant les yeux les menes
qu'elle avoit fait contre ceux de la religion, et l'animosit qu'elle
leur portoit, luy, tout plein de courtoisie, il luy dit: Madame, je
vous connois bien; je vous suis serviteur: je vous vois en mauvais
estat; vous viendrez, s'il vous plaist, en ma maison que voil prs,
pour vous seicher et vous reposer. Je vous accommoderay de tout ce que
je pourray au mieux qu'il me sera possible. Ne craignez point; car
encore que je sois de la religion, que vous nous hassiez fort, je ne
voudrois me dpartir d'avec vous sans vous offrir une courtoisie qui
vous est trs-ncessaire. A telle offre elle se laissa aller, et
l'accepta fort librement: et, aprs l'avoir accommode de ce qui lui
estoit ncessaire, reprend son chemin et la conduit deux liees, elle
pourtant luy celant son voyage; dont depuis cette courtoisie,  ce que
j'ay ouy dire, en cette guerre, elle s'en acquitta  l'endroit du
gentilhomme par force autres courtoisies. Plusieurs se sont estonnez
comment elle se fia  luy, estant huguenot. Mais quoy! la ncessit fait
faire beaucoup de choses; et aussi qu'elle le vid si honneste, et parler
si honnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin 
faire un trait honneste. Madame de Nemours, sa mre, ayant est
prisonnire aprs la mort de messieurs ses enfants, ne faut point douter
si elle demeura dsole par une telle perte insupportable, jusques  l
que de son naturel elle est dame de fort douce humeur et froide, et qui
ne s'esmeut que bien  propos, elle vint  dbagouller mille injures
contre le Roy, et lui jeter autant de maldictions et d'excrations
(car, et qui n'est la chose, la parole qu'on ne fit et ne dit pour une
relle vhmence de perte et de douleur?), jusques  ne nommer le Roy
autrement et tousjours que _ce tyran_. Non! je ne le veux plus appeler
tel, mais roy trs-bon et clment, s'il me donne la mort comme  mes
enfants, pour m'oster de la misre o je suis, et me colloque en la
batitude de Dieu. Puis aprs, appaisant ses paroles et cris, et y
faisant quelque surcance, elle ne disoit, si-non: Ah! mes enfants! ah!
mes enfants! ritrant ordinairement ces paroles avec ses belles
larmes, qui eussent amoly un coeur de rocher. Hlas! elle les pouvoit
ainsi plorer et regretter, estant si bons, si gnreux, si vertueux et
valleureux, mais surtout ce grand duc de Guise, vray aisn et vray
parangon de toute valeur et gnrosit. Aussi qu'elle aimoit si
naturellement ses enfants, qu'un jour, moy discourant avec une grande
dame de la Cour de maditte dame de Nemours, elle me dit que c'estoit la
plus heureuse princesse du monde, pour plusieurs raisons qu'elle
m'allguoit, fors en une chose, qui estoit qu'elle aimoit messieurs ses
enfants par trop; car elle les aimoit si trs-tant, que l'apprhension
ordinaire qu'elle avoit d'eux troubloit toute sa flicit, vivant
ordinairement pour eux en inquitude et alarme. Je vous laisse donc 
penser combien elle sentit de maux, d'amertumes et de picqueures par la
mort de ces deux, et par l'apprhension de l'autre, qui estoit vers
Lyon, et M. de Nemours prisonnier: car de sa prison, disoit-elle, ne
s'en soucioit point, ny de sa mort non plus, ainsi que je viens de dire.
Lorsqu'on la sortit du chasteau de Blois pour la mener en celuy
d'Amboise en plus estroite prison, ainsi qu'elle eut pass la porte elle
haussa et tourna la teste en haut vers le portrait du roy Louis XII, son
grand-pere, qui est l engrav en pierre au-dessus sur un cheval avec
une fort belle grace et guerriere faon. Elle, s'arrestant l un peu et
le contemplant, dit tout haut devant force monde l accouru, d'une belle
et asseure contenance, dont jamais n'en fut espourveue: Si celuy qui
est l reprsent estoit en vie, il ne permettroit pas qu'on emmenast sa
petite-fille ainsi prisonniere, et qu'on la traittast de cette sorte;
et puis suivit son chemin sans plus rien dire. Pensez que dans son ame
elle imploroit et invoquoit les manes de ce gnreux ayeul, pour estre
justes vengeurs de sa prison: ny plus ny moins que firent jadis aucuns
des conjurateurs de la mort de Csar, lesquels, ainsi qu'ils alloient
faire leurs coups, se tournrent vers l'estatu de Pompe, et sourdement
implorrent et invoqurent l'ombre de sa main, jadis si valleureuse,
pour conduire leur entreprise  faire le coup qu'ils firent. Possible
que l'invocation de cette princesse peut servir et avancer la mort du
Roy, qui l'avoit ainsi oustrage. Une dame de grand coeur qui couve
une vindicte est fort  craindre. Je me souviens que, quand feu monsieur
son mary, M. de Guise, eut son coup dont il mourut, elle estoit pour
alors au camp, qui estoit venue l pour le voir quelques jours avant.
Ainsi qu'il entra en son logis bless, elle vint  l'endevant de luy
jusqu' la porte de son logis toute esperdue et esplore, et l'ayant
salu s'escria soudain: Est-il possible que le malheureux qui a fait le
coup et celuy qui l'a fait faire (se doutant de M. l'admiral) en
demeurent impunis? Dieu! si tu es juste, comme tu le dois estre, vange
cecy; autrement...... et n'achevant le mot, M. son mary la reprit, et
luy dit: Mamie, n'offensez point Dieu en vos paroles. Si c'est luy qui
m'a envoy cecy pour mes fautes, sa volont soit faite, et loange luy
en soit donne. S'il vient d'ailleurs, puisque les vengeances luy sont
rserves, il fera bien cette-cy sans vous. Mais, luy mort, elle la
poursuivit si bien, que le meurtrier fut tir  quatre chevaux, et
l'auteur prtendu d'elle fut massacr au bout de quelques annes, comme
j'espere dire en son lieu, par les instructions qu'elle donna  M. son
fils, comme je l'ay veu, et les conseils et persuasions dont elle le
nourrit ds sa tendre jeunesse jusques aprs que la vengeance en fut
faite totale. Les advis et exhortations des femmes et meres gnreuses
peuvent beaucoup en cela: dont je me souviens que le roy Charles IX,
faisant le tour de son royaume, estant  Bourdeaux, fut mis en prison le
baron de Bournazel, un fort brave et honneste gentilhomme de Gascogne,
pour avoir tu un autre gentilhomme de son pays mesme, qui s'appelloit
La Tour: on disoit que c'estoit par grande supercherie. La veufve en
poursuivit si vivement la punition, qu'on se donna la garde que les
nouvelles vindrent en la chambre du Roy et de la Reyne, qu'on alloit
trancher la teste au dit baron. Les gentilshommes et dames s'esmeurent
soudain, et travailla-t-on fort pour luy sauver la vie. On en pria par
deux fois le Roy et la Reyne de lui donner grace. M. le chancelier s'y
porta fort, disant qu'il falloit que justice s'en fist. Le Roy le
vouloit fort, qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux que le sauver;
car il estoit des gallants de la Cour; et M. de Cypierre l'y poussoit
aussi fort. Cependant l'heure de l'excution approchoit, ce qui
estonnoit tout le monde. Sur quoy survient M. de Nemours (qui aimoit ce
pauvre baron, lequel l'a voit suivy en de bons lieux aux guerres), qui
s'alla jeter de genoux aux pieds de la Reyne, et la supplia de donner la
vie  ce pauvre gentilhomme, et la pria et pressa tant de paroles
qu'elle luy fut octroye; dont sur le champ fut envoy un capitaine des
gardes, qui l'alla qurir et prendre en la prison, ainsi qu'il sortoit
pour le mener au supplice. Par ainsi fut-il sauv, mais avec une telle
peur, qu' jamais elle demeura empreinte sur son visage, et oncques puis
ne peut recouvrer couleur, comme j'ay veu et comme j'ay ouy dire de M.
de Saint-Vallier, qui l'eschappa belle  cause de M. de Bourbon.
Cependant la veufve ne chauma pas, et vint trouver le Roy le lendemain,
ainsi qu'il alloit  la messe, et se jetta  ses pieds. Elle luy
prsenta son fils, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et luy dit:
Sire, au moins puis que vous avez donn la grace au meurtrier du pre
de cet enfant, je vous supplie de la luy donner aussi ds cette heure,
pour quand il sera grand, il aura eu sa revenche et tu ce malheureux.
Du depuis,  ce que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit
esveiller son enfant; et, en luy monstrant la chemise sanglante qu'avoit
son pere lorsqu'il fut tu, et luy disoit par trois fois: Advise-la
bien: et souviens-toi bien, quand tu seras grand, de venger cecy:
autrement je te deshrite. Quelle animosit!

--Moy estant en Espagne, j'ouys conter qu'Antonio Roque, l'un des plus
braves, vaillants, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courtois
bandoulliers avec cela qui fut jamais en Espagne (ce tient-on), ayant eu
envie de se faire prestre ds sa premire profession, le jour venu qu'il
lui falloit chanter sa premiere messe, ainsi qu'il sortoit du
revestiaire et qu'il s'en alloit avec grande crmonie au grand autel de
sa paroisse, bien revestu et accommod  faire son office, le calice 
la main, il ouyt sa mere qui lui dit ainsi qu'il passoit: _Ah! vellaco,
vellaco, mejor seria de vengar la muerte de tu padre, que de cantar
missa_: Ah! malheureux et meschant que tu es! il vaudroit mieux de
venger la mort de ton pere que de chanter messe. Cette voix lui toucha
si bien au coeur, qu'il retourne froidement du my-chemin, et s'en va
au revestitoire: l se dvestit, faisant acroire que le coeur lui
avoit fait mal et que ce seroit pour une autre fois: et s'en va aux
montagnes parmy les bandoulliers, s'y fist si fort estimer et renommer,
qu'il en fut esleu chef, fait force maux et voleries, venge la mort de
son pere, qu'on disoit avoir est tu d'un autre; d'autres qu'il avoit
est excut par justice. Ce conte me fit un bandoullier mesme, qui
avoit est sous sa charge autrefois, et me le loa jusques au tiers
ciel, si que l'empereur Charles ne lui put jamais faire mal. Pour
retourner encore  madame de Nemours, le roy ne la retint guieres en
prison, et M. Descars en fut cause en partie; car il la fit sortir pour
l'envoyer  Paris vers MM. du Mayne et de Nemours, et autres princes
ligus, et leur porter  tous paroles de paix et oubliance de tout le
pass; et qui estoit mort, et amys comme devant. De fait le Roy tira
serment d'elle qu'elle feroit cette ambassade. Estant donc arrive, au
premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations et regrets de leur
perte; et puis fit le rapport de sa charge. M. du Maine lui fit la
responce en luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy
respondit seulement: Mon fils, je ne suis pas venu ici pour vous
conseiller, si-non pour vous dire ce qu'on m'a dit et charg. C'est 
vous  songer si vous avez sujet et si le devez faire ce que je vous
dis. Vostre coeur et vostre conscience vous en doivent donner bon
conseil. Quant  moy, je me descharge de ce que j'ay promis. Mais, sous
main, elle en sceut trs-bien attiser le feu, qui a dur longtemps. Il y
a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnez comment le Roy, qui
estoit si sage et des habiles de son royaume, s'aidoit de cette dame
pour un tel ministere, l'ayant offense, qu'elle n'eust eu coeur ny
sentiment, si elle s'y fust employe le moins du monde: aussi se
mocqua-t-elle bien de luy. On disoit que c'toit le beau conseil du
marchal de Rhetz, qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer
M. de La Nou dans La Rochelle  persuader les habitants  la paix et 
leur obyssance et devoir; jusque-l que, pour entrer en crance avec
eux, il luy permit de faire de l'eschauff et de l'anim pour eux et
pour son party,  faire la guerre  outrance, et leur bailler advis et
conseil contre le Roy; mais pourtant sous condition que, quand il seroit
command et somm par le Roy ou Monsieur, son lieutenant-gnral, de
sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et
sortit; mais cependant il asseura si bien ses gens et les aguerrit, et
leur fit de si bonnes leons et les anima tellement, qu'ils nous firent
ce coup la barbe. Force gens trouvoient qu'il n'y avoit l nulle
finesse: j'ay veu tout cela, j'espre en faire tout le discours
ailleurs. Mais ce mareschal valut cela  son roy et  la France: lequel
mareschal tenoit-on mieux pour charlatan et cajoleur, que pour un bon
conseiller et mareschal de France. Je diray encor ce petit mot de ma
susdite dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoit la
Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui
adhroient, et n'y voyant point encore Paris, elle disoit toujours  M.
son fils: Mon fils, cela n'est rien, il faut encore Paris, et si vous
ne l'avez, vous n'avez rien fait; pourquoy ayez Paris. Et rien que
Paris ne luy sonnoit  la bouche, si bien que les Barricades par aprs
s'en ensuivirent. Voil comme un coeur gnreux tend toujours au plus
haut: ce qui me fait souvenir d'un petit conte que j'ay lu dans un roman
espagnol, qui s'intitule _La conquista di Navarra_. Ce royaume ayant
est pris et usurp sur le roy Jean par le roy d'Aragon, le roy Lois
douziesme y envoya une arme, sous M. de La Palice, pour le reconqurir.
Le Roy manda  la reyne donne Catherine, de par M. de La Palice, qui lui
en porta la nouvelle, qu'elle s'en vinst  la Cour de France et y
demeurer avec la reyne Anne sa femme, cependant que le roy son mary avec
M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La Reyne lui
respondit gnreusement: Et comment, monsieur! je pensois que le roy
vostre maistre vous eust ici envoy pour m'amener avec vous en mon
royaume et me remettre dans Pampelonne, et moy vous y accompagner, ainsi
que je m'y estois rsolue et prpare; et  cette heure vous me conviez
de m'aller tenir  la Cour de France? Voil un mauvais espoir et
sinistre augure pour moi! je vois bien que je n'y entreray jamais plus.
Et ainsi qu'elle le prsagea, ainsi il arriva.

Il fut dit et command  madame la duchesse de Valentinois, sur
l'approchement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa sant,
de se retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre,
autant pour ne le perturber en ses cogitations  Dieu, que pour inimiti
qu'aucuns lui portoient. Estant doncques retire on luy envoya demander
quelques bagues et joyaux qui appartenoient  la couronne, et les eust 
rendre. Elle demanda soudain  M. l'harangueur: Comment! le Roy est-il
mort?--Non, madame, respondit l'autre, mais il ne peut guieres
tarder.--Tant qu'il luy restera un doigt de vie donc, dit-elle, je veux
que mes ennemys sachent que je ne les crains point, et que je ne leur
obyrai tant qu'il sera vivant. Je suis encore invincible de courage,
mais lorsqu'il sera mort je ne veux plus vivre aprs luy; et toutes les
amertumes qu'on me sauroit donner ne me seront que douceurs au prix de
ma perte: et par ainsi, mon roy vif ou mort, je ne crains pas mes
ennemis. Cette dame monstra-l une grande gnrosit de coeur. Mais
elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un, comme elle avoit dit. Elle ne
laissa pourtant  sentir plusieurs approches de la mort; et aussi que
plustost que mourir, elle fit mieux de vouloir vivre, pour monstrer 
ses ennemys qu'elle ne les craignoit point, et que, les ayant veus
d'autresfois bransler et s'humilier sous elle, m en vouloit faire de
mesme en leur endroit, et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils
n'osrent jamais luy faire desplaisir, mais bien mieux, dans deux ans
ils la recherchrent plus que jamais et rentrrent en amiti, comme je
vis: ainsi qu'est la coutume des grands et grandes, qui ont peu de tenue
en leurs amitis, et s'accordent aisment en leurs diffrends comme
larrons en foire, et s'aiment et se hayssent de mesme: ce que nous
autres petits ne faisons; car, ou il se faut battre, venger et mourir,
ou en sortir par des accords bien pointillez, bien tamisez et bien
solemnisez; et si nous en trouvons mieux. Il faut certes admirer cette
dame de ce trait, comme coustumirement ces grandes qui traitent les
affaires d'Estat, font tousjours quelque chose de plus que l'ordinaire
des autres. Voil pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier et la
reyne sa mre n'aimoient nullement les dames de leur Cour qui missent
tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en
meslassent tant d'en parler, ny de ce qui touchoit de prs en fait du
royaume; comme (disoient Leurs Majestez) si elles y avoient grande part
et qu'elles en dusset tre hritires, ou du tout pour mieux qu'elles y
rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les
hommes,  le maintenir: mais elles, se donnans du bon temps, causans
sous la chemine, bien aises en leurs chaises, ou sur leurs oreillers ou
sur leurs couchettes, devisoient bien  leur aise du monde et de l'Estat
de la France, comme si elles faisoient tout. Sur quoy repartit une fois
une dame de par le monde, que je ne nommeray point, qui, se meslant d'en
dire sa ratele aux premiers estats  Blois, Leurs Majestez luy en
firent faire la petite rprimande, et qu'elle se meslast des affaires de
sa maison et  prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en
paroles, respondit: Du temps que les roys, princes et grands seigneurs
se croisoient pour aller outre mer et faire de si beaux exploits en la
Terre Sainte, certainement il n'estoit permis  nous autres femmes que
de prier, orer, faire voeux et jeusnes, afin que Dieu leur donnast bon
voyage et bon retour; mais depuis que nous les voyons aujourd'huy ne
faire pas plus que nous, il nous est permis de parler de tout: car,
prier Dieu pour eux,  cause de quoy, puisqu'ils ne font pas mieux que
nous? Cette parole, certes, fut par trop audacieuse, aussi luy
cuida-t-elle couster bon, et eust une grande peine d'obtenir
rconciliation et pardon, qu'il fallut qu'elle demandast; et, sans un
sujet que je dirois bien, elle recevoit l'affletion et punition toute
entire, et bien outrageuse. Il ne fait pas bon quelquefois dire un bon
mot comme celuy, quand il vient  la bouche; ainsi que j'ay veu
plusieurs personnes qui ne s'y sauroient commander; car elles sont plus
dbordes qu'un cheval de Barbarie; et, trouvant un bon brocard dans
leur bouche, il faut qu'ils les crachent, sans espargner ny parents, ny
amis, ni grands. J'en ay cogneu force  nostre Cour de telle humeur, et
les appeloit-on marquis ou marquises de Belle-Bouche: mais aussi bien
souvent s'en trouvoient du guet.

--Or, comme j'ai deduit la gnrosit d'aucunes dames en aucuns beaux
faits de leurs vies, j'en veux descrire aucunes qu'elles ont montr en
leur mort. Et, sans emprunter aucun exemple de l'antiquit, je ne veux
allguer que cettuy-cy de feue madama la Rgente, mre du grand roy
Franois. Ce fut en son temps, ainsi que j'ay ouy dire  aucuns et
aucunes qui l'ont veue et cogneue, une trs-belle dame, et fort mondaine
aussi; et fut cela mesme en son aage dcroissant, et, pour ce, quand on
luy parloit de la mort, en haissoit fort le discours, jusqu'aux
prescheurs qui en parloient en leurs sermons: comme, ce disoit-elle,
qu'on ne sceust pas assez qu'on devoit tous mourir un jour; et que tels
prescheurs, quand ils ne sauroient dire autre chose en leurs sermons,
et qu'ils estoient au bout de leurs leons, comme gens ignares, se
mesloient sur cette mort. La feu reyne de Navarre, sa fille, n'aimoit
non plus ces chansons et prdications mortuaires que sa mere. Estant
donc venue la fin destine, et gisant dans son lict, trois jours avant
que mourir, elle vid la nuict sa chambre toute en clart, qui estoit
transperce par la vitre: elle se courroua  ses femmes-de-chambre qui
la veilloient pourquoy elles faisoient un feu si ardent et esclairant.
Elles luy respondirent qu'il n'y avoit qu'un peu de feu, et que c'estoit
la lune qui ainsi esclairoit et donnoit telle lueur. Comment, dit-elle,
nous en sommes au bas; elle n'a garde d'esclairer  cette heure. Et
soudain, faisant ouvrir son rideau, elle vit une comette qui esclairoit
ainsi droit sur son lict. H! dit-elle, voil un signe qui ne paroist
pas pour personne de basse qualit. Dieu le fait paroistre pour nous
autres grands et grandes. Refermez la fenestre; c'est une comette qui
m'annonce la mort; il se faut donc prparer. Et le lendemain au matin,
ayant envoy qurir son confesseur, fit tout le devoir de bonne
chrestienne, encore que les mdecins l'asseurassent qu'elle n'estoit
pas-l. Si je n'avois veu, dit-elle, le signe de ma mort, je le
croirois, car je ne me sens point si bas; et leur conta  tous
l'apparition de sa comette. Et puis, au bout de trois jours, quittant
les songes du monde, trpassa. Je ne saurois croire autrement que les
grandes dames, et celles qui sont belles, jeunes et honnestes, n'ayent
plus de grands regrets de laisser le monde que les autres: et
toutesfois, j'en vois nommer aucunes qui ne s'en sont point soucies, et
volontairement ont receu la mort, bien que sur le coup l'annonciation
leur soit fort amere et odieuse.

--La feu comtesse de La Rochefoucault, de la maison de Roye  mon gr
et  d'autres une des belles et agrables femmes de France, ainsi que
son ministre (car elle estoit de la religion comme chacun sait) lui
annoncea qu'il ne falloit plus songer au monde, et que son heure estoit
venue, et qu'il s'en falloit aller  Dieu qui l'appeloit, et qu'il
falloit quitter les mondanitez, qui n'estoient rien aux prix de la
batitude du ciel, elle luy dit: Cela est bon, monsieur le ministre, 
dire  celles qui n'ont pas grand contentement et plaisir en cettuy-cy,
et qui sont sur le bord de leur fosse; mais  moy, qui ne suis que sur
la verdure de mon aage et de mon plaisir en cette-cy et de ma beaut,
vostre sentence m'est fort amere; d'autant que j'ay plus de sujet de
m'aimer en ce monde qu'en tout autre, et regretter  mourir, je vous
veux monstrer en cela ma gnrosit, et vous asseurer que je prends la
mort  gr, comme la plus vile, abjette, basse, laide et vieille qui
fust au monde. Et puis s'estant mis  chanter des pseaumes de grand
dvotion, elle mourut.

--Madame d'Espernon, de la maison de Candale, fut assaillie d'une
maladie si soudaine qu'en moins de six ou sept jours elle fut emporte.
Avant que mourir elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se gurir,
implorant le secours de Dieu et des hommes par ses prires trs-dvotes,
et de tous ses amis, serviteurs et servantes, luy faschant fort qu'elle
vinst mourir en si jeune aage; mais, aprs qu'on luy eust remonstr
qu'il falloit  bon escient s'en aller  Dieu, et qu'il n'y avoit plus
aucun remede: Est-il vray? dit-elle, laissez-moy faire; je vais donc
bravement me rsoudre. Et usa de ces mesmes et propres mots; et,
haussant ses beaux bras blancs, et en touchant ses deux mains l'une
contre l'autre, et puis, d'un visage franc et d'un coeur asseur se
prsenta  prendre la mort en patience, et de quitter le monde, qu'elle
commena fort  abhorrer pas des paroles trs-chrestiennes; et puis
mourut en trs-dvote et bonne chrestienne, en l'aage de vingt-six ans,
et l'une des belles agrables dames de son temps.

--On dit qu'il n'est pas beau de louer les siens, mais aussi une belle
vrit ne se doit pas cler; et c'est pourquoy je veux ici loer madame
d'Aubeterre, ma niepce, fille de mon frere aisn, laquelle ceux qui
l'ont veu  la Cour ou ailleurs, diront bien avec moy avoir est l'une
des belles et accomplies dames qu'on eust sceu voir, autant pour le
corps que pour l'ame. Le corps se monstroit fort  plain et
extrieurement ce qu'il estoit, par son beau et agrable visage, sa
taille, sa faon et sa grce; pour l'esprit, il estoit fort divin et
n'ignoroit rien; sa parole fort propre, nave, sans fard, et qui couloit
de sa bouche fort agrablement, fut pour la chose srieuse, fut pour la
rencontre joyeuse. Je n'ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus
ressemblante nostre reyne de France Marguerite, et d'air et de ses
perfections, qu'elle; aussi l'ouis-je dire une fois  la Reyne-mere.
C'est un mot assez suffisant pour ne la loer davantage; aussi je n'en
diray pas plus; ceux qui l'ont veu ne me donneront, je m'asseure, nul
dmenty sur cette loange. Elle vint  estre tout  coup assaillie d'une
maladie qui ne se put point bien congnoistre des mdecins, qui y
perdirent leur latin; mais pourtant elle avoit opinion d'estre
empoisonne, je ne diray point de quel endroit; mais Dieu vengera tout,
et possible les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se faire
secourir, non qu'elle se souciast, disoit-elle, de mourir; car, ds la
perte de son mary en avoit perdu toute crainte, encore qu'il ne fust
certes nullement gal  elle, ny ne la mritast, ny les belles larmes
non plus qu'elle jettoit de ses beaux yeux aprs sa mort; mais eust-elle
fort dsir de vivre encore un peu pour l'amour de sa fille, qu'elle
laissoit tendrette, tant cette occasion estoit belle et bonne: et les
regrets d'un mary sot, fascheux, sont fort vains et lgers. Elle, voyant
donc qu'il n'y avoit plus de remede, et sentant son poulx, qu'elle mesme
tastoit et connoissoit frigant (car elle s'entendoit  tout), deux jours
avant qu'elle mourust envoya qurir sa fille, et luy fit une exhortation
trs-belle et sainte, et telle que possible ne say-je mre qui la pust
faire plus belle ny mieux reprsente, autant pour l'instruire  bien
vivre au monde, que pour acqurir la grace de Dieu; et puis luy donna sa
bndiction, luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son aise
et repos qu'elle alloit prendre avec Dieu. Puis elle demanda son
miroir, et s'y arregardant trs-fixement: Ah! dit-elle, traistre visage
 ma maladie, pour laquelle tu n'as chang! (car elle le monstroit aussi
beau que jamais) mais bientost la mort qui s'approche en aura raison,
qui te rendra pourry et mang des vers. Elle avoit aussi mis la
pluspart de ses bagues en ses doigts, et les regardant, et sa main et
tout qui estoit trs-belle: Voil, dit-elle, une mondanit que j'ay
bien aime d'autresfois; mais  cette heure de bon coeur je la laisse,
pour me parer en l'autre monde d'une autre plus belle parure. Et voyant
ses soeurs qui pleuroient  toute outrance auprs d'elle, elle les
consola et pria de vouloir prendre en gr avec elle ce qu'il plaisoit 
Dieu de luy envoyer; et que, s'estants tousjours si fort aimes, elles
n'eussent regret  ce qui luy apportoit de la joie et contentement; et
que l'amiti qu'elle leur avoit tousjours porte dureroit ternellement
avec elles; les priant d'en faire le semblable, et mesme  l'endroit de
sa fille: et les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encore:
Mes soeurs si vous m'aimez, pourquoy ne vous rjouissez-vous avec moy
de l'eschange que je fais d'une vie misrable avec un trs-heureuse? Mon
ame, lasse de tant de travaux, desire en estre delie, et estre en lieu
de repos avec Jsus-Christ mon sauveur; et vous la souhaitez encor
attache  ce chetif corps, qui n'est que sa prison et non son domicile.
Je vous supplie donc, mes soeurs, ne vous affliger davantage. Tant
d'autres pareils propos beaux et chrestiens dit-elle, qu'il n'y a si
grand docteur qui en eust pu profrer de plus beaux, lesquels je coule.
Sur-tout elle demandoit  voir madame de Bourdeille sa mre, qu'elle
avoit pri ses soeurs d'envoyer qurir, et souvent leur disoit: Mon
Dieu! mes soeurs, madame de Bourdeille ne vient-elle point? Ah! que
vos courriers sont longs! ils ne sont pas guieres bons pour faire
diligences grandes et postes. Elle y alla, mais ne la put voir en vie,
car elle estoit morte une heure devant. Elle me demanda fort aussi,
qu'elle appeloit tousjours son cher oncle, et nous envoya le dernier
adieu. Elle pria de faire ouvrir son corps aprs sa mort, ce qu'elle
avoit tousjours fort dtest, afin, dit-elle  ses soeurs, que la
cause de sa mort leur estant plus  plain dcouverte, cela leur fust une
occasion, et  sa fille, de conserver et prendre garde  leurs vie;
car, dit-elle, il faut que j'advoue que je souponne d'avoir est
empoisonne depuis cinq ans avec mon oncle de Branthome et ma soeur la
comtesse de Durtal: mais je pris le plus gros morceau: non toutesfois
que je veuille charger personne, craignant que ce soit  faux, et que
mon ame en demeure charge, laquelle je desire estre vuide de tout
blasme, rancune, inimiti et pch, pour voler droit  Dieu son
crateur.

Je n'aurois jamais fait si je disois tout; car ses devis furent grands
et longs, et point se ressentant d'un corps fany, esprit foible et
dcadant. Sur ce, il y eut un gentilhomme son voisin qui disoit bien le
mot, et avoit aim  causer et bouffonner avec luy, qui se prsenta.
Elle luy dit: Ah! mon amy! il se faut rendre  ce coup, et langue et
dague, et tout  Dieu! Son mdecin et ses soeurs luy vouloient faire
prendre quelque remede cordial: elle les pria de ne luy en donner point:
car ils ne serviroient rien plus, dit-elle, qu' prolonger ma vie et
retarder mon repos. Et pria qu'on la laissast: et souvent l'oyoit-on
dire: Mon Dieu, que la mort est douce! et qui l'eust jamais pens? Et
puis, peu  peu, rendant ses esprit fort doucement, ferma les yeux, sans
faire aucuns signes hideux et affreux que la mort produit sur ce poinct
 plusieurs. Madame de Bourdeille, sa mere, ne tarda guieres  la
suivre; car la mlancolie qu'elle conceut de cette honneste fille
l'emporta dans dix-huict mois, ayant est malade sept mois, ores bien en
espoir de gurir et ores en dsespoir; et dez le commencement elle dit
qu'elle n'en reschapperoit jamais, n'apprhendant nullement la mort, ne
priant jamais Dieu de luy donner vie ne sant, mais patience en son mal,
et sur-tout qu'il luy envoyast une mort douce et point aspre et
langoureuse; ce qui fut, car, ainsi que nous ne la pensions
qu'esvanoie, elle rendit l'ame si doucement qu'on ne luy vit jamais
remer ny pieds, ny bras, ny jambes, ny faire aucun regard affreux ny
hideux; mais, contournant ses yeux aussi beaux que jamais, trespassa, et
resta morte aussi belle qu'elle avoit est vivante en sa perfection.
Grand dommage certes, d'elle et de ses belles dames qui meurent ainsi en
leurs beaux ans! si ce n'est que je croy que le ciel, ne se contentant
de ses beaux flambeaux qui ds la cration du monde ornent sa voute,
veut par elles avoir outre plus des astres nouveaux pour nous illuminer,
comme elles ont fait estant vives, de leu beaux yeux. Cette-cy et non
plus.

--Vous avez eu ces jours passez madame de Balagny, vray soeur en tout
de ce brave Bussy. Quand Cambray fut assig elle y fit tout ce qu'elle
put, d'un coeur brave et gnreux, pou en dfendre la prise: mais
aprs s'estre en vain vertue pa toutes sortes de dfenses qu'elle y
put apporter, voyant que c'estoit fait, et que la ville estoit en la
puissance de l'ennemy, et la citadelle s'en alloit de mesme; ne pouvant
supporter ce grand creve-coeur de desloger de sa principaut (car son
mary et elle se faisoient appeler prince et princesse de Cambray et
Cambresis; titre qu'on trouvoit parmy plusieurs nations odieux et trop
audacieux, veu leurs qualitez de simples gentilshommes), mourut et crva
de tristesse dans la place d'honneur. Aucuns disent qu'elle mesme se
donna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre acte plustot payen que
chrestien. Tant y a qu'il la faut loer de la grande gnrosit en cela
et de la remonstrance qu'elle fit  son mary  l'heure de sa mort, quand
elle luy dit: Que te reste-t-il, Balagny, de plus vivre aprs ta
dsole infortune, pour servir de rise et de spectacle au monde, qui te
monstrera au doigt, sortant d'une si grande gloire o tu t'es veu haut
eslev, en une basse fortune que je te voy prpare si tu ne fais comme
moy? Apprens donc de moy  bien mourir et ne survivre ton malheur et ta
drision. C'est un grand cas quand une femme nous apprend  vivre et
mourir! A quoy il ne voulut obtemprer ny croire! car, au bout de sept
ou huict mois, oubliant la mmoire prestement de cette brave femme, il
se remaria avec la soeur de madame de Monceaux, belle certes et
honneste demoiselle; monstrant  plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre,
en quelque faon que ce soit.

--Certes la vie est bonne et douce; mais aussi une mort gnreuse est
fort  loer, comme cette-cy de cette dame, laquelle, si elle est morte
de tristesse, et bien contre le naturel d'aucunes dames, qu'on dit estre
contraire au naturel des hommes; car elles meurent de joye et en joye.
Je n'en allguerai que ce seul conte de mademoiselle de Limeuil
l'aisne, qui mourut  la Cour estant l'une des filles de la Reyne.
Durant sa maladie dont elle trespassa jamais le bec ne luy cessa, ains
causa toujours; car elle estoit fort grand parleuse, brocardeuse et
trs-bien et fort  propos, et trs-belle avec cela. Quand l'heure de sa
mort fut venue, elle fit venir  soy son vallet (ainsi que les filles de
la Cour en ont chacune le leur), et s'appeloit Julien, qui jouoit
trs-bien du violon: Julien, luy dit-elle, prenez vostre violon et
sonnez-moy tousjours, jusques  ce que me voyez morte (car je m'y en
vois), la defaitte des Suisses, et le mieux que vous pourrez: et quand
vous serez sur le mot, _tout est perdu_, sonnez-le par quatre ou cinq
fois, le plus piteusement que vous pourrez; ce que fit l'autre, et
elle-mesme lui aidoit de la voix: et quand ce vint  _tout est perdu_,
elle le rcita par deux fois; et se tournant de l'autre cost du chevet,
elle dit  ses compagnes: Tout est perdu  ce coup, et  bon escient;
et ainsi dcda. Voil une mort joyeuse et plaisante. Je tiens ce conte
de deux de ses compagnes dignes de foy, qui virent joer le mystere.
S'il y a ainsi aucunes femmes qui meurent de joye ou joyeusement, il se
trouve bien des hommes qui ont fait de mesme; comme nous lisons de ce
grand pape Lon, qui mourut de joye et liesse, quand il vit nous autres
Franois chass du tout hors de l'Estat de Milan, tant il nous portoit
de haine.

--Feu M. le grand-prieur de Lorraine prit une fois envie d'envoyer en
course vers le Levant, deux de ses galleres sous la charge du capitaine
Beaulieu, l'un de ses lieutenants, dont je parle ailleurs, Ce Beaulieu y
alla fort bien, car il estoit brave et vaillant: quand il fut vers
l'Archipelage, il rencontra une grande nau vnitienne bien arme et bien
riche: il la commena  la canonner; mais la nau luy rendit bien sa
salue; car de la premire vole elle luy emporta deux de ses bancs avec
leurs forats tout net, et son lieutenant qui s'appelloit le capitaine
Panier, bon compagnon, qui pourtant eut le loisir de dire: Adieu
paniers, vendanges sont faites. Sa mort fut plaisante par ce bon mot.
Ce fut  M. de Beaulieu  se retirer, car cette nau estoit pour luy
invincible.

--La premire anne que le roy Charles neufiesme fut roy, lors de l'dit
de juillet, qui se tenoit aux faux de Saint Germain, nous vismes pendre
un enfant de la matte la mesme, qui avait drob six vaisselles d'argent
de la cuisine de M. le prince de La Roche-sur-Yon. Quand il fut sur
l'eschelle, il pria le bourreau de luy donner un peu de temps de parler,
et se mit sur le devis en remonstrant au peuple qu'on le faisoit mourir
 tort: car, disoit-il, je n'ay point jamais exerc mes larcins sur des
pauvres gens, gueux et malotrus, mais sur les princes et les grands, qui
sont plus grands larrons que nous et qui nous pillent tous les jours; et
n'est que bien fait de repeter d'eux ce qu'ils nous derrobent et nous
prennent. Tant d'autres sornettes plaisantes, dit-il, qui seroient
superflues de raconter, si-non que le prestre qui estoit mont sur le
haut de l'eschelle avec luy, et s'estoit tourn vers le peuple, comme
on void, il luy escria: Messieurs, ce pauvre patient se recommande 
vos bonnes prires: nous dirons tous pour luy et son ame, un _Pater
noster_ et un _Ave Maria_, et chanterons _Salve_, et que le peuple luy
respondoit, ledit patient baissa la teste, et regardant ledit prestre,
commena  brailler comme un veau et se moqua du prestre fort
plaisamment, puis luy donna du pied et l'envoya du haut de l'eschelle en
bas, si grand sault qu'il s'en rompit une jambe. Ah! monsieur le
prestre, par Dieu, dit-il, je savois bien que je vous deslogerais de
l. Il en a, le gallant, l'oyant plaindre, et se mit  rire  belle
gorge dploye, et puis luy-mesme se jetta au vent. Je vous jure qu' la
Cour on rit bien de ce trait, bien que le pauvre prestre se fust fait
grand mal. Voil une mort certes non guieres triste. Feu M. d'Etampes
avoit un fou qui s'appeloit Colin, fort plaisant. Quant sa mort
s'approcha, M. d'Estampes demanda comment se portoit Colin. On luy dit:
Pauvrement, monsieur, il s'en va mourir, car il ne veut rien
prendre.--Tenez, dit M. d'Estampes, qui lors estoit  table, portez-lui
ce potage, et dites-luy que, s'il ne prend quelque chose pour l'amour de
moy, que je ne l'ameray jamais, car on m'a dit qu'il ne veut rien
prendre. L'on fit l'ambassade  Colin, qui, ayant la mort entre les
dents, fit response: Et qui sont-ils ceux-l qui ont dit  Monsieur que
je ne voulois rien prendre? Et estant entourn d'un million de mouches
(car c'estoit en est), il se mit  joer de la main  l'entour d'elles,
comme l'on voit les pages et laquais et autres jeunes enfants aprs
elles; et en ayant pris deux au coup, et en faisant le petit tour de la
main qu'on se peut mieux reprsenter que l'escrire, Dittes  Monsieur,
dit-il, voil que j'ay pris pour l'amour de luy, et que je m'en vais au
royaume des mouches. Et se tournant de l'austre cost, le gallant
trespassa. Sur ce j'ay ouy dire  aucuns philosophes, que volontiers
aucunes personnes se souviennent  leur trespas des choses qu'ils ont
plus aimes, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de
guerre, les chasseurs et les artisans, bref de tous quasi en leur
profession mourants ils en causent quelque mot: cela s'est veu et se
voit souvent. Les femmes de mesmes en disent aussi quelque rattelle,
jusques aux putains; ainsi que j'ay ouy parler d'une dame d'assez bonne
qualit, qui  sa mort triompha de dbagouler de ses amours,
paillardises et gentillesses passes: si-bien qu'elle en dit plus que le
monde n'en savoit, bien qu'on la soupconnast fort putain. Possible
pouvoit-elle aire cette dcouverte, ou en resvant, ou que la vrit,
qui ne se peut cler, l'y contraignist, ou qu'elle voulust en descharger
sa conscience, comme de vray en saine conscience et repentance. Elle en
confessa aucuns en demandant pardon, et les espcitioit et cottoit en
marge que l'on y voyoit tout  clair. Vrayment, ce dit quelqu'un, elle
estoit bien  loisir d'aller sur cette heure nettoyer sa conscience d'un
tel ballay d'escandale, par une si grande spciaut!

--J'ay ouy parler d'une dame qui, fort sujette  songer et resver toutes
les nuicts, qu'elle disoit la nuict tout ce qu'elle faisoit le jour; si
bien qu'elle-mesme s'escandalisa  l'endroit de son mary, qui se mit 
l'ouyr parler, gazouiller et prendre pied  ses songes et resveries,
dont aprs mal en prit  elle. Il n'y a pas long-temps qu'un gentilhomme
de par le monde, en une province que je ne nommeray point, en mourant en
fist de mesme, et publia ses amours et paillardises, et spcifia les
dames et damoiselles avec lesquelles il avoit eu  faire, et en quels
lieux et rendez-vous, et de quelles faons, dont il s'en confessoit tout
haut, et en demandoit pardon  Dieu devant tout le monde. Cettuy-l
faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que s'escandaliser, et
ledit gentilhomme escandalisoit plusieurs femmes. Voil de bons gallants
et gallantes!

--On dit que les avaritieux et avaritieuses ont aussi cette humeur de
songer fort  leur mort en leurs trsors d'escus, les ayant tousjours en
la bouche. Il y a environ quarante ans qu'une dame de Mortemar, l'une
des plus riches dames du Poictou, et des plus pcunieuses, et aprs
venant  mourir, ne songeant qu' ses escus qui estoient en son cabinet,
et tant qu'elle fut malade se levoit vingt fois le jour  aller voir son
trsor. Enfin, s'approchant fort de la mort, et que le prestre
l'exhortoit fort  la vie ternelle, elle ne disoit autre chose et ne
respondoit que: Donnez-moi ma cotte, donnez-moi ma cotte; les mchants
me des-robbent; ne songeant qu' se lever pour aller voir son cabinet,
comme elle faisoit les efforts, si elle eust pu la bonne dame; et ainsi
elle mourut.

Je me suis sur la fin un peu entrelass de mon premier discours; mais
prenez le cas qu'aprs la moralit et la tragdie vient la farce. Sur ce
je fais fin.




DISCOURS SEPTIEME.

     Sur ce qu'il ne faut jamais parler mal des dames, et de la
     consquence qui en vient.


Un point y a-t-il  noter en ces belles et honnestes dames qui font
l'amour, et qui, quelques esbats qu'elles se donnent, ne veulent estre
offenses ny scandalises des paroles de personne; et qui les offensent,
s'en savent bien revancher, ou tost ou tard: bref, elles le veulent
bien faire, mais non pas qu'on en parle. Aussi certes n'est-il pas beau
d'escandaliser une honneste dame ny la divulguer; car qu'ont  faire
plusieurs personnes, si elles se contentent et leurs amoureux aussi? Nos
cours de France, aucunes, et mesme les dernieres, qui ont est fort
sujettes  blasonner de ces honnestes dames; et ay veu le temps qu'il
n'estoit pas gallant homme qui ne controuvast quelque faux dire contre
ces dames, ou bien qui n'en rapportast quelque vray:  quoy il y a un
trs-grand blasme; car on ne doit jamais offenser l'honneur des dames,
et surtout les grandes. Je parle autant de ceux qui en reoivent des
joissances comme de ceux qui ne peuvent taster de la venaison et la
descrient.

Nos cours dernieres de nos roys, comme j'ay dit, ont est fort sujettes
 ces mdisances et pasquins, bien diffrentes  celles de nos autres
roys leurs prdcesseurs, fors celle du roy Louis XI, ce bon rompu,
duquel on dit que la pluspart du temps il mangeoit en commun,  pleine
sale, avec force gentilshommes de ses plus privez, et autres et tout; et
celuy qui luy faisoit le meilleur et plus lascif conte des dames de
joye, il estoit le mieux venu et festoy: et luy-mesme ne s'espargnoit 
en faire, car il s'en enqueroit fort, et en vouloit souvent savoir, et
puis en faisoit part aux autres, et publiquement[111]. C'estoit bien un
scandale grand que celuy-l. Il avoit trs-mauvaise opinion des femmes,
et ne les croyoit toutes chastes. Quand il convia le roy d'Angleterre de
venir  Paris faire bonne chre, et qu'il fut pris au mot, il s'en
repentit aussitost e trouva un _alibi_ pour rompre le coup. Ah! pasque
Dieu! ce dit-il, je ne veux pas qu'il y vienne; il y trouveroit quelque
petite affetee et saffrette de laquelle il s'amouracheroit, et elle luy
feroit venir le goust d'y demeurer plus long-temps et d'y venir plus
souvent que je ne voudrois. Il eut pourtant trs-bonne opinion de sa
femme, qui estoit sage et vertueuse: aussi la luy falloit-il telle, car,
estant ombrageux et soubonneux prince s'il en fut onc, il luy eust
bientost fait passer le pas des autres: et quand il mourut, il commanda
 son fils d'aimer et honorer fort sa mre, mais non de se gouverner par
elle; non qu'elle ne fust fort sage et chaste, dit-il, mais qu'elle
estoit plus bourguignone que franoise. Aussi ne l'aima-t-il jamais que
pour en avoir ligne, et, quand il en eust, il n'en faisoit guieres de
cas: il la tenoit au chasteau d'Amboise comme une simple dame, portant
fort petit estat et aussi mal habille que simple damoiselle; et la
laissoit l avec petite cour  faire ses prieres, et luy s'alloit
pourmener et donner du bon temps. D'ailleurs je vous laisse  penser,
puisque le Roy avoit opinion telle des dames et s'en plaisoit  mal
dire, comment elles estoient repasses parmy toutes les bouches de la
Cour; non qu'il leur voulust mal autrement pour ainsy s'esbattre, ny
qu'il les voulust reprimer rien de leurs jeux, comme j'ay veu aucuns;
mais son plus grand plaisir estoit de les gaudir; si bien que ces
pauvres femmes, presses de tel bast de mdisances, ne pouvoient bien si
souvent hausser la croupire si librement comme elles eussent voulu. Et
toutesfois le putanisme regna fort de son temps, car le Roy luy-mesme
aidoit fort a le faire et le maintenir avec les gentilshommes de sa
Cour, et puis c'estoit  qui mieux en riroit, soit en public ou en
cachette, et qui en feroit de meilleurs contes de leurs lascivitez et de
leurs tordions (ainsi parloit-il) et de leur gaillardise. Il est vray
que l'on couvroit le nom des grandes, que l'on ne jugeoit que par
apparences et conjectures; je croy qu'elles avoient meilleur temps que
plusieurs que j'ay veu du regne du feu roy, qui les tanoit et
censuroit, et reprimoit estrangement. Voil ce que j'ay ouy dire de ce
bon roy  d'aucuns anciens. Or le roy Charles huictiesme son fils, qui
luy succda, ne fut de cette complexion; car on dit de luy que 'a est
le plus sobre et honneste roy en paroles que l'on vid jamais, et n'a
jamais offens ny homme ny femme de la moindre parole du monde. Je vous
laisse donc  penser si les belles dames de son regne, et qui se
resjouissoient, n'avoient pas bon temps. Aussi les aima-t-il fort et les
servit bien, voire trop; car, tournant de son voyage de Naples
trs-victorieux et glorieux, il s'amusa si fort  les servir, caresser,
et leur donner tant de plaisirs  Lyon par les beaux combats et tournois
qu'il fit pour l'amour d'elles, que, ne se souvenant point des siens
qu'il avoit laisss en ce royaume, les laissa perdre, et villes et
royaume et chasteaux qui tenoient encore et luy tendoient les bras pour
avoir secours. On dit aussi que les dames furent cause de sa mort,
auxquelles, pour s'estre trop abandonn, luy qui estoit de fort debile
complexion, s'y nerva et dbilita tant que cela luy aida  mourir.

--Le roy Lois douziesme fut fort respectueux aux dames; car, comme j'ay
dit ailleurs, il pardonnoit  tous les comdians de son royaume, comme
escoliers et clercs de palais en leurs basoches, de quiconque ils
parleroient, fors de la reyne sa femme et de ses dames et damoiselles,
encor qu'il fust bon compagnon en son temps et qu'il aimast bien les
dames autant que les autres, tenant en cela, mais non de la mauvaise
langue, ny de la grande prsomption, ny vanterie du duc Lois d'Orlans,
son ayeul: aussi cela lui cousta-t-il la vie, car s'estant une fois
vant tout haut, en un banquet o estoit le duc Jean de Bourgogne son
cousin, qu'il avoit en son cabinet le pourtrait des plus belles dames
dont il avoit joy, par cas fortut, un jour le duc Jean entra dans ce
cabinet; la premire dame qu'il voit pourtraitte et se prsente du
premier aspect  ses yeux, ce fut sa noble dame espouse, qu'on tenoit de
ce temps-l trs-belle: elle s'appeloit Margueritte, fille d'Albert de
Bavire, comte de Haynault et de Zelande. Qui fut esbahy? ce fut le bon
espoux: pensez que tout bas il dit ce mot: Ah! j'en ay. Et ne faisant
cas de la puce qui le piquoit autrement, dissimula tout, et, en couvant
vengeance, le querella pour la rgence et administration du royaume; et
colorant son mal sur ce sujet et non sur sa femme, le fit assassiner 
la porte Barbette  Paris, et sa femme premire morte, pensez de poison:
et aprs la vache morte, espousa en secondes noces la fille de Lois
troisiesme, duc de Bourbon. Possible qu'il n'empira le march; car 
tels gens sujets aux cornes ils ont beau changer de chambres et de
repaires, ils y en trouvent toujours. Ce duc en cela fit trs-sagement
de se vanger de son adultre sans s'escandaliser ny lui ny sa femme; qui
fut  luy une trs-sage dissimulation. Aussi ay-je ouy dire  un
trs-grand capitaine qu'il y a trois choses lesquelles l'homme sage ne
doit jamais publier s'il en est offens, et en doit taire le sujet, et
plustost en inventer un autre nouveau pour en avoir le combat et la
veangeance, si ce n'est que la chose fust si vidente et claire devant
plusieurs, qu'autrement il ne se pust desdire. L'une est quand on
reproche  un autre qu'il est cocu et sa femme publique; l'autre, quand
on le taxe de b........ et sodomie; la troisiesme, quand ou luy met 
sus qu'il est un poltron, et qu'il a fuy vilainement d'un combat ou
d'une bataille. Ces trois choses, disoit ce grand capitaine, sont fort
escandaleuses quand on en publie le sujet de laquelle on combat, et
pense-t-on quelquefois s'en bien nettoyer que l'on s'en sallist
villainement; et le sujet en estant publi scandalise fort, et tant plus
il est remu, tant plus mal il sent, ny plus ny moins qu'une grande
puanteur quand plus on la remu. Voil pourquoy qui peut avoir son
honneur caler c'est le meilleur, et excogiter et tenter un nouveau sujet
pour avoir raison du vieux; et telles offenses, le plus tard que l'on
peut, ne se doivent jamais mettre en cause, contestation ny combat.
Force exemples allguerois-je pour ce fait; mais il m'incommoderoit et
allongeroit par trop mon discours. Voil pourquoy ce duc Jean fut
trs-sage de dissimuler et cacher ses cornes, et se revanger d'ailleurs
sur son cousin qui l'avoit hony; encor s'en mocquoit-il et le faisoit
entendre: dont il ne faut point douter que telle drision et escandale
ne luy touchast autant au coeur que son ambition, et luy fit faire ce
coup en fort habile et sage mondain.

--Or, pour retourner de-l o j'estois demeur, le roy Franois, qui a
bien aim les dames, et encore qu'il eust opinion qu'elles fussent fort
inconstantes et variables, comme j'ay dit ailleurs, ne voulut point
qu'on en mdist en sa cour, et voulut qu'on leur portast un grand
honneur et respect. J'ay ouy raconter qu'une fois, luy passant son
caresme  Meudon prs Paris, il y eut un sien gentilhomme servant, qui
s'appelloit Busembourg de Xaintonge, lequel servant le Roy de la viande,
dont il avoit dispense, le Roy lui commanda de porter le reste, comme
l'on void quelquefois  la Cour, aux dames de la petite bande, que je ne
veux nommer, de peur d'escandale. Ce gentilhomme se mit  dire, parmy
ses compagnons et autres de la Cour, que ces dames ne se contentoient
pas de manger de la chair cru en caresme, mais en mangeoient de la
cuitte, et leur benoist saoul. Les dames le sceurent, qui s'en
plaignirent aussitost au Roy, qui entra en si grande collere, qu'
l'instant il commanda aux archers de la garde de son hostel de l'aller
prendre et pendre sans autre delay. Par cas ce pauvre gentilhomme en
sceut le vent par quelqu'un de ses amis, qui vada et se sauva
bravement: que s'il eust t pris, pour le seur il estoit pendu, encor
qu'il fust gentilhomme de bonne part, tant on vid le Roy cette fois en
collere, ny faire plus de jurement. Je tiens ce conte d'une personne
d'honneur qui y estoit, et lors le Roy dit tout haut que quiconque
toucheroit  l'honneur des dames, sans remission il seroit pendu.

--Un peu auparavant, le pape Paul Farnse estant venu  Nice, le Roy le
visitant en toute sa Cour, et de seigneurs et dames, il y en eut
quelques-unes, qui n'toient pas des plus laides, qui lui allrent
baiser la pantoufle; sur quoy un gentilhomme se mit  dire qu'elles
estoient alles demander  Sa Saintet dispense de taster de la chair
cru sans escandale toutesfois et quantes qu'elles voudroient. Le Roy le
sceut; et bien servit au gentilhomme de se sauver, car il fut est
pendu, tant pour la rvrence du Pape que du respect des dames. Ces
gentilshommes ne furent si heureux en leurs rencontres et causeries
comme feu M. d'Albanie. Lors que le pape Clment vint  Marseille faire
les nopces de sa niepce avec M. d'Orlans, il y eut trois dames, belles
et honnestes veufves, lesquelles, pour les douleurs, ennuys et
tristesses qu'elles avoient de l'absence et des plaisirs passez de leurs
marys, vindrent si bas et si fort attnues, dbiles et maladives,
qu'elles prirent M. d'Albanie, son parent, qui avoit bonne part aux
graces du Pape, de lui demander dispense pour elles trois de manger de
la chair les jours deffendus. Le duc d'Albanie leur accorda, et les fit
venir un jour fort familirement au logis du Pape; et pour ce en
advertit le Roy, et qu'il lui en donneroit du passe-temps, et luy ayant
dcouvert la baye. Estant toutes trois  genoux devant Sa Saintet, M.
d'Albanie commena le premier, et dit assez bas en italien, que les
dames ne l'entendoient point: Pre saint, voil trois dames veufves,
belles et bien honnestes, comme vous voyez, les-quelles pour la
rvrence qu'elles portent  leurs marys trespassez, et  l'amiti des
enfants qu'elles ont eu d'eux, ne veulent pour rien du monde aller aux
secondes nopces, pour faire tort  leurs marys et enfants; et, parce que
quelquesfois elles sont tentes des aiguillons de la chair, elles
supplient trs-humblement Vostre Saintet de pouvoir avoir approche des
hommes hors mariage, si et quantes fois qu'elles seroient en cette
tentation.--Comment, dit le Pape, mon cousin! ce seroit contre les
commandements de Dieu, dont je ne puis dispenser. Les voil, pre saint,
disoit le duc, s'il voust plaist les ouyr parler. Alors l'une des
trois, prenant la parole, dit: Pre saint, nous avons pri M. d'Albanie
de vous faire une requeste trs-humble pour nous autres trois, et vous
remonstrer nos fragilitez et dbiles complexions.--Mes filles, dit le
Pape, la requeste n'est nullement raisonnable, car ce seroit contre les
commandements de Dieu. Les dites veufves, ignorantes de ce que luy
avoit dit M. d'Albanie, luy rpliqurent: Pre saint, au moins plaise
nous en donner cong trois fois de la sepmaine, et sans
escandale.--Comment! dit le Pape, de vous permettre _il peccato di
lussaria_[112]? je me damnerois; aussi que je ne le puis faire. Les
dites dames, connoissant alors qu'il y avoit de la fourbe et raillerie,
et que M. d'Albanie leur en avoit donn d'une, dirent: Nous ne parlons
pas de cela, pre saint, mais nous demandons permission de manger de la
chair les jours prohibs. L-dessus le duc d'Albanie leur dit: Je
pensois, mes dames, que ce fust de la chair vive. Le Pape aussi-tost
entendit la raillerie, et se prit  sourire, disant: Mon cousin, vous
avez fait rougir ces honnestes dames; la reyne s'en faschera quand elle
le saura: la-quelle le sceut et n'en fit autre semblant, mais trouva
le conte bon; et le Roy puis aprs en rit bien fort avec le Pape,
lequel, aprs leur avoir donn sa bndiction, leur octroya le cong
qu'elles demandoient, et s'en allrent trs-contentes. L'on m'a nomm
les trois dames: madame de Chasteau-Briant ou madame de Canaples, madame
de Chastillon, et madame la baillive de Caen, trs-honnestes dames. Je
tiens ce conte des anciens de la Cour[113].

--Madame d'Uzez fit bien mieux du temps que le pape Paul troisiesme vint
 Nice voir le roy Franois. Elle estant madame du Bellay, et qui ds sa
jeunesse a tousjours eu de plaisants traits et dit de fort bons mots, un
jour, se prosternant devant Sa Saintet, le supplia de trois choses:
l'une, qu'il luy donnast l'absolution, d'autant que, petite garce, fille
 madame la rgente, et qu'on la nommoit Tallard, elle perdit ses
ciseaux en faisant son ouvrage; elle fit voeu  saint Alivergot de le
luy accomplir si elle les trouvoit, ce qu'elle fit; mais elle ne
l'accomplit ne sachant o gisoit son corps saint. L'autre requeste fut
qu'il lui donnast pardon de quoy, quand le pape Clment vint 
Marseille, elle estant fille Tallard encore, elle prit un de ses
oreillers en sa rulle de lict, et s'en torcha le devant et le derrire,
dont aprs Sa Saintet reposa dessus son digne chef et visage et bouche,
qui le baisa. La troisiesme, qu'il excommuniast le sieur de Tays, par ce
qu'elle l'aimoit et luy ne l'aimoit point, et qu'il est maudit et est
celuy excommuni qui n'aime point s'il est aim. Le Pape, estonn de ses
demandes, et s'estant enquis au Roy qui elle estoit, sceut ses causeries
et en rit son saoul avec le Roy. Je ne m'estonne pas si depuis elle a
est huguenotte et s'est bien mocque des papes, puis que de si bonne
heure elle commena: et de ce temps, toutes fois, tout a est trouv bon
d'elle, tant elle avoit bonne grace en ses traits et bons mots. Or ne
pensez pas que ce grand roy fust si abstraint et si rform au respect
des dames, qu'il n'en aimast de bons contes qu'on luy en faisoit, sans
aucun escandale pourtant ny descriement, et qu'il n'en fist aussi; mais,
comme grand roy qu'il estoit et bien privilgi, il ne vouloit pas qu'un
chacun, ny le commun, usast de pareil privilege que luy.

J'ay ouy conter  aucuns qu'il vouloit fort que les honnestes
gentilshommes de sa cour ne fussent jamais des sans maistresses; et
s'ils n'en faisoient il les estimoit des fats et des sots: et bien
souvent aux uns et aux autres leur en demandoit les noms, et promettoit
les y servir et leur en dire du bien, tant il estoit bon et familier: et
souvent aussi quand il les voyoit en grand arraisonnement avec leurs
maistresses, il les venoit accoster et leur demander quels bons propos
ils avoient avec elles; et s'il ne les trouvoit bons, il les corrigeoit
et leur en apprenoit d'autres. A ses plus familiers il n'estoit point
avare ny chiche de leur en dire ny dpartir de ses contes, dont j'en ay
ouy faire un plaisant qui luy advint, puis aprs le rcita, d'une belle
jeune dame venue  la Cour, laquelle, pour n'y estre bien ruse, se
laissa aller fort doucement aux persuasions des grands, et sur-tout de
ce grand roy; lequel un jour, ainsi qu'il voulut planter son estandart
bien arbor dans son fort, elle qui avoit ouy dire, et qui commena
desj  le voir, que quand on donnoit quelque chose au Roy, ou que quand
on le prenoit de luy et qu'on le touchoit, le faloit premirement
baiser, ou bien la main, pour le prendre et toucher; elle mesme, sans
autre crmonie, n'y faillit pas, et baisant trs-humblement la main,
prit l'estandart du Roy et le planta dans le fort avec une trs-grande
humilit; puis luy demanda de sang froid comment il vouloit qu'elle le
servist ou en femme de bien et chaste, ou en desbauche. Il ne faut
point douter qu'il luy en demandast la desbauche, puisqu'en cela elle y
estoit plus agrable que la modeste; en quoy il trouva qu'elle n'y avoit
perdu son temps, et aprs le coup et avant, et tout; puis luy faisoit
une grande rvrence en le remerciant humblement de l'honneur qu'il luy
avoit fait, dont elle n'estoit pas digne, en luy recommandant souvent
quelque avancement pour son mary. J'ay ouy nommer la dame, laquelle
depuis n'a est si sotte comme alors, mais bien habile et bien ruse.

Ce roy n'en espargna pas le conte, qui courut  plusieurs oreilles. Il
estoit fort curieux de savoir l'amour et des uns et des autres, et
surtout des combats amoureux, et mesme de quels beaux airs se manioient
les dames quand elles estoient en leur mange, et quelle contenance et
posture elles y tenoient, et de quelles paroles elles usoient: et puis
en rioit  pleine gorge, et aprs en dfendoit la publication et
l'escandale, et recommandoit le secret et l'honneur. Il avoit pour son
bon second ce trs-grand, trs-magnifique et trs-libral cardinal de
Lorraine: trs-libral le puis-je appeler, puis qu'il n'eut son pareil
de son temps: ses despenses, ses dons, gracieusetez, en ont fait foy, et
surtout la charit envers les pauvres. Il portoit ordinairement une
grande gibecire, que son valet-de-chambre qui luy manioit son argent
des menus plaisirs ne failoit d'emplir tous les matins, de trois ou
quatre cents escus; et tant de pauvres qu'il trouvoit il mettoit la main
 la gibeciere, et ce qu'il en tiroit sans considration il le donnoit,
et sans rien trier. Ce fut de lui que dit un pauvre aveugle, ainsi qu'il
passoit dans Rome et que l'aumosne lui fut demande de luy, il luy jetta
 son accoustume une grande poigne d'or, et en s'escriant tout haut en
italien: _O tu sei Christo,  veramente el cardinal di Lorrena_;
c'est--dire: Ou tu es Christ, ou le cardinal de Lorraine. S'il estoit
aumosnier et charitable en cela, il estoit bien autant libral s autres
personnes, et principalement  l'endroit des dames, lesquelles il
attrapoit aisment par cet appt; car l'argent n'estoit en si grande
abondance de ce temps comme il est aujourd'huy; et pour ce en
estoient-elles plus friandes, et des bombances et des parures. J'ay ouy
conter que quand il arrivoit  la Cour quelque belle fille ou dame
nouvelle qui fust belle, il la venoit aussitost accoster, et
l'arraisonnant, il disoit qu'il la vouloit dresser de sa main. Quel
dresseur! Je croy que la peine n'estoit pas si grande comme  dresser
quelque poulain sauvage. Aussi pour lors disoit-on qu'il n'y avoit gure
de dames ou filles rsidentes  la Cour ou fraischement venues, qui ne
fussent desbauches ou attrappes par son avarice et par la largesse
dudit M. le cardinal; et peu ou nulles sont-elles sorties de cette cour
femmes et filles de bien. Aussi voyoit-on pour lors leurs coffres et
grandes garde-robbes plus pleines de robbes, de cottes, et d'or et
d'argent et de soye, que ne sont aujourd'huy celles de nos reynes et
grandes princesses d'aujourd'huy. J'en ay fait l'exprience pour l'avoir
veu en deux ou trois qui avoient gagn tout cela par leur devant; car
leurs peres, meres et marys ne leur eussent peu donner en si grande
quantit. Je me fusse bien pass, ce dira quelqu'un, de dire cecy de ce
grand cardinal, veu son honorable habit et rvrendissime estat; mais
son roy le vouloit ainsi et y prenoit plaisir; et pour complaire  son
roy l'on est dispens de tout, et pour faire l'amour et d'autres choses,
mais qu'elles ne soient point meschantes, comme alors d'aller  la
guerre,  la chasse, aux danses, aux mascarades et autres exercices;
aussi qu'il estoit un homme de chair comme un autre, et qu'il avoit
plusieurs grandes vertus et perfections qui offusquoient cette petite
imperfection, si imperfection se doit appeler faire l'amour.

J'ay ouy faire un conte de luy  propos du respect deu aux dames: il
leur en portoit de son naturel beaucoup: mais il l'oublia, et non sans
sujet,  l'endroit de madame la duchesse de Savoye, donne Batrix de
Portugal. Luy, passant une fois par le Piedmond, allant  Rome pour le
service du Roy son maistre, visita le duc et la duchesse. Aprs avoir
assez entretenu M. le duc, il s'en alla trouver madame la duchesse en sa
chambre pour la saluer, et s'approchant d'elle, elle, qui estoit la
mesme arrogance du monde, luy prsenta la main pour la baiser. M. le
cardinal, impatient de cet affront, s'approcha pour la baiser  la
bouche, et elle de se reculer. Luy, perdant patience et s'approchant de
plus prs encore d'elle, la prend par la teste, et en dpit d'elle la
baisa deux ou trois fois. Et quoy qu'elle en fist ses cris et
exclamations  la portugaise et espagnole, si fallut-il qu'elle passast
par-l. Comment, dit-il, est-ce  moi  qui il faut user de cette mine
et faon? je baise bien la Reyne ma maistresse, qui est la plus grande
reyne du monde, et vous je ne vous baiserois pas, qui n'estes qu'une
petite duchesse crotte! Et si veux que vous sachis que j'ay couch
avec des dames aussi belles et d'aussi bonne ou plus grande maison que
vous. Possible pouvoit-il dire vrai. Cette princesse eut tort de tenir
cette grandeur  l'endroit d'un tel prince de si grande maison, et mesme
cardinal, car il n'y a cardinal, veu ce grand rang d'glise qu'ils
tiennent, qui ne s'accompare aux plus grands princes de la chrestient.
M. le cardinal aussi eut tort d'user de revanche si dure; mais il est
bien fascheux  un noble et gnreux coeur, de quelque profession
qu'il soit, d'endurer un affront.

Le cardinal de Grandvelle le sceut bien faire sentir au comte d'Egmont,
et d'autres que je laisse au bout de ma plume, car je broillerois par
trop mes discours, auxquels je retourne; et le reprens au feu roy Henry
II, qui a est fort respectueux aux dames, et qu'il servoit avec de
grands respects, qui detestoit fort les calomniateurs de l'honneur des
dames: et lorsqu'un roy sert telles dames, de tel poids, et de telle
complexion, mal-aisment la suite de la Cour ose ouvrir la bouche pour
en parler mal. De plus la Reyne-mere y tenoit fort la main pour
soustenir ses dames et filles, et le bien faire sentir  ces dtracteurs
et pasquineurs, quand ils estoient une fois descouverts, encore
qu'elle-mesme n'y ait est espargne non plus que ses dames; mais ne
s'en soucioit pas tant d'elle comme des autres, d'autant, disoit-elle,
qu'elle sentoit son ame et sa conscience pure et nette, qui parloit
assez pour soy; et la pluspart du temps se rioit et se mocquoit de ces
mesdisants escrivains et pasquineurs. Laissez-les tourmenter,
disoit-elle, et se prendre de la peine pour rien; mais quand elle les
descouvroit elle leur faisoit bien sentir. Il escheut  l'aisne
Limeuil,  son commencement qu'elle vint  la Cour, de faire un pasquin
(car elle disoit et escrivoit bien) de toute la Cour, mais non point
scandaleux pourtant, sinon plaisant; mais asseurez-vous qu'elle la
repassa par le foet  bon escient, avec deux de ses compagnes qui en
estoient de consente; et sans qu'elle avoit cet honneur de luy
appartenir,  cause de la maison de Thurenne, allie  celle de
Boulogne, elle l'eust chastie ignominieusement par le commandement
exprs du Roy, qui dtestoit estrangement tels escrits.

--Je me souviens qu'une fois le sieur de Matha, qui estoit un brave et
vaillant gentilhomme que le Roy aimoit, et estoit parent de madame de
Valentinois; il avoit ordinairement quelque plaisante querelle contre
les dames et les filles, tant il estoit fol. Un jour, s'estant attaqu 
une de la Reyne, il y en avoit une qu'on nommoit la grande Meray, qui
s'en voulut prendre pour sa compagne; luy ne fit que simplement
respondre: H! je ne m'attaque pas  vous, Meray, car vous estes une
grande coursiere bardable. Comme de vray c'estoit la plus grande fille
et femme que je vis jamais. Elle s'en plaignit  la Reyne que l'autre
l'avoit appele jument et coursiere bardable. La Reyne fut en telle
colere qu'il fallust que Matha vuidast de la Cour pour aucuns jours,
quelque faveur qu'il eust de madame de Valentinois sa parente; et d'un
mois aprs son retour n'entra en la chambre de la Reyne et des filles.

Le sieur de Gersay fit bien pis  l'endroit d'une des filles de la Reyne
 qui il vouloit mal pour s'en venger, encore que la parole ne luy
manquast nullement; car il disoit et rencontroit des mieux, mais
sur-tout quand il mesdisoit, dont il en estoit le maistre; mais la
mesdisance estoit lors fort dfendue. Un jour qu'elle estoit 
l'aprs-dine en la chambre de la Reyne avec ses compagnes et
gentilshommes, comme alors la coustume estoit qu'on ne s'assioit
autrement qu'en terre quand la Reyne y estoit, le dit sieur, ayant pris
entre les mains des pages et laquais une c..... de blier dont ils s'en
jooient  la basse-court (elle estoit fort grosse et enfle tout
bellement), estant couch prs d'elle, la coula entre la robbe et la
juppe de cette fille, et si doucement qu'elle ne s'en advisa jamais,
si-non que, lors que la Reyne se vint  se lever de sa chaise pour aller
en son cabinet, cette fille, que je ne nommeray, se vint lever
aussi-tost, et en se levant tout devant la Reyne, pousse si fort cette
balle bellinire, pelue, velue, qu'elle fit six ou sept bonds joyeux,
que vous eussiez dit qu'elle vouloit donner de soy-mesme du passe-temps
 la compagnie sans qui'il luy coustast rien. Qui fut estonne? ce fut
la fille et la Reyne aussi, car c'toit en belle place visible sans
aucun obstacle. Nostre-Dame! s'cria la Reyne, et qu'est cela, m'amie,
et que voulez-vous faire de cela? La pauvre fille, rougissant,  demy
esplore, se mit  dire qu'elle ne savoit que c'estoit, et que
c'estoit, quelqu'un qui luy vouloit mal qui luy avoit fait ce meschant
trait, et qu'elle pensoit que ce ne fust autre que Gersay. Luy, qui en
avoit veu le commencement du jeu et des bonds, avoit pass la porte. On
l'envoya qurir; mais il ne voulut jamais venir, voyant la Reyne si
colre, et niant pourtant le tout fort ferme. Si fallut-il que pour
quelques jours il fuyt sa colre et du Roy aussi: et sans qu'il estoit
un des grands favoris du Roy-Dauphin avec Fontaine-Guerrin, il eust est
en peine, encore que rien ne se prouvast contre luy que par conjecture,
nonobstant que le Roy fit ses courtisans et plusieurs dames ne s'en
peussent engarder d'en rire, ne l'osant pourtant manifester, voyant la
colre de la Reyne: car c'estoit la dame du monde qui savoit le mieux
rabroer et estonner les personnes.

--Un honneste gentilhomme et une damoiselle de la Cour vindrent une
fois, de bonne amiti qu'ils avoient ensemble,  tomber en haine et
querelle, si-bien que la damoiselle luy dit tout haut dans la chambre de
la Reyne, estant sur ce diffrent: Laissez-moi, autrement je diray ce
que vous m'avez dit: Le gentilhomme, qui luy avoit rapport quelque
chose en fidlit d'une trs-grande dame, et craignant que mal ne luy
advinst, que pour le moins il ne fust banny de la Cour, sans s'estonner
il respondit (car il disoit trs-bien le mot): Si vous dites ce que je
vous ay dit, je diray ce que je vous ay fait. Qui fust estonne? ce
fust la fille: toutesfois elle respondit: Que m'avez-vous fait?
L'autre respondit; Que vous ay-je dit? La fille par aprs replique:
Je say bien ce que vous m'avez dit; l'autre: Je sais bien ce que je
vous ay fait. La fille duplique Je prouveray fort bien ce que vous
m'avez dit; l'autre respondit: Je prouveray encore mieux ce que je
vous ay fait. Enfin, aprs avoir demeur assez de temps en telles
contestations par dialogues et repliques et dupliques, et pareils et
semblables mots, s'en sparrent par ceux et celles qui se trouvrent
l, encore qu'ils en tirassent du plaisir.

Tel dbat parvint aux oreilles de la Reyne, qui en fut fort en colre,
et en voulust aussitost savoir les paroles de l'un et les faits de
l'autre, et les envoya qurir. Mais l'un et l'autre, voyant que cela
tireroit  consquence, advisrent  s'accorder aussi-tost ensemble, et
comparoissant devant la Reyne, de dire que ce n'estoit qu'un jeu qu'ils
se contestoient ainsi, et que le gentilhomme ne luy avoit rien dit, ny
luy rien fait  elle. Ainsi ils payrent la Reyne, laquelle pourtant
tana et blasma fort le gentilhomme, d'autant que ses paroles estoient
trop scandaleuses. Le gentilhomme me jura vingt fois que, s'ils ne se
fussent rapatris et concerts ensemble, et que la damoiselle eust
descouvert les paroles qu'il luy avoit dites, qui luy tournoient 
grande consquence, que rsolument il eust maintenu son dire qu'il luy
avoit fait,  peine qu'on la visitast, et qu'on ne la trouveroit point
pucelle, et que c'estoit luy qui l'avoit dpucelle. Oui, lui
respondis-je: mais si l'on l'eust visite et qu'on l'eust trouve
pucelle, car elle estoit fille, vous fussiez est perdu, et vous y fust
all de la vie.--H! mort Dieu! me respondit-il, c'est ce que j'eus
voulu le plus qu'on l'eust visite: je n'avois point peur que la vie y
eust couru; j'estois bien asseur de mon baston; car je savois bien qui
l'avoit dpucelle, et qu'un autre y avoit bien pass, mais non pas moy,
dont j'en suis trs-bien marry: et la trouvant entame et trace, elle
estoit perdue et moy veng, et elle scandalise. Je fusse est quitte
pour l'espouser, et puis m'en dfaire comme j'eusse peu. Voil comme
les pauvres filles et femmes courent fortune, aussi bien  droit comme 
tort.

--J'en ay cogneu une de trs-grande part, laquelle vint  estre grosse
d'un trs-brave et galland prince[114]: on disoit pourtant que c'estoit
en nom de mariage, mais par aprs on sceut le contraire. Le roy Henry le
sceut le premier qui en feust extresmement fasch, car elle luy en
appartenoit un peu: toutesfois, sans faire plus grand bruit ny scandale,
le soir au bal la voulut mener danser le bransle de la Torche[115] et
puis la fit mener danser  un autre la gaillarde et les autres bransles,
l o elle monstra sa disposition et sa dextrit mieux que jamais, avec
sa taille qui estoit trs-belle et qu'elle accommodoit si bien ce
jour-l, qu'il ny avoit aucune apparence de grossesse: de sorte que le
Roy, qui avoit ses yeux toujours fort fixement sur elle, ne s'en
apperceust non plus que si elle ne fust est grosse, et vint  dire  un
trs grand de ses plus familiers: Ceux-l sont bien meschants et
malheureux d'estre alls inventer que cette pauvre fille estoit grosse;
jamais je ne luy ay veu meilleure grace. Ces meschants dtracteurs qui
en ont parl ont menty et ont trs-grand tort. Et ainsi ce bon prince
excusa cette fille et honneste damoiselle, et en dit de mesme  la Reyne
estant couch le soir avec elle. Mais la Reyne, ne se fiant  cela, la
fit visiter le lendemain au matin, elle estant prsente, et se trouva
grosse de six mois; laquelle luy advoa et confessa le tout sous la
courtine de mariage. Pourtant le Roy, qui estoit tout bon, fit tenir le
mystre le plus secret qu'il put sans escandaliser la fille, encore que
la Reine en fust fort en colere. Toutesfois ils l'envoyrent tout coy
chez ses plus proches parents, o elle accoucha d'un beau fils, qui
pourtant fut si malheureux qu'il ne put jamais estre advo du pere
putatif; et la cause en trana longuement, mais la mere n'y put jamais
rien gagner.

--Or le roy Henry aimoit aussi-bien les bons contes que ses
prdcesseurs; mais il ne vouloit point que les dames en fussent
escandalises ny divulgues: si bien que luy, qui estoit d'assez
amoureuse complexion, quand il alloit voir les dames, y alloit le plus
cach et le plus couvert qu'il pouvoit, afin qu'elles fussent hors de
soupon et diffame; et s'il en avoit aucunes qui fussent descouvertes,
ce n'estoit pas sa faute ny de son consentement, mais plustost de la
dame: comme une que j'ay ouy dire, de bonne maison, nomme madame
Flamin, d'Escosse, laquelle, ayant t enceinte du fait du Roy, elle
n'en faisoit point la petite bouche, mais trs-hardiment disoit en son
escossiment franciss J'ay fait tant j'ay pu, que, Dieu merci, je suis
enceinte du Roy, dont je m'en sens trs-honore et trs-heureuse; et si
je veux dire que le sang royal a je ne sais quoy de plus suave et
friande liqueur que l'autre, tant que je m'en trouve bien, sans conter
les bons brins de prsents que l'on en tire. Son fils, qu'elle en eust
alors, fut le feu grand prieur de France, qui fut tu dernirement 
Marseille, qui fut un trs-grand dommage, car c'estoit un trs-honneste,
brave et vaillant seigneur: il le monstra bien  sa mort. Et si estoit
homme de bien et le moins tyran gouverneur de son temps ny depuis, et la
Provence en sauroit bien que dire, et encore que ce fust un seigneur
fort splendide et de grande despense; mais il estoit homme de bien et se
contentoit de raison. Cette dame, avec d'autres que j'ay ouy dire,
estoit en cette opinion, que, pour coucher avec son roy, ce n'estoit
point diffame, et que putains sont celles qui s'adonnent aux petits,
mais non pas aux grands roys et galants gentilshommes; comme cette reyne
amazone que j'ai dit, qui vint de trois cent lieus pour se faire
engrosser  Alexandre, pour en avoir de la race: toutesfois l'on dit
qu'autant vaut l'un que de l'autre.

--Aprs le roy Henry vint le roy Franois second, duquel le rgne fust
si court que les mesdisants n'eurent loisir de se mettre en place pour
mesdire des dames: encore que s'il eust rgn longtemps, ne faut point
croire qu'il les eust permis en sa Cour; car c'estoit un roy de trs-bon
et trs-franc naturel, et qui ne se plaisoit point en medisances; outre
qu'il estoit fort respectueux  l'endroit des dames et les honoroit
fort: aussi avoit-il la reyne sa femme et la reyne sa mre, et messieurs
ses oncles, qui rabrooient fort ces causeurs et picqueurs de la langue.
Il me souvient qu'une fois, luy estant  Saint Germain en Laye, sur le
mois d'aoust et de septembre, il lui prit envie d'aller le soir voir les
cerfs en leurs ruths, en cette belle forest de Saint Germain, et menoit
des princes ses plus grands familiers et aucunes grandes dames et filles
que je dirois bien. Il y en eut quelqu'un qui en voulut causer et dire
que cela ne sentoit point sa femme-de-bien, ny chaste, d'aller voir de
tels amours et tels ruths de bestes, d'autant que l'apptit de Vnus les
en eschauffoit davantage  telle imitation et telle vueue, si bien que,
quand elles s'en voudroient degouster, l'eau ou la salive leur en
viendroit  la bouche du mitan, que par aprs il n'y auroit aucun remede
de l'en oster, si-non par autre cause ou salive de sperme. Le Roy le
sceut, et les princes et dames qui l'y avoient accompagn. Asseurez-vous
que si le gentilhomme n'eust si-tost escamp, il estoit trs-mal; et ne
parut  la Cour qu'aprs sa mort et son regne. Il y eut force libelles
diffamatoires contre ceux qui gouvernoient alors le royaume; mais il n'y
eut aucun qui piquast et offensast plus qu'une invective intitule _le
Tigre_ (sur l'imitation de la premire invective de Cicron contre
Catilina), d'autant qu'elle parloit des amours d'une trs-grande et
belle dame, et d'un grand son proche. Si le galant auteur fust est
apprehend, quand il eust eu cent mille vies il les eust toutes perdues;
car et le grand et la grande en furent si estommaqus qu'ils en
cuidrent desesprer. Ce roy Franois ne fut point sujet  l'amour comme
ses prdcesseurs; aussi eust-il eu grand tort, car il avoit pour
espouse la plus belle femme du monde et la plus aimable; et qui l'a
telle ne va point au pourchas comme d'autres, autrement il est bien
misrable; et qui n'y va peu se soucie-t-il de dire mal des dames, ny
bien et tout, si-non que de la sienne. C'est une maxime que j'ay ouy
tenir  une honneste personne; toutesfois je l'ay vue faillir plusieurs
fois.

Le roy Charles IX vint aprs, lequel, pour sa tendresse d'aage, ne se
soucioit du commencement des dames, ains se soucioit plus-tost  passer
son temps en exercice de jeunesse. Toutefois feu M. de Sipierre, son
gouverneur, et qui estoit,  mon gr et de chacun aussi, le plus
honneste et le plus gentil cavalier de son temps et le plus courtois et
rvrentieux aux dames, en apprit si bien la leon au Roy son maistre et
disciple, qu'il a est autant  l'endroit des dames qu'aucuns roys ses
prdcesseurs; car jamais et petit et grand, il n'a veu dames, fust-il
le plus empesch du monde ailleurs, ou qu'il courust ou qu'il
s'arrestast, ou  pied ou  cheval, qu'aussitost il ne la saluast et luy
otast son bonnet fort reverentieusement. Quand il vint sur l'aage
d'amour, il servit quelques honnestes dames et filles que je say, mais
avec si grand honneur et respect que le moindre gentilhomme de sa Cour
eust sceu faire. De son regne les grands pasquineurs commencrent
pourtant avoir vogue, et mesme aucuns gentilshommes bien gallants de la
Cour, lesquels je ne nommeray point, qui dtractoient estrangement des
dames, et en gnral et en particulier, voire des plus grandes; dont
aucuns en ont eu des querelles  bon escient, et s'en sont trs-mal
trouvez: non pourtant qu'ils advoassent le fait, car ils nioient tout;
aussi s'en fussent-ils trouvez de l'escot s'ils l'eussent advo, et le
Roy leur eust bien fait sentir, car ils s'attaquoient a de trop grandes.
D'autres faisoient bonne mine, et enduroient a leur barbe mille
dmentis qu'on disoit conditionels et en l'air, et mille injures qu'ils
buvoient doux comme laict, et n'osoient nullement repartir; autrement il
leur alloit de la vie: en quoy bien souvent me suis-je estonn de telles
gens qui se mettoient ainsi  mesdire d'autruy, et permettre qu'on
mesdist  leur nez tant et tant d'eux. Si avoient-ils pourtant la
rputation d'estre vaillants; mais en cela ils enduroient le petit
affront gallantement sans sonner mot.

--Je me souviens d'un pasquin qui fust fait contre une trs-grande dame
veufve, belle et bien honneste, qui vouloit convoler avec un trs-grand
prince jeune et beau. Il y eut quelques-uns que je say bien, qui, ne
voulants ce mariage, pour en destourner le prince, firent un pasquin
d'elle, le plus scandaleux que j'aye point veu, l o ils
l'accomparoient  cinq ou six grandes putains anciennes, fameuses, fort
lubriques, et qu'elle les surpassoit toutes. Ceux-mesmes qui avoient
fait le pasquin le luy prsentrent, disants pourtant qu'il venoit
d'autres, et qu'on leur avoit baill. Ce prince, l'ayant veu, donna des
dmentis et dit mille injures en l'air  ceux qui l'avoient fait; eux
passrent tout sous silence, encor qu'ils fussent des braves et
vaillants. Cela donna pourtant pour le coup  songer au prince, car le
pasquin portoit et monstroit au doigt plusieurs particularitez, mais au
bout de deux ans le mariage s'accomplit.

Le Roy estoit si gnreux et bon, que nullement il favorisoit tels gens
d'avoir de petits mots joyeux avec eux  part. Bien les aimoit-il, mais
ne vouloit que le vulgaire en fust abreuv, disant que sa Cour, qui
estoit la plus noble et la plus illustre de grandes et belles dames de
tout le monde, et pour telle rpute, ne vouloit qu'elle fust
villipende et mesestime par la bouche de tels causeurs et galants: et
c'estoit  parler ainsi des courtisannes de Rome, de Venise et d'autres
lieux, et non de la Cour de France; et que, s'il estoit permis de le
faire, il n'estoit permis de le dire. Voil comment ce roy estoit
respectueux aux dames, voire tellement qu'en ses derniers jours je say
qu'on luy voulut donner quelque mauvaise impression de quelques
trs-grandes et trs-belles et honnestes dames, pour estre broilles en
quelques trs-grandes affaires qui luy touchoient; mais il n'en voulut
jamais rien croire, ains leur fit aussi bonne chere que jamais et mourut
avec leurs bonnes graces et grande quantit, de leurs larmes qu'elles
espandirent sur son corps. Et le trouvrent  dire puis aprs bien
quand le roy Henry troisiesme vint  luy succder, lequel, pour aucuns
mauvais rapports qu'un luy avoit fait d'elles en Pologne, n'en fit  son
retour si grand conte comme il avoit fait auparavant, et d'icelle et
d'autres que je say s'en fit un trs-rigoureux censeur, dont pour cela
il n'en fut pas plus aim; si que je croy qu'en partie elles ne luy ont
point peu nuy, ny  sa malle fortune ny  sa ruyne. J'en diray bien
quelques particularitez, mais je m'en passeray bien: si-non qu'il faut
considrer que la femme est fort encline  la vengeance; car, quoy qu'il
tarde, elle l'excute: au contraire du naturel de la vengeance d'aucuns,
laquelle du commencement est fort ardente et chaude  s'en faire
accroire, mais par le temporisement et longueur elle s'attidist et
vient  nant. Voil pourquoy il s'en faut garder du premier abord, et
par le temps parer aux coups; mais la furie, l'abord et le temporisement
durent toujours en la femme jsqu' la fin; je dis d'aucunes, mais peu.
Aucuns ont voulu excuser le Roy de la guerre qu'il faisoit aux dames par
descriements, que c'estoit pour refrner et corriger le vice, comme si
la correction en cela luy servoit; veu que la femme est de tel naturel,
que tant plus on luy dfend cela, tant plus y est-elle ardente, et
a-t-on beau luy faire le guet. Aussi, par exprience, ay-je veu que pour
luy on ne se dtournoit de son grand chemin. Aucunes dames a-t-il aim,
que je say bien, avec de trs-grands respects, et servy avec trs-grand
honneur, et mesme une trs-grande et belle princesse, dont il devint
tant amoureux avant qu'aller en Poulogne, qu'aprs estre roy il se
rsolut de l'espouser, encor qu'elle fust marie  un grand et brave
prince, mais il estoit  luy rebelle et rfugi en pays estrange pour
amasser gens et luy faire la guerre; mais  son retour en France la dame
mourut en ses couches. La mort seule empescha ce mariage, car il y
estoit rsolu: par la faveur et dispense du Pape il l'espousoit; qui ne
luy eust refuse, estant un si grand roy, et pour plusieurs autres
raisons que l'on peut penser. A d'autres aussi a-t-il fait l'amour pour
les descrier.

J'en say une grande que, pour des desplaisirs que son mary luy avoit
faits, et ne le pouvant atrapper, s'en vengea sur sa femme, qu'il
divulgua en la prsence de plusieurs: encore cette vengeance estoit-elle
douce, car, au lieu de la faire mourir, il la faisoit vivre. J'en say
une qui, faisant trop de la galante, et pour un desplaisir qu'elle luy
fit, exprs luy fit l'amour, et sans grand peine de persuasion luy donna
un rendez-vous en un jardin o ne faillit de se trouver; mais il ne la
voulut toucher autrement (ce disent aucuns, mais il la toucha fort
bien), ains la faire voir en place de march, et puis la bannit de la
Cour avec opprobre. Il dsiroit et estoit fort curieux de savoir la vie
des unes et des autres et en sonder leur vouloir. On dit qu'il faisoit
quelquefois part de ses bonnes-fortunes  aucuns de ses plus privez.
Bienheureux estoient-ils ceux-l; car les restes de ces grands roys ne
sauroient estre que trs-bons. Les dames le craignoient fort, comme
j'ay veu, et leur faisoit luy-mesme des reprimandes, ou en prioit la
Reyne sa mere, qui de soy en estoit assez prompte, mais non pour aimer
les mesdisans, ainsi que je l'ay monstr cy-devant par ces petits
exemples que j'ay allgus, auxquels y prenant pied et altration, que
pouvoit-elle faire aux autres quand ils touchoient au vif et  l'honneur
des dames?

Ce roy avoit tant accoustum ds son jeune aage, comme j'ay veu, de
savoir des contes de dames, voire moy-mme luy en ay-je fait aussi
quelqu'un: et en disoit aussi, mais fort secrtement, de peur que la
Reyne sa mere le sceust, car elle ne vouloit qu'il le dist  d'autres
qu' elle, pour en faire la correction: tellement que, venant en aage et
en libert, n'en perdit la possession; et pour ce, savoit aussi-bien
comme elles vivoient en sa cour et en son royaume, au moins aucunes, et
mesmes les grandes, que s'il les eust toutes pratiques; et si aucunes y
en avoit qui vinssent  la Cour nouvellement, en les accostant fort
courtoisement et honnestement pourtant, leur en contoit de telle faon
qu'elles en demeuroient estonnes en leurs mes d'o il avoit appris
toutes ces nouvelles, luy niant et dsadvoant pourtant le tout. Et s'il
s'amusoit en cela, il ne laissoit d'appliquer son esprit en autres et
plus grandes choses, si hautement, qu'on l'a tenu pour le plus grand roy
que de cent ans il y a eu en France, ainsi que j'en ay escrit ailleurs
en un chapitre de luy fait  part[116]. Je n'en parle donc plus, encor
qu'on me pust dire que je ne suis est assez copieux d'exemples de luy
pour ce sujet, et que j'en devois dire davantage si j'en savois. Ouy,
j'en sai prou, et des plus sublins; mais je ne veux pas tout  coup
dire les nouvelles de la Cour ny du reste du monde; et aussi que je
pourrois si bien pailler et couvrir mes contes, que l'on ne s'en
apperceust sans escandale.

Or il y a de ces dtracteurs des dames de diverses sortes. Les uns en
medisent d'aucunes pour quelque desplaisir qu'elles leur auront fait,
encor qu'elles soient des plus chastes du monde, et les font, d'un ange
beau et pur qu'elles sont, un diable tout infect de meschancet: comme
un honneste gentilhomme que j'ay veu et cogneu, lequel pour un lger
desplaisir qu'une trs-honneste et sage dame luy avoit fait, la descria
fort vilainement; dont il en eut bonne querelle. Et disoit: Je say
bien que j'ay tort, et ne nie point que cette dame ne soit trs-chaste
et tres-vertueuse: mais quiconque sera telle, celle-l qui m'aura le
moins du monde offens, quand elle seroit aussi chaste et pudique que la
vierge Marie, puis qu'autrement il ne m'est permis d'en avoir raison
comme d'un homme, j'en dirai pis que pendre. Mais Dieu pourtant s'en
peut irriter. D'autres dtracteurs y a-t-il qui, aimant des dames et ne
pouvant rien tirer de leur chastet, de dpit en causent comme de
publiques; et si font pis: ils publient et disent qu'ils en ont tir ce
qu'ils vouloient, mais, les ayant connues et apperceues par trop
lubriques, les ont quittes. J'en ay cogneu force en nos cours de ces
humeurs. D'autres, qui  bon escient quittent leurs mignons et favoris
de couchettes, et puis, suivant leurs lgrets et inconstances, s'en
sont desgoustes et repris d'autres en leur place: sur ce, ces mignons,
despitez et desesprez, vous peignent et descrient ces pauvres femmes,
ne faut pas dire comment, jusques  raconter particulirement leurs
lascivetez et paillardises qu'ils ont ensemble exerces, et  descouvrir
leurs sis qu'elles portent sur leur corps nud, afin que mieux ou les
croye. D'autres y a-t-il qui, despitez qu'elles en donnent aux autres et
non  eux, en mesdisent  toute oustrance, et les font guetter, espier
et veiller, enfin qu'au monde ils donnent plus grande conjecture de
leurs vritez. D'autres qui, espris de belle jalousie, sans aucun sujet
que celuy-l, maldisent de ceux qu'elles aiment le plus, et
qu'eux-mesmes aiment tant qu'ils ne les voyent pas  demy. Voil l'un
des plus grands effets de la jalousie: et tels dtracteurs ne sont tant
 blasmer qu'on le diroit bien; car il faut imputer cela  l'amour et 
la jalousie, deux frre et soeur d'une mesme naissance. D'autres
dtracteurs y a-t-il qui sont si fort nez et accoutumez  la mesdisance,
que plustost qu'ils ne mesdisent de quelque personne ils mesdiroient
d'eux-mesmes. A votre advis, si l'honneur des dames est espargn en la
bouche de tels gens? Plusieurs en nos cours en ay-je veu tels qui,
craignant de parler des hommes de peur de la touche, se mettoient sur la
draperie des pauvres dames, qui n'ont autre revanche que les larmes,
regrets et paroles. Toutes-fois en ay-je cogneu plusieurs qui s'en sont
trs-mal trouvez: car il y a eu des parents, des freres, des amis de
leurs serviteurs, voire des maris, qui en ont fait repentir plusieurs,
et remascher et avaller leurs paroles. Enfin, si je voulois raconter
toutes les diversitez des destracteurs des dames qu'il y en a, je
n'aurois jamais fait. Une opinion en amour ay-je veu tenir  plusieurs,
qu'un amour secret ne vaut rien s'il n'est pas un peu manifeste, si-non
 tous, pour le moins  ses plus privez amis: et si  tous il ne se peut
dire pour le moins que le manifeste s'en fasse, ou par monstre ou par
faveurs, ou de livres et couleurs, ou actes chevaleresques, comme
courrements de bague, tournois, masquarades, combats  la barriere,
voire  ceux de bon escient quant on est  la guerre; certes le
contentement en est trs-grand en soy. Comme de vray, de quoy serviroit
 un grand capitaine d'avoir fait un beau et signal exploit de guerre,
et qu'il fust teu et nullement sceu? je croy que ce luy seroit un despit
mortel. De mesme en doivent estre les amoureux qui aiment en bon lieu,
ce disent aucuns: et de cette opinion en a est le principal chef M. de
Nemours, le parangon de toute chevalerie; car, si jamais prince,
seigneur ou gentilhomme a est heureux en amours, 'a est celuy-l. Il
ne prenoit pas plaisirs  les cacher  ses plus privez amis; si est-ce
qu' plusieurs il les a tenues si secrettes qu'on ne les jugeoit que mal
aisment. Certes pour les dames maries la descouverte en est fort
dangereuse: mais pour les filles et veufves qui sont  marier,
n'importe; car la couleur et prtexte d'un mariage futur couvre tout.

--J'ay cogneu un gentilhomme trs-honneste  la Cour, qui, servant une
trs-grande dame, estant parmy ses compagnons un jour en devis de leurs
maistresses, et se conjurans tous de les descouvrir entr'eux de leur
faveur, ce gentilhomme ne voulut jamais dcler la sienne, ains en alla
controuver une autre d'autre part, et leur donna ainsi le bigu, encore
qu'il y eust un grand prince en la troupe qui l'en conjurast et se
doutast pourtant de cet amour secret: mais luy et ses compagnons n'en
tirrent que cela de luy; et pourtant  part soy maudit cent fois sa
destine qui l'avoit l contraint de ne raconter, comme les autres, sa
bonne fortune, qui est plus gracieuse  dire que sa male.

--Un autre ay-je cogneu, bien galant cavalier, lequel, par sa
prsomption trop libre qu'il prit de descouvrir sa maistresse qu'il
devoit taire, tant par signes que paroles et effets, en cuida estre tu
par un assassinat qu'il faillit: mais pour un autre sujet il n'en
faillit un autre, dont la mort s'ensuivit.

--J'estois  la Cour du temps du roy Franois II, que le comte de
Saint-Agnan espousa  Fontainebleau la jeune Bourdeziere. Le lendemain,
le nouveau mari estant venu en la chambre du Roy, un chacun luy
commena  faire la guerre, selon la coustume; dont il y eut un grand
seigneur trs-brave qui luy demanda combien de postes il avoit couru. Le
mari respondit cinq. Par cas il y eut prsent un honneste gentilhomme,
secrtaire, qui estoit-l fort favory d'une trs-grande princesse que je
ne nommeray point, qui dit que ce n'estoit gures pour le beau chemin
qu'il avoit battu et pour le beau temps qu'il faisoit, car c'estoit en
est. Ce grand seigneur lui dit: H! mordieu! il vous faudroit des
perdriaux  vous! Le secrtaire rpliqua: Pourquoy non? Par Dieu! j'en
ay pris une douzaine en vingt-quatre heures sur la plus belle motte qui
soit ici  l'entour, ny qui soit possible en France. Qui fust esbahy?
ce fut ce seigneur; car par-l il apprit ce dont il se doutoit il y
avoit long-temps: et d'autant qu'il estoit fort amoureux de cette
princesse, fut fort marry de ce qu'il avoit longuement chass en cet
endroit et n'avoit jamais rien pris, et l'autre avoit est si heureux en
rencontre et en sa prise. Ce que le seigneur dissimula pour ce coup;
mais depuis, en temporisant son martel, la luy cuida rendre chaud et
couvert, sans une considration que je ne diray point: mais pourtant il
luy porta tousjours quelque haine sourde; et si le secrtaire fust est
bien advis, il n'eust vant ainsi sa chasse, mais l'eust tenue
trs-secrte, et mesme en une si heureuse adventure, dont il en cuida
arriver de la broillerie et de l'escandale. Que diroit-on d'un
gentilhomme de par le monde, que, pour quelque dplaisir que luy avoit
fait sa maistresse, alla jouer et perdre son portrait qu'elle luy avoit
donn, qu'il portoit au col, dont le mary fut fort estonn et moins
aimant sa femme, qui en sceut colorer le fait ainsi qu'elle put? Que
diroit-on d'un gentilhomme de par le monde, que, pour quelque desplaisir
que luy avoit fait sa maistresse, alla joer et perdre son portrait aux
dez contre un de ses soldats, car il avoit grande charge en
l'infanterie; ce qu'elle sceut, et en cuida crever de despit, et qui
s'en fascha fort. La Reyne-mre sceut, qui luy en fit la rprimende,
sur ce que le desdain en estoit par trop grand, que d'aller ainsi
abandonner au sort de dez le portrait d'une belle et honneste dame. Mais
ce seigneur en rabilla le fait, disant que de sa couche il avoit rserv
le parchemin du dedans, et n'avoit que couch la bote qui l'enserroit,
qui estoit d'or et enrichie de pierreries. J'en ay veu souvent demener
le conte entre la dame et le seigneur bien plaisamment, et en ay ry
d'autrefois mon saoul. Si diray-je une chose, qu'il y a des dames, dont
j'en ay veu aucunes, qui veulent estre en leurs amours braves,
menaces, voire gourmandes, et les a-t-on plustost de telle sorte que
par douces compositions; ny plus ny moins qu'aucunes forteresses qu'on a
par force, et d'autres par douceur; mais pourtant elles ne veulent estre
injuries ny descries pour putains; car bien souvent les paroles
offensent plus que les effects.

--Sylla ne voulut jamais pardonner  la ville d'Athenes qu'il ne la
ruinast de fond en comble, non pour opiniastret d'avoir tenu contre
luy, mais seulement par ce que dessus les murailles ceux de dedans en
parlrent mal, et touchrent l'honneur bien au vif de Metella, sa femme.

--En quelques lieux de par le monde, que je ne nommeray point, les
soldats aux escarmouches et aux siges de places se reprochoient les uns
aux autres l'honneur de deux de leurs princesses souveraines, jusques-l
 s'entredire: La tienne joue bien aux quilles;--la tienne rempelle
aussi. Par ces brocards et sobriquets, les princesses animoient bien
autant les leurs  faire du mal et des cruautez, que d'autres sujets,
ainsi que je l'ay veu.

--J'ay ouy raconter que la principale occasion qui anima plus la reyne
d'Hongrie  allumer ses beaux feux vers la Picardie et autres parts de
France, ce fut  l'apptit de quelques insolents bavards et causeurs,
qui parloient ordinairement de ses amours, et chantoient tout haut et
par-tout an: _Au Barbanson et la reyne d'Hongrie_, chanson grossiere
pourtant, et sentant  pleine gorge son avanturier ou villageois.

--Caton ne peut jamais aimer Csar, depuis qu'estant au snat qu'on
dlibroit contre Catilina et sa conjuration, et qu'on en souponnoit
Csar estant au conseil, fut apport audit Csar, en cachette, un petit
billet, ou, pour mieux dire, un poulet, que Servilia, soeur de Caton,
lui envoyoit, qui portoit assignation ou rendez-vous pour coucher
ensemble. Caton, ne s'en doutant point, ainsi de la consente dudit
Csar avec Catilina, cria tout haut que le snat luy fist commandement
d'exhiber ce dont estoit question. Csar,  ce contraint, le monstra, o
l'honneur de sa soeur se trouva fort escandalis et divulgu. Je vous
laisse  penser donc si Caton, quelque bonne mine qu'il fist d'har
Csar  cause de la rpublique, s'il le put jamais aimer, veu ce trait
scandaleux. Ce n'estoit pas pourtant la faute de Csar, car il falloit
ncessairement qu'il manifestast ce brevet; autrement il lui alloit de
la vie. Et croy que Servilia ne luy en voulut point de mal autrement
pour cela: comme de fait ne laissrent  continuer leurs amours,
desquelles vint Brutus, qu'on disoit Csar en estre pere; mais il luy
rendit mal pour l'avoir mis au monde. Or les dames, pour s'abandonner
aux grands, courent beaucoup de fortune; et si elles en en tirent des
faveurs, des grandeurs et des moyens, elles les acheptent bien. J'ay ouy
conter d'une dame belle, honneste et de bonne maison, mais non de si
grande comme d'un grand seigneur qui en estoit trs-fort amoureux; et
l'ayant trouve un jour en sa chambre, seule avec ses femmes, assise sur
son lit, aprs quelques propos et devis tenus d'amour, ce seigneur vint
 l'embrasser, et par douce force la coucha sur son lict; puis, venant
au grand assaut, et elle l'endurant avec une petite et civile
opiniastret, elle luy dit: C'est un grand cas que vous autres grands
seigneurs ne vous pouvez engarder d'user de vos autoritez et libertez 
l'endroit de nous autres infrieures. Au moins, si le silence vous
estoit commun comme la libert de parler, vous seris par trop
dsirables et pardonnables. Je vous prie donc, monsieur, tenir secret
cecy que vous faites, et garder mon honneur. Ce sont les propos
coustumiers dont usent les dames infrieures  leurs suprieurs: H!
monsieur, disent-elles, advisez au moins  mon honneur! D'autres
disent: Ah! monsieur, si vous dites cecy, je suis perdue; gardez, pour
Dieu, mon honneur. D'autres disent: Monsieur, mais que vous n'en
sonniez mot, et mon honneur soit sauv, je ne m'en soucie point. Comme
voulant arguer par-l qu'on en peut faire tant qu'on voudra en cachette,
et mais que le monde n'en sache rien, elles ne pensent point estre
deshonores. Les plus grandes et superbes dames disent  leurs galands
infrieurs: Donnez-vous bien de garde d'en dire un mot, tant seul
soit-il; autrement il vous va de la vie; je vous feray jetter en sac
dans l'eau, ou je vous feray couper les jarretz; et autres tels et
semblables propos prononcent-elles: si bien qu'il n'y a dame, de
quelque qualit qui soit, qui veuille estre scandalise ny pourmene
tant soit peu par le palais de la bouche des hommes. Si en a-t-il
aucunes qui sont si mal-advises, ou forcenes, ou transportes d'amour,
que, sans que les hommes les accusent, d'elles-mesmes se descrient,
comme fut, il n'y a pas long-temps, une trs-belle et honneste dame, de
bonne part, de laquelle un grand seigneur en estant devenu fort
amoureux, et puis aprs en joissant, et luy ayant donn un trs-beau et
riche bracelet, o luy et elle estoient trs-bien pourtraits, elle fut
si maladvise de le porter ordinairement sur son bras tout nud
par-dessus le coude; mais un jour son mary, estant couch avec elle, par
cas il le trouva et le visita, et l-dessus trouva sujet de s'en dfaire
par la violence de la mort. Quelle maladvise femme!

--J'ay congneu d'autres fois un trs-grand prince souverain, lequel,
ayant gard une maistresse des plus belles de la Cour l'espace de trois
ans, au bout desquels il luy fallut faire un voyage pour quelque
conqueste, avant qu'y aller vint tout  coup trs-amoureux d'une
trs-belle et honneste princesse s'il en fut oncques: et pour luy
monstrer qu'il avait quitt son ancienne maistresse pour elle, et la
vouloit du tout honorer et servir sans plus se soucier de la mmoire de
l'autre, il luy donna avant partir toutes les faveurs, joyaux, bagues,
portraits, bracelets et toutes gentillesses que l'ancienne lui avait
donnes, dont aucunes estant veues et apperceues d'elle, elle en cuida
crever de despit, non pourtant sans le taire; mais en se scandalisant
fut contente de scandaliser l'autre. Je croy que, si cette princesse ne
fust morte par aprs, le prince, au retour de son voyage, l'eust
espouse.

--J'ay connu un autre prince, mais non si grand, lequel durant ses
premires nopces et sa vidut vint  aimer une fort belle et honneste
damoiselle de par le monde,  qui il fit, durant leurs amours et soulas,
de fort beaux prsents de carcans, de bagues, de pierreries et force
autres belles hardes, dont entr'autres il y avoit un fort beau et riche
miroir o estait sa peinture. Or le prince vint  espouser une fort
belle et trs-honneste princesse de par le monde, qui lui fit perdre le
goust de sa premire maistresse, encore qu'elles ne se deussent rien
l'une  l'autre de la beaut. Cette princesse sollicita et persuada tant
M. son mary, qu'il envoya demander  sa premire maistresse tout ce
qu'il luy avoit jamais donn de plus exquis et de plus beau. Cette dame
en eut un grand crvecoeur, mais pourtant elle avoit le coeur si
grand et si haut, encore qu'elle ne fust point princesse, mais pourtant
d'une des meilleures maisons de France, qu'elle lui renvoya le tout du
plus beau et du plus exquis, o estoit un beau miroir avec la peinture
dudit prince; mais avant, pour le mieux dcorer, elle prit une plume et
de l'encre, et luy ficha dedans de grandes cornes au beau mitan du
front; et dlivrant le tout au gentilhomme, luy dit: Tenez, mon amy,
portez cela  vostre maistre, et que je luy envoye tout ainsi qu'il me
le donna, et que je ne luy en ay rien ost ni adjout, si ce n'est que
de luy-mesme il y ait adjoust quelque chose du depuis; et dites  cette
belle princesse sa femme qui l'a tant sollicit  me demander ce qu'il
m'a donn, que si un seigneur de par le monde (le nommant par son nom
comme je say) en eust fait de mesme  sa mre, et lui eust rpt et
ost ce qu'il luy avoit donn pour coucher souvent avec elle, par don
d'amourette et joissance, qu'elle seroit aussi pauvre d'affiquets et
pierreries que damoiselle de la Cour; et que sa teste, qui en est si
fort charge aux dpens d'un tel seigneur et du devant de sa mre, que
maintenant elle seroit tous les matins par les jardins  cueillir des
fleurs pour s'en accommoder, au lieu de ces pierreries: or, qu'elle en
fasse des pastez et des chevilles, je les luy quitte. Qui a connu cette
damoiselle la jugerait telle pour avoir fait ce coup, et ainsi
elle-mesme me l'a-t-elle dit, et qui estoit trs-libre en paroles: mais
pourtant elle s'en cuida trouver mal, tant du mary que de la femme, pour
se sentir ainsi descrie;  quoy on lui donna blasme, disant que
c'estoit sa faute, pour avoir ainsi dpit et dsespr cette pauvre
dame, qui avoit trs-bien gagn tels prsents par la sueur de son corps.
Cette damoiselle, pour tre l'une des belles et agrables de son temps,
nonobstant l'abandon qu'elle avoit fait de son corps  ce prince, ne
laissa  trouver party d'un trs-riche homme, mais non semblable de
maison, si bien que, venant un jour  se reprocher l'un  l'autre les
honneurs qu'ils s'estoient fait de s'estre entre-mariez, elle qui estoit
d'un si grand lieu, de l'avoir espous, il luy fit response: Et moi,
j'ay fait plus pour vous que vous n'avez fait pour moy; car je me suis
deshonnor pour vous remettre vostre honneur. Voulant infrer par-l
que, puis qu'elle l'avoit perdu estant fille, le luy avoit remis l'ayant
prise pour femme.

--J'ay ouy conter, et le tiens de bon lieu, que, lorsque le roy Franois
premier eut laiss madame de Chasteau-Briand, sa maistresse fort
favorite, pour prendre madame d'Estampes, estant fille appelle Helly,
que madame la Rgente avoit prise avec elle pour l'une de ses filles, et
la produisit au roy Franois  son retour d'Espagne  Bordeaux, laquelle
il prit pour sa maistresse, et laissa ladite mademoiselle de
Chasteau-Briand, ainsi qu'un cloud chasse l'autre; madame d'Estampes
pria le Roy de retirer de ladite madame de Chasteau-Briand tous les plus
beaux joyaux qu'il luy avoit donnez, non pour le prix et la valeur, car
pour lors les perles et pierreries n'avoient la vogue qu'elles ont eu
depuis, mais pour l'amour des belles devises qui estoient mises,
engraves et empreintes, lesquelles la Reyne de Navarre, sa soeur,
avoit faites et composes; car elle en estoit trs-bonne maistresse. Le
roy Franois lui accorda sa priere, et lui promit qu'il le feroit; ce
qu'il fit: et, pour ce, ayant envoy un gentilhomme vers elle pour les
luy demander, elle fit de la malade sur le coup, et remit le gentilhomme
dans trois jours  venir, et qu'il auroit ce qu'il demandoit. Cependant,
de despit, elle envoya qurir un orfvre, et luy fit fondre tous ses
joyaux, sans avoir respect ni acception des belles devises qui y
estoient engraves: et aprs, le gentilhomme tourn, elle luy donna tous
les joyaux convertis et contournez en lingots d'or. Allez, dit-elle,
portez cela au Roy, et dites luy que, puis qu'il luy a pleu me rvoquer
ce qu'il m'avoit donn si libralement, que je luy rends et renvoye en
lingots d'or. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et
colloques en ma pense, et les y tiens si cheres, que je n'ay peu
permettre que personne en disposast, en joist et en eust de plaisir,
que moy-mesme. Quand le Roy eut receu le tout, et lingots et propos de
cette dame, il ne dit autre chose, si-non: Retournez-luy le tout; ce
que j'en faisois, ce n'estoit pour la valeur (car je luy eusse rendu
deux fois plus), mais pour l'amour des devises; et puis qu'elle les a
fait ainsi perdre, je ne veux point de l'or, et le luy renvoye: elle a
monstr en cela plus de courage et gnrosit que n'eusse pens pouvoir
provenir d'une femme. Un coeur de femme gnreuse dpit, et ainsi
desdaign, fait de grandes choses.

--Ces princes qui font ces rvocations de prsents, ne font pas comme
fit une fois madame de Nevers, de la maison de Bourbon, fille de M. de
Montpensier, qui a est en son temps une trs-sage, trs-vertueuse et
belle princesse, et pour telle tenue en France et en Espagne, o elle
avoit est nourrie quelque temps avec la reyne Elisabeth de France,
estant sa coupiere, luy donnant  boire, d'autant que la reyne estoit
servie de ses dames et filles, et chacunes avoit son estat, comme nous
autres gentilshommes  l'entour de nos roys. Cette princesse fut marie
avec le comte d'Eu, fils aisn de M. de Nevers, elle digne de luy, et
luy trs-digne d'elle, car c'estoit un des beaux et agrables princes de
son temps, et pour ce il fut aim et recherch des belles et honnestes
de la Cour, et entr'autres d'une qui estoit telle, et avec ce
trs-excorte et habile. Advint qu'il prit un jour  sa femme une bague
dans son doigt fort belle, d'un diamant de quinze cents  deux mille
escus, que la reyne d'Espagne luy avoit donne  son dpart. Ce prince,
voyant que sa maistresse la luy looit fort et monstroit envie de la
vouloir, luy, qui estoit trs-magnanime et libral, la luy donna
librement, luy faisant accroire qu'il l'avoit gagne  la paulme: elle
ne la refusa point, et la prit fort privment, et, pour l'amour de luy,
la portoit toujours au doigt; si bien que madame de Nevers ( qui
monsieur son mary avoit fait accroire qu'il l'avoit perdue  la paulme,
ou bien qu'elle demeuroit en gage) vint  voir la bague entre les mains
de cette damoiselle, qu'elle savoit bien estre la maistresse de son
mary. Elle fut si sage et si fort commandante  soy, que changeant
seulement de couleur, et rongeant tout doucement son despit, sans faire
autre semblant, tourna la teste de l'austre ct, et jamais n'en sonna
mot  son mary ni  sa maistresse. En quoy elle fut fort  louer, pour
ne contrefaire de l'accariastre, et se courroucer, et escandaliser la
damoiselle, comme plusieurs autres que je say qui en eussent donn
plaisir  la compagnie, et occasion d'en causer et en mesdire. Voil
comment la modestie en telles choses y est fort ncessaire et
trs-bonne, et aussi qu'il y a l de l'heur et du malheur aussi-bien
qu'ailleurs; car telles dames y a-t-il qui ne sauroient marcher ni
broncher le moins du monde sur leur honneur, et en taster seulement du
petit bout du doigt, que les voil aussitost descries, divulgues et
pasquines par-tout. D'autres y a-t-il, qui  pleines voiles voguent
dans la mer et douces eaux de Vnus, et  corps nuds et estendus y
nagent  nages estendues, et y folastrent leurs corps, et voyagent vers
Cypre au temple de Vnus et ses jardins, et si dlectent comme il leur
plaist: au diable si l'on parle d'elles, ny plus ny moins que si jamais
ne fussent est nes. Ainsi la fortune favorise les unes et dfavorise
les autres en mesdisance; comme j'en ay veu plusieurs en mon temps, et y
en a encore.

--Du temps du roy Charles IX fut fait un pasquin  Fontainebleau, fort
vilain et escandaleux, o il n'espargnoit les princesses et les plus
grandes dames, ny autres. Que si l'on en eust sceu au vray l'auteur, il
s'en fust trouv trs-mal. A Blois aussi, lorsque le mariage de la reyne
de Navarre fut accord avec le roy son mary, il s'en fit un autre, aussi
fort escandaleux, contre une trs-grande dame, dont on n'en peut savoir
l'auteur; mais bien y eut-il de braves et vaillants gentilshommes qui y
estoient compris, qui bravrent fort et donnrent force dmentis en
l'air. Tant d'autres se sont faits qu'on ne voyoit autre chose, ni de ce
regne, ni de celuy du roy Henry troisiesme; dont entr'autres en fut fait
un fort escandaleux en forme d'une chanson, et sur le chant d'une
courante qui se dansoit pour lors  la Cour, et pour ce se chanta entre
les pages et laquais en basse et haute note. Du temps du roy Henry III
fut bien pis fait; car un gentilhomme, que j'ay ouy nommer et connu, fit
un jour prsent  sa maistresse d'un livre de peintures o il y avoit
trente-deux dames grandes et moyennes de la Cour, peintes au naturel,
couches et se joans avec leurs serviteurs peints de mesme et au naf.
Telles y avoit-il qui avoient deux ou trois serviteurs, telle plus,
telle moins: et ces trente-deux dames reprsentoient plus de sept-vingts
figures de celles de l'Aretin, toutes diverses. Les personnages estoient
si bien reprsentez et au naturel, qu'il semblent qu'ils parlassent et
le fissent; les unes dshabilles et nues, les autres vestues avec
mesmes robes, coffures, parements et habillements qu'elles portoient et
qu'on les voyoit quelquefois. Les hommes tout de mesme. Bref, ce livre
fut si curieusement peint et fait, qu'il n'y avoit rien que dire: aussi
avoit-il coust huit  neuf cents escus, et estoit tout enlumin. Cette
dame le presta et monstra un jour  une autre sienne compagne et grande
amie, laquelle estoit fort aime et fort familire d'une grande dame qui
estoit dans le livre, et des plus avant et au plus haut degr; ainsi que
bien luy appartenoit, luy en fit cas. Elle, qui estoit curieuse du tout,
voulut voir avec une grande dame sa cousine, qu'elle aymoit fort,
laquelle l'avoit convie au festin de cette veu, et qui estoit aussi de
la peinture comme d'autres. La visite en fut faite curieusement et avec
grande peine, de feuillet  feuillet, sans en passer un  la lgre:
si-bien qu'elles y consumrent deux bonnes heures de l'aprs disne.
Elles, au lieu de s'en estomaquer et de s'en fascher, ce fut  elles 
en rire, et de les admirer et de les fixement considrer, et se ravir
tellement en leurs sens sensuels et lubriques, qu'elles s'entremirent 
s'entre-baiser  la colombine, et  s'entre-embrasser et passer plus
outre, car elles avoient entre elles deux accoutum ce jeu trs-bien.
Ces deux dames furent plus hardies et vaillantes et constantes qu'une
qu'on m'a dit, qui, voyant un jour ce mesme livre avec deux autres de
ses amyes, elle fut si ravie et entra en telle extase d'amour et
d'ardent dsir  l'imitation de ces lascives peintures, qu'elle ne peut
voir qu'au quatriesme feuillet, et au cinquiesme elle tomba esvanouie.
Voil un terrible vanoissement! bien contraire  celuy d'Octavia,
soeur de Csar Auguste, laquelle, oyant un jour rciter  Virgile les
trois vers qu'il avoit faits de son fils Marcellus mort dont elle luy en
donna trois mille escus pour les trois seulement, s'esvanoit
incontinent. Que c'est que d'amour, et d'une autre sorte!

--J'ay ouy conter, et lors j'estois  la Cour, qu'un grand prince de par
le monde, vieux et fort g, et qui, depuis sa femme perdue, s'estoit
fort continemment port en veufvage, comme sa grande profession de
saintet le portoit, il voulut revoler en secondes nopces avec une
trs-belle, vertueuse et jeune princesse. Et, d'autant que depuis dix
ans qu'il avoit est veuf n'avoit touch  femme, et craignant d'en
avoir oubli l'usage (comme si c'estoit un art qui s'oublie) et de
recevoir un affront la premire nuict de ses nopces, et ne faire rien
qui vallust, pour ce il se voulut essayer, et par argent fit gagner une
belle jeune fille, pucelle comme la femme qu'il devoit espouser: encore
dit-on qu'il la fit choisir qu'elle ressemblast un peu des traicts du
visage de sa femme future. La fortune fut si bonne pour luy, qu'il
monstra n'avoir point oubli encore ses vieilles leons, et son essay
luy fut si heureux que, hardi et joyeux, il alla  l'assault du fort de
sa femme, dont il en rapporta bonne victoire et rputation. Cet essay
fut plus heureux que celuy d'un gentilhomme que j'ay ouy nommer, lequel
estant fort jeune et nigault, pourtant son pre le voulut marier. Il
voulut premierement faire l'essay, pour savoir s'il seroit gentil
compagnon avec sa femme; et pour ce, quelques mois avant, il recouvra
quelque fille de joye belle, qu'il faisoit venir toutes les aprs-dines
dans la garesne de son pre, car c'estoit en est, et l il
s'esbaudissoit et se rigoloit, sous la fraischeur des arbres verds et
d'une fontaine, avec sa damoiselle qu'il faisoit rage: de faon qu'il ne
craignoit nul homme pour faire cette diantrerie  sa femme. Mais le pis
fut que, la soir des nopces, venant  joindre sa femme, il ne peut rien
faire. Qui fut esbahy; ce fut luy, et maugrer sa maudite pice
traistresse, qui luy avoit failly feu, ensemble le lieu o il estoit;
puis, prenant courage, il dit  sa femme: Mamye, je ne say que veut
dire cecy, car tous les jours j'ay fait rage  la garesne de mon pre;
et luy compta ses vaillances. Dormons, et j'en suis d'avis, demain
aprs disner je vous y meneray, et vous verrez autre jeu. Ce qu'il fit,
et sa femme s'en trouva bien; dont depuis  la Cour courut le proverbe:
Si je vous tenois  la garesne  mon pere, vous verriez ce que je
saurois faire. Pensez que le dieu des jardins, messer Priapus, les
faunes et les satyres paillards, qui prsident aux bois, assistent-l
aux bons compagnons, et leur favorisent leurs faits et excutions. Tous
essais pourtant ne sont pas pareils, ny ne portent pas coup tousjours,
car, pour l'amour, j'y en ay veu et ouy dire plusieurs bons champions
s'estre faillis  recorder leurs leons et recoller leurs tesmoins quand
ils venoient  la grande escole. Car les uns ou sont trop ardents et
froids, ainsi que telles humeurs de glace et de chaud les y surprennent
tout  coup; les autres ou sont perdus en extases d'un si souverain bien
entre leurs bras; autres viennent apprhensifs; les autres tout  trac
viennent flacqs, qu'ils ne sauroient qu'en dire la cause; autres tout
de vray ont l'esguillette noe. Bref, il y a tant d'inconvnients
inopins qui l-dessus arrivent  l'improviste, que, si je les voulois
raconter, je n'aurois fait de longtemps. Je m'en rapporte  plusieurs
gens maris et autres adventuriers d'amour, qui en sauroient plus dire
cent fois que moy. Tels essais sont bons pour les hommes, mais non pour
les femmes; ainsi que j'ay ouy conter d'une mre et dame de qualite,
laquelle, tenant une fille trs-chre qu'elle avoit, et unique, l'ayant
compromise  un honneste gentilhomme en mariage, avant que de l'y faire
entrer, et craignant qu'elle ne peust souffrir ce premier et dur effort,
 quoy on disoit le gentilhomme estre trs-rude et fort proportionn,
elle la fit essayer premirement par un jeune page qu'elle avoit, assez
grandet, une douzaine de fois, disant qu'il n'y avoit que la premire
ouverture fascheuse  faire, et que, se faisant un peu douce et petite
au commencement, qu'elle endureroit la grande plus aisment; comme il
advint, et qu'il y peut avoir de l'apparence. Cet essay est encore bien
plus honneste et moins scandaleux qu'un qui me fut dit une fois en
Italie, d'un pere qui avoit mari son fils, qui estoit encore un jeune
sot, avec une fort belle fille,  laquelle, tant fat qu'il estoit, il
n'avoit rien peu faire ny la premiere ny la seconde nuit de ses nopces;
et, comme il eut demand et au fils et  la nore comme ils se trouvoient
en mariage, et s'ils avoient triomph, ils respondirent l'un et l'autre
_Niente_.--A quoi a-t-il tenu? demanda  son fils. Il respondit tout
follement qu'il ne savoit comment il falloit faire. Sur quoi il prit
son fils par une main et la nore par une autre, et les mena tous deux en
une chambre, et leur dit: Or je vous veux donc monstrer comme il faut
faire. Et fit coucher sa nore sur un bout du lit, et lui fit bien
eslargir les jambes; et puis dit  son fils: Or voy comment je fais;
et dit  sa nore: Ne bougez; non importe, il n'y a point de mal. Et en
mettant son membre bien arbor dedans, dit: Advise bien comme je fais,
et comme je dis: _Dentro fuero, dentro fuero_; et rpliqua souvent ces
deux mots en s'advanant dedans et reculant, non pourtant tout dehors.
Et ainsi, aprs ces frquentes agitations et paroles, _dentro_ et
_fuero_, quand ce vint  la consommation, il se mit  dire brusquement
et viste: _Dentro, dentro, dentro, dentro_, jusqu' ce qu'il eust fait.
Au diable le mot de _fuero_. Et par ainsi, pensant faire du magister, il
fut tout  plat adultre de sa nore, laquelle, ou qu'elle fist de la
niaise, ou, pour mieux dire, de la fine, s'en trouva trs-bien pour ce
coup, voire pour d'autres que luy donna le fils et le pere et tout,
possible pour luy mieux apprendre sa leon, laquelle il ne luy voulut
pas apprendre  demy ni  moiti, mais  perfection. Aussi toute leon
ne vaut rien autrement. J'ay ouy dire et conter  plusieurs amants
adventuriers et bien fortunez, qu'ils ont veu plusieurs dames demeures
ainsi esvanouyes et pasmes estans dans ces doux alteres de plaisir;
mais assez aisment pourtant retournoient  soy-mesmes: que plusieurs,
quand elles sont l, elles s'escrient: Hlas! je me meurs! Je croy que
cette mort leur est trs-douce. Il y en a d'autres qui contournent les
yeux en la teste pour telle dlectation, comme si elles devoient mourir
de la grande mort, et se laissant aller comme du tout immobiles et
insensibles. D'autres ay-je ouy dire qui roidissent et tendent si
violemment leurs nerfs, arteres et membres, qu'ils engendrent la
goutecrampe; comme d'une autre que j'ay ouy dire, qui estoit si sujette
qu'elle n'y pouvoit remdier.

D'autres font peter leurs os, comme si on leur rehabilloit de quelque
rompure. J'ay ouy parler d'une,  propos de ses evanoissements,
qu'ainsi que son amoureux la manioit dessus un coffre, que, quand ce fut
 la douce fin, elle se pasma de telle faon qu'elle se laissa tomber
derrire le coffre  jambes ribaudaines, et s'engagea tellement entre le
coffre et la tapisserie de la muraille, qu'ainsi qu'elle s'efforoit 
s'en dgager et que son amy lui aidoit, entra quelque compagnie qui la
surprit faisant ainsi l'arbre fourchu, qui eut le loisir de voir un peu
de ce qu'elle portoit, qui estoit tout trs-beau pourtant; et fut  elle
 couvrir le fait, en disant qu'un tel l'avoit pousse en se jouant
ainsi derrire le coffre, et dire par beau semblant que jamais ne
l'aymeroit. Cette dame courut bien plus grande fortune qu'une que j'ay
ouy dire, laquelle, ainsi que son amy la tenoit embrasse et investie
sur le bord de son lit, quand ce vint sur la douce fin qu'il eut achev,
et que par trop il s'estendoit, il avoit par cas des escarpins neufs qui
avoient la semelle glissante, et s'appuyant sur des quarreaux plombez
dont la chambre estoit pave, qui sont fort sujets  faire glisser, il
vint  se couler et glisser si bien sans se pouvoir arrester, que du
pourpoint qu'il avoit, tout recouvert de clinquant, il en escorcha de
telle faon le ventre, la motte, le cas et les cuisses de sa maistresse,
que vous eussiez dit que les griffes d'un chat y avoient pass; ce qui
cuisait si fort la dame qu'elle en fit un grand cri et ne s'en put
engarder; mais le meilleur fut que la dame, parce que c'estoit en est
et faisoit grand chaud, s'estoit mise en appareil un peu plus lubrique
que les autres fois, car elle n'avoit que sa chemise bien blanche et un
manteau de satin blanc dessus, et les calleons  part; si bien que le
gentilhomme, aprs avoir fait sa glissade, fit prcisment l'arrest du
nez, de la bouche et du menton, sur le cas de sa maistresse, qui venoit
fraischement d'estre barbouill de son bouillon, que par deux fois desja
il luy avoit vers dedans, et emply si fort qu'il en estoit sorty et
regorg la moiti sur les bords, dont par ainsi se barbouilla et nez, et
bouche, et moustache, que vous eussiez dit qu'il venoit de frais de
savoner sa barbe; dont la dame, oubliant son mal et son esgratigneure,
s'en mit si fort  rire qu'elle luy dit: Vous estes un beau fils, car
vous avez bien lav et nestoy vostre barbe, d'autre chose pourtant que
de savon de Naples. La dame en fit le conte  une sienne compagne, et
le gentilhomme  un sien compagnon. Voil comment on l'a seu, pour
avoir est redit  d'autres; car le conte estoit bon et propre  faire
rire. Et ne faut point douter que ces dames, quand elles sont  part,
parmy leurs amies plus prives, qu'elles ne s'en fassent des contes
aussi bons que nous autres et ne s'entredisent leurs amours et leurs
tours les plus secrets, et puis en rient  pleine bouche, et se mocquent
de leurs galands, quand ils font quelque faute ou quelque action de
rise et mocquerie. Et si font bien mieux; car elles se drobent les
unes les autres leurs serviteurs, non tant quelquefois pour l'amour,
mais pour en tirer d'eux tous les secrets, menes et folies qu'ils ont
faites avec elles; et en font leur profit, soit pour en attiser
davantage leurs feux, soit pour vengeance, soit pour s'entre-faire la
guerre les unes aux autres en leurs privez devis, quand elles sont
ensemble. Un pareil livre de figures  ce prcdent que je viens de
dire, fut fait  Rome du temps du pape Sixte dernier mort, ainsi que
j'ai dit ailleurs. Or c'est assez sur ce sujet parl. Je voudrois
volontiers de bon coeur que plusieurs langues de notre France se
fussent corriges de ces mal-dires, et se comportassent comme celles
d'Espagne; lesquelles, sur la vie, n'oseroient toucher tant soit peu
l'honneur des dames de grandeur et rputation; voire les honorent-ils de
telle faon, que, si on les rencontre en quelque lieu que ce soit, et
que l'on crie tant soit peu _lugar a las damas_[117] tout le monde
s'incline et leur porte-t-on tout honneur et rvrence; et devant elles
toutes insolences sont dfendues sur la vie.

--Quand l'Impratrice, femme de l'empereur Charles, fit son entre 
Tolde, j'ay ouy dire que le marquis de Villane, l'un des grands
seigneurs d'Espagne, pour avoir menac un argusil qui l'avoit press de
marcher et de s'advancer, il cuida estre en grande peine, parce que
cette menace se fit en la prsence de la dite Impratrice; et si ce fust
est en celle de l'Empereur n'en fust est si grand bruit.

--Le duc de Fria estant en Flandre, et les reynes Elonor et Marie
marchans par pays, et leurs dames et filles aprs, et luy estant prs de
sa maistresse, et venant  prendre question contre un autre cavalier
espagnol, tous deux cuidrent perdre leurs vies, plus pour avoir fait
tel scandale devant les Reynes et impratrices, que pour tout autre
sujet. De mesmes don Carlos d'Avalos  Madrid, ainsi que la reyne
Isabelle de France marchoit par la ville, s'il ne se fust soudain jett
dans une glise qui sert l de refuge aux pauvres malheureux, il fust
aussi-tost este excut  la mort; et luy fallut eschapper desguis et
s'enfuyr d'Espagne, dont il en a est toute sa vie banny et confin en
la plus misrable isle de toute l'Italie, qui est Lipary.

--Les boufons mesmes, qui ont tout privilege de parler, s'ils touchent
les dames, en patissent; ainsi qu'il en arriva une fois  un qui
s'appeloit Legat, que j'ai congneu. Un jour nostre reyne Elisabeth de
France, en devisant et parlant des demeures de Madrid et Valladolid,
combien elles toient plaisantes et delectables, elle dit que de bon
coeur elle voudroit que ces deux places fussent si proches qu'elle en
pust toucher l'une d'un pied, et l'autre de l'autre; et ce disoit en
eslargissant fort les jambes. Le dit boufon, qui ouyt cela, dit: Et moy
je voudrois tre au beau mitan, _con un carrajo de bourrico, para
encargar y plantar la raya_. Il en fut bien foett  la cuisine; dont
pourtant il n'avoit tort de faire ce souhait, car cette Reyne estoit
l'une des belles, agrables et honnestes qui fust jamais en Espagne, et
valoit bien estre dsire de cette faon, non pas de luy, mais de plus
honnestes gens que luy cent mille fois. Je pense que ces messieurs les
mesdisants et causeurs des dames voudroient bien avoir et joir du
privilege de libert qu'ont les vendangeurs de la campagne de Naples au
temps des vendanges, auxquels il est permis, tant qu'ils vendangent, de
dire tous les mots, pouilles et injures  tous les passants qui vont et
viennent sur les chemins; si-bien que vous les verriez crier, hurler
aprs eux, et les arauder sans en espargner aucuns, et grands et moyens,
et petits, de quelque estat qu'ils soyent; et, qui est le plaisir, n'en
espargnent aussy les dames, princesses et grandes qu'elles soyent;
si-bien que de mon temps j'ay ouy dire et vu que plusieurs d'entre
elles, pour en avoir le plaisir, se donnoient des affaires et alloient
exprs aux champs, et passoient par les chemins pour les ouyr gazouiller
et entendre d'eux mille sallauderies et paroles lubriques qu'ils leur
disoient et dbagouloient, leur faisant la guerre de leurs paillardises
et lubricitez, qu'elles exeroient envers leurs maris et serviteurs,
jusques  leur reprocher leurs amours et habitations avec leurs cochers,
pages, laquais et estafiers qui les conduisoient; et, qui plus est, leur
demandoient librement la courtoisie de leur compagnie, et qu'ils les
assailleroient et traiteroient bien mieux que tous les autres; et ce
disoient en franchissant navement et naturellement les mots sans
autrement les dguiser. Elles en estoient quittes pour en rire leur
saoul et en passer leur temps, et leur en faire rendre response  leurs
gens qui les accompagnoient, ainsi qu'il est permis d'en rendre le
change. Les vendanges faites, ils se font treves de tels mots jusques 
l'autre anne, autrement en seroient recherchs et bien punis. On m'a
dit que cette coustume dure encore, que beaucoup de gens en France
voudroient bien qu'elle fust observe en quelque saison de l'anne, pour
avoir le plaisir de leurs mesdisances en toute seuret, qu'ils aiment
tant. Or, pour faire fin, les dames doivent estre respectes par tout le
monde, leurs amours et leurs faveurs tenues secrettes. C'est pourquoy
l'Aretin disoit que, quand on estoit  ce point, les langues, que les
amants et amantes s'entredonnent les uns aux autres, n'estoient desdies
tant pour se dlecter, ny pour le plaisir qu'on y prenoit, que pour
s'entrelier de langues ensemble et s'entrefaire le signal que l'on
tienne cach le secret de leurs escoles, mesmes qu'aucuns lubriques et
paillards maris imprudents se trouvent si libres et desbordez en
paroles, que, ne se contentant des paillardises et lascivetez qu'ils
commettent avec leurs femmes, les dclarent et publient  leurs
compagnons et en font leurs contes; si bien que j'ay cogneu aucunes
femmes en hayr leurs maris de mal mortel, et se retirer bien souvent des
plaisirs qu'elles leur donnoient, pour ce sujet, ne voulant estre
scandalises, encore que ce fust un fait de femme  mary. M. du Bellay,
le pote, en ses tombeaux latins qu'il a composez, qui sont trs-beaux,
en a fait un d'un chien, qui me semble qu'il est digne estre mis ici,
car il est fait  notre matiere, qui dit ainsi.

    _Latratu fures exceps, mutus amantes,
          Sic placui domino, sic placui domina_

C'est--dire:

     Par mon japper, j'ay chass les larrons, et, pour me tenir muet,
     j'ay accule les amants: ainsi j'ay pleu  mon maistre, ainsi j'ai
     pleu  ma maistresse.

Si donc on doit aimer les animaux pour estre secrets, que doit-on faire
des hommes pour se taire? Et s'il faut prendre advis pour ce sujet d'une
courtisanne qui a est des plus fameuses du temps pass, et de grande
clergesse en son mestier qui estoit Lama, faire le peut-on; qui disoit
de quoy une femme se contentoit le plus de son amant, c'estoit quand il
estoit discret en propos et secret en ce qu'il faisoit; et surtout
qu'elle hayssoit un vanteur qui se vantoit de ce qu'il ne faisoit pas et
n'accomplissoit ce qu'il promettoit. Ce dernier s'entend en deux choses.
De plus, disoit que la femme, bien qu'elle fist, ne vouloit jamais estre
appele putain n'y pour telle divulgue. Aussi dit-on d'elle que jamais
elle ne se mocqua d'homme, ny homme oncques se mocqua d'elle ny mesdit.
Telle dame savante en amour en peut bien donner leon aux autres.

Or, c'est assez parl de ce sujet; un autre mieux disant que moy l'eust
pu mieux agrandir et embellir, c'est pourquoy je luy en quitte les armes
et la plume.




TABLE DES MATIERES


EPITRE DEDICATOIRE                                                     1
AU LECTEUR                                                             3
AVIS DE L'AUTEUR                                                       4


DISCOURS PREMIER.

Sur les dames qui font l'amour et leurs maris cocus                    5


DISCOURS DEUXIME.

Sur le sujet qui contente plus en amour, ou le toucher, ou la vue, ou la
parole                                                               139

INTRODUCTION                                                         _ib._

ARTICLE I.--De l'attouchement en amour                               140

ARTICLE II.--De la parole en amour                                   147

ARTICLE III.--De la vue en amour                                     151


DISCOURS TROISIME.

Sur la beaut de la belle jambe, et de la vertu qu'elle a            184


DISCOURS QUATRIME.

Sur les femmes maries, les veufves et les filles; savoir desquelles les
unes sont plus portes  l'amour que les autres                      197

INTRODUCTION                                                         _ib._

ARTICLE I.--De l'amour des femmes maries                            200

ARTICLE II.--De l'amour des filles                                   209

ARTICLE III.--De l'amour des veufves                                 231


DISCOURS CINQUIME.

Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant  faire l'amour comme les
jeunes                                                               271


DISCOURS SIXIME.

Sur ce que les belles et honntes dames aiment les vaillants hommes, et
les braves hommes aiment les dames courageuses                       299


DISCOURS SEPTIME.

Sur ce qu'il ne faut jamais parler mal des dames, et de la consquence
qui en vient                                                         351


NOTES:

[1] A la fin de son Discours XLI, _Des Capitaines trangers_, il promet
de mme cette _comparaison_, augmente du vieux Biron et du comte
Maurice; mais elle manque.

[2] Dans cet ouvrage, l'auteur qualifie telle dame de _belle et
honneste_, dont pourtant il parle comme d'une fieffe p.....; mais
lorsqu'il ajoute, comme il fait quelquefois _vertueuse_  _belle et
honneste_, il insinue par l que la dame toit sage et ne faisoi point
parler d'elle.

[3] Le fameux Bussi d'Amboise, Louis de Clermont, massacr le 19 aot
1579,  un rendez-vous que lui avoit donn la comtesse de Monsoreau par
le commandement de son mari. (De Thou. liv. LXVIII.)

[4] Ren de Villequier, qui tua Franoise de La Marck, sa premire
femme.

[5] Lisez _Melitene_; c'est comme les anciens appeloient cette ville,
dont le nom moderne dans _Moreri_est _Meletin_, en latin _Malatia_, dans
l'Armnie, sur l'Euphrate.

[6] Ou plutt _Thomyris_.

[7] Sixte V

[8] Le cardinal de Lorraine, du Perron et autres, avoient t
reprsents de mme avec Catherine de Mdicis, Marie Stuart et la
duchesse de Guise, dans deux tableaux dont il est parl dans la _Lgende
du cardinal de Lorraine_, folio 24, et dans le _Rveille-matin des
Franais_, pages 11 et 123. Voyez ci-dessous,  la fin du VIIe livre,
la description d'un pareil livre de figures, et les mauvais effets qu'il
produisit.

[9] Bernardin Turisan, qui avoit pour enseigne la devise des Manuces,
ses parents.

[10] Ce livre, intitul _la Somme des pchs et le remde d'iceux_,
imprim  Lyon, chez Charles Pesnot, ds 1584, in-4^o, et diverses
autres fois depuis, est de la composition de Jean Benedicti, cordelier
de Bretagne, qui ne l'a pas moins rempli d'ordures et de salets, que le
jsuite Sanchez en a rempli son trait _de Matrimonio_; et ce qu'il y a
de fort singulier, c'est qu'un ouvrage si impur n'en est pas moins ddi
 la sainte Vierge. Comme on voit, Brantme et ses semblables savoient
trs-bien en faire leur profit, et y dcouvrir de nouveaux ragots de
lubricit.

[11] Ou Bonvisi.

[12] Annius Verus: c'toit le grand-pre de cet empereur.

[13] Antonomasie.

[14] Voyez Mnage, _Dict. tym._, au mot MASCARET

[15] Baudet ou Barbette, comme dit Mzeray.

[16] C'est--dire, _morte la bte, morte la rage ou le venin_.

[17] Dans ce proverbe, la furette est prise pour l'hermine, qui, dit-on,
aime mieux se laisser prendre que de se salir.

[18] Brantme veut peut-tre parler ici de Marguerite de France, soeur
de Henri II, qui avait cet ge-l lorsqu'elle pousa le duc de Savoie.

[19] C'est--dire: Monsieur mon frre, prsentement que vous tes mari
avec ma soeur et que vous en jouissez seul, il faut que vous sachiez
qu'tant fille, tel et tel en ont joui. Ne vous inquitez point du
pass, parce que c'est peu de chose; mais gardez-vous de l'avenir, parce
qu'il vous touche de bien plus prs.

[20] Baptista Fulgosius, dont les _Factorum et Dictorum memorabilium
libri IX_ ont t imprims diverses fois. Ce fait particulier se trouve
dans le chapitre 3 du IXe livre.

[21] C'est--dire: Que la vache, qui a longtemps t attache, court
plus que celle qui a toujours en pleine libert.

[22] Franois de Lorraine, duc de Guise, tu par Poltrot. Voy. Rem. sur
le mot ADULTRIN, page 547 du _Cath. d'Esp._, dit. de 1699.

[23] Cela pourroit bien regarder Henri de Lorraine, duc de Guise, tu 
Blois.

[24] Ceci pourroit encore mieux regarder Marguerite de Valois, le roi de
Navarre, le duc d'Anjou et la Saint-Barthlemy.

[25] C'est--dire, fait folie de son corps, comme on parle, parce qu'on
va en plerinage  l'glise de ce saint pour tre guri de la folie.

[26] C'est--dire, sinon chastement, du moins finement.

[27] C'est-a-dire, sous les couvertes, ou en cachette.

[28] Accortement.

[29] C'est--dire: Le peril pass, l'on se moque du saint.

[30] Joachim du Bellay, dans sa _Contre-Repentie_, f. 444, A. de ses
OEuvres, 1576.

    Mere d'amour, suivant mes premiers voeux,
    Dessous tes loix remettre je me veux,
    Dont je voudrois n'estre jamais sortie;
    Et me repens de m'estre repentie.


[31] Ces sortes de cadenas toient dj en usage  Venise.

[32] _Guerdon, galardon, qui dardonne, premio, ricompensa_, dit le
_Franciosini_.

[33] On a appel Guillot le Songeur tout homme songeard, du chevalier
Juillan le Pensif, l'un des personnages de l'_Amadis_.

[34] Ou n'a point ce discours ou chapitre.

[35] C'est--dire: pour dlivrer une me chrtienne de l'enfer.

[36] A qui on demandoit.

[37] C'est--dire: l'amour ne se surmonte que par le ddain.

[38] Cette femme ressemble assez  cette Godarde de Blois, huguenote,
pendu pour adultre en 1563.

[39] C'est--dire: Eh! fais-lui charit par piti.

[40] On accusa la comtesse de Senizon de l'avoir fait vader, et on lui
en fit une affaire.

[41] Proverbe qui marque le peu de liaison qu'il y a entre les dons de
la nature et les qualits de l'me.

[42] De l'italien _dispositare_; c'est--dire qu'on dispose et trouve 
se dfaire des pierreries comme des meilleures denres.

[43] Tout cela est renvers et estropi. Il faut:

    _Si tibi simplicitas uxoria deditus uni:_
    _Est animus_. . . . . . . .
        . . . . . . . . . . . .
    _Nil unquam invit donabis conjuge: vendes_
    _Hac obstante nihil; nihil, hc si nolet, emetur._

    JUVENAL. Sat. VI, 205 et 6, 211 et 12.

C'est--dire: Si vous vous attachez uniquement  votre femme....., vous
ne pourrez rien donner, ni vendre, ni acheter,  moins qu'elle n'y
consente.

[44] Le Ve discours suivant.

[45] _Bardot_, synonyme d'_ne_. Ici, _passer par bardot_, se dit des
vieilles qui son rduites  laisser passer pour _bardot_ l'amant qui les
caresse.

[46] Escharse.

[47] Qui perd une putain gagne beaucoup.

[48] Il est  croire qu'il multiplie leurs feux.

[49] O trop dure loi de l'honneur, pourquoi nous interdis-tu ce  quoi
nous excite la nature? Elle nous accorde aussi abondamment que
libralement, ainsi qu'a tous les animaux, l'usage de l'amour. Mais
l'homme, trompeur et perfide, ne connaissant que trop bien la vigueur de
nos reins, a tabli cette loi pleine d'erreur pour cacher ainsi la
faiblesse des siens.

[50] L o il n'y a point d'homme, on commet pourtant l'adultre.

[51] C'est--dire: me baisait et me faisait pmer de plaisir. _Alentir_,
dans Nicot, se dit de la douleur, ou des forces qui diminuent ou se
ralentissent.

[52] Par corruption pour _gaude mihi_.

[53] Mehun on Meun.

[54] Voyez.

[55] Voyez Bayle, _Dict. crit._, au mot BURIDAN. Villon, dans sa ballade
des _Dames des temps jadis_:

    Semblablement o est la reine,
    Qui commanda que Buridan
    Fust jet en un sac en Seine?


[56] La Vieille Courtisanne, fol. 449. B. des _OEuvres pot. de Joach.
du Bellay_, dit. de 1597:

    De la vertu je savois deviser,
    Et je savois tellement eguiser,
    Que rien qu'honneur ne sortoit de ma bouche;
    Sage au parler et folastre  la couche.


[57] Elles s'abandonnent comme chiennes, et sont muettes de la bouche
comme pierres.

[58] Se retirer  la barque.

[59] Pardonnez-moi, madame; je ne veux point jaser, mais seulement agir
et puis me retirer  la barque.

[60] Le _Divorce satyrique_ attribue cette invention  la reine
Marguerite, pour rendre le roi de Navarre, son mari, plus amoureux
d'elle et plus lascif.

[61] Ils sont pris d'un vieux livre franais intitul: _De la louange et
beaut des Dames_. Franois Corniger les a mis en dix-huit vers latins.
Vincentio Calmeta les a aussi mis en vers italiens, qui commencent par
_Dolce Flaminia_.

[62] C'est--dire, tait un peu brunette.

[63] En franois, Charles de Bouvelles. On a de lui plusieurs ouvrages.

[64] C'est un in-4^o imprim  Paris, chez Ascensius, le 3 des nones de
dcembre 1511.

[65] Ah! ne me touchez pas.

[66] Les ladres, les ladresses.

[67] C'est--dire: Madame, je vous baise les pieds et les mains.

[68] C'est--dire: Monsieur, la station du milieu est bien meilleure.

[69] On en a dit autant de Mademoiselle, cousine germaine de Louis XIV,
 cela pres qu' ceux de ses pages  qui ses charmes donnaient de la
tentation elle donnait quelques louis pour pouvoir se satisfaire
ailleurs.

[70] Le Voyage du Prince.

[71] Plus magnifique que les ftes de Bains.

[72] Roman de Boccace traduit par Adrien Sevin.

[73] Le titre de _Roi des Romains_ n'est proprement qu'une station pour
parvenir  la dignit d'_Empereur_.

[74] Discours I.

[75] Confidentes.

[76] _Ahanoit_: se fatiguait. De l'espagnol _afanar_, qui rpond  notre
_ahaner_.

[77] _Sublin_: fin, rus.

[78] Discours I.

[79] L'honneur de la citadelle est sauv.

[80] Caunus.

[81] C'est--dire: D'une mule qui fait hin, et d'une fille qui parle
latin, dlivre nous, Seigneur.

[82] _Alberic de Rosate_, au mot MATRIMONIUM de son _Dictionnaire_,
rapporte un exemple tout pareil. _Barbatias_ dit mme quelque chose de
plus, qu'un garon de sept ans engrossa sa nourrice.

[83] La reine-mre _Catherine de Mdicis_. L'auteur la nomme dans son
discours des _Dames illustres_, o il fait le mme conte.

[84] _Apparemment_ contrition.

[85] Servie.

[86] Alteres.

[87] D'Enghien.

[88] _Andr de Soleillas_, vque de _Riez_ en Provence, en 1576. Il
avait une maitresse qui contrefaisoit la bigote, mais dont l'hypocrisie
ne trompa pas le roi Henri IV. Ce prince reprochoit plaisamment  cette
dame ses amours, en lui disant qu'elle ne se plaisait qu'au _jene et 
l'oraison_.

[89] _Fringuer_, dans Oudin, c'est ici _far l'atto venero_. Cette
veufve, non contente d'avoir triomph de trois maris, vouloit encore
combattre sur cette mme couche, dj jonche des lauriers qu'elle avoit
remports de ses victoires passes.

[90] _Henri II_, qui prfroit  la reine sa femme, qui toit jeune, la
duchesse de Valentinois dj vieille, et qui avait t la matresse du
roi son pre.

[91] Je n'ai point connu la vieille.

[92] Environ l'an 400 de l're chrtienne, saint Jrme vit les
funrailles de la femme, et c'est lui qui rapporte le fait en question.
_Epist. XCI ad Ageruchiam, de Monogamid._

[93] _Thesmophoria._

[94] Dpchez-vous donc, car ils vont me venir chercher pour me faire
religieuse, et m'emmener au couvent.

[95] Ce fut  elle que Henri IV dit au bal, qu'elle avoit employ le
verd et le sec pour divertir la compagnie. Il lui fit cette raillerie,
dit Le Laboureur, parce que cette femme n'pargnoit la rputation
d'aucune dame.

[96] Suivant Rabelais, on appelle _poultre_ une jument non encore
saillie. Ainsi Bussy parloit incongrument.

[97] On ne parle point, madame est en compagnie.

[98] Que d'une vieille poule on fait un meilleur bouillon que d'une
autre.

[99] La Mothe.

[100] De haute apparence.

[101] De _cubinus_, diminutif de _cubus_, comme qui diroit _ quatre
pointes_ ou bosses.

[102] Il n'importe pas que la cloche ait quelque dfaut, pourvu que son
battant soit bon.

[103] Pour voiler la chose.

[104] Forbany.

[105] Le duc d'Anjou, depuis Henri III.

[106] Qu'avez-vous fait?

[107] Rien.

[108] Ah! poltron, sans coeur! vous n'avez rien fait! Que maudite soit
votre poltronnerie.

[109] Le pre des soldats.

[110] La mre.

[111] Louis XI passe gnralement, non-seulement pour avoir racont
beaucoup de contes, avec tout ce qu'il y avoit de jeunes seigneurs  la
Cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, o il s'toit rfugi tant
Dauphin, mais mme pour avoir pris soin de faire recueillir et de
publier ensuite, dans le mme ordre o nous l'avons, le recueil
intitul: _Cent Nouvelles nouvelles, lequel en soy contient cent
chapitres ou histoires, composes ou rcites par nouvelles gens depuis
nagures_; et cela se trouve confirm par ces mots de l'ancienne prface
ou avertissement, qui parot avoir t fait de son temps: Et notez que
par toutes les _Nouvelles_ o il est dit _par monseigneur_, il est
entendu monseigneur le Dauphin, lequel depuis a succd  la couronne et
est le roy Lois XI; car il estoit lors s pays du duc de Bourgogne.
Mais comme il est bien certain que ce prince ne se retira en Brabant
qu' la fin de l'anne 1456, et ne rentra en France qu'en aot 1461, il
est absolument impossible que ce recueil ait paru en France vers 1455,
comme on le dbite inconsidrment dans la prface de ses nouvelles
ditions. On en a deux anciennes: l'une de Paris, en 1486, in-folio;
l'autre encore de Paris, chez la veuve de Johan Trepere, sans date,
aussi in-folio; et deux nouvelles, accompagnes de mauvaises figures, et
imprimes  Cologne, chez Pierre Gaillard, en 1701 et 1736, en deux
volumes in-8.

[112] Le pch de luxure.

[113] Ce conte, que Brantme dit tenir des anciens de la Cour, est pris
presque mot pour mot de J. Bouchet, dans ses _Annales d'Aquitaine_,
dit. de 1644, pag. 473, au nom des trois dames prs, qui est
apparemment ce qu'il veut dire qu'il tenoit de bon lieu.

[114] Franoise de Rohan, dame de La Garnache, si nous en croyons Bayle,
_Dict. crit._, pag. 1317 de la deuxime dition. Mais je doute que
lui-mme en ft bien persuad, puisque, dans la citation de ce passage
de Brantme, il n'a jug  propos de marquer que par des points
certaines paroles qui ne conviennent nullement  la dame de La Garnache;
savoir, que d'abord on disoit que cette dame ne s'toit laiss engrosse
qu'en nom de mariage, et qu'aprs on sut le contraire.

[115] Danse d'Allemagne; les Allemands appellent ce branle
_Fackeldantz_.

[116] On n'a point ce chapitre ou discours.

[117] Honneur aux dames.








End of the Project Gutenberg EBook of Vies des dames galantes, by 
Pierre de Bourdeille Brantme

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