Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843

Author: Various

Release Date: March 12, 2012 [EBook #39117]

Language: French

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L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843

        L'ILLUSTRATION,
        JOURNAL UNIVERSEL

        N 33. Vol. II.--SAMEDI 14 OCTOBRE 1843.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Pris de chaque N. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
        l'tranger.      --      10    --    20       --       10



SOMMAIRE

Camp de Lyon: _une gravure_.--Courrier de Paris. _La rentre des
Classes; les Canotiers_--Histoire de la semaine. _Portraits de M. Duret:
gravures d'aprs les procds Rmon et Tissier._--Chemin de fer de
Londres  Folkestone. _Vue du Port de Folkestone et Banquet
d'inauguration du Chemin de fer._--Rouverture du Thtre-Italien.
_Portraits de Ronconi et de Salvi._--Acadmie des Beaux-Arts.
Exposition des Grands-Prix et des Envois de Rome. _Premiers Grands Prix
de Sculpture, de peinture et de Gravure en mdaille; Envois de Rome;
trois Gravures._--Romanciers amricains. Charles Dickens. Un journal
amricain: Intrieur d'une Pension bourgeoise; _Vue de Bureau du
Rowdy_.--Margherita Pusterla. Roman de C. Cant. Chapitres XI et XII.
_Quinze Gravures_--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Cinq
Gravures._--Amusements des Sciences.--Rbus.



Camps d'Instruction.

CAMP DE LYON.

_L'Illustration_ a dj expliqu  ses lecteurs (tome 1er, page 407)
l'origine, et le but des camps d'instruction forms chaque anne dans la
plupart des tats europens; elle les a fait galement assister en
quelque sorte,  la cration et  la naissance des deux camps de Plan,
en Bretagne, et de Lyon: il lui reste maintenant  donner quelques
dtails sur les travaux de ce dernier, lev le 30 septembre, et dont le
dessin ci-joint reprsente la vue gnrale.

Les premires grandes manoeuvres du camp de Lyon eurent lieu le 2
septembre, dans une vaste plaine situe sur les bords du Rhne, en face
de Miribel. Les deux brigades d'infanterie et deux demi-batteries
d'artillerie y ont pris part: la cavalerie tait absente.

Le 9, toutes les armes runies tirent de grandes manoeuvres  feu sur le
champ d'exercice, prs du Rhne, au-dessus de Vaulx. A dix heures, les
divers corps occupaient les positions qui leur avaient t assignes,
et, quelques instants aprs, ils repoussaient les attaques d'une anne
ennemie qui tait cense s'avancer sur Lyon par la rive gauche du
fleuve. Les hommes du mtier font le plus grand loge de l'intelligence
et de la promptitude avec lesquelles les ordres ont t compris et
excuts pendant ces exercices, qui ont dur toute la journe.

De grandes manoeuvres furent excutes les 13 et 15 septembre. Le 20, M.
le duc de Nemours, arriv le 19  Lyon, fit sa premire visite au camp.

Le 22 septembre, la division d'infanterie tait runie  sept heures et
demie du matin sur les terrains de manoeuvre, et forme sur une seule
ligne. Diverses volutions ont t commandes par M. le
lieutenant-gnral de Lascours. Les troupes, disposes d'abord en
chelons par rgiment, l'aile gauche en avant, ont bientt form les
carrs, qui ont t rompus, aprs un feu de deux rangs des faces
extrieures.

On a form ensuite deux lignes parallles; la deuxime brigade, qui,
aprs ce mouvement, se trouvait en avant, a excut un passage des
lignes en retraite; puis on a chang de front sur la droite de la
premire ligne, l'aile gauche en avant; et, se trouvant ainsi dans une
direction parallle au ruisseau du Gua, les deux brigades ont pass
successivement les ponts sur trois colonnes au pas de charge. La plupart
de ces volutions taient couvertes par des tirailleurs, et simulaient
des mouvements de guerre. Le mme jour, les trois rgiments de cavalerie
du camp ont excut de grandes manoeuvres, qui avaient attir un immense
concours de spectateurs, et qui ont dur trois heures.

Aprs une demi-heure de repos, les trois rgiments, forms en colonne,
ont dfil au trot devant M. le duc de Nemours, plac  la tte de son
tat-major. Ds que les escadrons ont t rompus pour regagner leurs
cantonnements, le prince s'est dirig sur le camp du Molar occup par le
16e lger. Madame la duchesse de Nemours est arrive en calche
dcouverte, en compagnie du gnral Boyer. Au moment o le duc et la
duchesse ont pntr dans l'intrieur du camp; en passant sur le front
de bandire, les troupes taient sur pied et en bon ordre, quoique sans
armes, entre le premier et le second rang de tentes. Les tambours ont
battu aux champs; une musique guerrire s'est fait entendre: une
multitude immense, compacte, bordait les deux cts de la route qui
conduit au camp et sur laquelle un arc de triomphe avait t improvis.
Franchissant les quatre rangs de tentes, le cortge s'est rendu  la
tente de M. le duc de Nemours, place en arrire et au centre du camp.
De l, il est revenu . Lyon, en passant par la Guillotire.

De nouvelles manoeuvres ont en lieu le 25 et le 27. Une foule immense
s'tait porte sur les hauteurs de la Croix-Rousse, de Montessuy et de
la Pape, pour assister  cette dernire, qui devait consister dans le
passage militaire du Rhne sur un pont de bateaux, avec un simulacre de
combat, entre le corps d'arme destin  cette opration et celui qui
devait s'opposer  la marche du premier.

[Illustration: Vue du camp de Lyon.]

Enfin la revue d'honneur des troupes du camp de Lyon a t passe dans
la plaine du Grand-Camp, le 28 septembre, par M. le duc de Nemours, qui
a distribu les dcorations de la Lgion-d'Honneur accordes aux divers
rgiments, savoir: quatre croix de commandeurs, six croix d'officiers,
et trente-huit croix de chevaliers. Par l'ordre du jour, le commandant
en chef a flicit les troupes du camp de Lyon sur leur bonne tenue,
leur discipline et leur zle. Dans l'infanterie, la marche est bonne et
rgulire; dans la cavalerie, les hommes conduisent bien leurs chevaux;
l'artillerie a montr l'intelligence et la prcision qui lui sont
habituelles; les autres armes ne mritent pas moins d'lites pour le
zle dont chacune d'elles a fait preuve dans les missions spciales qui
lui ont t confies.

D'aprs les ordres du ministre de la guerre, le camp de Lyon a t lev
le 30 septembre. Ds cinq heures du matin, les tambours battant la
marche et les trompettes sonnant le dpart ont donn le premier signal
de la retraite; aussitt plusieurs colonnes se sont mises en route pour
rejoindre leurs garnisons ou en aller occuper de nouvelles. Les autres
rgiments se sont mis en route le 2 octobre, et ds ce mme jour, il
n'est plus rest au camp un seul homme.



Courrier de Paris.

Il n'y a pas huit jours qu'on ne voyait, sur toute la surface de la
France, que des mres occupes  embrasser des fils, et des fils se
jetant dans les bras des mamans et des pres.

Adieu, papa! adieu, maman!--Adieu, mon enfant! sois bien sage!
travaille bien! cris-nous ds que tu seras arriv. Et ils
recommenaient  s'embrasser, et ils essuyaient quelques larmes, tandis
que la petite soeur ou la petite cousine se tenait dans un coin, la joue
en feu, l'oeil humide, le coeur gros, tout prs d'clater en sanglots.

Monsieur Charles, dit la femme de chambre en descendant l'escalier
quatre  quatre, vous oubliez votre casquette! Monsieur Charles! s'crie
la cuisinire  l'autre extrmit, monsieur Charles, vos petits
gteaux!--Aie bien soin de n'avoir pas froid pendant la nuit, ajoute la
mre.--Et surtout, dit le pre, soigne ta sant et les mathmatiques...

On attelle le cheval  la carriole si le pre est un honnte fermier ou
un simple cultivateur; on fait venir le cabriolet s'il s'agit d'un pre
bourgeois et riche rentier; on met la calche en route si ledit pre
fait souche de gros monsieur, gentilhomme ou millionnaire; et puis tout
est dit; on part, on est parti.--Les soeurs agitent leurs mouchoirs au
balcon des fentres ou du haut de la terrasse, en dernier signe d'adieu;
la mre et l'aeule, au fond du jardin, suivent du regard le cher enfant
qui s'en va, jusqu' ce qu'il disparaisse derrire les haies et les
anfractuosits du chemin; lui cependant se retourne  chaque pas vers la
maison paternelle; il ne peut dj plus la voir, qu'il la regarde
encore.

Maintenant, allez au bourg voisin ou  la ville voisine, et arrtez-vous
au bureau des diligences royales et des messageries Laffitte et
Gaillard; les Achille, les Lon, les Eugne, les Charles, les Victor,
les Fernand, les Lopold, les Jules, les Gustave, les Arthur, les Louis,
les Henri, les Ren, les Adolphe, les Alexis, les Auguste, les
Hippolyte, les Armand y abondent; les uns se glissent dans le coup, les
autres s'engouffrent dans l'_intrieur_; ceux-l sont entasss dans la
rotonde, ceux-ci perchs sur l'_impriale._--Qu'est-ce donc? D'o sort
cette multitude adolescente?--Eh! ne le devinez-vous pas  ces bras
ballants,  ces airs vents,  ces uniformes gros bleu,  ce sac de
nuit pour tout bagage,  ces poches bouffantes et remplies de poires, de
pommes, de biscuits, de drages, de chocolat et de pte-ferme? c'est la
nation des coliers qui retourne au collge; l'heure fatale est sonne;
le 1er octobre, cet ennemi capital des collgiens, est venu les veiller
en sursaut et les saisir au milieu de la libert et du bonheur des
vacances; l'un envoyait sa poudre aux moineaux; l'autre jetait sa ligne
au poisson crdule; celui-ci se roulait sur l'herbe; celui-l glissait
sur l'eau, et tous jouissaient des caresses du mois bienheureux, du mois
longtemps attendu, si vite vanoui, du mois qui se nomme de ce beau et
adorable nom: les vacances!

Cependant Laffitte et Gaillard roulent sur la route au galop; l'colier,
tapi dans son coin, garde une attitude silencieuse et triste; il voit
vers l'horizon,  travers les nuages de poussire que le pied des
chevaux soulve, le thme et la version, monstres tout barbouills
d'encre, qui lui font signe de venir et grimacent au milieu d'un
horrible mlange de barbarismes, de contresens et de solcismes. Tout
prs d'eux, le _pensum_ se dresse sur des monceaux de vers clops et de
noirs _trognons_ de plumes; et le haricot, lgume inamovible, annonce,
par les nuages de vapeur qu'il exhale, que le temps des dners de
Lucullus et des soupers de Balthasar n'est pas encore venu pour les
Collges.

On arrive enfin; les grilles s'ouvrent et se referment sur nos coliers:
la salle d'tude ressaisit sa proie; le matre reprend sa leon,
magistralement arm de la syntaxe et du _Gradus ad parnassum_. Tout est
dit; Virgile et Cicron, le _De Viris_ et la table de Pythagore vous ont
reconquis, mes enfants! ils vous tiennent et ne vous lcheront pas,
chers petits amis, avant que septembre ait ramen les jours de libert.
Alors la porte de votre cage se rouvrira, et vous vous chapperez,
par-ci et par-l, vers le nid maternel, en gazouillant et par joyeuses
voles.

Nous avons tous pass par cette preuve: qui ne se rappelle les gros
soupirs qu'il poussait en voyant arriver le dernier jour de vacances et
le terrible moment de rentrer au collge?--Regarde ce jeune garon, ici
prsent, que _l'Illustration_ a fait graver sur bois, pour tes menus
plaisirs,  mon lecteur! c'est l'image de tous les coliers passs,
prsents et futurs; tout  l'heure, il tait libre, et l'arbrisseau
s'panouissait en plein vent; voici que M. le proviseur ou M. le censeur
renferme dans la serre, pour l'arroser de grec et de latin. Tout en
obissant  l'illustre pdagogue, l'colier prouve un serrement de
coeur, et, malgr la prsence respectable du personnage, il jette  la
drobe un regard plein de regret  l'azur du ciel qu'il aperoit encore
 travers la fentre entre ouverte de sa prison. Ce regard veut dire que
dans l'azur et dans les nuages qui voltigent, il n'y a ni matres
d'tudes, ni dictionnaires, ni thmes grecs, ni version latine, ni rgle
de trois, ni pain sec, ni _pensum_, ni haricots ternels. O azur!...
Cependant, pauvres reclus, songez-y, et prenez votre parti en braves: le
haricot et le thme grec et le matre d'tudes ne sont que mdiocrement
rcratifs et caressants, je l'avoue; on aurait pu inventer mieux; mais
enfin, puisqu'on n'a pas encore trouv autre chose, vous verrez plus
tard qu'il tait ncessaire de commencer par l, et que, pour vivre en
ce bas monde et y faire son lit, l'azur tout cru est une viande bien
creuse.

Ainsi les collges de Paris, repeupls depuis huit jours, ont ressaisi
la frule, et le professeur rbarbatif reprend d'un air maussade son
collier de misre; M. le professeur, au fond de l'me, pleure ses
vacances comme l'colier, sauf toutefois qu'il se donne une contenance
et se fait un visage stoque. Que de soupirs se sont exhals sur le
seuil! que de larmes le collgien a furtivement essuyes en touchant le
pav de la cour emprisonne de ses noires murailles! que de baisers et
de caresses le concierge a entendus retentir, ardemment donns par les
lvres maternelles! O grandes douleurs, en effet!  terrible dsespoirs!
Enfants que vous tes, priez Dieu qu'il ne vous envoie jamais d'autres
peines, et d'autres pleurs!

Les coliers ne sont pas les seuls mortels  plaindre; la premire
quinzaine d'octobre a fait d'autres victimes, et, au premier rang, il
faut placer le _canotier_.

Le canotier appartient  l'espce amphibie; le ciel lui a donn deux
pieds, deux jambes, deux mains, pour vivre sur terre comme vous et moi;
et cependant il a la fureur d'aller sur l'eau; il ne manque  cet animal
singulier que des nageoires et des cailles pour s'enrler dans le
bataillon des saumons et des brochets. Le canotier supple  cet oubli
de la nature en achetant ou en se construisant une barque, une
nacelle ou un canot, comme son nom de canotier l'indique; et ds qu'il a
son canot, notre homme est plis heureux et plus ami de l'onde que le
plus forcen et le plus vagabond des goujons.

A peine les premiers souffles du printemps ont-ils amen les jours
favorables, que le canotier quitte le rivage et livre sa voile au vent.
Vous pensez peut-tre,  voir cette ardeur nautique, que le canotier est
petit-fils de Christophe Colomb ou du capitaine Cook? Pas le moins du
monde: il naquit sur les bords de la Seine, entre le pont Notre-Dame et
le pont de Bercy, d'une part, et, de l'autre, le Pont-Neuf et le pont de
Svres. Longtemps on le connut petit marchand dans quelque coin du
faubourg Saint-Denis, ou petit employ au Mont-de-Pit et  la mairie;
quelques-uns ont servi comme sergents ou sous-lieutenants tout au plus;
quelques autres ont t concierges, ou valets de chambre de bonne
maison; mais, au milieu de leurs honneurs et de leurs fonctions, la mme
soif les possdait, et nos amphibies s'chappaient souvent pour aller
voir couler l'eau, se promener sur la rive et se mouiller le bout du
pied au courant du fleuve.

Une fois libre, une fois retir des affaires, le canotier ne se possde
plus et se livre immodrment  sa passion hydraulique. C'est alors
qu'il a un canot et qu'il se promne, de long en large,  travers la
Sine, vtu d'une camisole bleue ou rouge, coiff d'un chapeau de
matelot, et ramant comme un forat. Sa plus grande prtention est de
ressembler  un capitaine de vaisseau; si vous l'appeliez, Neptune, il
unis ferait son hritier et vous donnerait sa fille.

Il va sans dire que le canotier, comme tous les mortels atteints de
monomanie, impose aux autres son got avec intolrance, avec tyrannie:
un voisin, un ami, un parent ne lui rend pas visite sans que l'enrag,
dmarrant son canot, ne dise: Ah ! si nous faisions une promenade sur
l'eau? Il vous prend, il vous emmne de force, il vous livre ne proie
au soleil ou aux rafales, et par-ci, par-l, vous procure l'agrment
d'un plongeon. Dans ses moments de dsastre, le canotier se transforme
en chien de Terre-Neuve, vous saisit par la nuque et vous ramne
triomphant au rivage,  moins que, par distraction, il ne vous laisse au
fond de l'eau.

Le canotier est dilettante et possde tout le rpertoire de musique
maritime, fluviale et riveraine qui se chante depuis que l'eau coule et
la romance avec elle: _O pastor dell'onda!--Eh! vogue ma
nacelle!--Notre vaisseau sur une onde tranquille!--Chantons la
barcarolle!--Au bord de la rive fleurie!--J'entends le ruisseau qui
murmure!_ et le reste.

De son ct, le Cirque-Olympique plie son drapeau et abandonne son
palais d't, pour reprendre sa rsidence d'hiver.--La rouverture s'est
faite jeudi dernier, par un mimodrame  grand spectacle, dont nous vous
dirons deux mots prochainement. Est-ce encore de Napolon? est-ce de
Murat ou du prince Eugne qu'il s'agit? Non pas; le Cirque a donn,
cette fois, la prfrence  don Quichotte; il faut bien un peu varier
ses hros!

Les journaux,  propos de ce mimodrame, ont racont un fait que je me
permets de dclarer invraisemblable et parfaitement impossible: c'est de
Rossinante qu'il est question. Or, disent les conteurs, le Cirque, ayant
choisi pour sa pice d'ouverture le hros de la Manche, n'tait
embarrass que d'une chose,  savoir, de trouver un coursier assez
maigre, assez thique, assez dpourvu de chair, assez exclusivement
compos d'os et de peau, pour reprsenter au naturel, et dans toute la
vraisemblance historique, le fidle compagnon du hros de la
Triste-Figure, Rossinante, pour tout dire. Que faire? faute d'un cheval
maigre, le Cirque s'adressa  un cheval gras, qui accepta le rle, sans
se douter de ce qu'il lui en coterait, le pauvre animal: les chevaux
sont si btes!

Ds la premire rptition, on lui retrancha son picotin d'avoine;  la
seconde, on supprima la botte de foin;  la troisime, il ne djeuna
qu'avec un peu de paille et ne soupa point;  la cinquime, son
palefrenier lui imposa un jene complet, et, pendant huit jours,
continua avec acharnement ce dernier systme de restauration. Tout alla
bien d'abord: le cheval dodu disparut peu  peu, et fit place  tout ce
qu'on peut imaginer de plus Rossinante; on comptait ses ctes une  une;
le dos s'tait dentel comme une selle. Quel succs! le Cirque tait
ravi, et dj il annonait que don Quichotte lui-mme n'avait pas
possd un Rossinante pareil; malheureusement, on trouva le lendemain la
pauvre bte morte d'inanition: elle avait trop consciencieusement tudi
son rle.

Non, encore un coup, on ne nous fera pas croire que le Cirque ait eu
besoin de recourir  cet assassinat pour faire un Rossinante, dans un
pays comme celui-ci, qui a des chevaux de fiacre, le jockey-club et les
haras de Viroflay.



Histoire de la Semaine.

On a dit que les peuples heureux taient ceux dont l'histoire tait
ennuyeuse. Le monde entier, si cette maxime tait vraie dans toutes ses
acceptions et dans toutes ses consquences, aurait t cette semaine au
comble du bonheur, car nous croyons bien difficile d'intresser le
lecteur en racontant les vnements qui l'ont marque.--En Espagne, mme
situation: des partis arms, se tenant rciproquement en chec; des
luttes lectorales donnant sur certains points l'avantage aux
mcontents; sur d'autres, peut-tre en plus grand nombre, au ministre
et au parti de Narvaez. Voil la position qu'claircira peut-tre un peu
la runion des corts, fixe au 15 de ce mois.--C'est le mme jour que
se runira  Athnes l'assemble nationale, par suite du mouvement
survenu dans la nuit du 14 au 15 septembre, pendant laquelle le peuple
s'est rendu sous les fentres du roi Othon et lui a dit: Sire, si vous
ne dormez pas, donnez-nous donc une de ces constitutions que vous
promettez si bien, Le 15 on se mettra  l'oeuvre.--Ajoutons, pour en
finir avec cette date, que le 15 aussi commencera la session du
conseil-gnral de la Seine,  laquelle la polmique rcente au sujet de
certaines parties de la fortification de Paris, peut faire prter une
attention que cette runion annuelle n'obtient pas toujours.--Le
ministre anglais vient de prendre le parti d'interdire les _Meetings_
d'Irlande. L'influence d'O'Connell a su prvenir toute rsistance, toute
rbellion contre la proclamation du cabinet de Saint-James, qui avait
runi de nombreuses forces militaires. La conduite habile du tribun
irlandais, en vitant un conflit violent, semble avoir fait prouver
quelque mcompte aux auteurs de cette mesure, car les journaux
ministriels de Londres lui prodiguent,  cette occasion, les reproches
de couardise et de lchet.--Aprs l'Irlande et le pays de Galles, voici
l'cosse qui donne aussi des inquitudes  l'Angleterre. Les membres de
l'glise libre n'ayant point encore de temples ouverts pour leur
communion, et fatigus d'attendre la dcision de l'assemble des chefs,
se sont ports  des violences, dans plusieurs parties de l'cosse,
contre les personnes et les temples de l'ancienne glise. Un soulvement
a eu lieu  Rosolio. Les perturbateurs, hommes et femmes, ont entour
l'glise et sonn la cloche avec violence. Les autorits tant
survenues, elles ont t reues par des hurlements et par une grle de
pierres. L'agitation est arrive  un point que force a t
d'envoyer chercher des troupes  Cromarty. Les soldats ont t
contraints de se servir de leurs armes, et bientt de se retirer avec
les autorits, de peur de plus grands malheurs. Une femme seulement
avait pu tre arrte. Roskeen, Kiltearn, avaient t le thtre de
scnes semblables.--La _Gazette Gnrale de Prusse_ et la _Gazette
d'Augsbourg_ annoncent que, le 19 septembre, on a tir sur la voiture de
l'empereur Nicolas,  Posen, dans un des faubourgs. La _Gazette de
Prusse_ ne parle que d'un coup de feu, et parat douter s'il y a eu
intention ou inadvertance. La Gazette d'Augsbourg, plus formelle, dit
qu'il y a eu plusieurs coups de feu, qu'ils ont t tirs dans la
direction de la place occupe d'ordinaire par l'empereur, qui se
trouvait avoir,  l'insu des conspirateurs, devanc sa suite de huit
heures. L'aide-de-camp de Nicolas, qui tait assis  sa place, aurait,
suivant ce dernier journal, t atteint par les balles, et bless. La
Gazette Universelle Allemande rduit, au contraire, le fait aux plus
minimes proportions. Le coup de feu, d'aprs sa version, serait parti
par l'inadvertance d'un domestique assis derrire la voiture et ayant un
fusil  ct de lui. La crainte d'tre rprimand l'aurait port  dire
qu'on avait fait feu sur la voiture, et qu'il avait aperu de loin
l'auteur de l'attentat prenant la fuite. Nous avons rapport tous les
dires: que d'autres prononcent.

Un trait de commerce et de navigation a t conclu entre la France et
la Sardaigne. Cet tat, qui avait dj fait subir, il y a un an, des
rductions considrables  presque tous les articles de son tarif des
douanes, rduit encore, par ce trait, les droits sur les eaux-de-vie,
les vins, les objets de mode et les porcelaines venant de France; en
change, nous supprimons pour le pavillon sarde, et  charge de
rciprocit, les surtaxes de navigation qui sont, chez nous, de 4 fr. 12
cent. par tonneau, et en Sardaigne de 1 fr. 30 cent. seulement; et, de
plus, nous diminuons les droits sur le riz, sur la cruse, sur les
oranges de Nice et autres fruits de table, et aussi sur le btail du
Pimont. Un article, dont on a fait ressortir l'intrt et l'importance,
assure  nos auteurs, sur leurs ouvrages, les mmes droits dans les
tats sardes qu'en France. De plus, les frontires du Pimont, au
travers duquel transitaient toutes les contrefaons belges qui taient
expdies en Italie, demeureront fermes aux ballots de Bruxelles.--On
ne dit pas que notre ministre ait amen le roi Lopold  reconnatre
galement les droits de nos auteurs. Mais ce  quoi le souverain n'a
encore consenti pour aucun de nos producteurs littraires, les vques
de ce pays viennent de le faire pour le plus grand nombre. Une rcente
instruction pastorale, publie par ces prlats, dfend, sous peine de
pch mortel, d'imprimer, de vendre, de colporter, de distribuer ou de
donner tous livres, journaux, revues, feuilles priodiques contraires 
la foi ou aux _moeurs_, sous quelque dnomination et format que ce suit;
elle dfend galement d'acheter ces ouvrages, de les accepter, lire,
conserver, prner ou conseiller. Ces messieurs peuvent maintenant dormir
bien tranquilles, ou tout au moins l'enfer les vengerait de leurs
contrefacteurs s'il s'en pouvait trouver encore.--La Chine tient de
ratifier le trait de commerce avec l'Angleterre, en stipulant qu'il
serait commun  toutes les autres puissances _barbares_. Le maximum des
droits fixs par le tarif annex au trait ne s'lve pas, dit-on,
au-dessus de 10 pour 100 _ad valorem_, et il sera seulement de 5 pour
1000 pour tous les objets non ports au tarif. Si, comme cela est
probable, les Chinois ont stipul la rciprocit, les chinoiseries
pourront abonder sur le march de Paris. C'est  notre mission de Chine
 prendre les mesures ncessaires pour que nos articles trouvent de leur
ct un large dbouch dans le Cleste Empire. La question de l'opium a
t ajourne. En attendant, notre consul gnral  Manille, M. le comte
de Ratti-Menton, qui avait dj su,  Damas, se compromettre par la
forme dans une circonstance o il pouvait avoir raison au fond, semble
vouloir ruiner par avance l'influence que la France doit chercher 
conqurir dans ces contres nouvellement ouvertes. Il a engag contre un
agent franais fort capable, dit-on, M. Dubois de Jancigny, charg d'une
mission spciale par le ministre des affaire trangres et du commerce
une polmique que rien ne ncessitait, dont le ton est inqualifiable, et
dont l'effet ne saura probablement tre trop dplor.

M. le ministre de la marine a reu et publi le rapport du capitaine
Bouet, gouverneur du Sngal, sur l'expdition vigoureuse que cet
officier a dirige contre le pays de Fonta, situ sur les bords du
fleuve. Dans l'engagement qui a eu lieu, et  la suite duquel le village
de Cascas a t pris par nous et livr aux flammes, les insurgs ont
perdu quarante des leurs et ont compt un pareil nombre de blesss.
Notre perte a t nulle; quelques sous officiers et cavaliers d'un
peloton de spahis sngalais, qui s'est particulirement distingu, ont
t blesss. Le gouverneur a la confiance que cette expdition garantira
pour longtemps la paix sur les deux rives du fleuve et la sret de
notre commerce, par l'opinion qu'elle a donne  tous les peuples
indignes, noirs ou maures, des moyens d'action dont nous pouvons
disposer.--M. le ministre de la guerre a, de son ct, publi des
rapports nouveaux de notre arme d'Afrique. Ce sont encore des rcits de
rencontres avec Abd-el-Kader et ses lieutenants, dans lesquelles nos
braves soldats font preuve d'une ardeur qui ne se ralentit pas, et qui
amneront prochainement, il faut l'esprer, la fin ou du moins une
longue interruption des hostilits.

Les nouvelles de dsastres ont abond. Le navire qui a apport le rcit
dtaill de la perte, sur les rles d'Afrique, du bateau  vapeur
anglais faisant le service de l'Inde, mentionne la semaine dernire, a
fait connatre qu'outre ce bateau-poste (_le Memnon_), on avait
galement  dplorer la perte d'un autre btiment anglais, _le
Capitaine-Cook_, parti d'Angleterre avec 700 tonneaux de charbon qu'il
portait aux stations de la mer Rouge.--A Constantinople, une tempte a
plus ou moins maltrait tous les btiments en rade. On porte de 60  80
le nombre des personnes qui ont pri.--Des nouvelles de Java annoncent
que, par suite d'un tremblement de terre dont les secousses ont dur
neuf minutes, des maisons se sont croules et ont enseveli leurs
habitants sous les dcombres; une partie du mont Horeffa s'est boule
dans la valle et a cras les btiments du gouvernement,  l'exception
de la demeure du commandant; un grand tablissement particulier, le
Mego, a t emport par une vague norme, et beaucoup de monde y a perdu
la vie. Le mme flot a enlev, prs du mont Sie-Tolie, situ  une lieue
plus au nord, des bateaux indiens avec tant de violence, hors de la
rivire, que ces btiments, parmi lesquels tait une croisire du
gouvernement, ont t lancs sur le rivage  cent et  cent soixante pas
de leur mouillage.--Un effroyable Incendie a clat le 26 aot,  une
heure de l'aprs-midi,  Kingstown (Jamaque); force a t, pour
circonscrire le ravage, de faire venir un dtachement d'artillerie avec
un obusier de 12 pour canonner les maisons qui allaient fournir un
nouvel aliment aux flammes. Ce moyen russit: le 27, on fut matre du
feu. _Quatre cents_ maisons ont t dtruites. On value la perte  plus
de douze millions de francs. Dans cet immense dsastre, on n'a eu 
dplorer que la mort d'un seul habitant, tu par un des boulets lancs
pour arrter l'incendie.

Une humanit bienfaisante viendra, esprons-le, en aide  tant de
malheurs. La France, dans une circonstance o le mal tait bien
autrement irrparable, le dsastre de la Guadeloupe, a noblement montr
ce qu'elle savait faire pour ses enfants malheureux. Cette semaine
encore le _Courrier de la Moselle_ nous apprenait qu'un homme de bien,
qui fait de sa fortune le plus louable, le plus digne usage, auquel les
tablissements de bienfaisance de Metz doivent leurs plus importantes
fondations, et qui a donn 140,000 francs pour concourir  l'oeuvre de
la colonie agricole de Mettray, M. le comte Lon d'Ourches venait
d'envoyer de nouveau 60,000 fr. pour les malheureux de la
Pointe--Pitre. Le _Courrier de la Moselle_ dit que c'est l un don
_presque royal_.--La semaine est aux riches souscriptions: sir Hbert
Peel vient de remettre un mandat de 4000 livres sterling (100,000 fr.)
aux commissions ecclsiastiques charges de recueillir les offrandes
pour la construction des glises. Dans la lettre qui accompagne ce don
magnifique, sir Hubert dit que c'est une dette qu'il acquitte envers
celui qui a bien voulu que l'industrie lui valt une fortune
considrable.--Enfin, l'empereur d'Autriche, de son ct, s'est associ
 l'ide conue par le roi de Bavire de fonder, parmi les membres de la
Confdration germanique, une association pour l'achvement de
l'admirable cathdrale de Cologne. Il s'est engag  contribuer
annuellement pour la somme de 40,000 florins (100,000 fr.).

Jamais on n'a sembl plus tenir aux quartiers et aux anctres
qu'aujourd'hui. Nous lisons dans les annonces de certaines feuilles un
_Avis_ par lequel les maisons ducales et les familles nobles sont
invites  transmettre, sans retard, les corrections et additions
qu'elles jugeront convenables aux diteurs d'un _Annuaire de la noblesse
de France_ pour 1844. Les journaux officiels annoncent, d'un autre ct,
que M. le ministre du commerce et de l'agriculture vient de faire
dresser le _Stud-Book_ franais, ou catalogue de tous les chevaux pur
sang de la France, avec leur gnalogie, et qu'il fait prparer
galement un _Herd-Book_, ou liste et gnalogie des taureaux et des
vaches pur sang.

[Illustration: M. Duret.]

L'Acadmie des beaux-arts a eu  procder  la nomination au fauteuil
demeur vacant par la mort du sculpteur Cortot. La section de sculpture
avait dsign, comme candidats, M. Duret, Lemaire, Raggi, Seurre an et
Jouffroy; l'Acadmie avait complt la liste en y ajoutant les noms de
MM. Halley, Desprez et Danlan an. Le nombre des votants tait de 54;
M, Duret a obtenu 19 voix; M. Lemaire, 15; M. Raggi, I, et M. Jouffroy,
1. M. Duret a donc t proclam membre de l'Institut. Le public
applaudira  ce choix, que sanctionnera galement l'approbation des
artistes. M. Duret, lve du baron Mosio, et  coup sr un de ses
meilleurs disciples a produit, quoique jeune encore, un grand nombre
d'ouvrages qui ont obtenu le succs le plus mrit. Il dbuta par tre
musicien, puis voulut se livrer  la dclamation; mais ses hsitations
ne furent pas de longue dure, et ne lui firent perdre que bien peu de
temps, car  dix-huit ans il obtint le grand prix de Rome. Ses statues
sont: _Mercure inventant la lyre; le Danseur Napolitain,_ et
_l'Improvisateur Italien_, qui sont aux Luxembourg; le _Molire_, qui
est dans la salle de l'Institut; le _Casimir Prier_, de la Chambre des
Dputs; le _Christ_ et _l'Ange_, de la Madelaine; _la malice_, des
salons du Palais-Royal; le _Dunois_, le _Richelieu_ et le _Rgent_, de
Versailles, et le _Chactus au tombeau d'Atala_, du muse de
Lyon.--L'Acadmie des sciences a  pourvoir  la vacance survenue dans
sa section de mcanique par le dcs de M. Coriolis. Nous ignorons
encore quels seront les comptiteurs  cette succession.--Quant 
l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, appele  nommer
prochainement  la place d'acadmicien libre qu'a laisse en mourant
l'excellent et respectable M. de Fortia d'Urban, elle n'a vu jusqu'ici
frapper  sa porte qu'un candidat dont on vante les sentiments
religieux, et un autre dont on loue les dners. Mais comme il ne s'agit,
en dfinitive, ni de l'lection d'un pape, ni de celle d'un membre du
Caveau, elle attendra sans doute qu'un historien ou un archologue se
prsente.

[Illustration: Gravure d'aprs le procd Rmon.]

L'administration des Muses royaux, qui devrait bien faire enlever enfin
l'ignoble et dangereuse galerie de bois accole  la galerie du Muse du
Louvre, laquelle menace incessamment d'incendie le dpt de toutes nos
richesses d'art, l'administration des Muses royaux s'est borne  faire
monter le Muse naval dans le local qu'occupait la galerie lgue par M.
Standish, et  faire descendre celle-ci dans le local qu'occupait le
Muse naval. C'est un double dmnagement qu'elle tait parfaitement
dans son droit d'oprer, et auquel, pour notre part, nous ne trouvons
rien  reprendre ni  louer,--bientt le public pourra visiter, dans
une des salles du rez-de-chausse du Louvre dispose  cet effet, les
marbres sculpts provenant du temple de Diane qu'on avait provisoirement
dposs sur l'esplanade, et dont nous avons donn des gravures, t. 1, p.
289. Ces dbris, rapports de l'Asie Mineure, ont occasionn une dpense
d'un million. Cette somme nous eut paru infiniment mieux employe et eut
pargn de trop justes reproches, si on l'et consacre  ne pas laisser
sortir de France et  acqurir pour le Muse la statue en bronze trouve
 Lillebonne, la _Madeleine_, de Canova, la _Vierge en candlabre_, de
Raphal, le _Francia_ et plusieurs tableaux de la collection de madame
la duchesse de Berri, dont la plupart ont t acquis  un prix peu
lev, et pour lesquels la direction des Muses n'a pu enchrir,
a-t-elle dit, faute de fonds.--Un artiste distingu, ancien pensionnaire
de Rome, M. Boulanger, vient d'tre envoy, aux frais du budget des
arts, pour mesurer et dessiner les monuments d'Athnes. Il nous semble
que c'est encore l une dpense assez mal entendue, car tous ces
monuments se trouvent trs-exactement reproduits dans une foule de
voyages et de collections; et quant  leur mesure plus d'une fois prise,
nous ne savons pas trop comment elle se serait modifie. Les missions
sont une excellente chose, quand, en les arrtant, on a en vue l'intrt
de l'art et non l'agrment de ceux  qui on les confie. Ou vient
d'organiser au premier tage du palais de l'cole des Beaux-Arts, dans
la salle dite de Louis XIV, un petit muse d'architecture en miniature,
compos du 104 monuments gyptiens, grecs et romains, disposs sur deux
grandes tables au milieu de la salle. Les uns sont en lige, les autres
en pltre, tous models sur une petite chelle, avec une prcision et un
soin trs-remarquables. Ce sont des colonnes, des temples, des cirques,
des thtres, des arcs de triomphe, des tours, des oblisques, des
tombes; enfin, Thbes, Athnes et Rome vus par le gros bout d'une
lorgnette. Dans les embrasures des fentres de cette galerie, on a plac
de fort jolies statuettes en pltre et en marbre, de deux pieds environ
de hauteur, reprsentant en assez, grand nombre des artistes clbres,
et qui sont l'oeuvre de sculpteurs de la dernire moiti du dernier
sicle, dont les noms sont oublis aujourd'hui, mais qui n'taient pas
sans mrite. Enfin, dans la salle o se font les expositions, on
remarque une chemine sur laquelle on a en quelque sorte incrust deux
anges d'une admirable excution, dont l'inscription suivante, place au
bas, fait connatre l'auteur et l'ancienne destination: L'arrire-neveu
d'un chancelier de France, qui fut le patron des beaux-arts, a fait don
 l'cole fonde pour leur gloire des fragments d'un tombeau de sa
famille, par Germain Pilon, 1835. Le donateur est M. Seguier.--Des
caisses contenant des moulages de sculptures remarquables de la Grce,
excuts sous la direction de M. Lobas, membre de l'Institut, charg
d'une mission scientifique et artistique par MM. les ministres de
l'Instruction publique et de l'Intrieur, sont attendues prochainement 
la mme cole.--Les grands dignitaires qui prsident  la restauration
du jardin du Luxembourg font dire et rpter qu'elle a t entreprise
avec un zle et un got qui promettent prochainement l'une des plus
remarquables dcorations qui aient jamais t excutes. Nous verrons
bien. Ce qu'il y a de constant, c'est que nous ne tarderons pas  voir
disparatre toutes ces malheureuses statues mutile, dgrades, ruines
par le temps et l'humidit, qui ont afflig les regards de plusieurs
gnrations d'tudiants. Outre l'_Hercule_ de M. Othon, qui est dj en
place, des statues de _Jeanne d'Albret,_ de la _reine Clotilde, Blanche
de Castille, Velleda, Sainte-Genevive_, et autres personnages de toutes
les poques et de toutes les lgendes, sont confies  MM Brian, Dumont,
Husson Hoguenin, Klagmann, Mandron. Mercier, et autres artistes. De
nouvelles commandes doivent encore tre faites.

[Illustration.]

_L'Illustration_ a dj fait connatre (t. 1, p. 235) le procd de
galvanographie de M. Rmon. Aujourd'hui, nous avons  mentionner, en
attendant que nous y revenions, le procd de gravure typographique sur
pierre avec un relief obtenu  l'aide de moyens chimiques, par M.
Tissier, appel du nom de son inventeur, Tissirographie. Dj l'auteur
avait fait paratre, des 1839, des preuves de gravures obtenues par son
systme, mais elles accusaient une scheresse et une duret qui
pouvaient faire craindre que ce mode de gravure ne ft gure applicable
qu' l'ornementation. Celles qu'il est arriv  obtenir depuis dnotent
des progrs trs-remarquables et des amliorations compltement
satisfaisantes. Nous donnons aujourd'hui un dessin de Lemud, grav en
relief sur mtal par le procd Rmon, et un dessin grav sur pierre par
le procd Tissier. Ce dernier serait bien plus sr de se voir accorder
la prfrence par les artistes si, comme le procd Rmon, il admettait
l'usage du crayon de mine de plomb. La plume lithographique prsente des
difficults d'excution, et la plupart des dessinateurs, faute de s'tre
exercs  l'employer, pourront faire longtemps obstacle au procd de M.
Tissier.

La ville de Rome a t mise en moi par le rcit des crimes et la
condamnation d'un prtre, nomme Abbo, qui, joignant  une instruction
remarquable une adresse et une hypocrisie peu communes, avait su,
jusqu'au jour de son arrestation, couvrir des apparences de la
rgularit et de la religion les dsordres les plus infmes, les crimes
les plus horribles, gagner l'amiti du premier ministre, Gnois comme
lui, et se taire ouvrir toutes les maisons de Rome, sans excepter celles
des ambassadeurs. Il devait tre cr prlat le lendemain du jour qu'il
choisit pour se dbarrasser de sa dernire victime. C'tait son neveu,
jeune garon de huit  neuf ans, que le frre d'Abbo, habitant Gnes,
lui avait confi, et qui mourut aprs une srie de traitements que nous
ne pouvons retracer. La servante de ce monstre a dclar que deux
enfants ns de leur cohabitation avaient t galement sacrifis par
lui, et qu'elle tait enceinte d'un troisime auquel le mme sort et
t  coup sr rserv. La population, que de tels forfaits trouvent
toujours implacable, attendait le jour de la justice, quand elle a
appris que le pape venait de commuer la peine de mort prononce contre
le coupable. Le premier sentiment a t celui de l'indignation, mais
elle s'est calme par la pense que cette mesure devait quivaloir  une
abolition du dernier supplice dans les tats pontificaux, et qu'il tait
bien impossible dsormais d'excuter les sentences capitales que
pourrait prononcer la commission spciale appele  juger les accuss
politiques dtenus au fort de Saint-Leo.--Des crimes d'un tout autre
genre viennent d'tre commis  Berlin par une jeune et jolie danseuse
espagnole, mademoiselle Lola-Montez, de Cordoue. Monte sur un beau
cheval andalous, l'artiste-amazone tait alle assister aux grandes
manoeuvres excutes en prsence du roi de Prusse et de l'empereur de
Russie. La dtonation de l'artillerie effraya sa monture, qui prit le
mors aux dents et se prcipita dans la suite des deux souverains, au
milieu de laquelle la jeune Andalouse parvint  grand'peine  l'arrter.
Un gendarme (Berlin n'est pas sans gendarmes), un gendarme survint, qui
menaa l'amazone et maltraita le cheval. Un coup de cravache vint lui
cingler la figure; il en dressa procs-verbal. Le lendemain un huissier
(Berlin a aussi des huissiers), un huissier se prsenta chez
mademoiselle Montez pour lui remettre une assignation judiciaire, La
mre de mademoiselle Montez (La mre d'actrice n'est pas inconnue en
Prusse), la mre de mademoiselle Montez, qui survint, ne se doutant
gure plus que Chicaneau des _Plaideurs_ que ce fut _un exploit que sa
fille faisait_. Le papier timbr, mis en morceaux, fut lanc  la figure
de l'huissier; l'huissier en dressa procs-verbal. Les journaux de
Berlin disent, avec toute la gravit allemande, qu'il y a l un double
chef d'accusation qui menace de priver pour longtemps la coupable de sa
libert.

Nous avons cette semaine  enregistrer le dcs d'un certain nombre de
personnes regrettables:--Un orateur auquel son talent  la seconde
chambre des tats de Bavire et au barreau de Munich avaient valu un
grand renom en Allemagne, et une fortune de 800,000 florins (1,300,000
fr.). M. Charles de Batz vient de mourir, lguant tout re qu'il
possdait aux veuves et orphelins d'avocats du barreau dont il avait
fait partie--La ville d'Arles a perdu M. le baron Langier de Chartreuse,
son ancien maire, son ancien conseiller-gnral, son ancien dput, qui
laisse, en outre, de prcieux souvenirs comme savant et comme,
antiquaire.--L'arme d'Afrique a rendu les derniers devoirs  un des
officiers les plus distingus du corps royal d'tat-major, le chef
d'escadron Delcambe, qui mettait fin, dit-on,  de nombreuses et
importantes recherches sur la langue arabe et l'histoire gographique du
nord de l'Afrique.--Les sciences archologiques ont vu mourir M. Allou,
qui fut successivement secrtaire bibliothcaire, puis prsident de la
Socit Royale des Antiquaires de France. Il a publi entre autres
travaux d'archologie, une _Description des Monuments du dpartement de
la Haute-Vienne_, et un _Essai sur les armures du Moyen-Age_.--Enfin, M.
Domeny de Rienzi, auteur de plusieurs ouvrages de gographie, et du
volume intitul _Ocanie_, faisant partie de _L'Univers Pittoresque_,
vient de mourir  l'hpital de Versailles. Atteint, il y a un certain
temps, d'une fivre crbrale, il avait eu le malheur de perdre en
partie ses facults intellectuelles. Plus d'une fois depuis lors il
tenta de se remettre  l'tude et de terminer des ouvrages inachevs. Ce
fut vainement; le travail tait devenu impossible  son cerveau
affaibli. Cet affaiblissement et la conscience qu'il en avait ont fait
natre chez lui le dsespoir, et M. de Rienzi s'est tir, au milieu du
parc de Versailles, un coup de pistolet dans la tte. Il a succomb  la
blessure qu'il s'tait faite.



Chemin de Fer de Londre  Folkestone.

VOYAGE DE BOULOGNE A LONDRES EN SIX HEURES.

[Illustration: Vue du Port de Folkestone; banquet d'inauguration du
Chemin de fer.]

L'ouverture d'une nouvelle voie de communication a toujours t
considre comme un vnement important pour le pays dont elle doit
activer les relations, pour les populations dont elle dveloppe et
satisfait les besoins. Quand cette voie de communication est un chemin
de fer, un intrt plus vif encore s'attache  son inauguration; car on
commence  comprendre partout, et en Angleterre on a dj compris depuis
longtemps, quel essor nouveau on doit en attendre pour l'industrie et le
Commerce. Mais lorsque ce chemin de fer relie non pas seulement une
ville  une ville, mais un grand royaume  un autre grand royaume, alors
ce ne sont plus seulement les intrts particuliers qui s'agitent et se
flicitent; alors les hommes d'tat eux-mmes qui voient loin dans
l'avenir et qui sont un doivent tre toujours un peu prophtes,
tressaillent et sentent qu'une nouvelle re de civilisation va
commencer. En effet, plus les hommes se voient et se connaissent, plus
les prjugs disparaissent; plus leurs relations commerciales sont
intimes et continues plus la guerre devient difficile  dclarer. Aussi
est-ce avec bonheur que nous avons accueilli l'inauguration du chemin de
fer de Londres  Folkestone, ou plutt de Londres  Paris par Boulogne.
Nous donnerons prochainement  nos lecteurs, avec la carte de la
Grande-Bretagne, une notice sur les chemins de fer en exploitation dans
ce pays; aujourd'hui, nous nous bornons  constater un fait qui nous a
paru un des plus considrables par l'influence qu'il doit avoir en
France sur le choix du trac du chemin de Paris au littoral de la
Manche.

Nous devons le dire, la question qui hier encore tait entire, ne l'est
plus aujourd'hui; elle vient d'tre rsolue de l'autre ct du dtroit:
l'arrive des convois  Folkestone, l'appropriation du port  la
navigation  vapeur, le temps de la traverse entre Folkestone et
Boulogne, tout semble se runir pour imposer au gouvernement la
construction de la ligne d'Amiens  Boulogne, sans prjudice toutefois
de ce qu'il doit faire pour Calais, qu'il y aurait injustice et mauvaise
politique  abandonner.

Le chemin de Londres  Douvres a t autoris en 1836: il emprunte,
entre ces deux points extrmes, une portion de leur parcours  trois
autres chemins. Il part de Londres avec le chemin de Greenwich, qu'il
suit pendant 3 kilomtres, passe pendant 12 kilomtres sur le chemin de
Croydon, se lie au chemin de Brighton sur 9 kilomtres, et en le
quittant prend le nom de _South Eastern Railway_ jusqu' Douvres, sur
une longueur de 115 kilomtres environ. Sa longueur totale est donc
d'environ 115 kilomtres. Les travaux de ce chemin n'ont pas t pousss
avec une grande activit, puisque ce n'est qu'au mois d'aot 1843,
c'est--dire sept ans aprs sa concession, qu'on l'a inaugur sur la
presque totalit de son parcours, de Londres  Folkestone. La portion
comprise entre Folkestone et Douvres a environ 15 kilomtres et runit
toutes les difficults possibles: c'est l que se trouve les fameux
rochers de Shakspere dont les ingnieurs anglais ont renvers des
quartiers normes au moyen de la poudre. Nous pouvons dire avec
certitude que si le port de Folkestone et _t dcouvert_, au moment o
l'autorisation de construire le South Eastern a t demande, la
compagnie aurait recul devant les 15 kilomtres qui sparent les deux
ports. D'un autre ct cependant, Douvres tant un des _cinq ports_
d'Angleterre qui sont gratifis d'un gouverneur, et ce gouverneur tant
lord Wellington, il est probable que l'adoption du bill du South Eastern
aurait t subordonne  la promesse du prolongement de Folkestone 
Douvres.

Le port de Folkestone tait, il y a six mois, un des ports les moins
frquents du Royaume-Uni; il tait envas, les jetes en partie
dtruites, et il pouvait  peine donner abri  quelques misrables
bateau pcheurs. A cette poque, la compagnie du South Eastern l'achte:
les jetes sont releves, le port dbarrass des masses de pierres et de
sable qui l'encombrent, des grues implantes sur les quais; et
aujourd'hui, de ce port nagure abandonn, parlent de gracieux steamers
qui, en trois heures, traversent la Manche et lui assurent un rang parmi
les plus importants de la Grande-Bretagne.

Le dessin que nous donnons  nos lecteurs reprsente la vue de ce port
restaur: c'est derrire la hauteur qui domine la mer, et d'o l'on a la
vue la plus admirable, qu'a t place la station du chemin de fer; le
seul inconvnient de cette station, c'est d'tre  vingt-cinq minutes de
chemin du port; mais on assure que quand l'exploitation sera
compltement organise, un embranchement conduisant jusqu'au port
permettra de parcourir cette distance en moins de cinq minutes.

Le premier bateau  vapeur a quitt le port rgnr de Folkestone le 2
juin 1843. Les directeurs du South Eastern taient partis de Londres ce
jour-l mme  six heures du matin;  huit heures quarante minutes, ils
taient  Folkestone, ayant franchi 82 milles en deux heures quarante
minutes,  raison de 49 kilomtres et demi par heure;  neuf heures
vingt minutes ils montaient sur le bateau  vapeur qui,  midi trente
minutes, abordait les quais de Boulogne. Le voyage n'avait pas dur _six
heures_ en tout.

Qu'on suppose maintenant le chemin de fer de Paris  Boulogne par Amiens
construit; ce chemin doit avoir 208 kilomtres environ, et il exigera,
pour tre parcouru  raison de 52 kilomtres  l'heure, huit heures
vingt minutes  peu prs. Il sera donc possible d'aller de Paris 
Londres en moins de quinze heures. Ce chiffre seul indique suffisamment
l'importance de ce trac, et nous n'avons pas besoin de prsenter
aujourd'hui de calculs comparatifs. La solution de la question de la
jonction des deux capitales dcoule de cet axiome (qui heureusement se
trouve d'accord avec les intrts gnraux des deux pays): _Le plus
court chemin d'un point  un autre est la ligne droite._

La visite que les directeurs du South Eastern avaient faite  Boulogne
devait leur tre rendue  Folkestone, et eux-mmes devaient reconnatre
la gnreuse hospitalit des Franais par un banquet offert aux
personnes considrables de Boulogne.

Le 1er aot dernier, le paquebot _la Ville de Boulogne_, ayant  bord M.
Adam, maire de Boulogne, le dfenseur le plus infatigable des intrts
de cette ville, et d'autres notables habitants, quitta les ctes de
France  neuf heures trente-cinq minutes, et arriva  Folkestone  midi
un quart.

Un magnifique banquet de deux cents personnes, prpar sous un pavillon
 la station du chemin de fer, fut prsid par le maire de Folkestone:
c'tait une fte vraiment nationale pour chacun des deux peuples qui y
prenaient part. Dans les toasts qui y furent ports, on dit beaucoup de
bien de Boulogne et de Folkestone, ce qui se comprend parfaitement, et
fort peu de mal de Douvres et de Calais, ce qui prouve la grande
gnrosit des vainqueurs du jour.

Quoi qu'il en soit, la question, comme nous le disions plus haut, nous
semble juge, non pas que Calais doive tre dshrit  tout jamais de
tout moyen d'amlioration. A Calais, le transit de l'Angleterre vers la
Belgique et l'Allemagne, mais  Boulogne les voyageurs de Paris 
Londres.

Nous reviendrons sur toutes ces questions quand nous donnerons une
nouvelle carte des chemins de fer en France.



Thtre-Italien.

Lucia di Lammermoor.--Dbuts de MM. RONCONI et SALVI.

[Illustration: M. Ronconi.]

Il n'y a pas d'ouvrage peut-tre, _Anna Bolena_ excepte, o M.
Donizetti ait mis autant de gnie que dans _Lucia di Lammermoor_. Le
sujet de cet opra, tir du roman si connu de Walter Scott, convenait
particulirement  la nature de son talent. Sans aucun doute, M.
Donizetti est un de ces artistes minents qui ont le droit de tout
tenter, et qui peuvent russir  tout. Mais il y a des thses que le
gnie le plus puissant ne saurait produire qu'avec contrainte, et au
prix de beaucoup d'efforts, tandis que d'autres semblent lui chapper
d'elles-mmes et pour ainsi dire malgr lui.

C'est donc dans cette charmante partition de _Lucia_ que M. Donizetti a
pu dployer dans de plus larges proportions les qualits qui lui sont
propres, une mlodie naturelle, facile, abondante; un style dont
l'lgance ne se dment jamais; une sensibilit passionne qui s'lve
quelquefois jusqu'aux effets les plus pathtiques. Le final du deuxime
acte de _Lucia di Lammermoor_ renferme en ce genre des passages
trs-remarquables, et il est impossible d'entendre l'air d'Edgar, au
troisime acte, sans tre mu jusqu'aux larmes. C'est l un beau
triomphe sans doute: connaissez-vous beaucoup de compositeurs qui vous
aient fait pleurer?

[Illustration: M. Salvi.]

Le dbut de deux artistes nouveaux, dans les deux rles d'Ashlon et
d'Edgar ajoutait, cette anne, un intrt tout particulier  la reprise
de Lucia di Lammermoor.

Ce sont MM. Ronconi et Salvi qui ont pris la place de MM. Tamburini et
Mario.

Non que Mario nous ait quitts:  Dieu ne plaise! O retrouverions-nous
cette voix si pure et si frache, et dont le timbre est si flatteur que
Mario, dbutant aprs Rubini, et dans les rles de Rubini, n'a pas vu
son succs contest un seul instant? Mario est aujourd'hui l'une des
plus solides colonnes de ce temple lev, sur la place Ventadour,  la
muse de la mlodie et de l'harmonie vocales. Mais enfin, pour soutenir
l'arceau d'une vote, une seule colonne ne suffit pas: il en faut deux
parallles, et M. Salvi sera la seconde.

Quant  M. Ronconi, c'est en effet pour remplacer M. Tamburini qu'il est
venu. En ce moment mme, M. Tamburini doit tre en Russie, avec Rubini
et madame Viardot-Garcia. Souhaitons  ces artistes minents tout le
succs qu'ils mritent, mais n'ayons pas la fatuit de les plaindre.
Autant vaudrait plaindre les hirondelles, lorsqu'elles entreprennent, au
mois d'octobre, leur lointaine prgrination. L'artiste est un oiseau
voyageur: le nord, le midi, l'est et l'ouest lui appartiennent galement
et au mme titre; les limites qui sparent les divers tats de l'Europe
n'opposent aucun obstacle  son vol; la marchandise qui fait la base de
ses oprations commerciales brave toutes les douanes de l'univers, et
n'est considre nulle part comme marchandise prohibe. Partout o
l'artiste peut se faire couter, il est chez lui: partout o on
l'applaudit il est heureux.

Quelques feuilletons cependant ont paru mconnatre ces vrits. Ils se
sont attendris sur le triste sort de ces artistes que nous avions l'an
dernier, et que nous aurons peut-tre de nouveau l'an
prochain.--Malheureux Tamburini! Infortune Pauline! quitter le peuple
_le plus spirituel de la terre_ pour les _barbares du Nord!_ Au lieu de
ces aimables Parisiens  larges paletots et  longues barbes, ne plus
avoir pour auditeurs que de roides Moscovites, trangls dans
l'uniforme, et rass selon l'ordonnance!

En effet, voil un grand malheur. J'aime  croire pourtant que ces
infortuns n'en eussent pas pris leur parti aussi facilement ni aussi
vite, s'ils n'y avaient entrevu la chance de quelques consolations. Qui
sait? La caisse de l'empereur Nicolas est peut-tre aussi bien garnie
que celle de M. Vatel, et s'ouvre plus facilement.

Allez sans inquitude, artistes charmants, et ne craignez pas qu'on vous
oublie. Nos penses et nos voeux vous accompagnent. Nous applaudirons
d'ici  vos succs de l-bas, et quand vous nous reviendrez, renouvels
et peut-tre grandis par l'absence, vous nous retrouverez tout prts 
ter, pour vous saluer, nos mains des poches de ct de nos paletots, et
mme  quitter un moment nos cigares pour crier _bravo!_ et _brava!_

Et, en attendant ce beau jour, sachons jouir de Salvi et de Ronconi en
toute sret de conscience.

Il ne faut pas attendre de M. Salvi des grands cris ni du bruit hors de
saison, ni peut tre beaucoup de vigueur la mme o elle serait  sa
place. C'est une voix trs-bien pose, qui s'met facilement, et dont le
timbre doux et un peu velout a un grand charme dans le _piano_; mais
elle n'est pas assez, nergique, assez clatante pour certains effets.
Elle plat, elle flatte, elle caresse, elle attendrit. Quant aux
motions violentes, elle y arrive, mais avec effort, et il faut toute
l'adresse de l'artiste pour dissimuler la contrainte qu'il s'impose dans
ces moments-l, et pour ter  cette lutte qu'il soutient contre
lui-mme tout ce qu'elle devrait naturellement avoir de pnible pour le
spectateur. C'est par son habilet surtout que ce chanteur est
remarquable.

Son style est sage et d'une simplicit trs-lgante. Il a beaucoup de
got, une expression toujours juste, ce qui est une grande qualit, et
presque toujours suffisante. En un mot, il sera parfait dans son emploi.

Car il n'est pas venu chanter ici les grands rles de tnor, tels que
celui d'Othello, ou d'Osiris dans _Mose_, ou de Rodrigo dans _la Dame du
Lac_, mais bien ceux qui demandent de la ductilit et de la grce, avec
un dveloppement vocal mdiocre. C'est enfin ce que les Italiens
appellent un tnor de _demi-caractre, di mezzo carattere_, ce qu'on
appelle  Paris un tnor _gracieux_, et en province un tnor _lger_. A
l'Opra-Comique, il serait charmant dans _la Dame Blanche_, et 
l'Acadmie royale de Musique, dans Raimbaud de _Robert-le-Diable_, et
peut-tre dans _le Comte Ory._

La voix de M. Ronconi est trs-borne et d'un caractre douteux. On ne
sait trop si c'est une basse qui ne peut descendre, ou un tnor qui ne
peut monter. Mais qu'importe? s'il tire de cette voix, telle quelle, un
parti merveilleux, s'il donne  tout ce qu'il chante une physionomie
originale et saisissante, s'il intresse constamment son auditeur, s'il
l'chauff en s'chauffant, s'il l'meut, s'il l'entrane, n'est-ce pas
vraiment un grand artiste, et le rsultat qu'il obtient n'est-il pas
d'autant plus admirable qu'il se sert d'un instrument plus dfectueux?

Ce rsultat, il ne l'a pas obtenu tout d'abord. La victoire a t pour
lui le prix d'un rude combat. Le publie est ainsi fait chez nous; il
tient prodigieusement  ses habitudes. A chaque phrase dite par Ronconi,
il comparait la mme phrase telle que Tamburini la lui avait longtemps
fait entendre. Il regrettait ici une gamme rapide, ici un arpge, la une
trille, que sais-je, moi? Mais peu  peu l'impression actuelle est
devenue si puissante qu'elle a compltement effac l'impression passe,
et l'on s'est aperu que si Tamburini avait une voix plus volumineuse,
une qualit de son plus pleine et une plus grande agilit, Ronconi
pousse bien plus loin l'art de _phraser_, la facult d'exprimer et le
don d'mouvoir.

Le duo du second acte, avec madame Persiani, a commenc son succs, qui
a grandi pendant le final, et qui s'est lev au plus haut point aprs
le duo du troisime acte. Il faut ajouter que dans ce dernier morceau il
a t fort bien second par Salvi.

En rsum, ce sont deux succs brillants une nous avons  constater, et
l'administration du Thtre-Italien vient d'augmenter son arme
mlodieuse de deux excellentes recrues. Grce  leur concours, elle va
monter successivement plusieurs ouvrages nouveaux, et tout nous prestige
que la saison qui vient de commencer sera l'une des plus intressantes
que nous avons vues depuis plusieurs annes.

Madame Persiani ... mais  quoi bon rpter ce qu'on a dit cent fois, ce
qui est connu de tout le monde? Madame Persiani est aujourd'hui ce
qu'elle tait l'anne dernire. Cela suffit, et nous ne pouvons rien
dire de plus.



Acadmie de Beaux-Arts

EXPOSITION DES GRANDS PRIX ET DES ENVOIS DE ROME.

--SANCE ANNUELLE.

Lorsque des lettres-patentes de Louis XIV eurent, en 1655, confirm la
naissante Acadmie de peinture, elle reut presque immdiatement son
complment par la cration de l'cole de Rome, dont Charles Errard, de
Nantes, fut le premier directeur. Il y a eu constamment, depuis, un
change annuel entre l'ancienne et la nouvelle capitale du monde
civilis. Nous envoyons  Rome, pendant cinq annes, aux appointements de
trois mille francs, des peintres, des sculpteurs, des architectes, des
graveurs, voire, mme des musiciens; et, pour rpondre  la munificence
de l'tat, ils sont tenus de nous envoyer des travaux dtermins par les
rglements, La Rvolution franaise n'a modifi sur ce point les
institutions monarchiques que pour les refondre en deux corps homognes,
l'Institut et l'cole Royale des Beaux-Arts. Chaque anne, un certain
nombre de jeunes gens, Franais et vaccins, obtiennent, par voie de
concours, le droit d'assister gratuitement  des cours de dessin, de
perspective, d'anatomie, de constructions, d'architecture, etc. Deux
concours d'essai (un seul pour les architectes) dterminent ceux des
lves qui doivent se disputer le grand prix. Les lves entrent en
loge, c'est--dire qu'on les enferme dans une chambre pour y composer
une esquisse dont ils doivent suivre les indications, et o ils passent
leurs journes pendant un espace de temps fix. Cette rclusion
temporaire est propre  glacer les inspirations les plus chaleureuses.
Jugez-en par les conditions imposes aux logistes peintres: ils ne
peuvent introduire ni dessins ni draperies; on ne laisse passer que les
bosses et les tudes qu'ils peuvent faire chez eux d'aprs des modles
de femme; car les modles d'homme seuls posent en loge. Le gardien a le
droit de fouiller chaque concurrent  l'entre ou  la sortie; les
toiles sont timbres pour qu'on n'en puisse changer. Dfense est faite
aux logistes, sous peine d'exclusion, de se visiter avant le dernier
jour de leur emprisonnement. Quand ce jour est arriv, le secrtaire
perptuel, assist d'un membre de l'Acadmie, vient apposer les scells
sur les tableaux, qui schent en paix jusqu'au moment o ils sont vernis
et encadrs pour l'exposition publique.

Cette anne, les peintres sont rests en loge du 1er juin au 26 aot;
les sculpteurs, du 15 juin au 11 septembre; les architectes, du 9 mai au
16 septembre; les graveurs, du 12 avril au 11 septembre. Cent cinquante,
peintres s'taient prsents au concours d'esquisse, dont le sujet tait
_Ulysse reconnu par sa nourrice Eurydice_. Vingt d'entre eux ont t
choisis pour peindre une figure d'aprs nature, en quatre jours, en
travaillant sept heures par jour. Les dix concurrents sortis victorieux
de cette dernire preuve ont t MM. Damery, lve de Delaroche;
Debedeucq, lve de Coignet; Picou, Jobb-Duval, lves de Delaroche;
Bnouville, lve de Picot; Hillemaker, lve de Coignet; Villaine,
Charles Jalabert, lves de Delaroche; Duveau, lve de Coignet; et
Cambard, lve de Signol. Leurs productions ont t soumises 
l'apprciation du public les 27, 28 et 29 septembre, et l'Acadmie, dans
sa sance du samedi 30, a dcern le premier grand prix  M. Eugne-Jean
Damery, de Paris, g de vingt ans; le premier second grand prix  M.
Franois-Lon Bnouville, de Paris, g de vingt-deux ans et demi; et le
deuxime second grand prix  M. Henri-Augustin Gambard, de Sceaux
(Seine), g de vingt-quatre ans.

Selon l'usage immmorial et presque sans exception, on avait extrait le
sujet du concours de la mythologie paenne. La peste afflige la ville de
Thbes; l'oracle dclare que les Thbains sont punis de n'avoir pas
veng la mort de leur roi Laus. Oedipe, apprenant qu'il est
involontairement parricide et incestueux, s'arrache les yeux et se
condamne  l'exil. Ses fils le chassent de son palais; il quitte Thbes,
maudit par les citoyens et soutenu par sa fille Antigone.

Ce programme tait indiqu comme _tir de la tragdie d'Oedipe roi_, de
Sophocle. Nous avons sous les yeux une dition grecque avec le mot--mot
latin (Cambridge, 1673, in-8), et nous pouvons affirmer que [Grec:
Oidipios torannos] ne renferme rien de semblable. Les Thhains, loin de
maudire Oedipe, lui tmoignent constamment la plus vive sympathie;
Antigone et sa soeur Ismne sont reprsentes comme deux enfants dont
_le bas ge excite l'intrt_, et les fils d'Oedipe ne figurent mme pas
au nombre des personnages de la pice. On doit donc considrer ce sujet
comme imagin par MM. les membres de la section de sculpture, et nous ne
nous en plaindrions pas s'il n'avait l'inconvnient de nous taler de
hideux spectacles, un vieillard qui s'est crev les veux, des
pestifrs, du sang et des plaies rpugnantes.

Le tableau de M. Damery est sagement compos, sagement excut, mais
sans hardiesse et sans vigueur. L'incorrection de la perspective
rapproche trop les figures des monuments; la tte de l'Oedipe n'est pas
assez grosse pour le corps; cette peinture a toutefois des parties bien
traites, comme la tte d'un Thbain plac derrire Oedipe, et le groupe
qui occupe la gauche.

Il y a des tableaux qui, reproduits par la gravure, excitent une juste
admiration, mais dont le coloris dfigure l'original. Tel est l'Oedipe
de M. Bnouville. L'ensemble a de l'harmonie, le dessin de la puret, la
perspective de la justesse; les ttes et les attitudes ont cette dignit
calme dont Poussin fournit les modles; mais pourquoi avoir donn aux
chairs, aux draperies, aux monuments, des tons chocolat, bronze,
vert-pomme, ou des teintes qui n'ont de nom dans aucune langue?

La manire de M. Gambard rappelle, exactement celle de M. Signol, son
matre, du moins par le coloris. La composition, excute en hauteur,
est simple et harmonieuse, mais dpare par un dfaut essentiel.
Antigone a les paules carres, les membres solides, la taille
majestueuse; Oedipe, au contraire, rabougri, chtif, est pniblement
remorqu par sa robuste compagne.

De mme que les peintres, les sculpteurs ont eu  traiter un sujet grec
pour le concours d'essai, _les Adieux d'Hector  Andromaque_; un second
sujet grec pour le concours dfinitif, _la Mort d'paminondas_. Les huit
lves admis en loge ont t MM. Moreau, Thomas, Marchal, lves de MM.
Ramey et Dumont: Lequesne, lve de M. Pradier: Lavigne, lve de MM.
Ramey et Dumont; Maillet, lve de M. Fouchres; Leharivel, lve de MM,
Ramey et Dumont; Guillaume, lve de M. Pradier. On a pu voir, les 13,
14 et 15 septembre, les huit bas-reliefs exposs au rez-de-chausse du
palais des Beaux-Arts; et, le 16, ont t proclams les noms de MM.
Ren-Ambroise Marchal, de Paris, g de vingt-cinq ans et demi; Eugne
Lequesne, de Paris, g de vingt-huit ans et demi; et Hubert Lavigne, de
Cons-la-Grand-Ville (Moselle), g de vingt-cinq ans.

Le bas-relief de M. Marchal est bien conu. Un soldat prsente 
paminondas son bouclier; un autre, arrivant tout haletant du combat,
lui tend une branche de laurier en signe de victoire. Les chairs sont
tudies avec soin, et les draperies, un peu pingles, attestent dans
l'artiste la science de l'ajustement. La figure du vieux guerrier, qu'on
voit  l'extrmit droite appuy sur son javelot, est une excellente
acadmie. La tte de d'paminondas exprime  la fois les souffrances
physiques et la joie morale; mais la position du trait fatal dans le
corps du mourant prsente une grave invraisemblance. D'aprs les dtails
que Xnophon, Pausanias, Diodore de Sicile, Plutarque et Cornlius Nepos
nous ont transmis sur la mort d'paminondas, il fut rapport dans sa
tente et eut le temps, avant d'expirer, d'apprendre, des nouvelles du
combat. Le fer de lance, comme l'a plac M. Marchal, traverse le grand
dentel, le diaphragme, et pntre dans le poumon gauche; or, avec une
pareille blessure, il nous parat difficile de soutenir la moindre
conversation.

Le travail de M. Lequesne n'a point paru  l'exposition gnrale des
grands prix. Une affiche annonait qu'en vertu d'une dcision prise par
l'Acadmie dans la sance du 27 septembre 1843, le bas-relief tait
exclu de l'exposition, parce qu'il y avait t fait, aprs le jugement,
et avant le moulage, des retouches et des changements considrables.
Ces changements considrables se rduisaient  la correction d'une tte
de profil visible  peine sur le dernier plan, et d'un casque jet 
terre aux pieds du personnage principal. Il est fcheux qu'on ait
invoqu ce prtexte contre M. Lequesne, dont la composition se
recommandait par le mouvement et la vigueur.

Dans le bas-relief de M. Lavigne, paminondas, levant la main gauche,
remercie les dieux du triomphe de sa patrie; de l'autre main, il arrache
le fer de sa plaie. Un soldat posant la main sur le coeur du mourant
fait signe au mdecin que la mort est prochaine. A l'extrmit droite,
est un autre soldat nu qui pleure la perte de son gnral. Les figures
de M. Lavigne sont heureusement groupes, et les parties nues d'un
model satisfaisant.

Les prix d'architecture ont t adjugs  MM. Jacques-Martin Ttaz, de
Paris, g de vingt-cinq ans et demi, lve de MM. Huyot et Lebas;
Pierre-Joseph Dupont, de Dijon, g de vingt-huit ans, lve de MM.
Debret et Huv; Louis-Jules Andr, de Paris, g de vingt-quatre ans,
lve de MM, Huyot et Lebas. Le sujet tait un _Palais de l'Institut
destin  recevoir les cinq grandes Acadmies_: le projet de M. Ttaz ne
manquait pas d'lgance; le portique corinthien couronn de statues, le
dme coup par une terrasse  la partie suprieure, les corps de logis
doriques de l'enceinte offraient un ensemble imposant. Le plan de M.
Dupont tait surcharg d'ornements de l'extrieur, mais l'emportait sur
celui du premier grand prix par les distributions intrieures. On
remarquait dans le travail de M. Andr le dme central et la colonnade
dorique du mur d'enceinte. Les autres concurrents taient MM. Delage,
Desbuissons, Lecoeuvre, Dubois et Louvet. Tous leurs projets, exposs
les 20, 21 et 22 septembre, avaient entre eux la plus grande analogie,
et paraissent calqus sur le btiment actuel des Quatre-Nations.

Le prix de gravure en mdaille et sur pierre fine n'a pas t disput,
La glyphique illustre chez les Grecs, et au treizime sicle par
d'habiles artistes, est tombe aujourd'hui en discrdit, et n'est gure
cultive que comme mtier par les fabricants de cachets. Seul reu en
loge, M. Louis Merley, de Saint-Etienne (Loire), g de vingt-huit ans
et demi, lve de MM. David et Galle, a obtenu sans contestation le
premier grand prix. Il avait  excuter en bas-relief _Ardon prcipit
dans la mer, reu par un dauphin et transport au cap Tnare_; puis il
devait rduire ce bas-relief en creux sur un coin d'acier, et copier sur
pierre fine un came antique. M. Merley s'est acquitt
consciencieusement de ces diffrents travaux, et il tait juste de
l'encourager dans une carrire  laquelle bien peu de jeunes gens
daignent se consacrer aujourd'hui.

Aux expositions partielles a succd, du 1er au 8 octobre, l'exposition
gnrale des grands prix et des envois de Rome. Cette anne, diffrentes
circonstances, les maladies, le mauvais vouloir, on des obstacles
imprvus, ont empch plusieurs pensionnaires d'accomplir leurs
obligations. Les travaux expdis sont en petit nombre et peu saillants;
l'oeuvre capitale, celle qui prime tous les autres envois par les
dimensions et l'importance du sujet, est le _Jrmie_, de M. Murat,
pensionnaire de cinquime anne. Le peintre, s'inspirant du chapitre 21
des _Lamentations_ du prophte, l'a reprsent au milieu des vieillards
et des jeunes filles de Jrusalem, gmissant sur le sort de la Ville
Sainte et des Hbreux captifs de l'tranger. La scne est claire par
les rayons d'un soleil couchant dont l'effet est rendu avec une
remarquable puissance de couleur. En louant, dans la composition de M.
Murat, l'arrangement des groupes et la grce de quelques figures de
femmes, nous lui reprocherons l'absence de caractre. Rien n'indique que
l'action soit en Jude, au temps de Nabuchodonosor; le prophte n'est
pas assez distinct de ceux qui l'entourent; son attitude exprime moins
l'inspiration que l'accablement. En lui donnant les rides et la barbe
blanche d'un vieillard, M. Murat n'a point song que Jrmie, qui,
destin  la prophtie des le sein de sa mre, commena ses prdications
sous le rgne de Josias, l'an 629 avant Jsus-Christ, tait jeune encore
 l'poque de la prise de Jrusalem par les Babyloniens, l'an 606 avant
notre re.

M. Pils, pensionnaire de quatrime anne, a envoy la copie d'une
fresque du clotre de l'Annunziata de Florence, _la Mort de saint
Philippe Benizzi_, par Andra del Sarto, et une petite esquisse, _les
Prisonniers athniens rcitant les tragdies d'Euripide_. La copie
reproduit fidlement une de ces peintures religieuses d'un sicle o la
forme tait sacrifie au sentiment. L'esquisse est peinte avec vigueur
et tmoigne d'une tude srieuse des dcorations grecques et trusques.

Nous avons de M. Hbert, pensionnaire de troisime anne, un passage
d'un ton chaud, et la Rverie. Deux femmes demi-nues sont assises sur
une terrasse; l'une, vue de dos, tient un narguilli; l'autre, vue de
profil, laisse chapper de ses mains une mandoline. Sur le second plan,
on aperoit les dmes et les minarets de Constantinople, et dans le
lointain l'azur limpide du Bosphore. M. Hbert, sans avoir jamais visit
l'Orient, en a devin, l'clatante lumire; ses tons ont une vigueur qui
n'exclut point la transparence, mais ses figures sont dpourvues de
model; et puis est-ce l un sujet assez srieux? est-ce pour arriver 
peindre dus vignettes sur une grande chelle qu'on envoie les lves
voquer les souvenirs de la Ville ternelle, et ne doit-on pas laisser
les odalisques  ceux qui fabriquent des lithographies  l'usage des
boudoirs parisiens?

[Illustration: La Mort d'paminondas, premier Grand-Prix de Sculpture
par m. Marchal.]

M. Brisset, pensionnaire de deuxime anne, voulant peindre une
acadmie, a pris pour prtexte _le Fils de Priam, tu par Achille au
sige de Troie_. M. Lebouy a reprsent un jeune berger, un pasteur de
Virgile courtisant une jeune bergre, et lui rptant ces vers d'Andr
Chnier:

        Ma belle Pammyrhis, il faut bien que tu m'aimes;
        Nous avons mmes yeux; nos ges sont les mmes.

L'inexprience d'un pensionnaire de premire anne est sensible dans
cette peinture qui a toutefois le charme d'une simplicit nave.

M. Lanoue, paysagiste de premire anne, a bizarrement implant une
scne du _Nouveau Testament_ dans un site des tats romains. Aprs avoir
retrac une _Vue de la route d'Albano  Striccia_, il y a plac les
_Saintes femmes au tombeau de Notre-Seigneur_ comme si de lourds massifs
d'arbres europens, et une grotte creuse dans les flancs d'un verdoyant
coteau, pouvaient reprsenter les pres rochers et la vgtation brle
du Golgotha.

[Illustration: Oedipe s'en allant de Thbes, premier Grand-Prix de
Peinture, par M. Damery.]

L'envoi de sculpture ne se compose que de trois morceaux: _l'Empereur
Commode aux jeux du Cirque_, bauche sans consquence de Ml. Vilain
(pensionnaire de quatrime anne); une copie en marbre du _Mars_ de la
villa Ludovisi, par M. Godde, lve de premire anne, et _Oreste
poursuivi par les Furies_, statue en marbre par M. Chambard, lve de
cinquime anne. Cette grande figure en pied n'est pas plus un Oreste
que n'importe quel autre personnage en garde contre un invisible ennemi,
mais elle a des muscles bien excuts.

M. Vathier, lve de troisime anne, graveur en mdaille, n'a pas eu le
temps d'achever sa _mdaille commmorative des secours apports aux
victimes des inondations qui ont ravag la France en 1840_. Les parties
termines font augurer favorablement de l'oeuvre complte. Le bas-relief
du mme pensionnaire, _la Douleur pleurant sur la terre_, manque
compltement de model.

[Illustration: Ardon sauv par un Dauphin premier Grand-Prix de Gravure
en mdaille par M. Merley.]

Les graveurs en mdaille que le gouvernement franais entretient  Rome
nous envoient de la sculpture en guise de mdailles; de mme les
graveurs ne nous donnent presque jamais de gravures; ils se bornent 
copier  l'aquarelle des tableaux des diffrents matres. C'est ce
qu'ont fait cette anne, avec beaucoup de soin et de talent, MM.
Saint-Eve et Pollet, M. Saint-Eve, lve de deuxime anne, a reproduit
la _Madone_ d'Andra del Sarto, et le portrait de ce matre par
lui-mme, tableaux tirs de la galerie _dei Uffizzi_ de Florence. M.
Pollet, pensionnaire de quatrime anne, a expos de charmantes copies
d'aprs Raphal, Titien, Lonard de Vinci et Andra del Sarto. Nous
signalerons surtout le _Joueur de Violon_ et la _Madona alla seggiola_,
d'aprs les originaux de Raphal, qui sont, l'un dans La galerie Pitti
de Florence, l'autre dans le palais Sciarra de Rome.

Deux architectes seulement ont satisfait  leurs engagements envers
l'Acadmie des Beaux-Arts. M. Picard, lve de premire anne, a trouv
une excuse trop lgitime dans une grave indisposition; M. Ballo, de
deuxime anne, n'a pu obtenir  temps l'autorisation de pntrer dans
un couvent de femmes o sont encloses les ruines qu'il se propose
d'tudier. M. Lefuel, de troisime anne, n'a termin que quinze dessins
sur vingt qu'il avait promis de livrer. Ces lavis, excuts avec soin,
reprsentent des portions de l'arc de Septime Svre, des temples de la
Concorde et de Jupiter Tonnant, du portique des douze grands dieux et du
Tabularum, difice antrieur aux empereurs, o se gardaient les actes
public; et les senatus-consultes, gravs sur des tables de bronze. M.
Guenepin, de cinquime anne, a prsent,  titre de projet d'_Htel des
Invalides de la marine_, un entassement confus de toitures, de dmes, et
de pavillons. L'Acadmie attendait du mme artiste une _restauration des
thermes de Titus_; mais ce travail, commenc depuis deux ans, ncessite
des fouilles considrables qu'il a t impossible d'achever.

L'Acadmie des Beaux-Arts n'a pas cru devoir accorder cette anne le
premier grand prix de composition musicale.

Un second prix seulement a t dcern  M. Henri-Louis-Charles
Duvernoy, lve de M. Halvy.

Sa cantate a t excute par mademoiselle Lavoye. MM. Alexis Dupont et
Bouch, soutenus par un excellent orchestre, que dirigeait M. Battu,
lieutenant en premier de M. Habeneck  l'Opra. Ce morceau a paru
gnralement d'une longueur dmesure. Le jeune auteur n'avait pas sans
doute rpandu sur son oeuvre assez de varit.

Son instrumentation est en gnral bien traite; il est bon harmoniste.
Comment un lve de M. Halvy ne le serait-il pas? Comme mlodiste, il
est beaucoup plus faible, et ses tudes, selon nous, doivent tendre
dsormais  lui faire acqurir ce qui lui manque sous ce rapport.

La composition instrumentale de M. Gounod, pensionnaire de Rome, qui a
servi d'ouverture  la sance, est assez bien faite; mais ne peut-on pas
lui adresser le mme reproche qu' la cantate de M. Duvernoy?

La partie la plus longue et la plus intressante de cette sance
solennelle a t la lecture de la _Notice historique sur la Vie et les
Ouvrages de Chrubini_. Ce travail assez long, mais fait avec soin,
crit d'un excellent style, plein d'aperus ingnieux, et o brillent 
et l de spirituelles saillies, a constamment tenu l'auditoire en
haleine, et des applaudissements unanimes ont plus d'une fois interrompu
l'orateur.

[Illustration: Envois de Rome--Le Joueur de Violon, _fac simil_ du
dessin de M. Pellet d'aprs Raphal.]

[Illustration: Envois de Rome.--Les Lamentations de Jrmie, tableau de
M. Murat.]

Il serait superflu de suivre M. Raoul Rochette dans tous les dtails de
cette biographie. Tous les faits qu'il raconte sont connus depuis
longtemps. Quant  l'apprciation  laquelle il se livre des travaux de
Chrubini, nous ne saurions la prendre au srieux. O la critique n'est
pas permise, de Figaro, il n'y a point d'loge flatteur. M. Raoul
Rochette ne critiquant rien,--et l'on comprend que le lieu, la
circonstance et sa position officielle le lui aient dfendu,--ses loges
ne sont gure  discuter. Nous ne reprocherons donc pas  M. le
secrtaire perptuel d'avoir vant la _grce_ et le _charme_ des
mlodies de Chrubini, et de lui avoir bravement fait honneur de toutes
les inventions de Gluck, d'Haydn et de Mozart. Mais n'est-ce pas pousser
un peu loin l'hyperbole acadmique que d'avoir reprsent Napolon et
Chrubini comme deux adversaires, deux ennemis, dont l'un fut
perscuteur et l'autre victime. Quel mal Napolon a-t-il jamais fait 
Chrubini? l'a-t-il jamais entrav dans sa marche? a-t-il empch qu'on
jout ses opras? Pas le moins du monde. Il ne lui a point accord de
faveurs; mais  quel titre lui en aurait-il d? A ne consulter que son
sentiment personnel, la musique de Chrubini l'ennuyait;  consulter le
sentiment public, les opras de Chrubini tombaient presque toujours.
Pouvait-il deviner que l'auteur de _Dmaphon_ et de _l'Htellerie
portugaise_ ferait sous la Restauration de magnifiques _motets_ et des
messes sublimes? Chrubini, malgr un talent immense, que nous ne
songeons pas  contester, a jou pendant la moiti de sa vie le rle de
grand homme _incompris_, et il y avait pour cela d'excellentes raisons
que nous dirions  toute autre occasion qu' celle de son oraison
funbre.

[Illustration: Envois de Rome.--Oreste poursuivi par les Furies, statue
en marbre par M. Chambard.]



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS.

Un Journal amricain.--Intrieur d'une Pension bourgeoise.

(Suite.--Voir t. II, p. 26 et 58.)

[Illustration: Intrieur du bureau de _Rowdy_, journal amricain.]

M. Jefferson Brick, ici prsent, monsieur, dit le colonel en
remplissant son verre et celui de Martin, et passant la bouteille  son
collaborateur, va nous donner, au lieu d'un _toast_ de la vieille
Europe, un _sentiment_ de la jeune civilisation.

--Puisque vous en appelez  moi, s'cria le foudre de guerre, je
rpondrai. Buvons au Rowdy et  tous ses frres de la Presse, puits de
Vrit, dont l'onde noire (dlicate allusion  l'encre d'imprimerie) est
cependant assez transparente pour rflchir brillantes les glorieuses
destines de mon immortelle patrie!

--coutez! coutez! s'cria le colonel. Vit-on jamais style plus riche
en mtaphores, plus fleuri?

--Non, en vrit, dit Martin.

--Voil le _Rowdy_ du jour, monsieur, reprit l'diteur amricain, lui
tendant le journal. Lisez-le! vous y verrez Jefferson Brick  son poste,
 l'avant-garde de la civilisation humaine, de l'incorruptibilit
morale.

Le colonel s'tait de nouveau hiss sur la table, et de ce poste avanc,
lui et son collaborateur vidrent  l'envi plusieurs verres de
champagne, regardant Martin lire le journal, puis changeant l'un avec
l'autre des regards significatifs. Ils achevaient leur seconde
bouteille, lorsque Martin termina la dernire colonne.

Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda l'diteur.

--Mais c'est d'une personnalit qui passe les bornes, rpliqua Martin.

Le colonel parut singulirement flatt de cette remarque et dit qu'il
esprait n'avoir jamais mnag personne.

Nous sommes indpendants ici, monsieur, ajouta M. Jefferson, libres de,
faire et de dire tout ce qu'il nous plat.

--En revanche,  en juger par ce spcimen, reprit Martin, vous avez ici
nombre de gens qui, loin d'tre indpendants, font le contraire de tout
ce qu'il leur plairait.

--Qu'importe! il faut bien qu'ils cdent aux institutions de la
toute-puissante Institutrice des Masses. Ils bronchent parfois; mais,
tout compt, nous maintenons le grappin, et notre empire sur la vie
publique et prive des citoyens est aussi absolu que celui....

--Du blanc sur le ngre, suggra M. Brick.

--Po-si-tivement, ajouta le colonel.

--Oserais-je vous demander, dit Martin, non sans hsiter un peu (un
passage de votre journal provoque ma question), oserais-je vous demander
si l'institutrice des Masses ne se permet pas quelquefois..... en
vrit, je ne sais comment nommer poliment la chose..... bref,
n'aurait-elle pas recours aux falsifications, aux faux? Par exemple,
poursuivit-il, trouvant un encouragement dans l'aisance et le calme de
ses auditeurs, ne lui arrive-t-il pas de publier de fausses lettres,
avec l'attestation solennelle qu'elles ont t rcemment crites par des
hommes vivants?

--Oui, monsieur, rpliqua le colonel, cela se fait.

--Et ce public clair, les Masses, que font-elles? demanda Martin.

--Elles achtent, rpliqua le colonel riant aux clats, tandis qu'un
sourire approbateur passait sur la figure de M. Jefferson.

--Oui, vraiment, elles achtent, lisent, et par centaine de mille
exemplaires, continua l'diteur; nous sommes de russ gaillards, nous
autres, et nous savons apprcier la finesse.

--Est-ce que, par hasard, en Amrique, fin serait le synonyme de fourbe?
demanda Martin.

--Et quand cela serait? dit le colonel; les termes varient avec les
points de vue. Vous ne pouvez mettre la main au plat dans votre vieille
Europe; nous le pouvons, nous.

--Et vous le faites, pensa Martin, sans la moindre crmonie.

--D'ailleurs, reprit le colonel en se penchant en et faisant rouler la
troisime bouteille vide dans un coin prs de ses sieurs, laissant de
ct les vocabulaires, je prsume que l'art de forger des lellres n'est
pas de notre cration.

--Je n'ai rien dit de pareil.

--Non plus que nous n'avons invent toutes les autres espces de ruses.

--Invent! non, je ne dis pas.

--Eh bien! puisque tout cela nous vient de la vieille Europe, que la
vieille Europe en rponde, et brisons l-dessus. Maintenant, si vous
voulez bien prendre les devants avec M. Jefferson, je fermerai la
porte.

Martin suivit le collaborateur charg du dpartement de la guerre, qui
le prcdait majestueusement dans l'escalier tortueux. Le colonel vint
ensuite, et tous trois cheminrent ensemble, l'Anglais entretenant 
part lui quelques doutes, et se demandant si sa propre dignit
n'exigeait pas qu'il administrt quelques coups de pied au colonel, pour
punir ce drle d'avoir os l'aborder, ou s'il entrait dans les choses
possibles que cet homme et son journal fussent au nombre des appuis
srieux de cette terre rgnre.

Du reste, il tait vident que le colonel, heureux et fier de la
position qu'il s'tait faite et de sa profonde intelligence des
sympathies populaires, se souciait fort peu de ce que Martin ou tout
autre penserait de lui. Ses denres, follement pices pour la vente, se
vendaient bien. Ses milliers de lecteurs ne pouvaient pas plus lui
reprocher leur got pour cette littrature fangeuse qu'un gourmand ne
peut rendre son cuisinier responsable de ses apptits brutaux.

Apprendre qu'un homme de sa trempe n'aurait pu se pavaner ainsi en
sret dans les rues d'aucune ville de l'Europe, eut t pour le colonel
un triomphe. Il eut dduit de cette assurance la parfaite harmonie de
ses travaux avec le got du jour, s'admirant lui-mme comme un des types
nationaux de l'indpendance amricaine.

Ils firent plus d'un mille dans une belle et large rue, appele
_Broadway_ qui, au dire de M. Jefferson, donnait les trivires au
monde entier. Tournant enfin dans une des nombreuses rues de traverse,
ils s'arrtrent devant une maison de mesquine apparence. Un petit
perron conduisait  une petite porte verte, et de chaque ct la rampe
tait orne de petits ornements blancs et lisses, pareils  une pomme de
pin ptrifie. Sur une petite plaque oblongue de mme mtal on lisait le
nom de Pawkins grav au-dessus du marteau. Quatre cochons errants
contemplaient les passants du haut de l'estrade.

Le colonel frappa  la porte de l'air d'un homme qui rentre chez lui:
une servante irlandaise mit le nez  la fentre la plus haute pour
_reconnatre_, et pendant son voyage du premier au rez-de-chausse, les
cochons se recrutrent de deux ou trois amis de la rue voisine, et se
couchrent de compagnie dans le ruisseau.

Le major y est-il? demanda le colonel en entrant.

--Lequel, monsieur?... Le matre? rpliqua la servante avec une
hsitation qui prouvait que les majors taient en _majorit_ dans la
maison.

--Le matre? dit le colonel Diver, s'arrtant tout court et se
retournant vers son collaborateur du dpartement de la guerre.

--O fltrissantes institutions que l'empire britannique! dit Jefferson
Brick. Matre!

--Qu'y a-t-il d'tonnant dans ce mot? demanda Martin.

--De l'entendre prononcer ici, monsieur, sur la terre de la libert! dit
Jefferson Brick. J'espre qu'il n'y sortira jamais que de la bouche de
quelque crature avilie, quelque _aide-mnage_, aussi novice aux
bienfaits de notre forme de gouvernement que l'aide que voil. Il n'est
point de matre ici.

--Tous sont propritaires alors? reprit Martin.

M. Jefferson Brick s'abstenant de rpondre, marcha sur les traces du
_Rowdy_ incarn. Ainsi fit Martin, se disant  part lui, tout le long de
la route, que le citoyen libre et indpendant qui peut condescendre 
reconnatre pour chefs de pareils hommes, se fait de la libert une
moins noble image que le serf russe qui, la nuit, rve d'elle sur le
four qui lui sert de lit.

Le colonel introduisit ses compagnons dans une arrire-salle du
rez-de-chausse, vaste, bien claire, mais des moins confortables.
Entre les quatre murs blancs s'tendait un misrable tapis: une table 
manger de dimensions dmesures rgnait d'un bout  l'autre, et
l'assortiment de chaises  fond de canne disperses  et l dissimulait
mal la nudit du lieu. A l'extrmit, du cette salle de festin se
trouvait un pole flanqu des deux cts d'un immense crachoir en
cuivre, et fait de trois petits tonneaux de fer superposs l'un 
l'autre au dessus d'un garde-cendre, et runis d'aprs le principe
d'union des jumeaux siamois. Devant le pole un gros homme, tendu dans
une _berceuse_, se balanait en avant et en arrire, s'amusant  cracher
tour  tour dans le crachoir de droite et dans celui de gauche. Un jeune
ngre, vtu d'une sale veste blanche, se htait d'aligner sur la table
deux longues files de couteaux et de fourchettes, dont l'uniformit
n'tait rompue de distance en distance que par des cruches pleines
d'eau. Le ngrillon voyageait pniblement de haut en bas, de long en
large, tirant et unissant de ses mains sales la nappe plus sale encore,
dont les plis et les taches rappelaient le djeuner. L'atmosphre, que
la chaleur du pole rendait suffocante, paissie encore par les vapeurs
nausabondes qui s'chappaient de la cuisine, et par les exhalaisons de
tabac flottant dans l'air, tait tout  fait intolrable pour un
tranger.

Le gros homme dans la berceuse tournait le dos  la porte; tout absorb
par son passe-temps intellectuel, il ne s'aperut, de l'arrive des
nouveaux venus que lorsque le colonel marcha droit au pole. Le major
Pawkins, car c'tait lui, leva la tte, et dit de l'air las et endormi
d'un homme qui aurait veill toute la nuit, air que Martin avait dj
remarqu dans le colonel et dans M. Jefferson Brick:

Eh bien! colonel?

--Voil un gentilhomme frachement dbarqu d'Angleterre, major, qui est
dispos  se caser ici si les _ddommagements_  offrir pour le logement
et la table lui conviennent.

--Fort aise de vous voir, monsieur, rpliqua le major, changeant une
poigne de main avec Martin, sans qu'un muscle de son visage remut;
vous vous trouvez bien, j'espre?

--On ne peut mieux, dit Martin.

--De votre vie vous n'avez, chance de vous trouver aussi bien que dans
notre pays, reprit le major. Vous y verrez du moins briller le soleil.

--Je crois me rappeler l'avoir vu briller parfois en Angleterre, dit
Martin avec un sourire.

--Je ne le crois pas, rpliqua le major avec une indiffrence stoque,
il est vrai, mais d'un ton premptoire qui n'admettait pas le doute.
Ayant ainsi tranch la question, il mit son chapeau un peu de ct pour
se gratter plus commodment la tte, et salua M. Jefferson Brick d'un
air assoupi.

Le major Pawkins, originaire de la Pensylvanie, se distinguait par la
grosseur de son crne et le vaste dveloppement de son front jaune,
avantages qui lui valaient dans les cabarets, cafs et autres lieux de
rendez-vous le renom d'une immense sagacit. Il avait l'oeil terne,
s'exprimait avec lenteur et lourdeur, et tait de ces gens qui,
mentalement parlant, tiennent de la baleine et prennent autant de place
et de temps pour se retourner. Mais en trafiquant de son mince capital
de sagesse, il avait pour principe invariable de mettre en montre le
tout et au del, ce qui contribuait puissamment  lui valoir
l'admiration de la foule, sans en excepter mme celle de M. Jefferson
Brick, qui murmura  l'oreille de Martin:

Un des hommes les plus remarquables de notre patrie, monsieur!

L'exposition perptuelle de tout ce qu'il avait de sagesse  vendre ou
 louer, ne constituait pas le seul titre du major  la sympathie de ses
compatriotes. C'tait de plus un politique consomm. Le premier article
de son credo, en tout ce qui touchait  la bonne foi publique, 
l'intgrit,  la probit nationale, pouvait se rsumer ainsi;
Passez-moi un bon trait de plume sur tout cela, et recommenons de plus
belle. Cet axiome en avait fait un patriote. En affaires commerciales,
c'tait un hardi spculateur. A parler net, il avait un gnie de premier
ordre pour duper son monde. Personne n'tait plus habile  fonder une
banque,  ngocier un emprunt,  former une compagnie de dfrichement,
inoculant la ruine, la peste et la mort  des centaines de familles.
Aussi passait-il pour entendre admirablement les affaires. Il pouvait
discuter, douze heures durant, des intrts de la nation avec la plus
imperturbable monotonie, chiquant tout le temps plus de tabac, fumant
plus de cigares, buvant plus de rhum, de julep  la menthe et de vin
qu'aucun autre membre de son club: ce qui lui avait valu le renom
d'orateur et d'homme populaire. En un mot, le major, devenu un
personnage important, pouvait d'un moment  l'autre tre port par le
flot populaire  la dputation de l'tat de New-York, et plus tard,
peut-tre, au congrs,  Washington mme. Mais comme la prosprit
particulire d'un homme n'est pas toujours au niveau de son dvouement
patriotique, et comme les transactions frauduleuses ont des hauts et des
bas, le major s'clipsait parfois derrire un nuage. De l venait que
madame Pawkins tenait pour l'instant une pension bourgeoise, tandis que
son hroque poux mangeait, dormait, se berait et cloquait, par
manire de passe-temps.

Vous tes venu visiter notre pays, monsieur, dans une saison o le
commerce est aux abois dit le major.

--A l'poque d'une crise tout  fait alarmante, reprit le colonel.

--Lors d'une stagnation sans prcdent, ajouta M. Jefferson Brick.

--Je suis fch d'apprendre que les choses aillent si mal, rpliqua
Martin. Cela ne durera pas, j'espre.

Martin tait encore assez peu au fait des usages de l'Amrique, sinon il
aurait su qu' en croire chaque citoyen, chaque individu, le pays est
toujours dans un tat de crise, toujours rduit aux abois, toujours
dfaillant, quoique les mmes gens, en corps, soient prts  jurer sur
l'vangile,  toute heure de jour ou de nuit, que sur la face du globe
il n'est pas une contre plus prospre, un pays plus florissant.

J'espre que cela ne durera pas, rpta Martin.

--Il faudra bien marcher d'une faon ou de l'autre, reprit le major, et
nous nous en tirerons, aprs tout.

--Le sol de notre patrie est lastique, dit l'diteur du _Rowdy_.

--Nous sommes le jeune lion, ajouta M. Jefferson Brick.

--Nous avons en nous-mmes des principes de vie et de force, fit
observer le major. Si nous prenions un petit-verre d'absinthe avant
dner, colonel; qu'en dites-vous?

Le colonel ne demandait pas mieux, et le major proposa de se runir au
cabaret voisin. Il renvoya Martin  madame Pawkins pour qu'il eut 
s'entendre avec elle des ddommagements  offrir pour la table et le
logis, le prvenant qu'il aurait bientt le plaisir de voir cette dame
au dner, car on le servait  deux heures, et les trois quarts taient
sonns. Se rappelant alors qu'il n'y avait pas de temps  perdre pour se
rconforter par le petit-verre d'amer, il sortit, laissant aux autres la
libert de le suivre.

Quand le major, se levant de sa berceuse, dplaa, par ce mouvement, une
certaine masse d'air, toutes les odeurs qui se combattaient furent
absorbes dans une immense exhalaison de tabac. Martin s'y droba au
plus vite, et regardant cheminer son hte dans sa majestueuse corpulence
et son apathique lenteur, il ne put s'empcher de le comparer  quelque
gigantesque plante parasite croissant sur le sol vierge de la rpublique,
pour s'engraisser  ses dpens.

Ils rencontrrent d'autres vgtaux de la mme famille au cabaret
voisin, entre autres un gentilhomme prt  partir pour un voyage
d'affaires, d'environ six mois, dans l'Ouest: il ne parlait que de
millions, de dfrichements, de villes  fonder, et avait pour tout
bagage un chapeau de toile cire et une petite valise de cuir
jaune-ple, comme celle de certain voyageur qui avait fait la traverse
de l'Atlantique dans le _Screw_.

Ils revenaient  pas compts, Martin donnant le bras  M. Jefferson, et
le colonel et le major marchant cte  cte, lorsqu' cinquante pas de
la maison ils entendirent le son bruyant d'une grosse cloche. Aussitt
le colonel et le major s'lancrent en avant, franchirent les marches,
enjambrent le perron, et poussant la porte entrebille, se
prcipitrent dans l'intrieur comme deux chapps de l'hpital des
fous. De son ct, M. Jefferson Brick, dgageant rapidement son bras de
celui de Martin, prit son lan dans la mme direction et disparut.

Mon Dieu! pensa Martin, le feu est au logis!... c'est srement le
tocsin!

Mais il ne voyait ni feu ni flamme, rien qui annont un incendie. Comme
il glissait sur le pav boueux, trois autres personnages courant 
toutes jambes dbusqurent d'une rue voisine, l'anxit et l'agitation
peintes sur le visage, se coudoyrent le long des marches, luttrent un
moment  qui aurait le pas sur l'autre, puis se jetrent dans la maison,
ne formant plus qu'un amas confus de jambes et de bras. Dans l'anxit
du doute, Martin se mit  courir  son tour: mais il fui dpass et
presque renvers par deux survenants qui semblaient avoir perdu la tte,
tant leur exaltation tait grande.

Qu'y a-t-il?--O est-ce? s'cria Martin hors d'haleine, s'adressant au
ngre qu'il trouva dans le vestibule..

--Par la! dans la salle  manger, monsieur; mais vous pas prend'peur; le
colonel avoir gard une place  vous, tout contre lui.

--Un place! s'cria Martin.

--Oui, pour le dner, monsieur!

Martin le regarda d'un air effar, puis partit d'un grand clat de rire;
sur quoi le ngre autant par bonne humeur naturelle que dans le dsir de
lui tre agrable, rit aussi jusqu' ce que ses dents blanches
brillassent, au milieu de sa face noire, comme un sillon lumineux.

Sur ma foi, tu es de beaucoup le plus sociable camarade que j'aie
rencontr ici, dit Martin, lui donnant une tape amicale sur le dos, et
tu m'ouvres mieux l'apptit que tous les amers du monde!

Il fit alors son entre dans le salon et se glissa discrtement sur la
chaise que le colonel (qui avait dj plus d' moiti dn) gardait pour
lui, ayant pris la sage prcaution de la coucher le dos contre la table.




MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.



CHAPITRE: XI.

LA PRISONNIRE.

ET Marguerite?

Heureux de ce monde, si ce rcit tout entier n'est pas fait pour vous,
ce chapitre, qui ne roule que sur des souffrances solitaires, vous
convient encore moins, et vous ne sauriez le comprendre. Mais celui qui
souffre, celui qui a souffert, sauront m'entendre et compatiront aux
malheurs de Marguerite.

Nul peut-tre parmi mes lecteurs (car je ne puis esprer que ces pages
dpassent de beaucoup l'enceinte de Milan), nul d'entre eux n'est pass
sur le pont de la porte Romaine sans jeter un coup d'oeil sur la maison
qu'on voit  droite et qui porte des bas-reliefs reprsentant la
rdification de Milan par ses allis lombards. Ces sculptures,
tmoignage de la grossiret d'excution qu'on apportait dans les
beaux-arts au douzime sicle, ornaient la porte de la muraille, btie
et perce de deux arches, prcisment au temps de la ligue lombarde. A
l'endroit o s'lve aujourd'hui la maison dont nous venons de parler.
Luchino avait lev une forteresse qui s'tendait fort au loin sur les
bords de la rue del Terragio et du fosse des remparts. A l'poque o les
vnements de notre histoire se passent, cette forteresse n'tait pas
encore termine, et il n'y avait d'achev qu'une tour trs-leve.

[Illustration.]

[Illustration.]

Ce fut dans les tages suprieurs de cette tour qu'on enferma
Marguerite. La chambre qu'on lui avait destine n'avait rien de cette
sordide salet qui est un premier chtiment inflig par ce qu'on nomme
la justice  l'homme qui n'a point encore t jug coupable. Une petite
fentre lui permettait de voir  travers les barreaux de fer le fate
des maisons de la ville. Elle s'apercevait encore de la vie qui
s'agitait autour d'elle; elle entendait encore les cloches, les
cavalcades, le fracas des ateliers; elle voyait le ciel, le soleil, la
verdure. Faibles ddommagements pour un coeur qui avait tout perdu,
ddommagements toutefois aux yeux de celui qui en connat le prix
immense, lorsque les raffinements de la cruaut lui ont prouv tout ce
qu'il y a d'intolrable  en tre priv.

[Illustration.]

[Illustration.]

Elle tait donc l solitaire, arrache  toutes les habitudes de sa vie,
 la libert de ses occupations et de ses loisirs. Il lui fallait
demeurer sous la puissance de gens inconnus, dont elle n'entendait
jamais une parole de compassion, dont elle n'avait jamais reu un regard
pitoyable; l, chaque bruit est une main glaciale qui lui serre le
coeur, chaque retentissement des verrous un coup de poignard!

[Illustration.]

Et pourquoi ce supplice? Une profonde obscurit lui voile toute chose.
Et que sont devenus tous ceux qui lui sont chers? Ah! les larmes qui
n'avaient point coul lorsqu'elle ne contemplait que ses propres
malheurs, ds qu'elle reportait sa pense sur son fils et sur son poux,
s'chappaient  torrents de ses yeux dsols. Frmissante, elle cachait
sa tte dans ses mains et se prcipitait  genoux en poussant des cris
de dsespoir. Puis, c'tait une alternative de calme et de dlire,
d'esprances et de douleurs, de rflexions courageuses et d'abattement
profond, rves heureux ou terribles, qui, au cliquetis des chanes ou au
grincement des clefs, s'vanouissaient, pour rappeler l'infortune au
sentiment de la sombre ralit.

Pendant que Marguerite tait ainsi abandonne  ses souffrances, Luchino
dit un jour, en souriant, au bouffon, son compagnon insparable:

Eh! Grillincervello, te souvient-il de la belle dame que je te montrai
nagure sur la terrasse  la _Balla_, et que tu me dis ...

--Que ce n'tait pas avoine pour tes dents, rpondit le fcheux.

--Sais-tu o elle est? reprit le prince.

--En cage, je le sais.

--Donc?

--Hum! prenez garde, rpliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu
prmatur. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand
morceau qui me faisait venir l'eau  la bouche, et pour cela pouvais-je
y mettre la dent? C'tait beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur.

Luchino sourit et ajouta: Va, bouffon, et dis au gelier que je le
mande en ma prsence.

Alors l'tiquette tait moins raffine qu'elle ne l'a t depuis; aussi
bien que l'astrologue et le fou, le gelier et le bourreau faisaient
partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'tonner de voir s'tablir
des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de
Milan.

[Illustration.]

Le gelier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, tait un
grand bent, long, large, flasque,  la peau toute tachete; ses yeux
louches taient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils
rudes; ses cheveux roux s'parpillaient sur son front et formaient comme
un cadre singulier  la petite partie de ses traits que ne cachait point
une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie tait  donner des
nauses et  faire peur. Il tait ne dans le Bergamasque, mais las de
travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs des
_giorgi_, et prit part  leurs dvastations. Mais comme il n'tait pas
assez courageux pour bien russir dans ce mtier de bandit, il ne tarda
pas  tomber entre les mains du capitaine de justice.

Un autre et t pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dnona si
bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades,
que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rbarbatif et
cette me plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le
nomma gardien de la tour de la porte Romaine.

Lche avec ses suprieurs, intraitable  l'gard de ses subordonns, il
ne fut point dsarm par la douceur inaltrable de Marguerite, et se
plut  lui faire subir ces mille petits supplices, ces tortures
journalires qui aggravent si lourdement les grandes infortunes.

Pour en donner un exemple, je raconterai, sans avoir gard  la dignit
de l'histoire, cette minutieuse circonstance. Un jour (c'tait dans les
jours de mai), Lasagnone entra dans la prison avec une belle rose 
l'oreille. Une fleur, ce frais coloris, ce rougissant clat, veillrent
mille tendres ides dans l'me de Marguerite. Saisie d'un innocent dsir
et montrant la rose avec une douce motion: Donnez-la-moi, dit-elle au
gelier.

--Ah! oui! elle vous plat, rpondit le butor. Il prit la rose entre
ses doigts, la respira lourdement, fit semblant de l'offrir 
l'infortune, puis la retirant tout  coup, et l'effeuillant, il la jeta
par la fentre; puis, souriant comme d'une bonne plaisanterie, il s'en
alla.

Ce n'est rien sans doute. Mais le coup porta cependant; Marguerite se
souvint de cette grossiret, et lorsqu'elle put s'pancher avec un
confident, elle la rappela plutt que cent autres injures.

Grillincervello introduisit Macaruffo dans l'appartement du prince, de
prfrence  tous ceux qui attendaient le bon plaisir de son audience,
et faisant sonner ses sonnettes, il imitait malignement le bruit des
clefs qui rsonnaient  chaque pas de Macaruffo. Et comme celui-ci, le
bret en main, se rapetissait dans un coin de la porte, faisait de
grands saluts en tirant de grandes jambes, le bouffon lui disait en lui
donnant des coups: Prends donc garde, grossier manant, de ne pas
dchirer le tapis: il vient de Damas, et tu me le paierais avec un
morceau aussi large de ta peau.

[Illustration.]

Luchino lui demanda des nouvelles de Marguerite et ce qu'elle disait de
lui. Le gelier s'puisa en rvrences, en seigneuries, en srnissimes,
et ne sut que rpondre, parce qu'il ne pouvait deviner sur l'impassible
visage du prince s'il fallait que Marguerite et dit du mal ou du bien
ou n'et rien dit de son seigneur. Enfin, Luchino dit au gelier:
Dornavant, que son sort soit adouci. Tu viendras chaque jour  midi
chercher un plat de ma table pour le lui porter, et tu lui diras que le
prince se souvient d'elle.

Grillincervello montrant le gelier  Luchino, lui dit: Lasagnone
mriterait son nom de Lourdaud au superlatif, s'il ne se rendait la
gorge plus onctueuse avec ce plat, et s'il ne vous donnait  entendre
que la dame en devient plus grasse et qu'elle vous en rend grand merci.

--Il pourrait se faire, rpondit Visconti avec un grand clat du rire,
il pourrait se faire que ce plat lui fit le mme profit que le livre de
l'autre jour  celui qui le mangea.

Il faut savoir que la veille on avait pris un malheureux qui avait eu
l'impardonnable audace de tuer un levraut. Le prince avait froidement
dcrt que le dlinquant mangerait la bte toute crue, avec les os et
la peau tout entire. La sentence fut excute, et il en mourut.

Grillincervello comprit l'allusion, et s'criant: Dieu garde les chiens
de pareils morceaux! il congdia Macaruffo avec, un coup de pied.
Celui-ci souhaitait entre ses dents que le djeuner de ce bouffon bavard
ft empoisonn, parce qu'il avait vent ses desseins sur les plats et
la cuisine princire.

[Illustration:]



CHAPITRE XII.

LES MALHEURS S'AGGRAVENT


IL arriva que le jour suivant,  l'heure o Lasagnone avait coutume
d'apporter  Marguerite un pain, une cuelle de soupe et un broc d'eau
frache, il parut devant elle avec un visage plus agrable et semblable
 un ours faisant des crmonie... C'tait pour obir  celui qui aurait
galement obtenu son obissance s'il lui et dit: Laisse-la mourir de
faim. Lorsqu'il eut dpos par terre le vase d'eau et arrang, la
portion congrue, comme quelqu'un qui veut mettre en got d'une chose
inattendue, il disait: Qu'y a-t-il aprs? Qu'y a-t-il de friand pout
votre seigneurie? Puis tout doucement, j'allais dire avec dvotion, il
allait relevant les plis d'une serviette, et on vit apparatre un ragot
fumant. Il aspira l'odeur avec ses narines, comme un limier qui flaire
le gite dans la fort, et, mettant la main sur son coeur, il s'cria:
Oh! que c'est bon! Puis il mit le plat devant l'infortune, qui,  ces
grces si insolites et si grotesques,  cette voix si trangement
adoucie, si disgracieusement courtoise, ne rpondait que par un
mlancolique sourire. Ceci, ajouta-t-il, est envoy  votre seigneurie
par l'illustrissime seigneur Luchino, notre matre et le matre de tout
Milan; il dit qu'il lui en enverra tous les jours, qu'il veut qu'elle
soit traite  l'gal de lui-mme, et il a dit qu'il se souvenait de
votre seigneurie.

[Illustration.]

Cette amlioration dans la conduite de son oppresseur fut loin
d'apporter quelque consolation  Marguerite. Elle sentit que ces
procds cachaient un pige, et elle, vit s'ouvrir devant son
imagination toute une srie de souffrances nouvelles et d'autres
martyres. levant donc au ciel un regard plein de larmes, elle laissa
involontairement chapper ces mots de sa poitrine: Seigneur, je me
recommande  vous!

Puis se retournant vers Macaruffo et repoussant doucement le plat qu'il
lui prsentait: Non, dit-elle, non; ces mets dlicats ne s'accordent
point avec ma position. Ce pain et cette soupe suffisent  soutenir ma
vie. Trouvez, de grce, un pauvre, quelque infirme que vous saurez, le
plus ncessiteux, donnez-lui ce plat, et recommandez-lui de prier pour
moi.

--Comment, vous n'en voulez pas? s'cria Lasagnone stupfait, et dj
transport de l'espoir d'en faire son profit; mais sentez, sentez, donc!
c'est un parfum! c'est un pt de becligues engraisss, c'est tout lard.
Ah! c'est bon! un morceau  faire revenir un mort.

--Tant mieux, rpliquai! Marguerite; le pauvre le mangera avec plus de
plaisir.

--Mai ... ai ... ais, reprit Lasagnone d'un air srieux et contrit, le
seigneur prince a ordonn de vous le donner  vous,  vous-mme, ou
qu'il m'arriverait des malheurs. Il m'a fait une menace ... que le
Seigneur veuille m'en garder!

--Le prince ne le saura pas. J'accepte; c'est comme si je l'avais mang.
Et destinez le plat, je vrais prie,  l'usage que je vous ai dit.

--Donc, il faut le donnera un pauvre? poursuivit le gelier.

--Oui, et qu'il prie pour ceux qui souffrent, et aussi pour ceux qui
font souffrir.

[Illustration.]

--Un bon dner  votre seigneurie! s'cria Macaruffo, et tirant son
bret avec une reconnaissance inusite, il tira la porte aprs lui, et
s'en allait si content qu'il croyait rver. Il n'tait pas  la moiti
de l'escalier, qu'il s'assit en posant le plat sur ses genoux; il se mit
 l'engloutir avec avidit. Dans l'extase de sa gourmandise, il se
lamentait de la petite quantit de becligues contenue dans l'assiette;
lchant ses doigts, ses lvres, sa barbe, le plat, il enviait presque 
l'air environnant les manations qu'il lui avait ravies.

Le jour suivant, Luchino monta  cheval et vint  la prison. A son
arrive, le pont su baisse, les gardes crient, les gardes accourent, une
obsquiosit universelle, tout le monde s'apprte  obir  son moindre
signe; et tout cela, pourquoi? parce qu'il a le nom de matre.

[Illustration:]

Gonfl de tant d'hommages, ivre de l'obissance gnrale, de la commune
bassesse, il se retire dans un appartement qu'il s'tait prpar dans
cette tour comme un refuge contre la premire fureur d'un mouvement
populaire. Pendant qu'un page dtache son armure, il ordonne qu'on aille
chercher Marguerite. Luchino l'attendait sur un fauteuil  sculptures
dores. Ses yeux, pleins de vivacit, clairaient un visage d'une beaut
mle, et la maturit de l'ge avait grav d'une manire ineffaable les
rides d'abord creuses par la colre et l'orgueil. Une riche chevelure
descendait en anneaux de sa tte nue sur ses larges paules, et ses
regards fixs sur la porte exprimaient un mlange de honteux dsirs et
de vengeance satisfaite. Marguerite comparut devant lui dans un vtement
de couleur brune et modeste, mais qui, dans ses plis et son arrangement,
rvlait les habitudes lgantes de la femme gracieuse qui, en d'autres
temps, arrachait  ceux qui la voyaient un cri d'admiration. Depuis
lors, combien elle avait chang! Cependant, au milieu des ravages de la
douleur, sa beaut tait encore plus attrayante que ne l'et souhait
Marguerite, afin d'chapper aux criminels dsirs de son oppresseur.
Luchino salua courtoisement l'infortune et lui dit:

En quel tat je vous revois, madame!

--Dans l'tat, reprit Marguerite, o il a plu  votre srnit de me
rduire.

--Voil! s'cria Luchino, voil! Ds les premiers mots, une parole
hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaiss votre
orgueil? Pourquoi ne pas reconnatre plutt vos erreurs? pourquoi ne pas
dire: Je suis dans l'tat o m'ont entrane mes folies et celles
d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes,
les raisons qui m'ont rduit  renfermer dans ces murs une personne pour
laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection.

Elle rpondait: S'il est vrai,  prince, que vous m'aimez, pourquoi ne
pas vous rendre  ma prire, la premire et la dernire peut-tre que je
vous adresse? Sauvez mon poux! sauvez mon fils! Et se jetant aux pieds
de Luchino, elle lui embrassait les genoux et rptait avec toute
l'loquence d'une beaut innocente et malheureuse: Sauvez-les:

--Oui, rpondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen
de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je
vous les rends.

[Illustration.]

La crainte que les objets de son amour ne fussent dj victimes de
l'inimiti, de Luchino avait toujours tortur Marguerite. Je ne saurais
dire si c'tait avec rflexion qu'elle avait adress  Luchino cette
prire, pour dcouvrir la vrit; mais quand la rponse lui donna
l'assurance qu'ils taient vivants, elle laissa clater les transports
de sa joie, Quoi! s'cria-t-elle, ils vivent donc encore:  prince! 
monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule
coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur,
je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez  prier Dieu de
vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les
voir... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que
vous voudrez!

Mais Luchino, honteux d'avoir laiss deviner son secret et d'avoir donn
sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la
premire, et il ne tarda pas  lui apprendre que Pusterla et Venturino
n'taient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut
plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa
tendresse, elle recouvra toute sa fiert et triompha des tentatives du
tyran. Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'o peut
aller ma vengeance. Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de
cette pure srnit qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la
vertu chappe au pril, et rendant grce  Dieu, elle retourna dans sa
prison.

Grillincervello se prsenta sur les pas du prince, qui sortait de cette
entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le
railler sur sa dconvenue. Le moment tait mal choisi, l'orage clata
sur le bouffon, qui, prcipit du haut en bas de l'escalier de la
prison,  la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le
reste de sa vie.

Pour faire diversion  sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier
et s'occupa avec lui des affaire de la principaut.

Le chtelain de Robecco, dit le chancelier, donne avis qu'on a pris un
berger dans les bois de votre srnit, et qu'il y faonnait un pieu.

--Qu'on lui coupe les mains, rpondit Luchino.

Le secrtaire s'inclina et poursuivit: Dans le bourg d'Abbiate-Grasso,
o est la villa de votre magnificence, on a log un plerin venant de
Toscane, et quelques cas de peste se sont dclars.

--Qu'on brle l'auberge, le plerin, les htes et tout.

--Le conntable Sfolcada Melik crit de Lecco qu'un de ses soldats a
vol la bche d'un laboureur.

--Qu'on le pende  ct de la bche.

--C'est ce qu'on a fait, et on a pay la bche au manant. Mais celui-ci
est venu la nuit retirer son outil de la potence.

--Eh bien! qu'il soit aussi pendu  la mme potence, et la fourche entre
eux deux.

--Votre srnit sera obie. Voici une lettre de Ramengo de Casale. Il
vous crit de Pise qu'il est sur la piste de la proie que votre srnit
dsire prendre, et qu'il vous la livrera bientt.

--Ah, bien, trs-bien! trs  propos, vraiment! s'cria Luchino avec un
sourire de sauvage consolation.

--Il implore en outre de votre srnit l'impunit de tous dlits commis
par lui ou par son fils.

--Son fils? je ne lui en connais point.

--Il se rserve de le faire connatre  votre srnit.

--Bien, bien, oui! expdiez-lui le bref d'impunit la plus entire, la
plus absolue; mais qu'il soit prompt  me remettre entre les mains celui
qu'il sait. Allez. Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se
repatre du froce espoir de sa vengeance.

On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journe
retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva  sa table le surcrot
dont elle n'avait pas profit, mais on la jeta dans un cachot
souterrain, bien diffrent de la cellule qu'elle occupait au sommet de
la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il
s'tait un peu adouci depuis la pitance journalire dont il se
gratifiait aux dpens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir t
prive de ce qui n'tait un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa
vengeance. Cependant, prive du spectacle de la nature, prive du
soleil, du ciel, de la verdure, des mlancoliques splendeurs de la lune
au sein d'une belle nuit; prive de toutes les distractions que la vue
de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui
procurer, elle tait plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone,
approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se
repatre des plaintes de l'infortune, n'avait entendu que les litanies
qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flte qui rsonne dans le
lointain, et des prires  la Mre des affligs. Elle savait que son
fils et son mari jouissaient en libert des dlices de la lumire, et
son imagination calme se plaisait  les suivre partout o ils devaient
tre. Ces images, chrement caresses pendant l'oisivet de ses jours,
se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la
consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hlas! elle souffrait
encore; mais un rayon de paix avait illumin son me, et quelquefois
elle et paru joyeuse.

[Illustration.]

Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail
tait  fleur de terre dans une petite cour o passait une sentinelle.
De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle
frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on dlivrait, et elle se
rjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il
lui chappait quelquefois de dire: Au moins celui-l va mourir! Et ses
yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait:
puis, comme si l'ide de la mort, qui cause une si grande frayeur aux
heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient
pas ternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier trteau,
et l elle se rappelait les jours passs, les vertueuses joies, les
bienfaisances fleuries: elle pensait  ceux qu'elle aimait,  ses
esprances; quelquefois enfin elle rptait les chansons qu'elle avait
entendues ou rptes elle-mme, lorsque, jeune fille, elle tait
applique  son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au
printemps, cueillant des bouquets de primevres et des branches de
myrte. L't lui revenait aussi en pense, lorsque, dans une barque, le
long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles
d'une paisible brise, saluait les beauts de la nature et offrait au
Crateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'taient des cantilnes
d'amour, le plus souvent des airs mlancoliques, dont la triste harmonie
s'accordait mieux avec l'tat de son me. Une romance surtout lui allait
au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait
plusieurs fois accompagn Marguerite sur le luth pendant qu'elle la
chantait sur l'air qu'il avait aussi compos lui-mme. La voici;

                  AMLIE.

        Tu t'endors joyeuse, Amlie;
        Ton bien-aim revient enfin.
        Tu le verras ds l'aube amie
              Du lendemain.

        Le voici. Son casque splendide
        A fait plir plus d'un guerrier.
        Contre ton coeur son coeur avide
              Bat sous l'acier.

        O joie!  transport!  dlire!
        Comme pour fter le retour,
        Vous changez les pleurs en sourire,
              Baisers d'amour.

        Ah! c'est un songe, une chimre,
        Que lui crait un doux sommeil,
        Et qui s'enfuit, ombre phmre,
             A son rveil.

        Sanglant,  l'aurore nouvelle.
        Ils lui prsentent le cimier
        Dont elle orna, la jouvencelle,
             Son chevalier.

        Prs des rives de la patrie.
        Un tratre a conjur sa mort.
        Il tombe, et sa bouche fltrie
             T'appelle encor.

        Des beaux palais de l'autre vie,
        Esprit, peux-tu franchir le seuil?
        Etends-tu les pleurs d'Amlie?
             Vois-tu son deuil?

        O doux esprit, avance l'heure
        O, laissant le voile mortel,
        Avec toi l'amante qui pleure,
             Jouira du ciel.

Marguerite s'arrtait un instant, puis rptait:

        O joie!  transport!  dlire!
        Comme pour fter le retour,
        Vous changez les pleurs en sourire,
             Baisers d'amour!

Aprs quelques moments d'un silence pensif, elle se reprenait  chanter:

        Ah! c'est un songe, une chimre,
        Que lui crait un doux sommeil.
        Et qui s'enfuit, ombre phmre,
             A son rveil.

A qui pensait-elle? Quels taient ses souvenirs?

Un jour, aux approches de la nuit, ses chants furent interrompus par un
pitinement inusit dans la petite cour. C'tait un mlange de rires
ironiques, d'insultes et de plaintes plus douces qu'on n'a coutume d'en
entendre parmi les prisonniers. Le coeur de l'infortun est toujours
ouvert  la crainte. Avec l'anxit d'une colombe qui a vu le coucou
contempler son nid fcond, Marguerite se hissa jusqu'au soupirail, de
ses mains dlicates elle se suspendit aux grosses barres de fer, et
regarda la foule qui se pressait. Elle vit un enfant dont la chevelure
blonde descendait sur les yeux, et qui, pleurant et se dbattant entre
les mains des soldats, criait: Mon pre! mon pre! vers un homme qui,
tout charg de chanes, le suivait le dsespoir sur le visage.

[Illustration.]

Ah! Marguerite poussa ce cri comme un homme frapp au coeur, et tomba
vanouie sur le pav. Ses yeux, ses oreilles, bien que de loin et  la
lumire incertaine du crpuscule, lui avaient fait reconnatre dans ces
deux infortuns Pusterla et son Venturino. La malheureuse! au moins si
elle avait conserv son erreur!

[Illustration.]



Bulletin bibliographique.

_Fables de La Fontaine_, nouvelle dition prcde d'une notice
biographique et littraire, et accompagne de notes; par E. GRUSEZ.
Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.

Il n'est point d'auteur sur lequel on ait autant et aussi bien crit que
sur La fontaine; chaque critique a voulu mler sa voix au concert
unanime de louanges qui, depuis tantt deux cents ans, s'lve en
l'honneur du bonhomme; chaque Acadmie a propos  son tour l'loge
officiel de notre grand fabuliste. Il semble qu'il y ait je ne sais quel
charme secret qui excite tout crivain  tenter lui aussi de louer La
Fontaine, quoique tant d'autres l'aient dj fait, quoique, tant
d'autres doivent le faire encore, et que personne ne puisse esprer de
dire le dernier mot sur ce merveilleux gnie. Aussi, qui le croirait?
(En Allemagne, passe encore; mais en France...) qui le croirait, dis-je,
plus d'une mtaphysique de la fable a t conue et crite dans le seul
dessein d'apprcier La Fontaine, et l'un a dit de lourds systmes pour
expliquer cette brillante bulle de savon, la fable. Que dirait le
bonhomme en voyant la peine que ces gens-l ont prise  son intention?
Et comme il claterait de rire au nez de ces pdants qui n'ont rien dit,
malgr leur profondeur, d'aussi bon que ce simple mot: Le fablier
portail des fables, comme l'arbre porte des fruits.

M. Grusez, qui a fait prcder d'une notice historique et critique la
nouvelle dition des fables de La Fontaine, a bien su se garder de
l'cueil que nous signalions tout  l'heure. Sans doute il n'a pas fait
abngation de sa critique devant son auteur, il ne s'est pas born pour
toute raison au _quia facit dormire_; mais il a vit de se creuser le
cerveau pour expliquer difficilement des qualits naturelles, et n'a
point voulu raffiner  propos du bonhomme. Il adopt, comme le meilleur,
le mot de La Fontaine sur la fable: C'est proprement un charme, et il
a bien raison d'y voir plutt une affaire de sentiment que d'esprit.
Rappelez-vous ce que les gens d'esprit ont fait de la fable! Voyez
Lamotte, qui met en scne don Jugement et demoiselle Perspicacit;
voyez Florian, Grcourt et les autres! Ils voulaient faire des fables,
le gteau du bonhomme les tentait; mais la fable n'tait point pour eux
la chose du coeur, ils n'avaient point de tendresse pour l'apologue. Ils
versifiaient des fables, ils voyaient le genre, en tudiaient les
conditions, puis se mettaient  l'oeuvre, s'imaginant que pour faire une
vritable fable, il suffit d'tablir un colloque entre Jean Lapin et
dame Belette. Le charme suprme de ces compositions, dit justement M.
Grusez, c'est la vie. L'illusion est complte; elle va du pote, qui a
t le premier sduit, au spectateur, qu'elle entrane. Oui, c'est la
vie, et si l'on se demande pourquoi toutes les fables de La Fontaine ont
cet air de famille si frappant, c'est que toutes sont la reprsentation
de la vie. Pourquoi cependant pas une ne ressemble  l'autre? c'est
encore et toujours parce qu'elles reproduisent la vie, la vie, qui est
la mme, qui est une, en tous temps, en tous lieux, et qui cependant
offre l'ide de la plus grande varit que l'esprit puisse concevoir. Et
c'est par l que La Fontaine, si diffrent de tous ses contemporains,
leur ressemble pourtant si fort. Racine, Molire, Boileau, que
faisaient-ils, si ce n'est qu'ils puisaient dans la vie leur inspiration
toujours une et toujours varie?

Enfin, comme l'a trs-bien vu et trs-bien dit M. Grusez, la fable de
La Fontaine est unique, inimitable, parce qu'elle est la fable, telle qu'il
l'a faite, est une des plus heureuses crations de l'esprit humain, le
cadre le plus charmant et le plus commode pour toutes les fantaisies de
la pense, pour tous les sentiments du coeur: Libre en son cours, la
fable tourne et drive, tantt  l'lgie et  l'idylle, tantt 
l'ptre et au conte; c'est une anecdote, une conversation, une lecture
leves  la posie, un mlange d'aveux charmants, de douce philosophie
et de plainte rveuse. Il se met volontiers dans ses vers, et nous
entretient de lui, de son me, de ses caprices et de ses faiblesses
(1). C'est une posie de nonchalant, une posie de distrait et de
paresseux; elle s'panche volontiers, mais demeure toujours sobre de
paroles, et le bonhomme se mettait navement au-dessous de Phdre, parce
que Phdre tait plus elliptique et plus bref que lui. On ne trouvera
pas ici, dit-il en sa prface, l'lgance ni l'extrme brivet qui
rendent Phdre recommandable: ce sont qualits au-dessus de ma porte.
Comme il m'tait impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait,
en rcompense, gayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait.

[Note 1: Sainte-Beuve, Portraits Littraires.]

Cependant, tout en reconnaissant la spontanit naturelle, la veine de
simplicit du bonhomme, M. Grusez n'a point manqu de nous montrer
qu'on l'a fait encore plus bonhomme qu'il n'tait. L'auteur de la notice
s'est bien gard, il est vrai, de heurter la tradition aimable qui nous
reprsente La Fontaine causant tout bas en lui-mme avec sa petite
rpublique, et oubliant la belle socit pour s'asseoir en ide
vis--vis de Jean Lapin, qui sige avec gravit sur son derrire et se
frotte le museau de sa patte. On aura beau dire, beau faire, La Fontaine
devait tre tel, ou  peu prs, que nous le montrent ses fables, et nous
rirons toujours au nez des gens qui s'en vont relevant les sots prjugs
littraires et nous soutiennent,  notre confusion, que La Fontaine
tait un gnie sceptique et railleur, manichen, fataliste, etc.,
etc., car tout cela a t crit. Si c'est l votre La Fontaine, ce
n'est point le ntre, et,  coup sr, ce n'est point l'auteur des fables
que nous savons. Mais, tout en respectant le caractre consacr, tout en
admettant la distraction, la rverie, la flnerie potique  tel degr
que vous voudrez, toujours est-il qu'on ne peut se dissimuler que le
bonhomme tait passe matre dans son mtier, et qu'il aurait rendu des
points au plus fin pour les finesses de son art. Ou remarque, dit
encore Vauvenargues, avec la mme surprise la profonde intelligence de
son art, et on admire qu'un esprit si fin ait t en mme temps si
naturel. La prface mise en tte de ses fables et crite par lui-mme,
est sans contredit le plus savant, je veux dire le plus profond trait
qu'on ait jamais fait de l'apologue, et sa pratique est encore plus
merveilleuse de finesse et d'artifice que sa thorie. M. Grusez a donc
voulu seulement expliquer cette habilet et concilier les deux qualits,
inconciliables en apparence, la finesse et la navet, l'art et la
nature. Pour cela, il n'avait qu' ouvrir la biographie de La Fontaine,
et il trouvait dans les tudes du bonhomme, dans les socits quelque
peu raffines qu'il frquentait, l'explication que plusieurs ont
cherche bien loin et n'ont pas trouve qui pis est. Tous les grands
potes du dix-septime sicle surent leur mtier mieux qu'homme du
monde, et La Fontaine avait beau tre distrait et naf, il ne devait pas
tre moins habile que ses amis, Molire, Boileau, Racine. Le mtier est
une misre pour le gnie, il le sait de naissance.

Il nous reste  dire quelques mots des notes que M. Grusez a mises au
bas de chacune des pages de la nouvelle dition; l encore tait un
cueil, et il y avait  craindre que le commentateur de La Fontaine ne
tombt dans le dfaut de ces malheureux Saumaises qui ont si lourdement
lest de notes et claircissements pdantesques les strophes lgres
d'Anacron et d'Horace. M. Grusez, en homme de got et d'esprit, a eu
garde de dtruire le charme, et s'est efforc d'tre, dans la note, bref
et simple,  faire envie  la fable elle-mme: Si je n'tais la fable,
je voudrais tre la note. De discrtes observations philologiques sur
les ternies gaulois, qui abondent dans le style de La Fontaine,
compltent cet excellent travail.--Nous ferons seulement une toute
petite rserve aux louanges que nous donnons de grand coeur  ces notes
spirituelles et souvent exquises. Il nous semble que l'auteur s'est un
peu trop attach parfois  claircir la moralit de la fable: il sait
mieux que nous que La Fontaine s'en souciait assez peu, qu'il s'en
passait mme au besoin, surtout quand elle n'tait pas possible:

                                         ... Et quae
        Desperat tractata nitescere posse relinquit.

Peut-tre donc l'annotateur ne devait-il pas se piquer d'tre plus moral
que le fabuliste. Il est vrai de dire que M. Grusez avait  faire une
dition classique, et tout matre doit moraliser ses coliers plutt
deux fois qu'une, quoique ceux-ci en prennent  leur aise.

_Voyage au ple sud et dans l'Ocanie_, sur les corvettes l'_Astrolabe
et la Zle_, excut par ordre du roi pendant les annes 1837, 1838,
1839, 1840, sous le commandement de J. DUMONT D'URVILLE, Capitaine de
vaisseau. Publi par ordonnance de Sa Majest. Sous la direction
suprieure de M. JACQUINOT, commandant de _la Zle_.--Mise en vente du
tome Ve de l'_Histoire du Voyage_.--Paris, 1843. _Gide_.

Le tome V de l'_Histoire du Voyage au ple sud et dans l'Ocanie_, sur
les corvettes l'_Astrolabe et la Zle_, qui vient de paratre  la
librairie Gide, n'embrasse qu'une priode de quatre mois environ
Commenc le 29 octobre 1838, il se termine le 19 fvrier 1839; mais ces
quatre mois avaient t si utilement employs par le chef de
l'expdition et ses compagnons du pril et de gloire, que ce volume
offre l'intrt de ses quatre ans.

En quittant l'archipel des Iles Viti, Dumont d'Urville devait diriger
ses corvettes vers le groupe des les Salomon. Toutefois il lui restait
des recherches importantes  faire dans cette nouvelle route. D'abord
il constata que l'le _Hunter_ tait mal place; puis, aprs avoir
double l'le _Aurore_, la plus septentrionale des Nouvelles-Hbrides, il
commena la recherche des Iles _Banks_, qui, dcouvertes en 1783 par le
capitaine _Bligh_, n'avaient point t revues depuis cette poque.
Dumont d'Urville explora compltement ce groupe, sur lequel les
hydrographes n'avaient que des donnes trs-vagues.--_Vanikoro_ reut
ensuite sa visite. Il esprait y retrouver encore quelques dbris des
vaisseaux de l'infortun Laprouse; mais toutes ses recherches furent
inutiles.

De Vanikoro, l'_Astrolabe_ et _la Zle_ se dirigrent sur l'Ile
_Nitendi_, o elles ne purent s'arrter, et elles firent route pour les
les _Salomon_, que l'expdition explora pendant un mois environ. Un
long chapitre intitul: _Sjour au port de l'Astrolabe_ se compose
presque entirement des rcits rapportes  leur commandant par les
divers membres de l'expdition qui eurent le courage d'entreprendre des
excursions dans ces les jusqu'alors si peu connues, dont les habitants
sont anthropophages.--Les Salomoniens avaient de peints par tous les
voyageurs sous les couleurs les plus dfavorables. Dumont d'Urville est
le premier qui puisse, selon ses propres expressions, inscrire dans leur
histoire une page en faveur de leur caractre.

Au _Sjour au port de l'Astrolabe_ succde un curieux chapitre ayant
pour titre _Considrations gnrales sur les iles Salomon_--Dumont
d'Urville raconte l'histoire de ces les depuis leur premire
dcouverte, en 1567, par Alvaro Mendana de Neira, jusqu' sa dernire
expdition, et rsume tout ce qu'il a pu apprendre sur leur gographie,
leurs productions et leurs habitants. Grce aux pnibles reconnaissances
qu'il a opres, on connat aujourd'hui la gographie complte des Iles
Salomon. Cependant il reste encore pour nos successeurs, dit-il aprs
avoir constat cet important rsultat, de beaux travaux hydrographiques
 faire; ils auront surtout beaucoup  nous apprendre sur les moeurs et
les crmonies des insulaires qui peuplent cet immense archipel.

En quittant le port de l'Astrolabe', l'expdition gouverna directement
sur les les _Hogolen_. Chemin faisant, elle aperut les les de
_Sir-Charles-Hardy_, la _Nouvelle Islande_, l'le _Saint-Jean_, les les
_Vigurris. Monte-Verde, Dunkins_ et _St-Cyrille_. Enfin le, le 21
dcembre, les deux corvettes laissaient tomber leur ancre tout prs de
l'Ile Isis, au milieu du groupe intressant que leur commandant dsirait
visiter. Les premiers voyages  terre furent d'abord heureux; mais
bientt les naturels, qui semblaient tre trs-heureux et
trs-bienveillants, manifestrent des dispositions menaantes; il fallut
mme repousser la force par la force. Plusieurs membres de l'expdition
chapprent comme par miracle aux plus; graves dangers. Heureusement
tous les travaux taient termins quand la guerre clata, et les
corvettes n'eurent  regretter la mort d'aucun homme. La rputation des
Carolins est  jamais ternie, s'crie Dumont-d'Urville: nous n'avons
trouv ici que des hommes mchants et perfides avec une figure
prvenante, des formes agrables et des manires poses..

Suivons encore l'expdition sur la carte. Laissant derrire elle le
groupe Ouluthy, elle dbarqua le 1er janvier 1839  l'le _Gouaham_ ou
_Umata_ o elle devait faire un sjour de dix jours. Rien de plus
agrable  lire que la narration d'une chasse au cerf  Umata, par M.
Demas. Dumont d'Urville ne voulant pas rpter ce qu'avait dj dit M.
Freycinet (Voyage de l'Uranie) a donn une preuve de tact et d'esprit en
insrant dans son journal cet amusant rcit. D'excellents vivres frais,
de l'exercice et le bon air d'Umata rendirent en peu de temps aux
quipages fatigus toute la force et l'nergie ncessaire pour les
travaux pnibles qui restaient encore  faire. Le 10 janvier on remit 
la voile. Tant de voyageurs ont dcrit cette terre fconde et le moeurs
indolentes de ses habitants, que le commandant de l'_Astrolabe_ ne crut
pas devoir leur consacrer, comme aux les Salomon, un chapitre entier.
Toutefois, il publie de curieux dtails sur les immenses changements
oprs depuis dix annes dans le gouvernement de Mariannes, o flotte
depuis si longtemps le pavillon espagnol.

Le 13 janvier on reconnut l'le _Gowam_; le 14, les principales les
_Pelew_; le 19, l'le _Palmas_; le 23, _Serangan, Mindanao, Bulk,
Limtua_; le 23, _Haycock_ et _Booken-Island_; le 26, Sanguir. Ce jour-l
faillit tre fatal  l'expdition: les deux corvettes n'chapprent que
par un hasard providentiel au plus grand danger qu'un navire puisse
courir. Aprs avoir chenal entre les les _Kurakitu_ et _Rocky-Islets_,
le 28, Dumont d'Urville aperut la pointe de Siao et les les Moudang;
puis il se dirigea directement sur _Ternate_, o il arriva le 29.--Une
excursion au volcan de Ternate, par M. Dombron, les visites de Dumont
d'Urville et de M. Jacquinot au rsident hollandais et au sultan
dtrn, la description de la ville, l'histoire des anciens souverains
de l'le et de la colonie hollandaise; enfin des rflexions importantes
sur l'avenir de cet tablissement, terminent le cinquime chapitre de ce
volume.

Le chapitre sixime et dernier a pour titre: _Sjour  Amboine_. La
traverse de Ternate  Amboine n'avait dur que deux jours. Le 3 fvrier
 midi, _l'Astrolabe_ et _la Zle_, parties le 1er de Ternate,
laissaient tomber leurs ancres sous le fort _Victoria_, devant la
capitale des Moluques. C'tait la troisime fois que, commandait
l'expdition scientifique, Dumont d'Urville venait demander au port
d'Amboine l'hospitalit et les moyens de continuer sa route aventureuse.
En 1839, comme dans les deux prcdents voyages, il reconnut que le
peuple hollandais est le peuple le plus hospitalier du monde, pourvu
cependant que la mission de l'tranger ne soit point commerciale. La
relche fut de dix-huit jours, pendant lesquels des excursions
intrieures, des dners et des bals se succdrent sans interruption ...
Dumont d'Urville; conclut cette longue partie de plaisir par des
rflexions pleines d'intrt sur cette colonie hollandaise, la plus
importante des Moluques, empruntes au journal de M. Dubouzet.

Tel fut l'itinraire suivi par les corvettes _l'Astrolabe_ et _la
Zle_, du 29 octobre 1839 au 19 fvrier 1840; tels sont les rsultats
principaux de ces quatre mois de navigation et de relche. Ds que le
tome VI aura paru, nous continuerons cette analyse. Les abonns de
_l'Illustration_ qui ne liront pas _l'Histoire du Voyage_ pourront du
moins suivre sur une mappemonde la dernire expdition commande par
Dumont d'Urville, et se faire une ide approximative des services
qu'elle a rendus  la science.

_Contes du Bocage_; par DOUARD OURLIAC. I vol. in-18,--Paris, ISC.
1843. 3 fr. 50 c.

Les _Contes du Bocage_ contiennent, nous devons l'avouer, une sorte
d'apologie de l'insurrection vendenne. Les blancs y jouent peut-tre un
trop beau rle; mais M. Ed. Ourliac n'est pas un historien, c'est un
conteur. Que ses rcits soient crits d'un style facile et pur et qu'ils
offrent de l'intrt, la critique n'a pas le droit de lui rien demander
de plus. Or, sous ce double rapport, il satisfera, si nous ne nous
trompons, les amateurs de nouvelles les plus blass et les plus
difficiles; les _bleus_ eux-mmes seront forces de rendre un juste
hommage  son talent.

Les Contes du bocage sont au nombre de quatre; ils ont pour titre:
_Mademoiselle de la Charnaye, Hector de Locmaria, la Commission
militaire_ et _la Statue de saint Georges_.--Mademoiselle de la Charnaye
occupe  elle seule plus de la moiti du volume. C'est l'histoire d'une
jeune fille qui, pour ne pas affliger son vieux pre aveugle, lui
persuade que les chouans sont partout triomphants, et que son fils
Gaston, mort sur le champ de bataille, est  la tte de ses soldats
victorieux. Chaque jour des incidents imprvus djouent ses calculs:
d'abord, enferme avec lui dans un vieux chteau, elle parvient sans
peine  tromper compltement la crdulit de l'infortun vieillard; mais
bientt il faut fuir, se dguiser, se cacher; de nouveaux mensonges, de
nouvelles ruses, de plus en plus difficilcs  inventer et  soutenir,
deviennent ncessaires. Aprs de nombreuses pripties habilement
mnages, M. de la Charnaye dcouvre enfin la triste vrit. Sa fille,
qui le faisait passer pour fou, se sacrifie vainement pour le sauver;
elle est blesse et arrte par les bleus. Abandonn, le vieillard
aveugle allume de ses propres mains un feu qui doit le trahir, la fume
trahit le lieu de sa retraite et on s'empare de sa personne. Alors il
apprend en mme temps la ruine de la monarchie, la mort de son fils, la
dfaite des armes vendennes, la blessure et la captivit de sa fille;
il se dnonce hautement et donne un dmenti solennel  ceux qui veulent
le traiter comme un insens. Le pre et la fille ne devaient plus se
retrouver ensemble qu'au pied de l'chafaud. A la vue de son pre,
l'Antigone vendenne se mit  fondre en larmes. Aprs l'avoir embrass
une dernire fois, elle implora son pardon  genoux. Quant  lui, ses
dernires paroles adresses  l'excuteur, furent que prier de tuer sa
fille avant lui. Moi, du moins, ajouta-t-il, je ne la verrai pas; et
cette grce lui fut accorde.

Hector de Locmaria est un jeune migr qui, pris  Quiberon et relch
sur parole pour vingt-quatre heures, revient  Vannes et meurt fusill
dans la prairie de Preauray--Dans la _Commission militaire_, M. Ed.
Ourliac nous fait assister  l'excution d'un pauvre cur des environs
de Lyon. Enfin dans la _Statue de saint Georges_, il nous raconte
comment un soldat marseillais, grand profanateur de chapelles, trouva
miraculeusement la mort au moment o il allait faire sauter une statue
colossale dans l'glise de l'abbaye de Saint-Cyr, entre Bourganeuf et
Machecoul.

M. Ed. Ourliac possde toutes les qualits ncessaires  un bon
romancier. Esprons que le succs mrit des _Contes du Bocage_ le
dterminent  entreprendre un ouvrage de plus longue haleine.



Modes.

[Illustration.]

L'ouverture du thtre Italien est une solennit que la mode attend
chaque anne pour montrer toutes ses charmantes recherches; aussi la
reprsentation de mardi a-t-elle t trs-brillante. Nous y avons
remarqu des robes de pkin glac  larges raies satines, de nuances
ples, dont quelques-unes avaient des revers dcollets, bords
d'effils;--d'autres garnies de riches dentelles poses en
tablier,--soit en chelle jusqu' la ceinture,--soit  plat en montant.
Nous avons vu galement une robe lace sur les cts, au corsage, et sur
le milieu de la petite manche; tous les lacets taient termins par des
aiguillettes. Cette dernire a t trouve trs-jolie. Enfin, les
coiffures de dentelles, en velours ou satin, avec des ornements plus ou
moins riches; la plume, lgante, la fleur coquette ou le simple noeud
de ruban, toutes fantaisies nouvelles, faisaient leur entre dans la
belle salle des dilettanti.

Mais on ne s'occupe pas seulement des lgries qui doivent se montrer 
la clart des lustres et dans les salons dors; les toilettes de ville
se prparent, et nous ne saurions rien conseiller de mieux que cette
robe dont notre dessin donne le modle. Les pattes qui garnissent la
jupe et le corsage sont en toffe pareille  la robe; elles sont
attaches de chaque ct et au milieu par des boutons. Le chapeau sort
des salons de madame Alexaudrine, qui,  chaque saison, sait donner aux
modes nouvelles des aspects aussi gracieux que varis.

Nous avons distingu dans les mmes salons un chapeau en velours  lame,
orn de plumes nuances de deux couleurs.

Une capote  grosse paille sur laquelle il est de la dernire lgance
de faire poser des follettes.

Et enfin un chapeau sans bavolet, enrichi d'un oiseau-hron.

[Illustration: Chapeau de velours  lame, avec plume de deux couleurs.
Capote  grosses pailles, avec cinq follettes. Chapeau sans bavolet,
avec oiseau-hron.]

Les toffes nouvelles destines aux costumes d'automne et qui pourront
se porter dans l'hiver, encombrent nos magasins; on y remarque les
popelines diamantes en toutes nuances, la popeline  double reflet, les
alpagas brochs et les pkins rays: ceux-ci ont beaucoup de vogue.
C'est une petite raie satine nuance, en quatre tons diffrents sur un
fond mat, par exemple, vert sur violet ou bleu sur fond gris; cette
ligne de quatre bleus fondus fait trs-bien sur gris ple. Du reste, ce
pkin existe en toutes nuances.

Il y a encore le pkin  larges raies de plusieurs couleurs sur un fond
uni chatoyant, qui, par sa solidit, pourra rsister aux intempries de
la mauvaise saison.

En toffes de soie il se portera beaucoup de glac: les satins  triples
reflets, les moirs  colonnes de satins; puis toujours les pkins de
soie et les pekins varies  l'infini, qui tiennent un rang fort
important, dans la hirarchie des toffes.

On s'occupe dj des manteaux. La forme crispin sera mise de ct pour
faire place aux pardessus  manches larges dans lesquelles on passe les
bras  volont. Une plerine trs-grande cache ce que ces manches vides
pourraient avoir de disgracieux. On parle aussi d'un paletot; mais il
faudrait bien du talent pour en rendre la forme gracieuse.



[Illustration: AMUSEMENTS DES SCIENCES.]

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO.

I. On trouve, par l'analyse que le bien du pre tait de 360 000 fr.,
qu'il y avait six enfants, et qu'ils ont eu chacun 60,000 fr.

En effet, le premier prenant 10 000 fr., le restant du bien est de 350
000 fr., dont la septime partie est 50 000, qui, avec 10 000, font 60
000. Le premier enfant ayant pris sa portion, il reste 300 000 fr.; sur
cette somme, le second prend 20 000 fr.; le reste est 280 000 dont la
septime partie est 40 000, qui, avec 20 000 ci-dessus, font encore 600
000 fr.; et ainsi de suite.

II. Il y avait 28 pauvres, et cet homme avait dans sa bourse, 11 fr.;
car, en multipliant 28 par 9, on trouve 252, dont tant 32, puisqu'il
manquait 32 sous, le reste est 220 sous, qui valent 11 fr.: mais, en
donnant  chacun des pauvres 7 sous, il n'en faudrait que 196; par
consquent il reste 24 sous.

III. Prenez une boule du jeu de quilles et faites-y un trou qui n'aille
point jusqu'au centre, mettez-y du plomb et bouchez-le si bien qu'il ne
soit pas ais de dcouvrir. Quoiqu'on roule cette boule en la jetant
droit vers les quilles, elle ne manquera pas de se dtourner,  moins
qu'on ne la jette, par hasard ou par adresse de telle sorte que le plomb
se trouve dessus ou dessous, en faisant rouler la boule.

C'est l le principe du dfaut qu'ont toutes les billes de billard; car,
comme elles sont faites d'ivoire, et que dans une masse d'ivoire il y a
toujours des parties plus solides les unes que les autres, il n'y a
peut-tre pas une bille dont le centre de gravit soit au centre de
figure. Cela fait que toute bille se dtourne plus ou moins de la ligne
dans laquelle elle est pousse, lorsqu'on lui imprime un petit
mouvement, comme pour donner son acquit vers le milieu de l'autre moiti
du billard,  moins que l'endroit le plus lourd, qu'on appelle _le fort_
ne soit mis dessus ou dessous. Un grand fabricant de billards disait
qu'il donnerait 40 francs, d'une bille qui n'et ni fort ni faible, mais
qu'il n'en avait jamais trouv qui ft parfaitement exempte de ce
dfaut.

De l il suit que, lorsqu'on tire sur une bille fort doucement, on
s'impute souvent de l'avoir mal prise et d'avoir mal jou, tandis que
c'est par suite du dfaut de la bille qu'on a pousse. Un bon joueur de
billard doit consquemment, avant de s'engager dans une forte partie,
avoir adroitement prouve sa bille, pour connatre le fort et le faible.
On tient cette rgle d'un excellent joueur de billard.



NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Un pre, en mourant, laisse sa femme enceinte. Il ordonne, par son
testament, que si elle accouche d'un mle, il hritera des deux tiers de
son bien, et sa femme de l'autre tiers; mais si elle accouche d'une
fille, la mre hritera des deux tiers, et la fille d'un tiers. Cette
femme accouche de deux enfants, un garon et une fille. Quelle sera la
part de chacun?

II. Un particulier a achet, pour la somme de 110 fr., un lot de
bouteilles de vin, compos de 100 bouteilles de vin de Bourgogne et 80
de vin de Champagne. Un autre a pareillement achet au mme prix, polir
la somme du 95 fr., 85 bouteilles du premier et 70 du second. On demande
combien leur a cot l'une et l'autre espre de vin?

III. Un homme a perdu sa bourse et ne sait pas prcisment le compte
qu'il y avait; il se rappelle seulement qu'en comptant les pices deux 
deux, ou trois  trois, ou cinq  cinq, il en restait toujours une;
mais, en les comptant sept  sept, il ne restait rien.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Espartero, rgent d'Espagne, s'est sauv sur un vaisseau anglais.

[Illustration: Nouveau rbus.]








End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre
1843, by Various

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