The Project Gutenberg EBook of La dgringolade, by mile Gaboriau

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Title: La dgringolade

Author: mile Gaboriau

Release Date: March 2, 2012 [EBook #39031]

Language: French

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LA DGRINGOLADE

SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS




LA DGRINGOLADE

PAR

MILE GABORIAU




LA DGRINGOLADE




I.--UN MYSTRE D'INIQUIT


[Illustration: Et se laissant glisser aux genoux de Simone de Maillfert,
il lui prit les mains, ivre d'espoir et perdu d'amour.]




PREMIRE PARTIE

UN MYSTRE D'INIQUIT




I


C'est en vain que des Ternes  Belleville, tout le long des boulevards
extrieurs, on et cherch un caf mieux achaland et d'un meilleur
renom que le caf de _Pricls_.

Les plus fameux estaminets de ces parages, l'_pinette_, la
_Nouvelle-Athnes_ et mme le _Rat-Mort_ ne venaient que bien aprs.

D'un quart de lieue, le soir, on voyait resplendir ses becs de gaz au
plus bel endroit du boulevard Clichy, presqu'en face de la place
Pigalle. C'est vers 1865 qu'il fut fond, au rez-de-chausse d'une
maison neuve, par un certain Justus Putzenhofer, Prussien de naissance,
qu'attiraient  Paris, prtendait-il, l'esprance de faire fortune et sa
grande amiti pour les Franais.

Sa femme, toute jeune encore, et un cousin, l'aidaient  qui mieux mieux
dans son oeuvre dlicate d'achalandage.

Ce cousin, robuste Saxon d'une vingtaine d'annes, laid  faire plaisir,
mais d'une complaisance inaltrable, rpondait au surnom d'Adonis.

Quant  Mme Justus, courte, rouge et dodue, elle pouvait passer pour
apptissante,  la faon des sandwichs qu'elle talait sur le comptoir
et qu'elle servait avec la bire de Bavire.

Jamais gens ne se virent aussi prvenants que ces gens placides pour les
habitus de leur tablissement. Contenter le public tait leur devise.

levait-on la voix? On voyait aussitt Justus abandonner sa grosse pipe
de porcelaine, et accourir d'un air inquiet, en demandant d'un accent
impossible:

--Qu'est-ce? Qu'y a-t-il qui ne va pas?

Ce n'est pas lui qui jamais et eu l'affreux courage de congdier un
consommateur, quand sonnait l'heure de la fermeture des cafs.

Pour peu qu'il y et une partie engage ou quelques moos encore  vider,
sournoisement il fermait sa devanture et gardait ses clients tant qu'il
leur plaisait de rester, au mpris de toutes les ordonnances de police.

En ces occasions, qui taient frquentes, le Prussien envoyait Adonis se
coucher et veillait seul.

Il suffisait  tout, et il fallait le voir, partag entre la jubilation
d'un bnfice assur et les transes d'un procs-verbal possible.

Car enfin, il risquait d'tre pris en flagrant dlit de contravention,
il l'avait t dj et condamn  une amende. Aussi se tenait-il
continuellement debout contre ses volets clos, l'oeil et l'oreille
alternativement colls  une fente.

Et lorsqu'il croyait distinguer sur le trottoir le pas cadenc des
sergents de ville de faction:

--Silence! disait-il  ses clients de contrebande, silence! Voil la
police; nous sommes pincs...

C'est ainsi que, certaine nuit de fvrier 1870, Justus Putzenhofer
faisait le guet, pendant que trois de ses clients continuaient
paisiblement une partie de whist engage depuis le dner.

L'un tait un paisible rentier de la rue de la Tour-d'Auvergne; l'autre,
un jeune journaliste nomm Aristide Peyrolas; et le troisime un mdecin
d'une trentaine d'annes, tabli depuis peu  Montmartre, le docteur
Valentin Legris.

La demie de une heure sonnait, et Justus venait de bourrer son ternelle
pipe et de remplir les bocks, quand tout  coup un cri terrible retentit
en dehors.

D'un commun mouvement les joueurs jetrent les cartes, et se dressant:

--Entendez-vous? dirent-ils  Justus.

L'Allemand n'tait pas homme  s'mouvoir de si peu.

--J'entends, rpondit-il, quelqu'un de ces mauvais gars comme il en rde
toutes les nuits sur les boulevards extrieurs, et qui se battent entre
eux comme des loups enrags... Ah! la police devrait bien leur donner la
chasse, au lieu d'tre toujours sur le dos des pauvres limonadiers.

Peyrolas haussa les paules.

--La police! interrompit-il d'un ton d'amer sarcasme, est-ce que ces
bagatelles la regardent!...

Cependant, l'explication de Justus tait si plausible, que dj les
trois joueurs reprenaient leur partie, quand un nouvel appel se fit
entendre, plus dchirant, plus effrayant encore que le premier:

--Au secours!... A moi!

Cette fois, il n'y avait pas  douter.

--On assassine quelqu'un, videmment, cria le docteur Legris. Sortons,
messieurs!... Justus, la porte, ouvrez vite la porte!...

Mais, bien loin d'obirm le prudent limonadier s'tait jet devant ses
volets clos et il tendait les bras comme pour en dfendre l'accs.

--Devenez-vous fous, chers messieurs? gmissait-il... Oubliez-vous que
nous sommes en contravention?... Non, je ne souffrirai pas que vous vous
exposiez  recevoir quelque mauvais coup...

Sans plus l'couter, ses clients l'cartrent violemment. Vivement ils
retirrent les barres de la devanture et s'lancrent dehors.

Rien!... Personne!... Le boulevard tait silencieux et dsert.

A grand'peine, en prtant bien l'oreille, entendait-on dans la direction
de Belleville le bruit lointain de la course prcipite de plusieurs
personnes...

--Je vous disais bien que vous en seriez pour vos peines, chers
messieurs, geignait Justus.

Tel n'tait pas l'avis du docteur.

--Des gens fuient, dclara-t-il, donc il y a eu quelque mauvais coup de
fait... Explorons les environs.

C'tait plus ais  dcider qu' excuter. La nuit tait noire  ce
point que, le bras tendu, on ne voyait pas sa main... Du sol, dtremp
par les pluies des jours prcdents, un brouillard pais et nausabond
montait, o se noyaient les lueurs du gaz.

N'importe: les trois habitus du caf de _Pricls_ traversrent la
chausse et s'avancrent sur le terre-plein plant d'arbres du
boulevard.

Ils n'y avaient pas fait dix pas, chacun de son ct, quand le pre
Rivet laissa chapper une exclamation touffe.

--Ah! mon Dieu!...

Ses deux compagnons coururent  lui, et le trouvrent affaiss sur un
banc.

--Qu'avez-vous... qu'arrive-t-il?...

Le bonhomme tendit le bras et d'une voix trangle:

--L, fit-il, l!... En m'avanant  ttons, j'ai butt contre...

Le docteur et Peyrolas se penchrent.

A l'endroit indiqu par le digne rentier,  terre, la face dans la boue,
un homme gisait inanim...

--Et voil, ricana Peyrolas, voil Paris en 1870! On y assassine aussi
impunment qu'autrefois en pleine fort de Bondy. O sont les sergents
de ville pendant ce temps? Je demande  voir un sergent de ville...

Le docteur n'avait pas les emportements du journaliste. S'tant
agenouill prs de l'homme, il le retourna avec prcaution, et lorsqu'il
lui eut palp la poitrine:

--Il n'est pas mort, pronona-t-il, peut-tre peut-on encore le
sauver...

Et, sans se soucier des transes du patron de l'estaminet de _Pricls_:

--Hol, Justus! cria-t-il  pleine voix, venez nous aider  transporter
ce pauvre diable chez vous!...

L'Allemand tait de ceux qui savent faire contre fortune bon coeur, et
qui se btissent des maisons avec les tuiles qui leur tombent sur la
tte.

Il accourut. Il souleva le bless entre ses bras robustes, et  lui seul
le porta dans le caf, et il l'tendit sur un billard.

Alors, les joueurs de whist purent examiner celui qu'ils venaient de
sauver.

C'tait un beau garon de vingt-cinq  trente ans. Il portait toute sa
barbe, longue et d'un noir de jais. La lumire crue des lampes du
billard tombant d'aplomb sur son visage, en faisait ressortir la pleur
mortelle, mais en accentuait aussi la mle nergie.

Ses habits, bien que souills de boue et de sang, trahissaient des
habitudes d'irrprochable lgance, et son linge tait d'une finesse et
d'une blancheur remarquables.

Dtail singulier: sous ses lvres entr'ouvertes, on discernait de lgers
fragments de papier, comme si, au moment de perdre connaissance, il et
eu le temps et le sang-froid de dtruire, en l'avalant, quelque lettre
dangereuse.

Mais le docteur fut le seul  remarquer cette circonstance, dont il se
garda bien de souffler mot.

Il avait retrouss ses manches, et tout en dpouillant le bless de ses
vtements avec une dextrit toute chirurgicale:

--De l'eau, disait-il au matre du caf de _Pricls_, vite de l'eau,
une ponge, du linge... Eh! sacrebleu! rveillez votre femme, pour
qu'elle me fasse un peu de charpie...

Inutile!... Le bruit avait troubl le sommeil de Mme Justu, et au
moment o on prononait son nom, elle apparaissait, grelottant sous un
peignoir  grands ramages.

Et quand elle aperut, sur le billard, cet homme  demi nu, raide comme
un cadavre et couvert de sang, elle se mit  pousser des cris
lamentables...

--C'est un gaillard que j'ai tir des mains des assassins, lui dit son
mari, qui dj entrevoyait le parti qu'il pourrait tirer de
l'aventure... Et il en rchappera, n'est-ce pas, monsieur Legris?

Ayant achev son examen, le docteur procdait au pansement du bless.

--Oui, il en reviendra, rpondit-il; et mme,  vrai dire, il n'a pas
grand'chose. Ah! il doit une fire chandelle  son patron. Si aussi bien
il et reu sur la nuque le coup d'assommoir dont vous voyez la trace,
l sur le col, c'tait fini. De plus, on lui a allong entre les deux
paules un coup de couteau  tuer un boeuf, et, par une sorte de
miracle, la lame a dvi et gliss le long d'un os. Avant quinze jours,
il sera sur pieds.

Cependant, Justus et sa femme taient seuls  couter le mdecin.

Le journaliste Peyrolas s'tait empar du pre Rivet, encore mal remis
de son effroi, il le tenait au collet, et d'un air inspir:

--Voil, lui disait-il, le sujet d'un article que je vais crire en
rentrant, d'un de ces articles qui remuent les masses... Ah! votre
gouvernement emploie la police  organiser des meutes pendant qu'on
nous assassine!... Un instant! Je lui dirai son fait, moi,  votre
gouvernement, monsieur Rivet...

--Ah ! vous tairez-vous! interrompit le docteur impatient.

C'est que le bless revenait  lui.

Grce  un violent effort et en s'appuyant sur l'paule du cabaretier,
il s'tait dress sur son sant, et il promenait autour de lui un regard
surpris et anxieux, interrogeant tour  tour l'endroit o il se trouvait
et la physionomie des inconnus qui l'entouraient.

La conscience de soi lui revenait, et bientt il fut vident qu'il
pensait s'tre rendu compte de ce qui s'tait pass.

--Comment vous remercier jamais, messieurs, commena-t-il d'une voix
faible, d'avoir expos votre vie pour sauver la mienne...

D'un geste, le docteur l'arrta:

--Oh! permettez, monsieur, notre mrite n'est pas si grand que vous
dites. Quand nous sommes arrivs prs de vous, vos assassins avaient
fui.

Un immense tonnement se peignit sur les traits du bless.

--Ils avaient fui! murmura-t-il, sans m'achever!...

Et une soudaine rflexion l'clairant:

--Aurais-je donc t vol? demanda-t-il.

On lui prsenta ses vtements: sa montre et son porte-monnaie avaient
disparu.

--C'taient donc des voleurs! fit-il, comme si cette certitude et
compltement drout toutes ses prvisions.

Ni le digne pre Rivet, ni le fougueux Peyrolas ne remarquaient
l'trange proccupation du bless.

Mais il n'en tait pas de mme du docteur Legris.

--Parbleu! pensa-t-il, voici un singulier sire, qui s'tonne qu'on ne
l'ait pas achev et qui s'merveille d'avoir t vol. Pourquoi donc
l'et-on assailli sur les boulevards extrieurs,  une heure du matin,
sinon pour le dpouiller?...

Et flairant quelque mystre:

--Savez-vous, du moins, monsieur, interrogea-t-il,  quelle espce de
gens vous avez eu affaire?

--Aucunement.

--Les reconnatriez-vous si on vous les prsentait?

--Je ne les ai mme pas vus.

--La nuit est fort obscure, en effet; cependant...

--Eh! monsieur, j'tais  terre avant de souponner seulement que
j'tais entour d'assassins!... s'cria le bless. Est-ce que sans cela
je ne me serais pas dfendu... et bien dfendu, vous pouvez me croire?

Et, en effet, tout en lui trahissait une rare nergie servie par une
force peu commune.

--C'est que le guet-apens tait habilement tendu, continua-t-il. Je
rentrais chez moi, lorsque passant ici devant, tout  coup, il me semble
entendre des gmissements. Surpris, je m'arrte, prtant l'oreille. Les
plaintes redoublent... Je cherche des yeux d'o elles partent, et 
terre, devant un des bancs du terre-plein je distingue comme une forme
humaine qui s'agite... mu, je me penche, mais je m'tais  peine
inclin qu'un coup terrible sur la tte, un coup de bton,  ce que je
suppose, m'envoyait rouler  dix pas dans la boue...

--videmment, objecta le pre Rivet, les assassins taient cachs
derrire le banc...

--Je n'tais cependant qu'tourdi, continua le bless, et la preuve,
c'est que pendant trois secondes au moins j'ai eu la perception trs
nette de ma situation... Mais, au moment o je me relevais, j'ai
ressenti une douleur pouvantable entre les deux paules, j'ai d
pousser un cri terrible... et de ce moment je ne me rappelle plus
rien...

Indiffrent en apparence, le docteur guettait son bless du coin de
l'oeil.

--Eh bien! lui dit-il, voil ce qu'il faudra, demain, rpter au
commissaire de police...

Mais l'autre,  ces mots, tressaillit:

--Pour cela, non! s'cria-t-il, non,  aucun prix!

C'tait plus que de la rpugnance, c'tait de l'effroi que manifestait
le bless.

A ce point que tous, le docteur except, en demeurrent stupfaits, et
que mme le pre Rivet s'oublia jusqu' murmurer  l'oreille de
Peyrolas:

--Par ma foi! le nom seul du commissaire lui fait un drle d'effet.

Lui vit bien l'impression produite:

--Je ne puis porter plainte, dclara-t-il. Et tenez, messieurs, si aprs
le grand service que vous m'avez rendu, vous vouliez m'en rendre un plus
grand encore, vous n'bruiteriez pas l'accident dont je viens d'tre
victime.

Il attendait une rponse avec une si vidente anxit, que M. Legris en
eut piti.

--Nous vous garderons le secret, monsieur, dit-il, vous avez notre
parole.

--Soit! soupira Peyrolas. Et pourtant, quel article!...

Ds lors, le bless parut recouvrer toute sa libert d'esprit. Mme
Justus lui avait prpar une tasse de feuilles d'oranger, il la but et
annona que, se sentant mieux, il allait regagner son logis.

Puis, tandis qu'on l'aidait  revtir ses habits:

--Je me nomme Raymond Delorge, messieurs, dit-il, et je demeure rue
Blanche... J'espre, une fois rtabli, vous tmoigner toute ma
gratitude...

Cependant il avait trop prsum de ses forces; lorsqu'il essaya de faire
un pas, il chancela.

--Diable! fit-il avec un sourire inquiet, la tte me tourne et j'ai les
jambes comme du coton...

--Mais moi, j'avais prvu ce qui arrive, monsieur, interrompit le
docteur. Adonis vient de sortir pour tcher de nous trouver une voiture,
et pour plus de sret je vous accompagnerai.

Toute la nuit, il passe sur le boulevard Clichy des voitures attardes
qui regagnent le dpt, le garon du caf de _Pricls_ ne tarda pas 
reparatre, annonant qu'il ramenait un fiacre.

On aida le bless  y monter, le docteur s'y installa prs de lui, et le
cocher fouetta son cheval.

Rarement M. Legris avait t aussi intrigu, et il cherchait dans sa
tte quelqu'une de ces questions insidieuses qui forcent la rponse.

Raymond Delorge ne lui laissa pas le temps de la trouver.

--Ainsi, docteur, commena-t-il, je vais tre oblig de garder le lit?

--Pendant quelques jours, oui.

--En ce moment, ce peut tre pour moi un irrparable malheur...

--Oh!...

--Et ce n'est pas tout. Je ne sais ce que je donnerais pour qu'on ne
s'apert pas chez moi de mon accident. J'ai perdu mon pre, docteur, je
vis avec ma mre et ma soeur, dont la tendresse n'est dj que trop
facile  s'alarmer.

--Ne dites rien alors. Cachez vos vtements qui vous trahiraient et
restez couch sous prtexte d'une indisposition...

--C'est bien  quoi je pense; seulement il faudrait un mdecin...

--Qui ft votre complice, n'est-ce pas? Eh bien! j'irai vous voir, fit
le docteur avec une prcipitation qu'il regretta.

Mais il tait trop tard pour rien ajouter; la voiture s'arrtait rue
Blanche. Le bless en descendit seul et quand il fut sur le trottoir:

--Allons, dit-il, l'air m'a fait du bien, et je me sens de force 
gravir l'escalier en me tenant  la rampe... Vous m'excuserez, docteur,
de ne pas vous prier de monter, mais je suis certain que moi n'tant pas
rentr, ma pauvre mre n'est pas encore endormie, et un autre pas que le
mien l'inquiterait... Et enfin, pour abuser de vous jusqu'au bout, je
vais vous demander de payer le cocher, car on m'a pris jusqu' mon
dernier sou...

--Bien! bien! ne vous tourmentez pas... Allons, rentrez, voici votre
porte ouverte. Et pas d'imprudence!... Je serai chez vous  midi.

Rest seul, le docteur renvoya le fiacre, prfrant rentrer  pied.

--Drle d'histoire! grommelait-il, singulier garon!... Qu'est-ce que
cette lettre qu'il a avale? Pourquoi ne veut-il pas porter plainte?
Mais bast! j'aurai sans doute le mot de l'nigme demain.

Il disait cela, seulement il ne pouvait empcher sa cervelle de trotter.

Et le lendemain, il dut presque se faire violence pour attendre onze
heures avant de se prsenter rue Blanche.

Un vieux serviteur en qui tout trahissait l'ancien soldat vint ouvrir,
et il avait t prvenu, car ds qu'il aperut le docteur:

--M. Raymond attend monsieur, dclara-t-il, et si monsieur veut me
suivre...

Le docteur trouva son malade beaucoup mieux qu'il ne l'esprait.

Et quand il eut examin la blessure et indiqu le rgime  garder, il
s'assit, esprant vaguement quelques claircissements en change de ses
soins.

Il n'en recueillit aucun. Le bless semblait avoir oubli son aventure.
Il dit simplement que sa mre n'avait aucun soupon, et se mit  causer
de tout autre chose. Et il en fut de mme pendant une semaine, o M.
Legris vint tous les jours.

Raymond le recevait affectueusement et comme s'il et eu la volont de
conserver ces relations que le hasard avait noues, mais il vitait avec
une sorte d'affectation de parler de soi, de ses affaires, de sa
famille.

Aprs dix visites, le docteur n'avait entrevu ni madame ni mademoiselle
Delorge.

Aussi, quand, au caf de _Pricls_, Peyrolas ou le pre Rivet lui
demandaient des nouvelles de son malade, et aussi quelques
renseignements:

[Illustration:--L! fit-il, l!... en avanant  ttons, j'ai butt
contre.]

--Il est autant dire guri, rpondait-il, et vous le verrez un de ces
soirs... C'est un brave et loyal garon, bien qu'un peu froid et d'une
rserve excessive... Ancien lve de l'cole polytechnique, il tait
ingnieur des ponts et chausses quand il a donn sa dmission pour
s'occuper de chimie industrielle...

C'tait tout ce qu'il savait, et c'tait, pensait-il, tout ce qu'il
saurait jamais; quand un dimanche--c'tait le 27 fvrier 1870, le
dimanche gras,--sur les cinq heures du soir, il se prsenta rue
Blanche.

A sa vue, Raymond bondit sur son fauteuil, et d'une voix mue:

--Ah! docteur, s'cria-t-il, je tremblais que vous ne vinssiez pas!

Son impassibilit habituelle se dmentait; l'clat de ses yeux et un
tremblement fbrile trahissaient ses angoisses.

--Il vous arrive quelque chose? demanda M. Legris.

Pour toute rponse, Raymond prit une lettre sur son bureau, et la
tendant au docteur:

--Voici ce que je reois, dit-il; lisez.

Cette lettre, non signe, tait crite  l'encre bleue sur d'horrible
papier.

Elle disait:

Cette nuit, une scne aura lieu, dont IL FAUT que M. Delorge soit
tmoin.

Qu'il se trouve  minuit au bal de la _Reine-Blanche_. Un homme
s'approchera de lui et lui dira: Je viens du jardin de l'lyse. Qu'il
suive hardiment cet homme partout, je dis bien _partout_, o il le
conduira.

Qu'il vienne, pour elle, sinon pour lui. Et qu'il ne craigne rien,
celui qui lui crit est son ami.

Ayant lu, le docteur n'eut pas l'ombre d'une hsitation.

--Je pense, mon cher monsieur Delorge, pronona-t-il, que ceux qui vous
ont manqu une premire fois veulent prendre leur revanche.

Raymond hochait la tte.

--Peut-tre avez-vous raison, fit-il, et cependant il est de mon devoir
de me rendre  ce rendez-vous.

Sa dtermination tait si vidente, que le docteur n'eut mme pas l'ide
de la combattre.

--Au moins, conseilla-t-il, faites-vous accompagner...

On et dit que Raymond attendait cet avis. Fixant M. Legris:

--Par qui? demanda-t-il. Je suis malheureux, je vis seul. J'ai deux
amis, deux frres, mais ils sont loin de Paris. O trouver un homme qui
consente  braver pour moi un pril inconnu, et qui me jure, quoi qu'il
arrive, un inviolable silence?

Le docteur n'hsita pas.

--Je serai cet homme, monsieur Delorge, dit-il d'une voix ferme.

Et quelques heures plus tard, en effet, le docteur Legris et Raymond
Delorge remontaient la rue Fontaine, se rendant au rendez-vous de la
lettre anonyme.




II


Le soir, lorsqu'on arrive au haut de la rue Fontaine-Saint-Georges, on
voit briller en face de soi, de l'autre ct du boulevard extrieur,
au-dessus d'une porte immense, une guirlande de becs de gaz.

C'est l'illumination du bal de la _Reine-Blanche_.

A droite, se trouve un caf-dbit de vins divis en quantit de salons
de socit par des cloisons de planches lgres, dcoupes  la
mcanique.

A gauche, en contre-bas, est une choppe de ptissier, o les ouvrires
des environs viennent acheter des friandises qui font frmir, des tartes
aux fruits et des choux  la crme.

Ce n'est pas l'lite des salons de Paris qui danse  la _Reine-Blanche_,
bien qu'une mise dcente y soit de rigueur.

Les soirs de bal, c'est--dire le dimanche, le lundi et le jeudi, on
rencontre aux environs nombre de messieurs  casquette de toile cire et
 cheveux colls aux tempes qui n'ont rien de rassurant.

Or, il y avait fte  _la Reine_, comme disent les habitus, le soir
o Raymond Delorge et le docteur Legris s'y prsentrent.

Deux immenses pancartes colles le long des montants de la porte
annonaient, en l'honneur du dimanche gras, un grand bal par et masqu
avec surprises et divertissements varis, tels que quadrille infernal,
tombola et galop final clair aux flammes de Bengale.

--Allons, il faut entrer, dit le docteur  Raymond.

Ils entrrent. Ils suivirent une assez longue avenue boueuse, plante de
chaque ct d'arbustes rabougris. Ils traversrent un vestibule, o sont
tablis le contrle et le vestiaire. Et enfin, pousss par la foule, ils
arrivrent  la salle de bal.

C'est quelque chose comme une vaste grange, fort troite, trs longue,
avec un plafond excessivement bas, dcor de barbouillages surprenants.
Au fond, se trouve une sorte d'estrade, leve de trois marches, o
boivent les gens srieux.

Le parquet, c'est--dire l'espace rserv aux danseurs, est protg par
une balustrade, et tout autour, des tables sont ranges,  travers
lesquelles circulent pniblement les simples curieux.

La fte atteignait son apoge, quand entrrent les deux jeunes gens.

Aux sons enrags des pistons et des trombones, deux cents danseurs,
hommes et femmes, rouges, haletants, chevels, se mlaient, se
dmenaient et se disloquaient, en proie  une sorte d'pilepsie
furieuse.

Et assis  toutes les tables, presss, entasss, trois cents
consommateurs des deux sexes buvaient de la bire  pleines chopes, et
tarissaient, d'une soif inextinguible, d'immenses saladiers de vin.

La chaleur tait intolrable, le gaz brlait les yeux, mille senteurs
cres et nausabondes saisissaient  la gorge. Et du parquet,
incessamment battu en mesure, montaient des flots de poussire qui se
rsolvaient en pluie, aprs avoir plan comme un nuage au-dessus de la
cohue.

En dpit de l'affiche qui promettait un bal par et masqu, on
n'apercevait que de rares costumes, dans la mle des paletots douteux.
Et quels costumes! Des oripeaux sans nom, des haillons immondes, passs,
tachs, souills, qui, depuis des annes, de carnaval en carnaval,
tranaient sur l'chine des ivrognes, et s'raillaient aux tables
boiteuses des cabarets de barrire...

Non sans peine, le docteur et Raymond trouvrent, sur l'estrade,  un
endroit d'o ils dominaient tout le bal, une table libre et bien en vue.

Et ils taient  peine assis qu'un garon s'approcha, demandant ce qu'il
fallait servir  ces messieurs.

--Donnez-nous de la bire, commanda le docteur.

Grce  sa robuste carrure, au ton surtout dont il criait: Gare aux
taches! ce garon glissait comme une anguille  travers cette cohue.

Il ne tarda pas  reparatre, portant une bouteille et deux verres; mais
avant de verser:

--C'est vingt sous, dit-il, et d'avance.

Le docteur Legris paya sans sourciller.

C'est sans arrire-pense qu'il s'tait mis  la disposition de Raymond.

Son concours accept, il s'tait promis de brider sa curiosit, si
ardente qu'elle pt tre, se jurant bien de ne rien tenter, de ne pas
adresser une question pour forcer ou surprendre les confidences de celui
qui s'en remettait  sa bonne foi.

Raymond Delorge, lui, devait tre  mille lieues de la situation
prsente. Accoud sur la table vineuse, le front dans la main, l'oeil
fixe, le visage contract, il demeurait abm dans les plus noires
penses. Avait-il conscience de l'endroit o il se trouvait? Assurment
non. Il ne s'apercevait pas que les polkas succdaient aux quadrilles,
les valses aux mazurkas; et que le temps passait.

Le docteur s'en apercevait, lui:  tout instant il tirait sa montre,
jusqu' ce qu'enfin, impatient, il secoua son compagnon en lui disant:

--Savez-vous que la nuit avance et que notre homme ne parat gure?...
Si votre lettre allait n'tre qu'une stupide mystification!...

Raymond tressaillit, comme le rveur qu'on arrache  ses rves:

--Impossible! rpondit-il.

--Pourquoi? Serait-ce parce que cette lettre vous parle d'elle,
c'est--dire d'une femme que vous aimez?...

Une larme brilla dans les yeux de ce singulier garon, larme de douleur
ou de colre:

--Non, pronona-t-il, ma certitude a une autre cause. Vous vous
rappelez, n'est-ce pas, la phrase de reconnaissance que doit prononcer
celui qui viendra nous chercher ici? Eh bien! c'est dans le jardin de
l'lyse que mon pre, le gnral Delorge, a t tu, dans la nuit du 30
novembre au 1er dcembre 1851...

L'accent de Raymond, le feu sombre de son regard, veillaient dans
l'esprit du docteur un monde de conjectures. Mais il les carta.

Il venait de remarquer un des rares dguiss du bal qui, depuis un
moment, les piait.

C'tait un petit homme taill en force, d'une physionomie plutt
vulgaire que mchante. Il portait un costume d'ordre composite: un large
pantalon de velours raill,  bandes de satin jadis blanc, et une veste
espagnole dont la moiti des boutons manquait. Sur la tte il avait une
toque rouge, orne d'un grand plumet.

--Serait-ce donc celui que nous attendons? pensait M. Legris.

C'tait lui.

Il s'approcha de Raymond, lui frappa familirement sur l'paule, et
d'une voix dont l'alcool avait depuis longtemps dtremp les cordes:

--Je viens du jardin de l'lyse, pronona-t-il.

Comme s'il et t m par un ressort, Raymond se dressa tout d'une pice
et dit:

--Je suis prt  vous suivre.

--En ce cas, arrivez vite, car nous sommes en retard.

Ce n'tait pas sans une intime et bien naturelle satisfaction que le
docteur Legris avait pris la mesure de cet inconnu,  qui Raymond et lui
allaient s'abandonner.

--Ou je n'ai jamais su ce qu'est une physionomie, pensait-il, ou ce gros
gaillard est absolument incapable d'un crime.

Cependant le docteur songeait aussi:

--Ah ! est-ce dans ce costume qu'il va nous conduire Dieu sait o?...

Pas tout  fait.

Arriv au vestiaire, l'inconnu y prit un large mac-farlane qu'il jeta
sur ses paules et changea contre un chapeau de feutre mou sa toque 
plumet. Puis, d'un air content de soi:

--Hein! fit-il, je ne suis pas long  changer de pelure, moi, et si vous
avez de bonnes jambes...

Mais il s'interrompit, tout interloqu, en reconnaissant que Raymond
n'tait pas seul.

--Oh! oh! oh! gronda-t-il sur trois tons diffrents, et d'une voix
toujours plus raille que le velours de son pantalon... On ne m'avait
annonc qu'une pratique.

Le docteur s'avanait pour intervenir; Raymond le prvint.

--C'est possible, rpondit-il, mais si monsieur ne peut m'accompagner,
je renonce  vous suivre.

L'homme, videmment perplexe, se grattait le nez avec une sorte de rage.
Ce devait tre un moyen  lui de provoquer l'closion des ides. Et il
lui russit, car soudain:

--Bte que je suis! s'cria-t-il, je vais rgler cela en un tour de
main. Ne bougez pas, je reviens.

Et il se rejeta dans la mle du bal.

--Ah! c'est nous qui sommes des niais! fit presque aussitt M. Legris.
Cet homme rentre chercher des instructions; donc celui qui l'emploie et
le paye, l'auteur de la lettre anonyme, est dans la salle. J'aurais d
me lancer sur ses talons, et si je savais qu'il ft encore temps...

Non... l'homme reparaissait.

--Tout est arrang, dit-il gament, arrivez tous deux; ce sera le mme
prix...

L'instant d'aprs ils taient dehors.

Il tait bien prs d'une heure,  ce moment. L'conome administration de
la _Reine-Blanche_ avait teint son illumination extrieure. Le
ptissier avait mis les volets de son choppe. Tout tait ferm aux
environs. Il ne passait plus un chat sur le boulevard Clichy, et c'est 
peine si de loin en loin on apercevait un sergent de ville s'abritant
sous quelque porte cochre.

Le temps, aprs avoir menac toute la journe, tait devenu affreux.
C'tait une vritable tempte qui s'abattait sur Paris, pliant comme des
roseaux les jeunes arbres du boulevard, tordant les tuyaux de chemines,
faisant voler au loin les ardoises des toits.

Cependant la nuit n'tait pas sombre, et par moments,  travers les
dchirures des nuages noirs chasss par un vent furieux, la lune
apparaissait, accentuant la silhouette des maisons et faisant resplendir
comme des miroirs d'argent les flaques d'eau des avenues.

Mais qu'importait le temps, au docteur et  Raymond? Ayant relev le
collet de leur paletot, ils s'taient pris par le bras, et, silencieux,
ils marchaient derrire leur guide.

Lui allait, d'une allure insoucieuse, les mains dans les poches,
sifflotant un air de valse.

En sortant de l'alle boueuse de la _Reine-Blanche_, il avait pris du
ct de la cit Vron, la cit par excellence des jolis cabinets 
louer.

Il fit ainsi cent cinquante pas, dans la direction des Batignolles, puis
tournant court, il s'engagea dans l'avenue du cimetire du Nord.

C'est une large avenue plante d'arbres o se fait dans le jour un grand
commerce de vins et d'emblmes funraires, mais qui n'a d'autre issue
que le cimetire dont on aperoit,  l'extrmit, le large portail.

Aussi, le docteur s'arrta-t-il net, et lchant le bras de Raymond:

--Ah ! l'ami, demanda-t-il  leur guide, o nous menez-vous par l?

--O l'on m'a dit.

--Soit! Mais la nuit, quand le cimetire est ferm, cette avenue est une
impasse...

--Possible!... Allons, avanons-nous?...

--Vous nous accorderez bien dix secondes, interrompit M. Legris.

Et attirant Raymond  l'cart:

--Si vous me connaissiez mieux, lui dit-il trs vite, je n'aurais pas
besoin de vous affirmer que je ne suis pas homme  reculer jamais.
Seulement j'aime  me renseigner. Notre expdition me parat prendre une
tournure singulire. Donc, excusez mes questions: neuf fois sur dix,
quand on reoit une lettre anonyme, on sait quel nom mettre au bas...

Raymond l'arrta d'un geste:

--La lettre peut aussi bien venir d'un ami dvou que d'un ennemi
mortel, rpondit-il, voil tout ce que je puis dire...

M. Legris ne broncha pas.

--Parfait! dit-il, comme s'il et t satisfait de cette rponse
vasive.

Et de ce ton goguenard dont les hommes forts voilent leurs impressions:

--Nous sommes  vous, l'ami, cria-t-il  leur guide: allez...

Il alla droit  la porte du cimetire, et il s'apprtait  tirer la
corde de la cloche, quand Raymond, d'un geste rapide, lui arrta le
bras.

--Prenez garde, lui dit-il, ni mon ami ni moi ne sommes de ceux qu'on
mystifie impunment.

Ddaigneusement l'homme haussa les paules.

--J'ai l'ordre, rpondit-il, de ne vous donner aucune explication. J'ai
reu une commission, je la remplis. Voulez-vous pousser la chose
jusqu'au bout? Laissez-moi faire. Avez-vous peur et dsirez-vous en
rester l? Retournons d'o nous venons. Moi, je m'en bats l'oeil;
arrive qui plante, je suis pay d'avance!

Et ce disant, il frappa sur la poche de son pantalon de velours, qui
rendit un son mtallique.

--Cependant...

--Il n'y a pas de cependant, c'est oui ou non, et tout de suite, car je
n'ai pas envie de moisir ici... Et, par-dessus le march, je dois vous
engager  brider votre langue, quoi qu'il arrive. Un mot ou seulement
une exclamation pourraient nous coter cher... Nous jouons plus gros jeu
que vous ne pensez...

Le docteur Legris se pencha vers son compagnon.

--Laissons-le faire, lui souffla-t-il dans l'oreille.

--Faites donc, dit Raymond, nous nous tairons.

L'homme sonna et attendit.

Deux minutes s'coulrent, on entendit un pas trainant et quelques
jurons touffs, et enfin la porte du cimetire s'entre-billa.

Un homme, un gardien, parut, portant une lanterne. Tir de son lit par
le son de la cloche, il tait  demi-vtu et coiff d'un bonnet de
coton.

--Qu'est-ce que vous voulez ici? demanda-t-il brutalement.

Pour toute rponse, le guide des deux jeunes gens tira de sa poche un
papier et le lui tendit en disant:

--Savez-vous lire? Lisez, et vous le saurez, mon brave.

Mthodiquement, le gardien accrocha sa lanterne  une des ferrures de la
porte, et se mit  parcourir ce papier, examinant avec soin les timbres
dont il tait revtu. Et quand il eut achev:

--Que ne parliez-vous tout de suite! fit-il. Combien tes-vous?

--Trois.

--Entrez.

Ils entrrent, et quand le gardien eut soigneusement referm la porte:

--Puisque vous tes l, dit-il, les rondes seraient inutiles, n'est-ce
pas?

--videmment! rpondit du ton le plus tranquille l'homme au mac-farlane.

--En ce cas, je vais me payer un fameux somme; et vous autres, bien du
plaisir, et bonne chance!

C'est dans l'attitude d'un flegme imperturbable, que l'trange danseur
de la _Reine-Blanche_ suivit de l'oeil le gardien qui, sans dfiance,
regagnait sa maisonnette.

Mais quand il l'eut vu rentrer et tirer la porte sur lui, ah! alors il
respira  pleins poumons, comme aprs un pril heureusement conjur. Et
dessinant du bras un geste moqueur:

--Ni vu ni connu! fit-il de sa voix la plus enroue. Enfonc le
gneur!...

Ses compagnons, Raymond et le docteur Legris, l'examinaient d'un air de
stupeur immense; mais il s'en souciait bien, vraiment!

--Nous y sommes! rptait-il gaiement, nous y sommes!...

Ils taient alors debout au milieu du rond-point qui ouvre le cimetire
Montmartre,  quelques pas du socle de marbre o semble dormir de
l'ternel sommeil le bronze de Godefroy Cavaignac.

Devant eux, jusqu'au fond de l'horizon, se droulait l'immense champ du
repos, devenu trop troit.

Certes, ni le docteur ni Raymond n'taient accessibles aux terreurs
superstitieuses qui hantent les cerveaux faibles, et cependant, peu 
peu, ils se sentaient envahis par cette vague et mystrieuse angoisse
qui se dgage de la mort.

Seul, le guide gardait son insouciance.

--Le plus fort est fait, reprit-il, mais si nous restons ici  reverdir,
nous arriverons trop tard. Allons, en avant trois!...

Et sans hsiter, en homme qui connat sa route, il s'engagea dans une
des alles de droite, une longue alle borde d'une triple range de
monuments funbres.

Sans une objection, sans un mot, les jeunes gens le suivirent encore.
O? Dans quel but? Ils ne se le demandaient mme plus  eux-mmes, tant
ils taient bouleverss par l'tranget de la situation et saisis du
spectacle qui s'offrait  eux.

La pluie avait cess, mais le vent redoublait de furie et se dchanait
dans les arbres, emplissant l'air de sifflements lugubres, qui
semblaient, dans la nuit, des gmissements et des sanglots. Toujours
plus presss et plus rapides, les nuages volaient emports par la
tourmente. Les tnbres,  tout instant, succdaient aux clarts
indcises de la lune. L'ombre se peuplait. Tout revtait des formes
fantastiques. Les grands cyprs se dressaient, menaants comme des
spectres, et, pareilles  de blancs fantmes, apparaissaient les statues
plores debout sur les tombeaux...

Cependant, l'homme au mac-farlane allait toujours  travers le ddale du
cimetire.

Du mme pas gal et sr il traversa successivement plusieurs avenues,
descendit un escalier, remonta une pente roide, et finalement s'arrta
devant une sorte de clairire, non loin de la chapelle btie rcemment
par la famille de Champdoce.

--Halte! pronona-t-il, nous sommes arrivs.

Trs videmment, toutes ses mesures taient d'avance prises, et bien
prises pour atteindre le but qu'il se proposait. Il avait d venir dans
la journe reconnatre le terrain.

[Illustration: Ils taient assis  une table bien en vue, au milieu du
bal.]

Il attira les jeunes gens derrire un pais rideau d'arbres verts, et
leur montrant un banc vermoulu au milieu des broussailles:

--Asseyez-vous l, leur dit-il.

--Soit! et ensuite?

--Ensuite? Il ne s'agit plus que d'ouvrir les yeux et les oreilles.
Regardez...

De l'endroit o ils taient posts, les jeunes gens apercevaient,  une
vingtaine de mtres, la portion du mur de clture qui longe la rue de
Maistre.

Entre eux et le mur, le terrain tait plat et nu, et ils n'y voyaient
rien qu'une tombe. Cette tombe tait en rparation. La pierre tumulaire
avait t dplace, et on discernait l'ouverture d'un troit caveau.

Les ouvriers avaient d y travailler dans la journe, et mme,
circonstance singulire, ils y avaient laiss leurs outils.

--Et maintenant... commena le docteur.

--Maintenant... dit rudement l'homme, vous allez me faire l'amiti de
vous taire et de ne plus bouger...

Aprs avoir tant accept, ce n'tait plus le lieu ni l'instant de
discuter. Les deux jeunes gens se turent et attendirent, troubls,
anxieux, se demandant s'ils veillaient ou s'ils taient le jouet d'un
cauchemar; si c'tait bien vrai qu'ils taient l, en pleine nuit, dans
ce cimetire, o ils avaient t introduits ils ne savaient comment, par
cet inconnu, rencontr dans un bal public, et encore vtu de sa livre
de carnaval...

Mais cet inconnu, tout  coup, eut un tressaillement et une exclamation
sourde:

--Silence! fit-il d'une voix qui, pour la premire fois, trahit une
motion; le mur, regardez le mur...

Au-dessus de ce mur, lentement, mthodiquement, une forme humaine
s'levait... C'tait bien un homme, et il faisait assez clair pour
reconnatre qu'il tait coiff d'une casquette et vtu d'une longue
blouse de couleur sombre.

Ayant atteint le chaperon du mur, il s'y mit  cheval, et se penchant du
ct de la rue, il attira  lui une chelle qu'il fit basculer avec
prcaution et glisser ensuite du ct du cimetire.

pouvants cette fois, Raymond et le docteur se rapprochrent de leur
guide pour l'interroger. Mais lui, leur prenant les poignets et les
treignant:

--Chut! donc, tonnerre de ciel! fit-il. Ceci n'est encore rien.

En effet, sur le chaperon du mur, un second personnage se glissait, vtu
comme le premier. Ils semblrent tenir conseil, puis descendant dans le
cimetire, ils se mirent rder de ci de l, prtant l'oreille.

Rassurs par leur inspection, ils revinrent  l'chelle et firent
probablement un signal convenu, car presque aussitt un troisime
individu apparut.

Ce dernier, autant qu'on en pouvait juger d'aprs ses vtements et ses
faons, devait appartenir aux plus hautes sphres sociales.

Il tait, en tout cas, le matre des deux autres, on en tait certain
rien qu' son attitude et  la leur. Il les interrogeait, c'tait
visible, et satisfait sans doute de leur rponse, il fit un signe du
ct de la rue.

Trois secondes aprs, la silhouette d'une femme se dressait au-dessus du
mur.

--Ah! tonnerre! gronda l'homme de la _Reine-Blanche_, elle a de
l'aplomb, celle-l!...

Elle tait vtue de noir et portait un voile si pais que, mme en plein
jour, on n'et pas distingu ses traits.

L'homme au vtement lgant lui ayant tendu la main pour l'aider 
passer le mur, elle l'carta, traversa seule et se laissa lgrement
glisser dans le cimetire...

Aussitt ces quatre complices s'approchrent jusqu' la tombe en
rparation, si prs de la cachette du docteur et de Raymond, qu'on y
entendait distinctement leurs moindres paroles.

--C'est ici! fit l'homme qui semblait diriger cette expdition.

--Eh bien! dit la femme d'un ton imprieux, faisons vite...

Comme s'ils n'eussent attendu que cet ordre, les deux hommes en blouse
ramassrent  terre un levier oubli, et en un instant, sans bruit,
achevrent de desceller les pierres du caveau...

Cela fait, ils se baissrent ensemble vers le trou bant, et runissant
leurs forces, ils remontrent  fleur du sol un cercueil...

Debout, prs de la femme voile, l'homme qui les commandait avait suivi
leur travail:

--Maintenant, madame la duchesse, pronona-t-il, vous allez voir si je
vous ai trompe. Allez, vous autres...

Avec une rare dextrit, les deux hommes introduisirent entre les
planches le bout de leur levier, et, pesant ensemble, ils firent sauter
le couvercle, qui clata avec un bruit sinistre...

Aussitt, cette femme que les autres appelaient Mme la duchesse,
bondit jusqu'au cercueil, se pencha au-dessus, y plongea le bras avec
une prcipitation folle; puis d'un accent de joie dlirante:

--Vide!... s'cria-t-elle, son cercueil est bien vide!...

Immobiles derrire le rideau de cyprs qui les cachait, le docteur et
Raymond Delorge attendaient un mot qui leur rvlt le sens de cette
scne inoue, un mot qui leur apprt  quelles sources d'intrt et de
passion puisaient leur audace ces gens qui osaient ainsi en plein Paris
escalader les cltures sacres d'un cimetire et violer le secret d'un
tombeau.

Ce mot ne fut pas prononc...

C'est sans changer une parole que l'homme aux vtements lgants et la
femme en noir, la duchesse, regagnrent l'chelle et disparurent de
l'autre ct du mur.

Les complices subalternes, les deux hommes en blouse, restaient seuls
dans le cimetire.

Rapidement ils rajustrent les planches du cercueil et le redescendirent
dans le caveau, aprs quoi, tant bien que mal, ils remirent en place les
pierres qu'ils avaient descelles, effaant vaille que vaille toute
trace d'effraction...

Cette besogne termine, le plus tranquillement du monde, ils regagnrent
le mur, retirrent leur chelle et disparurent...

De la scne dont le docteur et Raymond venaient d'tre tmoins, nul
vestige ne restait plus qui leur en attestt la ralit... Tout s'tait
vanoui comme une de ces visions qu'enfantent les tnbres et que
dissipe le jour...

Il tait d'ailleurs temps que tout fint. Raymond n'en et pu supporter
davantage, tant depuis un moment toutes ses facults s'exaltaient
jusqu' un degr presque insoutenable.

Saisissant par le bras, rudement, l'homme de la _Reine-Blanche_:

--Maintenant, lui dit-il, tu vas nous expliquer pourquoi tu nous as fait
assister  cet abominable sacrilge. Qui sont ces gens qui violent les
tombeaux? Qu'est-ce que ce cercueil qui est vide? Que veut-on de moi?
Parle! Des faits, des noms, et vite...

Tranquillement, l'homme s'tait dgag.

--Vous vous trompez d'adresse, bourgeois, rpondit-il de son accent
d'insouciance narquoise. Les gens qui m'ont pay pour vous amener ici ne
m'ont pas dit leurs secrets. Je ne sais rien... Mais j'ai ide que tout
ce que vous demandez doit tre crit sur la pierre tombale...

Le docteur et Raymond eurent le mme mouvement:

--C'est pourtant vrai!...

Et abandonnant l'homme, ils bondirent jusqu' la pierre.

Elle tait petite et humble, comme si elle et t marchande sou  sou
au marbrier funbre. Au milieu, on lisait:

        MARIE SIDONIE

    MORTE A VINGT-SEPT ANS

    _Priez pour elle!_

--Eh bien? demanda le docteur.

Raymond semblait abasourdi.

--Pas de nom de famille! murmurait-il, et ce nom de Sidonie n'veille en
moi aucun souvenir... J'ai beau chercher, rien!...

Le docteur, par bonheur, gardait presque son sang-froid accoutum.

--Ce n'est pas la peine, mon cher, pronona-t-il, de vous creuser la
cervelle. Retournons rejoindre notre guide.

Mais quand ils revinrent au banc vermoulu, derrire les cyprs, l'homme
au mac-farlane n'y tait plus.

Ils appelrent... pas de rponse. Ils coutrent... nul bruit. Ils
cherchrent aux alentours... rien.

--Nous sommes jous! fit le docteur, d'un ton qui annonait plus de
colre que de surprise, jous comme des enfants!

--Mais cet homme...

--Il doit tre dehors  cette heure... Mais soyez tranquille, nous le
retrouverons, je le veux... Seulement il faudrait pouvoir sortir d'ici 
l'instant.

Oui, mais comment? En escaladant le mur? C'tait  peine praticable, et
en tout cas, bien imprudent.

Si encore ils avaient eu ide du moyen employ par leur guide pour les
introduire dans le cimetire!

--N'importe! s'cria le docteur, j'ai un plan, et prcisment parce
qu'il est hardi, il doit russir. Regagnons la porte.

Le malheur est qu'ils ne connaissaient pas le cimetire, qu'ils ne
savaient mme pas dans quelle partie ils se trouvaient. Longtemps ils
errrent  travers le ddale des tombes. La peur, par moments, les
prenait presque...

--Si on nous trouvait ici, disait Raymond, comment expliquer notre
prsence!

Enfin le docteur crut reconnatre l'alle prise la premire par leur
guide. Il ne se trompait pas. Bientt ils aperurent le rond-point et la
maisonnette du gardien.

--Maintenant, dit le docteur,  la grce de Dieu!

Et il alla frapper au carreau de la maisonnette.

--Qui va l? dit une voix de l'intrieur.

--Nous, parbleu! rpondit le docteur, nous voudrions sortir.

--Dj! votre camarade qui vient de partir m'avait dit que vous
resteriez jusqu' l'ouverture...

--Nous avons rflchi.

--Alors, attendez une minute, et je suis  vous, dit le gardien.

Il ne fut pas long  paratre, en effet, et ayant ouvert la porte, il
mit les deux jeunes gens dehors, en leur disant:

--A une autre fois!...

Le docteur se frotta les mains.

--Eh! eh! fit-il, quand la porte fut ferme, peut-tre tenons-nous notre
homme!




III


C'est sur une circonstance bien futile en apparence, et qui avait
totalement chapp  Raymond, que reposaient toutes les esprances du
docteur Legris.

Press de questions, leur guide leur avait rpondu avec un accent de
regret dont il n'y avait pas  suspecter la sincrit:

Ah ! croyez-vous donc que c'est pour mon plaisir que j'ai quitt le
bal au plus beau moment, et juste comme je venais de faire une
connaissance charmante?...

--Donc, concluait le docteur, il y a dix  parier contre un que cet ami
de la gat est all reprendre son quadrille interrompu.

--A moins qu'il ne se dfie, objecta Raymond.

--Et de qui, s'il vous plat? De nous? Impossible! Ne nous croit-il pas
pris dans le cimetire comme dans un pige pour le reste de la nuit?
Moi, je ne crains qu'une chose: c'est que le bal ne soit fini.

Il ne l'tait pas. En arrivant  l'alle boueuse de la _Reine-Blanche_,
les jeunes gens aperurent au fond les reflets de l'illumination de la
salle.

--Entrons! fit Raymond.

Mais le docteur l'arrtant:

--Plaisantez-vous? dit-il. Oubliez-vous que si nous avons intrt 
rejoindre cet homme, il a un intrt non moindre  nous viter?

--Ah! si je le tenais, docteur!...

--Vous l'avez tenu, mon cher ami, et il n'a pas parl. Croyez-moi, pas
de violence. Laissez-moi agir, moi qui suis de sang-froid. Attendez ici,
pendant que j'entrerai seul en prenant mes prcautions pour n'tre pas
reconnu.

Ces prcautions taient indiques par les circonstances mmes.

A la _Reine-Blanche_, comme  tous les bals publics, est tabli pendant
le carnaval un magasin o on loue des costumes.

C'est l que se rendit tout droit le docteur. Et moyennant trois francs
dix sous, une vieille femme, qui avait un faux air de sorcire, mit  sa
disposition une longue souquenille de lustrine noire, qu'elle dcorait
du nom de domino.

C'tait puant, malpropre, rpugnant, et  tout autre moment le docteur
et recul devant cette loque. Mais le temps pressait. Il l'endossa,
rabattit, non sans dgot, le capuchon sur son visage, et se glissa dans
la salle de bal.

Elle tait vide, ou autant dire. De la cohue de la soire, c'est  peine
si soixante ou quatre-vingts enrags restaient, les uns achevant de se
griser autour des tables poisseuses, les autres se ruant avec des gestes
pileptiques en une sorte de galop chevel.

Mais qu'importait au docteur Legris!

Il venait de reconnatre, assis  une des tables de l'estrade, devant un
bol immense de vin  la franaise, l'homme au mac-farlane. Prs de lui,
vtue d'un costume de bayadre, bien trop large et beaucoup trop court,
buvait une surprenante crature, d'une laideur et d'une maigreur
invraisemblables.

--Allons, la chance est pour nous! pensa le docteur.

Et jugeant inutile un plus long sjour dans ce bal, il courut se
dbarrasser de son domino, et rejoignant Raymond:

--Il ne s'agit plus, lui dit-il, que de savoir o demeure ce gaillard,
ce qu'il fait et comment il s'appelle. Et pour y arriver, voici le
programme: nous allons monter dans une voiture, d'o nous guetterons la
sortie de notre inconnu. Ds qu'il paratra, nous commanderons  notre
cocher de le suivre, o qu'il aille,  pied ou en fiacre. Dame! c'est un
singulier mtier que nous ferons l, mais nous n'avons pas le choix des
moyens...

La dcision prise, ils se htrent de l'excuter, et bien ils firent,
car ils taient  peine blottis dans un fiacre, que l'homme sortit de la
_Reine-Blanche_, tranant  son bras la bayadre maigre.

Il avait repris son mac-farlane, et sa compagne avait jet sur ses
paules osseuses un flamboyant chle  carreaux rouges et noirs.

Aussitt le docteur baissa la glace de devant de sa voiture, et les
montrant au cocher:

--Voil, lui dit-il, les gens qu'il s'agit de suivre sans qu'ils s'en
doutent. Si vous russissez, il y aura vingt francs de pourboire.

--Connu! rpondit le cocher en clignant de l'oeil.

Et d'un vigoureux coup de fouet, il rveilla son pauvre cheval, qui
partit en tranant la jambe...

Le jour se levait... Comme toujours au matin, aprs une tempte, le ciel
tait clair. Le vent avait dj sch le bitume des trottoirs.

Les boulevards extrieurs s'veillaient. Les balayeurs s'emparaient de
la chausse, les lourdes charrettes charges de pierres commenaient 
circuler. Et par toutes les rues descendaient, des hauteurs de
Montmartre, des groupes d'ouvriers...

Mais ni l'homme au mac-farlane, ni la bayadre ne craignaient les
regards, et c'est le plus firement du monde qu'ils longeaient le
boulevard Rochechouart.

Parfois, des ouvriers les interpellaient de loin, et les poursuivaient
de quolibets assez peu flatteurs. Ils y rpondaient de la belle faon.
D'autres fois, c'tait eux qui commenaient  apostropher les balayeurs.

C'est ainsi qu'ils arrivrent chausse Clignancourt. Ils la remontrent
un moment, tournrent  gauche, rue Saint-Andr, puis  droite, rue
Feutrier...

Puis le fiacre o se cachaient le docteur et Raymond s'arrta, et le
cocher se penchant vers eux, leur dit:

--Le pourboire est gagn! Vos masques viennent de rentrer dans une
maison  vingt pas d'ici.

C'tait une maison garnie, de misrable apparence, et qui semblait
presque inhabite malgr ses nombreux criteaux annonant des chambres
et des cabinets _meubls bourgeoisement_.

Sur la porte, un gros homme, le ventre ceint d'un tablier bleu,  pice,
fumait sa pipe.

--Vous tes le matre de la maison, monsieur? lui demanda le docteur.

--Bien  votre service, rpondit-il en retirant sa casquette de l'air le
plus gracieux.

--Nous aurions besoin d'un renseignement... Il vient d'entrer chez vous
un homme vtu d'un mac-farlane...

--Et donnant le bras  une dame, n'est-ce pas?

--Prcisment... Nous aurions, mon ami et moi,  les entretenir d'une
affaire excessivement importante, d'une affaire o il y aurait beaucoup
d'argent  gagner...

Le matre du garni avait lev les bras au ciel.

--Pas de chance!... s'cria-t-il.

--Pourquoi?

--M. Potencier--c'est le nom de ce monsieur--n'est plus mon locataire
depuis le quinze du mois dernier...

--Qu'importe, puisqu'il vient d'entrer chez vous...

L'htelier souriait.

--Il n'y est dj plus, rpondit-il... M. Potencier et sa dame n'ont
fait que traverser la maison, qui a deux issues, comme vous pouvez le
voir...

Et se drangeant un peu, il montrait un couloir interminable, au fond
duquel on apercevait une autre rue.

Ce fut comme un seau d'eau froide tombant de haut sur la tte de Raymond
et du docteur Legris. Avoir pris tant de peine pour aboutir  un tel
chec, c'tait humiliant et irritant. Mais le docteur savait se
contraindre:

--Si M. Potencier n'est plus votre locataire, dit-il au matre du garni,
il a d vous laisser sa nouvelle adresse...

--Lui!... jamais de la vie. C'est un homme trs cach, voyez-vous, qui
n'aime pas qu'on se mle de ses affaires...

--De sorte qu'il vous est impossible de nous dire o le trouver...

--Oh! tout  fait impossible.

Le docteur avait tir son portefeuille, et tout en semblant y chercher
quelque chose, il remuait trois ou quatre billets de banque de cent
francs qui s'y trouvaient, et il les maniait si habilement qu'ils
paraissaient se multiplier et foisonner sous ses doigts.

--C'est une belle occasion, fit-il, que M. Potencier perd de gagner une
grosse somme... Mais tenez, voici enfin ce que je cherchais... faites-le
tenir, s'il se peut,  votre ex-locataire, en le prvenant que je dsire
lui parler...

Et ce disant, il tendait  l'htelier une de ses cartes de visite:

              LE DOCTEUR VALENTIN LEGRIS

         _place du Thtre,  Montmartre_

    CONSULTATIONS TOUS LES JOURS, DE UNE HEURE A TROIS

       (_gratuites le lundi et le jeudi_)

La vue de la quantit de billets de banque que lui avait paru remuer le
docteur avait rendu fort srieux le patron du garni.

--Je ne pense pas, dit-il, que je puisse jamais faire cette commission.
Je garde pourtant cette carte, et si je venais  savoir o demeure M.
Potencier...

--Vous la lui remettriez, c'est entendu. Et sur ce, au plaisir! cher
monsieur...

Assurment, le docteur n'esprait pas que sa carte lui attirt jamais la
visite de M. Potencier. Mais il tait de ceux dont l'avis est qu'il faut
toujours aider le hasard et lui laisser ouvertes le plus de portes
possible.

[Illustration:--Regardez le haut du mur.]

--Cet homme nous chappe, dit-il  Raymond, tandis qu'ils regagnaient
leur voiture; nous ne le reverrons plus dsormais, que s'il le veut
bien.

--Qui sait? pronona Raymond.

Et s'arrtant court au milieu de la rue:

--Il m'est venu une ide, docteur. Pendant que vous parliez  cet
htelier moi je songeais. Comment, me disais-je, cet homme s'y est-il
pris pour nous introduire dans le cimetire? Il a prsent un papier que
le gardien a lu et serr ensuite dans sa poche. Donc, ce papier devait
tre un permis donn par l'administration, suprieure, sous un prtexte
que j'ignore, mais qu'il m'est ais d'imaginer...

--Jusqu'ici trs bien, approuva le docteur. Cette opinion est si bien la
mienne que j'en ai dduit l'expdient qui nous a rendu la libert...

--Eh bien! ce permis porte ncessairement le nom de la personne  qui il
a t dlivr, de sorte que si le gardien l'avait encore en sa
possession, et qu'il consentt  nous en laisser prendre connaissance...

Le docteur se frappa le front.

--Comment, diable! n'avais-je pas song  cela! interrompit-il. Venez
vite!

Mais le cocher qui les avait amens n'tait gure dispos  les
reconduire.

Sa remise tait  deux pas, disait-il, et son pauvre cheval, qui avait
pass la nuit, ne tenait plus debout.

Ils perdirent donc une heure  chercher un autre fiacre qu'ils ne
trouvrent pas. Ils mirent un bon quart d'heure  dcouvrir un
commissionnaire qu'ils envoyrent, rue Blanche, porter  Mme Delorge
une lettre qui lui expliquait l'absence de son fils.

Enfin, comme ils taient extnus de fatigue et de besoin, ils
rentrrent au _caf Pricls_, o Justus leur servit une tasse de
chocolat. Et ils y furent retenus un bon moment par le journaliste
Peyrolas, lequel tait aux anges, ayant, l'avant-veille, publi un
article qui allait, esprait-il, lui valoir un mois de prison,
c'est--dire le poser dans le monde et le classer parmi les hommes
d'tat de l'avenir.

Si bien qu'il tait plus de dix heures quand Raymond et le docteur
tournrent le coin de l'avenue du cimetire du Nord.

--Avanons avec prcaution, avait dit le docteur, et avant de nous
adresser au gardien, sondons un peu le terrain aux environs.

Jamais circonspection ne reut plus vite sa rcompense.

Ils avaient  peine dpass la grande porte, qu'ils aperurent, au
milieu du rond-point, un groupe de gardiens et de sergents de ville
causant et gesticulant avec une animation extraordinaire.

--Oh! fit M. Legris en serrant le bras de Raymond, il y a quelque
chose... Tchons de savoir ce dont se proccupent tous ces gens. Mais
prenons garde...

C'est avec la plus sage lenteur, en effet, et par une manoeuvre
tournante des plus habiles, qu'ils s'approchrent du groupe.

Un vieux gardien  barbe blanche avait la parole.

--Ma foi! disait-il, j'y aurais t pris tout comme mon camarade.
Comment souponner une sclratesse pareille? Trois hommes se prsentent
en pleine nuit  la porte du cimetire, ils montrent un papier de la
Prfecture, o il est expliqu qu'ils sont inspecteurs de la police de
sret, et o il est dit qu'il faut les laisser entrer, leur prter
main-forte au besoin, et mme leur obir... Dame! on leur dit:
Donnez-vous donc la peine de passer!...

--Pas quand le permis est faux! objecta un brigadier.

--Comment le deviner? Il y avait un en-tte de la Prfecture de police.

--C'est vrai, cet imprim a d tre vol dans les bureaux. Mais les
signatures, les cachets, tout est contrefait, et si grossirement que la
contrefaon saute aux yeux...

--Aux vtres, peut-tre, qui tes de la partie... Mais non pas  ceux
d'un pauvre diable qu'on veille en sursaut...

Pour justifier leur prsence et leur immobilit prs du groupe, au cas
o on viendrait  les remarquer, Raymond et le docteur avaient pris
chacun un cigare, qu'ils feignaient de ne pouvoir allumer, tout en
brlant force allumettes.

Cependant, un sergent de ville poursuivait:

--Sait-on du moins ce qu'ils voulaient, ces brigands-l?

--Voler, parbleu! interrompit un autre.

--Qui sait! fit un vieux gardien. Il y a des fous qui ont des folies si
bizarres... Enfin, n'importe, nous allons passer une inspection soigne,
pour voir si tout est bien en ordre et  sa place...

--Et que les gredins aient vol ou non, dclara le brigadier, ils
peuvent tre srs de leur affaire. La police leur aura bientt mis le
grappin dessus...

--Oh! quant  a...

--C'est sr et certain, je vous le garantis. Le gardien qu'ils ont
tromp se souvient de leur signalement. Il y en a un surtout qu'il
reconnatrait, m'a-t-il dit, s'il le rencontrait dans la rue. C'est un
homme jeune, trs comme il faut, de taille moyenne, portant toute sa
barbe, lgre et molle, spare en ventail au menton. Il tait vtu
d'un grand pardessus  longs poils, et portait un chapeau large et une
cravate blanche.

D'un brusque mouvement, le docteur entranait Raymond vers l'intrieur
du cimetire...

Le signalement donn, c'tait le sien propre, trait pour trait. Rien n'y
manquait. Que le brigadier se retournt, ou un de ses auditeurs, et le
docteur Legris se trouvait dans une situation difficile.

--Me voici dans de beaux draps! fit-il, quand il se crut  l'abri.

Raymond tait dsespr. Il avait pris la main du docteur et la serrant:

--Comment reconnatre jamais, lui disait-il, tout ce que vous avez fait
pour moi, qui vous suis presque inconnu?... Jamais je ne me pardonnerai
l'embarras o je vous jette. Eh! je devais bien savoir qu'il y a sur moi
comme une fatalit, et que je porte malheur! Quand on se sait ainsi, on
vit seul...

Mais dj le sourire tait revenu sur les lvres du docteur.

--Quand on est ainsi, dit-il de sa bonne voix sympathique, on accepte le
dvouement d'un ami, et on est deux  lutter contre la mauvaise fortune!

Dans la bouche du docteur Legris, ces grands mots: amiti et dvouement,
gardaient entire et intacte leur admirable signification.

Il suffisait qu'il les et prononcs pour qu'il s'estimt engag
d'honneur.

Mais, pour cela mme, il dtestait les phrases et l'emphase, fuyait les
explications et les effusions.

Voyant donc Raymond sincrement mu:

--Nous recauserons de tout cela plus tard, reprit-il vivement.
L'important, pour l'heure, est de nous remettre  notre besogne,
laquelle, il faut bien l'avouer, se complique terriblement. Encore un
moyen d'arriver  la vrit qui nous chappe, car il serait insens
d'aller demander communication du permis...

Puis, aprs quelques minutes de rflexion.

--N'importe, reprit-il, tout espoir n'est pas encore perdu d'avoir le
mot de l'nigme. Ah! je ne jette pas ainsi ma langue aux chiens, moi!
Marchons, tchons de retrouver l'endroit o notre guide nous avait
conduits.

Le cimetire,  cette heure, n'avait plus rien des mystrieuses terreurs
de la nuit. Le mouvement et la vie l'emplissaient. A tout instant des
groupes passaient, les bras chargs de fleurs ou de couronnes
d'immortelles.  et l, dans des massifs, on entendait le chant
monotone d'un jardinier ou le grincement de la scie d'un tailleur de
pierre.

A la tempte de la nuit, une journe printanire succdait. Une brise
molle berait les arbres gonfls de sve. Et tout le long des alles,
aux tides rayons du soleil, les premires primevres ouvraient leurs
feuilles d'un vert tendre.

Et tandis que les jeunes gens erraient  l'aventure,  travers le
labyrinthe des tombes, cherchant leur chemin qu'ils ne reconnaissaient
pas:

--Voici, disait le docteur  Raymond, voici l'ide bien simple qui m'est
venue. Les deux prnoms gravs sur la pierre: Marie-Sidonie, ne vous
rappellent, m'avez-vous dit, personne que vous ayez connu?

--Personne, docteur.

--Bien. Mais rien ne nous dit que le nom de famille, omis peut-tre 
dessein, ne rveillerait pas vos souvenirs!...

--Il faudrait le savoir...

--Sachons-le. Il est inscrit au greffe du cimetire, videmment.

Raymond tressaillit.

--Oubliez-vous donc, docteur, s'cria-t-il, la situation que nous fait
ce faux permis? Pouvons-nous raisonnablement nous prsenter au greffe?

--Non. Mais nous pouvons y envoyer quelqu'un, le premier venu, le
commissionnaire du coin, si vous voulez...

Mais il s'interrompit, et d'un tout autre ton:

--Ah! nous y voici! dit-il. Cette fois, je ne me trompe pas.

Ils arrivaient, en effet,  l'endroit o les avait posts l'homme de la
_Reine-Blanche_. Ils reconnaissaient le banc vermoulu o ils s'taient
assis, et le rideau de cyprs qui les avait cachs.

Devant eux, jusqu'au mur de clture, s'tendait la clairire inculte et
nue.

Ils revoyaient la tombe, si audacieusement profane, telle qu'elle leur
tait apparue  la ple clart de la lune.

Elle tait toujours dans le mme tat, c'est--dire en pleine
rparation, tout entoure de pltras et d'clats de moellons. La pierre
tombale tait toujours retire, les outils des ouvriers taient encore 
terre.

A ce spectacle, le front du docteur se plissa.

--Oh! murmura-t-il, qu'est-ce que cela signifie?

C'est qu'il s'tait attendu  trouver la tombe entirement rpare.

C'tait l'unique moyen de faire disparatre toute trace de l'odieuse
profanation, et il pensait que ceux qui avaient tant os ne l'auraient
pas nglig, et que ds le matin ils auraient envoy des ouvriers, leurs
complices de la nuit...

Mais non, rien.

Et les pierres du caveau, descelles violemment et replaces  la hte,
trahissaient le sacrilge.

Voil ce que le docteur avait vu d'un coup d'oeil.

Voil ce que Raymond vit aussi, car rpondant  l'exclamation de son
compagnon:

--Et vous avez entendu les gardiens, docteur, dit-il d'une voix altre:
ils ont annonc qu'ils allaient visiter attentivement le cimetire.

--Oui, j'ai entendu. S'ils viennent ici, et ils y viendront, ces
pierres, jetes l ple-mle attireront leur attention... Ils les
drangeront et verront que la bire a t force... Ils soulveront les
planches mal recloues, et reconnatront que cette bire est vide...

Positivement, Raymond sentait sa raison se troubler.

--De sorte que... balbutia-t-il.

--De sorte que, si nous venions  tre reconnus, nous serions arrts,
emprisonns, accuss d'un crime incomprhensible, tant il est odieux, et
en danger, qui sait! d'tre condamns...

--Ah! vous m'pouvantez, docteur...

--Dame! prouvez donc votre innocence, s'il vous plat! Allez donc
raconter la vrit  un juge d'instruction! Allez donc lui dire que sur
la foi d'une lettre anonyme, nous sommes alls au bal de la
_Reine-Blanche_, attendre, sans savoir dans quel but, un homme
inconnu... que cet homme s'est prsent  nous vtu d'un costume de
carnaval, et que nous avons consenti  le suivre ici, sans explications;
qu'il nous a fait cacher, et que nous avons vu quatre personnes dont une
femme, que les autres appelaient madame la duchesse, franchir le mur
du cimetire et violer cette tombe... Oui! allez un peu raconter cela 
votre juge!... A d'autres! vous rpondra-t-il,  d'autres! Est-ce que
de telles choses sont admissibles, en pleine civilisation, en plein
Paris, une nuit de carnaval!...

Et sans laisser le temps  Raymond de placer une syllabe:

--C'est que ce n'est pas tout, reprit-il. On nous demandera pourquoi
cette bire est vide. On n'lve pas, que diable! des tombeaux sur une
bire vide. Nous redirons ce que nous avons vu, on haussera les paules.
On nous montrera sur la pierre tombale ce nom grav: Marie-Sidonie; on
nous demandera compte du cadavre...

Il se sentait plir en parlant ainsi, il regardait de tous cts s'il
n'apercevait pas quelque gardien. La peur, cette peur qui ne discute ni
ne raisonne, troublait son jugement si net d'ordinaire, et il
entrevoyait de si terribles complications, que saisissant le bras de
Raymond:

--Partons, dit-il avec une violence extraordinaire, sortons d'ici,
fuyons!...

Par bonheur, ainsi qu'il arrive toujours,  mesure que se troublait le
docteur, Raymond redevenait plus matre de soi.

--Fuir ainsi, rpondit-il, y songez-vous!... Oubliez-vous que le
cimetire est surveill, que notre signalement est donn?... Courir,
marcher d'un pas rapide seulement, ne serait-ce pas nous dnoncer?...

Il est sr que, tout signalement  part, leur seul aspect devait
veiller des soupons, et c'tait miracle qu'on ne les et pas remarqus
 l'entre.

Leurs aventures de la nuit taient traces en quelque sorte sur leurs
vtements souills et salis, sur leurs bottes boueuses, sur leurs
pantalons crotts jusqu'au jarret et maculs de terre aux genoux, sur
leurs paletots mouills et raills par les broussailles o ils
s'taient blottis, sur leurs chapeaux mme, poudrs par la poussire du
bal et hrisss ensuite par la pluie. Rappel au sentiment exact de la
situation par la voix de son compagnon, le docteur s'tait arrt
court...

--Dcidment, je perds la tte, fit-il avec un sourire un peu contraint.
Et cependant, la plus vulgaire prudence nous commande de quitter au plus
tt le cimetire... Plus nous attendrons, moins il y aura de monde aux
portes et plus nous aurons de chances contre nous. C'est en ce moment
qu'il y a foule, qu'il faut tenter l'aventure... Donc, rparons de notre
mieux le dsordre de notre toilette, rapprochons-nous de l'entre,
mlons-nous au cortge de quelque enterrement, et sortons la tte
baisse, comme des parents dsols...




IV


Sans encombre, sinon sans battements de coeur, Raymond et le docteur
Legris franchissaient quelques instants plus tard la porte redoute du
cimetire Montmartre.

Une fois dans l'avenue ils taient sauvs.

Et cependant ils ne respirrent librement que plus tard, lorsqu'ils
eurent dpass la place Pigalle, et qu'ils arrivrent au _caf de
Pricls_.

Ils s'y firent servir  djeuner, dans un petit salon au premier tage,
que Justus rservait  ses clients de prdilection, autant pour causer
librement que pour chapper au terrible journaliste Peyrolas, lequel,
embusqu prs de la porte d'entre, guettait les arrivants et leur
lisait impitoyablement son fameux article.

Une ctelette et un verre de vin de Bordeaux ne devaient pas tarder 
rendre au docteur Legris l'lasticit de son esprit, et tout en versant
 boire  Raymond:

--C'est gal, disait-il, d'ici  quelque temps, je m'abstiendrai d'aller
rder aux environs du cimetire Montmartre. Je viens de recevoir une
leon dont je profiterai. Je sais,  prsent, ce qu'il en peut coter de
ne se point vtir comme tout le monde, d'arborer des chapeaux d'une
forme  soi et de porter des cravates blanches.

Mais il perdait son temps  essayer de drider son convive.

Tant qu'il avait conserv l'espoir d'arriver  la vrit, tant qu'il
avait entrevu un effort  faire ou un expdient  risquer, tant qu'il y
avait eu lutte, en un mot, et incertitude du rsultat, Raymond avait su
maintenir son nergie  la hauteur des circonstances.

Battu, il s'abandonnait sans vergogne  la plus incroyable prostration.

Aussi, rpondant  ses intimes rflexions, bien plus qu'il ne
s'adressait  son compagnon:

--Nous ne saurons rien, murmura-t-il, rien!...

Le docteur Legris achevait alors de djeuner. Adonis avait vers son
caf et il venait d'allumer un cigare.

--Vous vous trompez, Raymond, pronona-t-il d'une voix ferme. Peut-tre
n'apprendrez-vous que trop tt le mot de cette lugubre nigme.

--Hlas!...

Sachant par exprience que Justus Pufzenhofer en bon Allemand qu'il
tait, avait la fcheuse habitude de rder autour des portes, et d'y
coller selon l'occasion l'oeil ou l'oreille, M. Legris s'tait lev et
s'assurait que personne n'coutait du dehors.

Revenant ensuite s'asseoir en face de son nouvel ami:

--Maintenant, commena-t-il, raisonnons froidement, s'il se peut, et
tchons de mettre de l'ordre dans nos ides, car en vrit depuis hier
au soir nous pensons et nous agissons comme des enfants. Vous, cher ami,
vous aviez sans doute des raisons que j'ignore d'tre profondment mu.
Quant  moi, en me voyant brusquement jet dans cette tnbreuse
aventure, j'ai t impressionn d'une faon ridicule pour un homme de ma
trempe, mdecin, et qui se pique de scepticisme.

Raymond essaya de l'interrompre pour protester; il n'en continua que
plus vite:

--De votre trouble et du mien, il est rsult que nous avons abandonn
la proie pour l'ombre, et que nous avons t jous. Le mal est fait,
n'en parlons plus. Mais en faut-il conclure que nous sommes incapables
de soulever le voile qui recouvre ce mystre? Non, certes, et je vais
essayer de vous le prouver...

Un geste sans signification prcise fut la seule rponse de Raymond.

--Procdons donc mthodiquement, reprit le docteur, et du connu tchons
de dgager l'inconnu. Tout d'abord, le mobile de cette intrigue est-il
considrable? videmment, oui. Ce n'est pas sans un intrt immense que
des gens tentent une aventure aussi scabreuse que celle de cette nuit.
Mais quel est cet intrt? Pour nous, voil l'_x_, voil la solution 
trouver. Ce que nous savons, par exemple, c'est que l'intrt des
principaux complices est identique. Si l'homme triomphait, la femme
tait folle de joie, comme lorsqu'on voit dpasses ses plus magnifiques
esprances. Quant au but qu'ils se proposaient, il nous est rvl par
les faits mmes. Ils voulaient savoir positivement si oui ou non la
tombe de Marie-Sidonie tait vide...

Comme s'il et attendu une objection, il s'arrta.

Et cette objection ne venant pas:

--L'organisateur de cette audacieuse expdition, poursuivit-il, l'homme
aux vtements lgants, savait  n'en pas douter que le cercueil tait
vide. Il l'avait affirm  la femme aux vtements noirs, et la preuve,
c'est qu'au moment de forcer la tombe, il lui a dit: Vous allez voir,
madame la duchesse, que je ne vous ai pas trompe. Mais elle doutait,
et je n'en veux pour preuve que sa joie en constatant la vrit.

Tout cela tait si clair et si prcis, et si bien expos comme les
termes d'un problme ordinaire, que Raymond commenait  s'en tonner.

M. Legris, plus lentement, continuait:

--Pour nous, simples spectateurs, quelle est la conclusion  tirer?
C'est qu'il y a de par le monde, vivante et bien vivante, une femme que
l'on croit morte et enterre: Marie-Sidonie...

Il disait cela d'un si singulier accent de certitude, que Raymond en
tressaillit.

--Il faut donc croire, murmura-t-il,  quelque supercherie odieuse,
abominable,  un simulacre d'inhumation...

--Oui.

--Dans quel but? Pourquoi?...

--Eh! si je le souponnais seulement, s'cria le docteur, le problme
serait bien prs d'tre rsolu... Mais ici, nul indice!... Une seule
chose m'est dmontre, c'est que la duchesse a tout  esprer, tout 
attendre de l'existence de cette Marie-Sidonie...

Pendant plus d'une minute, Raymond garda le silence.

--Mais moi, fit-il enfin, moi, o est mon intrt dans cette intrigue
complique, et comment y suis-je ml?...

Eh! c'tait l prcisment la question qui obsdait la pense du docteur
Legris, la question  laquelle il cherchait en vain une rponse
plausible.

--Comment le saurais-je, fit-il, lorsque vous-mme l'ignorez!...

Et Raymond se taisant:

--Pourtant, ajouta-t-il, si vous ne deviez pas tre un des acteurs
indispensables de cette incomprhensible scne, on ne serait pas all
vous chercher...

--On!... qui, on?

--Quelqu'un qui vous connat bien, puisque la lettre anonyme que vous
m'avez montre faisait allusion  la mort du gnral Delorge votre pre,
et aussi  une femme que vous aimez...

[Illustration:--Vous voyez, madame la duchesse, que le cercueil est
vide.]

--Je pouvais jeter cette lettre au feu.

--Mais vous ne l'y avez pas jete, et son auteur tait certain que vous
ne l'y jetteriez pas. Il comptait si bien sur vous, que toutes ses
prcautions taient prises. Le faux tait prt qui devait vous ouvrir la
porte du cimetire, et Potencier, ce complice subalterne qui nous a si
subtilement gliss entre les mains, vous attendait. Et on jugeait votre
prsence tellement urgente, que pour vous dcider  venir, on m'a admis
en tiers, moi inconnu, qui pouvais tre dangereux, et qui n'ai pas les
raisons... que vous devez avoir... qu'on sait que vous avez... de garder
le secret et de ne pas invoquer l'assistance de la police...

M. Legris jeta son cigare, que dans sa proccupation il avait laiss
teindre, et poursuivant l'analyse de la situation:

--Maintenant, reprit-il, quelles conclusions tirer de tout ceci?...
C'est que l'auteur de la lettre anonyme ne peut tre que l'homme qui
dirigeait l'audacieuse expdition de cette nuit...

--Je le crois, murmura Raymond, oui, je le crois...

--Et moi, j'en suis sr, parce qu'il m'est dmontr que cet homme savait
notre prsence  deux pas, derrire les cyprs...

--Oh!...

--Il la savait, vous dis-je, et j'en ai une preuve qu'admettrait le jury
le plus timor. Rappelez vos souvenirs. Lorsque les agents subalternes
de cet homme, les deux complices en blouse, sont descendus dans le
cimetire, qu'ont-ils fait?...

Lentement, et avec une certaine hsitation:

--Autant qu'il m'en souvient, rpondit Raymond, ils ont err de ci et de
l autour de la clairire, regardant, prtant l'oreille...

--S'assurant, en un mot, qu'ils n'taient pas pis?...

--videmment...

--Donc, j'ai raison. Comment admettre, en effet, que des coquins
exercs, et ceux-l le sont, qui risquent d'tre surpris au moment de
commettre un crime, et ils le risquaient, n'aient pas mieux pris leurs
prcautions? Reprsentez-vous le terrain. S'y trouvait-il un endroit
plus favorable  une embuscade que celui o nous tions blottis? Non.
Comment donc ces deux hommes ne l'ont-ils pas visit? Comment! C'est que
leur chef, celui qui les payait, les avait avertis. C'est qu'il leur
avait dit: Surtout, n'approchez pas du massif de cyprs, vous y
trouveriez cachs des gens  moi qu'il ne faut pas dranger...

A demi-voix et comme s'il et rpondu  ses penses, et non  M. Legris:

--C'est bien cela, murmura Raymond, c'est bien cela... Ce ne peut tre
que lui qui m'a crit!...

Le docteur jubilait.

Faire talage de ses facults matresses est une disposition commune 
tous les hommes, depuis le plus vulgaire jusqu'au plus suprieur.

Et il prouvait  montrer sa pntration le mme plaisir naf que
ressent le robuste manoeuvre qui lve  bras tendu l'norme poids que
ses compagnons peuvent  peine soulever.

--Lui! s'cria-t-il, oubliant son serment de ne pas questionner. Qui,
lui? Vous voyez bien que vous souponnez quelqu'un!...

Le front de Raymond s'assombrit.

--Docteur!... fit-il.

Mais l'autre:

--Et cette duchesse si audacieuse, est-ce que vraiment en cherchant bien
vous ne trouveriez pas son nom?...

--Je connais plusieurs femmes qui portent ce titre de duchesse...

--Ah!...

--La duchesse de Maumussy, la duchesse de Maillefert...

--Vous voyez donc bien...

Raymond eut un mouvement d'impatience.

--Mais qu'est-ce que cela prouve! fit-il brusquement. En sais-je mieux
comment je puis me trouver ml aux vnements de cette nuit?
Doutez-vous de ma parole? Faut-il que de nouveau je vous jure, sur tout
ce qu'il y a de sacr, que je ne comprends rien  tout ce qui arrive
depuis vingt-quatre heures, que jamais je n'ai connu personne du nom de
Marie-Sidonie?...

Une fugitive rougeur montait aux joues du jeune mdecin.

--Ai-je donc t indiscret? fit-il. Dites-le-moi franchement. Dois-je
oublier tout ce dont j'ai t tmoin? Parlez, et c'est fini, jamais plus
il n'en sera question entre nous!...

Dj Raymond se sentait tout honteux de son irritation.

Saisissant la main du docteur:

--Assez, pronona-t-il d'une voix mue. A un ami tel que vous, on ne
marchande pas les confidences. Faites-moi l'amiti de venir partager ce
soir notre modeste repas de famille. Et nous chercherons ensemble s'il
est dans mon pass quelque vnement qui explique le sombre mystre de
cette nuit...




DEUXIME PARTIE

LE GNRAL DELORGE




I


Un soir, en un de ces rares moments o il se dpartait de sa rserve et
de sa froideur accoutumes, Raymond Delorge avait dit au docteur Legris:

--Celui-l est vritablement malheureux qui n'espre plus rien. Voil o
j'en suis, moi qui n'ai pas trente ans. Et si je n'tais pas certain que
la balle qui me tuerait frapperait ma pauvre mre du mme coup, il y a
longtemps que je me serais fait sauter la cervelle...

Le pass de cet infortun expliquait ce morne dsespoir et ce dgot
profond de la vie.

Son pre, le gnral Pierre Delorge, avait t ce qu'on est convenu
d'appeler un officier de fortune, c'est--dire un de ces soldats qui
n'ont d'autre recommandation que leur mrite et leur bravoure, d'autre
richesse que leur pe, et dont chaque grade est forcment le prix d'un
service rendu ou d'une action d'clat.

Fils d'un menuisier de Poitiers, ancien volontaire de 1792, berc de la
lgende glorieuse des armes de la Rpublique, Pierre Delorge, le jour
mme de ses dix-huit ans, s'tait engag dans un rgiment de dragons.

Son ducation tait des plus bornes, mais il avait l'imagination pleine
de rcits de batailles, et il se sentait de la trempe de ces soldats
hroques dont lui parlait son pre, et qui,  trente ans, taient morts
ou gnraux de division.

Malheureusement, on tait alors en 1820.

C'tait le beau temps de la Restauration, et les fils d'artisans
rvolutionnaires n'taient pas prcisment en odeur de saintet.

En fait de guerre, Pierre Delorge ne vit que la guerre d'Espagne, o il
n'eut mme pas l'occasion de dgainer.

En revanche, il avait failli se trouver compromis dans la premire
conjuration de Saumur,  la suite d'une dnonciation anonyme, qui
l'accusait faussement d'avoir entretenu des relations suivies avec le
brave et faible gnral Berton.

Du moins sut-il mettre  profit ces longues annes de paix et les
loisirs forcs de la vie de garnison.

Ayant reconnu l'insuffisance de son ducation, il entreprit bravement de
la refaire, et obstinment il la refit.

Les longues heures que ses camarades passaient au caf militaire, entre
un jeu de cartes et un bol de punch, il les employait  travailler,
ralisant sur ses maigres appointements assez d'conomies pour payer un
professeur ou acheter des livres.

D'aucuns essayrent bien de railler ses tudes obstines, son existence
austre, sa rigide exactitude  remplir les devoirs de son tat; ils en
furent pour leurs taquineries.

Et encore ne les poussrent-ils jamais plus loin, Pierre Delorge n'ayant
pas la prtention d'tre ce qui s'appelle endurant.

Puis, comme il tait malgr tout le meilleur et le plus sr des
camarades, modeste et toujours prt  rendre service, comme d'un autre
ct on le savait dou de la plus rare nergie, on s'accoutuma 
reconnatre sa supriorit,  la clbrer et  le dsigner hautement
comme un des officiers d'avenir de l'arme.

La rvolution de 1830 le trouva en Algrie, lieutenant de chasseurs.

Il avait t dcor lors de la prise d'Alger,  la tte de son escadron,
qui faisait partie de la division Loverdo.

Les annes qui suivirent, il les passa en Afrique, o l'oeuvre de
notre domination se poursuivait avec un perptuel mlange de bien et de
mal, de succs et de revers.

On peut dire que, pendant huit ans, il ne se tira pas dans notre colonie
un seul coup de fusil sans qu'il ft prsent.

Il tait  Constantine, o il fut bless,  Mostaganem, au col de
Mouzaa, o il fut laiss pour mort, et  Mdah et  Milianah...

Cit plusieurs fois  l'ordre de l'arme, fait officier de la Lgion
d'honneur sur le champ de bataille, il tait chef d'escadron, lorsqu'en
1839 il rentra en France avec son rgiment.

Il avait alors trente-sept ans.

Envoy en garnison  Vendme, il dut  la grande rputation qui l'avait
prcd, et  la curiosit qu'il inspirait, d'tre prsent  une
personne qui tenait en ville le haut du pav, et qui passait pour y
faire la pluie et le beau temps, Mlle de la Rochecordeau.

C'tait une vieille fille d'une cinquantaine d'annes, sche et jaune,
avec un grand nez d'oiseau de proie, trs noble, encore plus dvote,
joueuse comme la dame de pique en personne et mdisante  faire battre
des montagnes.

Ce qui n'empche qu' tous ceux qui numraient la longue kyrielle de
ses imperfections, il tait,  Vendme, de mode de rpondre:

--C'est possible!... Mais elle est si bonne et si gnreuse!...

Or, cette grande rputation de gnrosit et de bont tait venue 
Mlle de la Rochecordeau de ce qu'elle avait recueilli et gardait prs
d'elle, depuis dix ans, la fille de sa soeur dfunte, Mlle
lisabeth de Lespran.

Et encore, cette belle action de la vieille fille n'avait-elle t ni
spontane, ni mme absolument volontaire.

A la mort du marquis de Lespran, mort un an aprs sa femme, et sans un
sou vaillant, Mlle de la Rochecordeau avait fait des pieds et des
mains pour colloquer la petite--c'tait son expression--aux Lespran de
Montoire, riches, dit-on dans le pays,  plus de cent mille livres de
rentes.

Mais ces bons et gnreux parents n'taient rien moins que disposs 
s'embarrasser de la fille de leur frre.

Il y eut des propos colports.

Une des dames de Lespran de Montoire passa pour avoir dit:

--Cette vieille fe peut bien garder le cadeau pour elle.

A quoi Mlle de la Rochecordeau rpondit:

--Eh bien! soit, je le garderai, moi qui suis pauvre, quand ce ne serait
que pour faire rougir ces vilains de leur crasse.

Elle garda lisabeth, en effet. Mais  quel prix!

Haineuse, acaritre, n'ayant pas encore pris parti de son clibat,
ronge de regrets et de jalousie, la vieille fille fit de l'enfant son
souffre-douleur.

Jamais un repas ne s'coula sans que l'orpheline ne s'entendt reprocher
le pain qu'elle mangeait. Jamais elle n'essaya une robe sans avoir 
subir les plus humiliantes rprimandes, et toutes sortes de jrmiades
sur la coquetterie des sottes qui se croient jolies et  propos de la
chert excessive des toffes. Jamais elle ne chaussa une paire de
bottines neuves sans entendre le soir sa terrible parente dire aux
dvotes ses intimes:

--Cette petite userait du fer; Roulleau, le cordonnier de la Grande-Rue,
n'a pas une pratique pareille. Et, cependant, elle devrait savoir qu'
mon ge je m'impose des privations pour elle!

Et c'et t pis, sans doute, si Mlle de la Rochecordeau n'et t
contenue par un parent qui la venait visiter quelquefois, et qu'elle
craignait plus encore que son confesseur: le baron de Glorire.

Ce vieux et digne gentilhomme, clibataire et enrag collectionneur,
avait pris lisabeth en affection.

Elle lui dut l'unique poupe qu'elle et jamais, poupe adore  qui
elle confiait ses chagrins. Elle lui dut plus tard deux ou trois jolies
robes et quelques modestes bijoux.

Malheureusement il n'tait pas riche, ne possdant que trois mille
livres de rentes et son chteau de Glorire, o il vivait.

Le chteau renfermait bien, disait-on, des objets de la plus haute
valeur, des meubles surtout et des tableaux, mais le vieux
collectionneur ft mort de faim avant de se dfaire du plus humble
d'entre eux.

--Soyez donc moins rude! disait-il toujours  Mlle de la
Rochecordeau.

Elle l'et t, si sa nice et t moins jolie.

Mais l'clatante, elle disait la rvoltante beaut d'lisabeth la
transportait de rage, et rien de ce qu'elle essayait pour en attnuer
l'clat ne lui russissait.

La taille pleine et ronde de la jeune fille et donn de la grce  un
sac. Ses cheveux, pour tre privs de pommade, n'en taient ni moins
abondants, ni moins fins, ni moins brillants. Ses mains contraintes aux
plus rudes besognes et laves au plus grossier savon de Marseille,
restaient blanches et dlicates. La forme exquise de son pied se
trahissait sous des chaussures informes.

--C'est comme un sort! se disait Mlle de la Rochecordeau, vous verrez
qu'elle n'aura seulement pas la petite vrole!...

C'est cependant  une des soires  gteaux et  sirop de groseille de
cette charitable vieille que, pour la premire fois, lisabeth de
Lespran apparut  Pierre Delorge.

Et c'est bien apparut qu'il faut dire, car il fut tout d'abord bloui
comme d'une vision cleste, fascin, ravi.

Ce n'est qu'aprs s'tre remis un peu qu'il fut frapp des grces
modestes de la pauvre orpheline, de son inaltrable douceur et de la
noble simplicit dont elle rehaussait les attributions serviles que lui
imposait sa tante. Il souffrit de la voir traite en subalterne par des
invits sans dlicatesse. Il s'attendrit, lui dont la sensibilit
n'avait rien d'exagr,  observer en elle la rserve un peu hautaine de
ceux  qui la vie a t rude.

Si bien qu'en sortant de chez Mlle de la Rochecordeau, au lieu de
regagner son logis, il s'en alla tout seul se promener le long du Loir,
quoiqu'il ft prs de minuit et qu'il dt tre  cheval  cinq heures du
matin, pour la manoeuvre.

Il sentait le besoin de rflchir  une ide qui venait d'clore dans
son esprit, et qui l'et bien fait rire la veille:

L'ide de mariage.

--Eh! pourquoi, pensait-il, ne me marierais-je pas?...

N'tait-il pas sorti de l'ornire,  cette heure, officier suprieur et
certain d'tre gnral avant dix ans!

Ses appointements, qui iraient en augmentant, pouvaient dj suffire 
un mnage modeste et bien administr, et il possdait pour les frais de
premier tablissement six beaux mille francs conomiss en Afrique.

Aussi, lorsqu'il rentra chez lui, alla-t-il pour la premire et sans
doute pour l'unique fois de sa vie se planter devant une glace, essayant
de se rendre compte de l'effet que pouvait produire sa personne.

Grand, bien dcoupl, il atteignait ce degr prcis d'embonpoint qui
accuse, sans l'alourdir, la perfection des formes. Des cheveux d'un noir
de jais, firement plants et taills en brosse, faisaient ressortir la
pleur bronze de son nergique visage. La loyaut de son me tincelait
dans ses yeux. Sa moustache encore soyeuse ombrageait, sans les voiler,
des lvres spirituelles, aussi rouges que le sang qu'il versait si
libralement les jours de bataille.

Toute modestie  part, il lui sembla qu'il runissait toutes les
conditions qui font le mari aim et le bon mari.

Seulement, il se sentait le coeur dj trop pris pour courir
l'aventure de quelque cruelle dception. Et ds le lendemain, il se mit
en qute de renseignements.

D'un mot, un vieux bourgeois de Vendme lui dfinit la situation de
Mlle lisabeth de Lespran.

--N'ayant pas le sou, elle mourra vieille fille comme sa tante!

Intrieurement ravi:

--Voil, se dit le brave chef d'escadron, la femme qu'il me faut...

Et de ce jour il devint un des htes assidus des runions hebdomadaires
de Mlle de la Rochecordeau.

Dame! elles n'taient pas d'une gaiet folle, ces runions, presque
exclusivement composes de vieilles demoiselles aussi nobles que
dvotes, de hobereaux invalides des environs et d'ecclsiastiques de la
paroisse.

Mais le commandant Delorge ne croyait point acheter trop cher par
d'interminables parties de boston, le droit de contempler  son aise
Mlle de Lespran...

Deux ou trois fois il avait trouv l'occasion de s'entretenir avec elle,
mais il n'avait pas os aborder la grande question qui tait devenue sa
plus chre, sinon son unique proccupation.

Seulement, comme il voyait la jeune fille rougir ds qu'il paraissait,
et se troubler ds qu'il lui adressait la parole; comme chaque fois
qu'il passait  cheval dans la rue, certaine persienne s'cartait
imperceptiblement, il se supposait devin, et esprait n'tre pas
accueilli trop dfavorablement.

Il ne cherchait donc plus qu'une occasion de se dclarer, quand, vers la
fin de fvrier, il crut remarquer que le teint si beau de Mlle de
Lespran se fanait, que ses joues se creusaient, et qu'un cercle de
bistre, chaque jour plus accus, cernait ses grands yeux bleus.

Inquiet, il s'informa, et apprit les raisons de ce changement.

Une nouvelle fantaisie tait venue  Mlle de la Rochecordeau.

Sous prtexte d'insomnies pnibles, elle employait sa nice  lui faire
la lecture une bonne partie de la nuit.

Le matin venu, la vieille goste se renfonait bien douillettement sous
son dredon et dormait jusqu' midi.

Tandis que la pauvre lisabeth, oblige de se lever en mme temps que la
servante, dont elle partageait la besogne, n'avait plus ainsi que trois
ou quatre heures au plus d'un mauvais sommeil.

A cette certitude, le commandant Delorge entra dans une si effroyable
colre, que son ordonnance en prit la fuite blme de peur.

--Halte-l! s'cria-t-il, cette vieille coquine finirait par me la tuer!

C'est pourquoi, ds le lendemain, par une belle aprs-midi, ayant revtu
son plus brillant uniforme, il se rendit chez Mlle de la
Rochecordeau, et sans plus de phrases:

--Mademoiselle, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous demander la main de
Mlle de Lespran, votre nice...

Et, sans lui laisser le temps de placer une syllabe, il lui exposa tout
d'une haleine son origine, sa situation prsente et ses esprances pour
un avenir prochain.

[Illustration: Le fiacre les suivait  trente pas]

Surprise au del de toute expression, la vieille fille regardait cet
pouseur de l'air dont on examine un phnomne.

--Hlas! cher monsieur, dit-elle, cette pauvre enfant n'a pas un sou de
dot!

Mais le commandant s'tant cri:

--Eh! mademoiselle, je le savais fort bien!

Elle fut tout  fait dcontenance, balbutia, et finit par dclarer
qu'elle ne pouvait se dcider ainsi, qu'elle consulterait, qu'elle
rpondrait plus tard...

La vrit est que la bonne demoiselle se sentait devenir folle  la
seule pense de perdre lisabeth.

Que deviendrait-elle, grand Dieu! si on lui enlevait cette esclave
soumise, cette victime rsigne de ses colres et de ses caprices? Qui
donc la soignerait, la dorloterait, la veillerait au moindre rhume? Qui
lui ferait de ces lingeries admirables dont elle se parait et qui
semblaient sortir de la main des fes? Trois servantes ne remplaceraient
pas cette nice incomparable, qui servait, elle, sans gages.

--Jamais ce mariage ne se fera! s'cria la vieille fille, ds que le
commandant Delorge eut tourn les talons.

Et aussitt, de toute l'activit de son esprit, elle se mit  chercher
pourquoi il ne se ferait pas...

Elle eut vite trouv.

Quoi! le fils d'un ouvrier de Poitiers, un officier de fortune,
pouserait la fille du noble marquis de Lespran!...

--Jamais, s'cria-t-elle encore, ce serait monstrueux, la cendre de ma
soeur en frmirait dans son tombeau!

Malheureusement pour les charitables projets de Mlle de la
Rochecordeau, son avis n'tait pas du tout celui de sa nice.

En voyant arriver Pierre Delorge chez sa tante  une heure inaccoutume
et en grand uniforme, Mlle de Lespran avait t prvenue par un de
ces pressentiments qui sont comme les anges gardiens de la femme qui
aime, et ne la trahissent jamais.

--Il vient me demander en mariage! s'tait-elle dit avec un effroyable
battement de coeur.

Et domine par un irrsistible besoin de savoir, elle tait alle, elle,
la fiert mme, et que la pense d'une telle action et rvolte
l'instant d'avant, elle tait alle se mettre aux coutes  la porte du
salon, et elle avait tout entendu.

Si grand tait son trouble, qu'elle faillit se laisser surprendre par le
chef d'escadron. Moins mu lui-mme, il l'et peut-tre vue s'enfuir
perdue et regagner sa chambre, o elle se barricada.

Elle se demandait:

--Que va dcider ma tante?... Quelle sera cette rponse qu'elle promet
pour plus tard?...

Cette rponse, lisabeth connaissait trop Mlle de la Rochecordeau
pour ne la point prvoir.

--Ma tante va le repousser, pensait-elle en proie au plus violent
dsespoir; il se croira ddaign, je ne le reverrai plus... Que faire?
Mon Dieu, inspirez-moi!

Elle rflchit un moment, et le rsultat de ses rflexion fut ce
laconique billet  M. de Glorire:


    Mon bon ami,

     Vous rendrez un immense service  votre petite amie, si
     aujourd'hui mme, et le plus tt possible, vous veniez, _par
     hasard_, rendre visite  mademoiselle de la Rochecordeau. Je m'en
     remets  votre prudence et  votre discrtion.

      ɫLISABETH.



Mais crire ce billet n'tait rien. Le difficile tait de le faire
porter  l'instant au chteau de Glorire, situ, comme chacun sait, 
une lieue de Vendme, dans un des plus jolis paysages du Loir, sur la
route de Montoire.

Devenue tout  coup audacieuse, Mlle de Lespran envoya chercher par
sa servante le petit garon d'une voisine, qui faisait  l'occasion des
courses pour la maison.

Bientt il parut.

--Tu connais, lui dit-elle vivement, le baron de Glorire? Tu sais o il
demeure?

--Oh! oui, mademoiselle, rpondit l'enfant.

--Eh bien! il faut qu'il ait cette lettre avant une heure... Tu ne la
remettras qu' lui... Allons, pars, dpche-toi, cours...

Et, pour lui donner des jambes, elle lui mit dans la main une pice de
quarante sous, plus de la moiti de sa fortune!

--Pourvu, pensait-elle, quand le petit garon fut parti tout courant,
pourvu que M. de Glorire soit chez lui!...

Il y tait.

Drap dans une robe de chambre  grands ramages, le vieux collectionneur
tait en train d'pousseter ses meubles rares et ses tableaux chris,
quand la lettre de sa protge lui fut remise.

L'ayant parcourue d'un coup d'oeil:

--Oh! oh! murmura-t-il, prudence, discrtion! qu'est-ce que cela
signifie?

Et le petit commissionnaire tant sorti, il se hta de s'habiller pour
se rendre  Vendme.

--Car il est vident, pensait-il, qu'il arrive quelque chose
d'extraordinaire. Qu'est-ce que cette satane vieille fille aura fait
encore  ma pauvre lisabeth?...

Cette satane vieille ne fut pas ravie quand, moins de quatre heures
aprs la dmarche de Pierre Delorge, on lui annona le baron de
Glorire, qui arrivait tout cuirass de diplomatie et voilant son
inquitude sous le sourire le plus amical.

Un instant, elle eut la pense de lui dissimuler la demande en mariage.
Mais tait-ce possible? N'tait-il pas parent de l'orpheline, son
subrog-tuteur et trs influent dans le conseil de famille?

Elle s'excuta donc de trs bonne grce en apparence, bien 
contre-coeur en ralit, n'pargnant aucune prcaution oratoire pour
rallier le baron  son opinion.

Il ne la laissa pas longtemps poursuivre, et ds qu'il eut bien compris:

--Sarpejeu! interrompit-il, Dieu est enfin juste... Voil un parti comme
je n'osais pas en esprer un pour ma petite amie...

--Un parti!... Un homme de rien, le fils d'un ouvrier!...

--Eh! que monsieur son pre soit tout ce que vous voudrez, il n'en a pas
moins un fils qui est un galant homme et un homme de coeur...

Arborant son grand air de dignit premire, Mlle de la Rochecordeau
entreprit de chapitrer M. de Glorire... C'tait perdre son temps.

--Parbleu! vous me la baillez belle! interrompit-il. Si vous aviez
seulement une vingtaine d'annes de moins, et que ce beau chef
d'escadron ft venu pour vous et non pour lisabeth, vous ne trouveriez
pas son audace si coupable.

Le mot impertinent monta aux lvres de la vieille fille. Elle ne le
pronona pourtant pas.

--Du reste, continuait le baron, je vais lui dire deux mots, moi,  ce
militaire... car, dcidment, je passe de son bord.

Par le plus grand des hasards, juste au moment o M. de Glorire
quittait le salon, Mlle de Lespran traversait le vestibule.

Il lui prit la main, et d'un ton d'indulgente raillerie:

--Ah! mademoiselle la ruse, fit-il, nous l'aimons donc bien notre
commandant?... Allons, allons, il ne faut pas rougir ainsi, vous avez
bien fait de compter sur moi.

Sur quoi il sortit, et tout en cheminant le long de la Grande-Rue de
Vendme:

--Parbleu! grommelait-il, cette bonne demoiselle de la Rochecordeau est
tout bonnement prodigieuse. Elle n'avait rien vu, rien devin!...
Supposait-elle donc que le seul agrment de ses soires attirait ce
digne chef d'escadron!... Mais me voici chez lui.

Pierre Delorge, en ce moment mme, n'tait pas sur un lit de roses.

Tout se sait, et se sait vite, dans une petite ville comme Vendme. Dj
il avait recueilli quelque chose des propos tenus par la tante de
Mlle de Lespran. Il entrevoyait des difficults de toutes sortes,
peut-tre un chec dfinitif.

Il plit, tant tait vive son anxit, lorsqu'il vit entrer dans son
modeste logis de soldat le baron de Glorire.

Et, sans le saluer, vivement et d'une voix altre:

--Eh bien? interrogea-t-il.

--Eh bien! rpondit le baron, je viens, mon officier, vous dire que
Mlle de la Rochecordeau ne me parat rien moins que dispose  vous
accorder la main de sa nice.

Le pauvre commandant chancela:

--Ah! mon Dieu!... balbutia-t-il.

--Mais en mme temps, poursuivit M. de Glorire, je viens vous dire: Ne
dsesprez pas. Notre vieille demoiselle n'est pas matresse absolue de
la situation. Au-dessus d'elle, il y a le conseil de famille. J'ai voix
au chapitre, et ma voix vous est acquise. A nous deux, sarpejeu! nous la
ferons capituler.

Et comme Pierre Delorge se confondait en actions de grces:

--Vous me remercierez en sortant de l'glise, lui dit-il. Pour
l'instant, agissons et jouons serr, car la vieille est fine, et tout
d'abord, il ne faut pas laisser s'accrditer l'opinion d'un refus. C'est
pourquoi nous allons, pendant qu'il fait encore jour, sortir ensemble et
nous montrer bras dessus bras dessous dans toutes les rues de la ville.
Ensuite vous viendrez dner avec moi  l'_Htel de la Poste_. Aprs le
dner, vous me conduirez au cercle des officiers, et je ferai une partie
d'checs avec votre lieutenant-colonel, que l'on dit de premire
force... Or, comme je suis le subrog-tuteur de Mlle de Lespran, et
que tout le monde le sait, ds demain il sera avr que vous l'pousez.
Nous aurons l'opinion pour nous, et l'opinion est la grande marieuse des
petites villes; on ne dfait pas les mariages qu'elle a faits...

Excut de point en point, le programme du vieux diplomate de petite
ville amena vite les rsultats qu'il prvoyait.

Mlle de la Rochecordeau tait encore au lit, le lendemain, que dj
une de ses confidentes accourait lui apprendre ce qu'elle appelait les
frasques de M. de Glorire.

'avait t l'vnement de la messe de six heures, d'o elle sortait.
Tout le monde parlait du mariage de Mlle de Lespran et du commandant
Delorge, le croyait dcid et l'approuvait.

La vieille fille en pensa touffer de colre.

--C'est la plus noire des trahisons, s'cria-t-elle d'une voix
trangle, un acte de flonie indigne d'un gentilhomme. Je veux m'en
expliquer avec lui, et certes je ne lui mcherai pas ma faon de penser.

C'est qu'elle ne s'abusait pas; c'est qu'elle comprenait bien que le
chef d'escadron, soutenu par toute la famille, aurait promptement raison
de ses rsistances.

N'importe! elle n'tait pas d'un caractre  se rendre sans combat, en
cette occasion surtout, o se trouvaient engags les intrts sacrs de
son gosme.

Dissimulant donc, ou plutt croyant dissimuler trs habilement  sa
nice les affreuses perplexits qui la dchiraient, elle se retira de
meilleure heure que de coutume. Elle sentait le besoin d'tre seule,
pour rflchir, pour chercher une issue  son intolrable situation.

Certes, les avantages de ses adversaires taient considrables, mais les
siens n'taient pas  ddaigner. Elle se voyait quelques jours encore de
rpit, et Mlle de Lespran tait toujours en son pouvoir.

Bientt elle s'imagina avoir trouv une solution.

Qui l'empchait de quitter Vendme avec lisabeth? Pourquoi
n'iraient-elles pas s'tablir dans quelque ville d'eaux jusqu'au
changement de garnison du rgiment de Pierre Delorge?...

Il en coterait videmment une grosse somme d'argent, car la vie est
hors de prix dans les stations thermales, mais ce sacrifice lui semblait
lger, compar  un isolement dont la seule perspective la glaait
d'effroi.

Elle ne pouvait d'ailleurs s'empcher de rire  l'ide de la singulire
figure que ferait le baron de Glorire lorsqu'il se prsenterait chez
elle et qu'on lui rpondrait:

--Mademoiselle et sa nice sont en voyage pour plusieurs mois.

Beau rve!... rve trop beau pour qu'il se ralist. La vieille fille ne
s'en aperut que trop le lendemain.

Debout avant le jour, son premier mouvement fut de sonner sa nice--car
elle la sonnait--et de lui annoncer leur dpart pour le jour mme, lui
ordonnant de tout prparer pour un long voyage et de se hter de faire
ses malles...

Mais, chose trange et vritablement inoue, au lieu de se prcipiter
dehors pour obir:

--Excusez-moi, ma tante, rpondit la jeune fille, mais en ce moment, je
ne saurais, je ne puis quitter Vendme...

Positivement, la vieille demoiselle faillit tomber  la renverse.

--Tu ne saurais quitter Vendme! balbutia-t-elle; et pourquoi, s'il te
plat?...

--Vous le savez aussi bien que moi, ma tante.

--Non, explique-toi.

--Eh bien! c'est que je dois attendre le rsultat d'une... demande qui
vous a t faite hier, et  laquelle vous avez promis une rponse
prochaine...

Mlle de la Rochecordeau et vu s'animer et descendre de leurs socles
les statues de saintes qui ornaient sa chambre, que sa stupeur n'et pas
t plus grande. Quoi! sa nice connaissait la dmarche du chef
d'escadron! Et elle avait l'audace de l'avouer!...

--C'est une indignit! s'cria-t-elle, une impudence sans nom!... Ah!
mademoiselle, vous tenez  rester pour connatre ma rponse! Eh bien! la
voici: Jamais, moi vivante, vous n'pouserez ce grossier soudard!
Est-ce assez catgorique, tes-vous satisfaite, et irez-vous maintenant
prparer nos malles?...

Mais c'est bien inutilement que la vieille fille essayait de ressaisir
l'empire qu'elle s'imaginait avoir sur lisabeth.

Cette volont, qu'elle pliait comme l'osier, au vent de ses moindres
caprices, se redressait tout  coup, inflexible comme l'acier. Ple,
mais l'oeil tincelant d'une inbranlable nergie:

--Pardonnez-moi, ma tante, commena la jeune fille...

--Quoi! encore?

--Votre dcision ne saurait tre dfinitive... Vous ne m'avez pas
consulte... Je suis orpheline, j'ai un conseil de famille...

La colre,  la fin, une de ces terribles colres blanches de dvote,
chassait des flots de bile au cerveau de Mlle de la Rochecordeau et
blmissait ses lvres.

--Ah! taisez-vous, malheureuse! interrompit-elle. Votre conseil de
famille! Est-ce lui qui vous recevrait, si je vous prenais par le bras
et si je vous mettais dehors, si je vous chassais de cette maison que
vous dshonorez?...

perdue de fureur, on ne sait  quelles extrmits elle se serait
porte, si le baron de Glorire ne ft arriv, dont la prsence soudaine
lui produisit l'effet d'une douche glace.

--Ah!... vous venez sans doute jouir de votre ouvrage? lui dit-elle.

Il arrivait de Montoire. Il avait visit, l'un aprs l'autre, tous les
parents qui composaient le conseil de famille, et il apportait de chacun
d'eux une adhsion formelle au mariage de Mlle de Lespran.

--Je sais que ce n'est pas absolument rgulier, dit-il  la vieille
fille; mais, si vous l'exigez, je vais aller trouver le juge de paix et
provoquer, comme c'est mon droit, une runion dans les formes.

--C'est inutile! gmit Mlle de la Rochecordeau.

crase sous les ruines de toutes ses esprances, elle s'tait affaisse
sur un fauteuil, et de grosses larmes, larmes de rage, roulaient le long
de ses joues livides.

Si grande semblait sa douleur, que Mlle de Lespran, profondment
trouble, regretta sa fermet... Toutes les humiliations dont on lui
avait fait payer une hospitalit de douze ans s'effaaient... Elle ne
voyait plus que l'hospitalit elle-mme.

Ah! Mlle de la Rochecordeau eut beau jeu un moment... D'un mot, d'une
caresse hypocrite, elle enchanait de nouveau sa nice et retardait
dfinitivement le mariage. Mais au lieu de cela, voyant lisabeth
s'avancer:

--Retire-toi! lui dit-elle, de l'accent de la haine la plus violente,
retire-toi! Ah! tu triomphes, aujourd'hui!... Ce n'est pas pour
longtemps. Dieu punit les ingrats, et ton mari me vengera. Va! tu ne
seras jamais aussi malheureuse que je le souhaite. Pour ce qui est de ma
fortune, tu peux en faire ton deuil... jamais tu n'en auras un centime.

Puis, se retournant vers le baron:

--Assurment, poursuivit-elle, les dignes parents d'lisabeth ont le
droit de consentir  son mariage... Mais je ne leur crois pas le pouvoir
de m'imposer chez moi, dans ma maison, la prsence du sieur Delorge...
Je vous serai donc oblige d'aviser au moyen de me dbarrasser le plus
tt possible de ma nice.

Le baron s'inclina, et du ton le plus froid:

--Je prvoyais ce dnouement, pronona-t-il, et j'ai donn des ordres en
consquence.

C'est donc  Glorire que Pierre Delorge et Mlle de Lespran
passrent toutes leurs aprs-midi, pendant les quelques semaines qui
les sparaient de leur mariage.

Semaines divines, dont le radieux souvenir devait illuminer leur vie
entire.

Chaque matin, aprs la manoeuvre,--car c'tait pour son rgiment le
temps des grandes manoeuvres,--le chef d'escadron quittait Vendme.

Jusqu'au pont, il maintenait son cheval au pas. Mais, ds qu'il l'avait
dpass et qu'il atteignait la grande route, il se lanait  toute
vitesse, et en moins de dix minutes il arrivait en vue du chteau.

Au loin, sous les grands arbres, dont les cimes verdoyaient, il
apercevait, comme une ombre blanche, Mlle de Lespran.

Il sautait  terre, il lui offrait le bras, et, serrs l'un contre
l'autre, palpitants, mus, recueillis en leur bonheur, ils gagnaient la
maison.

Bientt, une voix joyeuse les saluait:

--Arrivez donc, lambins! Voici trois fois que mon pauvre Franois sonne
le djeuner.

C'tait la voix amie du baron accourant  leur rencontre.

Il changeait une large poigne de main avec le commandant, et ils
allaient se mettre  table dans la belle salle  manger de Glorire, une
salle immense, tout entoure de dressoirs et de buffets, o s'talaient
toutes sortes de faences et de porcelaines de tous les pays et de
toutes les poques, acquises pice  pice par le digne collectionneur.

Le caf pris, ils se htaient de sortir et ils erraient au hasard 
travers le domaine de Glorire. Humble domaine et d'un revenu presque
nul, mais ombrag d'arbres admirables, les plus vieux du pays,
entrecoup de vertes pelouses et de grandes roches moussues, et baign
par les eaux limpides du Loir.

Cependant M. de Glorire ne tardait pas  rentrer, sous prtexte d'un
ordre oubli, de fatigue ou de soins urgents  donner  ses collections.

Rests seuls, les jeunes gens s'asseyaient sur quelque quartier de
roche, et leurs heures s'coulaient en douces rveries et en projets
d'avenir.

Qu'avaient-ils  redouter dsormais? Rien. Tout souriait  leurs
modestes ambitions. L'clat, le bruit, les fivres de l'orgueil, les
vanits de la fortune, les heurts de la passion... que leur importait!

Parfois, pourtant, le commandant voyait comme un nuage passer sur le
front si pur de sa fiance.

--Qu'avez-vous?... lui disait-il. Avouez que vous pensez  Mlle de la
Rochecordeau?

Il ne se trompait pas.

Ce n'est pas sans des larmes amres, sans de cruels dchirements que
Mlle de Lespran tait sortie de cette triste maison de Vendme, o
elle avait t si malheureuse, mais o elle avait connu Pierre Delorge,
et il lui restait au fond du coeur comme un vague remords d'en tre
sortie.

[Illustration: lisabeth ne put s'empcher d'couter.]

Les derniers adieux de Mlle de la Rochecordeau: Vous ne serez
jamais aussi malheureuse que je le souhaite! lui revenaient  l'esprit
et l'agitaient de vagues apprhensions. C'tait une tache  son soleil,
une ombre  son bonheur.

--Que ne donnerais-je pas, disait-elle  Pierre Delorge, pour me
rconcilier avec elle et obtenir qu'elle assiste  notre messe de
mariage!

Ah! s'il n'et dpendu que du commandant que ces voeux fussent
exaucs!

--Malheureusement, objectait-il fort justement  sa fiance, votre tante
a rendu toute dmarche de notre part impossible, en nous accusant de
convoiter sa fortune. Croyez-moi, oublions-la, comme sans doute elle
nous oublie...

En cela, il s'abusait.

Ils taient l'unique et constante proccupation de la vieille
demoiselle, et si elle ne donnait pas signe de vie, c'est qu'elle
n'avait pas encore perdu tout espoir d'une revanche.

Elle savait que, d'aprs les lois qui rgissent l'arme, un officier
n'est autoris  se marier qu' cette condition expresse que sa future
justifie d'un apport de vingt mille francs au moins...

--Or, se disait Mlle de la Rochecordeau, o mes amoureux
prendront-ils cette somme? lisabeth n'a pas le sou, et tout l'avoir de
son soudard se borne, il me l'a dit,  six mille francs, qui suffiront 
peine aux dpenses de la corbeille, du trousseau et de la noce.

Illusion vaine! Le commandant n'tait pas homme  se lancer dans une
expdition sans s'tre efforc d'en prvoir toutes les consquences.

Sachant lisabeth plus pauvre encore que lui, il avait, fort longtemps
avant de se dclarer, pris toutes ses prcautions.

Son pre, aprs cinquante ans de travail et de privations, possdait
prs de Poitiers un petit domaine, les Moulineaux, lou quatre cents
cus par an et estim une soixantaine de mille francs.

Il avait donc crit simplement  son pre:

J'aime une jeune fille, orpheline et pauvre, et je serais heureux de
l'pouser. Le grand obstacle est qu'elle n'a pas la dot qu'exigent les
rglements militaires: 20.000 francs. Consentirais-tu  les lui
reconnatre, et  laisser, pour cela, prendre hypothque sur les
Moulineaux? Ce ne serait, tu m'entends bien, qu'une formalit qui ne
diminuerait pas d'un centime ton petit revenu.

A quoi, non moins simplement, le vieux menuisier avait rpondu:

Qu'est-ce que tu me chantes avec ta formalit? Les Moulineaux sont,
fichtre! bien  toi, puisqu'ils sont  moi, et tu es libre d'en disposer
 ta guise. Ensuite, tu sauras que mon revenu n'est pas petit, puisque
j'en conomise tous les ans le tiers, que je place  ton intention.
Embrasse ta future pour moi, et annonce-lui de ma part une paire de
boucles d'oreilles en diamant, dignes de la femme d'un chef d'escadron.

Voil comment, le 23 mai 1840, par la plus belle journe du monde, fut
clbr le mariage de Pierre Delorge et de Mlle lisabeth de
Lespran...

La veille, Mlle de la Rochecordeau avait pris le lit.

--Plus d'espoir, disait-elle  une de ses amies; je connais lisabeth...
Son mari la battrait, qu'elle ne ferait pas encore mauvais mnage.




II


Mais le commandant Delorge ne battit pas sa femme...

Du jour de leur mariage, ils gotrent, dans sa plnitude, ce bonheur
qu'ils rvaient sous les ombrages de Glorire.

Par exemple, le commandant, qui s'attendait d'un jour  l'autre  tre
nomm lieutenant-colonel, vit lui passer sur le corps, selon
l'expression consacre, deux ou trois chefs d'escadron qui n'avaient
d'autre mrite que leur parent, d'autres droits que la protection.

Puis, en moins d'un an, contrairement  toutes les habitudes et sans
qu'on st pourquoi, son rgiment fut chang deux fois de garnison,
envoy de Vendme  Tarbes au mois de septembre, et de Tarbes  Pontivy,
au mois de mars suivant.

--Bast! qu'importe? disait, gaiement Mme Delorge, quand elle voyait
son mari tout prs de se mettre en colre, qu'importe! puisque nous nous
aimons?

Et d'autres fois:

--Eh bien! je les bnis, moi, ces contrarits, et j'en souhaiterais
presque de plus srieuses... Nous sommes trop heureux, ce n'est pas
naturel... cela me fait peur!

C'est surtout pendant les premiers mois de son mariage que Mme
Delorge trahissait ainsi le secret des vagues apprhensions qui
tressaillaient en elle.

--Tu as la joie inquite! lui disait en plaisantant son mari.

Rien de si exact.

Il faut en quelque sorte un apprentissage  des flicits inespres.
Les malheureux deviennent sceptiques,  la longue. Accoutums aux
rigueurs de la destine, ils s'tonnent et se dfient de la moindre de
ses faveurs. La vie leur a mnag tant et de si cruelles dceptions,
qu'ils n'osent plus s'endormir en pleine scurit, de crainte de quelque
terrible rveil.

La pauvre lisabeth de Lespran avait trop souffert pour que la fortune
Mme Delorge se sentt si vite rassure.

Souvent, lorsqu'elle tait seule, elle comparait sa situation passe 
sa position actuelle, et, au souvenir de certaines privations qu'elle
avait endures et de toutes les humiliations qu'elle avait subies, elle
sentait sa poitrine se gonfler de sanglots et elle fondait en larmes.

Plusieurs fois son mari la surprit ainsi, et, mu, effray:

--Qu'as-tu? mon Dieu! lui demandait-il.

Mais elle se levait dj souriante, et se jetant  son cou:

--Rien, rpondit-elle, je n'ai rien, je t'aime.

Peu- peu, cependant, cette sensibilit exagre s'moussa, ses nerfs se
dtendirent, l'odieux pass se voila de brumes, et elle s'affermit dans
son bonheur.

Femme, elle tenait toutes les promesses de la jeune fille, ralisant
avec une touchante simplicit le type achev de la compagne d'un homme
d'action.

Aussi, n'eut-elle qu' paratre au rgiment pour que sa supriorit ft
admise mme par la femme du colonel, qui ne pchait pas cependant par
excs de modestie.

Pas une voix ne s'leva, non pour la critiquer, mais seulement pour la
discuter.

Vritable miracle! car un rgiment n'est en somme qu'un village qui se
dplace avec son clocher: le drapeau.

Village mdisant et cancanier par excellence, qui trane avec ses
bagages, d'un bout de la France  l'autre, ses passions et ses intrts,
ses rancunes, ses convoitises et ses rivalits de femmes qui, chaudement
pouses, deviennent de belles et bonnes haines d'hommes.

Il y avait quatre mois que le rgiment tenait garnison  Pontivy, quand,
pour la plus grande joie de son mari, Mme Delorge accoucha d'un gros
garon.

Depuis longtemps le nom de ce premier-n tait irrvocablement choisi.

Ni le chef d'escadron ni sa femme n'avaient oubli tout ce qu'ils
devaient de reconnaissance au baron de Glorire, et ils avaient dcid
que leur fils, quand il leur en natrait un, s'appellerait comme lui:
Raymond.

Mme en cette occasion, le vieux collectionneur fit le voyage de
Bretagne, et il resta prs d'un mois  Pontivy, ayant dcouvert aux
environs une vritable mine de curiosits.

Il apportait des nouvelles de Mlle de la Rochecordeau.

La rancunire vieille fille n'avait jamais consenti  le revoir, ne lui
pardonnant pas, disait-elle, d'avoir bassement suborn sa nice et prt
les mains  une msalliance abominable.

Elle devenait plus dvote de jour en jour, changeait de servante deux
fois par semaine, et se portait comme un charme.

--Vous verrez, assurait le baron, qu'elle nous enterrera tous!

Il tait singulirement mu le jour de son dpart, qu'il avait sous
divers prtextes retard plusieurs fois, et au moment de monter en
voiture, il fit jurer au commandant et  sa femme de venir chaque anne
passer quinze jours  Glorire.

--Si ce n'est pas pour vous ou pour moi, disait-il, que ce soit pour mon
filleul Raymond, qui prendra des forces  jouer au grand air,  se
rouler dans les foins et  se tremper dans les eaux fraches du Loir.

lisabeth et son mari trouvrent leur maison bien vide, le soir de cette
sparation. Qu'et-ce donc t, si on leur et appris que c'tait la
dernire fois qu'ils voyaient cet homme excellent.

C'tait ainsi, pourtant.

A deux mois de l, un matin qu'il tait mont sur une haute chelle pour
pousseter un tableau, il tomba.

Il avait cess de vivre quand Franois, son vieux domestique, accouru au
bruit de la chute, le releva.

--C'est le ciel qui se venge! soupira pieusement Mlle de la
Rochecordeau, en apprenant la mort de M. de Glorire. Dieu ait son me!
C'est un grand coquin de moins.

Ce coquin, par un testament dpos chez un notaire de Vendme,
instituait sa lgataire universelle Mme Pierre Delorge, ne lisabeth
de Lespran, sa petite-nice.

A son testament tait jointe,  l'adresse du commandant et de sa femme,
une lettre o il se rvlait tout entier.

     Je dormirai plus tranquille, mes chers enfants, crivait-il, quand
     j'aurai pris mes dernires dispositions. On ne sait ce qui peut
     arriver. Je me fais vieux. Ma vue et mon jugement baissent, si bien
     que l'autre jour, j'ai achet une crote ridicule pour un Breughel
     de Velours.

     Donc, comme vous tes ce que j'aime le mieux au monde, je vous
     lgue, en toute proprit, meubles et immeubles, tout ce que je
     possde:

     1 Trois mille deux cents francs de rentes, en un titre trois pour
     cent.

     2 Mon chteau de Glorire, tel qu'il se poursuit et comporte,
     avec les quelques arpents qui l'entourent et les collections qu'il
     renferme.

     Ne me remerciez pas, c'est de ma part un trait de savant gosme
     d'outre-tombe. Je sais que vous ne vous dferez jamais de Glorire.
     Vous ne sauriez oublier que ses vieux ormes ont ombrag vos
     premires amours. Ce vous serait un deuil de savoir fouls par des
     indiffrents ces sentiers aims o vous vous tes promens appuys
     l'un sur l'autre pour la premire fois.

     J'escompte votre sensibilit. Moi aussi je souffrirais de cette
     ide que Glorire appartiendrait  des trangers. Si on le mettait
     en vente, je suis sr que Pigorin, l'ancien mercier de la rue de
     l'Hpital, l'achterait et s'y installerait. Et les ricanements
     stupides de ses quatre filles en chasseraient mon ombre.

     Mes collections aussi me sont chres. Elles ont t l'occupation
     et le charme de ma vie. Cependant je vous ordonne de les vendre.

     Votre existence vagabonde vous interdit de les garder prs de
     vous, et, laisses au chteau, sous la seule garde de Franois,
     elle se dtrioreraient.

     Attendez, pourtant!

     J'ai choisi et je dsigne par leurs numros, dans mon testament,
     une soixantaine de pices, les plus remarquables parmi mes tableaux
     et mes bronzes, dont je vous prie de vous charger en souvenir de
     notre amiti.

     J'ai calcul que le tout tiendra aisment dans une douzaine de
     grandes caisses que vous mettrez au roulage, quand vous changerez
     de garnison.

     Ce sera un souci, mais de cette faon vous aurez, en quelque
     sorte, un intrieur  vous au milieu des meubles banals des
     appartements que vous tes forcs d'habiter.

     Quant  ce qui est du reste, vendez-le dans le plus bref dlai.

     Et si vous tenez  honorer ma mmoire, vendez-le au plus haut prix
     possible. Il ne faut pas qu'on puisse dire que ma collection
     n'tait qu'une boutique  vingt-neuf sous.

     Si vous m'en croyez, vous ferez la vente  Tours, o mes
     collections taient bien connues, et o habitent une vingtaine
     d'amateurs, tant du pays que d'Angleterre.

     Ayez soin de faire poser des affiches  Blois,  Orlans et au
     Mans, et n'pargnez pas les annonces dans les journaux...

     Est-ce bien tout? Oui. Alors, chers enfants, adieu... Parlez
     quelquefois  votre petit Raymond de votre vieux et bien
     affectionn ami

      RAYMOND D'ARCES, BARON DE GLORIRE.

     _P. S._--Je souhaite que, jusqu' sa mort, mon vieux et fidle
     serviteur Franois reste  Glorire. Une rente viagre de quatre
     cents francs lui suffira.

Le commandant Delorge avait les yeux pleins de larmes lorsqu'il acheva
cette lettre o clataient tant d'exquise sensibilit et la plus
ingnieuse des dlicatesses.

--Voil, dit-il  sa femme, qui sanglotait prs de lui, depuis notre
mariage le premier malheur: un tel ami ne se remplace pas...

Pour cela mme, il devait leur rpugner trangement de se conformer 
ses instructions.

Pourtant, ils ne pouvaient faire autrement, il leur fallut bien le
reconnatre.

Et aprs bien des perplexits et de longues dlibrations, le commandant
Delorge prit un cong de quinze jours et partit pour Vendme.

Dj, le baron y tait presque oubli. Il s'y trouvait des gens qui
taient bien aises de n'avoir plus  viter son petit oeil perspicace
ou  subir son persiflage familier.

Mais son souvenir se rveilla avec une vivacit singulire, le matin o
les dsoeuvrs aperurent, s'talant sur les murs, d'immenses affiches
jaunes o on lisait en gros caractres:

                                VENTE

                       AUX ENCHRES PUBLIQUES

  =des Meubles anciens, Tableaux, Statues, Gravures, Bronzes, Faences,
              Tapisseries, Armes, Livres, etc.,=

          AYANT COMPOS LES COLLECTIONS DE

                       M. LE BARON DE GLORIRE

L'ide de cette vente, annonce comme devant avoir lieu  Tours,  la
fin du mois, faisait sourire les bourgeois positifs.

--Ah a! disaient-ils, les hritiers de ce vieil original s'imaginent
donc srieusement qu'il a entass des trsors dans sa masure de
Glorire!

A quoi d'autres, hochant la tte, rpondaient:

--Bast! on tirera toujours un millier d'cus de ces antiquailles...
Seulement, il fallait les vendre ici. Les frais d'affiches et de
transport absorberont le produit...

Ce n'tait pas l'avis du commandant Delorge.

Sans tre ce qu'on appelle un connaisseur, il avait t souvent frapp
de la beaut de certains objets. Il avait de plus trop confiance en
l'intelligence de M. de Glorire pour admettre qu'il se ft si longtemps
et si trangement abus sur la valeur de ce qu'il possdait.

Du reste, s'il se proccupait du rsultat probable de la vente, c'tait
beaucoup moins pour lui que pour la mmoire de son vieil ami.

--Plus le chiffre en sera lev, pensait-il, plus seront confondus les
imbciles qui ne voulaient voir en M. de Glorire qu'un maniaque
ridicule.

Son seul tort fut d'exprimer ces sentiments devant des gens incapables
de le comprendre, et qui se disaient, ds qu'il avait tourn les talons:

--En vrit, ce brave commandant devrait bien se dispenser de cet
talage de dsintressement! Il nous croit par trop simples!...

Lui, cependant, et avant toutes choses, avait mis de ct les numros
dsigns par le testament du baron. A ceux-l, il en joignit une
centaine encore, choisis surtout parmi les tableaux, les tapisseries et
les armes.

Le reste, tous frais pays, produisit cent vingt-trois mille cinq cents
francs.

--Et notez, mon commandant, disait  Pierre Delorge l'expert qu'il avait
fait venir de Paris, notez que vous vous tes rserv la crme, si j'ose
m'exprimer ainsi, la fleur des collections. Ce que vous gardez vaut
mieux et plus que tout ce que nous avons vendu. Rien que de quatre de
vos tableaux,  mon choix, je suis prt  vous compter, _hic et nunc_,
trente mille francs.

Ce rsultat fabuleux et les propos plus fabuleux de l'expert devaient
produire  Vendme une profonde impression.

On vit les gens qui avaient le plus raill M. de Glorire se gratter
l'oreille d'un air penaud:

--Diable! disaient-ils, ce n'est dcidment pas une si mauvaise
spculation que de ramasser des vieilleries!

Et c'est de ce jour que M. Pigorin, de la rue de l'Hpital, prit
l'habitude de faire chaque matin sa tourne chez tous les revendeurs de
la ville, esprant y rencontrer de ces merveilles mconnues qu'on achte
cent sous et qu'on revend dix ou quinze mille francs.

Mlle de la Rochecordeau, elle, s'tait mise au lit, ainsi qu'il
arrivait  chacune de ses grandes contrarits.

--Qui jamais, gmissait-elle, se ft dout que ce vieil original de
Glorire possdait une fortune!... Il n'y avait  le savoir que ma nice
et son soudard. Aussi, voyez comme ils ont chambr le bonhomme!... Ah!
ils doivent bien rire, maintenant...

Le commandant ne riait pas, mais son coeur bondissait de
reconnaissance, au souvenir de l'homme excellent, de l'ami incomparable
qu'il avait perdu.

Aprs lui avoir d le bonheur de sa vie prsente, voici qu'il allait
encore lui devoir la scurit de l'avenir.

--Vienne la guerre, se disait-il, une maladie, un accident, la mort...
mon agonie ne sera pas torture par cette ide dsolante que je laisse
sans pain ma femme et mon enfant!

Aussi est-ce avec une sorte d'attendrissement pieux que Mme Delorge
et son mari suspendirent aux murs et dressrent sur les chemines et sur
les consoles les tableaux et les bronzes de leur vieil ami.

Leur banal appartement meubl de Pontivy en recevait un lustre
singulier, et prenait dsormais, selon l'expression d'un capitaine
connaisseur, un faux air de rsidence royale.

Mais en dpit du bruit qui se rpandit que M. et Mme Delorge venaient
d'hriter d'un oncle millionnaire, le train de leur maison resta le
mme.

Train bien modeste, assurment, car deux petites servantes suffisaient 
tout, aides seulement pour les gros ouvrages par l'ordonnance du
commandant.

C'tait un vieil Alsacien, nomm Krauss, qui avait t le camarade de
lit de son officier, quand celui-ci tait entr au service, ce dont il
n'tait pas mdiocrement fier, qui ne l'avait pas quitt vingt-quatre
heures depuis vingt-quatre ans, et qui lui avait vou un de ces
attachements aveugles qui font plir le fanatisme.

Et encore, depuis la naissance de Raymond, Krauss ne se rendait-il plus
gure utile dans la maison. Les servantes, Mme Delorge, le commandant
lui-mme ne pouvaient plus rien obtenir de lui.

Le digne troupier s'tait, de son autorit prive, constitu la bonne du
petit garon, et il le gardait avec des attentions maternelles, une
jalousie d'amant et la soumission d'un caniche, lui inspirant des
fantaisies et des caprices pour avoir le plaisir de s'y soumettre.

--Et mme, il faut mettre ordre  cela, disait le commandant; cet animal
de Krauss finirait par faire de notre fils un tre insupportable.

Ce fils avait un peu plus d'un an, lorsque son pre fut nomm
lieutenant-colonel.

En ce temps-l, toutes les administrations, mme, ou plutt surtout
celle de la guerre, considraient la fortune comme un titre 
l'avancement.

Elles se tenaient ce raisonnement qui ne manquait pas de justesse:

--Si nous mcontentons par trop un homme qui a de quoi vivre
indpendant, il nous plantera l, et nous discrditera par ses
clabauderies...

C'est pourquoi le lieutenant-colonel Delorge, qui passait pour avoir
vingt mille livres de rentes, ne tarda pas  tre fait colonel.

C'est en Afrique,  Oran, que tenait garnison le rgiment dont Pierre
Delorge tait appel  prendre le commandement, et sa lettre de service
lui notifiait de le rejoindre dans le plus bref dlai.

Cette circonstance troublait quelque peu sa joie au milieu des
flicitations qu'il recevait de toutes parts, et l'agitait de graves
perplexits.

[Illustration:--J'attends votre rponse  la demande qui vous a t
faite aujourd'hui par le commandant Delorge.]

Devait-il emmener sa femme et son enfant et les exposer aux fatigues
d'un long voyage et  tous les prils d'un climat brlant, au plus fort
de l't?

Mais au premier mot qu'il dit de ses incertitudes  Mme Delorge:

--Je savais ce que je faisais en t'pousant, interrompit-elle, de ce ton
qui annonce une inbranlable rsolution. Je suis la femme d'un soldat.
Partout o on enverra mon mari, j'irai.

Ils partirent donc ensemble, et quinze jours plus tard, tant ils avaient
prcipit leur voyage, ils arrivaient  Oran, et ils s'installaient
dans une des maisons charmantes dont les jardins ombreux s'tagent en
terrasses le long des pentes du ravin de Santa-Cruz.

Dj le nouveau colonel connaissait les raisons qui avaient fait hter
son dpart. Il les avait apprises en mettant le pied sur les quais
d'Alger.

Notre colonie tait en feu.

Partout, en Algrie et dans le Maroc, on prchait la guerre sainte et on
soulevait les populations. Une formidable expdition s'organisait dans
le but de rejeter les Franais  la mer et de rtablir les gloires et la
puissance de l'islamisme.

Le fils de l'empereur du Maroc tait le chef de cette croisade.

Il campait sur les bords de l'Isly, occupant avec ses troupes un espace
de plus de deux lieues. Chaque jour des contingents nouveaux ajoutaient
 ses forces et  son orgueil.

Et il se croyait si sr de la victoire, que dj il avait choisi parmi
ses chefs ceux qui commanderaient en son nom  Tlemcen,  Oran et 
Mascara.

Seulement il comptait sans le hros  la casquette, le marchal, ou
plutt, comme on disait alors, le pre Bugeaud.

Reconnaissant le danger de rester plus longtemps sur la dfensive,
sentant bien que notre inaction exaltait les esprances et le fanatisme
des tribus, le marchal venait de se dcider  attaquer.

Ayant ralli la division Bedeau, il se htait de runir tout ce qu'il
avait de troupes  sa porte.

Si bien que le colonel Delorge n'tait pas  Oran depuis tout  fait
quarante-huit heures, lorsqu'il reut du pre Bugeaud l'ordre de lui
amener sur-le-champ son rgiment.

C'est  quatre heures du soir que cet ordre lui arriva, et il dut se
hter de rentrer chez lui pour prendre ses dernires dispositions.

Intrieurement, il se flicitait d'tre arriv  temps pour marcher 
l'ennemi, ce qui n'empche que le coeur lui battait un peu, au moment
d'annoncer  sa jeune femme cette grave nouvelle.

--Le rgiment part  minuit! lui dit-il de l'air le plus gai qu'il put
prendre.

Il s'attendait  une motion terrible,  des larmes,  une scne
dchirante, peut-tre... Point.

Elle plit, ses beaux yeux se voilrent, mais c'est d'un ton ferme
qu'elle rpondit simplement:

--C'est bien.

Et tout aussitt, sans rflexions vaines, sans inutiles questions, elle
se mit  s'occuper de ce que son mari emporterait, veillant autant qu'il
tait en elle  ce qu'il ne manqut de rien, quoi qu'il pt arriver, lui
prparant de la charpie et des bandes, et tout ce qu'il faut pour un
pansement provisoire sur le champ de bataille.

Plus mu de ce sang-froid qu'il ne l'et t par des larmes, il
s'efforait de la rassurer.

--Bast! lui disait-il, est-ce que j'aurai besoin de tout cela! Laisse
donc faire Krauss, c'est un vieil Africain, qui connat son affaire...

Les vingt mille habitants d'Oran taient sur pied cette nuit-l, et une
immense acclamation salua le rgiment lorsqu'il sortit de la ville,
tendard dploy et trompettes sonnant.

Mme Delorge avait t stoque...

Dominant l'motion terrible qui l'crasait, c'est avec un bon sourire
aux lvres qu'elle embrassa son mari, qui avait dj le pied  l'trier.

Sa voix d'un timbre si pur ne trembla pas, lorsqu'elle dit  son fils:

--Embrasse ton pre et dis-lui: Au revoir!

--Au revoir, papa! bgaya l'enfant...

Il est vrai que, rentre chez elle, elle s'vanouit...

--Sois sans crainte, lui avait dit Pierre Delorge, avant la fin du mois
nous serons de retour, ayant t pour longtemps aux Arabes l'envie de
recommencer.

Pour cette fois, il devait avoir raison, car,  huit jours de l, le
pre Bugeaud gagnait, avec dix mille hommes contre trente mille, la
bataille d'Isly.

Lanc avec ses quatre escadrons de guerre contre une masse de dix ou
douze mille cavaliers marocains, le colonel Delorge n'avait pas peu
contribu au succs de la journe.

Un instant, son rgiment avait disparu, comme englouti au milieu du plus
effroyable tourbillon.

Mais commands par un tel chef, les soldats franais sont tous des
hros. Les siens se battirent en dsesprs, laissant le temps aux
spahis de Jussuf et aux fantassins de Bedeau de se reformer et de venir
les dgager.

Lui-mme devait en tre quitte  assez bon march.

--A trs bon march mme, affirmait Krauss, pour un homme qui trenne
ses paulettes d'une pareille faon!

Lanc au plus pais de la mle, le colonel Delorge avait eu deux
chevaux tus sous lui. Ses habits n'taient plus qu'une loque, tant ils
avaient t hachs littralement de coups de yatagan. Mais il n'avait
reu qu'une blessure au bras droit.

--Va! j'tais bien sre que tu me reviendrais, lui dit sa femme, lorsque
le rgiment rentra  Oran... Est-ce que si tu avais t tu l-bas, je
ne l'aurais pas senti, moi, ici!...

Cependant sa blessure, que plusieurs jours de fatigue et de chaleurs
excessives avaient envenime, fut longue  gurir...

Et encore lui laissa-t-elle pour toujours une roideur gnante dans le
bras, lui rendant difficiles certains mouvements, comme celui de mettre
le sabre en main, qui exige un renversement du coude et une torsion du
poignet.

En revanche, il fut une fois de plus port  l'ordre du jour de l'arme,
et investi d'un grand commandement, o clatrent ses rares aptitudes
et ses qualits d'organisateur.

C'est en parlant de lui que le ministre de la guerre disait, en 1847, 
la Chambre des dputs: Avec des officiers de cette trempe, je
rpondrais de la colonisation parfaite de l'Algrie en dix ans!

Sa rputation de soldat et d'administrateur n'avait donc plus rien 
gagner, lorsque arriva la rvolution de 1848... S'il s'en proccupa, ce
fut pour bnir la destine, qui l'loignait de Paris en une anne o la
guerre civile y fit couler des flots de sang.

Mais il ne s'en proccupa gure, distrait par un souci meilleur.

Sa femme venait de lui donner une fille qui reut le nom de Pauline.

Alors Mme Delorge n'avait plus aucune de ces vagues apprhensions des
premiers mois de son mariage... Accoutume  son bonheur, elle s'y
endormait en scurit profonde, entre son mari et ses enfants.

Pauvre femme!... Le malheur est un crancier impitoyable qui vient
toujours... Il venait.




III


On arrivait  la fin de mars 1849, le prince Louis-Napolon Bonaparte
tait prsident de la Rpublique franaise, lorsque les cercles
militaires d'Oran commencrent  se proccuper de trois pkins arrivs
depuis peu de France, et descendus  l'_Htel de la Paix_.

L'un tait un homme jeune encore, et d'un extrieur avantageux,
portant toute sa barbe, et qui se faisait appeler M. le vicomte de
Maumussy.

L'autre tait plus g. Dj ses moustaches, fort longues et
outrageusement cires, grisonnaient. Attitude, dmarche, coupe de
vtements, tout en lui trahissait, ou plutt affectait cet on ne sait
quoi qui distingue les officiers en bourgeois. Il tait inscrit 
l'htel sous le nom de Victor de Combelaine.

Ces deux messieurs taient dcors.

Le troisime, plus humble, tait aussi plus indchiffrable.

Il tait gros et court, fort rouge, trs chauve, et d'une vulgarit que
rehaussaient encore les normes chanes de montre qui battaient sa
bedaine et les bagues qui cerclaient ses doigts noueux.

Les autres l'appelaient, encore qu'il ne part pas trs g, le pre
Coutanceau.

Tous trois venaient en Afrique, disaient-ils partout,  tout propos et
trs haut, pour obtenir des concessions et faire de l'agriculture en
grand.

C'tait fort possible, aprs tout.

Seulement, leurs agissements dmentaient leurs assertions.

Ce n'tait pas des colons qu'ils recherchaient, ni des fermiers, mais
presque exclusivement des militaires.

Souvent,  la nuit tombante, on voyait se glisser chez eux, et non sans
prcautions pour n'tre point vus, des officiers des districts cantonns
au loin,  Mers-el-Kbir,  Arzew,  Sidi-bel-Abbs.

De leur ct, ils taient toujours par voies et par chemins, tantt 
pied et tantt en voiture, visitant les postes militaires, et parfois
demeurant des deux et trois jours  Mostaganem ou  Mascara.

L'argent ne paraissait pas leur manquer.

Les poches de M. Coutanceau, des poches immenses, o il avait toujours
les mains plonges jusqu'au coude, sonnaient comme un clocher de
village.

Et ils faisaient grande chre, prenant leurs repas  part et ne
mnageant ni le vin de Bordeaux des grands crus, ni le vin de Champagne.

--Positivement, ces gaillards-l nous inquitent, disait un soir  sa
femme le colonel Delorge. On dirait des agents de recrutement. Mais qui
viendraient-ils recruter dans la colonie? Pour qui? pour quoi?

--Que ne vous mettez-vous en qute de renseignements! rpondait
simplement Mme Delorge.

On s'enquit, et on en obtint d'un sous-intendant, qui avait t
longtemps employ au ministre des finances, et qui savait son Paris sur
le bout du doigt.

M. le vicomte de Maumussy s'appelait de son vrai nom Chingrot, et il et
t bien habile celui qui et su dire o se trouvait sa vicomt.

C'tait un de ces viveurs de troisime ordre qui font cortge aux fils
de famille en train de dvorer leur lgitime, et qui sans un sou
vaillant affichent tous les dehors du luxe, jouent gros jeu et roulent
voiture.

L'enlvement d'une pauvre jeune femme qu'il avait ensuite ruine, un
duel heureux et une nuit de veine au baccarat avaient marqu l'apoge de
l'honorable carrire de M. Chingrot de Maumussy.

Depuis, il n'avait fait que dchoir. Il se noyait, selon l'expression
consacre, buvant une gorge plus amre et coulant plus profondment 
chacune de ses tentatives pour remonter  la surface.

Et Dieu sait s'il en avait risqu de ces tentatives, en finances, en
industrie, en journalisme et en politique!...

Car il tait dvor d'ambitions, de convoitises et de rancunes, et se
croyait apte  tout.

Et, de fait, il ne manquait ni d'intelligence, ni d'esprit, ni de
savoir-faire. Causeur facile et agrable, il tait rompu  toutes les
intrigues et avait cette imperturbable audace de l'homme qui n'a plus
rien  perdre.

Accus d'un bonheur trop constant au jeu, perdu de dettes, traqu par
des cranciers qui le menaaient non plus de Clichy mais de la police
correctionnelle, exclu de tous les cercles, excut en dernier lieu  la
Bourse, o il carottait des diffrences, M. Chingrot de Maumussy avait
fait un plongeon dfinitif et disparu du boulevard lors des journes de
fvrier 1848.

Non moins mouvemente devait avoir t l'existence de son compagnon, M.
Victor de Combelaine, dans une sphre infrieure, toutefois.

Et il faut dire: devait, au conditionnel, parce que nul ne savait rien
au juste des parents, ni mme du pays de cet honorable... gentilhomme.

D'aucuns soutenaient que nulle part jamais n'exista un M. de Combelaine
pre. Sa mre tait, assurait-on, une noble demoiselle hongroise, que la
sensibilit de son coeur avait perdue.

Le positif, c'est que le Combelaine avait t militaire.

Des gens l'avaient connu lorsqu'il venait de s'engager dans un rgiment
de hussards, et les fournisseurs de toutes les villes o il avait tenu
garnison gardaient de lui de cuisants souvenirs et des liasses de
billets protests.

En dpit de tout, et si pitre serviteur qu'il pt tre, il avait d 
de mystrieuses influences un avancement scandaleusement rapide.

Il tait capitaine, et se plaignait de moisir en ce grade, quand,  la
suite d'une aventure dont le secret fut bien gard, il essaya de se
suicider.

S'tant manqu, il reprit got  la vie, mais il donna sa dmission,
volontairement, prtendaient les uns; parce qu'il ne pouvait faire
autrement, assuraient les autres.

Comment vivre, cependant? Il s'improvisa voyageur en parfumerie. Une
querelle avec son patron l'ayant rejet sur le pav, il entreprit de
fonder une salle d'armes. Tireur de premier ordre, il russissait, il
gagnait de l'argent... Une _lgret_ le contraignit  fermer boutique.
Un de ses lves tant menac d'un duel srieux, il avait, moyennant
finance, pris le duel  son compte et tu l'adversaire.

Oblig de fuir, il s'tait rfugi en Belgique, s'tait fait comdien,
et avait, pendant dix mois, essuy les sifflets de Bruxelles.

Remerci par son directeur, il s'tait lanc dans la politique, avait
conspir, en avait vcu, et finalement s'tait trouv englob dans un
procs o son attitude lui avait attir de la part de ses coaccuss
l'pithte de mouchard...

C'tait d'ailleurs, selon son expression, un noceur froce, dvor de
convoitises malsaines et d'apptits honteux, sans foi, sans loi, sans
moeurs, brave peut-tre, mais ayant,  coup sr, moins de bravoure que
de confiance en son adresse de spadassin, prt  tout pour de l'argent,
capable, selon son intrt, de tuer un homme pour une vtille ou de
digrer un soufflet sans sourciller.

Compar  ces deux honorables personnages, leur compagnon, M.
Coutanceau, pouvait passer pour un petit saint.

Ce dernier n'tait,  vrai dire, qu'un vulgaire faiseur, qui depuis
quinze ans naviguait sur les rcifs du Code, toujours entre le bagne et
la maison centrale.

Pris la main dans le sac, il en avait t quitte pour treize mois de
prison, mais il s'tait vu du mme coup contraint de prendre sa
retraite.

Il ne s'en consolait pas, encore bien qu'il et la prudence de se garder
pour la soif une poire de quatre-vingt mille livres de rentes. Avec ses
apparences de bonhomie et de rondeur, il tait vaniteux follement et
ambitieux plus encore. Parce qu'il s'tait adroitement tir de quelques
tripotages, il se croyait l'toffe d'un financier de gnie, et tait, ma
foi! prt  risquer tout ce qu'il possdait pour le prouver.

Enfin, il tait avr que ces trois associs s'taient trouvs mls 
toutes les agitations inspires par une socit bonapartiste qui est
reste clbre sous le nom de _Club des culottes de peau_.

C'est dire la surprise de Mme Delorge quand, un matin, elle aperut
dans la cour M. le vicomte de Maumussy et M. de Combelaine. Ils
demandaient  parler au colonel Delorge quand on les conduisit prs de
lui...

Que voulaient-ils? Mme Delorge ne se le demanda mme pas. Elle
s'occupait de tout autre chose, quand son attention fut attir par de
grands clats de voix.

Elle prta l'oreille: c'tait son mari qui jurait, en proie,  ce qu'il
lui parut,  une terrible colre...

Presque aussitt, des pas rapides retentirent dans l'escalier...
videmment, les deux visiteurs se retiraient beaucoup plus vite qu'ils
n'taient venus.

Mais le colonel descendait sur leurs talons, et quand il arriva dans la
cour:

--Krauss, cria-t-il  son ordonnance, regarde bien ces deux individus,
et souviens-toi que si jamais ils viennent me demander, je n'y suis
pas...

La colre du colonel Delorge avait d tre des plus violentes, car son
visage en gardait encore les traces, une heure aprs, lorsqu'il se mit 
table pour djeuner.

Et cependant, il tait visible qu'il faisait les plus grands efforts
pour reprendre son sang-froid et carter de son esprit quelque pense
importune.

Il parlait plus que de coutume, et avec une certaine vhmence, encore
qu'il ne parlt que de choses indiffrentes. Il s'emporta contre son
fils  propos d'une niaiserie, et sa fille, la petite Pauline, tant
venue  pleurer, il s'cria en jurant qu'il tait insupportable
d'entendre continuellement crier des enfants.

C'est avec un tonnement profond que sa femme le considrait. Jamais
elle ne l'avait vu ainsi. Et, cependant, elle n'osait l'interroger en
prsence des domestiques, qui allaient et venaient pour le service.

Mais lui, ds qu'on eut servi le caf:

--Te serait-il bien agrable, demanda-t-il  sa femme, d'tre madame la
gnrale?...

Ainsi que toutes les femmes qui aiment, Mme Delorge tait trs
ambitieuse pour son mari, n'apercevant personne qui pt lui tre
compar.

Croyant  quelque bonne nouvelle, elle eut un mouvement de joie, et trs
vivement:

--Oui, certes! rpondit-elle. Mais pourquoi cette question?

--C'est qu'on cherche des gnraux.

--Qui?

--Les deux estimables personnages que j'ai vus ce matin, parbleu!

Et sans laisser  sa femme le temps de revenir de sa surprise:

--C'est comme cela, poursuivit-il. Les officiers gnraux actuels ne
suffisent plus. Bedeau, Bugeaud, Lamoricire, Changarnier et les autres,
deviennent gnants. Il en faut de nouveaux, trs vite, parmi lesquels
probablement on choisira le ministre de la guerre. Et comme on les
voudrait glorieux et populaires, nous allons,  leur intention,
entreprendre une grande expdition en Kabylie, contre les Beni-Sliman et
les Oustani...

Mme Delorge plit au souvenir de ses transes nouvelles lors de la
bataille d'Isly, et d'une voix un peu tremblante:

--Ainsi, tu vas partir, Pierre?... commena-t-elle.

--Si j'en reois l'ordre... videmment. Mais rassure-toi, l'ordre ne
viendra pas. Je n'ai aucune des qualits requises. Ainsi, je ne crois
pas que, d'ici longtemps, tu sois madame la gnrale Delorge... si tu
l'es jamais, toutefois,--ce qui, depuis ce matin, est devenu diablement
problmatique.

Sur quoi, roulant sa serviette, il la jeta violemment sur une chaise et
sortit en sifflant.

--Signe d'orage! grommela Krauss.

Ce n'tait absolument rien que cette scne, et dans quatre-vingt-quinze
mnages sur cent, elle et pass inaperue. Mais de mme qu'il suffit
d'un grain de sable qui tombe pour ternir le pur cristal d'une source,
une seule parole violente devait troubler trangement la paisible
harmonie de cet heureux intrieur.

--Il n'y a pas  en douter, pensait Mme Delorge, il est arriv
quelque chose  Pierre, quelque chose de trs grave... et cela, du fait
de ces deux chevaliers d'industrie...

Mais c'est en vain qu'elle s'puisait  imaginer une relation admissible
entre le vicomte de Maumussy ou M. de Combelaine et le loyal colonel
Delorge...

Cependant, ces honorables associs n'en taient plus  leur isolement
des premiers jours. Ils avaient russi  se constituer une socit. Le
vicomte de Maumussy se faisait une rputation d'homme politique. M. de
Combelaine, invit  un assaut d'armes, y avait fait merveille. M.
Coutanceau jouait et perdait le plus galamment du monde. Deux ou trois
officiers suprieurs des environs ne les quittaient pour ainsi dire
plus. Ils donnaient des dners o on buvait sec, en choquant les verres,
et qui taient suivis de soires o l'on absorbait d'immenses quantits
de punch.

Jusqu' ce qu'enfin, un beau matin, ils partirent tout  coup, comme ils
taient arrivs.

Mme Delorge respira. Elle avait compris que ces trois hommes ne
pouvaient tre que des missaires politiques.

--Maintenant, pensa-t-elle, Pierre va redevenir lui-mme...

Point. Le colonel, au contraire, devenait plus soucieux de jour en jour.
Cette expdition de Kabylie dont il avait parl se prparait, et il
semblait se proccuper prodigieusement de savoir si son rgiment en
ferait ou non partie.

[Illustration: Ils changeaient des serments d'amour en se promenant
dans le parc de Glorire.]

C'tait, du reste, la grande et unique affaire de tous ses officiers, et
il ne se passait pas de jour sans qu'on lui demandt vingt fois:

--Eh bien! mon colonel, en sommes-nous?

Ils n'en furent pas, et ce leur fut une grande mortification. Jamais, en
aucune occasion, on n'avait fait autant mousser une expdition. Jamais
campagne heureuse ne donna lieu  de plus nombreuses promotions.

--Ah ! pensrent-ils, est-ce que notre colonel serait en disgrce?...

Ils n'en doutrent plus lorsqu'ils virent lui passer sur le corps
plusieurs colonels qui n'avaient ni ses services, ni ses blessures, ni
surtout sa haute valeur.

Cependant, on comprit sans doute qu'il serait impolitique de sacrifier
ouvertement un homme de cette valeur, aim et estim dans l'arme comme
pas un.

Et, dans les premiers jours de 1851, et au moment o, certes, il ne s'y
attendait aucunement, le colonel Delorge reut sa nomination au grade de
gnral, et l'ordre de venir  Paris se mettre  la disposition du
ministre de la guerre...

Mais cet avancement, qui et d combler ses voeux, l'irrita. Tout le
monde remarqua de quel sourire contraint il accueillait les
flicitations qui lui arrivaient de toutes parts.

Et le soir, lorsqu'il fut seul avec sa femme:

--Sais-tu, lui dit-il, ce que je ferais, si j'tais sage? Je donnerais
ma dmission et nous irions vivre  Glorire... Nous avons huit mille
livres de rentes...

Elle ne le laissa pas poursuivre:

--Ah! ce serait un acte de folie, s'cria-t-elle, et que tu ne feras
pas, si j'ai quelque influence sur toi!...

Toute puissante tait l'influence de Mme Delorge sur son mari.

Et la preuve, c'est qu'elle obtint de lui qu'il renont, au moins pour
le moment,  sa dtermination, dj presque arrte, de quitter le
service.

C'tait grave, ce qu'elle faisait l, c'tait assumer pour l'avenir une
terrible responsabilit, elle ne se le dissimulait pas.

Mais forte de sa conscience de mre et d'pouse, croyant avoir un devoir
 remplir, elle le remplissait.

Nulle ambition, aucune considration personnelle ne la guidaient. Loin
de l. Cette retraite  Glorire, cette perspective de la plus paisible
des existences la sduisaient, et c'est de ses sductions mmes qu'elle
se dfiait.

Ne semblait-elle pas d'ailleurs obir  toutes les rgles de la prudence
humaine, ne paraissait-elle pas avoir raison mille fois quand elle
disait:

--Patiente, Pierre, rflchis! Ne cde pas  un mouvement d'humeur ou de
dcouragement dont tu aurais regret. Ne sera-t-il pas toujours temps de
donner ta dmission!...

Ah! s'il lui et dit la vrit!... Mais non, il se tut. Et ils
quittrent Oran, suivis du dvou Krauss.

C'tait  Paris mme qu'on rservait un emploi au gnral Delorge. Il
l'apprit lorsqu'il se prsenta au ministre de la guerre.

Ds lors, ils n'avaient plus, sa femme et lui, qu' prendre toutes leurs
dispositions pour un assez long sjour.

Aprs bien des recherches et des courses, ils s'installrent  Passy,
rue Sainte-Claire, dans une jolie villa entoure d'un grand jardin. Le
prix en tait peut-tre excessif, eu gard  leur peu de fortune, mais
ils avaient t dcids par les avantages que le jardin offrait  leurs
enfants,  Raymond, qui allait avoir dix ans, et  la petite Pauline.

Hlas! ils n'y taient pas depuis un mois encore, que dj Mme
Delorge se repentait amrement d'avoir combattu les rsolutions de son
mari.

Certes, il restait toujours le mme pour elle, affectueux et tendre,
mais elle sentait qu'il lui chappait en quelque sorte.

Le gnral ne s'tait jamais occup de politique, et mme il professait
cette opinion qu'un pays est bien malade quand ses gnraux se mlent
aux luttes des partis, quittent l'pe pour la plume, descendent de
cheval pour monter  la tribune, et livrent au public le secret de leurs
rivalits et de leurs rancunes.

Cependant il lui tait bien difficile, avec sa situation, de se
dsintresser des affaires publiques, en cette fatale anne de 1851, et
 un moment o tant d'ambitions insoucieuses de la France se disputaient
le pouvoir.

Les incertitudes et les menaces de l'avenir troublaient alors
profondment Paris. Chaque jour, quelque bruit trange circulait,
justifi par l'arrive aux affaires des personnages les plus
inquitants. De tous cts surgissaient, comme pour une cure, tous les
faillis de la vie, les fruits secs de toutes les carrires, les
ambitieux, les incapables, les coquins...

M. le vicomte de Maumussy, au retour d'une mission diplomatique en
Allemagne, avait t nomm  un poste important.

Un journal avait mis en avant, pour une prfecture, M. Coutanceau.

M. le comte de Combelaine--car il tait comte dsormais--occupait une
situation toute de confiance prs du prince Louis-Napolon Bonaparte,
prsident de la Rpublique franaise.

Quel parti prit le gnral Delorge dans cette mle d'gostes intrts;
en prit-il mme un?

C'est ce que Mme Delorge ne sut jamais.

Le temps n'tait plus o elle tait la confidente des plus secrtes
penses de son mari. Il ne lui disait rien de ses occupations ni de ses
projets. Et si elle l'interrogeait, il n'avait que des rponses vagues,
lorsqu'il ne dtournait pas la conversation.

Le connaissant comme elle le connaissait, elle observait en lui comme
une constante proccupation de ne la pas inquiter qui redoublait ses
angoisses.

Le positif, c'est qu'il sortait beaucoup, et qu'il recevait un assez
grand nombre de visiteurs, parmi lesquels quatre ou cinq dputs...

Enfin, dans le courant d'octobre, il consentit,  deux reprises, 
recevoir un des hommes qu'il avait autrefois honteusement chasss... M.
de Combelaine...

Enfin, on peut dire que Mme Delorge s'attendait vaguement  quelque
catastrophe, lorsque arriva le 30 novembre...

Journe fatale, dont les moindres circonstances devaient rester
ineffaablement graves dans la mmoire de la malheureuse femme...

C'tait un dimanche.

Le gnral s'tait lev beaucoup plus gai que d'ordinaire, et, aprs le
djeuner, malgr le froid et la brume, il tait descendu avec son fils,
pour tirer quelques balles  un tir qu'il avait fait tablir au bout du
jardin.

En remontant, Raymond avait dit  sa mre:

--Je n'ai manqu le carton que six fois, mais papa ne l'a pas manqu,
lui, quoiqu'il ait t oblig de tirer de la main gauche.

--Il est de fait, avait ajout le gnral, que mon maudit bras droit me
fait terriblement souffrir aujourd'hui... c'est  peine si je peux le
remuer.

Sur quoi, s'tant assis prs du feu, il avait propos  sa femme de la
conduire au spectacle le soir, et ils en taient  choisir un thtre,
lorsque Krauss tait entr tenant une lettre qu'on venait d'apporter.

A la seule vue de l'adresse, le gnral avait fronc les sourcils. Il
l'avait lue d'un coup d'oeil, puis la froissant violemment, il l'avait
jete dans la chemine en s'criant:

--Non! mille fois non!...

Cependant, il avait paru rflchir. Puis au bout d'un moment:

--Tu n'auras pas, ma pauvre lisabeth, avait-il dit  Mme Delorge, le
plaisir que je te promettais... Me voici forc de me rendre  un
rendez-vous que me demande, ou plutt que m'impose cette lettre...

Puis, sonnant Krauss, il lui avait dit:

--Prpare pour ce soir ma grande tenue... Je m'habillerai  huit heures
et demie...

Mais c'en tait fait de la gaiet du gnral.

Il n'avait pas tard  regagner son cabinet, et il y tait rest enferm
jusqu'au dner...

A neuf heures, cependant, il tait prt, et il avait envoy Krauss lui
chercher une voiture... Embrassant alors sa femme:

--Je rentrerai de bonne heure, lui avait-il dit; sois sans inquitude...

Et il tait parti...




IV


C'tait encore une soire que Mme Delorge allait passer, comme tant
d'autres, hlas! depuis quelques mois, seule entre ses deux enfants,
entre sa fille, la petite Pauline, qui ne tardait pas  s'endormir, et
Raymond, qui achevait ses devoirs pour la classe du lendemain.

Deux circonstances pourtant la rassuraient.

Au lieu de sortir en bourgeois, comme d'ordinaire, le gnral s'tait
mis en tenue, ce qui semblait annoncer qu'il se rendait  quelque
runion officielle.

Et il lui avait promis de rentrer de bonne heure.

N'importe! Ainsi qu'il arrive toujours lorsqu'on sent devant soi de
longues heures d'attente, elle cherchait  s'occuper, s'efforant de
tromper son impatience et de perdre la notion du temps.

Raymond ayant achev sa tche, elle fit avec lui cinq ou six parties de
dames, avant de l'envoyer coucher...

Jusqu' ce qu'enfin, onze heures sonnant, elle demeura seule dans le
salon.

--Onze heures! se dit-elle. Il ne peut pas rentrer encore...

Elle avait pris un livre, mais c'est vainement qu'elle essayait de s'y
intresser ou seulement d'y appliquer son attention. Sa pense lui
chappait. Elle se reportait, et avec quels regrets!  ces temps heureux
o son mari, sans autres soucis que ceux de sa profession, lui
appartenait si entirement. Alors il fallait un vnement pour
l'arracher, aprs le dner, aux douceurs de son foyer. Et, s'il se
trouvait contraint de sortir, elle savait o il allait et pour quelle
cause. Alors il n'avait pas de secrets pour elle, alors elle ne se
sentait pas enlace dans les fils de quelque mystrieuse intrigue...

Minuit sonna...

--Maintenant, murmura-t-elle, je ne dois plus avoir longtemps 
attendre... C'est avec une trange nettet que se reprsentaient  son
esprit tous les vnements qui se succdaient depuis cette visite de M.
de Maumussy et de M. de Combelaine, et en tout elle croyait reconnatre,
leur influence mystrieuse et fatale.

Ces passe-droits dont le gnral avait t victime ne provenaient-ils
pas d'eux? N'tait-ce pas  cause d'eux qu'il avait eu l'ide de donner
sa dmission?... Ah! folle! Ah! imprudente!... pourquoi l'en avait-elle
dtourn!...

Mais il tait une heure; et le gnral ne paraissait toujours pas.

Mme Delorge se leva, et aprs quelques tours dans le salon, alla
s'accouder  la fentre, prtant l'oreille...

Nul bruit ne troublait le morne silence de ce paisible quartier de
Passy. Rien, on n'entendait rien, ni roulement de voiture, ni voix, ni
pas... La nuit tait sombre et froide; un brouillard dense, qui par
moments se rsolvait en pluie, enveloppait tout comme d'un linceul.

Bientt elle se sentit prise de frissons. Elle referma la fentre et
vint se rasseoir prs de la chemine, dont elle raviva le feu.

Elle songeait que c'tait une grande faut qu'ils avaient commise, son
mari et elle, que de prendre une habitation si loigne du centre de
Paris... Passy, l'hiver, pass dix heures du soir, c'est le bout du
monde, on ne trouve plus de cochers qui consentent  y aller...
Peut-tre, en ce moment mme, le gnral cherchait-il un fiacre...
Peut-tre avait-il t forc de se mettre en route  pied.

--Donc, pensait-elle, il n'y a pas encore trop de temps de perdu...
Pauvre Pierre! ne devrais-je pas savoir qu'il souffre autant que moi!...

Elle disait cela, mais de moins en moins elle russissait  se dfendre
de l'indfinissable tristesse qui l'envahissait.

Quelle vie!... Est-ce que cela durerait encore longtemps!... En tait-ce
donc fait  tout jamais de son repos et de son bonheur!... Ah! pourquoi
aussi avait-elle t si faible et si rserve! Pourquoi n'avait-elle pas
arrach  son mari le secret des soucis poignants qu'elle avait lus sur
son front!...

Deux heures!...

L'inquitude la gagnait. Elle ne pouvait dtacher les yeux de la
pendule. Elle comptait les minutes. Elle se disait:

--Avant que la grande aiguille soit l, il sera prs de moi.

Lentement, de son mouvement gal et imperceptible, la grande aiguille
avanait, et dpassait le point fix... Personne!

La malheureuse femme pensait maintenant  cette lettre, qui tait venue
lui enlever la bonne soire qu'elle se promettait. D'o venait-elle,
cette lettre maudite? En la recevant, le gnral s'tait troubl. Que
lui demandait-on donc, qu'il s'tait cri: Non, mille fois non,
jamais!... Qui donc l'avait crite?...

La sonnerie de quatre heures lui sembla, dans le silence, comme un glas
funbre.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, que lui est-il arriv?

Pour la premire fois, l'ide d'un accident se prsentait  son esprit.
Quel? elle ne savait, mais terrible,  coup sr!...

Incapable de demeurer en place, elle quitta le salon et gagna le
vestibule, faiblement clair par une petite lampe qui agonisait dans
son globe de verre dpoli.

Sur une des banquettes, Krauss tait tendu. Mais il ne dormait pas. Au
froissement lger du peignoir de Mme Delorge le long de la rampe de
l'escalier, il se dressa d'un bond, et du ton dont il et rpondu
prsent:

--Madame!... fit-il.

Pourquoi ne dormait-il pas, lui qui d'ordinaire tombait de sommeil sitt
la nuit venue? tait-il donc inquiet, lui aussi? Avait-il des raisons
d'tre inquiet?

Voil ce que se dit la pauvre femme. Et tout aussitt:

--Krauss, demanda-t-elle, savez-vous o est all le gnral?

--Non, madame.

--Vous ne l'avez donc pas accompagn jusqu'au fiacre?

--Si, madame, je portais son manteau.

--Et vous n'avez pas entendu l'adresse qu'il donnait au cocher?

--Non, madame.

Et vivement:

--Mais il ne peut rien tre arriv au gnral, madame... Il a son pe,
et quand il a son pe...

--Merci, Krauss, interrompit Mme Delorge.

Elle remonta. Maintenant, elle ne doutait plus. Maintenant, elle tait
sre d'un grand malheur... Elle passa par la chambre de son fils, qui
dormait de ce bon sommeil de l'enfance, et le baisant au front:

--Pauvre Raymond! murmura-t-elle, Dieu te garde  ton rveil!...

Le jour venait, cependant, blafard et livide, lorsqu'un coup de cloche
retentit  la porte de la villa.

--Lui! s'cria la malheureuse femme, c'est lui!...

Elle croyait reconnatre sa manire de sonner, elle voulait s'lancer 
sa rencontre... Mais cette immense joie aprs de si cruelles souffrances
achevant de la briser, ses forces trahirent sa volont et elle retomba
sur son fauteuil...

Cependant elle percevait nettement tous les bruits de la maison.

Elle entendit Krauss ouvrir la porte du vestibule, elle entendit grincer
sur ses gonds rouills la grille de la villa... Elle distingua le
murmure de plusieurs voix, puis des pas sous lesquels criait le sable du
jardin...

--C'est singulier, pensa-t-elle, Pierre ne rentre-t-il donc pas seul?...

Dj, ces mmes pas retentissaient dans le vestibule, et bientt elle
les entendit dans les escaliers et sur le palier mme, pesants,
embarrasss comme les pas de gens qui portent un fardeau et mls  des
chuchotements touffs...

Folle de terreur, cette fois, elle russit  se lever... Mais au mme
instant, la porte du salon s'ouvrit, et deux hommes entrrent qu'elle ne
connaissait pas, suivis de Krauss plus blanc que le pltre du mur contre
lequel il s'appuyait...

--Mon mari!... s'cria-t-elle, mon mari!...

Un des deux hommes, ple et tremblant d'motion, s'avana:

--Du courage, madame, commena-t-il, du courage!...

Elle comprit, la malheureuse, et d'une voix  peine distincte:

--Mort! balbutia-t-elle; il est mort!...

Elle chancelait sous ce coup horrible, ses yeux se fermaient, et Krauss
tendait les bras pour la soutenir...

Mais elle le repoussa, et se redressant, par un prodige d'nergie:

--Conduisez-moi prs de lui, s'cria-t-elle, je veux le voir; o est-il?

L'homme qui avait parl dsigna du doigt une porte et rpondit:

--L!...

D'un lan perdu, Mme Delorge se prcipita contre cette porte, et si
rude fut le choc que les battants cdrent...

Alors apparut la chambre  coucher,  peine claire par les lueurs
tremblantes d'une seule bougie.

Sur le lit, dont l'dredon avait t retir et jet dans un coin, gisait
le corps dj roide et glac du gnral Delorge.

Ses yeux grands ouverts et sa face convulse gardaient encore une
terrible expression de haine et de mpris...

Une cume sanglante frangeait ses lvres violaces...

Son habit, souill de terre, tait dboutonn, et une de ses paulettes
manquait.

Sur une chaise, prs du lit, taient dposs le grand manteau du
gnral, son chapeau, dont la pluie avait frip les plumes, et son pe
nue...

A ce spectacle affreux, la malheureuse femme demeura comme cloue sur
le seuil, la pupille dilate, les bras tendus en avant comme pour
repousser quelque terrifiante vision. Elle ne pouvait croire, elle ne
pouvait se rsigner  cette soudaine survenue du nant...

Ce ne fut qu'une seconde...

Elle s'avana en trbuchant et s'abattit sur le lit, serrant entre ses
bras d'une treinte convulsive ce corps inanim, collant ses lvres
contre ces lvres glaces et muettes pour toujours... Comme si, dans la
dmence de sa douleur, elle et espr qu' la chaleur de ses
embrassements allait se rchauffer et battre de nouveau ce coeur qui,
pendant tant d'annes, n'avait battu que pour elle...

--Pauvre femme!... murmura un des inconnus, assez haut pour tre entendu
de Krauss, pauvre femme!...

Dj elle s'tait redresse, et d'un air gar, d'un accent indicible
d'pouvante et d'horreur:

--Du sang! s'cria-t-elle, du sang! voyez!...

Elle tendait le bras en disant cela, et sa main en effet tait rouge de
sang, et mme quelques caillots avaient clabouss la dentelle de ses
manches.

--Ah! mon mari a t lchement assassin! cria-t-elle encore.

Celui des deux trangers qui avait dj parl, le plus jeune, hochait la
tte:

--Non, madame, pronona-t-il, non! ce surcroit de douleur, du moins,
vous est pargn. Le gnral Delorge a succomb en duel...

--Et aprs un combat loyal, ajouta l'autre.

Elle les regardait sans paratre comprendre, et c'est comme des mots
vides de sens qu'elle rptait:

--Un duel!... un combat loyal!...

Mais depuis un moment dj les deux inconnus se consultaient et se
concertaient du coin de l'oeil... Le plus jeune s'avana, et
s'inclinant profondment:

--Nous tions chargs, madame, dit-il, d'une douloureuse et pnible
mission... Nous l'avons remplie... Et,  moins que vous n'ayez des
ordres  nous donner,  moins que nous ne puissions vous tre utiles en
quelque chose, nous vous demandons la permission de nous retirer...

Il attendit respectueusement une rponse... Cette rponse ne venant pas:

--Pour mon compte, madame, ajouta-t-il, je serai toujours  votre
disposition; voici ma carte...

Il dposa, en effet, une carte de visite sur la chemine, fit un signe 
son compagnon, et tous deux se retirrent sur la pointe du pied, sans
que personne songet  les retenir...

Mme Delorge s'tait agenouille prs du lit, le front appuy sur une
des mains glaces du mort, et d'une voix haletante:

--Pierre, disait-elle, Pierre, pardonne-moi!... C'est par moi, qui
t'aimais tant, que tu meurs... Oui, c'est moi qui te tue,  mon unique
ami!... Cette mort horrible, tu la prvoyais peut-tre, le jour o tu
voulais te retirer  Glorire... Et c'est moi, insense, qui n'ai pas
voulu, c'est moi, misrable, qui ai abus de l'indulgence de ton amour,
pour t'amener ici, contre ton gr, contre toute raison, au milieu de tes
ennemis!...

[Illustration: Elle lui tendit son fils.]

Si dchirante tait l'expression de son dsespoir, que Krauss, demeur
jusque-l hbt de douleur prs de la porte, eut peur et s'approcha...

--Madame, fit-il en lui touchant l'paule, madame!...

Elle ne tourna seulement pas la tte. Suffoquant sous l'abondance de ses
souvenirs, elle continuait:

--A Glorire, c'tait le bonheur qui nous attendait... Ici c'tait la
mort terrible, soudaine... Mais je sais mon devoir,  mon bien-aim!...
Dans la mort comme dans la vie, je t'appartiens uniquement, je suis 
toi!... Est-ce que je pourrais te survivre, alors mme que je le
voudrais!...

Le bon, l'honnte Krauss sanglotait...

--Mon Dieu! se disait-il, elle devient folle, elle veut se tuer.
Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi?...

Et il demandait au ciel une inspiration, quand un cri, lamentable,
dsespr, retentit...

Frmissant, il se retourna...

Raymond, enfin rveill par les alles et les venues, accourait  peine
vtu...

Il avait tout compris, le malheureux enfant, et il se jeta au cou de sa
mre en s'criant:

--Mort!... mon pauvre pre est mort!...

Peut-tre fut-ce le salut de cette femme si cruellement prouve!
L'treinte de son fils, les larmes chaudes dont il inondait son visage,
la rappelrent  elle-mme,  la raison,  la vie...

Elle songea que si elle tait pouse, elle tait mre aussi, qu'elle ne
s'appartenait pas, qu'elle n'avait pas le droit de mourir, qu'elle se
devait  ses enfants...

Elle se releva donc, s'affaissa sur un fauteuil, et attira Raymond
contre sa poitrine, en murmurant:

--Oh! mon enfant, nous sommes bien malheureux!... Oh! oui, bien
malheureux!...

Ainsi, ils restrent longtemps serrs l'un contre l'autre, mlant leurs
larmes, jusqu' ce qu'enfin Mme Delorge se redressa, puisant dans le
sentiment de ses devoirs une sombre nergie.

--Maintenant, Krauss, commena-t-elle, je veux tout savoir... Je suis
forte. Je puis tout entendre... parlez.

Une immense stupeur se peignit sur le visage du vieux et dvou soldat.

--Qu'est-ce que madame veut que je lui dise? balbutia-t-il.

--Comment le gnral est mort, Krauss. O a eu lieu ce duel,  quel
sujet, avec qui?

--Hlas! madame, je ne le sais pas...

--Quoi! ces hommes, qui taient sans doute les tmoins du gnral, ne
vous ont rien appris?

--Rien...

Elle crut qu'il la trompait, qu'il pensait en se taisant mnager sa
sensibilit, et d'un ton sec:

--Je vous ordonne de parler, Krauss! commanda-t-elle.

Le pauvre soldat semblait dsespr.

--Sur mon honneur, madame, rpondit-il, je ne sais rien... J'tais si
troubl, que je n'ai pas adress une seule question... Au surplus,
madame va comprendre. Quand on a sonn, je me suis ht d'aller ouvrir,
car sans savoir pourquoi, j'tais dans une inquitude mortelle. Devant
la grille tait une voiture. Deux hommes en sont descendus, qui m'ont
demand s'ils taient bien  la maison du gnral Delorge.
Naturellement, j'ai rpondu: Oui. Alors, ils ont voulu savoir  qui
ils parlaient. Et quand je leur ai appris que je suis au service du
gnral et son ordonnance: Alors, se sont-ils cris, on peut tout vous
dire... Un grand malheur est arriv... le gnral vient d'tre tu en
duel!... Moi, naturellement, a m'a fait l'effet d'un coup de crosse
sur la tte, et j'ai rpondu: Ce n'est pas possible! Ils ont hauss
les paules et ont repris: C'est tellement possible que son corps est
l dans la voiture, et que vous allez nous aider  le porter sur son
lit. Ensuite, ils m'ont demand si le gnral tait mari. J'ai rpondu
que oui. Ils m'ont demand si madame tait couche. J'ai rpondu que
madame attendait le gnral et qu'elle tait debout. Alors, ils ont dit
que cela peut-tre valait mieux ainsi, que nous monterions le corps le
plus doucement possible, et qu'aprs je les conduirais auprs de
madame... C'est ce qui a t fait, et madame sait le reste.

Pendant que parlait Krauss, l'indignation empourprait la joue ple de
Mme Delorge...

--C'est bien tout? interrogea-t-elle.

--Absolument tout, madame!

L'infortune eut un geste d'amre ironie, et d'une voix vibrante:

--Voil donc le monde! s'cria-t-elle. Un homme se bat, il succombe, et
ses amis, ses tmoins, ceux peut-tre qui l'ont pouss sur le terrain,
croient avoir tout fait lorsqu'ils ont report le corps du malheureux 
sa maison... Ils arrivent au petit jour, ils tirent le cadavre du fiacre
et ils le jettent  la veuve, en lui disant: Voici votre mari... Notre
mission est remplie..., le reste ne nous regarde plus!...

Si l'honnte Krauss tait digne de comprendre l'immense douleur de
Mme Delorge, il tait incapable de s'expliquer son indignation.

Selon son jugement de vieux soldat, un duel malheureux rentrait dans la
catgorie des accidents familiers et prvus, tels qu'une chute de cheval
ou un boulet de canon. Et qu'on mourt sur le terrain, sur le champ de
bataille ou dans son lit, au milieu des siens, il n'y voyait pas de
diffrence apprciable, ni de raison de se plus ou moins dsoler.

Quant  la conduite des deux inconnus qui avaient rapport le corps du
gnral, et qu'il supposait avoir t ses tmoins, il l'estimait si
naturelle qu'il prit leur dfense.

--Excusez-moi, madame, fit-il, ces deux messieurs, avant de se retirer,
vous ont demand s'ils pouvaient vous tre utiles.

Elle ne discuta pas. Elle se souvenait de rien.

--C'est possible, fit-elle.

--Mme, continua le digne troupier, l'un d'eux a laiss sa carte, et si
madame veut le voir...

--Oui, donnez-la-moi...

Il la lui remit, et elle lut  haute voix: _Le docteur J. Buiron, rue
des Saussayes_.

Ainsi, un mdecin avait assist au combat, ou tout au moins avait t
mand immdiatement aprs. Cette pense, pour la malheureuse femme,
tait un soulagement. Elle songeait que s'il y et eu quelque chose 
faire pour sauver son mari, ce quelque chose et t fait.

--Eh bien! reprit-elle aprs un moment de rflexion, il faudrait voir le
docteur Buiron, et lui demander des dtails...

--Je pars, dit simplement Krauss.

--Attendez, ce n'est pas  vous de faire cette dmarche, et j'ai besoin
de vous ici... Qui envoyer, cependant, qui?

De tout temps, M. et Mme Delorge avaient eu une existence fort
retire,--l'existence des gens heureux et qui ont la sagesse de cacher
leur bonheur. Mais depuis leur arrive  Paris, leur isolement tait
complet. Tout entire  l'ducation de ses enfants, Mme Delorge
n'avait point cherch de relations et ne voyait absolument personne. A
peine connaissait-elle les gens que recevait son mari.

--A qui m'adresser? rptait-elle...

Mais, de son ct, Krauss rflchissait.

--Si j'allais chercher, proposa-t-il, notre voisin, M. Ducoudray? Madame
sait combien il aimait mon gnral...

--Oui, vous avez raison, courez le prier...

Elle n'acheva pas, dj Krauss tait en route.

Ce M. Ducoudray, qu'il allait prvenir, tait le plus proche voisin de
Mme Delorge. Une haie vive sparait seule son jardin du jardin de la
villa. C'tait un bonhomme qui avait t dans le commerce, et qui
s'tait retir le jour o il s'tait vu  la tte d'une douzaine de
mille livres de rentes.

En lui se rsumaient assez exactement les qualits et les dfauts de
l'ancien bourgeois de Paris, naf et rou tout ensemble, sceptique et
superstitieux, le plus obligeant du monde et d'un gosme froce.
Ignorant superlativement, il avait une opinion sur tout, ne manquait pas
d'esprit, ne doutait de rien, s'occupait de politique, frondait le
gouvernement et poussait  la rvolution, quitte  se rfugier au fond
de sa cave le jour o elle claterait.

Veuf, n'ayant qu'une fille marie en province, fort soigneux de sa
personne et trs passablement conserv, M. Ducoudray n'avait pas renonc
 plaire, et parlait quelquefois de se remarier.

Il tait entr en relations avec le gnral  propos de fleurs et
d'arbustes qu'il lui avait donns et dont il avait tenu  surveiller la
transportation,--car il se prtendait jardinier.--Il tait venu ensuite
s'enqurir de ses sujets. Et depuis, il tait revenu presque tous les
jours,  l'issue du djeuner, ou le soir, pour chercher ou apporter des
nouvelles ou pour changer des journaux.

Sa connaissance parfaite de la vie de Paris l'avait mis  mme de rendre
quelques petits services. Il aimait  se charger des commissions, cela
l'occupait. Il tait ravi quand son ami le gnral lui disait, par
exemple: Vous qui savez o on vend du bon bois, pas trop cher, papa
Ducoudray, vous devriez bien m'en acheter quelques stres...

Tel tait le bonhomme qui, moins de cinq minutes aprs la sortie de
Krauss, apparut dans le salon, o Mme Delorge tait alle l'attendre.

Il tait ple et tout tremblant d'motion, et s'tait tant ht
d'accourir, qu'il avait oubli de mettre une cravate.

--Quelle catastrophe! s'cria-t-il ds le seuil, quel pouvantable
malheur!...

Et la malheureuse veuve en eut pour cinq minutes  subir ces dolances,
qui tombent sur une grande douleur comme de l'huile bouillante sur une
plaie vive.

--Bien videmment, disait M. Ducoudray, il a fallu  ce duel fatal des
causes terriblement graves et tout  fait exceptionnelles... Quoi que
prtende Krauss,  qui tout d'abord j'ai fait cette observation, il
n'est pas naturel qu'on aille sur le pr au milieu de la nuit...

Mme Delorge tressaillit... tourdie par le coup terrible qui la
frappait, elle n'avait pas fait cette rflexion, si simple et si juste
pourtant.

--Que diable! continuait le bonhomme, les affaires d'honneur ne se
rglent pas ainsi, entre gens du monde. On choisit des tmoins qui se
runissent, qui ngocient, qui dbattent les conditions de la
rencontre... C'est ainsi que les choses se passrent lors de mon duel,
en 1836, et mme mes tmoins arrangrent l'affaire...

Cependant le flux de ses paroles tarit, et Mme Delorge put lui
expliquer ce qu'elle attendait de lui.

Ds qu'il fut au courant:

--Voil qui est convenu! s'cria-t-il. Je prends une voiture,
j'interroge ce mdecin, et je reviens vous rendre compte...

Il se prcipita dehors, sur ces mots, et il sortait  peine par une
porte du salon, que Krauss apparaissait  l'autre, celle de la chambre 
coucher.

Le fidle serviteur avait profit de l'instant o il voyait sa matresse
occupe, pour donner  son gnral ces soins suprmes que l'on doit aux
morts...

--Madame!... s'cria-t-il d'une voix rauque, madame...

Lui, si blme l'instant d'avant, il tait plus rouge que le feu, ses
yeux flamboyaient, un tremblement convulsif le secouait.

--Mon Dieu! murmura Mme Delorge pouvante, qu'y a-t-il?...

--Il y a, rpondit le vieux soldat, avec un geste terrible de menace, il
y a que mon gnral n'a pas t tu en duel, madame!...

Elle crut positivement qu'il perdait l'esprit et doucement:

--Krauss, fit-elle, songez-vous  ce que vous dites!...

--Si j'y songe! rpondit-il... Oui, madame, oui, et trop pour notre
malheur... Un duel, c'est un combat, et mon gnral ne s'est pas
battu!...

Cette fois, l'infortune comprit. Elle se dressa d'une pice, et toute
frmissante:

--Expliquez-vous, Krauss, dit-elle. Je suis la femme, je suis... la
veuve d'un soldat, je suis brave. Qui avez-vous vu? Qui vous a parl?...

--Personne... C'est la blessure de mon gnral qui m'a tout dit... Ah!
tenez, madame, coutez-moi, et vous serez sre comme je le suis
moi-mme. Vous nous avez vus faire des armes, n'est-ce pas, quand mon
gnral ou moi nous donnions des leons  M. Raymond? Vous avez vu que
nous nous placions de ct, et effacs le plus possible, pour prsenter
moins de surface au fleuret? Eh bien! en duel, sur le terrain, on se
place de mme. Par consquent, si on reoit une blessure, a ne peut
tre que du ct qu'on prsente  l'adversaire, c'est--dire du ct du
bras dont on tient son pe...

Mme Delorge haletait.

--Or, reprit Krauss plus lentement, si mon gnral s'tait battu, quel
ct et-il prsent  son adversaire? Le ct droit? Non, videmment,
puisque depuis Isly, il ne pouvait plus se servir du bras droit...

--Mon Dieu!... hier encore, il n'a pu tenir un pistolet que de la main
gauche...

--Juste! et quand il faisait des armes, c'tait toujours de la main
gauche. Eh bien! c'est au-dessous du sein droit, et un peu en arrire,
que mon gnral a reu le terrible coup d'pe qui l'a travers de part
en part et tu roide...

C'tait clair cela, et bien admissible, sinon indiscutable.

--Cependant, reprit le vieux soldat, je n'ai pas que cette preuve de ce
que je dis. Hier, j'avais donn  mon gnral une pe neuve, une pe
qu'il portait pour la premire fois... j'en ai mani la lame, et je
jure, sur l'honneur et sur ma vie, que cette pe n'a mme pas t
croise avec une autre...

Foudroye, Mme Delorge s'affaissa sur son fauteuil, en murmurant:

--Plus de doute... mon mari a t lchement assassin!...




V


C'tait la seconde fois que cette formidable accusation d'assassinat
montait aux lvres de Mme Delorge.

Mais sur le premier moment, 'avait t un cri dsespr, dont elle
n'avait pas conscience, dont la porte lui chappait, et arrach par
l'horreur du sang qui rougissait ses mains...

Tandis que cette fois...

--Krauss, commanda-t-elle, faites prvenir le commissaire de police de
ce qui arrive, et qu'il vienne... qu'il vienne vite.

Une de ses servantes,  ce moment, lui apportait sa fille, qui pleurait
et qu'on ne pouvait consoler.

Elle la prit entre ses bras, et, la couvrant de baisers convulsifs:

--Va, pauvre enfant, lui dit-elle, comme si elle et pu la comprendre,
ton pre sera veng! Tout ce que j'ai d'intelligence et de forces...

Elle n'acheva pas. Elle remit l'enfant  sa bonne, en disant:
Emportez-la.

Le commissaire de police entrait.

C'tait un homme long et maigre, avec un grand nez mlancolique, de
petits yeux mobiles et des lvres pinces. Dmarche, port de tte,
geste, voix, tout en lui trahissait l'opinion dmesure qu'il avait de
lui-mme et de sa mission ici-bas.

Un vieux monsieur, tout ratatin dans un paletot de fourrures, venait
derrire lui d'un air profondment ennuy. C'tait le mdecin qu'il
avait requis.

Gravement, ce commissaire tira d'un tui et tala sur la table des
papiers, une plume et un encrier. Puis s'tant assis:

--Je vous coute, madame, dit-il  Mme Delorge.

Rapidement et le plus clairement qu'elle put, l'infortune lui dit les
angoisses des vingt-quatre mortelles heures qui s'taient coules
depuis que le gnral avait reu la lettre fatale; comment son mari lui
avait t rapport mort; l'tonnement de son voisin, M. Ducoudray, qui
refusait d'admettre un combat de nuit; enfin, les soupons de Krauss et
les siens, bass, non plus sur des probabilits, mais sur des faits
positifs...

--C'est tout? demanda l'impassible commissaire.

Alors il prit la parole, et d'un ton de rquisitoire se mit  lui
dmontrer l'injustice frquente des soupons prcipits. Pour sa part,
il tait loin de partager la crdulit du sieur Ducoudray, homme
d'ailleurs peu comptent. Il avait eu en sa carrire connaissance de
plus de dix duels de nuit. Si de tels combats sont rares entre
bourgeois, ils ne le sont pas entre militaires, gens qui ont la tte
prs du bonnet, et qui, portant une pe au ct, ont vite fait de la
tirer sans se soucier du lieu ni du moment...

Et il n'en finissait, car il soignait ses priodes, prenait du temps et
scandait ses mots, qutant de l'oeil l'approbation du docteur.

Mme Delorge sentait son sang bouillir dans ses veines.

--Bref, monsieur, interrompit-elle...

Il lui imposa silence du geste, et sans changer de ton:

--Ce que j'en dis, du reste, poursuivit-il, n'est que pour mmoire...
Maintenant, je vais, comme c'est mon devoir, procder avec M. le
docteur, ici prsent, aux constatations... et si madame veut bien nous
faire conduire  l'endroit o se trouve le dfunt...

La courageuse femme dclara qu'elle les y conduirait elle-mme. Et sans
s'arrter aux avis du commissaire, qui l'exhortait  mnager sa
sensibilit, elle ouvrit la porte de la chambre  coucher.

Tout y tait chang, grce  Krauss.

Sur le lit, retir de l'alcve, gisait toujours le corps du gnral,
mais dpouill de ses habits, souills de boue et de sang.

Un drap le couvrait, qui dessinait la forme de la tte, qui se creusait
 partir des paules et qui, se relevant aux orteils, retombait en plis
roides autour des matelas.

A la tte du lit, sur une table recouverte d'une nappe blanche, tait un
crucifix entre deux flambeaux allums, et une coupe remplie d'eau bnite
o trempait une branche de buis...

Deux prtres de la paroisse, qu'on tait all chercher, taient
agenouills et rcitaient les prires des morts...

--Eh bien! procdons, dit le commissaire au mdecin...

Dj le docteur avait rabattu le drap et mis  nu le torse du gnral,
et tout en procdant, selon l'expression du commissaire, il dictait...

....Sur le ct droit de la poitrine, au-dessous de l'aisselle et mme
un peu en arrire,  douze centimtres du mamelon, se trouve une
blessure semilunaire, longue de quatre centimtres et large de trois,
avec des bords trs nets, secs et non ecchymoss, ayant pntr trs
profondment, et allant de haut en bas.....

Il constatait ensuite que le corps du dfunt ne prsentait aucune trace
de violence... puis il dcrivait diverses cicatrices dj anciennes,
dont une trs considrable au bras droit.

Sa conclusion tait qu'il ne dcouvrait rien qui empcht d'admettre un
duel loyal... Que si pourtant la mort tait le rsultat d'un crime, ce
crime avait t commis sans lutte pralable, par une personne place
prs du gnral et dont il ne se dfiait pas. C'est tout ce que put
supporter l'honnte Krauss.

--Eh! monsieur, s'cria-t-il, la preuve du crime est toute dans cette
circonstance que mon gnral a reu sa blessure du ct droit... Vous
devez bien voir qu'il ne pouvait pas tenir une pe au bras droit...

Le docteur hocha la tte.

--Cette question n'est pas de mon ressort, rpondit-il... Je ne puis,
moi, constater que ce que je vois... Le dfunt a une large cicatrice au
bras droit, je la signale... Maintenant, se servait-il difficilement de
ce bras, tait-il mme incapable de s'en servir, c'est ce que je ne puis
dterminer d'une faon absolue...

Plus dcisif, jusqu' un certain point, fut l'examen de l'pe du
gnral...

Elle tait neuve, ainsi que l'avait dit Krauss, et les artes en taient
si vives, que le moindre choc les et brches. Or, il ne s'y voyait
aucune brche. Donc elle n'avait reu aucun de ces chocs qui rsultent
d'un engagement.

--Il est clair, pronona le commissaire, que cette pe n'a pas servi 
un combat... Mais je dois ajouter qu'on ne se bat pas toujours avec ses
armes... je sais plusieurs exemples...

D'un brusque mouvement, Mme Delorge arrta court ses citations.

--Soit, fit-elle, j'admets pour un moment que mon mari s'est battu et
s'est battu avec l'arme d'un autre; mais alors pourquoi son pe
tait-elle hors du fourreau?...

Mais le commissaire de police n'tait pas d'un naturel  souffrir qu'on
discutt ses apprciations.

[Illustration:--Madame, le gnral a t assassin!]

--En voici assez, pronona-t-il d'un ton rogue. Je ne pense pas que
personne ici ait la prtention de rgler ma conduite. Ce qui doit tre
fait sera fait; la justice ne s'endort jamais, et si un crime a t
commis il sera certainement puni...

Tout en parlant, il avait remis au fourreau l'pe du gnral, et il l'y
scellait, faisant fondre sa cire aux cierges qui brlaient au chevet du
mort,  cette fin, dclara-t-il, qu'elle pt au besoin servir de pice
de conviction.

Le docteur, de son ct, avait achev sa lugubre tche, et rabattu le
drap sur le corps du gnral.

Ils expdirent alors rapidement les formules obliges de leur
procs-verbal, et, saluant, ils se retirrent du mme pas solennel dont
ils taient venus...

Mille dtails lamentables rclamaient alors Mme Delorge: il n'y a que
dans les romans que les grandes douleurs ne sont jamais troubles par
les soucis vulgaires et les exigences odieuses de la civilisation. La
vie relle prsente mille dboires.

Seule, sans parents, sans amis pour lui pargner ce surcrot de douleur,
la malheureuse veuve avait  se proccuper des dclarations  la mairie,
des dispositions pour l'enterrement, des lettres de faire-part...

Et pour comble, l'impression que Raymond avait ressentie de la mort de
son pre avait t si violente, qu'il avait fallu le coucher, en proie 
une horrible crise nerveuse.

Du moins, tous ces tracas eurent-ils cet avantage que Mme Delorge
n'eut pas le loisir de s'inquiter de l'inconcevable retard de M.
Ducoudray, lequel, parti  dix heures du matin, n'tait pas encore de
retour  quatre heures du soir.

Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu'il arriva enfin.

Et en quel tat!... Blme, dfait, tout en sueur, mouill et crott
jusqu' l'chine.

--Mon Dieu! murmura Mme Delorge, qu'est-il arriv?...

Bonnement le digne rentier crut que c'tait de lui qu'elle s'inquitait,
et s'inclinant avec un sourire ple:

--Il est arriv, fit-il, que je n'ai pas trouv de voiture, que j'ai
attendu inutilement une douzaine d'omnibus, et que j'ai t forc de
revenir  pied, avec une boue, oh! mais une boue!... Mais ce n'est rien,
madame, ma mission est remplie, et je vais, si vous le voulez bien,
commencer par le commencement...

Il s'tait pos sur son fauteuil, en narrateur qui en a pour longtemps.
Il s'essuya le front, et aprs avoir repris haleine:

--Donc, commena-t-il, c'est chez le docteur Buiron que j'ai couru en
sortant d'ici. Il tait absent, et son domestique m'a dit qu'il ne
rentrerait que vers une heure pour sa consultation. Ayant deux heures
devant moi, j'en profitai pour djeuner. Revenu chez le docteur 
l'heure indique, je le trouvai, cette fois...

Ce docteur Buiron m'a paru un honnte homme. Ds qu'il a su que j'tais
envoy par la famille Delorge: Monsieur, m'a-t-il dit, je pressentais
qu'on me demanderait compte des vnements de cette nuit, et comme je me
dfie de ma mmoire, je les ai couchs par crit pendant que je les
avais encore trs prsents...

C'tait vrai, et il a eu l'obligeance de me communiquer sa relation. Il
a fait plus; il me l'a confie, et je vais, madame, vous la lire.

Ce disant, M. Ducoudray chaussa ses lunettes, tira un papier de sa poche
et lut:

    RELATION DE CE QUI M'EST ARRIV DANS LA NUIT DU 30 NOVEMBRE
    AU 1er DCEMBRE 1851:

Il pouvait tre deux heures du matin, et je dormais, lorsqu'on sonna
violemment  ma porte. L'instant d'aprs, mon domestique introduisit
dans ma chambre  coucher un jeune officier de cavalerie qui me parut
fort troubl, et qui me dit: Docteur, un grand malheur vient
d'arriver... un de nos gnraux vient d'tre bless mortellement... Au
nom du ciel, venez vite!... M'tant habill en toute hte, je suivis
cet officier.

C'est  l'lyse, au palais du prince prsident, qu'il me conduisit.
Mais nous n'entrmes pas par la grande porte. Il me fit passer par une
espce de poterne, traverser une cour, et enfin il m'introduisit, au
rez-de-chausse, dans une vaste pice qui me parut un ancien corps de
garde. Un quinquet, emprunt  l'curie voisine, l'clairait...

Trois hommes y taient debout, causant avec une certaine animation, et
qui me parurent appartenir aux classes leves de la socit. Ils
taient en habit noir.

Ils eurent  mon arrive une exclamation de satisfaction, et me
montrrent, dans un des angles de la pice, tendu sur un grand manteau,
un homme revtu de l'uniforme de gnral, et qu'ils me dirent tre le
gnral Delorge.

Du premier coup d'oeil, je vis qu'il tait mort depuis une couple
d'heures. Cependant je dfis son habit, et je constatai qu'il avait reu
un coup d'pe au ct droit, lequel avait d dterminer une mort
immdiate.

Aussitt, je demandai ce qui tait arriv.

On me rpondit que le gnral Delorge et un de ses collgues,  la
suite d'une violente altercation, taient descendus dans le jardin et
s'y taient battus  la lueur d'un quinquet que leur tenait un garon
d'curie.

Aucune rponse ne fut faite  diverses questions que je posai, mais on
me pria d'accompagner celui de ces messieurs qui allait reporter le
corps du gnral  son domicile, et je ne crus pas pouvoir refuser.

On envoya donc chercher un fiacre o le corps fut port et o je pris
place avec un de mes inconnus...

Durant le trajet, qui fut long, c'est en vain que j'essayai d'arracher
un renseignement  mon compagnon. Et lorsque nous sortmes de la maison
aprs avoir rempli notre mission: Prenez le fiacre pour rentrer, me
dit-il, moi je reste par ici, o j'ai affaire. Et il me remit deux
billets de cent francs...

Et moi, aussitt rentr, j'ai crit cette relation, que je jure sur
l'honneur absolument exacte.

Plus blanche qu'un linge, et les yeux pleins d'clairs, Mme Delorge
se soulevait des deux mains sur les bras de son fauteuil, et le buste
tendu en avant, en proie  d'indicibles angoisses, elle coutait...

Il n'tait pas un mot de cette relation, saisissante en son incorrecte
brivet, qui ne lui part la confirmation de ses soupons.

Pourquoi ce mystre, s'il n'y avait pas eu de crime? Pourquoi ce corps
cach dans une salle basse, la confrence de ces hommes en habit noir,
cette recherche tardive d'un mdecin, ces alles et ces venues, par des
portes drobes, ce refus obstin de rpondre  toutes les questions?...

Ainsi pensait la pauvre femme, lorsque M. Ducoudray cessa de lire.

--Malheureusement, murmura-t-elle, il faudrait plus que des prsomptions
si concluantes qu'elles puissent tre, il faudrait de ces preuves
dcisives qui dmontrent le crime et crasent le coupable... Pourquoi ne
se pas enqurir d'un autre ct?...

C'tait pour le digne rentier l'instant de triompher.

--Je me suis enquis, dit-il, et pour votre service, madame, et en
mmoire de mon ami le gnral, je suis capable de bien autre chose.

Il huma une large prise de tabac,--car il prisait dans les grandes
occasions,--et d'un ton important:

--En deux mots, voici les faits: Certain d'avoir tir du docteur tout ce
qu'il savait, je sortis de chez lui. J'tais satisfait... sans l'tre,
sentant l'insuffisance de mes renseignements. Alors, rflchissant:
Pourquoi, me dis-je, ne remonterais-je pas  la source des
informations? Pourquoi n'irais-je pas  l'lyse?...

Mme Delorge tressaillit.

--Ah! monsieur, commena-t-elle, comment reconnatre jamais...

Il l'interrompit d'un geste bienveillant, et plus vite:

--Quand une ide me vient, continua-t-il, et que je la juge bonne, je
n'hsite pas. Je me trouvais rue des Saussayes: en trois minutes
j'arrivais au palais de la prsidence. J'avais dcid que je
m'adresserais  l'officier commandant le poste. C'tait un grand bel
homme  moustaches noires, qui tout d'abord me toisa d'un air peu
amical, et qui me parut ne rien comprendre  mes questions. Il n'y
comprenait rien, en effet, n'ayant point pass la nuit  l'lyse. Il
avait pris la garde  midi, et l'officier qu'il relevait ne lui avait
parl de rien. Et comme nanmoins j'insistais, courtoisement, mais
premptoirement, il me pria de lui laisser la paix et de sortir du
poste...

Ce dbut n'tait pas encourageant. Mais je suis ttu.

M'tait-il possible d'entrer dans le palais? J'en voulus faire
l'preuve, et bravement je franchis la grande porte, en criant:
Fournisseur! Les factionnaires ne dirent mot. Malheureusement le
suisse veillait. Il courut aprs moi, et m'empoignant par le bras, il me
mit dehors en me disant que les fournisseurs ne traversent pas la cour
d'honneur, et que j'eusse  m'adresser  l'htel voisin...

M. Ducoudray et pu tre plus bref, peut-tre. Mais il disait ses
efforts; l'interrompre et t de l'ingratitude.

--Battu encore de ce ct, poursuivit-il, je pris un grand parti. Je me
plantai sur le trottoir, rsolu  accoster tous les officiers qui
sortiraient. Ah! madame, les militaires de ma jeunesse taient plus
polis que ceux d'aujourd'hui. Tous ceux  qui je m'adressais me
toisaient du haut de leurs paulettes, et me rpondaient brutalement:
Qu'est-ce que vous me chantez l!... Que me parlez-vous de duel!...
Est-ce que je sais, moi!...

Ceci, pour Mme Delorge, tait une preuve que le fatal vnement
n'avait pas t bruit.

Elle savait son mari trop aim dans l'arme pour que la nouvelle de sa
mort, et dans des circonstances si terribles, n'y produist pas une
grande motion.

--Toujours conduit, disait M. Ducoudray, je commenais  me dcourager,
quand enfin je vis venir un homme d'une quarantaine d'annes, en
bourgeois, mais qu' ses grandes moustaches, sa tournure et ses
dcorations, je jugeai tre un militaire. J'allai droit  lui, et
brutalement, sans le saluer, ni rien: Monsieur, lui dis-je, je suis le
plus proche parent du gnral Delorge!... Au saut qu'il fit en arrire,
je vis qu'il n'tait pas si mal inform que les autres, celui-l, et du
mme ton brusque:

--Monsieur, continuai-je, on nous l'a rapport mort ce matin au petit
jour, tu en duel, soi-disant... Mais on ne nous a dit ni le nom de son
adversaire ni les noms de ses tmoins... et nous voulons les savoir!

Je parlais trs haut, je gesticulais, les passants s'arrtaient, mon
homme se troubla.

--Plus bas, donc! me dit-il en regardant de tous cts d'un air
d'inquitude, plus bas! Je suis un peu au courant de cette affaire: mais
je ne vois nul inconvnient  vous dire ce que j'en sais... Hier soir,
Mme Salvage, l'ancienne amie de la reine Hortense, et qui fait, vous
ne l'ignorez pas, les honneurs de la rsidence prsidentielle, recevait
quelques personnes... J'tais au nombre des invits. Vers minuit, je
causais avec un ami dans le vestibule, quand j'entendis les clats de
voix d'une altercation violente, dans l'escalier... Deux hommes que je
ne reconnus pas, et qui me parurent fous de colre, descendirent, et
l'un d'eux disait: Sortons, monsieur, sortons, le jardin est l, nous
avons nos pes, un des hommes de l'curie nous clairera... Ils
sortirent, en effet, et ce matin, j'ai appris que ce pauvre Delorge
avait t tu...

Roide, et tout d'une pice, Mme Delorge se dressa.

--Mais l'autre, s'cria-t-elle, l'assassin... quel est son nom?...

--Hlas! rpondit M. Ducoudray, c'est ce que n'a pas voulu ou pu me dire
cet homme que j'interrogeais... Et cependant je menaais, et cependant
je disais que ce vainqueur d'un duel sans tmoins est un assassin... A
cela, il a rpondu que le duel avait eu un tmoin.

--Lequel?

--L'homme des curies qui a tenu la lanterne... C'est cet homme qu'il
faut retrouver... Il sait la vrit, lui...

crase sous le sentiment de son impuissance, Mme Delorge se taisait.
Veuve, sans amis, sans appui, abandonne par le commissaire de police
qui traitait ses soupons de chimres, que pouvait-elle?

--A votre place, madame, reprit M. Ducoudray, je m'adresserais 
quelqu'un des amis du gnral... Il devait en avoir dans de hautes
situations... et si je les connaissais...

--Attendez!... fit Mme Delorge.

Et s'tant lance dehors, elle ne tarda pas  reparatre avec le petit
agenda o le gnral inscrivait l'adresse des personnes de ses
relations...

--coutez, dit-elle...

Et elle lut: le comte de Commarin, rue de l'Universit; le duc de
Champdoce, rue de Varennes; le gnral Changarnier, rue du
Faubourg-Saint-Honor; le gnral Lamoricire, rue Las-Cases; le gnral
Bedeau, rue de l'Universit...

--C'est assez, dit M. Ducoudray. Qu'un seul des gnraux que vous venez
de nommer consente  prendre en main votre cause, et si un crime a t
commis, comme je le crois, le gnral Delorge sera veng!...

Elle rflchit, puis d'une voix ferme:

--Le devoir parle, dit-elle. J'agirai ds demain...




VI


C'tait le deux dcembre 1851, un mardi.

Aprs une nuit d'agonie, passe  prier prs du cadavre de l'homme
qu'elle avait tant et uniquement aim, Mme Delorge, sur les huit
heures du matin, envoya Krauss lui chercher un fiacre et partit...

Souvent son mari lui avait parl du gnral Bedeau, comme du plus brave
et du plus loyal soldat de l'arme; elle avait eu occasion de le voir,
et mme de le recevoir  sa table en Afrique...

C'est donc chez le gnral Bedeau, rue de l'Universit, qu'elle se fit
conduire tout d'abord...

Et pendant que sa voiture roulait lentement le long de la route de
Versailles et du quai de Passy, elle s'inquitait de la faon dont elle
se prsenterait au gnral et de ce qu'elle lui dirait pour l'intresser
plus vivement  sa cause...

Un choc assez violent interrompit ses rflexions... Le fiacre venait de
s'arrter court,  la hauteur du pont d'Ina.

Surprise de ce brusque arrt, et aussi d'un grand bruit qu'elle
entendait, elle se pencha  la portire, pour en reconnatre la cause...

C'tait de l'artillerie qui dfilait au grand trot.

Il y avait bien trois ou quatre batteries, qui venaient de l'cole
militaire, qui traversaient le pont et qui, tournant  droite,
remontaient le quai de Billy.

De sa place, Mme Delorge distinguait trs bien les canons et les
lourds caissons, et les soldats draps dans leurs longs manteaux bleus.
Des officiers, le sabre  la hanche, galopaient tout le long de la
colonne, criant leurs commandements d'une voix qui dominait le fracas
des roues...

Cependant le torrent s'tant coul, le fiacre se remit en route, mais
non pour longtemps; car, vers le milieu du quai de la Confrence, il
s'arrta de nouveau, et Mme Delorge entendit son cocher changer des
injures avec quelqu'un qu'elle ne pouvait voir.

Abaissant donc la glace de devant:

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle au cocher.

--Il y a, rpondit cet homme, que les voitures ne passent pas. Regardez
plutt  votre gauche.

Elle regarda, et tout le long du Cours-la-Reine jusqu' la place de la
Concorde, et de tous les cts dans les Champs-Elyses, elle vit, rangs
en ligne, des rgiments de grosse cavalerie, carabiniers, cuirassiers et
dragons.

--Tant et si bien, gronda le cocher, qu'il nous faut retourner sur nos
pas pour aller passer la Seine au pont d'Ina. Comme c'est rgalant!...

Et faisant volter son cheval  grands coups de fouet, il le lana au
galop en jurant:

--Que le diable emporte les revues!...

Mme Delorge, elle aussi, croyait  une revue, et si elle s'en
inquitait, c'est qu'elle y dcouvrait une raison de ne pas trouver le
gnral Bedeau chez lui.

Et, en effet, toute la garnison de Paris tait en mouvement.

Tout le long des quais de la rive gauche, des troupes taient
chelonnes, et trois rgiments de ligne au moins taient masss sur
l'esplanade des Invalides et autour du palais du Corps lgislatif.

De l pour la voiture de telles difficults d'avancer, que Mme
Delorge la fit arrter, et descendit, rsolue  gagner  pied la rue de
l'Universit...

Mais  mesure qu'elle avanait, elle s'tonnait de ce grand dploiement
de forces. Le quartier ne lui paraissait pas avoir sa physionomie
accoutume. Elle trouvait aux passants une figure et des allures
tranges. De distance en distance, des pelotons de sergents de ville
veillaient. Enfin, au coin de toutes les rues, des groupes se formaient
devant des affiches imprimes sur papier blanc...

Si trangre quelle ft toujours reste aux intrts et aux passions
politiques de cette poque trouble, Mme Delorge ne pouvait plus ne
pas comprendre qu'il se passait ou qu'il allait se passer quelque chose
d'extraordinaire.

Mais que lui importait! La douleur vraie est goste. Et il tait
impossible qu'elle discernt une relation quelconque entre cette
agitation qu'elle remarquait et la mort de son mari.

Tout entire  la proccupation de la dmarche qu'elle tentait, elle
avanait sans dtourner la tte, de ce pas roide et htif qui dcle un
intrt de vie ou de mort.

--Que vais-je dire? pensait-elle. Par o commencerai-je?...

Cependant, au coin de la rue de Bellechasse et de la rue de
l'Universit, force lui fut de s'arrter.

Le carrefour tait absolument obstru par une foule compacte, au milieu
de laquelle un homme d'un certain ge parlait avec la plus extrme
vhmence.

Instinctivement elle approcha, coutant. Des gens, la face empourpre de
fureur, s'exclamaient:

--C'est un crime inou!

--C'est monstrueux!

--Arrter un tel citoyen!...

Ces derniers mots frapprent la malheureuse femme, et se penchant vers
un vieillard debout prs d'elle, qui ne semblait pas le moins irrit:

--Qui donc a-t-on arrt? interrogea-t-elle.

--Bedeau, madame, le gnral Bedeau! rpondit le bonhomme d'un accent
terrible.

Elle faillit tomber  la renverse. Puis l'ide absurde lui venant que
peut-tre ce vieux se moquait:

--Ce n'est pas possible! fit-elle.

--Et cependant, rpliqua-t-il, c'est vrai. Bedeau a t saisi ce matin
comme un vil malfaiteur, dans son lit, par six agents de police sous les
ordres d'un commissaire, et tran de force, ou plutt port jusqu' un
fiacre qui stationnait devant la porte. Il se dbattait furieusement, et
criait  pleine voix: A la trahison! Je suis le gnral Bedeau!... A
l'aide, citoyens! On arrte le vice-prsident de l'Assemble
nationale!...

--Oui, c'est exact, approuva un voisin, j'y tais... Et j'ai entendu le
commissaire de police crier au cocher: A Mazas!...

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.

Un peloton de sergents de ville venait de dboucher de la rue du Bac, et
arrivait au pas de course, l'pe  la main.

En un clin d'oeil, l'attroupement s'parpilla dans toutes les
directions, et c'est  grand'peine que Mme Delorge russit  se
rfugier sous une porte cochre.

Mais la malheureuse femme s'tait arme de trop d'nergie pour qu'une
premire dception, si terrible qu'elle ft, la dcouraget.

Le gnral Bedeau lui manquait, soit! Le gnral Lamoricire lui
restait, et demeurait  deux pas.

Elle se remit donc en route, remonta la rue de Bellechasse jusqu' la
rue Saint-Dominique, et bientt arriva rue de Las-Cases.

L tout tait calme, silencieux, dsert... Personne, sinon un
factionnaire, l'arme au bras,  chaque extrmit.

La porte du numro 11 tait entre-bille; Mme Delorge la poussa et
entra...

Sous la vote, au pied de l'escalier, une vieille femme, la portire
videmment, causait avec deux locataires de la maison, deux hommes
jeunes encore.

Mme Delorge s'avana, et d'une voix trouble:

--Le gnral Lamoricire? demanda-t-elle.

Les autres,  ce nom, reculrent, l'examinant d'un air de dfiance, et
enfin la portire rpondit:

--Arrt!...

[Illustration:--Je pense que nul ici n'a la prtention de me dire ce que
j'ai  faire.]

Cette fois, Mme Delorge dut s'appuyer au mur, pour ne pas tomber...

--Quoi! lui aussi? balbutia-t-elle...

--Oui, lui... ce matin, au petit jour. Ils taient toute une bande pour
le prendre, et, comme il appelait  l'aide, ils l'ont menac de lui
mettre un billon...

Les yeux de la portire flamboyaient, et s'exaltant au son de ses
paroles:

--Quand ils se sont prsents, continua-t-elle, ils ont command  mon
mari de les conduire  l'appartement du gnral... Plus souvent!... Il a
vu le coup tout de suite, et de toutes ses forces il s'est mis  crier:
Au voleur! Et savez-vous ce qui est arriv?...

Elle ouvrit brusquement la porte de sa loge, et montrant dans le lit un
pauvre diable qui geignait  fendre l'me:

--Voil, poursuivit-elle, l'tat o les brigands l'ont mis. Ils taient
plus de dix aprs lui, qui voulaient le tuer, et ils lui ont travers la
cuisse d'un coup d'pe. Mais, minute! Cela ne se passera pas ainsi, et
nous verrons s'il n'y a plus de justice en France...

Voyant l'affreuse motion de Mme Delorge, les deux locataires
pensrent qu'elle devait tre parente de l'illustre homme de guerre, et
s'approchant d'elle:

--Mais rassurez-vous, madame, lui dirent-ils, le gnral ne court aucun
danger; personne n'oserait toucher un cheveu de sa tte. Il n'est
d'ailleurs pas le seul arrt: Cavaignac, Changarnier, Charras, M.
Thiers doivent tre  Mazas,  cette heure...

Sans plus les couter, Mme Delorge s'lana dehors.

Ce qui arrivait, c'tait l'crasement de toutes ses esprances. A qui
s'adresserait-elle, qui l'aiderait  se faire rendre justice, si les
meilleurs et les plus dignes taient ainsi jets en prison!...

Cependant elle atteignait le palais du Corps lgislatif. Tout autour de
la place, des troupes taient ranges, l'arme au pied. Sous le portique,
elle apercevait comme une mle confuse de soldats et de bourgeois.

Prs d'elle, une voix dit:

--Quoi! les reprsentants aussi!...

--Les reprsentants surtout! rpondit une autre voix.

Ainsi, c'taient les reprsentants du peuple que les soldats chassaient
du palais! Quelques-uns se dbattaient, refusaient d'avancer, et on les
poussait, la crosse dans les reins.

Deux ou trois essayrent de haranguer les troupes. Ils furent aussitt
envelopps et entrans par la rue de Bourgogne.

Perdue dans cette mle, Mme Delorge cherchait  se dgager et 
gagner les quais, lorsqu'un homme vint  elle, qu'elle reconnut pour un
reprsentant du peuple qu'elle avait vu plusieurs fois avec son mari.

Il tait fort rouge, agit d'un tremblement nerveux, et c'est d'un
accent rauque qu'il lui demanda, sans mme la saluer:

--C'est bien  madame la gnrale Delorge que j'ai l'honneur de parler?

--Oui, monsieur...

--Eh bien! madame, vous voyez ce qui se passe... Le prsident de la
Rpublique gorge cette Rpublique qu'il avait jur de protger et de
dfendre... Il dissout l'Assemble  coups de baonnettes... Et penser
qu'il a trouv des gnraux pour tre complices d'un tel forfait... Mais
le gnral Delorge, l'honneur et la loyaut mmes, n'en est pas, lui,
n'est-ce pas, madame? Sait-il ce qui arrive?... De grce, courez le
prvenir, qu'il vienne, qu'il vienne bien vite...

--Le gnral Delorge est mort, monsieur!...

--Mort! balbutia comme un cho le reprsentant atterr...

Et transport de rage:

--Mais nous le vengerons! madame, continua-t-il. Pauvre Delorge!...
C'est qu'il n'tait pas de ceux qu'on achte, lui!... Mais justice sera
faite... Ce coup d'tat n'est qu'une tentative insense qui ne doit pas,
qui ne peut pas russir!...

Mme Delorge rencontrait-elle donc un de ces hommes courageux et
inflexibles que le crime rvolte et qui se dvouent jusqu' l'oubli
d'eux-mmes  la juste cause du faible et de l'opprim?...

Elle l'espra... Mais lui, sans attendre seulement sa rponse, la
quitta, et bientt elle l'aperut au milieu d'un groupe d'habits noirs,
gesticulant avec une vhmence croissante...

Pourtant elle essaya de le rejoindre. Un remous de la foule la repoussa
bien loin. A ses cts, des jeunes gens criaient:

--La Constitution est viole!... Louis Bonaparte s'est mis hors la
loi!...

Et encore:

--Courons, c'est  la mairie du dixime que les reprsentants vont se
runir...

claire par les vnements et aussi par les paroles du reprsentant,
Mme Delorge commenait  entrevoir, croyait-elle, les raisons qui
avaient arm les meurtriers de son mari.

A ce complot, prpar de longue main et dans l'ombre, et qui clatait en
ce moment au grand jour, il avait fallu bien des complices. Un mot
prononc la veille et tout fait chouer. Ce mot, le gnral avait d le
savoir, soit qu'il l'et devin ou surpris, soit qu'un complice le lui
et tourdiment confi.

Donc, Mme Delorge voyait sa destine lie  celle du coup d'tat.

Qu'il chout!... Ah! les vengeurs lui arriveraient en foule.

Qu'il russt, au contraire! Jamais sans doute justice ne serait
faite...

Mais un soudain souvenir l'arracha brusquement  ses sombres
mditations.

L'enterrement du gnral devait avoir lieu  trois heures, il tait prs
de midi... et elle se trouvait  une lieue de sa maison.

A cette pense, la fatigue qui l'accablait disparut, et c'est avec une
hte convulsive qu'elle regagna l'endroit o elle avait laiss son
fiacre. Mais il n'y tait plus. Les troupes qui s'taient masses sur
l'esplanade des Invalides avaient forc le cocher de s'loigner, et ce
n'est qu'aprs de longues recherches qu'elle le retrouva sur le quai
d'Orsay.

--Rue Sainte-Claire,  Passy, commanda-t-elle en s'lanant dans la
voiture, et vite, surtout, bien vite...

C'tait facile  commander, impossible  excuter au milieu de
l'incessant mouvement des troupes de toutes armes qui s'alignaient le
long des quais, qui gardaient les ponts ou se formaient en carr sur la
place de la Concorde.

Le cocher lana bien son cheval, mais  peine engag dans la grande
alle des Champs-lyses, il fut contraint de l'arrter.

Le prsident de la Rpublique, le prince Louis-Napolon Bonaparte,
s'avanait  cheval, entour d'un nombreux tat-major dor sur toutes
les coutures.

Instinctivement, Mme Delorge avana la tte  la portire, et au
premier rang,  cheval, plus hautain que jamais, elle reconnut le comte
de Combelaine...

Alors, une soudaine et foudroyante inspiration l'claira... Une colre
terrible charria tout son sang  son cerveau... Et roidissant le bras
dans la direction de cet homme:

--C'est lui!... s'cria-t-elle, c'est lui!...

Mais ce cri dsespr devait se perdre comme en un dsert dans l'motion
d'un tel moment. Personne ne se trouva pour le relever.

Personne... hormis l'homme qu'il accusait.

M. de Combelaine se pencha sur son cheval, ses yeux rencontrrent ceux
de Mme Delorge, et elle crut surprendre sur ses lvres le sourire
ironique et triomphant du coupable sr de l'impunit.

Et pourquoi non!

Si l-bas, sur la place du palais Bourbon, l'issue du coup d'tat
semblait encore douteuse, ici, prs de l'lyse, tout prsageait une
victoire.

Le prince, entour de son escorte piaffante et dore, souriait, et bien
au-dessus du roulement des tambours et des fanfares des clairons,
s'levaient les acclamations des soldats. Dj, aux cris de: Vive le
prsident! se mlaient des cris bien autrement significatifs de: Vive
l'empereur!...

Autour d'elle, dans la foule qui se pressait sur le trottoir, Mme
Delorge ne dcouvrait que des visages consterns ou stupfaits. Les
imprcations taient rares. A peine quelques sceptiques osaient-ils
rappeler  demi-voix les entreprises avortes de Boulogne et de
Strasbourg.

--C'est fini! murmura la malheureuse femme, c'est fini!...

Dj le triomphant cortge tait pass. Le cocher reprit sa course, et
vingt minutes plus tard il s'arrtait devant la villa de la rue
Sainte-Claire.

Debout prs de la grille, Krauss attendait.

Apercevant sa matresse:

--Ah! madame, s'cria le digne serviteur, que vous est-il arriv!...
Nous tions tous, ici, dans une inquitude mortelle. M. Ducoudray
voulait partir  votre recherche; nous ne savions que faire...

C'est qu'il tait deux heures. C'est que les employs des pompes
funbres taient arrivs. Dj la porte tait tendue de draperies
noires...

--O est... mon mari? demanda la pauvre femme...

Krauss suffoquait... Pour la dixime fois depuis la veille, il frmit de
cette crainte que la raison de sa matresse ne rsistt pas  tant
d'effroyables assauts.

--Hlas! balbutia-t-il, on a apport la bire, et... moi-mme, j'ai
enseveli mon gnral. Si madame voulait me croire...

--C'est bien!... interrompit-elle.

Et toujours de ce mme pas d'automate qui pouvantait tant l'honnte
Krauss, l'oeil fixe et sec, elle gravit l'escalier...

Le cercueil du gnral tait au milieu de la chambre, pos sur deux
trteaux et recouvert d'une draperie noire avec une grande croix
blanche. Auprs, taient les deux prtres qui avaient veill le corps,
et M. Ducoudray.

--Que tout le monde se retire, commanda Mme Delorge d'un accent qui
ne souffrait pas de rplique, et qu'on m'amne mon fils...

On obit, et elle demeura seule, debout, devant ce cercueil o en mme
temps que la dpouille mortelle de son mari on avait scell sa vie 
elle, son bonheur et toutes ses esprances...

Elle se maudissait de ne s'tre pas trouve l pour ensevelir de ses
mains l'homme qu'elle avait tant aim, et elle frissonnait d'un dsir
immense, imprieux, irrsistible, de le voir une fois encore, la
dernire.

Certainement elle allait donner l'ordre de dclouer la bire, quand elle
se sentit tirer par sa robe.

C'tait son fils, c'tait Raymond, qui venait d'entrer, et qui blme, le
visage dcompos, la poitrine gonfle de sanglots, lui disait:

--Mre, c'est moi. Tu m'as appel, que me veux-tu? Je t'en prie,
parle-moi!...

Elle lui prit la main, et l'attirant prs du cercueil:

--Si je t'ai fait venir,  mon fils, pronona-t-elle, c'est qu'il ne
faut pas que jamais le souvenir de ce moment affreux s'efface de ta
mmoire... Tu n'tais qu'un enfant hier, le coup terrible qui nous
frappe doit faire de toi un homme... Tu as dsormais  remplir un devoir
sacr...

Le malheureux la regardait d'un air de stupeur profonde.

--On t'a dit, poursuivit-elle, je t'ai dit moi-mme que ton pre a t
tu en duel... C'est faux, tout me le prouve. Ton pre, le vaillant et
loyal soldat, a t assassin! et je connais le meurtrier... Oui, je
suis prte  jurer, sur mon salut ternel, que je le connais...

Elle respira avec effort, et reprit, en laissant tomber lourdement
chacune de ses paroles:

--Les circonstances sont telles, mon fils, que tout sera mis en
oeuvre, sans doute, pour touffer la vrit. Il se peut que la justice
humaine nous trahisse. Il se peut que le coupable paraisse tout  coup
hors de notre porte. N'importe! ton pre, Raymond, doit tre veng.
C'est  cette oeuvre que je vais consacrer ma vie. Peut-tre y
succomberai-je. Alors tu seras l... Jure-moi, mon fils, que ton pre
sera veng, que tu consacreras  cette cause sainte tout ce que tu auras
de force, d'intelligence et d'nergie... Jure que tu renonces 
t'appartenir tant que le lche assassin n'aura pas t puni!...

D'un geste solennel, Raymond tendit la main au-dessus du cercueil, et
dit:

--Je le jure!...

Mme Delorge n'eut pas le temps d'ajouter une syllabe.

Des pas lourds branlaient l'escalier, des hommes vtus de la sinistre
livre des pompes funbres parurent  la porte de la chambre, disant
entre eux:

--Voil le cercueil  descendre... Mtin! il n'a pas l'air lger!

Ils s'approchaient, insoucieux de leur besogne lugubre, tout en
changeant ces rflexions, et dj ils enlevaient la draperie noire...

Oh! alors, vritablement, Mme Delorge sentit son coeur se briser et
sa raison vaciller... Folle de douleur, elle se jeta contre le cercueil,
en s'criant:

--Non! vous ne l'emporterez pas, je vous le dfends...

Mais c'tait la convulsion suprme de sa douleur, ses bras presque
aussitt se dtendirent, ses yeux se fermrent, sa tte se renversa en
arrire et elle roula inanime sur le tapis...




VII


Il faisait nuit depuis longtemps, lorsqu'avec le libre exercice de sa
raison, Mme Delorge recouvra la facult de souffrir.

Elle tait couche dans la chambre, dans le lit de son fils.

Une veilleuse brlait sur la chemine. Prs du feu, dans un fauteuil,
une femme de chambre sommeillait  demi...

Ce qui s'tait pass depuis le moment o elle avait perdu connaissance,
la pauvre femme le comprenait.

On l'avait fait revenir  elle, on l'avait couche et elle s'tait
endormie de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, faveur
suprme de la nature.

Mais un grand apaisement s'tait fait en son me, si grand qu'elle s'en
tonnait presque. Sans cesser d'tre aussi profonde et aussi intense, sa
douleur tait devenue calme. Elle pouvait rflchir, envisager
froidement sa situation prsente, et mesurer la grandeur des devoirs que
lui rservait l'avenir.

Ainsi elle s'efforait de voir clair en elle-mme, quand,  un mouvement
qu'elle fit, la femme de chambre se leva et s'approcha.

--Madame est veille?... demandait cette fille; madame se sent-elle
mieux?...

--Oui, bien mieux... Quelle heure est-il?

--Dix heures bientt.

--O sont mes enfants?

--Mlle Pauline est couche. M. Raymond est avec M. Ducoudray dans le
bureau de...

Elle hsita, et c'est en balbutiant qu'elle acheva:

--...Dans le bureau de dfunt monsieur.

Elle avait tort d'hsiter. La douleur de Mme Delorge n'tait pas de
celles qui, mesquines et idiotes, dpendent d'un mot, que telle
expression calme et que telle autre avive.

--Puisqu'il en est ainsi, dit-elle, donnez-moi ce qu'il me faut pour
m'habiller.

--Quoi! madame veut se lever, malade comme elle l'est?...

--Je ne suis pas malade... Faites ce que je vous dis. Il faut que je
remercie M. Ducoudray, et lui-mme doit souhaiter me parler.

Elle ne se trompait pas, et c'tait avec la plus vive impatience qu'en
ce moment mme le digne bourgeois attendait son rveil.

Il avait appris enfin les vnements de la matine, les mesures du coup
d'tat, et se demandait, non sans anxit, quel avait pu tre le
rsultat des recherches de Mme Delorge.

Cela le proccupait si fort, qu'au lieu de courir  Paris, pour
s'informer, pour voir, comme 'avait t sa premire inspiration, il
tait revenu, aussitt l'enterrement,  la villa de la rue
Sainte-Claire.

Cependant, la soire s'avanait et il songeait  se retirer, lorsque
Mme Delorge parut...

Il se dressa, mais les paroles expirrent sur ses lvres  la vue de la
malheureuse femme.

Ses cheveux n'avaient pas blanchi en une nuit, comme il arrive
frquemment dans les romans, mais en vingt heures, elle avait vieilli de
vingt annes.

lisabeth Delorge, la belle, l'adore, l'heureuse pouse, n'tait plus.

Celle qu'il voyait, ple et glace sous ses vtements de deuil, le
regard teint et le visage immobile, c'tait Mme veuve Delorge.

Cependant il ne tarda pas  se remettre de son tonnement, et clairement
et brivement, elle lui dit les vnements de la matine.

Il en tait indign, exaspr, furieux...

Car il tait libral, ainsi qu'il s'en faisait gloire, passionnment
libral. Il avait toujours fait une opposition farouche au tyran
Louis-Philippe, et avait mme contribu, sans s'en douter,  le
renverser, ce dont, matin et soir, dans le silence de son logis, il
demandait pardon au bon Dieu.

Quant au reste, sans tre aussi affirmatif que Mme Delorge, il
partageait ses soupons.

Que le gnral et eu connaissance du complot, cela ne lui semblait pas
douteux. On avait d lui faire des ouvertures  brle-pourpoint; sa
loyaut s'en tait indigne, il avait peut-tre menac de parler, et le
ngociateur n'avait pas hsit  le tuer, pour assurer le secret de la
conspiration.

Mais ce meurtrier tait-il vraiment M. de Combelaine?... C'est ce dont
M. Ducoudray n'tait pas absolument persuad, disant qu'un sourire sur
les lvres d'un homme ne prouve pas qu'il a commis un crime...

--Il l'a commis, j'en suis sre! interrompit violemment Mme Delorge.
Cet homme a t notre mauvais gnie. Tous nos malheurs datent du jour o
il est arriv  Oran avec M. de Maumussy et M. Coutanceau. Dj ils
prparaient le coup d'tat qui clate aujourd'hui. Maintenant, je sais
ce qu'ils avaient pu dire  mon mari, le jour o il les chassa de chez
lui... Depuis, je n'ai pas revu M. de Maumussy, mais M. de Combelaine
est venu ici deux fois... Allez, il est de ces pressentiments qui ne
trompent pas: l'assassin, c'est lui!...

Malheureusement, les circonstances taient trangement contraires.

--Car, bien videmment, disait M. Ducoudray, la mort de mon pauvre ami
va passer inaperue... Et quand le calme sera rtabli, quelle que soit
d'ailleurs l'issue de la lutte, on l'aura oubli. C'est triste  dire,
mais c'est ainsi. Obtiendrons-nous seulement une enqute? Et si nous
l'obtenons, comment faire clater la vrit? O trouver des preuves, des
tmoins?...

Il fut interrompu par l'entre brusque de Krauss, lequel arrivait, un
papier  la main, criant:

--Ah! monsieur, si vous saviez!...

Mais il demeura bant en apercevant Mme Delorge, qu'il croyait encore
couche, et durant dix secondes il parut se demander s'il devait se
taire ou parler.

Enfin, s'arrtant  ce dernier parti:

--Je crains bien, reprit-il, que Marie, la cuisinire, n'ait fait une
grosse sottise. Ce tantt, pendant... l'enterrement, un homme s'est
prsent, un homme qui voulait absolument parler  madame, pour une
affaire trs importante,  ce qu'il assurait, et qui concernait mon
pauvre dfunt matre... Madame dormait  ce moment, la cuisinire tait
seule  la maison, elle rpondit qu'il n'y avait personne... L'homme
parut dsol, et dit qu'il repasserait... Puis, se ravisant, il demanda
du papier et un crayon et crivit ceci...

Le papier que lui prsentait Krauss, Mme Delorge le prit, le lut d'un
coup d'oeil, et le passa  M. Ducoudray, en disant:

--Vous demandiez des tmoins, monsieur, que pensez-vous de celui-ci?...

Sur ce papier il y avait crit, d'une mauvaise criture:

_Laurent Cornevin, employ aux curies de l'lyse,  son domicile 
Montmartre, rue Mercadet._

Le digne M. Ducoudray avait bondi sur son fauteuil.

--C'est lui, s'cria-t-il, c'est certainement ce garon d'curie qui
clairait, m'a-t-on dit, le gnral et son adversaire. Cet homme sait la
vrit, lui!... Quel malheur que je n'aie pas t l quand il est
venu!... Pourquoi ne m'a-t-on pas remis cette adresse aussitt mon
retour?...

Le brave Krauss tait dsol.

--Hlas! fit-il, elle n'y attachait aucune importance, la pauvre fille,
et c'est bien par hasard qu'elle m'en a parl. Elle comptait le remettre
demain  madame.

Dj le bonhomme Ducoudray avait pris une grande rsolution.

--C'est un malheur aisment rparable, s'cria-t-il. Demain, avant huit
heures, je serai rue Mercadet, et je verrai ce Cornevin. Il y aura
peut-tre quelque chose demain, mais je suis bourgeois de Paris, et une
rvolution ne me fait pas peur!...

A ce grand empressement du digne M. Ducoudray, il tait certains mobiles
dont il se gardait de souffler mot, mais qui diminuaient quelque peu son
mrite.

Il avait fort rflchi, depuis la veille.

Considrant la situation de Mme Delorge et la sienne, il s'tait
demand pourquoi un bel et bon mariage ne runirait pas, dans un avenir
plus ou moins rapproch, selon les circonstances, leur double veuvage?

[Illustration: Sur le ct une blessure qui avait amen la mort.]

Pour sa part, il ne discernait aucun obstacle srieux  ce projet
flatteur.

Elle n'avait pas quarante ans, il est vrai, et il atteignait, lui, la
soixantaine; mais si elle tait belle encore, il tait, lui, toujours
vert, et une diffrence de vingt annes entre la femme et le mari n'est
pas rare dans les meilleurs mnages.

Le dsespoir o il voyait Mme Delorge ne le dcourageait aucunement.

Est-ce qu'il n'avait pas t dsespr, lui aussi, lors de la mort de sa
pauvre dfunte! Il s'tait consol. Elle se consolerait de mme.

Est-il une douleur ici-bas qui rsiste au lent travail du temps, 
l'action dissolvante des semaines succdant aux jours, des annes
succdant aux mois?... Non.

Donc, se voyant beaucoup de chances, il s'tait trac un plan de
conduite.

Se dcouvrir en ce moment, laisser seulement entrevoir ses desseins et
ses aspirations, et t, il le comprenait, une insigne maladresse.

Risquer un mot, hasarder une allusion, c'et t  tout jamais se fermer
les portes de la villa.

S'imposer, au contraire, par les services rendus, s'insinuer,
s'implanter petit  petit lui semblait un chef-d'oeuvre de
machiavlisme.

Et il avait rsolu de jouer le rle d'un vieil ami sans consquence,
jusqu'au jour o, sr d'tre indispensable, il dmasquerait brusquement
ses batteries.

Or, pouvait-il souhaiter une occasion plus admirable que celle qui
s'offrait  lui pour ses dbuts?

Qu'aurait  refuser Mme Delorge  l'homme qui l'aiderait  se faire
rendre justice? Rien.

D'un autre ct, et toute question de sentiment  part, M. Ducoudray
n'tait pas sans une certaine satisfaction de se trouver ml  cette
affaire. Le mystre l'attirait.

Qu'il court,  s'occuper de cette affaire, un danger quelconque, il
tait  cent lieues de le souponner.

Pour lui, comme pour cent mille autres, le soir du 2 dcembre 1851, la
tentative du prince Louis-Napolon ne pouvait aboutir qu' un chec
honteux...

N'importe! toutes ces ides qui grouillaient dans sa cervelle
l'agitaient si fort, qu'il lui fut impossible de fermer l'oeil de la
nuit.

Ds sept heures, le matin du 3 dcembre, le mercredi, il tait debout,
ras. Et,  sept heures et demie, il franchissait le seuil de sa maison,
lest d'une tasse de caf  la crme.

La matine tait sombre et pluvieuse.

Les boutiques, le long des rues de Passy, s'ouvraient lentement. La
circulation tait rare. Les ouvriers qui passaient par groupes, se
rendant  leur chantier, avaient des physionomies singulires et
parlaient bas.

Pourtant, ce n'est qu'en arrivant  la place de la Concorde que M.
Ducoudray reconnut clairement la gravit des vnements.

La premire division de l'arme de Paris, sous les ordres du gnral
Carrelet, reprenait ses positions de la veille dans les Champs-lyses,
sur la place et aux abords de l'lyse et des Tuileries.

--Diable! grommela M. Ducoudray, voil beaucoup de soldats!...

L'impression dsagrable qu'il en ressentit devint dcidment fcheuse
lorsqu'il se fut approch d'un groupe qui s'tait form au coin de la
rue Castiglione, devant une affiche qu'on venait de placarder.

Un jeune homme, l'oeil enflamm et la parole vibrante d'indignation,
racontait ce qui tait advenu la veille de la tentative de rsistance
des reprsentants runis  la mairie du Xe arrondissement.

--Ils taient au moins trois cents, disait-il... S'tant constitus, ils
venaient de dcrter la dchance du prsident et de nommer le gnral
Oudinot commandant en chef des troupes, quand un officier, un
sous-lieutenant de chasseurs  pied, se prsente et les somme de se
disperser... Ils refusent, ils dclarent qu'ils ne cderont qu' la
force... Aussitt la salle des dlibrations est envahie par des agents
et des soldats, qui empoignent les reprsentants du peuple et les
tranent  la caserne du quai d'Orsay, o ils sont prisonniers...

Il fut interrompu par un sergent de ville, qui, d'une voix rude, cria:

--Dispersez-vous!... Les rassemblements sont dfendus!...

Cela indigna M. Ducoudray.

--Pourquoi donc colle-t-on des affiches, objecta-t-il, s'il est interdit
de s'arrter pour les lire...

--Vous, le vieux, pronona l'agent, je vous engage  filer, sinon!...

Sinon quoi? Il accompagnait sa menace d'un si terrible coup d'oeil,
que M. Ducoudray crut voir s'entr'ouvrir la porte des cachots...

Il fila...

Et, tout en htant le pas, il rflchissait qu'il serait peut-tre
prudent de remettre  un autre jour sa visite  Montmartre...

Oui, mais que penserait Mme Delorge en le voyant revenir si vite, et
que lui dirait-il?... Ce n'est pas qu'un mensonge ft bien difficile 
inventer; mais cette veuve d'un soldat renomm pour son courage devait
priser la bravoure et tre sensible  des dangers courus  son service.

Il continua donc sa route, et ne tarda pas  arriver au boulevard.

L'agitation y tait sensible, bien que sourde encore et contenue.
Beaucoup de boutiques n'taient qu'entr'ouvertes, comme il arrive 
Paris quand on s'attend  quelque chose.

De petites affiches manuscrites, appelant aux armes, taient colles
contre les arbres avec des pains  cacheter, et les passants
s'arrtaient pour les lire. Mais un sergent de ville passait, qui
arrachait brutalement l'affiche, et tout tait dit...

--C'est gal, pensait M. Ducoudray, a chauffe... a sent la poudre!

Il ne se trompait pas.

Au moment o il arrivait  la hauteur de la rue Drouot, il fut crois
par plusieurs jeunes gens qui couraient en criant:

--Aux armes! On se bat au faubourg Saint-Antoine! Un reprsentant vient
d'tre tu!... Aux armes!...

--Certainement ils ont raison! dit M. Ducoudray  un homme arrt comme
lui sur le boulevard...

L'autre ne rpondit pas...

Un escadron de lanciers arrivait au grand trot du ct de la
Madeleine... Bravement, M. Ducoudray se jeta rue Drouot.

Cette ide qu'on n'tait peut-tre pas en sret sur le boulevard lui
rendait ses jambes de vingt ans, et c'est avec la rapidit d'une flche
qu'il franchit la rue Drouot, traversa le faubourg Montmartre et se mit
 remonter les pentes roides de la rue des Martyrs et de la chausse
Clignancourt...

A mesure qu'il s'loignait du centre, de ce forum sceptique et lger
qu'on appelle le boulevard, l'motion diminuait...

Les boutiquiers causaient sur le pas de leur porte, mais ils
plaisantaient, riant d'un rire ironique. Les passants lisaient les
affiches, mais ils haussaient les paules...

Du moins, M. Ducoudray s'attendait  trouver Montmartre fort agit.
Erreur. Jamais ce quartier, si impressionnable et si remuant, n'avait
t plus calme. Et cependant, depuis le matin, Jules Bastide et le
reprsentant Madier de Montjau couraient les ateliers et appelaient aux
armes.

Cependant, M. Ducoudray arrivait rue Mercadet,  l'adresse indique par
l'employ des curies de l'lyse...

C'tait une vaste maison  cinq tages, qui,  en juger par le nombre
des fentres, excessivement rapproches les unes des autres, devait tre
divise en une infinit de petits logements.

Un long couloir obscur et troit, fort malpropre et trs boueux,
conduisait  la loge du portier, une vritable niche mnage sous
l'escalier.

Dans cette loge, une vieille femme tait assise, surveillant
l'bullition d'un polon d'o s'chappaient des odeurs suspectes.

--Monsieur Laurent Cornevin, s'il vous plat? demanda M. Ducoudray.

--Il ne doit pas tre chez lui, rpondit la portire, mais sa femme y
est.

--Il est donc mari?

--Tiens! pourquoi donc pas? Oui, il est mari, et il a mme cinq
enfants, trois filles et deux garons...

L'espoir que la femme saurait lui dire o trouver son mari dcida le
bonhomme.

--Indiquez-moi, s'il vous plat, demanda-t-il, le logement de M.
Cornevin.

--C'est au premier, rpondit la portire... au premier, en descendant du
ciel, bien entendu.

Et se penchant  la fentre de sa loge, qui ouvrait sur la cour:

--Oh! m'ame Cornevin! cria-t-elle, d'une voix  railler le crpi des
murs, v'l un monsieur pour vous!

La prcaution n'tait pas inutile.

M. Ducoudray allait se perdre dans le ddale des corridors, lorsque
Mme Cornevin arriva  son secours.

C'tait une femme encore jeune, grande, bien faite, point jolie, mais en
qui tout respirait la douceur et l'honntet.

Elle tait pauvrement vtue, mais trs proprement, et tenait sur les
bras un enfant de huit ou dix mois, joufflu et bien portant.

--Veuillez prendre la peine d'entrer, monsieur, dit-elle au digne
bourgeois.

Il entra dans une petite pice resplendissante de propret, et alors
seulement il s'aperut que Mme Cornevin avait les yeux rouges de
pleurs mal essuys.

--Madame, commena-t-il, j'aurais  parler  votre mari pour une affaire
de la plus haute importance et qui ne souffre aucun retard...
Pouvez-vous me dire o je le rencontrerais?...

--Hlas! monsieur, je n'en sais rien moi-mme.

M. Ducoudray tressaillit.

--Vous dites?... fit-il.

--Je dis, monsieur, que je ne sais ce qu'il est devenu, rpta la pauvre
femme.

Et incapable de matriser son chagrin:

--Il n'est pas rentr cette nuit, poursuivit-elle en fondant en larmes,
et quoiqu'il ne ft pas de service, je n'tais pas trs inquite,
pensant qu'il avait sans doute pris le tour d'un camarade. Cependant,
ds qu'il a fait jour, j'ai couru  l'lyse pour avoir de ses
nouvelles. Ah! monsieur, ses camarades m'ont rpondu qu'ils ne l'ont pas
vu depuis trois jours!... Un homme qui aime tant sa maison et ses
enfants, si conome, si honnte, si bon!... C'est la premire fois qu'il
se drange depuis notre mariage!... Mais non! ce n'est pas possible, il
faut qu'il lui soit arriv quelque malheur...

Le digne rentier tait devenu plus blanc que sa chemise.

Entre la mort du gnral Delorge et la singulire disparition de
Cornevin, seul tmoin de cette mort mystrieuse, il dcouvrait un
rapport frappant et peu fait pour rassurer.

Cependant, il s'effora de dissimuler sa terrible motion, et d'une voix
qui n'tait pas trop altre:

--Voyons, voyons, ma chre dame, dit-il, ne vous dsolez pas ainsi, que
diable! Vous allez voir reparatre votre mari. Il se sera attard avec
quelque camarade.

--Impossible! monsieur. Tous ses camarades sont consigns depuis
quarante-huit heures  l'lyse...

--Alors, comment se fait-il qu'il se soit absent?

--C'est justement ce que les autres se demandent...

M. Ducoudray se le demandait aussi, et il sentait en mme temps un
frisson courir le long de son chine. Un crime avait t commis... n'en
avait-on pas commis un second pour cacher le premier?

--Quand avez-vous vu votre mari pour la dernire fois, madame?
interrogea-t-il.

--Hier matin. Nous avons djeun ensemble, et aprs, il s'est habill en
me disant qu'il avait une commission  faire du ct de Passy.

--Et il ne vous a pas dit quelle sorte de commission?

--Non. Je sais seulement qu'il voulait voir la femme d'un gnral, et
que c'tait pour quelque chose de trs grave.

Elle fut interrompue par l'entre de deux petits garons, l'un de huit
ans, l'autre de dix, qui arrivaient en chantant et en se bousculant,
mais qui se dcouvrirent poliment ds qu'ils aperurent un tranger.

C'taient les deux ans de Mme Cornevin. Elle parut fort surprise de
les voir, et d'un air svre:

--Que venez-vous faire ici  cette heure? demanda-t-elle. Comment
tes-vous sortis de l'cole?...

--Le matre nous a renvoys.

--Renvoys! pourquoi?

--Ah! voil! Il nous a dit comme cela: Allez-vous-en tous, et rentrez
bien vite chez vous, parce qu'il va y avoir une rvolution.

Mme Cornevin plit. Bien qu'elle ft alle  l'lyse le matin, elle
ne savait rien, on ne lui avait rien dit.

--Une rvolution!... murmura-t-elle. On va se battre et je ne sais pas
o est Laurent!...

--S'occupait-il donc de politique? interrogea M. Ducoudray.

--Lui? monsieur! Ah! jamais de la vie! Il ne songeait, le cher homme,
qu' travailler pour les enfants et pour moi!...

De sa vie, le digne bourgeois ne s'tait senti plus mal  l'aise. Mille
apprhensions vagues et sinistres l'assaillaient. Ce logis lui semblait
affreusement dangereux, le plancher lui brlait les pieds.

--Je ne veux pas vous importuner davantage, dit-il  la pauvre femme, je
repasserai demain, et croyez-moi, M. Cornevin sera rentr...

Mais comme de raison, elle lui demanda son nom, pour le rpter  son
mari.

Il frmit  cette demande. Donner son nom!... Ne serait-ce pas une
imprudence norme?

Il rentra donc son portefeuille d'o il s'apprtait  tirer sa carte, et
saisissant le premier nom qui se prsenta  sa mmoire:

--Dites  votre mari, madame, rpondit-il, que c'est M. Krauss qui est
venu le visiter.

Ce n'tait pas prcisment hroque, ce que faisait l le digne
bourgeois, mais la tte n'y tait plus.

Cette ide que peut-tre Cornevin avait t supprim parce qu'il
possdait un secret dont lui, Ducoudray, se trouvait dpositaire, cette
ide lui donnait la chair de poule.

Et tout en descendant l'escalier, il rcapitulait tous les moyens connus
de se dbarrasser d'un homme, depuis le coup d'pe d'un spadassin bien
pay jusqu'au poison subtilement gliss dans le potage par une
cuisinire sduite  prix d'or.

--Brrr!... faisait-il, brrr!...

Songeant qu' la suite des grands meneurs du coup d'tat, Morny, Maupas,
Saint-Arnaud, Magnan, il avait entendu nommer le vicomte de Maumussy, le
comte de Combelaine, et M. Coutanceau mme, qui passait pour avoir mis
sa fortune au service du prince-prsident.

Cependant, une fois hors de la maison, il respira plus librement, et le
grand air, la marche et le mouvement de la rue produisant leur effet, il
ne tarda pas  se reprocher d'avoir peut-tre cd  des craintes
exagres.

D'un autre ct, le succs du coup d'tat ne lui semblait rien moins
qu'assur.

Plus il se rapprochait du centre de Paris, plus la fermentation
s'accentuait. Les quartiers de la rue des Martyrs et du faubourg
Montmartre, si calmes lorsqu'il les avait traverss, commenaient 
s'agiter.

L'indignation succdait  la ddaigneuse indiffrence du premier moment,
et tout semblait annoncer une lutte prochaine.

On s'assemblait et on battait des mains devant les affiches des divers
comits de rsistance, affiches ardemment pourchasses par la police
cependant, et qui toutes rsumaient la mme ide en des termes presque
identiques:

La constitution est viole... Louis-Napolon s'est mis lui-mme hors la
loi... Aux armes!...

Parfois, un homme passait, un fusil sur l'paule, qui criait:

--Venez, citoyens, venez!... On se bat rue de Rambuteau.

Au bruit de ces paroles, M. Ducoudray s'animait peu  peu, comme un
vieux cheval au son de ses grelots.

--Dcidment, a marche, pensait-il, a marche!...

Mais c'tait bien autre chose vraiment sur le boulevard.

La foule, de moment en moment, y devenait plus compacte et plus anime.
A tous les coins de rue, et jusque sur le milieu de la chausse, des
groupes se formaient. Sur les chaises des cafs, des orateurs improviss
montaient, qui lisaient le dcret de dchance prononc par l'assemble
du Xe arrondissement, ou l'arrt de mise en accusation de
Louis-Napolon Bonaparte par la haute cour de justice...

Des escouades de sergents de ville, l'pe  la main, circulaient 
travers cette cohue, appuys par des hommes de mauvaise mine, en
bourgeois et arms de casse-tte et de btons...

Les mmes cris les accueillaient partout:

--Vive la Constitution! A bas Soulouque!...

Sur la chausse, les pelotons de cavalerie se succdaient.

La foule s'ouvrait pour laisser passer les chevaux, et se reformait
derrire eux aux cris de:

--Vive la Rpublique! Vive l'arme!...

La fivre commenait  gagner M. Ducoudray... Il n'avait plus peur; le
bourgeois des glorieuses journes de Juillet se rveillait en lui. Il
oubliait Passy, Mme Delorge, son ami le gnral et M. de Combelaine.

--Il faut que je voie la fin de tout ceci! se dit-il.

Et il entra pour djeuner dans un caf du boulevard des Italiens.

L, les nouvelles affluaient; vraies ou fausses, absurdes parfois, mais
toutes et toujours favorables  la rsistance.

On affirmait que les meneurs du coup d'tat commenaient  perdre la
tte... que M. de Maupas tremblait de peur  la prfecture de police...
que le gnral Magnan hsitait... que Lamoricire venait de s'vader et
de se mettre  la tte de quatre rgiments...

On assurait que dans les cours de l'lyse, quatre voitures de poste
venaient d'tre atteles pour emporter bien vite et bien loin le
prsident et ses complices... et quelques millions, ajoutaient les bien
informs...

En vrai Parisien qu'il se vantait d'tre, l'excellent M. Ducoudray
buvait comme du lait toutes ces nouvelles, les tenant pour assures,
puisqu'elles flattaient ses esprances et ses instincts.

Et il n'tait pas loign de croire le coup d'tat dcidment tomb dans
l'eau, quand il sortit du restaurant, tout dispos  l'optimisme, tel
qu'un homme qui, ayant bien djeun, vit en paix avec son estomac.

Il ne tarda pas  reconnatre son erreur.

Pendant le temps qu'il avait mis  prendre son repas, la mobile
physionomie du boulevard avait chang.

La foule y tait plus compacte, s'il est possible, mais grave,
dsormais, et presque silencieuse. Plus de rires, plus de quolibets.
Plus de ces cris de: A bas Soulouque! qui avaient fait ouvrir de si
grands yeux aux soldats de la ligne.

videmment, la situation s'tait tendue.

On et dit que chacun comprenait que l'instant dcisif arrivait o les
plus grands vnements ne tiennent qu' un fil, qu'on en tait  cette
minute suprme d'o dpendent les oprations les mieux combines.

Les hommes  bton, les dcembrailliards, comme on les appelait alors,
avaient disparu du trottoir. Mais les escadrons de lanciers taient plus
nombreux sur la chausse. Ils ne cessaient d'aller et de venir de la
Madeleine  la Bastille, maintenant en communication les troupes des
Champs-lyses et celles qui occupaient les quartiers du Temple et de
l'Htel-de-Ville...

--Se bat-on quelque part? interrogeait de ci et de l M. Ducoudray.

--Oui. Il y a des barricades rue Transnonain, rue Beaubourg et rue
Grenetat.

--Et c'est la police qui les fait faire, ajoutait un voisin.

Positivement l'estimable bourgeois commenait  ressentir quelque chose
de son malaise du matin, lorsque tout  coup, vers quatre heures,
circula  travers cette foule immense une rumeur profonde, rapide comme
le frisson d'une dcharge lectrique.

[Illustration: Je vis le gnral tendu mort, dans un coin.]

--Qu'est-ce encore? demanda M. Ducoudray  deux jeunes gens qu'il
coidoyait.

--La proclamation de Saint-Arnaud. L'avez-vous lue?

--Non. O la lit-on?

--Au coin de toutes les rues, parbleu!

Le digne rentier se trouvait  la hauteur du faubourg Poissonnire. Il
tourna la premire rue qu'il rencontra, et, au milieu des clameurs
indignes de deux cents personnes rassembles devant une affiche, il
lut:


    Habitants de Paris,

     Le ministre de la guerre,

     Vu la loi sur l'tat de sige,

    Dcrte:

     Tout individu pris construisant ou dfendant une barricade, ou les
     armes  la main, sera fusill.

      _Le gnral de division, ministre de la guerre_,

      LE ROY DE SAINT-ARNAUD.



C'tait bref, prcis et significatif.

C'tait en six lignes toute la politique du coup d'tat du 2 dcembre
1851.

--Oh! faisait M. Ducoudray constern et rvolt: oh!...

Et cependant, bien loin d'teindre la rsistance, cette menaante
proclamation semblait l'attiser.

--C'est ce qu'on veut, ricanait un homme  barbe blanche; il faut bien
un prtexte pour engager les troupes!...

Presque au mme moment, et comme pour lui donner raison, une violente
fusillade ptilla dans la direction du quartier des Gravilliers.

Et peu aprs, un jeune homme passa haletant, qui criait:

--C'est rue Aumaire, et on se cogne dur, allez; je vais chercher un
fusil.

Plus d'un devait avoir eu la mme ide, car deux pas plus loin, M.
Ducoudray vit un boutiquier fermer ses volets, et crire dessus  la
craie: Armes donnes.

Pourtant la nuit tait venue, la fusillade s'teignait peu  peu, on
n'entendait plus que des coups de feu isols...

A force de jouer des coudes dans la cohue qui roulait  plein trottoir,
le digne rentier tait arriv au Chteau-d'Eau, lorsque soudain un cri
terrible sortit de mille poitrines  la fois, immdiatement suivi d'un
sourd roulement... et il se trouva entran par un irrsistible remous
de la foule...

Une femme dont le chapeau avait t arrach, et qui tranait une petite
fille, s'accrochait  lui dsesprment en criant:

--Au nom du ciel! sauvez mon enfant!

Il essaya de lui porter secours, mais un choc violent le jeta contre un
arbre, un tourbillon passa devant lui, et il vit luire au-dessus de sa
tte l'clair d'un sabre... Il ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, plus rien.

Le terrain tait vide autour de lui, la foule fuyait perdue dans toutes
les directions, et quelques hommes ramassaient les blesss rests sur le
carreau.

Les lanciers avaient charg.

--Ah! cela ne se passera pas ainsi, grondait le digne bourgeois en
crispant les poings, et demain... demain!...

Tout, en effet, pour lui qui connaissait si bien son Paris, prsageait
pour le lendemain une journe de revanche.

Jamais mouvement rvolutionnaire ne lui avait paru si accentu ni si
puissant que celui qui se prononait en cette soire du 2 dcembre 1851.

A tous les coins de toutes les rues qu'il traversait, des groupes se
formaient, sombres, menaants, d'o s'levaient tantt la voix d'un
orateur, tantt de vhmentes protestations. Et ce n'tait plus
seulement la bourgeoisie qui se rvoltait, les blouses se mlaient aux
paletots, et les mains calleuses serraient les mains gantes. Puis, de
distance en distance des bauches de barricades s'levaient...

Mais sa hte tait grande de retrouver Mme Delorge, et un fiacre
tant venu  passer, vide, il le prit...




VIII


La nuit tait depuis longtemps venue, lorsque M. Ducoudray arriva  la
villa de la rue Sainte-Claire, et pour la premire fois, en tirant la
chane de la cloche, il songea  la faon dont il rendrait compte de sa
mission  la veuve de son ami le gnral.

--Je n'ai rien  lui cacher, pensait-il, non, rien... sauf toutefois le
sentiment de prudence qui m'a fait dissimuler mon nom, et qu'elle ne
comprendrait peut-tre pas, si naturel qu'il soit.

Il s'attendait d'ailleurs  la trouver anantie de dsespoir, dvore
d'inquitude  son sujet, et  peine en tat de l'entendre.

Il la trouva dans le salon, comme autrefois, du vivant du gnral,
berant sa fille sur ses genoux, pendant que Raymond achevait ses
devoirs pour la classe du lendemain.

Elle tait bien ple encore, la malheureuse femme, et les marbrures de
ses joues trahissaient des larmes bien rcentes; mais la fermet de son
regard et le pli de ses lvres disaient son inbranlable rsolution de
demeurer stoque, quoi qu'il pt arriver dsormais.

Lorsque M. Ducoudray entra, elle se souleva lgrement pour le saluer,
et c'est du ton le plus calme qu'elle dit:

--Eh bien! monsieur?...

Lui restait interdit et quelque peu troubl,  trois pas de la porte.

Jamais femme ne lui tait apparue aussi imposante que cette veuve, en
qui l'excs de la douleur semblait avoir ananti toute sensibilit, et
qui vivante avait le froid du marbre des statues.

Comme elle rptait sa question, cependant, il s'avana en regardant
Raymond, avec un clignement de paupires qui signifiait clairement:

--Puis-je parler devant cet enfant?

--Mon fils ne doit ignorer aucune des circonstances de la mort de son
pre, monsieur Ducoudray, dit Mme Delorge... Peut-tre un jour
sera-t-il appel  le venger. Parlez donc sans crainte...

Le digne rentier s'assit, et avec une volubilit extraordinaire, masque
de son embarras, il se mit  narrer par le menu les vnements de la
journe, disant la physionomie de Paris, l'attitude de la foule, les
dangers qu'il avait courus.

--Mais Cornevin? interrompit Mme Delorge, ce garon d'curie de
l'lyse, l'avez-vous vu!...

--Je n'ai rencontr que sa femme, rpondit le bonhomme. Et tout de suite
il exposa ce qu'il appelait l'affreuse vrit, hsitant, craignant
d'effrayer Mme Delorge.

Elle ne sourcilla mme pas, et toujours de son accent glac:

--C'est un grand malheur! pronona-t-elle, mais je m'attendais  quelque
chose de ce genre...

Et comme le digne rentier s'empressait d'ajouter que certainement
Cornevin ne tarderait pas  reparatre, qu'on ne supprime pas un
citoyen...

--Pourquoi, interrompit-elle, essayer de me donner un espoir que vous
n'avez pas? Ce pauvre garon tait un tmoin trop redoutable pour qu'on
ne l'loignt pas de faon ou d'autre... Plus il tait honnte, plus il
a d paratre dangereux... On l'piait sans doute, et en venant ici il
s'est condamn... Les circonstances taient trop propices pour qu'on
n'en profitt pas. Qu'est un homme, je vous le demande, en ces jours de
tourmentes politiques? Moins qu'un ftu que le vent balaie...

M. Ducoudray se sentait blmir...

--...Moins qu'un ftu! pensait-il. Comme elle dit cela! brrr!...

--Ce qui doit nous donner espoir et courage, madame, hasarda-t-il, c'est
que ce coup d'tat ne russira pas...

--Il russira, monsieur...

--Oh! permettez-moi, je viens de traverser Paris, et je me connais assez
en rvolutions pour tre sr...

--Le coup d'tat russira, vous dis-je. J'ai appris bien des choses
depuis que je ne vous ai vu... J'ai parcouru les papiers de mon mari. Ce
qui arrive, il le prvoyait depuis longtemps, et c'est pour cela qu'il
voulait donner sa dmission plutt que de venir  Paris. Une lettre
inacheve que j'ai retrouve dans son sous-main ne me laisse aucun
doute. Malheureusement, j'ignore  qui cette lettre tait destine. Mon
ami, crivait-il, tenez-vous sur vos gardes; tout est prt pour le grand
coup... Il peut clater ce soir ou demain; peut-tre clate-t-il pendant
que je vous cris. Ne perdez plus une minute. Les stupides divisions des
honntes gens assurent le succs au premier homme  poigne qui osera
s'emparer du pouvoir.

Immense tait la stupeur de M. Ducoudray.

--Et vous croyez  cela, madame? interrogea-t-il.

--Comme  Dieu mme!

--Vous croyez que les ennemis du gnral, ses meurtriers peut-tre, sont
 la veille d'escalader les plus hautes situations?...

--Je le crois.

--Et vous ne renoncez pas  vos projets de... vengeance?

Pour la premire fois, la pauvre femme eut un tressaillement aussitt
rprim.

--Appelez-vous donc se venger demander justice, monsieur?
pronona-t-elle. Un meurtre a t commis, je demande que le meurtrier
soit poursuivi et puni. Est-ce trop exiger? Si on me repousse,
cependant!... Sera-ce me venger que d'essayer de me faire justice
moi-mme?

Le digne rentier tait abasourdi de l'entendre s'exprimer ainsi, et
froidement, sans apparence de colre, elle que toujours il avait vue la
douceur et la timidit mmes.

--Hlas! madame, fit-il, si le coup d'tat triomphe, M. de Combelaine se
trouvera bien au-dessus de votre porte...

Mme Delorge hocha la tte et froidement:

--Soit, dit-elle, je ne serai rien et il sera tout... Mais j'aurai pour
moi Dieu, mon droit et l'avenir. C'est l'humble, c'est le chtif que le
puissant ddaigne, qui bien souvent est cause de sa perte. Il suffit du
dplacement d'un grain de sable pour que l'difice le plus solide en
apparence s'croule. Le train express lanc  toute vapeur ne s'inquite
gure des paysans qui le menacent de leurs btons; qu'ils essayent donc
de l'arrter!... Oui; mais  l'endroit le plus dangereux de la route, un
enfant a plac un caillou sur le rail... et la puissante locomotive
draille et roule au fond de l'abme, entranant tous ceux qu'elle
emportait... Je puis tre ce caillou, monsieur Ducoudray, je puis tre
ce grain de sable...

Cette phrase devait hter la retraite de M. Ducoudray.

Et, aprs quelques mots insignifiants, prtextant sa fatigue et le
besoin qu'il avait de prendre quelque nourriture, il se retira.

En ralit, le bonhomme tait loin d'tre  l'aise, ayant senti
chanceler en lui la rsolution de se dvouer corps et me aux intrts
de la veuve de son ami le gnral.

--C'est qu'elle parlait comme d'une chose toute simple de se faire
justice elle-mme! pensait-il en regagnant son logis. Dieu sait  quels
actes de dmence sa haine peut la conduire... et mener ceux qui lui
obiraient aveuglment.

Il songeait  Cornevin, et l'exemple de cet infortun lui paraissait
clairer les dangers de l'avenir comme un de ces phares qu'on allume sur
les cueils.

Il se disait:

--Si le coup d'tat fait _fiasco_, comme c'est probable, certes, je suis
avec Mme Delorge contre le Combelaine... S'il russit, au
contraire... Hum! je suis bien vieux pour sacrifier mon repos  deux
beaux yeux en larmes...

Ce n'tait pas d'ailleurs sans une certaine satisfaction de vanit qu'il
voyait ses destines dpendre de la rvolution qui se prparait, et il
n'tait que plus impatient d'en connatre le rsultat.

Aussi, le lendemain, jeudi, 4 dcembre, n'attendit-il pas le jour pour
se lever et s'habiller.

Il est vrai qu'il ne se mit pas tout de suite en campagne, ainsi qu'il
avait annonc  sa gouvernante qu'il le ferait. Le souvenir de la charge
des lanciers de la veille refroidissait singulirement les ardeurs de sa
curiosit.

Avant de s'aventurer, il et voulu savoir ce qui se passait, et toute la
matine, on le vit errer dans le quartier, qutant des nouvelles chez
ses fournisseurs.

Si loin que Passy soit du boulevard, l'motion y tait extrme.
L'anxit tait dans tous les yeux, et sur toutes les lvres cette
phrase:

--Comment cela va-t-il finir?

Dans les groupes, fort nombreux dj, on retrouvait un cho de toutes
les rumeurs qui, le mme jour et  la mme heure, circulaient de la
Madeleine  la Bastille.

On parlait, tantt de l'vasion des gnraux arrts, qui auraient
russi  rallier quelques rgiments dans un dpartement voisin, et
marcheraient sur Paris; tantt de la rsistance de plusieurs
dpartements, triomphante, disait-on,  Reims et Orlans.

Plus loin, c'tait la nouvelle contradictoire, mais non moins avidement
reue, de l'excution sommaire du gnral Bedeau et du colonel Charras.

Vers dix heures, cependant, M. Ducoudray n'y tint plus.

Il se rappela qu'un de ses amis demeurait boulevard Montmartre,  ct
du passage, et, dcid  lui demander une petite place  une fentre, il
partit...

La foule tait immense sur tous les points ordinaires des
rassemblements, et visiblement irrite de plus en plus.

Des hommes arms circulaient dans les groupes.

Des orateurs, hisss sur les paules du premier venu, lisaient d'une
voix vhmente les appels aux armes imprims dans la nuit, et la foule
applaudissait.

Ailleurs, des groupes compacts se formaient devant des affiches qu'on
venait d'apposer. M. Ducoudray s'approcha:

C'tait une proclamation du prfet de police, plus significative encore
que celle du ministre de la guerre, placarde la veille.

Il y tait dit:

     Les stationnements des pitons sur la voie publique et la
     formation des groupes, seront, _sans sommations_, disperss par la
     force.

     Que les citoyens paisibles restent  leur logis.

     Il y aurait _pril srieux_  contrevenir aux dispositions
     arrtes.

     Paris, 4 dcembre 1851.

      _Le prfet de police_,

      DE MAUPAS.



--Diable!... murmura M. Ducoudray sinistrement impressionn, diable!...

Positivement, l'ide lui venait de suivre les conseils de cet excellent
prfet, et de regagner son logis, en citoyen paisible qu'il tait. Les
ricanements qu'il entendait autour de lui le firent changer d'avis.

--videmment, disait un jeune homme, c'est un expdient de conspirateurs
aux abois. On dit ces choses-l, mais on ne les fait pas...

Il a raison, pensa M. Ducoudray.

Et il se remit en route, htant le pas, cependant, autant que le lui
permettait la cohue, lorsque sur le boulevard, au coin de la rue des
Capucines, il fut arrt net par un rassemblement.

Un grand vieillard, qu'on disait tre un des reprsentants du peuple
rests libres, expliquait, avec la dernire prcision, la situation de
la rsistance.

Celui-l devait tre bien inform. M. Ducoudray se hissa sur la pointe
des pieds, allongeant le cou et tendant les oreilles.

--Toutes les troupes ayant t retires, disait le vieillard, rien ne
s'est oppos  la construction des barricades, et nous en avons
maintenant un grand nombre. La rue du Petit-Carreau en est toute coupe.
Il y en a rue des Jeneurs et rue Tiquetonne, et dans presque toutes les
petites rues qui dbouchent de ce ct sur la rue Montmartre. Partout,
rue du Temple, rue Saint-Merry, rue Saint-Denis,  la pointe
Saint-Eustache et autour de l'Htel de Ville, des retranchements ont t
improviss...

Mais il s'arrta court, et soudainement il disparut dans un remous de la
foule, et de grandes hues s'levrent.

--Ah ! qu'arrive-t-il?... interrogea M. Ducoudray.

Un grand garon, dont les yeux tincelaient, se chargea de l'difier.

--Vous tes encore naf, vous, le vieux, lui-dit-il. Ne comprenez-vous
donc pas que si l'attitude de Paris se prolonge quarante-huit heures
encore, le coup d'tat avorte piteusement au milieu des hues? Le bruit
des sifflets lui est plus malsain que celui des coups de fusil.
Seulement, comme pour combattre il faut des adversaires, il en cherche,
il en rclame  tous les faubourgs... On me dirait qu'il en paye que je
n'en serais pas surpris... J'tais aux barricades, ce matin, et j'ai vu
remuer les pavs par des particuliers qui avaient de drles de
figures...

--Parbleu! dit un autre, derrire toutes ces barricades leves comme
par enchantement, il n'y a pas mille combattants srieux.

--Et il y a plus de soixante mille soldats sur pied.

--Et bien disposs, car leur ordinaire a t soign, je vous le
garantis, et le vin ne leur a pas t pargn.

--Donc, pas d'imprudence!... Ne donner aucun prtexte  un coup de
force, voil le mot d'ordre...

Ce semblait tre celui des innombrables curieux qui encombraient le
boulevard et qui, de la Madeleine  la Bastille, se pressaient sur les
trottoirs comme un jour de mardi gras, lorsqu'on attend le passage de
cette fantastique voiture de masques qui ne passe jamais.

Si la colre faisait place au mpris, c'tait lorsqu'on voyait approcher
quelque peloton de fantassins ou passer un officier d'ordonnance.

Alors on criait:

--A bas les tratres!... A bas les prtoriens!... Pas de dictateur!...

L'excellent M. Ducoudray jubilait.

--Eh! eh!... disait-il  ses voisins, ces messieurs du coup d'tat
doivent tre dans leurs petits souliers.

Tout  fait rassur dsormais, le digne rentier arrivait  la rue de
Richelieu, quand soudainement il vit se former un gros rassemblement
d'o s'levaient des clameurs menaantes.

Il approcha.

Un officier d'ordonnance de la garde nationale, qui arrivait au galop du
bas de la rue de Richelieu, avait voulu tourner bride en face du caf
Cardinal, et s'y tait si mal pris qu'il tait tomb avec son cheval.

La foule l'avait entour, et menaait presque de lui faire un mauvais
parti, lorsque plusieurs jeunes gens accoururent, qui le dgagrent et
le firent entrer dans la cour de la maison Frascati.

--Cela se gterait-il donc? pensa M. Ducoudray. Ce serait vraiment
dommage.

Heureusement il n'tait plus qu' deux pas de la maison o il comptait
trouver une fentre.

Il traversa lestement la chausse, et l'instant d'aprs il sonnait  la
porte de son ami.

C'tait un ancien marchand de draps, rentier comme lui, et qui
l'accueillit d'autant mieux qu'il tait fort inquiet de la tournure des
vnements.

L'optimisme de M. Ducoudray lui parut on ne peut plus dplac.

--Je crois, comme vous, lui disait-il, que les gens du coup d'tat
reculeraient s'ils le pouvaient... Mais ils ne le peuvent pas. Leurs
vaisseaux sont brls. C'est un coup de Bourse encore plus qu'un coup
d'tat qu'ils tentent. Depuis le prsident jusqu' M. de Combelaine et
au vicomte de Maumussy, tous sont plus ou moins ruins et endetts...
Que voulez-vous qu'ils deviennent s'ils reculent?...

Une dtonation, si violente que les vitres en vibrrent, l'interrompit.

M. Ducoudray devint tout ple.

--Mon Dieu! balbutia-t-il, on dirait presque un coup de canon...

--C'est bien un coup de canon, dclara l'ancien marchand de draps, et je
l'attendais, par la raison que tout prs d'ici, sur le boulevard,
presque en face du Gymnase, on a construit une barricade trs forte.

Mais une seconde dtonation retentissait. Ils se prcipitrent  la
fentre...

Chose trange!... la foule ne semblait pas plus mue de ces coups de
canon qu'elle ne l'et t de l'artillerie des petites guerres du cirque
Franconi. Pas un curieux ne paraissait songer  quitter la place... Les
femmes et les enfants circulaient comme en un jour de grande revue.

[Illustration: Un peloton de sergents de ville arrivait l'pe nue et le
casse-tte  la main.]

Et cependant, sur la chausse, commenaient  passer des civires
portes par des infirmiers, prcdes de soldats tenant  la main un
bton surmont de cet criteau: _Service des hpitaux militaires_.

Il tait alors deux heures, et on entendait, dans la direction de la
Madeleine, des roulements de tambour.

--La troupe! voil la troupe! annonaient des gens sur le boulevard.

Personne ne s'en alarmait. Loin de se disperser, les promeneurs se
tassaient sur le bord du trottoir, faisant la haie, comme d'habitude sur
le passage des promenades militaires...

Cette scurit dura peu.

Une grande rumeur monta de la foule, et les deux amis distingurent une
sorte de mle  la hauteur de la rue Drouot.

C'est que la troupe balayait la chausse, et les curieux qu'elle
refoulait se jetaient dans les rues transversales ou se prcipitaient
dans les rares cafs qui n'avaient pas encore ferm leur devanture.

Puis l'motion se calma, et les troupes continurent  dfiler,
dpassant le faubourg Montmartre et remontant le boulevard Poissonnire.

Il y en avait des masses, de toutes armes, en tenue de campagne,
infanterie et cavalerie, et entre chaque rgiment roulait, avec un bruit
sinistre, une batterie d'artillerie.

M. Ducoudray crut remarquer que les soldats paraissaient fort anims.
Beaucoup d'officiers fumaient leur cigare.

Pendant ce temps, les dtonations continuaient dans la direction du
Gymnase, et le digne bourgeois et son ami distinguaient la fume de la
batterie d'artillerie tablie sur la hauteur du boulevard Poissonnire.

Ils se penchaient pour mieux voir, lorsque soudain, de ce mme ct et
vers la tte de la colonne, une vive fusillade clata.

Des milliers de cris y rpondirent... Les curieux, perdus, levaient les
bras au ciel, se jetaient  plat ventre et fuyaient affols dans toutes
les directions...

Ce ne fut qu'un clair...

Rapide et terrible comme une trombe, la fusillade courait tout le long
du boulevard dans la direction de la Chausse-d'Antin, furieuse,
enrage, brisant tout, renversant tout...

--C'est  poudre que l'on tire! bgayait M. Ducoudray terrifi... Ce ne
peut tre qu' poudre. On ne tirerait pas  balle,  bout portant, sur
une foule dsarme, sur des femmes, sur des enfants...

Le bruit strident d'une balle s'aplatissant contre le mur,  deux pouces
de sa tte, lui coupa la parole...

Plus morts que vifs, son ami et lui se jetrent  plat ventre sur le
parquet.

Il tait temps... Une grle de balles s'abattait contre la fentre,
dfonant les jalousies, faisant voler les vitres en clats, et brisant
dans l'appartement une glace et une pendule...

Et au-dessus des dtonations de l'artillerie et du crpitement de la
fusillade, les voix furieuses des soldats s'levaient, criant:

--Fermez les fentres!... fermez partout!...

Ainsi, durant dix minutes, se dchana un effroyable ouragan de fer, et
de feu...

Puis le silence suivit, profond, solennel, sinistre, coup de moments en
moments par un feu de peloton ou par des hurlements terribles.

Puis plus rien.

Glacs d'une indicible horreur, M. Ducoudray et son ami se hasardrent 
ramper jusqu' la fentre et  regarder.

Il n'y avait plus sur le boulevard que des soldats, appuys sur leurs
fusils fumants, quelques-uns hbts de stupeur, d'autres interrogeant
toutes les fentres d'un regard inquiet et furieux.

Beaucoup d'officiers paraissaient dsesprs.

Sur la chausse, une cinquantaine de cadavres gisaient... plusieurs
femmes, deux ou trois enfants.

Vers l'angle de la rue Montmartre, on distinguait quelque chose de
blanchtre... C'tait le corps d'un pauvre marchand de coco qui avait eu
l'ide bizarre de venir offrir sa marchandise aux troupes du coup
d'tat. Il avait encore au dos sa fontaine perce de plus de vingt
balles.

 et l, de larges plaques de sang se voyaient...

Timidement, et avec bien des prcautions, quelques boutiques
s'entre-billaient. Des gens en sortaient, ples, effars, qui
bondissaient jusqu' un bless, le prenaient entre leurs bras, et bien
vite rentraient.

Des soldats, par petits groupes de huit ou de douze, allaient de maison
en maison... Ils disparaissaient, et on ne tardait pas  les voir
reparatre successivement aux croises de tous les tages.

--Ils font des visites domiciliaires, murmura M. Ducoudray  l'oreille
de son ami, ils vont venir ici...

L'instant d'aprs, en effet, ils entendirent battre de coups de crosse
la porte d'entre, puis des cris imprieux:

--Ouvrez, ou nous enfonons!...

Ils coururent ouvrir, et des soldats se rurent dans l'appartement,
furetant partout, ouvrant les portes des cabinets et des armoires,
lanant des coups de baonnette sous les lits.

Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray, qui les examina et
mme les flaira, pour s'assurer qu'elles ne sentaient pas la poudre.

--Oh! monsieur le militaire, balbutiait le digne bourgeois, pouvez-vous
supposer...

Mais le soldat semblait exaspr.

--On a tir sur nous des fentres, interrompit-il brutalement, et il
faut que ceux qui ont tir se retrouvent...

M. Ducoudray ouvrait la bouche pour rpliquer, un signe du
sous-lieutenant qui prsidait  ces perquisitions lui imposa silence.

Cet officier, tout jeune encore, paraissait accabl de douleur.

--C'est une fatalit! dit-il aux deux bourgeois, pendant que les soldats
se rpandaient dans la maison, c'est une catastrophe inconcevable!...
Tout ce qu'il tait humainement possible de faire pour arrter le feu,
nous l'avons fait... En vain, hlas!... Nos hommes taient comme fous,
ils ne voulaient rien entendre, ils nous menaaient nous-mmes...
Obsds par le souvenir de la guerre des fentres des journes de Juin,
ils se croyaient environns d'ennemis invisibles... Toutes les maisons
leur semblaient pleines d'ennemis prts  les fusiller... Quelques-uns
avaient bu... Ds le premier coup de feu, ils ont t saisis d'une
terreur panique...

Il n'acheva pas.

Des cris et des vocifrations retentissant  l'tage suprieur, il
s'lana dehors...

M. Ducoudray et son ami se retrouvaient seuls, mais chacun hsitait 
communiquer  l'autre ses rflexions, et ils restaient face  face,
consterns, silencieux...

Ce fut un locataire de la maison qui, entrant brusquement, les tira de
cette morne stupeur.

Il tait fort ple et avait un bras en charpe.

Se trouvant dehors pour ses affaires, au moment de la mitraillade, il
avait t bless lgrement.

--Et c'est une fire chance que j'ai, disait-il, d'en tre quitte  si
bon march. Prs de moi sont tombs deux pauvres diables qui ne se
relveront pas.

Et sur ce, il se mit  raconter ce qu'il savait des vnements:

Comment, au boulevard Poissonnire, la maison Sallandrouze avait t
littralement bombarde presque  bout portant, comment les soldats s'y
taient lancs ensuite et avaient pass par les armes cinq ou six
malheureux qu'ils y avaient trouvs se cachant derrire des amas de
tapis.

Comment,  l'angle du boulevard et de la rue Montmartre, un pauvre
libraire qui essayait de dfendre des curieux rfugis chez lui, avait
t fusill sur le seuil mme de sa maison, sous les yeux de sa femme et
de sa fille.

Il disait encore toutes les scnes analogues dont la ligne des
boulevards jusqu' la rue de la Paix avait t le thtre.

Au boulevard des Italiens, les lanciers avaient fait feu... Puis les
soldats avaient pour ainsi dire pris les maisons d'assaut, et fouill de
vive force le caf de Paris, la Maison d'Or, le caf Tortoni et l'htel
de Castille.

L'tablissement de la Petite-Jeannette avait t pareillement fouill
des caves aux combles, et aussi le caf du Grand-Balcon, et de mme le
cercle du Commerce et la maison du tailleur Dussautoy.

Et partout il y avait eu des victimes plus ou moins gravement atteintes.

Chez Dussautoy, l'intervention seule du gnral Lafontaine avait sauv
du peloton d'excution plusieurs ouvriers.

Deux membres distingus du cercle du Commerce, le gnral Billiard et M.
Duvergier, avaient t blesss, le premier lgrement  l'oeil droit,
le second plus grivement  la cuisse.

Il ajoutait certains dtails caractristiques.

En face de l'htel Sallandrouze, il avait vu un officier d'artillerie se
jeter  la bouche d'un obusier que ses soldats venaient de mettre en
batterie en leur criant:

--Maintenant, tirez!... Le premier coup du moins me tuera!...

Ce nouveau venu rapportait, enfin, tout ce qu'il avait recueilli de
nouvelles des autres quartiers de Paris.

Partout la rsistance tait brise, crase, anantie... Peu de
barricades avaient tenu. Le moment de les dfendre venu, ceux qui les
avaient leves avaient disparu comme par enchantement. La troupe
n'avait eu qu' paratre pour vaincre.

Et que pouvaient mille ou douze cents combattants srieux contre toute
une arme!...

Blme et les mains agites d'un frisson nerveux, M. Ducoudray tamponnait
de son mouchoir son front mote d'une sueur froide.

--Je veux rentrer, il faut que je rentre! rptait-il avec une
persistance idiote.

Et en effet, sur les six heures, il se mit en route.

--J'tais tellement boulevers, disait-il plus tard, lorsqu'il racontait
ses motions en cette journe nfaste, j'avais tellement peur, que je ne
craignais plus rien!

Tout le long des boulevards, les troupes bivaquaient.

Des feux avaient t allums, dont les flammes mobiles projetaient sur
la faade des maisons des ombres fantastiques.

Les soldats mangeaient et buvaient gaiement, comme un soir de victoire.

Le vin coulait. De ci et de l, on apercevait les flammes bleues du
punch.

Partout ailleurs, la vie tait morne et lugubre.

Et tout en marchant de toute la vitesse de ses jambes, le long des rues
dsertes:

--Maintenant, pensait M. Ducoudray, qui donc oserait demander compte de
la mort du gnral Delorge et de la disparition de ce pauvre
Cornevin?... Qu'est-ce d'ailleurs que deux victimes de plus ou moins
lorsqu'il y en a tant?...

Et cependant, il jugea qu'il tait de son devoir, avant de rentrer chez
lui, de passer chez Mme Delorge.

Il la trouva, comme la veille, dans son salon, entre ses enfants, si
calme qu'il pensa qu'elle ne savait rien.

--Pauvre madame, lui dit-il, tout est fini pour vous. Le coup d'tat est
fait. M. de Combelaine,  cette heure, est tout-puissant.




IX


L'excellent M. Ducoudray devait tre bon prophte, cette fois...

Jamais, de mmoire d'homme, Paris n'avait t si triste ni si morne que
le vendredi 5 dcembre, le lendemain de la sanglante catastrophe.

Les boulevards continuaient  tre occups militairement. La circulation
des voitures y tait interdite. Des factionnaires, le fusil charg,
veillaient aux angles de toutes les rues. De la Bastille  la Madeleine,
maisons et magasins demeuraient ferms.

Et cependant, tel est le temprament de Paris, que vers midi, la foule
afflua de nouveau...

De distance en distance des groupes se formaient devant de larges
couches de sable jaune rpandues sur la chausse... L, il y avait eu la
veille des mares de sang.

On s'arrtait aussi en face de l'htel Sallandrouze, tout mutil par les
boulets, et qu'il avait fallu tayer, tant il menaait ruine.

Mais c'est devant la cit Bergre, rue du Faubourg-Montmartre, que les
rassemblements taient le plus compacts.

La grille de fer de la cit tait ferme, mais  travers les barreaux on
apercevait, rangs cte  cte sur le trottoir, la tte contre le mur,
trente-cinq ou quarante cadavres.

C'taient des malheureux qui, tombs la veille sur le boulevard,
n'avaient t ni rclams, ni reconnus encore. La plupart portaient le
costume de la bourgeoisie. Trois femmes taient parmi eux.

--Spectacle salutaire!... murmuraient quelques apologistes du coup
d'tat, qui commenaient  se montrer depuis que le succs n'tait plus
douteux.

Et, en effet, le peuple franais et t vraiment incorrigible, si aprs
un tel spectacle il et hsit  se dclarer suffisamment sauv.

Il n'hsita pas...

Et le plbiscite, auquel le sauveur Louis-Napolon demanda s'il mritait
une rcompense, lui rpondit par plus de sept millions de _oui_ contre
moins de sept cent mille _non_.

Dsormais, la cure pouvait commencer. On parlait de M. de Maumussy pour
un portefeuille. M. de Combelaine, plus comte que jamais, tait dsign
pour un poste minent. M. Coutanceau annonait la mise en actions d'un
grand tablissement de crdit, favoris d'immenses privilges...

Cependant, nul ne suivait le cours naturel de tous ces vnements d'un
oeil plus inquiet que M. Ducoudray...

C'en tait fait, depuis le 2 dcembre, du repos du bonhomme.

Lui qui portait la tte si haute avant, qui possdait au superlatif
cette belle assurance que donnent dix ou quinze mille livres de rentes
lgitimement gagnes, il allait le nez baiss depuis, arrondissant le
dos, timide et l'oeil toujours aux aguets.

Ce secret qu'il possdait de la mort du gnral Delorge, pesait sur son
existence d'un poids intolrable.

Et lorsqu'il voyait se succder les mesures arbitraires ou violentes des
vainqueurs, lorsqu'il voyait  l'oeuvre les commissions mixtes,
ingnieux et expditif perfectionnement des cours prvtales, il se
sentait glac jusqu' la moelle des os.

--Mon Dieu! suppliait-il, faites qu'on m'oublie!...

Certes, il et t bien moins inquiet s'il eut pu amener Mme Delorge
 s'incliner sous l'immense malheur qui l'avait frappe.

Mais c'est en vain qu'il puisait son loquence  lui prcher la
rsignation.

--Le triomphe des mchants ne saurait tre de longue dure,
rpondait-elle invariablement. Un difice dont la premire pierre a t
scelle avec du sang s'croulera tt ou tard misrablement...

Alors le bonhomme lui conseillait d'attendre, de patienter, de remettre
sa vengeance  des jours plus prospres.

Que gagnerait-elle  lever la voix en ce moment? Rien. Sa voix ne
serait entendue que de ses ennemis, c'est--dire de gens intresss 
lui imposer silence.

A ces perptuelles remontrances, Mme Delorge ne rpondait rien.

Seulement,  tous les repas, le couvert du gnral tait mis comme s'il
et t encore vivant et elle avait dclar qu'il en serait ainsi
jusqu'au jour o elle aurait obtenu justice.

--Cette place vide, disait-elle, nous rappellerait notre devoir,  mes
enfants et  moi, si nous tions assez faibles et assez lches pour
l'oublier.

Positivement, M. Ducoudray finissait par prendre la pauvre femme en
grippe.

Ah! ils taient loin, ces projets d'union qui lui avaient tant tenu au
coeur!

--Elle est folle  lier! se disait-il quelquefois. Jamais on n'a vu un
enttement aussi ridicule!...

Il et fallu  Mme Delorge bien peu de pntration pour ne pas
discerner ce qui se passait dans l'esprit de son vieux voisin.

Cependant, elle ne lui en voulait pas...

Et si elle ne lui disait rien de ses desseins, c'est qu'elle n'en avait
pas d'arrts.

Pour le moment, il ne lui paraissait pas possible d'obtenir justice par
les voies ordinaires, et elle attendait que le calme ft rtabli pour
dposer une plainte en rgle au parquet.

Qu'en rsulterait-il? Une enqute, vraisemblablement.

Eh bien! une enqute, dt-elle aboutir  une ordonnance de non-lieu,
aurait toujours cet avantage de lui apprendre, d'une faon positive et
certaine, le nom de l'adversaire, c'est--dire, selon elle, de
l'assassin de son mari... Jusqu'ici, sa conviction de la culpabilit du
comte de Combelaine n'tait appuye d'aucune preuve matrielle.

Mais avant de la dposer, cette plainte, il importait de savoir s'il
fallait renoncer dfinitivement  la dposition de l'unique tmoin de la
mort du gnral...

Cornevin n'avait-il pas reparu depuis quinze jours que M. Ducoudray
tait all chez lui?...

Toutes rflexions faites, Mme Delorge crivit  Mme Cornevin, pour
la prier de venir lui parler...

C'tait un samedi soir que Mme Delorge avait envoy le fidle Krauss
porter sa lettre  Montmartre.

Et ds le lendemain, sur les trois heures de l'aprs-midi, la femme du
pauvre employ des curies de l'lyse se prsentait rue Sainte-Claire.

M. Ducoudray s'y trouvait, comme tous les jours  pareille heure.

N'ayant pas t prvenu, il bondit sur son fauteuil et devint plus rouge
qu'une pivoine, lorsque Krauss, ouvrant la porte du salon, dit:

--Mme Cornevin est l, qui demande  voir madame.

Ah! si le digne bourgeois et su comment fuir, comment s'esquiver!...

--Qu'elle vienne, fit vivement Mme Delorge, qu'elle vienne...

Elle entra, l'infortune, tenant dans ses bras son dernier enfant, et il
n'y avait qu' la voir pour tre sr que Laurent Cornevin n'avait pas
reparu.

Peut-tre. M. Ducoudray ne l'et-il pas reconnue, si on ne l'et pas
nomme, tant elle avait t crase par trois semaines de douleur et
d'angoisses mortelles.

Celle qu'il revoyait n'tait plus que le spectre de cette jeune et
robuste mre de famille qu'il avait vue rue Mercadet, mnagre vaillante
de cette humble intrieur si brillant de propret.

Sa maigreur tait effrayante, nergiquement accuse par les plis
flasques de sa vieille robe d'indienne noire. Tout le sang paraissait
s'tre retir de son visage.

Elle avait tant pleur que ses paupires taient  vif, et que les
larmes avaient trac comme un sillon livide le long de ses joues...

Quant  l'enfant si rose et si joufflu jadis, le sein maternel s'tait
tari, il n'avait plus que le souffle...

Cependant, la pauvre femme eut comme un mouvement de joie et
d'esprance, lorsqu'en entrant dans ce beau salon elle reconnut son
visiteur.

--Ah! M. Krauss!... s'cria-t-elle.

Positivement, l'excellent M. Ducoudray et voulu tre  cent pieds sous
terre.

--Vous faites erreur, chre madame, balbutia-t-il; vous vous trompez...

La plus extrme surprise se peignit sur les traits de Mme Cornevin,
et timidement, comme si elle et craint de commettre une maladresse:

[Illustration: Les reprsentants du peuple taient chasss du palais par
les soldats.]

--Pourtant, monsieur, objecta-t-elle, c'est bien ce nom de Krauss que
vous m'avez dit, et mme, lorsque vous avez t parti, comme j'avais
peur de l'oublier, je l'ai crit sur un bout de papier...

--Il suffit, interrompit M. Ducoudray, il suffit.

Et, avec la strile volubilit des gens qui prtendent expliquer une
chose inexplicable, il entreprit de justifier ce qu'il appelait un petit
malentendu, entassant dans son trouble les raisons et les arguments les
plus contradictoires.

Mais qu'importait  Mme Delorge!...

Elle se hta de l'interrompre d'un geste bienveillant, et, ayant fait
asseoir prs d'elle Mme Cornevin:

--Ainsi, ma pauvre femme, commena-t-elle, vous tes toujours sans
nouvelles de votre mari?...

--Toujours, madame...

--Avez-vous du moins essay de vous en procurer?

--Hlas! j'ai fait tout au monde, tout ce que je pouvais...

--Quoi?...

--Eh bien! sachant qu'on s'tait battu et qu'il y avait eu bien du monde
de tu, j'ai t voir parmi les morts... Je suis alle partout o on
avait dpos des cadavres, rue Montorgueil, cit Bergre,  la Morgue...
rien. Et ce n'est pas tout, le samedi, qui tait donc le 6 dcembre, une
voisine me dit qu'on avait expos beaucoup de corps au cimetire
Montmartre. J'y ai couru. C'tait vrai. Il y en avait bien une centaine,
cte  cte, en ligne, enterrs jusqu'aux paules, de sorte qu'il n'y
avait que la tte qui sortait au ras de terre... Mme, c'tait terrible
de voir tous ces visages, tellement bleuis et gonfls, qu'il y en avait
de presque mconnaissables... Et cependant, il y avait autour bien des
malheureux en peine comme moi, qui allaient de l'un  l'autre... J'ai vu
une pauvre dame qui est tombe raide vanouie en retrouvant l son
mari... Le mien n'y tait pas...

Mme Delorge frissonnait.

--Vous tes donc bien convaincue, ma pauvre femme, que votre mari est
mort?

--On me l'a dit.

--Qui?

--Un monsieur de la police. C'est que, voyez-vous, madame, quand j'ai
appris qu'il y avait beaucoup d'hommes arrts, plus de vingt mille, 
ce qu'on assure, j'ai eu un moment d'espoir. Si Laurent en tait!...
me suis-je dit. Et je pensais que, si on le dportait aux colonies,
j'irais avec lui, et que tous deux ensemble nous ne serions pas trop
malheureux... Je n'ai donc fait qu'un saut  la prfecture de police, et
on m'a adresse  un bureau qui est exprs pour les renseignements... Ce
jour-l on a enregistr ma rclamation, et on m'a dit de revenir dans
huit jours, qu'on ferait des recherches... Quand je me suis reprsente,
on n'avait rien trouv encore... Enfin la troisime fois on m'a rpondu
que parmi les individus arrts, mis en prison ou dports, il n'y en
avait aucun du nom de Cornevin...

Mme Delorge se taisait, rflchissant.

Ce qui la frappait, c'tait la persistance de Mme Cornevin  croire
que son mari avait succomb dans la lutte.

Aussi, aprs un moment:

--Vous pensez donc, lui demanda-t-elle, que votre mari s'est battu?

--J'en suis presque sre...

--Cependant, lorsque monsieur est all vous voir, vous lui avez affirm
que jamais Cornevin ne s'tait occup de politique?

--C'est que je ne savais pas tout... Il parat que, dans ces derniers
temps, mon pauvre homme avait fait la connaissance d'une bande de
mauvais sujets qui l'ont perdu. Il tait toujours exact pour son
service, il restait le mme avec moi, mais en dessous il complotait avec
les autres dans des socits secrtes...

--Qui vous a dit cela?

--Un de ses chefs...

--Vous tes donc alle  l'lyse?

--Oui, madame, plusieurs fois.

A la physionomie de M. Ducoudray et  la faon dont il avanait la lvre
infrieure, il tait ais de reconnatre combien il tenait pour suspecte
l'affirmation de ce chef.

Et encore qu'il se ft bien jur de ne plus se mler  aucun prix d'une
affaire qui avait empoisonn sa vie, emport par l'habitude:

--Voil qui ne me semble gure clair, murmura-t-il en se penchant vers
Mme Delorge.

Elle ne lui rpondit pas.

Pour elle, le moment dcisif de cette entrevue tait arriv. C'est donc
avec une visible motion qu'elle poursuivit:

--A votre place, je me serais adresse  un camarade de mon mari, plutt
qu' un de ses chefs.

--Oh! c'est ce que j'ai fait ensuite, madame. J'ai envoy demander celui
qui tait son plus grand ami.

--Eh bien?...

--C'est un brave homme tout  fait, dans le genre du mien, un nomm
Grollet. Il tait aussi dsol que moi, et quand il m'a vue, il lui est
venu des larmes plein les yeux... mme il a voulu  toute force que je
djeune avec lui...

--Et quelle est son opinion?...

--Que le chef ne se trompe pas... La veille du 2 dcembre, il a entendu
mon mari tenir des propos... oh! mais des propos  se faire chasser
immdiatement si un suprieur s'tait trouv l...

M. Ducoudray et Mme Delorge changrent un coup d'oeil, et en mme
temps:

--Quels taient ces propos?... interrogrent-ils.

--Grollet ne me les a pas rpts...

--Il ne vous a pas parl d'un... duel? demanda Mme Delorge.

--D'un duel?...

--Oui... qui aurait eu lieu dans le jardin de l'lyse et o un homme
aurait t tu?...

--Non...

Suspecter la sincrit parfaite de Mme Cornevin n'tait pas
possible.

Elle ne savait rien...

Et cependant, Mme Delorge ne pouvait se rsigner  renoncer  cet
unique et suprme espoir de connatre la vrit.

--Voyons, ma pauvre femme, reprit-elle doucement, rassemblez bien vos
souvenirs... La dernire fois que vous avez vu votre mari, il se
disposait  venir  Passy pour une commission importante dont on l'avait
charg?

--Oui, madame, et je l'ai dj dit  monsieur qui est l...

--Il avait  parler  la femme d'un gnral... Cette femme, c'est moi.

--Oh! je l'avais compris...

--Eh bien! il est impossible qu'il ne vous ait pas dit un mot de cette
commission si urgente!...

--Pas un seul, madame, je vous le jure sur la tte de ma petite fille
que voici.

--Il ne vous a pas parl d'un malheureux homme tu dans le jardin de
l'lyse pendant la nuit du 30 novembre au 1er dcembre?

Mme Cornevin se souleva sur son fauteuil.

--Qui donc a t tu? interrogea-t-elle.

--Mon mari... le gnral Delorge.

--Ah! mon Dieu!...

Un profond silence suivit.

Le visage de la femme du pauvre garon d'curie trahissait l'effort
norme de sa rflexion... videmment elle cherchait  saisir une
relation entre la mort du gnral et la disparition de Cornevin.

--Alors, fit-elle lentement, mon mari aurait assist  ce duel?...

--Si toutefois il y a eu duel, ce dont nous doutons fort, reprit M.
Ducoudray, oubliant ses prudentes rsolutions.

Et appuyant sur chaque mot pour lui bien donner toute sa valeur:

--La scne, poursuivit-il, s'est passe aux lueurs d'une lanterne
d'curie, et c'est Cornevin qui tenait la lanterne... Seul, il sait donc
la vrit, et si  ses derniers moments le gnral a prononc quelques
paroles, c'est lui qui les a recueillies...

Mme Cornevin s'tait dresse... ses yeux noirs, si mornes l'instant
d'avant, tincelaient.

--Ah! je comprends tout! s'cria-t-elle. Oui, je m'explique maintenant
la tristesse de Laurent, ses propos dont s'effrayait Grollet, ses
rpugnances  continuer son service. Il savait tout, et on a eu peur de
son tmoignage...

Et d'un ton de menace vritablement effrayant:

--Mais qu'il prenne garde, poursuivit-elle, le brigand qui a commis le
crime, qu'il veille bien sur lui! Je ne tiens pas  la vie, moi!...

Son exaltation tait si grande que Mme Delorge s'en pouvanta.

--Hlas! ma pauvre femme, pronona-t-elle, je suis aussi  plaindre que
vous... Notre malheur est semblable...

--Oh! vous... interrompit violemment la femme du pauvre garon d'curie,
vous...

Mais elle eut honte de son emportement, et se reprenant:

--Si j'tais seule au monde, dit-elle d'un accent plus doux, oui, notre
malheur serait le mme... Le chagrin aurait bientt fait fin de moi.
Mais j'ai des enfants...

--J'ai des enfants aussi...

--Oui, mais ils sont votre consolation... et les miens sont mon
dsespoir. Les vtres auront toujours le ncessaire... tandis que les
miens!... C'tait le travail de Laurent qui nous faisait vivre, les
petits et moi, pauvrement, mais honntement... Lui manquant, tout nous
manque. Il faut du pain pour vivre. O en prendre? Est-ce moi qui
gagnerai du pain, ft-ce du pain noir, pour six que nous sommes  la
maison? En travaillant nuit et jour, sans arrter, je n'y arriverais
pas. Comment donc faire? Irai-je me faire inscrire au bureau de
bienfaisance? Oui, et je crois que je serai admise. Mais il faudra des
dmarches, des alles, des venues, du temps enfin. Et jusque-l? Si le
boulanger cesse de me faire crdit, que rpondrai-je aux enfants quand
ils me diront: Maman,  manger, j'ai faim?... Irai-je donc mendier de
porte en porte avec les petits pendus  mes jupes, comme j'en vois? Je
ne saurais pas. Faudrait-il voler? Je ne pourrais pas. Je sais bien
qu'il y en a qui se vendent... mais c'est plus fort que moi, je n'en
aurais pas le courage!...

De grosses larmes roulaient, silencieuses, le long des joues de Mme
Delorge.

Elle qui, le matin encore, s'estimait la plus misrable des cratures
humaines!... qu'taient ses souffrances, compares aux tortures
indicibles de cette infortune?...

Elle se leva donc brusquement, et lui prenant les mains:

--Rassurez-vous, lui dit-elle. Moi vivante, vous ne manquerez de rien.
Tant que mes enfants auront un morceau de pain, il y en aura la moiti
pour les vtres.

Mais Mme Cornevin se dgagea doucement, et avec un sourire d'une
tristesse navrante:

--Oh! vous tes bien bonne, madame, balbutia-t-elle, vous tes trop
bonne...

Il tait clair qu'elle ne croyait pas.

Il tait vident que ces promesses lui paraissaient de celles qu'on fait
tous les jours, que la compassion arrache et qu'on oublie le lendemain.

Mme Delorge comprit cela, et, d'un accent solennel:

--Je vous jure, insista-t-elle, et par la mmoire de mon mari, que mon
aide jamais ne vous fera dfaut, tant que vous en aurez besoin... Jamais
je n'oublierai que, si votre mari a disparu, c'est peut-tre parce qu'il
avait  me rapporter l'adieu suprme du mien. Je ferai plus: si vous
voulez me confier l'an de vos fils, il sera lev avec le mien et
comme le mien...

Une fois de plus, l'excellent M. Ducoudray devait tre emport par la
situation.

--Comptez sur moi aussi, ma pauvre femme, s'cria-t-il, la larme 
l'oeil... Comptez sur moi...

La malheureuse ne doutait plus.

Elle se laissa glisser aux genoux de Mme Delorge, et lui embrassant
les mains:

--Merci! balbutia-t-elle, merci pour les enfants... C'est la vie que
vous nous sauvez... Hlas! nous ne pourrons jamais reconnatre tant de
bonts.

--Qui sait? fit Mme Delorge.

Et d'un ton pensif:

--Un jour peut venir o l'occasion se prsenterait de venger mon mari et
le vtre!...

D'un bond, Mme Cornevin fut debout, l'oeil enflamm de haine et
toute vibrante d'nergie.

--Ce jour-l, madame, s'cria-t-elle, appelez-moi. Et quoi qu'il faille
faire, entendez-moi bien, je le ferai. Et les enfants aussi seront prts
 donner leur vie. Ils sauront comment ils ont perdu leur pre, et pas
un jour ne se passera sans que je leur rappelle qu'il faut que justice
soit faite...

Elles taient debout, l'une devant l'autre, la main dans la main, et
entre ces deux femmes si malheureuses, entre la veuve du pauvre garon
d'curie et la veuve du gnral, c'tait un pacte de haine qui se
jurait.

M. Ducoudray en frmit, regrettant ses bons mouvements de tout 
l'heure.

--Car elles sont aussi folles l'une que l'autre, pensait-il, et moi je
suis vraiment bien malheureux d'tre si impressionnable et si peu matre
de moi!...

C'est pourquoi, ds que Mme Cornevin se fut retire, emportant le
premier trimestre d'une rente de douze cents francs, le digne bourgeois
prit texte de l'ignorance de cette infortune pour conjurer une fois
encore Mme Delorge de ne rien tenter.

Elle ne discutait plus avec lui, elle parut presque l'approuver, mais
ds le lendemain, de bon matin, elle se faisait conduire rue des
Saussayes, chez le docteur Buiron.

Il n'tait pas sorti, et ds qu'elle entra, il la reconnut.

--Madame Delorge!... s'cria-t-il.

Et tout aussitt, il se mit  l'accabler de prvenances, dissimulant
ainsi son embarras, et prparant peut-tre ses rponses, car il tait
trop fin pour ne pas souponner le but de cette visite matinale.

Mais elle coupa court  ces politesses affectes, et posment:

--J'ai l'intention, monsieur, lui dit-elle, de dposer une plainte au
parquet, et de provoquer une enqute... Mon mari, vous le savez, a t
assassin.

Il fit un saut en arrire,  ce mot, et vivement:

--Pardon! pardon! bredouilla-t-il, je ne sais rien, moi...

Eh bien! Mme Delorge ne fut pas surprise.

Les amnits outres de l'accueil du docteur Buiron lui avaient fait
pressentir quelque chose de semblable.

--Cependant, monsieur, la relation que vous avez crite des vnements
prouverait, au besoin, qu'ils vous ont paru fort tranges...

Autant Mme Delorge tait ple et froide, autant le mdecin tait
rouge et anim.

--Je ne sais trop, madame, interrompit-il, jusqu' quel point vous avez
le droit d'invoquer cette relation que j'avais confie  la discrtion
de M. Ducoudray!... Mais n'importe! Que prouve-t-elle? Que j'ai t trs
impressionn des incidents de cette nuit si douloureuse pour vous.
Depuis, j'ai rflchi, et j'ai reconnu l'inanit de mes conjectures.
Rien de plus naturel, de plus simple, de plus...

Il balbutiait, il se tut, cras positivement sous le regard terrible
d'ironie et de mpris de Mme Delorge.

--Parleriez-vous ainsi, monsieur, pronona-t-elle, si le coup d'tat du
2 dcembre n'et pas russi?...

--Madame! fit-il, comme s'il et t rvolt de l'accusation, madame!...

Puis, brusquement, prenant son parti, et sautant, comme on dit,  pieds
joints dans la boue:

--Eh bien! oui, s'cria-t-il, les vnements ont chang mon point de
vue. Cette affaire est toute politique. Suis-je un homme politique, pour
m'en mler? Je suis jeune, je dbute dans la vie, je ne possde aucun
patrimoine et j'ai une mre  soutenir. Pourquoi me crer des ennemis?
Arriver est assez difficile sans se crer des difficults...

Mme Delorge s'tait leve.

--C'est votre dernier mot, monsieur? demanda-t-elle d'un ton glacial.

--Oui, madame.

--Adieu alors... Je ne vous adresserai pas de reproches; c'est un soin
que je laisse  votre conscience.

Et elle sortit... Son coeur se soulevait de dgot.

--Quel misrable!... pensait-elle. A-t-il peur? A-t-il t achet par le
meurtrier de mon mari?... Qui saurait le dire!...

Cependant elle ne se dcourageait pas, et plus rsolue que jamais 
provoquer une enqute, elle remonta dans la voiture qui l'avait amene,
et se fit conduire rue Jacob, chez un avocat, Me Roberjot, qui avait
autrefois plaid une affaire pour le gnral.

Jeune,--il venait d'avoir trente ans,--bien pos dans le monde, assez
riche pour pouvoir trier ses causes, M. Sosthnes Roberjot tait de ces
avocats dont la place est d'avance marque  la Chambre, et qui en
attendant font du dos de leurs clients le tambour de leur renomme
naissante.

Fort bien de sa personne, il ne manquait pas de talent, lanait
heureusement le mot et n'arrondissait pas plus mal qu'un autre une
priode  effet. Il brillait surtout par un flair de premier ordre qui
jusqu'alors l'avait bien servi.

Il s'tait retir sous sa tente, depuis le 2 dcembre, attendant les
vnements, cherchant ce qui lui serait le plus avantageux: d'attacher
son canot au vaisseau tout neuf du gouvernement, ou d'arborer l'tendard
de l'opposition.

Me Roberjot ne fut pas matre de l'tonnement que lui causa la visite
de Mme Delorge et, tout en lui avanant un fauteuil de chne sculpt,
il ne cessait d'attacher sur elle des regards gros de questions.

C'est donc avec la plus extrme attention qu'il l'couta, et lorsqu'elle
lui eut expos la situation:

--Je dois vous dclarer, madame, commena-t-il, que vos conjectures
doivent tre exactes. Vos explications clairent d'un jour tout nouveau
cette obscure et mystrieuse affaire du gnral Delorge...

Elle le regardait d'un air de stupeur.

--Comment! d'un jour tout nouveau?... interrogea-t-elle. Vous en aviez
donc dj entendu parler, monsieur?

A plusieurs reprises il baissa la tte:

--Oui.

Cette circonstance devait paratre  la pauvre femme une raison
d'esprer.

--On s'en proccupe donc? demanda-t-elle encore.

--On s'en est occup, du moins. Non pas dans le gros public, tout ahuri
par les derniers vnements, mais dans le monde o je vis, et o
toujours quelque chose transpire de tout ce qui arrive  Paris... Mais
je ne sais trop si je dois vous rpter ce que j'ai entendu dire...

--Vous le devez, monsieur.

Il parut se recueillir, et lentement:

--Tout d'abord, madame, reprit-il, je vous dclare que je reconnais
maintenant absolument fausses les diverses versions qui ont couru de la
mort de votre mari. On a commenc par dire qu'il s'tait suicid...

--Lui!... Et pourquoi? grand Dieu!

--Ah! voil! On prtendait qu'il avait pris des engagements trs
compromettants de divers cts, qu'il avait crit certaines lettres...
trs imprudentes; qu'il jouait un jeu double en un mot, et que, menac
d'tre dmasqu publiquement, il avait perdu la tte et s'tait pass
son pe au travers du corps...

Mme Delorge s'tait leve.

--Mais c'est une infme calomnie! s'cria-t-elle. Quel misrable a pu
inventer et rpandre une telle infamie?

--Eh! madame, sait-on jamais l'auteur des mille calomnies qui chaque
jour circulent dans Paris!

--Quelles sont les autres versions, monsieur?...

--D'aprs une autre, le gnral Delorge aurait succomb dans un duel,
dont le motif tait... une question d'argent. Une forte somme avait,
disait-on, disparu du cabinet du prsident de la Rpublique.

Deux larmes de douleur et de colre jaillirent des yeux de Mme
Delorge.

--Assez! monsieur, interrompit-elle, assez!... je ne saurais en
entendre davantage. D'o partent ces bruits? je le devine maintenant.
Assassiner mon mari ne suffit pas, on veut dshonorer sa mmoire. Mais
elle ne le sera pas, j'crirai aux journaux...

[Illustration:--C'est lui! s'cria-t-elle... C'est lui!]

Me Sosthnes Roberjot hochait la tte.

--Hlas! madame, fit-il, je doute que vous trouviez un journal qui
consente  insrer votre lettre.

Cependant, sur les instances de la pauvre femme, il consentit  la
conduire prs d'un journaliste qui faisait profession de har d'une
haine implacable tous les nouveaux gouvernements.

C'est avec des imprcations terribles qu'il couta le rcit de Mme
Delorge; mais quand elle eut fini, il lui avoua que les journaux
taient, sous peine de mort, condamns au silence, qu'une allusion 
cette affaire compromettrait l'existence de son journal... Or il tait
propritaire, s'il tait homme d'opposition; il avait des opinions, mais
il avait aussi des actionnaires.

Bref, il ne pouvait rien.

--Voil donc les hommes! se disait Mme Delorge en regagnant Passy...

Et cependant, le lendemain, sa plainte fut dpose au parquet.




X


Lorsqu'une plainte a t dpose au parquet en bonne et due forme, par
une personne ayant, selon l'expression de la loi, _capacit_;

Quand cette plainte a t remise toute rdige, signe et paraphe 
chaque feuillet par le plaignant et par le magistrat qui l'a reue;

Aprs qu'un acte de rception en a t dlivr, rappelant la date du
jour et l'heure du dpt;

Il est moralement et matriellement impossible qu'il n'y soit pas donn
suite, et qu'elle ne provoque pas une enqute.

Or, la plainte de Mme Delorge tait bien en rgle, et mme, sur le
conseil de Me Roberjot, elle s'tait porte partie civile.

Car dcidment le jeune avocat avait pous la cause de la veuve du
gnral Delorge.

Cette tnbreuse affaire avait mis fin  ses perplexits, et avait t
comme le grain de plomb qui fait pencher le plateau d'une balance.

Me Sosthnes Roberjot appartenait dsormais  l'opposition.

Aussi est-ce avec le soin le plus extrme, et non sans une habile
perfidie, qu'il avait rdig cette plainte contre cet inconnu que la loi
appelle un quidam, et dont la recherche, prcisment, est demande 
la justice.

Toutes les circonstances propres  dmontrer qu'un crime avait t
commis, il les avait groupes en un rquisitoire, insistant sur ce fait
que l'pe du gnral n'avait pas servi  un duel, produisant comme une
preuve accablante la disparition du malheureux Cornevin.

Et  la fin seulement, pour que la justice ne s'gart pas, il nommait
M. le comte de Combelaine, en une petite phrase bien innocente en
apparence, plus terrible, en ralit, qu'une accusation formelle.

--Et maintenant, avait-il dit  Mme Delorge, toutes les herbes de la
Saint-Jean y sont... nous n'avons plus qu' attendre.

Elle n'attendit pas longtemps.

Sa plainte avait t dpose un mardi: ds le mercredi elle en eut des
nouvelles par l'excellent M. Ducoudray, qui lui arriva sur les cinq
heures du soir, tout de noir habill, comme pour un enterrement, et la
figure bouleverse.

--Voil les perscutions qui commencent, lui cria-t-il ds le seuil, et
avant mme de la saluer; je sors du Palais de Justice...

Mme Delorge rougit lgrement.

Redoutant les ternelles remontrances de son vieux voisin, et peut-tre
quelque discussion pnible, elle ne l'avait pas averti de sa dmarche.

--C'est hier, poursuivait-il, pendant mon dner, que j'ai reu une
assignation  comparatre par devant M. le juge d'instruction. Dois-je
l'avouer? J'ai t fort troubl pour le moment. La justice m'a toujours
fait peur. Cependant, comme il n'y avait pas  hsiter ni  faire
dfaut, j'en ai pris mon parti. J'tais convoqu pour ce matin, onze
heures... A dix heures prcises, je sortais de chez moi... A onze heures
moins trois minutes, j'arrivais  la galerie des juges d'instruction, et
je priais un huissier de m'annoncer...

Selon son habitude, le digne bourgeois rapportait tout  lui, et faisait
de sa personne le pivot de tous les vnements...

Mais Mme Delorge y tait trop habitue pour essayer mme de
l'interrompre.

--On m'annona, poursuivit-il, et je me trouvai en prsence du juge
d'instruction. C'est un homme de ma taille, rouge de poil, avec une raie
bien tire au milieu de la tte et de grands favoris lui descendant sur
la poitrine; la figure trs longue, ple, avec un gros nez, des lvres
minces comme une feuille de papier et des yeux d'un bleu terne. Je ne
sais pas s'il rpondit  mon salut. Le sr, c'est qu'il me toisa pendant
une bonne minute, jusqu' me faire monter le rouge aux joues. Aprs
quoi, il me demanda mon nom, mon ge, ma profession, puis tout  coup:
Que savez-vous, me dit-il, de la mort du gnral Delorge?... C'tait
donc mon tour. Je le toisai, moi aussi, et croisant les bras: Je sais,
rpondis-je, qu'il a t lchement assassin!...

Mme Delorge tressauta sur son fauteuil, et c'est d'un air
d'bahissement immense qu'elle considra son vieux voisin.

Elle doutait presque du tmoignage de ses sens.

--Vous avez rpondu cela!... fit-elle.

--Mon Dieu! oui, tout net... Ah! je sais bien ce que vous pensez, chre
madame: Vous vous dites: Ce n'est pas possible, on m'a chang mon pre
Ducoudray! Non! c'est toujours le mme. Je ne suis pas un hros, moi,
je tiens  mon repos, et mme je suis un peu poltron... mais j'ai le
sang vif, je me monte, je me monte... et quand je suis parti, rien ne
m'arrte plus... Aprs, dame! c'est une autre histoire; j'ai des
regrets. Mais on ne se refait pas. J'ai pass la moiti de ma vie  me
fourrer bravement dans de mauvaises affaires, et l'autre  trembler de
peur de m'y tre fourr...

M. Ducoudray avait du moins ce rare avantage de ne se point abuser sur
son compte.

Satisfait de l'explication qu'il venait de donner  Mme Delorge:

--Positivement, reprit-il, ma rponse ne parut pas enchanter le juge
d'instruction. Il me lana un mauvais regard, et d'un ton  donner la
chair de poule: Vous vous avancez beaucoup, monsieur! me dit-il. Moi,
pour un boulet de canon, je n'aurais pas recul: Si je m'avance,
rpliquai-je schement, c'est que j'ai des preuves. Il fit seulement:
Ah!... Puis, ayant consult quelques paperasses: Voyons ces preuves,
ajouta-t-il. Ah! il n'eut pas besoin de le rpter deux fois, et tout ce
que je sais, et tout ce que je ne sais pas, je me mis  le lui dbiter
carrment. J'allais si vite qu' tout moment il tait oblig de
m'arrter, pour laisser  son greffier le temps d'crire... car tout ce
que je disais tait aussitt couch sur le papier.

Il semblait au digne bourgeois qu'il tait encore dans le cabinet du
juge...

Il s'animait, il gesticulait, et son chapeau le gnant, il campa son
chapeau sur sa tte, de ct, en mauvais garon.

--Quand j'eus achev, continua-t-il, le juge parut rflchir, puis
froidement: --Dans tout ceci, monsieur, pronona-t-il, je vois trs
clairement votre opinion personnelle, mais je n'aperois aucune preuve
de nature  guider l'action de la justice!... Je bondis  ces mots:
--Comment, vous ne distinguez pas de preuves? m'criai-je. Et je
recommenais mon numration, quand il m'arrta. --Il suffit,
dclara-t-il, je suis clair. C'tait trop fort! Son affectation de
sang-froid m'exasprait. C'est pourquoi, perdant la tte: --Ce qui
m'tonne, m'criai-je, c'est que la veuve du gnral Delorge ait t
oblige de dposer une plainte!... Ce qui me dpasse, c'est que la
justice n'ait pas ordonn une information, quand elle a reu le
procs-verbal du commissaire de police de Passy... car, enfin, il a d
faire un rapport, ce commissaire de police!... Dame! mon homme fronait
le sourcil. --Qui vous dit, interrompit-il, qu'une enqute n'a pas t
commence?... Mais ce n'est pas moi qu'on endort avec des sornettes
pareilles. Prenant donc mon air le plus ironique: --Commence,
rpliquai-je, c'est possible... Il est fcheux que les vnements
politiques l'aient arrte court. Cristi! le juge se dressa en pied:
--Que voulez-vous dire? s'cria-t-il.--Rien, rpondis-je, toujours
goguenardant, rien... sinon que, sans le succs du coup d'tat, le
meurtrier de mon ami le gnral serait sans doute  l'ombre  l'heure
qu'il est...

Le digne bourgeois, sur ces mots, poussa un soupir norme...

Il hocha sinistrement la tte, et laissant tomber ses bras le long de
son corps d'un air dsol:

--Car j'ai dit cela, poursuivit-il, je l'ai dit textuellement, et mme
j'ai eu comme un frisson en m'entendant parler ainsi. Par exemple, le
coup avait port. Le masque de glace de mon homme tomba, et d'un ton
menaant: --Prenez garde! monsieur Ducoudray, pronona-t-il, en
scandant toutes ses syllabes, prenez garde!... il est des peines pour
les imprudents qui manquent au respect d  la justice... Hum! j'aurais
bien eu quelques petites choses  rpondre... mais ce juge vous avait
des yeux... brrr!... Puis j'entendais dans le corridor sonner les bottes
lourdes des gendarmes. Je me tus donc, baissant la tte, car je
craignais l'loquence de mes regards, et aprs un moment: --Monsieur
Ducoudray, reprit le juge, sachez qu'il n'est pas de puissance humaine
capable d'entraver l'action de la justice... Je dcernerais  l'instant
un mandat d'amener contre le chef de l'tat lui-mme, si je le savais
coupable!... En moi-mme, je pensais: --Farceur!... a se dit, ces
choses-l, mais a ne se fait pas!... Seulement, je jugeai prudent de
garder ma rflexion pour moi. On me relut ma dposition, dont l'audace
me fit frmir, et quand je l'eus signe: --Vous pouvez vous retirer, me
dit le magistrat, et tchez de mesurer vos paroles... Rappelez-vous que
nous avons l'oeil sur vous... Je saluai... et me voil.

Mme Delorge s'tait leve.

Elle tendit la main  son vieux voisin, et d'une voix mue:

--Vous tes un honnte homme, monsieur Ducoudray, pronona-t-elle, et un
bon ami... Pardonnez-moi d'avoir dout de vous, de vous avoir mal
jug...

Mais c'est  peine s'il effleura du bout des doigts cette main qui lui
tait tendue, et secouant mlancoliquement la tte:

--Vous me jugiez bien, murmura-t-il... Vous ne me devez, pour ce que
j'ai fait, aucune reconnaissance. C'est le sang qui m'a mont au
cerveau... Si j'avais eu mon calme, comme en ce moment... Enfin, ce qui
est dit est bien dit, et il n'y a pas  le nier, puisque c'est crit et
sign. Me voil ennemi dclar du gouvernement, on a l'oeil sur moi...
Faire de l'opposition, c'tait charmant, du temps de Louis-Philippe, on
n'en tait que mieux vu... Tandis que maintenant...

Il demeura pensif un moment et agit d'une sorte de tremblement nerveux,
jusqu' ce que tout  coup:

--Eh bien! soit... On veut me pousser  bout... je ne reculerai pas
d'une semelle. Et la preuve, c'est que j'irai ce soir mme chez Mme
Cornevin. Ce sera un sujet de rapport pour les espions dont je vais tre
entour. Oui, j'irai, mille diables! Et je lui porterai des secours. Et
puisque vous, madame Delorge, vous vous chargez de l'an des fils de
cette pauvre femme, moi, Ducoudray, je prends  mon compte l'ducation
du cadet... C'est dit, c'est conclu, ce sera. Et vous pouvez m'en
croire, je ne ferai pas de ce garon un admirateur du coup d'tat du 2
dcembre...

Il se faisait tard, cependant...

Mme Delorge voulait retenir l'honnte bourgeois, mais il refusa
obstinment.

--On m'attend chez moi, objecta-t-il, puis il faut que j'aille 
Montmartre.

S'il ft rest seulement dix minutes de plus, il et vu arriver 
l'adresse de Krauss une citation pour le lendemain...

Une citation!... Ce chiffon timbr devait effrayer le digne serviteur
plus qu'une douzaine de fusils braqus contre sa poitrine.

Vite il courut la porter  Mme Delorge.

--Que dois-je faire? demandait-il. Que faudra-t-il rpondre?

Mme Delorge lui et dit de dclarer qu'il avait vu de ses yeux M. de
Combelaine assassiner le gnral, qu'il l'et fait sans hsitation ni
remords...

--Vous rpondrez la vrit, Krauss, ordonna-t-elle, et rien que la
vrit, selon que vous inspirera votre conscience...

--Madame peut tre tranquille.

--Surtout, ne vous laissez pas intimider.

--Je n'aurai pas peur... Je songerai qu'il faut que l'assassin de mon
gnral soit puni.

Cependant il n'tait rien moins que rassur, le lendemain, lorsqu'il
partit pour le Palais de Justice.

Et lorsqu'il reparut le soir, il semblait on ne peut plus triste et
abattu.

--Que vous a-t-on dit, Krauss?... lui demanda Mme Delorge, qui
attendait son retour avec une anxit fbrile.

--Presque rien...

--Avez-vous parl de l'pe?

--Le juge ne m'a parl que de cela tout le temps... Il avait fait venir
des fleurets, et, pour bien se rendre compte, il a voulu se mettre en
garde en face de moi. Il prtendait qu'un combat peut avoir lieu sans
que les pes se touchent, et il essayait de me le prouver... Moi,
naturellement, je lui ai prouv le contraire...

Mme Delorge eut un tressaillement.

--Et alors, qu'a-t-il dit?

--Alors, il a sonn, et deux messieurs sont entrs, que j'ai reconnus
pour deux matres d'armes... Il leur a remis  chacun un fleuret et leur
a pos les mmes questions qu' moi... Aprs bien des discussions, ils
ont dclar que, dans un duel rgulier, il est impossible que les fers
ne se touchent pas, mais que cela peut arriver dans un combat imprvu o
deux adversaires furieux mettent en mme temps l'pe  la main...

--Soit... Mais que pense le juge de l'impossibilit o tait mon mari de
se servir du bras droit?

--Il m'a dit que c'tait une question rserve...

Mme Delorge ne savait plus que penser... Ces investigations
loignaient toute ide d'un parti pris, et cependant, d'aprs ce que M.
Ducoudray lui avait dit de ce juge:

--Mon Dieu! se disait-elle, ne m'interrogera-t-il donc pas, moi?...

C'est que sa conviction tait absolue, inbranlable.

--Que ce juge d'instruction m'entende seulement dix minutes,
rptait-elle, et il ne restera pas dans son esprit l'ombre d'un doute.

--Mais il ne vous entendra pas, soutenait M. Ducoudray. A quoi bon!
C'est une affaire toute politique. Nous sommes parmi les vaincus, tant
pis pour nous...

En quoi il s'abusait.

Le vendredi suivant, Mme Delorge  son tour recevait une assignation
qui la citait  comparatre le lendemain  une heure trs prcise...
Mme un paragraphe spcial lui recommandait d'amener son fils.

Pourquoi?... Quel renseignement esprait-on obtenir d'un enfant de onze
ans? Se flattait-on d'arracher  sa simplicit quelque dposition contre
son pre?

Cette proccupation empcha la malheureuse veuve de s'endormir, et sa
nuit se passa  rcapituler toutes les circonstances de la mort de son
mari,  les coordonner et  en former comme un faisceau de preuves,
dmontrant jusqu' l'vidence, estimait-elle, qu'un crime avait t
commis.

Mais les circonstances taient trop graves pour qu'elle ne souhaitt pas
un conseil.

Le samedi matin donc, elle se mit en route bien avant l'heure, avec son
fils, et avant de se rendre au palais de justice, elle fit arrter sa
voiture rue Jacob,  la porte de Me Sosthnes Roberjot.

Le valet de chambre qui vint lui ouvrir lui rpondit que Me Roberjot
tait bien chez lui, mais qu'il tait en grande confrence avec des
messieurs, des journalistes et d'anciens reprsentants.

--N'importe! dit-elle, prvenez-le... j'attendrai.

Le domestique, n'y voyant pas d'inconvnient, la fit entrer et la laissa
seule avec Raymond, dans une petite pice qui servait de salle
d'attente.

Une mince cloison sparait cette pice du cabinet de l'avocat, et la
porte tant entre-bille, Mme Delorge ne pouvait pas ne pas entendre
ce qui se passait de l'autre ct.

On y discutait fort chaudement.

Et  tout moment revenaient, dans la discussion, ces grands mots de
rsistance, d'opposition constitutionnelle, de revendications de la
libert, des droits imprescriptibles du peuple...

Il tait vident que Me Roberjot s'occupait des lections prochaines
et posait les bases de sa candidature...

Au milieu de tels soucis, daignerait-il se souvenir d'un client? C'tait
douteux. Non, pourtant. Il ne tarda pas  congdier ses amis politiques,
et l'instant d'aprs il parut, s'excusant prs de Mme Delorge de
l'avoir fait attendre...

A peine sut-elle lui rpondre, tant sautait aux yeux la mtamorphose qui
en huit jours s'tait opre en lui.

A l'avocat qu'elle avait vu la premire fois, heureux de la vie,
satisfait du prsent et sans souci d'avenir, l'homme politique
succdait.

Il avait d s'exercer  prendre la physionomie de son rle, et il
n'avait pas trop mal russi.

Il semblait vieilli de dix ans. Son front s'tait pliss, le sourire
s'tait envol de sa lvre charnue. Quelques coups de ciseaux donns 
sa barbe et  ses cheveux par un perruquier habile avaient mis son
visage d'accord avec ses opinions.

Lui, si soign jadis, il avait d rechercher dans sa garde-robe des
vtements uss et hors de mode, des vtements de dshrit...

De toute sa personne se dgageait ce mot: ambition!

Il n'y avait que son oeil dont il n'avait pu corriger l'expression,
qui riait toujours et qui semblait se moquer des longues et creuses
phrases qui sortaient de la bouche...

Cependant, il se hta de faire passer Mme Delorge dans son cabinet,
et ayant pris la citation qu'elle lui prsentait, il se mit  la
parcourir...

Presque aussitt ses sourcils se froncrent.

--Hum! grommelait-il, comme s'il et rpondu  certaines objections de
son esprit, c'est  Barban d'Avranchel que nous avons affaire...

Ce nom, que Mme Delorge avait lu au bas de la citation, tait celui
du juge d'instruction devant qui elle allait comparatre.

--Est-ce donc une chance malheureuse pour moi, monsieur? demanda-t-elle
avec inquitude.

--Je ne sais, rpondit Me Roberjot...

Et aprs un moment de rflexion:

--M. Barban d'Avranchel, continua-t-il, est certainement un orlaniste.
Il doit tre furieux du coup d'tat.

--En ce cas, monsieur, il me semble...

--Oh! attendez, madame, avant de vous rjouir... L'ambition peut amener
une conscience  d'tranges compromis... Cependant M. d'Avranchel passe
pour un homme d'une probit antique...

--Que puis-je souhaiter de mieux?...

L'avocat branlait la tte.

--Le danger est ailleurs, pronona-t-il. Comme magistrat, M. Barban
d'Avranchel est peu et mal connu. tant froid et raide comme un verrou
de prison, il a joui jusqu'ici de la respectueuse estime que nous
autres, Franais, nous accordons sans examen  tous les hommes graves et
taciturnes. Mais est-ce un juge d'instruction habile?... D'aucuns le
prtendent. Moi je jurerais que ce n'est qu'un solennel imbcile  qui
on ferait voir des toiles en plein midi... Nous en avons quelques-uns
comme cela dans la magistrature...

Mme Delorge sentait son coeur se serrer.

De tous les malheurs, il n'en est pas de pire que de dpendre d'un homme
inintelligent, entt d'opinions prconues...

--Une autre chose encore me tourmente, monsieur, reprit-elle; cet ordre
d'amener mon fils. Il est si ais de tirer parti du propos inconsidr
d'un enfant...

--Oh! ceci n'est rien, fit l'avocat.

Et examinant le jeune garon, dont l'oeil brillait d'intelligence:

--Monsieur Raymond, ajouta-t-il, est dj trop fin pour M.
d'Avranchel... Je vais d'ailleurs lui faire la leon...

Il lui prit les mains en lui disant cela, et l'attirant prs de son
fauteuil:

[Illustration:--Je le jure!...]

--tes-vous brave, mon petit ami? demanda-t-il.

--Je ne suis pas peureux, monsieur.

--Alors, tout ira bien. Un interrogatoire, voyez-vous, ne doit effrayer
que les gens qui ont quelque chose  cacher.

Me Roberjot tait redevenu lui-mme et, son regard allant de Mme
Delorge  Raymond, il tait ais de comprendre que c'tait pour la mre,
encore plus que pour le fils, qu'il parlait.

--Donc, poursuivit-il, ne vous troublez pas quand vous serez en prsence
du juge, et, au lieu de baisser les yeux, regardez-le bien en face.
coutez attentivement ses questions et, avant d'y rpondre, prenez le
temps de rflchir... Si vous ne les comprenez pas parfaitement,
faites-les rpter... N'allez jamais au devant, attendez... Et que vos
rponses soient aussi concises que possible. Quand on vous demandera une
chose dont vous tes sr, dites oui ou non, sans phrases, sans dtails
oiseux. Si vous doutez, dites simplement: Je ne sais pas. Point de si,
ni de mais, ni de suppositions. Des affirmations, toujours. Et surtout,
vitez les controverses et les discussions...

C'est munis de ces enseignements d'un matre que Mme Delorge et son
fils arrivrent au Palais de Justice.

Ds qu'elle eut montr sa citation  l'huissier de service  l'entre:

--Veuillez me suivre, madame, lui dit poliment cet homme, M. Barban
d'Avranchel vous attend.

Ainsi elle tait l'objet d'attentions spciales, d'une faveur...
tait-ce d'un heureux ou d'un sinistre augure?... Pour les condamns
aussi, on a des mnagements particuliers...

Telles taient ses penses, lorsqu'elle entra dans le cabinet du juge
d'instruction.

La pice tait petite et triste. Un mchant tapis recouvrait le carreau.
En face de la porte tait un bureau d'acajou, et  droite une troite
table o crivait le greffier.

Prs de la chemine, un homme se tenait debout, le juge, M. Barban
d'Avranchel...

Comment M{me} Delorge ne l'et-elle pas reconnu, aprs le portrait qui
lui en avait t trac par M. Ducoudray et par Me Roberjot?

Il s'inclina tout d'une pice, et montrant un fauteuil  Mme Delorge
et une chaise  Raymond, il tint rivs sur eux, pendant plus d'une
minute, ses yeux mornes et sans expression.

Enfin:

--Vous tes Mme veuve Delorge, ne de Lespran? demanda-t-il  la
pauvre femme.

--Oui, monsieur.

--Veuillez me dire vos noms de fille et de femme, vos prnoms, votre
ge, la date et le lieu de votre mariage, combien vous avez d'enfants,
et la date de leur naissance.

Puis se retournant vers son greffier:

--crivez, Urbain, lui dit-il.

M. d'Avranchel avait regagn son fauteuil; tant que durrent ces
prliminaires obligs de tout interrogatoire, il ne pronona pas une
syllabe.

Mais ds que Mme Delorge eut donn les dernires indications:

--Approchez-vous, mon petit ami, dit-il  Raymond... l, devant moi.

Et le jeune garon ayant obi:

--Votre papa, commena-t-il, souffrait donc beaucoup d'un bras?

Plac de faon  ne pas voir sa mre, Raymond, instinctivement, se
retourna vers elle... mais le juge le rappela:

--Ce n'est pas dans les yeux de votre maman, pronona-t-il, que vous
devez chercher vos rponses, mais bien dans votre mmoire... Vous m'avez
entendu: parlez.

--Eh bien! monsieur, papa souffrait beaucoup du bras droit.

--Comment le savez-vous?

--Il lui tait impossible de s'en servir... Quand il me donnait des
leons d'armes, c'tait toujours du bras gauche.

--N'tait-ce pas pour vous apprendre  vous dfendre, au besoin, contre
un gaucher?... C'est difficile, dit-on. Peut-tre tait-il gaucher
lui-mme?...

--Non, monsieur, j'en suis sr.

--Et pourquoi?...

Le jeune garon rflchit un moment. Il n'oubliait pas les conseils de
Me Roberjot.

--J'en suis sr, rpondit-il lentement, parce que cinq ou six fois papa
a voulu se forcer et tenir le fleuret de la main droite, mais toujours
il a t forc de le reprendre de l'autre, en disant: Je ne peux pas,
a me fait trop de mal!

--Trs bien!... Se mettre en garde et manoeuvrer le fleuret du bras
droit lui tait une cruelle souffrance.

--C'est cela.

O tendait le juge, Mme Delorge ne le comprit que trop, et vivement:

--Permettez-moi, monsieur, commena-t-elle, de vous expliquer...

Mais, non moins vivement, le juge l'interrompit.

--Je vous prie, madame, de garder le silence, c'est votre fils que
j'interroge et non vous.

Et revenant  Raymond:

--Donc, reprit-il, voici le fait: votre papa ne se servait pas
habituellement du bras droit, parce qu'il en souffrait. Mais
rigoureusement et en surmontant une certaine douleur, il et pu s'en
servir...

La conclusion, le jeune garon la devinait... Il lui parut que le juge
tirait de ses rponses un sens qui ne s'y trouvait pas. Aussi, se
rvoltant:

--Je n'ai pas dit cela, monsieur, fit-il.

--Ah!...

--Je n'ai pas dit que papa s'tait servi de son bras devant moi, j'ai
dit qu'il avait essay de s'en servir et qu'il ne l'avait pas pu, ce qui
n'est pas la mme chose.

M. Barban d'Avranchel gardait le silence. Il feuilletait des papiers
placs sur son bureau.

Quand il eut trouv ce qu'il cherchait, il fit signe  Raymond de
regagner sa place, et s'adressant  Mme Delorge:

--Votre domestique, madame, reprit-il, le sieur Krauss, m'a dit que les
douleurs que ressentait au bras le gnral taient plus ou moins vives,
selon les saisons.

--Cela est vrai, monsieur, et aussi selon la temprature. Ainsi, le jour
o mon mari a t... tu, il souffrait plus que d'ordinaire.

--Et la preuve, ajouta Raymond, c'est que le matin mme nous avons tir
le pistolet, et qu'il ne pouvait mme pas soulever son arme de la main
droite.

Si peu exprimente que ft Mme Delorge, elle voyait bien que cette
question tait, comme on dit au palais, le noeud de l'affaire, et que
de sa solution, en un sens ou en l'autre, dpendait la dcision du
magistrat.

Se htant donc d'intervenir:

--Lorsque sur ma demande, dit-elle, le commissaire de police est venu
chez moi, il tait accompagn d'un mdecin qui a examin le corps de mon
mari... Ce mdecin a d voir les blessures que le gnral Delorge avait
reues au bras,  cette bataille d'Isly, o il fut, pour son courage,
port  l'ordre du jour de l'arme.

--Il les a vues, madame, rpondit le juge, il les a mme dcrites, et je
vais vous donner lecture de ce passage de son rapport... Il tira, en
effet, un papier d'un dossier volumineux et lut:

...Au bras droit, trois cicatrices dj anciennes, provenant de
blessures d'armes blanches, et qui doivent gner les mouvements, sans
qu'il soit possible de dterminer jusqu' quel point.

Mme Delorge eut un geste indign.

--Et c'est l tout!... s'cria-t-elle. Mais, monsieur, ces cicatrices
taient effroyables... Il y en avait une qui, partant de l'paule,
descendait jusqu' la saigne... Ah! que ne les avez-vous vues!... Je
demanderai, s'il le faut, l'exhumation du corps de mon mari...

Mais le juge lui imposa silence.

--Il suffit! pronona-t-il, la question est maintenant lucide... Le
gnral, comme tous les soldats, portait son pe au ct gauche... De
quelle main dgainait-il?... De la droite. Donc il pouvait se servir du
bras droit. J'ai l les dpositions de trois officiers de son ancien
rgiment qui l'ont vu maintes fois, depuis sa blessure, accomplir ce
mouvement, et l'accomplir  cheval, ce qui en doublait la difficult...
Son bras droit tait raide, c'est vident, et dans un duel ordinaire, il
se ft servi du gauche... Mais dans un moment o la colre l'avait jet
hors de lui, ayant tir son pe de la main droite, c'est de cette main
qu'il a d tomber en garde et attaquer son adversaire. Et si je dis
attaquer, c'est qu'il m'est dmontr qu'il a t l'agresseur.

A cette accusation inoue, un flot de pourpre inonda le visage de Mme
Delorge.

--Mon mari a t assassin, monsieur, s'cria-t-elle, assassin,
entendez-vous, et je connais l'assassin...

M. Barban d'Avranchel avait fronc les sourcils:

--Plus un mot, madame, interrompit-il, plus un mot... Vous oubliez qu'il
est un malheur plus grand que de laisser un crime impuni... c'est
d'accuser un innocent. La justice n'a rien nglig pour arriver  la
vrit, elle la sait, et je puis vous la dire...

S'tant lev sur ces mots, il alla s'adosser  la chemine, et de sa
voix monotone:

--Votre plainte, madame, poursuivit-il, tait superflue, il est bon que
vous le sachiez. C'est le 1er dcembre que le commissaire de police
de Passy s'est prsent chez vous...

--Mand par moi, monsieur...

--Ceci importe peu... Ce commissaire et le mdecin qui l'accompagnait
ont dress un procs-verbal, et, ds le 3, la justice tait saisie et
ordonnait une enqute. Cela parat vous surprendre. C'est que la justice
ne s'endort jamais. C'est qu'aux jours les plus troubls, et tandis que
les passions humaines se dchanent autour d'elle, la justice veille, la
main sur son glaive, impassible autant que le rocher battu par la
tempte...

M. Barban d'Avranchel tait tout entier dans cette priode prtentieuse.

--En consquence, madame, ds le 5 je commenais l'instruction de cette
mystrieuse affaire, et aujourd'hui, aprs six semaines d'investigations
laborieuses, j'ai soulev le voile qui la recouvrait.

Il dit, et se retournant vers son greffier:

--Urbain, commanda-t-il, passez-moi mon rapport, celui que j'ai rdig
pour moi, et que je vous ai donn  recopier avant-hier.

Le greffier lui remit un cahier assez volumineux. Il l'ouvrit, et aprs
avoir recommand svrement  Mme Delorge de ne le point interrompre,
il lut:




XI

AFFAIRE PIERRE DELORGE


Le 30 novembre 1851,  neuf heures vingt minutes du soir, le gnral
Delorge sortait de son domicile, rue Sainte-Claire,  Passy. Il tait en
grand uniforme, arm, et portait toutes ses dcorations.

tant mont dans un fiacre que son domestique, le sieur Krauss, tait
all lui chercher, et qui portait le numro 739, il se fit conduire rue
de l'Universit, chez le colonel retrait Csar Lefert, ancien
reprsentant.

Ce qui se passa dans cette entrevue, l'instruction n'a pu le dcouvrir,
le colonel Lefert ayant quitt la France  la suite des vnements du 2
dcembre.

Ce qui est acquis, c'est que le gnral Delorge, entr chez le colonel
 dix heures moins un quart, en sortit  dix heures dix minutes, et
remonta en voiture en disant au cocher de le conduire grand train au
palais de l'lyse.

Ce cocher, interrog, a dclar que le gnral Delorge, aprs cette
visite, lui avait paru extrmement agit.

Et l'instruction, sans attacher une grande importance  cette
dposition, la relve toutefois,  titre de renseignement.

Quoi qu'il en soit, le gnral se prsenta  l'lyse vers dix heures
et demie.

Il s'y trouvait peu de monde: des militaires, des reprsentants du
peuple, quelques hauts fonctionnaires et plusieurs membres du corps
diplomatique, dont l'un, M. Fabio Farussi, particulirement connu du
gnral, a t entendu au cours de l'instruction.

Huit ou dix dames au plus assistaient  cette runion.

Le prince-prsident ne s'y trouvait pas.

Aprs avoir prsent ses respects  Mme Salvage, qui faisait les
honneurs de la rsidence prsidentielle, le gnral Delorge, qui avait
aperu dans les salons plusieurs personnes de sa connaissance, s'en
approcha pour les saluer.

Il tait si ple que tout le monde en fit la remarque, et que mme on
lui demanda s'il n'tait pas indispos.

Ses lvres tremblaient, dit dans sa dposition M. Fabio Farussi, et ses
yeux avaient une expression trange.

A toutes les personnes  qui il donnait la main il demandait:--Est-ce
que M. de Maumussy n'est pas venu ce soir? Est-ce que M. de Combelaine
n'est pas encore arriv?...

Il avait en prononant ces deux noms un accent trs saisissable de
haine et de menace, et il tait clair qu'il faisait, pour paratre
calme, les plus violents efforts.

En de telles dispositions, une conversation suivie devait lui tre
insupportable. C'est pourquoi, il s'approcha d'une table d'cart et se
mit  parier.

L encore, les joueurs furent frapps de sa contenance singulire. Il
tait si peu au jeu, qu' tout moment il fallait l'y rappeler. Ses yeux
ne quittaient pas la porte du salon.

Cela durait depuis une heure, lorsque tout  coup on le vit s'loigner
de la table de jeu.

On venait d'annoncer le comte de Combelaine.

Vivement, le gnral s'avana vers ce nouvel arrivant, et ils se mirent
 causer avec une vhmence assez inconvenante pour que tout le monde en
ft surpris.

Cependant, ils parlaient assez bas, pour que de tout ce qu'ils disaient
on ne pt saisir que des lambeaux de phrases.

--Retirons-nous, disait le gnral... ici on nous remarque... il faut
que nous soyons seuls, face  face.

A quoi M. de Combelaine rpondait:

--Attendons au moins l'arrive de Maumussy; je vous affirme qu'il va
venir.

Mais le gnral Delorge semblait ne vouloir rien entendre.

--Il vous plat de nous expliquer ici, insistait-il, soit. Ce n'est pas
 moi que l'esclandre fait peur, n'est-ce pas?...

Cette insistance dcida M. de Combelaine, et le gnral et lui
passrent dans un des petits salons o il ne se trouvait personne.

Ils n'y taient pas depuis plus de trois minutes, lorsque M. de
Maumussy les y rejoignit...

Nul n'et os les y suivre, mais quelques invits s'approchrent un peu
de la porte qui tait reste ouverte, et ils entendirent quelque chose
de la scne.

Ils reconnurent trs bien la voix du gnral Delorge qui disait:

--Vous tes un drle, monsieur de Combelaine, un misrable que je vais
tuer!... Vous avez une pe au ct, sortons!

M. de Combelaine rpondait:

--Vous savez bien qu'un duel ne me fait pas peur... mais je ne veux pas
de scandale. Attendons... nous nous battrons demain.

M. de Maumussy faisait tout ce qu'il pouvait pour les calmer,
s'adressant tantt  l'un, tantt  l'autre...

Le gnral avait comme perdu la tte.

--Vous viendrez  l'instant, rptait-il  M. de Combelaine, vous
viendrez, ou, sur mon honneur, je vais vous souffleter en plein salon...

--Ah! c'en est trop,  la fin, s'cria M. de Combelaine. Venez donc,
puisque vous le voulez absolument!... descendons au jardin, venez!...

Et traversant rapidement le salon, ils gagnrent l'escalier...

--Ah! mes pressentiments ne me trompaient donc pas! s'cria Mme
Delorge... C'est donc bien lui, c'est donc bien M. de Combelaine qui est
l'assassin!...

Surpris qu'on ost l'interrompre, M. Barban d'Avranchel laissa tomber
sur Mme Delorge un regard irrit. Mais il ne daigna pas relever
l'interruption.

Et toujours impassible et froid autant que le marbre de la chemine
contre laquelle il s'adossait, il poursuivit:

La demie de onze heures sonnait, lorsque le gnral Delorge et le comte
de Combelaine quittrent prcipitamment le salon.

Si leur sortie ne fit pas scandale, si mme elle ne fut remarque que
de quelques rares invits, c'est que depuis un instant une jeune fille
anglaise, d'une rare beaut et d'un talent plus rare encore, venait de
cder aux instances de ses admirateurs et de se mettre au piano.

Cependant, plusieurs officiers s'lanaient sur les traces des deux
adversaires, quand ils furent arrts par le vicomte de Maumussy.

Trois de ces officiers ont t entendus au dbut de l'enqute, et la
prcision et l'accord de leurs dpositions fixent absolument les faits.

M. de Maumussy tait parfaitement calme et matre de soi.

--Ne vous drangez pas, messieurs, dit-il, ce n'est qu'une misre... Ce
diable de Delorge s'emporte pour un rien comme une soupe au lait... Je
vais arranger cela.

Nonobstant, un ami du gnral, M. Fabio Farussi, dont le tmoignage est
dcisif, insista pour descendre.

--Prenez garde, lui dit M. de Maumussy, vous savez qu'une querelle est
d'autant plus difficile  arranger qu'elle a plus de tmoins...

Mais M. Fabio Farussi s'entta si fort, que M. de Maumussy cda, et ils
descendirent ensemble...

Cependant, cette discussion courtoise avait pris un peu de temps, et M.
de Combelaine et le gnral Delorge taient sortis depuis prs d'un
quart d'heure, lorsqu'ils s'lancrent  leur poursuite.

--O sont-ils? demandrent-ils  un des huissiers de service dans le
grand vestibule.

--L, leur rpondit cet homme, en leur montrant le jardin.

Ils se htrent de sortir, mais ils n'avaient pas descendu les marches
du perron qu'ils virent accourir M. de Combelaine, ple, dfait, tenant
 la main son pe nue.

--C'est horrible! leur dit-il, horrible! et pour une misre!...

--Quoi?...

--Delorge!... je crois que je l'ai tu. Il s'est jet sur mon pe, et
il est tomb sans pousser un cri...

--O?...

--Derrire la charmille... l, tenez, o vous voyez de la lumire.

Et, jetant son pe, M. de Combelaine s'enfuit comme un fou.

--Jamais, dit M. Fabio Farussi dans sa dposition, jamais je n'ai vu un
homme plus dsespr.

Malheureusement, ce dsespoir n'avait que trop de raison d'tre.

Lorsque MM. de Maumussy et Fabio Farussi arrivrent prs du gnral, il
venait de rendre le derni er soupir...

       *       *       *       *       *

Stoque autant que le misrable  qui la plus effroyable torture
n'arrache pas un cri, Mme Delorge coutait.

--Je ne rcuse aucun de ces dtails, monsieur, pronona-t-elle d'une
voix trangle, mais en est-il un seul, je vous le demande, qui prouve
que mon mari n'a pas t tratreusement assassin?...

Mais c'tait tout ce que M. d'Avranchel pouvait supporter de
contradiction.

--Assez, madame, interrompit-il, coutez la suite du rapport, et vous
verrez que la justice a devanc et mis  nant toutes les objections.

Et reprenant son cahier:

     Que s'tait-il pass, continua-t-il, entre le moment o les deux
     adversaires avaient quitt le salon ensemble, et celui o l'on
     retrouvait l'un d'eux tendu mort sur le sable du jardin?

[Illustration:--Vous, le vieux, dit l'agent, je vous engage  filer!...
Sinon...

     Voil ce que le magistrat instructeur avait mission de rechercher.

     C'est pourquoi, avant d'interroger M. de Combelaine, il importait
     de rechercher des tmoins.

     Le premier est un sieur Buc, un des huissiers du palais de
     l'lyse, qui tait de service sur le palier de l'escalier lorsque
     les deux adversaires descendirent.

     Ce qui se passait l'tonna trop pour qu'il l'oublit.

     Le gnral descendait le premier, et presque  chaque marche, il
     se retournait pour provoquer M. de Combelaine par les injures les
     plus violentes.

     --Injures si grossires, dit le sieur Buc dans sa dposition, que
     moi, je sauterais  la gorge de quiconque me les adresserait.

     Deux autres serviteurs du palais les ont vus passer, et, sans
     entendre ce qu'ils disaient, ont remarqu leur agitation. Le
     gnral allait toujours le premier.

     Dans le grand vestibule, enfin, tout prs de la porte du jardin,
     ils croisrent un employ suprieur du ministre de l'intrieur, M.
     de Coutras.

     Frapp de l'tranget de leurs allures, il leur adressa la parole,
     mais ils ne purent l'entendre.

     M. de Combelaine rptait ce qu'il avait dj dit dans le salon:

     --C'est insens!... Attendons demain...

     Sur ces mots, ils sortirent, laissant entr'ouverte la porte du
     jardin.

     Fort mu de ce qui arrivait, M. de Coutras s'avana sur le perron,
     et il entendit la voix de M. de Combelaine qui appelait un
     palefrenier et qui lui commandait de dcrocher une lanterne
     d'curie et de la lui apporter.

     Quelqu'un savait donc l vrit!... Ce palefrenier signal par la
     dposition de M. de Coutras avait assist  la mort du gnral
     Delorge...

     La justice le fit rechercher et ne tarda pas  le dcouvrir...

D'un bond, Mme Delorge s'tait dresse.

--Quoi! s'cria-t-elle, vous l'avez retrouv... vous l'avez interrog,
l'homme qui tenait la lanterne?

Le juge s'inclina.

--Je l'ai interrog, dit-il... et pensant que ce serait un adoucissement
 votre douleur de l'entendre, je l'ai mand; il est l...

Et s'adressant  son greffier:

--Urbain, commanda-t-il, allez chercher le tmoin.

Mme Delorge et vu un fantme surgir  la voix de M. Barban
d'Avranchel, qu'elle n'et pas t frappe d'une stupeur plus grande.

--Ainsi, monsieur, commena-t-elle d'une voix trouble, la justice a
retrouv ce malheureux homme que sa femme croit mort, et dont elle porte
le deuil, ce pauvre Laurent Cornevin...

--Il ne s'agit pas ici de Cornevin, madame.

--Grand Dieu!... monsieur, mais c'est lui...

--C'est lui que vous dsignez dans votre plainte, comme ayant assist
aux derniers moments du gnral; c'est vrai. Seulement vous vous tre
trompe. Ce n'est pas lui qui s'empressa d'accourir  l'appel de M. de
Combelaine, avec une lanterne. Et cela par une raison bien simple:
Cornevin n'tait pas de service ce soir-l...

--Monsieur, je suis sre de ce que j'avance.

--Soit, madame. En ce cas, dites-moi sur quelles preuves votre certitude
s'appuie.

Aussitt, et avec une vhmence extraordinaire, Mme Delorge entreprit
d'exposer ses raisons...

Mais, hlas!  mesure qu'elle parlait, les circonstances qui lui avaient
paru le plus dcisives se drobaient pour ainsi dire.

Pourquoi s'tait-elle attache  cette ide, que ce palefrenier ne
pouvait tre que Cornevin?... Uniquement parce que ce malheureux s'tait
prsent  Passy le lendemain de la catastrophe et qu'il y avait laiss
son adresse.

Et surtout et avant tout, parce que Cornevin avait disparu...

Toujours impassible, M. Barban d'Avranchel laissa la pauvre femme se
dbattre et se perdre au milieu de ses explications.

Et seulement, lorsqu'elle eut fini:

--Convenez, madame, pronona-t-il, qu'il n'y a rien dans tout ceci qui
justifie votre assurance... Exalte par votre douleur, vous avez pris
pour la ralit les rveries d'un homme que son ge et d rendre plus
circonspect, d'un voisin  vous, bourgeois ignorant et frondeur, le
sieur Ducoudray.

A la faon ddaigneuse dont il laissait tomber ce nom, il n'y avait pas
 s'y mprendre: le digne bourgeois lui avait souverainement dplu.

--Ainsi, monsieur, reprit Mme Delorge s'irritant,  la fin, de son
impuissance, ainsi nous avons rv que Cornevin a disparu!...

--Madame!

--Et l'infaillible justice ne voit aucune raison de s'mouvoir de cette
mystrieuse disparition, non plus que de la misre de cette famille...

Pour la premire fois, l'immobile figure du juge trahit un sentiment
humain: la colre.

--Sachez, madame, interrompit-il, que la justice s'est inquite de
Laurent Cornevin; des recherches ont t ordonnes.

--Et elles ont abouti?

--A dmontrer que cet individu n'est point parmi les morts de...
l'meute du 2 dcembre...

--S'il est vivant, qu'est-il devenu?

--Tout porte  croire qu'il est du nombre des perturbateurs qui ont t
arrts  la suite... des troubles, et que pour drouter la police, il
aura donn un faux nom...

--Dans quel but?

--Peut-tre a-t-il intrt  dissimuler son pass?... Mais qu'importe
cet homme!

--Comment! qu'importe!... s'cria Mme Delorge.

Et se soulevant sur son fauteuil:

--Et si je vous disais, moi! poursuivit-elle, qu'il faut absolument que
cet homme soit retrouv pour que justice soit faite!... Si je vous
disais que seul il connat la vrit que vous croyez savoir... Si, en
mon nom et au nom de mes enfants, et au nom de la famille de Cornevin,
je vous sommais de suspendre toute dcision avant d'avoir retrouv cet
infortun ou d'tre fix sur son sort!...

C'en tait trop pour la patience de M. Barban d'Avranchel.

D'un geste imprieux, il imposa silence  Mme Delorge, la menaant
d'en rester l de ses communications.

Puis d'un accent irrit:

--Assez d'illusions comme cela, madame, pronona-t-il. Savez-vous ce que
sont ces Cornevin,  qui vous vous intressez si fort?... La justice
peut vous l'apprendre, si vous l'ignorez.

Sur ces mots, il sortit d'un dossier deux feuilles de papier portant le
timbre de la prfecture de police, et en prsenta une  Mme Delorge:

--Veuillez lire, lui dit-il, les notes qu'on me transmet sur vos
obligs.

Elle lut  demi-voix:

     CORNEVIN (LAURENT), trente-deux ans, n  Fcamp. Domicili, en
     dernier lieu, rue Marcadet,  Montmartre.

     poux de Julie Cochard. Cinq enfants.

     Sans antcdents judiciaires.

     Successivement valet d'curie et cocher, Cornevin n'a pas laiss
     de bons souvenirs dans les diverses maisons o il a t employ. Il
     savait son mtier et le remplissait exactement, mais il tait
     emport, insolent et brutal.

     Poursuivi en 1846 pour coups et blessures, il n'obtint une
     ordonnance de non lieu qu'aux dmarches ritres du matre qu'il
     servait alors.

     Lorsqu'il entra, en 1850,  l'lyse, il quittait la maison du
     marquis d'Arlange, qui lui avait donn un bon certificat--mais on
     sait ce que valent ces sortes de pices.

     A l'lyse, on n'eut qu' se louer de lui dans les commencements.

     Mais bientt son dplorable caractre reparut, et si on le garda,
     ce fut uniquement  cause de son exprience et de son exactitude.

     Vers le milieu de 1851, il changea tout  coup. Il s'tait affili
      une bande de mauvais sujets et tait devenu l'ami d'un orateur de
     cabarets, grci en juin et dernirement condamn pour vol.

     On tait rsolu  le renvoyer, lorsqu'il prit les devants et cessa
     son service tout  coup, sans prvenir.

     Son mois lui est encore d.

Mme Delorge ayant achev, le juge lui tendit la seconde feuille de
papier, et elle poursuivit sa lecture.

     JULIE COCHARD, FEMME CORNEVIN, vingt-huit ans, ne  Paris.

     N'a pas subi de condamnations.

     Passe dans le quartier pour une assez bonne mnagre; ses
     moeurs, dit-on, ne laissent rien  dsirer, au moins depuis son
     mariage.

     Il serait difficile de dire ce qu'tait sa conduite avant, les
     mauvais exemples ne lui ayant pas manqu chez ses parents.

     Son pre a t condamn plusieurs fois pour vols, et sa mre a t
     poursuivie pour excitation  la dbauche.

     Sa soeur cadette, Adle Cochard, ancienne figurante d'un petit
     thtre, est clbre dans le monde de la galanterie sous le nom de
     Flora Misri.

Si, en produisant ces notes de police, M. d'Avranchel avait compt
dtacher Mme Delorge de la famille Cornevin, sa dception dut tre
grande.

Elle garda un silence glacial... et pour beaucoup de raisons:

En premier lieu, l'intrt qu'elle portait aux Cornevin tait
indpendant de toute espce de circonstance.

Laurent savait la vrit, il tait victime de son empressement  venir
la lui rvler: cela primait tout.

Puis, malgr le parti pris que trahissaient les notes, que
reprochaient-elles en somme  ces pauvres gens?

On accusait le mari d'tre brutal et grossier. Eh! s'il et eu
l'ducation et les faons d'un gentilhomme, il n'et pas t
palefrenier.

On reprochait  la femme l'inconduite de son pre, de sa mre et de sa
soeur... Eh bien! ayant eu de tels exemples sous les yeux, elle
n'avait que plus de mrite  se bien conduire.

Ces rflexions traversrent en une seconde l'esprit de Mme Delorge,
mais elle n'en souffla mot, et rendant les notes au juge:

--Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, quel est donc l'homme qui a tenu
la lanterne?

--Un camarade de Cornevin, rpondit M. d'Avranchel, un nomm Grollet...

Mme Delorge tressaillit.

Ce nom, elle l'avait dj entendu prononcer. Grollet, c'tait cet ami de
Laurent,  qui Mme Cornevin s'tait adresse, qui lui avait tmoign
tant d'intrt, qui l'avait retenue  djeuner, et qui avait d tirer
d'elle tous les renseignements dont il avait besoin pour son rle!...

--Ah! c'est Grollet! fit-elle, rpondant aux objections de son esprit
bien plus qu'elle ne s'adressait au juge...

--Oui... un trs honnte homme, aim et estim de tous ceux qui le
connaissent, dont on n'a jamais eu qu' se louer... Oh! j'ai fait
prendre des renseignements. Mais le voici, vous allez l'entendre...

La porte s'ouvrait, en effet, et, derrire Urbain, le greffier, apparut
un gros homme qui s'avana d'un air trangement intimid.

--Approchez, mon ami, lui dit le juge, approchez encore un peu.

C'est de toute la force de sa pntration que Mme Delorge le
considrait.

Il avait ce qu'on est convenu d'appeler une bonne figure: des joues
bouffies, un nez aplati, et une large bouche qui allait d'une oreille 
l'autre, avec de grosses lvres sensuelles.

Ses yeux seuls, gris et forts brillants, pouvaient inquiter par leur
mobilit.

--Grollet, commena le juge, vous allez me redire la scne dont vous
avez t tmoin dans le jardin de l'lyse...

--Ah! monsieur, quel malheur!... Tenez, quand j'y pense...

--C'est bien, c'est bien!... Reprenez  l'instant o on vous a appel.

Grollet tordit dsesprment la toque cossaise qui lui servait de
coiffure, se gratta le front, et d'une voix qui pouvait paratre mue:

       *       *       *       *       *

--Pour lors, donc, dit-il, c'tait le dimanche soir, vers les onze
heures et demie, j'tais en train de bouchonner le cheval d'un aide de
camp qui venait d'arriver, quand j'entends une voix qui crie:

--Hol! un garde d'curie avec une lanterne!

En moi-mme je me dis:--Bon! c'est un pourboire qui vient!...

Et dcrochant une lanterne, je cours au jardin.

L, qu'est-ce que je vois?... Deux hommes, M. de Combelaine, que je
connaissais de vue, et un gnral, que je sus depuis tre le gnral
Delorge...

Ils taient debout, si prs l'un de l'autre que leurs visages se
touchaient presque, comme deux dogues qui vont s'empoigner, et ils
vomissaient, chacun de son ct, les cent mille horreurs: Tratre!
misrable! sclrat! brigand!

Sitt que je parus:

--Ah! voil de la lumire! s'cria le gnral en faisant des appels du
pied, comme pour exciter l'autre, en garde! en garde!!

Et tirant son pe en mme temps que M. de Combelaine tirait la sienne,
v'lan! il se fend  fond.

Du coup, je crus M. de Combelaine mort. Mais non! il avait fait un saut
de ct en tendant le bras de toute sa longueur, de sorte que le
gnral, dont l'lan tait pris, s'est jet sur l'pe de son adversaire
qui lui est entre dans la poitrine jusqu' la garde.

Ah! il n'a pas seulement fait: Ouf!

Il a tendu les bras en croix, il a fait un tour sur lui-mme et il est
tomb...

Raymond, le malheureux enfant, sanglotait...

Mais Mme Delorge ne pleurait pas, elle.

C'est intrieurement que s'panchaient ses larmes, comme le sang des
blessures mortelles.

--Ainsi, mon mari n'a pas prononc une parole? interrogea-t-elle.

--Pas une, reprit Grollet. C'est--dire, si, excusez... quand je songe 
a, je suis encore tout saisi...

Comme de juste, je m'agenouillai prs du gnral, prt  le secourir,
mais il rlait dj... J'ai entendu seulement qu'il balbutiait quelque
chose comme un nom, lise... lisa... je ne sais pas bien!...

Cela parut le comble  Mme Delorge.

Les meurtriers de son mari s'taient informs de son nom,  elle,
lisabeth, et ils l'avaient appris  cet homme pour ajouter  la
vraisemblance du rcit...

--Ah! c'est une abominable ironie!... s'cria-t-elle; c'est une
indignit...

--Madame!... fit le juge.

--Eh! ne voyez-vous donc pas, monsieur, que cet homme dbite une leon
apprise par coeur!... Ne voyez-vous pas que cet homme est un faux
tmoin?...

--Vous insultez un tmoin, madame, et la justice...

Mais elle ne l'coutait pas.

Elle s'tait leve, et marchant sur Grollet:

--Osez donc me soutenir,  moi, que vous n'tes pas un faux tmoin,
disait-elle. Allons, relevez la tte, et regardez-moi en face, si vous
en avez l'audace...

Blme, et la tte baisse, Grollet avait recul jusqu'au mur...

--J'ai dit la vrit, balbutia-t-il...

--Vous mentez!... L'homme qui tenait la lanterne, c'tait Cornevin...
C'tait le malheureux dont vous vous prtendiez l'ami, dont vous avez
accueilli la femme avec des larmes hypocrites, qu'on a assassin
peut-tre, parce qu'il avait vu le crime, lui, et que vous trahissez
lchement, vous...

Plus tremblant que la feuille, Grollet essaya de lever le bras.

--Je jure, balbutia-t-il, devant Dieu...

--Ne jurez pas! interrompit Mme Delorge,  quoi bon!... dites,
dites-nous plutt quelle somme vous ont donne les assassins pour
acheter votre complicit... Si norme qu'elle puisse tre, vous avez
fait un march de dupe... Demain vous reconnatrez que chacune de vos
pices d'or est tache d'une goutte de sang... On trompe la justice des
hommes... Mais coutez la voix de votre conscience, elle vous dira qu'on
ne trompe pas la justice de Dieu... L'heure de la vrit vient
toujours...

Un effort encore, et cette heure de la vrit qu'implorait Mme
Delorge allait sonner peut-tre...

cras sous cette explosion de douleur et de colre, tourdi, perdu,
Grollet s'affaissait sur lui-mme, n'articulant plus que des syllabes
incohrentes.

Ah! si le juge d'instruction et t un de ces hommes qui savent
voir!...

Mais non. L'infatuation de son infaillibilit appliquait sur ses yeux un
bandeau que n'et point perc la lumire du soleil.

Interdit d'abord de l'irrsistible accent d'autorit de Mme Delorge,
il n'avait pas tard  se remettre, et irrit de ce qu'il considrait
comme une faiblesse indigne de la majest de la justice:

--Vous passez toutes les bornes, madame! s'cria-t-il.

--Ah! monsieur, rpondit la pauvre femme, monsieur, si vous vouliez!...

Il n'tait plus temps.

L'ancien ami de Cornevin venait de mesurer l'immensit du pril o le
prcipiterait la moindre hsitation.

Et se redressant, enflamm de cette nergie qui permet  l'homme qui se
noie un suprme effort:

--Quand on me brlerait  petit feu, pronona-t-il, on ne tirerait rien
de moi autre que ce que j'ai dit.

L'irrparable seconde qui dcide des destines humaines tait passe.

Mme Delorge le comprit.

Et, anantie de la perte de cette dernire esprance, elle regagna le
fauteuil qu'elle occupait prs de son fils et s'y affaissa...

M. Barban d'Avranchel tait redevenu lui-mme.

Aprs une phrase svre sur l'inconvenance et le danger des
emportements, aprs avoir dclar qu'il saurait dfendre le tmoin
contre de nouvelles violences:

--Rassurez-vous, mon ami, dit-il  Grollet, et continuez votre
dposition.

Un clair de haine, aussitt teint, brilla dans l'oeil de cet homme,
et, reprenant sa posture embarrasse:

--Donc, fit-il, j'tais  genoux prs du gnral, quand deux hommes
arrivrent en courant et tout effars...

C'taient M. de Maumussy, que je connais, et un autre, qui a un nom en
_i_, lui aussi, un nom italien...

--Farussi... souffla le juge.

--Oui, c'est cela mme, continua Grollet, Fabio Farussi, je me le
rappelle maintenant...

Pour lors, ds que je leur eus appris que le gnral tait mort, ils
parurent dsesprs. L'Italien, surtout, tait comme fou.

--Quelle catastrophe! disait-il. Quel pouvantable malheur!

Puis ils se mirent  causer entre eux, disant:

--Et cependant, c'est sa faute... C'est lui qui l'a voulu!

Et, en effet, je me disais  part:

--Il faut qu'un homme soit enrag, pour en forcer un autre  tirer
l'pe en pleine nuit, comme si les jours n'taient pas assez longs...

Il fut interrompu par Raymond, qui, se dressant ple d'indignation, dit
 M. d'Avranchel:

--Monsieur... vous avez promis  ce tmoin de le dfendre... ne
sauriez-vous nous protger, ma mre et moi?...

A cette leon donne par un enfant, une fugitive rougeur glissa sur les
pommettes du juge d'instruction.

--Dispensez-nous de vos apprciations, dit-il durement  Grollet.

Le tmoin s'inclina en souriant niaisement.

--Je croyais qu'il fallait tout dire, objecta-t-il.

Et il reprit:

--Pour lors, ces deux messieurs voulurent s'assurer que je ne m'tais
pas tromp, et quand ils eurent bien reconnu que le gnral avait cess
de vivre:

[Illustration: Il vit luire au-dessus de sa tte l'clair d'un sabre.]

--Il faut absolument, disaient-ils, cacher ce malheureux vnement 
tout le monde, au prince-prsident surtout. Comment faire?

Alors, moi, je me hasardai  parler  ces messieurs d'une sellerie
abandonne, dont j'avais la clef.

--On pourrait toujours y dposer le gnral, dis-je  M. de Maumussy.

--Oui, vous avez raison, Grollet, me rpondit-il... faisons vite.

Et l-dessus,  nous trois, nous portmes le corps, sans tre vus de
personne, car, pour plus de sret, j'avais teint la lanterne...

Pendant une heure environ--peut-tre moins, car le temps me durait
terriblement--je restai seul prs du gnral, M. de Maumussy et M. Fabio
Farussi tant rentrs dans le palais pour envoyer  la recherche d'un
mdecin. Ils voulaient aussi se procurer la clef d'une des portes
drobes de l'lyse. Ce qui les tourmentait surtout, c'tait l'ide du
prince-prsident.

--Jamais il ne pardonnerait cela, rptaient-ils, s'il venait  le
savoir...

Enfin, sur les trois heures, le mdecin parut. Ds qu'il eut soulev le
manteau qu'on avait jet sur le corps du gnral:

--Ma prsence est inutile! dit-il. La mort a d tre instantane...

Alors, tous ces messieurs tinrent encore conseil, et il fut dcid
qu'il fallait absolument reporter le gnral chez lui avant le jour.

Seulement, c'tait  qui n'irait pas, et ce n'est qu'aprs bien des si
et des mais, qu'un de ces messieurs, qui tait en bourgeois, et le
mdecin, acceptrent cette mission.

Aussitt, je partis  la recherche, d'un fiacre. Lorsque j'en eus
trouv un, je le fis arrter devant la porte drobe et le corps y fut
port.

Alors, M. de Maumussy me prenant  part:

--Grollet, me dit-il, si jamais il sort de votre bouche un mot de ce
qui vient de se passer, rappelez-vous que votre place, qui est bonne,
est perdue.

Naturellement, je jurai de me taire.... sauf devant la justice.

Et voil, vrai comme le jour qui nous claire, tout ce que je sais...

--C'est bien! pronona le juge, vous pouvez maintenant vous retirer.

Et ds que Grollet fut sorti:

--Eh bien! madame, dit-il  Mme Delorge, reconnaissez-vous enfin
l'injustice de vos prventions!...

La malheureuse femme se leva:

--Vous avez suivi les inspirations de votre conscience, monsieur,
pronona-t-elle, je n'ai pas de reproches  vous adresser... L'avenir
dira lequel de nous deux se trompe... Adieu!...

Et prenant la main de son fils:

--Viens, mon pauvre Raymond, dit-elle, nous n'avons plus rien  faire au
Palais de Justice.

Et elle sortit, laissant M. Barban d'Avranchel singulirement choqu,
et, pour la premire fois, troubl en son inaltrable certitude. Oui, un
doute lui vint.

--Cette femme aurait-elle raison, pensa-t-il, et la justice aurait-elle
tort?... En ce cas, je serais le jouet d'habiles gredins et dupe d'une
comdie savamment combine... En ce cas... mais non, ce n'est pas
possible. Cette femme est folle, et M. de Combelaine est innocent!...




XII


--Voil ce que j'avais prvu, ce que je redoutais... Oui, je reconnais
bien l mon Barban d'Avranchel.

Ainsi s'exprima Me Sosthnes Roberjot, lorsque Mme Delorge lui eut
rapidement racont les incidents de la longue sance dans le cabinet du
juge d'instruction.

Car c'est chez Me Roberjot que la pauvre femme s'tait hte de
courir en sortant du Palais de Justice, toute vibrante encore de douleur
et d'indignation.

Elle ne voyait que lui au monde capable de la conseiller.

--Et cependant, ajouta-t-il aprs un moment d'hsitation, on ne saurait
souponner d'Avranchel de connivence...

--Ah! vous ne diriez pas cela, monsieur, si vous aviez vu comme moi
Grollet prt  tomber  genoux, prt  demander grce et  tout
avouer...

Mais l'avocat hocha la tte.

--Ni vous ni moi ne sommes bons juges, madame, pronona-t-il, car nous
sommes partie intresse, et notre opinion est d'avance arrte et
inbranlable. Mais prenez un arbitre impartial, exposez-lui les
circonstances de la mort du gnral Delorge telles qu'elles ont t
exposes  M. Barban d'Avranchel, produisez-lui tous ces tmoins qui ont
t entendus et dont les dpositions concordent si merveilleusement, et
de mme que M. d'Avranchel, cet arbitre vous dira: Madame, toutes les
probabilits sont en faveur de M. de Combelaine.

Il s'accouda sur son bureau, et tout un monde de rflexions passa dans
ses yeux, pendant qu'il murmurait:

--Ah! il n'y a pas  le nier, l'vidence est l, ces gens-l sont
forts... trs forts, et ils peuvent nous mener loin!...

Rien ne pouvait dplaire  Mme Delorge autant que cet hommage rendu 
l'habilet de ses ennemis.

--De telle sorte, monsieur, fit-elle, d'un ton d'amre ironie, qu'il n'y
a plus qu' s'incliner devant ces gens si forts?...

Une surprise profonde se peignit sur la figure du jeune avocat.

--Est-ce pour moi que vous parlez, madame? interrogea-t-il.

Elle ne rpondit pas, et son silence tait trop significatif pour
laisser l'ombre d'un doute  Me Roberjot.

--Ainsi, pronona-t-il d'un ton de reproche, vous m'estimez tout juste 
la valeur du docteur Buiron. Pourquoi? Je suis de ceux qui subissent un
fait accompli, il le faut bien, mais qui ne l'acceptent jamais. Et la
preuve, c'est que le rgime nouveau, ce rgime fond sur l'attentat du 2
dcembre, ne trouvera pas d'adversaire plus obstin que moi.

Il regardait Mme Delorge d'un air singulier, en disant cela.

Il y avait un lger tremblement dans sa voix quand, aprs une pause, il
ajouta:

--Je ne me serais pas exprim avec cette rsolution il y a huit jours...
J'hsitais... vous tes venue, et, sans le savoir, vous avez dcid de
mon avenir...

Il se leva, visiblement mu, et, aprs deux ou trois tours dans son
cabinet:

--Et cependant, reprit-il, nul n'avait autant de raisons que moi de se
ranger dans l'arme, toujours docile, des satisfaits. Qu'ai-je 
demander  la vie qu'elle ne m'ait gnreusement donn!... Je suis jeune
encore, j'ai presque de la fortune, j'ai russi au barreau bien au del
de mes esprances...

Mais Mme Delorge tait hors d'tat de remarquer l'trange agitation
de l'avocat.

Et toute entire  l'ide fixe qui devait obsder sa vie:

--Enfin, que faire pour le moment? interrogea-t-elle.

Si Me Roberjot fut un peu choqu d'tre si brusquement interrompu, il
eut le bon got de le dissimuler.

--En ce moment, rien! rpondit-il... Il faut attendre.

--Quoi?...

--Cette occasion qui jamais ne fait dfaut  ceux qui savent la guetter
patiemment.

Mme Delorge eut un geste dsol.

--Hlas! dit-elle, chaque jour qui s'coule emporte une de mes
esprances... Hier, j'ai rencontr un ancien ami de mon mari, c'est 
peine s'il m'a salue. Dans six mois il ne me reconnatra plus. Dans un
an, il dira: Delorge!... qui a, Delorge?... Mon mari fut un noble et
vaillant soldat: est-ce cette renomme qui lui survivra?... Non. Seules,
les calomnies qui se sont dbites et que vous m'avez rptes,
resteront comme autant de taches  sa mmoire. Dans dix ans d'ici,
lorsque mon fils, que voici, devenu un homme, paratra dans le monde, si
parfois on demande: Qui donc est ce jeune Delorge?... Il se trouvera
toujours quelqu'un de ces gens qui prtendent tout savoir, pour
rpondre: Eh bien! c'est le fils de ce gnral, vous savez bien, qui
fut tu en duel,  propos d'une vilaine affaire d'argent...

Mais Raymond bondit  ces mots.

--Non, mre, s'cria-t-il, je te le jure, personne jamais ne dira cela,
lorsque je serai un homme!...

L'avocat prit les mains de l'enfant, et les serrant dans les siennes:

--Bien! mon ami; lui dit-il, c'est trs bien, cela!...

Puis revenant  Mme Delorge:

--Vous vous trompez, madame, pronona-t-il gravement, c'est du temps que
vous devez tout esprer... Mort, le gnral est plus redoutable que
jamais...

--Hlas! monsieur, je voudrais pouvoir vous croire...

--Il faut me croire, madame, et,  l'appui de ce que je vous dis, il me
serait ais de vous citer des exemples... Le proverbe qui dit: Il n'y a
que les morts qui ne reviennent pas, est un proverbe absurde. En
politique, il n'y a que les morts, au contraire, qui reviennent.
Parbleu! il serait trop ais de gouverner, si, pour se dbarrasser des
gens gnants, il n'y avait qu' les porter en terre. Triomphant,
redout, reconnu depuis des annes, un gouvernement brave toutes les
oppositions et se rit de toutes les attaques: il a ses cratures, ses
juges, ses gendarmes, son arme, il se croit et il trouve des gens pour
le croire ternel... Mais voici qu'un beau matin un inconnu se rend au
cimetire, pelle sur une tombe un nom oubli et le crie  pleine
voix... Et il suffit de ce nom pour que ce gouvernement si fort
s'croule en quelques jours...

Mme Delorge soupira.

--Je ne verrai jamais ce que vous dites, fit-elle.

--Qui sait? En vous disant qu'il n'y a rien  faire, je n'ai pas entendu
vous conseiller une lche rsignation... Non. Il nous reste Cornevin...

Ah! cette fois l'avocat n'tait que l'cho des penses de la malheureuse
femme.

--C'est vers cet homme, poursuivit Me Roberjot, que doivent tendre
toute notre attention et tous nos efforts. A-t-il t assassin? Je ne
le crois pas. M. de Combelaine est trop habile pour risquer un crime qui
n'est pas indispensable. Or, dans le tourbillon des vnements, il lui
tait ais de faire disparatre Cornevin. Donc, c'est ce moyen qu'il a
d prendre. Cornevin, arrt, a d tre dport quelque part... O?
c'est  nous de le dcouvrir.

Le visage de Mme Delorge, illumin un moment par l'esprance, s'tait
assombri de nouveau.

--Moi aussi, monsieur, reprit-elle, j'ai song  Cornevin... Moi aussi,
je crois qu'il est vivant encore et qu'il peut me fournir les armes
d'une revanche terrible.

--Et alors?...

--Alors, j'ai tout fait au monde pour m'attacher sa femme, pour
l'intresser  mes esprances.

--Vous avez fait cela!...

--Oui. Je me suis engage  servir une rente  cette malheureuse, et
l'ain de ses fils sera lev avec mon fils, et exactement comme lui...

Me Roberjot paraissait si constern qu'elle ajouta:

--N'tait-ce donc pas un devoir sacr?

--Oui, rpondit l'avocat, oui. Seulement il est des occasions, et
celle-ci en est une, o le devoir devient une imprudence insigne...

--Oh! monsieur, de telles paroles dans votre bouche! Et moi qui
supposais...

Mais il ne la laissa pas poursuivre, et vivement:

--Croyez-vous donc que je blme votre bonne action, madame!
s'cria-t-il. Non certes! Mais il fallait vous en cacher comme d'une
faute. Secourir la femme de Cornevin tait votre devoir et votre
intrt, mais vous deviez la tenir  l'cart, ne la voir qu'en secret et
employer, pour lui venir en aide, une main trangre.

--Et pourquoi cela, monsieur?

--Pourquoi? rpta-t-il; pourquoi?...

Et plus lentement:

--Parce que Laurent Cornevin, abandonn de tout le monde, et t vite
oubli. Lui donner ouvertement votre appui, c'est rappeler l'attention
sur lui. Pauvre, seul, sans amis, charg de famille, il ne devait gure
inquiter des ennemis tout-puissants. Devenu l'alli de la veuve du
gnral Delorge, il constitue un danger permanent. L'oubli tait sa
meilleure chance de salut et de libert. On ne l'oubliera plus. Trois
mots sur son dossier vont le condamner  une active et incessante
surveillance. Le jour o vous avez admis sa femme chez vous, madame,
vous avez donn un tour de clef de plus  la porte de sa prison...

Mme Delorge baissait la tte, accable d'un immense dcouragement.

Qu'objecter  de telles raisons?...

L'exprience de Me Roberjot en arrivait  la mme conclusion que
jadis les terreurs gostes du digne M. Ducoudray.

Veiller toujours, mais dans l'ombre, s'effacer, s'appliquer  se faire
oublier, patienter, attendre...

Attendre!... quand son sang bouillait dans ses veines, quand il y avait
des instants o l'ide lui venait de s'armer d'un poignard et d'en
frapper cet homme qui, avec la vie de son mari, lui avait pris sa vie, 
elle, tout son bonheur, toutes ses esprances!...

--Malheureusement, dit-elle, ma faute est irrparable. Changer quoi que
ce soit  ce que j'ai dcid serait une faute de plus. Mais aprs...

--Aprs?... Nous chercherons autre chose. Un homme qui trane un pass
comme celui de M. de Combelaine, ne saurait tre invulnrable... On peut
le connatre, ce pass, si mystrieux qu'il soit... Ma position va me
donner de grandes facilits... Avec un peu d'adresse... en risquant
certaines dmarches... Mais il me faudrait votre autorisation, madame,
et je ne sais si je dois... si je puis...

Tout avocat qu'il tait, accoutum  tout dire, il s'embarrassait dans
ses phrases, il hsitait, il balbutiait.

Mais Mme Delorge ne voyait rien de ce mange, pas plus qu'elle
n'avait remarqu certaines phrases, cependant bien significatives.

La femme tait morte en elle, cette nuit fatale o on lui avait rapport
le cadavre de son mari...

L'ide qu'on pouvait l'aimer encore, avec l'espoir d'tre un jour aim
d'elle, l'et rvolte comme la pense d'un sacrilge...

Me Roberjot dut comprendre qu'il ne serait pas compris, car tout 
coup, prenant, comme on dit, son coeur  deux mains:

--Mon petit ami, dit-il  Raymond, sur la table de mon salon se trouvent
des albums superbes... Voulez-vous aller regarder les gravures, pendant
que je parlerai  votre maman?...

L'enfant se leva, cherchant dans les yeux de sa mre quelle conduite
tenir.

--Va, mon enfant, lui dit-elle, non sans une visible surprise, fais ce
que monsieur te demande...

Qui et vu Me Sosthnes Roberjot en ce moment, l'et pris,
positivement, pour le plus timide des hommes...

Il s'agitait sur son fauteuil, son regard vacillait, il toussait, il
tracassait son couteau  papier pour se donner une contenance...

Enfin, ds que Raymond fut sorti:

--Je vous l'ai dit, madame, commena-t-il, la premire fois que j'ai eu
l'honneur de vous voir, votre cause devint la mienne. Ne m'en veuillez
pas de ce qui serait, sans cela, une indiscrtion... Vous ne m'avez pas
parl de la dposition de M. de Combelaine, que cependant le juge
d'instruction a d vous lire.

--Il ne me l'a pas lue, monsieur.

--Est-ce possible?...

--Je ne lui en ai pas laiss le temps...

L'avocat ne fut point matre d'un mouvement de contrarit:

--Eh! madame, s'cria-t-il, cette dposition tait pour vous la plus
importante... Elle vous et appris  quels motifs il plat  M. de
Combelaine d'attribuer son duel avec le gnral Delorge.

Cette ide si simple ne s'tait pas prsente  l'esprit de Mme
Delorge.

--C'est pourtant vrai, fit-elle, c'est une faute encore que j'ai
commise. Mais celle-l, du moins, je puis la rparer, je puis demander 
M. d'Avranchel communication du dossier...

Me Roberjot hocha la tte:

--C'est inutile, pronona-t-il.

--Cependant...

--Loin de faire mystre de sa dposition, M. de Combelaine use de tous
les moyens dont il dispose pour l'bruiter, pour la rpandre.

--Quelle nouvelle infamie a-t-il imagine?...

--Il attribue son altercation avec le gnral Delorge  une question
toute personnelle, toute prive...

--Quelle?

Positivement le futur tribun rougissait presque.

--C'est que, balbutia-t-il, je ne sais trop si je dois...

--Eh! monsieur, je puis tout entendre!

--Eh bien! madame, M. de Combelaine affirme que le gnral Delorge ne
lui pardonnait pas ses assiduits prs d'une certaine dame...

Il s'arrta. Il s'tait prpar  une explosion d'indignation, de
jalousie rtrospective, peut-tre.

Quelle erreur! Mme Delorge ne sourcilla pas.

--C'est absurde! pronona-t-elle tranquillement.

--Voil ce que j'ai rpondu, se hta de dire Me Roberjot.
Cependant...

--C'est ridicule encore plus qu'odieux, insista Mme Delorge, avec
cette confiance superbe de la femme qui sait bien de quel amour profond
et exclusif elle a t aime. Et vritablement, M. de Combelaine est
bien bon de prendre la peine d'inventer de pareilles histoires.

Elle sourit tristement, puis d'un tout autre ton,--d'un ton d'indicible
mpris:

--Et sait-on, demanda-t-elle, quelle est cette dame?...

--Oui. Ce serait une femme trs connue, fort jolie, qui mne grand train
et qui a, prtend-on, cot des sommes normes  M. de Combelaine...

--Je le croyais presque dans le besoin.

--En effet. Aussi, les gens mieux informs assurent-ils que bien loin
d'avoir t ruin, M. de Combelaine a t secouru par Flora Misri.

Mme Delorge bondit sur son fauteuil.

--Flora Misri! s'cria-t-elle.

--Oui.

--Et cette femme est la matresse de M. de Combelaine?

--Depuis bien des annes,  ce que l'on dit, rpondit l'avocat.

Et stupfait de l'motion de Mme Delorge, ne sachant plus que croire,
ne sachant plus ce qu'il disait surtout:

--Vous connaissez cette femme, madame? interrogea-t-il.

Mais elle tait bien trop trouble, pour remarquer l'tranget de la
question.

--Je la connais, oui, monsieur, rpondit-elle.

Et appuyant sur chaque mot, comme pour lui bien donner toute sa valeur:

--Le vrai nom de cette femme, continua-t-elle, est Adle Cochard. Elle
est la soeur de la femme de Laurent Cornevin.

Me Roberjot n'en pouvait croire ses oreilles.

--tes-vous bien sre de ce que vous dites, madame? demanda-t-il.

--Aussi sre qu'on peut l'tre d'un renseignement fourni  la justice
par la prfecture de police. C'est dans le cabinet du juge d'instruction
que, pour la premire fois, j'ai entendu prononcer ce nom de Flora
Misri. M. Barban d'Avranchel faisait presque un crime  Mme Cornevin
d'tre la soeur d'une telle femme.

L'avocat ne rpondit pas. Il venait de s'accouder  son bureau, le front
entre les mains, et tout ce qu'il avait d'intelligence et de
pntration, il l'employait  chercher quel parti tirer de cette
dcouverte.

--videmment, murmurait-il, cette femme doit savoir bien des choses sur
le sire de Combelaine... Autant que la baronne d'Eljonsen, sinon plus...
Mais comment la dcider  parler?... Quel charbon passer sur ses lvres
pour les desserrer?...

Il parlait  demi-voix et en phrases haches, et cependant Mme
Delorge ne perdait pas un mot de son monologue.

--Ne pourrait-on pas, hasarda-t-elle, employer prs de cette femme sa
soeur, Mme Cornevin?...

--Se voient-elles encore?

--Je ne le crois pas...

--Diable!... une visite, en ce cas, donnerait peut-tre l'veil... Il
faudrait tant de prcautions, tant d'adresse...

--Oh! la femme de Cornevin est trs intelligente...

--Et la disparition du mari serait un prtexte tout trouv de
rapprochement. Mais M. de Combelaine sait que la femme Cornevin, c'est
vous... Il ne doit pas ignorer que la femme Cornevin et Flora sont
soeurs, et je serais bien surpris s'il ne s'tait pas mis en garde de
ce ct...

[Illustration: La foule aussitt l'avait entour.]

Il demeura quelques moments absorb par l'effort de ses rflexions, puis
soudainement:

--Mais je ne saurais prendre un parti ainsi, sur-le-champ. J'ai besoin
de me consulter, de dresser un plan d'attaque. Une dmarche imprudente
ne se rachte pas. Rien ne presse. Avant de m'avancer, je veux sonder
le terrain, je veux tre difi sur le compte de M. de Combelaine. Un de
mes amis est fort li avec un intime de la baronne d'Eljonsen, il me
renseignera...

--La baronne d'Eljonsen? rpta Mme Delorge,  qui ce nom n'apprenait
rien.

--Oui... C'est la femme qui a lev M. de Combelaine... Elle a t,
dit-on, une des plus fidles amies du prince-prsident lorsqu'il tait
en exil... Voici dix-huit mois qu'elle est fixe  Paris...

Puis, d'un accent rsolu, et qui tait bien, il n'y avait pas  s'y
mprendre, l'expression sincre de sa pense:

--Quoi qu'il advienne, madame, ajouta-t-il, comptez sur moi et
remettez-vous  mon dvouement. Tout ce que j'ai d'intelligence et
d'nergie, je l'appliquerai  une cause que je considre comme mienne.
Tout ce qu'il est humainement possible de faire, je le ferai.
Seulement...

Il hsita, et non sans embarras:

--Seulement, dit-il encore, je dois vous demander la permission de me
prsenter chez vous. On peut prvoir telle circonstance urgente...

Mais Mme Delorge ne le laissa pas achever.

--Est-il donc besoin de vous dire, monsieur, interrompit-elle, que vous
serez toujours le bienvenu? J'ai la mmoire des services rendus,
monsieur...

Elle se leva sur ces mots.

Dj, depuis un moment, elle entendait marcher et tousser dans la salle
d'attente qui prcdait le cabinet de l'avocat...

--Excusez-moi de vous avoir importun si longtemps, monsieur, dit-elle.

Et ayant appel Raymond,  qui Me Roberjot donna une large poigne de
main, elle rabattit sur son visage son voile de veuve et sortit...

--Ah! celle-l savait aimer! murmura l'avocat en touffant un soupir.

Et comme s'il et eu besoin d'air, il courut ouvrir la fentre et
explora la rue d'un rapide regard.

C'tait Mme Delorge qu'il cherchait, qu'il voulait revoir encore.

Elle ne tarda pas  paratre. Elle traversa rapidement la chausse et
remonta dans le fiacre qui l'avait amene et qui s'loigna au grand
trot.

Des clients l'attendaient dans la pice voisine, il le savait, il les
avait entendus, mais il s'en souciait bien, vraiment!

Appuy au balcon de sa fentre, insensible au froid qui devenait plus
pre avec la nuit, il s'oubliait en une de ces rveries qui absorbent
toutes les facults et suppriment en quelque sorte les circonstances
extrieures.

Ce n'tait pas un naf que Me Sosthnes Roberjot.

De mme qu' tous les avocats, il lui tait arriv de s'prendre d'une
cliente venue pour le consulter.

Une femme jeune et jolie est si sduisante, lorsque, les yeux noys de
pleurs et le sein haletant, elle vous dit d'une voix mue:

--Vous tes mon seul appui et ma suprme esprance... Mon honneur, mon
bonheur et ma vie sont entre vos mains... Je m'abandonne  vous,
sauvez-moi...

Me Roberjot avait sauv plus d'une cliente plore.

Mais jamais encore il n'avait ressenti ces sensations profondes qui le
remuaient en prsence de Mme Delorge. Sa vie tait bouleverse depuis
qu'il la connaissait. Il dcouvrait  l'existence des horizons nouveaux
qu'il ne souponnait pas. Toutes ses ides se modifiaient. S'il et
traduit ce qu'il ressentait, on ne l'et pas reconnu... Il ne se
reconnaissait plus lui-mme.

--Serais-je donc amoureux? se demandait-il.

Sans songer que toujours cette question est rsolue lorsqu'on se la
pose.

Amoureux, lui! un vieux sceptique, un ancien matre clerc d'avou!...
Cette ide, qui l'et fait pouffer de rire quinze jours plus tt, ne lui
semblait alors nullement ridicule.

Et pourquoi pas?...

Mme Delorge n'avait-elle pas encore la fracheur et toutes les grces
pudiques d'une jeune fille! O trouver une me plus tendre et plus
nergique  la fois, un esprit plus ferme, une intelligence plus
leve?...

Mais tout  coup, il tressaillit.

--M'aimera-t-elle jamais! pensait-il.

Et avec un inexprimable serrement de coeur, il se mit  examiner ses
chances... Hlas! elles taient bien chtives, si mme il en avait.

On triomphe d'un vivant, on le supplante, on l'efface, mais un mort!...
Comment atteindre, aux plus secrets replis de l'me d'une femme, le
souvenir brlant d'un tre immatriel, par de qualits surhumaines,
divinis par les regrets?

--Et cependant, songeait l'avocat, il est un moyen peut-tre d'arriver
au coeur de cette femme si malheureuse: la reconnaissance. Rien ne la
peut plus mouvoir que l'esprance de venger son mari. Que
n'accordera-t-elle pas  l'homme qui l'aidera dans cette tche, et qui
lui livrera ses ennemis!...

Il s'exaltait  cette ide, et en ce moment, lui qui jamais ne s'tait
exerc qu'aux luttes oratoires, il et voulu tenir  longueur d'pe le
comte de Combelaine...

Mais un lger bruit dans son cabinet fit vanouir toutes les visions.

Il se retourna vivement, et se trouva en prsence de son domestique.

--Qu'est-ce que vous voulez? lui dit-il d'une voix irrite, et qui vous
a permis?...

--Monsieur, il y a l des clients...

--Ils reviendront demain.

--Il y a l aussi ce gros entrepreneur, monsieur sait bien qui je veux
dire, qui a tant d'ouvriers, et qui chauffe la candidature de
monsieur...

--Qu'il aille au diable!...

Le domestique demeura bant de surprise.

Ce mot: candidature produisait d'ordinaire un tout autre effet.

--J'ai besoin d'tre seul, reprit l'avocat, dites que je suis en
affaires et pris pour toute la soire...

--Alors je vais congdier tout le monde, fit le domestique; seulement,
j'aurai du mal  renvoyer un ami de monsieur, qui veut absolument lui
parler, M. Verdale...

--Oh!  celui-l vous n'avez qu' rpondre...

Mais il s'arrta court, en se frappant le front.

Cet ami tait prcisment celui dont il avait parl  Mme Delorge, et
qui connaissait la baronne d'Eljonsen.

--Faites-le entrer, dit-il.




XIII


M. Verdale tait un gros, grand et large homme, avec d'normes mains
velues, affreusement commun, mais ne manquant, on le voyait  ses yeux,
ni d'esprit ni de finesse.

Architecte de son tat, il avait obtenu au concours un grand prix qui
lui avait valu un sjour de trois ans  Rome, aux frais de l'tat.

Il en tait revenu avec un portefeuille tout gonfl de plans et de
devis, et la rsolution bien arrte de faire fortune trs vite et par
n'importe quels moyens...

Mais c'est en vain que depuis dix ans il avait us ses bottes  courir
aprs l'occasion. Elle l'avait fui. Ses plans n'taient pas sortis de
leur carton.

Et il tait rest pauvre, et plus que jamais enrag de convoitises...

C'est au collge,  Saint-Louis, o ils taient dans la mme classe, que
s'taient connus M. Verdale et Me Roberjot. Et depuis, bien que
cheminant dans la vie par des routes fort diffrentes, ils avaient
toujours conserv des relations.

Cela tenait, il est vrai,  ce que plus d'une fois M. Verdale,
l'architecte incompris, comme il se nommait lui-mme, avait eu besoin de
son ancien copain, tantt pour un prt d'une couple de cent francs,
lorsque la gne tait pressante, tantt pour une consultation, lorsqu'il
avait des difficults avec les rares imprudents qui s'taient adresss 
lui.

Mais ni la misre, ni les procs, ni les dceptions n'avaient altr sa
bonne humeur. Car il tait gai, d'une grosse gat impudente et
vulgaire, et il s'tait cr une sorte de langage  part, emprunt  ses
souvenirs classiques, au vocabulaire de sa profession et au rpertoire
des thtres  la mode.

Il entra chez son ami le chapeau sur la tte, en brandissant un rouleau
de papier, et ds le seuil:

--Qu'est-ce? s'cria-t-il. Tu te fais cler, comme nous disons  la
Comdie-Franaise!... Es-tu dj ministre?

--Pas encore.

--Mais tu vas tre reprsentant du peuple... si j'en crois la rumeur.

--Mes amis me pressent de poser ma candidature, c'est vrai, mais je ne
suis pas encore dcid...

L'architecte clata de rire, puis d'un air de gravit:

--Pauvre cher ami, fit-il, combien tu dois souffrir de la violence qu'on
fait  ta modestie de violette!... Cruels amis! Douloureuses
obligations!... Mais l'hsitation serait un crime: il est grand, il est
beau de se sacrifier au salut de la patrie!...

Accoutum aux faons de son ami, Me Roberjot souriait, encore qu'il
n'en et peut-tre pas bien envie.

--Bref, reprit M. Verdale, tu te sens assez d'estomac pour avaler tous
les crapauds et toutes les vipres d'une candidature!... Tu vas essayer
d'tre nomm reprsentant.

--Oui.

--De l'opposition, naturellement?

--Tu l'as dit.

--Eh bien! c'est une faute.

--Et pourquoi, s'il te plat!

--Parce que... tu sais le mot de Thiers? L'Empire est fait.

L'avocat haussa les paules.

--Eh bien! nous le dferons, dit-il.

M. Verdale ta son chapeau.

--Tous mes compliments! dit-il. Cette confiance me charme.

Puis d'un ton de feinte humilit:

--Cependant, reprit-il, tu le laisseras bien durer assez pour que j'aie
le temps de faire fortune! Voyons, mon vieux Roberjot, fais cela pour un
camarade, quand ce ne serait que pour me fournir le moyen de te rendre
ce que je te dois...

--Tu penses donc que l'Empire t'enrichira?

--J'ai cette candeur! dirait Arnal. Or, comme nous sommes  Paris
cinquante mille gaillards qui nous berons de cet espoir, l'Empire
du-re-ra.

--Diable!

--Tous ne russiront pas, c'est vident, mais moi, je russirai.
L'empereur... je veux dire le prince-prsident, a des projets
grandioses, moi j'ai des montagnes de plans et devis, nous nous
entendrons. Qu'il dise un mot et mes cartons s'ouvrent. Il veut un Paris
de marbre... je lui btirai une ville de palais. Il faudra des millions
pour cela. Tant mieux. Il en tombera bien un dans ma poche...

Il ne manquait pas d'un certain flair, M. Verdale. Me Roberjot le
savait bien.

--Ainsi, lui dit-il, tu es all faire ta cour au prsident...

--Oh! pas encore; je n'en suis qu' ses amis. Mais j'avance, j'avance,
j'ai des protecteurs  qui rien ne sera refus. Le prsident peut avoir
tous les vices que tu voudras; il a, en plus, de la mmoire. Il suffit
qu'on lui ait dit: Dieu vous bnisse! quand il ternuait en exil, pour
qu'il vous juge des droits  sa reconnaissance...

--Mais ses amis auront-ils aussi bonne mmoire que lui, et ne te
renieront-ils pas?...

--Jamais! Je sais o est le cadavre, s'cria vivement l'architecte.

Et tout aussitt, visiblement embarrass et contrari de s'tre laiss
emporter:

--Quand je dis que je sais o est le cadavre, je veux dire que j'ai reu
assez de petites confidences pour qu'on ne m'oublie pas. T'en faut-il
une preuve? C'est  moi que la baronne d'Eljonsen confie la construction
de l'htel qu'elle veut avoir aux Champs-lyses, et dont j'ai l le
plan...

--Comment! la baronne d'Eljonsen fait btir!... Il me semblait t'avoir
entendu dire qu'elle en tait aux expdients...

--Oui, quand elle habitait Rome. Mais les temps sont changs. Si bien
changs, que M. de Maumussy vient de me charger de lui acheter tous les
terrains que je trouverai entre la Seine et les Champs-lyses... Si
bien changs, que M. de Combelaine m'a demand le plan d'une maison de
campagne... Si terriblement changs, que M. Coutanceau m'a donn sa
parole de me nommer l'architecte en chef d'une socit qu'il fonde, au
capital de je ne sais combien de millions. Non seulement ces gens-l
savent vaincre, mais ils savent profiter de la victoire!...

L'avocat branla la tte, et non sans une nuance d'impertinente ironie:

--Et tu en profiteras, toi, en devenant millionnaire.

--Positivement, rpondit l'architecte, et sans remords; seulement...

Son front se plissa, et gravement, cette fois:

--Seulement, poursuivit-il, si l'avenir est  moi, le prsent est  mes
cranciers. Je suis dans la situation d'un homme qui aurait  toucher 
Marseille un hritage immense, et qui crverait de faim  Paris, faute
de pouvoir se procurer le prix du chemin de fer de Paris  Marseille.

La visite de M. Verdale s'expliquait.

--Et alors? interrogea l'avocat, comme s'il n'et point compris ce
prambule si clair.

--Alors, mon vieux copain, il n'y a que toi qui puisses me donner de
quoi payer ma place dans le train express qui conduit de zro 
million... Je viens frapper  ta caisse. Toc, toc, j'ai besoin de huit
mille francs.

Me Roberjot tressauta sur son fauteuil.

--Huit mille francs! s'cria-t-il, peste! comme tu y vas! Me crois-tu
donc un banquier pour me supposer une pareille somme dans mon tiroir?
Huit mille francs!... mais c'est la moiti de mon revenu, mon pauvre
camarade, et non seulement je n'ai pas cette somme, mais je ne saurais
o la prendre.

L'architecte rougit imperceptiblement.

--Et cependant il me les faut, insista-t-il, absolument et sous
quarante-huit heures...

--Ah a! que veux-tu faire de tant d'argent?

--L'employer  faire figure...  paroistre, comme dit Montaigne.

--Je te croyais au-dessus d'une pareille faiblesse.

--Je l'tais, et c'est ce qui m'a perdu.

--Oh!...

--C'est ainsi. Fils d'une famille riche, tu n'as pas eu  apprendre,
toi, que les imbciles refusent de reconnatre le talent qui n'a pas un
certain cadre. Tu as du talent et tu as russi; mais sache que ton bel
appartement, que tes meubles, tes tapis, tes tableaux et tes livres sont
pour quelque chose dans ton succs. Quand on sonne chez toi, c'est un
domestique qui vous ouvre, et le client qui venait te demander une
consultation avec l'ide de te la payer vingt-cinq francs se dit en
lui-mme: Ce sera cinquante francs puisqu'il a un valet de chambre.
Introduit dans ta salle d'attente meuble de vieux chne, ce mme client
se dit encore: Diable!... c'est cossu, ici, et je vois bien qu'il va
falloir dgainer mes trois louis. Entrant dans ton cabinet de travail,
il est bloui... et en sortant il te laisse le billet de cent francs...

L'avocat riait.

--Eh bien! moi aussi, continua l'architecte, je veux paratre... Il le
faut. Je loge en garni, au quatrime tage d'un mchant htel... Qui
viendra m'y chercher? Personne. Il faut paratre, mon vieil ami. Le
rgne qui commence s'appellera le rgne de la poudre aux yeux... Jetons
de la poudre!...

Discuter, c'est avouer implicitement qu'on ne s'est pas arrt  un
parti dfinitif, et qu'on peut encore changer d'avis.

Me Roberjot, qui tait avocat, ne l'ignorait pas.

Si donc il laissait discourir son ami Verdale, c'est que, vritablement,
il hsitait.

Sortir de sa caisse huit mille francs pour les risquer sur les
esprances de l'architecte incompris, c'tait raide.

Oui, mais les lui refuser, c'tait se l'aliner et renoncer 
l'assistance qu'on en pouvait attendre  un moment donn.

Or Me Roberjot et sacrifi sans sourciller la moiti de sa fortune
pour dmasquer M. de Combelaine et le jeter, pantelant et vaincu, aux
pieds de Mme Delorge.

Comme tous les gens perplexes, il prit un terme moyen.

--Je ne prtends pas que tu aies tort, dit-il  son ami, mais as-tu
rellement besoin de toute la somme que tu me demandes? Est-ce que la
moiti ne te suffirait pas, au moins pour le moment? Plus tard on
aviserait...

Un clair d'espoir brilla dans l'oeil de M. Verdale.

--Mon devis est fait, rpondit-il, et il m'est impossible d'en rabattre
un centime. Je ne veux pas faire long feu, je veux tirer un coup de
canon...

--Cependant...

--Ah! c'est comme a. Je n'ai plus le temps de m'lever petit  petit,
moi, il faut que je surgisse du jour au lendemain, comme un
champignon... Tais-toi, je vois que tu vas me proposer ton exemple.
Absurde! Toi, tu as commenc jeune, et tu tais pouss par ta famille.
Moi, je suis vieux dj, comme les rues que je voudrais dmolir, et ce
n'est pas ma brave femme de mre, qui tait marchande de poisson aux
Halles, qui m'aidera. J'en suis  ce moment o il faut tout risquer sur
un seul coup. Tu dois bien le comprendre, toi qui sais ma situation, toi
qui sais que je suis mari et que j'ai un garon de onze ans, et que,
faute de pouvoir nourrir ma femme et mon fils, mon petit Lucien, je suis
rduit  les laisser en province, chez mon beau-pre, un vieux ladre,
qui leur reproche  chaque repas ce qu'ils mangent, et qui tous les mois
m'crit que je ne suis qu'un propre  rien et que, lorsqu'on ne trouve
pas de la bonne ouvrage comme architecte, on s'emploie comme
manoeuvre  porter l'oiseau.

Il s'exaltait, la bile lui montait au cerveau, il parlait si vite que
Me Roberjot ne trouvait pas un joint o placer un mot.

--Longtemps, poursuivit-il, j'ai ri de cette situation. Maintenant j'en
pleurerais. L'estomac se dlabre, la faade se lzarde, et le soir,
quand je regagne mon taudis, je me sens des courants d'air dans le
coeur. C'est bte et laid de rester seul devant un foyer sans feu,
quand on a une femme  soi, et une bonne petite femme, va, je le
reconnais depuis que les coquines rient  ma barbe, qui blanchit. Assez
de bohme! Je suis las de pitiner dans les ornires, pendant que vous
autres, tous, les copains de Saint-Louis, vous faites bravement votre
chemin. Je vous rattraperai d'un bond, je le veux. Je ne suis pas plus
sot que vous, n'est-ce pas! J'ai eu le grand prix au concours, et j'ai
plus d'un chef-d'oeuvre dans mes cartons...

--C'est que, mon cher, je ne vois pas...

--Je vois, moi, et cela suffit. Prte-moi ce que je te demande, et
demain j'ai un appartement dont les clients apprendront vite le chemin,
quand il leur aura t montr par Coutanceau, par la baronne d'Eljonsen,
par M. de Combelaine et par le vicomte de Maumussy.

L'avocat rflchissait.

--Que ne t'adresses-tu, fit-il, aux gens que tu me nommes?

M. Verdale haussa les paules--des paules tailles pour porter des sacs
de farine.

--Pas si bte! rpondit-il. Va donc, toi, proposer  un chien affam de
te cder une portion de son os! Non seulement ils m'enverraient
promener, mais ils me retireraient leur influence, dont je dispose
absolument.

--C'est que je t'ai dit la vrit, mon camarade; c'est que positivement
je n'ai pas d'argent.

--Monsieur a du crdit... disait Bouff dans l'_Homme  la mode_.

--J'ai bien un titre de rente...

L'architecte leva les bras au ciel.

--Et il dit qu'il n'a pas d'argent!... s'cria-t-il. Un titre de
rente!... Il faut se hter de le vendre, malheureux, car jamais tu ne
rencontreras une plus belle occasion. Vends! et il se trouvera qu'en fin
de compte, tu te seras rendu service en m'obligeant. Faire en mme
temps une bonne action et une bonne affaire!... Ces choses-l n'arrivent
qu' toi. Sais-tu o en est le cinq pour cent,  Roberjot?... Il fait 99
90 au parquet et 100 dans la coulisse. Or, comme c'est place de la
Bourse que bat maintenant le coeur de la France, cela prouve que la
France est contente, et que je serai millionnaire...

[Illustration: Il tait temps une grle de balles s'abattait.]

Si l'avocat se dfendait encore, ce n'tait plus que mollement, et en
homme prt  cder.

Et M. Verdale le voyait bien, lui, dont la finesse naturelle s'afftait
depuis tant d'annes aux meules de la ncessit.

Rassemblant donc, par un suprme effort, tout ce qu'il avait de
puissance d'motion:

--Allons, mon vieux copain, insista-t-il, un bon mouvement, tends-moi la
perche et je suis sauv... Confiance! confiance!

    Le ciel toujours seconde un projet tmraire!

La nuit tait venue, et, depuis un bon moment dj, le domestique avait
apport une lampe. L'avocat en releva l'abat-jour, et arrtant sur M.
Verdale un regard froid et perspicace:

--C'est un gros service, mon camarade, que tu me demandes,
pronona-t-il.

--Je le sais, pardieu, bien!

--Tu as des chances de succs, je le reconnais, mais enfin tes calculs
peuvent tre djous...

--Je l'avoue.

--Et alors ces huit mille francs iraient rejoindre, dans l'abme de
l'oubli, comme tu dirais, les trois ou quatre mille que tu me dois
dj...

L'architecte tressaillit et rougit.

Il trembla d'avoir cru trop tt la victoire gagne.

--Tu es dur, Roberjot, balbutia-t-il.

--Pas du tout. Je tiens seulement  tablir nos situations respectives,
et qu'en t'obligeant, j'agis en vritable ami...

--Et je t'en aurai une reconnaissance ternelle! s'cria M. Verdale en
se jetant sur les mains de l'avocat, qu'il serra  les briser.

Mais cet enthousiasme de gratitude ne parut toucher que faiblement Me
Roberjot.

--Ainsi, mon cher camarade, reprit-il, si,  mon tour, j'avais besoin
d'un service.

--Ah!... c'est avec transport que je te le rendrais,  toi, mon seul
ami,  toi que j'ai toujours trouv aux heures difficiles...

--Prends garde... Peut-tre faudra-t-il, pour m'obliger, desservir
secrtement quelqu'un des gens dont tu me parlais, M. Coutanceau ou M.
de Combelaine, Mme d'Eljonsen ou M. de Maumussy.

Il n'y avait pas  se mprendre  l'accent de l'avocat. Il parlait on ne
peut plus srieusement.

M. Verdale ne s'y mprit pas.

--Je n'hsiterais pas une minute, Roberjot, rpondit-il, je suis avec
toi.

--Tu aimes ces gens-l, pourtant.

--Mais oui... On aime toujours l'escalier qui conduit  l'appartement de
la femme qu'on courtise... Ces gens-l me mneront  la fortune.

Il tait clair que l'architecte incompris tait de son sicle et que ses
convictions ne le gnaient pas.

Et cependant l'avocat hsitait si visiblement  parler, que ce fut
l'autre qui vint  son secours.

--Voyons, mon vieux Roberjot, dit-il, tu as quelque chose sur
l'estomac?...

--Je l'avoue.

--Et tu te dfies de moi?

--Non, certes...

--Alors, dboutonne-toi, que diable! Voyons, faut-il que je t'aide? Tu
as une dent contre ces gens que tu appelles mes amis?

--Juste!

Le front de M. Verdale s'assombrit.

--C'est contrariant, fit-il, mais j'tais ton ami avant d'tre le
leur... Voyons donc cette dent!...

Vritablement, Me Roberjot n'avait voulu que tter son ancien copain,
et il lui paraissait que l'preuve russissait assez mal. Si dj, avant
d'avoir l'argent, M. Verdale montrait cette mauvaise grce, que
serait-ce plus tard?...

En cette extrmit, un gnreux abandon devait tre un habile calcul.

Me Roberjot le crut, et touffant un soupir:

--Mon vieux camarade, pronona-t-il, avec toutes les apparences d'une
motion sincre, je n'ai pas l'habitude de faire payer les services que
je rends...

--De donner un oeuf pour avoir un boeuf?...

--Prcisment. Et la preuve, c'est que c'est sans conditions que je te
remettrai, avant quarante-huit heures, la somme dont tu as besoin... Et
sur ce, ne parlons plus des intentions que je pouvais avoir. Causons
d'autre chose.

L'avocat avait vis juste... L'architecte fut touch.

--Est-ce que tu te moques de moi? s'cria-t-il. Est-ce que tu veux
m'insulter?...

--Quelle ide!...

--Alors parlons de tes intentions, morbleu! et ne parlons que de
cela!... Quoi! pour une fois que l'occasion se prsente de t'tre utile
en quelque chose, je la laisserais chapper!... Jamais!... Que faut-il
faire? Veux-tu que j'aille provoquer Maumussy, Coutanceau et les
autres?... Je pars. C'est que je me moque d'eux,  cette heure. Avec
huit mille francs, l'avenir est  moi quand mme. Au lieu d'tre
l'architecte du pouvoir, je serai l'architecte de l'opposition... Tiens,
c'est une ide, cela...

Me Roberjot souriait... en dedans.

--Allons, bon! fit-il, voil que tu t'emportes, selon ton habitude.
Sais-tu ce que je voulais te demander?... Quelques renseignements prcis
sur M. de Combelaine.

L'architecte fut-il dupe?... Peut-tre.

--Je suis ton homme, dclara-t-il. Ah! tu veux des renseignements! Eh
bien! tu en auras, et de si complets que personne  Paris ne saurait
t'en donner de pareils...

Il fut interrompu par l'entre du domestique, lequel venait rappeler 
son matre que le dner tait servi depuis un bon moment, et que tout
allait tre froid.

Saisissant aussitt la balle au bond:

--Voil qui dcide tout, ami Roberjot, s'cria l'architecte. Je dne
avec toi, et... je parle. Allons,  table, et fais-nous monter une
bouteille de ce bourgogne que je connais et qui dlie si
merveilleusement les langues!...

--Eh bien! soit! rpondit l'avocat.

Et, l'instant d'aprs, il s'attablait en face de son ancien copain.

Il y avait des annes que M. Verdale n'avait t si joyeux. Il lui
semblait sentir ses huit mille francs dans sa poche, et l'ambition,
l'espoir du succs et le corton velout lui montaient  la tte en
chaudes bouffes.

--Donc, mon vieux copain, disait-il, car il avait l'art de discourir la
bouche pleine, donc parlons de M. de Combelaine... Mais parler de lui
sans parler de Mme la baronne d'Eljonsen est impossible, et c'est par
elle que je commencerai...

C'est que je la connais bien, moi, cette respectable baronne, ayant eu
l'honneur insigne de lui tre prsent lorsque j'tais  Rome aux frais
de l'tat. Je lui plaisais. Si j'avais eu de l'argent, elle m'en et
emprunt. Je n'en avais pas, malheureusement. Mais un jour, aprs
m'avoir fait jurer un secret ternel--un secret que je viole pour toi, 
Roberjot--elle daigna me charger de porter pour elle et en son nom, au
Mont-de-Pit de la Ville ternelle, quelques-uns de ses joyaux.

Quel ge a-t-elle? vas-tu me demander.

Eh bien! mon bon, je n'en sais rien, parole d'honneur,  vingt ans
prs. Elle n'a peut-tre que cinquante ans, elle en a peut-tre plus de
soixante-dix. Sa pareille n'existe pas au monde pour rparer des ans
l'irrparable outrage. C'est un secret qu'elle a achet  Londres  une
mailleuse clbre. Et personne n'est plus avanc que moi. Personne,
depuis un demi-sicle, n'a eu l'heur de la voir telle que le bon Dieu
l'a faite. Cette femme-l doit dormir toute maquille, comme les grands
gnraux dorment tout botts.

Donc, on ignore son ge, et ce n'est que bien vaguement qu'on connat
sa situation dans le monde.

Moi, je sais qu'elle travaille dans la politique.

Cette femme-l, vois-tu, est une de ces intrigantes cosmopolites, comme
il y en a dans les bas-fonds de toutes les diplomaties, bonnes  toutes
besognes, prtes  toutes les trahisons, et qu'on charge des commissions
qui feraient reculer les mouchards ordinaires. A combien de polices
celle-ci s'est-elle vendue? A toutes, j'imagine, toutes celles qui
avaient de l'argent  lui donner. Ce qui est sr, c'est qu'elle doit
avoir achet et vendu de drles de choses en sa vie!...

--Par ma foi!... fit Me Roberjot, voici un joli portrait.

L'exclamation parut flatter l'architecte.

--Eh! eh! dans le fait, je ne peins pas mal! fit-il en riant de son gros
rire qui lui secouait les paules.

Et, vidant lestement son verre, il continua:

--Tout le monde, ami Roberjot, ne parlerait pas si librement que moi.
Mme d'Eljonsen a de la mmoire, et il n'est pas sain de l'avoir pour
ennemie. Ceux qui la connaissent le mieux en ont peur...

--Oh!...

--C'est absurde, videmment; c'est lche, c'est petit... mais c'est
ainsi. Songe donc depuis une quarantaine d'annes il ne s'est pas remu
en Europe une pellete de boue sans que cette femme en ait eu son
claboussure. Dame! on tremble toujours qu'elle ne se secoue sur ses
voisins. On est sr de soi--quelquefois,--mais on n'est jamais sr des
siens, de ses parents, de ses amis. Elle sait tant de choses. Pour deux
ou trois fois qu'elle s'est oublie  penser tout haut devant moi, j'ai
eu des coliques, parole d'honneur! Elle a le mot d'un tas d'nigmes que
l'histoire, avec ses lunettes, ne dchiffrera jamais. Et voil pourquoi
elle ne dgringolera jamais tout  fait. Quand elle enfonce, quand elle
se sent  sa dernire gorge de bourbe, elle tire de son sac quelque
gros scandale ignor, et elle l'adresse aux intresss avec ces seuls
mots: Achetez ou je publie. Et on achte. C'est la muse du chantage
que cette chre baronne.

Elle vend un secret, quand elle est gne, comme une autre porte ses
bijoux au Mont-de-Pit. Et elle prtend que son fonds est inpuisable.
Et je le croirais volontiers, moi qui sais qu'elle a servi la police
russe et la police autrichienne, moi qui sais qu'il n'y a pas en Europe
un homme de quelque renom qui n'ait pass par son boudoir ou son
salon...

L'avocat ne laissait pas d'tre tourdi par la surprenante volubilit de
l'architecte incompris.

--Oh! par son salon!... fit-il d'un air de doute, par son salon...

--Mais... z'oui, cher matre, par son salon. Ah ! prendrais-tu par
hasard Mme d'Eljonsen pour une intrigante vulgaire?... Erreur! Je te
montrerai son portrait  l'ge de vingt-deux ans, un chef-d'oeuvre! et
quand tu l'auras admir, tu comprendras tout ce qu'a pu ngocier une
gaillarde qui a eu des yeux pareils. C'est que, si elle a t aussi bas
que possible, elle a t trs haut aussi. En 1845, elle tenait  Londres
une sorte de pension bourgeoise qui tait un tripot, et
vraisemblablement quelque chose de pis, c'est positif. Mais il est non
moins certain qu'en 1822 il ne s'en est fallu de rien qu'elle poust un
principicule allemand, qui lui et bel et bien mis sur la tte une
couronne ferme.

--Roman!...

M. Verdale s'arrta court, considrant son ami d'un air surpris et
mcontent.

--Positivement, mon cher camarade, pronona-t-il, tu me fais de la
peine. Comment! toi, un avocat, un homme intelligent, tu en es encore
l!... Quoi! tu es de ces gens qui, ds que vous leur contez une
histoire, vous interrompent en disant: a... c'est impossible. Jamais
rien de pareil n'est arriv  ma portire!...

--Soit... des faits, des faits!...

L'architecte frona le sourcil.

--En d'autres termes, je t'ennuie, dit-il  son ami. C'est bien, je
m'arrte. Interroge, je rpondrai...

Mais ce petit accs de mauvaise humeur n'inquita gure l'avocat.

--Qui est, au juste, Mme d'Eljonsen? interrogea-t-il.

C'est du ton nasillard d'un colier qui nonne une leon que M. Verdale
rpondit:

--Franaise de naissance, Mme d'Eljonsen est issue d'une assez
vieille famille de Bretagne--noble, mais pauvre. Son pre, le seigneur
de la Roche-du-Hou, habitait  trois lieues de Morlaix, sur la route de
Saint-Paul-de-Lon, un manoir si dlabr que les rats ne s'y
aventuraient plus... Mlle de la Roche-du-Hou devait avoir vingt ans,
lorsqu'elle fit connaissance d'un ngociant sudois, colossalement
riche, M. Eljonsen, que ses affaires, et plus encore sa mauvaise toile,
avaient amen  Morlaix. En trois oeillades, elle le rendit fou  lier
d'amour, le malheureux. Il la demanda en mariage et l'pousa,-- une
date que ne sauraient prciser les biographes les mieux informs.
Marie, elle suivit son mari, puisqu'il est dit que la femme doit suivre
son mari, et ils allrent s'tablir  Riga, centre des oprations
commerciales de M. Eljonsen.

Leur union ne fut pas heureuse. Bientt on vit M. Eljonsen dprir de
chagrin d'avoir pous la belle Mlle de la Roche-du-Hou. En moins
d'un an, il en mourut, laissant  sa veuve quelque chose comme
quatre-vingts ou cent mille francs de rentes. On ne dit pas qu'elle ait
pleur, mais son premier mouvement fut de quitter Riga, o elle
s'ennuyait. Ayant post devant le nom de son mari un _d_ et une
apostrophe, elle le fit prcder du titre de baronne et alla s'tablir 
Vienne. Elle y mena si grand train qu' la fin de la troisime anne
elle tait non seulement ruine, mais poursuivie par ses cranciers et
menace d'un procs en escroquerie. Force de fuir, elle passa en
Suisse, y sjourna quelques mois, et ensuite planta sa tente  Londres,
puis  Munich, puis  Naples.

--Et M. de Combelaine? interrogea Me Roberjot. Je ne le vois toujours
pas paratre...

--J'y arrive, rpondit M. Verdale.

Et ayant repris haleine et rempli son verre:

--Maintenant que tu connais Mme d'Eljonsen, poursuivit-il, je dois te
dire que pendant des annes elle a tran, dans toutes ses
prgrinations  travers l'Europe, un jeune garon qu'elle appelait
Victor et qu'elle semblait adorer...

--Son fils, parbleu!...

--On l'a cru comme tu le crois, mais on se trompait, on n'a pas tard 
le reconnatre. Mme d'Eljonsen n'tait pas d'un caractre  essayer
de dissimuler, comme on dit, une faute, elle n'en tait pas  cela prs.
Victor, ce jeune garon, lui avait t confi. Par qui? Ah! l est le
mystre. Les uns assurent que la mre est une grande dame, comme il est
dit dans la _Tour de Nesle_, les autres que c'est tout simplement une
petite bourgeoise de Londres...

--Mais toi, que crois-tu?

--Moi?... Rien.

--Cependant, inform comme tu l'es...

L'architecte incompris souriait.

--C'est vrai, fit-il, que je sais bien des choses, mais je ne sais pas
tout... Ce que je puis te dire, c'est que cet enfant est devenu le
Combelaine  qui tu parais en vouloir si fort...

Me Roberjot ne s'impatientait plus, maintenant.

--Mais ce nom de Combelaine, interrogea-t-il, d'o lui vient-il?...

--Ah! ceci est une autre histoire. Mme d'Eljonsen, je te l'ai dit,
est une femme trs forte, mais elle n'est pas complte, personne n'est
complet ici-bas. Elle a eu toute sa vie un faible, et ce faible
s'appelait le comte de Combelaine. C'tait, en vrit, un excellent
gentilhomme, mais qui avait donn dans les travers de Casanova, et qui,
n'ayant plus le sou, corrigeait la fortune. C'est  Vienne que Mme
d'Eljonsen et lui se connurent, et, depuis, ils ne se sont jamais
quitts. C'est lui qui, le jour o le jeune Victor dut se lancer dans le
monde, lui dit: Tu n'as pas de nom, et il t'en faut un; prends le mien,
je te le donne. Il a t jadis port par de vaillants et honntes
gentilshommes. Va, et puisse-t-il te porter bonheur!...

D'un geste rapide, Me Roberjot commanda le silence  son ancien
copain.

Le domestique entrait, apportant le caf et les liqueurs.

Mais ds qu'il se fut retir:

--Et maintenant, ami Verdale, dit l'avocat, passons  l'histoire du fils
adoptif de Mme d'Eljonsen...

Mais on et dit que pendant cette courte interruption une rvolution
s'tait faite dans l'esprit de l'architecte incompris.

Sa verve, si brillante, tant qu'il ne s'tait agi que de la baronne,
s'teignait maintenant qu'il tait question de M. de Combelaine.

--Dcidment, mon cher, fit-il, tu m'interroges comme si j'avais  ma
disposition le casier judiciaire de la prfecture de police.

L'avocat dissimula mal un geste de dpit.

--En d'autres termes, pronona-t-il, tu estimes prudent de n'en pas dire
davantage...

--Mon cher, ce Victor de Combelaine est un gaillard horriblement
dangereux...

--Et tu en as peur?

M. Verdale haussa les paules.

--Oui, rpondit-il, pour toi qui certainement mdites quelque sottise.
Que veux-tu faire?... Prends bien garde! Combelaine, si tu le manques,
ne te manquera pas...

--Chansons!...

--C'est juste ce que disaient les cinq ou six pauvres diables que
Combelaine a expdis en duel...

--On ne se bat pas avec un pareil homme...

--Pardon!... On se bat avec M. de Combelaine, parce que, s'il court sur
son compte une foule d'histoires fcheuses, on ne peut rien lui
reprocher de positif. Il n'a jamais t condamn...

L'impatience de Me Roberjot tait visible.

--Tu m'avais promis ton concours, mon camarade, dit-il, tu me le
retires... Libre  toi...

--Eh non, entt, je ne te le retire pas, non, mille fois non!... Si
j'ai l'air de tergiverser ainsi, c'est que prcisment je cherche le
moyen de t'tre utile. Mais comment le puis-je, lorsque tu ne me dis
rien de tes intentions ni du but o tu tends?

L'avocat ne put s'empcher de rougir au souvenir de Mme Delorge qui
traversa son esprit:

--Ce n'est pas mon secret, dclara-t-il.

L'autre parut stupfait:

--Ah! il y a un secret! rpta-t-il. Alors, mystre et discrtion! Et je
reprends: Ce nom de Combelaine, qui ne lui appartient pas, parat tre
le seul patrimoine qu'ait jamais recueilli le fils adoptif de Mme
d'Eljonsen. Je dis: parat, parce qu'en ralit il en recueillit un
autre, qui justifie toutes les lgendes dont sa naissance a t le
sujet. Je veux parler de la protection mystrieuse, bien que trs
apparente, qui s'tendit sur lui, ds son entre dans le monde, et qui
ne lui a jamais fait dfaut. Et ce devait tre une protection puissante,
car elle l'a pouss jusqu'au grade de capitaine, dans l'espace de temps
strictement exig par les rglements. Or, ni son instruction, ni son
mrite, ni sa conduite n'expliquaient cet avancement scandaleux. Cribl
de dettes, il avait  tout moment recours  des expdients qui frisaient
l'escroquerie, et qui eussent fait chasser du rgiment tout autre que
lui... Cependant il abusa si bien, qu'il fut un jour forc de donner sa
dmission, aprs avoir fait semblant de se brler la cervelle...

--En quelle anne cela?

--Ah! par ma foi, tu m'en demandes trop, mais on pourrait le savoir en
cherchant dans la collection de l'_Annuaire militaire_.

--C'est vrai... Continue.

L'architecte riait, mais franchement cette fois, et il tait de fait que
l'insistance de l'avocat ne manquait pas d'une certaine navet.

--C'est que me voici au bout de mon rouleau, dit-il. Suivre Combelaine
aprs sa sortie de l'arme est aussi impossible que de relever la piste
d'un feu follet...

--Comment a-t-il vcu?...

--D'industrie, donc! Tous les mtiers avouables et inavouables, il les a
faits. Puis Mme d'Eljonsen est venue  son secours deux ou trois
fois, puis il a t aid pendant ces dernires annes par une femme dont
il a t l'amant...

[Illustration: Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray.]

--Flora Misri?

--Prcisment... Je vous demande un peu o le dvouement va se
nicher!... Toujours est-il qu'elle lui a prt d'assez grosses sommes,
avec premire hypothque sur sa bonne toile...

L'avocat rflchissait.

--Et aujourd'hui, voil cet homme aux affaires!... murmurait-il, c'est
inimaginable!...

M. Verdale hochait la tte.

--Il est de fait que c'est cocasse, reprit-il, et cependant il ne
faudrait pas trop s'en tonner. As-tu jamais conspir, Roberjot? Non. Eh
bien! si tu conspires jamais, tu feras de drles de connaissances, et
dont tu ne te dptreras pas le jour du succs.

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Rien!... sinon que le prince Louis, notre prsident aujourd'hui,
empereur demain, a beaucoup de connaissances.

Il n'y avait pas  en douter, l'architecte incompris connaissait  fond
le sujet qu'il traitait.

--Maintenant, poursuivit-il, le prsident voudrait peut-tre bien
n'avoir pas tant eu de bons cousins. Mais on ne peut pas conspirer
tout seul. Et, s'il perdait la mmoire, les petits camarades d'autrefois
sauraient bien venir lui dire: Pardon, j'en tais. Or Maumussy en
tait, et aussi Combelaine, et de mme Coutanceau, et pareillement cette
chre baronne d'Eljonsen, qui n'a jamais su passer prs d'une intrigue
sans s'en mler.

Me Roberjot avait espr mieux.

Il avait eu l'esprance insense que l, tout  coup, son ami Verdale
lui fournirait quelqu'une de ces armes qu'on peut utiliser
immdiatement...

N'importe, il n'tait pas homme  revenir sur une parole donne.

--Passons dans mon cabinet, dit-il  l'architecte incompris, et je te
remettrai ce que je t'ai promis.

M. Verdale tait devenu tout ple de joie.

--Ah! tu es un ami incomparable!... s'cria-t-il.

Me Roberjot tait du mois un ami comme on en trouve peu, car c'tait
bien la vrit pure qu'il avait dite.

N'ayant pas de fonds disponibles, il lui fallait, pour obliger son
ancien copain, vendre pour huit mille francs d'un titre de six mille
livres de rentes en cinq pour cent, qui constituait plus du tiers de sa
fortune.

Il est vrai de dire, et cela diminuait un peu le mrite de sa belle
action, qu'il tait depuis plusieurs jours dcid  vendre une portion
de cette rente pour faire face aux dpenses indispensables de sa
campagne lectorale.

Cependant c'est de la meilleure grce du monde qu'il tira de sa caisse
et confia  son ami le prcieux titre, en ayant soin d'y joindre une
lettre o il donnait les ordres  son agent de change.

Me Roberjot tant fort occup, c'tait bien le moins que M. Verdale
se charget des quelques courses que ncessitait l'opration.

Et certes, il ne songeait pas  s'en plaindre.

C'est avec une sorte de respectueuse stupeur qu'il regardait ce papier
qui reprsentait une fortune.

Jusque-l, il avait t tourment de doutes, n'osant croire  son
bonheur, ne pouvant se persuader que vritablement on allait lui prter
sans garanties ces huit mille francs dont il se promettait de tirer des
millions.

Tandis que maintenant...

Il se jeta au cou de son ami, et le serrant  l'touffer:

--Va, s'cria-t-il, je serai millionnaire, et toi tu seras dput... _Tu
Marcellus ers._




XIV


--Oui, je serai dput, se disait Me Roberjot, il le faut, je le
veux, car c'est le seul moyen qui s'offre  moi d'atteindre peut-tre
Combelaine...

Et en effet, durant les jours qui suivirent, c'est avec une fivreuse
activit qu'il s'occupa de sa candidature.

Plus d'une fois, cependant, la prdiction de M. Verdale se ralisait, et
il se prsentait des couleuvres... Il les avalait bravement en songeant
 Mme Delorge.

--Car, pensait-il, plus ma victoire aura t pnible, plus elle m'aura
de reconnaissance si je russis  lui faire rendre justice et  venger
son mari...

Et cependant, ce n'est qu' la fin de la semaine, et lorsque le succs
de son lection pouvait tre considr comme certain, qu'il osa profiter
de la permission qui lui avait t donne de se prsenter  Passy.

Lorsqu'il arriva rue Sainte-Claire, la grille de la villa tait ouverte,
et sur la vaste pelouse, devant la maison, deux jeunes garons d'une
douzaine d'annes prenaient une leon d'quitation sous la direction
d'un vieil homme  longue moustache grise.

Depuis un moment dj, l'avocat regardait, et il se disposait  sonner,
lorsqu'un des jeunes cuyers l'apercevant sauta  bas de son cheval et
accourut vers lui en s'criant:

--Ah! monsieur Roberjot.

C'tait Raymond.

--Vous ne m'avez donc pas oubli, mon petit ami? dit l'avocat en lui
serrant la main.

L'enfant secoua la tte.

--Je n'oublierai jamais les amis de mon pre, monsieur, pronona-t-il.

Puis, faisant signe  son jeune camarade:

--Lon, cria-t-il, Lon, viens donc saluer monsieur.

Lon mit lestement pied  terre et approcha.

Il tait un peu moins grand que le jeune Delorge, mais plus large
d'paules et beaucoup plus robuste. Il semblait un peu gn dans ses
habits neufs, mais son embarras n'avait rien de disgracieux ni de
gauche.

--C'est Lon Cornevin, monsieur Roberjot, dit Raymond, le fils an de
Laurent Cornevin, dont maman vous a parl.

L'enfant s'inclina.

--Voil huit jours qu'il est de la maison et que nous travaillons
ensemble, continua le jeune Delorge. Dame, il n'est pas aussi fort que
moi sur certaines choses, on ne lui enseignait pas le latin, chez les
frres... Mais maman lui a donn un rptiteur, et il travaille si fort
et il comprend si bien, qu'il m'aura vite rattrap.

--Je l'ai promis  ma mre, rpondit le jeune garon, et c'est bien le
moins que je doive  Mme Delorge pour toutes ses bonts.

--Et comme cela nous ne nous quitterons jamais, dclara Raymond, nous
serons comme deux frres, et nous entrerons  l'cole polytechnique
ensemble.

--Et quand nous serons hommes, ajouta Lon Cornevin, avec un accent de
haine vritablement incroyable chez un enfant si jeune, quand nous
serons hommes, nous saurons punir les lches qui ont assassin le
gnral Delorge et mon pre...

Vritablement l'avocat ne savait trop que rpondre, lorsqu'il fut tir
d'embarras par un vieux monsieur, d'une mise fort soigne, qui venait
d'entrer, qui s'avanait vers lui le chapeau  la main avec force
salutations, et lui dit de l'air le plus gracieux:

--Monsieur Roberjot, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--Je l'aurais pari, reprit gaiement le bonhomme. Oui, je vous avais
reconnu sur le portrait qu'on m'a fait de vous. Moi, je suis un vieil et
bien dvou ami de ce pauvre gnral, M. Ducoudray.

--Je vous connais de nom, monsieur...

--Ah! Mme Delorge vous a parl de moi... elle sait mon affection.
Mais vous, monsieur, vous avez bien tard  nous rendre visite... Nous
tions presque inquiets... Mais veuillez donc me suivre, Mme Delorge
va tre ravie de vous voir. Justement elle est en grande confrence avec
Mme Cornevin. Elles viennent de m'envoyer chercher, c'est qu'il doit
y avoir du nouveau...

Et, faisant signe aux deux jeunes garons de reprendre leur leon, il
entrana l'avocat, tout tourdi de cet accueil et de ce flux de paroles.

Mais, sur le perron, il s'arrta tout  coup, et montrant  Me
Roberjot le fils de Cornevin:

--Que pensez-vous, lui demanda-t-il, de ce gaillard-l?

--Je pense, rpondit l'avocat, que cet enfant sera un homme.

M. Ducoudray frappa gaiement dans ses mains.

--Juste! s'cria-t-il, voil l'expression juste que je n'avais pas
trouve. Oui, cet enfant sera un homme d'une trempe suprieure. Avec une
intelligence bien au-dessus de son ge, il a compris l'immensit du
malheur qui l'a frapp et la grandeur du bienfait de Mme Delorge.
Dj le but de sa vie est fix, et rien ne l'en fera dvier, car il a
une volont de fer.

Le digne bourgeois soupira.

--Hlas, ajouta-t-il, pourquoi son frre ne lui ressemble-t-il pas?

--Quel frre?...

--Le second fils de ce malheureux Cornevin, Jean, celui que j'ai en
quelque sorte adopt...

Me Roberjot s'inclina, flicitant le bonhomme de sa gnreuse
conduite, mais contre son ordinaire il n'accepta pas les compliments.

--C'est  Mme Delorge, dit-il, que revient tout l'honneur de la
chose. Quand elle vous regarde d'une certaine faon, elle vous inspire
des ides que certainement on n'aurait jamais eues... C'est elle qui m'a
prouv que la veuve Cornevin aurait bien assez  suffire aux trois
filles qui lui restent, car elle avait cinq enfants, la malheureuse!
Donc, je me suis charg de l'autre garon, Jean: seulement, comme je
suis clibataire, je ne pouvais le garder prs de moi. Je l'ai donc mis
au collge. Eh bien! monsieur, depuis une semaine qu'il y est, j'ai dj
reu deux fois des plaintes de ses professeurs. Impossible d'en jouir.
Ce n'est pas qu'il manque d'intelligence; bien au contraire, il est
ptri d'esprit et de malice, mais il est paresseux comme une couleuvre
et turbulent comme un dmon. Non seulement il ne fait rien, mais il
empche les autres lves de travailler. Les frres lui ayant donn
quelques leons de dessin, il en a si bien profit, qu'il passe tout son
temps  dessiner la caricature de ses professeurs. Dimanche, ici, en
quatre coups de crayon, il a fait la charge de tous les gens du 2
Dcembre: c'tait frappant. Il soutient que bien avant que son frre tue
Combelaine, il l'aura, lui, fait mourir  coups d'pingles. Ah! ce
gamin-l me donnera, je le crains, bien du dsagrment!...

Mais les dolances du bonhomme ne touchaient gure Me Roberjot.

Ce qui le frappait, et bien vivement, c'tait l'association trange de
ces trois enfants, d'aptitudes et de tempraments si divers, runis en
une commune pense.

Une femme seule tait capable de prparer ainsi une gnration  une
revanche et il reconnaissait bien,  ce trait, le gnie de Mme
Delorge.

Mais dj l'excellent M. Ducoudray avait repris le bras de l'avocat, et
tout en le guidant  travers la villa:

--Du reste, poursuivait-il, quoi que puisse me faire Jean Cornevin, le
mauvais garnement, jamais je ne me sparerai de lui. C'est une gageure.
Le gouvernement, sachez-le, ne m'a pas vu sans dpit recueillir ce
pauvre orphelin, et il n'est sorte de choses qu'il ne soit prt  faire
pour me contraindre  l'abandonner. Mais je ne cderai pas. Les abus de
pouvoir me rvoltent.

--Peut-tre, hasarda Me Roberjot lgrement surpris, peut-tre, cher
monsieur, poussez-vous un peu les choses au noir...

Il hocha la tte, et d'une voix sourde:

--Je sais ce que je dis, rpondit-il, et j'ai des preuves. On m'a fait
passer secrtement des lettres qui ne laissent pas l'ombre d'un doute.
Je suis not comme un homme dangereux, et dont on doit chercher
l'occasion de se dbarrasser. On me surveille, je vis entour de
mouchards.

--Oh!...

--Oui, monsieur, insista le digne bourgeois, oui, c'est comme j'ai
l'honneur de vous le dire. Est-il donc si difficile d'impliquer un homme
dans un complot de police? Aussi me tiens-je sur mes gardes. Toutes mes
dispositions sont prises pour passer  l'tranger au premier signal. Mes
paquets sont prts, j'ai fait disposer  ma maison une issue drobe et,
nuit et jour, j'ai toujours autour des reins une ceinture pleine d'or...

Me Roberjot ne riait pas.

Certainement, les terreurs de M. Ducoudray taient bien ridicules.
Assurment, cette prtention qu'il avait d'empcher le gouvernement de
dormir, tait grotesque...

Sa conduite n'en tait que plus digne d'loges. Ce n'est pas au pril
qu'on brave qu'on mesure le courage, mais au pril qu'on croit braver.
tant donnes ses ides et ses craintes, M. Ducoudray se conduisait en
hros.

--Du reste, continuait-il, non sans une nuance de fatuit, je suis
rcompens bien par del mes mrites, par la confiance et l'amiti que
veut bien me tmoigner la veuve de mon cher et vaillant ami, le gnral
Delorge.

Ils arrivaient au premier tage de la villa.

--Plus un mot de tout ceci, dit trs vite et trs bas M. Ducoudray,
mnageons la sensibilit de Mme Delorge qui n'a dj que trop de
tourments... Nous allons la trouver dans l'ancien cabinet de son mari
avec Mme Cornevin; voici la porte, et si vous voulez prendre la peine
de passer...

Ils entrrent, et, en effet, trouvrent ensemble ces deux infortunes
que rapprochait un malheur commun, la veuve de l'officier gnral et la
femme du pauvre palefrenier. Elles taient assises l'une prs de
l'autre, comme deux amies, pareillement vtues de noir, et s'occupaient
 trier et  classer des lettres et des papiers.

A la vue de Me Roberjot, Mme Delorge se leva vivement, et lui
tendant la main:

--Enfin, monsieur, dit-elle, je puis donc vous remercier de vos bonts
pour une pauvre femme veuve, sans autres titres  votre sympathie que
son malheur...

S'il est pour un homme de coeur et d'esprit un supplice, c'est de
s'entendre dcerner des loges qui ne lui sont pas dus.

--Hlas! madame, balbutia l'avocat, subissant plus que jamais le charme
des beaux yeux de Mme Delorge, hlas! je n'ai rien fait encore pour
mriter votre reconnaissance...

Et il s'empressa de dtourner la conversation, servi en cela par M.
Ducoudray qui n'entendait pas sans une secrte jalousie les
remerciements adresss  un autre qu' lui.

--Revenons donc  nos esprances, reprit Mme Delorge, et 
l'vnement qui m'avait fait envoyer chercher M. Ducoudray. Il nous
arrive du nouveau...

--Ah!

--Nous avons, nous pensons avoir des nouvelles de Laurent Cornevin. Nous
avons la presque certitude que sa vie a t respecte.

C'tait du nouveau, en effet, et le renseignement le plus prcieux
qu'et recueilli Mme Delorge depuis la mort de son mari. Cependant
Me Roberjot ne s'en tonnait pas.

--Et comment avez-vous eu ces renseignements, madame? interrogea-t-il.

--Par Mme Cornevin, rpondit Mme Delorge.

Et se retournant vers la pauvre femme:

--Julie, ajouta-t-elle, dites  ces messieurs comment les choses se sont
passes; il est indispensable qu'ils le sachent pour nous donner un
conseil.

Pour la premire fois, Me Roberjot examina la femme du pauvre
palefrenier, et il demeura stupfait de l'expression dont la douleur
avait rehauss sa physionomie. Son esprit, au contact quotidien de
Mme Delorge, s'tait pur et lev, et jamais on n'et devin une
femme de sa condition,  la voir calme et digne, avec ses grand yeux
noirs et ses pais cheveux relevs en masses brunes trs haut sur la
nuque.

Une rougeur paisse couvrit ses joues, sa confusion fut visible;
pourtant Mme Delorge ayant parl, elle n'hsita pas, et d'une voix
mue:

--Mes parents, commena-t-elle, taient trs pauvres, et ils avaient eu
jeunes une grosse famille. Le chagrin et le dcouragement s'en mlant,
ils ne se conduisirent pas toujours comme ils auraient d le faire. Mon
pre s'tait mis  boire, et ma mre... que le bon Dieu lui pardonne!
C'est une terrible preuve pour une femme que de n'avoir pas de pain 
donner aux siens. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour accuser mes
parents... c'est pour excuser un peu les enfants. De quatre filles que
nous tions, je suis la seule  avoir eu la chance de trouver un bon
mari. Les autres, voyant qu'il y avait plus de coups que de miches  la
maison, s'en taient alles, l'une aprs l'autre,  la grce de Dieu...
Pauvres soeurs! Elles ne firent que changer un sort bien misrable
contre un sort pire. Elles restrent dans la misre, avec la honte de
plus. Sauf une, cependant, qui s'appelait Adle.

C'tait la plus jeune de nous quatre, et aussi de beaucoup la plus
jolie... Je peux mme dire que c'tait la plus jolie fille que j'aie vue
de ma vie, avec ses grands yeux d'un bleu clair, sa petite bouche toute
rose et toute mignonne, et ses cheveux blonds si longs et si pais, que
les voisines les lui faisaient dnouer par curiosit.

Celle-l tait partie un soir avec le fils d'un locataire de la maison,
un mauvais sujet fini, ivrogne et batailleur, et qui avait fait un an de
prison pour vol.

Je croyais bien que je ne la reverrais jamais, et il y avait quatre ans
que je n'avais plus entendu parler d'elle, quand un soir que Laurent
m'avait mene au thtre pour voir une ferie, voil que tout  coup il
me pousse le coude.

--Regarde donc, me dit-il, cette danseuse qui est dans le coin de la
scne...

Je regarde et je jette un cri.

--C'est Adle, lui dis-je.

Justement cette danseuse jouait un rle. Laurent achte un programme,
et nous lisons:

_La Fe des Eaux_,--Flora Misri.

Un peu surpris d'abord du rcit de Mme Cornevin, M. Ducoudray et
Me Roberjot se l'expliquaient dsormais.

Elle, cependant, les yeux baisss et se faisant violence videmment,
poursuivait:

--Ce nom de Flora Misri, sur le premier moment nous drouta.

--Nous nous sommes tromps, me dit mon mari, ce n'est pas ta soeur...

Je n'osai pas le contredire, parce que le changement m'tonnait.

Adle, la dernire fois que je l'avais vue, avait sur le dos une
mchante robe d'indienne  neuf sous le mtre et au pied des savates,
tandis que cette Fe des Eaux portait un costume blouissant, tout de
satin, de gaze et d'or, avec un maillot de soie, des bottines dores qui
lui montaient au-dessus de la cheville et des pierreries plein les
cheveux.

Et cependant, plus je la regardais, pendant qu'elle dansait et qu'elle
faisait son personnage, plus il me semblait reconnatre ses yeux, un
certain mouvement d'paules pour lequel ma mre la grondait toujours, et
jusqu' un signe qu'elle a au bas de la joue droite.

De telle sorte qu' la fin Laurent s'impatienta.

--Que ferais-tu donc si c'tait Adle? me demanda-t-il.

--Je tcherais de lui parler.

Il ne me rpondit pas, mais un petit moment aprs:

--Eh bien! me dit-il, puisque c'est ainsi, nous sortirons au prochain
entr'acte, et nous irons demander des renseignements au concierge du
thtre.

Ce qui fut dit fut fait.

La toile n'tait pas baisse que dj nous tions dehors, courant 
toutes jambes vers la porte des artistes qu'un contrleur nous avait
indique.

L, dans une soupente affreusement malpropre,  l'entre d'un corridor
plus malpropre et plus puant encore, nous trouvmes une grosse vieille
femme qui buvait de l'eau-de-vie brle en compagnie de cinq ou six
figurantes en costume. Nous aurions t les derniers des derniers, que
cette portire ne nous et pas toiss d'un air plus mprisant, en nous
disant:

--Qu'est-ce que vous venez chercher par ici?...

Mon mari lui expliqua poliment qu'il dsirait savoir si Mlle Flora
Misri ne s'appelait pas de son vrai nom Adle Cochard, mais elle ne le
laissa seulement pas achever.

--Est-ce que je sais! interrompit-elle. Eh bien! j'aurais de l'ouvrage,
s'il me fallait m'informer du vrai nom de toutes ces dames!

Et l-dessus elle se mit  rire aux clats, et toutes les autres aussi,
comme si elle et dit la chose la plus comique du monde.

[Illustration:--Maintenant tirez! Le premier coup du moins me tuera!]

--Puisque c'est ainsi, repris-je, indiquez-nous par o l'on passe pour
arriver jusqu' Mlle Misri.

Mais elle se mit  rire plus fort encore, nous demandant d'o nous
venions pour nous imaginer qu'on entrait ainsi dans un thtre comme
dans un moulin, ajoutant que, si nous avions quelque chose  faire
savoir  Mlle Flora, nous n'avions qu' guetter sa sortie ou  lui
crire un mot qui lui serait remis  l'instant.

Mon mari ayant adopt ce dernier parti, la concierge lui prta un
crayon, et il crivit  la Fe des Eaux un billet, o il lui disait
que, si elle tait Adle Cochard, elle et la bont de regarder tout en
haut,  l'amphithtre des troisimes, qu'elle y verrait sa soeur
Julie.

Et l-dessus, nous regagnmes nos places, Laurent trs en colre de
l'insolence de la portire, moi bien peine.

Bientt la Fe des Eaux parut, et il me sembla que son premier regard
avait t jet de notre ct... Je ne m'tais pas trompe: nos yeux se
rencontrrent, et,  travers toute cette salle, s'envoyrent un baiser.

--C'est, ma foi, elle! me dit Laurent. Tiens, voici qu'elle nous fait
un signe.

Effectivement, tout en dansant elle nous adressait des saluts de la
main.

J'tais toute bouleverse. Aprs quatre ans, deux soeurs se retrouver
ainsi, tout  coup, au thtre, l'une dans la salle, l'autre, brillante,
pare, applaudie, se donnant en spectacle!

Ce qui n'empche que je ne cessais de me demander comment nous nous
verrions, lorsqu' un nouvel entr'acte une ouvreuse se glissa jusqu'
nous et demanda  mon mari s'il tait bien M. Laurent Cornevin.

Mon mari ayant rpondu:--Oui.

--Alors, dit l'ouvreuse, c'est bien pour vous cette lettre dont je suis
charge par une de nos dames artistes.

Laurent voulait lui donner une pice de dix sous, mais elle la refusa
disant:

--Excusez, je vous remercie, je suis paye.

Et moi, quoique ce ne ft pas grand'chose, je fus touche de cette
attention de ma soeur.

Mais dj Laurent avait ouvert la lettre.

Adle nous y disait qu'elle voulait absolument nous voir et nous
embrasser. Elle ne le pouvait pas ce soir mme, parce qu'elle avait une
rptition aprs la reprsentation, mais elle nous attendait avec nos
enfants, le lendemain, qui tait un dimanche, chez elle, rue de Douai, 
onze heures, pour djeuner.

Laurent semblait avoir pris son parti de la rencontre. Il ne m'en
souffla pas mot de la soire. Il se leva gai comme pinson le lendemain,
et c'est en riant qu'il me dit qu'il allait se mettre sur son trente et
un et soigner sa barbe pour faire honneur  la Fe des Eaux...

Dj, depuis un moment, Me Roberjot ne cessait de jeter  Mme
Delorge des regards tonns.

Quelle diffrence entre le rcit lumineux et vivant de cette pauvre
femme et les extraits du sommier judiciaire qu'avait eus entre les mains
M. Barban d'Avranchel! Elle cependant poursuivait:

--Onze heures sonnaient, lorsque nous arrivmes rue de Douai avec nos
trois enfants,--nous n'en avions que trois encore  cette poque.

Ma soeur demeurait au second tage d'une belle maison neuve.

Une bonne, au sourire  la fois insolent et doucereux, nous ouvrit,
nous reut familirement, comme des htes attendus, et nous fit entrer
dans un appartement qui me parut tout ce qu'on peut imaginer de plus
riche et de plus magnifique.

Ce n'tait pas l'avis de Laurent.

Lui qui a servi dans de trs grandes maisons, chez le comte de Commarin
et chez le marquis d'Arlange, il me disait  l'oreille que tout ce qui
reluit n'est pas d'or et que tout ce que je voyais n'tait que du
clinquant.

Au bout de cinq minutes  peu prs, ma soeur parut, vtue d'un
superbe peignoir de dentelles...

Mais elle tait ravie de nous voir, c'est de tout coeur qu'elle se
jeta dans mes bras et qu'elle embrassa ensuite mon mari et mes enfants.

Mes enfants surtout l'tonnaient.

--Comment! vous en avez trois, rptait-elle, et moi qui n'en savais
rien!...

Nous n'tions pas chez ma soeur depuis cinq minutes, que dj je
regrettais notre rencontre. N'ayant conserv de notre jeunesse que
d'amers ou d'odieux souvenirs, elle s'tait mise  se plaindre avec une
violence extraordinaire de toute notre famille, de nos frres, de nos
soeurs, de notre pre, qu'elle n'appelait jamais que le vieil ivrogne,
de notre mre surtout, qu'elle hassait terriblement.

Toutes ces rcriminations arrivaient bien mal, mon mari n'aimant gure
les miens.

Je commenais donc  tre bien embarrasse, lorsqu'une bonne vint
annoncer que le djeuner tait servi.

--Ma foi! tant mieux! dit ma soeur. Comme cela nous ne parlerons plus
de toutes ces vilaines gens...

La salle  manger me parut encore plus riche que le salon.

Tous les meubles taient en chne sculpt et, derrire les vitres de
deux immenses buffets, on voyait reluire toutes sortes de verreries et
de porcelaines.

Adle, c'est--dire Flora, s'tait mise en frais, et soit par bon
coeur pour nous faire honneur et plaisir, soit par vanit, pour nous
blouir, elle nous avait fait servir un repas de prince.

La table ployait sous le poids des mets et des bouteilles, et pour
manger et boire toutes ces bonnes choses, nous avions chacun,  notre
couvert, quatre ou cinq verres et quantit d'ustensiles qui m'taient
inconnus.

Bien loin d'tre contente de ces crmonies, j'en tais dsole.

Je voyais le front de mon mari se rembrunir et se plisser comme il lui
arrivait toutes les fois qu'il tait irrit, et que cependant il se
forait  rester calme.

Et, pour comble, ma soeur ne cessait de remplir ses verres de vins de
toutes les couleurs, tout en rptant:

--Buvez donc, beau-frre. Est-ce que vous ne trouvez pas mon vin bon?
Vous ne buvez pas...

Malheureusement, il ne buvait que trop, et, quoique sachant qu'il
portait trs bien la boisson et qu'il n'avait pas le vin mauvais, je
m'inquitais de voir ses yeux devenir plus brillants et ses joues plus
ples.

--Prends garde, lui disais-je, tu vas te faire mal.

Je perdais mes peines.

Nous tions  table depuis plus de deux heures, et mon plus jeune
enfant avait fini par s'endormir, lorsqu'on apporta je ne sais plus quel
mets sous une grosse cloche d'argent.

--Comment! encore! s'cria mon mari.

Puis examinant ma soeur:

--Savez-vous, lui dit-il, qu'il faut que vous ayez une fameuse fortune,
pour pouvoir vous permettre tant de dpense.

--J'ai de l'argent, en effet, rpondit-elle ngligemment.

--On vous paye donc bien cher  votre thtre?

Elle partit d'un clat de rire, et dit:

--Trs cher!... On me donne trente-cinq francs par mois. Il est vrai
que je fournis mes costumes. Vous voyez d'ici le bnfice?...

Au geste terrible de mon mari, je crus qu'il allait se dresser
brusquement en jetant bas la table.

Il n'en fut rien, cependant; il se contenta de m'craser d'un regard
furieux, tandis qu'il disait  ma soeur:

--Dcidment, mademoiselle Flora, je crois que vous tes une fille
adroite.

J'aurais battu ma soeur.

Je ne me contentais plus de lui adresser des signes, je la poussais du
coude, je lui marchais sur les pieds avec une sorte de rage. Rien n'y
faisait.

--J'ai eu de la chance, reprit-elle, je l'avoue, mais non pas du
premier jour... En me sauvant de chez ma mre, je croyais que les
alouettes allaient me tomber toutes rties... Belles alouettes, ma foi!
L'homme que j'avais suivi tait le dernier des bandits, et nous n'tions
pas ensemble depuis quinze jours qu'il me rouait de coups. Ah! si les
filles savaient! Mais j'tais bte, et d'ailleurs ce triste gars me
faisait une peur affreuse.

Quand il avait dpens tout son argent dans les cafs, c'tait  moi de
lui en procurer. Comment? Ce n'tait pas son affaire; il lui en fallait,
voil tout. Sinon... des coups! Dieu! m'a-t-il battue, cet tre-l! Vous
me direz que je pouvais le planter l... Bon! mais pour o aller? Je
serais encore entre ses griffes, s'il ne lui tait arriv une affaire de
coups de couteau qui le fit mettre en prison. Ce fut ma dlivrance.
Justement,  ce moment, un thtre demandait de jolies filles pour
figurer, je me prsentai, je fus reue, et depuis je n'ai pas  me
plaindre...

Je me sentais blmir, en sentant peser sur moi les regards de mon mari.

C'et t ma vie,  moi, sa femme, qu'on lui et conte ainsi, qu'il
n'eut pas paru plus exaspr.

--Quant  tre adroite, continuait Flora, qui ne s'apercevait de rien,
je ne le suis pas... Je sais amener l'argent, mais je ne sais pas le
garder. Avec un peu de fermet, j'aurais des rentes, mais je suis trop
bonne, on me dpouille, on me gruge, on m'exploite...

Elle se plaignait ainsi, avec une amertume croissante, quand la porte
de la salle  manger s'ouvrit brusquement, et un homme entra, trs
grand, maigre, avec des moustaches cires, l'air casseur, le chapeau sur
l'oreille et le cigare dans le coin de la bouche.

Il ne dit quoi que ce soit  personne, ni salut, ni bonjour, ni rien,
mais regardant ma soeur d'un air mcontent:

--Comment! pas encore habille! fit-il.

--Non.

--Qu'avez-vous donc fait depuis ce matin?

--Vous le voyez bien, Victor, j'ai djeun avec mes parents.

Non, jamais je n'oublierai le regard dont cet individu nous toisa.

--Trs joli, dit-il, mais il faut s'habiller.

--Plus tard.

--Tout de suite. La voiture est en bas.

--Eh bien! renvoyez-la... Vous m'ennuyez,  la fin, Victor, avec votre
tyrannie...

Mais il ne la laissa pas finir.

--Qu'est-ce que c'est que a! s'cria-t-il. Qu'est-ce que cette
fantaisie!...

Et saisissant brutalement ma soeur par le haut de sa robe, il la
souleva de sa chaise, et malgr sa rsistance et ses cris la poussa dans
la pice voisine.

--Ah! c'en est trop! s'cria mon mari. Attends, brigand, je suis  toi!

Et il allait s'lancer dehors, lorsque moi, fort heureusement, j'eus le
temps de me prcipiter  genoux, les bras tendus devant la porte...

Ce mouvement nous sauva tous d'un grand malheur, car il arrta Laurent.

--Tu as raison, me dit-il, ce serait me salir.

Je voulais parler, il m'interrompit:

--Mais viens vite, ajouta-t-il violemment, relve-toi, partons, amne
les enfants!...

Certainement, ma conscience ne me reprochait rien, et on ne saurait
tre responsable des fautes des autres, mais du caractre dont je
connaissais Laurent, je me demandais s'il n'allait pas me tourner le dos
et s'loigner de moi pour toujours.

Cependant, lorsque nous fmes dans la rue, rien ne vint justifier mes
craintes.

Mon mari, sans mot dire, passa mon bras sous le sien, et marchant 
grands pas, m'entrana.

Au boulevard extrieur, seulement, de l'autre ct de la barrire
Clichy, dans un endroit o il n'y avait personne, il s'arrta.

Il se recula de moi, se croisa les bras, et, me regardant bien en face,
il me dit ces seuls mots:

--Eh bien!...

Pour toute rponse, je fondis en larmes.

Il secoua tristement la tte, et d'un ton si doux qu'il et tir des
larmes d'une pierre:

--Va, pauvre Julie, me dit-il, je ne t'en veux pas et, si parfois je
t'ai fait souffrir  cause des tiens, j'ai eu tort. Je n'ai jamais eu
qu' bnir Dieu de t'avoir prise pour femme.

Je me jetai  son cou en sanglotant; il m'embrassa. Puis, posment:

--Seulement, me dit-il, jure-moi de ne jamais remettre les pieds chez
ta soeur, de ne jamais chercher  la revoir.

Je le lui jurai, et comme il tait bon comme le bon pain, avec ses
manires brusques, voyant que j'avais beaucoup de chagrin:

--Et puis, qu'il ne soit plus question de rien, ajouta-t-il gaiement,
et puisque nous voil dehors, allons finir la journe  la campagne...

La voix de Mme Cornevin expirait  ces derniers mots; il tait clair
qu'elle tait presque  bout de forces.

Et cependant elle refusa de se reposer un moment, comme l'en priait
Mme Delorge.

La partie la plus douloureuse de son rcit tant passe, elle reprit
d'un accent plus calme:

--Certes, j'tais bien rsolue  tenir la promesse que j'avais faite 
Laurent. Je ne pouvais pas prvoir que ma soeur viendrait me visiter.

Elle m'arriva le lendemain, en grande toilette, les poches pleines de
bonbons pour les enfants, toute gaie et toute souriante.

A peine assise, elle entreprit de m'expliquer la scne de la veille,
essayant de la tourner en plaisanterie, disant que tous les amoureux ont
des piques pareilles, que la colre fait dire des tas de choses qu'on ne
pense pas, et qui d'ailleurs ne sont pas vraies...

Mais elle vit bien  mon air que je ne prenais pas le change, et alors,
renonant  me cacher la vrit, elle se mit  pleurer, disant que
j'avais bien raison, qu'elle tait la plus misrable des cratures.

--Eh bien! il faut rompre, lui dis-je.

Mais,  ma profonde stupeur, elle m'avoua qu'elle ne s'en sentait pas
le courage.

Elle hassait cet homme, elle le mprisait, et cependant il lui tait
ncessaire. Il l'avait ensorcele.

Ainsi, pendant de longues heures, elle m'exposa toutes les plaies de sa
vie si brillante en apparence, rptant toujours:

--Avec tes enfants, ton labeur obstin, la gne toujours menaante,
c'est encore toi, de nous deux, qui as le bon lot.

Cependant, il me fallait lui dire que mon mari exigeait que nous ne
nous revissions pas, et je pensais qu'elle allait s'indigner, se
rvolter.

Non... Elle baissa tristement la tte,  ces cruelles paroles, et d'un
accent douloureux:

--Je ne puis pas dire qu'il ait tort, murmura-t-elle... Je sens qu' sa
place j'agirais comme lui...

Nanmoins elle revint. Je l'avouai  Laurent qui se contenta de me
dire:

--Je ne puis pas exiger que tu mettes ta soeur  la porte de chez
toi... Mais prie-la de venir avec des toilettes moins clatantes...

C'est ce qu'elle fit d'elle-mme par la suite, car nous gardmes des
relations. Quand elle avait eu quelque crise, je la voyais arriver, et
elle passait l'aprs-midi avec moi, m'aidant  mon ouvrage...

Elle me disait que notre honntet tait la sienne, et de ce que mon
mari refusait de la voir, elle ne l'en estimait et mme ne l'en aimait
que davantage.

Assurment, Adle,--je veux dire: Flora,--n'tait pas, n'est pas une
mchante fille. Elle a bon coeur, s'attendrit aisment, et son premier
mouvement est toujours bon.

Mais jamais on n'a vu d'esprit si faible ni si mobile que le sien. D'un
instant  l'autre, pour tout ou pour rien, changent ses ides, ses
projets et ses dsirs. Le dernier qui lui parle a toujours raison.

Je ne m'tonnai donc pas trop, il y a un an environ, de la voir changer
tout  coup.

Elle se donnait des airs d'importance et de mystre, parlant  mots
couverts d'vnements graves qu'elle attendait.

--Je deviens une personne srieuse, disait-elle, je m'occupe de
politique.

Au lieu de se rpandre comme autrefois en rcriminations contre cet
homme odieux que nous avions vu chez elle, contre ce Victor, elle ne
trouvait plus de termes assez forts pour se fliciter de le connatre.

C'tait aussi, ajoutait-elle, un grand bonheur pour moi qu'elle le
connt, car elle lui parlerait de moi, et il ne manquerait pas de
procurer  Laurent quelque place brillante et lucrative.

Dj, sur sa recommandation, une ancienne ouvreuse de son thtre avait
obtenu un bureau de tabac.

--Juge, concluait-elle, juge de ce que je ferai pour ma soeur, quand
le moment sera venu.

Flora s'exprimait en personne si sre de son fait, que je fus branle
et que je finis par parler  mon mari de nos conversations.

Mais il s'emporta ds les premiers mots, jurant que j'tais aussi bte
que ma soeur de croire  toutes ces sornettes et que, si par
impossible toutes ces vanteries taient vraies, il avait le coeur trop
haut pour accepter une telle protection.

Flora,  qui j'eus l'imprudence de laisser deviner ce propos, en fut
exaspre.

--Tout le monde n'est pas si fier que vous, me dit-elle, et j'en sais
des plus riches et des plus hupps qui mendient la protection de Victor
et qui cireraient ses bottes au besoin.

Comme de raison, cette querelle jeta du froid entre ma soeur et moi.

Peu  peu ses visites se firent rares.

Et il y avait plus de trois mois que je ne l'avais vue,
lorsqu'arrivrent nos malheurs, que le gnral Delorge fut tu et que
mon mari disparut.

Certes, jamais la pense ne me ft venue d'avoir recours  ma soeur
sans Mme Delorge.

Comment imaginer que Victor et M. de Combelaine pouvaient n'tre qu'un
seul et mme personnage!...

Cela est, cependant; je suis alle me poster  la porte de M. de
Combelaine, je l'ai guett, je l'ai vu, et j'ai reconnu Victor...

Y avait-il pour nous un parti  tirer de cette circonstance?

Mme Delorge le crut, et, m'tant bien pntre des conseils qu'elle
me donna, je me prsentai chez ma soeur.

C'tait samedi, sur les huit heures du soir... Mais ce n'est plus rue
de Douai qu'elle demeure.

Cet appartement, qui m'avait sembl si magnifique, lui ayant paru
mesquin, et au-dessous de sa position, elle en a pris un autre beaucoup
plus vaste, au boulevard des Capucines.

On me fit monter par l'escalier de service, et ce fut un domestique en
grande livre qui vint m'ouvrir.

Ds que je lui eus dit que je dsirais parler  Mme Flora Misri:

--C'est impossible, me rpondit-il, nous avons dix personnes  dner...

J'insistai, cependant, et le domestique que j'impatientais allait sans
doute me pousser dehors, lorsque ma soeur traversa le corridor.

M'apercevant, elle jeta un petit cri de surprise, et, sans se soucier
de ses domestiques:

--Comment! c'est toi!... me dit-elle. Qu'est-ce qui t'arrive?...

Vivement je lui exposai le malheur qui me frappait, me gardant bien,
comme de juste, de souffler mot du gnral Delorge.

Elle parut consterne.

--C'est pouvantable, murmurait-elle. Laurent disparu!... Que vas-tu
devenir, seule, avec tes cinq enfants?...

Puis, tout  coup:

--Non, cela ne sera pas, je ne le souffrirai pas, je ne veux pas qu'on
touche aux miens... Attends une minute ici...

Elle disparut  ces mots, j'entendis des portes s'ouvrir et se fermer,
puis dans une pice voisine le chuchotement touff d'une discussion
rapide.

L'instant d'aprs, Flora reparaissait toute souriante:

--C'est arrang, me dit-elle, Victor va s'occuper de ton affaire... Une
autre fois, empche Laurent de se mler de ce qui ne le regarde pas...

J'avais le paradis dans le coeur en me retirant, et c'est avec une
impatience extraordinaire que j'attendis le lendemain pour avoir des
explications...

Hlas! ce lendemain me rservait une douleur pire que toutes les
autres.

[Illustration:...Et saisissant brutalement ma soeur.]

Lorsque je fus admise prs de ma soeur, elle n'tait plus la mme.
Elle me parut irrite, embarrasse.

--Ma pauvre Julie, me dit-elle brusquement, je t'ai trompe, hier soir,
sans le vouloir, et parce qu'on m'avait trompe moi-mme, pour ne pas te
chagriner. On ne sait ce qu'est devenu ton mari. C'est en vain que la
police a fait tout au monde pour le retrouver.

Elle me tendait de l'argent en disant cela. Mais je le repoussai avec
horreur... Il m'et sembl recevoir le prix du sang ou de la libert de
mon mari...

Et, ne pouvant plus rien obtenir de ma soeur, je sortis, sentant bien
que toute esprance de ce ct tait perdue, mais rassure par une voix
qui me disait au-dedans de moi-mme que Cornevin n'est pas mort et que
je le reverrai.




XV


Mme Cornevin avait  peine achev son rcit que Mme Delorge se
leva.

Regardant alternativement Me Roberjot et M. Ducoudray:

--Eh bien?... interrogea-t-elle.

L'avocat hocha la tte:

--Lors de la premire visite de Mme Cornevin au boulevard des
Capucines, rpondit-il, M. de Combelaine et Flora n'taient convenus de
rien: de l leur surprise et leur rponse... Le lendemain ils s'taient
entendus. Et du rsultat si diffrent des deux dmarches rsulte pour
moi la presque certitude de l'existence de Laurent Cornevin...

--Telle a t mon opinion premire, approuva Mme Delorge.

--S'il existe, son tmoignage subsiste toujours. S'il est emprisonn
quelque part, on peut le retrouver.

--Assurment.

M. Ducoudray se dressa.

--Eh bien! je le retrouverai, dclara-t-il, et c'est  cette tche que
dsormais je voue ma vie. C'est un drle de mtier que je vais faire,
m'allez-vous dire, un mtier de policier. Soit! Je m'en ferai gloire si
je russis, je n'en rougirai pas si j'choue. Servir une juste cause,
sous quelque forme que ce soit, est toujours honorable, quoi que
prtendent les gredins. Mais je russirai. Pourquoi donc un honnte
bourgeois de Paris, qui a eu l'adresse de faire fortune, ce qui n'est
dj pas si facile, ne serait-il pas aussi adroit que n'importe quel
agent de la prfecture?

Mme Delorge ne pouvait tre que bien reconnaissante  M. Ducoudray de
ses gnreuses intentions; mais ses regards ne cessaient d'interroger
Me Roberjot.

--Mais nous, en attendant, lui demanda-t-elle, que faire?...

L'avocat eut un geste de dcouragement.

--Attendre, murmura-t-il; attendre, et esprer...

Cette rponse, Mme Delorge l'avait prvue.

--J'attendrai, dit-elle d'une voix ferme. Mon fils et son ami vous ont
parl, n'est-ce pas?... Vous avez pu juger, d'aprs leurs projets, si je
sais m'armer de patience...

L'avocat se retira fort troubl...

Jamais son imagination ne lui avait peint sous des couleurs si
dcevantes un mariage avec Mme Delorge.

--Mais comment se faire aimer d'elle? rptait-il, vritablement
dsespr.

Comment?... En vengeant son mari d'abord.

Cette ide, qui le ramenait  sa candidature, devait fatalement lui
rappeler son ami Verdale. Il ne l'avait pas revu depuis qu'il lui avait
confi son titre de rente, mais il ne s'tonnait pas trop de ce retard,
pensant que son agent de change aurait attendu, pour vendre, un moment
favorable.

Ce qui n'empche qu'il fut assez satisfait, lorsqu'en rentrant chez lui,
son domestique lui remit une lettre dont l'adresse tait de l'criture
de l'architecte incompris. Ayant bris le cachet, il lut:


      Ami Roberjot,

     Si, au reu de cette lettre, tu la portes chez le procureur de la
     Rpublique, il s'empressera de dcerner contre moi un mandat
     d'amener.

     Et je serai arrt, jug et condamn  cinq ans de rclusion, si
     je ne russis pas  passer  l'tranger.

     Grce  un faux, j'ai dcid ton agent de change  vendre le titre
     entier que tu m'avais confi, et je m'en suis appropri le montant,
     soit _cent dix-huit mille neuf cent trente et un francs_.

     C'est un indigne abus de confiance, je le sais, mais une occasion
     se prsentait, si belle, si sre, si facile de gagner en quinze
     jours de trois  cinq cent mille francs, que je n'ai pas su
     rsister  la tentation... Je te le dis, en vrit, l'occasion est
     sre, il faudrait l'impossible pour que je perde ton argent.

     Et si tu es assez gnreux et assez sage pour ne rien dire,
     d'aujourd'hui en quinze, je te porterai la moiti de mon gain,
     c'est--dire une fortune...

      VERDALE...



Me Roberjot se laissa tomber sur une chaise.

--Ah! le misrable! murmurait-il, je suis ruin!...

Si philosophe que l'on soit et dtach des biens de ce monde, ce n'est
jamais volontiers qu'on se rsigne  perdre cent vingt mille francs, le
tiers de ce que l'on possde.

Et, en ce cas, les circonstances redoublaient, pour Me Roberjot, les
amertumes de la perte.

--Canaille!... grondait-il en grinant des dents, cela ne se passera pas
ainsi, et avant un mois je me serai donn la satisfaction de t'envoyer
au bagne!...

Il se dressa sur ces mots, et reprenant son chapeau, il s'lana de
nouveau dehors, sans couter son domestique stupfait, qui lui
demandait:

--Monsieur rentrera-t-il dner?

Comme si on avait faim, quand on perd cent mille francs!

Non. Il s'en allait de ce pas, d'un bon pas, tout droit au Palais de
Justice, dposer au parquet la lettre de l'architecte incompris, cette
lettre dont le cynisme goguenard le transportait de rage.

--Car on ne se moque pas du monde avec cette impudence! marmottait-il,
tout en descendant la rue Jacob. Oser m'crire que ce vol ignoble n'est
qu'un emprunt, que la tentation a t trop forte, qu'il ne perdra trs
probablement pas mon argent, et qu'il fera ma fortune en mme temps que
la sienne!

Heureusement ou malheureusement il se faisait tard, la nuit venait, et
Me Roberjot ne tarda pas  recouvrer assez de sang-froid pour
rflchir qu'il ne trouverait plus personne au Palais.

Ds lors, pourquoi ne pas remettre au lendemain cette course inutile, et
commencer soi-mme une sorte d'enqute?

Pourquoi ne pas rechercher les procds employs par M. Verdale pour
consommer si lestement cet indigne abus de confiance, et ce que ce
pouvait tre que ce faux dont il s'accusait?

Tout enflamm de cette ide, l'avocat sauta dans une voiture qui
passait, et commanda au cocher de le conduire rue Richelieu, o
demeurait son ami l'agent de change, qui avait vendu le titre.

Cette voiture tait attele d'une misrable rosse qui trottait sur
place, de sorte que Me Roberjot, aprs s'tre d'abord prodigieusement
impatient, eut le temps de rflchir.

La lettre de l'architecte tait bonne  mditer, avant de prendre un
parti.

videmment on y pouvait lire entre les lignes cette menace:

Si tu te tais et que mon opration russisse, je te rendrai ce que je
t'ai vol et je partagerai avec toi mon bnfice. Si tu te plains, au
contraire, tu peux dire adieu  tes cent vingt mille francs.

Me Roberjot tait donc perplexe, tout en tant trs dispos  la
prudence, lorsqu'il arriva chez son ami.

L'agent de change tait dans son cabinet, achevant le dpouillement de
son carnet, lorsqu'on lui annona l'avocat.

--Te voil donc, dilapidateur, lui cria-t-il, te voil donc, ambitieux,
qui changes tes rentes contre des actions dans l'opposition.

Me Roberjot sourit, ce qui n'tait pas rpondre, et dit:

--Comme cela, ma dtermination t'a surpris?

--Ma foi, oui! Le moment tait on ne peut plus mal choisi pour vendre.
Ta prcipitation te cote au moins vingt-cinq louis. Je t'aurais bien
crit d'attendre, mais tu me donnais dans ta lettre de si bonnes
raisons...

L'avocat tressaillit.

--Ah! je te donnais de bonnes raisons, fit-il.

--Assurment, sans compter que les explications de l'ami que tu avais
charg de l'affaire, de ton ami Verdale, auraient lev toutes mes
hsitations. Mais quel air singulier tu as!... En serais-tu aux regrets?

--Non, certes. Seulement, dis-moi, as-tu conserv ma lettre?...

--Parbleu! c'est une pice de comptabilit.

--Voudrais-tu me la montrer?

Ce fut au tour de l'agent de change de tressaillir.

Il considra un moment son ami, puis d'un ton inquiet:

--Pourquoi? demanda-t-il.

C'est ce que se serait bien gard de dire, au moins en ce moment, Me
Roberjot.

Sa dtermination n'tait pas arrte, et il savait que conter ses
affaires, c'est toujours s'enlever le libre arbitre, et le plus souvent
se mettre dans le cas de faire prcisment le contraire de ce qu'on et
souhait.

Il rpondit donc du ton le plus indiffrent:

--Pour rien.

C'est ce dont ne sembla nullement convaincu l'agent de change.

Cependant il ne se permit pas une objection.

Il se leva, marcha droit  un carton, et en tira une lettre qu'il tendit
 l'avocat en lui disant simplement:

--Voil!...

L'architecte n'y tait pas all, comme on dit, par quatre chemins.

Supprimant bravement la lettre vritable, il en avait fabriqu une
fausse o Me Roberjot donnait ordre  son agent de change de vendre
immdiatement et  n'importe quel prix le titre de rente qu'il lui
adressait et d'en remettre le montant  M. Verdale.

Quant aux raisons imagines par l'architecte pour justifier cette
prcipitation, elles taient en effet plausibles, et tires de la
situation particulire de l'ami dont il trahissait si abominablement la
confiance.

--Il t'arrive quelque chose, Roberjot? insista l'agent de change, que la
peur finissait par prendre; tu es plus blanc que ta chemise.

L'avocat fit un effort.

--Non, je n'ai rien, rpondit-il... Seulement, il faut que tu me rendes
un service...

--Parle...

--Il faut que tu me gardes cette lettre plus prcieusement qu'un titre
de rente... Elle est sans prix, pour moi...

--Si ce n'est que cela, dors tranquille, rpondit l'agent de change. Au
lieu de la remettre dans ton dossier, je vais la serrer dans ma caisse
particulire avec mes valeurs...

Fix dsormais sur la faon d'oprer de son excellent ami Verdale, et
certain de retrouver, lorsqu'il le jugerait utile, le corps du dlit,
Me Roberjot n'avait plus rien  faire rue Richelieu.

Se mettre en qute du coupable lui semblait et en effet pouvait tre
important.

Il serra donc la main de son ami, et vingt minutes plus tard il arrivait
rue Mazarine,  l'htel borgne o l'architecte incompris avait lu
domicile depuis plusieurs annes.

Ce fut l'htelier en personne, gros homme rouge et chauve,  mine  la
fois nave et fute, qui vint lui ouvrir, et qui  ses questions
rpondit:

--M. Verdale est en voyage.

L'avocat ne sourcilla pas.

Il s'tait prpar  quelque rponse de ce genre.

--Depuis quand? demanda-t-il.

--Il est parti ce tantt vers deux heures.

--Pour longtemps?

C'est avec l'attention la plus extrme que le gros htelier dvisageait
Me Roberjot.

--Monsieur serait-il l'ami de M. Verdale? interrogea-t-il tout  coup.

--Certes, rpondit l'avocat d'un ton d'amre ironie, et un ami bien
cher.

L'htelier branlait son chef chauve:

--C'est que, reprit-il, lorsque M. Verdale est mont en voiture, ce
tantt, pour se rendre au chemin de fer, il m'a dit que la soire ne
s'coulerait pas sans qu'un de ses anciens camarades vnt le demander
d'un air furieux...

Si peu dispos qu'il ft  la gaiet, Me Roberjot ne put s'empcher
de sourire de cette trange prvoyance.

--Je suis cet ami, mon cher monsieur, dit-il, et je puis vous donner ma
parole que je ne suis pas content du tout.

Le gros homme s'inclina.

--Cela tant, poursuivit-il, les recommandations de mon locataire
doivent tre pour vous. Au moment de partir: Pre Bonnet, me
commanda-t-il, tu diras  cet ami de ne point se hter de me juger,
d'attendre et de ne pas s'inquiter. Quoi qu'il advienne, d'aujourd'hui
en quinze je serai de retour...

Mais il s'arrta tout balbutiant, dcontenanc par les yeux de l'avocat,
obstinment rivs sur les siens.

Et voilant son embarras sous un sourire niais:

--Monsieur m'examine d'un drle d'air, fit-il.

C'est qu'un soupon singulier venait de traverser l'esprit de Me
Roberjot.

Et sans quitter de l'oeil l'htelier:

--Je vous observe ainsi, pronona-t-il, parce que je suis persuad que
vous me trompez...

--Oh!

--Et tenez, maintenant mes soupons se changent en certitude. M. Verdale
n'est pas en voyage, M. Verdale est chez vous.

Le gros homme leva le bras comme pour prendre le ciel  tmoin de son
serment, et d'un accent solennel:

--M. Verdale est parti ce tantt, jura-t-il. Que tous mes locataires
dmnagent  la cloche de bois si je mens...

--Oh! ne jurez pas...

--Et si monsieur ne veut pas me croire, il n'a qu' me suivre, je le
conduirai  la chambre de son ami, il verra qu'elle est vide, et que ma
femme a fait enlever les draps du lit.

Ce dernier dtail tait maladroit. Qui veut trop prouver ne prouve rien.

Ce fut l'opinion de Me Roberjot, car, tirant son portefeuille:

--Faites-moi l'honneur, cher monsieur, reprit-il, de ne pas me croire
beaucoup plus naf que vous. Si M. Verdale est dans votre htel, il est
clair qu'il a chang de chambre. Mais tenez, conduisez-moi  lui, et le
billet de mille francs que voici est  vous...

Un clair de convoitise brilla dans l'oeil de l'htelier.

Sa main, par un mouvement instinctif, s'avana vers le billet de banque.

Mais il demeura inbranlable.

--J'ai dit la vrit, fit-il tristement. M. Verdale est absent, et ne
sera ici que d'aujourd'hui en quinze... Mais il y sera pour sr.

Insister et t inutile.

Me Roberjot se retira, bien convaincu que l'architecte incompris se
cachait dans cet htel borgne.

Un moyen infaillible de s'en assurer tait  sa disposition. Il n'avait
qu' prvenir le commissaire de police, et une perquisition serait
immdiatement ordonne.

Seulement, serait-ce bien prudent?

--Il ne faut pas agir  la lgre, pensait-il, avec un gredin de cette
trempe qui me fait l'effet d'avoir tout perdu. La moindre fausse
manoeuvre peut m'enlever les faibles chances qui me restent de
recouvrer mes cent vingt mille francs.

Et comme neuf heures sonnaient, qu'il avait faim, qu'il pensait bien que
son domestique ne l'attendait plus, il gagna le restaurant Magny...

Il n'tait plus si accabl.

La certitude qu'il croyait avoir de la prsence  Paris de M. Verdale
lui donnait quelque espoir.

--S'il est rest, pensait-il, c'est qu'il m'a dit vrai, c'est qu'il m'a
vol pour tenter quelque grosse spculation dont il attend le rsultat.
Pourvu qu'il gagne, mon Dieu! Et pourvu, s'il gagne, qu'il me rende mon
argent!...

Tout bien considr, il ne voyait qu'avantages  se taire jusqu'
l'expiration du dlai fix par l'architecte. Pour tre porte quinze
jours aprs le vol, sa plainte n'en serait pas moins valable, et il se
rservait la seule et unique chance qui lui restt.

--Mais, par exemple, se disait-il, si d'aujourd'hui en quinze,  midi,
je n'ai pas de nouvelles de mon ami Verdale,  une heure la police sera
 ses trousses...




XVI


A l'heure mme o M[Mc??]e Roberjot courait aprs sa fortune en
pril, Mme Delorge, aide de l'exprience de M. Ducoudray, s'occupait
 voir clair dans la sienne.

C'tait une femme de coeur, mais c'tait aussi une femme de tte.

Ce qu'elle avait dit  l'avocat tait exact.

Si dans le premier garement de sa douleur, elle s'tait berce de
l'espoir d'une vengeance immdiate, elle n'avait pas tard  reconnatre
combien elle s'abusait.

Ce n'tait pas d'un homme qu'elle avait  obtenir justice, mais bien
d'un systme de gouvernement dont cet homme se trouvait tre solidaire.

Elle n'avait pas dsespr pour cela.

Non qu'elle crt tous les gens qui l'approchaient et qui ne cessaient de
lui rpter, comme c'tait la mode  cette poque, que l'anne ne se
passerait pas sans emporter dans le tourbillon d'une rvolution nouvelle
le prsident et son entourage.

Mais elle tait fermement persuade qu'un gouvernement tabli sur un
attentat tel que celui du 2 Dcembre doit mal finir, et qu'un jour
viendrait fatalement o il glisserait dans le sang innocent du boulevard
Montmartre.

Or, prcisment parce qu'elle tait pntre de cette foi en l'avenir,
Mme Delorge n'en sentait que plus vivement la ncessit de
l'atteindre.

Et, pour cela, force lui tait de descendre des sommets glacs de sa
douleur jusqu' des dtails matriels, dont la ngligence ou l'oubli
renversent les plus beaux projets.

Le gnral Delorge mort, sa veuve devait retrancher de son budget les
dix mille francs qu'il touchait chaque anne.

Et depuis, ses charges s'taient accrues dans des proportions
considrables.

Elle s'tait engage  servir  Mme Cornevin une pension de douze
cents francs.

Elle avait  pourvoir  l'ducation de son fils et de Lon Cornevin,
ducation qu'elle voulait aussi complte que possible, et dont les
frais, dj importants, devaient aller en augmentant chaque anne.

Sa fille Pauline ne lui cotait rien encore, mais trois ans ne
s'couleraient pas sans qu'il devnt indispensable de lui donner des
matres.

Krauss encore tait  sa charge. Parler de sparation  ce serviteur si
fidle et si absolument dvou, c'et t le frapper au coeur. Dj il
avait donn  entendre qu'il n'accepterait plus de gages, et qu'au
besoin il irait travailler dehors, pour augmenter, du prix, de son
travail, les revenus de la maison.

Enfin, Mme Delorge avait  faire entrer en ligne de compte son
entretien  elle, qui, si modeste qu'elle le suppost, coterait
toujours quelque chose.

Et qu'avait-elle, pour faire face  tant d'obligations?

Onze mille livres de rentes, pensait-elle.

Mais elle s'abusait.

M. Ducoudray, avec sa vieille habitude des affaires et des chiffres, ne
tarda pas  reconnatre et  lui dmontrer qu'elle s'exposerait  de
cruels mcomptes, si elle basait sa dpense sur un revenu moyen de plus
de neuf mille francs.

Il se pouvait qu'elle et des annes meilleures, mais le mieux tait de
n'y pas songer.

[Illustration:--Ah! le misrable! murmurait-il, je suis ruin.]

C'est dans l'ancien cabinet du gnral que sa veuve et M. Ducoudray
agitaient ces graves questions.

Et il parut au digne rentier que jamais occasion plus propice ne se
prsenterait de planter le premier jalon des esprances matrimoniales
qui ne l'avaient en aucun temps abandonn, et qui l'agitaient plus que
jamais, depuis qu'il avait embrass rsolument la cause de Mme
Delorge.

D'une voix trs mue donc, car, en vrit, le coeur lui battait plus
qu' vingt ans, lorsqu'il faisait sa dclaration  la premire Mme
Ducoudray, il entreprit une longue et fort entortille homlie,
destine, dclarait-il,  clairer la veuve de son excellent et cher
ami.

Si elle avait raison, ainsi qu'il le reconnaissait, disait-il, de
prendre toutes ses mesures pour l'avenir, elle avait tort de les prendre
dfinitives et comme si elles eussent d tre irrvocables. Les
dterminations humaines sont sujettes  tant et de si imprieuses
variations! tait-elle bien sre qu'avant dix-huit mois ou deux ans, tel
vnement ne surgirait pas qui drangerait et rendrait vains tous ses
calculs!...

N'tait-elle pas trs jeune encore? La solitude lui paratrait pnible 
la longue. Puis ses enfants grandiraient, ses trois enfants, puisque
Lon Cornevin allait tre pour elle un second fils, et elle sentirait
combien la main d'un homme est ncessaire  la bonne administration
d'une famille.

Mais la voix du bonhomme,  peine intelligible depuis un moment,
expirait sur ses lvres. Mme Delorge le regardait d'un air de stupeur
si profonde, qu'il en tait pouvant.

--Est-ce bien de la possibilit d'un second mariage que vous me parlez?
fit-elle.

Il se contenta d'incliner la tte, n'osant rpondre.

--Si une semblable pense pouvait me venir, reprit Mme Delorge, je la
repousserais comme l'ide du crime le plus dgotant...

L'excellent M. Ducoudray tait cramoisi.

--Pourvu, mon Dieu! pensait-il, qu'elle n'ait pas compris que je voulais
parler de moi!...

Car il tait fait, depuis trois mois, une douce habitude de l'intimit
de cette femme si vritablement suprieure. Il s'tait accoutum  ne
penser que par elle, pour ainsi dire,  obir  ses inspirations, 
mettre tout ce qu'il avait d'intelligence et d'activit au service des
desseins qu'elle poursuivait.

Et il frissonnait  la seule perspective de retomber dans son isolement
d'autrefois, lorsqu'il vivait recroquevill dans son gosme de veuf
consol, sans autre distraction que le caquet de sa gouvernante...

Mais Mme Delorge tait  mille lieues de souponner les chteaux en
Espagne que s'tait btis son vieux voisin.

Loin donc d'attacher la moindre importance  ses savants prliminaires,
elle le ramena brusquement, et  sa grande joie,  la discussion du plan
de conduite qu'elle devait adopter.

Et d'abord, pouvait-elle continuer  habiter la villa de la rue
Sainte-Claire?

Non, malheureusement.

Cette habitation lui tenait au coeur, toute palpitante qu'elle tait
encore des souvenirs du gnral; mais le loyer dpassait deux mille
francs, et le service y exigeait en outre un assez nombreux domestique.

--Je savais si bien qu'il me faudrait la quitter, disait Mme Delorge,
que j'ai dj donn cong. Mais o aller?...

Le chteau de Glorires lui et prsent de prcieux avantages.

L, elle et pu conserver un train convenable, les dehors et aussi les
ralits de l'aisance, tout en ralisant les immenses conomies du
propritaire campagnard qui vit sur sa terre. Elle et pu mettre Raymond
et Lon Cornevin au collge de Vendme, dont les tudes ont une certaine
rputation, et dont le prix est relativement peu lev.

Mais ce n'tait l qu'une des faces de la question.

Se rfugier en province, n'tait-ce pas pour Mme Delorge dserter le
terrain de la lutte, se dsintresser des vnements ou, en tout cas,
s'enlever les facilits d'en profiter? N'tait-ce pas renoncer 
surveiller M. de Combelaine?

--Je resterai donc  Paris, cote que cote, pronona Mme Delorge
d'un ton qui annonait une rsolution irrvocable; il le faut, c'est mon
devoir.

Ds lors, il fut convenu que le digne bourgeois lui chercherait, dans le
centre de Paris, un logement en rapport avec ses ressources.

Une petite servante d'une quinzaine d'annes lui suffirait,
calculait-elle, puisqu'elle gardait Krauss et qu'elle connaissait assez
le vieux et fidle troupier pour savoir qu'elle en et fait,  son
choix, une incomparable bonne d'enfants ou une cuisinire modle.

Le digne M. Ducoudray avait toutes les peines du monde  dissimuler une
larme.

Son coeur, qui pourtant n'tait pas des plus tendres, se brisait de
voir aux prises avec les tristes soucis de la gne cette femme qui tait
devenue son culte.

Ah! s'il l'et os, l'excellent rentier, de quel coeur et avec quelle
joie il et mis au service de Mme Delorge tout ce qu'il possdait.
Hlas! ce n'tait pas possible.

De dsespoir, il se mit, ds le lendemain, en qute d'un appartement,
et, aprs avoir gravi des milliers d'tages et essuy les rebuffades
d'une centaine de portiers, il finit par en dcouvrir un, rue Blanche,
qui lui parut runir toutes les conditions qu'on pouvait raisonnablement
esprer pour neuf cents francs par an.

Il se composait de cinq pices assez grandes, d'une cuisine, d'une cave
et d'une chambre de domestique au sixime.

Mme Delorge, l'ayant visit, dclara qu'il lui convenait, et comme il
tait libre, elle l'arrta immdiatement.

Ds lors, elle ne s'occupa plus que de son dmnagement, et par une
belle aprs-midi, elle tait occupe dans son salon,  emballer quelques
menus objets, lorsque tout  coup Krauss entra, si ple et si effar,
qu'elle crut  quelque grand malheur...

--Qu'arrive-t-il, mon Dieu! s'cria-t-elle.

C'est  peine si le fidle serviteur pouvait parler.

--Il arrive, rpondit-il, qu'un des assassins de mon gnral est en bas,
dans le vestibule... Il voudrait parler  madame, et il m'a remis sa
carte...

Cette carte que lui tendait Krauss, Mme Delorge la prit et lut:

      VICOMTE DE MAUMUSSY

Elle aussi elle plit, comme si elle allait s'vanouir. Que pouvait lui
vouloir cet homme?...

Cependant elle rassembla tout son courage, et d'une voix touffe:

--Qu'il monte, dit-elle  Krauss; qu'il monte: je l'attends...

Le vieux soldat tait  peine sorti pour excuter ses ordres, que Mme
Delorge ouvrit une porte et appela Raymond et Lon Cornevin, qui
travaillaient dans la pice voisine.

Ils accoururent, et rapidement:

--Restez l, prs de moi, leur dit-elle, et coutez.

Ils n'eurent pas le temps de l'interroger.

M. de Maumussy entrait, annonc par Krauss.

C'tait bien lui, correctement vtu, comme toujours,  la dernire mode,
gant trs juste de gris clair, le lorgnon battant la poitrine, badinant
de la main droite avec une canne lgre, et affectant un aristocratique
milieu entre la raideur britannique et la lgret franaise.

Tel il se montrait qu'on devait le voir pendant des annes, la barbe
soigne, ses cheveux rares savamment parpills sur son large front, la
physionomie insolemment bienveillante, l'oeil spirituel et la lvre
moqueuse.

L'attitude spectrale de Mme Delorge, ple et glace sous ses voiles
de veuve, debout contre la chemine entre ses deux enfants, et
peut-tre dconcert un autre homme que M. de Maumussy.

Mais ce n'tait pas pour rien que M. Coutanceau, le comte de Combelaine
et une autre personne encore l'avaient surnomm l'imperturbable.

Il s'inclina ds le seuil, avec cette affectation de courtoisie qui
tait, disaient ses admiratrices, une de ses grces:

--Ma visite vous tonne, madame, commena-t-il...

--Beaucoup, interrompit durement Mme Delorge.

Il salua plus profondment que la premire fois; mais, continuant
d'avancer jusqu'au milieu du salon:

--Vous l'excuserez du moins, je l'espre, poursuivit-il, lorsque j'aurai
eu l'honneur de vous en exposer les motifs.

--Parlez, monsieur.

L'oeil expressif du vicomte ne cessait d'errer de fauteuil en
fauteuil, disant clairement: Ne m'inviterez-vous donc pas  m'asseoir?

Et comme Mme Delorge semblait ne pas comprendre:

--C'est que ce sera un peu long, madame, ajouta-t-il.

--Oh! vous saurez abrger, monsieur.

Son premier mouvement,  cette rponse, fut de prendre bravement le
sige qu'on ne lui offrait pas, cela fut manifeste.

Pourtant, il n'osa pas, soit respect, soit plutt qu'il craignit quelque
mot terrible qui le forcerait de se retirer.

Il resta donc debout et toujours impassible.

--Vous me traitez en ennemi, madame, poursuivit-il, et si je m'en
afflige, je n'en suis pas surpris. Je sais la profondeur du coup qui
vous a frappe, moi qui savais toute la valeur de Delorge, sa haute
intelligence et la noblesse de son coeur...

--Et c'est pour cela que vous l'avez fait assassiner?...

Le vicomte ne sourcilla pas.

--Vous vous trompez, madame, pronona-t-il, le gnral a succomb en
duel aprs un combat loyal...

--Personne plus que vous, monsieur, n'a intrt  le soutenir.

M. de Maumussy hocha la tte.

--A vous, madame, dit-il, j'avouerai, quitte  le nier ensuite, que les
explications qui ont t donnes taient fausses... mais ncessaires. La
raison d'tat prime tout. Delorge a t victime d'un malentendu. Si
j'eusse t le matre des vnements, pas un cheveu ne serait tomb de
sa tte. Mais la fatalit tait sur lui. Tout ce qu'il m'tait permis de
faire, je l'avais fait. Il tait prvenu. Il savait qu'un coup de balai
allait tre donn, il ne tenait qu' lui de se mettre du ct du
manche...

--Mon mari tait un honnte homme, monsieur...

--Je le sais, madame, et c'est pour cela que je serais si heureux,
aujourd'hui, de le voir  nos cts. Car il y serait, n'en doutez pas,
comme tant d'autres qui, le lendemain du 2 Dcembre, nous chargeaient de
maldictions. Il y serait, parce qu'il tait trop intelligent pour ne
pas reconnatre que le gouvernement qui runira le plus d'intrts sera
dsormais le seul lgitime... Enfin!... le malheur est venu d'une
indiscrtion de M. de Combelaine...

Aprs cela, M. de Maumussy esprait si bien un mot d'encouragement,
qu'il s'arrta.

Mais Mme Delorge et les deux jeunes garons gardant un silence et une
immobilit de glace, il se dcida  poursuivre:

--M. de Combelaine, quoi que je lui eusse dit  ce sujet, s'imaginait
que le gnral Delorge serait pour le coup d'tat. C'est pourquoi,
l'avant-veille, il lui crivit, lui donnant rendez-vous  l'lyse.

Il arriva  l'heure dite, et tout aussitt Combelaine l'entrana dans
un petit salon, et l, sans prambule, niaisement, sottement, il se mit
 lui expliquer tout le plan du mouvement qui se prparait et qui devait
sauver le pays.

Delorge couta ces rvlations sans mot dire, mais lorsque Combelaine
eut achev:

--Vous tes un misrable, lui dit-il, et je vais de ce pas vous
dnoncer!...

Quel coup terrible ce fut pour le comte de Combelaine, vous devez le
comprendre, madame... Il se vit dshonor, perdu! Il vit compromis
irrparablement par sa faute le succs d'une partie sre, ses amis
arrts, le prince-prsident livr au bourreau.

Assurment, on et perdu la tte  moins.

Se prcipitant donc sur le gnral:

--Non, tu ne me dnonceras pas, s'cria-t-il, car tu ne sortiras pas
vivant d'ici!

Un sanglot, aussitt comprim, gonfla la poitrine de Mme Delorge.

--Et, en effet, il n'en est pas sorti vivant! pronona-t-elle d'une voix
sourde...

--Oh! mais non par suite d'un crime! reprit vivement M. de Maumussy.
coutez-moi. C'est  ce moment qu' mon tour j'entrai dans le petit
salon. D'un coup d'oeil je compris la situation, et je fus pouvant,
moi qui ne m'pouvante gure, de sa gravit. Vivement je me prcipitai
entre les deux adversaires, et je m'efforai de faire entendre raison 
Delorge, le conjurant de ne pas abuser des confidences d'un imprudent,
lui offrant de le laisser se retirer s'il voulait nous donner sa parole
d'honneur de se taire quarante-huit heures... C'est  quoi il ne voulait
pas consentir.

Il avait saisi Combelaine par le bras et, le secouant avec une violence
extrme, il lui dclarait que, s'il ne consentait pas  descendre au
jardin se battre  l'instant mme, il allait l'y porter ou, en tout cas,
ouvrir la porte et le frapper au visage, et le rouer de coups de
fourreau d'pe devant les cinquante personnes runies dans le petit
salon... Ce que Combelaine fit alors, tout le monde l'et fait  sa
place. Il suivit le gnral au jardin. Et si le hasard des armes l'a
favoris, on peut le plaindre ou le maudire, mais non pas l'accuser d'un
lche assassinat...

--Vous avez achev, monsieur? demanda froidement Mme Delorge, ds que
M. de Maumussy s'arrta pour reprendre haleine.

--Je vous ai dit l'exacte vrit, madame...

--Alors, monsieur, permettez-moi de vous cder la place... Venez, mes
enfants.

Elle ne sonnait pas pour le faire reconduire dehors par un domestique,
elle se retirait pour l'obliger  sortir... C'tait pis.

Dj elle gagnait la porte, suivie de Raymond et de Lon Cornevin, M. de
Maumussy l'arrta.

--Un mot encore, madame.

Elle demeura en place, indiquant bien qu'elle n'accepterait ni
explications ni discussion, et dit seulement:

--Faites vite, monsieur.

Tant de mpris devait finir par blesser au vif M. de Maumussy.

Mais il tait de ceux qui savent tout sacrifier au succs de ce qu'ils
entreprennent, professant cette maxime qu'on est veng lorsqu'on a
russi.

Il sut donc se contenir, et de l'accent le plus calme et le plus
bienveillant:

--Madame, commena-t-il, le gnral Delorge tait un trop vaillant
soldat pour que les amitis qu'il avait inspires ne lui aient pas
survcu...

--Ah!

--Ses amis se sont souvenus de lui, c'est--dire de ce qu'il avait de
plus cher au monde, de sa famille. Le gnral tait le fils de pauvres
artisans; son dsintressement est proverbial dans l'arme, il ne vous
laisse donc aucune fortune.

--Il nous laisse un nom honor, monsieur, et une pe sans tache...

Une faible rougeur colora les joues de M. de Maumussy.

L'impatience le gagnait.

--Cette femme est stupide, avec ses airs de Romaine, pensait-il.

Puis tout haut:

--Vous avez raison, madame, approuva-t-il. Malheureusement, en notre
sicle positif et corrompu, un tel hritage, si glorieux et si enviable
qu'il soit, ne suffit pas. Vous allez vous trouver aux prises avec les
pnibles ncessits de l'existence...

--Que vous importe, monsieur!...

--Ah! pardonnez-moi, il m'importe, je ne dirai pas de rparer, mais
d'adoucir, autant qu'il est en mon pouvoir, l'immense malheur que je
n'ai pas su empcher. Et si j'ai os me prsenter chez vous, c'est que
je me faisais une joie de vous apprendre que vous tes inscrite pour une
pension de six mille francs...

Mme Delorge tressaillit.

--Mais je la refuse, interrompit-elle...

--Permettez...

--Je la refuse absolument.

Tout autre que M. de Maumussy se ft tenu pour battu, l'accent de la
malheureuse femme ne semblant pas admettre de rplique.

Lui, non.

--Avez-vous bien ce droit, madame? insista-t-il. Vous n'tes pas seule
ici-bas. Vous avez des enfants, ces jeunes garons que je vois  vos
cts... Pour eux, sinon pour vous, ne vous htez pas de prendre une
dtermination dont vous vous repentiriez peut-tre plus tard... trop
tard.

C'en tait trop pour que Mme Delorge pt garder encore son
impassibilit:

--Assez, monsieur, s'cria-t-elle d'une voix frmissante, assez!...
Pensez-vous donc que je ne pntre pas les honteuses raisons du dernier
outrage que m'inflige votre prsence!... Si faible que je sois, si
dsarme que je paraisse, je vous inquite encore... Il ne faut qu'un
fantme pour pouvanter un assassin!... Pour vous, je suis plus qu'un
remords, je suis une menace. Alors, vous vous tes dit: Offrons-lui de
l'argent, elle l'acceptera et nous serons tranquilles... Elle
l'acceptera, et si jamais elle levait la voix, nous pourrions lui
rpondre: Eh! que venez-vous nous parler de votre mari! Nous vous
l'avons pay!...

Positivement, il y avait bien plus d'admiration que de colre dans le
regard dont M. de Maumussy enveloppait Mme Delorge.

Il se flattait d'tre artiste et sensible  tout ce qui est beau, et
jamais il n'avait vu le mpris et la colre atteindre cette
magnificence, cette intensit d'expression.

--Elle est admirable!... pensait-il.

Et cependant elle poursuivait:

--Mais nous ne voulons pas tre pays, monsieur de Maumussy; nous ne
voulons pas vendre les chances que peut nous rserver l'avenir. Nous
prtendons, mes enfants et moi, garder notre haine et le droit de nous
venger...

Un indfinissable sourire glissait sur les lvres fines de M. de
Maumussy.

Ne devait-il pas, en effet, juger profondment comiques les menaces de
cette pauvre veuve?

--Et nous nous vengerons, insista cependant Lon Cornevin, rappelez-vous
ce que je vous dis l, pour le jour o, moi tant homme, nous nous
trouverons en face...

--J'espre, monsieur Delorge, commena le vicomte...

Mais l'enfant, d'un geste de colre, l'interrompit:

--Je ne suis pas le fils du gnral Delorge, pronona-t-il, je suis le
fils du palefrenier Cornevin...

--C'est moi qui suis Raymond Delorge, monsieur, dit l'autre jeune
garon, et je vous jure que, pour vous retrouver plus tt, je saurai
tre homme avant l'ge.

M. de Maumussy fut-il mu de cette haine trange, et eut-il comme un
pressentiment de l'avenir? S'indigna-t-il, au contraire, parce qu'il se
jugeait ridicule de prter attention aux menaces d'enfants de onze ans?
Toujours est-il que son imperturbable froideur se dmentit.

--Merci de la leon, madame, dit-il d'un ton railleur  Mme Delorge,
elle m'apprendra  vouloir jouer les rles de la Providence... Il est
heureux pour moi qu'il n'y ait pas prs de vous un homme qui partage vos
sentiments...

--C'est ce qui te trompe, misrable. Il y en a un!... cria une voix
terrible.

Vivement le vicomte se retourna.

Sur le seuil de la porte, Krauss tait debout, le visage livide,
l'oeil inject de sang, un pistolet dans chaque main...

D'un bond, M. de Maumussy se jeta de ct.

--Oh!... fit-il seulement, oh!...

Mais dj Mme Delorge s'tait prcipite sur Krauss et lui avait
saisi les bras.

--Malheureux, que veux-tu faire?

Lui, se dbattait.

--Laissez donc, madame, disait-il avec un ricanement sinistre, ce sera
vite fait... Ah! brigand! aprs avoir assassin mon gnral, tu viens
insulter sa femme...

C'est  peine si Mme Delorge russissait  le contenir.

--Partez donc, monsieur, criait-elle au vicomte, sortez...

Lui, hsitait... Peut-tre craignait-il qu'on ne crt qu'il avait eu
peur... et il tait brave--il faut lui rendre cette justice--si brave
qu'il n'avait point pli, alors que sa vie dpendait d'un imperceptible
mouvement du doigt de Krauss...

Cependant, il rflchit, et gagnant une porte:

--Adieu, madame dit-il, avant de sortir. Maintenant, que vous le
veuillez ou non, la pension vous sera servie...

[Illustration:--Le billet de mille francs que voici est  vous!]




XVII


Mme Delorge tait hors d'tat de relever cette dernire ironie, o se
trahissait tout entier le caractre de M. de Maumussy.

Elle n'avait pas trop de toute sa prsence d'esprit,  dfaut de force,
pour empcher Krauss de s'lancer sur les traces du vicomte, pour
l'apaiser et le dsarmer, pour le rappeler  la raison, qu'il semblait
avoir totalement perdue.

Et il fallut de prodigieux efforts, toute l'loquence de M. Ducoudray,
qu'on tait all qurir, toute l'influence de Mme Delorge, et mme
les supplications de Raymond, pour arracher  l'entt Alsacien le
serment solennel de renoncer  ses projets de justice trop sommaire.

--Voil une pouvantable scne, disait l'excellent M. Ducoudray, en
retirant les capsules des pistolets de Krauss, et dont les suites
peuvent nous tre bien funestes!...

Cependant Mme Delorge ne s'en affligeait pas.

Ce qui l'inquitait,  cette heure qu'elle avait le loisir d'y rflchir
et d'en mesurer la porte, c'tait la menace d'une pension, qui avait
t l'adieu de M. de Maumussy.

tait-elle expose  cette humiliation affreuse de lire quelque matin,
dans le _Moniteur officiel_:

Le prince-prsident, dont on sait la sollicitude pour l'arme, a dcid
qu'une pension viagre de six mille francs serait servie sur sa cassette
 la veuve du gnral Pierre Delorge?...

Que faire, si un tel coup venait  la frapper?

Cette pouvantable perspective la tourmentait  ce point qu'elle ne put
clore l'oeil de la nuit, et que le lendemain, ds neuf heures, elle se
faisait conduire chez Me Roberjot, le seul, estimait-elle, qui pt
lui donner un conseil.

C'tait un jeudi--le jour, prcisment, o expirait le dlai fix par M.
Verdale  son vieux camarade.

Lorsque la malheureuse femme se prsenta chez l'avocat:

--Que madame prenne la peine d'entrer, lui dit le domestique; monsieur
vient de sortir, mais pour quelques minutes seulement; il va revenir...

Connaissant la disposition de l'appartement, Mme Delorge allait
ouvrir la porte du cabinet de travail de Me Roberjot, lorsque le
domestique l'arrta, disant:

--Pas l, madame, pas l... Il s'y trouve dj quelqu'un qui vient
d'arriver et qui attend monsieur...

Et il la fit passer dans la petite salle o dj elle avait attendu,
lors de sa premire visite, et d'o mme elle avait entendu l'avocat
exposer ses projets politiques.

Mais c'tait bien autre chose, cette fois.

La porte de communication tait ouverte et, de la place o elle tait
alle s'asseoir, sans intention, assurment, elle dcouvrait la moiti
du cabinet.

L'homme qui s'y trouvait ne parut pas remarquer la survenue d'un client
dans la pice voisine.

Il se promenait de long en large, avec une agitation manifeste, et mme,
par moments, laissait chapper de sourdes exclamations.

--C'est inimaginable... O diable peut-il tre all?... Ne m'aurait-il
pas attendu?...

Cependant tout  coup il s'interrompit, coutant...

La porte intrieure de l'appartement s'ouvrait.

L'instant d'aprs, Mme Delorge entendit s'ouvrir la porte du cabinet
qui donnait sur l'antichambre, et elle vit l'homme s'lancer vers la
partie de la pice qu'elle n'apercevait pas en s'criant:

--Eh bien!... Que t'avais-je promis?... Suis-je exact?...

Mme Delorge comprit que c'tait l'avocat qui rentrait, et, en effet,
elle reconnut sa voix.

--C'est fort heureux pour vous, disait-il;  midi sonnant je dposais ma
plainte....

Et en mme temps, il entrait dans le cercle qu'embrassait le regard de
Mme Delorge, suivi de l'homme, dont l'attitude paraissait pleine
d'humilit.

Pressentant vaguement quelque grave explication, Mme Delorge essaya
de dnoncer sa prsence, elle toussa trs fort, elle renversa une
chaise...

Ils n'entendaient rien.

L'avocat s'tait assis prs de son bureau. L'autre demeurant debout
disait:

--Sais-tu que tu me reois comme un chien dans un jeu de quilles! Ce
n'est pas gentil. Car enfin, si je n'tais pas revenu...

--Vous n'en seriez ni plus ni moins un malhonnte homme, monsieur
Verdale!...

L'architecte incompris, car c'tait lui, haussa lgrement les paules.

--Allons, allons, fit-il, je vois que tu ne me pardonnes pas la peur que
tu as eue...

D'un coup de poing furibond appliqu sur la tablette de son bureau,
Me Roberjot l'interrompit.

--Trve de plaisanteries impudentes, s'cria-t-il. Au fait... sans
phrases.

L'embarras de l'architecte devait tre feint, car il contrastait trop
violemment avec la libert de sa parole et la gaiet de son accent.

--coute au moins ma confession, fit-il avec une surprenante volubilit.
Mon procd tait... vif, j'en conviens. Mais je n'avais pas le choix.
Tout autre et agi comme moi. Sois juge. Juste le lendemain du jour o
tu m'avais confi ton titre, comme je traversais la place de la Bourse
pour aller chez ton agent de change, j'aperois le gros Coutanceau.

Je vais  lui, et je le salue de cette aimable plaisanterie que je ne
manquais jamais quand je le rencontrais: Ah a! illustre coffre-fort,
quand faites-vous ma fortune? Je pensais qu'il allait me rpondre comme
d'ordinaire: Demain, entre sept et neuf. Mais pas du tout, il me
regarde fixement, puis d'un ton rude: tes-vous capable, me
demande-t-il, de garder un secret?... Un peu surpris, je dis:
Assurment, surtout si ma fortune en dpend. Aussitt, il m'empoigne
par le bouton de ma redingote, et trs vivement:

--Alors, reprend-il, tchez, d'ici quatre jours, de vous procurer cent
mille francs, apportez-les moi, et il y a cent  parier contre un que,
fin courant, je vous rends un demi-million. J'ai de l'estomac, Roberjot,
eh bien! ma parole d'honneur, en entendant cela, j'ai d devenir plus
blanc que ta cravate.

--Est-ce srieux, cela, monsieur Coutanceau? demandai-je.

--Parbleu! fit-il.

--Et l'affaire est sre?... Il haussa les paules et d'un air
ironique:

--Est-ce que je la ferais, dit-il, si elle n'tait pas archi-sre? J'y
mets toute ma fortune. Concluez. Tous calculs faits, nous avons cent
chances pour nous et une seule contre... ainsi, avisez. Et il me campa
l. J'avais des blouissements, la tte me tournait.... Cinq cent mille
francs!... Que faire?

De sa place, dans le salon d'attente, Mme Delorge ne perdait pas une
syllabe de cette trange confession.

Et, effraye de s'en trouver la confidente involontaire, elle se
demandait quel parti prendre, si elle devait brusquement se montrer, ou
gagner doucement la porte et sortir en disant au domestique qu'elle
reviendrait plus tard...

Mais M. Verdale poursuivait:

--C'est alors, ami Roberjot, que la pense me vint de t'emprunter, sans
te prvenir, ce titre que tu m'avais confi... et cette pense seule me
fit d'abord frmir. Ce que je risquais, je le discernai d'un coup
d'oeil. Ce pouvait tre le bagne. Oui, mais ce pouvait tre aussi la
fortune du jour au lendemain. Se dire qu'on a un moyen de se coucher
pauvre et de s'veiller riche, quelle tentation!... Je ne suis pas un
ange, je ne rsistai pas. Une voix qui me criait que je russirais
m'emplissait d'une audace extraordinaire. Je rentrai donc chez moi, je
cherchai dans mes papiers quelques-unes de tes lettres, et je me mis 
m'exercer  contrefaire ton criture. Je ne trouvai pas  cette besogne
toutes les difficults que j'attendais.

Aprs vingt-quatre heures de tentatives enrages, je vins  bout de
fabriquer une lettre par laquelle tu ordonnais  ton agent de change de
vendre le titre entier et d'en remettre le montant  ton bon ami
Verdale. L'imitation me semblait parfaite. Paratrait-elle telle 
l'agent de change? Ah! ce fut un rude moment que celui o je la lui
remis. Je n'avais pas un fil de sec sur moi pendant qu'il la lisait...
Il n'y vit que du feu, heureusement, et le surlendemain, il me remettait
cent dix-huit beaux mille francs, que je portai tout courant chez ce
cher Coutanceau...

Mme Delorge, qui s'tait leve doucement pour fuir retomba, glace de
stupeur, sur son fauteuil.

--Dsormais, continuait l'architecte, le vin tait tir et il n'y avait
plus qu' le boire, doux ou amer. Le plus press tait de te prvenir,
car une dmarche de toi perdait tout, mais c'tait le plus dur aussi.
Comment m'y prendre? Devais-je venir me jeter  tes pieds et te tout
avouer? J'en ai eu l'ide. C'et t stupide, parce que ncessairement
tu aurais exig des explications que je ne pouvais pas donner.
Longtemps j'examinai la situation sous toutes ses faces, et le rsultat
de mes mditations fut la lettre que je t'ai crite, et qui tait un pur
chef-d'oeuvre, car elle t'imposait le silence si tu voulais garder une
chance de rentrer dans ta monnaie... J'avais eu soin de te la faire
tenir aprs l'heure du parquet, persuad que, si je te mnageais une
nuit de rflexions, tu ne porterais pas plainte.

Mais j'tais sr aussi que tu te mettrais  ma poursuite, et j'avais
pris mes prcautions et fait la langue  Bonnet, mon htelier,  qui je
dois trop d'argent pour n'tre pas sr de lui...

Toi qui es fin, tu as, comme dirait Arnal, dbin le truc et compris
que j'tais chez moi, et tu as mme essay de sduire,  prix d'or, mon
htelier...

C'est vrai, j'tais chez moi, j'y suis rest calfeutr pendant ces
quinze jours qui viennent de s'couler, et j'y ai souffert toutes les
tortures du condamn  mort qui attend l'issue de son recours en grce.
Regarde-moi, et vois si je n'ai pas vieilli... C'est que si toi, sans le
vouloir, tu risquais ton argent, moi, mon bonhomme, je jouais ma peau.
C'tait dit, arrt, conclu. Si l'affaire Coutanceau manquait, je
t'crivais un suprme adieu, et je me faisais sauter la cervelle...

Il avait pris un air et une pose tragiques en prononant ces dernires
paroles, esprant sans doute mouvoir son ancien copain.

Erreur. Car, ds qu'il s'arrta:

--Toutes ces explications taient fort inutiles, pronona froidement
Me Roberjot.

L'architecte recula et se croisant les bras:

--Tu n'as donc pas compris? insista-t-il.

--Quoi?

--Que ma prsence ici annonce le succs.

Et d'un accent de triomphe:

--Car j'ai russi, continua-t-il, pleinement, entirement, au del de
mes plus folles esprances. Du mme coup hardi, j'ai fait ma fortune et
la tienne... Ce matin, il n'y a pas deux heures, le caissier de
Coutanceau a vers entre mes mains frmissantes d'motion quatre cent
quatre-vingt mille francs. J'ai bien dit, tu as bien entendu, je rpte:
quatre cent quatre-vingt mille francs. De cette somme, il faut dduire
ta mise de fonds involontaire, soit cent dix-huit mille francs. Reste
trois cent soixante-deux mille francs,  Roberjot, que nous allons, _hic
et nunc_, partager comme des frres... Nous sommes riches... _Fortuna me
juvat!..._ Me pardonnes-tu, maintenant. Avoues-tu que je suis un grand
homme?... Quitte ton air svre, alors, et debout, vieux camarade,
debout et dans mes bras!...

C'est  quoi l'avocat ne paraissait rien moins que dispos.

--Vous vous mprenez, monsieur Verdale, dit-il.

L'architecte pensa que Me Roberjot doutait de ses affirmations.

--Il ne me croit pas, l'incrdule! s'cria-t-il. Mais attends,  saint
Thomas, attends.

Et, sautant sur son invitable portefeuille qu'il avait dpos sur une
chaise, il en retira ple-mle des bons sur la Banque et des liasses
normes de billets de banque qu'il tala sur le bureau...

--Vois, criait-il, flaire, palpe, examine... Plonges-y les bras jusqu'au
coude. Assure-toi bien qu'ils ne sont pas faux... A nous! tout cela est
 nous!... Victoire! Vive Coutanceau!...

Mais l'ivresse du succs se glaa sur ses lvres, lorsqu'il vit de quel
geste de dgot l'avocat repoussait ces valeurs.

Et il faillit perdre contenance en l'entendant lui dire:

--Veuillez me compter les cent dix-huit mille francs que vous m'avez
soustraits, et vous retirer avec le reste.

--Tu plaisantes, Roberjot, fit-il, tu railles, certainement...

--Soyez sr que je n'ai jamais parl plus srieusement.

L'architecte tombait de son haut.

--Tu ne m'as donc pas entendu, mon bon vieux? insista-t-il doucement. Tu
n'as donc pas compris que je veux, que je prtends partager le bnfice
avec toi, et qu'il te revient pour ta part cent quatre-vingt-un mille
francs...

La colre, peu  peu, montait  la tte de l'avocat.

--Monsieur!... interrompit-il, votre insistance devient injurieuse,  la
fin...

--Injurieuse!... Ah a! Pourquoi?...

--Parce que je suis un honnte homme, moi, et que partager le produit
d'un vol et d'un faux, ce serait m'en faire le complice...

Un flot de sang empourpra la face de l'architecte.

--Tu es dur, Roberjot, fit-il, trop dur... Je me suis laiss entraner 
une... imprudence, c'est vrai; mais il me semble que du moment o je la
rpare...

D'un clat de rire nerveux, l'avocat lui coupa la parole.

--Rparer est joli! fit-il. Mais brisons l. Rendez-moi ce que vous
m'avez pris et sparons-nous... Ne discutons pas, nous ne pouvons pas
nous comprendre...

C'tait vrai. L'architecte ne comprenait pas...

C'est pourquoi, sans rpliquer, il compta cent dix-huit billets de mille
francs qu'il dposa devant Me Roberjot, en disant:

--Voil.

--C'est bien! fit l'avocat.

M. Verdale haussait les paules.

--Puisque vous le prenez sur ce ton, poursuivit-il, je n'ai plus qu'
vous prier de me rendre la lettre que je vous ai crite...

Mais Me Roberjot s'tait lev.

--N'y comptez pas, rpondit-il d'un ton rsolu; cette lettre est  moi,
et... je la garde!...

Plus tremblante que la feuille, Mme Delorge regardait et coutait,
oubliant presque l'tranget de sa situation...

Frapp de ce refus comme d'un coup de massue, l'architecte chancelait,
regardant son ancien ami avec des yeux hagards.

Il lui fallut bien dix secondes pour se remettre un peu.

Et alors, d'une voix trangle:

--Vous voulez me faire peur, n'est-ce pas? Roberjot, commena-t-il...
Vous vous vengez des transes que je vous ai causes. Avouez-le. Il est
impossible que vous ayez vraiment l'intention de conserver cette
lettre...

--Je vous demande pardon.

--Pourquoi la garderiez-vous? Dans quel but?

--Parce que...

--Voudriez-vous, maintenant que je vous ai restitu le prix de votre
titre, dposer une plainte?

--Vous me connaissez assez pour tre sr que non.

--Alors, quoi?

--Je n'ai pas de comptes  vous rendre...

--Roberjot!...

Ils taient debout en face l'un de l'autre, et si prs que leurs
haleines pouvaient se confondre, l'avocat plus froid que marbre, l'autre
agit d'un tremblement convulsif.

--Vous devez bien sentir, reprit M. Verdale, qu'il m'est impossible de
vous laisser ma lettre, elle est trop accablante pour moi.

--Il ne fallait pas l'crire.

Un silence suivit, si profond que du petit salon Mme Delorge
entendait la respiration rauque de l'architecte.

--Laisser entre vos mains cette lettre maudite, reprit-il, c'est vous
donner sur moi le pouvoir que Dieu seul a sur les autres hommes. C'est
vous abandonner mon honneur, mon avenir, ma vie, la vie, l'avenir et
l'honneur de mon fils. C'est me livrer  vous pieds et poings lis, me
dclarer votre esclave, votre chien, votre chose...

L'avocat ne rpondit pas.

--Vous laisser cette lettre, continua M. Verdale, c'est renoncer  tout
jamais  l'esprance, au bonheur, au repos. Je suis riche, aujourd'hui;
je serai millionnaire demain; avant un an, j'aurai su me crer une
grande situation... Folie! Sans trve, sans relche, une voix obsdante
me rptera: Tout cela, tout ce que tu as conquis, fortune, honneur,
considration, tout est  la merci de cet homme. Qu'il le veuille, et
l'difice que tu as eu tant de peine  lever s'croule...

Demain, reprit-il, nous allons combattre dans deux camps ennemis.
Demain l'empire sera fait; vous en serez l'adversaire acharn et moi le
dfenseur obstin. Qu'arrivera-t-il? Viendrez-vous, cette lettre  la
main, me dire: Je te dfends d'avoir cette opinion? Ou encore: Ceux
que tu sers et qui croient  ta fidlit, je te commande de les
trahir?...

D'un geste, Me Roberjot l'interrompit.

--Je vous ferai remarquer que vous m'insultez! fit-il.

L'architecte eut un rugissement sourd.

--Mais alors, encore une fois, s'cria-t-il, que prtendez-vous faire de
cette lettre?

--Si je la garde, c'est que je sais ce dont vous tes capable. Ambitieux
comme vous l'tes, rien ne vous arrterait. Eh bien! le souvenir de
cette lettre vous tiendra lieu de conscience et sera votre frein. Vous y
songerez au moment de jouer encore quelque partie comme celle que vous
venez de gagner, et vous vous arrterez...

--Eh!... Quelle partie voulez-vous que je joue, dsormais! Hier,  la
bonne heure, je n'avais pas un sou vaillant...

--Alors rassurez-vous, votre lettre ne sortira pas de mon tiroir.

L'architecte eut un mouvement si terrible que Mme Delorge crut qu'il
allait se prcipiter sur l'avocat.

Non, cependant. Sa tte retomba sur sa poitrine, et aprs un moment de
mditation:

--C'est votre dernier mot, Roberjot? insista-t-il.

--Oui.

--Vous me laisserez me retirer ainsi?

Me Roberjot garda le silence.

--Adieu donc! dit M. Verdale.

Il avait repris son chapeau et son portefeuille, et il dut faire
quelques pas vers la porte, car il sortit du cercle qu'embrassaient les
regards de Mme Delorge. Mais il reparut presque aussitt, comme s'il
se ft raccroch  un nouvel et dernier espoir, et d'une voix
suppliante:

--Voyons, Sosthne, reprit-il, tutoyant de nouveau son ancien camarade,
et lui rendant le nom qu'il lui donnait au collge, que dois-je faire
pour mriter cette lettre, pour la gagner? Veux-tu que je donne vingt
mille francs aux pauvres, le double, le triple, ta part tout entire?...
Veux-tu que je fonde une cole, un hpital?... Parle...

--Je ne veux rien.

L'architecte s'arrachait les cheveux.

--Implacable! s'criait-il. Mon Dieu! que faire? Sosthne, mon vieil
ami, faut-il que je m'humilie devant toi? Ah!... il m'en cote
d'implorer ainsi.

Et en effet, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu'il
disait:

--N'auras-tu donc pas piti de ma misrable situation?... Eh bien! oui,
j'ai failli, mais je suis prt  tout pour racheter ma faute.

Et se laissant tomber  genoux:

--Tiens, me voici  tes pieds, fit-il. Ta fiert est-elle satisfaite? Au
nom de ta mre, Sosthne, cette lettre! cette lettre!...

L'avocat tait mu, et Mme Delorge voyait bien qu'il allait cder,
quoiqu'il balbutit encore:

--Je ne puis, non, je ne puis...

Mais dj l'autre tait debout.

[Illustration: Il le secouait avec une violence extrme.]

L'pouvantable colre qu'il matrisait depuis le commencement de cette
lutte affreuse clatait  la fin, centuple par l'horreur d'inutiles
humiliations.

--Eh bien! moi, hurla-t-il, je te dis que tu vas me la rendre!...

Et, bondissant sur l'avocat, il le saisit  la gorge de sa main
puissante, et il le renversa en arrire sur le bureau, en criant:

--Cette lettre... o est-elle?... Allons, rponds. Pas de simagres, ou,
par le saint nom de Dieu, tu es mort!...

Bien heureusement, Me Roberjot n'avait pas perdu son sang-froid.

Au lieu d'essayer de se dbattre, il s'affaissa sur lui-mme, glissa
entre les mains de M. Verdale et se redressant tout  coup lui chappa
et bondit jusqu'au salon d'attente...

--Ah!... misrable! hurla l'architecte, fou de rage, mais tu ne
m'chapperas pas...

Et, saisissant sur le bureau un poignard qui servait de couteau 
papier, il se prcipita dans la petite salle...

Mais c'est en face de Mme Delorge qu'il se trouva...

Et sa terreur fut si grande, qu'il s'arrta, tremblant sur ses jarrets.

--Quelqu'un!... balbutiait-il.

Oui, et au mme moment, le domestique, qui avait entendu des cris,
accourut.

Frapp d'une sorte d'idiotisme, l'architecte promena autour de lui un
regard gar, puis tout  coup lchant son poignard:

--Je suis perdu! s'cria-t-il.

Et il s'enfuit comme un fou.

Dj le valet de chambre de Me Roberjot s'empressait autour de son
matre, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.

Si furieuse avait t l'treinte de M. Verdale, que l'avocat en avait
perdu la respiration, et que pendant longtemps il devait en porter les
marques.

Cependant il ne tarda pas  revenir  lui compltement, et sa premire
pense et son premier regard furent pour Mme Delorge, qui, ple
encore d'motion, se tenait debout prs de lui.

--Votre courage m'a sauv la vie, madame, dit-il d'une voix toute
change...

Et, en disant cela, il poussait du pied l'arme vraiment redoutable
chappe aux mains de l'architecte.

--Aussi, s'cria le domestique rouge de colre, j'espre bien que cela
ne se passera pas ainsi. Je cours chercher le commissaire.

Il prenait son lan; Me Roberjot l'arrta.

--Je vous le dfends! pronona-t-il. Et mme, si vous tenez  m'tre
agrable, vous ne soufflerez mot  me qui vive de cette scne.

--C'est cela, pour que le brigand revienne, recommence et russisse,
cette fois...

--Soyez tranquille, il ne reviendra pas, dit l'avocat.

Et souriant:

--Il se contentera d'envoyer, car, dans son trouble, il a laiss ici ce
qu'il a de plus cher au monde, son me mme, sa fortune...

Et il montrait du doigt  Mme Delorge le portefeuille de l'architecte
incompris, que gonflaient des paquets de billets de banque.

--Pauvre Verdale, dit-il encore. S'il a repris son sang-froid, il doit
tre  cette heure dans une terrible inquitude.

Mais Mme Delorge ne souriait pas, elle.

--N'avez-vous pas t bien dur, monsieur, dit-elle, bien impitoyable?...

--Moi!...

--Par suite d'une indiscrtion involontaire, j'ai tout entendu et
j'avais piti de ce malheureux... Sans doute, il a t bien coupable,
mais il se repentait...

--Lui!... Ah! vous ne le connaissez pas, s'cria l'avocat. Tel que vous
l'avez vu, il recommencerait demain aux mmes conditions. Vous l'avez
cru dsespr? Il n'tait que furieux de se sentir brid. Car je le
tiens, ce cher ami qui voulait si bien m'trangler. Ce sont les gredins,
d'ordinaire, qui font chanter les honntes gens. Pour cette fois, ce
sera le contraire, et ce sera un honnte homme qui fera chanter un
coquin au profit de la justice...

Mme Delorge hochait la tte.

--N'importe! fit-elle, le plus sage et t peut-tre de rendre  cet
homme sa lettre...

--Et de l'envoyer se faire prendre ailleurs, n'est-ce pas, madame?...
acheva l'avocat.

Et plus vivement:

--C'est avec ce joli systme que les honntes gens sont ternellement
dupes... Et ils le seront jusqu'au jour o ils se dcideront  pendre
eux-mmes les brigands qu'ils prennent en flagrant dlit... Tenez, j'en
suis presque  me repentir de n'avoir pas dfr Verdale au parquet.
C'est un sentiment misrable qui m'a retenu: j'ai eu peur pour mon
argent, j'esprais vaguement qu'il me le rendrait. Vous ne connaissez
pas ce gaillard-l. Maintenant qu'il a trouv sa voie, il ira loin.
Avant dix ans, je veux le voir tout en haut de l'chelle sociale,
ministre des travaux publics peut-tre, et remuant les millions  la
pelle. Il va me har terriblement, et quand ce ne serait que par
prudence, je dois garder cette arme, et pouvoir le menacer de dire de
quel bourbier sort son immense fortune...

C'tait juste, et cependant Mme Delorge ne semblait pas convaincue.

--Enfin, madame, ajouta Me Roberjot, avec une motion manifeste, si
j'ai su rsister aux supplications de ce misrable, c'est que je pensais
 vous... Verdale est l'ami de vos ennemis. Verdale a t, je le
parierais, l'amant de la baronne d'Eljonsen, et il est encore le
confident de M. Coutanceau et du comte de Combelaine...

Mme Delorge tait devenue fort rouge, et elle cherchait en vain une
rponse, lorsqu'un coup de sonnette retentit  la porte d'entre,
interrompant l'avocat.

--Serait-ce Verdale qui revient?... murmura-t-il.

Presque aussitt son domestique reparut, qui lui remit une carte en
disant:

--C'est un monsieur qui dsire parler  monsieur pour une affaire
urgente.

Ayant pris la carte, Me Roberjot lut:

Le docteur J. BUIRON, prsident de la commission d'hygine de la ville
de Paris.

--Le mdecin! exclama Mme Delorge, l'homme qui le premier m'a donn 
entendre que mon mari avait t assassin, et qui ensuite l'a ni!...

--Et vous voyez, madame, ajouta l'avocat, que la ngation lui a profit:
le voil dj prsident d'une commission...

Puis s'adressant  son domestique:

--Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet, dit-il.

Et il y passa lui-mme, laissant grande ouverte la porte de
communication...

De cette faon Mme Delorge put voir et reconnaitre le docteur. Il
n'avait pas chang, il avait seulement jug convenable d'exagrer sa
raideur et son importance.

Il salua gravement et d'un ton froid:

--Monsieur, commena-t-il, je suis l'ami de M. Verdale.

Me Roberjot ouvrait la bouche pour rpondre: Je ne vous en fais pas
mon compliment, mais il se contint et fit seulement:--Ah!

--C'est  ce titre, poursuivit le mdecin, que je suis envoy par lui
pour vous redemander un portefeuille qu'il a oubli chez vous...

--Et qui contient une assez forte somme.

--Prcisment... trois cent soixante-deux mille francs en valeurs au
porteur et en billets de banque.

Il fallait au docteur un bon caractre pour ne pas broncher--et il ne
sourcilla pas--sous le regard dont l'avocat l'enveloppa en lui disant:

--Je suis prt  vous remettre cette somme; seulement, je ne puis m'en
dessaisir sans un titre qui m'en dcharge.

--Aussi suis-je autoris  vous en donner un reu.

Et, en effet, le portefeuille lui ayant t remis, il en vrifia le
contenu et eu libella une quittance fort en rgle...

--Encore un qui ira loin! fit Me Roberjot en revenant prs de Mme
Delorge, aprs le dpart du docteur.

Mais ce n'est plus qu'avec une extrme rserve et un visible embarras
qu'elle lui rpondit. claire par la tentative de M. Ducoudray, elle ne
pouvait plus se mprendre  l'intrt de Me Roberjot,  ses regards
et au tremblement de sa voix...

C'est donc avec une sorte de prcipitation qu'elle revint  l'objet de
sa visite,  cette pension que prtendait lui imposer M. de Maumussy.

Hlas! pas plus qu'elle, l'avocat ne voyait de moyen d'viter cet
outrage.

--Il n'en est qu'un, dit-il enfin, mais bien chanceux... Mon lection
tant presque sre, je vais faire savoir  M. de Maumussy que, s'il
s'obstine, je saisirai la Chambre de cette affaire.

Mme Delorge tait affreusement dcourage lorsqu'elle quitta Me
Roberjot.

--Voil, pensait-elle, le seul homme qui puisse m'aider... Celui-l est
un homme de coeur et d'esprit, un honnte homme dans la plus haute
acception du mot... Et cependant je ne puis plus recourir  lui, car ce
n'est que trop certain... Il m'aime!...




XVIII


Mais l'nergie de Mme Delorge n'tait pas de celles que dtrempe une
dception ou que dconcerte un obstacle inattendu.

L'honneur lui dfendant, pensait-elle, de recourir dsormais au
dvouement du Me Roberjot, elle se disait:

--Je saurai me passer de son assistance, et le meurtre de mon mari n'en
sera pas moins veng.

C'tait l l'unique pense qui la soutenait.

Elle savait que toujours en veil, puissamment et incessamment tendue
vers un mme but, la volont centuple les forces humaines et donne 
l'tre le plus faible le ressort d'un gant.

--Il nous faudra peut-tre attendre des annes, soupirait M. Ducoudray.

--Je saurais attendre des sicles, rpondait Mme Delorge.

Son premier soin, avant de s'installer rue Blanche, avait t d'y
transporter le cabinet de travail du gnral Delorge, tel qu'il tait 
la villa de la rue Sainte-Claire.

C'est dans la pice qui, d'aprs la distribution du logis, devait servir
de salon, qu'elle l'avait reconstitu.

Meubles, tentures, rideaux, tout y tait pareil, tout y tait dispos
semblablement avec les plus ingnieuses prcautions. A voir sur le
bureau les papiers et les cartes, le livre ouvert, la lettre commence,
on et cru que le gnral venait de sortir.

Une seule chose s'y voyait, qui ne se trouvait pas  Passy, et qui
tonnait les rares visiteurs de la pauvre femme.

En travers d'un beau portrait du gnral, tait suspendue une pe,
celle qu'il portait la nuit de sa mort... Telle elle tait qu'on l'avait
rapporte, toujours scelle, dans son fourreau tach de boue, par le
commissaire de police de Passy.

Et il ne s'coulait gure de jour sans que Mme Delorge la montrt 
son fils, cette pe, lui disant que ce serait lui, Raymond, qui en
briserait le scel et la tirerait du fourreau, si jamais, lorsqu'il
serait un homme, il lui fallait une arme pour venger le meurtre de son
pre...

Elle n'avait rien chang aux ordres donns au lendemain de la mort de
son mari.

A chaque repas, qu'il y et ou non des invits, le couvert du gnral
tait mis.

Si bien que M. Ducoudray avait fini par s'accoutumer  ce crmonial
qu'il jugeait funbre, et qui dans les commencements lui coupait
l'apptit.

--Car, disait-il, cette place vide entre Mme Delorge et moi me fait
l'effet d'une fosse ouverte...

A part ces dtails, tout intimes, jamais douleur ne fut, autant que
celle de la malheureuse veuve, sobre de dmonstrations et de
confidences.

A la voir passer ple et froide, sous ses habits de deuil, donnant la
main  sa fille, la petite Pauline, suivie de Raymond et de Lon
Cornevin, les locataires de la maison comprenaient bien que quelque
grand malheur avait d frapper cette famille, mais nul ne savait son
histoire.

Et ce n'tait pas Krauss, le fidle serviteur, qui et t raconter les
secrets de ses matres; ce ne pouvait pas tre la petite domestique, qui
ne savait rien du pass.

Mme Delorge, d'ailleurs, avait adopt un genre de vie dont la
simplicit et l'conomie eussent vite lass l'indiscrtion des voisins.

Leve de trs bonne heure, elle initiait sa petite servante aux dtails
du service et l'aidait  tout mettre en ordre et  prparer les repas.

Dans l'aprs-midi, elle venait s'asseoir dans le cabinet du gnral et
donnait une leon de lecture  sa fille, ou reprisait le linge de la
maison et les vtements des enfants.

Deux fois par jour, Krauss conduisait et allait chercher au collge
Raymond et Lon Cornevin. Mais on ne les entendait gure. Ils
travaillaient l'un et l'autre avec tant d'acharnement, que souvent
Mme Delorge tait oblige d'y mettre ordre et de les arracher  leurs
livres.

Le dimanche seul rompait la paisible rgularit de cette existence.

Ce jour-l, si le fils d'adoption de M. Ducoudray, Jean Cornevin,
n'tait pas priv de sortie, ce qui lui arrivait de temps  autre, le
bonhomme l'amenait passer la journe avec son frre et Raymond et, s'il
faisait beau, il les conduisait  la campagne.

Il avait fini par s'accoutumer  la turbulence de Jean, et autant il
s'en tait plaint jadis  Me Roberjot, autant il clbrait maintenant
sa vivacit, sa hardiesse et son esprit moqueur, l'encourageant 
s'appliquer  l'tude du dessin, puisqu'il y russissait si bien, et
disant que ce garon ferait certainement un artiste remarquable.

Parfois M. Ducoudray dcidait Mme Delorge  les accompagner, et
alors, comme il fallait faire des conomies et que les restaurants des
environs de Paris sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un
grand panier des provisions qu'on mangeait sur l'herbe...

Digne M. Ducoudray!... Il avait donn  la veuve de son ami le gnral
une de ces preuves d'affection qui valent des volumes de protestations.

Pour elle, il avait dmnag. Pour elle, il avait abandonn Passy.

Lui, le vieillard goste, il avait renonc  sa jolie villa,  cette
habitation qu'il avait fait btir pour lui, sur un plan choisi par lui,
o il s'tait ingni  runir tout ce qui peut faire la vie plus douce
et plus facile.

Et un beau matin, sans avoir rien dit de son projet, il tait venu
s'tablir rue Chaptal, au troisime tage, dans un appartement de mille
francs.

Dame!... il n'y avait pas toutes ses aises, comme  Passy. Mais il
demeurait  deux pas de Mme Delorge et pouvait continuer  lui rendre
deux visites par jour.

Et, comme il avait eu le bon esprit de redescendre au plus profond de
son coeur ses esprances matrimoniales, il jouissait, sans
arrire-pense, de la plus confiante des intimits.

Sans ce voisinage, l'isolement de Mme Delorge et t peut-tre
pnible.

Tous les amis de son mari avaient t disperss par le coup d'tat,
exils, rduits  fuir ou contraints d'habiter la province. A peine en
tait-il rest  Paris deux ou trois qu'elle voyait de loin en loin.

Me Roberjot tait bien venu la visiter; mais, sans cesser de lui
tmoigner la reconnaissance qu'elle lui devait, elle l'avait reu de
faon  lui faire comprendre que l'espoir qu'il avait caress ne se
raliserait jamais, et peu  peu ses apparitions rue Blanche taient
devenues plus rares.

Aprs M. Ducoudray, la plus habituelle socit de Mme Delorge tait
donc Mme Cornevin.

Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femme du pauvre palefrenier
tait descendue des hauteurs de Montmartre et tait venue s'tablir rue
Pigalle avec ses trois filles: Clarisse, Eulalie et Louise.

Son loyer y tait beaucoup plus considrable que rue Marcadet. Elle
payait quatre cents francs par an deux pices et une cuisine.

C'tait norme pour elle, mais Mme Delorge lui avait trac un plan
d'avenir qui rendait cette dpense indispensable.

Trs habile ouvrire confectionneuse avant son mariage, la femme de
Laurent Cornevin, depuis la disparition de son mari, s'tait place chez
une couturire en renom.

Elle s'y refaisait la main, se mettait au courant des modes et apprenait
certains dtails du mtier qu'elle ignorait.

--Et quand vous serez sre de votre habilet, lui disait Mme Delorge,
vous travaillerez chez vous, et vos trois filles seront vos ouvrires.
Soyez tranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons des
pratiques. Si vous russissez compltement, ce sera presque la fortune.

M. Ducoudray approuvait.

--Et elle russira, disait-il, et quand j'aurai dcouvert Laurent
Cornevin, il sera tout surpris de retrouver sa femme  la tte d'un
riche tablissement.

C'est que, fidle  sa parole, le digne rentier consacrait tout ce qu'il
avait d'intelligence et aussi beaucoup d'argent  la recherche de cet
unique tmoin de la mort du gnral Delorge.

Tche ingrate, et bien autrement dlicate et pineuse qu'il ne
l'imaginait lorsqu'il s'y tait si bravement engag.

Retrouver de par le monde un individu dont la trace est totalement
perdue est dj difficile lorsqu'on peut agir ouvertement, qu'on dispose
de la publicit des journaux et qu'on a pour soi la subtile arme des
polices europennes.

Qu'est-ce donc lorsqu'on est rduit  agir seul, oblig de dissimuler
ses investigations et qu'on a tout  craindre de la rue de
Jrusalem?...

C'tait l prcisment le cas de M. Ducoudray.

Et cependant il avait, dans l'espce, une chance assez rare:

Cornevin, en admettant qu'il vct,--et rien, en somme, ne le prouvait
que l'attitude de la matresse de M. de Combelaine, Flora
Misri,--Cornevin vivant devait tre dtenu quelque part et gard  vue.

Libre, il se ft videmment empress d'accourir prs de sa femme et de
ses enfants, qu'il adorait et qu'il devait croire rduits  la plus
affreuse misre.

Il tait clair aussi qu'il devait tre surveill de trs prs, car il
et, sans cela, donn signe de vie et fait parvenir aux siens une
lettre, un billet, un mot...

Donc, si on faisait tout au monde pour avoir des nouvelles de cet
infortun, il y avait mille  parier contre un que, de son ct, il
devait s'ingnier  trouver le moyen d'en faire parvenir  sa famille.

--C'est mme l le plus bel atout de notre jeu, disait  M. Ducoudray
son agent principal.

Car le digne rentier avait des agents: une demi-douzaine de ces mauvais
drles que la police est force de congdier de temps  autre et qui
mouchardent pour le compte des particuliers.

Et chaque semaine il sortait de son portefeuille quelques billets de
cent francs uniquement pour s'entendre dire:

--Nous sommes sur la trace!...

Alors, il se frottait les mains, sans songer que mille fois il avait ri
de cette vieille formule policire, et les dmarches de ses agents
taient le plus habituel sujet de ses conversations avec Mme Delorge.

En prsence de Mme Cornevin, seulement, ils parlaient d'autre chose.

Mme Delorge n'avait pas voulu que la pauvre femme ft initie aux
dmarches qu'on faisait pour retrouver son mari. N'et-ce pas t aviver
sa douleur, l'agiter de transes perptuelles et l'exposer aux plus
pnibles dceptions!...

Et cependant, Mme Cornevin, de son ct, autant qu'il tait en son
pouvoir, avait agi.

Si cruellement qu'il lui en cott, elle avait pris sur elle de revoir
sa soeur et avait tout mis en oeuvre pour l'intresser  son malheur
et obtenir qu'elle ust de son influence sur M. de Combelaine.

Mais, ds les premiers mots, Mme Flora Misri tait entre dans une
grande colre.

--C'est positif, s'tait-elle crie: Victor est trs puissant, et la
preuve, c'est qu'il a obtenu un bureau de tabac pour ma mre, et pour
mon pre une place o il n'y a rien  faire. Seulement Victor serait par
trop bte de servir des gens qui ne cherchent qu' lui nuire. Or que
fais-tu, toi, s'il te plat?... Tu passes ta vie chez la femme de ce
gnral que Victor a tu en duel, une folle qui mettrait le feu  la
terre et au ciel pour nous faire arriver malheur. Que complotez-vous,
toutes deux, avec l'aide de ce vieux rentier qui ne vous quitte pas?...
Crois-tu que nous ne sachions pas toutes vos manigances!...

[Illustration: Krauss un pistolet dans chaque main.]

Ces propos rapports  Mme Delorge lui donnrent singulirement 
rflchir.

--M. de Combelaine et Mme Misri ont le secret de vos investigations,
dit-elle  M. Ducoudray.

--C'est impossible, rpondit-il, puisque je n'en ai ouvert la bouche 
me qui vive.

Pour plus de sret, cependant, il se rsolut  consulter Me
Roberjot.

--Vous tes jou, soyez-en sr, lui dclara l'avocat sans hsiter. Ces
drles que vous appelez vos hommes sont tout bonnement les hommes de M.
de Combelaine. Qu'y gagnent-ils? me demanderez-vous. Ceci: de se
rconcilier avec la prfecture, si jamais ils ont t brouills avec
elle, et de continuer  empocher votre argent. Des mouchards qui ne
recevraient pas des deux mains ne seraient pas des mouchards. Mditez
cette vrit...

L'excellent bourgeois tait atterr... mais convaincu.

--Ds ce soir, mes gaillards auront leur cong! s'cria-t-il.

Dans le fait, rien ne pouvait contrarier Me Roberjot autant que ces
maladroites tentatives de M. Ducoudray.

Il s'occupait, lui aussi, de retrouver Laurent Cornevin, et avec de bien
autres chances de succs.

Sa situation dans l'opposition l'avait mis en relations avec un grand
nombre d'exils volontaires, de proscrits et de dports de Dcembre: il
les avait intresss au sort du pauvre palefrenier en leur expliquant
l'importance de son tmoignage, et par eux il ne dsesprait pas
d'apprendre un jour ou l'autre ce qu'il tait devenu.

En attendant, ce gouvernement de Dcembre, dont tant de prophtes
annonaient toujours la dbcle pour la fin du mois, semblait s'affermir
de plus en plus.

Les journaux se taisant sous peine de mort, les dputs tant condamns
au silence, nulle voix discordante n'avait troubl le concert de
bndictions payes comptant et de flatteries intresses qui montait
jusqu'au prince-prsident.

Son voyage dans les dpartements, rgl par un habile metteur en scne,
avait t une longue ovation.

Et en revenant  Paris, il avait, tout le long des boulevards, march
sous une vote d'arcs de triomphe et, au-dessus de la boutique d'un
perruquier, il avait pu lire en grosses lettres sur un transparent:
_Ave, Csar_.

Bientt, c'tait le Snat qui tait all le saluer empereur, et un
plbiscite avait consacr l'empire.

Le rgne de Napolon III venait de commencer. Il se formait une cour sur
le modle de la cour de son oncle. Les courtisans se ruaient  la cure
d'une formidable liste-civile. On s'arrachait la cl de chambellan, la
cravache d'cuyer, l'pieu de grand veneur...

M. de Combelaine avait une grande charge, les traitements runis de M.
de Maumussy dpassaient cent cinquante mille francs, Mme d'Eljonsen
avait lou un palais en attendant celui qu'elle se faisait btir, M.
Verdale tait un des architectes officiels, le docteur Buiron tait un
des mdecins de la cour...

--Jusqu'o monteront-ils, mon Dieu! disait M. Ducoudray un peu effray.

Mais Mme Delorge restait calme et confiante.

--Plus haut ils monteront, disait-elle, plus la dgringolade sera
terrible... Dieu est juste... Patience!

Reconnu par toutes les puissances de l'Europe, appel cousin et frre
par le roi de Prusse, et bon ami par l'empereur de Russie,
Louis-Napolon devait croire inbranlable le trne de Dcembre et songer
 fonder une dynastie.

Un matin du mois de janvier 1853, M. Ducoudray arriva de meilleure heure
que de coutume chez Mme Delorge, son journal dpli  la main.

--Eh bien! c'est dcid, lui dit-il, nous allons avoir des noces
superbes, l'empereur se marie.

C'tait vrai.

A cette heure-l mme, tout Paris commentait le manifeste que
Louis-Napolon venait de faire afficher, et qui commenait ainsi:

Je me rends au voeu si souvent manifest par le pays en venant vous
annoncer mon mariage...

--Et qui pouse-t-il? demanda Mme Delorge.

--Une jeune Espagnole, rpondit le bonhomme. Mlle Eugnie de Montijo,
comtesse de Tba.

Mlle de Montijo n'tait pas une inconnue pour les Parisiens.

Dj, au temps de la prsidence, l'attention des habitus de l'Opra
s'tait souvent concentre sur une loge d'avant-scne o entraient,
presque toujours aprs le lever du rideau, une femme d'un certain ge et
d'une physionomie peu sympathique et une jeune fille d'une rare beaut
malgr la petitesse de ses yeux.

Ces deux dames taient Mme la comtesse de Montijo et sa fille.

Bientt, on avait remarqu que leur nom se trouvait toujours des
premiers sur la liste des invits des ftes prsidentielles, puis des
ftes impriales, soit  Compigne, soit  Fontainebleau.

Les chroniqueurs de la cour ne cessaient de chanter les mrites et les
grces de la jeune Espagnole, clbrant l'admirable abondance de ses
cheveux blonds et la blancheur dore de son teint.

L'opinion n'avait pas tard  s'inquiter de cette reine des ftes
impriales, et telle tait la curiosit qu'elle excitait, que des
groupes considrables se formaient en un moment devant les magasins o
sa prsence tait signale, et qu'elle avait t oblige de renoncer aux
reprsentations de l'Opra.

Et cependant sa situation  la cour tait si peu fixe que beaucoup de
courtisans, bien intresss pourtant  pntrer les secrets du matre,
croyaient  la probabilit d'une union morganatique entre elle et
l'empereur.

L'annonce officielle du mariage tonna donc, et, malgr toutes les
raisons excellentes allgues dans le manifeste, jeta un froid.

Bien des gens le jugeaient si extraordinaire, qu'on ne pouvait
l'expliquer, disaient-ils, que par un mouvement de dpit de l'empereur.

Ils racontaient, ceux-l, que Louis-Napolon, en qute d'une pouse,
avait expdi des ambassadeurs en Allemagne, l'inpuisable ppinire des
princesses nubiles, qu'il avait fait pressentir diffrentes puissances,
mais que nulle part on n'avait paru comprendre ses ouvertures.

Ils assuraient qu'il avait en vain sollicit la main de la fille du
prince Wasa, fils de Charles XIII, de Sude, et qu'on lui avait refus
une princesse de Hohenzollern.

--Tout cela peut tre vrai, disait M. Ducoudray, mais moi je ne vois pas
pourquoi un empereur n'aurait pas, tout comme un simple citoyen, le
droit d'pouser la femme qui lui plat.

Cet avis, trs raisonnable, n'tait pas,  en croire les cancans, celui
des parents de l'empereur.

On affirmait qu'ils s'taient opposs de tout leur pouvoir  son mariage
avec Mlle de Montijo.

On parlait de scnes violentes,  la suite desquelles la princesse
Mathilde se serait jete aux pieds de son cousin, pour le supplier, au
nom des intrts les plus sacrs de la famille, de ne pas contracter une
telle alliance.

Les rpugnances, si elles existrent jamais, surent en tout cas se faire
violence, car on ne tarda pas  annoncer que ce serait la princesse
Mathilde qui, pendant les ftes nuptiales, soutiendrait le manteau de la
nouvelle impratrice.

Mais, bien plus que de ces dtails, Paris s'inquitait du trousseau de
la marie.

Une certaine robe de dentelle tait surtout l'objet des admirations
bahies des chroniqueurs de la cour, et les Dangeau du nouveau rgime
gmissaient de ce qu'on n'et pas eu le temps de modifier la forme un
peu suranne des diamants de la Couronne...

La ville de Paris avait bien vot une somme de six cent mille francs
pour offrir un collier  l'impratrice, mais Mlle de Montijo avait
crit au prfet pour le prier de consacrer cette somme  de bonnes
oeuvres. Enfin, le 29 janvier 1853, le mariage civil de l'empereur eut
lieu aux Tuileries.

Le grand-matre des crmonies tait all, avec deux voitures de la
cour, chercher la fiance impriale.

Le grand chambellan, le grand cuyer, le premier cuyer, deux
chambellans de service et les officiers d'ordonnance de service,
l'attendaient au bas de l'escalier du pavillon de Flore, pour la
conduire au salon de famille o se trouvait l'empereur, entour du
prince Jrme, des princes de sa famille dsigns pour assister  la
crmonie, des cardinaux, des grands officiers de la maison civile et
militaire, et enfin de tous les ambassadeurs et ministres
plnipotentiaires prsents  Paris.

Napolon III, en uniforme de gnral, portait la Toison d'or.

La future impratrice portait, sur une jupe et un corsage de satin
blanc, la fameuse robe de point d'alenon, et avait autour du cou le
collier command par la ville de Paris, que l'empereur avait achet et
lui avait offert.

A neuf heures, le grand matre des crmonies ayant pris les ordres de
l'empereur, le cortge se dirigea vers la salle des Marchaux, o
devaient s'accomplir les formalits du mariage civil.

Elles furent longues... Tant de gens devaient signer au contrat!...

Mais, enfin, il n'y eut plus personne  qui passer la plume, et le
cortge, reprenant sa marche, put gagner la salle de spectacle, o les
artistes de l'Opra attendaient, pour excuter une cantate dont Mry
avait crit les paroles et Auber compos la musique:

    A notre impratrice aux doux climats choisie,
    Chantez avec des voix qui sachent nous ravir,
    Les airs que redira l'cho d'Andalousie
    Aux collines du Tage et du Guadalquivir.

            Espagne bien-aime,
            O le ciel est vermeil,
            C'est toi qui l'a forme
            D'un rayon de soleil...

Le lendemain, 30 janvier, des milliers de curieux se pressaient le long
des quais et s'touffaient aux alentours du parvis Notre-Dame.

Le mariage religieux de l'empereur allait avoir lieu.

Un peu avant midi, les grilles des Tuileries tournrent sur leurs gonds,
et des carrosses dors sortirent, que les vieux Parisiens reconnurent
pour les avoir vus lors du sacre de Napolon Ier et lors du baptme
du roi de Rome...

L'empereur et l'impratrice occupaient le premier. Dans le second
taient le prince Jrme et le prince Napolon.

Quelques vivats se firent entendre, lorsque les deux poux, au retour de
la crmonie, se montrrent au grand balcon des Tuileries.

Le soir, le repas de famille termin, une cantate de Mme Mlanie
Waldor fut chante par des artistes en costume espagnol:

    Clestes concerts,
      Douce harmonie,
    Glissez dans les airs.
    Chantez la grce unie
        Au gnie.
    Chantez Eugnie
      Et les amours
      Durant toujours.

C'est par M. Ducoudray que Mme Delorge, au fond de sa retraite, tait
informe de tous ces dtails.

Parisien jusqu'aux moelles, le digne bourgeois mettait son amour-propre
 ne rien ignorer de ce qui se passait dans la ville.

Partout o cinq cents badauds s'assemblaient pour un spectacle
quelconque, on tait sr de le voir au premier rang.

C'est ainsi que, depuis tantt cinquante ans, il avait fait la haie sur
le passage de tous les pouvoirs qui se sont succd en France.

Il avait vu l'entre des allis et le retour de l'le d'Elbe. Il avait
vu passer successivement Louis XVIII et Charles X, Louis-Philippe et la
Rpublique de 1848.

Et pour cela, prcisment, il se disait, en regardant dfiler le cortge
de Napolon III et de la nouvelle impratrice:

--Baste! ceux-l passeront comme les autres...

Ce qui l'avait frapp,  cette solennit, ce n'tait pas la vue de M. de
Combelaine et du vicomte de Maumussy, graves et solennels dans leur
carrosse, c'tait l'attitude singulirement rserve de la population.

Pour cette fois, les metteurs en scne des ovations dpartementales et
des enthousiasmes officiels taient rests au-dessous de leur tche ou
avaient t mal servis par leurs comparses.

La foule tait immense; les chemins de fer, depuis la veille, avaient
amen deux cent mille curieux; Paris et sa banlieue s'touffaient dans
les rues, sur les boulevards et sur les quais. Mais cette foule restait
de glace, tonne en quelque sorte et dfiante.

De ci et de l, des groupes habilement dissmins sur le passage du
cortge, des acclamations s'levaient bien... Elles ne trouvaient pas
d'cho. La claque officielle ne rchauffait pas la multitude.

C'est que, en dehors des posies de commande, il en avait circul
d'autres, d'une saveur terriblement releve.

C'est  l'heure o la presse est billonne que les rcits anonymes, que
les pamphlets honteux et les calomnies indignes ont beau jeu. Ce qui et
fait le sujet d'un article dont l'auteur et gard ncessairement une
certaine mesure devient le thme d'une chanson qui ne respecte rien.
L'article et t oubli le lendemain de son apparition, la chanson
reste dans la mmoire, et sur l'ale d'un air populaire vole jusqu'aux
extrmits de la France et pntre dans les moindres villages.

C'est qu'aussi le pass de Mlle de Montijo, par ses cts romanesques
et un peu aventureux, offrait beaucoup de prise  la calomnie et  la
mdisance.

Sa mre, aimant le mouvement, le changement, le voyage, la vie des eaux
et des bains de mer, les ftes, les spectacles, l'avait, pendant des
annes, trane  sa suite,  Londres,  Paris,  Pau, en Allemagne...

Or on est bourgeois en diable, en France, et infect de prjugs; on n'y
admet que trs difficilement les libres allures des jeunes filles
trangres.

Il n'y avait gure que sa beaut qu'on ne contestt pas  la femme de
l'empereur, et encore y trouvait-on des taches.

Ceux qui se proclamaient ses tenants la disaient d'une inpuisable
bont, mais peu intelligente; ferme, mais entte; trs simple, mais non
moins coquette enfin, dvote bien plus que religieuse, dvote  la faon
des femmes du peuple espagnoles, sans discernement.

--Elle rappellera Marie-Antoinette, pour qui elle professe un vritable
culte, disaient d'elle quelques-uns de ces amis dangereux dont tous les
loges cachent une perfidie, voulue ou non.

Les gens senss attendaient avant de formuler un jugement de l'avoir vue
 l'oeuvre, et ils n'attendaient pas sans inquitudes, sachant quelle
influence doit fatalement exercer sur les moeurs l'exemple d'une
souveraine jeune et belle.

Assurment le rle de la nouvelle impratrice tait bien difficile au
milieu d'une cour datant d'hier, peuple d'ennemis, seme d'embches, et
compose en tout cas de gens bien tonns de s'y voir, et qui devaient
avoir de la peine  se regarder sans rire.

Passer de la libert de la vie de voyage aux inexorables obligations
d'un trne, et cela du jour au lendemain, quelle preuve pour une jeune
femme!

Se trouver tout  coup le point de mire de tous les regards, tre
toujours en scne, parler  tous et de tout, s'occuper de modes et de
politique, se montrer srieuse ou frivole, tre femme du monde et femme
d'intrieur, garder le secret de ses impressions, dissimuler ses
sympathies, surmonter ses aversions, quelle tche!...

L'impratrice Eugnie n'y russit pas.

Si ses courtisans lui racontaient qu'elle tait populaire, ils la
trompaient. Elle ne le fut jamais.

En vain elle multiplia les oeuvres de bienfaisance, les institutions
charitables, les fondations pieuses. Elle n'alla jamais au coeur de la
foule.

Sceptique et moqueuse, la France ne respecte que ce qui est solennel.

On n'y comprend une reine qu'en robe de brocard  trane, marchant d'un
pas majestueux, la couronne au front.

On s'tonnait de rencontrer l'impratrice en robe  volants courts,
chausse de bottines  hauts talons, et coiffe d'un lgant et frais
chapeau tel qu'on en voyait sur la tte de toutes les autres femmes.

--C'est d'une admirable simplicit! s'criaient ses partisans.

--Hum! grommelaient les autres.

Il est vrai de dire que les maris dont les femmes adoptaient cette
simplicit admirable la trouvaient coteuse.

Ils voyaient bien que toutes ces jolies petites robes de quatre sous
taillades, dcoupes, chancres, courtes, vritables djeuners de
soleil, finissaient par revenir, vu leur nombre, dix fois plus cher que
les robes de prix d'autrefois.

On objectait  ces maris que c'tait la mode. Que rpondre  cela?

Ils grognrent dans les commencements, puis ils s'habiturent. Il faut
bien faire comme les autres...

Le temps devint bon pour les modistes et les couturires. On put voir un
tailleur pour dames se donner les mmes airs d'importance que jadis la
couturire de Marie-Antoinette, qui disait si firement: J'ai travaill
ce matin avec Sa Majest...

Jamais pareille mulation de dpense ne se vit, ruinant les familles
d'abord, les corrompant ensuite. Personne ne voulait rester en arrire.
Toutes les grenouilles se mirent  s'enfler pour galer le boeuf...
Beaucoup en crevaient.

Ce qui n'empchait pas de se ruer  la conqute du million. Des
fortunes normes surgirent tout  coup. D'o? On ne savait. Ce luxe
subit donnait d'tranges soupons.

A voir passer dans son coup, attel de deux magnifiques chevaux,
Combelaine, qu'on avait connu sans souliers aux pieds;  voir faire
courir Maumussy, que ses cranciers avaient chass du boulevard;  voir
Mme d'Eljonsen, devenue la princesse d'Eljonsen, donner des ftes o
se prcipitait tout le Paris officiel, involontairement on portait les
mains  ses poches et, inquiet, on se disait:

--O diable ces gens-l prennent-ils tout cet argent!...

Si bien que le _Moniteur officiel_ en arrivait  tre forc de dmentir,
comme autant d'infmes calomnies, les bruits rpandus  la Bourse sur
les oprations financires qu'on accusait d'avoir faites des
fonctionnaires d'un ordre lev.

Si bien que le prix de tout croissait avec les gots et les habitudes de
dpense, et que l'argent semblait diminuer de valeur.

Et le digne M. Ducoudray, qui jadis s'estimait trs riche avec ses douze
mille livres de rentes et sa villa de Passy, commenait  trouver qu'il
avait t bien imprudent de se retirer avec si peu de chose.

--Si cela dure, disait-il parfois, je finirai par n'avoir plus de quoi
manger.




XIX


--Cela ne durera pas, soyez tranquilles! dclaraient toujours d'un ton
d'admirable assurance certains prophtes politiques.

Il est vrai qu'il leur et t difficile, sinon impossible, de dire sur
quoi, en ce moment, se basait leur certitude.

Ces premires annes de l'empire furent celles o il se dbita le plus
de choses ridicules, o les contes les plus absurdes et les moins
admissibles trouvaient de tous cts de bnvoles propagateurs.

A chaque moment, vous rencontriez des gens qui, vous tirant  part, vous
disaient mystrieusement:

--Eh bien!... vous savez la nouvelle? L'empire n'en a pas pour un mois.
L'argent manque... Le prochain coupon de la rente ne sera pas pay.

Mais Mme Delorge n'tait pas d'un caractre  s'abandonner  des
illusions puriles et, si M. Ducoudray et russi  l'entraner sur
cette pente, elle avait pour la retenir Me Sosthnes Roberjot.

Or Me Roberjot tait mieux que personne en situation de voir et de
juger les vnements.

Sa candidature avait russi; il venait d'tre nomm dput.

Et, si ardent adversaire qu'il ft de l'empire, ses rancunes n'allaient
pas jusqu' lui mettre sur les yeux de ces lunettes qui empchent de
voir.

Aussi, disait-il en hochant tristement la tte:

[Illustration:--Tout cela est  nous! Victoire! Vive Coutanceau!]

--Nous en avons pour des annes, et, s'il survient une guerre heureuse,
l'opposition ne sera plus qu'un mot.

Car Me Roberjot, de mme que tous les gens de quelque bon sens,
comprenait bien que la guerre, essence mme de l'empire, lui tait
ncessaire.

Napolon III,  Bordeaux, avait dit:

L'empire, c'est la paix!...

Mais il tait clair que ce n'tait l qu'un mot officiel, vritable
promesse de boniment qu'on ne risque rien  faire d'abord, et qu'on
tient aprs si on peut.

C'est dans le pass qu'il fallait aller chercher la pense de
l'empereur, dans ses proclamations de Boulogne et de Strasbourg ou
encore dans ses rponses devant la Chambre des pairs lors de son procs.

L, parlant  ses juges, mais s'adressant  la France, il avait dit:

Je reprsente devant vous un principe, une cause, une dfaite.

Le principe, c'est la souverainet du peuple.

La cause, c'est celle de l'empire.

La dfaite, Waterloo.

Le principe, vous l'avez admis;--la cause, vous l'avez servie;--la
dfaite, vous brlez de la venger...

--Et Napolon III la vengera, disaient firement ses partisans et, en
change des striles liberts qu'il prend  la France, il saura lui
rendre le prestige de la gloire militaire.

L'opinion tait donc prpare  tout, lorsqu'on apprit que la France
allait avoir la guerre avec la Russie.

L'Angleterre, cette fois, tait notre allie; ses soldats allaient se
battre  ct des ntres.

S'il y eut quelque motion  Paris, il n'y eut pas un moment de doute ni
d'inquitude. Nous ne pouvions tre que vainqueurs.

Et, en effet, le second empire ne tarda pas  avoir une nouvelle
victoire  enregistrer, et gagne par un des hommes du coup d'tat, par
le marchal de Saint-Arnaud.

Celui-l fut heureux. Il mourut peu aprs, et son linceul fut un
drapeau.

Mais c'tait peu pour l'impatience franaise que cette victoire de
l'Alma; aussi tout Paris accueillit-il comme certaine, comme
incontestable, une dpche apporte, disait-on, par un Cosaque, et qui
annonait la prise de Sbastopol.

Cette nouvelle, il faut le dire, avait t enregistre par le
_Moniteur_.

La Bourse monta. Paris, le soir, fut illumin...

Et, le lendemain, on apprit que le Cosaque n'tait qu'un canard
financier et que Sbastopol tenait plus que jamais.

Cependant, cette fausse joie, qui et d servir  Paris de leon pour
l'avenir, n'eut pas d'inconvnients... L'impatience franaise n'avait
fait que devancer les vnements. Aprs une hroque rsistance,
Sbastopol tomba en notre pouvoir...

Et, presque aussitt que cette glorieuse nouvelle, on apprit que
l'empereur de Russie venait de mourir; qu'un congrs allait se runir 
Paris, et que la paix serait sans doute signe contre le gr de
l'Angleterre...

Mais pendant que les ngociations se poursuivaient, un vnement avait
lieu d'une bien autre importance pour la famille impriale, et qui
devait emplir de confiance et de joie tous les hommes qui devaient 
l'empire ou qui attendaient de lui leur fortune et leur situation.

Depuis longtemps la grossesse de l'impratrice avait t annonce
officiellement...

Le 15 mars 1856, le prsident du Corps lgislatif apprit  ses collgues
que Sa Majest entrait dans les douleurs de l'enfantement...

L'Assemble, aussitt, se dclara en permanence.

Aussi bien,  cette heure-l mme, les bruits les plus contradictoires
se rpandaient-ils dans Paris.

On disait l'impratrice au plus mal, et que l'accoucheur de la reine
d'Angleterre, arriv dans la nuit, dsesprait d'elle. D'autres
assuraient que l'enfant, qui tait une fille, venait de mourir.

La vrit, c'est que l'accouchement fut laborieux. Mais dans la nuit,
sur les trois heures, l'impratrice accoucha d'un garon.

--Voil la dynastie fonde  perptuit! s'crirent les journaux
dvous.

Tout, en effet, souriait  l'empereur, et l'empire arrivait  l'apoge
de sa puissance.

Et, le jour o les plnipotentiaires du congrs vinrent en grand
uniforme prsenter aux Tuileries le trait sign par eux, Napolon III
parut l'arbitre de l'Europe...

--Que me parlez-vous de Providence et de justice divine! disait ce
soir-l M. Ducoudray  Mme Delorge.

Il est certain que, pour ne pas dsesprer, il fallait de plus en plus 
la veuve du gnral Delorge cette foi robuste et inaltrable qu'on puise
dans la conscience de son bon droit.

Si elle avait jug ses ennemis hors de sa porte au lendemain du coup
d'tat, que devait-ce donc tre  cette heure que leur fortune, lie 
celle de l'empire, semblait inbranlable comme lui!...

Aprs des annes d'investigations incessantes, le sort de Laurent
Cornevin demeurait un mystre,  ce point que Me Roberjot lui-mme,
dcourag, disait:

--Nous nous sommes mpris  la porte des paroles de Mme Flora Misri.
Le pauvre Laurent a t bel et bien assassin.

C'tait devenu la conviction de sa femme.

Aprs avoir espr longtemps, et bien aprs tous les autres, elle ne
doutait plus de son malheur et, en tte de ses factures, elle avait fait
imprimer: _madame veuve Cornevin_.

Car elle avait des factures,  cette heure. Suivre les conseils de
Mme Delorge lui avait port bonheur. Son petit tablissement de
couture et confection avait russi de faon  dpasser les prvisions
les plus optimistes.

A peine installe chez elle, aprs quelques mois d'un nouvel
apprentissage, elle avait vu ses clientes affluer de telle sorte que,
l'aide de ses filles ne lui suffisant plus, elle avait d s'adjoindre
des ouvrires, deux d'abord, puis quatre. Puis il lui avait fallu
prendre une premire demoiselle pour surveiller le travail, car elle
avait assez  faire  recevoir les pratiques,  prendre mesure et 
essayer les robes.

Bientt l'appartement de la rue Pigalle s'tait trouv trop petit, et,
aprs bien des hsitations et sur les instances de M. Ducoudray et de
Mme Delorge, elle tait alle en louer un,  un second tage de la
rue de la Chausse-d'Antin, dont le prix tait de trois mille quatre
cents francs.

C'est l'normit de ce loyer qui avait caus toutes ses perplexits.

A l'exemple des gens qui ont t longtemps malheureux, elle se dfiait
de la prosprit, prenant pour autant de piges toutes les faveurs de la
fortune.

--Et si j'allais ne pouvoir pas payer! objectait-elle  ses amis.
Pourquoi chercher le mieux lorsqu'on a un bien inespr?...

M. Ducoudray n'entendait pas de cette oreille.

Ft-il jamais parvenu  mettre cent mille cus et mme plus de ct,
s'il s'tait confin dans l'troite boutique o, pendant cinquante ans,
ses parents avaient vgt, joignant  grand'peine les deux bouts?...

--Ainsi, allez de l'avant, disait-il  Mme Cornevin. Que
risquez-vous? Je rponds de tout.

Et il l'avait en quelque sorte contrainte d'accepter un prt de mille
cus pour ses premiers frais d'installation.

Car il voulait que tout ft trs beau dans le nouvel tablissement
qu'elle fondait, bien dispos et en harmonie avec le quartier; qu'elle
et un vrai salon, avec un tapis  terre, un lustre au plafond et des
glaces tout autour.

Et le public avait fait honneur  la lettre de change que tirait sur sa
vanit l'exprience de l'ancien ngociant.

Mme Cornevin avait eu beau augmenter le prix de ses faons, ses
anciennes clientes la suivirent, beaucoup de nouvelles lui vinrent, et
il n'et tenu qu' elle de prendre rang parmi les couturires  la mode
que les chroniques, moyennant finance, appellent toutes la bonne
faiseuse.

Si bien que, la troisime anne de son installation, lorsqu'elle fit son
inventaire au 31 dcembre, elle constata qu'elle avait gagn dans ses
douze mois plus de vingt mille francs et que, tous frais pays, il lui
en restait huit mille  placer ou  mettre dans son commerce.

C'est que ses frais avaient bien augment.

Non seulement elle n'acceptait plus la rente de douze cents francs que
lui avait servie Mme Delorge, mais elle s'arrangeait de faon  ce
que Lon, son fils an, celui qui tait lev avec Raymond, n'impost
pas une trop lourde charge  sa bienfaitrice.

Quoi que pt dire M. Ducoudray pour s'en dfendre, elle supportait de
moiti avec lui les frais de l'ducation de son fils Jean.

Enfin, tout en faisant travailler ses filles  l'atelier, elle les
envoyait tous les jours chez une institutrice du voisinage, o elles
recevaient cette instruction lmentaire qui est indispensable  la
femme d'un ngociant.

Pour elle-mme, la courageuse femme ne dpensait rien.

Elle en tait presque  se reprocher les quelques francs qu'elle
remettait tous les mois  un vieux professeur qui, chaque soir, aprs le
dpart des ouvrires, venait lui donner une leon.

Car elle avait senti la ncessit de se hausser au niveau de sa nouvelle
situation. Elle ne voulait pas que ses enfants, plus tard, fussent
exposs  rougir d'elle et  n'oser pas montrer ses lettres.

Et elle tait un exemple de ce que peut une intelligence ordinaire,
servie par une forte volont.

Qui l'et vue, dans son beau salon, recevoir ses nobles et lgantes
clientes, n'et certes pas reconnu la brave et honnte mais un peu
grossire mnagre de Montmartre, qu'on voyait deux fois par semaine
remonter la rue Marcadet, portant tout mouill sur son paule le linge
du mnage, qu'elle venait de laver au lavoir et qu'elle faisait scher 
sa fentre.

A ses relations constantes avec Mme Delorge, elle avait gagn un ton,
des manires, des faons de s'exprimer, dont jamais on ne l'et
souponne capable.

Elle n'tait pas dplace dans le salon de sa protectrice. Tout au plus,
par suite du silence qu'elle avait le bon sens de s'imposer lorsqu'il y
avait du monde, pouvait-on la prendre pour une femme d'une extrme
timidit.

Mais il n'tait pas de prosprits capables d'effacer de la mmoire de
Mme Cornevin ce qu'elle avait souffert ni la perte immense qu'elle
avait faite.

Six ans aprs la disparition de son mari, elle plissait encore et ses
grands yeux noirs s'emplissaient de flammes au seul nom du comte de
Combelaine.

--Ceux qui prtendent que le temps efface tout, disait-elle, n'ont
jamais su ce que c'est qu'aimer ou har.

Pour elle, en effet, il semblait que le temps n'existt pas.

Un dimanche,--et c'tait en 1837,--qu'elle devait dner chez Mme
Delorge avec M. Ducoudray et les enfants, elle arriva si bouleverse
que, ds en entrant, elle se laissa tomber sur un fauteuil.

Elle venait de rencontrer Grollet, cet employ des curies de l'lyse,
que M. de Maumussy et M. de Combelaine avaient si habilement substitu,
lors de l'enqute,  Laurent Cornevin.

--C'est dans le bas de la rue Blanche que je l'ai rencontr,
rpondit-elle aux questions de ses amis. A vingt pas, je l'ai reconnu,
quoique ne l'ayant pas vu depuis ce jour maudit o, mditant dj son
infme trahison, il voulut absolument m'offrir  djeuner. Et cependant
il a bien chang. Il a l'air d'un gros bourgeois  cette heure, d'un
richard. Il porte des chanes de montre grosses comme le doigt, des
bagues, une chemise  jabot avec des boutons en brillants et une
canne... Il m'a reconnue, lui aussi, car il est venu droit  moi et,
aprs m'avoir toise d'un regard impudent:

--Peste! ma chre, m'a-t-il dit, nous voil mise comme une duchesse...
Nous faisons robe de soie, maintenant!... Je vois avec plaisir que nous
avons trouv des successeurs cossus  ce pauvre Cornevin. Son accent
et son regard taient si insultants que des larmes de colre m'en
vinrent aux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu'il tait
devenu, et je l'interrogeai. Le crime lui a port bonheur. Le prix du
sang de Laurent s'est multipli entre ses mains.

Ayant quitt l'lyse peu aprs le coup d'tat, il s'est tabli loueur
de voitures et, comme il est connaisseur, comme il est habile, comme il
avait des protecteurs trs puissants, son commerce a prospr, et il est
maintenant  la tte d'un des plus importants tablissements de Paris.
Et ce n'est pas tout, il s'est associ avec un architecte colossalement
riche, nomm Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur le
parcours des rues qu'on doit percer et, comme cet architecte est trs
renseign, ils gagnent, parat-il, tout ce qu'ils veulent.

Trop prudente pour confier  qui que ce ft le secret qu'elle avait
surpris, Mme Delorge tait seule  connatre l'origine de cette
grande fortune que Grollet attribuait  M. Verdale.

Seule aussi,  admirer cette loi mystrieuse des attractions qui
fatalement rapproche et associe les sclrats.

Mais l'architecte jadis incompris tait-il vraiment si riche que cela?

Me Roberjot, qu'elle questionna  sa premire visite, ne lui laissa
aucun doute  cet gard.

--Mon ami Verdale, lui rpondit-il, de ce ton de mordante ironie qui
devait lui faire tant d'ennemis, mon cher et excellent camarade doit
tre dj plusieurs fois millionnaire. Grollet, sans doute, est son
prte-nom. Depuis un an, il risque timidement une particule devant son
nom. Un de ces matins il s'veillera baron et dcor. On m'a remis sa
carte, dernirement, et j'y ai lu: A. de Verdale...

La plus vive surprise se peignit sur les traits de Mme Delorge.

--Vous voyez donc encore cet homme? demanda-t-elle.

--C'est--dire qu'il vient me voir, rpondit l'avocat.

--Quoi!... malgr cette lettre terrible.

--A cause de cette lettre terrible, prcisment. Tous les six mois  peu
prs, il vient me conjurer de la lui vendre, et  chaque visite il m'en
offre un prix plus lev. Nous en sommes rests, la dernire fois, 
500,000 francs.

L'normit de la somme stupfia Mme Delorge.

--Cinq cent mille francs! rpta-t-elle comme un cho.

--Mon Dieu, oui! Qu'est-ce que cela pour ce cher ami? Ne spcule-t-il
pas  coup sr? N'a-t-il pas pour le conseiller, pour l'inspirer, Sa
Grce Mme la princesse d'Eljonsen? C'est du reste bien connu. La
princesse est fort sujette aux rves. Ds qu'il lui en est venu un, vite
elle mande son architecte ordinaire qui accourt.

--Verdale, lui dit-elle, j'ai rv cette nuit que je voyais une rue
nouvelle, allant de tel point  tel autre, et passant par tels et tels
endroits...

--Trs bien! princesse! rpond mon ancien copain. Et tout de suite,
sans hsiter, il se met  acheter tout ce qu'on veut lui vendre de
maisons sur le parcours indiqu. Et bien il fait, car jamais la rue
rve par la princesse ne manque d'tre dcrte peu aprs. Mon Verdale
est expropri, il touche des indemnits superbes dont il remet une
partie  Mme d'Eljonsen, et le tour est fait. Il irait jusqu'au
million pour avoir son autographe.

Ce n'est pas sans une sincre admiration que Mme Delorge coutait et
regardait Me Roberjot. Certes, considre au point de vue de la
morale pure, sa conduite n'avait rien de particulirement hroque.

Mais elle avait trop vcu pour ne savoir pas qu' notre poque de tels
dsintressements sont rares, pour ne savoir pas que ce n'est point le
premier venu qui refuse un million, cinquante mille livres de rentes
qu'on lui offre et qu'il peut accepter sans risques, sans prils, sans
nuire  qui que ce soit, sans mme commettre une mauvaise action.

Elle lui tendit donc la main, et d'une voix mue:

--C'est beau, ce que vous faites l, monsieur, dit-elle. Merci!...

Mais c'est  peine si l'avocat osa effleurer du bout des doigts cette
main que lui tendait la noble femme.

Lui aussi, il avait rsist  l'action dissolvante du temps. Il avait pu
renoncer  l'espoir d'tre jamais aim de Mme Delorge; cesser de
l'aimer, non.

Il lui avait fallu des mois, des annes, pour s'accoutumer  la visiter,
 causer,  ne pas rester court, lorsqu'elle le regardait d'une certaine
faon.

Au moins avait-il cette satisfaction de voir que les vnements
l'avaient servie mieux qu'il n'et os le souhaiter.

Les cruels soucis d'argent et d'avenir qui troublaient le sommeil de
Mme Delorge aux premiers temps de son veuvage avaient disparu.
L'aisance et la scurit taient revenues s'asseoir  son foyer.

Tout d'abord elle s'tait trouve allge de la rente de douze cents
francs de Mme Cornevin. Lon ne lui cotait presque plus rien. Enfin,
deux hritages successifs avaient plus que doubl son capital.

Le premier de ces hritages avait t celui du pre de son mari.

Le pauvre bonhomme n'avait pu survivre  la mort de son fils, sa joie et
son orgueil. Il avait bien parl de venir demeurer avec sa bru, mais au
moment de quitter la petite ferme o il vivait depuis tant d'annes le
courage lui avait manqu. Il avait tran sept ou huit mois encore, et
enfin il s'tait teint, laissant une soixantaine de mille francs.

Le second hritage fut celui de Mlle de la Rochecordeau.

Bien inattendu, certes, celui-l; car, deux fois par jour au moins
depuis quinze ans la rancunire vieille fille jurait qu'elle jetterait
toute sa fortune dans le Loir plutt que d'en laisser un centime  sa
nice.

Malheureusement pour ses charitables intentions, elle avait, quoique
dvote, une si effroyable peur de la mort, que jamais elle ne put
prendre sur elle de faire un testament.

--Il sera toujours temps, disait-elle, d'appeler un notaire quand je
sentirai ma fin s'approcher.

Elle ne la sentit pas.

Un soir qu'elle avait din plus de coutume, s'tant mise dans une de ces
colres blanches qui lui taient habituelles, elle fut foudroye par une
attaque d'apoplexie.

Elle n'eut que le temps de s'crier, et Dieu sait avec quelle rage:

--Je suis morte! lisabeth aura tout.

Presque tout, en effet.

Mme Delorge, ne lisabeth de Lespran, se trouvant tre la plus
proche parente de Mlle de la Rochecordeau, eut pour sa part les sept
diximes de la succession: un peu plus de cent cinquante mille francs.

Elle les accepta, mais non sans bien expliquer  son fils quelles
raisons la dterminaient.

--J'ose croire, Raymond, lui avait-elle dit, que cette fortune qui nous
choit ne te fera jamais imiter ces jeunes gens dont le plaisir est le
seul mobile, ni oublier les devoirs sacrs que tu as  remplir.

C'tait presque mot pour mot ce que Mme Cornevin rptait  ses fils
chaque fois qu'elle se trouvait avec eux.

--Souvenez-vous que votre pre a t lchement assassin par des
misrables dont il avait surpris le crime, et que nous ne savons mme
pas ce qu'est devenu son corps.

Peut-tre et-on beaucoup surpris M. de Combelaine et M. de Maumussy, si
on leur et dit ce qu'tait devenue en huit ans la situation de Mme
Delorge et de Mme Cornevin.

Pour eux, ce devaient toujours tre deux pauvres femmes veuves, bien
impuissantes, bien dlaisses, pauvres et charges d'enfants.

Non; il n'en tait plus ainsi.

Maintenant, elles taient presque riches l'une et l'autre, assez riches
en tout cas pour payer des dfenseurs.

Leurs enfants, qui autrefois taient peut-tre une charge, allaient tre
dsormais un soutien.

Raymond Delorge, Lon et Jean Cornevin allaient tre des hommes, de ces
adversaires avec qui on compte...

L'heure tait proche o les esprances jadis chimriques de Mme
Delorge pouvaient devenir des ralits...

[Illustration: De sa main puissante il le renversa en arrire.]




TROISIME PARTIE

RAYMOND




I


...Ce fut, pour Mme Delorge et pour Mme Cornevin, un beau jour et
un jour glorieux, que celui o, appuyes l'une sur l'autre, et
contemplant leurs fils, elles purent se dire:

--Notre tche est remplie et nous pouvons attendre en paix l'heure de la
justice. A nos fils dsormais la lutte et la peine. Nous pouvons mourir,
l'oeuvre sacre que nous avions entreprise sera poursuivie sans
relche par des bras plus robustes que les ntres...

Et certes, leur orgueil et leur confiance taient lgitimes: elles
avaient fait des hommes...

Onze annes s'taient coules depuis la sanglante catastrophe de
l'lyse. On tait  la fin de 1863.

Raymond Delorge et Lon Cornevin, admis  l'cole polytechnique
ensemble, venaient d'en sortir.

Et leur situation, ils ne la devaient bien qu' eux-mmes. Jamais les
dmarches d'un protecteur ne leur avaient aplani un obstacle.

Il y a plus:  deux ou trois reprises ils avaient trouv des difficults
l o leurs camarades n'en trouvaient pas.

Mais aussi, ils s'taient tenu parole; ils avaient travaill avec cette
persvrance obstine qu'on ne connat gure  seize ans, et leurs
tudes n'avaient t qu'une longue suite de succs.

C'est qu'aussi ces deux noms de Delorge et de Cornevin, qu'on retrouvait
chaque anne associs aux triomphes du grand concours, avaient fini par
frapper les rares Parisiens qui connaissent leur histoire contemporaine
et qui ont de la mmoire.

Si le nom de Cornevin leur tait inconnu, celui de Delorge faisait
tressaillir en eux de sinistres souvenirs.

--Delorge!... disaient-ils, nous avons certainement entendu prononcer ce
nom... Attendez donc... N'est-ce pas ainsi que s'appelait le gnral
dont la mort mystrieuse passa inaperue au milieu des terribles
motions du coup d'tat, et qui avait t tu en duel,  ce qu'on
prtendit, par M. de Combelaine?...

Ni Lon, ni Raymond d'ailleurs, en dpit des prudentes recommandations
de Mme Delorge, n'avaient t parfaitement discrets.

Ils avaient eu de ces amitis comme on n'en a qu'au collge, amitis
sincres et confiantes, qu'on croirait trahir si on gardait un secret.

Ils n'avaient pu s'empcher de dire leur pass, d'affirmer leur haine
prsente, de parler de leur soif de vengeance, de laisser entrevoir
leurs esprances pour l'avenir.

Et les amis  qui ils s'taient confis avaient rapport  leurs parents
la dramatique histoire de leurs camarades...

Si bien qu'en 1859,  la distribution des prix du grand concours, le
prix d'honneur, remport par Raymond, avait t le prtexte d'une
manifestation bruyante qui avait failli tourner  l'meute.

Les lves s'taient levs en tumulte, battant des mains, agitant leurs
kpis et criant  pleine gorge:

--Vive Delorge!... Vive le fils du gnral Delorge!...

Et cela avec une telle insistance, que S. E. M. le ministre de
l'instruction publique qui prsidait la solennit, tait devenu aussi
blanc que sa cravate.

Cette manifestation est  la fois affligeante et grotesque, crivait le
lendemain un des augures officieux du _Constitutionnel_, et si nous
avions l'honneur de gouverner le lyce auquel appartient le jeune
Delorge, nous prierions ce prcoce perturbateur et ses amis d'aller
continuer leurs tudes ailleurs.

Mais le lendemain aussi, le rdacteur en chef d'un journal de
l'opposition se prsenta chez Mme Delorge, la priant de vouloir bien
lui dire tout ce qu'elle savait des circonstances de la mort de son
mari.

Il se proposait de faire de la mort du gnral le prtexte d'une
agitation qui serait, disait-il, trs utile  la cause de la libert, et
dont le rsultat serait, en tout cas, de provoquer une enqute...

M. Ducoudray, qui assistait  cette entrevue, avait toutes les peines du
monde  dissimuler sa satisfaction.

--Fameuse affaire!... souffla-t-il  l'oreille de Mme Delorge.

Tel ne fut pas l'avis de la noble et courageuse femme.

Il lui parut que ce serait une profanation que de livrer la pure mmoire
de son mari  des discussions enrages et  des polmiques sans fin.
Elle frmit  cette ide de voir la tombe de l'homme qu'elle avait tant
aim devenir la tribune de toutes les ambitions, le thtre de scnes
scandaleuses, le champ de bataille des partis.

Elle conjura donc le journaliste de renoncer  son ide.

--Laissons, monsieur, lui dit-elle, laissons les morts dormir en paix
leur ternel sommeil.

Raymond n'avait point got cette faon de voir. A un ge o on est si
facile aux illusions, exalt par l'ducation qu'il avait reue,
peut-tre n'tait-il pas loin de se croire un personnage...

Ce fut Lon, son ami, le confident de ses plus secrtes penses, qui le
ramena  la raison, qui lui fit comprendre qu'ils n'taient que deux
enfants encore.

Ils reprirent donc leurs tudes, et avec tant d'assiduit et de bonheur,
qu'ils sortirent de l'cole polytechnique, Lon avec le numro 3,
Raymond avec le numro 9.

Ils avaient alors vingt ans, mais le malheur les avait vieillis avant
l'ge, et ils avaient dj le caractre qu'ils devaient garder.

Grand, large d'paules, d'une force herculenne comme son pre, trs
blond avec des yeux d'un bleu ple, Lon Cornevin avait la raideur et le
flegme d'un Anglais.

Trs capable d'une folie, il tait de ceux qui rglent jusqu' leurs
actes de dmence et qui les accomplissent jusqu'au bout avec un calme
imperturbable, froidement et mthodiquement.

Tout autre tait Raymond.

Remarquablement bien de sa personne, grand, lanc, trs brun avec un
teint d'une pleur mate, il avait toutes les sductions de l'homme du
Midi, des flammes plein ses grands yeux noirs, et cette parole vibrante
qui remue les foules.

Il tait l'enthousiasme mme, capable de prodigieux lans, mais prompt 
se dcourager. Son intelligence vive et nette concevait les plus
audacieux projets, les rglait sagement, les lanait bien... Seulement,
au premier chec, il perdait la tte. Devant un obstacle que l'obstin
Lon et us avec ses ongles, il s'asseyait dsespr.

Jean Cornevin l'avait bien dfini.

--Raymond, disait-il, a le courage d'un hros, les nerfs d'une femme, et
la sensibilit d'un enfant.

Il avait autre chose encore, une timidit incroyable, ridicule, absurde,
qui souvent, lorsqu'il prenait sur lui de la surmonter, le poussait aux
actes les plus contraires  son caractre et  sa volont.

Prs de ces deux jeunes hommes, remarquables  des titres divers, Jean,
le second fils de Mme Cornevin, faisait contraste.

Il n'avait pas fait de brillantes tudes, lui... A dix-sept ans, fatigu
du joug du lyce, il avait dclar qu'il en avait assez, et depuis, en
effet, il peignait et il dessinait...

Petit, fluet, trs brun, assez laid, mais l'oeil ptillant d'esprit,
Jean Cornevin dissimulait sous une insouciance affecte et sous le
dbraill de ses faons une intelligence trs vive, des aptitudes
remarquables, une finesse extrme et une grande ambition.

Prompt  saisir les ridicules, et ayant le mot impitoyable, il avait
coutume de dire qu'il arriverait par ses ennemis...

Mais cette diversit si grande d'humeur, de temprament et d'ides
n'empchait pas ces jeunes hommes de s'aimer comme rarement s'aiment des
frres.

Un lien les unissait, plus puissant et plus indissoluble que ceux de la
famille et du sang: la communaut du malheur et de la haine.

Ils pouvaient se trouver en dsaccord, quand ils discutaient les moyens
d'atteindre leur but, mais leur but tait le mme, et immuable: obtenir
justice des misrables qui avaient frapp leurs pres, le gnral
Delorge et le pauvre palefrenier Cornevin.

Seulement, que tenter?

Tandis que le chevaleresque Raymond Delorge s'criait:--C'est au grand
jour, et en plein soleil que je combats mes ennemis!...

Pendant que le froid et mthodique Lon rptait:--Sachons attendre,
sachons guetter cette occasion propice qui ne fait jamais dfaut aux
hommes patients!...

Jean, incapable de modration et tout brlant de colre, disait:

--Que me parles-tu de lutter au grand soleil, Raymond! N'est-ce pas dans
l'ombre, lchement, que nos pres ont t frapps?... Avec de tels
ennemis, il n'est pas de nuit trop obscure ni d'armes dloyales. Je
m'associerais  des forats, s'il le fallait, pour les atteindre
srement. Et toi, Lon, que me parles-tu de patienter? Attendre, c'est
laisser ces misrables jouir en paix de leur crime!...

C'tait si bien son opinion que ds l'ge de dix-huit ans il s'tait
trouv compromis dans ce fameux complot du bois de Boulogne, dont la
dcouverte envoya trente-sept accuss sur les bancs de la Cour d'assises
et une douzaine de condamns  Lambessa.

Ce qui rendait la situation de Jean Cornevin trs mauvaise, c'est qu'une
perquisition, opre  son domicile, avait livr  la police toute une
srie de charges intitules: le _Panthon du second Empire_, dont la
mchancet, disait le commissaire de police dans son rapport, m'a fait
frmir d'indignation.

Cependant, d'actives dmarches de Me Roberjot tirrent de ce gupier
le prcoce conspirateur.

--Vois-tu o mne la prcipitation? lui disait son frre, lorsqu'il
sortit un peu penaud de la Conciergerie, o il avait t dtenu trois
semaines; te voil signal et nous aussi, par la mme occasion, au zle
investigateur de la police; toutes nos dmarches vont tre pies...

--Puis avec quels gens conspirais-tu! insistait Raymond. Avec des
mouchards et avec des drles ou des imbciles, dont la politique est 
coup sr la moindre proccupation.

--Ce qui est d'autant plus niais, continuait Lon, que l'Empire, ayant
atteint son apoge, ne peut plus que descendre.

Dire cela tait hardi, sinon prmatur  cette poque.

Ils taient encore bien rares, les esprits perspicaces qui, sous
l'apparence des prosprits inoues du rgne de Napolon III,
discernaient des symptmes de dissolution.

L'excs mme de la prosprit matrielle devait tre une cause de ruine.

Car ce n'est pas en vain qu'on surexcite toutes les passions grossires,
les convoitises brutales, les apptits sensuels et la soif de l'or.

Lon, observateur attentif, avait pu voir le gouvernement trahir
l'embarras que lui causait la cupidit de certains zls de Dcembre,
dont il ne savait comment se dbarrasser.

Il avait vu le ministre de l'intrieur, M. Billaud, crire au prfet de
police cette lettre fameuse o il lui signalait certains individus qui,
en se vantant d'une influence qu'ils n'ont pas, ont russi  en faire un
vritable commerce et prlvent une dme sur tous les soumissionnaires
des grandes entreprises.

Dame! elle avait fait causer, cette lettre.

--Connaissez-vous ces certains individus? se demandait-on en ricanant.

N'avait-on pas vu aussi le ministre de la guerre lancer une circulaire
 la seule fin d'empcher les officiers de l'arme de s'adresser trop
souvent  l'empereur pour lui demander de l'argent?...

--Est-ce possible!... s'tait-on dit dans le public. O trouver le
dsintressement, s'il dserte l'arme!...

L'empereur n'tait pas sans apercevoir le danger.

Ponsard ayant fait reprsenter sa comdie: la _Bourse_, au
Thtre-Franais, l'empereur lui crivit pour le fliciter de ragir de
toute la force de son talent contre la funeste passion du jeu.

M. Oscar de Valle, au lendemain de la publication de son livre: les
_Manieurs d'argent_, reut les mmes flicitations.

Mais que pouvaient une comdie, un livre et deux lettres impriales,
contre la fureur, contre le besoin presque de spculation?

Beaucoup spculaient, qui n'avaient que ce moyen de soutenir leur train
de maison.

Le prix de tout allait croissant.

Les immenses abatis de maisons, o M. Verdale et ses amis gagnaient des
sommes normes, occasionnaient sur les loyers une hausse prodigieuse.

Le _Moniteur_ ne cessait de rpter que le nombre des maisons
construites dpassait de beaucoup le nombre des maisons dmolies...

Et c'tait fort possible.

Seulement, comme les propritaires ne btissaient plus que des palais,
diviss en appartements immenses, les gens  petite fortune ne savaient
plus o se caser, et se voyaient rduits  dpenser  leur loyer non
plus le dixime, mais le sixime et mme le quart de leur revenu.

Il est vrai que Paris devenait une sorte de caravansrail o accouraient
de tous les points du globe les altrs de jouissances grossires, ceux
qui avaient beaucoup d'argent  dpenser, ceux qui voulaient en gagner
par n'importe quels moyens.

Il est positif que les thtres, les bals, les restaurants o l'on soupe
la nuit et les cafs ne dsemplissaient pas.

Il est sr que des lgions de demoiselles  chignons jaunes et 
toilettes impudentes envahissaient les boulevards et les rendaient
impraticables aux honntes femmes.

Il est certain que le retour de certaines courses, de celles de
Vincennes, par exemple, o se suivaient au triple galop des voitures
pleines de jeunes gens et de femmes exalts par le champagne, tait un
superbe dfi  la population des faubourgs.

Tout le monde sait que lord Holland crivait dans le _Times_:

--Paris est la ville de l'univers o on s'amuse le mieux.

Les clairvoyants disaient:

--C'est trs beau, c'est assurment trs honorable pour nous, mais c'est
par l que nous prirons.

D'un autre ct, par Me Roberjot qui s'exprimait librement devant
eux, Raymond Delorge et Lon Cornevin savaient bien que les vaincus du
coup d'tat s'taient remis depuis longtemps de leur premire stupeur et
guettaient avidement l'occasion d'une revanche.

Et cette revanche et t proche, peut-tre, sans les instincts pervers,
les malsaines ambitions et les thories absurdes que rvlaient
certains procs, celui de la Marianne, par exemple, ou celui de la
_Commune rvolutionnaire_.

Par la peur, l'Empire tenait encore quantit de gens, qui tout en
l'excrant ne pouvaient s'empcher de dire:

--Mieux vaut encore le grand sabre de Napolon III que le poignard de
ces ennemis de la proprit et de la famille.

Il est vrai que la jeune gnration, celle de Raymond et des fils
Cornevin, s'irritait de cette prudence.

La jeunesse sifflait les cours de Sainte-Beuve au retour de
l'enterrement de Lamennais.

Cent mille personnes suivaient le convoi de Branger, tout en sachant
bien qu'il avait t le barde du premier Empire au temps o libralisme
et bonapartisme rimaient, tout en sachant bien qu'il avait plus fait
pour la popularit de Napolon Ier que tous les pangyristes
ensemble, avec un seul refrain: Parlez-nous de lui, grand'mre...
Grand'mre, parlez-nous de lui!...

Pas un cri, cependant, ne troubla la funbre crmonie...

Dix ou douze cervels essayrent bien de forcer les portes du cimetire
que la police avait cru devoir tenir fermes, ils furent aussitt
arrts...

Jean Cornevin, que le tumulte attirait comme la lumire les papillons,
en tait, et son frre et Raymond durent aller, le soir, le rclamer au
poste, o il avait t consign.

Mais on ne leur rendit pas le prisonnier. Et cette fois toutes les
dmarches de Me Roberjot ne l'empchrent pas de passer en police
correctionnelle, et d'y attraper un mois de prison...

La mort de Cavaignac, arrive peu de temps aprs, passa presque
inaperue.

C'est dans sa proprit d'Ourne, au fond de la Sarthe, que s'teignit ce
grand citoyen qui avait pouss aussi loin que pas un la fiert et le
dsintressement...

Il fut enterr au cimetire Montmartre, dans le mme caveau que son
frre Godefroid. Il n'y eut pas de discours prononc. Le gouvernement
confisqua son oraison funbre, comme il avait confisqu celles de
Lamennais, de Marrast et de Branger.

Bien avant cette poque, cependant, Raymond Delorge avait mis 
excution un projet longtemps caress dans le secret de ses penses.

Le lendemain du jour o il avait eu vingt et un ans, il tait all
trouver ses amis, Lon et Jean Cornevin, et, d'un ton solennel qui ne
lui tait pas habituel:

--Je viens, leur avait-il dit, rclamer de votre amiti un grand
service, et, quoi qu'il advienne, je vous demande le secret. J'ai rsolu
de me battre en duel avec M. de Combelaine, et je vous prie d'tre mes
tmoins...

Lon Cornevin avait bondi  cette dclaration.

--Tu es fou, Raymond! s'tait-il cri.

Raymond s'attendait  quelque rponse de ce genre.

--Raisonnable ou insens, mon parti est pris.

--Et si nous refusions?...

Tristement, Raymond hocha la tte, et d'un accent d'inbranlable
dtermination:

--Je le regretterais, mais je chercherais et je trouverais des amis
moins dvous, mais aussi moins... raisonnables que vous.

tant donn le caractre de Raymond Delorge, il tait manifeste que rien
ne le ferait renoncer  son dessein.

Si quelque chose et pu l'branler, c'et t, bien plus que les
objections du froid et mthodique Lon, le silence significatif de Jean,
l'esprit aventureux par excellence, et l'homme des rsolutions extrmes.

Tout en comprenant fort bien cela, Lon ne se tenait pas pour battu.

--Admettons, reprit-il, que nous nous chargions de la mission que tu
veux nous confier, mon cher Raymond, que dirons-nous  M. de Combelaine?

--Qu'il faut que nous nous battions...

Jean lui-mme haussa les paules.

--A quel propos? demanda-t-il. Pourquoi? Sous quel prtexte?...

Un flot de sang monta aux joues de Raymond, et les poings crisps par la
colre:

--Quoi!... s'cria-t-il, ce misrable n'a-t-il plus assassin mon
pre?...

Lon l'interrompit.

--C'est trs vrai, pronona-t-il froidement. Seulement ce misrable nie.
N'existe-t-il pas une ordonnance de non-lieu, qui dclare que M. de
Combelaine est innocent et que le gnral Delorge a succomb dans un
combat loyal?...

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Que M. de Combelaine refusera ton cartel.

--Non, parce qu'il est brave ou plutt parce qu'il se fie  son adresse
et  son sang-froid de spadassin... Non, parce que, si je le hais, il
doit tre las de me craindre, et qu'il ne sera pas fch, ayant tu le
pre, de trouver une occasion de se dbarrasser honntement du fils...

--Et s'il refuse, cependant?

--Vous lui direz qu'il est des moyens d'obliger les lches  se
battre...

--Et s'il s'obstine  refuser?

--Alors, soyez tranquilles, j'aurai recours  ces moyens.

Lon Cornevin allait sans doute rpliquer. Jean lui coupa la parole.

L'enttement de Raymond l'impatientait.

--Et tu prtends que je suis un cervel compromettant, s'cria-t-il;
qu'es-tu donc, toi?... Pour t'imaginer que M. de Combelaine te suivra
sur le terrain, il faut que tu aies perdu la tte. Autrefois, c'est
vrai, quand il n'avait ni sou ni maille, pour un oui et pour un non, il
vous mettait l'pe  la main. Maintenant qu'il a de l'argent, beaucoup,
tant qu'il en veut, ce doit tre une autre paire de manches. Comment!
voil un gredin qui mne la plus heureuse existence du monde, et tu te
figures qu'il va risquer, comme cela, de faire trouer sa prcieuse peau
par le premier venu?... Pas si bte!...

[Illustration: Ils travaillaient l'un et l'autre avec acharnement.]

C'est de l'air rsign d'un homme qui subit une averse que Raymond
coutait les remontrances de Jean.

Et lorsqu'il eut achev:

--Je suis venu, pronona-t-il, vous demander un service et non des
conseils... Voulez-vous tre mes tmoins? Si oui, convenons de nos
faits. Si non, adieu. Dans une heure, j'en aurai trouv d'autres...

A la drobe, les deux frres se consultaient du regard.

Eux refusant, Raymond, ainsi qu'il les en menaait, ne s'adresserait-il
pas  des trangers, et ne valait-il pas mieux qu'il les et pour
seconds que des inconnus, qui par indiffrence, par sottise ou par
mchancet se prteraient aux pires extravagances!...

--C'est convenu, dit Jean Cornevin, nous serons tes tmoins.

Les traits contracts de Raymond se dtendirent.

--Ah! merci!... s'cria-t-il, merci! Je savais bien que je pouvais
compter sur vous.

Mais la chaleur de ses protestations ne fondit pas la rserve glace de
ses amis.

--Oh! ne nous remercie pas, interrompit brusquement Lon, car c'est bien
 contre-coeur que nous nous embarquons dans cette affaire. Donne-nous
tes instructions, nous nous y conformerons.

Raymond en tait arriv  ses fins, il souriait.

--Mes instructions sont bien simples, dit-il. Je veux me battre avec M.
de Combelaine. Qu'il choisisse les armes, le mode de combat, le lieu et
l'heure, peu m'importe. Que je l'aie en face de moi, voil tout ce que
je demande. Du reste, rassurez-vous. S'il est de premire force  toutes
les armes, je ne suis pas manchot, vous le savez, et je lui rserve une
dsagrable surprise...

Les deux frres ne firent aucune objection. N'ayant pu viter l'affaire,
les dtails leur importaient peu.

--C'est bien, rpondirent-ils, demain matin nous irons chez ton homme.
Viens nous attendre ici...

Et le lendemain, en effet, sur les neuf heures, ils se mettaient en
route.




II


C'est rue du Cirque que demeurait M. de Combelaine, dans un petit htel
tout neuf, qu'il devait  la munificence impriale, en change, disait
la chronique scandaleuse, de quelques-uns de ces services dont on ne se
vante pas.

Rien de vulgaire dans cette habitation, chef-d'oeuvre de M. Verdale.

L'htel s'levait au milieu d'une cour sable, et on y arrivait par un
large perron protg par une marquise et orn de chaque ct de grands
vases de faence remplis de plantes exotiques.

A droite et  gauche taient les communs; les curies, o huit chevaux
de prix mangeaient leur avoine dans des mangeoires de marbre, et les
remises, o on apercevait par la porte entr'ouverte plusieurs voitures
de formes diffrentes, sous leurs housses de toile verte.

--Peste!... grommela Jean Cornevin, l'empereur loge bien ses amis!

Devant la grille, un gros homme  figure joviale, le concierge, fumait
son cigare... un pur londrs.

--M. le comte reoit, dit-il aux deux jeunes gens, vous pouvez entrer...

Dans le vestibule, pav de marbre et tout dor, un valet de pied en
livre clatante reut Jean et Lon, prit leur carte en disant qu'il
allait la remettre  M. le comte, et les fit entrer dans une antichambre
en les priant d'attendre.

Trois messieurs s'y trouvaient dj lorsque Jean et Lon entrrent.

Debout dans l'embrasure de la fentre, ils causaient, et leur
conversation les absorbait si fort qu'ils ne parurent pas remarquer
qu'ils n'taient plus seuls.

--Ainsi, continuait l'un, vous lui livrez encore cette voiture...

--Puis-je faire autrement? soupirait l'autre. Ne suis-je pas trop engag
pour reculer? Savez-vous qu'il me doit plus de cinquante mille
francs?...

--Comment, diable! aussi, interrompit le troisime, tes-vous assez fou
pour faire un pareil crdit!...

--Pardon!... il vous doit bien vingt mille francs,  vous.

--C'est vrai, mais je viens lui signifier qu'il me faut un fort
acompte...

--Et s'il ne vous le donne pas?...

--Je suspends les fournitures, et... en avant le papier timbr!...

--Et aprs?...

--Aprs!... j'obtiens un jugement, et je fais saisir.

--Quoi?

--Tout, parbleu!... l'htel, le mobilier, les chevaux, vos voitures, mon
cher, et tous les traitements...

Les deux autres clatrent de rire, mais d'un rire si franc que l'homme
au papier timbr en demeura tout dconfit.

--C'est donc bien drle, ce que je dis! fit-il d'un ton vex.

--Ma foi, oui, rpondit le carrossier.

--Et pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que, mon cher, vous ne vous tes pas lev assez matin pour M. de
Combelaine et que, si vous lui envoyez du papier timbr, vous en serez
pour vos frais. Ne vous drangez pas. Ses traitements sont  l'abri de
vos huissiers, son mobilier est au tapissier, et ses chevaux sont au nom
de son valet de chambre...

--Reste l'htel...

--Oui, mais vermoulu d'hypothques... L'empereur ne le lui avait pas
encore donn que M. de Combelaine avait dj emprunt dessus...

Immobiles sur leurs banquettes, Jean et Lon retenaient leur souffle,
tant ils craignaient de trahir leur prsence et d'interrompre cette
instructive conversation.

L'homme au papier timbr semblait constern.

--Ah , fit-il, M. de Combelaine est donc trs gn?

--Ruin! mon bon,  plat, comme toujours.

--Cependant il se fait une centaine de mille francs par an, avec ses
traitements.

--Dites cent cinquante mille.

--Il est de deux ou trois entreprises...

--Pardon, de sept ou huit.

--Qui lui rapportent au moins autant.

--Mettons le double, et n'en parlons plus...

--Et il est ruin!...

--A ce point que ses domestiques n'ont pas d'autres gages que l'argent
qu'ils lui volent. Il est vrai qu'ils n'y vont pas de main morte. Vous,
qui tes bijoutier, faites cadeau d'une bague  M. Lonard, son valet de
chambre, et il vous en apprendra de belles!...

A tout autre moment, Jean et Lon n'eussent pu s'empcher de rire de
l'ahurissement du bijoutier.

--Cet homme-l est donc un gouffre!... s'cria-t-il.

--Vous avez dit le mot.

--Que fait-il de son argent?

--Il le dpense, parbleu!...

--A quoi!... puisqu'il ne paye rien?...

--Et le jeu, mon cher, et les femmes, et les soupers, et les paris aux
courses, et les ftes, et les chasses, et les voyages, croyez-vous que
tout cela ne cote rien?

Mais ils s'interrompirent brusquement. Un valet de chambre, M. Lonard
lui-mme, venait d'apparatre  la porte qui conduisait  l'intrieur
des appartements. Il s'avana jusqu'aux tmoins de Raymond, et,
s'inclinant:

--M. le comte de Combelaine, dit-il, attend ces messieurs dans son
cabinet...

M. de Combelaine tait peut-tre aussi bas perc que le disaient ses
fournisseurs; en tous cas il n'y paraissait gure  ses appartements, o
clatait le luxe brutal du second Empire, luxe de parvenu press de
jouir et proccup d'blouir.

Voil ce qu'auraient pu remarquer Jean et Lon Cornevin en traversant, 
la suite du valet de chambre, une salle  manger ridiculement dcore et
un vaste salon dor sur toutes les moulures.

Mais, pour rien voir, ils taient trop mus de cette ide qu'ils
allaient se trouver en face du meurtrier de leur pre.

Et le coeur leur battit lorsque le domestique, ouvrant une porte,
annona:

--Messieurs Cornevin.

Ils taient dans le cabinet de travail, c'est--dire dans le fumoir du
comte, dans cette pice intime de chaque maison o se trahissent les
gots et les habitudes du matre.

On n'y voyait gure de livres ni de papiers, mais quantit d'armes de
tous les temps et de tous les pays, des fusils et des sabres, des
armures, des pes de combat et des fleurets mouchets.

Sur la table qui servait de bureau se voyaient cinq ou six revolvers de
diffrents systmes, attendant que le matre et le temps de les essayer
et se pronont sur leur valeur respective.

Prs de cette table, M. de Combelaine, vtu d'un lgant costume du
matin, tait assis ou plutt couch dans un immense fauteuil.

Il s'tait appliqu et avait russi  se faire un masque nouveau,
appropri aux circonstances et  sa nouvelle situation.

Et les spectateurs qui le sifflaient  Bruxelles, lorsqu'il y jouait la
comdie, ne l'eussent pas reconnu, avec ses cheveux ramens aux tempes,
ses moustaches outrageusement cires, son oeil morne et sa physionomie
impassible.

C'tait une fureur, alors. C'tait  qui copierait le matre. C'tait 
qui teindrait son regard, empserait sa barbe, ptrifierait son visage
et laisserait tomber de ses lvres des paroles rares et sans expression.

Si bien que, dans les ministres et dans les salons officiels, on ne
rencontrait plus que des dcalques plus ou moins russis de celui que le
plus rus des Italiens avait surnomm Taciturne III...

A la vue des deux jeunes gens, cependant, M. de Combelaine s'tait lev,
et, leur montrant des siges:

--Veuillez-vous asseoir, messieurs, dit-il.

Mais ils ne bougrent pas, et, presque en mme temps:

--Nous resterons debout, s'il vous plat, monsieur, prononcrent-ils...

Leur conviction tait que le comte allait feindre de ne pas connatre
leur nom, et que cela viterait une explication difficile. Erreur!...

--Messieurs, reprit-il, lors des vnements de Dcembre, un homme a
disparu qui s'appelait Laurent Cornevin; seriez-vous ses parents?...

--Nous sommes ses fils, rpondit Lon.

--Excusez ma question, messieurs. Laurent Cornevin remplissait 
l'lyse un emploi assez humble.

--Il tait palefrenier...

--Tandis que vous, messieurs...

--Nous, interrompit Jean d'une voix rauque, nous devions crever de
misre, et ceux qui avaient... supprim le pre devaient croire que la
faim les dbarrasserait des fils. Dieu en a dcid autrement. Nous avons
trouv des amis qui nous ont faits ce que nous sommes...

C'est sans la plus lgre apparence d'motion que M. de Combelaine
s'inclina.

--Je conois votre irritation, monsieur, dit-il, lorsque vous parlez de
votre pre. Sa disparition a t un de ces accidents affreux comme il ne
s'en voit que trop dans les temps de discordes civiles...

--Oh! un accident!... fit Jean.

Le comte ne sembla pas l'entendre.

--Certes, poursuivit-il, la famille de cet infortun a t cruellement
frappe... Mais moi, j'ai t atteint du mme coup. Cette mystrieuse
disparition a permis de faire planer sur moi des soupons odieux que
n'a pas dissips compltement un arrt solennel de la justice... Mes
ennemis ont os insinuer que Laurent Cornevin avait t tmoin d'un
crime...

Le sang commenait  affluer au cerveau de Jean.

--Nous ne venons pas vous demander compte de la mort de notre pre!
interrompit-il brutalement.

M. de Combelaine ne sourcilla pas.

--C'est que ce serait fort naturel, pronona-t-il, aprs les propos
dtestables qui ont circul. Mais alors je vous rpondrais que tout ce
que j'ai d'influence et de crdit, je l'ai mis en branle pour retrouver
votre pre. Oui, tout ce qu'il est humainement possible de faire, je
l'ai fait... inutilement, hlas! et il me serait ais d'en administrer
la preuve...

Lon essayait de rpliquer; il l'arrta d'un geste, et, plus vivement:

--Permettez: on m'attaque, je me dfends... Combien tait dsastreuse la
situation de la femme Cornevin, je le savais. J'tais exactement
renseign par une personne qui est la soeur de votre mre, votre
tante, par consquent, et  qui j'ai vou une amiti toute particulire,
Mme Flora Misri. Mais pouvais-je venir en aide ouvertement  une
infortune si digne d'intrt? Non. C'et t faire la part trop belle 
mes ennemis. Je chargeai donc Flora de secourir sa soeur. Mme
Cornevin repoussa firement toutes les avances. Est-ce ma faute? Et si
vous doutiez de mon bon vouloir  l'gard de votre famille, je vous
rappellerais que c'est grce  mon influence que M. et Mme Cochard,
votre grand-pre et votre grand'mre, ont obtenu l'un une place, l'autre
un bureau de tabac, qui les met  l'abri du besoin... Je vous
rappellerais que j'ai fait obtenir  un des frres de votre mre une
sincure fort lucrative...

Mais Jean Cornevin n'en put supporter davantage.

Des soufflets l'eussent moins transport de fureur que cette numration
d'une parent dont il avait horreur.

--Oh! assez, interrompit-il d'un ton menaant. Je vous l'ai dit, ce
n'est pas pour nous que nous sommes ici... Nous vous sommes envoys par
notre meilleur ami, par notre frre, Raymond, le fils du gnral
Delorge.

Si cuirass d'impudence que ft M. de Combelaine, il tressaillit
visiblement.

--Et... que veut-il de moi? interrogea-t-il.

--Raymond Delorge veut venger son pre, monsieur, s'cria Jean. Il veut
se battre avec vous!...

M. de Combelaine tait beaucoup trop intelligent pour ne pas s'tre
attendu et prpar  quelque chose de pareil.

Cependant, si son visage demeurait impntrable, il tait fort ple et
ses lvres tremblaient. Il s'tait impos un rle, et, comme tous les
hommes trs violents, il se dfiait de lui.

Aprs un moment de silence:

--Je ne saurais, dit-il, blmer la dmarche de M. Raymond Delorge;  sa
place j'agirais comme lui. Mais moi, je ne puis accepter la rencontre
qu'il me propose...

--Cependant, monsieur...

--Je dclare qu'un duel entre nous est impossible, interrompit
imprieusement le comte. Oui, c'est vrai, j'ai tu le gnral Delorge,
mais  mon corps dfendant, car je l'aimais, et seulement aprs avoir
t,  plusieurs reprises, provoqu, menac, outrag par lui... Et vous
voudriez qu'aprs avoir eu cet immense malheur de tuer le pre, je
m'expose  tuer le fils!... Non!  aucun prix. Au lendemain du duel
dplorable du jardin de l'lyse, j'ai fait le serment de ne plus me
battre jamais... Je le tiendrai, quoi qu'il arrive.

--C'est prudent, quand on a beaucoup  perdre, gronda Jean Cornevin.

Ah! il fallait que M. de Combelaine se ft fait aussi le serment de
rester calme, car il ne broncha pas.

--Je vous ai dit mon dernier mot, messieurs, fit-il.

Mais Lon n'tait pas intervenu encore:

--Je n'insisterai pas davantage, monsieur, pronona-t-il d'un ton glac;
seulement, il est de mon devoir de vous avertir des suites de votre
refus...

--Ah!...

--Raymond est dcid  tout pour obtenir une satisfaction  laquelle il
croit avoir droit...

--Monsieur...

--Il ne reculera devant aucune extrmit pour vous contraindre  la lui
accorder, et, s'il faut recourir  la violence...

--Ah!... pas un mot de plus, monsieur, s'cria M. de Combelaine d'une
voix trangle, pas un mot de plus!...

Il s'tait dress d'un bond, frmissant de colre, la face empourpre,
l'oeil flamboyant, et sa main serrait d'une treinte convulsive un des
revolvers placs sur la table...

L'ancien Combelaine, celui des tripots de Londres, celui qui, jadis,
moyennant finance, prenait les duels  son compte, reparaissait.

--Vous ne savez donc pas quel homme je suis? continua-t-il. Vous ne
savez donc pas qu'un homme qui, jadis, m'et parl comme vous venez de
le faire, ne serait pas sorti vivant de chez moi!...

--Devions-nous donc vous laisser ignorer les intentions de notre client?
demanda tranquillement Lon Cornevin.

M. de Combelaine eut un geste terrible.

--Eh bien! moi, s'cria-t-il, au premier soupon de violence de M.
Raymond Delorge, je vous dclare...

Il s'arrta court.

--Quoi?... insista Lon.

Mais une rflexion, plus rapide que l'clair, venait de traverser
l'esprit du comte.

--Rien! rpondit-il, rien!

Grce  un effort vritablement surhumain, il parvenait  se matriser.

Il lcha le revolver qu'il tenait, il se rassit, et, d'un ton presque
calme, bien que sa voix tremblt encore:

--Cette affaire est trop grave, pronona-t-il, pour que je prenne une
rsolution dfinitive sans consulter... M. Delorge m'accordera bien
vingt-quatre heures.

--Assurment.

--Alors, messieurs, veuillez me laisser votre adresse... Aprs-demain,
avant midi, un de mes amis se prsentera chez vous pour vous apprendre
ce que nous aurons dcid...

C'est mcontents d'eux-mmes, le coeur serr et l'esprit tourment de
vagues apprhensions, que les deux frres quittrent cet htel de la rue
du Cirque, dont les splendeurs cachaient tant de misres honteuses.

Combien ils avaient eu tort d'accepter la mission dont les chargeait
Raymond, ils ne l'avaient que trop compris aux premiers mots prononcs
par M. de Combelaine. Cet homme, qui avait assassin le pre de leur
ami, n'avait-il pas assassin galement leur pre  eux?

Aussi qu'tait-il arriv?

Que M. de Combelaine, prompt  reconnatre la fausset de leur
situation, en avait us avec la plus habile perfidie.

N'avait-il pas affect de les confondre avec la famille de leur mre,
avec cette famille si odieuse, hlas! dont les fils grandissaient pour
Mazas et les filles pour Saint-Lazare!...

Ne leur avait-il pas reproch ce qu'il avait fait pour les vieux
Cochard?...

Ne s'tait-il pas en quelque sorte vant d'avoir pour matresse la
soeur de leur mre, leur tante, Flora Misri! Quelle honte!

Et cependant, ils avaient t forcs d'endurer toutes ces rvoltantes
ironies, dbites d'un ton de tranquille impudence.

--Ah! le misrable!... s'cria Jean, lorsqu'ils eurent dpass la
grille, je lui en voudrais moins s'il et fait feu sur nous tandis qu'il
tenait son revolver!...

Lon Cornevin hochait tristement la tte.

--Nous sommes des enfants, dit-il, et nous venons de faire une folie
insigne. Quand on attaque une bte fauve, on doit tre assez bien arm
pour la tuer. Nous avons attaqu Combelaine et nous sommes sans armes.
Cet homme nous avait oublis, peut-tre, nous venons de lui rappeler que
nous existons et que nous pouvons devenir redoutables. Il ne se battra
pas... mais notre imprudence nous cotera plus cher qu'un coup d'pe.

Les deux jeunes gens savaient bien que Raymond devait tre chez eux 
cette heure, et que sans nul doute il attendait avec une anxit
poignante le rsultat de leur dmarche.

Mais les circonstances devenaient trop critiques, et ils se voyaient
chargs d'une responsabilit trop lourde pour s'en remettre  leurs
seules lumires.

[Illustration: Ces deux dames taient la comtesse de Montijo et sa
fille.]

Et aprs une courte dlibration, et malgr le secret promis  Raymond,
ils rsolurent de prendre conseil de Me Roberjot.

L'avocat venait de se mettre  table quand on lui annona les deux
frres.

--Venez-vous me demander  djeuner, leur cria-t-il gaiement, ou matre
Jean s'est-il encore fourr dans quelque gupier?...

Lon tait trop embarrass pour ne pas raconter fort exactement toute
l'affaire, les instances de Raymond, sa station avec Jean dans le salon
d'attente, la conversation des fournisseurs, la rception de M. de
Combelaine, son refus, sa colre et enfin sa demande d'un dlai de
quarante-huit heures.

Et lorsqu'il eut termin:

--Que le diable vous emporte! s'cria Me Roberjot, si violemment que
Lon Cornevin en demeura tout interloqu.

--Cependant, commena-t-il...

Mais l'avocat ne voulut pas l'couter, et trs vivement:

--Que votre frre, poursuivit-il, que Jean, qui est un cervel, c'est
convenu, se ft laiss pousser  cette escapade, je le comprendrais;
mais vous, Lon, un garon sens, un mthodiste, un philosophe, un
sage...

--Eh! monsieur, interrompit Jean, Raymond,  notre dfaut, se serait
adress au premier venu...

--Il fallait me faire prvenir, messieurs, je serais accouru... Et moi
qui comprends l'amiti autrement que vous, j'aurais essay de raisonner
Raymond, et s'il n'avait pas voulu m'couter, je l'aurais empoign au
collet, et je lui aurais dit: Avant de te battre avec cet autre, il
faudra d'abord te battre avec moi!...

Il se montait tellement qu'il en oubliait de manger, et que, sa
fourchette d'une main et son couteau de l'autre, il gesticulait comme
s'il et t  la tribune...

--Quoi! poursuivait-il, vous avez un ennemi mortel, vous le voyez au
bord d'un abme qui l'attire, o il va rouler fatalement, et vous lui
criez: Casse-cou!...

Lorsque Jean Cornevin, qui tait un tourdi, avait fait quelque sottise,
il le reconnaissait volontiers, et de la meilleure grce du monde se
laissait laver la tte.

Lon, qui tait un homme froid et grave, n'avait pas cette bonhomie.

Il n'aimait pas  avoir tort. Il suffisait presque qu'on lui dmontrt
qu'il faisait une folie pour qu'il s'y obstint.

--Je ne vois pas, dit-il d'un ton un peu piqu, en quoi notre dmarche a
pu modifier la situation de M. de Combelaine.

Me Roberjot haussa les paules.

--Puisque vous ne savez pas voir, dit-il, coutez. Voici dix ans,
n'est-ce pas? que M. de Combelaine exploite la situation inespr que
lui a faite le coup d'tat. Voici dix ans qu'il cumule des traitements
normes, qu'il met  l'encan son influence et celle de ses amis, qu'il
bat monnaie  la Bourse des secrets qu'on lui confie ou qu'il surprend,
qu'il ne cesse de tirer  vue sur la cassette impriale... En est-il
plus avanc? Non. De tous les millions qui ont gliss entre ses mains,
rien ne lui reste que le regret de ne les avoir plus, le dsir enrag
d'en avoir d'autres. Sa situation est ce qu'elle tait la veille du 2
Dcembre. Je me trompe: elle est plus mauvaise, car il a dix annes de
plus, moins d'audace et des habitudes de dpense et de bien-tre qu'il
n'avait pas. Ses cranciers le tracassaient jadis pour quelques
centaines de francs, ils le harclent aujourd'hui pour un
demi-million...

--Oh! quand on a ses ressources! murmura Lon Cornevin...

--Mais il n'en a plus, rpondit l'avocat, non, plus aucune. Tout
s'puise. Il ne trouverait plus aujourd'hui mille cus de son influence
qui jadis lui valait des pots-de-vin de cent et de deux cent mille
francs, tant il en a us et abus de toutes les faons, pour lui, pour
ses matresses, pour le premier escroc venu qui avait la poche bien
garnie. Pas un de ses amis ne lui prterait cent louis, et il ne
trouverait pas cent sous sur sa signature. Vous savez comment l'empereur
rpond  ses cris de dtresse? Par une aumne de dix mille francs tous
les trois mois. Comment vivra-t-il, avec ses seuls traitements, lui qui
ne pouvait pas joindre les deux bouts quand il avait le quintuple! Il ne
vivra pas, et il le sent si bien, qu'il parle de se marier...

--Lui?...

--Pourquoi non?... Vous ne lui donneriez pas votre fille si vous en
aviez une, ni moi non plus, mais tout le monde n'est pas si dgot que
nous...

--Un tel homme!...

--Ce tel homme, mon cher, donnera  sa femme le titre de comtesse, plus
que contestable, c'est certain, mais pour le moment incontest, et lui
ouvrira les portes des Tuileries. Ce tel homme, si son beau-pre n'est
pas absolument tar, le fera dcorer; le fera nommer dput ou peut-tre
snateur, s'il n'est pas trop notoirement idiot.

Jean Cornevin ne pouvait s'empcher de sourire.

--Ce diable d'avocat se croit  la tribune, pensait-il.

Mais Lon ne riait pas, lui.

--Cela tant, fit-il, comment M. de Combelaine, qu'une grosse dot
remettrait  flot, ne se marie-t-il pas?

--Ah!... c'est ce que je me suis demand longtemps, rpondit Me
Roberjot, avant de trouver une rponse satisfaisante. Mais je l'ai
trouve: il n'ose pas...

--Oh!...

--Il n'ose pas parce qu'il est une personne qui a des vues sur lui, qui
se le rserve... Or, cette personne a pntr si avant dans son
existence et connat tant et tant de ses secrets, qu'il ne peut pas s'en
faire une ennemie sans risquer de se perdre... Il ne peut pas l'pouser,
elle; en pouser une autre, non...

--Et cette personne...

--Oh!... vous la connaissez, rpondit l'avocat.

Et aprs une lgre hsitation:

--C'est Mme Flora Misri, rpondit-il, Mme Flora qui, pendant que
M. de Combelaine jetait l'argent par les fentres, le ramassait et
thsaurisait. C'est une personne trs prvoyante, malgr ses airs
vapors, et qui sait compter. De telle sorte que, si le comte est ruin
au point de ne savoir plus dans quelles eaux troubles pcher vingt-cinq
louis, Mme Flora est riche et trouverait un million et demi chez son
notaire.

C'est avec une impatience manifeste, l'impatience de l'homme qui ne veut
pas reconnatre ses torts, que Lon coutait.

--En tout ceci, fit-il, je ne vois pas quelle influence peut avoir notre
dmarche sur les dterminations de M. de Combelaine.

L'avocat sourit.

--Oh! l'entt!... s'cria-t-il.

Puis trs vite:

--Rsumons-nous, poursuivit-il. M. de Combelaine est au bout de son
rouleau; une dot le sauverait, mais il ne faut pas se marier  son gr
et il ne veut pas pouser Mme Flora Misri. Que va-t-il faire? A quel
expdient va-t-il recourir? Le temps presse, il ne peut plus attendre,
il va peut-tre se lancer dans quelque aventure prilleuse... Et c'est
alors que vous vous chargez de lui rappeler le danger. C'est alors que
vous lui criez en quelque sorte: Prends garde, tes ennemis veillent...
Que la main qui t'a protg contre leur juste colre se retire, et tu es
perdu!

Lon tait obstin, mais non cependant au point de nier l'vidence.

--Excusez-moi, monsieur, dit-il  Me Roberjot, je n'avais pas vu si
loin... Nous avons t plus fous encore que je ne le supposais... Mais
maintenant, que faire? Car c'est l ce que nous venions vous demander...

Ayant fini de djeuner, Me Roberjot se leva.

--Si j'tais libre, dit-il, je vous accompagnerais, mais je suis
attendu, je dois prendre la parole aujourd'hui... Seulement,
aprs-demain, j'irai chez vous pour recevoir l'envoy de M. de
Combelaine. Tchez, d'ici-l, de faire entendre raison  Raymond...

C'tait plus ais  conseiller qu' excuter. En apprenant les rponses
de M. de Combelaine, en apprenant surtout que ses amis taient alls
consulter Me Roberjot, Raymond Delorge entra dans une colre
furieuse, disant que c'tait pouvantable, que c'tait  n'oser plus se
confier  personne, puisqu'on tait trahi par ses meilleurs amis.

Le surlendemain, cependant, lorsque l'avocat arriva, Raymond paraissait
fort calme, soit qu'il et rflchi, pendant les quarante-huit heures
qui venaient de s'couler, soit que l'avocat lui impost beaucoup plus
qu'il ne voulait l'avouer.

--Eh bien! je suis exact, j'espre! dit gaiement Me Roberjot. Est-on
venu?...

--Pas encore, rpondit Lon.

Et sans laisser  l'avocat le temps de rpliquer, il l'entrana jusqu'
une fentre ouverte, et bas et vivement:

--Raymond m'inquite, lui dit-il. Je le connais, s'il est si tranquille,
c'est qu'il mdite quelque folie, pour le cas o M. de Combelaine
persisterait dans son refus...

--Il y persistera, rpondit Me Roberjot, ce n'est pas douteux.
Nanmoins, rassurez-vous, mes mesures sont prises... Mais voici, je
crois, notre ambassadeur.

Devant la maison, en effet, un coup attel de deux magnifiques chevaux
venait de s'arrter. Un gros homme en descendit, qui traversa le
trottoir et disparut sous la porte cochre...

L'instant d'aprs, il entrait chez MM. Cornevin. C'tait un homme
d'environ quarante-cinq ans, portant de gros favoris noirs, trop bien
mis et dont les mains paisses faisaient craquer les gants gris perle.

--Je suis l'ami de M. le comte de Combelaine, messieurs, dit-il ds le
seuil, et je viens, je viens...

Le reste de sa phrase expira dans son gosier, et une pleur soudaine
envahit son visage prospre...

Il venait d'apercevoir Me Roberjot debout, dans l'embrasure de la
fentre.

--Toi ici, balbutia-t-il, toi!...

--Moi-mme, cher monsieur Verdale, rpondit l'avocat avec une ironique
courtoisie... Je suis l'ami,--l'ami intime, vous m'entendez,--de M.
Raymond Delorge, et je suis venu savoir ce qu'ont dcid les conseillers
de M. de Combelaine.

Raymond, Jean et Lon taient confondus.

Quelles taient les relations de ces deux hommes? Ils l'ignoraient. Mais
ils ne pouvaient pas ne pas voir qu'il y avait entre eux un secret, qui
faisait de l'un l'esclave soumis et tremblant de l'autre...

A l'air suffisant de M. Verdale, succdait la plus humble attitude.

--Nous avons dcid, rpondit-il, non sans hsitation, que M. de
Combelaine ne doit pas accepter la rencontre qui lui a t propose...
Nous esprons que M. Raymond Delorge reconnatra, comme nous, que ce
duel est impossible. Si cependant il mettait  excution certaines
menaces, notre client, sur notre conseil, dposerait une plainte...

--C'est bien! fit schement Me Roberjot... Nous aviserons...

Mais M. Verdale s'tait  peine retir, ou plutt enfui, que la colre
de Raymond clata.

--Ah! M. de Combelaine veut dposer une plainte! s'cria-t-il. Eh bien!
ce soir mme,  l'Opra, je lui en fournirai l'occasion...

Jean et Lon croyaient que Me Roberjot allait rpondre et vertement.
Point.

Il alla tranquillement ouvrir une porte et Mme Delorge parut.

--Ma mre!... balbutia Raymond dcontenanc.

Mme Delorge s'avana.

--Oui, votre mre, dit-elle,  qui un ami est venu apprendre votre
folie. Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que vous battre avec M.
de Combelaine ce serait proclamer son innocence!... Se bat-on avec un
lche assassin?... Croiser le fer avec lui, c'et t renoncer au droit
d'en obtenir justice... Et il faut pourtant que justice nous soit
rendue, Raymond, il faut que votre pre soit veng.




III


En se mnageant d'avance, et sans prvenir personne, l'intervention de
Mme Delorge, Me Roberjot venait de prouver qu'il connaissait bien
le caractre de Raymond.

Seul, il n'en et rien obtenu. La passion est aveugle et sourde.

Il et perdu son temps, son loquence et ses peines  essayer de
dtourner Raymond d'un dessein longuement mdit, qu'il ne jugeait
peut-tre pas excellent, mais qu'il estimait le seul praticable.

Les prires de Mme Delorge lui arrachrent le serment d'y renoncer.

--Seulement, vous m'avez rendu un triste service, disait-il quelques
jours aprs  Me Roberjot. Avant d'intervenir, il fallait vous
informer de ce qu'est mon existence. Savez-vous que depuis la mort de
mon pre, jamais un jour ne s'est coul sans que ma mre ne m'ait dit
en me montrant son pe scelle au-dessus de son portrait:
Souvenez-vous, mon fils, que vous avez votre pre  venger! Savez-vous
que maintenant encore, aprs dix ans passs, le couvert de mon pre est
toujours mis  notre table de famille, et que jamais une fois je ne me
suis assis pour prendre mon repas, sans que l'oeil de ma mre ne se
soit arrt sur cette place vide, sans qu'elle m'ait rpt de sa voix
glace: Ce couvert restera mis tant que justice ne nous aura pas t
rendue!... Savez-vous qu'il n'est pas jusqu' ma soeur, Pauline,
jusqu' notre domestique, le vieux Krauss, qui ne cessent de me dire que
c'est  moi de punir l'assassin, et qu'il devrait dj tre puni.

Des larmes de colre brillaient dans les yeux du malheureux jeune homme,
et c'est d'une voix touffe qu'il poursuivait:

--Comment, avec de pareilles excitations, incessantes, obstines, mon
imagination ne s'exalterait-elle pas!... Est-ce vivre que d'tre hant
sans relche par le spectre de mon pre assassin!... J'avais trouv ce
moyen, un duel; vous me l'enlevez, ma mre me l'enlve. Mais alors, au
nom du ciel! dites-moi ce qu'il faut que je fasse, car je dois faire
quelque chose, je veux me venger, et il faut en finir... Voyons, parlez,
donnez-moi un conseil... Ah! je ne le vois que trop, vous allez me dire
comme ma mre: Attendons! Quoi?... Un miracle? Eh! je n'ai pas la foi,
il ne se fait plus de miracles, et nous attendrons tant que M. de
Combelaine mourra dans son lit, de sa belle mort...

Ce qui ajoutait encore au dsespoir de Raymond, c'tait la pense que M.
de Combelaine et ses amis le tenaient peut-tre pour un de ces fanfarons
terribles en paroles, plus que modrs en actions.

--Comme ces gens-l doivent rire de nous!... disait-il  Lon Cornevin.

M. de Combelaine n'en riait pas tant que cela, ainsi que ne tardrent
pas  le prouver les vnements.

En sortant de l'cole polytechnique, Raymond Delorge tait entr 
l'cole des ponts et chausses, et il venait d'tre nomm ingnieur.

Quant  Lon, les emplois du gouvernement lui rpugnant, il s'tait fait
attacher  une compagnie de chemins de fer; et, comme son intelligence
tait suprieure et son savoir trs grand, comme il tait en outre un
travailleur infatigable, on lui avait fait esprer d'abord, puis plus
tard formellement promis une situation en rapport avec son mrite et les
services qu'il avait dj rendus  la compagnie.

Cette situation, il se croyait  la veille de l'obtenir, lorsqu'un matin
le directeur le fit appeler, et de l'air le plus embarrass lui annona
que le conseil, malgr son avis et ses observations, avait dispos de
cette place en faveur d'un autre candidat.

Le directeur ajoutait qu'il en tait d'autant plus dsol que l'lu, un
homme peu capable, n'avait pas ses sympathies...

--C'est un malheur, rpondit froidement Lon Cornevin, mais croyez bien,
monsieur, que je ne vous en veux aucunement...

En ralit, et malgr toute sa philosophie, Lon tait atterr.

La dcision du conseil tait d'autant plus extraordinaire que son
heureux concurrent ne sortait pas, comme lui, de l'cole polytechnique,
et que les compagnies ont un faible bien connu pour les anciens lves
de l'cole.

De plus, tous les chers camarades formant une sorte de
franc-maonnerie, on avait d le dfendre chaudement.

Il s'tonnait aussi qu'on ne lui et pas,  tout le moins, prodigu
cette eau bnite de cour dont on bassine d'ordinaire les plaies
d'amour-propre des gens dsappoints...

Son directeur ne lui avait laiss entrevoir aucune compensation dans
l'avenir.

--C'est tout  fait incomprhensible, disait-il  sa mre, encore plus
afflige que lui de cette cruelle dception.

Il ne tarda pas  avoir le mot de l'nigme.

De telles difficults lui furent suscites dans le service dont il tait
charg, qu'aprs avoir essay d'en douter, il dut,  la fin, reconnatre
qu'on brlait de se dbarrasser de lui.

On ne voulait pas, on n'osait peut-tre pas le congdier, mais il tait
clair qu'on esprait,  force de tracasseries, l'exasprer et l'amener 
donner sa dmission.

Mais pourquoi? pourquoi?...

--Mon cher Cornevin, lui dit l'ingnieur en chef, qui tait comme de
raison un cher camarade, vous avez dans le conseil des ennemis
acharns...

--Moi!... fit Lon abasourdi.

--Positivement. Et sans notre directeur, qui est un brave homme et qui
vous soutient envers et contre tous, sans moi, qui vous dfends
_unguibus et rostro_, il y a longtemps qu'on vous et fait une avanie...

Le sens de cette dernire phrase tait trop clair pour que Lon Cornevin
s'y mprt. Et cependant il voulut avoir l'avis de Me Roberjot.

--Croyez-moi, lui rpondit l'avocat, ne luttez pas, vous seriez bris...
Votre ennemi est M. de Maumussy...

--Je le croyais, vous me l'aviez dit,  couteau tir avec M. de
Combelaine...

--Oui, mais la dmarche de Raymond les a runis contre l'ennemi
commun... Or, comme votre compagnie sollicite une concession et a besoin
de M. de Maumussy, n'hsitez pas, donnez votre dmission...

Raymond pleura des larmes de rage, en apprenant cette indignit.

--Ah! que ne m'avez-vous laiss tuer cette bte venimeuse de Combelaine!
s'cria-t-il.

Pourtant ce n'tait rien encore.

Trois mois ne s'taient pas encore couls depuis la dmission de Lon,
lorsque Paris fut pouvant par l'attentat de la rue Le Peletier.

Un Italien, Felice Orsini, suivi de deux complices, tait all se poster
devant l'Opra, et avait essay de tuer l'empereur en lanant sous sa
voiture des bombes explosibles. L'empereur avait t prserv, mais
quarante-sept personnes avaient t tues ou blesses plus ou moins
grivement.

Ce qui paraissait trange, c'est que la police n'et pas su prvenir cet
attentat du 14 janvier.

Elle tait prvenue, cependant.

Avis lui avait t donn de la fabrication  Londres d'un certain nombre
de bombes explosibles d'un systme nouveau et excessivement meurtrires.

Avis lui avait t donn du dpart pour la France d'Orsini et de Pieri.

Et pourtant Orsini, Pieri et leurs complices ne furent aucunement
recherchs et sjournrent  Paris prs d'un mois, sans presque prendre
la peine de se cacher.

Et pourtant, quelques heures seulement avant l'attentat, un des
complices, Pieri, avait t arrt rue Le Peletier, et trouv nanti
d'une bombe, d'un poignard et d'un revolver.

--A quoi donc pensait la police! se disaient les Parisiens.

Et ils n'avaient pas tort de s'tonner.

Un ancien chef de la sret, Canler, ayant publi ses _Mmoires_,
l'anne suivante, y accusait trs nettement la police d'incapacit, de
ngligence et peut-tre de quelque chose de pis.

C'est donc sans la moindre surprise qu'on apprit que le prfet de police
donnait sa dmission.

--C'est bien le moins qu'il puisse faire, pensait-on.

Mais on commena  s'inquiter srieusement, lorsqu'on vit arriver au
ministre de l'intrieur, en remplacement de M. Billault, un militaire
dont la rputation de duret et de brutalit tait proverbiale, le
gnral Espinasse, l'homme qui, au 2 Dcembre, avait occup le palais de
l'Assemble nationale.

Ce ministre de l'intrieur avec un sabre au ct ne me dit rien qui
vaille, crivit un journal qui pour cette simple apprciation fut
supprim net.

[Illustration:--Monsieur le comte attend ces messieurs.]

Et cependant il avait raison, ce journal, car  peu de jours de l tait
vote la loi de sret gnrale, qui armait le gouvernement de pouvoirs
discrtionnaires.

Certaines gens, plus imprialistes que l'empereur, ne se gnaient pas
pour afficher leur satisfaction de voir se resserrer la courroie qui,
prtendaient-ils, commenait  se relcher.

L'un d'eux pronona ce mot cynique:

--Dcidment l'attentat d'Orsini a du bon, il va nous permettre de nous
dbarrasser des gens gnants.

On s'en dbarrassait, en effet.

Sur le premier moment, la police, qui avait une revanche  prendre de
son ineptie, s'tait mise  arrter  tort et  travers, sans
discernement ni mesure, une foule de pauvres diables qui n'en pouvaient
mais.

On supposa que son zle allait se refroidir, lorsqu'il fut clairement
tabli que l'attentat d'Orsini ne se rattachait  aucune conspiration,
qu'il tait une oeuvre individuelle prpare hors de France et
excute exclusivement par des trangers.

Mais on se trompait.

Loin de diminuer, aprs le procs et l'excution d'Orsini, le nombre des
arrestations augmenta, non plus  Paris seulement, mais par toute la
France.

On y mit plus de mthode, on tria plus habilement, et voil tout.

Et de nouveau, comme aux beaux jours de 1852, des vaisseaux firent voile
vers Cayenne et vers Lambessa, dont l'entrepont tait encombr de
suspects.

De mme que tout le monde, Raymond Delorge et Lon Cornevin taient sous
l'impression pnible de tant de violences inutiles, quand un matin,
comme ils venaient de se lever, ils virent arriver chez eux le valet de
chambre de Me Roberjot.

Il apportait un billet trs press de son matre, et n'ayant pu trouver
de voiture, il avait couru, disait-il, tout le long du chemin.

Me Roberjot crivait  Lon:

Envoyez votre frre Jean faire un tour en Belgique ou en Angleterre.
Qu'il parte aujourd'hui plutt que demain, ce matin plutt que ce soir.

--Jean serait-il donc menac?... s'cria Raymond effray. Il m'a
cependant jur qu'il ne s'occupe plus de politique.

Mais Lon hocha la tte.

--Mon frre, dit-il, par suite de sa condamnation  un mois de prison
pour socit secrte, se trouve sous le coup de la loi de sret
gnrale, et de plus...

Il s'arrta.

Il avait pour Raymond une trop sincre affection pour oser lui dire:--Et
de plus M. de Combelaine doit avoir song  ce moyen de se dbarrasser
de l'un de nous...

--Htons-nous de prvenir ce pauvre Jean, reprit Raymond. Partons...

Depuis trois ans environ, Jean Cornevin ne demeurait plus avec sa mre
rue de la Chausse-d'Antin.

Peintre, travaillant beaucoup, charg dj de travaux importants, il lui
avait fallu un atelier, et M. Ducoudray lui en avait dnich un, au
boulevard Clichy, dans une maison neuve.

La concierge de cette maison, qui tait en mme temps la femme de mnage
de Jean, tait debout sur sa porte quand arrivrent, htant le pas, Lon
et Raymond.

Ds qu'elle les aperut:

--Ah! messieurs, s'cria-t-elle, messieurs, quelle affaire!...

Un mme pressentiment serra le coeur des deux jeunes gens.
Arriveraient-ils donc trop tard, hlas!

--Ce pauvre M. Jean vient d'tre arrt, poursuivit la portire, en
s'essuyant les yeux du coin de son tablier. On vient de l'emmener dans
un fiacre...

Raymond tait devenu plus blanc que sa chemise et, se sentant chanceler
sous ce coup, il s'appuyait au mur.

Plus fort, Lon se raidit contre sa douleur, cartant les apprhensions
sinistres dont son esprit tait assailli.

--Comment cela s'est-il pass? demanda-t-il.

Mais dj plusieurs boutiquiers du voisinage, qui avaient t tmoins de
l'arrestation, s'avanaient, la mine curieuse, prtant l'oreille.

--Entrons dans ma loge, dit la portire, ici on nous entendrait.

Et les jeunes gens l'ayant suivie:

--Voil donc la chose, commena-t-elle. Ce matin, ds qu'il a fait jour,
cinq individus se sont prsents, demandant M. Jean Cornevin, artiste
peintre. Justement j'allais lui monter son caf au lait. Cependant, ces
particuliers avaient une si drle de mine que, foi d'honnte femme,
j'allais leur rpondre que M. Jean Cornevin tait  la campagne, quand
l'un d'eux, ouvrant son paletot, me montra son charpe en me
disant:--Vous voyez, je suis commissaire de police, ainsi, pas de
farces. A quel tage demeure M. Cornevin?

Ah! messieurs, tout mon sang ne fit qu'un tour, et de saisissement je
faillis renverser mon caf au lait.--Il demeure au cinquime, la porte 
droite, rpondis-je.--Bon!... fit le commissaire. Et le voil dans
l'escalier avec ses hommes.

Mais il ne m'avait pas dfendu de le suivre.

Vite, je mets la tasse et la cafetire sur un plateau, et dare dare je
grimpe aprs lui, pour voir...

Ah! si j'avais pu prvenir M. Jean!... Il ne se doutait de rien. Il
tait dj dans son atelier, en train de peindre, le dos tourn  la
porte, qu'il avait laisse ouverte  cause du pole qui fume quand on
l'allume. Et il tait tellement  la besogne, qu'en entendant marcher
dans l'atelier, sans se retourner, il dit:--Qui va l?...

--Au nom de la loi, je vous arrte! rpondit le commissaire.

Messieurs je n'ai jamais vu un tonnement comme celui de ce pauvre M.
Jean.

--Vous m'arrtez, moi, fit-il, et pourquoi? Le commissaire haussa les
paules:--On vous le dira, rpondit-il. Habillez-vous et suivez-nous...

Vous devez savoir, messieurs, que M. Jean a la tte prs du bonnet. En
s'entendant parler si brutalement, il devint plus rouge que braise, et
je crus qu'il allait jeter sa palette  la tte du commissaire... Mais
il rflchit heureusement, et c'est le plus tranquillement du monde
qu'il se mit  s'habiller pendant que le commissaire et ses hommes
furetaient dans tous les coins et fouillaient tous les tiroirs... Il
disait seulement en riant:--Si vous trouvez quelque chose, vous me le
ferez voir, n'est-ce pas?...

tant prt, il demanda la permission d'crire  sa mre, mais on lui
dit que cela ne se pouvait pas... et on l'emmena.

Devant la porte tait une voiture. On l'y fit monter, deux agents
montrent aprs lui, et le commissaire ayant cri:--En route! le cocher
fouetta ses chevaux.

Aux derniers mots de la digne portire, les deux jeunes gens respirrent
plus librement.

Ils se rappelaient que Jean Cornevin, lors de sa premire arrestation
avait t surtout compromis par les papiers et les dessins dcouverts
chez lui.

Cette fois, du moins, on n'avait rien trouv.

--L'important,  cette heure, reprit Lon, serait de savoir o mon
pauvre frre a t conduit...

La concierge s'tait remise  pleurer.

--Hlas! mes bons messieurs, rpondit-elle, c'est ce que je ne puis vous
apprendre... Et cependant, Dieu sait que j'tais tout oreilles. Mais le
cocher devait avoir reu ses ordres d'avance, car le commissaire ne lui
a rien cri que ce que je vous ai rapport:--En route!...

--Et  vous, ma bonne dame, il n'a rien dit, ce commissaire?

--Rien.

--Il ne vous a fait aucune recommandation?...

--Aucune... C'est--dire, excusez: avant de se retirer, il m'a remis la
clef de M. Jean, en me disant de la faire parvenir  ses parents, et en
ajoutant qu'il me rendait responsable de tout ce qui se trouve dans
l'appartement...

Lon frissonna.

Cette prcaution du commissaire de police n'annonait-elle pas une
dtermination arrte et la conviction que Jean ne rentrerait pas chez
lui de si tt!...

--Oh! Jean! murmurait Raymond, en proie  une de ces rages froides qui
poussent un homme de coeur aux plus fatales extrmits, cher et
malheureux ami!...

Mais Lon, lui, gardait tout son sang-froid.

--Donnez-moi donc cette clef, dit-il  la concierge, nous allons monter
jusque chez mon frre...

A la seule vue de cet humble logis d'artiste, un observateur devait
reconnatre la parfaite exactitude du rcit de la portire.

Que Jean travaillt, quand la police avait fait irruption chez lui,
c'est ce dont on ne pouvait douter: les dernires touches n'taient pas
sches encore du tableau qu'il avait en train, et qui reprsentait une
_Halte de bohmiens dans les ruines du cirque de Frjus_.

Sa stupeur avait t grande, car son tabouret tait renvers, et on
voyait pars  terre ses pinceaux, sa palette faite du matin et
quantit de tubes de couleur.

Mme, les agents insoucieux du logis o ils pntraient avaient cras
sous leurs lourdes bottes plusieurs de ces tubes...

A la faon dont les vtements de travail du pauvre artiste taient jets
 et l, on devinait son empressement  se vtir.

Enfin, tout portait l'empreinte de la main brutale de la police, en
qute de pices de conviction et de papiers compromettants.

--Nous n'avons pas une minute  perdre, dclara Lon; si nous ne
parvenons pas  savoir aujourd'hui mme ce qu'on a fait de mon frre,
nous ne pourrons plus rien pour lui.

C'est rue Blanche, chez Mme Delorge, qu'ils se rendirent tout
d'abord.

Et en apprenant ce nouveau malheur:

--Ne vous y trompez pas, s'cria la noble femme, je reconnais l'oeuvre
de M. de Combelaine. Et, moins gnreuse que ne l'avait t Lon:

--Voil, dit-elle  son fils, voil le rsultat de votre provocation
insense!...

Plus exaspr que tous, l'excellent M. Ducoudray donnait presque raison
 Raymond.

--Car enfin, disait-il, je ne vois pas pourquoi M. de Combelaine ne nous
ferait pas tous arrter et dporter!...

Cependant, avant de discuter les dmarches  tenter, il fut convenu que,
jusqu' nouvel ordre, on laisserait ignorer  Mme Cornevin
l'arrestation de son fils.

Si on parvenait  obtenir la mise en libert de Jean, ce serait une
immense douleur et de nouvelles inquitudes qu'on aurait pargnes  la
pauvre femme.

Dans le cas contraire, il serait toujours temps de la prparer  cette
cruelle preuve. Prcaution inutile, hlas!

Le mari de la concierge de Jean, tant accouru prvenir Lon et ne
l'ayant pas rencontr, avait demand  parler  sa mre, et lui avait
tout dit.

Et Mme Delorge et M. Ducoudray, Lon et Raymond en taient encore 
dlibrer sur ce qu'ils avaient  faire, lorsque Mme Cornevin entra
brusquement, plus ple qu'une morte, les yeux brillants de l'clat du
dlire.

Quoi que lui et dit le portier, elle doutait, elle s'obstinait  douter
encore.

--Est-ce vrai?... demanda-t-elle, ds le seuil. Et personne ne lui
rpondant:

--Ainsi, c'est bien la vrit! pronona-t-elle, les misrables ne se
lassent pas... Aprs mon mari, mon fils... Et moi, en venant ici, j'ai
failli tre crase par une voiture o j'ai reconnus, souriants et
heureux, M. de Combelaine et Flora Misri... O Dieu puissant! comment ne
douterait-on pas de ta justice!...

Et, crase de douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil en clatant en
sanglots...

Pourtant Jean Cornevin n'tait pas abandonn.

Tandis que ses amis s'puisaient  chercher un moyen d'arriver jusqu'
lui, le valet de chambre de Me Roberjot se prsenta avec une nouvelle
lettre de son matre.

En mme temps qu' vous, ce matin, crivait-il  Lon, j'envoyais un
mot  ce pauvre Jean... Hlas! j'ai t prvenu trop tard. Lorsque mon
commissionnaire s'est prsent chez lui, il venait d'tre arrt. Faites
tout au monde pour savoir o on l'a conduit; de mon ct, je me mets en
campagne...

Mais c'est en vain que, durant quatre jours, les amis du pauvre Jean le
demandrent  toutes les geles de Paris.

Les seules nouvelles qu'ils en obtinrent furent donnes  Lon par un
chef de bureau de la prfecture de police, plus froid qu'une corde 
puits, et plus discret qu'une porte de prison.

--Monsieur, lui rpondit-il, votre frre est en bonne sant, voil tout
ce que je puis vous dire aujourd'hui... Repassez dans une quinzaine...

--C'est ce qu'on me rpondait quand j'allais m'informer de mon mari,
gmissait Mme Cornevin. Je ne reverrai plus mon fils.

Son dsespoir l'abusait.

Un matin, le cinquime depuis l'enlvement de Jean, un de ses camarades
d'atelier apporta une lettre qu'il venait de recevoir, et que Jean lui
adressait,  lui, dans la crainte que le nom de Cornevin ne ft signal
au cabinet noir...

Jean crivait  sa mre:

Je ne cesse de demander la permission de t'crire, on ne se lasse pas
de me la refuser. Un forat avec qui je viens de causer me jure qu'il me
fera jeter une lettre  la poste si je lui donne dix francs; je lui en
donnerais mille, si j'tais sr que ce mot vous parvnt.

Je suis  Marseille depuis hier, et jamais je ne me suis si bien port.
Ayant flair, quand on est venu me prendre, le voyage d'agrment qu'on
me rserve, je me suis muni de linge, d'effets et d'argent--car, vois
mon bonheur, j'avais de l'argent chez moi ce jour-l.

Tout me porte  croire que, ce soir ou demain, je serai embarqu pour
la Guyane. O mre adore, si je n'tais sr que tu pleures en ce moment,
je me sentirais tout heureux du beau voyage que je vais faire. Songe
donc aux magnifiques sujets d'tudes que je vais trouver... Je te
reviendrai ayant du talent... Ne pleure pas, mre chrie. Lon
t'embrassera pour deux pendant mon absence... Moi, je vous embrasse de
toute mon me...

Cette lettre attendrie, o clatait en dpit de tout l'insouciance
railleuse de Jean, calma pour un moment la douleur de Mme Cornevin,
mais ne dissipa point ses mortelles angoisses.

Elle se reprsentait son fils bien-aim, confondu parmi les plus vils
criminels sur le prau d'une prison, et rduit pour lui faire parvenir
quelques lignes  payer l'assistance et l'astuce d'un forat.

Elle se le reprsentait tran de nuit au port, entre une double haie de
soldats, et embarqu furtivement.

Elle le suivait, par la pense, tout le long de cette douloureuse et
interminable traverse o l'avaient prcd,  cinquante ans de
distance, Barb-Marbois, le gnral Ramel et Pichegru.

--Je ne reverrai plus mon fils! rptait-elle.

Cependant, au reu de la lettre de Jean, Raymond et Lon taient partis
pour Marseille, esprant parvenir jusqu'au malheureux et lui serrer la
main, esprant  tout le moins le voir, en tre vus, et lui prouver par
leur prsence qu'il n'tait pas oubli...

Ils arrivrent trop tard.

Le vaisseau o avait t embarqu Jean tait parti depuis deux heures...

Cela leur fut dit par une pauvre jeune femme qu'ils rencontrrent sur la
jete.

Elle tenait un enfant entre ses bras et, appuye contre le parapet, elle
regardait obstinment l'horizon.

Loin, bien loin, un lger nuage flottait dans l'azur du ciel. Elle le
montra aux deux jeunes gens, et d'une voix expirante:

--C'est de la fume, leur dit-elle, de la fume du navire...

Hlas! il emportait son mari, le pre de son enfant.

Par cette pauvre femme, Raymond et Lon surent que ce vaisseau
n'emportait pas de forats et qu'il tait command par un homme de
coeur incapable d'aggraver le sort dj si triste des transports
politiques.

--Mais moi, gmissait l'infortune, que vais-je devenir? que va devenir
mon enfant?...

Combien de plaintes pareilles montaient alors vers le Dieu de justice,
de tous les points de la France!

On l'ignorait. Personne n'osait lever la voix. Les journaux, dont
l'existence tait fort compromise, se taisaient.

Ce qu'on savait, par exemple, c'est que le gnral Espinasse, le nouveau
ministre de la guerre, n'y allait pas de main morte, et que ses prfets
procdaient militairement...

Et cependant, l'empire, si fort en apparence, si bien arm contre ses
ennemis, ne se sentait ni plus tranquille, ni plus assur du lendemain.

Il se voyait, en quelque sorte, accul  la ncessit de faire quelque
chose pour sortir la France de ce calme mystrieux, pour secouer ce
silence effrayant  force d'tre profond.

Ce quelque chose, ce ne pouvait tre que la guerre.

Un instant, le gouvernement imprial hsita entre deux terrains qui lui
paraissaient galement favorables: l'Italie et la Pologne.

Ce fut l'Italie, servie par le gnie de Cavour, qui l'emporta.

Et le 3 mai 1859, l'empereur annona  la France qu'il tirait l'pe
pour l'indpendance du peuple italien, et qu'il ne la remettrait au
fourreau qu'aprs avoir fait l'Italie libre jusqu' l'Adriatique.

On s'attendait, depuis le 1er janvier,  une guerre avec l'Autriche,
et cependant l'motion fut grande.

motion joyeuse, toutefois, car cette guerre si impolitique provoquait
dans toutes les classes le plus vif enthousiasme.

On applaudissait les rgiments qui, tambours battants et enseignes
dployes, traversaient Paris.

Et quand, le 10 du mois de mai, l'empereur sortit des Tuileries pour se
rendre  la gare de Lyon, il fut accueilli par des acclamations telles
que jamais il ne devait plus en entendre.

Ce jour fut le jour de popularit de son rgne...

--Vois plutt, disait Raymond Delorge  Lon Cornevin, vois...

Mais ce n'tait pas de ce coup que l'Italie devait tre libre jusqu'
l'Adriatique.

Aprs la victoire de Magenta un moment indcise, qui valut au gnral
Mac-Mahon le bton de marchal et le titre de duc, et o le gnral
Espinasse fut tu:

Aprs la glorieuse et sanglante victoire de Solferino:

Voici que tout  coup on apprit que l'empereur des Franais et
l'empereur d'Autriche, Napolon III et Franois-Joseph, avaient eu une
entrevue  Villafranca et s'y taient mis d'accord et que la paix allait
tre signe.

Les promesses de la proclamation impriale taient-elles donc remplies?
Non. Alors pourquoi cette paix qui irritait les Italiens? Pourquoi
s'arrter en si beau chemin?

Les uns disaient que l'empereur avait eu peur de la rvolution, dont il
voyait se ranimer toutes les esprances.

Les autres, qu'il avait cd aux reprsentations de toutes les
puissances de l'Europe, pour ne pas allumer une guerre gnrale.

Quoi qu'il en soit, la dception fut cruelle, et grande l'irritation.

Le retour ne ressemblait gure au dpart.

--A quoi nous a servi cette guerre? se demandait-on.

Aussi est-ce avec une certaine aigreur qu'on commenait  discuter cette
campagne si heureuse au dbut et si brusquement interrompue.

Si courte qu'elle et t, elle avait fait ressortir tous les cts
faibles de notre organisation militaire.

La concentration des troupes ne s'tait pas faite, il s'en faut, avec la
rapidit qu'on s'tait promise.

Nombre de services avaient t reconnus notoirement insuffisants. Il
tait arriv souvent que nos soldats avaient manqu de vivres. Ils
avaient une ou deux fois manqu de munitions.

On avait vu aussi que l'accord n'tait pas prcisment parfait entre les
chefs de l'arme, et que le patriotisme n'teignait pas dans leur
coeur le souci des rivalits d'ambition.

La paix tait  peine signe qu'une polmique s'engageait entre le
marchal Niel et le marchal Canrobert, si acerbe et si violente que,
sans l'intervention personnelle de l'empereur, elle se ft certainement
termine sur le terrain...

Dcidment, au lieu des immenses avantages qu'il s'en tait promis, le
gouvernement imprial ne retirait que dboires de cette guerre
d'Italie.

[Illustration: Il s'tait dress frmissant de colre.]

Il avait conquis le droit, c'est vrai, d'ajouter  la liste hroque des
victoires franaises deux noms glorieux, Solferino et Magenta.

Mais il venait de se faire un implacable ennemi de ce peuple qu'il tait
all secourir, dont il avait exalt outre mesure, puis tout  coup
tromp les esprances.

Mais il venait de compliquer ses embarras de la question romaine qui
allait tre son incurable plaie.

Et cependant, tout en accusant les Italiens d'ingratitude, il ne pouvait
pas avouer sa dconvenue.

Avec ses extraordinaires prtentions d'arbitre de l'Europe, de
restaurateur de la libert des peuples et de soldat de l'Ide et du
Droit, l'empereur Napolon III ne pouvait pas perptuer le systme de
rpression  outrance qui avait suivi l'attentat d'Orsini.

La loi de sret gnrale ne fut point abroge--c'tait une trop bonne
arme pour qu'on y renont.

Mais, le 15 aot 1859, un dcret parut au _Moniteur_, o il tait dit:

Amnistie pleine et entire est accorde  tous les individus qui ont
t l'objet de mesures de sret gnrale.

--Grand Dieu!... s'cria Mme Cornevin, lorsque Raymond Delorge lui
apporta le journal, je vais donc revoir mon fils!...

C'est que les sinistres apprhensions de la pauvre mre ne s'taient pas
ralises.

Jean vivait. Sa sant ne s'tait pas ressentie du climat de la Guyane.
Il avait, depuis un an, donn frquemment de ses nouvelles.

Aprs une interminable traverse, pnible malgr les efforts du
commandant pour lui pargner les plus rudes souffrances, Jean avait t
intern  l'le du Diable.

C'est la plus petite des les du Salut;--elle n'a pas trois kilomtres
de tour, et sa plus grande largeur n'excde pas quatre cents mtres.

C'est aussi la plus triste, tous les grands arbres en ayant t abattus
aprs qu'on eut reconnu qu'ils fournissaient aux transports des
matriaux pour se construire des canots et tenter des vasions
impossibles.

Pour la premire fois, crivait Jean  son frre, je me sentis pris
d'un affreux dcouragement lorsque j'aperus presque au ras de l'eau ce
triste banc de sable, incessamment battu par tous les vents de la mer,
sans autre vgtation que des arbustes rabougris, o la civilisation ne
se rvle que par les tablissements pnitenciers, moiti casernes et
moiti prisons.

Mais Jean, par bonheur, n'tait pas d'un caractre  se laisser si
aisment abattre.

Ce serait faire trop beau jeu  ceux qui m'ont envoy ici, disait-il
dans une de ses lettres; et puisque c'est le seul moyen qui soit en mon
pouvoir de leur tre dsagrable, je vais leur jouer le mauvais tour de
me porter comme un charme et de rester gai comme un pinson.

Il russit  se tenir parole, surmontant sans sourciller tous les
dgots de la vie commune avec des tres grossiers et dgrads, se
soumettant sans un murmure  toutes les exigences de la plus rude des
disciplines.

Il lui parut d'ailleurs, et il ne cessait de le rpter sous toutes les
formes, qu'on avait exagr l'insalubrit du climat.

J'ai beau me tter le pouls soir et matin, crivait-il encore, me tirer
la langue dans mon miroir  barbe, interroger anxieusement les moindres
tressaillements de mon estomac, je ne me dcouvre aucun symptme du plus
lger mal. Il m'a fallu un peu de temps pour me faire au rgime
alimentaire, mais j'y suis fait maintenant. Le gouverneur de l'le, qui
est un sous-lieutenant d'infanterie de marine, me rencontrant hier, m'a
dit d'un ton de stupeur profonde:--Dieu me pardonne, je crois que vous
engraissez!...--Est-ce dtendu? lui ai-je demand. Ce n'est pas dfendu,
de sorte que--c'est entendu,--je vous reviendrai plus gras que je ne
suis parti.

--Quel homme que ce Jean?... disait M. Ducoudray, merveill de cette
intarissable bonne humeur; sur l'chafaud il plaisanterait encore...

Ce qu'il faut dire, c'est que la situation de Jean  l'le du Diable
n'avait pas tard  s'amliorer sensiblement.

Sur des ordres venus de Cayenne, il avait t exempt de toute corve,
dispens des appels et autoris  habiter une case.

Ainsi, il tait prisonnier, mais l'le entire tait sa prison. Il
s'appartenait. Il chappait aux odieuses et dsolantes exigences du
dortoir commun,  cette promiscuit de toutes les heures. Il avait une
retraite  lui, o il pouvait, sans tre importun, voquer ses
souvenirs et exhaler ses esprances.

Il lui tait enfin permis de satisfaire les aspirations de travail qui
le tourmentaient depuis plusieurs mois.

Comme preuve de cet heureux changement, il adressait  sa mre une vue
exacte de son habitation.

Comme vous voyez, disait-il, ce n'est pas un palais. J'ai pour parquet
la terre battue, et pour contrevent un vieux couvercle de caisse. Mais
je possde un lit de fer, une chaise, luxe inou! et un moustiquaire qui
fait l'admiration et l'envie du gouverneur de l'le du Diable.

Et cependant,  la longue, il sentait mollir l'nergie qui l'avait
soutenu. Les ressorts de son me se dtrempaient...

L'isolement l'crasait, la fivre de la nostalgie minait lentement son
organisation lorsqu'un bonheur inespr le sauva.

Il venait de se lever, plus accabl que de coutume, lorsque le
gouverneur de l'le entra dans sa case, et d'un air joyeux lui annona
qu'il venait de recevoir l'ordre de le diriger sur Cayenne.

Jean savait que bon nombre de dtenus avaient obtenu cette faveur
d'habiter la capitale de la Guyane franaise. Mais ceux-l avaient
trouv moyen de se faire rclamer ou cautionner, ceux-l avaient eu
l'art de se faire recommander, tandis que lui ne connaissait personne et
n'tait pas d'un caractre  solliciter une protection.

C'est donc avec une sorte de dfiance qu'il accueillit cette grave
nouvelle.

--Mon sort va-t-il vraiment tre amlior? demanda-t-il.

--Quoi!... lui rpondit le gouverneur, vous quittez ce milieu de
prisonniers et de forats o vous vivez depuis deux mois, vous allez
jouir d'une demi-libert au milieu de la demi-civilisation d'une
colonie franaise et vous m'adressez une telle question!

--C'est que les changements ne me portent pas bonheur, murmura Jean...

Mais il ne devait pas tarder  bnir celui-ci...

A plusieurs reprises, le cantinier de l'le du Diable avait vendu ou
fait vendre  Cayenne des dessins de Jean. Un de ces dessins tait tomb
sous les yeux d'un des principaux ngociants de la ville, lequel, frapp
 ce qu'il dclara du talent qu'il rvlait, s'tait constitu l'avocat
et le rpondant du jeune peintre. Ce digne homme attendait Jean sur le
port.

--Ma maison sera la vtre, lui dit-il.

C'tait plus que jamais n'et os rver Jean, et dans cette maison
hospitalire, entour d'amis, il eut bientt recouvr sa bonne humeur et
sa confiance en l'avenir.

Dj il faisait des projets pour les annes suivantes lorsque le 28
septembre 1859, parvint  Cayenne le dcret d'amnistie qui avait failli
faire vanouir Mme Cornevin...

--La France!... Je vais donc revoir la France, s'criait Jean  demi fou
de joie...

Deux mois plus tard, en effet, presque jour pour jour, il arrivait  la
Chausse-d'Antin, et sautait au cou de sa mre...

--Je te revois, tous nos malheurs sont oublis, murmurait la pauvre
femme.

Ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, ce que pensait Jean Cornevin.

Le soir mme de son arrive, ayant pris  part son frre et Raymond...

--O mes amis! leur dit-il, c'est peut-tre un grand bonheur que j'aie
t envoy  Cayenne... J'en rapporte la presque certitude que notre
pre, Laurent Cornevin, n'est pas mort...




IV


videmment Jean s'attendait  un cri d'esprance et de joie. Il
s'abusait.

C'est d'un air de stupeur profonde que Lon et Raymond Delorge
accueillaient son trange affirmation.

Ils doutaient.

--Comprends-tu bien, cher frre, fit doucement Lon, la porte de ce que
tu nous dis l?...

De la tte, Jean rpondit:

--Oui.

--Alors, continua Lon, comment as-tu attendu jusqu' ce jour pour nous
le dire? Comment ne nous as-tu pas crit?...

--Parce qu'il est de ces secrets qu'on ne confie pas  une lettre, quand
on est prisonnier et que toutes les lettres qu'on crit doivent tre
remises ouvertes  un gelier.

Et sans attendre les questions qu'il lisait dans les yeux de son frre
et de Raymond:

--Mais ayant tout, reprit-il, je veux vous dire comment j'ai appris ce
que je sais. Aussitt install chez le digne ngociant qui m'avait
arrach aux misres de l'le du Diable, voulant me remettre  peindre,
je cherchai un chevalet. Il ne s'en trouvait pas dans l'le de Cayenne
et je dus m'informer d'un menuisier capable de m'en fabriquer un.

On m'adressa  un nomm Nantel, dont la boutique fait le coin d'une des
petites rues qui aboutissent  la place des Palmistes.

Cet homme, dport depuis 1851, avait t graci depuis, mais au lieu
de retourner en France, il avait pous une jeune fille du pays, s'y
tait fix, et tait en train d'amasser une petite fortune, grce  une
fabrique de bardeaux, sorte de planchettes en bois trs dur, qui,  la
Guyane, remplacent les ardoises et les tuiles.

Je trouvai un homme d'une quarantaine d'annes,  physionomie ouverte
et intelligente, qui comprit tout d'abord ce que je dsirais.

Lui ayant fait promettre de se mettre immdiatement  la besogne, je
lui donnai mon adresse et mon nom pour qu'il m'apportt mon chevalet
aussitt qu'il l'aurait termin.

Mais au lieu d'inscrire ces renseignements sur le petit cahier qu'il
avait sorti tout exprs d'un tiroir, ce brave monsieur restait plant
devant moi, me considrant d'un air d'bahissement extraordinaire.

--Ah ! qu'est-ce qui vous prend? lui demandai-je.

--Oh! rien, me rpondit-il, c'est ce nom de Cornevin qui me rappelle
toutes sortes de souvenirs...

--Avez-vous donc connu quelqu'un s'appelant comme moi?

--Oui, un pauvre diable, enlev comme moi en 1851.

O mes amis,  cette rponse, je sentis tressaillir en moi les plus
folles esprances, et d'une voix altre par l'angoisse:

--Savez-vous le prnom de cet infortun? m'criai-je.

--Certainement, me rpondit Nantel, il s'appelait Laurent.

Ainsi plus de doute!... Le hasard, non, la Providence venait de me
rapprocher d'un homme qui avait connu mon pre, qui l'avait vu depuis le
jour fatal o il nous avait t arrach, qui allait peut-tre enfin
m'apprendre quelque chose de sa destine et me mettre sur ses traces.

--Monsieur Nantel, lui dis-je, je suis le fils de Laurent Cornevin.
Depuis dix ans qu'il a disparu, c'est en vain que nous avons fait tout
au monde pour obtenir de ses nouvelles... Nous avions fini par croire
qu'il avait t tu lors des affaires de Dcembre.

--Pour cela je vous affirme que non, me rpondit le brave menuisier, et
la preuve, c'est que je me suis trouv avec lui  Brest, que nous avons
fait cte  cte la traverse de Brest  Cayenne et que nous avons t
dtenus ensemble  l'le du Diable.

Je me sentais devenir fou  cette pense que mon pre avait t dtenu
dans cette le o je venais de tant souffrir,  cette ide qu'il avait
foul ces sentiers que je parcourais, qu'il s'tait assis peut-tre sur
ces rochers o tant de fois j'tais all m'asseoir et rver  la
France... Mais qu'tait-il devenu?

--Sans doute il est mort? demandai-je avec une affreuse anxit. Sans
doute, comme tant de malheureux, il a succomb aux atteintes du climat.

--Non, me rpondit Nantel, il a tent une vasion, et j'ai lieu de
supposer qu'il a russi. J'ai vu depuis un dport qui m'a dit lui avoir
parl.

L'motion de Jean gagnait ses auditeurs.

Pour la premire fois, depuis dix ans, une lueur, bien faible et bien
chtive, assurment, mais une lueur filtrait dans les tnbres de leur
pass et semblait devoir clairer le mystre d'iniquit dont ils avaient
t victimes.

Mais dj Jean continuait:

--Ainsi que vous le pensez, j'accablai matre Nantel de tant de
questions incohrentes qu'il en fut tout tourdi, et qu'il me pria de le
suivre dans son arrire-magasin, me disant que c'tait tout une histoire
qu'il avait  me conter, qu'il lui faudrait un peu de temps et qu'il
avait besoin de mettre de l'ordre dans ses souvenirs...

Le rcit qu'il me fit ce jour-l, je le lui ai fait recommencer vingt
fois pendant mon sjour  Cayenne.

J'ai fait plus. Songeant de quelle importance pouvait tre,  un moment
donn, le tmoignage de ce brave homme, je l'ai pri d'crire ce qu'il
me disait et de le signer.

Il a consenti et, avant mon dpart de la Guyane, j'ai eu le soin de
faire lgaliser sa signature...

Cette relation de Nantel, je la garde prcieusement et je vais vous la
lire...

Ayant dit, Jean tira de son portefeuille un cahier de papier grossier,
couvert d'une grande criture inexprimente, et il lut:

_Sur la prire de_ M. Jean Cornevin, _artiste peintre, dtenu politique
 la Guyane, moi_, Antoine Nantel, _menuisier, demeurant  Cayenne,
j'cris ce qui est venu  ma connaissance de l'histoire de_ Laurent
Cornevin, _faisant le serment sur mon me et conscience de dire la
vrit et rien que la vrit_.

Le 3 dcembre 1851, passant rue du Petit-Carreau, o il y avait une
barricade et o on venait de se battre, je fus arrt par la troupe et
conduit  la caserne la plus voisine.

Le lendemain, on me fit monter dans une voiture cellulaire, qui devait
me conduire  Brest.

Le voyage fut si long et si pnible que, la fatigue se joignant au
chagrin et aux inquitudes que j'prouvais, je tombai malade, en
arrivant  Brest, assez gravement pour qu'on ft oblig de me porter 
l'hpital.

Comme de raison, c'tait  l'hpital du bagne.

J'y tais depuis une semaine, lorsqu'une nuit, sur les deux heures, je
fus rveill par un grand bruit.

On apportait dans le lit le plus rapproch du mien un homme inanim et
tout couvert de sang.

Les infirmiers s'empressaient autour de lui, et j'en entendis un qui
disait:

--S'il en revient, celui-l, j'irai le dire au pape.

Toute la nuit, en effet, il resta sans connaissance, rlant de plus en
plus faiblement, et je le croyais trpass quand arriva l'heure de la
visite.

Il vivait encore cependant, et le chirurgien-major, aprs l'avoir
examin et pans, dclara qu'il le sauverait.

J'appris alors qui tait ce malheureux, qui avait le numro 23 tandis
que moi j'avais le numro 22.

C'tait comme moi un dtenu destin  Cayenne. Arriv la veille 
Brest, il avait russi  tromper la surveillance des gardiens et 
gagner le toit de la prison. Il lui avait fallu pour y parvenir,
disait-on, des prodiges de force et d'agilit. Malheureusement, une fois
l, le pied lui avait gliss, et il avait t prcipit d'une hauteur de
plus de vingt-cinq mtres sur le pav du chemin de ronde. Il avait une
jambe casse, plusieurs ctes enfonces, et d'effroyables blessures  la
tte.

En dpit de tout, les prvisions du docteur se ralisant, il ne tarda
pas  aller mieux et  entrer en convalescence.

Mais c'est en vain que j'essayais de lier conversation avec lui. Il ne
me rpondait que par oui ou par non... quand il daignait me rpondre.

Tant que durait le jour, il restait accroupi sur son lit, immobile, le
front entre ses mains, les yeux fixes comme ceux d'un fou.

La nuit, c'tait bien autre chose: il pleurait, et  travers ses
sanglots touffs, je l'entendais rpter:--Ma pauvre femme!... mes
pauvres enfants!...

C'tait  fendre l'me, tellement que moi, qui n'avais dj pas trop de
gaiet pour moi, je demandai au surveillant de me changer de lit.

Le surveillant, naturellement, m'envoya promener, mais en mme temps il
dit au 23 que ce n'tait pas une vie que de geindre comme cela, qu'il
gnait ses voisins, et que s'il continuait il le punirait.

Ce malheureux ne rpondit rien, mais son regard m'entra comme une lame
de couteau dans le coeur, quand me fixant il me dit:--Je tcherai de
ne plus pleurer puisque cela vous gne...

Je possdais  ce moment trois louis qui taient toute ma fortune au
monde et que je conservais prcieusement. Eh bien! je les aurais donns
de grand coeur pour n'avoir pas fait cette bte de demande de
changement. J'avais comme des remords. Je me disais:

--Cela t'est bien facile, triste gars que tu es, de te moquer du tiers
comme du quart. Tu es tout seul sur la terre, personne ne te regrette,
tu n'as personne  regretter, c'est pour toi seul que tu travaillais...
Tandis que ce pauvre homme! Qui sait ce qu'il laisse derrire lui! Les
btes gmissent bien quand on leur prend leurs petits...

Naturellement, je demandai pardon au 23 de ce que j'avais fait, lui
disant que c'tait sans mauvaise intention, et qu'il pouvait pleurer
tout son content...

Mais il ne me rpondit que par un hochement de tte, et depuis, je ne
l'entendis plus jamais.

La nuit, de mme que dans la journe, il restait glac dans sa douleur,
sans plus bouger qu'une pierre, froid et immobile comme elle.

Il me dsolait, vritablement, quand une aprs-midi un des inspecteurs
de police qui accompagnait les convois de transports vint  traverser
notre salle.

Apercevant le 23 qui se chauffait contre le pole, il s'approcha, et
lui frappant sur l'paule:

--Eh bien! mon pauvre Boutin, lui dit-il gaiement, car ce n'tait pas
un mchant homme, eh bien! nous avons voulu faire de la gymnastique de
chat!

Le 23 ne rpondit pas.

--tes-vous sourd? insista l'inspecteur.

De mme que la premire fois, le 23 garda le silence.

Et alors l'inspecteur s'impatientant:

--Sacrebleu! s'cria-t-il, allez-vous me rpondre,  la fin des
fins!...

--Je rpondrai quand vous m'appellerez par mon nom, dclara le 23.

L'inspecteur haussa les paules.

--Encore cette mauvaise scie! fit-il.

--Mon nom n'est pas Boutin.

--Connu! vous m'avez chant cette mme chanson tout le long du voyage.
Tenez, une fois pour toutes, croyez-moi, renoncez  nier votre identit.
A quoi sert de vous obstiner? Quatre agents vous ont parfaitement
reconnu, vous tes dmasqu, votre dossier en fait foi. C'est sous votre
nom de Boutin que vous m'avez t remis, que je vous ai amen  Brest et
que je vous ai fait inscrire  l'arrive. C'est sous le nom de Boutin
que vous tes enregistr ici et que vous en sortirez, et que vous
partirez pour la Guyane. Boutin vous tes, Boutin vous resterez tant que
vous vivrez...

--Comme vous voudrez, fit le 23.

Seulement, ds que l'inspecteur se fut loign:

--Ah a! comment donc vous appelez-vous? demandai-je  mon voisin.

C'est  peine s'il daigna se tourner de mon ct, et du bout des
lvres:

--Dame!... Boutin,  ce qu'il parat, me rpondit-il. N'avez-vous pas
entendu?

Cette fois je fus vex, et il y avait de quoi. Il tait clair qu'il se
dfiait de moi.

[Illustration:--Au nom de la loi je vous arrte!]

Je renonai donc  lui adresser la parole, et vrai, c'tait pour moi
une rude privation. Dans cette grande salle de l'hpital du bagne, il
n'y avait que nous deux de Parisiens, il n'y avait que nous d'honntes
gens, surtout. Les autres malades taient tous des forats, et j'aurais
laiss ma langue scher dans ma bouche, avant de me dcider  tailler
une bavette avec eux.

Cependant les jours ont beau paratre longs, comme ils n'ont jamais que
vingt-quatre heures ils passent tout de mme.

Ils passaient si bien,  l'hpital, que dj le 23 et moi, lui par
suite de sa chute, moi  cause de ma maladie, nous avions manqu trois
vaisseaux qui taient partis pour la Guyane en dcembre et en janvier.

Nous allions, du reste, bien mieux l'un et l'autre. Moi, je ne sentais
plus qu'un peu de faiblesse. Lui n'avait plus que des cicatrices.

Un beau matin de fvrier, le chirurgien-major, sans nous consulter,
nous signa notre billet de sortie.

Et, aprs la visite, le gardien-chef nous cria:

--Allons, le 22 et le 23, embarque! embarque!... Faites vos paquets,
mes enfants, vous coucherez ce soir  bord du transport le _Rhne_...

Nos paquets...! Quelle plaisanterie!...

J'avais t arrt en bras de chemise, et la vareuse que j'avais sur le
dos, et le bonnet de laine que j'avais sur la tte me venaient de
l'administration.

Mais si l'annonce de notre brusque dpart me fit un certain effet, elle
impressionna terriblement le 23.

En un moment, il changea du tout au tout, et lui si impassible
d'ordinaire, je le vis tout  coup affreusement troubl, ple, agit,
inquiet.

Il hsitait  me parler, je le voyais; mais bientt, se dcidant:

--Voulez-vous me rendre un grand service? me demanda-t-il.

Je lui rpondis que oui, naturellement.

--Avant de nous laisser sortir d'ici, reprit-il, on va probablement
nous fouiller et nous donner nos effets de route.

--C'est mme certain, dis-je.

--Eh bien! continua-t-il, nous ne serons pas traits de mme. Vous
serez fouill, vous, sans la moindre attention, uniquement pour la
forme... Moi, au contraire, je serai l'objet des plus minutieuses
investigations...

--Pourquoi cette diffrence?

--Parce que, me rpondit-il, on me souponne d'avoir en ma possession
une chose que je possde en effet, et que jusqu'ici j'ai eu le bonheur
de soustraire  toutes les recherches. Voulez-vous charger de cette
chose? Oui. Eh bien! jurez-moi que vous emploierez  la cacher tout ce
que vous avez d'adresse et de ruse, et que vous me la rendrez lorsque
nous serons sur le vaisseau...

Je fis le serment qu'il me demandait.

Aussitt il dcousit la ceinture de son pantalon et en tira une lettre
rduite  un trs mince volume, qu'il me remit.

Aprs avoir pris son avis, je la cachai dans mon bonnet de laine, qui,
appartenant  l'administration, ne devait pas m'tre retir.

La prcaution tait sage; les prvisions du 23 se ralisrent de point
en point.

C'est  peine si on me visita.

Pour lui, voici quelles mesures on prit:

On le fit dshabiller dans une chambre, et lorsqu'il fut nu comme la
main, on lui dit de passer dans la pice voisine, qu'il y trouverait
pour s'habiller les effets neufs que lui donnait l'administration en
change des siens.

Seulement le 23 n'tait plus cet homme que j'avais eu pendant deux mois
 mes cts, insensible en apparence  tout ce qui n'tait pas son
chagrin.

La ncessit de tromper les esprances de ses perscuteurs avait
rveill toutes ses facults.

Au lieu d'obir, il se mit  se dfendre, criant que ses hardes taient
 lui, qu'on n'avait pas le droit de les lui prendre, qu'il se ferait
hacher en morceaux plutt que de les abandonner, jouant en un mot le
dsespoir de l'homme  qui on arrache ce qu'il a de plus prcieux, et le
jouant si bien, que je m'y sentais presque pris, moi qui pourtant avais
sa lettre dans la doublure de mon bonnet.

Cependant, comme bien vous pensez, il fut contraint de cder. On le
porta dans la pice o taient les vtements neufs et on l'habilla de
force, tandis qu'il poussait des hurlements de rage.

Ce que je remarquai, car les portes taient restes ouvertes, c'est
qu'un monsieur, qui m'avait tout l'air d'arriver de la rue de Jrusalem,
surveillait l'opration et s'emparait des effets que venait de quitter
mon camarade...

Le soir mme, nous tions installs dans l'entrepont du transport le
_Rhne_, et je remettais au 23 sa prcieuse lettre.

C'est d'une main frmissante de joie qu'il la prit, et, la serrant
contre sa poitrine:

--Maintenant, pronona-t-il, nous serons en pleine mer avant que les
brigands n'aient examin fil  fil les loques qu'ils m'ont prises, et
reconnu qu'ils sont vols...

Puis, me serrant les mains  les briser:

--Et  vous, mon camarade, ajouta-t-il, merci!... C'est plus que ma
vie, c'est plus que la vie des miens que vous sauvez... Pour moi, ce
pauvre chiffon o un mourant a trac au crayon sa dernire pense, c'est
l'honneur!...

Brusquement, comme s'il et t m par un ressort, Raymond Delorge
s'tait dress.

--Dieu puissant! s'cria-t-il, les pressentiments de ma mre ne se
trompaient donc pas! Il est donc vrai que mon pre, avant d'expirer, a
eu le temps d'crire le nom de son assassin!

Et prenant les mains de Lon et de Jean, non moins mus que lui:

--O mes amis, continua-t-il, d'une voix o vibrait tout son coeur, 
mes frres aims, que ne vous dois-je pas!... C'est pour ma mre, c'est
pour moi que votre pre s'est gnreusement sacrifi! C'est pour sauver
le dpt sacr d'un mourant qu'il vous faisait orphelins! C'est pour
garder la parole jure qu'il se laissait traner de prison en prison
jusqu'aux dserts de la Guyane! O mes amis, par quel dvouement
reconnatre ce dvouement sublime? Comment jamais m'acquitter envers
vous?

Ce fut Jean qui l'interrompit.

--Tu ne nous dois rien, Raymond, pronona-t-il, que ton amiti... Avant
de connatre la dette, ta mre l'avait paye au centuple... N'est-ce pas
 elle seule que nous devons, Lon et moi, ce que nous sommes? N'est-ce
pas  elle que ma mre et mes soeurs doivent leur modeste aisance et
leur paisible vie?...

--Non, tu ne nous dois rien, insista Lon, notre pre a fait son
devoir... O mon pre, tu n'tais qu'un pauvre homme et de la plus humble
condition, mais je suis fier d'tre ton fils...

Mais dj Jean avait repris la lecture de la relation.

.....Il n'en fallait pas tant que m'en disait le 23, continuait Nantel,
pour enflammer ma curiosit.

Pourtant, je n'osai pas l'interroger.

Il me semblait que c'et t, en quelque faon, lui rclamer le prix du
trs lger service que je venais de lui rendre.

J'affectai mme de dtourner la tte pour ne rien voir, pendant qu'il
cherchait une cachette sre pour sa prcieuse lettre.

Et quand je dis: lettre, c'est faute de savoir comment m'exprimer
autrement.

Ce que j'ai eu entre les mains, moi, tait une enveloppe carre, de
papier trs mince, cachete  la gomme et sans adresse. Le 23 devait y
avoir mis le papier auquel il tenait tant, afin de pouvoir plus aisment
le cacher et le prserver des taches et des souillures.

Mais, si je ne questionnais pas mon camarade, je ne pouvais pas
empcher ma cervelle de trotter.

Un prisonnier se proccupe d'une mouche qui vole, et ici ce n'est pas
d'une mouche qu'il s'agissait, mais de quelque secret d'une grande
importance-- ce que je me figurais, du moins.

Songeant aux mesures exceptionnelles dont mon camarade tait l'objet, 
cette insistance qu'on mettait  lui donner un nom qu'il prtendait
n'tre pas le sien, aux propos des gardiens  qui j'avais entendu dire
que le 23 tait signal comme un homme dangereux, j'en vins  m'imaginer
qu'il tait un des chefs du mouvement de 1851.

Non pas un des farceurs qui mettent les pauvres diables en avant et
qui, au premier danger, filent plus rapides que des livres, mais un de
ces solides qui payent de leur personne tant qu'il y a  payer et qui
boivent sans faire la grimace le vin qu'ils ont tir.

Plus je rflchissais, plus il me semblait que devais avoir raison.

Si bien que j'en vins  le traiter non plus comme un gal, mais comme
un homme important, m'efforant par mes soins et par mes services de lui
tmoigner le respect que m'inspirait son dvouement  notre cause.

Il mit du temps  s'en apercevoir, mais pourtant il s'en aperut.

Il m'interrogea.

Et comme je lui disais franchement mes ides:

--Hlas! mon pauvre camarade, me dit-il, vous vous trompez grandement.
De ma vie je ne me suis occup de politique, et il n'y a rien de
politique dans mon malheur.

Ce n'tait pas assez pour me convaincre.

--Et cependant, repris-je, vous voici transport politique ni plus ni
moins que moi.

--C'est vrai, me rpondit-il, on a trouv ce moyen de se dbarrasser de
moi.

Et comme je le regardais d'un air de doute:

--On a essay, poursuivit-il, de me faire tout doucement passer le got
du pain. C'et t plus sr. Le malheur, c'est que le coup a manqu
lorsqu'il tait facile. Plus tard, il et fallu mettre quelqu'un dans la
confidence, c'est--dire remplacer un danger qui est moi, par un autre
danger, qui et t mon assassin. Tout bien considr, on a song 
Cayenne, qui est loin...

--Et c'est pour cela qu'on prtend vous donner un autre nom que le
vtre?

--Prcisment. Ne pouvant m'ter la vie, on m'te mon tat civil... Je
ne m'appelle pas Boutin plus que vous. Mon nom est Laurent Cornevin, et,
bien loin d'tre un personnage, je ne suis qu'un pauvre garon d'curie.
Mais c'est ainsi: les plus grands, quelquefois, tremblent devant les
plus petits...

--Il passa la main sur son front, comme pour en chasser des souvenirs
pnibles, puis lentement:

--Je vous ai confi cela  vous, mon bon Nantel, me dit-il, parce que
vous tes un brave homme que j'estime, et que, grce  ce papier que
vous avez sauv, le crime sera peut-tre puni... Mais, je vous prie,
qu'il ne soit jamais question de cela entre nous; ne parlons plus de ces
choses, ne parlons mme plus.

Il est de fait qu'il ne s'usait pas la langue  babiller, le
malheureux.

La fivre qui l'avait saisi lorsqu'il avait vu son trsor menac
n'avait pas dur plus que le danger.

Une fois en sret dans le vaisseau, il tait tomb dans un tel
anantissement qu'il ne s'aperut mme pas qu'on levait l'ancre et qu'on
mettait  la voile. Dieu sait si on s'en apercevait, cependant!...

Le temps tait affreux, le _Rhne_ roulait et tanguait sur les lames
comme une barrique vide, et je croyais que j'allais rendre l'me, tant
je souffrais du mal de mer. Ce n'est qu'au bout de huit jours que je
revins tout  fait  moi.

Nous n'tions pas  la noce sur ce bateau, et cependant nous n'y tions
pas si mal qu'on me l'avait annonc.

Notre nourriture tait exactement celle des matelots, moins
l'eau-de-vie. Nous mangions assez souvent de la viande frache et on
nous distribuait tous les jours un boujarron de vin. La nuit nous avions
un hamac.

Ce qui faisait notre bonheur, c'tait que nous tions trs peu de
transports  bord, et que le commandant tait un bon homme. Le jour du
dpart, il nous avait dit: Tant que vous serez sages et soumis, je vous
accorderai tout ce que permet le rglement. Mais au premier signe
d'insubordination, plus rien. Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit.
Si vous ne voulez pas que les bons ptissent pour les mauvais, faites la
police entre vous.

C'tait parler comme il faut, car il n'y eut pas une punition parmi les
transports pendant toute la traverse...

Et pourtant nous avions  souffrir de bien des choses. Du manque d'air
et d'exercice, principalement.

Comme on nous faisait monter sur le pont par divisions, chacun de nous
n'y restait gure que deux heures par jour.

C'taient mes meilleurs moments.

Le 23, lui, Boutin, ou plutt Laurent Cornevin, puisque tel tait son
vrai nom, tait peut-tre le seul  ne pas s'en soucier plus que d'autre
chose.

Son tour de monter venu, il allait s'asseoir sur quelque paquet de
cordages, les coudes sur les genoux, le menton dans la paume de ses
mains, et par n'importe quel temps, sous le vent ou sous la pluie, sous
un soleil dont l'ardeur faisait fondre les coutures du pont, il restait
immobile, les yeux fixs vers le point de l'horizon o il supposait que
devait se trouver la France.

Une fois je le voyais plus triste que de coutume:

--Voyons, mon camarade, lui dis-je, du courage, morbleu! Il ne faut pas
comme cela rester seul  se forger des ides noires!...

Il branla la tte, et d'une voix  faire mollir le coeur d'un
bourreau:

--Est-ce donc me forger des ides noires, me dit-il, que de pleurer sur
ma pauvre jeune femme, et sur mes cinq petits enfants!... Que sont-ils
devenus? Ils n'avaient que mon travail pour vivre! Quand j'ai t
enlev, il y avait soixante-cinq francs  la maison...

Une autre fois, comme il regardait la mer avec une fixit effrayante,
j'eus peur.

--A quoi songez-vous? lui demandai-je brusquement, voulant lui donner 
entendre que je craignais qu'il ne songet  en finir avec la vie. Il me
comprit:

--Rassurez-vous, Nantel, me dit-il; je sais que ma vie ne m'appartient
pas... Dieu m'a rendu tmoin de certaines choses, c'est afin que je
devienne l'instrument de sa justice... J'ai une tche  remplir, je la
remplirai...

Voil les seules confidences que me fit mon pauvre camarade Laurent
Cornevin, pendant toute cette longue traverse--les seules que je me
rappelle, du moins.

Et cependant il avait confiance en moi, et je suis sr qu'il m'aimait.

Souvent il m'offrait sa ration de vin, en me disant:

--Prenez, j'en ai moins besoin que vous. J'prouve  vous voir boire
plus de plaisir que je n'en ressentirais en buvant moi-mme.

Du reste, Laurent disait vrai, il en avait moins besoin que moi.

Chagrins, regrets, privations, douleurs du corps et douleurs de l'me,
rien n'avait de prise sur son organisation de fer.

Tous plus ou moins, nous tions endoloris et indisposs, lui jamais.

Les ardeurs dvorantes du soleil sur le pont ne l'incommodaient pas
plus que l'air empest de notre batterie.

Et un jour que je lui marquais mon tonnement de cette sant
miraculeuse:

--Une pense fixe comme celle que j'ai en moi, me dit-il, est un
talisman qui prserve de tout. Il ne faut pas que je sois malade, je ne
le serai pas...

Moi qui n'avais pas de pense fixe, et qui me sentais de moins en moins
bien, je ressentis une grande joie le jour o un matelot me dit en me
montrant la mer:

--Voyez-vous comme l'eau change de couleur, comme la vague devient
bourbeuse, c'est signe que nous approchons... Demain, la terre sera en
vue.

Il ne se trompait pas.

Le lendemain, lorsque mon tour vint de monter respirer sur le pont, je
pus distinguer tout au fond de l'horizon, pareilles  une brume lgre,
les terres de la Guyane.

Bientt, au-dessus des vagues jauntres, deux rochers se dressrent,
arides et nus, qu'on appelle les Conntables. Puis apparurent les les
Remire, les les du Pre, de la Mre et des Deux-Filles.

Tant loin que pouvait s'tendre la vue, on apercevait la cte, pareille
 un banc de vase, borde de paltuviers.

Enfin, nous arrivions aux les du Salut.

Il n'tait pas un transport qui ne ft joyeux, pas un qui n'et hte
de fouler cette terre d'exil.

Il n'y avait que Laurent qui restait accroupi sur les cordages, morne
comme d'ordinaire, et comme trangers  tout ce qui se passait autour de
lui.

Je lui secouai le bras.

--Vous n'entendez donc pas? lui dis-je. Vous ne voyez donc pas?... La
terre! voil la terre, nous sommes arrivs...

Il haussa les paules, et d'un accent ironique:

--Alors, fit-il, vous trouvez que c'est un motif de se rjouir!...

Hlas! il avait raison, il me fallut bien le reconnatre, lorsqu'on
nous eut dbarqus  l'le du Diable, au nombre de cent cinquante ou
deux cents.

Rien n'y tait prpar pour nous recevoir.

Il ne s'y trouvait, en fait de construction, qu'un blockhaus o logeait
la compagnie d'infanterie de marine charge de nous garder et un magasin
pour les ustensiles et les provisions.

Nous autres nous dmes coucher dans des cases de fer couvertes en zing
ou dans des cabanes de branchages tout aussi grossires que celles des
sauvages.

Dans les cases de fer, qui avaient t tout d'abord surnommes les
marmites, on touffait. Dans les cabanes, on grelottait, ds que
s'levait le brouillard blanc de la Guyane, si malsain qu'on l'appelle
le linceul des Europens.

Pour la nourriture,  peine tions-nous aussi bien qu' bord du
_Rhne_.

Deux fois par semaine, un petit bateau  vapeur, l'_Oyapock_, nous
apportait de Cayenne nos provisions, consistant surtout en viandes
sales.

Du reste, rien  faire en ces premiers temps, sinon quelques corves 
tour de rle.

Quand on avait rpondu aux deux appels du matin et aux deux appels du
soir, on pouvait  son gr errer dans l'le, qui tait tout ombrage
d'arbres magnifiques, tendre des piges aux oiseaux, pcher ou chercher
sur la cte des coquillages ou des tortues.

Moi, qui suis menuisier de mon tat, je m'tais construit une baraque
plus confortable que les autres, et comme de juste, je la partageais
avec mon camarade Laurent.

Depuis notre dbarquement, je remarquais en lui un certain changement.
Il tait toujours aussi taciturne que par le pass, mais  son air de
douleur rsigne avait succd une expression de rsolution trange.

Quand il me parlait de sa famille, de ses enfants, ses yeux ne
s'emplissaient plus de larmes.

--Maintenant, me disait-il, leur sort est dcid. Ou Dieu a eu piti
d'eux et ils sont sauvs, ou il les a oublis et alors ils sont depuis
longtemps morts de misre.

Ce changement de Laurent m'tonnait d'autant plus, qu'il avait d tre
l'objet de recommandations particulires, et qu'on le tracassait et
qu'on le surveillait plus qu'aucun de nous.

D'abord on s'obstinait  lui contester son tat civil.

C'est au nom de Boutin qu'il devait rpondre et qu'il rpondait en
effet aux quatre appels de chaque jour.

Puis, jamais on ne l'employait aux corves qui eussent pu le mettre en
contact avec les trangers qui venaient quelquefois  l'le du Diable.

Une fois cependant, il avait russi  parler  un matelot de
l'_Oyapock_, et  dcider cet homme  lui jeter une lettre  la poste de
Cayenne.

Cette lettre fut intercepte.

D'aprs ce que m'a dit Laurent, elle tait adresse  une dame veuve
habitant Paris et ne contenait que ces seuls mots: Je vis! et sa
signature.

C'tait peu, et cependant cela lui cota cher.

Conduit devant le gouverneur de l'le, il fut condamn  quinze jours
de cachot,  la demi-ration, pour tentatives de correspondances avec
l'extrieur...

Il les fit, ces quinze jours...

Et lorsqu'il me revint, pli et extnu:

--Crois-tu, me dit-il, me tutoyant pour la premire fois, crois-tu que
je lui en veux  ce commandant. Non. Il ne me connat que par ce qu'on
lui a dit de moi, et me croit un homme trs dangereux... Il est soldat,
il excute sa consigne... Mais les autres, les autres!...

[Illustration:--C'est la fume du navire, dit-elle.]

Que voulait-il dire et quels taient ces autres, je l'ignore...

L'ayant questionn  ce sujet, il me rpondit qu'il lui tait interdit
de me rpondre...

Seulement, depuis cette affaire, toutes ses habitudes changrent.

Au lieu de rester dans notre case  fabriquer avec moi divers menus
ouvrages que nous faisions vendre  Cayenne et dont le produit
amliorait notre ordinaire, Laurent se mit  passer ses journes dehors.

Il dcampait sitt l'appel du matin, avec un morceau de biscuit dans sa
poche, et ne reparaissait plus qu' l'appel de six heures.

Jusqu' ce qu'enfin, un soir:

--Ma rsolution est prise, Nantel, me dit-il, et tout est prt...
Demain, j'essaie de m'vader.

Je frmis.

Tenter de s'vader de l'le du Diable, c'tait, nous le savions tous,
courir  une mort certaine et affreuse.

Il n'tait pas impossible de construire une embarcation capable de
tenir la mer par un temps calme, pas impossible de la lancer et de
s'loigner de l'le. Mais aprs?... O aller avec cette embarcation,
sans voile, sans boussole, sans armes, sans provisions...

Quelques-uns avaient tent cet acte de dsespoir... Les uns avaient
pri misrablement, perdus dans les forts du continent... On avait
trouv les autres morts de faim dans leur canot ballott par les
vagues... Pas un n'avait russi.

--Tu ne feras pas cela, Cornevin, m'criai-je.

Mais lui, froidement:

--Je le ferai, pronona-t-il, et je russirai... Dieu, dont je sers la
justice, me protgera...

Ce n'tait pas la premire fois que Laurent Cornevin m'exprimait cette
conviction, que la Providence l'avait choisi pour une mission spciale.

Seulement, j'avais toujours vit ou dtourn ce sujet de causerie,
parce que, ds qu'il l'abordait, je voyais ses yeux briller d'un clat
plus sombre et sa physionomie prendre une expression inspire qui
m'inquitait.

Je craignais que sa raison ne rsistt pas aux souffrances qu'il avait
endures.

Mais ce soir-l, le voyant rsolu  ce qui me paraissait un suicide, je
n'hsitai pas  lui dcouvrir toute ma pense.

Je lui dis que trs certainement il prenait pour des ralits les
chimres de son imagination, que la Providence n'a pas d'lus, et que si
vritablement il se croyait une tche  remplir, ce devait lui tre une
raison de ne pas se prcipiter dans un pril certain.

Et je lui rappelais en mme temps la lgende sinistre des vasions de
l'le du Diable.

Il m'couta sans m'interrompre, sans que son visage traht rien de ce
qui se passait en lui. Et quand il vit que je m'arrtais faute
d'objections:

--Camarade, me dit-il, je te remercie de tes efforts pour me retenir.
Tu dis vrai: ce que je tente serait insens et je prirais si j'tais
abandonn  mes seules forces. Mais ce n'est pas sur moi, chtif, que je
compte. S'il faut un miracle pour me tirer d'ici sain et sauf, sois
tranquille, ce miracle se fera. Je lis le doute dans tes yeux. Tu ne
douterais pas s'il m'tait permis de te dire mon secret. Cesse donc de
t'opposer  mon projet. Une voix au dedans de moi me parle,  laquelle
je dois obir.

J'prouvai en ce moment une des plus grandes douleurs que j'eusse
ressenties depuis mon arrestation.

Je ne doutai pas que mon pauvre camarade n'et perdu l'esprit.

Hlas! ce n'tait pas le premier dont je voyais la raison s'garer...
Il y en avait parmi nous dont les questions politiques et sociales
avaient fini par exalter les facults jusqu'au dlire... Ceux-l aussi
parlaient de leurs voix!...

C'est  ce point que la tentation me vint de prvenir le commandant des
intentions de Laurent Cornevin.

Non, cependant.

La trahison, de quelque prtexte qu'on la colore, est toujours la
trahison, c'est--dire le plus lche, le plus vil et le plus excrable
des crimes.

Je dcidai que si, comme il n'tait que trop probable, je ne parvenais
pas  retenir Laurent, eh bien! sa destine s'accomplirait.

Mais je le priai de me confier son plan et de me dire ses moyens
d'excution.

Il ne fit pas de difficults.

Pendant toutes ces longues journes passes hors de notre case, il
s'tait construit, me dit-il, un canot. Il comptait s'y embarquer et
ramer vers la pleine mer jusqu' ce qu'il rencontrt un navire qui
consentt  le recueillir.

C'tait insens, je le lui dis. Il me rpondit avec un calme
dsesprant qu'il le savait aussi bien que moi, mais que sa
dtermination tait irrvocable.

Tout ce que je pus obtenir de lui fut qu'il remettrait son dpart d'une
semaine, et que, pendant ces huit jours, nous conomiserions sur nos
rations quelques livres de biscuit qu'il emporterait.

Il fut convenu aussi qu'il me montrerait son embarcation, et que je
l'aiderais  la perfectionner s'il y avait lieu.

Il y avait lieu, en effet.

Je demeurai stupide d'tonnement, le lendemain, lorsque Laurent,
m'ayant conduit  un des points les plus sauvages de la cte, me montra
derrire un groupe de rochers ce qu'il appelait son canot...

Cela, un canot!... Ce n'en tait mme pas l'apparence.

Ignorant l'art de dbiter et de travailler le bois, priv d'outils,
Laurent n'tait arriv  produire qu'une machine informe et sans nom.

C'tait une sorte de radeau, compos de troncs d'arbres grossirement
quarris et si imparfaitement assembls que la premire lame devait les
disjoindre et les disperser au hasard. Au milieu, un mt tait plant,
destin  porter en guise de voile une de nos couvertures.

Deux fortes branches, tailles  plat  l'extrmit, formaient les
avirons.

--Et c'est avec cela, m'criai-je, que tu comptes affronter la haute
mer!...

Mais je l'avais tant tourment depuis la veille que l'impatience le
gagnait.

--Oh! assez, me dit-il. J'accepte ton assistance, mais je ne veux plus
de conseils ni de remontrances.

Il tait clair que rien ne changerait plus cette volont tenace et
aveugle.

Je me tus et je me mis  l'oeuvre.

En huit jours, si je ne construisis pas un canot, je fabriquai du moins
une sorte de bote assez solide pour tenir la mer par un beau temps.

Laurent, de son ct, se procura quelques vivres.

Le dimanche suivant, tout tait prt, et nous dcidmes, mon pauvre
camarade et moi, qu'il s'vaderait dans la nuit du lundi au mardi.

Quelle journe, que cette journe du lundi!...

J'tais comme une me en peine, ne sachant que faire pour cacher les
pressentiments funbres qui m'obsdaient. Chaque fois que je regardais
Laurent, mes yeux se remplissaient de larmes. Il tait pour moi comme un
condamn  mort.

Lui, tait plus que calme, il tait gai.

Il ne s'tait vraiment proccup que d'une chose, de cette lettre dont
j'avais t un moment le dpositaire,  Brest. Il l'avait glisse dans
une de ces petites fioles o on nous distribuait des mdicaments et
l'avait suspendue  son cou.

Comme cela, m'avait-il dit, si je venais  tomber dans l'eau, la lettre
ne serait pas mouille...

Enfin, le soir arriva.

La retraite sonna, nous allmes rpondre  l'appel et, comme 
l'ordinaire, nous regagnmes notre case.

Entre Laurent et moi, pas un mot ne fut chang, jusqu' ce qu'enfin,
entendant relever les factionnaires:

--Il est temps de partir, me dit-il; en route!...

Je me chargeai d'un sac qui contenait les provisions, et nous
sortmes...

Quelques prcautions taient indispensables.

Le jour, nous tions libres dans l'le; mais la nuit, il nous tait
dfendu de sortir d'un enclos o taient construites nos cabanes, et des
factionnaires gardaient cet enclos depuis la retraite jusqu' la diane.

Nous passmes nanmoins, et bientt nous fmes au radeau.

Il pouvait tre onze heures.

La nuit tait sombre, mais la lune ne devait pas tarder  se lever.

Le temps tait lourd. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles des
arbres...

La mer baissait... Prs des rochers, comme toujours, elle paraissait
agite, ses lourdes lames jaunes se brisaient  grand bruit sur les
cailloux, mais, au loin, elle tait comme le tapis d'un billard.

--Laurent, lui dis-je, il est encore temps de rflchir...

--Non, il n'est plus temps, s'cria-t-il. Aide-moi  mettre le canot 
l'eau...

C'tait une opration assez difficile. Nous la russmes pourtant, et
bientt ma fragile machine flotta le long d'un rocher.

L'heure suprme sonnait. Laurent me serra entre ses bras, et d'une voix
forte:

--Adieu, mon bon Nantel, me dit-il, ou plutt, au revoir. Tant que je
vivrai, je me rappellerai que c'est  toi que je dois d'avoir sauv le
dpt qui m'tait confi.

L'motion m'touffait.

--Pauvre malheureux, pensai-je, combien d'heures encore as-tu  te le
rappeler!...

Lui, s'tait laiss tomber  genoux.

--Mon Dieu, pronona-t-il, si, comme je le crois, je suis l'homme de
votre justice, vous me sauverez!

Puis, il se releva et, sautant sur le radeau, il le poussa loin du
bord, et se mit  ramer vers la pleine mer, favoris par la mare et le
courant.

Moi, pendant plus d'une heure, je restai plant sur mes pieds  la mme
place, hbt de douleur. Laurent tait mon camarade, depuis plus d'un
an nous ne nous tions pas quitts un jour; c'tait plus qu'un frre que
je perdais...

Pour l'apercevoir encore, je gravis un rocher...

La lune s'tait leve, la mer resplendissait comme un miroir d'argent,
et sur cette surface blanche,  une demi-lieue au large, je distinguais,
comme une tache noire, le radeau de Laurent Cornevin...

Ainsi, me disais-je, s'il ne survient pas quelque vague qui le
submerge, ainsi il ramera toute la nuit, jusqu' ce qu'il soit  bout de
forces, et qu'il ait dvor sa dernire miette de biscuit... Et aprs!
quelle mort!...

Oui, je me disais cela, quand tout  coup, au fond de l'horizon,
j'aperus comme un nuage, qui semblait s'avancer vers l'le, et qui de
minute en minute devenait plus distinct...

Une esprance insense tressaillit en moi. Si c'tait un navire!...

Le temps que dura mon incertitude me parut extraordinairement long.

Tout ce que j'avais d'intelligence et d'attention se concentrait sur ce
point unique de l'espace o grossissait insensiblement mais incessamment
le nuage que j'avais aperu.

Enfin, le doute ne fut pas possible. C'tait bien un navire que je
voyais et qui s'avanait toutes voiles dehors.

Cette assurance me donna comme un blouissement.

Moi qui m'tais si firement moqu de Laurent, moi qui traitais de
folie sa foi profonde dans la protection de la Providence, j'tais forc
de croire.

Il me semblait que j'assistais  un de ces miracles qui confondent la
raison et crasent l'orgueil de l'homme.

N'tait-ce pas un miracle, en effet, que la prsence  point nomm de
ce btiment dans les eaux funestes de la Guyane?

Depuis plus d'un an que j'tais  l'le du Diable, jamais on n'en avait
signal un seul,  l'exception de ceux que le gouvernement franais
employait au service de la colonie pnitentiaire...

Je frissonnai  cette rflexion.

Si ce vaisseau, pensais-je, allait tre un vaisseau de l'tat!...

Laurent y serait recueilli, c'est vrai, mais on l'y mettrait aux fers,
pour commencer, et on le ramnerait ensuite  Cayenne, o il serait
condamn, pour tentative d'vasion,  plusieurs mois de cachot.

Et ce n'tait pas ma seule angoisse.

Ce btiment, que du haut du rocher que j'avais gravi je distinguais si
nettement, mon pauvre camarade l'avait-il aperu? Ramait-il vers lui? En
tait-il bien loin encore? Parviendrait-il  le rejoindre?

Je cherchai de l'oeil le radeau.

Il tait alors, autant que j'en pouvais juger,  un peu moins de la
moiti de la distance qui sparait l'le du navire. Mais quelle pouvait
bien tre cette distance? Il et fallu l'exprience d'un marin pour
l'apprcier avec quelque certitude.

Ce qui tait positif, c'est que Laurent avait hiss sa voile--notre
couverture. De l'endroit o j'tais, elle me faisait l'effet de l'aile
d'un oiseau de mer.

Je ne sais ce que j'aurais donn pour pouvoir attendre l'issue de cette
scne poignante. Mais le jour allait venir et j'tais  plus d'une
demi-lieue du camp. Je m'loignai  regret...

Avec le mme bonheur que la premire fois, je franchis la ligne des
sentinelles et je gagnai ma case.

L'instant d'aprs, l'appel du matin battit et j'allai me mettre  mon
rang.

--Boutin! appela par trois fois le gardien de service. Boutin!
Boutin!...

Il n'avait garde de rpondre, comme de juste; il fut port manquant.

Comme de raison aussi, l'appel termin, on m'interrogea.

--O est votre camarade?

Je rpondis que je n'en savais rien, qu'il m'avait quitt la veille en
me disant qu'il allait  la pche, et que je ne l'avais pas revu depuis.

Comme on ne m'en demanda pas davantage pour le moment, je me trouvai
libre et, de toute la vitesse de mes jambes, je courus au rocher d'o
j'avais suivi le dpart de Laurent.

Mais mon absence avait dur prs de trois heures.

J'eus beau me crever les yeux  interroger l'immensit de la mer, je
n'aperus plus rien. L'horizon tait vide. Le vaisseau et le radeau
avaient disparu.

C'est le coeur bien gros et  pas lents que je regagnai le camp.

Et, certes, il m'et bien surpris celui qui m'et dit que j'allais y
trouver un indice du sort de mon pauvre camarade.

C'est ce qui arriva, cependant.

Le petit bateau  vapeur qui faisait le service entre Cayenne et l'le
du Diable venait d'arriver, et on m'appelait pour la corve du
dchargement...

Je me rendis au dbarcadre, et j'aidais  hisser des sacs de biscuits,
lorsque j'entendis un matelot dire  un de nos gardiens que le matin, au
lever du jour, on avait signal le passage d'un navire au vent des les
du Salut.

C'tait, ajouta-t-il, un baleinier amricain qui, le mois prcdent,
avait essuy une tempte pouvantable, qui avait failli prir, et qui
tait all rparer ses avaries  Dmrara, le port le plus important de
la Guyane anglaise.

Si je ne m'tais pas retenu, j'aurais saut au cou de ce matelot.

--Ainsi, me disais-je, si Laurent a russi  atteindre ce navire, il
est libre  cette heure et matre d'utiliser cette lettre qu'il a sauve
au prix de sa libert et peut-tre de l'existence de sa femme et de ses
enfants...

La joie que je ressentais tait si grande, que c'est  peine si je pris
garde aux menaces que me fit  l'appel du soir le gardien de service.

Naturellement, pas plus le soir que le matin, personne n'avait rpondu
au nom de Boutin; on s'en prenait  moi de son absence, et on voulait
absolument me faire dire o il se cachait.

Car nul encore ne souponnait une vasion.

Ce n'est que dans l'aprs-midi du lendemain que la vrit clata.

J'tais en train d'apprter mon dner, quand un gardien entra dans ma
case comme une bombe, et d'un ton furieux:

Suivez-moi, me dit-il, le commandant vous demande.

Je le suivis, et comme le long de la route je le questionnais, feignant
l'tonnement:

--C'est bon, c'est bon, me dit-il, on va vous rgler votre compte.

Il est de fait que le visage du commandant n'avait rien de rassurant,
et je m'expliquais sa colre, sachant de quelles instructions
particulires Laurent avait toujours t l'objet.

--O est Boutin? me cria-t-il, ds qu'il me vit  porte de l'entendre.

Et, comme je protestais que je l'ignorais.

--Vous ne voulez pas parler, insista-t-il.

--Je ne sais rien, mon commandant.

--C'est ce que nous allons voir, dit-il, suivez-moi...

Et faisant signe  deux soldats de se placer  mes cts, il se mit 
marcher devant nous...

C'est  plus d'un quart de lieue, sur le bord de la mer, qu'il me
conduisit.

L sur la grve tait chou le radeau de Laurent, qui avait t ramen
par la mare montante et que deux soldats en train de pcher avaient
dcouvert.

A cette vue, je crus que le coeur allait me manquer... Mon pauvre
camarade avait-il donc pri!...

La rflexion m'eut bientt rassur.

Le radeau tait en aussi bon tat qu'au dpart, la voile seule et le
sac de provisions manquaient, bien que ce sac et t trs solidement
attach  une traverse... N'tait-ce pas une preuve que, si le radeau se
trouvait l, c'est que Laurent avait t recueilli par le baleinier
amricain?...

--Eh bien! me demanda le commandant en me montrant le radeau,
nierez-vous encore l'vasion de Boutin et la part que vous y avez
prise?

Certainement, je niai. Malheureusement j'tais le seul menuisier de
l'le, mon travail me trahissait. Je fus mis au cachot.

Je n'y restai pas longtemps... Mon bonheur voulut qu'on et besoin 
Cayenne d'ouvriers de mon tat. J'y fus envoy et employ. L'anne
suivante j'eus ma grce et je me mariai...

J'tais sans nouvelles de Laurent Cornevin et je m'en tonnais, mais je
ne doutais pas qu'il ft sauv et libre. Je me disais:

--Celui qui lui a envoy un vaisseau l'aura protg...

Oui, je me disais cela, et je le pensais, quand un soir que me je
trouvais dans un caf de Cayenne, j'entendis un matelot amricain
raconter qu'autrefois son navire, passant le long des les du Salut,
avait recueilli un transport franais...

Je pris ce matelot  part et, l'ayant questionn, j'acquis la certitude
du succs de l'vasion de Laurent Cornevin.

C'tait bien de lui qu'avait voulu parler le matelot...

Il tait rest six mois  bord du baleinier, payant de son travail son
passage et sa nourriture, et s'tait fait dbarquer au Chili, 
Talcahuana, le port de relche des baleiniers...




V


La voix de Jean Cornevin expirait sur ces derniers mots.

Il dposa sur la table le manuscrit de Nantel, et regardant
alternativement son frre et Raymond Delorge, il dit seulement:

--Eh bien?...

Ils ne rpondirent pas tout d'abord.

Un immense dsappointement se peignit sur leur physionomie.

Il tait clair que cette fin si brusque, que ce dnoment qui n'en tait
pas un, aprs des dtails si prcis, trompait toutes leurs prvisions.
Ils avaient espr mieux ou du moins autre chose.

--Enfin, c'est tout? interrogea Raymond.

--Tout.

--Nantel n'a ajout de vive voix aucun dtail?

--Quel?

--Je ne sais. Il se pourrait que ton pre et prononc le nom du mien,
le nom du gnral Delorge...

--Il ne l'a jamais prononc devant Nantel...

--Il aurait pu dire de quel crime il a t tmoin...

--Il ne l'a pas dit...

--Le nom des misrables qui le perscutaient si odieusement aurait pu
lui chapper...

--Jamais...

--Il se pourrait qu'il et laiss entrevoir ses projets d'avenir...

[Illustration:--Dieu me pardonne! Je crois que vous engraissez!]

Toutes ces questions, qui se succdaient sans seulement lui laisser le
temps de reprendre haleine, devaient irriter et irritrent, en effet,
Jean Cornevin.

--Notre pre, pronona-t-il, n'a rien dit jamais qui ne soit consign
dans la relation de Nantel...

Et, haussant les paules, et non sans une certaine amertume:

--Croyez-vous donc, reprit-il, toi, Raymond, qui m'interroges, et toi,
Lon, qui te tais, croyez-vous donc que cette relation si complte que
je viens de vous lire, a t crite au courant de la plume et comme au
hasard! Nafs vous tes, si vous n'y avez pas reconnu le fruit lentement
mri de patientes rflexions et de prodigieux efforts de mmoire. Me
prenez-vous donc pour bien plus enfant que vous ou pour bien moins
ambitieux d'arriver  la vrit?... Allez, tout ce que vous pouvez vous
dire je me le suis dit. Deux mois durant, plus tenace qu'un juge
d'instruction, j'ai obsd Nantel de questions, tremblant toujours qu'il
n'oublit une circonstance, un dtail, un mot, d'o et jailli une
lumire plus vive. Pendant deux mois, ce brave et excellent homme s'est
mis l'esprit  la torture pour se bien tout rappeler. Il ne sait rien de
plus que ce qu'il a crit et sign...

Jean s'tait lev, et froissant le manuscrit de Nantel:

--Je ne vous en veux certes pas, dit-il, mais vous tes des ingrats!...

--Oh!

--Oui, des ingrats, car au lieu de vous rjouir de ces rvlations
inespres, vous voil dplorant l'absence des informations qui vous
manquent encore. Oui, des ingrats, car vous ne daignez pas voir quel
coin du voile se trouve soulev par la dposition de Nantel.

Et sans attendre les objections qu'il lisait dans les yeux de Raymond et
de son frre:

--Tenez, poursuivit-il vivement, rsumons-nous et voyons o nous en
sommes.

Nos soupons d'hier sont aujourd'hui des certitudes.

Nous tions convaincus que le gnral Delorge a t assassin et que le
crime a eu un tmoin, Laurent Cornevin, mais ce n'tait qu'une
conviction... Maintenant c'est un fait certain, nous en avons la preuve.

Hier, Lon, tu pensais que notre pre avait t assassin.

Tu sais que non aujourd'hui, et que si toutes nos recherches ont
chou, c'est qu'on lui a impos un tat civil qui n'tait pas le sien;
c'est que, sur tous les registres de la police, il est inscrit sous le
nom de Boutin.

Nous sommes srs que notre pre n'est pas mort  Cayenne.

Il nous est prouv que, vers la fin de 1853, il a t dbarqu sain et
sauf au Chili,  Talcahuana, plein d'ardeur et d'espoir et certainement
en possession de la lettre du gnral Delorge...

Pourtant le front de Lon restait sombre.

--Il m'en cote, frre, pronona-t-il, de t'arracher une illusion, mais
je le dois. Ce qui te semble prouver l'existence de notre pre est pour
moi la preuve de sa mort...

--Oh!...

--Permets que je m'explique, et tu seras forc de reconnatre que j'ai
raison. C'est  la fin de 1853, n'est-ce pas, que notre pre s'est
trouv libre  Talcahuana?... Combien y a-t-il de cela? Dix ans bientt.
Dix ans, Jean, entends-tu, et il ne nous a pas donn signe de vie...

--C'est vrai, mais...

--Quoi! si tu veux admettre que notre pre nous a oublis, notre mre et
nous, qu'il a oubli sa haine et ses projets de vengeance, qu'il a
oubli la France et qu'il s'est install au Chili, je te dirai: Oui, il
est possible qu'il vive...

Mais Jean n'tait pas convaincu.

--Soit, s'cria-t-il; selon les rgles de la sagesse humaine, tu as
raison, peut-tre! Mais je crois, moi, et de toute mon me, que votre
sagesse est folie et votre clairvoyance aveuglement. La foi de notre
pre qui avait converti Nantel, le sceptique ouvrier parisien, cette
ardente foi  la justice de Dieu, je l'ai!... Je crois comme a cru
Nantel, quand tout  coup, des profondeurs de l'horizon, il a vu surgir
le vaisseau baleinier qui devait recueillir le radeau de Laurent
Cornevin... Et je vous le dis, Celui qui a pargn la vie de notre pre
menac par M. de Combelaine, Celui qui a permis qu'il drobt la lettre
accusatrice aux plus ardentes recherches, Celui qui l'a tir de cette
le du Diable dont jamais un prisonnier ne s'est vad, Celui-l ne
l'aura pas abandonn et saura le faire apparatre  l'heure de sa
justice!...

Qui avait raison, du confiant enthousiasme de Jean Cornevin ou du
scepticisme dsol de Lon?

C'est ce que Raymond Delorge, pris pour arbitre par les deux frres,
n'osait dcider, encore que, par la pente naturellement romanesque de
son esprit, il inclint vers les esprances de Jean.

Le positif, c'est que ces renseignements nouveaux ne modifiaient en
rien, pour le moment, les conditions de la lutte.

Aussi, les trois jeunes gens convinrent-ils d'attendre de plus amples
informations avant de faire part du manuscrit de Nantel  Mme Delorge
et  Mme Cornevin.

--Et bien vous avez fait, leur dit Me Roberjot, lorsqu'ils le mirent
dans le secret. A quoi bon ouvrir le coeur de ces malheureuses femmes
 des esprances qui sans doute ne se raliseront jamais?...

Car l'avocat, sans cependant se prononcer, partageait la faon de voir
de Lon.

Mais s'ensuivait-il qu'on ne dt pas chercher  tirer un parti
quelconque de ce supplment d'informations vritablement providentiel?

Non certes! Et ce fut Me Roberjot qui voulut se charger des premires
dmarches.

Son influence, comme dput de l'opposition, avait trop grandi, pour que
l'administration ost lui opposer les mmes fins de non-recevoir
qu'autrefois. Et d'ailleurs il avait dsormais un point de dpart
certain.

Ce n'est plus de Laurent Cornevin qu'il demandait des nouvelles, mais
bien de Louis Boutin.

Et comme il tait ais de le prvoir, sous ce nom de Boutin qui, malgr
ses rclamations, lui avait t impos pour dpister les recherches,
Cornevin avait un dossier.

Moins de huit jours aprs une demande adresse  la prfecture de
police, Me Roberjot recevait la note suivante:

BOUTIN (LOUIS), _trente-quatre ans, homme de peine, n  Paris_.

Pris les armes  la main derrire une barricade, rue du Petit-Carreau,
le 4 dcembre 1851, et crou  la Conciergerie.

Dirig sur Brest le 21 dcembre suivant, avec un convoi de condamns,
sous la conduite de l'inspecteur de police Brichart.

Arriv  Brest le 22.

Admis d'urgence le mme jour  l'hpital du bagne (lit n 22), bless
grivement  la suite d'une tentative d'vasion.

Sorti guri de l'hpital le 18 fvrier 1852.

Embarqu ledit jour  bord du transport le _Rhne_,  destination de la
Guyane.

Intern  l'le du Diable.

Mort le 29 janvier 1853. A pri en essayant de s'vader sur un radeau
qu'il avait construit. Son corps n'a pas t retrouv.

Cette note, c'tait la preuve clatante de l'exactitude de la relation
de Nantel.

Et si on et pu acqurir pareillement la preuve que Boutin et Cornevin
n'taient qu'un seul et mme individu, on et eu les lments d'une
demande d'enqute qui et pu conduire trs loin M. le comte de
Combelaine.

C'est  quoi, malheureusement, il ne fallait pas penser.

Il tait clair que cette audacieuse substitution d'tat civil avait t
opre fort secrtement par quelque crature de M. de Combelaine, et il
n'tait pas moins clair que les employs de la prfecture,  qui on et
pu demander des renseignements, ignoraient que cette substitution avait
eu lieu...

Deux autres particularits ressortaient encore de cette note:

L'administration ne souponnait mme pas le succs de l'vasion de
Laurent Cornevin.

M. de Combelaine devait se croire dbarrass du seul tmoin de son
crime, c'est--dire assur d'une ternelle impunit.

Mais ces dmarches sans issue, ces conjectures sans rsultat immdiat ne
pouvaient contenter l'impatiente ardeur de Jean.

Lon et Raymond lui proposaient d'crire  Talcahuana, au consul de
France:

--Ah! gardez-vous en bien! rpondait-il. Songez qu'une seule dmarche
inconsidre peut donner l'veil  nos ennemis et les mettre sur la voie
de la vrit, que nous savons, nous, et qu'ils ignorent. Songez que si
notre pre est vivant, comme je le crois, ce serait s'exposer  le
perdre et  ruiner ses projets.

Une autre fois, aprs de longues mditations:

--J'admets pour un moment, reprenait-il, oui, je consens  admettre la
mort de notre pre. En ce cas, qu'est devenue la lettre du gnral
Delorge? Croyez-vous donc qu'avant de mourir il n'ait pas song  la
confier  quelqu'un pour nous la faire parvenir!...

Quels projets il mrissait dans le secret de ses penses, Jean Cornevin
le laissait deviner par ces seules paroles.

--Je parierais, disait Lon  Raymond Delorge, que mon frre est en
train de combiner quelque prodigieuse extravagance.

Ses opinions admises, il ne se trompait pas.

A moins de huit jours de l, un beau soir, Jean leur annonait que sa
rsolution tait prise, qu'il allait partir pour le Chili.

--Tu es fou!... fut le premier mot de Lon.

--Oh! pas encore, rpondit le jeune peintre, seulement je le deviendrais
certainement si je restais ici, dans cette horrible incertitude,
m'puisant en conjectures et en projets impossibles...

Avec Jean, discuter c'tait perdre son temps et son loquence. Lon le
savait, mais il croyait avoir  lui opposer une objection irrfutable.

--Et de l'argent? lui dit-il.

--J'ai bien un millier d'cus...

--Ce n'est pas avec cela qu'on va au Chili et qu'on en revient.

--Je le sais. Aussi, ai-je l'intention de vous demander,  Raymond et 
toi, qui tes plus riches que moi, tout ce dont vous pouvez disposer...

--Et si nous te refusons....

Jean haussa les paules.

--Alors, rpondit-il, j'irai tout simplement lire la relation de Nantel
 Mme Delorge et  notre mre... Et soyez tranquilles, quand elles
sauront pourquoi je veux partir, je ne manquerai pas d'argent.

C'tait si parfaitement exact, et il tait si bien d'un caractre 
faire ce qu'il disait, que Lon et Raymond se tinrent pour battus.

--C'est bien, dirent-ils  l'obstin, tu auras ce qu'il faudra.

Et, comme leurs caisses runies ne faisaient pas la somme ncessaire,
ils eurent recours au digne M. Ducoudray, lequel mis dans la confidence
s'tait cri:

--Jean a raison et, si je n'tais pas si vieux, je l'accompagnerais!

Restait  obtenir de Mme Cornevin son consentement  un long voyage,
sans toutefois lui en rvler le but.

--Je m'en charge, promit Me Roberjot, laissez-moi faire.

Et, en effet, ayant trouv une occasion de rencontrer Mme Cornevin:

--Ce serait un grand bonheur, lui dit-il ngligemment, que Jean ft pris
de la fantaisie de voyager. Les partis se remuent beaucoup en ce moment:
s'il reste  Paris, imprudent et hardi comme il est, je le vois arrt
avant un mois!...

Le lendemain, c'tait la pauvre mre qui conjurait son fils, ce fils
dont cependant elle venait d'tre si longtemps spare, de s'loigner.

Et avant la fin de la semaine, tous ses prparatifs taient termins, et
Lon et Raymond Delorge le conduisaient  Bordeaux, o il s'embarquait
pour Valparaiso.

En serrant une dernire fois la main du voyageur:

--Revenez-nous avec des preuves, ami Jean, lui avait dit Me Roberjot,
et surtout revenez-nous vite. Il me semble sentir dj les premires
bouffes de la tempte qui emportera l'empire, et avec l'empire les
Maumussy et les Combelaine, les princesse d'Eljonsen, les Verdale, les
docteur Buiron et les autres.

Beaucoup, s'ils eussent entendu l'honorable dput s'exprimer ainsi, se
seraient cris:

--Folie!...

Et non sans quelque semblant de raison.

L'empire, en apparence, n'tait-il pas toujours aussi fort? La machine
politique monte au 2 Dcembre ne continuait-elle pas  fonctionner sans
heurts trop visibles?

Paris, plus que jamais, tait la capitale du plaisir, la ville de la
joie et des ftes. L'or affluait. C'tait  qui, du haut en bas de
l'chelle sociale, ferait les plus folles dpenses. Le luxe tait
prodigieux.

L'tranger qui, par une belle aprs-midi du printemps, se faisait
conduire au bois de Boulogne, revenait bloui, et  l'exemple de ce
Sudois naf crivait sur ses tablettes de voyage:

--Paris, ville de millionnaires. Tous les habitants ont chevaux et
voitures.

Pourtant, la guerre du Mexique venait d'tre dclare, et les moins
clairvoyants s'taient dit:

--Ce sera la guerre d'Espagne du second empire.

C'est que personne,  moins d'y tre intress, ne s'tait pris  la glu
des phrases pompeuses par lesquelles le gouvernement avait essay de
justifier, d'exalter mme cette trange expdition.

C'est que les dbats de la Chambre, quelque sourdine qu'on et essay
d'y mettre, s'taient entendus de loin.

C'est que les journaux avaient beaucoup parl.

Le public savait ou croyait savoir les motifs rels et vritablement
incroyables de cette campagne aventureuse.

On parlait de spculations impudentes et de tripotages honteux.

On ne se gnait pas pour dire que le but rel de la guerre du Mexique
tait d'assurer le payement de crances usuraires, achetes  vil prix
par des personnages influents du gouvernement.

De la sorte, l'arme franaise allait faire les fonctions d'huissier.

Et au profit de qui?

Dame! on citait le nom des acheteurs des crances et on disait le
chiffre probable de leurs honorables bnfices.

On affirmait que M. de Maumussy avait eu une part du gteau, et aussi M.
de Combelaine, et aussi Mme la princesse d'Eljonsen.

Si, du moins, elle et brillamment russi, cette expdition du
Mexique!...

La France ne pardonne-t-elle pas tout au succs?...

Mais, follement entreprise par des gens qui ne connaissaient ni le pays
qu'ils prtendaient soumettre ni les hommes qu'ils allaient combattre,
cette guerre fatale ne pouvait amener que des dsastres.

Son dbut fut un chec.

Il fut aussitt rpar, c'est vrai, et glorieusement veng... Mais
ensuite?

Un archiduc d'Autriche, Maximilien, fut conduit par nous  Mexico et
proclam empereur du Mexique malgr les Mexicains... Mais aprs?

Notre petite arme tait comme perdue dans ces immenses provinces.

Et successivement la France apprit avec stupeur:

La rsolution du gouvernement imprial d'vacuer le Mexique;

L'arrive  Paris de l'impratrice Charlotte, qui venait solliciter des
secours d'hommes et d'argent, qui ne fut pas reue aux Tuileries et qui
devint folle peu de temps aprs...

Et enfin, la retraite et le rembarquement de l'arme franaise, alors
commande par le marchal Bazaine.

Le dnoment du drame ne devait pas se faire attendre.

Un matin, arriva  Paris la nouvelle,  laquelle personne ne voulait
croire, de l'excution de Maximilien.

La honte de n'avoir pas pu empcher l'excution de Maximilien, voil ce
que gagna l'empire  la guerre du Mexique.

Quant  ce qu'elle cotait  la France d'hommes et de millions, on ne le
sut que plus tard.

--Il y avait pourtant l une grande ide, et la plus belle du rgne,
s'obstinaient  rpter les officieux.

Soit... Seulement, pendant qu'on la mettait  l'excution, cette belle
ide, la Prusse gagnait la bataille de Sadowa et crasait l'Autriche.

L'empire avait, dit-on, promesse de M. de Bismarck d'une compensation.

--Cette puissance n'a rien qui doive nous inquiter, au contraire,
s'criait  la tribune un des orateurs du gouvernement.

Au contraire... me semble bien trouv, crivait Me Roberjot 
Raymond Delorge. Mais moi qui ne suis pas si optimiste, je crois pouvoir
prdire que voici le commencement de la fin...




VI


C'est que, peu aprs le dpart de Jean pour Valparaiso, Raymond Delorge
et Lon Cornevin avaient t obligs de quitter Paris.

Et Me Roberjot leur avait dit:

--Partez sans inquitude, je me constitue votre correspondant bnvole
et bien inform, et s'il survenait quelque chose qui rendt votre
prsence ncessaire, je ne ferais qu'un saut jusqu'au tlgraphe.

Et il tenait parole, ce qui n'tait pas un mince mrite, trouvant
toujours, malgr les travaux dont il tait accabl, un moment pour
griffonner quelques lignes et tenir ses exils, comme il les appelait,
au courant des vnements.

Exils tait bien le mot. Ce n'tait pas volontiers que les deux jeunes
gens s'taient loigns de Paris, de ce thtre o ils pressentaient que
se dnouerait fatalement le drame dont la mort du gnral avait
ensanglant le premier acte.

Mais la vie a d'inexorables ncessits.

Et, quand on n'a pas dix mille livres de rentes, il faut bon gr mal gr
se soumettre aux exigences de la profession qui fait vivre.

C'est pourquoi, ds le lendemain du jour o il avait t contraint de
donner sa dmission, Lon Cornevin s'tait mis en qute d'une autre
position.

Il n'tait pas exigeant, le brave garon; ses aptitudes taient
remarquables, les meilleures recommandations appuyaient ses dmarches,
et cependant, tel tait l'encombrement de toutes les carrires, qu'il
n'avait rien trouv d'acceptable  Paris ni mme aux environs.

De guerre lasse, il s'tait rsign  accepter une situation d'ingnieur
prs d'un chemin de fer espagnol, et il tait parti pour Madrid.

Quant  Raymond, il avait t dtach  Tours prs de la commission
charge, par le ministre des travaux publics, d'tudier les moyens de
prvenir les inondations priodiques de la Loire.

Parti bien  contrecoeur, Raymond n'avait pas tard  se fliciter
intrieurement de ce changement d'existence.

Arrach pour la premire fois  l'ide fixe qui depuis l'ge de raison
emplissait sa vie, il lui semblait voir s'ouvrir devant lui des horizons
inconnus. Il dcouvrait, pour ainsi dire, qu'il tait jeune, qu'il
n'avait que vingt-sept ans et qu'il n'avait pas eu de jeunesse.

Par une rare faveur de la destine, il se trouvait que l'inspecteur des
ponts et chausses, avec lequel il allait poursuivre les tudes
commences, tait le meilleur des hommes.

C'tait le baron de Boursonne, le dernier survivant d'une des plus
vieilles et des plus nombreuses familles du Poitou.

Il est vrai que rien ne lui tait si dsagrable que de s'entendre
donner son titre. Le seul nonc de sa particule lui faisait faire la
grimace.

--Je suis le pre Boursonne, tout btement, disait-il d'un ton qui
n'avait rien de paternel.

Ancien lve de l'cole polytechnique, M. de Boursonne avait donn jadis
 plein collier dans les thories saint-simoniennes et avait mme
dpens  les exprimenter une fortune assez ronde.

Mais, tandis que ses anciens frres de Mnilmontant avaient eu l'art,
l'un poussant l'autre, d'accaparer les meilleures, les plus honores et
les plus lucratives situations, M. de Boursonne tait rest longtemps en
arrire, embourb dans des emplois subalternes fort au-dessous de sa
remarquable intelligence.

[Illustration: Il avait t prcipit sur le pav.]

Les qualits de son coeur n'en avaient pas t altres, il tait
rest bon jusqu' la faiblesse.

Seulement, son caractre s'tait aigri et tait devenu irritable 
l'excs.

On disait de lui dans sa circonscription:

--L'inspecteur... Ah! quel brave homme!... Mais quel original!

La vrit est qu'il se donnait une peine infinie pour paratre
prcisment le contraire de ce qu'il tait rellement.

Aristocrate dans le bon sens du mot, lettr, d'un got sr et d'une
exquise sensibilit, il posait pour le dmocrate farouche, affectait le
langage d'un paysan et des faons de routier et affichait le plus cruel
cynisme.

Un de ses grands plaisirs tait de porter des vtements affreusement
dlabrs, qu'on s'tonnait fort de voir sur le dos de ce grand vieillard
 physionomie si noble, quoi qu'il pt faire, si fine et si
intelligente.

Le matin o Raymond, arriv  Tours de la veille, se prsenta dans son
cabinet, vtu comme on l'est quand on rend une visite, aprs qu'il l'eut
tois un bon moment:

--Mtin! lui dit-il, vous avez un fameux tailleur, monsieur Delorge, et
cela doit vous gner considrablement d'tre si bien mis!...

Et comme Raymond, interdit de cette surprenante rception, balbutiait
nanmoins qu'il ne se sentait aucunement gn:

--En ce cas, reprit M. de Boursonne, venez, nous allons visiter nos
chantiers.

Et sans laisser  Raymond un quart d'heure pour aller changer de
costume, il le trana jusqu'au bord de la Loire et ne parut satisfait
qu'aprs l'avoir fait bien pitiner dans la boue et crotter jusqu'aux
genoux.

Mais, en dpit de cette plaisanterie de mauvais got et de quelques
autres du mme style, il ne fallut pas une semaine  Raymond pour
dcouvrir l'homme rel sous ses dehors affects, et pour reconnatre
combien cet homme tait digne d'estime et d'affection.

De son ct, M. de Boursonne s'tait pris pour le jeune ingnieur d'une
si belle amiti que ce fut lui qu'il choisit pour l'aider dans les
tudes qu'il y avait  terminer entre Tours et les Ponts-de-C.

Ces tudes, qui se rattachaient  un plan gnral, devaient prendre
beaucoup de temps, plus d'un an peut-tre.

Aussi, M. de Boursonne avait-il rsolu d'abandonner Tours et de porter
son quartier gnral au centre des oprations.

Le centre indiqu semblait tre Saumur.

Et Saumur, avec ses coteaux boiss, son vieux chteau, ses les, ses
maisons blanches et ses vertes prairies, Saumur le tentait.

Malheureusement, le jour o il se mit en qute d'un logement, tandis
qu'il s'en allait le long du quai, le nez en l'air, il faillit tre
cras par un escadron d'lves de l'cole de cavalerie qui rentrait au
grand trot de la promenade.

--Il y a trop de soldats pour moi ici, dit-il  Raymond. Cherchons
ailleurs...

Aprs quelques hsitations, c'est aux Rosiers qu'ils s'arrtrent.

Non parce que ce village est le plus coquet de tous ceux qui se mirent
aux flots bleus de la Loire, non parce que les coteaux de Saint-Mathurin
ont des attraits irrsistibles.

Mais parce que l'auberge du _Soleil levant_ est d'une irrprochable
propret, et que matre Bru, l'aubergiste, mettait  la disposition de
M. de Boursonne une jolie chambre pour lui, une bonne chambre pour
Raymond et une ancienne salle de billard qui semblait faite pour
recevoir les bureaux d'un ingnieur...

Mais aussi parce que matre Bru tait, sans qu'il y part, un cuisinier
distingu, sans rival pour les matelottes, qu'il arrosait d'un certain
vin de Bourgueil capable de faire oublier le bourgogne.

Et enfin, parce qu'on tait  la fin de septembre, et qu'un piqueur, qui
tait du pays, affirmait que la commune des Rosiers est peuple de
perdrix, et que M. de Boursonne, malgr son ge et son incurable myopie,
tait un chasseur enrag.

C'est un samedi que le digne ingnieur arriva aux Rosiers et s'installa
au _Soleil levant_ avec tout son personnel de conducteurs, de piqueurs,
dessinateurs.

Et le samedi suivant, Raymond et lui pouvaient se flatter de connatre
les environs comme pas un homme du pays.

Tout ce qui tait  visiter, ils l'avaient vu, depuis le camp romain de
Chenehutte, le donjon de Trves et l'glise de Cunault, jusqu'aux
monuments celtiques de Gennes et  la fontaine d'Avort; depuis le
chteau de Maillefert, dont les jardins en terrasse descendent jusqu'
la Loire, jusqu'au manoir de la Ville-Haudry, si magnifique jadis, si
abandonn depuis le mariage du comte et de Mlle de Rupair.

Aprs quoi M. de Boursonne et Raymond s'taient mis  la besogne.

Rude besogne, car il s'agissait de tracer le plan de tout ce vaste
systme de digues, de rservoirs et de canaux de drivation qui doit
faire, des inondations actuellement si dsastreuses de la Loire, un
vritable bienfait pour les riverains.

D'ordinaire, ils djeunaient de bon matin et ils partaient suivis d'un
piqueur portant dans un panier une collation prpare la veille par
matre Bru, l'htelier du _Soleil levant_.

A la nuit tombante, ils taient de retour.

Ils dnaient dans la petite salle dont les fentres donnent sur la
grande route.

Puis, M. de Boursonne allumait sa pipe, Raymond fumait un cigare, et ils
restaient jusqu' dix heures  causer ou  jouer au jaquet.

Parfois, un vieux commandant d'artillerie, qui mangeait sa retraite aux
Rosiers, venait leur tenir compagnie. C'tait aussi un ancien lve de
l'cole polytechnique, et sa qualit de cher camarade et ses opinions
avances l'avaient fait admettre par M. de Boursonne.

Ainsi, leurs journes s'coulaient paisibles et monotones, lorsqu'un
matin, pendant qu'ils attendaient que matre Bru leur servt leur
djeuner, un pitinement inaccoutum de chevaux retentit sur la grande
route.

M. de Boursonne, qui tait la curiosit mme, s'approcha de la fentre,
et presque aussitt:

--Mtin!... s'cria-t-il, venez donc voir, Delorge!...

Raymond s'avana.

Sur la route, une douzaine de chevaux passaient, habills de superbes
caparaons de couleurs clatantes et conduits par des domestiques en
longs gilets  l'anglaise et en bottes  revers.

--Qu'est-ce que cette cavalerie? demanda M. de Boursonne  matre Bru,
qui entrait, un plat de chaque main. Allons-nous donc avoir un cirque
aux Rosiers?

Mais cette supposition parut choquer l'aubergiste.

--Monsieur l'ingnieur veut plaisanter, dit-il. Monsieur l'ingnieur
doit cependant bien voir...

--Quoi?

--Cette couronne qui est brode  l'angle de la couverture des chevaux.

--Comment! il y a une couronne... Mtin! c'est une autre affaire. Est-ce
que vous la voyez, vous, Delorge, qui avez de bons yeux?...

Et plantant son binocle sur son long nez:

--Elle y est, parbleu! continua-t-il, matre Bru a raison. Mais
qu'est-ce que cela prouve?

L'aubergiste s'inclina, et d'un ton grave:

--Cela prouve, rpondit-il, que ces chevaux sont ceux de Mme la
duchesse...

Le vieil original tressaillit comme si une gupe l'et piqu, et d'un
ton d'inquitude comique:

--Comment! s'cria-t-il, nous avons une duchesse aux environs et matre
Bru ne nous prvient pas!... A quoi songe donc matre Bru?

--Monsieur, rpondit l'aubergiste, elle n'habite pas le pays,
ordinairement...

--Ah! je respire.

--C'est  Paris qu'elle demeure. Elle ne vient ici que dans cette
saison, passer un mois, et encore pas tous les ans...

--Et comment l'appelez-vous, votre duchesse?

Matre Bru se redressa.

--Maillefert: pronona-t-il, d'Aostal de Chalandry, duchesse de
Maillefert...

Il en avait plein la bouche, comme d'une trop copieuse cuillere de
bouillie.

--Alors, interrogea Raymond, c'est elle la propritaire de ce beau
chteau que j'ai vu sur la route de Gennes  Trves?

--Prcisment.

M. de Boursonne s'tait mis  table, et tout en mangeant:

--Vous nous parlez toujours de la duchesse, matre Bru..., reprit-il,
et le duc?... Parlez-moi donc un peu de ce duc de Mailleterre,
Maillepierre, Maille...

--Maillefert, s'il vous plat, monsieur.

--Soit!... Qu'est-ce que ce duc?

--Monsieur, il est mort.

M. de Boursonne venait de se verser un verre de vin de Bourgueil:

--_De profundis_... pronona-t-il.

Et quand il eut vid son verre:

--Vous entendez, Delorge, continua-t-il, elle est veuve cette
duchesse... Eh!... eh!... c'est un coeur  conqurir. Voyons, matre
Bru, donnez-nous des renseignements. Est-elle jeune?...

--Jeune!... a dpend!...

--Par exemple!... Qu'entendez-vous par l?

--Dame, monsieur, je veux dire qu' la voir, quand elle passe, toujours
superbement ajuste, on ne lui donnerait pas vingt ans... Seulement...

--Quoi?

--Eh bien! il faut qu'elle ait plus du double, puisqu'elle a des enfants
qui ont plus que cela.

Qui n'et pas connu M. de Boursonne l'et cru intress au plus haut
point.

--Des enfants! s'cria-t-il, et majeurs! Ae!... Et beaucoup?...

--Deux. Un fils, d'abord, M. Philippe, qu'on appelle M. le duc depuis la
mort de son pre, un beau garon si on veut, quoique un peu bien plot
et chtif, mais montant crnement  cheval tout de mme, et buvant sec;
puis une fille, Mlle Simone...

--Simone!... rpta le vieil ingnieur, joli nom!...

--Hum!... a dpend des gots, et si j'avais une fille... Enfin, c'est
une manie qu'ils ont dans cette famille, de toujours donner ce nom 
leurs demoiselles en mmoire d'un de leurs grands-pres qui tait un
fameux,  ce que je me suis laiss dire... Du reste, il parat le plus
beau du monde, ce nom, quand on connat celle qui le porte...

--Diable!... Entendez-vous, Delorge?

L'interruption contraria visiblement matre Bru.

--C'est comme cela! dclara-t-il. Elle n'est peut-tre pas plus belle
que les autres, mais elle est meilleure que toutes... Et si monsieur
l'ingnieur veut entrer dans une maison de pauvres gens, la premire
venue, il verra si je lui en impose...

--Peste!... Mlle Simone fait donc bien des aumnes pendant le mois
qu'elle passe ici chaque anne!...

--Mlle Simone ne quitte jamais le pays, monsieur...

--Tiens! tiens?...

--Oui, c'est singulier, n'est-ce pas? Mais on prtend comme cela que la
mre et la fille ne s'entendent pas. Aussi, tandis que Mme la
duchesse et M. Philippe vivent  Paris, Mlle Simone habite toujours
Maillefert, hiver comme t... Et mme, ce ne doit pas tre gai, pour
une fille de vingt ans, que de vivre seule dans ce grand chteau dsert,
sans autre socit que sa gouvernante, une Anglaise plus sche, plus
longue et plus raide qu'une perche, jaune comme un coing, avec des yeux
qui pleurent et un nez plus rouge que le mien...

M. de Boursonne venait d'avaler la dernire bouche de son djeuner.

Il se leva, et, bourrant sa pipe:

--C'est gal, fit-il, j'aurais prfr un cirque... C'et t une
distraction.

Matre Bru sourit finement:

--Je crois, dit-il, que la venue de Mme la duchesse donnera  ces
messieurs plus de distractions que n'importe quelle troupe de
saltimbanques...

--Et pourquoi, s'il vous plat?...

--Parce que Mme la duchesse est comme qui dirait une vive-la-joie.
Jamais elle ne vient seule. Toujours elle amne une troupe de jeunes
dames, toutes plus jolies et mieux vtues les unes que les autres, qu'on
rencontre sans cesse  pied,  cheval, en voiture, en bateau, riant,
chantant, badinant, escortes de jeunes messieurs, amis de M. Philippe.
Et tout ce monde chasse, pche, dne, soupe, se promne, danse et tire
des feux d'artifice, et enfin, fait de la vie une noce perptuelle de
nuit et de jour...

Mais M. de Boursonne venait de voir apparatre  la porte du petit salon
son piqueur charg du panier de la collation.

--A ce soir les dtails, dit-il brusquement  matre Bru.

Et s'adressant  Raymond:

--Et nous qui avons  travailler, en route!...

Sur quoi il sortit, laissant l'aubergiste du _Soleil levant_ un peu
surpris et fort mcontent d'une interruption qu'il jugeait peu polie.

Et tout en marchant  grandes enjambes le long de la leve qui ctoie
la Loire:

--Singuliers citoyens que les Franais, grommelait le vieil ingnieur.
En voici un, ce Bru, qui est fou d'galit,  ce qu'il prtend, et
parce qu'une duchesse arrive dans son pays, aussitt il se pme
d'admiration. C'est un dmocrate, mais son auberge, ses casseroles, son
enseigne et tous les cus qu'il a de ct, il les donnerait pour
s'appeler M. de Bru!...

Il parut attendre un mot d'approbation de Raymond qui marchait  ses
cts; mais Raymond, qui pensait  tout autre chose, garda le silence.

Alors, les souvenirs de son ducation premire lui revenant en foule:

--Bonne maison, d'ailleurs, reprit-il, que cette maison de Maillefert.
Une des cinq ou six qui nous restent en France pures de toute
substitution. Excellente maison, allie aux Trville, aux
Breulli-Faverlay, aux Coucy, aux Sairmeuse, aux Montmorency, aux
Champdoce, aux Commarin, aux Chalusse...

Il n'en finissait plus.

On et dit,  l'entendre grener ce chapelet de noms, qu'il rcitait la
table de rcapitulation de d'Hozier...

--Famille princire, positivement, poursuivait-il, qui porte de gueules
 une croix d'or, avec une devise digne des premiers barons chrtiens:
_Aultre ne sert!_ L'_Armorial gnral_ fait remonter les Maillefert 
800, mais je ne leur vois de filiation bien prouve qu' partir de 1100,
ce qui est dj joli... Qu'en pensez-vous, Delorge?...

Ainsi interpell, d'une voix forte, Raymond tressauta comme un dormeur
qu'on rveille.

--Monsieur!...

--Ah a! vous ne m'coutez donc pas, dit le vieil ingnieur. Vous avez
l'air d'un homme qui tombe des nues. A quoi songez-vous?

--Ma foi! monsieur, si niais que cela soit  dire, j'avouerai que je ne
songeais  rien...

--Hum!... Pas mme  Mlle Simone de Maillefert?

Raymond rougit comme une pensionnaire prise en faute.

--Eh! monsieur, rpondit-il,  quel propos penserais-je  une jeune
fille que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue, et que je ne verrai
sans doute jamais?...

--Qui sait! murmura M. de Boursonne.

Et aprs un moment de rflexion:

--Ce que nous a dit cet imbcile de Bru, au sujet de cette jeune
demoiselle, et suffi lorsque j'avais votre ge pour me mettre la
cervelle  l'envers. Singulire existence que celle de cette pauvre
enfant abandonne  elle-mme!...

--Bast!...

--Comment, bast!... Je voudrais, pardieu! vous y voir, seul dans ce
vieux chteau, en tte--tte avec une gouvernante anglaise. Mais
comment ne se marie-t-elle pas? Elle doit pourtant tre un fier parti,
cette petite fille. Ces Maillefert, si je ne m'abuse, sont riches comme
des mines. Je leur connais, dans la Loire-Infrieure, une proprit qui
est bien grande,  elle seule, comme la rpublique de Saint-Marin et la
principaut de Monaco runies. L'le de Noirmoutiers tout entire leur
appartenait autrefois. Comment cette petite n'est-elle pas encore
marie!...

Il fit bien une douzaine de pas sans mot dire, puis tout d'un coup:

--Peut-tre, reprit-il, est-elle afflige de quelque difformit... Il se
peut qu'elle soit laide  faire peur, ou affreusement bossue, ou
boiteuse, ou borgne, ou chauve... Mais non, cet idiot de Bru nous
l'aurait dit.

--D'ailleurs, objecta Raymond, une jeune fille si riche n'est jamais
laide...

Le vieil ingnieur clata de rire.

--Parfaitement exact, dit-il. Ainsi, mon cher Delorge, voil une
occasion admirable. La Loire, les coteaux de Gennes, des ombrages
merveilleux, un antique castel... quel cadre pour un roman d'amour!...
M'entendez-vous, rveur ternel? Je vous dis que je vois une nouvelle
princesse du bois dormant, qui attend le jeune et beau prince qui la
doit rveiller.

--Le malheur est que je ne suis pas prince, dit Raymond en riant.

--C'est vrai, mon cher, vous avez cet avantage immense et que je vous
envie, d'tre vilain, trs vilain... Vous tes jeune, vous tes lve de
l'cole polytechnique...

--Et sans le sou...

--Pour le prsent, oui..., mais votre avenir vaut un million. La famille
qui ne vous accueillerait pas  bras ouverts serait diantrement
difficile. Il me parat, d'ailleurs, que Mme de Maillefert se soucie
assez peu de Mlle Simone.

Raymond hocha la tte:

--Il est de fait, dit-il, que pour l'abandonner ainsi...

--Oui, c'est inimaginable, n'est-ce pas? Ce doit tre une singulire
personne que cette duchesse de Maillefert, et je ne serai pas fch de
faire sa connaissance... Mais vous, Delorge, vous la connaissez
peut-tre...

--Moi, grand Dieu! D'o? Comment?

--Dame! vous tes Parisien...

--Oh! si peu.

--Assez pour avoir pu la rencontrer dans le monde...

Mais ils arrivaient  ce moment sur le terrain de leurs oprations.

Avec sa brusquerie ordinaire, M. de Boursonne campa l Raymond pour
interpeller les conducteurs qui l'attendaient et leur donner des
ordres...

Vritablement, pour ne pas connatre, au moins de rputation, la
duchesse de Maillefert, il fallait que Raymond Delorge et le vieil
ingnieur fussent terriblement trangers aux graves proccupations de la
haute socit du second Empire.

Il fallait qu'ils eussent vcu comme des loups, en dehors du mouvement,
sans jamais ouvrir un journal de la haute vie.

Intime amie de la vicomtesse de Bois-d'Ardon et de la jeune duchesse de
Maumussy, rivale de la baronne Trigault et de la clbre Sarah Brandon,
comtesse de la Ville-Haudry, la duchesse de Maillefert tait une des
sept ou huit femmes qui avaient l'enviable et prcieux privilge de
dfrayer la chronique parisienne.

Il n'tait pas de cocods un peu pos qui ne la connt pour l'avoir
aperue au Bois, aux courses, dans l'enceinte du pesage, aux premires
reprsentations, dans une avant-scne,  Bade, aux bains de mer, au club
des patineurs, au tir aux pigeons, partout o il y a des lumires, de
l'clat, du bruit, o on s'tale, o on est vu, partout o la foule
dsoeuvre et riche se porte, partout o il est convenu qu'on s'amuse.

Elle dpensait, dit-on, un million par an.

Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, cet impudent et grossier
Prussien qui fut pendant dix ans l'arbitre des lgances fminines, Van
Klopen qui appelait ses clientes: Ma chre, dclarait la duchesse de
Maillefert la meilleure de ses pratiques.

Les reporters eussent d se cotiser pour lui constituer une pension,
tant ils avaient gagn d'argent  dcrire ses toilettes merveilleuses,
ses quipages et ses livres, et  citer ses mots. La chronique vivait
de ses excentricits, racontant comme quoi elle soupait au Moulin-Rouge,
comment elle traversait les Champs-lyses en voiture, conduisant
elle-mme et une cigarette  la bouche; ou comment encore, ayant une
discussion avec un cocher de fiacre, elle l'avait tourdi en l'injuriant
dans le plus pur argot qui ait cours  la barrire...

De toute la journe, cependant, Raymond et M. de Boursonne, tout entiers
 leurs travaux, ne parlrent pas d'elle.

Ils l'avaient mme oublie probablement, lorsque le soir, en regagnant
les Rosiers, ils furent dpasss par deux grandes calches, conduites 
la daumont, qui venaient de la route de Gennes et se dirigeaient vers la
station du chemin de fer...

[Illustration: Il allait s'asseoir sur un paquet de cordages.]

--Ah! ah!... fit M. de Boursonne, il parat que la duchesse arrive ce
soir... Voil ses voitures qui vont l'attendre  la gare.

M. de Boursonne devinait juste, ce qui du reste n'tait pas difficile.

Lorsqu'il arriva au _Soleil levant_, appuy au bras de Raymond, matre
Bru, debout sur le seuil de son auberge, semblait guetter leur retour
pour tre le premier  leur dire:

--Eh bien!... c'est ce soir, par l'express de sept heures, que Mme la
duchesse arrive avec sa socit. Ces messieurs ont d rencontrer les
quipages...

Il jubilait.

Son visage rubicond tait plus rayonnant que l'astre de son enseigne.

--Nous avons vu des voitures, en effet, rpondit M. de Boursonne, et
nous avons mme t fort surpris de n'y pas apercevoir Mlle Simone.

--C'est vrai, opina l'aubergiste, cela doit sembler assez drle qu'une
jeune demoiselle n'aille pas au-devant de sa mre, quand il y a des mois
qu'elle ne l'a pas embrasse!...

Raymond, que M. de Boursonne observait du coin de l'oeil, autant que
le lui permettait sa myopie, tait devenu attentif.

--Mais c'est ainsi, poursuivit l'aubergiste. Mlle Simone,  ce que je
me suis laiss dire, aimerait autant que sa mre et son frre ne
vinssent jamais  Maillefert. Dame! cela se comprend. Accoutume qu'elle
est  vivre seule, aussi tristement qu'une religieuse clotre, de voir
tout  coup tant de monde et d'entendre tant de bruit autour d'elle,
cela l'blouit et l'effarouche, comme une orfraie qu'on lcherait
subitement en plein soleil. Si bien qu'elle ne fait pas toujours bon
visage aux invits de Mme la duchesse. A ce point, me disait M.
Casimir, le matre d'htel, qu'il y a deux ans elle n'a pas mis les pied
lors de ses appartements tant qu'il y a eu de la socit au chteau.

--Et la duchesse souffre ces caprices?

--Eh! eh!... Ce qu'on ne peut pas empcher... vous savez. Il parat
qu'elle a une tte, Mlle Simone, bien que ce soit une sainte. Puis,
elle a peut-tre raison, au fond. Le mois que Mme le duchesse passe
ici doit lui coter gros.

--Bast! fit Raymond, la famille de Maillefert est si riche!...

--C'est  savoir! grommela matre Bru, c'est  savoir...

Et se rapprochant de Raymond et M. de Boursonne, baissant la voix et
d'un air de mystre:

--Avec ces grandes fortunes, reprit-il, on ne sait jamais  quoi s'en
tenir. Ce qui est positif, et on en a jas, Dieu sait comme, c'est que
Mme la duchesse vend...

--Diable!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ainsi, quand vous suivez
la leve, pour aller  Saint-Mathurin, toutes ces belles fermes que vous
voyez,  droite dans la valle, appartenaient aux Maillefert. Eh bien!
l'hiver dernier, l'intendant est venu, qui les a dcoupes en petits
lots et vendues... Tel que vous me voyez, j'en ai achet pour un couple
de milliers d'cus...

Matre Bru s'arrta court.

On entendait dans le lointain le sifflet strident du chemin de fer.

--Mais voil le train! s'cria l'htelier du _Soleil levant_. Dans cinq
minutes Mme la duchesse sera en gare.

M. de Boursonne riait, de ce petit rire singulier qui faisait que les
gens ne savaient jamais s'il parlait srieusement ou s'il se moquait
d'eux.

--Bien! matre Bru, pronona-t-il, trs bien! Je vois avec plaisir que
la famille de Maillefert a en vous un serviteur fidle et dvou...

Serviteur!... Le mot dplut  l'aubergiste.

Il se redressa dans sa veste blanche, et de son grand air de dignit:

--Je ne suis, pronona-t-il, le serviteur de personne.

Raymond aussi riait.

--Excusez-moi, cher monsieur Bru, fit gravement le vieil ingnieur,
j'avais cru, en voyant votre joie...

--La duchesse m'importe peu, monsieur, et si je me rjouis, c'est que
son sjour dans le pays fait aller le commerce. Par exemple, c'est dans
mon tablissement que se runissent le matre d'htel, le chef et le
sommelier de Mme de Maillefert, et aussi le valet de chambre de M.
Philippe...

--C'est bien de l'honneur pour nous, interrompit M. de Boursonne.

Et comme le plaisir qu'il prenait  tudier l'aubergiste du _Soleil
levant_ commenait  s'puiser:

--Mais ne dnons-nous pas ce soir, matre Bru? demanda-t-il. Nous
faudra-t-il jener pour la plus grande gloire de Mme de Maillefert?

Rappel brusquement  ses fonctions, l'htelier eut comme un regret
d'avoir tant bavard. Et il rentra brusquement dans son auberge, criant:

--Madame Bru!... Le dner de messieurs les ingnieurs!...

La nuit tait venue, lorsque M. de Boursonne et Raymond se mirent 
table dans la salle  manger, largement claire par deux becs de gaz.

Le vieil ingnieur semblait on ne peut plus satisfait, et tout en
savourant un excellent potage:

--Cet imbcile de Bru, disait-il, est positivement un homme prcieux...
Outre qu'il est un remarquable cuisinier, il me fait l'effet d'tre le
premier cancanier du pays, de sorte que...

Il fut interrompu par un grand fracas de roues, de chevaux et de
claquements de fouet sur la grande route.

--Dcidment la duchesse est arrive.

Presque aussitt, les voitures s'arrtrent devant l'auberge.

Puis une voix retentit dans le vestibule, voix grle et aigu, fort
imprieuse pourtant, et affectant le plus dsagrable grasseyement.

--Bru! clamait une voix, hol! o diable tes-vous? Bru! ah! vous
voil! Vite, donnez de la lumire  mes domestiques, ces drles ont
oubli d'allumer les lanternes... Puis, vite aussi un verre et une
carafe d'eau frache pour ma mre!...

Sur quoi, la porte de la salle  manger s'ouvrit violemment et un jeune
homme d'environ vingt-cinq ans entra chapeau sur la tte, cigare aux
dents et lorgnon  l'oeil.

--M. le duc Philippe, sans doute? fit  demi-voix M. de Boursonne 
Raymond.

Il tait de taille moyenne, maigre ou plutt amaigri, et avait la
poitrine creuse et les paules bombes.

De longs favoris blonds encadraient son visage fatigu, ses pommettes
saillantes et colores et ses lvres minces et fltries.

--Ici, sacrebleu! criait-il; ici la carafe de Mme la duchesse...

Mme Bru accourait, un plateau  la main, et derrire elle entra,
comme un tourbillon de soie et de velours, une femme assez grande, 
l'air  la fois impertinent et familier.

Ses cheveux, d'un blond fauve, s'chappaient en masses opulentes d'un
petit chapeau de paille orn d'une aigrette blanche. Elle portait un de
ces costumes de voyage  couleurs clatantes, trs court et trs
taillad, qui firent la fortune de Van Klopen.

Elle se versa un verre d'eau, et aprs l'avoir bu d'un trait:

--Ah! je mourais de soif, dit-elle.

Puis, trempant dans l'eau le coin de son mouchoir armori, elle en
tamponna ses yeux en disant:

--Il est inou qu'on ne trouve pas un verre d'eau  cette gare...

Au dehors on entendait causer et rire, et la lueur des lanternes qu'on
venait d'allumer clairait toute la chausse.

Curieux sans vergogne, M. de Boursonne se leva et alla soulever le
rideau de la croise. Il lui semblait distinguer dans les voitures sept
ou huit personnes...

Mais il n'eut pas le temps de bien voir.

Mme de Maillefert et le jeune duc rejoignirent leurs invits... Les
fouets des postillons claqurent, les chevaux partirent au galop et le
roulement des roues ne tarda pas  se perdre dans la nuit...




VII


Le lendemain de l'arrive aux Rosiers de Mme la duchesse de
Maillefert, le matin, Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil
levant_, en attendant M. de Boursonne, lorsque le facteur lui remit une
lettre de Paris.

Reconnaissant sur l'adresse l'criture de Me Roberjot, il s'empressa
de rompre le cachet et lut:


    Mon cher Raymond,

     Lors du dpart de notre ami Jean, il fut convenu, vous devez vous
     le rappeler, qu'il m'adresserait toutes celles de ses lettres o il
     parlerait du but rel de son voyage.

     Il n'y avait que ce moyen d'tre sr que le secret de ses
     esprances et des ntres ne serait pas surpris par sa mre ou par
     la vtre.

     Jean s'est souvenu de nos conventions.

     Je reois  l'instant une lettre de lui, et je m'empresse de vous
     en adresser une copie...

     Mais Me Roberjot n'avait pas voulu confier au plus intime de ses
     secrtaires la lettre qui lui tait adresse, et c'est de sa grosse
     criture qu'tait cette copie:

      Mon cher matre,



Aprs la plus dtestable traverse, prolonge bien au del de
l'ordinaire par des coups de vent terribles et des calmes dsolants, je
suis enfin arriv  Valparaiso, bien portant et plein d'espoir.

Je me rjouissais et j'avais tort. Le plus ais seulement tait fait.

Le diable, c'tait d'aller de Valparaiso  Talcahuana.

On me disait bien que, si je voulais patienter pendant un mois, je
trouverais quelque navire qui m'y porterait presque pour rien; mais,
outre que j'avais assez pour le moment de la mer, un mois me paraissait
une ternit.

Je me mis donc en qute de quelque autre moyen de transport, et grce
aux indications d'un compatriote, je ne tardai pas  trouver un brave
homme qui, propritaire de cinq ou six chevaux, s'engageait  me
conduire avec mon bagage rapidement et  peu de frais.

C'tait une faon de parler.

Voyager  cheval est charmant, dans un admirable pays tel que celui-ci,
bien digne de son nom de paradis terrestre, mais c'est un genre de
locomotion que je ne conseillerai pas aux gens presss.

Cependant, les tapes succdaient aux tapes; un jour vint o mon
conducteur, tendant le bras, me dit:

--Nous arrivons... C'est l.

Il me montrait, au fond de la merveilleuse baie de Concepcion, 
mi-cte d'une colline de terre rougetre, une longue range de cases 
un seul tage, construites en briques sches au soleil.

C'est la ville de Talcahuana, si souvent dtruite par des tremblements
de terre que ses quatre mille habitants, lasss de btir sur un sol
mouvant, se contentent maintenant de cabanes.

Ah! mon cher matre, c'est le coeur battant que j'y entrai, un samedi
soir, aux dernires lueurs du crpuscule.

Tout en chevauchant le long des rues troites et escarpes, je me
disais que, peut-tre, dans quelqu'une de ces cases devant lesquelles je
passais vivait mon pre; que, peut-tre, avant quarante-huit heures,
j'aurais le bonheur de le serrer entre mes bras, et que je recevrais de
lui la lettre du gnral Delorge, cette arme qui doit assurer la
vengeance que nous attendons depuis plus de quinze ans...

Aussi, bien qu'il me ft donn, la nuit qui suivit mon arrive, de
coucher dans un vritable lit, mis  ma disposition par un ngociant
franais, il me fut impossible de fermer l'oeil.

Il me semblait que le jour ne viendrait jamais me permettre de
commencer mes recherches.

Il vint, cependant; mais mes premires investigations ne furent pas
heureuses.

Le climat du Chili est admirable, le pays est si beau, la vie y semble
si facile et si douce, les Chiliennes ont tant de sductions, que de
tous les navires--et ils sont nombreux--qui relchent dans la baie de
Concepcion, toujours quelque matelot dserte, qui s'installe 
Talcahuana, ou qui va s'tablir plus avant dans les terres.

Cette circonstance hrissait mon enqute de difficults imprvues.

Force me fut donc de me mettre  excuter ce que vous m'avez dit que je
ferais.

Je m'en allais de case en case, interrogeant tous les habitants,
lesquels sont, par bonheur, les meilleurs et les plus obligeants du
monde.

Je leur demandais s'ils n'avaient pas ou parler d'un Franais, nomm
Cornevin ou Boutin, qui avait d arriver  Talcahuana dans les premiers
mois de l'anne 1853  bord d'un baleinier amricain.

J'ajoutais, pour aider leurs souvenirs, que ce Franais tait un ancien
prisonnier politique qui avait eu le bonheur incroyable de s'vader de
l'le du Diable. Et enfin, autant qu'il tait en moi et d'aprs les
indications de ce brave Nantel, je traais un portrait de mon pre.

Mais, hlas! tant d'annes s'taient coules depuis, tant de
baleiniers amricains avaient jet l'ancre devant Talcahuana, que
personne ne pouvait donner la plus vague indication..

Le dcouragement me gagnait.

Je commenais  me dire que Raymond et Lon avaient eu raison d'essayer
de me retenir, lorsqu'enfin une lueur m'arriva.

Talcahuana n'est pas une grande ville. Les distractions y sont trop
rares pour que chacun ne s'occupe pas de ce que fait le voisin.

On n'avait donc pas tard  me connatre,  savoir le but de mon voyage
et  s'intresser au jeune peintre franais qui tait  la recherche de
son pre, ancien dport politique.

Je le savais. Aussi ne fus-je point surpris, lorsqu'une aprs-midi que
la chaleur m'avait retenu  la maison, on m'annona un cavalier qui
m'apportait des renseignements.

C'tait un vieux contrebandier, que les hasards de sa profession
venaient de retenir deux mois de l'autre ct des Cordillres, et qui,
depuis la veille seulement, tait de retour  Talcahuana.

Cet homme se rappelait parfaitement un dport franais dont l'vasion,
raconte devant lui, l'avait frapp comme un miracle.

Il ne se rappelait pas le nom de ce Franais, mais il tait persuad
que j'aurais de ses nouvelles par un ancien contrebandier nomm
Pincheira, chez lequel il avait travaill pendant plusieurs mois.

Ce Pincheira habitait le port d'Eichato,  une petite distance de
Talcahuana.

A l'instant mme je montai  cheval, et moins de trois heures plus tard
j'tais en prsence de l'ancien contrebandier.

Ds les premiers mots que je prononai, il m'interrompit pour me dire
qu'il se souvenait et, aux dtails qu'il me donna, je reconnus que
j'tais enfin sur la trace...

C'est sous le nom de Boutin que mon pre s'tait prsent  Pincheira.
Il tait dnu de tout, affam et  peine vtu.

Pincheira en eut piti et n'eut point  s'en repentir, car il n'avait
jamais vu, me dit-il, un travailleur si obstin. Apre au travail, mon
pre n'tait pas moins pre au gain. Il se privait de tout pour mettre
de ct les quelques francs qu'il gagnait, disant qu'il avait besoin de
devenir trs riche, et qu'il le deviendrait ou qu'il mourrait  la
peine.

Un an plus tard, environ, le fils ain de Pincheira ayant pris la
dtermination d'aller tenter la fortune en Australie, mon pre partit
avec lui.

Depuis, Pincheira n'en a pas entendu parler, mais il ne doute pas que
son fils, tabli en Australie,  Melbourne, ne soit mieux inform que
lui.

Les derniers mots de Pincheira, lorsque je le quittai furent ceux-ci:

--Votre pre doit tre plusieurs fois millionnaire ou mort...

C'est donc pour Melbourne que je vais partir, muni d'une lettre de
recommandation de Pincheira pour son fils.

Ds demain, je regagne Valparaiso o je trouverai plus aisment qu'ici
une occasion pour l'Australie...

Maintenant, je tiens le bout du fil, je ne le lcherai pas...

Au revoir donc, mon cher matre,--je n'ose dire  bientt. J'cris  ma
mre en mme temps qu' vous. Embrassez pour moi Raymond et Lon, et
croyez-moi le plus reconnaissant et le plus dvou de vos obligs...

Me Roberjot poursuivait:

Vous le voyez, mon cher Raymond, Jean a bien fait de partir. J'adresse
par ce mme courrier une copie de sa lettre  Lon.

Votre mre et Mme Cornevin bien que fort tristes d'tre spares de
leurs fils sont en bonne sant.

Ici, rien de nouveau. Les embarras du gouvernement imprial deviennent
de plus en plus visibles. Aurons-nous la guerre avec la Prusse?
Aurons-nous un ministre libral? L'un et l'autre peut-tre,--peut-tre
ni l'un ni l'autre.

Vous avez d apprendre par les journaux le mariage de M. de Maumussy
avec une jeune princesse italienne trs riche. Il a t,  cette
occasion, autoris  prendre le titre de duc. On dit maintenant M. le
duc de Maumussy gros comme le bras.

D'un autre ct, mon trs honorable _ami_ Verdale prtend que M. de
Combelaine est dcid  prendre femme avec ou sans l'autorisation de
Mme Flora Misri. Ainsi, si vous connaissez une hritire, voil un
fameux mari.

Moi, je n'ai que dix mots  vous dire: Soyez prt  tout vnement, car
les temps sont proches.

Et croyez  ma sincre amiti.

      ROBERJOT.

Appuy contre la porte du _Soleil levant_, Raymond relut  plusieurs
reprises ces deux lettres palpitantes d'espoir.

Quel reproche pour lui!

Jean Cornevin agissait, du moins; tandis que lui, Raymond, qui et d
tre le plus ardent  poursuivre l'oeuvre de rparation, que
faisait-il? Rien.

Ainsi il s'abmait dans les plus sombres mditations, lorsqu'il en fut
tir par la bonne grosse voix de M. de Boursonne, qui, lui frappant
amicalement sur l'paule, lui disait:

--Ah ! qu'avez-vous? devenez-vous aussi sourd que je suis myope? Voil
trois fois que matre Bru nous appelle pour nous mettre  table.

Raymond n'avait rien dit jamais de son pass au vieil ingnieur, il ne
pouvait donc se confier  lui.

--Je n'ai rien, monsieur, lui rpondit-il.

Et il le suivit dans la salle  manger.

Mais c'est en vain qu'il s'efforait de secouer ses tristes
proccupations. Il ne trouvait pas un mot  rpondre  M. de Boursonne,
lequel, par bonheur, tait plus causeur et plus gai encore que de
coutume.

La marche, aprs le repas, le remit un peu.

Le temps tait admirable. C'tait une de ces tides journes comme
l'automne, tous les ans, en donne  l'Anjou. Jamais cette belle valle
de la Loire n'avait t plus belle. L'air tait plein de parfums et de
bourdonnements d'insectes. Les pluies de septembre avaient rendu aux
prairies leur vert d'meraude. Le soleil d'aot avait nuanc les bois de
tons merveilleux. Les feuilles des peupliers qui tremblaient  la brise
semblaient d'or. Le long de toutes les haies charges de baies rouges
des fils de la Vierge pendaient...

--Encore un mois de ce beau temps, mon cher Delorge, disait gaiement M.
de Boursonne, et le gros de notre besogne sera termin de Tours aux
Rosiers.

Ils opraient alors sur la rive gauche de la Loire, entre Gennes et les
Tuffeaux, et ils suivaient pour gagner leur terrain ce chemin charmant
qui ctoie la rivire, et qu'ombragent les grands arbres du coteau.

Et ils allaient, suivis du conducteur qui portait leur collation
quotidienne, faisant craquer sous leurs pieds les branches sches et les
feuilles mortes, lorsque, tout  coup, ils distingurent dans la
direction de Maillefert des aboiements de chiens, appuys de
fanfares...

[Illustration: Je distinguai comme une tache le radeau.]

--On chasse par ici! s'cria M. de Boursonne.

Et s'tant arrt pour mieux couter:

--Je ne me trompe pas, ajouta-t-il. Ce doit tre la duchesse de
Maillefert qui donne du bon temps  ses htes.

Aprs quoi, appelant son conducteur, qui prcisment se trouvait tre du
pays:

--Est-ce qu'il y a du chevreuil dans ces bois que nous avons vus
l-haut? demanda-t-il.

Le conducteur s'tait rapproch.

--Je ne le pense pas, monsieur, rpondit-il. Je n'ai jamais entendu dire
qu'il y ait des chevreuils ailleurs que dans le parc de la Ville-Haudry,
mais ceux-l sont sacrs.

--Alors que chasse-t-on?

--Monsieur, lorsque Mme la duchesse est ici, elle fait venir des
renards dans des tonneaux... Les jours de chasse, on en lche un, et
c'est aprs lui que courent les chiens et que galopent les chasseurs.

M. de Boursonne hocha la tte.

--Parfait! dit-il. C'est un moyen comme un autre de se rompre le cou, et
c'est trs aristocratique,  coup sr...

Cependant, ils taient arrivs sur le terrain de leurs tudes.

Ils se mirent au travail sans plus se proccuper de la chasse, qui,
selon les caprices de la course du renard, s'loignait ou se
rapprochait.

Vers trois heures, la pauvre bte dut tre force, car fanfares et
aboiements cessrent compltement.

La journe touchait  sa fin, et dj de lgers brouillards s'levaient
des bas-fonds de la valle, lorsque Raymond eut termin sa besogne. Il
alluma un cigare et, en attendant M. de Boursonne qui achevait des
sondages, il vint s'asseoir sur le talus du chemin.

Il n'y tait pas depuis cinq minutes, quand, au dtour de la route, sous
la vote forme par les grands arbres, parut une femme qui s'avanait
d'un pas rapide.

Elle tait fort simplement vtue d'un costume de soie brune et coiffe
d'un large chapeau de paille. Son visage tait entirement cach par une
ombrelle qu'elle tenait en avant, pour se garantir du soleil couchant.

Raymond l'examinait avec une certaine curiosit, admirant la grce de sa
dmarche, lorsque tout  coup,  moins de dix pas de lui, elle s'arrta
court.

Elle parut couter et se consulter...

Puis, soudain, prenant un parti, elle ferma son ombrelle, franchit
lestement le talus et gagna un petit bouquet d'arbres o elle se tint
immobile.

D'o elle tait, elle ne devait pas apercevoir Raymond, surtout ne
souponnant pas sa prsence, mais lui la voyait trs bien.

C'tait une jeune fille d'une vingtaine d'annes, aux traits fins et
doux, blonde avec de grands yeux bleus.

Ce qui frappait Raymond, c'tait l'impression  la fois inquite et
timide de sa physionomie, et dans toute sa personne quelque chose de
sauvage et d'effarouch...

--videmment elle se cache, pensait-il, mais de qui? mais pourquoi?...

La rponse ne se fit pas attendre.

Un bruit de roues lui ayant fait tourner la tte, il aperut, s'avanant
au grand trot de deux magnifiques chevaux, une calche dcouverte mene
 la daumont.

C'tait une des voitures qu'il avait rencontres la veille se rendant 
la gare, il la reconnut trs bien.

Dedans taient nonchalamment tendues deux jeunes femmes assez jolies
vtues de costumes extraordinairement voyants.

Derrire la voiture, un groupe de cavaliers galopait et, au milieu de ce
groupe, montant un cheval videmment difficile, se tenait la duchesse de
Maillefert, superbe de hardiesse avec son amazone bleue  boutons
cisels et son chapeau d'homme.

--C'est pourtant vrai qu'on ne lui donnerait pas vingt ans,  cette
gaillarde-l, dit une voix railleuse derrire Raymond.

Il se dtourna.

C'tait M. de Boursonne, qui avait fini, lui aussi, et qui, les mains
dans les poches et un sourire goguenard aux lvres, regardait s'loigner
et se perdre dans la poussire voitures et cavaliers.

--Oui!... peut-tre!... en effet!... rpondit Raymond.

Il ne savait trop ce qu'il disait.

Tout en semblant couter le vieil ingnieur, il ne perdait pas de
l'oeil le bouquet d'arbres o la jeune fille s'tait rfugie... Il la
vit avancer la tte avec prcaution, couter, puis jugeant le danger
qu'elle voulait viter pass, gagner la route...

Mais alors, elle aperut Raymond et M. de Boursonne...

Un lger cri lui chappa... Elle parut prte  fuir...

Mais, rassemblant son courage, elle passa devant eux en leur rendant
leur salut...

Jamais surprise ne se vit, plus comique que celle du vieil ingnieur.

La jeune fille tait dj loin, qu'il restait plant sur ses pieds, sa
casquette d'une main, son binocle de l'autre...

--Ah a! d'o sortait cette demoiselle? demanda-t-il enfin.

Raymond ne rpondit pas.

Encore qu'il et t bien embarrass de dire pourquoi, il lui rpugnait
de raconter la scne dont le hasard l'avait rendu tmoin.

--C'est que vraiment elle m'a paru surgir de terre ni plus ni moins
qu'une apparition, continua M. de Boursonne, et je ne serais pas fch
de savoir au moins qui elle est.

A deux pas en arrire, se tenait le conducteur que M. de Boursonne avait
dsign pour l'accompagner parce qu'il connaissait le pays.

Il entendit la question et pensant qu'elle s'adressait  lui:

--Monsieur, rpondit-il respectueusement, cette jeune personne est
Mlle Simone de Maillefert...

--Ah!

--Elle sortait de ce petit bosquet, l,  droite, o je l'ai vue se
cacher lorsqu'elle a entendu rouler la voiture de Mme la duchesse.
C'est, du reste, un vrai miracle que monsieur l'ingnieur n'ait pas
encore rencontr Mlle Simone, car elle est toujours par voies et par
chemins, tantt avec sa gouvernante anglaise,  pied le plus souvent,
mais quelquefois aussi  cheval. Et ce n'est pas pour dire, mais je ne
connais pas beaucoup de nos messieurs des environs capables de faire
franchir  leur cheval les fosss qu'elle fait sauter au sien...

D'un geste, M. de Boursonne remercia son employ des renseignements.

Mais lorsqu'il fut seul avec Raymond, sur la route des Rosiers:

--Ma parole d'honneur, reprit-il, cette jeune fille me trotte par la
tte. N'est-il pas trange qu'elle craigne si fort d'tre vue de sa
mre!...

--Ne vous rappelez-vous donc pas, monsieur, ce que nous a dit matre
Bru?

--Si, mais Bru n'est qu'un sot. Il faudrait faire jaser quelque
bourgeois du pays. Je donnerais bien quelque chose pour que notre vieux
camarade, l'artilleur en retraite, et l'ide de venir, ce soir, fumer
une pipe avec nous.

Quelque bonne fe entendit sans doute le souhait de M. de Boursonne.

A peine Raymond et lui finissaient-ils de dner, que le matre du
_Soleil levant_ leur annona le commandant d'artillerie.

Et il ne venait pas seul.

--Il se permettait, dit-il en entrant, d'amener un sien neveu, qui tait
venu passer la journe avec lui: M. Savinien Bizet de Chenehutte.

C'tait un fort gaillard d'une trentaine d'annes, large d'paules, haut
en couleur, au verbe tranchant,  l'air content de soi, mis avec une
recherche du plus mauvais got.

Propritaire, il faisait valoir et vivait sur ses terres. Rellement, il
s'appelait Bizet tout court. Ce nom de Chenehutte, qui tait celui d'une
de ses proprits, lui avait t donn pour le distinguer d'un de ses
frres; et comme il l'avait trouv sonore, il l'avait gard et le
mettait sur ses cartes de visite.

N'importe, il tait fort heureux qu'il ft venu.

Aux premires questions de M. de Boursonne relatives  Mlle de
Maillefert:

--Ma foi! je ne sais rien de cette jeune fille, rpondit l'ancien
artilleur, avec l'insouciance d'un homme trop occup de soi pour
s'inquiter des autres.

M. Savinien Bizet de Chenehutte tait mieux renseign.

--Il est sr, dit-il, que les gots et les faons de cette demoiselle
doivent surprendre. Lorsqu'elle est arrive  Maillefert, il y a cinq
ans, et qu'on a vu que son aimable mre l'abandonnait, on a eu piti
d'elle. Les dames les plus distingues lui ont fait quelques avances.
Bast! elle les a reues du haut de sa grandeur et n'a pas mme daign
rendre les visites qu'on lui faisait...

--Ce qui est l'indice d'une bien mauvaise ducation, opina gravement M.
de Boursonne...

--Ils sont tous comme cela dans cette famille, continua M. Bizet. C'est
chez eux un parti pris de mpriser les voisins... Savez-vous o M.
Philippe va chercher des compagnons lorsqu'il est ici? A l'cole de
cavalerie de Saumur...

--Oh!...

--C'est comme cela. Et la duchesse de Maillefert... Vous croyez,
n'est-ce pas? qu'elle invite  ses chasses les propritaires du pays et
leurs dames...

--Certes, je le crois...

--Eh bien! vous vous trompez. Demandez  mon oncle, plutt! Nous sommes
de trop petites gens pour elle. C'est de Paris ou d'Angers qu'elle fait
venir ses invits. Et du reste, elle fait aussi bien. S'il n'y avait que
nous pour faire de la poussire  son chteau, on n'aurait pas besoin de
balayer souvent...

M. de Boursonne jubilait, il avait trouv son homme.

--coutez donc ce que dit M. de Chenehutte, mon cher Delorge, dit-il,
c'est on ne peut plus intressant... Vous dites donc, monsieur, que
personne ne voudrait plus accepter les invitations de Mme de
Maillefert?...

--Je le dis parce que cela est.

--Et pourquoi?

M. Bizet rapprocha sa chaise, et d'un air  la fois pudique et
mystrieux:

--Parce que, rpondit-il, la duchesse est une femme absolument
compromise...

--Pas possible!...

--Demandez  mon oncle! Il vous dira qu'elle mne une telle vie, que
toute sa fortune, qui tait norme, y a pass. Il vous dira qu'on n'en
est plus  compter ses aventures et que tous les ans, ici, elle
s'affiche sans pudeur avec quelque nouveau fat... Ah! c'est du propre!
Quant  ses ftes, on sait ce qu'elles sont; un homme peut y aller, mais
une femme!...

Si M. de Boursonne jouissait sans vergogne des ridicules de M. Bizet, il
n'en tait pas de mme de Raymond.

Singulirement agac:

--Je ne vois pas, dit-il d'un ton rude, en quoi tout cela atteint
M^[lle] Simone.

M. Savinien Bizet de Chenehutte cligna de l'oeil d'un air qui voulait
tre excessivement malin.

--Oh! elle, fit-il, c'est une autre paire de manches.

--Comment cela? interrogea M. de Boursonne.

--Elle est aussi dissimule que sa mre l'est peu. Ainsi,  en croire
les paysans et les malheureux du pays, c'est la plus pure, la plus
chaste, la meilleure, la plus charitable des cratures...

--Eh mais! c'est une assez bonne rputation, ce me semble.

--Oui, mais ce n'est qu'une rputation... Tenez, raisonnons. Mlle
Simone est-elle force de vivre comme elle le fait? Non. Elle n'est pas
plus laide qu'une autre et elle est immensment riche...

--Vous disiez la duchesse ruine...

M. Bizet hocha la tte.

--Et c'est vrai, rpondit-il. Seulement Mlle Simone a sa fortune 
elle, que je ne saurais valuer  moins de deux cent mille livres de
rentes... Maillefert, qui vaut au bas mot un million, est  elle. Je lui
connais, le long d'Authion, je ne sais plus combien de centaines
d'hectares de prairies... Les meilleurs crus de Bourgueil lui
appartiennent...

L'ancien commandant d'artillerie riait  se tordre.

--Et vous pouvez croire mon neveu, fit-il, car il est bien renseign...

M. Bizet rougit.

--Mais... comme tout le monde, balbutia-t-il.

--Oh!... cent fois mieux, mon neveu, car enfin, l'an dernier, quand tu
pensais que Mlle Simone serait une charmante dame de Chenehutte, tu
es all aux informations...

De rouge qu'il tait, M. Bizet devint cramoisi.

--Soit, dit-il. J'aurais peut-tre fait une folie l'an dernier... Mais
j'ai rflchi. J'ai compris que, si Mlle de Maillefert s'isole ainsi,
c'est qu'elle a une bonne raison. Or, cherchez la raison d'une jeune
fille, et vous trouverez... un amant.

Depuis un moment, Raymond dissimulait mal son irritation.

Il bondit  ce dernier mot comme sous un coup de fouet, et se dressant:

--Vous mentez! dit-il  M. Bizet.

Du coup, les brillantes couleurs de M. de Chenehutte disparurent.

--Voil un mot que vous allez retirer, monsieur, s'cria-t-il.

Raymond haussa les paules.

--Trs volontiers, fit-il tranquillement, si vous pouvez nous nommer
l'amant de Mlle de Maillefert...

Mais, au lieu de rpondre:

--Non, cela ne se passera pas ainsi, clama M. Bizet, il faudra me rendre
raison...

Et il sortit, tirant sur lui la porte  la briser.

--Allons, bon! s'cria l'ancien commandant d'artillerie, voil mon
tourneau parti! Que le diable emporte les jeunes gens, n'est-il pas
vrai, Boursonne!

Et, s'adressant  Raymond:

--Je ne prtends pas, continua-t-il, que mon neveu ait raison; mais
convenez, monsieur, que vous n'tes gure parlementaire.

--Monsieur...

--Il est de ces mots qu'on ne dit pas, sacrebleu! surtout  un garon
qui a bien dn... car Savinien avait parfaitement dn, comme toujours,
lorsqu'il vient me rendre visite...

Tout en parlant, d'un ton de mauvaise humeur, il avait dbourr sa pipe,
une superbe pipe d'cume de mer, et il la serrait avec les plus
dlicates attentions dans un tui de maroquin doubl de velours.

--Sotte affaire, grommelait-il, sotte superlativement, sotte en cinq
lettres... O prendre mon neveu, maintenant! Si seulement il tait all
au _Caf du commerce_!...

Ses prparatifs de dpart taient achevs.

--Car il faut arranger cela, Boursonne, dit-il encore et, je compte sur
vous pour chapitrer M. Delorge pendant que je vais laver la tte de mon
neveu... Il n'y a pas l de quoi fouetter un chat...

Il sortit sur ces mots.

Et ds que M. de Boursonne l'eut entendu refermer la porte qui donnait
sur la grande route, il vint se planter devant Raymond et, croisant les
bras:

--Je suppose, dit-il, que vous avez trop dn aussi, vous, ou que votre
cervelle dmnage...

--Pourquoi cela, monsieur?...

Le vieil ingnieur leva les bras au ciel, et d'un accent de
commisration profonde:

--Il le demande!... fit-il. Comment, malheureux, sur les propos d'un
sot, d'un idiot, d'un fat, vous entrez en fureur et vous demandez ce que
vous avez fait d'insens! Je vous dclare, moi, que je le trouvais trs
amusant, ce sire de Chenehutte, que j'allais passer une soire trs
agrable, et que vous m'avez gt mon plaisir.

Mais Raymond tait encore sous l'impression de l'agacement que lui avait
caus M. Savinien Bizet.

--Et moi, monsieur, pronona-t-il, je vous dclare qu'il est des propos
que je n'entendrai jamais de sang-froid.

--Quels propos?

--Quoi! ce drle se permet de dire que Mlle Simone de Maillefert a un
amant!...

--Qu'est-ce que cela vous fait?

L'objection avait assez de valeur pour embarrasser Raymond. Aussi, au
lieu de rpondre directement:

--N'est-il pas manifeste, continua-t-il, que c'est l une calomnie
ignoble inspire  ce monsieur par le dpit qu'il prouve d'tre
ddaign par la famille de Maillefert en gnral et par Mlle Simone
en particulier?...

M. de Boursonne levait les paules par-dessus la tte.

--Et aprs!... interrompit-il. Est-ce que cela vous regarde? est-ce que
cela vous touche? tes-vous le parent de Mlle de Maillefert, son ami,
son alli?... La connaissez-vous? Lui avez-vous seulement parl?...

A grand renfort d'allumettes--peut-tre aussi pour dissimuler une vive
rougeur, Raymond allumait un cigare:

--Il se peut que je sois ridicule, commena-t-il...

--Oh!... prodigieusement ridicule...

--... Mais jamais, devant moi, un fat n'insultera impunment une femme.
Et si tous les hommes de coeur taient de mon avis, la rputation
d'une jeune fille ne serait pas  la merci du premier polisson venu.
J'ai une soeur, moi, et si un drle osait parler d'elle comme ce Bizet
parlait de Mlle Simone, je m'estimerais heureux qu'il se trouvt l
un garon d'honneur pour prendre sa dfense.

En tout autre moment, M. de Boursonne se serait sans doute amus de
l'animation de Raymond.

Mais ce n'tait pas l'occasion de jeter de l'huile sur le feu, et d'un
ton conciliant:

--Soit, dit-il, vous avez raison en principe, mais pour ce soir
n'insistez pas... Notre digne commandant d'artillerie va nous ramener
son neveu, donnez-lui la main, et qu'il ne soit plus question de
rien....

La porte de la rue s'ouvrait en ce moment. Seulement ce ne fut pas
l'ancien artilleur qui entra. Ce fut un jeune homme  mine grave, qui
demandait  entretenir M. Raymond Delorge en particulier.

--Oh! vous pouvez parler devant monsieur, dit Raymond en montrant M. de
Boursonne.

Le jeune homme alors s'assit, les jambes cartes et les mains sur les
genoux, toussa, et d'un ton solennel expliqua qu'il tait envoy par son
ami, M. Savinien de Chenehutte, lequel, ayant t gravement insult par
M. Delorge, demandait une rparation par les armes...

--Permettez, permettez!... commena le vieil ingnieur.

Raymond l'interrompit:

--Je suis aux ordres de M. Bizet de Chenehutte, dit-il.

--Alors, monsieur, reprit le jeune homme, veuillez m'indiquer vos
tmoins, pour que nous rglions les conditions...

Et, ayant remis sa carte  Raymond, il salua gravement et se retira d'un
pas de grand-prtre.

M. de Boursonne paraissait exaspr.

--Eh bien! vous voil content, monsieur Delorge, s'cria-t-il... Vous
voil un duel sur les bras!... Seulement, o allez-vous pcher des
tmoins?

--Je comptais vous prier de m'en servir, monsieur.

--Moi!... Allons, dcidment, la tte n'y est plus. Moi, votre chef,
j'autoriserais votre folie par ma prsence... jamais. Ce serait doubler
le scandale. Car ne vous y trompez pas, vous allez tre la fable du
pays... Et Mlle Simone aussi, qui plus est. Joli service que vous lui
rendez,  cette pauvre fille! La peste soit de mon Don Quichotte! sans
compter qu'avant huit jours vous serez dnonc  qui de droit. Et je
serais votre tmoin!... Vous rvez, mon cher...

Peut-tre Raymond s'attendait-il un peu  cet accueil:

--Alors, fit-il, je vais prier matre Bru de m'indiquer dans le pays
deux anciens militaires; ils ne me refuseront pas, eux...

Le vieil ingnieur ne sembla pas l'entendre.

Il arpentait la salle  manger, gesticulant, tirant de sa pipe des
nuages de fume, jusqu' ce que tout  coup:

--Eh bien!... non! s'cria-t-il, vous tes un brave garon, Delorge, et
je serai aussi fort que vous... Il ne sera pas dit, sacr tonnerre!
qu'un ancien de l'cole ira risquer sa peau sans un camarade pour
l'assister... Je serai dnonc aussi, c'est clair, mais ils diront ce
qu'ils voudront  Paris, je m'en bats l'oeil... Donc, c'est dit, je
prends un de nos conducteurs et je vais trouver vos gens...

[Illustration: Il s'embarquait pour Valparaiso.]

--Ah! monsieur, commena Raymond, ravi...

--C'est bon, c'est bon, vous me remercierez demain. Pour l'instant,
parlons raison. Quelle arme prfrez-vous?

--Ce n'est pas  moi de choisir...

--Qui sait!... en s'y prenant bien. Enfin, qu'aimez-vous mieux, le
pistolet ou l'pe?...

--Oh! peu m'importe!

--Diable! vous tirez donc aussi mal l'un que l'autre?

A la profonde surprise de M. de Boursonne, toute l'animation de Raymond
tomba tout  coup. Il plit lgrement et d'une voix altre:

--Monsieur, rpondit-il, au pistolet aussi bien qu' l'pe, je suis
d'une force tellement suprieure que, si je n'tais rsolu  mnager ce
jeune homme, me battre avec lui serait presque dloyal...

Les yeux du vieil ingnieur s'agrandissaient d'bahissement derrire ses
lunettes...

--Plaisantez-vous? fit-il.

--Jamais, monsieur, je n'ai parl plus srieusement. Pendant des annes,
j'ai vcu dans l'espoir de me battre en duel avec un homme que je hais
mortellement et qui passe pour le plus habile tireur de Paris... Pendant
des annes, j'ai fait chaque jour quatre ou cinq heures de salle d'armes
et de tir. Mon ennemi a refus le combat, mais ma supriorit m'est
reste.

M. de Boursonne ne fit pas une question, ce qui tait bien beau de sa
part. Il sortit, et quand il reparut, une heure plus tard:

--Tout est convenu, dit-il  Raymond, c'est  l'pe que vous vous
battez, demain matin,  huit heures...




VIII


C'est  peine si, d'une voix teinte, Raymond balbutia quelques
remerciements, s'excusant du tracas qu'il causait  M. de Boursonne.

--Je suis bien aise, ajouta-t-il, que mon adversaire ait choisi l'pe,
parce qu' cette arme je reste matre de l'issue du combat...

Et ce fut tout.

Pendant l'heure qu'il tait rest seul, son attitude avait subi un tel
changement, il s'tait si visiblement affaiss que le vieil ingnieur
n'en revenait pas.

Tout en regagnant sa chambre  coucher:

--Qu'est-ce que cela signifie? pensait-il. Ce que me dit mon gaillard de
sa supriorit ne serait-il que pure forfanterie, ou malgr tout
aurait-il peur!...

Peur! Raymond Delorge!

Ah! s'il tait une me au-dessus des terreurs de la souffrance et de la
mort, c'tait certes la sienne. Peur, lui!... Son existence tait-elle
donc assez heureuse pour qu'il et la faiblesse d'y tenir!...

Non. Mais lorsqu'il s'tait trouv seul, l'agacement nerveux, provoqu
par M. Bizet de Chenehutte s'tant apais, il avait rflchi, il s'tait
jug et, du fond de sa conscience, une voix rude comme le remords
s'tait leve pour lui reprocher sa conduite.

Avait-il le droit, lui, de se battre, de risquer sa vie!...

Quoi! son pre, le gnral Delorge avait t lchement assassin; les
assassins vivaient honors et riches, et au lieu de songer uniquement 
la vengeance, il s'en allait, don Quichotte ridicule, provoquer le
premier fat venu, pour la plus grande gloire d'une dame inconnue.

Avec de telles penses, il lui fut impossible de fermer l'oeil de la
nuit; et son visage, au matin, trahissait si bien une pnible insomnie,
que M. de Boursonne ne put s'empcher de lui dire:

--Vous avez l'air d'un dterr, mon cher. Qu'avez-vous? tes-vous
souffrant?

Le ton de ces questions rvlait de si singuliers soupons que Raymond
tressaillit. Brusquement rappel au sentiment de la situation et de ses
exigences:

--Rassurez-vous, monsieur, fit-il, je ne me suis jamais mieux port.

Il fut interrompu par matre Bru.

L'htelier du _Soleil levant_, qui avait flair la vrit, et qui
s'tait assur de l'excellence de son flair en collant son oreille  la
serrure, ce digne aubergiste venait annoncer  messieurs les ingnieurs
que, sachant qu'ils auraient  sortir de bonne heure, il leur avait
prpar et servi une tranche de pt et une bouteille de vin des coteaux
de Saumur.

L'attention charma le vieil ingnieur.

Il avait beau, hum! se raidir, hum! hum! affecter une superbe
insouciance, sacrebleu! et chercher  plaisanter, mille tonnerres! il se
sentait trs mu. Et  l'inquitude qu'il prouvait, il reconnaissait
qu'il s'tait attach  Raymond beaucoup plus qu'il ne le supposait.

Aussi, le voyant se disposer  attaquer le pt de matre Bru:

--Gardez-vous de manger, lui dit-il vivement, un homme qui se bat en
duel doit rester l'estomac vide pour qu'on puisse le soigner en cas
d'accident...

--Je n'aurai pas besoin d'tre soign, croyez-moi...

--Je l'espre pardieu bien! Seulement, dfiez-vous, on a vu des mazettes
embrocher des matres... Allons, bon! qu'est-ce que je vous dis l,
moi!...

--Rien que je ne sache, fit Raymond en riant de bon coeur, cette fois.

M. de Boursonne ne rpliqua pas.

Plus il observait Raymond, lui qui se piquait d'observation, moins il
s'expliquait son attitude et les brusques variations de son humeur.

--Il faut, pensait-il, qu'il y ait dans l'existence de ce garon quelque
mystre que je ne connais pas...

Il n'en vidait pas moins lestement un verre de vin des coteaux, quand
une voix le fit retourner, qui disait:

--Il est l'heure, monsieur l'ingnieur, et me voici.

C'tait le conducteur choisi par M. de Boursonne pour tre le second
tmoin de Raymond qui arrivait, exact comme un chronomtre et tout de
noir habill.

--Partons donc, dit le vieil ingnieur.

Le rendez-vous avait t fix de l'autre ct de la Loire, au-dessus de
Gennes,  l'entre d'un petit bois o se trouvait une clairire qu'on
et jur prpare pour une rencontre.

Et, tout en cheminant, aprs avoir pass le pont de fil de fer:

--Je parierais que nous nous drangeons inutilement, grommelait M. de
Boursonne, et qu'une fois sur le terrain, le sieur Bizet va nous faire
des excuses.

C'tait la bonne envie qu'il en avait qui le faisait s'exprimer ainsi.
Son erreur tait grande.

Les Angevins, en gnral, n'ont pas grand' peur d'un bout de fer pointu.
A Saumur particulirement et aux environs, presque tous les jeunes gens
font des armes et se souviennent assez volontiers des jolis coups d'pe
que fournissaient leurs pres lors de la conspiration Berton.

M. Bizet de Chenehutte tait un sot, mais n'tait pas un lche.

La veille, d'ailleurs, au _Caf du commerce_, il avait tant parl, si
haut et si terriblement, que reculer lui et t bien difficile.

Il tait trs connu dans le pays, et,  ce qu'il croyait, trs pos. Ne
possdait-il pas deux chevaux, dont un certain alezan sur lequel il
avait couru les haies, aux courses de Saumur, vtu d'une casaque rose?
Ne nourrissait-il pas cinq chiens, dont trois bassets, qu'il appelait sa
meute? N'avait-il pas eu des succs?...

Bientt M. de Boursonne et Raymond l'aperurent, arrivant au rendez-vous
par un autre chemin qu'eux.

Il avait pour tmoins son oncle, qui semblait d'une humeur massacrante,
et le vieux commandant d'artillerie, au mpris des rgles consacres,
s'approcha de M. de Boursonne et lui dit:

--Voyons, sacrebleu! mon vieux camarade, une dernire fois, allons-nous
laisser ces tourneaux s'embrocher pour une vtille?....

--Il est clair que c'est absurde, rpondit le vieil ingnieur... Que M.
Bizet de Chenehutte nomme donc l'amant de Mlle de Maillefert, et M.
Delorge retirera le mot que vous savez...

--Allons-y donc, puisque vous le voulez, grommela le vieil artilleur...

Et, tirant d'une gaine de serge deux pes qu'il avait apports, il en
remit une  chacun des adversaires, et, s'tant recul, pronona le mot
sacramentel:

--Allez!

Pendant que les tmoins discutaient les conditions dernires, et tandis
qu'il se dpouillait de son paletot et de son gilet, Raymond avait cru
voir dans le taillis qui entourait la clairire des yeux qui brillaient
et des ttes curieuses qui se dressaient au-dessus des buissons.

--Singulire hallucination! s'tait-il dit.

Ce n'tait pas une hallucination.

La nouvelle du duel s'tait rpandue dans les Rosiers, o les occasions
d'motions fortes sont rares; bon nombre de bourgeois s'taient bien
promis de ne pas manquer un aussi dramatique spectacle.

Ils avaient su par un des tmoins l'endroit choisi pour la rencontre, et
ds l'aube, ils taient venus sournoisement se poster  l'afft.

Une dame mme tait venue, ce qui fut connu et fit une brche  sa
rputation, car sa dmarche fut charitablement attribue  l'intrt que
lui inspirait M. Bizet de Chenehutte.

Mais, si Raymond ignorait ce dtail, M. Bizet de Chenehutte le
connaissait, lui, et l'ide de combattre sous les regards de ses
compatriotes ne fut pas pour peu dans l'imptuosit extraordinaire de
son attaque...

Il ne doutait d'ailleurs pas de la victoire.

Ayant reu du matre d'armes de l'cole de cavalerie de Saumur un
certain nombre de leons, il se croyait d'une jolie force...

Hlas! il ne lui fallut pas vingt secondes pour reconnatre combien
follement il s'tait abus.

Vainement il multipliait les attaques, tournant, bondissant, se
baissant, se dressant, s'allongeant, il n'arrivait qu' se mettre hors
d'haleine.

Froid, impassible, aussi  l'aise que s'il et t dans une salle
d'armes faisant assaut avec des fleurets mouchets, Raymond parait comme
en se jouant, jusqu'au moment o, liant l'pe de son adversaire, il la
lui arracha violemment des mains et la fit voler  vingt pas.

--Assez! s'cria l'ancien commandant d'artillerie en se prcipitant
entre les deux adversaires, l'honneur est satisfait; assez...

C'tait, au fond, l'avis de M. Bizet de Chenehutte.

Mais il sentait dix paires d'yeux braqus sur lui, et,  la fureur de
son impuissance, s'ajoutait la rage de ce qui lui semblait une affreuse
humiliation.

--Non, ce n'est pas assez! s'cria-t-il en courant ramasser son pe, ce
qui m'arrive n'est qu'un accident.

Ainsi ne pensait pas le vieil artilleur.

Aussi, s'tant approch de M. de Boursonne:

--Il est clair, lui dit-il, que mon nigaud de neveu est aux mains de
votre jeune homme comme une souris aux griffes d'un chat... De grce,
mon vieux camarade, ne laissons pas recommencer le combat.

Sans rpondre ni oui ni non, M. de Boursonne alla  Raymond, qui
demeurait immobile, et bas et trs vite:

--Pas de gnrosit dplace, lui dit-il. Je vois que vous tes de
premire force, mais  force de mnager ce sot, vous finirez peut-tre
par vous faire embrocher. Allongez-lui, s'il vous plat, un coup d'pe
bnin, et terminons...

Raymond hsita.

Il en voulait beaucoup  M. Bizet de l'avoir tran sur le terrain, et
rsolu  l'en punir, il avait form le projet de ne le point blesser,
mais de le dsarmer jusqu' ce qu'il s'avout vaincu.

Cependant, comme il sentit qu'il n'avait rien  refuser au vieil
ingnieur aprs la preuve d'attachement qu'il lui donnait:

--Vous allez tre obi, monsieur, dit-il enfin.

M. de Boursonne lui serra la main, puis se retournant:

--Encore une reprise, dit-il, et quel qu'en soit le rsultat nous
arrterons le combat.

--Soit! grommela l'ancien commandant d'artillerie, et que le diable
emporte mon neveu!

Il remit donc les adversaires en face, engagea de nouveau leurs fers, et
comme la premire fois recula en disant:

--Allez!...

C'est avec la rage aveugle d'une bte fauve que M. Bizet se lana sur
Raymond. Il tait devenu plus blanc que sa chemise, ses yeux
s'injectaient de sang, il serrait les dents  les briser.

C'est que, si niais qu'il ft, il avait devin les intentions premires
de son adversaire. Et la pense d'tre si ouvertement mnag devant tant
de tmoins l'affolait.

En ce moment, dans son accs de fivre vaniteuse, il et mieux aim
mourir que de sortir de ce duel sans une gratignure. Il attaquait moins
qu'il ne cherchait  se faire blesser.

Aussi Raymond, en dpit de sa prodigieuse supriorit, avait-il besoin
de tout son sang-froid et de toute son adresse pour l'empcher de
s'enferrer lui-mme. A deux reprises il fut forc de rompre, et malgr
tout, ces attaques furibondes l'animaient, quand par bonheur, voyant un
jour, il se fendit et planta dans le gras du bras de M. Bizet de
Chenehutte le plus aimable des coups d'pe.

--Touch!... s'cria l'intressant jeune homme en lchant son arme et en
se laissant tomber  la renverse entre les bras de ses tmoins qui,  la
vue du sang, s'taient prcipits vers lui...

Trois ou quatre exclamations touffes retentirent dans le taillis...
Cinq ou six ttes effares apparurent au-dessus des buissons...

Mais l'anxit ne dura pas.

Le vieil officier qui se connaissait en blessures, ayant relev la
manche de la chemise de son neveu, hocha la tte et dit:

--Il n'en mourra pas pour cette fois.

M. Bizet rouvrit les yeux.

--Non, ce n'est rien, fit-il d'une voix affaiblie, l'impression que m'a
cause le froid du fer est dj passe.

Le fait est qu'il tait ravi de cette solution, qui le sauvait d'un
ridicule dont la perspective l'avait fait frmir. La supriorit de son
adversaire tait si manifeste, que sa blessure devenait un titre de
gloire.

Aussi, lorsqu'on l'eut remis sur pied, son premier mouvement fut de
saisir la main de Raymond, en s'criant d'un ton tragique:

--Maintenant, monsieur Delorge, je confesse mes torts, je vous prie
d'agrer mes excuses, et je voudrais que l'univers entier pt
m'entendre... Dsormais c'est entre nous  la vie et  la mort.

Raymond l'et battu de bon coeur. Jamais vainqueur ne fut si penaud de
sa victoire.

--Du coup, murmura  son oreille la voix narquoise de M. de Boursonne,
vous voil le meilleur ami de ce cher M. Bizet.

--C'est--dire couvert de ridicule, pensa Raymond, qui, depuis que les
curieux cachs dans le taillis s'taient dmasqus, savait,  n'en
pouvoir douter, que le combat avait eu un assez bon nombre de
spectateurs.

Et M. de Boursonne disait vrai.

Calm, M. Bizet avait parfaitement compris la gnrosit de son
adversaire, et fait extraordinaire et tout  sa louange, malgr la
frocit de son amour-propre, il ne lui en voulait pas.

Et lorsqu'on eut tanch le sang de sa blessure, qu'on l'eut band avec
un mouchoir et qu'il se fut mis le bras en charpe dans sa cravate, il
dclara qu'il voulait absolument que Raymond et lui et leurs tmoins
revinssent ensemble par la mme route.

Pauvre Raymond!...

Entre M. de Boursonne qui se vengeait de son motion du matin en
l'accablant de flicitations ironiques, et M. Bizet de Chenehutte qui
l'crasait de protestations d'amiti, il marchait, baissant la tte, du
pas d'un homme qu'on trane chez le dentiste.

Ils arrivaient au pont suspendu, lorsqu'une amazone, monte sur un
cheval noir lanc au grand trot, les croisa.

--Mlle Simone de Maillefert, fit M. Bizet en dessinant le plus
respectueux des saluts.

Et prenant encore la main de Raymond:

--Dj, mon cher ami, lui dit-il, je me suis excus de la mauvaise
plaisanterie que le dpit m'avait inspire... Croyez que Mlle Simone
m'est sacre, maintenant que je sais vos sentiments pour elle!

Ainsi se ralisait la prdiction de M. de Boursonne, lequel, bien
autrement expriment que Raymond, lui avait dit, la veille:

--Parbleu! si vous croyez rendre service  Mlle Simone en dgainant
pour elle, vous vous trompez grossirement.

C'est que telles sont nos moeurs qu'une femme, ft-ce la plus pure et
la plus chaste, se trouve compromise ds qu'on s'occupe d'elle.

Sur cet article, les petits pays sont particulirement impitoyables.

Tout le monde savait aux Rosiers que Mlle de Maillefert avait t la
cause de cette rencontre o M. Bizet de Chenehutte venait de recevoir
une gratignure.

Et c'est en vain que Raymond se ft puis  rpter:

--Sur mon honneur, je ne connais, ni d've ni d'Adam, cette jeune fille,
et de ma vie je ne lui ai parl. Je ne suis ici qu'en passant et je
partirai probablement sans avoir eu l'occasion de lui adresser la
parole. Elle ne sait seulement pas si j'existe. J'ai pris sa dfense
comme j'aurais pris celle de n'importe quelle femme grossirement
attaque par un malotru.

--A d'autres! lui et-on rpondu. Ce n'est que dans les romans de
chevalerie que les dames trouvent des dfenseurs si dsintresss que
cela. Quand on risque sa vie pour une femme, c'est qu'on a de bonnes
raisons...

Tout cela tait en germe dans la phrase de M. Bizet.

Et son accent, et le clignement de ses yeux, signifiaient de plus:

--Si nous rencontrons si  propos, sur notre chemin, Mlle Simone,
c'est qu'elle avait eu connaissance du duel et qu'elle tait inquite...

Toutes ces considrations, heureusement, se prsentrent  la fois 
l'esprit de Raymond, et il se tut, comprenant que protester ce serait
encore aggraver sa faute.

Mais c'est inutilement que tout le long du chemin il essaya de se
rapprocher de M. de Boursonne et de l'ancien commandant d'artillerie, ou
de rendre la conversation gnrale. M. Bizet s'attachait  lui
obstinment comme la glu  l'aile de l'oiseau pris au pige.

Et pour comble, ambitieux des bonnes grces de Raymond, et pensant lui
tre excessivement agrable, il ne cessait de l'entretenir de Mlle de
Maillefert, dplorant ses propos inconsidrs de la veille, et les
mettant sur le compte du vin blanc de son oncle.

--A vous, cher monsieur Delorge, disait-il, je puis l'avouer, j'aurais
t au comble de la joie si elle et consenti  m'accorder sa main. Non
que je la trouve jolie, mais parce qu'elle est bonne personne. Elle n'a
pas d'esprit, c'est vrai, et toutes ces dames des environs s'accordent 
dire que sa conversation est  faire biller, mais elle est pleine de
bon sens. Puis, quelle femme d'intrieur! Croiriez-vous que c'est elle,
une fille de vingt ans  peine, qui administre son immense fortune!...

--Monsieur, gmissait Raymond, monsieur, de grce!...

Bast!... l'intressant jeune homme tait lanc.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, poursuivait-il. Sans
vanit, je m'entends  conduire une vaste exploitation, j'ai fait mes
preuves... Eh bien! Mlle Simone s'y entend peut-tre mieux que moi.
Elle est en quelque sorte l'intendant de sa mre et de son frre, qui
sont des paniers percs. C'est elle qui divise ses fermes, qui dirige
ses mtayers, qui dcide de la coupe des bois et des foins, qui
surveille les vendanges, qui peroit ses revenus et paye ses ouvriers.
De l ses courses perptuelles tout le jour et parfois trs avant dans
la soire, t comme hiver, par tous les temps...

--Je vous en conjure, monsieur de Chenehutte, interrompait Raymond,
parlons d'autre chose, parlons de tout ce que vous voudrez, except...

--Except de ce qui vous intresse, n'est-ce pas? continua l'enrag avec
son plus malin sourire. Connu. On souffre un peu, quand on est modeste,
d'entendre numrer les trsors qu'on possde, ou qu'on possdera. Mais
je tiens  rparer ma sottise d'hier soir. Il n'y a pas en Anjou deux
femmes comme Mlle Simone. Vous me direz qu'elle est haute comme la
nue, et que, si elle affecte d'tre familire avec les paysans, elle est
avec nous autres bourgeois d'une insupportable fiert... Mais un mari
adroit l'aurait vite corrige. Et alors, que de qualits! Quelle
conomie, malgr ses deux cent mille livres de rentes! quelle simplicit
de gots!... Jamais de luxe, jamais de flafla, toujours des toilettes si
modestes que c'est  peine si la femme de notre huissier s'en
contenterait.

[Illustration: Il avait failli tre cras par un escadron de l'cole.]

Il soupira... Et la main sur le coeur, et d'un accent pathtique:

--Ah! quelle maison nous eussions faite, ajouta-t-il, si elle et t ma
femme! En dix ans, nous eussions tripl nos capitaux. Oui, tripl. Car
vous pensez bien que je me serais arrang de faon  la brouiller avec
sa mre et avec son frre, et c'est ce que je vous engage  faire. La
duchesse mangerait le diable et ses cornes, et il ne doit plus lui
rester grand'chose  croquer. Quant au jeune duc Philippe, il y a
longtemps qu'il a aval son dernier arpent de terre, et il doit partout
et  tous; il doit  Paris,  Angers,  Saumur, aux Rosiers; il doit aux
notaires, aux usuriers,  ses fournisseurs...

Qui et dit  M. Bizet que Raymond se tenait  quatre pour ne pas lui
sauter  la gorge et l'trangler l'et  coup sr bien surpris. C'tait
ainsi pourtant.

Et mme il tait grand temps qu'on arrivt aux Rosiers.

M. Bizet voulait absolument emmener djeuner avec lui, chez son oncle,
Raymond et ses deux tmoins, prtendant qu'il n'est de bonnes et
durables rconciliations que celles que vient sceller une bouteille de
derrire les fagots...

Mais Raymond tait  bout de patience.

--Au plaisir, monsieur Bizet!... interrompit-il brusquement.

Et, saluant l'ancien commandant d'artillerie et l'autre tmoin de son
adversaire, il s'loigna  grands pas dans la direction du _Soleil
levant_.

Le diable, c'est qu'il ne pouvait pas se dbarrasser aussi cavalirement
de M. de Boursonne.

Tout danger pass, le vieil ingnieur pensait bien avoir gagn le droit
de lcher la bride  son mauvais caractre et  son humeur goguenarde.
Et, tout en arpentant la route aux cts de Raymond:

--Bonne journe, grommelait-il, et bien commence... Eh! eh! il n'est
pas midi encore, et nous avons dj fait de fameuse besogne...

--Pouvais-je reculer, monsieur? Me fallait-il faire des excuses  cet
intolrable personnage!...

--Non, jamais d'excuses, je suis de votre avis... Mais c'est gal, avoir
t dix ans un pilier de salle d'armes, avoir acquis une adresse hors
ligne, pour venir piquer le bras de M. Savinien Bizet de Chenehutte,
c'est ce qui s'appelle avoir glorieusement employ sa jeunesse!

Le plus cruel ennemi de Raymond, connaissant son pass, n'et pas trouv
 lui jeter  la face une plus sanglante ironie.

Il plit, et, d'une voix rauque:

--Ah! ne parlez pas ainsi, monsieur, s'cria-t-il, vous me feriez
regretter de n'avoir pas clou  un arbre, comme un papillon, cet animal
malfaisant....

--Ce n'est, fichtre, pas moi qui vous en aurais empch, grommela le
vieil ingnieur. Et, branlant la tte:

--Mlle de Maillefert n'en serait ni plus ni moins compromise... On
n'en dirait pas moins, de Saumur  Angers, qu'elle a t, qu'elle est ou
sera votre matresse...

--Eh! que m'importe cette demoiselle! s'cria Raymond exaspr.

Il ne disait pas la vrit.

Quelque chose lui affirmait que cette jeune fille, qu'il ne connaissait
que de nom, allait avoir sur son existence, sur son avenir une influence
dcisive.

Comment, de quelle faon?... c'est ce qu'il ne pouvait prvoir.

Et cependant, il ne doutait presque pas, tant tait imprieuse cette
voix du pressentiment.

--Singulier original, que ce Delorge! se disait, de son ct, M. de
Boursonne. Ou plutt non, je ne me suis pas tromp hier soir, il y a
certainement dans le pass de ce brave garon quelque mystre dont la
connaissance me donnerait la clef de ses tranges contradictions.

De l  se demander quel pouvait bien tre ce mystre et  souhaiter le
pntrer, il n'y avait qu'un pas qu'eut vite franchi l'esprit curieux du
vieil ingnieur.

--Parbleu! je le confesserai, pensait-il, en observant Raymond, comme
s'il et espr saisir sur son visage le secret de ses penses...

Ainsi, ils allaient silencieux, suivant la leve de la Loire, qui est la
grande rue des Rosiers, quand une exclamation joyeuse les arracha 
leurs rflexions.

Ils arrivaient au _Soleil levant_ et, camp sur le seuil de son auberge,
en veste blanche et le couteau  la ceinture du tablier, matre Bru
saluait le retour de ses ingnieurs.

--Je savais bien, disait-il, qu'il n'arriverait rien de fcheux  ces
messieurs; je le disais ce matin  ma femme, qui tait si inquite
qu'elle voulait absolument aller faire brler un cierge...

Le front de M. Boursonne s'tait subitement rembruni.

--Dcidment, fit-il, nous sommes la fable du pays!...

--Oh! ce n'est pas moi qui ai rien dit, se hta d'interrompre le digne
aubergiste. Ce qui se passe chez moi ne regarde personne. C'est M. Bizet
qui, en sortant d'ici, est all crier l'affaire sur les toits. A onze
heures, il tait encore au _Caf du commerce_, prorant au milieu d'une
vingtaine de personnes...

--C'est fort gracieux, en vrit!... grommela le vieil ingnieur.

Il tait entr, ainsi que Raymond, dans la petite salle o les attendait
leur djeuner.

Matre Bru les avait suivis et, croyant sans doute leur tre agrable,
il habillait de la belle faon ce pauvre M. Savinien Bizet de
Chenehutte.

Ce n'tait, affirmait-il, qu'un vaniteux, avare et cependant dvor du
dsir de briller. Chez lui, au fond de sa campagne, il vivait de pain
frott d'oignon et de pommes de terre, pour rattraper l'argent qu'il
dpensait lorsqu'il venait aux Rosiers ou qu'il allait  Saumur faire
les beaux bras.

--Et certes, disait matre Bru, je ne suis pas surpris qu'il garde une
dent contre Mlle de Maillefert. Elle est cause, bien involontairement,
comme de juste, qu'on s'est tant moqu de lui dans le pays qu'il n'osait
plus montrer le bout de son nez. C'est quand il la fit demander en
mariage. Jamais on n'a su quel mauvais plaisant lui avait fourr cette
ide dans la tte. Ces messieurs voient-ils d'ici Mlle Simone de
Maillefert devenant Mme Bizet?...

Il regardait autour de lui, craignant qu'on ne l'coutt, car il tenait
 rester bien avec tout le monde.

Et baissant la voix:

--Du reste, continuait-il, tout le bourg tait pour M. Delorge, et quand
on va savoir que M. Bizet a t bless, il n'y aura qu'une voix pour
crier que c'est joliment bien fait. Et il n'y a pas que dans le bourg
qu'on sera content. Il y avait, hier, au _Caf du commerce_, deux ou
trois domestiques du chteau qui, certainement, n'auront pas su tenir
leur langue. Je viens de voir tout  l'heure le vieux jardinier qui a la
confiance de Mlle Simone, et il allait de maison en maison de l'air
d'un homme qui cherche des nouvelles.

Contre son habitude, M. de Boursonne laissa tomber la conversation. Mais
ds que matre Bru fut sorti:

--Eh bien!... fit-il, voici une aventure qui se prsente bien... Raymond
dissimula mal un mouvement d'impatience.

--En vrit, monsieur, rpondit-il, je ne puis concevoir qu'un homme de
votre intelligence et de votre valeur prte la moindre attention aux
insipides et ridicules bavardages de cet aubergiste!

Loin de se formaliser de ce reproche, le vieil ingnieur souriait.

--Va, mon garon, pensait-il, fche-toi, je te pousserai tant et si bien
que ce sera le diable si ton secret ne t'chappe pas.

Puis tout haut:

--Que trouvez-vous de ridicule, mon cher, au rcit de ce bon Bru?
Mlle Simone apprend qu'un jeune ingnieur a tir l'pe pour ses
beaux yeux, elle envoie chercher des nouvelles de son chevalier.
N'est-ce pas tout naturel?... Bon, ce n'est pas la peine de devenir
cramoisi comme cela.

Raymond rougissait, en effet, mais c'tait de colre:

--En vrit, monsieur, pronona-t-il, c'est me faire payer cher le
service que vous m'avez rendu!...

M. de Boursonne n'insista pas. Il tait all aussi loin que possible; il
le comprenait, et de toute la journe il ne se permit pas la moindre
allusion  Mlle de Maillefert.

Mais le soir, quand ils rentrrent, aprs leur travail accoutum, matre
Bru leur remit  chacun une lettre qu'un domestique, en grande livre,
disait-il, avait apporte dans l'aprs-midi.

M. de Boursonne eut promptement ouvert la sienne, et l'ayant parcourue:

--Cette fois, mon cher Delorge, s'cria-t-il, vous ne direz pas que
l'aventure ne marche pas... Lisez votre lettre, qui doit tre, sauf le
nom, en tout semblable  la mienne. Lisez, je vous prie.

Raymond obit, et,  demi-voix et d'un air d'bahissement profond, il
lut:

Madame la duchesse de Maillefert prie M. Raymond Delorge de lui faire
l'honneur de passer au chteau de Maillefert la soire de samedi
prochain, 24 octobre.

Le vieil ingnieur semblait ne pas se tenir de joie.

--Eh bien! que dites-vous de cela? interrogea-t-il.

--Je dis que c'est prodigieux.

--Pourquoi donc!... C'est votre duel, mon cher, qui nous vaut cette
faveur que M. Bizet payerait de son meilleur cheval... Voil une
invitation conquise  la pointe de l'pe...

--Oh!...

--Il n'y a pas de oh! La duchesse avait  sa disposition le moyen de
vous tmoigner sa gratitude, elle s'est empresse de le saisir...

--Cependant...

--Et vous allez tre prsent  Mlle Simone.

Raymond, les sourcils froncs, rflchissait.

--Il n'est pas dit que j'accepte cette invitation, fit-il.

D'un air de stupeur comique, M. de Boursonne leva les bras au ciel.

--Vous refuseriez!... s'cria-t-il.

--J'hsite.

--Et pourquoi, s'il vous plat?...

--Parce que, rpondit Raymond, parce que...

Il s'arrta. Il cherchait un prtexte plausible, car pour rien au monde
il n'et dit la vrit  M. de Boursonne.

--Parce que... rpondit-il enfin, j'aurais l'air, ce me semble, d'aller
en quelque sorte quter des remerciements pour une action toute simple.

--Allons, allons, ce n'est pas mal trouv!... dit le bonhomme, qui
n'tait point dupe.

Et agitant triomphalement son invitation:

--Quant  moi, ajouta-t-il, je dclare que j'accepte. Oui, si sauvage
que je sois, si rustre, si paysan du Danube, je veux voir une de ces
ftes qui scandalisent ce cher Bizet de Chenehutte... Et la preuve,
c'est que mon habit noir tant rest  Tours avec le gros de mon bagage,
je vais crire qu'on me l'envoie...




IX


Il y a deux chteaux de Maillefert.

Le vieux, que l'_Annuaire historique et monumental de l'Anjou_ mentionne
sous le nom de chteau de Chalendray, se dressait au sommet du coteau et
commandait le cours de la Loire en amont et en aval.

Dmantel par les ordres de Richelieu, il ne tarda pas  tomber en
ruines.

Il n'en reste plus aujourd'hui que des vestiges que se disputent les
ronces et le lierre, et deux tours, encore imposantes, qu'on aperoit de
la station des Rosiers.

Le chteau neuf est bti plus bas,  mi-cte.

C'est une massive construction  l'italienne, avec deux ailes en retour
et trois perrons, qui n'a rien de remarquable, bien qu'en dise le guide
Joanne, que ses vastes proportions.

Les grilles de la cour d'honneur, cependant, pargnes par la
Rvolution, sont assez curieuses, et les boiseries de la chapelle ont
une haute valeur artistique.

Par exemple, les jardins de Maillefert n'ont pas de rivaux, malgr
l'tat d'abandon o on les laisse depuis quelques annes.

Dessins dans le got des jardins de Marly, ils se composent d'une
succession d'immenses terrasses  balustres lgants, relies entre
elles par de larges escaliers de marbre, dont la dernire marche baigne
dans la Loire.

Des charmilles admirables, des bosquets d'arbres verts et des talus
gazonns dissimulent les murs de soutnement, et, tout au fond, se
dressent les hautes futaies du parc.

Une avenue de prs d'un kilomtre de long, ombrage d'un quadruple rang
d'ormes sculaires, conduit de la grande route au chteau moderne de
Maillefert.

Et c'est cette avenue que, le samedi, 24 octobre, sur les dix heures du
soir, suivaient Raymond Delorge et M. de Boursonne.

Car, aprs bien des perplexits, Raymond s'tait dcid  accepter cette
occasion inattendue et unique de se rapprocher de Mlle Simone de
Maillefert.

Il essayait, il est vrai, de se payer de ces subterfuges dont les
faibles colorent les capitulations de leur conscience ou les
dfaillances de leur volont.

--C'est curiosit pure, se disait-il. Est-ce que je puis aimer une jeune
fille que je ne connais pas!... Avant trois mois d'ailleurs, j'aurais
quitt les Rosiers pour n'y jamais revenir, et jamais plus je
n'entendrai parler d'elle.

N'importe! Mcontent de lui-mme, il tait triste et proccup, et ne
rpondait que par monosyllabes aux continuelles observations de M. de
Boursonne.

C'est que, d'un autre ct, jamais le vieil ingnieur n'avait t si
guilleret.

Il frtillait dans son habit noir, arriv la veille de Tours et encore
tout froiss du voyage, un de ces bons vieux habits  larges basques et
 manches troites, o, aprs un quart de sicle de service, les bonnes
mres de familles taillent l'habillement complet d'un gamin de dix ans.

--Que nous chantait donc cet imbcile de Bru? grommelait-il, que la
duchesse de Maillefert en tait rduite  vendre ses terres! Quand on
est ruin, on ne donne pas de ftes comme celles-ci. Avec ce que cote
seulement l'illumination de cette avenue, du parc et du jardin, nous
vivrions, vous et moi, pendant un bon mois.

Il calculait juste.

Des milliers de verres de couleur, habilement disposs dans les arbres,
versaient de tous cts leurs clarts tremblantes, et, se refltant dans
la Loire, donnaient au chteau de Maillefert un aspect ferique.

--Positivement, continuait le vieil ingnieur, c'est  rougir de venir
sur ses jambes. Comme on voit bien que nous ne sommes, vous et moi, que
de pauvres employs du gouvernement!... Vous qui tes si li avec M.
Bizet de Chenehutte, vous auriez d lui emprunter ce cabriolet dans
lequel je l'ai aperu l'autre jour.

Il est certain qu'ils taient peut-tre les seuls invits  venir 
pied. Les gens qu'ils apercevaient se glissant  travers les arbres
taient de simples curieux, venus de Gennes et des Rosiers, pour voir et
pour se moquer ensuite.

A chaque moment, ils taient dpasss par des voitures lances au grand
trot, o ils apercevaient,  la lueur des lanternes, des femmes en
costume de bal.

Et, quand ils arrivrent  la cour d'honneur, ils la trouvrent, si
vaste qu'elle soit, trop troite pour tous les quipages.

De trois cts et sur trois rangs stationnaient, roue  roue, tous les
vhicules connus, depuis le splendide huit-ressorts qui avait amen de
Saumur ou d'Angers quelque belle millionnaire, jusqu' l'humble _boc_,
attel d'un bidet d'allure paisible, du gentilhomme fermier de Trves ou
de Saint-Mathurin.

Au milieu de la cour un lger hangar avait t dress, et on y voyait
une centaine de domestiques en livres multicolores se chauffant autour
d'un grand feu, et vidant des bouteilles dont on voyait une arme sur
des tables immenses.

--Heureuse invention! remarqua M. de Boursonne, et qui, au retour,
conduira plus d'une voiture dans le foss... Voil qui me console d'tre
venu  pied.

Il se htait, tout en disant cela, car il tait clair que depuis assez
longtemps dj la fte avait commenc.

Toutes les fentres de la faade flamboyaient. On entendait le brouhaha
de la foule et, par-dessus, les ritournelles de l'orchestre.

Dans le vestibule, immense et dall de marbre, des valets  la livre de
Maillefert recevaient les invits et les conduisaient au premier tage,
o quantit de pices avaient t disposes en vestiaire.

Seulement, M. de Boursonne et Raymond arrivaient si tard, que presque
toutes les chambres taient encombrs de vtements, de cache-nez, de
pardessus, de manteaux.

Si bien que le domestique qui les conduisait, voyant cela, leur ouvrit
une sorte de petit salon clair par une seule lampe o il les laissa
seuls.

En un tour de main Raymond fut prt.

Mais le vieil ingnieur n'tait pas si leste.

Il en avait pour un moment avant d'avoir essuy ses lunettes, dpouill
son pardessus, cherch son mouchoir de poche et mis ses gants.

--C'est gal, disait-il, c'est fort bien vu, cela, quand on donne une
fte  la campagne, de mettre  la disposition de ses invits une
manire de cabinet de toilette...

Tout  coup il s'interrompit...

Dans la pice voisine, dont la porte, cache par une portire, tait
ouverte, videmment une discussion clatait:

--Chut! fit M. de Boursonne  Raymond.

Et, sans vergogne, il se rapprocha de la portire.

--Il est inou, disait une voix de femme, trs aigre et trs imprieuse,
il est incroyable, Simone, que vous n'ayez mme pas commenc votre
toilette... tes-vous folle!... A quoi donc avez-vous employ votre
soire?

--Vous le savez bien, ma mre, rpondit doucement une voix admirable de
puret, je surveillais les derniers apprts de votre fte...

--Eh bien! justement, c'est ce dont je me plains... C'est le rle de mon
matre d'htel et non pas le vtre...

--C'est vrai, ma mre; seulement ma surveillance vous aura certainement
conomis quinze cents ou deux mille francs.

--Assez!... je vous ai dj dit que cette rage d'conomie m'est odieuse.

--Cependant, ma mre, c'est grce  elle que j'ai pu vous rendre
service, ainsi qu' mon frre...

--Jolis services!... Plutt que de laisser prendre hypothque sur vos
prs de l'Authion, vous avez laiss vendre les proprits de Philippe.

--Je vous ai dit pourquoi, ma mre... Mes revenus vous appartiennent, 
mon frre et  vous, jamais je ne vous les disputerai... Mais ni lui, ni
vous, ne toucherez au capital...

--Simone!

--C'est ainsi. N'esprez de moi, sur ce sujet, ni concession ni
faiblesse. Ce que j'ai, je saurai le dfendre et, si je mourais, mon
hritage serait  l'abri de vos prodigalits. Vous aurez beau faire,
Philippe et vous, ma mre, vous aurez toujours de quoi vivre. Les
Maillefert ne finiront pas  l'hpital...

Seul et libre de suivre ses inspirations, M. de Boursonne se ft gliss
sous le canap du petit salon, plutt que de perdre la fin de cette
discussion, qui clairait d'un jour si extraordinaire les relations de
la duchesse de Maillefert et de sa fille.

Le fcheux est qu'il n'tait pas seul.

Clou sur plac tout d'abord, et ptrifi de surprise, Raymond Delorge
ne fut pas long  se remettre.

Il eut horreur de la situation o le mettait la maladresse d'un valet.

Et, se rapprochant de M. de Boursonne:

--Sortons, monsieur, lui dit-il  l'oreille, sortons vite.

D'un geste, le vieil ingnieur l'carta:

--Chut donc!... fit-il.

La discussion s'envenimait entre la mre et la fille, et attaques et
rpliques se succdaient avec une vivacit extraordinaire.

--Ah! vous vous oubliez, Simone! s'criait la duchesse de Maillefert.
Vous osez nous manquer de respect,  moi, qui suis votre mre, et 
votre frre, qui est le chef de la famille!...

--Madame, de grce, implorait la voix au timbre de cristal de la jeune
fille, songez que vous avez cinq cents personnes dans vos salons;
songez que trs certainement on commente votre absence.

[Illustration: Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil levant_
quand le facteur lui remit une lettre.]

--On s'tonne bien plus de la vtre!

--Oh! moi, il est connu que je n'aime pas le monde.

--On remarque votre affectation  le fuir, en tout cas, et comme  votre
ge ce n'est pas naturel, on se demande pourquoi...

--Ne le savez-vous pas, vous, ma mre?...

--Je sais que vous tes la fable du pays, voil tout!... Je sais que ma
fille, une Maillefert, est le sujet de disputes de cabaret, une manire
d'hrone populaire pour qui les imbciles s'en vont sur le pr. Et je
suis rsolue  ne plus tolrer ces excentricits. Non, je ne vous
laisserai pas davantage jouer les filles perscutes, et par votre
conduite censurer la mienne. Voici assez longtemps que vous vous posez
en chef de famille et me rompez la tte de vos sottes remontrances...

Raymond n'en voulut pas entendre davantage.

Saisissant le bras de M. de Boursonne, dont les pieds, positivement,
semblaient rivs au parquet:

--Venez, monsieur, lui dit-il d'un accent indign, bien qu' voix basse,
ce que nous faisons ici est abominable. Venez, ou je me retire et je
vous laisse seul!...

Le vieil ingnieur n'osa pas rsister. Mais une fois dans le corridor:

--Parbleu! fit-il, je me sens tout fier de l'opinion qu'a de nous cette
excellente duchesse. Vous l'avez entendue? Dispute de cabaret! bataille
d'imbciles!... Risquez donc votre peau pour les gens!...

Qu'importait  Raymond l'opinion de la duchesse!...

--Je plains Mlle Simone, monsieur, pronona-t-il.

--Oui, le fait est qu'avec une pareille maman, sa vie ne doit pas
toujours tre tisse de soie et d'or...

--Et quelle rsignation! Pas une plainte!

--Hum!... je trouve au contraire qu'elle se plaint haut et ferme... Mais
elle a mille millions de fois raison, la pauvre enfant!

Sur quoi, s'arrtant court sur le palier de l'escalier, et d'un ton
srieux et mu qui ne lui tait pas habituel:

--C'est que c'est une brave et vaillante fille, ajouta-t-il, j'en
mettrais la main au feu, moi qui tiens  ma main et qui crains les
brlures. Elle est fire de son nom, mais elle a, morbleu! le droit de
l'tre, elle qui se sacrifie  l'honneur de cet illustre et vieux nom de
Maillefert, elle qui oublie ses vingt ans, ses beaux yeux, sa grosse
dot, tous ses rves de jeune fille, pour se faire l'intendant d'une mre
prodigue et d'un frre panier perc!...

Jamais, au gr de Raymond, M. de Boursonne n'avait si bien parl.

--Drle de boutique! poursuivait-il, o c'est la fille qui tient la clef
de la caisse et qui monte la garde devant la monnaie. Nous vivons,
sacrebleu! dans un joli temps!... J'avais bien vu dj un pre et son
fils se ruiner gaiement de compagnie, mais une maman et son garon
croquant gaillardement leurs millions ensemble, c'est neuf, c'est
gracieux, c'est coquet. Il n'y a plus aprs cela qu' tirer son chapeau.
Et, ma foi, vive le progrs!...

Il descendit quatre ou cinq marches, puis, s'arrtant de nouveau en se
frappant le front:

--C'est gal, dit-il encore, je voudrais bien savoir de qui nous vient
notre invitation, si c'est de la mre, du frre ou de la soeur...

Raymond aussi se le demandait, et avec une bien autre anxit que le
vieil ingnieur.

Pourtant, il ne lui rpondit pas.

Ils arrivaient au grand vestibule, o se pressaient, au milieu des
valets, une douzaine d'invits retardataires.

Un huissier, grave comme un pair d'Angleterre, les prcda jusqu' la
porte du grand salon, et aprs leur avoir demand leurs noms, annona:

--M. Raymond Delorge! M. le baron de Boursonne!

Le vieil ingnieur tressauta comme si on lui et coul dans le dos un
grand verre d'eau glace.

--D'o diable cet escogriffe sait-il que je suis baron? grommela-t-il.

--C'est vous qui venez de le lui dire, monsieur, rpondit Raymond, que
le rire gagnait.

--tes-vous sr?

--J'ai entendu.

Le bonhomme hocha la tte.

--Vanit des vanits! murmura-t-il. Voil pourtant la contagion de
l'exemple. Mais donnez-moi le bras, mon cher Delorge, que nous ne nous
perdions pas.

La prcaution tait bonne, car la foule tait grande et d'autant plus
anime qu'un quadrille venait de finir et que tous les danseurs
refluaient dans les couloirs de dgagement.

En annonant cinq cents personnes, Mlle Simone tait reste bien
au-dessous de la vrit: il y en avait bien le triple, circulant 
travers trois salons et la grande galerie, qui occupaient tout le
rez-de-chausse d'une des ailes du chteau.

Rien de plus magnifique que ces salons, avec leurs plafonds enlumins,
leurs boiseries dores, leurs larges fentres et leurs immenses
chemines, dcores des armes des Maillefert, salons si vastes que dans
chacun d'eux et tenu l'appartement entier o un parvenu entasse
glorieusement un millier d'invits.

Et cependant, cette splendeur mme devait attrister un observateur, qui
y retrouvait l'indice d'une opulence vanouie.

Il n'tait que trop ais de voir que ces appartements de rception ne
servaient que de loin en loin. Plus de meubles, plus de tentures. Les
rideaux aussi bien que les banquettes sortaient videmment des magasins
d'un tapissier d'Angers, qui les avait lous pour une nuit et qui
attendait peut-tre que le bal ft fini pour les dcrocher et courir les
tendre ailleurs...

--Ne jurerait-on pas, disait  Raymond M. de Boursonne, que la bande
noire a pass ici! La bande noire!... Parbleu! c'est cette chre
duchesse. Ne pouvant emporter le chteau, elle en a, du moins, emport
les meubles, les antiques bahuts, les vieilles consoles, les tapisseries
curieuses, les horloges prcieusement travailles, tous ces trsors
artistiques dont les grandes familles se font honneur et qui se
transmettent de gnration en gnration.

Cependant, le vieil ingnieur et Raymond taient sans doute les seuls 
faire ces affligeantes observations.

Le bal arrivait au moment de son plus vif clat.

Aux gais refrains de deux orchestres, dansaient, avec l'entrain de
simples paysannes, les plus jolies, les plus riches et les plus nobles
hritires de l'Anjou.

Le visage, mme, se dridait, des douairires qui faisaient tapisserie
en robe de satin ou de velours, audacieusement dcolletes et la tte
charge de plumes ou de diamants.

A toutes les portes et dans l'embrasure des fentres, les hommes graves,
cravats de blanc, se serraient en groupes compacts.

Plus loin, dans deux petits salons ouvrant sur la galerie, on entendait
l'or rouler sur les tapis verts et s'changer les paroles
sacramentelles: Je passe!...--A vous la main!...--Je marque le
point!...

Sans relche, les valets se succdaient, portant des plateaux chargs de
glaces, de bonbons exquis et de coupes de champagne.

--Avec tout cela, disait Raymond  M. de Boursonne, nous sommes ici
comme deux intrus. Nous n'avons seulement pas salu la duchesse. Comment
ne redescend-elle pas? o donc est-elle?...

C'tait en ce moment la proccupation de bon nombre d'invits; il n'y
avait pour s'en assurer qu' prter l'oreille.

--Dcidment cette chre duchesse nous abandonne!...

Ainsi, prs de Raymond et de M. de Boursonne, disait un gros monsieur 
une trs vieille dame extrmement pare.

--C'est assez son habitude, ce me semble, rpondit la douairire.

--Alors pourquoi donner des ftes?...

--Eh! cher marquis, lorsqu'on a de l'argent de trop, il faut bien le
dpenser.

Ils clatrent de rire tous deux, de ce bon rire de la mdisance, puis
le gros monsieur--le marquis--reprit:

--En tout cas, elle n'avait jamais donn une fte aussi magnifique.

--Aussi... nombreuse, du moins.

--C'est ce que je voulais dire. Aussi doit-elle avoir un but...

--Elle en a un.

--Et vous le connaissez?

--Assurment.

Le vieil ingnieur et Raymond oubliaient le bal pour couter.

--En y rflchissant, continuait le gros marquis, il me semble que je
devine les projets de Mme de Maillefert.

--Dites.

--Elle songe  marier sa fille.

La vieille dame eut un petit ricanement, qui dcouvrit les perles de son
rtelier.

--Pourquoi cela, comtesse? demanda l'autre, piqu.

--Parce que vous savez bien que le mariage de cette petite Simone
mettrait la duchesse sur la paille. Parce que c'est Cendrillon qui paye
les violons quand la duchesse danse. Parce que le mari garderait pour
lui la fortune de sa femme, comme de juste, au lieu de la donner 
croquer  Mme de Maillefert et  son fils... Allez donc un peu
demander la main de Simone pour votre fils, et vous verrez ce qu'on vous
rpondra... A moins que...

--Eh bien!...

--A moins que vous ne consentiez  donner reu de la dot sans la
recevoir...

Le gros homme se grattait l'oreille, ce qui tait sa faon de faire
appel  ses ides.

--Peut-tre avez-vous raison, comtesse, dit-il; mais, alors, que se
propose donc la duchesse? Cherche-t-elle une femme pour Philippe?...

--Y songez-vous!... Quelle famille voudrait de ce garon! Peut-tre, 
Angers, trouverait-il quelque marchand vaniteux qui donnerait un million
ou deux de son nom et de son titre; mais il ne trouvera jamais une fille
de noblesse...

--Alors, je donne ma langue aux chiens... Voyons, chre comtesse,
apprenez-moi ce que vous savez. Faut-il vous jurer un secret ternel?

--Ce n'est pas la peine.

--Bah!...

--Ce que je vais vous dire, tout le monde le saura avant huit jours.

--Comtesse, je suis sur le gril.

--Eh bien! marquis, Mme la comtesse d'Hostal de Chalandray, duchesse
de Maillefert, est ici en tourne lectorale.

Le gros homme fit un tel saut en arrire, qu'il posa lourdement son
talon sur le pied de M. de Boursonne, lequel avait fini par se
rapprocher de lui un peu plus que ne le permettaient les convenances.

--Sacrrr!... commena le vieil ingnieur.

--Oh!... monsieur, mille pardons, agrez toutes mes excuses, fit
gracieusement le marquis.

Et revenant bien vite  la vieille dame:

--C'est invraisemblable, ce que vous me dites l, comtesse, fit-il.

--Oui, mais c'est vrai. Ignorez-vous donc que la duchesse est rallie,
tout ce qu'il y a de plus rallie, qu'elle ne sort plus des Tuileries,
qu'elle va  Compigne, qu'elle se montre partout avec la femme de ce
Maumussy qui s'est affubl du titre de duc, qu'elle sera peut-tre, un
de ces jours, dame d'honneur de l'impratrice...

--Une duchesse de Maillefert!...

--Voil! Quand on se noie, on se raccroche  toutes les branches, et la
duchesse et son fils en sont  leur dernier bouillon. Que
deviendront-ils, quand ils auront croqu la lgitime de cette petite
Simone? Cela les inquite et ils se sont adresss  l'empire pour
obtenir, elle des rentes, lui quelque sincure bien lucrative.
Seulement, comme on ne paye bien que les gens qui rendent des services,
la duchesse a promis de rallier la noblesse de l'Anjou et de nous amener
tous aux pieds de Leurs Majests...

--C'est monstrueux!...

--Attendez!... Pour faciliter  cette chre duchesse sa mission
politique, on a mis  sa disposition un certain nombre de places qu'elle
va proposant  l'un et  l'autre. Dj elle m'a offert une recette
particulire pour mon gendre, qui n'est pas riche, comme vous savez, et
qui est charg de famille...

--Tenez, comtesse, il me semble que je rve!...

--C'est--dire que vous doutez, et que vous voudriez des preuves? Eh
bien! regardez autour de vous, et vous verrez tous les gros
fonctionnaires du dpartement. Vous verrez notre prfet, le sous-prfet
de Saumur, le gnral, le commandant de l'cole, l'enregistrement, la
douane et les ponts et chausses. C'est un bal de fusion.

Singulier fut le regard qu'changrent Raymond et M. de Boursonne.

Mais dj le gros monsieur continuait:

--Cela tant, je vais aller saluer la duchesse et lui donner  entendre
que personne de nous ne mettra plus les pieds chez elle... Mais o donc
est-elle? trange maison, dont personne ne fait les honneurs!...
Avez-vous aperu Mlle Simone?

--Pas encore.

--Et Philippe?...

--Oh! lui, vous le trouverez dans le salon de jeu... Je viens de l'y
voir aux prises avec votre fils...

--Comment! monsieur mon fils se permet... Ah! je vais y mettre bon
ordre!...

Mais, au moment o il quittait la comtesse, un mouvement se fit dans la
galerie.

Raymond et M. de Boursonne se haussrent sur la pointe du pied.

Et, dans l'encadrement de la porte, ils aperurent la duchesse et
Mlle Simone de Maillefert.




X


La mre et la fille semblaient les deux soeurs, tant les annes
avaient gliss lgres sur le front poli de la duchesse, tant les
amertumes de la vie avaient eu peu de prise sur cette nature
essentiellement mobile, insoucieuse et goste, tant aussi elle savait
user avec discernement de tous les artifices de la coquetterie.

Renonant pour une fois,--peut-tre  cause de sa mission,-- ses
excentricits habituelles, Mme de Maillefert portait une de ces
toilettes d'une simplicit savante qui seront ternellement l'admiration
et le dsespoir des lgantes de petite ville, toilettes dont chaque
dtail est habilement combin pour arriver  la plus parfaite harmonie.

Sa robe, vert de mer, dont la tunique tait releve par des branches
d'glantier rose, avait la lgret d'une nue, et se dcolletait
prcisment assez pour bien laisser admirer, sans les taler, ses
paules d'une blancheur nacre, polies et fermes comme le marbre le plus
beau.

Mlle Simone, au contraire, paraissait plus vieille que son ge.

L'inquitude et les soucis avaient, bien avant le temps, jet leur ombre
sur son beau visage et teint le sourire de ses vingt ans.

Elle tait vtue, ce soir-l, d'une simple robe blanche, et dans ses
admirables cheveux blonds relevs  la hte pendait une grappe de
fuchsia.

--Voyez-les donc, murmurait M. de Boursonne  l'oreille de Raymond,
voyez-les et dites-moi si,  la premire vue, un tranger oserait
dcider laquelle est l'ane!...

--Ah! Mlle Simone est bien belle, monsieur.

--Naturellement. Mais c'est gal, les femmes sont plus fortes que nous,
mon cher. Jamais on ne croirait,  voir ces deux-ci, qu'elles viennent
d'avoir une affreuse discussion.

Sur ce point, le vieil ingnieur se trompait, mais c'tait la faute de
la myopie.

Un observateur de sa force, dou d'une vue passable, et parfaitement
reconnu que l'clat du teint de Mme de Maillefert n'tait pas
naturel, et qu'un reste de colre contractait ses sourcils.

Il et bien vu aussi la pleur de Mlle Simone, et qu'une larme mal
essuye tremblait encore dans ses longs cils.

Raymond le discerna bien, lui, et, troubl profondment:

--Pauvre jeune fille!... soupira-t-il.

Elle n'tait plus alors qu' trois pas de lui, appuye au bras de sa
mre, et toutes deux s'avanaient dans la grande galerie.

Mais, circonstance trange, leurs htes ne s'empressaient pas autour
d'elles.

Les figures se faisaient graves sur leur passage, les saluts
paraissaient contraints et les sourires glacs.

L'histoire raconte par la vieille comtesse  son ami le marquis avait
fait le tour des salons, et beaucoup de nobles invits se juraient, en
ce moment mme, de ne jamais plus remettre les pieds  Maillefert.

Raymond en entendit mme un qui disait:

--C'est un pige abominable, et sans ma fille, qui m'a conjur de la
laisser danser encore quelques quadrilles, je serais parti...

La duchesse avait trop de tact pour ne pas deviner ce qui se passait et
se rendre compte du dplorable effet de sa combinaison.

C'tait un chec qui allait rendre impossible dans le pays sa situation
dj fort difficile.

Mais elle avait aussi une trop longue habitude du monde pour ne savoir
pas dissimuler ses impressions et commander  son visage.

Plus elle rencontrait de rserve plus elle se faisait gracieuse et
souriante trouvant un mot aimable pour chacun, sachant forcer les plus
hostiles  murmurer  tout le moins quelques formules de politesse
banale.

--C'est fort curieux, ce qui se passe, disait  Raymond M. de Boursonne,
c'est on ne peut plus intressant... Suivons la duchesse, mon cher,
faisons-lui cortge.

Ayant travers la galerie, Mme de Maillefert et Mlle Simone
venaient d'entrer dans un des salons de jeu.

Elles s'arrtrent prs d'une table o deux jeunes gens jouaient,
entours chacun d'un groupe de parieurs.

Il y avait sur le tapis un assez joli monceau d'or.

--Ne jouez-vous pas bien gros jeu, messieurs? dit gaiement la duchesse.

Un des jeunes gens redressa vivement la tte.

Il tait blond, avec un lorgnon  l'oeil, et portait un immense col
rabattu, un gilet trs ouvert  un seul bouton et un habit  manches
ridiculement larges.

--Ah! certainement non, ma mre, rpondit-il avec un petit ricanement
qui devait tre un tic. Voyez donc, pour une douzaine que nous sommes,
l'enjeu n'est pas de trois cents louis. Nous jouons, d'ailleurs, un jeu
de famille, un jeu de bons bourgeois, un simple cart de sant...

Et, s'adressant  son adversaire:

--Je prendrai des cartes! dit-il.

--Combien? demanda l'autre joueur.

--Oh! le paquet!... Je ne suis dcidment pas en veine, ce soir.

C'est avec un dpit visible qu'il jeta ses cartes, et au mme moment
Mlle Simone lui appuya la main sur l'paule en lui disant de sa douce
voix:

--Cette mauvaise chance est une juste punition, Philippe. N'as-tu pas
honte de jouer lorsque peut-tre une jeune fille n'a pas de danseur!...

Le ricanement du jeune homme redoubla.

--Ah! l'excellente plaisanterie! dit-il. Me voyez-vous, messieurs,
dansant un quadrille!... Eh! chre soeur, je serais effroyablement
ridicule!...

Puis relevant son jeu:

--Le roi!... fit-il.

--Philippe!... insista la jeune fille d'un ton suppliant, mon frre!...

Mais dj il tait replong dans sa partie. Il ne rpondit pas.

--Cordieu!... grommela M. de Boursonne, que voil un jeune seigneur qui
me dplat, avec sa raie au milieu de la tte, son lorgnon, son gilet 
coeur, son rire idiot et son air content de soi!

C'tait l'effet qu'il faisait  Raymond, et cependant Raymond ne souffla
mot, proccup qu'il tait de suivre de l'oeil Mme de Maillefert et
Mlle Simone, qui taient alles s'asseoir dans la grande galerie.

--Voil le moment, reprit le vieil ingnieur, d'aller prsenter nos
respects  ces dames...

--Est-ce bien ncessaire? demanda Raymond.

[Illustration: Raymond l'examinait avec curiosit.]

--Dame! la politesse la plus lmentaire l'exige.

--C'est que...

--Quoi? Ne craignez-vous pas une allusion  votre duel? Rassurez-vous,
ces dames n'en ont mme pas ou parler. Nos conjectures taient fausses.
N'avez-vous pas entendu la vieille comtesse? C'est notre qualit
d'ingnieurs qui nous a valu notre invitation. D'ailleurs est-ce qu'on
nous connat?...

Mais,  sa grande surprise, au moment o il esquissait son plus beau
salut, un vieux monsieur, plac derrire Mme de Maillefert, se
pencha vers elle en disant:

--M. le baron de Boursonne, madame, le savant ingnieur charg des
tudes de l'endiguement de la Loire...

La duchesse commenait une phrase flatteuse, mais le bonhomme n'eut pas
la patience d'attendre la fin.

Prenant la main de Raymond:

--Permettez-moi, madame, interrompit-il, de vous prsenter mon plus
dvou collaborateur, M. Raymond Delorge.

Plus rouge qu'une pivoine, Raymond s'inclina, mais non si bas qu'il ne
vt le front de Mlle Simone se couvrir d'une rougeur plus vive que la
sienne, non si vite qu'il ne surprt un clair dans ses beaux yeux, et
un geste aussitt rprim, disant bien que sa premire inspiration avait
t de tendre la main...

Le coeur du jeune homme bondit dans sa poitrine.

--Elle sait, pensa-t-il, et elle m'est reconnaissante.

M. de Boursonne n'avait rien vu.

Dj, il tait en grande conversation avec le personnage qui l'avait
nomm, et qui, bien videmment, tait un mentor qu'on avait donn 
Mme de Maillefert pour faciliter sa mission.

Mme ce personnage ne tarda pas  mettre, au sujet des lections
prochaines, de si singulires thories, que le vieil ingnieur les
interrompit brusquement.

--Je vous entends, monsieur, dit-il, vous me demandez de faire de la
Loire un agent lectoral qui inonderait les proprits des gens qui
votent mal, et respecterait les terres des paysans qui votent bien...
C'est une ide, cela, mais diablement difficile  raliser... Demandez
plutt  M. Delorge.

Mais Raymond n'tait plus prs de M. de Boursonne pour lui rpondre.

Il avait vu Mlle Simone abandonner la place qu'elle occupait aux
cts de sa mre, et, entran par une force irrsistible, il l'avait
suivie sournoisement  travers la foule, et il tait all se poster  un
endroit d'o il ne perdait pas de vue un tressaillement de son visage.

La jeune fille s'tait assise prs de deux dames excessivement maigres,
et avait entam avec elles une interminable conversation.

Ce qui confondait Raymond et renversait toutes ses ides, c'tait
l'isolement o restaient Mme de Maillefert et sa fille, dans leur
salon, au milieu de leurs htes.

Pendant que les hommes graves se tenaient  l'cart, ruminant cette
nouvelle de la mission lectorale de la duchesse, tandis que les
vieilles femmes pinaient les lvres et chuchotaient derrire leur
ventail, les jeunes ne songeaient qu' employer le plus gaiement
possible cette nuit de fte qui venait rompre la monotonie de leur
existence.

--C'est inou, pensa Raymond, on dirait un bal de souscription, o
chacun est libre pour son argent.

Pourtant il compta jusqu' cinq jeunes messieurs qui vinrent s'incliner
devant Mlle Simone, lui demandant videmment l'honneur d'un
quadrille ou d'une polka.

Mais Mlle Simone les refusait tous, et  ses gestes Raymond comprit
qu'elle donnait pour prtexte de ses refus une vive douleur au pied.

Il est vrai que ni ces invitations ni la conversation des deux dames
maigres ne paraissaient occuper beaucoup la jeune fille.

Son esprit tait ailleurs.

Ses beaux yeux ne se dtachaient pas d'une certaine direction, et tour 
tour l'anxit la plus poignante, la colre ou la douleur se peignaient
sur sa mobile physionomie.

--Qu'est-ce donc qui l'intresse ainsi? pensait Raymond.

Il ne pouvait le voir de l'endroit o il tait, encore qu'il se hausst
sur la pointe des pieds et tendt le cou de faon  se le dmancher.

Cela tant, il manoeuvra de faon  dcouvrir un meilleur poste
d'observation, et il ne tarda pas  le trouver.

C'tait le salon de jeu, qui absorbait ainsi toutes les facults de
Mlle Simone.

--Ah! je comprends, se dit Raymond.

Et, sans trop d'affectation, il se glissa dans ce salon.

Le jeune duc de Maillefert, Philippe, tait toujours  la table de jeu,
et aux contractions de sa figure fripe, il tait ais de deviner que la
mauvaise chance continuait  s'acharner aprs lui.

C'est avec des mouvements nerveux qu'il maniait les cartes. Il les et
dchires certainement s'il ne se ft pas contenu, froisses et foules
aux pieds.

A tout instant de sourdes exclamations de rage lui chappaient.

--C'est dgotant, parole d'honneur!... Perdre le point avec un pareil
jeu!... c'est fait pour moi!... Pas un atout en quinze cartes!... En
vrit, mon cher, vous avez trop de chance!...

Son adversaire, aussi calme et aussi froid qu'il semblait fivreux et
agit, tait un homme dont toute la personne trahissait une intelligence
borne, beaucoup de confiance en soi et un enttement froce.

Son tour de donner venu, il battit les cartes mthodiquement, fit
couper, et... tourna le roi.

--Le monarque! dit-il. Cela me fait cinq points; j'ai gagn.

Et, allongeant tranquillement la main, il attira  lui l'or et les
billets placs devant Philippe.

--Continuons-nous? demanda-t-il, tout en vrifiant son gain.

Le jeune duc s'tait lev brusquement.

--En voil assez! dit-il. Je perdrais ce soir jusqu' ma dernire
chemise. Savez-vous, messieurs, que voici quinze mille francs que je
perds! C'est un assez joli denier.

--Bast! qu'est-ce que quinze mille francs pour vous? objecta un
parieur.

Raillait-il? Parlait-il srieusement?

Philippe le regarda fixement pour s'en assurer, et, comme il demeurait
impntrable:

--Eh bien! soit! encore un coup! dit-il vivement  son adversaire, sur
parole, en cinq points, quitte ou double.

L'autre ne broncha pas.

--Est-ce que vous refusez, insista le jeune duc, qui devint livide?
est-ce que la parole d'un Maillefert ne vous parat pas valoir de
l'argent comptant?...

Il parlait si haut qu'il n'tait pas possible que Mlle Simone, de sa
place, ne l'entendt pas.

Raymond la regarda.

Elle tait plus blanche que sa robe, ses mains tremblaient...

--J'attends votre dcision, monsieur, insista Philippe d'un ton presque
menaant.

L'autre gardait son flegme imperturbable.

--La dcision ne dpend pas de moi, rpondit-il.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Ceci: Je fais partie d'un cercle, c'est bien connu  Angers, dont tous
les membres se sont engags par serment  ne jamais jouer qu'argent sur
table. L'article VII de nos statuts porte que celui de nous qui manquera
 sa parole sera passible d'une amende s'levant au double de la somme
joue... Ce serait donc une trentaine de mille francs qu'il m'en
coterait pour avoir l'honneur de continuer votre partie...

Le jeune duc de Maillefert semblait atterr...

--Mais c'est une offense, cela, monsieur, balbutiait-il, c'est une
injure atroce...

--Oh! pas le moins du monde...

Un grand silence s'tait fait dans le salon de jeu, silence que
rendaient plus lugubre le bourdonnement de la foule dans la galerie et
les joyeuses fanfares de l'orchestre. A toutes les tables environnantes
on avait cess de jouer.

On s'attendait visiblement  quelque violente altercation, lorsque
Mlle Simone parut...

Pauvre gnreuse fille! Dominant sa douleur, elle se contraignait 
sourire.

Vivement elle prit le bras de Philippe, et, s'adressant aux personnes
qui l'entouraient:

--Permettez-moi de vous enlever mon frre un instant, messieurs,
dit-elle.

Et ils sortirent ensemble.

--Vous avez sagement agi, dit alors un des parieurs  l'adversaire.

--Oui, trs sagement, ajouta un autre. Ce cher duc est charmant, quand
il parle de perdre sa dernire chemise. Il y a longtemps qu'elle est
perdue. C'est celle de sa soeur qu'il joue maintenant.

Tout en coutant, Raymond observait le frre et la soeur.

Ils causrent un instant  voix basse, puis la jeune fille s'loigna,
laissant Philippe prs des deux dames maigres.

Lorsqu'elle reparut l'instant d'aprs, elle tenait un petit paquet
qu'elle lui glissa dans la main.

Le jeune duc eut un frmissement de joie.

--Merci!... murmura-t-il sans doute  l'oreille de sa soeur.

Et, revenant s'asseoir en face de son flegmatique adversaire:

--Maintenant, dit-il, en posant une liasse de billets de banque sur le
tapis, maintenant, monsieur, vous pouvez jouer sans trahir vos serments.
Faisons-nous, une dernire fois, en cinq points, quitte ou double?...

L'homme impassible se troubla.

--Mais... c'est de dix mille francs qu'il s'agit, fit-il.

--Juste!... rpondit Philippe. Total, si vous gagnez, vingt mille
francs. Aprs cela, je ne voudrais pas vous contraindre. Il vous rpugne
peut-tre d'exposer votre bnfice...

Les rieurs taient passs du ct de M. de Maillefert. Ce que voyant,
l'autre:

--A qui fera! dit-il.

Bien qu'on joue beaucoup en Anjou, la partie tait assez intresse pour
mouvoir la galerie. Un cercle se forma autour de la table, si pais,
que de sa place, qu'elle avait reprise, Mlle Simone ne pouvait plus
rien voir.

Ce fut  Philippe de donner le premier.

Il eut le roi et la vole, et marqua trois points.

--Vous commencez bien! grommela l'adversaire.

Et, donnant  son tour, il donna  Philippe le roi et le point.

--Vous avez gagn! pronona-t-il, en retirant de ses poches l'or et les
billets qu'il avait gagns...

Le jeune duc triomphait:

--Voulez-vous continuer? disait-il. Moi, qui n'ai pas fait de serment,
je jouerai avec vous sur parole tant qu'il vous plaira.

C'est avec la plus poignante anxit que Raymond avait suivi cette
partie, dont les consquences, il ne le sentait que trop, pouvaient tre
terribles.

Tout ce qu'il imaginait que pouvait, que devait souffrir Mlle Simone,
il le souffrit lui-mme.

Il se reprsentait l'atroce douleur de cette jeune fille si fire en
voyant l'outrage fait  ce nom de Maillefert qu'elle dfendait, Dieu
sait  quel prix.

Philippe avait t cruellement insult.

Sa parole jete sur le tapis vert n'y avait pas t accepte.

Et tout ce qu'avait pu dire son adversaire des rglements du cercle dont
il faisait partie n'tait videmment qu'une pure fiction invente pour
se garer de ces joueurs suspects qui empochent bravement quand ils
gagnent et qui, s'ils perdent, ne payent pas..

Voil o en tait le dernier duc de Maillefert.

--Et certainement, pensait Raymond, il n'avait pas fallu moins que cette
abominable offense, pour dcider Mlle Simone  donner  son frre de
quoi continuer  jouer.

Tant que la partie demeura en suspens, tant qu'il vit les deux joueurs
se disputer avec acharnement ces saintes conomies de la jeune fille, la
respiration lui manqua.

Mais lorsqu'il entendit Philippe de Maillefert, qui avait dj trois
points, annoncer le roi, quand il le vit abattre triomphalement son jeu
et montrer qu'il avait trois atouts majeurs, c'est--dire le point
sr... oh! alors la joie lui monta au cerveau, enivrante autant que le
vin, et, bondissant jusqu' Mlle Simone:

--Il a gagn!... dit-il.

Violemment, comme si elle et t endormie, et qu'un coup de pistolet
et t tir  son oreille, Mlle Simone tressauta.

--Monsieur! fit-elle.

Mais quand ayant lev la tte ses yeux rencontrrent les yeux de
Raymond, un nuage de pourpre s'tendit sur son visage, jusqu' la racine
des cheveux, et, d'une voix faible, mais o vibrait toute son me:

--Merci, monsieur, murmura-t-elle, merci!...

Les deux dames maigres, assises prs de Mlle de Maillefert, ouvraient
des yeux immenses.

Elles se demandaient quel tait ce jeune homme d'un extrieur si
remarquable, qu'elles ne connaissaient cependant pas, elles qui
connaissaient tout le pays, qui parlait  Mlle Simone avec une si
loquente motion, et  qui elle rpondait d'une voix balbutiante.

--Et... continue-t-il de jouer? demanda la jeune fille.

Raymond se pencha vers le salon de jeu.

--Non, rpondit-il. Je le vois, il est debout prs de la fentre, il
plaisante avec des jeunes gens que je ne connais pas...

Seulement, c'est d'une voix  peine intelligible qu'il pronona ces
derniers mots.

Il venait de surprendre, arrt sur lui, l'oeil tincelant de
mchancet des deux dames maigres, et sous ce regard comme sous une
douche glace lui tombant sur le front, il recouvra son sang-froid.

Il vit Mlle de Maillefert compromise, et srieusement, cette fois,
par lui.

Et, furieux de sa sottise, tourment de regrets, ne sachant comment
s'excuser et se retirer, ne sachant ni que dire ni que faire, il restait
devant la jeune fille,  demi-inclin, rouge, balbutiant...

Jusqu' ce qu'enfin une ide lui venant:

--Daignez-vous, mademoiselle, demanda-t-il, me faire l'honneur de danser
avec moi le prochain quadrille?...

Elle se leva  demi, et dj Raymond lui prsentait le bras, quand
soudain se rasseyant:

--Excusez-moi, monsieur, rpondit-elle, j'ai dj refus plusieurs fois
de danser, je me sens un peu souffrante...

Raymond plit.

--Je vous en prie!... insista-t-il.

Si visible fut l'hsitation de la jeune fille, qu'une des dames maigres
crut pouvoir intervenir, en avanant sa tte charge de plumes:

--Vous tes en vrit trop scrupuleuse, mon enfant, dit-elle. Vous
souffriez, tout  l'heure, vous avez refus ces messieurs... quoi de
plus naturel?... Maintenant, vous vous sentez mieux, monsieur vous
invite et vous acceptez... quoi de plus simple? Eh! dansez donc,
croyez-moi, profitez de votre jeunesse!...

Ce qu'il y avait de perfide dans cette phrase, Mlle Simone ne le
comprit pas, pas plus qu'elle ne surprit le sourire venimeux qui la
soulignait.

Elle se leva donc, appuya sa main tremblante sur le bras de Raymond, et,
traversant la galerie, ils gagnrent un des salons o on dansait...

Ah! l'impitoyable M. de Boursonne et bien ri de la contenance de son
jeune ami.

Raymond allait d'un pas de somnambule, de l'air d'un homme qui n'est pas
parfaitement sr d'tre bien veill.

Il se demandait s'il n'tait pas un fat ridicule, si l'instinctive
sympathie qu'il avait cru lire dans le doux regard de cette jeune fille
si fire existait rellement.

Comment, ne s'tant jamais parl, s'taient-ils parfaitement compris?
Quelles mystrieuses affinits rapprochaient ainsi leurs mes?
L'avait-elle donc devin? Avait-elle devin ce coeur qui ne battait
dj plus que pour elle?

Que n'et-il pas donn pour avoir un instant la puissance de Dieu, pour
anantir, par le seul acte de sa volont, tous ces importuns dont il
fendait la foule odieuse, pour se trouver seul prs de Mlle Simone,
tomber  ses pieds, lui dire de quelle admiration absolue et
respectueuse il l'admirait!

Mais il n'avait pas la puissance de Dieu.

L'orchestre jouait les premires mesures d'un quadrille, et il n'eut que
le temps de chercher une place et de s'inquiter d'un vis--vis. Et ce
n'tait pas tout encore.

Il sentait peser sur lui il ne savait combien de regards enflamms de
curiosit, et il comprenait la ncessit de dominer son trouble, de
matriser ses penses et d'adresser la parole  Mlle Simone.

Hlas! son esprit ne lui fournissait rien, pas un mot, pas une de ces
phrases banales qui s'changent entre deux figures, et qui sont comme la
fausse monnaie de l'esprit et de la galanterie, pas un de ces
compliments ineptes qu'il entendait couler comme de source de la bouche
en coeur des danseurs ses voisins...

Peut-tre Mlle de Maillefert souffrait-elle autant que lui, peut-tre
se rendait-elle compte de son embarras. Toujours est-il qu' la fin de
la seconde figure, elle lui demanda quelques renseignements sur les
travaux de M. de Boursonne.

C'est avec l'empressement d'un homme en train de se noyer que Raymond
saisit cette branche.

Et, tout en dcrivant avec une extrme volubilit leurs plans et leurs
tudes:

--Je me perds, pensait-il... Elle doit me juger stupide... Est-ce l ce
que je devrais lui dire!... O sensibilit idiote, maudite timidit!...

Elle finit, cependant, cette interminable contredanse.

Elle finit par un galop gnral, les deux orchestres jouant le mme
quadrille, et les danseurs des deux salons se lanant et se mlant dans
la grande galerie...

C'est prs de sa mre que Mlle Simone voulut tre reconduite.

La duchesse de Maillefert tait  la mme place, fort entoure pour le
moment et rouge de dpit; car M. de Boursonne,  force de questions
perfides et d'attaques sournoises, l'avait presque amene  confesser le
but de son voyage.

Apercevant sa fille au bras de Raymond:

--Venez-vous donc de danser? lui demanda-t-elle d'un ton aigre.

--Oui, ma mre.

--Avec monsieur?

--Oui.

--Il me semblait vous avoir entendu dire  M. de Lux que vous tiez
souffrante et que vous ne danseriez pas de la soire.

La jeune fille s'assit sans rpondre, et Raymond allait peut-tre
commettre la maladresse insigne de s'excuser, quand il sentit qu'on lui
frappait sur l'paule.

Il se retourna vivement et se trouva en face de M. de Boursonne.

--Je suis rompu, lui dit le bonhomme; les bals, dcidment, ne sont pas
mon fait. Allons chercher nos pardessus et filons...

Raymond le suivit et sans trop de peine ils retrouvrent la porte du
petit salon o ils s'taient dbarrasss de leurs effets.

Seulement cette porte tait ferme et on avait retir la clef.

--Eh bien! voil qui est gracieux! gronda M. de Boursonne.

Il essayait d'ouvrir, cependant, lorsqu'un vieux domestique sans livre
accourut:

--Que dsirent ces messieurs? demanda-t-il.

--Parbleu! nos paletots, qui sont l-dedans.

Le domestique les examinait avec une attention trange.

--C'est par erreur, rpondit-il enfin, qu'on a conduit ces messieurs
dans ce salon. Il dpend de l'appartement de miss Lydia Dodge, la
gouvernante anglaise de Mlle Simone, de sorte que...

En toute autre occasion, M. de Boursonne n'et point manqu de
s'informer de cette miss Lydia, dont il avait dj ou parler par matre
Bru.

Mais en ce moment, il s'impatientait fort.

--De sorte que, interrompit-il, nos vtements sont sous la clef de la
gouvernante...

--Oh! non certes, on les a retirs, et si ces messieurs veulent prendre
la peine de venir avec moi...

[Illustration:--Vous mentez, dit-il  M. Bizet.]

Ils prirent cette peine.

Leurs vtements avaient t soigneusement recueillis. Ils les
endossrent, et l'instant d'aprs ils descendaient le perron du chteau
de Maillefert.

Il tait trois heures du matin.

Les gens graves se retiraient. On voyait les lanternes de leurs voitures
glisser  travers les arbres le long de la route qui conduit  la leve
de la Loire et sur le pont de fil de fer.

Les fanatiques seuls restaient, ceux qui dansent jusqu' ce que la
dernire bougie ait fait clater la dernire bobche, jusqu' ce que le
dernier musicien de l'orchestre s'endorme extnu sur son instrument.

Ceux-l en prenaient  coeur-joie.

Ils dansaient un cotillon, et on voyait leurs ombres tourbillonnantes
passer et repasser devant les fentres.

Dans la cour, en attendant leurs matres, les valets dormaient autour de
leurs feux,  l'exception de trois ou quatre, qui, parfaitement ivres,
changeaient des injures en attendant d'changer des coups.

Les lampions de l'avenue taient teints... A peine de-ci et de-l, dans
les branches, en apercevait-on un qui agonisait, jetant bien plus de
fume que de lumire.

--Et voil comment finissent toutes les ftes! observait
philosophiquement M. de Boursonne. Et on appelle cela s'amuser...

Mais au moment de franchir la grille de la cour d'honneur, il s'approcha
d'un des rverbres, et, tirant de sa poche un vieux portefeuille, il
l'examina attentivement.

--Parbleu!... fit-il.

--Qu'est-ce, monsieur? interrogea Raymond.

Mais, au lieu de rpondre:

--Aviez-vous laiss quelques paperasses dans la poche de votre
pardessus, mon cher Delorge? demanda le bonhomme.

Raymond chercha.

--Oui, rpondit-il.

--Quelles?

--Deux ou trois vieilles lettres  mon adresse, et quelques cartes de
visite.

--Alors, plus de doute, fit le vieil ingnieur.

Et s'arrtant court:

--Que me rpondriez-vous, reprit-il, si je vous disais que Mlle
Simone sait que sa discussion avec sa mre  t entendue?

--Oh! monsieur...

--Et entendue par nous, qui plus est, par vous Raymond Delorge, et par
moi le pre Boursonne...

--Si cela tait, monsieur, j'en serais au dsespoir...

--Eh bien! dsesprez-vous, mon cher, car rien n'est plus certain,
dclara le vieil ingnieur.

Et, se remettant en marche, car il avait chaud et la nuit tait frache:

--Rien n'est plus certain, poursuivit-il, et je le prouve: 1 nos
pardessus ont t soigneusement retirs du petit salon; 2 mon
portefeuille a t ouvert, je m'en suis assur; 3 un domestique montait
la garde non loin de la porte ferme, avec ordre de bien prendre notre
signalement...

Tout cela tait tellement probable qu'il n'y avait gure moyen d'en
douter.

--Soit, interrompit Raymond, mais pourquoi serait-ce Mlle Simone qui
saurait notre indiscrtion, bien involontaire de ma part, et non pas
Mme de Maillefert, ou plutt, pourquoi ne la connatraient-elles pas
toutes deux?

M. de Boursonne hocha la tte.

--Ici, rpondit-il, je n'ai plus que des prsomptions. Seulement, il est
de ces indices moraux qui valent des faits. Si Mme de Maillefert et
su que nous possdions son secret, elle et t avec nous plus
gracieuse, car elle et eu peur de nous. Or, c'est  peine si elle a t
polie, cette chre duchesse...

--Oui, c'est juste, murmurait Raymond, c'est trs juste!...

--Maintenant, reste  savoir comment a t avec vous Mlle Simone...
Je sais dj qu'elle a dans avec vous, aprs avoir refus de danser
avec d'autres...

--Ah! monsieur!...

--Parfait, je suis fix, dit en riant le vieil ingnieur.

Et, redevenu grave tout  coup:

--Cette noble duchesse, pronona-t-il d'une voix irrite, mriterait
qu'on rast ses cheveux couleur de soleil, qu'on la vtt d'un sarrau de
ratine grise et qu'on l'obliget  soigner des galeux jusqu' la fin de
ses jours. Son aimable fils mriterait qu'on l'embarqut sur quelque
long-courrier, avec recommandation au capitaine de lui faire connatre
les douceurs du chat  neuf queues...

Puis plus bas:

--Et si j'tais  votre place, ami Delorge, poursuivit-il, si j'avais
votre ge, si ma bonne toile guidait sur mon chemin une jeune fille
telle que Mlle Simone...

--Eh bien?...

--Eh bien!... elle serait ma femme, envers et contre tous, quand il me
faudrait soulever des montagnes ou combler des abmes; elle serait ma
femme ou ma vie serait perdue, brise, finie...

Il s'interrompit, honteux peut-tre un peu de son enthousiasme, et
brusquement, sans vouloir entendre la rponse qui montait aux lvres de
Raymond:

--Mais nous voici arrivs, dit-il, et j'entends cet imbcile de Bru qui
vient nous ouvrir... Bonne nuit, dormez bien... Mais vous savez: Elle
serait ma femme!...




QUATRIME PARTIE

LES MAILLEFERT




I


Il tait tard lorsque Raymond Delorge se rveilla.

C'tait un dimanche, et il avait dfendu  matre Bru, le bon htelier
du _Soleil levant_, d'entrer dans sa chambre, mme pour lui annoncer le
djeuner.

Le temps tait splendide. Un de ces radieux soleils de la Saint-Martin,
si beaux dans la valle de la Loire, dissipait les dernires brumes et
dorait  l'horizon lointain la cime jaunie des grands arbres...

Raymond ouvrit sa fentre, et l'air pur,  grands flots, s'engouffra
dans sa chambre...

La grande rue des Rosiers tait bruyante et anime. La grand'messe
venait de finir, et incessamment passaient des groupes de paysannes
coquettes, rouges et joufflues sous leur blanc bonnet de mousseline.

Cependant, au lieu de se hter de s'habiller, comme d'ordinaire, Raymond
s'affaissa dans un grand vieux fauteuil que l'aubergiste du _Soleil
levant_ avait fait venir de Saumur  son intention.

Les dernires paroles de M. de Boursonne: Elle serait ma femme,
retentissaient encore  son oreille, remplissaient sa pense et
vibraient dans son me.

--Oui, se rptait-il, comme pour s'encourager, oui, il faut qu'elle
soit ma femme.

C'est qu'il n'en tait plus  batailler avec lui-mme,  essayer de
s'abuser. Il aimait Mlle Simone de Maillefert.

Il l'aimait de cet amour unique et absolu qui envahit l'tre entier, qui
s'empare despotiquement de toutes les facults, qui remplit l'existence,
et qui, selon qu'il est heureux ou malheureux, fait de celui qu'il
possde le plus fortun ou le plus misrable des mortels.

Mais elle, Mlle Simone, l'aimait-elle? l'aimerait-elle jamais?...

Se rappelant son attitude lorsqu'il lui avait t prsent, ses rougeurs
soudaines, ses regards surpris, et comment, tout  coup, sans jamais
s'tre parl, ils s'taient entendus:

--Non, je ne lui suis pas indiffrent, se disait-il, tressaillant
d'esprance.

Mais presque aussitt les observations de M. de Boursonne lui revenaient
 la mmoire: il songeait que Mlle de Maillefert avait d savoir
qu'il avait pris sa dfense, qu'il s'tait battu pour elle avec M.
Bizet de Chenehutte, et alors:

--Pauvre fou que je suis, murmurait-il, qui prends pour un intrt
srieux ce qui n'est que l'expression banale,  force d'tre naturelle,
de la reconnaissance.

Pourtant, comme il se sentait prt  tout pour conqurir Mlle de
Maillefert, comme il se sentait de taille, selon l'expression de M. de
Boursonne,  aplanir des montagnes et  combler des abmes, il
s'efforait d'valuer froidement ses chances de succs.

Hlas!... elles lui paraissaient autant dire nulles.

Mme en admettant, et il n'osait l'admettre, que Mlle Simone l'aimt,
en tait-il plus avanc?

Il en savait prcisment assez de l'existence des Maillefert pour tre
persuad que la duchesse et son fils s'opposeraient de tout leur pouvoir
et de toute leur nergie au mariage de Mlle Simone, non prcisment
avec lui mais avec n'importe qui.

Un mariage n'aurait-il pas ce rsultat de les priver des revenus de la
malheureuse enfant, qui taient dsormais leur unique ressource?

D'un autre ct, ignorait-il  quelle tche crasante Mlle Simone
avait vou sa vie? Et il l'estimait assez hroque pour briser son
coeur plutt que de renoncer  cette oeuvre de veiller sur la maison
de Maillefert et de prserver de tout opprobre ce grand nom, sans cesse
compromis par les folles prodigalits de la duchesse et par les
insanits de M. Philippe...

Et qui tait-il, lui, Raymond Delorge, pour oser aspirer  la main de
cette jeune fille si belle, si noble et si riche?...

Un obscur bourgeois, un pauvre petit ingnieur des ponts et chausses,
sans autre avoir que les maigres moluments de sa place.

Et ce n'tait pas tout.

N'avait-il pas, de mme que Mlle Simone, une tche  remplir, et bien
autrement imprieuse et sacre? Sa vie n'tait-elle pas voue  une
oeuvre de justice et de vengeance, et d'avance sacrifie?...

Que dirait sa mre, si elle venait  apprendre son amour, ses
esprances, ses projets?

Il lui semblait la voir se dresser en pied, austre comme le devoir,
rude comme la vrit, terrible comme le remords.

--Honte sur vous, lui disait-elle, qui pouvez oublier votre pre
assassin!... Honte sur vous, dont le lche coeur peut esprer le
bonheur alors que les assassins triomphent, alors que Maumussy et
Combelaine sont encore impunis!...

Et, comme pour exasprer la douleur de Raymond, sa conscience ne lui
montrait autour de lui que des exemples d'une indomptable tnacit.

Sa mre, d'abord, Mme Cornevin, qui, aprs avoir eu cette nergie
d'lever cinq enfants, avait eu cette constance de se faire une
ducation  la hauteur de ses esprances. Et Lon Cornevin, dont on
avait bris la carrire, mais non l'indomptable volont. Et Jean encore,
qui, en ce moment mme, ayant tout abandonn, patrie, amis, famille,
s'obstinait  la recherche de son pre,  la poursuite de cette lettre
dcisive que le gnral Delorge mourant avait d confier  l'unique
tmoin du crime, au loyal et malheureux Laurent Cornevin.

Il n'tait pas jusqu' Me Roberjot, jusqu'au timide bonhomme
Ducoudray dont la conduite ne ft pour Raymond un cruel reproche.

--Eh bien! oui, c'est vrai, se disait-il avec une sorte de rage, oui, ce
que je fais est indigne; mais je l'aime, ma raison se trouble, ma
volont m'chappe, je ne m'appartiens plus, je ne suis plus moi... je
l'aime!...

Mais l'excs mme de son exaltation devait le ramener vite  une plus
saine apprciation de la ralit. Comprenant que, s'il restait plus
longtemps dans sa chambre, M. de Boursonne l'y viendrait relancer, il se
hta de s'habiller et de descendre.

Dans la grande salle du _Soleil levant_, le vieil ingnieur--pour
employer encore une de ses expressions--tenait ses assises
hebdomadaires.

C'tait sa coutume, depuis qu'il avait tabli son quartier gnral aux
Rosiers.

Tous les dimanches,  l'issue de la grand'messe, il envoyait matre Bru
lui racoler tout ce qu'il rencontrait sur la place de l'glise de
paysans des environs.

Et il passait son aprs-midi  les questionner, avec un art et une
patience admirables, essayant de tirer d'eux les indications qu'il
supposait devoir servir l'immense travail dont il avait la direction.

Il tait en train d'couter un des adjoints de Saint-Mathurin, lequel
avait eu ses meilleures terres ensables, c'est--dire strilises pour
des annes,  l'inondation de 1866, lorsqu'il aperut Raymond qui
traversait le vestibule pour se rendre  la salle  manger.

Aussitt, il abandonna son adjoint et les sept ou huit paysans qui
l'entouraient, et s'lanant aprs son jeune ami:

--Vous voil donc, matre paresseux! s'cria-t-il... Savez-vous qu'il y
a plus d'une heure que j'ai djeun?...

Mais si mauvaise que ft sa vue, il distingua l'altration des traits de
Raymond, et surpris et changeant de ton:

--Saperjeu!... reprit-il; que vous arrive-t-il, mon cher?...

--Rien, monsieur; je suis un peu fatigu.

--Vous!... pour une pauvre nuit passe au bal, pour un innocent
quadrille et pour quatre ou cinq verres d'un punch inoffensif!...

Raymond ne rpondit pas, mais M. de Boursonne ne pouvait se mprendre 
la faon dont il hocha la tte. Aussi, se frappant le front:

--J'y suis! s'cria-t-il. Mlle de Maillefert...

L'entre de matresse Bru, qui apportait  Raymond des oeufs  la
coque dnichs de sa main le matin mme, coupa la parole au bonhomme;
mais ds qu'elle se fut retire:

--Par ma foi, poursuivit-il, je ne comprends pas que le souvenir de la
plus charmante jeune fille que je connaisse puisse donner  un amoureux
cette mine funbre.

--Hlas!... soupira Raymond.

--Vous avez dcouvert des obstacles?...

--Insurmontables, oui, monsieur.

Le vieil ingnieur haussa les paules.

--Voil bien, grommela-t-il, les jeunes gens de notre poque, hros
aimables  qui il faut des sentiers fleuris, sabls de poudre d'or, et
qui s'assoient dcourags  la premire taupinire qu'ils rencontrent.

--Monsieur...

--Taisez-vous! Peut-tre m'avoueriez-vous que vous n'aimez que les
entreprises faciles, et je vous prendrais en grippe. On ne gravit avec
honneur et plaisir, mon cher, que les montagnes rputes inaccessibles.
On est fier d'avoir atteint le sommet du mont Blanc, on ne se vante pas
d'avoir escalad les buttes Montmartre. L'impossible, voil le but qui
me tenterait, si j'avais votre ge. Tel que vous me voyez, je crois aux
miracles, j'en ai vu... et la sorcire qui les faisait est aux ordres de
tout le monde, elle s'appelle: la Volont.

Il s'exprimait en homme fort de ses convictions et qui a expriment ses
thories. Pourtant le visage de Raymond restait morne.

--Que peut la plus indomptable volont, murmura-t-il, quand on a tout
contre soi! Si vous saviez, monsieur....

Il tait dans une de ces dispositions d'esprit o les plus chers secrets
montent de l'me bouleverse jusqu'aux lvres, et si le vieil ingnieur
l'et voulu, il ne tenait qu' lui de surprendre ce mystre qu'il avait
devin dans le pass de son jeune compagnon. Mais il ne songeait alors
qu' tudier le ct pratique--il disait le ct politique--des projets
de Raymond...

--Le diable, mon cher, interrompit-il, c'est que, pendant que vous
dansiez avec la fille, j'ai cd  la tentation, stupide, je le
reconnais, de tourmenter la mre, et que je l'ai tant agace et
persifle qu'elle doit m'en vouloir  la mort. Conclusion: ni vous ni
moi ne serons plus invits au chteau de Maillefert, et vous voil
spar de Mlle Simone.

Il tira sept ou huit normes bouffes de sa pipe, et du sein de l'pais
nuage de fume dont il s'tait envelopp:

--L'important, continua-t-il, est de faire notre paix. Comment? Voil le
problme. Pour l'instant, il faut que je rejoigne mes campagnards qui
doivent s'impatienter, mais nous reprendrons cet entretien. De votre
ct, cherchez...

Point n'tait besoin de ce conseil pour que Raymond se mit l'esprit  la
torture.

Rest seul, il finit de djeuner en quelques bouches, alluma un cigare
et sortit.

C'tait, se disait-il, pour profiter du beau soleil, qu'il sortait, pour
tre libre, seul et plus matre de ses penses.

Seulement, le hasard--il a toujours de ces caprices, le hasard--le
conduisit de l'autre ct de la Loire, et lui fit prendre un petit
sentier qui le mena justement sur une hauteur d'o il dominait les
jardins de Maillefert et une partie du parc.

De l, il apercevait distinctement, se promenant le long des terrasses
ou s'appuyant aux balustrades de marbre, les htes du chteau, les amis
que la duchesse avait amens de Paris.

Ils taient une douzaine, hommes et femmes, et d'aprs leurs gestes, on
pouvait aisment imaginer qu'ils n'engendraient pas la mlancolie.

Pour la premire fois, Raymond sentit au coeur l'aiguillon de l'envie.

Il envia ces jeunes messieurs qu'il apercevait, causant et riant. Mme
de Maillefert ne les hassait pas, eux. Tandis que, lui, la porte du
chteau lui tait peut-tre  tout jamais ferme. Il avait droit  une
visite de politesse, ou, pour mieux dire, il la devait, mais lorsqu'il
se prsenterait, quelque laquais insolent lui rpondrait que madame la
duchesse n'tait pas visible, il remettrait sa carte corne, et tout
serait dit.

Ce qui le consolait un peu, c'tait l'absence de Mlle Simone. Il ne
la voyait pas dans le jardin. O pouvait-elle tre?

Il se demandait comment le savoir, songeant vaguement  courir se poster
sur le passage de la jeune fille, lorsque, sans qu'il et besoin de
questionner, il fut renseign par deux paysans qui se croisrent  dix
pas de lui, sur le chemin.

Ils avaient leurs habits du dimanche, et l'un d'eux, celui qui tournait
le dos au chteau de Maillefert, semblait un peu gris.

Apercevant l'autre:

--Oh! cria l'homme qui avait bu, te voil, Bruneau!

--Oui.

--O donc vas-tu, comme a?

--Au chteau.

--Un dimanche! Tu ne trouveras pas la demoiselle.

--Au contraire, c'est toujours le dimanche qu'elle donne rendez-vous au
monde,  ses fermiers et  ses mtayers afin de ne les point dranger de
leurs travaux.

--Et qu'y vas-tu faire, au chteau?

--Porter de l'argent.

L'homme gris ouvrit de grands yeux.

--Je croyais, fit-il, que tu ne payais ton fermage qu' Nol.

--C'est vrai aussi.

--Alors?

--La demoiselle nous a fait prier, moi et deux ou trois autres, de lui
avancer la moiti du fermage...

--Tiens! tiens!... Et tu consens  cela, toi?

--Je fais mieux. Au lieu de la moiti que demandait la demoiselle, je
lui porte le tout.

[Illustration:--Touch! s'cria l'intressant jeune homme.]

--Oh! oh!

--C'est comme a. Et si au lieu d'une anne d'avance elle avait besoin
de deux, eh bien! on lui trouverait l'argent tout de mme.

--Et que dit de a matresse Bruneau?

--Matresse Bruneau dit que, s'il fallait aller chez le notaire
emprunter pour prter  la demoiselle, on irait. Matresse Bruneau se
souvient qu'une nuit qu'elle tait malade  ne pouvoir remuer ni bras ni
jambes, et que notre petite touffait d'une angine, et que moi je
perdais la tte, la demoiselle est monte  cheval par une pluie
battante et est alle  Saumur chercher de la glace que le mdecin avait
ordonne.

L'ivrogne, d'un air ironique, tira son chapeau.

--Tu es une bonne pte d'homme, toi, dit-il.

--Je m'en vante.

Et ils se sparrent, chacun poursuivant sa route en sens contraire.

--Qu'arrive-t-il, pensait alors Raymond, pour que Mlle de Maillefert
en soit rduite  demander des avances  ses fermiers? Quelle folie de
la duchesse a-t-elle  rparer? quelle nouvelle frasque de M.
Philippe?...

Et il se reprsentait la malheureuse aux prises avec ces incurables
prodigues, harcele, tiraille, tour  tour supplie et menace,
condamne  une lutte de tous les instants.

Certes, il lui avait fallu une nergie de fer pour rsister si
longtemps. Mais un jour ne viendrait-il pas o, brise de cet atroce
combat, excde, dsespre, vaincue, elle dirait  ce frre insens et
 cette mre absurde:

--Vous le voulez, soit! prenez tout, dpensez, dilapidez, jetez au vent,
et prisse aprs l'honneur de Maillefert...

C'est avec des tressaillements d'une joie goste que Raymond songeait 
cette ruine possible de Mlle Simone. Ruine, il la voyait plus prs
de lui, et il pouvait avouer son amour sans tre souponn d'une
honteuse spculation.

Telles taient ses rflexions, tout en regagnant les Rosiers, quand,
arriv au milieu du pont suspendu, il s'entendit appeler. Il se retourna
et se trouva nez  nez avec Savinien Bizet de Chenehutte, lequel
glorieusement portait le bras en charpe.

--Vous voici donc, mon cher Delorge, disait l'aimable jeune homme. Eh
bien! vous tiez au bal de Maillefert. Mes compliments sincres! On ne
parle que de vos succs. Vous avez paru et vous avez triomph. Miracle!
La statue s'est anime, ses beaux yeux se sont abaisss tendrement sur
vous, elle a parl, elle a dans, elle a souri... Oh! je suis bien
inform! La duchesse,  ce qu'il parat, faisait un nez d'une aune.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, dit froidement Raymond.

Et du coin de l'oeil il mesurait la hauteur du pont et la profondeur
de l'eau. Il lui fallait se tenir  quatre, pour ne pas saisir le sieur
Bizet et le lancer par-dessus le parapet.

--Allons donc, poursuivait l'intressant jeune homme, est-ce avec un ami
qu'on doit faire le discret? Car nous sommes amis. Deux hommes qui se
sont coup la gorge sont lis pour la vie. Voyons,  quand le mariage?
Car il y a promesse de mariage. Ce qui de la part de toute autre jeune
fille serait insignifiant, est de la part de Mlle Simone une
dclaration... Elle ne peut plus se ddire... Ah! mon gaillard...

--Salut!... interrompit brutalement Raymond.

Et plantant l M. Bizet stupfait et mcontent, il s'loigna  grands
pas, comprenant que la colre allait l'emporter.

Pourtant elles ne manquaient pas de vrit, les observations de M. Bizet
de Chenehutte.

Dans les petits pays, o tout le monde se connat, o chacun pie le
voisin avec la subtile et patiente curiosit du dsoeuvrement, il fait
bon mesurer ses dmarches, peser ses paroles et surveiller jusqu' ses
regards.

Plus que toute autre,  la fte de Maillefert, Mlle Simone avait t
l'objet de l'attention tracassire des invits.

On avait remarqu et not qu'aprs avoir rsist aux instances de
plusieurs danseurs, elle avait accept presque sans se faire prier
l'invitation de Raymond. On avait tudi le jeu de sa physionomie,
guett l'expression de ses yeux. Enfin, le mcontentement de la duchesse
n'avait chapp  personne. Et de tous ces indices, soigneusement
recueillis, les gens tiraient les conclusions les plus diverses selon
qu'ils taient des amis ou des ennemis des Maillefert.

Encore bien que Raymond ne reconnt gure l'esprit du pays, il avait
comme une vague intuition de ce qui se passait, et il s'en irritait. Il
se disait que tous ces commrages seraient pour la duchesse une raison
de lui fermer plus svrement sa porte.

C'tait aussi l'avis de M. de Boursonne.

--Trs certainement, ajoutait-il, Mme de Maillefert n'ignorera pas
ces cancans, votre ami Bizet est pour cela un trop dur semeur de
nouvelles.

Les poings de Raymond se crispaient.

--Ah! ce Bizet, grondait-il, si je le tenais encore au bout de mon
pe... je le clouerais contre un arbre.

Le vieil ingnieur fronait ses sourcils.

--Et vous auriez tort, pronona-t-il. Votre excellent ami Bizet n'est
qu'un sot, et comme en ce bas monde les sots sont en majorit, il ne
faut pas songer  les exterminer. Occupons-nous plutt de trouver un
expdient pour faire notre paix avec le chteau.

Mais ils n'en trouvrent aucun, de toute la soire qu'ils passrent 
fumer, les pieds sur les chenets. Et la nuit, la conseillre divine, ne
leur envoya aucune inspiration.

Raymond tait donc fort triste, le lendemain, quand il se mit en route
avec M. de Boursonne pour gagner le terrain de leurs oprations.

Ils excutaient alors des sondages, un peu au-dessous des Tuffeaux,  un
endroit o la Loire se rapproche du coteau jusqu' ne plus laisser entre
son cours et les carrires qu'une troite prairie qu'inonde la moindre
crue, et un chemin dfonc par le passage continuel de charrettes
charges.

Leur matine passa vite  commander et  suivre les manoeuvres de leur
personnel, assez nombreux, de piqueurs et de bateliers.

Et, vers les trois heures de l'aprs-midi, assis sur le revers du
profond foss qui spare la prairie du chemin, ils se reposaient un
moment aprs leur collation quotidienne, quand un de leurs conducteurs
s'cria:

--Ah!... voil Mme de Maillefert et sa socit!

Un mme mouvement rapide mit sur pied Raymond et M. de Boursonne.

Ils regardrent.

A cent mtres d'eux,  un endroit o le chemin tourne d'normes blocs de
pierres moussues, sept ou huit personnes  cheval, jeunes femmes et
jeunes hommes, s'avanaient au petit pas.

En avant, plus hardie que les autres, Raymond reconnut la duchesse de
Maillefert, la taille serre dans une amazone de drap bleu, ayant sur la
tte un chapeau d'homme d'o s'chappaient, dans un savant dsordre, les
flots de ses cheveux roux.

Arrive  cinq pas de Raymond et du vieil ingnieur, la duchesse arrta
son cheval, s'inclina lgrement, et de son air le plus gracieux:

--Je vous salue, messieurs, dit-elle.

Puis, s'adressant  M. de Boursonne:

--Je vous surprends dans l'exercice de vos fonctions, monsieur le baron,
ajouta-t-elle.

En toute occasion, ce titre de baron faisait cabrer le vieil
ingnieur... mais pour cette fois, s'immolant aux intrts de son jeune
ami, il pavoisa son visage de son meilleur sourire, et gament:

--Nous besognons de notre mieux, madame la duchesse, rpondit-il.

--Et notre belle valle vous devra une ternelle reconnaissance, baron,
si vous parvenez  la mettre  l'abri des ravages de la Loire.

--Nous faisons tout pour qu'il en soit ainsi, mon jeune et cher camarade
Delorge et moi.

La rponse tait calcule pour fournir  Raymond l'occasion de se mler
 la conversation. Il ne songea pas  en profiter. Il ne remarquait, il
ne voyait qu'une chose, c'est que Mlle Simone n'tait pas parmi les
personnes qui accompagnaient la duchesse, et qui,  son exemple,
s'taient arrtes.

Par exemple, le jeune duc de Maillefert s'y trouvait, lui, vtu d'une
jaquette gris clair, portant une chemise de couleur  grand col rabattu,
coiff d'un de ces petits chapeaux de feutre  ruban bleu, que
l'empereur venait de mettre  la mode. Mme, autour de son chapeau,
s'enroulait et palpitait  la brise un voile de gaze verte.

Il s'approcha  son tour, et ricanant, selon sa coutume:

--Ainsi, demanda-t-il  Raymond, c'est pour empcher les inondations, ce
que vous faites l?

--C'est du moins un travail prparatoire...

--Trs curieux! s'cria M. Philippe, excessivement curieux!

Et enlevant son cheval, il lui fit franchir le foss et se trouva dans
la prairie aux cts de Raymond.

A cheval, le jeune duc tait encore plus disgracieux qu' pied. Sa
poitrine paraissait plus creuse, son dos plus bomb. Mais, ainsi que
l'avait dit matre Bru, c'tait un cuyer consomm, bien qu'il dt
surtout  ses chutes sa renomme de sportsman. Il semblait s'tre fait
une spcialit de tomber, et se vantait d'avoir mesur de son chine
toutes les pistes de France et de l'tranger.

Il manoeuvrait donc son cheval dans la prairie, et, le lorgnon 
l'oeil, il examinait les instruments qui s'y trouvaient, les niveaux,
les jalons, les chanes, les piquets, les sondes, demandant des
explications  Raymond, s'tonnant de tout, comme l'et pu faire un
sauvage, et rptant toujours:

--Trs curieux, parole d'honneur! prodigieusement curieux!

Pendant ce temps, Mme de Maillefert, entoure de ses htes, tenait M.
de Boursonne.

--Vos travaux coteront sans doute trs cher, baron? disait-elle.

--Beaucoup de millions, madame.

Elle se tourna vers une jeune femme, trs brune et trs belle, qui
l'accompagnait, et d'un accent attendri:

--Comment, pronona-t-elle, comment un pays ne chrirait-il pas un
gouvernement qui dpense tant d'argent pour assurer sa prosprit!...

Le retour de M. Philippe, qui franchissait de nouveau le foss, lui
pargna la fin de la phrase.

--Parole d'honneur, ma mre, disait le jeune duc, il faudra revenir 
pied voir ces messieurs se servir de leurs instruments. Parole
d'honneur, on n'a pas ide de a.

--Nous reviendrons certainement, approuva la duchesse, mais j'espre
bien qu'avant nous aurons le plaisir de voir ces messieurs 
Maillefert...

C'est  M. de Boursonne qu'elle parlait, mais c'est  Raymond qu'elle
adressait le plus provocant de ses sourires.

--Tous les soirs, nous faisons un petit _bac_ de famille, ajouta M.
Philippe...

La duchesse rassemblait son cheval.

--Ainsi, c'est convenu, messieurs, dit-elle; nous vous attendons ce
soir...

Et craignant peut-tre un refus, elle rendit la main  son cheval qui
partit au galop, entranant tous les autres.

--Surtout, vous savez, criait le jeune duc, pas d'habit noir...

Ils taient loin dj, que Raymond et M. de Boursonne restaient encore
en face l'un de l'autre, tourdis de surprise et se demandant la
signification de ce revirement si brusque.

tait-il possible de l'attribuer au hasard,  un de ces caprices comme
il en passe dix par jour  travers les cerveaux fls, tels que celui de
la duchesse de Maillefert?

videmment, non.

Les moindres dtails de cette scne rapide annonaient la prmditation,
de mme que les conduites pareilles de la mre et du fils trahissaient
un plan concert.

Il sautait aux yeux que Mme de Maillefert et le jeune duc
souhaitaient vivement un rapprochement, des relations, une certaine
intimit.

Mais pourquoi? dans quel but?

--Ils s'ennuient probablement beaucoup... hasarda Raymond.

Le vieil ingnieur esquissa un geste ironique.

--C'est--dire que, selon vous, reprit-il, ces nobles chtelains
compteraient sur nous pour les distraire, pour charmer par les agrments
de notre conversation leurs interminables soires?...

Mais il s'interrompit, et saisissant le bras de Raymond:

--Regardez-moi dans le blanc des yeux, reprit-il. Comme cela, bien.
Maintenant, savez-vous l'ide qui me vient? C'est que Mme de
Maillefert songe  vous faire pouser sa fille.

Tout le sang de Raymond afflua  son visage.

--Votre raillerie est cruelle, monsieur, fit-il.

--Je ne raille, sacrebleu, pas!

--Alors, vous oubliez que la duchesse et son fils, vivant des revenus de
Mlle Simone, ne peuvent pas souhaiter qu'elle se marie.

--Oui, je sais bien, ce serait leur ruine... en apparence, du moins.
Mais les apparences sont trompeuses parfois. C'est  examiner, 
creuser... Il faudra voir, et nous verrons; car nous acceptons
l'invitation, n'est-ce pas?

Raymond secoua la tte.

--Je ne sais trop... rpondit-il.

M. de Boursonne clata de rire, et frappant sur l'paule de son jeune
camarade:

--Hypocrite, va! dit-il.

Eh bien! non, Raymond disait vrai, il hsitait. Pareil  ces chasseurs
impressionnables qui vont se mettre  l'afft, et qui, au moment o le
gibier arrive sur eux, sont pris d'un blouissement et ne tirent pas,
Raymond tait de ces tempraments nerveux  l'excs qui passent leur vie
 invoquer l'occasion, et qui se troublent et ne savent plus se dcider
 la saisir si elle se prsente.

Pourtant, au dernier moment, aprs le dner, sur les huit heures, quand
M. de Boursonne lui demanda:

--Partons-nous?

--Partons, rpondit-il en se levant.

C'est dans un salon du premier tage que se tenaient Mme de
Maillefert et ses htes. C'est l qu'un valet de pied conduisit M. de
Boursonne et Raymond ds qu'ils se prsentrent.

A leur entre, la duchesse se souleva  demi avec une exclamation de
plaisir et en battant des mains...

--Vous voil donc, dserteurs!...

M. Philippe, lui, s'tait lanc au-devant d'eux et leur serrait les
mains avec effusion, comme  deux amis qu'on revoit aprs une longue
absence.

--C'est, sacrebleu, trange! pensait M. de Boursonne. Qu'est-ce que
cette mauvaise comdie?...

Raymond, lui, ne pensait  rien.

Il venait d'apercevoir Mlle Simone, assise prs de cette jeune dame,
si brune et si remarquablement belle, qu'il avait dj vue, le tantt, 
cheval aux cts de la duchesse de Maillefert.

Mais il sentit, en mme temps, son coeur se serrer, en voyant de quel
air de stupeur immense le considrait Mlle Simone.

Ah! certes, elle ne savait pas feindre, la pauvre enfant, et ses yeux si
beaux et son charmant visage taient comme un livre ouvert o se
lisaient ses impressions et ses penses.

--Ainsi, elle ignorait l'invitation de sa mre, se disait tristement
Raymond. Ainsi, elle ne savait pas que je viendrais ce soir...

Cependant,  l'exemple de M. de Boursonne, aprs avoir prsent ses
respects  la duchesse, il saluait les femmes qui se trouvaient dans le
salon, et trois jeunes messieurs, des amis de M. Philippe, lesquels
causaient et riaient prs de la chemine, sur laquelle tait pose une
cave  liqueurs ouverte.

Au piano, un jeune homme tait assis et jouait,--un de ces pianistes
qu'on prend toujours pour des perruquiers, tant ils sont bien peigns et
fleurent bon la pommade, et qui tout l't promnent de chteau en
chteau leur doigt suprieur et leurs airs inspirs,  la recherche de
la grande dame qui doit s'prendre de leur gnie et les enlever...

Mais la musique n'tait pas le faible du jeune duc de Maillefert. Aussi,
profitant bien vite de l'entre de Raymond et de M. de Boursonne:

--Trs jolie, cette petite mlodie, dit-il au jeune pianiste; oui,
ravissante, parole d'honneur! Cependant, si vous voulez bien, nous en
resterons l pour ce soir, hein! n'est-ce pas?...

Sans mot dire, avec la rsignation douloureuse et fire du gnie
mconnu, l'artiste ferma le piano et s'accouda contre la tablette.

--Mesdames et messieurs, continuait M. Philippe, puisqu'il nous arrive
des pontes, nous allons, si le coeur vous en dit, tailler un petit
_bac_, un _bac_ de famille,  la papa, pour n'en pas perdre
l'habitude...

--Oh! pas de _bac_, interrompit une des amies de la duchesse, c'est un
jeu d'hommes, cela; il faut compter et je m'embrouille toujours... La
roulette, plutt, comme l'autre soir...

--Oui, la roulette, approuva une jeune femme.

--C'est--dire que vous esprez encore me dpouiller, ricana M.
Philippe, mais n'importe!...

Et sonnant:

--La roulette! demanda-t-il au valet qui parut.

Jamais ide ne sembla plus lumineuse  Raymond.

Il lui semblait sentir tous les regards arrts sur lui avec une
expression de moquerie. Et il n'osait pas, lui, regarder Mlle
Simone, tremblant que son visage ne traht ce qui se passait en lui.

Le jeu allait tre une planche de salut.

Dj les domestiques avaient apport la roulette, c'est--dire ce
cylindre creux qui ressemble  un cadran, et o on fait mouvoir la bille
qui dcide des coups, puis un grand tapis o taient dessins des
casiers et des chiffres.

Les prparatifs termins:

--En place, en place! s'cria M. Philippe; nous gaspillons un temps
prcieux, comme disait ce pauvre baron Trigault.

Tout le monde avait pris place autour de la table,  l'exception du seul
M. de Boursonne.

--Eh bien! baron, lui dit gracieusement la duchesse, est-ce que vous ne
jouez pas?

--Jamais, madame.

--Trs curieux, parole d'honneur! fit M. Philippe. Et pourquoi cela,
s'il vous plat?...

--Parce que j'ai peur de perdre.

L'aveu parut cynique.

--Croyez-vous donc que nous jouons pour gagner? demanda la duchesse.

--Dame!... oui, rpondit le bonhomme, avec ce flegme qui faisait la
force de sa plaisanterie.

M. Philippe, qui avait dclar qu'il tiendrait la banque jusqu' son
dernier louis, alignait devant sa place des piles de pices de vingt et
de dix francs.

--Ces discours ne sont pas srieux, dit-il.

Et imitant avec une perfection qui trahissait une longue tude, la voix
monotone et glapissante des croupiers d'outre-Rhin:

--Faites vos jeux, mesdames et messieurs, reprit-il; faites vos jeux!...

Le hasard, aid,  ce qu'il parut  M. de Boursonne, par Mme de
Maillefert, avait plac Raymond entre Mlle Simone et cette dame brune
qui avait de si beaux yeux.

Le vieil ingnieur crut aussi remarquer, lorsque la jeune fille prit
place  la roulette, quelques regards surpris et aussi des sourires
significatifs.

Puis, comme ni Mlle Simone ni Raymond n'avaient la moindre ide du
jeu, la dame brune, obligeamment, se penchait vers eux pour les aider de
ses conseils...

--Les jeux sont faits? glapit M. Philippe; rien ne va plus?...

Et il poussa le ressort qui mettait la bille en mouvement.

--Vous n'avez donc jamais jou  la roulette, monsieur? demanda la dame
brune  Raymond.

--Jamais, madame.

La bille s'arrta.

--Sept, rouge, impair, manque!...

[Illustration: Dans la pice voisine une discussion clatait.]

Mlle Simone, la dame brune et Raymond avaient perdu.

--Vous tes une dtestable conseillre, duchesse, dit M. Philippe  la
dame brune.

Ainsi, cette dame si jolie, prs de qui se trouvait Raymond, tait une
duchesse. Mais que lui importait! Toute sa proccupation tait
d'adresser la parole  Mlle Simone. Il le voulait de toute la force
de sa volont, et pourtant ne le pouvait pas. Que lui dire? Une
banalit? Il se ft coup la langue plutt. Mais alors quoi? Son
supplice du bal recommenait.

Et pour comble, il croyait reconnatre que Mlle Simone souhaitait lui
parler, qu'elle avait quelque chose  lui dire. A plusieurs reprises, se
retournant l'un vers l'autre, leurs yeux se rencontrrent, et une mme
rougeur empourpra leurs joues.

--Vingt-huit, noire, pair, gagne!... glapissait M. Philippe.

Raymond perdait toujours. Il s'en souciait bien, vraiment!

Autour de la table, tout le monde causait et riait. La bouche en
coeur, et d'un air content de soi, les amis du jeune duc disaient des
choses stupides. Raymond les trouvait admirables, il et donn un an de
sa vie pour en pouvoir dire autant.

--Mon voisinage ne vous porte dcidment pas bonheur, monsieur, murmura
la jolie dame brune.

Il s'inclina gauchement, ne trouvant rien  rpondre, rien de rien...

--Je suis donc un tre absolument stupide, pensait-il avec une rage
concentre, un idiot, un gotreux!...

--Allons, messieurs, allons, mesdames, disait le jeune duc, qui tait en
veine, chauffons-nous un peu, s'il vous plat...

La rouge sortit, la jolie dame brune perdit quinze louis.

--Dcidment, madame la duchesse, lui dit un jeune homme, vous allez
vous dcaver, et il va falloir crire  M. de Maumussy qu'il vous envoie
de l'argent...

A ce nom, clatant l, tout  coup, comme un obus, Raymond eut un
blouissement... tait-ce possible!

Cette femme, prs de lui, tait-elle vraiment la duchesse de
Maumussy!...

--Oh! fit une jeune dame, le duc de Maumussy n'est pas comme certains
maris de ma connaissance, il n'attend pas que sa femme lui demande de
l'argent, lui!...

Ainsi, plus de doute.

--Tous les jeux sont faits! continuait M. Philippe. Rien ne va plus...

Mais Raymond ne voyait ni n'entendait plus rien, le vertige s'emparait
de son cerveau, et c'est m par un pur instinct machinal qu'il lanait
ses mises au hasard...

--La chance vous poursuit, monsieur, lui dit la jolie dame brune, la
duchesse de Maumussy. Voulez-vous nous associer?...

--Nous associer!... s'cria le malheureux avec un mouvement d'horreur...

Et se matrisant tant bien que mal:

--Assurment, ajouta-t-il d'une voix dfaillante, avec plaisir, avec
bonheur...

Il n'avait plus qu'une ide, fuir, fuir... Ah! s'il et su comment se
retirer sans scandale!...

Heureusement, M. de Boursonne, qui le surveillait, avait, comme tout le
monde, sans doute, aperu son trouble affreux.

Et lorsqu' dix heures on servit du th et des rafrachissements:

--Allons, mon cher Delorge, dit le vieil ingnieur, il faut nous
retirer...

La duchesse de Maillefert voulut le retenir, mais il prtexta un travail
urgent, promit de revenir et enfin sortit, entranant Raymond.

Puis, une fois dehors:

--Malheureux, que se passe-t-il? demanda l'excellent homme. Votre bras
tremble sur le mien...

--Ah! monsieur, ne m'interrogez pas, je vous en prie...

Jusqu'au _Soleil levant_, ils n'changrent plus une parole.

Matre Bru les attendait, et apercevant Raymond:

--Monsieur, juste comme vous sortiez, le facteur a apport pour vous
deux lettres de Paris... Les voici.

C'est  peine si d'une voix dfaillante il eut la force de
balbutier:--Merci!...

Aprs quoi ayant pris ses lettres des mains de l'aubergiste, sans mme
songer  saluer M. de Boursonne, il gagna l'escalier.

Matre Bru lui-mme fut frapp de ces circonstances.

--Qu'a donc M. Delorge? demanda-t-il au vieil ingnieur, qui allumait sa
pipe au feu mourant de la cuisine.

--Rien, absolument, rpondit le digne homme.

Mais en lui-mme et tout en montant  sa chambre:

--En voici bien d'une autre! grommelait-il. Que diable s'est-il pass
entre mon tourneau et Mlle de Maillefert?...

Car il ne voyait que Mlle Simone pour avoir jet Raymond dans un tel
dsordre.

--Et cependant, songeait-il, son autre voisine, cette duchesse de
Maumussy est bien jolie, et elle le regardait avec des yeux bien doux...
Et lui,  un moment lui a rpondu d'une faon trange!...

Sa pipe tait finie, et il en secouait les cendres en frappant le
fourneau contre son ongle.

--Peut-tre n'y a-t-il rien, ruminait-il encore. Ce sacr Delorge est
nerveux comme une petite matresse. Peut-tre dort-il dj...




II


Non, Raymond ne dormait pas...

A peine arriv  sa chambre, il s'tait affaiss sur un fauteuil, et il
s'efforait de recueillir ses ides.

--Que je suis faible, murmurait-il, que je suis lche!...

Pauvre garon!... Il n'tait ni faible ni lche, il tait victime d'une
situation qu'il n'avait pas faite, d'un pass qu'il tranait comme un
prisonnier sa chane.

Mme Delorge, cette femme d'une nergie antique, n'avait pas senti
qu'il est impossible d'enfermer un homme dans une ide unique, si vaste
que soit cette ide.

Elle n'avait pas compris que, si sa vie tait finie, la vie de son fils
commenait; que si tout tait mort en elle, tout en lui tait  natre.

Elle ne s'tait pas dit qu'en lui imposant une tche surhumaine elle
l'exposait  maudire cette tche le jour o une grande passion mettrait
aux prises dans son me bouleverse l'intrt de son amour et ce qu'il
estimait tre un devoir sacr.

--Oh! non, se disait-il, je n'oublie pas que mon pre a t lchement
assassin! Non, je ne saurais oublier que les assassins sont rests
impunis!... C'est avec joie que je donnerais ma vie pour que justice ft
rendue!... Mais dpend-il de moi d'aimer ou de n'aimer pas Mlle
Simone, et me faut-il renoncer  la voir parce que Mme de Maumussy
est au chteau de Maillefert?... En quoi Mme de Maumussy est-elle
coupable, elle que l'on dit marie contre son gr  ce misrable
aventurier!

Il tournait, en mme temps, et retournait entre ses mains les lettres
qu'il venait de recevoir.

Il avait reconnu l'criture des adresses.

L'une tait de sa mre, l'autre de Me Roberjot.

Et il hsitait  les ouvrir, redoutant d'y trouver la condamnation sans
appel des esprances auxquelles il essayait de se raccrocher.

--Pourtant, il le faut!... fit-il.

Et d'un mouvement fivreux, dcachetant la lettre de Mme Delorge, il
lut:


    Cher Raymond,

     L'heure maintenant est proche, de notre revanche, quelque chose me
     le dit. Tous nos amis, depuis M. Ducoudray jusqu' Me Roberjot,
     le croient.

     Ce qui me prouve que l'empire se sent menac, c'est que d'anciens
     amis de ton pre, qui l'avaient reni, qui semblaient avoir oubli
     notre existence, sont venus me rendre visite.

     Tout Paris s'entretient d'un procs horriblement scandaleux
     qu'intenterait  M. de Maumussy la famille de sa femme.

     On m'affirme aussi que M. de Combelaine, plus ruin que jamais, a
     t sur le point d'pouser l'indigne soeur de Mme Cornevin,
     Mme Flora Misri, et qu'au dernier moment le mariage a manqu
     pour des raisons honteuses.

     Raymond, mon fils bien-aim, souviens-toi de ton pre... Tiens-toi
     libre de tout engagement et prt  agir au premier signal.

     Ta soeur Pauline et moi, t'embrassons de toute notre me...

      LISABETH DELORGE.



--Prt!... libre de tout engagement!... murmura Raymond avec un rire
amer. Voil vingt ans que je vis ainsi!...

Et il ouvrit la lettre de Me Roberjot.

     Je n'ai qu'une minute, lui crivait le dput de l'opposition,
     juste le temps de copier, pour Lon Cornevin et pour vous, une
     lettre que je reois de notre ami Jean.

     Lisez, et vous verrez si le brave garon perd son temps.

Jean crivait:


    Mes chers amis,

     Aprs la plus pnible des traverses, pendant laquelle nous
     prissions sans le secours d'un clipper anglais, me voici enfin en
     Australie.

     C'est avant-hier, dimanche, que j'ai pris pied  Melbourne, la
     capitale du pays de l'or.

     Ds le lendemain, je me mettais en qute de l'homme avec qui mon
     pre a quitt le Chili, M. Pcheira, le fils du contrebandier de
     Talcahuana.

     Je trouvai sans peine sa demeure, car il est un des ngociants
     considrables de Melbourne. Malheureusement, il est en tourne aux
     mines, et l'employ qui le remplace n'a pu me fixer l'poque de son
     retour.

     Mais cet employ, qui connat M. Pcheira depuis longtemps, m'a
     dit que lors de ses dbuts en Australie, il avait un associ, un
     Franais nomm Boutin.

     Que ce Boutin soit Laurent Cornevin, mon pre, c'est ce qui ne
     fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Que M. Pcheira puisse
     m'apprendre ce qu'il est devenu, c'est ce qui me parat certain.

     Donc, malgr les anxits de l'attente, je suis heureux, quelque
     chose me dit que je touche au but.

     Nos aeux, lorsqu'ils se vouaient  une oeuvre difficile,
     s'imposaient jusqu' son accomplissement quelque rude pnitence,
     qui tait un perptuel stimulant. Moi, j'ai jur de ne pas
     reprendre mon pinceau avant d'tre arriv jusqu' mon pre, avant
     de l'avoir serr dans mes bras s'il est vivant encore, avant
     d'avoir pri sur sa tombe s'il est mort...

     Bon espoir donc, mes chers amis, et peut-tre...  bientt

      JEAN CORNEVIN.



C'est avec un douloureux accablement que Raymond laissa chapper cette
lettre.

--Si je ne suis pas fou, murmurait-il, s'il me reste encore quelque
courage, je ne retournerai plus au chteau de Maillefert.

Il tait, hlas! de ces infortuns que leur imagination cruelle cloue
sur des calvaires chimriques, dont la pense devance les vnements, et
qui souffrent plus affreusement peut-tre des catastrophes qu'ils
prvoient que des malheurs rels.

Au matin d'une nuit passe tout entire  se dbattre dans les angoisses
de la passion, sa rsolution tait prise.

--Je ne chercherai pas  revoir Mlle Simone, duss-je en mourir!...

Aussi, lorsqu'il descendit pour djeuner, soutenu par l'exaltation du
sacrifice et par cette amre satisfaction qu'on prouve  dompter une
souffrance atroce, s'tait-il compos une contenance dgage et un
visage souriant.

Il s'attendait  mille et mille questions,  de vives attaques,  des
plaisanteries... A sa grande surprise, M. de Boursonne ne l'interrogea
pas.

Son attitude, qu'il croyait impntrable, tait dmentie par l'garement
de ses yeux, par la violence convulsive de ses gestes.

Croyant abuser M. de Boursonne, il l'avait clair.

--Il est vident, s'tait dit cet observateur si perspicace, qu'il ne
s'agit pas, comme je le supposais, d'une simple amourette. Quelque chose
de grave se passe.

Mais c'est prcisment parce que telle tait sa conviction qu'il se
garda bien de revenir sur les vnements de la veille.

D'y revenir directement, du moins.

Car il sentait bien chez Raymond une ferme rsolution de garder ses
secrets.

Seulement, il n'tait pas une de ses phrases qui ne ft combine de
faon  amener son jeune ami  se dcouvrir.

Et lorsque, par exemple, il se mit  parler de l'achvement prochain de
ses tudes entre Tours et les Ponts-de-C, c'tait pour arriver  dire
qu'il faudrait bientt quitter les Rosiers et aller planter plus loin,
dans quelque village de la Loire-Infrieure, le quartier gnral.

Mais au lieu de la tristesse qu'il s'attendait  voir assombrir le
visage de Raymond,  cette perspective d'un dpart prochain, il n'y lut
que de la joie.

--Ah! que ne partons-nous demain! s'cria le pauvre garon, d'un accent
dont il n'y avait pas  suspecter la sincrit.

Et c'tait bien le cri de son me. Entre Mlle Simone et lui, il et
voulu des obstacles matriels, l'Ocan, de ces distances qu'on ne
saurait franchir et qui annihilent le danger d'un moment de faiblesse.

--C'est, sacrebleu!  n'y rien comprendre, pensait M. de Boursonne.

Ce n'tait pas, il faut le dire, une curiosit banale qui inspirait au
vieil ingnieur ce grand dsir de pntrer le secret de Raymond.

Il le connaissait si inexpriment de la vie, si loyal et pour cela si
dispos  croire  la loyaut des autres, qu'il voyait en lui une de ces
dupes privilgies de tous les intrigants, un de ces nafs qui tombent
dans tous les piges qu'on tend  leur candide honntet.

--Tandis que s'il se confiait  moi, pensait le bonhomme, s'il se
laissait guider par mon exprience comme un aveugle par son chien, il se
tirerait de toutes les intrigues. Mais va-t'en voir, s'ils viennent!...
Mon orgueilleux se couperait la langue avant de rien dire  son vieux
chef.

Cette ide l'agaait si fort qu'il djeuna en moins de rien, qu'il se
brla le palais en avalant son caf, et qu'il se trouva prt avant
l'arrive de ses piqueurs.

C'est donc avec tous les indices d'une humeur massacrante que, ayant
allum sa pipe, il alla s'asseoir sur un des bancs de pierre qui
dcoraient la faade du _Soleil levant_,  ct de matresse Bru,
laquelle, les mains croises sur son large abdomen, humait la brise
tide d'un des derniers beaux jours.

--Positivement, disait-il  Raymond qui l'avait suivi, je suis trop
facile et trop bon, nos hommes en abusent. Voil que c'est moi,
maintenant, qui suis  leurs ordres...

--D'ordinaire, monsieur, hasarda Raymond, nous ne sommes pas prts si
tt...

--C'est--dire que je radote, n'est-ce pas? C'est possible. Seulement,
comme je suis le matre, il faudra m'obir tout de mme. Et,  partir de
demain, tout le monde devra tre ici  m'attendre ds huit heures du
matin!...

De temps  autre, M. de Boursonne rendait comme cela des dcrets
terribles, bientt abrogs par la trs relle bont que dissimulait son
caractre bourru.

Et il ruminait  l'adresse des dlinquants une apostrophe comminatoire,
lorsque parut au bout de la grande rue, arrivant au trot allong d'un
magnifique cheval, un domestique  la livre de Maillefert.

Il n'en fallait pas plus pour dissiper les humeurs noires du bonhomme.

--Gageons, dit-il  Raymond, que c'est  nous qu'en veut ce superbe
gaillard  bottes  revers.

Il ne se trompait pas.

Arriv  la porte du _Soleil levant_, le domestique arrta court son
cheval, et saluant matresse Bru:

--M. Delorge? demanda-t-il.

Raymond s'avana.

--C'est moi, dit-il.

Lestement, en valet bien appris, le domestique mit pied  terre, et
tirant de sa ceinture un pli assez volumineux:

--Voil, dit-il, ce que je suis charg de remettre  monsieur...

Comme de raison, M. de Boursonne s'tait approch.

--Y a-t-il une rponse? interrogea-t-il.

--Non, monsieur, rpondit le domestique, dj remis en selle, et qui
ayant salu repartit au grand trot.

Raymond, lui, considrait d'un oeil hagard ce pli que scellait un
large cachet de cire parfume constelle de paillettes d'or. On et dit
qu'il avait peur.

Enfin, il se dcida, il brisa l'enveloppe, et en mme temps qu'une
lettre des billets de banque s'en chapprent.

--Ah! par exemple!... ne put s'empcher de s'exclamer le vieil
ingnieur.

La lettre, crite d'une criture menue, sur un pais papier armori,
Raymond la lut d'un coup d'oeil:


    Monsieur,

     Vous tes parti hier soir si prcipitamment, que nous n'avons pas
     rgl nos comptes. Nous tions associs, cependant. Aprs votre
     dpart, j'ai continu de jouer, pensant que vous ne m'en voudriez
     pas trop si je perdais le fonds social. Mais, bien loin de perdre,
     selon mon habitude, j'ai t favorise d'un bonheur insolent. Je
     _nous_ ai gagn deux mille huit cents francs et je vous envoie
     votre part.

     Vous voyez que notre association nous a port bonheur.

      DUCHESSE DE MAUMUSSY.



Raymond tait devenu livide.

--Oh!... bgaya-t-il. Oh!...

Et, dans un transport de rage, froissant entre ses mains crispes
l'enveloppe, la lettre et les billets de banque, il allait les lacrer,
quand une rflexion soudaine traversant son esprit:

--Matresse Bru!... fit-il d'une voix rauque.

--Monsieur?

--Votre cur est un brave homme, n'est-ce pas?

--Oh! le meilleur et le plus excellent qui soit au monde, monsieur,
charitable comme il n'en est pas, n'ayant rien  lui, se dpouillant
pour les pauvres, donnant jusqu' son linge, jusqu' ses chemises...

--Eh bien! matresse Bru, portez-lui cela pour ses pauvres...

Et jetant dans le tablier de la digne femme la lettre et les billets, il
rentra dans l'auberge...

Jamais bahissement ne se vit plus immense que celui de la matresse du
_Soleil levant_; jamais regards ne se virent plus comiquement anxieux
que ceux qu'elle promenait des billets de banque  M. de Boursonne.

A la fin:

--Je suppose, balbutia-t-elle, que M. Delorge a voulu plaisanter.

Pour tre moins vidente, la stupeur du vieil ingnieur n'tait pas
moins grande que celle de la brave femme.

--Je ne pense pas, rpondit-il.

--Une somme si forte!... Jamais je n'oserai la porter  M. le cur.

--Alors attendez que M. Delorge vous confirme ses intentions. Mais
avant!... vous permettez, n'est-ce pas?

Et ce disant, M. de Boursonne s'emparait prestement de l'enveloppe et de
la lettre, ne laissant plus que les billets de banque dans le tablier de
matresse Bru.

--Ah! , morbleu! grommelait-il, est-ce que je vais tre oblig de
retenir une cellule  Charenton pour mon tourneau? Qu'est-ce que cette
histoire d'argent,  prsent?...

La lettre qu'il tenait lui et, pensait-il, tout expliqu, et
certainement il et donn bonne chose pour en connatre le contenu.
Mais si ardente, si exaspre que ft sa curiosit, l'ide ne lui vint
mme pas de la lire.

[Illustration: Il attira  lui l'or et les billets.]

Courant, au contraire, aprs Raymond, il le trouva dans la salle 
manger, affaiss sur une chaise, blme, et en train de vider une carafe
d'eau.

--Mtin! lui dit-il, vous tes gnreux, vous!...

--Monsieur, rpondit le jeune homme, cet argent me brlait les mains, je
lui donne la seule destination qu'il puisse avoir.

Le bonhomme eut un geste quivoque.

--Soit! dit-il. Seulement, tourdi que vous tes, en mme temps que les
billets de banque, vous aviez jet la lettre  matresse Bru...

--Eh! qu'importe!...

--Il importe que c'tait la jeter en pture  l'impitoyable curiosit de
tous les oisifs du bourg. Heureusement que je veillais, je l'ai reprise.

--Ce n'tait en vrit pas la peine, monsieur, tout le monde pouvait,
tout le monde peut la lire...

M. de Boursonne ne se le fit pas dire deux fois.

Avec la plus curieuse attention, et comme s'il et pes la valeur de
chaque expression, il lut et relut ce billet au moins singulier.

--Eh! eh! fit-il avec un petit rire moqueur, je connais plus d'un fat 
qui un poulet de ce parfum donnerait de drles d'ides...

--Monsieur!...

--D'autant qu'elle est tout bonnement adorable, cette duchesse de
Maumussy, avec ses grands yeux noirs si doux par moments, et d'autres
fois si pleins de flammes...

Raymond s'tait dress.

--Ne me parlez jamais de cette femme, monsieur, s'cria-t-il.

--Oh!...

--Elle me fait horreur.

--Peste!... vous tes dgot, mon cher...

--Oui, horreur! rpta Raymond avec un accent terrible, elle me fait
horreur!... Dj c'est pour moi un irrparable malheur de l'avoir
rencontre, et je sens, et quelque chose me dit qu'elle me sera fatale
un jour!...

M. de Boursonne se tut, gardant, contre son habitude, le secret de ses
impressions et de ses conjectures.

Aussi bien, les piqueurs taient arrivs et,  leur tour, ils
attendaient.

--Partons, dit-il brusquement, nous n'avons que trop de temps perdu 
rattraper.

Et il se mit en route, mais non si vite qu'il n'entendt Raymond
recommander  matresse Bru de porter l'argent qu'il lui avait donn 
son cur.

Si important que ft ce jour-l le travail du vieil ingnieur, tous ces
vnements lui trottaient obstinment par la cervelle, et s'il n'en
soufflait mot, c'est qu'il avait ses projets pour le soir.

En consquence, le dner achev:

--Allons-nous  Maillefert? demanda-t-il.

--Je me sens un peu souffrant, monsieur, rpondit Raymond.

--C'est que, ma foi! j'irais volontiers, les distractions sont rares
dans ce pays.

--Il me serait impossible de vous suivre...

--Remettons donc la partie  demain, mon cher...

Raymond jugea qu'une explication tait invitable, et que mieux valait
en finir tout de suite.

--Demain, monsieur, dit-il, pas plus qu'aujourd'hui, je ne serai en tat
de vous accompagner.

--Diable! c'est un parti pris, alors.

Le jeune homme garda un morne silence.

--Sacrebleu! insista M. de Boursonne, ce n'est pas aprs avoir gagn une
assez forte somme, qu'on renonce  aller dans une maison. Que
pensera-t-on de vous!...

--Tout ce qu'on voudra, rpondit l'infortun, de l'accent de la plus
glaciale indiffrence, cela m'est bien gal.

Mais M. de Boursonne tait dcid  le pousser dans ses derniers
retranchements.

--Et Mlle Simone! insista-t-il.

Raymond plit.

--En vrit, monsieur, fit-il, d'une voix  peine distincte, je ne sais
quel plaisir vous pouvez prendre  me torturer ainsi...

--Bonsoir, donc, fit brutalement le vieil ingnieur.

Et il sortit; le reproche de Raymond lui pesait.

--La peste touffe l'animal entt!... grondait-il. Comme si ce n'tait
pas pour son bien, ce que j'en fais. Mais, tte-Dieu! je n'en aurai pas
le dmenti, et nous verrons bien si les gens de Maillefert seront aussi
discrets que lui!...

Cinq minutes aprs, ayant rajust sa toilette, il montait  grandes
enjambes l'avenue du chteau.

Comme la veille, Mme de Maillefert se tenait dans le salon du premier
tage, mais ses htes taient moins nombreux. Plusieurs taient partis
le matin pour Paris, et M. Philippe et ses amis taient alls pour
quarante-huit heures  Angers.

Mais la duchesse de Maumussy restait.

De mme que la veille, elle tait assise prs de Mlle Simone, sur la
causeuse qui faisait face  la porte.

Elle tait vtue d'une robe d'intrieur d'toffe noire, toute garnie de
ruches ponceau, et dans ses cheveux, qui, aux lumires, se teintaient de
reflets bleutres, clatait une grosse touffe d'oeillets rouges, les
derniers de l'anne.

Sa beaut un peu thtrale resplendissait et blouissait. Ses yeux noys
de langueurs avaient, sous la frange de leurs longs cils, des clairs
phosphorescents. On voyait en quelque sorte son sang frmir sous ses
chairs nacres. Et de toute sa personne se dgageaient des effluves de
passion.

Prs d'elle, la chaste et discrte beaut de Mlle Simone plissait,
comme le chef-d'oeuvre dlicat d'un matre de gnie prs de l'oeuvre
 effets violents d'un charlatan de talent...

Lorsque le domestique annona M. de Boursonne:

--A la bonne heure! s'cria Mme de Maillefert, voil un homme de
parole!...

Puis, tout aussitt:

--Mais vous tes seul, ajouta-t-elle avec une nuance de dsappointement;
qu'est devenu M. Delorge?

--Il est souffrant, madame, rpondit le vieil ingnieur d'une voix
plaintive, il est excessivement souffrant.

Il avait chauss son binocle avant de rpondre, et sournoisement il
observait Mlle Simone et Mme de Maumussy...

Il les vit tressaillir, et d'un mme et involontaire mouvement se
retourner l'une vers l'autre.

--Attention!... se dit-il, voici peut-tre un indice.

Le malheur est qu'il n'eut pas le temps de profiter de ce qu'il appelait
dj sa dcouverte.

Deux gentilshommes campagnards des environs entraient, accompagns de
leurs femmes, et tout de suite et sans faon ils s'emparrent de Mme
de Maillefert.

Ces fiers hobereaux avaient mordu aux amorces de la duchesse, et aprs
avoir boud dix-huit ans le gouvernement imprial, c'est  la fin de
1869 qu'ils songeaient  se rallier.

Ils y mettaient, il est vrai, des conditions. L'un demandait  tre le
candidat ministriel aux prochaines lections, l'autre exigeait une
prfecture de premire classe.

--Parbleu! pensait M. de Boursonne, voil des gaillards qui peuvent se
flatter d'avoir du nez et de savoir choisir leur moment.

Ce qui le consolait, c'est que, Mlle Simone tant sortie pour donner
quelques ordres, sa place restait libre, sur la causeuse, prs de Mme
de Maumussy.

Lestement, le bonhomme s'en empara. Il pensait:

--Voici une belle pnitente qu'un vieux diable comme moi confessera
facilement.

Et bien vite, en quelques phrases, il planta les jalons d'une sorte
d'interrogatoire. Ah! ce n'tait pas la peine de se mettre en frais de
diplomatie.

Du premier coup, il acquit la certitude que huit jours plus tt, la
jeune duchesse ne souponnait mme pas l'existence de Raymond.

Puis, d'elle-mme, et comme si le vieil ingnieur n'et pas t pour
elle un tranger, elle se mit  lui parler de son pays, l'Italie, de son
pass, de sa famille, exposant avec une surprenante familiarit sa vie
tout entire.

M. de Boursonne n'en revenait pas, encore bien qu'il et autrefois
habit Rome et Florence, et qu'il connt la trs relle ingnuit des
femmes italiennes, et leur horreur de toute affectation et d'une vaine
pruderie.

La jeune duchesse de Maumussy ne savait rien du monde, elle l'avouait en
toute sincrit, tant reste jusqu' vingt et un ans dans un couvent de
Naples, o elle s'ennuyait fort.

Puis, un beau matin, son pre tait venu l'en tirer, en lui annonant
qu'il lui avait trouv un parti brillant, un grand seigneur franais,
qui en change d'une grosse dot mettrait au service de la famille de sa
femme ses hautes influences politiques. Quinze jours plus tard, elle
tait duchesse de Maumussy.

Elle n'avait subi aucune contrainte, elle le reconnaissait. La joie
d'tre dlivre du couvent l'enivrait. Elle avait t tourdie de son
changement d'tat, du tumulte du palais paternel succdant au silence du
clotre, des belles toilettes de sa corbeille, des flatteries murmures
 son oreille...

Et, lorsqu'elle tait revenue  elle, il tait trop tard pour rflchir.

Ce n'est pas qu'elle et  se plaindre de son mari. Le duc de Maumussy
tait parfait pour elle;  l'afft de ses moindres dsirs, attentif  ne
jamais laisser vide le tiroir de son secrtaire, stipulant des pingles
pour elle sur toutes les affaires qu'il tripotait, veillant  ce qu'elle
et toujours les plus beaux diamants et les plus fringants attelages de
Paris... Aussi tait-elle envie et hae des femmes.

Aussi entendait-elle clbrer  l'envi la galanterie de M. de Maumussy,
le dernier paladin franais, disait-on.

Pourtant, ce n'est pas l le mari qu'elle rvait quand, par ces soires
tides et embaumes du pays de Naples, elle errait avec ses compagnes
sous les charmilles de son couvent.

Certes, le duc tait d'une lgance suprme, spirituel, ironique ou
tendrement sentimental  son gr, mais il avait trente bonnes annes de
plus qu'elle, il et pu tre son pre, elle tait jeune, et il tait
vieux.

Puis, pouvait-elle vraiment se dire marie, ayant un mari insaisissable,
qu'elle tait souvent trois ou quatre jours sans apercevoir, dont la
politique et les affaires absorbaient les journes, dont le plaisir
dvorait les nuits, et qui, toujours sous l'peron de l'ambition ou sous
le fouet de la ncessit, menait  fond de train une existence
haletante...

Elle lui rendait, par exemple, cette justice, que s'il vivait de son
ct, il la laissait vivre du sien, en pleine et entire indpendance,
poussant si loin le soin de ne gner en rien la libert de ses actions,
qu'elle s'en sentait humilie...

Et c'est du ton le plus simple et le plus naturel qu'elle dbitait ces
tranges confidences. M. de Boursonne en tressautait sur sa causeuse:

--Elle est par trop nave,  la fin, pensait-il, ou par trop effronte!
A quel propos me conte-t-elle tout cela? Pour que je le rapporte 
Raymond? Singulire commission.

Pourtant il n'tait pas assez suffoqu pour ne remarquer pas qu'il
n'tait point le seul  couter la duchesse de Maumussy.

Ses ordres donns, Mlle Simone tait revenue s'asseoir tout prs de
la causeuse.

La femme d'un des deux hobereaux l'avait bien entreprise et lui narrait
tous les cancans de Saumur, mais elle ne rpondait que par monosyllabes.

Elle ne perdait pas une des paroles de Mme de Maumussy; tour  tour
elle rougissait ou devenait toute ple, ou bien ses yeux lanaient des
clairs...

--Et voil! pensait M. de Boursonne. Ces deux femmes aiment mon jeune
camarade; elles se sont devines et se hassent... Mais lui! pourquoi
a-t-il fui? N'aurait-il pas le courage de choisir?...

En ce moment, le pianiste aux longs cheveux rentrait d'une promenade
inspiratrice au clair de la lune, il s'assit au piano, et M. Philippe
n'tant pas l, bientt on ne s'entendit plus dans le salon.

Le vieil ingnieur profita de l'occasion pour s'enfuir.

En somme, il tait assez satisfait de sa soire, et s'il prouvait
quelque embarras, c'tait de savoir si, oui ou non, il ferait part 
Raymond de ses dcouvertes et de ses conjectures.

Toutes rflexions faites, il se dcida pour le silence. Il fit aussi
bien.

Raymond n'avait ni l'esprit ni le coeur aux confidences. Le malheureux
pliait sous l'effort que lui cotait la rsolution de ne plus retourner
 Maillefert.

Sentir le bonheur, la ralit de ses rves  porte de la main, et ne
pas tendre la main, c'est du courage, cela!...

Si encore il et t loin!...

Mais il ne pouvait sortir du _Soleil levant_ sans apercevoir de l'autre
ct de la Loire les terrasses de Maillefert, et  travers les arbres,
dj dpouills d'une partie de leurs feuilles, la faade blanche du
chteau.

Aussi, tait-il bien dcid  demander son changement ou un cong,
lorsque, le dimanche suivant, aprs la grand'messe, tandis que M. de
Boursonne recevait ses paysans, il sortit.

Il se dirigeait vers cette hauteur d'o on dominait les jardins du
chteau de Maillefert, lorsqu'au dtour du pont il se trouva en face de
Mlle Simone.

Elle n'tait pas seule. Elle tait accompagne de sa gouvernante, miss
Lydia Dodge, longue et maigre personne,  figure blme avec un gros nez
rouge au milieu.

Mlle Simone devait sortir de la messe, car miss Lydia portait deux
paroissiens.

Interdit, mu  ce point de sentir ses jambes flchir, Raymond
s'arrta...

Mais la jeune fille, non moins trouble, s'tait arrte aussi, et ils
restaient en prsence, muets, palpitants, les joues empourpres, de
sorte que miss Lydia roulait de l'un  l'autre ses gros yeux surpris...

Ce fut  Mlle de Maillefert, la premire, que la parole revint.

--Vous avez t souffrant, monsieur Delorge? demanda-t-elle d'une voix
trouble.

--En effet, mademoiselle, balbutia-t-il.

--Mais vous allez mieux, n'est-ce pas?

--Oui...

--Alors, nous vous reverrons au chteau?

Vivement, miss Lydia pronona quelques mots en anglais, mais la jeune
fille ne sembla pas l'entendre, et comme Raymond se taisait:

--Je vous le demande!... insista-t-elle.

Cette fois, miss Lydia toussa, et jugeant convenable d'intervenir:

--C'est bien monsieur, interrogea-t-elle, qui a donn mille quatre cents
francs aux pauvres des Rosiers?...

Raymond bondit.

--Vous savez cela!... s'cria-t-il.

--M. le cur l'a dit au prne...

--Quoi! il m'a nomm!

--Non, rpondit Mlle Simone, mais il vous a dsign  la
reconnaissance des malheureux, trop clairement pour qu'on ne vous
reconnt pas.

Et comme miss Lydia la tirait par la manche:

--Au revoir, donc, monsieur, dit-elle... A bientt!...

Plus perdu que d'une apparition, Raymond demeurait immobile, suivant
d'un oeil bloui Mlle Simone, dont il voyait la robe ondoyer et
glisser  travers les arbres.

Lorsqu'enfin elle disparut:

--Elle m'aimerait donc!... murmura-t-il, remu de sensations inconnues.

Pour persister dans ses rsolutions avec un tel espoir au coeur, il
et fallu au pauvre garon une nergie plus qu'humaine ou un de ces
esprits glacs que ne bouleversent jamais les vertiges de la passion.

--On ne lutte pas contre la destine, pensait-il.

C'en tait fait, il s'avouait sa dfaite.

--Je reste!... se rptait-il avec une sorte de rage, je reste!...

L'ide de la tche qu'il avait  remplir, le souvenir de son pre
assassin, la haine des assassins demeurs impunis, l'effroi des
reproches sanglants de sa mre, la pense du douloureux tonnement de
ses amis, de Me Roberjot, de M. Ducoudray, de Jean et de Lon
Cornevin, tout cela s'effaait et disparaissait...

Et tandis qu'il regagnait  pas lents le _Soleil levant_:

--Eh!... que m'importe!... se disait-il, pourvu que Simone m'aime!...

Semblable  un malade qui se dfend de songer  son mal, il s'tait
formellement interdit de penser au pass.

Aussi, au dner, au lieu d'un visage morne, montra-t-il une figure
qu'illuminait l'esprance. Au lieu de rester silencieux comme de
coutume, et plong dans ses lugubres mditations, il parla beaucoup, il
plaisanta, il rit...

Et lorsque le caf fut servi:

--Est-ce que nous n'irons pas  Maillefert, ce soir? demanda-t-il  M.
de Boursonne.

Le vieil ingnieur tressaillit, et aprs avoir curieusement examin son
jeune camarade, frapp de sa gaiet fivreuse et de l'garement de ses
yeux:

--Allons! pronona-t-il simplement.

Un brillant accueil attendait Raymond au chteau, un accueil tel qu'un
vieil ami de Maillefert n'en et pu souhaiter un meilleur ni plus
affectueux.

La duchesse, ds que le domestique l'annona, se leva en battant
joyeusement des mains, et de l'air le plus ravi:

--Vous voici donc, monsieur le convalescent, dit-elle. Savez-vous que
nous tions ici dans une inquitude mortelle!...

M. Philippe, revenu de la veille d'Angers, interrompit une histoire
scandaleuse qu'il contait  un de ses amis, pour venir serrer la main de
son cher Delorge.

--Vous nous manquiez, lui dit-il, parole d'honneur! vous nous manquiez
normment.

En possession de toute sa raison, Raymond se ft tonn de cet accueil
et de se trouver tout  coup si avant dans l'amiti de la mre et du
fils. Il se ft demand le but de ces dmonstrations trop bruyantes pour
tre sincres, et se ft tenu sur ses gardes. Mais il n'avait
d'attention que pour Mlle Simone.

Elle portait comme toujours une toilette d'une extrme simplicit, et
qui semblait presque pauvre prs des parures clatantes des amies de sa
mre, mais elle tait, selon l'expression vulgaire, en beaut ce
soir-l. Ses cheveux blonds paraissaient plus lumineux, ses yeux et son
teint brillaient d'un clat extraordinaire.

On et dit une tte divine du Titien qui, longtemps, est reste perdue
dans l'ombre, et qui, tout  coup, mise dans son jour, resplendit,
tonne, blouit...

--Ah , je l'avais mal vue, l'autre soir, pensait M. de Boursonne, ou
c'est une transfiguration...

Par contre, la duchesse de Maumussy lui parut moins belle.

Assise devant un petit guridon de laque, elle semblait absorbe par la
lecture d'un numro de la _Vie Parisienne_, mais ses regards glissaient
au-dessus du journal, et s'arrtaient sur Raymond avec une expression
dont il et t peut-tre effray s'il les et surpris.

--Moi, proposa M. Philippe, je serais assez d'avis, puisque nous voici
en nombre, de tailler un petit bac de sant...

La proposition n'tait pas heureuse.

Mme de Maillefert avait ce soir-l dans son salon cinq ou six dames
trs nobles des environs, qu'elle tenait essentiellement  intresser au
succs de sa mission lectorale, et  qui ce seul mot de bac avait fait
pincer les lvres.

Adressant donc  son fils un geste rapide d'intelligence:

--Non, pas de cartes, ce soir, mon cher duc, dit-elle, improvisons
plutt une petite sauterie...

Le pianiste bien peign, qui rvassait dans un coin, tressaillit  ces
paroles, et ses sourcils se froncrent. Il ne comprit que trop
l'affreuse corve qui se prparait pour lui. Il comprit que lui,
l'artiste inspir et incompris, il allait tre condamn  faire
danser--hlas! ce n'tait pas la premire fois--les htes de Mme de
Maillefert. Il se vit, lui, l'auteur de mlodies admirables, rduit 
jouer de l'Offenbach ou du _Compositeur toqu_.

--Allons, mon cher, lui dit son ennemi, M. Philippe, voil une occasion
de vous rendre utile...

[Illustration:--Trs curieux! parole d'honneur! excessivement curieux.]

Il n'osa pas refuser. Il se leva, promenant autour du salon un regard de
douloureuse mlancolie, et du pas d'un homme qui marche au supplice, il
se dirigea vers le piano...

--Jouez-nous un quadrille d'_Orphe aux Enfers_, lui demanda Mme de
Maillefert...

Dj Raymond tait all inviter Mlle Simone... Elle hsita
visiblement avant d'accepter l'invitation, ses lvres s'entr'ouvrirent
comme si elle et eu  dire quelque chose de difficile...

Mais elle se vit observe, elle accepta...

Cette fois, Raymond s'tait bien jur qu'il saurait prendre sur lui de
ne pas garder, comme au bal, un silence qui lui avait paru le comble du
ridicule. Il se tint parole. Seulement, la contrainte qu'il s'imposait
pour maintenir vivante une sorte de conversation entre les figures,
absorbait si bien toute son attention, que c'est  peine s'il savait ce
qu'il disait...

Peu importait, d'ailleurs; Mlle Simone ne l'coutait pas. Elle
n'tait proccupe que d'observer Mme de Maumussy, qui dansait avec
le jeune duc de Maillefert.

Et, quand le quadrille termin, Raymond la reconduisit  sa place:

--Il faut, lui dit-elle, trs bas et trs vite, que vous dansiez avec la
duchesse de Maumussy...

Stupfait, il la regarda, se demandant si elle parlait srieusement.

--Il le faut! insista-t-elle.

Et ses yeux ajoutaient:--Dfiez-vous!

Certes, elle ne pouvait rien commander au pauvre garon qui lui ft plus
atrocement pnible. Lui qui se disait en venant:

--Je saurai bien viter cette femme!...

Pourtant, il obit.

Il s'avana vers la jeune duchesse, et comme si elle et attendu, avant
mme que d'une voix altre il et formul son invitation, elle se leva
et prit son bras...

Aprs une formidable srie d'accords plaqus, le pianiste incompris
venait d'attaquer une valse langoureuse de Mtra.

Il n'y avait plus  reculer.

Surmontant une indicible rpulsion, Raymond enlaa la taille ronde et
souple de la jeune duchesse, elle appuya sur son paule sa main finement
gante, et ils s'lancrent...

Ils commencrent lentement. Mais le pianiste, peu  peu, acclrait la
mesure, et ils tournaient de plus en plus vite, et autour d'eux, le
parquet et le plafond, les candlabres chargs de bougies et les
lambris, les tentures, et les vieilles gens immobiles sur leurs
fauteuils, tout tournait autour d'eux comme un disque autour d'un pivot.

Le vertige de la valse troublait le cerveau de Raymond; la notion lui
chappait de la ralit, il ne pouvait pas croire que ce qui tait ft,
il se demandait s'il n'tait pas le jouet d'un des cauchemars odieux qui
font du sommeil une torture.

--Est-ce bien moi, pensait-il, moi qui presse entre mes bras la femme
d'un des assassins de mon pre!...

Bientt elle lui demanda de s'arrter. Elle se prtendait fatigue et un
peu tourdie, et cependant sa respiration tait aussi gale et aussi
douce que celle d'un enfant endormi.

Raymond, lui, haletait. Des gouttes d'une sueur glace perlaient le long
de ses tempes.

--Savez-vous, monsieur Delorge, lui dit brusquement la jeune duchesse,
que le bruit de vos magnifiques aumnes est venu jusqu' Maillefert.

Elle riait, mais d'un mauvais rire. Et, sans attendre la rponse de
Raymond:

--Vous tes donc bien riche? insista-t-elle.

--Hlas! non, madame.

--Ah!... votre gnrosit n'en a que plus de mrite.

Ce qu'elle ne disait pas se lisait dans ses yeux noirs.

--Comment se fait-il, demandait son regard hautain, que vous avez donn
prcisment la somme que je vous envoyais? Pourquoi?

Raymond comprit qu'il devait rpondre, qu'il lui fallait, sous peine de
se faire une ennemie implacable, trouver une explication plausible.

Et la ncessit l'inspirant:

--Madame, rpondit-il, je jouais l'autre soir pour la premire fois de
ma vie. Lorsque j'ai reu votre lettre, j'ai t saisi de peur en
songeant que j'aurais pu perdre ce que j'avais gagn. Que serait-il
advenu, en ce cas? Je suis un pauvre diable d'ingnieur des ponts et
chausses, et quatorze cents francs reprsentent quatre mois de mes
moluments. J'ai trembl que cet argent, si facilement et si rapidement
acquis, ne m'inspirt la fatale passion du jeu. Et si je l'ai donn aux
pauvres, c'est pour avoir le droit de ne plus toucher une carte sans
tre accus d'tre retenu par la crainte de perdre mon gain.

Peu  peu,  mesure que Raymond cherchait les mots de cette explication
un peu diffuse peut-tre, mais plausible, les traits de la jeune femme
reprenaient leur expression de placidit habituelle.

--C'est vrai, cela? demanda-t-elle.

--Quel intrt aurais-je  mentir?

Elle sourit, au lieu de rpondre, et comme le pianiste inspir jouait
les dernires mesures de la valse, elle prit le bras de Raymond pour
regagner la causeuse o elle tait assise quand il tait venu l'inviter.
Lui se croyait quitte, et dj songeait  manoeuvrer de faon  se
rapprocher de Mlle Simone.

Mais la duchesse avait entam une conversation qui ne lui permettait pas
de s'loigner sans une grossire inconvenance.

Prenant texte de ce qu'il lui avait dit qu'il n'tait qu'un pauvre
diable d'ingnieur, Mme de Maumussy s'informait de ses affaires avec
une sollicitude amicale.

Depuis combien de temps tait-il sorti de l'cole? Quels postes avait-il
occups? Estimait-il que sa situation actuelle ft en rapport avec son
mrite?...

Tant bien que mal, plutt mal que bien, Raymond rpondait.

Toutes ses facults taient absorbes par la contemplation de Mlle
Simone. Il lui tournait le dos, mais il la voyait fort distinctement
dans une grande glace place derrire Mme de Maumussy.

Le visage de la jeune fille exprimait peut-tre un peu d'inquitude,
mais ne trahissait certainement aucun mcontentement. La jeune
duchesse, cependant, poursuivait.

--Si elle se permettait de questionner ainsi M. Delorge, disait-elle,
c'est qu'elle avait eu l'occasion de s'entretenir de lui avec son chef
immdiat, le baron de Boursonne.

Le baron ne lui avait pas dissimul l'injustice de l'administration
envers son jeune camarade, lequel languissait dans des postes
subalternes, malgr sa rputation trs mrite d'tre un des hommes les
plus distingus des ponts et chausses.

Mais il n'y avait pas que Mlle Simone  pier Raymond et la duchesse
de Maumussy. M. de Boursonne ne les perdait pas de vue, et surpris de
voir son jeune ami s'entretenir si longtemps avec une femme pour
laquelle il avait manifest une si profonde aversion:

--Peut-tre ferai-je bien, pensa-t-il, d'aller  son secours.

Et laissant Mme de Maillefert aux prises avec celui de ses htes qui
demandait une prfecture de premire classe, il se rapprocha de la jeune
duchesse.

Elle dut en tre ravie, car ds qu'il fut  porte de l'entendre:

--N'est-ce pas vous, monsieur le baron, dit-elle, qui m'avez affirm que
M. Delorge est trop modeste et ne cherche pas assez  se faire valoir?

--Et je suis prt  le rpter devant lui, madame la duchesse, rpondit
le vieil ingnieur.

--Vous entendez, monsieur! dit la jeune femme  Raymond.

Et, revenant  M. de Boursonne:

--Eh bien, monsieur le baron, continua-t-elle, c'est  nous de faire
cesser les injustices...

Le bonhomme hocha la tte, et souriant:

--Je ne suis pas en odeur de saintet, fit-il, et ma recommandation n'a
gure de valeur...

--Mais moi, interrompit la duchesse, moi, je puis beaucoup!...

Et tout de suite, avec une emphase italienne, elle se mit  vanter
l'influence de son mari. Le duc de Maumussy tait tout-puissant,
assurait-elle, et il suffisait d'un acte de sa volont pour mettre
Raymond  sa place.

Cent fois, elle l'avait vu mettre son influence au service de gens
incapables; pour cette fois,--une fois n'est pas coutume,--il servirait
un homme de talent.

Elle garantissait qu'il le ferait trs volontiers, et qu'au surplus elle
se chargeait de le faire vouloir.

Le temps passait, cependant.

Aprs deux quadrilles et encore autant de valses, le pianiste incompris
avait ferm le piano, et, d'un air profondment humili, tait all se
rasseoir dans son coin.

Un  un, les hobereaux des environs venaient saluer la duchesse de
Maillefert et partaient.

Mme de Maumussy ne put plus ne pas apercevoir l'impatience polie de
se retirer que manifestait M. de Boursonne.

Tendant donc la main  Raymond:

--Nous reparlerons de tout cela, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.
Il ne dpendra pas de moi que l'avenir ne vous ddommage du pass.

Sans trop savoir ce qu'il faisait, le jeune homme pressa lgrement
cette main qui lui tait tendue. Il venait de voir dans la glace Mlle
Simone s'approcher de sa mre, lui parler un moment, et sortir, non sans
avoir jet  Mme de Maumussy un dernier et singulier regard.

--Ainsi, pensait-il, je ne la reverrai pas ce soir. Pourquoi
quitte-t-elle le salon? Lui suis-je donc indiffrent? Me suis-je laiss
sottement abuser par de vaines apparences?...

IL est vrai que Mme de Maillefert et le jeune duc semblaient prendre
 tche de le distraire de ce doute affreux.

Jamais on ne les avait vus si affectueux pour personne.

La mre si hautaine, le fils si impertinent d'ordinaire, s'empressaient
autour de M. de Boursonne et de son jeune ami, et ne les laissrent
partir qu'aprs en avoir obtenu la promesse formelle de venir dner le
lendemain.




III


--Ah ! qu'est-ce que cette charade qui se joue en votre honneur?
demanda M. de Boursonne  Raymond, ds qu'ils se trouvrent seuls.

--Eh! le sais-je plus que vous, monsieur? rpondit le jeune homme.

--C'est que, voyez-vous, mon cher, poursuivit le vieil ingnieur, vous
auriez peut-tre tort de prendre pour argent comptant les dmonstrations
de ces Maillefert. D'aussi illustres gostes ne se donnent pas tant de
peine pour rien. Il me parat clair qu'ils ont des vues sur vous.
Lesquelles? En avez-vous ide?

--Pas la moindre.

Le vieil ingnieur parut rflchir.

Il tait piqu de la rserve de Raymond. Et comme en dpit des conseils
de la sagesse, il est rare qu'on se connaisse soi-mme:

--J'ai pour principe absolu, reprit-il, de ne jamais me mler des
affaires des autres. Je ne prtends donc pas forcer vos confidences.
Mais je croirais manquer  l'amiti que je vous porte, si je ne vous
disais pas: Soyez prudent, prenez garde!...

Ces exhortations  la dfiance taient inutiles.

Si tranger que ft Raymond  la diplomatie des salons, si inexpriment
qu'il pt tre des intrigues misrables que voile parfois la politesse
savante de la bonne compagnie, il comprenait que ce qui se passait
autour de lui n'tait pas naturel.

Un instinct suprieur  toutes les expriences lui disait qu'il tait
srieusement menac, qu'une partie tait engage dont son bonheur et son
honneur taient peut-tre l'enjeu.

Il tait sr d'un danger prochain.

Mais quel tait ce danger?...

A cette question, malheureusement, il ne trouvait pas de rponse, de
rponse qui le satisft, du moins.

tait-ce la duchesse de Maumussy qu'il devait surtout redouter?...

Si cette vanit dont l'homme le plus modeste porte en soi le germe lui
disait que la jeune duchesse lui portait un intrt plus que fraternel,
la voix de la raison lui disait que cet intrt n'tait peut-tre qu'une
comdie.

Et le but, Raymond pensait l'entrevoir.

La dernire lettre de Jean Cornevin lui revenait  l'esprit.

Que disait-elle, cette lettre? Que Laurent Cornevin n'tait probablement
pas mort, ainsi qu'on l'avait cru, et que, par consquent, la preuve du
crime de MM. de Maumussy et de Combelaine n'tait pas anantie.

Ce que Jean avait dcouvert, les assassins ne le savaient-ils pas?...

Ne tremblaient-ils pas de se voir d'un moment  l'autre dmasqus?

Et cela admis, Raymond n'en arrivait-il pas  se demander si la duchesse
de Maumussy, cette jeune femme si belle et si sduisante, ne lui avait
pas t envoye pour s'emparer de son esprit, pour l'blouir
d'esprances magnifiques, pour l'amener lui, le fils de la victime, 
contribuer  l'impunit des meurtriers....

--En ce cas, pensait-il, Mme de Maillefert et M. Philippe seraient du
complot, et ainsi s'expliqueraient leurs avances.

Mais Mlle Simone n'en tait pas, elle, bien videmment, puisque, tout
en obligeant Raymond  faire danser Mme de Maumussy, elle l'avait
d'un coup d'oeil, averti de se tenir sur ses gardes.

--Il faut que je lui parle, se disait-il, que j'aie le courage de lui
demander de m'clairer...

Malheureusement, le lendemain, lorsqu'il se prsenta au chteau, Mlle
Simone n'tait pas dans le petit salon o les htes ordinaires venaient
attendre que la cloche sonnt le dner.

Mme de Maillefert, du reste, semblait fort mcontente de cette
absence de sa fille.

--Simone est insupportable, disait-elle, avec cette manie qu'elle a de
courir les champs, ni plus ni moins qu'un pauvre gentilhomme campagnard
rduit  faire valoir lui-mme...

Raymond,  ce moment, se trouvait assis prs de la duchesse de Maumussy.

--Il est de fait, lui dit-elle, que Mlle de Maillefert a des
habitudes tranges pour une fille de son nom, matresse d'une si grande
fortune... Car vous devez savoir que c'est huit millions, au bas mot,
que cette blonde charmante apportera  l'homme adroit qui aura su lui
plaire...

L'allusion tait directe, et videmment prmdite.

Et cependant, comme si elle et craint que son intention ne ft pas
comprise:

--Une jeune fille si riche, ajouta-t-elle, doit renoncer  l'espoir
d'tre aime pour elle-mme!...

Vingt-quatre heures plus tt, Raymond se ft peut-tre rvolt, mais il
apprenait  se matriser. La cloche du matre d'htel sonnait, il en
profita pour ne pas rpondre.

Le dner fut triste. Des htes nombreux de la duchesse de Maillefert,
cinq ou six seulement restaient. Les autres s'taient envols vers Paris
aux premires geles. Et si la duchesse prolongeait son sjour, c'tait,
disait-elle, dans l'intrt de sa mission, et aussi pour terminer
quelques affaires d'intrt.

Plus tristement encore la soire s'coula sans que Mlle Simone part,
encore bien que, sur les huit heures, elle et envoy miss Lydia Dodge
prvenir sa mre de son retour.

--Que peut-elle avoir contre moi? se demandait Raymond, en rentrant au
_Soleil levant_, elle me fuit... Ne dois-je plus la revoir?...

Terreurs vaines! Le lendemain mme, lorsque suivi de M. de Boursonne il
se prsenta au chteau, il ne trouva au salon que Mlle Simone.
L'attendait-elle donc?

Telle dut tre l'ide du vieil ingnieur, car aprs quelques mots de
politesse banale, il alla se planter devant une fentre, tout comme s'il
n'et pas fait nuit. Il est vrai que prcisment parce que la nuit tait
fort obscure, les carreaux se trouvaient faire l'office d'une glace o
il distinguait fort nettement Raymond et Mlle Simone.

A grand'peine, et de ses deux mains appuyes sur sa poitrine, Raymond
essayait de comprimer les battements de son coeur. Enfin elle se
prsentait, cette occasion de parler qu'il avait appele de tous ses
voeux. Et il se sentait la force d'en profiter, car l'excs mme de la
passion lui rendait quelque sang-froid, de mme que l'excessif danger
donne aux plus poltrons une sorte de courage...

Mais il n'avait pas prononc dix syllabes, que Mlle Simone
l'interrompit.

Elle aussi, la pauvre jeune fille, elle tait affreusement mue, et  sa
pleur et  la contraction de ses lvres, on pouvait voir quelle
violence elle se faisait:

--Monsieur, commena-t-elle, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui, le soir
du bal donn par ma mre, tes entr dans le salon de miss Lydia?...

--Un domestique m'en avait ouvert la porte, mademoiselle...

--Je sais... En ce moment, ma mre et moi nous nous trouvions dans la
pice voisine, nous avions une discussion... fcheuse, et nous croyant
seules nous parlions assez haut...

Raymond tait devenu blme.

Son indiscrtion avait t involontaire. Assurment, sans M. de
Boursonne, il se serait enfui en se bouchant les oreilles aux premiers
mots arrivs jusqu' lui.

Seulement, il ne pouvait pas dire cela, et, en cette circonstance,
mentir lui rpugnait comme une indignit.

--Vous parliez haut, c'est vrai, mademoiselle, balbutia-t-il.

--De sorte que vous avez entendu tout ce que nous disions?

Il baissa la tte.

--Vous avez entendu? insista la jeune fille.

--Oui.

Jamais rien n'avait cot  Raymond autant que cet aveu. Qu'allait-il en
advenir? Mlle Simone n'allait-elle pas l'accabler de mpris?

Non. Elle le regarda sans colre, mais avec une fermet incroyable chez
une jeune fille si timide:

--Et qu'avez-vous conclu de ce que vous avez entendu? interrogea-t-elle.

--Que votre dvouement est sublime, mademoiselle.

Elle frappa du pied.

--Ce n'est pas rpondre, pronona-t-elle.

Raymond demeura d'abord interdit, puis, tout  coup, une inspiration
l'clairant:

--Ah!... je comprends, fit-il. C'est mon avis sur la situation que vous
avez accepte, mademoiselle, que vous voulez?

Elle se penchait vers lui avec une anxit visible, comme si des paroles
qui allaient tomber de ses lvres et dpendu toute sa destine.

Lui eut ce pressentiment que sa rponse allait dcider de son avenir, et
lentement et mesurant chacune de ses expressions:

--Non seulement je m'explique votre conduite, mademoiselle, dit-il, non
seulement, je l'admire, mais je l'approuve comme la seule digne d'une
Maillefert...

--Ah!...

--Je vous la conseillerais, si j'avais le bonheur de possder votre
confiance. Vous pensez que vous n'tes que la dpositaire et en quelque
sortes l'conome de l'immense fortune que vous possdez. Vous avez
raison. Avant tout, cette fortune appartient  la maison de Maillefert,
c'est  soutenir l'clat et l'honneur de ce grand nom qu'elle doit tre
employe tout entire.

La joie la plus vive se peignait sur les traits si purs de Mlle
Simone, en dpit de ses efforts pour demeurer impntrable. Il y avait
des remerciements plein ses yeux.

--Vous dites tout entire? rpta-t-elle.

--Oui, mademoiselle, jusqu'au dernier louis.

--C'est bien votre pense que vous me dites?

--Ma pense intime, oui, et la plus chre, sur laquelle reposent toutes
mes esprances...

Elle l'arrta d'un geste.

--Me tromper, dit-elle, serait odieux et lche!...

[Illustration:--Monsieur Delorge? demanda-t-il.]

--Oh!...

--Indigne de l'homme de coeur qui, entendant outrager une pauvre jeune
fille qu'il ne connaissait pas, a risqu sa vie pour la dfendre...

--Mademoiselle...

Elle se leva.

--Je vous crois, fit-elle rsolument.

Et donnant  Raymond sa main, qu'il garda dans les siennes:

--Croyez-moi de mme, ajouta-t-elle; seulement...

Elle n'acheva pas... Tout le sang gnreux de son coeur, comme un
torrent de pourpre, affluait  son visage.

La duchesse de Maumussy entrait.

Avait-elle cout et avait-elle entendu? Choisissait-elle pour paratre
l'instant o son instinct avait d lui dire qu'il allait tre question
d'elle? Le fait est qu'elle tait certainement mue: elle tait ple et
ses mains tremblaient.

--O donc est votre mre, ma chre Simone? demanda-t-elle.

La jeune fille hsita. Elle se dfiait du tremblement de sa voix, et son
embarras tait grand, lorsque M. de Boursonne vint  son secours...

S'inclinant avec son meilleur sourire devant Mme de Maumussy:

--Mme de Maillefert, rpondit-il, et M. le duc sont, nous a-t-on dit,
en grande confrence avec un sous-prfet des environs.

C'tait vrai, seulement Raymond l'avait oubli. La jeune femme eut un
clat de rire trop bruyant pour tre sincre, et se laissant tomber sur
un fauteuil:

--Mon Dieu!... s'cria-t-elle, que c'est donc amusant de voir cette
chre duchesse et cet excellent M. Philippe s'occuper de politique!...

Et tout de suite, avec cette volubilit fivreuse des gens qui redoutent
les trahisons du silence, elle se mit  parler des vnements dont Paris
tait le thtre.

Elle en pouvait parler pertinemment, disait-elle, ayant reu le matin
mme une lettre de son mari.

Le duc de Maumussy ne lui dissimulait pas qu'il tait mcontent, sinon
inquiet, de la tournure des choses. Selon lui, le gouvernement imprial
s'engageait dans une voie sans issue. L'empereur fermait l'oreille aux
conseils de ses anciens amis, pour couter des charlatans politiques
sans porte. L'influence de l'impratrice amenait au pouvoir des hommes
d'une maladresse si incroyable qu'elle avait un faux air de trahison.

--Je m'tais tromp, pensait Raymond, cette femme n'a pas t envoye
par mes ennemis... Si elle savait qui je suis et quel est mon pass,
elle ne parlerait pas ainsi devant moi...

Quoi qu'il en ft, ce ne devait pas, ce ne pouvait pas tre un intrt
mdiocre, qui arrachait ainsi la duchesse de Maumussy  ses habitudes de
silencieuse torpeur.

Car c'en tait fait de sa nonchalance hautaine. Tout son tre vibrait.

Le buste rejet en arrire, la joue ardente, les narines gonfles, le
sein haletant, elle parlait, d'une voix brve et saccade qui ne
souffrait ni rplique ni contradiction.

Et il fallait entendre les commentaires dont elle accompagnait la lettre
de son mari et de quels sarcasmes elle cinglait ce mari et ses amis, et
les hommes au pouvoir, et les ministres, et la cour, et l'impratrice et
l'empereur!

--Tudieu! quelle commre! pensait M. de Boursonne.

Il lui paraissait vident que la jeune femme cherchait surtout 
dissimuler le motif rel de son irritation, et qu'ainsi, comme on dit
vulgairement, elle passait sa colre.

Et la preuve, c'est que Mme de Maillefert et son fils tant rentrs,
elle se mit tout de suite et sans -propos  les accabler de railleries
positivement blessantes au sujet de cette longue confrence lectorale
qu'ils venaient d'avoir avec un sous-prfet des environs.

Mais aussi,  l'attitude de la mre et du fils, Raymond et M. de
Boursonne eussent pu mesurer le crdit de la duchesse de Maumussy.

Mme de Maillefert dit seulement, et Dieu sait de quel accent:

--Vous avez certainement vos nerfs, ce soir, ma chre Cllie.

Cllie tait le prnom de Mme de Maumussy.

--Jamais, au contraire, rpondit-elle, je ne me suis sentie si bien
portante ni de meilleure humeur.

En sortant du chteau, aprs cette soire dcisive, M. de Boursonne
sifflotait un air fantastique, ce qui tait chez lui l'indice des plus
sombres proccupations.

C'est qu'aprs s'tre jur de ne plus s'occuper des affaires de Raymond,
voyant la tournure que prenaient ces affaires, il se faisait un cas de
conscience de l'abandonner aux inspirations de son inexprience.

--Eh bien!... lui demanda-t-il, o en tes-vous?

Raymond planait alors dans le bleu du troisime ciel, et trouver un
confident, c'tait un bonheur encore.

--Cette soire, rpondit-il, sera la plus heureuse de ma vie...

--Diable!...

--J'aime perdument Mlle de Maillefert, et de ce soir je crois, oui,
je crois fermement que je ne lui suis pas indiffrent...

--Peste!...

--N'avez-vous pas entendu ce qu'elle m'a dit?

--Si, parfaitement.

--Eh bien?

--Eh bien! mon cher camarade,  moins que le franais ne soit plus le
franais, et que je ne sois plus qu'une vieille bte, elle vous a
clairement demand si vous consentiriez  l'pouser sans dot.

Le visage de Raymond rayonna.

--Oui, c'est bien l ce que j'ai compris, s'cria-t-il.

Imperceptiblement, le vieil ingnieur haussa les paules.

--Et qu'en concluez-vous? interrogea-t-il.

La question parut stupfier Raymond.

--Ce que j'en conclus?... rpta-t-il. Ceci: la dot de Mlle Simone
tait le seul obstacle que j'aperusse entre Mlle Simone et moi... La
dot tant supprime, l'obstacle n'existe plus...

--De sorte que vous croyez que maintenant tout va aller de soi...

De mme que toutes les natures nerveuses et enthousiastes, Raymond
pouvait, en un moment, passer de l'exaltation la plus grande au plus
extrme abattement.

La voix de M. de Boursonne le ramena brusquement du ciel au milieu des
ornires de la ralit.

--Mlle Simone m'a dit de croire en elle, pronona-t-il d'un air
sombre, et j'y crois aveuglment.

Mais c'est bien inutilement que Raymond et M. de Boursonne s'puisaient
 valuer les probabilits de l'avenir. Les vnements devaient, comme 
plaisir, drouter leurs conjectures.

Aprs cette orageuse soire, trouble par les emportements tranges de
Mme de Maumussy, aprs les scnes dont il s'tait trouv
l'involontaire et trs embarrass tmoin, Raymond n'tait pas sans
inquitudes sur la rception qui l'attendait  Maillefert.

Inquitudes inutiles! Jamais encore il n'avait t accueilli comme il le
fut le lendemain.

Puis, en moins de quatre jours, sa situation s'embellit de telle sorte
qu'on et pu croire que trs assurment la famille de Maillefert allait
devenir la sienne. Un prtendant dclar et officiellement admis  faire
sa cour n'et pas os souhaiter de plus dlicats encouragements, de plus
charmantes attentions.

Devenue soudainement tout miel, Mme de Maillefert ne lui pargnait
aucun de ces patelinages que prodiguent les mres adroites  l'homme
qu'elles convoitent pour leur fille.

Elle ne l'appelait plus monsieur Delorge, mais bien mon cher monsieur
Raymond, ou bien Raymond tout court.

--Que ne l'appelle-t-elle: Mon gendre, pendant qu'elle y est! pensait
M. de Boursonne.

En ce cas, M. Philippe et eu aussi tt fait de dire: Mon cher
beau-frre.

Car ses faons taient plus familires encore que celles de sa mre, et
avaient ceci de singulirement significatif, qu'elles se manifestaient
en dehors.

Ses amis tant retourns  Paris, il se prit pour Raymond d'une si belle
passion qu'il ne le quittait presque plus.

Tous les jours, aprs le djeuner, si dtestable que ft le temps, il
allait le rejoindre  l'endroit o il poursuivait ses tudes, et il
passait des heures  le regarder oprer, avec toutes les apparences de
l'intrt le plus vif.

Puis, M. de Boursonne aidant, il le dbauchait. Il venait le prendre au
saut du lit, tantt pour une partie de chasse avec les jeunes gens des
environs, tantt pour une promenade  Saumur ou  Angers.

Il se montrait avec lui, bras dessus bras dessous, aux Rosiers. Il
arrivait  l'improviste partager son dner du _Soleil levant_,
dclarant, parole d'honneur! que matre Bru tait un bien autre artiste
que le cuisinier de Maillefert. A plusieurs reprises, il le trana au
_Caf du commerce_ pour faire une partie de billard.

Le parti pris de la mre et du fils tait trop visible pour que M. de
Boursonne ne le constatt pas.

Et la preuve qu'il existait, c'est que jamais Mme de Maillefert
n'tait avec Raymond aussi familire que les soirs o elle avait des
trangers dans le salon.

Alors, avec la plus adroite maladresse, elle saisissait les occasions
bonnes ou mauvaises, de laisser clater la plus excessive intimit.

Elle disait, par exemple,  Raymond:

--Vous qui tes presque de la famille...

Lui n'avait pas tard  reconnatre que M. Philippe et sa mre
s'entendaient pour lui mnager des occasions d'entretenir Mlle
Simone. A tout instant, sous un prtexte ou sous un autre, on les
laissait ensemble.

Le temps tait-il assez beau pour permettre une promenade au jardin?

--Offrez donc votre bras  Simone, mon cher Raymond, disait
invariablement Mme de Maillefert.

Elle-mme prenait le bras de M. de Boursonne, M. Philippe prsentait le
sien  la duchesse de Maumussy, on sortait.

Et rgulirement, par le plus grand des hasards, Raymond finissait par
se trouver seul avec Mlle Simone.

La peur finissait par prendre le pauvre garon. Car de se fier  ces
magnifiques apparences, de s'abandonner aux douceurs d'une situation si
trangement inespre, il n'avait garde.

--Grand Dieu! disait-il  M. de Boursonne, qu'est-ce que cela
signifie?!...

--Hum! rien de bon! rpondait le vieil ingnieur.

--C'est trop beau.

--Beaucoup trop pour durer.

--Quel peut tre le but de Mme de Maillefert? Qu'espre-t-elle de
cette comdie?

Le bonhomme branlait la tte d'un air quivoque.

--Ce qu'ils esprent, rpondait-il, hum!... peut-tre bien que moi...
mais non, je ne suis pas assez sr encore... Ce serait trop odieux.

Et il refusait obstinment de s'expliquer, disant que, s'il ne se
trompait pas, les faits ne tarderaient gure  faire clater la vrit.

Le plus extraordinaire, c'est qu' mesure que Mme de Maillefert
devenait plus ardente et plus expansive, Mlle Simone montrait plus de
rserve et de froideur.

Autant sa mre s'ingniait  lui mnager avec Raymond des heures de
tte--tte, autant elle mettait  les viter une ingnieuse
obstination.

Nul moyen de lui parler. Toujours maintenant elle tranait aprs ses
jupes miss Lydia Dodge, sa gouvernante anglaise, laquelle, pralablement
style, se jetait  la traverse de tous les entretiens.

--Elle me hait, pensait Raymond, en proie  un sombre dsespoir. Que lui
ai-je fait? En quoi ai-je pu lui dplaire?...

Et il s'effrayait de la voir de plus en plus ple et toujours plus
froide et plus triste.

Elle se donnait pourtant beaucoup de mouvement. Elle passait des
journes entires dehors,  parcourir ses proprits, suivie d'une
espce d'homme d'affaires, qui logeait au _Soleil levant_, et qui, de
l'avis de matre Bru, devait tre un marchand de biens.

--Pauvre fille!... disait M. de Boursonne, ils finiront par la tuer.

Il est sr que souvent Raymond voyait  Mlle Simone les yeux rouges
comme si elle et beaucoup pleur, et que souvent il fut sur le point
d'enfreindre la dfense qu'elle lui avait faite de l'interroger.

Jusqu' ce qu'enfin, la surprenant un jour en larmes, n'y tenant plus,
et oubliant la prsence de miss Lydia Dodge:

--Ayez piti de moi, lui dit-il, bannissez-moi de votre prsence ou
daignez me permettre de partager votre chagrin...

Elle continuait de pleurer doucement, et sa physionomie avait une si
navrante expression de tristesse, que Raymond sentait son coeur se
briser.

--Qu'avez-vous, au nom du ciel? insista-t-il.

--Je souffre... murmura la pauvre enfant.

--On vous tourmente?...

--Oh!... indignement!

Raymond frmit de colre.

--Et vous croyez que je tolrerai cela!... s'cria-t-il, avec une si
terrible expression de menace, que miss Dodge en fit un saut en arrire:
vous croyez que, moi vivant, on osera...

D'un geste doux et triste, elle l'interrompit.

--Voulez-vous donc achever de me dsesprer? murmura-t-elle. Voulez-vous
donc nous perdre?...

Nous! elle avait dit nous!... Raymond l'avait bien entendu.

--Ne puis-je donc rien? demanda-t-il, de l'accent du dvouement prt 
tout.

--Rien...

Le malheureux se tordait les mains.

--Ah! cette angoisse me tue!... dit-il. C'est trop souffrir.

Elle le regarda fixement, et d'une voix douce:

--Pensez-vous donc, fit-elle, que je ne souffre pas, moi?

Mais les instances passionnes de Raymond n'arrachrent pas un mot
d'explication  Mlle Simone. A ses ardentes supplications:

--Je ne puis parler, rpondait-elle, je ne le puis, je n'en ai pas le
droit!...

Entre eux, miss Lydia Dodge, la mthodique gouvernante anglaise,
semblait tomber des nues. Elle ne pouvait revenir de voir entre eux
cette soudaine entente. La veille encore ils en taient  hsiter, 
rougir et  balbutier avant de s'adresser un mot de politesse banale; et
voici que tout  coup ils s'abandonnaient, tant il en est de la douleur
comme au pril commun dont la brutale treinte efface les conventions
sociales, supprime les timidits et arrache  la vrit tous ses voiles.

--Ah! vous tes impitoyable, mademoiselle, pronona enfin Raymond. Me
bannir de votre prsence serait moins cruel...

D'un geste brusque, Mlle Simone l'arrta.

--Voulez-vous donc, fit-elle, m'ter tout mon courage, au moment mme o
j'en ai le plus besoin!...

Et comme si elle se ft dfie d'elle-mme, comme si elle et craint de
se trahir, ou d'en avoir trop dit dj, elle prit le bras de miss Lydia
Dodge et s'loigna, laissant Raymond perdu d'angoisses et cras sous
le sentiment de son impuissance.

Avec l'intensit de la ralit mme, son implacable imagination lui
reprsentait la situation de Mlle Simone, cette situation dont le
mystre augmentait l'horreur, et il la voyait se dbattant sous le filet
de quelque abominable intrigue, sans amis, sans conseils, sans
soutien...

Il ne fallut rien moins que le bruit d'une chaise bruyamment remue,
pour le rappeler au souvenir de la ralit. Mme de Maumussy venait
d'entrer...

Il tressaillit de tout son tre, quand il la vit l'observant de son
regard tranquille, o il lui semblait lire les plus insultantes ironies.

C'tait, depuis la soire o elle s'tait abandonne  de si
inexplicables emportements, la premire fois que Raymond se trouvait
seul avec elle.

--Qu'avez-vous, monsieur Delorge? demanda-t-elle doucement.

Saisi d'une sorte de vertige qui lui enlevait jusqu' la facult de
rflchir, il marcha sur elle, et d'une voix sourde:

--J'ai, rpondit-il, que j'aime Mlle Simone de Maillefert, madame la
duchesse, plus que la vie, plus que l'honneur, plus que tout le monde,
que la voir malheureuse est au-dessus de mes forces, et que je saurai
bien faire payer ses larmes aux misrables qui les lui font rpandre.

Il la regardait fixement, en parlant ainsi, obstinment, comme s'il et
espr plonger jusqu'au fond de sa conscience.

Elle ne baissait ni ne dtournait les yeux.

--C'est pour moi que vous dites cela? interrogea-t-elle.

--Oui...

La jeune duchesse eut une seconde d'hsitation.

Puis, tout  coup, elle se leva vivement, courut fermer la porte du
salon, et revenant prendre sa place en face de Raymond:

--Vous reste-t-il, commena-t-elle, assez de raison pour m'entendre,
monsieur Delorge?

--Oh! je suis parfaitement calme, madame...

--Eh bien! voici le conseil que vous donnerait une amie: Quittez
Maillefert, non pas dans une heure, mais  l'instant, partez...

Raymond riait d'un rire nerveux.

--Je vous gne donc beaucoup, madame la duchesse? dit-il.

Elle le toisa d'un coup d'oeil superbe, et durement:

--Moi!... s'cria-t-elle, moi!...

Puis haussant les paules:

--Laissez-moi continuer, reprit-elle plus doucement. Vous vous croyez
aim de Mlle de Maillefert, et il se peut qu'elle croie vous aimer.
Vous vous abusez l'un et l'autre. L'amour vrai ne rflchit ni ne
raisonne, et je vois  Simone l'me calculatrice d'un procureur. Si elle
vous aimait, elle dirait un mot, un seul, et... peut-tre serait-elle
votre femme. Elle ne le dira pas...

Raymond ricanait toujours.

--Je cherche, madame la duchesse, fit-il, l'intrt qui vous fait parler
ainsi...

Elle tressaillit, un clair de colre traversa ses yeux noirs, mais elle
se contint, et baissant la voix:

--Si vous vous trouviez, reprit-elle, dans une maison qui s'croule et
qu'un passant vous crit: Sauve-toi! iriez-vous lui demander quel
intrt il avait  vous empcher d'tre enseveli sous les dcombres? Eh
bien! moi, je suis ce passant. Trop haut est votre coeur et trop noble
votre mpris de l'argent, pour certaines intrigues. Vous ne savez pas,
sans doute, jusqu'o peuvent descendre les viles convoitises du luxe, du
bien-tre et du plaisir. Ne l'apprenez pas  vos dpens. Votre place
n'est pas ici. Mieux on vous y accueille et plus vous devez craindre. Ce
n'est pas la vie que vous laisseriez...

Ce qu'il y avait de commisration relle dans l'accent de Mme de
Maumussy, Raymond ne le sentit pas.

Il crut  une insulte, et transport de colre jusqu' saisir le bras de
la jeune femme:

--Que voulez-vous dire? s'cria-t-il, parlez... Vous en avez trop dit
maintenant...

Mais elle se dgagea, et toisant Raymond d'un coup d'oeil superbe:

--Je pense que vous tes fou, monsieur Delorge, dit-elle...

Et s'asseyant au piano, elle se mit  jouer avec une sorte de furie le
morceau ouvert sur le pupitre...

Sous tant de secousses successives, Raymond sentait vaciller son
intelligence. Plus les paroles de la duchesse taient obscures et
mystrieuses, plus en essayant de les interprter il se sentait assailli
de sinistres apprhensions.

Se jouait-elle de lui? Obissait-elle  cet instinct irraisonn qui fait
prendre en piti toute crature qui souffre? Remplissait-elle simplement
un rle?...

Mais  quoi bon se mettre l'esprit  la torture? Ne valait-il pas mieux
pour Raymond essayer de flchir cette jeune femme qui tait l, qui
savait la vrit, elle, qui d'un mot pouvait l'clairer, le sauver et
sauver avec lui Mlle de Maillefert!...

--Madame, commena-t-il, madame la duchesse.

[Illustration:--Portez-lui cela pour ses pauvres!]

Elle ne parut pas l'entendre... Ses doigts couraient sur le clavier avec
une merveilleuse agilit... Peut-tre, rellement, ne l'entendit-elle
pas.

Alors il s'approcha doucement, et de la main effleura l'paule de la
jeune femme.

Sans cesser de jouer, elle se dtourna vivement.

--Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle.

--Madame, s'il vous reste une ombre de piti...

--Quoi?

--Daignez-vous expliquer plus clairement...

Elle le regardait d'un air mcontent.

--Je vous ai dit tout ce que j'avais  dire, interrompit-elle, insister
est inutile.

Et comme elle voyait Raymond prt  tomber  ses genoux:

--Ah!... Je vous cde la place, monsieur, dit-elle.

Sur quoi, s'tant leve, elle sortit, en fredonnant l'air d'opra
qu'elle venait de jouer...

Dj Raymond s'tait redress et, d'un oeil enflamm, il regardait
autour de lui, comme s'il et cherch  qui s'en prendre de tant de
misres.

Heureusement, une lueur suprme de raison l'claira:

--Je ne m'appartiens plus, pensa-t-il, si je reste, si je me trouve en
face de M. Philippe, je me perds, et je perds  tout jamais Simone...

Et il se prcipita dehors...

Dans le vestibule, Mme de Maillefert, avec toutes sortes de
crmonies, reconduisait une vieille dame qui tait venue lui faire
visite.

Apercevant Raymond:

--Comment! vous nous quittez, mon cher Delorge, lui cria-t-elle
gaiement.

Il ne rpondit pas. D'un seul bond il franchit les dix marches du perron
et se lana dans l'avenue.

Il lui semblait que l'existence, comme une planche pourrie jete sur un
abme, craquait et manquait sous lui, et qu'il roulait jusqu'aux plus
sombres profondeurs.

Et pour comble, une voix obstine et irritante comme le remords
s'levait en lui, qui lui rptait que, si terrible que ft le
chtiment, il l'avait mrit, lui le fils du gnral Delorge, en se
mlant  ce monde qui tait celui des assassins de son pre.

Des heures s'coulrent en alternatives de dsespoir et de rage, et il
flottait entre mille rsolutions contradictoires, quand la porte de sa
chambre s'ouvrant M. de Boursonne parut.

--J'arrive de Maillefert, lui dit le vieil ingnieur, j'y ai trouv tout
le monde surpris de votre disparition. Je ne suis pas curieux...

Raymond s'tait lev.

--Vous allez tout savoir, monsieur, dit-il.

Et fort exactement quoique d'une voix encore altre, il raconta son
entretien avec Mlle Simone et avec la duchesse de Maillefert...

Encore bien que donnant les signes les plus manifestes d'impatience, M.
de Boursonne l'couta sans mot dire; mais ds qu'il eut achev:

--La peste touffe, s'cria-t-il, les amoureux romanesques et nerveux!
Quand on est bti comme cela, sacrebleu! on devrait bien rester chez
soi!

--Vous en parlez  votre aise, monsieur, et si vous aviez t  ma
place...

--D'abord je ne m'y serais pas mis,  votre place, mon cher. Ensuite,
ayant eu cette chance inespre de surprendre Mme de Maumussy dans un
de ses bons moments, je me serais bien gard de la blesser par mes
violences ridicules...

--Cette femme est mon ennemie, monsieur, vous-mme me l'avez dit...

--Et je le crois... Seulement la duchesse est Italienne, c'est--dire la
femme de la sensation prsente, qui au lieu d'analyser ses motions s'y
abandonne tout entire, qui veut une chose avec la tte et fait le
contraire avec le coeur...

--Enfin que rsoudre?... interrompit Raymond.

Ah! le vieil ingnieur n'hsita pas.

--Plantez l Mlle Simone, dit-il.

--Jamais!...

Le bonhomme haussa les paules.

--Alors, sacrebleu! fit-il, que voulez-vous que je vous dise!
Attendez... le succs est aux temporisateurs. Retournez au chteau comme
si de rien n'tait...

Ainsi fit Raymond, et lorsqu'il arriva  Maillefert le lendemain, rien
ne lui parut chang. Mlle Simone n'tait ni plus ni moins triste, M.
Philippe tait toujours aussi amusant, Mme de Maumussy avait repris
son attitude de sphinx...

Il en tait  se demander s'il ne s'tait pas pouvant de chimres,
lorsqu'un soir, comme il arrivait au chteau:

--Est-ce que vous n'avez pas rencontr Philippe? lui dit Mme de
Maillefert.

--Non, madame...

--C'est qu'il est au chemin de fer, au-devant de nos amis, qui arrivent
par l'express de neuf heures...

--Vous attendez des amis?...

Mme de Maillefert sourit:

--Nous attendons, rpondit-elle, le mari de ma chre Cllie, le duc de
Maumussy, et avec lui M. Verdale, le fameux architecte, et le comte de
Combelaine...

En d'autres temps, Raymond et t cras de ce coup si terriblement
inattendu.

Mais il en est de l'me humaine comme de l'acier, qui plong rouge dans
un torrent glac acquiert des qualits suprieures de rsistance et
d'lasticit; l'me, au contact du malheur, se trempe d'une nergie plus
forte et s'endurcit  la souffrance.

Raymond plit et ses yeux se voilrent, mais il ne chancela pas, et si
rudement que l'motion lui serrt la gorge, il eut encore la force de
dire:

--Ah!... vous attendez M. de Maumussy et M. de Combelaine!...

Mme de Maillefert se pencha vers la pendule.

--Quelle heure est-il? fit-elle. Huit heures et demie. Dans trois quarts
d'heure ils peuvent tre ici.

Et immdiatement elle entama le pangyrique du duc de Maumussy, dont
elle ne pouvait assez louer, disait-elle, le caractre chevaleresque,
l'esprit dlicat et fin et le merveilleux sens politique.

Elle n'admirait pas moins M. de Combelaine, ce dvou serviteur de
l'Empire, cet hroque soldat toujours prt  verser son sang, dont la
fidlit dsintresse lui rappelait, assurait-elle, ces loyaux
chevaliers qui,  leur mort, demandaient  tre enterrs aux pieds du
suzerain qu'ils avaient servi...

Assez matre de soi pour viter le scandale d'une brusque retraite,
Raymond tait all s'asseoir non loin de la causeuse o chaque soir
Mlle Simone venait s'tablir devant sa petite table  ouvrage.

Et la duchesse de Maillefert poursuivait.

Avec une non moindre chaleur, elle clbrait les mrites de M. Verdale,
cet architecte fameux, ce fils de ses oeuvres arriv  force de talent
et de travail  une grande situation et  une fortune immense. Et elle
se dclarait ravie qu'un homme de ce mrite et bien voulu accompagner
M. de Combelaine, son ami. Justement elle mditait de grandes
rparations  Maillefert. M. Verdale lui donnerait des ides.

A ce mot de rparations, Mlle Simone avait redress la tte si
vivement, que sa mre en parut choque.

--Oh! vous avez bien entendu, fit-elle d'un ton sec. Cette vieille
baraque est inhabitable, et j'ai des raisons de croire que l'anne 1870
ne s'coulera pas sans que Sa Majest l'Impratrice fasse  notre maison
l'honneur de s'arrter un jour ou deux  Maillefert.

Mais Raymond n'coutait pas.

Les yeux fixs sur la pendule, il calculait combien de minutes encore il
avait  rester  Maillefert...

Il avait pu subir la duchesse de Maumussy; mais le duc, mais M. de
Combelaine, l'honneur lui dfendait de se trouver sous le mme toit
qu'eux.

--Savez-vous, demandait Mme de Maillefert  Mme de Maumussy,
combien de jours ces messieurs comptent nous donner?...

--Non... Mon mari ne me l'a pas dit.

Raymond n'avait plus que dix minutes  rester...

Et il s'attendrissait en contemplant pour la dernire fois ce petit
salon, o, au milieu d'affreux dchirements, il avait eu des heures
enchantes par l'esprance.

Il examinait Mlle Simone, qui, incline sous une lampe travaillait,
non  un dlicat et inutile ouvrage de femme, mais  une layette qu'elle
avait promise  une pauvre fille sduite, que tout le monde dans le pays
repoussait.

Mais neuf heures sonnaient; Raymond se leva.

--Quoi! s'cria Mme de Maillefert, vous n'attendez pas nos amis!...

--Je ne puis...

--Parce que?...

--M. de Boursonne m'attend, madame.

Elle haussa les paules.

--Allez donc, fit-elle, mais en tout cas,  demain.

Il ne rpondit pas. Il s'inclina devant la duchesse de Maumussy, il
effleura de ses doigts tremblants la main que lui tendait Mlle
Simone, et lentement il sortit.

La nuit tait sombre et glaciale, de gros nuages couraient au ciel, un
vent furieux secouait les branches dpouilles des arbres...

Que lui importait! Il n'avait plus besoin de se contraindre,
maintenant...

Son dsespoir et sa fureur s'exhalaient en imprcations et en menaces
qu'emportait la tempte, de mme que les vnements avaient emport ses
esprances et ses projets.

Parvenu au pont suspendu, cependant, il s'arrta court. Une voiture
venait, au grand trot,--malgr les dfenses formelles--et dans cette
voiture,  la lueur des lanternes, on distinguait quatre hommes: M.
Philippe et les amis attendus  Maillefert.




IV


Il tait prs de minuit lorsque Raymond arriva au _Soleil levant_.
L'auberge tait dserte. Seul dans la cuisine, matre Bru mettait au
net les comptes de la journe.

En apercevant son hte:

--Montez vite, monsieur, lui dit-il, chez M. de Boursonne, il vous
attend avec une impatience!...

C'tait vrai; Raymond trouva le vieil ingnieur en proie  la plus
violente agitation, et arpentant  grands pas sa chambre--une chambre
immense, la plus belle de l'auberge, qui avait une pendule sur sa
chemine de pierre peinte, et de chaque ct des flambeaux argents,
dont tous les dimanches matresse Bru renouvelait les bobches de
papier dchiquet.

Trop boulevers pour remarquer le dsordre de Raymond:

--Eh bien!... lui cria M. de Boursonne, nous y voici!... Au bord du
foss la culbute... il n'y a plus  reculer!...

--Qu'est-ce encore, mon Dieu!...

--Oh!... c'est grave, cette fois, continua le bonhomme, terriblement
grave! Et votre duchesse de Maillefert mriterait... Mais asseyez-vous,
nous avons  causer...

Mais c'tait un homme prudent. Il commena par s'assurer en ouvrant
successivement toutes les portes que personne n'tait aux coutes; aprs
quoi, revenant se camper debout et les bras croiss devant son jeune
camarade:

--Vous savez, commena-t-il, non sans une nuance de solennit, que j'ai
horreur de me mler des affaires des autres...

Hlas! bien des fois, jadis, Raymond avait souri de cette tonnante
prtention de son vieux chef; mais en ce moment!...

--Pour vous, continuait le bonhomme, je vais manquer aux principes de
toute mon existence. C'tait crit. Voici des mois que nous vivons de la
mme vie, cte  cte, sans jamais nous quitter, et sarpejeu! on est de
chair et d'os. Vous voyant bon, gnreux, loyal, sincre jusqu' la
navet, petit  petit,  mon insu, je me suis... hum... comment
dirai-je? habitu? non, intress  vous, comme ... ma foi tant pis, je
le dis puisque c'est vrai quoique absurde... comme  mon propre fils.

Ces prliminaires dans la bouche de cet homme excellent, mais qui
faisait profession d'gosme et de brutalit, devaient faire frmir. Ce
qu'il avait  dire tait donc bien rude, qu'il tergiversait ainsi.

--C'est comme mon pre mme que je vous couterai, monsieur, murmura
Raymond.

Le bonhomme fit deux ou trois tours encore dans la chambre, puis
brusquement:

--C'est de votre honneur qu'il s'agit! pronona-t-il.

--De mon honneur!...

--Oui. Et il n'y a plus  hsiter ni  temporiser, il faut marcher droit
au but. Il faut que demain, vous m'entendez bien, demain, vous vous
rendiez  Maillefert, et que vous demandiez officiellement  Mme la
duchesse de Maillefert la main de Mlle Simone, sa fille...

Une stupeur immense clouait Raymond sur sa chaise.

--Moi, rptait-il, comme s'il et eu besoin de s'affirmer une
proposition inoue, moi!...

--Il le faut, insista M. de Boursonne, il le faut absolument. C'est
l'unique moyen que je voie de ne point laisser quelque lambeau de votre
intgre rputation au pige honteux tendu  votre confiante probit.

D'un geste machinal, comme pour en carter le vertige, Raymond passait
et repassait sa main sur son front.

--Je vous entends, monsieur, balbutiait-il, mais... excusez-moi, je ne
vous comprends pas...

M. de Boursonne, tristement, hochait la tte.

--Et penser, continuait-il, que c'est moi qui vous ai encourag  aimer
Mlle Simone!... Ah! vieil enfant en cheveux blancs!... Mais qui
pouvait prvoir!... Savez-vous ce qui se passe? Il est aujourd'hui avr
dans le pays, aux Rosiers,  Saint-Mathurin,  Saumur,  Angers mme,
que Mlle Simone de Maillefert est la matresse de M. Raymond
Delorge...

D'un bond Raymond fut debout:

--Voil donc, s'cria-t-il d'un accent terrible, voil le rsultat des
lches calomnies de ce misrable Bizet de Chenehutte...

Mais le vieil ingnieur lui coupa la parole.

--Votre Bizet n'est qu'un sot, dclara-t-il, dont les propos d'estaminet
n'avaient aucune porte. Si Mlle Simone a t perdue de rputation,
c'est par la duchesse de Maillefert elle-mme, par sa mre...

--Oh!... monsieur...

--Par sa mre, oui, je dis bien, qui a dclar en propres termes, non
pas  une personne, mais  plusieurs, qu'elle s'estimerait trop heureuse
si elle parvenait  vous dterminer  pouser sa fille, parce que, aprs
l'avoir sduite, vous vous seriez dgot d'elle, et que la pauvre fille
se trouverait dans une situation  ne plus pouvoir dissimuler sa
faute...

Un cri terrible, un cri de douleur et de rage, jaillit de la poitrine de
Raymond.

--C'est impossible, s'cria-t-il, impossible!... Une mre n'a pas pu
dire, une mre n'a pas dit cela...

--Elle l'a dit, j'en suis sr...

--Eh bien!... ce n'est pas demain que j'irai  Maillefert, ce sera cette
nuit,  l'instant!... Ah! elle a dit cela? Ah! elle s'est servie de mon
nom pour dshonorer la plus chaste et la plus noble des cratures!... Eh
bien! moi, je lui arracherai la langue,  cette misrable femme, et je
la clouerai  la porte de son chteau!...

Cette explosion de dsespoir, M. de Boursonne l'avait prvue, il
l'attendait.

Saisissant donc le bras de son jeune camarade:

--Avant de rien faire, dit-il, vous m'entendrez.

Mais dj un revirement s'tait fait dans les ides de Raymond. Le doute
lui venait.

--Si vous vous trompiez, cependant, monsieur! fit-il. Si on avait
surpris votre bonne foi!

Autant le vieil ingnieur tait brusque d'ordinaire, autant en ces
circonstances si pnibles il faisait preuve d'indulgence et de bont.

--coutez et soyez juge, dit-il  Raymond.

Et s'asseyant prs de son jeune ami:

--Voici tantt un mois, commena-t-il, que surpris des avances si
extraordinaires de Mme de Maillefert, nous avons souponn quelque
tnbreuse intrigue... Le but de cette intrigue vous chappait
absolument,  vous qui tes jeune. Plus clairvoyant, grce  ma triste
exprience, j'entrevoyais vaguement quelque chose de si odieux que je me
disais, que je vous disais: Non, ce n'est pas possible...

--C'est vrai, c'est vrai!...

--Eh bien! mon pauvre ami, depuis cet instant, je puis vous l'avouer, il
ne s'est pas coul un jour sans que j'aie appliqu tout ce que j'ai de
pntration  dchiffrer le mot de cette nigme. De l vient que tout 
coup vous m'avez vu papillonner lourdement autour de Mme de Maumussy,
et dployer pour elle mes grces surannes. Je pensais qu'elle savait la
vrit...

--Et elle ne la savait pas?

--Elle l'ignorait, j'en mettrais la main au feu, il y a trois jours.
C'est lorsqu'elle l'a connue, que soudainement elle a t tout autre
avec vous. Peut-tre, sans le vouloir, a-t-elle t complice de Mme
de Maillefert. Et c'est alors que rvolte, indigne, elle vous a
conseill de fuir...

C'tait une explication plausible, cela.

--Oui, en effet, approuva Raymond.

--Voyant que je ne tirais rien de la jeune duchesse, poursuivait M. de
Boursonne, je me mis  chercher d'un autre ct... Mon titre de baron,
puisqu'enfin baron il y a, et les vieilles relations de ma famille,
m'ouvraient tous les castels des environs. J'en profitai pour me
faufiler prs de toutes les connaissances de Mme de Maillefert,
esprant que de l'ensemble de ces conversations, d'un mot  l'une, d'une
phrase  l'autre, j'arriverais  dduire quelque chose de positif...

--Ah! monsieur, murmura Raymond, comment jamais m'acquitter envers
vous?...

--En vous laissant guider par moi, mon cher ami. Mais attendez. Je
perdais mon temps et mes peines, quand ce soir--hier soir, plutt,
puisqu'il est plus de minuit,--me trouvant chez Mme de Lachre, cette
dame, vous savez, dont le mari veut tre prfet:--Il faut convenir, me
dit-elle, que votre jeune collgue, M. Delorge, se conduit d'une faon
abominable. Par bonheur, j'eus le pressentiment que j'tais sur la
trace de la vrit, et au lieu de m'bahir:--Comment cela? demandai-je
avec un sourire quivoque.--Allons, allons, reprit-elle, ne faites pas
le discret avec moi, baron, je sais tout. Je m'inclinai.--En ce cas,
madame, vous tes plus avance que moi. Elle se mit  rire.--Mon cher
baron, me dit-elle, c'est la duchesse de Maillefert elle-mme qui, dans
le dlire de sa mortelle douleur, m'a confi l'horrible situation de sa
fille, et les efforts qu'elle fait pour ramener l'homme qui l'a sduite
et qui maintenant refuse de l'pouser...

--Cette Mme de Larchre a menti! s'cria Raymond.

Le vieil ingnieur secoua la tte.

--Ce fut ma premire impression, dit-il, et je ne la lui cachai pas.
Alors, elle me dclara qu'elle n'tait pas la seule  qui Mme de
Maillefert et fait cette incroyable confidence, et, pour me le prouver,
elle appela une de ses amies qui, elle aussi, savait tout,  ce qu'elle
me dit, et de la mme faon. A votre avis, ces deux affirmations
valent-elles une certitude?

Raymond ne rpondit pas.

--Moi, je m'obstinais  douter encore, reprit M. de Boursonne; alors
Mme de Lachre invoqua le tmoignage de son mari, lequel me jura sur
l'honneur tenir de la propre bouche de M. Philippe ce que sa femme avait
appris de la bouche mme de Mme de Maillefert.

Cela, par exemple, c'tait le comble.

--Quoi!... M. Philippe aussi! bgaya Raymond. Son frre!...

Puis se dressant, comme s'il et t m par un ressort:

--Mais pourquoi, s'cria-t-il, pourquoi cette infamie, cette abominable
calomnie?...

--Eh! pardieu! parce que Mme de Maillefert et son noble fils n'ont
pour vivre que les revenus de Mlle Simone. Qu'elle se marie, les
voil sur la paille. Ils veulent qu'elle ne puisse pas se marier...

[Illustration:--Il faut que vous dansiez avec Mme de Maumussy.]

--Oui, peut-tre...

--Et voil pourquoi, vous, demain, c'est--dire aujourd'hui, vous allez
officiellement et ouvertement demander la main de Mlle de
Maillefert...

Raymond baissait la tte:

--C'est que dans ce moment, dit-il, dchir par les plus horribles
perplexits, je ne suis pas absolument... libre...

Une immense stupeur se peignait sur le visage de M. de Boursonne.

--Vous hsitez!... fit-il.

Le pauvre garon se tordait les mains.

--Ah! si vous saviez, monsieur, s'cria-t-il, si vous saviez?...

Et cette fois, emport par la situation, et se sentant confusment hors
d'tat de dlibrer et d'arrter un parti, il confia  son vieil ami le
secret de son pass.

C'tait pour M. de Boursonne comme une rvlation.

--Voil donc, disait-il, les raisons de vos indcisions tranges! Et moi
qui vous accusais!...

Puis, aprs une minute de rflexion:

--Mais n'importe, dit-il, l'honneur commande, obissez. Il n'est pas de
considration au monde qui puisse vous obliger  passer pour un infme
suborneur, qui vous oblige  laisser peser sur la pure et chaste jeune
fille que vous aimez une abominable accusation.

Raymond tait dans une de ces crises o la volont perdue appartient au
premier qui s'en empare:

--Qu'il soit fait selon vos conseils, monsieur, dit-il au vieil
ingnieur; je m'abandonne  vous...

Le jour commenait  poindre, blafard et morne, lorsque Raymond, qui
s'tait jet tout habill sur son lit, se rveilla, aprs quelques
heures de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, et qui est
comme une dernire faveur de la nature violente.

Il se sentait le corps bris, mais l'esprit net et clair jusqu' s'en
tonner.

C'est que les raisons ne lui manquaient pas d'tre boulevers encore, et
agit des plus funbres pressentiments.

La journe qui commenait tait celle du mercredi 1er dcembre 1869.

C'est--dire qu'il y avait dix-sept ans, date pour date, que le gnral
Delorge tait tomb, dans les jardins de l'lyse, sous les coups de
lches assassins.

Et lui, Raymond Delorge, lui qui sur le cercueil de son pre avait prt
un solennel serment de haine et de vengeance, il allait, en ce fatal
anniversaire, se trouver peut-tre en prsence des meurtriers, et subir
l'ironie de leur insolente impunit.

Mais l'imprieuse, l'inexorable ncessit parlait.

Avant tout, il devait tenter l'impossible pour rhabiliter Mlle
Simone.

Et  midi prcis, il avait revtu le costume traditionnel de la dmarche
qu'il allait risquer, endoss l'habit noir et gant les gants paille.

--Je vous accompagnerai, lui avait dit M. de Boursonne, mais,
entendons-nous bien: je resterai  vous attendre dans le salon, et vous
vous prsenterez seul  la duchesse de Maillefert. Ma prsence, trs
certainement, l'effaroucherait, et il faut qu'elle s'explique...

La pluie fine et glaciale qui tombait obstinment depuis le matin,
venait de cesser.

Le vieil ingnieur et Raymond partirent.

Et tout en cheminant aussi vite que le leur permettait le mauvais tat
de la route:

--Comment va me recevoir la duchesse de Maillefert? disait Raymond.

--Qui sait! comme un sauveur peut-tre... Peut-tre comme un laquais.

--Et les autres...

--Quels autres? Maumussy, Combelaine, Verdale? Eh bien! aprs... Est-ce
 vous de vous inquiter d'eux? Est-ce  l'homme d'honneur  dtourner
les yeux pour ne pas rencontrer le louche regard des gredins? Jamais
leur impudence ne montera jusqu' votre fiert. Haut le front,
sacredieu, ami Delorge, c'est  ces misrables  trembler devant vous.
Haut la tte et le coeur, car nous voici arrivs...

Dans l'immense vestibule, les valets de pied taient  leur poste,
tristes valets dont la tenue trahissait les habitudes des matres.

On devinait les gens dont les gages ne sont pas exactement pays, qui
ont craint plus d'une fois qu'on ne leur ft banqueroute, et qui se
soldent en insolences des intrts de l'argent qui leur est d.

--Ils me font moins l'effet de serviteurs que de cranciers, avait dit
souvent le vieil ingnieur, et j'aimerais mieux faire mon lit moi-mme
que d'tre servi par ces gaillards-l!...

Ces gaillards, d'ordinaire, ds que paraissaient Raymond ou son vieux
chef, se levaient prcipitamment, un sourire bassement obsquieux aux
lvres.

Ce jour-l, un seul daigna se soulever de la banquette o tous se
vautraient.

--Mme de Maillefert? demanda M. de Boursonne.

--Sortie, rpondit le valet, du ton insolent de l'homme qui a des
ordres.

--A-t-elle dit  quelle heure elle rentrerait?

--Madame la duchesse ne rend pas de compte  ses gens.

Raymond et M. de Boursonne changrent un coup d'oeil. Ces faons
n'avaient pas besoin de commentaires.

--Nous l'attendrons, alors, dit le vieil ingnieur.

Le valet de pied ricanait en se dandinant:

--J'ai eu l'honneur de dire  ces messieurs, insista-t-il, que madame la
duchesse est sortie, et qu'on ne sait quand elle rentrera... si
toutefois elle rentre.

M. de Boursonne tait devenu fort rouge.

Ayant demand  Raymond une de ses cartes de visite:

--Vous allez, dit-il au domestique, porter  l'instant cette carte 
Mme de Maillefert. Si vritablement elle est sortie, vous la lui
remettrez quand elle rentrera. Il faut que M. Delorge lui parle
aujourd'hui mme. Et, en attendant, conduisez-nous immdiatement au
salon...

Son accent tait si imprieux, que le valet, troubl, obit, tout en
grommelant:

--Ah! tant pis! Elle dira ce qu'elle voudra.

Lorsqu'ils furent seuls dans le salon:

--Voil qui commence bien! fit Raymond.

--Oui, approuva le vieil ingnieur, c'est une disgrce de cour...

Il se tut, la porte du salon s'ouvrit, et le valet de pied reparut:

--Madame la duchesse attend ces messieurs, pronona-t-il.

--Allez, dit  Raymond M. de Boursonne, je reste ici  vous attendre.

C'est dans une sorte de boudoir, ouvrant  la fois sur son cabinet de
toilette et sur sa chambre  coucher, que la duchesse de Maillefert
avait ordonn qu'on lui ament Raymond.

Elle venait prcisment de se mettre  sa toilette de l'aprs-midi,
lorsqu'on lui avait montr la carte de visite remise au valet de pied
par M. de Boursonne.

Furieuse, elle avait renvoy sa femme de chambre, ne prenant que le
temps de relever ses cheveux--les siens seulement,--de passer un ample
peignoir de mousseline, garni de dentelles, magnifique jadis, maintenant
fan et frip.

Rien de moins sduisant, de moins gracieux et de moins noble que cette
grande dame ainsi arrache brusquement  l'oeuvre capitale de son
existence.

Dpouille des artifices savants de la coquetterie la plus raffine,
elle apparaissait telle qu'elle tait rellement, telle que l'avaient
faite les annes d'abord, puis l'abus du fard, des cosmtiques et des
eaux de beaut, et plus encore les ftes continuelles, les nuits
passes, les cres soucis d'argent, les poignantes motions du jeu,
enfin toutes les agitations d'une vie  outrance.

C'est assise dans un vaste fauteuil, prs du feu, les jambes allonges
sur un coussin de velours, qu'elle reut Raymond.

Ds qu'il entra, aprs l'avoir tois de la tte aux pieds:

--Vous tes seul, monsieur? fit-elle d'une voix aigre.

--M. de Boursonne m'attend en bas.

--C'est dommage! J'aurais eu du plaisir  le complimenter de ses
faons...

--Madame!...

--N'est-il pas votre conseiller?

--M. de Boursonne est un ami dvou...

--C'est cela! Et il vous apprend  pntrer chez les gens malgr eux et
 forcer la consigne des domestiques.

--J'avais  vous parler, madame.

--Aujourd'hui mme... sur-le-champ?

--Oui.

Ddaigneusement, la duchesse de Maillefert haussa les paules, et
s'enfonant dans son fauteuil:

--Eh bien! puisque vous voici, dit-elle, parlez.

Loin de dconcerter Raymond, cet accueil outrageant redoubla son
sang-froid.

--Madame, commena-t-il, j'appartiens  une honorable famille. Mon pre,
que j'ai eu le malheur de perdre fort jeune, tait gnral de brigade.
Ma mre est une demoiselle de Lespran. Je n'ai pas trente ans, je suis
ingnieur des ponts et chausses, mon pass rpond de l'avenir... J'ai
l'honneur de vous demander la main de Mlle Simone de Maillefert,
votre fille...

C'est de l'oeil bahi dont on considre un phnomne, que la duchesse
l'examinait tandis qu'il dbitait imperturbablement ces quelques phrases
qu'il avait arranges dans sa tte en montant l'escalier.

--Et c'est pour me dire cela, fit-elle, que vous avez forc ma porte?

--Uniquement, oui, madame.

Il tait clair que le flegme de Raymond l'agaait.

--Savez-vous bien, reprit-elle, ce que c'est qu'une d'Hostal de
Chalandri de Maillefert?

--C'est, je le sais, madame la duchesse, une fille d'illustre maison, la
descendante d'une longue suite de loyaux et vaillants gentilshommes,
qui, de pre en fils, se sont lgu, tel qu'un dpt sacr, un nom sans
tache, une glorieuse devise et les pures traditions de l'honneur et du
devoir.

Mme de Maillefert rougit imperceptiblement, et presse de venger ce
qui lui paraissait un amer persiflage:

--Savez-vous, fit-elle d'un ton ironique, quelle est la fortune de
Mlle Simone de Maillefert?

--Je ne m'en suis pas inform, madame...

--Soit, mais vous l'avez bien entendu valuer, cette fortune!

--En effet.

--Ma fille possde de son chef deux cent mille livres de rente, en
proprits, c'est--dire, au bas mot, un capital de sept millions...
C'est une dot cela, et bien faite pour tenter, n'est-ce pas, monsieur?

Si flagrante que ft l'insulte, Raymond ne sourcilla pas.

--Et vous, monsieur, reprit la duchesse, qui tes-vous pour prtendre 
l'honneur d'une alliance si haute?...

--Oh! je n'ai aucune fortune, madame, et le peu que j'ai...

--Il ne s'agit pas de cela, c'est de votre famille que je parle.
N'tes-vous pas fils de ce fameux gnral Delorge qui a t tu en
duel?...

Raymond plit. Il n'est pas de rsolutions d'impassibilit qui tiennent
devant certaines attaques.

--On vous a trompe, madame la duchesse, pronona-t-il. Mon pre n'a pas
t tu en duel, il a t lchement assassin...

--Monsieur!...

--...Par M. de Combelaine ou par M. de Maumussy, ou par tous les deux,
plutt...

La duchesse de Maillefert s'tait redresse.

--Pas un mot de plus, monsieur, interrompit-elle. Je sais votre histoire
depuis hier soir et j'en suis  me demander comment vous avez os vous
prsenter chez moi.

On dit qui on est, monsieur, avant de se faufiler dans l'amiti des
gens. Maintenant je vous connais. On m'a dit les dtestables accusations
dont vous et les vtres poursuivez des hommes honorables, que je reois,
que j'aime et qui sont l'honneur d'un gouvernement auquel moi et les
miens sommes absolument dvous.

Dj, par un puissant effort de volont, Raymond avait matris son
motion. Impassible autant qu'une statue, il laissa la duchesse achever.

Puis:

--J'attends votre rponse, madame, dit-il froidement.

Peu  peu elle en tait venue  s'irriter tout  fait.

--Ma rponse!... rpta-t-elle. Est-ce que vritablement, monsieur, vous
espriez que je prendrais votre dmarche au srieux?

--Je n'esprais rien, madame.

Elle tressaillit.

--J'ai vu un grand devoir  remplir, je le remplis sans souci du
rsultat. Je ne vous parlerai pas des sentiments que m'inspire Mlle
de Maillefert...  quoi bon!... J'avais  lui donner un tmoignage
public de ma respectueuse admiration: c'est fait. Ma dmarche
d'aujourd'hui, je l'ai annonce publiquement partout. Non moins
hautement je publierai votre rponse.

Il s'inclinait pour prendre cong, Mme de Maillefert l'arrta d'un
geste:

--Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle d'une voix altre.

--Ce que je dis... pas autre chose.

--Simone vous a parl. Simone vous a command de me demander sa main...

--Sur mon honneur, madame, je vous jure que non.

--Elle vous aime, cependant, vous le savez bien!...

Ah! pour cette seule parole, Raymond tait prt  tout pardonner 
Mme de Maillefert.

--Dieu veuille que vous disiez vrai, madame! pronona-t-il d'un accent
mu.

Ple, les sourcils froncs, la duchesse de Maillefert semblait agite
des plus terribles perplexits, quand, une inspiration soudaine
illuminant son visage:

--Eh bien!... attendez, s'cria-t-elle, c'est Simone elle-mme qui va
vous donner la rponse que vous sollicitez...

Elle sonna, et une femme de chambre accourant:

--Qu'on prvienne Mlle Simone, ordonna-t-elle, que je dsire la voir
 l'instant...

Qu'allait-il se passer?

Quel projet bizarre venait de traverser la cervelle dtraque de cette
mre indigne?...

Troubl au del de toute expression, Raymond faisait  sa raison et 
son courage un appel dsespr. Jusqu' ce moment, il tait rest matre
de soi. Saurait-il, en prsence de Mlle Simone, matriser ses
sensations? Jamais, il ne le sentait que trop, le sang-froid n'avait t
plus ncessaire.




V


--Vous aimez Simone, monsieur Delorge? demanda tout  coup Mme de
Maillefert...

--Madame...

--Eh bien! cher monsieur, votre sort dpend uniquement de sa volont.
Qu'elle dise un mot, et je vous l'accorde. A vous d'obtenir qu'elle
prononce ce mot.

Elle s'interrompit, coutant...

Il lui avait sembl entendre, de l'autre ct, dans la pice voisine, un
pas rapide et lger.

--La voici! fit-elle du ton dont elle et dit: Attention!

Elle ne se trompait pas.

A l'instant mme, dans le cadre de la porte qui donnait de la chambre 
coucher dans le boudoir, Mlle Simone parut.

--Mon Dieu!... s'cria-t-elle...

C'est qu'elle venait d'apercevoir Raymond, dont elle ignorait la
prsence au chteau. C'est qu' la faon dont il s'tait retir la
veille, elle avait cru comprendre qu'elle ne le reverrait plus 
Maillefert.

--Approchez, Simone, dit Mme de Maillefert.

Machinalement elle obit.

La dfiance se lisait dans ses beaux yeux tremblants qu'elle arrtait
tour  tour sur sa mre et sur Raymond, implorant l'explication d'un
fait qui lui semblait inexplicable...

--Ma chre Simone, commena la duchesse d'un ton solennel, un vnement
grave se produit. M. Raymond Delorge, ici prsent, vient de me demander
votre main.

Un nuage pais de pourpre envahit jusqu' la racine des cheveux le
visage doux et triste de la pauvre enfant.

--Ma mre!... interrompit-elle videmment rvolte, et esprant
peut-tre la rappeler  la raison.

Mais il n'tait pas de considration capable d'arrter la duchesse de
Maillefert, une fois qu'elle poursuivait un but.

--Je sais par exprience, continua-t-elle, quel enfer est un mnage sans
amour. Je prtends donc, ma fille, vous abandonner absolument le choix
de votre mari. Dictez-moi la rponse que je dois faire  M. Raymond
Delorge.

Confuse, humilie, violente en toutes ses pudeurs, la malheureuse jeune
fille baissait la tte.

--Par piti! ma mre, balbutia-t-elle encore, n'insistez pas... plus
tard, lorsque nous serons seules...

La duchesse haussait les paules.

--C'est cela, dit-elle, et ensuite vous prendrez des attitudes de vierge
martyre, et je passerai, moi, pour une martre... Nenni! Je dsire que
notre explication ait un tmoin, et je suis ravie que ce tmoin soit
monsieur...

Des larmes avaient jailli des yeux de Mlle de Maillefert et, comme un
collier de perles qui s'grne, roulaient silencieusement le long de ses
joues.

--Est-il vraiment possible, ma mre, murmura-t-elle, que vous veuillez
mettre un tranger dans la confidence des tristes dchirements de notre
famille!

--Oh! considrez-vous donc M. Delorge comme un tranger!...

Depuis un moment dj, Raymond dlibrait s'il ne ferait pas bien de
s'enfuir.

Les paroles de Mlle Simone lui parurent un ordre et fixrent ses
irrsolutions.

--A Dieu ne plaise, mademoiselle, pronona-t-il, que je vous sois jamais
la cause d'un dplaisir; je me retire...

Et il se retirait, en effet, lorsque la duchesse, qui s'tait leve,
passa brusquement entre la porte et lui.

--Restez! commanda-t-elle d'un ton imprieux. Il faut, une fois pour
toutes, que Simone s'explique. Ce qui va tre dcid ici le sera
irrvocablement.

Et s'adressant  sa fille:

--Parlerez-vous? ajouta-t-elle.

Un clair de colre avait sch les larmes de Mlle Simone.

--Vous le voulez, fit-elle d'une voix touffe, vous l'exigez... Eh
bien! soit. Mais que la honte retombe sur vous de l'affreuse violence
que je me fais.

Et dtournant la tte pour viter le regard brlant de Raymond:

--Je consens, balbutia-t-elle,  devenir la femme de M. Delorge... mais
aux conditions que je vous ai dites, ma mre...

Ah! bien peu s'en fallut que Raymond, perdu, ne tombt aux genoux de
Mlle de Maillefert. Une rflexion soudaine l'arrta. La question de
son mariage avec Mlle Simone avait dj t agite entre la duchesse
et sa fille.

--C'est--dire, insista Mme de Maillefert,  la condition de
consommer la ruine de notre maison au profit de M. Delorge, n'est-ce
pas?

--Ma mre! est-ce bien vous qui dites une telle chose!...

--Je dis ce qui est.

--M'accuser de vouloir la ruine de notre maison, moi qui lui ai tout
sacrifi au monde, et qui suis prte  lui tout sacrifier...

--Alors, faites ce que je vous demande... non pour moi, grand Dieu! qui
ne suis plus qu'une vieille femme et trouverai toujours le millier de
louis qu'il me faut pour payer ma dot dans un couvent, mais pour votre
frre...

--Je ne le puis...

--Votre frre est le chef de notre maison, l'hritier du nom, Philippe
est le duc de Maillefert; vous lui devez respect et soumission.

--Ma mre, il est inutile d'insister.

Ainsi, c'tait cette ternelle discussion d'argent, dont Raymond avait
surpris quelques lambeaux le soir du bal, qui recommenait...

[Illustration:--Croyez en moi, ajouta-t-elle.]

Mais dans quelles conditions, cette fois, et combien plus honteuse et
plus dgradante!...

--Prenez garde! Simone, reprit Mme de Maillefert, la voix tremblante
d'une colre difficilement contenue, prenez garde! Vous m'obligez 
rpondre par un refus  la demande de M. Delorge...

Et s'adressant  Raymond:

--Vous l'entendez?... continua-t-elle, vous prtendez l'aimer et vous ne
trouvez pas un mot  dire!...

Boulevers des plus tranges motions, mais toujours matre de soi,
Raymond s'inclina:

--J'ai foi en Mlle Simone, rpondit-il--rptant les paroles qui lui
avaient t dites par la jeune fille--ses dcisions me sont sacres.

La duchesse clata de rire--d'un rire faux et menaant.

--En d'autres termes, interrompit-elle, vous adorez ma fille, mais vous
aimez encore plus son argent. Voil votre dsintressement. Je le
prvoyais, je savais que vous vous tiez entendus...

Peu  peu, et en dpit de ses fermes rsolutions de ne s'mouvoir de
rien, il tait manifeste que Mlle Simone s'animait: elle relevait la
tte, et de fugitives rougeurs enflammaient ses joues.

Voyant Raymond blmir sous l'insulte de Mme de Maillefert, et
cependant prendre sur soi de garder le silence:

--Que vous m'outragiez, moi, ma mre, dit-elle, peu importe, j'y suis
accoutume. Que vous accusiez M. Delorge de cupidit, c'est ce que je ne
puis souffrir. La pense de M. Delorge, je la connais, il me l'a dite.
Il croit, de mme que moi, que je dois tout ce que je possde au nom de
Maillefert.

La duchesse riait toujours de son rire ironique.

--Et voil pourquoi, interrompit-elle, voil comment vous refusez de
donner la moiti de votre fortune  l'an de notre maison,  votre
frre...

--Je fais plus.

--Bah!

--Je lui donne, c'est--dire, je vous donne la totalit de mes
revenus...

--Mais vous gardez le capital. Nous sommes  votre merci... Que vos
dispositions changent, et le duc de Maillefert est sans pain.

--Mes dispositions ne changeront pas.

--Qui le sait!... Supposez-vous marie et mre de famille. Fatalement,
vous en arrivez  juger que votre argent appartient bien plus  votre
mari et  vos enfants qu' votre mre et  votre frre...

Irrite, Mlle Simone battait le parquet d'un pied nerveux, oubliant
presque la prsence de Raymond, qui, les deux mains appuyes au dossier
d'une chaise coutait...

--Il est des moyens de vous tranquilliser, ma mre, reprit la jeune
fille, je vous les ai offerts...

--Lesquels!...

--On dressera un acte par lequel je reconnatrai devoir  mon frre et 
vous le revenu de mes proprits...

--Le revenu!... Comment voulez-vous que dans ces conditions votre frre
trouve un tablissement sortable! Quelle famille voudrait de lui!

--Que mon frre se marie, et je m'engage  lui assurer au contrat
l'usufruit de trois millions de terres dont ses enfants auront la
nue-proprit.

La duchesse avanait ddaigneusement les lvres.

--Oh! encore des termes de procureur! fit-elle.

--Qui donc m'a rduite  les apprendre, sinon vous, ma mre!...

A chaque parole, grandissait dans le coeur de Raymond son admiration
pour Mlle de Simone, son mpris pour Mme de Maillefert.

Et ne pouvoir intervenir, cependant!...

--Quelle tte!... grondait la duchesse, quel caractre de fer!... Il me
semble entendre son pre. Rien ne l'meut, rien ne la touche. Elle se
laisserait briser avant de ployer...

--C'est vous, ma mre, dont l'opinitret passe toute croyance, dit la
jeune fille...

Incapable de se contraindre plus longtemps, la duchesse de Maillefert se
dressa en pied, et repoussant son fauteuil qui roula jusqu' la porte:

--Assez! fit-elle d'un ton bref et tranchant. Une dernire fois, Simone,
voulez-vous partager avec votre frre...

--Le capital? Je ne le puis.

--Prenez garde, rflchissez... C'est la rupture immdiate, dfinitive,
irrvocable, d'un mariage qui vous tient au coeur.

Raymond se sentait chanceler.

--Ah! vous tes impitoyable, ma mre, interrompit Mlle Simone. Ce que
vous me demandez, vous savez bien qu'il m'est dfendu de vous
l'accorder...

--Dfendu!

--Vous savez bien que je suis lie par un serment sacr, jur sur le
Christ, entre les mains d'un mourant...

Mme de Maillefert haussait les paules.

--Toujours les mmes rponses, dit-elle.

--Oui, toujours! rpondit la jeune fille, ternellement...

Et admirable de douleur et d'indignation, si belle que Raymond en fut
bloui comme d'une transfiguration:

--Vous oubliez donc la mort de mon pre! reprit-elle. Vous oubliez
donc... C'est vrai, il y a cinq ans de cela, et depuis, tant
d'vnements se sont succd... Mais je me souviens, moi, je me
souviens...

--Simone, fit durement Mme de Maillefert, Simone!...

Mais elle ne se laissa pas interrompre.

--Je n'avais pas seize ans, poursuivit-elle, j'tais encore en
pension... C'tait l'hiver, la nuit, je dormais... Tout  coup un grand
bruit autour de mon lit m'veilla... J'ouvris les yeux. Une de nos
surveillantes se penchait vers moi.--Vite, me dit-elle, bien vite,
habillez-vous, une voiture vous attend  la porte, un horrible accident
est arriv  votre pre, il vous demande, il se meurt...

Ce n'tait que trop vrai. Mon pre revenait de Nice  l'improviste,
quand, arriv en gare  Paris, ayant voulu sauter  terre avant l'arrt
du train, il avait t renvers et broy entre les roues du wagon et le
pav du quai.

Lorsque j'arrivai  l'htel, les domestiques perdaient la tte. Vous,
ma mre, vous tiez au bal, on ne savait chez qui. Mon frre tait
absent depuis vingt-quatre heures. On vous cherchait en vain l'un et
l'autre par tout Paris.

Mon pre avait t rapport sur une civire, et pour lui pargner
d'horribles souffrances, au lieu de le monter  sa chambre, on l'avait
dpos dans le salon, sur un lit dress  la hte.

Pauvre pre! Son corps n'tait plus qu'une masse informe de chairs
sanglantes. C'tait un miracle qu'il vct encore. Par un prodige
d'nergie, il retenait en quelque sorte son me prs de s'envoler...

--Enfin, la voici!... murmura-t-il quand je parus.

Et tout de suite, d'une voix faible, mais trs vite, comme s'il et
craint de ne pouvoir achever:

--Matrise ta douleur, me dit-il, et coute-moi, le temps presse. La
mort me surprend. Je n'ai pris aucune disposition. Ma fortune sera
demain  la discrtion de ta mre et de ton frre. Combien durera-t-elle
entre leurs mains? Bien peu. Et aprs? Ruins, perdus de dettes,
compromis, ddaigns, que feront-ils? J'endure les tourments de l'enfer
en songeant  cela. Degr  degr, jusqu'o descendront-ils? Jusqu'o
traneront-ils notre nom, ce nom glorieux de Maillefert, qui a son
paragraphe  toutes les belles pages de l'histoire de France, et que mes
aeux m'ont lgu pur et sans tache...

Mme de Maillefert s'agitait dsesprment pour arrter Mlle
Simone.

--Vous oubliez que nous ne sommes pas seules, lui rptait-elle.

--C'est vous qui la premire l'avez oubli, madame, rpondit la jeune
fille...

Et s'adressant surtout  Raymond, et d'un accent qui s'imposait, elle
poursuivit:

--perdue de douleur, je m'tais agenouille prs du lit de mon pre:

--Tu n'as que quinze ans, Simone, reprit-il, et cependant c'est  toi
de me remplacer dans cette maison o souffle un vent de vertige. Par
bonheur, tu es immensment riche, c'est le salut. Ds que ta mre et ton
frre auront dvor ma fortune, ils voudront la tienne. Refuse.
Abandonne-leur ton revenu jusqu'au dernier louis, c'est ton devoir.
Jamais, sous aucun prtexte, ne leur donne le capital. Tu seras obsde,
harcele, circonvenue, martyrise, tiens bon, ou je sortirais de ma
tombe pour te maudire. C'est ton repos que je te demande, ton bonheur,
ta vie... Tu les dois  notre nom. A toi  garder d'eux-mmes ta mre et
ton frre. Il se peut que tu te maries un jour, mais alors que ton mari
sache bien qu'il pouse une fille dont la fortune n'est qu'un dpt
sacr...

Sa voix faiblissait.

--A un signe qu'il fit, je posai sur sa poitrine un crucifix plac prs
de lui par le prtre qu'on tait all chercher.

--Jure-moi, dit-il, sur ce Christ, d'obir  mes dernires volonts, et
ma mort, qui et t celle d'un damn, sera douce et sereine...

Je jurai.

Vous entriez en ce moment, ma mre, en toilette de bal, la tte charge
de fleurs, et vous avez entendu les dernires paroles de mon pre:

--Tu l'as jur, Simone, tous les revenus, mais rien que les revenus...
Le capital, c'est la ranon de l'honneur des Maillefert...

Dsesprant d'interrompre sa fille et de lui imposer silence, la
duchesse de Maillefert avait pris le parti de se rasseoir.

Et suffoquant de rage, l'oeil enflamm, la face pourpre, les veines du
cou gonfles  rompre, elle gratignait de ses ongles le velours de son
fauteuil.

Mais ds que Mlle Simone s'arrta:

--Voil donc, dit-elle d'un ton d'outrageante ironie, la rgle de votre
conduite.

--Immuable.

--Les propos incohrents d'un mourant.

Si terrible fut le regard de la jeune fille, que la duchesse en
frissonna.

--Ce mourant tait mon pre, madame, pronona-t-elle, et les approches
de la mort, loin d'obscurcir sa noble intelligence, ne lui claircirent
que trop l'avenir.

cras sous une de ces situations que l'imagination se refuse  prvoir,
Raymond demandait au ciel une ide, une inspiration.

--Ainsi, reprit Mme de Maillefert, remontrances, ordres, prires,
tout est inutile.

--Inutile.

--Vous esprez que votre opinitret triomphera de ma lgitime
obstination.

--Je n'espre plus rien.

Ce que ce marchandage, en prsence de Raymond, avait de bas, de vil,
d'ignoble, la duchesse tait hors d'tat de le sentir. Sa raison tait
perdue. Sa voix rauque semblait un rle.

--Alors, c'est bien entendu, insista-t-elle, bien convenu?

--Oui.

Mme de Maillefert se retourna vers Raymond:

--Voil, dit-elle, la vierge timide et soumise que vous souhaitez pour
pouse, monsieur Delorge! Que vous en semble? Voyons, rpondez!... Mais
rpondez donc, monsieur!

Haussant son sang-froid  la hauteur de cette crise inoue, Raymond
dominait encore son indignation:

--C'est en vain, pronona-t-il, c'est inutilement que je chercherais des
termes pour rendre la respectueuse admiration que m'inspirent l'hroque
courage et le dvouement sublime de Mlle de Maillefert.

C'en tait fait. Toutes ses esprances, la duchesse les avait hasardes
sur une chance unique, et elle avait perdu.

Enrage comme le joueur imbcile qui lacre et foule aux pieds les
cartes qui ont tromp ses convoitises, elle cessa de se contraindre.

--Ah! c'est comme cela, cria-t-elle. Eh bien! monsieur Delorge, rien ne
vous retient plus ici, et j'espre qu' l'avenir vous me dispenserez de
vos admirations.

Mais de mme que l'instant d'avant, lorsqu'il allait sortir, il avait
t retenu par Mme de Maillefert, Raymond, cette fois, fut arrt par
Mlle Simone.

--Restez! commanda-t-elle d'un accent imprieux.

Et marchant sur sa mre:

--Car je n'ai pas fini, madame, poursuivit-elle. Vous avez exig une
explication, nous l'aurons complte. Je n'ai pas tout dit...

Pour toute rponse, la duchesse de Maillefert allongea la main vers un
cordon de sonnette.

--Prenez garde  votre tour, dit Mlle Simone avec un calme effrayant.
Si vous sonnez, on viendra. Et je vous le jure, je parlerai quand mme,
haut et ferme, devant tous, devant vos valets, devant mon frre, devant
vos htes, ces gens dont, sans me consulter, vous peuplez ma maison. Car
je suis chez moi, ici; seule j'ai le droit d'y donner des ordres, de
recevoir qui bon me semble, de chasser qui me dplat!...

Ptrifie de stupeur, la duchesse avait laiss retomber son bras.

tait-ce bien sa fille, la victime ternellement rsigne de son brutal
despotisme, qui, tout  coup, s'insurgeait, se redressait et lui tenait
tte!... A quelles sources vives puisait-elle son indomptable nergie
que la nature, aux heures dcisives, accorde aux tres les plus faibles?

Raymond admirait.

--Je parlerai, continuait Mlle Simone avec une vhmence croissante,
parce qu'on a aussi des devoirs envers soi, et qu'il faut que l'on sache
comment j'ai tenu le serment fait  mon pre mourant.

Vous n'avez que trop justifi, mon frre et vous, ses sinistres
apprhensions.

Trois ans ne s'taient pas couls, que de l'norme fortune qu'il vous
avait laisse, il ne restait plus que des dbris.

Qu'en avez-vous fait? A quels gouffres inconnus avez-vous jet ces
millions? A quels creusets mystrieux les avez-vous fondus?

Car vous ne les avez pas employs, si follement que ce soit; vous ne
l'auriez pas pu.

Il y a des princes souverains qui ont une cour, des dignitaires, des
soldats, et qui ne dpensent pas annuellement ce que vous auriez
dpens.

Et chez vous, dans votre htel, lorsque j'y allais passer vingt-quatre
heures, je ne trouvais pas parmi vos cinquante valets un domestique pour
me porter une lettre. Vos femmes de chambre me faisaient honte ou peur.
Un matin, votre cuisinier est venu me dire qu'il ne pourrait pas
m'apprter  djeuner si je ne lui donnais quelque argent. Il vous avait
avanc toutes ses conomies, vous lui deviez dix-huit mille francs, on
lui refusait crdit dans le quartier...

--Ah! c'est trop fort! disait la duchesse, c'est trop fort!...

La jeune fille poursuivait.

--Mon pre disait bien que Philippe et vous tiez pris de vertige.
Millionnaire, il vous manquait toujours un billet de mille francs. Avec
deux cent mille livres de rente vous faisiez des dettes, et vous
empruntiez  soixante pour cent quand vos cranciers devenaient
pressants...

Pour satisfaire une fantaisie, vous greviez une proprit d'hypothques
usuraires. Pour payer une dette de jeu, vous vendiez le tiers de leur
valeur les meilleures terres de l'Anjou.

En une seule nuit, dans un cercle, Philippe perdait, au baccarat, cent
soixante mille francs. Une autre fois, aux courses, le chiffre de ses
pertes dpassait dix mille louis...

Et vous, prcisment  cette poque, vous en tiez rduite  faire
porter vos diamants au Mont-de-Pit.

Si encore, de tant de prodigalits, et rejailli sur vous l'clat que
donne un faste noble et intelligent. Mais non. Vous n'en avez jamais
recueilli que du ridicule ou de la honte...

--Simone!... criait Mme de Maillefert, Simone, vous devenez folle...

--C'est par les journaux, continuait la jeune fille, qu'on avait ici de
vos nouvelles. Je ne les lisais pas, mais les gens du pays prenaient un
dtestable plaisir  me fliciter de ce qu'ils appelaient vos brillants
succs. Par eux, malgr moi, j'tais informe de tout.

On parlait de mon frre, du duc de Maillefert, comme d'une sorte de
palefrenier millionnaire, vaniteux et inintelligent, joueur et dbauch,
plastron de tous les mauvais plaisants, dupe d'lection de tous les
aventuriers qui le flagornaient et vivaient  ses dpens.

Vous, ma mre, on vous citait toujours parmi les reines de la mode,
qui,  ce que prtendent les couturires, donnent le ton, dont on dcrit
les toilettes, dont on clbre la beaut, l'lgance, le got, le luxe,
dont on raconte les aventures et les bons mots, femmes folles ou
mauvaises femmes, qui payent leur renomme de leur rputation.

Si bien que je me demandais quelle mre vous tiez, pour souffrir la
conduite de votre fils, et quel fils tait Philippe, pour tolrer la
conduite de sa mre!...

pouvant du choc de ces deux colres, l'une indigne, l'autre, trop
lgitime, hlas! Raymond tait presque tent d'essayer d'arrter Mlle
Simone...

Ne se perdait-elle pas, par cette violence extraordinaire!...

--Ah! je me vengerai! rlait la duchesse, vous me payerez cher cette
humiliation!...

Mais loin de paratre s'effrayer de ces menaces, Mlle de Maillefert
redressait plus haut la tte, toujours plus haut, provoquant sa mre
d'un regard de dfi.

Elle l'avait dit, elle se rvoltait, et pareille  l'esclave qui vient
de briser sa chane, elle semblait incapable de garder aucune mesure.

--Enfin, reprit-elle, aprs avoir respir fortement, enfin le jour vint,
ma mre, o votre dernier louis glissa entre vos mains. Vous tiez
ruins, mon frre et vous. Lambeau par lambeau, vos proprits avaient
t mises  l'encan, ce qui vous restait tait cras d'hypothques, les
usuriers vous fermaient leur caisse, les marchands vous refusaient
crdit, les huissiers assigeaient votre htel.

Et tourdis de cette ruine, perdus, en dtresse, vous vous dbattiez,
Philippe et vous, au milieu d'une meute hurlante de cranciers.

C'est alors que mon souvenir vous revint, car en trois ans vous n'aviez
pas rpondu  une seule de mes lettres. Et je vous vis arriver ici, un
matin...

C'tait en hiver,  cette poque,  peu prs, et je me rappelle votre
surprise en me revoyant. Vous ne me reconnaissiez pas. Vous me
disiez:--Comme tu es change, ma pauvre enfant!...

De sa place, accoud  la chemine, Raymond ne perdait pas un
tressaillement de la physionomie bouleverse de Mme de Maillefert, et
il voyait s'allumer et flamber dans ses yeux la haine la plus ardente.

--J'tais, en effet, bien change, poursuivait plus doucement Mlle
Simone. Trois mois aprs la mort de mon pre, pntre de ses dernires
volonts, j'tais venue m'tablir dans ce grand chteau dsert, avec ma
gouvernante, miss Lydia Dodge, et matre Tardif, le vieil homme
d'affaires de notre famille.

Je n'tais qu'une enfant, j'ignorais jusqu' la valeur prcise de
l'argent. J'avais  apprendre le maniement d'une grande fortune
territoriale.

Vous pensez, peut-tre, ma mre, que cet exil ne me cotait pas.
Dtrompez-vous. Mes gots taient alors ceux des jeunes filles de mon
ge et de ma condition. J'aimais le monde, les belles choses, les
travaux de l'esprit, les rcrations dlicates et intelligentes, les
voyages... Mais j'avais un grand devoir  remplir. J'avais  devenir
capable d'tre l'intendant des Maillefert.

Sans arrire-pense, sinon sans regrets, je rompis avec le pass, et
sous la direction de matre Tardif, je commenai  m'initier aux dtails
sans nombre d'une exploitation agricole.

Leve avec le jour, vtue de vtements grossiers, de toile l't, de
laine l'hiver, je parcourais mes proprits, visitant les fermiers,
comptant avec les mtayers, surveillant les ouvriers que j'employais aux
travaux du dehors ou  la rparation des btiments. J'apprenais 
estimer la valeur des terres,  juger le btail d'un coup d'oeil, 
valuer le rendement d'un champ,  distinguer les qualits des grains,
des vins, des foins,  discuter un bail,  dbattre un march... Si bien
que, lorsque matre Tardif mourut, au bout de dix-huit mois, j'tais
presque un fermier passable...

Arrive  ce point extrme o la colre ne se peut plus traduire que par
d'amers sarcasmes, la duchesse de Maillefert levait ses mains au ciel.

--Que je suis donc heureuse! disait-elle. Ma fille, dcidment, est un
ange!...

C'tait bien l'avis de Raymond, mu jusqu'aux larmes de ce dvouement
obscur et si grand cependant, et si rare, de Mlle Simone.

--De ma conscience, reprit plus vite la pauvre jeune fille, de ma
conscience seule j'attendais ma rcompense. Bien m'en prit. Je n'eus pas
 me louer des gens de ce pays. tonns d'abord de mon genre de vie, et
ne pouvant le comprendre, ils essayrent de l'expliquer par des motifs
absurdes et injurieux. Je devins le sujet des contes les plus ridicules.
Si les uns voyaient en moi l'hrone de quelque roman mystrieux, les
autres me dclaraient un phnomne d'avarice.

[Illustration: Et transport de colre jusqu' saisir le bras de la
jeune femme...]

--Ah! vous aviez fait un heureux choix, monsieur Delorge! ricanait
Mme de Maillefert...

Mlle Simone haussa le ton:

--C'est vrai, ma mre, poursuivit-elle, j'tais avare, je me refusais
svrement toute dpense inutile, j'conomisais, je thsaurisais... Je
vous attendais.

Vous vntes, et il doit vous souvenir de ce jour o nous nous revmes.

Vous tiez humble, ce jour-l, vous veniez en solliciteuse, et,
tremblant d'tre refuse, vous m'accabliez de cajoleries.

Vous ne me parliez pas de ruine complte, mais seulement de gne
momentane que vous expliquiez par des oprations de Bourse de Philippe,
qui avaient tourn mal. Moi, qui savais la vrit, je vous coutais,
silencieuse et triste. Je vous suppliais de rformer, au moins pour un
temps, votre train. Je vous conseillais une liquidation, vous disant que
des dbris de votre opulence on pouvait tirer une fortune encore, comme
on tire une chaloupe des paves d'un vaisseau.

Alors, vous m'approuviez de tout coeur, vous me promettiez une
rforme totale et vous finissiez par me demander quatre cent mille
francs, lesquels, me juriez-vous, suffiraient  tout. C'tait une somme
norme, le montant de mes conomies de deux ans, et ma raison me disait
que ce ne serait qu'un grain de sable dans le gouffre de vos
prodigalits. Mais vous tiez ma mre, vous pleuriez en me serrant
contre votre poitrine... Je faiblis. Je vous remis ces quatre cent mille
francs, un soir, en quatre mandats que j'tais alle chercher 
Angers...

--Et vous me les avez fait payer cher depuis! ricana la duchesse.

A la grande surprise de Raymond, Mlle Simone semblait s'attendrir.

Des larmes brillaient dans ses yeux.

--Le lendemain, continua-t-elle d'une voix altre, ayant t oblige de
sortir de grand matin, pour une coupe de bois que j'avais  vendre, je
ne voulus pas vous veiller. Quand je revins, vers midi, me faisant une
fte de vous trouver un visage riant, on me dit que vous tiez partie...
Je ne pouvais le croire. La veille encore, nous faisions des projets
pour votre installation  Maillefert, et vous deviez crire  Philippe
de venir nous rejoindre. C'tait vrai, pourtant, vous tiez partie.

A dix heures, vous vous tiez fait conduire au chemin de fer, me
laissant pour tout adieu quatre lignes o vous me disiez qu'une dpche
vous mandait  Paris pour un grand bal de bienfaisance.

A quinze jours de l, mon frre m'crivait de lui envoyer vingt mille
francs par le retour du courrier, pour acquitter une dette d'honneur...
J'envoyai les vingt mille francs.

Le mois suivant, c'tait  vous qu'il fallait une bagatelle, cinq cents
louis pour donner un acompte  votre couturire...

Puis, de semaine en semaine, les lettres se succdrent, tantt de
vous, tantt de mon frre, dont les prtextes variaient, mais toutes
galement pressantes, et rptant invariablement: De l'argent! de
l'argent! de l'argent!

Obsde du regard fixe de Raymond, Mme de Maillefert avait fini par
lui tourner le dos, et les jambes croises, les mains jointes sur le
genou, elle battait du pied la mesure d'un air improvis qu'elle
chantonnait entre les dents.

--De ce moment, disait Mlle Simone, c'en fut fait de mon repos. La
correspondance ne suffisant plus, vous cherchtes autre chose, et les
lettres de change commencrent  pleuvoir ici. Vous tiriez sur moi pour
deux mille, quatre mille, dix mille francs. Des garons de recette
venaient de Saumur et d'Angers, qui me prsentaient vos traites d'un air
goguenard en me demandant: Faites-vous honneur? Je n'osais pas
rpondre: Non, dans les commencements. Mais je ne tardai pas 
reconnatre ma duperie, et que ma fortune entire s'en irait ainsi,
petit  petit. Je vous prvins que je ne ferais plus honneur  votre
signature, comme disaient les garons. Que vous importait! Vous
persisttes, je tins parole; je ne payai plus, et je fus assige par
les huissiers et accable de papier timbr...

Jusqu' cette poque, du moins, ma mre, Philippe et vous gardiez
encore quelques mnagements. Les aigres rcriminations, les reproches
amers, les dures paroles ne devaient pas se faire attendre. Vous, si
humble, ma mre, et suppliante, la premire fois, je vous vis arriver un
matin, la colre dans les yeux, la menace  la bouche. Vous ne disiez
plus: Je t'en prie, mais: Je veux, il faut!...

Je tins ferme en mes refus. En moins de quinze mois, je m'tais laiss
arracher les revenus de trois annes, j'avais t force d'emprunter,
j'avais mesur le danger de nouvelles faiblesses.

Alors, aux menaces, les ruses succdrent, plus dangereuses pour moi.
Je me vis tout  coup entoure de piges, circonvenue, tourdie...

Vous avez su gagner  vos vues des gens de ce pays, dont je ne me
dfiais pas, et ils ne cessaient de me harceler de leurs conseils.
J'tais une enfant, prtendaient-ils, de conserver tant de proprits
rapportant si peu, tandis qu'en en vendant seulement le tiers pour
acheter de la rente, je doublais, je triplais mme mon revenu. Il me
fallut un coup d'autorit pour me dbarrasser d'eux.

Et cependant, fidle  la promesse que je vous avais faite, tous les
mois, rgulirement, je vous faisais remettre dix mille francs...

Mme de Maillefert, videmment, et voulu paratre ne pas couter sa
fille, mais  tout moment ses exclamations sourdes et ses interjections
furibondes prouvaient qu'elle ne perdait pas un mot.

--C'est trop d'audace! disait-elle. Jamais on n'a rien ou de pareil!
Ah! monsieur Delorge, vous tes rest malgr moi!... Cela pourra vous
coter cher!...

Imperturbable, Mlle Simone poursuivait:

--Mais voici que soudain votre tactique changea encore. La mre tendre
et caressante des premiers jours reparut, dployant pour moi ses plus
irrsistibles sductions. tre spare de moi vous dsolait, me
disiez-vous, et vous devenait insupportable. Lasse de votre existence
dcousue, vous soupiriez aprs la douce et paisible vie de famille, et
vous prtendiez que, si vous m'aviez  Paris, prs de vous, tout
changerait.

Le pige tait trop grossier pour m'chapper. Et cependant, je puis
bien vous l'avouer  cette heure, j'hsitai longtemps  paratre y
donner tte baisse.

Je me disais qu' Paris, en tenant votre maison et en rglant la
dpense, je ferais plus avec deux cent mille francs que vous avec un
million. Deux cent mille francs! c'est une somme, cela. Jamais mon pre
n'a dpens plus, et son train tait celui d'un grand seigneur.

Quelques mots, chapps  une des amies que vous aviez amenes pour
vous seconder, m'clairrent  temps. Je vous dclarai donc que rien au
monde ne me ferait quitter Maillefert.

Votre dception dut tre terrible, car votre masque tomba, et votre
haine, dissimule jusqu'alors, se montra ouvertement. Pour Philippe et
pour vous, je devins l'ennemi, la proie. A dix-huit ans que j'avais,
vous me donniez le spectacle odieux des combats qui se livrent autour du
coffre-fort des vieillards. Vous ne songiez qu' tirer de moi pied ou
aile, peu ou beaucoup, pourvu que ce ft quelque chose, et par tous les
moyens.

Vous vous tiez mis  me piller effrontment. Vieux meubles,
tapisseries rares, tout ce qui avait une valeur quelconque, vous
semblait de bonne prise!--A quoi cela te sert-il? me disiez-vous; et
vous emportiez.

Jusqu' ce qu'un jour j'eus cette douleur de voir Philippe s'emparer
des portraits de nos anctres, sous ce prtexte qu'ils lui revenaient 
lui, l'hritier du nom. Je ne devinais que trop que, beaucoup d'entre
eux tant signs de noms illustres, il les vendrait...

Mme de Maillefert bondit.

--Vous en avez menti!... s'cria-t-elle.

--Pardonnez-moi, ma mre, fit froidement Mlle Simone, il les a mis en
vente, et la preuve, c'est que je les ai fait racheter... et qu'ils sont
l-haut, cachs...

Et plus vite:

--Du reste, poursuivit-elle, vous pouviez bien trafiquer des portraits
lorsque dj vous trafiquiez du nom? Est-ce que Philippe ne le vendait
pas, ce nom, aux industriels qui l'imprimaient en tte de leurs
prospectus? Est-ce que vous ne l'avez pas vendu, le jour o vous avez
accept la mission que vous remplissez ici? Car votre tourne lectorale
est paye... ne dites pas non, je le sais, et si jamais les Tuileries
taient envahis par la Rvolution, on y trouverait votre reu!...

Livide, comme si tout son sang et t chang en fiel, la duchesse de
Maillefert s'tait dresse d'un bloc:

--C'en est trop, interrompit-elle, et ce serait une honte  moi d'en
entendre davantage...

Pour la clouer sur son fauteuil, il n'avait pas fallu moins que
l'immense intrt qu'elle pensait avoir  ne pas laisser seuls ensemble
Raymond et Mlle Simone.

Peut-tre aussi avait-elle espr, en restant, arrter la vrit sur les
lvres de sa fille...

Reconnaissant qu'elle s'tait trompe, que c'tait inutilement qu'elle
s'tait condamne aux plus cruelles humiliations, elle enveloppa Raymond
du plus haineux regard, et d'une voix sourde:

--Vous vous obstinez  demeurer ici, monsieur, dit-elle, malgr moi...
soit. Je ne suis qu'une femme, je vous cde la place. C'est un homme qui
vous demandera compte de ce que vous avez entendu...

Elle se retirait, en effet; elle gagnait la porte de la chambre 
coucher.

--Je n'ai pourtant parl que du pass, pronona Mlle Simone.

Mme de Maillefert s'arrta court.

--Que voulez-vous dire? fit-elle.

--Qu'il me reste  parler du prsent, ma mre...

--Du prsent?

--Oui, de ce dernier voyage, de vos projets en arrivant  Maillefert, de
vos tentatives depuis six semaines...

--Simone!... s'cria la duchesse, prenez garde, vous ne me connaissez
pas encore!...

La jeune fille ne sourcilla pas; elle avait atteint son but: sa mre
restait.

--Cette fois, reprit-elle, vous arriviez avec un plan nouveau:

Le soir mme de votre arrive, m'ayant prise  part, vous me disiez en
propres termes, car vous n'en tiez plus  dissimuler l'pret de vos
convoitises: Abandonne-nous la moiti de ce que tu as, et en change
nous te rendons le repos.

Et vous pensiez que j'aurais hsit, ma mre, sans le serment jur 
mon pre mourant!... Le repos!... Ah! je ne croirais pas le payer cher
au prix de toute cette fortune que je possde, pour mon malheur.

Mais j'ai jur; je vous refusai.

Il est vrai que vous obtntes de moi la promesse de vous avancer cent
mille francs pour vos dbuts  la cour, cet hiver. Il est vrai que je
vous promis, avec plus de regrets encore, d'organiser une grande fte
qui faciliterait votre mission ici.

C'tait monstrueux, dj, ce que Raymond avait entendu, et cependant un
secret pressentiment lui disait que ce n'tait rien encore.

Il voyait,  la fureur convulsive de Mme de Maillefert, succder une
inquitude de plus en plus manifeste.

--Telle tait la situation, ma mre, au lendemain de votre arrive,
disait la jeune fille, quand un vnement survint qui devait dcider, et
qui dcidera de ma vie...

Elle s'arrta... Sa voix s'altrait, ses joues s'empourpraient, et ses
yeux s'emplissaient de larmes... Elle parut sur le point de ne pouvoir
continuer...

--De grce, mademoiselle, commena Raymond...

Mais d'un geste triste et doux, elle lui imposa silence. Et s'armant
d'une nergie nouvelle, et d'une voix plus forte:

--Un jeune homme des environs, reprit-elle, que ma fortune avait bloui,
qui longtemps m'avait obsde, dans ses poursuites, de lettres et de
dclarations ridicules, qui avait mme fini par demander ma main, M.
Bizet de Chenehutte m'ayant grossirement outrage, un inconnu prit ma
dfense. Cette scne avait eu lieu aux Rosiers, le soir, et une heure
aprs, elle tait rapporte  votre amie Cllie, ma mre,  Mme de
Maumussy, par sa femme de chambre. C'est par elle que je la connus et
que je sus que M. Bizet et mon dfenseur devaient se battre eu duel le
lendemain matin.

L'imagination vive et romanesque de la duchesse de Maumussy s'exaltait 
cette ide d'un jeune homme risquant gnreusement sa vie pour l'honneur
d'une femme qu'il ne connaissait pas. Elle ne cessait de me rpter que
rien n'tait plus beau qu'un tel dvouement. Bien plus qu'elle, sans en
rien laisser paratre, j'tais mue, touche, reconnaissante. Il tait
donc un tre au monde, une personne qui s'intressait  la pauvre
abandonne,  la malheureuse Simone...

Rien d'trange comme la physionomie de Mme de Maillefert.

--Simone!... disait-elle, ma fille!... La malheureuse perd la tte!...

--Ce soir-l, continuait rsolument la jeune fille, ma prire fut plus
longue et plus fervente que de coutume. Je ne pus dormir de la nuit.
Leve avec le jour, j'envoyai Saint-Jean, mon vieux jardinier, aux
renseignements. A neuf heures, il tait de retour. Cach derrire des
buissons, il avait assist au duel. M. Bizet, grce  l'vidente
gnrosit de son adversaire, n'avait t bless que trs lgrement.
Quant  mon dfenseur, c'tait, me dit Saint-Jean, un des ingnieurs que
je savais tre depuis quelques semaines aux Rosiers...

Mme de Maillefert eut un clat de rire nerveux.

--Et vous pensez, dit-elle, que votre chevalier ignorait votre
fortune!... Demandez-lui donc s'il se ft battu pour une fille sans dot?

Mlle Simone ne daigna pas relever l'insulte.

--Ainsi qu'il n'tait que trop naturel, poursuivait-elle, je souhaitais
vivement connatre cet ami inconnu qui avait pris ma dfense, et le
remercier. Votre bal allait avoir lieu, je lui fis adresser une
invitation.

D'un air rvolt, Mme de Maillefert levait les bras au ciel.

--Simone, disait-elle, malheureuse! Pour vous, pour moi, pour le nom que
vous portez... arrtez-vous!...

Tristement, la jeune fille hocha la tte:

--Oui, je le sais, dit-elle, je passe les bornes de toutes les
convenances... Mais qui donc m'y force! Qui donc, sinon vous, ma mre,
me rduit  cette extrmit douloureuse de dfendre mon honneur au prix
de toutes les saintes pudeurs d'une jeune fille!... Mais vous l'avez
voulu. Je dirai ce qui est. Je dirai que, la premire fois que mon
regard rencontra celui de M. Delorge, une voix intrieure me dit qu'il
comprendrait, celui-l. Et cette voix me trompait si peu, qu'il devina
mes angoisses, pendant que Philippe jouait, qu'il partagea ma douleur
lorsqu'on refusa  mon frre, au duc de Maillefert, l'enjeu de sa
parole... Mais M. Delorge vous avait dplu, et le dernier de vos invits
n'tait pas parti que vous me reprochiez amrement de m'tre compromise,
donne en spectacle, d'avoir accept un quadrille aprs avoir d'abord
refus de danser... Peut-tre aviez-vous raison. Je ne sais rien de la
vie, j'ai dsappris toutes les conventions du monde, je ne sais pas
feindre...

La duchesse de Maillefert trpignait d'impatience.

Il tait clair qu'elle n'osait plus se retirer, qu'elle attendait,
qu'elle redoutait quelque chose.

--Aprs, disait-elle, aprs!... on m'attend; cette explication ne peut
durer ternellement...

--Le lendemain, ma mre, toutes vos ides taient changes, ou plutt la
nuit vous avait inspir une nouvelle combinaison. Autant M. Delorge vous
avait dplu la veille, autant vous le trouviez  votre gr. A vos
premires railleries succdaient des loges qui ne tarissaient pas. Vous
vouliez qu'il devnt l'hte assidu de Maillefert. Vous parliez de
l'aller chercher s'il n'acceptait pas vos invitations. Et Philippe
disait comme vous, et aussi tous vos htes,  l'exception--c'est une
justice que je lui dois--de Mme de Maumussy. Quand dj mon coeur
m'entranait, c'tait une conspiration pour me pousser. Jusqu'au jour,
ma mre, o me prenant  part, et m'arrachant mon secret  force de
caresses, vous ostes me dire:

--Eh bien! soit! pouse-le. Partage ce que tu as avec ton frre, et je
te donne mon consentement...

Les situations excessives ont ceci d'trange que ceux qui s'y dbattent
restent naturels dans l'exception, et gardent quand mme un sang-froid
relatif, qui est comme la lucidit du dlire.

Jets violemment hors du cadre des conventions sociales, Raymond, la
duchesse de Maillefert et Mlle Simone finissaient par ne plus
discerner les conditions anormales o ils se trouvaient placs.

Et la jeune fille poursuivait en phrases haletantes:

--Ainsi, aprs avoir trafiqu de tout, vous en arriviez  spculer sur
mes plus intimes, sur mes plus chres affections... Pauvre folle que
j'tais, je vous avais laiss lire en moi comme en un livre ouvert. Vous
aviez surpris  ma stupide confiance le secret des esprances dont je me
berais. Je vous avais avou qu'en Raymond Delorge il me semblait
reconnatre cette me dvoue dont m'avait parl mon pre mourant. Vous
saviez que, songeant  lui, je me disais: Celui-l, courageusement,
acceptera la moiti d'un fardeau trop lourd pour mes forces; celui-l,
pour l'amour de moi, aimera les miens; il sera la raison et l'nergie,
tandis que je ne peux tre que l'abngation; celui-l nous sauvera
tous.

De grosses larmes roulaient le long des joues de Raymond, et mu d'une
motion inexprimable:

--Ah! vous m'avez jug comme je dois l'tre... murmurait-il.

Mais Mlle Simone ne semblait pas l'entendre. Elle poursuivait, tenant
toujours la duchesse de Maillefert immobile sous son regard:

--Indigne, humilie, rvolte, je rejetai bien loin jusqu' l'ide de
cette transaction honteuse, de cet abominable march. Je vous jurai
qu' ce prix, jamais je ne serais la femme de Raymond Delorge.

Vous ne vouliez pas me croire. L'nergie de mes protestations vous
faisait sourire. Vous me disiez d'un air ironique:--Ce n'est pas ton
dernier mot. Tu rflchiras. Tu reconnatras que mon consentement t'est
indispensable. Un jour viendra o tu me le demanderas  genoux, et
prends garde que ce jour-l je ne veuille plus te le donner au mme
prix!...

--C'est indigne! pensait Raymond, indigne!...

--Il est vrai, continuait Mlle Simone, que, pour m'amener 
capituler, vous ne ngligiez rien. Dans le temps o vous mettiez  votre
consentement d'inacceptables conditions, vous preniez  tche d'exalter
les esprances de M. Delorge. Ah! que n'ai-je parl, alors! Que n'ai-je
su prendre sur moi d'arracher comme aujourd'hui tous les voiles! Mais je
ne pouvais pas, je n'osais pas... Accuser ma mre, la montrer telle
qu'elle est vritablement, me paraissait un crime. Et je ne savais que
fuir M. Raymond Delorge, qui ne comprenait rien  ma soudaine froideur.

Et ma raison, pourtant, me disait que tout n'tait pas fini. Je sentais
que, si vous ne fermiez pas votre porte  M. de Boursonne et  M.
Delorge, c'est que vous n'aviez pas renonc  l'espoir de triompher de
mes rsistances, c'est que vous mditiez quelque chose. Et si mes
pressentiments ne m'eussent pas prvenue, votre amie, la duchesse de
Maumussy, m'et avertie...

Mme de Maillefert, instinctivement, se rejeta en arrire, et trouble
au del de toute expression:

--Cllie vous a parl!... interrompit-elle, Cllie vous a dit...

Mais elle s'arrta court, comme effraye de ce qu'elle allait dire.

--Quoi?... interrogea la jeune fille.

Et sa mre gardant le silence:

--Je ne sais donc pas tout! pronona-t-elle. Il y a donc quelque chose
encore!...

Puis, plus vite, et d'une voix o vibraient toutes ses colres:

--Et cependant, reprit-elle, ce que je sais est odieux jusqu' rvolter
l'imagination... Qu'une mre bassement jalouse de sa fille l'abreuve
d'outrages et l'accable de mauvais traitements... cela se voit. Qu'un
frre, follement prodigue, ruine sa soeur et lui arrache jusqu' son
dernier louis... cela se comprend. Qu'une mre et un frre, dvors de
convoitises et de besoins, se liguent contre une pauvre fille, et pour
s'emparer de son argent l'assassinent... cela peut encore s'expliquer...

Mais qu'un frre et une mre, lchement, froidement, mthodiquement,
avec une patiente prmditation, s'entendent pour fltrir aux yeux de
tous la malheureuse dont ils convoitent la fortune, pour dshonorer
publiquement leur soeur, leur fille... Non! cela ne s'est jamais vu et
ne peut se concevoir!...

La duchesse de Maillefert essayait de rpondre, de protester sans doute,
mais les paroles expiraient dans sa gorge.

[Illustration: Seul dans la cuisine matre Bru mettait au net les
comptes de la journe.]

--Et cependant, continuait Mlle Simone, c'est ce que vous avez fait,
ma mre, Philippe et vous... Srs que je me laisserais briser le coeur
plutt que d'acheter votre consentement au prix que vous y mettiez, vous
n'avez plus song qu'au moyen de rendre mon mariage avec M. Delorge
ncessaire, urgent, indispensable. Vous pensiez qu'entre ma rputation
et le serment jur  mon pre, je n'hsiterais pas, et que, pour
racheter mon honneur perdu par vous, je vous abandonnerais la proie que
vous convoitez. Et vous alliez, disant partout, d'un air d'hypocrite
douleur, que moi, Simone de Maillefert, votre fille, votre soeur,
j'tais la matresse de M. Raymond Delorge, et que j'tais enceinte...

Secoue de la nuque aux talons par de vritables convulsions de rage,
Mme de Maillefert arrachait  pleines mains les dentelles de son
peignoir.

--C'est faux, s'cria-t-elle d'une voix trangle, c'est une abominable
calomnie; jamais Philippe ni moi n'avons dit cela!...

--Vous l'avez dit, interrompit Raymond.

Et marchant sur la duchesse, l'oeil enflamm de colre et les poings
crisps:

--Vous l'avez dit, insista-t-il,  Mme de Larchre, qui l'a rpt...

--Mme de Larchre en a menti!...

D'un geste, Mlle Simone leur imposa silence.

--On ne m'a rien rapport,  moi, ma mre, pronona-t-elle lentement, je
vous ai entendue.

--Et vous n'avez pas protest!... ricana la duchesse.

La malheureuse jeune fille hocha la tte.

--A quoi bon!... rpondit-elle. Fallait-il, ma mre, parce que je suis
perdue, vous perdre aussi d'honneur!... M'et-on coute, d'ailleurs!
Qui jamais et voulu croire qu'une mre calomniait ainsi sa fille! Je me
suis tue. Et si j'ai parl aujourd'hui, c'est que vous m'y avez force.
C'est que je voulais que M. Raymond Delorge nous connt, vous et moi,
avant de nous sparer peut-tre pour toujours...

Renonant  discuter,  se dfendre, la duchesse de Maillefert
enveloppait d'un mme regard atroce Raymond et Mlle Simone.

--Ainsi, vous refusez mon consentement, dit-elle, c'est votre dernier
mot?... Soit! Ne vous en prenez qu' vous de ce qui en adviendra...

Et elle sortit, fermant si violemment la porte, qu'une glace suspendue 
la boiserie tomba avec fracas, et se brisa en morceaux...




VI


--Ah! c'est maintenant que je suis perdue! balbutia Mlle Simone d'une
voix teinte, irrvocablement perdue!

Et, puise par les motions de cette lutte inoue, brise par tant de
violences, anantie, dfaillante, elle s'affaissa lourdement sur un
fauteuil, cachant entre ses mains son visage baign de larmes.

--Perdue! rptait Raymond, comme s'il et prononc un mot vide de sens,
perdue!...

La ralit l'crasait, terrible, inexorable, et c'est  peine si le
malheureux y pouvait croire.

--Quelle femme! murmurait-il, que cette duchesse de Maillefert, quelle
femme!...

Le souvenir du dernier regard qu'elle lui avait adress, en le faisant
tressaillir, lui imprima la secousse qui devait lui rendre, avec son
nergie, la facult de penser et de rflchir. Il comprit que ces
quelques minutes qui lui taient laisses de solitude avec Mlle
Simone taient peut-tre le dernier rpit de l'implacable destine, et
qu'il fallait en profiter.

S'approchant donc de la jeune fille:

--Mademoiselle! pronona-t-il d'une voix trouble, mademoiselle!...

Elle ne sembla pas l'entendre.

A la voir ainsi effondre, on et pu la croire vanouie, morte, sans les
sanglots profonds qui,  intervalles ingaux, soulevaient sa poitrine,
sans les frissons convulsifs qui, par instants, la secouaient  la
briser.

Alors Raymond se penchant vers elle, s'enhardit jusqu' lui prendre la
main:

--Mademoiselle Simone!... dit-il doucement.

Elle le regarda d'un air gar, comme si elle ne se ft pas expliqu sa
prsence.

--Vous avez entendu votre mre? poursuivit-il.

L'infortune tressaillit. Elle revenait au sentiment affreux de la
situation.

--J'ai entendu, oui, bgaya-t-elle.

--Mme de Maillefert, reprit Raymond, ne vous pardonnera jamais votre
juste, votre lgitime indignation... Elle ne me pardonnera jamais de
vous avoir entendue, de savoir ce que je sais...

--Jamais!

--Elle voudra se venger...

--Elle se vengera certainement.

--Qui peut savoir  quelles effroyables extrmits la poussera sa
haine!...

Tristement la jeune fille hocha la tte.

--Hlas!... murmura-t-elle, qu'ai-je  craindre de pis que ce qui
est?...

Aprs un moment de silence:

--Il n'y a pas  hsiter, reprit Raymond, le temps presse, il faut
prendre un parti...

--En est-il donc un  prendre?...

--Peut-tre. Si vous aviez confiance en moi...

Elle le regardait d'un air de douloureuse stupeur, ses joues
s'empourpraient.

--Mon Dieu! interrompit-elle, aprs ce qui s'est pass, aprs ce que
j'ai os dire, moi, devant vous, se peut-il que vous doutiez!... Suis-je
donc libre maintenant d'avoir ou de n'avoir pas confiance!...

Raymond croyait entrevoir une lueur d'esprance, et le coeur battant 
rompre:

--Alors, s'cria-t-il, au lieu de vous dfendre par la seule force
d'inertie, attaquez audacieusement. Mme de Maillefert prtend
s'emparer de votre capital, refusez-lui jusqu'au revenu...

--Oh!...

--Elle met son consentement  un prix inacceptable, n'est-ce pas? Eh
bien! vous, dclarez-lui fermement qu'elle n'aura pas un louis de vous
tant qu'elle ne vous l'aura pas accord.

D'un mouvement brusque, Mlle Simone dgagea sa main de celle de
Raymond.

--Je ne ferai pas, je ne puis pas faire cela! pronona-t-elle.

--Ce serait le salut.

--Je n'en sais rien; mais je sais que ce serait rpondre  des
manoeuvres infmes par une combinaison honteuse et indigne de nous.

--Avons-nous donc le choix?...

--Non, mais moi, je ne suis pas libre... Mes revenus ne sont qu'un dpt
sacr; ils appartiennent, en ralit,  mon frre et  ma mre; je n'ai
pas le droit de les en priver...

Cette lueur que Raymond avait entrevue s'vanouissait.

--Vous n'auriez pas  les en priver, mademoiselle, insista-t-il. Si
Mme de Maillefert pouvait croire une minute seulement  la ralit de
vos menaces, elle cderait immdiatement...

--Peut-tre... Vous ne connaissez pas ma mre...

--Je sais qu'il lui faut de l'argent  tout prix...

--C'est vrai, mais son orgueil et son obstination dominent encore ses
convoitises.

--Elle cderait!... murmura Raymond.

Un sourire amer crispa les lvres de Mlle Simone.

--Et d'ailleurs, reprit-elle, jamais je ne saurais prendre sur moi de
proposer  ma mre un tel march... Vous me croyez plus brave que je ne
le suis rellement... Jamais je n'ai oppos  ma mre qu'une rsistance
passive... J'en suis  cette heure  me demander comment j'ai eu le
courage de dire tout ce que j'ai dit...

--Ainsi, reprit Raymond, vous allez rester ici?...

--Hlas!...

--Au pouvoir d'une femme qui vous hait, que nulle considration humaine
ne peut arrter...

--O voulez-vous que j'aille?...

Une inspiration soudaine, et qu'il crut envoye par le ciel mme,
illumina Raymond.

--coutez-moi, s'cria-t-il. Cette fortune maudite, cause de tous nos
malheurs, vous allez l'abandonner  un homme d'affaires, qui
l'administrera et qui en servira les intrts  Mme de Maillefert...

--Et moi?...

--Vous!... rpta Raymond, vous!...

Et se laissant glisser aux genoux de Mlle Simone, et lui prenant les
mains, ivre d'espoir et perdu d'amour:

--Vous, poursuivit-il, vous prendrez mon bras, et sur l'heure,  la face
de tous, nous allons sortir du chteau...

--Sortir!...

--Oui! Et malheur  qui tenterait de s'y opposer! Je vous conduirai 
Paris, prs de ma mre, qui est une sainte femme et une femme hroque,
prs de ma soeur qui est la meilleure et la plus chaste des jeunes
filles, et entre ces deux affections tendres et dvoues, vous attendrez
l'heure o vous serez libre de disposer de votre main sans le
consentement de votre mre...

Il oubliait tout, le malheureux!

Il oubliait que la veille encore il ne songeait pas sans effroi  ce que
dirait sa mre, quand elle apprendrait son amour et ses projets de
mariage...

--Cela non plus n'est pas possible! murmura Mlle Simone.

--Pourquoi, grand Dieu?...

--Parce que ce serait donner en apparence raison  ma mre... Parce que
les calomnies dont on me dshonore ici me poursuivraient dans votre
maison... Parce que Mme Delorge, qui donnerait peut-tre asile  la
fiance de son fils, refuserait sa porte  une femme qui passe pour tre
sa matresse...

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait l'interrompit.

Raymond se dressa d'un bond.

Sur le seuil, une femme de chambre de Mme de Maillefert se tenait
debout, qui souriant d'un sourire intraduisible, disait:

--Ah!... pardon! si j'avais su...

--Que voulez-vous? demanda durement Raymond.

--C'est M. le baron de Boursonne qui m'envoie demander  monsieur si
monsieur a oubli qu'il l'attend...

D'un geste imprieux, Raymond cloua cette fille sur le seuil.

--Rpondez  M. de Boursonne, dit-il, que je descends le rejoindre.

--Cependant, monsieur...

--Sortez!...

Elle sortit aprs forces rvrences. Mais son regard impudent et son
sourire quivoque taient entrs dans l'esprit de Raymond comme des
traits empoisonns.

--Dieu sait ce que va dire cette mchante crature! murmura-t-il.

--C'est ma mre, certainement, qui l'a envoye, rpondit Mlle Simone.

Et laissant tomber ses bras d'un air d'indiffrence dsespre:

--Mais qu'importe! ajouta-t-elle.

Ce n'tait que trop vrai, hlas! et cette lamentable conviction et le
sentiment de son impuissance gonflaient le coeur de Raymond de haine
et de colre.

--Et c'est moi, reprit-il d'une voix sourde, qui vous suis le sujet de
tant et de si cruelles souffrances! C'est de moi qui donnerais mille
fois ma vie pour vous qu'on se sert pour vous faire rpandre tant de
larmes! Ah! pardonnez-moi!... Je ne suis plus qu'un misrable fou, un
goste odieux! Le jour o je vous ai vue pour la premire fois, le
jour o j'ai compris que je vous aimais de toutes les forces de mon tre
et que je n'aimerais jamais que vous, je devais m'loigner, fuir. Ne
savais-je pas quelle fatalit pse sur moi! L'exprience ne m'a-t-elle
pas appris que je porte malheur?...

Les lvres ples et tremblantes, les joues marbres de taches rouges,
palpitante, oppresse, Mlle Simone coutait...

--Oui, je devais fuir, poursuivait Raymond, je le sentais, et mme un
soir je me suis dit: Je partirai demain. Le lendemain est venu, et je
ne me suis plus senti le courage de partir. Je vous aimais. Moi, dont la
vie n'avait t jusqu'alors qu'un long supplice, je voyais tout  coup,
 l'horizon, se lever l'aube du bonheur. Qu'adviendrait-il? Aurais-je
jamais cette joie ineffable d'tre aim de vous? Je ne me le demandais
pas. Mon amour, tel qu'un trsor merveilleux, me suffisait. Abm dans
les extases de l'heure prsente, j'oubliais tout, le pass et
l'avenir... Sans doute, en ce temps, j'ai d vous paratre trange,
incomprhensible!... J'avais peur de moi. Je frmissais  l'ide de vous
devenir l'occasion d'un propos mchant. Je vous adorais, et il me
semblait que mon secret m'chappait malgr moi, qu'on le devinait  mon
attitude, qu'on le surprenait sur mes lvres, qu'on le lisait dans mes
yeux!...

Peut-tre pour secouer la torpeur dont elle se sentait envahie, Mlle
de Maillefert s'tait leve. Elle se tenait debout, en face de Raymond,
s'appuyant au dossier d'un fauteuil.

Et lui continuait, en phrases enflammes.

--Je vous aimais, et votre seule prsence paralysait mon cerveau,
brisait ma volont, anantissait mon nergie... Sous votre regard, les
paroles expiraient dans ma gorge... Au frlement seul de votre robe,
tout mon sang affluait  mon visage... Au contact de votre main
s'appuyant sur mon bras, je tressaillais et j'tais secou de
frissons... Ah! que de violence alors j'ai d me faire, pour ne pas
tomber perdu  vos genoux, pour ne pas vous crier, en battant de mon
front la poussire: Je vous aime, je vous aime!... Mais vous?... Mon
incertitude tait affreuse, et non sans douceur, pourtant. Je me disais:
Est-il possible qu'elle ne m'ait pas devin, qu'elle ne me comprenne
pas!... Parfois, je croyais dcouvrir dans vos yeux un rayon
d'esprance. Alors, je vous quittais enivr, touffant de joie, et je
m'en allais comme un fou, rptant mille et mille fois votre nom, dont
les syllabes avaient pour moi des harmonies divines. D'autres fois, au
contraire, votre sourire me paraissait n'exprimer que la plus glaciale
indiffrence, sinon le ddain. Alors je me retirais dsespr.

Toute frissonnante, Mlle Simone essayait doucement de l'interrompre.

--De grce, balbutia-t-elle, par piti!...

Mais il poursuivait:

--Un soir, cependant, nous tions alls avec votre mre faire une
promenade en voiture, et vous tiez venue me reconduire jusqu' l'entre
du pont des Rosiers... Je mis pied  terre en face de la maisonnette du
gardien... Je m'inclinais, vous saluant une dernire fois, quand tout 
coup,  la lueur de la lanterne du pont, je vous vis vous pencher  la
portire, en me disant: A demain!  demain... Vous me tendiez la main,
je la pris, et je crus sentir un de ces tressaillements, une de ces
pressions qui sont, tout  la fois, une promesse et un serment!... Vous
en souvient-il? Je chancelai, je crus que j'allais m'vanouir, et c'est
avec une invincible stupeur, et comme en rve, que je vis s'loigner
votre voiture... Et vous tiez dj bien loin, que je restais, moi,  la
mme place, cras sous le poids de ce bonheur immense, inattendu sinon
inespr, et me rptant: Est-ce bien vrai? n'est-ce pas une illusion
qui s'envolera demain?...

Rougissante, confuse, Mlle Simone baissait la tte, et on et dit
qu'en elle-mme se livrait un pnible combat...

Jusqu' ce que, se redressant tout  coup:

--Non, pas de honte! s'cria-t-elle. O il n'y a pas de mal, il ne
saurait y avoir de honte. Avant de le savoir, je vous aimais, Raymond.
Et maintenant pourquoi ne le dirais-je pas firement, puisque j'en suis
fire: Je vous aime!

Raymond plit comme pour mourir.

--Dieu juste!... pronona-t-il, tu me devais ce bonheur!... Ce moment
seul efface toutes les misres du pass.

Et dlirant de joie, il enlaa de son bras la taille souple de Mlle
de Maillefert, l'attira contre son coeur et couvrit de baisers de
flamme ses beaux cheveux blonds qui se dnouaient et s'parpillaient...

--Simone!... balbutia-t-il,  ma bien-aime, mon unique amie adore,
Simone!

Mais elle, qui se dbattait faiblement d'abord, soudain le repoussa et
violemment se rejeta en arrire.

--Ah! malheureux que nous sommes!... s'cria-t-elle.

--Quoi!...

--Nous oublions que nos minutes sont comptes... Nous oublions que,
telle qu'une barrire infranchissable, la haine de ma mre se dresse
entre nous...

Le visage de Raymond rayonnait d'enthousiasme...

--Il n'y a pas d'obstacles infranchissables, dit-il, pour un amour tel
que le ntre...

Mlle Simone eut un geste douloureux.

--Et cependant, fit-elle, la porte de Maillefert vous est dsormais
ferme, et nous voil spars...

C'tait prcipiter Raymond des hauteurs de ses esprances.

--C'est vrai, fit-il d'une voix sombre, me voici rduit  vous
abandonner seule, dans cette maison peuple de mes ennemis, de
misrables tels que Combelaine, Maumussy et Verdale...

Puis une soudaine rflexion l'clairant:

--Mais que viennent-ils faire ici? ajouta-t-il.

--Rien. M. de Maumussy vient chercher sa femme, ses deux amis
l'accompagnent...

Raymond hocha la tte.

--Votre mre est altre de vengeance, reprit-il. Quoi qu'elle tente,
Combelaine et Maumussy seraient des complices sans scrupules...

--Je suis prvenue, interrompit Mlle Simone, je saurai me tenir sur
mes gardes...

Elle s'arrta.

Dans la pice voisine retentissaient les voix de Mme de Maillefert et
de M. Philippe...

--Fuyez!... dit-elle  Raymond.

Il redressa la tte.

--Moi, dit-il, fuir!...

--Oui, et  l'instant... Voulez-vous me donner cette horrible douleur,
de vous voir, les armes  la main, mon frre et vous!... Je vous
crirai, nous nous reverrons... Mais si vous m'aimez, au nom de notre
amour... fuyez!...

Mlle Simone avait raison mille fois.

Se trouver en ce moment en face de M. Philippe, stimul par sa mre,
c'tait pour Raymond s'exposer  une de ces altercations qui ne se
terminent que sur le terrain.

Et cependant il ne bougeait pas.

C'tait ce mot: Fuyez! auquel s'attache une ide de peur et de lchet,
qui clouait ses pieds au parquet.

Le danger pressait, pourtant. De l'autre ct de la cloison, la
discussion s'envenimait entre la mre et le fils, et par-dessus la voix
pre et sche de la duchesse de Maillefert, s'entendait le ricanement
aigrelet de M. Philippe.

Plus tremblante que la feuille, Mlle Simone joignait les mains.

--Raymond, supplia-t-elle, je vous en conjure, coutez ma voix plutt
que celle de votre orgueil...

Il tait vaincu.

--Vous l'exigez, pronona-t-il, non sans quelque amertume, je fuis... Je
pars dchir par cette conviction affreuse que votre honneur, que votre
vie sont en pril, et que je ne puis rien pour vous. Comment saurai-je
ce que vous devenez?...

--Tous les jours vous aurez un mot de moi.

--Vous me le promettez?

--Je vous le jure.

Une larme brilla dans les yeux de Raymond.

--Que Dieu nous protge, dit-il, car seul, dsormais, il peut nous
sauver!

Et, dposant sur le front de Mlle de Maillefert un dernier baiser, il
sortit.

Aussi bien, ses forces taient  bout. Il chancelait, il en tait  se
tenir aux murs.

[Illustration: Assise dans un vaste fauteuil la duchesse de
Maillefert...]

L, dans cette chambre troite, en un instant, il s'tait trouv
transport des plus sombres abmes du dsespoir jusqu'aux cimes
radieuses de l'esprance.

Et maintenant, la triste et pnible ralit succdant aux enivrements du
songe, il s'efforait de se ressaisir.

Il songeait qu'il allait se retrouver au milieu de ses ennemis les plus
excrs, que son regard allait peut-tre croiser les regards des hommes
qui avaient assassin son pre.

Enfin, il s'tait mis  descendre lentement le grand escalier de marbre,
lorsqu'au tournant, tout  coup, il se trouva en face de Mme de
Maumussy.

Elle revenait d'une promenade  cheval, son teint avait encore
l'animation d'une course rapide, et ses grands yeux noirs brillaient
d'un clat extraordinaire sous les bords lgrement inclins en avant de
son chapeau d'homme.

D'une main, elle relevait la longue jupe de son amazone toute mouchete
de boue, de l'autre elle tenait ses gants et sa cravache.

L'apercevant, Raymond se rangea contre le mur pour la laisser passer.

Mais elle s'arrta court devant lui, et l'examinant d'un regard profond,
et d'un air d'intrt manifeste:

--Que vous arrive-t-il? lui demanda-t-elle brusquement. Votre figure est
bouleverse...

Cette femme tait-elle ou non la complice de Mme de Maillefert? Quel
avait t, quel tait son rle dans l'intrigue qui se nouait autour de
Mlle Simone?...

C'est ce que Raymond ne pouvait discerner.

Ce qu'il savait, par exemple, ce qui lui tait prouv, c'tait que
Mme de Maumussy tait bien informe, qu'elle avait d recevoir les
confidences de Mme de Maillefert, et qu'il n'y avait nul intrt 
lui dissimuler la vrit.

--Il m'arrive, rpondit-il, que j'ai demand  Mme la duchesse de
Maillefert la main de Mlle Simone...

Mme de Maumussy tressaillit.

--Vous avez fait cela! dit-elle.

--Oui.

--Et cette chre duchesse vous a refus?

--Elle a mis des conditions inacceptables.

Un ddaigneux sourire plissait les lvres pourpres de la jeune femme.

--Mme de Maillefert, reprit-elle, exigeait sans doute la fortune de
sa fille.

--Le capital de cette fortune, oui.

--Et vous ne voulez pas le lui abandonner?

--Moi, grand Dieu!

--Alors c'est Simone qui ne veut pas? insista la duchesse de Maumussy.

Et, d'un air de dgot extraordinaire:

--Cela ne m'tonne pas, continua-t-elle. Ils n'ont qu'une passion, dans
cette famille: l'argent. La mre, la fille, le fils, tous tant qu'ils
sont, ne pensent qu' l'argent, ne parlent que d'argent, ne se
querellent et ne se rconcilient qu' propos d'argent... Pouah!... c'est
ignoble!...

Raymond ne pouvait supporter cette confusion, sans doute volontaire.

--Vous savez bien, madame la duchesse, pronona-t-il, que Mlle Simone
est le dsintressement mme.

--Alors que n'abandonne-t-elle sa fortune!

--Elle donne la totalit des revenus, mais pour ce qui est du capital,
elle ne peut pas en disposer, elle est lie par un serment...

La jeune duchesse haussa les paules.

--Dites, reprit-elle, qu'elle veut absolument administrer, grer,
surveiller, calculer, tenir des comptes et des critures, manier de
l'argent, empiler des cus... C'est une passion comme une autre. Un
serment!... Une femme qui aime se soucie bien d'un serment, en
vrit!... Mais Simone a trop de tte pour qu'il lui reste beaucoup de
coeur. C'est une de ces filles qui, selon les hasards de la vie,
deviennent des hrones ou des martyres, mais des pouses ou des
matresses, jamais!...

Raymond frmissait, mais il restait en apparence plus froid que glace.

--Vous hassez Mlle Simone, madame la duchesse, dit-il.

--Moi! Et pourquoi? grand Dieu!

L'ide folle qui lui traversait le cerveau, Raymond ne la pouvait dire.

--Si vous ne la hassez pas, reprit-il, pourquoi calomnier son coeur?
Pourquoi l'accabler? Ne la trouvez-vous pas assez malheureuse!...

--Elle est plus malheureuse que les pierres.

--Eh bien! ne serait-ce pas de votre part une noble et gnreuse action
que de venir au secours d'une infortune en butte  d'abominables
perscutions! Ah! madame, si vous vouliez!... Vous avez tout pouvoir sur
la duchesse de Maillefert, elle vous craint, elle fonde sur vos
influences politiques ses projets d'avenir...

Il suppliait... Lui, le fils du gnral Delorge, il suppliait la femme
du duc de Maumussy.

--J'ai peur, poursuivait-il, lorsque je songe  la violence des
convoitises de Mme de Maillefert et de son fils.

Mme de Maumussy dtournait la tte.

--Peut-tre, dit-elle, si vous tenez tant au repos de Mlle Simone,
feriez-vous bien de renoncer  elle, franchement, sans arrire-pense...

--Pourquoi? Vous savez donc quelque chose?...

--Je ne sais rien... Et cependant, croyez-moi, mon conseil est bon.

Raymond attachait sur la jeune duchesse un de ces regards obstins qui
font tressaillir la vrit au fond des mes.

--Puis-je, fit-il, moi, croire  la sincrit d'un conseil venant de
vous?...

--Pourquoi pas!... Ah! parce que je suis la duchesse de Maumussy, et
que... Je sais votre histoire, monsieur Delorge...

Et faisant siffler sa cravache d'un air d'impudence superbe:

--Suis-je donc responsable des actes du duc de Maumussy? C'est mon mari,
c'est vrai, mais est-ce que je l'ai choisi?... Est-ce que ses haines ou
ses affections me touchent?... Je ne suis pas Mlle Simone, moi, je
suis Cllie. Le duc de Maumussy!... Que demain se trouve sur ma route un
homme que j'aime et qui m'aime, et vous verrez si, toute duchesse que je
suis, je ne sais pas prendre son bras, et dire hautement et  la face de
tous: Voil mon amant!...

C'tait  tre confondu de son imperturbable audace.

Elle parlait trs haut, d'une voix claire, insoucieuse d'tre ou non
entendue des valets qui peuplaient les vestibules.

--Croyez-moi donc, monsieur Delorge, ajouta-t-elle, c'est une amie qui
vous parle. Renoncez  Simone. Dans son intrt, dans le vtre,
oubliez-la...

Et sans vouloir entendre les prires de Raymond, ramenant en avant d'un
geste rapide les plis amples de sa jupe, elle franchit en quatre bonds
la dernire vole de l'escalier et disparut.

--C'est incomprhensible! pensait le malheureux, abasourdi de cette
succession d'vnements inattendus, c'est invraisemblable!

La duchesse de Maumussy se moquait-elle de lui?... Ou plutt ne
l'aimait-elle pas et n'tait-elle pas jalouse de Mlle Simone?

Mais si plausible que pt paratre cette dernire explication, il ne
voulait absolument pas l'admettre, rvolt de la ridicule situation
qu'elle lui crait vis--vis de lui-mme.

--Et cependant, se disait-il, je ne le vois que trop, il se trame
quelque chose contre Mlle Simone. Mais quoi! Qui peut imaginer les
dtestables penses qui s'agitent dans l'me perverse de Mme de
Maillefert...

Et il demeurait immobile  la mme place, puisant son intelligence 
explorer le champ infini des probabilits.

Bien des projets lui venaient.

Il se demandait, par exemple, pourquoi il ne combattrait pas ses ennemis
avec leurs propres armes.

Qui l'empchait de promettre et de ne pas tenir? Qui l'empchait de
paratre renoncer  Mlle Simone, de capter la confiance de Mme de
Maumussy et de lui arracher son secret?

Oui, mais Mlle Simone, si fire et si digne, consentirait-elle jamais
 se prter  cette comdie dgradante? Et lui-mme, capable de
concevoir un tel plan, serait-il capable de l'excuter? Le dgot ne le
prendrait-il pas  la gorge? La honte ne ferait-elle pas tomber son
masque avant le temps?

--Ah! mille fois plutt, soyons dupes!... se dit-il.

Et, press dsormais de quitter le chteau, press de rejoindre M. de
Boursonne, il descendit rapidement, traversa le vestibule, puis la
galerie, et arriva au salon o il avait laiss M. de Boursonne, et dont
la porte tait reste ouverte...

Mais apercevant deux personnes avec le vieil ingnieur, involontairement
il s'arrta sur le seuil...

Dans l'embrasure d'une fentre, un homme tait assis qui, d'un air
distrait et ennuy, parcourait un journal levant la tte  chaque moment
pour regarder le temps qu'il faisait dehors et si la pluie reprenait...
C'tait le duc de Maumussy.

Il avait vieilli considrablement. Ses cheveux, plus rares,
blanchissaient au toupet. Ses yeux avaient perdu leur clat
spirituellement cynique. Les joues flasques pendaient. Les rides
profondes de ses tempes et la contraction de ses lvres fltries
trahissaient les soucis amers et les dvorantes inquitudes de son
existence brillante et envie.

Un flot de haine et de colre monta au cerveau de Raymond,  la vue de
cet homme. Celui-l tait un des meurtriers du gnral Delorge.

L'autre, debout au milieu du salon, et causant avec M. de Boursonne,
tait l'ancien copain de Me Roberjot, M. Verdale.

Mais ce n'tait plus le maigre et famlique architecte incompris, qui
tranait jadis, dans Paris, ses bottes cules et son immense
portefeuille tout gonfl de plans ddaigns et d'inutiles devis.

Le succs se devinait  sa face rougeaude et luisante, au mouvement de
ses larges paules et  son geste imprieux.

Il crevait de prosprit, comme un sac d'cus trop plein qui craque aux
coutures.

M. de Boursonne l'avait entrepris, et de ce ton tranquillement
impertinent dont il crasait les gens qui lui dplaisaient, il
continuait une conversation commence depuis un moment dj.

--Je vous connaissais beaucoup de rputation, cher monsieur, lui
disait-il, comme tout le monde, d'ailleurs, car votre rle dans la
transformation de Paris a t trop considrable pour que vous ne soyez
pas trs connu. J'ai de plus souvent entendu parler de vous par
d'anciens camarades d'cole...

L'embarras de M. Verdale tait manifeste. Mais il tait non moins
vident que la qualit de son interlocuteur lui imposait.

--Vous avez surtout beaucoup dmoli, poursuivait le vieil ingnieur...

--Ne le fallait-il pas? rpondait M. Verdale. N'tait-il pas urgent
d'ouvrir de larges issues  l'air et au soleil? N'tait-ce pas la sant,
la gat et la richesse, que nous faisions pntrer avec des flots de
lumire dans le ddale troit des ruelles humides, sombres et malsaines
du vieux Paris?

--Je sais. J'ai lu cela dans des rapports.

--Ces rapports taient l'expression affaiblie de l'indiscutable
vrit...

--Et je n'en doute, pardieu, pas! Seulement, dans mon for intrieur, je
suis l  me dire que dcidment la dmolition vaut mieux que la
btisse. Ainsi, moi, par exemple, qui ai construit je ne sais combien de
ponts, de viaducs et de digues, qui ai creus je ne sais combien de
lieues de canaux, qui ai bti des phares, des glises, des lyces, des
casernes... o en suis-je? J'ai gagn bon an mal an de huit  dix mille
francs, et dans trois ans j'aurai mille cus de retraite...

--Mais vous tes officier de la Lgion d'honneur, monsieur
l'inspecteur...

--Mais vous le serez, cher monsieur. N'tes-vous pas dj chevalier?...

--C'est vrai, mais...

--Et de plus, aprs avoir dmoli plus que je n'ai construit, vous avez
ce qui est bien autrement positif: une fortune considrable, des
millions...

Croyant taquiner simplement M. Verdale, M. de Boursonne le crucifiait.

--Russir est-il donc un crime? fit amrement l'ancien copain de Me
Roberjot.

Le vieil ingnieur protesta du geste.

--Pas  mes yeux, pronona-t-il, car je ne sais rien de plus respectable
qu'une fortune loyalement et laborieusement acquise, une de ces fortunes
dont chaque pice de cent sous reprsente un travail, un effort ou une
privation...

Mais prs de lui, dans le corridor, Raymond entendait des alles et des
venues, des bruits de pas et de voix...

Avoir cd aux instances de Mlle Simone et courir les risques de
rencontrer M. Philippe, et t une folie insigne, il le comprit.

Et surmontant l'horreur que lui inspirait M. de Maumussy, il entra dans
le salon.

Au craquement de ses bottes sur le parquet, M. de Boursonne se retourna
vivement, et abandonnant sans faon M. Verdale:

--Enfin, vous voici, mon cher Delorge, dit-il, je commenais  croire
que vous m'aviez oubli et que vous tiez parti sans moi.

--La femme de chambre ne vous a donc pas dit que je vous rejoignais...

--Quelle femme de chambre?

--Celle que vous m'avez envoye.

Le vieil ingnieur ouvrait de grands yeux.

--Je ne vous ai sacredieu! envoy personne, dit-il.

Ainsi Mlle Simone avait devin juste: c'tait bien Mme de
Maillefert qui avait dpch cette chambrire impudente.

Mais Raymond n'eut pas le loisir de s'arrter  cette circonstance.
Abandonnant son journal, M. de Maumussy venait de se lever.

Il s'avana, et de ce ton de politesse tudie qui lui tait familier:

--Monsieur Raymond Delorge, si je ne m'abuse?... fit-il.

Involontairement, et de ce mouvement instinctif de l'homme qui voit un
serpent se dresser  ses pieds, Raymond recula.

--Le fils du gnral Delorge, oui, monsieur, rpondit-il.

Ce que son accent trahissait de colres et de haines, le duc de Maumussy
ne parut pas le remarquer.

--Peut-tre ne me reconnaissez-vous pas? insista-t-il doucement.

--Vous tes l'ami de M. de Combelaine, le duc de Maumussy...

--C'est qu'il y a si longtemps que nous ne nous sommes rencontrs...

--Il y aura dix-sept ans aprs-demain que je vous ai vu pour la premire
fois, monsieur le duc, et dans de telles circonstances que je ne devais
plus vous oublier. C'tait trois jours aprs l'assassinat de mon pre...

Au lieu de se rvolter et de se rcrier, le duc remua tristement la
tte.

--Toujours cette accusation injuste! murmura-t-il.

Raymond ne l'entendit pas.

--Vous aviez eu cette audace inoue, poursuivit-il, de vous prsenter
chez ma mre, vous, pour lui offrir une pension. Le prix du sang!

--J'obissais  ma conscience, monsieur; un grand, un immense malheur
vous frappait; je m'efforais, dans la limite de mes moyens, d'en
attnuer les suites. J'aurais t heureux de vous tre utile...

--Oui, c'est ce que vous disiez alors. Il tait ais de railler, vous
homme, une femme et un enfant sans dfense...

Un imperceptible sourire glissa sur les lvres de M. de Maumussy.

--Oh! permettez, fit-il, vous aviez un dfenseur, au moins, et terrible,
un vieux serviteur qui tenait ma vie au bout de ses pistolets, et qui
voulait absolument me tuer...

--Et qui, sans ma mre, vous et tu. C'est vrai, monsieur, vous ne
verrez plus jamais la mort d'aussi prs qu'une fois...

Ce qui frappait M. de Boursonne, c'est qu' mesure que montait la colre
de Raymond, l'attitude de M. de Maumussy devenait plus conciliante.

--Quoi qu'il en soit, reprit-il, mes dispositions d'alors n'ont pas
chang...

--Ni les miennes! interrompit Raymond. Ce que vous a dit l'enfant,
l'homme le pense toujours.

M. Verdale se dmenait dsesprment.

--Messieurs!... rptait-il, messieurs!...

Intervention inutile! Raymond poursuivait:

--Non, je n'ai pas chang et, de mme qu'autrefois, je crois en
l'avenir. Dj, la distance qui nous sparait a diminu, monsieur le
duc. Vous n'tes plus si haut que jadis, ni moi si bas...

Du geste, M. de Maumussy protestait.

--Dieu m'est tmoin, pronona-t-il, que je venais  vous avec des
esprances de conciliation...

Raymond eut un mouvement terrible.

--Des esprances de conciliation!... s'cria-t-il. Vous avez donc tout
oubli! Vous oubliez donc que c'est aujourd'hui le 1er dcembre 1869.
Vous avez donc repos d'un sommeil paisible, cette nuit, d'un sommeil
que nul songe vengeur n'a troubl. Nulle voix ne s'est donc leve du
milieu des tnbres, pour vous rappeler qu'il y a dix-sept ans, par une
nuit pareille, tombait dans le jardin de l'lyse, sous le fer des
meurtriers, le gnral Delorge!...

M. de Boursonne avait pris le bras de Raymond, et le serrant violemment:

--Venez! lui disait-il, venez, sacrebleu!...

Aprs s'tre un instant dbattu faiblement, Raymond finit par se laisser
entraner, mais une fois sur la porte:

--Eh bien! moi, dit-il  M. de Maumussy, je tremblerais toujours de voir
reparatre Laurent Cornevin...

Les domestiques avaient-ils entendu quelque chose de cette altercation?
Toujours est-il que c'est d'un air singulier qu'ils regardrent Raymond
et M. de Boursonne traverser le vestibule, sortir et s'loigner.

Le vieil ingnieur tait furieux, et tout en descendant l'avenue sous
une pluie battante:

--Je suis, sacrebleu! de l'avis de M. de Maumussy, disait-il  Raymond,
vous tes devenu fou. A quel propos cette querelle, ces menaces?...

--Eh! le sais-je!... La vue de cet homme m'a mis hors de moi. Je me suis
dit que, peut-tre moins lche que Combelaine, il consentirait  se
battre...

M. de Boursonne haussait les paules.

--Avant tout, interrompit-il, racontez-moi ce qui s'est pass pendant
que je vous attendais.

Et lorsque Raymond lui eut expos les faits:

--Diable!... fit-il, savez-vous qu'une rconciliation avec le duc de
Maumussy assurait peut-tre votre mariage avec Mlle de Maillefert...

Raymond tressaillit.

--Cette ide m'est venue, dit-il. Mais  ce prix, jamais!... Plutt
mille fois renoncer  Mlle Simone.




VII


M. de Boursonne et Raymond taient tremps jusqu'aux os et crotts
jusqu' l'chine lorsqu'ils arrivrent au _Soleil levant_;  ce point
que matre Bru n'en pouvait revenir, ne comprenant pas, jurait-il, que
par un temps pareil on n'et pas retenu ces messieurs au chteau, ou
tout au moins fait atteler pour les reconduire.

--Bien qu'aprs tout ce soit le temps de la saison, ajoutait-il
philosophiquement; de sorte que, si les nouveaux invits de Mme de
Maillefert comptent se promener ou chasser, ils en seront pour leurs
frais de voyage.

Le digne aubergiste mettait l le doigt sur le sujet des inquitudes de
Raymond et de M. de Boursonne.

Qu'taient venus faire  Maillefert, en plein mois de dcembre, le duc
de Maumussy, le comte de Combelaine et M. Verdale?

Ce ne pouvait tre pour le platonique plaisir de voyager de compagnie
qu'ils avaient abandonn Paris, leurs affaires, leurs intrts.

Loin d'tre si intimes que cela, M. de Maumussy et le comte de
Combelaine se dtestaient cordialement et ne restaient lis que par leur
complicit passe. M. Verdale, de son ct, avait eu trop souvent  leur
refuser de l'argent  l'un et  l'autre, pour rechercher bien avidement
leur socit.

Donc, il fallait de toute ncessit qu'il y et quelque intrigue sous
roche, et que leur prsence se lit  quelque combinaison nouvelle
imagine par Mme de Maillefert pour s'emparer de la fortune de sa
fille.

Ce qui proccupait encore M. de Boursonne, c'tait la mollesse de M. de
Maumussy  repousser les terribles accusations que Raymond lui avait
jetes  la face. Et de fait, cette dbonnairet soudaine d'un homme
dont l'audace et la violence taient proverbiales devait tonner.

[Illustration:--Vous l'avez dit  Mme de Larchre.]

--videmment, disait le vieil ingnieur, il a eu l'ide, l'esprance
peut-tre d'une rconciliation... Donc, il a de vous craindre des
raisons que vous ignorez...

--N'est-ce pas plutt, objecta Raymond, qu'il sent l'empire moins solide
qu'autrefois?

Ils pouvaient avoir raison l'un et l'autre.

Ds le mois de dcembre 1869, la dorure de bien des idoles impriales
tait reste aux mains brutalement hardies de Henri Rochefort. Le duc de
Maumussy et le comte de Combelaine avaient eu leur page dans la
_Lanterne_, une page terrible qui ne prcisait rien, mais dont chaque
phrase tait une accusation et chaque mot une menace.

M. de Combelaine avait voulu envoyer des tmoins  Rochefort, et on
avait eu toutes les peines du monde  l'en empcher. M. de Maumussy, au
contraire, avait affect de rire beaucoup du horion, sentant la
ncessit de se tenir coi, et combien il serait imprudent de faire
parler de soi.

D'un autre ct, les points noirs signals  l'horizon par l'empereur,
en un discours clbre, taient devenus de terribles nuages o grondait
la foudre.

Une fois encore, le gouvernement se trouvait accul  la ncessit
priodique de faire quelque chose. Mais quoi?

Les uns auraient voulu un nouveau coup d'tat, esprant reprendre en un
seul coup, rrrrrran! toutes les liberts concdes en dix-sept ans de
luttes.

Les autres, au contraire, voulaient qu'on couronnt l'difice,
esprant que cet difice du Second Empire, fond sur les pavs sanglants
du 2 Dcembre, serait assez solide pour supporter le couronnement: la
libert.

Ainsi, aprs leur repas du soir, rflchissaient M. de Boursonne et son
jeune camarade, assis devant un feu bien clair, lorsque le facteur parut
dans la salle  manger, apportant une lettre  l'adresse de M. Delorge.

Elle tait de Jean Cornevin, date d'Australie, de Melbourne, et
transmise comme les prcdentes par l'obligeant Me Roberjot.

--Allons, murmura Raymond, il est dit qu'aujourd'hui aucune motion ne
me sera pargne...

Mais dj le vieil ingnieur s'tait empar de la lettre.

--Vous permettez, n'est-ce pas?... dit-il.

Et sans attendre la rponse de Raymond, d'une main fbrile il dchira
l'enveloppe, et se mit  lire tout haut, non sans ponctuer chaque
paragraphe de mouvements de tte et de grimaces de satisfaction:

       *       *       *       *       *

    Bien chers amis,

Enfin, aprs des milliers de lieues franchies  la poursuite d'un
rsultat problmatique, aprs des mois d'anxits et d'alternatives
dvorantes, je tiens quelque chose de positif.

Lisez et jugez.

J'en tais, la dernire fois que je vous ai crit,  attendre, dans un
htel de Melbourne, le retour de M. Pcheira, le banquier, alors en
tourne aux mines, pour ses achats d'or.

Deux fois par jour, rgulirement, je me prsentais chez lui pour
savoir s'il tait enfin arriv, mais la rponse tait toujours la mme:

--Nous n'avons mme pas de ses nouvelles, me disait son employ; il
doit tre de l'autre ct de Ballarat ou vers Bendigo, o on vient de
dcouvrir de nouveaux gisements.

Je commenais  songer srieusement  me mettre en qute de mon homme,
lorsque hier matin, tandis que j'tais encore couch, la porte de ma
chambre s'ouvre brusquement et je vois entrer le commis de M. Pcheira.

--Le patron est arriv cette nuit, me dit ce brave garon, et
maintenant il vous attend, vite, bien vite!...

En un tour de main je fus prt.

Et un quart d'heure aprs, ayant travers Melbourne au pas de course,
j'arrivais chez M. Pcheira et je montais quatre  quatre son escalier.

Je trouvai un bel homme d'une quarantaine d'annes,  l'oeil
intelligent, brusque de faons, comme tous les gens de ce pays, mais
visiblement bon.

Ds que j'entrai, il me tendit la main comme  une vieille
connaissance.

--Je suis trs heureux de vous voir, me dit-il, trs heureux.

Et tout de suite:

--Vous tes un des fils de Cornevin? me demanda-t-il.

--Oui, rpondis-je.

--Lequel? Jean ou Lon?

A cette question, je faillis tomber  la renverse. Quoi! cet homme
connaissait mon prnom et celui de mon frre!

--Je suis Jean, monsieur, rpondis-je.

Il souriait, ce diable d'homme.

--Alors, reprit-il, c'est vous qui tes le peintre?

--Comment! vous savez cela! monsieur?...

--Certainement, me rpondit-il, de mme que je sais que votre frre
an, Lon, ancien lve de l'cole polytechnique, est ingnieur, de
mme que je sais que votre brave et digne mre a son tablissement de
modes et de confections rue de la Chausse-d'Antin, de mme que je sais
que vos trois soeurs, qui sont de charmantes jeunes filles,
s'appellent Clarisse, Eulalie et Louise.

Et bien vite, pour me prouver combien exactement il tait inform de
tout ce qui nous concernait, il se mit  me parler de la noble et
courageuse veuve du gnral Delorge, de Raymond, de l'excellent M.
Ducoudray, de Me Roberjot...

Moi, mes amis, pendant ce temps, je me ttais pour m'assurer que
j'tais bien et dment veill.

--Vous vous demandez, reprit M. Pcheira, comment je vous connais tous
si bien. Eh! mon Dieu! comment ne connatrait-on pas la famille de
l'homme avec lequel on a vcu des annes comme un frre, partageant
tout, dangers, privations, esprances, succs, lorsque cet homme, comme
votre pre, ne vit que pour sa famille?

J'tais confondu.

--Monsieur, dis-je, lorsque notre pre nous a t enlev, ma mre tait
dans une profonde dtresse; nous tions cinq enfants, dont l'an
n'avait pas dix ans.

M. Pcheira m'interrompit.

--Je sais cela, me dit-il, et cette ide a failli rendre votre pre fou
pendant les deux annes qu'il est rest sans nouvelles de vous, sans un
mot de rponse aux lettres qu'il ne cessait d'adresser  votre mre...

--Hlas! jamais nous n'en avons reu une seule...

--C'est bien ce que pensait Laurent; aussi, ds qu'il le put, prit-il
le seul moyen qu'il y et de savoir ce que vous tiez devenus. Il le
sut. Il sut qu'une main providentielle s'tait tendue vers vous, et que
la veuve du gnral Delorge vous avait tous sauvs... Aussi, fallait-il
l'entendre parler de Mme Delorge: Tout ce que j'ai de sang dans les
veines, m'a-t-il dit souvent, lui appartient. Et depuis, jamais il ne
vous a perdus de vue. Jour par jour, pour ainsi dire, il tait inform
de ce que vous faisiez. Nous tions spars,  cette poque, mais il ne
se passait gure de fois sans qu'il vnt me rendre visite. Ma femme
gagne de l'argent, me disait-il en se frottant les mains, son commerce
prospre, le bon Dieu bnit son travail. Une autre fois il me disait:
Je suis trs content, mon fils Lon vient d'tre reu  l'cole
polytechnique. Ou encore: Dcidment, mon fils Jean a du talent, il
vient d'exposer un tableau qui obtient un trs grand succs. Vous tiez
son unique proccupation et, tout  l'heure, je vous montrerai vos
portraits  tous, qu'il m'a donns, et aussi le portrait de Mme
Delorge et celui de son fils, et celui de M. Ducoudray. Et, enfin, dans
mon salon, je vous ferai voir de votre peinture, monsieur Jean; car ce
paysage qui avait tant de succs  l'exposition, c'est votre pre qui
l'a achet...

Si grande qu'et t la stupeur de Jean Cornevin, elle tait de beaucoup
dpasse par celle de Raymond.

Lui aussi, il se demandait s'il tait bien veill. Mais c'est en vain
qu' plusieurs reprises il avait essay une observation.

Srieusement empoign, M. de Boursonne ne se laissait pas interrompre,
et il lisait, il lisait, avec la hte d'un homme qui court  un
dnoment qu'il lui semble avoir entrevu:

Ce qui passait mon intelligence, disait la lettre de Jean Cornevin,
c'tait surtout ceci:

Mon pre ayant fini par avoir de nos nouvelles, comment n'avions-nous
pas eu des siennes! Comment, nous aimant de cette grande affection que
dpeignait si bien M. Pcheira, n'avait-il pas cherch  nous revoir?...

Toutes ces questions, M. Pcheira dut les lire dans mes yeux.

--Nous avons  causer, me dit-il, et longuement... Malheureusement je
suis pris pour plusieurs heures encore. Retournez donc  votre htel, et
donnez-y des ordres pour qu'on apporte ici vos bagages.

Je voulais m'excuser:

--Oh! pas de crmonies inutiles, me dit-il. A Melbourne, le fils de
Laurent Cornevin ne peut pas demeurer ailleurs que chez moi. Ma maison
est la vtre, entendez-vous? Donc faites ce que je vous dis, et
htez-vous;  onze heures j'aurai expdi toutes mes affaires et nous
nous mettrons  table.

Il tait neuf heures,  ce moment.

A dix heures, j'avais rgl mes comptes  mon htel, mon dmnagement
tait termin, et j'tais install chez M. Pcheira, dans la plus
confortable des chambres.

A l'heure dite, nous nous mettions  table, et aprs un djeuner
lestement expdi, les valets congdis et les portes closes:

--Maintenant, me dit mon hte, je vais vous raconter ce que je sais:

Mon pre a d vous expliquer comment le vtre, aprs son tonnante
vasion, nous est arriv  Talcahuana, sous le nom de Boutin.

Son dnment tait extrme; c'est  peine s'il tait vtu, il mourait
de faim, et c'est comme on demande une aumne qu'il demandait du
travail.

En ayant trouv chez nous, il y resta, et je puis vous affirmer que, de
ma vie, je n'ai rencontr un pareil travailleur, si obstin, si
infatigable.

Retourner en France tait alors son unique pense et la proccupation
de tous ses instants. C'est pour pouvoir retourner en France qu'il
travaillait avec cet acharnement, pre au gain comme  la besogne, se
privant de tout, mme des choses les plus essentielles, plutt que de
diminuer, ne ft-ce que de quelques centimes, son petit pcule.

Mais on gagne peu,  Talcahuana; on y est  bien des milliers de lieues
de la France, et les occasions y sont rares.

Jamais, disait ce pauvre Laurent, je n'amasserai assez pour payer mon
passage.

Le dsespoir le gagnait, et il songeait, il me l'a avou depuis, 
mettre fin  une existence qui lui devenait insupportable, lorsqu'il
m'entendit parler de partir pour l'Australie, o, disaient les journaux
de Valparaiso, rien qu'en grattant le sol, on trouvait des ppites d'or
plus grosses que le poing.

Cette ide de partir pour l'Australie, il y avait longtemps que je la
ruminais, mais le pre Pcheira m'avait toujours empch de la mettre 
excution.

Il se dfiait considrablement des rcits merveilleux qui circulaient,
disant que la fortune est partout, et que c'est folie que de courir la
chercher si loin.

Mais quand une fois je me suis mis quelque chose dans la tte, le
diable ne l'en ferait pas sortir, le pre Pcheira le savait bien.

Comprenant que, s'il s'obstinait  me refuser son consentement, je
finirais par m'en passer:

--Pars donc, me dit-il, puisque tu ne peux plus vivre prs de moi.

Cinq minutes aprs, Laurent Cornevin venait me trouver, et me conjurait
de le prendre avec moi,  n'importe quelles conditions, et pour
n'importe quelle besogne. Je ne me fis pas prier longtemps.

--Soit! dis-je  Laurent, je vous emmne...

C'est comme cela que le lundi suivant, aprs tre alls entendre la
messe  Notre-Dame des Mines, nous quittmes Talcahuana. Nous partions
dans d'assez tristes conditions.

Le pre Pcheira, au dernier moment, regrettant l'autorisation qu'il
m'avait accorde, m'avait plus que mdiocrement garni le gousset.

Il esprait, il me l'a crit depuis, que je dpenserais tout 
Valparaiso, et que je lui reviendrais avant un mois tout penaud et prt
 reprendre mon mtier de contrebandier.

Le fait est qu' nous deux, Laurent et moi, nous ne possdions pas tout
 fait trois cents piastres.

Aussi, une fois  Valparaiso, emes-nous un mal de tous les diables 
trouver un navire qui consentt  nous prendre, et plus d'une fois nous
crmes que nous serions obligs de renoncer  notre expdition.

Mais quand on veut fortement une chose, on finit toujours par russir.

Un capitaine anglais, dont la fivre jaune avait dcim l'quipage,
nous admit  son bord, Laurent comme matelot, moi en qualit de
cuisinier.

Il s'en fallait que ce digne marin se rendt directement en Australie,
et loyalement parlant il nous en prvint, mais enfin il s'y rendait.

C'tait tout ce que nous demandions.

Et nous nous estimions ses obligs, malgr les services rels que nous
lui avions rendus, lorsque, aprs six mois de navigation, il nous
dbarqua sur les quais inachevs de Melbourne.

Nous foulions donc cette terre d'Australie qui nous paraissait la Terre
promise.

Je voulais m'enrichir. Plus fortement encore que moi, votre pre le
voulait.

--Eh bien! me disait-il, ds le premier soir, est-ce que nous allons
perdre notre temps  Melbourne? Est-ce que nous ne partons pas pour les
mines?

Nous partmes le lendemain avant l'aube.

Je vous y conduirai un de ces jours, et d'avance, je me fais une fte
de votre surprise, quand tout  coup, au sortir des forts, vous
apercevrez Ballarat, une ville ne d'hier, comme au coup de sifflet d'un
machiniste, et qui dj compte trente mille habitants, et qui a, comme
Melbourne, ou bien comme vos vieilles capitales de l'Europe, si mieux
vous l'aimez, ses boulevards clairs au gaz, ses magasins blouissants,
ses squares, sa Bourse, ses thtres et ses gares de chemins de fer.

Et tout cela, dans un paysage inou, boulevers, tortur, convuls par
la main de l'homme, dans un paysage o les plaines ont t retournes,
grattes, miettes, laves, dont les collines factices ont t tamises
grain de sable  grain de sable; tout cela au centre d'un mouvement
vertigineux de machines gigantesques de roues, de pompes, de marteaux,
au milieu d'un ddale de travaux fantastiques et de fouilles infernales.

Mais, lorsque nous arrivmes aux mines, Laurent Cornevin et moi, elles
n'avaient pas cet aspect.

Ce n'est pas par le chemin de fer qu'on s'y rendait, mais par une
longue route poudreuse de cent cinquante kilomtres, jalonne
d'horribles auberges, o retentissaient incessamment les chants des
ivrognes et les vocifrations des joueurs.

Alors, la valle de Ballarat n'tait qu'un camp immense, o se
trouvaient runis tous les mineurs, qui se sont dissmins vers les
innombrables centres de mines que les annes ont fait dcouvrir.

Les ppites d'or se trouvaient  la surface du sol, mles  un gravier
compact qu'on lavait dans de grandes cuelles, le long des ruisseaux
tributaires du Loddon.

Des groupes d'hommes d'aspect farouche, couverts de boue et ruisselants
de sueur, erraient dans la campagne, une pioche d'une main, un revolver
de l'autre,  la recherche de trsors nouveaux.

Ni Laurent Cornevin, ni moi, n'tions certes des dlicats. Nous tions
rompus  toutes les fatigues et aux plus dures privations. Nous avions,
l'un et l'autre, t forcs de vivre parmi ce qu'il y a de pis dans
l'espce humaine.

Eh bien! telle tait l'existence des mines, que nous en fmes
pouvants.

Mais la veille mme, un pauvre mineur avait trouv un lingot d'or
pesant deux mille six cents onces et valant deux cent soixante mille
francs.

--Il faut rester, nous dmes-nous, et tcher d'tre aussi heureux que
ce gaillard-l.

Il est vrai que, prcisment  la mme heure, cent mille mineurs au
moins se disaient la mme chose, et que cette terrible concurrence
compliquait singulirement la tche...

Nos dbuts ne furent pas heureux.

Tout autour de nous, on s'enrichissait, et nous, nous ne dcouvrions
jamais que du gravier au fond de notre sbile.

Ce fut Laurent qui nous dsensorcela.

Un soir, aprs la plus pnible et la plus infructueuse des journes,
dans des sables dj dix fois retourns et lavs, il trouva une ppite
de cinq mille francs.

Il tait ivre d'esprance.

--Seulement quatre trouvailles pareilles, rptait-il, et je pars...

C'est que ses ides n'avaient pas chang, et que retourner en France
tait toujours son voeu le plus cher.

Ce qu'il appelait s'enrichir, c'tait amasser de quoi payer son voyage,
et avoir, en arrivant  Paris, une douzaine de milles francs en poche.

--Avec cela, me disait-il, j'aurai de quoi faire ce que je veux.

Il me parlait, du reste, moins souvent de sa famille qu'autrefois.

Dsespr de ne pas recevoir de rponse aux lettres qu'il ne cessait
d'crire, il pensait que c'en tait fait des siens.

--Ma pauvre femme, disait-il, si courageuse et si bonne, doit tre
morte  la peine, et mes pauvres petits doivent vagabonder dans Paris,
en attendant que la police les mette en prison.

Et il ajoutait d'un air terrible:

--Mais cela se payera avec le reste... Il ne me faut maintenant que de
l'argent. Travaillons...

Et nous nous remettions  l'oeuvre.

Nos recherches russissaient dsormais, et trois mois plus tard, nous
avions prs de vingt mille francs dans la bourse commune, quand un grand
malheur nous arriva.

Notre trsor, qu'il fallait toujours garder sur soi, nous embarrassant,
il fut convenu que Laurent irait le mettre en sret  Melbourne.

Il partit. Mais il fut attaqu en route, bless, dpouill et laiss
sur le chemin nu et  demi mort.

Nous tions ruins. Tout tait  recommencer.

Une autre fois, c'est moi qui, m'tant laiss entraner  une partie de
cartes, perdis en une soire le fruit de notre travail de six semaines.

Malgr tout, au bout d'un an, nous possdions quarante-trois mille
francs.

Nous partagemes, et, sur-le-champ, Laurent se mit en qute d'un navire
en partance.

Il s'en trouvait un dans le port de Melbourne, le _Moravian_.

Laurent y prit passage.

Et comme j'tais all le conduire  bord, aprs m'avoir embrass une
dernire fois:

--Lis les journaux de France, me dit-il; avant longtemps il y sera
question de Laurent Cornevin.

Ainsi, peu  peu, grce  des renseignements recueillis  des milliers
de lieues,  la Guyane, au Chili, en Australie, se trouvait reconstitue
l'existence de Laurent Cornevin pendant les quatre annes qui avaient
suivi sa disparition.

--C'est providentiel! murmurait Raymond.

M. de Boursonne ne rpondit pas.

Ayant repris haleine, il poursuivait la lecture du rcit de M. Pcheira,
si vivement traduit par Jean.

Quels taient les projets de Laurent Cornevin?

Il ne me les avait pas confis, mais il m'en avait assez dit, en
diverses occasions, pour qu'il me ft ais de les deviner.

Je savais qu'il avait t tmoin d'un grand crime, et que les auteurs
de ce crime, des gens puissants, redoutant son tmoignage, l'avaient
fait enlever et dporter  la Guyane. Vingt fois je lui ai entendu dire
qu'il se vengerait.

Et connaissant sa puissante nergie, je me disais qu'il avait d
mditer froidement quelque chtiment, terrible comme le crime, et qu'il
fallait s'attendre  quelqu'une de ces vengeances clatantes, qui, de
temps  autre, pouvantent les sclrats, trop souvent impunis.

[Illustration: Elle revenait d'une promenade  cheval.]

C'est donc avec un extrme empressement que je me procurai les journaux
franais, qui, selon mes calculs, correspondaient avec l'arrive de
Laurent Cornevin  Paris. Je n'y trouvai rien.

J'en fus surpris d'abord, puis inquiet.

Je savais que le _Moravian_ avait fait une traverse des plus rapides
et des plus heureuses, que pas un de ses passagers n'tait mort en
route, et que par consquent Laurent devait tre en France.

Lui tait-il donc arriv malheur?

Sachant que les gens auxquels il allait s'attaquer taient riches,
puissants, mls aux intrigues du gouvernement, je me disais:

--Mon Laurent aura commis quelque grosse imprudence, il se sera fait
reprendre, et peut-tre  cette heure est-il de nouveau en route pour
l'le du Diable, avec de telles recommandations que certainement il ne
s'en chappera pas.

Je ne puis dire que je l'oubliais, on n'oublie jamais les compagnons de
misre, mais, les mois succdant aux mois, je pensais moins souvent 
lui.

Et il y avait prs d'un an qu'il tait parti, quand tout  coup, un
matin, je le vis entrer chez moi. Quel tonnement!

--Comment! m'criai-je, toi, Laurent, ici?

--Moi-mme! me rpondit-il.

--Tu n'es donc pas all en France?

--J'y suis rest quatre mois.

--Et ta femme et tes enfants?...

--Le bon Dieu a eu piti d'eux.

--Ah!...

--Ils sont heureux et bien portants, et ils prosprent...

--Tu les ramnes ici avec toi, sans doute...

--Moi!... je ne leur ai mme pas parl, je ne les ai mme pas
embrasss...

Sachant de quel grand amour Laurent Cornevin aimait sa famille, sa
femme, dont le seul souvenir le faisait plir, ses enfants, dont il ne
parlait que les larmes aux yeux, je crus qu'il plaisantait.

--Ce que tu dis est impossible! m'criai-je.

--C'est cependant ainsi, me rpondit-il. Tous les miens me croient
mort. Ma femme porte toujours des vtements de veuve.

Je vis bien qu'il ne plaisantait pas, et alors, je fus saisi de cette
crainte affreuse que la douleur n'et troubl sa raison.

--Si tu as vraiment fait cela, repris-je, tu es certainement fou.

--Je ne suis pas fou, rpondit Laurent, et cependant j'ai bien fait
cela. Oui, j'ai rsist  la tentation presque irrsistible de me
montrer aux miens, de leur crier: Je vis, me voici!... J'ai eu le
courage de me priver de cette flicit inoue de presser contre mon
coeur ma femme et mes enfants.

J'tais ptrifi de stupeur.

--Mais pourquoi? dis-je, pourquoi?...

--Il le fallait, ami Pcheira, et quand je t'aurai expos mes raisons,
tu me comprendras. Car,  toi, je dirai tout, sr que ton amiti gardera
mon secret.

C'tait la premire fois que Laurent Cornevin s'ouvrait ainsi  moi:
l'vnement me semblait le plus extraordinaire dont j'eusse ou parler:
aussi mon attention tait-elle extrme, et puis-je, aujourd'hui, aprs
des annes, rpter textuellement les paroles de Laurent.

--Une nuit, me dit-il, j'ai t tmoin d'un lche assassinat, et
l'homme assassin, avant de rendre le dernier soupir, a eu le temps
d'crire au crayon et de me confier un billet qui doit tre la preuve du
crime.

Cette preuve, j'ai essay de l'utiliser; ma conscience me le
commandait.

Et c'est pour cela que les assassins, aprs avoir essay de me faire
fusiller, m'ont fait enlever et interner  l'le du Diable, sous un nom
qui n'tait pas le mien.

Ils taient puissants, je n'tais qu'un pauvre palefrenier. Nul ne
devait s'inquiter de ma disparition ou de ma mort.

Ce nouveau crime condamnait  la misre, peut-tre  l'infamie,
peut-tre  la mort, une pauvre femme et cinq enfants.

Mais qu'importait aux misrables, pourvu que la preuve du meurtre ft
anantie!

Lorsque je partis d'ici, j'tais persuad que ma femme et mes enfants
avaient pri. Et je n'avais plus qu'une ide, qu'un dsir, qu'un but: me
venger, n'importe comment et n'importe  quel prix.

Je possdais toujours le billet du mourant qui dnonce le crime, mais
je suis si bas et les assassins sont si haut, que je ne comptais gure
sur cette preuve.

Je me disais que d'essayer d'en faire usage, c'tait peut-tre risquer
une arrestation nouvelle et une plus dure dportation.

Je songeais que j'aurais beau crier que je suis Laurent Cornevin, la
police prouverait que je suis Boutin, vad de l'le du Diable.

Et pour dire la vrit, je comptais bien plus, pour assouvir ma
vengeance, sur mon revolver, que sur le billet du gnral Delorge.

Mais enfin, toutes ces rflexions eurent du moins cet avantage, de me
rendre excessivement dfiant et prudent.

J'avais des moyens de me dissimuler, je les employai.

On n'est pas rest comme moi plus d'un an au milieu de condamns
politiques, sans avoir reu beaucoup de leurs confidences, sans tre
initi aux ressorts de leurs associations secrtes, sans connatre leurs
points de runion, les chefs et les signes mystrieux de reconnaissance.

Arriv  Paris  dix heures du soir, j'avais,  onze heures, retrouv
un ancien compagnon de la Guyane, lequel m'offrait l'hospitalit dans sa
maison, et mettait  mon service ses amis et ses moyens d'action.

Ds l'aube du lendemain, le coeur serr d'une inexprimable angoisse,
je me mettais en qute de ma femme et de mes enfants.

Tche douloureuse, ami Pcheira, ingrate et difficile, que de
rechercher de pauvres gens au milieu de ce Paris.

Si, du moins, il m'et t permis d'agir ouvertement! Mais non. J'en
tais rduit  me cacher,  dissimuler mes investigations.

Mes ennemis taient plus puissants que jamais, et je sentais que, si
mon existence venait  tre rvle, c'en serait fait de moi.

Heureusement, j'tais mconnaissable.

Le temps, les privations, la misre et les chagrins avaient fait leur
oeuvre. Jeune homme, j'avais quitt Paris, j'y revenais vieillard. Et
n'en et-il pas t ainsi, qu'il et suffi pour me dguiser compltement
des vtements nouveaux que j'avais adopts, et de ma barbe que j'avais
laisse pousser entire pendant la traverse.

C'est  la maison que j'habitais lors de mon arrestation que je me
rendis tout d'abord.

Le concierge en avait t chang.

Celui que je trouvai, non seulement ne connaissait pas ma femme, mais
n'avait mme jamais entendu prononcer le nom de Cornevin.

De tous les locataires qui, de mon temps, habitaient la maison, pas un
seul n'tait rest.

C'tait fini.

Ds le premier pas, le fil qui et pu me guider se rompait entre mes
mains. Et je restais au milieu de Paris, sans un indice, sans rien...

J'aurais pu certainement m'adresser aux parents de ma femme, mais je ne
les ai jamais aims; je les croyais capables de trahir un proscrit pour
quelques sous, et je savais qu'une de mes belles-soeurs tait la
matresse d'un des assassins du gnral Delorge.

Recourir  la police et t me dnoncer moi-mme, me jeter
bnvolement dans la gueule du loup.

J'tais donc dsespr.

Et pendant une semaine, j'errai  l'aventure  travers les rues,
recherchant de prfrence les quartiers pauvres, soutenu par cette
esprance insense que peut-tre, tout  coup, j'allais me trouver en
face de ma femme.

Parfois, dans la foule, j'apercevais une femme qui me semblait avoir sa
tournure; je croyais la reconnatre, je me disais: C'est elle!... je
m'lanais comme un fou. Je me trompais toujours.

D'autres fois le dsespoir me prenait, et je pensais: A quoi bon
chercher sur terre ceux qui dorment dessous.

Jamais je n'avais tant souffert!

Jamais, avec tant de rage, je n'ai renouvel le serment de me venger
des misrables qui m'infligeaient de si cruelles tortures.

C'est qu'ils taient heureux, eux; c'est qu'ils taient riches,
honors, redouts, triomphants. Ils habitaient des palais, ils avaient
des laquais, des voitures, des chevaux...

Le plus terrible, c'est que je ne voyais pas de vengeance  ma porte.

Certes, il m'tait facile de guetter un des misrables, de l'approcher,
et de lui loger une balle dans la tte.

Mais qu'tait ce chtiment compar au crime! Qu'tait-ce que cette mort
soudaine et sans angoisses, compare  mes annes d'agonie!...

J'avais bien toujours la lettre du gnral Delorge, mais au moment d'en
faire usage, je ne savais  qui m'adresser. J'tais plein de dfiances.
Je tremblais, si je la confiais  quelqu'un, que ce quelqu'un ne
l'anantt... Voil pourtant o j'en tais, lorsque un dimanche, sur les
midi, tant entr dans un caf pour djeuner, je m'assis  une table sur
laquelle on avait laiss un norme volume. On tardait  me servir, je le
feuilletai. C'tait un _Annuaire de Paris_. Machinalement, j'y cherchai
mon nom, et j'eus comme un blouissement, en lisant: Mme JULIE
CORNEVIN,--_modes et confections_,--rue de la Chausse-d'Antin.
Julie!... C'tait le prnom de ma femme!...

D'un autre ct, comment admettre que la malheureuse que j'avais
laisse sans ressources et pu s'tablir dans le plus riche quartier de
Paris?

N'importe! Je sortis comme un fou et, sautant dans un fiacre, je me fis
conduire  l'adresse indique.

La course tait longue, heureusement; j'eus le temps de me remettre en
route, et c'est fort prudemment que j'interrogeai la concierge.

Ses rponses ne me laissrent aucun doute.

C'tait bien ma femme, ma chre, ma bien-aime femme qui tait la
propritaire de ce riche tablissement de la rue de la Chausse-d'Antin.

En trois bonds je franchis l'escalier. Je sonnai  la porte.

Une petite bonne vint m'ouvrir, qui me dit:

--C'est bien ici que demeure Mme Cornevin, mais madame est sortie
avec ses demoiselles.

Puis, comme j'insistais pour parler sur-le-champ  Mme Cornevin,
protestant que c'tait pour une affaire urgente et de la plus haute
gravit:

--Eh bien! me dit la bonne, allez la demander rue Blanche, chez son
amie, Mme Delorge, c'est l qu'elle passe la journe et qu'elle dne
tous les dimanches.

Et, un peu effraye sans doute de mon air gar et de la vhmence de
mes questions, elle me ferma la porte au nez.

Mais je n'tais plus le mme homme.

Toutes mes prvisions, tous mes calculs se trouvaient renverss par ces
quelques mots de la bonne qui m'avait ouvert: Mme Cornevin est chez
son amie Mme Delorge.

Ma femme, la femme du pauvre palefrenier Cornevin, amie de la veuve du
gnral Delorge!... tait-ce possible? tait-ce vraisemblable?...

Julie, je ne l'ignorais pas, m'tait suprieure par l'intelligence,
c'tait elle qui tait la tte de notre mnage, mais elle tait, de mme
que moi, sans ducation, sans instruction; comment donc une dame
distingue pouvait-elle l'admettre dans son intimit  ce point de
passer avec elle des journes entires?...

Puis o ma femme avait-elle pris assez d'argent pour s'tablir dans un
quartier o les moindres appartements cotaient trois ou quatre mille
francs par an?

Ces rflexions, et bien d'autres encore, me dcidrent  me renseigner
avant de me montrer.

Ami Pcheira, j'avais t un ingrat de douter de la justice et de la
bont de Dieu. Pour sauver ma femme et mes enfants, il fallait un
miracle, n'est-ce pas? Eh bien! le miracle avait eu lieu.

Le jour o je manquais  ma famille, elle trouvait pour me remplacer la
plus noble, la meilleure, la plus gnreuse des femmes, la veuve du
gnral Delorge assassin sous mes yeux.

Mme Delorge avait recueilli ma femme, l'avait console, encourage,
lui avait donn de quoi vivre d'abord, et lui avait fourni ensuite les
moyens de s'tablir.

Elle avait pris  sa charge mon fils an Lon, et le faisait lever
avec son fils et exactement comme son fils.

Et elle avait dcouvert pour se charger de l'ducation de mon second
fils, Jean, un brave et digne bourgeois, M. Ducoudray.

De telle sorte que, si la destine avait puis sur moi ses rigueurs,
elle avait en quelque sorte combl les miens, et que de mes misres
rsultaient pour ma famille des avantages que jamais je n'aurais pu lui
donner.

Ce n'est pas en un jour, ami Pcheira, que je me procurai ces dtails.

M'tant fait une loi de ne pas donner signe de vie, je ne pouvais
procder qu'avec la plus extrme circonspection, domptant les ardeurs de
ma curiosit, mettant la plus prudente rserve  interroger les gens,
les domestiques, les portiers, les fournisseurs...

Assurment je souffrais de cette situation trange, et pourtant elle
tait parfois la source d'intimes et profondes jouissances.

Tout le monde me croyait mort, j'tais comme un homme  qui il et t
donn de sortir du tombeau pour venir observer les siens et se rendre
compte de leurs sentiments.

Je saisissais avidement toutes les occasions de me trouver sur le
passage de ma femme et de mes enfants, et j'prouvais  les contempler
les plus tonnantes sensations.

Ah! elles taient douces, les larmes que j'ai verses, lorsque je vis
qu'aprs quatre ans ma femme, ma Julie bien-aime, portait encore des
vtements de veuve. Je me disais:

--Quelle stupeur immense serait la sienne si quelqu'un lui apprenait
que cet homme qui vient de la coudoyer, c'est moi, son mari, Laurent
Cornevin.

Mais qu'ils taient changs tous!

Guide, conseille, instruite par Mme Delorge, ma femme avait su se
hausser au niveau de sa position nouvelle et tait devenue une vraie
dame.

Lorsque je la voyais marcher, calme et digne, si imposante avec ses
toilettes d'une richesse svre, c'est  peine si je pouvais me
persuader que c'tait bien l ma pauvre mnagre, celle que tant de fois
jadis j'avais vue revenir du lavoir, les manches retrousses jusqu'au
coude, portant bravement son linge mouill sur l'paule.

Mes filles, avec leur petite mine veille et modeste tout  la fois,
et leurs robes gentilles et leurs frais chapeaux, avaient l'air de
vritables demoiselles.

Cependant, mes deux fils, Lon et Jean, m'tonnaient plus encore.

Je ne pouvais me lasser de les suivre de loin, et de les admirer, quand
ils revenaient du collge, leurs livres sous le bras, gais, bien
portants, bien vtus, conduits par un vieux domestique, ni plus ni moins
que les fils d'un gros bourgeois.

J'tais all aux informations, et j'avais appris que Jean tait un
dmon, et qu'il faisait endiabler tous ses professeurs.

Lon, au contraire, tait un travailleur obstin, toujours le premier
de sa classe, toujours remportant tous les prix dans les concours.

Mme tout ce changement me bouleversait extraordinairement.

J'tais rest le mme, moi.

J'avais beau avoir une quinzaine de mille francs dans ma ceinture, je
n'en tais pas moins le mme palefrenier qu'autrefois, honnte homme,
certes, et fier de son honntet, mais sans ducation ni instruction,
brutal en ses faons et grossier en ses propos.

Et je me demandais si, la premire joie de me revoir passe, ma pauvre
femme ne souffrirait pas de me retrouver tel, si mes enfants ne seraient
pas honteux de l'infriorit de leur pre, et si moi-mme, enfin, je ne
serais pas humili et irrit de leur supriorit  tous.

Ces rflexions, injustes peut-tre, mais humaines, ne contriburent pas
peu  modrer l'ardent dsir que j'avais de reprendre ma place au milieu
de ma famille.

Puis, d'autres considrations encore me retenaient:

Grce  un de ces amis politiques que m'avait donns mon sjour  l'le
du Diable, et qui servait, pour la trahir, la police impriale, j'avais
t inform des circonstances qui avaient suivi la mort du gnral
Delorge et ma disparition.

Je savais que Mme Delorge, altre de vengeance ou plutt de
justice, avait remu ciel et terre pour atteindre les assassins de son
mari.

Je savais qu'on avait fait tout au monde pour retrouver mes traces.

Et tous ses efforts avaient chou, encore bien qu'elle et pour appui
et pour conseil un avocat renomm, un dput de l'opposition, Me
Roberjot.

Une enqute avait bien t commence, mais elle avait abouti  une
ordonnance de non-lieu, qui renvoyait les meurtriers, lavs de
l'accusation et blancs comme neige.

Mais j'avais appris aussi, et de source certaine, que Mme Delorge ne
renonait pas  l'espoir de venger son mari.

Voyant ses ennemis hors de sa porte, et pour le moment assurs de
l'impunit, elle attendait, toujours sur le qui-vive et arme pour la
lutte, l'occasion ou les vnements politiques qui devaient les lui
livrer.

Et tout cela tait si parfaitement connu de la police impriale que la
maison de Mme Delorge tait surveille, qu'on piait ses dmarches et
sa correspondance et qu'on tenait une liste de toutes les personnes
qu'elle recevait.

En de telles circonstances, quelle conduite tenir?

videmment, ce n'tait pas en ce moment, o nos ennemis taient 
l'apoge de leur puissance, que je devais songer  me servir contre eux
de l'arme que je possdais.

Devais-je donc, sans parler de la lettre, me montrer simplement? Et
aprs?

Vivrais-je ouvertement aux crochets de ma femme? Cette ide me faisait
horreur. L'homme doit tre le matre dans la maison, et pour qu'il ait
le droit d'y tre le matre, il doit gagner la vie de la famille.

Me placerais-je donc? Quels ne seraient pas alors le chagrin et
l'humiliation de ma femme!...

A la fin, ces sombres rflexions m'inspirrent une rsolution hroque.

Je me dis que puisque Mme Delorge avait su attendre, j'attendrais
aussi l'heure propice. Je devais bien cela  celle qui nous avait tous
sauvs.

Je me jurai que j'attendrais, et que j'emploierais les annes d'attente
 gagner une grosse fortune, et  me faire une ducation.

En effet, je matrisai les lans de mon coeur qui me poussaient vers
ma femme et vers mes enfants. Je m'assurai les moyens d'avoir jour par
jour de leurs nouvelles, et je quittai Paris comme j'y tais venu,
furtivement.

Et maintenant, ami Pcheira, me voici, te demandant conseil et
assistance.

Il faut qu'avant six ans je sois riche et digne de ma femme.




VIII


M. de Boursonne s'arrta.

Un voile se dchirait, en quelque sorte, dcouvrant le pass de Laurent
Cornevin et laissant entrevoir l'avenir.

--Maintenant je comprends, murmurait Raymond confondu.

Et, en effet, ce qu'il y avait d'inexplicable dans la conduite de
Laurent s'expliquait.

Le parti qu'il avait pris n'tait peut-tre ni le meilleur ni le plus
sage, ni celui qui devait le conduire plus srement  la revanche qu'il
rvait, mais on concevait qu'il l'et adopt.

On s'expliquait ses prcautions, ses dfiances, ses craintes, la
conscience de son impuissance momentane, son ardent dsir de servir
Mme Delorge, et, par-dessus tout, la fiert de l'poux, du pre, qui,
apercevant tout  coup sa famille bien au-dessus de lui, se rsignait 
rester cach jusqu' ce qu'il se ft lev jusqu' elle...

[Illustration: Dans un coin, un homme assis lisait un journal. C'tait
le duc de Maumussy.]

Cependant, aprs une pause de quelques minutes:

--Voyons la suite, fit le vieil ingnieur.

Et il reprit la volumineuse relation de Jean Cornevin.

       *       *       *       *       *

D'aprs vos motions, mes chers amis, continuait le digne garon, vous
pouvez vous faire une ide des sensations dont j'tais remu en coutant
le rcit de M. Pcheira.

Pauvre pre!... Dj, depuis longtemps, je savais son inflexible
honntet, et que dans son humble situation il avait un grand coeur et
les plus nobles sentiments.

Mais voici que tout  coup il m'apparaissait sous un jour nouveau et
avec des proportions hroques.

Je ne pus m'empcher de l'exprimer  M. Pcheira.

--Oh! attendez, interrompit-il avec un bon et amical sourire,
attendez...

Et d'un flegme imperturbable il poursuivit:

--Je fus d'abord saisi de la dclaration de votre pre.

Qu'il comptt s'enricher trs vite, cela ne m'tonnait nullement. Jeune
ou vieux, intelligent ou stupide, un homme peut toujours s'enrichir. Il
ne faut pour cela souvent qu'un heureux hasard.

Mais qu'il et la prtention de se faire une ducation, de se
mtamorphoser, de devenir, selon son expression, un parfait gentleman,
cela me paraissait fort.

Ce n'est pas par un simple effort de volont qu'on change de peau 
quarante ans. Et, pour dire la vrit, votre pre avait fort  faire,
tant, certes, le plus probe des hommes, le meilleur, le plus dvou,
mais commun en diable, passablement brutal et sans la plus lmentaire
instruction.

J'tais assez son ami pour ne lui point cacher mon opinion.

--Cela sera, pourtant, me dit-il froidement, il le faut, je le veux.

Il n'y avait pas  discuter. Je ne songeai plus qu' le seconder.

Le plus press tait de lui trouver un instrument de fortune, les
moyens de faire valoir avantageusement les dix mille francs qui lui
restaient encore.

Il ne fallait plus songer  reprendre l'existence qui nous avait donn
nos quarante premiers mille francs.

Tout va vite, dans les pays nouveaux.

Dj l'Australie entrait dans une nouvelle phase de son histoire.

Ce qui tait extravagance pure, encore, et fureur, lors du dpart de
Laurent, rentrait peu  peu dans l'ordre, et prenait un cours rgulier.

Le temps tait fini de la fivre chaude de l'or, des motions
dlirantes et des coups de pioche merveilleux.

Passs et repasss au tamis, gratts, fouills, lavs, les sables de la
surface avaient donn toutes leurs richesses.

C'tait aux entrailles mme de la terre,  des centaines de pieds de
profondeur qu'il fallait aller arracher l'or.

La civilisation s'tait empare des mines.

Des compagnies s'taient formes, des associations tablies, qui,
disposant de capitaux importants, de machines, d'outils, avaient
strilis les efforts individuels.

Chercher de l'or tait devenu un mtier comme un autre, plus pnible et
moins lucratif qu'un autre, mme; car tandis qu' Melbourne un
charpentier ou un forgeron gagnait couramment ses vingt ou vingt-cinq
francs par jour, un mineur n'tait plus pay que onze francs trente
centimes pour un travail de huit heures.

C'tait  la Bourse que s'tait rfugi le jeu avec ses motions, ses
fivres, ses faveurs soudaines et ses retours inattendus.

C'est  la Bourse que du jour au lendemain on pouvait s'enrichir ou se
ruiner,  acheter et  vendre des actions des deux cents compagnies qui
exploitaient les mines et qui, selon que la compagnie avait creus des
puits inutiles ou rencontr un bon filon, haussaient ou baissaient de
mille  deux mille dollars en cinq minutes.

C'est mme  ces spculations que j'avais en moins d'un mois quintupl
le capital qui m'tait chu lors de mon partage avec Laurent.

Ensuite de quoi, effray de ma chance, et craignant de reperdre en un
jour ce que j'avais gagn en trente, je m'tais mis  acheter de l'or
pour l'exportation.

Voil ce que j'expliquai  Laurent, et grande fut sa dception.

--Serait-ce donc en vain que je suis revenu! me dit-il.

Mais  ct de ses mines, l'Australie possde une autre source de
richesses, aussi fconde et intarissable, celle-l: ses prairies
immenses, sans bornes, sans fin...

Dj les plus intelligents parmi les migrants avaient abandonn la
recherche de l'or pour l'levage des bestiaux, pressentant peut-tre
qu'en moins de dix annes l'exportation des laines et des cuirs de
l'Australie dpasserait deux cents millions de francs par an.

--Voil ton lot, dis-je  Laurent Cornevin. Il me crut.

Joignant aux dix mille francs qu'il possdait vingt mille francs que je
lui prtai, il obtint du gouvernement la concession d'un run,
c'est--dire d'une immense tendue de prairies, sur les bords du Murray,
il acheta des moutons et se mit  l'oeuvre.

OEuvre difficile, assurment, et qui exige de celui qui l'entreprend
une sant de fer, une invincible nergie, une patience sans bornes, et
de rares qualits de prvoyance et d'observation.

Laurent avait tout cela, et de plus une solide exprience des animaux,
qu'il devait  son premier mtier.

Son run prospra. Des spculations qu'il fit, pour fournir de viande
sur pied les grands centres de mines, russirent  souhait.

Bref, ds la fin de la premire anne, il m'avait rendu mes vingt mille
francs, et, quatre ans plus tard, il possdait,  ma connaissance, un
demi-million.

Il tait donc vident qu'il raliserait la premire partie de son
programme, qui tait: faire fortune.

Pour raliser la seconde, pour acqurir l'instruction qui lui manquait,
et devenir un gentleman, voil ce qu'il avait imagin.

Parmi tous les dclasss, attirs en Australie par la dcouverte de
l'or, il s'tait mis  chercher un homme appartenant  une grande
famille, et instruit.

Et l'ayant trouv, il en avait fait son insparable compagnon.

C'tait un Franais d'une quarantaine d'annes, que l'inconduite de sa
femme avait chass de son pays, et qui mourait littralement de misre
et de faim quand Laurent le rencontra, et lui offrit, outre la table et
le logement, cinquante dollars par mois.

Jamais ils ne se quittaient, et plus d'une fois j'ai ri devoir Laurent
escort de cet invitable prcepteur, qui toujours et en toute occasion
professait, disant: On ne fait pas ceci, on ne dit pas cela... on fait
ceci, on dit cela... Prenez garde! vous venez encore de jurer.

C'tait singulier, en effet, presque ridicule.

Mais insensiblement Laurent se pntrait des faons, des habitudes, du
savoir de l'autre. Son ignorance se dissipait, sa cervelle se meublait,
ses moeurs s'adoucissaient. Il apprenait  se tenir,  raisonner, 
s'exprimer.

Spar de Laurent qui vivait sur son run,  plus de cent lieues dans
l'intrieur, pendant que mes affaires me retenaient  Melbourne, j'tais
bien plus frapp de sa transformation que si nous eussions demeur porte
 porte.

A chacune de ses visites, je constatais un progrs positif.

Deux ou trois jours aprs qu'on avait signal la malle d'Europe,
rgulirement, je le voyais arriver suivi de Mentor, ainsi que nous
avions surnomm le prcepteur.

Il courait  la poste et ne tardait pas  me revenir charg des
journaux de France, et des lettres et des paquets qui lui taient
adresss.

Je ne sais qui il avait charg,  Paris, d'avoir l'oeil et l'oreille
pour lui, mais je dois constater qu'il tait admirablement renseign.

Pas une des actions ne lui chappait, de Mme Delorge, de Me
Roberjot, de sa femme ni de ses enfants.

Et non seulement il recevait des nouvelles, mais on lui envoyait
jusqu' des photographies de ceux qu'il aimait.

Le temps passait cependant, et  mon estime pour Laurent succdait, 
mon insu, une admiration relle, encore bien que nous ne soyons gure
disposs  admirer, nous  qui la vieille Europe envoie chaque anne ce
qu'elle a de meilleur et ce qu'elle a de pire.

Je me demandais jusqu'o il n'arriverait pas, lorsqu'un matin il entra
brusquement chez moi, plus ple que la mort et la face convulse.

pouvant:

--Que t'arrive-t-il? m'criai-je.

Un horrible malheur!

Je crus  une de ces catastrophes qui frappent parfois les
propritaires de run,  une peste,  une inondation, que sais-je!...

--Tu es ruin! dis-je...

--Si ce n'tait que cela!... fit-il d'une voix rauque.

talant une lettre sur la table, d'un mouvement si furieux que la table
en craqua.

--J'ai des nouvelles de France, me dit-il, mon fils Jean vient d'tre
arrt.

--Arrt, ton fils!...

--Oui. Ils l'ont jet en prison, puis conduit  Brest, puis embarqu
pour la Guyane, pour Cayenne...

--Ils?... Qui?

--Qui? Les misrables qui, aprs avoir lchement assassin le gnral
Delorge, pensent s'tre dbarrasss de moi, le tmoin de leur crime!...

Si jamais je voyais  un ennemi  moi des regards pareils  ceux de
Laurent, je ne me croirais plus en sret de ma vie.

--Mais, par le saint nom de Dieu! clama-t-il, me voici debout, et les
misrables vont apprendre ce qu'il en cote de s'attaquer  mes fils!...

J'essayais de le calmer, de le raisonner.

--Que vas-tu faire? lui demandai-je.

--Partir.

--Je ne vois pas de navire en partance.

Laurent sourit de piti.

--Il y a dans le port, me dit-il, un grand vapeur anglais, le
_Duncan_...

--Oui, mais il ne reprendra pas la mer avant quinze jours.

--Tu te trompes, ami Pcheira; il achve en ce moment de prendre son
charbon, et  six heures il sera sous pression;  minuit, il sera en
mer...

Je le regardais stupfi.

--Tu as affrt ce steamer? dis-je.

--Oui, et si le capitaine et refus de le louer, je l'achetais. Et si
celui-l n'et pas t  vendre, je m'en serais procur un autre; il
n'en manque pas en rade.

--Il va t'en coter une somme norme.

Ddaigneusement, il haussait les paules.

--Qu'importe! rpondit-il. Je sais ce qu'on souffre  l'le du Diable,
je ne veux pas que Jean meure... Ne suis-je pas riche?

Il tait trs riche, en effet, trois ou quatre fois plus que moi, je le
savais.

Au commencement de cette dernire anne, il avait reu en payement un
tiers au moins des actions du puits de la Misre, qui ne rapportait rien
alors, qu'on avait presque abandonn, et qui tout  coup s'est mis 
donner un produit net de deux cent mille francs par jour.

--Et ton run, lui dis-je, tu l'abandonnes donc! Tu sacrifies donc ton
immense matriel, les troupeaux, plus d'un million...

Je l'impatientais.

--Eh! qu'est-ce tout cela me fait? s'cria-t-il.

Puis, me montrant le prcepteur qui l'avait accompagn comme toujours:

--Monsieur que voici connat mon exploitation, il la surveillera, et,
pour l'indemniser, je lui abandonne la moiti du revenu, qui dpassera,
cette anne, cinquante mille dollars. Vite du papier, des plumes, nous
allons rdiger un contrat...

Sa colre m'pouvantait.

--A tout le moins, lui dis-je, confie-moi tes projets.

--Je n'en ai pas, me rpondit-il. Je rflchirai en route. Je prendrai
conseil des circonstances.

Rien ne put le retenir.

Le moment de nous sparer venu, il me remit un pli cachet.

--Il faut tout prvoir, me dit-il. Si tu tais un an sans recevoir de
mes nouvelles, ouvre ce pli, tu y trouveras mon testament et mes
dernires instructions.

Un canot l'attendait le long du quai. Il y descendit. Je lui criai:
Bonne chance! et quelques instants plus tard, son steamer se mettait en
mouvement.

C'tait un samedi soir, neuf heures sonnaient...

       *       *       *       *       *

Raymond se frappait le front.

--Voil donc, disait-il, l'explication de l'intervention mystrieuse qui
a arrach Jean aux souffrances de l'le du Diable!...

--C'est prcisment la rflexion que fait le digne garon, dit M. de
Boursonne.

Et mcontent d'tre interrompu:

--Laissez-moi donc continuer, ajouta-t-il.

       *       *       *       *       *

Et moi, crivait Jean, moi naf, qui attribuais  mon seul mrite
l'accueil si bienveillant de ce digne ngociant de Cayenne, qui
m'ouvrait sa maison et sa bourse.

C'est  mon pre que j'avais d ces protecteurs empresss, ces amateurs
qui achetaient si cher mes moindres croquis. Sous la main de ces braves
gens qui serraient et secouaient si amicalement la mienne, tait la main
de mon pre.

Mais comment ne s'tait-il pas rvl  moi?

Comment avait-il eu cet tonnant courage, me voyant si malheureux et si
abandonn, dsespr en dpit des vaillantises des lettres que je vous
crivais, comment avait-il eu cette terrible puissance sur soi de ne me
pas ouvrir les bras, de ne pas me crier: Je suis ton pre, je t'aime et
je viens  ton aide!

--Expliquez-moi cela, disais-je  M. Pcheira.

Baste!... Rien n'tait capable d'mouvoir le flegme de ce diable
d'Espagnol cousu dans l'enveloppe glace d'un Amricain.

--Vos questions me troublent beaucoup, me dit-il gravement, laissez-moi
suivre l'ordre chronologique des faits...

Voil donc Laurent parti et votre serviteur trs inquiet.

Je le voyais dans une de ces crises de rage froide, o l'homme,
dpossd de son libre arbitre, ne raisonne plus.

Puis, ce maudit testament qu'il m'avait confi me tourmentait.

Je tremblais qu'en dpit de ses dngations, il ne roult dans sa tte
quelque projet de vengeance insense.

Il ne fallait rien moins qu'une lettre pour me tranquilliser.

Elle m'arriva cinq mois aprs le dpart de Laurent.

Il m'crivait que ses ennemis, bien que dj dchus, taient encore
tellement puissants, que les attaquer ouvertement serait,  coup sr,
renouveler le combat du pot de terre et du pot de fer. Ne voulant pas
tre bris, il se rsignait  attendre. Il diffrait sa vengeance pour
la rendre plus certaine et plus terrible, ne demandant rien  Dieu que
de lui conserver ses ennemis vivants.

Il allait donc, pour le moment, se borner  vous secourir, mon cher
monsieur Jean, disait-il, et assez secrtement pour ne vous point
laisser souponner, si vaguement que ce pt tre, son existence.

Il ajoutait que dj depuis longtemps il aurait quitt la France
lorsque je recevrais ces nouvelles, et que je ne tarderais pas  le
revoir...

Quelques semaines plus tard, en effet, dans une seconde lettre, date
de Cayenne, il me disait seulement:

--Fin courant, je serai  Melbourne...

Et il arriva, ma foi! exact comme une lettre de change, et j'eus un bon
moment de joyeuse motion en lui donnant une rude poigne de main.

Nous n'tions pas ensemble depuis un quart d'heure que dj il avait lu
la curiosit qui me tourmentait. Alors il me dit:

--Ne m'interroge pas, ami Pcheira, je n'oserais peut-tre pas ne point
te rpondre et je mentirais, ce qui serait honteux pour toi et pour moi.
Fie-toi  moi pour te dire tout ce que je puis dire.

Je dois, en toute humilit, confesser que ce ne fut pas grand'chose.

Pourtant, il me donna quelques dtails de son voyage.

A son arrive  Paris, il avait t extrmement frapp et effray d'un
fait que lui racontrent ses amis politiques.

Un homme, possesseur comme lui de secrets compromettants, poursuivi
comme lui par une inimiti puissante, avait t, lui assura-t-on,
empoign un beau soir et squestr dans une maison de sant.

--Et certainement, me disait Laurent, il finira par perdre la raison,
et tant que j'ai t en France, j'ai craint une aventure pareille. Je
suis persuad que mes ennemis me croient mort, mais je me trompe
peut-tre... Peut-tre ne m'ont-ils jamais perdu de vue, et
n'attendent-ils qu'une occasion de prendre leur revanche de mon
vasion.

Si invraisemblable que cela part, c'tait possible, aprs tout...

Laurent m'apprit encore ce qu'il avait fait pour vous, monsieur Jean,
et comment, aprs vous avoir tir de l'le du Diable, il avait pu vous
placer  Cayenne dans une famille qui devait vous traiter comme un fils.

C'tait tout ce qu'il avait pu faire secrtement. Mais il tait
rassur, ayant constat que votre sant n'avait pas souffert du climat.

--Et maintenant, me dclarait-il, la premire partie de ma tche est
acheve. Je me suis fait une ducation et j'ai conquis une grande
fortune. J'ai mes armes, je puis commencer la lutte. Malheur aux
assassins du gnral Delorge! Dieu, qui m'a si visiblement protg,
m'assistera encore. Ce n'est pas une vengeance vulgaire que je veux. Il
faut que justice soit faite. Les misrables verseront des larmes de sang
sur leur crime avant de mourir. Je vais donc raliser ma fortune et
aller m'tablir en France. L'heure est propice. Le gouvernement imprial
n'est plus ce qu'il parat tre. A n'examiner que la surface, rien ne
s'est modifi. Au fond tout est chang. L'difice est toujours debout,
imposant, superbe, mais il a t sourdement branl, ruin. Vienne une
secousse, et il s'croule, et il dgringole, et je veux y aider de mon
coup d'paule. Non que je hasse le rgime. Celui-l ou un autre, que
m'importe! Mais ce rgime protge mes ennemis, et je le jette bas, sr
qu'ils seront crass sous les dcombres!...

...A dater de ce jour, Laurent Cornevin n'eut plus qu'un souci:

Raliser sa fortune.

Toujours dlicate partout, cette opration est particulirement
difficile dans les pays nouveaux, o il n'y a que trs peu de capitaux
inactifs.

Elle se compliquait encore, pour Laurent, de cette circonstance, qu'il
s'tait lanc dans un certain nombre d'entreprises alatoires, toutes
excellentes en elles-mmes, toutes prospres, mais dont les rsultats
devaient se faire attendre un an ou dix-huit mois.

Et lui, ne voulait pas attendre.

Et il exigeait des valeurs liquides, presque de l'argent comptant.

--Il faut pour mes projets, me disait-il, que tout ce que je possde
puisse tenir dans mon portefeuille et soit toujours et entirement  ma
disposition.

Dans de telles conditions, il devait s'attendre  des sacrifices
importants. Il les fit sans sourciller.

Il avait sur son run environ huit mille btes  cornes, lui revenant
en moyenne  cinquante francs, c'est--dire  quatre cent mille francs.

Il et pu, en prenant son temps, s'en dfaire aisment  raison de cent
soixante-quinze francs l'une, et en obtenant ainsi un million quatre
cent mille francs.

Il les cda en bloc moyennant neuf cent mille francs.

Ses moutons, qui valaient quinze francs la pice comme un sou, ne
furent vendus que huit francs et ne lui rapportrent que trois cent
cinquante mille francs.

[Illustration: Des groupes d'hommes d'aspect farouche...]

Enfin, pour ses droits  son run, pour les btiments, les barrires,
pour la _monture_, se composant de mille vaches et de cent chevaux, il
ne trouva que cent soixante-quinze mille francs, et encore avec beaucoup
de peine.

Total: quatorze cent vingt-cinq mille francs pour ce qui valait au bas
mot deux millions.

J'enrageais positivement de voir s'en aller ainsi une fortune si
laborieusement gagne, et qui, avec le temps, entre les mains d'un homme
de la trempe de Laurent, ft devenue une des plus importantes de
l'Australie.

Mais il se moquait de ce qu'il appelait mes jrmiades.

--Est-ce que ce n'est pas vingt fois plus encore que je n'avais jamais
rv! disait-il.

Et l-dessus, il consentait de nouvelles concessions.

Il vendait  perte tout ce qu'il possdait d'actions et de valeurs
industrielles.

Il donnait pour un morceau de pain, huit cent mille francs, son tiers
dans la proprit du puits de la Misre, dont le rendement avait
terriblement diminu, c'est vrai, depuis quelques mois, mais o on
pouvait, o on devait mme trouver un nouveau filon aussi abondant que
le premier.

--Et malgr tout, me rptait Laurent, que de temps perdu!...

Il y avait, en effet, prs de dix mois qu'il tait de retour, quand, un
soir, aprs la Bourse, venant me demander  dner:

--C'est fini, me dit-il avec un grand soupir de soulagement: tout est
vendu, je ne possde plus rien en Australie.

Et brandissant un portefeuille volumineux, mais qu' la rigueur on
pouvait porter sur soi:

--L, poursuivit-il, est toute ma fortune, en bonnes traites qui valent
de l'or en barres sur les principaux banquiers de Vienne, de Londres et
de Paris.

--Et tu pars?

--Lundi prochain, dans quatre jours.

Cette sparation que je sentais devoir tre ternelle, cette fois,
m'attristait trangement, et sa joie, car il tait joyeux, ajoutait 
l'amertume de mon chagrin.

Je le voyais courir au-devant de toutes sortes de dangers inconnus, et
je tremblais qu'il n'en sortt pas vainqueur.

Il devina ce qui se passait en moi, car il me prit la main, et vibrant
de cette rsolution qui inspire le courage aux plus craintifs:

--Rassure-toi, mon vieil ami, me dit-il. Voici bientt un an que tout
ce que j'ai d'intelligence, je l'applique  prvoir, pour les viter,
les prils que je puis courir. J'ai valu toutes les probabilits
fcheuses, et je sais comment parer  toutes...

--Tes ennemis sont puissants...

--Je le sais, mais qu'ai-je  craindre d'eux? Tu me rpteras ce que je
t'ai dit, que peut-tre ils ont pntr le secret de mon existence, et
me font suivre et surveiller. C'est improbable, car en ce cas leur haine
se ft trahie par quelque attentat, mais enfin c'est possible. Eh bien!
je vais leur faire perdre ma piste. Ce n'est pas avec la malle que je
pars. Je prends passage sur un clipper qui se rend  Liverpool, mais qui
doit relcher plusieurs fois en route. A la premire relche, je me
dclare mourant et je me fais dposer  terre. Et mon btiment parti,
j'en cherche un autre. Aprs cela, qu'on me retrouve si on peut. J'ai
tout dispos pour me crer une personnalit nouvelle, sre et
impntrable. C'est sous le nom de Boutin, que les misrables m'avaient
impos, que je quitte ostensiblement l'Australie. Jamais ce Boutin-l
n'abordera en France ni en Angleterre...

Il frappait gament sur son portefeuille.

--L sont mes armes, disait-il. Rien n'est impossible  qui peut jeter
l'or  pleines mains!

Et, certes, il le pouvait.

Je ne lui ai jamais demand le chiffre exact de sa fortune, il n'a
jamais eu l'occasion de me le dire, mais je sais pertinemment qu'il
emportait de quatre  cinq millions.

Les exemples de fortunes pareilles et si rapidement acquises sont
rares, mme sur cette terre de l'or, mais cependant on pourrait en citer
une vingtaine,  Melbourne seulement.

Les Barclay, les Tidal, les Colt, les Latour et les Davidren se sont
trouvs six et sept fois millionnaires en bien moins d'annes que
Laurent Cornevin.

Lui, du moins, ne se laissa pas enivrer par la prosprit.

Jamais il n'oublia qu'il me devait d'avoir pu quitter Talcahuana. Il se
souvint toujours que je lui avais prt les vingt mille francs qui ont
t la source de ses richesses.

Brave et excellent Laurent! Combien de fois, voyant mes affaires moins
prospres que les siennes, n'est-il pas venu me dire:

--Voyons, sacrebleu! associons-nous!

C'est  une petite proprit que j'ai sur les bords du Murray, que nous
passmes ensemble les quatre dernires journes de son sjour en
Australie.

Il nous tait doux, au moment de nous sparer, de repasser les
vnements de notre vie, et de nous jurer que, de faon ou d'autre, nous
nous reverrions...

Puis l'heure du dpart arriva.

Il me promit que j'aurais de ses nouvelles, il m'indiqua le moyen de
lui donner des miennes... Et une dernire fois, sur le pont du clipper,
le coeur gros, et des larmes plein les yeux, nous nous embrassmes..

C'tait le 10 janvier 1869.

       *       *       *       *       *

--Et voil bientt un an de cela, murmura Raymond, et depuis des mois
dj, Laurent Cornevin devrait avoir entam la lutte.

Mais M. de Boursonne lui coupa la parole.

--Ah! laissez-moi achever, dit-il.

Et prcipitant son dbit, il se remit  lire:

       *       *       *       *       *

Vous seuls, chers amis, poursuivait Jean, vous seuls pouvez imaginer 
quel point m'avait boulevers le rcit de M. Pcheira.

--Ainsi, me disais-je, au moment o je m'embarquais avec l'espoir de
retrouver ses traces  Talcahuana mon pre quittait l'Australie...
Peut-tre nous sommes-nous croiss en route. Peut-tre, sans le
connatre, l'ai-je aperu sur la dunette d'un des vaisseaux qui
passaient  pleines voiles prs du mien!...

Et qu'est-il devenu? O est-il  cette heure?...

Interrog par moi, et Dieu sait avec quelle anxit:

--Tout ce que je puis vous dire, me rpondit M. Pcheira, c'est que
Laurent Cornevin est arriv heureusement en Europe.

--Vous avez eu de ses nouvelles?

--Oui, une fois. Cinq mois aprs son dpart, c'est--dire  la fin de
mai, j'ai reu de lui une lettre date de Bruxelles. Son voyage avait
t trs rapide, me disait-il, sa sant tait excellente, sa piste
devait tre perdue, et il avait bon espoir...

--Il ne vous disait que cela?...

--Cela seulement. Je vous montrerai sa lettre.

--Et depuis?...

--Depuis, rien, plus un mot... Seulement,  votre place, c'est  Paris
et non loin de la chausse d'Antin que je chercherais Laurent.

Vous l'entendez, mes chers amis. Ici finit ma tche, et commence la
vtre.

A vous de poursuivre et d'achever mon oeuvre. A vous d'imaginer
quelque systme d'investigation qui nous conduise jusqu' mon cher pre.

Seulement,  mes amis, soyez circonspects.

Si nous connaissons le but de mon pre, nous ignorons par quels
cheminements il espre l'atteindre.

Efforcez-vous de le rejoindre, mais souvenez-vous que la moindre
dmarche inconsidre peut donner l'veil  ses ennemis, rvler son
existence, ruiner toutes ses combinaisons, striliser ses esprances et
peut-tre enfin le mettre en pril. Voici qui aidera vos recherches:

1 D'aprs les instructions de mon pre, M. Pcheira lui adresse ses
lettres  Londres, bureau restant,  sir F. T.

2 M. Pcheira possde une trs bonne photographie de notre pre; je
vais la confier aujourd'hui mme  un photographe, et ds qu'il m'en
aura tir quelques preuves, je vous les adresserai par une voie sre.

Maintenant devons-nous communiquer  ma mre et  Mme Delorge le
rsultat de mes recherches?

Je ne le crois pas.

A quoi bon troubler leur vie paisible et leur infliger le supplice de
nos anxits?

Puis, il faut tout prvoir. Si nous nous abusions? Si nos ennemis,
pendant que nous nous berons d'illusions dcevantes, avaient russi 
supprimer, et cette fois sans retour, mon malheureux pre?

Ne serait-ce pas affreux d'avoir raviv des blessures presque
cicatrises!...

Il ne me reste plus qu'une minute, si je veux que cette lettre profite
de la malle qui part aujourd'hui, et je l'emploie, mes chers amis, 
vous serrer les mains et  vous embrasser de toute la force de ma
fraternelle amiti.

Espoir et courage,

      JEAN CORNEVIN.

_P.-S._ Ma prochaine lettre vous fixera sur mes intentions.

       *       *       *       *       *

--Et c'est tout, fit M. de. Boursonne, comme s'il et espr quelque
chose encore, et que son attente et t trompe. C'est tout!...

Puis, aprs un moment de silence, et soudainement clair par une
inspiration:

--Ah!... s'cria-t-il, je m'explique peut-tre l'attitude de M. de
Maumussy, son humilit, ses offres de conciliation.

--Oh!...

--Et pourquoi non? Qui vous dit que M. de Maumussy et M. de Combelaine
n'avaient pas pntr le secret de l'existence de Laurent Cornevin? Tant
qu'ils ont pu le faire surveiller, ils ont t tranquilles. Maintenant
qu'il a russi  leur faire perdre sa piste, qu'ils ne savent plus ce
qu'il est devenu, ils ont peur. L'Empire chancelle, le pouvoir leur
chappe, et c'est  ce moment prcisment qu'ils devinent quelque
mystrieux danger.... On aurait peur  moins.

Mais  la lettre de Jean tait joint un billet de Me Roberjot.

--Voyons ce qu'il pense, dit Raymond.

Et il lut  son tour:

     Aprs avoir pris connaissance de la lettre de Jean, mon cher
     Raymond, vous devez tre, comme nous, plein d'espoir.

     Oui, assurment, certainement, Cornevin est  Paris, prs de
     nous...

     Mais essayer d'arriver jusqu' lui serait une insigne folie et une
     mauvaise action.

     Nous n'avons pas le droit de violenter sa volont. Si cet homme,
     qui aime sa famille plus que tout au monde, se prive d'embrasser sa
     femme et ses enfants, c'est qu'il a pour cela de puissantes
     raisons.

     Dans mon opinion, qui est celle de tous les gens senss, la
     dbcle n'est pas loin.

     Sachons attendre...




IX


Attendre!...

C'est  cet intolrable supplice que depuis des annes Raymond tait
condamn.

Que toutes les passions tour  tour dchirassent son me, qu'il hat
jusqu' la fureur ou qu'il aimt jusqu'au dlire, qu'il ft cras sous
le plus sombre dsespoir ou enivr des plus merveilleuses esprances,
toujours la mme obligation fatale lui avait li les mains.

--Mais cette perptuelle expectative me tue! s'criait-il. Heureux ou
malheureux, les autres hommes luttent, combattent, attaquent, se
dfendent, triomphent ou sont vaincus, tandis que moi!... Rien! rien!
rien!...

C'est d'un air de commisration sincre que le vieil ingnieur
considrait son jeune ami.

--Que voudriez-vous faire? demanda-t-il.

--Eh!... Le sais-je!...

--Chercher Laurent Cornevin, n'est-ce pas?

--Peut-tre.

--C'est--dire vous exposer  compromettre cet homme si grand et si bon,
cet hroque confident des volonts de votre pre! C'est--dire risquer
de lui faire perdre en une minute le fruit de dix annes de travail et
de patience...

--Pourquoi donc Jean nous adjure-t-il de poursuivre son oeuvre?

--Parce que Jean est absent depuis bien des mois, qu'il est en
Australie,  six mille lieues de Paris, qu'il ne sait pas combien le
dnouement est proche.

Raymond s'tait lev et se promenait par la chambre, en proie  la plus
violente agitation.

--Le dnouement, disait-il, le dnouement.... Voici des annes qu'on me
le promet, qu'on me jure que l'heure va sonner, et que niaisement je
reste  l'afft d'une vengeance qui ne vient jamais.

Le visage de M. de Boursonne s'assombrissait.

--Ainsi donc, fit-il, c'est uniquement la soif de vengeance, le dsir de
punir les meurtriers de votre pre, qui vous presse de retrouver Laurent
Cornevin?

--Oui.

--C'est que je m'imaginais, moi, que Mlle de Maillefert tait pour
quelque chose dans votre emportement!... C'est que je me figure encore
que votre hte d'en finir avec le pass n'est que l'espoir de voir
dnoue par Laurent Cornevin une situation qui vous parat insoluble.

Raymond tait devenu fort rouge.

--Ah! vous m'accablez, monsieur!... balbutia-t-il.

Assurment il n'avait pas eu les penses que semblait souponner M. de
Boursonne, mais l'intrt de son amour l'garait.

Ne se voyait-il pas spar, pour toujours peut-tre, de Mlle Simone?
Ne reconnaissait-il pas se dressant entre elle et lui les misrables qui
avaient assassin le gnral Delorge!...

Mais il devait suffire d'un mot pour le rappeler  lui-mme.

--Je vous livre ma volont, monsieur, dit-il. Que dois-je faire? Parlez;
j'obirai.

Le vieil ingnieur souriait  demi.

--Peut-tre allez-vous encore vous fcher, rpondit-il, car je ne puis
que vous rpter ce qui vous a t dit tant de fois: votre devoir est de
prendre patience...

--Hlas! le pril de Mlle Simone est pressant!...

--Je le crois, mais vous avez fait tout ce qui tait en votre pouvoir.
En demandant, au su et au vu de tout le pays, la main de Mlle Simone,
vous avez fait justice des viles calomnies dont on avait essay de la
fltrir.

--Oui, mais Mme de Maillefert va chercher, si elle ne l'a dj
trouve, quelque nouvelle combinaison.

--C'est probable.

--Eh bien!...

--Eh bien! raison de plus pour attendre, pour la voir venir. Notre
grande faiblesse, voyez-vous, est de ne rien connatre des cartes de nos
adversaires... Ah! que n'avez-vous su mettre la belle duchesse de
Maumussy dans votre jeu!...

Cette ide, lorsqu'elle lui tait venue, Raymond l'avait repousse avec
horreur.

--tait-ce possible?... fit-il.

--Possible!... Rien n'tait plus facile, avec un peu d'adresse et
d'indpendance de coeur. Elle vous a mis le march  la main, mon
cher. S'il y a un complot, elle en est. Agir comme je dis n'et
peut-tre pas t, hum!... trs chevaleresque, ni mme absolument loyal,
mais c'et peut-tre t bien habile, et sa conduite,  elle, est plus
qu'quivoque... Enfin, l'occasion est passe, il n'y a plus  y revenir.

Et se levant brusquement et changeant de ton:

--Mais en voici assez, continua M. de Boursonne. Ce n'est pas
uniquement, j'imagine, pour faire le sige en rgle de Mlle Simone de
Maillefert que le gouvernement nous paye. Il va falloir demain rattraper
la journe que nous venons de perdre...

Et coupant court aux objections de Raymond:

--Bonsoir, bonsoir, dit-il brusquement; dormez bien!...

C'tait ais  conseiller.

Seulement le vieil ingnieur avait, depuis longtemps, souffl la bougie,
que Raymond repassait encore dans son esprit les vnements de cette
journe, la plus dcisive de sa vie.

De cette journe, anniversaire de la mort de son pre, commence par son
entrevue avec la duchesse de Maillefert, termine par la lettre de Jean
Cornevin.

Et ce qui le dsolait, c'tait de ne pouvoir dtacher sa pense de
Mlle Simone; de ne pouvoir, quelque effort de volont qu'il ft, la
reporter  Laurent,  cet obscur hros qui venait de lui tre rvl.

Sur ce point, ds qu'il entra, le lendemain, dans la petite salle du
_Soleil levant_, il fut difi.

Matre Bru devait tout savoir; il n'y avait pas  se mprendre  son
air finaud, non plus qu'aux attentions exagres dont il entourait
Raymond, et qui taient l'expression de ses dolentes sympathies.

En homme pour qui le pays n'a pas de mystre, il racontait que, depuis
l'arrive de madame la duchesse et de son fils, Mlle Simone battait
le rappel des cus de tous les cts, qu'elle demandait des avances 
ses fermiers, qu'elle vendait des coupes avant le temps, qu'elle avait
emprunt de l'argent chez des notaires d'Angers, enfin qu'elle se
dpouillait si bien qu'il finirait par ne plus lui rester que les yeux
pour pleurer.

Et jetant  Raymond un regard d'intelligence:

--Maintenant, concluait l'htelier du _Soleil levant_, on conoit que
Mme de Maillefert ne veuille pas que sa fille se marie, et que mme,
pour loigner les prtendants, elle dbite des infamies  faire dresser
les cheveux sur la tte. Un mari dfendrait la pauvre demoiselle...

M. de Boursonne se frottait les mains:

--Que vous avais-je dit? soufflait-il  l'oreille de Raymond.

Mais voici que matre Bru contait bien autre chose vraiment, et
qu'ignoraient Raymond et le vieil ingnieur.

Il pensait que les grands sacrifices qu'avait faits Mlle Simone
n'taient qu'un commencement, et qu'aprs avoir emprunt, elle allait
sans doute vendre.

--Diable! interrompit M. de Boursonne, vous croyez cela, vous?

Le digne hte regarda autour de lui pour s'assurer que nul n'tait aux
coutes, et d'un air mystrieux:

--On sait ce qu'on sait! pronona-t-il.

--Sans doute. Aprs?...

--Eh bien, une supposition: quand vous voyez des corbeaux tourner
au-dessus d'une oseraie, qu'est-ce que vous dites?... Vous dites: Il y a
l quelque chose  dchiqueter pour ces btes voraces. Pour lors, il
tourne des gens autour des terres de Mlle Simone.

Au point o en taient Raymond et M. de Boursonne, la moindre lueur
pouvait leur clairer la situation.

--Quelles gens? firent-ils vivement.

--D'abord, un de ces messieurs qui sont arrivs l'autre soir au chteau,
un gros, bien nourri, rouge, luisant, avec une chane d'or paisse comme
le pouce lui battant la bedaine, respirant comme s'il soufflait des pois
et regardant les gens du haut en bas, comme s'il tait assis sur une
nue...

--M. Verdale! murmura Raymond.

--Enfin, interrogea M. de Boursonne, qu'a-t-il fait?

--Lui personnellement, rien. Mais minute: hier, sur les midi, voil mon
particulier qui arrive aux Rosiers en voiture. S'il se ft promen seul,
dans le bourg, on n'y et pas pris garde; on ne le connat pas. Mais il
avait rendez-vous au _Caf du commerce_ avec des gens qu'on connat, un
gaillard de la bande noire, vous savez, un marchand de biens de Saumur,
une espce d'homme d'affaires de Saint-Mathurin, et enfin un ancien
garde de Mlle Simone. Pour lors, ils sont alls tous ensemble chez un
notaire, pas celui de Mlle Simone, bien entendu, et de l chez le
percepteur. Un ancien huissier d'ici les a rejoints et ils sont
partis...

M. de Boursonne souriait d'un sourire passablement faux.

--Parbleu!... fit-il, si vous ne savez que cela!...

--Oh! attendez. Quand je dis qu'ils sont partis, je veux dire qu'ils
sont alls l o Mlle Simone a des biens, et l, tant que la journe
a dur, malgr la pluie et le vent, ils ont trpign dans les terres
laboures, comme des gens en train de conclure un march, et mme on a
entendu le gros rouge qui disait: a vaut de l'argent, mais pas tant
qu'on croit...

[Illustration: Il fut attaqu en route.]

L se bornaient les renseignements du digne htelier du _Soleil levant_,
mais ils avaient bien leur valeur.

Aussi, ds qu'il se fut retir:

--Eh bien! s'cria M. de Boursonne, est-ce assez clair!... Nous voil
dsormais difis sur le but vritable du voyage de M. Verdale et de ses
dignes compagnons. Mme de Maillefert a imagin quelque nouveau moyen
de s'emparer de la fortune de Mlle Simone, et ils viennent lui prter
main forte. Et ils se croient si srs du succs que dj ils se
partagent les dpouilles de la pauvre fille.

--Elle a jur que jamais sous aucun prtexte elle ne vendrait ses
terres, objecta Raymond...

--Sans doute. Aussi est-ce  la rduire  revenir sur son serment que
doivent travailler nos honorables associs?...

videmment, l tait le danger, et Raymond et M. de Boursonne oubliaient
leur travail pour chercher comment le conjurer, lorsque sur les trois
heures, tout  coup, ils virent apparatre, juch sur un tilbury  roues
immenses, M. Bizet de Chenehutte en personne.

Sautant prcipitamment  terre il courut  Raymond, dont il se mit 
serrer furieusement les mains, lui jurant que depuis le matin il le
cherchait par mer et par terre, pour lui offrir ses compliments de
condolance.

Car il savait tout, dclarait-il, absolument tout, et la dmarche de
Raymond et le refus qui l'avait accueillie. Mme de Larchre avait
parl, et il avait appris, comme tout le pays, la conduite abominable de
la duchesse de Maillefert essayant de dshonorer sa fille.

--Mais c'est elle qui est dshonore, ajoutait-il. La contre tout
entire est souleve contre elle, on la couvrirait de hues si elle
osait se montrer. A Saumur et  Angers toutes les portes lui seront
fermes, elle n'a plus qu' faire ses paquets...

Mme le jour mmorable de son duel, Bizet n'tait pas plus affair.

--Cependant il faut que je vous quitte, messieurs, reprit-il. J'ai vingt
visites encore  faire aujourd'hui. Je sme la nouvelle, je la rpands,
je la propage... Si je suis libre assez tt j'irai vous demander 
dner... Au revoir.

Et avant que Raymond et le temps d'articuler un mot, M. Bizet de
Chenehutte tait en voiture et fouettait son cheval.

--Bon jeune homme! murmurait M. de Boursonne. Dieu est puissant. Les
imbciles mme ont leur utilit ici-bas. En voici un qui nous rend un
service que ne nous rendrait pas un homme d'esprit. Je lui offrirai de
grand coeur un verre de Bourgueil, ce soir...

Mais il n'eut pas cette dpense  faire. M. Bizet dut tre retenu 
Saint-Mathurin. Et ce fut le vieux jardinier de Maillefert qui, sur les
neuf heures, se prsenta au _Soleil levant_, demandant M. Delorge.

Il apportait une lettre de Mlle Simone.

Tout ce que Raymond avait d'argent sur lui, il le mit dans la main du
bonhomme; puis d'un seul coup d'oeil, il lut:

Tout, aprs votre dpart, s'est mieux pass que je ne l'esprais. Il
n'a plus t question de rien. Ma mre est avec moi ce qu'elle tait
avant l'horrible scne. Quelques ordres que je viens de lui entendre
donner me font presque croire qu'elle quittera Maillefert demain...

Mlle Simone ne se trompait pas.

Le lendemain matin, au moment o M. de Boursonne et Raymond se mettaient
 table, un grand bruit les attira  la fentre, juste  temps pour voir
passer comme l'clair deux voitures et un fourgon...

Au mme instant, matre Bru entrait dans la salle.

--En voici bien d'une autre, disait-il. Mme de Maillefert et M.
Philippe s'en vont avec toute leur socit. Ils partent, ils sont
partis... Ma foi! bon voyage!

M. de Boursonne triomphait.

--Eh bien! disait-il, avais-je raison?...

Et de fait, dans ce dpart, si prcipit qu'il ressemblait  une
droute, il tait difficile de voir autre chose que le rsultat de la
dmarche de Raymond, connue, commente et enfin comprise.

Pourtant Raymond se dfendait de se rjouir. Dfiant comme tous les
malheureux qu'a toujours trahis la destine, il se demandait en quoi cet
vnement imprvu allait, soit en bien soit en mal, modifier la
situation.

Fallait-il tirer de ce dpart cette consquence que les dispositions de
Mme de Maillefert taient changes, et qu'elle renonait  la fortune
de sa fille?

C'et t folie!

Il tait clair que ses convoitises restaient aussi pres, ses besoins
aussi pressants, et que, par consquent, l'intrigue ourdie contre
Mlle Simone demeurait toujours aussi menaante.

Si encore la fuite de la duchesse et rendu  Raymond l'accs du
chteau!...

Mais il n'en tait pas ainsi. Retourner  Maillefert lui tait interdit
sous peine de provoquer un nouveau revirement d'opinion, et de
rhabiliter la mre aux dpens de la fille. Par les convenances
dsormais, plus svrement que par la volont de la duchesse, il se
trouvait spar de Mlle Simone.

--Non, je ne la reverrai pas, se dit-il.

C'est une justice  lui rendre: il ne chercha pas positivement  la
revoir. Seulement il est de ces hasards propices qui jamais ne manquent
de servir les amoureux.

Mlle Simone sortait beaucoup, Raymond tait toute la journe dehors:
ds le lendemain ils se trouvaient en prsence, au dtour de la route de
Gennes, de l'autre ct du pont.

D'un mme mouvement ils s'arrtrent, interdits, hsitants... Chacun au
dedans de soi entendait la voix de la raison lui crier de passer outre.

Mais il est des entranements trop forts... Ils s'abordrent en dpit de
miss Lydia Dodge, la respectable gouvernante anglaise, et leurs mains
frmissantes s'effleurrent.

Ce jour-l, Raymond sut ce qui, de l'avis de Mlle Simone, avait
dtermin le brusque dpart de Mme de Maillefert.

Comme elle se prsentait chez une dame de la haute noblesse et qui
tait un peu de ses parentes, cette dame s'tait montre sur le haut de
l'escalier et avait cri  ses gens:

--Je n'y suis pas pour la mre de ma pauvre petite Simone.

L'outrage tait sanglant, venant d'une femme qui donnait le ton dans le
pays.

--Et ce qu'il y a de pis, ajoutait tristement la malheureuse jeune
fille, c'est que ma mre s'en prend  vous, monsieur Raymond,  nous,
veux-je dire, de ce cruel affront. Jamais elle ne nous le pardonnera.

Mlle Simone n'avait, d'ailleurs, rien surpris qui pt lui donner
l'ide mme la plus vague de ce qu'allait tenter la duchesse de
Maillefert.

Et lorsque Raymond lui parla de l'expdition de M. Verdale et de M. de
Combelaine, et des soupons qu'il en avait conus:

--Ce n'est pas, rpondit-elle, la premire fois que ma mre et mon frre
amnent ici des gens  qui ils proposent d'acheter mes proprits...
Mais qu'importe! puisque je suis rsolue  ne pas vendre...

Raymond et Mlle Simone ne restrent pas ensemble dix minutes, et
personne ne passa sur le chemin pendant qu'ils causaient...

Eh bien! tels sont les petits pays, et la tlgraphie labiale y est si
perfectionne, que deux heures plus tard, lorsque Raymond rentra au
_Soleil levant_:

--Vous avez vu Mlle Simone? lui dit M. de Boursonne.

--Oui, rpondit-il en rougissant.

--Eh bien! c'est une folie! dclara le vieil ingnieur.

Et aprs un moment de rflexion:

--Mais baste! ajouta-t-il, je n'y vois pas grand inconvnient, nous ne
sommes plus pour longtemps aux Rosiers.

C'tait vrai. En dpit des vnements de chaque jour, le travail de M.
de Boursonne avanait.

Tous les matins, depuis une quinzaine, il annonait qu'il allait
transporter plus loin son quartier gnral. Puis, tous les soirs, retenu
par l'ide du chagrin de Raymond, il remettait le dmnagement...

Seulement il n'y avait plus  le remettre sans de graves inconvnients.
Le terrain des tudes s'loignait de plus en plus, et il fallait
maintenant une heure et demie de marche pour s'y rendre.

--Donc, mon cher Delorge, disait le vieil ingnieur, je ne vous accorde
plus que quatre jours de rpit... Profitez de votre reste...

C'est encourag par cette certitude d'un loignement prochain, que
Raymond osa se retrouver sur le passage de Mlle Simone.

Telle tait alors leur situation que cette sparation n'ajoutait gure 
leurs tristesses. Raymond, d'ailleurs, ne devait pas s'loigner
beaucoup. Il pensait s'tablir aux Ponts-de-C, et comptait bien chaque
dimanche accourir aux Rosiers...

Ainsi, il esprait un avenir tolrable, lorsque, la veille du dpart des
Rosiers, M. de Boursonne aperut dans son courrier un large pli au
timbre du ministre...

--Quoi de nouveau?... fit-il, en rompant l'enveloppe.

Mais au premier coup d'oeil jet sur la lettre, il plit lgrement.

--Par le saint nom de Dieu...

Saisi d'une apprhension sinistre, Raymond s'tait approch.

--Qu'est-ce encore? demanda-t-il.

D'un geste rageur, le vieil ingnieur avait roul la lettre entre ses
mains.

--Il y a, rpondit-il, que vous ne faites plus partie de mon service.
Vous tes nomm ingnieur ordinaire dans le dpartement des
Bouches-du-Rhne. On vous donne huit jours pour vous rendre  votre
poste. Vous recevrez votre commission demain!...

Immobile de stupeur, Raymond semblait ptrifi. Il avait accoutum son
esprit aux pires ventualits, hormis  celle-l.

--Ce n'est pas possible! bgayait-il. Jamais semblable mesure n'a t
prise. A-t-on  se plaindre de moi? En quoi ai-je dmrit?...

Imperceptiblement M. de Boursonne haussait les paules.

--Je suis votre chef de service, mon cher Delorge, dit-il, et je vous ai
toujours montr les notes que j'adressais  l'administration; par
consquent...

Au premier tourdissement de Raymond, la colre succdait.

--Par consquent, reprit-il, je suis victime d'une mesure
exceptionnelle...

--Mme de Maumussy vous avait prvenu.

--C'est vrai. J'ai des ennemis, ils sont puissants, et  se faire
l'excuteur de leurs hautes oeuvres, on gagne de l'avancement, des
places, de l'argent, des croix... Mais nous ne sommes plus en 1852, nous
sommes en 1869, la presse a reconquis le droit de parler, je puis crire
aux journaux, dnoncer l'abominable combinaison dont je suis victime...

D'un geste, M. de Boursonne l'arrta.

--J'en suis fch, dit-il, mais cette satisfaction mme vous est
enleve. On vous dplace brutalement, c'est vrai; contre tous les
usages, c'est indiscutable; seulement... relisez la lettre, voyez le
poste qui vous est assign, et vous reconnatrez qu'on vous donne de
l'avancement...

C'tait parfaitement exact. Les prcautions taient prises.

--A ce point, continua le vieil ingnieur, que je me demande si
l'administration, que vous accusez, n'est pas parfaitement innocente.
Croyez-vous donc qu'on est all dire brutalement  notre directeur:
Voil un garon qui nous gne beaucoup en Maine-et-Loire, rendez-nous
le service de l'envoyer au diable, dans les Bouches-du-Rhne, par
exemple! Non! Vos adversaires ne sont, parbleu! pas si nafs. Ils
auront dit, bien plus vraisemblablement: Voici un charmant jeune homme,
auquel nous nous intressons vivement, et nous vous serions infiniment
obligs de lui donner un emploi dans le Midi, o il a des intrts. De
telle sorte que, si l'administration a fait un passe-droit, c'est,
suppose-t-elle,  votre bnfice, et non pas  votre dtriment.

D'un formidable coup de poing, Raymond branla la table.

--C'est--dire, s'cria-t-il, que moi, le fils du gnral Delorge, je
semblerais avoir sollicit les faveurs de l'empire!... C'est--dire que
je serais  jamais dshonor!... Mais cela ne sera pas. Les misrables
qui s'acharnent  ma perte n'ont pas tout prvu. Je puis donner ma
dmission... Je la donnerai. Oui, c'est rsolu, et dsormais
irrvocable; je ne fais plus partie de l'administration des ponts et
chausses.

Plus attrist certainement que surpris, M. de Boursonne considrait
Raymond qui dj s'tait assis devant le bureau et se prparait 
crire.

--Rflchissez, mon cher Delorge, lui dit-il doucement.

--A quoi bon!...

--Votre dmission envoye, que ferez-vous? de quoi vivrez-vous?...

--Je l'ignore.

--Prenez garde! Un homme de coeur doit avoir une situation  offrir 
la femme qu'il aime...

--Oh!... je trouverai toujours  me caser!...

Dj il avait commenc  rdiger sa dmission, le vieil ingnieur
l'arrta.

--Et votre mre!... pronona-t-il.

Raymond plit, mais sans poser la plume:

--Pauvre femme, murmura-t-il, si elle savait!... Mais je ne m'appartiens
plus, les vnements m'emportent, il faut que ma destine
s'accomplisse!...

Il fallait tre M. de Boursonne pour insister encore.

--Alors, vous resterez aux Rosiers? ajouta-t-il.

--Oui.

--Que pensera-t-on, dans le pays, quand on vous verra abandonner votre
situation pour demeurer prs de Mlle de Maillefert? Croyez-vous que
sa rputation n'en souffrira pas? A votre place, avant de rien dcider,
je prendrais son avis...

Mais Raymond en avait assez des angoisses o il se dbattait, des
indcisions perptuelles, des nervantes alternatives de crainte et
d'espoir.

--A quoi bon consulter Mlle Simone! rpondit-il. Peut-elle me
conseiller de briser ma carrire? Peut-elle, en me conseillant de
rester, me sacrifier toutes ses pudeurs de jeune fille?... Elle me
demanderait de cder, cette fois encore, de l'abandonner, de partir...
et je ne le veux pas.

Et, d'une main ferme, il signa la dmission qu'il venait de libeller,
une de ces dmissions sur lesquelles il n'y a pas  revenir.

--Qui et cru, pourtant, mon cher Delorge, disait le vieil ingnieur,
que j'achverais sans vous ces tudes qui seront l'oeuvre capitale et
l'honneur de ma vie?...

La soire qu'ils passrent ensemble, et qui devait tre la dernire, ne
fut cependant pas trop triste, chacun d'eux mettant son amour-propre 
faire parade d'un stocisme bien loin de son coeur.

Mais le lendemain matin,  la gare, le moment de la sparation venu, il
n'tait plus question de stocisme.

C'est les larmes aux yeux, que le vieil ingnieur embrassait son jeune
ami.

--Ah ! lui disait-il, j'espre bien que vous viendrez me rendre
visite. Allons, adieu, et bon courage! Et pas de folies, morbleu! Et si
je puis vous tre bon  quelque chose, un mot, et j'accours...

Le train tait dj hors de vue, que Raymond demeurait encore sur le
quai, immobile, regardant d'un oeil morne les derniers tourbillons de
fume rouler en spirales, s'parpiller et se dissoudre.

Mais deux coups lgrement frapps sur son paule ne tardrent pas 
l'arracher  ses sombres mditations.

C'tait matre Bru qui se permettait cette familiarit, matre Bru qui
avait tenu  mettre M. de Boursonne en wagon, et qui maintenant disait 
Raymond:

--Rentrons-nous?

--Rentrons...

Ce n'est pas sans intention que l'htelier du _Soleil levant_ avait tenu
 escorter Raymond. Aussi, aprs avoir clbr les mrites de M. de
Boursonne, aprs avoir pri Dieu de lui conserver au moins un de ses
htes:

--Mais est-il vrai, interrogea-t-il, que monsieur ne soit plus
ingnieur?

Tressaillant, Raymond s'arrta.

--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il.

--C'est que... rpondit matre Bru embarrass, c'est que, hier, j'ai
entendu les piqueurs dire comme cela que monsieur a donn sa
dmission... On en parle dans le bourg... et je me disais,  part moi,
que ce doit tre une plaisanterie.

Fallait-il nier la vrit? nier un fait qui serait reconnu exact
vingt-quatre heures plus tard? A quoi bon?...

--Ce n'est pas une plaisanterie, rpondit Raymond.

--Ah! fit matre Bru, ah! ah!...

Puis clignant de l'oeil d'un air finaud:

--Je comprends, dit-il.

Matre Bru donnait l  Raymond la notion exacte de ce qu'on allait
penser de son sjour dans le pays. De mme que l'htelier du _Soleil
levant_, un millier de braves gens allaient se dire: Je comprends.

Et c'est un terrible public, que celui d'une petite ville quand il croit
comprendre, quand il croit avoir trouv pture pour sa curiosit.

--C'est maintenant qu'il me faut consulter Mlle Simone, pensa
Raymond...

C'tait sur la route de Trves qu'il l'avait rencontre la dernire
fois, tout en haut de la cte,  un endroit o le chemin longe le parc
de Maillefert, non loin des ruines de l'ancien chteau...

C'est l qu'il alla se poster...

Depuis deux jours le temps s'tait remis au beau. Le ciel tait clair et
il gelait. Le blanc soleil de dcembre faisait scintiller la glace dans
les ornires et suspendait comme des girandoles aux branches charges de
givre.

Le visage cingl par la bise pre et toute charge de poussire, Raymond
n'avait pas tard  franchir le foss de la grande route et s'tait
abrit derrire un gros chne.

De cette place, son regard embrassait un des plus beaux paysages de la
Loire, un paysage dont une large portion appartenait  Mlle de
Maillefert.

C'tait  elle, ces immenses prairies, tout au fond de l'horizon,  elle
ces plantureuses mtairies vers la Mnitre,  elle encore ces grands
bois et toutes ces vignes suspendues aux coteaux.

Et il songeait tristement que c'tait cette fortune immense et si
ardemment convoite qui faisait le malheur de Mlle de Maillefert et
levait entre elle et lui une infranchissable barrire.

Ah! que n'tait-elle pauvre, comme ces paysannes au visage bleui par le
froid, qui passaient, revenant du march de Trves, portant leur panier
appuy  la hanche et faisant claquer leurs galoches sur la terre
durcie!

--Alors, pensait Raymond, on ne la disputerait pas  mon amour.

Le temps passait, nanmoins, et il commenait  s'inquiter, quand, tout
en bas de la cte, il aperut deux femmes qui s'avanaient rapidement.

Elles taient fort loin encore... n'importe!

Il reconnut, il devina plutt Mlle Simone, enveloppe d'un manteau de
drap brun  collet, et miss Lydia Dodge, la gouvernante anglaise, toute
empaquete de chles et de pelisses, les mains plonges jusqu'au coude
dans un manchon.

--Enfin!... murmura-t-il.

Mais presque aussitt une crainte terrible le saisit, qui jusqu' ce
moment ne s'tait pas prsente  son esprit.

Si Mlle de Maillefert allait s'tonner de son audace, repousser
ddaigneusement cette protection dont il prtendait l'entourer et lui
commander de quitter les Rosiers!...

--Comment prvenir ce malheur? se disait-il...

Et cependant Mlle Simone et miss Lydia avanaient, elles
approchaient. Quelques pas encore, et elles allaient dpasser Raymond...

Il se dcida  sauter sur la route.

--Ah! mon Dieu!... s'cria la gouvernante pouvante, car elle ne
reconnaissait pas cet homme, qui se dressait ainsi soudainement comme
une apparition.

Mlle de Maillefert le reconnut bien, elle!

Vivement elle marcha sur lui, et, sans lui laisser le temps d'articuler
une syllabe, d'une voix altre:

--Vous avez laiss le baron de Boursonne partir seul? dit-elle. Vous
avez donn votre dmission?...

--Oui.

Jamais Mlle Simone et Raymond ne s'taient rencontrs sans que miss
Lydia Dodge protestt, comme c'tait son office de gouvernante, contre
ce qui lui semblait la plus choquante des inconvenances.

[Illustration: Un canot l'attendait, il y descendit.]

Cette fois, Mlle de Maillefert l'arrta au premier mot.

--Oh!... grce, Lydia!

Et s'adressant  Raymond:

--Je croyais, dit-elle, que votre position tait votre seule fortune...

--Ce n'est que trop vrai.

Elle rougit extrmement, et regardant Raymond d'un air singulier, comme
si tout  coup quelque soupon trange et tressailli en elle:

--Mais alors, fit-elle, qu'allez-vous devenir?...

A son tour, Raymond tait devenu pourpre.

Il frmissait  cette pense que Mlle de Maillefert pt le croire
capable lui aussi d'un honteux calcul.

--Si modestes que soient mes ressources, rpondit-il, elles peuvent me
suffire pour le prsent, et avant qu'elles ne soient puises, la
destine se lassera peut-tre. L'avenir n'a rien qui doive m'inquiter.
Le jour o il le faudra, je retrouverai sans peine l'quivalent de ce
que je perds.

Dj le soupon de la jeune fille s'tait vanoui, cela se voyait 
l'clat de ses beaux yeux.

--Mais moi, dit-elle, je ne saurais accepter un tel sacrifice...

Cette phrase, c'tait la rcompense de la dcision de Raymond.

--Ah!... que parlez-vous de sacrifice!... s'cria-t-il. Il n'y a
d'ailleurs plus  revenir sur ce qui est fait...

--Et c'est pour moi!... pour moi!...

--Il n'y avait pas  hsiter. Nos ennemis voulaient m'loigner, rester
tait donc mon devoir...

Cependant, miss Lydia Dodge grelottait sous ses fourrures, et son nez se
dtachait de plus en plus rouge sur sa large face blme.

--Au moins, marchons, dit-elle.

--Soit, fit Mlle Simone.

Et tout en marchant:

--Ainsi, dit-elle  Raymond, vous comptez rester aux Rosiers!...

Il secoua la tte.

--Je n'ai pas de projet arrt, rpondit-il avec un tremblement dans la
voix. Je suis venu vous consulter. Disposez de moi. Votre volont sera
la mienne. Si vous l'ordonnez, je m'loignerai sans murmure. Mon sjour
aux Rosiers peut tre mal interprt...

--Il le sera, n'en doutez pas, soupira miss Lydia.

Mlle Simone l'arrta court.

--Hlas! fit-elle, avec la plus douloureuse expression, n'en est-ce pas
fait dj de ma rputation de jeune fille!... La fleur de l'honneur
touche par la calomnie est fltrie  jamais...

Et brusquement, comme si elle se ft dfie de son motion:

--Mais une dtermination si grave ne saurait tre prise sans rflexion,
dit-elle... Je rflchirai... A demain, monsieur Raymond,  la mme
heure, ici...

Et prenant le bras de miss Lydia Dodge, elle l'entrana  travers bois
dans la direction du chteau.

--Pourvu, mon Dieu! qu'elle ne me chasse pas! murmurait Raymond.

La veille encore, avant d'avoir reu l'avis de son changement, il se
rsignait sans trop de peine  suivre M. de Boursonne  son nouveau
quartier gnral, prs des Ponts-de-C...

Aujourd'hui, s'loigner, ne ft-ce que d'une lieue, perdre de vue les
girouettes du chteau de Maillefert, rvoltait tout son tre, comme la
perspective d'un supplice pire que la mort...

C'est dire que le lendemain, bien avant le moment fix, il arpentait
d'un pied fivreux la route de Trves, inventant mille plans, les
remuant dans sa tte, les adoptant et les rejetant tour  tour...

Deux heures enfin sonnrent  l'glise de Trves...

Mlle Simone parut, accompagne, comme la veille, de miss Lydia Dodge.

En trois bonds Raymond fut prs d'elle, et haletant d'anxit, comme
s'il et attendu un arrt de vie ou de mort:

--Eh bien! demanda-t-il.

Doucement, Mlle de Maillefert remua la tte, et avec un triste
sourire:

--Je ne suis pas plus avance qu'hier, rpondit-elle. Je ne me reconnais
plus, je ne suis plus moi. Je me trouble, je faiblis, j'hsite, je ne
sais pas prendre une rsolution...

--Ah! c'est que je ne dois pas m'loigner, s'cria Raymond.

--Par instants, poursuivait la jeune fille, de sa voix de cristal, j'ai
presque peur... je frissonne sans savoir pourquoi. Et cependant, pour le
moment au moins, je n'ai rien  redouter. Ma mre a emport une somme
trs considrable, et tant qu'elle n'aura besoin de rien, je puis tre
tranquille... Elle n'est pas mchante, ma mre, Philippe non plus n'est
pas mchant... Ce n'est pas leur coeur qui est mauvais, c'est leur
pauvre tte qui est folle...

Raymond s'tonnait de tant d'indulgence, ne comprenant pas que c'tait
pour elle-mme autant que pour lui que Mlle Simone plaidait ainsi les
circonstances attnuantes.

--Hlas! dit-il, ce n'est ni Mme de Maillefert ni M. Philippe que je
crains... C'est de M. de Maumussy que je me dfie, de M. de Combelaine
et de M. Verdale. Que sont-ils venus faire ici?...

Il hsita une seconde, rougit lgrement et ajouta:

--C'est encore Mme de Maumussy qui m'effraie... Plusieurs fois j'ai
lu dans ses yeux et vu monter  ses lvres comme l'aveu de quelque
abominable trahison... Un complot s'ourdit contre vous, et srement elle
en est la complice...

Le calme de Mlle Simone ne se dmentait pas.

--Que voulez-vous qu'on tente contre moi? fit-elle.

Et aprs une minute de rflexion:

--Cependant, ajouta-t-elle, si rellement vous le croyez utile...
restez.

Mais miss Lydia Dodge avait rflchi, elle aussi, et coupant court aux
actions de grce de Raymond:

--Peut-tre, commena-t-elle, est-il un moyen de tout concilier. Un peu
de prudence ne gte jamais rien. M. Delorge pourrait s'loigner en
apparence, et rester en ralit. Il s'tablirait dans quelque ferme des
environs, sous un nom suppos, et le soir, couvert de vtements
d'emprunt...

Un flot de pourpre inondait le beau visage de Mlle Simone.

--Nous cacher, interrompit-elle, ruser, mentir... jamais! Ce n'est par
la fourberie qu'on sort d'une situation fausse. De ce qui est un
malheur, ne faisons pas une honte. Si Raymond doit rester, que ce soit
ouvertement et en avouant hautement que c'est pour moi qu'il reste. Ma
rputation en souffrira, mais moins que de cachotteries indignes. Et
c'est  Raymond, seul, que je dois compte de ma rputation, car si je ne
suis pas sa femme, je ne me marierai jamais.

Personne jamais ne se vit si interdit que le fut miss Lydia Dodge de la
soudaine vhmence de Mlle de Maillefert.

Cette faon d'envisager la situation droutait absolument ce qu'elle
appelait fastueusement ses ides.

C'est qu'avec sa tournure exotique, son grand corps osseux, ses lvres
pinces sur de longues dents jaunes, son teint blme, son nez rouge et
ses yeux ronds, cette brave et honnte gouvernante anglaise possdait,
pour son malheur, une me sensible et la plus romanesque des
imaginations.

Septime fille d'un pauvre ministre protestant des environs de Londres,
aussi disgracie par la fortune que par la nature, miss Lydia n'en avait
pas moins pass sa jeunesse  attendre,--comme les princesses des contes
de fes--le hros jeune et beau qui devait raliser ses rves.

Il ne s'tait pas prsent, ce hros.

Mais la misre tait venue.

Le ministre tant mort, sa nombreuse famille avait t rduite  se
disperser pour chercher sa vie, et force avait t  miss Lydia
d'accepter une place de gouvernante.

Ah! le coup lui avait t rude, et ce n'est pas sans d'horribles
dchirements qu'elle avait descendu tout au fond de son me, comme en un
spulcre inviolable, ses riantes illusions.

Depuis, bien des annes s'taient coules fcondes en dceptions. Elle
s'tait,  la longue, rsigne aux tristesses du clibat. Mais en dpit
de tout, sous l'enveloppe glace et raide de la gouvernante anglaise,
battait toujours le coeur ardent de la fille du ministre.

Cette vie de potiques amours qu'elle n'avait pu vivre en ralit, miss
Lydia n'avait jamais cess de la poursuivre en songe.

Le soir venu, lorsqu'elle avait regagn sa chambrette et tir ses
verroux, elle se ddommageait des platitudes et des coeurements de sa
besogne d'institutrice, en se prcipitant dans une existence nouvelle,
la sienne, chimrique et splendide.

Alors, avec une pre avidit, elle dvorait ple-mle tout ce qu'elle
avait pu se procurer de romans, se passionnant pour les hros
respectueux et tendres, pleurant de vraies larmes avec les hrones
innocentes et perscutes, s'mouvant d'amours imaginaires et d'motions
frelates.

De ces lectures nocturnes, elle avait retir, croyait-elle sincrement,
une connaissance parfaite du monde, la science de la vie, l'exprience
des passions, et surtout cette fcondit d'expdients qui ouvre des
issues aux situations les plus dsespres...

Dans de telles conditions, et lorsqu'elle se considrait comme une
victime des exigences sociales, comment ne se serait-elle pas intresse
 l'amour de Raymond et de Mlle Simone?

Elle leur avait toujours prsent quantit d'observations convenables,
parce que c'tait son devoir de gouvernante, mais au fond du coeur
elle tait leur complice dvoue, estimant mme qu'ils taient un peu
bien nafs, et qu' leur place elle n'et pas t embarrasse d'imaginer
quelque solution comme en trouvaient toujours ses auteurs favoris pour
arranger toute chose au gr de tout le monde.

Le pis, c'est que Raymond tait absolument de l'avis de Mlle de
Maillefert.

--On ne doit se cacher que de ce dont on rougit, dclara-t-il.
Dissimuler notre amour serait le dshonorer.

--Et d'ailleurs, ajouta Mlle Simone, tout ceci ne saurait se
prolonger... Nous rflchirons, nous verrons... Dieu m'inspirera... Je
trouverai peut-tre un moyen de flchir ma mre, de concilier ses
volonts avec mes devoirs...

Le jour baissait, cependant...

Presss par miss Lydia, Mlle Simone et Raymond se sparrent, mais
non sans s'tre promis de se retrouver  la mme heure et au mme
endroit.

Et en effet, les jours suivants, quantit de gens les aperurent,
marchant  pas lents, le long de la route de Trves.

Dame!... cela parut drle, selon l'expression de M. Bizet de Chenehutte,
et quelques personnes dclarrent que c'tait par trop d'effronterie,
que de s'afficher ainsi.

--On se cache, que diable! disaient les austres de l'hypocrisie.

D'autres disaient, et cela surtout dans la socit qui avait t celle
de la duchesse de Maillefert:

--Ce jeune M. Delorge est aussi par trop bon enfant! C'est moi qui,  sa
place, aurais tt fait d'enlever la jeune personne...

Tous ces propos, et bien d'autres encore, taient fidlement rapports 
Raymond par M. Bizet de Chenehutte, lequel, bon gr mal gr, s'tait
constitu son agent volontaire et son avocat, et courait le pays pour
recueillir les on-dit et former,  ce qu'il prtendait, l'opinion
publique.

Mlle de Maillefert et Raymond se souciaient bien de cette opinion,
vraiment!...

tourdis de ce rpit soudain que leur accordait la destine, ils se
htaient d'en profiter, oubliant, pour se concentrer dans le calme de
l'heure prsente, les orages du pass et les nuages de l'avenir.

Insensiblement, ils en taient dj, au bout d'une semaine,  enfreindre
les rgles qu'ils s'taient imposes.

Tout d'abord, ils se lassrent de se promener sur le grand chemin de
Trves, en butte  l'indiscrte curiosit des passants.

Un jour que Mlle Simone avait  faire une course presse, Raymond lui
avait offert son bras, elle l'avait accept et ils s'en taient alls,
suivis de miss Lydia, jusqu' Saint-Maur, tantt par la traverse qui
suit les coteaux, tantt le long du sentier qui ctoie la Loire...

Mais le lendemain, le temps tait devenu si mauvais, que rester dehors
n'tait pas possible.

Et Raymond eut l'ide d'aller demander un abri aux ruines du vieux
manoir de Maillefert.

--Autant vaudrait recevoir M. Delorge au chteau neuf, objectait miss
Lydia.

Mieux et valu mme. Seulement... seulement, ce n'tait pas l'avis de
Raymond ni de Mlle Simone.

Si bien que la pluie persistant, ils s'accoutumrent  passer leur
aprs-midi dans les ruines. Il s'y trouvait, au rez-de-chausse, une
immense salle vote, o on avait accumul toutes sortes de dbris,
chapiteaux de colonnes et de pierres sculptes, et c'est l qu'ils se
rfugiaient.

Une fois, Mlle Simone ayant eu les pieds mouills, Raymond se mit en
qute et runit assez de bois sec pour allumer un grand feu clair dans
l'immense chemine.

--Ah! que cette bonne flambe me rjouit! s'tait crie la jeune fille.
Que n'en avons-nous toujours une semblable!

Pour Raymond c'tait un ordre.

Quand Mlle de Maillefert arriva le lendemain, il y avait un grand
brasier dans l'tre: il en fut de mme les jours suivants.

--Le malheur nous oublierait-il donc? se disaient-ils quelquefois.

Raymond ne recevait pas de lettres de Paris. Il n'ouvrait plus un
journal.

Il entendait bien dire que les affaires allaient mal, que l'Empire
hsitait entre un ministre libral et un nouveau coup d'tat... Mais
que lui importait?

Ce qui l'occupait, c'tait le projet qu'il avait form de dcider
Mlle Simone  acheter le consentement de sa mre en lui abandonnant
une portion de sa fortune.

Elle s'tait d'abord rvolte lorsqu'il lui en avait parl.

Mais peu  peu il lui avait expos un plan grce auquel il se faisait
fort de reconstituer le capital sacrifi en moins de temps que ne
mettraient  le dvorer la duchesse et son fils.

Et elle se laissait aller  discuter, tant, aux charmes nouveaux de
cette douce existence, se dtrempait sa volont si ferme...

Ainsi, vers la fin de dcembre, par une froide journe, ils taient
assis prs du foyer, causant  voix basse, pendant que miss Lydia
lisait, lorsque tout  coup un grand bruit se fit de pierres qui
s'boulaient, et des pas prcipits retentirent dans les ruines.

--Qu'est cela? s'cria Raymond en se dressant d'un bond.

Mais avant qu'il et le temps de s'lancer dehors, M. Bizet de
Chenehutte, ple, effar, sans haleine apparut.

--Ah!... c'est ce que je ne saurais souffrir! pronona durement Raymond,
pensant que la curiosit amenait M. Bizet.

Alors lui:

--M. Philippe!... dit-il. Prenez garde. Il est arriv il y a une
heure... Je l'ai pi... Il vient, il me suit...

Mlle Simone s'tait leve.

--Mon frre!... balbutia-t-elle.

--Moi-mme! rpondit une voix railleuse. Et M. Philippe se montra,
toujours le mme, ple, extnu, ricanant.

C'est le lorgnon  l'oeil, qu'il toisait tour  tour les acteurs de
cette scne trange, miss Lydia affaisse sur un ft de colonne, Mlle
Simone appuye contre l'immense chemine, M. Bizet qu'agitait un frisson
nerveux, et enfin Raymond, debout, la tte rejete en arrire, le dfi
dans les yeux et la menace aux lvres.

--Singulier endroit pour donner des rendez-vous, ricana-t-il, quand on
possde un des plus beaux chteaux de l'Anjou!...

Puis, s'adressant  Mlle Simone:

--Car nous donnons des rendez-vous, chre soeur, ajouta-t-il. Nous,
sans piti pour les fautes des autres, nous avons aussi nos petites
faiblesses.

--Ah! pas un mot de plus! interrompit Raymond d'un accent terrible.

Machinalement, le jeune duc recula.

--Un duel!... fit-il.

D'un geste rapide, Raymond venait de ramasser une lourde branche de
chne.

--Non, pas un duel, dit-il d'une voix sourde. Personne jamais, moi
prsent, ne manquera au respect d  Mlle de Maillefert.

M. Philippe comprit. Ivre de douleur et de colre, Raymond tait homme,
 la moindre offense,  le tuer comme un chien.

--Vous vous mprenez, mon cher Delorge, dit-il. Ma soeur est en ge de
savoir ce qu'elle fait, et j'ai trop besoin d'indulgence pour avoir le
droit de me montrer svre... Si je vous ai troubls, c'est que j'arrive
de Paris pour parler  Simone,  l'instant mme, d'une affaire qui
intresse l'honneur de notre maison, et qu'on m'a dit que je la
trouverais ici...

A coup sr, quelque chose d'extraordinaire se passait... Son attitude,
son air, ses paroles conciliantes, tout le prouvait.

--Voulez-vous rentrer au chteau, Simone, ajouta-t-il, et m'accorder un
moment d'entretien?...

La jeune fille, sans mot dire, s'avana...

--Mademoiselle!... supplia Raymond.

Il la suivait. M. Philippe l'arrta.

--Permettez!... dit-il. Vous n'tes pas encore de la famille, et nous
avons du linge sale  laver...

Et il entrana Mlle Simone, suivi de miss Lydia qui trbuchait 
chaque pas.

--Voil un vnement! rptait M. Bizet, qui avait enfin repris haleine.

Puis vivement:

--Il est clair, mon cher Delorge, continua-t-il, que M. Philippe avait
des mouchards  vos trousses. Il est venu ici tout droit, sans parler 
personne. Malheureusement, je n'ai pu le devancer assez...

Mais Raymond ne l'coutait pas.

--Qu'est-il venu faire ici?... Quel dessein sinistre l'amne? Quelle
intrigue abominable? Que veulent-ils encore de cette malheureuse?...

Il perdait la tte et M. Bizet eut toutes les peines du monde  le
ramener aux Rosiers...

Ce n'tait pas un mchant garon que M. Bizet. Ayant dclar qu'il tait
incapable d'abandonner un ami malheureux, il s'tait install prs de
Raymond, dans sa chambre du _Soleil levant_, lorsque tout  coup il
poussa un cri.

Il venait de voir passer M. Philippe dans une voiture qui gagnait la
gare au grand trot.

Arriv par l'express de midi, il repartait par le train de quatre
heures...

--Je vais donc savoir ce qui s'est pass! s'cria Raymond.

Et, sans rien vouloir entendre, il s'lana comme un fou vers
Maillefert...

Les portes taient grandes ouvertes; il entra. Mais il eut beau appeler,
personne ne lui rpondit. La peur le gagnait: il monta...

Dans le petit salon bleu, clair par une seule bougie, Mlle Simone
gisait sur un fauteuil, si ple, si effroyablement change, qu'il la
crut morte.

Elle vivait, mais toute pense semblait teinte en elle, c'est d'un
oeil hagard qu'elle le regardait, et,  ses ardentes questions, elle
ne rpondait rien, sinon:

--Par piti! loignez-vous, laissez-moi! Demain,  demain!...

C'est la mort dans l'me qu'il se retira. Jamais ses angoisses n'avaient
eu cette pouvantable intensit.

Cependant le lendemain  midi il tait encore sans nouvelles, et il
allait remonter  Maillefert, lorsque matre Bru lui apporta une
lettre.

Le coeur serr d'un horrible pressentiment, il rompit le cachet et
lut:

     Quand vous parviendront ces lignes, j'aurai pour toujours quitt
     Maillefert. L'honneur mme est perdu. Si vous m'aimez, au nom de
     notre amour, ne cherchez jamais  me revoir. Je suis la plus
     malheureuse des cratures. Adieu,  mon unique ami, adieu!...

Raymond chancelait comme sous un coup de massue.

[Illustration:--L sont mes armes! disait-il...]

--Insenss, murmurait-il. Tandis que nous nous endormions, les autres
veillaient, eux!...

Puis, tout  coup, avec un effrayant clat de colre:

--Voil donc, s'cria-t-il, ce que complotaient Maumussy et
Combelaine... Simone! ils m'ont vol Simone!... Ah! les misrables!
C'est Dieu qui me punit d'avoir oubli que j'avais mon pre  venger...

Le soir mme, Raymond Delorge partait pour Paris.




CINQUIME PARTIE

LA COURSE AUX MILLIONS




I


C'est le 29 dcembre 1869, un mercredi, que Raymond Delorge arriva 
Paris...

Ce qu'il y venait faire, quelles taient ses esprances positives, il
et t bien embarrass de le dire. Mlle Simone de Maillefert y avait
t attire, Dieu sait par quels moyens, et il accourait, prt  tout...

Mais le voyage, un voyage de dix heures, seul, dans un coup, lui avait
t comme une douche, et s'il n'avait pas recouvr sa libert d'esprit,
au moins avait-il repris une sorte de sang-froid relatif.

Neuf heures sonnaient, lorsqu'il frappa  la porte de sa mre, rue
Blanche.

--Eh! mille tonnerres! c'est M. Raymond! s'cria le vieux Krauss qui
tait venu lui ouvrir.

Car le fidle troupier tait toujours au service de Mme Delorge, et
les annes semblaient n'avoir pas eu de prise sur son maigre corps
muscl d'acier.

--Mon frre!... fit presque aussitt une voix jeune et frache.

Et Mlle Pauline Delorge vint se jeter au cou de Raymond.

C'tait,  vingt ans qu'elle allait avoir, une grande et belle jeune
fille, aux cheveux chtains, aux yeux spirituels,  la bouche toujours
souriante.

Aprs avoir fait sonner une douzaine de bons gros baisers sur les joues
plies de son frre:

--Ah! tu tombes joliment bien, lui disait-elle. M. Ducoudray vient
justement de nous envoyer des hutres qu'il a reues de Marennes...

Elle fut interrompue par Mme Delorge, qui, ayant reconnu la voix de
son fils, se htait d'accourir.

--Que je suis heureuse de te revoir, mon Raymond! rptait-elle toute
mue...

Et aprs l'avoir embrass, elle l'attirait dans le salon, pour mieux le
considrer au grand jour...

Tel Raymond l'avait quitt, ce petit salon, tel il le revoyait. Le
portrait du gnral Delorge occupait toujours le grand panneau en face
de la chemine. Et en travers de la toile, gardant encore la trace des
scells du commissaire de police de Passy, pendait toujours l'pe que
le gnral portait le jour de sa mort.

--Ainsi, reprit Mme Delorge, lorsqu'elle eut fait asseoir son fils
prs d'elle, bien prs, ainsi tu as eu cette bonne pense de venir
passer les ftes du premier de l'an avec ta mre et ta soeur...

--Ah! quel bonheur! s'cria Mlle Pauline.

Raymond se leva. Cet accueil, cette joie le gnaient.

--Je viens pour longtemps sans doute, rpondit-il. J'ai donn ma
dmission...

Ce fut au tour de Mme Delorge de se dresser.

--Ta dmission, interrompit-elle; pourquoi?

Raymond hsita. L'influence de sa rponse sur l'avenir devait tre
norme, il le sentait. Pourquoi ne pas tout dire? Une mre est-elle donc
si terrible! Mais le courage lui manqua. Il recula devant le chagrin
qu'il causerait, il eut peur des larmes encore plus que des reproches.

--Je n'ai pas cru, rpondit-il, devoir me soumettre  une mesure
exceptionnellement injuste de l'administration...

L'oeil de Mme Delorge s'enflamma.

--Cela devait arriver, pronona-t-elle d'une voix sourde, je
l'attendais. Souvent je m'tais tonne de voir les assassins de ton
pre te laisser suivre paisiblement ta route, tandis qu'ils brisaient la
carrire de Lon et qu'ils faisaient dporter Jean Cornevin...

Tout bas, Raymond se flicitait de cette facilit de sa mre  admettre,
sans explication, sa parole. Facilit bien explicable d'ailleurs. Il
tait clair que sa dmission, donne dans les conditions qu'il disait,
devait flatter cette haine qui tait la vie mme de Mme Delorge.

--Mais les misrables se sont lasss de nous laisser en repos,
poursuivit-elle. Ils ne veulent pas que nous les oubliions!

Et tendant la main vers le portrait de son mari:

--Comme si nous pouvions oublier!... ajouta-t-elle.

Certes, Raymond hassait d'une haine mortelle les lches meurtriers de
son pre, et pour les punir d'un chtiment proportionn au crime, il et
avec bonheur vers tout son sang. Mais en M. de Maumussy et M. de
Combelaine, il excrait plus encore peut-tre les infmes qui s'taient
faits les complices de la duchesse de Maillefert pour lui enlever
Mlle Simone.

--Oh! non, je n'oublie pas, fit-il avec une indicible expression de
rage, et il faudra bien que les misrables expient tout ce que j'ai
souffert.

Jamais encore Mme Delorge n'avait entendu  son fils cet accent
terrible. Elle en tressaillit de joie, et lui prenant la main:

--Bien! mon fils, pronona-t-elle, trs bien!... Parfois, te croyant
insoucieux et lger, proccup,  ce qu'il me semblait, d'intrts
trangers, j'avais, je te l'avoue, dout, non de ton nergie, mais de ta
tnacit, et j'avais trembl de te voir dtourner ta pense de ce qui
doit tre le but unique de ta vie. Je m'tais trompe, et je t'en
demande pardon.

Raymond baissait la tte.

La honte le prenait, de voir sa mre si aisment dupe, et de s'entendre
prodiguer des loges dont jamais, certes, il n'avait t moins digne.

--Te voil libre, poursuivait la noble femme, eh bien! tant mieux. C'est
au bon moment qu'on te rend la libert de tes actes. Tu verras Me
Roberjot aujourd'hui, et par lui mieux que par moi tu apprendras que
l'heure va sonner bientt de la revanche que nous attendons depuis tant
d'annes...

Elle s'interrompit.

La porte du salon venait de s'ouvrir, et M. Ducoudray apparaissait sur
le seuil, venant partager avec Mme Delorge les hutres qu'il lui
avait envoyes la veille.

Le digne bourgeois n'tait pas bien loign de ses quatre-vingts ans,
mais  le voir droit comme un I, ingambe, l'oeil vif et la bouche bien
meuble encore, jamais on ne lui et donn son ge.

Moralement, il restait ce qu'il tait en 1852, le bourgeois de Paris par
excellence, goguenard et frondeur, sceptique superlativement et crdule
encore plus, aventureux et poltron, toujours prt  dgainer pour une
rvolution, quitte  se cacher dans sa cave une fois la rvolution
venue.

--Par ma foi!... voici notre ingnieur, s'cria-t-il gament en
apercevant Raymond.

Et aprs lui avoir serr et secou la main vigoureusement, de toutes ses
forces, pour montrer qu'il avait encore du nerf, bien vite il se mit 
raconter toutes les courses qu'il avait faites, depuis sept heures qu'il
tait lev.

Krauss vint annoncer que le djeuner tait servi. On se mit  table.
Mais rien n'tait capable d'arrter le bonhomme, lorsqu'il tait parti.

Tel qu'on le voyait, il arrivait des Champs-lyses, et en passant, il
tait entr chez Mme Cornevin, o il avait admir un trousseau
vritablement royal, qu'elle achevait pour la fille d'un de ces grands
seigneurs russes, dont les fabuleuses richesses font plir les trsors
des _Mille et une nuits_.

Selon le digne bourgeois, Mme Cornevin gagnerait au moins une
douzaine de mille francs sur ce seul trousseau.

Et il partait de l pour clbrer cette femme si laborieuse et si
mritante, et pour chiffrer sa fortune, qu'il connaissait mieux que
personne, dclarait-il, puisqu'il en tait comme l'administrateur
gnral.

Ayant prospr, elle n'en tait du reste pas plus fire. Riche, elle
restait toujours l'conome mnagre de la rue Marcadet, ne se permettant
d'autre distraction qu'une promenade le dimanche, avec Mme Delorge,
et le modeste dner de famille qui suivait cette promenade.

Dans le fait, Mme Cornevin ne s'tait jamais console de la perte de
son mari. Elle en parlait sans cesse.

M. Ducoudray lui avait entendu dire plusieurs fois que, bien que tout
lui prouvt que Laurent tait mort depuis des annes, elle ne pouvait
cesser d'esprer ni s'ter de l'ide qu'elle le reverrait un jour.

Ainsi Raymond reconnaissait que le secret des lettres de Jean avait t
bien gard par Me Roberjot.

Ni Mme Cornevin, ni Mme Delorge, ni M. Ducoudray ne souponnaient
l'existence de Laurent, ni  plus forte raison sa prsence plus que
probable  Paris...

Mais le digne bourgeois n'tait pas d'un caractre  s'appesantir
longtemps sur une ide, et, gazette fidle comme autrefois, il passait
en revue tout ce qui occupait la badauderie parisienne en ces derniers
jours de 1869.

C'tait d'abord une grande fte que devait donner la duchesse d'Eljonsen
dans son bel htel des Champs-lyses, et dont tous les journaux
disaient merveille.

On annonait encore la vente d'une partie des chevaux de courses du duc
de Maumussy, non qu'il ft ruin, mais parce qu'il finissait par en
avoir une trop grande quantit, et que d'ailleurs,  son got pour les
chevaux, avait succd une passion folle pour les tableaux, les bibelots
et les curiosits.

Le bruit courait aussi du mariage de M. de Combelaine et de Mme Flora
Misri. C'tait bien la vingtime fois qu'on le faisait courir, mais
cette fois, d'aprs M. Ducoudray, la nouvelle tait positive.

Et  la suite de tous ces cancans, venaient des dtails sur Tropmann,
l'assassin sinistre, la bte fauve  face humaine, dont le procs avait
commenc la veille...

Pour Raymond, tombant comme des nues  Paris aprs une longue absence,
aprs s'tre si compltement dsintress de tout ce qui n'tait pas son
amour que depuis deux mois il n'avait pas ouvert un journal, il n'tait
pas une phrase de M. Ducoudray qui ne prsentt un intrt immdiat et
positif.

Ce n'tait, il est vrai, qu'un cho des cancans du boulevard, mais ces
cancans rsumaient la situation, devant l'opinion, de la princesse
d'Eljonsen, du duc de Maumussy et du comte de Combelaine, c'est--dire
des gens auxquels il brlait de s'attaquer...

Mais son dsarroi tait bien trop grand pour qu'il ft frapp de ces
considrations.

Non seulement il n'coutait pas, mais il lui fallait un effort de
volont pour paratre prter attention.

Il tait assis entre sa mre et sa soeur, et c'tait miracle que
Mme Delorge ne remarqut pas qu'il ne mangeait rien et que ce n'tait
que par contenance qu'il remuait sa fourchette et son couteau.

Tout ce qu'elle observa ce fut que son front tait fort ple.

--Tu es souffrant, Raymond? demanda-t-elle.

Il protesta que de sa vie il ne s'tait si bien port, et comme enfin le
djeuner tait achev, il se leva en disant qu'il allait s'habiller pour
se rendre chez Me Roberjot.

Mais si Mme Delorge ni M. Ducoudray n'avaient rien vu, Raymond avait
prs de lui des yeux auxquels pas un des mouvements de sa physionomie
n'avait chapp.

Il venait  peine de passer dans sa chambre, son ancienne chambre de
lycen, lorsque Mlle Pauline y entra. D'un geste amical elle posa la
main sur l'paule de son frre, et doucement:

--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.

Il tressaillit.

--Que veux-tu que j'aie? rpondit-il, en se forant  sourire, je suis
un peu fatigu, voil tout.

Elle hochait la tte.

--C'est ce que tu as dit  maman, reprit-elle, et maman t'a cru..., mais
moi! Je t'ai bien observ pendant le djeuner. Ton corps tait avec
nous, c'est vrai, mais ta pense tait bien loin.

Vivement,  deux ou trois reprises, Raymond embrassa sa soeur.

--Ah! cher petit espion!... disait-il avec une sorte de gat
contrainte.

--Ce n'est pas rpondre, fit-elle tristement.

--Cependant... que veux-tu que je te dise?

--Je voudrais savoir quel est l'amer chagrin qui t'a vieilli de dix ans.

--Je n'ai d'autre chagrin que celui d'avoir t forc de donner ma
dmission.

Elle attachait sur lui un regard si persistant qu'il se sentait rougir.

--Je voudrais pouvoir te croire, fit-elle... Sans doute,  tes yeux je
ne suis encore qu'une petite fille... Plus tard, quand tu auras vcu
avec nous, tu reconnatras que cette petite fille est de celles qui
savent porter un secret.

Et elle sortit.

--Pauvre chre Pauline, pensait Raymond, Simone et elle s'aimeraient
comme deux soeurs...

Mais, de bonne foi, pouvait-il se confier  elle?... Il ne savait mme
pas encore s'il se confierait  Me Roberjot chez lequel il se
rendait, et qui demeurait toujours rue Jacob.

Le petit avocat de 1851 tait devenu un personnage, dput, orateur
influent; il n'en avait pas moins conserv son modeste logis, gouvern
par le mme domestique.

Ce domestique, ds que Raymond se prsenta, le reconnut et lui ouvrit
immdiatement la porte du cabinet de son matre.

Rien n'y tait chang: les mmes tableaux pendaient aux murs, les mmes
presse-papiers retenaient sur le mme bureau les notes et les dossiers.
Le temps, seulement, avait noirci le bois des meubles et fltri les
tentures.

Mais plus encore que son logis, l'homme avait vieilli. Des masses de
cheveux blancs argentaient sa chevelure, jadis d'un noir d'bne. Les
soucis de l'ambition et les agitations de la politique avaient creus
sur son front des rides profondes.

Il s'tait alourdi surtout. Son embonpoint tournait  l'obsit. La
graisse qui avait tripl son menton avait empt ses traits si fins et
si spirituels autrefois, et dform sa bouche sensuelle et narquoise.

De l'homme de 1851 il ne restait d'intact que l'oeil, toujours
ptillant d'esprit, de malice, la voix ironique et mordante, et le
geste provocant et effront parfois comme la nique du gamin de Paris.

--Vous voil donc! s'cria-t-il ds que parut Raymond. Parbleu! je
savais bien que les vnements me vaudraient votre visite.

--Les vnements!

Un bahissement comique en son intensit se peignit sur les traits de
l'avocat.

--D'o donc arrivez-vous? s'cria-t-il.

--Des Rosiers.

--Eh bien! mais on y reoit des journaux, ce me semble.

--J'avoue n'en pas avoir lu un depuis deux mois.

Me Roberjot levait les bras au ciel comme s'il et entendu un
blasphme.

--C'est donc cela! fit-il. Alors, coutez...

Et tout de suite il se mit  expliquer lesdits vnements.

Ils taient de la plus haute gravit.

La veille mme avait paru, au _Journal officiel_, une note ainsi conue:

Les ministres ont remis leurs dmissions  l'empereur, qui les a
acceptes. Ils restent chargs de l'expdition des affaires de leurs
dpartements respectifs jusqu' la nomination de leurs successeurs.

A la suite de cette note, venait une lettre de l'empereur qui,
s'adressant avec confiance au patriotisme de M. mile Ollivier, le
chargeait de former un cabinet.

Me Roberjot tait radieux, riant d'un rire sonore qui soulevait par
saccades sa large bedaine.

--Et voil, concluait-il, voil mile Ollivier charg de sauver la
dynastie menace. Croit-il russir? n'en doutez pas, il le garantirait
sur sa tte. Seulement il faudrait d'autres paules que les siennes pour
tayer un difice qui craque de toutes parts... Il va promettre monts et
merveilles, on lui fera crdit d'un mois, de deux, de six, si vous
voulez, mais aprs?... Rappelez-vous ce que je vous dis aujourd'hui 29
dcembre 1869: le cabinet Ollivier est le dernier cabinet du second
empire...

C'est avec une motion aise  comprendre, que Raymond coutait. Sa
destine n'tait-elle pas en quelque sorte lie aux vnements
politiques?

--Et ensuite?... interrogea-t-il.

Gament Me Roberjot fit claquer ses doigts.

--Ensuite, dit-il, ce sera l'heure de la justice, pour ceux qui comme
vous l'attendent depuis dix-huit ans. Ensuite, ce ne sera plus un niais
solennel, tel que M. Barban-d'Avranchel, qui interrogera le sieur de
Combelaine et le sire de Maumussy, et il faudra bien que le jardin de
l'lyse livre son secret...

C'taient l de trop brillantes perspectives pour que Raymond ne s'en
dfit pas.

--Seul Laurent Cornevin peut dire la vrit, pronona-t-il.

--Et il la dira, soyez tranquille.

--Tranquille!... Alors vritablement vous croyez  sa prsence  Paris?

La plus vive surprise se peignit sur les trait mobiles de l'avocat.

--Vous n'avez donc pas lu la lettre de Jean!... s'cria-t-il.

--Pardonnez-moi.

--Eh bien!... n'est-elle pas formelle!

Frapp de la certitude de Me Roberjot, l'esprit de Raymond devanait
dj les probabilits de l'avenir.

La prsence de Laurent admise, il songeait au prcieux concours que lui
prterait cet homme qui avait assez souffert pour tout comprendre, dont
rien n'avait bris l'indomptable nergie, et qui disposait de ce pouvoir
presque absolu: l'or.

--Ne serait-il pas possible, hasarda-t-il, de le rechercher? En y
mettant beaucoup de circonspection...

L'avocat avait bondi.

--tes-vous fou! interrompit-il. Voulez-vous mettre la police sur sa
piste? Voulez-vous le dnoncer et le faire prendre, s'il se trouve ml
 quelqu'un des mille mouvements qui s'organisent? Non, non, laissons-le
faire et comptons qu'il apparatra au moment opportun. Ce qui jadis
tait une question d'annes, n'est plus aujourd'hui qu'une question de
mois, de semaines peut-tre...

Eh!... que parlait-on  Raymond de mois, de semaines, de jours mme
lorsque chacune des minutes qui s'coulaient dcidait peut-tre du sort
de Mlle Simone, c'est--dire de son bonheur et de sa vie?

Il n'insista pas, mais sa physionomie s'assombrit  ce point que Me
Roberjot finit par tre frapp, et d'un ton d'amicale inquitude:

--Mais vous avez quelque chose, fit-il... Quoi?... Je suis votre ami,
vous le savez. Que vous arrive-t-il?...

--Je n'appartiens plus aux ponts et chausses, j'ai donn ma
dmission...

Il tait dit que seule Mlle Pauline, servie par son instinct de jeune
fille, pntrerait quelque chose de la vrit. Ni plus ni moins que
Mme Delorge, Me Roberjot prit le change.

--On vous taquinait? interrogea-t-il.

--On prtendait me changer de rsidence malgr moi...

L'avocat clata de rire.

--Connu! interrompit-il, le fils de quelque gros personnage avait envie
de votre poste... c'est simple comme bonjour. Mais consolez-vous. C'est
un vrai quine  la loterie, que votre msaventure. Tombe l'Empire, et
vous avez des droits imprescriptibles au plus magnifique avancement.
C'est d'ailleurs au bon moment qu'on vous fait des loisirs: la partie
est engage, il nous faut des hommes...

Il fut interrompu par son domestique qui entrait discrtement.

--C'est moi, monsieur, dit ce brave garon, qui crois devoir prvenir
ces messieurs que je viens d'introduire quelqu'un dans la salle
d'attente.

--Qui?

[Illustration: D'un geste rapide, Raymond venait de ramasser une lourde
branche de chne.]

--M. Verdale...

Brusquement la physionomie de Me Roberjot changea.

--Quoi! s'cria-t-il, en haussant la voix, comme s'il et tenu  tre
entendu de la pice voisine, mon excellent ami, le baron Verdale, est
l!

--Ce n'est pas l'ami de monsieur. Celui-ci est un jeune homme.

--Son fils, peut-tre?

--Je ne sais pas.

Si accoutum que dt tre Me Roberjot  garder le secret de ses
impressions, sa curiosit tait manifeste.

--Eh bien! dit-il  son domestique, et sans paratre se rappeler la
prsence de Raymond, priez-le d'entrer.

Ce fut l'affaire d'un instant.

La seconde porte du cabinet, celle qui donnait dans la salle d'attente,
s'ouvrit, et un jeune homme de l'ge de Raymond parut sur le seuil.

--Vous tes le fils du baron Verdale, monsieur? lui demanda brusquement
Me Roberjot.

S'il ne l'et dit, on ne s'en serait pas dout, tant sa personne et ses
faons rappelaient peu l'architecte millionnaire.

Grand, mince, trs blond, il tait lgamment, mais fort simplement vtu
de vtements de couleur fonce.

--C'est sans doute de la part du baron que vous venez, monsieur, reprit
Me Roberjot.

Le jeune homme secoua la tte.

--Mieux que personne, monsieur, dit-il, vous savez que mon pre n'a pas
le moindre droit  ce titre de baron, qu'il imprime sur ses cartes de
visite... C'est une faiblesse...

Il n'acheva pas, mais son geste signifiait clairement: Donc,
pargnez-moi l'ironie de ce titre.

--Ensuite, monsieur, reprit-il, ce n'est pas, je vous l'affirme, mon
pre qui m'envoie. C'est de mon propre mouvement que je viens...

Il s'arrta court.

Il venait d'apercevoir Raymond qui, par discrtion, se tenait un peu 
l'cart...

--Mais vous n'tes pas seul, monsieur, dit-il vivement... Veuillez donc
m'excuser. Ce que j'ai  vous dire est assez long...

Si proccup que ft Raymond, il ne pouvait pas ne pas voir que sa
prsence embarrassait singulirement l'avocat.

--J'allais me retirer, dit-il  M. Verdale, je me retire...

Et, s'adressant  Me Roberjot:

--Maintenant que me voici  Paris, mon cher matre, ajouta-t-il, je
viendrai vous importuner souvent... Permettez-moi donc, pour
aujourd'hui, de vous laisser  vos occupations...




II


Dans ce Paris immense, o tant d'intrts s'agitent, il n'est pas de
jour qu'on ne rencontre quelque malheureux que sa passion affole, et qui
s'en va le long des trottoirs, d'un pas de somnambule, monologuant 
haute voix, grenant au vent ses plus chers secrets, comme le vase fl
qui laisse chapper l'eau qu'il contient.

Ainsi, en sortant de chez Me Roberjot, s'en allait Raymond le long de
la rue Jacob et de la rue des Saints-Pres.

A l'encontre de la raison, l'instinct victorieux le tranait aux
environs de la demeure de la duchesse de Maillefert.

--Dans quel but? lui criait le bon sens.

--Qui sait!... rpondait la voix des esprances obstines, cette voix
dont les plus rudes preuves ne sauraient touffer le murmure. Peut-tre
au moment o tu passeras, verras-tu le coin d'un rideau se soulever et
le visage de Mlle Simone apparatre.

C'est rue de Grenelle-Saint-Germain,  deux pas de la rue de la Chaise,
qu'est situ l'htel de Maillefert.

Le large perron droule ses six marches sur une cour pave, plus froide
que le prau d'une prison cellulaire.

Autour de la cour sont les communs, les remises et les curies.

Le pavillon du concierge est sur le devant, et ses dimensions exagres
disent qu'il date de ce bon temps o les plus grands seigneurs
autorisaient leur suisse  vendre vin et  tenir,  l'enseigne de leur
nom, une sorte de cabaret.

Ce qui fait la splendeur de l'htel de Maillefert, c'est son jardin, qui
joint les admirables jardins de l'htel de Sairmeuse, qui se prolonge
jusqu' la rue de Varennes, et dont les arbres sculaires dominent le
toit des maisons voisines.

Les deux battants de la grande porte taient ouverts quand arriva
Raymond, et jamais certes,  voir le mouvement de cette magnifique
demeure, on ne se ft dout que celle qui la possdait, la duchesse de
Maillefert, ruine, compromise, assige par ses cranciers, en tait
rduite aux pires expdients pour soutenir son luxe menteur et recourait
aux plus abominables intrigues pour s'emparer de la fortune de sa fille.

Dans la cour, trois ou quatre voitures atteles de btes de prix
attendaient les visiteurs, pendant que les valets, vtus de longues
pelisses fourres, se vengeaient de leur longue faction en disant du mal
de leurs matres.

--Voil, songeait Raymond, le dmenti formel des rcits de Me
Roberjot. Que me disait-il donc, que tout tait fini, que tout ce qui
tient  l'Empire tait ahuri, constern?...

Un coup tournant au grand trot de ses deux chevaux le coin de la rue de
la Chaise interrompit brusquement ses rflexions. Il n'eut que le temps
de se jeter de ct.

Mais si rapide qu'et t le mouvement, il avait reconnu la duchesse de
Maumussy et, l'instant d'aprs, il put la revoir, gravissant
paresseusement les marches du perron de l'htel de Maillefert.

--Elle va voir Simone, elle, pensait-il.

Et ses poings se crispaient  cette ide dsolante qu' lui seul taient
fermes les portes de cet htel o tant de gens entraient le sourire aux
lvres, de cet htel ou derrire cette faade stupide et inexorable
tait Mlle Simone.

Que faisait-elle,  cette heure? A quelles impitoyables obsessions
tait-elle en butte? Que voulait-on d'elle, et par quels moyens?...

--Et ne m'avoir rien dit, murmurait-il, de l'intrigue qui me la
ravit!... M'avoir refus jusqu' cette joie suprme de mourir avec elle,
si je ne puis la sauver!...

Et il se creusait la tte  chercher un moyen d'interroger adroitement
quelqu'un de ces valets, qu'il voyait circuler, quand tout  coup,
derrire lui:

--Monsieur Raymond Delorge, je crois, dit une voix sardonique.

Il se retourna, et se trouva en face du jeune duc de Maillefert, de M.
Philippe, qui, le lorgnon  l'oeil, le cigare  la bouche, une badine
 la main, d'un air d'impertinence superlative, le toisait...

Un flot de sang empourpra le visage de Raymond. Personne jamais ne
s'tait permis de le regarder ainsi, et il allait... Une lueur de raison
l'arrta: est-ce que le frre de Mlle Simone ne devait pas lui tre
sacr!... Se matrisant donc:

--Vous avez  me parler? demanda-t-il.

--Ma foi! oui, rpondit M. Philippe, et je suis ravi de vous rencontrer,
parole d'honneur. Du reste, ce ne sera pas long. Vous avez autrefois
recherch Mlle de Maillefert...

--Encourag par Mme la duchesse, monsieur, et par vous-mme...

--Oh! je ne discute pas, j'ai simplement  vous... signifier d'avoir 
renoncer  toute esprance...

--Est-ce de la part de Mlle Simone, monsieur?

--Pas du tout. C'est de ma part et de celle de ma mre. Seulement ce que
je vous dis l, ma soeur doit vous l'avoir crit.

Raymond ne rpondit pas.

--Ah! vous le voyez, insista le jeune duc, elle vous l'a crit. Cela
tant, il serait de bon got de cesser vos poursuites, hein, n'est-ce
pas?... A Maillefert, c'tait sans inconvnient, tandis qu'ici, avec les
projets d'alliance que nous avons...

--Des projets d'alliance!...

--Mon Dieu! oui, avec votre permission, fit M. Philippe.

Et saluant Raymond d'un air ironique:

--C'est pourquoi, ajouta-t-il, vous m'viterez, je l'espre, le
dplaisir de vous retrouver encore rdant autour de mon htel.

Le premier mouvement d'indignation pass, c'est  peine si Raymond se
sentait le courage d'en vouloir  M. Philippe; et tout en le suivant de
l'oeil, pendant qu'il s'loignait:

--Pauvre cerveau fl! pensait-il, pauvre fou! non, ce n'est pas toi que
je dois frapper.

Il est certain que le dernier des Maillefert tait de ceux dont
l'absolue nullit n'offre mme pas de prise  la haine. Vaniteux de
cette vanit purile des imbciles, affam de luxe, de plaisir, d'clat,
dvor de convoitises malsaines, besoigneux avec les apparences d'une
fortune princire, M. Philippe devait fatalement tre le complice et la
dupe de quiconque ferait miroiter les millions  ses yeux blouis.

Il y avait mille  parier qu'en agissant comme il venait de le faire, il
n'avait pas obi  ses propres inspirations.

Ici,  l'angle de la rue de Grenelle, aussi bien que dans les ruines du
chteau de Maillefert, il n'tait videmment que l'outil sacrifi d'une
intrigue dont les plus clairs bnfices, en cas de succs, ne seraient
pas pour lui.

De ses propos, cependant, de la leon qu'il venait de dbiter, une lueur
se dgageait, indcise et vague assurment, mais enfin une lueur qui
clairait les tnbres jusqu'alors si paisses de l'avenir.

--Nous avons pour Simone des projets d'alliance, avait dit M. Philippe.

tait-ce donc le mot de l'nigme, le mot des vnements qui se
succdaient si rapides et si imprvus depuis trois jours? tait-ce
l'explication de l'inexplicable conduite de Mlle Simone?

Mais quoi! il ne pouvait y avoir de projets srieux sans son
consentement. Elle n'tait pas de celles qu'on trane  l'autel contre
leur volont, et  qui on arrache  force de caresses ou de menaces
l'irrvocable oui. Ce n'tait pas, elle l'avait prouv, l'nergie qui
lui manquait.

Elle consentirait donc, elle, aprs ses promesses, aprs ses serments...
tait-ce possible? tait-ce mme probable?...

D'un autre ct, pourtant, qui disait que la duchesse de Maillefert,
conseille par Combelaine, aide par Mme de Maumussy, n'avait pas
enfin trouv une combinaison diabolique pour dcider sa fille au plus
odieux des sacrifices!

Une phrase de M. Philippe dans les ruines tait, en ce sens, une
indication.

--Nous avons, avait-il dit en entranant sa soeur, du linge sale 
laver en famille.

Ne pouvait-on pas en conclure qu'il avait quelque aveu pnible et
honteux  faire, qu'il avait  s'adresser encore au dvoment de Mlle
Simone?

Or le pass tait l pour rvler de quel excs d'abngation la
malheureuse jeune fille tait capable, ds qu'on s'adressait  la grande
ide qu'elle avait du devoir.

C'tait si plausible, cela, que Raymond, en y rflchissant, tressaillit
d'esprance.

Et cependant,  toutes ces conjectures, il y avait une objection
terrible.

Comment la duchesse de Maillefert et M. Philippe, vivant uniquement de
la fortune personnelle et des revenus de Mlle Simone, pouvaient-ils
songer  la marier? Ils ne le voulaient pas, autrefois, absolument pas,
 aucun prix. Leurs ides avaient donc bien chang, du jour au
lendemain. Pourquoi? Quel calcul abject, quelle infamie nouvelle cachait
ce brusque revirement?...

--Ah! n'importe! se disait Raymond, je sauverai Simone en dpit
d'elle-mme, je la sauverai, je le veux... Mais il me faut arriver
jusqu' elle, la voir, lui parler...

Puis aprs un moment:

--Peut-tre est-il un moyen, ajouta-t-il.

La nuit venait, les boutiques se fermaient... Il remonta la rue de
Grenelle jusqu' la hauteur de l'htel de Maillefert.

En face, plusieurs maisons s'levaient, de celles qu'on appelle des
maisons de produit, et  la porte de l'une d'elles pendait un criteau
annonant aux passants de jolis appartements frachement dcors 
louer prsentement.

--Voil mon affaire, se dit Raymond.

Et traversant la rue, il entra bravement.

--Hein! de quoi!... vous voulez visiter des appartements  cette
heure-ci!... lui rpondit la concierge,  laquelle il s'tait poliment
adress. Jamais de la vie!... Demain, je ne dis pas, il fera jour...

Mais Raymond avait en poche de ces arguments qui dissipent la mauvaise
humeur des concierges comme un rayon de soleil le brouillard.

Celle-ci,  la vue d'une belle pice de dix francs toute neuve, se leva,
souriante, et, allumant une bougie, elle conduisit l'aspirant locataire
 un petit appartement du troisime tage qu'elle lui dclara valoir
mille francs.

C'tait hors de prix, car l'appartement frachement dcor tait d'une
malpropret rare. Les plafonds enfums s'caillaient de tous cts. Le
papier graisseux gardait des traces de tous les locataires qui s'y
taient succd depuis la premire rvolution.

Oui, mais il suffit  Raymond d'ouvrir une des fentres pour s'assurer
que de ce troisime tage il planerait en quelque sorte au-dessus de
l'htel de Maillefert, et que personne n'y entrerait ni n'en sortirait,
qu'il n'apert et ne reconnt.

--Dcidment l'appartement me convient et je l'arrte, dclara-t-il en
tirant de son gousset le denier  Dieu, une belle pice de vingt
francs...

Alors, commencrent les questions de la portire.

Qui tait monsieur? Quel tait son nom? tait-il mari? Avait-il des
enfants? O pouvait-on aller aux renseignements afin de s'assurer qu'il
possdait assez de meubles pour garantir le payement du loyer?

Toutes ces questions, heureusement, qui se suivaient comme les grains
d'un chapelet, avaient laiss  Raymond le temps de prparer ses
rponses.

Comprenant bien que le nom de Delorge ne devait pas tre prononc dans
les environs de l'htel de Maillefert, il s'empara du nom de jeune fille
de sa mre et dclara qu'il s'appelait Paul de Lespran.

Il rpondit encore qu'il tait employ dans un ministre et garon; que
jusqu'ici il avait habit chez un de ses parents et que par consquent
il ne possdait pas de meubles, mais qu'il allait en acheter qu'on
apporterait le lendemain.

Pour plus de sret, d'ailleurs, il offrait de payer et il paya, en
effet, un terme d'avance...

Restait  se procurer les meubles annoncs.

Sans perdre une minute, Raymond se fit conduire chez un marchand de la
rue Jacob, lequel, moyennant une gratification de cent francs qu'il
demanda pour ses ouvriers, et qu'il mit gnreusement dans sa poche,
jura ses grands dieux que le soir mme, avant minuit, il aurait mis en
place un modeste mobilier de salon et de chambre  coucher qu'il ne
s'tait fait payer que le double de sa valeur.

--Mais il ne m'aura pas tenu parole, assurment, se disait Raymond,
lorsqu'il sortit de chez sa mre, le lendemain matin, pour se rendre rue
de Grenelle.

C'tait le 30 dcembre, vers les huit heures...

Encore bien qu'il ne plt pas, le temps tait dtestable, il faisait
froid, et  chaque pas on glissait sur le pav boueux.

Pourtant, devant toutes les boutiques de marchands de journaux, des gens
stationnaient qui discutaient avec une certaine animation.

Machinalement, Raymond s'arrta prs d'un de ces groupes.

On s'y entretenait de Tropmann, dont le sinistre procs se droulait
devant la cour d'assises de la Seine, mais on s'y proccupait bien plus
de la situation politique.

Il y avait alors quarante-huit heures que l'empereur avait charg M.
mile Ollivier de constituer un ministre d'ordre et de libert, et
comme on tait sans nouvelles prcises de cette mission, dame! on
s'inquitait.

Les bruits les plus saugrenus--de ces bruits comme il n'en clt qu'
Paris, aux environs de la Bourse--circulaient. Selon les uns, M. mile
Ollivier avait chou, toutes ses avances avaient t repousses, et il
venait de donner sa dmission. Selon les autres, il avait fait accepter
 l'empereur un cabinet compos de ses anciens amis de la gauche.
D'autres encore, qui se prtendaient les mieux informs, affirmaient que
M. Rouher allait revenir aux affaires avec un ministre  poigne.

Il tait manifeste qu'il rgnait dans tous les esprits une certaine
inquitude.

Depuis les dernires lections, l'incertitude de l'avenir avait paralys
toutes les grandes affaires, ralenti le mouvement de la haute industrie
et intimid les capitaux, poltrons de leur nature et toujours prts 
rentrer sous terre  la moindre alerte.

Mais cette incertitude n'entravait en rien le petit commerce, le
commerce des trennes surtout.

Jamais premier de l'an ne s'tait mieux annonc.

Si matin qu'il ft encore, Paris tait bien veill. Les carreaux des
boutiques tincelaient. Tous les talages taient termins, talages
merveilleux o, parmi les articles du plus haut prix, s'accumulaient
les mille produits de l'industrie parisienne, vritables objets d'art
qui tirent toute leur valeur de l'habilet de l'ouvrier.

Constatant de ses yeux cette prosprit de surface, comment Raymond
et-il pu ajouter foi aux sombres prophties de Me Roberjot?

--Toujours les mmes illusions, pensait-il, tout en suivant la rue
Richelieu; toujours les gens prendront leurs dsirs pour la ralit, et
fou je serais de compter sur la dgringolade de l'Empire pour craser
mes ennemis...

Mais il eut un tressaillement de plaisir, quand, en arrivant rue de
Grenelle, il constata que son marchand de meubles lui avait tenu
parole. Son appartement tait prt et c'est avec un soupir de
satisfaction qu'il s'y enferma, sr d'y tre  l'abri des importuns.

Il savait, pour s'en tre assur la veille, que c'tait de la fentre de
la chambre  coucher qu'il avait sur l'htel de Maillefert la vue la
plus complte. Il y courut, et aprs avoir ferm les persiennes, il en
arracha bravement une lame, se mnageant ainsi un jour d'o il pouvait
voir  l'aise, sans tre aperu du dehors.

Attirant alors une vieille chaise dpaille, abandonne par le prcdent
locataire, il s'assit, et tirant de sa poche une jumelle dont il avait
eu le soin de se munir, il regarda.

Plus paresseux que Paris, l'htel de Maillefert s'veillait seulement.

Dans la cour, sous la direction de monsieur le cocher de service, les
gens des curies et des remises allaient et venaient, trillant les
chevaux, lavant les voitures et cirant les harnais...

Au premier tage, toutes les fentres taient ouvertes, et presque 
chacune d'elles des valets apparaissaient en veste rouge du matin, avec
d'immenses tabliers  pice, qui secouaient des tapis, battaient des
coussins ou poussetaient ces mille bibelots coteux qui constituaient
le luxe du second Empire et qui, par leur fragilit et leur clat, en
taient comme l'emblme.

--Tout ce luxe est-il pay, seulement! se disait Raymond, songeant au
dsordre de la duchesse et de M. Philippe, et  ces dettes dont ils ne
cessaient de tourmenter Mlle Simone...

Mais les fers d'un cheval sonnant sur le pav interrompirent brusquement
ses rflexions et ramenrent ses regards du premier tage  la cour de
l'htel de Maillefert.

Un cavalier y entrait mont sur une bte de prix qu'il maniait avec une
rare aisance.

Il sauta lestement  terre, jeta la bride aux mains des valets et entra
dans l'htel, pendant que le suisse frappait deux coups sur un norme
timbre.

Ce cavalier tait le comte de Combelaine.

Que voulait-il si matin, le misrable? quel motif pressant l'attirait?
quelle infamie nouvelle tramait-il?

Et Raymond regardait avidement les fentres du second tage de l'htel,
toutes hermtiquement closes, esprant que les persiennes de l'une
d'elles allaient s'ouvrir et lui fournir quelque indication.

Son attente ne fut pas due.

Moins d'une minute aprs l'entre de M. de Combelaine, les deux
dernires croises  gauche de l'htel furent ouvertes par un domestique
que Raymond reconnut pour l'avoir vu maintes fois aux Rosiers, et qui
n'tait pas un moindre personnage que le propre valet de chambre du
jeune duc de Maillefert.

Et dans le court espace de temps o les fentres demeurrent ouvertes,
Raymond distingua nettement, dans la vaste chambre qu'elles clairaient,
M. Philippe, d'abord, en veste du matin de velours noir, debout devant
une glace; puis M. de Combelaine tendu sur un immense fauteuil.

[Illustration:--Vous tes le fils du baron Verdale.]

Mais Raymond n'eut gure de temps  donner  ses rflexions.

Un grand bruit de roues attirait son attention. C'tait un coup marron,
attel d'un cheval de cinq cents louis, qui entrait dans la cour de
l'htel de Maillefert, et qui, aprs le plus savant demi-cercle, venait
s'arrter devant le perron.

De mme que l'instant d'avant, le suisse avait frapp deux coups.

Et cette visite devait tre attendue, car le timbre vibrait encore,
qu'une des fentres de l'appartement de M. Philippe s'ouvrait, et que M.
de Combelaine y apparaissait, se penchant trs en avant pour voir qui
arrivait.

Justement, un des valets de pied venait d'ouvrir respectueusement la
portire du coup.

Et un gros homme en descendait, qu'il tait impossible de ne pas
reconnatre quand on l'avait vu une fois, M. Verdale, c'est--dire M. le
baron de Verdale.

Il adressa quelques mots  son cocher, et, de mme que M. de Combelaine,
entra dans l'htel.

--Eh quoi! pensait Raymond, M. Verdale aussi!... Allons, M. de Maumussy
ne va pas tarder  paratre...

Il se trompait...

Celui qu'il aperut, dix minutes plus tard, ce fut M. Philippe de
Maillefert sortant de l'htel.

Contre son ordinaire, le jeune duc tait vtu de noir, des pieds  la
tte, et autant qu'en pouvait juger Raymond, de son observatoire,
extraordinairement ple.

Derrire lui, venaient M. de Combelaine et M. Verdale, graves, mais
d'une gravit que Raymond jugea plus que suspecte, car il lui sembla les
voir changer un regard d'intelligence, et dissimuler  grand'peine une
grimace d'ironique satisfaction.

Ils parlaient, du reste, alternativement, et,  les voir ainsi de loin,
debout sur le perron, l'un  droite, l'autre  gauche du jeune duc, on
les et pris pour deux chirurgiens rconfortant un malade et l'exhortant
 se rsigner  quelque terrible, mais indispensable opration.

--Qu'esprent-ils de lui? Qu'en veulent-ils obtenir? pensait Raymond,
qui et donn tout ce qu'il possdait pour entendre aussi bien ce qu'il
voyait.

Non moins que lui, les vingt domestiques tmoins de cette scne
paraissaient intrigus et intresss. Ils se tenaient respectueusement 
l'cart, et semblaient absorbs par leur besogne; mais les oreilles
taient tendues et les yeux aux aguets.

--S'agirait-il d'un duel? se disait Raymond. Non, il n'hsiterait pas,
car ce mrite, du moins, lui reste, de tenir aussi peu  la vie qu'
l'argent...

Du reste, M. Philippe n'hsitait plus.

A une dernire observation de M. de Combelaine, il se redressa, faisant
claquer ses doigts au-dessus de sa tte, geste qui dans tous les pays du
monde signifie:

--Le sort en est jet! Advienne que pourra!

Sur un signe, un valet avait ouvert la portire du coup. M. Verdale et
le jeune duc de Maillefert y prirent place. M. de Combelaine sauta
lestement en selle.

Et cheval et voiture sortirent au grand trot de l'htel.

Mais c'est inutilement que Raymond pia leur retour...

Une  une les fentres du second tage s'ouvrirent, l'htel reprit sa
physionomie de la veille; de mme que la veille les quipages, dans la
cour, se succdrent sans interruption; M. Philippe ne reparut pas; la
duchesse de Maillefert et Mlle Simone demeurrent invisibles...

De guerre lasse, aprs de longues heures d'observation, et comme dj la
nuit tombait, Raymond songeait  rentrer chez sa mre, lorsque tout 
coup, dans la cour de l'htel, et se disposant  sortir, il aperut une
femme dont la tournure, plus d'une fois, l'avait fait sourire. Oh! il
n'y avait pas  s'y tromper...

--Miss Lydia Dodge!... s'cria-t-il. Ah! si je pouvais lui parler!...

Et il s'lana dehors...

C'tait bien miss Lydia, en effet. Seule d'ailleurs, elle pouvait avoir
cette grande taille, ces vtements d'une coupe exotique et cette
dmarche d'une raideur trange.

Elle venait de tourner le coin de la rue de la Chaise, lorsqu'elle
s'entendit appeler doucement par son nom:

--Miss Lydia! miss Lydia!...

Elle s'arrta court, se retourna vivement tout d'une pice, et
apercevant Raymond:

--Vous! s'cria-t-elle, d'un air d'immense stupeur.

--Oui, moi, dit-il. Pensiez-vous donc que j'tais rest aux Rosiers!

Et comme elle ne rpondait pas:

--O est Mlle Simone? interrogea-t-il brusquement.

--Ici,  l'htel, fit la gouvernante. Mais permettez-moi de vous
quitter. Il n'est pas convenable...

Elle saluait, elle allait s'loigner... Raymond la retint par la manche
de son manteau.

--Chre miss Dodge, disait-il d'une voix suppliante, je vous en conjure,
ne m'abandonnez pas ainsi...

Mais il avait expriment l'ombrageuse susceptibilit de la gouvernante
anglaise, et c'est presque timidement qu'il ajouta:

--Ce serait me sauver la vie que de m'apprendre ce qui s'est pass...

Miss Dodge rflchissait, et la contraction de sa longue figure, et
l'expression de ses gros yeux trahissaient un rude combat intrieur.

Parler!... c'tait manquer aux principes de toute sa vie.

D'un autre ct, elle avait pour Raymond une sincre affection. Toujours
il avait eu pour elle des attentions dlicates auxquelles on ne l'avait
gure accoutume. Puis il parlait anglais. C'est en anglais qu'il la
suppliait en ce moment.

--Hlas! murmura-t-elle, avec un gros soupir, que voulez-vous que je
vous dise?

--Pourquoi Mlle Simone a-t-elle si brusquement quitt Maillefert?

--Je ne le sais pas.

--Elle ne vous l'a pas dit? vous ne l'avez pas devin?

--Non.

--Venir  Paris devait lui coter.

--Oh! horriblement.

C'est debout, devant la grande porte d'un vieil htel de la rue de la
Chaise, que causaient miss Dodge et Raymond. L'endroit leur tait
propice. Il faisait assez sombre dj pour qu'on ne les remarqut pas,
et d'ailleurs les passants sont rares dans ces parages, o l'herbe
pousse entre les pavs.

--Cependant, chre miss, insista doucement Raymond, il a d y avoir une
explication entre M. Philippe et sa soeur, aprs qu'ils m'ont eu
laiss seul dans les ruines...

--Il y en a eu une, en effet, rpondit miss Dodge, seulement...

Mais la digne gouvernante venait de prendre une grande rsolution.

--Je vais vous dire tout ce que je sais, monsieur Delorge, reprit-elle,
et vous allez voir que ce n'est pas grand'chose. En quittant les ruines,
monsieur le duc et sa soeur se donnaient le bras. Moi, je marchais
derrire eux la tte basse, me sentant en faute. Jusqu'au chteau, ils
n'ont pas chang une parole. Une fois arrivs, ils sont alls
s'enfermer au premier, dans le petit salon de mademoiselle. Ils y sont
rests prs de deux heures. Que se disaient-ils? De la chambre o
j'tais reste, j'entendais les clats de la voix de M. Philippe, tantt
suppliante, tantt ironique et menaante. Mais pour distinguer les
paroles, il et fallu coller son oreille  la serrure. Pour la premire
fois de ma carrire de gouvernante, la tentation m'en vint.

--Et vous avez entendu?

--Rien. Je rsistai  la tentation. Bientt la porte s'ouvrit et M.
Philippe reparut. Il tait trs ple. S'arrtant sur le seuil, il dit 
sa soeur: Je puis compter sur vous, n'est-ce pas? Elle rpondit: Il
me faut vingt-quatre heures de rflexion. Lui alors reprit: Soit. Vous
nous signifierez votre dcision par le tlgraphe. Je repars. N'oubliez
pas que l'honneur de notre maison est entre vos mains.

Ce rcit confirmait tous les soupons de Raymond, mais il ne lui
apprenait rien de nouveau, rien qui clairt la situation.

--Et ensuite? interrogea-t-il.

--M. Philippe parti, j'entrai dans le petit salon, et je m'agenouillai
devant mademoiselle, lui prenant les mains que j'embrassais, et lui
demandant quel grand malheur la frappait... Mon Dieu! jamais je
n'oublierai son regard en ce moment. Je tremblai qu'elle n'et perdu la
raison. Alors je lui demandai si elle souhaitait qu'on vous ft
prvenir, monsieur. En entendant votre nom, elle se dressa, et ses
lvres remurent comme pour donner un ordre. Mais, presque aussitt, se
laissant retomber sur la causeuse: Non! murmura-t-elle, non! ce n'est
plus possible, il n'y faut plus penser! Puis elle me dit de la laisser,
qu'elle avait besoin d'tre seule... et je sortis.

A cette obstination  demeurer seule en face de son malheur, comme pour
en puiser plus compltement toutes les amertumes, Raymond reconnaissait
bien Mlle de Maillefert.

--C'est donc  ce moment-l que j'arrivai? interrogea-t-il...

--Oh! non, monsieur, vous ne vntes que plus tard, et lorsque dj
mademoiselle avait sonn pour avoir de la lumire. En entendant appeler
dans les escaliers, et reconnaissant votre voix, j'eus un moment
d'espoir et je bnis Dieu de vous envoyer. Mais, hlas! vous ne deviez
pas russir mieux que moi. Votre prsence, loin de calmer mademoiselle,
ne fit que redoubler son agitation, et aprs votre dpart je vis bien
que votre douleur s'tait ajoute  la sienne. Plusieurs fois, elle
rpta: Oh! le malheureux! le malheureux!... Pas plus qu'avant
d'ailleurs, elle ne consentit  me garder prs d'elle. Je m'installai
dans la pice voisine, et jusqu' une heure bien avance de la nuit, je
l'entendis marcher et gmir doucement. Vous dire quelle impression cela
me faisait est impossible. Il me semblait qu'elle veillait la veille de
sa propre mort. Vers quatre heures et demie, cependant, elle m'appela:
Lydia! Vite j'accourus, et en la voyant je restai interdite et toute
saisie. Elle ne pleurait plus; ses yeux brillaient d'un clat
extraordinaire; son visage resplendissait de la rsignation sublime qui
soutient les martyrs. Je compris que sa rsolution tait prise.

--Lydia, me dit-elle, tu vas tout prparer  l'instant pour notre
dpart.

--Quoi! m'criai-je, nous quittons Maillefert, mademoiselle?

--Ce matin mme par le train de huit heures. Tu vois que tu n'as pas
une minute  perdre. veille tout le monde pour qu'on t'aide.

A six heures, cependant, les prparatifs taient termins.

Aussitt, mademoiselle fit appeler le vieux jardinier, qui tait son
homme de confiance, et lui dit d'atteler le char--bancs pour nous
conduire  la gare. Le brave homme, alors, demanda  mademoiselle, ses
instructions pour le temps de son absence. Elle lui rpondit qu'elle
n'avait rien de particulier  lui demander; qu'elle allait cesser,
probablement, de s'occuper de ses proprits, et que sans doute elle ne
reviendrait plus  Maillefert.

Tous les gens du chteau taient dans le corridor qui entendaient cela.
Elle les fit entrer, et  chacun d'eux elle donna quelque chose, de
l'argent d'abord, puis un souvenir. On et dit une mourante distribuant
 ceux qui l'ont servie tout ce qui lui a appartenu et dont elle n'a
plus que faire.

Tout le monde fondait en larmes. Tout le monde perdait la tte...
Mademoiselle seule gardait son sang-froid.

Et sept heures sonnant:

--Il est temps de partir, dit-elle.

Les domestiques aussitt se mirent  descendre nos malles, mais elle
retint prs de nous le vieux jardinier. Et ds que nous ne fmes plus
que tous les trois, tirant une lettre de sa poche:

--Voici, lui dit-elle, une lettre pour M. Raymond Delorge, que vous
connaissez bien. Je vous la confie. Vous la ferez parvenir, mais
seulement aprs midi, vous m'entendez, pas avant...

Le jardinier promit d'obir. Nous descendmes prendre place dans le
char--bancs, et, une heure aprs, nous tions en chemin de fer, et
l'express de Paris nous emportait.

A chaque phrase de ce rcit, clatait l'indomptable nergie de Mlle
Simone. Le devoir lui ordonnait, croyait-elle, de faire une oeuvre,
elle la faisait, dt son coeur en tre bris. Seul au monde,
peut-tre, Raymond pouvait comprendre tout ce qu'elle avait souffert...

--Et en arrivant  Paris, demanda-t-il, c'est  l'htel de Maillefert
que s'est fait conduire Mlle Simone?

--Oui, monsieur, tout droit, rpondit la digne gouvernante et je puis
dire que son apparition a t salue par des transports de joie. Une
reine n'et pas t tant fte.

--Et depuis, quelle est son existence?

--Depuis son arrive, mademoiselle a pass toutes ses aprs-midi avec
des hommes d'affaires, des notaires, des avous...

--Et le reste du temps?

--Mademoiselle le passe avec madame la duchesse ou avec des amies de
madame la duchesse, Mme la baronne Trigault, Mme la duchesse de
Maumussy...

--Elle ne sort pas?

--Je l'ai accompagne hier matin jusqu' Sainte-Clotilde, entendre la
messe...

Ce dtail, Raymond le nota soigneusement.

--Sans doute, fit-il, Mlle Simone n'est pas libre.

Miss Dodge leva les bras au ciel.

--Pas libre!... s'cria-t-elle. Mademoiselle est matresse de ses
actions ici aussi bien qu' Maillefert. Qui donc se permettrait d'aller
contre ses volonts?

--Et... elle ne vous a jamais parl de moi?

La digne gouvernante tressaillit.

--Jamais! rpondit-elle. Mais moi, une fois, j'ai os lui en parler...
Ah! monsieur, pour la premire fois de sa vie, mademoiselle m'a traite
durement. Si tu prononais encore ce nom, m'a-t-elle dit, je serais
force de me sparer de toi!

C'est par un geste dsespr que Raymond accueillit cette rponse.

--Elle vous a dit cela!... balbutia-t-il. Et moi, miss, si vous saviez
ce que je voulais vous demander... Je voulais vous prier  genoux, 
mains jointes, de dire  Mlle Simone que je vous ai rencontre, que
je suis dsespr, que je donnerais ma vie pour la voir, pour lui
parler, ne ft-ce que cinq minutes...

Brusquement, miss Dodge l'arrta. Elle tait mue, la digne fille,
sincrement, et toute bouleverse de cette grande passion, comme elle
n'en avait pas, hlas! inspir.

--Ce soir mme, dit-elle,  tous risques, je ferai ce que vous me
demandez. Adieu!




III


C'tait de la part de miss Dodge une si terrible drogation  ses
principes svres et un tel acte de courage que Raymond demeurait
confondu de la promptitude de sa rsolution.

Ce n'tait pas prcisment le pain de ses vieux jours qu'elle allait
risquer, car il tait clair que jamais Mlle Simone ne laisserait
manquer de rien sa dvoue gouvernante, mais elle allait s'exposer  une
sparation dont l'ide lui tait plus pnible que celle de la mort.

Et Raymond qui ne l'avait seulement pas remercie, qui l'avait laisse
s'loigner sans savoir o et comment elle lui apprendrait le rsultat de
sa dmarche!...

Mais il ne s'en tourmentait pas outre mesure. Grce  ce logement, qu'il
avait lou, il savait qu'il serait toujours  mme de rejoindre la digne
institutrice ds qu'elle risquerait un pied dehors.

La dcision de Mlle Simone tait un bien autre sujet d'angoisses.

Consentirait-elle  cette entrevue que lui faisait demander Raymond, et
qu'il et paye de la moiti de son sang?

Il tait persuad que c'tait comme autrefois, comme toujours,  la
fortune de la pauvre enfant qu'on en voulait, et rien qu' sa fortune,
et il se disait:

--Que je lui parle, et je la dcide  l'abandonner  qui la convoite si
ardemment, cette fortune maudite.

C'tait l'esprance, la fleur vivace qui rsiste  tous les orages, qui
refleurissait dans son me.

Et le bien-tre qu'il en ressentait se refltait si visiblement sur son
visage, que lorsqu'il rentra pour dner:

--Tu es satisfait de ta journe, mon fils? lui demanda Mme Delorge,
qui tait certes  mille lieues de souponner la nature de ses soucis.

--Oui, ma mre, rpondit-il.

--Tu as revu nos amis, sans doute? Tu as pu t'assurer par toi-mme de la
ralit de nos esprances.

--J'ai vu Me Roberjot, dit-il, pour dire quelque chose, car la
confiance candide de sa mre le gnait beaucoup.

Mais si Mme Delorge se paya de ses vagues rponses, il n'en devait
pas de mme tre de Mlle Pauline. Se trouvant seule, aprs le dner,
avec son frre:

--Pauvre Raymond, lui dit-elle, en lui prenant la main, tu es donc moins
malheureux!...

Il ne put retenir un mouvement d'impatience, dpit de l'insistance de
sa soeur  pntrer son secret.

--Qu'imagines-tu donc?...

Il la regardait dans les yeux. Elle devint cramoisie, et, essayant de
dissimuler son embarras sous un clat de rire:

--Dame! rpondit-elle, je ne sais pas... au juste. Seulement la
politique tracasse Me Roberjot bien autrement que toi, et jamais je
ne lui ai vu des regards comme les tiens...

Et comme il se taisait:

--Je n'insisterai pas, ajouta srieusement la jeune fille. Et cependant,
j'aurais peut-tre des confidences  changer contre les tiennes.

A tout autre moment, Raymond et voulu avoir l'explication de cette
phrase au moins singulire. L'gosme de la passion retint les questions
sur ses lvres.

Il se dit en lui-mme:

--Oh! oh! il parat que Mlle Pauline Delorge aime quelqu'un, et c'est
l ce qui la rend si clairvoyante.

Puis il n'y pensa plus du reste de la soire, qu'il passa entre sa mre
et sa soeur. Et lorsqu'il eut regagn sa chambre, il ne songeait qu'
une chose, c'est que le lendemain tait le premier jour de l'An, et que
trs probablement il n'aurait pas deux heures  lui pour courir jusqu'
la rue de Grenelle-Saint-Germain.

Il ne se trompait pas. C'tait chez Mme Delorge que, depuis des
annes, venaient djeuner, le premier janvier, les rares amis qui lui
taient rests fidles.

Ds neuf heures, arrivaient Mme Cornevin et ses filles, puis
l'excellent M. Ducoudray, l'oeil plus brillant que les pierres d'une
paire de boucles d'oreilles qu'il apportait  Mlle Pauline.

Me Roberjot ne tarda pas  apparatre, les bras chargs de sacs de
bonbons; et ds son entre:

--Eh bien! s'cria-t-il, le voici donc venu, le premier jour de cette
fameuse anne de 1870 qui doit donner  la France le bonheur et la
libert!...

--_Amen!_ fit M. Ducoudray. Et en attendant, nous sommes toujours sans
ministre.

--Toujours, rpondit Me Roberjot, de ce ton de bonne humeur qui avait
rsist  tous les tracas et  toutes les dceptions de sa vie. Ah!
l'enfantement est laborieux. Mais soyez sans inquitude, demain
l'_Officiel_ parlera, et nous connatrons enfin le ministre Ollivier.

Raymond s'tait rapproch.

--Et pensez-vous toujours, demanda-t-il, qu'il doit tre l'avant-dernier
ministre du second Empire!

--Je le pense plus que jamais... s'cria l'avocat.

Et sans souponner, certes, quels effroyables malheurs allaient fondre
sur la France, en cette sinistre anne de 1870:

--Dans un an, ajouta-t-il,  pareil jour, je vous donne rendez-vous.
Alors, vous me direz ce que sont devenus tous ceux qui jouissent de leur
reste, le comte de Combelaine et le duc de Maumussy, et cette chre
princesse d'Eljonsen, et mon excellent ami Verdale!...

Le lendemain, ainsi qu'il l'avait annonc, le _Journal officiel_
publiait le nom des hommes choisis par mile Ollivier, et qui allaient
constituer avec lui ce ministre fameux qui portera dans l'histoire le
nom de ministre du 2 janvier.

[Illustration: Ce cavalier tait le comte de Combelaine.]

Et la vrit vraie, incontestable, sinon inconteste, est que la France
eut, ce jour-l, comme un blouissement d'esprance et de libert.

En lisant le nom des hommes qui allaient prendre la direction des
affaires, on crut que la ruine prochaine, dont les symptmes se
multipliaient de plus en plus alarmants depuis quelques mois, allait
tre conjure.

On crut qu'une transaction pacifique viterait les horreurs d'une lutte
sanglante sur des dcombres.

--On va donc respirer! disait-on. La scurit va donc renatre! Les
affaires vont donc reprendre!...

Que devenaient dans de telles circonstances les thories de Mme
Delorge, qui avait toujours attendu, qui attendait encore avec une
imperturbable confiance quelque dgringolade effroyable, soudaine,
foudroyante, qui livrerait  sa vengeance les assassins, dix-huit ans
impunis, de son mari!...

Et Raymond lui-mme ne s'tait-il pas parfois, dans le secret de son
coeur, berc de ce dcevant espoir, que quelque grande commotion
politique dtacherait Mme de Maillefert de ses amitis nouvelles et
sauverait Mlle Simone?

--Chimres!... se disait-il maintenant. Illusions vaines!... C'est sur
soi, sur soi seul, qu'un homme doit compter!...

Ce qui n'tait pas une illusion, c'est que, de plus en plus, la
situation de Mlle Simone tait menace.

La veille mme, une lettre qu'il avait reue de M. de Boursonne tait
venue confirmer ses craintes et l'avertir de se hter.

Il court ici de singuliers bruits, crivait le vieil ingnieur, et avec
une persistance qui me les fait prendre au srieux, malgr leur
invraisemblance.

On assure que Mlle Simone, ne devant plus revenir  Maillefert, se
dcide  vendre toutes ses proprits, et mme le chteau. D'aprs M.
Bizet de Chenehutte, qui est dcidment un brave garon, la vente aurait
lieu dans les premiers jours du mois prochain. Ce qui dsole les gens du
pays, c'est qu'on annonce que tout est d'avance achet en bloc par un
gros capitaliste de Paris.

Comme de raison, je vous fais grce des commentaires.

Vous, l-bas, vous devez savoir la vrit. Mandez-la-moi donc, s'il
vous plat, pour que je conserve ma rputation d'homme bien inform. Et
par la mme occasion, dites-moi un peu ce que vous devenez.

Hlas!... Raymond n'en savait pas plus que son vieil ami.

Aussi, est-ce avec la rsolution plus que jamais arrte de parvenir,
cote que cote, jusqu' Mlle Simone, qu'il arriva vers deux heures 
son appartement de la rue de Grenelle-Saint-Germain.

Une surprise immense l'y attendait.

Lorsqu'il entra dans la loge pour prendre sa clef:

--On est venu vous demander ce matin, monsieur, lui dit la concierge.

Sa premire ide fut que la vieille femme, dans une intention qui lui
chappait, plaisantait.

Qui donc savait qu'il avait lou cet appartement? Personne.

Et l'et-on su, comment et-on pu venir l'y demander, puisqu'au lieu de
son nom, il avait donn celui de la famille de sa mre?

--Quand donc est-on venu? interrogea-t-il.

--Ce matin.

--Qui?

--Un monsieur, vtu dans le dernier genre, tout ce qu'il y a de plus
comme il faut. J'tais en train de balayer mes escaliers: il appelle,
moi je me penche sur la rampe, et je lui crie:

--Qu'est-ce que vous voulez?

Il lve la tte:

--Je voudrais savoir, rpond-il, si mon ami est chez lui.

--Quel ami?

--Eh! celui qui a emmnag au troisime avant-hier.

--M. de Lespran, alors?

--Prcisment.

L-dessus, je lui ai dit que vous tiez absent, et il a paru trs
contrari. Il m'a cependant remercie trs poliment, et il est parti en
disant qu'il repasserait...

Raymond rflchissait, et  son premier tonnement l'inquitude
succdait.

Ce mystrieux visiteur ne s'tait pas prsent en demandant M. de
Lespran. Il s'tait arrang de telle sorte que c'tait la portire qui
lui avait appris sous quel nom s'tait tabli rue de Grenelle son
nouveau locataire.

Mais il semblait  Raymond trs important que la concierge ne souponnt
rien.

--Ce doit tre, dit-il, quelqu'un de mes amis. Vous a-t-il laiss son
nom?...

--Ma foi, non!...

--Et vous ne le lui avez pas demand? Non. C'est vraiment bien fcheux.
Pourtant, si vous pouviez me donner son signalement exact!... Voyons,
comment tait-il, jeune, vieux?...

--Ni l'un ni l'autre.

--Grand ou petit? Mince ou gros?...

--Entre les deux.

--Brun ou blond?

--Oh! pour cela, tout ce qu'il y a de plus blond, blond ardent,
s'entend.

--Avait-il un accent?

--Je n'ai pas remarqu.

Tout espoir d'tre renseign s'vanouissait. Raymond comprit qu'insister
serait inutile.

--Une autre fois, dit-il  la portire, il faudra, je vous prie,
demander le nom des gens qui viendront en mon absence.

Mais cette insouciance qu'il affectait, elle tait bien loin de son me.

De ce fait rsultait pour lui la certitude qu'il tait suivi, pi. Par
qui? dans quel but?

Une fois, le souvenir de Laurent Cornevin traversa son esprit. Il le
repoussa.

--Si Laurent, se dit-il, avait  me parler, il viendrait me trouver chez
ma mre ou m'crirait pour me donner un rendez-vous...

N'importe, c'tait un souci nouveau ajout  tous ceux de Raymond; souci
cuisant s'il en fut, irritant, et de toutes les minutes.

Il cessait de s'appartenir, en quelque sorte. Il ne devait plus faire un
pas, dsormais, sans tre tourment de cette ide qu'il tranait  ses
talons quelque mouchard immonde, qu'il tait incessamment pi, que
chacune de ses dmarches avait un tmoin invisible, tapi dans l'ombre et
dressant un rapport...

Une telle infamie tait bien digne de M. Philippe, conseill par M. de
Combelaine.

Cette journe, du reste, qui commenait si mal, ne lui devait pas tre
favorable.

C'est en vain que, jusqu' la nuit, il demeura l'oeil clou 
l'ouverture qu'il avait pratique  la persienne, il n'aperut ni
Mlle Simone, ni miss Lydia Dodge.

Et il ne fut pas plus heureux les jours suivants, encore que
littralement il ne bouget plus de son observatoire; si bien qu' la
fin de la semaine il ne savait plus que croire ni qu'imaginer.

Miss Dodge l'avait-elle donc tromp? N'avait-elle paru cder  ses
instances que pour se dbarrasser de lui? Avait-elle au contraire tenu
sa promesse et avait-elle t impitoyablement renvoye?

Le dsespoir s'emparait de Raymond, lorsqu'enfin le dimanche matin, un
peu avant huit heures, juste comme il venait d'arriver, il vit
apparatre sur le perron Mlle Simone.

Elle tait habille; elle allait sortir; elle sortait.

Mais ce n'tait pas comme d'ordinaire la fidle Lydia Dodge qui
l'accompagnait. C'tait une femme de chambre que Raymond ne connaissait
pas, qui devait tre une des femmes de la duchesse, et qui portait un
livre d'heures...

Il n'en descendit pas moins en toute hte et assez vite pour que Mlle
Simone n'et pas disparu quand il arriva dans la rue.

Mais elle tait loin, dj; elle marchait d'un bon pas... Elle suivait
la rue de Grenelle-Saint-Germain, elle tournait la rue Casimir-Prier...
Il tait clair qu'elle se rendait  Sainte-Clotilde.

Raymond, alors, la devana et se retourna. Leurs yeux se rencontrrent.
Elle tressaillit et baissa la tte, mais elle ne s'arrta pas et entra
dans l'glise...

--Et cependant elle m'a vu, pensait-il, elle m'a reconnu!... Tout espoir
est-il donc perdu?...

Ce qui le proccupait, c'tait de savoir par o Mlle Simone
sortirait, afin de la devancer et de se trouver sur son passage.

Bientt il n'eut plus de doute.

La messe termine, elle resta agenouille quelques instants encore,
puis, se levant, elle traversa la nef, se dirigeant vers la grande porte
qui donne sur le square.

Il sortit alors par une des portes latrales, et tournant l'glise au
pas de course, il arriva au bas des marches, juste comme Mlle Simone
les descendait.

Il hsitait  l'aborder, pourtant,  cause de cette femme de chambre
trangre... Mais elle n'hsita pas, elle. Venant droit  lui:

--Ce que vous faites l est mal, monsieur Delorge!... lui dit-elle.

Lui tait saisi de douleur de retrouver Mlle Simone si ple et si
amaigrie. Elle n'tait plus que l'ombre d'elle-mme.

Ce qui n'empche que c'est d'une voix ferme, et en le regardant
fixement, qu'elle ajouta:

--N'avez-vous donc pas reu ma dernire lettre?

--Pardonnez-moi.

--Ne vous y disais-je pas de m'oublier? qu'il le fallait?...

Raymond hochait la tte.

--Dans cette dernire lettre, rpondit-il, vous me disiez: Je suis la
plus misrable des cratures. Alors moi je viens vous dire: Mon me,
mon intelligence, ma vie, tout vous appartient. Est-ce que tout entre
nous, joie ou malheur, ne doit pas tre commun? Qu'arrive-t-il? J'ai le
droit de vous le demander, j'ai le droit de le savoir. Il faut que je
vous voie, que je vous parle...

Elle devenait indcise, mais la femme de chambre se rapprochait:

--Eh bien!... soit, dit-elle vivement;  quatre heures, demain, ici...

Certes, il n'y avait rien dans l'attitude de Mlle de Maillefert, dans
son accent ni dans ses regards qui pt encourager les esprances de
Raymond...

Mais le pire malheur n'tait-il pas prfrable  ses horribles
perplexits?...

Aussi le lendemain, bien avant l'heure indique, il tait devant
Sainte-Clotilde et errait lentement autour du square.

Le ciel tait gris, le temps froid, le sol dtremp. Le jardin tait
dsert. Personne ne passait le long des grilles...

Mais la nuit venait, avance par le brouillard. Quatre heures sonnrent.
L'instant d'aprs, deux femmes apparurent au coin de la rue
Casimir-Prier: miss Lydia et Mlle Simone...

La pauvre gouvernante n'avait donc pas t renvoye!

Vivement Raymond s'avana... Mais Mlle Simone l'avait aperu, et
venant  lui:

--Offrez-moi votre bras, lui dit-elle d'une voix brve, et marchons...

Il obit; et tout aussitt:

--Car vous en tes venu  vos fins, poursuivit durement la jeune fille.
Vous l'exigiez, me voici...

--Je l'exigeais!...

--Assurment, et  ce point que c'tait comme une perscution. Mon frre
ne vous a-t-il pas rencontr dj, prs de notre htel, et n'est-ce pas
sa modration seule qui a vit une altercation?...

Un geste de colre, de regret peut-tre, chappa  Raymond.

--C'est juste, fit-il. M. Philippe ne m'a mme pas frapp.

--Et ce n'est pas tout!... Vous avez circonvenu ma gouvernante et vous
l'avez dcide  enfreindre mes ordres et  violenter ma volont!...

tait-ce bien Mlle Simone qui parlait ainsi!... tait-ce possible!...
tait-ce vraisemblable!...

--Je voulais vous voir, commena Raymond, je voulais...

--A quoi bon!... interrompit la jeune fille, d'un accent tranchant et
froid comme l'acier. Est-ce pour me contraindre  vous rpter ce que
je vous ai crit? Soit, je vous le rpte: Nous sommes  tout jamais
spars, nous devons nous oublier, il le faut, je le veux...

Elle parlait trs haut, sans aucune rserve, comme si elle eut t hors
d'elle-mme... Si bien qu'il tait fort heureux que le square ft
dsert, et que d'ailleurs miss Dodge veillt.

--Eh bien! s'cria Raymond, c'est de cette sparation que j'ai  vous
demander compte...

--A moi! pronona la jeune fille, d'un ton que n'et pas dsavou sa
mre. Et de quel droit? Depuis quand ne suis-je plus libre et matresse
de mes actions? Ce que je fais, il me plat de le faire...

Heureusement, il est de ces exagrations qui, dpassant le but, le
dcouvrent.

A mesure que Mlle Simone le traitait plus durement, le jour se
faisait dans l'esprit de Raymond. Il s'arrta court, et plongeant dans
les yeux de la jeune fille un de ces regards qui remuent la vrit au
plus profond de l'me:

--Ah! ce que vous faites est sublime!... s'cria-t-il.

--Monsieur, balbutia-t-elle, dcontenance. Raymond...

Mais lui, sans se laisser interrompre:

--Me jugez-vous donc si au-dessous de vous, continua-t-il, que je ne
puisse vous comprendre?... Dtrompez-vous. Croyant que je dois vous
perdre, vous essayez d'attnuer mon dsespoir. Quand une abominable
intrigue vous arrache  mon amour, vous voulez paratre me renier
volontairement. Vous levant pour moi jusqu' l'hrosme du sacrifice,
vous tchez de vous perdre dans mon coeur, avec cette pense que, si
je pouvais vous mpriser, je vous regretterais moins et me
consolerais...

Sous la flamme de cette parole, elle se dbattait, elle essayait de
protester.

--Vous oubliez donc, continuait Raymond, le serment que nous avons
jur!... C'est ensemble que nous devons lutter la lutte de la vie,
ensemble que nous devons prir ou tre sauvs...

Visiblement, Mlle de Maillefert avait trop compt sur ses forces:
elle faiblissait.

--Je vous en conjure, murmura-t-elle, ne me parlez pas ainsi...

--Il le faut, je le dois, et vous... vous me devez la vrit...

--Eh bien! donc... commena l'infortune.

Mais elle s'arrta aussitt, avec un mouvement d'horreur, et violemment:

--Jamais!... s'cria-t-elle, jamais, c'est impossible...

Raymond sentait la victoire lui chapper.

--Faudra-t-il donc, s'cria-t-il, que je vous sauve malgr vous!...

Elle se redressa sur ce mot, et admirable d'nergie:

--Qui vous dit que je veux tre sauve? pronona-t-elle. Je ne dois pas
l'tre, je ne le serai pas. Il est trop tard, d'ailleurs. Tout ce que
vous tenteriez maintenant ne servirait plus qu' rendre peut-tre
inutile un horrible sacrifice librement consenti. Pour vous, j'aurais
d ne pas venir. Pour moi, j'emporte l'esprance que le souvenir de la
pauvre Simone ne vous sera pas sans douceur... Car, ne vous abusez pas,
c'est la dernire fois que nous nous revoyons...

--Non, je ne vous laisserai pas partir ainsi.

Dj elle avait repris le bras de miss Lydia.

--N'insistez pas, dit-elle, laissez-moi tout mon courage, j'en ai
besoin... Adieu!

Lorsque Raymond revint  lui, aprs avoir err toute la soire par les
rues de Paris, il tait sur le boulevard, devant un groupe o un homme
disait:

--Victor Noir a t tu par le prince Pierre Bonaparte, j'en suis sr,
j'arrive d'Auteuil...




IV


Il tait rel, ce bruit, qui, de mme qu'une traneb de poudre, courait
le long des boulevards et se rpandait par tout Paris.

Dans l'aprs-midi de cette journe du lundi, 10 janvier 1870, deux
journalistes, MM. Louis Noir et Ulrich de Fonvielle, s'taient prsents
chez le prince Pierre Bonaparte, qui habitait alors  Auteuil l'ancienne
maison du philosophe Helvtius.

Ils venaient, envoys par un de leurs amis, Paschal Grousset, demander
raison au prince d'un article publi dans un journal de Bastia,
l'_Avenir_.

Le prince attendant ce jour-l les tmoins de Henri Rochefort, ces
messieurs avaient t reus...

Moins de dix minutes aprs, des coups de feu avaient retenti dans la
maison.

Presque aussitt, un homme en tait sorti, blme, la tte nue,
trbuchant, les deux mains fortement appuyes sur le coeur.

Arriv sur le trottoir, il s'tait affaiss. Il tait mort.

Celui-l tait Victor Noir.

L'instant d'aprs, un autre homme sortait, ple, effar, un revolver 
la main, qui criait:

--N'entrez pas! On assassine ici!

Cet autre tait M. Ulrich de Fonvielle.

Tels taient les faits qui circulaient de bouche en bouche.

Que s'tait-il pass dans la maison? Personne encore ne le savait
exactement, et personne, il faut le dire, ne semblait tenir  le savoir.
Visiblement les opinions taient arrtes.

A la dtonation du revolver d'Auteuil, deux partis immdiatement
s'taient dresss, qui l, sur-le-champ, sans informations, avant toute
enqute, se disputaient la possession exclusive de la vrit.

A entendre les uns, le prince Pierre Bonaparte, attaqu et provoqu chez
lui, n'avait fait, en tuant Victor Noir, qu'user du droit sacr qu'a
tout citoyen de se dfendre et de faire respecter sa maison.

Selon les autres, et c'tait l'immense majorit, il n'y avait mme pas
eu de provocation, et Victor Noir tait tomb victime du plus lche des
attentats.

Entre ces deux camps, quelques gens de bon sens essayaient d'lever la
voix.

--Si nous attendions d'tre clairs, proposaient-ils, avant de nous
prononcer?...

Ils perdaient leur loquence... Paris tait pris de la fivre.

Les rues taient pleines de monde, les cafs regorgeaient. A tous les
coins de rue, des groupes se formaient d'o s'levait une immense
clameur de maldiction. Une agitation sourde remuait les faubourgs, plus
menaante  mesure qu'elle se propageait dans les quartiers
excentriques.

Lorsque Raymond rentra, tout boulevers, dj Mme Delorge tait
informe de l'vnement, et extraordinairement mue.

--Eh bien!... dit-elle  son fils, le doigt de Dieu n'est-il pas
visible? Au moment o l'Empire s'applique  faire oublier ses origines,
n'y a-t-il pas quelque chose de fatidique dans la mort de ce malheureux
jeune homme, dont le nom, inconnu hier, sera peut-tre demain le cri de
ralliement d'une rvolution?

Mais dj le prince Pierre tait arrt, et l'instruction tait
commence.

Paris le sut par les journaux du matin, qui tous publiaient une note du
chef du cabinet du ministre de la justice, M. Adelon.

--A quoi bon?... disait  Raymond Me Roberjot. O est le juge
d'instruction capable d'clairer de la lumire de la vrit cette
sinistre affaire?

Puis hochant la tte d'un air sombre:

--Et maintenant, ajoutait-il, croyez-vous que ce soit vraiment le
commencement de la fin?... Et cependant, ce n'est rien encore, vous
verrez, vous verrez...

Ce que Raymond vit, ce fut que la _Marseillaise_ parut encadre de noir,
ayant  sa premire colonne un article de Rochefort, cri de haine et de
colre, qui devait retentir au fond des ateliers les plus reculs.

Il n'tait pourtant pas besoin d'excitations. Les plus optimistes
sentaient souffler au-dessus de Paris le vent brlant des grands orages
populaires.

Toute la journe du 11 fut employe aux prparatifs.

Tout le jour, on vit des groupes se diriger en plerinage vers Neuilly,
o on avait transport le corps de Victor Noir.

L'enterrement devait avoir lieu le lendemain, 12.

On avait demand qu'il se ft au Pre-Lachaise. Lgalement, il devait
avoir lieu  Neuilly.

--C'est ce qu'on verra! disait-on dans bien des groupes.

Le lendemain, il tombait une petite pluie serre, pntrante, glaciale.

Il pleut, il n'y aura rien! avait dit autrefois Ption.

Cette fois l'opinion tait trop monte pour regarder au temps.

Bien avant le jour, l'arme tait sur pied.

[Illustration:--Voici, dit-elle, une lettre pour M. Raymond Delorge.]

On avait fait venir la garnison de Versailles. Des troupes taient
masses au Champ-de-Mars et au palais de l'Industrie. Des sergents de
ville taient groups des deux cts de la porte Maillot.

Ds sept heures, de son ct, dans tous les quartiers de Paris, la foule
s'tait mise en mouvement et roulait vers Neuilly, cohue immense, o
tous les ges et toutes les conditions se confondaient.

Des marchands de journaux circulaient  travers tout ce monde, ils
vendaient la _Marseillaise_ et l_'clipse_, qui reprsentaient Victor
Noir mort, et ils criaient:

--A deux sous, le cadavre,  deux sous!...

Il tait une heure alors. L'instant critique approchait.

Allait-on laisser le corbillard se rendre paisiblement au cimetire de
Neuilly?

Fallait-il prendre la bire sur les paules et, le revolver  la main,
marcher sur Paris?...

Autour de la dpouille mortelle de Victor Noir, ses amis dlibraient.

Pouss par la foule jusqu'au premier rang, et mme,  un moment, jusqu'
l'intrieur de la maison mortuaire, Raymond se trouvait  mme de suivre
toutes les pripties de ce drame mouvant et terrible.

Un  un, il avait vu passer prs de lui tous les chefs du mouvement,
tous ceux qui avaient ou se croyaient une influence, tous ceux dont on
attendait des ordres ou un signal.

C'est vers une heure et demie que Rochefort tait arriv.

Il tait plus ple que de coutume, et, sur son visage boulevers, chacun
pouvait lire les effroyables motions qui l'agitaient.

Sitt entr dans un petit atelier qui prcdait la chambre mortuaire, il
s'tait laiss tomber lourdement sur une chaise, en disant:

--Donnez-moi un verre d'eau, je n'en puis plus.

Dans la pice se trouvait un Anglais, froid, raide, impassible. Il tira
de sa poche une sorte de gourde recouverte de paille tresse, et, la
tendant  Rochefort:

--C'est du rhum, dit-il, buvez.

--Merci, je n'en prends jamais.

Froidement, l'Anglais remit sa bouteille dans sa poche, et haussant les
paules:

--Vous avez tort, dit-il, un coup de rhum fait grand bien quand on est
le chef d'un mouvement comme celui-ci, et qu'on est mu comme vous
l'tes.

Et s'adressant  Raymond:

--N'est-ce pas votre avis, monsieur? ajouta-t-il...

Raymond n'eut pas le loisir de rpondre  ce singulier personnage; des
gens entraient effars, qui se pressaient autour de Rochefort, rptant:

--Que faut-il faire? Qu'avez-vous dcid?...

Lui, le front moite d'une sueur d'angoisse, hsitait...

Il se disait que si une collision, par malheur, avait lieu, toute cette
foule en un moment serait repousse, parpille, sabre, et qu'un mot de
sa bouche pouvait tre le signal d'une pouvantable effusion de sang...

Un homme qui entra, maigre, l'oeil ardent, les cheveux hrisss, crut
qu'il allait le dcider.

--Marchons-nous sur Paris, oui ou non? demanda-t-il brusquement.

--Qui vous donne le droit de m'interroger? dit Rochefort.

--Le peuple dont vous tes le reprsentant.

--Je n'ai pas d'ordres  recevoir de vous.

--Tant pis!

Et enfonant son chapeau sur sa tte, il sortit, cartant violemment la
foule qui s'tait entasse dans l'atelier.

L'instant d'aprs, Rochefort sortait aussi. Le frre de Victor Noir,
Louis, l'tait venu chercher, et le conjurait de tout tenter pour viter
 son frre des funrailles sanglantes.

La discussion fut violente, mais enfin, sur l'avis de Delescluze, il fut
dcid que le corps serait port au cimetire de Neuilly.

Plac  une fentre, Rochefort annona  la foule cette rsolution,
dclarant qu'il considrait comme sacre la volont de la famille.

Autour de la maison on applaudit. Mais Raymond entendit prs de lui un
homme qui disait:

--De quoi se mle donc la famille! Le corps est  la dmocratie, il faut
le porter  Paris!...

On descendait la bire,  ce moment, pour la placer sur le char funbre.
Ds qu'elle parut, il y eut une pousse dans la foule; des hommes se
rurent pour s'en emparer, et on put croire un instant qu'une
pouvantable lutte allait s'engager.

Debout prs du corbillard, Raymond, de son mieux, prtait main-forte aux
gens qui s'efforaient de retenir le cercueil, lorsqu'un homme en
blouse, d'une carrure herculenne, le saisit  la gorge et le renversa
en arrire contre la roue.

Il allait sans doute rouler  terre, ce qui, en ce moment et en cet
endroit pouvait tre la mort, lorsqu' ses cts surgit cet Anglais
qu'il avait vu, dans l'atelier, offrir du rhum  Rochefort.

D'un seul coup de poing en pleine poitrine, il rejeta comme une masse
l'homme en blouse dans la mle, et tendant la main  Raymond,  demi
trangl:

--Dans une foule comme celle-ci, dit-il froidement, il ne faut jamais se
laisser saisir.

--Monsieur, commena Raymond, vous venez probablement de me sauver la
vie...

--J'en serais heureux, interrompit l'Anglais; mais il n'en est rien, je
vous assure, et ce lger service ne vaut pas un remercment... Mais
pardon de vous quitter, voici le char qui s'loigne, et je ne veux pas
perdre un dtail de la crmonie.

Le char funbre, en effet, venait de se mettre en marche, et lentement,
pniblement, ballott par les incessants remous de la foule, il
cheminait le long de l'avenue, vers le petit cimetire de Neuilly.

Derrire, immdiatement, marchaient Rochefort et M. Ulrich de Fonvielle
dont le paletot tait littralement en lambeaux.

Et instinctivement, des milliers et des milliers de gens, pousss, la
tte nue et les pieds dans la boue, suivaient.

Le mouvement tait d'une lenteur extrme, mais  ce point irrsistible,
que Raymond avait t entran.

Faute d'avoir pu se dgager, il suivait, lui aussi.

Une pousse l'avait spar de l'Anglais, mais il ne l'avait pas perdu de
l'oeil tout de suite, et pendant un bon moment, il l'avait vu circuler
dans la cohue.

--Singulier personnage! pensait Raymond intrigu. Que fait-il l?

Un arrt brusque de ce torrent humain, qui roulait  pleine avenue vers
le cimetire, interrompit les rflexions.

--Qu'est-ce que c'est? demandait-on autour de lui. Qu'est-il arriv?...

Il arrivait que Rochefort, succombant sous tant d'motions, venait de
chanceler et de tomber inanim entre les bras des amis qui
l'entouraient, et qu'on le transportait dans une boutique voisine, la
boutique d'un picier.

--Il est mort, disaient quelques-uns.

Il n'tait qu'vanoui, et ne tarda pas  reprendre ses sens.

Mais cet incident enlevait dfinitivement toute ide de porter le
cercueil au Pre-Lachaise en traversant Paris.

Aussi bien, la lassitude et le dcouragement commenaient  s'emparer de
toute cette foule, sur pied depuis le matin, dans la boue et sous la
pluie, et o beaucoup de gens se trouvaient, qui n'avaient rien pris de
la journe.

C'est donc plus vite qu'on se dirigea vers le cimetire de Neuilly, o
quelques orateurs, amis ou se disant amis du pauvre Victor Noir,
prononcrent quelques paroles d'adieu et des serments de vengeance.

Le retour commenait.

Revenu  lui, Rochefort tait mont dans un fiacre, et venait de donner
au cocher l'ordre de reprendre le chemin de Paris.

Alors, ceux qui s'taient dclars pour la bataille, ceux qui voulaient
la lutte immdiate, reprirent quelque espoir.

Et de fait, le spectacle tait assez effrayant et assez trange pour que
l'on pt tout craindre.

La nuit tombait. Le brouillard lger qui succdait  la pluie donnait
aux objets des formes indcises. Les nuages, au couchant, se coloraient
de rougeurs hivernales, qui semblaient des reflets d'incendie...

Et cependant deux cent mille hommes, au moins, de tout ge, de toute
condition, en colonne serre, interminable, remontaient lentement vers
l'arc de l'toile, chantant  pleine voix des chants rvolutionnaires et
poussant des clameurs formidables comme les rugissements d'une
fournaise.

Qu'allait-il advenir quand cette masse norme se heurterait aux sergents
de ville masss autour de l'Arc de Triomphe?

Rien... Les sergents de ville se retirrent un peu  l'cart, et,
impassibles, regardrent s'couler le noir torrent...

--O va-t-on? demandaient des gens aux cts de Raymond; o
allons-nous?...

La colonne descendait les Champs-lyses, et les chants redoublaient...
lorsque tout  coup, au rond-point, la tte s'arrta.

L taient rangs les escadrons de cavalerie...

Bientt, dominant les chants et les chansons, un roulement de tambours
se fit entendre...

C'tait une premire sommation.

Vivement Rochefort se jette  bas de son fiacre, et suivi de deux amis,
s'avance vers un commissaire de police qui, ceint de son charpe, barre
l'avenue.

--Je veux passer! lui dit-il.

--Vous ne passerez pas. On va charger, rpond le commissaire.

--Mais je suis M. Henri Rochefort, dput au Corps lgislatif.

--C'est vous, alors, qu'on sabrera le premier.

Et sur cette rponse s'lve le roulement de tambours de la seconde
sommation, et un escadron s'avance, au pas, le sabre nu...

Mais Rochefort, cette fois, ne devait pas avoir de dcision  prendre...

Le vent des paniques, qui balaie les armes comme la poussire des
chemins, avait souffl...

En un clin d'oeil, cette foule formidable qui le suivait, et qui
semblait devoir tout submerger sur son passage, cette foule dont les
imprcations montaient jusqu'aux nues, s'tait parpille, disperse,
vanouie, fondue...

Et lorsque Raymond traversa Paris pour rentrer chez sa mre, il n'y
trouva plus trace de cette terrible agitation.

--Eh bien? lui demanda, ds qu'il parut, le digne M. Ducoudray, qu'un
gros rhume,  son grand dsespoir, avait empch de se rendre  Neuilly.

--Paris est calme! rpondit-il d'une voix sombre, ce n'tait qu'une
fausse alerte, tout est fini.

Telle n'tait pas l'opinion de Me Roberjot qui, le soir mme, vint
rendre visite  Mme Delorge, et qui racontait cette sance orageuse
de la Chambre, o le nouveau ministre s'tait cri:

Nous avons t la justice et la modration; nous serons la force, s'il
le faut!

Et l-dessus, il ajoutait qu'une demande en autorisation de poursuites
contre Rochefort venait d'tre dpose entre les mains du prsident du
Corps lgislatif, et que certainement elle serait accorde.

--Et nous verrons, disait-il en se frottant les mains, nous verrons
bien!...

Raymond coutait, les sourcils froncs.

Ce n'tait pas la seule curiosit qui l'avait conduit aux obsques de
Victor Noir. Il tait de ceux qui avaient une arme dans leur poche, et
qui taient prts  engager la lutte, pour peu qu'elle prsentt une
chance de succs.

Une rvolution et encore pu le sauver, pensait-il.

Que le rgime imprial s'effondrt, M. de Combelaine et M. de Maumussy
taient crass du coup, Mme de Maillefert et M. Philippe taient
atterrs, et Mlle Simone lui tait peut-tre rendue.

Il est vrai que son illusion n'avait pas t de longue dure.

Et loyalement, il s'tait rang du ct de ceux qui voulaient viter la
lutte et conduire le cercueil au cimetire de Neuilly.

Certes, il ne s'en repentait pas, mais en ce moment,  la fin de cette
journe d'motions poignantes, et lorsqu'il voyait vanoui son suprme
espoir, il n'essayait plus de ragir contre l'affreux dcouragement qui
l'envahissait.

Mlle de Maillefert n'tait-elle pas,  tout jamais, perdue pour
lui?...

Il la connaissait assez pour tre sr qu'il n'y avait plus  essayer
dsormais de la faire revenir sur ses dterminations. Il savait qu'elle
irait jusqu'au bout de son sacrifice, hroquement, sans daigner mme
chercher  s'en pargner une douleur.

--Je ne veux pas tre sauve, avait-elle dit. Du reste, il est trop
tard. Ce qu'on tenterait  cette heure n'aboutirait qu' rendre mon
sacrifice inutile...

Quel sacrifice?

Sous une catastrophe connue, mesure par lui, il se ft peut-tre
inclin. Mais plier ainsi sous un malheur mystrieux lui semblait le
comble de la misre et de la honte.

C'en tait fait. Il adorait Mlle de Maillefert, elle l'aimait, et ils
taient pour toujours spars. La reverrait-il seulement jamais!...

Il n'avait pas trente ans, et il voyait sa vie finie, le prsent sans
espoir, l'avenir sans promesses.

Assurment, sans le souvenir de sa mre, c'est d'une main ferme qu'il
et mis fin  une existence devenue intolrable.

Mais avait-il le droit de disposer ainsi de lui-mme?...

N'et-ce pas t une lchet horrible que d'abandonner cette noble
femme, qui n'avait vcu que pour lui et par lui?

Une nuit, dj, on lui avait apport le corps de son mari assassin.
Faudrait-il qu'on lui rapportt de mme le cadavre de son fils
suicid!...

--Je dois vivre, pensait Raymond, je le dois!...

N'avait-il pas, d'ailleurs, bien des raisons encore de tenir  la
vie?...

Est-ce que le meurtre du gnral Delorge avait t veng?

Et les meurtriers de son pre n'taient-ils pas les mmes misrables
qu'il souponnait d'avoir ourdi la tnbreuse intrigue o prissait
Mlle de Maillefert?

L'Empire avait fait et faisait toujours leur audace et leur impunit. Eh
bien! Raymond irait grossir les rangs des ennemis de l'Empire, non plus
des ennemis platoniques et discrets qui le combattaient avec les seules
forces de la justice et de la pense, mais des ennemis frntiques,
toujours en guerre ouverte, toujours en armes, toujours prts  se ruer
par n'importe quelle brche...

Le moment tait d'ailleurs propice  de telles rsolutions.

Ainsi que l'avait prvu Me Roberjot, l'branlement caus par la mort
de Victor Noir et par les scnes de ses funrailles, bien loin de
s'attnuer, s'accentuait...

C'est que le cabinet du 2 janvier n'avait pas lu cet vnement dans
l'avenir, le jour o il acceptait la direction des affaires...

La force des choses le lanait sur une pente fatale et il la suivait,
sans se rendre compte assurment de ce qu'il y avait au bout.

Ainsi, la Chambre ayant autoris des poursuites contre Rochefort, en
raison de son article de la _Marseillaise_, il fut poursuivi et condamn
 six mois de prison et  3,000 fr. d'amende. C'tait le 22 janvier.

Cependant on ne pensait pas, dans le public, que ce jugement dt tre
excut, du moins immdiatement.

Erreur!...

Le 7 fvrier, Raymond se rendait aux nouvelles, au palais Bourbon,
lorsque sur le quai il rencontra Me Roberjot, lequel, tout chaud
encore de la discussion, vint  lui.

--C'est vot!... lui dit-il. Une dcision de la Chambre autorise
l'arrestation.

--C'est terriblement grave! murmura Raymond.

C'tait une opration hardie, en effet, que d'arrter un homme dont la
popularit tait alors sans bornes. Bien des rvolutions, qui ont
russi, ont eu pour point de dpart de moindres hardiesses.

Mais le ministre tait engag: l'ordre fut donn.

Le soir mme, vers les neuf heures, au moment o Rochefort se prsentait
rue de Flandres,  la salle de la Marseillaise, il fut entour par des
agents et conduit  une voiture qui partit ds qu'il y eut pris place.

Il avait montr beaucoup de calme, et mme, pendant qu'on l'entranait,
il avait recommand  ses amis de ne pas faire d'appel au peuple.

Recommandation inutile.

C'tait Flourens qui prsidait cette runion de la salle de la
Marseillaise. Apprenant l'enlvement de Rochefort, il se dressa sur son
banc, adjurant les assistants de prendre les armes.

Aprs quoi, menaant d'un revolver le commissaire de police qui
assistait  la runion:

--Vous, lui dit-il, je vous arrte... Pas un ordre  vos agents, pas un
geste, ou vous tes mort!...

Pour la seconde fois depuis un mois, Raymond put croire que l'explosion
allait avoir lieu.

Une clameur formidable avait rpondu  l'appel de Flourens et salu
l'acte dsespr par lequel il pensait engager dfinitivement l'action.

Dans cette salle de la Marseillaise, sinistre d'aspect, boueuse,
dlabre, deux ou trois cents hommes protestaient, avec d'pouvantables
blasphmes, que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'on allait
apprendre  les connatre.

Au dehors, la foule s'amassait et s'paississait. Beaucoup de rverbres
avaient t teints aux environs. Des groupes, o les femmes taient
aussi nombreuses que les hommes, se massaient dans les coins sombres.

Toujours prt  tenir pour ralits les chimres de son imagination,
Flourens crut voir Paris entier debout et marchant  sa suite.

Il sortit donc de la salle de la Marseillaise, et, tenant toujours sous
son revolver le commissaire de police, il s'engagea dans le faubourg.

Une soixantaine de trs jeunes gens le suivaient. Ils n'avaient pas
d'armes, mais ils chantaient  pleine gorge pour se donner du coeur.

Devenu le centre d'un groupe, et dupe, lui aussi, de ses colres,
Raymond avait pris la parole, et carrment et  tous risques il
proposait de marcher sur Sainte-Plagie et de dlivrer Rochefort,
lorsqu'une voix, odieusement enroue, l'interrompit.

--Ah ! qu'est-ce qu'il nous propose, celui-l?

Vivement Raymond essaya de s'expliquer.

--Il veut nous entraner hors du faubourg, reprit la voix, pour nous
livrer  la police. Mais on la connat...

Raymond protestait, et certes, bien inutilement. N'avait-il pas contre
lui sa tournure lgante, ses vtements, ses faons, sa voix?

--Qui es-tu? lui demanda brutalement un grand drle d'une vingtaine
d'annes, plac prs de lui...

--C'est un mouchard, cria un autre.

Il faisait si sombre que Raymond cherchait en vain dans le groupe ses
interrupteurs. Tout neuf  ces scnes de tumulte, il prtendait se faire
couter.

Tout  coup:

--Enlevons le mouchard!... hurla la voix.

Et on le saisissait au collet, en mme temps, et il sentait se nouer
autour de ses jambes, cherchant  lui faire perdre plante, des bras
furieux, les bras de quelqu'un de ces odieux gamins au teint verdtre
qui semblent jaillir des pavs partout o se produit une scne de
dsordre.

--Au canal, le mouchard!... rptait-on.

Il comprit le danger. D'un brusque mouvement, il fit lcher prise 
celui qui le tenait au col, d'un coup de pied il envoya le gamin rouler
dans le ruisseau, et s'arc-boutant solidement sur les jarrets, le poing
en avant:

--Gare  qui me touche!... dit-il.

Il y eut dans le groupe dix secondes d'hsitation. Mais il est de ces
mots qui sont toute une condamnation sans appel; les esprits taient
monts, la victoire n'tait que trop facile, et on allait sans nul doute
lui faire un mauvais parti, lorsqu'un robuste gaillard en blouse se jeta
devant lui en criant:

--Bas les mains! Je connais le citoyen.

--C'est un mouchard! hurla la foule.

--Hein! de quoi! interrompit l'homme en blasphmant. O donc est-il, le
malin qui ose dire qu'un ami  moi est de la police?...

Personne ne rpondant, l'homme, brusquement, dgagea Raymond et ds
qu'ils furent  quelques pas du groupe:

[Illustration: Arriv sur le trottoir, il s'tait affaiss, il tait
mort.]

--Filez, lui dit-il, votre place n'est pas ici.

--Cependant...

--Gardez votre courage pour une meilleure occasion.

--Quoi! lorsque dj la lutte est commence...

L'homme haussa les paules, et d'un ton de mpris indescriptible:

--La lutte!... fit-il. Vous croyez donc  une lutte, vous!

Il s'loignait. Raymond le retint:

--Au moins, dites-moi  qui je dois d'avoir pu me tirer d'affaire.

L'homme parut trouver l'insistance toute naturelle.

--Je m'appelle Tellier, rpondit-il, je suis ouvrier  l'Entrept.

--Moi, je m'appelle Raymond Delorge, et je voudrais...

--Payer la goutte? Je comprends a. Seulement, comme vous pouvez voir,
tous les marchands de vin ont ferm. Ce sera pour la prochaine
rencontre...

Et il s'esquiva, laissant Raymond fort irrsolu.

L'motion, dans le faubourg, lui semblait bien trop grande pour devoir
se calmer si promptement. A tout moment des groupes d'hommes passaient,
qui paraissaient se rendre  quelque rendez-vous. Les cochers de fiacre,
fouettant leurs chevaux  tour de bras, s'envolaient dans toutes les
directions, comme s'ils eussent trembl qu'on ne s'empart de leur
voiture pour commencer une barricade.

--Avant de rentrer, pensa-t-il, je puis toujours voir.

Et il marcha au bruit.

C'tait la petite troupe de Flourens qui poursuivait sa route en
chantant la _Marseillaise_, et il ne tarda pas  la rejoindre.

Flourens marchait toujours en tte,--et cependant,  mesure qu'il
avanait, force lui tait bien de reconnatre qu'il s'tait abus
d'illusions tranges.

Partout, sur son passage, les fentres s'ouvraient bruyamment, et des
ttes se montraient, curieuses et effarouches. Des gens sortaient des
maisons dont les imprcations rpondaient  sa voix.

Mais c'tait tout. Et sa petite troupe, loin de grossir, allait
diminuant de tous les bavards qui s'attardaient sous les portes  donner
des renseignements.

A Belleville, il esprait trouver une arme. A peine y runit-il une
centaine d'hommes mal quips.

--Ah! si on avait des armes! disait-on autour de lui.

C'est alors que l'ide lui vint, d'une navet folle, qu'au thtre de
Belleville, dans le magasin des accessoires, il trouverait des fusils.

Seulement, lorsqu'il arriva dans les coulisses, rclamant les armes des
figurants, il tait seul. De tous ses soldats, il ne lui restait qu'un
enfant de dix-sept ans.

Dsespr, il regagna la rue, son pardessus sur le bras, un revolver
d'une main, une pe de l'autre, et on le vit parcourir le faubourg,
cherchant des combattants et des remueurs de pavs...

Il trouva des sergents de ville qui venaient de disperser les derniers
groupes, et auxquels il eut de la peine  chapper.

Et lorsque, vers minuit, Raymond regagna la rue Blanche, il put dire 
M. Ducoudray:

--Tout est termin.

Le bonhomme n'en revenait pas.

--De mon temps, disait-il, en 1830, on ne venait pas  bout de nous si
facilement!...




V


Cependant, tout n'tait pas si compltement fini que cela.

Si la journe du lendemain mardi, 8 fvrier, fut relativement calme, la
fivre parut recommencer  la tombe de la nuit.

Une douzaine de barricades furent leves rue de Paris,  Belleville,
rue Saint-Maur, rue de la Douane et au faubourg du Temple.

Le lendemain soir encore, mercredi, nouvelles scnes de dsordre, et
combats assez violents autour d'une barricade leve rue Saint-Maur.

N'importe, il tait clair que le mouvement ne se propageait pas.
L'meute restait confine en deux coins de Paris,  Belleville et au
faubourg du Temple.

Et de mme que l't pass, les badauds, aprs leur dner, s'en allaient
place du Chteau-d'Eau voir les meutiers.

Ils n'eurent pas longtemps  y aller.

Ds le 10,  la suite de trois ou quatre cents arrestations, la rue
avait repris son calme. Et il parut probable que Rochefort, enferm 
Sainte-Plagie, ferait bel et bien ses six mois de prison.

--Probable, c'est possible, disait Me Roberjot, certain, non. Ce qui
vient d'chouer ces jours-ci russira fatalement avant longtemps.

Et tout en avouant que de telles scnes dtachaient bien des esprits
timides de la cause de la libert, il numrait avec complaisance tous
les orages qui grossissaient  l'horizon de l'Empire: le procs du
prince Pierre Bonaparte, qui allait tre traduit devant la haute-cour,
les grves qui s'organisaient partout, le malaise du commerce et cette
inquitude gnrale qui faisait que tout le monde se dfiait de
l'avenir.

Mais Raymond avait alors de bien autres soucis.

De dductions en dductions, il en tait arriv  souponner une
relation entre l'trange visite qui lui tait venue rue de Grenelle et
certains vnements des jours prcdents.

A Neuilly, lors de l'enterrement de Victor Noir, il allait tre jet 
terre et sans doute cras, lorsqu'un inconnu, un Anglais aux allures
excentriques, avait surgi tout  point pour le dbarrasser de son
agresseur.

Non moins  propos,  la Villette, lors de l'arrestation de Rochefort,
un ouvrier tait survenu pour le dgager d'un groupe de furieux, o
certainement on lui et fait un mauvais parti.

Ces deux circonstances, qui ne l'avaient pas frapp tout d'abord,
prenaient maintenant  ses yeux des proportions normes.

--Non! ce n'est pas naturel! se rptait-il.

Et il se demandait si le mystrieux visiteur, l'Anglais de Neuilly et
l'ouvrier de la Villette, n'taient pas les agents d'un seul et mme
personnage, qui, sans qu'il s'en doutt, veillait sur lui.

Or, quel pouvait tre ce personnage, sinon Laurent Cornevin?

Raymond,  cette ide, se sentait pris blouissements. Aid de Laurent,
il se voyait regagnant la partie perdue, et reconqurant Mlle
Simone...

Il y avait d'ailleurs  sa porte un moyen de vrifier jusqu' un
certain point l'exactitude de ses conjectures.

Ne sachant rien de l'Anglais de Neuilly, il n'y songeait point.

Mais l'ouvrier de la Villette lui avait dit qu'il s'appelait Tellier et
qu'il tait employ  l'Entrept.

--Je vais me mettre  sa recherche, se dit Raymond, et si je le
dcouvre, je saurai bien le faire parler. Mais je ne le retrouverai pas.
S'il est ce que je souponne, il m'aura donn un faux nom et une fausse
adresse...

Une heure plus tard, il descendait de voiture rue de Flandres, et avec
la plus industrieuse patience, il commenait ses investigations.

Ce qu'il avait prvu se ralisait.

A l'Entrept, Tellier tait parfaitement inconnu.

Et c'est en vain qu'il s'en alla tout le long du canal, de chantier en
chantier, interrogeant tout le monde, patrons, contrematres, ouvriers,
payant bouteille pour dlier les langues, personne ne connaissait le
nomm Tellier ni n'en avait ou parler.

--Je suis donc sr de mon affaire! se disait-il le soir en rentrant.

Malheureusement c'tait la moindre des choses. L'existence de Laurent
constate, le difficile tait de se mettre en communication avec lui.

Pourtant, aprs de longues mditations, Raymond crut avoir trouv un
expdient.

--Si Laurent veille ainsi sur moi, se dit-il, c'est donc que son
affection est profonde et sincre. Donc, s'il savait  quel point je
suis malheureux, il ferait tout pour me tirer de peine. Donc, je n'ai
qu' le prvenir pour le voir accourir...

Et sur cette conclusion, il crivit cette lettre:

Vous qui venez vous informer de M. de Lespran, tes-vous l'homme que
je suppose? tes-vous l'ancien associ de M. Pcheira? Si oui, faites,
au nom du ciel, que je puisse vous voir, vous parler. Ai-je besoin de
vous jurer le plus profond secret? Mon bonheur, ma vie sont en jeu...

Cette supplique si pressante, Raymond la mit sous enveloppe, et aprs
l'avoir cachete de faon  dfier la curiosit la plus ingnieuse, il
la confia  la concierge de la rue de Grenelle-Saint-Germain, en la
priant de la remettre  la premire personne qui viendrait le demander.

Assurment, c'tait un chtif espoir que celui-l, mais enfin c'tait un
espoir, et il lui donna le courage de paratre s'intresser 
l'installation que lui prparait sa mre.

Ravie de voir son fils se fixer  Paris, prs d'elle, et le trouvant
trop  l'troit dans sa chambrette d'tudiant, Mme Delorge venait de
louer,  son intention un petit appartement qui joignait le sien, et
qui en fit compltement partie, aprs qu'on eut ouvert une porte de
communication.

L, elle se plut  dcorer deux pices, une chambre  coucher et un
cabinet de travail, dont elle fit une merveille, grce aux tableaux et
aux objets de haute curiosit qui lui restaient de la succession du
baron de Glorire.

Dans ce mme cabinet, elle fit transporter le portrait du gnral
Delorge.

--Il te revient de droit, dit-elle  son fils. Il te rappellerait le
pass et ton devoir, si jamais tu venais  oublier....

Non, il n'tait pas de danger qu'il oublit!

Chaque jour qui s'tait coul depuis un mois avait ajout  sa haine
une goutte de fiel et exalt sa rage de vengeance. Tenir enfin
Combelaine et Maumussy et les craser, tait l'ide fixe qui obsdait
son cerveau.

C'est ce but qu'il poursuivait, lorsque mettant en rquisition les
influences de Me Roberjot, il s'tait fait affilier  une des
socits scrtes qui travaillaient au renversement de l'Empire.

La socit dont Raymond se trouva faire partie tenait ses sances dans
une petite maison de la rue des Cinq-Moulins,  Montmartre et
s'intitulait la _Socit des Amis de la Justice_. Un ancien reprsentant
du peuple en tait le chef, et elle comptait parmi ses membres un grand
nombre d'avocats, quelques artistes et des mdecins.

On se runissait deux ou trois fois la semaine, le soir.

Le but qu'et avou l'association, dans le cas o la police et pntr
son existence, et t la propagation des livres et des journaux
dmocratiques.

Son but rel tait de recruter et d'armer en province une arme qui, au
premier signal, arriverait donner la victoire  une rvolution
parisienne.

De quelles forces disposait en France la socit des _Amis de la
Justice_? Raymond ne le sut jamais exactement. Une seule fois, il
entendit le prsident dire:

--Nous avons plus de cinquante mille fusils.

Disait-il vrai?...

En tout cas, qu'il exagrt ou non, Raymond n'avait pas tard 
reconnatre que ses nouveaux amis ne comptaient gure sur un succs
prochain, et que, s'il arrivait  temps  son but, ce ne serait pas par
eux.

Aussi, toutes ses penses se tournaient-elles vers cet inconnu, qu'il
supposait tre Cornevin, et chaque aprs-midi il courait rue de Grenelle
demander  la concierge des nouvelles de sa lettre.

--Je n'ai vu personne, lui rpondit-elle quatre jours de suite.

Mais le cinquime, ds que Raymond ouvrit la porte de la loge:

--Il est venu! s'cria-t-elle.

Le choc, bien que prvu, fut si violent, que Raymond plit.

--Et vous lui avez remis ma lettre? demanda-t-il.

--Naturellement.

--Qu'a-t-il dit?

--D'abord, il a paru trs tonn que vous ayez laiss une lettre pour
lui, et il s'est mis  la tourner,  la retourner,  la flairer... A la
fin, il l'a ouverte. D'un coup d'oeil, oh! d'un seul, il l'a lue. Il
est devenu cramoisi, il s'est frapp le front d'un grand coup de poing,
il s'est cri: Tonnerre du ciel! et il est parti en courant.

Troubl jusqu'au fond de l'me, Raymond affectait cependant une
contenance tranquille. Et la plus vulgaire prudence lui recommandait cet
effort, car il sentait rivs sur lui les petits yeux gris de la
concierge.

--Enfin, reprit-il, c'est bien tout ce que vous a dit mon ami?

--Absolument tout.

--Il n'a pas parl de me rpondre?

--Non.

--Il n'a pas demand  quelle heure il me trouverait?

--Pas davantage.

--Cependant!...

--Quoi! puisqu'on vous dit qu'aprs avoir jur comme un enrag, il s'est
sauv comme s'il et eu le feu aprs lui!...

Raymond et eu d'autres questions encore  adresser  la portire, mais
c'et t attiser encore une curiosit qu'il ne voyait que trop
enflamme, c'et t se livrer peut-tre; il ignorait s'il avait en
cette femme une allie ou une ennemie, et il n'avait que trop de raisons
de se dfier.

Affectant donc une superbe insouciance:

--J'arrangerai cela, fit-il.

Et prenant sa clef, il se hta de gagner son appartement, heureux de
n'avoir plus  dissimuler les horribles apprhensions qui venaient
l'assaillir.

Si le rcit de la concierge tait exact, et rien ne lui faisait
souponner qu'il ne ft pas tel, l'homme  qui sa lettre avait t
remise n'tait pas, ne pouvait pas tre Laurent Cornevin.

Malheureux! il venait peut-tre de sauver ses mortels ennemis en leur
rvlant l'existence de Laurent Cornevin.

--Je suis donc maudit! se disait-il, en se tordant les mains, je serai
donc fatal  quiconque s'intresse  moi!...

C'est  peine si, ce jour-l, il songea  jeter un coup d'oeil sur
l'htel de Maillefert.

Le temps tait doux, les fentres du salon taient ouvertes, et dans ce
salon, autour d'une table couverte de papiers et de registres, Raymond
apercevait trs distinctement sept ou huit hommes, presque tous d'un
certain ge, graves, chauves et cravats de blanc.

Qu'tait-ce que cette runion? Il n'en vit pas la fin. La nuit venait,
un domestique apporta des lampes, et ferma les fentres...

--Je ne reviendrai plus ici, pensa-t-il, vaincu par cet acharnement de
la destine. A quoi bon revenir!...

Il sortit donc, et il n'avait pas fait cent pas dans la rue de Grenelle,
lorsqu'il s'entendit appeler doucement.

C'tait miss Lydia Dodge.

--Vous!... s'cria-t-il.

Elle semblait pouvante de sa dmarche, la pauvre fille; elle tremblait
comme la feuille et jetait autour d'elle des regards effars.

--Voici trois jours, rpondit-elle, que je ne fais que me promener
autour de l'htel, esprant toujours vous rencontrer...

Un nouveau malheur allait fondre sur lui. Raymond n'en doutait pas.

--C'est Mlle Simone qui vous envoie? demanda-t-il.

--Non, c'est  son insu que je vous guette.

--Que se passe-t-il, mon Dieu!...

--Mademoiselle va se marier... Je l'ai entendue le promettre  madame la
duchesse.

Cette nouvelle affreuse, aprs tout ce que lui avait dit Mlle Simone,
est-ce que Raymond n'et pas d la prvoir!... Elle l'atterra, pourtant.

--Simone se marie!... balbutia-t-il. Avec qui?...

--Ah! je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'elle en mourra. Aprs son
argent, c'est sa vie qu'on lui prend. Car elle se meurt, monsieur
Delorge, elle se meurt, entendez-vous! Alors, moi, voyant cela, je n'ai
plus hsit, je vous ai cherch; que faut-il faire?

Que faut-il faire?

Il y avait des semaines, des mois, que le malheureux vivait en face de
ce problme, qu'il y appliquait toutes les forces de sa pense, toute
l'nergie de son intelligence, et qu'il ne dcouvrait aucune solution
acceptable.

--Ne rien pouvoir, rptait-il, en proie  une sorte d'garement, rien,
rien, rien!... En tre toujours  se dbattre,  s'agiter dans les
tnbres, sans un rayon de jour, sans une lueur! tre environn
d'ennemis et n'en jamais trouver un en face! tre frapp sans relche,
et ne pas voir d'o viennent les coups! Ah! si Mlle Simone l'et
voulu!... Mais non, c'est elle qui, volontairement, m'a li les mains,
garrott, rduit  l'impuissance, condamn  cette excrable situation,
 cette existence d'humiliation,  cette lutte sans issue. Il lui a plu
de se dvouer, elle se dvoue. Je pris avec elle; que lui importe! Ah!
tenez, miss Dodge, Simone jamais ne m'a aim!...

Du geste, comme si elle et entendu un blasphme, la digne gouvernante
protestait.

--Vous ne m'avez donc pas comprise! interrompit-elle. Il faut donc que
je vous rpte que mademoiselle ne vivra pas jusqu' ce mariage!...

Soudainement, Raymond s'arrta. La violence de ses motions finissait
par lui donner cette lucidit particulire  la folie, et qui prte aux
actes des fous une apparence de logique.

--Voyons, fit-il, d'un accent bref et dur, nous sommes l qui perdons
notre temps en paroles vaines. Consultons-nous. Avez-vous ide du
stratagme qu'on a employ pour attirer Mlle Simone  Paris?...

--On lui a dit que l'honneur de M. Philippe tait compromis, et que
seule, en consentant aux plus grands sacrifices, elle pouvait le
sauver...

--Alors elle a abandonn sa fortune...

--Je le crois.

--Soit, je comprends qu'on lui ait tout pris. Mais ce mariage...

--Il est,  ce qu'il parat, non moins indispensable que l'argent au
salut de M. Philippe...

--Et vous ne savez pas quel est le misrable lche qui prtend pouser
Mlle Simone?...

--Non...

Sans souci des passants, des espions peut-tre attachs  ses pas,
Raymond parlait trs haut avec des gestes furieux. Les circonstances
extrieures n'existaient plus pour lui. Il ne remarquait pas un homme
d'apparence suspecte, qui tait all se poster tout prs, sous une porte
cochre, o il paraissait allumer sa pipe.

--Quand a-t-il t question de ce mariage pour la premire fois?
reprit-il.

--Avant-hier.

--Dans quelles circonstances?

Visiblement, la pauvre Anglaise tait au supplice.

--C'est que, balbutiait-elle, je ne sais si je dois, si je puis... Ma
profession a des devoirs sacrs, la confiance qu'on m'accorde...

Impatiemment, Raymond frappait du pied.

--Au fait! interrompit-il brusquement.

--Eh bien! donc, avant-hier, M. Philippe sortit le matin, en voiture...

--Avec qui?

--Tout seul. Lorsqu'il rentra sur les onze heures, pour djeuner, il
tait si ple et si dfait que, l'ayant rencontr dans l'escalier, j'eus
tout de suite un pressentiment. Ayant appel son valet de chambre:
Allez, lui dit-il, prier ma mre de me recevoir  l'instant. Je
compris qu'une explication allait avoir lieu, et aussitt, d'instinct,
je montai  l'appartement de madame la duchesse, comme si j'avais eu
affaire dans le petit salon qui est  ct de sa chambre. J'y tais 
peine que j'entendis M. Philippe chez madame. Ses premiers mots furent:
Nous sommes jous abominablement! Et immdiatement, il se mit 
parler, mais si vite, si vite, que je n'entendais presque plus rien, que
je distinguais seulement de ci et de l des lambeaux de phrases, o il
disait que c'tait un abus de confiance inou, une impudence
inimaginable, que tout tait perdu, qu'on le tenait, qu'il ne lui
restait plus qu' se brler la cervelle. Madame la duchesse, pendant ce
temps, poussait de vritables cris de rage. Je l'entendais trpigner
jusqu' ce que tout  coup: Il faut s'excuter!... s'cria-t-elle. Et
sonnant une de ses femmes: Allez, lui commanda-t-elle, me chercher
Mlle Simone. L'instant d'aprs, mademoiselle arrivait. Que se
passa-t-il? Je ne sais; on parlait si doucement, que je n'entendais plus
rien absolument. Ce qu'il y a de sr, c'est que c'est en sortant de l,
plus ple qu'une morte, que mademoiselle me dit: Je me marie... Je n'y
survivrai pas!...

[Illustration:--Je veux passer, dit Rochefort.]

Maintenant que miss Dodge tait lance, il n'y avait plus qu' la
laisser poursuivre. Et cependant brusquement Raymond l'interrompit.

--Vous aimez Mlle Simone, dit-il, vous lui tes dvoue, vous voulez
la sauver?...

--Oh!... monsieur.

--Eh bien! vous allez me conduire prs d'elle,  l'instant!...

pouvante, miss Lydia se rejeta vivement en arrire, considrant
Raymond d'un oeil dilat par la stupeur:

--Moi, bgaya-t-elle, moi vous conduire prs de mademoiselle?...

--Oui.

--A l'htel?...

--Il le faut.

--Mais c'est impossible, monsieur!

--Rien n'est si ais, au contraire. Vous allez prendre mon bras, et nous
entrerons ensemble, la tte haute. Me voyant avec vous, pas un valet
n'aura l'ide de me demander qui je suis ni o je vais.

--Et madame la duchesse?...

--Elle est toujours sortie  cette heure-ci.

--M. Philippe peut tre l...

Raymond dissimula mal un geste menaant:

--Je n'ai plus, dit-il, pour viter le duc de Maillefert, les raisons
que je croyais avoir. S'il est l, tant mieux!...

--Que voulez-vous dire? grand Dieu!... s'cria la pauvre gouvernante.

Et elle, que faisait frmir la seule ide de ce qui n'est pas
convenable, oubliant qu'elle tait en pleine rue, elle levait au ciel
des bras dsols:

--C'est de la folie! rptait-elle.

Peut-tre disait-elle vrai. Mais Raymond en arrivait  ce point extrme
o on ne calcule plus.

--Il faut que je voie Simone, reprit-il, de cet accent dur et bref
qu'ont les hommes aux instants dcisifs, et je n'ai pas le choix des
moyens...

--Elle ne vous laissera pas achever la premire phrase. Votre audace la
rvoltera, elle commandera de sortir.

--Marchons, miss...

Mais elle reculait, la pauvre fille, elle repoussait Raymond qui
s'avanait, elle regardait autour d'elle comme si elle et song 
s'enfuir.

--Et moi, reprit-elle, moi, mademoiselle me chassera comme une
malheureuse...

--Prfrez-vous la laisser mourir?...

--Je serai dshonore, perdue de rputation...

Discuter, c'tait bien moins rassurer la digne gouvernante que lui
montrer l'tendue des risques qu'elle courait. Raymond le comprit:

--Miss, pronona-t-il, l'heure presse et l'occasion fuit... Prenez mon
bras...

Subjugue, perdant son libre arbitre, elle obit, elle marcha.
Seulement, en arrivant  la porte encore grande ouverte de l'htel,
dgageant vivement son bras:

--Non, je ne veux pas! s'cria-t-elle.

Raymond ne parlementa pas. D'un brusque mouvement il enleva miss Dodge
et l'entrana dans la cour.

Deux ou trois domestiques qui causaient devant le pavillon du suisse,
ayant salu d'un air tonn, il leur rendit leur salut. Il franchit le
perron, et une fois dans le vestibule, abandonnant la pauvre
gouvernante:

--Maintenant, commanda-t-il, guidez-moi.

Oh! elle n'essaya mme pas de rsister. Elle s'engagea dans le grand
escalier, trbuchant  chaque marche, puis arrive au palier du second
tage:

--Attendez-moi ici, dit-elle  Raymond, je vais prvenir mademoiselle...

--C'est inutile; marchez, je vous suis...

--Cependant...

--Allez, vous dis-je!... Voulez-vous donc lui donner le temps de la
rflexion!...

Plus morte que vive, assurment, elle obit encore... Elle prit  droite
un couloir sombre, et ouvrant la porte d'un petit salon qu'clairait une
grosse lampe:

--Mademoiselle, commena-t-elle...

Raymond ne la laissa pas poursuivre, il l'carta et se montrant:

--C'est moi! dit-il.

Assise devant un petit guridon, Mlle Simone de Maillefert tait
occupe  feuilleter une grosse liasse de papiers.

A la voix du Raymond, elle se dressa d'un bloc, si violemment que sa
chaise en fut renverse, et reculant jusqu' la chemine, les bras
tendus en avant:

--Lui! murmurait-elle, Raymond...

Hlas! il ne fallait que la voir pour comprendre les craintes de miss
Lydia et pour trembler qu'elle ne ft atteinte aux sources mmes de la
vie. Elle n'tait plus que l'ombre d'elle-mme, ombre dsole. Le marbre
de la chemine tait moins blanc que son visage. Ses petites mains
amaigries avaient la transparence de la cire. Il n'y avait plus que ses
yeux de vivants, ses beaux yeux, si clairs autrefois, et qui maintenant
brillaient de l'clat phosphorescent de la fivre...

Mais dj elle tait revenue de sa premire surprise; ses pommettes se
colorrent lgrement, et d'un ton d'indicible hauteur:

--Vous, pronona-t-elle, chez moi!... De quel droit, et d'o vous vient
cette audace?... Vous tes devenu fou, je pense?...

D'un geste imprieux, elle montrait la porte. Raymond n'en avanait pas
moins:

--Peut-tre, en effet, suis-je devenu fou, interrompit-il d'un accent
amer. On dit que vous allez vous marier...

Elle le regarda en face, et rsolment, d'une voix qui ne tremblait pas:

--On vous a dit vrai, fit-elle.

En entrant  l'htel de Maillefert, mme aprs les confidences de
l'honnte miss Lydia, Raymond s'obstinait  douter encore. Et en ce
moment, c'est  peine s'il ajoutait foi au tmoignage de ses sens, 
peine s'il pouvait croire qu'il n'tait pas le jouet d'un excrable
cauchemar.

--C'est ce que je ne permettrai pas! s'cria-t-il avec une violence
inoue.

Mlle Simone ne sourcilla pas.

--De quel droit? pronona-t-elle froidement.

--Du droit, s'cria Raymond, que me donnent mon amour et vos promesses.
Vous avez donc effac de votre coeur ce jour o, la tte appuye
contre ma poitrine, vous me disiez: Une fille comme moi n'aime qu'une
fois en sa vie; elle est la femme de celui qu'elle aime ou elle meurt
fille.

A peine entre chez Mlle Simone, miss Lydia Dodge s'tait affaisse
lourdement sur la chaise la plus rapproche de la porte.

Peu  peu, elle avait repris ses sens. Puis elle avait cout, et elle
n'avait pas tard  s'pouvanter de la violence de Raymond, et aussi
d'entendre sa voix s'lever si haut qu'elle devait retentir dans tout
l'htel.

--Monsieur Delorge, supplia-t-elle, monsieur, au nom du ciel!...

Du geste, Mlle Simone lui imposa silence.

--Laisse-le parler, fit-elle, il est dit que pas une douleur ne me sera
pargne.

Mais son accent trahissait un tel excs de souffrance, que Raymond
s'interrompit, et tonn de son emportement:

--Vous ne saurez jamais ce que j'ai endur, murmura-t-il.

--Je sais que vous me torturez inutilement, et qu'il serait gnreux 
vous de vous loigner...

--Pas avant de vous avoir parl.

Il se rapprocha, et baissant le ton, de cette voix touffe o frmit la
passion la plus ardente:

--Je suis venu, reprit-il, pour vous clairer sur la situation qui nous
est faite. Au-dessus des conventions sociales, il y a le droit sacr, il
y a le devoir de toute crature humaine de dfendre sa vie et son
bonheur. Les bornes sont dpasses de ce qui se peut souffrir, nous
sommes dgags. Donnez-moi la main et sortons la tte leve de cette
maison maudite. C'est pour s'approprier votre fortune qu'on veut
s'emparer de votre personne. Eh bien? abandonnez vos millions  qui les
convoite. L'argent!... est-ce que nous y tenons, vous et moi? Est-ce que
pour vous, d'ailleurs, je ne saurais pas en gagner des monceaux! Venez!
Si vous n'avez pas t la plus fausse des femmes, vous allez venir!...

Le calme de Mlle Simone tait celui de ces victimes rsignes qui,
dans le cirque, sous la griffe des tigres, offraient  Dieu leurs
tortures.

--Ma destine est fixe, dit-elle. Il n'est plus au pouvoir de personne
de la changer. Je me dvoue  un intrt que je juge suprieur  ma
vie... Ne soyez pas jaloux, je ne trahis pas mes promesses, ce n'est pas
 un autre homme que je suis fiance, Raymond, c'est  la mort, et mon
lit nuptial sera un cercueil. Un abme de honte s'ouvrait, mon corps le
comblera: ne le voyez-vous pas?...

Raymond parut rflchir. Puis, aprs un moment de lourd silence, troubl
seulement par les sanglots de miss Dodge:

--Eh bien! soit, s'cria-t-il, je m'loignerai si vous consentez 
m'apprendre  quelle cause sacre vous nous sacrifiez. J'ai le droit de
savoir et de juger. Ne donnez-vous pas ma vie en mme temps que la
vtre?

--C'est un secret qui doit tre enseveli avec moi!

La colre, de nouveau, gagnait Raymond.

--C'est votre dernier mot, pronona-t-il, je sais ce qu'il me reste 
faire.

--Quoi?

--J'irai trouver M. Philippe, et il faudra bien qu'il me rponde, lui,
et qu'il me rende compte de l'horrible violence qui vous est faite...

Mlle de Maillefert se redressa:

--Vous ne ferez pas cela! s'cria-t-elle.

--Je le ferai, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! Qui donc m'en
empcherait!

--Moi! pronona la jeune fille.

Et saisissant la main de Raymond, et la serrant avec une force dont on
ne l'et pas crue capable:

--Moi! poursuivit-elle, si ma voix a encore un cho dans votre coeur.
Moi, qui vais, s'il le faut, tomber suppliante  vos genoux. Malheureux!
voulez-vous donc empoisonner mon agonie de cette ide horrible que je me
dvoue inutilement?

Il vita de rpondre, il ne voulait pas s'engager.

--Au moins, reprit-il, dites-moi le nom de l'homme que vous allez
pouser?...

Elle semblait prs de se trouver mal.

--Serez-vous donc plus ou moins malheureux, balbutia-t-elle, selon que
j'pouserais celui-ci ou celui-l?...

--N'importe, je veux savoir...

Une voix prs de lui l'interrompit qui disait:

--Mlle de Maillefert pouse le comte de Combelaine...

D'un mouvement furieux, comme s'il et reu un coup de poignard dans le
dos, Raymond se dtourna.

Et il se trouva en face de la duchesse de Maillefert et de Philippe.

La mre et le fils rentraient  l'instant mme, ensemble.

En montant l'escalier, ils avaient entendu les clats de colre de
Raymond, et ils taient accourus.

--J'ai bien dit, rpta la duchesse, que c'est M. de Combelaine que ma
fille pouse.

Oh!... Raymond n'avait que trop bien entendu, et s'il demeurait comme
hbt de stupeur, c'tait faute de trouver des expressions pour
traduire ses crasantes sensations.

--C'est un indigne mensonge! dit-il enfin.

--Interrogez Mlle de Maillefert, fit M. Philippe, avec cet odieux
ricanement qui tait devenu chez lui comme un tic nerveux dont il
n'tait plus matre.

Ah! c'tait plus que de la cruaut, c'tait de la dmence que de frapper
encore cette infortune, qui se tenait l, dfaillante, secoue de tels
frissons que ses dents claquaient.

Mais Raymond avait comme un nuage devant les yeux.

--Dites, interrogea-t-il, dois-je croire votre frre?

--Oui, articula-t-elle, faiblement, mais distinctement.

Un cri de douleur et de rage s'touffa dans la gorge de Raymond. Un
monde s'croulait en lui. Il chancela, et serrant convulsivement entre
ses mains ses tempes qui lui semblaient prs d'clater:

--Tu l'entends, s'cria-t-il,  Dieu qu'on appelle le Dieu de bont et
de justice, elle consent  devenir la femme de Combelaine, elle,
Simone!...

Puis, tout  coup, aveugl de plus en plus par les flots de sang que la
fureur charriait  son cerveau, saisissant le poignet de Mlle Simone,
fortement, rudement:

--Vous ne savez donc pas, reprit-il, ce qu'est ce misrable?...

--Je le sais... bgaya-t-elle.

--Vous ne savez donc pas que c'est ce misrable qui a lchement
assassin mon pre, le gnral Delorge...

Lourdement, Mlle de Maillefert se laissa tomber sur son fauteuil.

--Vous m'aviez dit tout cela, murmura-t-elle.

--Et vous l'pousez!

--Oui!...

perdu d'horreur, Raymond demeura un moment comme ananti, puis
brusquement revenant  la duchesse:

--Et vous, madame, fit-il, vous donnez votre fille  un tel homme!

La duchesse eut une seconde d'hsitation. Puis:

--Dans les maisons comme les ntres, pronona-t-elle, il est des
ncessits, des... raisons d'tat qui priment tout. Ma fille a pu vous
apprendre que c'est librement qu'elle se dvoue...

--Librement!... interrompit Raymond, librement...

D'un geste, Mme de Maillefert l'arrta, et d'un accent dont la
sincrit le frappa, malgr le dsordre de son esprit:

--Je vous affirme, dclara-t-elle, que s'il tait en mon pouvoir de
rompre ce mariage, il serait rompu  l'instant!

--En votre pouvoir!... rpta Raymond...

Et s'adressant  M. Philippe:

--Mais, ce que ne peut madame la duchesse, vous le pouvez, vous,
monsieur le duc, vous le chef de la glorieuse maison de Maillefert, le
dpositaire de l'honneur intact de vingt gnrations...

--Vous avez entendu ma mre, monsieur...

--Madame la duchesse est femme, monsieur, tandis que vous... L'pe que
vous ont lgue vos aeux est-elle donc  ce point rouille au fourreau,
qu'il vous faille accepter cette humiliation!...

M. Philippe tait devenu cramoisi.

--Monsieur!... s'cria-t-il, monsieur!...

--Philippe!... intervint la duchesse effraye, mon fils!

--Il est vrai, poursuivait Raymond, avec un redoublement d'ironie, que
le comte de Combelaine passe pour fort redoutable sur le terrain. Il
vivait autrefois de son habilet aux armes...

Le duc de Maillefert eut un si terrible geste, que son lorgnon s'chappa
de son oeil.

--Voil une phrase dont vous me rendrez raison, monsieur, s'cria-t-il.

Mais Mlle Simone s'tait redresse, et s'avanant telle qu'un spectre
entre les deux jeunes gens frmissants de colre:

--Plus un mot! Philippe, pronona-t-elle.

--Quoi!... lorsque je viens d'tre outrag chez moi...

--Je le veux... et je paye assez cher le droit de vouloir. Et vous,
Raymond, il serait maintenant indigne de vous de provoquer un homme qui
ne vous rpondra pas...

Raymond se tut. Il commenait  remarquer la patience extraordinaire de
la duchesse et  s'en tonner.

--Il ne serait pas gnreux, monsieur, pronona-t-elle doucement,
d'ajouter  nos preuves... Votre douleur, je la comprends et je
l'excuse si bien, que je ne vous ai pas demand compte de votre prsence
ici... Croyez que nous ne souffrons pas moins que vous. Mais la vie a
des ncessits inexorables. Dussions-nous en mourir tous, il faut que ce
mariage se fasse...

--Il se fera, appuya M. Philippe.

Lentement,  deux ou trois reprises, Raymond secoua la tte, et d'un ton
glac, qui contrastait trangement avec sa violence de tout  l'heure:

--Et moi, pronona-t-il, par tout ce qu'il y a de plus sacr au monde,
par la mmoire de mon pre assassin, je vous jure qu'il ne se fera
pas...

--Qu'esprez-vous donc?...

--C'est mon secret... Seulement, ce serment que je viens de jurer, vous
pouvez le rpter  M. de Combelaine... Peut-tre le fera-t-il
rflchir.

Ayant dit, il alla s'agenouiller devant Mlle Simone, qui gisait
inanime sur son fauteuil, il lui embrassa doucement les mains, et aprs
quelques mots inintelligibles, se redressant, il sortit.




VI


Il fallait qu'il y et en jeu un intrt bien puissant pour que la
duchesse de Maillefert, cette femme si hautaine et si violente, se
contraignit comme elle le faisait depuis vingt minutes. Elle devait suer
dans sa robe, tout en se faisant un visage impassible. Telle tait
d'ailleurs la tension de son esprit qu'elle ne se proccupait ni de miss
Lydia, ni de Mlle Simone qui, brise par cette dernire crise, venait
de se trouver mal.

--Eh bien? fit M. Philippe, aprs que le bruit des pas de Raymond se fut
perdu dans l'escalier, eh bien!...

--Eh bien! rpondit la duchesse, ne fallait-il pas que cette scne et
lieu?... ne vous l'avais-je pas annonce? ne l'attendiez-vous pas?...

--Si. Et j'ai t outrag chez moi, par un homme auquel je ne pouvais
m'empcher de donner raison... Ah! ma mre, pourquoi vous ai-je
coute!...

Mme de Maillefert eut un geste quivoque.

--C'est vrai, murmura-t-elle, nous sommes jous indignement. Mais qui se
serait attendu  tant d'impudence!... Qu'il prenne garde, pourtant, je
n'ai pas dit mon dernier mot.

M. Philippe tressaillit.

--Vrai, fit-il, vous avez quelque raison d'esprer?

--Je vous rpondrai dans trois ou quatre jours, quand j'aurai vu une
personne...

Le jeune duc se permit un petit sifflotement fort irrvrencieux.

--Connu! dit-il. Et d'ici l, M. Delorge finira de tout brouiller.
Combelaine est capable de croire que c'est nous qui le lui dpchons...

--M. Delorge n'excutera pas ses menaces.

--Erreur, ma mre. Je l'ai tois, moi, ce garon, il est naf, c'est
vrai, sentimental en diable, mais rageur... excessivement rageur...

Les mouvements de miss Dodge s'empressant autour de Mlle Simone
rappelrent la duchesse  la circonspection.

--Chut!... fit-elle vivement en baissant le ton. Simone conjurera ce
pril.

--Oui, comptez l-dessus.

--J'y compte. Son empire sur M. Delorge est absolu. Elle saura, si je
l'en prie, obtenir de lui qu'il quitte Paris. Elle lui crira, elle lui
donnera un rendez-vous s'il le faut.

--Et si Delorge va trouver Combelaine ce soir?

--Il n'ira pas... Cependant laissez-moi, je vais parler  Simone...

Eh bien! la duchesse se trompait.

Raymond, en sortant de l'htel de Maillefert, tait un autre homme. Il
comprenait maintenant que M. de Combelaine et les Maillefert
s'excraient, comme il arrive toujours aux complices, d'accord tant
qu'il est question de dpouiller leur victime, et qui en viennent aux
coups de couteau ds qu'il s'agit de partager le butin.

[Illustration:--Vous, dit-il, pas un ordre  vos agents, ou vous tes
mort.]

Et l-dessus il btissait le plan le plus simple, un plan qu'il tait
bien rsolu  excuter avec cet effrayant sang-froid de l'homme pour qui
la vie n'a plus aucune valeur.

Il allait droit au comte de Combelaine, et il lui disait simplement:

--J'aime Mlle de Maillefert, et elle vous est fort indiffrente. Je
suis aim d'elle, vous en tes ha. C'est sa fortune que vous
convoitez? Prenez-la. Quant  l'pouser, n'y songez plus, ou vous me
forcerez de vous brler la cervelle.

--Et je la lui brlerai, pensait-il, comme  un chien enrag,  bout
portant!

Ainsi rflchissant, il avait gagn les Champs-lyses. Il prit la rue
du Cirque, et bientt arriva  ce charmant htel que M. de Combelaine
devait  la munificence impriale.

Raymond sonna, et un domestique en habit noir  la franaise tant venu
lui ouvrir:

--M. de Combelaine? demanda-t-il.

--Monsieur le comte n'est pas  la maison, rpondit le domestique.

--Ce n'est pas pour une affaire ordinaire que je viens, il faut que je
le voie, il y va d'un intrt pressant...

Le domestique n'eut pas le temps de rpondre. Un coup fort lgant,
attel d'un magnifique cheval, s'arrtait devant la grille.

Une femme en descendit qui, franchissant lestement le trottoir, s'avana
pour entrer comme chez elle.

Seulement, le domestique, respectueusement, mais non moins fermement,
lui barra le passage en disant:

--Monsieur le comte est absent, madame.

De son air le plus hautain, elle le toisa, et d'un ton mchant:

--Vous tes nouveau dans la maison, mon cher, vous ne savez sans doute
pas qui je suis...

--Que madame m'excuse, je le sais trs bien.

--Alors, rangez-vous que je passe.

--Je ne le puis, madame, ayant l'ordre de monsieur le comte...

Cette visiteuse tait place de telle faon que la lumire des lanternes
de la grille tombait d'aplomb sur son visage et l'clairait comme le
plein jour.

C'tait une de ces femmes, comme il ne s'en trouve gure qu' Paris,
dans ce monde qu'on appelle un certain monde et qui doivent  une
hygine savante,  des soins incessants et  de mystrieuses pratiques
de toilette, le privilge de prolonger leur t bien au del de
l'automne.

On voyait bien que celle-ci avait dpass la trentaine. Mais de combien?
De cinq, de dix, de quinze ans? C'est ce qu'il et t difficile de
dcider...

Et plus Raymond l'observait, plus il lui semblait retrouver cette
physionomie au fond de ses souvenirs.

--Appelez Lonard, commanda-t-elle.

C'tait le valet de chambre, l'intime confident de M. de Combelaine.

--M. Lonard ne fait plus partie de la maison de monsieur le comte,
rpondit le domestique.

--Comment!... Lonard...

--A quitt monsieur pour entrer au service d'un Anglais qui lui donne
des gages normes...

De rage, la visiteuse dchirait ses gants en lambeaux.

--Alors, reprit-elle, allez dire au comte que je suis ici, moi,  sa
porte, attendant.

--Mais il est sorti, madame, je vous le jure, rpondit le domestique.
Lorsque vous tes arrive, j'tais en train de le dire  monsieur...

--Il montrait Raymond, tout en parlant. La dame se dtourna et,
l'apercevant, ne put retenir un lger cri.

--Je reviendrai, fit-elle.

Et s'adressant  Raymond:

--Et vous, monsieur, voulez-vous bien m'aider  monter en voiture?

Raymond obit. Et quand elle eut pris place sur les coussins de son
coup:

--Un mot, monsieur, fit-elle, assez bas pour n'tre entendue que de
Raymond. Je ne me trompe pas, vous tes bien M. Delorge?...

--En effet, madame.

--Le fils du gnral?

--Oui.

Elle eut une seconde d'indcision, puis vivement:

--Eh bien! reprit-elle, dites  mon cocher de rentrer par les
Champs-Elyses, et montez prs de moi.

Celui-l devient un joueur terrible, qui n'a plus rien  perdre. La
situation de Raymond tait  ce point dsespre, qu'il pouvait tout
tenter sans craindre de l'empirer. Il ft mont sans sourciller dans le
carrosse du diable.

Il fit donc ce que lui demandait cette femme, et lorsqu'il fut assis
prs d'elle, que la portire fut referme et que le coup roula:

--Dcidment, commena-t-elle, vous ne me remettez pas, monsieur
Delorge?...

--Je suis sr que vous ne m'tes pas inconnue, madame.

Il est positif que depuis deux minutes il se mettait l'esprit  la
torture pour associer la physionomie de cette femme  un des vnements
de sa vie.

--Je vois bien, reprit-elle aprs une courte pause, qu'il faut que je
vous mette sur la voie. Oh! il y a bien quinze ou dix-huit ans de cela.
Comme le temps passe!... J'tais une toute jeune fille mais vous tiez
un enfant, vous. Il a t trop souvent question de moi chez votre mre
pour que vous m'ayez oublie.

--Je n'y suis pas du tout, murmurait Raymond.

--En ce temps-l, vos amis, Me Roberjot surtout, croyaient que je
pouvais vous tre d'un grand secours... Y tes-vous?... Pas encore.
Voyons, est-ce que la mre de vos camarades n'avait pas une soeur?...

Si haut et si brusquement tressauta Raymond, que son chapeau s'crasa 
demi contre le fond du coup.

--Flora Misri!... s'cria-t-il.

La dame tressaillit comme si une pingle l'et pique.

--On m'appelait effectivement ainsi, autrefois, dit-elle d'un ton pinc,
mais maintenant et depuis si longtemps je suis pour mes amis Mme
Misri.

Tant bien que mal Raymond essayait de s'excuser, elle l'interrompit
vite.

--Il suffit, dit-elle. Si je vous ai pri de monter dans ma voiture,
c'est que j'ai  vous entretenir de choses qui vous intressent au plus
haut point...

--Madame...

--Oh! ne vous tonnez pas. Sans que vous vous en doutiez, mes intrts
et les vtres sont les mmes, en ce moment. Tenez, causons: vous avez
failli vous marier, il y a trois mois?...

Positivement, depuis quelques minutes, Raymond attendait une question de
ce genre. Il tait sur ses gardes. C'est donc d'un ton raisonnablement
froid qu'il rpondit:

--Oh!... failli!... C'est peut-tre beaucoup dire...

Mme Misri eut un mouvement d'impatience.

--Ne chicanons pas sur les mots, fit-elle. Il a t question pour vous
d'un mariage...

Quel intrt avait-il  nier? Aucun.

--C'est la vrit, rpondit-il.

--Avec une jeune fille trs riche, dit-on?

--Immensment riche.

--Avec Mlle de Maillefert enfin...

Ce qui augmentait cruellement l'embarras de Raymond, c'tait de ne pas
voir le visage de Mme Misri. Il n'y a rien de perfide comme une
conversation dans l'obscurit. Les interlocuteurs ressemblent  des
duellistes qui se battraient  l'pe les yeux bands.

Autant qu'il en pouvait juger  son accent, elle devait tre en proie 
une colre d'autant plus violente qu'elle s'efforait de la contenir.

Il sentait, en tout cas, la gravit de la situation, que la fortune lui
revenait peut-tre, que tout dpendait de sa prudence et de son
habilet. Et, mesurant la porte de chacune de ses paroles:

--J'ai pu esprer, en effet, dit-il, que Mlle de Maillefert serait ma
femme.

--Vous aime-t-elle?

--Je le crois.

--Et sa famille vous la refuse?

--Formellement.

--Pour la donner  un homme qu'elle doit har?

--Je le crains.

Mme Misri, elle aussi, et bien voulu pouvoir surprendre sur la
figure de Raymond le secret de ses impressions. Ne le pouvant, elle eut
une ide qui jamais ne serait venue  un homme, elle lui prit la main,
et brusquement:

--Connaissez-vous l'homme qui vous enlve la femme que vous aimez?...

--Non, rpondit-il effrontment.

Mais un tressaillement plus fort que sa volont l'avait trahi.

--Pourquoi mentir? fit Mme Misri. Vous savez aussi bien que moi que
votre rival est M. de Combelaine.

Et Raymond ne rpondant pas:

--Qu'alliez-vous faire chez lui? insista-t-elle.

Il garda le silence. Il lui semblait voir poindre  l'horizon comme une
lueur d'esprance.

--Vous alliez le provoquer? dit Mme Misri.

Elle se frappa le front.

--C'est vrai, fit-elle, je me souviens qu'une fois dj vous lui avez
envoy des tmoins, et qu'il a refus obstinment de vous suivre sur le
terrain.

--Vous voyez...

--Oui. Vous devez le har effroyablement.

--Comment ne pas har celui qui m'enlve la jeune fille que j'aime?...

Mme Misri hochait la tte.

--Oh! ce n'est pas tout, dit-elle.

--Quoi donc?

--On prtend que ce n'est pas en duel qu'il a tu le gnral Delorge.

Raymond sentait la sueur de l'angoisse perler  ses tempes.

--Et a-t-on tort de le prtendre? demanda-t-il d'une voix altre...

Ce fut au tour de Mme Misri  se taire, puis au bout d'un moment, au
lieu de rpondre:

--Que feriez-vous bien, dit-elle, pour vous venger de cet homme?

Grce  une toute-puissante projection de volont, Raymond touffa
l'exclamation de joie qui lui montait aux lvres.

Cette femme, qui d'une voix frmissante lui parlait de vengeance, qui
semblait lui offrir  signer un pacte de haine, c'tait Flora Misri,
l'me damne du comte de Combelaine.

Pour que le misrable ft perdu, cette femme, pensait Raymond, n'avait
qu' le vouloir.

Seulement... tait-elle de bonne foi?

--Je ne songe nullement  me venger, pronona-t-il froidement.

Le coup venait d'atteindre l'Arc-de-Triomphe de l'toile, c'est--dire
le sommet de la pente, et le cocher lanait son cheval au grand trot
dans l'avenue de la Reine-Hortense.

Brusquement Mme Misri rabattit une des glaces de devant de la
voiture.

--Retournez, cria-t-elle  son cocher, prenez l'avenue de l'Impratrice
et marchez au pas.

Puis, revenant  Raymond ds qu'elle se vit obie:

--Vous vous dfiez de moi, monsieur Delorge, reprit-elle.

--Je vous assure...

--Ne vous dfendez pas, ne niez pas, je suis bien informe. Vous vous
dfiez de moi parce que vous me savez depuis vingt ans l'amie de M. de
Combelaine.

Raymond ne rpliqua pas.

--Eh bien! c'est pour cela justement, continua Mme Misri, que je hais
cet homme plus que vous ne le hassez vous-mme.

--Oh!

--Oui, mille fois plus, car j'ai plus de raison que vous de le har. Il
m'a trompe, il s'est jou de moi ignoblement. Tenez, savez-vous son
pass,  ce misrable, et ce qu'ont t nos relations? J'tais une
enfant quand je l'ai connu, il tranait sur le pav de Paris une
existence misrable et mprise, vivant d'expdients, de trafics
abjects, de son pe et du jeu. Tel quel, il me plut. Son impudence
m'blouit, son cynisme m'effraya, je tombai en admiration devant ses
vices. En moins de rien, j'en vins  ne penser et  n'agir plus que par
lui. Quel temps!... Une  une toutes ses ressources taient puises, et
c'est  moi qu'il imposait la tche de le faire vivre. Il lui fallait de
l'argent pour ses cigares, pour son caf, pour son jeu;  moi d'en
trouver; si je n'en trouvais pas, indignement, lchement, il me battait.
Comment ne l'ai-je pas quitt!... C'tait plus fort que moi. Je ne
l'aimais plus, je le mprisais comme la boue, je souhaitais sa mort...
et je restais.

Mais n'tait-ce point pour donner plus de confiance  Raymond, que
Mme Misri se roulait ainsi dans sa honte?

--Non, pensait-il, elle est sincre, elle ne me trompe pas...

Et s'animant de plus en plus, elle poursuivait:

--Alors, arrivrent les vnements de Dcembre, et tout  coup
Combelaine se trouva un gros personnage. Comment ne rompit-il pas avec
moi? Je lui sus gr de rester mon ami. Bte que j'tais! S'il me
restait, c'est qu'il avait calcul que c'tait son intrt. Oh! ce n'est
pas la prvoyance qui lui manque, et il se connat. Il pensait que cette
prosprit inoue dont il tait confondu ne durerait pas, et que de
mauvais jours reviendraient peut-tre o Flora lui serait encore utile.
Certainement il et pu se mettre de ct des fortunes indpendantes. Ah
bien! oui! C'est un gouffre, cet homme-l, un gouffre sans fond. Avec
les revenus de la France, il trouverait encore le moyen d'tre gn et
de faire des dettes. C'est par centaines de mille francs que se
chiffrent les pots-de-vin qu'il a reus, les commissions qu'il
extorquait, les primes et enfin tous ses bnfices. Autant en
emportaient le jeu, les femmes, les chevaux. Ses amis disaient qu'il
finirait  l'hpital. Moi, j'ai toujours pens qu'il finirait en cour
d'assises, sachant qu'il lui faut de l'argent, toujours, absolument,
quand mme, et lorsqu'il n'en a pas, il n'y a pas d'abomination dont il
ne soit capable pour s'en procurer...

De plus en plus, Raymond se pntrait de la sincrit de Mme Misri.

La cause de sa haine, ne la voyait-il pas venir?...

--A cette poque, disait-elle encore, j'ai tent l'impossible pour le
modrer. Il m'envoyait promener ou me rpondait par des plaisanteries.
Il me disait: Baste! pendant que je me ruine, enrichis-toi, et quand tu
seras millionnaire, je t'pouserai. Si bien que cette ide finit par
m'entrer dans la tte pour n'en plus sortir. tre madame la comtesse
pour de bon, aprs avoir t... ce que j'ai t, cela me sduisait.
C'est pourquoi, moi, l'insouciance mme jusqu' ce moment, j'appris 
compter, et je devins avare. Ah! tant pis pour qui me tombait sous la
main. Mon bonheur c'tait de me rpter, en regardant Combelaine
s'enfoncer de plus en plus: Va, mon bonhomme, va, dpense, joue, achte
des chevaux, endette-toi, mon magot grossit, mon secrtaire s'emplit
d'actions, d'obligations ou de titres de rentes: le jour n'est pas loin
o tu viendras me supplier  genoux de devenir ta femme...

Une  une, les dfiances de Raymond s'envolaient...

Il n'est pas d'art au monde capable de peindre l'accent de Mme Misri,
ni les tressaillements de colre qui la secouaient.

--Des annes s'coulrent, monsieur Delorge, reprit-elle, avant qu'il me
ft donn d'apprcier la justesse de mes calculs. M'tais-je donc
trompe? Non. Un jour vint o M. de Combelaine se trouva  bout de
ressources et d'expdients. Alors, il songea  moi, et je le vis
arriver, blme et les yeux injects de sang, ce qui est chez lui le
signe d'une motion extraordinaire.

--Tu dois tre riche, Flora, me dit-il.

--J'ai un million, rpondis-je.

Il fit deux ou trois tours dans la chambre, puis tout  coup venant se
planter devant moi:

--Eh bien! moi, me dit-il, je me noie, j'en suis  la dernire
gorge... la moiti de ce que tu as me sauverait.

A mon tour, je le regardai dans le blanc des yeux, et froidement:

--En sortant de la mairie, dis-je, tout ce que j'ai sera  toi...

Dame! il fit un saut de trois pieds.

--C'est srieux? interrogea-t-il.

--Tout ce qu'il y a plus srieux.

--Tu veux que je t'pouse?

--Oui.

Il faut vous dire, monsieur Delorge, que je ne m'tais jamais abuse.
Je savais qu'au dernier moment, quand il faudrait franchir le foss, mon
homme se cabrerait.

C'est ce qui ne manqua pas d'arriver.

--Une femme comme toi!... s'cria-t-il.

--Quel homme donc es-tu! rpondis-je.

Autrefois, quand j'osais lui tenir tte, monsieur me rouait de coups,
me prouvant ainsi qu'il avait raison et que j'avais tort. Mais depuis
que j'avais de l'argent, il ravalait sa rage.

--Eh! ma pauvre fille, me dit-il, t'pouser, ce serait te crer une
existence abominable.

--Pourquoi?...

--Parce que chaque jour t'amnerait une dception et une avanie. Tu
aurais beau mettre sur tes cartes de visite: Madame la comtesse de
Combelaine, tu n'en serais ni plus ni moins Flora Misri et, pour Flora
Misri, toutes les portes seraient fermes...

J'avais prvu toutes ces objections.

--Mon cher, lui dis-je, je ne te demanderai jamais l'impossible. Ce que
tu as fait pour toi, tu le feras pour moi, voil tout. Oui ou non, es-tu
dconsidr, mpris, tar? Oui! S'est-il jamais trouv quelqu'un pour
te le dire en face? Non! Sur le terrain, tu n'as jamais manqu ton
homme, on le sait, et on te salue bien bas. Pour la mme raison, on
saluera ta femme, quelle qu'elle soit, et on la recevra...

--C'est ton dernier mot? interrompit-il.

--Oui. Pas de mariage, pas d'argent.

Il sortit l-dessus, calme en apparence, mais si furieux au fond, qu'il
m'et trs volontiers trangle. J'tais quasi inquite de l'issue de
l'affaire, lorsque son valet de chambre, Lonard, me fit demander  me
parler.

Ce garon, qui n'a pas son pareil pour l'intelligence la finesse, et
sachant son matre et moi en grande confrence, tait venu coller son
oreille  la serrure de la porte, et n'avait pas perdu un mot de la
scne.

--Bravo! ma petite, me dit-il, bien jou. Votre homme est chambr,
serrez le noeud coulant pendant que vous le tenez, et il est  vous.

Je devinai ce que voulait Lonard.

--Dix mille francs pour toi! lui dis-je, le jour o je serai comtesse
de Combelaine.

--Alors, c'est fait, ma fille, me dit-il, apprtez la monnaie.

Pendant toute la semaine, Victor--Victor, c'est M. de Combelaine--vint
passer les soires avec moi, et travaill par moi d'un ct, et par
Lonard de l'autre, petit  petit, il s'habituait  la chose.

--Eh bien! je ne dis pas non, me rpondait-il  la fin. Seulement, pour
le public, nous nous marierons spars de biens; car pour ce qui est de
payer mes cranciers avec ton argent, jamais de la vie, ce serait trop
bte.

Je touchais au but.

Pour mettre Victor en got, et aussi pour lui pargner bien des soucis
qui le rendaient maussade, je lui avais avanc vingt mille francs...
J'avais dj command mes robes de noce  ma couturire... Autant de
perdu.

Un matin, je reois une enveloppe volumineuse, je l'ouvre... Qu'est-ce
que j'y trouve? Vingt billets de mille francs avec un petit mot de
Victor, o il me disait qu'il me remerciait beaucoup, mais que la
fortune lui souriant de nouveau, dcidment il restait garon. C'tait
au moment de la guerre du Mexique. Le soir mme, je vis Lonard, qui me
dit:

--Pour cette fois, ma petite, nous sommes refaits. Le patron vient de
palper huit cent mille livres, dont trois cents comptant et cinq cents
en valeurs  six mois. Les cranciers qui ont eu vent de la chose nous
offrent des crdits illimits... Mais ce n'est que partie remise.

[Illustration:--Enlevons le mouchard!]

Si j'enrageais, il n'est pas besoin de le dire. Je pensai en faire une
maladie.

Et cependant, j'tais de l'avis de Lonard, que ce n'tait que partie
remise, et que Victor me reviendrait.

Je n'eus donc plus qu'une ide, doubler ma fortune pendant qu'il
mangerait la sienne. Et ce ne devait pas m'tre difficile, ayant au
nombre de mes amis Coutanceau, le banquier, qui me faisait jouer  la
Bourse  coup sr, et le baron Verdale, qui spculait pour moi sur les
terrains.

Autant Raymond avait maudit d'abord l'obscurit, autant il la bnissait,
 cette heure.

Il n'avait du moins pas  laisser paratre sur son visage l'expression
d'insurmontable dgot que lui inspirait cette nausabonde photographie
d'intrieur.

Il n'avait pas  dissimuler l'pouvantable colre dont il tait
transport en songeant que ce misrable, dont l'abjection lui tait
rvle, osait prtendre  la possession de Mlle de Maillefert, de sa
Simone bien-aime.

Arriv  l'extrmit de l'avenue de l'Impratrice, et ne recevant pas
d'ordres, le cocher avait tourn bride, et revenait au pas vers Paris;
mais Mme Misri ne s'en apercevait pas.

Avec une vhmence toujours croissante, elle poursuivait:

--En fait d'argent, les premiers cent mille francs seuls sont difficiles
 mettre de ct. Gagner un million quand on en a dj un est une
vritable plaisanterie. En moins de dix-huit mois, j'avais la paire.
D'un seul coup de filet, sur des maisons situes prs du
Thtre-Franais, le baron Verdale m'avait fait rafler quatre cent mille
francs. C'est un bon homme que ce gros rjoui-l, toujours prt 
obliger ses amis... Bref, j'avais mes cent mille livres de rentes,
quand, au commencement de 1869, un soir, je vis reparaitre mon Victor,
ple, maigre, piteux, penaud, rafal, dcav...

--Plus le sou, me dit-il en se laissant tomber sur un fauteuil, plus de
crdit, plus rien!...

Il y avait prs d'un an qu'il n'tait pas venu me voir, le brigand;
mais Lonard m'avait toujours tenue au courant de ses faits et gestes.

Je savais que ses huit cent mille francs avaient fondu entre ses mains
comme une poigne de neige, et qu'il lui avait fallu promptement se
remettre  vivre d'industrie et d'expdients.

Les huissiers le traquaient, son htel tait saisi, un  un ses
tableaux avaient pris le chemin de l'htel des Ventes.

S'il gardait encore quelques vestiges de splendeur, il le devait 
Lonard, qui avait pris  son nom les chevaux et les voitures, et  moi,
qui de temps  autre lui faisais secrtement avancer cent louis, parce
qu'il n'entrait pas dans mes vues qu'il tombt au-dessous d'un certain
cran.

En le voyant chez moi, je fus un peu mue.

Mais depuis deux ans que je rageais, j'avais eu le temps de me prparer
 cette revanche, et c'est de mon plus grand air que je lui dis:

--Ah! vous tes ruin!... Eh bien! allez vous plaindre  ceux qui vous
ont donn les huit cent mille francs qui vous ont dcid  rester
garon...

On lui et vers une carafe frappe dans le dos qu'il n'et pas fait
une pire grimace.

--Et toi aussi, me dit-il, parce que je suis malheureux, tu
m'abandonnes!...

Et l-dessus, le voil  s'accuser et  s'excuser,  me dire que c'est
vrai, qu'il s'est conduit comme le dernier des gueux, mais qu'il m'aime
tout de mme, qu'il n'a jamais aim que moi...

Il croyait que j'allais me pmer d'aise. Plus souvent!

Je partis d'un grand clat de rire, et, faisant une pirouette:

--Trop tard, mon bonhomme! lui dis-je.

Et tandis qu'il me regardait d'un air hbt, je me mis  lui expliquer
gaiement que j'avais rflchi, que je tenais  mon indpendance, que si
je venais  tre reprise de mes lubies de mariage, je choisirais entre
cinq ou six hommes bien autrement poss que lui, qui m'offraient leur
nom, que ma fortune valait bien un titre de duchesse, puisque, grce 
mon conomie et  mon habile administration, je possdais, non plus un
million, mais deux.

--Deux millions! s'cria-t-il, en levant les bras au ciel, tu possdes
deux millions!...

Mtin!... il me toisait avec des yeux si luisants que j'aurais eu peur
si je n'avais pas su que je n'avais qu' tirer ma sonnette pour faire
monter mes domestiques.

--Et tu ne m'aimes plus, rptait-il, tu ne m'aimes plus!...

Je ne rpondis pas. Je ne voulais pas le dcourager tout  fait. Il
comprit que mon dernier mot n'tait pas dit, et avec un art que seul il
possde, il entreprit de me conqurir. Ah! c'est le dernier des
derniers, mais pour connatre les femmes, oui, il les connat. Ce n'est
pas un naf d'honnte homme qui saurait jouer la comdie que ce
monstre-l m'a joue pendant un mois. Je savais qu'il mentait, j'en
tais sre! Eh bien! parole d'honneur, il y avait des moments o je me
laissais presque prendre.

Du reste, ma rsolution tant arrte de cder  ses instances, je
cdai, notre mariage fut dcid.

Le press, alors, c'tait lui, et c'est lui qui, pour prparer
l'opinion, comme il disait, fit annoncer dans les journaux que M. de
Combelaine pousait Mme Misri.

Moi, de mon ct, pour qu'il pt retourner  son cercle, je lui donnai
de quoi payer ses dettes de jeu, une soixantaine de mille francs, et je
distribuai plus du double  ses cranciers, qui auraient pu le mener en
police correctionnelle...

Tout tait si bien convenu que je ne m'inquitais aucunement lorsque,
dans le courant de novembre, Victor me demanda de retarder notre mariage
en se disant certain de dterminer une trs grande dame  y assister...
Au mois de dcembre, je le vis faire un voyage avec son ami Maumussy et
le papa Verdale, sans en prendre le moindre ombrage...

J'avais un bandeau sur les yeux, quoi! lorsqu'un matin on me remit une
lettre anonyme o on me disait:

Tu n'es qu'une bte, ma petite Flora. Avec l'argent que tu lui donnes,
ton Victor fait sa cour... Avant un mois, il aura pous une hritire
aussi jeune que tu es vieille, aussi noble que tu l'es peu, adorablement
jolie et quatre fois riche comme toi... Mlle Simone de Maillefert,
enfin.

Aprs des semaines, en parlant de cette lettre anonyme, Mme Misri
tressaillait encore et sa voix se troublait.

--Ma premire ide, continuait-elle, fut qu'un mauvais plaisant voulait
se moquer de moi. Comment imaginer, en effet, qu'une grande famille pt
consentir jamais  donner son hritire, une jeune fille, belle, sage et
riche  millions,  un homme tel que Combelaine, ruin d'honneur et
d'argent, perdu de dettes, mpris, tar, fini?...

Ce n'est qu'aprs que des doutes me vinrent.

Je songeai  l'tonnante habilet de Victor,  son hypocrisie savante,
 l'art merveilleux qu'il possde de se transformer.

Je rflchis que c'est un homme trs fort, aprs tout, intrigant comme
pas un,  qui ses pires ennemis mme reconnaissent une forte tte, le
gnie de la duplicit et un toupet infernal.

Je me rappelais que, lors du voyage de Combelaine en Anjou, c'tait au
chteau de Maillefert qu'il avait pass trois jours.

Donc, je rsolus d'en avoir le coeur net.

Et le soir mme, m'tant trouve seule avec Victor, sans prparation,
et du ton le plus dgag qu'il me fut possible:

--Qu'est-ce que Mlle de Maillefert? lui demandai-je.

Il faut vous dire, monsieur Delorge, que je n'ai jamais connu d'homme
aussi compltement matre de lui que ce brigand-l.

Quand son intrt est en jeu, voyez-vous, on lui appliquerait un fer
rouge sur la nuque, qu'il ne se dtournerait pas, qu'il ne sourcillerait
pas, qu'il ne cesserait pas de sourire.

Mais s'il peut tromper les autres, il ne saurait m'en imposer. Je sais,
moi, o saisir la preuve de son motion ou de son trouble; sa moustache
tressaille et ses oreilles, habituellement trs rouges, blanchissent.

Or, comme en le questionnant je le guettais du coin de l'oeil, je vis
sa moustache frissonner et ses oreilles devenir plus blanches qu'un
linge, tandis que tranquille comme Baptiste en apparence, il me
rpondait:

--Mlle de Maillefert est l'hritire de la famille de ce nom.

Moi qui ne suis pas de la force de Victor, quoique d'une jolie force
pourtant lorsqu'il s'agit de se tenir, j'eus du mal  cacher mon
saisissement.

--Tu la connais? demandai-je, cette demoiselle?

--Je l'ai aperue dans le monde...

--Est-elle jolie?

--Ni bien ni mal.

--Et riche?...

--Ah! pour cela, je n'en sais rien. Elle a un frre qui est son an,
et dans ces grandes familles, en dpit de la loi, celui qui porte le nom
reoit toujours la plus grosse part, quand ce n'est pas la totalit de
la fortune...

--Et tu la vois, cette famille?

--Jamais.

Ce dernier mensonge tait dcisif, il devenait pour moi plus clair que
le soleil que mon Victor me trahissait ou tout au moins travaillait de
son mieux  me trahir, et que si je ne veillais pas au grain, il allait
m'chapper, et qu'une fois encore je serais joue, dupe, bafoue et
vole.

--Oh! non, cela ne sera pas, canaille! pensai-je en lui souriant de mon
meilleur sourire.

Depuis un moment, Raymond avait sur les lvres une question d'une
importance capitale, et il attendait pour la placer que Mme Misri
reprt haleine.

Voyant qu'elle ne tarissait pas, il lui posa la main sur le bras, et
ainsi l'interrompant:

--Une question, de grce, madame, fit-il.

--Quoi?

--Cette lettre anonyme, vous tes-vous inquite de son origine?...

--Me prenez-vous pour une bte?...

--Et qu'avez-vous dcouvert?...

--Rien de rien! Combelaine a tant d'ennemis...

--Mais vous l'avez conserve?

--Naturellement...

--Et vous consentiriez  me la communiquer?

--Quand il vous plaira; ce soir mme si vous voulez.




VII


Proccups, chacun de son ct, d'un intrt immense, assis d'ailleurs
sur les coussins moelleux d'un bon coup bien clos, ni Raymond ni Mme
Misri ne s'apercevaient du vol des heures.

Il n'en tait pas de mme du cocher qui, sur son sige, expos  la
fracheur pntrante du soir, trouvait le temps long et la promenade
fastidieuse.

Aprs avoir deux fois successivement descendu et remont au pas l'avenue
de l'Impratrice, l'impatience le gagna.

Revenu  l'Arc-de-Triomphe de l'toile, il arrta court son cheval, et
sans faon, ouvrant du dehors, comme tous les cochers savent le faire,
la glace de devant de la voiture:

--Ah ! est-ce que nous ne rentrons pas? demanda-t-il d'un ton 
mriter un cong immdiat.

--Pas encore, rpondit Mme Misri. Allez...

--O?

--O vous voudrez... le long des boulevards extrieurs.

Et elle releva brusquement la glace, tandis que le cocher passait sa
mauvaise humeur sur le pauvre cheval.

--Jusqu' cette lettre anonyme, reprit Mme Misri, j'y allais avec
Combelaine bon jeu bon argent. Comme une imbcile que je suis, je me
promettais, puisqu'il partageait son nom avec moi, de partager
loyalement ma monnaie avec lui. Reconnaissant sa gredinerie, je me
promis qu'il ne la porterait pas en paradis. Je me jurai que, si je
parvenais  me faire pouser, trois mois aprs je l'aurais plant l
pour reverdir, et sans un sou en poche.

Comme bien vous l'imaginez, cette ide de vengeance ne me donnait qu'un
dsir plus enrag de russir.

Pour commencer, voulant savoir o en taient les choses, j'essayai de
tirer les vers du nez de Maumussy et du papa Verdale. Peine perdue. L'un
me rpondit par des plaisanteries, l'autre par des fadeurs. Je compris
qu'ils taient du complot et qu'insister, ce serait avertir Combelaine,
qui ne se doutait de rien, car j'tais avec lui aimable comme jamais.

Je me retournai alors vers Coutanceau, que vous devez bien connatre,
l'ancien banquier, qui est  tu et  toi avec Combelaine, mais qui le
dteste, au fond. Coutanceau me promit des renseignements exacts.

Alors moi, en attendant, j'crivis tout au long la vie de Combelaine,
je fis recopier et arranger mon crit par un journaliste de mes amis, et
j'envoyai le poulet  la duchesse de Maillefert, aprs avoir ajout au
bas: Pour plus amples renseignements, s'adresser  Mme Flora Misri,
telle rue, tel numro.

--Mon Dieu! pensait Raymond, pourquoi n'ai-je pas su tout cela plus
tt!... Pourquoi n'ai-je pas rencontr cette femme le lendemain de mon
arrive  Paris!...

Mais elle ne lui laissait pas le loisir de la rflexion...

Il n'avait pas de trop de toute son attention pour la suivre, d'autant
que le cocher, impatient, avait mis son cheval au grand trot et que
bien des paroles se perdaient dans le bruit des roues:

--Vous allez me dire, continuait-elle: Comment Lonard ne vous avait-il
avertie de rien? Voil ce qui me confondit tout d'abord. Aprs avoir
trahi son matre pour moi, me trahissait-il pour son matre?

Brave garon! Aux premiers mots que je lui dis, il tomba de son haut.

Pour la premire fois de sa vie, Combelaine avait eu un secret pour son
valet de chambre.

--Eh bien! ma petite, me dit-il, ce mariage que mitonne le patron
n'aura pas lieu. A nous deux, sachant ce que nous savons, nous ne
serions que des imbciles si nous ne l'empchions pas. Travaillez de
votre ct, je vais agir de mien...

Alors, je lui dis ce que j'avais fait dj, et quelle lettre j'avais
crite  la duchesse de Maillefert. Il m'approuva, disant que trs
probablement mon poulet suffirait pour tout rompre.

Aussi, pendant les trois jours qui suivirent, je n'osai pas mettre le
nez hors de chez moi. A chaque coup de sonnette je tressaillais et je me
disais: C'est la duchesse ou un de ses amis...

Ce n'taient jamais que des ennuyeux, des dsoeuvrs, des
emprunteurs.

Mes rvlations avaient-elles donc manqu leur but et laiss  la
duchesse de Maillefert sa confiance en Combelaine? Ce n'est pas l ce
que je redoutais. Ce que je craignais, c'tait que ma lettre n'et t
intercepte.

Il est fin, Victor. Faisant la cour  une jeune fille d'une grande
famille, il tait impossible qu'il n'et pas tabli comme un filet
autour de l'htel de Maillefert, pour que rien n'y parvnt sans sa
permission. J'aurais mis la main au feu qu'il avait achet le concierge,
les valets et les femmes de chambre...

J'tais en train de chercher le moyen de passer  travers les mailles
de ce filet, lorsque le gros pre Coutanceau m'arriva.

--Je suis crev, me dit-il; voil cinq jours que je cours comme un chat
maigre, faisant de la police  votre intention...

--Avez-vous dcouvert quelque chose au moins? demandai-je.

--Eh!... eh!... j'ai appris de drles de choses...

--Parlez, lui dis-je.

Vous avez, sans doute, monsieur Delorge, entendu dire beaucoup de mal
de M. Coutanceau. On prtend que c'est un ci, que c'est un l'autre, un
usurier sans piti, un monteur de banques vreuses, un filou qui a pris
les millions qu'il possde, sou  sou, dans la poche du pauvre monde...
C'est fort possible. Ce qui est sr, c'est qu'il est encore le meilleur
de la bande, point rancunier, n'ayant jamais fait de mal inutilement, et
toujours prt  rendre un service, quand il le peut sans qu'il lui en
cote rien.

--Tout d'abord, commena-t-il, vous aviez t bien renseigne; votre
infidle se marie...

--C'est dcid?

--Autant que si le maire y avait pass.

--Pardon!... Il manque encore quelque chose: mon consentement,  moi
Flora Misri. Si j'allais ne pas l'accorder...

--On s'en passerait, ma chre amie.

--Croyez-vous? Croyez-vous que si je fais savoir  Mme de Maillefert
ce qu'est exactement le comte de Combelaine, elle l'acceptera pour
gendre?...

--Parfaitement.

--Parce qu'elle n'ajoutera pas foi  mes dnonciations, pensez-vous?
Mais j'ai des preuves  l'appui de mes dires, mon cher Coutanceau, des
preuves irrcusables, matrielles, que j'amasse depuis plus de quinze
ans et que je garde plus prcieusement que mes titres de rentes. J'ai
des papiers et des lettres  envoyer Combelaine au bagne ou  la place
de la Roquette,  mon choix.

Le pre Coutanceau haussait les paules.

--Envoyez-l'y donc, me dit-il, car c'est le seul et unique moyen que je
vous voie d'empcher son mariage...

--Oh!

--C'est comme cela. Je n'ose pas dire que les Maillefert et votre
Combelaine se valent, mais ils sont d'accord, ils s'entendent...

--Vous tes sr de ce que vous dites, papa?

--Sr?... Vous comprenez, ma belle enfant, que je ne voudrais pas
parier ma tte, mais je parierais bien cinq cents louis... Voulez-vous
parier cinq cents louis?... C'est de M. Philippe de Maillefert lui-mme
que me vient ma certitude. Vous me direz que je le connais  peine;
c'est vrai, je ne lui ai pas parl quatre fois en ma vie. Mais je
connais trs bien une demoiselle des Dlassements qui lui cote les yeux
de la tte, et  laquelle il ne cesse de promettre, depuis un mois, un
huit-ressorts et des chevaux pour le lendemain du jour o sa soeur,
Mlle de Maillefert, sera comtesse de Combelaine. Est-ce un fait,
cela? Ce qui n'est pas moins positif, c'est qu' tous ses cranciers il
rpond invariablement qu'il les payera quand sa soeur sera marie. Que
conclure de l? Que l'illustre famille de Maillefert, au lieu de se
ruiner pour doter sa fille, attend une fortune de son gendre.

Ce me semblait un conte de l'autre monde, que me dbitait l le papa
Coutanceau, tellement que, persuade qu'il se moquait de moi:

--Combelaine enrichir quelqu'un! m'criai-je. Et c'est  moi que vous
dites cela! Combelaine!... Mais il lui faudrait dix mille francs pour
sauver sa tte, qu' moins de me voler, il ne saurait o les prendre...

L-dessus, le pre Coutanceau se leva en sifflant, ce qui est un de ses
tics, et allant s'adosser  la chemine:

--Eh bien! ma fille, me dit-il, je suis certain, moi, que votre
Combelaine a un compte ouvert chez Verdale. Pas plus tard qu'avant-hier,
j'ai vu le caissier lui verser trente-cinq mille francs sur un simple
reu.

Jamais aussi nergiquement qu'en ce moment, Raymond n'avait fait appel
 toutes les facults de son intelligence.

Il s'agissait de profiter de cette chance inespre de salut qui
semblait s'offrir  lui. Il s'agissait, parmi tous les fils de cette
intrigue embrouille, de choisir le bon, celui qui pouvait conduire  la
vrit.

Aussi perdait-il toute conscience du temps et de l'heure, et de la
singularit de sa situation...

Dieu sait pourtant si les allures et les mouvements du coup taient
tranges.

Mme Misri non plus ne remarquait rien.

--De tout autre que du pre Coutanceau, poursuivait-elle, je me serais
dfie. Mais lui!... Je savais qu'il excrait Combelaine, Maumussy,
Verdale, la princesse d'Eljonsen, enfin toute la squelle. Dame! vous
savez, au moment du coup d'tat, Coutanceau ne s'est pas fait tirer
l'oreille pour avancer de l'argent. Tout ce qu'il possdait il l'a
prt. A ce point qu'on l'avait surnomm l'usurier du 2 Dcembre. Eh
bien! ce surnom tait injuste. En fait d'intrts, il n'avait stipul ni
cinquante, ni vingt, ni mme dix du cent. Il n'avait rien demand qu'une
grande situation, en cas de succs, une de ces situations qui donnent
des honneurs. On la lui avait promise. On lui avait jur qu'il serait
dput, gouverneur de la Banque, ministre, que sais-je!... Le moment de
tenir venu, Coutanceau fut dclar ridiculement prtentieux. On trouva
qu'il tait bien vieux, que son ducation tait insuffisante, qu'il
manquait de prestige, on eut l'air de dcouvrir qu'il avait eu des
malheurs  la correctionnelle... Je me rappelle de quel ton il criait
aux autres: Vous dites que je suis vreux, eh bien! et vous, donc!...
Si bien qu'il n'eut pas la place, ce dont il enrage encore tellement que
je lui ai entendu dire vingt fois que, pour dmolir l'Empire, il
donnerait le triple de ce qu'il a prt pour aider  le fonder.

[Illustration: Il ne remarquait pas un homme d'apparence suspecte.]

Par l, monsieur Delorge, vous pouvez comprendre que j'tais bien sre
que du moment o il s'agissait de nuire  Combelaine, je pouvais
compter absolument sur Coutanceau.

Ayant donc rflchi un moment:

--Voyons, gros pre, lui dis-je, assez de rbus comme a, vous devez
bien voir que je suis sur le gril.

--Connu! ma petite, me rpondit-il. Quand j'aurai mis le bout de votre
joli doigt dans le pot au roses, vite vous irez le montrer  ce cher
Victor, lequel viendra faire du tapage chez moi et me mettra aux
trousses ce drle de Verdale, qui ne m'a jamais pardonn la btise que
j'ai faite de l'enrichir.

--Moi, vous dnoncer  Combelaine?  un misrable, qui me vole et me
bafoue, que je mprise, que je hais?...

Il clata de rire, le vieux malin, et me regardant:

--En ce cas, fit-il, je regrette bien de ne rien savoir de positif.

Furieuse, je crois que j'allais le battre, quand se reprenant:

--Seulement, ajouta-t-il,  force de fureter, de regarder, d'couter,
de questionner l'un et l'autre, j'ai fini par apprendre une petite
histoire. Attention.

Il y avait une fois, il y a trois ou quatre mois, en Anjou, une jeune
demoiselle bien nave, bien honnte, bien sage, qui vivait toute seule,
au fond d'un grand vieux chteau. Elle s'appelait Simone.

Riche, cette demoiselle l'tait autant que le dfunt marquis de
Carabas. Toute la contre lui appartenait. Ses proprits taient
values huit ou dix millions, et elle les surveillait et les faisait
valoir elle-mme, ni plus ni moins qu'un bon vieux propritaire.

Ce n'tait pas l'affaire de sa maman ni de monsieur son frre,
lesquels, ayant depuis longtemps aval leur saint-frusquin, grillaient
de croquer celui de la pauvre demoiselle.

Ils avaient bien essay de tous les moyens pour la dpossder, mais
elle avait tenu bon, et ils enrageaient, tirant le diable par la queue,
quand une ide leur vint.

C'tait de marier Mlle Simone--de gr ou de force-- un homme qui
s'engagerait  partager avec eux le gteau, c'est--dire la dot.

Pour ce, ils cherchaient un gaillard aimable et peu scrupuleux, lorsque
Mme la duchesse de Maumussy leur offrit le comte de Combelaine...

Ils taient faits pour se comprendre.

Sur un mot de la duchesse, votre Victor partit pour l'Anjou en
compagnie de Maumussy et du baron Verdale.

Il vit les Maillefert, on s'expliqua et en trois jours tout fut
entendu, convenu, conclu. On changea les paroles comme il convient
entre gentilshommes. On prit aussi des srets et on se procura de
l'argent, grce  l'honorable M. Verdale, lequel, pour rentrer dans les
fonds que lui doit Combelaine, s'est constitu le banquier de
l'association. Restait  obtenir le consentement de la jeune fille. Ce
n'tait pas ais. Elle avait un amoureux, et elle y tenait encore plus
qu' ses proprits. Ce fut la duchesse de Maumussy qui imagina un
expdient. J'ignore comment elle s'y prit, ce qu'elle dit ou fit; ce
qu'il y a de sr, c'est qu' la fin de l'anne, Mlle Simone quitta
son vieux chteau et vint s'installer rue de Grenelle, chez sa mre. Si
bien qu'aujourd'hui tout est arrang, elle a donn son consentement...

Cent questions, d'une importance dcisive, se pressaient sur les lvres
de Raymond. Mme Misri ne souffrit pas qu'il en formult une seule.

--Ah! attendez que j'aie fini, interrompit-elle d'une voix rauque,
attendez!...

C'est qu' remuer tous ces souvenirs irritants, ses nerfs
s'exaspraient. La colre chassait  flots le sang  sa gorge.

--Le pre Coutanceau, reprit-elle, avait vid son sac du premier coup.
Une heure durant, je le tournai et retournai comme un gant, je ne lui
arrachai pas un dtail de plus.

Je lui fis jurer de veiller au grain et d'accourir ds qu'il
apprendrait quelque chose de neuf, et je le congdiai.

J'avais hte d'tre seule, pour ne me plus contraindre, pour rager 
l'aise, pour trpigner, crier et casser tout ce que j'avais sous la
main.

C'est que, voyez-vous, si j'ai mon amour-propre tout comme une autre,
je me connais, moi, et je ne me monte pas le coup. Moi, Flora Misri, ne
Cochard, ancienne figurante des Dlass, ge de trente-cinq ans, sans
compter les mois de nourrice, pouvais-je lutter avec une jeune fille de
vingt ans, sage, jolie, et noble comme une reine!...

Si elle et t dans la misre, seulement!... Mais elle tait riche, si
riche, que moi, avec mes deux millions, je me faisais l'effet d'une
pauvresse. Donc, c'tait clair comme le soleil en plein midi, j'tais
une fois de plus trahie, filoute, lche...

--Oui, pensai-je,  moins d'un de ces coups qui relvent une partie...

Je reconnaissais que tout espoir tait perdu, et perdu sans retour, du
ct des Maillefert, et que je n'avais plus  compter que sur moi seule.
Je sentais aussi que le temps pressait, et que, si je m'amusais aux
bagatelles de la porte, je trouverais la pice joue, un beau matin.

Monte comme je l'tais, je me dcidai sur-le-champ  jouer mon va-tout
et  attaquer directement Combelaine...

Le soir mme, il arriva chez moi, sur les dix heures, fumant son
cigare, comme d'ordinaire, souriant et insolent comme toujours. J'avais
prpar dans ma tte ce que je lui dirais, mais sa vue me fit oublier
mes belles phrases; la colre m'emporta, et sans le laisser seulement me
souhaiter le bonsoir, lui sautant  la gorge:

--Lche, m'criai-je, misrable brigand! Ose donc me dire encore que tu
ne te maries pas!...

Si vous croyez qu'il fut dcontenanc, qu'il essaya de nier, c'est que
vous ne le connaissez gure. Il se dgagea, et froidement:

--Justement, me dit-il, je venais t'annoncer mon mariage...

Il me poussait  bout, j'clatai.

--Eh bien! m'criai-je, ce mariage n'aura pas lieu!

--Parce que?...

--Parce que moi, Flora, je ne le veux pas!...

La voix de Mme Misri atteignit un tel diapason, que le cocher
certainement l'entendait, et que par moments Raymond le voyait se
pencher vers les glaces de devant, partag qu'il tait entre l'attention
 donner  son cheval et la curiosit de savoir ce qui se passait dans
le coup.

--Depuis vingt ans, poursuivit-elle, que notre existence est commune,
nous n'en tions pas, Victor et moi,  notre premire dispute. Et vous
ne savez pas, monsieur Delorge, ce que peut tre une dispute entre un
homme tel que lui et une femme comme moi.

Mais jamais la situation n'avait t tendue comme ce soir-l.

--Ah! tu ne veux pas que j'pouse Mlle Simone, fit-il.

--Non.

--Et pourquoi, s'il te plat?

--Parce que, rpondis-je, tu es  moi. Parce que j'ai pay de ma
jeunesse le droit d'tre ta femme. Parce que j'ai ta parole et que je
t'ai donn des arrhes; que notre mariage est annonc partout; que je
suis lasse d'tre dupe et que je ne veux pas tre ridicule; enfin, parce
que je ne supporterais pas de te voir  une autre...

Monsieur ricanait.

--Serais-tu donc jalouse? fit-il.

--Pourquoi pas!...

L-dessus, son visage changea brusquement, et de dur et menaant qu'il
tait, il devint doux et bon comme  nos meilleurs moments.

--Eh bien! l, vrai, tu as tort d'tre jalouse. Voyons, franchement,
puis-je te prfrer,  toi, qui es le sourire de ma vie,  toi si gaie,
si facile, si dvoue, cette vierge larmoyante qui a nom Simone de
Maillefert!... Est-ce qu'elle me comprendrait? est-ce que nous parlons
seulement la mme langue! Le mariage est un sacrifice  mes projets
d'avenir,  mon ambition,  notre bonheur... Nous vieillissons, ma
pauvre Flora, il nous faut une fin digne de nous. Je rencontre des
millions qui ne demandent qu' entrer dans ma poche: faut-il que je les
repousse! Tu ne le voudrais pas. Tu es trop forte pour avoir des
scrupules de sentiment. Ah! si on pouvait avoir l'argent sans la femme!
Mais ce n'est pas l'usage. Pour palper la dot, il faut pouser. Avalons
donc cette pilule amre. Flora Misri, jalouse! c'est de la folie. Tu ne
la connais pas cette pauvre Simone de Maillefert. Combien crois-tu
qu'elle ait encore  vivre? Avant la fin de l'anne je serai libre, et
j'aurai gagn,  aliner six mois ma libert, une fortune norme, de
grandes alliances, un regain de considration que mes fredaines rendent
ncessaire, et le titre de duc. Alors je reviendrai, et ce ne sera plus
le titre de comtesse, mais celui de duchesse que je mettrai dans ta
corbeille. Alors, en unissant nos deux fortunes, nous aurons une des
maisons les plus considrables de Paris et tout le monde  nos pieds...
Oui, tu as raison, je suis  toi, mais quand il y va d'un si grand
intrt, tu peux bien me prter pour quelques semaines  une pauvre
fille qui se passe une fantaisie de malade...

Voil, monsieur Delorge, ce que me dit Victor, non comme je vous le
rapporte, mais longuement, doucement, avec toutes sortes de caresses
dans la voix et de tendresse dans les yeux.

--A tout cela, dis-je, quatre mots de rponse suffisent:
Je-ne-veux-pas!...

Il parut surpris.

--Voyons, voyons, fit-il d'un ton ddaigneux, je ne suis pourtant pas,
que je sache, votre proprit, la belle!...

--Si! m'criai-je.

Et hors de moi, je me mis  lui reprocher, avec des torrents d'injures
et d'insultes, sa vie tout entire, tout ce que je savais de ses hontes,
toutes les infamies dont j'avais t la complice volontaire ou force...

Et quand j'eus fini:

--Alors, ricana-t-il, c'est ta note que tu me prsentes?

--Oui, et je prtends tre paye.

Il haussa les paules, et sentant grandir son irritation:

--Tiens, me dit-il, brisons... Ce n'est pas un caprice absurde qui me
fera revenir sur ma dtermination.

Mais moi j'avais dcid que j'irais jusqu'au bout.

--Prends garde, Victor, dis-je.

Il tressaillit.

--Que veux-tu dire? fit-il.

--Rien, sinon que je ne me laisserai pas bafouer sans essayer une
revanche. Tu oublies quelque chose...

--Quoi?

Je me rapprochai de la chemine pour tre  porte de mon cordon de
sonnette, et le regardant bien dans le blanc des yeux, je dis:

--Et les papiers!...

Son visage positivement se dcomposa, et c'est cependant d'un ton calme
qu'il rpondit:

--Quels papiers?...

J'allais jouer ma dernire carte.

--Tu le sais aussi bien que moi, rpondis-je. Un homme comme toi qui,
depuis vingt ans, se mle  toutes les intrigues et se salit  tous les
tripotages, est bien forc de garder par devers lui des tas de
paperasses qui le compromettent terriblement, c'est vrai, mais qui  un
moment donn, aussi, peuvent tre des armes. Toi qui es prudent, et qui
connais tes amis de la rue de Jrusalem, tu n'as jamais rien conserv
chez toi. On pouvait, en ton absence, fouiller ta maison, comme on a
fouill celle du pre Coutanceau, quand on lui a si subtilement enlev
les pices dont il menaait de se servir. C'est  moi que tu confiais
tout ce que tu jugeais dangereux. Tu me disais: Tiens, serre, ce n'est
rien, mais j'y tiens. Moi je serrais fidlement; seulement, comme
j'aime  connatre la valeur de ce que je garde, j'examinais. Je ne suis
qu'une bte, mais je sais lire. J'ai lu... cela te suffit-il?

Il se contenait encore, mais  peine, oh!  grand'peine.

--Et si je te demandais de me rendre ces papiers? interrogea-t-il.

--Je te rpondrais, dis-je, que je ne les rendrai qu' mon mari.

--De sorte que si j'pouse Mlle Simone...

--Je les utiliserai...

--Toi!

Cette fois, bien ostensiblement, je pris le cordon de la sonnette.

--Oui, moi, rpondis-je. Et si tu veux savoir ce que j'en ferai, je
vais te le dire. Je commencerai par les trier et les classer.
J'adresserai les uns au procureur imprial; les autres  n'importe quel
dput de l'opposition; d'autres encore  l'empereur lui-mme. Il y en a
que je donnerai  ma soeur, Mme Cornevin, qui les remettra  Mme
Delorge, la veuve du gnral. Quant  ceux que tu m'as confis
dernirement, et qui viennent de Berlin, j'aviserai.

Ah! je croyais bien qu'il allait se jeter sur moi, et essayer de
m'trangler...

Eh bien! non...

Posment, il reprit son chapeau, et ouvrant la porte:

--Vous devez comprendre, pronona-t-il, que de ma vie je ne vous
reverrai. Ce que j'ai dit sera... Vous croyez pouvoir me perdre?
Essayez... Et il sortit.

Arrive  ce paroxysme o la colre ne trouve plus d'expression, Mme
Flora Misri riait d'un rire nerveux et strident qui, en ce moment,
semblait sinistre, et et presque fait douter de sa raison.

Se penchant vers Raymond, jusqu' lui effleurer le visage de son
haleine:

--Eh bien! interrogea-t-elle, qu'est-ce que vous dites de cela?...

Raymond ne rpondit pas. Il tait bloui des perspectives que lui
ouvrait le ressentiment de cette femme, et haletant d'esprance et de
crainte, il tremblait, par un mot imprudent, de la rappeler  la
prudence ou de dranger le cours de ses ides.

--Vous tes stupfait du toupet de Victor, reprit-elle. Que serait-ce
donc si vous connaissiez les papiers que j'ai en ma possession, si vous
saviez o ils le mneront si je les livre!...

A la rflexion, cependant, je m'expliquai sa conduite.

C'est qu'il me connat, voyez-vous, c'est qu'il me sait, avec lui,
faible comme une enfant, lche autant que le chien qu'on bat et qui
revient en rampant lcher la main qui l'a battu.

J'ai tant de fois tent inutilement de briser ma chane, de m'enfuir,
de me reconqurir!... Tant de fois je l'ai menac de me venger, et
terriblement, de tout ce qu'il m'a fait endurer!...

--Ce sera cette fois comme les autres... devait-il penser en sortant de
chez moi. Flora est bien trop bte pour faire ce qu'elle dit...

Il est vrai que, de mon ct, je pensais:

--Chante, mon bonhomme, chante bien haut, redresse la crte, fais le
fier... Avant la fin de la semaine, ne voyant pas venir de lettre de
moi, tu commenceras  avoir la puce  l'oreille...

Ne pas donner signe de vie, je le pouvais sans danger, certaine que
Victor ne passerait pas outre sans une dernire explication. Alors, s'il
s'obstinait, il serait temps d'agir.

Cependant, pour n'tre pas prise sans vert, il m'importait d'tre
informe jour par jour des faits et gestes de Combelaine. J'envoyai
chercher Lonard.

Je lui trouvai l'air fort abattu.

--Je conois que vous vous fassiez de la bile, me dit-il, nous sommes
vols, le patron pousera Mlle de Maillefert.

--Comment!  nous deux, et avec les armes que nous avons!...

--Nous n'empcherons rien. Si l'affaire et pu tre rompue, elle l'et
t, entendez-vous, par les Maillefert.

--Des gens qui s'entendent avec lui...

--Qui s'entendaient, c'est possible; qui sont brouills, c'est sr. Ils
se voient, ils se visitent, ils sortent ensemble, mais ils se hassent.
Allez, je sais ce que je dis. Pas plus tard qu'avant-hier, voil M.
Philippe de Maillefert qui tombe chez nous, demandant  parler 
monsieur, sur-le-champ. Comme de juste, je vais prvenir monsieur, qui
me rpond: Que le diable emporte l'imbcile!... Enfin, qu'il entre. Je
le fais entrer, je me retire. Seulement, j'avais flair quelque chose.
Je restai l'oreille colle contre la porte. Mes deux individus taient 
peine seuls, que voil une discussion qui commence, oh! mais une
discussion si abominable, que deux chiffonniers n'en auraient pas une
pire. M. Philippe rclamait  monsieur de l'argent qu'il l'accusait de
lui avoir vol, de trs grosses sommes et aussi des billets, et  tout
moment, monsieur rptait: Tant pis pour vous! Chacun pour soi!
Adressez-vous aux tribunaux...

Vous devez le comprendre, monsieur Delorge, je tombais de mon haut...

--Ce que vous me contez l est invraisemblable, dis-je  Lonard...

--C'est cependant vrai.

--Et le mariage n'est pas rompu?

--Il tient plus que jamais...

--C'est absurde!...

Lonard haussa les paules.

--C'est--dire, me rpondit-il, que cela me surpasse. Il faut qu'il y
ait l-dessous quelque diablerie du patron, que nous ne souponnons pas.
Laquelle?... Je me suis donn la migraine  force de chercher, et j'ai
fini par jeter ma langue aux chiens.

De plus en plus, la situation se compliquait, si bien que j'en arrivais
 ne savoir plus que penser ni que croire, et que malgr toutes les
raisons que j'avais de me lier  Lonard, je l'observais en dessous,
essayant de reconnatre si, achet par Victor, il ne se moquait pas de
moi.

--Peut-tre, demandai-je, Mlle de Maillefert aime-t-elle
quelqu'un?...

--Parbleu! rpondit Lonard.

Et alors, monsieur Delorge, il me raconta que celui que cette pauvre
jeune fille aimait, c'tait vous, que tout le monde le savait bien,
qu'elle l'avait d'ailleurs avou hautement, et que mme vous deviez
l'pouser, lorsque Victor tait survenu, protg par Mme de Maumussy.

J'tais toute saisie de cette fatalit, moi, qui me rappelais la mort
de votre pre, et je me disais:

--Eh bien?... en voil un qui ne doit pas tre le cousin de Combelaine.

Mme Misri supposait-elle qu'il tait besoin d'attiser la haine de
Raymond avant de lui offrir un sr moyen de se venger?

Et dans le fait, pourquoi non?

Elle ignorait ses tortures et sa rsolution dsespre lorsqu'elle
l'avait invit  prendre place dans son coup.

Et depuis ce moment, il tait rest impntrable, devenant de plus en
plus froid et rserv,  mesure qu'elle s'enivrait de sa colre.

C'est qu'il tait une considration qui lui commandait le sang-froid qui
observe, prvoit et calcule:

Autant il avait foi en la sincrit actuelle de Mme Misri, autant,
pour l'avenir, il se dfiait d'elle.

Sans tre un grand grec en matire de passion, il tait trop intelligent
pour ne pas comprendre qu'en dpit de ses serments de haine et de
vengeance, Mme Misri, plus que jamais, aimait--si ce n'est pas
profaner ce mot sacr--le comte de Combelaine.

Elle tait en pleine rvolte; mais que fallait-il pour qu'elle reprt sa
chane et qu'elle revnt  ses habitudes d'aveugle soumission? Une
visite de Combelaine videmment, un mot, un regard...

Donc, il fallait profiter de l'occasion pour en tirer tout ce qu'elle
savait encore, pour lui arracher surtout les papiers qu'elle
possdait...

Aprs un moment de silence:

--Et ensuite? interrogea-t-il.

--A cela, monsieur Delorge, reprit Mme Misri, se bornaient les
renseignements de M. Lonard. Il fut convenu que nous resterions allis,
poursuivant le mme but, moi ouvertement, lui en secret.

Et j'attendis les vnements, tenue au courant tous les jours, tantt
par le pre Coutanceau, plus anim que moi, certainement, contre
Combelaine, tantt par Lonard.

[Illustration:--Dites  mon cocher de rentrer par les Champs-lyses et
montez prs de moi.]

Selon Coutanceau, tout espoir tait dfinitivement perdu, et j'avais
tort de ne pas utiliser immdiatement mes armes.

Selon Lonard, au contraire, je devais patienter, parce que, me
disait-il, M. de Maillefert et Victor, de plus en plus irrits, ne
pouvaient manquer, au premier jour, de vider leur querelle sur le
terrain.

Malheureusement, c'est  Coutanceau que tout semblait donner raison.

Le mariage de Combelaine et de Mlle de Maillefert tait annonc de
divers cts, et tout en le trouvant inou, incomprhensible, absurde,
on le considrait comme certain.

En cette extrmit, je songeai  agir sur Combelaine par ses anciens
amis.

Parmi les papiers, il s'en trouvait qui compromettaient terriblement
plusieurs personnages haut placs, et entre autres, et plus que tous les
autres, le duc de Maumussy.

C'est donc  lui que je m'adressai d'abord.

Aprs lui avoir expos la situation, qu'il devait d'ailleurs connatre
aussi bien sinon mieux que moi, je lui crivais carrment:

Il m'est impossible de frapper Victor sans vous atteindre vous-mme, je
le regrette, mais c'est ainsi. Usez de votre influence sur lui pour le
dterminer, non pas  m'pouser, je n'exige pas tant, mais  rompre un
mariage que je suis rsolue  empcher  n'importe quel prix.

Je m'attendais a voir arriver Maumussy, tout courant. Je comptais, 
tout le moins, sur une rponse immdiate... Rien.

Furieuse, j'crivis successivement la mme chose au baron Verdale et 
la princesse d'Eljonsen... Rien toujours.

On riait de ma colre, on se moquait de mes menaces: c'tait si clair
que j'aurais dout de la valeur des pices que j'avais entre les mains,
sans le pre Coutanceau, qui les avait examines, et qui mme avait
profit de la circonstance pour s'emparer de tout ce qui le concernait.

Ce silence, prtendait-il, tait inou, inexplicable, et trs
certainement cachait quelque embche.

--Dfiez-vous, me rptait-il sans cesse, prenez garde!...

Et moi, qui, mieux que lui, sais ce dont Victor est capable, je
frmissais et j'tais travaille de si affreuses terreurs, qu'il me
semblait trouver un got trange  tout ce que je mangeais, que le jour
j'osais  peine sortir, et que la nuit je me barricadais dans ma chambre
comme dans une forteresse.

Ah! ces papiers maudits!... Vingt fois je les ai mis sous enveloppe
pour les adresser  qui de droit, vingt fois j'ai eu horreur de ce que
j'allais faire, et je les ai resserrs en me disant:

--Je ne peux pas, dcidment je ne peux pas...

Alors, monsieur Delorge, alors, lche et indigne crature que je suis,
pauvre bte, misrable dupe, savez-vous ce que je fis?

J'crivis  Victor pour lui demander une entrevue, lui disant que notre
brouille venait d'un malentendu qu'une explication dissiperait.

Si Mme Flora Misri pensait surprendre Raymond, elle se trompait.

Cette dfaillance, il l'avait devine, prvue, et il n'avait qu'
s'applaudir de sa pntration et de sa rserve.

--Oui, voil ce que je fis, continua-t-elle, et, allge de mes
angoisses et de mes luttes intrieures, pleine d'espoir, j'attendis.

Oh!... je n'eus pas  attendre longtemps! Le soir mme, Victor me
retournait ma lettre avec ces mots au crayon rouge, en travers:

Assez!... ou je serai forc de prier le prfet de police de me dlivrer
d'obsessions et de menaces galement ridicules.

Il me menaait de la police, lui!... Quelle amre drision!...

--Et j'hsiterais encore, m'criai-je,  le perdre lorsque je le
puis!...

Eh bien! oui, j'hsitai encore.

--Il faut, me dis-je, que je le voie, que je lui parle, qu'il
m'entende... C'est une dernire chance de salut que je lui offre: s'il
la ddaigne, c'est fini, j'agis...

Et voil pourquoi, monsieur Delorge, vous m'avez vue, ce soir,  la
grille du comte de Combelaine, mendiant la faveur d'un entretien.

Et vous avez entendu!... Il me ferme sa porte, le misrable qui me doit
tout, que j'ai disput jadis  cette police dont il me menace
aujourd'hui, qui a vcu de moi, des hontes qu'il me reproche, qui m'a
vole, pille, ruine, qui me doit jusqu' l'argent qu'il donne  ses
valets par lesquels il me fait insulter.

Et Lonard qui n'est plus l.

Comment, tout  coup, sans me prvenir, a-t-il quitt Combelaine qu'il
sert depuis tant d'annes, et qui lui doit, il me le disait encore
avant-hier, une vingtaine de mille francs?

Qu'est-ce que cet Anglais, qui lui donne,  ce qu'on prtend, des gages
fabuleux?...

Durant dix secondes, Mme Misri reprit haleine, puis tout  coup, et
avec une violence convulsive:

--Voil ce que je me disais, monsieur Delorge, poursuivit-elle, pendant
qu'on me refusait la porte. La mesure tait comble, cette fois, et je me
demandais comment frapper sur-le-champ le misrable, lorsque je vous ai
aperu et reconnu.

Et maintenant que je vous ai tout racont, je vous dis:

--Je ne suis qu'une femme, je ne saurais peut-tre pas me servir des
armes mortelles que j'ai entre les mains; voulez-vous que je vous les
confie? Voulez-vous me venger en vous vengeant vous-mme? tes-vous prt
 me jurer que vous frapperez impitoyablement Combelaine, que vous
l'craserez!...

Jamais occasion si dcisive ne s'tait offerte  Raymond, et il n'avait
pas trop de toute sa volont pour garder son calme.

--Ainsi, vous me donnerez ces papiers qui sont en votre pouvoir?
demanda-t-il.

--Je vous les donnerai.

--Quand?

Si imperceptible que ft l'indcision de Mme Misri, elle n'chappa
pas  Raymond.

--Demain, rpondit-elle, dans la matine...

--Pourquoi pas ce soir?...

--Ce soir!...

--Oui, tout de suite. Dites  votre cocher de rentrer, je monte  votre
appartement, vous me remettez ces papiers, je passe la nuit  les
examiner et  voir quel parti on peut en tirer, et ds demain j'ouvre le
feu...

Une brusque secousse lui coupa la parole.

Le coup venait de s'arrter court au milieu de l'avenue d'Eylau.

Le cocher, comme la premire fois, rabattit sans faon la glace, et d'un
accent inquiet:

--Madame! appela-t-il, madame!

Assurment, elle tait  mille lieues de la situation prsente, et il
lui fallut un instant pour s'en rendre compte. Alors, elle crut que son
cocher allait de nouveau se permettre des observations sur la longueur
de la promenade.

--Qu'est-ce que ces faons! rpondit-elle. Ne vous ai-je pas dit de
marcher?...

Elle voulait relever la glace, le cocher l'en empcha.

--C'est bien, je vais marcher, fit-il, mais avant je dois dire  madame
que nous sommes suivis...

Elle tressauta, et, par un mouvement instinctif, se rapprochant de
Raymond:

--C'est impossible!... s'cria-t-elle.

--Oh! j'en suis sr comme de mon existence, insista le cocher. Monsieur
et madame n'ont donc pas remarqu les drles de dtours que je leur ai
fait faire, et la singulire faon dont je les menais? C'est que je
voulais m'assurer de la chose. J'ai commenc  m'en dfier ds les
Champs-lyses. Voyant une voiture qui allait du mme train que moi,
toujours tournant  la mme distance, tournant  droite quand j'allais 
droite et  gauche quand je tournais  gauche, je me suis dit: Bien
certainement on pie madame. Alors, je me suis mis  circuler au
hasard, de ci et de l, tantt au pas, tantt au galop, la voiture ne me
lchait toujours pas, et maintenant que je suis arrt, elle est arrte
en arrire  cent pas.

Trop profonde tait l'obscurit pour que le cocher, du haut de son sige
surtout, pt juger de l'impression que produisait son rapport.

Pendant qu'il parlait, Mme Misri, plus tremblante que la feuille,
s'tait peu  peu blottie tout contre Raymond.

--Vous entendez? bgaya-t-elle.

--Parfaitement.

--C'est Combelaine qui nous suit, reprit-elle.

--Combelaine ou un autre...

--Non, ce ne peut tre que lui. Je sais ses faons, voyez-vous, et
combien il est tratre. Pendant que je parlementais avec son domestique,
il tait au guet derrire ses persiennes. Il nous a vus causer et monter
ensemble dans mon coup. Il a demand qui tait cet homme  qui je
parlais, on le lui a dit, et aussitt, sautant en voiture, il s'est
lanc sur nos traces...

Raymond sentait la victoire lui chapper, une victoire sre, dcisive,
et dont il avait dj, au dedans de lui-mme, escompt la joie.

Car il n'avait pas besoin d'y voir clair pour reconnatre que Mme
Flora retombait invinciblement sous l'influence de Combelaine, qu'elle
tait terrifie de son audace, que le plus extrme anantissement
succdait  son exaltation nerveuse.

--Peut-tre avez-vous raison, lui dit-il, mais que nous importe!...

--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que si Combelaine nous a
pis, il est trop fin pour n'avoir pas devin ce qui s'est pass entre
nous! S'il nous a suivis, il sait,  cette heure, que je vous ai tout
dit, que je vous ai offert les papiers que j'ai en ma possession, que
nous avons sign un trait de vengeance...

Il importait de prendre un parti, videmment, mais il tait bon aussi,
avant tout, de vrifier les assertions du cocher. Raymond n'y ajoutait
pas absolument foi, l'estimant fort capable d'avoir imagin cette
histoire de poursuite pour dterminer Mme Misri  rentrer.

Revenant donc  cet homme:

--Et o est-elle, maintenant, demanda-t-il, cette voiture qui nous
file si obstinment?

Le cocher se dressa sur son sige pour regarder.

--Toujours au mme endroit, rpondit-il, prs d'un caf trs clair. En
mettant l'oeil au petit carreau du fond, monsieur peut l'apercevoir.

Ainsi fit Raymond et, en effet,  une soixantaine de mtres, il
distingua les lanternes d'une voiture immobile. Mais qu'est-ce que cela
prouvait?

--Mon brave, dit-il au cocher, il ne faut pas toujours se fier aux
apparences. Vous allez marcher, pendant que j'observerai, et faites
assez de tours et de dtours pour lever tous mes doutes!...

--Soit! rpondit le cocher.

Et il fouetta son cheval, qui partit au grand trot...

--Eh bien!... demandait de temps  autre Mme Misri  Raymond.

--Eh bien, le cocher ne s'tait pas tromp. Voici la voiture suspecte
qui se met en marche  son tour... Elle tourne o a tourn la ntre...
Elle se maintient toujours  une cinquantaine de mtres...

Sr de son fait, Raymond commanda au cocher d'arrter.

--Ma conviction, dit-il  Mme Misri, est qu'il n'y a que M. de
Combelaine pour nous pier ainsi... Cependant, il faut s'en assurer.

--Que voulez-vous faire?

--Je vais descendre et aller demander  la personne qui est dans cette
voiture de quel droit elle me suit...

Dj il ouvrait la portire; Mme Misri le retint.

--Vous ne ferez pas cela! s'cria-t-elle, je ne veux pas rester seule,
j'ai peur... Ensuite, si c'est Victor qui est dans la voiture,
qu'arrivera-t-il?...

tait-ce pour Raymond qu'elle craignait si fort, ou pour M. de
Combelaine? Il et t hardi de prtendre le dcider.

Lui commenait  perdre son sang-froid.

--Que voulez-vous alors? dit-il en jurant. Avez-vous une ide?

--Oui.

--Dites.

--Voil: mon cheval est fatigu, c'est vrai, mais il a beaucoup de sang,
c'est une bte de quatre mille francs, et en le poussant un peu, on
obtiendra tout ce qu'on voudra. Il faut le pousser, tout droit, toujours
tout droit, sur une grande route, l'autre voiture ne nous suivra pas une
lieue...

--Et aprs?...

--Aprs, nous reviendrons par un autre chemin, et je rentrerai chez moi,
ou j'irai coucher chez une de mes amies...

Ce plan offrait  Raymond cet avantage de ne pas quitter Mme Misri;
et cette perspective de l'accompagner chez elle, et d'en obtenir les
papiers.

--Oui, c'est une ide, fit-il.

Et, s'adressant au cocher:

--Il faut distancer cette voiture, reprit-il. Vous allez prendra
l'avenue de la Grande-Arme, puis l'avenue de Neuilly, et vous lancer 
fond de train sur la route de Saint-Germain.

--C'est que le cheval est un peu fatigu...

--Crevez-le, s'il le faut, interrompit Mme Misri...

Le cocher haussait les paules.

--Drle de fantaisie, grommela-t-il.

Pourtant, il se mit  rouer de coups son cheval, qui partit dans la
direction indique.

--Nos espions en seront pour leurs frais, dit Raymond.

Mme Misri ne rpondit pas. Il n'y avait plus  en douter, elle se
repentait amrement de ce qu'elle avait fait, et certainement, elle et
donn bonne chose pour reprendre les confidences chappes  sa colre.
tait-ce frayeur de Combelaine, ou regret d'avoir compromis cet homme
qui avait su faire d'elle sa chose? Il et t malais de le dire. Les
relations de gens tels que Mme Misri et M. de Combelaine chappent 
l'analyse. La passion s'y complique de circonstances mystrieuses,
tranges, inavouables. Ce devient  la longue une association dont les
complices se trouvent lis par un lien de honte plus difficile  rompre
que ceux que nouent les conventions sociales.

--Nous ne gagnons pas, murmurait-elle.

Raymond regarda; c'tait vrai. Les lanternes de l'ennemi brillaient
invariablement  la mme distance.

Les larmes venaient aux yeux de Mme Misri.

--Maintenant, gmissait-elle, comme si elle et rpondu aux objections
de son esprit, maintenant je m'explique la scurit et le silence de
Combelaine et de ses amis. Ils sont puissants, voyez-vous, trs
puissants, ils ont des relations partout et  la prfecture de police
plus qu'ailleurs. Du jour o j'ai menac de me servir des papiers, j'ai
t entoure d'espions. Ah! ils sont forts, les brigands. Voici que je
doute de tout. Qui sait si mes domestiques, mon cocher, ma femme de
chambre mme,  qui je dis tout, ne sont pas pays pour me surveiller?
Et Lonard? Ne me trahissait-il pas? Coutanceau lui-mme ne se
moquait-il pas de moi?

Littralement, elle s'arrachait les cheveux.

--A cette heure, continuait-elle, je comprends l'obstination de Victor 
nous suivre; il sait que, si je vous remets les papiers, il est perdu,
et il ne veut pas que je vous les remette. Ah! folle que je suis, de
m'tre attaque  lui! Folle surtout de l'avoir prvenu! On ne menace
pas des hommes comme lui, on frappe d'abord...

Ainsi, de plus en plus, Raymond sentait lui chapper cette nature de
fille, inconsistante et fantasque. Pourtant il ne perdait pas tout
espoir.

Arriv  la minute des rsolutions suprmes, il se jurait qu'il aurait
les papiers le soir mme, lui fallt-il menacer Mme Misri, lui
fallt-il mme recourir  la violence.

Mais il fallait dpister la voiture maudite.

--Arrtez! cria-t-il au cocher.

Il ouvrait la portire, il allait sauter  terre; Mme Misri le
retint.

--Que voulez-vous encore?...

--Voir si je ne saurai pas, mieux que votre cocher, pousser votre
cheval.

Elle n'osa pas s'y opposer, et l'instant d'aprs, Raymond, install sur
le sige, s'emparait des rnes.

--Nous chapperons, soyez tranquille, cria-t-il  Mme Misri.

C'est qu'il venait de changer son plan. Au lieu de suivre droit l'avenue
de Neuilly, il se jeta  gauche, dans l'avenue de Longchamp, qui
traverse en biais tout le bois de Boulogne.

L'autre voiture en avait fait autant, mais il ne s'en inquitait gure.
Habilement pouss et sur un terrain exceptionnellement favorable, le
cheval de Mme Misri filait avec une prestigieuse rapidit.

--Une demi-heure de ce train, et la pauvre bte est fourbue! grommelait
le cocher.

--Oui, mais dans une demi-heure nous serons loin...

Et, ce disant, Raymond teignait les lanternes du coup en murmurant:

--Voil toujours qui va rendre la poursuite plus difficile!

Il ne devait pas s'en tenir l.

Parvenu  l'endroit o l'alle de la Reine-Marguerite croise l'alle de
Longchamp, brusquement, il tourna court dans une alle rserve aux
pitons et, en dpit de l'obscurit profonde, au risque de tout briser,
il maintint longtemps encore le cheval au galop.

Il s'arrta pourtant. Et alors, pendant prs de cinq minutes, et prt 
reprendre sa course, il prta l'oreille et regarda dans toutes les
directions.

Rien. On n'apercevait pas une lanterne de voiture, on ne percevait pas
le moindre bruit de roues.

--Nous l'emportons donc!... s'cria Raymond, en sautant  terre pour
annoncer  Mme Misri cette heureuse nouvelle.

Mais c'est en vain qu'il appela, en vain qu'il tendit les bras dans
l'intrieur...

Le coup tait vide, Mme Misri avait disparu.




VIII


Stupfait, furieux, Raymond refusait en quelque sorte d'admettre cette
disparition trange, et c'est avec des imprcations de rage qu'au milieu
de l'obscurit profonde du bois il fouillait les alentours...

Le cocher, lui, riait de tout son coeur.

Et tout en bouchonnant avec un lambeau de laine son pauvre cheval, dont
les flancs haletaient:

--Monsieur prend une peine bien inutile, dit-il, madame doit tre loin,
si elle court toujours...

--Loin!... Aurait-elle donc saut  terre, pendant que nous tions
lancs  fond de train?...

--Oh!... non. Madame n'est pas si imprudente que cela. Mais ici, tout 
l'heure, quand monsieur a arrt le cheval pour couter, j'ai entendu la
portire s'ouvrir et se refermer doucement, si bien que je me suis dit:
Tiens, voil madame qui brle la politesse  ce monsieur...

Il poussait du bois vert aux environs, et la tentation de Raymond tait
grande d'en caresser les paules de ce cocher si perspicace. Mais  quoi
bon!

--Soit, interrompit-il. Seulement,  cette heure et par cette nuit
noire, o peut tre alle Mme Misri?

--A Paris, donc, et par le plus court. Qui donc, sinon madame,
connatrait son bois de Boulogne,  toute heure de nuit et de jour, et
en toute saison...

C'tait une explication.

--Puisqu'il en est ainsi, fit Raymond, rentrons.

Le cocher ne se le fit pas rpter. En un tour de main, il eut rallum
les lanternes, et tandis que Raymond remontait dans le coup:

--O dois-je conduire monsieur? demanda-t-il.

--Boulevard des Italiens, au coin de la chausse d'Antin.

La voiture partit, et c'est berc par son mouvement monotone que Raymond
repassait dans son esprit les tranges vnements de la soire.

Que d'motions poignantes en quelques heures!... Avoir cru toucher au
but, l'avoir touch plutt, puis tout  coup s'en voir loign plus que
jamais et sans doute pour toujours!...

L'action de Mme Flora, d'ailleurs, l'irritait plus qu'elle ne le
surprenait.

A ce trait de bassesse furtive, il reconnaissait la crature qu'il avait
tout d'abord devine, et qui s'tait dvoile ensuite, la fille
accoutume  trembler et  obir, incapable de rsister en face,
subissant la volont du premier venu, mais toujours prte  se drober
et  trahir.

O tait-elle  cette heure?

Chez elle, peut-tre, occupe  runir ces papiers, qu'elle offrait
nagure, pour les porter  Combelaine et obtenir ainsi son pardon.

[Illustration: Il tait venu coller son oreille  la serrure.]

--Ah!... misrable fille! pensait Raymond. Crature sans intelligence et
sans coeur!...

Encore bien qu'il et t avec elle d'une rserve extrme, il lui avait
laiss voir que, s'il ignorait quelle honteuse intrigue livrait Mlle
de Maillefert au comte de Combelaine, il connaissait du moins
l'existence de cette intrigue, et qu'il tait rsolu  lutter jusqu' la
fin. C'tait trop.

C'tait trop, parce que Raymond se rappelait les paroles de Mme
Misri:

On ne prvient pas des hommes tels que Combelaine; on frappe
d'abord...

Or, il allait tre prvenu. C'est--dire qu'il allait plus que jamais se
tenir sur ses gardes, veiller  n'offrir aucune prise, et trs
probablement, de peur d'accident, presser son mariage avec Mlle
Simone.

Conclusion: La rencontre de Mme Misri, loin de servir les projets de
Raymond, empirait positivement la situation.

Il en tait l de ses rflexions, lorsque le coup s'arrta tout  coup
sur le boulevard,  l'angle de la chausse d'Antin, et presque aussitt
le cocher ouvrit la portire en disant:

--Monsieur est arriv.

Raymond jeta un louis  cet homme et, descendu de voiture, il resta un
moment immobile sur le boulevard. Il n'avait eu aucune raison de se
faire conduire  cet endroit plutt qu'ailleurs, et il se demandait o
aller et s'il devait rentrer, quand le souvenir de Mme Cornevin, qui
demeurait  deux pas, traversa son esprit.

--Il faut que je la voie, se dit-il, que je lui parle!...

Ainsi, brusquement, sans rflexions, se prennent souvent les plus graves
dterminations de la vie, celles dont l'influence doit tre le plus
dcisive.

Il y avait des mois dj que Raymond, la franchise mme, se condamnait 
une dissimulation de tous les instants pour cacher  sa mre et  ses
amis le secret de sa vie, son amour pour Mlle de Maillefert, et voici
que, ce secret, il allait le livrer peut-tre, ou tout le moins
l'exposer  la subtile pntration d'une femme.

Cette considration ne devait pas l'arrter. Un seul fait l'blouissait
jusqu' l'aveugler.

Mme Cornevin tait la soeur de Mme Misri.

Mme Cornevin, jadis, avait eu sur cette soeur une certaine
influence et avait mme essay d'en user lors de la mort du gnral
Delorge, lorsqu'on en tait encore  rechercher ce qu'tait devenu
Laurent Cornevin.

Alors, c'est vrai, elle avait chou.

Mais combien les temps taient changs, depuis!

Flora Misri,  cette poque, tait dans tout l'clat de la jeunesse et
de la beaut,  cet ge o le vice dor a encore de dcevantes posies,
ivre de la soudaine et prodigieuse fortune de l'audacieux aventurier
auquel elle avait associ sa vie.

Tandis que maintenant!...

Vieillie, trahie, dlaisse, ayant vid toutes les coupes jusqu' la
lie, elle devait tre accessible  des considrations qui jadis ne
l'eussent gure touche.

Pourquoi donc ne subirait-elle pas l'ascendant de sa soeur, tentant
prs d'elle une dernire dmarche?

C'tait cette dmarche que Raymond allait demander  Mme Cornevin.

Il comptait lui dire simplement:

--Je sais,  n'en pouvoir douter, que Mme Flora Misri a entre les
mains les papiers de Combelaine. Si nous les possdions, le misrable
serait perdu, nous tiendrions enfin la preuve de son infamie, de ses
intrigues, de ses crimes: mon pre et votre mari seraient vengs. Voyez
votre soeur et tchez d'obtenir qu'elle vous les remette.

C'est avec ces ides que Raymond s'en allait  grands pas le long de la
rue de la Chausse-d'Antin.

Il se faisait tard, toutes les boutiques taient fermes, les passants
se faisaient rares, et les cafs mmes commenaient  se vider.

Depuis le matin, Raymond n'avait rien pris, mais il ne s'en apercevait
pas. Il tait dans une de ces crises o toutes les exigences physiques
se taisent, o les nerfs, exalts outre mesure, suffisent  tout.

Ce qu'il craignait, c'tait que Mme Cornevin ne ft couche.

--Et cela pourrait bien tre, lui rpondit le concierge, qu'il
interrogea, car toutes les ouvrires sont parties de trs bonne heure,
ce soir.

N'importe! Il grimpa l'escalier quatre  quatre, et d'une main fbrile
sonna...

Rien. Personne ne vint.

Pourtant, en se penchant  l'une des fentres du palier, il voyait de la
lumire  des fentres qu'il savait tre celles de la chambre  coucher
de Mme Cornevin.

Elle ne dormait donc pas.

Il sonna une seconde fois, puis une troisime, tirant le cordon plus
violemment  chaque fois, et comme c'tait toujours en vain il allait
renoncer, lorsque enfin il entendit des pas...

Presque aussitt,  travers la porte, une voix demanda:

--Qui est l?

--Moi, Raymond Delorge.

La porte s'ouvrit, et Mme Cornevin se montra, tenant une bougie.

--Vous,  cette heure! dit-elle. Serait-il arriv un accident chez vous?

--Non, madame, Dieu merci!...

Elle tait ple et fort trouble, cela et saut aux yeux d'un homme
moins mu lui-mme que ne l'tait Raymond, et c'est avec cette
volubilit dont on voile d'ordinaire son embarras qu'elle reprit:

--Vous m'excuserez de vous avoir fait attendre si longtemps; mais j'ai
renvoy toutes mes ouvrires  six heures, ma domestique et mes filles
sont couches, j'allais moi-mme me mettre au lit...

Elle n'avait pas, nanmoins, commenc  se dshabiller, car elle tait
aussi correctement vtue que dans la journe pour recevoir ses clients.

--Il faut que je vous parle, interrompit Raymond.

--Ce soir?

--Oui, tout de suite; il s'agit d'une affaire trs grave...

L'embarras de Mme Cornevin fut alors si manifeste, qu'il ne put faire
autrement que de le remarquer.

--Mais je vous gne peut-tre beaucoup, commena-t-il.

--Moi!... fit-elle. Et pourquoi, grand Dieu! Vous ne me gnez pas plus
que ne me gneraient Jean et Lon, s'ils taient ici. Entrez, entrez.

Il entra; seulement, au lieu de le faire passer dans son appartement
particulier, c'est dans l'atelier qu'elle l'introduisit.

Posant sa bougie sur un meuble, elle s'assit lourdement, et non sans une
nuance trs saisissable d'impatience:

--Je vous coute, dit-elle.

L'attention de Raymond tait veille. Il observait ces dtails et s'en
tonnait.

Cependant, c'est de la faon la plus claire qu'il raconta les vnements
de la soire, omettant toutefois ce qui concernait Mlle de
Maillefert, mettant tout sur le compte de sa haine contre Combelaine.

Il s'attendait  des objections de la part de Mme Cornevin. Elle ne
lui en fit pas une.

--C'est bien, dit-elle. Je verrai ma soeur...

--Ds demain!...

--Avant midi, je vous le promets...

--Et quand connatrai-je le rsultat de votre dmarche?

--Venez me le demander demain,  cette heure-ci.

C'tait plus que n'osait esprer Raymond. Et, pourtant:

--J'aurais encore quelque chose  vous demander, madame, commena-t-il.

--Quoi?...

--Si vous tiez assez gnreuse pour me garder le secret, pour ne parler
de rien  ma mre...

--Je vous garderai le secret.

Quand on a hte de se dbarrasser de quelqu'un, c'est ainsi qu'on agit;
on rpond _Amen_  tout, et cela abrge. Raymond le comprenait bien, et
les plus tranges conjectures lui passaient par la tte, d'autant qu'il
lui avait sembl distinguer dans la pice voisine un bruit de chaise
renverse...

--Si nous avions ces papiers, pourtant! reprit-il...

--Oui, ce serait un grand bonheur! acheva Mme Cornevin...

Et elle se levait en disant cela, et c'tait une si positive invitation
 se retirer, que Raymond n'osa pas rester davantage.

--A demain soir donc, dit-il, en se levant  son tour...

--Oui, oui, dit Mme Cornevin, c'est convenu.

Et elle avait repris sa bougie, et, prcdant Raymond, elle lui ouvrit
la porte. Et il n'tait pas sur le palier que la porte se refermait
vivement...

En vrit, s'il se ft agi de toute autre femme, Raymond et t
assailli de doutes singuliers et pnibles. L'inconduite, en dfinitive,
n'a pas d'ge. Mais Mme Cornevin tait de celles que ne saurait
effleurer l'aile sombre du soupon.

--Et pourtant, se disait-il en descendant l'escalier  pas compts, son
trouble tait manifeste, elle m'a mis dehors littralement. Puis,
qu'est-ce que ce bruit que j'ai entendu? N'tait-elle donc pas seule?

Pas seule!... Mais qui donc,  pareille heure, et dans l'appartement o
dormaient les trois jeunes filles, pouvait-elle recevoir qu'elle et
intrt  cacher?

Son mari, Laurent Cornevin?...

A cette ide, traversant son esprit comme un clair, Raymond
tressaillait.

--Et pourquoi non? murmurait-il.

Laurent Cornevin, certes, tait un homme d'une prodigieuse nergie, mais
c'tait un homme, aprs tout. Qui pouvait garantir qu'il n'y avait pas
eu une heure o son courage avait faibli? Qui disait qu' cette heure
d'attendrissement il ne s'tait pas rvl  sa femme,  la mre de ses
enfants, et qu'il ne venait pas parfois la visiter en secret?...

Plus Raymond tudiait cette hypothse, plus il la trouvait logique,
vraisemblable, probable, et rpondant  tout.

A ce point qu'il tait presque tent de remonter chez Mme Cornevin,
de sonner jusqu' ce qu'elle lui ouvrt, et de lui dire brusquement:

--Votre mari est ici, je le sais, il faut que je lui parle  l'instant,
il y va de mon bonheur et de ma vie...

S'il devinait juste, Mme Cornevin tourdie n'aurait pas la prsence
d'esprit de nier...

Oui, mais s'il s'abusait, aussi!...

--Je ne puis risquer cela, pensait-il, je ne le puis absolument pas.

Mais, tout en remontant la rue Blanche:

--Demain, se disait-il, en venant chercher la rponse de Mme
Cornevin, je serai bien malheureux ou bien maladroit si je ne parviens
pas  saisir quelque indice qui dissipe ou confirme mes prsomptions...

Bien qu'il ft plus de minuit lorsqu'il rentra, harass, l'me et le
corps briss, sa mre et sa soeur n'taient pas couches et
l'attendaient.

--J'tais inquite, lui dit Mme Delorge. Ce tantt encore Me
Roberjot me disait que la rsistance s'organise contre l'Empire... Fais
ce que tu crois tre ton devoir, mais sois prudent. Plus qu'un autre tu
dois tre surveill. Songe  la joie de nos ennemis si tu leur
fournissais le prtexte de t'impliquer dans quelque procs.

Il rassura sa mre, mais il ne trouva rien  rpondre, lorsque sa
soeur, lui serrant la main, murmura  son oreille:

--Pauvre Raymond!... Pourquoi te dfier de moi!...

Les horribles fatigues de cette journe eurent du moins cela de bon,
qu'elles lui procurrent un sommeil de plomb.

Il dormait encore lorsqu' dix heures le vieux Krauss entra dans sa
chambre, tenant deux lettres que le facteur venait d'apporter.

A la seule vue de l'une d'elles, Raymond frmit.

Il avait reconnu l'criture chrie de Mlle de Maillefert.

Ses mains tremblaient tellement qu'il eut quelque peine  rompre
l'enveloppe, et c'est comme  travers un brouillard qu'il lut:

     J'avais perdu toute conscience de ce qui se passait autour de moi,
     lorsque--me dit ma mre,--vous vous tes emport en menaces
     terribles contre le comte de Combelaine.

     Il faut donc,  mon unique ami, que je vous rpte ce que je vous
     ai dj dit: la violence,  cette heure, rendrait inutiles mes
     souffrances et ne nous sauverait pas.

     Je viens de promettre  la duchesse de Maillefert que vous sauriez
     vous rsigner  notre douloureuse destine. C'est un horrible
     sacrifice, je le sais, mais c'est  genoux que je vous le demande,
     au nom du pass. Me le refuserez-vous? Ai-je eu tort de compter sur
     votre affection? Rpondez-moi.

      SIMONE.



Des larmes brlantes comme du plomb fondu jaillissaient des yeux de
Raymond.

--Voil donc, pensait-il, ce qu'elle en est rduite  crire. Et moi, je
me rendrais  ces prires qu'on lui a dictes!... Ah! plutt la mort
mille fois, la plus affreuse et la plus cruelle!...

L'autre lettre lui venait de cette socit des Amis de la justice 
laquelle, sur la prsentation de Me Roberjot, il avait t affili et
qu'il avait fort nglige depuis quelque temps.

Ce soir,  neuf heures prcises, lui crivait-on, soyez rue des
Cinq-Moulins,  Montmartre. Il s'agit d'une communication de la plus
haute gravit.

Puis venaient les formules connues des seuls socitaires et qui
garantissaient l'authenticit de la lettre.

A neuf heures!... Et c'tait seulement vers onze heures que Raymond
avait rendez-vous avec Mme Cornevin.

--C'est bien, se dit-il, j'irai...

Et  huit heures et demie, en effet, il se mettait en route,  pied.

Le temps tait humide et incertain. Il faisait du brouillard et la boue
tait paisse et tenace.

Les boulevards extrieurs n'en avaient pas moins leur animation de tous
les soirs.

Cafs, cabarets et brasseries regorgeaient de clients; de partout
jaillissaient des cris et des chocs de verres. Et  chaque moment, sur
le terre-plein, passaient en riant des groupes de femmes et de jeunes
gens, quelque grisette furtive courant au bal ou  un rendez-vous, ou un
ivrogne qui regagnait son logis en trbuchant et en mchonnant un
refrain populaire.

Hlas!... cet ivrogne mme, Raymond en tait presque  l'envier. Ses
soucis du jour il les avait laisss au fond des litres frelats, rien ne
le proccupait plus, tandis que lui!...

--En ce moment, pensait-il, selon que la dmarche de Mme Cornevin
prs de Flora Misri a russi ou chou, ma dernire chance de salut me
reste plus sre que jamais ou m'a chapp sans retour.

C'tait l sa proccupation, et non certes cette communication si grave
pour laquelle il tait mand rue des Cinq-Moulins.

Il n'y songea qu'en arrivant  la petite maison o se runissaient les
Amis de la justice.

Elle tait claire. Des rayons de lumire s'chappaient des fentes des
volets.

Ayant donn le mot de passe au frre qui veillait  la porte, Raymond
entra.

Une quinzaine d'affilis, dj, taient runis dans la salle des
sances, et l'un d'eux, un mdecin, un gros homme courtaud et rougeaud,
plus connu pour ses opinions avances que pour ses cures, faisait, 
grand renfort d'pithtes terribles, un tableau aussi exact, jurait-il,
que sinistre, de la situation morale et matrielle de Paris.

Mais dj,  cet orateur, un autre succdait, qui, une douzaine de
journaux des dpartements  la main, prtendait dmontrer, par la
lecture de quantit d'articles, que la province n'attendait que le
signal de Paris pour se lever comme un seul homme et en finir avec le
rgime imprial.

Immdiatement divers membres se levrent pour mettre des voeux ou
donner des avis. On discuta, les propos devinrent vifs, on faillit se
prendre aux cheveux, malgr les efforts du prsident, l'ancien
reprsentant du peuple, lequel dsesprment tapait sur un timbre...

Alors Raymond demanda  dire quelques mots, et la parole lui ayant t
accorde:

--Citoyens, commena-t-il, je vous ferai remarquer que dix heures
viennent de sonner, et qu'il serait peut-tre temps de nous occuper de
cette communication si grave...

--Quelle communication? interrompit le prsident d'un air surpris.

--Mais... celle pour laquelle j'ai t convoqu...

--Vous avez t convoqu...

--Ce matin mme, par une lettre...

Toutes les conversations particulires avaient cess; on regardait le
prsident, dont la physionomie trahissait une certaine inquitude.

--Vous avez reu une lettre, dit-il  Raymond, et de qui?...

--De vous, j'imagine, monsieur le prsident.

--L'avez-vous conserve?

Raymond la tira de sa poche en disant simplement:

--Voil!...

Pas un mot ne fut prononc aprs que le prsident eut pris cette lettre.

Il commena par en examiner attentivement le papier, le cachet et le
timbre; aprs quoi, l'ayant ouverte, il resta plus d'une minute  en
tudier la contexture et les caractres.

Enfin, d'une voix lgrement altre:

--Voil qui est prodigieux, s'cria-t-il.

Vingt questions  la fois partirent de tous les coins de la salle, mais
il n'y rpondit pas, directement du moins.

--Il n'a t question ces jours-ci, poursuivit-il, d'aucune
communication. Ni moi, ni notre secrtaire, ni aucun des membres du
bureau n'a crit...

--Non, personne!

--Et cependant, voici une lettre qui prsente tous les caractres de
celles que nous adressons dans les cas extraordinaires. Oh! rien n'y
manque. Voici en haut les signes de reconnaissance. Voici autour du
paraphe qui remplace la signature les traits de convention connus de
nous tous...

Le prsident avait remis la lettre  son plus proche voisin qui la passa
 un autre; elle circula de main en main et chacun, aprs l'avoir
regarde, murmurait:

--C'est incroyable, j'y aurais t pris.

--Oui, tout le monde y et t pris, s'cria le prsident, et c'est ce
qu'il y a d'inquitant.

Il n'avait, parbleu! pas besoin de le dire; il tait visible que chacun
le comprenait comme lui.

--D'o donc vient cette lettre? poursuivit-il. N'est-elle qu'une
criminelle plaisanterie? Je ne puis le croire. Est-ce un faux frre, un
tratre gliss parmi nous, qui l'a crite? Impossible! quel serait son
but? Faut-il donc supposer qu'elle est l'oeuvre de la police?...

Ce mot tomba sur la runion comme une douche d'eau glace. Des visages
blmirent, bien des regards effars cherchrent la porte et la fentre,
une issue quelconque par o fuir. Plus d'un Ami de la justice crut
entendre grincer sur ses gonds la porte de Mazas.

--La police, continuait le prsident, aurait donc surpris le secret de
notre association. Pour plusieurs d'entre nous, ce serait la prison et
l'exil. Mais, voyons, est-ce admissible? Que se serait propos la police
en crivant cette lettre?...

Cette dernire phrase devait tre le signal de la plus violente
discussion, chacun mettant un avis qu'il s'efforait de faire
prvaloir: les uns, rares, demandant qu'on brusqut le mouvement: les
autres, nombreux, proposant de dissoudre la socit jusqu' des temps
plus heureux...

A minuit et demi, l'assemble n'avait rien rsolu, sinon qu'on se
runirait en aussi grand nombre que possible pour dlibrer.

Aprs quoi, deux membres ayant t envoys  la dcouverte, et tant
revenus dire qu'ils n'avaient rien aperu de suspect aux environs, on
dcida qu'on allait se sparer et un  un, en prenant plus de
prcautions encore qu' l'ordinaire.

[Illustration:--Eh bien, m'criai-je, ce mariage n'aura pas lieu.]

Une heure sonnait  l'glise Saint-Bernard, quand le tour de Raymond
vint de sortir.

La nuit tait noire et lugubre. Les rverbres dans la brume ne
projetaient pas plus de lueurs que le feu d'un cigare.

Regarder autour de soi, essayer de reconnatre si on tait pi ou
suivi, et t une pure folie. Raymond n'y songea seulement pas...

Et cependant, s'il n'avait pas les incertitudes qui troublaient ses amis
politiques, il avait de bien autres raisons de se dfier.

Il reconnaissait  ce coup, il l'et jur, la main tratresse de
Combelaine. Un de ces pressentiments qui montent du fond de l'me lui
criait que c'tait  lui seul qu'on en voulait, et que cette lettre
cachait un pige.

Que voulait-on? Se dbarrasser de lui, sans doute.

Aprs les confidences de Flora Misri, il devenait trop dangereux pour ne
pas troubler le sommeil de Maumussy, de la princesse d'Eljonsen, du
baron Verdale et des autres.

Et alors quoi de plus simple que de le faire prendre en flagrant dlit
de socit secrte, que de le faire arrter, juger et expdier 
Cayenne?...

Mais cette connaissance qu'il avait des vnements lui imposait des
obligations, et il tait trop loyal pour s'y soustraire.

Avant que ne ft leve la sance, il avait dit  ses amis politiques
tout ce qu'il pouvait dire pour les mettre sur la voie de la vrit,
sans livrer des secrets qui n'taient pas uniquement les siens.

On n'avait pas trop fait attention  ses avertissements. Il n'tait dans
la Socit des Amis de la justice qu'un assez petit personnage, et on le
trouvait quelque peu outrecuidant de prtendre que c'tait pour lui seul
que la police avait t mise en mouvement et qu'on avait fabriqu cette
fausse lettre de convocation.

On croyait mme si peu qu'il court un danger quelconque que personne ne
lui avait offert de l'accompagner...

Mais il ne songeait pas au danger.

Et, tout en suivant les boulevards extrieurs, silencieux et dserts, il
ne pensait qu' Mme Cornevin, qui l'aurait attendu inutilement, et au
supplice qu'il allait endurer jusqu' l'heure o, dcemment, il lui
serait possible de se prsenter chez elle...

Il arrivait  l'extrmit du boulevard de la Chapelle, cheminant sur le
terre-plein, quand,  la hauteur de la rue de la Goutte-d'Or, trois ou
quatre hommes le dpassrent en courant...

Il n'y fit aucunement attention.

Tout ce qu'il avait d'attention, il l'appliquait  valuer les chances
de succs de la dmarche de Mme Cornevin.

videmment, elles dpendaient de ce qu'tait devenue Mme Flora Misri
aprs sa fuite.

Avait-elle, oui ou non, revu, dans la soire ou la matine du lendemain,
le comte de Combelaine?

Si oui, plus d'espoir.

Si non... dame, tout pouvait dpendre de l'adresse de Mme Cornevin.

Il marchait lentement, et cependant il tait  la moiti du boulevard
Rochechouart, lorsque des plaintes assez faibles arrivrent jusqu' lui.

Il s'arrta.

Elles semblaient venir d'un large banc double  dossier trs lev,
plant  quelques pas, sur le terre-plein.

Et en regardant de tous ses yeux, il lui semblait, en dpit de
l'obscurit, discerner  terre quelque chose de noir, comme un corps qui
s'agitait.

Il fit un pas en avant; les plaintes redoublrent, avec une expression
plus dchirante...

La plus vulgaire prudence lui commandait, sinon de passer outre, du
moins de n'avancer pas sans d'extrmes prcautions. Il n'est pas un
Parisien qui ne sache que c'est l une des ruses qu'emploient les
redoutables rdeurs des barrires et des quartiers excentriques pour
attirer leurs victimes.

Mais Raymond n'tait pas prudent.

Il s'approcha. C'tait bien un homme qui se roulait dans la boue, en
proie, et-on dit, aux effroyables convulsions d'une attaque
d'pilepsie.

Saisi de piti, il se pencha...

Et,  l'instant mme, un coup terrible, un coup d'assommoir  jeter bas
un boeuf, l'atteignit au cou, un peu au-dessous de la nuque.

Un pouce plus haut, et c'en tait fait de lui.

Mais il n'tait qu'tourdi. Il se redressa et recula en jetant un appel
terrible:

--A moi! Au secours!...

La lettre lui tait explique... Il se vit perdu...

Ceux-l seuls que la mort a approchs de si prs savent quel monde de
penses peut tenir dans la seconde suprme...

--Pauvre mre!... murmura-t-il, songeant  cette femme malheureuse qui
sans doute l'attendait pendant qu'on l'assassinait, et  qui, au petit
jour, on rapporterait son cadavre...

Puis:

--O ma Simone bien-aime! pensa-t-il...

Mais il avait dans sa poche une lettre de Mlle de Maillefert, la
dernire, celle qu'il avait reue le matin mme...

Il songea qu'on allait le fouiller, qu'on la trouverait, qu'elle serait
lue, commente, profane, que Mlle Simone serait peut-tre
compromise, appele en tmoignage...

Alors, il la prit, cette lettre, et vivement la porta  sa bouche pour
l'avaler...

Ce fut son dernier mouvement, le dernier acte de son intelligence. Trois
hommes l'entouraient. Chancelant du coup qu'il avait reu, il ne pouvait
se dfendre.

--A moi! cria-t-il encore. A...

Un effroyable coup de couteau lui coupa la parole... Il sentit entre les
paules un froid terrible, mortel, qui lui glaa le coeur, et il tomba
raide, en avant, la face contre terre...

Quand il reprit ses sens, aprs un vanouissement dont il ne pouvait
valuer la dure, il se trouvait dans un endroit inconnu, dans un caf,
tendu sur un billard.

On lui avait mis le torse  nu, et un homme de son ge,  la
physionomie intelligente et sympathique, lui donnait des soins avec
cette sret et cette dextrit de main qui trahissent l'ancien interne
des hpitaux.

Trois hommes se penchaient curieusement pour voir de plus prs sa
blessure.

De l'autre ct, le garon de caf, reconnaissable  sa veste et  son
tablier, clairait le mdecin.

Prs d'une table, une grosse petite femme taillait en bandes troites
une vieille serviette.

Tout cela, Raymond le vit comme en songe,  travers un brouillard, et si
vaguement que bien vite il referma les yeux.

Sa premire perception nette tait un tonnement profond, immense, de se
trouver encore de ce monde.

Si, comme il avait tant de raisons de le croire, si, comme tout le
prouvait, il avait t assailli par des assassins pays par le comte de
Combelaine, comment ces misrables ne l'avaient-ils pas achev une fois
 terre?

Savaient-ils assez mal leur mtier pour l'avoir cru mort?

Car, sans savoir au juste la gravit de sa blessure, il sentait--cela se
sent--que sa vie n'tait pas en danger. Il entendait d'ailleurs le
mdecin dire, tout en lui ceignant les reins de bandes de toile:

--Il en reviendra... Avant quinze jours il sera sur pied... On lui a
allong un coup de couteau  traverser un boeuf, mais la lame a gliss
sur un os...

Dcidment Raymond reprenait possession de soi. Il sentait n'avoir plus
 craindre, s'il parlait, de se trahir, de rvler ce qu'il voulait
taire  tout prix.

Pniblement, et non sans une vive souffrance, il se dressa sur son
sant, balbutiant d'une voix affaiblie des remercments et interrogeant
du regard.

En peu de mots on le mit au courant:

Ce caf o il se trouvait tait le _Caf de Pricls_, fond et gr par
le plus doux des Prussiens, le sieur Justus Putzenhoffer avec le
concours de son pouse et d'un sien cousin surnomm Adonis.

Les assistants taient des clients: le docteur Valentin Legris d'abord,
un brave et digne rentier, M. Rivet, et enfin un journaliste
irrconciliable et mridional, M. Aristide Peyrolas.

Ces trois messieurs, insoucieux des rglements de la police, achevaient
un wisth, lorsqu'ils avaient entendu un cri de dtresse,--un cri trs
effrayant, aprs minuit, sur les boulevards extrieurs.

Ils s'taient prcipits dehors. Trop tard... Raymond gisait  terre, et
des gens fuyaient dont on entendait, dans le lointain, la course
prcipite...

Raymond coutait, et n'en revenait pas.

S'tait-il donc tromp? Les misrables qui l'avaient attaqu
n'taient-ils que de vulgaires rdeurs de barrires?...

On chercha dans ses vtements. Sa montre et son porte-monnaie avaient
disparu. Il avait t dpouill...

S'ensuivait-il que les assassins n'taient pas aux gages de M. de
Combelaine et de ses amis?... Pourquoi? Dpouiller l'homme qu'on tue,
pour garer les investigations de la police, est l'A B C du mtier.

Puis Raymond se rappelait ces gens qui, au boulevard de la Chapelle,
l'avaient dpass en courant, sans doute pour aller en avant dresser une
embuscade...

N'importe; sa certitude tait quelque peu trouble.

--taient-ce donc des voleurs! fit-il  demi-voix.

C'tait peu. C'tait assez pour veiller l'attention d'un esprit subtil.

Aussi, lorsque Raymond eut brivement racont comment les choses
s'taient passes:

--Eh bien, lui dit le docteur Legris, d'un ton trop dsintress pour ne
pas dissimuler une intention, eh bien! voil la dclaration qu'il va
falloir faire au commissaire de police.

--Oh! pour cela, s'cria Raymond, non, mille fois non!...

En effet, comment dposer une plainte, et contre qui?...

Provoquer une enqute sans nommer Combelaine, c'tait garer sciemment
la police.

Le nommer, c'tait mettre en cause la duchesse de Maillefert, M.
Philippe, Mlle Simone elle-mme; c'tait provoquer, sans armes pour
se dfendre, le duc de Maumussy, M. Verdale, Mme Flora Misri...

D'un autre ct, ds les premiers mots d'une plainte, le commissaire
demanderait  Raymond:

--O aviez-vous pass la soire? D'o veniez-vous?

Nommer la rue des Cinq-Moulins ne serait-ce pas livrer les Amis de la
justice? Et bien que la police connt et surveillt cette association,
la fausse lettre de convocation le prouvait, ne serait-ce pas s'exposer
 passer pour un tratre?...

Toutes ces considrations, d'une logique inexorable, se prsentaient 
l'esprit de Raymond. Aussi, est-ce du ton dont on demande un grand, un
immense service, qu'il conjura ceux qui venaient de le sauver de lui
garder le secret, un secret absolu, de l'odieuse agression dont il
venait d'tre victime.

C'tait demander beaucoup,--surtout sans explications. Tous pourtant,
habilement encourags par le docteur Legris, jurrent de garder le
silence.

Alors Raymond respira plus librement. Et aprs avoir donn son nom et
son adresse, et promis de revenir, sitt rtabli, il annona que, se
sentant mieux, il allait rentrer chez lui.

Tant bien que mal, il remit ses vtements. Mais lorsqu'on l'eut aid 
descendre du billard et que ses pieds touchrent terre, il se sentit
dfaillir, et il serait tomb sans la prvoyante assistance du docteur.

--Je vois bien qu'il me faudrait une voiture, balbutia-t-il.

A toute heure de nuit, il en circule sur les boulevards extrieurs, qui
regagnent leur dpt o se rendent au chemin de fer. Justus, tant
sorti, ne tarda pas  en ramener une, dont le cocher avait t sduit
par la promesse d'un large pourboire aprs une course de trois ou quatre
minutes.

Lorsque Raymond s'y fut hiss, le docteur s'y installa prs de lui,
protestant qu'il ne le laisserait pas rentrer seul dans l'tat o il
tait.

De tout autre, Raymond n'et peut-tre pas souffert cette insistance.
Mais outre qu'il se sentait instinctivement attir vers ce mdecin, au
visage  la fois si ouvert et si fin, n'allait-il pas avoir besoin de
lui!...

Rsolu  cacher  Mme Delorge son accident, il se proposait de
feindre un gros rhume ou une courbature.

Mais qui le soignerait, si, ainsi qu'il le prvoyait, il tait forc de
garder le lit quelques jours? Le docteur Legris, parbleu!

Et pour le reste, il n'tait pas inquiet, comptant sur l'inviolable
discrtion du vieux Krauss.

Aussi tout tait-il convenu lorsque le fiacre s'arrta rue Blanche.

Raymond descendit.

L'air, la fivre qui le prenait, la ncessit o il allait se trouver,
croyait-il, d'abuser sa mre par sa contenance, lui donnaient des forces
factices. Il s'excusa donc prs du docteur de ne pas l'inviter  monter.
A pareille heure--quatre heures venaient de sonner--c'et t donner
trop de soupons  Mme Delorge.

--La rampe est l, dit-il, qui me soutiendra!

Et, aprs une dernire poigne de main au docteur, il entra...

Mais autre chose est de traner les pieds sur un terrain plat, que de
lever et de plier les jambes pour gravir un escalier. Ds les premires
marches, il s'en aperut. Mais il fit  son nergie un appel suprme, et
matrisant une douleur atroce, il continua  monter, lentement, par
exemple, et en s'arrtant  tous les tages.

Seul, par bonheur, le vieux Krauss attendait, et quand,  la lueur de la
lampe de l'antichambre, il vit s'avancer Raymond, plus blanc qu'un
spectre et les vtements souills de boue, il leva les bras au ciel, et
d'une voix trangle:

--Bless!... fit-il.

puis par les prodigieux efforts qu'il venait de faire, Raymond ne put
que rpondre d'un signe de tte:

--Oui.

--Par Combelaine ou par Maumussy? interrogea le fidle serviteur.

--Par des gens  eux, sans doute.

Prenant son jeune matre sous les bras, Krauss le portait plutt qu'il
ne le soutenait jusqu' sa chambre, et tout en le dshabillant:

--Que de sang sur vos habits! grondait-il... Ah! votre pardessus et
votre paletot ont t traverss par la lame d'un couteau. C'est dans le
dos que vous avez t frapp... Je reconnais l ceux qui ont tu mon
gnral!...

Mais il venait de dcouvrir l'appareil plac par le docteur Legris.

--Vous avez donc vu un mdecin? reprit-il... Ma foi; oui! et un bon, je
m'y connais!... Voil des bandes serres comme il faut. Notre major,
dans le temps, n'aurait pas fait mieux...

Raymond fut oblig de le prier de se taire, puis de se retirer pour le
laisser dormir...

--Cache mes vtements, lui recommanda-t-il, et quand ma mre sera leve,
dis-lui que je suis rentr bris de fatigue, et qu'il faut me laisser
reposer. Mais toi,  neuf heures, viens, et si je dors, veille-moi.
J'ai une commission  te donner, trs importante, dont tu ne parleras 
personne, pour Mme Cornevin... Allons, va-t-en, tu vois bien que
cette blessure n'est rien.

Sa blessure, c'est vrai, ne prsentait aucun danger, seulement elle
tait assez douloureuse pour l'empcher de clore l'oeil.

Et seul, dans le silence et les tnbres de la nuit, il appliquait toute
sa pntration  tirer de l'vnement qui venait de se produire ses
dernires consquences.

Comment M. de Combelaine, cet homme de tant de prudence et de duplicit,
qui disposait de tant de ressources, avait-il pu recourir  une attaque
 main arme, sur la voie publique, en plein Paris!...

Certes, c'est un expdient dcisif que l'assassinat pour se dbarrasser
d'un ennemi, mais dangereux en diable, qui laisse une terrible pice de
conviction--le cadavre--qui exige des dmarches, des complices, et qui
enfin, neuf fois sur dix, choue, et tourne contre son auteur.

--Il faut, concluait Raymond, que sa situation, que je croyais
inattaquable, soit horriblement compromise, qu'il se sente menac,
perdu...

Et c'est en un tel moment que Raymond se voyait clou sur le lit, et
pour une semaine, au moins, hors d'tat d'agir!...

Que ne ferait pas Combelaine, pendant ces huit jours de rpit et de
scurit, alors qu'il devait avoir tout prpar pour un rapide
dnoment!

Huit jours!... Il ne lui fallait pas plus pour pouser Mlle de
Maillefert sans que Raymond pt s'y opposer, comme il se l'tait jur,
mme par la violence, mme au prix d'un crime.

Une sueur froide lui perlait aux tempes,  cette pense affreuse, et la
fivre faisant son oeuvre, le dlire s'emparait de son cerveau et il
lui semblait voir se pencher vers lui, en ricanant, la duchesse de
Maumussy, Mme de Maillefert, le baron Verdale et jusqu' Flora
Misri...

Le jour qui se levait dissipa cependant les visions de la fivre, et
Raymond commenait  s'assoupir, lorsque Krauss, esclave de la consigne,
entra dans sa chambre sur la pointe du pied.

--J'ai cont  madame, dit le vieux soldat, que vous avez pris froid
cette nuit, et comme elle m'a cru, elle ne s'tonnera pas de vous voir
rester au lit. Maintenant, comment allez-vous?

Raymond souffrait beaucoup.

Il n'en rpondit pas moins qu'il se sentait bien mieux, et s'tant fait
donner une feuille de papier et un crayon, il crivit  Mme Cornevin:

Une circonstance imprvue et bien indpendante de ma volont m'a
empch, chre madame, de me trouver hier soir au rendez-vous que vous
aviez bien voulu me fixer. Aujourd'hui, retenu au lit par une
courbature, il m'est impossible d'aller vous demander le rsultat de
votre dmarche prs de Mme M... Qu'est-il arriv? Rpondez-moi, je
vous en conjure. Vous devez comprendre mes angoisses. Je compte toujours
sur la promesse que vous m'avez faite de me garder le secret; il est
plus indispensable que jamais.

Ayant pli et cachet ce billet:

--Il faut, dit-il  Krauss, que tu cherches un prtexte pour te
prsenter chez Mme Cornevin.

--Oh! j'en ai un tout trouv. J'ai  lui reporter des chantillons
qu'elle avait envoys  mademoiselle.

--Trs bien. Cela tant, tu t'arrangeras pour remettre cette lettre 
Mme Cornevin sans que personne ne te voie. Tu attendras la rponse.
Surtout, dpche-toi...

Cependant, Krauss ne sortait pas.

--Si je suis l que je reste, commena-t-il, c'est qu'il est une chose
que je crois devoir dire  monsieur...

--Laquelle?...

--Hier soir, vers minuit, un homme en blouse, un fort homme, trs rouge,
est venu chez le concierge demander si vous tiez  la maison. Il s'est
donn pour un ancien piqueur des ponts et chausses.

--Qu'a rpondu le concierge?

--Que vous tiez sorti, naturellement. L'homme a paru trs vex et a dit
qu'il repasserait. En effet, vers une heure du matin on a sonn  la
porte; le concierge, qui venait de se coucher, a tir le cordon, et tout
de suite aprs il a entendu la voix de ce soi-disant piqueur, qui criait
en parlant de vous: Eh bien, est-il rentr? Comme de juste, le portier
s'est mis en colre. Ah ! a-t-il rpondu, est-ce que vous vous fichez
de moi! Est-ce  cette heure-ci qu'on vient demander les gens? Non, M.
Delorge n'est pas rentr... et vous, tchez de filer plus vite que
a!... Sur quoi l'homme a dcamp...

Accoud sur ses oreillers, Raymond coutait:

--Dans mon ide, reprit Krauss en hochant gravement la tte, ce lapin-l
devait tre un espion, un complice des brigands qui vous ont si bien
arrang...

--Peut-tre, fit Raymond.

Il disait cela; c'tait juste le contraire de ce qu'il pensait.

clair par les vnements, il lui semblait discerner, s'agitant autour
de lui, dans l'ombre, deux intrigues rivales.

A diverses reprises il avait constat qu'il tait pi et suivi.
tait-ce par des espions poursuivant un mme but? Non. La surveillance
dont il tait l'objet tait doubl. L'une, protectrice, lui avait sauv
la vie  Neuilly et  la Villette. L'autre, ennemie, avait prpar le
guet-apens o il avait failli prir.

videmment, Combelaine soldait une de ces surveillances.

Mais l'autre... qui donc l'et paye, sinon Laurent Cornevin?

[Illustration: Un effroyable coup de couteau lui coupa la parole.]

Et en lui-mme, il songeait que ce prtendu piqueur pouvait fort bien
tre Laurent en personne. Ce devait tre lui, si c'tait lui qui,
l'autre soir, se trouvait chez Mme Cornevin.

--Il m'attendait, pensait Raymond, et sachant l'immense intrt que
j'avais  tre exact, il se sera tonn de ne pas me voir  l'heure
dite.

Tout cela lui paraissait si plausible, que brusquement:

--Rends-moi la lettre, dit-il  Krauss.

Et le vieux soldat la lui ayant rendue:

Je sais, madame, ajouta-t-il, en post-scriptum la cause de votre
trouble, avant-hier; je vous jure que je la sais. Au nom du ciel,
confiez-vous  moi; l est le salut...

Qu'il s'gart ou non en conjectures, il ne voyait nul inconvnient 
crire ainsi qu'il le faisait.

Mais que le temps lui semblait long!

Krauss n'tait pas encore certainement  la place de la Trinit, que
Raymond s'tonnait qu'il ne ft pas de retour et se disait, nerv par
l'impatience:

--Dieu! que ce vieux est donc lent!

Un lger bruit, heureusement, vint le distraire.

C'tait Mme Delorge qui, tout doucement et avec mille prcautions,
dans la crainte d'veiller son fils, entre-billait la porte et
allongeait la tte.

--Je ne dors pas, mre, lui cria-t-il.

Elle entra, et aprs avoir un moment considr son fils:

--Comme tu es ple! lui dit-elle. Tu souffres. Peut-tre serait-il
prudent d'envoyer chercher le mdecin...

--A quoi bon! interrompit-il vivement. Ce que j'ai n'est qu'une
indisposition. Trois jours de repos et je serai sur pied.

Tristement, Mme Delorge hocha la tte.

--Qu'il soit fait selon ta volont! pronona-t-elle.

Mais elle disait cela d'un tel accent, que Raymond en fut troubl
jusqu'au fond de l'me. Pour la premire fois, le soupon lui venait que
sa mre n'tait pas dupe, et que sa facilit  se payer du premier
prtexte venu n'tait qu'une de ces dlicatesses dont les mres ont le
secret.

Que supposait-elle donc?

Mais dj Mme Delorge avait repris sa physionomie impassible.

--Songe, mon fils, murmura-t-elle en se retirant, que je n'ai que toi
ici-bas et que sur toi seule reposent toutes mes esprances...

Avec sa soeur, avec Mlle Pauline, Raymond devait avoir de bien
autres apprhensions encore.

Ayant regard son frre d'un oeil si perspicace qu'il en dtourna la
tte:

--Est-ce encore la politique, fit-elle, qui te rend malade?...

On l'appelait, elle sortit, laissant Raymond dcidment irrit.

--Il me faut bien reconnatre, pensait-il, que je ne suis qu'un pitre
comdien!

Le docteur Legris, dont on annonait la visite, ne devait pas modifier
son opinion.

--Eh bien? demanda-t-il, lorsqu'il fut prs du lit de Raymond.

--Docteur, je souffre atrocement.

La porte tait ferme, il n'y avait pas d'indiscrtion  craindre.

--Est-ce bien de votre blessure? demanda M. Legris.

--Eh! de quoi donc serait-ce?...

Le docteur ne rpondit pas directement.

--On ne saurait croire, dit-il, comme s'il et mis un axiome d'utilit
gnrale, l'influence que le moral exerce sur les blessures...

De tout autre, Raymond et peut-tre fort mal pris cette rflexion. Mais
M. Legris lui inspirait dj cette confiance qui prcde l'amiti.

--Que ne donnerais-je pas pour pouvoir me lever! soupira-t-il.

Le docteur, attentivement, l'examinait.

--Il n'y faut pas songer avant cinq ou six jours, pronona-t-il, et
encore, et encore...

Il s'tait assis et il rdigeait une ordonnance avec le crayon dont
Raymond s'tait servi pour crire  Mme Cornevin, lorsque la porte
s'ouvrant brusquement, Krauss parut...

Le vieux soldat croyait Raymond seul, et il avait dj tir de sa poche
une lettre qu'il y refourra bien vite en apercevant un tranger.

--Est-ce que monsieur n'a pas sonn? demanda-t-il, croyant utile
d'expliquer son entre.

--Non, rpondit Raymond, mais tu arrives  propos... Monsieur est un de
mes amis, un mdecin qui va te dire ce qu'il y a  faire.

C'tait peu de chose... Et le docteur, qui tait bien trop fin pour ne
pas reconnatre qu'il gnait, ne tarda pas  se retirer, en promettant
de revenir le lendemain.

Ds qu'il fut dehors:

--Eh bien! mon vieux Krauss, interrogea Raymond, tu as remis ma lettre 
Mme Cornevin?

--Ds que je me suis trouv seul avec elle.

--L'a-t-elle lue devant toi?

--Oui.

--Pendant qu'elle lisait, quel air avait-elle?

Au regard que le vieux soldat jeta  Raymond, on et pu croire qu'il lui
venait une ide,  lui aussi.

--En commenant, rpondit-il, elle avait son air ordinaire; mais voil
que tout  coup, sur la fin, elle a tressaut...

--Tu es sr?

--Parbleu! et en mme temps elle devenait plus blanche que sa
collerette.

--Et elle n'a rien dit?...

--Non. Elle a seulement fait: Ah! en regardant autour d'elle d'un air
effray... Puis, tout de suite, elle s'est mise  crire la rponse que
voici...

Raymond ne sentait plus sa blessure.

Il avait pris la lettre des mains de Krauss, et il la tournait et la
retournait, hsitant  l'ouvrir, persuad qu'il allait y trouver l'arrt
dfinitif de la destine.

     Fidle  ma promesse, mon cher Raymond, crivait Mme Cornevin,
     hier, ds neuf heures, je me suis prsente chez Mme Misri. Je
     l'ai trouve  moiti folle, dsespre et s'arrachant les cheveux.
     Elle venait de rentrer, et pendant la nuit, qu'elle avait passe
     chez une de mes amies, tous les papiers, qu'elle possdait lui
     avaient t vols... Ma visite n'ayant ainsi plus de but, je me
     suis retire.

      VEUVE CORNEVIN.

     _P.-S._ Je ne comprends rien, je l'avoue,  votre trange
     post-scriptum. Que voulez-vous dire? Il n'y avait de troubl,
     l'autre soir, que vous, mon pauvre enfant!...

Depuis le temps que Raymond voyait s'vanouir une  une toutes les
chances sur lesquelles un autre et compt, il s'tait fait une habitude
du malheur et une loi de s'pargner les dceptions en mettant tout au
pis.

La lettre de Mme Cornevin ne le surprit pas outre mesure.

--Elle se dfie de moi! pensa-t-il.

Et sa conviction n'en demeurait pas moins pleine et entire. Autant et
plus qu'avant, il restait persuad de la prsence de Laurent chez sa
femme.

Mais quelle raison avait Mme Cornevin de se dfier? tait-ce son mari
qui lui avait dict cette rponse? Et si oui, pourquoi s'obstinait-il 
cet impntrable incognito? Quelle revanche terrible prparait-il dans
l'ombre?...

Ces proccupations rendaient Raymond presque insensible  l'vnement;
si grave pourtant, que lui annonait Mme Cornevin.

Les papiers de Mme Flora Misri avaient t vols.

Que le voleur ft M. de Combelaine, Raymond, n'en doutait pas. Et
cependant, une fois matre de ces papiers si dangereux, c'est--dire le
danger conjur, comment M. de Combelaine avait-il pu recourir  un
assassinat!...

--Enfin, se disait Raymond puis de tant de conjectures inutiles, je
verrai Mme Cornevin dimanche et il faudra bien qu'elle s'explique...

Vains projets!... Pour la premire fois depuis dix-huit ans, Mme
Cornevin ne vint point passer son dimanche avec Mme Delorge.

--Donc elle me craint, conclut Raymond, donc mes soupons taient
fonds. Ah! quand donc me sera-t-il permis de sortir!...

Ce ne devait pas tre avant cinq  six jours, encore bien qu'il allt
beaucoup mieux, et que les visites de M. Legris fussent celles d'un ami
dsormais, et non plus d'un mdecin.

Il tait clair que ce docteur  l'oeil si fin avait flair un mystre,
et qu'il et t ravi de le pntrer. Mais Raymond ne lui en voulait pas
de sa curiosit. Aprs tant de mois de solitude absolue, il prouvait un
soulagement rel  s'entretenir avec un homme de son ge, d'un esprit
videmment suprieur, d'un rare bon sens pratique, et qui avait de la
vie en gnral, et de la vie de Paris en particulier, cette exprience
que donnent certaines professions.

L'heure que M. Legris passait tous les matins prs de son lit tait pour
Raymond la meilleure de sa journe, la seule o il ft un peu distrait
de ses sombres proccupations.

Le reste du temps, il se consumait d'impatience.

Tout le monde cependant avait cru ou paru croire  la maladie qu'il
feignait, et Me Roberjot et M. Ducoudray se relayaient, en quelque
sorte, pour qu'il ne ft jamais longtemps seul.

Par M. Ducoudray, il savait tous les cancans du boulevard.

Me Roberjot, lui, le tenait au courant des vnements politiques et
lui rapportait les mille et mille on-dit de l'affaire Pierre Bonaparte.

Mais c'est d'une oreille distraite que Raymond coutait. Que lui
importait le prince Pierre? que lui importait la politique?...

C'est rue de Grenelle,  l'htel de Maillefert, que s'envolait sa
pense.

O en taient les vnements? Qu'tait-il advenu de cette querelle qu'il
avait vue prs d'clater entre M. Philippe et le comte de Combelaine?

Et personne  envoyer aux renseignements.

Il avait bien eu l'ide de charger Krauss de la commission, ou mme de
se confier au docteur Legris, mais  qui les adresser?  miss Lydia
Dodge? Elle refuserait de les recevoir, ou, s'ils parvenaient jusqu'
elle, ne rpondrait pas.

Raymond, enfin, s'inquitait de cet appartement qu'il avait lou sous le
nom de Paul de Lespran et dont la portire, ne le voyant plus
reparatre, devait se rpandre dans le quartier en cancans saugrenus.

Malgr tout le temps passait...

Le vendredi, Raymond se leva quelques heures. Le samedi, il resta debout
toute la journe. Le dimanche, il se sentait assez remis pour sortir,
lorsque, vers les onze heures, Krauss lui remit une lettre qui avait t
apporte par un commissionnaire.

L'enveloppe malpropre, l'criture, l'orthographe, l'encre d'un bleu
pass, ces mots crits dans les angles: _personel trs prc_, tout
trahissait si bien la lettre anonyme, lche, honteuse, dgotante, que
Raymond fut sur le point de la jeter au feu sans la lire.

Mais il tait dans une situation  ne rien ngliger. Il rompit donc le
cachet.

C'tait bien une lettre anonyme.

Un inconnu, qui se disait son ami, l'adjurait de se trouver, le soir
mme,  minuit, au bal de la _Reine-Blanche_. L, un homme viendrait le
prendre, qui le conduirait  un endroit o devait avoir lieu une scne 
laquelle il tait indispensable qu'il assistt.

--Ce n'est qu'une mystification stupide! murmura Raymond, en froissant
la lettre anonyme, et en la jetant  terre avec un geste de dgot.

Mais cinq minutes ne s'taient pas coules, qu'il en tait  se
demander s'il ne s'tait pas trop ht de porter un jugement dfinitif.

Il ramassa donc la lettre, la lissa, l'tala sur le marbre de la
chemine, et se mit  l'tudier attentivement.

Des choses tranges s'y trouvaient, qu'il n'avait pas remarques sur le
premier moment, et qui, maintenant, le frappaient d'tonnement.

Ceci d'abord:

L'inconnu qui lui donnait rendez-vous  la _Reine-Blanche_ devait, en
l'abordant, lui dire, en manire de reconnaissance: Je viens du jardin
de l'lyse.

tait-ce le hasard seul qui avait amen cette phrase si terriblement
significative au bout de la plume du correspondant anonyme?...

Quelques lignes plus bas on lisait:

Que M. Delorge vienne pour Elle, sinon pour lui...

Elle!... Qui, Elle, sinon Simone de Maillefert?

Il et fallu que Raymond ft frapp de ccit, pour ne pas voir que
celui qui lui crivait n'ignorait rien de son existence, et savait ses
angoisses, sa haine et son amour.

Et  qui, parmi ceux qui connaissaient sa vie, et-il attribu cette
lettre anonyme, sinon  Combelaine?... Oui,  Combelaine, ou  Laurent
Cornevin.

Si elle tait de Laurent, Raymond avait tout  esprer.

Il avait tout  craindre si elle venait du comte de Combelaine.

--N'importe, se dit-il, j'irai.

--Pourtant, faible comme il l'tait encore, se rendre seul  ce
singulier rendez-vous, n'tait-ce pas, comme on dit vulgairement, se
jeter dans la gueule du loup, et d'une tmrit qui frisait la
niaiserie?

Mais de qui se faire accompagner?

De Krauss? C'tait certes un rude compagnon encore, malgr son ge.

Il y avait encore le docteur Legris...

--Et pourquoi pas! songea Raymond.

En consquence, le docteur tant survenu comme tous les jours, sans
prambule, il lui donna la lettre  lire.

M. Legris en fut stupfi, et sa premire pense, qu'il exprima trs
nergiquement, fut que ce rendez-vous tait un guet-apens.

Raymond avoua loyalement que cette ide lui tait venue.

Seulement il se hta d'ajouter qu'il n'en tait pas moins
inbranlablement rsolu  se rendre  la _Reine-Blanche_, et  s'y
rendre seul, qui plus est.

Pour n'tre pas directe, l'invitation n'en tait pas moins positive.

Le docteur l'accepta, et il y eut d'autant plus de mrite que nulle
explication ne lui fut donne, et qu'il n'en demanda aucune.

A minuit, donc, Raymond et M. Legris entraient  la _Reine-Blanche_, o
il y avait bal masqu, et ils y taient abords par un homme qui, aprs
avoir prononc la phrase sacramentelle: Je viens du jardin de
l'lyse, les engageait  le suivre.

Ils le suivaient.

Par lui, ils taient introduits dans le cimetire Montmartre, et  la
clart douteuse de la lune, ils assistaient  cette scne trange de
cinq personnes--quatre hommes et une femme, que les autres appelaient
madame la duchesse, escaladant audacieusement les murs du champ des
morts, et violant une spulture pour constater qu'un cercueil tait
vide.

Leur guide, cependant, les abandonnait, s'enfuyait, et tous leurs
efforts pour le rejoindre, pour dcouvrir sa personnalit, chouaient.
Si bien que, nulle explication ne leur tant donne, ils demeuraient en
face d'un problme vritablement effrayant.

Jamais la curiosit du docteur Legris n'avait t  ce point excite.

Mais si subtile que ft sa pntration, ignorant le pass de Raymond, il
ne pouvait que s'garer en conjectures folles.

Et l'et-il connu, ce pass, qu'il n'et gure t plus avanc.

C'est en vain que Raymond, de son ct, essayait de rattacher cette
scne du cimetire Montmartre  quelque circonstance de sa vie.

Mais il ne tarda pas  rougir de garder pour lui seul ses conjectures et
ses doutes. tait-il gnreux de laisser se dbattre dans les tnbres
le docteur Legris, qui venait de s'exposer pour lui? Accepter le
dvouement d'un homme, c'est prendre envers lui des engagements tacites.

Enfin,  l'heure o le dnouement heureux ou tragique devait tre si
proche, Raymond, plus que jamais, comprenait combien pouvait lui tre
utile un ami.

Prenant donc son parti, il pria le docteur de venir, le soir mme,
partager le dner de sa famille, ajoutant qu'ils causeraient aprs, et
qu' un homme tel que lui il ne marchanderait pas les confidences.




SIXIME PARTIE

LAURENT CORNEVIN




I


Ce n'tait pas le premier venu, que le docteur Valentin Legris.

Celui-l n'tait pas de ces aimables tudiants qui, aprs dix ans de
bire et d'absinthe compares, enlvent leur diplme d'un coup d'audace
ou de hasard.

Fils d'une famille pauvre--son pre tait un petit menuisier de la
banlieue--le docteur Legris devait  son intelligence et  son travail
obstin sa modeste situation.

C'est de ci et de l qu'il avait fait ses tudes, tantt externe d'un
lyce, tantt pensionnaire de quelque institution qui lui donnait le
vtement, la pte et la niche  la condition expresse de remporter des
prix  la fin de l'anne. Il tait matre d'tudes, ou plus
vulgairement: pion, dans la maison o il fit sa philosophie et o il fut
reu bachelier s lettres et bachelier s sciences.

Les annes suivantes, c'est avec l'argent qu'il gagnait  donner des
rptitions, qu'il se nourrit et se logea, qu'il acheta des livres,
qu'il paya ses examens et ses inscriptions  l'cole de mdecine.

Il eut  souffrir et beaucoup, dans un pays et  une poque o les
jeunes imbciles enrichis par leur famille voudraient bien faire de la
pauvret un vice et un ridicule.

Mais il n'tait pas d'une trempe  s'affliger srieusement des dboires
ou des railleries que pouvaient lui valoir l'exigut de sa chambre du
sixime tage, l'paisseur de ses souliers ou la coupe arrire d'un
paletot qu'il tait all acheter au Temple.

Loin d'en tre altre, sa gait naturelle s'y aiguisa de cette pointe
de scepticisme ironique qui sied bien aux hommes qui ont conscience de
leur valeur et qui l'ont affirme en surmontant les obstacles.

Ce n'est pas lui qui jamais et consenti  affecter une gravit
pdantesque bien loigne de son caractre, ni  se faire, comme
d'autres, un lment de succs d'une hypocrisie raisonne et patiemment
soutenue...

Il aimait le plaisir, et volontiers le prouvait, lorsque, par grand
hasard, quelque louis inattendu tombait dans le vide de son escarcelle
et que ses tudes n'en devaient pas souffrir.

Quelques-uns de ses professeurs mme lui trouvaient par trop
d'indpendance, et lui reprochaient un certain esprit d'indiscipline et
de contradiction.

[Illustration: Dans la nuit tous les papiers qu'elle possdait lui
avaient t vols.]

Ses examens et sa thse ne lui furent pas moins l'occasion d'un de ces
triomphes que la Facult enregistre et qui font esprer un matre pour
l'avenir.

Malheureusement, le diplme ne lui donnait pas de rentes, et, avant
comme aprs le parchemin, il se trouvait en face de ce problme irritant
et inquitant: vivre...

Les quelques semaines qui suivirent furent des plus pnibles de sa vie.

On le rencontrait alors, la dmarche lente et le front soucieux, errant
un peu comme une me en peine sous le portique de l'cole de mdecine,
ou arrt devant ce tableau qui se trouve  droite en entrant, et o
s'affichent les demandes et les offres...

Les formules ne varient gure.

Du ct des demandes, c'est un navire baleinier qui, prt  mettre  la
voile, dsire un chirurgien pour une expdition de trois ans dans les
mers du ple;--ou un riche tranger trs vieux et trs souffrant, qui
souhaiterait les soins incessants d'un savant docteur;--ou encore une
commune de mille sept cents mes qui, ayant perdu son mdecin, en
dsirerait un autre.

Du ct des offres, c'est cinq, dix, quinze jeunes gens qui, diplms de
la veille et sans fortune, proposent tout ce qu'ils savent, aussi bien
pour accompagner en Italie quelque jeune et intressante poitrinaire,
que pour donner des consultations dans l'arrire-boutique de quelque
pharmacie suspecte.

Il faut manger, n'est-ce pas!...

C'est ce que se rptait avec une amertume croissante le docteur Legris,
et il tait bien prs de se dcider pour le baleinier, o du moins le
couvert serait mis deux fois par jour, lorsqu'un de ses camarades le
prsenta au clbre mdecin anglais Harvey.

tabli en France pour l'hiver, le docteur Harvey achevait alors son
livre fameux et si effrayant: _Des poisons_.

Il avait besoin d'un aide, le docteur Legris lui plut, il le prit.

Et il s'y attacha si fortement, qu'il voulait absolument,  la fin de
l'anne, l'emmener avec lui  Londres, lui affirmant qu'il rpondait de
son avenir, de sa rputation et de sa fortune.

Bien que fort touch de l'offre, Legris refusa.

Tout en apportant tout ce qu'il avait d'intelligence aux travaux si
remarquables d'Harvey, il avait travaill en vue des concours, et
quelques mois plus tard, il tait interne  la Piti.

Les annes qu'il y passa ne furent, selon son expression, qu'un coup de
collier continu.

Il apportait  l'exercice de sa profession cette passion obstine qui
seule fait les hommes suprieurs.

Il dpensait toute son nergie  ces luttes poignantes contre la
maladie, la souffrance, la mort, et il y dployait une sagacit et une
fcondit de ressources, une hardiesse parfois, qui tonnaient les plus
vieux praticiens.

Ce n'tait pas une raison pour que tous ses matres fussent ses amis.

Ils l'taient, cependant.

Le sachant pauvre, ils cherchaient les occasions de lui faire gagner
quelques honoraires, soit en le signalant  des malades qu'ils ne
pouvaient voir, soit mme en le faisant appeler en consultation.

Jamais l'illustre professeur B... ne rencontrait dans sa pratique un cas
difficile, douteux ou nouveau, sans faire appeler son interne.

Cette situation, prs d'un des matres de la science, devait valoir et
valut en effet au docteur Legris de nombreuses relations, les unes
flatteuses simplement et agrables, les autres assez puissantes pour
aider sa fortune le jour o il quitterait la Piti.

C'est ainsi qu'il connut le duc de Maumussy lorsqu'on le crut, lorsqu'il
se crut lui-mme empoisonn en 1866; la princesse d'Eljonsen lors de son
accident de voiture, aux courses de La Marche, et Mme Verdale, aprs
ce fameux bal du baron, o un incendie se dclara et o la pauvre dame
fut si cruellement brle qu'elle faillit en mourir.

Mais toutes ces relations, le docteur Legris ne sut pas, au dire de ses
amis, les utiliser.

La vrit est qu'il ne le voulut pas.

Un de ces amours funestes dont les hommes les plus forts ne savent pas
se garer venait de bouleverser son existence.

Follement pris d'une jeune ouvrire d'une rare beaut, la voyant pare
comme de juste, puisqu'il l'adorait, de toutes les qualits du coeur
et de l'esprit, il voulut l'associer librement  sa vie.

Elle se joua de lui indignement.

Il tait pauvre et elle voulait des toilettes, des diamants, des
voitures, tout ce luxe brutal et scandaleux qui trouble la cervelle des
pauvres filles, et qui les conduit par le plus court  Saint-Lazare ou 
l'hpital.

Le docteur aimait, il essaya de lutter. Son existence, pendant les
derniers mois de son internat, fut un enfer.

Menaces et prires chouaient galement. On le railla, il tint bon,
descendant jusqu' cette lchet suprme de la passion: paratre ne rien
voir...

Jusqu' ce qu'enfin, sentant sa dignit compromise, il rompt...

Mais il conut un si noir chagrin, et tant de honte aussi de sa
faiblesse, qu'il disparut, il se cacha...

Il avait un millier de francs d'conomies, il en emprunta autant et vint
s'tablir  Montmartre, place du Thtre.

Moins de six mois aprs, il ne pouvait plus suffire  sa clientle,--peu
aise, il est vrai, maussade, d'autant plus exigeante qu'elle payait
plus mal, mais telle quelle suffisant amplement  ses besoins.

Et le travail et le temps faisant leur oeuvre, peu  peu il se
remettait de l'horrible secousse, le pass s'effaant et, ses ambitions
d'autrefois le reprenant, il tait rsolu, ds qu'il aurait conomis
quelques billets de mille francs,  renouer ses relations et 
transporter son cabinet au centre de Paris.

Tel tait l'homme auquel Raymond, en sa dtresse extrme, venait de
dcider qu'il se confierait sans restriction.

Et aprs l'avoir quitt, en lui rptant: A ce soir six heures,
n'est-ce pas? tout en regagnant la rue Blanche, il dcouvrait mille
raisons de s'applaudir de sa dcision.

Cette fois encore, grce  la complicit de Krauss, Mme Delorge
ignorait que son fils et pass la nuit dehors, et elle l'accueillit
comme s'il ft sorti de grand matin, avant qu'elle ne ft leve.

--Je me suis permis, ma chre mre, lui dit-il en l'embrassant,
d'inviter  dner un de mes amis pour lequel je te demande bon accueil.

C'tait la premire fois, depuis qu'il tait de retour  Paris, qu'il
amenait un convive; aussi Mme Delorge en parut-elle un peu surprise.

--Le connais-je, cet ami? interrogea-t-elle.

--Je ne crois pas, ma mre, mais je pense qu'il te plaira; c'est un
homme trs distingu, de quatre ou cinq ans plus g que moi, le docteur
Legris...

--Tu ne m'en as jamais parl, fit Mme Delorge.

Et sonnant:

--N'importe, ajouta-t-elle avec un bon sourire; il est ton ami, cela
suffit. Et comme il est mdecin aussi, c'est--dire un peu gourmand, je
vais m'entendre avec Franoise pour le bien recevoir.

Franoise, c'tait la cuisinire. Elle ne tarda pas  paratre, et
pendant que Mme Delorge lui donnait ses ordres, Mlle Pauline
s'approcha de son frre.

Arrtant sur lui son beau regard clair:

--Le docteur Legris, demanda-t-elle avec une feinte bonhomie, n'est-ce
pas ce monsieur qui est venu te voir tous les jours pendant que tu
gardais le lit?

--Prcisment.

--Alors, tout s'explique.

--Tout, quoi?

--On comprend, veux-je dire, que ce gros rhume qui t'a tant fait
souffrir et si peu tousser ait t si promptement guri.

Raymond dissimula mal un mouvement d'impatience.

--Que cette petite fille est agaante! pensa-t-il, mcontent de se voir
pris, et ce n'tait pas la premire fois, en flagrant dlit de mensonge.

Puis tout haut:

--Qu'y a-t-il d'extraordinaire, fit-il,  ce qu'un de mes amis, qui est
mdecin, vienne me voir lorsqu'il me sait souffrant?

Il se levait, en disant cela, pour regagner son appartement.

--Comment! tu nous quittes? reprit Mlle Pauline.

--J'ai  travailler.

Dj il gagnait la porte, mais elle:

--Oh! tu nous accorderas bien un moment encore, nous avons de grandes
nouvelles  te donner...

--Des nouvelles!...

--Oui, de Jean...

Raymond se rassit, observant  son tour sa soeur, qu'il lui avait
sembl voir tressaillir.

--Ce matin mme, continua la jeune fille, Mme Cornevin a reu de son
fils une longue lettre...

--Et elle est venue vous la communiquer?

--Non; elle nous l'a envoye  lire. Elle a tellement d'ouvrage, et si
press, qu'il lui est impossible de s'absenter un quart d'heure de ses
ateliers.

Les plus singuliers soupons traversaient l'esprit de Raymond.

--Il faut, en effet, reprit-il en baissant la voix pour n'tre pas
entendu de sa mre, toujours en confrence avec Franoise, il faut que
Mme Cornevin soit crase de travail. Dj, l'autre dimanche, elle
n'est pas venue dner avec nous, elle n'a pas davantage paru hier,
aujourd'hui elle se prive de la joie de lire en famille, au milieu de
nous, une lettre de Jean... Est-ce que tu ne trouves pas cela
extraordinaire, toi?...

Visiblement, Mlle Pauline rougissait.

--Mais non, je t'assure, rpondit-elle...

--Tu sais donc quelles sont ces commandes si importantes qui la
retiennent?

--Certainement. Est-ce que nous ne sommes pas en plein carnaval? est-ce
que ce n'est pas demain le mardi gras! Ne faut-il pas des toilettes, des
travestissements?...

Elle s'embarrassait, elle devenait cramoisie, elle et t peut-tre
oblige de s'arrter, sans sa mre qui, Franoise partie, lui vint en
aide.

Mme Delorge avait entendu les derniers mots.

--Je suis sre, dit-elle, que Julie--c'est ainsi qu'elle appelait Mme
Cornevin,--a beaucoup  faire; cependant je suis un peu surprise qu'elle
n'ait pas, en huit jours, pu trouver une heure  passer avec nous.

Raymond hochait la tte, tout en observant sa soeur du coin de
l'oeil.

Il pensait que c'tait lui qu'vitait Mme Cornevin, et que Mlle
Pauline certainement avait surpris quelque chose.

--Quoi qu'il en soit, mon cher fils, reprit Mme Delorge, j'ai
conserv la lettre de Jean, pour te la donner  lire.

Cette lettre, Raymond savait d'avance qu'elle ne lui apprendrait rien.

Dans celle-ci pas plus que dans toutes celles qu'il avait crites  sa
mre depuis son dpart, Jean, fidle aux conventions arrtes, ne
soufflait mot du but de son voyage, ni de ses dcouvertes, ni de son
pre.

Il y parlait de M. Pcheira, l'ancien associ de Laurent, mais
simplement comme d'un homme charmant, d'un ami dont il avait fait la
connaissance  Melbourne, et qui l'avait mis  mme de voir, et de voir
bien, tout ce qu'il y a de curieux en Australie.

Et il terminait en annonant que son passage pour Liverpool tait arrt
sur un navire qui quitterait Melbourne trois semaines aprs celui qui
emportait sa lettre.

--Ainsi, dit Raymond  Mme Delorge, en lui rendant la lettre de Jean,
nous pouvons d'un moment  l'autre voir paratre notre voyageur. Il se
peut qu'il n'arrive pas avant un mois, mais rien ne prouve qu'il ne sera
pas  Paris demain matin.

--Surtout avec un navire  voiles, objecta Mlle Pauline.

C'est de l'air le plus tonn que Raymond considra sa soeur, de l'air
d'un homme qui, tout  coup, dcouvre quelque chose d'norme.

--Comment sais-tu que Jean a pris passage sur un navire  voiles?
interrogea-t-il.

Elle clata de rire, de ce petit rire nerveux et sec qui ressemble  une
quinte de toux, et qui est la ressource de toutes les femmes
embarrasses.

--Ne le dit-il pas dans sa lettre? fit-elle.

--Non.

Elle haussa les paules, et d'un ton d'insouciance que dmentait le
nuage de pourpre rpandu sur son visage:

--C'est donc, dit-elle, que je l'aurai rv.

Mme Delorge put croire cela, mais non pas Raymond.

--Eh! eh! pensa-t-il, mademoiselle ma soeur recevrait-elle donc des
nouvelles directes de matre Jean!

Il n'y et vu aucun mal, nul inconvnient, tant tait troite l'intimit
des deux familles.

Seulement, si depuis son dpart Jean tait en correspondance rgle avec
Mlle Pauline, il avait d ncessairement lui apprendre tout ce qu'il
cachait  Mme Cornevin et  Mme Delorge. Un homme de vingt-six ans
ne sait pas avoir de secrets pour la femme qu'il aime.

Cela, jusqu' un certain point, et donn  Raymond la clef de la
conduite un peu singulire de sa soeur, ses airs d'intelligence, ses
mots  double entente, son insistance  lui demander de se confier 
elle...

--Il est clair, pensait-il, qu'elle sait tout ce que je sais moi-mme de
l'existence de Laurent Cornevin, sinon plus...

Cependant ce n'tait pas le moment de questionner Mlle Pauline.

Il se faisait tard; aprs les preuves de la nuit, il tait accabl de
fatigue, le docteur Legris pouvait devancer l'heure du rendez-vous...

Il se rfugia donc dans son cabinet de travail, et il n'y tait pas
depuis un quart d'heure, allong dans son fauteuil et les pieds sur la
chemine, qu'il s'endormit, rvant que le docteur tait assis prs de
lui et lui parlait.

M. Legris,  ce moment mme, tait chez lui, place du Thtre, 
Montmartre, o il expdiait sa consultation. Expdiait est bien le mot.
Il n'tait pas habituellement d'une douceur exagre, mais jamais ses
malades ne l'avaient vu si brusque ni si impatient.

Le fait est qu'il se savait attendu,  six heures, rue Blanche, qu'il
avait encore, aprs sa consultation, huit ou dix visites  faire, et
qu'il avait hte de se trouver seul avec lui-mme pour rflchir en
toute libert aux tranges vnements qui venaient de tomber dans sa
vie.

--Oui, bien tranges, pensait-il, car jamais on n'a ou parler de rien
qui approche de ce dont j'ai t tmoin cette nuit. J'aurais ri au nez
de qui ft venu hier me conter une telle histoire; m'assurer qu'un fait
de cette nature tait possible, en 1870,  Paris, en pleine
civilisation, au milieu de cette arme de surveillants, de gardiens, de
sergents de ville, d'agents de la sret qui, incessamment, ont les yeux
ouverts.

Avec tant de proccupations, c'tait miracle que le docteur, en arrivant
au chevet du malade, recouvrt la plnitude de son sang-froid.

C'tait ainsi, pourtant, tant est puissante cette facult que Bichat
appelait: l'habitude professionnelle.

Mais aprs chaque visite, consultant son carnet:

--Allons, plus que cinq, murmurait M. Legris, plus que trois... plus
qu'une.

Jusqu' ce qu'enfin, avec un gros soupir de satisfaction:

--C'est la dernire, se dit-il, me voil libre!...

Il s'tait si fort dpch qu'il n'tait gure plus de six heures, et
cinq minutes plus tard il arrivait rue Blanche, et Raymond le prsentait
 sa mre et  sa soeur.

Le docteur Legris plut  Mme Delorge,  qui peu de gens plaisaient.
Elle lui trouva, ainsi qu'elle le dit  son fils le lendemain, l'air 
la fois trs fin et trs franc, ce qui est rare: la finesse, en
apparence du moins, excluant presque toujours la franchise.

Quant au docteur, il fut trs frapp du grand air de Mme Delorge, et
plus encore de la beaut de Mlle Pauline.

Le dner, cependant, et t triste, sans la puissance d'abstraction de
M. Legris, sans cette facult si prcieuse qu'il possdait, de dposer 
un moment donn ses plus pressantes proccupations, comme d'autres
dposent leur cigare avant d'entrer dans un salon.

Il avait trop vu, et avec de trop bons yeux pour que sa conversation
n'et pas cette saveur recherche que donne la connaissance approfondie
de l'existence parisienne. Il voulait plaire, il plut.

Si bien qu'il y avait longtemps que le dner tait fini et le caf pris,
lorsque Raymond, qui ne le voyait pas prs de tarir, se leva en disant:

--Vous oubliez nos affaires, je crois, mon cher docteur. Allons, venez,
ma mre et ma soeur vous excuseront...

L'instant d'aprs, ils taient dans le cabinet de travail de Raymond, un
bon feu dans la chemine et les portes closes.

Le docteur avait allum un cigare, et il se tassait dans un bon
fauteuil, prcisment en face de ce portrait du gnral Delorge qui
l'avait tant intrigu avec cette pe scelle de larges cachets rouges
accroche au travers de la toile.

Enfin allait donc lui tre rvl le mystre qu'il avait pressenti, la
nuit du guet-apens des boulevards extrieurs, et qui, depuis, ne cessait
d'occuper sa pense.

--Je vous coute, mon cher ami, dit-il.

Au dner, tandis que parlait le docteur Legris, Raymond avait eu le
loisir de rflchir et de chercher dans sa tte comment exposer la
situation.

Son rcit fut donc ce qu'il devait tre, d'une remarquable clart, et
prcisment assez concis pour ne laisser dans l'ombre aucun dtail d'une
certaine valeur.

Et lorsqu'il eut achev:

--Maintenant, docteur, pronona-t-il, vous connaissez mon existence
comme moi-mme et, d'un esprit plus libre que le mien, vous pouvez juger
si ma partie n'est pas irrmissiblement perdue, et si ce n'est pas folie
 moi d'esprer toujours et de prtendre lutter encore...

M. Legris ne rpondit pas tout d'abord.

Aprs avoir commenc par fumer  pleins poumons, il n'avait pas tard 
laisser teindre son cigare, puis  le jeter. Il tait empoign,
c'tait manifeste, irrsistiblement. Il s'tait attendu  quelque chose
d'extraordinaire, mais la ralit dpassait toutes ses conjectures.

Puis, fatalement, il avait t amen  un retour sur lui-mme. Il
s'tait rappel qu'il avait aim, lui aussi, qu'il avait eu ses heures
de dsespoir et de dmence... Et pourtant, quelle diffrence entre la
funeste passion qui avait failli fltrir sa vie et les nobles et pures
amours dont il venait d'entendre la douloureuse histoire!...

Cependant comme Raymond rptait sa question, il tressaillit, et d'une
voix qu'altrait l'motion:

--Sur mon honneur, pronona-t-il, je crois, mon cher Delorge, que
jamais, peut-tre, votre situation n'a t meilleure, que jamais vous
n'avez t si prs du triomphe.

Aprs les vnements des derniers jours et tant de dceptions
successives, de telles paroles semblaient presque une raillerie.

--Docteur, fit Raymond, d'un ton de reproche, docteur!...

Mais lui:

--Ce n'est pas, d'ordinaire, par l'optimisme que je pche, fit-il...
mais qu'importe un rsultat qui est encore le secret de l'avenir!
L'homme de coeur doit agir comme s'il avait tout  attendre, et se
consoler, s'il choue, comme s'il n'et rien eu  esprer... C'est de
Maistre qui a dit cela.

Il s'tait lev, sur ces mots, et tait all s'adosser  la chemine.
L'nergie resplendissait sur sa physionomie intelligente, ses narines
battaient, son oeil si fin tincelait.

Tel il devait tre au chevet d'un malade, aux prises avec quelque mal
terrible, piant le moment de tenter un expdient hroque.

Et, dans le fait, n'tait-il pas en consultation!...

--A nous deux, mon cher Delorge, s'cria-t-il, nous allons donner du fil
 retordre  vos ennemis. Il se peut qu'ils nous crasent, tout est
possible. Ils ne nous craseront, sacredieu! pas sans combat!...

Si la peur est contagieuse, l'assurance n'est pas moins communicative. A
entendre le docteur s'exprimer de cet accent de rsolution, Raymond
croyait voir ses chances doubles.

[Illustration: La soubrette s'lanait sur le palier en
s'criant:--Monsieur, madame y est pour vous.]

--Pour commencer reprit le docteur, quel est l'auteur, l'instigateur de
l'intrigue mystrieuse, mais  coup sr abominable, qui vous a enlev
Mlle Simone pour la livrer  un misrable tel que Combelaine?... Les
faits sont l qui nous crient: C'est la duchesse de Maumussy.

--Je le crois...

--Eh bien! moi, j'en suis sr. Avait-elle un intrt  empcher votre
mariage? videmment, et le plus naturel et le plus puissant de tous.
Vous lui aviez plu et elle avait eu l'imprudence de vous le laisser
voir...

Raymond tait devenu cramoisi.

--Je ne suis pas un fat, murmura-t-il, et cependant je dois avouer...

Le docteur souriait.

--Il est sr, interrompit-il, qu'un ridicule ineffable s'attache  cette
ide d'un homme qu'on aime comme cela, malgr lui... Mais enfin, ici, le
fait est patent. Et vous, comment avez-vous rpondu  ces avances par
trop significatives?... Comme un imbcile d'honnte homme que vous
tes... Ah! un gaillard sans prjugs lui et fait voir du chemin, 
cette chre duchesse. Il fallait... Mais baste! ce qui est pass est
pass, et d'ailleurs vous ne la connaissiez pas comme j'ai l'honneur de
la connatre!...

La surprise clatait sur les traits de Raymond.

--Vous connaissez Mme de Maumussy?... interrogea-t-il.

--Mon Dieu oui, tout petit mdicastre de banlieue que je suis...

Et tirant quelques bouffes d'un cigare qu'il venait d'allumer:

--Lorsque M. de Maumussy se crut empoisonn, poursuivit le docteur, il y
a de cela une couple d'annes, j'eus l'honneur insigne de rester trois
semaines de planton dans sa chambre. Persuad qu'on avait essay de se
dfaire de lui pour s'emparer de certains documents relatifs aux
vnements de Dcembre, qu'il avait toujours refus de rendre, ce noble
personnage mourait littralement de peur. Il voyait du poison partout,
et suspectait mme les oeufs  la coque. Ma mission consistait surtout
 dguster tous les mets qu'on lui prsentait. Quand il me voyait debout
et bien portant une heure aprs l'exprience, il se risquait  manger,
en face d'un miroir toutefois, pour s'arrter s'il se voyait plir, et
la main sur le ventre pour me demander de l'mtique au plus lger
soupon de colique.

Au commencement, j'avoue que les frayeurs et les grimaces de ce cher
duc m'amusaient considrablement. Mais au bout de quatre jours, j'tais
blas, et j'aurais plant l mon homme si je n'avais t pauvre comme
Job, et si mon cher et respect matre, le professeur B..., n'et
stipul qu'on me donnerait cinq louis par jour.

A cause des cent francs, je restai, et pour me distraire, je me mis 
observer et  tudier la duchesse de Maumussy.

Elle s'ennuyait, pour le moins, autant que moi. Les frayeurs de son
mari l'coeuraient. Elle ne quittait pas le petit salon qui prcdait
sa chambre; elle le soignait; elle dgustait ses plats; mais elle ne
cessait de se moquer et de lui rpter qu'aprs tout on ne meurt qu'une
fois; ce  quoi il rpondait qu'il souhaitait que ce ft le plus tard
possible.

Elle ne me connaissait pas, mais elle n'avait personne  qui causer, et
d'ailleurs, un mdecin, vous savez, cela ne compte pas. Elle pensait
tout haut devant moi, et je vous dclare qu'elle pensait de drles de
choses. Elle m'tonnait, moi qui ai reu des confidences  faire rougir
un agent de la sret. Quand elle me parlait de sa beaut, de cette
beaut rare et presque fatale que vous connaissez, elle m'effrayait.
C'tait, disait-elle, une puissance exceptionnelle qui lui avait t
dpartie, et dont elle serait bien folle de ne pas profiter pour
rcompenser une grande action... ou un crime, selon l'occasion, pour
faire tourner la tte des imbciles, ou tout simplement pour plaire 
qui lui plairait.

De scrupules, jamais je ne lui en ai vu l'ombre. Mais sous cette
torpeur langoureuse que vous savez, j'ai devin une me de feu, des
ardeurs dvorantes et l'imagination excentrique d'un fumeur d'opium.

Mon cher, voil la femme qui vous a aim assez follement pour se jeter
en quelque sorte  votre tte... Imaginez maintenant ses sentiments pour
vous qui l'avez ddaigne et pour Mlle Simone que vous lui avez
prfre...

Raymond se taisait.

N'tait-ce pas le langage qu'autrefois aux Rosiers lui tenait M. de
Boursonne?...

--Donc, poursuivait le docteur, c'est  Mme de Maumussy qu'il faut
attribuer l'ide du mariage de Mlle Simone, et  elle aussi le choix
du mari... Ce dernier trait ne trahit-il pas la haine d'une femme qui
s'estime outrage?... Qui en effet a-t-elle choisi entre tous? Un
misrable, sans foi ni loi, souill de tous les crimes et de toutes les
fltrissures, l'homme du monde qu'elle mprise et qu'elle excre le
plus, Combelaine enfin...

Cette dernire circonstance, Raymond l'ignorait.

--Quoi!... fit-il, Mme de Maumussy dteste M. de Combelaine!...

--Elle me l'a dit, rpondit le docteur, en appuyant sur chaque mot. Et
savez-vous en quelle circonstance? Lors de la maladie de son mari. Entre
tous les gens que le duc de Maumussy souponnait de lui avoir administr
du poison, tait le comte de Combelaine...

--Est-ce possible!...

--Le duc ne m'avait pas cach ses soupons...

--Oh!...

--Et il m'tait recommand, les jours o venait M. de Combelaine, de
redoubler de prcautions...

--Il osait venir!...

--Mais oui, et assez souvent, mme...

--Et on le recevait!...

--On ne peut mieux. Est-ce que M. de Maumussy et M. de Combelaine
peuvent rompre ouvertement? Deux amis si intimes! ce serait scandaleux!

Raymond tait confondu.

--Cependant, disait le docteur, choisir un mari et choisir prcisment
Combelaine n'tait rien. Le difficile tait de trouver le moyen de
forcer Mlle Simone  l'pouser,  lui livrer et sa personne et sa
fortune. A cette tche, la duchesse de Maillefert avait chou. Mme
de Maumussy devait russir...

Brusquement, Raymond s'tait lev.

--Oui, elle a russi, s'cria-t-il, et voil ce que je ne puis
m'expliquer...

Le docteur haussa les paules.

--Que nous importe? rpondit-il. Nous savons qu'on est arriv 
persuader  Mlle Simone que ce mariage seul pouvait sauver l'honneur
de l'illustre maison de Maillefert. Cela nous suffit. Examinons ce qui
s'est pass aprs. Tout d'abord, M. de Combelaine et les Maillefert,
blouis par la magnifique proie qu'ils allaient avoir  se partager, ont
t ravis les uns des autres. Lorsqu'il a fallu discuter le partage, la
brouille est venue. D'aprs ce qui vous a t dit, les Maillefert ont
t jous. Je n'en suis pas surpris. A cette heure, ils voudraient bien
rompre ce mariage, ils ne le peuvent plus. Combelaine le veut, et
Combelaine est le matre de la situation.

Le docteur, peu  peu, s'animait.

Il n'en tait encore qu'aux conjectures, mais il lui semblait discerner
ces lueurs qui annoncent la vrit, comme l'aurore annonce le jour.

--Oui, reprit-il, Combelaine tient les Maillefert. Vous ne pouvez rien
contre lui; il ne craint que mdiocrement, soyez en persuad, Mlle
Flora Misri... Ds lors, pourquoi ne presse-t-il pas un mariage qui lui
tient tant  coeur et qui lui assure,  lui, l'aventurier tar,
l'alliance d'une des plus vieilles familles de la noblesse;  lui,
ruin, la possession d'une fortune immense?... Eh bien! moi je vais vous
le dire. C'est que Combelaine n'est pas aussi compltement victorieux
que nous le supposons. C'est qu'entre lui et le but de ses voeux se
dresse quelque obstacle qui nous chappe. C'est qu'il voit quelque chose
que nous ne voyons pas...

--Je cherche, commena Raymond...

Mais le docteur l'interrompit, et lui frappant gaiement sur l'paule:

--Moi, je ne cherche pas, s'cria-t-il. L'obstacle, la menace, c'est, ce
ne peut tre que Laurent Cornevin...

La conclusion pouvait tre errone; elle tait si logique, que Raymond
ne trouva rien  rpliquer.

--En ce cas, fit-il, Combelaine sait l'existence de Laurent et sa
prsence  Paris.

--Peut-tre, rpondit le docteur...

Puis, aprs un moment de rflexion:

--Ce qui est sr, poursuivit-il, c'est que Combelaine doit avoir devin,
reconnu un ennemi, et un ennemi puissant et fort, tapi dans l'ombre,
prt  profiter de la moindre de ses fautes pour le perdre. Les
aventuriers tels que lui, dont l'existence est un perptuel dfi  la
socit, ont comme un sixime sens qui les avertit du danger. Il doit
avoir senti que le terrain va manquer sous ses pas. Ce valet de chambre,
qui depuis si longtemps le servait, qui tait son confident, le complice
de ses infamies quotidiennes, qu'est-il devenu? Comment a-t-il quitt un
matre qui lui devait tant d'argent? Mme Misri s'en tonnait. Je m'en
tonne, moi, bien davantage. Et encore, qu'est-ce que cet Anglais qui
lui donne tout  coup des gages fabuleux? Cet Anglais ne serait-il pas
un Franais, comme vous et moi, qui a fait fortune en Australie? Mais
ce n'est rien encore. Les lettres que possdait Mme Misri lui ont t
voles. Par qui?... Est-il sr que ce soit par M. de Combelaine? Il me
semble,  moi, que, s'il les avait en sa possession, ces fameuses
lettres, ces papiers qui pouvaient le perdre, vous n'auriez pas t,
vous, Raymond Delorge, assailli l'autre nuit sur les boulevards
extrieurs.

Trop de fois, Raymond avait t dupe de dcevantes illusions, pour ne se
pas obstiner  douter encore.

--Mais alors, reprit-il, en hsitant  chaque mot, celui qui a russi 
enlever les papiers de Flora Misri, ce serait donc... Laurent Cornevin?

--Telle est ma conviction...

--Il savait donc leur existence... Comment avait-il pu savoir?...

M. Legris l'arrta du geste.

--Vous oubliez donc, fit-il, ce valet de chambre qui possdait tous les
secrets de Combelaine et de Flora, Lonard? Pensez-vous que ce soit
d'hier qu'il ait t achet par cet Anglais en qui nous reconnaissons
Laurent?...

Ah! cette fois, Raymond eut comme un blouissement.

--Dieu puissant!... s'cria-t-il, ce serait le salut et la vengeance!
Savez-vous bien, docteur, ce que m'a dit Mme Misri? Livrs  la
publicit, ces papiers perdent non seulement Combelaine, mais encore les
misrables qui ont t ses complices, Maumussy, Verdale, la princesse
d'Eljonsen...

Mais une soudaine rflexion glaant son enthousiasme:

--Si M. de Combelaine, reprit-il, ignore l'existence de Laurent, qui
donc souponne-t-il de s'tre empar de ses papiers?

--Vous, parbleu!...

--C'est--dire qu'il verrait en moi l'insaisissable ennemi qui traverse
toutes ses combinaisons...

--Prcisment.

--Oh! alors, s'expliquent les assassins dont vous m'avez sauv,
docteur...

--Et aussi les mouchards dont vous tes entour, mon cher ami, puisque
Laurent, qui sait votre vie en danger, vous fait surveiller de son
ct...

Ainsi le systme du docteur rpondait  toutes les objections.

--Et pourtant, reprit Raymond, il est une chose qui me dpasse, c'est
l'obstination de Laurent  se cacher de moi,  m'viter,  me fuir...

M. Legris souriait.

--C'est ce que je comprends trs bien, au contraire, dit-il. Voyons, n'y
a-t-il pas pour Laurent un intrt norme  dtourner sur vous
l'attention des gredins qu'il veut frapper? Voyant en vous l'ennemi, ils
ne souponnent pas l'autre, le vrai, celui qui les guette. Tandis qu'ils
vous surveillent, Laurent se meut en libert. Qu'il consente  vous
voir,  s'entendre  vous, et quarante-huit heures aprs, c'en est fait
de son incognito...

Laissant Raymond mditer ses observations, le docteur se versa et but 
petites gorges une tasse de th que venait d'apporter Krauss.

Aprs quoi, allumant un nouveau cigare qu'il ne tarda pas  laisser
teindre comme le premier:

--Nous voici, maintenant, reprit-il,  notre aventure du cimetire
Montmartre. Cherchons quel peut tre l'auteur de la lettre anonyme.
Est-ce Combelaine?... Non, trs videmment. C'est au moyen d'un faux que
nous avons t introduits au cimetire, et Combelaine, avec ses
relations  la prfecture, n'avait qu'un mot  dire pour obtenir le
laisser-passer dont notre guide n'avait qu'une contrefaon. Donc, c'est
Laurent Cornevin qui vous a crit, et c'tait un de ses agents qui nous
a rejoints  la _Reine-Blanche_. Mais il nous a tratreusement
abandonns... C'est que Laurent, toujours rsolu  vous viter, lui
avait bien recommand de nous faire perdre sa piste...

--Oui, peut-tre...

--Parbleu!... Reste  savoir quels sont les gens que nous avons vus
escalader le mur du cimetire et violer la tombe de Marie-Sidonie.
Sont-ils du parti de Combelaine?... Non, puisque l'accord tait vident
entre notre guide et l'homme qui dirigeait cette expdition. Donc, cet
homme qui nous a paru un homme du monde, tait un agent de Cornevin,
sinon Cornevin lui-mme...

L'angoisse serrait la gorge de Raymond, au point de l'empcher presque
de respirer.

--Mais cette femme, interrompit-il, cette femme que les autres
appelaient madame la duchesse...

--Je dclare, pour ma part, rpondit M. Legris, n'avoir pas reconnu la
duchesse de Maumussy. Or, comme pour une telle expdition cette femme,
quelle qu'elle soit, a d se dguiser de son mieux, les indices
matriels nous font dfaut. Reste le raisonnement: Quel peut tre le but
de la terrible scne dont nous avons t tmoins? J'avoue, sans honte,
qu'il m'chappe absolument. Pas plus que vous, je ne dcouvre rien dans
votre pass qui se puisse rapporter  cette violation de spulture. Et
cependant si Laurent vous a convoqu, c'est qu'il jugeait votre prsence
ncessaire, indispensable. Il n'est pas homme  s'exposer gratuitement.
Mais que disait sa lettre anonyme?... Venez pour Elle, sinon pour
vous. Donc c'est  Elle, c'est  Mlle Simone qu'il faut rapporter
cet vnement trange. Donc, fatalement, ncessairement, cette femme que
nous n'avons pas reconnue tait la duchesse de Maillefert...

Les plus magnifiques esprances illuminaient le visage de Raymond...

La destine se lassait-elle donc!...

Mais dj le docteur tait redevenu pensif, et la contraction de ses
sourcils disait l'effort de son intelligence.

--Doucement, fit-il, doucement, ne nous htons pas de chanter
victoire...

Et comme Raymond le regardait d'un air tonn:

--Je vois encore un point noir  l'horizon, poursuivit-il. Vous tes,
m'avez-vous dit, affili  une socit secrte.

--Oui, et je revenais d'une de nos runions, quand j'ai t attaqu...

--Bien. Mais qu'ont pens vos amis de cette fausse lettre de convocation
que vous avez reue?

--Elle les a terriblement inquits.

--Savent-ils de quel guet-apens vous avez t victime en les quittant?

--Je le leur ai crit le lendemain.

--Et alors?

--Notre prsident est venu me demander des dtails que je lui ai donns
aussi complets que possible, sans toutefois prononcer le nom de la
famille de Maillefert. J'ai t jusqu' lui dire que j'attribuais le
faux au comte de Combelaine...

--Et qu'a dit ce prsident?

--Que du moment o c'tait l le rsultat d'une haine personnelle, il se
sentait un peu rassur, que nanmoins la police ayant videmment pntr
le secret de notre association il allait prendre ses mesures en
consquence: changer le lieu des runions, procder  une svre
puration des affilis, donner de nouveaux mots de passe et de nouveaux
signes de reconnaissance...

M. Legris semblait exaspr.

--Ces gens-l sont tous fous  lier, interrompit-il, qui n'ont pas
compris encore que les conspirations n'ont jamais t et ne seront
jamais que des traquenards organiss par les gouvernements pour prendre
les gens qui les gnent. Si l'empire n'avait pas d'autres ennemis il
durerait des sicles...

Puis brusquement:

--Eh bien! mon cher Delorge, pronona-t-il, l est le danger de
l'avenir. Votre socit secrte, c'est l'arme suprme de M. de
Combelaine. Qu'il se voie accul, il s'en servira...

--Que peut-il?...

--Peu de chose. Vous envoyer voir  Cayenne si Mlle de Maillefert s'y
trouve...

Raymond hochait la tte.

--C'est vrai, rpondit-il, mais qu'y puis-je?...

--Vous pouvez vous cacher.

--Docteur!...

--Est-ce le mot qui vous rpugne? Eh bien! disparaissez, si vous l'aimez
mieux, et ce soir plutt que demain. Qui vous retient? Votre mre? Non,
n'est-ce pas? Vous n'avez qu' lui dire que vous croyez la police sur
vos traces, et elle sera la premire  approuver votre dtermination.
Or, voyez-vous d'ici la figure de M. de Combelaine, le matin o ses
espions viendront lui dire: Plus de Delorge, parti, disparu,
envol!...

Ce parti, c'tait clair, ne souriait pas  Raymond.

--Me cacher, objecta-t-il, n'est-ce pas renoncer  la lutte, me
condamner  une impuissance absolue?

--Que feriez-vous en ne vous cachant pas?...

--Je ne sais, mais il me semble...

--Il vous semble  tort. Alors mme qu'on ne vous arrterait pas, les
vnements s'agitent hors de votre porte. C'est entre Combelaine et
Cornevin qu'est la lutte dsormais. Quel sera le vainqueur?... Moi je
parierais pour Cornevin... Qu'il triomphe, et Mlle de Maillefert est
 vous. Mais s'il choue, croyez-moi, ce n'est pas vous qui eussiez
triomph.

Quand mme, l'obstin Raymond cherchait encore des objections.

--Disparatre, fit-il, ce sera peut-tre dranger les projets de
Laurent...

--Je prtends, au contraire, que ce sera les servir. Pensez-vous donc ne
lui pas tre un cruel souci? Croyez-vous que, sachant votre vie menace
et qu'une fois dj vous n'avez que par miracle chapp au couteau des
assassins, il ne s'puise pas en combinaisons incessantes pour vous
protger?...

Que rpondre  des raisons si premptoires?

--Je n'hsiterais pas, dit Raymond, si l'opinion que nous avons de la
situation tait base sur autre chose que des conjectures...

M. Legris l'arrta.

--Et si je vous apportais, pronona-t-il, l'indiscutable preuve que les
papiers enlevs  Mme Misri ne sont pas aux mains de Combelaine?

--Oh! alors!... Mais le moyen?...

--Il en est un, peut-tre, rpondit le docteur.

Et aprs un instant de rflexions, d'une voix lgrement altre:

--Autrefois, dit-il, passionnment, follement, j'ai aim une femme qui a
mal tourn... J'ai eu le courage de rompre, je n'ai pas eu la force de
cesser de penser  elle... On ne s'arrache pas un amour du coeur comme
on se fait tirer une dent... En dpit de ma raison, je m'intressais...
 cette malheureuse, qui s'est fait un nom dans le monde galant, et tout
en l'vitant comme la peste, je n'ai jamais cess de la suivre de
l'oeil. Son existence, depuis le jour o j'ai rompu, je la connais, et
c'est ainsi que je sais qu'elle est devenue une des intimes de Mme
Flora Misri. Par elle, nous avons des chances de connatre la vrit.

--Oh! docteur, murmura Raymond.

--Il y a un an, affronter cette femme et t de ma part une imprudence.
Je n'tais pas guri. Aujourd'hui, je suis sr de moi. La revoir me fera
peut-tre un mal affreux, mais je me dois de braver cette souffrance...
Quoi que je lui demande, je crois qu'elle le fera... Demain donc, avant
midi, je serai chez elle, lui demandant de faire parler Flora Misri.




II


C'est boulevard Malesherbes, au coin de la rue de Suresnes,  deux pas
des Champs-lyses, que demeurait, sous le galant pseudonyme de Lucy
Bergam, la femme autrefois tant aime du docteur Legris.

[Illustration:--Monsieur, disent-ils, au nom de la loi nous vous
arrtons.]

Dire que le coeur du docteur ne battait pas un peu quand il monta en
fiacre pour se faire conduire chez elle, ce serait beaucoup dire.

Mais il avait promis.

Il remplissait un devoir, pensait-il, et d'autant plus sacr, qu'il
n'avait pas tout dit  Raymond...

Il ne lui avait pas dit que cette Lucy Bergam se trouvait tre
prcisment cette actrice fantaisiste des Dlassements, qui cotait les
yeux de la tte  M. Philippe de Maillefert, et de qui M. Coutanceau
tenait les renseignements qu'il avait donns  Mme Flora Misri.

--Mme Lucy Bergam, lui dit le concierge, c'est au second, la porte 
droite... Seulement, elle doit tre sortie.

M. Legris monta, nanmoins, lentement, se prparant  la plus pnible
impression, s'armant de la ferme volont de dissimuler l'motion qu'il
pensait ressentir.

Ce n'est pas  son premier coup de sonnette qu'on vint.

Il avait dj sonn trois fois et trs fort, lorsqu'il entendit des
chuchotements et des pas.

L'instant d'aprs, la porte s'entre-billait troitement, avec les
prcautions que prennent les gens qui redoutent la visite d'un ennemi.

Une sorte de chambrire  la mine fute et  l'oeil impudent allongea
la tte, et aprs qu'elle eut tois le docteur:

--Que voulez-vous? demanda-t-elle.

--Parler  Mme Bergam.

--Elle est sortie.

Assurment elle mentait, cela se voyait, malgr l'habitude qu'elle
devait avoir de mentir.

Cependant, M. Legris ne s'avisa ni d'insister ni de parlementer.

Tirant une de ses cartes de son portefeuille:

--Remettez, dit-il, cette carte  Mme Bergam. Je vais descendre assez
lentement pour que vous puissiez me rappeler si elle dsire me recevoir.

Le calcul tait juste.

Il n'avait pas descendu dix marches, que la soubrette s'lanait sur le
palier en criant:

--Monsieur, madame y est pour vous...

Il remonta et fut introduit dans un salon trs luxueux et du got le
plus dtestable, tout encombr de choses incohrentes, les unes
prcieuses vritablement, les autres tout simplement ridicules.

Ce n'est pas l, cependant, ce qui frappait le docteur.

Ce qui l'tonnait, c'tait le dsordre de ce salon, o tout trahissait
les apprts d'un dpart prcipit.

Deux de ces malles immenses que l'on appelle des chapelires taient l,
 demi pleines et entoures de cartons, de ncessaires et de sacs de
voyage.

Puis, sur les tables, sur les chaises, sur le tapis, partout s'talaient
et s'empilaient des cachemires et du linge, des robes, des chapeaux, des
jupons, enfin tout cet attirail prodigieux qu'une femme  la mode trane
maintenant avec elle.

Mais avant que le docteur Legris et le temps de rflchir, une porte
s'ouvrit brusquement, et Mme Lucy Bergam en personne parut, vtue
d'un superbe peignoir tout tach, les cheveux en dsordre.

--Valentin!... s'cria-t-elle!

Elle avanait, les bras ouverts; mais le docteur recula et, froidement:

--Moi-mme, fit-il.

Le fait est que l'motion qu'il avait redoute n'tait pas venue.
C'tait bien fini. Mme Lucy tait incapable de faire tressaillir en
son coeur un souvenir du pass.

--Je savais bien que vous ne m'aviez pas oublie, continua-t-elle, et
que vous viendriez lorsque vous sauriez le malheur qui m'arrive.

--Il vous arrive un malheur,  vous!...

Elle parut stupfaite.

--Comment! fit-elle, vous ne savez pas?

--Je ne sais rien...

--On ne parle que de cela, cependant, dans tout Paris, et tous les
journaux du matin l'annoncent. Philippe est en prison, au secret...

Le docteur tressauta.

--Philippe, rpta-t-il, le duc de Maillefert?...

--Oui. C'est hier soir qu'il a t arrt,  cinq heures, ici... Nous
allions sortir pour dner avec de ses amis, au caf Anglais, quand voil
deux messieurs qui se prsentent, demandant  dire deux mots  M. le duc
de Maillefert. Eh bien! ils taient jolis, les deux mots! Naturellement
on les fait entrer, et sitt dans le salon: Monsieur, disent-ils, au
nom de la loi, nous vous arrtons...

--C'est inou, murmurait le docteur.

--Ah! si j'avais t  la place de Philippe, poursuivait Mme Bergam,
c'est moi qui leur aurais brl la politesse,  ces oiseaux-l!...
L'escalier de service n'est pas fait pour les chiens, n'est-ce pas? Mais
lui, rien. Il est devenu plus blanc qu'une guenille, et si tremblant,
que j'ai cru qu'il allait tomber. Il roulait de gros yeux hbts, en
rptant: Il y a erreur, je vous donne ma parole d'honneur qu'il y a
erreur. Je t'en moque. Les autres ont dclar qu'ils savaient bien ce
qu'ils faisaient, qu'ils avaient un mandat contre lui, et, en effet, ils
le lui ont montr...

--Et il les a suivis...

--Oh! pas tout de suite. Il a commenc par rclamer une voiture. On lui
a dit qu'il y avait un fiacre  la porte. Il a demand  crire des
lettres. On lui a rpondu que l'ordre tait de ne communiquer avec
personne. C'est alors qu'il a dit aux agents: Eh bien! partons. Ils
sont sortis, mais une fois dans le corridor, Philippe est rentr, et
venant  moi, vivement et  l'oreille: Va-t-en, me dit-il, trouver
Verdale et Combelaine, et affirme-leur de ma part que je consens 
tout...

--A tout... quoi?

--Je n'en sais rien.

--Et vous avez fait la commission?...

--J'ai essay de la faire, du moins. Seulement, je n'ai pas trouv M. de
Combelaine, et chez M. Verdale, je n'ai pu parler qu' un jeune homme,
qui est son fils,  ce qu'il parat, et qui m'a reue comme un chien
dans un jeu de quilles...

La stupeur du docteur Legris tait immense. Toutes ses prvisions se
trouvaient dconcertes par ce nouvel et extraordinaire incident.

--Mais enfin, interrompit-il, pourquoi M. Philippe de Maillefert a-t-il
t arrt?

--Est-ce que je sais, moi?... rpondit la jeune femme.

Puis, se frappant le front:

--Mais il y a des dtails dans les journaux, ajouta-t-elle. Attendez,
j'en ai l un qui m'a t envoy par quelque bonne petite camarade...

Elle le prit et le tendit au docteur, qui, l'ayant ouvert, se mit  lire
 demi-voix:

Hier,  l'heure de la petite Bourse, circulait sur les boulevards la
nouvelle de l'arrestation de l'un de nos plus brillants gentilshommes,
clbre par son malheur constant au jeu et ses innombrables chutes sur
le turf.

Renseignements pris, la nouvelle, si invraisemblable qu'elle paraisse,
est vraie.

Arrt chez une personne de son intimit, le jeune duc de M... a t
immdiatement conduit devant M. Barban d'Avranchel, auquel est confie
l'instruction de son affaire, et crou ensuite  la Conciergerie, au
secret...

--Une personne de son intimit! grommelait Mme Bergam, visiblement
offense, comme s'il n'et pas t plus simple de me nommer!...

Le docteur poursuivait:

Prsident du conseil d'une trs importante socit financire, M. de
M... aurait, assure-t-on, commis ou laiss commettre les plus graves...
irrgularits.

Nous nous abstiendrons, pour aujourd'hui, de rapporter les versions qui
circulent et les dtails que nous avons recueillis. Nos lecteurs
comprendront notre rserve. Plutt paratre moins bien informs que
certains de nos confrres que d'ajouter  la douleur d'une grande
famille, victime peut-tre, nous l'esprons encore, d'un fatal
malentendu...

--Quelle aventure! murmurait le docteur.

Et lentement et pour lui seul, il relisait l'article, cherchant s'il n'y
avait rien entre les lignes, sans souci de Mme Bergam, laquelle
donnait un libre cours  sa douleur et  sa colre.

--Voil ma chance ordinaire! gmissait-elle. Il n'y a qu' moi que de
pareilles choses arrivent! Philippe arrt! Et  quel moment, s'il vous
plat? Juste quand je suis dans une situation impossible, crible de
dettes et sans le sou. Sous prtexte qu'il allait avoir des millions
avant trois mois, Philippe ne payait plus rien ni personne.

Le bruit d'une discussion violente dans l'antichambre l'interrompit.

--Qu'est-ce encore! fit-elle, en devenant plus rouge.

Elle allait sonner, mais la soubrette  l'air impudent parut, et d'un
ton narquois dit:

--C'est M. Grollet...

--Le loueur de voitures?

--Oui.

--Qu'il repasse, je suis occupe...

--Eh bien! que madame aille le lui dire; moi, je ne m'en charge pas.

Violemment, Mme Bergam frappait du pied.

--Qu'il entre, alors, dit-elle.

M. Legris avait lch son journal.

Ce nom de Grollet l'avait fait tressaillir.

N'tait-ce pas ainsi que se nommait le palefrenier de l'lyse, qui
s'tait audacieusement substitu  Laurent Cornevin disparu, et dont le
faux tmoignage devant M. Barban d'Avranchel, le juge d'instruction,
avait tant contribu  sauver M. de Combelaine?

Il parut  l'instant, type accompli du maquignon enrichi, gouailleur et
impudent, vtu d'habits cossus, le ventre battu par de grosses chanes
d'or, le chapeau sur la tte.

--Est-ce bien vous, monsieur Grollet, commena Mme Lucy d'une voix
douce, qui venez me tourmenter?...

--J'ai besoin d'argent...

--Ne savez-vous donc pas ce qui m'arrive?

--M. de Maillefert est en prison?

--Prcisment.

Le loueur eut un geste furibond.

--C'est--dire que voil mon argent perdu! s'cria-t-il. Fiez-vous donc
aprs  tous ces nobles, qui vous traitent de haut en bas... Filous, va!
Enfin je verrai... Mais en attendant j'arrte les frais, et  partir
d'aujourd'hui, plus de voiture...

Il temptait, il jurait, et cependant sa colre ne semblait rien moins
que relle au docteur Legris.

--Cher monsieur Grollet, supplia Mme Lucy...

--Quoi?

--Vous me laisserez bien un coup, au moins, rien qu'un petit coup  un
cheval...

--Avez-vous de l'argent  me donner?...

--Hlas!...

--Alors, serviteur...

--Plus de voiture! Mon Dieu! comment vais-je faire?

Grollet ricanait.

--Vous ferez comme les honntes femmes, donc, dit-il, vous irez en
omnibus.

Peu soucieuse de cette brutale raillerie, Mme Lucy adressait au
docteur des regards plors.

Peut-tre esprait-elle vaguement qu'il allait tirer de sa poche des
billets de banque, et les jeter au nez du loueur.

Elle perdait ses peines. M. Legris n'avait d'attention que pour Grollet.
Comment cet entrepreneur si riche, qui possdait un des beaux
tablissements de Paris, venait-il de sa personne rclamer le montant de
ses factures et faire des scnes, mtier dsagrable, que les plus
modestes commerants laissent  leurs employs ou  leur huissier?
tait-ce bien de son propre mouvement qu'il agissait ainsi!

--Eh bien! reprit Mme Lucy, lasse d'attendre en vain un bon mouvement
du docteur, soit, j'irai en omnibus. Mais soyez tranquille, je vous
revaudrai l'avanie que vous me faites...

--A votre aise, rpondit brutalement le loueur. Seulement, qu'on me
paye, sinon, gare aux meubles!...

Il sortit, l-dessus. Mme Bergam semblait prs de tomber en
convulsions.

--Et voil les gens, s'criait-elle, ds qu'ils vous savent dans le
malheur, ils vous tombent dessus. Tapissier, modiste, couturire, c'est
comme une procession, ici, depuis ce matin. Je vais tre saisie, c'est
sr. Ah! si Philippe sort de prison, il me le payera. Laisser une femme
dans cette position!...

tait-ce bien au seul Philippe que Mme Lucy Bergam adressait ces
reproches amers, et n'en devait-il pas rejaillir une partie sur le
docteur, qui avait eu la vilenie de ne pas intervenir?

Mais il tait fermement rsolu  ne rien comprendre, et de l'air le plus
dsintress:

--C'est donc  tous ces tracas, dit-il, que je dois attribuer votre
dpart?

--Quel dpart?

Du geste, il montra le dsordre du salon, les sacs de nuit, les
malles...

--C'est vrai, rpondit la jeune femme, c'est vrai, j'oubliais.
Malheureusement, non, ce n'est pas moi qui pars... Est-ce que j'ai
d'aussi belles choses que cela, moi, des cachemires de mille cus, des
dentelles de vingt-cinq louis le mtre, des diamants qui valent plus de
cent mille francs?... Hormis mon mobilier, qui n'est mme pas
compltement pay, je n'ai rien, moi, que de la pacotille, du rebut, du
faux, du toc!... On disait que je ruinais Philippe, et je laissais
dire, parce que c'est tout de mme flatteur, mais va-t-en voir s'ils
viennent!... Ruine-t-on qui n'a rien?... Et Philippe n'a rien, que des
dettes. Ses quelques louis passaient au jeu. Pour le reste, nous
prenions  crdit, toujours, partout... Le lendemain du mariage de sa
soeur, nous devions, me jurait-il, rouler sur l'or.... Seulement, sa
soeur est toujours fille, le voil en prison, et je suis seule  tenir
tte aux cranciers... Ah! si j'avais su, quand j'tais ouvrire au
faubourg Saint-Jacques!...

Peut-tre y avait-il beaucoup de vrai dans ce qu'elle disait. Peut-tre
le docteur Legris tait-il plus cruellement veng qu'il ne le supposait.
Mais que lui importait!...

--A qui donc tout ce bagage? interrogea-t-il.

--A une de mes amies,  Flora Misri, qui se cache chez moi depuis douze
jours...

Le docteur avait tressailli de joie. La partie, dcidment, se
prsentait plus belle qu'il n'et os le souhaiter.

--Qui donc craint-elle si fort, la pauvre femme? fit-il.

--Combelaine, donc! Ah! si elle voulait me croire! Mais non. Cet homme
la rend folle. C'est  ce point qu'elle n'ose mme pas aller jusque chez
elle. Tout ce que vous voyez l, elle l'a envoy chercher pice  pice
par ma femme de chambre. Elle qui tait si avare et si dfiante, qui
aurait coup un liard en quatre et qui croyait toujours qu'on la volait,
elle confie maintenant toutes ses clefs, mme celle de son secrtaire, 
la premire venue... Si bien que nous tions en train de faire ses
malles quand vous tes arriv. Elle compte, ce soir,  la nuit, se faire
conduire au chemin de fer et passer en Angleterre, et ensuite en
Amrique...

Jusqu' quel point le rcit de Mme Bergam devait tre exact, nul
mieux que le docteur Legris ne pouvait le savoir.

Et cependant, il souriait d'un air de doute.

--Pas mal imagin, murmurait-il, pas mal!...

Il voulait piquer Mme Bergam, il y russit d'autant plus aisment
qu'elle se croyait intresse  lui prouver la ralit de sa dtresse.

--Vous croyez que je mens! s'cria-t-elle. Eh bien! attendez, vous allez
voir...

Et courant ouvrir une des portes:

--Flora! cria-t-elle, Flora, viens donc, tu n'as rien  craindre.

L'instant d'aprs Mme Misri entrait.

Elle n'avait plus  nier la quarantaine, dsormais. Sa pleur et les
plis de ses tempes disaient ses insomnies, de mme que la mobilit de
ses yeux et le tremblement de ses mains trahissaient ses perptuelles
frayeurs.

Dcid  brusquer la situation, le docteur s'avana.

--Je suis le plus intime ami de M. Raymond Delorge, madame,
pronona-t-il.

A ce nom, une fugitive rougeur colora les joues plies de Mme Misri.

--M. Delorge s'est conduit avec moi abominablement, pronona-t-elle.

--Madame!...

--C'est une lchet indigne que de trahir une femme comme il m'a
trahie... J'avais eu la faiblesse de lui rvler l'existence de certains
papiers que je possdais, il en a profit pour s'introduire chez moi et
me les voler...

Ce qu'elle disait, elle le croyait, c'tait manifeste.

--Vous vous trompez, madame, ce n'est pas mon ami qui vous a enlev vos
papiers; je vous le jure sur l'honneur.

--Qui donc les aurait pris?

--Celui qui avait le plus grand intrt  les possder, le comte de
Combelaine.

C'est la bouche bante, et stupide d'tonnement, que Mme Bergam
coutait.

Elle commenait  souponner qu'elle avait t dupe d'une illusion, et
que ce n'tait pas uniquement pour ses beaux yeux que le docteur tait
venu.

--Ce n'est pas par Combelaine que j'ai t vole! dclara Mme Misri.

--Qu'en savez-vous? fit le docteur.

--Il me l'a dit.

--N'a-t-il donc jamais menti!...

Elle frissonna de souvenir, et vivement:

--Il n'a pas menti en cette occasion, dit-elle, je vous le jure. C'tait
le lendemain de l'affaire du bois de Boulogne. Dsole de ce que j'avais
fait, et craignant d'tre relance par M. Delorge, j'tais venue passer
la nuit ici, sur ce canap...

--C'est la vrit, attesta Mme Bergam.

--Ds huit heures du matin, j'envoyai chercher une voiture, et je me fis
conduire chez moi. Mon parti tait pris. J'tais rsolue  rendre 
Victor, sans conditions, tout ce que j'avais  lui. Jugez de ma stupeur
lorsque, cherchant ces papiers maudits, je ne les trouvai plus. Et nulle
trace d'effraction! J'interrogeai mes domestiques, ils n'avaient rien
vu, rien entendu. J'en perdais si bien la tte que c'est comme d'un rve
que je me souviens de la visite de ma soeur. J'tais comme folle...

--C'est ce qu'a dit, en effet, Mme Cornevin, approuva le docteur.

--Ma soeur venait de partir, continua Mme Flora, lorsque je vis
paratre Victor. Il savait ma promenade avec M. Delorge, et tait
furieux. Fermant  clef la porte de ma chambre:--A nous deux, me
dit-il; mes papiers,  l'instant!... Alors, j'esprais que c'tait lui
qui les avait enlevs.--Tu sais bien, rpondis-je, que je ne les ai
plus! Il devint livide, et sans mot dire il bondit jusqu' ma cachette,
dont il avait, sans que je puisse deviner comment, surpris le secret.
Voyant que je disais vrai:--Ah! misrable femme! s'cria-t-il, tu les
as vendus au fils du gnral Delorge! Il tait si effrayant que je me
laissai tomber  genoux, en murmurant: Je te jure que non! Mais lui,
sans m'couter: Tu vas voir comment je punis les tratres! cria-t-il.
Et me saisissant au cou, il m'et trangle, j'tais morte, sans un de
mes domestiques, qui, entendant mon rle, fit sauter la porte et
m'arracha de ses mains!...

Ce n'est pas sans efforts que le docteur Legris dissimulait, sous une
mine grave et froide, l'immense satisfaction dont il tait inond.

--Et aprs? interrogea-t-il.

--Aprs, je crus que Victor deviendrait fou de rage.

--Je t'ai manque cette fois, me dit-il, mais tu es condamne sans
appel. Puis, avant de se retirer: --Tes amis, Raymond Delorge et tous
les misrables qui ont pay ton infme trahison, triomphent sans doute.
C'est trop tt. Je suis perdu, c'est possible, mais ils ne sont pas
sauvs. Je ne prirai pas seul, en tout cas. On ne sait pas ce dont un
homme tel que moi est capable, une fois accul au fond d'une situation
sans issue... J'essayai de le dtromper, de lui dmontrer que j'avais
t victime d'un abus de confiance, il refusa de m'couter: --Va
retrouver ton Delorge, fit-il en ricanant, et qu'il te protge, s'il le
peut... Et il sortit...

[Illustration:--A qui donc tout ce bagage, interrogea-t-il.]

Elle s'arrta; son tat tait si pitoyable, que Mme Lucy Bergam, dont
la sensibilit n'tait pas le dfaut, en fut touche.

--Pauvre Flora! murmura-t-elle.

Dj elle poursuivait:

--Victor parti, je tombai comme une masse, vanouie. Lorsque je repris
enfin connaissance, je reconnus, pench au-dessus de moi, le visage ple
et les lvres serres, le docteur Buiron... Peut-tre le
connaissez-vous?

Oui, M. Legris le connaissait.

C'tait ce mdecin, il s'en souvenait bien, qui, dix-huit ans plus tt,
avait t appel  l'lyse, prs du gnral Delorge mort et dj froid.

--M. Buiron est un confrre, rpondit-il simplement.

--C'est un homme trs savant,  ce qu'il parat, reprit, Mme Flora,
trs riche, qui est dans les places et dans les honneurs... Et cependant
lorsque mes yeux rencontrrent les siens, je frmis comme si j'avais
entrevu la mort mme... C'est que je le connais, moi, le docteur Buiron.
Il venait chez moi quelquefois passer la soire. C'est un ami intime de
Victor. Il y a une lettre de lui parmi les papiers qui m'ont t vols.
Ma premire ide fut: --Cet homme a t envoy pour m'empoisonner!...

Pauvre Misri!... De grosses larmes roulaient le long de ses joues.

--C'est que je ne m'abusais pas, disait-elle d'une voix touffe, c'est
que je ne sentais que trop combien il serait ais de se dfaire de moi
sans danger. Une femme telle que moi, qui donc s'en soucie! On se ruine
pour elle, on lui donne des diamants, on lui prodigue les flatteries...
Mais quant  paratre ml  sa vie,  moins d'tre un Combelaine, qui
donc le voudrait!...

Sans perdre une syllabe du rcit de Mme Flora, le docteur Legris, du
coin de l'oeil, guettait Mme Bergam.

Elle s'tait assise et, toute ple, elle l'coutait, pouvante des
misres de cette femme dont elle avait envi la vie.

--Cependant, continuait Mme Misri, vous pensez bien que je ne laissai
rien voir au docteur Buiron de mes soupons.--S'il voit que je me
dfie, pensais-je, c'en est fait de moi  l'instant. Je le remerciai
bien, au contraire, de s'tre tant ht de venir, et je lui promis de
suivre avec la dernire exactitude toutes ses prescriptions. Mais ds
qu'il eut tourn les talons, vite je jetai tout ce qu'il avait envoy
chercher chez le pharmacien, les drogues, et les potions. Aprs quoi,
sortant du lit malgr ma faiblesse, je me fis habiller et conduire ici.
Je savais que Lucy a bon coeur, et que ce n'est pas elle qui
abandonnerait une amie dans la peine, et qu'elle ne me trahirait pas,
quand bien mme on lui offrirait gros d'or comme elle.

--J'aimerais mieux mourir que de trahir une amie, affirma Mme Bergam.

--Oh! je le sais, se hta de reprendre Mme Misri, je le sais trs
bien. Pauvre mignonne, je t'ai bien gne, n'est-ce pas? bien ennuye,
bien tracasse, mais sois tranquille, tu n'as pas oblig une ingrate...

--Je ne demande rien, Flora...

--Non certes, mais je n'oublie pas ce que je te dois... Te voici dans
l'embarras, par suite de l'arrestation du duc de Maillefert, et tes
cranciers abusent de ta position pour te tourmenter... Mais je suis l.
Je ne veux pas que mon amie Lucy soit saisie, moi, ni qu'on la fasse
pleurer. J'ai de l'argent. Je t'en donnerai pour payer tes cranciers et
attendre...

D'un commun mouvement, les deux femmes taient leves et s'embrassaient
avec des effusions qui eussent touch le docteur, s'il n'et compris le
sens vrai de cette scne d'attendrissement.

Il tait clair que Mme Bergam, se voyant sans ressources, avait d
songer  tirer parti des secrets de son amie.

Il tait vident que Flora en avait eu le soupon, et que, par cette
gnrosit soudaine et si contraire  ses habitudes, elle esprait
prvenir une trahison...

Ds que Mme Misri se fut rassise:

--Et maintenant, chre madame, interrogea le docteur, y aurait-il de
l'indiscrtion  vous demander ce que vous comptez faire?...

Elle le regarda d'un air souponneux.

--Je ne suis pas encore bien dcide, rpondit-elle.

Du pied, ngligemment, le docteur poussa une des malles.

--Je pensais, fit-il, que vous alliez partir pour un long voyage...

--Peut-tre...

Lui, s'attendait  cette rserve.

--Je vous suis inconnu, madame, commena-t-il...

Mais Mme Bergam l'interrompit.

--Oh! on peut tout dire devant Valentin, s'cria-t-elle, je rponds de
lui!

M. Legris ne lui sut aucun gr de cette assistance.

--Madame cessera, je l'espre, de se dfier de moi, reprit-il, en se
rappelant que je suis l'ami de Raymond Delorge.

--Oui, j'oubliais; vous tes l'ami de Raymond...

--Le plus intime, madame, ce qui est vous dire que nos intrts, nos
craintes et nos esprances sont les mmes...

Il fut interrompu par un grand claquement de portes, puis par une voix
furibonde qui criait, dans l'antichambre:

--Je vous dis qu'elle y est, moi, sacr tonnerre! et je vous commande
d'aller lui dire que c'est moi qui veux lui parler, moi le baron
Verdale!...

Entendant ce nom, Mme Flora Misri tait devenue plus ple encore.

--Verdale!... bgaya-t-elle, c'est Victor qui l'envoie, je suis
perdue...

Ce dont M. de Combelaine pouvait tre capable, il suffisait pour le
comprendre de voir la terreur de cette malheureuse qui le connaissait si
bien.

--Vous n'avez rien  craindre, madame, pronona le docteur. Ne suis-je
pas l?

--Ne peux-tu pas te cacher d'ailleurs? proposa Mme Bergam, aux petits
soins dsormais pour cette amie qui devait la tirer d'embarras.

Et ouvrant vivement la porte de sa chambre  coucher:

--Va, dit-elle, en y poussant Mme Flora, va et enferme-toi; nous
allons le recevoir, nous, ce monsieur.

Il tait temps.

Dsesprant de vaincre la rsistance obstine de la chambrire, M.
Verdale avait pris le parti de s'annoncer lui-mme, et il entrait.

C'tait toujours le mme gros homme, portant partout l'intolrable
despotisme du parvenu. Il tait seulement beaucoup plus rouge encore que
de coutume.

Sans remarquer le docteur, lequel, discrtement, s'tait retir dans un
coin:

--Je savais bien, parbleu! que vous y tiez! dit-il grossirement 
Mme Lucy. Depuis quand faut-il violer des consignes, quand on veut
vous parler!...

--Vous avez  me parler, monsieur?...

--A vous, oui.

Ainsi, ce n'tait pas pour Mme Misri qu'il venait. Si elle
l'entendait de la chambre  coucher, comme c'tait probable, elle dut
respirer plus librement.

Sans daigner s'asseoir, et toujours du mme ton rude:

--Vous vous tes prsente chez moi, vous, commena-t-il.

--Oui, hier soir.

--Et comme j'tais absent, vous avez demand  voir mon fils.

--Je n'ai rien demand du tout. C'est votre domestique qui m'a conduite
 un jeune homme...

--Eh bien! ce jeune homme est mon fils.

Un geste d'paules fut la seule rponse de Mme Bergam, geste qui,
loquemment, traduisait cette phrase:

--Je m'en moque pas mal!

La mauvaise humeur de M. Verdale en redoubla.

--Savez-vous, reprit-il, que c'est du toupet de s'introduire dans les
maisons...

--Monsieur!...

--Pour y colporter des ragots ridicules.

Sans avoir prcisment l'habitude d'tre traite avec un respect
exagr, Mme Lucy s'indignait de la grossiret de M. Verdale.

--D'abord, je ne fais jamais de ragots, dclara-t-elle, en prenant son
grand air de dignit premire.

--Qu'avez-vous donc racont  mon fils? Je l'ai trouv en rentrant aussi
mcontent que possible.

Il tait vident, et le docteur Legris le reconnaissait bien, que M.
Verdale, de mme que beaucoup de pres en sa situation, avait en
monsieur son fils un censeur incommode, sinon un matre redout.

--Je ne lui ai rien racont, rpondit Mme Bergam. Ce jeune homme, qui
n'est pas poli du tout, ne m'a seulement pas laiss le temps de lui bien
expliquer ce que Philippe m'a charge de faire savoir  M. de Combelaine
et  vous, c'est--dire qu'il consent  tout...

--C'est fort heureux, en vrit... Et quand vous a-t-il donn cette
commission, M. Philippe?

--Lorsqu'on est venu l'arrter.

M. Verdale eut un mouvement de dpit.

--Elle est donc vraie, fit-il, cette histoire d'arrestation que je viens
de lire dans les journaux du matin?

--Trs vraie, malheureusement... Vous n'avez donc pas vu M. de
Combelaine?...

--Combelaine!... Est-ce qu'on le voit? est-ce qu'on lui parle? est-ce
qu'on sait ce qu'il tripote et ce qu'il devient?...

De plus en plus, la colre montait en flots de pourpre au visage de
l'ancien architecte. Il ne se contenait plus. Il oubliait qu'il n'tait
pas seul.

--Il se cache, parbleu! aprs le beau coup qu'il vient de faire,
poursuivait-il. Faire arrter le duc de Maillefert!... C'est de la
folie, c'est le comble de la dmence!... Fourrer le nez de la justice
dans nos affaires, comme c'est adroit!... Qu'il aille donc arrter les
poursuites, maintenant, ou limiter seulement les investigations!... Mais
c'est bien fait pour moi, je n'ai que ce que je mrite!... Est-ce que je
ne connaissais pas Combelaine?... Est-ce que je ne savais pas qu'il
incendierait la maison de son meilleur ami pour se faire tidir un bain
de pieds!... Et ne pas me prvenir, ne me rien dire, m'exposer 
tout!...

Si le docteur Legris et encore eu des doutes, il ne lui en ft plus
rest un seul aprs cette explosion.

Une inspiration audacieuse lui vint. Il s'avana brusquement, et d'un
ton dgag:

--Peut-tre ne blmeriez-vous pas si fort M. de Combelaine, monsieur,
dit-il  M. Verdale, si vous connaissiez les raisons de sa conduite.

C'est d'un oeil stupfait que l'ancien architecte considrait cet
tranger qu'il n'avait pas aperu d'abord, et qui lui faisait l'effet de
surgir du parquet.

S'tant un peu remis, cependant:

--Vous les savez donc, vous, monsieur, ces raisons? demanda-t-il.

--Je crois les savoir, du moins.

--Ah!

--Il est arriv un accident  M. de Combelaine...

--Un accident?

--Ou un dsagrment, comme vous voudrez, qui a d prcipiter ses
rsolutions. En homme prudent et qui sait combien peu il faut se fier
aux faveurs de la fortune, M. de Combelaine s'tait de son mieux mis en
garde contre les rigueurs de l'avenir. Il avait soigneusement
collectionn et mis en un lieu qu'il croyait sr quantit de documents
qui compromettaient gravement plusieurs de ses amis, tous gens influents
par leur fortune ou leur situation. C'tait la ressource de ses vieux
jours...

L'architecte trpignait d'impatience.

--Au fait, monsieur! s'cria-t-il.

--Eh bien! monsieur, ces documents si prcieux, M. de Combelaine ne les
a plus...

--Quoi!... ces papiers qu'il avait eu l'imprudence de confier 
Flora...

--Ont t vols!...

Les couleurs si brillantes de l'architecte avaient disparu.

--Voil ce que je prvoyais, fit-il, d'un accent constern. Oui, je
l'avais prvu!... Le jour o Flora Misri nous a menacs de ces papiers
maudits, j'ai dit  Combelaine: Prenez garde, prenez bien garde!... Il
m'a ri au nez. Flora, selon lui, tait sa proprit, sa chose, et il
n'avait rien  redouter d'elle. En voil la preuve!...

Il se tut, mesurant sans doute le pril; puis s'adressant au docteur:

--Savez-vous aussi, demanda-t-il, par qui ces papiers ont t vols?

Cette question, le docteur l'attendait, et sa rponse allait,
pensait-il, servir puissamment Cornevin.

--On suppose, rpondit-il, qu'ils ont t enlevs par Raymond Delorge.

--Le fils du gnral?...

--Prcisment.

--Dans quel but?...

--Uniquement pour empcher M. de Combelaine d'pouser Mlle de
Maillefert.

Mais l'ancien copain de Me Roberjot n'tait pas homme  se laisser
dmonter longtemps. Il avait en sa vie tenu tte  trop de bourrasques
pour ne pas savoir qu'on revient de loin avec de l'audace.

--M. Delorge n'empchera rien, dclara-t-il.

--Qui sait?

--C'est moi qui vous le garantis. Quant  Flora, elle ne portera pas en
paradis sa petite infamie, vous pouvez le lui garantir. Sur quoi, madame
et monsieur, j'ai bien l'honneur...

Et il s'en alla, sans avoir soulev son chapeau, haussant toujours les
paules, comme s'il se ft reproch, lui, un personnage srieux, d'avoir
perdu  des futilits quelques minutes de son temps prcieux.

--C'est gal, s'cria Mme Bergam, il est dans ses petits souliers...

--On le croirait, approuva le docteur.

--Et j'ai ide qu'il va y avoir une fameuse scne entre Combelaine et
lui.

Elle riait de plaisir.

--Et le rsultat, continuait-elle, sera de me rendre Philippe. Pauvre
garon! Je suis bien sre, moi, qu'il est trop bte pour tre coquin...

Elle ne put continuer. Mme Flora sortait de la chambre o elle
s'tait rfugie  l'arrive de M. Verdale. Agenouille derrire la
porte de communication, l'oreille colle contre la serrure, elle n'avait
pas perdu un mot de la conversation.

--Ainsi donc, vous me trompiez! dit-elle au docteur Legris, c'est bien
M. Delorge qui m'a vole...

--Permettez...

--Vous venez de le dire  M. Verdale, je vous ai entendu.

--Eh! oui, je l'ai dit, je ne le nie pas, mais j'avais mes raisons.

Elle l'interrompit violemment.

--C'est--dire que vous me trahissiez, s'cria-t-elle, lchement, comme
tous les autres!...

Discuter avec une femme dont la colre et la peur troublaient la faible
cervelle, n'tait-ce pas perdre son temps? Mais le docteur Legris
s'tait jur de conqurir Mme Flora  ses projets.

S'armant donc de patience:

--Moi vous trahir! reprit-il. Est-ce possible? Songez-vous bien  ce que
vous dites? Au profit de qui vous trahirais-je? Au profit de M. de
Combelaine, qui est notre plus mortel ennemi, qui a jadis assassin le
pre de Raymond, et qui maintenant veut lui ravir la femme qu'il aime et
dont il est aim?... C'est insens, vous devez bien le comprendre...

Qu'elle se l'expliqut ou non, ses traits peu  peu se dtendaient.

--Par qui votre vie est-elle menace? poursuivait le docteur, qui
s'animait  mesure qu'il constatait le succs de son loquence. Par M.
de Combelaine. Entre vous et lui, c'est une lutte sans merci qui ne
prendra fin qu' la mort de l'un de vous deux. C'est exactement la
situation de mon ami. Donc vous avez, Raymond et vous, des intrts
pareils; donc vous devez vous entendre, vous soutenir, vous prter en
toute occasion une assistance dvoue...

--C'est vrai, murmurait Mme Misri, c'est vrai, cependant!...

--Vous vous plaignez de n'avoir ni amis ni allis. A qui la faute? A
vous, qui restez indcise entre celui dont vous avez tout  craindre et
ceux dont vous avez tout  esprer. On prend un parti, que diable!
rsolument.

Mme Lucy Bergam ricanait.

--Vous perdez votre temps, mon cher, dit-elle au docteur. Flora va vous
promettre tout ce que vous voudrez, et vous n'aurez pas plus tt le dos
tourn, qu'elle crira  Combelaine pour lui tout dire et lui demander
pardon.

Elle ne pensait pas un mot de ce qu'elle disait, Mme Lucy.

Mais elle avait beaucoup rflchi pendant la visite de M. Verdale, et
elle avait reconnu qu'il tait de son intrt de se dclarer contre ces
gens qui avaient fait arrter M. Philippe pour lui prendre sans doute
ses millions,--ces millions dont elle avait tant compt avoir sa bonne
part...

Sa raillerie, c'tait, pensait-elle, le coup de fouet qui dciderait son
amie.

Elle ne se trompait pas.

Mme Misri se dressa, la joue en feu, et d'un accent de haine
farouche:

--J'ai t lche autrefois, s'cria-t-elle, c'est vrai, mais ce temps
est pass. Il y va de ma peau, maintenant, et j'y tiens. Tant que Victor
vivra, je tremblerai. Si je savais quels mots dire pour le faire monter
sur l'chafaud, je les dirais.

Et, tendant la main au docteur:

--Je suis avec vous, monsieur, dit-elle, avec M. Delorge, avec ma
soeur. Vous pouvez compter sur moi. Que voulez-vous de moi? Parlez.

Un sourire de triomphe glissait sur les lvres du docteur.

--Avant tout, commena-t-il, je dsirerais savoir vos projets.

--Je vais quitter Paris ce soir mme, monsieur.

--Quitter Paris?... O donc serez-vous plus en sret?

--L o Combelaine ne saura pas que je suis...

--C'est--dire que vous esprez lui faire perdre vos traces, que vous
esprez chapper aux espions dont il ne peut manquer de vous avoir
entoure...

--Je l'espre, oui, car toutes mes mesures sont prises et toutes les
chances sont pour moi. Jugez plutt. Comme vous le voyez, mes apprts de
dpart sont presque termins. Ce soir,  huit heures, j'envoie chercher
une voiture, sur laquelle on charge mes bagages. Dans cette voiture,
prennent place ma chre Lucy et sa femme de chambre Ernestine, vtue et
coiffe de faon  ce qu'on la prenne pour moi, et le visage cach sous
un voile trs pais. Elles se font conduire au chemin de fer de l'Ouest,
et l, Ernestine prend un billet pour Londres, o elle se rend pour
attendre mes ordres dans un htel convenu. Moi, reste seule, je revts
le costume d'Ernestine. Je fais ensuite monter le concierge, et
carrment je lui offre dix louis, vingt louis, cent louis au besoin,
s'il veut,  l'instant mme, me donner le moyen de franchir le petit mur
qui spare la cour de cette maison de la cour d'une maison voisine, qui
a son entre rue de Suresnes. Le concierge refuse-t-il? Non, videmment.
Je passe donc le mur et me voil rue de Suresnes, vtue comme une bonne,
et portant tout ce que je possde dans un grossier panier d'osier. La
premire voiture que je vois, je la prends, et avec cent sous de
pourboire, je suis sre d'arriver  la gare Montparnasse assez  temps
pour profiter du train de Brest. Aprs-demain, part de Brest le paquebot
de New-York. J'y prends passage sous un faux nom, grce  un passeport
que m'a procur le pre Coutanceau. Une fois en Amrique, je trouverai
bien le moyen de donner de mes nouvelles  Ernestine et de me faire
expdier mes malles, sans livrer le secret de ma retraite. Et si je ne
le trouve pas, ce moyen, eh bien! mon saint-frusquin sera perdu, voil
tout. Mon sacrifice est fait. Pour ce qui est de tout ce que je laisse
ici, Coutanceau y veillera. Avant-hier, lorsqu'il est venu me voir, je
me suis entendue avec lui, et je lui ai sign un pouvoir.

Rien de singulier comme l'bahissement de Mme Lucy.

--Comment, Flora! s'cria-t-elle, c'est toi qui a combin tout cela?

--Avec l'aide du pre Coutanceau, oui.

--Et tu ne m'avais rien dit...

--A quoi bon t'inquiter!... Ne suis-je pas sre de toi! Refuseras-tu un
service  une amie qui, avant de te quitter, t'aura tire de peine!...

--Oh! non, certes!

--Ernestine hsitera-t-elle  partir pour Londres, si je lui donne cinq
ou six billets de mille comme frais de voyage...

--Pour cinq mille francs, Ernestine ferait le tour du monde.

--Tu vois bien que j'ai tout prvu, fit Mme Flora.

Et rprimant un frisson:

--C'est que cela rend ingnieux, ajouta-t-elle, de songer qu'on dfend
sa peau!

[Illustration:--Il m'et trangle. J'tais morte sans un de mes
domestiques.]

Elle disait vrai: son plan tait assez simple et assez bien conu pour
avoir quatre-vingt-dix-neuf chances de succs sur cent.

Il n'avait qu'un tort, aux yeux du docteur Legris, c'tait de dranger
absolument ses projets.

Son intention, en effet, tait de garder Mme Misri sous la main,
comme on garde  sa porte une arme charge.

--Ainsi, madame, dit-il, vous nous abandonnez au moment critique?...

--Parfaitement.

--Est-ce bien... gnreux?

--Peut-tre bien que non, rpondit Mme Flora, avec la cynique
franchise de la peur, mais chacun pour soi. Ici, je ne vis plus.
Combelaine m'a dit qu'il m'avait condamne, je sais ce que cela
signifie. Je lui ai entendu dire cela de trois personnes... Un mois
aprs, on les portait au cimetire.

Le docteur vit bien qu'il avait fait fausse route; aussi, loin
d'insister:

--Partez donc, chre madame, fit-il; seulement...

--Quoi?

--Seulement, Paris est encore la seule ville o vous puissiez vivre en
toute scurit; vous allez chapper aux espions de Combelaine qui, vous
sachant ici, surveillent le boulevard Malesherbes, et ils vont suivre
Ernestine, la prenant pour vous. Mais, avant vingt-quatre heures, ils
auront reconnu leur erreur, et, avant deux jours, ils auront retrouv
votre piste. Et lorsque vous arriverez en Amrique, il y aura  vous
guetter sur le port quelque dtective prvenu par le tlgraphe...

Mme Misri tait redevenue toute ple.

--Oh!... protestait-elle, oh! monsieur!

Sr d'avoir touch juste, le docteur poursuivait froidement:

--C'est un grand et puissant pays que l'Amrique, mais qui a ses
moeurs particulires. On y respecte la libert jusqu'en ses excs.
Jamais on n'y tolrerait une police telle que la ntre, dont la
sollicitude est inquite jusqu' la tracasserie...

--De sorte que...

--Si je voulais me dfaire lchement et sans danger d'un ennemi, c'est
en Amrique que je tcherais de l'attirer.

Rsolue  servir le docteur, Mme Lucy crut devoir intervenir.

--Ah! chre Flora, s'cria-t-elle, coute Valentin, ne va pas dans cet
horrible pays!...

La plus affreuse perplexit se lisait sur le visage blme de Mme
Misri.

--Que faire donc, selon vous? demanda-t-elle au docteur.

--Rester  Paris.

--J'y mourrais de peur...

M. Legris l'arrta.

--Aussi n'est-ce pas d'y rester ostensiblement que je vous conseille,
dit-il.

--Ah!...

--Je vous engage  vous y cacher...

--Hlas! comment?...

--Le plus simplement du monde. Ainsi vous excutez la premire partie de
votre plan qui est, de tout point, excellente. Ernestine part pour
Londres, et vous, chre madame, vous franchissez le mur mitoyen.
Seulement, rue de Suresnes, au lieu d'arrter le premier fiacre qui
passe, vous allez droit  une voiture o un ami vous attend. Cet ami,
homme dvou et prudent, qui sait son Paris sur le bout des doigts,
vous a prpar une retraite sre, il vous y conduit et vous y attendez
les vnements.

--Et vous croyez...

--Je ne crois pas, je suis certain que ce parti est le meilleur...

Mme Misri rflchissait.

--Oui, murmura-t-elle, peut-tre, mais ai-je un ami dvou?

--Vous avez moi, madame, dont l'intrt vous rpond.

--Ah!  ta place, Flora, s'cria Mme Lucy, je n'hsiterais pas!

Elle hsitait, cependant, pleurant silencieusement, et le docteur
prparait de nouveaux arguments, lorsque tout  coup:

--Alors, monsieur, dit-elle, vous viendrez m'attendre ce soir rue de
Suresnes?

--Ce soir, non, parce qu'il me faut un peu de temps pour vous prparer
une cachette telle que je la veux, mais demain...

Elle tait dcide.

--Soit! s'cria-t-elle. A quelle heure?

--A partir de huit heures, je serai dans un fiacre, arrt en face du
numro 20. Pour que vous ne puissiez pas vous mprendre, le coin d'un
mouchoir blanc pendra de la portire de ce fiacre...

--C'est entendu. Vous le voyez, monsieur, je me confie  vous,
absolument...

--Vous n'aurez pas  vous en repentir, madame, je vous en donne ma
parole d'honneur...

Lorsque se retira M. Legris, quelques instants aprs, Mme Lucy voulut
le reconduire jusqu' la porte et, une fois dans l'antichambre, lui
prenant le bras:

--Ainsi, fit-elle, ce n'est pas pour moi que vous veniez?

--Je l'avoue, rpondit-il en souriant.

Elle soupira, et d'une voix un peu touffe:

--Vous m'avez donc oublie? murmura-t-elle, moi qui jadis...

Et comme il ne rpondait pas:

--Baste!... ajouta-t-elle, cela vaut peut-tre mieux... pour vous
surtout. Mais nous restons amis, n'est-ce pas? Vous voyez que je suis de
votre parti. Allons, adieu!...




III


Tout en descendant l'escalier de Mme Bergam:

--Oui, certes, pensait le docteur Legris, cela vaut mieux pour moi!...

Et cependant, ce n'est pas sans une surprise secrte que, s'examinant,
il se trouvait l'esprit si parfaitement libre et le coeur si lger.
C'tait bien fini. Il n'avait t ni mu ni troubl par les regards et
la voix de Mme Lucy. Son unique sensation avait t une sorte de
honte d'avoir pu l'aimer jusqu' l'oubli de soi. Car le prisme tant
bris, il la voyait et la jugeait telle qu'elle tait rellement, trs
belle  coup sr, mais sotte, vulgaire et banale, sans coeur et
inconsciemment perverse.

--Voil donc, se disait-il, ce que deviennent avec le temps ces grandes
passions dont on croit ne jamais gurir.

Mais ce n'tait ni le lieu ni l'heure de philosopher, et comme il
n'aperut point de voiture aux environs, il se mit en route  pied, se
faisant d'avance une fte de la joie de Raymond.

C'est que les rsultats taient immenses, estimait-il, de sa visite 
Mme Bergam.

Dsormais il lui tait prouv que Laurent seul avait pu s'emparer des
papiers de Mme Flora, et il se disait qu'un tel homme possdant de
pareilles armes devait tre invincible.

Puis, n'tait-ce pas un coup de partie, que d'avoir dtermin Mme
Misri  rester  Paris!...

D'autant que le docteur n'tait nullement embarrass de tenir la
promesse qu'il lui avait faite de lui trouver une retraite inviolable.

Parmi ses clients, se trouvait la veuve d'un sous-officier du gnie, 
laquelle il avait eu occasion de rendre un de ces services dont on ne
s'acquitte jamais. Cette femme, d'un certain ge dj, intelligente et
nergique, habitait, tout au fond des Batignolles, une petite maison
isole.

C'est chez elle qu'il se proposait de conduire Mme Misri, bien
certain que personne jamais ne s'aviserait d'aller l'y chercher.

Et la veuve avait prcisment le caractre qu'il fallait pour soutenir,
pour rassurer, pour dfendre, au besoin, de ses propres imprudences, une
femme telle que Flora.

Proccup autant que s'il se ft agi de ses intrts et non de ceux d'un
ami de quinze jours, M. Legris remontait la pente de la rue Blanche, et
il dpassait la rue Moncey, lorsqu'il s'entendit appeler:

--Monsieur le docteur!...

C'tait le vieux Krauss qui venait  lui avec des gestes dsesprs.

--Qu'y a-t-il? demanda M. Legris.

--Un grand malheur, rpondit le vieux soldat. M. Raymond s'habillait
pour sortir, aprs djeuner, quand tout  coup arrive  la maison un
monsieur que j'y ai vu venir quelquefois. Tout ple, et d'un air effar
il me demanda  parler  monsieur,  l'instant. Je le fais entrer dans
le cabinet de travail, il y reste cinq minutes et ressort tout courant.
Alors, M. Raymond parat, qui nous annonce,  sa mre et  moi, qu'une
socit secrte dont il fait partie est dcouverte, que les listes sont
saisies et que dj plusieurs membres sont arrts. Ah! monsieur, quelle
femme que madame!... Au lieu de se troubler et de perdre son temps 
pleurer:--Eh bien! dit-elle  M. Raymond, il faut fuir, te cacher,
passer en Belgique. Heureusement j'ai ici trois ou quatre mille francs,
prends-les et pars, ne reste pas ici une minute de plus...

--Et il est parti?

--Oui, monsieur; seulement, avant de s'loigner, il m'a bien recommand
de vous guetter, pour vous empcher d'aborder la maison, o on a
peut-tre tabli une souricire, et pour vous dire qu'il faut absolument
qu'il vous parle, et qu'il vous attend  ce caf o vous l'avez si bien
soign, au _Caf de Pricls_...

Le docteur Legris avait fait mieux que prvoir, il avait prdit le sort
rserv  la Socit des Amis de la justice,--et c'tait un mince mrite
aprs la fausse lettre de convocation adresse  Raymond.

Ayant une arme, M. de Combelaine s'en servait; rien de si simple.

Ce qui tait moins naturel, c'tait qu'on et laiss ce rpit  Raymond,
et qu'il n'et pas t arrt le premier de tous, bien avant l'veil
donn.

--Voil ce que je ne m'explique pas, murmurait M. Legris.

--Eh bien! approuva Krauss, c'est juste ce que disait M. Raymond, quand
il a quitt la maison.

--Combien y a-t-il de cela?

--Une heure  peu prs... Mais vous allez le rejoindre sur-le-champ,
n'est-ce pas, monsieur?...

--Oui, sur-le-champ.

La colre faisait trembler la moustache du vieux soldat.

--Alors, monsieur, reprit-il, recommandez-lui bien, je vous en conjure,
d'ouvrir l'oeil. Qu'il se dfie mme de son ombre. Avec des lches,
avec des assassins, il n'y a pas de honte  tre prudent.

--Comptez sur moi, mon brave Krauss, dit le docteur.

Et aprs avoir serr la main du fidle serviteur, au lieu de continuer 
remonter la rue Blanche, il tourna rue Boursault pour gagner les
boulevards extrieurs par la rue Pigalle.

Une sinistre apprhension le faisait prcipiter sa marche: Raymond
n'avait-il pas t fil et arrt?

--Quelle folie aussi, grommelait-il, de choisir, pour me donner
rendez-vous, un tablissement o on lui sait des amis!

Mais il allait en avoir le coeur net; il arrivait.

Comme tous les jours,  pareille heure, le _Caf de Pricls_ tait
silencieux et presque dsert. Trois clients seulement l'honoraient de
leur prsence: deux peintres, qui jouaient leur dner au billard, et le
journaliste Peyrolas, assis  une table, un bock  sa gauche et un
encrier  sa droite, crivait avec une sorte de rage.

--Pas de Raymond! se dit le docteur en plissant.

Si doucement qu'il ft entr, le fougueux journaliste avait lev la tte
et l'avait aperu. Aussitt:

--Docteur!... s'cria-t-il.

Et M. Legris s'tant approch:

--Tel que vous me voyez, lui dit-il, j'achve deux articles qui feront
du bruit dans Landerneau. C'est mon journal que je risque, je le sais;
c'est ma libert que je joue, n'importe!... J'aurai cette gloire, 
dfaut d'autre, d'avoir lev la voix quand la peur fermait toutes les
bouches.

--Qu'est-ce donc? demanda le docteur d'un ton distrait.

--Peu de chose: les journaux officieux annoncent la dcouverte d'une
grrrande et rrredoutable conspiration.

M. Legris tressaillit.

--S'agirait-il des Amis de la justice?

--Prcisment. On avoue cent cinquante arrestations. Il y en aura mille
demain. Avant la fin de la semaine, cinq cents citoyens seront expdis
 Cayenne, sous ce fallacieux prtexte qu'ils ont essay de bouleverser
l'ordre social. Eh bien! docteur, savez-vous ce que je prtends, moi, ce
que je viens d'crire, ce que je vais imprimer?...

Il tapait du poing, morbleu!  briser le marbre.

--Je soutiens, criait-il, et je prouve que ce complot n'existe pas,
qu'il n'y a jamais eu ni amis ni justice, que c'est une grossire
invention de la police, une abjecte imagination, un ignoble
traquenard...

Le docteur tait sur les pines.

--Il faut que je vous quitte, dit-il au terrible articlier.

Mais lui:

--Un instant: j'ai gard le bouquet pour la fin. Je ne vous ai rien dit
de l'abominable scandale d'hier.

--Quel scandale?

--Ah , docteur, de quel hospice d'incurables sortez-vous? Ignorez-vous
vraiment que le duc de Maillefert, un duc pour de bon, celui-l,
contrl, authentique, vient d'tre arrt?...

Outre qu'il bclait des articles farouches, M. Peyrolas avait toutes les
qualits de creux et de sonorit qui constituent un remarquable
reporter. M. Legris le savait. Aussi, dominant son inquitude:

--Avez-vous des dtails? interrogea-t-il.

Le fougueux journaliste se redressa.

--Qui donc en aurait sinon moi! rpondit-il, sinon un homme qui a
successivement interrog le concierge de l'htel de Maillefert, le
portier de la matresse de l'accus, deux employs du greffe et le
caissier de M. Verdale!... Je puis vous donner le menu du djeuner de M.
Philippe  la Conciergerie.

--Inutile!... protesta le docteur. Ce que je voudrais savoir, c'est
comment le duc de Maillefert, un gentilhomme viveur, a pu se trouver
fourr dans des tripotages financiers.

D'un air suffisant, M. Peyrolas remontait son faux col.

--Rien de si simple, rien de si naturel. Depuis un an ou deux dj,
monsieur le duc faisait commerce de l'illustration de ses aeux. C'tait
bien connu en Bourse. Quiconque avait besoin pour un prospectus d'un nom
sonore et d'un beau titre n'avait qu' l'aller trouver. Il en cotait
tant, un prix fait comme les petits pts. Mais, en somme, ce trafic
lui rapportait peu; le jeu n'en valait pas la chandelle. Si bien qu'
force de respirer le fumet de toutes les cuisines financires, l'envie
lui est venue de mettre la main  la sauce. Un beau matin, il a achet
une part de grance de je ne sais plus quelle socit, fonde  un
capital considrable par un gaillard adroit dont vous avez entendu
parler, un certain baron Verdale, qui est baron comme le garon qui dort
dans ce coin, l-bas...

Ce nom de Verdale, positivement, M. Legris l'attendait.

--Et aprs? interrogea-t-il.

--Aprs, ds que M. de Maillefert se vit entre les mains les clefs d'une
caisse bien garnie, il se dit: Cette caisse doit tre  moi. Et, en
effet, il fit comme si elle tait  lui...

--Mais comment tout s'est-il dcouvert?

--Comme se dcouvrent tous les vols, parbleu! Voyant la caisse vide,
Verdale s'est cri: O est l'argent? Et comme M. de Maillefert seul
avait pu le prendre, il a dpos une plainte contre M. Philippe.

Concilier cette version et la surprise de M. Verdale chez Mme Lucy
tait difficile.

--tes-vous sr de vos renseignements, mon cher Peyrolas? demanda le
docteur.

--Si, j'en suis sr? Je les tiens du caissier de M. Verdale.

--Et vous n'avez pas entendu dire que M. de Combelaine ft pour quelque
chose dans toute cette affaire?...

Un profond tonnement se peignit sur le visage mobile du journaliste.

--M. de Combelaine, rpta-t-il. J'ai beau chercher, je ne vois pas...

Mais il s'interrompit et, se frappant le front:

--Vous ayez raison, docteur, s'cria-t-il, mille fois raison. Est-ce que
Combelaine ne doit pas pouser Mlle de Maillefert!... Moi-mme, il y
a quinze jours, je l'ai annonc, en ajoutant qu'il faut l'affaissement
actuel des caractres, pour qu'une des plus illustres familles de France
consente  donner sa fille  un misrable aventurier perdu d'honneur et
d'argent...

Il ne parlait pas, il tonnait,  ce point que le garon, Adonis, en fut
veill en sursaut.

Reconnaissant le docteur.

--Monsieur Legris! s'cria-t-il.

Et bien vite, le tirant  part, il lui expliqua que Raymond tait arriv
depuis plus d'une heure et l'attendait dans le petit salon du premier.

Il n'en fallait pas plus.

Campant l Peyrolas, qui parut vivement choqu du procd, le docteur,
en trois sauts, fut au petit salon.

Raymond s'y trouvait, en effet, fumant un cigare devant un verre de
bire intact.

--Quoi!... lui cria M. Legris, vous savez la police  vos trousses, et
vous tes l, tranquille... Vite, suivez-moi, la maison a une seconde
issue que je connais...

Mais Raymond ne bougea non plus qu'un terme.

--Oh! rien ne presse, fit-il d'un air singulier.

--Malheureux! cent cinquante de vos amis, dj, sont arrts.

--C'est parce que je le sais que je ne crains rien.

--Oh!...

--Permettez, docteur. N'avez-vous pas trouv trange que je n'aie pas
t saisi le premier de tous, moi contre qui surtout l'expdition tait
dirige?

--Trs trange, je l'ai dit  Krauss.

--Ce fut ma premire impression, quand ce matin un des affilis, que je
ne connais pas autrement, vint me dire: Tout est dcouvert, fuyez.
J'ai fui, mais j'ai rflchi depuis. La police n'est pas si maladroite
que cela. Si j'ai t prvenu, c'est qu'elle l'a voulu. C'est  un
savant calcul que je dois de n'tre pas sous les verroux...

--Cependant, mon cher...

--Calcul que je comprends, docteur, et que je puis vous dmontrer. Mon
arrestation dbarrassait-elle de moi M. de Combelaine et ses honorables
associs? Pas le moins du monde. Elle les exposait, au contraire,  des
rvlations dsagrables, sinon dangereuses. En m'enfuyant, au
contraire, en me cachant, je leur laisse le champ libre. Que je passe en
Belgique, et les voil tranquilles...

Le docteur se grattait le front.

--Eh! eh!... grommela-t-il, je n'avais pas song  cela, moi!...

--Attendez. Persuad que c'est moi qui ai enlev et qui possde les
papiers de Mme Flora, M. de Combelaine suppose que je les emporterai
avec moi, sur moi. L'ide a donc d lui venir de me les faire enlever.
Trs probablement, je suis pi par les mmes bandits qui, une fois
dj, m'ont manqu. A la premire occasion, ils me sauteront  la gorge.
Un conspirateur rduit  se cacher est un ennemi dont il n'est pas
dangereux de se dfaire. Qu'on le trouve un matin mort au coin d'une
borne, avec un poignard dans la poitrine, personne ne s'en inquite...

Il s'exprimait d'un accent de si glaciale insouciance, que le docteur, 
la fin, en fut frapp, de mme que de sa physionomie...

--Comme vous dites cela! fit-il.

--Je le dis comme un homme  qui dsormais tout est gal, parce qu'il
n'a plus rien  craindre ni  esprer de l'existence. C'est un fier
service que me rendra M. de Combelaine en me faisant assassiner.

--Comment! c'est vous qui parlez ainsi! s'cria-il, vous que j'ai quitt
hier soir tout enflamm d'espoir et de foi au succs!

Un clair de rage traversa les yeux de Raymond.

--Que m'importe le succs! interrompit-il. Ne remarquez-vous pas que je
ne vous ai mme point demand le rsultat de la dmarche que vous venez
de tenter!...

Et tirant de sa poche une lettre qu'il jeta sur la table:

[Illustration:--Ma premire ide fut: Cet homme a t envoy pour
m'empoisonner.]

--Je l'ai reue ce matin, ajouta-t-il. Lisez et vous me comprendrez.

C'tait une lettre de Mlle Simone:

     Ainsi, crivait-elle, larmes, prires, supplications ont t
     inutiles. Vous vouliez agir, vous avez agi, et tout est perdu sans
     retour. Mon sacrifice, le plus douloureux que puisse consentir une
     femme, sera inutile. J'aurai donn ma vie, et cependant je n'aurai
     pas pargn le dshonneur  notre maison, ni au nom de mon pre une
     fltrissure ternelle.

     Et c'est par vous que j'aurai t frappe, par vous, mon meilleur,
     mon unique ami, prtendiez-vous!... Votre amour si grand et si pur
     n'tait donc que la plus goste des passions!...

     N'essayez pas de vous justifier ni de m'crire. Plus jamais mes
     lvres ne prononceront votre nom, pendant les quelques jours qui me
     restent  vivre. Je saurai bien arracher de mon lche coeur
     jusqu'au souvenir d'un amour qui me fait horreur.

     Rjouissez-vous de votre oeuvre et, si vous le pouvez, oubliez.

      SIMONE DE MAILLEFERT.



--Eh bien! demanda Raymond, ds qu'il vit que M. Legris avait achev.

Mais le visage du docteur ne trahissait ni douleur ni surprise.

--Cette lettre, dit-il, est le rsultat fatal de l'vnement d'hier.

--Je ne vous comprends pas...

--Vous comprendrez quand je vous aurai dit que Philippe est en prison,
accus de dtournements et de faux.

Comme en une vision, Raymond revit soudain le jeune duc de Maillefert
tel qu'il l'avait vu un matin sur le perron de son htel, ple, indcis,
mu, se dbattant sous les obsessions de M. Verdale et du comte de
Combelaine.

--C'est une abomination! s'cria-t-il. Philippe est un sot, un vaniteux,
un goste, mais il est incapable de tels crimes...

--C'est l'opinion de Mme Bergam.

--Il est victime de quelque machination diabolique...

--J'en ai la certitude, presque la preuve.

La joue en feu, les narines frmissantes, Raymond s'tait dress.

--Tout ne serait donc pas dit! s'cria-t-il.

Le docteur Legris souriait.

--Je jurerais que nous touchons au triomphe, dit-il, car il me parat
dmontr que de l'ombre o il se cache Laurent Cornevin frappe les
derniers coups. coutez, au surplus, l'emploi de mon temps depuis midi.

Et rapidement il raconta sa visite  Mme Bergam, la survenue de
Grollet et de M. Verdale, ses conventions avec Mme Flora, et enfin
les dtails qu'il tenait de Peyrolas.

C'tait pour Raymond comme un tourdissement.

--Oui, murmurait-il, la lumire se fait... Mais Simone reviendra-t-elle
jamais sur sa dtermination?...

--Oui, si nous sauvons son frre.

--Hlas! que pouvons-nous pour lui?

--Qui sait?... Ne viens-je pas de vous dire que la discorde est au camp
de vos ennemis... car ce n'est pas Verdale qui a dnonc M. Philippe,
c'est videmment Combelaine... Verdale voulait s'en tenir  la menace.
Combelaine, press par les vnements, l'a excute. De l brouille.
Maintenant, il nous faudrait un ami ayant sur Verdale une certaine
influence. L'avons-nous, cet ami? Oui. Un jour que vous vouliez vous
battre avec Combelaine, M. Verdale et Me Roberjot se sont trouvs en
prsence. Qu'est-il arriv? Que M. Verdale, en apercevant Me
Roberjot, est devenu plus blanc qu'un linge, lui toujours si rouge, et
humble jusqu' la servilit, lui toujours si arrogant. Donc, il y a
entre eux quelque chose, une histoire, un secret, que sais-je!... Donc,
 l'instant, et sans plus de rflexions, il faut aller trouver Me
Roberjot...

Nulle dmarche ne pouvait paratre  Raymond plus pnible ni, en un
certain sens, plus humiliante.

Aller tout avouer  Me Roberjot, aprs s'tre si longtemps cach de
lui, c'tait une dure extrmit. Que dirait-il? Certainement il ne
refuserait pas son concours: mais ne raillerait-il pas, lui, qui se
moquait de tout?

Mais comme de Me Roberjot, malgr tout, pouvait venir un secours
dcisif:

--Allons!... dit Raymond. Je vais tre suivi, je le sais, mais
qu'importe? puisque nous savons qu'on ne m'arrtera pas. Il sera
toujours temps ce soir d'essayer de faire perdre ma piste...

Me Roberjot venait de se mettre  table, lorsque son domestique lui
annona que M. Delorge tait l, demandant  lui dire quelques mots...

--Qu'il entre! s'cria l'avocat.

Et lui-mme, il accourut, sa serviette  la main.

--Comment, c'est vous! disait-il  Raymond, vous que votre mre, que je
viens de voir, croit sur la route de Belgique. Perdez-vous la tte?
Tenez-vous absolument  visiter Mazas?...

--Je ne crois courir aucun danger, monsieur, interrompit Raymond, et
quand je vous aurai expliqu ma situation, vous comprendrez ma conduite.

Il se dtournait un peu en disant cela, dmasquant ainsi le docteur qui
tait rest dans l'ombre.

--Du reste, ajouta-t-il, mon ami, le docteur Legris et moi, venons vous
demander conseil et assistance.

A vrai-dire, Me Roberjot ne parut pas prcisment ravi de la prsence
de cet tranger, qu'il n'avait pas aperu d'abord.

Mais, faisant fortune contre bon coeur, il invita les deux jeunes gens
 le suivre dans la salle  manger. L'instant d'aprs, ils taient 
table, et le docteur Legris, s'emparant de la parole, exposait  Me
Roberjot la situation exacte que les vnements faisaient  Raymond.

Si vivement tait intress l'avocat, qu'il restait la fourchette en
l'air, oubliant de manger, rptant par intervalles:

--C'est donc cela!... voil donc l'explication de la mine farouche de
mon gaillard!...

Mais lorsque le docteur en arriva  l'arrestation de M. Philippe de
Maillefert, et au rle probable de M. Verdale:

--Ah! Raymond, s'cria Me Roberjot, malheureux insens, pourquoi ne
vous tes-vous pas confi  moi!...

Le front du dput de l'opposition se rembrunissait.

--Malheureusement, poursuivait-il, ce que je pouvais il y a trois mois,
je ne le puis plus  cette heure... Vous souvient-il, Raymond, de cette
visite que vous me ftes  votre retour des Rosiers?... Elle fut
interrompue par le fils de M. Verdale... videmment, et quoiqu'il l'ait
ni alors, et que je l'aie cru, c'tait son honorable pre qui me le
dpchait... Savez-vous ce qu'il venait faire?... Me conjurer de lui
rendre,  lui, une lettre que je possdais, qui n'avait que dix lignes,
mais qui faisait de Verdale l'esclave de ma volont... Il est bien, ce
jeune homme; il s'exprimait avec des accents qui me semblaient partir
d'un noble coeur; il me toucha, il m'mut...

--Et?...

--Et je lui rendis la prcieuse lettre...

Il n'acheva pas. Se dressant si violemment que la table faillit tre
renverse:

--Mais tout n'est pas perdu encore, s'cria-t-il. Non! Il me reste
peut-tre une arme que mon ami Verdale ne souponne pas... Dcidment,
quoi qu'on en dise, il y a un Dieu pour les honntes gens.

Raymond et le docteur eussent bien souhait qu'il s'expliqut plus
clairement; mais,  toutes les questions:

--Patience! rpondait Me Roberjot. Je ne veux pas vous exposer  une
dception cruelle. J'espre, mais je ne suis pas sr de mon fait. Tout
dpend du plus ou moins d'ordre d'un de mes amis, qui tait agent de
change en 1852.

A huit heures, les trois hommes sortaient de table, et, montant en
voiture, se faisaient conduire rue Taitbout, o demeurait l'ancien agent
de change de Me Roberjot.

L'avocat entra seul chez son ami. Il y resta dix minutes environ, et
lorsqu'il sortit son visage rayonnait.

--Victoire! dit-il aux jeunes gens, qui taient rests dans la voiture,
nous pouvons maintenant affronter Verdale.

Et, s'lanant prs d'eux:

--Avenue d'Antin, 72, cria-t-il au cocher, et vivement!...




IV


C'est avenue d'Antin, en effet, au centre de ce quartier des
Champs-lyses, destin  une si haute et si rapide fortune, que
Verdale, au lendemain de son merveilleux coup de bourse, avait
transport ses pnates.

L, au milieu de vastes terrains acquis  bas pris, il avait bti le
palais de ses rves, le plus magnifique de tous ceux dont le plan
jaunissait dans ses cartons d'architecte incompris...

Il n'avait pas sign son oeuvre, mais rien qu' considrer la faade
surcharge d'ornements et de sculptures, le passant se disait:

--L, certainement, demeure un enrichi d'hier.

Neuf heures sonnaient, lorsque s'arrta devant cette faade superbe le
fiacre qui amenait Me Roberjot, Raymond et le docteur Legris.

--Monsieur le baron est chez lui, rpondit le concierge  Me
Roberjot, mais je doute qu'il reoive... Adressez-vous  un des valets
de pied.

Il y en avait plusieurs, en livre clatante, dans le vestibule, et l'un
d'eux dclara que monsieur le baron tait occup pour le moment, mais
qu'il recevrait dans la soire, et que si ces messieurs voulaient le
suivre...

Ils le suivirent.

Il leur fit gravir un long escalier de marbre de trente-six couleurs,
et, aprs leur avoir fait traverser plusieurs salons magnifiquement
meubls, il les introduisit dans une petite pice tendue de velours vert
et claire par une seule lampe.

--Que ces messieurs s'asseoient, leur dit-il. Ds que monsieur le baron
sera libre, on viendra les prvenir...

Me Roberjot fronait le sourcil. Tout ce crmonial lui prenait aux
nerfs.

--S'il se doutait du plat que je lui rserve, grommelait-il, ce cher
baron ne nous ferait pas faire antichambre.

Un vif rayon de lumire glissait sous une des portires de velours.

videmment, la porte que dissimulait cette portire tait ouverte, et
quelqu'un venait d'entrer dans la pice voisine.

--Cette pice doit tre le cabinet de ce cher baron, fit le docteur.

--En ce cas, dit Raymond, il ne va pas tarder  nous envoyer chercher.

Comme pour lui donner raison, un violent coup de sonnette retentit, des
pas sonnrent sur le parquet, et une voix imprieuse s'leva, qui
disait:

--O est monsieur le chevalier?

--Chez madame la baronne, monsieur le baron, rpondit une voix humble.

--Allez le prier de venir me parler  l'instant.

Me Roberjot se pencha vers le docteur.

--C'est la voix de Verdale, fit-il, je la reconnais.

Un silence de trois ou quatre minutes suivit, puis une porte s'ouvrit et
se referma, puis la voix que Me Roberjot affirmait tre celle de son
ancien copain s'leva de nouveau; elle disait:

--Vous savez pourquoi je vous ai fait venir, chevalier?

--Je le souponne, mon pre, rpondit une voix jeune et bien timbre.

--Je suis fort mcontent...

--Je ne suis pas fort satisfait non plus...

Me Roberjot riait, et de bon coeur, vritablement.

Maintenant il tait bien certain que c'taient le pre et le fils qui se
trouvaient dans la pice voisine, et rien ne pouvait lui paratre plus
plaisant que d'entendre M. Verdale appeler srieusement son fils
monsieur le chevalier.

Mais dj M. Verdale poursuivait, d'un accent irrit:

--Ah!... vous n'tes pas satisfait, monsieur!

--Pas le moins du monde, mon pre.

--Et pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que, si je n'y prends garde, vous finirez par me marquer d'un
ridicule ineffaable...

--Je vous rends ridicule, moi!...

--Malheureusement.

--Et en quoi, s'il vous plat, en quoi?...

--En persistant  m'affubler, comme vous le faites, de ce titre de
chevalier qui ne m'appartient pas...

--Monsieur...

--Que vous, mon pre, vous vous fassiez appeler baron, je le dplore,
mais je ne puis l'empcher. Mais que vous m'imposiez un titre ridicule,
non, je ne le souffrirai pas. Et toutes les fois que, sur des lettres
d'invitation, vous m'intitulerez chevalier Verdale, je ferai ce que j'ai
fait hier, j'adresserai partout des lettres de rectification o il sera
dit que ce titre de chevalier est une erreur de l'imprimeur.

C'est de l'air le plus surpris que se regardaient Raymond, le docteur
Legris et Me Roberjot.

--Monsieur mon fils est philosophe! continuait M. Verdale, dont la
colre, trs videmment, croissait.

--Je m'efforce de l'tre, rpondait tranquillement le jeune homme.

--Et dmocrate aussi, sans doute?

--A ma manire, oui.

Furieusement, l'ancien architecte frappait du pied.

--Monsieur est fier de notre origine, ricanait-il...

--Pourquoi pas? Nos parents taient d'honntes gens, cela suffit  mon
ambition. Mais si j'avais vos ides, mon pre, si je tenais tant 
l'oublier, cette origine, je ne prendrais pas  tche de la rappeler aux
autres. Tant que vous avez t M. Verdale tout court, personne ne s'est
inquit de ce que faisaient ou ne faisaient pas vos parents. Du jour o
vous avez mis un tortil de baron sur vos cartes de visite, on s'est
inform de votre pre. On est all aux renseignements et on a dcouvert,
quoi? Que ma grand'mre, que votre mre vendait du poisson aux Halles...

--Monsieur!...

--Le nier est impossible. Je connais vingt personnes qui se
fournissaient chez elle. Notre nom, d'ailleurs, est encore sur un
criteau. Allez  la halle, et vous y lirez: Binjard, successeur de
Verdale...

--Personne ne l'et su sans vous...

--Oh!...

--Vous l'avez cri sur les toits.

--Permettez... Je m'en suis vant pour qu'on ne me le reprocht pas.
Peut-tre tait-ce un calcul de ma part. Si, dnant avec mes amis, je
dis: Passez-moi le poisson, a me connat, bonne maman en vendait,
personne ne rit, je ne suis pas ridicule. Je serais grotesque, si
quelqu'un me disait: Chevalier, voyez donc le poisson, vous devez vous
y connatre.

Un terrible juron de M. Verdale interrompit son fils.

--Vous me manquez!... s'cria-t-il.

--En quoi?

--C'est me manquer, que de me faire cette opposition. Vous avez vos
opinions, prtendez-vous, ayez-en le courage. Vous repoussez le titre
qu'il me plat de prendre, soit! Repoussez aussi la fortune que je mets
 votre disposition pour soutenir ce titre.

--Mon pre...

--Choisissez-vous un tat, gagnez votre vie, et alors vous aurez le
droit d'avoir vos ides. Jusque-l...

--Eh!... vous savez bien que, s'il n'avait tenu qu' moi, je l'aurais,
cet tat... Vous savez bien qu'en restant prs de vous, j'ai cd  vos
sollicitations et aux prires de ma mre... Vous savez bien encore que
c'est  peine si j'emploie la cinquime partie du revenu que votre
gnrosit met  ma disposition...

--Dites, pendant que vous y tes, que si je mourais, vous renonceriez 
ma succession.

Il y eut un instant encore de silence, et c'est d'une voix dont
l'altration tait sensible que le jeune homme rpondit:

--Je ne l'accepterais du moins que sous bnfice d'inventaire.

Dcidment la situation devenait trs fausse, de Me Roberjot, de
Raymond et du docteur Legris, dans ce petit salon o, trs videmment,
on ignorait leur prsence.

--Descendrons-nous jusqu' surprendre les secrets de ces gens-l!
murmura Raymond.

--Nous en apprendrions sans doute de belles! grommela le docteur.

Mais le parti de Raymond tait pris. Saisissant une chaise assez lourde,
il la renversa bruyamment, en disant:

--Comme cela, ils sauront qu'on les entend...

Presque  l'instant mme, la portire de velours qui sparait le petit
salon du cabinet se souleva vivement, et la tte intelligente et
sympathique de M. Verdale fils apparut...

Il sembla stupfait d'apercevoir l trois hommes, et plus stupfait
encore de reconnatre l'ancien camarade de collge de son pre.

--Matre Roberjot!... s'cria-t-il.

A ce nom, ce fut M. Verdale pre qui se montra, et durant plus d'une
minute, son regard effar erra de son ancien ami  Raymond Delorge, puis
au docteur Legris en qui il reconnaissait le visiteur de Mme Lucy
Bergam.

--tes-vous l depuis longtemps? interrogea-t-il enfin.

--Depuis un quart d'heure environ, rpondit le docteur, d'un ton de
politesse affecte.

Un juron de charretier trahit la colre de l'ancien architecte.

--Voil comme je suis servi! s'cria-t-il. Quelle baraque que cette
maison!...

Et en disant cela, il se jetait sur un cordon de sonnette et le tirait
avec une telle violence qu'il lui restait dans la main.

Du coup, toutes les portes du salon s'ouvrirent, et  chacune d'elles
trois ou quatre domestiques apparurent.

--Qui de vous a reu ces messieurs? demanda M. Verdale d'un ton
menaant.

--Moi, monsieur le baron, rpondit piteusement un des valets.

--Vous ne leur avez donc pas demand leurs cartes?

--C'est la premire chose que j'ai faite.

--Alors, comment ne me les avez-vous pas apportes?

--Monsieur le baron tait occup...

--Et c'tait une raison, selon vous, pour introduire des visiteurs dans
un des salons d'attente sans me prvenir!

--Cependant, monsieur le baron...

--Il suffit, interrompit M. Verdale, vous n'tes plus  mon service.
Faites-vous rgler ce qui vous est d, plus un mois, et ne soyez plus 
l'htel demain  midi.

Il tait cramoisi, il gesticulait, il criait  faire trembler les
vitres, on l'et cru furieux, hors de lui...

Point.

Me Roberjot, qui connaissait son ancien copain, discernait fort bien
qu'il jouissait d'un parfait sang-froid, et que toute cette scne
n'tait qu'un calcul pour gagner du temps, pour se remettre, pour se
prparer  l'assaut qu'il prvoyait.

Aussi, les domestiques sortis, changeant de ton subitement, et
s'asseyant avec la dsinvolture des grands seigneurs d'autrefois:

--Excusez-moi, messieurs, reprit M. Verdale, mais cette excution tait
absolument ncessaire. C'est pitoyable, la faon dont on est servi
maintenant.

Et soulevant la portire de velours:

--Mais faites-moi donc le plaisir de passer dans mon cabinet,
ajouta-t-il.

Cette pice, la plus vaste de l'htel, tait le sjour favori de M.
Verdale, et comme le sanctuaire de ses mditations.

Il y recevait, et par suite, tout y tait calcul pour blouir, depuis
le tapis jusqu'aux peintures du plafond, et aux splendides rideaux des
trois fentres.

[Illustration:--Je passe le mur; me voil rue de Suresnes.]

Le plus gracieusement du monde, il avana des fauteuils  ses visiteurs,
puis s'adressant  son fils:

--Je vous rends votre libert pour ce soir, Lucien, dit-il.

Mais ce n'tait pas le compte de Me Roberjot.

Il lui suffisait de ce qu'il avait surpris de la discussion pour tre
persuad que le pre et le fils ne s'taient pas entendus, comme il
l'avait un instant souponn.

Se dressant donc vivement:

--Je tiendrais beaucoup, mon cher... baron, dit-il,  ce que monsieur
votre fils assistt  notre entretien...

Difficilement, M. Verdale matrisa un mouvement d'impatience.

--Restez donc, dit-il  son fils.

Et se retournant vers son ancien camarade:

--Et maintenant, mon cher, fit-il,  quoi dois-je le plaisir de votre
visite?...

Pendant le trajet de la rue Taitbout  l'avenue d'Antin, Me Roberjot
avait eu le temps de prparer, non ce qu'il dirait, il n'en avait pas
besoin, mais la faon dont il conduirait cette ngociation.

--Voici les faits, commena-t-il d'un ton sec, et je vous ferai
remarquer, mon cher... baron, que c'est en mon nom que je parle, tout
autant, si ce n'est plus, qu'au nom de M. Raymond Delorge, mon ami.

L'ancien architecte s'inclina crmonieusement.

--Donc, reprit Me Roberjot en soulignant chacun des mots qu'il
prononait, nous venons... amicalement, vous prier de vouloir bien faire
remettre en libert le duc de Maillefert, arrt,--oh! malgr vous, nous
savons cela, vous l'avez dit ce tantt devant M. le docteur Legris, que
voici, mais enfin arrt sur une dnonciation de M. le comte de
Combelaine...

Encore bien qu'il dt s'attendre  quelque chose de semblable, M.
Verdale tait devenu fort ple.

--Malheureusement, rpondit-il, vous vous abusez sur mon influence...
Maintenant que la justice est saisie, je ne puis plus rien. M. de
Maillefert, innocent ou coupable...

--Vous savez mieux que personne qu'il n'est pas coupable!... interrompit
froidement Me Roberjot.

Et du geste, imposant silence  l'ancien architecte:

--Attendez, fit-il, ce n'est pas tout. M. de Combelaine prtend pouser
Mlle Simone de Maillefert, qui est aime de M. Raymond Delorge et qui
l'aime... Ce mariage serait la mort de cette malheureuse jeune fille;
nous venons... amicalement toujours, vous prier de l'empcher.

Peut-tre pour dissimuler son trouble, M. Verdale s'tait lev.

--Mais c'est de la folie!... s'cria-t-il.

Assis l'un prs de l'autre, Raymond et le docteur Legris osaient  peine
respirer, tant ils taient pntrs de la gravit de chacune des paroles
qui s'changeaient entre ces deux anciens camarades.

C'est  peine s'ils songeaient  observer du coin de l'oeil M. Lucien
Verdale, lequel, ple et les dents serres, se tenait debout adoss  la
chemine.

--Nous comptons sur vous... baron, insista Me Roberjot aprs un
moment de silence pnible.

Un spasme de colre, aussitt matris, crispa les traits de l'ancien
architecte, et d'une voix sourde:

--Et moi, pronona-t-il, je ne puis que vous rpter ce que je viens de
vous dire.

--Quoi?

--Que c'est de la dmence que de venir demander  un homme de se mler
d'affaires sur lesquelles il ne peut rien, et dont il se soucie, en
dfinitive, comme de l'an quarante.

--En vrit!... fit Me Roberjot, d'un ton de menaante ironie.

Et M. Verdale s'obstinant  se taire:

--Croyez-moi, poursuivit-il, ne gaspillons pas notre temps en propos
oiseux. Une intrigue existe, et vous en tes le plus actif artisan. Ne
niez pas. Qui donc est all aux Rosiers valuer les proprits de
Mlle de Maillefert? Qui donc, au retour, a ouvert un crdit norme 
M. de Combelaine,  qui, la veille, il n'et pas prt dix louis? Qui
donc a pouss le pauvre Philippe sur la pente de l'abme o il vient de
rouler? N'est-ce donc pas vous, monsieur Verdale? Alors, dmontrez-moi
qu'il n'existe aucune relation entre le mariage de M. de Combelaine et
l'arrestation de M. Philippe.

Trop nettes et trop prcises taient ces accusations, pour que M.
Verdale essayt mme de nier.

--Et quand cela serait!... fit-il.

--Cela est, et c'est pour cela que je vous dis: Ce que vous avez fait,
il faut le dfaire. Comment? C'est  vous d'aviser. Il faut que, sous
quarante-huit heures, M. de Maillefert soit en libert, et que M. de
Combelaine ait renonc  la main, c'est--dire aux millions de Mlle
Simone...

--Il faut, il faut...

--Oui, absolument...

L'ancien architecte avait pris sur son bureau un coupe-papier d'argent,
et passant sur lui sa colre, il le tordait entre ses doigts crisps.

--Eh bien! vous pouvez rayer cela de vos papiers, matre Roberjot,
s'cria-t-il. Si vous tes l'ami de M. Delorge, je suis, moi, l'ami de
M. de Combelaine; je l'ai soutenu, je continuerai  le soutenir envers
et contre tous...

L'avocat s'tait  demi soulev sur son fauteuil.

--Prenez garde, monsieur Verdale, fit-il, rflchissez...

Ce ne fut pas l'architecte qui rpondit.

Depuis un moment, son fils, M. Lucien Verdale, s'tait rapproch.

Intervenant tout  coup:

--Et moi, monsieur, pronona-t-il d'une voix frmissante, je vous
dclare que je ne souffrirai pas qu'on parle de la sorte  mon pre,
dans sa maison, devant moi!...

Si menaante tait son attitude, que Raymond et le docteur Legris se
dressrent d'un mme mouvement.

Mais Me Roberjot tait de ces hommes dont rien ne dconcerte
l'imperturbable prsence d'esprit, et qui d'un coup d'oeil discernent
tout le parti qu'on peut tirer de l'incident le plus imprvu.

Satisfait plutt que mcontent de l'intervention de M. Verdale fils:

--Je n'en serais pas  menacer ainsi, monsieur, fit-il froidement, sans
vous qui avez su me dcider  me dessaisir d'une lettre qui faisait ma
scurit et celle de mes amis...

Troubl par ces seuls mots, le pauvre garon baissa la tte.

--Avez-vous oubli, poursuivit l'impitoyable avocat, ce qui s'est pass
chez moi le jour de votre visite? Que m'avez-vous dit? Que vous
souhaitiez pouser une jeune fille que vous adoriez, et que votre pre
vous avait dclar qu'il ne donnerait pas son consentement tant qu'il ne
serait pas rentr en possession de certaine lettre que je m'obstinais 
lui refuser. Et sur ce, vous veniez,  moi, me juriez-vous, de votre
propre mouvement...

--Et c'tait vrai, monsieur...

--Alors, moi, qu'ai-je fait? mu de votre chagrin et touch de vos
prires, je vous dis: Eh bien! soit, monsieur, je vais vous rendre
cette lettre... Et, en effet, je vous la remis pour la porter  votre
pre, non tout ouverte, mais sous enveloppe cachete...

--C'est vrai, murmurait le jeune, homme, c'est vrai...

Qui et connu Me Roberjot et lu dans ses yeux la certitude du
succs.

--Sans doute, continuait-il, vous avez d vous demander la raison de
cette prcaution que je prenais. Eh bien! monsieur, je vais vous la
dire. Je voulais, en vous enlevant la facult de lire cette lettre, vous
viter l'horrible douleur de mpriser votre pre...

Il s'arrta un moment comme pour laisser  sa phrase le soin de produire
tout son effet; puis plus lentement:

--Par ce que j'ai fait, vous devez me juger et comprendre que je n'agis
aujourd'hui que sous l'empire d'une inexorable ncessit. Il m'en cote
de vous affliger, mais j'ai des devoirs  remplir. J'ai  sauver
l'honneur du duc de Maillefert et la vie de Mlle Simone et de Raymond
Delorge. J'ai  dfendre le bonheur de tous les gens que j'aime, je
parlerai donc...

--Monsieur...

--Demandez  votre pre ce que c'tait que cette lettre, dans quelles
circonstances il me l'avait crite, et ce qu'elle contenait.

Peu  peu, l'ancien architecte, toujours si rouge d'ordinaire, tait
devenu livide. Ce n'tait pas du sang, c'tait de la bile et du fiel que
la rage charriait  sa large face.

--Roberjot! murmura-t-il avec un terrible effort...

--Faites ce que je demande, insista l'avocat.

Une affreuse indcision se lut sur le visage de M. Verdale; puis, tout 
coup:

--Eh bien! non! s'cria-t-il. Mieux vaut que mon fils sache que cette
lettre contenait l'aveu d'une de ces lgrets que la jeunesse
explique...

--D'une de ces lgrets qui ont conduit le pauvre Philippe de
Maillefert en prison.

M. Verdale essaya de se rvolter.

--Je n'admets pas la comparaison, dit-il.

--Et vous devez avoir raison, fit Me Roberjot d'un ton ironique. Je
m'en rapporterais, au besoin,  la faon dont vous vous jugiez 
l'poque. Peut-tre avez-vous oubli les termes de votre lettre, moi je
les ai encore prsents  la mmoire.

Ami Roberjot, m'criviez-vous, si au reu de cette lettre, tu la portes
au procureur de la Rpublique, il s'empressera de dcerner contre moi un
mandat d'amener...

Et je serai arrt, jug et condamn... Je me suis appropri, grce 
un faux, le titre que tu m'avais confi.

Et c'tait sign de votre nom, en toutes lettres: Verdale, avec votre
paraphe...

cras sous cette rvlation terrible, le fils de l'ancien architecte,
le pauvre Lucien s'tait affaiss sur un fauteuil.

Mais M. Verdale n'avait pas de ces faiblesses.

--C'est vrai, dit-il d'une voix rauque, je vous ai, malgr vous,
emprunt cent soixante mille francs pour huit jours... Mais vous tiez
mon ami. Ne vous ai-je pas rembours au jour dit?

--Si.

--Ne vous ai-je pas, de plus, offert la moiti du bnfice norme que je
venais de raliser, grce  Coutanceau.

--Si.

--Eh bien! alors, que voulez-vous de plus, que rclamez-vous, et de quel
droit venez-vous m'insulter chez moi!

Blme et tremblant l'instant d'avant, M. Verdale avait si soudainement
recouvr son arrogance habituelle, que Raymond et le docteur Legris en
taient comme ptrifis.

La raison tait pourtant bien simple, de ce brusque changement.

Ce que redoutait surtout et avant tout l'ancien architecte incompris,
c'tait que son fils ne vnt  connatre la source ignominieuse de sa
fortune.

Lucien sachant tout, qu'avait-il  craindre!...

--A tout autre qu' vous, matre Roberjot, poursuivait-il, je dirais:
Nous sommes quittes, allez de votre ct, j'irai du mien. Mais, par le
saint nom de Dieu! nous ne sommes pas quittes, nous deux. Nous avons un
compte  rgler, mon ancien ami, un compte de dix-huit ans!...

Les couleurs revenaient  ses joues, il se redressait, il enflait la
voix...

--Ayant foi en votre amiti, disait-il, sottement, niaisement, je
m'tais livr  vous pieds et poings lis, par cette lettre absurde dont
vous avez gard un souvenir si prcis. Comment m'avez-vous rcompens de
ma confiance? Pendant dix-huit ans, vous avez tenu suspendue au-dessus
de ma tte cette preuve fatale. J'avais cess de m'appartenir, je
n'avais plus de volont. J'en tais arriv  n'oser plus rien projeter,
rien entreprendre. Une ide me venait-elle: avant de l'examiner, de
l'valuer, j'en tais rduit  me dire: Qu'en pensera Roberjot?
N'tiez-vous pas mon matre?... O rage!... dire que pendant dix-huit ans
j'ai vcu avec cette ide atroce, obsdante, qu'il tait de par le
monde un homme qui tait mon matre, un homme qui, d'un seul acte de sa
volont, pouvait renverser l'difice de ma prosprit, me ruiner
d'honneur et me ruiner d'argent, et m'enlever jusqu' l'affection de mon
fils...

M. Lucien Verdale avait relev la tte:

--Mon pre, murmura-t-il, mon pre...

Il ne l'entendit seulement pas. S'exaltant de plus en plus, et donnant
enfin un libre cours  ses colres si longtemps contenues:

--Et c'est  l'homme, continuait-il, auquel vous avez inflig cet
abominable supplice, que vous, matre Roberjot, que l'on dit homme
d'esprit, vous venez demander un service!... Vous avez donc perdu la
tte! Vous n'avez donc pas compris que c'est la revanche que vous venez
enfin m'offrir!... Ah! vous vous intressez  M. Philippe de Maillefert,
 Mlle Simone et  M. Raymond Delorge!... Cela suffit pour que je
leur voue une haine implacable, pour que je me venge sur eux de vous!...
Uniquement parce que vous excrez Combelaine, je serai son ami fidle et
dvou, je le soutiendrai de mon argent et de mon crdit... Maintenant,
c'est irrvocable, le duc de Maillefert ira au bagne et sa soeur
pousera le comte de Combelaine...

Son accent trahissait une si mortelle haine et en mme temps une telle
conviction, que le docteur Legris et Raymond frissonnaient.

Seul Me Roberjot restait calme.

--Prenez garde, monsieur Verdale, fit-il froidement, prenez garde!...

L'ancien architecte tait hors de lui.

--A quoi donc voulez-vous que je prenne garde!... s'cria-t-il. Le temps
n'est plus o vos menaces me faisaient trembler. Cette lettre que,
pendant dix-huit ans, vous m'avez tenue comme un poignard sur la gorge,
elle n'existe plus, je l'ai brle...

Me Roberjot s'tait lev, craignant peut-tre que, dans un accs de
rage folle, son ancien copain ne se jett sur lui.

Accoud au dossier de son fauteuil:

--tes-vous sr, cher monsieur Verdale, fit-il, que cette lettre ft la
seule preuve qui existt contre vous?...

--Parbleu!

--Eh bien! permettez-moi de vous le dire, vous vous trompez.

M. Verdale frissonna, ses yeux vacillrent. Mais, se remettant aussitt:

--Fou que je suis, s'cria-t-il en ricanant, de ne pas voir que vous
cherchez  m'effrayer.

Me Roberjot secoua la tte.

--Oui, vous tes fou, dit-il, mais c'est de ne pas comprendre que jamais
je ne serais venu vous dire: J'exige, je veux! si je n'avais pas eu un
moyen de vous contraindre. Non, je n'ai pas perdu la tte, je savais
quels taient vos sentiments  mon gard.

Et, sans laisser  son ancien copain le temps de se remettre:

--La lettre o vous me disiez avoir commis un faux est anantie,
ajouta-t-il, c'est vrai. Mais le faux? Vous tes-vous demand ce qu'il
est devenu?...

--Le faux!... bgaya M. Verdale.

--Oui. coutez son histoire. En recevant l'aveu de votre indigne abus de
confiance, mon premier mouvement fut de courir chez mon agent de change.
Comment avait-il vendu le titre entier que je vous avais confi, alors
que je lui donnais l'ordre d'en distraire seulement huit ou dix mille
francs que je consentais  vous prter? C'tait bien simple. Vous aviez
fabriqu un autre ordre qu'on me reprsenta. Ah! je vous l'avoue, en
voyant votre talent de faussaire et avec quelle perfection vous aviez
imit mon criture, ma stupeur fut si grande et si manifeste, que mon
agent de change, qui tait mon ami, comprit qu'il se passait quelque
chose d'extraordinaire. Il le comprit d'autant mieux, qu'il avait t
trs surpris de me voir vendre  un moment de baisse, et qu'il n'et pas
excut l'ordre, sans toutes les raisons que vous aviez accumules.
Comme de juste, il m'interrogea. J'aurais d vous dnoncer, monsieur
Verdale; je ne le fis pas. Mais je priai mon ami de conserver
prcieusement votre faux parmi ses papiers, lui disant que j'en aurais
peut-tre besoin un jour...

--Eh bien?...

--Je sors  l'instant de chez cet ami. Il a conserv soigneusement le
dpt que je lui avais confi, et il le tient  ma disposition.

De toutes ses forces, l'ancien architecte se raidissait contre les
apprhensions sinistres qui commenaient  l'assaillir.

--Vous appelez cela une preuve! fit-il d'un ton farouche.

--Ce n'en serait peut-tre pas une en cour d'assises, si vous n'tiez
pas couvert par la prescription... C'en sera une dans un procs civil,
o j'appellerai en tmoignage M. Coutanceau, votre ancien... protecteur.

L'ancien architecte se taisait.

Il essayait, en dpit de son trouble, de mesurer la porte de ces
menaces.

--Le tmoignage de M. Coutanceau vous semble-t-il insuffisant? ajouta
Me Roberjot... Il en est un autre que j'invoquerais.

--Lequel?

--Celui de votre fils.

Violemment, M. Verdale recula, comme s'il et vu tout  coup se dresser
un spectre.

--Et vous croyez, s'cria-t-il, que mon fils lverait la voix pour
accuser son pre, pour dshonorer le nom qu'il porte!

--J'ai sa parole, pronona froidement Me Roberjot.

Et s'adressant  M. Lucien Verdale:

--Vous souvient-il, monsieur, de nos conventions, lorsque je consentis 
vous remettre la lettre de votre pre?

--Oui, monsieur, balbutia le jeune homme, oui!...

--Je vous dis  peu prs ceci: Votre pre me hait; ds qu'il me saura
dsarm, il voudra se venger. Que me rpondtes-vous? Si jamais mon
pre vous attaquait, vous et vos amis, je serais avec vous contre lui,
je vous en donne ma parole d'honneur!...

--J'ai dit cela, c'est vrai.

--Et si je vous sommais de tenir votre parole...

Le jeune homme hsita, puis d'une voix touffe:

--Je la tiendrais, rpondit-il.

M. Verdale,  cette foudroyante rponse, avait chancel.

perdu, la face pourpre, l'oeil inject de sang, il arrachait, d'un
geste convulsif, les boutonnires de son gilet et sa cravate; il
touffait.

--Il tiendrait sa parole! bgayait-il d'un accent d'horreur indicible,
lui, Lucien, mon fils!...

Et comme l'infortun jeune homme s'avanait vers lui, il le repoussa
d'un geste terrible.

--Malheureux!... cria-t-il.

Cependant, grce  un effort surhumain, il ne tarda pas  matriser ses
pouvantables angoisses, et s'adressant  Me Roberjot:

--Vous l'emportez, dit-il,  quoi bon lutter! Je suis  votre
discrtion, je le reconnais, vous pouvez me perdre...

Non moins que Raymond et le docteur Legris, Me Roberjot tait mu.

Mais ce n'est pas pour en laisser chapper les avantages qu'il avait
amen cette situation:

--Vous me connaissez assez, monsieur, reprit-il doucement, pour savoir
que je n'agirais qu' la dernire extrmit. Je n'ai pas de haine contre
vous, moi. Faites donc ce que nous vous demandons.

L'ancien architecte eut un geste de dcouragement.

--Eh! le puis-je!... s'cria-t-il...

Et aprs un moment de rflexion:

--Tenez, poursuivit-il, supposons que le jour o vous avez reu cette
lettre maudite, o je me dnonais moi-mme, vous l'eussiez porte au
procureur de la Rpublique. Que ft-il arriv? On m'et arrt, et une
instruction et t sur-le-champ commence. Supposez, maintenant, que le
lendemain, ma femme ft venue se jeter  vos pieds en vous conjurant de
me sauver, qu'eussiez-vous rpondu?...

--Que, la justice tant saisie, je ne pouvais plus rien.

--Eh bien!... tel est mon cas.

--Mais M. Philippe de Maillefert est innocent, lui!...

--En ralit, oui, jusqu' un certain point. En apparence, non.

--On lui a tendu quelque pige infme.

--Je ne dis pas le contraire...

--Vous voyez donc bien...

--Je ne vois rien, sinon que des faux existent, qu'ils ont t fabriqus
par M. de Maillefert, et que, par consquent, M. de Maillefert est un
faussaire...

[Illustration: Raymond s'y trouvait en effet fumant un cigare devant un
verre de bire intact.]

--Oh!...

--Je vous parle comme parlerait le juge d'instruction, M. Barban
d'Avranchel.

M. Verdale avait raison, Me Roberjot ne le sentait que trop, et il
tait ais de le discerner  son air soucieux. Cependant, aprs un
moment de mditation:

--En fabriquant des faux, reprit-il, M. Philippe savait-il ce qu'il
faisait?

--Oh! parfaitement!

--Il savait qu'il risquait le bagne?

--Pardon! il croyait seulement avoir l'air de le risquer.

Concilier toutes ces rponses tait si difficile, que Raymond et le
docteur Legris se regardaient d'un air d'bahissement profond.

Quant  Me Roberjot, comprenant bien qu' questionner ainsi au
hasard, il risquait de passer  ct de la vrit:

--Je ne suspecte pas votre sincrit, monsieur Verdale, fit-il;
cependant, tenez, jouons cartes sur table: laissons-l cet
interrogatoire, et dites-nous ce que vous savez.

Durant prs d'une minute, l'ancien copain de Me Roberjot demeura
indcis. Ce qu'il souffrait de se voir ainsi accul, il tait ais de le
voir  la contraction de ses traits et aux gouttes de sueur qui
perlaient le long de ses tempes.

--Il n'y a pas  hsiter, mon pre, pronona M. Lucien.

M. Verdale tressaillit  ces mots, et un clair de fureur brilla dans
ses yeux.

--Me sauver de ce ct, murmura-t-il, n'est-ce pas me perdre de
l'autre!...

Puis, tout  coup, se dcidant:

--Eh bien!... soit, fit-il, du ton dsespr de l'homme qui s'abandonne,
soit! coutez.

Et s'tant assis:

--Vous savez aussi bien que moi, commena-t-il, la situation de la
duchesse de Maillefert et de son fils, en ces dernires annes. Ruins,
cribls de dettes, ils n'avaient pour vivre que les gnrosits de
Mlle Simone. Bien loin d'tre reconnaissants, ils taient mcontents;
les revenus ne leur suffisaient pas, c'est le capital qu'ils voulaient.
Vingt fois ils avaient essay de l'arracher  Mlle Simone, toujours
ils avaient chou. Ils avaient fini par en prendre presque leur parti,
lorsque la duchesse de Maumussy vint leur suggrer une ide.

--Supposons, leur dit-elle, que M. Philippe de Maillefert, grant d'une
socit financire ait dtourn des sommes considrables et masqu ses
dtournements par des faux... Est-ce que Mlle Simone ne donnerait pas
sa fortune tout entire pour combler le dficit, dsintresser les
actionnaires et pargner  son frre la honte de la cour d'assises?...
videmment si. Eh bien! il faut que M. Philippe ait l'air d'avoir fait
ce qu'il est incapable de faire. Il faut qu'il soit grant de quelque
socit, qu'il simule des dtournements et des faux, et qu'il vienne
conjurer sa soeur de le sauver... Elle donnera tout ce qu'on lui
demandera, et le tour sera fait.

tant donn le caractre de Mlle Simone, ce plan prsentait de
telles chances de succs, que Mme de Maillefert et son fils
n'hsitrent pas  l'adopter.

Mais ce n'taient pas eux qui taient capables de le mener  bien, il
leur fallait des complices, et vritablement, pour une telle besogne, il
n'tait pas facile d'en trouver.

Ce fut Mme de Maumussy qui les trouva.

Ayant fourni l'ide, elle fournit encore l'homme le plus capable, selon
elle, d'en tirer parti: le comte de Combelaine. Mand par elle,
Combelaine se rendit secrtement  Saumur, o eut lieu sa premire
entrevue avec Mme de Maillefert et son fils. Ds qu'on lui eut
expliqu ce dont il s'agissait, il dclara qu'il se chargeait de tout,
et qu'il rpondait du succs,  la condition qu'on lui donnerait la main
de Mlle Simone avec une dot qu'il fixa.

Il faut rendre  Mme de Maillefert cette justice qu'elle hsita. La
condition lui semblait terriblement dure, non pour sa fille, mais pour
elle-mme. Elle connaissait M. de Combelaine, et la perspective de
prsenter un tel gendre lui rpugnait singulirement.

N'osant, toutefois, refuser carrment, elle objecta des engagements
antrieurs, pris par sa fille et par elle. A l'entendre, Mlle Simone,
aimant quelqu'un, ne donnerait jamais son consentement, et son caractre
tait trop absolu pour qu'on pt esprer l'influencer ou la contraindre.
M. de Combelaine dclara qu'il se chargeait, le moment venu, d'obtenir
le consentement de Mlle Simone. Et le trait fut sign, grce surtout
 la duchesse de Maumussy, laquelle m'a toujours paru avoir vou une
haine implacable  Mlle de Maillefert...

M. Verdale allait-il enfin clairer les profondeurs de cette tnbreuse
intrigue?...

C'est la pleur au front que le docteur Legris, Raymond et Me
Roberjot coutaient, oubliant jusqu' la prsence de Lucien Verdale,
lequel avait repris sa place devant la chemine, et semblait l'accus
dont on prononce le rquisitoire.

--Vous devez le supposer, poursuivait l'architecte, Combelaine ne
pouvait agir seul. S'il s'tait tant avanc, c'est qu'il se savait, dans
la banque et dans les affaires, des amis, des relations. Il vint me
trouver. Je l'affirme sur l'honneur, la vrit ne me fut pas tout
d'abord rvle. Si je l'avais seulement souponne, je n'en serais pas
o j'en suis  cette heure. Mais Combelaine me dit simplement qu'il
s'agissait de tirer de peine des amis  lui, une grande dame et son
fils, un charmant garon, et aussi de favoriser son mariage avec une
jeune fille dont il tait trs pris... Ce qu'il me proposait n'tait
sans doute pas trs correct, avouait-il, mais il ajoutait que tout ne
serait qu'une innocente comdie... Bref, je finis par lui promettre mon
concours.

Depuis un instant, Raymond s'tait redress sur sa chaise.

--Vous oubliez votre visite  Maillefert, monsieur, interrompit-il...

Mais un coup de coude de Me Roberjot lui coupa la parole.

N'tait-il pas naturel que M. Verdale chercht  se disculper et 
rejeter sur des complices tout l'odieux de l'intrigue!... Et
qu'importait qu'il ft plus ou moins coupable!

--Je suis all  Maillefert, rpondit-il, mais uniquement pour m'assurer
que M. de Combelaine ne me trompait pas, et que c'tait bien une affaire
srieuse qu'il me proposait. Plusieurs fois dj, il m'avait jou, il me
devait beaucoup d'argent, je me dfiais de lui. Enfin, je puis bien le
dire, jusqu' un certain point, j'tais  sa discrtion. Il m'avait
autrefois engag dans des spculations qui avaient ncessit des
ngociations dlicates, j'avais eu l'imprudence de lui crire, il avait
conserv toute notre correspondance, et parfois m'en a menac.

Il plaidait les circonstances attnuantes, il s'garait...

--Revenons  Philippe de Maillefert, cher monsieur Verdale, dit
doucement Me Roberjot...

L'ancien architecte eut un geste de fureur, mais se matrisant:

--La fortune constate, l'excution du plan n'tait pas difficile.
J'tais, comme je le suis encore maintenant, le directeur-grant d'une
socit financire, la _Caisse rurale_. Combelaine tait et est encore
un des administrateurs de cette socit. Je fis nommer M. Philippe de
Maillefert membre du conseil de surveillance d'abord, puis
sous-directeur. Cette situation lui donnant la disposition des titres,
le reste allait tout seul. Encourag par Combelaine, car il hsita au
dernier moment, M. Philippe enleva des titres pour trois millions cinq
cent mille francs environ, et masqua le dtournement par des faux aussi
maladroits et aussi authentiques que possible. tait-il pour cela un
voleur et un faussaire? Non, pas dans le sens habituel de ces mots. Sa
conviction tait qu'il jouait simplement une comdie destine  tromper
sa soeur, et il tait bien persuad qu'il ne courait pas le moindre
risque. Il ne disposa, d'ailleurs, d'aucun des titres qu'il avait
enlevs. Il les laissa entre les mains de Combelaine. Et, quand l'un des
deux avait besoin d'argent, je lui en avanais.

Ces dispositions prises, M. Philippe partit pour Maillefert, jouer la
grande scne d'o dpendait le succs et dont je ne me dissimulais pas
l'odieux. Mais dj j'tais trop engag pour reculer.

Ayant pris sa soeur  part, M. Philippe lui raconta que press par le
besoin, tourment par des dettes de jeu, conseill par de faux amis,
gar par la passion, il avait jou  la Bourse et perdu des sommes
considrables qui ne lui appartenaient pas. Il ajoutait que tout allait
tre dcouvert, et que, prfrant la mort au dshonneur, il allait se
brler la cervelle si on ne venait pas  son secours.

Mlle Simone connaissait son frre... Elle ne douta pas une seconde
de ce qu'il lui disait. Se dcidant sur-le-champ, elle lui dclara
qu'elle arrangerait tout si c'tait possible encore, dt sa fortune
entire y passer. Et M. Philippe nous revint ravi, en nous disant:
L'affaire est dans le sac, ma soeur sera ici demain.

A l'attitude seule de M. Verdale, au regard qu'il jetait  la drobe
sur son fils, il tait ais de voir que ce qu'il avait dit n'tait rien,
prs de ce qu'il restait encore  rvler...

Si Combelaine et t un homme comme les autres, reprit-il, tout allait
comme sur des roulettes. Mlle Simone vendait pour quatre millions de
proprits, on remplaait les titres, et le tour tait jou... Mais
Combelaine n'tait pas d'un caractre  renoncer  la fortune qui, aprs
ce sacrifice, allait rester encore  Mlle de Maillefert. Aussi, quand
elle l'envoya chercher, dclara-t-il que l'affaire de M. Philippe
n'tait pas si simple que cela  arranger. Il consentait bien,
disait-il,  user de son influence, mais  une condition, c'est que
s'il russissait, Mlle Simone lui accorderait sa main.

J'tais prsent  cette scne, et rien ne peut rendre l'horreur de la
pauvre jeune fille  cette dclaration. C'est pourtant du ton le plus
doux qu'elle rpondit qu'elle ne s'appartenait plus, qu'elle avait
dispos de sa vie...

Combelaine n'en insista pas moins, et si brutalement et si
maladroitement, que Mlle de Maillefert, blesse et indigne, finit
par lui dire, d'un ton de mpris crasant:

--Je vous entends, monsieur; les millions qui me restent vous font
envie... Eh bien! soit! sauvez l'honneur de notre maison, et je vous les
abandonne. Quant  devenir votre femme, jamais!...

Par cette seule phrase, elle venait de se faire un ennemi mortel d'un
homme qui jamais n'a rien oubli ni pardonn. Avant, il est certain que
s'il tenait prodigieusement  la dot, il se souciait infiniment peu de
la femme. Aprs, la femme plus que l'argent peut-tre devint l'objet de
ses ardentes convoitises.

--Je la veux, me disait-il, cette orgueilleuse, et je l'aurai, ou
pardieu, monsieur son frre ira au bagne.

J'essayais de le calmer, mais je perdais mes peines. Et comme, deux ou
trois jours plus tard, je le menaais de l'abandonner et de prendre
parti pour Mlle Simone.

--Il est un peu tard pour reculer, mon cher, me dit-il en ricanant.
Dsormais je vous tiens tout autant que M. Philippe. Quant aux titres
dtourns, vous devez bien penser que je ne les ai pas laisss moisir
dans mon tiroir. Il faut la croix et la bannire pour vous arracher dix
mille francs, j'avais des cranciers... Vous tes trop intelligent pour
qu'il soit besoin de vous expliquer le reste.

M. Verdale disait-il vrai?

Ce qui est sr, c'est que le frmissement de sa voix semblait trahir les
rancunes de l'homme pris pour dupe.

--Les sarcasmes, poursuivit-il, encore plus que les menaces de
Combelaine, m'ouvrirent les yeux. Je compris que j'tais jou par un de
ces tratres qui dshonorent le crime mme, et qui pour se faire une
part plus large n'hsitent pas  livrer leurs complices. Je discernai
que son dessein tait de s'emparer de la fortune entire de Mlle
Simone, que jamais il ne rendrait les titres qui lui avaient t confis
et que tt ou tard le pauvre Philippe payerait de son honneur et de sa
libert sa coupable imprudence...

M. Lucien Verdale tait atterr.

Considrant son pre avec une douloureuse stupeur:

--Mais c'est monstrueux! pronona-t-il.

--Oui, monstrueux, rpta l'ancien architecte, mais Combelaine me
tenait. N'avait-il pas ma correspondance? Et telle tait alors la
situation de la Caisse rurale qu'un clat scandaleux me menait droit 
la banqueroute...

--Quelle honte! murmura Lucien.

--Oh! je ne prtends pas me disculper, poursuivait M. Verdale.
J'explique seulement comment je fus rduit  assister les bras croiss 
l'horrible drame dont l'htel de Maillefert a t le thtre. Si triste
que soit le caractre de la duchesse et de son fils, ils ne purent voir,
sans tre troubls, la douleur de Mlle Simone. Comprenant bien que ce
mariage serait la mort de cette pauvre fille qu'ils avaient si
indignement abuse, ils essayrent d'en dtourner M. de Combelaine, et
voyant qu'ils perdaient leurs peines, ils finirent par lui dclarer
qu'ils retiraient leur consentement.

--Soit! fit-il froidement. On verra alors un duc de Maillefert en cour
d'assises. Cependant, comme je suis bon prince, je vous accorde
quarante-huit heures de rflexion...

J'tais l. Et, je vous le jure, si j'avais connu un moyen de secourir
ces malheureux, je n'aurais pas hsit  l'employer. Mais je vous le
rpte, j'tais aussi menac qu'eux et c'est avec la rage de
l'impuissance que j'assistai  la scne qui suivit le dpart de
Combelaine.

M. Philippe tait comme fou de douleur et de colre. Il n'est pas
corrompu tout  fait, ce pauvre garon, il est plus cervel encore que
mchant et, la situation o il voyait sa soeur rveillant en lui tous
les instincts de l'honneur, il dlirait.

Il jurait que ce mariage ignominieux ne se ferait pas, dclarant que,
puisque c'tait lui qui avait commis la faute, c'tait  lui d'en subir
le chtiment. Il savait bien, disait-il, que rien ne ferait revenir
Combelaine sur sa rsolution, mais il s'en moquait, dcid qu'il tait 
se brler la cervelle.

Je vivrais des sicles que jamais je n'oublierais l'accent de Mlle
Simone rpondant  son frre:

--Si votre mort devait sauver votre honneur, c'est de ma main que je
chargerais vos pistolets, Philippe. Mais vous n'emporteriez pas dans la
tombe le secret de notre honte. On saurait quand mme qu'un duc de
Maillefert a t voleur et faussaire... et c'est ce qu' tout prix, oui,
 tout prix, il faut viter. Vivez, je saurai faire mon devoir...

Quant  la duchesse de Maillefert, ce qui surtout la transportait de
rage, c'tait la conviction de l'inutilit de sa honteuse supercherie.
Sans voir aussi bien que moi dans le jeu de Combelaine, elle comprenait
fort bien qu'une fois en possession de la fortune de Mlle Simone,
devenue sa femme, il la garderait pour lui seul. Elle se trouvait donc
prise  son propre pige. Pour avoir voulu s'emparer des millions de sa
fille, de ces millions dont le revenu lui avait toujours t
gnreusement abandonn, elle s'tait ruine irrmdiablement.

Peut-tre est-ce l ce qui la dcida  tout rvler  Mlle Simone, 
lui avouer que Philippe n'tait coupable qu'en apparence, que le vol et
les faux n'taient, dans le principe, qu'une ruse indigne...

La pauvre jeune fille fut rvolte de cette rvlation, et je
l'entendis s'crier que d'avoir feint un tel crime, c'tait pis,  ses
yeux, que de l'avoir commis...

Cependant, avant de prendre un parti, elle adopta une ide que je lui
avais sournoisement suggre, et qui tait d'essayer d'intresser  sa
situation le duc et la duchesse de Maumussy. Je savais que Combelaine
avait pay de magnifiques promesses l'indispensable complicit de
Maumussy et de sa femme, et que depuis sa certitude du succs il ne
cherchait plus que le moyen de ne pas les tenir. De l, des rancunes
dont il y avait peut-tre, pensais-je,  tirer parti.

Je me trompais. Sentant mes rpugnances  le servir, et que je pouvais
lui manquer d'un moment  l'autre, Combelaine s'tait secrtement
rapproch de son ancien complice, et lui avait mme attribu un assez
bon nombre des titres vols  la _Caisse rurale_. D'un autre ct, le
temps n'avait fait qu'envenimer la haine de la duchesse de Maumussy.

La dmarche de Mlle Simone ne servit qu' lui dmontrer l'inanit
d'une plus longue rsistance. Et le lendemain, Combelaine, triomphant,
me montrait un billet qu'il venait de recevoir de Mlle de Maillefert.

--Je vous attends, lui crivait-elle. A une certaine condition que je
vous dirai, je consens.

Cette condition tait qu'avant la clbration du mariage le dficit de
la Caisse rurale serait combl et qu'on aurait fait disparatre tout ce
qui pouvait accuser M. Philippe. Sans discussion, Combelaine promit tout
ce qu'on voulait, ayant l'intention, il ne me le cachait pas, et aussi
le moyen, affirmait-il, d'luder ses engagements.

Je ne pouvais donc,  part moi, qu'approuver M. Philippe, lequel
n'avait plus qu'une ide fixe, qui tait de contraindre Combelaine  se
battre avec lui.

Malheureusement il n'avait, le pauvre garon, ni l'adresse ni la
patience ncessaires. Et un soir:

--Je vous vois venir, mon cher, lui dit Combelaine, c'est pourquoi je
vous prviens de ceci. Ne vous mettez jamais dans le cas d'avoir un duel
avec moi, parce que, sur le terrain, c'est le procureur imprial que
vous trouveriez. Je dois pouser votre soeur, donc nous devons tre
trs bien ensemble. C'est entendu, n'est-ce pas?... nous sommes amis!...

C'tait comme un bandeau qui tombait des yeux de Raymond.

Il s'expliquait,  cette heure, les trangets de la conduite de Mlle
Simone, ses larmes, ses indignations, l'obstination de son silence, ses
palpitations d'espoir suivies de mortels dcouragements.

Ayant repris haleine, cependant, M. Verdale poursuivait:

--Je vous rapporte les faits tels que je les ai constats, brutalement,
mais vous devez penser que Combelaine ne s'tait avanc qu'avec beaucoup
de mnagements et en enveloppant d'une savante hypocrisie ses projets
dfinitifs.

Par exemple, il subvenait aux dpenses de Mme de Maillefert et de
son fils, dpenses qui continuaient  tre excessives, en dpit d'une
situation qui et d leur inspirer de dsolantes rflexions.

De l vient qu'entre ces gens qui se mprisaient et se hassaient si
cruellement, les relations taient, en apparence, excellentes. A les
voir, on les et crus intimes, tant chacun voilait ses rancunes et ses
esprances d'une politesse affectueuse. Et on les voyait souvent
ensemble, au Bois, aux courses, aux premires reprsentations, partout
o court ce monde qui s'ennuie si fort et qu'on appelle le monde qui
s'amuse.

Seule, Mlle Simone maintenait rigoureusement les conditions du
trait qu'elle avait consenti, lesquelles stipulaient que, jusqu'au jour
du mariage, elle serait libre de ne pas recevoir M. de Combelaine. Elle
restait renferme chez elle, et c'est seulement par l'indiscrtion des
femmes de chambre que nous savions que sa sant donnait des inquitudes.

Eh bien! cette fermet exasprait Combelaine,  ce point que je me
demandais si vritablement il n'aimait pas Mlle Simone d'une passion
furieuse, lui qui jamais n'a aim personne. En songeant qu'elle se
mourait de la seule ide de devenir sa femme, il dlirait de colre.
Tantt il se servait, en parlant d'elle, des expressions les plus
odieuses; tantt il disait que, pour tre  la place de Raymond Delorge,
il donnerait des millions. Enfin, d'autres fois:--N'importe!
s'criait-il, je l'aurai quand mme, cette orgueilleuse; elle vivra bien
jusqu'au jour de notre mariage!...

Mais ce jour restait  fixer, et je m'en tonnais, quand, observant
Combelaine, il me parut que, pour un homme qui touchait au triomphe, il
tait bien sombre et bien proccup.

J'tais malheureusement trop intress  son succs, pour ne m'mouvoir
pas de ses inquitudes. Mais lorsque je lui demandais ce qu'il avait, il
me rpondait invariablement: Rien! Et quand je cherchais  savoir
pourquoi il ne pressait pas son mariage, il haussait les paules et
disait: Parce que...

Une lettre que je reus de Flora Misri me donna le mot de l'nigme.

Cette fille, qui pendant vingt ans a t l'me damne de Combelaine, et
que Coutanceau et moi nous nous sommes amuss  enrichir, ne voulait pas
que son amant poust Mlle de Maillefert. Il lui avait jur qu'elle
serait sa femme, et elle prtendait l'obliger  tenir sa promesse.

Elle m'crivait donc pour m'intresser  sa cause, me disant que,
dpositaire de tous les papiers de Combelaine, elle les livrerait  la
publicit s'il la trahissait, ajoutant que, parmi ces papiers, se
trouvaient plusieurs lettres de moi particulirement compromettantes.

Je ne le savais, pardieu! que trop, puisque ces misrables lettres
taient la seule cause de mon obissance.

pouvant, je courus chez Combelaine, et j'y trouvai le duc de Maumussy
et la princesse d'Eljonsen, compromis comme moi, et comme moi menacs
par Flora Misri de voir leur correspondance publie dans les journaux.

Le calme et l'assurance de Combelaine finirent par nous calmer et nous
rassurer.

Il nous affirma que le danger tait nul. Flora lui appartenait si
compltement, qu'il tait sr, quoi qu'il advnt, que jamais elle
n'excuterait ses menaces. Pourtant, cette certitude ne l'avait pas
empch de prendre ses prcautions. Nuit et jour, Flora tait pie par
une demi-douzaine des plus habiles agents de la police secrte, lesquels
avaient ordre,  la moindre apparence de pril, de s'emparer, ft-ce de
force, des papiers.

[Illustration:--Quant  devenir votre femme, jamais!]

Enfin, il nous donna sa parole d'honneur de ne se pas marier avant
d'avoir toutes nos lettres dans son tiroir.

Je m'tais donc retir  peu prs tranquille, quand une circonstance
inattendue vint rveiller mes alarmes. La duchesse de Maillefert,
jusqu'alors souple comme un gant entre les mains de Combelaine, un beau
matin se raidit et rsista. C'tait chez elle. Combelaine parlant
d'arrter dfinitivement l'poque de son mariage: --Oh! rien ne presse,
rpondit-elle, un autre jour, plus tard, nous avons le temps...

Elle disait cela d'un ton si singulier, que sitt seul avec Combelaine
je lui en parlai. Il me rit au nez d'abord. Puis, comme j'insistais, il
finit par m'avouer, d'un air soucieux, que c'tait  croire que le
diable s'en mlait, tant il lui surgissait de tous cts d'obstacles
imprvus. Il n'tait pas fort loign de croire  des ennemis secrets,
acharns. Il en arrivait  souponner jusqu' son valet de chambre,
Lonard, en qui jadis il avait toute confiance.

Et quel ennemi avait-il, assez hardi pour s'attaquer  lui, sinon
Raymond Delorge, l'homme dont il avait tu le pre, et auquel il
enlevait une femme adore?

--Mais qu'il ne me fasse pas repentir de l'avoir mnag jusqu'ici,
ajoutait-il, sinon je le brise comme verre. Je le tiens, il fait partie
d'une socit secrte, il peut tre ce soir en prison, et dans un mois 
Cayenne.

Malgr tout, il tait mal  l'aise, car il me dit qu'il fallait en
finir, qu'il allait revoir Flora, lui reprendre nos lettres et se
marier.

Le lendemain matin, je le vis arriver ici, ple comme la mort, et d'une
voix trangle:

--Nous sommes flambs! me dit-il. On a vol les papiers!...

Aprs avoir commenc par perdre la tte et jeter feu et flammes, M.
Verdale, petit  petit, semblait se rsigner  sa situation et ne
chercher plus qu' en tirer le meilleur parti possible.

Matre de soi dsormais, ayant recouvr cette loquence fluide dont il
submergeait les actionnaires de la Caisse rurale, il s'occupait bien
moins d'observer son fils que de guetter du coin de l'oeil le rsultat
de sa plaidoirie sur le visage de Me Roberjot, de Raymond et du
docteur Legris.

Est-il besoin, continua-t-il, de vous dire mon effroi, en apprenant que
toute notre correspondance tait aux mains d'un ennemi? Il n'tait plus,
selon moi, qu'une planche de salut: la fuite.

Pardieu! dix ans plus tt, en 1865 seulement, je n'aurais pas ainsi
jet le manche aprs la cogne. L'Empire alors avait la poigne assez
solide pour protger ses serviteurs, pour faire reconnatre leur
innocence ou jeter sur leurs peccadilles le voile indulgent de l'oubli.

Mais en 1870, sous le ministre Ollivier, alors que c'tait  qui
couvrirait de boue les ouvriers de la premire heure,  un moment o
chacun, d'un air bat, clbrait les charmes et les avantages de
l'honntet, diable! il n'y avait pas  s'y fier.

Nos lettres en disaient long sur le chapitre des concessions mises 
l'encan et des pots-de-vin distribus  gros intrts, et il tait clair
que les nouveaux venus au pouvoir saisiraient avec empressement une
occasion de battre la caisse de leur popularit, dj fort compromise,
sur le dos de leurs prdcesseurs.

Mon avis tait donc de mettre la clef sous la porte et de filer
attendre les vnements de l'autre ct de la frontire... Combelaine
malheureusement est un de ces entts qui se butent  une ide et qui, 
regarder leur but, s'aveuglent aussi srement qu' fixer le soleil.

Il me dclara que, la tte sur le billot, il ne cderait pas, que nous
tions trop avancs pour reculer, et que l'audace seule pouvait nous
tirer de ce mauvais pas.

De l'audace!... Il lui en fallait terriblement, rien que pour parler
ainsi. L'avant-veille, son valet de chambre, Lonard, l'avait quitt,
pour entrer au service d'un Anglais,  ce qu'il avait prtendu, et tout
prouvait que ce brusque dpart cachait une trahison.

N'importe!... Il soutenait que notre partie pouvait tre gagne encore,
un hasard heureux lui ayant appris par qui et comment les papiers
avaient t enlevs.

L'auteur de ce hardi coup de main tait, me dit-il, M. Raymond Delorge.

--Et c'est heureux, ajouta-t-il, puisque je le tiens, et que ce soir
mme il sera hors d'tat de nous nuire...

--Et en effet, interrompit rudement Me Roberjot, le soir mme, des
assassins se prcipitaient sur Raymond, et le frappaient  coups de
couteau...

M. Verdale ignorait-il cette circonstance? On l'et jur,  la faon
dont il leva les bras au ciel.

--Eh bien! s'cria-t-il, Combelaine est encore plus fort que je ne le
pensais, car il ne m'a rien laiss souponner de ce crime si lche, oh!
rien absolument... Le surlendemain seulement, il m'entrana chez Mme
de Maillefert,  laquelle il signifia qu'il voulait tre mari dans le
plus bref dlai.

--On ne se marie pas en carme, d'ordinaire, lui rpondit-elle;
cependant vous tes le matre, qu'il soit fait selon votre volont...

Depuis, je n'ai gure revu Combelaine, tout occup d'acheter la
corbeille de noces, qu'il veut splendide; mais,  chaque fois, il m'a
rpt que nos affaires allaient au mieux, que M. Delorge n'avait pas
fait usage de nos lettres et qu'il tait si exactement surveill qu'on
tait sr de les lui reprendre.

J'ai donc t surpris comme par un coup de foudre lorsque, hier soir,
j'ai su par mon fils que Philippe de Maillefert tait arrt.

Calme en apparence, M. Verdale devait, au fond, tre fort troubl, car
il tait bien trop perspicace pour ne pas comprendre que le moment
difficile de l'explication, loin d'tre pass, n'tait pas venu encore.

--Ainsi, commena Me Roberjot, vous n'tes pour rien dans
l'arrestation de M. de Maillefert?

L'ancien architecte eut un beau geste de protestation indigne.

--En douteriez-vous donc! s'cria-t-il.

--Eh! eh! fit le docteur Legris.

--C'est qu'alors je me suis mal expliqu, messieurs, oui, bien mal!...
Quoi! vous ne voyez pas qu'en toute cette dplorable aventure, aprs
avoir t jou, je suis indignement sacrifi!...

--Cependant...

--Oui, sacrifi, car en perdant Philippe de Maillefert Combelaine risque
de me perdre. Depuis que je sais cette arrestation, je suis comme fou.
Elle peut avoir pour moi des suites dsastreuses. Philippe est le
sous-directeur de la Caisse rurale, mais j'en suis le directeur, et
c'est sur moi que retombe la responsabilit de sa nomination. Je vais
tre appel en garantie par les actionnaires, tracass par le juge
d'instruction; la justice va vouloir fourrer le nez dans nos affaires...

Tout cela tait fort plausible.

--Et cependant, reprit Me Roberjot, comment se fait-il que M. de
Maillefert, lors de son arrestation, vous ait envoy dire, aussi bien
qu' M. de Combelaine, qu'il consent  tout?...

--C'est qu'il me suppose complice de Combelaine.

--A quoi consent-il comme cela?

--Je l'ignore.

--Oh!

--Je vous en donne ma parole d'honneur.

Puis, aprs un moment de silence employ  peser dans son esprit les
consquences de ce qu'il allait rpondre:

--Ce qui est sr, ajouta M. Verdale, c'est qu'il y a quatre jours le
mariage tenait plus que jamais. Il tenait si bien que j'ai compt  la
duchesse trente mille francs pour le trousseau de Mlle Simone. D'un
autre ct, par exemple, Combelaine tait si mcontent des faons de M.
Philippe  son gard, que dans la soire du mme jour il me dit: Cet
idiot le prend avec moi sur un ton qui ne me convient pas du tout; je
dcouvrirais qu'il mdite quelque coup de Jarnac que je n'en serais pas
tonn. Et comme je lui reprsentais que, pour mater M. Philippe, il
n'y avait qu' lui refuser de l'argent: Eh! me rpondit-il, voil le
diable. Il en a, dans ce moment, et je veux tre pendu si je souponne
o il le prend!...

Le docteur Legris, Raymond et Me Roberjot changrent un rapide coup
d'oeil.

A chacun d'eux, le mme nom venait aux lvres: Laurent Cornevin.

--J'admets toutes vos explications, cher monsieur Verdale, reprit, non
sans une nuance d'ironie Me Roberjot. Seulement, comment les
Maillefert peuvent-ils tre si cruellement gns que vous dites, puisque
Mlle Simone s'est rsigne  vendre ses proprits?

Les yeux de l'ancien architecte vacillrent.

--C'est que, rpondit-il avec un visible embarras, c'est que...

--Mlle Simone garderait-elle l'argent?

--Je ne dis pas cela...

--Alors que devient-il? Car elle vend, nous sommes bien renseigns; nous
avons un ami en Anjou, le baron de Boursonne, et c'est par lui que nous
savons que l'acqureur des biens de Maillefert, c'est vous, cher
monsieur Verdale...

M. Verdale tressauta.

--Ah!... permettez, interrompit-il, j'ai achet des terres, c'est vrai,
mais ce n'est pas en mon nom, c'est au nom de la Caisse rurale, que je
veux faire bnficier d'une bonne et sre opration...

--C'est gnreux de votre part... mais que les achats soient faits 
votre nom ou  celui de la Caisse rurale, vous payez, j'imagine. Que
deviennent les fonds?...

Pour n'tre pas fort apparent, le trouble de M. Verdale n'en tait pas
moins rel.

--Rien n'a t pay encore, balbutiait-il; comme toujours j'ai eu la
main force. Combelaine voulait garder sur M. Philippe un pouvoir qu'il
et perdu, si le dficit et t combl...

De la tte, et de l'air le plus dbonnaire, Me Roberjot semblait
approuver.

Mais en lui-mme:

--Ceci, pensait-il, doit cacher quelque nouvelle infamie.

Telle fut peut-tre la pense de M. Lucien Verdale, car se dressant tout
 coup:

--M. de Combelaine est un misrable, pronona-t-il, mais vous, mon pre,
il faut que demain vous ayez vers  la Caisse rurale ce qu'y a pris M.
de Maillefert.

--Trois millions cinq cent mille francs!

--Eh!... qu'importe la somme!

De nouveau M. Verdale tait devenu livide.

--Deviens-tu fou!... s'cria-t-il. Cela n'arrangerait rien. Ce sont les
titres vols qu'il faudrait... D'ailleurs, o veux-tu que je prenne
trois millions cinq cent mille francs?...

--Vous tes riche, mon pre, et dt votre fortune y passer, il faut que
le dficit soit combl; il le faut, entendez-vous. Sinon, moi, votre
fils, je me lverais pour tmoigner contre vous, pour vous accuser. Je
puis tre le fils d'un malhonnte homme, je ne serai pas son complice...

--C'est qu'il le ferait comme il le dit, balbutia l'ancien architecte
perdu, oui, il le ferait, je le connais...

Puis soudain, prenant son parti:

--Ah... tu es comme les autres, Lucien, s'cria-t-il, avec une violence
inoue, tu me crois riche  millions! Pauvre fou! Est-ce que jamais un
millionnaire et jou la partie dsespre que je joue, et qui se
terminera peut-tre en cour d'assises!... Millionnaire! oui, je l'ai t
un instant, aujourd'hui je n'ai plus rien. Ah! tu me regardes, tu me
demandes comment cela se fait! Est-ce que je le sais moi-mme! Ce qui
est venu par la flte s'en est all par le tambour. Mes liquidations,
qui taient superbes, sont devenues dsastreuses, je me suis entt, et
tout a t dit. Et c'est notre histoire  tous, qu'on appelle les hommes
de l'Empire. Vois ceux que nous connaissons, et dont la prosprit a t
blouissante. Combelaine vole  main arme, Maumussy a dix millions de
dettes, la princesse d'Eljonsen demande  on ne sait quels tnbreux
trafics de quoi garder les apparences de son luxe pass. Si je suis
encore debout, c'est qu'on ignore ma situation. Ouvre la fentre et
proclame-la, et demain je n'ai plus qu' faire mes malles et  filer
rejoindre en Belgique les millionnaires d'un jour que la spculation a
trahis. Nous croulons, et ce n'est pas l'Empire qui nous tirera de
l!... L'Empire!... il a donn tout ce qu'il pouvait donner, et
maintenant que les caisses sont vides, il ne sait plus o prendre de
l'argent pour remplir ces mains insatiables incessamment tendues vers
lui... L'Empire!... il est comme nous, il prit par l'argent, il
dgringole, et il n'y a plus  l'ignorer que les ministres, le prfet de
police et l'empereur!...

Les traits contracts de M. Lucien Verdale trahissaient l'effort
excessif de sa pense... Malheureux! Tant qu'il avait cru son pre
immensment riche, il avait espr qu'un grand sacrifice d'argent
changerait tout... Tandis que, maintenant:

--Il faut quand mme que M. de Maillefert soit sauv, mon pre,
pronona-t-il.

L'ancien architecte eut un geste furibond.

--A quoi donc a servi tout ce que je viens de dire, s'cria-t-il, que tu
me rptes cela? Est-ce de moi, compromis autant que lui, que dpend le
sort de M. de Maillefert!...

--De qui donc dpend-il?...

--Eh! de celui qui a su s'emparer des papiers de Combelaine, parbleu! de
M. Raymond Delorge.

Cette exclamation donnait le secret de la faible rsistance de M.
Verdale. Trs videmment, il croyait Raymond possesseur de ces papiers
si importants.

--Ainsi, selon vous, insista Me Roberjot, M. Delorge est dsormais
matre de la situation?

--Matre absolu.

--Comment cela?

M. Verdale haussa les paules.

--Ne le savez-vous pas aussi bien que moi? fit-il...

Assurment oui, si Raymond et eu les papiers, mais il ne les avait pas,
malheureusement, et laisser souponner la main de Laurent Cornevin et
t une faute impardonnable. De l, pour Me Roberjot, une position
assez dlicate.

--N'importe, cher monsieur Verdale, dit-il, auriez-vous quelque
rpugnance  nous donner vos ides?

--Moi!... Aucune; je n'ai plus rien  craindre de Combelaine dsormais,
et il est de mon intrt que ce soit vous qui l'emportiez...

--Eh bien, alors?

--Alors, quoi!... Ces papiers ne mettent-ils pas  votre discrtion tous
les gens qui ont t complices des intrigues et des tripotages de
Combelaine: Maumussy, la princesse d'Eljonsen, le docteur Buiron et tant
d'autres!... Menacez-les de publier leur correspondance, et ils
remueront ciel et terre. La justice, je le sais, ne lche pas aisment
sa proie, et M. Barban d'Avranchel est le plus ttu des hommes... Mais
il est avec le ciel des accommodements... Jamais le gouvernement ne
laissera compromettre tant de gens qui ont t siens; jamais, il ne le
peut pas. Ce serait prcipiter sa chute...

Me Roberjot semblait assez de cet avis.

--Certainement, dit-il, l'affaire serait aise  touffer si le dficit
tait combl.

M. Verdale hsita un moment, puis tout  coup:

--Il peut l'tre, fit-il.

--Comment cela?

--Combelaine doit avoir une bonne partie encore des titres vols...

--Oh! il ne faut pas compter l-dessus.

--Eh bien! moi, directeur de la Caisse rurale, et  ce titre acqureur
d'une partie des proprits de Mlle Simone, je puis faire avancer
l'poque du payement.

Me Roberjot regardait son ancien copain comme s'il et espr lire
jusqu'au fond de son me.

--Feriez-vous vraiment cela? demanda-t-il.

--Et vous, fit l'ancien architecte, me donneriez-vous votre parole de me
rendre, sans vous en servir, les lettres de moi qui sont parmi les
papiers de Combelaine?...

Malheureusement, Me Roberjot ne pouvait prendre cet engagement, et il
cherchait comment esquiver une rponse dcisive, lorsque M. Lucien
Verdale intervenant:

--Soyez tranquilles, messieurs, pronona-t-il d'un ton ferme, mon pre
fera sans conditions tout ce que l'honneur lui commandera de faire.

Raymond, le docteur Legris ni Me Roberjot n'avaient plus rien  faire
chez l'ancien architecte. Ils se retirrent, reconduits par M. Lucien
Verdale, lequel, sur l'escalier encore, leur affirmait qu'il saurait
faire vouloir son pre.

Lui, cependant, d'un air indfinissable, coutait le bruit des pas qui
se perdait dans les corridors de son vaste htel.

Lorsqu'il n'entendit plus rien, sonnant son valet de chambre, un homme
qui le servait depuis quinze ans, et qui, pensait-il, lui tait tout
dvou:

--As-tu, lui demanda-t-il, termin tous les apprts dont je t'avais
charg?...

--Je n'ai rien oubli, rpondit le valet de chambre, de ce que m'avait
command monsieur le baron, j'ai empli quinze grandes caisses que j'ai
dposes dans un magasin lou sous un nom suppos...

M. Verdale sourit.

--Eh bien! dit-il, demain tu mettras ces caisses au chemin de fer, et tu
iras toi-mme m'attendre  Bruxelles. Il n'est que temps de filer.




V


Minuit venait de sonner, lorsque Me Roberjot, le docteur Legris et
Raymond quittrent le somptueux htel de M. Verdale.

Prudemment, le docteur voulut sortir le premier, pour explorer les
alentours, et il poussa la circonspection jusqu' traverser la rue pour
reconnatre deux portes cochres dont l'ombre lui avait paru suspecte.

C'est que vritablement ce n'tait pas le moment d'oublier que la vie et
la libert de Raymond taient plus que jamais en pril.

N'avait-il pas  redouter galement les poignards qui une fois dj
l'avaient manqu et le mandat d'amener dcern contre tous les membres
de la Socit des Amis de la justice?

Persuad que la rue tait dserte, le docteur fit signe  ses compagnons
de le rejoindre, et comme le temps tait beau et le pav sec, ils
gagnrent les Champs-lyses et se mirent  descendre la grande alle,
silencieuse et dserte  cette heure.

[Illustration:--Nous sommes flambs, me dit-il, on a vol les papiers.]

Cette entrevue qu'ils venaient d'avoir avait si singulirement drout
leurs prvisions et leur avait ouvert des perspectives si inattendues,
qu'ils sentaient le besoin de se trouver ensemble, pour changer leurs
ides, tudier la situation, se concerter et dcider la conduite 
tenir.

Me Roberjot pensait que, pour Raymond, la suprme sagesse serait de
disparatre absolument.

--Votre cause, mon cher, lui disait-il, est visiblement entre les mains
d'un homme trs fort, disposant de tels moyens d'action qu'il a pu
acheter le valet de chambre de M. de Combelaine et les domestiques de
Mme Flora. Laissez-le donc faire, ne vous exposez pas  lui susciter
des embarras inattendus au moment o il touche le but qu'il poursuit
depuis tant d'annes.

C'tait absolument l'avis de M. Legris.

--Rassurez-vous, lui disait-il. M. Verdale vous a dit tout le parti
qu'on peut tirer des papiers enlevs; croyez que Laurent Cornevin saura
s'en servir. M. Philippe a beau tre au secret, il sera tir d'affaire;
le mariage de Combelaine a beau tre fix, il ne se fera pas.

Et comme le silence de Raymond l'inquitait:

--Enfin, s'cria-t-il, que voulez-vous, que pouvez-vous faire, expos
que vous tes  tre arrt d'une minute  l'autre?

--Je puis empcher le mariage.

--En tuant Combelaine, n'est-ce pas?

--S'il n'est que ce moyen...

--Eh bien! il sera temps d'en venir l, lorsqu'il vous sera dmontr
qu'il n'est plus de ressource... et en attendant, tchez de n'aller pas
en prison...

Lorsqu'ils arrivrent  la place de la Concorde, Raymond avait fini par
se rendre aux reprsentations de ses amis, et il avait t convenu qu'il
se cacherait chez le docteur Legris, en attendant qu'on lui trouvt une
retraite sre.

Ils changrent alors une dernire poigne de main.

Et, tandis que Me Roberjot passait le pont de la Concorde pour
regagner la rue Jacob, Raymond et le docteur Legris reprirent le chemin
de Montmartre.

Ils allaient d'un bon pas, le long des rues dsertes, multipliant les
dtours en se retournant  tout moment pour s'assurer qu'ils n'taient
pas suivis, et s'tonnant un peu que M. de Combelaine ne fit pas
surveiller plus exactement l'homme qu'il croyait en possession de sa
correspondance.

--Est-ce un pige? murmurait le docteur.

En tout cas, lorsqu'il dboucha sur la place du Thtre, o il
demeurait, M. Legris redoubla d'attention, et sa vigilance ne fut pas
perdue, car tout  coup, serrant le bras de son compagnon:

--L, fit-il, devant ma maison, regardez.

Raymond obit. Devant la maison indique, un homme de haute taille
faisait les cent pas, avec cette allure si reconnaissable des gens qui,
ayant longtemps attendu, commencent  s'impatienter.

--C'est Krauss! s'cria Raymond.

--A cette heure! demanda le docteur; en tes-vous bien sr?

--Oh! parfaitement, et la preuve, regardez.

Et aussitt:

--Krauss! appela-t-il.

C'tait bien le vieux soldat. Il s'arrta court, regardant de tous
cts, et lorsqu'il aperut et reconnut les deux jeunes gens, accourant
vers eux:

--Vous voil donc! s'cria-t-il, je commenais  dsesprer...

--Il y a du nouveau? interrogea Raymond inquiet.

--Certes, monsieur. D'abord M. Jean Cornevin est  Londres, il a envoy
une dpche, il sera ici  la fin de la semaine...

--Ah!

--Ensuite, un de vos amis, le baron de Boursonne, est venu vous
demander. Il prtend qu'il peut vous rendre un service. Je lui ai
rpondu que je lui dirais demain comment vous voir...

--Celui-l est un ami, tu lui donneras l'adresse du docteur...

Mais le docteur, prcisment, ne voyait rien l qui justifit la
prsence de Krauss.

--Je vous avais recommand, mon brave, lui dit-il, de ne venir chez moi
qu' la dernire extrmit...

--Oh! il y a encore autre chose, interrompit le vieux soldat; seulement
c'est une affaire particulir, de sorte que...

--Quoi que ce soit, dit vivement Raymond, tu peux parler devant M.
Legris.

Le fidle serviteur hsita une seconde; puis plus bas:

--Monsieur, fit-il, c'est une jeune dame qui voudrait vous voir...

--Une jeune dame!

--Trs jolie, quoiqu'elle ait l'air bien chtive, et  qui vous devez
avoir parl de moi, puisqu'elle me connat. Figurez-vous que, ce soir,
j'allais monter me coucher, quand le portier vient me dire qu'on me
demande en bas. Je descends, et dans la rue je trouve deux dames dont
l'une, la plus jeune, me dit qu'il faut qu'elle vous parle  l'instant,
 tout prix, qu'il y va de votre vie et de la sienne. Dame! j'tais bien
embarrass. Mais elle m'a tant pri de la conduire vers vous, d'une voix
si douce et si rsolue en mme temps, que ma foi!...

--Tu l'as amene...

--Oui, monsieur, et elle est l, tenez, au coin de la rue, dans cette
voiture.

--Elle!... s'cria Raymond.

Et prenant son lan, en trois bonds il fut prs de cette voiture que lui
montrait Krauss; et qui tait arrte dans l'ombre que projetait le
thtre de Montmartre, au coin de la rue des Acacias.

Il ne s'tait pas tromp.

C'tait bien Simone de Maillefert qui, en compagnie de sa gouvernante,
l'honnte, l'excellente miss Lydia Dodge, l'attendait. Il la reconnut 
la lueur vacillante des lanternes...

Elle l'avait entendu venir, elle l'avait devin plutt, et elle se
penchait  la portire.

--Vous! dit-il,  cette heure, ici!

--En suis-je donc  calculer et  compter mes imprudences! rpondit-elle
de cette voix sche et brve que donne la conscience d'un pril immense,
immdiat, presque invitable. Qu'ai-je  perdre ou  craindre,
dsormais! J'ai bien fait de venir, puisque vous voici. Vous avez reu
ma lettre, n'est-ce pas?

--Je l'ai reue, et je me demande comment j'ai mrit que vous
m'criviez de telles choses!...

--Ah! j'avais la tte perdue. Mais pourquoi ne m'avoir pas rpondu?

--Le pouvais-je! Si vous connaissiez ma situation!...

--Je la connais. Vous avez conspir, vous tes poursuivi, vous vous
cachez...

Ils parlaient sans prcautions ni mnagements, de sorte que le cocher,
tout intrigu des mots qui arrivaient  ses oreilles, tait descendu de
son sige et se rapprochait sournoisement.

Krauss, par bonheur, et le docteur Legris veillaient.

Ils appelrent le cocher, sous prtexte de lui demander du feu pour
leurs cigares, et le retinrent trop loin de la voiture pour qu'il
entendt rien.

--Je me suis expliqu votre lettre, poursuivait Raymond, lorsque j'ai
appris l'horrible malheur...

--C'est l ce que je voulais viter au prix mme de la vie. Un duc de
Maillefert accus de vol, accus de faux! C'est  douter de soi.

Elle tait sublime en ce moment: jamais Raymond ne l'avait si perdument
aime, jamais il n'avait senti avec cette intensit que sans elle la vie
ne lui tait plus possible.

--Mais M. Philippe n'est pas coupable, s'cria-t-il.

Mlle Simone eut un mouvement de stupeur.

--Quoi!... vous savez...

--Je sais que les dtournements et les faux dont on accuse votre frre
n'taient, dans son intention, qu'une pure fiction. C'est vous seule
qu'il voulait surprendre et dpouiller.

Le visage cach entre les mains, Mlle Simone sanglotait.

--Hlas! gmit-elle, l'odieuse comdie  laquelle il est descendu est
plus infme encore que le crime mme. Aussi quel chtiment!... Il est au
secret. Ma mre est alle  la prison, les geliers lui ont refus
l'entre. Et cependant la honte d'un jugement peut encore tre vite.
C'est pour cela que je suis ici. Ai-je eu tort de compter sur vous?

--Ah! corps et me, je vous appartiens, ne le savez-vous pas?...

--Je le crois, et c'est cette croyance qui me donne le courage de vous
dire: Raymond, mon ami unique et bien-aim, au nom de votre amour,
sacrifiez-moi le souvenir sacr de votre pre assassin, les haines
saintes de votre vie entire, et jusqu' l'espoir de votre lgitime
vengeance.

Il tremblait de comprendre.

--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.

Elle parut rassembler tout son courage, puis se penchant vers Raymond:

--Ces papiers, dit-elle, que vous avez enlevs  M. de Combelaine, je
vous en supplie, rendez-les moi!...

--Grand Dieu!...

Elle se mprit au sens de l'exclamation, car, plus vivement, et avec des
intonations  briser la volont la plus solidement trempe:

--Je ne m'abuse pas, Raymond, insista-t-elle, sur l'tendue du sacrifice
que je vous demande. Avec ces papiers, lui-mme me l'a dit, vous pouvez
perdre M. de Combelaine et ses complices. Mais aussi savez-vous ce qu'il
promet en change? Pour mon frre, l'honneur; pour moi, la libert...

--Ah!... ces papiers maudits!...

Elle crut qu'il hsitait.

--Vous entendez, reprit-elle; la libert de disposer de ma main. Sinon,
comme il faut quand mme que l'honneur de Maillefert soit sauv, mardi
prochain, j'pouserai le comte de Combelaine...

--Mardi!...

--Oui, c'est dcid. Et M. de Combelaine a si habilement et si
secrtement pris ses dispositions, que la nouvelle ne s'en est pas
bruite...

Dchir du plus horrible dsespoir, Raymond se tordait les mains.

--Mais je ne les ai pas, s'cria-t-il, ces papiers qui nous sauveraient;
je ne les ai pas!

Il n'y avait pas  se tromper  son accent; Mlle Simone fut atterre.

--Tout est donc fini!... murmura-t-elle. Et cependant ils ont t
enlevs!... Qui donc les a?...

Le nom de Laurent Cornevin montait aux lvres de Raymond, il eut le
courage, et c'en tait un grand en ce moment, de ne le pas prononcer.

--Je l'ignore, rpondit-il...

Ce qu'il en cotait  Mlle Simone de renoncer  un espoir qui
jusqu'alors l'avait soutenue, il tait ais de le voir.

--Cependant, reprit-elle, ces pices si compromettantes, Combelaine les
croit bien entre vos mains, puisque c'est lui qui m'a conseill de venir
 vous...

--Lui!...

--Il m'a dit que, grce  lui, vous n'tiez pas arrt encore...

--Mais alors... Pardon! Est-ce en prsence de votre mre qu'il vous a
donn ce conseil?

--Non! Il m'a mme prie de lui cacher ma dmarche.

Il semblait  Raymond entrevoir comme une lueur.

--Combelaine se dfie donc de votre mre, fit-il; pourquoi? que vous
dit-elle de ce mariage?...

--Rien. Aprs quelques jours de tristesse morne, tout  coup, un matin,
elle a repris son insouciance. L'arrestation mme de mon frre ne l'a
pas abattue. Il y a des moments o je me demande si elle a bien la
plnitude de sa raison. Elle dit de Philippe: Baste! il s'en tirera,
de mme qu'elle me dit: Tu n'es pas encore marie;  la porte de la
mairie, il y a encore de l'espoir.

Raymond rflchissait.

--Cette insouciance, pensait-il, ne prouverait-elle pas l'entente de la
duchesse de Maillefert et de Cornevin?... Tiendraient-ils en rserve
pour le dernier moment quelque expdient dcisif?

Puis tout haut:

--Je serai plus explicite que votre mre, mademoiselle, dit-il, et je
vous jure, moi, que vous ne serez jamais la femme de Combelaine.

--Qu'esprez-vous donc?...

Il hocha la tte, et doucement:

--Permettez-moi, rpondit-il, de garder mon secret.

Rappel par Raymond, le cocher de Mlle de Maillefert tait accouru,
et il remontait sur son sige en faisant claquer son fouet pour
rveiller son cheval, qui, la tte basse, dormait entre les brancards.

--Allons, reprit Mlle Simone d'une voix mourante, il faut nous
sparer... Ma dernire esprance, celle qui me soutenait pendant que je
vous attendais, s'est vanouie... Il ne me reste plus qu' aller
apprendre  M. de Combelaine le rsultat de ma dmarche...

--A cette heure?

--Oui, il doit attendre mon retour devant notre htel dans son coup...
Dieu ait piti de nous!...

Puis, tendant  Raymond sa main qu'il pressa contre ses lvres:

--Adieu! dit-elle encore! adieu!

--A mardi, murmura Raymond.

Mais sa rponse se perdit dans le bruit des roues de la voiture qui
s'loignait, et presque aussitt la voix loyale du docteur Legris
retentit  son oreille, disant:

--Eh bien!... vous tes content, j'espre... La dmarche de Mlle
Simone me parat assez significative...

--Sa dmarche!... Vous avez donc entendu?

M. Legris riait de ce bon rire que donne la confiance.

--Pas un mot, rpondit-il, je vous le jure, et au besoin j'en appelle au
tmoignage de Krauss.

--Je l'atteste, rpondit le vieux soldat.

--Du reste, continua le docteur, pas n'est besoin d'une perspicacit
suprieure pour deviner le motif qui a pu amener Mlle Simone de
Maillefert, en pleine nuit, place du Thtre,  Montmartre. Combelaine
voudrait ravoir les papiers enlevs  Mme Flora, et comme il est
persuad que vous les avez...

--Oui, c'est bien cela...

--Il vous les envoie redemander?

--Oui, et si je les avais!...

--Vous les rendriez peut-tre?

--A l'instant.

Le docteur, retirant son chapeau, salua.

--Mes compliments! fit-il. Heureusement ces papiers bnis sont entre des
mains plus solides que les vtres, et qui ne les lcheront qu' bon
escient...

--Trop tard, peut-tre!... Savez-vous que le mariage est fix  mardi,
que toutes les dispositions sont prises!...

--Qu'est-ce que cela prouve? Que Laurent Cornevin, l'homme de la
situation, sera prt mardi.

--Et s'il ne l'tait pas?

--Eh bien! je serais le premier  vous dire: Soit! n'importe comment,
faites-vous justice vous-mme... Mais je ne crains rien, Cornevin
veille.

Depuis le matin, M. Legris courait pour Raymond, et ce n'est pas
impunment qu'un mdecin, occup comme il l'tait, s'absente toute une
journe.

Vingt clients au moins taient venus, quelques-uns jusqu' trois fois,
dont en rentrant chez lui avec Raymond il put lire les noms, crits par
la servante sur l'ardoise de l'antichambre.

Ce n'est pourtant pas l ce qui le proccupa.

Ce qui lui avait saut aux yeux, c'tait un papier pli en quatre, pos
bien en vidence, et qui sentait la procdure d'une lieue.

Ce n'tait, en effet, rien moins qu'une citation qui enjoignait au
docteur Legris d'avoir  se prsenter le lendemain,  une heure de
releve, devant M. le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son
cabinet, au Palais de Justice.

Et pas d'autre indication.

--Barban d'Avranchel, rptait le docteur, Barban d'Avranchel! C'est
bien le juge qui instruit l'affaire de ce pauvre Philippe?

--Oui, rpondit Raymond, et c'est aussi celui qui, lors de la mort de
mon pre, fut charg de l'enqute et rendit l'ordonnance de non-lieu qui
dclarait Combelaine innocent...

N'importe. Cette citation intriguait si fort M. Legris que c'est  peine
s'il put fermer l'oeil, et que ds le jour il allait rejoindre
Raymond, et lui disait en manire de salut:

--Je donnerais dix louis pour qu'il ft l'heure de me rendre chez M.
Barban d'Avranchel.

En attendant, il donna une demi-douzaine de consultations, et  neuf
heures il avait djeun et il tait prt  courir  ses visites les plus
urgentes.

--Chemin faisant, dit-il  Raymond, je vais tcher de vous trouver un
asile, car il ne faut pas nous abuser: certain que vous n'avez pas les
papiers, Combelaine va vous faire arrter...

Et comme Raymond ne savait comment le remercier:

--Vous me remercierez plus tard, lui dit-il. Aujourd'hui je n'ai pas une
seconde, oblig que je suis de courir aux Batignolles prparer le
logement de Mme Flora. Surtout, tenez-vous coi. Ma servante, qui a le
mot d'ordre, ne laissera arriver jusqu' vous que M. de Boursonne.

Raymond ne devait pas avoir le temps de s'ennuyer.

Il n'y avait pas une demi-heure que le docteur tait parti, lorsque la
servante entre-billa la porte, et d'un air mystrieux:

--Monsieur, dit-elle, il y a l ce monsieur que vous savez...

C'tait, en effet, le vieil ingnieur, lequel, toujours brusque, la
poussa pour entrer plus vite.

Apercevant alors Raymond:

--Enfin! vous voil!... s'cria-t-il. Savez-vous que c'est pour vous que
j'ai fait le voyage!... J'apporte de drles de nouvelles, allez...

Bien surprenants, en effet, taient les renseignements recueillis en
Anjou par M. de Boursonne.

Moins de quinze jours aprs le dpart de Raymond, d'immenses affiches
jaunes, rpandues  profusion, avaient annonc  toute la contre la
vente aux enchres publiques des proprits de Mlle Simone de
Maillefert.

Seulement, les conditions de vente taient si malencontreuses, si
bizarres les lotissements, que tout le monde s'tait tonn de la
maladresse des hommes d'affaires chargs de cette importante opration.

Un des premiers, M. de Boursonne s'tait demand si cette maladresse
n'tait pas calcule, et ce doute mis par lui n'avait pas tard 
devenir une certitude pour tous les gens un peu clairvoyants.

[Illustration:--Il faut que le dficit soit combl.]

Oui, il tait vident qu'on s'tait appliqu  carter les
enchrisseurs, et que, par suite, les biens n'atteindraient pas les deux
tiers de leur valeur.

Et qui devait profiter de cette manoeuvre?

Un Parisien, un certain baron Verdale, lequel faisait annoncer partout
qu'il tait dcid  acheter tout ce qui avait appartenu  Mlle
Simone, au nom de la Caisse rurale, puissante socit financire dont il
tait le directeur.

Les plus modrs calculaient que cette honnte spculation mettrait dans
la poche dudit Verdale un million ou quinze cent mille francs, et on
admirait son adresse, lorsque le bruit se rpandit d'une aventure
passablement mystrieuse.

Aprs la vente de chacun des lots dont M. Verdale se portait acqureur,
un tranger, un Anglais, se prsentait dans l'tude du notaire, et,
moyennant la surenchre gale, devenait l'adjudicataire dfinitif ou
provoquait une nouvelle adjudication.

--Vous crire tout cela et t trop long, mon cher Delorge, disait en
achevant le vieil ingnieur; j'ai prfr venir vous le raconter, vous
serrer la main par la mme occasion, et jouir de votre tonnement...

Mais Raymond n'tait que fort mdiocrement surpris.

Les rticences de M. Verdale, la veille, l'avaient prpar  la
dcouverte de ces manoeuvres si habilement prpares pour s'attribuer
une part des dpouilles de Mlle de Maillefert, et si inopinment
djoues.

Et, quant  cet Anglais qui arrivait si  propos, des millions  la
main, pour ruiner les projets du directeur de la Caisse rurale, qui
pouvait-il tre, sinon Laurent Cornevin?...

Ce fut l'opinion de M. de Boursonne, lorsque Raymond l'eut mis au
courant de la situation.

Et ils en taient  calculer les consquences de ces vnements,
lorsque, la porte s'ouvrant brusquement, le docteur Legris reparut, tout
essouffl d'avoir mont les escaliers quatre  quatre, et rayonnant de
joie.

--Victoire! s'cria-t-il ds le seuil; le Combelaine, cette fois, ne
s'en tirera pas...

Mais il s'arrta court... Il venait de voir le vieil ingnieur qu'il
n'avait pas aperu tout d'abord.

--Vous pouvez continuer, cher docteur, dit vivement Raymond, monsieur
est le baron de Boursonne, pour qui je n'ai pas de secrets.

M. Legris le savait. Aussi sans se faire prier:

--Je sors de chez M. Barban d'Avranchel, reprit-il, et c'est par lui que
j'ai su... Mais permettez-moi de commencer par le commencement...

Il se laissa tomber dans un fauteuil, et, tout en s'essuyant le front:

--Je suis exact, poursuivit-il. Cit pour une heure prcise,  une heure
moins cinq je me prsentais au Palais de Justice, ma citation  la main.

J'y tais depuis dix minutes et je commenais dj  trouver le temps
furieusement long, lorsque je vis arriver, devinez qui? Je vous le donne
en mille...

--Combelaine! s'cria Raymond.

--Non. Un confrre  moi, le docteur Buiron. Me reconnaissant, il ne
parut pas ravi de la rencontre, oh! mais pas du tout. Que diable
faites-vous l? me demanda-t-il.--Vous le voyez, rpondis-je, j'attends
mon tour de comparatre. Et vous?--Moi, j'ai reu une citation de M.
Barban d'Avranchel, et je consens  tre pendu si je sais ce qu'il me
veut!...

Par ma foi! je fus tourdi de l'aventure; cependant gardant mon
sang-froid: Vous aurez commis quelque crime, mon savant confrre,
dis-je en riant. Sur ma parole, il plit.--Oh! fit-il, oh!...--Aprs
cela, ajoutai-je, vous n'tes peut-tre que complice!...

J'allais certainement le pousser, m'amuser  l'embarrasser, lorsque la
porte du cabinet de M. d'Avranchel s'ouvrit... Un homme en sortait, en
qui je reconnus tout d'abord Grollet, cet ancien palefrenier de
l'lyse, qui est devenu un des riches loueurs de voitures de Paris, et
que j'avais vu la veille chez la matresse de M. Philippe de
Maillefert...

Mais ce n'est pas en qualit de tmoin qu'il venait d'tre interrog...

A peine fut-il dans la galerie, que deux gardes s'avancrent, qui le
firent placer entre eux et l'emmenrent...

--Grollet arrt!... murmura Raymond, au comble de la stupeur, Grollet,
le faux tmoin...

--Oui!... Et, pour parler franc, je fus tellement bahi, et mon visage
trahit si bien mon bahissement, que Buiron me demanda ce qui me
prenait. Je n'eus pas le temps de lui rpondre un mensonge quelconque,
un huissier criait mon nom de toute la force de ses poumons...

Mon tour tait venu... Saluant mon docte confrre, j'entrai chez M.
Barban d'Avranchel.

Je trouvai un homme d'une politesse parfaite, bien que d'un froid de
glace et infatu outre mesure de la majest de ses fonctions.

Savez-vous ce qu'il me voulait, mon cher Delorge?...

Des dtails sur la tentative d'assassinat dont vous avez failli tre
victime sur le boulevard extrieur, en face du _Caf de Pricls_...

--Quoi!... la justice connat cette affaire?...

--Trs bien. M. Barban d'Avranchel la suit avec passion, et il est sur
la trace des coupables...

--Il vous a parl de Combelaine!...

Le docteur Legris secoua la tte.

--M. d'Avranchel, rpondit-il, ne passe pas pour un aigle, mais il sait
trop bien son mtier pour se livrer ainsi. Non, il ne m'a pas parl de
Combelaine, et ce que je sais, je l'ai surpris. Me suis-je tromp? A
vous d'en juger; voici les faits:

Ayant rpondu  toutes les questions de M. d'Avranchel, je voulais
savoir s'il souponnait la vrit. Prenant donc mon air le plus
indiffrent: Il me parat difficile, monsieur, dis-je, que la justice
atteigne les coupables.--La justice, me rpondit-il, atteint toujours
les coupables; elle est lente  frapper parfois, elle n'en frappe que
plus terriblement...--Oui, interrompis-je, except lorsque les coupables
sont couverts par la prescription...

M. d'Avranchel se redressa:

--En un point, vous avez raison, pronona-t-il... Seulement, l'homme
qui a commis un crime rest impuni, fatalement, ncessairement, en
commet un second... Et c'est alors que la justice arrive...




VI


La doctrine du juge d'instruction tait discutable, mais non la porte
de ses allusions.

Donc, la victoire tait plus que probable. Mais c'tait pour Raymond une
raison de plus de se cacher, s'il tenait  chapper aux efforts
dsesprs de Combelaine.

M. Legris, dans ses courses, avait dcouvert chez un de ses amis une
retraite absolument sre. Il la refusa. Il voulait, prtendait-il,
conserver la libert de ses mouvements, et quoi qu'on pt lui dire, il
dclara qu'il allait se rfugier dans l'appartement qu'il avait lou rue
de Grenelle.

--Prcisment parce qu'il est insens d'y aller, disait-il, on ne m'y
cherchera pas...

C'tait une raison; mais le docteur n'en fut pas dupe.

--Avouez plutt, fit-il, que vous voulez surveiller l'htel de
Maillefert pour tre bien sr que le mariage ne se fera pas sans que
vous soyez averti.

--Eh bien! oui, c'est vrai! rpondit Raymond, de l'accent d'un homme
dont la dtermination est irrvocable...

Il prit cependant quelques prcautions avant de gagner cet appartement,
et il avait fait assez de tours et de dtours pour djouer toutes les
surveillances, lorsqu'il y arriva, sur les sept heures du soir.

--A tout le moins, ne sortez pas, lui recommanda le docteur; je viendrai
tous les jours vous apporter des nouvelles... Et excusez-moi; mes
moments sont compts.

Le docteur, en effet, avait  aller attendre, rue de Suresnes, Mme
Flora Misri.

Il l'attendit longtemps...

L'heure du rendez-vous tait bien passe, lorsqu'enfin elle arriva toute
palpitante.

--Ah! j'ai bien failli ne pas venir! dit-elle tout d'abord  M.
Legris... Il s'est pass bien des choses depuis hier...

--Quoi donc?...

--Combelaine m'est revenu!... Il me savait chez Lucy, il m'a envoy un
de ses amis avec une lettre... Savez-vous ce qu'il me propose?...

--Dites.

--Eh bien! il m'crit qu'il est un fou, qu'il n'a jamais aim, qu'il ne
peut aimer que moi, qu'il est au dsespoir et prt, si je le veux, 
rompre ce mariage... Bref, il me propose de quitter la France et d'aller
nous marier en Amrique...

Le docteur frmit.

--Accepteriez-vous donc!... s'cria-t-il.

Mme Flora eut un geste dcourag.

--J'ai hsit, rpondit-elle, parce que cet homme-l, voyez-vous, c'est
mon pass, c'est toute ma vie, je lui appartiens... Et s'il ft venu
lui-mme, s'il m'et command de le suivre, je me connais... je l'aurais
suivi comme un chien que son matre siffle... Mais il n'est pas venu, et
j'avais Lucy prs de moi... Lucy m'a remontr que partir avec Victor,
c'tait me livrer  lui, et que, certainement, un jour ou l'autre, pour
avoir mon argent, il m'empoisonnerait...

--Et alors?...

--Alors, je viens vous demander de me protger, de me cacher...

Une heure plus tard, Mme Misri tait  l'abri des recherches dans la
petite maison de la veuve du garde du gnie, et le docteur Legris
remontait chez lui, rflchissant aux pripties tranges de cette
lutte...

Trs certainement Flora Misri millionnaire tait la carte suprme que
s'tait rserve Combelaine, et s'il y avait recours, c'est qu'il
reconnaissait que la partie tait irrsistiblement perdue...

Voil ce que, le lendemain, rue de Grenelle, le docteur Legris disait 
Raymond.

Il pensait le tranquilliser. Point.

--Tout cela, objecta-t-il, empche-t-il le mariage? Bien au contraire.
Combelaine furieux ira jusqu'au bout. Depuis ce matin, je suis en
observation derrire ma persienne, et j'ai constat  l'htel de
Maillefert un mouvement inaccoutum. A chaque moment des gens y entrent,
portant d'normes paquets. C'est la noce qui se prpare.

Et, comme le docteur se rcriait:

--Oh! j'attendrai jusqu' la dernire minute, ajouta Raymond, je vous
l'ai promis... Mais une fois l, je reprends ma libert... Et je vous
jure que jamais Simone ne portera le nom de l'assassin du gnral
Delorge...

Et en disant cela il montrait sur la chemine une paire de revolvers...

On tait alors au samedi, et la journe s'coula sans amener de nouveaux
incidents.

Le lendemain, sur les huit heures, Raymond put voir Mlle Simone
sortir  pied, en compagnie de miss Lydia Dodge, se rendant sans doute 
la messe. Vers quatre heures, M. de Combelaine se prsenta  l'htel et
fut reu...

Mais le lundi, dans l'aprs-midi, le docteur arriva tout essouffl.

Il apportait une grosse nouvelle, une nouvelle qui, depuis le matin,
circulait sur les boulevards et qui s'tait confirme  l'heure de la
Bourse. Le directeur de la Caisse rurale, le baron Verdale, avait lev
le pied, emportant  ses actionnaires une somme norme.

Selon les uns, il avait russi  gagner l'Angleterre; selon les autres,
il avait t arrt  la frontire belge, porteur d'un sac de voyage
bourr de valeurs...

--Oui, c'est une grave nouvelle, approuva Raymond, mais qui n'empchera
pas le mariage de M. de Combelaine... C'est demain mardi, et rien
n'annonce cet vnement dcisif sur lequel vous comptiez...

Le docteur garda le silence... Il commenait  se sentir dcontenanc...
Que faisait donc Cornevin?... Des doutes lui venaient, et il n'osait
dire:

--Agissez.

La nuit fut pour Raymond une longue agonie, et le jour tait  peine
lev, qu'il s'tablissait derrire sa persienne, guettant les mouvements
de l'htel de Maillefert...

Dj tous les domestiques taient debout... On retirait les voitures des
remises, les palefreniers prparaient les harnais... Le suisse avait la
tenue des grands jours.

A neuf heures, des quipages commencrent  se succder, d'o
descendaient en grande toilette la princesse d'Eljonsen, le docteur
Buiron, le duc et la duchesse de Maumussy, puis enfin, svrement vtu
de noir, gant et cravat de blanc... le comte de Combelaine.

Plus de doute!... le mariage allait avoir lieu.

--Allons, murmura Raymond, que ma destine s'accomplisse!...

Et, glissant dans ses poches ses deux revolvers, il se dirigea en toute
hte vers la mairie du Palais-Bourbon, situe tout prs, rue de
Grenelle...

L aussi, tout tait en mouvement... Les garons couraient le long des
escaliers et des corridors, portant des tapis, des fauteuils, des
tentures...

Raymond arrta l'un d'eux.

--Pourquoi ces prparatifs? lui demanda-t-il.

--Pour une noce... une noce dans le grand genre. C'est un comte qui
pouse la fille d'une duchesse...

Et cet honnte garon disait quel escalier prendrait la noce, quelles
pices elle traverserait, et dans quel salon le mariage serait
clbr...

--Je vous remercie, mon ami, dit Raymond.

Et, calme comme un homme qui n'a plus de sacrifice  faire, il se mit 
choisir la place la plus favorable  son dessein.

Il ne rflchissait plus, toutes ses ides taient comme figes dans son
cerveau, et mme il souffrait moins, car toutes ses angoisses avaient
cess et il se disait que dans quelques instants tout serait fini.

--Il s'agit de ne pas le manquer, pensait-il, et de ne tirer qu' bout
portant...

Et il tendait le bras, constatant avec une sorte d'orgueil farouche que
son bras ne tremblait pas...

Cependant un frisson terrible le secoua de la nuque aux talons,
lorsqu'il entendit dans la cour un roulement de voitures. Il courut  la
fentre...

--C'est bien eux!... dit-il.

Mais lorsqu'il revint prendre son poste, il se trouva en face d'un homme
aux paules carres, au visage rayonnant d'intelligence et d'nergie,
vtu comme l'taient en 1851 les palefreniers du palais de la
Prsidence.

Cet homme lui prit le bras et, le serrant  lui arracher un cri:

--Malheureux! dit-il, que voulez-vous faire?...

Une stupeur immense serrait la gorge de Raymond jusqu' l'empcher
d'articuler une syllabe.

Cet inconnu, il le reconnaissait...

Il retrouvait dans ses yeux le regard de l'Anglais qui l'avait protg
le jour de l'enterrement de Victor Noir, et dans sa voix l'accent du
manoeuvre qui lui avait sauv la vie le soir de l'arrestation de
Rochefort.

--Vous!... balbutia-t-il enfin.

--Oui, moi!... rpondit l'homme.

Et tout de suite, d'un ton bref:

--Pourquoi ces armes que je devine sous vos vtements?

Raymond n'essaya pas de nier.

--Je ne voyais plus, pronona-t-il, aucun moyen au monde d'empcher
l'assassin de mon pre d'pouser la femme que j'aime...

D'un geste imprieux l'homme l'interrompit:

--Ne saviez-vous donc pas que je veillais? fit-il...

--Pardonnez-moi, seulement...

--Pensiez-vous que je souffrirais ce crime ajout  tant d'autres
crimes?...

Raymond, tristement, secouait la tte.

--Vous poursuiviez une oeuvre formidable, monsieur, dit-il... Vous
ignoriez que mon amour, c'est mon existence mme... J'avais tent de
vous rejoindre...

Une fois encore l'homme l'arrta.

--Les vnements, reprit-il, dominaient ma volont. Dcouvert, j'tais
cras, et pour vous surtout je voulais vaincre...

Au bas du grand escalier de la mairie retentissait comme un brouhaha de
foule.

--Entendez-vous!... murmura Raymond.

--Oui, mais nous avons une minute encore. coutez-moi donc. Un jour, il
y a de cela dix-huit ans, je fus enlev, dport, et comme supprim du
monde. Je laissais  Paris une femme que j'adorais et cinq enfants sans
fortune, sans amis, sans pain... Tous devaient prir, les enfants 
l'hpital, la femme Dieu sait o. Grce  votre mre, tous ont t
sauvs, monsieur Delorge... Et, si je suis ici, c'est qu' la noble
femme qui m'a rendu mes enfants je veux rendre son fils...

Le bruit croissait dans l'escalier.

--Monsieur, fit Raymond, monsieur...

--Silence! pronona l'homme. Et quoi que vous puissiez voir ou entendre,
si loin que vous semblent aller les choses, pas un mot, pas un geste. Je
suis l!...

Et il attira Raymond dans l'embrasure sombre d'une porte, o ils
devaient rester inaperus...

Il tait temps.

La noce, ainsi que s'exprimeraient les garons de la mairie, atteignait
le palier.

La premire, s'avanait Mlle Simone de Maillefert, plus blanche que
ses vtements blancs, plus blanche que la couronne virginale qui
ceignait son front... Elle s'appuyait au bras du duc de Maumussy, tout
chamarr de dcorations et plus que jamais justifiant, par son attitude,
son surnom de dernier des gentilshommes...

A voir ainsi Mlle Simone, Raymond sentait tout son sang affluer  son
cerveau, et il chancelait  ce point d'en tre rduit  s'appuyer au
mur...

Et cependant, circonstance trange, dans les yeux et sur les lvres de
cette tant aime de son me, il lui semblait surprendre comme un rayon,
comme un sourire d'espoir...

Mais elle passait, et aprs elle venaient Combelaine, effrayant de
calme, et la princesse d'Eljonsen et la duchesse de Maillefert, puis
Mme de Maumussy et le docteur Buiron, puis deux ou trois autres
personnes seulement; car il tait impossible de donner quelque solennit
 ce mariage, alors que l'hritier du nom, le dernier des ducs de
Maillefert, tait en prison, accus de dtournements et de faux...

[Illustration:--Je n'ai rien oubli de ce que m'a command monsieur le
baron.]

--Venez, maintenant, dit l'homme en entranant Raymond dans la salle des
mariages, o ils se dissimulrent derrire un groupe de garons...

Le maire venait d'arriver.

C'tait un grand vieillard, trs sec et encore plus chauve, grave comme
la loi dont il tait le reprsentant...

Il se tenait debout, ceint de son charpe, derrire une table couverte
d'un tapis vert, la main sur un gros volume, le Code, jauni et
dchiquet par l'usage...

--Monsieur, murmurait Raymond, monsieur, qu'attendez-vous donc?...

--Chut! fit l'homme...

Le maire, d'une voix paternelle, venait d'entamer un petit discours o
il retraait les joies paisibles d'une union bien assortie et les
devoirs rciproques des poux...

Il promenait sur l'assistance des regards satisfaits, semblant quter
des approbations aux passages  effet.

Pourtant, il s'embrouilla vers la fin et, ne retrouvant pas le fil, bien
vite il passa aux formules ordinaires.

Dj il posait la question fatidique: Consentez-vous?...

Lorsque tout  coup:

--Ce mariage est impossible!... s'cria le compagnon de Raymond.

Violemment, M. de Combelaine se retourna, et apercevant cet homme vtu
de l'uniforme des anciens palefreniers de l'lyse:

--Laurent Cornevin!... s'cria-t-il.

Mais c'tait un redoutable adversaire que le comte de Combelaine... Il
trouva en lui assez d'nergie pour dominer son trouble, et reprenant son
impudence superbe:

--De quel droit, fit-il, cet homme interrompt-il cette solennit?...

--Du droit, rpondit Cornevin, qu'a tout honnte homme d'empcher un
misrable, qui est mari, de contracter un second mariage.

L'embarras du maire se lisait sur son maigre visage.

--M. le comte de Combelaine a t mari, c'est vrai, dit-il, mais nous
avons en bonne et due forme l'acte de dcs de sa premire femme,
Marie-Sidonie...

Cornevin s'tait avanc, crasant de toute la hauteur de son honntet
les gens qui l'entouraient.

--Il se peut que vous ayez un acte de dcs, monsieur le maire,
pronona-t-il d'une voix forte; il n'en est pas moins vrai que le
cercueil de Marie-Sidonie, au cimetire Montmartre, est vide... Il est
des tmoins. En attendant une enqute, j'en appelle  Mme la duchesse
de Maillefert et  Raymond Delorge, ici prsents...

N'importe, Combelaine protestait encore.

--Ma femme, dit-il, est morte en Italie.

--Assez!... interrompit Cornevin d'un accent d'autorit irrsistible,
assez, et puisque vous le voulez, monsieur de Combelaine, je vais dire
l'histoire de votre mariage... Vous trouvant  une de ces heures de
dtresse honteuse si frquentes dans votre vie, vous avez pous, pour
vous emparer de cent mille francs qu'elle possdait, une malheureuse
orpheline... Songiez-vous dj  vous en dfaire? Le fait est que vos
plus intimes amis ont toujours ignor ce mariage, et que personne n'a
jamais connu la comtesse de Combelaine... Au bout de six mois, les cent
mille francs taient dvors et vous tiez lis pour la vie... Mais vous
tes un homme d'expdients et le Code a de prodigieuses lacunes et
d'tranges indulgences... En moins d'un an, vous parveniez  corrompre
votre femme et  la jeter aux bras d'un amant... Puis, un soir, vous
apparaissiez, arm de cet article terrible qui donne au mari outrag le
droit de vie et de mort... Vous parliez haut, la loi tait pour vous...
Pour racheter sa vie, Marie-Sidonie consentit  passer pour morte et 
quitter la France, et quelques mois plus tard vous receviez d'Italie un
cercueil, qui ne contenait que du sable et un acte de dcs, qui est un
faux...

Tout s'croulait autour de Combelaine...

Et cependant, au milieu des dcombres de ses esprances, il se dbattait
toujours.

--Cet homme est un imposteur! s'cria-t-il.

Cornevin riait d'un rire terrible.

--Est-ce des preuves que vous demandez? fit-il. Soyez tranquille, j'en
ai, car je connais toute votre vie, depuis le jour ou Mme d'Eljonsen
vous a lanc dans le monde. Je sais comment un vol au jeu vous a fait
chasser de l'arme; j'tais l quand vous avez assassin le gnral
Delorge; je prouverai que c'est vous qui tes coupable du dtournement
et des faux qu'on attribue  M. Philippe de Maillefert... S'il faut
enfin le tmoignage de Marie-Sidonie, soyez tranquille, je sais o la
trouver...

La bte fauve qui, se voyant force, cherche une issue pour fuir, n'a
pas de regards plus atroces que ceux du comte de Combelaine pendant que
parlait Laurent Cornevin.

Tout  coup:

--Monsieur, dit-il au maire, confondu de stupeur, il faut que je vous
parle, seul,  l'instant...

--Suivez-moi donc dans mon cabinet, rpondit le magistrat municipal...

Tous deux disparurent par une petite porte; mais presque aussitt le
maire reparut seul et, d'un air inconcevablement troubl:

--Parti!... bgaya-t-il. Mon cabinet a une seconde porte qui donne sur
le vestibule, de sorte que...

--Le misrable a fil, n'est-ce pas? acheva Cornevin. Qu'importe! M.
Barban d'Avranchel a dcern contre lui un mandat d'amener; on le
retrouvera...

Il riait... Il voyait, un  un, gagner doucement la porte et s'esquiver
les invits de ce mariage, le duc de Maumussy et le docteur Buiron, qui
devaient tre les tmoins de Combelaine; puis la princesse d'Eljonsen,
Mme de Maumussy et les autres... Si bien que, dans cette vaste salle
de la mairie, il ne restait plus avec Laurent Cornevin que la duchesse
de Maillefert, Mlle Simone et Raymond...

Pour la premire fois de sa vie, peut-tre, Mme de Maillefert tait
sincrement mue.

Saisissant les mains de Cornevin:

--Que ne vous dois-je pas, monsieur! commena-t-elle. Bni soit Dieu,
qui m'a inspir de me confier  vous!... Tout ce que vous m'aviez
promis, vous l'avez tenu... Il n'y a plus maintenant que mon malheureux
fils....

--M. Philippe, madame, vous sera rendu aujourd'hui mme... La justice a
reconnu qu'en toute cette affaire il n'a t que trs... imprudent. Le
dficit de la Caisse rurale est combl...

--Et combl par vous, n'est-ce pas, monsieur! C'est l'honneur que vous
nous rendez, la vie, la fortune! Comment nous acquitter jamais?...

Du coin de l'oeil, Cornevin observait Raymond et Mlle Simone, qui,
rfugis dans l'embrasure d'une fentre, pleuraient,--mais des larmes de
joie, cette fois.

Les montrant  la duchesse de Maillefert:

--Vous savez ce que vous m'avez promis, madame, dit-il...

--Avant un mois, monsieur, ma fille sera Mme Delorge, rpondit la
duchesse.

Cornevin triomphait, mais il tait de ces forts que n'tourdit pas le
succs. S'approchant de Raymond:

--Tout n'est pas fini, mon cher ami, lui dit-il; tant que Combelaine ne
sera pas sous clef, je tremblerai... Il faut que je vous quitte... Vous
tes poursuivi pour votre affiliation  la Socit des Amis de la
justice; mais voici un sauf-conduit du juge charg de l'instruction...
Rentrez donc chez vous, o votre mre doit se mourir d'inquitude; avant
deux heures, je vous y aurai rejoint...

Ayant press contre ses lvres la main de Mlle Simone et salu la
duchesse de Maillefert, Raymond se prcipita dehors.

Aussi bien se sentait-il devenir fou. Tant de bonheur succdant  de si
effroyables angoisses! Il se demandait s'il ne rvait pas...

C'est donc en fondant en larmes que, en arrivant rue Blanche, il se jeta
dans les bras de sa mre et de sa soeur.

--Tout est donc sauv? lui dit  l'oreille Mlle Pauline.

Il la regarda et, la voyant rougir:

--Tu savais donc?... fit-il.

--Beaucoup de choses... Jean m'crivait pour moi seule, de sorte que...
Oh! mais je viens de tout avouer  maman.

--Il y aura donc deux mariages, dit Raymond...

Mais sa joie ne lui faisait pas oublier le docteur Legris. Il se hta de
lui crire, le priant de venir bien vite, et il expdia Krauss 
Montmartre...

Aprs quoi il se rfugia dans son cabinet de travail, sentant le besoin
d'tre seul pour se remettre un peu, pour ressaisir ses ides, pour
s'accoutumer  la certitude de son bonheur...

Et il y tait depuis une demi-heure environ, lorsqu'il entendit dans le
corridor une voix d'homme trs forte, trs imprieuse, qui parlementait
avec la vieille bonne et qui rptait son nom avec une insistance
singulire...

Il se levait pour aller voir, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit
brusquement...

M. de Combelaine entra...

Il portait encore ses habits de noce, mais en quel dsordre!... Sa
cravate tait arrache, et ses gants blancs pendaient en lambeaux  ses
mains...

Il referma sur lui la porte  double tour et, se campant devant Raymond,
les bras croiss, livide, les yeux injects de sang:

--C'est moi, fit-il, d'une voix trangle, moi!... Vous l'emportez. Non
content de me perdre, vous m'avez enlev mes dernires ressources. Flora
Misri a disparu; Verdale est en prison. Pendant que j'tais  la mairie,
la justice a pntr chez moi et y a saisi tout ce que je possdais
d'argent et de valeurs. Ainsi, la fuite mme m'est interdite. C'est
trop. Il est des gens qu'il est dangereux de ne pas laisser fuir...

--Que voulez-vous? demanda Raymond, dont l'oeil ne quittait pas un
revolver plac sur le bureau,  sa porte.

M. de Combelaine se rapprocha.

--Dix fois, rpondit-il, vous m'avez fait offrir un combat... Je viens
vous dire que je suis  vos ordres...

C'tait  ne pas croire  l'impudence de ce misrable, qui, dmasqu
enfin, poursuivi, venait proposer un duel, le suprme expdient des gens
d'honneur.

--Vous oubliez, pronona froidement Raymond, que je n'ai qu' appeler
pour que montent les agents chargs de vous arrter.

Une convulsion de rage contracta le visage de Combelaine.

--Nous sommes seuls, dit-il, et avant qu'on ne vienne!...

Puis, avec une violence effroyable:

--Il y a des armes, ici!... Avez-vous peur?... Que vous dire pour vous
fouetter le sang!... Faut-il vous rappeler le jardin de l'lyse?...
Faut-il vous rappeler qu'il n'y a pas une heure, la femme que vous
aimez s'appuyait  mon bras, qu'elle allait tre  moi et que je
l'adore!...

Avec un homme de sang-froid il et perdu son temps...

Mais Raymond frmissait de toutes les colres qu'il avait dvores
depuis tant d'annes; il tressaillait d'une volupt farouche  l'ide de
sentir les chairs du misrable tressaillir sous son fer...

Saisissant donc une pe de combat  une panoplie, il la jeta aux pieds
de Combelaine...

Et, s'emparant de l'pe place en travers du portrait du gnral
Delorge, il la tira de son fourreau, scell de cire rouge, et tomba en
garde en criant:

--Soit!... Un combat, et que Dieu dcide!... Dfends-toi.

Dj M. de Combelaine attaquait avec une fureur aveugle, prcipitant ses
coups, et c'tait effroyable, cette lutte mortelle en un si troit
espace. La maison entire retentissait des froissements de l'acier, du
choc des meubles renverss, du fracas des mille objets qui, en tombant,
se brisaient, et aussi des rauques clameurs de Combelaine, qui avait
gard, du temps o il tait prvt on ne sait o, l'habitude de crier
sous les armes...

Pour la seconde fois, Raymond venait d'tre touch au cou, et sa
blessure, bien qu'insignifiante, saignait abondamment, lorsque la porte
du cabinet vola en clats sous le choc d'une paule d'hercule.

Dans le corridor se pressaient effars Laurent Krauss, Cornevin, le
docteur Legris, M. de Boursonne, Mme Delorge et le bonhomme
Ducoudray...

--Que personne n'entre! cria Raymond d'une voix terrible, cet homme est
 moi! Cornevin, que personne n'entre!

Ces vingt mots faillirent lui coter la vie... Combelaine lui portait, 
fond, un coup droit terrible.

Il le para cependant et, sautant de ct, il se trouva plac sous le
portrait de son pre... juste dessous...

Et lorsque Combelaine, rsolu  se faire tuer pourvu qu'il tut, se
jetait en avant, c'est le visage du gnral Delorge qu'il aperut, c'est
les yeux de l'homme qu'il avait assassin que ses yeux rencontrrent...

--Lui!... fit-il, terrifi comme  la vue d'un spectre, lui, le
gnral!...

Il n'acheva pas.

L'pe de Raymond venait de lui entrer dans la poitrine et ressortait de
trois pouces un peu au-dessous de l'paule.

Le misrable, lchant son pe, battit l'air de ses mains, une cume
sanglante frangea ses lvres, un dernier blasphme s'teignit dans sa
gorge...

Il tomba, la face contre terre...

Il tait mort!...




VII


Enfin apparaissait, vritablement admirable, l'oeuvre de Laurent
Cornevin.

Que d'nergie et de patience ne lui avait-il pas fallu pour reconstituer
pice  pice la vie entire de Combelaine et de ses complices, pour
ruiner silencieusement et srement l'difice compliqu de leurs
intrigues!

Et nul ne l'avait aid, en cette tche prilleuse, que sa courageuse
femme.

Car,  ce dernier voyage, il n'avait pu rsister  l'ardent dsir de la
revoir, et c'est chez elle, rue de la Chausse-d'Antin, qu'il s'tait
tenu cach pendant les derniers mois de la lutte...

Mais il tait veng... Et c'est de sa bouche que Mme Delorge et
Raymond apprirent enfin ce qui s'tait pass dans le jardin de l'lyse.

Voici ce qu'il raconta:

--J'tais de service, dans la nuit du dimanche au lundi, lorsque tout 
coup, sur les onze heures, j'entends appeler:

--Garde d'curie!...

J'accours, et je me trouve en prsence de M. de Maumussy.

--Prends, me commande-t-il, une lanterne, et suis-moi!

J'obis, et nous arrivons  la grande alle, derrire la charmille.

L, deux hommes, le gnral Delorge et M. de Combelaine, discutaient:
le gnral trs calme, Combelaine furibond.

Combelaine avait tir son pe; il disait:

--Vous allez, sur l'honneur de vos paulettes, me jurer de ne pas dire
un mot du secret que vous m'avez arrach.

--C'est bien malgr moi que je suis devenu votre confident, rpondait
le gnral; ainsi je dirai ce que bon me semblera, ce que l'honneur me
commande de dire.

M. de Maumussy intervint.

--Nous ne pouvons, gnral, vous laisser partir ainsi.

--Que prtendez-vous donc?

--J'ai mon pe, s'cria Combelaine; vous avez la vtre...

--Je ne me battrai pas avec vous, pronona froidement le gnral;
laissez-moi donc passer...

Mais Combelaine s'tait jet en travers de l'alle et, fou de rage:

--Tu ne passeras pas, rptait-il, tu vas te battre...

--Et moi, reprit le gnral, je vous rpte que je ne me battrai pas
avec un homme qui a t chass de l'arme pour avoir t surpris
trichant au jeu...

Combelaine avait bondi en arrire; il porta au gnral un terrible coup
d'pe en criant:

--Voil qui t'empchera de nous trahir!...

Immdiatement le gnral s'affaissa, et Combelaine et Maumussy
s'enfuirent.

Moi, je m'agenouillai prs du gnral.

Dj il rlait.

--Je suis mort, me dit-il; adosse-moi  un arbre.

Je fis ce qu'il me demandait, et alors:

--J'ai dans ma poche, reprit-il, un calepin; donne-le moi...

Je le lui donnai, et tout de suite, faisant un grand effort, il arracha
un feuillet et,  la lueur de ma lanterne, il crivit au crayon:

--Je meurs, lchement assassin par Combelaine, assist de Maumussy,
parce que j'ai dcouvert que demain...

Les forces lui manquant pour achever la phrase, il signa; puis:

--Jure-moi, me dit-il, d'une voix  peine distincte, que tu remettras
ce billet  ma femme.

Je jurai, mais je doute qu'il entendit mon serment. Le hoquet venait de
le prendre, il agonisait...

Il avait rendu le dernier soupir, lorsque Combelaine et Maumussy
reparurent l'instant d'aprs.

Ils tinrent conseil un moment  voix basse, puis ils tirrent du
fourreau l'pe du gnral et la jetrent  terre. Je les aidai ensuite
 transporter le corps dans une ancienne sellerie qui, pour le moment,
ne servait plus...

Je pensais qu'on m'oubliait. Je me trompais.

Le lendemain, je me rendis  Passy pour remplir les dernires volonts
du gnral. Malheureusement, Mme Delorge ne put me recevoir. Comme je
quittais sa maison, deux inconnus s'approchrent de moi, qui me
demandrent ce que je voulais  la veuve du gnral. Je rpondis que
cela ne les regardait pas.

--En ce cas, me dirent-ils, nous vous arrtons.

Le calepin du gnral, rest  terre, avait mis Combelaine sur la trace
du billet que je possdais, et il le voulait,  tout prix... Mais je
m'tais jur qu'il ne l'aurait pas...

Et en prononant ces derniers mots, Cornevin remettait  Mme Delorge
ces quelques lignes crites par son mari expirant...

Certes, la mort de Combelaine tait trop douce pour un tel misrable,
mais elle avait cet immense avantage de rendre impossible un procs
scandaleux d'o l'honneur des Maillefert ne ft pas sorti parfaitement
intact.

Ds le lendemain, le dficit de la Caisse rurale tant combl, M.
Philippe de Maillefert tait remis en libert et partait pour l'Italie,
bien corrig, jurait-il, mais emmenant toutefois Mme Lucy Bergam.

Moins heureux, M. Verdale passait en cours d'assises. Il tait acquitt,
c'est vrai, mais il n'en restait pas moins dshonor et ruin...

Grollet, lui, convaincu par M. Barban d'Avranchel d'avoir t le
complice de Combelaine, lors de l'attentat dont Raymond Delorge avait
failli tre la victime, Grollet, le faux tmoin de 1851, en fut quitte
pour dix ans de rclusion...

M. de Maumussy ne connut pas cette condamnation. Le lendemain de la mort
de Combelaine, il s'tait mis au lit, et aprs quinze jours d'une
maladie mal dfinie, il expirait. Une fois encore le mot de poison fut
prononc. Les bruits qui circulrent taient-ils fonds? La duchesse de
Maumussy seule et pu le dire. Mais dj elle s'occupait de tout autre
chose, ayant sign un engagement avec le directeur d'un thtre
amricain...

Dj,  cette poque, la duchesse de Maillefert avait tenu sa parole, et
la malheureuse Simone de Maillefert tait devenue l'heureuse Mme
Raymond Delorge.

Le mme jour, avait t clbr le mariage de Mlle Pauline Delorge et
de Jean Cornevin.

Mme, en cette occasion, Mme Flora Misri avait eu un terrible
crve-coeur. Elle avait voulu doter son neveu, elle avait espr...

Le docteur Legris et M. Ducoudray avaient t obligs de lui expliquer
que son argent tait de celui que d'honntes gens ne sauraient toucher,
et qu'elle ne devait plus avoir qu'un but: se faire oublier!...

--Mon Dieu! que vais-je donc faire de mes millions! s'tait-elle crie,
regrettant peut-tre Victor...

Hlas! les jours nfastes taient proches.

L'Empire, avec une vitesse vertigineuse, roulait sur les pentes de
l'abme...

Aux complots et aux meutes succdait le plbiscite, puis venait la
guerre, dclare d'un coeur lger, puis les dfaites, puis Sedan.

C'en tait fait. Toutes les prosprits mensongres de dix-huit annes
aboutissaient  des dsastres sans exemple,  l'invasion.

Engags le mme jour dans un rgiment de ligne, Raymond Delorge, Jean et
Lon Cornevin, se trouvrent enferms  Belfort, et n'eurent pas  subir
l'humiliation d'une capitulation...

M. Philippe, lui, sut retrouver dans ses veines le sang de ses
anctres...

Nomm chef d'un bataillon de mobiles, il reut l'ordre, un jour,
d'enlever une barricade prussienne...

Ses hommes hsitaient..

--Cent louis, cria-t-il, que je me fais tuer!...

Ayant dit, il poussa son cheval en avant, et tomba cribl de balles.
Mais la barricade fut prise...

Et si vous passez par les Rosiers, vous trouverez presque srement, 
l'auberge du _Soleil levant_, M. Bizet de Chenehutte, lequel, aprs vous
avoir cont cette histoire, vous proposera de vous faire visiter le
chteau de Maillefert, magnifiquement restaur, car il en a les clefs.
C'est la gloire de sa vie d'tre l'ami de Raymond et de sa femme, et de
la famille Cornevin, et de M. de Boursonne, et du docteur Legris...

FIN

Sceaux.--Imprimerie Charaire et fils.





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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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