The Project Gutenberg EBook of Dix contes modernes des meilleurs auteurs
du jour, by Guy de Maupassant

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Title: Dix contes modernes des meilleurs auteurs du jour

Author: Guy de Maupassant
        Paul Arne
        Jacques Normand
        Henry de Forge
        Franois de Nion
        Ernest Daudet
        Alphonse Daudet
        Ernest Laut
        Montjoyeux
        Jean du Rbrac

Editor: H. A. Potter

Release Date: February 27, 2012 [EBook #38996]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net








DIX CONTES MODERNES

_DES MEILLEURS AUTEURS
DU JOUR_

EDITED BY

H. A. POTTER, A.B.

HEAD TEACHER, GIRLS' HIGH SCHOOL
BROOKLYN, N.Y.

WITH NOTES AND ENGLISH PARAPHRASES
FOR RETRANSLATION

[Illustration: colophon; International
modern
language
series]

GINN & COMPANY

BOSTON NEW YORK CHICAGO LONDON

COPYRIGHT, 1900, BY

H. A. POTTER

ALL RIGHTS RESERVED
314.11

=The Athenum Press=

GINN & COMPANY PROPRIETORS

BOSTON U.S.A.




PREFACE.


The following collection of short stories contains material which is
absolutely new; the stories are from the pens of the most popular
writers of the day, and it is hoped that a favorable reception will be
given them by all who are interested in French.

The collection, as a whole, gives an excellent example of the French
language as it is spoken and written to-day. The stories are all fairly
easy, adapted to second-year reading, and even to third-year classes in
preparatory schools and to first-year students in the higher
institutions. The notes are intended to elucidate the more unusual
grammatical difficulties and to explain the historical references.

At the end of the volume are to be found free adaptations in English of
the French text; the idea of these paraphrases is to give an ease and
freedom of expression to the pupil, by leaving the grammatical drill as
such aside, and to cultivate his confidence in himself and his ability
to turn his English thoughts into French. According to the editor's
experience nothing equals such translations, based upon known texts, and
often repeated until they are learned; nor has any better way been
found, it seems, to enlarge the student's diction, and to bring him, by
easy stages, to a realization of the beauty, conciseness, and elegance
of the French language.

H. A. P.




CONTENTS.


                                                       PAGE

  L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS  _Guy de Maupassant_      1

  L'ONCLE SAMBUQ                 _Paul Arne_            11

  L'HISTOIRE LA PLUS DRLE       _Jacques Normand_       18

  LA CHARGE DES MORTS            _Henry de Forge_        22

  LE PETIT HOMME ROUGE           _Franois de Nion_      29

  LA BATAILLE DE FROESCHWILLER   _Ernest Daudet_         34

  LE MAUVAIS ZOUAVE              _Alphonse Daudet_       46

  UN MARIAGE                     _Ernest Laut_           51

  POUR LE RUBAN                  _Montjoyeux_            60

  PAROLE D'HONNEUR               _Jean du Rbrac_        66




DIX CONTES MODERNES.




L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.

PAR GUY DE MAUPASSANT.


Depuis son entre en France avec l'arme d'invasion, Walter Schnaffs se
jugeait le plus malheureux des hommes. Il tait gros, marchait avec
peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il
avait plats et fort gras. Il tait en outre pacifique et bienveillant,
nullement magnanime ou sanguinaire, pre de quatre enfants qu'il
adorait, et mari avec une jeune femme blonde, dont il regrettait
dsesprment les tendresses et les petits soins. Il aimait se lever
tard et se coucher tt, manger lentement de bonnes choses et boire de la
bire dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux
dans l'existence disparat avec la vie; et il gardait au coeur une
haine pouvantable, instinctive et raisonne en mme temps, pour les
canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les
baonnettes, se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette
arme rapide pour dfendre son gros ventre.

Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roul dans son
manteau,  ct des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux
siens laisss l-bas et aux dangers sems sur sa route.

S'il tait tu, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et
les lverait? A l'heure mme, ils n'taient pas riches, malgr les
dettes qu'il avait contractes en partant pour leur laisser quelque
argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.

Au commencement des batailles, il se sentait dans les jambes de telles
faiblesses qu'il se serait laiss tomber, s'il n'avait song que toute
l'arme lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hrissait
le poil sur sa peau.

Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.

Son corps d'arme s'avanait vers la Normandie; et il fut un jour envoy
en reconnaissance avec un faible dtachement qui devait simplement
explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme
dans la campagne et rien n'indiquait une rsistance prpare.

Or, les Prussiens descendaient avec tranquillit dans une petite valle
que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les
arrta net, jetant bas une vingtaine des leurs, et une troupe de
francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,
s'lana en avant, la baonnette au fusil.

Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et perdu
qu'il ne pensait mme pas  fuir. Puis un dsir fou de dtaler le
saisit; mais il songea aussi qu'il courait comme une tortue en
comparaison des maigres Franais qui arrivaient en bondissant comme un
troupeau de chvres. Alors, apercevant  six pas de lui un large foss
plein de broussailles couvertes de feuilles sches, il y sauta  pieds
joints, sans songer mme  la profondeur, comme on saute d'un pont dans
une rivire.

Il passa,  la faon d'une flche,  travers une couche paisse de
lianes et de ronces aigus qui lui dchirrent la face et les mains, et
il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.

Levant aussitt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait.
Ce trou rvlateur le pouvait dnoncer, et il se trana avec
prcaution,  quatre pattes, au fond de cette ornire, sous le toit de
branchages enlacs, allant le plus vite possible en s'loignant du lieu
du combat. Puis il s'arrta et s'assit de nouveau, tapi comme un livre
au milieu des hautes herbes sches.

Il entendit pendant quelque temps encore des dtonations, des cris, et
des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessrent.
Tout redevint muet et calme.

Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut pouvantable.
C'tait un petit oiseau qui, s'tant pos sur une branche, agitait des
feuilles mortes. Pendant prs d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs
en battit  grands coups presss.

La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit 
songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son
arme?... Mais comment? Mais par o? Et il lui faudrait recommencer
l'horrible vie d'angoisses, d'pouvantes, de fatigues et de souffrances
qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait
plus ce courage! Il n'aurait plus l'nergie qu'il fallait pour supporter
les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.

Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'
la fin des hostilits. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette
perspective ne l'aurait pas trop atterr; mais il fallait manger, manger
tous les jours.

Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le
territoire ennemi, loin de ceux qui pouvaient le dfendre. Des frissons
lui couraient sur la peau.

Soudain il pensa: "Si seulement j'tais prisonnier!" Et son coeur
frmit de dsir, d'un dsir violent, immodr, d'tre prisonnier des
Franais. Prisonnier! Il serait sauv, nourri, log,  l'abri des balles
et des sabres, sans apprhension possible, dans une bonne prison bien
garde. Prisonnier! Quel rve!

Et sa rsolution fut prise immdiatement:

--Je vais me constituer prisonnier.

Il se leva, rsolu  excuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais
il demeura immobile, assailli soudain par des rflexions fcheuses et
par des terreurs nouvelles.

O allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel ct? Et des
images affreuses, des images de mort, se prcipitrent dans son me.

Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son
casque  pointe, par la campagne.

S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un
Prussien sans dfense, le tueraient comme un chien errant! Ils le
massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs
pelles! Ils en feraient une bouillie, une pte, avec l'acharnement des
vaincus exasprs.

S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enrags,
sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une
heure, histoire de rire en voyant sa tte. Et il se croyait dj appuy
contre un mur en face de douze canons de fusil, dont les petits trous
ronds et noirs semblaient le regarder.

S'il rencontrait l'arme franaise elle-mme? Les hommes d'avant-garde
le prendraient pour un claireur, pour quelque hardi et malin troupier
parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il
entendait dj les dtonations irrgulires des soldats, couchs dans
les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,
s'affaissait, trou comme une cumoire par les balles qu'il sentait
entrer dans sa chair.

Il se rassit, dsespr. Sa situation lui paraissait sans issue.

La nuit tait tout  fait venue, la nuit froide et noire. Il ne bougeait
plus, tressaillant  tous les bruits inconnus et lgers qui passent dans
les tnbres. Un lapin tapant au bord d'un terrier, faillit faire
s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui dchiraient l'me,
le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il
carquillait ses gros yeux pour tcher de voir dans l'ombre; et il
s'imaginait  tout moment entendre marcher prs de lui.

Aprs d'interminables heures et des angoisses de damn, il aperut, 
travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un
soulagement immense le pntra; ses membres se dtendirent, reposs
soudain; son coeur s'apaisa; ses yeux se fermrent. Il s'endormit.

Quand il se rveilla, le soleil lui parut arriv  peu prs au milieu du
ciel; il devait tre midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des
champs; et Walter Schnaffs s'aperut qu'il tait atteint d'une faim
aigu.

Il billait, la bouche humide,  la pense du saucisson, du bon
saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.

Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes taient faibles, et
se rassit pour rflchir. Pendant deux ou trois heures encore, il
tablit le pour et le contre, changeant  tout moment de rsolution,
combattu, malheureux, tiraill par les raisons contraires.

Une ide lui parut enfin logique et pratique, c'tait de guetter le
passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail
dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en
lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.

Alors il ta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit
sa tte au bord de son trou, avec des prcautions infinies.

Aucun tre isol ne se montrait  l'horizon. L-bas,  droite, un petit
village envoyait au ciel la fume de ses toits, la fume des cuisines!
L-bas,  gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un
grand chteau flanqu de tourelles.

Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien
que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de
ses entrailles.

Et la nuit encore tomba sur lui.

Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil
fivreux, hant de cauchemars, d'un sommeil d'homme affam.

L'aurore de nouveau se leva sur sa tte. Il se remit en observation.
Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle
entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il
se voyait tendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux ferms. Puis
des btes, des petites btes de toute sorte s'approchaient de son
cadavre et se mettaient  le manger, l'attaquant partout  la fois, se
glissant sous ses vtements pour mordre sa peau froide. Et un grand
corbeau lui piquait les yeux de son bec effil.

Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'vanouir de faiblesse
et ne plus pouvoir marcher. Et dj, il s'apprtait  s'lancer vers le
village, rsolu  tout oser,  tout braver, quand il aperut trois
paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'paule,
et il replongea dans sa cachette.

Mais, ds que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du foss,
et se mit en route, courb, craintif, le coeur battant, vers le
chteau lointain, prfrant entrer l-dedans plutt qu'au village qui
lui semblait redoutable comme une tanire pleine de tigres.

Les fentres d'en bas brillaient. Une d'elles tait mme ouverte; et une
forte odeur de viande cuite s'en chappait, une odeur qui pntre
brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs,
qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrsistiblement, lui jetant
au coeur une audace dsespre.

Et brusquement, sans rflchir, il apparut, casqu, dans le cadre de la
fentre.

Huit domestiques dnaient autour d'une grande table. Mais soudain une
bonne demeure bante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous
les regards suivirent le sien!

On aperut l'ennemi!

Seigneur! les Prussiens attaquaient le chteau!...

Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris pousss sur huit
tons diffrents, un cri d'pouvante horrible, puis une leve
tumultueuse, une bousculade, une mle, une fuite perdue vers la porte
du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et
passaient dessus. En deux secondes, la pice fut vide, abandonne, avec
la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupfait,
toujours debout dans sa fentre.

Aprs quelques instants d'hsitation, il enjamba le mur d'appui et
s'avana vers les assiettes. Sa faim exaspre le faisait trembler comme
un fivreux; mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il
couta. Toute la maison semblait frmir; des portes se fermaient, des
pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet
tendait l'oreille  ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits
sourds comme si des corps fussent tombs dans la terre molle, au pied
des murs, des corps humains sautant du premier tage.

Puis tout mouvement, toute agitation cessrent, et le grand chteau
devint silencieux comme un tombeau.

Walter Schnaffs s'assit devant une assiette reste intacte, et il se mit
 manger. Il mangeait par grandes bouches comme s'il et craint d'tre
interrompu trop tt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait  deux
mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des
paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac,
gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prt  crever
 la faon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et
se dblayait l'oesophage comme on lave un conduit bouch.

Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;
puis, sol de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secou par des
hoquets, l'esprit troubl et la bouche grasse, il dboutonna son
uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux
se fermaient, ses ides s'engourdissaient; il posa son front pesant dans
ses bras croiss sur la table, et il perdit doucement la notion des
choses et des faits.

       *       *       *       *       *

Le dernier croissant clairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres
du parc. C'tait l'heure froide qui prcde le jour.

Des ombres glissaient dans les fourrs, nombreuses et muettes; et
parfois un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe
d'acier.

Le chteau tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fentres
seules brillaient encore au rez-de-chausse.

Soudain, une voix tonnante hurla:

--En avant! nom d'un nom!  l'assaut! mes enfants!

Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres
s'enfoncrent sous un flot d'hommes qui s'lana, brisa, creva tout,
envahit la maison. En un instant cinquante soldats arms jusqu'aux
cheveux, bondirent dans la cuisine o reposait pacifiquement Walter
Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargs, le
culbutrent, le roulrent, le saisirent, le lirent des pieds  la
tte.

Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, cross,
et fou de peur.

Et tout d'un coup, un gros militaire chamarr d'or lui planta son pied
sur le ventre en vocifrant:

--Vous tes mon prisonnier, rendez-vous!

Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier," et il gmit: "_Ya,
ya, ya_."

Il fut relev, ficel sur une chaise, et examin avec une vive curiosit
par ses vainqueurs, qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs
s'assirent, n'en pouvant plus d'motion et de fatigue.

Il souriait, lui, il souriait maintenant, sr d'tre enfin prisonnier!

Un autre officier entra et pronona:

--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir t
blesss. Nous restons matres de la place.

Le gros militaire qui s'essuyait le front vocifra: "Victoire!"

Et il crivit sur un petit agenda de commerce tir de sa poche:

"Aprs une lutte acharne, les Prussiens ont d battre en retraite,
emportant leurs morts et leurs blesss, qu'on value  cinquante hommes
hors de combat. Plusieurs sont rests entre nos mains."

Le jeune officier reprit:

--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?

Le colonel rpondit:

--Nous allons nous replier pour viter un retour offensif avec de
l'artillerie et des forces suprieures.

Et il donna l'ordre de repartir.

La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du chteau, et se mit
en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garrot, tenu par
six guerriers, le revolver au poing.

Des reconnaissances furent envoyes pour clairer la route. On avanait
avec prudence, faisant halte de temps en temps.

Au jour levant, on arrivait  la sous-prfecture de La Roche-Oysel, dont
la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.

La population anxieuse et surexcite attendait. Quand on aperut le
casque du prisonnier, des clameurs formidables clatrent. Les femmes
levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aeul lana sa bquille
au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.

Le colonel hurlait:

--Veillez  la sret du captif!

On parvint enfin  la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
Schnaffs jet dedans, libre de liens.

Deux cents hommes en armes montrent la garde autour du btiment.

Alors, malgr des symptmes d'indigestion qui le tourmentaient depuis
quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit  danser perdument en
levant les bras et les jambes,  danser en poussant des rires
frntiques, jusqu'au moment o il tomba, puis au pied d'un mur.

Il tait prisonnier! Sauv!

       *       *       *       *       *

C'est ainsi que le chteau de Champignet fut repris  l'ennemi aprs six
heures seulement d'occupation.

Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire  la tte
des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut dcor.




L'ONCLE SAMBUQ.

PAR PAUL ARNE.


A force de raconter l'histoire de l'oncle Sambuq et d'escompter son
hritage, le bon Trophime Cogolin, plus connu aux alentours du fort
Saint-Jean sous le nom de Patron Trfume, avait fini par y croire.

La vrit est que ce Pierre Sambuq, un assez mchant drle, le dsespoir
de sa famille, s'tait embarqu mousse vers 1848  bord d'un trois-mts
amricain, et que, depuis, on manquait totalement de nouvelles. Mais une
vrit aussi simple semblait un peu trop simple pour nos Marseillais
compatriotes du capitaine Pamphile: leur imagination se chargea de
l'embellir.

Certain jour, Patron Trfume ayant renouvel connaissance avec un
matelot qui, prcisment, revenait de naviguer aux tats-Unis, eut
l'ide de lui offrir un verre de mastic pass en contrebande. Il
l'interrogea sur le cas de Pierre Sambuq; et le matelot, par politesse,
dans le dessein de faire plaisir  Patron Trfume et  sa femme, raconta
avoir, en effet, rencontr plusieurs fois sur les quais de New-York un
particulier, extraordinairement riche, et qui ressemblait au Sambuq
disparu comme une goutte d'eau  une autre goutte d'eau.

Il n'en fallut pas davantage pour tablir la lgende.

D'abord ce particulier ne ressemblait pas seulement au Pierre Sambuq
disparu, c'tait bel et bien le Sambuq vritable. Reconnu par le
matelot:

--Embrasse bien tout le monde l-bas,  la Tourette. Dis-leur de ne pas
s'inquiter et qu'ils patientent. Je n'ai pas oubli les miens, ils ne
perdront rien pour attendre!...

Puis il avait confi au matelot une bote de riches prsents que
celui-ci malheureusement venait de perdre dans un naufrage.

Au commencement l'oncle Sambuq tait simplement trs riche; aprs deux
ou trois ans il possda je ne sais combien de millions, des plantations,
des esclaves, des mines d'or, des puits  ptrole, en un mot tout ce
qu'un oncle d'Amrique doit possder.

Les Trfume taient devenus un objet d'envie pour le quartier; et les
voisins ne parlaient plus que de l'oncle Sambuq, le soir, sur le pas des
portes, dans les quatre ou cinq rues troites et raides o cascade un
ruisseau pav qui part de la place de Lenche et va roulant jusqu'au
vieux port dont on aperoit les bouts de mts au bas de la pente, des
tomates et des pelures d'oranges.

Les Trfume, eux, patientaient:

--Il peut vivre, le pauvre! aussi longtemps que Dieu voudra; ce n'est
pas nous qui le presserons....

Seulement,  Endoume, sur le mur de leur cabanon dont la porte, unique
ouverture, regarde la mer et le soleil entre deux roches calcines, ils
avaient fait peindre par un cousin dcorateur du Grand-Thtre une sorte
de palais ferique mlant en un invraisemblable fouillis la vision de
l'Alhambra et de Venise, avec des minarets, des coupoles, des jardins
suspendus, des embarcadres  balustres, un pont des Soupirs, un
pavillon sur l'eau, et qui tait cense reprsenter le cabanon tel qu'on
le reconstruirait,  la mme place, aprs l'hritage.

Et ces braves gens vivaient heureux, se croyant riches, l'tant presque;
tant le rel et la chimre se confondent aisment dans certains cerveaux
ingnus.

Mais voil qu'au moment o personne ne s'y attendait, une lettre arrive
de New-York, portant le timbre de l'ambassade.

Patron Trfume la promena tout le jour sur lui, pour la montrer aux
amis, mais sans oser rompre le cachet. Le soir seulement de ses doigts
qui tremblaient, il se dcida  l'ouvrir solennellement, en famille.

Cette lettre que vous auriez pu croire, d'aprs le poids, bourre de
billets de banque, contenait seulement, papier laconique, l'acte de
dcs de Pierre Sambuq.

--Alors il est mort?... dit la femme.

--Eh! oui qu'il est mort, pecare! puisque l'ambassadeur l'crit. Il se
fit un silence; et, quoiqu'on n'et gure jamais connu cet oncle Sambuq,
en se forant un peu, on arriva  le pleurer.

La femme reprit:

--Quoique a, ton ambassadeur, il ne parle pas de l'hritage.

--Tu voudrais peut-tre qu'il nous en parle tout de suite, de but en
blanc, comme s'il nous croyait affams.... Ce ne serait pas convenable.
Nous n'avons qu' attendre. Il va nous crire une autre lettre au
premier jour.

Malheureusement l'ambassadeur, sans doute par ngligence, n'crivit pas
d'autre lettre; et remplaant les tranquilles rves dont ils se
beraient autrefois, une fivre, la fivre de l'or, s'empara des
malheureux Trfume. Ils rvaient des millions de l'oncle Sambuq.
L'existence en tait trouble. Et mme au cabanon, les dimanches, le
soleil leur semblait sans flamme, l'aoli sans saveur et la
bouillabaisse sans parfum.

Si bien qu'un matin le patron dclara que dcidment il voulait faire le
voyage.

--Je peux bien m'absenter un mois ou deux. L'an, pendant ce temps,
mnera la barque. Mille francs ne sont pas la mort d'un homme; et je
sens que je tomberais malade si je n'allais pas voir un peu de quoi il
retourne  ce New-York!

Tout le monde approuva. D'ailleurs qu'on approuvt ou non, la chose
importait peu  Patron Trfume. Quand Patron Trfume avait une ide dans
la tte, il ne l'avait pas ailleurs, comme on dit.

Il fallait s'embarquer au Havre; ce qui mit Patron Trfume de mchante
humeur, car il considra comme vol l'argent du trajet en chemin de fer.

Mais la vue de la mer le rassrna, bien qu'il trouvt la Manche un peu
verte et qu'il ne s'expliqut pas trs exactement  quoi pouvait servir
cette invention des mares.

Par exemple, le transatlantique norme et luisant de partout, avec son
peuple peu bruyant de marins et de passagers, l'or de ses salons,
l'acier de sa machine, le plongea ds le premier moment dans une
admiration presque religieuse.

De huit jours il ne parla pas, rdant d'un bout du pont  l'autre, et
s'accoudant parfois au bordage pour s'tonner, par comparaison, de
l'norme hauteur des vagues.

La parole ne lui revint, avec la conscience de ce qu'il allait chercher
 New-York, que vers la fin de la traverse.

Alors, il s'inquita srieusement et voulut conter son
affaire--l'hritage de l'oncle Sambuq--au sous-commissaire, un
compatriote qui lui inspirait confiance. Mais celui-ci, press comme
l'est toujours un sous-commissaire la veille des dbarquements, se
dbarrassa du bonhomme en lui conseillant de s'adresser  deux grands
escogriffes roux, d'aspect amricain, qui se promenaient toujours seuls.

--Ces messieurs vous renseigneront mieux que moi, ils connaissent
New-York comme leur poche.

Ravi de connatre des gens qui connaissaient si bien New-York, Patron
Trfume s'attache ds lors  leurs pas, les poursuivant partout: 
l'arrire, sur le promenoir, dans l'troit couloir des cabines, et
cherchant un moyen de lier conversation avec eux.

Ceux-ci n'avaient pas l'air de se prter  ses avances. Et chaque fois
que Patron Trfume s'approchait, chapeau  la main:

--Bien le bonjour, pardon, excuse! Ce serait pour savoir si par
hasard...

Ils lui tournaient le dos vivement, avec un gloussement irrit et vague
qui avait l'air d'tre de l'anglais.

--Pour ne pas tre avenants, ils ne sont pas avenants! soupirait
Trfume.

Mais il se consolait en songeant que chaque peuple a ses usages.

Cependant, les deux soi-disant Amricains, intrigus par les allures de
cet homme au parler bizarre, interrogrent  leur tour le
sous-commissaire, lequel, de plus en plus press, mais toujours farceur,
rpondit:

--Vous savez qu'il y a eu  Paris un vol considrable? Eh bien! je
parierais que cet homme n'est autre qu'Ernest, notre plus clbre
dtective, qui, sur la piste des voleurs et pour dtourner les soupons,
se sera dguis en Marseillais.

Sur quoi, s'tant entre-regards, les deux Amricains descendirent
s'enfermer dans leur cabine d'o ils ne sortirent plus, mme lorsque le
bateau, arrivant en vue de New-York, tout le monde monta sur le pont
pour admirer le panorama de la rade.

Au dbarquement, le bon Trfume les chercha en vain; ils avaient d,
dans le brouhaha de la descente, trouver l'occasion de se faufiler
incognito.

--L'ambassade, monsieur! Pourriez-vous m'indiquer le chemin de
l'ambassade?...

C'tait Patron Trfume qui, gar depuis le matin dans un chiquier
d'avenues et de rues se ressemblant, toutes impitoyablement numrotes,
essayait pour la millime fois d'obtenir un renseignement. Mais allez
donc vous faire entendre dans une ville de sauvages o tout le monde
parle anglais! Et fourbu, accabl d'ennuis, il songeait avec mlancolie
que l'oncle Sambuq, pour arranger les choses, aurait bien fait d'aller
mourir ailleurs.

Tout  coup, qui aperoit-il? Un des Amricains du paquebot. Oh! c'est
bien lui, quoiqu'il ait chang de vtements et qu'il se soit fait couper
les cheveux et la barbe.

--Monsieur! monsieur!...

L'autre entend et file. Mais cette fois il n'chappera pas. Patron
Trfume s'accroche  lui comme  une suprme esprance. L'Amricain a
les jambes longues, mais Trfume les a solides.

--Eh quoi! ce gaillard-l, qui connat New-York comme sa poche, ne me
rendrait pas le service de me dire o il faut aller?...

L'Amricain a beau fuir, raser les murs, contourner les angles des rues,
Patron Trfume, courant toujours, ne se laisse pas distancer d'une
semelle.

Enfin, harass, n'en pouvant plus, l'homme se rfugie dans un bar.
Patron Trfume l'a suivi:

--Bien le bonjour, pardon, excuse; ce serait pour savoir si par
hasard...

L'Amricain est devenu tout ple.

--Chut! dit-il  Trfume en excellent franais; pas de bruit, de
scandale inutile; asseyons-nous l dans ce coin.

--Voil qui va bien! pense Trfume.

Mais l'Amricain continue:

--Je sais pourquoi vous venez  New-York; tes-vous homme  nous
entendre?

--Pourquoi pas? rpond Trfume, qui croit qu'il s'agit de l'hritage; on
peut toujours s'entendre entre braves gens.

--Braves gens ou non, voici dans ce portefeuille cinquante mille francs
en bank-notes. Si vous voulez, ils sont  vous, avec une somme gale
qu'un inconnu vous remettra au moment du dpart, quand la _Bretagne_
lvera l'ancre. Car la _Bretagne_ part ce soir, et vous partirez avec
elle. Est-ce dit?

--C'est dit!

--Maintenant, topez l, nous ne nous sommes jamais vus.

Patron Trfume faisait d'inutiles efforts pour comprendre. Il accepta
pourtant: cent mille francs, c'est une somme; et puis il commenait  en
avoir assez de leur New-York.

Les conventions furent des deux cts loyalement tenues.

Et voil comment, ayant eu la chance d'tre pris pour un mouchard,
Patron Trfume se trouva hritier de l'oncle Sambuq, mort insolvable 
l'hpital.

Patron Trfume, d'ailleurs, n'a pas encore bien compris, mais ce dtail
ne le trouble gure. Il dclare mme volontiers, aux heures de Bourse,
quand, ayant pass la redingote, il va siroter sa demi-tasse au Caf
Turc, qu'en fait d'affaires rondement menes, ces Amricains sont
dcidment le premier des peuples.




L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.

PAR JACQUES NORMAND.


L'histoire la plus drle de ma vie, m'crit l'aimable pote? Vous
m'embarrassez beaucoup, mon cher confrre. D'abord ai-je eu des
histoires vraiment drles, et parmi ces histoires vraiment drles quelle
est la plus drle?

Enfin, en remontant le fleuve des souvenirs, j'en retrouve une... que je
vous donne telle quelle, sans fioritures, pour ce qu'elle vaut.

C'tait en 1872, aprs la guerre. J'avais pris part au sige de Paris
comme simple moblot. J'avais vingt-deux ans  peine, un mtre
quatre-vingts de taille, une sant robuste, malgr les fatigues du
sige, et une belle barbe qui s'talait en deux longues pointes sur ma
poitrine et dont j'tais trs fier. Bref un homme fait et solide. En bon
patriote... que je suis toujours (je vous avoue tre trs vieux jeu!)
j'avais souffert profondment des malheurs du pays. J'avais t humili
non seulement de la supriorit militaire, mais... comment dirais-je?...
de la supriorit scolaire de nos ennemis.

Beaucoup d'Allemands parlaient le franais, et fort bien, tandis que
nous!... Comme premire revanche je voulus apprendre l'allemand. Au
collge j'avais pioch l'anglais et aprs quelques courts sjours en
Angleterre je le parlais passablement; mais je ne savais pas un tratre
mot de la langue de Schiller et de Goethe. Je me mis courageusement 
tudier la mthode Ollendorff qui, soit dit en passant, et sans vouloir
faire de rclame  mon ami Ollendorff, est une excellente mthode; je
pris des leons d'un non moins excellent professeur, le Dr Karpels,
recommand par le mme Ollendorff. Au bout de six mois je commenais 
me dbrouiller. Mais un sjour dans le pays tait indispensable. Or,
aller en Allemagne aussitt aprs la guerre... cela me serrait le
coeur. Il le fallait cependant. Je choisis un pays pas trop allemand,
rcemment annex: le Hanovre. On y parle d'ailleurs l'allemand le plus
pur. L'ami d'un ami de mes parents avait crit  son correspondant de
l-bas pour lui demander l'adresse d'une pension de jeunes gens. On
avait indiqu le Dr Davisson dans la ville de Hanovre mme.
Nourriture excellente; instruction soigne; une vingtaine d'lves, pas
plus.... En route pour la pension Davisson!

Par une jolie matine de juillet, je sonnais  la porte du docteur. Je
fus assez tonn, quand, cette porte ouverte, je me trouvai dans une
cour o quelques jeunes garons, dont l'ge pouvait varier entre huit
ans au moins et quatorze au plus, jouaient aux billes,  la toupie, au
ballon et  d'autres jeux plutt enfantins.

Le Dr Davisson accourait. C'tait un petit vieillard ras, maigre,
ptulant,  lunettes,  favoris gris,  toque de velours, un chapp des
contes d'Hoffmann. Je me nommai. Il eut un mouvement de surprise, me
regarda de haut en bas, de bas en haut, avec ma haute stature, ma grande
barbe, mon aspect de gaillard ayant fait campagne.

--Ah! ah! c'est vous... vous tes l'lve qui m'a t recommand par M.
X....?

Pendant ce temps les jeunes garons, intrigus, avaient cess leurs jeux
et m'entouraient curieusement. Je me faisais un peu l'impression de
Gulliver  Lilliput.

--Oui, c'est moi, _Herr Doctor_: mes bagages sont dans la voiture...
et...

Le docteur prit courageusement son parti et avec un geste circulaire:
"Mais c'est une pension de petits garons, ici! M. X...., en m'crivant,
a nglig de me dire votre ge. Il a dit seulement: un jeune
Franais.... J'ai cru que vous aviez dans les douze ans!"

J'tais fort embarrass! La perspective de rester au milieu de tous ces
gamins me souriait peu, mais, d'un autre ct, l'air brave homme du
docteur me sduisait. Et puis, que ferais-je tout seul dans cette ville
o je ne connaissais personne; dans ce pays qui tait l'ennemi, et plus
encore, le vainqueur du mien?

--Voulez-vous tout de mme de moi? dis-je au docteur. Et j'ajoutai en
riant: "Je vous promets d'tre bien sage."

Il dit lui-mme en me tendant la main: "Essayons!..."

       *       *       *       *       *

Je suis rest deux mois chez le Dr Davisson. J'tais la "grande
classe." J'tais admir et envi par mes jeunes camarades anglais,
amricains ou allemands. Pendant les tudes, j'tais seul sur le premier
banc, devant le professeur. Ce banc tait trop bas pour mes grandes
jambes et me les sciait  mi-cuisse. J'tais oblig de me tenir de ct.
Un peu trop court le lit que j'occupais dans une chambre  part.
(J'avais vit le dortoir.) Mais stoque, j'avais voulu pour ne pas
donner le mauvais exemple, me soumettre autant que possible  la rgle
de la maison. On m'avait seulement dispens de jouer aux billes pendant
les rcrations et aussi de l'"allumage de la pipe."

Cet allumage consistait en ceci. Quand un lve tait premier, il avait
l'honneur d'allumer la pipe, la grosse pipe en porcelaine, la _Pfeife_
du docteur. J'ai t plusieurs fois premier: mais, en ce cas, c'tait le
second qui allumait la pipe.

M. Davisson tait un brave homme qui demeurait trs attach  la
dynastie et dtestait les Prussiens. Il m'en disait le plus grand mal.
C'tait toujours a! Quant  mes progrs, ils furent considrables.
J'tais rcompens de mon courage. Au bout de deux mois, je parlais trs
convenablement l'allemand. Seulement, il y a vingt-six ans de cela, et
je l'ai pas mal oubli. Si je veux retrouver ce que j'ai perdu, il me
faudra retourner  Hanovre et me remettre en pension! J'y rflchirai.




LA CHARGE DES MORTS.

PAR HENRY DE FORGE.


I.

Comme le soir tombait sur la bataille encore indcise laissant l'arme
russe en une position vraiment critique, le gnral prince Rouknine, qui
commandait l'aile gauche, se sentant tourn par l'ennemi, donna aux
quelques Cosaques qui lui restaient l'ordre de charger.

Il ne s'agissait de rien moins que de dloger deux mille Turcs fortement
tablis dans le village de Karkow avec des batteries d'artillerie; il
fallait absolument que les Russes pussent les chasser de l, s'ils ne
voulaient pas se trouver envelopps....

Cela tait ncessaire pour que l'issue du combat changet et que la
marche en avant sur Plewna pt tre continue.

Mais la tentative tait d'autant plus difficile que les soldats qui
occupaient Karkow faisaient tous partie de la garde particulire du
Sultan, et c'taient de grands diables d'hommes de six pieds de haut,
qui ne s'tonnaient de rien, n'avaient peur de rien et avaient pour
principe de ne jamais laisser un ennemi  terre sans lui tracer dans le
dos,  coups de poignard, le croissant rouge de Mahomet.

Le prince Rouknine savait cela.

Aussi, lorsqu'il se dcida  envoyer contre eux ses cinq cents derniers
Cosaques, tout ce qui lui restait de son fameux rgiment de l'Oural, il
comprit qu'il les envoyait  la mort et que pas un ne reviendrait....

Il fit appeler leur capitaine, un beau blond avec des yeux trs bleus,
qui se nommait Serge Frithiof et qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans.

Froidement il lui dit:

--Monsieur, vous allez avoir l'honneur de charger. Vous lancerez vos
chevaux  toute vitesse sur le village de Karkow, que l'infanterie
ennemie occupe en ce moment. Si vous arrivez  enlever la position, la
troue sera faite et notre arme sera sauve. Mais vous vous battrez
dans la proportion de un contre quatre et c'est pour la plupart d'entre
vous la mort certaine. Si Karkow est repris et si le passage est libre
grce  vous, vous ferez rsonner la cloche de l'glise, et je serai
prvenu. Si aucun son ne tinte dans les airs, c'est que l'arme russe
doit succomber et que pas un de vous ne sera vivant.

Le capitaine abaissa lentement son sabre en signe d'acquiescement.

C'tait un rude soldat que ce Serge Frithiof, malgr son regard doux
comme un regard de femme.

Puis,  mi-voix, il murmura ces simples mots:

--La cloche sonnera!


II.

Les boulets pleuvaient tout autour des Cosaques, dont les chevaux se
cabraient furieux, l'cume aux dents.

Serge Frithiof leva le bras.

Une clameur sauvage retentit, et la masse sombre des cavaliers s'branla
au grand galop pour traverser le ravin de Karkow.

Ils taient effrayants, ces gants courbs sur leurs selles, la lance en
avant; selon les ordres du capitaine, ils avaient tout de suite cess
leurs cris rauques et l'on n'entendait plus que le bruit sourd et
formidable du galop des chevaux.

Quand les soldats de la Garde turque virent arriver cet ouragan, les
plus hardis d'entre eux, ceux-l qui ignoraient mme qu'on pt trembler,
eurent un frisson.

Le choc fut pouvantable. Chaque coup de sabre tranchait une tte,
chaque coup de fusil abattait son homme. Et il y avait des ruisseaux de
sang le long des maisons.

Mais les Cosaques taient dcims.

Sentant, nanmoins, ses troupes branles, le gnral turc leur fit
effectuer un mouvement en arrire qui dgageait le village; puis,
confiant dans la supriorit du nombre, il leur fit prendre position 
un kilomtre de l, prs d'une ferme abandonne, d'o l'artillerie
pourrait tirer.

Karkow tait pris, mais la troue n'tait pas faite!

Serge Frithiof blmit de rage: il aurait voulu tre tu, vraiment, et
voil que la mort l'pargnait.

--L'arme peut tre sauve par vous! avait dit le gnral prince
Rouknine.

Cote que cote, il fallait donc continuer cette charge folle qui venait
de faire reculer l'ennemi; mais comment, puisque l'escadron tait rduit
 quelques cavaliers?...

Le capitaine rassembla ses Cosaques sur la grande place de Karkow et les
compta. Ils taient soixante  peine. Plus de quatre cents cadavres
jonchaient les rues du village,  ct des cadavres turcs.

Les chevaux, sans cavaliers, erraient par troupes, docilement. Peu
d'entre eux avaient t touchs, car toutes les balles, bien diriges,
avaient frapp les hommes en pleine poitrine. Et il n'y avait que des
morts  terre, les soldats du Sultan n'ayant pas oubli le croissant
sanglant de Mahomet.

Le soir tombait; des lueurs roses clairaient doucement l'horrible
spectacle, des lueurs qui se mouraient sur le champ de bataille qui
allait tre un champ de droute.

Serge restait silencieux, trs sombre.

Il avait au coeur une colre folle, un dsespoir d'tre l, impuissant
contre un ennemi qu'il avait vaincu cependant. Soudain, une pense
traversa son cerveau, une pense fantastique. Il passa la main sur son
front, comme s'il voulait en chasser un cauchemar. Ses yeux trs bleus
avaient un reflet singulier, et tout bas il murmura:

--Nous allons continuer la charge!

Se tournant vers ses hommes, il ajouta:

--Vous irez ramasser tous les morts qui sont tombs dans le village et
vous arrterez les chevaux errants, puis vous remettrez en selle les
corps, solidement attachs sur les chevaux avec la courroie des lances.

Un frisson parcourut les rangs.

Que voulait le capitaine? Il devenait fou! Mettre en selle des cadavres,
profaner le repos des soldats tus  l'ennemi! Il y eut un moment
d'hsitation.

--Faites! rpta l'officier froidement.

Les Cosaques obirent.

Il leur fut facile de ramener les chevaux qui se groupaient ensemble,
par habitude, et d'une main vigoureuse ils soulevrent les cadavres
sanglants pour les dresser sur les triers.

La scne tait terrible, et ces hommes qui, tout  l'heure, avaient
montr tant de courage, devenaient blmes en accomplissant l'affreuse
besogne.

--A cheval, vous autres! cria Serge Frithiof, une fois qu'il eut vu
reform son ancien escadron, un escadron de soldats qui ne vivaient
plus.

Les soixante Cosaques, les mains rouges de sang, vinrent reprendre leur
place, en tte des rangs.

--Nous allons charger une seconde fois! dit le capitaine.

--Y penses-tu, petit pre? fit l'un des Cosaques; avec de pareils
cavaliers!

Partons en tte, rpondit l'officier; leurs chevaux suivront les
ntres!


III.

L'escadron s'branla, et, sur le chemin en pente qui descendait de
Karkow vers la ferme o tait l'ennemi, la charge recommena.

Les Turcs, qui avaient vu tomber sous leurs coups la plupart des soldats
russes, se croyaient tranquilles maintenant, et ils furent trangement
surpris lorsqu'ils entendirent  nouveau le bruit de cette chevauche
qui approchait.

Au cri d'alarme des sentinelles, ils se dployrent en bataille et
firent feu sur toute la ligne.

Quarante Cosaques roulrent  terre: c'taient ceux des premiers rangs,
ceux qui vivaient!

Pendant ce temps, les autres continuaient de charger, invulnrables!

Le capitaine Serge brandissait son sabre au-dessus des ttes, et les
chevaux, emballs maintenant, galopaient avec une effroyable vitesse.

Les soldats turcs ne concevaient point ce qui se passait. D'o pouvait
venir cet escadron? Quels taient ces dmons qui recevaient les balles
sans broncher, courbs trs bas sur leurs selles, sans une parole, sans
un cri?

En cette nuit tombante, cette charge tait comme une course des lgendes
hroques; on ne distinguait pas le nombre des chevaux, et l'on pouvait
croire que c'tait toute la cavalerie russe, toute une arme fantme qui
arrivait!

Les premiers rangs d'infanterie flchirent, les autres ne tardrent pas
 reculer, et, comprenant tout  coup, se rendant compte, les Turcs
abandonnrent leurs armes en s'enfuyant.

Ce fut alors une pouvantable dbcle.

La position tait enleve, et le passage devenait libre enfin.

Serge Frithiof, qui avait t encore pargn par les balles, se retourna
et vit que son escadron tait l, presque entier, dans son ordre
habituel, tant les chevaux taient dociles; les rudes btes s'taient
toutes arrtes derrire lui, quand il avait cri: "Halte!" et elles
restaient maintenant immobiles, tte basse, couvertes d'cume.

La plupart de leurs cavaliers taient demeurs en selle, car les
courroies des lances taient solides.

Et quelques instants aprs, dans la nuit, la cloche du village sonna,
tintant le glas....


IV.

La victoire tait possible, certaine mme, puisque la troue avait t
faite sous la charge hroque et que les Turcs abandonnaient leurs
positions.

Le gnral prince Rouknine, en entendant la cloche, se dcouvrit,
comprenant que ses fidles Cosaques s'taient bien battus, se sacrifiant
pour sauver le reste de l'arme.

Et cet homme qui, dans sa longue vie avait vu tant de combats et
d'exploits, pleura.

Avec son tat-major, il se porta au galop du ct de Karkow, mais il
avait le coeur serr, craignant de voir  terre tous ses beaux
Cosaques,--et sa joie de vaincre tait mle de douleur!

Il dboucha sur la grande place du village.

Quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir soudain, ranges en bataille,
comme pour la parade, les lignes noires de l'escadron!

Ils taient bien trois cents cavaliers environ, le capitaine Serge
Frithiof  leur tte.

La nuit tait venue; mais il faisait un clair de lune magnifique, un de
ces admirables clairs de lune d'Orient qui donnent aux choses des
reflets tranges.

Le capitaine Serge s'avana  la rencontre du gnral.

--Karkow est libre! fit-il en saluant du sabre.

--Vous avez donc pu charger? demanda le prince.

--Deux fois de suite, car il a fallu chasser l'ennemi d'une ferme o il
s'tait retranch!

--Et vous avez eu beaucoup d'hommes tus, capitaine?

--Tous mes hommes!

En disant ces mots, Serge Frithiof se redressa.

--Mais alors, demanda le prince Rouknine, quels soldats sont donc l,
debout sur leurs chevaux?

--Nos braves Cosaques, hroques jusque dans la mort!

Le prince Rouknine s'approcha et il vit, penches sur le cou des
chevaux, claires par la lumire blafarde de la lune, les ttes mortes
qui se balanaient aux mouvements des montures.




LE PETIT HOMME ROUGE.

PAR FRANOIS DE NION.


C'est le soir mme des terribles journes d'octobre que la Reine et moi,
son humble servante, nous vmes dans un des couloirs du vieux Louvre
cette affreuse figure dont aujourd'hui mme encore-- l'heure lointaine
o j'cris ces lignes,--je ne puis oublier les traits, ni, malgr tout,
mconnatre la ralit.

Je raconterai d'autre part notre voyage de Versailles  Paris dans un
torrent de ttes hideuses qui semblaient porter nos carrosses comme
l'eau d'un fleuve une barque prilleuse. Ttes sanglantes et ttes
sinistres, je vous vois danser autour de nous, les unes au bout d'une
pique avec vos prunelles rigides et vos muscles tordus; les autres au
niveau de nos visages, les yeux hagards et les bouches hurlant des
injures.

L'horrible jour, froid, pluvieux, sombre!

Le soir mme il fallut s'occuper de se loger dans les appartements des
Tuileries qui n'avaient pas t chauffs depuis l'enfance de Louis XV.
Tout y tait dans un dsordre sinistre. Le pauvre Dauphin, habitu  son
palais de Versailles, se pressait contre sa mre, effray par ces murs
dlabrs.

--Tout ici est bien laid, maman, murmurait-il.

Et Marie-Antoinette lui rpondait:

--Louis XIV logeait ici, mon fils, nous ne devons pas tre plus
difficiles que lui.

Ds que ses enfants furent endormis dans des lits prpars  la hte, la
Reine m'appela et me dit:

--Venez avec moi, comtesse; le Roi est couch, mais pour moi je ne
saurais dormir sans avoir parcouru ces appartements et m'tre assure
que je n'ai pas  redouter le fer d'un assassin veillant dans ces
tnbres contre les jours de Sa Majest.

       *       *       *       *       *

Je pris un bougeoir. C'tait le bougeoir du coucher dans la chambre du
Roi  Versailles, le long bougeoir de vermeil  deux bougies si
ardemment ambitionn par les courtisans, pour qui le tenir tait un
grand honneur; on l'avait emport malgr le dsarroi. Je pris ce
bougeoir et je marchai devant la Reine, clairant notre ronde nocturne 
travers le palais sombre.

Les cent Suisses taient camps dans la vaste galerie du centre, qui fut
depuis la salle des marchaux; de ce ct il n'y avait rien  craindre.
Nous tournmes dans un appartement qui donnait sur les jardins et sur la
Seine. Il faisait clair de lune; certaines fentres conservaient encore
les petits vitraux plombs du temps des Mdicis. Leurs verres grossiers,
en culs de bouteilles, laissaient transparatre une lumire verdtre qui
tachait le visage de la Reine et me la montra soudain comme un fantme
en son vtement blanc. Je me souviens que mes doigts tremblrent et que
les bougies que je tenais pleurrent sur le parquet.

--Vous avez peur? me dit-elle. Vous tiez plus brave tantt.

Et elle daigna ajouter:

--J'ai t tmoin de votre courage et de votre fidlit; je ne les
oublierai jamais... si toutefois j'ai encore longtemps pour me souvenir.

--Oh! madame, m'criai-je.

Mais d'un geste doux et souverain elle m'indiquait une porte.

--Je ne sais ce qu'il y a de ce ct-ci des appartements. Dans mes rares
sjours  Paris je n'ai jamais t si loin.

Je jetai un coup d'oeil par un des carreaux de vitre: nous dominions
la Seine et le vent faisait trembler, en les balanant, les grands
arbres de la grve, mlant leurs branches noires dans les rayons
argents de l'astre des nuits.

--C'est, me dit la Reine, que nous sommes  la porte qui fait
communiquer le chteau avec la galerie du Louvre.

       *       *       *       *       *

Un frisson involontaire me saisit: il me semblait que derrire cette
frle planche aux moulures dores et peintes par Coypel, tout le vieux
mystre du Louvre tragique s'agitait. Je n'tais pas trs savante en
histoire de France--juste ce qu'on en apprend en mme temps que sa
gnalogie,--mais je me rappelais des rcits terribles et des lgendes
sinistres. Ce palais, disait-on, tait parcouru par des spectres
tranges. Cependant la Reine me commandait d'ouvrir et d'une main
tremblante je tournai le bouton de la serrure.

Un coup de vent me frappa au visage et faillit teindre mes bougies; je
les protgeai de la main en les levant pour dissiper l'obscurit; leur
faible rayonnement faisait remuer des ombres que je jugeais effrayantes;
mais la Reine leva la voix:

--On aurait d placer ici un factionnaire dont on ft sr. Dieu sait
jusqu'o ce corridor peut conduire!

Car nous distinguions maintenant une longue galerie qui semblait
s'tendre  l'infini.

--Allons, dit Marie-Antoinette; il faut voir.

Et comme j'osai reprsenter  ma souveraine qu'il tait ncessaire au
moins d'appeler des gardes pour accompagner Sa Majest, elle me fit
signe de la suivre et s'avana la premire.

Cette partie du Louvre fut relie aux Tuileries par les architectes de
Louis XIV; elle tait alors, par suite de transformations essayes, puis
renonces, un dsordre et un chaos. Nous errmes dans un ddale de
corridors coups de marches et faisant cent dtours, rencontrant parfois
de brusques escaliers en vis, semblant descendre au centre de la terre,
et qui s'arrtaient devant des baies d'anciennes portes mures. Les
votes sous lesquelles nous marchions taient basses, gothiques,
supportes par des bustes d'animaux  faces de monstres. La Reine
murmura d'une voix basse comme un souffle:

--Nous sommes dans la partie qui n'a pas t touche; c'est le vieux
palais de Charles IX et d'Henri III. Ces pierres ont d voir bien des
vnements.

       *       *       *       *       *

A ce moment nous entendmes distinctement un bruit lger  quelques pas
de nous. Nous nous trouvions alors au centre d'une sorte d'toile o
venaient aboutir des couloirs obscurs. Le sentiment naturel de ce que je
devais  ma souveraine vainquit ma faiblesse et je m'lanai devant
Marie-Antoinette en levant en l'air mon bougeoir de vermeil. Une forme
bizarre apparaissait semblant descendre un  un les degrs taills dans
la pierre des murs; c'tait une faon de petit homme vtu de la manire
qu'on reprsente les bourgeois du temps pass, avec des chausses 
trousses, une casaque taillade, et coiff d'un chaperon  oreillre et
 queue pendante. Mes tremblantes mains dirigeaient la lumire de son
ct et nous vmes qu'il _tait tout habill de rouge_.

Au cri que je ne pus retenir, cet tre affreux, qui me parut avoir les
traits d'un vieillard et la taille d'un enfant, leva la tte et,
remontant brusquement, d'un vif lan, les degrs qu'il tait en train de
descendre, nous le vmes s'lever tout d'un coup comme s'il voulait
donner de la tte contre la vote et disparatre.

Marie-Antoinette tait immobile et ple; j'osai saisir sa main glace.

--Rentrons, me dit-elle; rien d'humain ne nous menace en ces lieux. Sans
doute que la Providence a voulu m'attirer jusqu'ici pour m'avertir par
un signe des dangers qui menacent la monarchie.

--Votre Majest pense donc?...

--Que nous venons de voir le petit homme rouge, celui qui erre dans les
dtours du Louvre quand le roi de France est en pril. Je ne sais si
notre croyance catholique nous permet d'ajouter foi  cette
superstition; mais comment douter du tmoignage de nos yeux?

Nous rentrmes; elle impassible, moi terrifie. Tout dormait dans le
chteau. J'aidai la Reine  se dvtir sans ces tiquettes qui lui
avaient tant pes et je l'entendis murmurer comme  elle-mme:

--Je crains tout pour le Roi. Quant  moi je suis trangre; ils
m'assassineront; que deviendront nos pauvres enfants?

La douleur de cette Reine dans ce palais de dsastres dpassait tout ce
que les tragdies ont pu concevoir de terrible....

       *       *       *       *       *

Je suis la dernire servante de la monarchie qui ai vu, de mes yeux vu,
_le petit homme rouge du Louvre_.




LA BATAILLE DE FROEHWILLER

(RCIT D'UN TMOIN.)

PAR ERNEST DAUDET.


Cette nuit du aot 1870 est reste dans ma mmoire comme la plus
mouvante que j'aie passe jamais. Nous tions camps un peu en arrire
de Froeschwiller. Vers dix heures, aprs s'tre assur que ses troupes
avaient le ncessaire, que partout les sentinelles taient  leur poste,
le gnral tait rentr dans une maison de paysan, construite au milieu
d'un vallonnement form par deux collines basses dont les troupes
occupaient les pentes.

Cette maison, presque une chaumire, avait t abandonne par son
propritaire, et le gnral s'y tait install avec son tat-major. Il
prit avec nous un lger repas; puis il se jeta tout habill sur un
matelas, en me laissant le soin de le rveiller, si cela tait
ncessaire. Je sortis et allai m'asseoir sur le devant de la maison. La
nuit tait obscure, bien qu'il y et des toiles au ciel, le temps doux,
et le silence profond, troubl seulement par des bruits de pieds de
chevaux frappant le sol, les cris des grand'gardes accueillant les
rondes par le "Qui vive!" traditionnel.

       *       *       *       *       *

Tout  coup, dans le solennel silence de la nuit que je raconte, le
galop d'un cheval se fit entendre, se rapprochant de moi. Je prtai
l'oreille. Les cris des sentinelles se succdaient avec rapidit, et
trois minutes ne s'taient pas coules, qu'un officier d'tat-major,
guid par un cavalier de la division, s'arrtait devant la maison que
nous occupions.

--Le gnral? demanda-t-il avec l'accent d'un homme qui vient de fournir
une longue traite.

--Il est l: il s'est jet tout habill sur un lit; je suis son officier
d'ordonnance.

--Veuillez le rveiller alors, capitaine; dpches du gnral en chef.

J'entrai prcipitamment dans la chaumire, et en apprenant de quoi il
s'agissait, le gnral fut immdiatement sur pied. En le voyant, l'aide
de camp salua respectueusement et dit:

--Voici les dpches, mon gnral. J'avais ordre de ne les remettre qu'
vous-mme.

Il les avait  peine remises que, sans attendre un mot de remerciement,
il piqua des deux et s'loigna  fond de train, suivi par le cavalier
qui l'avait amen jusqu' nous.

--Cela m'a l'air de vouloir chauffer, murmura  mon oreille l'un des
officiers du gnral.

Nous nous tenions attentifs et immobiles,  quelques pas de ce dernier.
Par son ordre, un soldat avait apport une lanterne  la lueur de
laquelle il lut la dpche qu'il venait de recevoir. La clart blanche
donnait en plein sur son visage, dont je pouvais ainsi observer tous les
mouvements, et mes yeux s'attachaient sur ses traits, impatient que
j'tais de connatre la vrit. Mais la figure du gnral demeura
impassible. Aucun tressaillement ne fit trembler ses joues. Seulement,
quand il releva la tte, je crus voir dans ses yeux une expression de
rsolution et de dfi que je ne lui connaissais pas; en mme temps,
d'une voix ferme et nette, il nous dit:

--Je crois, messieurs, que vos ardeurs ne tarderont pas  tre
satisfaites et que ma division livrera aujourd'hui sa premire bataille.

--Je ne m'tais pas tromp, fit de nouveau l'aide de camp qui m'avait
prcdemment parl.

Le gnral, qui avait rflchi un moment, ne demeura pas longtemps
silencieux; il reprit:

--Les nouvelles que voil nous obligent  un mouvement immdiat. Venez,
messieurs, recevoir mes ordres.

Tandis que le gnral, une carte sous les yeux, dictait ses ordres pour
les chefs qui relevaient de son commandement, ceux-ci se prsentrent.
Il les leur communiqua de vive voix; puis ils causrent rapidement 
voix basse pendant quelques instants. Chacun de ces petits pisodes se
gravait dans mon esprit, et j'en ai retenu les moindres dtails. Cette
chambre  peine claire par des bougies fiches dans des bouteilles;
sur la table grossire, couverte de taches, une carte tendue et autour
du groupe form par les gnraux, quelques officiers allant et venant
discrtement: tel est le spectacle dont j'ai gard le souvenir.

Quelques instants aprs, des bruits de tambour retentirent. Il y eut,
sur toute la surface occupe par nos troupes, un grand mouvement, et en
moins d'une heure, toute la division se trouva sous les armes, la soupe
mange, tentes et bagages plis, en un mot prte  se mettre en route.
Une lieue nous sparait du point o nous devions nous rendre. Elle fut
si rapidement franchie, qu' cinq heures du matin le gnral m'envoya
auprs du marchal pour lui faire connatre que ses ordres taient
excuts. Je parcourus  cheval une assez longue distance  la recherche
du quartier gnral. De tous cts je voyais des troupes prendre
position, et ce spectacle me confirmait dans cette pense que le gnral
ne s'tait pas tromp et que nous allions assister  une grande
bataille.

C'est guid par ces troupes que je parvins  rencontrer le marchal. Il
tait sur pied, se promenant de long en large en attendant le jour. Je
fis la commission dont j'tais charg; et il ne me rpondit qu'un mot:

--Dites  votre gnral que je compte sur lui.

Je revins prendre mon poste. L'horizon blanchissait sous les premiers
rayons du crpuscule. En face de moi, dans une brume qui donnait  tous
les objets un aspect vaporeux, se dessinait vigoureusement un radieux
paysage. C'taient des gorges basses et profondes, formes par deux
contreforts de la chane des Vosges, et qui s'ouvrent sur la basse
Alsace, entre Haguenau et Wissembourg. Au-dessus, les hautes montagnes
formaient un demi-cercle et semblaient tre le cadre naturel de ce coin
charmant qui, tout  l'heure, devait tre ensanglant.

Quand je fus de retour auprs du gnral, le jour tait venu et je pus
me rendre compte des positions occupes par la division. Nous tions
appuys  notre droite par une colline, dont des troupes places sous
les ordres d'un autre gnral occupaient les pentes. A notre gauche,
nous avions un petit bois derrire lequel notre artillerie se trouvait
embusque. Nous pouvions donc attendre en sret; notre position
paraissait en quelque sorte inexpugnable. Tout  coup, sur les hauteurs
en face de nous, nous vmes luire au jour levant des uniformes
allemands.

Cinq minutes ne s'taient pas coules, quand, soudain clata une
violente canonnade. La bataille commenait. Je regardai ma montre, il
tait sept heures du matin.

       *       *       *       *       *

A dater de ce moment, ma mmoire s'obscurcit, mes souvenirs se troublent
et il me devient impossible de suivre, l'un aprs l'autre, les pisodes
de cette mmorable journe. Je les raconte ici comme ils se prsentent 
ma pense. Pendant plus d'une heure, je ne fis qu'aller et venir  la
suite du gnral qui se portait  toute minute sur tel ou tel point.

Nous nous attendions d'un instant  l'autre  tre appels  prendre
part au combat; mais, jusqu' ce moment, nous tions demeurs
immobiles, essayant d'en suivre les pripties, et appelant de tous nos
voeux l'ordre qui nous enjoindrait de marcher. De quelque ct que se
portassent nos regards, ils ne dcouvraient que nuages blancs dissmins
sur le paysage. Ces nuages indiquaient les points o la bataille tait
plus vive; c'tait la fume des canons.

Tout  coup, nous remes l'ordre d'avancer. Le gnral parcourut au
galop le front de ses troupes: puis, brandissant son pe, il pronona
d'une voix retentissante les paroles du commandement que d'autres voix
rptrent aprs lui. Nous voil en route. Le bruit de la canonnade qui
gronde partout autour de nous assourdit nos oreilles. L'air est satur
d'odeur de poudre, et il nous semble, au fur et  mesure que nous nous
rapprochons des points sur lesquels l'action a acquis le plus
d'intensit, que nous allons mettre le pied dans une ardente fournaise.
Nous dbouchons brusquement dans une plaine o des masses de troupes
sont engages.

Je distingue alors nettement nos soldats rapprochs de minute en minute
des bataillons allemands. Les ntres sont prouvs dj cruellement par
les batteries prussiennes qui tirent incessamment, et qui nous causent
de grandes pertes. Mais elles n'arrtent pas leur ardeur surexcite par
le bruit qui s'est rpandu que la droite de l'ennemi est repousse. Nous
passons  notre tour sous les feux de ces batteries. Devant nous et
protge par elles est masse l'infanterie allemande. C'est sur ce point
que nous nous dirigeons. Mon sang s'chauffe, ma chair tressaille, ma
bouche est sche et je suis moi-mme surpris que mon coeur n'prouve
aucune piti devant les morts qui tombent autour de moi. Ils sont dj
nombreux. On voit les cadavres pars, encore dans l'attitude qu'ils ont
prise en tombant. Puis ce sont les blesss dont les cris dchireraient
l'me, s'il ne suffisait de quelques minutes pour l'aguerrir et la
rendre insensible aux tragdies de ce sanglant spectacle. Au milieu de
ce vacarme effroyable, je suis arrt tout  coup par une voix qui crie:

--Capitaine, capitaine, par piti!

Je me retourne. Au pied d'un chne, un jeune chasseur de Vincennes est
tendu. Son visage est imberbe. Il est blond, et, en le voyant de prs,
il me semble que c'est un enfant. Ses deux jambes sont brises, et il
attend la mort en disant au chirurgien, qui essaye de le soulager:

--Laissez donc, monsieur le major, il n'y a rien  faire.

--Vous m'appelez, mon ami? lui dis-je en poussant mon cheval vers lui.

--La bataille est-elle gagne? me demande-t-il fivreusement.

--Elle commence  peine.

--Ma foi, tant pis. Avant de mourir j'aurais voulu savoir...

Il s'arrte. L'horrible souffrance qu'il prouve lui coupe la parole.
Mais cette crise dure  peine quelques secondes, et alors je vois le
pauvre petit chasseur, se redressant autant qu'il peut le faire, la face
livide, l'oeil assombri dj par la mort qui s'avance, et je l'entends
crier:

--Vive la France!

Puis, il retombe;  ce cri d'hroque soldat succde une plainte
d'enfant et je n'entends plus que ces mots coups par des hoquets
d'agonie:

--Maman, chre maman!

       *       *       *       *       *

--Nom de nom! que faites-vous donc l, Rocheray?

Je me retourne brusquement. J'ai reconnu la voix de mon gnral. Je
m'arrache au navrant spectacle que je viens de dcrire; je suis mon chef
qui regarde et encourage ses troupes formes en bataillons. Elles
s'avancent, en obligeant l'ennemi plac devant elles  redoubler son
feu roulant et non interrompu. Nous ne sommes plus qu' une courte
distance des bataillons allemands. Encore une minute et nous allons les
aborder  la baonnette. Nous nous prparons  combattre avec
acharnement; car ceux qui sont en face de nous ont l'avantage de la
position. Placs sur une hauteur couronne par leur artillerie, ils nous
menacent d'une manire terrible.

--Allons, mes enfants! crie et rpte le gnral qui galope autour de sa
division, en nous entranant  sa suite, sans se soucier des balles qui
sifflent  ses oreilles et des obus qui clatent devant nous, allons! il
va falloir grimper l-dessus. Du courage et du jarret surtout!

Ce n'est rien ces quelques mots, mais cela suffit pour encourager les
soldats. Nous nous lanons sur ces pentes heureusement peu abruptes.

Tout  coup, sur la droite de l'ennemi, venue on ne sait par o,
apparat comme par enchantement, en poussant des cris terribles, une
vritable nue de dmons. Ce sont des turcos, facilement reconnaissables
 leur teint et  leur costume. Je ne saurais traduire l'effet qu'ils
produisent; ils causent aux Allemands une profonde terreur qui nous aide
 avoir raison d'eux. Semblables  des chacals, les turcos qui les ont
surpris se jettent dans leurs rangs, combattant les uns avec la
baonnette, les autres  coups de crosse. C'est une lutte corps  corps,
pleine d'imprcations et de hurlements sauvages. Les corps tombent sous
les coups, et nous rendons aux Allemands tout le mal que, depuis trois
heures, ils nous ont fait.

Quant aux Prussiens, c'en est fait d'eux sur ce point, ils ne battent
pas en retraite, ils fuient ple-mle, terrifis, sourds aux cris de
leurs officiers et poursuivis par les turcos, auxquels la piti est
inconnue et qui tuent impitoyablement. L'artillerie qui nous menaait
tout  l'heure ne se fait plus entendre. Nous ignorons ce qui se passe
d'un autre ct; mais pour notre part, nous avons gagn la partie.

       *       *       *       *       *

Il est environ midi. Mettant pied  terre un moment, je bois une gorge
d'eau-de-vie que me prsente un soldat. Puis, je regarde, tchant de
deviner o en est la bataille. Mais le champ sur lequel elle est engage
se droule si vaste que je ne vois rien, si ce n'est la fume des canons
et parfois, au milieu des pais nuages qu'elle forme, des actions
isoles dont il est difficile d'apprcier l'importance ou de suivre les
pripties. Ce que je constate dans toutes les parties du paysage qu'
l'aide d'une lorgnette je peux embrasser, c'est que sur tous les points
o les troupes sont aux prises, les Allemands sont beaucoup plus
nombreux que les Franais.

Cependant le temps se passe. Nous attendons des ordres; ils n'arrivent
pas. A trois heures, nous sommes toujours au mme point. Mais  ce
moment un grand mouvement se fait sur notre droite. En face de nous,
d'une des gorges qui ferment la sortie de la valle, nous voyons
dboucher une grande masse de Prussiens. Ce sont des troupes fraches
que l'ennemi fait marcher contre nous.

En mme temps, il couronne d'artillerie les hauteurs voisines. Bientt
nous sommes cruellement prouvs par le feu de ces canons qui protgent
l'arrive de ce corps de rserve. Pour le coup, on ne va pas sans doute
nous laisser immobiles. Notre secours doit tre ncessaire dans une
circonstance aussi critique, au moment o commence la partie que l'on
croyait termine.

En effet, le gnral reoit successivement plusieurs ordres presss,
d'aprs lesquels il formule ses instructions que ses officiers
d'ordonnance transmettent  ses subordonns. Au bout d'un quart d'heure
nous sommes en route, nous gagnons la plaine, et tandis qu'au-dessus de
nos ttes se croisent les boulets et les obus, nous nous dirigeons
contre les Allemands. De tous les chemins, de tous les sentiers,
dbouchent des troupes qui viennent se joindre  nous. Mais elles sont
extnues, tant debout et combattant depuis le matin, tandis que
l'ennemi qu'elles ont devant elles est frais et repos.

En outre, il est trois fois plus nombreux que nous, et il suffit, pour
s'en convaincre, de voir cette multitude de casques  pointes, de
casquettes bleues, dont l'acier et les vives couleurs brillent au
soleil. On nous a groups autour d'un ruisseau bord d'arbres, qui sont
pour nous un abri, et c'est de l que nous commenons  tirer sans
interrompre sur cette avalanche humaine qui grossit sans cesse et nous
envahit de toutes parts.

Le gnral est soucieux. Je m'approche de lui, et il me fait remarquer
que les batteries qui nous protgeaient sur le plateau que nous avons
abandonn, sont teintes pour la plupart, et que c'est maintenant sur
nous que l'ennemi envoie ses projectiles. Comme il finit de parler, un
obus vient tomber en sifflant  quelques pas de nous; il clate, et j'ai
le temps de voir un de ses dbris frapper au visage mon brave gnral.
Mais au mme instant mon cheval effray se cabre, et part  fond de
train, quels que soient mes efforts pour le retenir.

       *       *       *       *       *

En quelques minutes, je franchis une norme distance, et je vais me
jeter dans un groupe de cuirassiers qui poursuivent des uhlans; je me
joins  eux.

Mais que pouvons-nous faire contre cette effroyable accumulation de
troupes et de canons? Les intrpides cuirassiers, les nergiques
chasseurs ont beau se ruer furieusement contre ces fantassins appuys de
tous cts par de l'artillerie, ils sont arrts en route et obligs de
renoncer  la partie. Pour la seconde fois, nous revenons en dsordre au
point de dpart. Mais la moiti de notre effectif est reste en route.
La plupart de nos officiers suprieurs ont disparu, et dans l'escadron
auquel je me suis joint, c'est un sous-lieutenant qui commande. Tandis
que d'un oeil dsespr, la rage au coeur, impuissants, vaincus,
nous ne demandons qu' mourir, nous voyons arriver vers nous le marchal
entour seulement d'un petit groupe d'officiers.

Ses vtements sont couverts de poussire et de boue, son visage est
noirci en maints endroits, comme par des tranes de poudre. Une flamme
sombre anime son regard. Il fait quelques pas vers le gnral qui nous
commande et lui dit:

--Gnral, il faut charger l-dessus.

En prononant ces paroles, il a mis pied  terre et de sa main droite
qui tient une grosse lorgnette noire, il dsigne la masse confuse de
Prussiens.

--Marchal, nous avons charg deux fois. J'ai perdu la moiti de mes
hommes.

Et  son tour, il montre au commandant en chef ses escadrons dcims et,
parmi les cavaliers qui lui restent, un certain nombre en train de
panser les blessures lgres qu'ils ont reues pendant les charges
hroques qui viennent d'avoir lieu.

--Peu importe, gnral, il faut recommencer, il le faut.

Le gnral, qui avait mis pied  terre, ne rplique pas, s'incline et se
dirige vers son cheval. Mais le marchal fait deux pas derrire lui,
l'appelle, l'arrte d'un geste, et ajoute:

--Oui, il le faut. Mais auparavant, gnral, embrassons-nous.

Les deux vieillards changent une accolade. Puis, ils remontent 
cheval. Et tandis que l'un s'loigne, l'autre crie d'une voix
retentissante: "Cuirassiers, en avant!" Un formidable hourrah retentit;
et comme nous avions le diable au corps lectriss par un patriotisme
dsespr et par je ne sais quel attrait que la mort semble avoir pour
nous en ce moment, nous nous lanons de nouveau. branlant le sol, nous
traversons la plaine.

       *       *       *       *       *

A peine avons-nous fait quelques pas que les obus et les balles pleuvent
sur nous drus comme grle et causent dans nos rangs d'indescriptibles
ravages. Chevaux et cavaliers roulent ple-mle, et, dtail horrible,
nous sommes si violemment lancs, que nous ne pouvons retenir nos
chevaux qui passent sur les malheureux dsaronns et les crasent. Le
feu de l'ennemi redouble d'intensit. Evidemment notre audace confond
les Allemands et accrot leur fureur. Mais cette fois rien ne nous
arrte, nous serrons les rangs  mesure qu'ils s'claircissent et nous
venons enfin nous heurter contre les citadelles vivantes, hrisses de
baonnettes qui se sont abaisses pour nous recevoir.

C'est un choc terrible, une confusion inexprimable, un spectacle qu'on
ne dcrit pas. Je ne sais comment il se peut faire que je me trouve au
milieu de Prussiens qui, successivement, tirent sur moi  bout portant
sans m'atteindre. Plus heureux, j'en tends deux  mes pieds avec mon
revolver. Un officier  cheval bondit alors de mon ct, le sabre lev.
Je suis perdu, car au mme instant j'ai senti pntrer dans la main qui
tient mon arme la pointe d'une baonnette et je me trouve ainsi dsarm.
Heureusement, mon cheval se cabre, se dresse avec pouvante sur ses
jarrets, et c'est sur son poitrail que tombe le coup qui m'tait destin
et qui, d'ailleurs, ne lui cause qu'une blessure sans gravit. Je
cherche une issue et me voil de plus en plus press. Mais une voix se
fait entendre:

--Nous voil, capitaine. Attendez, canailles!

Je vois un sabre luire au soleil et tomber lourdement sur le cou de
l'officier qui m'a menac. Il est renvers sur son cheval. Je suis libre
de ce ct, et mes librateurs sont trois cuirassiers qui, en me voyant
perdu, ont couru  mon secours. Je leur rends grce.

--C'est inutile, mon capitaine, dit le plus g d'entre eux. Le plus
important maintenant c'est de dcamper. Il ne va pas faire bon pour nous
ici.

Nous nous frayons un passage et, tant parvenus  nous dgager, nous
nous mettons  galoper cte  cte. Un petit bois se trouve  notre
droite; nous nous y jetons. Un grand nombre de fuyards ont fait comme
nous, et je suis frapp en constatant que nous pourrions encore former
un solide noyau. Je fais part de mon sentiment au cuirassier; il me
rpond simplement:

--Dame! si vous pensez que ce soit utile.

Je vais lever la voix pour arrter ceux qui fuient. Mais je vois
arriver vers nous plusieurs officiers d'tat-major. Un d'eux me crie en
passant:

--Je porte l'ordre de faire sonner la retraite. La bataille est perdue.




LE MAUVAIS ZOUAVE.

PAR ALPHONSE DAUDET.


Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'tait pas content ce
soir-l.

D'habitude, sitt la forge teinte, le soleil couch, il s'asseyait sur
un banc, devant sa porte, pour savourer cette bonne lassitude que donne
le poids du travail et de la chaude journe, et avant de renvoyer les
apprentis, il buvait avec eux quelques longs coups de bire frache, en
regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-l le bonhomme resta
dans sa forge jusqu'au moment de se mettre  table; et encore y vint-il
comme  regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:

--Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-tre reu du rgiment quelque
mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'an est peut-tre
malade...

Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement  faire taire
trois petits blondins couleur d'pis brls, qui riaient autour de la
nappe en croquant une bonne salade de radis noirs  la crme.

A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colre.

--Ah! les gueux! ah! les canailles!...

--A qui en as-tu, voyons, Lory?

Il clata.

--J'en ai, dit-il,  cinq ou six drles qu'on voit rouler depuis ce
matin dans la ville en costume de soldats franais, bras dessus, bras
dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-l qui ont... comment
disent-ils a?... opt pour la nationalit de Prusse.... Et dire que
tous les jours nous en voyons revenir, de ces faux Alsaciens!...
Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?

La mre essaya de les dfendre.

--Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout  fait leur faute, 
ces enfants.... C'est si loin cette Algrie d'Afrique o on les
envoie!... Ils ont le mal du pays, l-bas; et la tentation est bien
forte pour eux de revenir, de n'tre plus soldats.

Lory donna un grand coup de poing sur la table.

--Tais-toi, la mre!... vous autres femmes, vous n'y entendez rien. A
force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous
rapetissez tout  la taille de vos marmots.... Eh bien, moi, je te dis
que ces hommes-l sont des gueux, des rengats, les derniers des lches,
et que si par malheur notre Christian tait capable d'une infamie
pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi
sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre  travers
le corps.

Et terrible,  demi lev, il montrait sa longue latte de chasseur pendue
 la muraille au-dessus du portrait de son fils, un portrait de zouave
fait l-bas en Afrique; mais de voir cette honnte figure d'Alsacien,
toute noire et hle de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que
font les couleurs vives  la grande lumire, cela le calma subitement,
et il se mit  rire.

--Je suis bien bon de me monter la tte.... Comme si notre Christian
pouvait songer  devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la
guerre?...

Remis en belle humeur par cette ide, le bonhomme acheva de dner
gaiement et s'en alla sitt aprs avoir vid une couple de chopes  la
_Ville de Strasbourg_.

Maintenant la vieille Lory est seule. Aprs avoir couch ses trois
petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre  ct, comme
un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met  repriser devant
la porte, du ct des jardins. De temps en temps elle soupire et pense
en elle-mme:

--Oui je veux bien. Ce sont des lches, des rengats.... Mais c'est
gal! Leurs mres sont bien heureuses de les revoir.

Elle se rappelle le temps o le sien avant de partir pour l'arme, tait
l,  cette mme heure du jour, en train de soigner le petit jardin.
Elle regarde le puits o il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les
cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coups en entrant aux
zouaves.

Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur
les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboy; pourtant celui
qui vient d'entrer longe le mur comme un voleur, se glisse entre les
ruches....

--Bonjour, maman!

Son Christian est debout devant elle, tout dbraill dans son uniforme,
honteux, troubl, la langue paisse. Le misrable est revenu au pays
avec les autres, et, depuis une heure rde autour de la maison,
attendant le dpart du pre pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais
elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu,
embrass! Puis il lui donne de si bonnes raisons: qu'il s'ennuyait du
pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux; avec a la discipline
devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient "Prussien"  cause
de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'
le regarder pour le croire. Toujours causant ils sont entrs dans la
salle basse. Les petits rveills accourent pieds nus, en chemise, pour
embrasser le grand frre. On veut le faire manger, mais il n'a pas faim.
Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d'eau
par-dessus toutes les tournes de bires et de vin blanc qu'il s'est
payes depuis le matin au cabaret.

Mais quelqu'un marche dans la cour, c'est le forgeron qui rentre.

--Christian, voil ton pre, vite, cache-toi, que j'aie le temps de lui
parler, de lui expliquer, et elle le pousse derrire le grand pole de
faence, puis se remet  coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la
chchia du zouave est reste sur la table, et c'est la premire chose
que Lory voit en entrant. La pleur de la mre, son embarras... il
comprend tout.

--Christian est ici!... dit-il d'une voix terrible, et, dcrochant son
sabre avec un geste fou, il se prcipite vers le pole o le zouave est
blotti, blme, dgris, s'appuyant au mur, de peur de tomber.

La mre se jette entre eux.

--Lory, Lory, ne le tue pas... c'est moi qui lui ai crit de revenir,
que tu avais besoin de lui  la forge....

Elle se cramponne  son bras, se trane, sanglote. Dans la nuit de leur
chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colre et de
larmes, si changes qu'ils ne les reconnaissent plus.... Le forgeron
s'arrte, et regardant sa femme:

--Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... alors c'est bon, qu'il aille se
coucher. Je verrai demain ce que j'ai  faire.

Le lendemain, Christian, en s'veillant d'un lourd sommeil plein de
cauchemars et de terreurs, sans cause, s'est retrouv dans sa chambre
d'enfant. A travers les petites vitres encadres de plomb, traverses de
houblon fleuri, le soleil est dj chaud et haut. En bas, les marteaux
sonnent sur l'enclume.... La mre est  son chevet; elle ne l'a pas
quitt de la nuit, tant la colre de son homme lui faisait peur. Le
vieux non plus ne s'est pas couch. Jusqu'au matin il a march dans la
maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires; et 
prsent voil qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement habill
comme pour un voyage, avec de hautes gutres, le large chapeau et le
bton de montagne solide et ferr au bout. Il s'avance droit au lit.
"Allons, haut!... lve-toi."

Le garon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.

--Non, pas a... dit le pre srieusement.

Et la mre toute craintive: "Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres."

--Donne-lui les miens... moi je n'en ai plus besoin.

Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, la
petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se passe
autour du cou l'tui de fer-blanc o tient la feuille de route....

--Maintenant descendons, dit-il ensuite et tous trois descendent  la
forge sans se parler.... Le soufflet ronfle; tout le monde est au
travail. En revoyant ce hangar grand ouvert auquel il pensait tant
l-bas, le zouave se rappelle son enfance, et comme il a jou l
longtemps entre la chaleur de la route et les tincelles de la forge
toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accs de
tendresse, un grand dsir d'avoir le pardon de son pre; mais en levant
les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.

Enfin le forgeron se dcide  parler.

--Garon, dit-il, voil l'enclume, les outils... tout cela est  toi...
Et tout cela aussi! ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin qui
s'ouvre l-bas, au fond, plein de soleil et d'abeilles, dans le cadre
enfum de la porte....

--Les ruches, la vigne, la maison, tout t'appartient.... Puisque tu as
sacrifi ton honneur  ces choses, c'est bien le moins que tu les
gardes.... Te voil matre ici... moi, je pars.... Tu dois cinq ans  la
France, je vais les payer pour toi.

--Lory, Lory, o vas-tu? crie la pauvre vieille.

--Pre!... supplie l'enfant.... Mais le forgeron est dj parti,
marchant  grands pas, sans se retourner....

A Sidi-del-Abbs, au dpt du 3e zouaves, il y a depuis quelques
jours un engag volontaire de cinquante-cinq ans.




UN MARIAGE.

PAR ERNEST LAUT.


Ce jour-l la grande ville industrielle se reposait.

Par les calmes faubourgs, vides du fracas des marteaux et du haltement
des machines, j'avais fln tout un matin de soleil, et je m'en revenais
 travers les rues silencieuses, lorsque, arriv aux abords de l'Htel
de Ville, je tombai au beau milieu d'une affluence de travailleurs
endimanchs: blouses frachement dplies, pantalons de drap noir,
casquettes de soie.

Tous ces braves gens emplissaient les cabarets avoisinants, circulaient
sur les trottoirs, causaient, l'air joyeux.

Je m'tais arrt  les observer, quand, soudain un mouvement se
produisit dans cette foule; un jeune homme accourait en criant:

--Vl la noce!

Tout de suite, je supposai qu'on allait clbrer le mariage du matre de
quelque grosse industrie, et j'en conclus que tous les lments de
l'usine s'taient rassembls l pour faire honneur au patron.

Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, au lieu des brillants
quipages que j'attendais, je vis apparatre, au bout de la rue de la
Mairie, le cortge nuptial, cortge pdestre et simple s'il en fut: en
tte les deux poux, derrire les quatre tmoins,--c'tait tout!

L'enthousiasme des spectateurs n'en fut pas moins bouillant, je dois le
dire.

Ils se rangrent de chaque ct de la rue, et quand les poux passrent
entre ces deux haies humaines, une immense clameur s'leva:

--Vive la marie!

Et la marie sourit, envoyant de-ci, de-l, de la tte et de la main,
des bonjours amicaux.

C'tait une grande fille brune de vingt-cinq ans environ,  la poitrine
creuse,  la taille un peu vote dj. Modestement vtue d'une jupe et
d'un caraco de mrinos noir, elle tait coiffe d'un bonnet blanc tout
orn de cette dentelle commune appele "bisette," que les dentellires
du Nord fabriquent encore  la main. Sur son visage d'une pleur mate,
aux traits empreints d'une grande douceur, mais fatigus, fltris
prmaturment par le travail; dans ses grands yeux noirs, inquiets et
sombres, une expression de joie ineffable, presque d'orgueil, rayonnait.

Le mari, un solide gaillard d'une trentaine d'annes, ne paraissait pas
moins heureux; appuy de la main gauche sur le bras de sa femme, et se
laissant guider par elle, il esquissait de la main droite de grands
gestes incohrents qui traduisaient tout  la fois sa gratitude et son
bonheur.

Et, pourtant, l'expression de sa joie ne se refltait pas dans son
regard: les yeux vitreux et fixes, la tte haute, il allait, comme dans
un rve, la dmarche raide, le pas incertain.

Je compris que le pauvre garon tait aveugle.

Le couple avait franchi la porte de l'Htel-de-Ville; derrire lui, la
foule des ouvriers s'engouffra.

Je demeurais sur le trottoir avec une douzaine de curieux du voisinage,
lorsque quelques retardataires passrent auprs de nous, se dirigeant
vers la mairie.

L'un d'eux me reconnut. C'tait un vieux contre-matre qui, plusieurs
annes auparavant, m'avait guid dans la visite d'une usine. Il
m'aborda:

--a vous tonne, faut croire, cette noce-l? me dit-il en souriant.

J'avouai que j'tais intrigu au plus haut point.

--Parbleu! reprit-il, c'est qu'il y aurait l pour vous une belle
histoire  imprimer sur les gazettes. Voulez-vous que je vous la conte?
Au fait, on se passera bien de moi l-bas. Entrons  l'estaminet du
Chansonnier; la bire y est bonne, et, devant une canette, nous
causerons tout  notre aise.

Ainsi fmes-nous. Le bonhomme bourra mthodiquement sa "boraine de
Nimy," l'alluma  la "vaclette,"-- la chaufferette, veux-je
dire,--puis, ayant lev le couvercle d'tain, il versa deux verres d'une
bire blonde comme l'or, cogna le sien contre le mien, le lampa tout
d'une haleine, et, s'tant soigneusement essuy la moustache, il me fit
le rcit qui va suivre.

       *       *       *       *       *

"Vous est-il arriv parfois de passer rue des Fves, une des voies les
plus frquentes du quartier industriel de la ville? Oui. En ce cas,
vous n'avez pas manqu de remarquer un immeuble considrable o, sur les
trois faces d'une cour large et profonde, s'lvent de lourdes btisses
sans cesse couronnes d'un pais nuage de fume.

"L, du fin matin au brun soir, clatent les sifflets stridents des
machines et retentit le choc formidable des marteaux-pilons.

"Les ateliers de grosse chaudronnerie de MM. Van Helmen fils, auxquels
appartiennent tous les ouvriers que vous venez de voir ici rassembls,
tiennent le fond et l'un des cts de la cour. L'autre face est 
prsent inoccupe. Elle abritait nagure les ateliers de forge et
fonderie de fer de la maison Varinard, dont la dconfiture--vous vous en
souvenez sans doute?--a fait tant de bruit l'an dernier.

"C'est l que travaillait Jean Gobert, le pauvre garon que vous venez
de voir passer.

"Ouvrier modle, intelligent, laborieux, estim de ses chefs, c'tait
aussi un joyeux luron aim de ses camarades. Dans nos runions des
lundis,  l'estaminet du Vieux-Plerin, il n'y en avait pas un comme lui
pour nous distraire. Il savait toutes les plus belles chansons du pays;
il fallait entendre comme il vous les chantait!...

"Pauvre fieu!... Je le vois encore, le jour de son accident, traverser
la grande cour, soutenu par deux ouvriers de l'usine.... Une paille de
fer rouge venait de lui crever l'oeil droit.... Le fourgon de
l'hpital l'attendait  la porte, et il allait, ple, hagard,
chancelant, la face ensanglante, les traits contracts par la douleur,
mais sans une plainte, sans un cri.

"Il devait rester de longs jours  l'hospice et en sortir aveugle.

"La cruelle opration qu'il avait subie paraissait avoir russi, et l'on
esprait que, du moins, il conserverait son oeil gauche. Mais nos
quinquets, voyez-vous, c'est un peu comme ces frres jumeaux qui ne
peuvent vivre spars. Que l'un s'en aille, l'autre ne tarde pas 
mourir  son tour.

"Au moment o l'on comptait voir notre pauvre ami entrer en
convalescence, une maladie terrible, consquence terrible, consquence
fatale de l'accident, se dclara. Tous les efforts des chirurgiens
furent inutiles. Jean Gobert tait condamn  ne plus revoir la lumire
du jour.

"Et pourtant, le mauvais sort qui le poursuivait ne cessa pas de
s'acharner aprs lui: un vnement se prparait qui devait mettre le
comble  ses malheurs.

"Tandis que Gobert tait  l'hospice, la maison Varinard priclitait de
plus en plus. Le patron--le beau Varinard, comme on l'appelait dans
toute la ville--viveur et joueur, frquentait plus volontiers les
tripots que les ateliers de la fonderie. L'usine, livre aux employs,
marchait cahin-caha,  la va comme-je-te-pousse; les commandes n'taient
jamais livres au jour fix; si bien que, peu  peu, la clientle,
mcontente, s'loignait.

"Une catastrophe tait imminente.

"Elle se produisit alors que Gobert, sorti de l'hpital depuis un mois 
peine, n'avait touch qu'une trs faible partie de la pension qu'on lui
faisait  la fonderie.

"Un matin, le bruit se rpandit que Varinard avait d'une enjambe gagn
la Belgique, laissant derrire lui un passif considrable.

"Et nous vmes venir les gens de justice. Ils emportrent les livres et
les papiers, mirent les scells partout, fermrent l'usine. Rsultat:
deux cents travailleurs sur le pav, et notre pauvre aveugle  tout
jamais priv du modeste subside qui lui assurait l'existence!

"Cette fois, le coup fut trop dur pour lui: quand il se vit ainsi, seul,
infirme et dnu de tout, il fut pris d'un si violent dsespoir qu'on
craignit un instant qu'il n'attentt  ses jours.

"Pourtant, il n'eut pas trop  souffrir tout d'abord. On le fit profiter
des subventions accordes aux ouvriers sans travail de l'usine Varinard.
Mais cela ne devait durer toujours: il fallut aviser.

"On pensa que, pour ne pas froisser son amour-propre, l'aumne qui le
ferait vivre devait lui venir d'ouvriers comme lui, et voici comment on
s'y prit:

"Avec l'autorisation du patron, on construisit  l'entre de la grande
cour une logette en bois ferme de toutes parts, sauf du ct qui
donnait sur la rue, et, cela fait, nous y conduismes notre aveugle,
afin qu'il put y recueillir les bienfaits de la charit publique.

"Ah! ce ne fut pas chose commode de l'y dcider.

"--Mendier! disait-il avec des sanglots dans la voix, il va donc falloir
mendier!

"Nous lui fmes comprendre qu'il n'y avait point de dshonneur 
recevoir l'aide de ses camarades, et, press par la ncessit, rouge de
honte, il se laissa emmener.

"Il ne voulut pas, d'ailleurs, demeurer inactif; avec des fils d'acier
et de laiton que nous lui portions, il travaillait  ttons tout le long
du jour, faisant des chanettes et de menus objets qu'il vendait aux
passants.

"Mais c'est surtout des ouvriers de la chaudronnerie Van Helmen et des
usines environnantes que lui arrivait le secours le plus efficace; pas
un de nous, les jours de quinzaine, ne ft entr  l'estaminet pour
boire une canette ou n'et regagn son logis avant d'avoir port son
obole au travailleur aveugle et malheureux.

"Ainsi, Jean Gobert put vivre  l'abri du besoin pendant la plus grande
partie de l'an dernier.

"Vint l'hiver. Vous savez s'il fut rude et terrible pour les pauvres
gens! Gobert, immobile dans sa gurite, transi de froid, grelottant du
matin au soir, lui qui nagure vivait dans le brasier des forges, ne
rsista pas aux tempratures du mois de dcembre. Pris d'un accs de
bronchite, il dut rester dans sa chambrette et garder le lit.

"Nous crmes parer au contre-temps en plaant sur la planchette de la
petite loge un tronc avec cette inscription:

"_N'oubliez pas le pauvre aveugle qui est malade!_

"Mais, en plein hiver, pense-t-on  s'arrter dans les rues pour lire
des pancartes?...

"Les recettes taient pitoyables et l'aveugle clou sur son grabat, se
dsolait en voyant venir le premier de l'an et en songeant  toutes ces
journes de rjouissances et de charit.

"Que faire?...

"Nous ne savions  quoi nous rsoudre, quand un secours inespr nous
arriva.

"Dans une mansarde voisine de celle de Gobert habitait une pauvre fille
orpheline, dentellire de son tat, qui, touche du malheur de
l'infirme s'tait gnreusement propose pour lui donner des soins.
Courbe sur son carreau  dentelles, elle endormait notre malade au
cliquetis de ses fuseaux, lui prparait des tisanes, lui donnait ses
potions et veillait sur lui avec un inaltrable dvouement. Elle avait
entendu les plaintes de l'aveugle, vu notre embarras. Elle me prit 
part:

"--Si j'y allais, moi, demander l'aumne pour lui?

"--Vous feriez cela?...

"--On peut toujours essayer!

"Le lendemain, ds le matin, elle tait  son poste, et, tout le jour,
de ses doigts bleuis, elle tressa sa dentelle en plein air, interrompant
son travail de temps  autre pour implorer l'aide des passants.

"--C'est pour le pauvre aveugle qui est malade! disait-elle; "n'oubliez
pas le malheureux!"

"L'infortune, quelque intressante qu'elle soit par elle-mme, ne perd
jamais rien quand une voix douce et deux jolis yeux sollicitent pour
elle; les sous afflurent, et la brave fille rentra le soir, toute
joyeuse, apportant le produit de sa collecte.

"--Si je vous ai abandonn aujourd'hui, dit-elle  Gobert, en versant
les sous sur la table, c'tait pour me faire votre demoiselle de
comptoir, et comme je n'ai pas trop mal russi, je recommencerai demain
et tous les autres jours, jusqu' ce que vous soyez guri!

"Les recettes montrent encore les jours suivants. L'histoire du
dvouement de la jeune dentellire s'tait rpandue dans tous les
ateliers; des patrons d'usine, qui l'avaient entendu conter, passrent
par l tout exprs, et le soir, on trouva des pices blanches et mme un
ou deux louis d'or mls aux humbles gros sous des travailleurs. Si bien
que Gobert, enfin guri de sa bronchite, se trouva, pour la premire
fois de sa vie,  la tte de quelques conomies.

"Comme dans les contes du temps pass, la fortune lui tait venue en
dormant.

"La fin de l'histoire, vous la devinez sans peine.

"Ces deux braves coeurs s'taient compris, et il advint que la
reconnaissance fit natre l'amour. Un beau lundi, Gobert et son amie
nous arrivrent  l'estaminet du Vieux Plerin. Le garon tait tout
mu:

"--Camarades, dclara-t-il, voil de quoi il s'agit: on s'aime bien tous
les deux, on voudrait se marier et on vient vous demander d'tre de la
noce; voulez-vous?...

"Si on voulait? ah! saprebleu!...

"Le lendemain je racontai la chose  l'atelier. On rsolut que tout le
monde en serait. M. Franois Van Helmen lui-mme, le grand patron,
prtendit contribuer  l'clat de la crmonie. Il a obtenu de la mairie
que le mariage se fasse un jour de fte, pour ne pas troubler les
travaux de l'usine. En outre, c'est lui qui offre le repas de noces, et
tout  l'heure il viendra prsider le banquet prpar pour nous dans les
salles de danse du Moulin-Galant, l-bas au fond de l'Esplanade: trois
cents couverts, pas un de moins!"

       *       *       *       *       *

--Donc, conclut mon interlocuteur, voil pourquoi vous nous voyez tous
ici ce matin: nous avons voulu, avant de nous mettre  table, donner une
preuve d'amiti  notre camarade, un tmoignage d'admiration  sa femme
et leur faire une escorte d'honneur  la mairie et  l'glise le jour de
leur pousailles.

Et cela dit, le vieil ouvrier remplit une dernire fois les verres.

--A la sant de la marie, monsieur!

--A la sant de la marie! Nous sortmes.

Au mme instant, la noce quittait la mairie; Jean Gobert et sa femme
radieux et fiers, prirent la tte du cortge.

Le vieux contre-matre me serra la main et rejoignit les ouvriers qui,
par files de quatre, se mirent en route, d'un pas rythm, derrire les
nouveaux poux.

Et tandis que je m'en allais, tout songeur, commentant en mon esprit ce
bel exemple de solidarit, de loin en loin m'arrivait encore, pouss par
trois cents poitrines vigoureuses comme des soufflets de forge, le
joyeux cri des travailleurs:

--Vive la marie!




POUR LE RUBAN.

PAR MONTJOYEUX.


Dans la petite commune de Nanay, en Sologne, vivait un brave homme du
nom d'Olivier Folichon. Il y vivait sans rien faire, d'une pension de
neuf cents francs que lui servait le gouvernement. Cette double qualit
de retrait et de bourgeois sans mtier lui avait d'emble conquis le
respect. A la campagne, si mdiocre que soit votre revenu, du moment que
vous n'exercez aucun emploi, que vous ne travaillez pas  la terre et
que vous margez  titre d'ancien fonctionnaire, vous attirez
l'attention et commandez l'estime.

Dans les premiers temps, Folichon restait  l'cart et ne frquentait
personne. Il demeurait confin dans la masure que lui avait loue Mme
Crtu, picire-mercire-aubergiste, sans chercher  pntrer dans ce
milieu villageois hermtiquement ferm  quiconque n'est pas du pays.
Tout tranger,  plus forte raison tout Parisien, y est considr comme
un intrus dangereux. Allez dire aux Solognots qu'un Parisien est leur
compatriote: s'ils ne vous rpondent pas que vous mentez, c'est qu'ils
n'oseront pas; mais soyez srs qu'ils le pensent. Seule, votre
inscription sur la feuille des retraites a chance de vous protger
contre l'ostracisme traditionnel.

Donc,  son arrive, le nouvel habitant servait de sujet de conversation
aux clients de l'auberge.

--Quel est donc cet homme-l? demandait l'un.

--Je ne sais point, rpondait un autre.

--Ce sont de ces gens qu'on ignore d'o a vient, qui arrivent chez
nous sans rien dire, et puis on apprend aprs qu'il s'est pass des
choses....

Mais la mre Crtu piaillait:

--Qu'est-ce que vous dites, Sosthnes? Le connaissez-vous, ou ne le
connaissez-vous pas, cet homme-l?

--Quant  dire que je ne le connais pas, je le connais, puisque je l'ai
vu; mais maintenant pour dire que je le connais autrement, je ne le
connais point....

--Alors, ce sont des mchancets.... Ce n'est pas un gars comme vous,
bien sr, qui n'a jamais su faire grand'chose; c'est un homme duqu,
qui s'appelle M. Folichon et qui tait fonctionnaire  Paris; la preuve,
c'est que l'instituteur qui tient les critures  la mairie me l'a dit,
et que le gouvernement lui fait des rentes; il ne faut pas voir partout
des malintentionns.

Elle ajouta, comme argument dcisif:

--C'est un homme bien honnte qui m'a pay ma location sans marchander,
et qui porte un ruban tricolore  sa boutonnire....

--Pour a, sr, c'est vrai, fit un consommateur. Je l'ai vu ce matin, et
je lui ai dit bonjour, et il a mme t son chapeau....

--L! Vous voyez, s'cria la mre Crtu, que c'est un brave homme?...

Sosthnes se dfendit. Si M. Folichon portait un ruban, dame! ce n'tait
pas le premier venu. Seulement, il fallait connatre les gens. A prsent
qu'on l'avait renseign, a lui suffisait et il n'avait pas de raisons
de lui en vouloir.

--Et pas fier! reprit celui qui avait vu le ruban tricolore. Il rpond
au salut de tout le monde....

--Mais, demande encore Sosthnes, qu'est-ce que c'est que cette
dcoration-l?

Aprs une minute de silence embarrass, la voix de la mre Crtu glapit
de nouveau:

--a se donne  ceux qui ont sauv le drapeau....

Dans le fond, un vieux de la vieille se leva, ta son bonnet. Puis tous
se dcouvrirent l'un et l'autre.

Olivier Folichon pouvait ds lors circuler dans le bourg; il ne devait
plus rcolter que des hommages et des marques d'amiti. A partir de ce
jour, quand il entrait  l'auberge boire un coup chez sa propritaire,
les langues s'arrtaient, les verres s'immobilisaient dans les mains,
les visages prenaient un air recueilli, comme  l'glise au moment de
l'lvation, et personne ne buvait avant que le sauveur du drapeau n'et
donn le signal en disant:

--A la vtre, messieurs!...

La considration dont il se sentait entour finit par le gonfler
d'estime pour lui-mme. Il ne marchait plus comme auparavant; ses pas
taient mesurs, majestueux; sa tte se relevait de noble faon. Et sa
modestie disparue ne s'tonnait point des hommages qu'elle attribuait au
simple sentiment de la justice.

Il devenait la curiosit de Nanay. On en parlait comme on parle d'un
monument historique, et le village s'enorgueillissait de le possder.
Quand des touristes, des bicyclistes passaient et demandaient  la mre
Crtu s'il y avait, dans la localit, quelque ruine  visiter, quelque
vieux moellon  gratter:

--Non, rpondait-elle, mais nous avons ici M. Folichon, celui qui a
sauv deux drapeaux....

Ce qui ajoutait un rayon de plus au glorieux souvenir voqu et consacr
par le ruban tricolore, c'tait l'espce de mystre qui planait sur le
fait d'armes d'antan. Chaque fois que la curiosit avait essay d'y
toucher:

--Laissez donc! interrompait Folichon. Cela ne vaut pas la peine qu'on
en parle; j'ai fait mon devoir, ni plus ni moins....

Et les Solognots, bien que dus, n'en admiraient que davantage leur
hros. Sa rputation, franchissant l'enceinte du bourg, tait parvenue
jusqu'au chteau des Ebniers o rsidait, pendant les chasses, le comte
Oscar de la Nfle, gentilhomme prigourdin, hospitalier et sans morgue,
quoiqu'il se vantt sans sourire de porter un des plus beaux noms de
France.

Les nobles oreilles du comte avaient recueilli quelques vagues rumeurs
au sujet du pensionn de l'Etat, et il s'tait enquis auprs de son
garde-chef, pour supplment d'dification.

--C'est, dit le garde sans hsiter, un ancien militaire qui touche une
rente du ministre de la Guerre, pour avoir sauv son rgiment en 70....

--Palsembleu! s'exclama le comte qui avait lu Ponson du Terrail et le
relisait encore, allez de ce pas me qurir ce preux capitaine et lui
dire qu'il me tarde grandement de lui donner l'accolade....

Folichon fut admis  l'honneur de toucher la main du dernier des Nfles.

--Contez-moi donc, mon brave, en quelle occurrence vous sauvtes...

--Oh! monsieur le comte, cela ne vaut pas la peine qu'on en parle; j'ai
fait mon devoir, ni plus ni moins....

Le comte Oscar n'insista point, par discrtion, et garda la meilleure
impression de l'entrevue. Et il rptait  chacun de ses invits:

--Voil un homme vraiment brave, vraiment modeste.... Il ne m'a pas dit
un mot de son acte d'hrosme. Saluons-le, messeigneurs, car la race de
ces gens-l va s'teignant....

Le chtelain cessa de l'appeler "le pre Folichon" et lui donna du
"Monsieur" gros comme le bras. Il se constitua son pangyriste; il
raconta partout la lgende du rgiment arrach au dsastre, lgende
sortie toute radieuse de son cerveau. A Paris, tous ses amis connurent
par le dtail l'histoire du 38e dragons, miraculeusement soustrait 
la boucherie, et pour les dcider  venir se raser aux Ebniers, il leur
promettait la vue du hros en chair et en os. Peu  peu, sous l'effort
de l'imagination gasconne, il s'crivit en la mmoire de toute une bande
de hobereaux, qui la propageaient firement chez leurs fermiers et parmi
la valetaille, une page nouvelle et consolante  intercaler dans
l'pope de nos dfaites. Le Prigord entier s'enthousiasma pour les
prouesses de celui qu'il nommait Olivier, comme il et dit Bayard. Et le
jour vint o la lgende, retour du Midi, s'implanta dans les pays de
Vierzon, de Romorantin, de Sancerre, de Saint-Amand et de Bourges,
lgende dfinitive dans laquelle Folichon, tout seul, dlivrait un corps
d'arme et manquait de capturer l'empereur d'Allemagne.

Il n'y eut bientt qu'un cri dans le Cher, justement en proie aux
ardeurs d'une campagne lectorale: "Comment une Rpublique qui se
respecte se croit-elle quitte envers le plus dvou de ses enfants, en
lui accordant une simple mdaille de sauvetage?" Ce fut un toll de
rprobation gnrale. Chacun des candidats, en un style appropri, prit
Folichon pour tremplin. Chacun jura d'employer son influence  le faire
dcorer de la Lgion d'honneur. Le ralli et le conservateur s'y
engagrent solennellement dans leur profession de foi.

Cependant le radical, qui ne semblait pas disposer de la
Grande-Chancellerie, s'avisa de tirer au clair les titres du vieux
combattant devenu sa bte noire. Il n'eut pas de peine  voir aboutir sa
petite enqute, et un beau matin on put lire, dans les quarante-trois
communes de sa circonscription, un placard libell en ces termes:

"Le nomm Folichon (Olivier), autour duquel la raction mne un tel
tapage, est un ancien employ de l'octroi de Paris, retrait et
pensionn aprs trente ans de loyaux services.

"Etant d'inspection rglementaire quai de Bercy, le 7 juillet 1875, 
deux heures de releve, il aperut un ivrogne, lequel, tendu  plat
ventre, les lvres  fleur d'eau, cherchait  boire. Il l'a tir par les
pieds, ramen au poste et fait dgorger tout son saoul.

"A cette occasion, sur un rapport motiv, le nomm Folichon (Olivier)
s'est vu dcerner la mdaille de sauvetage, dont il porte le ruban 
l'heure qu'il est."

Ceux de Nanay n'en pouvaient croire leurs yeux.

--Alors, c'est la vrit, ce qu'il y a d'crit sur l'affiche? interrogea
la mre Crtu dont la voix tremblait.

--Mais oui, rpondit le foudre de guerre qui avait failli prendre au
collet l'empereur d'Allemagne.

Et, toujours modeste, il ajouta:

--Est-ce que je vous ai jamais dit le contraire?




PAROLE D'HONNEUR.

PAR JEAN DU RBRAC.


Ce n'tait encore qu'un enfant de seize ans, et, cependant, on allait le
fusiller.

La compagnie de fdrs  laquelle il appartenait venait d'tre mise en
droute par l'arme de Versailles. Pris les armes  la main, en mme
temps qu'une dizaine de ses camarades, il avait t amen avec eux au
poste de la mairie du XIe arrondissement.

Frapp de sa jeunesse et de l'tonnante srnit de sa physionomie, le
commandant avait donn l'ordre de surseoir  son gard, et de le garder
 vue pendant qu'on allait procder, au pied de la barricade voisine, 
l'excution de ses compagnons.

Apprenti typographe, au moment o le dmon de la guerre vint s'abattre
sur la France, il vivait tranquille et heureux entre son pre et sa
mre, de paisibles travailleurs qui ne s'occupaient pas mme de la
politique.

Ds le dbut, les Prussiens avaient tu son pre. Les privations du
sige, les longues stations  la porte des bouchers et des boulangers,
les pieds dans la neige et dans la glace, avaient couch sa mre sur le
triste lit de misre, o elle se mourait lentement.

Un jour qu'il tait all, comme tant d'autres, au risque de se faire
tuer, cueillir des pommes de terre dans la plaine Saint-Denis, en
rampant sur la terre profondment durcie par la gele, une balle
prussienne tait venue lui fracasser une paule.

Plus tard, un peu pour manger, un peu par crainte, il avait cru devoir
s'enrler dans l'arme de la Commune. Comme beaucoup de ses camarades,
il n'avait march qu' regret. Il n'avait pas du tout le coeur  cette
lutte fratricide. Et, maintenant, sur le point de payer de sa vie un
concours de fatalits inexorables, il se flicitait au moins de n'avoir
pas une seule mort  se reprocher. Il en tait bien sr, et pour cause.

Pourtant, qu'il et tu, ou non, on allait lui ter la vie. Cela lui
donnait une bien triste ide de la logique des choses. Aussi, lui
importait-il fort peu maintenant de vivre, ou de mourir. Ce qu'il avait
vu, ce qu'il avait souffert en quelques mois, lui causait une relle
pouvante de la vie. Certes, il lui tait pnible de quitter, au milieu
de ce monde mchant, sa bonne mre qu'il aimait tant; mais il se
consolait un peu en pensant que, trs probablement, elle n'avait plus
elle-mme bien longtemps  souffrir. Quand il l'avait quitt, il y avait
dj quatre jours, elle tait fort affaiblie. "Mon pauvre enfant," lui
avait-elle dit, "embrasse-moi bien, car j'ai le pressentiment que je ne
te reverrai pas."

Ah! pensait-il, si on voulait bien avoir confiance en lui, si on
consentait  lui donner une heure de libert; il courrait auprs d'elle,
et il reviendrait de lui-mme, se remettre aux mains de ceux qui
paraissaient avoir soif de son sang. Il en donnerait sa parole
d'honneur, et il la tiendrait. Pourquoi manquerait-il  sa parole?

Il en tait l de ses funbres rflexions quand, soudain, le commandant,
suivi de plusieurs officiers, s'approcha de lui.

--A nous deux, maintenant, mon gaillard. Tu sais ce qui t'attend?

--Oui, mon commandant, et je suis prt.

--Vraiment! si prt que cela? Tu n'as donc pas peur de la mort?

--Moins peur que de la vie. J'ai tant vcu depuis six mois, et j'ai vu
tant de si vilaines choses que la mort me parat belle et dsirable 
ct de la vie.

--N'empche que si je te donnais tout de suite  choisir, tu
n'hsiterais pas un instant. Si je te disais: "Prends tes jambes  ton
cou, et fiche-moi le camp," ce serait vite fait, hein? mon bonhomme; et
l'on ne te reverrait pas ici?

--Eh bien, mon commandant, essayez-en. Pour la raret du fait,
mettez-moi  l'preuve. La chose en vaut la peine. Un de plus ou de
moins  fusiller, peu vous importe. Une heure de libert, pas plus. Vous
verrez si je serai exact au rendez-vous, et si la mort me fait peur.

--Oui da! tu n'es pas bte, mais tu me crois un peu trop naf. Une fois
libre, loin d'ici, tu reviendrais comme a, bonnement, te faire
fusiller, du mme pas que tu irais  un rendez-vous d'amour? Ce serait
en effet singulier, mais ce n'est pas  moi que tu feras accroire a.

--Ecoutez, mon commandant, vous ne me paraissez pas mchant. C'est que,
sans doute, vous avez eu une bonne mre. Cette mre, vous l'aimez
certainement par-dessus tout. Si, comme moi, vous tiez sur le point de
mourir, votre dernire pense serait pour elle. Vous bniriez celui qui
pourrait vous donner la suprme consolation de la presser sur votre
coeur une dernire fois. Eh bien! mon commandant, faites pour moi ce
que vous souhaiteriez qu'on ft pour vous. Accordez-moi une heure de
libert pour aller embrasser ma mre, et je vous donne ma parole
d'honneur de revenir ensuite me remettre entre vos mains....

Pendant que le jeune homme parlait, le commandant allait et venait, en
tourmentant sa moustache, et en faisant de visibles efforts pour
repousser l'motion qui l'envahissait. "Ma parole," murmura-t-il, "ce
gamin-l parle comme un chevalier d'autrefois."

Tout  coup, il s'arrta en face de son prisonnier, les sourcils
froncs, la figure svre:

--Comment t'appelles-tu?

--Victor Oury.

--Ton ge?

--Seize ans le 15 juillet prochain.

--O demeure ta mre?

--A Belleville.

--Pourquoi l'as-tu quitte? Pourquoi as-tu suivi les fdrs?

--Il fallait bien manger. Puis des camarades, des voisins, menaaient de
me fusiller si je ne marchais pas avec eux. Ils disaient que j'tais
assez grand pour faire mon devoir. Ma pauvre mre eut peur et me
conseilla, en pleurant, de faire comme les autres.

--Tu n'as donc plus ton pre?

--Il a t tu.

--O cela?

--Au Bourget.

--Eh bien! c'est entendu, dit le commandant d'un air solennel, aprs
avoir un moment rflchi, tu vas aller embrasser ta mre. Tu m'as donn
ta parole d'honneur d'tre ici dans une heure. C'est bien. Moi, je te
donne jusqu' ce soir. Allons! file!

Il partit comme un trait.

Vingt minutes plus tard, il frappait  la porte de sa mre. La voisine
qui la soignait vint lui ouvrir. En l'apercevant, elle poussa une
exclamation de joyeuse surprise. Tout le monde le croyait mort. Il
voulut se prcipiter dans la chambre de sa mre. La femme l'arrta.

--N'entre pas, lui dit-elle  voix basse. Ta mre repose.

Impatient, il n'entendait qu' moiti ce que la brave femme lui disait.
Il crut percevoir un faible appel de son nom. Aussitt, il se dirigea,
sur la pointe des pieds, vers le lit de sa mre. Il ne s'tait pas
tromp; la malade avait les yeux grands ouverts.

--Victor! s'cria-t-elle d'une voix affaiblie.

En mme temps, sans profrer un mot, son fils tombait dans ses bras.

Alors, ce jeune homme que nous avons vu jusqu'ici indiffrent,
impassible, devant la mort, ne peut plus que sangloter. Dans les bras de
sa mre, il redevient un enfant, il a peur, il se dsespre.

La pauvre femme,  qui le contact de son fils semblait rendre toutes ses
forces, essayait en vain de le consoler. "Pourquoi pleurer ainsi, mon
enfant bien-aim?" lui disait-elle. "Je ne veux plus que tu me quittes.
Tu n'as donc plus rien  craindre. Tu vas jeter  la rue ce costume de
malheur que je ne veux plus voir. Moi, je vais me dpcher de gurir. Je
me sens dj beaucoup mieux depuis que tu es l.... Tu vas te remettre
au travail, et tu ne tarderas pas  tre tout  fait un homme. Bientt,
le pass ne sera plus pour nous que comme un pouvantable rve que le
temps finira par nous faire oublier."

Elle embrassa  plusieurs reprises son cher dsespr, puis elle laissa
retomber sa tte fatigue sur l'oreiller, et s'abandonna  une
mditation pleine de confiance en l'avenir.

Immobile, presque honteux de sa dfaillance, le malheureux jeune homme
s'efforait silencieusement  se ressaisir. Quand il releva la tte, se
jugeant de nouveau plus fort que la mort, il vit que sa pauvre mre,
cdant  la douce raction qui rsultait de la joie et de la quitude
qu'elle prouvait, s'tait endormie profondment. Cela acheva de lui
rendre toute son nergie. Peut-tre la Providence avait-elle voulu lui
faciliter ainsi l'accomplissement de son devoir, et lui viter une scne
de dsolation plus dchirante que la premire. Il rsolut d'en profiter
en s'loignant sur-le-champ. Il effleura d'un long baiser le front de
sa bonne mre, la contempla encore quelques instants pendant qu'elle
semblait lui sourire, puis il sortit prcipitamment de la chambre et
s'en alla, aussi vite qu'il tait venu, sans regarder autour de lui,
sans voir personne.

--Comment! dj? fit le commandant stupfait.

--Est-ce que je ne vous avais pas donn ma parole?

--Sans doute, mais il me semble que tu t'es bien press. Sans manquer 
ta parole, tu aurais pu rester un peu plus longtemps auprs de ta mre.

--Ma pauvre mre!... Aprs une scne de larmes o j'ai senti un moment
mon courage m'abandonner, larmes de joie pour elle, larmes de dsespoir
pour moi, elle s'est endormie d'un sommeil si profond, si calme, si
heureux que je n'ai pas eu la force d'attendre son rveil pour la
quitter  jamais. Elle s'tait endormie en songeant avec bonheur que je
ne me sparerais plus d'elle. Qui sait si, au dernier moment, je
n'aurais pas faibli? Maintenant, mon commandant, je n'ai plus qu'une
prire  vous faire, c'est d'en finir avec moi le plus vite possible.

Le commandant observait ce jeune homme avec tonnement, et malgr lui,
ses yeux se mouillaient de piti et d'admiration.

--Et si je te faisais grce?

--Eh bien, mon commandant, je l'accepterais avec plaisir, parce qu'en
mme temps vous feriez grce  ma pauvre mre.

--Allons! tu es dcidment un brave garon, et tu ne mritais pas de
tant souffrir. Tu peux t'en aller.... Auparavant, viens que je
t'embrasse.... Bien. Maintenant, sauve-toi, et vivement. Va rejoindre ta
mre, et aime-l toujours bien.

En mme temps, le bon commandant prenait le jeune homme par les paules,
et le poussait doucement dehors.

--C'et t vraiment dommage, dit-il  ses officiers en se retournant.

Victor ne courut pas, il vola  Belleville. Heureusement sa mre dormait
toujours, mais d'un sommeil qui semblait pniblement agit. Il n'osait
pas la rveiller, pourtant il aurait bien voulu l'embrasser et lui faire
partager sa joie.

Tout  coup, elle se dressa en criant:

--Victor!... mon enfant!... grce!... grce!... Ah! tu es l, fit-elle
en s'veillant. C'est bien toi? En mme temps elle le palpait et le
serrait alternativement dans ses bras tout en le couvrant de
baisers.--Ah! mon pauvre enfant!... mon cher enfant!... finit-elle par
dire, je rvais qu'on allait te fusiller.

C'et t, en effet, grand dommage qu'on l'et fusill, ce petit
communard malgr lui, car il est aujourd'hui l'un des officiers les plus
distingus de notre arme d'Orient.




NOTES.




L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.


2 17. =les arrta net=: _stopped them short_.

2 18. =francs-tireurs=: the _guerrillas_, independent military detachments
waging the war in their own fashion, and acknowledging no allegiance to
the commanding general. The word _franc-tireur_ is used for the
_individual_ as well as for the _corps_ to which such individual
belongs.

3 2. =ornire=: _rut_; here, _excavation_.

4 16-17. =ils en feraient une bouillie, une pte=: _they would make
mince-meat or a pie out of him_.

4 21. =histoire de rire=: _matter of laughing; just to amuse themselves_.

6 5-6. =n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles=:
_hearing nothing but the dull gnawing in his stomach_.

7 1. =qui le crispa=: _which made him shudder_.

8 25. =nom d'un nom=: a softened form of an oath.

9 3. =chamarr d'or=: _covered with gold lace_.

9 19. =agenda de commerce=: _a drummer's note-book_; as though he were
jotting down an order for merchandise.

10 10. =un aeul=: here, _an old man_.




L'ONCLE SAMBUQ.


11 7. =trois-mts=: _three-masted schooner_.

11 14-15. =un verre de mastic pass en contrebande=: _a glass of mastic
which had been smuggled into the country_.

12 9. =un oncle d'Amrique=: a common phrase, denoting a rich person or
an unforeseen inheritance; according to the Continental idea, all
Americans are enormously rich.

12 21. =cabanon=: _hut_.

12 25. =fouillis=: _confusion_.

12 28. =cense=: _thought, intended_.

13 11. =pecare=: a Provenal expression, which can here be rendered _dear
me_. It is a universal exclamation in the south of France to denote
surprise, pity, joy, or almost any other emotion.

13 16. =quoique a=: _nevertheless_.

13 19. =de but en blanc=: _without any preliminaries, point blank_.

13 28. =aoli=: a Provenal dish, composed of oil, garlic, and codfish.

13 29. =bouillabaisse=: a sort of fish chowder, with garlic; it is the
national dish of the inhabitants of Marseilles.

14 1. =voir un peu de quoi il retourne  ce New York=: _just see what is
going on in that big New York_. Notice the disdain expressed by the ce;
compare with the scornful use of _iste_ in Latin.

14 11. =Manche=: _the English Channel_, well named _Manche_, from its
sleeve-like form.

14 26. =sous-commissaire=: _assistant purser_.

14 28. =escogriffe=: _sharper_.

16 3. =fourbu=: _worn out, tired to death_.

16 10. =filer=: _to spin_, then _to spin along, to run fast_.

17 7. =topez l=: _let's shake on it_.

17 10. =leur=: cf. note on p. 14, l. I, _ce_.




L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.


18 7. =que je vous donne telle quelle=: _which I'll tell you just as it
is_.

18 10. =moblot=: _soldier of the mobile_. The _mobile_ is the reserve
force of the French army, called under arms in case of war, and then
only to replace on garrison duty the regular soldiers who have gone to
the front. The _moblots_ go to battle only as a last extremity, when
regular troops no longer exist.

18 16. =vieux jeu=: _of the old school_.

19 7. =cela me serrait le coeur=: _the thought of that made my heart
ache_.

19 11. =pension=: _boarding school_; the word also signifies _a boarding
house_.

19 20. =jouaient aux billes=: _were playing (at) marbles_.

19 24. =un chapp des contes d'Hoffmann=: _as if he had escaped from one
of Hoffmann's stories_. Hoffmann, a German writer of fantastic stories,
was born Jan. 24, 1776; died June 25, 1822.

19 27. =gaillard ayant fait campagne=: _robust, independent-looking
fellow, who had been through the war_.

20 19-20. =me les sciait  mi-cuisse=: _sawed into the middle of my
thighs_.

21 6. =je l'ai pas mal oubli=: _I have forgotten most of it_.




LA CHARGE DES MORTS.


22 4. =tourn=: _flanked_.

26 1. =s'branla=: _got under way_.

26 15. =emballs=: _running away, on a mad gallop_.

26 29. =dbcle=: _rout, confusion_.

27 8. =tintant le glas=: _sounding the death knell_.




LE PETIT HOMME ROUGE.


29 8. =torrent=: _flood, swarm_; both the living and the dead are here
meant.

29 17. =Tuileries=: in ancient times the site of brick yards or a tile
manufactory; later the very center of Paris and occupied by the
magnificent palace, home of the French monarchy, which was burned during
the Commune directly after the war of 1870-71. The ground is now laid
out as a park.

30 13. =Suisse=: the Swiss yeomen were, on account of their sturdy
character and reliability, entrusted with royal guard duty from early
monarchical times; hence the word _Suisse_ has come to mean _royal
guards_.

30 14. =marchaux=: the royal title of _marchal_, now extinct in the
French army, was the highest office in the gift of the king.

30 19. =en culs de bouteilles=: _rounded like bottle ends_.

32 6. =escaliers en vis=: _winding stairway_.

32 7-8. =et qui s'arrtaient devant des baies d'anciennes portes mures=:
_and which stopped before the walled-up opening of old doors_.

32 24-25. =des chausses  trousses=: _balloon breeches_.

32 25. =casaque taillade=: _slashed loose coat_.

32 25-26. =coiff d'un chaperon  oreillre et  queue pendante=: _his
head covered with a hood and earlaps, with a tassel hanging from it_.

33 19. =je suis trangre=: Marie Antoinette, consort of Louis XVI, was of
Austrian blood.




LA BATAILLE DE FROESCHWILLER.


35 2. =qui vient de fournir une longue traite=: _who has just ridden a
long distance_.

35 14. =il piqua des deux=: i.e. _des deux perons_; _he dug both spurs
into his horse_.

35 14. = fond de train=: _at the top of his speed_.

36 6. =qui relevaient de son commandement=: _who were under him_.

36 11. =fiches=: _places, mises_.

37 5-6. =contreforts=: _spurs of a mountain range_.

38 13-14. =au fur et  mesure=: _according as_.

39 26. =hoquets d'agonie=: _dying gasps_.

39 28. =nom de nom=: an abbreviated and softened form of an oath.

39 30. =navrant=: _painful_.

40 13. =du jarret=: _muscle_. The _jarret_ is the sinew connecting the
thigh and the calf of the leg.

40 23. =turcos=: a corps of the army.

43 31. =changent une accolade=: _embrace each other_.

45 15. =Dame!= _Well!_ The derivation of _dame_ is the Latin vocative
_Domine_, _O Lord_; quite remote from an English expression of similar
consonance. It is a choice exclamation, essentially Parisian, and used
by all people of education; ladies use the term as the Englishwoman uses
"Gracious!"

45 15. =soit=: the subjunctive here well expresses the doubt in the
trooper's mind. The idea of doubt or possibility is the basis of all
subjunctive.




LE MAUVAIS ZOUAVE.


46 8-9. =bonhomme=: _the fellow; un homme bon_ is _a good man_.

46 16. =trois petits blondins couleur d'pis brls=: _three little
tow-headed children_.

46 21. =A qui en as-tu?= _With whom are you vexed?_ The same construction
in his answer: "_j'en ai  cinq ou six drles_," _I can't stand five or
six rascals_.

47 1. After the war of 1870-71, the inhabitants of the conquered
provinces had the privilege of _opter_, or choosing between the French
and German as their future nationality; this "choice" was made under
certain vexatious restrictions, and those who chose to remain French, as
the blacksmith in this story, had a disagreeable lot.

47 3. =Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?= _What on earth have they
made them drink?_

47 13-14. =vous rapetissez tout  la taille de vos marmots=: _you narrow
down everything to the size of your children_.

47 20-21. =latte de chasseur=: _his regimental sword_.

47 29. =descendu=: _brought down_, i.e. _killed_.

47 32. =chopes=: _large glasses_, "schooners."

49 6. =la chechia=: _the cap_.

49 28. =chevet=: _the head of the bed_.

50 10-11. =l'tui de fer-blanc o tient la feuille de route=: _the tin
case which contains his military papers_.




UN MARIAGE.


51 5-6. =au beau milieu d'une affluence=: _right in the midst of a crowd_,
etc.

51 22. =s'il en fut=: _as could be_; the bridal procession was of the
utmost simplicity.

52 8. =caraco de mrinos noir=: _a black wool jacket_.

52 30. =contre-matre=: _overseer_.

52 33. =faut croire=: _I suppose_.

53 4. =on se passera bien de moi=: _they will get along all right without
me_.

53 8. ="boraine de Nimy,"... "vaclette"=: _boraine de Nimy_, a kind of
pipe; _vaclette_ is explained by the words which follow.

53 11. =cogna le sien contre le mien=: _clinked glasses with me_.

53 11. =le lampa tout d'une haleine=: _drank it all in one gulp_.

53 20. =du fin matin au brun soir=: _from early morning till late at
night_.

53 21-22. =marteaux-pilons=: _trip hammers_; the immense hammers of the
iron works.

54 1. =luron=: _a good fellow_.

54 6. =Pauvre fieu=: (_pauvre fils_) _poor fellow_.

54 8-9. =Une paille de fer rouge venait de lui crever l'oeil droit=: _a
spark of red-hot iron had just put out his right eye_.

54 9. =Le fourgon de l'hpital=: _the hospital ambulance_.

54 17. =quinquets=: _lamps_; here slang for _eyes_; "our two blinkers."

54 19. =Que l'un s'en aille=: _que_ here means _if,--if you lose one of
them_.

54 31. =viveur et joueur=: _a high liver and gambler_.

54 33-34. =marchait cahin-caha,  la comme-je-te-pousse=: _got on any
which way, just as luck would have it_.

55 8. =passif=: a mercantile term,--_liabilities_. The assets of a concern
are its _actif_.

55 12. =sur le pav=: _on the street, without work_.

55 13. = tout jamais=: _forever_.

55 17-18. =qu'il n'attentt  ses jours=: _lest he might commit suicide_.

56 4. =fils d'acier et de laiton=: _steel and brass wire_. _Fil_ is _wire,
thread_; _le fils_ is _the son_.

56 22. =un tronc=: _a charity box_.

56 25. =pancartes=: _notices, inscriptions_.

56 34. =dentellire de son tat=: _a lace worker by trade_.

57 3. =au cliquetis de ses fuseaux=: _by the clicking of her embroidery
needles_.

57 24. =demoiselle de comptoir=: _cashier_.




POUR LE RUBAN.


60. =Pour le ruban=: the ribbon worn in the buttonhole, which shows its
wearer to be a member of the Legion of Honor.

60 8. =marger=: _to receive money from the government_.

60 16. =instrus=: (_intrus_) _an intruder_.

62 23. =moellon=: _a rough stone_.

62 29. =d'antan=: (_d'autre fois_) _in former times_.

63 4. =prigourdin=: _of Prigord_, the old name of a locality in France,
near Bordeaux.

63 14-15. =Ponson du Terrail=: a cheap author of penny dreadfuls and
serial stories, many of which deal with antiquity and use the antiquated
language of the following lines.

64 5. =hobereaux=: _country squires_.

64 6. =valetaille=: _the serving people_.

64 10. =Bayard=: the _chevalier sans peur et sans reproche_, as he is
universally known in history. One of the most sympathetic figures of
French history, the type of the nobleman and hero, who was equally
adroit at keeping an entire hostile army at bay, alone, stationed at the
entrance of the bridge, and at honoring beauty and wit. He died in 1524.

64 23. =ralli=: this word is perhaps equivalent to the term "Mug-wump."

64 25-26. =qui ne semblait pas disposer de la Grande-Chancellerie=: _who
did not claim to boss the whole chancery_.

65 2. =de releve=: _afternoon_.




PAROLE D'HONNEUR.


66 3. =fdrs=: the _communards_, that is, the revolutionary section
which fought against the established government, fired the _Tuileries_
and the _Cour des Comptes_ (the Chamber of Deputies) directly after the
end of the Franco-Prussian war; the _fdrs_ sought to create political
disturbances immediately after the withdrawal of the Prussian troops
from Paris.

66 4. =arme de Versailles=: Paris was in the hands of the Prussians;
therefore the French government withdrew to Versailles and from thence
directed public affairs; hence the name "Versailles army," equivalent to
the government troops.

66 7. =arrondissement=: _ward_. Paris is divided into wards, each with its
_maire_, its _mairie_ (city hall), and _dput_ (congressman); all the
_arrondissements_ are, however, united for civil government under the
prefect of the department. The departments (like the counties of an
American state) have likewise their _arrondissements_. There are
eighty-six departments in France.

66 9. =surseoir= = _remettre: to delay, to put off_.

66 18. =les longues stations  la porte des bouchers=. During the siege of
Paris the people bought _bons_, or checks, from the government, upon
presentation of which their limited rations were supplied; long lines
were formed in front of the dealers in food products; as the winter
weather was extremely severe, this caused great physical suffering and
sickness to many, especially to those of the poorer class, as the mother
in the story.

67 2. =arme de la Commune=: _the arme des fdrs_; see note on p. 66,
l. 3.

67 27. =Il en tait l de ses funbres rflexions=: _he was at that point
with his doleful thoughts_.

68 4. =N'empche que si=: _all the same, if,_ etc.

68 5-6. =Prends tes jambes  ton cou=: _hurry up, pick up your heels_.

68 6. =fiche-moi le camp=: _get out of here_.

68 13. =Oui da!= _Come now!_

68 17. =accroire=: _believe, swallow that_.

68 31. =en tourmentant sa moustache=: _twirling his moustache_.

70 7-8. =ne peut plus que sangloter=: _could do nothing but sob, broke
down completely_. The French often uses the present of the verb in vivid
narration where the English uses the past.

70 19-20. =que le temps finira par nous faire oublier=: _which time will
make us gradually forget_.

70 26. =s'efforait...  se ressaisir=: _tried to regain his composure_.

72 15. =communard=: see note on p. 66, l. 3; a soldier in the army of the
commune.




ENGLISH PARAPHRASES.

FOR RETRANSLATION INTO FRENCH.




L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.


The hero of this story was with the German army during the last war
between Germany and France. He hated guns and cannon and he missed very
much his pretty wife and his children. He preferred to get up late and
go to bed early and, above all, to eat lots of good things and drink
beer. But now that he was [a] soldier, he was forced to pass the night
on the ground, well wrapped up in his military cloak; and he wept often,
thinking of the debts which he had contracted. If he was killed there
would be no one to bring up his little ones. At the beginning he was
afraid of the bullets which whistled close to his head, and he passed
his entire time in an extreme terror.

When he was in the north of France, he was sent with a few companies to
see if there were any French soldiers in the neighborhood. Everything
was calm and he was walking along without thinking of the danger, when
suddenly a band of guerrillas came out of the woods and fired at the
Germans.

Walter Schnaffs knew that he could not run as fast as the Frenchmen,
because he was so fat, and, looking around for a way to retreat, he
perceived a ditch almost covered with dry brush-wood. He jumped in and
fell to the bottom of what was really a deep hole. Soon all the noise of
the struggle stopped, and night came on.

The poor fellow did not know what to do. He was horribly frightened, and
he began to be very hungry. He still wore his uniform, and he thought to
himself: "If I were only a prisoner of war, then, at least, I should not
be hungry, and I could pass my time until the end of the war without
any apprehension of bullets and sabres."

But new fears came to him: if he should meet any country people, he was
sure that they would kill him with their scythes and pickaxes and their
shovels; and the guerrillas would shoot him just to have a good time and
see him leaning against the wall.

In the midst of these terrible reflections he fell asleep, and when he
awoke he saw the sun shining almost above his head. He was so hungry
that his stomach pained him, and the thought of the good sausage which
he used to eat as a soldier made his mouth water. The idea came to him
to attack a rustic who was alone, take away his shovel from him, and dig
the ditch still deeper in order to hide himself better; then he felt
that he was going mad, and finally he resolved to start for the chteau
in the distance rather than suffer longer.

In the lower windows, which were open, he saw lights, and he smelt the
pleasant odor of cooked meat, and without a moment's reflection he
opened the window and entered the room. All the servants were dining
around the large table, and seeing the German soldier they uttered
horrible cries and rushed toward the door at the end of the hall. The
chairs were overturned, and in three seconds the room was empty.

Walter did not know what to think; but hunger spoke louder than his
other emotions, and he sat down at the table and began to eat and drink.
He emptied all the plates and all the bottles, and he could scarcely
breathe; slowly his eyes closed in spite of him, his head dropped on the
table, and he fell asleep.

Some hours afterwards a great noise was heard; the windows were broken
in and fifty men, armed to the teeth, rushed in, seized the German, and
bound him hand and foot. He was scarcely awake, but he was glad to be a
prisoner, smiled, and kept on saying, "Ja, ja." The colonel took a
notebook from his pocket and wrote: "After a terrible combat the
Prussians beat a retreat, leaving many wounded and prisoners in our
hands."

They ordered Walter to go with them to the prison in the town, some
miles from the chteau, and the colonel was decorated with the Cross of
the Legion of Honor for his bravery.




L'ONCLE SAMBUQ.


The truth of all this story is that a bad fellow, the black sheep of his
family, had embarked as cabin boy on an American schooner, had gone to
New York, and there died, poor and unknown. But in the country around
Marseilles they thought that he was rich and that his nephew would get
his property.

One day a sailor who was returning from the United States met Trfume,
and told him that he had seen Uncle Sambuq on the docks at New York, and
that he had lost in a shipwreck the presents which had been entrusted to
him. At first people said that Uncle Sambuq was rich; then that he had
slaves and gold mines and everything else. Everybody envied Trfume, and
the latter was happy, believing himself rich.

One day they received a letter from the French ambassador in the United
States, saying that Uncle Sambuq was dead; that was all; not a word
about his property. They cried a little, then the wife asked: "Why does
he not speak about the money?" "That would not be proper," answered
Trfume. "He will soon write another letter." The days passed and
nothing arrived; at last Trfume took it into his head (had the idea) to
embark at Le Havre and to go to America. The immense ship, with its
splendid cabins and its passengers, caused in him a religious awe, and
he did not speak for a week; then, toward the end of his voyage, he
remembered the object of his journey, and he asked the purser, who was
very busy on the eve of landing, where he should go. "Those gentlemen
will give you better information than I," said he, "for they are
Americans, and are well acquainted with New York." The purser said this
to get rid of Trfume. These gentlemen were always alone and spoke to no
one, and did not take kindly to the attempts of Trfume to speak with
them. Every time he approached them they turned him their backs. But
they, too, made curious by the appearance of the strange man, asked the
purser who he was, and the latter, a practical joker, answered: "You
know that he is a detective disguised as a Marseilles fisherman, to get
on the track of some robbers."

Thereupon the two Americans shut themselves up in their cabin, and did
not even come out to admire the harbor of New York when everybody was on
deck. Trfume sought the French embassy everywhere at New York, but as
he did not speak English he could get no information. Suddenly he caught
sight of one of the two Americans whom he had seen on the ship. He ran
after him, and at last the man took refuge in a saloon. "Good morning,
sir," said Trfume. "Hush," answered the other, who was really a robber,
and who thought that Trfume wanted to arrest him, "hush, here is fifty
thousand francs, and if you leave New York by the _Bretagne_ this
evening an unknown man will give you fifty thousand more." Trfume did
not understand a word of all this, but he was tired of New York, and he
accepted the bargain. When he returned to Marseilles, he said that
really the Americans do business very quickly, and that they are the
foremost of the nations of the earth.




L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.


I am at loss to tell the funniest story of my whole life; but going back
over the current of my recollections I find one, which, perhaps, is of
no great value.

I had taken part in the siege of Paris when I was scarcely twenty-three
years old and I was a strong and well-built fellow; I was very proud of
my light beard, but I was humiliated at the learning of our enemies. We
Frenchmen spoke scarcely a word of German, while they spoke our language
very well, in spite of their German accent. When the war was finished,
my first thought was to learn German.

I had studied English more or less at the high school, and I spoke it
fairly well, but I have no need to tell you that the language of Goethe
was a dead letter to me. Nevertheless I began to study the best method
that I could find, and I took lessons from a famous teacher, and after
four months I commenced to feel the need of going to Germany. A friend
of mine gave me the address of a boys' boarding school at Hanover,
where the purest German is spoken. They assured me that the table was
good and that the teacher was the best possible. Therefore I started,
and arrived at the school on a fine May morning. Through the open door I
saw several small boys in the yard, who were spinning tops and playing
marbles and all sorts of children's games. The oldest of them was not
more than thirteen years of age, and the youngest was about seven.

When I told Dr. Davisson my name he looked me all over, made a gesture
of surprise, and finally said: "What! Mr. X recommended you to come to
my school? Don't you see that this is a boarding school for small boys?
Your friend, when he wrote me about you, neglected to tell me your age."

I did not know what to say, but remembering that I was all alone in that
city, I thought I might learn German with the doctor. I said, holding
out my hand to him: "My baggage is in the carriage, and if I promised
you to behave well would you take me all the same?" "We can at least
try," answered he.

The desks were too low for me, the bed in the dormitory was too short,
but I was bound not to set a bad example, so I remained four months with
the doctor. I was in the highest class, and I made lots of progress;
therefore I was rewarded for my trouble, and when I left the school I
spoke German very well.




LA CHARGE DES MORTS.


The battle had lasted all day, and at night it was still undecided; it
was necessary to make a charge on two thousand Turks with a battery of
artillery, otherwise the Russians could not continue their forward march
on Plevna. It was a difficult affair, for the Turks were afraid of
nothing; but the Russian general, who knew well all this, decided to
send against them his last and best regiment. To their commander he
said: "Occupy the enemy's position over there with your men. They are
four to one of you, and many of you will find a sure death there. If you
are successful, ring the church bell, and I shall thus know that the
Russian army is saved." The commander, in spite of his gentle air, was a
good soldier; he answered: "I shall take the city."

The horses of the Russians reared as the bullets rained about them; it
was frightful to hear the noise of the horses galloping at the top of
their speed in order to cross the ravine; the soldiers did not utter a
single cry, in accordance with the orders of the commander; on all sides
the men fell, and the shock was awful. The Turks retreated a little and
finally took a better station a mile from the city, in order to use
their artillery. Almost all the Russians had been killed, and,
reassembling his men, the commander found that he had but eighty left;
the fate of the entire Russian army depended upon him, and nevertheless
the Turks were not beaten. The horses that had lost their riders were
well trained; they grouped themselves together, and it was easy to
collect them. Then a thought entered the commander's head; he ordered
the dead riders to be tied to their horses; this was a terrible task for
the few soldiers who remained; they asked each other if their commander
had become mad. Then Serge put himself once more at the head of his
squadron, composed of a few living soldiers and of many dead ones. He
gave the command to charge. The Turks, who thought that their enemy had
been conquered, were greatly troubled by this new attack; but when, at
last, they saw that the Russian cavalry was an army of ghosts, as it
seemed, they turned and fled. The day was won; but only a few horsemen
remained. The bell of the village church was rung. The commanding
general of the Russian army arrived; by the devotion of that regiment
the victory was assured to the Russians.




LE PETIT HOMME ROUGE.


The queen, Marie Antoinette, had left the palace of Versailles on a
dark, rainy day, and had come to the Tuileries with the king and the
dauphin. There they saw that awful figure which he who knows the history
of France cannot mistake. The legend relates that when the monarchy is
in danger, a little man, clothed in red, wanders around the halls of the
palace; and it is a fact, for many people have seen him. On arriving,
the royal family found that the apartments had not been warmed, and that
everything was in disorder. Accustomed to the luxury of Versailles, the
dauphin was frightened by the confusion, and he murmured: "These rooms
are very ugly, mamma." The servants had hastily prepared the beds, and
the dauphin went to bed and soon fell asleep. The great king Louis XIV
had slept in those rooms, and the queen said rightly that one ought not
to be more fastidious than he. Marie Antoinette feared that an assassin
might be lurking in the dark apartments, so she called one of her maids
of honor and together they went through the rooms. The queen gave a
candlestick to her friend, and took one herself. In the direction of the
marshals' hall there was nothing to fear, for the Swiss guards were
encamped there; it was a magnificent moonlight night, but the queen's
fingers trembled a little. She was not afraid, but during her short
stays in Paris she had never been so far in the palace. She gave a
glance at the great trees and at the Seine, which was visible through
the windows. They opened the door which leads into the Louvre, and a
shudder seized both the women as they thought of the forbidding legend
of the ghosts which stalked through the palace. The key did not turn
easily in the lock, but when the door was opened a gust of wind almost
extinguished the candles. The darkness was terrifying, and the queen
said: "If they had placed a guard here he could tell us to what point
this corridor can take us. But there are no guards, so let us see; it is
not necessary to call the guards." They wandered about some time in the
old Gothic halls; finally they stopped, and the queen said: "This is the
old palace." The maid heard a slight noise, and on turning around she
saw a strange form, clad in the manner of a man of the fifteenth
century; he was dressed in red. The ladies could not restrain a cry, and
hearing this the form disappeared all of a sudden. They remained
motionless for several minutes. Then the queen said: "Heaven wanted to
warn me of the danger which threatens the monarchy. Let us go back. For
myself, I am not afraid, but the king--they will kill him." And they
returned to the room where the child was sleeping. The little red man
has not been seen since.




LA BATAILLE DE FROESCHWILLER.


The general had set up his headquarters in a little house which
resembled a thatched-roof-hut. He was extremely tired, and he threw
himself on the bed without undressing and fell asleep. Suddenly in the
distance we heard the galloping of a horse; soon an aide of the
commanding general appeared, crying out: "Please awaken the general; I
have orders for him."

Our general soon got up and read the dispatches by the light of a
lantern which a soldier held, motionless, at a few steps from his
officer. It was impossible to know the meaning of the orders from the
general's expression as he read them. Soon, however, he turned to us and
said: "My troops will give battle to the enemy to-morrow morning, if I
am not mistaken. The news which I have received will force us to move
forward immediately."

He called his officers and gave his orders, some verbal, others written;
the map of the country was under his eyes, and he spoke in a low voice
with several officers. Then the drums beat, and in less than an hour our
division had folded its tents, eaten its morning soup, and had arrived
at the place where it was to go. This time the general was not mistaken;
we were going to be present at our first battle. Five minutes afterwards
there was a lively cannonade, and the battle had commenced. I cannot
give you the details of that memorable day; I relate a few incidents as
I remember them. We received the order to advance; the noise of the guns
deafened our ears; the air was saturated with the odor of powder; it was
like a burning furnace when we charged over the plain; we passed the
fire of the enemy's batteries in the midst of all this noise. I heard
some one cry "Captain!" At the foot of an oak tree one of my comrades
was wounded and dying. His terrible suffering hindered him from
speaking; his only question was, "Is the battle lost or won?"

The bullets were whistling about our ears; we were going to charge with
fixed bayonets. It was a hand-to-hand struggle, and men were falling on
all sides, but we were forced to beat a retreat.

       *       *       *       *       *

It was about twelve o'clock; I drank a swallow of water while waiting
for new orders. It would be difficult for you to appreciate my feelings.
I saw by my field-glass that the Germans were much more numerous than
the French. Then came other hasty orders; we were tired to death, but
the enemy were fresh. Everybody was very anxious. I approached the
general; while I was speaking with him a shell burst at our feet, a bit
of it struck me in the face, and my horse reared and set off at a great
gallop in spite of my efforts to hold him back.

       *       *       *       *       *

I passed over a great distance in a very few minutes. What could the
French army do against so many men and cannon? Most of our higher
officers had disappeared. Our clothes were covered with mud and dust,
our faces were blackened by the powder; nevertheless the order came
again: "You must charge once more!" "I have already lost half of my
men," was the answer. No matter! We must begin over again; the ground
shakes under us as we advance.

       *       *       *       *       *

The shock is terrible. An officer fires straight at me, but I cut off
his arm. I see the swords gleam all about me; three troopers come to my
rescue. "Come, captain," they say, "the battle is lost. We are ordered
to sound the retreat." Several officers of the general's staff repeat
the command, and the day is lost.




LE MAUVAIS ZOUAVE.


The blacksmith usually put out his fire as soon as the sun set. He liked
to sit before his door and see his apprentices go by, and thus rest
himself after the burden of the day. But this day he came home directly
and sat down at table. He was evidently in a very bad humor; his wife
looked at him without daring to ask him anything. She had a nice supper
on the white tablecloth; a good salad and some cream radishes. The
blacksmith had no appetite, and at last he burst out: "Oh! what rascals
they are, those young French soldiers whom I have seen with the
Prussians this morning; they are not true Frenchmen, otherwise they
would not have left their regiment and chosen to be Prussians. It is
entirely their fault, and I don't believe that they are at all homesick;
I can't understand why they come back. They must be cowards; I hope that
our son will not be capable of such an infamy, for if it were true, I
should rather kill him with my sword. But what's the good of getting
excited? Our boy was in the war against the Germans." With that he began
to laugh, and this idea put him in good humor again. He dined merrily,
and then went to the tavern to pass a couple of hours. His wife remained
alone. She took up her work and began to mend the stockings, after
putting the little children to bed. She thought of her son, who, before
being a soldier, used to water the garden and care for the house.
Suddenly the gate of the garden opened; as the dogs had not barked, she
was sure that it was no robber who glided along the wall as though he
was afraid of being seen. Yes! It was her boy who stood before her with
a sunburned complexion. He had come back to his native village,
deserting his post in the French army. She had not the courage to scold
him, because he told her that the discipline was so hard, and he was
always hungry and thirsty. Suddenly they heard some one walking in the
garden, and the boy had only the time to hide behind the stove when his
father entered. The old man saw the military cap on the table; he
understood in a minute that his son was there. Furious, he ran for his
sword and rushed toward the stove where the boy was hidden. The mother
cried out: "Don't kill him! It is my fault, because I told him to come
back." The blacksmith stopped, and then said: "Well, to-morrow we shall
see what to do. Go to bed now." All night the mother remained near the
bed of her child, because she was afraid of the father. The old man did
not go to bed all night long; he walked up and down in the garden,
thinking of what he was to do. The next morning he appeared before his
wife and child, clad as if for travelling, with a large hat and a stout,
iron-bound stick. "Come, get up," said he to his son. "Give me your
uniform and take my clothes; since you have sacrificed your honor for
love of your home, take this house and this garden. The blacksmith shop
and everything else here belong to you. I am going to Algiers to pay the
debt which you owe to France." It was in vain that the wife and child
besought him to remain; he left the house without turning around, and
remained five years in the army in place of his son.




UN MARIAGE.


All the workingmen of the great city had put on their Sunday clothes;
they were walking on the sidewalks and were talking together, when
suddenly some one cried out: "Here is the wedding procession." My
surprise was great when I saw at the other end of the street only the
bridal pair and behind them four witnesses. I had supposed that this
must be the wedding day of the owner of the factory, since the crowd was
so great and was formed like two hedges on each side of the street. The
couple smiled at their friends, and waved to them a friendly salute. The
young man was leaning on the arm of the girl, and allowed himself to be
guided by her. He carried his head high, and his eyes were fixed and
glassy, and I saw that he was blind. After the couple had passed the
door of the town hall I remained on the sidewalk, when a workingman whom
I knew, an overseer in the factory, passed by. Together we entered a
coffee house, and he told me the story of the couple: "The young fellow
used to work in the great iron works; he was a model workman, and his
comrades were very fond of him. One day there was an accident; a bit of
iron entered his eye, and the ambulance was called to carry him to the
hospital. He had to undergo a terrible operation, which did not succeed,
for he lost both his eyes. His employer promised him a small pension,
but in a short time the factory failed and all the workmen were without
work. Of course the pension of the blind fellow stopped; the lawyers
came and shut up the factory and took possession of all the account
books. This was a hard blow for Jean; he was blind, sick, alone, and he
was deprived of the small sum which assured to him his daily bread. We
had to think it over, and at last, with the permission of the overseer,
we built a little box at the entrance to the factory, where the blind
man could sit and beg. It was no disgrace for him to beg, but he blushed
with shame at the thought; in order not to be idle he made little
objects of wire, which he sold. One day, however, during the terrible
winter which followed, Jean fell sick and was forced to stay in bed. We
placed a little collection box at his seat, but no one stopped to give
pennies when it was so cold. There was a young girl near the attic where
Jean was lying sick; she was touched by his misfortune, so she took her
lace (she was a lace maker) and seated herself at the box. When any one
passed she said: 'Don't forget the poor blind man.' Many people came to
see her there, and she carried home her collection, in which there were
not only the pennies of the workingmen, but also silver and gold pieces
from richer people. She succeeded so well that she did the same thing
the next day and all the following days, until Jean was finally cured of
his sickness. You can easily guess the end of the story. Jean said to
his comrades one day that he wanted to marry the generous lace maker,
and he invited them all to his wedding. The marriage did not disarrange
the daily work in the factory, because to-day is a holiday. The chief
owner paid for the wedding dinner, and now you see why we are all here
this morning. We wanted to prove our friendship for the poor blind
fellow." As he finished speaking, the married couple left the town hall,
and everybody cried out: "Long live the bride!"




POUR LE RUBAN.


When one lives in the country without working, one is sure to win the
respect of all the village inhabitants. Although Olivier had only nine
hundred francs income, yet he found this very true.

On arriving at Nanay, he remained very much by himself in the small
room which he had rented in the village inn. From the very start
everybody in Nanay had talked about him; those who patronized the inn
asked: "Who on earth is that man?" "I don't know him very well," was the
answer, "but he is an honest man, and he pays for his little room
without trying to beat me down. He used to be a bookkeeper at the city
hall in Paris, and they say that the government gives him a pension.
Then, too, you see that he wears a ribbon in his buttonhole, and that
proves that he is an honorable man." Some one asked again: "What is that
decoration?" and an old man answered in an embarrassed voice, "Oh, I
know! They give that to a man who has rescued the flag in battle." From
that moment Olivier was famous in the village. When he entered the inn
everybody stopped drinking and saluted him. He commenced to be puffed up
by the respect by which he was greeted. The people, however, said that
it was only his modesty. Thus he became a curiosity, and bicyclists as
they passed the inn would ask to see M. Olivier, who had once rescued
the flag. Everybody admired the hero, and a nobleman in the neighborhood
sent for him and asked him for the story of his noble deed. M. Olivier,
however, answered: "It is not worth while to tell the story of the
affair. I only did my duty." A brave man does not like to talk about his
heroic deeds. Thus, even at Paris, the story was known; only there,
instead of repeating it as a legend, the nobleman told it as a true
story to all his friends, saying: "It was the 37th dragoons, who were
saved from death and destruction by the man whom you can see in flesh
and blood if you will only promise to come and visit me at Nanay." It
happened that the country was in the throes of a political election.
Each candidate, in order to get more votes, promised to have M. Olivier
decorated with the Cross of the Legion of Honor instead of the simple
medal which he wore. No one thought of investigating the title of the
old soldier to the decoration, until one day the Radical candidate made
a little inquiry, and then he had posted a notice saying that M. Olivier
was only a former policeman who had once pulled a drunken man away from
the river. The man was only trying to drink a little water, but on a
report of the circumstance the government granted Olivier the medal.
This was too much for the inhabitants of Nanay; they asked to see
Olivier, and one of them demanded, in a trembling voice, if it was true;
and Olivier answered modestly: "Did I ever say the contrary?"




PAROLE D'HONNEUR.


They had taken the poor boy with arms in his hands, and the company of
soldiers was going to shoot him. He was only eighteen years old, and the
execution was to take place at the foot of the neighboring barricade.
The poor little apprentice used to live with his parents without ever
thinking of politics; but after the death of his father, killed by the
Prussians during that terrible winter, when the streets were covered
with snow and ice, the boy used to go and gather potatoes in the fields.
One day he was severely wounded by a Prussian bullet, and then he
enlisted, with many of his comrades, in the army. He had no heart in the
struggle, and he was sure to die soon. If he could only give his life to
his country! But now he was captured, and in thinking of all he had
suffered he did not care whether he lived or died. It was certainly very
hard to leave the mother whom he loved so well, but the thought consoled
him that she was very sick, and that she would not have to suffer much
longer. He would say good-by and...

"Come now, my youngster, you know what you have to expect," said a voice
behind him. The young fellow looked up and saw an officer who was
followed by several soldiers. "Are you ready for us, and are you not
afraid?" "No, captain, I am not afraid of anything," was the proud
answer of the boy. "I'm sure, if I told you to get out of here just as
quickly as you can, that it would be soon done. I should never see you
again." "Well, just try me for an hour, not a moment more. I'll give you
my word of honor, and I'll keep it. At any rate, it wouldn't matter very
much whether you shoot one more or less, and if I promise, I shall keep
my word." "Come," said the captain, "you must think that I am very
stupid. It would indeed be strange if you returned to get killed. You
can't make me believe that." "Listen, captain; my mother is at the point
of death; I must kiss her once more, and then, on my word of honor, I
will deliver myself into your hands. Just grant me one hour of liberty
and I will bless you for this supreme consolation." The voice of the
youth trembled with emotion. The officer was evidently struck by the
force of the words, for, taking on a very stern expression, he demanded:
"What is your name? How old are you? Where does your mother live? Why
did you leave home? Where is your father?" The boy told his story, and
added that his mother lived near, at Belleville. The captain thought a
moment, and then said: "Go ahead; I'll give you until this evening."

Our hero rushed away, and after ten minutes he entered his mother's
home. He entered the room on tiptoe, for they told him that she was
asleep. They were mistaken; the sick woman opened her eyes. Without
saying a word the son rushed into her arms and sobbed as though his
heart would break. "You have nothing to fear," said the mother; "take
off that costume, return to your work, and I will hurry up and get well.
You see that I am already very much better. Time will make us forget
this horrible dream of war and death." These words tired the mother, and
she let her head fall back on the pillow, closed her eyes, and fell
asleep. The young man imprinted a kiss on his mother's forehead, looked
at her a few minutes in silence, and then ran from the room. Without
stopping, he returned to the captain, who was greatly astonished to see
him so soon. He looked at him in astonishment as the boy told the story
of his mother.

"You are really a very brave boy," said he, at last, "and I am going to
pardon you. Return to your mother; it would be a pity to shoot such a
brave fellow." The son flew back to his mother's house. She awoke as he
came in, and cried out: "Victor, where are you?" The boy became later a
famous officer in the French army.

COPYRIGHT, 1900, BY

H. A. POTTER

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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