The Project Gutenberg EBook of L'oiseau bleu, by Maurice Maeterlinck

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Title: L'oiseau bleu
       Feerie en six actes et douze tableaux

Author: Maurice Maeterlinck

Release Date: February 12, 2012 [EBook #38849]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'OISEAU BLEU

par

MAURICE MAETERLINCK


FERIE EN SIX ACTES ET DOUZE TABLEAUX

_Reprsente pour la premire fois,_
_sur le Thtre Artistique de Moscou, le 30 Septembre 1908,_
_et  Paris, sur la scne du Thtre Rjane,_
_le 2 Mars 1911._



PARIS

Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE

EUGNE FASQUELLE, DITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1911




COSTUMES


TYLTYL: Costume du Petit-Poucet dans les contes de Perrault:
petite culotte rouge-vermillon, courte veste bleu tendre, bas
blancs, souliers ou bottines de cuir fauve.

MYTYL: Costume de Grethel ou bien du Petit Chaperon rouge.

LA LUMIRE: Robe couleur de lune, c'est--dire d'or ple 
reflets d'argent, gazes scintillantes, formant des rayons, etc.
Style no-grec ou anglo-grec genre Walter Crane ou mme plus ou
moins Empire.--Taille haute, bras nus, etc.--Coiffure: sorte de
diadme ou mme de couronne lgre.

LA FE BRYLUNE, LA VOISINE BERLINGOT: Costume classique des
pauvresses de contes de fes. On pourrait supprimer au premier
acte la transformation de la Fe en princesse.

LE PRE TYL, LA MRE TYL, GRAND-PAPA TYL, GRAND'MAMAN TYL:
Costumes lgendaires des bcherons et des paysans allemands dans
les contes de Grimm.

LES FRRES ET SOEURS DE TYLTYL: Variantes du costume du
Petit-Poucet.

LE TEMPS: Costume classique du Temps: vaste manteau noir ou gros
bleu, barbe blanche et flottante, faulx, sablier.

L'AMOUR MATERNEL: Costume  peu prs semblable  celui de la
Lumire, c'est--dire voiles souples et presque transparents de
statue grecque, blancs autant que possible. Perles et pierreries
aussi riches et aussi nombreuses qu'on voudra, pourvu qu'elles ne
rompent pas l'harmonie pure et candide de l'ensemble.

LES GRANDES JOIES: Comme il est dit dans le texte, robes
lumineuses aux subtiles et suaves nuances: rveil de rose,
sourire d'eau, rose d'ambre, azur d'aurore, etc.

LES BONHEURS DE LA MAISON: Robes de diverses couleurs, ou si l'on
veut, costumes de paysans, de bergers, de bcherons, etc., mais
idaliss et feriquement interprts.

LES GROS BONHEURS: Avant la transformation: amples et lourds
manteaux de brocarts rouges et jaunes, bijoux normes et pais,
etc. Aprs la transformation: maillots caf ou chocolat, donnant
l'impression de pantins en baudruche.

LA NUIT: Amples vtements noirs mystrieusement constells, 
reflets mordors. Voiles, pavots sombres, etc.

LA PETITE FILLE DE LA VOISINE: Chevelure blonde et lumineuse,
longue robe blanche.

LE CHIEN: Habit rouge, culotte blanche, bottes vernies, chapeau
cir; costume rappelant plus ou moins celui de John Bull.

LA CHATTE: Maillot de soie noire  paillettes

Il convient que les ttes de ces deux personnages soient
discrtement animalises.

LE PAIN: Somptueux costume de pacha. Ample robe de soie ou de
velours cramoisi, broch d'or. Vaste turban. Cimeterre. Ventre
norme, face rouge et extrmement joufflue.

LE SUCRE: Robe de soie, dans le genre de celles des eunuques,
mi-partie de blanc et de bleu pour rappeler le papier d'emballage
des pains de sucre; Coiffure des gardiens du srail.

LE FEU: Maillot rouge, manteau vermillon  reflets chatoyants,
doubl d'or. Aigrette de flammes versicolores.

L'EAU: Robe couleur du temps du conte de Peau d'Ane, c'est--dire
bleutre ou glauque,  reflets transparents, effets de gaze
ruisselante, galement style no ou anglo-grec, mais plus ample,
plus flottant. Coiffure de fleurs et d'algues ou de roseaux.

LES ANIMAUX: Costumes populaires ou paysans.

LES ARBRES: Robes, nuances varies du vert ou de la teinte tronc
d'arbres. Attributs, feuilles ou branches qui les fassent
reconnatre.




TABLEAUX


1er TABLEAU (acte I): _La Cabane du Bcheron._

2e TABLEAU (acte II): _Chez la Fe._

3e TABLEAU (acte II): _Le Pays du Souvenir._

4e TABLEAU (acte III): _Le Palais de la Nuit._

5e TABLEAU (acte III): _La Fort._

6e TABLEAU (acte IV): _Devant le Rideau._

7e TABLEAU (acte IV): _Le Cimetire._

8e TABLEAU (acte IV): _Devant le Rideau._

9e TABLEAU (acte IV): _Le Palais des Bonheurs._

10e TABLEAU (acte V): _Le Royaume de l'Avenir._

11e TABLEAU (acte VI): _L'Adieu._

12e TABLEAU (acte VI): _Le Rveil._




PERSONNAGES

(dans l'ordre de leur entre en scne)


  LA MRE TYL                         --      Mlle Mthivet.
  TYLTYL                              --      M. Delphin.
  MYTYL                               --      Mlle Odette Carlia.
  LA FE                              --      Mme Gina Barbieri.
  LE PAIN                             --      MM. R.L. Fugre.
  LE FEU                              --      Aurle Sydney.
  L'EAU                               --      Mlles Isis.
  LE LAIT                             --      Diris.
  LE SUCRE                            --      MM. Bosman.
  LE CHIEN                            --      Sverin-Mars.
  LE CHAT                             --      Stephen.
  LA LUMIRE                          --      Mme Georgette Leblanc.
                                            { Mlles Nini Mano.
                                            { Henriette Maillefer.
                                            { Fernande Fayeret.
                                            { Blanche Faveret.
                                            { Suzanne Bailly.
  LES HEURES                          --    { Raymonde Faveret.
                                            { Laurence Petit.
                                            { Jane Faveret.
                                            { Berthe Libovitz.
                                            { Antoinette Raymond.
                                            { Deroissy.
                                            { Georges.

  LE PRE TYL                         --      M. Flix Barr.
  GRAND'MRE TYL                      --      Mme Daynes Grassot.
  GRAND-PRE TYL                      --      M. Maillard.
  PIERROT                             --      Mlles Suterre.
  ROBERT                              --      Maria Fromet.
  JEANNETTE                           --      Jeanne Evrard.
  MADELEINE                           --      Giavelli.
  PIERRETTE                           --      Henriette Gallet.
  PAULINE                             --      Henriette Maillefer.
  RIQUETTE                            --      Nini Mano
  LA NUIT                             --      Clarel.
  LE SOMMEIL                          --      Louise Starck.
  LA MORT                             --      Rachel Horelick.
  LE RHUME DE CERVEAU                 --      Rene Dahon.
  1er ENFANT BLEU                     --      Maria Fromet.
  2e   --                             --      Laura Walter.
  3e   --                             --      Maria Dumont.
  4e   --                             --      Fernande Faveret.
  5e   --                             --      Maud Loti.
  6e   --                             --      Suterre.
  7e   --                             --      Suzanne Bailly.
  8e   --                             --      Giavelli.
  9e   --                             --      Madeleine Fromet.
  LE ROI DES NEUF PLANTES            --      Batistina Rousseau.
  11e ENFANT BLEU                     --      Rene Pr.
  12e   --                            --      Henriette Maillefer.
  13e   --                            --      Batrice Raymond.
  14e   --                            --      Jeanne Corrge.
  L'AMOUREUX                          --      Lucy Fleury.
  L'AMOUREUSE                         --      Blanche Borelli.
  LE TEMPS                            --      M. Garry.
  LE PETIT FRRE A NAITRE.            --      Mlle Maria Fromet.
                                            { Mlles Berthe Libovitz.
                                            { Fernande Faveret.
                                            { Suzanne Faveret.
                                            { Blanche Faveret.
                                            { Raymonde Faveret.
  LES AUTRES ENFANTS BLEUS:           --    { Mlles Henriette Gallet.
                                            { Jeanne Evrard.
                                            { Denise Choquet.
                                            { La Dumont.
                                            { Marcelle Malherbe.
                                            { Juliette Malherbe.
                                            { Lucienne Chezeaux.
                                            { Dupechier.

                                            { Mlles Deroissy.
                                            { George.
  LES GARDIENNES                      --    { Thloz.
                                            { Albert.

  LE CHEF DES GROS BONHEURS.                  M. Barr.
  LES AUTRES BONHEURS                       { MM. Alfroy.
                                            { Adalbert, etc.

                                            { Mlle Lucienne Chezaux.
                                            { Nini Mano.
                                            { Jeanne Corrge.
  LES PETITS BONHEURS                  --   { Henriette Maillefer.
                                            { Fernand Faveret.
                                            { Blanche Faveret.
                                            { Louise Starck.
                                            { Rachel Horelick.

                                            { Jane Faveret.
                                            { Raymonde Faveret.
  LES ADOLESCENTS                      --   { Maud Loti.
                                            { Annette Libovitz.
                                            { Laurence Petit.

  LE CHEF DES BONHEURS                      { Mlles Rene Beauval.

  LE BONHEUR DE SE BIEN
                    PORTER                  { Dorchze.
         -- DE L'AIR PUR                    { Fleury.
         -- D'AIMER SES PARENTS             { Gannoz.
         -- DU CIEL BLEU                    { Blanche Borelli.
         -- DE LA FORT                     { Diris.

  LE BONHEUR DES HEURES DE
                   SOLEIL                   { Mlles Boissire.
          -- DU PRINTEMPS                   { Rene Dahon.
          -- DES COUCHERS DE SOLEIL         { Soyez.
          -- DE VOIR SE LEVER
                  LES TOILES               { Georges.
          -- DE LA PLUIE                    { Darize.
          -- DU FEU D'HIVER                 { Carne.
          -- DES PENSES INNOCENTES         { Laura Walter.
          -- DE COURIR NU-PIEDS
                  DANS LA ROSE             { Antoinette Raymond.

  LA JOIE D'TRE JUSTE                      { Albert.
       -- D'TRE BONNE                      { Bulaine.
       -- DE LA GLOIRE                      { Thloz.
       -- DE PENSER                         { Deroissy.
       -- DE COMPRENDRE                     { Lefebvre.
       -- DE VOIR CE QUI EST BEAU           { Didier.
       -- D'AIMER                           { Dervil.

  L'AMOUR MATERNEL                          { Mthivet.

                                            { Soyez.
  LES JOIES INCONNUES                       { Delettraz.
                                            { Dessoyer, etc.

  LA VOISINE BERLINGOT                      { Mme Gina Barbieri.

  SA PETITE FILLE                           { Mlle Juliette Malherbe.







L'OISEAU BLEU




ACTE PREMIER




PREMIER TABLEAU


LA CABANE DU BCHERON


Le thtre reprsente l'intrieur d'une cabane de bcheron,
simple, rustique, mais non point misrable.--Chemine  manteau
o s'assoupit un feu de bches.--Ustensiles de cuisine, armoire,
huche, horloge  poids, rouet, fontaine, etc.--Sur une table, une
lampe allume.--Au pied de l'armoire, de chaque ct de
celle-ci, endormis, pelotonns, le nez sous la queue, un Chien et
une Chatte.--Entre eux deux, un grand pain de sucre blanc et
bleu.--Accroche au mur, une cage ronde renfermant une
tourterelle.--Au fond, deux fentres dont les volets intrieurs
sont ferms.--Sous l'une des fentres, un escabeau.--A gauche, la
porte d'entre de la maison, munie d'un gros loquet.--A droite,
une autre porte.--chelle menant  un grenier.--galement 
droite, deux petits lits d'enfant, au chevet desquels, sur deux
chaises, des vtements se trouvent soigneusement plis.

       *       *       *       *       *

     [Au lever du rideau, Tyltyl et Mytyl sont profondment
     endormis dans leurs petits lits. La Mre Tyl les borde une
     dernire fois, se penche sur eux, contemple un moment leur
     sommeil, et appelle de la main le pre Tyl qui passe la tte
     dans l'entrebillement de la porte. La Mre Tyl met un doigt
     sur les lvres pour lui commander le silence, puis sort 
     droite sur la pointe des pieds, aprs avoir teint la lampe.
     La scne reste obscure un instant, puis une lumire dont
     l'intensit augmente peu  peu filtre par les lames des
     volets. La lampe sur la table se rallume d'elle-mme. Les
     deux enfants semblent s'veiller et se mettent sur leur
     sant.]

TYLTYL

Mytyl?

MYTYL

Tyltyl?

TYLTYL

Tu dors?

MYTYL

Et toi?...

TYLTYL

Mais non, je dors pas puisque je te parle....

MYTYL:

C'est Nol, dis?...

TYLTYL

Pas encore; c'est demain. Mais le petit Nol n'apportera rien
cette anne....

MYTYL

Pourquoi?...

TYLTYL

J'ai entendu maman qui disait qu'elle n'avait pu aller  la ville
pour le prvenir.... Mais il viendra l'anne prochaine....

MYTYL

C'est long, l'anne prochaine?...

TYLTYL

Ce n'est pas trop court.... Mais il vient cette nuit chez les
enfants riches....

MYTYL

Ah?...

TYLTYL

Tiens!... Maman a oubli la lampe!... J'ai une ide?...

MYTYL

?...

TYLTYL

Nous allons nous lever....

MYTYL

C'est dfendu....

TYLTYL

Puisqu'il n'y a personne.... Tu vois les volets?...

MYTYL

Oh! qu'ils sont clairs!...

TYLTYL

C'est les lumires de la fte.

MYTYL

Quelle fte?

TYLTYL

En face, chez les petits riches. C'est l'arbre de Nol. Nous
allons les ouvrir....

MYTYL

Est-ce qu'on peut?

TYLTYL

Bien sr, puisqu'on est seuls.... Tu entends la musique?...
Levons-nous....

     Les deux enfants se lvent, courent  l'une des fentres,
     montent sur l'escabeau et poussent les volets. Une vive
     clart pntre dans la pice. Les enfants regardent
     avidement au dehors.

TYLTYL

On voit tout!...

MYTYL, [qui ne trouve qu'une place prcaire sur l'escabeau.]

Je vois pas....

TYLTYL

Il neige!... Voil deux voitures  six chevaux!...

MYTYL Il en sort douze petits garons!...

TYLTYL

T'es bte!... C'est des petites filles....

MYTYL

Ils ont des pantalons....

TYLTYL

Tu t'y connais.... Ne me pousse pas ainsi!...

MYTYL

Je t'ai pas touch.

TYLTYL, [qui occupe  lui seul tout l'escabeau.]

Tu prends toute la place....

MYTYL

Mais j'ai pas du tout de place!...

TYLTYL

Tais-toi donc, on voit l'arbre!...

MYTYL

Quel arbre?...

TYLTYL

Mais l'arbre de Nol!... Tu regardes le mur!...

MYTYL

Je regarde le mur parce qu'y a pas de place....

TYLTYL, [lui cdant une petite place avare sur l'escabeau.]

L!... En as-tu assez?... C'est-y pas la meilleure?... Il y en a
des lumires! Il y en a!...

MYTYL

Qu'est-ce qu'ils font donc ceux qui font tant de bruit?...

TYLTYL

Ils font de la musique.

MYTYL

Est-ce qu'ils sont fchs?...

TYLTYL

Non, mais c'est fatigant.

MYTYL

Encore une voiture attele de chevaux blancs!...

TYLTYL

Tais-toi!... Regarde donc!...

MYTYL

Qu'est-ce qui pend l, en or, aprs les branches?...

TYLTYL

Mais les jouets, pardi!... Des sabres, des fusils, des soldats,
des canons....

MYTYL

Et des poupes, dis, est-ce qu'on en a mis?...

TYLTYL

Des poupes?... C'est trop bte; a ne les amuse pas....

MYTYL

Et autour de la table, qu'est-ce que c'est tout a?...

TYLTYL

C'est des gteaux, des fruits, des tartes  la crme....

MYTYL

J'en ai mang une fois, lorsque j'tais petite....

TYLTYL

Moi aussi; c'est meilleur que le pain, mais on en a trop peu....

MYTYL

Ils n'en ont pas trop peu.... Il y en a plein la table.... Est-ce
qu'ils vont les manger?...

TYLTYL

Bien sr; qu'en feraient-ils?...

MYTYL

Pourquoi qu'ils ne les mangent pas tout de suite?...

TYLTYL

Parce qu'ils n'ont pas faim....

MYTYL, stupfaite.

Ils n'ont pas faim?... Pourquoi?...

TYLTYL

C'est qu'ils mangent quand ils veulent....

MYTYL, incrdule.

Tous les jours?...

TYLTYL

On le dit....

MYTYL

Est-ce qu'ils mangeront tout?... Est-ce qu'ils en donneront?...

TYLTYL

A qui?...

MYTYL

A nous....

TYLTYL

Ils ne nous connaissent pas....

MYTYL

Si on leur demandait?...

TYLTYL

Cela ne se fait pas.

MYTYL

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce que c'est dfendu.

MYTYL, battant des mains.

Oh! qu'ils sont donc jolis!...

TYLTYL, enthousiasm.

Et ils rient et ils rient!...

MYTYL

Et les petits qui dansent!...

TYLTYL

Oui, oui, dansons aussi!...

     Ils trpignent de joie sur l'escabeau.

MYTYL

Oh! que c'est amusant!...

TYLTYL

On leur donne les gteaux!... Ils peuvent y toucher!... Ils
mangent! ils mangent! ils mangent!...

MYTYL

Les plus petits aussi!... Ils en ont deux, trois, quatre!...

TYLTYL, [ivre de joie.]

Oh! c'est bon!... Que c'est bon! que c'est bon!...

MYTYL, [comptant des gteaux imaginaires.]

Moi, j'en ai reu douze!...

TYLTYL

Et moi quatre fois douze!... Mais je t'en donnerai....

     On frappe  la porte de la cabane.

TYLTYL, [subitement calm et effray.]

Qu'est-ce que c'est?...

MYTYL, [pouvante.]

C'est papa!...

     Comme ils tardent  ouvrir, on voit le gros loquet se
     soulever de lui-mme, en grinant; la porte s'entrebille
     pour livrer passage  une petite vieille habille de vert et
     coiffe d'un chaperon rouge. Elle est bossue, boiteuse,
     borgne; le nez et le menton se rencontrent, et elle marche
     courbe sur un bton. Il n'est pas douteux que ce ne soit
     une fe.

LA FE

Avez-vous ici l'herbe qui chante ou l'oiseau qui est bleu?...

TYLTYL

Nous avons de l'herbe, mais elle ne chante pas....

MYTYL

Tyltyl a un oiseau.

TYLTYL

Mais je ne peux pas le donner....

LA FE

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce qu'il est  moi.

LA FE

C'est une raison, bien sr. O est-il, cet oiseau?...

TYLTYL, [montrant la cage.]

Dans la cage....

LA FE, [mettant ses besicles pour examiner l'oiseau.]

Je n'en veux pas; il n'est pas assez bleu. Il faudra que vous
m'alliez chercher celui dont j'ai besoin.

TYLTYL

Mais je ne sais pas o il est....

LA FE

Moi non plus. C'est pourquoi il faut le chercher. Je puis  la
rigueur me passer de l'herbe qui chante; mais il me faut
absolument l'Oiseau Bleu. C'est pour ma petite fille qui est trs
malade.

TYLTYL

Qu'est-ce qu'elle a?...

LA FE

On ne sait pas au juste; elle voudrait tre heureuse....

TYLTYL

Ah?...

LA FE

Savez-vous qui je suis?...

TYLTYL

Vous ressemblez un peu  notre voisine, Madame Berlingot....

LA FE, se fchant subitement.

En aucune faon.... Il n'y a aucun rapport.... C'est
abominable!... Je suis la Fe Brylune....

TYLTYL

Ah! trs bien....

LA FE

Il faudra partir tout de suite.

TYLTYL

Vous viendrez avec nous?...

LA FE

C'est absolument impossible  cause du pot-au-feu que j'ai mis ce
matin et qui s'empresse de dborder chaque fois que je m'absente
plus d'une heure.... [Montrant successivement le plafond, la
chemine et la fentre.] Voulez-vous sortir par ici, par l ou
par l?...

TYLTYL, [montrant timidement la porte.]

J'aimerais mieux sortir par l....

LA FE, [se fchant encore subitement.]

C'est absolument impossible, et c'est une habitude rvoltante!...
[Indiquant la fentre.] Nous sortirons par l.... Eh bien!...
Qu'attendez-vous?... Habillez-vous tout de suite.... [Les enfants
obissent et s'habillent rapidement.] Je vais aider Mytyl....

TYLTYL

Nous n'avons pas de souliers....

LA FE

a n'a pas d'importance. Je vais vous donner un petit chapeau
merveilleux. O sont donc vos parents?...

TYLTYL, [montrant la porte  droite.]

Ils sont l; ils dorment....

LA FE

Et votre bon-papa et votre bonne-maman?...

TYLTYL

Ils sont morts....

LA FE

Et vos petits frres et vos petites soeurs.... Vous en
avez?...

TYLTYL

Oui, oui; trois petits frres....

MYTYL

Et quatre petites soeurs....

LA FE

O sont-ils?...

TYLTYL

Ils sont morts aussi....

LA FE

Voulez-vous les revoir?...

TYLTYL

Oh oui!... Tout de suite!... Montrez-les!...

LA FE

Je ne les ai pas dans ma poche.... Mais a tombe  merveille;
vous les reverrez en passant par le pays du Souvenir. C'est sur
la route de l'Oiseau-Bleu. Tout de suite  gauche, aprs le
troisime carrefour.--Que faisiez-vous quand j'ai frapp?...

TYLTYL

Nous jouions  manger des gteaux.

LA FE

Vous avez des gteaux?... O sont-ils?

TYLTYL

Dans le palais des enfants riches.... Venez voir, c'est si
beau!...

     [Il entrane la Fe vers la fentre.]

LA FE,  la fentre.

Mais ce sont les autres qui les mangent!...

TYLTYL

Oui; mais puisqu'on voit tout....

LA FE

Tu ne leur en veux pas?...

TYLTYL

Pourquoi?...

LA FE

Parce qu'ils mangent tout. Je trouve qu'ils ont grand tort de ne
pas t'en donner....

TYLTYL

Mais non, puisqu'ils sont riches.... Hein? que c'est beau chez
eux!...

LA FE

Ce n'est pas plus beau que chez toi.

TYLTYL

Heu!... Chez nous c'est plus noir, plus petit, sans gteaux....

LA FE

C'est absolument la mme chose; c'est que tu n'y vois pas....

TYLTYL

Mais si, j'y vois trs bien, et j'ai de trs bons yeux. Je lis
l'heure au cadran de l'glise que papa ne voit pas....

LA FE, [se fchant subitement.]

Je te dis que tu n'y vois pas!... Comment donc me vois-tu?...
Comment donc suis-je faite?... [Silence gn de Tyltyl.] Eh bien,
rpondras-tu? que je sache si tu vois?... Suis-je belle ou bien
laide?... [Silence de plus en plus embarrass.] Tu ne veux pas
rpondre?... Suis-je jeune ou bien veille?... Suis-je rose ou
bien jaune?... j'ai peut-tre une bosse?...

TYLTYL, [conciliant.]

Non, non, elle n'est pas grande....

LA FE

Mais si,  voir ton air, on la croirait norme.... Ai-je le nez
crochu et l'oeil gauche crev?...

TYLTYL

Non, non, je ne dis pas.... Qui est-ce qui l'a crev?...

LA FE, de plus en plus irrite.

Mais il n'est pas crev!... Insolent! misrable!... Il est plus
beau que l'autre; il est plus grand, plus clair, il est bleu
comme le ciel.... Et mes cheveux, vois-tu?... Ils sont blonds
comme les bls.... on dirait de l'or vierge!... Et j'en ai tant
et tant que la tte me pse.... Ils s'chappent de partout....
Les vois-tu sur mes mains?...

     [Elle tale deux maigres mches de cheveux gris.]

TYLTYL

Oui, j'en vois quelques-uns....

LA FE, [indigne.]

Quelques-uns!... Des gerbes! des brasses! des touffes! des flots
d'or!... Je sais bien que des gens disent qu'ils n'en voient
point; mais tu n'es pas de ces mchantes gens aveugles, je
suppose?...

TYLTYL

Non, non, je vois trs bien ceux qui ne se cachent point....

LA FE

Mais il faut voir les autres avec la mme audace!... C'est bien
curieux, les hommes.... Depuis la mort des fes, ils n'y voient
plus du tout et ne s'en doutent point.... Heureusement que j'ai
toujours sur moi tout ce qu'il faut pour rallumer les yeux
teints.... Qu'est-ce que je tire de mon sac?...

TYLTYL

Oh! le joli petit chapeau vert!... Qu'est-ce qui brille ainsi sur
la cocarde?...

LA FE

C'est le gros Diamant qui fait voir....

TYLTYL

Ah!...

LA FE

Oui; quand on a le chapeau sur la tte, on tourne un peu le
Diamant: de droite  gauche, par exemple, tiens, comme ceci,
vois-tu?... Il appuie alors sur une bosse de la tte que personne
ne connat, et qui ouvre les yeux....

TYLTYL

a ne fait pas de mal?...

LA FE

Au contraire, il est fe.... On voit  l'instant mme ce qu'il y
a dans les choses; l'me du pain, du vin, du poivre, par
exemple....

MYTYL

Est-ce qu'on voit aussi l'me du sucre?...

LA FE, [subitement fche.]

Cela va sans dire!... Je n'aime pas les questions inutiles....
L'me du sucre n'est pas plus intressante que celle du
poivre.... Voil, je vous donne ce que j'ai pour vous aider dans
la recherche de l'Oiseau-Bleu.... Je sais bien que
l'Anneau-qui-rend-invisible ou le Tapis-Volant vous seraient plus
utiles.... Mais j'ai perdu la clef de l'armoire o je les ai
serrs.... Ah! j'allais oublier.... [Montrant le Diamant.] Quand
on le tient ainsi, tu vois.... un petit tour de plus, on revoit
le Pass.... Encore un petit tour, et l'on voit l'Avenir....
C'est curieux et pratique et a ne fait pas de bruit....

TYLTYL

Papa me le prendra....

LA FE

Il ne le verra pas; personne ne peut le voir tant qu'il est sur
ta tte.... Veux-tu l'essayer?... [Elle coiffe Tyltyl du petit
chapeau vert.] A prsent, tourne le Diamant.... Un tour et puis
aprs....

     [A peine Tyltyl a-t-il tourn le Diamant, qu'un changement
     soudain et prodigieux s'opre en toutes choses. La vieille
     fe est tout  coup une belle princesse merveilleuse; les
     cailloux dont sont btis les murs de la cabane s'illuminent,
     bleuissent comme des saphirs, deviennent transparents,
     scintillent, blouissent  l'gal des pierres les plus
     prcieuses. Le pauvre mobilier s'anime et resplendit; la
     table de bois blanc s'affirme aussi grave, aussi noble
     qu'une table de marbre, le cadran de l'horloge cligne de
     l'oeil et sourit avec amnit, tandis que la porte
     derrire quoi va et vient le balancier s'entr'ouvre et
     laisse s'chapper les Heures, qui, se tenant les mains et
     riant aux clats, se mettent  danser aux sons d'une musique
     dlicieuse. Effarement lgitime de Tyltyl qui s'crie en
     montrant les Heures.]

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est que toutes ces belles dames?...

LA FE

N'aie pas peur; ce sont les heures de ta vie qui sont heureuses
d'tre libres et visibles un instant....

TYLTYL

Et pourquoi que les murs sont si clairs?... Est-ce qu'ils sont en
sucre ou en pierres prcieuses?...

LA FE

Toutes les pierres sont pareilles, toutes les pierres sont
prcieuses: mais l'homme n'en voit que quelques-unes....

     [Pendant qu'ils parlent ainsi, la ferie continue et se
     complte. Les mes des Pains-de-quatre-livres, sous la forme
     de bonshommes en maillots couleur crote-de-pain, ahuris et
     poudrs de farine, se dptrent de la huche et gambadent
     autour de la table o ils sont rejoints par le Feu, qui,
     sorti de l'tre en maillot soufre et vermillon, les poursuit
     en se tordant de rire.]

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est que ces vilains bonshommes?...

LA FE

Rien de grave; ce sont les mes des Pains-de-quatre-livres qui
profitent du rgne de la vrit pour sortir de la huche o elles
se trouvaient  l'troit....

TYLTYL

Et le grand diable rouge qui sent mauvais?...

LA FE

Chut!... Ne parle pas trop haut, c'est le Feu.... Il a mauvais
caractre.

     [Ce dialogue n'a pas interrompu la ferie. Le Chien et la
     Chatte, couchs en rond au pied de l'armoire, poussant
     simultanment un grand cri, disparaissent dans une trappe,
     et  leur place surgissent deux personnages, dont l'un porte
     un masque de bouledogue, et l'autre une tte de chatte.
     Aussitt, le petit homme au masque de bouledogue--que nous
     appellerons dornavant le Chien--se prcipite sur Tyltyl
     qu'il embrasse violemment et accable le bruyantes et
     imptueuses caresses, cependant que la petite femme au
     masque de chatte--que nous appellerons plus simplement la
     Chatte--se donne un coup de peigne, se lave les mains et se
     lisse la moustache, avant de s'approcher de Mytyl.]

LE CHIEN, [hurlant, sautant, bousculant tout, insupportable.]

Mon petit dieu!... Bonjour! bonjour, mon petit dieu!... Enfin,
enfin, on peut parler! J'avais tant de choses  te dire!...
J'avais beau aboyer et remuer la queue!... Tu ne comprenais
pas!... Mais maintenant!... Bonjour! bonjour!... Je t'aime!... Je
t'aime!... Veux-tu que je fasse quelque chose d'tonnant?...
Veux-tu que je fasse le beau?... Veux-tu que je marche sur les
mains ou que je danse  la corde?...

TYLTYL,  la Fe.

Qu'est-ce que c'est que ce monsieur  tte de chien?...

LA FE

Mais tu ne vois donc pas?... C'est l'me de Tyl que tu as
dlivre....

LA CHATTE, [s'approchant de Mytyl et lui tendant la main,
crmonieusement, avec circonspection.]

Bonjour, Mademoiselle.... Que vous tes jolie ce matin!...

MYTYL

Bonjour, Madame.... [A la Fe.] Qui est-ce?...

LA FE

C'est facile  voir; c'est l'me de Tylette qui te tend la
main.... Embrasse-la....

LE CHIEN, [bousculant la Chatte.]

Moi aussi!... J'embrasse le petit dieu!... J'embrasse la petite
fille!... J'embrasse tout le monde!... Chic!... On va
s'amuser!... Je vais faire peur  Tylette!... Hou! hou! hou!...

LA CHATTE

Monsieur, je ne vous connais pas....

LA FE, [menaant le Chien de sa baguette.]

Toi, tu vas te tenir bien tranquille; sinon tu rentreras dans le
silence, jusqu' la fin des temps....

     [Cependant, la ferie a poursuivi son cours: le Rouet s'est
     mis  tourner vertigineusement dans son coin en filant de
     splendides rayons de lumire; la Fontaine, dans l'autre
     angle, se prend  chanter d'une voix sur-aigu et, se
     transformant en fontaine lumineuse, inonde l'vier de nappes
     de perles et d'meraudes,  travers lesquelles s'lance
     l'me de l'Eau, pareille  une jeune fille ruisselante,
     chevele, pleurarde, qui va incontinent se battre avec le
     feu.]

TYLTYL

Et la dame mouille?...

LA FE

N'aie pas peur, c'est l'Eau qui sort du robinet....

     [Le Pot-au-lait se renverse, tombe de la table, se brise sur
     le sol; et du lait rpandu s'lve une grande forme blanche
     et pudibonde qui semble avoir peur de tout.]

TYLTYL

Et la dame en chemise qui a peur?...

LA FE

C'est le Lait qui a cass son pot....

     [Le Pain-de-sucre pos au pied de l'armoire grandit,
     s'largit et crve son enveloppe de papier d'o merge un
     tre doucereux: et papelard, vtu d'une souquenille
     mi-partie de blanc et de bleu, qui, souriant batement,
     s'avance vers Mytyl.]

MYTYL, [avec inquitude.]

Que veut-il?...

LA FE

Mais c'est l'me du Sucre!...

MYTYL, [rassure.]

Est-ce qu'il a des sucres d'orge?...

LA FE

Mais il n'a que a dans ses poches, et chacun de ses doigts en
est un....

     [La Lampe tombe de la table, et aussitt tombe, sa flamme
     se redresse et se transforme en une lumineuse vierge d'une
     incomparable beaut. Elle est vtue de longs voiles
     transparents et blouissants, et se tient immobile en une
     sorte d'extase.]

TYLTYL

C'est la Reine!

MYTYL

C'est la Sainte Vierge!...

LA FE

Non, mes enfants, c'est la Lumire....

     [Cependant, les casseroles, sur les rayons, tournent comme
     des toupies hollandaises, l'armoire  linge claque ses
     battants et commence un magnifique droulement d'toffes
     couleur de lune et de soleil, auquel se mlent, non moins
     splendides, des chiffons et des guenilles qui descendent
     l'chelle du grenier. Mais voici que trois coups assez rudes
     sont frapps  la porte de droite.]

TYLTYL, [effray.]

C'est papa!... Il nous a entendus!...

LA FE

Tourne le Diamant!... De gauche  droite!...

[Tyltyl tourne vivement le diamant.] Pas si vite!... Mon Dieu! Il
est trop tard!... Tu l'as tourn trop brusquement. Ils n'auront
pas le temps de reprendre leur place, et nous aurons bien des
ennuis.... [La Fe redevient vieille femme, les murs de la cabane
teignent leurs splendeurs, les Heures rentrent dans l'horloge,
le Rouet s'arrte, etc. Mais dans la hte et le dsarroi gnral,
tandis que le Feu court follement autour de la pice,  la
recherche de la chemine, un des Pains-de-quatre-livres, qui n'a
pu retrouver place dans la huche, clate en sanglots tout en
poussant des rugissements d'pouvante.] Qu'y a-t-il?...

LE PAIN, [tout en larmes.]

Il n'y a plus de place dans la huche!...

LA FE, [se penchant sur la huche.]

Mais si, mais si.... [Poussant les autres pains qui ont repris
leur place primitive.] Voyons, vite, rangez-vous....

     [On heurte encore la porte.]

LE PAIN, [perdu, s'efforant vainement d'entrer dans la huche.]

Il n'y a pas moyen!... Il me mangera le premier!...

LE CHIEN, [gambadant autour de Tyltyl.]

Mon petit dieu!... Je suis encore ici!... Je puis encore parler!
Je puis encore t'embrasser!... Encore! encore! encore!...

LA FE

Comment, toi aussi?... Tu es encore l?...

LE CHIEN

J'ai de la veine.... Je n'ai pas pu rentrer dan le silence; la
trappe s'est referme trop vite..

LA CHATTE

La mienne aussi.... Que va-t-il arriver?... Est-ce que c'est
dangereux?

LA FE

Mon Dieu, je dois vous dire la vrit: tous ceux qui
accompagneront les deux enfants, mourront  la fin du voyage....

LA CHATTE

Et ceux qui ne les accompagneront pas?...

LA FE

Ils survivront quelques minutes....

LA CHATTE, [au Chien.]

Viens, rentrons dans la trappe....

LE CHIEN

Non, non!... Je ne veux pas!... Je veux accompagner le petit
dieu!... Je veux lui parler tout le temps!...

LA CHATTE

Imbcile!...

     [On heurte encore  la porte.]

LE PAIN, [pleurant  chaudes larmes.]

Je ne veux pas mourir  la fin du voyage!... Je veux rentrer tout
de suite dans ma huche!...

LE FEU, [qui n'a cess de parcourir vertigineusement la pice en
poussant des sifflements d'angoisse.]

Je ne trouve plus ma chemine!...

L'EAU, [qui tente vainement de rentrer dans le robinet.]

Je ne peux plus rentrer dans le robinet!...

LE SUCRE, [qui s'agite autour de son enveloppe de papier.]

J'ai crev mon papier d'emballage!...

LE LAIT, [lymphatique et pudibond.]

On a cass mon petit pot!...

LA FE

Sont-ils btes, mon Dieu!... Sont-ils btes et poltrons!... Vous
aimeriez donc mieux continuer de vivre dans vos vilaines botes,
dans vos trappes et dans vos robinets que d'accompagner les
enfants qui vont chercher l'Oiseau?...

TOUS, [ l'exception du Chien et de la Lumire.]

Oui! oui! Tout de suite!... Mon robinet!... Ma huche!... Ma
chemine!... Ma trappe!...

LA FE, [ la Lumire qui regarde rveusement les dbris de sa
lampe.]

Et toi, la Lumire, qu'en dis-tu?...

LA LUMIRE

J'accompagnerai les enfants....

LE CHIEN, [hurlant de joie.]

Moi aussi! moi aussi!...

LA FE

Voil qui est des mieux. Du reste, il est trop tard pour reculer;
vous n'avez plus le choix, vous sortirez tous avec nous.... Mais
toi, le Feu, ne t'approche de personne, toi, le Chien, ne taquine
pas la Chatte, et toi, l'eau, tiens-toi droite et tche de ne pas
couler partout....

[Des coups violents sont encore frapps  la porte de droite.]

TYLTYL, [coutant.]

C'est encore papa!... Cette fois, il se lve, je l'entends
marcher....

LA FE

Sortons par la fentre.... Vous viendrez tous chez moi, o
j'habillerai convenablement les animaux et les phnomnes.... [Au
Pain.] Toi, le Pain, prends la cage dans laquelle on mettra
l'Oiseau-Bleu.... Tu en auras la garde.... Vite, vite, ne perdons
pas de temps....

     [La fentre s'allonge brusquement, comme une porte. Ils
     sortent tous, aprs quoi la fentre reprend sa forme
     primitive et se referme innocemment. La chambre est
     redevenue obscure, et les deux petits lits sont plongs dans
     l'ombre. La porte  droite s'entr'ouvre, et dans
     l'entrebillement paraissent les ttes du pre et de la mre
     Tyl.]

LE PRE TYL

Ce n'tait rien.... C'est le grillon qui chante....

LA MRE TYL

Tu les vois?...

LE PRE TYL

Bien sr.... Ils dorment tranquillement....

LA MRE TYL

Je les entends respirer....

[La porte se referme.]

RIDEAU




ACTE DEUXIME




DEUXIME TABLEAU

CHEZ LA FE


Un magnifique vestibule dans le palais de la Fe Brylune.
Colonnes de marbre clair  chapiteaux d'or et d'argent,
escaliers, portiques, balustrades, etc.

       *       *       *       *       *

     [Entrent au fond,  droite, somptueusement habills, la
     Chatte, le Sucre et le Feu. Ils sortent d'un appartement
     d'o manent des rayons de lumire; c'est la garde-robe de
     la Fe. La Chatte a jet une gaze lgre sur son maillot de
     soie noire, le Sucre a revtu une robe de soie, mi-partie de
     blanc et de bleu tendre, et le Feu, coiff d'aigrettes
     multicolores, un long manteau cramoisi doubl d'or. Ils
     traversent toute la salle et descendent au premier plan, 
     droite, o la Chatte les runit sous un portique.]

LA CHATTE

Par ici. Je connais tous les dtours de ce palais.... La Fe
Brylune l'a hrit de Barbe-Bleue.... Pendant que les enfants
et la Lumire rendent visite  la petite fille de la Fe,
profitons de notre dernire minute de libert.... Je vous ai fait
venir ici, afin de vous entretenir de la situation qui nous est
faite.... Sommes-nous tous prsents?...

LE SUCRE

Voici le Chien qui sort de la garde-robe de la Fe....

LE FEU

Comment diable s'est-il habill?...

LA CHATTE

Il a pris la livre d'un des laquais du carrosse de
Cendrillon.... C'est bien ce qu'il lui fallait.... Il a une me
de valet.... Mais dissimulons-nous derrire la balustrade.... Je
m'en mfie trangement.... Il vaudrait mieux qu'il n'entende pas
ce que j'ai  vous dire....

LE SUCRE

C'est inutile.... Il nous a vents.... Tiens, voil l'Eau qui
sort en mme temps de la garde-robe.... Dieu! qu'elle est
belle!...

     [Le Chien et l'Eau rejoignent le premier groupe.]

LE CHIEN, gambadant.

Voil! voil!... Sommes-nous beaux! Regardez donc ces dentelles,
et puis ces broderies!... C'est de l'or et du vrai!...

LA CHATTE, [ l'Eau.]

C'est la robe couleur-du-temps de Peau-d'ne?... Il me semble
que je la connais....

L'EAU

Oui, c'est encore ce qui m'allait le mieux....

LE FEU, [entre les dents.]

Elle n'a pas son parapluie....

L'EAU

Vous dites?...

LE FEU

Rien, rien....

L'EAU

Je croyais que vous parliez d'un gros nez rouge que j'ai vu
l'autre jour....

LA CHATTE

Voyons, ne nous querellons pas, nous avons mieux  faire.... Nous
n'attendons plus que le Pain: o est-il?...

LE CHIEN

Il n'en finissait pas de faire de l'embarras pour choisir son
costume....

LE FEU

C'est bien la peine, quand on a l'air idiot et qu'on porte un
gros ventre....

LE CHIEN

Finalement, il s'est dcid pour une robe turque, orne de
pierreries, un cimeterre et un turban....

LA CHATTE

Le voil!... Il a mis la plus belle robe de Barbe-Bleue....

     [Entre le Pain, dans le costume qu'on vient de dcrire. La
     robe de soie est pniblement croise sur son norme ventre.
     Il tient d'une main la garde du cimeterre pass dans sa
     ceinture et de l'autre la cage destine  l'Oiseau-Bleu.]

LE PAIN, [se dandidant vaniteusement.]

Eh bien?... Comment me trouvez-vous?...

LE CHIEN, [gambadant autour du Pain.]

Qu'il est beau! qu'il est bte! qu'il est beau! qu'il est
beau!...

LA CHATTE, [au Pain.]

Les enfants sont-ils habills?...

LE PAIN

Oui, Monsieur Tyltyl a pris la veste rouge, les bas blancs et la
culotte bleue du Petit-Poucet; quant  Mademoiselle Mytyl, elle a
la robe de Grethel et les pantoufles de Cendrillon.... Mais la
grande affaire, 'a t d'habiller la Lumire!...

LA CHATTE

Pourquoi?...

LE PAIN

La Fe la trouvait si belle qu'elle ne voulait pas l'habiller du
tout!... Alors j'ai protest au nom de notre dignit d'lments
essentiels et minemment respectables; et j'ai fini par dclarer
que, dans ces conditions, je refusais de sortir avec elle....

LE FEU

Il fallait lui acheter un abat-jour!...

LA CHATTE

Et la Fe, qu'a-t-elle rpondu?...

LE PAIN

Elle m'a donn quelques coups de bton sur la tte et le
ventre....

LA CHATTE

Et alors?...

LE PAIN

Je fus promptement convaincu, mais au dernier moment, la Lumire
s'est dcide pour la robe couleur-de-lune qui se trouvait au
fond du coffre aux trsors de Peau-d'Ane....

LA CHATTE

Voyons, c'est assez bavard, le temps presse.... Il s'agit de
notre avenir.... Vous l'avez entendu, la Fe vient de le dire, la
fin de ce voyage marquera en mme temps la fin de notre vie....
Il s'agit donc de le prolonger autant que possible et par tous
les moyens possibles.... Mais il y a encore autre chose; il faut
que nous pensions au sort de notre race et  la destine de nos
enfants....

LE PAIN

Bravo! bravo!... La Chatte a raison!...

LA CHATTE

coutez-moi.... Nous tous ici prsents, animaux, choses et
lments, nous possdons une me que l'homme ne connat pas
encore. C'est pourquoi nous gardons un reste d'indpendance;
mais, s'il trouve l'Oiseau-Bleu, il saura tout, il verra tout, et
nous serons compltement  sa merci.... C'est ce que vient de
m'apprendre ma vieille amie la Nuit, qui est en mme temps la
gardienne des mystres de la Vie.... Il est donc de notre intrt
d'empcher  tout prix qu'on ne trouve cet oiseau, fallt-il
aller jusqu' mettre en pril la vie mme des enfants....

LE CHIEN, indign.

Que dit-elle, celle-l?... Rpte un peu que j'entende bien ce
que c'est?

LE PAIN

Silence!... Vous n'avez pas la parole!... Je prside
l'assemble....

LE FEU

Qui vous a nomm prsident?...

L'EAU, [au Feu.]

Silence!... De quoi vous mlez-vous?...

LE FEU

Je me mle de ce qu'il faut.... Je n'ai pas d'observations 
recevoir de vous....

LE SUCRE, [conciliant.]

Permettez.... Ne nous querellons point.... L'heure est grave....
Il s'agit avant tout de s'entendre sur les mesures  prendre....

LE PAIN

Je partage entirement l'avis du Sucre et de la Chatte....

LE CHIEN

C'est idiot!... Il y a l'Homme, voil tout!... Il faut lui obir
et faire tout ce qu'il veut!... Il n'y a que a de vrai.... Je ne
connais que lui!... Vive l'Homme!... A la vie,  la mort, tout
pour l'Homme!... l'Homme est dieu!...

LE PAIN

Je partage entirement l'avis du Chien.

LA CHATTE, [au Chien.]

Mais on donne ses raisons....

LE CHIEN

Il n'y a pas de raisons!... J'aime l'Homme, a suffit!... Si vous
faites quelque chose contre lui, je vous tranglerai d'abord et
j'irai tout lui rvler....

LE SUCRE, [intervenant avec douceur.]

Permettez.... N'aigrissons pas la discussion.... D'un certain
point de vue, vous avez raison, l'un et l'autre.... Il y a le
pour et le contre....

LE PAIN

Je partage entirement l'avis du Sucre!...

LA CHATTE

Est-ce que tous ici, l'Eau, le Feu, et vous-mmes le Pain et le
Chien, nous ne sommes pas victimes d'une tyrannie sans nom?...
Rappelez-vous le temps o, avant la venue du despote, nous
errions librement sur la face de la Terre.... l'Eau et le Feu
taient les seuls matres du monde; et voyez ce qu'ils sont
devenus!... Quant  nous, les chtifs descendants des grands
fauves.... Attention!... N'ayons l'air de rien.... Je vois
s'avancer la Fe et la Lumire.... La Lumire s'est mise du parti
de l'Homme; c'est notre pire ennemie.... Les voici....

     [Entrent  droite, la Fe et la Lumire, suivies de Tyltyl
     et de Mytyl.]

LA FE

Eh bien?... qu'est-ce que c'est?... Que faites-vous dans ce
coin?... Vous avez l'air de conspirer.... Il est temps de se
mettre en route.... Je viens de dcider que la Lumire sera votre
chef.... Vous lui obirez tous comme  moi-mme et je lui confie
ma bagute.... Les enfants visiteront ce soir leurs grand-parents
qui sont morts.... Vous ne les accompagnerez pas, par discrtion....
Ils passeront la soire au sein de leur famille dcde....
Pendant ce temps, vous prparerez tout ce qu'il faut pour l'tape
de demain, qui sera longue.... Allons, debout, en route et chacun
 son poste!...

LA CHATTE, [hypocritement.]

C'est tout juste ce que je leur disais, Madame la Fe.... Je les
exhortais  remplir consciencieusement et courageusement tout
leur devoir; malheureusement, le Chien qui ne cessait de
m'interrompre....

LE CHIEN

Que dit-elle?... Attends un peu!...

     [Il va bondir sur la chatte, mais Tyltyl, qui a prvenu son
     mouvement, l'arrte d'un geste menaant.]

TYLTYL

A bas, Tyl!... Prends garde; et s'il t'arrive encore une seul
fois de....

LE CHIEN

Mon petit dieu, tu ne sais pas, c'est elle qui....

TYLTYL, [le menaant.]

Tais-toi!...

LA FE

Voyons, finissons-en.... Que le Pain, ce soir, remette la cage 
Tyltyl.... Il est possible que l'Oiseau-Bleu se cache dans le
Pass, chez les grands-parents.... En tout cas, c'est une chance
qu'il convient de ne point ngliger.... Eh bien, le Pain, cette
cage?...

LE PAIN, [solennel.]

Un instant, s'il vous plat, Madame le Fe.... [Comme un orateur
qui prend la parole.] Vous tous, soyez temoins que cette cage
d'argent qui me fut confie par....

LA FE, [l'interrompant].

Assez!... Pas de phrases.... Nous sortirons par l, tandis que
les enfants sortiront par ici....

TYLTYL, [avec inquiet.]

Nous sortirons tout seuls?...

MYTYL

J'ai faim!...

TYLTYL

Moi aussi!...

LA FE, [au Pain.]

Ouvre ta robe turque et donne leur une tranche de ton bon ventre.

     [Le Pain ouvre sa robe, tire son cimeterre et coupe,  mme
     son gros ventre, deux tartines qu'il offre aux enfants.]

LE SUCRE, [s'approchant des enfants.]

Permettez-moi de vous offrir en mme temps quelques sucres
d'orge....

     [Il casse un  un les cinq doigts de sa main gauche et les
     leur prsente.]

MYTYL

Qu'est-ce qu'il fait?... Il casse tous ses doigts....

LE SUCRE, [engageant.]

Gotez-les, ils sont excellents.... C'est de vrais sucres
d'orge....

MYTYL, [suant un des doigts.]

Dieu qu'il est bon!... Est-ce que tu en as beaucoup?...

LE SUCRE, [modeste.]

Mais qui, tant que je veux....

MYTYL

Est-ce que a te fait mal quand tu les casses ainsi?...

LE SUCRE

Pas du tout.... Au contraire; c'est trs avantageux, ils
repoussent tout de suite, et de cette faon, j'ai toujours des
doigts propres et neufs....

LA FE

Voyons, mes enfants, ne mangez pas trop de sucre. N'oubliez pas
que vous souperez tout  l'heure chez vos grands-parents....

TYLTYL

Ils sont ici?...

LA FE

Vous allez les voir  l'instant....

TYLTYL

Comment les verrons-nous, puisqu'ils sont morts?...

LA FE

Comment seraient-ils morts puisqu'ils vivent dans votre
souvenir?... Les hommes ne savent pas ce secret parce qu'ils
savent bien peu de chose; au lieu que toi, grce au Diamant, tu
vas voir que les morts dont on se souvient aussi heureux que
s'ils n'taient point morts....

TYLTYL

La Luminire vient avec nous?...

LA LUMINIRE

Non, il est plus convenable que cela se passe en famille....
J'attendrai ici prs pour ne point paratre indiscrte.... Ils ne
m'ont pas invite.

TYLTYL

Par o faut-il aller?...

LA FE

Par l.... Vous tes au seuil du Pays du Souvenir. Ds que tu
auras tourn le Diamant, tu verras un gros arbre muni d'un
criteau, qui te montrera que tu es arriv.... Mais n'oubliez pas
que vous devez tre rentr tous les deux  neuf heures moins le
quart.... C'est extrmement important.... Surtout soyez exacts,
car tout serait perdu si vous vous mettiez en retard.... A
bientt.... [Appelant la Chatte, le Chien, la Lumire, etc.] Par
ici.... Et les petits par l....

Elle sort  droite avec la Lumire, les animaux, etc., tandis que
les enfants sortent  gauche.


RIDEAU




TROISIME TABLEAU

LE PAYS DU SOUVENIR


Un pais brouillard d'o merge,  droite, au tout premier plan,
le tronc d'un gros chne muni d'un criteau. Clart laiteuse,
diffuse, impntrable.

       *       *       *       *       *

     [Tyltyl et Mytyl se trouvent au pied du chne.]

TYLTYL

Voici l'arbre!...

MYTYL

Il y a l'criteau!...

TYLTYL

Je ne peux pas lire.... Attends, je vais monter sur cette
racine.... C'est bien a.... C'est crit: Pays du Souvenir.

MYTYL

C'est ici qu'il commence?...

TYLTYL

Qui, il y a une flche....

MYTYL

Eh bien, ou qu'ils sont, bon-papa et bonne-maman?

TYLTYL

Derrire le brouillard.... Nous allons voir....

MYTYL

Je ne vois rien du tout!... Je ne vois plus mes pieds ni mes
mains .. [Pleurnichant.] J'ai froid!... Je ne veux plus
voyager.... Je veux rentrer  la maison....

TYLTYL

Voyons, ne pleure pas tout le temps, comme l'Eau.... T'es pas
honteuse? .. Une grande petite fille!... Regarde, le brouillard se
lve dj.... Nous allons voir ce qu'il y a dedans....

     [En effet, la brume s'est mise en mouvement; elle s'allge,
     s'claire, se disperse, s'vapore. Bientt, dans une lumire
     de plus en plus transparente, on dcouvre, sous une vote de
     verdure, une riante maisonette de paysan, couverte de
     plantes grimpantes. Les fentres et la porte sont ouvertes.
     On voit des ruches d'abeilles sous un auvent, des pots de
     fleurs sur l'appui des croises, une cage ou dort un merle,
     etc. Prs de la porte un banc, sur lequel sont assis,
     profondment endormis, un vieux paysan et sa femme,
     c'est--dire le grand-pre et la grand'mre de Tyltyl.]

TYLTYL, [les reconnaissant tout  coup.]

C'est bon-papa et bonne-maman!...

MYTYL, [battant des mains.]

Qui! Qui!... C'est eux!... C'est eux!...

TYLTYL, [encore un peu mfiant.]

Attention!... On ne sait pas encore s'ils remuent.... Restons
derrire l'arbre....

     [Grand'maman Tyl ouvre les yeux, lve la tte, s'tire,
     pousse un soupir, regarde grand-papa Tyl qui lui aussi sort
     lentement de son sommeil.]

GRAND'MAMAN TYL

J'ai ide que nos petits-enfants qui sont encore en vie nous
venir voir aujourd'hui....

GRAND-PAPA TYL

Bien sr, ils pensent  nous; car je me sens tout chose et j'ai
des fourmis dans les jambes....

GRAND'MAMAN TYL

Je crois qu'ils sont tout proches, car des larmes de joie dansent
avant mes yeux....

GRAND-PAPA TYL

Non, non; ils sont fort loin... Je me sens encore faible....

GRAND'MAMAN TYL

Je te dis qu'ils sont l; j'ai dj toute ma force....

TYLTYL et MYTYL, se prcipitant de derrire le chne.

Nous voil!... Nous voil!... Bon-papa, bonne-maman!... C'est
nous!... C'est nous!...

GRAND-PAPA TYL

L!... Tu vois!... Qu'est-ce que je disais! J'tais sr qu'ils
viendraient aujourd'hui....

GRAND'MAMAN TYL

Tyltyl! Mytyl!... C'est toi!... C'est elle!... C'est eux!...
[S'efforant de courir au-devant d'eux.] Je ne peux pas
courir!... J'ai toujours mes rhumatismes!

GRAND-PAPA TYL, [accourant de mme en clopinant.]

Moi non plus.... Rapport  ma jambe de bois qui remplace toujours
celle que j'ai casse en tombant du gros chne....

     [Les grands-parents et les enfants s'embrassent follement.]

GRAND'MAMAN TYL

Que tu es grandi et forci, mon Tyltyl!...

GRAND-PAPA TYL, [caressant les cheveux de Mytyl.]

Et Mytyl!... Regarde donc!... Les beaux cheveux, les beaux
yeux!... Et puis, ce qu'elle sent bon!...

GRAND'MAMAN TYL

Embrassons-nous encore!... Venez sur mes genoux....

GRAND-PAPA TYL

Et moi, je n'aurai rien?...

GRAND'MAMAN TYL

Non, non.... A moi d'abord.... Comment vont Papa et Maman Tyl?...

TYLTYL

Fort bien, bonne-maman.... Ils dormaient quand nous sommes
sortis....

GRAND'MAMAN TYL, [les contemplant et les accablant de caresses.]

Mon Dieu, qu'ils sont jolis et bien dbarbouills!... C'est maman
qui t'a dbarbouill?... Et tes bas ne sont pas trous!... C'est
moi qui les reprisais autrefois. Pourquoi ne venez-vous pas nous
voir plus souvent?... Cela nous fait tant de plaisir!... Voil
des mois et des mois que vous nous oubliez et que nous ne voyons
plus personne....

TYLTYL

Nous ne pouvions pas, bonne-maman; et c'est grce  la Fe
qu'aujourd'hui....

GRAND'MAMAN TYL

Nous sommes toujours l,  attendre une petite visite de ceux qui
vivent.... Ils viennent si rarement!... La dernire fois que vous
tes venus, voyons, c'tait quand donc?... C'tait  la
Toussaint, quand la cloche de l'glise a tint....

TYLTYL

A la Toussaint?... Nous ne sommes pas sortis ce jour-l, car nous
tions fort enrhums....

GRAND'MAMAN TYL

Non, mais vous avez pens  nous....

TYLTYL

Oui....

GRAND'MAMAN TYL

Eh bien, chaque fois que vous pensez  nous, nous nous rveillons
et nous vous revoyons....

TYLTYL

Comment, il suffit que....

GRAND'MAMAN TYL

Mais voyons, tu sais bien....

TYLTYL

Mais non, je ne sais pas....

GRAND'MAMAN TYL, [ Grand-Papa Tyl.]

C'est tonnant, l-haut.... Ils ne savent pas encore.... Ils
n'apprennent donc rien?....

GRAND-PAPA TYL

C'est comme de notre temps.... Les Vivants sont si btes quand
ils parlent des Autres....

TYLTYL

Vous dormez tout le temps?...

GRAND PAPA TYL

Oui, nous dormons pas mal, en attendant qu'une pense des Vivants
nous rveille.... Ah! c'est bien bon de dormir, quand la vie est
finie.... Mais il est agrable aussi de s'veiller de temps en
temps....

TYLTYL

Alors, vous n'tes pas morts pour de vrai?...

GRAND-PAPA TYL, [sursautant.]

Que dis-tu?... Qu'est-ce qu'il dit?... Voil qu'il emploie des
mots que nous ne comprenons plus.... Est-ce que c'est un mot
nouveau, une invention nouvelle?...

TYLTYL

Le mot mort?...

GRAND-PAPA TYL

Oui; c'tait ce mot-l.... Qu'est-ce que a veut dire?...

TYLTYL

Mais a veut dire qu'on ne vit plus....

GRAND-PAPA TYL

Sont-ils btes, l-haut!...

TYLTYL

Est-ce qu'on est bien ici?...

GRAND-PAPA TYL

Mais oui; pas mal, pas mal; et mme si l'on priait encore....

TYLTYL

Papa m'a dit qu'il ne faut plus prier....

GRAND-PAPA TYL

Mais si, mais si.... Prier c'est se souvenir....

GRAND'MAMAN TYL

Oui, oui, tout irait bien, si seulement vous veniez nous voir
plus souvent.... Te rappelles-tu, Tyltyl?... La dernire fois,
j'avais fait une belle tarte aux pommes.... Tu en as mang tant
et tant que tu t'es fait du mal....

TYLTYL

Mais je n'ai pas mang de tarte aux pommes depuis l'anne
dernire.... Il n'y a pas eu de pommes cette anne....

GRAND'MAMAN TYL

Ne dis pas de btises.... Ici il y en a toujours....

TYLTYL

Ce n'est pas la mme chose....

GRAND'MAMAN TYL

Comment? Ce n'est pas la mme chose?... Mais tout est la mme
chose puisqu'on peut s'embrasser....

TYLTYL, [regardant tour  tour son grand-pre et sa grand'mre.]

Tu n'as pas chang, bon-papa, pas du tout, pas du tout.... Et
bonne-maman non plus n'a pas chang du tout.... Mais vous tes
plus beaux....

GRAND-PAPA TYL

Eh! a ne va pas mal.... Nous ne vieillissons plus.... Mais vous,
grandissez-vous!... Ah! oui, vous poussez ferme!... Tenez, l,
sur la porte, on voit encore la marque de la dernire fois....
C'tait  la Toussaint.... Voyons, tiens-toi bien droit....
[Tyltyl se dresse contre la porte.] Quatre doigts!... C'est
norme!... [Mytyl se dresse galement contre la porte.] Et Mytyl,
quatre et demi!... Ah, ah! la mauvaise graine!... Ce que a
pousse, ce que a pousse!...

TYLTYL, [regardant autour de soi avec ravissement.]

Comme tout est bien de mme, comme tout est  sa place!... Mais
comme tout est plus beau!... Voil l'horloge avec la grande
aiguille dont j'ai cass la pointe....

GRAND-PAPA TYL

Et voici la soupire que tu as corne....

TYLTYL

Et voil le trou que j'ai fait  la porte, le jour que j'ai
trouv le vilebrequin....

GRAND-PAPA TYL

Ah oui, tu en as fait des dgts!... Et voici le prunier o tu
aimais tant grimper quand je n'tais pas l.... Il a toujours ses
belles prunes rouges....

TYLTYL

Mais elles sont bien plus belles!...

MYTYL

Et voici le vieux merle!... Est-ce qu'il chante encore?...

Le merle se rveille et se met  chanter  tue-tte.

GRAND'MAMAN TYL

Tu vois bien.... Ds que l'on pense  lui....

TYLTYL, [remarquant avec stupfaction que le merle est
parfaitement bleu.]

Mais il est bleu!... Mais c'est lui, l'Oiseau-Bleu que je dois
rapporter  la Fe!... Et vous ne disiez pas que vous l'aviez
ici! Oh! qu'il est bleu, bleu, bleu, comme une bille de verre
bleu!... [Suppliant.] Bon-papa, bonne-maman, voulez-vous me le
donner?...

GRAND-PAPA TYL

Bien oui, peut-tre bien.... Qu'en penses-tu, maman Tyl?...

GRAND'MAMAN TYL

Bien sr, bien sr.... A quoi qu'il sert ici.... Il ne fait que
dormir.... On ne l'entend jamais....

TYLTYL

Je vais le mettre dans ma cage.... Tiens, o est-elle, ma
cage?... Ah! c'est vrai, je l'ai oublie derrire le gros
arbre.... [Il court  l'arbre, rapporte la cage et y enferme le
merle.] Alors, vrai, vous me le donnez pour de vrai?... C'est la
Fe qui sera contente!... Et la Lumire donc!...

GRAND-PAPA TYL

Tu sais, je n'en rponds pas, de l'oiseau.... Je crains bien
qu'il ne puisse plus s'habituer  la vie agite de l-haut, et
qu'il ne revienne ici par le premier bon vent.... Enfin, on verra
bien.... Laisse-le l, pour l'instant, et viens donc voir la
vache....

TYLTYL, [remarquant les ruches.]

Et les abeilles, dis, comment vont-elles?...

GRAND-PAPA TYL

Mais elles ne vont pas mal.... Elles ne vivent plus non plus,
comme vous dites l-bas; mais elles travaillent ferme....

TYLTYL, [s'approchant des ruches.]

Oh oui!... a sent le miel!... Les ruches doivent tre
lourdes!... Toutes les fleurs sont si belles!... Et mes petites
soeurs qui sont mortes, sont-elles ici aussi?...

MYTYL

Et mes trois petits frres qu'on avait enterrs, o sont-ils?...

     [A ces mots, sept petits enfants de tailles ingales, en
     flte de Pan, sortent un  un de la maison.]

GRAND'MAMAN TYL

Les voici, les voici!... Aussitt qu'on y pense, aussitt qu'on
en parle, ils sont l, les gaillards!...

     [Tyltyl et Mytyl courent au-devant des enfants. On se
     bouscule, on s'embrasse, on danse, on tourbillonne, on
     pousse des cris de joie.]

TYLTYL

Tiens, Pierrot!... [Ils se prennent aux cheveux.] Ah! nous allons
nous battre encore comme dans le temps.... Et Robert!... Bonjour,
Jean!... Tu n'as plus ta toupie?... Madeleine et Pierrette,
Pauline et puis Riquette....

MYTYL

Oh! Riquette, Riquette!... Elle marche encore  quatre
pattes!...

GRAND'MAMAN TYL

Oui, elle ne grandit plus....

TYLTYL, [remarquant le petit Chien qui jappe autour d'eux.]

Voil Kiki dont j'ai coup la queue avec les ciseaux de
Pauline.... Il n'a pas chang non plus....

GRAND PAPA TYL, [sentencieux.]

Non, rien ne change ici....

TYLTYL

Et Pauline a toujours son bouton sur le nez!...

GRAND MAMAN TYL

Oui, il ne s'en va pas; il n'y a rien  faire....

TYLTYL

Oh! qu'ils ont bonne mine, qu'ils sont gras et luisants!...
Qu'ils ont de belles joues!... Ils ont l'air bien nourris....

GRAND'MAMAN TYL

Ils se portent bien mieux depuis qu'ils ne vivent plus.... Il
n'y a plus rien  craindre, on n'est jamais malade, on n'a plus
d'inquitudes....

     [Dans la maison, l'horloge sonne huit heures.]

GRAND'MAMAN TYL, [stupfaite.]

Qu'est-ce que c'est?...

GRAND-PAPA TYL

Ma foi, je ne sais pas.... Ce doit tre l'horloge....

GRAND-MAMAN TYL

Ce n'est pas possible.... Elle ne sonne jamais....

GRAND-PAPA TYL

Parce que nous ne pensons plus  l'heure.... Quelqu'un a-t-il
pens  l'heure?...

TYLTYL

Oui, c'est moi.... Quelle heure est-il?...

GRAND-PAPA TYL

Ma foi, je ne sais plus.... J'ai perdu l'habitude.... Elle a
sonn huit coups, ce doit tre ce que? l-haut, ils appellent
huit heures.

TYLTYL

La Lumire m'attend  neuf heures moins le quart.... C'est 
cause de la Fe.... C'est extrmement important.... Je me
sauve....

GRAND'MAMAN TYL

Vous n'allez pas nous quitter ainsi au moment du souper!... Vite,
vite, dressons la table devant la porte.... J'ai justement une
excellente soupe aux choux et une belle tarte aux prunes....

     [On sort la table, on la dresse devant la porte, on apporte
     les plats, les assiettes, etc.... Tous y aident.]

TYLTYL

Ma foi, puisque j'ai l'Oiseau-Bleu.... Et puis la soupe aux
choux, il y a si longtemps!... Depuis que je voyage.... On n'a
pas a dans les htels....

GRAND'MAMAN TYL

Voil!... C'est dj fait.... A table, les enfants.... Si vous
tes presss, ne perdons pas de temps....

     [On a allum la lampe et servi la soupe. Les grands-parents
     et les enfants s'assoient autour du repas du soir, parmi des
     bousculades, des bourrades, des cris et des rires de joie.]

TYLTYL, [mangeant gloutonnement.]

Qu'elle est bonne!... Mon Dieu, qu'elle est donc bonne!... J'en
veux encore! encore!

     [Il brandit sa cuiller de bois et en frappe bruyamment son
     assiette.]

GRAND-PAPA TYL

Voyons, voyons, un peu de calme.... Tu es toujours aussi mal
lev; et tu vas casser ton assiette....

TYLTYL, [se dressant  demi sur son escabelle.]

J'en veux encore, encore!...

     [Il atteint et attire  soi la soupire qui se renverse et
     se rpand sur la table, et de l sur les genoux des
     convives. Cris et hurlements d'chauds.]

GRAND'MAMAN TYL

Tu vois!... Je te l'avais bien dit....

GRAND-PAPA TYL, [donnant  Tyltyl une gifle retentissante.]

Voil pour toi!...

TYLTYL, [un instant dconcert, mettant ensuite la main sur la
joue, avec ravissement.]

Oh! oui, c'tait comme a, les claques que tu donnais quand tu
tais vivant.... Bon-papa, qu'elle est bonne et que a fait du
bien!... Il faut que je t'embrasse!...

GRAND-PAPA TYL

Bon, bon; il y en a encore si a te fait plaisir....

     [La demie de huit heures sonne  l'horloge.]

TYLTYL, [sursautant.]

Huit heures et demie!... [il jette sa cuiller.] Mytyl, nous
n'avons que le temps!...

GRAND-MAMAN TYL

Voyons!... Encore quelques minutes!... Le feu n'est pas  la
maison.... On se voit si rarement....

TYLTYL

Non, ce n'est pas possible.... La Lumire est si bonne.... Et je
lui ai promis.... Allons, Mytyl, allons!...

GRAND-PAPA TYL

Dieu, que les Vivants sont donc contrariants avec toutes leurs
affaires et leurs agitations!...

TYLTYL, [prenant sa cage et embrassant tout le monde en hte et 
la ronde.]

Adieu, Bon-papa.... Adieu, Bonne-maman.... Adieu, frres,
soeurs, Pierrot, Robert, Pauline, Madeleine, Riquette, et toi
aussi, Kiki! Je sens bien que nous ne pouvons plus rester ici....
Ne pleure pas, Bonne-maman, nous reviendrons souvent....

GRAND'MAMAN TYL

Revenez tous les jours!...

TYLTYL

Oui, oui! nous reviendrons le plus souvent possible....

GRAND'MAMAN TYL

C'est notre seule joie, et c'est une telle fte quand votre
pense nous visite!...

GRAND-PAPA TYL

Nous n'avons pas d'autres distractions....

TYLTYL

Vite, vite!... Ma cage!... Mon oiseau!...

GRAND-PAPA TYL, lui passant la cage.

Les voici!... Tu sais, je ne garantis rien; et s'il n'est pas bon
teint!...

TYLTYL

Adieu! adieu!...

LES FRRES ET SOEURS TYL

Adieu, Tyltyl!... Adieu, Mytyl!... Pensez au sucre d'orge!...
Adieu!... Revenez!... Revenez!...

     [Tous agitent des mouchoirs tandis que Tyltyl et Mytyl
     s'loignent lentement. Mais dj, durant les dernires
     rpliques, le brouillard du dbut s'est graduellement
     reform, et le son des voix s'est affaibli, de manire qu'
     la fin de la scne, tout a disparu dans la brume et qu'au
     moment o le rideau baisse, Tyltyl et Mytyl se retrouvent
     seuls visibles sous le gros chne.]

TYLTYL

C'est par ici, Mytyl....

MYTYL

O est la Lumire?...

TYLTYL

Je ne sais pas.... [Regardant l'oiseau dans la cage.] Tiens!
l'oiseau n'est plus bleu!... Il est devenu noir!...

MYTYL

Donne-moi la main, petit frre.... J'ai bien peur et bien
froid....

RIDEAU




ACTE TROISIME




QUATRIME TABLEAU

LE PALAIS DE LA NUIT


Une vaste et prodigieuse salle d'une magnificence austre,
rigide, mtallique et spulcrale, donnant l'impression d'un
temple grec ou gyptien, dont les colonnes, les architraves, les
dalles, les ornements seraient de marbre noir, d'or et d'bne.
La salle est en forme de trapze. Des degrs de basalte, qui
occupent presque toute sa largeur, la divisent en trois plans
successifs qui s'lvent graduellement vers le fond. A droite et
 gauche, entre les colonnes, des portes de bronze sombre. Au
fond, porte d'airain monumentale. Une lumire diffuse qui semble
maner de l'clat mme du marbre et de l'bne claire seule le
palais.

       *       *       *       *       *

     [Au lever du rideau, la Nuit, sous la figure d'une trs
     belle femme, couverte de longs vtements noirs, est assise
     sur les marches du second plan, entre deux enfants, dont
     l'un, presque nu, comme l'Amour, sourit dans un profond
     sommeil, tandis que l'autre se tient debout, immobile et
     voil des pieds  la tte.--Entre,  droite, au premier
     plan, la Chatte.]

LA NUIT

Qui va l?...

LA CHATTE, [se laissant choir avec accablement sur les degrs de
marbre.]

C'est moi, mre la Nuit.... Je n'en peux plus....

LA NUIT

Qu'as-tu donc, mon enfant?... Tu es ple, amaigrie et te voil
crotte jusqu'aux moustaches.... Tu t'es encore battue dans les
gouttires, sous la neige et la pluie?...

LA CHATTE

Il est bien question de gouttires!... C'est de notre secret
qu'il s'agit!... C'est, le commencement de la fin!... J'ai pu
m'chapper un instant pour vous prvenir; mais je crains bien
qu'il n'y ait rien  faire....

LA NUIT

Quoi?... Qu'est-il donc arriv?...

LA CHATTE

Je vous ai dj parl du petit Tyltyl, le fils du bcheron, et du
Diamant merveilleux.... Eh bien, il vient ici pour vous rclamer
l'Oiseau-Bleu....

LA NUIT

Il ne le tient pas encore....

LA CHATTE

Il le tiendra bientt, si nous ne faisons pas quelque miracle....
Voici ce qui se passe: la Lumire qui le guide et qui nous trahit
tous, car elle s'est mise entirement du parti de l'Homme, la
Lumire vient d'apprendre que l'Oiseau-Bleu, le vrai, le seul qui
puisse vivre  la clart du jour, se cache ici, parmi les oiseaux
bleus des songes qui se nourrissent des rayons de lune et meurent
ds qu'ils voient le soleil.... Elle sait qu'il lui est interdit
de franchir le seuil de votre palais; mais elle y envoie les
enfants; et comme vous ne pouvez pas empcher l'Homme d'ouvrir
les portes de vos secrets, je ne sais trop comment tout cela
finira.... En tout cas, s'ils avaient le malheur de mettre la
main sur le vritable Oiseau-Bleu, nous n'aurions plus qu'
disparatre....

LA NUIT

Seigneur, Seigneur!... En quels temps vivons-nous! Je n'ai plus
une minute de repos.... Je ne comprends plus l'Homme, depuis
quelques annes.... O veut-il en venir?... Il faut donc qu'il
sache tout?... Il a dj saisi le tiers de mes Mystres, toutes
mes Terreurs ont peur et n'osent plus sortir, mes Fantmes sont
en fuite, la plupart de mes Maladies ne se portent pas bien....

LA CHATTE

Je sais, ma mre la Nuit, je sais, les temps sont durs, et nous
sommes presque seules  lutter contre l'Homme.... Mais je les
entends qui s'approchent.... Je ne vois qu'un moyen: comme ce
sont des enfants, il faut leur faire une telle peur qu'ils
n'oseront pas insister ni ouvrir la grande porte du fond,
derrire laquelle se trouvent les oiseaux de la Lune.... Les
secrets des autres cavernes suffiront  dtourner leur attention
ou  les terrifier....

LA NUIT, [prtant l'oreille  un bruit du dehors.]

Qu'est-ce que j'entends?... Ils sont donc plusieurs?

LA CHATTE

Ce n'est rien; ce sont nos amis: le Pain et le Sucre; l'Eau est
indispose et le Feu n'a pu venir, parce qu'il est parent de la
Lumire.... Il n'y a que le Chien qui ne soit pas pour nous; mais
il n'y a jamais moyen de l'carter....

     [Entrent timidement,  droite, au premier plan, Tyltyl,
     Mytyl, le Pain, le Sucre et le Chien.]

LA CHATTE, [se prcipitant au-devant de Tyltyl.]

Par ici, par ici, mon petit matre.... J'ai prvenu la Nuit qui
est enchante de vous recevoir.... Il faut l'excuser, elle est un
peu souffrante; c'est pourquoi elle n'a pu aller au-devant de
vous....

TYLTYL

Bonjour, madame la Nuit....

LA NUIT, [froisse.]

Bonjour? Je ne connais pas a.... Tu pourrais bien me dire: bonne
nuit, ou tout au moins: bonsoir....

TYLTYL, [mortifi.]

Pardon, madame.... Je ne savais pas.... [Montrant du doigt les
deux enfants.] Ce sont vos deux petits garons?... Ils sont bien
gentils....

LA NUIT

Oui, voici le Sommeil....

TYLTYL

Pourquoi qu'il est si gros?...

LA NUIT

C'est parce qu'il dort bien....

TYLTYL

Et l'autre qui se cache?... Pourquoi qu'il se voile la figure?...
Est-ce qu'il est malade?... Comment c'est qu'il se nomme?...

LA NUIT

C'est la soeur du Sommeil.... Il vaut mieux ne pas la
nommer....

TYLTYL

Pourquoi?...

LA NUIT

Parce que c'est un nom qu'on n'aime pas  entendre.... Mais
parlons d'autre chose.... La Chatte vient de me dire que vous
venez ici pour chercher l'Oiseau-Bleu?...

TYLTYL

Oui, madame, si vous le permettez.... Voulez-vous me dire o il
est?...

LA NUIT

Je n'en sais rien, mon petit ami.... Tout ce que je puis
affirmer, c'est qu'il n'est pas ici.... Je ne l'ai jamais vu....

TYLTYL

Si, si.... La Lumire m'a dit qu'il est ici; et elle sait ce
qu'elle dit, la Lumire.... Voulez-vous me remettre vos clefs?...

LA NUIT

Mais, mon petit ami, tu comprends bien que je ne puis donner
ainsi mes clefs au premier venu.... J'ai la garde de tous les
secrets de la Nature, j'en suis responsable et il m'est
absolument dfendu de les livrer  qui que ce soit, surtout  un
enfant....

TYLTYL

Vous n'avez pas le droit de les refuser  l'Homme qui les
demande.... je le sais....

LA NUIT

Qui te l'a dit?...

TYLTYL

La Lumire....

LA NUIT

Encore la Lumire! et toujours la Lumire!... De quoi se
mle-t-elle  la fin?...

LE CHIEN

Veux-tu que je les lui prenne de force, mon petit dieu?...

TYLTYL

Tais-toi, tiens-toi tranquille et tche d'tre poli.... [A la
Nuit.] Voyons, madame, donnez-moi vos clefs, s'il vous plat....

LA NUIT

As-tu le signe, au moins?... O est-il?...

TYLTYL, [touchant son chapeau.]

Voyez le Diamant....

LA NUIT, [se rsignant  l'invitable.]

Enfin.... Voici celle qui ouvre toutes les portes de la salle....
Tant pis pour toi s'il t'arrive malheur.... Je ne rponds de
rien.

LE PAIN, [fort inquiet.]

Est-ce que c'est dangereux?...

LA NUIT

Dangereux?... C'est--dire que moi-mme je ne sais trop comment
je pourrai m'en tirer, lorsque certaines de ces portes de bronze
s'ouvriront sur l'abme.... Il y a l, tout autour de la salle,
dans chacune de ces cavernes de basalte, tous les maux, tous les
flaux, toutes les maladies, toutes les pouvantes, toutes les
catastrophes, tous les mystres qui affligent la vie depuis le
commencement du monde.... J'ai eu assez de mal  les enfermer l
avec l'aide du Destin; et ce n'est pas sans peine, je vous
assure, que je maintiens un peu d'ordre parmi ces personnages
indisciplins.... On voit ce qu'il arrive lorsque l'un d'eux
s'chappe et se montre sur terre....

LE PAIX

Mon grand ge, mon exprience et mon dvouement font de moi le
protecteur naturel de ces deux enfants; c'est pourquoi, madame la
Nuit, permettez-moi de vous poser une question....

LA NUIT

Faites....

LE PAIN

En cas de danger, par o faut-il fuir?...

LA NUIT

Il n'y a pas moyen de fuir.

TYLTYL, [prenant la clef et montant les premires marches.]

Commenons par ici.... Qu'y a-t-il derrire cette porte de
bronze?...

LA NUIT

Je crois que ce sont les Fantmes.... Il y a bien longtemps que
je ne l'ai ouverte et qu'ils ne sont sortis....

TYLTYL, mettant la clef dans la serrure.

Je vais voir.... [Au Pain] Avez-vous la cage de l'Oiseau-Bleu?...

LE PAIN, claquant des dnis.

Ce n'est pas que j'aie peur, mais ne croyez-vous pas qu'il serait
prfrable de ne pas ouvrir et de regarder par le trou de la
serrure?...

TYLTYL

Je ne vous demande pas votre avis....

MYTYL, [se mettant  pleurer tout  coup.]

J'ai peur!... O est le Sucre?... Je veux rentrer  la
maison!...

LE SUCRE, [empress, obsquieux.]

Ici, mademoiselle, je suis ici.... Ne pleurez pas, je vais couper
un de mes doigts pour vous offrir un sucre d'orge....

TYLTYL

Finissons-en....

     [Il tourne la clef et entr'ouvre prudemment la porte.
     Aussitt s'chappent cinq ou six Spectres de formes diverses
     et tranges qui se rpandent de tous cots. Le Pain
     pouvant jette la cage et va se cacher au fond de la salle,
     pendant que la Nuit, pourchassant les Spectres, crie 
     Tyltyl:]

LA NUIT

Vite! vite!... Ferme la porte!... Ils s'chapperaient tous et
nous ne pourrions plus les rattraper!... Ils s'ennuient
l-dedans, depuis que l'Homme ne les prend plus au srieux....
[Elle pourchasse les Spectres en s'efforant,  l'aide d'un fouet
form de serpents, de les ramener vers la porte de leur prison.]

Aidez-moi!... Par ici!... Par ici!...

TYLTYL, [au Chien.]

Aide-la, Tyl, vas-y donc!...

LE CHIEN, [bondissant en aboyant.]

Oui! oui! oui!...

TYLTYL

Et le Pain, o est-il?...

LE PAIN, du fond de la salle.

Ici.... Je suis prs de la porte pour les empcher de sortir....

     [Comme un des Spectres s'avance de ce ct, il fuit  toutes
     jambes, en poussant des hurlements d'pouvante.]

LA NUIT, [ trois Spectres qu'elle a pris au collet.]

Par ici, vous autres!... [A Tyltyl.] Rouvre un peu la porte....
[Elle pousse les Spectres dans la caverne.] L, a va bien....
[Le Chien en ramne deux autres.] Et encore ceux-ci.... Voyons,
vite, rangez-vous.... Vous savez bien que vous ne sortez plus
qu' la Toussaint.

     [Elle referme la porte.]

TYLTYL, [allant  une autre porte.]

Qu'y a-t-il derrire celle-ci?...

LA NUIT

A quoi bon?... Je te l'ai dj dit, l'Oiseau-Bleu n'est jamais
venu par ici.... Enfin, comme tu voudras.... Ouvre-la si a te
fait plaisir.... Ce sont les Maladies....

TYLTYL, [la clef dans la serrure.]

Est-ce qu'il faut prendre garde en ouvrant?...

LA NUIT

Non, ce n'est pas la peine.... Elles sont bien tranquilles, les
pauvres petites.... Elles ne sont pas heureuses.... L'Homme,
depuis quelque temps, leur fait une telle guerre!... Surtout
depuis la dcouverte des microbes.... Ouvre donc, tu verras....

     [Tyltyl ouvre la porte toute grande. Rien ne parat.]

TYLTYL

Elles ne sortent pas?...

LA NUIT

Je t'avais prvenu, presque toutes sont souffrantes et bien
dcourages.... Les mdecins ne sont pas gentils pour elles....
Entre donc un instant, tu verras....

     [Tyltyl entre dans la caverne et ressort aussitt aprs.]

TYLTYL

L'Oiseau-Bleu n'y est pas.... Elles ont l'air bien malades, vos
Maladies.... Elles n'ont mme pas lev la tte.... [Une petite
Maladie, en pantoufles, robe de chambre et bonnet de coton,
s'chappe de la caverne et se met  gambader dans la salle.]
Tiens!... Une petite qui s'vade!... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Ce n'est rien, c'est la plus petite, c'est le Rhume de
cerveau.... C'est une de celles qu'on perscute le moins et qui
se portent le mieux.... [Appelant le Rhume de cerveau] Viens
ici, ma petite.... C'est trop tt; il faut attendre le
printemps....

     [Le Rhume de cerveau, ternuant, toussant et se mouchant,
     rentre dans la caverne dont Tyltyl referme la porte.]

TYLTYL, [allant  la porte voisine.]

Voyons donc celle-ci.... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Prends garde.... Ce sont les Guerres.... Elles sont plus
terribles et plus puissantes que jamais.... Dieu sait ce qui
arriverait si l'une d'elles s'chappait!... Heureusement, elles
sont assez obses et manquent d'agilit.... Mais tenons-nous
prts  repousser la porte tous ensemble, pendant que tu jetteras
un rapide coup d'oeil dans la caverne....

     [Tyltyl, avec mille prcautions, entrebille la porte de
     manire qu'il n'y ait qu'une petite fente o il puisse
     appliquer l'oeil. Aussitt, il s'arc-boute en criant:]

TYLTYL

Vite! vite!... Poussez donc!... Elles m'ont vu!... Elles viennent
toutes!... Elles ouvrent la porte!...

LA NUIT

Allons, tous!... Poussez ferme!... Voyons, le Pain, que
faites-vous?... Poussez tous!... Elles ont une force!... Ah!
voil! a y est.... Elles cdent.... Il tait temps!... As-tu
vu?...

TYLTYL

Oui, oui!... Elles sont normes, pouvantables!... Je crois
qu'elles n'ont pas l'Oiseau-Bleu....

LA NUIT

Bien sr qu'elles ne l'ont point.... Elles le mangeraient tout de
suite.... Eh bien, en as-tu assez?... Tu vois bien qu'il n'y a
rien  faire....

TYLTYL

Il faut que je voie tout.... La Lumire l'a dit....

LA NUIT

La Lumire l'a dit.... C'est facile  dire quand on a peur et
qu'on reste chez soi....

TYLTYL

Allons  la suivante.... Qu'est-ce?...

LA NUIT

Ici, j'enferme les Tnbres et les Terreurs....

TYLTYL

Est-ce qu'on peut ouvrir?...

LA NUIT

Parfaitement.... Elles sont assez tranquilles; c'est comme les
Maladies....

TYLTYL, [entr'ouvrant la porte avec une certaine mfiance et
risquant un regard dans la caverne.]

Elles n'y sont pas....

LA NUIT, [regardant  son tour dans la caverne.]

Eh bien, les Tnbres, que faites-vous?... Sortez donc un
instant, a vous fera du bien, a vous dgourdira. Et les
Terreurs aussi.... Il n'y a rien  Craindre.... [Quelques
Tnbres et quelques Terreurs, sous la figure de femmes
couvertes, les premires de voiles noirs, les dernires de voiles
verdtres, risquent piteusement quelques pas hors de la caverne,
et, sur un geste qu'bauche Tyltyl, rentrent prcipitamment.]
Voyons, tenez-vous donc.... C'est un enfant, il ne vous fera pas
de mal.... [A Tyltyl]. Elles sont devenues extrmement timides;
except les grandes, celles que tu vois au fond....

TYLTYL, [regardant vers le fond de la caverne.]

Oh! qu'elles sont effrayantes!...

LA NUIT

Elles sont enchanes.... Ce sont les seules qui n'aient pas peur
de l'Homme.... Mais referme la porte, de crainte qu'elles ne se
fchent....

TYLTYL, [allant  la porte suivante.]

Tiens!... Celle-ci est plus sombre.... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Il y a plusieurs Mystres derrire celle-ci.... Si tu y tiens
absolument, tu peux l'ouvrir aussi.... Mais n'entre pas.... Sois
bien prudent, et puis prparons-nous  repousser la porte, comme
nous avons fait pour les Guerres....

TYLTYL, [entr'ouvrant avec des prcautions inoues, et passant
craintivement la tte dans l'entrebillement.]

Oh!... Quel froid!... Mes yeux cuisent!... Fermez vite!...
Poussez donc! On repousse!... [La Nuit, le Chien, la Chatte et le
Sucre repoussent la porte.] Oh! j'ai vu!...

LA NUIT

Quoi donc?...

TYLTYL, [boulevers.]

Je ne sais pas, c'tait pouvantable!... Ils taient tous assis
comme des monstres sans yeux.... Quel tait le gant qui voulait
me saisir?...

LA NUIT

C'est probablement le Silence; il a la garde de cette porte....
Il parat que c'tait effrayant?... Tu en es encore tout ple et
tout tremblant....

TYLTYL

Oui, je n'aurais pas cru.... Je n'avais jamais vu.... Et j'ai les
mains geles....

LA NUIT

Ce sera bien pis tout  l'heure si tu continues....

TYLTYL, [allant  la porte suivante.]

Et celle-ci?... Est-elle aussi terrible?...

LA NUIT

Non, il y a un peu de tout.... J'y mets les toiles sans emploi,
mes parfums personnels, quelques Lueurs qui m'appartiennent, tels
que feux-follets, vers luisants, lucioles; on y serre aussi la
Rose, le Chant des Rossignols, etc..

TYLTYL

Justement, les toiles, le Chant des Rossignols.... Ce doit tre
celle-l.

LA NUIT

Ouvre-donc si tu veux; tout cela n'est pas bien mchant....

     [Tyltyl ouvre la porte toute grande. Aussitt les toiles,
     sous la forme de belles jeunes filles voiles de lueurs
     versicolores, s'chappent de leur prison, se rpandent dans
     la salle et forment sur les marches et autour des colonnes
     de gracieuses rondes baignes d'une sorte de lumineuse
     pnombre. Les Parfums de la Nuit, presque invisibles, les
     Feux-follets, les Lucioles, la Rose transparente se
     joignent  elles, cependant que le Chant des Rossignols,
     sortant  flots de la caverne, inonde le palais nocturne.]

MYTYL, [ravie, battant des mains.]

Oh! les jolies madames!...

TYLTYL

Et qu'elles dansent bien!...

MYTYL

Et qu'elles sentent bon!...

TYLTYL

Et qu'elles chantent bien!...

MYTYL

Qu'est-ce que c'est, ceux-l, qu'on ne voit presque pas?...

LA NUIT

Ce sont les Parfums de mon ombre....

TYLTYL

Et les autres, l-bas, qui sont en verre fil?...

LA NUIT

C'est la Rose des forts et des plaines.... Mais en voil
assez.... Ils n'en finiraient pas.... C'est le diable de les
faire rentrer une fois qu'ils se sont mis  danser.... [Frappant
dans ses mains.] Allons, vite, les toiles!... Ce n'est pas le
moment de danser.... Le ciel est couvert, il y a de gros
nuages.... Allons, vite, rentrez tous, sinon j'irai chercher un
rayon de soleil....

     [Fuite pouvante des toiles, Parfums, etc...., qui se
     prcipitent dans la caverne que l'on referme sur eux. En
     mme temps s'teint le Chant des Rossignols.]

TYLTYL, [allant  la porte du fond.]

Voici la grande porte du milieu....

LA NUIT, gravement.

N'ouvre pas celle-ci....

TYLTYL

Pourquoi?...

LA NUIT

Parce que c'est dfendu....

TYLTYL

C'est donc l que se cache l'Oiseau-Bleu; la Lumire me l'a
dit....

LA NUIT, [maternelle.]

coute-moi, mon enfant.... J'ai t bonne et complaisante....
J'ai fait pour toi ce que je n'avais fait jusqu'ici pour
personne.... Je t'ai livr tous mes secrets.... Je t'aime bien,
j'ai piti de ta jeunesse et de ton innocence et je te parle
comme une mre.... coute-moi et crois-moi, mon enfant, renonce,
ne va point plus avant, ne tente pas le Destin, n'ouvre pas cette
porte....

TYLTYL, [assez branl.]

Mais pourquoi?...

LA NUIT

Parce que je ne veux pas que tu te perdes.... Parce que nul de
ceux, entends-tu, nul de ceux qui l'ont entr'ouverte, ne ft-ce
que de l'paisseur d'un cheveu, n'est revenu vivant  la lumire
du jour.... Parce que tout ce qu'on peut imaginer d'pouvantable,
parce que toutes les terreurs, toutes les horreurs dont on parle
sur terre, ne sont rien, compares  la plus innocente de celles
qui assaillent un homme ds que son oeil effleure les premires
menaces de l'abme auquel personne n'ose donner un nom.... C'est
au point que moi-mme, si tu t'obstines, malgr tout,  toucher
cette porte, je te demanderai d'attendre que je sois  l'abri
dans ma tour sans fentres.... Maintenant c'est  toi de savoir,
 toi de rflchir....

     [Mytyl, tout en larmes, pousse des cris de terreur
     inarticuls et cherche  entraner Tyltyl.]

LE PAIN, [claquant des dents.]

Ne le faites pas, mon petit matre!... [Se jetant  genoux.] Ayez
piti de nous!... Je vous le demande  genoux.... Vous voyez que
la Nuit a raison....

LA CHATTE

C'est notre vie  tous que vous sacrifiez....

TYLTYL

Je dois l'ouvrir....

MYTYL, [trpignant parmi des sanglots.]

Je ne veux pas!... Je ne veux pas!...

TYLTYL

Que le Sucre et le Pain prennent Mytyl par la main et se sauvent
avec elle.... Je vais ouvrir....

LA NUIT

Sauve qui peut!... Venez vite!... Il est temps!...

     [Elle fuit.]

LE PAIN, [fuyant perdument.]

Attendez au moins que nous soyons au bout de la salle!...

LA CHATTE, [fuyant galement.]

Attendez!... attendez!...

Ils se cachent derrire les colonnes  l'autre bout de la salle.
Tyltyl reste seul avec le Chien, prs de la porte monumentale.

LE CHIEN, [haletant et hoquetant d'pouvante contenue.]

Moi, je reste, je reste.... Je n'ai pas peur.... Je reste!... Je
reste prs de mon petit dieu.... Je reste!... Je reste....

TYLTYL, [caressant le Chien.]

C'est bien, Tyl, c'est bien!... Embrasse-moi.... Nous sommes
deux.... Maintenant gare  nous!... [Il met la clef dans la
serrure. Un cri d'pouvante part de l'autre bout de la salle o
se sont rfugis les fuyards. A peine la clef a-t-elle touch la
porte que les hauts ballants de celle-ci s'ouvrent par le milieu,
glissent latralement et disparaissent,  droite et  gauche,
dans l'paisseur des murs, dcouvrant tout  coup, irrel,
infini, ineffable, le plus inattendu des jardins de rve et de
lumire nocturne, o, parmi les toiles et les plantes,
illuminant tout ce qu'ils touchent, volant sans cesse de
pierreries en pierreries, de rayons de lune en rayons de lune, de
feriques oiseaux bleus voluent perptuellement et
harmonieusement jusqu'aux confins de l'horizon, innombrables au
point qu'ils semblent tre le souffle, l'atmosphre azure, la
substance mme du jardin merveilleux.--Tyltyl, bloui, perdu,
debout dans la lumire du jardin:] Oh!... le ciel!... [Se
tournant vers ceux qui oui fui.] Venez vite!... Ils sont l!...
C'est eux! c'est eux! c'est eux!...Nous les tenons enfin!... Des
milliers d'oiseaux bleus! Des millions!... Des milliards!... Il y
en aura trop!... Viens, Mytyl!... Viens, Tyl!... Venez tous!...
Aidez-moi!... [S'lanant parmi les oiseaux.] On les prend 
pleines mains!... Ils ne sont pas farouches!... Ils n'ont pas
peur de nous!... Par ici! par ici!... [Mytyl et les autres
accourent. Ils entrent tous dans le jardin blouissant, hormis la
Nuit et la Chatte.] Vous voyez!... Ils sont trop!... Ils viennent
dans mes mains!... Regardez donc, ils mangent les rayons de la
lune!... Mytyl, o donc es-tu?... Il y a tant d'ailes bleues,
tant de plumes qui tombent qu'on n'y voit plus du tout!... Tyl!
ne les mord pas.... Ne leur fais pas de mal!... Prends-les trs
doucement!

MYTYL, [enveloppe d'oiseaux bleus.]

J'en ai dj pris sept!... Oh! qu'ils battent des ailes!... Je ne
puis les tenir!...

TYLTYL

Moi non plus!... J'en ai trop!... Ils s'chappent!... Ils
reviennent!... Tyl en a aussi!... Ils vont nous entraner!...
nous porter dans le ciel!... Viens, sortons par ici!... La
Lumire nous attend!... Elle sera contente!... Par ici, par
ici!...

     [Ils s'vadent du jardin, les mains pleines d'oiseaux qui se
     dbattent, et, traversant toute la salle parmi l'affolement
     des ailes azures, sortent  droite, par o ils sont entrs,
     suivis du Pain et du Sucre qui n'ont pas pris d'oiseaux.
     --Rests seuls, la Nuit et la Chatte remontent vers le fond
     et regardent anxieusement dans le jardin.]

LA NUIT

Ils ne l'ont pas?...

LA CHATTE

Non.... Je le vois l sur ce rayon de lune.... Ils n'ont pas pu
l'atteindre, il se tenait trop haut....

     [Le rideau tombe. Aussitt aprs, devant le rideau tomb,
     entrent simultanment,  gauche la Lumire,  droite Tyltyl,
     Mytyl et le Chien, accourant tout couverts des oiseaux
     qu'ils viennent de capturer. Mais dj ceux-ci paraissent
     inanims et, la tte pendante et les ailes brises, ne sont
     plus dans leurs mains que d'inertes dpouilles.]

LA LUMIRE

Eh bien, l'avez-vous-pris?...

TYLTYL

Oui, oui!... Tant qu'on voulait.... Il y en a des milliers!...
Les voici!... Les vois-tu!... [Regardant les oiseaux qu'il tend
vers la Lumire et s'apercevant qu'ils sont morts.] Tiens!... Ils
ne vivent plus.... Qu'est-ce qu'on leur a fait?... Les tiens
aussi, Mytyl?... Ceux de Tyl aussi. [Jetant avec colre les
cadavres d'oiseaux.] Ah! non, c'est trop vilain!... Qui est-ce
qui les a tus?... Je suis trop malheureux!...

     [Il se cache la tte sous le bras et parat tout secou de
     sanglots.]

LA LUMIRE, [le serrant maternellement dans ses bras.]

Ne pleure pas, mon enfant.... Tu n'as pas pris celui qui peut
vivre en plein jour.... Il est all ailleurs.... Nous le
retrouverons....

LE CHIEN, [regardant les oiseaux morts.]

Est-ce qu'on peut les manger?...

     [Ils sortent tous  gauche.]




CINQUIME TABLEAU

LA FORT


Une fort.--Il fait nuit.--Clair de lune.--Vieux arbres de
diverses espces, notamment: un chne, un htre, un orme, un
peuplier, un sapin, un cyprs, un tilleur, un marronnier, etc.

       *       *       *       *       *

     [Entre la Chatte.]

LA CHATTE, [saluant les arbres  la ronde.]

Salut  tous les arbres!...

MURMURE DES FEUILLAGES

Salut!...

LA CHATTE

C'est un grand jour que ce jour-ci!... Notre ennemi vient
dlivrer vos nergies et se livrer lui-mme.... C'est Tyltyl, le
fils du bcheron qui vous a fait tant de mal.... Il cherche
l'Oiseau-Bleu que vous cachez  l'Homme depuis le commencement du
monde, et qui sait seul notre secret.... [Murmure dans les
feuilles.] Vous dites?... Ah! c'est le Peuplier qui parle....
Oui, il possde un Diamant qui a la vertu de dlivrer un instant
nos esprits; il peut nous forcer  livrer l'Oiseau-Bleu, et nous
serons ds lors, dfinitivement,  la merci de l'Homme....
[Murmure dans les feuilles.] Qui parle?... Tiens! c'est le
Chne.... Comment allez-vous?... [Murmure dans les feuilles du
Chne.] Toujours enrhum?... La Rglisse ne vous soigne plus?...
Toujours les rhumatismes?... Croyez-moi, c'est  cause de la
mousse; vous en mettez trop sur vos pieds.... L'Oiseau-Bleu est
toujours chez vous?... [Murmures dans les feuilles du Chne.]
Vous dites?... Oui, il n'y a pas  hsiter, il faut en profiter,
il faut qu'il disparaisse.... [Murmure dans les feuilles.]
Plat-il?... Oui, il est avec sa petite soeur; il faut qu'elle
meure aussi.... [Murmure dans les feuilles.] Oui, le Chien les
accompagne; il n'y a pas moyen de l'loigner.... [Murmure dans
les feuilles.] Vous dites?... Le corrompre?... Impossible....
J'ai essay de tout.... [Murmures parmi les feuilles.] Ah! c'est
toi, le Sapin?... Oui, prpare quatre planches.... Oui, il y a
encore le Feu, le Sucre, l'Eau, le Pain.... Ils sont tous avec
nous, except le Pain qui est assez douteux.... Seule la Lumire
est favorable  l'Homme; mais elle ne viendra pas.... J'ai fait
croire aux petits qu'ils devaient s'chapper en cachette pendant
qu'elle dormait.... L'occasion est unique.... [Murmure dans les
feuilles.] Tiens! c'est la voix du Htre!... Oui, vous avez
raison; il faut que l'on prvienne les Animaux.... Le Lapin
a-t-il son tambour?... Il est chez vous?... Bien, qu'il batte le
rappel, tout de suite.... Les voici!...

     [On entend s'loigner les roulements de tambour du
     Lapin.--Entrent Tyltyl, Mytyl et le Chien.]

TYLTYL

C'est ici?...

LA CHATTE, [obsquieuse, doucereuse, empress se prcipitant
au-devant des enfants.]

Ah! voil, mon petit matre!... Que vous avez bonne mine et que
vous tes joli, ce soir!... Je vous ai prcd pour annoncer
votre arrive.... Tout va bien. Cette fois nous tenons
l'Oiseau-Bleu, j'en suis sre.... Je viens d'envoyer le Lapin
battre le rappel afin de convoquer les principaux Animaux du
pays.... On les entend dj dans le feuillage.... coutez!... Ils
sont un peu timides et n'osent approcher.... [Bruits d'animaux
divers, tels que vaches, porcs, chevaux, nes, etc.--Bas 
Tyltyl, le prenant  part.] Mais pourquoi avez-vous amen le
Chien?... Je vous l'ai dj dit, il est au plus mal avec tout le
monde, mme avec les arbres.... Je crains bien que sa prsence
odieuse ne fasse tout manquer....

TYLTYL

Je n'ai pu m'en dbarasser.... [Au Chien, la menaant] Veux-tu
bien t'en aller, vilaine bte!...

LE CHIEN

Qui?... Moi!... Pourquoi?... Qu'est-ce que j'ai fait?...

TYLTYL

Je te dis de t'en aller!... On n'a que faire de toi, c'est bien
simple.... Tu nous embtes  la fin!...

LE CHIEN

Je ne dirai rien.... Je suivrai de loin.... On ne me verra
pas.... Veux-tu que je fasse le beau?...

LA CHATTE, [bas,  Tyltyl.]

Vous tolrez pareille dsobissance?... Donnez-lui donc quelques
coups de bton sur le nez, il est vraiment insupportable!...

TYLTYL, [battant le Chien.]

Voil qui t'apprendra  obir plus vite!...

LE CHIEN, [hurlant.]

Ae! Ae! Ae!...

TYLTYL

Qu'en dis-tu?...

LE CHIEN

Il faut que je t'embrasse puisque tu m'as battu!...

[Il embrasse et caresse violemment Tyltyl.]

TYLTYL

Voyons.... C'est, bien.... a suffit.... Va-t'en!...

MYTYL

Non, non; je veux qu'il reste.... J'ai peur de tout quand il
n'est pas l....

LE CHIEN, [bondissant et renversant presque Mytyl, qu'il accable
de caresses prcipites et enthousiastes.]

Oh! la bonne petite fille!... Qu'elle est belle! Qu'elle est
bonne!... Qu'elle est belle, qu'elle est douce!... Il faut que je
l'embrasse! Encore! encore! encore!...

LA CHATTE

Quel idiot!... Ma foi, nous verrons bien.... Ne perdons pas de
temps.... Tournez le Diamant....

TYLTYL

O faut-il me placer?

LA CHATTE

Dans ce rayon de lune; vous y verrez plus clair.... L! tournez
doucement....

     [Tyltyl tourne le Diamant; aussitt, un long frmissement
     agite les branches et les feuilles. Les troncs les plus
     anciens et les plus imposants s'entr'ouvrent pour livrer
     passage  l'me que chacun d'eux renferme. L'aspect de ces
     mes diffre suivant l'aspect et le caractre de l'arbre
     qu'elles reprsentent. Celle de l'Orme, par exemple, est une
     sorte de gnome poussif, ventru, bourru; celle du Tilleul est
     placide, familire, joviale: celle du Htre, lgante et
     agile; celle du Bouleau, blanche, rserve, inquite; celle
     du Saule, rabougrie, chevele, plaintive; celle du Sapin,
     longue, efflanque, taciturne; celle du Cyprs, tragique;
     celle du Marronnier, prtentieuse, un peu snob; celle du
     Peuplier, allgre, encombrante, bavarde. Les unes sortent
     lentement de leur tronc, engourdies, s'tirant, comme aprs
     une captivit ou un sommeil sculaire, les autres s'en
     dgagent d'un bond, alertes, empresses, et toutes viennent
     se ranger autour des deux enfants, tout en se tenant autant
     que possible  proximit de l'arbre dont elles sont nes.]

LE PEUPLIER, [accourant le premier et criant  tue-tte.]

Des Hommes!... De petits Hommes!... On pourra leur parler!...
C'est fini le Silence!... C'est fini!... D'o viennent-ils?...
Qui est-ce?... Qui sont-ils?... [Au Tilleul qui s'avance en
fumant tranquillement sa pipe.] Les connais-tu, toi, pre
Tilleul?...

LE TILLEUL

Je ne me rappelle pas les avoir vus....

LE PEUPLIER

Mais si, voyons, mais si!... Tu connais tous les Hommes, tu es
toujours  te promener autour de leurs maisons....

LE TILLEUL, [examinant les enfants.]

Mais non, je vous assure.... Je ne les connais pas.... Ils sont
encore trop jeunes.... Je ne connais bien que les amoureux qui
viennent me voir au clair de lune; ou les buveurs de bire qui
trinquent sous mes branches....

LE MARRONNIER, [pinc, ajustant son monocle.]

Qu'est-ce que c'est que a?... C'est des pauvres de la
campagne?...

LE PEUPLIER

Oh! vous, monsieur le Marronnier, depuis que vous ne frquentez
plus que les boulevards des grandes villes....

LE SAULE, [s'avanant en sabots et geignard.]

Mon Dieu, mon Dieu!... Ils viennent encore me couper la tte et
les bras pour en faire des fagots!...

LE PEUPLIER

Silence!... Voici le Chne qui sort de son palais!... Il a l'air
bien souffrant ce soir.... Ne trouvez-vous pas qu'il
vieillit?... Quel ge peut-il avoir?... Le Sapin dit qu'il a
quatre mille ans; mais je suis sre qu'il exagre.... Attention,
il va nous dire ce que c'est....

     [Le Chne s'avance lentement. Il est fabuleusement vieux,
     couronn de gui et vtu d'une longue robe verte brode de
     mousse et de lichen. Il est aveugle, sa barbe blanche flotte
     au vent. Il s'appuie d'une main sur un bton noueux et de
     l'autre sur un jeune Chneau qui lui sert de guide.
     L'Oiseau-Bleu est perch sur son paule.  son approche,
     mouvement de respect parmi les arbres qui se rangent et
     s'inclinent.]

TYLTYL

Il a l'Oiseau-Bleu!... Vite! vite!... Par ici!...
Donnez-le-moi!...

LES ARBRES

Silence!...

LA CHATTE, [ Tyltyl.]

Dcouvrez-vous, c'est le Chne!...

LE CHNE, [ Tyltyl.]

Qui es-tu?...

TYLTYL

Tyltyl, monsieur.... Quand est-ce que je pourrai prendre
l'Oiseau-Bleu?...

LE CHNE

Tyltyl, le fils du bcheron?...

TYLTYL

Oui, monsieur....

LE CHNE

Ton pre nous a fait bien du mal.... Dans ma seule famille il a
mis  mort six cents de mes fils, quatre cent soixante-quinze
oncles et tantes, douze cents cousins et cousines, trois cent
quatre-vingts brus et douze mille arrire-petits-fils!...

TYLTYL

Je ne sais pas, monsieur.... Il ne l'a pas fait exprs....

LE CHNE

Que viens-tu faire ici, et pourquoi as-tu fait sortir nos mes de
leurs demeures?...

TYLTYL

Monsieur, je vous demande pardon de vous avoir drang.... C'est
la Chatte qui m'a dit que vous alliez nous dire o se trouve
l'Oiseau-Bleu....

LE CHNE

Oui, je sais, tu cherches l'Oiseau-Bleu, c'est--dire le grand
secret des choses et du bonheur, pour que les Hommes rendent plus
dur encore notre esclavage....

TYLTYL

Mais non, monsieur; c'est pour la petite fille de la Fe Brylune
qui est trs malade....

LE CHNE, lui imposant silence.

Il suffit!... Je n'entends pas les Animaux.... O sont-ils?...
Tout ceci les intresse autant que nous.... Il ne faut pas que
nous, les Arbres, assumions seuls la responsabilit des mesures
graves qui s'imposent.... Le jour o les Hommes apprendront que
nous avons fait ce que nous allons faire, il y aura d'horribles
reprsailles.... Il convient donc que notre accord soit unanime,
pour que notre silence le soit galement....

LE SAPIN, [regardant par-dessus les autres arbres.]

Les Animaux arrivent.... Ils suivent le Lapin.... Voici l'me du
Cheval, du Taureau, du Boeuf, de la Vache, du Loup, du Mouton,
du Porc, du Coq, de la Chvre, de l'ne et de l'Ours....

     [Entre successive des mes des Animaux qui,  mesure que
     les numre le Sapin, s'avancent et vont s'asseoir entre les
     arbres,  l'exception de l'me de la Chvre qui vagabonde 
     et l, et de celle du Porc qui fouille les racines.]

LE CHNE

Tous sont-ils ici prsents?...

LE LAPIN

La Poule ne pouvait pas abandonner ses oeufs, le Livre faisait
des courses, le Cerf a mal aux cornes, le Renard est
souffrant,--voici le certificat du mdecin,--l'Oie n'a pas
compris et le Dindon s'est mis en colre....

LE CHNE

Ces abstentions sont extrmement regrettables.... Nanmoins, nous
sommes en nombre suffisant.... Vous savez, mes frres, de quoi
il est question. L'enfant que voici, grce  un talisman drob
aux puissances de la Terre, peut s'emparer de notre Oiseau-Bleu,
et nous arracher ainsi le secret que nous gardons depuis
l'origine de la Vie.... Or, nous connaissons assez l'Homme pour
n'avoir aucun doute sur le sort qu'il nous rserve lorsqu'il se
trouvera en possession de ce secret. C'est pourquoi il me semble
que toute hsitation serait aussi stupide que criminelle....
L'heure est grave; il faut que l'enfant disparaisse avant qu'il
soit trop tard....

TYLTYL

Que dit-il?...

LE CHIEN, [rdant autour du Chne en montrant ses crocs.]

As-tu vu mes dents, vieux perclus?...

LE HTRE, [indign.]

Il insulte le Chne!...

LE CHNE

C'est le Chien?... Qu'on l'expulse! Il ne faut pas que nous
tolrions un tratre parmi nous!...

LA CHATTE, [bas,  Tyltyl.]

loignez le Chien.... C'est un malentendu.... Laissez-moi faire,
j'arrangerai les choses.... Mais loignez-le au plus vite....

TYLTYL, [au Chien.]

Veux-tu t'en aller!...

LE CHIEN

Laisse-moi donc lui dchirer ses pantoufles de mousse  ce vieux
goutteux-l!... On va rire!...

TYLTYL

Tais-toi donc!... Et va-t'en!... Mais va-t'en, vilaine bte!...

LE CHIEN

Bon, bon, on s'en ira.... Je reviendrai quand tu auras besoin de
moi....

LA CHATTE, [bas,  Tyltyl.]

Il serait plus prudent de l'enchaner, sinon il fera des btises;
les Arbres se fcheront, et tout cela finira mal....

TYLTYL

Comment faire?... J'ai gar sa laisse....

LA CHATTE

Voici tout juste le Lierre qui s'avance avec de solides liens....

LE CHIEN, grondant.

Je reviendrai, je reviendrai!... Podagre! bronchiteux!... Tas de
vieux rabougris, tas de vieilles racines!...C'est la Chatte qui
mne tout!... Je lui revaudrai a!... Qu'as-tu donc  chuchoter
ainsi, Judas, Tigre, Bazaine!... Wa, wa! wa!...

LA CHATTE

Vous voyez, il insulte tout le monde....

TYLTYL

C'est vrai, il est insupportable et l'on ne s'entend plus....
Monsieur le Lierre, voulez-vous l'enchaner?...

LE LIERRE, [s'approchant assez craintivement du Chien.]

Il ne mordra pas?...

LE CHIEN, [grondant.]

Au contraire! au contraire!... Il va bien t'embrasser!...
Attends, tu vas voir a!... Approche, approche donc, tas de
vieilles ficelles!...

TYLTYL, [le menaant du bton.]

Tyl!...

LE CHIEN, [rampant aux pieds de Tyltyl en agitant la queue.]

Que faut-il faire, mon petit dieu?...

TYLTYL

Te coucher,  plat ventre!... Obis au Lierre.... Laisse-toi
garotter, sinon....

LE CHIEN, [grondant entre les dents pendant que le Lierre le
garotte.]

Ficelle!... Corde  pendus!... Laisse  veaux!... Chane 
porcs!... Mon petit dieu, regarde.... Il me tord les pattes....
Il m'trangle!...

TYLTYL

Tant pis!... Tu l'as voulu!... Tais-toi, tiens-toi tranquille, tu
es insupportable!...

LE CHIEN

C'est gal, tu as tort.... Ils ont de vilaines intentions.... Mon
petit dieu, prends garde!... Il me ferme la bouche!... Je ne peux
plus parler!...

LE LIERRE, [qui a ficel le Chien comme un paquet.]

O faut-il le porter?... Je l'ai bien billonn.... il ne souffle
plus mot....

LE CHNE

Qu'on l'attache solidement l-bas, derrire mon tronc,  ma
grosse racine.... Nous verrons ensuite ce qu'il convient d'en
faire.... [Le Lierre aid du Peuplier porte le Chien derrire le
tronc du Chne] Est-ce fait?... Bien, maintenant que nous voil
dbarrasss de ce tmoin gnant et de ce rengat, dlibrons
selon notre justice et notre vrit.... Mon motion, je ne vous
le cache point, est profonde et pnible.... C'est la premire
fois qu'il nous est donn de juger l'Homme et de lui faire sentir
notre puissance.... Je ne crois pas qu'aprs le mal qu'il nous a
fait, aprs les monstrueuses injustices que nous avons subies, il
reste le moindre doute sur la sentence qui l'attend....

TOUS LES ARBRES et TOUS LES ANIMAUX

Non! Non! Non!... Pas de doute!... La pendaison!... La mort!...
Il y a trop d'injustice!... Il a trop abus!... Il y a trop
longtemps!... Qu'on l'crase! Qu'on le mange!... Tout de
suite!... Tout de suite!...

TYLTYL, [ la Chatte.]

Qu'ont-ils donc?... Ils ne sont pas contents?...

LA CHATTE

Ne vous inquitez pas.... Ils sont un peu fchs  cause que le
Printemps est en retard.... Laissez-moi faire, j'arrangerai tout
a....

LE CHNE

Cette unanimit tait invitable.... Il s'agit  prsent de
savoir, pour viter les reprsailles, quel genre de supplice sera
le plus pratique, le plus commode, le plus expditif et le plus
sr; celui qui laissera le moins de traces accusatrices lorsque
les Hommes retrouveront les petits corps dans la fort....

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est que tout a?... O veut-il en venir?... Je
commence  en avoir assez.... Puisqu'il a l'Oiseau-Bleu, qu'il le
donne....

LE TAUREAU, [s'avanant.]

Le plus pratique et le plus sr, c'est un bon coup de corne au
creux de l'estomac.--Voulez-vous que je fonce?...

LE CHNE

Qui parle ainsi?...

LA CHATTE

C'est le Taureau.

LA VACHE

Il ferait mieux de se tenir tranquille.... Moi, je ne m'en mle
pas.... J'ai  brouter toute l'herbe de la prairie qu'on voit
l-bas, dans le bleu de la lune.... J'ai trop  faire....

LE BOEUF

Moi aussi. D'ailleurs, j'approuve tout d'avance....

LE HTRE

Moi, j'offre ma plus haute branche pour les pendre....

LE LIERRE

Et moi le noeud coulant....

LE SAPIN

Et moi les quatre planches pour la petite bote....

LE CYPRS

Et moi la concession  perptuit....

LE SAULE

Le plus simple serait de les noyer dans une de mes rivires....
Je m'en charge....

LE TILLEUL, [conciliant.]

Voyons, voyons.... Est-il bien ncessaire d'en venir  ces
extrmits? Ils sont encore bien jeunes.... On pourrait tout
bonnement les empcher de nuire en les retenant prisonniers dans
un clos que je me charge de construire en me plantant tout
autour....

LE CHNE

Qui parle ainsi?... Je crois reconnatre la voix mielleuse du
Tilleul....

LE SAPIN

En effet....

LE CHNE

Il y a donc un rengat parmi nous, comme parmi les Animaux?...
Jusqu'ici, nous n'avions  dplorer que la dfection des Arbres
fruitiers; mais ceux-ci ne sont pas de vritables Arbres....

LE PORC, [roulant de petits yeux gloutons.]

Moi, je pense qu'il faut d'abord manger la petite fille.... Elle
doit tre bien tendre....

TYLTYL

Que dit-il celui-l?... Attends un peu, espce de....

LA CHATTE

Je ne sais ce qu'ils ont; mais cela prend mauvaise tournure....

LE CHNE

Silence!... Il s'agit de savoir qui de nous aura l'honneur de
porter le premier coup; qui cartera de nos cimes le plus grand
danger que nous ayons couru depuis la naissance de l'Homme....

LE SAPIN

C'est  vous, notre roi et notre patriarche, que revient cet
honneur....

LE CHNE

C'est le Sapin qui parle?... Hlas! je suis trop vieux! Je suis
aveugle, infirme, et mes bras engourdis ne m'obissent plus....
Non, c'est  vous, mon frre, toujours vert, toujours droit,
c'est  vous, qui vtes natre la plupart de ces Arbres,
qu'choit,  mon dfaut, la gloire du noble geste de notre
dlivrance....

LE SAPIN

Je vous remercie, mon vnrable pre.... Mais comme j'aurai dj
l'honneur d'ensevelir les deux victimes, je craindrais d'veiller
la juste jalousie de mes collgues; et je crois qu'aprs nous, le
plus ancien et le plus digne, celui qui possde la meilleure
massue, c'est le Htre....

LE HTRE

Vous savez que je suis vermoulu et que ma massue n'est point
sre.... Mais l'Orme et le Cyprs ont de puissantes armes....

L'ORME

Je ne demanderais pas mieux; mais je puis  peine me tenir
debout.... Une taupe, cette nuit, m'a retourn le gros orteil....

LE CYPRS

Quant  moi, je suis prt.... Mais, comme mon bon frre le Sapin,
j'aurai dj, sinon le privilge de les ensevelir, tout au moins
l'avantage de pleurer sur leur tombe.... Ce serait illgitimement
cumuler.... Demandez au Peuplier....

LE PEUPLIER

A moi?... Y pensez-vous?... Mais mon bois est plus tendre que la
chair d'un enfant!... Et puis, je ne sais ce que j'ai.... Je
tremble de fivre.... Regardez donc mes feuilles.... J'ai d
prendre froid ce matin au lever du soleil....

LE CHNE, [clatant d'indignation.]

Vous avez peur de l'Homme!... Mme ces petits enfants isols et
sans armes vous inspirent la terreur mystrieuse qui fit toujours
de nous les esclaves que nous sommes!... Eh bien, non! C'est
assez!... Puisqu'il en est ainsi, puisque l'heure est unique,
j'irai seul, vieux, perclus, tremblant, aveugle, contre l'ennemi
hrditaire!... O est-il?...

     [Ttonnant de son bton, il s'avance vers Tyltyl.]

TYLTYL, [tirant son couteau de sa poche.]

C'est  moi qu'il en a, ce vieux-l, avec son gros bton?...

     [Tous les autres Arbres, poussant un cri d'pouvante  la
     vue du couteau, l'arme mystrieuse et irrsistible de
     l'Homme, s'interposent et retiennent le Chne.]

LES ARBRES

Le couteau!... Prenez garde!.... Le couteau!...

LE CHNE, se dbattant.

Laissez-moi!... Que m'importe!... Le couteau ou la hache!... Qui
me retient?... Quoi! vous tes tous ici?... Quoi! vous tous vous
voulez?... [Jetant son bton] Eh bien, soit!... Honte  nous!...
Que les Animaux nous dlivrent!...

LE TAUREAU

C'est cela!... Je m'en charge!... Et d'un seul coup de corne!...

LE BOEUF et LA VACHE, [le retenant par la queue.]

De quoi te mles-tu?...Ne fais pas de btises!... C'est une
mauvaise affaire!... Cela finira mal.... C'est nous qui
trinquerons.... Laisse donc.... C'est affaire aux Animaux
sauvages....

LE TAUREAU

Non, non!... C'est mon affaire!... Attendez!... Mais retenez-moi
donc ou je fais un malheur!...

TYLTYL, [ Mytyl qui pousse des cris aigus.]

N'aie pas peur!... Mets-toi derrire moi.... J'ai mon couteau....

LE COQ

C'est qu'il est crne, le petit!...

TYLTYL

Alors, c'est dcid, c'est  moi qu'on en veut?...

L'NE

Mais bien sr, mon petit, tu y a mis le temps,  t'en
apercevoir!...

LE PORC

Tu peux faire ta prire, va, c'est ta dernire heure. Mais ne
cache pas la petite fille.... Je veux m'en rgaler les yeux....
C'est elle que je mangerai la premire....

TYLTYL

Qu'est-ce que je vous ai fait?...

LE MOUTON

Rien du tout, mon petit.... Mang mon petit frre, mes deux
soeurs, mes trois oncles, ma tante, bon-papa, bonne-maman....
Attends, attends, quand tu seras par terre, tu verras que j'ai
des dents aussi....

L'NE

Et que j'ai des sabots!...

LE CHEVAL, [piaffant firement.]

Vous allez voir ce que vous allez voir!... Aimez-vous mieux que
je le dchire  belles dents ou que je vous l'abatte  coups de
pied?... [Il s'avance magnifiquement sur Tyltyl qui lui fait face
en levant son couteau. Tout  coup, le Cheval, pris de panique,
tourne le dos et fuit  toutes jambes.] Ah! mais non!... Ce n'est
pas juste!... Ce n'est pas de jeu!... Il se dfend!...

LE COQ, [ne pouvant cacher son admiration.]

C'est gal, le petit n'a pas froid aux yeux!...

LE PORC, [ l'Ours et au Loup.]

Prcipitons-nous tous ensemble.... Je vous soutiendrai par
derrire.... Nous les renverserons et nous nous partagerons la
petite fille quand elle sera par terre....

LE LOUP

Amusez-les par l.... Je vais faire un mouvement tournant....

     [Il tourne Tyltyl qu'il attaque par derrire et renverse  demi.]

TYLTYL

Judas!... [Il se redresse sur un genou, brandissant son couteau
et couvrant de son mieux sa petite soeur qui pousse des
hurlements de dtresse.--Le voyant  demi renvers, tous les
Animaux et les Arbres se rapprochent et cherchent  lui porter
des coups. L'obscurit se fait subitement. perdument, Tyltyl
appelle  l'aide.] A moi! A moi!... Tyl! Tyl!... O est la
Chatte?... Tyl!... Tylette! Tylette!... Venez! venez!...

LA CHATTE, [hypocritement,  l'cart.]

Je ne peux pas.... Je viens de me fouler la patte....

TYLTYL, [parant les coups et se dfendant de son mieux.]

A moi!... Tyl! Tyl!... Je ne peux plus!... Ils sont trop!...
L'Ours! le Cochon! le Loup! l'ne! le Sapin! le Htre!... Tyl!
Tyl! Tyl!...

     [Tranant ses liens briss, le Chien bondit de derrire le
     tronc du Chne et, bousculant Arbres et Animaux, se jette
     devant Tyltyl qu'il dtend avec rage.]

LE CHIEN, [tout en distribuant d'normes coups de dent.]

Voil! voil! mon petit dieu!... N'aie pas peur! Allons-y!...
J'ai de bons coups de gueule!... Tiens, voil pour toi, l'Ours,
l dans ton gros derrire!...Voyons, qui en veut encore?... Voil
pour le Cochon, et a pour le Cheval et la queue du Taureau!
Voil! j'ai dchir la culotte du Htre et le jupon du Chne!...
Le Sapin f.... le camp!... C'est gal, il fait chaud!...

TYLTYL, [accabl.]

Je n'en peux plus!... Le Cyprs m'a donn un grand coup sur la
tte....

LE CHIEN

Ae! c'est un coup du Saule!... Il m'a cass la patte!...

TYLTYL

Ils reviennent  la charge! Tous ensemble!... Cette fois, c'est
le Loup!...

LE CHIEN

Attends, que je l'trenne!...

LE LOUP

Imbcile!... Notre frre!... Ses parents ont noy tes petits!...

LE CHIEN

Ils ont bien fait!... Tant mieux!... C'est qu'ils te
ressemblaient!...

TOUS LES ARBRES et TOUS LES ANIMAUX

Rengat!... Idiot!... Tratre! Flon! Nigaud!... Judas!...
Laisse-le! C'est la mort! Viens  nous!

LE CHIEN, [ivre d'ardeur et de dvouement.]

Non! non!... Seul contre tous!... Non, non!... Fidle aux dieux!
aux meilleurs! aux plus grands!... [ Tyltyl.]Prends garde, voici
l'Ours!... Mfie-toi du Taureau.... Je vais lui sauter  la
gorge.... Ae!... C'est un coup de pied.... L'ne m'a cass deux
dents....

TYLTYL

Je ne peux plus, Tyl!... Ae!... C'est un coup de l'Orme....
Regarde, ma main saigne.... C'est le Loup ou le Porc....

LE CHIEN

Attends, mon petit dieu.... Laisse-moi t'embrasser. L, un bon
coup de langue.... a te fera du bien.... Reste bien derrire
moi.... Ils n'osent plus approcher.... Si!... Les voil qui
reviennent!... Ah! ce coup, c'est srieux!... Tenons ferme!...

TYLTYL, [se laissant tomber sur le sol.]

Non, ce n'est plus possible....

LE CHIEN

On vient!... J'entends, je flaire!...

TYLTYL

O donc?... Qui donc?...

LE CHIEN

L! l!... C'est la Lumire!... Elle nous a retrouvs!...
Sauvs, mon petit roi!... Embrasse-moi!... Sauvs!... regarde!...
Ils se mfient!... Ils s'cartent!... Ils ont peur!...

TYLTYL

La Lumire!... La Lumire!... Venez donc!... Htez-vous!... Ils
se sont rvolts!... Ils sont tous contre nous!...

     [Entre la Lumire:  mesure qu'elle s'avance, l'Aurore se
     lve sur la fort qui s'claire.]

LA LUMIRE

Qu'est-ce donc?... Qu'y a-t-il?...Mais, malheureux! tu ne savais
donc pas!... Tourne le Diamant! Ils rentreront dans le Silence et
dans l'Obscurit; et tu ne verras plus leurs sentiments....

     [Tyltyl tourne le Diamant.--Aussitt les mes de tous les
     Arbres se prcipitent dans les troncs qui se referment.
     --Les mes des Animaux disparaissent galement; et l'on
     voit, au loin, brouter une Vache et un Mouton paisibles,
     etc.--La Fort redevient innocente. tonn, Tyltyl regarde
     autour de soi.]

TYLTYL

O sont-ils?... Qu'avaient-ils?... Est-ce qu'ils taient
fous?...

LA LUMIRE

Mais non, ils sont toujours ainsi; mais on ne le sait pas parce
qu'on ne le voit pas.... Je te l'avais bien dit: il est dangereux
de les rveiller quand je ne suis pas l....

TYLTYL, [essuyant son couteau.]

C'est gal; sans le Chien et si je n'avais pas eu mon couteau....
Je n'aurais jamais cru qu'ils fussent si mchants!...

LA LUMIRE

Tu vois bien que l'Homme est tout seul contre tous, en ce
monde....

LE CHIEN

Tu n'as pas trop de mal, mon petit dieu?...

TYLTYL

Rien de grave.... Quant  Mytyl, ils ne l'ont pas touche....
Mais toi, mon bon Tyl?... Tu as la bouche en sang, et ta patte
est casse?...

LE CHIEN

Pas la peine d'en parler.... Demain, il n'y paratra plus....
Mais l'affaire tait chaude!...

LA CHATTE, [sortant d'un fourr en boitant.]

Je crois bien!... Le Boeuf m'a donn un coup de corne dans le
ventre.... On n'en voit pas la trace, mais il me fait bien
mal.... Et le Chne m'a cass la patte....

LE CHIEN

J'aimerais bien savoir laquelle....

MYTYL, caressant la Chatte.

Ma pauvre Tylette, est-ce vrai?... O donc te trouvais-tu?... Je
ne t'ai pas aperue....

LA CHATTE, [hypocritement.]

Petite mre, j'ai t blesse tout de suite, en attaquant le
vilain Porc qui voulait te manger.... C'est alors que le Chne
m'a donn ce grand coup qui m'a tourdie....

LE CHIEN, [ la Chatte, entre les dents.]

Toi, tu sais, j'ai deux mots  te dire.... Tu ne perdras rien
pour attendre!...

LA CHATTE, [plaintivement,  Mytyl.]

Petite mre, il m'insulte.... Il veut me faire du mal....

MYTYL, [au Chien.]

Veux-tu bien la laisser tranquille, vilaine bte....

Ils sortent tous.

RIDEAU




ACTE QUATRIME




SIXIME TABLEAU

DEVANT LE RIDEAU

       *       *       *       *       *

     [Entrent Tyltyl, Mytyl, la Lumire, le Chien, le Chat, le
     Pain, le Feu, le Sucre, l'Eau et le Lait.]

LA LUMIRE

J'ai reu un petit mot de la Fe Brylune qui m'apprend que
l'Oiseau-Bleu se trouve probablement ici....

TYLTYL

O a?...

LA LUMIRE

Ici, dans le cimetire qui est derrire ce mur.... Il parat
qu'un des morts de ce cimetire le cache dans la tombe.... Reste
 savoir lequel.... Il faudra qu'on les passe en revue....

TYLTYL

En revue?... Comment qu'on fera?...

LA LUMIRE

C'est bien simple:  minuit, pour ne pas trop les dranger, tu
tourneras le Diamant. On les verra sortir de terre; ou bien on
apercevra au fond de leurs tombes ceux qui ne sortent pas....

TYLTYL

Ils ne seront pas fchs?...

LA LUMIRE

Nullement, ils ne s'en douteront mme pas.... Ils n'aiment pas
qu'on les drange; mais comme de toutes faons ils ont coutume de
sortir  minuit, cela ne les gnera pas....

TYLTYL

Pourquoi que le Pain, le Sucre et le Lait sont si ples et
pourquoi qu'ils ne disent rien?...

LE LAIT, [chancelant.]

Je sens que je vais tourner....

LA LUMIRE, [bas,  Tyltyl.]

Ne fais pas attention.... Ils ont peur des morts..

LE FEU, [gambadant.]

Moi, je n'en ai pas peur!... J'ai l'habitude de les brler....
Dans les temps, je les brlais tous; c'tait bien plus amusant
qu'aujourd'hui....

TYLTYL

Et pourquoi Tyl tremble-t-il?... Est-ce qu'il a peur aussi?

LE CHIEN, [claquant des dents.]

Moi?... Je ne tremble pas!... Moi, je n'ai jamais peur; mais si
tu t'en allais, je m'en irais aussi....

TYLTYL

Et la Chatte ne dit rien?...

LA CHATTE, [mystrieuse.]

Je sais ce que c'est....

TYLTYL, [ la Lumire.]

Tu viendras avec nous?...

LA LUMIRE

Non, il est prfrable que je reste  la porte du cimetire avec
les Choses et les Animaux.... L'heure n'est pas venue.... La
Lumire ne peut pas encore pntrer chez les morts.... Je vais te
laisser seul avec Mytyl....

TYLTYL

Et Tyl ne peut pas rester avec-nous?...

LE CHIEN

Si, si, je reste, je reste ici.... Je veux rester prs de mon
petit dieu!...

LA LUMIRE

C'est impossible.... L'ordre de la Fe est formel; du reste, il
n'y a rien  craindre....

LE CHIEN

Bien, bien, tant pis.... S'ils sont mchants, mon petit dieu, tu
n'as qu' faire comme a [il siffle.] et tu verras.... Ce sera
comme dans la fort: Wa! Wa! Wa!...

LA LUMIRE

Allons, adieu, mes chers petits.... Je ne serai pas loin....
[Elle embrasse les enfants.] Ceux qui m'aiment et que j'aime me
retrouvent toujours.... [Aux Choses et aux Animaux.] Vous
autres.... par ici.

     [Elle sort avec les Choses et les Animaux. Les enfants
     restent seuls au milieu de la scne. Le rideau s'ouvre pour
     dcouvrir le septime tableau.]





SEPTIME TABLEAU

LE CIMETIRE


Il fait nuit. Clair de lune. Un cimetire de campagne.
Nombreuses tombes, tertres de gazon, croix de bois,
dalles funraires, etc.

       *       *       *       *       *

     [Tyltyl et Mytyl sont debout prs d'un cippe.]

MYTYL

J'ai peur.

TYLTYL, [assez peu rassur.]

Moi, je n'ai jamais peur....

MYTYL

C'est mchant, les morts, dis?..

TYLTYL

Mais non, puisqu'ils ne vivent pas....

MYTYL

Tu en as dj vu?...

TYLTYL

Oui, une fois, dans le temps, lorsque j'tais trs jeune....

MYTYL

Comment c'est fait, dis?...

TYLTYL

C'est tout blanc, trs tranquille et trs froid, et a ne parle
pas....

MYTYL

Nous allons les voir, dis?...

TYLTYL

Bien sr, puisque la Lumire l'a promis....

MYTYL

O c'est qu'ils sont, les morts?...

TYLTYL

Ici, sous le gazon ou sous ces grosses pierres.

MYTYL

Ils sont l toute l'anne?...

TYLTYL

Oui.

MYTYL, [montrant les dalles.]

C'est les portes de leurs maisons?...

TYLTYL

Oui.

MYTYL

Est-ce qu'ils sortent quand il fait beau?...

TYLTYL

Ils ne peuvent sortir qu' la nuit....

MYTYL

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce qu'ils sont en chemise....

MYTYL

Est-ce qu'ils sortent aussi quand il pleut?.

TYLTYL

Quand il pleut, ils restent chez eux....

MYTYL

C'est beau chez eux, dis?...

TYLTYL

On dit que c'est fort troit....

MYTYL

Est-ce qu'ils ont des petits enfants?...

TYLTYL

Bien sr; ils ont tous ceux qui meurent....

MYTYL

Et de quoi vivent-ils?...

TYLTYL

Ils mangent des racines....

MYTYL

Est-ce que nous les verrons?...

TYLTYL

Bien sr, puisqu'on voit tout quand le Diamant est tourn.

MYTYL

Et qu'est-ce qu'ils diront?...

TYLTYL

Ils ne diront rien, puisqu'ils ne parlent pas....

MYTYL

Pourquoi qu'ils ne parlent pas?...

TYLTYL

Parce qu'ils n'ont rien  dire....

MYTYL

Pourquoi qu'ils n'ont rien  dire?...

TYLTYL

Tu m'embtes....

     [Un silence.]

MYTYL

Quand tourneras-tu le Diamant?...

TYLTYL

Tu sais bien que la Lumire a dit d'attendre  minuit, parce
qu'alors on les drange moins....

MYTYL

Pourquoi qu'on les drange moins?...

TYLTYL

Parce que c'est l'heure o ils sortent prendre l'air.

MYTYL

Il n'est pas minuit?...

TYLTYL

Vois-tu le cadran de l'glise?...

MYTYL

Oui, je vois mme la petite aiguille....

TYLTYL

Et bien! minuit va sonner.... L!... Tout juste....
Entends-tu?...

On entend sonner les douze coups de minuit.

MYTYL

Je veux m'en aller!...

TYLTYL

Ce n'est pas le moment.... Je vais tourner le Diamant....

MYTYL

Non, non!... Ne le fais pas!... Je veux m'en aller!... J'ai si
peur, petit frre!... J'ai terriblement peur!...

TYLTYL

Mais il n'y a pas de danger....

MYTYL

Je ne veux pas voir les morts!... Je ne veux pas les voir!...

TYLTYL

C'est bon, tu ne les verras pas, tu fermeras les yeux....

MYTYL, [s'accrochant aux vtements de Tyltyl.]

Tyltyl, je ne peux pas!... Non, ce n'est pas possible!... Ils
vont sortir de terre!...

TYLTYL

Ne tremble pas ainsi.... Ils ne sortiront qu'un moment....

MYTYL

Mais tu trembles aussi, toi!... Ils seront effrayants!...

TYLTYL

Il est temps, l'heure passe....

     [Tyltyl tourne le Diamant. Une terrifiante minute de silence
     et d'immobilit; aprs quoi, lentement, les croix
     chancellent, les tertres s'entr'ouvrent, les dalles se
     soulvent.]

MYTYL, [se blottissant contre Tyltyl.]

Ils sortent!... Ils sont l!...

     [Alors, de toutes les tombes bantes monte graduellement une
     floraison d'abord grle et timide comme une vapeur d'eau,
     puis blanche et virginale et de plus en plus touffue, de
     plus en plus haute, surabondante et merveilleuse, qui peu 
     peu, irrsistiblement, envahissant toutes choses, transforme
     le cimetire en une sorte de jardin ferique et nuptial, sur
     lequel ne tardent pas  se lever les premiers rayons de
     l'aube. La rose scintille, les fleurs s'panouissent, le
     vent murmure dans les feuilles, les abeilles bourdonnent,
     les oiseaux s'veillent et inondent l'espace des premires
     ivresses de leurs hymnes au soleil et  la vie. Stupfaits,
     blouis, Tyltyl et Mytyl, se tenant par la main, font
     quelques pas parmi les fleurs en cherchant la trace des
     tombes.]

MYTYL, [cherchant dans le gazon.]

O sont-ils, les morts?...

TYLTYL, [cherchant de mme.]

Il n'y a pas de morts....


RIDEAU




HUITIME TABLEAU

DEVANT LE RIDEAU QUI REPRSENTE DE BEAUX NUAGES


     Entrent: Tyltyl, Mytyl, la Lumire, le Chien, la Chatte, le
     Pain, le Feu, le Sucre, l'Eau et le Lait.

       *       *       *       *       *

LA LUMIRE

Je crois que cette fois nous tenons L'Oiseau-Bleu. J'aurais d y
penser ds la premire tape.... Ce n'est que ce matin, en
reprenant mes forces dans l'aurore, que l'ide m'est venue comme
un rayon du ciel.... Nous sommes  l'entre des jardins enchants
o se trouvent runis sous la garde du Destin, toutes les Joies,
tous les Bonheurs des Hommes....

TYLTYL

Il y en a beaucoup? Est-ce qu'on en aura? Est-ce qu'ils sont
petits?...

LA LUMIRE

Il en est de petits et de grands, de gros et de dlicats, de trs
beaux et d'autres qui sont moins agrables.... Mais les plus
vilains furent, il y a quelque temps, expulss des jardins et
cherchrent refuge chez les Malheurs. Car il faut remarquer que
les Malheurs habitent un autre contigu, qui communique avec le
jardin des Bonheurs et n'en est spar que par une sorte de
vapeur ou de rideau subtil que le vent qui souffle des hauteurs
de la Justice ou du fond de l'ternit soulve  chaque
instant.... Maintenant, il s'agit de s'organiser et de prendre
certaines prcautions. En gnral, les Bonheurs sont fort bons,
pourtant il en est quelques-uns qui sont plus dangereux et plus
perfides que les plus grands Malheurs....

LE PAIN

J'ai une ide! S'ils sont dangereux et perfides, ne serait-il
pas prfrable que nous attendissions tous  la porte, afin
d'tre  mme de prter main-forte aux enfants s'ils taient
obligs de fuir?...

LE CHIEN

Pas du tout! pas du tout!... Je veux aller partout avec mes
petits dieux!... Que tous ceux qui ont peur restent donc  la
porte!... Nous n'avons pas besoin [Regardant le Pain]. de
poltrons, [Regardant la Chatte] ni de tratres....

LE FEU

Moi, j'y vais!... Il parat que c'est amusant!... On y danse tout
le temps....

LE PAIN

Est-ce qu'on y mange aussi?...

L'EAU, [gmissant.]

Je n'ai jamais connu le plus petit Bonheur!... Je veux en voir
enfin!...

LA LUMIRE

Taisez-vous! Personne ne demande vos avis.... Voici ce que j'ai
dcid: le Chien, le Pain et le Sucre accompagneront les enfants.
L'Eau n'entrera pas, parce qu'elle est trop froide, ni le Feu qui
est trop turbulent. J'engage vivement le Lait  rester  la
porte, parce qu'il est trop impressionnable; quant  la Chatte,
elle fera comme elle voudra....

LE CHIEN

Elle a peur!...

LA CHATTE

J'irai saluer en passant quelques Malheurs qui sont de vieux amis
et habitent  ct des Bonheurs....

TYLTYL

Et toi, la Lumire, est-ce que tu ne viens pas?...

LA LUMIRE

Je ne peux pas entrer ainsi chez les Bonheurs; la plupart ne me
supportent pas.... Mais j'ai ici le voile pais dont je me
couvre quand je visite les gens heureux.... [Elle dplie un long
voile dont elle s'enveloppe soigneusement.] Il ne faut pas qu'un
rayon de mon me les effraye, car il est beaucoup de Bonheurs qui
ont peur et ne sont pas heureux.... Voil, de cette faon, les
moins jolis et les plus gros eux-mmes n'auront plus rien 
redouter....

     [Le rideau s'ouvre pour dcouvrir le neuvime tableau.]




NEUVIME TABLEAU

LES JARDINS DES BONHEURS


Quand s'ouvre le rideau, on dcouvre, prise sur les premiers
plans des jardins, une sorte de salle forme de hautes colonnes
de marbre entre lesquelles, masquant tout le fond, sont tendues
de lourdes draperies de pourpre que soutiennent des cordages
d'or. Architecture rappelant les moments les plus sensuels et les
plus somptueux de la Renaissance (vnitienne ou flamande Vronse
et Rubens). Guirlandes, cornes d'abondance, torsades, vases,
statues, dorures prodigus de toutes parts.--Au milieu, massive
et ferique table de jaspe et de vermeil, encombre de flambeaux,
de cristaux, de vaisselle d'or et d'argent et surcharge de mets
fabuleux.--Autour de la table, mangent, boivent, hurlent,
chantent, s'agitent, se vautrent ou s'endorment parmi les
venaisons, les fruits miraculeux, les aiguires et les amphores
renverses, les plus gros Bonheurs de la terre. Ils sont normes,
invraisemblablement obses et rubiconds, couverts de velours et
de brocarts, couronns d'or, de perles et de pierreries. De
belles esclaves apportent, sans cesse des plats empanachs et des
breuvages cumiants.--Musique vulgaire, hilare et brutale o
dominent les cuivres.--Une lumire lourde et rouge baigne la
scne.

       *       *       *       *       *

     [Tyltyl, Mytyl, le Chien, le Pain et le Sucre, d'abord assez
     intimids, se pressent,  droite, au premier plan, autour de
     la Lumire. La Chatte, sans rien dire, se dirige vers le
     fond, galement  droite, soulve un rideau sombre et
     disparat.]

TYLTYL

Qu'est-ce que ces gros messieurs qui s'amusent et mangent tant de
bonnes choses?

LA LUMIRE

Ce sont les plus gros Bonheurs de la Terre, ceux qu'on peut voir
 l'oeil nu. Il est possible, bien qu'assez peu probable, que
l'Oiseau-Bleu se soit un instant gar parmi eux. C'est pourquoi
ne tourne pas encore le Diamant. Nous allons, pour la forme,
explorer tout 'd'abord cette partie de la salle.

TYLTYL

Est-ce qu'on peut s'approcher?

LA LUMIRE

Certainement. Ils ne sont pas mchants, bien que vulgaires et,
d'habitude, assez mal levs.

MYTYL

Qu'ils ont de beaux gteaux!...

LE CHIEN

Et du gibier! et des saucisses! et des gigots d'agneau et du foie
de veau!... [Proclamant.] Rien au monde n'est meilleur, rien
n'est plus beau et rien ne vaut le foie de veau!...

LE PAIN

Except les Pains-de-quatre-livres ptris de fine fleur de
froment! Ils en ont d'admirables!... Qu'ils sont beaux! qu'ils
sont beaux!... Ils sont plus gros que moi!...

LE SUCRE

Pardon, pardon, mille pardons.... Permettez, permettez.... Je ne
voudrais froisser personne; mais n'oubliez-vous pas les Sucreries
qui sont la gloire de cette table et dont l'clat et la
magnificence surpassent, si j'ose m'exprimer ainsi, tout ce qu'il
y a dans cette salle et peut-tre en tout autre lieu....

TYLTYL

Qu'ils ont l'air contents et heureux!... Et ils crient! et ils
rient! et ils chantent!... Je crois qu'ils nous ont vus....

     [En effet, une douzaine des plus Gros Bonheurs se sont levs
     de table et s'avancent pniblement, en soutenant leur
     ventre, vers le groupe des enfants.]

LA LUMIRE

Ne crains rien, ils sont trs accueillants.... Ils vont
probablement t'inviter  dner.... N'accepte pas, n'accepte rien,
de peur d'oublier ta mission....

TYLTYL

Quoi? Pas mme un petit gteau? Ils ont l'air si bons, si frais,
si bien glacs de sucre, orns de fruits confits et dbordants de
crme!...

LA LUMIRE

Ils sont dangereux et briseraient ta volont. Il faut savoir
sacrifier quelque chose au devoir qu'on remplit. Refuse poliment
mais avec fermet. Les voici....

LE PLUS GROS DES BONHEURS, [tendant la main  Tyltyl.]

Bonjour, Tyltyl!...

TYLTYL, [tonn.]

Vous me connaissez donc?... Qui tes-vous?...

LE GROS BONHEUR

Je suis le plus gros des Bonheurs, le Bonheur-d'tre-riche, et je
viens, au nom de mes frres, vous prier, vous et votre famille,
d'honorer de votre prsence notre repas sans fin. Vous vous
trouverez au milieu de tout ce qu'il y a de mieux parmi les vrais
et gros Bonheurs de de cette Terre. Permettez que je vous
prsente les principaux d'entre eux. Voici mon gendre, le
Bonheur-d'tre-propritaire, qui a le ventre en poire. Voici le
Bonheur-de-la-vanit-satisfaite, dont le visage est si
gracieusement bouffi. [Le Bonheur-de-la-vanit-satisfaite salue
d'un air protecteur.] Voici le
Bonheur-de-boire-quand-on-n'a-plus-soif et le
Bonheur-de-manger-quand-on-n'a-plus-faim, qui sont jumeaux et
ont les jambes en macaroni. [Ils saluent en chancelant.] Voici le
Bonheur-de-ne-rien-savoir, qui est sourd comme une limande, et le
Bonheur-de-ne-rien-comprendre, qui est aveugle comme une taupe.
Voici le Bonheur-de-ne-rien-faire et le
Bonheur-de-dormir-plus-qu'il-n'est-ncessaire, qui ont les mains
en mie de pain et les yeux en gele de pche. Voici enfin le
Rire-pais qui est fendu jusqu'aux oreilles et auquel rien ne
peut rsister....

     [Le Rire-pais salue en se tordant.]

TYLTYL, [montrant du doigt un Gros Bonheur qui se tient un peu 
l'cart.]

Et celui-l, qui n'ose pas approcher et nous tourne le dos?...

LE GROS BONHEUR

N'insistez pas, il est un peu gn et n'est pas prsentable  des
enfants.... [Saisissant les mains de Tyltyl.] Mais venez donc! On
recommence le festin.... C'est la douzime fois depuis l'aurore.
On n'attend plus que vous.... Entendez-vous tous les convives qui
vous rclament  grands cris?... Je ne puis vous les prsenter
tous, ils sont extrmement nombreux.... [Offrant le bras aux deux
enfants.] Permettez que je vous conduise aux deux places
d'honneur....

TYLTYL

Je vous remercie bien, monsieur le Gros Bonheur.... Je regrette
vivement.... Je ne peux pas pour le moment.... Nous sommes trs
presss, nous cherchons l'Oiseau-Bleu. Vous ne sauriez pas, par
hasard, o il se cache?

LE GROS BONHEUR

L'Oiseau-Bleu?... Attendez donc.... Oui, oui, je me rappelle....
On m'en a parl dans le temps.... C'est, je crois, un oiseau qui
n'est pas comestible.... En tout cas, il n'a jamais paru sur
notre table.... C'est vous dire qu'on le tient en mdiocre
estime.... Mais ne vous mettez pas en peine; nous avons tant
d'autres choses bien meilleures.... Vous allez vous mler  notre
vie, vous verrez tout ce que nous faisons....

TYLTYL

Que faites-vous?

LE GROS BONHEUR

Mais nous nous occupons sans cesse  ne rien faire.... Nous
n'avons pas une minute de repos.... Il faut boire, il faut
manger, il faut dormir. C'est extrmement absorbant....

TYLTYL

Est-ce que c'est amusant?

LE GROS BONHEUR

Mais oui.... Il le faut bien, il n'y a pas autre chose sur cette
Terre....

LA LUMIRE

Croyez-vous?...

LE GROS BONHEUR, [indiquant du doigt la Lumire, bas,  Tyltyl.]

Quelle est cette jeune personne mal leve?...

     [Durant toute la conversation prcdente, une foule de Gros
     Bonheurs de second ordre s'est occupe du Chien, du Sucre et
     du Pain, et les a entrans vers l'orgie. Tyltyl aperoit
     soudain ces derniers qui, attabls fraternellement avec
     leurs htes, mangent, boivent et se trmoussent follement.]

TYLTYL

Voyez donc, la Lumire!... Ils sont  table!...

LA LUMIRE

Rappelle-les! sinon cela finira mal!...

TYLTYL

Tyl!...Tyl! ici!... Veux-tu venir ici, tout de suite,
entends-tu!... Et vous, l-bas, le Sucre et le Pain, qui donc
vous a permis de me quitter?... Qu'est-ce que vous faites l,
sans autorisation?...

LE PAIN, [la bouche pleine.]

Est-ce que tu ne pourrais pas nous parler plus poliment?...

TYLTYL

Quoi? C'est le Pain qui se permet de me tutoyer?... Mais
qu'est-ce qui te prend?... Et toi, Tyl!... Est-ce ainsi qu'on
obit? Allons, viens ici,  genoux,  genoux!... Et plus vite que
a!...

LE CHIEN, [ mi-voix et du bout de la table.]

Moi, quand je mange, je n'y suis pour personne et je n'entends
plus rien....

LE SUCRE, [mielleusement.]

Excusez-nous, nous ne saurions quitter ainsi, sans les froisser,
d'aussi aimables htes....

LE GROS BONHEUR

Vous voyez!... Ils vous donnent l'exemple.... Venez, on vous
attend.... Nous n'admettons pas de refus.... On vous fera une
douce violence.... Allons, les Gros Bonheurs, aidez-moi!...
Poussons-les de force vers la table, pour qu'ils soient heureux
malgr eux!...

     [Tous les Gros Bonheurs, avec des cris de joie et gambadant
     de leur mieux, entranent les enfants qui se dbattent,
     tandis que le Rire-pais saisit vigoureusement la Lumire
     par la taille.]

LA LUMIRE

Tourne le Diamant, il est temps!...

     [Tyltyl fait ce qu'ordonne la Lumire. Aussitt la scne
     s'illumine d'une clart ineffablement pure, divinement
     rose, harmonieuse et lgre. Les lourds ornements du
     premier plan, les paisses tentures rouges se dtachent et
     disparaissent, dvoilant un fabuleux et doux jardin de paix
     lgre et de srnit, une sorte de palais de verdure aux
     perspectives harmonieuses, o la magnificence des
     feuillages, puissants et lumineux, exubrants et nanmoins
     disciplins, o l'ivresse virginale des fleurs et la frache
     allgresse des eaux qui coulent, ruissellent et jaillissent
     de toutes parts semblent entraner jusqu'aux confins de
     l'horizon l'ide mme de la flicit. La table de l'orgie
     s'effondre sans laisser de traces; les velours, les
     brocarts, les couronnes des Gros Bonheurs, au souffle
     lumineux qui envahit la scne, se soulvent, se dchirent et
     tombent, en mme temps que les masques hilares, aux pieds
     des convives abasourdis. Ceux-ci se dgonflent  vue
     d'oeil, comme des vessies creves, s'entre-regardent,
     clignotent sous les rayons inconnus qui les blessent, et, se
     voyant enfin tels qu'ils sont en vrit, c'est--dire nus,
     hideux, flasques et lamentables, se mettent  pousser des
     hurlements de honte et d'pouvante, parmi lesquels on
     distingue trs nettement ceux du Rire-pais qui dominent
     tous les autres. Seul le Bonheur-de-ne-rien-comprendre
     demeure parfaitement calme, tandis que ses collgues
     s'agitent perdument, cherchent  fuir,  se cacher dans les
     coins qu'ils esprent plus sombres. Mais il n'y a plus
     d'ombre dans le jardin blouissant. Aussi la plupart se
     dcident-ils  franchir, en dsespoir de cause, le rideau
     menaant qui, sur l droite, dans un angle, ferme la vote
     de la caverne des Malheurs. A chaque fois que l'un d'eux,
     dans la panique, soulve un pan de ce rideau, on entend
     s'lever du creux de l'antre une tempte d'injures,
     d'imprcations et de maldictions. Quant au Chien, au Pain
     et au Sucre, l'oreille basse, ils rejoignent le groupe des
     enfants, et, trs penauds, se dissimulent derrire eux.]

TYLTYL, [regardant fuir les Gros Bonheurs.]

Dieu qu'ils sont laids!... O vont-ils?...

LA LUMIRE

Ma foi, je crois qu'ils ont perdu la tte.... Ils vont se
rfugier chez les Malheurs o je crains fort qu'on ne les
retienne dfinitivement....

TYLTYL, [regardant autour de soi, merveill.]

Oh! le beau jardin, le beau jardin!... O sommes-nous?...

LA LUMIRE

Nous n'avons pas chang de place; ce sont tes yeux qui ont chang
de sphre.... Nous voyons  prsent la vrit des choses; et nous
allons apercevoir l'me des Bonheurs qui supportent la clart du
Diamant.

TYLTYL

Que c'est beau!... Qu'il fait beau!... On se croirait en plein
t.... Tiens! on dirait qu'on s'approche et qu'on va s'occuper
de nous....

     [En effet, les jardins commencent  se peupler de formes
     angliques qui semblent sortir d'un long sommeil et glissent
     harmonieusement entre les arbres. Elles sont vtues de robes
     lumineuses, aux subtiles et suaves nuances: rveil de rose,
     sourire d'eau, azur d'aurore, rose d'ambre, etc.... ]

LA LUMIRE

Voici que s'avancent quelques Bonheurs aimables et curieux qui
vont nous renseigner....

TYLTYL

Tu les connais?...

LA LUMIRE

Oui, je les connais tous; je viens souvent chez eux, sans qu'ils
sachent qui je suis....

TYLTYL

Il y en a, il y en a!... Ils sortent de tous cts!...

LA LUMIRE

Il y en avait beaucoup plus dans le temps. Les Gros Bonheurs leur
ont fait bien du tort.

TYLTYL

C'est gal, il en reste pas mal....

LA LUMIRE

Tu en verras bien d'autres,  mesure que l'influence du Diamant
se rpandra parmi les jardins.... On trouve sur la Terre beaucoup
plus de Bonheurs qu'on ne croit; mais la plupart des Hommes ne
les dcouvrent point....

TYLTYL

En voici de petits qui s'avancent, courons  leur rencontre....

LA LUMIRE

C'est inutile; ceux qui nous intressent passeront par ici. Nous
n'avons pas le temps de faire la connaissance de tous les
autres....

     [Une bande de Petits Bonheurs, gambadant et riant aux clats,
     accourt du fond des verdures et danse une ronde autour des
     enfants.]

TYLTYL

Qu'ils sont jolis, jolis!... D'o viennent-ils, qui sont-ils?...

LA LUMIRE

Ce sont les Bonheurs des enfants....

TYLTYL

Est-ce qu'on peut leur parler?...

LA LUMIRE

C'est inutile. Ils chantent, ils dansent, ils rient, mais ils ne
parlent pas encore....

TYLTYL, frtillant.

Bonjour! Bonjour!... Oh! le gros, l, qui rit!... Qu'ils ont de
belles joues, qu'ils ont de belles robes!... Ils sont tous riches
ici?...

LA LUMIRE

Mais non, ici comme partout, il y a bien plus de pauvres que de
riches....

TYLTYL

O sont les pauvres?...

LA LUMIRE

On ne peut pas les distinguer.... Le Bonheur d'un enfant est
toujours revtu de ce qu'il y a de plus beau sur terre et dans
les cieux.

TYLTYL, [ne tenant plus en place.]

Je voudrais danser avec eux....

LA LUMIRE

C'est absolument impossible, nous n'avons pas le temps.... Je
vois qu'ils n'ont pas l'Oiseau-Bleu.... Du reste, ils sont
presss, tu vois, ils sont dj passs.... Eux non plus n'ont pas
de temps  perdre, car l'enfance est trs brve....

     [Une autre bande de Bonheurs, un peu plus grands que les
     prcdents, se prcipite dans le jardin, et chantant 
     tue-tte: Les voil! les voil! Ils nous voient! Ils nous
     voient!... danse autour des enfants une joyeuse farandole,
      la fin de laquelle, celui qui parat tre le chef de la
     petite troupe s'avance vers Tyltyl en lui tendant la main.]

LE BONHEUR

Bonjour, Tyltyl!...

TYLTYL

Encore un qui me connat!... [A la Lumire.] On commence  me
connatre un peu partout.... Qui es-tu?...

LE BONHEUR

Tu ne me reconnais pas?... Je parie que tu ne reconnais aucun de
ceux qui sont ici?...

TYLTYL, [assez embarrass.]

Mais non.... Je ne sais pas.... Je ne me rappelle pas vous avoir
vus....

LE BONHEUR

Vous entendez?... J'en tais sr!... Il ne nous a jamais vus!...
[Tous les autres Bonheurs de la bande clatent de rire.] Mais,
mon petit Tyltyl, tu ne connais que nous!... Nous sommes toujours
autour de toi!... Nous mangeons, nous buvons, nous nous
veillons, nous respirons, nous vivons avec toi!...

TYLTYL

Oui, oui, parfaitement, je sais, je me rappelle.... Mais je
voudrais savoir comment on vous appelle....

LE BONHEUR

Je vois bien que tu ne sais rien.... Je suis le chef des
Bonheurs-de-ta-maison; et tous ceux-ci sont les autres Bonheurs
qui l'habitent....

TYLTYL

Il y a donc des Bonheurs  la maison?...

     [Tous les Bonheurs clatent de rire.]

LE BONHEUR

Vous l'avez entendu!... S'il y a des Bonheurs dans ta maison!...
Mais, petit malheureux, elle en est pleine  faire sauter les
portes et les fentres!... Nous rions, nous chantons, nous crons
de la joie  refouler les murs,  soulever les toits; mais nous
avons beau faire, tu ne vois rien, tu n'entends rien.... J'espre
qu' l'avenir tu seras un peu plus raisonnable.... En attendant,
tu vas serrer la main aux plus notables.... Une fois rentr chez
toi, tu les reconnatras ainsi plus facilement.... Et puis,  la
fin d'un beau jour, tu sauras les encourager d'un sourire, les
remercier d'un mot aimable, car ils font vraiment tout ce qu'ils
peuvent pour te rendre la vie lgre et dlicieuse.... Moi
d'abord, ton serviteur, le Bonheur-de-se-bien-porter.... Je ne
suis pas le plus joli, mais le plus srieux. Tu me
reconnatras?... Voici le Bonheur-de-l'air-pur, qui est  peu
prs transparent.... Voici le Bonheur-d'aimer-ses-parents, qui
est vtu de gris et toujours un peu triste, parce qu'on ne le
regarde jamais.... Voici le Bonheur-du-ciel-bleu, qui est
naturellement vtu de bleu; et le Bonheur-de-la-fort qui, non
moins naturellement, est habill de vert, et que tu reverras
chaque fois que tu te mettras  la fentre.... Voici encore le
bon Bonheur-des-heures-de soleil qui est couleur de diamant, et
celui du-Printemps qui est d'meraude folle....

TYLTYL

Et vous tes aussi beaux tous les jours?...

LE BONHEUR

Mais oui, c'est tous les jours dimanche, dans toutes les maisons,
quand on ouvre les yeux.... Et puis, quand vient le soir, voici
le Bonheur-des-couchers-de-soleil, qui est plus beau que tous les
rois du monde; et que suit le
Bonheur-devoir-se-lever-les-toiles, dor comme un dieu
d'autrefois.... Puis, quand il fait mauvais, voici le
Bonheur-de-la-pluie qui est couvert de perles, et le
Bonheur-du-feu-d'hiver qui ouvre aux mains geles son beau
manteau de pourpre.... Et je ne parle pas du meilleur de tous,
parce qu'il est presque frre des grandes Joies limpides que vous
verrez bientt, et qui est le Bonheur-des-penses-innocentes, le
plus clair d'entre nous.... Et puis, voici encore.... Mais
vraiment, ils sont trop!... Nous n'en finirions pas, et je dois
prvenir d'abord les Grandes-Joies qui sont l-haut, au fond,
prs des portes du ciel, et ne savent pas encore que vous tes
arrivs.... Je vais leur dpcher le
Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rose, qui est le plus
agile.... [Au Bonheur qu'il vient de nommer et qui s'avance en
faisant des cabrioles.] Va!...

     [A ce moment, une sorte de diablotin en maillot noir,
     bousculant tout le monde en poussant des cris inarticuls,
     s'approche de Tyltyl, et gambade follement en l'accablant de
     nasardes, taloches et coups de pied insaisissables.]

TYLTYL, [ahuri et profondment indign.]

Qu'est-ce que c'est que ce sauvage?

LE BONHEUR

Bon! c'est encore le Plaisir-d'tre-insupportable qui s'est
chapp de la caverne des Malheurs. On ne sait o l'enfermer. Il
s'vade de partout, et les Malheurs eux-mmes ne veulent plus le
garder.

     [Le diablotin continue de lutiner Tyltyl qui essaye
     vainement de se dfendre, puis, soudain, riant aux clats,
     disparat sans raison, comme il tait venu.]

TYLTYL

Qu'est-ce qu'il a? Il est un peu fou?

LA LUMIRE

Je ne sais. Il parat que c'est ainsi que tu es toi-mme lorsque
tu n'es pas sage. Mais en attendant, il faudrait s'informer de
l'Oiseau-Bleu. Il se peut que le chef des Bonheurs-de-ta-maison
n'ignore pas o il se trouve....

TYLTYL

O est-il?...

LE BONHEUR

Il ne sait pas o se trouve l'Oiseau-Bleu!...

     [Tous les Bonheurs-de-la-maison clatent de rire.]

TYLTYL, [vex.]

Mais non, je ne sais pas.... Il n'y a pas de quoi rire....

     [Nouveaux clats de rires.]

LE BONHEUR

Voyons, ne te fche pas.... et puis, soyons srieux.... Il ne
sait pas, que voulez-vous, il n'est pas plus ridicule que la
plupart des Hommes.... Mais voici que le petit
Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rose a prvenu les
Grandes-Joies qui s'avancent vers nous....

     [En effet, les hautes et belles figures angliques, vtues
     de robes lumineuses, s'approchent lentement.]

TYLTYL

Qu'elles sont belles!... Pourquoi ne rient-elles pas?... Ne
sont-elles pas heureuses?...

LA LUMIRE

Ce n'est pas quand on rit qu'on est le plus heureux....

TYLTYL

Qui sont-elles?...

LE BONHEUR

Ce sont les Grandes-Joies....

TYLTYL

Tu sais leurs noms?...

LE BONHEUR

Naturellement, nous jouons souvent avec elles.... Voici d'abord:
devant les autres, la Grande-Joie-d'tre-juste, qui sourit chaque
fois qu'une injustice est rpare,--je suis trop jeune, je ne
l'ai pas encore vu sourire. Derrire elle, c'est la
Joie-d'tre-bonne, qui est la plus heureuse, mais la plus triste;
et qu'on a bien du mal  empcher d'aller chez les Malheurs
qu'elle voudrait consoler. A droite, c'est la
Joie-du-travail-accompli  ct de la Joie-de-penser. Ensuite,
c'est la Joie-de-comprendre qui cherche toujours son frre, le
Bonheur-de-ne-rien-comprendre....

TYLTYL

Mais je l'ai vu, son frre!... Il est all chez les Malheurs avec
les Gros Bonheurs....

LE BONHEUR

J'en tais sr!... Il a mal tourn, de mauvaises frquentations
l'ont entirement perverti.... Mais n'en parle pas  sa soeur.
Elle voudrait aller le chercher et nous y perdrions une des plus
belles joies.... Voici encore, parmi les plus grandes, la
Joie-de-voir-ce-qui-est-beau, qui ajoute chaque jour quelques
rayons  la lumire qui rgne ici....

TYLTYL

Et l, au loin, au loin, dans les nuages d'or, celle que j'ai
peine  voir en me dressant tant que je peux sur la pointe des
pieds?...

LE BONHEUR

C'est la grande Joie-d'aimer.... Mais tu auras beau faire, tu es
bien trop petit pour la voir tout entire....

TYLTYL

Et l-bas, tout au fond, celles qui sont voiles et ne
s'approchent pas?...

LE BONHEUR

Ce sont celles que les Hommes ne connaissent pas encore....

TYLTYL

Que nous veulent les autres?... Pourquoi s'cartent-elles?...

LE BONHEUR

C'est devant une Joie nouvelle qui s'avance, peut-tre la plus
pure que nous ayons ici..

TYLTYL

Qui est-ce?...

LE BONHEUR

Tu ne la reconnais pas encore?... Mais regarde donc mieux, ouvre
donc tes deux yeux jusqu'au coeur de ton me!... Elle t'a vu,
elle t'a vu!... Elle accourt en te tendant les bras!... C'est la
Joie de ta mre, c'est la Joie-sans-gale-de-l'amour-maternel!...

     [Aprs l'avoir acclame, les autres Joies, accourues de
     toutes parts, s'cartent en silence devant la
     Joie-de-l'amour-maternel.]

L'AMOUR MATERNEL

Tyltyl! Et puis Mytyl!... Comment, c'est vous, c'est vous que je
retrouve ici!... Je ne m'attendais pas!... J'tais bien seule 
la maison, et voici que tous deux vous montez jusqu'au ciel o
rayonnent dans la Joie l'me de toutes les mres!... Mais d'abord
des baisers, des baisers tant qu'on peut!... Tous les deux dans
mes bras, il n'y a rien au monde qui donne plus de bonheur!...
Tyltyl, tu ne ris pas?... Ni toi non plus, Mytyl?... Vous ne
connaissez pas l'amour de votre mre?... Mais regardez-moi donc,
et n'est-ce pas mes yeux, mes lvres et mes bras?...

TYLTYL

Mais si, je reconnais, mais je ne savais pas.... Tu ressembles 
maman, mais tu es bien plus belle....

L'AMOUR MATERNEL

videmment, moi, je ne vieillis plus.... Et chaque jour qui passe
m'apporte de la force, de la jeunesse et du bonheur.... Chacun de
tes sourires m'allge d'une anne.... A la maison, cela ne se
voit pas, mais ici l'on voit tout, et c'est la vrit....

TYLTYL, [merveill, la contemplant et l'embrassant tour  tour.]

Et cette belle robe, en quoi donc qu'elle est faite?... Est-ce
que c'est de la soie, de l'argent ou des perles?...

L'AMOUR MATERNEL

Non, ce sont des baisers, des regards, des caresses.... chaque
baiser qu'on donne y ajoute un rayon de lune ou de soleil....

TYLTYL

C'est drle, je n'aurais jamais cru que tu tais si riche.... O
donc la cachais-tu?... tait-elle dans l'armoire dont papa a la
clef?...

L'AMOUR MATERNEL

Mais non, je l'ai toujours, mais on ne la voit pas, parce qu'on
ne voit rien quand les yeux sont ferms.... Toutes les mres sont
riches quand elles aiment leurs enfants.... Il n'en est pas de
pauvres, il n'en est pas de laides, il n'en est pas de
vieilles.... Leur amour est toujours la plus belle des Joies....
Et quand elles semblent tristes, il suffit d'un baiser qu'elles
reoivent ou qu'elles donnent pour que toutes leurs larmes
deviennent des toiles dans le fond de leurs yeux....

TYLTYL, [la regardant avec tonnement.]

Mais oui, c'est vrai, tes yeux, ils sont remplis d'toiles.... Et
ce sont bien tes yeux, mais ils sont bien plus beaux.... Et c'est
ta main aussi, elle a sa petite bague.... Elle a mme la brlure
que tu t'es faite un soir en allumant la lampe.... Mais elle est
bien plus blanche et qu'elle a la peau fine!... On dirait qu'on y
voit couler de la lumire.... Elle ne travaille pas comme celle
de la maison?...

L'AMOUR MATERNEL

Mais si, c'est bien la mme; tu n'avais donc pas vu qu'elle
devient toute blanche et s'emplit de lumire ds qu'elle te
caresse?...

TYLTYL

C'est tonnant, maman, c'est bien ta voix aussi; mais tu parles
bien mieux que chez nous....

L'AMOUR MATERNEL

Chez nous on a bien trop  faire et l'on n'a pas le temps....
Mais ce qu'on ne dit pas, on l'entend tout de mme.... Maintenant
que tu m'as vue, me reconnatras-tu, sous ma robe dchire,
lorsque tu rentreras demain dans la chaumire?...

TYLTYL

Je ne veux pas rentrer.... Puisque tu es ici, j'y veux rester
aussi, tant que tu y seras....

L'AMOUR MATERNEL

Mais c'est la mme chose, c'est l-bas que je suis, c'est l-bas
que nous sommes.... Tu n'es venu ici que pour te rendre compte et
pour apprendre enfin comment il faut me voir quand tu me vois
l-bas.... Comprends-tu, mon Tyltyl?... Tu te crois dans le ciel;
mais le ciel est partout o nous nous embrassons.... Il n'y a pas
deux mres, et tu n'en as pas d'autre.... Chaque enfant n'en a
qu'une et c'est toujours la mme et toujours la plus belle; mais
il faut la connatre et savoir regarder.... Mais comment as-tu
fait pour arriver ici et trouver une route que les Hommes ont
cherche depuis qu'ils habitent la Terre?...

TYLTYL, [montrant la Lumire qui, par discrtion, s'est un peu
carte.]

C'est elle qui m'a conduit....

L'AMOUR MATERNEL

Qui est-ce?...

TYLTYL

La Lumire....

L'AMOUR MATERNEL

Je ne l'ai jamais vue.... On m'avait dit qu'elle vous aimait
bien et qu'elle tait trs bonne.... Mais pourquoi se
cache-t-elle?... Elle ne montre jamais son visage?...

TYLTYL

Mais si, mais elle a peur que les Bonheurs aient peur s'ils y
voyaient trop clair....

L'AMOUR MATERNEL

Mais elle ne sait donc pas que nous n'attendons qu'elle!...
[Appelant les autres Grandes Joies.] Venez, venez, mes soeurs!
Venez, accourez toutes, c'est la Lumire qui vient enfin nous
visiter!...

     [Frmissement parmi les Grandes Joies qui se rapprochent.
     Cris: La Lumire est ici!... La Lumire, la Lumire!...]

LA JOIE-DE-COMPRENDRE, [cartant toutes les autres pour venir
embrasser la Lumire.]

Vous tes la Lumire et nous ne savions pas!... Et voici des
annes, des annes, des annes que nous vous attendons!... Me
reconnaissez-vous?... C'est la Joie-de-comprendre qui vous a
tant cherche.... Nous sommes trs heureuses, mais nous ne
voyons pas au del de nous-mmes....

LA JOIE-D'TRE-JUSTE, [embrassant la Lumire  son tour.]

Me reconnaissez-vous?... C'est la Joie-d'tre-juste qui vous a
tant prie.... Nous sommes trs heureuses, mais nous ne voyons
pas au del de nos ombres....

LA JOIE-DE-VOIR-CE-QUI-EST-BEAU, [l'embrassant galement.]

Me reconnaissez-vous?... C'est la Joie-des-beauts qui vous a
tant aime... Nous sommes trs heureuses, mais nous ne voyons pas
au del de nos songes....

LA JOIE-DE-COMPRENDRE

Voyez, voyez, ma soeur, ne nous faites plus attendre.... Nous
sommes assez fortes, nous sommes assez pures.... cartez donc ces
voiles qui nous cachent encore les dernires vrits et les
derniers bonheurs.... Voyez, toutes mes soeurs s'agenouillent 
vos pieds.... Vous tes notre reine et notre rcompense....

LA LUMIRE, [resserrant ses voiles.]

Mes soeurs, mes belles soeurs, j'obis  mon Matre....
L'heure n'est pas venue, elle sonnera peut-tre et je vous
reviendrai sans craintes et sans ombres.... Adieu, relevez-vous,
embrassons-nous encore comme des soeurs retrouves, en
attendant le jour qui paratra bientt....

L'AMOUR MATERNEL, [embrassant la Lumire.]

Vous avez t bonne pour mes pauvres petits....

LA LUMIRE

Je serai toujours bonne autour de ceux qui s'aiment....

LA JOIE-DE-COMPRENDRE, [s'approchant de la Lumire.]

Que le dernier baiser soit pos sur mon front....

     [Elles s'embrassent longuement, et, quand elles se sparent
     et relvent la tte, on voit des larmes dans leurs yeux.]

TYLTYL, [tonn.]

Pourquoi pleurez-vous?....[regardant les autres Joies]

Tiens! vous pleurez aussi.... Mais pourquoi tout le monde a-t-il
des larmes plein les yeux?...

LA LUMIRE

Silence, mon enfant....


RIDEAU




ACTE CINQUIME




DIXIME TABLEAU

LE ROYAUME DE L'AVENIR


Les salles immenses du Palais d'Azur, o attendent les enfants
qui vont natre.--Infinies perspectives de colonnes de saphir
soutenant des votes de turquoise. Tout ici, depuis la lumire et
les dalles de lapis-lazuli jusqu'aux pulvrulences du fond o se
perdent les derniers arceaux, jusqu'aux moindres objets, est d'un
bleu irrel, intense, ferique. Seuls les chapiteaux et les
socles des colonnes, les clefs de vote, quelques siges quelques
bancs circulaires sont de marbre blanc ou d'albtre.--A droite,
entre les colonnes, de grandes portes opalines. Ces portes, dont
le Temps, vers la fin de la scne, cartera les battants,
s'ouvrent sur la Vie actuelle et les quais de l'Aurore. Partout,
peuplant harmonieusement la salle, une foule d'enfants vtus de
longues robes azures.--Les uns jouent, d'autres se promnent,
d'autres causent ou songent; beaucoup sont endormis, beaucoup
aussi travaillent, entre les colonnades, aux inventions futures;
et leurs outils, leurs instruments, les appareils qu'ils
construisent, les plantes, les fleurs et les fruits qu'ils
cultivent ou qu'ils cueillent sont du mme bleu surnaturel et
lumineux que l'atmosphre gnrale du Palais.--Parmi les enfants,
revtues d'un azur plus ple et plus diaphane, passent et
repassent quelques figures de haute taille, d'une beaut
souveraine et silencieuse, qui paraissent tre des anges.

       *       *       *       *       *

     [Entrent  gauche, comme  la drobe, en se glissant parmi
     les colonnes du premier plan, Tyltyl, Mytyl et la Lumire.
     Leur arrive provoque un certain mouvement parmi les
     Enfants-Bleus qui bientt accourent de toutes parts et se
     groupent autour des insolites visiteurs qu'ils contemplent
     avec curiosit.]

MYTYL

O est le Sucre, la Chatte et le bon Pain?...

LA LUMIRE

Ils ne peuvent pas entrer ici; ils connatraient l'Avenir et
n'obiraient plus....

TYLTYL

Et le Chien?...

LA LUMIRE

Il n'est pas bon, non plus, qu'il sache ce qui l'attend dans la
suite des sicles.... Je les ai emprisonns dans les souterrains
de l'glise....

TYLTYL

O sommes-nous?...

LA LUMIRE

Nous sommes dans le Royaume de l'Avenir, au milieu des enfants
qui ne sont pas encore ns. Puisque le Diamant nous permet de
voir clair en cette rgion que les Hommes n'aperoivent pas, nous
y trouverons fort probablement l'Oiseau-Bleu....

TYLTYL

Bien sr que l'Oiseau sera bleu, puisque tout y est bleu....
[Regardant tout autour de soi.] Dieu que c'est beau tout a!...

LA LUMIRE

Regarde les enfants qui accourent....

TYLTYL

Est-ce qu'ils sont fchs?...

LA LUMIRE

Pas du tout.... Tu vois bien, ils sourient, mais ils sont
tonns....

LES ENFANTS-BLEUS, [accourant de plus en plus nombreux.]

Des petits Vivants.... Venez voir les petits Vivants!...

TYLTYL

Pourquoi qu'ils nous appellent les petits Vivants?...

LA LUMIRE

Parce qu'eux, ils ne vivent pas encore....

TYLTYL

Qu'est-ce qu'ils font alors?...

LA LUMIRE

Ils attendent l'heure de leur naissance....

TYLTYL

L'heure de leur naissance?...

LA LUMIRE

Oui; c'est d'ici que viennent tous les enfants qui naissent sur
notre Terre. Chacun attend son jour.... Quand les Pres et les
Mres dsirent des enfants, on ouvre les grandes portes que tu
vois l,  droite; et les petits descendent....

TYLTYL

Y en a-t-il! Y en a-t-il!...

LA LUMIRE

Il y en a bien davantage.... On ne les voit pas tous.... Pense
donc, il en faut de quoi peupler la fin des temps.... Personne ne
saurait les compter....

TYLTYL

Et ces grandes personnes bleues, qu'est-ce que c'est?...

LA LUMIRE

On ne sait plus au juste.... On croit que ce sont des
gardiennes.... On dit qu'elles viendront sur Terre aprs les
Hommes.... Mais il n'est pas permis de les interroger....

TYLTYL

Pourquoi?

LA LUMIRE

Parce que c'est le secret de la Terre....

TYLTYL

Et les autres, les petits, on peut leur parler?...

LA LUMIRE

Bien sr, il faut faire connaissance.... Tiens, en voil un plus
curieux que les autres.... Approche-toi, parle-lui....

TYLTYL

Qu'est-ce qu'il faut lui dire?...

LA LUMIRE

Ce que tu voudras, comme  un petit camarade....

TYLTYL

Est-ce qu'on peut lui donner la main?

LA LUMIRE

videmment, il ne te fera pas de mal.... Mais voyons, n'aie donc
pas l'air si emprunt.... Je vais vous laisser seuls, vous serez
plus  l'aise entre vous.... J'ai d'ailleurs  causer avec la
Grande-personne Bleue....

TYLTYL, [s'approchant de l'Enfant-Bleu et lui tendant la main.]

Bonjour!... [Touchant du doigt la robe bleue de l'Enfant.]
Qu'est-ce que c'est que a?

L'ENFANT, [touchant gravement du doigt le chapeau de Tyltyl.]

Et a?...

TYLTYL

a?... C'est mon chapeau.... Tu n'as pas de chapeau?...

L'ENFANT

Non; pourquoi c'est faire?...

TYLTYL

C'est pour dire bonjour.... Et puis, pour quand fait froid....

L'ENFANT

Qu'est-ce que c'est faire froid?...

TYLTYL

Quand on tremble comme a: brrr! brrr!... qu'on souffle dans ses
mains et qu'on fait aller les bras comme ceci....

     [Il se brasse vigoureusement.]

L'ENFANT

Il fait froid sur la Terre?...

TYLTYL

Mais oui, des fois, l'hiver, quand on n'a pas de feu....

L'ENFANT

Pourquoi qu'on n'en a pas?...

TYLTYL

Parce que a cote cher et qu'il faut de l'argent pour acheter du
bois....

L'ENFANT

Quoi que c'est de l'argent?

TYLTYL

C'est avec quoi l'on paie....

L'ENFANT

Ah!...

TYLTYL

Il y en a qui en ont, d'autres qui n'en ont point....

L'ENFANT

Pourquoi?...

TYLTYL

C'est qu'ils ne sont pas riches.... Est-ce que tu es riche?...
Quel ge as-tu?...

L'ENFANT

Je vais natre bientt.... Je natrai dans douze ans.... Est-ce
que c'est bon, natre?...

TYLTYL

Oh oui!... C'est amusant!...

L'ENFANT

Comment que tu as fait?...

TYLTYL

Je ne me rappelle plus.... Il y a si longtemps!...

L'ENFANT

On dit que c'est si beau, la Terre et les Vivants!...

TYLTYL

Mais oui, ce n'est pas mal.... Il y a des oiseaux, des gteaux,
des jouets.... Quelques-uns les ont tous; mais ceux qui n'en ont
pas peuvent regarder les autres....

L'ENFANT

On nous dit que les mres attendent  la porte.... Elles sont
bonnes, est-ce vrai?...

TYLTYL

Oh oui!... Elles sont meilleures que tout ce qu'il y a!... Les
bonnes-mamans aussi; mais elles meurent trop vite....

L'ENFANT

Elles meurent?... Qu'est-ce que c'est a?...

TYLTYL

Elles s'en vont un soir, et ne reviennent plus....

L'ENFANT

Pourquoi?...

TYLTYL

Est-ce qu'on sait?... Peut-tre qu'elles sont tristes....

L'ENFANT

Elle est partie, la tienne?...

TYLTYL

Ma bonne-maman?...

L'ENFANT

Ta maman ou ta bonne-maman, est-ce que je sais, moi?...

TYLTYL

Ah! mais, a n'est pas la mme chose!... Les bonnes-mamans s'en
vont d'abord; c'est dj assez triste.... La mienne tait trs
bonne....

L'ENFANT

Qu'est-ce qu'ils ont, tes yeux?... Est-ce qu'ils font des
perles?...

TYLTYL

Mais non; c'est pas des perles....

L'ENFANT Qu'est-ce que c'est alors?...

TYLTYL

C'est rien, c'est tout ce bleu qui m'blouit un peu....

L'ENFANT

Comment que a s'appelle?...

TYLTYL

Quoi?...

L'ENFANT

L, ce qui tombe?...

TYLTYL

C'est rien, c'est un peu d'eau....

L'ENFANT

Est-ce qu'elle sort des yeux?...

TYLTYL

Oui, des fois, quand on pleure....

L'ENFANT

Qu'est-ce que c'est pleurer?

TYLTYL

Moi, je n'ai pas pleur; c'est la faute  ce bleu.... Mais si
j'avais pleur ce serait la mme chose....

L'ENFANT

Est-ce qu'on pleure souvent?...

TYLTYL

Pas les petits garons, mais les petites filles.... On ne pleure
pas ici?...

L'ENFANT

Mais non, je ne sais pas....

TYLTYL

Eh bien, tu apprendras.... Avec quoi que tu joues, ces grandes
ailes bleues?...

L'ENFANT

a?... C'est pour l'invention que je ferai sur Terre....

TYLTYL

Quelle invention?... Tu as donc invent quelque chose?...

L'ENFANT

Mais oui, tu ne sais pas?... Quand je serai sur Terre, il faudra
que j'invente la Chose qui rend Heureux....

TYLTYL

Est-elle bonne  manger?... Est-ce qu'elle fait du bruit?...

L'ENFANT

Mais non, on n'entend rien....

TYLTYL

C'est dommage....

L'ENFANT

J'y travaille chaque jour.... Elle est presque acheve....
Veux-tu voir?...

TYLTYL

Bien sr.... O donc est-elle?...

L'ENFANT

L, on la voit d'ici, entre ces deux colonnes...?

UN AUTRE ENFANT-BLEU, [s'approchant de Tyltyl et le tirant par la
manche.]

Veux-tu voir la mienne, dis?...

TYLTYL

Mais quoi, qu'est-ce que c'est?...

DEUXIME ENFANT

Les trente-trois remdes pour prolonger la vie.... L, dans ces
flacons bleus....

TROISIME ENFANT, [sortant de la foule.]

Moi, j'apporte une lumire que personne ne connat!... [Il
s'illumine tout entier d'une flamme extraordinaire.] C'est assez
curieux, pas?...

QUATRIME ENFANT, [tirant Tyltyl par le bras.]

Viens donc voir ma machine qui vole dans les airs comme un oiseau
sans ailes!...

CINQUIME ENFANT

Non, non; d'abord la mienne qui trouve les trsors qui se cachent
dans la lune!...

     [Les Enfants-Bleus s'empressent autour de Tyltyl et de Mytyl
     en criant tous ensemble: Non, non, viens voir la mienne!...
     Non, la mienne est plus belle!... La mienne est
     tonnante!... La mienne est tout en sucre!... La sienne
     n'est pas curieuse.... il m'en a pris l'ide!..., etc..
     Parmi ces exclamations dsordonnes, on entrane les petits
     Vivants du ct des ateliers bleus; et l, chacun des
     inventeurs met en mouvement sa machine idale. C'est un
     tournoiement crulen de roues, de disques, de volants,
     d'engrenages, de poulies, de courroies, d'objets tranges
     et encore innomms qu'enveloppent les bleutres vapeurs de
     l'irrel. Une foule d'appareils bizarres et mystrieux
     s'lancent et planent sous les votes, ou rampent au pied
     des colonnes, taudis que des enfants droulent des cartes et
     des plans, ouvrent des livres, dcouvrent des statues
     azures, apportent d'normes fleurs, de gigantesques fruits
     qui semblent forms de saphirs et de turquoises.]

UN PETIT ENFANT-BLEU, [courb sous le poids de colossales
pquerettes d'azur.]

Regardez donc mes fleurs!...3

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est?... Je ne les connais pas....

LE PETIT ENFANT-BLEU

Ce sont des pquerettes!...

TYLTYL

Pas possible!... Elles sont grandes comme des roues....

LE PETIT ENFANT-BLEU

Et ce qu'elles sentent bon!...

TYLTYL, [les humant.]

Prodigieux!...

LE PETIT ENFANT-BLEU

Elles seront comme a quand je serai sur Terre....

TYLTYL

Quand donc?...

LE PETIT ENFANT-BLEU

Dans cinquante-trois ans, quatre mois et neuf jours....

     [Arrivent deux Enfants-Bleus qui portent comme un lustre,
     pendue  une perche, une invraisemblable grappe de raisins
     dont les baies sont plus grosses que des poires.]

L'UN DES ENFANTS QUI PORTENT LA GRAPPE

Que dis-tu de mes fruits?...

TYLTYL

Une grappe de poires!...

L'ENFANT

Mais non, c'est des raisins!... Ils seront tous ainsi, lorsque
j'aurai trente ans.... J'ai trouv le moyen....

UN AUTRE ENFANT, [cras sous une corbeille de pommes bleues
grosses comme des melons.]

Et moi!... Voyez mes pommes!...

TYLTYL

Mais ce sont des melons!...

L'ENFANT

Mais non!... Ce sont mes pommes, et les moins belles encore!...
Toutes seront de mme quand je serai vivant.... J'ai trouv le
systme!...

UN AUTRE ENFANT, [apportant sur une brouette bleue des melons
bleus plus gros que des citrouilles.]

Et mes petits melons?...

TYLTYL

Mais ce sont des citrouilles!...

L'ENFANT AUX MELONS

Quand je viendrai sur terre, les melons seront fiers!... Je
serai le jardinier du Roi des neuf Plantes....

TYLTYL

Le Roi des neuf Plantes?... O est-il?...

LE ROI DES NEUF PLANTES, [s'avanant firement. Il semble avoir
quatre ans et peut  grand'peine se tenir debout sur ses petites
jambes torses.]

Le voici!

TYLTYL

Eh bien! tu n'es pas grand....

LE ROI DES NEUF PLANTES, [grave et sentencieux.]

Ce que je ferai sera grand.

TYLTYL

Qu'est-ce que tu feras?

LE ROI DES NEUF PLANTES

Je fonderai la Confdration gnrale des Plantes solaires.

TYLTYL, [interloqu.]

Ah, vraiment?

LE ROI DE NEUF PLANTES

Toutes en feront partie, except Saturne, Uranus et Neptune qui
sont  des distances exagres et incommensurables.

     [Il se retire avec dignit.]

TYLTYL

Il est intressant....

UN ENFANT-BLEU

Et vois-tu celui-l?

TYLTYL

Lequel?

L'ENFANT

L, le petit qui dort au pied de la colonne....

TYLTYL

Eh bien?

L'ENFANT

Il apportera la joie pure sur le Globe..

TYLTYL

Comment?...

L'ENFANT

Par des ides qu'on n'a pas encore eues....

TYLTYL

Et l'autre, le petit gros qui a les doigts dans le nez, qu'est-ce
qu'il fera, lui?...

L'ENFANT

Il doit trouver le feu pour rchauffer la Terre quand le Soleil
sera plus ple....

TYLTYL

Et les deux qui se tiennent par la main et s'embrassent tout le
temps: est-ce qu'ils sont frre et soeur?...

L'ENFANT

Mais non, ils sont trs drles.... Ce sont les Amoureux....

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est?...

L'ENFANT

Je ne sais pas.... C'est le Temps qui les appelle ainsi pour s'en
moquer.... Ils se regardent tout le jour dans les yeux, ils
s'embrassent et se disent adieu....

TYLTYL

Pourquoi?

L'ENFANT

Il parat qu'ils ne pourront pas partir ensemble....

TYLTYL

Et le petit tout rose, qui semble si srieux et qui suce son
pouce, qu'est-ce que c'est?...

L'ENFANT

Il parat qu'il doit effacer l'Injustice sur la Terre....

TYLTYL

Ah?...

L'ENFANT

On dit que c'est un travail effrayant....

TYLTYL

Et le petit rousseau qui marche comme s'il n'y voyait pas. Est-ce
qu'il est aveugle?...

L'ENFANT

Pas encore; mais il le deviendra.... Regarde-le bien; il parat
qu'il doit vaincre la Mort....

TYLTYL

Qu'est-ce que a veut dire?...

L'ENFANT

Je ne sais pas au juste; mais on dit que c'est grand....

TYLTYL, [montrant une foule d'enfants endormis au pied des
colonnes, sur les marches, les bancs, etc.]

Et tous ceux-l qui dorment,--comme il y en a qui
dorment!--est-ce qu'ils ne font rien?...

L'ENFANT

Ils pensent  quelque chose....

TYLTYL

A quoi?...

L'ENFANT

Ils ne le savent pas encore; mais ils doivent apporter quelque
chose sur la Terre; il est dfendu de sortir les mains vides....

TYLTYL

Qui est-ce qui le dfend?...

L'ENFANT

C'est le Temps qui se tient  la porte.... Tu verras quand il
ouvrira.... Il est bien embtant....

UN ENFANT, [accourant du fond de la salle, en fendant la foule.]

Bonjour, Tyltyl!...

TYLTYL

Tiens!... Comment sait-il mon nom?...

L'ENFANT, [qui vient d'accourir et qui embrasse Tyltyl et Mytyl
avec effusion.]

Bonjour!... a va bien?...--Voyons, embrasse-moi, et toi aussi,
Mytyl.... Ce n'est pas tonnant que je sache ton nom, puisque je
serai ton frre.... On vient seulement de me dire que tu es
l.... J'tais tout au bout de la salle, en train d'emballer mes
ides....--Dis  maman que je suis prt....

TYLTYL

Comment?... Tu comptes venir chez nous?

L'ENFANT

Bien sr, l'anne prochaine, le dimanche des Rameaux.... Ne me
tourmente pas trop quand je serai petit.... Je suis bien content
de vous avoir embrasss d'avance....--Dis  Papa qu'il rpare le
berceau....--Est-ce qu'on est bien chez nous?...

TYLTYL

Mais on n'y est pas mal.... Et Maman est si bonne!...

L'ENFANT

Et la nourriture?...

TYLTYL

a dpend.... Il y a mme des jours o l'on a des gteaux,
n'est-il pas vrai, Mytyl?...

MYTYL

Au Nouvel An et le Quatorze Juillet.... C'est maman qui les
fait....

TYLTYL

Qu'as-tu l, dans ce sac?... Tu nous apportes quelque chose?...

L'ENFANT, [trs firement.]

J'apporte trois maladies: la fivre scarlatine, la coqueluche et
la rougeole....

TYLTYL

Eh bien, si c'est tout a!... Et aprs, que feras-tu?...

L'ENFANT

Aprs?... Je m'en irai....

TYLTYL

Ce sera bien la peine de venir!...

L'ENFANT

Est-ce qu'on a le choix?...

     [A ce moment, on entend s'lever et se rpandre une sorte de
     vibration prolonge, puissante et cristalline qui semble
     maner des colonnes et des portes d'opale que touche une
     lumire plus vive.]

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est?...

UN ENFANT

C'est le Temps!... Il va ouvrir les portes!...

     [Aussitt, un vaste remous se propage dans la foule des
     Enfants-Bleus. La plupart quittent leurs machines et leurs
     travaux, de nombreux dormeurs s'veillent, et les uns comme
     les autres tournent les yeux vers les portes d'opale et se
     rapprochent de celles-ci.]

LA LUMIRE [rejoignant Tyltyl.]

Tchons de nous dissimuler derrire les colonnes.... Il ne faut
pas que le Temps nous dcouvre....

TYLTYL

D'o vient ce bruit?...

UN ENFANT

C'est l'Aurore qui se lve.... C'est l'heure o les enfants qui
natront aujourd'hui vont descendre sur Terre....

TYLTYL

Comment qu'ils descendront?... Il y a des chelles?...

L'ENFANT

Tu vas voir.... Le Temps tire les verrous....

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est le Temps?...

L'ENFANT

C'est un vieil homme qui vient appeler ceux qui partent....

TYLTYL

Est-ce qu'il est mchant?...

L'ENFANT

Non, mais il n'entend rien.... On a beau supplier, quand ce n'est
pas leur tour, il repousse tous ceux qui voudraient s'en
aller....

TYLTYL

Est-ce qu'ils sont heureux de partir?

L'ENFANT

On n'est pas content quand on reste; mais on est triste quand on
s'en va.... L! L!... Voil qu'il ouvre!...

     [Les grandes portes opalines roulent lentement sur leurs
     gonds. On entend, comme une musique lointaine, les rumeurs
     de la Terre. Une clart rouge et verte pntre dans la
     salle: et le Temps, haut vieillard  la barbe flottante,
     arm de sa faux et de son sablier, parat sur le seuil,
     tandis qu'on aperoit l'extrmit des voiles blanches et
     dores d'une galre amarre  une sorte de quai que forment
     les vapeurs roses de l'Aurore.]

LE TEMPS, [sur le seuil.]

Ceux dont l'heure est sonne sont-ils prts?...

DES ENFANTS-BLEUS, [fendant la roule et accourant de toutes
parts.]

Nous voici!... Nous voici!... Nous voici!...

LE TEMPS, [d'une voix bourrue, aux enfants qui dfilent devant
lui pour sortir.]

Un  un!... Il s'en prsente encore beaucoup plus qu'il n'en
faut!... C'est toujours la mme chose!... On ne me trompe pas!...
[Repoussant un enfant.] Ce n'est pas ton tour!... Rentre, c'est
pour demain.... Toi non plus, rentre donc et reviens dans dix
ans.... Un treizime berger?... Il n'en fallait que douze; on
n'en a plus besoin, nous ne sommes plus au temps de Thocrite ou
de Virgile.... Encore des mdecins?... Il y en a dj trop; on
s'en plaint sur la Terre.... Et les ingnieurs, o sont-ils?...
On veut un honnte homme, un seul, comme phnomne.... O donc
est l'honnte homme?... C'est toi?... [L'enfant fait signe que
oui.] Tu m'as l'air bien chtif.... tu ne vivras pas
longtemps!... Hol, vous autres, l, pas si vite!... Et toi,
qu'apportes-tu?... Rien du tout? les mains vides?... Alors on ne
passe pas.... Prpare quelque chose, un grand crime, si tu veux,
ou une maladie, moi, cela m'est gal.... mais il faut quelque
chose.... [Avisant un petit que d'autres poussent en avant et qui
rsiste de toutes ses forces.] Eh bien, toi, qu'as-tu donc?... Tu
sais bien que c'est l'heure.... On demande un hros qui combatte
l'Injustice; c'est toi, il faut partir....

LES ENFANTS-BLEUS

Il ne veut pas, monsieur....

LE TEMPS

Comment?... Il ne veut pas?... O donc se croit-il, ce petit
avorton?... Pas de rclamations, nous n'avons pas le temps....

LE PETIT, [que l'on pousse.]

Non, non!... Je ne veux pas!... J'aime mieux ne pas natre!...
J'aime mieux rester ici!...

LE TEMPS

Il ne s'agit pas de a.... Quand c'est l'heure, c'est l'heure!...
Allons, vite, en avant!...

UN ENFANT, [s'avanant.]

Oh! laissez-moi passer!... J'irai prendre sa place!... On dit que
mes parents sont vieux et m'attendent depuis si longtemps!...

LE TEMPS

Pas de a.... L'heure est l'heure et le temps est le temps....
On n'en finirait pas si l'on vous coutait.... L'un veut, l'autre
refuse, c'est trop tt, c'est trop tard.... [cartant des enfants
qui ont envahi le seuil.] Pas si prs, les petits.... Arrire les
curieux.... Ceux qui ne partent pas n'ont rien  voir dehors....
Maintenant vous avez hte; puis, votre tour venu, vous aurez peur
et vous reculerez.... Tenez, en voil quatre qui tremblent comme
des feuilles.... [A un enfant qui, sur le point de franchir le
seuil, rentre brusquement.] Eh bien, quoi?... Qu'as-tu donc?...

L'ENFANT

J'ai oubli la bote qui contient les deux crimes que je devrai
commettre....

UN AUTRE ENFANT

Et moi le petit pot qui renferme l'ide pour clairer les
foules....

TROISIME ENFANT

J'ai oubli la greffe de ma plus belle poire!...

LE TEMPS

Courez vite les chercher!... Il ne nous reste plus que six cent
douze secondes.... La galre de l'Aurore bat dj des voiles pour
montrer qu'elle attend.... Vous arriverez trop tard et vous ne
natrez plus.... Allons, vite, embarquons!... [Saisissant un
enfant qui veut lui passer entre les jambes pour gagner le quai.]
Ah! toi, non, par exemple!... C'est la troisime fois que tu
essayes de natre avant ton tour.... Que je ne t'y prenne plus,
sinon ce sera l'attente ternelle prs de ma soeur l'ternit;
et tu sais qu'on ne s'y amuse pas.... Mais voyons, sommes-nous
prts?... Tout le monde est  son poste?... [Parcourant du regard
les enfants runis sur le quai ou dj assis dans la galre.] Il
en manque encore un.... Il a beau se cacher, je le vois dans la
foule.... On ne me trompe pas.... Allons, toi, le petit qu'on
appelle l'Amoureux, dis adieu  ta belle....

     [Les deux petits qu'on appelle les Amoureux, tendrement
     enlacs et le visage livide de dsespoir, s'avancent vers le
     Temps et s'agenouillent  ses pieds.]

PREMIER ENFANT

Monsieur le Temps, laissez-moi partir avec lui!...

DEUXIME ENFANT

Monsieur le Temps, laissez-moi rester avec elle!...

LE TEMPS

Impossible!... Il ne nous reste plus que trois cent
quatre-vingt-quatorze secondes..

PREMIER ENFANT

J'aime mieux ne pas natre!...

LE TEMPS

On n'a pas le choix....

DEUXIME ENFANT, [suppliant.]

Monsieur le Temps, j'arriverai trop tard!...

PREMIER ENFANT

Je ne serai plus l quand elle descendra!...

DEUXIME ENFANT

Je ne le verrai plus!...

PREMIER ENFANT

Nous serons seuls au monde!...

LE TEMPS

Tout a ne me regarde pas.... Rclamez auprs de la Vie.... Moi,
j'unis, je spare, selon ce qu'on m'a dit.... [Saisissant l'un
des enfants.] Viens!...

PREMIER ENFANT, se dbattant.

Non, non, non!... Elle aussi!...

DEUXIME ENFANT, [s'accrochant aux vtements du premier.]

Laissez-le!.... Laissez-le!...

LE TEMPS

Mais voyons, ce n'est pas pour mourir, c'est pour vivre!...
[Entranant le premier enfant.] Viens!...

DEUXIME ENFANT, [tendant perdument les bras vers l'enfant qu'on
enlve.]

Un signe!... Un seul signe!... Dis-moi, comment te retrouver!...

PREMIER ENFANT

Je t'aimerai toujours!...

DEUXIME ENFANT

Je serai la plus triste!... Tu me reconnatras!...

     [Elle tombe et reste tendue sur le sol.]

LE TEMPS

Vous feriez beaucoup mieux d'esprer.... Et maintenant, c'est
tout.... [Consultant son sablier.] Il ne nous reste plus que
soixante-trois secondes....

     [Derniers et violents remous parmi les enfants qui partent
     et qui demeurent.--On change des adieux prcipits: Adieu,
     Pierre!... Adieu Jean....--As-tu tout ce qu'il faut?...
     Annonce ma pense!...--N'as-tu rien oubli?...--Tche de me
     reconnatre!...--Je te retrouverai!...--Ne perds pas tes
     ides?...--Ne te penche pas trop sur l'Espace!...--Donne-moi
     de tes nouvelles!...--On dit qu'on ne peut pas!...--Si,
     si!... essaie toujours!...--Tche de dire si c'est beau!...
     --J'irai  ta rencontre!...--Je natrai sur un trne!...,
     etc., etc.]

LE TEMPS, [agitant ses clefs et sa faux.]

Assez! assez!... L'ancre est leve!...

Les voiles de la galre passent et disparaissent. Ou entend
s'loigner les cris des enfants dans la galre: Terre!...
terre!... Je la vois!... Elle est belle!... Elle est claire!...
Elle est grande!.... Puis, comme sortant du fond de l'abme, un
chant extrmement lointain d'allgresse et d'attente.

TYLTYL, [ la Lumire.]

Qu'est-ce?... Ce n'est pas eux qui chantent.... On dirait
d'autres voix....

LA LUMIRE

Oui, c'est le chant des Mres qui viennent  leur rencontre...

     [Cependant, le Temps referme les portes opalines. Il se
     retourne pour jeter un dernier regard dans la salle, et
     soudain aperoit Tyltyl, Mytyl et la Lumire.]

LE TEMPS, [stupfait et furieux.]

Qu'est-ce que c'est?... Que faites-vous ici?... Qui tes-vous?...
Pourquoi n'tes-vous pas bleus?... Par o tes-vous entrs?...

     [Il s'avance en les menaant de sa faux.]

LA LUMIRE, [ Tyltyl.]

Ne rponds pas!... J'ai l'Oiseau-Bleu.... Il est cach sous ma
mante.... Sauvons-nous.... Tourne le Diamant, il perdra notre
trace....

     [Ils s'esquivent  gauche, entre les colonnes du premier
     plan.]


RIDEAU




ONZIME TABLEAU

L'ADIEU


La scne reprsente un mur perc d'une petite porte. C'est la
pointe du jour.

       *       *       *       *       *

     [Entrent: Tyltyl, Mytyl, la Lumire, le Pain, le Sucre, le
     Feu et le Lait.]

LA LUMIRE

Tu ne devinerais jamais o nous sommes....

TYLTYL

Bien sr que non, la Lumire, puisque je ne sais pas....

LA LUMIRE

Tu ne reconnais pas ce mur et cette petite porte?...

TYLTYL

C'est un mur rouge et une petite porte verte....

LA LUMIRE

Et a ne te rappelle rien?...

TYLTYL

a me rappelle que le Temps nous a mis  la porte....

LA LUMIRE

Qu'on est bizarre quand on rve.... On ne reconnat pas sa propre
main....

TYLTYL

Qui est-ce qui rve?... Est-ce moi?...

LA LUMIRE

C'est peut-tre moi.... Qu'en sait-on?... En attendant, ce mur
entoure une maison que tu as vue plus d'une fois depuis ta
naissance....

TYLTYL

Une maison que j'ai vue plus d'une fois?

LA LUMIRE

Mais oui, petit endormi!... C'est la maison que nous avons
quitte un soir, il y a tout juste, jour pour jour, une anne....

TYLTYL

Il y a tout juste une anne?... Mais alors?...

LA LUMIRE

N'ouvre pas des yeux comme des grottes de saphir.... C'est elle,
c'est la bonne maison des parents....

TYLTYL, [s'approchant de la porte.]

Mais je crois.... En effet.... Il me semble.... Cette petite
porte.... Je reconnais la chevillette.... Ils sont l?... Nous
sommes prs de Maman?... Je veux entrer tout de suite.... Je veux
l'embrasser tout de suite!...

LA LUMIRE

Un instant.... Ils dorment profondment; il ne faut pas les
rveiller en sursaut.... Du reste, la porte ne s'ouvrira que
lorsque l'heure sonnera....

TYLTYL

Quelle heure?... Il y a longtemps  attendre?...

LA LUMIRE

Hlas, non!... quelques pauvres minutes....

TYLTYL

Tu n'es pas heureuse de rentrer?... Qu'as-tu donc, la Lumire?...
Tu es ple, on dirait que tu es malade..

LA LUMIRE

Ce n'est rien, mon enfant.... Je me sens un peu triste, parce que
je vais vous quitter....

TYLTYL

Nous quitter?...

LA LUMIRE

Il le faut.... Je n'ai plus rien  faire ici; l'anne est
rvolue, la Fe va revenir et te demander l'Oiseau-Bleu....

TYLTYL

Mais c'est que je ne l'ai pas, l'Oiseau-Bleu!... Celui du
Souvenir est devenu tout noir, celui de l'Avenir est devenu tout
rouge, ceux de la Nuit sont morts et je n'ai pas pu prendre celui
de la Fort.... Est-ce ma faute  moi s'ils changent de couleur,
s'ils meurent ou s'ils s'chappent?... Est-ce que la Fe sera
fche, et qu'est-ce qu'elle dira?...

LA LUMIRE

Nous avons fait ce que nous avons pu.... Il faut croire qu'il
n'existe pas, l'Oiseau-Bleu; ou qu'il change de couleur lorsqu'on
le met en cage....

TYLTYL

O est-elle, la cage?...

LE PAIN

Ici, matre.... Elle fut confie  mes soins diligents durant ce
long et prilleux voyage; aujourd'hui que ma mission prend fin,
je vous la restitue, intacte et bien ferme, telle que je la
reus.... [Comme un orateur qui prend la parole.] Maintenant, au
nom de tous, qu'il me soit permis d'ajouter quelques mots....

LE FEU

Il n'a pas la parole!...

L'EAU

Silence!...

LE PAIX

Les interruptions malveillantes d'un ennemi mprisable, d'un
rival envieux.... [levant la voix.] ne m'empcheront pas
d'accomplir mon devoir jusqu'au bout.... C'est donc au nom de
tous....

LE FEU

Pas au mien.... J'ai une langue!...

LE PAIX

C'est donc au nom de tous, et avec une motion contenue mais
sincre et profonde, que je prends cong de deux enfants
prdestins, dont la haute mission se termine aujourd'hui. En
leur disant adieu avec toute l'affliction et toute la tendresse
qu'une mutuelle estime..

TYLTYL

Comment?... Tu dis adieu?... Tu nous quittes donc aussi?...

LE PAIN

Hlas! il le faut bien.... Je vous quitte, il est vrai; mais la
sparation ne sera qu'apparente, vous ne m'entendrez plus
parler....

LE FEU

Ce ne sera pas malheureux!...

L'EAU

Silence!...

LE PAIN, [trs digne.]

Cela ne m'atteint point.... Je disais donc: vous ne m'entendrez
plus, vous ne me verrez plus sous ma forme anime.... Vos yeux
vont se fermer  la vie invisible des choses; mais je serai
toujours l, dans la huche, sur la planche, sur la table,  ct
de la soupe, moi qui suis, j'ose le dire, le plus fidle
commensal et le plus vieil ami de l'Homme....

LE FEU

Eh bien, et moi?...

LA LUMIRE

Voyons, les minutes passent, l'heure est prs de sonner qui va
nous faire rentrer dans le silence.... Htez-vous d'embrasser les
enfants....

LE FEU, [se prcipitant.]

Moi d'abord, d'abord moi!... [Il embrasse violemment les
enfants.] Adieu, Tyltyl et Mytyl!... Adieu, mes chers petits....
Souvenez-vous de moi si jamais vous avez besoin de quelqu'un pour
mettre le Feu quelque part....

MYTYL

Ae! ae!... Il me brle!...

TYLTYL

Ae! ae! Il me roussit le nez!.....

LA LUMIRE

Voyons, le Feu, modrez un peu vos transports.... Vous n'avez pas
affaire  votre chemine....

L'EAU

Quel idiot!...

LE PAIN

Est-il mal lev!...

L'EAU, [s'approchant des enfants.]

Je vous embrasserai sans vous faire de mal, tendrement, mes
enfants....

LE FEU

Prenez garde, a mouille!...

L'EAU

Je suis aimante et douce; je suis bonne aux humains....

LE FEU

Et les noys?...

L'EAU

Aimez bien les Fontaines, coutez les Ruisseaux.... Je serai
toujours l....

LE FEU

Elle a tout inond!...

L'EAU

Quand vous vous assirez, le soir, au bord des Sources,--il y en
a plus d'une ici, dans la fort,--essayez de comprendre ce
qu'elles essaient de dire.... Je ne peux plus.... Les larmes me
suffoquent et m'empchent de parler....

LE FEU

Il n'y parat point!...

L'EAU

Souvenez-vous de moi lorsque vous verrez la carafe.... Vous me
trouverez galement dans le broc, dans l'arrosoir, dans la
citerne et dans le robinet....

LE SUCRE, [naturellement papelard et doucereux.]

S'il reste une petite place, dans votre souvenir, rappelez-vous
que parfois ma prsence vous fut douce.... Je ne puis vous en
dire davantage.... Les larmes sont contraires  mon temprament,
et me font bien du mal quand elles tombent sur mes pieds....

LE PAIN

Jsuite!...

LE FEU, [glapissant.]

Sucre d'orge! berlingots! caramels!...

TYLTYL

Mais o donc sont passs Tylette et Tyl?... Que font-ils?...

     [Au mme moment, on entend des cris aigus pousss par la
     Chatte.]

MYTYL, [alarme.]

C'est Tylette qui pleure!... On lui fait du mal!...

     [Entre en courant la Chatte, hrisse, dpeigne, les
     vtements dchirs, et tenant son mouchoir sur la joue,
     comme si elle avait mal aux dents. Elle pousse des
     gmissements courroucs et est serre de trs prs par le
     Chien qui l'accable de coups de tte, de coups de poing et
     de coups de pied.]

LE CHIEN, [battant la Chatte.]

L!... En as-tu assez?... En veux-tu encore?... L! l! l!...

LA LUMIRE, TYLTYL et MYTYL, [se prcipitant pour les sparer.]

Tyl!... Es-tu fou?... Par exemple!... A bas!... Veux-tu
finir!... A-t-on jamais vu!... Attends! attends!...

     [On les spare nergiquement.]

LA LUMIRE

Qu'est-ce que c'est?... Que s'est-il pass?...

LA CHATTE, [pleurnichant et s'essuyant les yeux.]

C'est lui, madame la Lumire.... Il m'a dit des injures, il a mis
des clous dans ma soupe, il m'a tir la queue, il m'a rou de
coups, et je n'avais rien fait, rien du tout, rien du tout!...

LE CHIEN, [l'imitant.]

Rien du tout, rien du tout!... [A mi-voix, lui faisant la nique.]
C'est gal, t'en as eu, t'en as eu, et du bon, et t'en auras
encore!...

MYTYL, [serrant la Chatte dans ses bras.]

Ma pauvre Tylette, dis-moi donc o c'est que t'as mal.... Je vais
pleurer aussi!...

LA LUMIRE, [au Chien, svrement.]

Votre conduite est d'autant plus indigne que vous choisissez pour
nous donner ce triste spectacle le moment, dj assez pnible par
lui-mme, o nous allons nous sparer de ces pauvres enfants....

LE CHIEN, [subitement dgris.]

Nous sparer de ces pauvres enfants?...

LA LUMIRE

Oui, l'heure que vous savez va sonner.... Nous allons rentrer
dans le Silence.... Nous ne pourrons plus leur parler....

LE CHIEN, [poussant tout  coup de vritables hurlements de
dsespoir et se jetant sur les enfants qu'il accable de caresses
violentes et tumultueuses.]

Non, non!... Je ne veux pas!... Je ne veux pas!... Je parlerai
toujours!... Tu me comprendras maintenant, n'est-ce pas, mon
petit dieu?... Oui, oui, oui!.... Et l'on se dira tout, tout,
tout!... Et je serai Lien sage.... Et j'apprendrai  lire, 
crire et  jouer aux dominos!... Et je serai toujours trs
propre.... Et je ne volerai plus rien dans la cuisine.... Veux-tu
que je fasse quelque chose d'tonnant?... Veux-tu que j'embrasse
la Chatte?...

MYTYL, [ la Chatte.]

Et toi, Tylette?... Tu n'as rien  nous dire.

LA CHATTE, [pince, nigmatique.]

Je vous aime tous deux, autant que vous le mritez....

LA LUMIRE

Maintenant, qu' mon tour, mes enfants, je vous donne le dernier
baiser....

TYLTYL et MYTYL, [s'accrochant  la robe de la Lumire.]

Non, non, non, la Lumire!... Reste ici, avec nous!... Papa ne
dira rien.... Nous dirons  Maman que tu as t bonne....

LA LUMIRE

Hlas! je ne peux pas.... Cette porte nous est ferme et je dois
vous quitter...

TYLTYL

O iras-tu toute seule?

LA LUMIRE

Pas bien loin, mes enfants; l-bas, dans le pays du Silence des
choses..

TYLTYL

Non, non; je ne veux pas.... Nous irons avec toi.... Je dirai 
Maman....

LA LUMIRE

Ne pleurez pas, mes chers petits.... Je n'ai pas de voix comme
l'Eau; je n'ai que ma clart que l'Homme n'entend point.... Mais
je veille sur lui jusqu' la fin des jours.... Rappelez-vous bien
que c'est moi qui vous parle dans chaque rayon de lune qui
s'panche, dans chaque toile qui sourit, dans chaque aurore qui
se lve, dans chaque lampe qui s'allume, dans chaque pense bonne
et claire de votre me.... [Huit heures sonnent derrire le mur.]
coutez!... L'heure sonne.... Adieu!... La porte s'ouvre!...
Entrez, entrez, entrez!...

     [Elle pousse les enfants dans l'ouverture de la petite porte
     qui vient de s'entrebiller et se referme sur eux.--Le Pain
     essuie une larme furtive, le Sucre, l'Eau, tout en pleurs,
     etc., fuient prcipitamment et disparaissent  droite et 
     gauche, dans la coulisse. Hurlements du Chien  la
     cantonade. La scne reste vide un instant, puis le dcor
     figurant le mur de la petite porte s'ouvre par le milieu,
     pour dcouvrir le dernier tableau.]




DOUZIME TABLEAU


LE RVEIL


Le mme intrieur qu'au premier tableau, mais tout, les murs,
l'atmosphre, y parat incomparablement, feriquement plus frais,
plus riant, plus heureux.--La lumire du jour filtre gaiement par
toutes les fentes des volets clos.

       *       *       *       *       *

     [A droite, au fond de la pice, en leurs deux petits lits,
     Tyltyl et Mytyl sont profondment endormis.--La Chatte, le
     Chien et les Objets sont  la place qu'ils occupaient au
     premier tableau, avant l'arrive de la Fe.--Entre la Mre
     Tyl.]

LA MRE TYL, [d'une voix allgrement grondeuse.]

Debout, voyons, debout! les petits paresseux!... Vous n'avez donc
pas honte?... Huit heures sont sonnes, le soleil est dj plus
haut que la fort!... Dieu! qu'ils dorment, qu'ils dorment!...
[Elle se penche et embrasse les enfants.] Ils sont tout
roses.... Tyltyl sent la lavande et Mytyl le muguet.... [Les
embrassant encore.] Que c'est bon les enfants!... Ils ne peuvent
pourtant pas dormir jusqu' midi.... On ne peut pas en faire des
paresseux.... Et puis, je me suis laisse dire que ce n'est pas
trop bon pour la sant.... [Secouant doucement Tyltyl.] Allons,
allons, Tyltyl....

TYLTYL, [s'veillant.]

Quoi?... La Lumire?... O est-elle? Non, non, ne t'en vas
pas....

LA MRE TYL

La Lumire?... mais bien sr qu'elle est l.... Il y a dj pas
mal de temps.... Il fait aussi clair qu' midi, bien que les
volets soient ferms.... Attends un peu que je les ouvre....
[Elle pousse les volets, l'aveuglante clart du grand jour
envahit la pice.] L, voil!... Qu'est-ce que t'as?... T'as
l'air tout aveugl...

TYLTYL, [se frottant les yeux.]

Maman, maman!... C'est toi!...

LA MRE TYL

Mais bien sr que c'est moi.... Qui veux-tu que ce soit?...

TYLTYL

C'est toi.... Mais oui, c'est toi!...

LA MRE TYL

Mais oui, c'est moi.... Je n'ai pas chang de visage cette
nuit.... qu'as-tu donc  me regarder comme un merveill?... J'ai
peut-tre le nez  l'envers?...

TYLTYL

Oh! que c'est bon de te revoir!... Il y a si longtemps, si
longtemps!... Il faut que je t'embrasse tout de suite.... Encore,
encore, encore!... Et puis, c'est bien mon lit!... Je suis dans
la maison!...

LA MRE TYL

Qu'est-ce que t'as?... Tu ne t'veilles pas?... T'es pas malade,
au moins?... Voyons, montre ta langue.... Allons, lve-toi donc,
et puis habille-toi....

TYLTYL

Tiens! je suis en chemise!...

LA MRE TYL

Bien sr.... Passe ta culotte et ta petite veste.... Elles sont
l, sur la chaise....

TYLTYL

Est-ce que j'ai fait ainsi tout mon voyage?...

LA MRE TYL

Quel voyage?...

TYLTYL

Mais oui, l'anne dernire....

LA MRE TYL

L'anne dernire?...

TYLTYL

Mais oui, donc!... A Nol, lorsque je suis parti....

LA MRE TYL

Lorsque t'es parti?... T'as pas quitt la chambre.... Je j'ai
couch hier soir, et je te retrouve ce matin.... T'as donc rv
tout a?...

TYLTYL

Mais tu ne comprends pas!... C'tait l'anne passe, lorsque je
suis parti avec Mytyl, la Fe, la Lumire.... elle est bonne, la
Lumire! le Pain, le Sucre, l'Eau, le Feu. Ils se battaient tout
le temps.... T'es pas fche?... T'as pas t trop triste?... Et
Papa, qu'a-t-il dit?... Je ne pouvais pas refuser.... J'ai laiss
un billet pour expliquer....

LA MRE TYL

Qu'est-ce que tu chantes l?... Bien sr que t'es malade, ou bien
tu dors encore.... [Elle lui donne une bourrade amicale.] Voyons,
rveille-toi.... Voyons, a va-t-il mieux?...

TYLTYL

Mais, Maman, je t'assure.... C'est toi qui dors encore....

LA MRE TYL

Comment! je dors encore?... Je suis debout depuis six heures....
J'ai fait tout le mnage et rallum le feu....

TYLTYL

Mais demande  Mytyl si c'est pas vrai.... Ah! noirs en avons eu
des aventures!...

LA MRE TYL

Comment, Mytyl?... Quoi donc?...

TYLTYL

Elle tait avec moi.... Nous avons revu bon-papa et
bonne-maman....

LA MRE TYL, [de plus en plus ahurie.]

Bon-papa et bonne-maman?...

TYLTYL

Oui, au Pays du Souvenir.... C'tait sur notre route.... Ils sont
morts, mais ils se portent bien.... Bonne-maman nous a fait une
belle tarte aux prunes.... Et puis les petits frres, Robert,
Jean, sa toupie, Madeleine et Pierrette, Pauline et puis
Riquette...

MYTYL

Riquette, elle marche  quatre pattes!...

TYLTYL

Et Pauline a toujours son bouton sur le nez....

MYTYL

Nous t'avons vue aussi hier au soir.

LA MRE TYL

Hier au soir? Ce n'est pas tonnant puisque je t'ai couche.

TYLTYL

Non, non, aux jardins des Bonheurs, tu tais bien plus belle,
mais tu te ressemblais....

LA MRE TYL

Le jardin des Bonheurs? Je ne connais pas a....

TYLTYL, [la contemplant, puis l'embrassant.]

Oui, tu tais plus belle, mais je t'aime mieux comme a...

MYTYL, [l'embrassant galement.]

Moi aussi, moi aussi....

LA MRE TYL, [attendrie, mais fort inquite.]

Mon Dieu! qu'est-ce qu'ils ont?... Je vais les perdre aussi,
comme j'ai perdu les autres!... [Subitement affole, elle
appelle.] Papa Tyl! Papa Tyl!... Venez donc! Les petits sont
malades!...

     [Entre le Pre Tyl, trs calme une hache  la main.]

LE PRE TYL

Qu'y a-t-il?...

TYLTYL et MYTYL [accourant joyeusement pour embrasser leur pre.]

Tiens, Papa!... C'est Papa!... Bonjour, Papa!... Tu as bien
travaill cette anne?...

LE PRE TYL

Eh bien, quoi?... Qu'est-ce que c'est?... Ils n'ont pas l'air
malade; ils ont fort bonne mine....

LA MRE TYL, [larmoyante.]

Il ne faut pas s'y fier.... Ce sera comme les autres.... Ils
avaient fort bonne mine aussi, jusqu' la fin; et puis le bon
Dieu les a pris.... Je ne sais ce qu'ils ont.... Je les avais
couchs bien tranquillement hier au soir; et ce matin, quand ils
s'veillent, voil que tout va mal.... Ils ne savent plus ce
qu'ils disent; ils parlent d'un voyage.... Ils ont vu la Lumire,
grand-papa, grand'maman, qui sont morts mais qui se portent
bien....

TYLTYL

Mais bon-papa, il a toujours sa jambe de bois....

MYTYL

Et bonne-maman ses rhumatismes....

LA MRE TYL

Tu entends?... Cours chercher le mdecin!...

LE PRE TYL

Mais non, mais non.... Ils ne sont pas encore morts.... Voyons,
nous allons voir.... [On frappe  la porte le la maison.]
Entrez!

     [Entre la Voisine, petite vieille qui ressemble  la Fe du
     premier acte, et qui marche en s'appuyant sur un bton.]

LA VOISINE

Bien le bonjour et bonne fte  tous!

TYLTYL

C'est la Fe Brylune!

LA VOISINE

Je viens chercher un peu de feu pour mon pot-au-feu de la
fte.... Il fait bien frisquet ce matin.... Bonjour, les enfants,
a va bien?...

TYLTYL

Madame la Fe Brylune, je n'ai pas trouv l'Oiseau-Bleu....

LA VOISINE

Que dit-il?...

LA MRE TYL

Ne m'en parlez pas, madame Berlingot.... Ils ne savent plus ce
qu'ils disent.... Ils sont comme a depuis leur rveil.... Ils
ont d manger quelque chose qui n'tait pas bon....

LA VOISINE

Eh bien, Tyltyl, tu ne reconnais pas la mre Berlingot, ta
voisine Berlingot?...

TYLTYL

Mais si, madame.... Vous tes la Fe Brylune.... Vous n'tes pas
fche?...

LA VOISINE

Bry.... quoi?

TYLTYL

Brylune

LA VOISINE

Berlingot, tu veux dire Berlingot....

TYLTYL

Brylune, Berlingot, comme vous voudrez, madame.... Mais Mytyl
qui sait bien....

LA MRE TYL

Voil le pis, c'est que Mytyl aussi....

LE PRE TYL

Bah, bah!... Cela se passera; je vais leur donner quelques
claques....

LA VOISINE

Laissez donc, ce n'est pas la peine.... Je connais a; c'est rien
qu'un peu de songeries.... Ils auront dormi dans un rayon de
lune.... Ma petite fille qu'est bien malade est souvent comme
a....

LA MRE TYL

A propos, comment qu'elle va, ta petite fille?

LA VOISINE

Couci-couci.... Elle ne peut se lever.... Le docteur dit que
c'est les nerfs.... Tout de mme je sais bien ce qui la
gurirait.... Elle me le demandait encore ce matin, pour son
petit nol; c'est une ide qu'elle a....

LA MRE TYL

Oui, je sais, c'est toujours l'oiseau de Tyltyl.... Eh bien,
Tyltyl, ne vas-tu pas le lui donner enfin,  cette pauvre
petite?...

TYLTYL

Quoi, Maman?...

LA MRE TYL

Ton oiseau.... Pour ce que tu en fais.... Tu ne le regardes mme
plus.... Elle en meurt d'envie depuis si longtemps!...

TYLTYL

Tiens, c'est vrai, mon oiseau.... O est-il?... Ah! mais voil la
cage!... Mytyl, vois-tu la cage?... C'est celle que portait le
Pain.... Oui, oui, c'est bien la mme; mais il n'y a plus qu'un
oiseau.... Il a donc mang l'autre?... Tiens, tiens!... Mais il
est bleu!... Mais c'est ma tourterelle!... Mais elle est bien
plus bleue que quand je suis parti!... Mais c'est l
l'Oiseau-Bleu que mous avons cherch!... Nous sommes alls si
loin et il tait ici!... Ah! a, c'est patant!... Mytyl, vois-tu
l'oiseau?... Que dirait la Lumire?... Je vais dcrocher la
Cage.... [Il monte sur une chaise et dcroche la cage qu'il
apporte  la Voisine.] La voil, madame Berlingot.... Il n'est
pas encore tout  fait bleu; a viendra, vous verrez.... Mais
portez-le bien vite  votre petite fille....

LA VOISINE

Non?... Vrai?... Tu me le donnes, comme a, tout de suite et pour
rien?... Dieu! qu'elle va tre heureuse!... [Embrassant Tyltyl.]
Il faut que je t'embrasse!... Je me sauve!... Je me sauve!...

TYLTYL

Oui, oui; allez vite.... Il y en a qui changent de couleur....

LA VOISINE

Je reviendrai vous dire ce qu'elle aura dit....

     [Elle sort.]

TYLTYL, [aprs avoir longuement regard autour de soi.]

Papa, Maman; qu'avez-vous fait  la maison?... C'est la mme
chose; mais elle est bien plus belle....

LE PRE TYL

Comment, elle est plus belle?...

TYLTYL

Mais oui, tout est repeint, tout est remis  neuf, tout reluit,
tout est propre.... a n'tait pas comme a, l'anne dernire....

LE PRE TYL

L'anne dernire?...

TYLTYL, [allant  la fentre.]

Et la fort qu'on voit!... Est-elle grande, est-elle belle!... On
croirait qu'elle est neuve!... Qu'on est heureux ici!... [Allant
ouvrir la huche.] O est le Pain?... Tiens, ils sont bien
tranquilles.... Et puis, voil Tyl!... Bonjour, Tyl, Tyl!...
Ah! tu t'es bien battu!... Te rappelles-tu dans la fort?...

MYTYL

Et Tylette?... Elle me reconnat bien, mais elle ne parle
plus....

TYLTYL

Monsieur le Pain.... [Se ttant le front.] Tiens, je n'ai plus le
Diamant! Qui est-ce qui m'a pris mon petit chapeau vert?... Tant
pis! je n'en ai plus besoin....--Ah! le Feu!... Il est bon!... Il
ptille en riant pour faire enrager l'Eau.... [Courant  la
fontaine.]--Et l'Eau?... Bonjour, l'Eau!... Que dit-elle?... Elle
parle toujours, mais je ne la comprends plus aussi bien..

MYTYL

Je ne vois pas le Sucre....

TYLTYL

Dieu que je suis heureux, heureux, heureux!...

MYTYL

Moi aussi, moi aussi!...

LA MRE TYL

Qu'ont-ils donc  tourniller comme a?...

LE PRE TYL

Laisse donc, t'inquite pas.... Ils jouent  tre heureux....

TYLTYL

Moi, j'aimais surtout la Lumire.... O est sa lampe?... Est-ce
qu'on peut l'allumer?... [Regardant encore autour de soi.] Dieu!
que c'est beau tout a et que je suis content!...

     [On frappe  la porte de la maison.]

LE PRE TYL

Entrez donc!...

     [Entre la Voisine, tenant par la main une petite fille d'une
     beaut blonde et merveilleuse qui serre dans ses bras la
     tourterelle de Tyltyl.]

LA VOISINE

Vous voyez le miracle!...

LA MRE TYL

Pas possible!... Elle marche?...

LA VOISINE

Elle marche!... C'est--dire qu'elle court, qu'elle danse,
qu'elle vole!... Quand elle a vu l'oiseau, elle a saut, comme
a, d'un saut, vers la fentre, pour voir  la lumire si c'tait
bien la tourterelle de Tyltyl.... Et puis pfff!... dans la rue,
comme un ange.... C'est tout juste si je pouvais la suivre....

TYLTYL, [s'approchant, merveill.]

Oh! qu'elle ressemble  la Lumire!...

MYTYL

Elle est bien plus petite....

TYLTYL

Sr!... Mais elle grandira...

LA VOISINE

Que disent-ils?... a ne va pas encore?...

LA MRE TYL

a va mieux, a se passe.... Quand ils auront djeun, il n'y
paratra plus....

LA VOISINE, [poussant la petite fille dans les bras de Tyltyl.]

Allons, va, ma petite, va remercier Tyltyl....

     [Tyltyl, soudainement intimid, recule d'un pas.]

LA MRE TYL

Eh bien, Tyltyl, qu'est-ce que t'as?... T'as peur de la petite
fille?... Voyons, embrasse-la.... Voyons, un gros baiser....
Mieux que a.... Toi si effront d'habitude!... Encore un!...
Mais qu'est-ce donc que t'as?... On dirait que tu vas pleurer....

     [Tyltyl, aprs avoir gauchement embrass la petite fille,
     reste un moment debout devant elle, et les deux enfants se
     regardent sans rien dire; puis, Tyltyl caressant la tte de
     l'oiseau.]

TYLTYL

Est-ce qu'il est assez bleu?...

LA PETITE FILLE

Mais oui, je suis contente....

TYLTYL

J'en ai vu de plus bleus.... Mais les tout  fait bleus, tu sais,
on a beau faire, on ne peut pas les attraper.

LA PETITE FILLE

a ne fait rien, il est bien joli....

TYLTYL

Est-ce qu'il a mang?...

LA PETITE FILLE

Pas encore.... Qu'est-ce qu'il mange?...

TYLTYL

De tout, du bl, du pain, du mas, des cigales....

LA PETITE FILLE

Comment qu'il mange, dis?...

TYLTYL

Par le bec, tu vas voir, je vais te montrer....

     [Il va pour prendre l'oiseau des mains de la petite fille;
     celle-ci rsiste instinctivement, et, profitant de
     l'hsitation de leur geste, la tourterelle s'chappe et s'en
     vole.]

LA PETITE FILLE, [poussant un cri de dsespoir.]

Maman!... Il est parti!...

     [Elle clate en sanglots.]

TYLTYL

Ce n'est rien.... Ne pleure pas.... Je le rattraperai....
[S'avanant sur le devant de la scne et s'adressant au public.]
Si quelqu'un le retrouve, voudrait-il nous le rendre?... Nous en
avons besoin pour tre heureux plus tard....


RIDEAU







End of the Project Gutenberg EBook of L'oiseau bleu, by Maurice Maeterlinck

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OISEAU BLEU ***

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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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