The Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 2/3, by 
Edward John Trelawney

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Title: Un Cadet de Famille, v. 2/3

Author: Edward John Trelawney

Editor: Alexandre Dumas

Translator: Victor Perceval

Release Date: February 13, 2012 [EBook #38867]
[Last updated: April 28, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 2/3 ***




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  COLLECTION MICHEL LVY


  OEUVRES COMPLTES
  D'ALEXANDRE DUMAS


  PARIS.--IMPRIMERIE DE DOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS




                    UN
              CADET DE FAMILLE

        TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL

                PUBLI PAR
              ALEXANDRE DUMAS


            --DEUXIME SRIE--


                   PARIS
  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
            RUE VIVIENNE, 2 BIS

                   1860
           Tous droits rservs




      UN

CADET DE FAMILLE




XLVII


--Vous devez comprendre, reprit de Ruyter, que le pauvre niais de
Torra fut vendu par son frre, qui, tant l'an de la famille, avait
non-seulement des droits de pre sur son cadet, mais encore le pouvoir
de vendre tous ses parents. Sa vieille mre avait voulu mettre un
obstacle  cet odieux trafic, et elle avait trouv la mort dans les
tentatives d'une vaine opposition. Torra fut envoy en esclavage 
Rodrigues, et sa mre ainsi que ses soeurs furent expdies  l'le de
France. Vous connaissez dj la fin tragique de l'histoire de Torra;
il n'y a rien  y ajouter que ceci: Hier matin, aprs notre
dbarquement, Torra a travers la rivire  la nage pour se joindre 
vos hommes.

--C'est vrai, mon cher de Ruyter, et quand nous avons d franchir le
ravin, entreprise que l'obscurit rendait trs-difficile et
trs-dangereuse, il nous a guids en nous montrant un endroit plus bas
et plus praticable; en outre, il nous a conduits  la porte de la
ville.

Pour vous dire la vrit, son empressement tait si grand, que j'ai
craint un instant qu'il ne voult nous jouer un mauvais tour; en
consquence, je guettai tous ses gestes; mais, quand le signal de
l'attaque eut t donn, mes soupons se dissiprent: le gaillard
tait le plus actif de nous tous; sa fureur m'tonnait, mais vous
m'avez fait comprendre le sentiment de vengeance qui le faisait agir
avec une si implacable cruaut.

Pendant les premires minutes de notre entre dans la ville, je fis la
rencontre d'un homme dont je saisis la gorge pour l'empcher de donner
l'alarme. Torra agit, lui, avec plus de promptitude et surtout plus
d'efficacit, car il imposa silence  trois Marratti en les tuant dans
leur sommeil. Aprs m'avoir aid  forcer l'entre qui conduisait dans
l'intrieur de la ville, il s'loigna de moi, et je le revis une heure
aprs couvert de sang depuis les pieds jusqu' la tte, se prcipitant
de hutte en hutte.

Partout o se trouvait Torra, l'air tait rempli par des hurlements de
rage, par des rles de mort. J'ai cru un instant que ce massacreur
tait fou, tellement que je fus oblig de lui envoyer une balle dans
les jambes, car il tait inutile de lui parler, il n'entendait pas.
J'arrtai donc, en le blessant, ses furieux cris de guerre.

--Mais, demanda Aston  de Ruyter, vous ne nous parlez pas de la
rencontre de Torra avec son frre.

--Ah! s'cria de Ruyter, son rcit a t vraiment touchant, et je
l'avais cependant oubli. Torra est un rveur, il a des visions; comme
je ne me rappelle jamais de mes propres rves, vous ne devez pas tre
tonn que je mette un instant en oubli ceux de mon ami Torra. Par
Jupiter! son rve est miraculeux et il mrite d'tre enregistr dans
les annales des songes. coutez donc le rve de Torra, il a dcid le
dnoment de sa vie.

--J'tais dans la ville des Marratti et je fouillais inutilement
toutes les huttes pour trouver mon mauvais frre; cette recherche
infructueuse m'agitait tellement, que mon sang bouillonnait dans mes
veines comme une lave enflamme. Je tuais tous les tres que je
rencontrais; ils fuyaient ou tombaient sous mes coups, mais aucun ne
voulait se battre avec moi. Les lches avaient peur de Torra, et Torra
n'avait qu'un seul couteau  opposer  leurs lances,  leurs
mousquets,  leurs pes. Si par hasard un fer me frappait, il ne me
faisait pas de mal; les fusils ne blessent point Torra.

Je rentrai malade  bord du grab, et j'allai me coucher dans les
filets des hamacs du gaillard d'avant, mais non pas pour dormir, je
souffrais trop. Je me reposais en regardant la mer, quand tout  coup
je vis mon vieux pre sortir lentement de la profondeur des eaux. Il
tait assis dans une grande coquille et tenait son filet de pche  la
main. Mon pre s'arrta en face de moi, me regarda avec une fixit
trange, et me dit d'un ton sombre:

--Torra, mon fils?

J'essayai de rpondre  cet appel, mais la terreur paralysait ma
langue.

--O est ta mre, Torra? O sont tes soeurs, mon fils?

--Mon pre, elles sont esclaves chez les hommes blancs.

--Non, Torra, elles sont libres. Regarde, c'est toi qui es un
esclave, mais ta mre et tes soeurs sont avec moi; regarde, regarde.

J'obis  mon pre, et je vis ma mre et mes soeurs dans la coquille.

--O est ton frre, Torra? demanda mon pre.

--Je ne sais pas, murmurai-je d'une voix tremblante.

Au mme instant un vieillard blanc parut dans les sombres nuages qui
obscurcissaient la nuit; il tenait  la main une lance couleur de feu,
et, se faisant l'cho de mon pre, il rpta:

--O est ton frre?

--O est-il? redit mon pre en secouant son filet de pche; Torra, tu
es un mauvais fils, un mauvais frre, puisque tu n'as pas envoy 
l'esprit du mal le parricide et le parjure. L'esprit m'a ordonn de
jeter mon filet pour y recevoir ton frre, et nous n'aurons, tant
qu'il vivra, ni bonheur ni repos. Nous sommes condamns  le suivre.
Je sais qu'il se trouve sur le vaisseau o tu es esclave; je sais que
dans cet instant il dort. Tu as donc oubli ou reni la loi du pays,
Torra: du sang pour du sang, dit le juste. J'attends, j'attends!

Mon pre jeta son filet dans la mer, le retira vide, le rejeta
encore, tandis que le dmon blanc des nuages agitait sa lance en
appelant mon frre:--Brondoo, Brondoo!

Je regardai attentivement sur le pont, et j'aperus mon frre: il
dormait  quelques pas de moi.

Je descendis de mon hamac et je tuai Brondoo.  travers le sabord, je
vis le filet de mon pre se fermer sur l'me du mort, que le dmon
blanc prit du bout de sa lance. Aprs avoir accompli la tche impose
par l'esprit du mal, mon pre poussa un cri de joie. Mes soeurs
frapprent leurs mains l'une contre l'autre, la coquille s'enfona
dans la mer, et le dmon disparut.

Voil la vision de Torra; qu'en pensez-vous? Je vous assure maintenant
que ce ngre est un garon d'un esprit srieux; mais il croit si
fermement aux hallucinations de ce dlire, qu'il me supplie de le
laisser aller rejoindre son pre; je m'y oppose, car je trouve que la
coquille paternelle est dj bien assez charge.

--Pauvre garon! dit Aston, le sort a t cruel envers lui, et le
malheur a teint le peu d'intelligence qu'il possdait.

--Par le ciel! m'criai-je, vous tes injuste, mon cher Aston, le plus
sage des hommes aurait perdu l'esprit dans une pareille situation.
Quant au crime d'avoir tu son frre, et le mot crime est une
expression que j'emploie non pour qualifier, mais pour dsigner la
faute qu'on reproche  Torra; eh bien! ce crime n'en est pas un, et
s'il avait massacr une myriade de pareils hommes, il mriterait de
magnifiques rcompenses.

--Vous avez raison, Trelawnay, me rpondit de Ruyter, mais il faut que
les prjugs des hommes psent dans les balances de la justice. Notre
quipage se rvolterait si je faisais grce  Torra. tant l'an, je
vous l'ai dj dit, son frre avait sur lui des droits patriarcaux, et
il pouvait vendre tous ses parents. L'ordre du pre, quoique
illusoire, peut justifier le crime de Torra, mais, comme ce pre n'est
pas ici pour tmoigner de l'innocence relative de son fils, il faut
que le sang de Torra paye pour celui qu'il a vers.

--Comment, de Ruyter? Mais votre intention, je l'espre, n'est pas de
punir ce malheureux visionnaire.

--Non, mais il faut que nous fassions semblant de rendre justice.
Quand nous serons prs de terre, je saisirai un moment favorable pour
sauver Torra.

La bonne intention de de Ruyter fut perdue, car deux jours aprs la
nuit du meurtre, Torra, enchan, sauta sur la proue du vaisseau,
regarda la mer en s'criant:

--Le voil, il m'attend!

De la proue Torra bondit dans la mer et le vaisseau passa sur son
corps. Il tait inutile de faire un effort pour le sauver, le poids
des menottes prcipita le pauvre ngre dans les profondeurs de
l'Ocan.

Le souvenir de ce malheureux nous attrista pendant quelques jours.
Aston, qui avait une foi de marin dans les rves et dans les prsages,
prit la peine, ds notre arrive  l'le de France, de s'informer si
les particularits de la vision relative  la soeur et  la mre de
Torra taient vraies. Il s'adressa donc  un bureau du gouvernement,
qui tient enregistre la mort des esclaves, et il apprit qu'en se
rendant  l'le Bourbon les trois femmes s'taient jetes dans la mer.
Cet vnement avait eu lieu la nuit mme du rve de Torra. Je n'ai pas
besoin d'ajouter que cet trange concidence des faits affermit la foi
d'Aston dans les rves, les prsages, les pressentiments et les
visions.




XLVIII


Nous nous trouvions sous les vents alizs de l'ouest, et nous htmes
gaiement notre course, accompagns par la corvette. De Ruyter dcida
que nous rentrerions au port Bourbon, dans l'le Maurice, sur le ct
sud-est, puisque les frgates anglaises bloquaient le port au
nord-ouest.

--Le port Bourbon, dit de Ruyter, est le meilleur port pour entrer
dans l'le, mais il est le plus difficile pour en sortir. Cependant,
c'est un havre magnifique, et nous serons obligs d'y rester jusqu'
ce que la mousson du nord-ouest, qui va bientt commencer, soit tout 
fait tombe. D'ailleurs, nous serons plus prs de mon pays, et surtout
plus tranquilles, car il n'y a gure de vaisseaux au port Bourbon, le
commerce n'tant suivi qu' ct, sous le vent de Port-Louis.

Plusieurs jours s'taient couls depuis notre conqute de
Saint-Sbastien, et je pensai qu'il tait temps de faire une visite 
ma petite captive. Malgr mon apparent abandon, je n'avais point
nglig de l'entourer de soins, car elle habitait ma propre cabine, et
j'avais ordonn au bon vieux rais de trouver, parmi les gens que nous
avions  bord du vaisseau, ceux qui taient de la mme tribu que Zla
ou qui avaient t ses domestiques.

Privilgi par son ge et par son rang, le rais put aller voir la
jeune fille, lui parler, et l'assurer qu'elle ne manquerait de rien.
Le rais me dit que trois femmes qui avaient t avec Zla sur le
vaisseau de son pre taient dj auprs d'elle, et qu'il avait donn
 ces femmes toutes les choses dont elles avaient eu besoin. Par
respect pour le pre de Zla, qui avait t non-seulement un Arabe,
mais encore scheik d'une tribu dans le golfe Persique, prs de sa
propre patrie, le vieux rais avait prvenu tous mes dsirs.

--Il faut, me dit-il, que je traite cette jeune fille comme je
traiterais ma propre enfant, car nous sommes tous des frres.

De Ruyter, qui se trouvait auprs de moi et qui entendait notre
conversation, se tourna vers le rais.

Lorsque de Ruyter parlait au vieillard, il lui donnait le nom de pre,
car c'tait ainsi que tous les marins nommaient le commandeur des
Arabes. De Ruyter consultait toujours le rais dans les dcisions qu'il
devait prendre lorsqu'elles taient relatives  ses hommes; de plus,
il ne s'opposait jamais  l'accomplissement des crmonies des
sectateurs de Mahomet. Pendant ses voyages secrets aux ports anglais,
le commandement du vaisseau tait confi au vieil Arabe, et de Ruyter
prenait alors le caractre d'un marchand armnien, persan ou
amricain.

--Mon pre, dit de Ruyter, j'ai dit  ce garon que la jeune fille
arabe tait lgitimement sa femme, et cela de la manire la plus
sacre selon les coutumes de votre pays. N'ai-je pas dit la vrit?

Les hommes qui avaient t tmoins de la mort du pre de Zla en
avaient racont tous les dtails.

--Certainement, malek, o est la personne qui pourrait en douter? La
chose cependant me parat trange; car, tout vieux que je suis, c'est
la premire fois que j'entends dire qu'un scheik arabe, dont les
gnrations sont innombrables comme les grains de sable dans le grand
dsert, donne sa fille et mle le sang des anctres de sa race  celui
d'un infidle d'un pays si nouvellement dcouvert, d'un pays que nos
pres ne connaissaient pas; le pre mme qui a donn sa fille ne
pouvait admettre l'existence d'un giaour (chien).

--Bah! rpondit de Ruyter, le pre savait que Trelawnay tait un
Arabe; il est certain qu'il le savait et qu'il lui tait impossible de
craindre une erreur. Ce garon a-t-il l'air d'un chrtien? n'a-t-il
pas le Coran dans sa cabine? Allons, mon fils, rcitez votre _namaz_.

--Vous tes savant, malek, dit le rais, cela est bien vrai, il n'est
donc point extraordinaire alors que le pre ait pris Trelawnay pour
un Arabe. Je suis un homme ignorant, mais si son pre n'est pas Arabe
ou descendant d'un Arabe, je serai surpris, car je n'ai jamais vu
aucun homme de l'Ouest avoir le teint basan et les traits du visage
caractriss comme ceux de ce garon. Il est honnte et brave, il aime
notre peuple, il se bat avec nos armes, il a les mmes habitudes que
nous, il est donc Arabe. Sa vritable nature se rvlera maintenant
que, par la grce divine de Mahomet, notre saint prophte, il possde
une femme arabe. J'espre qu'il cherchera la tribu de ses anctres,
qu'il s'tablira au milieu d'elle en dplorant que l'auteur de ses
jours ait fait la folie d'aller loin de son pays natal habiter les
rochers blancs de la mer.

Le rais dit tout cela si srieusement, que de Ruyter ne parvint
qu'avec peine  rprimer une violente envie de rire. Pour complter la
comdie, il conversa si savamment sur le sujet, que je finis par avoir
des doutes sur ma propre identit.

Avec la conviction que j'tais Arabe, le rais s'appuya encore, pour
consolider mon mariage, sur les ordres donns par le pre de Zla, qui
avait joint nos mains avant de mourir.

--Au moment suprme o s'opre la sparation de l'me avec le corps,
dit le rais, si les objets loigns deviennent indistincts, les choses
que le regard embrasse sont miraculeusement dveloppes. En
consquence, continua le rais, le pre ne s'est pas tromp; il a vu
dans le pass, dans le prsent et dans l'avenir, et cela d'un seul
regard par l'analyse d'une chose visible, la physionomie. Il savait
donc dans quelles mains il confiait sa fille, les esprances de sa
maison et le soin de ses enfants.

--Quels enfants? demanda Aston. A-t-il d'autres enfants?

Je commenais dj  rflchir  l'embarras de la situation dans
laquelle m'avait plac ma sympathie pour Zla, une femme, des enfants,
et quoi encore...

--Des enfants, reprit le rais, oh! oui, mais pas beaucoup, car c'tait
un brave et intrpide guerrier, et la moiti de sa tribu a t
extermine dans des guerres contre des gens semblables aux Marratti,
qui ont pill son village et tu presque tous les habitants; il lui
reste donc  peine une trentaine d'enfants.

--Trente! s'cria Aston, c'est bien assez, je vous assure.

--Je trouve aussi que c'est un joli nombre, dit de Ruyter en imitant
la manire de parler de Louis, et vous aussi, n'est-ce pas?

En coutant cette conversation, en apparence des plus srieuses, je
suppose que ma figure n'tait pas trs-anime, et peut-tre tait-elle
aussi triste que celle d'une des vigoureuses tortues de Louis aprs
qu'il lui avait coup la gorge. Cependant, je fus un peu consol en
dcouvrant que les enfants de l'Arabe, tombs pour la plupart sous le
poignard de ses ennemis, n'taient qu'une famille fictive,
c'est--dire les fils de sa tribu.

De Ruyter m'assura sur son honneur et en mettant toute plaisanterie 
part que les paroles du vieux rais taient aussi vraies que le
Coran.--Mais, ajouta-t-il, le Coran n'est rien pour vous, et la loi
arabe n'est point la vtre.

--C'est vrai, mais la jeune fille, de Ruyter, que pensera-t-elle?

--Que, fiance  vous par son pre, elle doit vous regarder comme son
mari. Ainsi votre devoir aussi bien que votre honneur exigent que vous
preniez soin d'elle, que vous la conduisiez avec sa suite dans son
pays natal. Je sais que vous avez autant de gnrosit que d'honneur,
et que vous ne faillirez point  vos obligations; je n'ai jamais donn
d'officieux conseils, mon cher enfant, car pour les digrer il faut un
estomac aussi fort que celui d'une autruche. D'ailleurs vous n'tes
pas de ceux qui s'arrogent exclusivement  eux-mmes leur secte et
leur patrie (comme le font beaucoup de compatriotes) et toute la
beaut et toute la vertu qui existent sous le soleil. La lumire n'est
que plus brillante sur les sables de ces sauvages enfants du dsert;
car elle n'est pas obscurcie par ce que l'on appelle faussement la
civilisation. Quoiqu'ils ne soient pas chauffs ou affranchis par le
mme t ou par le mme hiver, dit le vieux Shylock, les juifs, les
mahomtans et les chrtiens sont tous des hommes; si vous les piquez
ils saignent, et ainsi de suite... Vous me comprenez?...

--Descendons, et, aprs avoir discut cette grave question, discutons
celle bien moins grave d'un verre de claret.

--Quel parti allez-vous prendre relativement  Zla? me demanda
Aston.

--Quel parti je vais prendre, mon ami? comment! vous n'avez donc pas
entendu? Mon parti est pris; tout est termin.

--Quelle est donc la chose termine?

--Mon mariage, sans bans ni chuchoteries. Ce n'est que pareil  la
premire secousse qu'on ressent en se baignant: les timides souffrent
le plus en entrant dans l'eau peu  peu; les courageux s'y plongent la
tte la premire et ne sentent pas la douloureuse sensation que fait
prouver l'treinte de l'eau. Je ne suis pas craintif; s'il faut que
je plonge, donnez-moi de l'eau profonde et une hauteur pour sauter
dedans.

--Mais, mon garon, rflchissez, dit Aston. Zla n'est qu'une enfant,
et vous l'avez  peine vue.

--Bien. Mais quel Arabe voit une femme avant de l'avoir pouse?

--Comment pourrez-vous l'emmener en Angleterre? Votre intention n'est
pas de passer votre vie avec des Arabes?

--Pourquoi pas? Je n'ai pas de patrie, pas de foyer domestique. Le
vieux pre rais dit que mon pays est ici. Je l'admets, car je l'aime.
Je prfre le soleil  la neige. Allons, Aston, ne froncez pas le
visage comme le fronce un cur dans sa chaire en exhortant ses
paroissiens  obir  l'appel de sa cloche. Allons, allons, effacez
les rides de votre front, videz ce verre de vin de Bordeaux.
N'avez-vous pas entendu dire qu'on clbrait ce soir la confirmation
de mon mariage? Faisons-le gaiement. Je dteste les sermons et j'aime
le vin: buvons!

Nous passmes la soire  fumer et  vider des bouteilles. De Ruyter
et Aston me plaisantrent, mais mon humeur tait trop joyeuse pour
s'attrister d'une bagatelle aussi insignifiante qu'un mariage. Je le
traitais lgrement en ce temps-l.

Quand Louis apprit la nouvelle, il vint auprs de moi et me dit:

--Moi aussi j'ai une femme, mais elle ne vaut pas grand'chose. Quand
j'allais sur mer, elle buvait tout mon gin et je ne pouvais jamais
garder une seule goutte de bon skdam dans la maison, je n'aimais pas
cela; _l'auriez-vous?_ Tout  coup, elle devint trs-grosse et tout le
monde disait: Cette femme est enceinte. Moi, je riais, car je savais
mieux que les commres que si ma femme avait l quelque chose, c'tait
des caques de gin. Les mdecins pensaient la mme chose, et ils
voulurent lui faire rendre ce qu'elle avait conserv l; mais ma femme
aimait trop les liqueurs pour y consentir, elle ne leur donna que de
l'eau. Je fus saisi de surprise, de l'eau! Je ne lui en avais jamais
vu boire une seule goutte, _l'auriez-vous?_ Elle dtestait l'eau,
parce que, disait-elle, l'eau enrhume l'estomac.

Fatigu de ma femme, je la laissai, et je partis sur un vaisseau; la
mer lui faisait peur, j'tais donc bien sr d'tre dbarrass d'elle.
Aprs mon dpart, elle devint triste, chagrine, pauvre femme! et cela
parce qu'elle n'avait plus de gin, car j'avais emport toute la cave
avec moi.




XLIX


Van Scolpvelt descendit, tenant dans ses mains la liste des malades et
des blesss. Il tait toujours si occup que nous ne l'apercevions
presque jamais,  l'exception toutefois de sa tte, qu'il avanait de
temps en temps hors de l'coutille pour prendre l'air, absolument
comme le fait une baleine en haussant sa tte au-dessus de l'eau. Le
docteur nous expliqua la loi relative aux assassins, dont les corps,
dans tous les pays civiliss, taient dissqus.--En faisant du bien 
la science, ajouta-t-il, les assassins sont peu coupables, et il est
vraiment dommage que de nos jours il y ait si peu de meurtres. Aprs
avoir mis cette belle rflexion, Van Scolpvelt nous accusa de
l'indigne pense de vouloir paralyser l'essor de la science, les
tentatives des hommes studieux, non-seulement en mettant l'obstacle de
notre dfense  l'amputation des membres, mais encore en le privant
d'une dissection aprs la mort.--Si vous aviez agi avec discernement,
vous auriez pendu Torra, qui tait un magnifique sujet, et vous
m'auriez donn son corps. Je le croyais un honnte homme, mais je vois
aujourd'hui qu'il ressemblait aux autres; il conspirait galement pour
tromper mes esprances, car il m'a trahi en se jetant aux poissons.
Ne m'appartenait-il pas lgitimement?

Le docteur prit un verre, le remplit de vin, le vida avec gravit et
se rendit auprs de ses malades.

--Si je ne voyais pas le docteur boire de temps en temps, dit Louis,
je le prendrais pour un dmon; mais cependant aucun homme ne peut
vivre d'un liquide seul, quelles que soient sa force et sa saveur. Ne
le pensez-vous pas?

--Cela suffirait avec l'addition d'une tortue, dis-je en riant; je
crois que je pourrais vivre avec ces deux choses. Pensez-vous, Louis,
qu'il y ait des tortues au ciel?

--Je suis sr qu'il y en a, rpondit Louis; sans cela, quelle est la
personne raisonnable qui dsirerait y aller? Le dsireriez-vous? Le
ciel ne serait pas un paradis sans les tortues, n'est-ce pas? Puis, il
y a beaucoup d'eau dans la lune, d'o aurions-nous la pluie, s'il n'en
tait pas ainsi? De sorte qu'il faut encore qu'il y ait du gin pour
chasser l'humidit.

Je montai sur le pont pour la premire faction. De Louis et de ses
tortues, mes penses se dirigrent vers ma petite tourterelle en cage.

Je vis alors les choses sous un aspect plus favorable  mes dsirs,
tout me parut joyeux, et je me trouvai grandi au moral autant qu'au
physique. Mes penses furent presque semblables  celles d'Alnaschar
le bavard, frre du barbier, le marchand de verres; comme la sienne,
mon imagination tait tourdie. Je pris la rsolution d'tre d'abord
un mari doux et aimant, puis austre et bourru, puis enfin cruel et
bienveillant tour  tour. Pendant une heure entire, je me plongeai 
plaisir dans les rveries les plus folles et les plus absurdes, sans
qu'une pense raisonnable vnt un seul instant en obscurcir la
lumire. La cloche sonna minuit, et un autre prit ma place. Les soucis
de la vie conjugale ne troublrent pas mon sommeil; je suis encore
tonn d'avoir dormi aussi profondment.

Je fus veill par le docteur, qui secouait ma jambe. Je me jetai
vivement en bas du lit, car j'eus l'horrible crainte que Van ne se ft
permis d'oprer sur ma jambe pendant mon sommeil.

--Qu'est-il donc arriv? lui demandai-je.

--Un des prisonniers, un Arabe, est mourant, et il dsire vous voir.

Je plongeai ma tte dans un seau d'eau de mer et je suivis le docteur.

Malgr Louis, qui voulut m'arrter pour me faire djeuner, en me
disant qu'il tait dangereux d'entrer dans une chambre de malade
l'estomac vide, je me rendis en toute hte auprs du prisonnier.

Srieusement bless, l'Arabe dsirait me recommander d'tre bon pour
l'enfant de son pre, et, en mme temps, obtenir la permission de voir
Zla avant de mourir, afin de prendre le message qu'elle voulait
envoyer  son pre, auprs duquel le mourant allait bientt se
trouver.--Car, ajouta-t-il, je vois l'ange de la mort voltiger sur mon
lit, et il est impatient de s'lancer vers le ciel. Soyez un pre pour
mes deux femmes et pour mes cinq enfants, continua le moribond, et
dites-leur qu'il faut, _ish Allah_ (s'il plat  Dieu), qu'ils
continuent la guerre commence contre les Marratti, parce que, pendant
qu'il en restera sur la terre, l'me de leur pre ne pourra pas entrer
au ciel.

La dernire prire de l'Arabe fut pour me demander qu'on respectt son
corps, qui devait tre enseveli dans la mer avec toutes les crmonies
habituelles de son pays. Il me supplia encore de ne pas permettre 
l'Indien blanc au long couteau (il dsigna Van Scolpvelt) de le
scalper ou de lui fracturer les membres.--Car, ajouta l'Arabe, s'il
coupe un morceau de mon corps pour le manger, je ne serai pas capable
d'tre un guerrier dans l'autre monde.

Van Scolpvelt frona les sourcils, et sa figure exprima un mlange
d'horreur, d'tonnement et de frocit; il rugit comme une hyne en
fureur. La colre du mdecin effraya le malade et hta sa mort, car il
rendit le dernier soupir pendant que j'essayais de calmer l'irritable
Van.

Je remis le corps entre les mains des Arabes; ils l'envelopprent dans
de la toile et rptrent les crmonies que j'ai dj racontes.
Seulement je me trouvai dans l'obligation de participer  leurs
mystres.

Voici donc un nonchalant garon de l'Ouest, sans lien ni famille,
transform en scheik de mer, en Arabe, en musulman, et mari. Pour
donner l'ide combien ces changements (du moins le dernier, qui
gouverne les autres) pesaient peu sur mon esprit, je n'aurais mme pas
reconnu ma femme au milieu d'un groupe de jeunes filles. Tout occup
de son pre, je n'avais point remarqu ses traits. Je ne savais mme
pas son nom, quoique je l'aie employ ici pour faciliter ma narration.
Je possdais un Coran, mais j'ignorais o tait le pays que dsormais
je devais considrer comme le mien.

La premire dmarche que je fis pour me rapprocher de Zla fut, je
crois, excellente, car cette dmarche tendait  obtenir des
renseignements sur la dame. En consquence et pour bien commencer,
j'appris d'abord son nom. Ce nom, faiblement grav dans ma mmoire 
cette poque, sera trouv profondment imprim sur mon coeur lorsque
j'aurai cess de vivre. Si par hasard un Van Scolpvelt dsire
dissquer mon corps, je le lui permets volontiers, plus volontiers
encore j'accorde cette faveur  l'estimable Van, s'il existe. Il verra
bien que je n'ai pas pour la science cette haine sans bornes qu'il m'a
si souvent reproche. Il trouvera joint un codicille  mon dernier
testament, et ce codicille exprime le dsir que mon corps, enseveli
dans un tonneau de vrai skdam, soit envoy  Amsterdam (ville natale
de Van Scolpvelt): l'un sera pour le scientifique docteur, l'autre
pour la femme du bon munitionnaire, si toutefois elle a eu l'esprit de
faire passer son hydropisie.

Aprs avoir djeun et satisfait la dernire demande de l'Arabe
mourant, dont le corps fut jet dans la mer, mes penses s'envolrent
vers l'asile de mon pouse vierge. J'avais appris, quoique avec peine,
la gutturale prononciation de son nom, tche fort difficile, car
j'avais t oblig d'en rpter cent fois les deux syllabes avant que
la vieille dugne ft satisfaite de ma sifflante aspiration. Aprs
cette premire tude, la bonne femme me dit:

--Il ne faut ni toucher le voile de lady Zla, ni effleurer ses
vtements; il ne faut pas beaucoup parler, et ne rester auprs d'elle
que pendant quelques minutes, car les penses de lady Zla conversent
avec l'me de son pre; toutes ses joies de jeune fille sont mortes
avec le bon vieillard. Ses yeux, qui autrefois taient plus brillants
que les toiles, sont maintenant ternes et sans regards; sa figure,
plus belle que la lune, est obscurcie par les sombres nuages de
l'affliction; ses lvres, rouges comme du henn, sont blanches de
chagrin. Toute sa beaut est cache sous une clipse, car les larmes
sont sa seule nourriture. La paix et le sommeil ont abandonn la jeune
fille, depuis que l'me de son pre l'a laisse seule dans un monde
inconnu.  tranger, soyez bon pour elle, et le bonheur sera votre
rcompense.




L


--Je vais me rendre auprs de lady Zla, me dit la dugne, et dans une
heure elle sera prpare  recevoir visite.

L'heure demande par la vieille femme fut suivie de tant de minutes,
que bien certainement mon ardeur se serait refroidie jusqu'
l'indiffrence si j'avais t un amoureux vif et impatient. Je dois
peut-tre ajouter que la certitude d'tre solidement mari aidait
beaucoup  calmer mes dsirs, de plus que cette heure d'attente, tant
celle o j'avais l'habitude de fumer ma pipe en savourant avec lenteur
le nectar de mon caf, fit qu'elle ne me parut ni plus longue ni plus
courte que tout autre moment de la journe. Je n'ai jamais perdu ce
vice ou plutt cette vertu, car au moment o je parle, si je me trouve
dans l'obligation de sortir avant d'avoir pris mon caf ou fum ma
pipe, je suis aussi bourru qu'un dogue auquel on prend un os ou qu'une
femme qui voit son mari, harass de fatigue, s'tendre nonchalamment
sur un chapeau neuf pos avec soin au milieu d'un fauteuil.

Au lieu de me perdre dans les vagues rveries d'un amoureux, je me
perdais dans l'odorante fume de tabac de Skiray; j'en remplissais mes
poumons, j'en savourais l'enivrante odeur, odeur aussi douce et aussi
parfume que celle des roses de Bnars. Tantt mes lvres
capricieuses retenaient la vapeur, tantt elles la renvoyaient comme
un jet d'eau vers le ciel, tantt encore elles la faisaient monter en
spirales pour la laisser s'empreindre des chatoyantes couleurs d'un
rayon de soleil gar sur moi. Ce jeu amusait et absorbait tellement
mon attention, que je n'avais point vu entrer la vieille femme arabe.
Je suppose que les beauts de l'intressante dugne s'taient
caches, comme celles de la lune, sous un nuage ou sous une clipse,
car sa sombre figure me fit tressaillir, et je crus un instant que la
fume de ma pipe s'tait condense dans une sorcire noire.

--Lady Zla, me dit la vieille Arabe d'un ton de reproche, a attendu
jusqu' ce que le caf servi pour vous ft entirement froid et que
les confitures fussent devenues aigres.

--Personne n'est venu m'avertir, rpondis-je en me levant.

La figure de la messagre tait si froide et si irrite, que bien
certainement un seul de ses regards avait d oprer la transformation
de l'atmosphre du caf et de la qualit des confitures. Cependant
elle dissimula sa colre et me rpondit d'un ton plaintif:

--Je suis reste ici debout pendant un si long espace de temps, que
mes pieds y ont pris racine.

Je me mis  rire; la pauvre vieille disait vrai, et voici pourquoi: la
chaleur de ses pieds nus avait fait fondre le goudron, et comme le
vaisseau tait pench de ct, l'Arabe avait toutes les peines du
monde  se maintenir en quilibre.

Aprs avoir cherch dans mon esprit les choses les plus aimables,
aprs les avoir dites  la messagre d'un ton et d'un air aussi
gracieux que possible, je la suivis dans la cabine qu'habitait Zla.

La porte du mystrieux sanctuaire fut ouverte par une petite esclave
malaise (cette esclave tait le premier cadeau que j'avais fait 
Zla), et je pntrai dans la chambre de ma jolie captive avec autant
de respect, d'motion et de silence qu'en met une femme pieuse en
entrant dans le sanctuaire d'une glise. La jeune fille tait assise
les jambes croises sur une petite couche, et elle tait si
hermtiquement enveloppe dans une draperie blanche (deuil national de
son pays), qu'il me fut impossible de distinguer les merveilleuses
perfections vantes par l'Arabe. La pose de Zla avait la grce froide
et digne des statues de marbre qu'on pose aux portes des temples
gyptiens; mais un mouvement me rvla bientt que la charmante statue
tait une crature humaine. Aprs avoir lentement dcrois ses jambes,
la jeune fille se leva, glissa ses pieds nus dans des pantouffles
brodes, s'avana vers moi et me prit la main, que de son front elle
porta  ses lvres.

--Asseyez-vous, je vous prie, ma chre soeur, lui dis-je, tout mu de
cette nave caresse, de ce gracieux tmoignage de sa reconnaissance.

Zla reprit sa premire position et resta immobile; ses bras
retombrent nonchalamment le long de son corps, et ses pieds mignons
se cachrent dans le lin du vtement qui l'enveloppait, comme se
cachent de petits oiseaux sous l'aile de leur mre.

La seule chose visible de cet ensemble de grces (suivant la vieille
Arabe) tait les cheveux, et ces cheveux, d'un noir de jais,
couvraient Zla tout entire. J'avais senti et savour, avec un
inexprimable bonheur la douce pression des lvres tremblantes de la
belle Arabe, et l'imagination, ou peut-tre un lger contour que la
fantaisie me fit voir grav sur ma main, me dpeignait la bouche de
Zla adorablement petite (je dteste les grandes bouches); et je pense
maintenant que cette passion silencieuse forma le premier anneau de la
chane de diamant qui nous unit, chane qui n'a pu tre brise ni par
le temps ni par l'usage.

Quelques minutes s'coulrent en silence. J'tais plong dans l'extase
d'un enchantement indfinissable; mais j'avoue que je fus presque
heureux d'en tre distrait quand la porte s'ouvrit pour donner passage
 la dugne, les mains charges d'un plateau sur lequel taient servis
du caf et diverses espces de confitures.

Zla se leva une seconde fois. Je fis un geste pour essayer de l'en
empcher, mais la vieille femme me pria de rester assis et silencieux.
Zla prit une petite tasse sur un plateau d'argent et me la prsenta.

J'tais si occup  regarder,  admirer la blancheur et la dlicatesse
de forme des jolis doigts de Zla, que je renversai le caf en portant
la tasse  mes lvres, tasse que j'aurais pu avaler sans peine, car
elle n'tait pas plus grande que l'aromatique coquille du macis
(enveloppe de la muscade).

Quelques jours aprs ma premire entrevue avec Zla, la vieille femme
me fit observer qu'elle regardait la maladresse de mon action comme
d'un trs-mauvais prsage pour mon bonheur  venir.

Aprs m'avoir offert des confitures, Zla rendit le plateau  la
dugne, et se rassit sur sa couche.

J'tai de mon doigt un anneau d'or entour de deux cercles forms avec
des poils de chameau (l'anneau donn par le pre de la jeune fille),
et je l'offris  Zla.

La pauvre enfant baissa les yeux et sanglota si amrement que son
ample veste se soulevait sous les battements de son coeur. Je voulus
cacher l'objet dont la vue rveillait de si douloureux souvenirs; mais
la jeune fille tendit la main vers moi, saisit l'anneau, le porta 
ses lvres et le baigna de ses larmes.

La vieille Arabe dit quelques mots  Zla, et, sans tre guide par le
regard, la belle enfant tendit vers moi ses jolies petites mains, prit
une des miennes, et glissa doucement l'anneau  mon doigt.

Cet anneau tait l'antique sceau de la tribu de son pre, et, comme
tous les cachets des princes, il rendait vrai le faux, faux le vrai;
il donnait ou il reprenait, il faisait ou il dfaisait les lois, selon
la capricieuse volont de celui qui en tait l'heureux possesseur.

Avant de laisser retomber ma main, Zla la porta encore  son front et
l'effleura doucement de ses lvres.

Je pris vivement dans ma poche une bague que j'avais choisie dans les
bijoux de de Ruyter, bague d'un grand prix, car elle tait massive,
d'or pur, et ferme par un rubis de la grosseur d'un grain de raisin;
et, prenant avec tendresse la main de Zla, qui pendait immobile entre
les plis de son grand voile, je plaai cette bague au second doigt de
sa main droite.

La vieille femme sourit.

L'approbation tacite de ce sourire veilla mon audace; je gardai,
presse entre les miennes, la main de Zla, et j'en couvris de baisers
les petits doigts tremblants.

J'outre-passais sans doute les droits que j'avais sur Zla, car le
front de la vieille femme se rembrunit, ou, pour mieux dire, les rides
de sa figure devinrent plus profondes, changement de physionomie peu
avantageux aux agrments extrieurs de ce gardien de l'tiquette, dont
le temps et le soleil avaient donn au teint l'ineffaable couleur du
bronze. Je laissai tomber la main de Zla, qui alla se cacher, toute
rougissante d'effroi ou de pudeur, sous les plis de son voile blanc.

L'change mutuel de nos bagues tait la dclaration dfinitive de
notre mariage.

--Chre lady, dis-je  Zla, veuillez me donner vos ordres; que
puis-je faire pour vous tre agrable, pour vous rendre moins tristes
et moins longues les heures de votre isolement? J'ai mis en libert
toutes les personnes qui appartenaient  la tribu de votre pre, et
elles sont traites par mes ordres avec la plus grande bont. Je suis
un tranger, chre lady, j'ignore une grande partie de vos habitudes;
daignez donc, je vous en supplie, guider ma conduite par vos
bienveillants conseils. Le rais, qu'on nomme ici le pre des Arabes,
vous aime avec tendresse; il sera, si vous le voulez, l'cho de vos
penses; parlez-lui, ordonnez; entendre et obir ne seront pour moi
qu'une seule et mme chose.

Zla ne rpondit  mes supplications que par de violents sanglots.

Cette douleur m'attrista profondment; je gardai le silence, puis la
crainte de devenir importun me fit songer  la retraite.

--Ma chre soeur, dis-je en me levant, calmez-vous, je vous en prie,
et souvenez-vous de mes paroles: Je suis et je serai toujours votre
esclave le plus humble, le plus soumis et le plus dvou.

Aprs avoir salu l'plore jeune fille, je sortis de la cabine triste
et heureux  la fois.




LI


Je rendis plusieurs visites  ma jolie captive avant que le bonheur
d'entendre sa voix musicale me ft accord. Zla semblait muette et
souvent aussi immobile qu'une statue de marbre. Ni supplications
ardentes ni prires murmures tout bas n'avaient le don d'mouvoir
cette insensibilit extrieure, qui puisait peut-tre son calme dans
la grande froideur de ses sentiments pour moi. Cependant, malgr
l'apparente monotonie de nos tte--tte, malgr la tristesse dans
laquelle ils me jetaient, j'prouvais un vritable bonheur auprs de
Zla, bonheur trange, mystrieux, indfinissable, bonheur rel
pourtant, car il occupait les heures du jour, car il remplissait de
rves enchanteurs le sommeil de la nuit.

Aprs avoir soigneusement cherch  tre agrable  Zla en
l'entourant de toutes les choses qui, par leur possession, pouvaient
lui apporter un amusement, je fouillai dans l'immense butin enlev aux
Marratti. Les vtements, les meubles, les bijoux, enfin tout ce qui
appartenait  Zla, tout ce qui venait de son pre ou de sa tribu, fut
dpos dans la cabine de la jeune fille. Le dsir de lui plaire, celui
d'attirer son regard, celui plus ardent encore d'entendre sa voix
mlodieuse, me rendaient infatigable; mais,  mon grand chagrin, Zla
parut si froide, si indiffrente, si insensible, que j'en arrivai 
croire qu'il serait infiniment plus logique d'adorer une momie des
pyramides, et bien certainement, si l'exaspration que je ressentais
n'avait pas t adoucie par les gnreuses paroles de mon ami Aston,
je me serais donn l'amer plaisir d'exprimer  Zla le vif
mcontentement que me faisait prouver sa conduite. Dans l'excs de ma
mauvaise humeur, je me jurais  moi-mme de cesser entirement mes
visites; mais tout en jurant je consultais ma montre pour savoir
combien d'heures ou de minutes me sparaient encore de l'instant de
mon entrevue avec elle. J'aurais, je l'avoue, difficilement renonc au
bonheur de la voir, et quoique ma visite ft un monologue ou un
silence, elle tait l'oasis de ma vie, le repos de mon existence
active.

Heureusement pour moi la vieille Arabe n'tait ni discrte, ni
silencieuse, ni rserve. Quand elle traversait le pont pour remplir
soit une commission de Zla auprs du rais, soit une partie de son
service, elle s'arrtait et me parlait de la jeune fille. Dans les
premiers jours de ses longues causeries, je maudissais souvent la
force des jambes de la vieille, car les miennes se fatiguaient 
rester ainsi stationnaires; mais ni engagement, ni prires ne
pouvaient parvenir  persuader  la dugne que je lui permettais de
s'asseoir.

--Non, me disait-elle d'une voix grave, je dois rester debout devant
mon malek, et, du reste, sa bont me permettrait-elle de prendre un
sige qu'il me serait encore impossible d'user de cette bienveillante
autorisation. Lady Zla attend mon retour pour prendre son caf.

Je conclus de l que la jeune fille tait doue d'une merveilleuse
patience, si elle attendait ainsi une douzaine de fois par jour la
rentre de sa camriste, qui causait souvent de longues heures avec
moi.

J'avais tant de plaisir  couter,  faire rpter  la vieille femme
que Zla n'tait pas insensible  mes soins, qu'elle disait que
j'tais bon, que je l'tais non-seulement parce qu'elle le jugeait
ainsi, mais parce que son peuple le trouvait, qu'il tait bien dommage
que je ne parlasse sa langue qu'imparfaitement, bien dommage encore
que j'appartinsse  une tribu si loigne de la sienne, qu'elle tait
fche que la grande _Kala passe_ (mer Noire) se trouvt entre moi et
le pays de ses pres, mais que j'tais doux, bon, beau comme un zbre,
et qu'elle aimait  entendre ma voix.

Ce dlicieux poison rallumait des esprances qui commenaient 
s'teindre; il me faisait croire  l'avenir et souffrir avec patience
les douleurs du prsent.  mes yeux la bonne vieille devint un
personnage amusant, spirituel; elle s'embellit de ses paroles comme
d'un fard, et je finis par trouver sa voix dure et sche plus
musicale que le son harmonieux d'une harpe olienne. Mes veilles de
nuit s'abrgeaient merveilleusement, elles se remplissaient de
l'clatante lumire des yeux de Zla, que je n'avais cependant pas
vus.

Je ne m'explique pas encore par quelle puissance attractive et
magntique j'ai pu si tendrement aimer Zla, dont je n'avais pas
entendu la voix, dont je n'avais pas rencontr le regard, dont je
n'avais pas mme reu un signe de sympathie, car son premier et
bienveillant accueil n'avait t que l'accomplissement d'une coutume;
elle avait reu son sauveur, son mari, mais le coeur n'entrait pour
rien dans le tmoignage de son respect et de sa gratitude.

Mon esprit indpendant ne s'tait jamais pli ni mme arrt  la
recherche de ce grand sentiment qu'on appelle l'amour, et en vrit je
ne sais pas quand et pourquoi, o et comment il a pu pntrer et
remplir si exclusivement mon coeur.

Avant de comprendre que j'aimais ardemment Zla, les soins dont je
l'entourais m'apparaissaient sous la forme froide de l'accomplissement
d'un devoir, devoir sacr, parce qu'il m'avait t impos par un pre
mourant, par un pre dont la suprme volont me confiait son enfant
prisonnire et orpheline. Dans la transparente puret de la jeunesse,
les scnes touchantes se refltent comme sur un lac d'azur, et cette
scne de deuil, d'exil, de larmes, fut la premire dans laquelle le
hasard me fit jouer un rle, la premire o un appel sympathique fut
fait aux bons sentiments de mon coeur, qui alors tait une fontaine
scelle, mais qui s'ouvrit bientt  la piti et  la tendresse, et
maintenant l'amour en coule comme un puissant torrent, il emporte tout
ce qu'il trouve devant lui.

Le pauvre petit oiseau captif btissait donc silencieusement son nid
sous l'abri de mon coeur, tandis que je le croyais tranquillement
encag dans la chambre qui lui servait de prison.

Les paroles de la dugne, en ranimant le feu de mes esprances, me
conduisirent plus souvent auprs de Zla, dont je regardais pendant
des heures entires la passive main presse entre les miennes. L'air
qui entourait la jeune fille me semblait charg de parfums
odorifrants, et le contact de ses insensibles cheveux, plus gracieux
que les branches pendantes d'un saule, remplissait mon me d'amour
quand par hasard ils effleuraient ma joue. Tous mes sens me parurent
dlicieusement raffins, et un monde de nouvelles penses, un monde
d'ides naquit dans mon coeur.

Quand enfin il me fut permis de voir la radieuse splendeur des grands
yeux noirs de Zla, mes membres chancelrent, mon coeur palpita
convulsivement, et, les deux mains de la jeune fille enfermes dans
les miennes, je restai pendant un quart d'heure dans l'extase d'une
adoration absolue et muette. Je ne sais pas si la jeune fille remarqua
mon agitation, si elle en fut mue ou seulement flatte; mais elle
retira vivement ses mains et couvrit ses yeux de diamant. Je les avais
assez vus: leur regard de flamme avait embras mon coeur, et le feu en
devint inextinguible.

D'une voix entrecoupe, Zla murmura quelques paroles qui
bourdonnrent  mon oreille comme le chant d'un colibri, oiseau
charmant et gazouilleur des bosquets de cannebiers. L'haleine de Zla
fut plus odorifrante que ne le sont ces arbres. La tte me tourna, et
je crus devenir fou en contemplant le monde de dlices qui s'ouvrait
devant mes yeux.

C'est ainsi que l'amour s'alluma dans mon sein, un amour pur, profond,
ardent et imprissable. Depuis le jour o je plongeai mon regard dans
le brillant miroir o se refltait l'me divine de Zla, elle fut
l'toile de ma vie, la dit  laquelle je devais offrir la virginit
de mes affections. Jamais un saint dvot ne s'est consacr  son Dieu
avec une adoration plus intense que la mienne. Je n'tais ni l'poux
ni l'amant de Zla, j'tais son esclave; ma vie lui appartenait sans
partage, elle tait tout pour moi, j'tais  elle pour elle.

Quand la triste mortalit rendra mon corps au nant, quand mon me
s'envolera, comme une colombe longtemps captive, elle n'aura de joie
et de repos que le jour o il lui sera permis d'tre runie  celle de
Zla. Alors ces deux mes soeurs se confondront ensemble, et comme un
rayon de soleil elles s'lanceront brillantes dans l'ternit.




LII


Aucune circonstance digne d'tre mentionne ne marque dans mes
souvenirs l'poque de ce mmorable voyage. Nous nous trouvmes bientt
dans la latitude de l'le Maurice,  trente-deux lieues N.-O. de l'le
Bourbon.

En visitant l'le Maurice, en 1521, les Portugais la nommrent l'le
des Cygnes, parce qu'elle tait l'asile favori de cet oiseau. Les
lourds et avares Hollandais furent les premiers qui prirent possession
de cette le, mais vers une poque trs-loigne du passage des
Portugais, c'est--dire vers l'an 1600. Ces nouveaux possesseurs
changrent le doux nom de l'le des Cygnes en celui de Maurice,
faisant, par cette dnomination, un compliment  l'amiral dont Maurice
tait le prnom.

Comme je l'ai dj dit, les Franais succdrent aux Hollandais, et
ils appelrent l'le le de France; ils en firent leur place de
ralliement et le rendez-vous de tous leurs croiseurs. Les Franais
avaient soin d'apprendre le moment du dpart des flottes indiennes
appartenant  la compagnie qui rentraient dans leur patrie ou qui
partaient pour l'tranger. Dans l'un ou l'autre cas, ils envoyaient
leurs vaisseaux pour les arrter, et les vaisseaux, secrtement arms
en guerre, avaient des lettres de marque.

Ce mode d'attaque faisait beaucoup de tort aux flottes anglaises, qui
souvent marchaient protges par leurs propres vaisseaux de guerre.
Mais les petits croiseurs franais, qui naviguaient trs-vite et qui
taient remplis d'aventuriers intrpides, s'attachaient aux flottes
anglaises comme s'attachent des Arabes vagabonds autour d'une caravane
dans le dsert; tandis que les vaisseaux de guerre anglais taient
empchs d'agir par la crainte de perdre de vue les vaisseaux
marchands, qui pouvaient tre arrts d'un autre ct pendant leur
absence.

Les Franais s'exposaient rarement  attaquer les Anglais en plein
jour ou quand il faisait beau temps,  moins cependant qu'ils ne
fussent soutenus par une frgate, presque toujours  leur suite, dans
l'espoir de s'emparer de quelque tranard. Quand il faisait mauvais
temps et pendant les nuits obscures, les Franais trompaient les
Anglais en faisant de faux signaux pour les attirer; cela avait lieu
au moment des rafales, qui sont trs-frquentes dans ces latitudes. Si
les Anglais perdaient leur convoi de vue, ce qui arrivait souvent, ils
taient srs d'tre attaqus par un ou par plusieurs de ces corsaires
franais; mais tant tous trs-bien arms, les vaisseaux russissaient
quelquefois  se dfendre non-seulement contre les vaisseaux de guerre
secrets de l'ennemi, mais encore ils parvenaient  chasser bravement
l'escadre franaise.

La possession de l'le Maurice tait d'une trs-grande importance
pour les Franais, car elle les mettait  mme de pouvoir harceler le
commerce de l'Angleterre et de tenir un pied dans l'Inde. Ils
n'pargnaient aucune dpense pour fortifier l'le, et, pour dire la
vrit, ils employrent peu de temps pour obtenir le rsultat d'en
rendre le sol utile et productif. Ils y introduisirent et y
cultivrent avec succs les pices et les fruits de l'Inde. Ils y
ajoutrent du riz et plusieurs espces de bl: celui de Bourbon, de la
Cochinchine et de Madagascar. Mais l'le tant trs-petite (elle n'a
que dix-neuf lieues de circonfrence), les amliorations apportes par
les Franais furent naturellement fort limites.

Par leur ngligence, les Hollandais avaient laiss le plus prcieux de
leurs ports, au nord-ouest, se remplir de la boue et des pierres
envoyes par le torrent des montagnes qui s'lvent tout auprs.

Dirig par un gouverneur habile et entreprenant, les Franais
dbarrassrent ce port, btirent un mur et construisirent un
magnifique bassin pour recevoir leurs vaisseaux de guerre et les
mettre  l'abri des vents, qui sont toujours, dans les temptes, d'une
violence pouvantable.

Nous dcouvrmes bientt la terre de Bourbon, et nous arrivmes
bientt en vue de l'le Maurice.

Cette le a une forme ovale, et la partie dont nous rasions le ct
nord-ouest est grande, ingale, ayant  et l des signes de
vgtation.

--Ce ct de l'le, nous dit de Ruyter, a t retourn sens dessus
dessous par l'action des volcans, et les gens instruits de cet
vnement croient que l'le Maurice tait autrefois lie  celle de
Bourbon, mais qu'elles ont t divises en deux par la force d'un feu
intrieur.

Nous vmes plusieurs normes cavernes votes dans lesquelles la mer
s'coulait avec un bruit de tonnerre; de gros morceaux de rocher gris,
rudes et calcins, taient entasss les uns sur les autres dans un
dsordre fantastique, puis la terre s'leva peu  peu, et nous vmes
des roches escarpes, mme au centre de l'le, s'unissant  une
montagne qui s'lve comme un dme.

--Cette montagne, dit de Ruyter, tait autrefois une plaine leve de
treize cents pieds au-dessus de la mer, quoique, du ct o nous
sommes, elle nous paraisse d'une roideur impraticable; l'autre ct,
au Port-Louis, a l'lvation si graduelle qu'un cheval peut aller au
galop jusqu' son sommet, qu'on nomme le _Piton du milieu_. Ce piton,
pointu comme un pain de sucre, est entour par une plaine.

Nous dcouvrmes encore sept montagnes qui ressemblaient  sept grands
gants tenant un conseil; puis plusieurs petits promontoires tendant
dans la mer leurs racines pleines de rochers, et qui formaient de
magnifiques baies, des rivages couverts de sable blanc et des valles
troites, entrecoupes par des ruisseaux et des rivires verdoyantes
et boises. Ces valles taient remplies d'arbrisseaux et de fleurs.

Aston, de Ruyter et moi, nous tions debout sur le pont, arms de
tlescopes, et nous admirions le ravissant paysage qui se droulait
devant nos yeux.

--Que cette valle est tranquille et belle! dis-je  mes amis; allons
y demeurer.

Puis, quand la marche du vaisseau nous montrait un site plus
enchanteur encore, nous rptions la mme exclamation.

Tous les trois, nous aimions les beauts de la nature, et de Ruyter se
plaisait  nous faire admirer les changements merveilleux de ce
splendide panorama.

--Vraiment, m'criai-je, cette le est le paradis des potes
orientaux. Quelle est la personne sense qui voudra quitter cette
terre aprs l'avoir connue?  mes amis, abandonnons l'incertain ocan,
abandonnons la mer capricieuse, la mer aux sourires perfides qui nous
attire vers la souffrance, vers le dsappointement et vers la mort!

Aston n'tait pas moins enthousiasm que moi, et notre enchantement
tait partag par tout l'quipage. La joie illuminait toutes les
figures, chaque cause personnelle de chagrin ou de mcontentement
tait oublie; l'union et l'harmonie la plus parfaite rgnaient sur le
vaisseau. Quand nous jetmes l'ancre, les hommes montrent aux mts
comme des cureuils, et dans un instant les voiles furent ferles. Des
canots rdrent bientt autour du grab, presque submergs par la
grande quantit de poissons et de fruits qu'ils venaient nous offrir.

Le plaisir qui remplissait mon coeur tait presque de l'ivresse, car
j'avais  mes cts ma petite fe orientale, ma belle Zla, qui,
cdant  mes ardentes prires, avait consenti  m'accompagner sur le
pont.

Quand le doux vent de la terre vint jouer dans les cheveux de la jeune
fille, quand il pressa contre elle ses lgers vtements de gaze, en
rvlant les contours de ses formes lgantes, Aston la regarda avec
une admiration surprise, et compara la belle enfant  un jeune faon.

De Ruyter, qui parlait parfaitement la langue de Zla, s'approcha
d'elle pour lui adresser quelques paroles d'affectueuse bienvenue. Il
prit sa main; mais, stupfait de la merveilleuse beaut de la jeune
fille, il resta silencieux, ne pouvant que par sa muette contemplation
lui exprimer combien il la trouvait belle. Aprs quelques secondes de
cet loquent silence, de Ruyter parla  la jeune Arabe d'une voix
douce et caressante comme un chant, puis, se tournant vers moi, il me
dit en anglais:

--Cette jeune fille est une fe de l'Orient; elle est trop dlicate et
trop frle pour tre touche par la main d'un homme. Je vous flicite
de tout mon coeur, mon cher Trelawnay, et il n'existe pas un homme qui
puisse rester froid et indiffrent devant votre bonheur. Par le ciel!
mon ami, je croyais que votre mariage tait un sacrifice; mais je
trouve que vous possdez un diamant pour lequel un roi donnerait sa
couronne. Souvenez-vous, mon garon, que si vous ne gardez pas ce
trsor comme on garde son propre coeur, le bonheur vous abandonnera,
et la fortune sera toujours impuissante pour vous donner une femme
comparable  lady Zla.

La jeune fille regardait autour d'elle comme une gazelle effraye.
Surprise de se voir entoure et regarde par tant d'trangers, elle
rougit; la pauvre enfant aurait bien voulu rentrer dans sa cabine;
mais je tenais sa main emprisonne dans la mienne et je feignais de ne
pas comprendre la prire de son regard.

Pour retenir Zla le plus longtemps possible auprs de moi, j'envoyai
chercher un tapis et des coussins, puis, environne de ses femmes, la
jeune fille s'assit sur le pont.




LIII


De Ruyter se rendit  bord de la corvette pour dire  son capitaine
que les Anglais avaient lev le blocus du Port-Louis. Contraints 
cette retraite par les pertes qu'ils avaient faites de leurs hommes et
de leurs bateaux, les Anglais voulaient encore avoir le temps de
rentrer  Madras avant que le sud-ouest mousson comment  se faire
sentir. D'ailleurs, comme la flotte qui devait regagner l'Angleterre
tait cense avoir pass les latitudes des les, le but des frgates
qui bloquaient Port-Louis se trouvait atteint.

De Ruyter convint avec la corvette qu'aussitt qu'elle aurait
renouvel sa provision d'eau et de vivres, elle irait au Port-Louis,
et que, par la traverse sur terre, de Ruyter la rejoindrait avant son
dpart pour lui donner les dpches destines au gnral franais.

Cet arrangement fait, de Ruyter remonta sur le grab et nous envoymes
les prisonniers et les blesss sur la corvette.

--Il faut maintenant songer  nos malades, me dit de Ruyter, lorsque
le transport des trangers fut opr. Je vais me mettre  la recherche
de quelques logements, et vous envoyer toutes les choses dont vous
pouvez avoir besoin.

Le lendemain, de Ruyter nous quitta encore pour se rendre au
Port-Louis; mais, avant son dpart, il me donna des instructions
prcises sur tout ce que je devais faire pendant son absence, et il
quitta le vaisseau en nous promettant d'tre rentr dans trois ou
quatre jours.

Il avait t convenu qu'aprs avoir charg le grab, nous le mettrions
dans un lieu sr, et que nous irions passer quelque temps dans la
maison de campagne de de Ruyter, car mon ami possdait des terres
considrables dans l'intrieur de l'le.

Cette le a, relativement au climat, une particularit digne de
remarque, et je n'ai jamais trouv dans aucune autre partie de l'Inde
l'trange bizarrerie de sa temprature. Gnralement les les ont sur
les ctes une atmosphre douce et frache, tandis que l'intrieur des
terres est chaud, malsain, except toutefois les hauteurs du centre de
l'le; mais,  l'le Maurice, c'est le contraire: il fait si
horriblement chaud le long de la cte entire, l'air y est si impur,
qu' Port-Louis et dans ses environs, personne n'ose sortir pendant
six mois de l'anne, tellement on est sr de recevoir un coup de
soleil, coup de soleil fort dangereux, car d'ordinaire il amne la
frnsie, la fivre, le cholra-morbus ou la dyssenterie. En revanche
et  la mme priode de l'anne, dans l'intrieur de l'le, et surtout
au ct oppos au vent, l'air est doux, suave et sain.

Depuis novembre jusqu'en avril, l'air de la ville de Saint-Louis est
si insupportablement chaud, que peu de personnes,  l'exception des
esclaves, osent y rester. Les habitants assez heureux pour avoir la
libert de choisir le lieu de leur rsidence vont s'tablir dans
l'intrieur de l'le. Ajoutez  ces six mois d'touffante chaleur une
fin d'anne pluvieuse, pendant que d'horribles orages ravagent les
ctes. Toujours  la mme poque, l'intrieur de l'le est calme,
doucement chauff par le soleil. J'ai t tmoin de ce fait, fait
d'autant plus trange que l'le, nous l'avons dit, n'a que dix-neuf
lieues de circonfrence.

J'excutais avec une infatigable ardeur les ordres de de Ruyter;
l'insomnie et le travail taient pour moi un plaisir, car mon corps
tait fort et mon esprit avait des ailes. Nous emes bientt construit
sur le rivage des magasins en barres de bois, en planches et en
paillassons, et toutes les choses qui n'appartenaient pas au grab
furent dbarques et envoyes dans la ville sur le dos des mulets, des
buffles et des esclaves. (Je rougis d'tre oblig de dire que les
esclaves sont les principales btes de somme de l'le Maurice).

De Ruyter avait fait de grands efforts et de grands sacrifices afin
d'obtenir des buffles et des nes pour remplacer les esclaves dans
l'humiliante et pnible fatigue de porter des fardeaux pendant des
journes d'une chaleur insupportable. Mais la moindre indiffrence,
mais le cruel gosme avec lesquels les propritaires des esclaves
accueillirent les humaines propositions de de Ruyter rendirent sa
tche difficile.

Ces trafiquants sans coeur ne veulent ni voir ni entendre parler d'un
projet qui ne tend pas  augmenter sur-le-champ leur bnfice. Chez
eux, les organes communs de la nature sont abrutis; leur vue des
choses est rtrcie  la circonfrence qu'embrasse le regard.

Ils sont semblables  la gupe, dont l'oeil, rond comme une lentille,
grossit dans des proportions normes le plus petit objet qui se trouve
devant lui, mais qui ne peut pas distinguer un mur d'une fleur, s'il
est loign d'un mtre du centre de son regard. Ces hommes stupides
voient donc les objets aussi clairement que la gupe. Il tait inutile
de leur parler d'un gain  venir, gain que la recherche des nes et
des buffles pouvait leur produire. Ils disaient que cette recherche
tait une perte de temps, et que, les esclaves tant tout prts, il
fallait s'en servir. Quant  la souffrance de ces malheureux, elle ne
pouvait attendrir des tres qui n'ont pas de sentiments humains. 
toutes les rflexions gnreuses que fit de Ruyter, ils opposrent
cette trange question:

--Est-ce la loi? Je ne puis pas la trouver: elle n'est pas dans mon
livre.

Tel est, en un mot, le rsum de leurs rponses aux avocats de
l'humanit.  chaque appel, ils restent aussi sourds que des
crocodiles, et pendant que vous leur parlez de charit chrtienne, ils
fouettent ou donnent l'ordre de fouetter le dos nu d'un pauvre esclave
succombant de fatigue sous le poids d'une trop lourde charge.

J'ai vu de ces malheureux ngres couverts d'ulcres, et dont les
plaies saignantes taient dj  moiti dvores par des mouches et
par des vers. C'est alors que ces infortuns appellent de tous leurs
voeux celle que les riches craignent tant: la mort, la mort qui
devient leur seul refuge, leur seule esprance, est accueillie comme
une fe bienfaisante, et, aprs la suprme sparation de l'me d'avec
le corps, ce corps, masse morte et corrompue, est jet, sans cercueil,
dans la mer ou dans un foss. J'ai vu le dos de ces pauvres martyrs
aussi couvert de noeuds qu'un pin, et la peau en tait aussi dure et
aussi rocailleuse; de cette peau, semblable  de l'corce d'arbre, le
sang tombait goutte  goutte comme de la gomme.

Pendant que des centaines de ces malheureux travaillaient tous les
jours dans les chantiers,  Port-Louis, sous un soleil brlant, leurs
matres, abrits et protgs dans l'intrieur de leurs habitations, se
plaignaient de la chaleur en faisant de temps  autre des pas de
tortue pour donner un ordre.

La piti et la douleur que je ressentis en voyant le dplorable tat
dans lequel se trouvaient les esclaves  l'le Maurice, ne pouvaient
tre compares, dans l'nergie de leur sensation, qu' l'ardent
souhait que je fis en suppliant le ciel d'envoyer sur la tte des
oppresseurs les plus terribles maldictions. Ces monstres seront un
jour anantis, je l'espre, et s'ils doivent tre immortels, que ce
soit dans l'ternit, mais dans une ternit de souffrance. En toute
justice, le mal qu'ils ont fait aux ngres doit leur tre rendu, et je
dfie l'invention la plus hardie des dmons d'arriver  galer la
cruaut de ces tres sans me.

Quoique ce barbare traitement des esclaves ne ft pas tout  fait
aussi rigoureux dans l'intrieur de l'le, je me htai, le coeur plein
de dgot, de reconqurir, en terminant mes affaires le plus
promptement possible, le bonheur d'aller chercher quelques jours de
repos sur la colline dserte et boise que de Ruyter m'avait indique
comme tant le lieu de sa rsidence. Je savais que l, s'il y avait du
pouvoir, la douleur de l'oppression y tait non-seulement adoucie,
mais encore  peine sensible.

De Ruyter rentra au grab le troisime jour de son dpart, et, quoique
actif et nergique dans toutes ses entreprises, il fut tonn de
l'extrme promptitude que nous avions mise  oprer le dbarquement.
Le vaisseau qui, avec sa carne charge et toutes voiles dployes,
tait entr dans le port quelques jours auparavant  demi submerg
sous le poids de sa cargaison, flottait maintenant sur l'eau aussi
lgrement qu'une mouette endormie. Ses voiles taient dtendues, ses
mts et ses vergues baisss et dmantels, et le grab lui-mme amarr
prs du rivage.

De Ruyter apprit  Aston qu'il avait obtenu la permission de le garder
avec lui, ainsi que les quatre hommes de sa frgate, et que la parole
d'honneur du jeune lieutenant tait la seule chane qui l'attacht au
grab.

Aston parut enchant, et serra avec une reconnaissante affection la
main de de Ruyter.

 l'arrive de notre commandant, je traitais avec Aston la grande
question des esclaves. De Ruyter prit la parole et nous dit:

--Il y a de cela deux jours, je me rendais vers la porte d'une glise
(je ne vais jamais au del), qui, ouverte pour la premire fois  la
pit des fidles, venait d'tre consacre. J'allais donc aux environs
de cette glise pour y chercher un marchand d'esclaves avec lequel
j'avais une affaire  traiter. Cet homme, qui est un misrable fripon,
ajoute  ses vices naturels celui d'tre faussement religieux et
d'affecter une grande exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs
de chrtien; il pousse l'hypocrisie si loin, que, s'il restait sur le
globe en compagnie d'un seul homme dont les croyances diffreraient de
celles qu'il a adoptes, il poignarderait ou brlerait cet homme. Sa
foi est un fanatisme, un fanatisme aveugle, irrflchi et intolrant.

Ne trouvant pas mon coquin, je m'approchai de la porte ouverte de
l'glise. Un coup d'oeil dans l'intrieur me montra que les carreaux
blancs de la nef taient obscurcis par une douzaine de prtres noirs.
Une foule de monde venue pour voir la crmonie encombrait l'glise.
Rien ne m'intressant, j'allais continuer mes recherches, car un
mlange d'encens, d'ail et de sueur formait une si horrible atmosphre
que, pour l'avoir respire une seconde, j'avais dj des nauses.

Au moment de mon dpart, je fus presque coudoy par un esclave
converti qui entrait dans l'glise. Voyant  sa droite un bassin de
pierre rempli d'eau, le ngre crut que cette eau tait mise l pour
servir aux ablutions; il y plongea vivement ses deux mains et lava
jusqu'aux coudes ses bras noirs et sales. Un dvot, qui s'aperut de
cette action, frappa sur la tte du ngre pench avec une croix qu'il
tenait  la main. La croix de la rdemption servit  excuter un
meurtre! Je frissonnai; je ne comprends pas ainsi la religion. Si
j'avais t Dieu, j'aurais foudroy ce stupide enthousiaste. Le pauvre
ngre tomba baign dans son sang, il n'eut mme pas le temps d'exhaler
une plainte.

--Qu'a-t-on fait  ce misrable assassin? demanda Aston.

--Rien. La crmonie ne fut pas interrompue, car un ngre n'est pas un
homme.

--C'est horrible! m'criai-je; mais n'en parlons plus, de grce, et
htons-nous d'aller tablir nos quartiers sur la colline, loin des
oppresseurs et des esclaves.




LIV


De Ruyter laissa le rais  bord du grab en qualit de commandant, et
quand tous les prparatifs de notre dpart furent termins, nous nous
mmes en route.

Le personnel de la caravane se composait de de Ruyter, d'Aston, de
Zla, accompagne de ses femmes et de quelques Arabes de sa tribu.
Notre voyage dans l'intrieur des terres se fit sur des mulets, des
petits chevaux et des nes. Nous suivmes le rivage de la mer, qui
tait magnifiquement tessell d'une grande varit de coquillages de
toutes les couleurs et de toutes les formes. Je marchais aux cts de
Zla, qui tait gracieusement assise sur un petit cheval dont elle
dirigeait vaillamment la marche.

--Chre soeur, lui dis-je, regardez la sublime beaut de ce paysage,
voyez comme les nuages gris laissent  dcouvert le sommet des
collines, tandis que leurs bases sont encore caches par la vapeur:
elles ressemblent  un groupe de magnifiques les ou  une compagnie
de cygnes noirs nageant sur un lac calme et silencieux. Quelques-unes
sont couvertes d'arbres et de buissons jusqu' la crte, tandis que
d'autres se montrent dpouilles et fltries par les feux volcaniques.

Le sang d'une race intrpide coulait dans les veines de Zla. Elle
avait t leve au milieu des prils de la guerre, et ne savait point
affecter des sentiments qu'elle n'prouvait pas. Elle traversa les
ravins, marcha le long des prcipices, passa  gu les ruisseaux et
les rivires, non-seulement sans nous arrter par une reprsentation
de craintes imaginaires, de larmes forces, de prires, de cris,
d'vanouissement; mais encore en ne faisant attention aux dangers
rels des passages que pour dire de sa voix douce et mlodieuse que
les endroits que nous traversions taient charmants aux regards, ou
bien encore elle arrtait sa monture sur les bords d'un prcipice pour
cueillir quelque fleur rare ou arracher les ondoyantes branches du
plus gracieux des arbres indiens, l'imprial mimosa, dont la
dlicatesse est aussi sensible que celle de l'amour vrai, car il fuit
le toucher des mains profanes.

--Mettez cette branche fleurie dans votre turban, me dit Zla en me
tendant une de celles qu'elle venait de cueillir, car je suis sre que
dans ces cavernes ou dans ces abmes il y a des ogres qui nourrissent
leurs petits avec du sang humain, et ils aiment  leur donner les
hommes jeunes et beaux. Mettez donc la branche dans votre turban, mon
frre; je vous nomme ainsi parce que vous m'avez prie de ne point
vous appeler mon matre, et ne froncez jamais vos sourcils: je n'aime
pas l'expression que cet air svre donne  votre physionomie, il nuit
 votre beaut; le sourire vous va bien, mais ne riez pas maintenant,
prenez ma branche, elle sera pour vous un prservatif contre les
charmes de la magie.

J'acceptai en souriant les fleurs du mimosa et je les plaai dans mon
turban.

En traversant une plaine sablonneuse, Zla tressaillit, et sans
arrter son cheval, qui marchait lentement, elle sauta par terre et
courut comme une biche vers une colline de sable. N'ayant jamais t
le tmoin d'une adresse et d'une lgret semblables, Zla eut le
temps de revenir avant que l'tonnement dans lequel j'tais plong se
ft tout  fait dissip.

--Un ogre vous a-t-il attire par un mauvais regard? lui dis-je en
riant.

--Oh! non, s'cria-t-elle; regardez, vous qui aimez les fleurs,
dites-moi si vous en avez jamais vu une qui soit aussi radieusement
belle que celle-ci. Sentez-la, son odeur et sa beaut sont suprieures
 celles de la rose, qui perd parfum et fracheur par jalousie si elle
se trouve auprs de cette invincible rivale.

Je crus un instant que Zla tait ensorcele par l'odieuse fleur dont
elle aspirait si joyeusement la prtendue suavit. Cette fleur tait
une grande branche rouge, couverte de boutons bruns, de baies jaunes,
et exhalant l'horrible odeur du musc.

--En vrit, ma chre soeur, m'criai-je, la rose aurait autant raison
d'tre jalouse que vous de craindre le voisinage de la figure de
Kamalia, votre nourrice. Cette fleur ressemble  une ronce, et son
abominable odeur me rend malade.

Je fus sans doute pouss  accueillir la fleur de Zla avec ces rudes
paroles par l'impatience et le chagrin que me firent prouver les
caresses dont elle couvrit la branche appuye sur ses lvres.

Les yeux noirs de Zla se dilatrent; et pendant une seconde elle me
contempla avec un tonnement plein de tristesse, puis l'clat de son
regard se ternit, et ses longues paupires se couvrirent d'une rose
de perles; la branche aime s'chappa des mains de la jeune fille, sa
figure plit, et le son de sa voix eut la navrante tristesse du
dernier adieu qu'elle fit  son pre, lorsqu'elle murmura faiblement:

--Pardonnez-moi, tranger, je ne me souvenais plus que vous n'tiez
pas n dans la tribu de mes pres. Cet arbre, que j'aime, ressemble 
celui qui abritait la tente de ma famille; il nous protgeait contre
l'ardeur du soleil, quand nous dormions sous son ombre. Nos vierges
entrelacent ses fleurs en couronne pour parer leurs fronts, et si
elles meurent, on en couvre la pierre de leurs tombeaux. Pardonnez-moi
d'avoir cueilli ce souvenir du pass, je ne puis empcher mon coeur de
prfrer cette fleur  toutes les fleurs; mais puisque vous dites
qu'elle vous rend malade, eh bien!... je ne l'aimerai plus, je ne la
cueillerai plus!... Puis, ajouta la jeune fille d'une voix entrecoupe
par les sanglots, pourquoi parerais-je mes cheveux d'une couronne de
cette fleur, puisque j'appartiens  un tranger et que mon pre est
mort?

Je n'ai pas besoin de dire que non-seulement je ramassai la fleur pour
la remettre entre les mains de Zla, mais encore je lui fis comprendre
que mon ignorance tait l'excuse de ma conduite. Aprs avoir calm le
chagrin de la douce et sensible enfant, je courus sur la colline,
j'arrachai l'arbre garni de ses racines, et je dis  Zla:

--Chre soeur, j'ai ddaign cette fleur uniquement parce que vous
avez dit du mal de la rose, la plus belle parure de nos parterres,
mais en examinant de prs cet arbuste chri (et je regardai Zla), je
me suis assur que la rose peut en tre jalouse aussi bien que mes
compatriotes pourraient l'tre de vous. Je planterai cet arbre dans le
jardin de notre habitation.

--Vous tes bon, mon frre, me dit Zla. Eh bien, moi, je planterai un
rosier auprs de lui, et ces deux charmantes fleurs uniront leurs
parfums. Notre affection et nos soins pour ces chers arbustes les
feront grandir, prosprer et vivre ensemble, sans rivalit jalouse. On
doit aimer sans prfrence exclusive tout ce qui est beau; moi, j'aime
tous les arbres, tous les fruits et toutes les fleurs.

Malgr ces paroles joyeuses et calmes, je voyais  travers les plis
vaporeux de la lgre robe de Zla son pauvre petit coeur aussi agit
qu'un oiseau mis en cage. Pour arracher ses penses au sujet qui
l'avait attriste, je dis en lui serrant la main:

--Vous devez tre fatigue, chre Zla; mais ne craignez rien, voici
le dernier ruisseau que nous avons  traverser, et nous serons bientt
dans cette magnifique plaine.

--Oh! me rpondit la jeune fille, Zla n'a jamais craint que son pre
quand il tait en colre, car alors ceux qui osaient regarder les
clairs qui dchirent la nue en feu ne pouvaient soutenir le regard
de leur chef. La voix de mon pre tait plus forte que le bruit du
tonnerre, et sa lance plus fatale que l'clat de la foudre. Hier au
soir, en parlant  cet homme grand qui est si doux, je croyais que
vous alliez le tuer, et je voulais vous dire de ne pas le faire, parce
que j'avais lu dans ses yeux qu'il vous aime de tout son coeur; c'est
trs-mal, mon frre, de se fcher contre ceux qui nous aiment.

--Vous voulez parler d'Aston, ma chre Zla, mais je n'tais nullement
en colre contre lui: je l'aime beaucoup, et nous sommes les meilleurs
amis du monde; la vivacit de mes paroles tait puise dans le sujet
de notre conversation, car nous parlions des horribles cruauts qui
sont exerces dans l'le Maurice sur les pauvres esclaves.

--Je voudrais bien connatre votre langue, mon frre, j'aimerais tant
 vous couter! Si j'avais compris vos paroles, j'aurais pass une
nuit calme; car, ignorant le sujet de votre conversation, j'ai
beaucoup pleur, j'avais tant de chagrin de vous croire fch contre
une personne qui vous aime!

Je rassurai bien tendrement l'adorable jeune fille, et nous reprmes
avec joie notre route. De Ruyter vint nous rejoindre, et nous nous
trouvmes bientt sur une plaine leve nomme Vacois, au milieu de
l'le. Notre monte avait t trs-difficile et trs-rude. Devant
nous, au centre de la plaine que nous traversions, se trouve la
montagne pyramidale dont j'ai dj parl, et qu'on nomme le _piton du
Milieu_. Sur notre droite s'tendaient le port et la ville de
Saint-Louis. Vers le sud, nous dcouvrmes de grandes et magnifiques
plaines, dont la riche vgtation se mire dans une belle rivire; et
vers le nord, d'autres plaines se penchant vers la mer: elles
paraissaient les unes arides, les autres cultives. On distinguait 
et l des champs de cannes  sucre, d'indigo et de riz. Du sud 
l'est, le pays volcanique et montagneux est couvert de jungles et
d'anciennes forts, mais le nord-est est presque une surface plane.
Dans la plaine o nous nous trouvions, il y a un grand nombre de mares
d'eau qui forment de jolis lacs, et  l'poque des grandes pluies, le
dbordement de ces lacs rend la plaine marcageuse et la couvre de
cannes, de roseaux et d'herbes gigantesques.

Telle tait la magnifique scne qui se droulait sous nos yeux. Le
soleil, qui s'tait lev  l'est au-dessus de la montagne, dispersa
les brouillards jaunes du matin et dcouvrit entirement les beauts
mystrieuses de cette le, frache et radieuse comme une vierge
sortant du bain.

Nous mmes pied  terre pour nous reposer sous l'ombrage d'un groupe
de bananiers qui semblaient s'tre plu  dessiner un cercle enchant
autour d'un chne inclin vers le lac, dont l'eau, claire et limpide
comme un diamant, avait une incommensurable profondeur. Des poissons
rouges de la Chine jouaient sur la surface de l'eau, et les
mouches-dragons rouges, vertes, jaunes et bleues volaient en
bourdonnant autour de nous.

Interrompus dans leurs ablutions matinales, le chaste pigeon ramier et
la blanche colombe s'envolaient vers les bois; la perdrix grise
courait se cacher, les oiseaux aquatiques plongeaient dans l'eau,
tandis que les perroquets jaseurs caquetaient sur les arbres comme des
femmes maries en mauvaise humeur. Pendant le bruissement harmonieux
de ses fuites, de ses gais ramages, le nonchalant babouin au ventre
rebondi mangeait avec la gloutonne voracit d'un moine: il tait
inattentif  tout ce qui ne tendait pas  gorger de bananes son
insatiable panse.




LV


On nous avait dit  l'le Maurice que le lac auprs duquel nous nous
reposions possdait des crevettes aussi grosses que des homards, et
que des anguilles avaient quinze ou vingt pieds de longueur.

Les deux principales rivires de l'le prennent leur source dans cette
plaine; en marchant elles augmentent leur volume par le tribut que
leur payent une infinit de ruisseaux, jusqu' ce qu'elles arrivent 
tre fortes et puissantes. Coulant paralllement pendant quelque
temps, elles finissent, en rivales bien apprises,  tenter de se
surpasser en largeur et en vlocit. Aprs cette lutte ambitieuse et
coquette, elles se sparent; l'une va forcment  droite, l'autre 
gauche, arrosent leurs districts respectifs, et finissent par payer 
leur tour un tribut au puissant ocan.

Aprs avoir rassasi nos sens de la vue des incomparables beauts de
cette riche nature, nous fmes obligs de penser  des choses moins
potiques et moins dlicates, car nos estomacs demandaient  grands
cris d'tre promptement restaurs. Nos gens placrent devant nous les
mets favoris des marins, c'est--dire du poisson, des fruits, des
lgumes, nourriture simple et sans apprt, dont nous savourmes les
dlices avec un zle vraiment sacerdotal.

Vers la fin de ce frugal djeuner, nous retombmes insensiblement dans
la contemplation des sublimes merveilles que renfermait cette le. La
tide chaleur du soleil levant faisait monter vers nous le parfum des
citrons, des oranges, des framboises, celui encore plus doux des
mangoustans sauvages et des fraises. Ces enivrantes odeurs se mlaient
 celles des herbes et des arbrisseaux aromatiques dont la valle
envoyait l'encens confondu avec la rose du matin. L'air pur et frais
des premires heures du jour, en se pntrant de toutes ces manations
embaumes, remplissait nos coeurs et nos sens d'un indfinissable
bien-tre. Mes membres taient si lgers, si souples, si lastiques,
qu'il ne m'et pas sembl impossible de devancer  la course les cerfs
en moi que nous apercevions traversant les clairires pour se
prcipiter dans la profondeur des couverts.

Le plaisir que je ressentais se communiqua  Zla; elle effeuillait
des fleurs en nous montrant, sous ses beaux sourires, l'mail de ses
dents de perle.

Nous mangions pour la premire fois ensemble le pain et le sel, et
quand je lui en fis l'observation, elle me dit gaiement:

--Il faut aujourd'hui, mon frre, que nous soyons bons amis, et si
vous tenez  suivre les coutumes de notre pays, vous ne devez plus
froncer les sourcils en me regardant, parce que je suis votre hte
jusqu' ce que le soleil se couche et se lve de nouveau.

En nous promenant ensemble, j'aidai Zla  cueillir des fleurs, et je
l'interrogeai sur leur classification, non sur celle que leur assigne
la botanique, mais les potes orientaux qui ont chant l'amour.

De Ruyter interrompit notre douce causerie en nous criant qu'il
fallait nous mettre en route.

Aprs avoir laiss le lac  notre droite, travers la base du _piton
du Milieu_, sur un terrain volcanique et rduit en poudre, nous nous
dirigemes vers le sud et nous nous trouvmes bientt dans des plaines
entoures de montagnes.

Ces plaines vertes, bordes de bois sombres, se trouvaient coupes par
des marais remplis de vtyver, de fougre, de mauve, de bambous
ondoyants et de tabac sauvage. Nous apermes encore des plantations
de manioc, de mas, de patates, de cotonniers, de cannes  sucre, de
caf et de clous de girofle. Aprs avoir travers ces vastes champs,
nous franchmes des canaux, dont l'eau claire et limpide coulait sans
bruit, rflchissant dans son onde cristalline des chnes nains, des
oliviers d'un vert sombre, prs desquels fleurissait le figuier au
fruit rouge comme une fraise. Plus loin le majestueux palmier, isol
de tout entourage, levait vers le ciel sa tte couronne d'un unique
fruit, et quand ce roi de la vgtation perd son diadme, semblable
aux monarques de la terre, il cesse de vivre en cessant de rgner.

Nous pntrmes bientt dans les sauvages forts o poussent l'arbre
de bois de fer, le chne, le cannellier noir, le pommier, l'acacia, le
tamarin et la muscade. Le chemin que nous suivions tait couvert comme
une charmille par des vignes vierges, du jasmin et une multitude
infinie de plantes rampantes d'un rouge brillant. Ces plantes avaient
si paissement entrelac leurs vivants cordages, que ni le soleil ni
la tempte ne pouvaient les pntrer. Si, par hasard, un rayon gar
trouvait un passage au travers de cet pais treillis, il ne lui tait
possible d'tendre sa lumineuse clart que sur une touffe de violette
ou de fraisier. La bienfaisante chaleur de ce doux rayon rchauffait
le fruit et la fleur, qui grandissaient avec force, en regardant d'un
air de commisration les ples et frles enfants de l'obscurit.

Les songes les plus potiques des rveurs ne pourront jamais inventer
de plus radieuses, de plus admirables merveilles que celles que nous
prsentait cette nature sauvage et si rellement idale. Ces
retraites, ombrages par de grands arbres verts, ces gazons maills
de fleurs suaves, me semblaient la demeure d'un peuple de gnies, et
je considrais notre passage comme une odieuse profanation de leurs
droits divins.

Pour la premire fois de ma vie, les belles voix d'Aston et de de
Ruyter me parurent discordantes, leurs formes si magnifiquement
dessines, leurs fronts fiers, mais hls, ne me paraissaient
nullement en harmonie avec le lieu dans lequel nous nous trouvions.

--Ils sont fort dplacs ici, pensais-je en moi-mme, le vritable
encadrement qui puisse faire ressortir leurs martiales figures est le
pont d'un vaisseau arm en guerre.

J'avais beau chercher  les assimiler  l'entourage de ferie
qu'embrassait ma vue, il m'tait impossible de les grouper, ni par la
pense, ni par les yeux, d'une faon assez avantageuse pour les faire
contribuer  la splendeur de la scne. Le regard le plus bienveillant,
le plus favorablement dispos, ne pouvait les prendre que pour des
dmons, des jungles _admee_ (hommes sauvages), des orangs-outangs ou
des centaures.

La vieille nourrice Kamalia, suivie de deux esclaves noirs, marchait
derrire nous, et je fus si certain, dans la fivre de mon
imagination, qu'elle tait ou une sibylle ou une sorcire accompagne
de deux dmons prts  excuter les plus horribles enchantements, que
je commenai  maudire l'obscurit de la fort en dsirant de revoir
le soleil. Zla arrta tout  coup son cheval, et la sorcire noire,
toujours suivie de prs par les deux dmons, s'approcha de la jeune
fille.

Sous l'influence de mon trange hallucination, je me prcipitai vers
Zla, je saisis la bride de son cheval, dont j'excitai vivement la
marche. J'avais peur de voir ma petite fe se transformer en faon
blanc et s'lancer vers les bois. La suite de cette mtamorphose
devait m'envelopper dans la peau d'un chien noir et me condamner 
poursuivre la fugitive dans les mystrieux sentiers de cette
tnbreuse et impntrable fort.

Mes craintes se dissiprent un peu quand je vis Zla maintenir avec
force l'imptuosit de son cheval, qui voulait s'lancer en avant, et,
penche vers moi, me dire de sa voix musicale:

--Laissez-moi libre, mon frre, vous allez me faire tomber; marchez un
peu en avant, je dsire parler  Kamalia et lui demander le nom des
belles fleurs rouges qui sont sur cet arbre. Oh! regardez, ce ne sont
point des fleurs, mais de petits oiseaux; vous les avez effrays en
voulant arrter ma marche. Quel malheur! ils se sont enfuis.

Revenu  moi, je communiquai en riant mes chimriques angoisses  la
jeune fille.

--Et, me demanda-t-elle, quelle figure avais-je prise dans votre
esprit avant d'tre transforme en faon?

--Vous, chre, vous tes le doux Ariel, l'esprit enchanteur de ce
bois, votre demeure, votre empire. Rien d'humain ne doit vous
entourer, car chaque chose humaine a sa faiblesse ou son dfaut. Ici,
il y a des murs de fleurs pour vous cacher  tous les regards: vous
vivrez comme les abeilles, comme les brillants oiseaux que vous venez
d'admirer, de parfums, de fruits et de rose.

--Ce bois est un sjour vraiment enchant, mon frre, je partage votre
admiration; mais je ne voudrais pas y vivre toute seule, puis je ne
saurais tre heureuse emprisonne: fleurs ou barreaux, marbre ou
pierre, les murs sont toujours sombres, et j'aime la libert,
l'espace, le caprice qui m'emporte o m'appelle ma fantaisie.

--Ma bien-aime, rpondis-je  Zla, je resterai avec vous comme votre
esclave.

--Mon esclave! oh! non, non, non, pas d'esclave; vous avez dit hier
qu'il ne devait point y en avoir, je pense et je dis comme vous: la
libert pour tous.

Le sentier que nous suivions s'largit bientt; son obscurit se
dissipa, et nous atteignmes l'entre d'une grande plaine.
L'blouissante clart d'un ciel limpide, brillamment inond par les
rayons du soleil, nous rendit presque aveugles.

En traversant une rivire sur un pont rustique, je reconnus la main de
de Ruyter dans la construction forte et lgante de ce pont. Aprs
avoir gravi de nouveau un sentier trs-irrgulier, nous montmes, au
travers d'une longue alle d'arbres et de buissons, sur une
plate-forme leve. Sur cette plate-forme tait assise la maison de de
Ruyter.

--Aston, criai-je joyeusement au lieutenant, voici notre rsidence, je
suis certain que c'est bien elle. Quel autre que de Ruyter aurait eu
l'esprit de trouver cette dlicieuse, cette ravissante situation!
Toutes les beauts que nous avons admires ne sont point comparables 
celles qui environnent ce charmant sjour. La possession de ce
paradis terrestre doit satisfaire  jamais toutes les ambitions, tous
les dsirs d'un homme; car la nature y a jet  profusion toutes ses
parures pour le rendre parfait.

--Vous dites vrai, me rpondit Aston en regardant autour de lui et
dans l'immensit de l'espace; quelle magnificence! quelle grandeur! je
n'ai jamais rv rien d'aussi splendidement beau.

--Allons, allons, cria de Ruyter, descendez de cheval; demain, vous
aurez la journe entire pour admirer tout cela. Maintenant il faut
songer au repas; votre mari, continua de Ruyter en se tournant vers
Zla, n'est bon  rien, si ce n'est cependant  rder dans les
dserts; regardez, mon enfant, il a choisi la place la moins ombrage
du jardin, afin de recevoir sur sa tte toute la chaleur des rayons du
soleil. Par le ciel! je crois qu'il te son turban; il serait un saint
parmi les Raypaats (descendants du soleil).

Zla accourut vers moi et me dit doucement:

--Ne restez pas au soleil, mon frre; dans ce moment-ci sa chaleur est
trs-dangereuse. Voyez comme les boutons et les fleurs cherchent 
chapper  son brlant contact, en fermant leurs corolles et en se
cachant sous l'ombre des feuilles, qui baissent galement avec
tristesse leur tige fatigue. Les oiseaux, les insectes sont tous
endormis dans les bois; il n'y a pas un animal qui ose rester sans
abri quand la chaleur est aussi touffante. Tout dort maintenant; le
vent mme est all se cacher dans les cavernes que nous avons vues ce
matin sur le rivage. Il n'y a que la mchante mouche qui soit
veille; elle ramasse les vapeurs empoisonnes pour s'en faire un
venin, et la nuit elle jette son cri de guerre; puis elle perce avec
sa lance le doux et bienfaisant sommeil: la mouche est le mauvais
esprit des tnbres et le sommeil en est le bon. Venez, mon frre, le
capitaine l'ordonne, et vous obissez mieux  sa voix qu' celle de
Zla.

Je suivis la jeune fille, en pensant qu'elle avait fait une trs-jolie
description de la tribu des mouches.

Tout le monde mit pied  terre sous une verandah, et nous fmes
conduits par de Ruyter dans l'intrieur de la maison. Une double
range de persiennes protgeait les appartements contre les ardeurs du
soleil, et laissait l'air et le vent circuler par les ouvertures en
toute libert. La salle d'entre occupait le tiers de la maison: elle
tait pave en grands carreaux de marbre blanc, et un bassin d'une
forme ovale, rempli d'eau, jetait dans l'air la fracheur la plus
suave.

En visitant le jardin, je dcouvris une citerne dont l'eau, aprs
avoir arros la terre, formait une cascade et allait sauter de rocher
en rocher, jusqu' ce qu'elle et atteint la rivire, dont on voyait,
des hautes fentres de la maison, la nappe calme et argente.

De Ruyter avait fait creuser la montagne jusqu' la source d'une de
ces fontaines, dont il dirigeait le cours dans ses terres.

Autour de la salle dans laquelle nous tions entrs s'tendait un
large divan garni de coussins; les murs taient orns d'armes
indiennes et europennes pour la chasse, mles  des dessins et  des
gravures de prix.

Zla et ses femmes furent conduites dans une aile de la maison, et sur
la porte d'entre de l'appartement qui s'y trouvait tait crit ce mot
en caractres persans: _Le Zennanah_.

--Cette dsignation, nous dit de Ruyter, est une fantaisie de
l'artiste qui a peint l'intrieur de la maison; car votre Zla est la
premire femme qui entre ici.

Aprs avoir montr  Aston la chambre qui lui tait destine, de
Ruyter se tourna vers moi et me dit:

--Je crois, mon Trelawnay, qu'une chambre entoure de murailles ne
pourrait convenir  votre esprit errant: nous vous laisserons aller 
et l; du reste, je sais que vous le feriez sans ou avec ma
permission. Si vous avez besoin de quelque chose, frappez dans vos
mains, et si ces besoins sont des besoins rels, ils seront 
l'instant satisfaits. Quant aux choses luxueuses, j'vite ce luxe du
climat; mais il n'est pas dfendu. La dfense n'atteint jamais son but
et met une valeur sur des ombres. Quand la cloche sonnera une heure,
le djeuner sera servi dans la salle.




LVI


Quand de Ruyter nous eut quitts, Aston s'cria d'un ton surpris:

--Que veut-il dire? Quel est le sens rel de sa phrase? Parle-t-il
bien srieusement du luxe intrieur de sa maison, de ce luxe dont la
grandiose simplicit surpasse les splendeurs les plus raffines et les
plus exquises de la civilisation?

--Je crois, rpondis-je en riant, que de Ruyter se moque de nous, ou
qu'il cherche  se mettre en garde contre les excs complimenteurs de
notre juste admiration.

--Vous avez peut-tre raison, mon cher Trelawnay, reprit mon ami; mais
une chose dont je suis bien certain, c'est qu'un long sjour dans
cette royale rsidence du dsert nous rendra fort difficiles sur le
choix d'une habitation, en les faisant toutes paratre  nos yeux plus
laides et plus sales qu'une hutte irlandaise.

Tout en causant, nous nous promenions autour de la salle, et j'allais
proposer  Aston de m'accompagner dans le jardin, lorsque la cloche
dont nous avait parl de Ruyter annona que le djeuner tait servi.

Nous nous mmes  table.

--Je crains fort, mon cher Trelawnay, me dit de Ruyter en riant, que
vous ne soyez un triste convive, si la reine des abeilles ne daigne
pas abandonner en votre faveur les coutumes de son pays pour se
conformer  celles du ntre.

Une femme fut appele, et je lui donnai l'ordre d'aller chercher lady
Zla. Aprs d'assez longues hsitations entremles de pourparlers, la
jeune fille se dcida  se rendre  nos prires.

Une couche dispose  la hte reut la belle Arabe, qui ne s'tait
jamais assise sur une chaise.

Les jolis petits doigts de Zla essayrent vainement de se servir pour
manger d'une vilaine fourchette de fer: leurs gracieux et impuissants
efforts donnaient  tous les gestes de la jeune fille une si adorable
gaucherie, qu'aprs avoir contempl un instant son lger embarras, je
lui tai la fourchette des mains en la priant de m'apprendre  me
servir de mes doigts pour ramasser les grains de riz servis sur mon
assiette et les porter  mes lvres; mais la leon, rieusement donne,
fut trs-peu profitable, car l'impatience me faisait avaler ensemble
et le riz et la chair du poulet.

Zla sortit de table avant la fin du djeuner, et nous promit
gracieusement que sa prsence charmerait notre promenade du soir.

Quand les dbris du repas eurent t remplacs par le caf et les
pipes, nous nous couchmes sur les divans qui entouraient la salle, et
nos yeux, alanguis par la fatigue, se reposrent doucement dans la
contemplation de l'eau limpide du bassin, qui ressemblait  une glace
entoure d'un cadre de marbre. Trop heureux pour analyser nos
jouissances et nous faire part mutuellement des sensations de
bien-tre qui remplissaient nos coeurs, nous restions silencieux, et
cet engourdissement moral se rpandit peu  peu sur la nature
physique; car nous tombmes, sans nous en apercevoir, dans le repos
d'un profond sommeil.

       *       *       *       *       *

Deux heures aprs nous sortions du bain, et on nous apportait des
rafrachissements avec une corbeille remplie de fruits et de
confitures. Quand nous emes savour le jus acide de la grenade et
celui de l'orange ml  de l'eau glace, nous rentrmes dans la
salle, o du caf brlant et nos pipes nous aidrent  attendre sans
impatience la disparition du soleil derrire les montagnes.  la chute
du jour, Zla se rendit  notre appel, et nous visitmes les terres
cultives qui entouraient la maison de de Ruyter.

Un sentier sablonneux, ombrag d'arbres touffus, nous conduisit par
une monte facile dans une chambre d't, dont la construction
extrieure, aussi bien que la couleur des murs, ressemblaient
exactement aux draperies d'une tente. Des fentres de cette chambre on
dcouvrait un panorama magnifique, car toutes les mystrieuses beauts
de l'le se montraient sans voile: d'un ct, les plaines laissaient
pleinement voir leur robe de pourpre et d'meraude; de l'autre, la mer
et le port entier de Bourbon s'offraient aux regards.

--Je vois le vaisseau! s'cria Zla en frappant joyeusement ses
petites mains l'une contre l'autre; regardez, mon frre, ne dirait-on
pas qu'il est tout prs de nous?

Arm d'un tlescope, je vis si distinctement le grab, que mon
imagination me montra aussitt Louis-le-Grand, l'air empress,
gorgeant des tortues sous la banne du pont.

Je sortis avec Zla de la chambre d't, et j'allai m'asseoir sur un
morceau de rocher, qui formait un dme arrondi au-dessus d'un profond
abme. Des hauteurs de ce trne improvis je pus, sans tre importun,
suivre des regards les mouvements lgers et souples de Zla, qui
voltigeait, comme une abeille, de fleurs en fleurs, d'arbres en
arbres, effleurant tout du bout de ses jolis doigts, penchant sur
chaque arbuste ou sur chaque buisson sa jolie tte et ses beaux yeux
rayonnants de plaisir.

Les mouvements gracieux et lgants du corps, l'adresse modeste et
dgage des gestes atteignent dans l'Est une relle perfection. Comme
si elle redoutait la rivalit de l'art, comme si elle s'en indignait,
tout en ddaignant de le combattre, la nature a jet l ses dons les
plus rares, les plus prcieux et les plus recherchs. Inns chez ce
peuple, ils sont dfigurs sous la laide forme de l'affectation dans
les pays qu'on appelle civiliss; la beaut du corps, la majest
simple et naturelle des gestes, la grce des mouvements, cet ensemble
des qualits extrieures qui ont un charme si sduisant, a dsert les
villes populeuses pour se jeter dans les dserts et dans les
montagnes. La beaut vit l; elle joue avec les enfants, elle pare le
front des jeunes filles, elle flotte sur l'aile du pigeon ramier, elle
tincelle dans le brillant et doux regard de la sauvage gazelle.

Un enfant du dsert ressemble  une vigne vierge tendant avec
profusion ses branches couvertes de feuilles. Arrtez cette
croissance, taillez la vigne, rendez-la productive, et vous aurez un
vilain feuillage et une mesquine vendange. La vigne et l'olivier sont
les enfants des collines et des sables, ils sont nourris par les
rayons du soleil; libres de grandir, ils deviennent splendides. Le
cheval du dsert et l'antilope sont les plus rapides et les plus
beaux des animaux.

Le majestueux roi des oiseaux, ce roi dont le plumage voltige sur le
diadme des souverains du monde ou se penche en triomphe sur un
corbillard royal, habite les landes sablonneuses.

Les fruits les plus riches, les fleurs les plus belles, l'air le plus
odorifrant, l'eau la plus limpide, se trouvent dans les plaines, dans
les rochers, dans les sables, et sont tous nourris dans la solitude
par le soleil de la libert.

C'est l que l'homme parle avec son Dieu jusqu'au moment o le coeur,
rempli d'amour et d'admiration, divinise ses sentiments.

J'ai vu les vierges de l'Est (Zla en tait une) aussi ignorantes que
ses plus sauvages enfants, et dont la beaut exquise ferait tomber le
ciseau des mains des sculpteurs grecs. J'ai regard leurs formes,
leurs traits, l'expression de leurs figures, et tout se mlait si
harmonieusement ensemble, que je ne pouvais pas comprendre qu'il ft
possible de rester froid devant tant de beaut, en cherchant 
dcouvrir si les lignes taient de la forme grecque ou romaine. Il
serait plus facile au hibou de regarder le soleil sans en tre bloui,
qu' un homme de coeur et d'imagination de contempler avec calme
l'idale beaut des vierges de l'Est.

La plus belle et la plus dlicieuse de ces vierges tait  mes yeux ma
jeune et charmante femme. Zla venait d'atteindre sa quinzime anne;
et quoique ne pouvant, mme dans l'Est, tre considre comme une
femme faite, son dveloppement prcoce donnait des promesses de la
plus rare beaut. leve dans l'ombre, Zla avait le teint ple, et
cette pleur de camellia paraissait de l'albtre au milieu des femmes
brunes qui entouraient la jeune fille. La largeur et la profondeur du
front de Zla, clair et poli comme de l'ivoire, taient  moiti
caches par une magnifique couronne de cheveux fins, abondants et
lgrement onduls.

Ses yeux taient expressifs, mme pour une Orientale, mais ni
brillants, ni saillants; ils taient aussi doux que ceux d'une grive,
lorsque le calme du repos ne laissait ni la joie, ni la douleur, ni la
surprise y jeter leur brillante tincelle de satisfaction ou de
souffrance. Les cils d'bne qui ombrageaient ce beau regard taient
extraordinairement longs, et quand la jeune fille dormait, ils se
pressaient contre ses ples joues en y jetant le doux reflet de leur
ombre. La bouche tait pleine d'harmonie et de grce; la figure,
petite et ovale, tait firement porte par un joli cou aux mouvements
onduleux; les membres de Zla, longs, pleins et arrondis, avaient des
gestes vifs et lgers.

Au moment o j'analysais les rares perfections de la jeune fille, elle
se tenait debout sous l'ombrage d'un arbre dont les languissantes
branches tombaient en grappes autour d'elle. Cet arbre indou cache,
dit-on, dans ses feuilles fermes, l'asile d'une fe. Je crus que
Zla, leur reine, tait descendue de sa demeure de verdure pour
foltrer un instant sur un gazon de fleurs, et, sous la fascination de
cette ide, je descendis rapidement auprs d'elle.

--J'ai guett votre chute, lui dis-je en la prenant dans mes bras,
chre enfant! Je vous tiens, je vous garderai auprs de moi.

--Oh! mettez-moi par terre, s'cria la jeune fille effraye, vous me
faites mal. Je ne suis pas tombe; laissez-moi, je vous prie,
laissez-moi m'en aller.

--J'y consens, si vous voulez me promettre de ne pas fuir, de ne pas
remonter dans le feuillage de cet arbre, votre ferique habitation.

--Je ne vous comprends pas, me rpondit Zla en ouvrant de grands
yeux; laissez-moi, vous me serrez avec trop de violence.

Je posai doucement la jeune fille  terre et je lui fis part de mes
craintes; mais elle m'couta  demi, car,  peine libre, elle courut
vers sa vieille nourrice d'un air aussi effray qu'un jeune levraut.

Le lecteur aurait tort s'il m'accusait d'exagration dans l'loge que
je fais des Arabes de l'Inde. S'il doute de ma vracit, il en croira
peut-tre mieux les paroles d'un savant voyageur tout  fait exempt de
prjugs. Ce voyageur dit:

Les Arabes sont nombreux dans l'Inde; ce sont des hommes magnifiques,
au teint blanc, aux formes belles, osseuses et musculeuses; leurs
mines nobles, leurs costumes pittoresques, leurs regards intelligents,
hardis, etc, etc.

Ceci est donc le portrait du pre de Zla. Sa mre, d'une beaut
clbre, avait t apporte du Caucase gorgien, et le hasard de la
guerre l'avait faite deux fois captive. La naissance de Zla fut la
mort de cette femme, et elle quitta le monde, heureuse d'y laisser sa
vivante image.

Zla tait belle, plus belle que je n'ai pu la dcrire, car je ne suis
pas vers dans la science des paroles, et les paroles sont souvent
impuissantes  reprsenter ce que l'oeil voit, aussi bien qu'
exprimer ce que le coeur ressent.




LVII


Quand je rejoignis Aston et de Ruyter, je les trouvai en train de
discuter sur la ncessit de faire une visite officielle au commandant
de Saint-Louis. Comme cette visite, dont ils fixrent l'heure pour le
lendemain, ne me paraissait ni agrable  faire ni urgente  mes
intrts personnels, je priai de Ruyter de vouloir bien m'en
dispenser. La soire se termina trs-agrablement, quoiqu'il y et
manqu, pour l'entire satisfaction de mon coeur, la prsence aime de
la belle Arabe.

Obligs de nous lever le lendemain aux premiers rayons du soleil, nous
nous couchmes de bonne heure, et, si Aston et de Ruyter se
reposrent, il me fut bien impossible de trouver le sommeil. Mon
esprit inquiet me jeta bientt hors du lit et hors de la maison.
J'errai dans les champs, je pris un bain, je tuai les heures, et je
vis arriver, sans avoir ferm les yeux un instant, les splendides
lueurs de la plus belle journe.

Quand mes deux amis parurent, nous allmes visiter les plantes et les
arbrisseaux que de Ruyter avait apports des diffrentes les de
l'archipel des Indes. De Ruyter avait une grande passion pour le
jardinage, la construction et l'agriculture. Il aimait l'le Maurice,
non-seulement pour la douceur de son climat, mais encore pour la bont
de son terrain, qui produisait toute chose et en profusion.

--J'ai questionn sur leur bonheur, nous dit-il, toutes sortes de
gens, mme des princes, et j'ai vu que les hommes heureux, mais
heureux dans toute l'acception du mot, sont les jardiniers. Je
confesse avec franchise que si le hasard ne m'avait pas fait marin,
j'aurais t, par choix, un modeste cultivateur.

Il n'existe pas dans le monde un fruit ou une fleur qui soit rest
inconnu  de Ruyter. Il avait tout vu, tout recueilli, tout runi dans
son jardin, et au milieu de cette quantit innombrable d'arbres et de
plantes, il y en avait au moins le quart qui m'taient compltement
inconnus.  l'exception de la plate-forme, sur laquelle tait btie la
maison, et qui comprenait le jardin, les terres d'alentour taient
incultes. On avait en partie dracin tous les arbres, en laissant 
et l des groupes de cannelliers ou de chnes d'une hauteur
prodigieuse.

La maison n'avait qu'un seul tage. Sa faade regardait le sud, en
dominant une plaine; la mer formait l'horizon au nord-ouest, et l'est
dployait un immense rideau de bois, de prcipices et de rochers. 
l'exception d'une plaine voisine de la maison, rien n'indiquait le
travail de la culture; on se serait cru dans la solitude d'un immense
dsert, si, dans le clair-obscur des avenues et des sentiers qui
coupaient cette plaine, on n'et dcouvert des chaumires de bois. De
Ruyter avait eu le soin de faire produire  ses terres les choses
indispensables  la vie, et de les peupler de travailleurs heureux
dans leur dpendance libre.

--Il serait, nous dit-il, plus avantageux, d'aprs les rgles du
calcul, d'ensemencer la terre des grains, des fruits ou des vgtaux
qu'elle reproduit avec le plus d'abondance, pour en changer le
surplus inutile  la consommation de la maison contre les choses de
luxe qui y manquent: mais, outre la satisfaction que je ressens de
voir tout le monde heureux autour de moi, j'ai le plaisir de la
distraction, le bonheur de la sant et celui plus grand encore
d'amliorer la cruelle destine de ceux qui souffrent sous les
impitoyables lois d'un systme dtestable, d'un systme que j'abhorre,
mais auquel malheureusement il m'est impossible d'apporter des
remdes: ce systme est celui de l'esclavage.

J'ai fait pour le bien-tre des noirs tout ce que j'ai pu; vous ne
trouverez pas un seul esclave dans mon domaine. Le pain que vous
mangez n'est peut-tre pas le meilleur, le plus blanc, le plus exquis
des pains, mais il n'est ni aigri ni tach par le sang ou les larmes
d'un pauvre captif surcharg de travail. Une centaine d'esclaves, que
j'ai rachets ou trouvs libres, sont devenus mes fermiers.

Je reois d'eux une partie des fruits de la terre: un m'apporte tous
les ans du bl, un autre du caf, et ainsi de tous. J'ai donc de cette
manire du riz, du sucre, des pices, du coton, du tabac, du vin, de
l'huile, enfin tout ce que la terre produit. Je dispose  ma guise du
superflu des choses que vous mangez; ici ce sont les fruits d'un
travail libre, et je crois que cette connaissance des faits vous
rendra la modeste chre que je vous fais faire infiniment plus
savoureuse.

Je ne suis point un de ces pdants et lourds moralistes qui prchent
l'mancipation des ngres en faisant des pas de gant pour fuir
l'excution de leurs pompeuses paroles, ni un de ces gaillards qui
examinent la doctrine d'un tailleur avant de se hasarder  porter
l'habit qu'il leur a fait, quoiqu'ils n'aient pas l'ide honnte et
juste de le lui payer. Je regarde la perfection de l'ouvrage et non la
pit de ceux qui l'ont fait, et je suis mieux servi par des gens
libres, travaillant de bonne volont, que par des mains d'esclaves
sans coeur.

La visite que de Ruyter et Aston devaient faire au commandant de
Saint-Louis fut remise au lendemain, et nous procdmes  nous occuper
suivant la loi de nos fantaisies. De Ruyter traa le plan d'un
pavillon qu'il voulait construire, comme un _zennanah_, pour les
femmes. Aston arracha des pommes de terre et des yams; moi, je
construisis un berceau de bambous entrelacs, et je plantai sous son
abri notre arbre mystique, le jahovnov chri de ma chre Zla.

Aprs avoir termin mon petit travail, la fatigue d'une nuit sans
repos se fit sentir: elle affaiblit mes forces, et, n'ayant ni
l'envie ni la prudente pense de gagner mon lit, je me couchai sous
l'ardeur d'un soleil brlant, prs du faible ombrage d'un
laurier-rose, et je m'endormis profondment.

Je fus veill par la chaleur intense des rayons du soleil, qui
dardaient sur moi leur fulgurante lumire. Je sentais que ma tte,
presque sans abri, allait tre livre  la flamme de cette lave
ardente, et que j'en prouverais de vives douleurs. Mais mes forces
taient tellement abattues, que je n'avais pas l'nergie de me
relever.

Au moment o j'allais forcer la paresse  se plier aux ordres de la
raison, j'entendis un lger frlement. D'o pouvait-il provenir? Tout
en m'adressant cette question, je restais immobile, car j'tais tendu
sur la terre avec tant d'indolence, que je ne pouvais ni remuer ni
regarder, quoique mon oue ft violemment tendue dans la direction de
l'indistinct murmure qui venait de se faire entendre. Je sentais
pourtant qu'il tait ncessaire de quitter la position nonchalante que
j'avais prise, car le bruit augmentait de minute en minute. C'est
peut-tre un serpent pensai-je en moi-mme. Ce rapide soupon fut
bientt dtruit par le souvenir de l'assurance que de Ruyter m'avait
donne qu'il n'y avait dans l'le aucun reptile venimeux. J'coutai
encore, et, toujours immobile, je me dis: Ce sont des lzards qui
attrapent des mouches; au mme instant, je sentis sur mon front un
toucher froid et dont la douce sensation me fit soudain ouvrir les
yeux. Zla et Ador, la petite esclave malaise, cherchaient  me
garantir contre les rayons du soleil en plaant sur ma tte un morceau
de feuille de palmier tallipot, car une feuille entire a quelquefois
trente pieds de circonfrence.

Quand Zla s'aperut que j'tais veill, elle voulut s'enfuir, mais
je saisis avec promptitude l'ourlet de son ample pantalon brod, et je
lui dis en souriant:

--Laissez-moi vous remercier, chre.

--Non, je ne suis pas contente de vous; pourquoi vous coucher ainsi au
soleil? Ne savez-vous pas que sa chaleur est plus dangereuse que la
morsure du _chichta_? et que, si elle tombe sur un front nu, elle est
plus fatale que le _bahr_?

--Douce Zla, pourquoi tes-vous venue ici?

--Pour cueillir des fruits.

--Pour quelle raison avez-vous apport cette feuille de palmier? il
n'y en a pas de ce ct du jardin.

Les yeux de la jeune fille dcouvrirent l'arbre que j'avais plant; et
elle me rpondit vivement:

--Pour qui pensez-vous donc que j'aie pu l'apporter? J'ignorais que
vous tiez assez imprudent pour vous coucher au soleil; ma feuille est
destine  couvrir le jahovnov.

--Comment avez-vous appris, chre soeur, que je l'avais plant? je
n'en ai parl  personne.

Zla rougit, et je lus dans ses yeux charmants, dans l'expression de
ses traits, ce limpide miroir de l'me, que je ne lui tais plus
indiffrent. Je pris la main de la jeune fille, et nous regagnmes
l'habitation le sourire aux lvres et la joie dans le coeur.




LVIII


 la porte de la maison nous rencontrmes de Ruyter, qui dit  Zla:

--J'allais vous rendre une visite, chre lady, et vous demander une
tasse de ce caf exquis que fait si bien la vieille Kamalia.

--Venez, je vous en prie, capitaine, rpondit en souriant la jeune
fille; ma nourrice excelle, il est vrai, dans l'art de distiller les
liqueurs; elle fait non-seulement de trs-bon caf, mais encore des
sorbets dlicieux, et son _arekec_ est excellent; de plus, la science
de Kamalia ne se borne point  cette seule connaissance; elle est
trs-savante, car elle sait lire dans les vieux livres de notre pays
et dans un ciel plein d'toiles.

--Son air antique me laisse croire, rpondit de Ruyter, qu'elle a
tudi dans des papyrus, et je ne serais pas tonn si elle pouvait
dcouvrir le mystre des hiroglyphes.

Nous nous rendmes au _zennanah_, et quand la vieille gouvernante nous
eut compts sur ses quatre maigres doigts, elle alla remplir le rite
sacr qui n'est jamais nglig dans l'Est, celui de prsenter des
rafrachissements sans la crmonie avare et sans coeur qui est
usite en Europe, crmonie qui consiste  demander aux visiteurs
s'ils veulent oui ou non prendre quelque chose, puis  les regarder
d'un air froce s'ils acceptent l'offre.

Je suivis Kamalia pour apprendre comment se fait le vritable caf
oriental.

Les musulmans seuls savent faire le caf, car les liqueurs fortes leur
tant dfendues, leur palais est plus fin et leur got plus exquis.

Un feu brillant de charbon de terre brlait dans un pole; Kamalia
prit quatre poignes de baies de moka, pas plus grandes qu'un grain
d'orge (ces baies avaient t soigneusement choisies et nettoyes),
puis elle les mit dans une casserole de fer o elles furent lestement
rties; la vieille femme ne les retira de cette casserole qu'au moment
o elles eurent atteint une couleur d'un brun fonc; les baies trop
cuites furent enleves et les autres mises dans un grand mortier de
bois pour y tre broyes. Rduit en poudre, le caf fut tamis au
travers d'un morceau de drap en poil de chameau, et, pendant cette
opration, une cafetire qui contenait quatre tasses d'eau bouillait
sur le feu. Quand la gouvernante se fut assure de la finesse de la
poudre de caf, elle la versa dans l'eau, replaa la cafetire sur le
feu, et, au moment o ce mlange fut sur le point de bouillir, elle
ta la cafetire, la frappa contre le pole et la remit sur les
charbons; cette dernire opration fut rpte cinq ou six fois.

J'ai oubli de dire que Kamalia avait mis dans le caf un trs-petit
morceau de macis, mais pas assez cependant pour qu'il ft possible
d'en distinguer la saveur. Pour faire ainsi le caf, il faut que la
cafetire soit en tain et sans couvercle, autrement il serait
impossible que l'bullition pt former sur sa surface une paisse
couche de crme.

Quand le caf fut tout  fait t du feu, Kamalia le laissa reposer un
instant et le versa dans les tasses, o il garda pendant quelques
instants une onctueuse couche de crme.

Ainsi prpar, le caf a non-seulement une dlicieuse odeur, mais
encore le got le plus exquis. On pourrait croire que l'opration est
ennuyeuse  faire,  en juger par mon rcit; elle n'est cependant ni
longue ni difficile. Kamalia demandait deux minutes par personne, de
sorte que pour quatre tasses elle avait employ huit minutes.

Zla nous offrit le caf; la petite esclave malaise la suivait auprs
de chacun de nous, portant dans ses mains des confitures et de l'eau.
Aprs avoir servi le caf, Zla m'apporta une chibouque (pipe turque),
car quand une femme arabe est dans son propre appartement, elle emplit
et allume une pipe, mais seulement pour son pre ou pour son mari.
Zla ta de ses lvres de corail le ple bout d'ambre de la pipe et me
l'offrit, en croisant ses mains sur son front, puis elle me quitta
pour s'occuper d'Aston et de de Ruyter.

La seule boisson admissible pour conserver la sensibilit du got,
pendant qu'on respire la vapeur de cette exquise et inestimable
feuille qui pousse  Chiraz, sur un bras de mer,  l'est du golfe
Persique, est le caf comme je l'ai dpeint, ou le jus d'un fruit
dans de l'eau glace, ou bien encore du th du Tonkin, cueilli pendant
que les feuilles taient imbibes de la rose du matin. Pour bien
faire le th, il faut choisir les meilleures feuilles et les mettre
dans l'eau un instant avant qu'elle ne bouille, et non les tuver
comme on fait en Europe. Quand les feuilles commencent  s'ouvrir,
l'infusion est piquante et aromatique, sans tre ni devenir amre ou
fade. Les fumeurs raffins ont une antipathie prononce pour les
liqueurs fortes, parce qu'ils trouvent qu'elles affaiblissent la
sensation dlicate du palais, en dtruisant la saveur de la pipe.

Le pre de Zla tait profondment vers dans l'art de fumer, et il
avait initi thoriquement sa fille dans ses mystres les plus cachs,
comme tant une partie indispensable de l'ducation fminine, et de
Ruyter, qui n'tait point ignorant de cette science pratique, nous
disait entre deux nuages de fume odorante:

--Je considre les perfections des femmes europennes comme des piges
dans lesquels les imbciles seuls se laissent attraper. Ces femmes
n'ont gnralement aucune connaissance utile; elles sont coquettes,
vaniteuses, et ressemblent beaucoup au muckarungo, au pimpant paon, ou
au geai bigarr, stupide, arrogant et bavard, et cependant elles se
moquent des filles arabes, les traitent de barbares, parce qu'elles
seules ont l'esprit d'apprcier les choses utiles.

Les femmes arabes savent fabriquer des toffes, en faire des
vtements, semer le bl, le broyer et en confectionner le meilleur
pain, chasser et tuer l'antilope ou l'autruche, et les faire cuire de
plusieurs manires. Fidle au serment d'amour qui l'attache  un
homme, l'Arabe est active, vigilante, dvoue, courageuse; sa poitrine
et son amour sont le bouclier qui protge, qui sauve quelquefois leur
mari. Quant  la beaut des femmes en gnral, c'est une question qui
ne peut tre rsolue que par le got.

 Siam et  Arracan, les grandes oreilles et les dents noires sont
trouves charmantes, et, en Chine et en Tartarie, la beaut consiste
en de grosses lvres. Dans d'autres parties de l'Europe, les points de
beaut sont considrs homognes  ceux d'un cheval; il faut l
grandeur, largeur et solidit de structure. En Angleterre, il y a une
race amazone qui est arrive  runir en elle les perfections du
cheval, du boeuf et du chne. Mais ceux qui aiment les formes
dlicates, friandes et fminines doivent les chercher dans les pays ou
fleurissent le cerba aux belles fleurs cramoisies, la datte et
l'ondoyant bambou, car ces arbres aiment les coins les plus sauvages
de la nature, et refusent de mler leurs beauts avec le jungle et
surtout avec les plantes cultives.

Le lendemain matin, Aston et de Ruyter se rendirent  Port-Louis pour
faire au commandant de la ville la visite qui avait t projete. Je
regardai partir mes deux amis, et, fort peu dsireux de les
accompagner, je pris une bche et je me rendis dans le jardin.

Zla commenait  se plaire auprs de moi, et je n'tais rellement
heureux que pendant les heures qui nous runissaient soit dans le
_zennanah_, soit  l'heure des repas ou des promenades.

La figure si placide et si calme de la jeune fille s'animait un peu;
la pleur des joues avait fait place  l'incarnat du bonheur; nous
tions pourtant l'un et l'autre bien ignorants de l'amour. Malgr les
fautes que je faisais en parlant la langue arabe, nous causions assez
bien sur les sujets ordinaires, mais nous tions galement novices
dans le langage du coeur. La violence de mes passions, violence qui me
rendait si imptueux, tait maintenue par la plus grande sensibilit.

Je ne pouvais trouver des paroles assez tendres, assez mouvantes pour
exprimer mes nouveaux sentiments, car leur profondeur exigeait, pour
tre bien comprise, la perfection de l'loquence. Si j'essayais de
parler, les mots expiraient sur mes lvres, et quand j'tais assis
auprs de Zla, sous l'ombre d'un arbre, nous causions  l'aide des
antiques caractres de son pays, et ces caractres sont pour des
amoureux bien suprieurs  l'alphabet de Cadmus.

Nous dessinions sur le sol rouge et sablonneux des images d'oiseaux,
de vaisseaux, de maisons, et  ces hiroglyphes nous ajoutions le
langage muet des fruits et des fleurs. Ces figures charmantes, nos
regards, le doux mouvement des lvres de Zla, le toucher de nos mains
unies me semblaient une langue loquente, et surtout fort
intelligible. Le temps passait aussi rapidement que les petites
bouffes du vent qui agitaient la surface miroitante de la citerne ou
que celles qui courbaient, en nous effleurant, la tige des fleurs.

Aprs avoir longuement caus, nous nous promenions  et l, ravageant
le jardin, le dpouillant  plaisir de ses plus beaux fruits, et nos
grandes disputes avaient pour cause la grosseur ou la maturit d'un
fruit. Zla s'animait dans ses loges sur la fracheur d'une datte,
moi je soutenais que rien ne pouvait surpasser l'ananas  la fire
crte ou le doux brugnon. Pendant l'bat de cette joyeuse querelle,
Aston, qui s'tait tout doucement approch de nous, s'cria en riant:

--Le mangoustan est le meilleur des fruits, car non-seulement il a une
saveur personnelle, mais encore celle du brugnon, de la datte et de
l'ananas.

--Eh quoi! Aston, vous tes l? Je vous croyais parti pour la ville;
mais c'est trop tard maintenant, le soleil est chaud. Pourquoi
n'tes-vous pas all avec de Ruyter?

--Vous rvez, rpondit Aston. De Ruyter et moi nous sommes partis il y
a de cela six heures, et nous sommes de retour. Midi vient de sonner,
nous vous avons cherch partout; le dner est prt.

--Vous plaisantez, trs-cher. Zla et moi nous sommes ici depuis une
heure.

--veillez-vous, rveur que vous tes! et regardez le soleil. Ne
voyez-vous pas qu'il a pass le sud, et qu'il plane maintenant
au-dessus de votre tte? Il faut en vrit qu'il ait affect votre
cervelle! Mais, allons, Trelawnay, levez-vous: nous qui comptons le
temps par nos apptits et les dates du calendrier, nous avons besoin
de quelque chose de plus substantiel et de plus solide que la dlicate
nourriture de l'amour.

tonns de comprendre avec quelle rapidit le temps s'tait coul,
nous rentrmes  la maison, et, ignorante de tout artifice, Zla ne
sut rpondre aux railleries de de Ruyter que par cette phrase ingnue:

--Je ne savais pas qu'il tait si tard, et je crains d'avoir trop
dormi.

Comme j'avais, ainsi que Zla, mang beaucoup de fruits, nous avions
parfaitement oubli l'heure du dner.

--Le commandant de Port-Louis dsire vous voir, me dit de Ruyter. Il
nous a tous invits  dner, et Aston a t reu avec la plus grande
bont.

Quelques jours aprs, de Ruyter dcida que le lendemain,  la pointe
du jour, nous nous rendrions  la ville. En consquence, aux premiers
rayons de l'aurore, nous nous mmes en route. Nous passmes le
_Piton_, et, par un chemin assez beau, nous arrivmes  la ville de
Port-Louis. Sur ce ct, les montagnes penchent aussi doucement vers
la mer, que de l'autre elles s'lvent hautes et escarpes. Les
terres voisines de la ville taient bien cultives; des groupes de
jolies cabanes, aux verandahs vertes, taient disperses  et l
dans des plantations, et ces plantations taient spares les unes
des autres par des avenues d'arbres. Ces arbres taient des vacours
impntrables,  cause de l'paisseur et de la quantit de leurs
feuilles hrisses et pointues. Nous vmes une grande varit de
bananiers et de champs d'ananas ferms par des haies de pchers, de
roses persanes et par un magnifique arbrisseau indien, nomm le
_neshouly_, puis encore, pareil  un saule pleureur, le bambou qui
penchait sa tte sur la rivire d'un air amoureux de sa gracieuse
forme.




LIX


En arrivant  la ville, qui est btie prs du port,  l'entre d'une
charmante valle que nous venions de franchir, et au-dessus de
laquelle tait une montagne, nous passmes devant d'assez jolies
maisons entoures de jardins remplis de fruits et de fleurs. Aprs
avoir travers les faubourgs, nous franchmes plusieurs rues sales,
troites, dpaves, aux maisons construites avec des matriaux
mlangs de mauvaises pierres, de boue et de bois. En approchant du
havre, nous dcouvrmes la maison du commandant, et les vilaines
habitations qui entouraient cette rsidence lui donnaient l'apparence
extrieure d'un magnifique palais.

Le commandant nous reut avec une politesse parfaite, avec cette
politesse franaise qui contraste si vivement avec les manires du
grossier et roide Anglais au pouvoir, qui, du haut de sa puissance,
regarde chaque tranger comme un importun, et lui demande d'un air
bourru:

--Que voulez-vous, monsieur?

Si, contre sa nature, ce personnage vous engage  entrer dans
l'intrieur de sa maison, et si vous trouvez sa femme, qui n'est point
prpare  recevoir votre visite, elle rougit de colre, et, aprs
avoir adress  son mari quelques mots  demi prononcs, elle sort du
salon comme une furie;  moins que vous n'ayez personnellement ou par
un moyen quelconque la puissance de calmer cette femme, elle sera de
mauvaise humeur pendant toute la dure du jour, et  ses yeux vous
passerez ternellement pour un importun.

La rception que nous fit le commandant franais fut tout  fait
diffrente, car il nous accabla de prvenances et d'amitis.

Pendant qu'on prparait des rafrachissements, il m'entrana dans le
boudoir de sa femme et lui dit:

--Ma chre, je vous prsente un jeune chef arabe.

Quand le commandant nous eut quitts, la dame me fit asseoir  ct
d'elle sur un canap, et m'adressa, sans en attendre la rponse, une
foule de questions, ne mettant pas un seul instant en doute que je
n'tais pas ce que je semblais tre.

--Vous tes fort beau, me dit-elle, mais vos chles sont encore plus
magnifiques que vous. Je dsirerais bien savoir s'ils sont de
vritables cachemires. Pourquoi rasez-vous votre tte? Croyez-vous 
la vierge Marie? Avez-vous jamais aim? Voudriez-vous tre baptis?

Les mains de la dame taient aussi vives que sa langue, et elle me
dshabillait presque pour examiner plus  l'aise chaque partie de mes
vtements.

--Votre peau est bien douce, reprit-elle aprs un court silence, et
vous n'tes pas trs-noir. Les femmes arabes sont-elles belles?
Aimez-vous les Franaises? Mon intention est de rentrer bientt en
France. Je ne puis plus supporter ni la chaleur, ni l'entourage d'un
peuple barbare, ni le manque absolu d'une socit amusante; les choses
indispensables au bien-tre de l'existence sont ici en profusion, mais
j'en suis lasse, car elles ne satisfont plus que des besoins
matriels.

L'arrive de de Ruyter suspendit pendant quelques minutes le bavardage
de l'loquente dame, et elle accueillit mon ami avec un empressement
qui prouvait la haute considration qu'elle avait pour son hte. Pour
elle, de Ruyter tait le seul gentleman de l'le; il avait pass
plusieurs annes  Paris, et elle lui parlait sans cesse de cette
chre ville.

--Cher de Ruyter, ce garon vous appartient-il? O l'avez-vous trouv?
Il me plat beaucoup, et je suis positivement dtermine  l'emmener
avec moi  Paris. Pensez donc  la magique sensation qu'il y fera!
N'est-il pas surprenant que ces peuples, qui vivent dans les dserts
avec des lions et des tigres, aient un air si distingu et se
comportent d'une manire si convenable? Mon cher de Ruyter, vous
faites-vous une ide de ce que sera ce garon quand il aura pass un
hiver  Paris, et appris  valser? La belle et chre crature!
Souvenez-vous bien que vous m'avez donn ce garon, de Ruyter. Qu'il
met donc bien son turban! Quel est votre nom? Allons, montrez-moi
comment vous pliez vos chles; tout Paris raffolera de vous.

Madame *** bavarda ainsi jusqu' ce que l'accs de fatigue la
contraignt  se taire, puis elle protesta qu'il lui serait impossible
de supporter que je la quittasse un instant. Elle se coucha sur le
canap et me dit de lui donner un _punka_ et un ventail.

--Ah! s'cria-t-elle, qui voudrait vivre dans un pays o la chaleur
est si insupportable; on ne peut dire un seul mot de bienvenue  un
ami sans tre prs de mourir de fatigue. Je vous assure que ce mois-ci
je n'ai pas prononc vingt paroles. Ce garon doit tre bien las
aussi. Vous connaissez notre maison, de Ruyter, et je vous prie--voil
une chre crature!--de m'envoyer quelques-unes de mes femmes et de me
passer cette eau de Cologne.

Aprs un magnifique djeuner, le commandant nous conduisit, avec le
capitaine et quelques officiers de la corvette, qui tait alors 
Port-Louis, dans un cabinet de lecture que les marchands avaient
tabli l; nous trouvmes rassembles les principales personnes
militaires, civiles et mercantiles du pays. Le commandant fut pri de
lire une lettre de remercments, adresse par tous les habitants de
l'le au capitaine de la corvette, aux officiers,  de Ruyter, en un
mot  tout l'quipage du grab et de la corvette, pour le grand service
qu'ils avaient rendu en exterminant les pirates de Saint-Sbastien.

Le capitaine franais dit que le succs de l'entreprise devait tre
attribu  l'adresse et  l'intrpidit de de Ruyter.

Aprs cet loge, auquel rpondirent des flicitations chaleureuses, le
commandant offrit aux capitaines des vaisseaux deux belles pes, et
au premier lieutenant et  moi deux coupes d'argent avec des
inscriptions dessus.

Pour se conformer  un dsir exprim par de Ruyter, le commandant de
l'le ne fit aucune mention de la frgate anglaise.

Aprs avoir pris quelques rafrachissements, feuillet des livres et
parcouru des journaux, nous nous sparmes.

 notre rentre dans la maison du commandant, o un dner public
devait se donner le soir, nous trouvmes sa femme, qui voulait
absolument nous contraindre  dormir pendant la chaleur de la journe,
mais je pris la fuite et je me rendis sur le port.

Le magnifique schooner amricain tait l, et j'aurais volontiers
consacr mon sjour  Port-Louis  la contemplation de ses formes
merveilleuses, si les plaintes des esclaves chancelants sous leurs
lourds fardeaux, si leurs fronts couverts de sueur, leurs yeux
fatigus et leurs dos meurtris ne m'eussent chass loin de ce triste
spectacle.

Je poursuivis ma promenade autour de Port-Louis. La ville a une
population de dix-sept  dix-huit mille mes, et il y a au moins huit
cents Europens. Le reste est un mlange de toutes les nations, ce qui
fait que le nombre des esclaves y est norme. Ces esclaves sont
presque tous natifs de Mozambique, de Madagascar ou de diffrentes
les. La ville n'emploie pour le transport de ses marchandises ou de
ses denres ni chevaux ni charrettes, et les esclaves et les buffles
sont les btes de somme. Je pntrai dans les cabanes des natifs et
je causai avec eux jusqu'au moment o l'heure m'annona qu'il tait
temps de rentrer dans la maison du commandant.

 la nuit tombante, notre hte nous conduisit jusqu'au dehors de la
ville, et nous quitta en nous engageant  aller lui rendre visite
toutes les fois que nous voudrions bien songer  lui.




LX


J'prouvais une si ardente impatience de rentrer  la maison, que je
n'accordai aucun gard au paysage.

--Quelle opinion avez-vous de cette dame? me demanda de Ruyter.

--C'est un ange de douceur; elle a un caractre divin, des sentiments
et un courage de lionne! Quoiqu'elle soit trs-silencieuse, elle est
spirituelle, parce que son silence est la timidit d'une mditation
profonde, car des yeux si beaux et une bouche si adorable ne peuvent
tre sans signification.

--Arrtez l, mon jeune ami, vous en avez assez dit. J'admets qu'elle
possde les beauts de sa nation, c'est--dire la jeunesse et la
toilette; quant aux charmes que vous numrez si pompeusement, je ne
suis pas sur la voie qui peut me les faire dcouvrir, et je n'ai mme
aucune ide de leur mystrieuse existence. J'ai vcu, Trelawnay.
Appelez-vous timidit l'air et les manires d'une courtisane? Quant 
sa profonde mditation, vous pouvez tout aussi bien appeler
contemplatifs les criards perroquets. Vous parlez encore de son
extrme silence, mais je prfrerais tre couch dans un gouffre avec
un ouragan sur ma tte, ou bien encore tre condamn aux galres, que
de supporter l'horrible torture d'entendre parler une Franaise une
heure par jour dans un climat des tropiques.

--Une Franaise! m'criai-je, de qui parlez-vous?

--De qui? Mais de quelle autre personne, pensez-vous que je puisse
parler, si ce n'est de la femme avec laquelle nous avons pass la
journe?

--Ah! je l'avais tout  fait oublie; j'ai cru que vous me parliez de
Zla.

--Ah! ah! rpondit de Ruyter en riant, vous tes le garon qui crivit
 son pre en finissant ainsi sa lettre:

Ma bien-aime Zla, je suis toujours  toi.

Je vous croyais plus grand dans vos vues que cela, Trelawnay. Les
esprits srieux ne doivent jamais se laisser assujettir par un ennemi
aussi rampant et aussi faible que l'amour. Vous vous nourrissez d'un
poison qui tuera les nobles sentiments de votre coeur et l'nergie de
votre nature; vous avez maintenant dans le sein un feu aussi
inextinguible que celui qui brle dans le flanc de cette montagne.
Souvenez-vous de mes paroles, mon garon; il vous dtruira comme ce
volcan dtruira cette montagne, quoiqu'elle soit de granit.

Pauvre enfant, je vous plains, car je vois que vous tes dj soumis
et rsign comme un esclave sans espoir, rsign et soumis  la plus
nervante des passions humaines!

Les femmes ressemblent  des plantes parasites qui jettent leurs
sauvages tendrons sur un arbre, sur deux, sur trois, jusqu' ce que,
devenues un dur cordage, elles tranglent ceux qu'elles embrassent.

Votre front grand et ouvert indique un jugement qui,  sa maturit,
devra craser la vile passion au premier jour de sa naissance. Des
hommes comme vous, Trelawnay, sont crs pour accomplir de nobles et
grandes choses, pour faire des actions qui les placent au-dessus de la
faiblesse du genre humain; ils ne doivent consacrer leur temps ni aux
ides troites et intresses, ni aux plaisirs d'un seul individu,
quelque digne qu'il en soit. Comment, vous vous livrez  l'amusement
puril de caresser une pauvre petite babiole, une poupe d'enfant!

Me voyant silencieux et attrist, de Ruyter termina son discours par
la citation d'une phrase de son auteur favori (Shakspeare), mais,
comme tout le monde, il citait dans l'espoir de gagner sa propre
cause:

Rveillez-vous, enfant, et le faible, le lascif Cupidon desserrera de
votre cou son treinte amoureuse, et, comme une goutte de rose
rejete de la crinire d'un lion, il tombera  vos pieds.

Pour adoucir la peine qu'il m'avait faite, de Ruyter ajouta:

--Je ne blme pas positivement l'amour que vous avez pour Zla: elle
est votre femme, et, de plus, digne d'tre aime; mais je blme une
affection exclusive qui vous fait perdre votre temps et vos talents,
et ils peuvent l'un et l'autre tre utilement employs.

Quand de Ruyter eut puis un sujet de conversation auquel mon silence
donnait des limites restreintes, il essaya de rveiller en moi
l'intrt que j'avais autrefois pour mes devoirs particuliers.

Je rpondis peu  ses bienveillantes paroles, et, pour viter une plus
longue discussion, je donnai un coup de cravache  mon cheval, et je
laissai de Ruyter causer avec Aston.

En galopant vers la hauteur sur laquelle tait situe la maison, je
fus trs-surpris de voir que les fentres et les jalousies de la salle
du milieu taient hermtiquement fermes. La soire tait frache, le
soleil avait disparu derrire les collines;  l'ouest, une douce brise
venant de la mer faisait bruire les arbres et demandait l'ouverture de
toutes les croises. Un malheur devait tre arriv, pour que la
proccupation empcht de prendre le soin habituel de changer l'air
des appartements. Comme Zla occupait entirement mes penses, malgr
la censure que de Ruyter venait de me faire sur l'amour, je sautai 
bas de mon cheval, je brisai une jalousie, et je tombai dans la salle.

La soudaine transition de la lumire  une complte obscurit
m'empcha de distinguer les objets.

--Qui est l? criai-je vivement.

--Fermez la fentre, me rpondit une voix, fermez la fentre; elle se
sauvera; fermez vite.

En avanant, je fis un faux pas et je tombai dans le bassin.

La voix vocifrait toujours:

--Fermez la fentre. Ah! elles se sauveront! elles se sauveront!

Je sortis du bassin, et en regardant autour de la salle, je vis une
forme longue, maigre et sombre qui s'avanait vers moi.

Je reconnus bientt le pas flasque et le visage fantastique de Van
Scolpvelt.

D'une main le docteur tenait une lanterne, et de l'autre il
brandissait un long bambou blanc.

Il passa prs de moi sans me regarder, car ses yeux, presque hors des
orbites, dvoraient le plafond.

Aprs avoir ferm la fentre, il murmura:

--Elles ne se sont pas chappes, les voil, et l'air leur a fait du
bien; elles taient un peu tourdies, mais elles ont repris leur
vivacit premire. Eh bien! c'est vraiment merveilleux; regardez...
Ah! c'est vous, capitaine?... Je croyais que c'tait un des noirs; je
suis content que vous soyez venu, car vous serez enchant de voir les
jolies btes qui foltrent dans l'air.

--Que voulez-vous dire, docteur? Je ne vois rien; je crois, en vrit,
qu'une vision diabolique occupe votre esprit; il le faut vraiment pour
que vous ayez la force de supporter l'touffante atmosphre de cette
chambre.

--Je ne sens pas la chaleur, rpondit Van Scolpvelt. N'ouvrez pas les
fentres, regardez-les, je vous en prie.

--Je les vois et j'entends leurs faibles cris. Que faites-vous
renferm avec ces oiseaux? tes-vous en train de les ensorceler?

--Des oiseaux, hum! des oiseaux! Elles ne sont pas plus des oiseaux
que moi, elles sont vivipares et classes dans le mme rang que les
animaux, et que vous-mme. L'autre jour, quand je vous ai envoy mon
Spallanzani, vous l'avez rejet. Eh bien! si vous l'aviez lu, vous ne
seriez pas si ignorant; une chauve-souris un oiseau!

--Allons, Van, ouvrez les fentres, j'ai mal au coeur.

--Mal au coeur! qu'est-ce que cela fait, ne suis-je pas ici? Je dsire
vous faire voir le secret de l'exprience. Ne croiriez-vous pas, en
regardant leurs mouvements, qu'elles ont l'usage de leurs orbes
visuels? Imaginez-vous qu'ils ont t brls!

--Brls?

--Oui, il y a une demi-heure.

--Quelle est la brute qui a fait cela?

J'ouvris la porte et je vis accourir Zla, qui me dit en pleurant:

--Je suis bien contente que vous soyez revenu; cet horrible Indien
jaune a attrap des chauves-souris et il leur a arrach les yeux avec
des aiguilles brlantes.

Voici ce qui tait arriv. En venant rendre visite  de Ruyter, le
docteur avait trouv des chauves-souris dans les trous d'un vieux mur
en ruine. Il en avait attrap trois, aveugl deux avec un fil de fer
rouge, et aprs avoir arrach les yeux  la troisime, il les avait
mises en libert dans la chambre, afin de voir s'il leur tait
possible de diriger leur vol avec la mme rapidit et la mme
prcision qu'avant d'tre si horriblement prives de la vue. Van
nommait cela une exprience intressante, dlicieuse, et surtout
satisfaisante.

--Spallanzani, me dit-il, a fait ce mme essai sur la chauve-souris
ordinaire, mais moi j'essaye sur la classe vampire. Ce soir je
rsoudrai une autre question. On dit que les chauves-souris sont de si
admirables phlbotomistes qu'elles insinuent leurs langues,--qui sont
pointues comme les plus fines lancettes,--dans les veines des
personnes endormies; elles se servent de leurs longues ailes comme
d'un ventail pour rendre le sommeil plus calme, puis elles extraient
une norme quantit de sang. Ces vampires ails prfrent les veines
qui sont derrire le cou ou sur les tempes. Quelquefois la victime
meurt insensiblement, affaiblie degr  degr par la perte de son
sang.

Maintenant, capitaine, vous qui tes jeune, chauff, fivreux; vous
dont les veines sont grandes et pleines, vous devez aller reposer
cette nuit  ct de ce vieux mur. Je rglerai la quantit de sang
qu'aspirera le vampire, et je m'engage  empcher que vous saigniez
aprs, ce qui constitue le seul danger de cette exprience. Pensez
au bienfait dont vous doterez la science, car si le succs couronne
notre tentative, les ventouses, les sangsues, enfin tous les moyens
employs pour ter le sang seront avantageusement remplacs par cet
inestimable phlbotomiste. Vers le matin nous ferons l'examen de la
construction physiologique de la langue du vampire, car peut-tre y
dcouvrirons-nous un moyen pour perfectionner les lancettes dont on
se sert usuellement.

chauff par ses dsirs, le docteur devint loquent, et son loquence,
que n'interrompit pas l'arrive de de Ruyter et d'Aston, me faisait
rire aux clats.

Comme je savais qu'il tait parfaitement inutile de disputer avec Van
Scolpvelt, je me contentai de refuser nettement sa charmante
proposition en lui exprimant l'horreur que je ressentais pour tout ce
qu'il avait dj fait.

Le docteur se tourna vers Aston et vers de Ruyter en les suppliant
l'un et l'autre, toujours au nom de la science, de se soumettre 
cette savante exprience. Mais les trouvant sourds  ses ardentes
prires, le docteur donna  ses traits la mine la plus plaintive et la
plus attendrissante, et dit  Zla:

--Et vous, me...

La jeune fille n'en couta pas davantage; elle se sauva avec la
rapidit d'un livre.

Van Scolpvelt gronda sourdement contre l'gosme des hommes, contre la
lgret d'esprit des femmes, puis il dit d'un air inspir:

--Eh bien, ce sera moi! oui, moi! Je me coucherai auprs du mur; qu'on
m'y fasse immdiatement porter une couche ou des tapis suffisants.




LXI


Aston et moi nous nous jurmes de punir Van Scolpvelt de sa cruaut
envers les chauves-souris. Notre plan d'attaque fut arrt, et pendant
que de Ruyter tint compagnie au docteur, je me fis suivre de deux
garons noirs afin d'examiner sur toutes leurs faces les localits du
puits. Bti  la faon orientale, ce puits tait large, profond, et
des marches de pierre casses, uses, conduisaient  la proximit de
l'eau. Couches au centre d'une vgtation de plantes grasses, de
fleurs gluantes, les marches taient glissantes, et les excrments des
chauves-souris, le passage des crapauds, ne contribuaient pas
faiblement  les rendre fort dangereuses. Quand je fus parvenu, avec
une peine inoue,  descendre ce gluant escalier, je plongeai un
bambou dans l'eau afin de me rendre compte de sa profondeur; cette
profondeur n'tait que de trois pieds.

J'envoyai un garon me chercher le hamac de de Ruyter, et nous le
plames, la tte sur les marches du puits, en passant une corde dans
les anneaux qui taient  chaque bout;  ces deux soutiens nous
joignmes une seconde corde mise transversalement, afin de donner de
la roideur au hamac quand le docteur y serait tendu.

Les branches d'un grand arbre ombrageaient l'ouverture du puits, nous
attachmes une poulie  la plus forte des branches,  celle dont le
feuillage nous parut assez pais pour dissimuler le jeu de la poulie.
Ceci fait, j'instruisis les noirs de mes projets; je leur appris les
rles qu'ils avaient  jouer, et je les emmenai  la maison, pour les
habiller suivant les exigences du devoir qu'ils devaient
consciencieusement remplir.

En entrant dans la salle pour appeler de Ruyter,--car il avait t
convenu qu'Aston resterait avec le docteur pour l'amuser jusqu'
l'heure qui devait sonner le repas,--je fus oblig de m'arrter pour
couter avec une juste admiration le discours prononc par le savant
Esculape.

--Je voudrais, criait Van Scolpvelt d'une voix stridente, je voudrais
que ma mre ne m'et point donn la vie, ou bien encore que cette vie
m'et t accorde par le ciel mille annes avant cette poque de
tnbreuse ignorance, poque dsastreuse, qui laisse lchement dprir
la science. Si les hommes taient sages, senss ou seulement
raisonnables, ils eussent fait des prodiges pour activer la marche
tortueuse de la science. Elle se serait avance  la voix protectrice
de l'encouragement,  l'aide des protections du pouvoir; elle et
prospr, grandi, et son clatante lumire serait venue dissiper les
sombres nuages qui nous enveloppent. Le chimiste et sa batterie
galvanique ne seraient pas en train de dtruire, mais de crer!  ma
mre, si vous tiez arrive jusqu' cette sombre priode, si vous
aviez connu une poque de faiblesse telle, qu'il soit impossible au
savant de trouver un homme assez gnreux pour se coucher auprs d'un
puits! Qu'auriez-vous dit dans la stupeur de votre affliction? vous,
ma mre, qui m'aimiez, vous qui ne rvriez que la science et moi,
votre unique enfant; et, en aimant ce fils de vos entrailles, vous
aimiez encore la science! la science,  laquelle j'avais consacr mes
jours et mes nuits; et vous savez, ma mre, avec quelle ardeur les Van
Scolpvelt ont poursuivi leur divine, leur sainte profession. Vous
souvient-il encore du jour o les suites d'une trop grande application
 l'tude vous donnaient une vive douleur  l'oeil? cette douleur
s'augmenta, et je vous dis:

--Ma mre, si vous ne me laissez pas arracher votre oeil, vous aurez
un cancer.

--Mon fils, tez-le.

Ce fut votre seule rponse. J'enlevai  l'instant votre oeil, et vous
ne laisstes chapper ni une plainte, ni un regret, ni un soupir;
votre beau front rayonna de joie, car la main de l'oprateur avait t
calme, lgre, sre et ferme; et, ajouta Van Scolpvelt avec
exaltation, o trouveriez-vous aujourd'hui une pareille femme?

Notre rponse fut un immense clat de rire.

Van Scolpvelt se leva furieux; il alluma, en grondant de sourdes
paroles, l'insparable amie de ses tudes, son _cume de mer_, et il
se rendit au jardin en rappelant  Aston qu'il avait promis d'aller,
d'heure en heure, lui rendre visite dans sa couche arienne.

Nous prparmes aussitt les noirs aux rles qu'ils avaient  jouer.
Avec de la chaux liquide, de Ruyter dessina sur le corps nu des
jeunes garons des lignes blanches, et dont l'clat ressortait
vivement sur la teinte noire de leur peau; ces lignes donnaient  nos
acteurs une apparence de squelette rellement effrayante. Ce ne fut
pas tout; nous attachmes  leur dos, en forme d'ailes, des archets
malais couverts de papier noir ray de blanc, ensuite nous leur mmes
entre les mains des aiguilles  coudre, lies ensemble avec du fil,
mais spares les unes des autres comme celles dont les matelots se
servent pour tatouer leur peau.

Vers minuit, Aston et de Ruyter se placrent au bout du cordage qui
devait tre hiss au moment du signal. Sans tre ni vu, ni entendu,
je me glissai sous l'arbre qui avoisinait le puits, et les garons
spectres se cachrent sous les buissons de chaque ct du hamac.
Les noires chauves-souris voltigeaient les unes autour du puits,
les autres au-dessus de la tte de Van Scolpvelt, qui tait couch
sur le dos, et qui semblait les regarder avec une anxit curieuse
et non effraye. Van s'tait muni d'un bandage, afin d'arrter
l'coulement du sang, quand, en sa qualit de mdecin, il se serait
cri:--Arrtez! assez!...

Le plus profond silence rgnait dans le jardin. Je donnai le signal de
l'entre en scne. Aussitt les spectres se levrent, et leur voix
criarde jeta un hurlement aigu; ils battirent bruyamment leurs ailes,
et vinrent envelopper le docteur dans les pans du hamac. Un second
signal leva l'amant de la science au-dessus de l'arbre, et, quand il
redescendit  la hauteur du puits, les noirs gambadrent autour du
docteur et le piqurent du bout de leurs aiguilles avec une rapidit
si lgre et  la fois si tourmentante, que le docteur dut se croire
la proie d'un essaim de gupes sauvages.

Aprs cette seconde scne, nous prcipitmes le hamac dans les
profondeurs du puits; alors le spectacle devint trange: troubles
dans leur retraite, les chauves-souris s'lancrent dehors en battant
confusment leurs ailes; les crapauds et les rats augmentrent le
tapage, et ce fut la symphonie la plus horriblement discordante que
j'aie jamais entendue. Quand le hamac fut pos au fond du puits, nous
poussmes ensemble le cri aigu des Indiens; ce cri retentissant
effraya tous les habitants du puits, qui sortirent en dsordre de leur
sombre demeure.

Pour nous, qui ne faisions que regarder dans le puits, ce spectacle
tait pouvantable, et pour celui qui tait au centre mme de
l'insurrection, il devait tre horrible.

Je commenai  comprendre que mon espiglerie pouvait devenir
dangereuse, et je fis part de mes craintes  de Ruyter.

--Ne vous tourmentez pas, me rpondit-il, Van Scolpvelt a le coeur
d'un stocien; c'est sa philosophie ou sa peur,--car ces deux
sentiments ne sont pas incompatibles, quoiqu'ils doivent l'tre,--qui
l'empche d'appeler au secours.

--Chut! dis-je tout bas, j'entends sa nageoire agiter l'eau; il se
remue, coutez: son coassement s'lve plus haut que celui des
crapauds.

Nous entendmes Van marmoter des plaintes en faisant des effort
inutiles pour se dlivrer de sa prison. Il clapota dans l'eau quelques
instants, et resta enfin silencieux.

Nous tions assez certains de ne faire qu'une mchancet sans
consquence pour ne pas nous effrayer du silence de Van. Une heure
s'coula.  la dernire minute de cette ternit (pour le docteur),
Aston se dirigea vers le puits d'un air nonchalant, parut trs surpris
de ne pas trouver le docteur, et l'appela en arpentant le jardin dans
toutes les directions. J'avais suivi Aston, et nous approchmes
doucement du puits. Van se dbattait dans l'eau en maudissant le jour
de sa venue dans le monde, les chauves-souris, le puits et tous les
diables qui se trouvaient dedans. Ces maldictions taient profres
en hollandais, en latin et en anglais. Aston daigna enfin entendre la
voix du docteur; il s'exclama, s'attendrit, s'indigna, et nous
courmes chercher des cordes et des lumires.

Un garon descendit dans le puits, attacha une corde autour des reins
du docteur, et nous le hissmes jusqu'aux dernires branches de
l'arbre avec une telle rapidit, que le pantalon et la chemise du
pauvre savant se dchirrent par lambeaux.

Quand le docteur fut dpos par terre, il tait tellement puis,
tellement mu, qu'il lui fut  peine possible de respirer. La
rsurrection de Lazare ne donne qu'une faible ide de la figure de Van
Scolpvelt, dont la pleur livide prenait, sous la terne lueur de nos
lanternes, des teintes cadavreuses. La tte du docteur oscillait sur
ses paules; ses jambes pliaient comme des bambous sous les caresses
du vent; son cou, ses mains et son front taient couverts d'une vase
verte; ses cheveux longs et minces pendaient comme ceux d'une sirne;
les sourcils de Van se tenaient droits, et son regard effar
paraissait aussi bourru et aussi furieux que celui d'un chacal pris
dans un pige.

Quand il se sentit en tat de marcher, il nous tourna le dos et se
dirigea vers la maison sans rpondre un seul mot  nos pressantes
questions.

--Eh bien, docteur, lui demandai-je, avez-vous vu les vampires? Qui
donc vous a pouss dans le puits? Avez-vous t saign?

Van Scolpvelt me regarda d'un air froce et ne rpondit rien.

On lui prpara un verre de skdam; il le but sans mot dire, passa une
chemise et se coucha sur le divan de la salle.




LXII


Le lendemain, munis de nos lances, Aston et moi, nous grimpmes le
ct bois de la montagne. Aprs avoir rd pendant quelque temps,
nous suivmes le cours d'une petite rivire qui tait  moiti
consume par l'aride chaleur d'un temps sec et sans air. Les eaux de
cette rivire serpentaient sous l'ombrage des arbres et des
arbrisseaux qui, maintenus dans leur verdure par l'humide contact de
l'eau, se penchaient amoureusement vers leur faible nourrice pour lui
payer en retour de ses bienfaits le tribut de leur ombre.

Le soleil brlant dvorait comme un ardent incendie tout ce qui
affrontait ses rayons. Le chne robuste, le fin pin, le palmier
gigantesque, le teck majestueux, qui s'lvent comme des chefs
au-dessus de tous les arbres de la fort, montraient tristement leurs
cimes brles, sches, presque ananties par l'angoisse de la soif.
Les bruyants perroquets taient silencieux, et les singes inconstants,
 moiti endormis, se tranaient sur les branches avec une apathie si
nonchalante, qu'ils nous laissaient passer indiffremment.

Si je cherchais  attirer leur attention en leur jetant ma lance ou
une pierre, ils montaient doucement et d'un air chagrin sur une
branche plus leve, ou bien encore ils changeaient simplement de
place. Il n'y avait pas, sous ce ciel brlant, un autre animal
visible.

Notre vive jeunesse, notre sant de fer semblaient nous mettre 
l'preuve du soleil, car nous marchions joyeusement, insouciants de
tous les obstacles que nous prsentaient les buissons, les bambous et
les ronces. Nous dbarrassions les chemins avec nos lances, et nous
nous faisions un passage aussi adroitement que les sangliers dont nous
cherchions les traces.

En traversant la rivire pour rentrer au logis (midi venait de sonner
dans nos estomacs), nous fmes tonns d'entendre tout prs de nous
la dtonation d'une arme  feu. Cette dtonation, dont le silence
tripla la sonorit, fut semblable  celle d'un coup de canon, car elle
se rpta de rocher en rocher.

Dans une seconde, tout le bois fut en confusion; tous ses htes,
effrays, s'agitrent. Nous courions vers l'endroit d'o le coup de
mousquet avait d partir, quand un sanglier, suivi par une litire de
petits, qui joignaient au cri de leur mre leur timide voix, passa
rapidement devant nous.

Nous nous jetmes hardiment  la poursuite de cette prcieuse bande.
La froce mre se retourna et mit sa poitrine entre ses enfants et nos
armes.

Je voudrais que ma bonne mre penst ainsi quelquefois aux siens; mais
il y a si longtemps qu'elle leur a donn le jour, qu'il est bien
possible qu'elle ne s'en souvienne plus.

Je devanai Aston, et je me prcipitai au-devant du sanglier. Ma lance
se brisa, car le coup, mal dirig, ne fit qu'effleurer la peau dure et
ride de l'animal. La terre, sche et glissante, me fit perdre pied,
et je tombai devant la bte. Je saisis le petit poignard que j'avais
dans ma poitrine, et, sans m'effrayer des regards froces et des
dfenses normes de mon ennemi, j'allais l'attaquer quand Aston me
cria:

--Restez tranquille! ne bougez pas!

Je retins mon haleine, et je sentis la lance d'Aston glisser au-dessus
de moi. Elle atteignit le sanglier au coeur, et la bte, expirante,
tomba sur moi.

Une voix inconnue s'cria aussitt et d'un ton ravi:

--Cette belle personne fera des jambons excellents. Je l'emporterai
l-bas pour la saler et la prparer.

Et au mme moment quelqu'un, le propritaire de la voix, empoigna mes
jambes.

--Que je sois pendu si vous faites cela! m'criai-je en me levant et
en regardant le personnage, qui n'tait autre que Louis, arriv le
matin  la maison avec une provision de vivres.

--Ah! me dit-il, je ne vous avais pas vu. Le beau porc!

Et le munitionnaire riait de plaisir, se rgalait en imagination sur
le cadavre encore chaud de la victime d'Aston.

Tout  coup l'attention de Louis fut attire par les cris des
pourceaux, qui couraient perdus en cherchant leur mre  et l.

--Comment! cria-t-il, elle a des petits et vous ne me le dites pas?

Nous russmes sans peine  attraper tous les orphelins. Louis les
dorlota, les caressa; il les pressa dans ses bras en les appelant ses
jolis petits chris.

--Ne pleurez pas, mes amours, leur dit-il; je vous donnerai des soins
aussi tendres que ceux que vous a prodigus votre mre.

En achevant cette bienveillante promesse, Louis se tourna vers nous.

--Avez-vous faim? nous demanda-t-il; si vous le voulez, je vais
allumer du feu, afin de faire cuire deux de ces petits?

--Sur quel animal avez-vous tir un coup de fusil, Louis?

--Ah! c'est vrai. J'ai tir, et fort adroitement. Je l'avais tout 
fait mis en oubli; mais, avant de vous montrer ma victime, laissez-moi
attacher les jambes de ces belles petites cratures. Mon fusill n'est
pas encore mort.

Aprs avoir enchan ses jolis petits chris, Louis nous montra un
arbre sur une branche duquel tait couch un norme babouin.

Les entrailles de la pauvre bte sortaient de son corps au milieu d'un
ruisseau de sang.

Quoique  l'agonie, il se collait  l'arbre avec ses pieds de
derrire.

 notre approche, il nous fit la grimace et se mit  caqueter.

Louis rechargea son fusil, et, quand il dirigea le canon vers l'arbre,
la pauvre bte parut dsespre; sa colre se changea en peur, elle
nous jeta un regard pitoyable et fit un dernier effort pour fuir vers
une branche moins  porte des coups de son ennemi. Ce mouvement fut
fatal au babouin, car il tomba sans vie au pied de l'arbre.

Louis sauta sur le singe, le saisit promptement par la nuque et lui
coupa la gorge.

Cette action ressemblait tellement  un homicide, que je frissonnai.

--Allons-nous-en, dis-je d'un ton impatient; laissons-le,
laissons-le!

--Pourquoi? demanda Louis; moi je veux l'emporter, la chair du singe
est excellente: si vous ne savez pas cela, vous ne savez rien du
tout.

--En vrit, s'cria Aston, cet homme est un cannibale,
allons-nous-en.

Nous quittmes Louis en lui promettant d'envoyer une litire et des
domestiques pour enlever le sanglier.




LXIII


Notre premire rencontre fut celle de Van Scolpvelt, qui, assis sous
une haie de poiriers pineux, dvorait du regard et de la pense les
caractres d'un grand in-folio ouvert devant lui. De temps  autre il
s'occupait attentivement  regarder,  l'aide d'un microscope, un
objet d'abord invisible  nos yeux.

Van Scolpvelt ne fit pas le moins du monde attention  notre approche.
Il continua  tenailler avec un petit couteau un malheureux hrisson.

--Regardez, dit-il  Aston d'un ton dur, regardez cet hroque animal;
je le perce de part en part, il est vivant, il a des muscles, des
nerfs, et cependant il ne remue pas, il ne se plaint pas, il ne fait
pas le moindre bruit, il ne trouble pas inutilement, sottement, le
cours d'une savante exprience: que ce calme dvou soit une leon
pour vous!

En entrant dans la maison, nous trouvmes de Ruyter occup 
parcourir des journaux et  feuilleter des livres nouvellement
arrivs.

--Jetez un coup d'oeil sur les papiers du grab, me dit-il en me les
montrant du regard; ils sont dignes d'intrt.

--Mon cher de Ruyter, dit Aston, je vous renouvelle devant Trelawnay
une prire que je vous ai dj faite: celle de livrer  la publicit
les charmants rcits que renferme votre journal particulier.

J'attendis avec impatience la rponse de de Ruyter, et elle frappa
vivement mon esprit.

--Si j'tais ambitieux, nous dit-il, si j'aspirais  la vaine gloire
de rendre mon nom immortel, et si pour le faire je n'avais qu'
crire, je n'crirais pas. Quand la vie d'un homme est pure de toute
mauvaise action, quand elle est brillante et sans tache, il a conquis,
par l'effort seul de sa volont, la plus apprciable des gloires,
celle de l'estime de ses concitoyens.

Il y a peu de hros grecs et romains qui aient t des auteurs, et
cependant leurs noms, illustrs par leurs actions, se sont perptus
jusqu' nous. Eschyle, Sophocle sont lus; mais Socrate, Timolon,
Lonidas, Portia et Arie sont admirs et connus. Les clatantes
actions de l'hrosme, de la dvotion, de la gnrosit, les ont
prservs de l'oubli. L'immortalit qui est conquise par la conduite
est la plus honorable. Il y a des milliers de gens qui sont incapables
de comprendre les ides d'un grand auteur, mais qui s'chauffent et
qui brlent de plaisir en coutant le rcit d'une action noble et
gnreuse.

Pour en revenir  la demande que vous m'avez faite, je ne puis en
satisfaire les dsirs, parce que je ne tiens qu' une seule chose, et
cette chose est la bonne opinion, l'estime, l'amiti de ceux que
j'aime. Je tiens  la vtre surtout, mes chers amis, et j'y attache
plus de valeur qu' l'approbation du gouvernement franais, qui m'a
crit ici, mon cher Aston, que vous deviez tre emprisonn en
attendant la possibilit d'un change. Cet ordre n'a point de
personnalit, mais, en goste, je vous offre votre libert sans
conditions, et je vous donnerai un passage dans un de vos ports,
aussitt que la vie de ma rsidence vous paratra fastidieuse.

--Si vous attendez cette poque pour m'embarquer, mon cher de Ruyter,
j'ai de longs jours devant moi, car bien certainement elle n'arrivera
jamais. Jusqu' prsent j'ai  peine joui d'un plaisir vrai ou
ressenti une joie qui puisse tre compare  celle qui remplit mon
coeur depuis que j'habite votre rsidence. Je suis parfaitement
heureux ici, et je n'y prouve pas un dsir qui ne soit  l'instant
satisfait. Le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur est l'incertitude
de sa dure. De sorte, mon cher de Ruyter, que je me vois oblig de
vous confesser sincrement que mes lvres dmentiraient mon coeur si
je vous remerciais, en voulant les mettre  profit, des bonnes
intentions que vous avez pour moi en me rendant libre.

--pargnez-vous cette inutile phrasologie, rpondit de Ruyter en se
levant et en serrant la main d'Aston; vous vous plaisez ici, restez-y,
amusez-vous et laissez-moi arranger le reste. Je mnagerai le
commandant, et, d'aprs ce que vous m'avez dit de vos affaires, votre
sjour au milieu de nous ne peut vous faire aucun tort dans votre
profession.

--Que ma profession soit maudite! s'cria Aston lorsque de Ruyter eut
quitt la salle. Je n'tais qu'un enfant quand je suis entr au
service, et je n'ai t qu'un imbcile de persister dans cette
carrire; elle ne me laisse voir dans l'avenir ni gloire ni fortune,
et je me sais incapable aujourd'hui de remplir un emploi srieux et
productif. Je suis dans la marine depuis l'ge de dix ans, et j'en ai
vingt-cinq. Je n'ai jamais sjourn trois mois conscutifs sur terre;
ma peau est noircie par le soleil, mes cheveux presque blanchis par
les orages; je possde des cicatrices, le rang de lieutenant, et voil
tout ce que j'ai gagn et probablement tout ce que je gagnerai.

--Oui, ajoutai-je, et vous aurez de plus, dans vos vieux jours, une
bonne place  l'hpital de Greenwich, une jolie petite cabine grande
de six pieds, mais toute  vous seul; des vivres, un jardin plant de
choux pour promenade, et trois sous par jour, juste assez pour acheter
votre tabac. Que peut-on dsirer de plus?

Aston continua de se plaindre, de maugrer, et moi de lui donner pour
consolation la perspective de l'hpital.

--Croyez-moi, mon cher Aston, lui dis-je en quittant le ton de la
plaisanterie, abandonnez la carrire maritime; vous la suivez sans
espoir de promotion, et elle ne vous mnera pas  la gloire. Puisque
vous n'avez point de fortune, associez-vous avec nous, et bien
certainement, au bout de quelques annes, vous aurez une aisance qui
vous permettra de jouir en repos de la seule ambition de votre coeur:
celle de consacrer vos jours  la culture de la terre. Car,
continuai-je, un homme sans argent n'a point de patrie. D'ailleurs,
Aston, vous tes Canadien, et, si vous allez en Angleterre sans
argent, vous serez oblig de vous apercevoir qu' l'entre des villes
il y a de laides affiches, des affiches trs-dsagrables  la vue,
quoique proprement peintes, et qui glissent dans l'intelligence des
arrivants pauvres de malhonntes insinuations; quelque chose comme
ceci: _Les mendiants ne sont pas reus ici_, de sorte que
Greenwich...

Aston se leva, saisit une lance, et je me sauvai en riant par la
fentre.

Aston refusait d'couter avec srieux mes propositions, et il m'tait
impossible de lui infuser mes gots et les principes qui en
drivaient.

Quant  de Ruyter, il ne songeait mme pas  lui demander quel parti
il voulait prendre.

C'tait assurment un excs de dlicatesse, car Aston et lui taient
des amis srieux et insparables.

Je me rendis au port, o tait amarr le grab, pour donner aux hommes
une considrable portion de leur part de prise. J'en congdiai un
grand nombre, ne laissant sur le grab que les hommes ncessaires au
vaisseau. Je dis au rais que deux fois par semaine je me rendrais 
bord du grab, et qu' son tour il viendrait nous voir  la rsidence.

Quand j'eus rgl tous les comptes qui regardaient le grab, je me
dvouai de coeur, de corps et d'me aux plaisirs de la vie rurale.

Presque tous les jours j'explorais l'le dans une nouvelle direction;
je dcouvrais les endroits bien fournis de gibier, les rivires et les
lacs riches en poisson; quelquefois de Ruyter tait mon guide; mais
plus souvent encore je servais de cicerone  Aston.

Quand le jour tait bon pour la chasse, nous allions tous ensemble,
chargs de provisions, dner  l'ombre des bois. Dans ces occasions,
comme il n'y avait presque rien  faire sur le grab, Louis tait notre
pourvoyeur. Si le temps se montrait favorable aux travaux du jardin,
nous passions la journe  planter,  bcher,  arroser. L'orage, la
pluie ou les variations capricieuses de l'atmosphre nous trouvaient
dans la salle escrimant, lisant, crivant ou dessinant. Nous vitions
autant que possible l'ennui d'aller  la ville, et nous rpondions
assez mal aux invitations journalires qui nous taient faites par la
femme du commandant, ainsi que par les officiers et les marchands. De
Ruyter et, pour dire la vrit, chacun de nous dtestait ce qu'on
appelle le monde. En consquence, mon ami avait, pour y construire son
habitation, choisi un endroit presque inaccessible, surtout dans la
saison des pluies. Il fermait ainsi avec finesse l'entre de sa
solitude aux paresseux, frivoles et ennuyeux visiteurs.  ce propos,
de Ruyter citait les paroles de Morin, philosophe franais, qui
disait:

Ceux qui viennent me voir me font un honneur, mais ceux qui s'en
abstiennent me font une faveur.

Quand quelques personnes de Port-Louis se hasardaient  venir nous
rendre une visite, leurs discours n'avaient qu'un sujet, celui des
dangers qu'ils avaient affronts en passant  gu les rivires et les
marais. En coutant ces lamentations, de Ruyter souriait avec malice,
et il montrait qu'on pouvait remdier au mal par quelques travaux dont
il avait dj le plan.

--Au retour de mon prochain voyage, ajoutait-il, mes projets prendront
une forme, je ferai construire une route directe d'ici  Port-Louis.

Quand les niais visiteurs nous avaient dbarrasss de leur prsence,
de Ruyter s'criait:

--Comment s'y sont-ils pris pour arriver ici avec tant de facilit? Il
faut que nous enfermions l'eau, afin d'augmenter le marcage des
prairies, la force du torrent et les vibrations du pont de bambou.
Malgr cet amour de la solitude, de Ruyter n'tait pas insociable; les
hommes de coeur, de talent ou d'esprit, en un mot, les hommes
estimables taient les bienvenus, et quand la porte de la maison
s'ouvrait devant eux, de Ruyter serrait leurs mains, et chaque trait
de son visage exprimait le plaisir. De Ruyter sentait et faisait
sentir que l'offre de son hospitalit, que l'acceptation de cette
offre taient des deux parts une grande preuve d'amiti.

Plus le sjour de ces personnages privilgis et dignes de l'tre
tait long, plus de Ruyter paraissait content. J'ai vcu dans peu de
maisons (celles des hommes maris sont en dehors de la question) o
les convives, ainsi que leur hte, eussent le droit de jouir d'une
libert gale  celle qui rgnait chez de Ruyter. Si les hommes qui
s'appellent gentlemen ressemblaient  de Ruyter, ils n'auraient pas
besoin de grands mots, de vernis sur leurs bottes et d'amidon  leur
chemise pour se distinguer du commun des martyrs.

Ma petite pouse, orpheline, ne connaissait point la civilisation, que
le ciel en soit bni! car sa timidit nave et vraie tait celle du
pigeon ramier et non la mine affecte d'une coquette. Pauvre chre
enfant, elle croyait que son mari seul avait le droit d'occuper ses
penses, et elle ne s'imaginait pas qu'en Angleterre la fashion fait
de ce sentiment un crime plus odieux que celui de l'adultre.

Les circonstances de notre premire rencontre, notre vie sur le
vaisseau et enfin notre sjour sous le mme toit achevrent en peu de
temps de former un lien d'intimit qui, dans d'autres circonstances,
et demand bien des mois.

D'ailleurs les coutumes arabes, toutes favorables au mari, le
dispensent sagement du fatigant ennui de faire la cour. Je dis
sagement, parce que, quand on offre son amour  une femme jeune et
belle, le jugement est aveugl par la passion. En Orient, les choses
sont mieux arranges, le procs est court; les parents, dont la raison
est forme et les passions fltries, se chargent de tous les
prliminaires ncessaires  la conclusion du mariage. L'poux et
l'pouse se voient et sont maris dans la mme heure; car, disait le
vieux rais, et il tait savant, les jeunes hommes et les jeunes
femmes ressemblent  du feu et  de la poudre; en consquence, on doit
les sparer ou les unir.

En Europe, les jeunes gens parlent du bonheur domestique et de
l'affection conjugale avec enthousiasme, et j'ai vu des maris couter
ces paroles en faisant des grimaces de possd; quelques-uns, c'est
vrai, ont la tte aussi dure que celle d'un blier, et leur peau est 
l'preuve des coups de leur femme et endure le joug avec magnanimit.
C'est dans l'Est que rgne en triomphe l'amour conjugal; l, les gens
non maris sont les seuls  peu prs qui soient pauvres, abandonns et
mpriss.

Quoique jeune, Zla tait sense; la mort de son pre, sans tre mise
en oubli, ne laissait plus dans son souvenir que la trace d'une
affliction calme, sereine, et dont la force avait t amortie par les
sentiments d'un amour protg par les volonts paternelles.

J'apprenais l'anglais  Zla; elle me donnait quelques notions de la
langue arabe, et nous passions de longues heures  tudier ensemble.
Zla tait une bonne lve, et la seule punition que je me permettais
de lui infliger pour une faute de paresse ou de ngligence tait un
dluge de baisers sur son beau front.

Ma femme m'accompagnait dans mes promenades, et, arme d'une lgre
lance, elle nous suivait dans les bois et sur les montagnes. Son corps
de fe, souple et dlicat, tait dou, malgr cet extrieur de
faiblesse, d'une force et d'une agilit merveilleuses. Si nous tions
arrts dans notre course par les eaux d'un torrent ou par la
profondeur d'un ravin, je portais Zla dans mes bras.

Notre bonheur ne pouvait plus s'accrotre, car il tait parfait,
absorbant, et nous ne pensions pas plus aux autres, quand nous tions
ensemble, qu'aux vnements qui pouvaient se passer dans la lune ou
dans les toiles.

Ceux qui demeuraient avec nous occupaient la petite part de penses et
d'affection qui pouvait, sans lui nuire, tre drobe  notre profonde
tendresse. Aston et de Ruyter sympathisaient avec nos sentiments, et
regardaient avec admiration un amour si trange et si en dehors de
toute comparaison.




LXIV


Nous jouissions depuis quelques mois du calme bonheur d'une vie
tranquille, quand des nouvelles inattendues firent prendre  de Ruyter
la rsolution de se mettre en mer. L'esprit de notre commandant ne
pouvait se permettre aucun repos quand un but  atteindre fixait son
attention. Il tait donc, dans chaque circonstance et dans les
diverses occupations de sa vie, entirement absorb par les causes ou
par les choses qui rclamaient son exprience et ses soins.

En arrivant chez lui, de Ruyter s'tait dpouill de son costume de
marin pour revtir celui de planteur, et, avec la blanche veste du
colon, il en avait pris le caractre. Ce vtement seyait si bien  la
belle figure de de Ruyter, qu'un tranger aurait pu croire qu'il n'en
avait jamais port aucun autre. Exclusivement occup de jardinage,
d'agriculture, de tailles et de semences, de Ruyter n'allait jamais au
port; il dtestait l'odeur du goudron, et nous disait avec le plus
grand srieux:

--La vue de la mer me donne mal au coeur, et je maudis sa brise, car
elle dracine mes cannes  sucre et dtruit mes jeunes plantes. Cette
haine du moment s'tendait si loin, qu'une dfense expresse
interdisait dans la conversation toute phrase nautique et dans les
repas la prsence des viandes sales.

Un jour, occup dans le jardin  transplanter des fleurs, je fus tout
surpris de m'entendre appeler par de Ruyter de la manire suivante:

--Hol! mon garon, venez  l'avant, nous avons besoin de vous.

-- l'avant! m'criai-je en rejetant aussitt ma bche, et je courus
vers la maison tout dispos  gronder de Ruyter, mais je fus arrt
dans mon projet par l'tonnement que me causa l'occupation de mon ami.

Le parquet tait couvert de cartes maritimes, d'instruments nautiques,
et, agenouill devant ces cartes, de Ruyter mesurait la longueur des
distances  l'aide d'une chelle gographique et d'un compas. La
grande et maigre forme du rais arabe tait penche sur mon ami, et il
dsignait avec sa main osseuse un groupe d'les dans le canal de
Mozambique.

De Ruyter tait si attentivement occup de son travail, qu'au premier
moment il ne s'aperut pas de mon entre; je me mis donc  examiner sa
mobile physionomie. Le nuage qui pendant les jours de calme couvrait
les yeux de de Ruyter s'tait vapor; ils brillaient d'un clat
trange et donnaient  sa physionomie un air visible de satisfaction.
De la figure de de Ruyter mon examen tomba sur celle du rais, mais les
traits en taient aussi immobiles que la proue d'un vaisseau. Bruni
par le goudron et par les temptes, le visage du vieux marin
ressemblait  un antique cadran solaire dont la surface corrode ne
marque plus les heures.

--Mon garon, me dit de Ruyter en levant la tte, il faut que nous
nous mettions en mouvement. Donnez l'ordre de brider nos chevaux, nous
allons nous rendre au port.

Quand j'eus rempli les dsirs de de Ruyter, il changea de costume et
nous nous mmes en route.

Le cheval de de Ruyter n'allait pas assez vite au gr de l'impatience
de son fougueux cavalier.

--Laissons l ces paresseux, dit-il en mettant pied  terre, ils ne
sont bons que pour des moines. Traversons les collines  pied avec
notre boussole.

Un domestique qui nous avait accompagns prit les chevaux, et nous
nous lanmes en avant avec une rapidit gale  l'essor d'une grue.

Une barque nous porta sur le grab, et de Ruyter, en reprenant son
autorit, si bien mise en oubli depuis quelques mois, fit lever d'un
regard les nonchalants Arabes couchs sur le pont, mit d'un geste tout
l'quipage  ses ordres. Les nouveaux mts, les barres et les voiles
taient en partie termins; le fond du vaisseau avait t carn, sa
proue allonge, car le grab se dessinait en corvette.

Quand de Ruyter m'eut fait connatre ses intentions, quand il eut
donn ses derniers ordres, il dbarqua avec le rais pour recruter dans
Port-Louis les hommes de son quipage, acheter les provisions et
terminer toutes ses affaires. Aussitt que la population flottante de
la ville eut appris que de Ruyter avait besoin de volontaires, des
aventuriers, des matelots de toutes les nations vinrent en foule lui
offrir leurs services.

Le nom de de Ruyter tait un aimant attractif pour tous ces hommes, et
celui qui avait le bonheur d'tre engag pour un voyage croyait sa
fortune faite; au lieu de fuir la rencontre de ses cranciers, il
flnait nonchalamment dans les rues, buvait et se querellait chez le
marchand de vin, promenant ensuite d'un air vainqueur la volage
matresse qui avait fui pendant les jours de tempte.

De Ruyter tait fort difficile dans le choix de ses hommes, surtout
lorsqu'il les prenait parmi les Europens; et, pour dire la vrit, il
ne s'adressait  eux que dans les cas d'extrme urgence, car
l'exprience lui avait appris combien il est difficile de gouverner de
pareils vagabonds. Quand de Ruyter eut fait son choix, il chargea le
vieux rais de complter le nombre voulu pour son quipage avec des
Arabes et diffrents natifs de l'Inde, tche que l'encombrement des
gens oisifs et de bonne volont rendait extrmement facile. Pendant
ce recrutement, je travaillais ferme  bord du grab (je continuerai
toujours de dsigner ainsi le vaisseau, car il subira plusieurs
transformations, et mes lecteurs pourraient se fatiguer d'un continuel
changement de nom).

Aprs quelques jours de travail, au lieu de ressembler  une carne
flottante, le grab eut les allures d'un vaisseau de guerre; ses cts
taient peints en couleurs diffrentes, l'un entirement noir, l'autre
travers par une grande raie blanche. En me faisant comprendre qu'il
irait seul en mer, de Ruyter m'avait dit:

--Je pars pour intercepter quelques vaisseaux anglais dans le canal de
Mozambique, et je ne serai absent que pendant un mois ou six semaines.
Employez ce temps  vos plaisirs, surveillez les plantations, et
faites achever les travaux que nous avons commencs. Vous semblez tre
si parfaitement heureux ici, vous tes devenu un si bon planteur, et
il y a tant de choses l-bas qui exigent la prsence d'un matre,
qu'il vaut mieux, puisqu'un de nous doit rester, que ce soit vous, mon
cher Trelawnay. D'ailleurs, en admettant mme que votre prsence ne
soit pas indispensable au bon ordre de ma maison, une cause srieuse
vous obligerait  y rester: il est impossible que nous abandonnions
Aston  lui-mme.

 mon retour, je vous communiquerai les projets que j'ai en vue,
projets qui sont fort importants; ainsi donc, attendez-moi patiemment;
sitt rentr, nous arrangerons le grab, nous nous embarquerons tous et
nous conduirons Aston dans une colonie anglaise.

Quand de Ruyter eut complt ses approvisionnements, nous fmes un
festin sur le grab, et  la fin de cette apparente rjouissance, nous
nous sparmes.

De Ruyter leva l'ancre avec le vent de la terre, et le matin de son
dpart, aux premiers rayons du jour, Aston et moi nous grimpmes sur
une hauteur pour voir le grab, dont la carne noire et les ailes
blanches effleuraient l'eau comme un albatros.

Ma vie de planteur reprit son cours; c'tait une vie calme et
heureuse, embellie surtout par mon amour pour Zla, qui n'avait point
diminu. Tous les jours je dcouvrais en elle une qualit nouvelle,
une qualit digne d'admiration.

Zla tait ma compagne insparable, car je pouvais  peine supporter
qu'elle me quittt un instant, et mon amour tait trop profond pour
craindre la satit. Mon imagination n'errait loin de Zla que pour la
comparer avantageusement  tout ce qui l'entourait.

La jeune fille s'tait si bien enlace autour de mon coeur, qu'elle
tait devenue une partie de moi-mme; la vivacit de nos sentiments,
si libres de s'pancher dans la solitude, s'tait journellement
accrue, et nous nous aimions d'une affection dans laquelle se
rencontraient tous les intrts de notre vie. Je ne me rendais 
Port-Louis que dans le cas d'absolue ncessit, ou quand mon devoir et
le souvenir des recommandations de de Ruyter me foraient  aller
rendre une visite au commandant de la ville. La femme de cet aimable
Franais, qui tait vraiment une bonne crature, conservait sa
prdilection pour moi; elle aurait bien voulu non-seulement me garder
dans sa maison, mais encore obtenir une visite de Zla.

--Cette jeune fille, me disait-elle, deviendrait un bijou de grand
prix si vous l'initiiez aux lgantes manires du monde.

J'tais trop profondment dgot des femmes polies et manires pour
partager l'opinion de la femme du commandant. Mme dans leur extrme
jeunesse, la beaut des femmes civilises est sinon dtruite, du moins
amoindrie par les mains officieuses des matres de danse, de musique,
qui leur apprennent une grce affecte, sans charme, gauche, et
quelquefois mme malsante.

Quand on prsente ces pauvres jeunes filles dans le monde, elles y
sont minutieusement examines par ces tres qu'on appelle gentlemen,
titre qu'ils ont gagn en buvant, en dansant ou jouant aux cartes. Si
la jeune fille est riche, un joueur sans argent l'pouse pour remettre
un peu d'ordre dans le drangement de sa fortune; mais si elle est
pauvre, elle doit passer sa vie  attendre le hasard, qui, en la
sauvant des piges tendus  sa vertu, doit lui donner une position
honorable. Je savais donc tout ce que Zla avait  craindre du contact
des femmes et du regard des hommes, et je tenais  la laisser dans
toute la candeur de sa sauvage navet.




LXV


De Ruyter tait absent depuis cinq semaines, quand je fus veill un
matin par l'arrive d'un homme qui venait m'annoncer que le grab tait
amarr dans le port de Saint-Louis.

Sans prendre le temps d'adresser au messager une seule question, je
sautai hors de mon lit, je traversai  grands pas le bois encore
obscur, et je grimpai sur le _Piton du Milieu_ avec l'agilit d'un
chevreuil.

Le jour tait encore trop assombri par les vapeurs du crpuscule pour
qu'il me ft possible, d'une hauteur d'o cependant je dominais la
ville, de distinguer dans le port autre chose qu'une masse confuse de
carnes et de mts.

Je poursuivis ma course dans la direction de Saint-Louis, et j'aperus
bientt le corps noir, long et bas du grab, dont les mts s'levaient
au-dessus de tous les autres vaisseaux. Il tait amarr en dehors du
havre, sur le point de hausser son drapeau.

 la longueur d'un cble, derrire le grab, je vis le beau schooner
amricain, qui flottait aussi lgrement sur la mer trouble--le vent
avait t frais pendant la nuit--qu'une mouette peut le faire. Le
schooner avait quitt l'le Maurice pour Manille et devait retourner
en Europe. J'tais donc fort tonn de le voir hisser un pavillon
franais et un drapeau anglais en dessous. Que voulait dire cela?

Certainement ce vaisseau n'tait pas arriv au port en mme temps que
de Ruyter. Je descendis la colline, et d'un pas rapide je gagnai le
port.

Une fois arriv l, il me fallut perdre quelques secondes  la
recherche d'un bateau qui pt me conduire sur le grab. Mon impatience
ne me permit pas de consacrer un quart d'heure  parlementer avec un
batelier. Je saisis un canot, des rames, et je volai vers le grab avec
la lgret d'un oiseau. La voix claire et sonore de de Ruyter frappa
mon oreille; je bondis sur le pont, et nos mains se joignirent dans
une fivreuse treinte.

La main gauche de mon ami tait enveloppe dans une charpe. Trop
essouffl pour parler, je lui fis un signe qui demandait avec instance
comment il avait t bless.

De Ruyter sourit et me montra le schooner.

--Que voulez-vous dire? m'criai-je.

--Descendons, mon cher Trelawnay, je vous raconterai tout ce qui s'est
pass.

Aprs avoir crois, pendant quelque temps sur le ct au nord du canal
de Mozambique, j'appris qu'une frgate anglaise tait entre dans Moka
pendant un orage. Pour l'viter, je dirigeai ma course vers des les
entoures d'un banc d'ambre.

En naviguant je voyais, ou plutt je croyais voir, car l'obscurit de
la nuit ne laissait rien distinguer, des lumires bleues et des
roquettes  notre ct sous le vent. Croyant que c'tait un jeu de la
frgate, je m'loignai autant que possible. Vers la pointe du jour le
vent s'abaissa, et bientt aprs,  ma grande surprise aussi bien qu'
ma grande joie, j'aperus une voile de notre ct, sous le vent, et
cette voile n'tait certainement pas la frgate. Le vaisseau se
trouvait plac trop loin de moi pour reconnatre  quel pays il
appartenait. Nous dferlmes nos voiles de perroquet, et nous nous
dirigemes vers l'tranger. Il nous fut facile de l'approcher, car il
tait en panne, et la cime de son mt tait brise.

Quand je fus prs du vaisseau, l'examen de son corps et de ses mts me
fit dcouvrir que c'tait notre schooner de Boston,--qui l'avait vu
une fois ne pouvait l'oublier.--Doublement empress de lui porter
secours, je chargeai le grab de toutes ses voiles, et sa mince et
longue proue s'ensevelit dans les vagues au point de me faire croire
qu' notre tour nous allions tre dmts. Les faibles barres du grab
pliaient comme des bambous, et les tais de ses mts, si forts et si
lastiques, se brisaient comme du fer fondu, non parce qu'il y avait
trop de vent, mais parce qu'il n'y en avait pas assez. Ds que j'eus
montr mon drapeau, une sorte de terreur se rpandit sur le schooner,
et je fus surpris de le voir, malgr sa faiblesse, mettre  la voile
et s'loigner de nous.

Vous savez que le grab navigue mal devant la brise. Heureusement que
le schooner avait la mme difficult  surmonter. Cependant il levait
sa voile carre, et avec sa grande voile il semblait nous tenir tte.
Au moment o, fort intrigu de la fuite du schooner, j'allais essayer
d'activer la marche du grab, un homme stationn sur le mt cria: Une
autre voile trangre au ct sous le vent! Pendant que je
rflchissais sur tout ce que cela voulait dire, le mt de misaine du
schooner se brisa en deux. Je chargeai le grab de voiles, et je me mis
 porte du canon du schooner avant qu'il et eu le temps de se
dbarrasser ou de retrancher le mt, qui bientt aprs flotta auprs
de nous. Pour lui faire montrer ses couleurs, je tirai un coup de
canon; mais il ne se montra point jusqu' ce qu'un second coup, charg
 balles, ft tir au-dessus de lui. Alors, hissant un pavillon
anglais, il nous laissa pntrer le mystre de sa fuite.

Le schooner avait t pris par la frgate, dont nous apercevions de
loin les voiles, et les deux vaisseaux avaient t spars par les
rafales de la nuit; il ne fallait donc pas perdre de temps pour s'en
emparer. Quoique trs-loigne, la frgate tait sous le vent; mais la
grande distance qui nous sparait et la petite taille du grab nous
laissaient l'esprance de n'avoir pas t aperus. Nous avions de
grandes difficults  surmonter, car le courage des marins anglais ne
peut s'affaiblir, quelque horrible que soit la situation dans laquelle
ils se trouvent. Aprs s'tre dbarrass des dbris de son mt de
misaine, le schooner dirigea sa course vers sa compagne et commena 
faire feu sur nous avec tous les canons qu'il put dcharger. Bientt,
cte  cte de lui, je fus forc de lui donner plusieurs voles de
canon, et, en restant entre le schooner et la frgate, nous lui tmes
toute possibilit de se sauver. Alors il baissa son drapeau, et j'en
pris possession.

--Mais, de Ruyter, vous oubliez de me dire combien vous avez perdu
d'hommes, et quelle gravit a la blessure qui vous prive de l'usage de
votre bras.

--Nous avons eu un homme de tu, deux de blesss, et ma nageoire
atteinte par une balle.

--La blessure n'est pas srieuse, j'espre?

--Non, ce n'est rien.

--Comment! s'cria notre vieil ami Van Scolpvelt, qui venait d'entrer
dans la cabine les mains charges d'empltres et de ciseaux;
qu'appelez-vous rien? Moi qui exerce ma profession depuis prs de
cinquante ans, je puis dire que je n'ai jamais vu une contusion aussi
dangereuse. N'y avait-il pas deux doigts lacrs et l'index tout 
fait bris?

--Bah! rpondit de Ruyter, deux doigts colls ensemble, voil tout...

--Oui, dit le docteur en regardant d'un air joyeux la main  laquelle
il allait donner des soins.

Quand il eut enlev les bandages, il la posa sur la table en
s'criant:

--Si je n'avais pas coup l'index et enlev chaque morceau d'os
fracass, si vous aviez eu le malheur d'tre trait par un autre
mdecin que moi, vous auriez non-seulement perdu un doigt, mais encore
la main entire; et maintenant vous appelez cela rien! Oui, vous avez
raison, quand je les soigne, les blessures ne sont rien; je les
guris. J'opre si doucement!

Ici le docteur appliqua sur la blessure une compresse d'eau-forte.

--Mes patients sont plus ports  dormir qu' se plaindre.

Voyant que de Ruyter souffrait, je dis  Van:

--C'est--dire que vous faites souffrir vos patients jusqu' ce qu'ils
tombent dans l'insensibilit.

Sans me rpondre, Van regarda de Ruyter.

--Je suis content de vous voir souffrir, dit-il d'un ton cruellement
calme.

--Que le diable vous emporte! s'cria de Ruyter.

--J'en suis enchant, reprit le docteur sans faire la moindre
attention aux paroles de de Ruyter, car c'est une preuve que la
sensibilit des chairs va vous tre rendue. Je vois aussi que le
muscle granule. Je vais dompter l'enflure, et votre main sera bientt
gurie.

Le vieux Louis vint me saluer, et il me demanda avec empressement des
nouvelles d'une tortue qu'il avait donne  Zla.

Pendant qu'on prparait le djeuner, je montai sur le pont afin de
serrer les mains du rais et celles de mes anciens camarades.

 la fin du djeuner, de Ruyter continua la narration de son voyage.

--J'appris, dit-il, que les Amricains appartenant au schooner, 
l'exception de cinq qui avaient la fivre, avaient t transports 
bord de la frgate, et que dix-sept matelots et deux jeunes officiers
anglais taient placs sur le schooner avec l'ordre d'accompagner la
frgate; mais, comme je vous l'ai dj dit, ils avaient t spars
pendant la nuit par une rafale. J'envoyai ces hommes sur le grab, et
je les remplaai par une forte partie de mes meilleurs marins. Je pris
le schooner en touage, et je commenai  le radouber avec les
matriaux que nous avions sur le grab. La frgate nous chassa et nous
garda  vue pendant deux jours; enfin je parvins  gagner un groupe
d'les que les Anglais ne connaissent pas. Je les frustrai de leur
prtention de conqute en jetant l'ancre, pendant la nuit, prs d'une
des les opposes au vent. Je perdis bientt la frgate de vue; alors
je plantai un mt de ressource sur le schooner, et me voici.

Maintenant, mon garon, prenez un bateau, et allez  bord du schooner.
Tchons d'entrer dans le port, ou... arrtez, il vaut mieux que vous
restiez sur le grab; le vent s'abaisse, il faut que je dbarque. Vous
allez amarrer les deux vaisseaux ensemble dans notre ancienne place.
Il est ncessaire que j'aille causer avec le commandant, faire des
arrangements pour dbarquer nos prisonniers, et voir les marchands
auxquels le schooner tait consign.




LXVI


Quoique le schooner et t arrt par les Anglais, ils ne se
l'taient pas encore tout  fait appropri quand je l'ai pris, de
sorte que je n'ai droit qu'au salvage du vaisseau et de sa cargaison;
mais le salvage sera assez lourd.

Cette formalit diminuait un peu mon plaisir; car j'avais regard le
schooner d'un oeil de propritaire; j'esprais en avoir le
commandement, et ce commandement tait la chose que je dsirais le
plus au monde; je l'aurais prfr  un duch.

Depuis notre premire rencontre avec le schooner, et surtout aprs
l'avoir examin pendant son amarrage au Port-Louis, je l'avais regard
avec un oeil plein de jalousie et de convoitise. L'apparente
impossibilit de possder ce vaisseau ne fit qu'augmenter mon dsir de
l'avoir. Je n'aurais pas seulement sacrifi mon droit d'anesse, si je
l'avais eu, mais une articulation de mes membres et tout ce que je
possdais au monde,  l'exception toutefois de ma bien-aime Zla.

De Ruyter s'tait souvent moqu de moi  ce sujet, et maintenant que
l'objet de mon ambition tait  la porte de ma main, je ne pouvais
pas comprendre la loi de salvage dont parlait de Ruyter. Il avait pris
le schooner, il devait le garder et me le donner; cet arrangement
tait la seule loi que je considrasse comme juste et raisonnable.

J'attendis le retour de de Ruyter avec impatience, mais quand il me
rejoignit je ne fus point calm, car il n'avait pu voir les marchands.
Le lendemain ce fut encore la mme histoire, et ainsi de suite pendant
plusieurs jours. Je dteste les transactions tardives; j'abhorre les
calculs; ils font plus de mal que les tremblements de terre en
dtruisant les difices mal fonds; les calculs ressemblent au mors 
l'aide duquel un mameluk contient la fougue d'un cheval impatient.
Comme le cheval, cependant, je fus forc de me soumettre.

Un temps considrable s'coula avant que de Ruyter et fini ses
arrangements; il paya une somme assez forte, donna des scurits,
signa des contrats, et enfin eut l'entire possession du schooner.

Un mois aprs, j'tais enfin au comble de mes voeux.

Aid par de Ruyter, je prparai le schooner  reprendre la mer.
Pendant que je fus oblig de rester  bord, Zla, qui s'ennuyait
seule, resta auprs de moi. De temps en temps nous allions faire dans
la ville quelques dners fins, quelques longues promenades, et le
vaisseau restait alors sous la surveillance d'Aston.

Quand le grab et le schooner furent radoubs, de Ruyter me donna ses
instructions, et nous levmes l'ancre ensemble; fort heureusement la
main de de Ruyter tait presque gurie. Les Amricains qu'on avait
laisss sur le schooner et les quatre marins anglais pris avec Aston
taient volontairement entrs  mon service sur le schooner. Mon
quipage avait t complt par de Ruyter, et il tait assez bon.
J'tais arm de six caronades de douze livres et de quatre canons
longs de six livres, et nous avions de l'eau et des provisions pour
deux mois. Zla, que la force seule et pu retenir  la rsidence,--et
je n'avais nullement l'intention de l'employer,--tait auprs de moi.
Ainsi, je n'avais plus rien  dsirer, et ma joie tait aussi vaste,
aussi illimite que l'lment sur lequel je flottais; de plus, je
croyais qu'tant aussi profonde, elle serait aussi ternelle. Non
seulement je n'tais pas un arithmticien, mais encore je n'avais pas
le don de la prescience, pas mme pour une heure. Cette maudite
prescience, qui change la joie en douleur en calculant l'avenir! Je ne
le fis jamais, et je repris la mer aussi libre d'esprit, aussi
intrpide que le lion quand il quitte les jungles pour aller chasser
dans les plaines.

Nous navigumes vers le nord avec le projet de gagner d'abord les les
de Saint-Brandon et ensuite un groupe de petites les nommes les Six;
de l, nous devions croiser dans l'ocan Indien, au nord, pour nous
trouver sur la route des vaisseaux qui passent de Madras  Bombay
pendant la mousson du sud-ouest.

Nous passmes deux jours  faire lutter de force et de vitesse le grab
et le schooner; autrefois, le grab dpassait en vitesse tous les
vaisseaux de l'Inde, mais en faisant plusieurs expriences, nous fmes
convaincus que le schooner tait son gal.

Nous passmes l'le de Saint-Brandon sans incident digne de remarque.
Bientt aprs, je donnai la chasse  un brigantin, et je le
contraignis de s'arrter. Ce brigantin tait franais, venant de l'le
de Diego-Garcia. Il voguait vers l'le Maurice. Son capitaine nous dit
qu'il faisait le commerce de poisson et de tortues fraches, qui, les
dernires surtout, sont trs-abondantes dans la vicinit de
Diego-Garcia.

--Cette le n'est point habite, me dit le capitaine; quelques
marchands m'y ont envoy avec des esclaves, et, pendant que
j'embarquais ma cargaison, j'ai t surpris par un vaisseau de guerre
anglais, et, quoique je sois parvenu  me sauver, les esclaves et ma
cargaison sont tombs entre les mains des Anglais.

Quand de Ruyter eut entendu cela, il me dit:

--Croyez-vous que nous ayons la possibilit de reprendre les esclaves
et la cargaison?

--Je le crois.

Aussi riche en projets qu'il tait intrpide dans leur excution, de
Ruyter trouva bientt un stratagme que nous devions, de concert,
rendre efficace  la ralisation de nos dsirs.

Aprs avoir conseill au capitaine du brigantin, qui ne naviguait pas
trs-vite, de se rendre au port de l'le des Six, de Ruyter et moi
nous arrangemes que, si par hasard le grab et le schooner taient
spars, ce port serait notre lieu de rendez-vous. Ceci arrt, nous
dirigemes notre course, avec le vent en notre faveur, vers
Diego-Garcia. La forme de cette le est celle d'un croissant, et elle
contient dans son enceinte une toute petite le, derrire laquelle il
y a un port vaste et en dehors de tout danger.

En approchant de l'le et apercevant la frgate anglaise qui y tait
amarre, nous nous dirigemes vers la terre. Nous emes soin de
naviguer de manire  laisser la petite le entre nous et la frgate.
Cette dernire ne nous aperut pas, et nous jetmes l'ancre. Le
lendemain nous la levmes ensemble, et le grab, dguis en vaisseau
qui fait le trafic des esclaves, apparut  l'entre du havre comme
s'il tait dans l'ignorance qu'il y et l un vaisseau.

La frgate l'aperut, et, en virant de bord, le grab mit  la voile
comme pour fuir. Sous les mains promptes et alertes des marins
anglais, la frgate eut bientt lev l'ancre pour se mettre  la
poursuite du grab.

Mais cette manoeuvre occupa assez de temps pour permettre  de Ruyter
de prendre largue, et  moi de me tenir cach en gagnant la partie de
l'le contre le vent.

J'avais envoy un homme sur la petite le, et, de son poste, il
m'instruisait de tous les mouvements de la frgate. Je pris si bien
mes mesures, qu'au moment o elle barrait le port, en tournant l'angle
saillant de l'le, moi je doublais l'extrme pointe de la petite le,
j'entrais dans la baie et je dbarquais sur le rivage, accompagn
d'une forte partie d'hommes. Le plan tait si bien arrang, il avait
t si lestement excut, que je pris  l'improviste une partie des
marins appartenant  la frgate; quelques-uns taient occups  garder
les esclaves pris au brigantin, d'autres  couper du bois, d'autres 
ne rien faire.

Nous transportmes les esclaves sur le schooner, ainsi que du poisson
sal et des tortues; cette occupation prit quatre heures.

Quant  mes compatriotes, leur situation me parut si malheureuse, que
je les laissai, et avant de leur dire adieu je leur fis jurer que
j'tais le meilleur homme du monde; il faut dire que je les avais tous
enivrs de liqueurs. D'ailleurs je dois avouer, pour leur honneur, que
je les avais tromps en hissant les couleurs amricaines. Sachant que
le schooner tait de ce pays, ils n'avaient eu garde de fuir; loin de
l, ils avaient attendu et assist  notre dbarquement sans aucune
dfiance. Ces pauvres diables taient fort chagrins de l'abandon
momentan de la frgate qui chassait le franais; ils taient,
disaient-ils, bien certains que le grab appartenait  la France. Nous
tions si bons amis, quand nous nous sparmes, qu'en me voyant
quitter le rivage, les Anglais me salurent de trois hourras, en
rcompense de trois bouteilles de rhum que je leur avais donnes.




LXVII


Je doublai la pointe nord de l'le, et, charg de voiles, le schooner
se hta magnifiquement vers le port, o je devais rencontrer de
Ruyter. Je n'avais pas dout le moins du monde du succs de son
stratagme pour attirer l'attention de la frgate, afin de me donner
le temps de me sauver, et je pensais bien qu'aprs avoir fatigu la
frgate pendant quelque temps, le grab fuirait  son tour; l'obscurit
de la nuit favorisait cette double manoeuvre.

Le temps tait couvert, et de violentes rafales de vent et de pluie,
qui taient trs-favorables  notre course, nous conduisirent dans le
canal au milieu des les, et le grab nous y rejoignit bientt.

Nous jetmes l'ancre dans un port que j'ai dj dit, hors de tout
danger, et nous y passmes la nuit  l'abri des vents.

Le lendemain, le brigantin apparut et vint jeter l'ancre auprs de
nous. Je laissai de Ruyter rgler avec le capitaine l'affaire des
esclaves, et je descendis  terre.

Je ne me rappelle rien de particulier sur les natifs des les des Six.
Ils sont simples, hospitaliers, et se composent principalement de
pcheurs. Nous achetmes des chvres, du poisson, de la volaille, des
lgumes, et nous dirigemes notre course vers les les Maldives, afin
de gagner la cte de Malabar avant que le nord-est mousson comment 
se faire sentir.

Peu de temps aprs nous abordmes et nous pillmes plusieurs vaisseaux
porteurs de papiers anglais. Parmi ces vaisseaux il y en avait un qui
appartenait  une femme hollandaise, dont la taille tait presque
aussi grosse que celle du vaisseau. Cette femme possdait une quantit
considrable de marchandises avec lesquelles elle trafiquait entre
Madras et Bombay. Son dfunt mari avait t employ par la compagnie
anglaise, et c'tait assez pour me faire considrer ce vaisseau comme
une prise lgitime.

Aprs avoir choisi les choses les plus prcieuses de la cargaison et
jet dans la mer tout ce qui tait inutile, je me rappelai que nous
avions besoin d'eau.

Il y avait sur le pont cinq ou six tonneaux qui en contenaient.

Pendant que j'attendais qu'on et achev de prparer la chaloupe qui
devait servir  transporter l'eau sur le schooner, le monstre
hollandais me faisait les plus beaux sourires en m'engageant d'une
voix de basse, mais qu'elle avait trs-douce,  la suivre dans sa
cabine.  cette prire tait jointe celle de ne point la priver de son
eau.

--Il fait diablement chaud, lui dis-je, et j'ai besoin de me
rafrachir.

--Passez-moi un seau, dis-je  un de mes hommes en saisissant un des
tonneaux.

--Oh! celle-l n'est pas bonne  boire, me dit la huileuse
Hollandaise; garon, allez chercher de l'eau dans ma cabine. Ne prenez
pas de celle-l, capitaine, je vais vous chercher du vin de
Constantia, du Cap lui-mme.

--Allons, allons, dis-je  un homme, tez le bondon de ce tonneau.

L'homme essayait de l'arracher avec son couteau, quand la mgre le
supplia de tenter cet effort sur un autre.

--Je vous assure, capitaine, dit-elle, que l'eau renferme dans ce
baril est imbuvable.

--Pourquoi alors, vieille folle que vous tes, ce tonneau est-il en
perce? Il renferme peut-tre du constantia, et je veux l'emporter sur
mon vaisseau.

Fort intrigu par les obstacles que la dame voulait mettre  mon
action, je saisis un levier de fer et j'arrachai le bondon, car je
crus que le tonneau renfermait ou du skdam ou du vin. Le bondon
enlev, je mis un seau sous l'ouverture pendant que mon aide penchait
le tonneau de ct.

L'eau jaillit de l'ouverture, et je me mis  rire de l'enttement de
la vieille dcrpite, qui aussitt jeta un cri perant et aigu.  ce
cri de rage je rpondis par une exclamation de surprise, en voyant
tomber dans le seau un magnifique collier de perles. La figure livide
de la vieille femme devint plus rouge qu'une cornaline.

--tez le fond et videz l'eau, criai-je; voil une prise heureuse.

La vieille s'lana sur moi.

--Ne touchez pas  ces babioles, ou je vous coupe les mains;
mettez-les toutes dans le seau.

Nous trouvmes une grande quantit de bagues, de perles, de coraux et
de cornalines.

Les bijoux taient la spculation particulire de la grosse
Hollandaise, qui, pendant que nous poursuivions son vaisseau, les
avait cachs si adroitement. Je ne savais quelles justes flicitations
m'adresser  moi-mme pour l'insistance que j'avais mise  vouloir
boire un verre d'eau. Cette fantaisie nous livrait une moisson de
perles.

Nous fmes dans tout le vaisseau de minutieuses recherches; mais nous
ne trouvmes plus rien.

 force de prires, la vieille obtint la restitution d'une bague,
qu'elle me jura tre un bijou de famille. Je la passai en riant  son
doigt court et pais.

--Ne vous chagrinez pas, ma belle amie, lui dis-je, car ceci est un
contrat de mariage suivant les coutumes arabes; ainsi, vous tes ma
femme. La prochaine fois que nous nous rencontrerons, je consommerai
le rite, mais jusque-l soignez votre douaire.

Je me rendis sur le grab pour y dposer le butin, car nous n'avions
que peu d'arrimage  bord du schooner.

Je racontai au munitionnaire ce qui s'tait pass entre sa compatriote
et moi.

--C'est bien certainement votre femme, Louis, si j'en juge par la
description physique que vous m'avez faite de sa personne. Elle vous
cherche, soyez-en sr.

Louis prit un air grave, rflchit un instant, et me dit bientt avec
gaiet:

--Ma femme n'a pas de bijoux, pas de bagues; elle donna un jour son
anneau de mariage pour une bouteille de skdam.

Nous rencontrmes une flotte de vaisseaux des compagnies de Ceylan et
de Pondichry, escorte par un brigantin de guerre. De Ruyter me fit
le signal de me mettre en panne pour examiner les vaisseaux, pendant
qu'il allait se mettre  la poursuite du croiseur de la Compagnie. Ces
vaisseaux taient de toutes les formes: grabs, snows, padamas. Voyant
que nous tions des ennemis, les vaisseaux de la Compagnie mirent  la
voile et laissrent les autres se tirer d'affaire au gr de leur force
ou de leur adresse.

Aussitt que je me fus plac  la porte d'un canon, je fis feu: ils
se sparrent comme une bande de canards sauvages, allant  et l,
vers chaque point des directions de la boussole, pendant que je les
poursuivais comme le beneta poursuit le poisson volant. Quelques-uns
russirent  se sauver, mais je finis par m'emparer du plus grand
nombre. Nous les abordions tour  tour; ils taient frts de paddy,
de btel, de ghe, de poivre, d'arrack et de sel; cependant nous
trouvmes quelques pices de soierie, de mousseline, de chles, et,
avec une peine extrme, je russis  ramasser quelques sacs de
roupies.

De Ruyter tait loin de nous, mais le bruit du canon m'apprit qu'il
continuait un feu crois avec le brigantin, qui semblait naviguer
trs-vite.

J'abandonnai les petits vaisseaux, et, toutes voiles dehors, je partis
pour rejoindre le grab.

Dans la direction o allaient les deux vaisseaux, il y avait un groupe
de rochers dont le sommet s'levait au-dessus de l'eau.

Entre ces rochers se trouvait un passage vers lequel le brigantin
semblait vouloir se diriger.

Il m'tait impossible de deviner son but; mais quand il approcha des
rochers, il vit qu'il ne pouvait plus ni avancer ni reculer: il se mit
en panne et commena un engagement avec de Ruyter.

Un signal du grab me donna l'ordre de naviguer au ct des rochers
sous le vent, afin de mettre obstacle  la fuite du brigantin.

 en juger par les apparences, le grab avait trop d'avantage sur son
ennemi pour que mon concours ft de la moindre utilit.

Avant qu'il me ft possible d'obir au signal de Ruyter, le brigantin
s'tait laiss aller contre les rochers dans l'intention de s'y
briser.

Aprs cet effort, il baissa son pavillon. Aussitt le grab et moi nous
fmes sortir nos bateaux, nous abordmes le brigantin, et nous
essaymes de le touer hors des rochers.

C'tait un beau vaisseau, orn de seize caronades de dix-huit livres,
avec quatre-vingt-dix hommes ou officiers  bord. Il ne s'tait pas
battu avec le grab plus de quinze minutes, et cependant il tait
fracass. Sept morts et un bless formaient les pertes de l'quipage
du brigantin; le grab avait trois hommes blesss et un matelot mort
par accident.

Ce matelot tait dans les chanes, en train de mettre une cartouche
dans un canon (le canon n'avait pas t pong et le trou tait
bouch) quand il fut foudroy par l'explosion.

Le rais me dit d'un air froid et grave:

--Je regardais  bbord, et je dis  l'homme qui chargeait le canon de
prendre garde  lui, car il me paraissait trop press dans ses
mouvements. L'explosion du canon l'empcha de me rpondre; je regardai
de nouveau, et je ne vis plus qu'un morceau de bonnet rouge: l'homme
avait disparu.

--C'tait don Murphy. Pauvre garon!

--Oui, rpondit le rais, il ne faisait nullement attention aux ordres
de ses chefs.

Nous fmes tous les Europens prisonniers; nous enlevmes une partie
des armes et des provisions du brigantin, et nos malades, ainsi que
le butin que nous avions amass, tout fut transport sur son bord.

Aprs avoir rpar les avaries du brigantin,--car nous l'avions retir
des rochers, contre lesquels il ne s'tait que trs-faiblement
meurtri,--nous l'envoymes  l'le de France.

Quelques jours aprs, nous plames les lascars et les matelots qui
avaient appartenu au brigantin sur un vaisseau de campagne, en leur
donnant leur libert. Ils l'acceptrent joyeusement,  l'exception de
huit ou dix, qui voulurent entrer au service de de Ruyter.




LXVIII


De Ruyter prit la rsolution de traverser le dtroit de la Sonde,
pendant que je dirigerais ma course vers la baie de Malacca, afin
d'apprendre des nouvelles des vaisseaux anglais. Avant de nous
sparer, nous fixmes pour rendez-vous une poque assez proche et une
le qui avoisine celle de Borno.

De Ruyter me donna, en outre, d'amples et de minutieuses instructions,
en m'engageant  ne pas les mettre en oubli, puis il souhaita  Aston
une vie heureuse, et le contraignit  accepter des armes de prix,
pour lesquelles le jeune lieutenant avait dj plusieurs fois
manifest une grande admiration.

Dans ce mutuel adieu, qui sparait pour toujours, il tait peu
probable qu'il en ft autrement, deux hommes qui s'aimaient, il et
t difficile de dcouvrir la profonde souffrance qui leur serrait le
coeur, car ils cachaient leur mutuelle motion sous le masque
transparent d'une indiffrence et d'un calme affects. Aprs cet
adieu, de Ruyter me renouvela ses recommandations, embrassa Zla, me
pressa affectueusement les mains et remonta sur le grab.

Nous mmes  la voile chacun de notre ct, et nous vogumes dans des
directions diffrentes. Aussitt que j'eus atteint l'entre de la
baie, je me dirigeai vers la cte malaise, et je jetai l'ancre entre
deux les. L, je me mis en communication avec les natifs; et, sans
avoir de trop grandes difficults  surmonter, j'obtins un proa d'une
vitesse remarquable. Ce mode d'embarcation me paraissait la voie la
plus sre pour conduire Aston  Poulo-Pinang, ville qui se trouve 
l'entre de la baie, et qui appartenait aux Anglais.

En naviguant le long de la cte malaise, dans un canot du pays, je ne
devais ni tre remarqu par les natifs, ni inquit par les Anglais.
De plus, j'avais la facilit de dbarquer dans la partie de l'le
qu'il nous plairait de choisir.

Poulo-Pinang avait t achete aux Malais par la compagnie anglaise
des Indes orientales; elle porte maintenant le nom de l'le du prince
de Galles. Cette le est petite, mais trs-fconde; parallle  la
cte malaise, qui est trs-leve, elle est entoure d'un canal qui
offre aux vaisseaux un magnifique port. Bien dcid  accompagner
Aston, j'quipai le proa avec six Arabes et deux Malais (ils devaient
cacher leurs armes). Je pris de l'eau et des provisions pour trois
jours, et nous nous embarqumes: Aston vtu d'une jaquette et d'un
pantalon blanc, moi d'un costume de matelot arabe.

Je laissai le schooner  la garde du premier contre-matre, un
Amricain que de Ruyter m'avait instamment recommand, et auquel je
pouvais en toute confiance livrer le soin de mon bonheur et de ma
fortune. Cet Amricain tait non-seulement un parfait marin, mais
encore un homme actif, courageux et intelligent. N et lev 
New-York, il avait, depuis sa plus tendre enfance, vcu sur la mer et
s'y tait form une sant de fer; il tait aussi fort et aussi robuste
qu'un cheval de Suffolk.

Mon second contre-matre, Anglais de naissance, avait t capitaine du
gaillard d'avant  bord de la frgate d'Aston, et il avait toutes les
qualits qui distinguent d'entre tous les marins ceux qui
appartiennent aux vaisseaux de guerre; il tait taciturne, brave et
froid. Ce brave garon adorait le grog, et Aston m'avait racont
qu'tant sur la frgate, le capitaine du fond de cale, ami intime du
capitaine du gaillard d'avant, avait mis dans un tonneau vide qui
avait contenu du rhum quatre litres d'eau afin de leur donner l'esprit
de se transformer en excellent grog. Notre capitaine du gaillard
d'avant, ayant trop bu de cette composition, manqua de respect  un
officier suprieur. Le bosseman du vaisseau, qui tait jaloux des
relles qualits de cet homme, qui tait froiss de la dfrence
qu'on lui tmoignait habituellement, le fit punir sans piti.

Cette disgrce immrite affligea si bien le pauvre garon, qu'il
rsolut de se vouer  jamais au service de mon bord.

--D'ailleurs, disait-il en appuyant sa dsertion du drapeau anglais
sur un raisonnement simple et vrai, depuis vingt ans que je sers le
roi dans les Indes orientales et occidentales, tout le profit que j'en
ai retir se rsume en ceci: deux jours de cong, la fivre jaune, des
blessures et rien de plus.

Nous montmes dans le proa sous l'ardeur d'un soleil de feu, et nous
dirigemes notre course le long de la cte malaise. Vers le soir, nous
arrivmes  Prya, ville protge par un fort. Aprs avoir convers
avec quelques Malais qui suivaient notre sillage dans une barque de
pcheurs, nous allmes avec eux jusqu' la rivire de Pinang, qui se
trouve au sud de la ville de Georges, dans l'le du Prince de Galles.
Comme nous avions  faire une course de prs de deux milles, nous
prmes le temps d'avaler les dlicieuses hutres qui sont si clbres
venant de cette cte. En traversant la rivire, je m'aperus que notre
proa tait trop grand pour gagner le rivage; j'engageai Aston 
dbarquer, et je dis  mes hommes de conduire le proa dans le havre.

Nous passmes la nuit dans une hutte de pcheur, et le lendemain, aux
premiers rayons du jour, nous partmes pour la ville.

Les collines leves de ces les taient couvertes de magnifiques bois
et le chemin que nous suivions tout parfum de l'odorante manation
des fleurs et des pices. Prs de la ville, et sur le rivage de la
mer, s'tendait une grande plaine, dont le sol, blanchtre et
sablonneux, tait aussi richement couvert d'ananas que peut l'tre de
navets un champ de paysan en Angleterre.

Toujours affams comme des coliers en maraude, nous fmes une
fabuleuse consommation d'ananas, cueillant, choisissant et en rejetant
de beaux pour en trouver de magnifiques.

Nous pntrmes sans obstacle dans la ville, et, pour mieux dire,
notre arrive n'attira aucun regard.

Aprs nous tre tablis dans un htel o Aston fit sa toilette, il se
rendit chez le prsident, auquel il raconta de son histoire ce que
nous avions jug utile de faire connatre.

Le prsident, qui appartenait  l'arme de terre, se montra fort
aimable: il engagea vivement son compatriote  venir demeurer chez lui
jusqu' l'arrive d'un vaisseau de guerre ou d'un btiment anglais
dans le port.

La prudence exigeait qu'Aston acceptt l'offre qui lui tait faite; ce
fut donc comme une faveur qu'il demanda  rester deux ou trois jours 
l'htel pour y attendre l'arrive de ses bagages.

Aston me retrouva  l'htel, et, avant de songer  regagner le proa,
nous nous disposmes  passer la journe d'une manire agrable. En
consquence, nous fmes servir un magnifique djeuner, tout en
commandant un somptueux repas pour le soir. Aston profita de notre
tte--tte pour me renouveler la prire qu'il m'avait dj faite tant
de fois, et cela si inutilement, celle de rentrer dans la marine.

--De graves malheurs peuvent vous attendre, mon cher Trelawnay, me
dit-il, vous ne pourrez en conscience passer toute votre vie aux
ordres de de Ruyter, sous les plis d'un drapeau en guerre avec le
vtre. Du moins, si les circonstances vous enchanent loin de vos
compatriotes, restez neutre dans les combats et ne faites rien contre
eux.

--Quand j'aurai ralis une petite fortune, mon cher Aston, je suivrai
l'exemple de notre ancien capitaine, je deviendrai cultivateur. Mais,
avant toute chose, il faut que je ramasse de l'argent. Je commence 
vieillir, j'ai une femme, j'aurai un jour des enfants, il faut donc
que je prvoie l'avenir, que je songe  eux. Si, comme vous, Aston,
j'avais le bonheur d'tre jeune, tourdi et clibataire, ce serait
tout  fait autre chose.

--Allons donc, rieur que vous tes, s'cria mon ami, mais votre femme,
vos futurs enfants et vous tous runis, vous n'atteignez pas l'ge de
trente ans.

--Trente ans! Mais  trente ans, Aston, un homme est vieux, fatigu,
presque dcrpit.




LXIX


Aprs avoir jou au billard en nous jetant la balle d'une conversation
rieuse de forme, mais trs-grave dans le fond, nous allmes, en nous
promenant, examiner les vaisseaux amarrs dans le port. Notre proa
tait derrire un vaisseau arabe, prs d'une descente qui conduisait 
une place o se trouvait un vaisseau de campagne nouvellement
construit.

La crainte d'attirer l'attention publique nous fit rentrer  l'htel,
o nous attendait un dner de prince, dner aprs lequel je me sentis
sinon ivre, du moins prt  le devenir. Je proposai donc  mon sobre
ami de venir respirer l'air en parcourant la ville.

Nous rdmes pendant quelque temps dans des rues irrgulires et parmi
des huttes de boue brles par le soleil, puis enfin nous atteignmes,
Aston d'un pas ferme, moi en chancelant  chaque minute, un vaste
terrain appel place Bambou, autour duquel s'tendait une range de
boutiques, abrites le jour contre les ardeurs du soleil par des
bambous et des paillassons.

Un roulement de tambour et un grincement musical nous attirrent vers
une range de huttes, exclusivement occupes par des filles nch.
Aston aimait la musique et les danseuses; moi, j'avais, comme tout
homme mari doit le faire, renonc aux illgitimes amours; de plus,
l'odeur de l'huile rance, du ghe et de l'ail n'avait pas un assez
grand attrait pour me retenir.

J'abandonnai Aston, et je continuai ma promenade jusqu' une range de
boutiques nomme _le bazar des Bijoutiers_.

Ce bazar, rempli de monde, tait clair par des lampes en papier de
diverses couleurs et qui produisaient un effet charmant. Aprs avoir
jet un coup d'oeil sur l'ensemble des boutiques, je m'approchai de
celle qui me parut la plus lgante, et dont le propritaire tait un
Parse. Occup  vendre  une femme voile de la tte aux pieds, le
marchand ne s'aperut pas de ma prsence, et j'eus tout le loisir
d'examiner la dame. Elle faisait achat de plusieurs anneaux pour ses
oreilles et pour son nez, et, toute exagration  part, ces anneaux
taient, en circonfrence, presque aussi grands qu'un cerceau de
collgien.

En lui montrant ces ridicules merveilles, le marchand louait d'un air
pompeux et leur simplicit et leur lgance. Quand le prix des bijoux
fut fix, la dame enleva une partie de sa coiffure, et nous laissa
voir son nez et une moiti de son oreille: le premier tait affreux;
l'autre, aussi large et aussi plate qu'une assiette, pendait comme un
morceau de chair morte. Le bijoutier passa son pouce dans la fente de
l'oreille pour la tenir ouverte, et il y suspendit l'anneau, qui
ressemblait  un candlabre. La dame n'avait pas besoin de glace pour
admirer l'effet de cette jolie parure: il lui suffit de tourner un peu
la tte sur son paule, et d'attirer sous son regard le bout de
l'oreille si bien pare.

 la vue de ce cercle, elle ricana non-seulement de satisfaction, mais
encore pour montrer une range de longues dents teintes d'une couleur
bistre.

Frapp de tant de beaut, le bijoutier s'cria:

--Quel ange!

Je me mourais de l'envie d'clater de rire au nez de la dame et  la
barbe du marchand; mais je me retins, et je continuai de suivre du
regard la marche des emplettes de cet ange si bien nomm.

--Je dsire une bote de mtal, dit l'trangre d'une voix gutturale.

--En voici en or, madame, s'cria l'empress marchand; aucun autre
mtal ne doit tre touch par vos belles mains.

Ces botes taient trs-bien faites, et comme la pense de donner un
souvenir  Aston vint frapper mon esprit, je pris sur le comptoir deux
de ces botes. Je les examinai, et sans faire attention au prix que me
fixa le bijoutier, car je dteste de marchander, je mis les botes
dans les plis du chle qui entourait mes reins, et je tendis, sans les
compter, une pleine main de pices d'or au bijoutier. Il les prit,
calcula la valeur qu'elles reprsentaient, et voyant que je n'tais ni
calculateur, ni mme prudent, il doubla le prix de ses botes et me
soutint que je n'en payais qu'une.

--J'en paye deux, lui dis-je, et au del mme de leur valeur.

--Vous tes un impudent, un escroc! cria le marchand; et en vocifrant
ces injures il tendit la main vers moi, saisit le bout de mon turban,
et me l'arracha de la tte.

Je me retournai et je lui appliquai un si furieux coup de poing, qu'il
tomba comme une masse morte au milieu de ses caisses.

Un Parse ne pardonne jamais le mal qu'on lui fait; du reste, cette
rancune est assez gnrale. En se relevant, le bijoutier saisit un
couteau et voulut se jeter sur moi avec l'intention vidente de me
poignarder, mais il n'eut aucun succs dans cette tentative, et elle
ne servit qu' doubler ma colre. Mon sang coulait dans mes veines
comme une lave ardente; je bondis vers cet effront voleur, et aprs
l'avoir soufflet, je lui lanai  la tte une bote de bijoux.

Les personnes qui se trouvaient dans la boutique, ainsi que celles qui
en entouraient la porte, se mlrent de l'affaire et prirent fait et
cause pour le marchand. La nouvelle de la dispute courut, comme une
trane de poudre, incendier et mettre en rumeur tous les habitants du
bazar.

Presque fou de rage, la tte et la figure ensanglantes, le bijoutier
m'appelait brigand, assassin, voleur! et il criait  ceux qui
m'entouraient:

--Conduisez-le en prison, et s'il rsiste, s'il se dfend, s'il vous
frappe, tuez-le!

La foule augmentait de minute en minute, et enhardies par la certitude
d'tre secourues, plusieurs personnes s'avancrent vers moi, pendant
que l'exaspr Parse tentait de me saisir les bras.

La vue du danger, en calmant ma colre, me rendit le sang-froid dont
j'tais si heureusement dou.

Je tirai de ma ceinture un pistolet et un poignard, excellentes armes
quand on est press entre les remparts d'une foule ennemie, et menaai
mes furieux assaillants.

Les dfenseurs du marchand reculrent. Pendant la minute de trve que
leur hsitation m'accorda, minute qui tint ma destine par un fil
aussi mince qu'un cheveu, je jetai un coup d'oeil sur le champ de
bataille, et je vis qu'il me serait impossible de me sauver par la
porte de la boutique, car elle tait encombre de monde. J'aurais
mille fois prfr la mort  l'ignominie d'tre tran en prison par
cette foule injuste, cruelle et menaante, et cependant j'tais sur le
point de subir l'effroyable supplice d'une arrestation.

Un profond regard, un regard qui embrassa tous les dangers contre
lesquels je voulais lutter, me montra un espoir de salut.

La querelle et les coups qui avaient fait natre un si grand dsordre
avaient commenc et s'taient donns sur le seuil de la porte. Debout
 l'entre de la boutique, tenant, par la vue de mes armes amorces,
la foule  une certaine distance, il me vint  l'esprit de chercher un
refuge dans l'antre mme de mon ennemi, non pas, bien entendu, dans la
pense d'implorer son appui, que le ladre et accord  mes pices
d'or, mais celle de fuir par une sortie que j'avais aperue en face de
la porte.

Je fis donc, pour atteindre mon but de dlivrance, un mouvement si
rapide, que ceux qui m'entouraient reculrent.

Un homme tenta cependant de s'opposer  mon passage, je le frappai
d'un coup de poignard, je terrassai le bijoutier accouru  l'aide de
l'homme, qui tait son frre; puis, d'une main de fer, j'arrachai les
deux bambous perpendiculaires qui soutenaient le hangar. Le toit
s'effondra entre le peuple et moi, et je disparus dans l'obscurit
d'un passage qui s'tendait derrire le bazar.

Les gutturales maldictions des Malais et les furieuses menaces du
marchand volrent dans l'air comme des balles meurtrires; j'en
coutai un instant le bruit sinistre, puis je m'enfonai dans les
ddales de l'troit passage.

La prudence me conseillait cette fuite, car non-seulement il tait
fort dangereux de lutter contre l'aveugle fureur d'une populace
irrite, mais encore de laisser connatre mon nom et ma profession:
l'un et l'autre eussent t un arrt de mort.

Si la sagesse s'tait faite mon seul guide, je me serais  sa voix
promptement dirig vers le port, o mon proa tait amarr.
Malheureusement pour moi, mon coeur trouva un obstacle dans la
rapidit de ce dpart, et cet obstacle tait mon ami Aston. J'aurais
eu plus que de la peine d'abandonner le lieutenant sans lui dire un
dernier adieu. Je me serais senti honteux de la cause qui aurait
motiv mon abandon.

Retenu par le dsir de voir Aston, je suivis en silence le passage
irrgulier et troit dans lequel je m'tais engag, et je m'loignai
du bazar.

En traversant une place claire qui attenait aux boutiques, je fus
tonn de passer inaperu; j'avais craint des poursuites, et en
consquence je m'tais lanc au travers de la place d'un pas rapide,
aprs avoir eu la prudence de faire  mon costume quelques
changements.

Aprs avoir franchi un labyrinthe de rues boueuses, de sombres alles,
je parvins  gagner l'htel, dans lequel je pus entrer sans tre
aperu; mais notre commune chambre tait vide: Aston tait encore
absent.

La crainte que le lieutenant se trouvt ml  la dispute, ou qu'un
accident et rvl  mes ennemis qu'il tait entr le matin dans la
ville avec moi, me dcida  aller  sa recherche.

J'changeai mes vtements arabes contre la jaquette et le pantalon
blanc d'Aston, et la transformation fut si complte, que le domestique
qui nous avait servis  dner parut fort indcis sur la connaissance
de ma personne.

Aprs un court examen, auquel je fut forc de me soumettre pendant
qu'il m'ouvrait la porte de la rue, cet homme sourit, et ce triomphant
sourire fut la premire lueur de la trahison qui devait bientt
clater.

Je me rendis en toute hte au bazar. La haute taille d'Aston, dont la
figure calme et la belle tte blonde dominaient la foule, fut le
premier objet qui frappa mes regards. Le peuple, furieux, entourait
encore la porte du bijoutier, ou plutt le seuil de la porte, car elle
n'tait plus qu'un espace vide; mais ce rassemblement populaire
n'tait point form par les mmes personnes, il y avait une vingtaine
de sepays et des officiers de police. Aston et un officier coutaient
en silence la narration de l'vnement. Ple, effar, hagard, le
bijoutier se tenait devant eux et leur racontait ses malheurs.  ce
groupe s'taient joints la famille et les amis du marchand, et ils
mlaient aux plaintes du Parse un lamentable concert d'injures et de
maldictions.

Aprs avoir montr d'un regard plein de larmes la place o s'levait
sa boutique quelques heures auparavant, le Parse se jeta sur le toit
effondr, le trpigna furieusement, fit un long et pitoyable discours;
puis, arrachant le turban de sa tte, mettant ses vtements en
lambeaux, il jura de se venger.

Quand ce serment fut tomb de ses lvres rougies par le sang, le
Parse repoussa ses amis, ses parents, la foule qui voulait le
consoler, et disparut.




LXX


Pour viter toute attention, soit inoffensive, soit dangereuse; pour
fuir toute question, je rentrai  la taverne, o Aston vint bientt me
rejoindre.

--Une affaire trs-grave vient de mettre en rumeur tout le bazar, me
dit-il en me serrant la main, et je m'y suis rendu dans la crainte que
la vivacit de votre esprit et l'emportement de votre caractre ne
vous eussent ml  la dispute, qui tait  peu prs gnrale.

--Que s'est-il donc pass? demandai-je d'un air et d'un ton pleins de
curieuse indiffrence.

--La boutique d'un orfvre a t dmolie, et je suis arriv sur le
lieu du dsastre au moment o la foule commenait  piller le
marchand, qui tentait en pure perte de dfendre son bien. Tous les
vagabonds du port se trouvaient l, et je crois vraiment qu'ils
n'eussent pas laiss au pauvre homme une seule pice d'or si je ne
lui avais port secours. Malheureusement j'tais sans armes; mais j'ai
fait de prodigieux efforts pour arrter le pillage. Non-seulement je
me suis donn le plaisir de terrasser quelques-uns de ces effronts
vauriens, mais j'ai encore envoy chercher les sepays.

--Vous ne me parlez pas, mon ami, de l'origine de la dispute.

--Tout ce bruit, tout ce scandale, tout ce malheur, ont t causs par
un Arabe. Les querelles et les vols ne sont pas chose rare ici; mais,
ce qui est plus rare, c'est l'audace et l'intrpidit qu'a montres
cet homme. Le bazar tait plein de monde, brillamment clair; et,
tandis que l'orfvre faisait voir  une femme des bijoux de
prix,--cette femme tait sans nul doute la complice du voleur,--un
Arabe entre dans la boutique, saisit tous les objets qui tombent sous
ses mains, poignarde un homme, frappe le bijoutier, et disparat
charg du butin, aprs avoir,  l'aide d'une force herculenne, dmoli
la boutique.

--Signale-t-on particulirement le voleur? demandai-je  Aston.

--Je ne sais pas, on dit qu'il est Arabe et rien de plus; mais on a
arrt quelques pillards.

--Allumez votre cigare, mon cher Aston, je suis mieux instruit que
vous, et je vais vous raconter toute l'affaire.

Grande fut la surprise d'Aston quand il eut appris que j'tais celui
qu'on dsignait sous le nom de voleur.

--Vous avez commis l, me dit-il, une bien coupable tourderie; elle
peut vous causer de graves embarras: le bijoutier a jur pouvoir vous
reconnatre entre mille personnes, de plus il a fait serment par sa
religion qu'il ne prendrait aucune nourriture avant de s'tre veng.

--S'il tient sa parole, son jene le conduira au tombeau, car je
partirai cette nuit avec le vent de terre.

Le diable se mla de l'affaire, car toute la nuit il fit un temps si
dtestable, que l'impossibilit d'un embarquement immdiat me
contraignit  attendre les vnements que pouvait amener la journe du
lendemain.

Malgr la contrarit que j'prouvais, j'tais loin de partager les
angoisses de mon ami, parce que je n'avais aucune raison qui pt me
faire croire que j'tais particulirement souponn, surtout dans une
ville o les querelles sont des vnements journaliers, o la mort
d'un homme est considre comme une chose de fort peu d'importance, et
peuple de Malais, gens qui, de toutes les nations orientales, sont
ceux qui respectent le moins la proprit, et qui de plus ne trouvent
pas que l'assassinat soit un crime; mon action ne pouvait tre dans
cette ville, si souvent le thtre de brigandages, qu'un vnement
naturel. J'avais donc peu de dangers  courir; le pillage avait t le
crime, car le frre du Parse n'tait pas mort.

Le lendemain, Aston se rendit chez le prsident; de mon ct, je me
promenai dans la ville, aprs avoir eu la prcaution de me coiffer
avec un bonnet d'Arrican. Du port, o je recueillis quelques
nouvelles, je visitai les boutiques, j'achetai les choses dont
j'avais besoin, et de plus je remplis plusieurs commissions
trs-importantes donnes par de Ruyter. Ces commissions taient de
prendre sur l'tat des affaires du gouvernement quelques
renseignements srieux, et d'envoyer des lettres dans l'intrieur de
l'Hindoustan. Un agent franais, qui avait des espions dans tous les
ports de l'Inde, m'apprit ce que je dsirais savoir.

Quoique fort occup de mes affaires pendant cette matine, je crus
m'apercevoir que j'tais suivi; je rentrai  l'htel sans tourner la
tte, me croyant accompagn, soit rellement, soit en imagination, par
un homme de haute taille.

En nous servant le djeuner, le domestique de l'htel, celui-l mme
qui avait souri en me reconnaissant vtu en colon, fit quelques
observations sur l'vnement de la nuit, et les termina en disant que
le bijoutier auquel un Arabe avait si audacieusement vol plusieurs
botes pleines de bijoux, avait l'habitude d'apporter ses marchandises
 l'htel quand il s'y trouvait des trangers.

Nous passmes la journe avec autant de plaisir que la prcdente.
Cependant je n'tais pas tout  fait tranquille; l'affaire du
bijoutier me proccupait peu, et ce que je redoutais le plus tait le
hasard d'une dcouverte personnelle. Quelques-uns des vaisseaux que
j'avais pills pouvaient entrer dans le port, et malgr les
changements que j'avais oprs dans mon costume, il tait facile de me
reconnatre.

 ces inquitudes s'tait jointe la crainte d'abandonner trop
longtemps le schooner  mon contre-matre, et celle, plus grande
encore, des angoisses qui devaient tourmenter mon adore Zla, qui,
j'en tais certain, veillait dans le silence des nuits plus longtemps
que les toiles, et ne prenait point de repos pendant mon absence.

Cette dernire considration l'emporta sur toutes les autres: je me
dcidai  partir la nuit mme, malgr le temps, qui tait couvert,
variable, ainsi que cela arrive souvent dans ces latitudes.

Je ne veux pas m'arrter sur le dchirement du coeur que me causa ma
sparation d'avec mon cher compatriote, car cet attristant souvenir
est encore plein de regret.

Mon dernier adieu se traduisit en quelques lignes, et  ces paroles
d'une tendresse de frre dsol, je joignis une centaine de louis, et
je cachai le tout dans une manche de sa jaquette.

Je n'annonai mon dpart  personne; n'tant pas embarrass par mes
bagages, qui se composaient de mon abbah seul, je pus partir sans
aucun aide.

Je n'ai jamais compris l'habitude de se charger en voyageant de
peignes, de rasoirs, de brosses, de linge, friperie inutile,
embarrassante, et qui laisse croire qu'un homme est incapable de
dormir loin de sa maison sans tre entour par la moiti d'une
boutique de mercier.

Mes dents, aussi blanches et aussi fortes que celles d'un chien,
n'avaient pas besoin de recourir, pour conserver leur beaut, au
frottement des brosses.

Ma tte n'tait plus rase comme autrefois, mais au contraire
richement fournie d'une paisse chevelure, et cette chevelure poussait
sans soin, semblable  un buisson de ronces, et j'avance que je ne lui
accordais pas plus d'attention qu'on n'en accorde aux rejetons
sauvages de ce rampant parasite.

Cette comparaison est puise dans un souvenir d'enfance, car je me
rappelle que la mre et le noisetier ont t mes ressources et mes
consolations lorsque, chass du jardin, je ne savais avec quel fruit
remplir mes poches ou mon estomac.




LXXI


Je quittai l'htel  minuit, sans prvenir de mon dpart ni les
domestiques ni le matre de la maison; et n'tant pas embarrass par
mes bagages, qui se composaient uniquement de mon abbah, il me fut
facile d'effectuer silencieusement ma fuite. Afin de gagner le port
sans attirer l'attention des passants attards ou des promeneurs
nocturnes, je me glissai le long des rues obscures et boueuses, qui,
par des voies plus longues, mais aussi plus dtournes, devaient me
conduire au havre.

Aprs une heure de marche, marche  la fois craintive et haletante,
j'atteignis un grand emplacement dsert, dans lequel se trouvait un
chantier en pleine construction, et  quelques pas de ce chantier,
dans l'eau verdtre d'une espce de bassin, mon proa tait amarr.

Le temps, assez beau, promettait une nuit calme, et la brise de la
terre parfumait l'air des suaves senteurs des plantes aromatiques.
Clair et sombre tour  tour, le ciel couvrait la nuit de lueurs ou de
tnbres, lueurs quand la lune se laissait voir dans sa limpidit
lumineuse, tnbres quand de noirs nuages estompaient son disque
d'argent. Le seul bruit qui, de minute en minute, vnt attirer
l'anxieuse attention de mon oreille, taient les voix confuses et
indistinctes de quelques hommes occups sur le bord du rivage et le:
_Tout va bien_ des sentinelles sepays.

En me trouvant hors de la ville, l'agitation presque fivreuse de tout
mon tre se calma insensiblement, et elle se transforma en scurit
quand mes regards plongrent  ma droite sur l'immensit de la mer, et
 ma gauche dans les sombres et mystrieux sentiers des montagnes.

L la vaste tendue de l'Ocan, ici le protecteur refuge des jungles.
J'tais sauv!

Le coeur plein de joie, joie bien lgitime, bien naturelle aprs les
angoisses qui l'avaient prcde, j'atteignis un groupe de huttes
entour d'une palissade de bois.  mon approche une sentinelle, que je
n'avais pas aperue, s'avana en dehors de cette frle enceinte de
bambous, et me dit:

--Qui va l? Arrtez!

Je ne savais ni si cet homme tait seul ni si le voisinage d'une garde
pouvait venir  son aide. Cette dernire crainte me fit dsirer de
mettre obstacle  un cri d'alarme. En consquence, j'obis  son
ordre, et, pour conserver mon caractre indien, je rpondis en cette
langue:

--Un ami!

Aprs m'avoir questionn, la sentinelle objecta  mes rponses que,
pour gagner mon proa, il me fallait un ordre.

--Je sais cela, lui dis-je, j'en ai un.

Je fouillai dans ma poche, j'en tirai un chiffon de papier, puis, d'un
air trs-naf, je m'approchai du sepays en lui disant:

--Voici mon billet de passe, monsieur.

--Ne m'approchez pas, dit la sentinelle; tendez-moi l'ordre, voil
tout.

Au moment o, pour prendre le papier de ma main tendue, le soldat
posait son mousquet, je bondis sur lui, et, le saisissant  la gorge,
je l'empchai de donner l'alarme.

L'irascible soldat de Bombay se dbattit courageusement pour arracher
son cou  ma violente treinte; mais il n'eut pas plus de succs que
n'en pourrait avoir un chat entre les griffes d'un mtin. La lune se
cacha sous un manteau de nuages, et, profitant  la hte de cette
bienheureuse obscurit, je lchai l'homme et je me sauvai  toutes
jambes dans la direction de la ville, comme un homme qui se rejette
dans le chemin qu'il a dj parcouru. Mais une fois assez loign
pour n'avoir aucune poursuite  craindre, je repris, pour revenir 
mon premier but, une direction contraire, et en m'loignant de
l'arsenal je gagnai les abords de la mer.

Plus d'une fois, pendant cette course  travers les champs, je crus
m'apercevoir qu'un homme me suivait. Je m'arrtai; je sondai du regard
l'obscurit de l'espace, et je ne vis rien. Je continuai ma course.
Tout  coup une ombre se rflchit sur un mur dont je longeais les
bases; cette ombre marchait en silence dans la mme direction que moi.
Fort peu effray, mais en revanche fort dcid  connatre la figure
de ce sombre et mystrieux compagnon, j'tai de son fourreau la fine
lame de mon poignard, et, retournant sur mes pas, je recherchai
l'inconnu. La capricieuse variation de la lumire que rpandait la
lune, tantt claire, tantt tnbreuse, entrava mes recherches, et je
ne dcouvris rien.

--Ma foi, dis-je en moi-mme, si c'est un ennemi, qu'il approche... Si
c'est un fantme de mon imagination, je perds mon temps: c'est un
tort.

Et je repris ma course.

Quand la lune claira de nouveau la vaste solitude dans laquelle je
marchais, j'aperus entre moi et la mer l'chaudoir public, et un peu
plus loin un terrain sur lequel un vaisseau avait t construit; un
demi-mille plus loin, entre le chantier et la mer, mon proa tait
amarr.

Je m'arrtai sur l'lvation que formait un monticule de sable, et de
ce promontoire mes regards plongrent dans la direction o se trouvait
mon bateau.

Pendant ces quelques minutes d'observation, je m'appuyai le dos contre
un des murs de l'chaudoir, et dans cette position, qui permettait 
mon ombre de tracer sur le sable une silhouette gigantesque, je vis 
ct d'elle un long bras arm d'une plus longue lance, dont le
mouvement plein de fureur cherchait  m'atteindre. Je me retournai
avec vivacit, et en levant ma main gauche je m'enveloppai le bras
dans les plis de mon manteau, afin d'viter le coup; car un homme,
arm d'un poignard, tait auprs de moi. Ce mouvement de dfensive
n'intimida point mon agresseur, et son arme pera de part en part,
mais sans m'atteindre, les nombreux plis de mon manteau. Je poussai un
cri de fureur, et, me rejetant en arrire, je pris dans ma ceinture un
pistolet qu'Aston m'avait donn, et je visai hardiment la figure de ce
nocturne assassin. La babiole de Birmingham n'tait qu'un objet de
luxe: le coup ne partit pas. Je jetai loin de moi l'inutile jouet, et
je saisis mon poignard, dont, grce au bon rais, je savais
parfaitement me servir. Je me trouvais plac sur un terrain plus lev
que celui sur lequel pitinait mon ennemi, et cette position ne lui
permettait pas de renouveler facilement son attaque.

Croyant que le premier coup qu'il m'avait donn avait non-seulement
dchiquet mon manteau, mais encore effleur mon bras (l'arme tait
empoisonne et son attouchement mortel), l'homme essaya de se sauver.

Je m'lanai  sa poursuite; mais il tait trs-agile, et paraissait
parfaitement connatre les sinuosits d'un terrain contre lesquelles
je me butai plusieurs fois. Cependant je l'effrayai si bien en lui
criant  diffrentes reprises: Arrtez, ou je fais feu! (on ne doit
pas oublier que je n'avais qu'un poignard), qu'il se prcipita, pour
se soustraire  mes regards,  travers l'ouverture d'un mur; de ce mur
se dtachrent quelques pierres, et je lanai au fuyard les plus
grosses dont je pus m'emparer.

Ce mur, les entraves qui  chaque pas embarrassaient ma course, me
montrrent que nous tions dans un chantier provisoire, entour par
une haute palissade, et dans lequel j'tais venu plusieurs fois pour
parler  mes hommes. Un profond canal, qui avait t coup pour faire
flotter un vaisseau, mais qui maintenant tait presque vide, se
trouvait devant le chantier.

--Mon homme est pris, me dis-je.

Ma croyance tait vaine, car il continua sa course, hsita un instant
et se tourna vers moi. Je crus qu'il allait m'attaquer de nouveau.

Je me remis  sa poursuite. Le ciel s'claircit, mais il tait encore
trop obscur pour me permettre de distinguer les traits du coquin. Je
ne pouvais voir que ses yeux, dont la froce expression rvlait une
indicible rage. En le gagnant de vitesse, j'allais me prcipiter sur
lui, quand, aprs avoir vit mon treinte, il se rejeta en arrire et
me dit:

--Voleur et assassin, vous n'oserez pas m'approcher!

--Comment? m'criai-je.

Je fis quelques pas en avant, et la clart du ciel me montra le
mystre de la bravade du drle.

Un tronc d'arbre sans corce, et dont le bout le plus large tait de
mon ct, se trouvait horizontalement plac au travers d'un abme
voisin de l'chaudoir, et l'homme le traversait  pieds nus avec les
plus grandes prcautions.

Au milieu du dangereux passage, l'inconnu s'arrta pour me dfier, et
tout surpris non-seulement de le voir presque calme au-dessus d'un
gouffre dans lequel le moindre choc pouvait le prcipiter, mais encore
d'entendre sa menace insultante, je lui rpondis, sans trop savoir ce
que je disais:

--Rampant esclave, qui tes-vous, et pourquoi m'avez-vous attaqu?

La ple figure s'anima, et une voix gutturale me rpondit:

--Je suis le bijoutier que vous avez vol, je suis le frre de l'homme
que vous avez poignard, je suis celui qui s'est veng!

--Vous vous trompez, vous n'tes pas veng.

--Imbcile! s'cria le bijoutier, si mon arme n'a pas pntr jusqu'
votre coeur, le poison dont sa pointe est imbibe y pntrera.

--Vraiment!

Et sans hsitation, sans rflexion surtout, j'arrachai mes souliers et
je bondis vers le tronc de l'arbre.

Le bijoutier fit sur le pont un saut d'hyne en furie, soit pour en
augmenter l'effrayante vibration, soit pour se retourner et fuir, soit
pour se jeter au-devant de moi. Je ne pus assigner une cause prcise 
son mouvement.

Irrit jusqu' la fureur, j'arrivai sur lui avec la vloce rapidit
que met un clair  courir le long d'une barre de fer.

La violence de notre rencontre nous fit perdre l'quilibre, et, sans
avoir eu le temps de nous servir de nos poignards, nous tombmes
ensemble. Le bijoutier, qui tait sur une partie de l'arbre mince et
arrondie et sur le point de se tourner, fit l'effort surhumain de se
retenir ou de m'entraner avec lui dans l'abme. Sa fureur le servit
mal; il se saisit d'un pan de ma ceinture, le morceau lui resta dans
la main, et il tomba lourdement dans le gouffre.

J'tais tomb sur le tronc; mes jambes se croisrent autour de lui,
mes bras l'enlacrent, mais faiblement, car ma chute m'avait foul le
poignet gauche, et, avec mille peines et une incommensurable lenteur,
je russis  gagner la terre.




LXXII


Je ne puis me rappeler sans frmir la fatigue et les souffrances que
j'ai supportes en me tranant  plat ventre sur ce pont dangereux, si
dangereux, qu'il me semble aujourd'hui qu'il a t aussi difficile 
traverser que le pont que Mahomet nommait _Al Sirut_, lequel tait
plus troit qu'un cheveu et plus pointu que le fil d'une pe, et
avait en outre l'enfer au-dessous de lui.

Chose trange! quand le bijoutier me saisit, quand il dchira mes
vtements, les botes de mtal, causes de tant de malheurs, tombrent
de ma poitrine,--car, aprs ce qui tait arriv, je n'avais pas cru
prudent de les donner  Aston, et disparurent dans le gouffre avec le
malheureux bijoutier.

Je regagnai tout haletant et presque puis de fatigue les bords de
l'pouvantable gouffre, et je tombai presque mourant, car une vive
douleur alourdissait ma tte, et mon poignet foul me faisait en outre
douloureusement souffrir. Quand j'eus repris l'usage de mes sens, une
invincible curiosit attira mes regards vers l'abme, et les rayons de
la lune me le montrrent dans toute son effrayante profondeur.

Un silence lugubre planait dans l'air; mais ce silence fut bientt
interrompu par les gmissements sourds, par le bruit indistinct que
faisait le bijoutier en cherchant  s'arracher aux treintes de la
mort.

Le fond du canal, dans lequel gisait le malheureux, tait une mare
d'eau stagnante mlange de sable, de boue et d'ordures envoyes par
les dbouchs de l'chaudoir. Ce mastic humide ne permettait  un
homme ni de trouver un appui ferme pour son pied, ni d'atteindre le
dsespr refuge de la mort en se laissant couler au fond de l'eau.
Les efforts que faisait le Parse pour reprendre son quilibre
augmentaient, au lieu de les amoindrir, les dangers de sa situation.
La lourdeur de la chute du malheureux lui avait creus un lit dans le
gouffre, et ses pnibles luttes l'enfonaient de plus en plus dans la
gluante composition de cette bourbe immonde.

Pench sur l'abme, je suivais avec angoisse le mortel combat que
livrait ce malheureux; mais il m'tait difficile de distinguer autre
chose qu'une masse sombre qui se tordait en faisant entendre le rle
sinistre d'une suprme agonie.

Ce spectacle tait horrible, et, quoique d'une nature peu
impressionnable, je me trouvais incapable d'en supporter la vue sans
frissonner de la tte aux pieds.

Moralement, et presque physiquement, je souffrais autant que mon
ennemi.

Le vain espoir de porter secours au Parse me fit jeter autour de moi
des regards d'une anxieuse interrogation; mais j'tais seul sur un
emplacement vide, et la splendide clart de la lune, tout  fait
dgage d'un voile de nuages, me montra l'impossibilit de mes
esprances.

Le coeur serr de ne pouvoir rien faire pour cet homme, dont les
plaintes retentissaient  mon oreille comme un sanglant reproche, je
voulus fuir le thtre de ses souffrances; mais ma faiblesse
corporelle, ou plutt une fascination sauvage, me retint
involontairement auprs du moribond. La pense d'aller chercher du
secours dans le port, celle de donner l'alarme, me vinrent  l'esprit;
car, entirement occup du pauvre marchand, je ne songeais pas au
danger dans lequel mon dvouement pouvait m'entraner.

Ce dvouement et t inutile.

Les efforts du Parse s'affaiblirent, le rle de sa voix devint plus
indistinct, et son corps s'enfona lentement dans le linceul de boue
sur lequel il tait couch.

Tout tait fini... Une sueur glace perla sur mon front; j'avais la
fivre, et de ma vie je n'ai prouv une douleur semblable  celle qui
oppressa mon coeur quand la surface agite du canal fut devenue
entirement calme.

Tout d'un coup, au milieu de ma sombre et dsolante contemplation, je
fus vivement frapp par ces mots, qui me parurent prononcs  quelques
pas de moi: _Tout va bien._

La voix d'une sentinelle lointaine, emporte par le vent, criait ces
paroles, et elles taient si peu en harmonie avec les douloureuses
sensations qui m'oppressaient le coeur, qu'elles me parurent presque
injurieuses.

Les premires lueurs du jour clairaient le sommet des montagnes; je
dus songer  poursuivre ma route. Mais ce ne fut pas sans un vif
chagrin que mes regards embrassrent pour la dernire fois cette ville
d'o je fuyais en vagabond; ce gouffre qui renfermait un homme dont
j'avais si peu mchamment, mais avec tant de fatalit, ananti
l'existence et la fortune. Qui sait encore si le malheur s'tait born
l, si le frre avait survcu, si la famille ne jetait pas sur ma tte
les maldictions les plus sombres et les plus horribles?  dmon du
mal, pourquoi as-tu guid ma main pour me laisser le remords, le
regret et la honte!

Quelques rflexions calmes sur cette bien triste affaire me firent
comprendre que, souponn ou par le garon de l'htel ou par une autre
personne, le bijoutier avait t le confident intress de ces
soupons. Reconnu par cet homme, il m'avait gard  vue jusqu'au
moment de notre fatale rencontre.

Si le marchand avait eu le bon esprit de s'adresser  la justice, en
me dsignant comme le chef de l'attaque qui avait ruin son commerce,
il et t amplement veng. Malheureusement pour le Parse, son
caractre vindicatif ne lui permit pas d'attendre: il prfra se
venger directement. Sa faute retomba sur lui, car il pouvait prendre
une clatante revanche, en allant simplement dposer au palais de
justice une accusation contre moi!

Je gagnai rapidement le rivage et je me disposais  hler mon proa,
quand la crainte d'attirer l'attention des sentinelles me fit prendre
le parti, quoique bless  la tte et le poignet en trs-mauvais tat,
de gagner mon proa  la nage, si je ne pouvais rencontrer de bateau.

Une exploration anxieuse me montra la ncessit de compter sur mes
forces seules. En consquence, je serrai dans mon turban les objets
que l'eau pouvait abmer, et je m'lanai dans la mer.




LXXIII


Je gagnai rapidement le proa, et aprs avoir ordonn  mes hommes de
lever silencieusement le grappin, nous nous couchmes dans le fond du
bateau, et le courant du canal nous emporta mollement vers les canots
des pcheurs qui sortaient du port.

Une fois confondu dans le groupe des embarcations du pays, j'levai la
voile du mt, et nous prmes notre course vers les ctes du Malabar.

Les capricieuses variations du vent et la lourdeur de l'atmosphre, en
me faisant pressentir l'orageuse nuit qui se prparait, me dcidrent
 aller chercher du repos et un abri dans une petite baie ouverte, o
il n'y avait pas le moindre vestige d'habitants.

Nous dbarqumes, et aprs avoir amarr le proa au rivage, mes hommes
s'occuprent  prparer un repas compos de viandes froides et de
poissons tus sur les rochers. Non-seulement pour faire cuire nos
comestibles, mais encore pour nous rchauffer, car le temps tait
glacial, nous allummes un grand feu aux pieds d'un pin gigantesque.
Ce feu, que nous crmes teint le jour de notre dpart, se communiqua
 l'arbre, de l  une fort, qu'il mit huit mois  consumer
entirement. Aujourd'hui encore, il m'est impossible de songer sans
effroi  mon voyage  Poulo-Pinang, car une fatalit dplorable en a
marqu tous les incidents.

 la fin du repas, je plaai deux sentinelles non loin de notre petit
groupe, et harass de fatigue, les pieds tendus vers le feu, la tte
appuye contre une pierre douce, je m'endormis si profondment que ni
le vent ni la pluie, qui tomba  torrents, ne parvinrent  me
rveiller.

J'ouvris les yeux une heure avant le jour. Mes membres taient
tellement glacs et roidis par le froid, qu'un instant je pus me
croire paralys.

Aprs une promenade de quelques minutes, j'avalai une tasse de caf
brlant, je fumai une bonne pipe, et ces deux infaillibles remdes
dissiprent entirement mon malaise.

Nous mmes le proa  l'eau, et une douce brise de terre nous aida 
faire avant midi une longue course. Vers cette heure, le temps
s'claircit; un resplendissant soleil illumina le ciel, et nous
arrivmes bientt au nord-est de l'le, o se trouvait le schooner.

Le vaisseau tait si bien plac pour chapper aux regards, que je ne
l'aperus qu'aprs avoir doubl un bras de mer. Un homme de
l'quipage, plac en vigie sur la rive, donna le signal de notre
approche, et en voguant avec rapidit j'atteignis promptement le
vaisseau, sur le pont duquel Zla tait en observation, un tlescope 
la main.

Franchissant d'un bond le plat-bord du schooner, je tombai presque
agenouill auprs de ma chre Zla, et mes mains frmissantes
voulurent se croiser, comme autrefois, autour de sa taille d'abeille,
mais la belle enfant n'avait dj plus la frle ceinture d'une jeune
fille. Je pris donc dans mes bras mon prcieux trsor, et je
l'emportai dans ma cabine.

Le contre-matre, qui attendait des questions ou des ordres, m'avait
silencieusement suivi.

--Avez-vous vu des trangers dans la largue, Strang? lui demandai-je.

--Les bateaux du pays, et rien de plus, capitaine.

--Bien! Faites lever l'ancre, nous allons diriger notre course vers
l'est.

Le contre-matre remonta sur le pont, et,  la prire de Zla, je
consentis  accorder un peu d'attention aux blessures que j'avais
reues.

Les grands et nombreux plis de mon abbah, fait en drap de poil de
chameau, et les chles qui entouraient mes reins m'avaient prserv de
l'atteinte du poignard; mais mes yeux taient noircis par le coup que
j'avais reu sur le front, et mon poignet gauche me faisait
cruellement souffrir.

La vieille Kamalia me mit une compresse sur la tte, enveloppa
soigneusement mon poignet, et ma jeune et belle Arabe parfuma mes
tempes et frotta mes membres roidis avec de l'huile et du camphre.

Les remdes employs pour soulager mes douleurs, remdes qui les
gurirent et d'une manire presque radicale, furent l'huile chaude, le
magntisme d'une main charmante, un poulet rti, du vin de Bordeaux,
du caf, une pipe et deux lvres roses. Lequel de ces remdes a le
mieux opr, je l'ignore; je sais seulement qu'ils me rendirent la
sant. Mon bras seul rsista au charme de ces applications externes et
internes, car je fus oblig de le garder pendant longtemps envelopp
dans une charpe; je crois mme qu'il n'a jamais reconquis sa force
premire.

En me quittant, de Ruyter m'avait dit:

--Quand j'aurai franchi les dtroits de la Sonde, je m'arrterai 
Java, dirigez-vous vers Borno.

Je traversai les dtroits de Drion, et je ne ralentis plus la rapidit
de ma course pour aborder les vaisseaux du pays dont je faisais
journellement la rencontre.

Un matin cependant j'abordai un vaisseau d'un aspect trange.
Singulirement construit, encore plus singulirement quip, ce
vaisseau, qui, selon les apparences, tait de cent tonneaux, avait
deux mts. Ses cordages taient faits avec une herbe d'une couleur
sombre, et ses voiles, en coton blanc mlang de violet, ne me
rvlaient, ni par leur nuance ni par leur forme,  quelle nation il
appartenait. Trs-lev hors de l'eau, le corps du navire avait une
teinte d'un gris blanchtre aussi terne que triste; en outre, il tait
si mal gouvern, qu'il allait d'un ct et de l'autre avec la plus
surprenante irrgularit.

J'envoyai un coup de mousquet  l'inconnu, dans l'intention de le
forcer  s'arrter, car nous pouvions  peine nous tenir loigns de
lui.

 cet ordre, il mit en panne, mais en s'y prenant d'une faon si
inhabile et si gauche, qu'il fut presque dmt.

Alors apparut  mes yeux un fantastique quipage, entirement compos
de sauvages nus et tatous de la tte aux pieds. Les uns, groups sur
le pont, nous regardaient d'un air stupide; les autres, suspendus aux
agrs, semblaient attendre notre approche avec la stupeur et l'effroi.

Quand j'eus hiss un drapeau anglais, ils rpondirent  cette
politesse par l'exhibition d'un morceau de drap peint et en lambeaux.
Il tait impossible de deviner d'o venait ce vaisseau,  quelle
nation il appartenait, o il allait; tout cela tait un mystre. En
outre de cet extrieur fabuleux, le pauvre vaisseau tait si fracass,
il avait  sa carcasse tant d'ouvertures qu'on pouvait voir du dehors
tout ce qui se passait  l'intrieur.

Ces visibles marques de dcrpitude, le bizarre accoutrement des gens
qui encombraient le pont en dsordre, donnaient  ce vaisseau l'air
d'avoir t construit avant le dluge, et je trouvais un vritable
miracle dans son apparition sur l'eau; comment avait-il la force de
s'y maintenir?

Le capitaine de ce vaisseau fantme essaya de mettre  l'eau, afin de
passer  notre bord, un vieux dbris de canot; mais n'ayant ni la
patience, ni le temps d'attendre la fin de la difficile opration, et,
de plus, dsirant examiner l'tranger, plutt par curiosit que dans
un espoir de conqute, je fis descendre un bateau de notre poupe, et
je me dirigeai vers lui.

Vu de prs, le triste btiment tait encore d'un aspect plus
sauvagement bizarre, et lorsque j'eus grimp sur ses cts saillants,
il m'apparut dans toute sa fabuleuse tranget.

Le pont suprieur tait couvert d'un paillasson, et ses sauvages
habitants, coiffs avec des feuilles de palmier, n'avaient point
d'autres vtements.  mon approche, un homme mince, osseux et d'une
haute taille, vint au-devant de moi.

Cet homme se distinguait de son farouche entourage par la blancheur de
sa peau et par la diffrence de son accoutrement. Avant de lui
adresser la parole j'examinai un instant sa figure. Je vis que des
traits saillants et rguliers, des cheveux blonds, un visage ovale
avaient fait de cet homme un tre d'une beaut relle, beaut qu'il
et conserve si un tatouage extraordinaire et grotesque n'avait point
effac la dlicatesse du teint et grossi le model des formes. Ce
hideux tatouage couvrait la figure, les bras, la poitrine, et l'image
peinte d'un affreux serpent tait enlace autour de la gorge, de
manire  faire croire que, non content d'trangler sa victime, le
reptile voulait encore se prcipiter dans sa bouche, car une tte
arme d'une langue rouge et pointue tait dessine sur la lvre
infrieure. L'oeil vert et la langue effile du serpent taient si
bien rendus, qu'en voyant l'homme agiter sa mchoire il semblait que
l'affreuse bte se mt en mouvement.

Ce tatouage d'une sauvagerie inoue faisait ressortir le front calme
et les yeux pensifs de l'tranger. Mon rapide examen avait embrass
tous les dtails dans l'ensemble, et il tait achev quand le
capitaine me demanda d'une voix douce et d'un ton aussi affable que
poli:

--Vous tes Anglais, monsieur?

--Oui, monsieur. Et vous?

--Moi, je suis de l'le de Zaoo.

--De l'le de Zaoo? O est-elle situe? Je n'en ai jamais entendu
parler.

--Dans la direction de l'archipel de Sooloo.

--Tout cela est trange, lui dis-je, car je ne connais ni l'le dont
vous me parlez, ni l'archipel o elle se trouve. Mais tes-vous de ces
les?

--Oui, monsieur.

--Natif?

--Non, monsieur.

--Et de quel pays tes-vous?

Le capitaine hsita un instant  me rpondre, puis il me dit:

--Je suis Anglais, monsieur.

--Vraiment! et comment diable se fait-il que vous vous trouviez sur un
pareil vaisseau, et arrang d'une aussi inconcevable faon?

--Si vous voulez descendre dans ma cabine, monsieur, je vous le dirai,
mais j'ai peur de n'avoir pas de rafrachissement  vous offrir.

En approchant des coutilles, j'entendis les cris d'une femme.

Le capitaine s'arrta.

--J'avais oubli, me dit-il, que nous ne pouvons pas descendre l.

--Quelqu'un est malade!

--Oui, monsieur, une de mes femmes est en couches, et, je crois, avant
terme, car les douleurs de l'enfantement ont t occasionnes par le
mal de mer; la pauvre crature souffre beaucoup.

--La nourrice de ma femme, dis-je  l'tranger, connat un peu la
science mdicale, je vais l'envoyer chercher.

Le capitaine me remercia, et la vieille Arabe fut bientt installe
auprs de la malade. Pour ne pas gner les femmes, nous nous
installmes sur le pont auprs de la poupe, et l'tranger me dit:

--Il y a si longtemps que je n'ai parl l'idiome de ma jeunesse, et
tant d'annes se sont coules depuis l'poque o les vnements que
je vais vous raconter ont eu lieu, que j'ai grand'peur, monsieur, de
ne pouvoir me faire comprendre.

--Le temps est calme, capitaine, vous n'avez pas besoin de vous
presser; faites-moi donc tranquillement le rcit de vos malheurs, et
comme vous ne semblez pas trs-bien fourni en provisions de bouche,
permettez-moi d'envoyer chercher des choses qui rafrachiront votre
mmoire en dgageant votre esprit.

 ma demande, le schooner nous envoya du boeuf, du jambon, du vin de
Bordeaux et de l'eau-de-vie.

Les Anglais se dtestent jusqu' ce qu'ils aient mang ensemble.

En mangeant, nous nous traitmes de compatriotes, et au choc des
verres, nos coeurs s'ouvrirent avec l'abandon d'une vieille
camaraderie.

Le seul tmoignage de civilisation que donnt encore cet Europen
transform en sauvage tait un got prononc pour le tabac, et, en
vritable gentleman, il fumait du matin au soir.

Quand le capitaine eut dgust un dernier verre d'eau-de-vie, quand
l'odorante fume du tabac eut trac autour de nous un vaporeux nuage,
il commena le rcit de son histoire. Mais ce rcit fut fait dans un
idiome si bizarre, il le suspendit tant de fois pour l'entremler
d'tonnantes rflexions, qu'afin d'viter  mes lecteurs la peine que
j'ai eue  deviner le sens des mots, le fond de l'ide, l'ensemble du
tout, je vais prendre la libert de corriger la phrasologie de ce
capricieux narrateur.




LXXIV


J'ai quitt l'Angleterre, il y a sept ou huit ans, avec un vaisseau
de la compagnie des Indes orientales, protg par un convoi, et qui se
rendait  Canton. Le premier officier du bord, qui avait opr avec
mon pre des transactions mercantiles, et qui lui devait pour une
livraison de marchandises considrablement d'argent, eut l'esprit de
persuader  mon pre de lui fournir encore une grande quantit
d'objets. Comme mon pre ne s'tait point rendu aux dsirs de
l'officier sans une vive et longue discussion, il fut convenu en
dernier ressort, et pour contenter les deux parties, que
j'accompagnerais l'officier  bord en qualit de midshipman.

 l'poque o ce march eut lieu, j'tais employ comme premier commis
dans la maison de mon pre, et les traits de l'affaire me parurent si
avantageux pour ma famille et pour moi, que j'y donnai de grand coeur
mon adhsion. Voici quelles taient les clauses de ce march: je
devais faire le voyage en passager, et recevoir pour le compte de mon
pre la moiti du bnfice des ventes qui seraient opres par
l'officier. Si la carrire maritime me convenait, je devais la suivre;
sinon, au retour du vaisseau, je m'installais de nouveau dans la
maison de mon pre.

Je n'ai pas besoin de vous exprimer, monsieur, avec quel plaisir
(j'avais quinze ans) je quittai le comptoir paternel, les livres de
facture, les livres de compte, pour aller voir un pays dont j'avais
entendu faire de merveilleuses descriptions. Au curieux dsir qui
accompagne tous les voyageurs se joignait l'orgueilleuse joie de
prendre place parmi les aspirants de marine, qui taient si fiers et
qui semblaient si heureux lorsqu'ils taient sur terre. Je ne savais
pas  cette poque que la cause de leur joie tait leur dlivrance
momentane d'un assujettissement tyrannique. Je l'ignorais, mais j'en
eusse t instruit que ma satisfaction serait reste la mme, tant il
me semblait que, sous la protection d'un premier officier, mon
initiation au service devait tre aussi facile qu'agrable.

Mes illusions se dissiprent vite, et ds que nous emes quitt les
downs ma situation devint insupportable. Outre les fonctions serviles
et abjectes que mes camarades et moi nous tions obligs de remplir,
le premier contre-matre, mon patron, ajouta  ces ennuis le tourment
de sa haine. Un jour, tant de faction avec lui, il m'injuria, et, non
content d'une mchancet de paroles que je n'avais point provoque, il
m'accabla de coups. Trop faible et trop timide pour me dfendre, je
fus ds lors en butte  ses moqueries et  ses mauvais traitements.
Une autre fois, et toujours sans cause, l'officier me dit:

--Votre usurier de pre vous a fourr auprs de moi pour lui servir
d'espion, pour me voler mes profits. Ce vieux juif ne s'est pas
content de ma parole, il lui a fallu un crit; mais je veux bien tre
damn si je ne fais pas de vous un domestique, un esclave.

Ma vie devint de jour en jour plus triste et plus misrable.

Notre capitaine vivait  bord comme une espce de demi-dieu, et je
suis bien certain qu'il se croyait suprieur  l'humanit entire. Il
ne frquentait que deux ou trois des passagers qui appartenaient  la
noblesse, et tous ses ordres taient transmis  l'quipage par le
premier officier.

Une nuit, nous tions  la hauteur de Madre, et le vent soufflait
avec violence, un homme plac en vigie cria:

--Une voile trangre  notre gauche!

--Trs-bien, rpondis-je, je vais avertir.

Mais avant de remplir ma mission, je jetai un coup d'oeil sur la mer,
o je ne vis qu'un norme nuage noir. Je trouvai l'officier de
faction endormi sur la glissoire d'une caronade. La vue de ce sommeil
si calme au moment de la tempte fit natre en moi le premier
sentiment de haine et de vengeance qui et jamais entr'ouvert les
replis de mon coeur.

--Bien! m'criai-je en interrompant le capitaine, vous avez poignard
le coquin et jet sa carcasse dans la mer?

--Non, monsieur, non. J'tais jeune, et ma rancune n'avait encore que
la malice de l'enfance. Si je rencontrais aujourd'hui cet homme sans
me, j'agirais peut-tre avec plus de vaillance que je ne l'ai fait 
cette poque. Je ne troublai point le sommeil de mon ennemi; je
descendis doucement auprs du capitaine, que je rveillai en lui
disant:

--Il y a un grand vaisseau de notre ct, sous le vent.

--O est l'officier de quart? me demanda le capitaine en sautant hors
de son lit.

--Je l'ai inutilement cherch, monsieur.

--Il n'est pas  son poste! s'cria le capitaine en se prcipitant sur
le pont.

L'officier dormait toujours; le capitaine courut jusqu' lui et
l'appela par son nom.

En entendant la voix bien connue de son svre commandant, l'officier
pouvant se dressa sur ses pieds et balbutia quelques excuses.

Mais, sans lui rpondre, le capitaine s'loigna de l'chelle, car on
ne pouvait perdre le temps en paroles; un ouragan terrible se
prparait, la mer tait violente, et la masse noire et remuante que
j'avais prise pour un nuage apparaissait sous la forme effrayante d'un
norme vaisseau dmt, lanc vers nous avec une vlocit
extraordinaire.

--Abaissez le gouvernail, mettez tous les hommes  l'ouvrage! cria le
capitaine d'une voix forte.

Tout s'agita.

Une voix humaine, qui essayait de se faire entendre au milieu de la
rumeur des lments bouleverss, nous hla, et cette voix semblait
descendre des hauteurs d'une tour, car l'norme vaisseau, pouss par
le vent et emport par les vagues gigantesques qui l'levaient
au-dessus de nous, paraissait avoir des proportions normes.

Les lumires bleues qui brlaient sur son gaillard d'avant se
rflchissaient dans notre voile de perroquet, bien cargue. Il
paraissait invitable qu'au moment o l'tranger allait tre replong
dans l'auge profonde o nous tions placs, sa descente nous
craserait ou nous couperait en deux. Nos voiles se frappaient contre
les mts avec un bruit pareil au roulement du tonnerre, et l'quipage,
en chemise,  moiti endormi, se prcipitait ple-mle hors des
coutilles et jetait des cris horribles en voyant le vaisseau
s'avancer vers nous.

Paralyss par l'pouvante, nous restions inactifs, le regard et
l'esprit suspendus aux mouvements du vaisseau que la mer et le vent
faisaient tournoyer sur lui-mme. Cette scne effrayait les plus
hardis; les faibles tombaient  genoux, se tordaient les bras ou se
prcipitaient la tte la premire dans les coutilles. Quoique cet
affreux spectacle n'et dur qu'un moment, cet instant d'angoisse
avait eu assez de puissance pour me transformer d'enfant en vieillard.

Une voix forte et distincte nous hla avec une trompette et nous dit:

--Tribord votre gouvernail, si vous ne voulez pas tre crass!

Au mme moment une vague nous leva en l'air, et l'tranger nous
frappa. Ce choc fut suivi d'un craquement horrible: nos hommes
rpondirent  ce fracas par de dsolantes clameurs; je crus tout
perdu, et, les mains convulsivement presses contre les haubans,
j'attendis la mort.

Mes yeux taient fixs sur le vaisseau tranger: je crus le voir
passer au-dessus de nous et rester dans l'air comme un rocher
gigantesque. Le vent mugissait avec furie dans nos haubans, et la mer
inondait de ses lames froides le pont de notre vaisseau.

Aprs cette pause terrifiante, la confusion, le bruit du vent et des
vagues, le murmure des voix me rendirent la raison. L'tranger avait
atteint notre quartier, enlev le bateau de la poupe, ainsi que notre
grand mt, mais rien de plus, et nous tions hors de danger. Aprs
avoir hl une troisime fois, le vaisseau nous demanda notre nom, et
nous ordonna de rester auprs de lui toute la nuit, ajoutant  cette
demande qu'il appartenait  Sa Majest Britannique et qu'il s'appelait
_la Victoire_.

Le capitaine n'adressa aucun reproche au premier officier, mais il fut
provisoirement mis en prison.

La frayeur cause par la fatale rencontre de ce vaisseau avait t si
grande que chacun semblait avoir l'esprit sous la domination d'un
mauvais enchantement, et notre capitaine, ainsi que les officiers,
n'accomplissaient leur devoir qu' l'aide des frquents signaux de _la
Victoire_, qui veillait sur elle et sur nous, tant elle avait peur de
nous voir fuir.

Le lendemain je me rendis sur le pont, et je m'aperus que nous avions
perdu notre convoi, et que _la Victoire_ nous faisait signe qu'il
fallait la prendre en touage. Pour effectuer ce difficile travail sans
mettre un bateau  la mer, qui tait trs-agite, nous jetmes dans
l'eau un tonneau vide, ayant une corde que le vaisseau devait prendre
 son bord. Ils l'attraprent et attachrent des aussires aussi
grandes que nos cbles  la corde; nous les tirmes  bord et elles
furent attaches  un mt; puis, chargs de toutes nos voiles, nous
nous dirigemes vers l'le de Madre.

Cette entreprise de sauvetage rendait notre situation trs-prilleuse;
car, malgr l'immense longueur des aussires avec lesquelles nous
toumes, le poids et la grandeur de _la Victoire_, qui tait  cette
poque le plus grand vaisseau du monde, nous donnaient des secousses
terribles, surtout quand nous tions levs sur la crte des vagues et
qu'elle s'enfonait auprs de nous dans l'abme de la mer. Quelquefois
les cordes de touage, en dpit de leur grosseur, qui tait celle d'un
corps humain, cassaient en deux comme un fil d'cosse, et nous tions
obligs de recommencer la tche dangereuse et difficile de l'attacher
 notre bord. Heureusement le vent diminua de violence; car s'il
avait gard sa force premire, nous eussions infailliblement chou.

Le poids de _la Victoire_ tait si lourd, qu'outre le danger
d'emporter notre mt, il avait fait entr'ouvrir les joints du
vaisseau, et la mer dbordait sur nous en emportant tout ce qu'elle
rencontrait.

Notre capitaine hla _la Victoire_ et lui montra les difficults
insurmontables de notre situation.

--Si vous coupez les cordes de touage, rpondit le capitaine du
vaisseau royal, nous vous ferons couler  fond.

 bord de _la Victoire_, ils avaient allg le poids du vaisseau en
jetant dans la mer tous les canons de son pont suprieur, et en
plaant des voiles d'orage sur les troncs des mts infrieurs, et par
tous les moyens qui se trouvaient en leur pouvoir.

Le lendemain le vent diminua, mais la mer fut encore trs-agite.

Nous rencontrmes un grand vaisseau des Indes orientales faisant route
pour Madre, nous le fmes arrter, et il fut contraint de prendre
notre place.

Alors notre capitaine se rendit  bord du vaisseau de feu l'amiral
Nelson, et son commandant, aprs avoir grond le ntre pour sa
ngligence, lui pardonna sa faute en considration du service qu'il
avait rendu  la Grande-Bretagne en sauvant le plus prcieux de tous
les vaisseaux anglais, celui qui portait le corps de Nelson et son
triomphant drapeau.

Le commandant de _la Victoire_ donna  notre capitaine un certificat
sur lequel taient dtaills tous les incidents de sa belle conduite.
Ce tmoignage de satisfaction calma un peu notre fier commandant, dont
la colre contre le coupable officier avait disparu avec le danger.

Cette indulgence tait naturelle; un lien de parent unissait les deux
hommes, et ils portaient l'un et l'autre le nom de Patterson. Vous
savez, monsieur, que les cossais ont des clans, et qu'il leur importe
fort peu que tout le monde soit dtruit si leur propre clan est sauv,
ou s'il gagne par la perte gnrale. Mais je vous demande pardon,
monsieur, peut-tre y a-t-il parmi eux des hommes trs-dignes,
trs-honntes et trs-bons.




LXXV


--Le premier officier, reprit le capitaine aprs une pause de
quelques secondes, connut bientt l'auteur de la disgrce qu'il avait
encourue, et je crois fort inutile de vous dire, monsieur, que cette
dcouverte n'adoucit pas  mon gard les cruels procds de mon chef.
J'tais dj fort misrable, je le devins plus encore; et souvent,
bien souvent, je me suis surpris  envier l'existence orageuse du
vagabond, et celle du mendiant, sans pain et sans asile. L'un et
l'autre n'taient-ils pas mille fois plus heureux que moi? Mais
pardon, monsieur, tout cela est fort peu intressant pour vous, et
cette narration, que votre courtoisie daigne couter, vous parat bien
insipide et bien longue.

--Non, non, mon cher capitaine, votre histoire n'est ni dpourvue
d'intrt, ni trop tendue; je l'coute avec plaisir et avec
attention. Continuez-en donc le rcit; je suis tout  vous.

Et mes paroles taient vraies, car chaque mot de ce pauvre homme
faisait vibrer en moi un tendre souvenir, souvenir triste et qui
mettait devant mes yeux la ple et mlancolique figure de mon ami
Walter. N'existait-il pas en effet entre ce narrateur  demi sauvage
et mon pauvre compagnon d'infortune une similitude trange?

Tous deux, forcment jets dans une carrire antipathique  leurs
gots, avaient t les victimes d'une haine brutale sans cause, et
partant sans excuse. Ce rapport, si poignant pour moi et qui
remplissait mon coeur d'une douloureuse compassion, m'attira vers le
capitaine.

Sa parole lente, sa voix douce, son regard pensif, me firent oublier
les affreuses caricatures qui souillaient son corps, et je ne vis plus
ses traits qu'au travers de mes souvenirs ou, pour mieux dire, que
dans la beaut de son me.

--Enfin, reprit le conteur en me remerciant de mon attention par un
bienveillant sourire, nous entrmes dans la mer de la Chine.

Une nuit le vaisseau tait amarr prs d'une le (j'ai oubli pour
quelle raison), on m'ordonna d'aller me coucher dans le bateau qui
tait derrire le btiment, afin de le garder. J'obis avec joie, car
en entendant cet ordre, l'ide que je pouvais saisir cette occasion
pour me sauver me traversa l'esprit. Sans craindre ni mme rflchir
sur les dangereux hasards d'une pareille entreprise, je m'abandonnai 
l'impulsion rapide qui se faisait la matresse de ma conduite.

Je trouvai dans le bateau un mt, une voile et un petit baril d'eau,
car la veille on s'en tait servi pour aller explorer l'le. La
trouvaille inattendue de ces diffrents objets me persuada que la
Providence, aprs m'avoir inspir, veillait encore sur moi; ma
dtermination fut ds lors compltement arrte.

Pauvre insens que j'tais! il ne me vint pas mme  l'esprit qu'il me
manquait les choses les plus indispensables, et surtout la premire de
toutes: du pain.

Mon repas du soir tait dans ma poche, et il se composait de biscuit
et d'un morceau de boeuf. Quant au lendemain, Dieu y pourvoirait, ou,
pour mieux dire, je ne songeais ni  mes besoins futurs ni aux
difficults inoues que j'allais avoir  surmonter.

La nuit tait sombre; une brise frache soufflait hors du golfe, et la
nuit tait assez calme.

Quand tout fut tranquille sur le pont, je dnouai le cble qui
attachait le bateau, et, aprs quelques minutes d'anxieuse attente,
j'levai le mt; je virai, et ma lgre embarcation se trouva bientt
loin du vaisseau.

Une heure s'coula, et cette heure eut pour mon coeur palpitant la
dure d'un sicle. J'avais si grand'peur d'tre vu et par consquent
arrt dans ma fuite! Les hommes de quart dcouvrirent l'enlvement du
bateau, car une lanterne fut hisse et je vis distinctement une
lumire bleue.

Ce signal m'pouvanta, et je me dirigeai vers l'le de manire 
gagner son ct oppos au vent, pour m'y cacher jusqu' l'entire
disparition du vaisseau.

Grce  mon penchant pour les voyages sur mer, grce encore 
l'intrt d'enfant et de jeune homme que j'avais pris  examiner les
bateaux dans les chantiers du port de Londres, je savais trs-bien en
gouverner la marche.

Veuillez, monsieur, rflchir pendant quelques secondes sur l'trange
mtamorphose non-seulement de mon esprit, mais encore de mes vues
et de mon caractre. N au milieu du confort d'une existence heureuse,
j'avais t, dans l'espace de quelques mois, de fils de famille
aim et libre dans la maison paternelle, transform en misrable,
en domestique, en esclave, et  ce changement dplorable en
succdait un peut-tre plus dplorable encore, mais dont mon esprit
n'approfondissait pas les invitables douleurs.

Le lendemain de ma fuite, j'entrevis l'abandon rel de ma position, et
j'eus peur en me voyant seul, sans vivres, sans carte, sans boussole,
sur un petit bateau, frle planche de salut, pour m'aider  franchir
cet abme immense qu'on appelle l'Ocan. Je vous avoue franchement que
j'aurais t heureux de reprendre ma chane sur le vaisseau. Je
pleurai amrement, et mes mains dfaillantes abandonnrent le
gouvernail.

La vie me devint odieuse, et mes yeux aveugls suivirent d'un regard
morne la marche du bateau, qui voguait  la grce du vent et des
flots.

Les cruels tiraillements de la faim m'empchrent de dormir. Cependant
le besoin de repos est si imprieux pour un corps jeune, qu'aprs
avoir bu quelques gouttes d'eau mes yeux se fermrent et une
somnolence agite m'tendit, faible et sans courage, dans le fond de
ma barque.

Je dormis, et quand je m'veillai, le jour tait resplendissant. Je
tendis ma voile au souffle de la brise, et je naviguai avec le vent en
cherchant  dcouvrir dans quelle latitude je me trouvais.

 en juger par la direction du vent et par la position de l'toile du
Nord, je marchais vers les les de l'archipel de Sooloo, et la terre
leve que j'avais aperue en m'veillant tait Borno. Je naviguai
vers le sud, pensant que l'le de Paraguai, prs de laquelle j'avais
laiss le vaisseau, se trouvait derrire moi.

La brise se maintint douce et frache. Nul vaisseau n'apparaissait sur
la nappe d'azur de l'Ocan, et ma barque volait sur l'eau comme une
mouette effraye.

Je voulais gagner Borno, mais le vent changea, et je fus contraint,
ne pouvant lutter avec lui, de continuer ma course au gr de son
caprice.

La crainte de mourir de faim me donnait d'affreux tiraillements
d'estomac. Je surmontai cette douleur, plutt morale que relle, et je
m'occupai de la course de mon lger btiment. Le vent doublait de
force, et j'tais sr d'arriver bientt  une des nombreuses les
dont je voyais les formes devant moi, et j'tais bien dtermin 
descendre sur le premier rivage qui s'offrirait  mes regards.

Je passai la journe dans les spasmes de l'agonie; j'avais
horriblement faim, et je me sentais aussi malade que dsespr.

J'atteignis le soir sans dcouvrir aucune terre, et je perdis de vue
celles qui taient derrire moi. Ces alternatives d'espoir et de
mcomptes accablrent mon esprit, et j'accusai le ciel de m'avoir
abandonn sans commisration  mon inexprience et  ma faiblesse. La
nuit tait aussi claire que le jour; mais cette clart, propice si
j'avais eu une boussole pour guide, ne m'tait d'aucun secours.
Triste, fivreux et maussade, je tenais d'une main faible le
gouvernail, lorsqu'un bruit indistinct me fit tressaillir; quelque
chose venait de franchir les bords de mon bateau; je me tranai vers
cet objet inconnu, et une joie bien naturelle remplit mon coeur,
lorsque je dcouvris un poisson aux cailles argentes et pesant prs
d'une livre. Mais ma joie fut de courte dure, car je n'avais ni feu
pour faire cuire mon imprudent visiteur, ni couteau pour lui enlever
son paisse caille. J'tais entirement dpourvu de tout.

Je rejetai le poisson au fond du bateau, et je repris avec dsespoir
mon poste au gouvernail.

Quelques minutes aprs, je fus encore arrach  mes sombres rflexions
par la vue de quelque chose de noir qui flottait  la surface de
l'eau.

Je manoeuvrai du ct de cet objet, et je saisis une tortue. Ces deux
enfants de la mer, envoys par cette divine protectrice des malheureux
que nous nommons la Providence, en m'tant la crainte de mourir de
faim, tranquillisrent mon esprit. Je remerciai le ciel, et aprs
avoir attach le gouvernail, je m'endormis presque calme.

Malheureusement je fus veill par le froid de l'eau qui se
prcipitait sur moi par-dessus le plat-bord du bateau, pench de ct
et tout prs de couler  fond. Je sautai sur la voile, dont je dfis
lestement les noeuds, et, quoique pleine d'eau, la barque se releva.

J'employai tout mon courage et toutes mes forces  vider avec ma
casquette ce dangereux rservoir d'eau, et quand j'eus achev cette
pnible besogne, le vent souffla avec violence, la mer s'agita et la
lourdeur de l'air me fit pressentir un orage. Je remis la voile  sa
place, et le bateau glissa sur la mer avec une rapidit si grande,
qu'elle me donna la certitude de pouvoir approcher de la terre avant
le lever du soleil.

Les tiraillements d'estomac dont je souffrais depuis quarante-huit
heures devinrent si violents, que j'y cherchai un remde dans la
repoussante nourriture de mon poisson cru. Je mordis donc sa queue,
et, grce  ma faim, la got du poisson m'en parut si dlicieux que,
tout surpris de la rafrachissante saveur de sa chair rose, je me
demandai comment il tait possible qu'on et adopt la maladroite
coutume de faire cuire le poisson. Malgr le vif plaisir que je
ressentais en dgustant mon frugal repas, j'eus assez de prudence et
d'empire sur moi-mme pour en rserver une partie; mais celle que
j'avais mange, au lieu de satisfaire mon apptit, en augmenta
l'importunit, et mes souffrances redoublrent.

Mes regards avides cherchrent la tortue. Je la vis se dbattre
convulsivement au fond du bateau, et comme elle avait t sur le point
de fuir quand l'eau avait inond mon frle esquif, je l'attachai par
ses nageoires, et je passai le reste de la nuit  me demander par
quels moyens il me serait possible d'arriver  sa chair.

--Quelle imprvoyance, me disais-je en contemplant avec dsespoir la
forte carapace du crustac, quelle imprvoyance de m'tre hasard seul
sur l'immensit de l'Ocan sans couteau, sans vivres et sans boussole!
Car il me semblait que la possession de ces trois choses m'aurait
facilit et mme rendu agrable une navigation de dix ans tout autour
du globe.




LXXVI


Ds que les premires lueurs du jour eurent fait disparatre les
toiles qui diamantaient le ciel, je cherchai d'un regard inquiet 
dcouvrir la terre. Mais je ne vis rien, et je tombai ananti dans la
morne stupeur d'un profond dsespoir. La mer tait si houleuse, que
ses vagues agites remplissaient  chaque instant mon pauvre bateau,
et j'tais dans l'obligation, malgr mon excessive faiblesse, de vider
l'eau goutte  goutte, car ma casquette n'offrait pas, pour cette
opration, une ressource bien grande.

Je me sentais mourir, et de minute en minute mon dsespoir prenait une
nouvelle nergie, nergie sombre, et qui me disait de hter sans
hsitation l'heure dernire de ma misrable vie.

Je ne saurais vous dpeindre, monsieur, le profond dcouragement qui
s'empara de moi lorsque je m'aperus que, pendant l'obscurit de la
nuit, j'avais ras le rivage de plusieurs les, et que je n'avais plus
devant moi que l'immensit de la mer, mer isole, sublime de grandeur,
mais sans horizon.

Je fis de vains efforts pour virer afin de regagner les les que je
laissais derrire moi, mais la violence du vent et l'agitation de la
mer entravrent si compltement le succs de mes tentatives, que je
fus oblig de mettre le bateau sous vent afin de ne pas couler  fond.

Quelques heures s'coulrent ainsi, car je me pliais forcment aux
variations de la brise. Rendu presque fou par la douleur, je faisais
de vains efforts pour maintenir mes regards sur les brumes de
l'horizon, esprant y voir poindre l'unique esprance qui me retenait
 la vie, un morceau de terre pour diriger vers elle ma fivreuse
course. Mais la faim dvorante qui rongeait mon estomac attirait
involontairement toute mon attention sur la tortue.

J'essayais vainement de porter mes penses loin d'elle, mes yeux s'y
trouvaient si invinciblement attachs, que je fus forc de comprendre
qu'il et t presque aussi logique de secouer une boussole que d'en
loigner mon attention. Comme l'aiguille magntique, ma prunelle se
tournait toujours vers le mme point.

Aprs avoir longuement rflchi sur les moyens  employer pour enlever
la carapace du crustac, je lui dtachai les pattes et je l'apportai 
l'avant du bateau.

Quand j'eus bien examin les lignes confuses et colories peintes sur
son dos, examen presque aussi attentif que celui auquel on se livre
sur une carte maritime la veille d'un grand voyage sur mer, je compris
avec dsespoir qu'il me serait impossible de briser, avec le seul
secours de mes faibles mains, ce granit d'caille.

Je n'avais de ma vie vu une chose aussi bien claquemure, 
l'exception toutefois de la caisse en fer du bureau de mon pre, et il
me semblait que le fer seul avait la puissance de se rendre matre de
l'une ou de l'autre.

Malgr l'inutilit de mes observations, je ne renonai pas  la
conqute de ce pauvre mais bien ncessaire repas. En consquence, je
mis tous mes soins  chercher dans le bateau la possibilit
d'extraire, sans danger de destruction, un fort clou, une pointe ou un
morceau de fer qui pt remplir l'office de couteau; malheureusement
mes recherches furent inutiles et je ne dcouvris absolument rien.

Les extrmits du corps de la tortue taient bien en mon pouvoir,
mais ces extrmits se trouvaient sous la dure protection de sa tte
calleuse et de ses nageoires, dont la peau tait plus coriace que la
semelle de mon soulier. Sans nul doute, un pressentiment secret
avertissait la tortue du mal que je voulais lui faire, car elle ne se
hasardait pas  sortir sa tte en dehors de la carapace.

La colre de l'insuccs faisait bouillir mon sang, et, dans le
transport d'une irritation bien excusable chez un malheureux affam,
je frappai la tortue contre le plat-bord du bateau, dans l'espoir,
sinon de la briser en mille pices, du moins de fendre ou d'cailler
sa dure carapace; mais je crois vraiment que j'aurais plutt fracass
ma barque qu'entam, mme lgrement, cette espce de pierre. Aprs
une lutte acharne, lutte de violence, d'adresse et de ruse, je
parvins  saisir la tte de la tortue, je l'attachai fortement avec
une corde, et  l'aide de ce dernier moyen je la tuai.

--Je ne m'explique pas de quelle manire, dis-je au capitaine.

En rongeant la peau de sa gorge, malgr la dfense vigoureuse qu'elle
m'opposa, car je fus presque aveugl par ses nageoires. Quand la
tortue se trouva sans vie, j'enfonai mes doigts dans sa poitrine et
j'arrachai ses nageoires; mais mon empressement ou mon ignorance me
fit rpandre le fiel, car, malgr les soins que j'avais de laver les
chairs, le got m'en parut trs-amer. Le corps de la tortue tait
rempli de petits oeufs d'une excessive dlicatesse, et l'absorption de
ces oeufs calma tout  fait mes douleurs d'estomac.

Une fois bien rassasi, je mis toute mon attention  la dcouverte de
la terre, et bientt un cri de joie s'chappa de mes lvres: elle se
montrait  ma gauche.

En me faisant le rcit de l'gorgement de la tortue, les gestes et les
regards du capitaine taient devenus si froces et si vhments que je
poussai devant lui les restes du jambon qui se trouvaient encore sur
la table, et, par excs de prudence, je tins ma gorge  une distance
respectable de ses mains, dont les lignes noires et tatoues
ressemblaient  des griffes de vautour.

-- la vue de la terre, reprit le capitaine, mes dfaillantes
esprances se relevrent radieuses; mais la brise augmenta, et, dans
la crainte terrible de voir clater en orage les sombres nues qui
couraient dans le ciel, je mis toutes mes forces  diriger ma barque
vers l'le qui se montrait devant mes yeux. Malgr la rapidit de ma
barque, qui volait sur l'eau en m'inondant de l'cume des vagues, je
croyais, dans la fivre de mon impatience, que je flottais sur l'eau
avec autant de lenteur et de nonchalance qu'une bche de bois mort. Le
soleil tait couch quand je me trouvai assez prs de la terre pour
distinguer le ressac qui se jetait sur les rochers. Mon ardent dsir
de gagner la terre me fit commettre l'imprudence de laisser marcher
mon bateau sans le diriger le long du rivage, ainsi que j'aurais d le
faire, afin de chercher une descente ou une berge, et d'viter, par
cette prcaution, les rochers ou les bancs de sable.

Je continuai donc tourdiment ma course, et j'atteignis un endroit o
le ressac tait d'une prodigieuse hauteur. Tout d'un coup je me
trouvai encaiss entre des rochers au-dessus desquels les vagues se
prcipitaient avec violence et sans trve. Dans mon empressement 
fuir les dangers de la mer, je me jetai entre des rochers o je
pouvais trouver une mort plus douloureuse encore.

Les mouettes volaient au-dessus de moi en jetant de hauts cris, et ma
petite barque, presque ensevelie dans l'cume, tait jete, tourne de
tous les cts, et si pleine d'eau, que je ne savais plus si j'tais
dans le bateau ou dans la mer.

Bientt ma barque fut emporte par une haute lame contre un des
rochers; je me vis perdu, mais la lame ne se brisa pas, elle rebondit
en arrire en me ballottant comme un jouet. Le cri des mouettes, le
bruit des vents, le sonore murmure des vagues, faisaient entendre un
si tourdissant concert, que ma tte vacillait, tourdie, sur mes
paules inondes par l'cume des vagues. L'espace qui me sparait du
rivage tait aussi blanc et aussi cumeux que du lait en bullition.
Ce rivage tait proche, et je n'avais cependant aucun espoir de
l'atteindre. Tout d'un coup, une lame furieuse balaya devant elle mon
frle esquif.

Nageur intrpide, je me dirigeai rapidement vers la terre, mais les
vagues me prirent, et je me trouvai port par elles si prs des
rochers, qu'il m'et t facile de les toucher avec les mains. De l,
je fus emport plus loin; comme les dmons du mal, ces lames furieuses
semblaient se jouer de mes suprmes efforts. Enfin, puis de fatigue,
ensanglant par les blessures que j'avais reues en me heurtant
contre les rochers, je sentis que je coulais  fond.

Je dois vous dire, monsieur, que la mort par la submersion n'est point
aussi douloureuse qu'on veut bien le dire; il faut peut-tre attribuer
mes paroles et le sentiment qui me remplit alors le coeur plutt de
joie que de tristesse  l'ennui mortel qui m'accablait depuis quelques
jours,  la dsolante perspective d'une vie d'abandon et
d'insupportable misre. Toujours est-il qu'une ineffable sensation de
bien-tre inonda mon corps quand l'eau l'enveloppa comme un linceul
mortuaire. Je me souviens cependant que je me dbattis mcaniquement
ou convulsivement; que je recommandai mon me  Dieu, puis que
j'prouvai une sensation d'angoisse comme si mon coeur eut clat dans
ma poitrine; puis, enfin, je perdis entirement connaissance.




LXXVII


L'tranger suspendit pendant quelques instants le cours de sa
narration, puis, lorsqu'il eut achev d'utiliser ce laps de temps en
vidant le contenu de son verre et en remplissant le bassin de sa pipe,
il me dit d'un air moiti grave, moiti souriant:

--Je n'tais pas mort, monsieur, mais je n'avais ni plus de force ni
plus de connaissance qu'un cadavre. Combien de temps suis-je rest
dans la mer, ballott  droite et  gauche par les vagues
bondissantes, je l'ignore.

La premire sensation que je ressentis, et dont je me rappelle
trs-faiblement la douleur, car elle prend dans mon esprit la forme
d'un rve, fut une suffocation. Il me semblait--car j'tais incapable
de me rendre compte de ce qui se passait en moi et autour de
moi--qu'on essayait malgr ma rsistance, rsistance morale et partant
imaginaire, qu'on essayait, dis-je, de comprimer les lans de mes
derniers efforts, et cela en enveloppant toute ma personne dans
l'avalanche des eaux torrentielles qui tombaient des rochers. Le froid
glacial de l'eau, le bruit sonore par lequel elle touffait mes cris,
me jetaient dans le dsespoir d'une impuissance complte.

Quand je repris un peu la connaissance des choses, j'aperus autour de
moi des personnages aux physionomies bizarres,  l'accoutrement plus
bizarre encore. Plus surpris qu'effray, je les contemplai un instant;
mais la faiblesse de mon corps dompta cette curiosit, et je refermai
machinalement les yeux. Je souffrais, j'tais tourdi, malade et tout
tremblant de froid. Les gens qui m'entouraient m'accablaient de
pressantes questions,  en juger par la volubilit des paroles et par
l'intrt qu'exprimait la voix; mais le langage qui traduisait leurs
sentiments m'tait parfaitement inconnu. J'augurais bien de mes
sauveurs, car les soins les plus attentifs m'taient prodigus pour
me rappeler  la vie.

Je m'oublie, monsieur, en arrtant mon rcit et votre attention si
bienveillante sur ces infimes dtails, et qui n'avancent point la
narration de mon histoire, puisqu'ils ne font que vous rvler les
impressions d'un homme qui, par un miracle providentiel, a eu le
bonheur d'chapper aux tourments d'une misrable mort.

En ouvrant les yeux pour la seconde fois, je me vis couch sur des
nattes et couvert d'toffes de coton. Trois femmes presque nues,--mon
premier regard les avaient vues habilles, et les bonnes cratures
s'taient dpouilles de leurs vtements pour m'en couvrir,--me
considraient avec l'anxieuse attention de l'espoir.

La figure, le cou et les bras de ces femmes taient couverts de lignes
noires, et des anneaux d'or, des cercles du mme mtal entouraient
leurs poignets ainsi que le bas de leurs jambes.

Jeunes et presque blanches, ces femmes eussent t trs-belles, si le
tatouage trange qui rayait leur peau n'en et pas voil l'clat et la
fracheur.

Aprs avoir essay de me soulever, j'adressai  mon tour quelques
questions aux jeunes sauvages; le son de ma voix et le langage qu'elle
exprimait leur firent jeter des cris de surprise ou d'effroi.

La parole tant inutile entre nous, j'eus recours aux signes, et leur
fis comprendre, non sans peine, que je mourais de faim.

Toutes les trois coururent  la recherche d'un aliment rparateur, et
bientt leurs mains mignonnes mirent entre les miennes une abondante
moisson de fruits et de racines. Je dvorais tout, et les pauvres
filles ouvrirent de grands yeux effrays en considrant la voracit
avec laquelle je faisais disparatre le frugal repas.

Quand la faim qui me dvorait les entrailles fut entirement
satisfaite, je songeai non  dcouvrir par quels moyens j'avais
chapp  la mort, chose impossible par l'interrogation, mais  savoir
dans quel endroit je me trouvais.

La natte qui me servait de lit tait pose sur le bord d'une petite
rivire calme et transparente; mais,  ct du calme enchanteur de
cette eau limpide, se faisait entendre le bruit du ressac, et ce bruit
sinistre me fit vivement tressaillir. Je ne pouvais voir cependant
l'endroit o il se produisait, car de hauts rochers se trouvaient
placs entre la mer et moi.

J'appris plus tard de quelle manire j'avais chapp  la fureur des
vagues. Un fort tournant m'avait emport dans ses innombrables dtours
jusqu' l'embouchure de cette petite rivire, qui, aussi calme qu'un
lac et protge contre les vents par un rempart de rochers, n'tait
pas visible sur la mer, quoiqu'elle y verst ses eaux, dont elle
prenait la source dans des jungles.

Trois jeunes filles qui traversaient cette rivire en canot, pour y
faire une pche de poissons, avaient aperu mon corps  la surface de
l'eau.

Courageuses et bonnes, les pauvres enfants, quoique effrayes et
surprises, avaient runi toutes leurs forces pour me traner jusqu'au
rivage.

Pendant quelques heures les pcheuses m'avaient cru mort; nanmoins,
aprs avoir allum du feu, elles m'avaient frictionn et enfin rendu 
la vie.

Maintenant, monsieur, je vais vous parler du lendemain de ce mmorable
jour, car toute la nuit je restai sans force, couch sur ma natte, et
attentivement veill par mes jeunes protectrices.

Le lendemain donc, assez fort pour me lever, je pus m'tablir dans le
canot. J'avoue qu'une vive rpugnance me fit reculer de quelques pas
lorsque mes compagnes me montrrent la rivire. J'obis cependant 
leurs dsirs, et, comme je l'ai dj dit, je m'tablis au fond de la
petite barque.

Quand nous emes quitt le lac form par la rivire et entour de
rochers, de cocotiers et de mousse jaune, nous suivmes le cours de
l'eau en remontant vers la source.

Cette rivire, semblable  un miroir limpide, glissait entre deux
rives si paissement fournies de bambous et d'arbres fruitiers, que
par moments l'enchevtrement des branches formait sur nos ttes un
dme impntrable mme pour les rayons du soleil. Sur quelques-uns de
ces arbres, si luxurieusement dvelopps, pendaient en grappes et
comme des fruits anims de petits singes noirs pas plus gros qu'une
pomme.

L'odeur aromatique des arbres et des fleurs, les bienveillants et doux
regards des jeunes filles qui m'accompagnaient, furent de si puissants
remdes, que les dernires traces de mon mal s'effacrent
non-seulement de mon corps, mais encore de mon souvenir. La rivire
faisait, de droite  gauche et de gauche  droite, une infinit de
dtours, et par moments elle devenait tellement troite, que deux
barques de front eussent t incapables de marcher.

Dans plusieurs endroits, l'eau avait franchi le rivage, s'y tait
divise en petits cours d'eau, et cet arrosement naturel se rvlait
au regard par la fracheur des arbres, au feuillage d'un vert
d'meraude, et par la croissance extraordinaire de la vgtation.

Aprs deux heures de promenade, car la lenteur de notre marche
ressemblait fort peu  un voyage, nous atteignmes un large filet
d'eau. Mes compagnes dirigrent leur barque dans ce ruisseau, presque
aussi profond que la rivire, et m'engagrent  dbarquer. J'obis
avec empressement; mais la vgtation tait si paisse, l'herbe qui
couvrait la terre paraissait tellement vierge de tout contact, que je
n'y pus dcouvrir aucun sentier.

Mon embarras fit rire mes protectrices, et d'un signe elles
m'invitrent  les suivre.

Aprs avoir suivi pendant quelques minutes la partie la moins profonde
du ruisseau, nous arrivmes  un sentier qui en ctoyait les bords.

Au bout de ce sentier, et au milieu d'un bouquet de grands arbres tout
 fait dbarrasss de taillis, je vis une multitude de petites huttes
construites en bois et couvertes en feuilles. Trois de ces huttes
taient runies dans un mme espace et semblaient appartenir  un seul
propritaire.

Ce fut vers ce groupe que mes conductrices me conduisirent. Quand
elles m'eurent fait entrer dans la plus grande de ces cabines,
entoures d'une haie de poiriers pineux, elles frapprent leurs mains
l'une contre l'autre.

 cet appel rpondit une apparition de vieilles femmes, de jeunes
filles et d'enfants demi-nus; tout ce monde fit entendre des cris de
joie, des acclamations de surprise, questionna mes amies, m'examina
curieusement, et finit enfin par toucher mes cheveux, mes mains, mes
pieds, en demandant le rcit de mon histoire. Averties par la rumeur,
les matrones du village accoururent avec un empressement qui donnait 
leur marche pesante une sorte de lgret; elles m'entourrent et me
considrrent en jetant des cris de ravissement.

La curiosit bien satisfaite me laissa enfin un peu de libert, et mes
htesses profitrent de ce repos pour placer devant moi des viandes
rties, des fruits, du mas et du riz.

Une chose qui m'tonna singulirement le jour de mon installation au
milieu de cette peuplade fut l'absence des hommes. Je n'en vis pas un
seul,  l'exception de trois ou quatre vieillards.

--La nuit s'avance, me dit tout  coup le capitaine; j'abuse de votre
bont, monsieur, et je dois autant que possible abrger le rcit d'une
vie qui me parat avoir eu hier son premier jour, tant elle est vide
d'accidents.--Je trouvai donc un asile dans le domaine des tres les
plus bienveillants et les plus nafs du monde, et j'appris plus tard
que j'tais arriv dans le pays quelques jours aprs le dpart du roi
et de ses sujets, qui faisaient ensemble une grande chasse autour de
l'le. Ces chasses avaient lieu deux fois par an.

Les jeunes femmes  la bont desquelles je devais la vie taient les
filles du roi.

 la nuit tombante, je fis comprendre  mes htesses que je dsirais
dormir. La jeune fille  laquelle j'adressai la demande d'un lit de
repos disposa promptement dans un coin de la hutte un tapis de roseaux
et de nattes, causa pendant quelques minutes avec ses soeurs, et,
lorsqu'elles m'eurent conduit toutes les trois vers ma couche, je fus
tout surpris de voir que l'ane venait prendre place auprs de moi.

--Ah! ah! m'criai-je en riant; mais mon intempestive gaiet ne plut
pas au Zaoo anglais, car il dit d'un ton froid:

--Monsieur, mon htesse accomplissait la loi de ses pres: la fille
ane d'une maison partage, si elle n'est pas marie, la couche de
l'tranger recueilli.

--Continuez, mon cher capitaine, je trouve cette habitude charmante,
et mon hilarit n'exprime que ma joie; en vrit, je dsire de tout
mon coeur que cette admirable coutume devienne universelle.

--Le lendemain, reprit le narrateur, cette jeune fille fut dclare
ma femme.

--Diable! pensai-je, c'est autre chose, et je pris un air grave.

--Quand le roi reparut dans ses domaines, accompagn de sa suite, il
fut joyeusement surpris, et me traita en fils bien-aim.

Je m'habituai peu  peu aux moeurs douces et naves de ce peuple
primitif. J'appris  parler la langue qui lui tait familire, et je
fus, en peu de temps, aussi aim et aussi respect que le roi
lui-mme.

Port par mes gots, ds ma plus tendre enfance, vers tout ce qui a
rapport  la construction des navires, il me fut trs-agrable
d'utiliser mon savoir en le mettant au service du chef de ce petit
tat.

Le bon vieillard conut alors pour moi une amiti si tendre, une
reconnaissance si profonde, qu' la prire de ses deux filles, mes
belles-soeurs, il consentit  me les donner pour femmes.  ce don il
ajouta une hutte spacieuse, dans laquelle je pus m'tablir avec ma
nouvelle famille; mais le roi supportait mal cette apparente
sparation, et m'appelait auprs de lui  chaque heure du jour.

Comme vous le voyez, monsieur, j'ai perdu tout vestige de
civilisation, ou, pour mieux dire, je suis vritablement un natif de
l'le.

--Vous oubliez de me dire, capitaine, pour quel port vous tes
destin.

--Votre remarque est fort juste, monsieur, et je ne connais aucune
raison qui puisse m'empcher de vous le dire. Depuis deux ou trois
ans, plusieurs vaisseaux appartenant aux Espagnols et aux Hollandais
ont touch  notre le, et, non contents de ravager, de piller nos
ctes, ils ont saisi, pour en faire des esclaves, plusieurs peuples
sans dfense.

Ces vaisseaux sont venus des les Philippines. Je vais donc, monsieur,
solliciter l'assistance du gouvernement anglais, acheter des armes et
des munitions pour soutenir l'assaut s'ils reviennent.

--Mon cher capitaine, l'achat des armes et des munitions est
trs-utile, mais la pense et le fait d'adresser  la Compagnie une
ptition pour lui demander un secours personnel sont choses absurdes
et infaisables. Qu'avez-vous fait pour intresser la Compagnie au sort
de ces peuplades? ou plutt que pouvez-vous lui donner? L'intrt seul
guide ses dmarches, et, dans celui de l'humanit, elle ne fera
absolument rien.

--Je puis enrichir la Compagnie, monsieur; je connais un banc de
perles d'une incommensurable valeur, et nulle personne au monde,
except moi, ne sait dans quel coin de la mer gt ce trsor.

--Taisez-vous! m'criai-je en posant ma main sur les lvres du
capitaine, ne parlez de ce secret  personne, si vous ne voulez pas
perdre votre le, et la perdre  tout jamais. coutez le bon conseil
d'un ami, d'un frre, d'un compatriote. Ramassez vos perles en
cachette, changez-les pour des armes, ou, si ce mode de commerce ne
vous sourit pas, laissez ces grains prcieux o ils se trouvent.

Je ne sais si le brave Anglais a gard le silence, mais je sais bien
que je n'ai pas trahi son admirable confiance.

--Cependant, reprit le capitaine, il faut que j'aille  Calcutta; j'ai
l'espoir d'y apprendre quelques nouvelles de ma famille, et je dsire
l'informer de mon sort, et lui faire savoir qu'en tout point il est
parfaitement heureux. Je ne rentrerai jamais en Europe, non-seulement
parce que j'ai des femmes et des enfants, mais parce que je suis si
aim de ce pauvre peuple, que mon dpart serait le tmoignage de la
plus odieuse ingratitude; outre cela, il est impossible que je
reparaisse dans ma patrie tatou comme un sauvage, et tout  fait
sauvage par mes gots, mes moeurs, mes habitudes.

Ces signes, qui vous paraissent si tranges, monsieur, servent ici 
me faire respecter, car ils montrent que je suis fils de roi. 
Londres, ils seraient la rise du peuple, le bonheur des gamins, et je
serais suivi et pourchass, dans ma ville natale, comme une bte fauve
chappe de sa cage.




LXXVIII


--Mais, au nom du vieux Neptune! mon cher capitaine, dites-moi, de
grce, o vous avez trouv cet antique vaisseau; ou bien encore,
est-ce le banc d'hutres remplies de perles que vous avez mis  flot?

--Je vais vous le dire, monsieur. Il y a dix-huit mois, je fis un
voyage autour de la partie de l'le au sud-est, et ce fut pendant ce
voyage que je trouvai ce vaisseau sans mts, pouss vers la terre par
la seule force du vent. Je l'approchai, et, ne voyant personne sur le
pont, j'en franchis les bords.

En ouvrant les coutilles pour descendre dans l'intrieur du vaisseau,
je sentis l'horrible exhalaison qui se rpand hors des corps
putrfis, et nous en trouvmes un grand nombre jets ple-mle les
uns sur les autres, et dans un dsordre difficile  dcrire. Quelques
vestiges de vtements en lambeaux, de coiffures  demi pourries, nous
firent supposer que les corps taient ceux d'un quipage arabe ou
lascar, et peut-tre un mlange de ces deux nations. Un norme chat et
quelques rats d'eau d'une monstrueuse grosseur dchiraient et
mangeaient les corps, dont l'odeur tait renversante.

Mes gens me dirent,--et je crus en leurs paroles,--que ce btiment
tait un vaisseau du pays, attaqu par des pirates, qui, non contents
de piller le pauvre navire, en avaient massacr l'quipage.

Nous toumes le vaisseau dans le petit port de l'le, aprs l'avoir
nettoy et arrang autant qu'il nous ft possible de le faire. J'ai
travaill pendant toute une anne pour rparer les nombreuses avaries
de ce pauvre naufrag, et vous voyez, monsieur, que mes soins et ma
bonne volont ont produit peu de chose. Mais je n'avais ni outils
convenables, ni fer, ni cordages, ni goudron, et je manquais encore de
canevas, d'ancre et de cbles.

Je suis donc maintenant fort embarrass, monsieur, car je ne sais si
je dois continuer ma course ou obir  la voix de la raison, qui me
dit de regagner mon le; votre bienveillance m'encourage et m'enhardit
 vous demander un conseil. Monsieur, que dois-je faire? Quel parti
dois-je prendre?

Je pressai affectueusement les mains du capitaine, et je lui dis d'un
ton amical:

--Je ne puis vous donner de conseils, mon ami; mais quelque parti que
vous preniez, je ferai tout ce qui dpendra de moi pour qu'il soit le
plus utile et le plus favorable  vos intrts. Nous causerons de cela
demain, car la nuit s'avance, et il faut que je retourne au schooner.

Ds que le jour parut, je me fis conduire sur le vaisseau de mon
compatriote, accompagn, dans cette seconde visite, par un charpentier
et par le bosseman; ils devaient m'aider  examiner le vaisseau, afin
de savoir s'il tait possible de le mettre en mer.

Le rsultat de nos observations ne fut pas tout  fait dfavorable au
vaisseau. Le prince de Zaoo m'expliqua une fois encore les obligations
qui le contraignaient  visiter un port europen pour y faire achat
d'armes, de munitions et d'une quantit d'articles diffrents dont il
avait besoin.

Le vaisseau pouvait marcher. Je conseillai donc  Son Altesse de
diriger sa course, avec les brises de la terre, le long de la cte de
Malabar et de toucher  Poulo Pinang, o son vaisseau serait rpar et
mis en tat de tenir la mer; de l, je l'engageai  se rendre au
Bengale pour y acheter les objets dont il avait besoin.

L'itinraire de ce petit voyage une fois arrt, nous prmes un verre
de grog, et le capitaine rpondit aux questions que je lui adressai
sur la position, la beaut et la grandeur de son le.

--Trs-petite et trs-basse, me dit-il, cette le est coupe en deux
par une montagne, et les natifs prtendent que, si on doit en croire
la tradition, cette montagne tait autrefois toujours enflamme, ce
qui ferait supposer, ajouta le prince, que l'le tait un volcan sorti
du fond de la mer, et largi par du corail vivant; et vous connaissez,
monsieur, la rapidit merveilleuse de la vgtation de ce climat. Les
natifs ajoutent que le village o demeure le roi tait entour par les
eaux de la mer et par les coquillages qu'on trouve en creusant la
terre. On peut croire  cette opinion, car elle est presque fonde sur
des preuves.

L'le entire est maintenant couverte de bois touffus et de forts
impntrables,  l'exception toutefois du sommet de la montagne et de
certaines places qui avoisinent les rivires et les golfes, mais cela
parce qu'elles ont t claircies par les naturels, qui dsiraient y
construire leurs habitations. Nous avons dans l'le des sangliers, des
chvres, des daims, des singes, de la volaille. On y trouve aussi des
racines bonnes  manger, et une grande varit d'herbes potagres, des
mangoustans, des plantins, des noix de coco, et bien d'autres fruits.
Ajoutez  cela que les ctes de la mer nous fournissent des
coquillages et du poisson. La Providence est si gnreuse en notre
faveur, que la prodigalit de ces dons nous laisse peu d'inquitude
pour nos besoins matriels. La pche et la chasse sont nos uniques
travaux.

Assez sages pour se contenter de ce qu'ils ont, les habitants de l'le
n'usent pas leurs forces pour acqurir un superflu inutile. L'excs de
travail rend amer au got le fruit forcment arrach  la terre, aussi
ne lui demandent-ils que les choses qu'elle veut bien donner.

Les femmes veillent avec soin  l'intrieur de leurs maisons.

Notre peuple, rpandu dans l'le, habite de petits villages, gouverns
par leurs propres lois, qui sont simples, justes et concises. Un grand
conseil est tenu deux fois par an, les rois y assistent, entendent les
plaintes, et jugent les diffrends.

Les femmes sont entirement libres. Chacune d'elles peut pouser
l'homme de son choix et rentrer dans sa famille si, maltraite par son
mari, elle dsire s'en sparer.

Avant le mariage, le commerce entre personnes de diffrents sexes est
tolr; mais, quand on est mari, une telle libert attirerait sur les
deux parties le dshonneur, et, de plus, le mpris de la socit. La
polygamie est permise, quoique les chefs seuls aient la permission
d'avoir plus de deux femmes.

Comme chaque femme est oblige de faire l'ouvrage de sa maison, non
seulement elle est contente que son mari prenne une autre femme, mais
gnralement elle la lui procure elle-mme, soit une soeur favorite,
soit une amie, car il n'y a parmi elles ni servantes, ni esclaves.

Les femmes sont bien faites, agrables et trs-attaches  leurs
familles; propres en leur personne, elles sont vtues d'habits faits
de l'corce d'un arbre, et cette corce, qui est douce et durable, se
teint trs-facilement et de toutes les couleurs.

Nos maisons sont leves sur un tage de bambous, et la partie
infrieure sert de magasin de provisions. Le tabac que vous fumez
crot dans l'le; tout le peuple s'en sert. Les natifs fabriquent
leurs pipes de bois avec une sorte de jasmin rampant, et cela en
forant la moelle  sortir de la tige, lorsque celle-ci est verte; le
bassin de la pipe se fait avec un bois brl extrmement dur. Ils font
eux-mmes leurs perons et leurs couteaux, et les manches de ces
derniers sont orns de sculptures.

Il y a une remarquable diversit dans les traits et dans le teint du
peuple.

Il y a eu autrefois quelques relations commerciales par changes (car
la monnaie est inconnue) avec de petits vaisseaux de Borno, qui
apportaient du fer, des haches, du fil de mtal, de solides vtements,
de l'airain et de vieux mousquets, et qui recevaient en change une
varit de gommes, de rsines, de noix de coco, de l'huile et du bois
de sandal; mais les abords de l'le sont dangereux  cause des
courants et des immenses rcifs de corail sur lesquels la mer se brise
constamment. Il n'y a qu'un port, encore est-il trs-petit et trs-peu
sr.

--Avez-vous une religion, capitaine, et en quoi consiste-t-elle?

--Nous avons nos superstitions, monsieur; mais nous n'avons pas de
prtres. Nos chefs prsident les crmonies particulires, chantent
les prires et offrent des sacrifices aux mauvais esprits.

--Mais, mon cher prince, quelle est leur foi?

--Oh! elle est fonde sur le mme principe que la vtre, une croyance
dans le bon esprit qui est sur la terre, et dans le mauvais esprit qui
est dessous.

Le prince de Zaoo avait approvisionn son vaisseau de viande de daim
et de chvre coupe en tranches de l'paisseur d'une ctelette, de
poissons tremps dans l'eau sale et schs au soleil, et, de plus,
d'un grand nombre de noix de coco, d'une rserve d'arrack fait de la
sve fermente de l'arbre, avec melons, citrons, oignons, et une
extraordinaire quantit de tabac en feuilles menues, mais d'un
excellent parfum.

Le capitaine me donna une charge de tabac et une de ses pipes. J'ai
conserv et je conserve encore cette dernire comme un prcieux
souvenir de cet tre trange. Des figures grotesques et sauvages
d'animaux inconnus sont profondment ciseles sur cette pipe.

Pendant la journe, une de ses femmes accoucha d'un prince, et,  ma
grande surprise, elle parut sur le pont, avec l'intention de prendre
un bain dans la mer.

Ayant dj employ plus de temps qu'il ne m'tait possible  tenir
compagnie au capitaine, je songeai  quitter dfinitivement son bord;
je lui fis cadeau d'une carte marine, d'une boussole, de quelques
bouteilles d'eau-de-vie et d'un sac de biscuit.

Le bon capitaine m'accabla de remercments et me contraignit 
accepter une petite bourse de perles. Je lui promis de visiter son le
 mon premier loisir, et, aprs nous tre cordialement embrasss, nous
fmes voile chacun de notre ct.




LXXIX


Constamment  la recherche de quelque dcouverte, je ne laissais
passer ni  la porte de mon regard ni  celle de ma voix les
vaisseaux ou les embarcations du pays qui traversaient la mer. Je les
arrtais tous, les abordant lorsqu'ils en valaient la peine, ou les
laissant continuer leur course si leur chargement ne tentait ni mes
gots, ni l'ambition de mon quipage.

Un matin j'aperus  notre droite, sous le vent, une jonque chinoise
chasse hors de son chemin,  son retour de Borno. Cette jonque
glissait et flottait si lgrement sur l'eau, qu'elle ressemblait tout
 fait  une caisse de th. Elle avait le fond de sa carne et les
cts du haut bord peints de dcorations reprsentant des dragons
verts et jaunes. Les mts, au nombre de six, taient de bambou. Une
double galerie, orne de la proue  la poupe, haute comme un grand mt
de hune, portait six cents tonneaux. L'intrieur de cette galerie
tait un vritable bazar, et une grande foule l'encombrait. Chaque
individu avait en sa possession une petite part de la galerie, et les
parts taient mtamorphoses, l en magasins, ici en boutiques, plus
loin en tentes.

L'aspect gnral de cette jonque tait tellement trange, que je
ressentis le plus vif dsir de l'examiner dans ses dtails.

Tous les mtiers y taient pratiqus comme au milieu de la ville la
plus active, depuis la forge du fer, jusqu' la fabrication de la
paille de riz. On s'y occupait encore de la sculpture des ventails
d'ivoire, des broderies d'or sur mousseline, et mme de la prparation
des porcs gras, que l'on portait sur des bambous pour tre vendus.
Dans une cabine, un Tartare voluptueux et un Chinois au ventre arrondi
se prparaient ensemble, et  l'aide d'un mlange de leurs provisions
personnelles,  faire le plus grand des festins.

Devant un brasier ardent rtissait un superbe chien farci de curcuma,
de riz, de gousses d'ail, et lard avec des tranches de porc.  ce
rti, d'un choix si bizarre pour un Europen, tait joint le
dlectable et clbre colimaon de mer ou nid d'hirondelle marine, les
nageoires d'un requin cuites  l'touffe dans une gele d'oeufs. Un
immense bol chinois, plein de punch, tait au centre de la table, et
un jeune garon tait charg d'agiter, avec une cuiller, le contenu de
ce bol.

De ma vie je n'avais vu de pareils gourmands, et ils maniaient leurs
fourchettes avec la mme dextrit qu'apporte un jongleur  faire
passer d'une main dans l'autre les objets  l'aide desquels il donne
les preuves de son adresse.

Les petits yeux noirs du Chinois tincelaient de plaisir, et le
Tartare, qui avait une bouche aussi grande que l'coutille d'un
vaisseau, paraissait avoir tout autant d'arrimage.

Quand j'eus appris que les deux gloutons taient les principaux
marchands du bord, et partant les personnages les plus remarquables,
je me fis annoncer auprs d'eux. Mais, pareils aux immondes pourceaux
qui s'absorbent entirement dans la dgustation de la nourriture
tale devant eux, ils refusrent de m'couter, ne voulant pas mme,
par une seconde d'attention, dtourner leur regard et leur esprit de
la table  laquelle ils taient presque cramponns.

Par mon ordre, un matelot m'introduisit dans la cabine, et dit au
propritaire tartare que je dsirais lui parler.

Le Tartare grogna une incomprhensible rponse, et sa main, salie par
la graisse, plaa une poigne de riz sur un coin de la table,
l'tendit avec ses doigts, et, aprs avoir ajout au riz quelques
morceaux de lard et cinq ou six oeufs, il me fit signe de m'asseoir et
de manger.

Cette offre dgotante me souleva le coeur; je fis un signe de refus,
et, laissant ces brutes malpropres  leur trivial plaisir, je me
rendis dans la cabine du capitaine, cabine btie prs du gouvernail.

tendu sur une natte, le capitaine fumait de l'opium  travers un
roseau, et, en regardant attentivement la carte et la boussole, il
chantait d'une voix tranante:

--_Hi! Hoo! Hi! Che!_

J'adressai vainement  ce personnage une foule de questions, et je fus
enfin forc de comprendre que pour obtenir une rponse, il serait
aussi raisonnable d'interroger le timon.

D'un ct, un rveur abruti; de l'autre, deux hommes stupfis par la
double ivresse de la bonne chre et du punch. Nullit complte d'un
ct aussi bien que de l'autre.

Je pris vivement la rsolution de me servir moi-mme. En consquence,
je hlai le schooner en lui donnant l'ordre de m'envoyer une bonne
partie de l'quipage.

Mes gens arrivs, nous commenmes une perquisition gnrale. Chaque
cabine fut visite, et tout  coup, au milieu de mes recherches, mes
oreilles furent frappes par un bruit, par un caquetage tellement
assourdissant, que, de mmoire d'homme, il ne s'en tait jamais
entendu un pareil. Ajoutez  cela les mille volutions, les alles et
venues, les tours d'adresse des singes, des perroquets, des kakatos,
des canards, des cochons et de divers autres btes et oiseaux qu'on
voyait par centaines dans cette arche de Mackow.

La consternation et la terreur rpandues parmi la foule bigarre de
l'quipage ne peuvent se dcrire: elles taient dlirantes. On
n'aurait jamais pu croire qu'un vaisseau plac sous le pavillon sacr
de l'empereur de l'univers, le roi des rois, le soleil de Dieu qui
claire le monde, le pre et la mre des hommes, pt, et dans ses
propres mers, tre aussi mal gouvern.

Le premier instant de stupeur pass, l'quipage s'cria:

--Qui tes vous? Depuis quand tes-vous l? Que faites-vous ici?

Toutes ces questions taient faites sans qu'un regard daignt
apercevoir le schooner, dont les bords bas et noirs, tandis qu'il
tait en travers de la poupe de la jonque, semblaient appartenir  un
simple bac ou  un serpent d'eau. Quand les Chinois dcouvrirent mon
vaisseau, ils parurent fort surpris qu'une troupe si nombreuse et si
bien arme ft sortie d'un btiment  l'apparence tellement
insignifiante, que sa carne sortait  peine des eaux.

En voyant transporter ses ballots de soieries dans nos bateaux, un
marchand de Hong nous offrit des foulards, en protestant contre la
confiscation de ses marchandises, et cela sous le prtexte que nous ne
saurions trouver de place pour les arrimer.

Plus irrits que ce marchand, quelques Chinois se montrrent
rfractaires et appelrent au secours pour dfendre leur proprit. 
cet appel rpondirent des soldats tartares, et leur petite troupe,
bien serre, s'abritait sous la corpulence du gras et gourmand
propritaire, qui, la main arme de la carcasse du chien et suivi du
Chinois, s'avanait  ma rencontre en soufflant et en crachant.

Je saisis le Tartare par ses moustaches, et cela me fut facile, car
elles pendaient jusqu' ses genoux; de son ct, mon adversaire fit
mine de me casser un mousquet sur la figure; mais son action ne fut
qu'un insultant dfi et non une vritable atteinte, car je lui fermai
pour toujours la mchoire d'un coup de pistolet. La balle entra dans
la bouche du gros personnage. Comment aurait-elle pu faire autrement,
cette bouche tant fendue d'une oreille  l'autre?

L'homme tomba avec moins de grce que Csar, mais comme un boeuf
frapp  la tte par un coup de massue.

Les Chinois ont autant d'antipathie pour le salptre (except dans les
feux d'artifice) que les boeufs de Hotspur et les seigneurs bien
vtus, et leur empereur, la lumire de l'univers, punit aussi
svrement celui qui tue ses sujets qu'un propritaire celui qui tue
ses oiseaux.

Un comte anglais me disait l'autre jour qu'il ne voyait pas de
diffrence entre le meurtre d'un livre et le meurtre d'un homme, car
il rclamait la mme punition pour les deux cas. Cependant j'ai tu
bien des livres sur les proprits du Comte, et bien des hommes dans
le temps de mes excursions au travers du globe.

Mais revenons  la jonque.

Une escarmouche fut livre sur le pont, mais elle ne dura qu'une ou
deux minutes; quelques flches furent tires et deux hommes tombrent.

Irrit de l'opposition que les Chinois tentaient de mettre  la
ralisation de mes desseins, je ne ramassai point les objets de prix
que j'avais convoits, je refusai l'argent qu'ils m'offrirent pour
racheter leur cargaison, et je m'emparai de la jonque comme d'une
proie lgitime.

Nous commenmes alors un pillage rgulier, et l'intrieur des
magasins et des cabines fut entirement dvalis. Tout fut fouill:
coins obscurs, rduits discrets, coffres, botes, malles, et les
ballots ouverts tombrent sur le pont.

La partie massive de la cargaison, qui consistait en camphre, bois de
teinture, drogues, pices, fer, tain, fut abandonne, mais les soies,
le cuivre, une quantit considrable d'or en lingots, quelques
diamants et des peaux de tigre devinrent notre proprit.

En mmoire du vieux Louis, je mis de ct plusieurs sacs remplis de
colimaons de mer, car j'avais trouv une prodigieuse quantit de ces
prcieux animaux dans la cabine du marchand tartare. Je n'oubliai pas
de m'emparer des oeufs sals qui, avec du riz et de la graisse de
porc, formait la premire partie de l'approvisionnement de la jonque.
Quelques milliers de ces oeufs me donnaient pour mes hommes une
excellente et agrable nourriture.

Les Chinois conservent les oeufs en les faisant simplement bouillir
dans l'eau sale jusqu' ce qu'ils soient durs: le sel pntre 
travers la coquille, et ils peuvent tre gards ainsi pendant de
longues annes.

Le capitaine philosophe, dont la mission tait de veiller  la
navigation et au pilotage de la jonque, n'ayant rien  faire avec les
hommes et la cargaison, continuait  aspirer paisiblement sa drogue
narcotique.

Son regard appesanti tait encore fix sur la boussole, et sa voix
psalmodiait:

--_Hi! Hoo! Hi! Che!_

Quoique je lui eusse demand  plusieurs reprises et sur tous les tons
s'il tait attach  sa natte, je n'avais pu obtenir pour toute
rponse que cet ternel refrain:

--_Hi! Hoo! Hi! Che!_

Voyant l'inutilit de mes demandes, je dirigeai mon couteau sur la
poitrine du capitaine; mais mon geste passa inaperu, car les yeux du
dormeur veill restrent fixs sur la boussole. Je cassai le
rservoir de sa pipe, et il continua  aspirer par le tuyau, en
rptant:

--_Hi! Hoo! Hi! Che!_

Je poussai le capitaine hors de sa cabine, et, passant  la poupe, je
coupai les cordes du timon; la jonque glissa au gr des flots; mais
j'entendis encore le capitaine chanter sur le mme ton de calme
indiffrence:

--_Hi! Hoo! Hi! Che!_

Nous avions fait une bonne capture; tout notre vaisseau tait rempli
de marchandises; nos hommes changrent leurs guenilles contre des
chemises et des pantalons de soie aux couleurs varies, et cet
accoutrement leur donnait plus de ressemblance avec des jockeys
qu'avec des matelots.

Quelques jours aprs, je fis sortir d'un ballot de pourpre, dans
lequel elle s'tait niche, une nonchalante et belle truie chinoise,
qui pensait peut-tre que ce lit royal lui tait acquis parce qu'il
faisait partie de l'quipage, ou parce qu'il avait servi  la
transporter  bord.

J'eus aussi quelques armes curieuses, entre autres le mousquet qui,
s'il avait obi  la bienveillante intention de son matre, et
termin ma carrire. Le canon, la platine et les montures de ce
mousquet taient profondment cisels, des roses et des figurines d'or
massif les couvraient. Je conserve ce mousquet, parce que sa vue me
rappelle la circonstance qui l'a mis en ma possession. Sans l'intrt
du souvenir que j'y attache, il aurait, comme tant d'autres objets,
t loign de moi, et par le temps, dont l'immensit absorbe tout, et
par la proccupation de plus graves vnements.




LXXX


Je me trouvai bientt au sud-est de l'le de Borno; le moment de
rencontrer de Ruyter tait proche; je songeai donc  me diriger en
toute hte vers le lieu de notre rendez-vous, qui tait un petit
groupe d'les situ tout prs de Borno. Mais, au moment de gagner la
vue de la terre, le vent s'abaissa tout  fait, et nous restmes
stationnaires pendant trois ou quatre jours. Cet arrt me fut
doublement fatal, car il retarda mon arrive auprs de de Ruyter, et
me fit perdre un de mes meilleurs hommes. Attach par des cordes et
suspendu au-dessus de la proue, sur laquelle il clouait un morceau de
cuivre, cet homme jeta tout  coup un cri terrible. J'tais sur le
pont: je courus vers la proue, et je vis un norme requin dont la
mchoire monstrueuse s'tait saisie de la jambe du matelot. Le monstre
fouettait la mer  l'aide de sa longue queue, et il tiraillait sa
victime en cherchant  l'entraner avec lui. Une forte corde tait
attache sous les aisselles de l'homme, qui se cramponnait aux
chanes en faisant de violents efforts pour chapper  la cruelle mort
qui le menaait. Quand il m'eut aperu, il s'cria d'un ton
lamentable:

-- capitaine, capitaine, sauvez-moi!

Je dis aux hommes accourus  l'appel dsespr de leur malheureux
camarade d'apporter des harpons, des piques d'abordage, et de mettre 
l'eau le bateau de poupe.

Avec la promptitude des matelots, qui ne craignent rien quand ils
voient un de leurs amis en danger, ils attaqurent le monstre. Un
frre du malheureux sauta dans la mer, arm d'un poignard. L'cume
tait rougie par le sang, car le vorace et cruel dmon de la mer avait
t bless et harponn avant d'avoir lch sa proie. Malheureusement
la corde du harpon ne put rsister au double effort de la lutte du
requin et de la persistance des hommes: elle se brisa, et notre proie
disparut dans la profondeur de la mer.

vanoui de douleur et d'pouvante, le pauvre matelot fut doucement
pos sur le pont; sa jambe tait mutile d'une manire horrible, la
chair du mollet tait arrache; elle pendait comme un bas, en laissant
les os entirement  dcouvert.

J'avais,  bord du schooner, une espce de chirurgien que Van
Scolpvelt avait ramass  l'le de France. C'tait un paresseux, un
ivrogne, mais il connaissait parfaitement son mtier. Malgr les soins
habiles du docteur, le bless mourut. Cette perte tait invitable,
car la gravit de la blessure dpassait l'art de la chirurgie.

 bord d'un vaisseau, une mort inattendue produit toujours de
profondes et douloureuses sensations; tous les hommes de l'quipage en
souffrent. Ces sensations se traduisent chez les uns par un abattement
moral qui vient de la crainte d'un pareil sort; chez les autres, par
une sorte de superstition craintive. Les matelots sont aussi ignorants
et ont aussi peu de rapport avec les gens instruits que les Arabes
emprisonns dans l'immensit du dsert.

Le matelot n'tudie que la mer, l'Arabe ne voit que ses landes
sablonneuses, les vents et les toiles. Semblable aux livres de magie,
le caractre des lments ne peut tre dchiffr, et qui pourrait
contempler les puissances mystrieuses du ciel et de la mer sans
devenir superstitieux? Certainement ce n'est ni l'Arabe rveur ni le
matelot craintif, car la croyance de ces deux hommes dans la vrit
des signes et des prsages est aussi vieille que le sable et la mer.
Cette superstition est donc gnrale; elle a t partage par les
marins de toutes les nations et de tous les cultes, depuis le grand
Nelson, depuis mme le capitan-pacha, commandant de la marine
ottomane, jusqu'au corsaire mainotte et au rais arabe, qui assurent
que c'est un terrible prsage de malheur de commencer un voyage le
vendredi. Cependant ce jour est celui du sabbat, du mosleum et de plus
encore celui du crucifiement du Sauveur des hommes.

J'avais commenc mon dernier voyage et quitt l'le de Poulo-Pinang
pendant la matine d'un de ces jours nfastes; et une chose digne de
remarque, c'est que trois hommes de mon bord, et trois des meilleurs
marins et des plus estimables par la grandeur de leur caractre,
s'taient montrs vivement peins lorsque j'avais donn l'ordre de
lever l'ancre. La moquerie insouciante avec laquelle j'accueillis
l'expression de leurs superstitieuses craintes m'attira cette
prophtique rponse:

--Vous verrez, monsieur, vous verrez; nous ne sommes pas encore
rentrs au port.

Le malheureux dont j'avais  dplorer la perte tait un de ces trois
hommes, et le frre de cet infortun mourut peu de temps aprs, et
d'une manire aussi bizarre.

Un jour que je me trouvais en panne  la hauteur de Borno, je quittai
le schooner dans un bateau pour aller voir une petite baie situe 
l'embouchure d'une rivire. Quand j'eus visit la baie, nous suivmes
le courant de la rivire et nous jetmes le grappin afin de dner en
repos.  la chute du jour, mes hommes se baignrent. Le frre du mort,
nageur de premire force, engagea un Malais  lutter avec lui de
vigueur et d'adresse; ils se jetrent ensemble au milieu du courant et
disparurent bientt  nos regards. Cette disparition me parut si
longue, que je commenai  m'en effrayer. Tout  coup, la noire tte
de l'Indien se montra  la surface de l'eau.

--Sur mon me, s'cria-t-il en aspirant l'air  pleins poumons, cet
homme est le diable en personne, car il m'a vaincu.

Le noir regagna le bateau, mais le marin ne revint pas. Notre anxit
fut terrible: tous les regards taient tourns vers l'eau comme s'ils
avaient eu la puissance d'en pntrer le profond courant; mais le
malheureux plongeur ne se montrait pas. Nous sondmes la rivire, et
j'employai  cette malheureuse recherche tous les moyens dont il
m'tait possible de disposer. Ils furent infructueux.

La nuit nous obligea  regagner le schooner. La mort bizarre de ces
deux frres produisit sur l'quipage une douloureuse impression. Quel
obstacle avait arrt ce pauvre garon dans son retour vers nous?
tait-ce la vgtation touffue qui rampait dans le fond de la rivire,
ou bien encore les branches d'un arbre l'avaient-elles entour de
leurs rseaux de mort? Je m'adressai vainement toutes ces questions,
questions insolubles et dont le secret tait entre les mains de Dieu.
Quelques-uns de mes hommes pensrent que le chagrin avait port le
pauvre matelot  chercher un refuge dans une mort volontaire.

La fatale destine de ces deux hommes nous attrista horriblement, et
leur souvenir couvrit le schooner d'un voile de deuil.

Nous reprmes notre course en nous avanant avec lenteur le long de la
cte du sud-est pour gagner le port o avait t fix le rendez-vous
avec de Ruyter. Le temps, extraordinairement clair et beau, tait
rafrachi par de calmes et douces brises.

Un soir, quelques minutes avant le coucher du soleil, de lgres et
diaphanes vapeurs commencrent  envelopper les montagnes du ct de
l'ouest. Au moment o le soleil disparut derrire ce voile de gaze,
une barre de flamme s'lana le long du sommet des montagnes,
s'entrelaa autour du sombre dme de la cime la plus leve et y resta
pendant dix minutes, tincelante comme une couronne de rubis. La lune
tait d'un rouge sombre, la mer changea de couleur et devint
extraordinairement calme et transparente. Je tressaillis en voyant les
rochers, les poissons et les coquillages qu'elle renfermait dans son
sein. Nous sondmes, il y avait douze brasses d'eau. L'atmosphre
tait brlante et lourde, et la flamme d'une chandelle allume sur le
pont s'levait aussi claire que si elle avait t dans une caverne.

Je donnai l'ordre de ferler les voiles, de laisser tomber l'ancre en
attendant, pour la lever, le premier souffle du vent.

--Mon brave, dis-je au second contre-matre, qui, avec les deux
frres, s'tait montr soucieux quand j'avais choisi un vendredi pour
le jour de mon dpart, maintenant que nous sommes amarrs, le charme
fatal est dtruit, n'est-ce pas?

--Nous ne sommes pas encore dans le port, monsieur, me rpondit le
marin d'un ton et d'un air pleins d'humeur.




LXXXI


Le rivage qui se trouvait auprs de nous tait excessivement bas: il
ressemblait  un immense marais couvert de prodigieux roseaux qu'on
voyait onduler  et l sans que le moindre souffle du vent en agitt
les hautes tiges. Ce marais tait la demeure des sauvages lphants,
des tigres, des boas, et l'air pestilentiel qui s'en exhalait en
rendait l'abord et mme le voisinage extrmement dangereux.

Au milieu du profond silence de la nuit, nous crmes entendre le
rugissement des tigres; ces voix graves et sonores nous faisaient
frissonner d'pouvante. J'attendais avec une anxieuse impatience le
premier souffle de brise, tellement je souffrais d'exposer mon
quipage aux rels dangers de ce sombre rivage. videmment le pays
tait inhabit et inhabitable pour des hommes, et cependant
l'obscurit de la nuit nous laissa voir des lumires semblables 
celles dont se servent les pcheurs, et qui vacillaient  et l;
d'autres nous paraissaient stationnaires, comme si elles provenaient
des huttes d'un village.

Le ciel n'avait ni toiles, ni nuages; il tait pur, et son calme
menaant fut enfin troubl par le rayonnement des clairs qui
illuminrent les montagnes.

J'tais assis sur le pont avec Zla, et nous regardions ces signes
extraordinaires et qui nous pntraient insensiblement d'une profonde
mlancolie. Zla me racontait, de sa voix douce et musicale, les
effrayantes temptes qu'avaient vues ses premires annes. Elle me
parlait de ces feux tranges, des simouns, des orages, passage du vent
dans les brlants dserts de son pays natal. Tout  coup, un bruit
trange, bruit plus fort que celui que fait le tonnerre en se
prcipitant dans l'espace, fit retentir l'air d'une sinistre clameur.

--Chut! m'criai-je en laissant tomber la main de Zla. Que s'est-il
pass?

Je bondis sur le pont; mais le coup tait port avant qu'il me ft
possible d'appeler mes hommes endormis sur le tillac.

Nous tions compltement dmts.

Je regardai en haut, et la clart des clairs me montra deux longues
perches nues. Les barres de bois, les vergues, les agrs, tout avait
t emport par le vent. La mer, qui tait blanche d'cume, nous
couvrait comme si nous avions t placs sous une cataracte.

Nos sabords et une grande partie des passages avaient t emports,
les fers des canons enlevs, et les canons eux-mmes dtachs  leur
place. Notre petit vaisseau plongeait follement dans la mer, et
pendant une seconde, nous nous trouvmes entirement submergs. D'une
main je saisis Zla, de l'autre les haubans, mais c'tait avec une
peine inoue que je rsistais  l'entranement de l'eau. Si le cble
attach  l'ancre ne s'tait pas bris, nous eussions infailliblement
coul  fond.

Enfin, je repris un peu d'espoir en voyant la proue du schooner
reparatre au-dessus de l'eau.

Je hlai mes hommes, mais personne ne rpondit  mon appel.

--Mon Dieu! m'criai-je, la mer a-t-elle englouti tout l'quipage?

Quelques matelots, ples, muets, haletants, se tranrent vers moi.

--Y a-t-il des hommes hors du navire? leur demandai-je avec angoisse.

Et, en faisant cette question, je regardai  la proue.

--Oh! capitaine! s'cria une voix venant de la mer,  l'aide, par
grce,  l'aide!

Les clairs qui sillonnaient la nue resplendissaient comme des rayons
de soleil sur la blancheur immacule de la mer, et dans cette nappe
d'argent je pus distinguer plusieurs ttes noires qui luttaient
faiblement contre la violence des vagues.

La voix qui m'avait appel tait celle d'un garon sudois que
j'aimais beaucoup, et mon imagination me montra aussitt le pauvre
marin dans le dsespoir d'une horrible agonie.

Le fatal simoun tait pass. Je dtachai Zla, qui s'tait suspendue 
mon bras par une treinte convulsive, et, aprs l'avoir mise en
sret, j'ordonnai  mon contre-matre amricain de tenir le
gouvernail. Cela fait, je me prcipitai vers un petit bateau qui tait
sur la poupe, car celui de la proue avait t emport, et, voyant avec
joie qu'il avait chapp  la violence des vagues, je criai aux hommes
de venir m'aider  sauver leurs camarades. Ils hsitrent un instant,
car les pauvres diables savaient  peine s'ils taient sauvs
eux-mmes. Ils se mirent nanmoins  ma disposition, et, pour exciter
le courage de mes compatriotes, je les appelai par leurs noms en leur
disant:

--Voyons, mes garons, faut-il que nos camarades prissent faute d'un
bateau et d'une corde? Bon courage! venez, mettez vite le bateau 
l'eau. O est Stang? Par le ciel, il est dans la mer, car je n'aurais
pas eu besoin de l'appeler... Vite, mes garons, poussez le bateau...
bien; maintenant, prenez garde, il peut vous chapper ou couler 
fond... La, la, il est  flot; maintenant, que quatre des meilleurs
hommes du bord entrent dedans. Je vais avec vous; je sais o ils sont;
et vous, criai-je au contre-matre, gardez le vaisseau sous le vent,
hissez des lumires et prparez des cordes.

Nous quittmes le vaisseau; le vent s'tait soudainement abaiss;
mais la mer tait aussi agite et aussi tumultueuse que l'est une
rivire  l'endroit o elle se jette dans la mer. Les clairs avaient
disparu, et la nuit tait profondment obscure.

Aussitt que nous fmes derrire le schooner, nous ramassmes deux
hommes qui s'taient sauvs en s'attachant aux morceaux de bois qui
flottaient auprs du vaisseau. Je fis ramer dans toutes les
directions, en appelant mon second contre-matre et le garon sudois
qui s'taient perdus. Nos recherches furent vaines, et la crainte de
prir nous-mmes m'obligea  faire diriger notre marche sur le
vaisseau.

Le vent et la pluie nous fouettaient la figure; la nuit tait
horrible; ce fut avec une peine inoue que nous arrivmes  gagner le
ct droit du vaisseau, que le vent poussait avec violence vers la
mer.

Au moment o les naufrags essayrent de grimper  bord du schooner,
un roulis frappa le bateau, qui coula  fond, me laissant avec six
hommes flotter sur la surface de l'eau.

Je m'loignai rapidement de mes compagnons, dans la crainte d'tre
saisi par la main convulsive d'un mourant, car j'entendais aussi
confusment que dans un rve leurs cris de dsespoir.

En entrant dans le sillage du vaisseau, qui s'loignait rapidement, je
vis les hommes du bord se prcipiter  l'arrire pour nous jeter des
cordes; aucune ne nous atteignit. Alors on nous cria de saisir les
barres de bois qui flottaient autour du vaisseau; mais ces barres
taient trop loin de la porte de nos mains.

--Une corde, ou nous sommes perdus! criai-je d'une voix distincte, car
je savais que le seul bateau qui restait sur le schooner ne pouvait
pas tre mis  l'eau.

Je crus que ma dernire heure tait arrive. Tout  coup, quelque
chose de blanc parut sur le pont du schooner, et une voix divine, une
voix cleste, une voix qui pntra mon coeur, qui domina le bruit de
la tempte et les cris des malheureux, cria:

--Voici une corde, mon Dieu! portez-la jusqu' lui ou faites-moi
mourir!

L'extrme bout d'une petite corde blanche vint tomber presque dans ma
main. Bien srs taient les yeux qui l'avaient dirige, bien ferme la
main qui l'avait tendue. Cette main tait la tienne, Zla; ton petit
bras et tes doigts mignons possdrent en ce moment suprme plus de
force que ceux des plus vigoureux marins; ils sauvrent cinq hommes
qui n'avaient plus devant eux pour tout avenir qu'une minute
d'existence!

Je puis  peine voir le papier sur lequel j'cris, car les longues
annes qui se sont coules depuis ce jour heureux et nfaste n'en ont
point amorti le souvenir.

 mon ange ador, ne m'avez-vous pas, du haut du ciel, pris sous la
sainte gide de votre protection, en me prservant de la mort dans les
batailles o je la cherchais avec dsespoir? N'avez-vous pas, esprit
gardien, dtourn le coup de l'assassin prt  frapper un coeur dvou
 vous seul? N'avez-vous pas guri les blessures qui taient trop
graves pour se cicatriser  l'aide des remdes humains, et ouvert les
mains de la mort quand j'ai senti ses doigts glacs se presser sur ma
poitrine? Ne m'avez-vous pas rendu la sant par les moyens les plus
miraculeux?




LXXXII


Mais, esclave de mes devoirs, je suis forc de reprendre le cours de
ma narration. Zla, qui n'avait pas quitt le pont (elle ne le
quittait jamais  moins d'y tre force par mes prires), avait t
prsente  toute la calamit. Comme je l'ai dj dit, Zla appartenait
 une race nergique, et sa forme fragile possdait un caractre et
une me d'une incroyable nergie. Elle avait montr aux matelots 
bord du schooner--les yeux de l'amour percent les tnbres de la plus
sombre nuit--o il fallait jeter les cordes; mais, n'ayant pas
confiance en l'adresse des matelots, elle avait saisi la sonde de la
mer sur laquelle, heureusement, il n'y avait pas de plomb, et, aprs
avoir dml un grand rouleau, elle courut sur les cordes du pied du
grand mt. L'homme qui me fit la narration de ce qui s'tait pass me
dit que Zla courait comme un esprit de l'air.

Quand Zla fut sur l'extrme bout, elle entendit ma voix, et, dirige
par le son, elle jeta le rouleau de corde. Dans la crainte de mal
viser son but, la pauvre enfant avait attach l'autre bout avec
l'intention de se jeter dans la mer pour me l'apporter. Quatre des
hommes qui taient avec moi saisirent la corde, qui n'tait pas
beaucoup plus grosse qu'une corde  fouet, et il est vraiment
merveilleux qu'elle ait pu nous supporter.

Le schooner nous jeta un autre appui, et nous nous trouvmes bientt
en sret.

Deux hommes qui, ne sachant pas nager, s'taient entortills dans les
cordages du bateau, disparurent avec lui, car il est bon de remarquer
que les marins sont gnralement trs-mauvais nageurs.

Ds que j'eus franchi le bord du schooner, Zla se jeta dans mes bras.
Ses lvres taient aussi froides que de la glace, et son visage, d'une
pleur livide, paraissait couvert des ombres de la mort. Je plaai
Zla sur l'coutille,  ct de la jeune fille malaise, et, en voyant
son corps inanim soutenu par la petite esclave, je m'criai avec
angoisse:

--Mon Dieu! mon Dieu! va-t-elle donc mourir?

La vieille Kamalia, qui tait couche dans la cabine, s'cria
aussitt:

--Non, malek, il est vrai que la Mort est venue, mais ce n'est pas
encore pour ma jeune matresse; quand elle viendra de nouveau, la
sombre fille de la nuit, la noble race de Bani Bedar Kurcish, qui est
contemporaine avec les sables, sera teinte pour toujours. Quand la
vague sale et destructive touche la racine des dattiers du dsert,
ils meurent; ceci est crit dans le livre du prophte. Je rachte par
ma mort la vie de lady Zla, et je jurai, le jour o la Mort prit sa
mre, qu'au moment o cette desse des tnbres prendrait une me de
notre maison, cette me serait celle de la vieille Kamalia. Dmon
bleu! le prophte m'a entendu, il faut que tu lui obisses.

Ces paroles furent suivies d'un rle touffant, et je crus que la
pauvre nourrice se noyait.

Je savais que la cabine avait t remplie par l'eau de la mer, je
demandai une lanterne, et j'ordonnai  la jeune fille malaise et 
deux hommes de porter la pauvre femme sur le pont.

Il n'y avait pas un seul vtement sec sur le vaisseau, et tous les
soins que je pouvais donner  ma chre Zla se rduisaient  des
caresses. Je pressais convulsivement contre mon sein le corps glac de
la pauvre enfant; je soufflais sur ses yeux, et aprs mille peines,
j'eus le bonheur de voir monter sur ses joues plies une lgre
rougeur.

Les hommes que j'avais chargs d'enlever la vieille Kamalia de la
cabine envahie par l'eau me crirent qu'elle tait morte, roide et
froide comme une pierre.

Lorsque la cabine fut mise en tat de recevoir ma femme, je l'y
transportai, aid par la jeune fille malaise, qui me promit de veiller
sur elle; et, le coeur plus tranquille, je me rendis sur le pont.

Le soin de dbarrasser le vaisseau des dbris qui l'encombraient
occupa trop mon esprit pour me donner le loisir de faire l'numration
des pertes d'hommes que nous avions faites. Tout  coup, mes oreilles
furent frappes par des cris perants pousss par la jeune Malaise. Je
me prcipitai vers la cabine, et je trouvai Zla dans les convulsions
de l'agonie. La pauvre chre tait saisie avant terme par les douleurs
de l'enfantement, et elle mit au monde un petit tre sans vie. Quand
les douleurs de Zla se furent calmes, je la contraignis  boire un
verre de grog trs-fort. Cette brlante composition rchauffa son
sang, et elle tomba bientt dans le calme d'un profond sommeil.

Sous la bienfaisante influence de cet heureux repos, le visage de Zla
reprit son expression de douceur divine, et elle me parut si
parfaitement belle, que je la regardais avec autant de plaisir et de
surprise que si mon regard ne s'tait jamais fix sur sa dlicieuse
figure.

Dans la crainte que le souvenir de la vieille Kamalia ne vnt, au
rveil, frapper l'esprit de Zla, je dfendis  la Malaise de parler
de la mort de la pauvre femme, et je me disposai  faire disparatre
son corps.

Une lanterne  la main, je m'approchai de l'endroit o son cadavre
avait t dpos. La figure de Kamalia n'avait subi aucun changement;
elle ressemblait  une momie que j'avais vue  l'le de France, et
qui, datant de l'poque de Cloptre, avait t enterre prs de deux
mille ans.

La momie dont je parle avait autant d'apparence de vie que les restes
livides et fltris de la nourrice. Les vers taient bien frauds de
leur proie, car la peau, d'un bleu livide, ne couvrait que des os. Une
raie, d'un cramoisi terne, tachait une veine des tempes, et sur cette
veine descendaient quelques mches de cheveux gris semblables  de la
mousse sur un arbre mort. Les bras de Kamalia pendaient roides, et
toute la pose de ce corps avait une expression de rigidit sauvage. Je
cachai le cadavre de la fidle servante dans une cabine isole, et je
remontai sur le pont.

--Des battures  l'avant!... cria un homme en vigie.

Malgr son tat fracass, le schooner, qui avait quelques voiles,
passa les battures, et nous vmes le ressac qui se brisait sur les
rochers enfoncs dans l'eau. Au point du jour, le temps reprit sa
tranquillit, le soleil se leva dans toute sa splendeur, et un voile
de brouillard vaporeux se suspendit au-dessus du rivage d'o l'ouragan
nous avait loigns.

Le vaste et sombre marais dont nous avions ras les bords couvre une
immense tendue de terre; il est exactement plac au-dessous de
l'quateur. Je bnis encore le ciel que sa fureur nous ait chasss des
rives dangereuses de cet impur terrain, dont la vapeur pestilentielle
nous et videmment t mortelle.

Le constructeur du schooner n'aurait pas reconnu le pauvre vaisseau,
et bien certainement le prince Zaoo se serait refus  faire un
change entre mon btiment et la vieille carcasse pourrie sur laquelle
il naviguait. Fracass, dmt et bris, le schooner tait livr  la
merci des vagues et du vent. Outre cela, notre butin et nos provisions
taient entirement gts.

Aprs avoir donn mes ordres, je laissai le pont  la charge du
contre-matre. Je fis la revue de mes hommes, et je me retirai dans ma
cabine.

Nous avions perdu le contre-matre, le munitionnaire, le garon
sudois et sept matelots.

Je trouvai Zla endormie, et, pour ne pas rveiller la chre crature,
je plaai des chaises  ct de sa couche; mes bras envelopprent le
cou de Zla, et dans cette position, je m'endormis profondment.

Mais mon sommeil fut horrible; je rvai qu'on me faisait subir
d'effroyables supplices, que j'tais dchir en mille morceaux par des
requins et des tigres, que ma tte tait crase comme une noisette
entre les normes mchoires d'un crocodile. Dans l'effervescence des
prodigieux efforts que je tentais pour me sauver, je renversai les
chaises et je tombai en entranant Zla dans ma chute.

--Qu'avez-vous, mon ami? s'cria Zla tout pouvante.

Je ne pus rpondre; la sueur coulait de mon front, et j'tais sans
haleine.

--Trs-cher, dit Zla en m'embrassant, vous venez de faire un mauvais
rve; ne vous effrayez pas ainsi, le temps est calme et nous sommes
ensemble.

Quelques minutes s'coulrent avant qu'il me ft possible de me
ressouvenir de tout ce qui s'tait pass. Quand je repris mes sens,
mon coeur bondit de joie; mon adore Zla tait appuye sur lui, et
son beau visage tait souriant.

Retards par la faiblesse du vent, par le manque de toile, nous mmes
cinq jours  gagner notre port de destination.

En retrouvant de Ruyter, toutes nos souffrances furent oublies, et
nous nous arrtmes sous la proue du grab en chantant et en poussant
des cris de joie, comme si nous avions fait un voyage des plus
propices. Tant il est vrai qu'un rayon de joie fait oublier les
souffrances les plus longues et les plus terribles!

De Ruyter monta sur notre bord; il tait stupfait de nous voir si
fracasss par la tempte.

--Hol! mes garons, nous dit-il, avez-vous fait un voyage au ple
arctique? Avez-vous t environns par des remparts de glace pendant
un demi-sicle?

--Non, lui rpondis-je; seulement nous avons transform le schooner en
une cloche  plongeur ou en une torpille, afin de croiser en dessous
de l'eau.

--Mais que vous est-il donc arriv? et ses yeux perants parcoururent
le vaisseau: vous tes-vous battus avec le simoun? Il n'y a pas de
machines humaines capables d'oprer une pareille dvastation. Ah! ah!
tous vos hommes ne sont pas ici, il manque plusieurs figures bien
familires.

De Ruyter possdait le don si rare de ne pas oublier une figure sur
laquelle il avait arrt son regard.

Quand j'eus racont  de Ruyter notre funeste histoire, il me dit en
souriant:

--Fort bien; vous avez t sauvs par un miracle. Le mal n'avait point
de remde. Il faut que nous nous occupions de rparer le dsastre.
J'espre que le corps du vaisseau n'est pas endommag. Nous avons ici
assez de barres de bois, et je vous fournirai des cordages et de la
toile. Quant  moi, j'ai eu plus de succs en attaquant un convoi de
vaisseaux en course dans les dtroits de la Sonde. Nous avons dmt
un fainant croiseur de la Compagnie, pris deux vaisseaux chargs,
l'un de munitions navales et militaires, l'autre de provisions. Je les
ai conduits  Java, et j'ai vendu fort avantageusement les vaisseaux
et leurs cargaisons.

En revenant de Java, nous avons ramass deux vaisseaux marchands
particuliers, dont un, destin pour Macao, tait charg de caisses
d'opium, ce qui vaut mieux que les dollars, car l'opium est trs-cher
dans ce moment-ci. L'autre btiment tait charg d'huile, de caf, de
sucre candi et de plusieurs autre choses; du reste, vous les verrez
tous deux, ils sont l dans le port. Outre cela, j'ai rendu de grands
services au peuple de ces parages, peuple que les Maures nomment des
Beajus ou hommes sauvages, et pour ces services ils m'ont fait roi de
leur le. Me voici donc un roi prospre, avec mille Calibans pour mes
sujets. Regardez, ils m'apportent du bois, de l'eau, et ils m'ont fait
voir et apprcier toutes les qualits de leur territoire.

--Quels services avez-vous donc rendus  ce peuple? demandai-je  de
Ruyter.

--Voici. Prs des les de Tamboc, qui ne sont point habites, je fus
tout surpris de dcouvrir une flotte de proas. Les prenant pour des
pirates, je passai au beau milieu de leur flotte. Comme ils taient
amarrs auprs du rivage, plusieurs se sauvrent. Quelques-uns
levrent l'ancre et tentrent de fuir; mais,  l'exception de deux ou
trois, je m'emparai de tous. Quand j'eus abord les bateaux, je
dcouvris qu'ils appartenaient  des pirates malais et mauresques. Ces
pirates avaient visit la cte au sud-est de Borno, surpris les
habitants, qui, par la raison que leur pays est inond d'eau pendant
la saison des pluies, vivent dans des maisons flottantes attaches 
des arbres. Les malheureux ne purent se sauver, car les corsaires
arrivaient auprs d'eux avec leurs chaloupes et prenaient
indistinctement les hommes, les femmes et les enfants. Aprs cet
exploit, les ravisseurs se mirent en mer, et ils avaient touch aux
les de Tamboc pour prendre des provisions et de l'eau, quand, fort
heureusement pour les prisonniers, je les surpris  mon tour. Je
trouvai prs de deux cents captifs dans les diffrents proas; je les
mis tous en libert, et, leur faisant cadeau des chaloupes, je les
amenai ici, prs de leur pays natal.

Je dois faire observer au lecteur que nous tions amarrs dans un port
au sud de l'le de Borno. Ce port tait dans une baie forme par
trois petites les, qui n'taient point habites ni mme habitables,
car la plus grande n'avait pas un mille de circonfrence. Le canal
entre nous et la plus grande des les avait  peine un mille de
largeur, et le passage en tait ferm par un banc de sable sur lequel
la mer se jetait sans cesse. Le grab se trouvait tout  fait environn
de terre, et j'avais eu une grande peine, malgr les descriptions de
de Ruyter,  dcouvrir le lieu de notre rendez-vous.

Pour ajouter un malheur de plus aux calamits qui avaient accabl le
schooner, mes hommes furent soudainement saisis d'une fivre putride
et de la dyssenterie. Nous attribumes ce flau  l'atmosphre
pestilentielle qui s'tait exhale du fatal rivage marcageux auprs
duquel nous nous tions arrts. Quelques malades moururent; et 
peine leurs mes se furent-elles spares de leurs corps que nous
fmes obligs de les jeter dans la mer, tant l'odeur qu'ils
rpandaient tait insupportable. Et tous ces malheurs taient
attribus  la nfaste journe du vendredi.




LXXXIII


On croit que les Beajus sont une partie des aborignes de la grande
le de Borno, chasss dans l'intrieur du pays, qui se compose de
collines et d'normes montagnes sombres, escarpes et pleines de
prcipices. Une chane de ces montagnes avoisine la partie de l'le 
laquelle nous tions amarrs, et les bases de ces montagnes, en
s'tendant dans la mer, rendent en certains endroits l'approche de
l'le fort dangereuse. Si les petites les ne nous avaient pas
protgs, nous n'aurions pu trouver un ancrage, mme  la distance de
plusieurs lieues. La mer, environne les deux cts du pays, pendant
que l'norme marais forme une barrire dans l'intrieur; de sorte qu'
l'exception de quelques maraudeurs qui viennent dans leurs proas de
temps en temps pour ravager les villages disperss  et l, sur une
plaine qui se trouve aux limites du marais, les Beajus vivent en paix,
grce  l'impt qu'ils payent  une colonie malaise situe sur la cte
ouest.

Libres d'tre gouverns par leurs propres chefs, les Beajus vivent
avec une simplicit patriarcale. La chasse et la pche sont leurs
principales occupations, et ils ont une quantit suffisante de riz, de
mas et d'autres grains, ainsi que des fruits, des racines et des
herbes.

La saison pluvieuse commence en avril; elle dure une moiti de
l'anne, et ne cesse de tomber avec des ouragans pouvantables
au-dessus de l'immense marais. Les btes sauvages osent seules errer
quelquefois dans cette affreuse solitude.

Ce marais a t nomm l'le de la Puissance destructive; on le dit
peupl de dmons qui prparent l toutes les souffrances humaines pour
les disperser sur le monde au gr de leurs caprices.

Afin d'adoucir la colre de ces dmons, les Beajus leur offraient des
sacrifices; mais ils n'en offraient pas, malgr leur croyance en elle,
 la puissance bonne et suprme, disant: Comme cette puissance ne
fait que du bien, nous ne devons ni essayer de la corrompre par des
sacrifices ni implorer sa clmence.

Les chefs des Beajus taient lus par des vieillards. Chaque chef de
famille devait rpondre de ceux qui lui appartenaient. Ils n'taient
cits devant une grande assemble que pour de grands crimes, et
l'adultre, tant considr comme le plus atroce, tait puni de mort.

Le bon service que de Ruyter avait rendu  ce peuple ne fut ni oubli
ni mconnu, car leur reconnaissance fut sans bornes. Les deux cents
personnes qu'il avait libres se firent les esclaves de leur sauveur;
elles nous rendirent toutes sortes de services et refusrent d'en
recevoir le payement. Les plus riches se tenaient constamment cte 
cte  bord de nos vaisseaux pour nous donner des fruits, des
volailles, du poisson, des chvres et toutes les choses que produisait
leur pays. Ils btirent des huttes trs-commodes sur la plus grande
des les pour recevoir nos malades et nos blesss, qui taient
nombreux sur les deux vaisseaux. Ces huttes furent places sous la
surveillance de Van Scolpvelt, qui avait toujours soin d'tre bien
fourni de mdicaments. D'ailleurs, herboriste lui-mme, il consacrait
ses heures de loisir  chercher des herbes et des plantes pour les
distiller et en faire des dcoctions et des onguents. Le docteur avait
 ses ordres un des canots des Beajus, et,  l'aide de ce canot, il
faisait sur la cte des excursions journalires.

Pendant quelques jours je fus exclusivement occup  rparer le
schooner, et, pour lui rendre toute sa force premire, je cherchai
dans les forts les planches de bois dont j'avais besoin.

Malgr tous mes soins, j'avais  surmonter de grandes difficults pour
trouver un bois qui possdt les qualits ncessaires. Quant  un bois
de charpente, il y en avait assez pour btir des flottes.

Un jour, tant all bien loin le long de la cte, je dbarquai dans
une petite baie dont l'approche tait inaccessible du ct de la
terre, car elle se trouvait garde par une montagne couverte de
jungles. Les buissons et les cannes de ces jungles, entrelacs
ensemble par d'normes plantes rampantes, laissaient croire qu'un rat
seul avait la possibilit d'en franchir les sinueux dtours. La vue de
quelques sapins me dtermina cependant  tenter l'approche de cet
impntrable fourr. En consquence, aprs avoir fait aborder Zla sur
le rivage, j'envoyai mon bateau au schooner avec l'ordre de ramener
les charpentiers. Nous tions cependant  une distance considrable du
vaisseau; mais ma petite barque naviguait admirablement bien, et,
comme le vent tait bon, je calculai que les ouvriers pouvaient se
rendre  mes ordres dans l'espace de quelques heures.

En attendant le retour de mes envoys, nous examinmes la place, afin
de trouver un chemin praticable; mais nos recherches furent
compltement inutiles. En dsespoir de cause, nous nous promenmes 
et l sur le bord de la mer, et nous ramassmes des hutres et des
moules, car de hauts rochers qui s'avanaient au-dessus de nous en
taient couverts.

Pendant que Zla s'occupait  prparer du caf, je fis ma sieste,
tendu sur un fragment de rocher, et bientt le bruit monotone des
vagues, le chant du coq des jungles et la voix loigne du faon, voix
aigu et plaintive, m'endormirent profondment. Tous ceux qui ont jou
un rle dans les actives scnes de la vie maritime ou militaire ont
trouv un bonheur exquis dans les douceurs du repos, soit qu'on le
gott dans l'isolement, soit qu'il ft partag avec une compagne
jeune, belle et chrie. Dans cette solitude enchanteresse, on peut
dcharger les fardeaux qui psent sur le coeur, se confier
mutuellement ses joies ou ses angoisses, tre libre enfin, chapper 
la ddaigneuse piti des amis dont les paroles banales sont plutt un
ennui qu'une consolation. Les amis sont gnralement des prophtes
officieux qui prvoient les malheurs et qui avertissent d'viter ce
qui est invitable; puis, quand le mal est sans remde, ils justifient
leur conscience par ces mots:

--Il n'a pas voulu couter mes conseils; c'est une faute dont il subit
les consquences!...

Quand le caf fut prt, Zla mit sa tte sur mon paule et me montra
une tache blanche sur les eaux en me disant:

--C'est un canot du pays, trs-cher; cachons-nous!

--C'est notre bateau, mon amour, il n'y a aucun danger  craindre.

--Parions, dit Zla.

--Parions, rptai-je d'un ton joyeux.

Mais afin qu'on ne m'accuse pas d'avoir de si bonne heure le got du
jeu, il faut que je dise que le gain de nos paris n'tait que des
baisers. De sorte que, bateau ou canot, je gagnais toujours, car
c'tait donner au lieu de recevoir, ce qui est aussi agrable l'un que
l'autre. Quand j'eus persuad  Zla que la tache blanche tait notre
bateau, je lui demandai un baiser. La chre enfant me le donna; mais
je fus oblig de le lui rendre. Le sujet de notre joyeux pari tait le
canot du docteur. Tout  coup un petit bruit sourd se fit entendre
dans les jungles. Cachs par une saillie du rocher, il nous fut facile
de nous mettre sans tre vus en tat de dfense; j'armai
silencieusement ma carabine.

Un taoo parut au-dessus de nos ttes.

--Soyez prudent, mon ami, me dit Zla: un tigre s'approche, car cet
oiseau le prcde toujours de quelques pas.




LXXXIV


J'ajoutai une balle de plomb  ma carabine, dont j'appuyai la crosse
sur le rocher, dcid  ne faire feu qu'en cas d'attaque, et je
calculai rapidement qu'il nous serait possible de fuir et de gagner le
bateau  la nage si notre ennemi n'tait pas atteint par ma balle.
Aprs avoir t ma casquette, je jetai un coup d'oeil au-dessus du
rocher; le bruit ne cessait pas. Tout  coup, et  ma grande surprise,
j'aperus un vieillard gris et couvert de poils. Il carta les
buissons, et aprs un long examen de son entourage, il se baissa et
sortit de l'ouverture de la petite baie. Au geste que je fis pour
m'lancer vers l'inconnu, Zla tressaillit, et me prit la main en
murmurant  voix basse:

--Cachez-vous et ne bougez pas.

L'tranger avait la plus tonnante figure du monde, et cette figure ne
ressemblait  aucune de celles que j'avais vues chez les diffrents
peuples de la mer des Indes. Ses membres taient remarquablement
longs, et la seule arme qu'il portt tait une norme massue,
pareille, du reste,  celles dont se servent les insulaires du Sud. La
figure de cet homme tait noire, couverte de poils gris et
profondment ride; sa taille semblait courbe par l'ge et par les
infirmits, mais nanmoins il marchait  grands pas sur le terrain
ingal. Les yeux de cet trange personnage avaient une expression de
malignit qui les faisait ressembler  ceux d'un dmon.

Quand il fut arriv sur les bords de la mer, mais dans une direction
oppose  celle o nous nous trouvions, il s'assit sur un rocher, et,
 l'aide d'une pierre pointue qu'il avait ramasse, il arracha des
moules qu'il dvora d'un air horriblement avide. Aprs avoir termin
son repas, le sauvage cueillit une grande feuille, y mit des hutres
et des moules, puis il serra sa pche avec soin. Avant de s'loigner,
l'homme examina pendant quelques minutes le canot de Van, qui voguait
rapidement vers nous, hocha la tte, et d'un pas alerte il reprit le
chemin des jungles et disparut.

--Je veux le suivre, dis-je  Zla, et je me levai vivement.

Zla voulut me retenir.

--C'est un _Jungle-Adme_, me dit-elle; on assure qu'ils sont plus
russ, plus cruels et plus froces que les tigres et les lions.

--Il est seul, mon amie, et bien certainement j'ai assez de force et
d'nergie pour lui tenir tte; d'ailleurs, en le suivant, je trouverai
un chemin qui me sera utile.

Je mis aussitt mon ide  excution, et, aprs m'tre tran sous un
massif de kantak, je dcouvris un troit et tortueux sentier que le
vieillard suivait  pas lents; je me glissai sur ses traces,
accompagn de l'intrpide Zla.

Aprs un quart d'heure de marche, le vieillard dirigea sa promenade
vers le marais, traversa le lit d'un ruisseau de la montagne, grimpa
sur un rocher d'une quinzaine de pieds de haut, et de l sur un vieux
pin couvert de mousse.

Quand le sauvage eut gravi le tronc de l'arbre, il se trouva plus
lev que le rocher; alors il s'attacha par les bras  une branche
horizontale, et, semblable  un matelot qui traverse les tais d'un
mt et change continuellement la position de ses membres, l'tranger
gagna le sommet du rocher. Une fois l, il soutint son corps avec ses
mains, et, se laissant doucement tomber de l'autre ct, il continua
sa marche. Nous le suivmes en vitant avec soin de faire le moindre
bruit.

L'inconnu franchit plusieurs rochers, dans les crevasses desquels
poussaient les pins dont j'avais besoin.

Arriv l, le vieillard suspendit sa marche pour considrer un norme
pin qui, tomb de vieillesse, produisait encore une infinit de
vigoureux rejetons. Le sauvage arracha quatre jeunes pins, qu'il
dpouilla de leurs branches pour les placer commodment sur son paule
gauche. Cela fait, il se dirigea vers un petit espace de terrain sur
lequel se trouvaient des mangoustans sauvages et des bananes. Aprs
avoir cueilli quelques fruits bien mrs, le sauvage fit plusieurs
dtours et arriva sur un petit emplacement ombrag par un arbre
couvert de grandes fleurs blanches. Sous la merveilleuse paisseur des
branches de cet arbre, nous apermes une jolie petite hutte
construite avec des cannes entrelaces ensemble.

Ce fut avec une vritable admiration que mes regards parcoururent le
dlicieux entourage de la pittoresque habitation du solitaire, car un
got parfait avait prsid au choix de l'emplacement et 
l'harmonieuse disposition des objets extrieurs.  droite de la hutte
se trouvait un banc de rochers couvert de tamarins et de muscades
sauvages;  la base de ce banc, on voyait une excavation  moiti
ombrage par trois grands arbres de btal, qui, avec leurs troncs
droits,  l'corce d'un blanc argent, taient d'une beaut tellement
resplendissante, qu'ils semblaient tre les Grces de la fort.
Derrire l'ermitage s'tendait  perte de vue un jungle impntrable,
dans lequel je distinguai le tamarin, la muscade, le cactus, l'acacia
et le sombre feuillage du bambou.

Aprs avoir dpos le paquet de jeunes pins  la porte de sa demeure,
le vieux sauvage entra  quatre pattes dans la hutte, dont la porte
tait trs-basse, car le toit, couvert de feuilles de palmier, n'tait
lev que de deux pieds au-dessus de la terre.

Pendant que j'examinais attentivement la hutte, un bruit sourd dans le
buisson sous lequel j'tais cach me fit tourner la tte, et je vis
avec un indicible effroi la tte noire et l'oeil brillant d'un
cobradi-capello. L'horrible bte dirigeait sa marche vers Zla, qui,
muette de terreur, semblait fascine par les yeux du reptile.

Le danger de ma femme touffa ma prudence. Je courus  elle en
poussant un cri formidable. Le serpent ne parut point alarm; il se
retira doucement dans un buisson et disparut.

--Oh! le Jungle-Adme, s'cria Zla.

Je me retournai vivement.

Le vieillard s'avanait vers nous en tenant fermement serre dans ses
deux mains la massue, qu'il faisait voltiger au-dessus de sa tte
comme un bton  deux bouts.

 en juger par la frocit du regard du vieux sclrat dcharn, par
le grincement de ses dents, par la fureur qu'exprimaient tous ses
gestes, il tait bien certain qu'il se prparait au combat.

J'avais  la main ma carabine arme; mais, avant d'avoir eu la
possibilit de la diriger contre mon agresseur, je fus oblig de
reculer vivement en arrire pour viter un coup de massue. loign du
sauvage par ces quelques pas, je visai sa poitrine, et tout le contenu
de mon arme fut log dans son corps. Le vieillard bondit sur ses pieds
et vint lourdement tomber sur moi. Le choc me fit trbucher, et, me
croyant perdu, je criai  Zla de courir au bateau, afin de se sauver.
Mais, au lieu de fuir, l'hroque enfant enfona une lance de sanglier
dans le dos du sauvage, en me disant d'une voix calme:

--Il est tout  fait mort, mon ami; levez-vous.

J'eus quelque peine  me dbarrasser de l'treinte du sauvage, et, en
me relevant, je vis que la balle, en traversant le coeur, tait la
cause de l'lan convulsif qui avait failli causer ma perte.

Bien certain de la mort du Jungle-Adme, nous pntrmes dans sa
maison. L'intrieur diffrait fort peu de celui des habitations de
tous les hommes de l'le, seulement cet intrieur tait plus propre,
et surtout plus commode.

 un bout de la chambre s'levait un mur mitoyen, sorte de dfense
oppose  l'invasion des voleurs pendant l'absence du matre. Sur une
table grossirement construite tait soigneusement tale une
provision de racines et de fruits. En vrit, on et dit que la
chambre de cet homme tait la demeure d'un philosophe cossais.

En entendant la dtonation des mousquets et le son des voix qui nous
appelaient, je fus tout surpris de m'apercevoir que nous tions tout
prs de la mer.

Nous nous htmes de regagner le rivage, o stationnait Van dans son
canot.

L'endroit o nous nous tions arrts avait t dsign au docteur par
les hommes de notre bateau; la dtonation de ma carabine avait si fort
pouvant notre Esculape, qu'il avait donn l'ordre  ses compagnons
de tirer, en forme d'appel, plusieurs coups de mousquet.

--Bonne nouvelle, Van! lui dis-je; j'ai trouv pour vous ici un
magnifique sujet.

Et je racontai au docteur mon aventure avec l'homme sauvage.

--O est-il? s'cria Van.

Brlant de curiosit, le docteur me suivit sur le lieu du combat.

--Comment! c'est cela? Mais cet tre n'appartient pas  la classe
_bimana_,  la classe _genus homo_ ou homme; il appartient  la
seconde classe des _quadrumana_, tres de la race _simii_, qui se
compose de singes, de guenons et de babouins: le _pelvis_ troit, le
_falx_ allong, les bras longs, les pouces courts et les ctes plates.

Celui-ci, continua Van en tournant le corps, est un orang-outang. En
vrit, je n'en ai jamais vu un aussi grand: il ressemble beaucoup au
_genus homo_; mais touchez-le, il a treize ctes, et il n'y a gure de
diffrence entre votre conformation et la sienne. Buffon dit que les
orangs-outangs n'ont aucun sentiment de religion, et quel sentiment en
avez-vous? Ils sont aussi braves et aussi froces que vous; de plus,
ils sont trs-ingnieux, et vous ne l'tes pas. D'ailleurs, autre
supriorit, c'est une race rflchissante, sense, et ils ont le
meilleur gouvernement du monde; ils divisent un pays en dpartements;
ils ne se rendent jamais coupables d'une invasion et ne dtruisent
point les biens des autres.

Ils sont gouverns par des chefs et vivent bien sous la douceur d'une
loi juste et protectrice. Celui-ci a t mchant, sditieux, et sans
nul doute banni de la communaut de ses semblables.

Je conserverai son squelette pour en faire hommage au collge de
chimie d'Amsterdam, car c'est une espce rare.

Nous laissmes Van travailler sur l'orang-outang pour aller examiner
les bois de charpente et tracer un chemin jusqu'au rivage.

Vers le soir, nous regagnmes nos bateaux, car les natifs nous
assurrent que l'le tait infeste par des tigres et par des
serpents.




LXXXV


J'ai remarqu que les individus qui possdent des qualits relles
sont dtests et maltraits. La masse du peuple s'occupe gnralement
 s'aimer elle-mme,  penser  son bien-tre personnel et  dire du
mal des autres, et cela pendant qu'elle essaye de leur enlever une
portion de leurs richesses. Il faut que tous ceux qui ambitionnent son
estime mentent, se plient  ses caprices et lui rendent hommage.

Le mrite, la vaillance, la sagesse et la vertu sont presque toujours
sans pain et sans vtements.

Les Malais, disperss sur les bords de la mer des Indes et sur ses
plus belles les, sont dclars, d'aprs l'opinion publique, froces,
perfides, ignorants et rebelles  toute tentative de civilisation, et
mme incapables d'aucun sentiment de bont, par la raison qu'ils sont
capables de commettre tous les crimes.

De Ruyter, qui n'ajoutait aucune foi dans les clameurs du monde, qui
n'tait jamais guid par l'opinion des autres quand il avait la
possibilit de juger par lui-mme, me donna bientt sur le caractre
des Malais de vritables renseignements. En disant que ce peuple tait
gnreux, esclave de sa parole, dou d'un courage invincible, de
Ruyter lui rendait justice.

Tous les efforts tents par les Europens pour arriver  vaincre ce
peuple ont t sans succs. Si une partie de leur pays est prise par
une force suprieure  leurs moyens de dfense, ils abandonnent la
lutte, mais avec le courage qui cde sans plier, mais avec leur
profond amour de la libert, qu'ils acquirent par les conqutes de
leurs victorieuses batailles. Sur la cte du Malabar et dans les trois
grandes les de la Sonde, les Malais sont fort nombreux et sont encore
le seul peuple de l'Inde qui ait conserv un caractre national et le
libre arbitre de leur sort.

Les Malais ont peu de besoins, et sont hardis, braves et aventureux,
et il n'y a gure de pays dans le monde o une pareille race ne puisse
trouver les moyens de vivre. Semblables au coco, ils ne sont jamais
loin de la mer, et, comme les Arabes, ils s'approprient sans scrupule
le superflu des riches trangers: mais quelle est la crature pauvre
qui ne dsire pas un peu une partie du bien des riches?...

Les lches mendient, les russ volent, et l'homme brave prend  l'aide
de sa force.

Les richesses de l'Inde et celles de l'Asie, obtenues par la force et
par la ruse, sont journellement transportes le long des ctes
malaises en voguant vers l'Europe, et les Malais seraient de
vritables barbares s'ils n'en prenaient pour eux une petite portion.
Donc, ils s'emparent de tout ce qui tombe sous leurs mains; et,
quoique leur pays ait t ravag, quoiqu'on les ait massacrs en
grande partie, ils n'ont perdu ni leur force ni leur courage.

Les Malais possdent plusieurs colonies sur la cte  l'est de Borno,
et la situation de cette cte leur permet d'exercer sur le commerce
chinois un constant maraudage.

Les Portugais, les Hollandais, les Anglais, ainsi que plusieurs autres
nations, ont de temps en temps form des colonies sur diverses parties
de l'le, protgs dans leur installation par le roi de Borno. Mais
cette protection eut une grande ressemblance avec celle qu'un fermier
accorde  l'industrieuse abeille. Ainsi, quand les colons eurent
tabli des usines, quand ils eurent encaiss les trsors produits par
leur travail, on les chassa, et leurs biens furent confisqus.

Le roi moresque, qui demeure  Borno, la capitale de l'le, n'a ni
influence ni pouvoir en dehors de sa province, et, de plus, fort peu
d'autorit sur les Chinois, qui ont accapar tout le commerce de l'le
et qui vivent  Borno dans une complte indpendance.

Mais revenons  nos amis les Malais.

Sur la partie de la cte o nos vaisseaux taient amarrs se trouvait
une colonie malaise; nous nous limes bientt avec les principaux
habitants, afin de nous dbarrasser des Beajus, qui sont le peuple le
meilleur, mais aussi le plus stupide de la terre.

Un matin, de Ruyter exprima au chef de cette colonie le vif dsir que
nous avions de faire une chasse au tigre.

--Je suis tout  fait  vos ordres, nous rpondit le Malais, et demain
nous organiserons cette partie. Je vous servirai de guide, quoique le
plaisir que vous vous promettez me soit entirement inconnu, car ici
nous n'attaquons le tigre qu'en cas de lgitime dfense ou pour
protger nos proprits contre ses dangereuses invasions.

Je ne dois pas oublier de dire que, pendant la dure de notre
amarrage, de Ruyter fit de temps en temps lever l'ancre du grab, afin
d'aller voir si la mer tait traverse dans nos parages par quelque
vaisseau de la Compagnie. Pendant l'excursion de notre commandant, je
veillais sur le schooner, dont les rparations marchaient  grands
pas, car, grce  l'orang-outang, nous avions trouv du bois
convenable.

Nous faisions souvent des parties de chasse sur la terre pour tuer des
daims, des sangliers, des chvres et quelquefois des buffles, afin
d'approvisionner nos vaisseaux de viandes fraches et d'pargner nos
provisions pour la mer.

L'intention de de Ruyter tait d'attendre, pour s'en emparer, le
passage d'une flotte chinoise qui faisait voile pour la France.

Ce temps d'arrt nous permit de visiter l'le, et les natifs nous
parlrent des ruines d'une ancienne ville, situe sur les bords du
grand marais, en ajoutant que ces ruines taient la demeure des tigres
et d'une infinit d'autres btes sauvages. Nous nous dcidmes bientt
 aller les visiter.

Nos vaisseaux taient toujours en ordre, et aucun soin n'tait mis en
oubli pour les prserver d'une attaque soit par terre, soit par mer.
Nous avions mont deux canons et lev une batterie pour protger le
schooner et les malades dbarqus sur l'le, et trois de nos hommes
taient constamment placs en sentinelle  la porte des huttes et en
face du vaisseau.

Nous nous occupmes enfin des prparatifs qu'exigeait notre chasse aux
tigres. Le chef malais nous servait de guide; de Ruyter prit avec lui
une vingtaine d'hommes, je me fis suivre de plusieurs marins du
schooner, et nous partmes joyeusement.




LXXXVI


Les Malais ont le caractre vraiment chevaleresque. Ils adorent la
guerre et son insparable accompagnement de bruit et de danger. La
chasse au faucon, les combats de coqs, l'amour, sont les exercices
rcratifs qui plaisent le plus  cette nation et surtout  notre
chef malais.

Une des plus grandes particularits de son caractre tait
l'observation scrupuleuse du code qui dit: Dent pour dent, oeil pour
oeil, mal pour mal. Je doute fort, en vrit, qu'il soit possible
d'tablir une comparaison entre les chevaliers de la Croix-Rouge et
notre Hotspur de l'Est: il leur tait trop suprieur en nergique
cruaut.

Pendant un voyage, ce terrible chef s'arrta  Batavia pour y vendre
la cargaison d'un vaisseau dont il avait fait la conqute. Batavia
tait gouverne par des Hollandais. Les Hollandais sont aussi
scrupuleux et minutieux pour la propret de leur maison qu'un laird
cossais. En revanche, ils n'ont aucun soin de leur propre personne et
aucune recherche de confort dans leurs habitudes. Un Hollandais bien
carrment assis dans un fauteuil, la pipe aux lvres, une bouteille de
skdam  la porte de sa main, ressent tous les plaisirs qu'il rve
dans les dlices du paradis. En fumant, il regarde par sa fentre ce
qui se passe dans la rue, et pour viter de salir sa maison, il jette
sa salive au dehors. Un malheureux dbit de cette espce, venant de la
croise d'une maison hollandaise, tomba un beau jour sur le front du
chef malais. Aprs avoir vainement cherch l'auteur de cet affront, le
Malais, ivre de colre, tira son poignard du fourreau, en courant
comme un fou dans toutes les rues de la ville; il massacra sans piti
les inoffensives personnes qui se rencontrrent sur sa route. Les
Hollandais se rurent sur l'intrpide chef; toute la garnison le
poursuivit de ses coups et de ses clameurs; il ne tomba pas. Sa
vengeance accomplie, quinze ou seize personnes taient mortes; il se
prcipita et gagna son bateau  la nage.

Une autre fois, et peu de temps aprs cet vnement, un vaisseau de
Bombay ayant jet l'ancre  la hauteur de la cte o son pre tait
chef, fit avec le vieillard l'change de plusieurs armes, telles que
mousquets de Birmingham, haches, doloires, contre des produits du
pays. Le propritaire du vaisseau avait certifi au vieux chef que les
armes taient toutes en bon tat. Confiant en ses paroles, le Malais
se servit du mousquet pour chasser des oiseaux. Le mousquet clata
entre les mains du chef, et un morceau du canon, entr dans sa
cervelle, le tua. Le fils de la victime fit assembler tous les gens de
la maison de son pre, aborda le vaisseau pendant la nuit, s'en rendit
matre, et, de sa propre main, massacra tout l'quipage. Aprs cette
horrible revanche, il fit lever un bcher sur le vaisseau mme, plaa
sur ce bcher le corps de son pre, et y mit le feu aprs avoir
entour le mort de trente cadavres.

Cependant, la premire journe de notre chasse, je fus tmoin d'un
exploit de cet tre irascible.

Un Tiroon, qui remplissait le rle de mahout (conducteur) auprs du
petit lphant sur lequel Zla tait assise, fit signe 
l'intelligente bte de tuer un pauvre malheureux qui sortait, pour
mendier un secours, des ruines d'une citerne.

L'lphant obit au mahout.

Je causais avec le chef lorsque la voix de Zla me fit tourner la
tte. Ma femme me montrait du regard un sale lpreux dont le corps
tait tellement couvert d'ulcres, que le malheureux n'avait plus de
ressemblance avec un tre humain.

Le Tiroon mahout appartenait  une race qui se plat  verser le sang,
car ils font journellement des sacrifices  leurs dieux et  la femme
qu'il aiment. Un Tiroon ne peut se marier qu'aprs avoir prsent  sa
fiance une tte sanglante; peu importe de quelle manire il l'a
conquise: ruse, force, adresse, lchet, tout moyen est bon; le
rsultat le justifie. Il faut donc que le cadeau de noce soit une vie
humaine, et l'amoureux qui prsente  la femme de son choix un bouquet
de ttes voit toujours sa demande parfaitement accueillie. Aussitt
que le chef malais se fut aperu de l'odieuse conduite du mahout, il
saisit un bton et bondit sur lui en le frappant avec une extrme
violence. Le Tiroon prit  sa ceinture une flche empoisonne, dont il
essaya de se faire une arme; mais le chef la lui arracha des mains,
jeta le mahout contre un arbre et l'y maintint  l'aide de ses pieds.
Livr sans dfense  la fureur de son matre, le Tiroon tomba pour ne
plus se relever. Il est impossible de se faire une ide de la furieuse
exaspration du Malais. Ses yeux brillaient comme des diamants, tout
son corps frmissait de rage: il ressemblait tout  fait  un dmon
vengeur.

--Je vais prparer ma carabine, dis-je  de Ruyter; cet homme est
ivre de colre, bien certainement il va tout  l'heure s'attaquer 
nous.

Quand le chef se fut assur de la mort du Tiroon, il jeta son corps
auprs de celui du lpreux, puis regarda le ciel.

--Les voici! hurla-t-il d'un ton de triomphe sauvage, en montrant,
avec sa main rougie par le sang, un faucon aux longues ailes occup 
se battre avec un corbeau, que l'odeur du sang avait attir prs nous.

Le chef nous dclara positivement que le faucon tait l'me du
lpreux, et le corbeau celle du Tiroon.

Les deux oiseaux se battaient avec acharnement; d'abord ils dirigrent
leur vol oblique vers la terre, puis il gagnrent le sommet des
arbres, puis enfin ils montrent dans l'espace et furent pour nos
regards aussi peu visibles que les atomes perdus dans un rayon de
soleil; mais les yeux d'aigle du chef suivaient les combattants, ils
ne perdaient aucune des pripties de cette lutte arienne.

--Le lpreux triomphe! s'cria le Malais; il descend sur l'me de son
noir assassin.

En effet, le faucon tomba comme la foudre sur sa victime, l'enveloppa
de ses ailes, et tous deux tombrent  terre.

Le chef se frotta joyeusement les mains et courut  l'endroit o
taient tombs les deux oiseaux. Ce fut avec une sorte de cri sauvage
que le Malais nous apprit le rsultat de la victoire. Le corbeau tait
bien mort; quant au faucon, triomphalement perch sur la branche d'un
arbre, il parut attendre notre dpart pour commencer son repas.

C'tait donc sous la protection de ce fougueux personnage que nous
tions placs; mais je dois dire qu' part les rages insenses dont il
se sentait quelquefois invinciblement atteint, c'tait un brave et bon
compagnon. Dou d'une trs-grande sagacit, le chef tait un excellent
guide et nous faisait prendre toutes les prcautions possibles afin
d'viter la rencontre des peuplades dont nous traversions les
districts.

Un constant exercice avait rendu les sens du Malais excessivement
fins; il pouvait distinguer les objets, leur forme et leur couleur,
avant mme que nous les eussions aperus, et son oue tait plus vive
que celle d'un chien.

Nous marchions malgr nous avec une dsesprante lenteur, et les
lphants taient obligs de nous creuser des chemins  travers les
jungles. Rien ne rvlait dans ces solitudes profondes le voisinage
des hommes, car il n'y avait ni bl ni culture, et quoique le paysage
ft toujours le mme, nous rencontrions  chaque instant des animaux
inconnus et des oiseaux trangers  nos souvenirs et  nos regards.




LXXXVII


Pendant la chaleur de la journe et le soir, nous nous exercions 
tirer avec une seule balle sur les daims, les sangliers et les paons
sauvages, car ces derniers voltigeaient par milliers au-dessus de nos
ttes pour aller chercher leurs juchoirs dans les bois. Autant que
possible, nous avions soin de chercher du repos loin des arbres, et
surtout  une assez grande distance des jungles. Si la ncessit nous
mettait dans l'obligation de coucher prs des savanes, le chef malais
en faisait incendier une partie, afin de chasser les btes venimeuses
et de purifier l'air.

Quand nous quittmes les bois, ce fut pour traverser une grande
tendue de plaine, couverte d'normes roseaux, entremls de cannes
aussi hautes que de jeunes sapins. Si les lphants sauvages ne
s'taient pas cr un chemin que nous suivions sur leurs traces, il
nous et t impossible de traverser ce sauvage dsert.

En face de nous s'levaient des montagnes dont toute la hauteur tait
ombrage par des arbres d'une prodigieuse force;  notre gauche
s'tendait un massif de rochers, et du centre de ces rochers on voyait
surgir une lvation de terre semblable  une le entoure de rcifs.
Les Malais nous dirent que sur cette lvation de terre se trouvaient
les ruines d'une grande ville moresque, nomme autrefois la Ville des
Rois.

Le soir du cinquime jour de notre marche, nous approchmes du lieu de
la chasse, sur la cte, au sud-est de l'le. L'atmosphre tait
charge de miasmes si impurs, que nous tions obligs, par prcaution,
de fumer sans cesse. Zla imitait mon exemple, et le mahout, assis sur
le cou de mon dromadaire, portait devant lui un pot de charbon de
terre allum et un grand sac de tabac. Le tabac me prserva de la
fivre, car tous ceux qui, malgr mes conseils, ddaignrent de s'en
servir, eurent le vertige, des maux de coeur et crachrent le sang.

Nous arrivmes enfin au massif de rochers au bas duquel s'tendait
vers le nord, et beaucoup plus bas que la plaine que nous venions de
traverser, un immense et ftide marais. Nous avions encore une journe
de marche  faire pour arriver  la colline verte et boise vers
laquelle nous nous dirigions. Une terrible et profonde obscurit
couvrait le marais, sur la surface duquel ondoyaient les noires et
soyeuses touffes des roseaux, et cependant l'air tait tellement calme
que les feuilles des arbres restaient dans la plus complte
immobilit. Quand la nuit fut venue, quand le vent de la terre passa
sur le marais, des clairs faibles et d'un bleu ple illuminrent ce
noir sjour du mal. Ce spectacle me donna le frisson, car il me fit
songer au malheur qui avait failli m'atteindre lorsque la tempte
m'avait jet sur ces bords.

Aprs avoir disloqu ma mchoire dans l'infructueuse tentative de
manger un paon sauvage  moiti cuit, je me couchai dans ma tente, sur
une peau de tigre, en mettant ma carabine sur ma tte. Zla vint se
nicher auprs de moi, et nous nous couvrmes avec une peau d'lan
tanne. Au milieu de la nuit, je fus rveill par Zla. La vie sauvage
et dangereuse que la jeune fille avait mene depuis son enfance tait
cause qu'elle se rveillait au moindre bruit. Je lui ai vu
trs-souvent ouvrir les yeux au lger bourdonnement que faisait
entendre un moustique en voltigeant au-dessus de nous.

Zla venait donc d'tre rveille par un petit bruit sourd; en se
levant pour en chercher la cause autour d'elle, la jeune femme aperut
un grand serpent venimeux qui rampait tranquillement sur mes jambes
nues.

Le profond sommeil dans lequel j'tais plong immobilisait tellement
mon corps, que je ressemblais plutt  un cadavre qu' un tre vivant.

Avec un admirable sang-froid, la jeune fille suivit,  la lueur du feu
qui brlait devant la tente, tous les mouvements du reptile, qui,
attir par la chaleur, se glissa doucement vers le feu. Si j'eusse
fait le moindre mouvement, ou si Zla et donn l'alarme, le serpent
m'aurait mortellement bless.

Quand il fut tout  fait en dehors de la tente, Zla me rveilla. Je
sautai aussitt hors du lit pour courir vers mes compagnons, qui
dormaient  quelques pas de nous, et, avant de les rveiller, je
suivis le serpent, qui marchait lentement vers le feu.

Mon approche fit lever la crte du reptile, et il tourna la tte pour
me regarder. Ce mouvement me donna l'ide de dcharger sur lui ma
carabine, remplie de balles de plomb. Un homme endormi prs du feu se
leva vivement et retomba bientt sur la terre: je crus l'avoir tu.

Le chef malais donna l'alarme et s'lana vers moi suivi de tous ses
gens; je lui montrai le monstre qui se dbattait au milieu des
charbons.

--Vous tirez un coup de carabine contre un chichta, me dit le chef
d'un air presque courrouc; vous avez tort, monsieur, d'user votre
poudre et de troubler pour si peu de chose le sommeil de vos hommes.
Il y a ici des milliers de ces vers ennuyeux, et voici comment on les
tue.

En achevant ces mots, le chef pera la tte du serpent avec sa lance
et le maintint dans la braise.

Le serpent entortilla son corps autour de la lance jusqu' ce que sa
queue atteignt la main du chef.

--Si vous voulez le faire rtir, me dit le Malais, vous trouverez que
sa chair est aussi bonne que celle du meilleur poisson.

Quand le serpent fut tout  fait mort, le chef le jeta dans le feu, le
couvrit avec des cendres, et me dit encore:

--Nous le mangerons au rveil; bonsoir, je vais essayer de me
rendormir.

Peu dsireux d'tre encore interrompu par des tres si dsagrables,
j'engageai Zla et de Ruyter  finir la nuit avec moi auprs du foyer.

Notre conversation tomba bientt sur la chasse aux tigres, et de
Ruyter, qui avait non-seulement une passion trs-vive pour ce plaisir,
mais qui s'tait rendu clbre par ses exploits dans les provinces
suprieures de l'Inde, nous dit en terminant:

--La chasse aux tigres, de la manire dont on la fait dans l'Inde, est
moins dangereuse que celle qui a pour but la destruction des renards.
Pour chasser le tigre, une vingtaine d'hommes se runissent et
s'entourent d'une prodigieuse quantit d'lphants. Enferms dans les
houdahs avec une douzaine de mousquets, qui sont vite rechargs par
des domestiques, les chasseurs sont dans une position aussi sre qu'un
homme perch sur un arbre et tirant sur un daim. Il arrive quelquefois
qu'un mahout est gratign, car il court un peu plus de danger que son
matre; mais le hros du combat, c'est le noble lphant: il fait face
au tigre, et tout le succs dpend de son courage, de sa vaillance et
de sa fermet. Si l'lphant ne veut pas rester, s'il a peur, s'il se
sauve, la vie du chasseur est en pril; car un boeuf enrag, ou notre
Malais en colre, ne sont rien en comparaison d'un lphant en
rvolte.

Le plus admirable spectacle du monde, reprit de Ruyter, est celui
qu'offrent les lions en chassant les animaux dont ils font leur
principale nourriture. Bien diffrents des lches et cruels tigres,
les lions ne se cachent pas pour surprendre leur proie. Pendant les
heures silencieuses de la nuit, ils dorment, mais ils se lvent avec
l'aurore, et donnent la chasse aux premiers animaux qu'ils
rencontrent, en faisant trembler la fort au bruit de leur voix de
tonnerre.

Un jour, il y a longtemps de cela, tant all  la rencontre d'un
prince de la famille de Bolmar-Singh, prs de Rhatuk, dans le
voisinage duquel j'avais t retenu pour quelques jours, je dirigeai
ma marche vers Ramoon, pays des montagnes Himalaya, et habit par une
race sauvage qu'on nomme Silks. J'avais  ma suite un trs-petit
nombre de domestiques, et une demi-douzaine d'lphants des montagnes.

Nous traversmes par des chemins secrets et dtourns une grande
tendue de terrain couverte d'arbres et de jungles. Je n'ai jamais
pass tant de jours sans voir le soleil depuis l'poque o j'ai
travers les sombres chemins de ce pays d'ombrages. Ni le soleil ni le
vent n'avaient pu pntrer le mystre de ces charmilles vierges.

Dans la solitude de ces ternelles tnbres gambadaient d'normes
hiboux et des chauves-souris vampires, et les rares animaux que nous
rencontrions avaient la couleur terne des plantes moussues et moisies.

Le poil des livres, celui des renards et des chacals tait d'un gris
terne, et il y avait dans le fourr des champignons qui, par leur
couleur et par leur force, ressemblaient  des lionnes reposant avec
leurs petits. Cette ressemblance tait si frappante, que, sachant la
fort peuple de btes froces, nous fmes  cette vue des prparatifs
de dfense.

De pauvres plantes rampantes, qui, comme moi sans doute, dsiraient un
peu d'air, avaient plong si profondment leurs racines dans la terre,
que leur tronc avait atteint la grandeur d'un teah (arbre). Sur ce
tronc, elles avaient grimp de jour en jour pour taler au soleil
leurs fleurs cramoisies.




LXXXVIII


Je ressentis un vritable plaisir quand je pus m'chapper de ce sjour
de mort, quand je vis resplendir au-dessus de ma tte l'blouissant
rayonnement du soleil. La scne ressemblait  un lac entour de
forts; vers l'est, les montagnes s'levaient  une hauteur tonnante;
elles bordent l'empire chinois.

Aprs avoir travers un ruisseau, nous arrivmes  la source d'un
torrent des montagnes. Le torrent, rendu aride par l'extrme chaleur,
se divisait en petits lacs d'eau saumtre, et, au milieu d'une couche
de gravelle, entremle de fragments de rochers, se trouvait une
petite le, couverte de mousse, de fleurs et d'arbrisseaux.

La beaut du lieu, la scurit de la position, nous engagrent  le
choisir pour y prendre quelques heures de repos.

 cette poque, mon cher Trelawnay, j'tais aussi jeune et aussi
romanesque que vous; il ne vous sera donc pas difficile de comprendre
que le lendemain, au rveil, je songeai, en fumant ma pipe,  ne
jamais abandonner la solitude de ce magnifique dsert. La transition
de la nuit au jour s'opra si doucement, que j'y fis  peine
attention.

Vers le matin, un troupeau de buffles sauvages vint patre  quelques
pas de nous. Pendant que j'examinais leur forme surnaturelle, un bruit
confus, qui ressemblait au sourd grondement de l'orage, se fit
entendre dans la fort.

Les chacals, les renards et les daims marquets s'lancrent hors du
bois, et le troupeau de buffles noirs cessa de patre et se tourna
vers la place d'o venait le bruit. Une foule de brillants paons
voltigea au-dessus de nos ttes en jetant de grands cris, et un
plican, qui venait de prendre une couleuvre, laissa tomber sa proie
et s'envola lourdement. Nos petits lphants, qui mangeaient les
arbrisseaux autour de nous, s'effrayrent tellement, qu'ils firent la
tentative d'chapper  leurs gardiens pour grimper sur les rochers.

Tout  coup, un mohr de la race des lans sortit de la fort: sa
taille dpassait celle qui est ordinaire  ces animaux, et ses cornes
entortilles taient aussi longues que la lance d'un Malais. Aprs
l'apparition du mohr, un rugissement clair, sonore, terrible comme un
clat de tonnerre, annona le lion chasseur suivi de quatre lionceaux;
il se creusa un chemin  travers les buissons et les ronces. En
entrant dans la plaine, le lion chercha la piste en posant son nez
pointu sur la terre. Quand il l'eut trouve, il poussa un second
rugissement, et ce cri de triomphe fut rpt par sa royale escorte.
Le lion se remit  la poursuite du cerf, suivi de sa bande; cette
bande formait une ligne, et je fis la remarque qu'il n'tait point
permis de devancer le roi, car au premier mouvement d'insubordination,
il s'arrtait court, et sa voix se faisait entendre plus sonore et
plus tonnante.

Avec la vitesse d'un aigle, l'lan se dirigeait vers le lac. Mais, en
essayant de franchir d'un bond un morceau de rocher, il tomba dans
l'eau; promptement relev, il suspendit un instant sa course haletante
et parut couter la voix rugissante de son ennemi. Aprs ce court
instant de repos, le cerf gravit le talus et se glissa dans le lit du
torrent.

J'ai oubli de vous dire, mon cher Trelawnay, que le troupeau de
buffles, en s'cartant pour livrer passage aux lions, n'en parut
nullement effray. Mes guides m'assurrent que ces animaux sont plus
forts que le lion, et qu'ils peuvent se rendre facilement matres de
plusieurs tigres. Quand le lion traversa la ligne forme par ces
normes boeufs, sa crinire droite et terrible, sa queue raboteuse
ondoyrent au-dessus d'eux. videmment le lion chassait par l'odeur et
non par la vue, car, au lieu de traverser la rivire dans la plus
proche direction de l'endroit o le cerf tait tomb, il suivit le
cours de l'eau, grimpa sur le talus, et, toujours sur la piste de sa
proie, il traversa la source du torrent.

Selon toute probabilit, le pauvre cerf avait t bless dans sa
chute, car la vitesse de sa fuite diminua de rapidit, tandis que
celle du lion augmentait de minute en minute. Suivi de prs par les
lions, le cerf avait ras la base du rocher sur lequel j'tais debout.
De mon poste, je pus parfaitement distinguer tous les acteurs de ce
drame: le premier lion tait vieux, dcharn, sa peau noire luisait 
travers ses poils minces, toils et rougetres; sa queue tait nue,
sale, et les poils de sa crinire taient en mottes; la longue et
norme mchoire de ce vieux roi des forts tait abaisse et sa langue
pendait en dehors comme celle d'un chien fatigu. Le cerf fit des
efforts terribles pour monter le banc, il semblait vouloir gagner les
jungles; mais la terre n'tait pas solide et il perdait pied  chaque
instant. Quand la pauvre bte eut franchi les trois quarts de
l'lvation escarpe, elle tomba et fut incapable de se relever; les
rugissements du lion taient magnifiques lorsqu'il sauta sur le cerf 
l'aide d'un puissant lan. Alors, une patte pose sur le corps du
vaincu, il gronda les lionceaux qui voulaient approcher, et fit, avec
lenteur, les prparatifs de son festin. La famille dut se contenter
des membres du cerf et des os que le vieux lion jetait royalement
derrire lui.

Mais voil notre sauvage chef, finissez de boire votre caf,
Trelawnay, et partons pour la Ville des Rois; j'entends, en
imagination, un concert de rugissements.




LXXXIX


Le terrain qui avoisinait la colline tait rougetre, et les jungles
parsems  et l couvraient le sol d'un tapis de baies jaunes et
rouges. Une quantit prodigieuse de poules d'Inde sauvages, de hrons,
de grues et d'oiseaux de mer voltigeaient dans l'air, et nous tions
surpris  chaque instant par l'apparition inattendue d'une bande de
chacals, d'une troupe de renards et de beaucoup d'autres animaux que
je n'avais jamais vus. De temps en temps un coup d'oeil jet en
arrire nous faisait apercevoir des troupeaux d'lphants sauvages et
de buffles qui paissaient sur la plaine que nous venions de traverser.
 midi, nous fmes arrts par une rivire large, boueuse, peu
profonde, mais qui, sans doute, inondait le haut de la plaine pendant
la saison pluvieuse, c'est--dire sept ou huit mois de l'anne, et se
faisait ensuite un passage jusqu'au marais. Aprs une longue
hsitation, les lphants se dcidrent  traverser le gu de la
rivire; une fois sur l'autre bord nous nous reposmes. Le lendemain
il fallut gravir la colline hante par les esprits. Cette colline
inspire aux natifs une superstition si respectueuse, qu'ils n'osent
troubler par leur prsence ce lieu consacr aux gants et aux esprits,
qui, disent-ils d'un air convaincu, veillent nuit et jour sur leur
sauvage proprit. La crdulit de ce peuple primitif avait un appui
sur les restes d'une ville quelconque, et de Ruyter nous dit que les
ruines qui parsemaient la plaine taient moresques. Nous trouvmes
d'normes masses de pierre, des citernes bouches, des puits que la
vgtation couvrait de mauvaises herbes, de plantes rampantes et d'une
infinit d'arbrisseaux.

Nous dressmes nos tentes sur la partie de la colline la plus couverte
de rochers et la moins voisine des jungles. Aprs avoir allum des
feux et mang un jeune cerf, nous fmes les arrangements ncessaires 
la journe du lendemain, et nous nous endormmes. Le chef malais fut
debout avant l'aurore; il rveilla ses gens, fit prparer nos montures
et disposa tout pour le dpart. Zla, qui voulait absolument nous
accompagner, fut assise sur un petit lphant, et enferme dans le
seul houdah que nous eussions.

Aprs de longues recherches, nous dcouvrmes plusieurs traces de
tigres dans les lieux couverts et sur le bord des tangs, mais les
hautes herbes et l'paisseur des buissons nous empchrent de suivre
leurs traces jusque dans leurs retraites. En revanche, nous trouvions
 chaque pas des daims, des sangliers, et une grande varit
d'oiseaux.

Quand de Ruyter eut soigneusement examin le voisinage, il nous assura
que trois tigres habitaient le jungle, car il avait dcouvert les os
d'un lan rcemment tomb sous leurs griffes.

Cette nouvelle nous combla de joie, et, bien prpars pour l'attaque,
nous nous dirigemes vers la retraite de nos ennemis. Guids par de
Ruyter, il nous fut facile d'atteindre sans de longs dtours le lieu
o se trouvaient les restes du cerf. Ces restes taient entours d'une
terre humide qui conservait jusqu'au jungle les traces du passage des
tigres.

Avant de commencer la chasse, de Ruyter, qui voulait bloquer toutes
les sorties, divisa notre troupe. La plupart de mes hommes taient 
pied, et ils semblaient aussi tranquilles et aussi rassurs qu'
l'approche de l'attaque d'un nid de belettes. Je laissai Zla 
l'entre du bois, sous la garde de quatre Arabes, et je descendis de
cheval pour aider de Ruyter  dbarrasser le passage. Les Malais
furent diviss en deux groupes, et nous recommandmes aux matelots
d'agir avec une extrme prudence en faisant usage de leurs armes 
feu, car les accidents taient plus  craindre que la frocit des
tigres.

--J'ai grand'peur, dit de Ruyter, que nos lphants ne soient pas de
force  faire face aux tigres. Mais cependant il est ncessaire, avant
de renoncer  nous en servir, que nous les mettions  l'preuve.

En approchant des buissons, nous mmes en droute des daims, des
livres et des chats sauvages.

De Ruyter me montra les ruines d'un palais moresque, en me disant que
la sagacit de nos lphants nous ferait viter les masses brises des
difices, les abmes et les puits couverts de verdure humide.
L'endroit o nous nous trouvions tait d'une sauvagerie surnaturelle;
elle impressionna tellement nos matelots, que leur joie orageuse fut
change en une sorte de tristesse rveuse. Les furieux trpignements
de pieds de nos lphants nous apprirent que l'antre des tigres tait
proche. Une ruine vote s'tendait devant nous, et un bruit
indistinct agitait les buissons.

--Tenez-vous fermes, mes garons! cria tout  coup de Ruyter.

Au mme instant un tigre monstrueux s'lana sur nous.

Nous fmes feu tous ensemble, mais pendant les premires minutes qui
suivirent cette terrible dcharge, je ne pus en connatre le rsultat,
car, enrags de terreur, nos lphants dsertaient.

Mon mahout se jeta par terre et une branche d'arbre me fit tomber.

J'entendis un effroyable cri de guerre, et on fit une seconde fois un
feu bien nourri.

L'lphant de de Ruyter bondit en arrire et tomba dans un puits 
moiti cach sous une couche d'herbe; l'intrpide chasseur se dgagea
lestement, et nous laissmes nos montures agir  leur guise.

--Il y a encore des tigres sous la vote de ces ruines, me dit de
Ruyter; forons-les  sortir.

Nous runmes quelques-uns de nos hommes, et, d'un pas ferme, guids
par l'abominable odeur qu'exhalent ces btes fauves, nous gagnmes le
lieu de leur retraite. Bientt des rugissements sonores et des
grognements aigus nous donnrent l'assurance d'un prochain succs.

--Attention! dit de Ruyter, l'antre renferme une tigresse avec ses
petits; prenez garde  vous, mes garons: ne tirez que sur elle, et
tirez bas.

Un jeune tigre sortit le premier pour nous attaquer.

--La mre va sortir, me dit tout bas de Ruyter, ne tirez pas encore.

Effray de notre position hostile, le tigre courut se cacher sous un
pais buisson; il y resta en grognant; une seconde aprs, deux autres
petits sortirent  leur tour et se cachrent avec autant d'effroi et
de promptitude qu'en avait montr le premier.

Le rugissement de la mre devint terrible, et un coup de fusil tir
par de Ruyter sur un des jeunes tigres la fit apparatre  l'ouverture
de la vote, les yeux en feu, et cumant de rage. La tigresse se
prcipita violemment sur nous. Je fis feu des deux canons de mon
fusil, et nous reculmes de quelques pas.

Atteinte par mon arme, la tigresse frissonna, et, toute chancelante,
elle voulut attaquer de Ruyter; mais, trop faible pour l'atteindre,
elle ploya sur ses jarrets. Un coup de lance l'tendit sans vie  nos
pieds.

Pendant que je rechargeais mon fusil, un jeune tigre s'lana sur moi.
L'attaque fut si brusque, si inattendue, qu'elle me renversa. Avant de
pouvoir me relever, je vis de Ruyter mettre tranquillement son fusil
dans l'oreille de la bte dj blesse, et lui faire sauter la
cervelle en l'air. Pendant cette lutte partielle avec la mre et le
premier tigre, les matelots continuaient  faire feu, et les balles
volaient au-dessus de nos ttes; quelques-unes blessrent les jeunes
tigres, mais sans les tuer, car ils se sauvrent.

--Plaons-nous derrire ce rocher, me dit de Ruyter; les matelots se
servent d'un mousquet comme ils se servent d'un cheval: ils emportent
tout ce qui se trouve sur leur passage.

Des Malais, envoys en claireurs par le chef, vinrent nous dire que
le jungle tait vivant de tigres, qu'ils en avaient dj tu deux, et
qu'un de leurs hommes tait mort.

Une heure aprs cette premire victoire, il y avait autant de bruit et
de confusion dans le jungle que pendant une bataille navale ou qu'au
saccagement d'une ville. Je remarquai cependant que les tigres ne sont
point aussi formidables qu'on veut bien le dire. Ils se couchaient en
rampant dans les longues herbes, et nous avions de grandes peines 
prendre avant de pouvoir les en faire sortir. Pour arriver  ce but,
nous tions obligs de leur envoyer une balle, et bien des fois, au
lieu de se jeter sur nous, ils essayaient de fuir sous le couvert, et
c'tait seulement en face des passages bloqus que, pousss par le
dsespoir, ils se prcipitaient aveuglment sur nous.

Deux hommes courageux et bien arms peuvent aller sans crainte
jusqu'aux approches de l'antre d'un tigre et le forcer  quitter sa
retraite pour venir tomber sous leurs coups.

Un grand nombre de tigres se sauva vers la plaine, et il nous tait
impossible de diriger notre chasse de ce ct-l. Plusieurs de nos
hommes taient blesss, soit par les tigres, soit par des chutes dans
les dcombres, et un Malais eut l'chine dorsale si fracasse,
qu'aprs une heure d'agonie il expira.




XC


Quand la chasse fut dsorganise, je songeai  Zla, qui, bien
certainement, devait s'effrayer des bruits du combat et de ma longue
absence. Je me dirigeai donc seul,--car tous nos gens taient
disperss  et l,--vers la partie du jungle o quatre Arabes
devaient faire la garde autour d'elle.

En approchant de l'endroit o la jeune femme devait attendre mon
retour, j'entendis un bruit affreux, un bruit entreml de cris
perants, de rugissements de tigres et de trpignements de pieds. Je
htai ma course, autant que purent me le permettre les pais buissons
et l'ingalit du terrain; car,  chaque pas que je faisais en avant,
j'entendais, plus froces, plus sonores et plus distincts, les
effroyables rugissements du fauve habitant des jungles.

Arriv  quelques mtres de l'endroit o devait se trouver Zla,
j'aperus un norme tigre suspendu par les pattes aux flancs de
l'lphant de ma pauvre abandonne. Zla n'tait pas visible, et le
tigre portait sa tte, en cumant de rage, jusqu'au houdah.

--La malheureuse enfant a t dvore! m'criai-je en me frappant le
front. Oh! fou, fou que je suis!

Un frisson mortel arrta dans mes veines la circulation du sang, puis
il fit place  une flamme brlante dont la vapeur me monta au cerveau.

Ma carabine n'tait pas charge: je la rejetai loin de moi, et, sans
aucune autre arme qu'un poignard malais, je me prcipitai, furieux et
sans crainte, au secours de Zla.  quelques pas du groupe form par
l'lphant et son sauvage antagoniste, un petit tigre dchirait 
belles dents un objet que je ne pris point le temps d'examiner.

L'lphant de Zla trpignait, criait, se dbattait avec dsespoir
pour se dbarrasser du tigre. L'affreuse bte tomba, mais en emportant
dans sa chute une victime humaine, enveloppe dans un vtement blanc.
Je bondis sur le tigre, qui gronda sourdement, et dont la patte,
appuye sur sa victime, n'oscilla mme pas. Il attendait mon attaque.

Je frappai l'animal d'un coup de poignard, et lorsque, prs d'tre
atteint par le bless, je cherchais autour de moi un moyen de dfense
plus sr que mon poignard, j'entendis murmurer cette douce invocation:

--Saint prophte, protgez-le!

Comme pour exaucer la prire de cette douce voix, l'lphant frappa le
tigre avec son pied de derrire. Le coup fut bien port, car mon
ennemi roula sur les flancs, et je pus lui enfoncer dans le coeur mon
poignard jusqu' la garde.

Un cri terrible, cri dont la bruyante clameur touffa le rugissement
du tigre, vint tout  coup frapper mon oreille; je me retournai
vivement: c'tait le chef malais. Son arrive tait d'un admirable
-propos, car le tigre se relevait, et son jeune compagnon courait sur
moi. Le Malais pera le jeune tigre avec sa lance, et enfona vingt
fois son poignard dans le corps du vieux.

--Quel plaisir! me dit-il en brandissant sa lance, je suis fou de
bonheur. Allons encore dans les jungles, il y a un monde de tigres:
nous les tuerons tous.

Le chef disait ces paroles en rugissant comme un lion. Voyant que je
n'y prtais pas une bien grande attention, il secoua sa lance et
disparut dans le bois.

Heureusement pour moi, mes regards perdus tombrent sur la douce
figure de Zla, qui s'tait prosterne  mes pieds. Je fis vainement
la tentative de la relever, je n'avais plus de force, je chancelais,
je me sentais sur le point de devenir fou. Quand les deux bras de la
jeune femme eurent entour ma tte, je repris mes sens, et je couvris
son visage ador des plus tendres caresses.

Zla tait hors de danger; les corps des deux tigres gisaient  nos
pieds: tout tait calme autour de nous.

En apercevant la victime du tigre, je dis  Zla, car je ne pouvais en
distinguer ni les traits ni la forme:

--Qui a donc succomb sous les coups de cette horrible bte?

--Le pauvre mahout, trs-cher, et j'ai grand'peur qu'il ne soit mort.

--Heureusement, ce n'est que lui, chrie; je craignais tant que ce ne
ft vous! Je craignais tant que vous ne fussiez devenue un esprit, mon
bon esprit; car, vous le savez, la foi arabe me permet deux guides
spirituels: un bon et un mauvais.

Ma colre tomba bientt sur les Arabes auxquels j'avais confi Zla,
et,  mon appel, ils sortirent d'un fourr o, me dirent-ils d'une
voix tremblante, ils avaient trouv le petit d'un lopard tu par de
Ruyter.

J'tais tellement furieux contre ces hommes, qu'avec l'intention d'en
tuer un, j'armai mon pistolet.

L'arme tait dirige sur la poitrine de l'Arabe le plus proche de moi;
j'allais lcher la dtente quand une main retint mon bras.

Je me retournai brusquement: les yeux de Zla rencontrrent les
miens, son regard pntra mon coeur, regard charmant et qui et
apport le calme dans l'esprit irrit d'un fou.

--Il est notre frre, me dit la jeune femme d'une voix vibrante et
mlodieuse. Ne nous dtruisons pas les uns les autres. Remercions le
prophte, dont la misricorde vous a fait le sauveur du dernier enfant
de notre pre. Le mauvais esprit qui a poursuivi mon pre jusqu'au
jour de sa mort est-il donc descendu sur vous? Sa main cruelle est
dans ce moment-ci pose sur votre coeur. Prenez garde, mon ami, car
l'ombre du mauvais esprit plane sur vous comme l'ombre sur le soleil;
elle vous fait paratre, mme  mes yeux, froce et inexorable.

--Vous tes le faucon de notre Malais, chre, mais l'aile du noir
corbeau a disparu; le soleil ne s'est point obscurci; l'oiseau de
mauvais augure m'a quitt. Allons, la paix est faite, n'est-ce pas? Il
faut que je rentre dans le jungle; montez sur votre lphant; je
prfre vous confier  sa sagacit qu' un millier d'Arabes. C'est une
noble et courageuse bte.

Je flattai l'lphant avec la main, et je donnai  Zla du pain et des
fruits pour les faire manger  notre sauveur.

L'lphant semblait tre plong dans une triste contemplation, et il
regardait avec un sentiment de piti sympathique le corps prostern du
mahout mourant. Il ne fit pas attention  nous, et quand ses yeux
tombrent sur le tigre mort, il trpigna, prit un air froce et fit
entendre un cri de sauvage triomphe.

Puis, mcontent de lui-mme pour n'avoir fait que venger le mahout,
qu'il et voulu sauver, il baissa sa trompe et ses oreilles vers la
terre, et, quoique bless et sanglant, il paraissait ne songer ni 
lui ni  nous, mais  son ami mort. Les yeux humides et rveurs de
l'lphant montraient que toutes ses penses taient absorbes par la
perte qu'il venait de faire. Son regard pensif tait fix sur les
Arabes occups  faire une sorte de claie pour emporter le moribond,
car sa poitrine tait lacre par les coups de griffe.

La noble bte, tout  son chagrin, refusa de manger, et, lorsque je
plaai l'chelle de bambou pour faire monter Zla dans le houdah, elle
tourna sa trompe, me regarda, et, voyant que c'tait encore la jeune
femme qu'elle allait porter, elle reprit sa premire position en
continuant  pousser de sourds gmissements.

L'homme que pleurait l'lphant avait t longtemps le pourvoyeur de
ses besoins, et depuis la mort du Tiroon, tu par le chef, cet homme
avait pris la place de mahout. L'lphant n'avait point paru attrist
 la mort de son premier conducteur, qui avait t, sans nul doute, un
matre mchant et cruel. S'il m'et t possible de garder l'lphant,
je m'en serais fait un devoir et un plaisir; car quand nous le
quittmes, Zla l'embrassa en pleurant, et coupa, prs de ses
oreilles, quelques-uns de ses poils. J'ai conserv et je conserve
encore ce souvenir du sauveur de Zla; il remplit le chaton d'une
bague sur laquelle est grav, comme dans mon coeur, le nom de cette
chre moiti de moi-mme.

Mais j'loigne mon esprit du sujet qui m'occupe en cet instant; c'est
une faute involontaire, car, malgr moi, je suis entran  faire le
rcit des purils vnements qui me rendent Zla pleine de vie!
Aujourd'hui, ma cervelle ressemble  un griffonnage confus encore,
crois en tous les sens et illisible pour tout autre que moi.




FIN DE LA DEUXIME SRIE




Paris.--Imprimerie de DOUARD BLOT, rue Saint-Louis, 46, au Marais.


       *       *       *       *       *


Notes de transcription

Les coquilles ont t corriges et les majuscules accentues.
La graphie ancienne (pantouffles, dyssenterie, camellia, etc.)
a t conserve. Nous croyons galement que:

   la page 7, cet dans la phrase Je n'ai pas besoin d'ajouter
  que cet trange concidence des faits affermit la foi d'Aston dans
  les rves... devrait se lire cette;

   la page 126, ambre dans la phrase Pour l'viter, je dirigeai
  ma course vers des les entoures d'un banc d'ambre. devrait se
  lire ombre;

   la page 192, le second nuit dans la phrase La nuit tait
  sombre; une brise frache soufflait hors du golfe, et la nuit
  tait assez calme. devrait se lire mer;

   la page 248, le second autre dans la phrase L'autre btiment
  tait charg d'huile, de caf, de sucre candi et de plusieurs
  autre choses; devrait se lire autres;

   la page 271, il dans la phrase Le Tiroon mahout appartenait 
  une race qui se plat  verser le sang, car ils font journellement
  des sacrifices  leurs dieux et  la femme qu'il aiment devrait
  se lire ils;

   la page 272 de devrait tre ajout  la phrase ...un faucon
  aux longues ailes occup  se battre avec un corbeau, que l'odeur
  du sang avait attir prs (de) nous..





End of the Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 2/3, by 
Edward John Trelawney

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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