The Project Gutenberg EBook of Campagne d'gypte (Volume 1), by 
Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenzer Reynier

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Title: Campagne d'gypte (Volume 1)
       Mmoires du marchal Berthier

Author: Alexandre Berthier
        Jean-Louis-Ebenzer Reynier

Annotator: Isidore Langlois

Release Date: February 2, 2012 [EBook #38737]
[Last updated: April 1, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'GYPTE (VOLUME 1) ***




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  MMOIRES DU MARCHAL BERTHIER,
  PRINCE DE NEUCHTEL ET DE WAGRAM,
  MAJOR-GNRAL DES ARMES FRANAISES.


  CAMPAGNE D'GYPTE,
  Ire PARTIE.


  PARIS
  BAUDOUIN FRRES, DITEURS,
  RUE DE VAUGIRARD, N 17.
  1827.




AVERTISSEMENT DE L'DITEUR.


Les crits que nous ont laisss sur l'gypte les gnraux Berthier et
Reynier, forment encore la meilleure histoire que nous ayons de
l'expdition d'Orient: l'un a trac  grands traits, les vues, les
mouvemens, qui ont amen la conqute de cette belle colonie; l'autre a
dvoil la nullit, les fausses combinaisons, qui l'ont perdue.
Malheureusement le rcit du premier finit  la bataille d'Aboukir, et
celui du second ne commence qu'aprs la victoire d'Hliopolis. J'ai
tch de combler la lacune. J'ai crit sans haine, sans passions,
comme dictaient les pices. Cependant, comme l'expos qu'elles ont
produit est en contradiction manifeste avec les tableaux que quelques
crivains se sont plu  faire, j'ai d justifier mon rcit. J'ai mis
en consquence,  la suite de chaque chapitre, des documens dont on ne
sera pas tent, je pense, d'accuser les intentions ni la vracit.

J'en ai fait autant pour les vnemens d'Alexandrie. J'ai joint 
l'crit de Reynier une partie de la correspondance de Menou, ainsi
que quelques unes des dlations qu'il savait susciter  ses
adversaires. Je n'ai pas seulement pour but, en imprimant ces pices,
de faire voir que Reynier n'a pas exagr dans ses rcriminations
contre l'inepte Abdallah, je veux encore montrer combien sont peu
fondes les accusations d'avilissement, de corruption, dont on ne
cesse de poursuivre Napolon. Sans doute le chef de l'empire devait
clairer la conduite, les projets de ceux  qui il confiait des
commandemens, mais il avait,  cet gard, peu de frais  faire; il
n'avait qu' laisser aller les officieux.




NOTICE

SUR

LE PRINCE BERTHIER.


Berthier (Louis-Alexandre), prince de Neuchtel et de Wagram,
major-gnral, vice-conntable, etc., naquit  Versailles le 20
novembre 1753. Destin de bonne heure  la carrire des armes, il
s'appliqua avec soin aux tudes que cette profession exige, et montra
ds l'ge le plus tendre toutes les qualits qui l'ont distingu
depuis. Il saisissait au premier coup d'oeil, il tait toujours frais,
dispos, semblait inpuisable au travail. Cette promptitude de
conception, cette force de temprament si prcieuse  la guerre, lui
valurent bientt une considration que son modeste rang
d'ingnieur-gographe comportait peu. Estim, recherch par ses chefs,
il fut fait lieutenant d'tat-major, en 1770, et obtint peu de temps
aprs une compagnie aux dragons de Lorraine. La guerre venait
d'clater en Amrique; les colonies anglaises, d'abord victorieuses,
taient prs de succomber sous les efforts des Hessois. La cause de la
libert semblait perdue, la mtropole triomphait sur tous les points.
Mais le cri de dtresse de tout une population, qui prissait pour
avoir gnreusement rclam ses droits, avait retenti d'un bout de la
France  l'autre. De toutes parts on s'empressait d'accourir au
secours; Berthier fit partie de cette noble croisade. Il passa sur
l'Ohio, se distingua dans une foule de rencontres, et contribua par
ses connaissances, sa bravoure, aux succs qui couronnrent les
efforts des Amricains. Nomm colonel au milieu de cette lutte
mmorable, et rappel en France ds qu'elle fut finie, il y retrouva
tous les principes pour lesquels il avait combattu. C'tait mme
horreur du privilge, mme amour de l'galit. Personne ne voulait
plus tre  la merci du pouvoir, chacun rclamait des droits, un tat
de choses assur, dfini, qui et ses garanties. La cour alarme
chercha  comprimer ces prtentions. Elle fit avancer des troupes; on
lui opposa une institution plus redoutable pour le despotisme que les
rclamations qu'il repoussait, celle des gardes nationales. Berthier,
dont les principes n'taient pas douteux, runit les suffrages de ses
concitoyens, et fut fait major-gnral du corps qu'ils avaient form.
Cette nomination ne tarda pas  lui devenir fatale. Chef d'une milice
citoyenne destine  servir la libert, il ne voulut pas qu'elle
devnt un instrument de troubles et d'oppression. Ses sous-ordres,
moins modrs, moins calmes, s'emportaient  la moindre rpugnance,
s'impatientaient du plus lger retard. Les regrets les mettaient en
fureur, ils bondissaient de colre  la plus faible hsitation. Ils ne
concevaient ni la puissance des habitudes ni celle des souvenirs; ils
voulaient tout enlever de haute lutte. Lecointre demandait qu'on
rassemblt les gardes-du-corps, qu'on leur ft prter le serment
dcrt par l'Assemble Nationale, et qu'on les obliget d'arborer le
drapeau tricolore. Un autre s'opposait au dpart de Mesdames; la
multitude tait en mouvement, tout prsageait les plus grands excs.
Berthier ne craignit pas de combattre ces mesures violentes; il
s'leva contre la motion de Lecointre, fit voir qu'elle n'tait propre
qu' exasprer des hommes dont la rvolution avait dj ruin les
esprances,  allumer la guerre civile, et russit  la faire
ajourner. Il ne fut pas moins heureux avec la foule qui se pressait
autour du chteau. Il la harangua, lui reprsenta l'illgalit de sa
dmarche, et, moiti crainte, moiti persuasion, parvint  la
dissiper. Ces actes de courage et de modration furent apprcis. Ceux
dont ils contrariaient les vues, sentirent quels obstacles leur
opposerait un homme qui avait assez d'indpendance pour ne craindre de
se compromettre ni avec son tat-major, ni avec la multitude, et
rsolurent de l'loigner. Tout fut dispos dans ce but; on attaqua ses
principes, on accusa ses liaisons; il n'y eut pas de dgots, de
contrarits, qu'on ne lui donnt. Sa constance tait au-dessus de ces
manoeuvres; on eut recours  une sorte de dnonciation qui,  cette
poque, manquait rarement son effet. On fit insrer dans le Moniteur
que le commandant de la garde nationale de Versailles s'tait dmis de
ses fonctions. Berthier ne se dissimula pas combien cette manire de
le signaler comme un ennemi du peuple pouvait devenir dangereuse; mais
plus elle tait grave, plus il mit de force  la repousser: il ne se
borna pas  dclarer  ses concitoyens que le fait tait faux; il
voulut que le dmenti ft aussi public que l'avait t l'imputation.
Il exigea que le journal qui l'avait rpandue, consignt dans ses
colonnes la rsolution qu'il avait prise de ne pas quitter le poste
qui lui tait confi. Il tint parole jusqu'au 22 mai de l'anne
suivante (1792), qu'il fut fait gnral de brigade, et nomm chef
d'tat-major de l'arme que commandait Luckner. Il se rendit  ses
fonctions: mais les intrigues qui l'avaient dsol  Versailles le
suivirent au quartier-gnral. Il n'tait pas install que dj il
tait signal comme un homme suspect, dangereux, dont les vues taient
loin d'tre patriotiques. Le marchal prit sa dfense, et adressa 
l'Assemble Lgislative une lettre nergique o il le vengea de toutes
ces lches accusations. Mais le coup tait port, Berthier fut
suspendu. Custine essaya de le faire rappeler  ses fonctions; et
s'appuyant d'une part sur son habilet, de l'autre sur les besoins du
service, il adressa  Pache la lettre qui suit. Je la reproduis parce
qu'elle constate la confiance qu'inspirait dj celui qui en tait
l'objet, et qu'elle rpond  d'obscures calomnies qui ont t essayes
plus tard.


                                         Usnigen, le 14 octobre 1792.

LE GNRAL CUSTINE  PACHE, MINISTRE DE LA GUERRE.


CITOYEN MINISTRE,

Vous aurez vu par l'tat des officiers-gnraux de cette arme,
combien il y en a pnurie; il n'y a pas plus d'adjudans-gnraux que
d'officiers-gnraux, et j'ai devant moi l'arme de l'Europe o il y a
le plus d'officiers-gnraux distingus; elle est en totalit devant
moi l'arme prussienne, commande par le Roi, le duc de Brunswick, les
fils du Roi! Et au milieu du travail auquel il faut que je me livre
pour tenir la campagne devant cette arme avec douze mille hommes,
seule force que j'aie pu runir, il faut que ce soit moi qui m'occupe
des moindres dtails. Vous connaissez cependant la grande tche que je
me suis donn  remplir.

Je ne sais si Alexandre Berthier a commis un crime, s'il a tram
contre sa patrie; alors je le renonce; mais s'il n'a t que souponn
 raison de l'attachement que devaient lui donner pour le ci-devant
Roi les marques de bont qu'il en avait reues, en vrit, je crois
qu'il est non seulement de votre pouvoir, mais du devoir du conseil
excutif provisoire de rendre  des fonctions militaires un homme qui
peut tre trs utile.

Je puis en parler avec plus de connaissance que qui que ce soit, car
c'est moi qui l'ai form en Amrique. C'est moi qui,  la paix, ai
achev son ducation militaire dans un voyage en Prusse o je l'avais
emmen. Enfin, je ne connais personne qui ait plus d'aisance et de
coup d'oeil pour la reconnaissance d'un pays, qui s'en acquitte avec
plus de svrit,  qui tous les dtails soient plus familiers qu'
lui. J'apprendrai peut-tre  connatre quelqu'un qui puisse le
remplacer, mais je ne le connais pas encore.

Au nom de la rpublique, et pour mon soulagement, envoyez-le-moi,
citoyen ministre, s'il est possible,  moins que le conseil excutif
provisoire n'ait envie de se dfaire de moi. Il aurait d'autant plus
de torts que personne ne rend plus de justice que moi  ceux qui le
composent, et nommment  vous, citoyen ministre.

Le citoyen gnral d'arme,

                                                            CUSTINE.


Quelque pressante qu'elle ft, cette recommandation ne produisit aucun
effet. L'homme du moment, la crature de Pache, Custine ne put, malgr
ses instances, triompher des prventions que Lecointre et ses amis
avaient rpandues dans les bureaux. Ce ne fut que l'anne suivante, et
sur la rquisition du comit de salut public, que Berthier fut remis
en activit. Il fut envoy  l'arme de l'Ouest, essaya d'introduire
quelque ordre, quelque organisation parmi les troupes dont elle se
composait, et encourut par ses efforts la disgrce de Ronsin. Cet
homme, qui flicitait son ami Vincent d'avoir fait prir Custine,
s'applaudissait d'avoir contribu  la chute de Biron. Il voulait
achever sur Beauharnais, sur tous les nobles, une _proscription
salutaire_, et chargeant mchamment Berthier de tous les crimes qui
conduisaient alors  l'chafaud, il le rangeait, pour dernier trait,
dans cette prilleuse catgorie.

L'arme poste sur les hauteurs de Vihier, n'avait pas attendu le choc
de l'ennemi. Elle s'tait mise en droute en menaant ses chefs; elle
avait refus de prendre position  Dou, avait march sur Saumur, et
s'tait porte  tout ce que le pillage, l'indiscipline, ont de plus
odieux. Les reprsentans, alarms d'une dmoralisation semblable,
chargrent une dputation de se rendre auprs du comit de salut
public, de lui faire connatre le vritable tat des choses, et de
demander qu'on leur envoyt, non des dsorganisateurs ramasss dans
les rues de Paris, mais des soldats rompus  la guerre et  ses
fatigues. Berthier, qui en faisait partie, rdigea un mmoire o,
exposant sans dtour les causes des revers qui signalaient les guerres
de l'Ouest, il se plaignit de la composition des troupes, de
l'ignorance, de l'insubordination qu'elles prsentaient, et ne mnagea
pas davantage le systme qui prsidait  cette lutte d'extermination.
Le courage avec lequel il avait abord la question lui attira des
reprsailles d'autant plus vives. On ne l'accusa pas d'avoir exagr,
d'avoir dit faux, on eut recours  une imputation plus grave. On
rpandit qu'il tait noble, alli de l'intendant de Paris, parent du
secrtaire du Roi, qu'il avait, en un mot, pris part  tous les
complots que la cour avait ourdis contre le peuple. Cette manoeuvre
russit, Berthier perdit ses lettres de service, et fut sur le point
de succomber sous les griefs qu'on lui imputait. Il ne se dconcerta
pas nanmoins; il n'est jamais sr de flchir, il l'est souvent de
faire tte  l'orage. Ce fut le parti auquel il s'arrta. Il rdigea
une espce de rponse aux principaux chefs d'accusation, o forc
d'emprunter le langage de l'poque: J'ai t, dit-il, employ 
l'arme de la Vende, en consquence d'un arrt du comit de salut
public; j'ai fait mon devoir.

On m'inculpe sur mon nom; je ne suis l'alli ni le parent de
Berthier, intendant de Paris, ni de Berthier secrtaire du Roi.

On dit que j'tais au chteau des Tuileries, le 10 aot.

On en a menti; j'tais  Fontoy, prs Thionville, et j'ai des
certificats de bravoure, de capacit, et d'un civisme de rpublicain
dont je me fais gloire, car je mprise la calomnie; mon coeur est mon
garant, et il est pur.

Les reprsentans du peuple prs l'arme de la Vende, les
commissaires du pouvoir excutif, ont tous donn des preuves
authentiques de la conduite rpublicaine que j'ai tenue  l'arme.

Eh bien, citoyens! c'est au moment o j'ai mrit la confiance de vos
reprsentans, celle de l'arme, des commissaires du conseil excutif;
c'est au moment o j'ai acquis les connaissances utiles  la guerre
de la Vende que l'on m'empche de rejoindre l'arme.

Je demande  tre accus et jug, ou libre et sous la protection de
la loi. Je dois retourner  mon poste ou  tel autre que l'on jugera
plus utile.

La rclamation fut inutile et ne put le rendre  des fonctions dont le
repoussait Ronsin; mais elle eut du moins cet avantage qu'elle imposa
silence  ses ennemis et fit cesser la perscution. Les dmagogues
disparurent peu  peu. Robespierre succomba; Ronsin, Momoro, Vincent,
ne tardrent pas  le suivre; les hommes modrs purent de nouveau
prendre part aux affaires dont ils les avaient exclus. Berthier,
qu'ils avaient si cruellement perscut, fut nomm gnral de division
le 13 juin 1795, et chef d'tat-major des armes des Alpes et
d'Italie. Il fit, en cette qualit, la campagne de l'an III, o
Kellermann, aux prises avec tous les besoins, tous les dangers,
triompha cependant avec une poigne de braves, et sauva la France
d'une invasion. Berthier partagea ses sollicitudes, coopra  ses
travaux, dirigea ses reconnaissances, choisit, discuta ses lignes,
prit en un mot,  la plus belle dfense qu'on ait peut-tre jamais
faite, toute la part qu'un homme d'un coup d'oeil aussi rapide et d'un
patriotisme aussi sr pouvait y prendre. Aussi Kellermann se plut-il
souvent  payer  son chef d'tat-major le tribut d'loges que
mritaient son habilet, sa bravoure. Il aimait surtout  rappeler
l'hrosme dont il avait fait preuve  la prise du _Petit-Gibraltar_.
Mais une carrire plus vaste allait s'ouvrir, des succs plus clatans
devaient couronner nos armes, et entourer Berthier d'un lustre que ne
pouvaient donner des rencontres de postes, une guerre de montagnes.

Charg prs du gnral Bonaparte des fonctions qu'il remplissait sous
Kellermann, il franchit les Alpes avec son nouveau chef, prpara,
disposa la victoire, et vit bientt l'Italie, devant laquelle nous
nous consumions depuis quatre ans, cder  ses efforts. Il se
distingua par l'activit, la vigilance qu'il dploya  Montenotte, fit
preuve d'audace  Mondovi, et accourant de Fombio  la nouvelle du
dsordre que la mort du gnral Laharpe avait rpandu parmi ses
troupes, il forme, rassure la division, marche aux Autrichiens, les
culbute, et entre avec eux dans Casal.

L'arme se porta sur Lodi; mais Beaulieu tait en bataille derrire
l'Adda, trente pices de position dfendaient les approches du fleuve;
il fallait emporter un pont troit, prolong, que les Autrichiens
couvraient de feu et de mitraille. Nos colonnes nanmoins ne se
laissent pas arrter par les difficults de l'entreprise; elles
s'lancent, culbutent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, et
arrivent  l'entre de ce long espace sur lequel clatent, se pressent
les projectiles. La grandeur du pril leur impose; elles balancent,
elles hsitent, elles peuvent cder  l'effroi; Berthier accourt
rveiller leur courage. Massna arrive sur ses pas; Cervoni,
Dallemagne, Lannes, Dupas, se joignent  eux, les troupes s'branlent
et le pont est emport.

L'intrpidit dont le chef d'tat-major avait fait preuve dans cette
occasion difficile, lui valut les loges de l'arme et ceux de son
chef, qui manda au Directoire qu'il avait t dans cette journe
_canonnier_, _cavalier_, _grenadier_. Ses services habituels, quoique
moins clatans, taient peut-tre plus mritoires encore. Charg de
transmettre les ordres, de surveiller des dtails immenses, de suivre
une correspondance tendue, il fallait encore qu'il ajoutt  ces
fonctions dj si vastes, celles des officiers qui lui manquaient.
Dpourvu d'ingnieurs-gographes, priv d'hommes capables de faire un
croquis, de lever un terrain, il tait oblig de diriger lui-mme les
reconnaissances, d'explorer de sa personne le pays o l'on devait en
venir aux mains. Cette tche  laquelle tout autre et succomb, ne
fut qu'un jeu pour lui. Ordres de mouvemens, instructions, rapports,
il trouva le moyen de faire face  tout. Ses soins et la victoire
rorganisrent peu  peu les services. Les hommes capables
accoururent, les armes savantes furent mieux conduites, l'arme put se
livrer  son lan, et l'ennemi, dfait toutes les fois qu'il osa nous
attendre, fut enfin oblig de souscrire  la paix. Charg d'en
prsenter les conditions au Directoire, Berthier reut dans cette
occasion solennelle un hommage auquel il dut tre sensible. Le
gnral Berthier, portait la lettre d'envoi qu'crivit Bonaparte, le
gnral Berthier, dont les talens distingus galent le courage et le
patriotisme, est une des colonnes de la rpublique comme un des plus
zls dfenseurs de la libert. Il n'est pas une victoire de l'arme
d'Italie  laquelle il n'ait contribu. Je ne craindrais pas que
l'amiti me rendt partial en retraant les services que ce brave
gnral a rendus  la patrie, mais l'histoire prendra ce soin, et
l'opinion de toute l'arme fondera ce tmoignage de l'histoire.

Berthier ne tarda pas  repasser les monts, et fut charg du
commandement de l'arme qu'abandonnait Bonaparte pour se rendre 
Rastadt. Il s'appliqua  maintenir les relations d'amiti qui
existaient entre les rpubliques que le trait de Campo-Formio avait
cres et les anciens tats de la Pninsule. Ses efforts ne furent pas
heureux, le gouvernement papal rpudia la modration dont il lui
donnait l'exemple, et Duphot fut massacr. Charg de venger cet
attentat, Berthier marcha sur Rome, l'occupa, revint  Milan, d'o il
se rendit  Paris, et partit bientt aprs pour l'gypte. Nous
reproduisons le rcit qu'il a donn de cette expdition.




MMOIRES

DU MARCHAL BERTHIER,

SUR LES CAMPAGNES

DES FRANAIS EN GYPTE.




EXPDITION D'GYPTE.

DBARQUEMENT DES FRANAIS EN GYPTE.--PRISE D'ALEXANDRIE.


Huit jours avaient suffi  Bonaparte pour prendre possession de l'le
de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler,
faire de l'eau, et rgler toutes les dispositions militaires et
administratives. Il avait paru devant cette le le 22 prairial; il la
quitta le 1er messidor, aprs en avoir laiss le commandement au
gnral Vaubois.

Les vents de nord-ouest soufflaient grand frais. Le 7 messidor, la
flotte est  la vue de l'le de Candie; le 11, elle est sur les ctes
d'Afrique; le 12 au matin, elle dcouvre la tour des Arabes; le soir,
elle est devant Alexandrie.

Bonaparte fait donner l'ordre de communiquer avec cette ville, pour y
prendre le consul franais, et avoir des renseignemens, tant sur les
Anglais que sur la situation de l'gypte.

Le consul arrive le 13  bord de l'amiral; il annonce que la vue de
l'escadre franaise a occasionn dans la ville un mouvement contre les
chrtiens, et qu'il a couru lui-mme de grands dangers pour
s'embarquer. Il ajoute que quatorze vaisseaux anglais ont paru le 10
messidor  une lieue d'Alexandrie, et que l'amiral Nelson, aprs avoir
envoy demander au consul anglais des nouvelles de la flotte
franaise, a dirig sa route vers le nord-est. Il assure enfin que la
ville et les forts d'Alexandrie sont disposs  se dfendre contre
ceux qui tenteraient un dbarquement, de quelque nation qu'ils
fussent.

Tout devait faire craindre que l'escadre anglaise, paraissant d'un
moment  l'autre, ne vnt attaquer la flotte et le convoi dans une
position dfavorable. Il n'y avait pas un instant  perdre; le gnral
en chef donna donc, le soir mme, l'ordre du dbarquement; il en avait
dcid le point au Marabou; il avait mme ordonn de faire mouiller
l'arme navale aussi prs de ce point qu'il serait possible; mais deux
vaisseaux de guerre, en l'abordant, tombent sur le vaisseau amiral, et
cet accident oblige de mouiller  l'endroit mme o il est arriv. La
distance de l'endroit du mouillage; loign de trois lieues de la
terre; le vent du nord qui soufflait avec violence; une mer agite
qui se brisait contre les rcifs dont cette cte est borde; tout
rendait le dbarquement aussi difficile que prilleux; mais ces
dangers, cette contrarit des lmens ne peuvent arrter des braves,
impatiens de prvenir les dispositions hostiles des habitans du pays.

Bonaparte veut tre  la tte du dbarquement; il monte une galre, et
bientt il est suivi d'une foule de canots sur lesquels les gnraux
Bon et Klber avaient reu l'ordre de faire embarquer une partie de
leurs divisions qui se trouvaient  bord des vaisseaux de guerre.

Les gnraux Desaix, Regnier et Menou, dont les divisions taient sur
les btimens du convoi, reoivent l'ordre d'effectuer leur
dbarquement sur trois colonnes, vers le Marabou.

La mer en un instant est couverte de canots qui luttent contre
l'imptuosit et la fureur des vagues.

La galre que montait Bonaparte s'tait approche le plus prs du banc
des rcifs, o l'on trouve la passe qui conduit  l'anse du Marabou.
L, il attend les chaloupes sur lesquelles taient les troupes qui
avaient eu ordre de se runir  lui; mais elles ne parviennent  ce
point qu'aprs le coucher du soleil, et ne peuvent traverser le banc
de rcifs que pendant la nuit. Enfin,  une heure du matin, le gnral
en chef dbarque  la tte des premires troupes, qui se forment
successivement dans le dsert,  trois lieues d'Alexandrie.

Bonaparte envoie des claireurs en avant, et passe en revue les
troupes dbarques. Elles se composaient d'environ mille hommes de la
division Klber, dix-huit cents de la division Menou, et quinze cents
de celle du gnral Bon. La position des vaisseaux et la cte du
Marabou n'avaient permis de dbarquer ni chevaux, ni canons; les
gnraux Desaix et Regnier n'avaient encore pu gagner la terre, par
les difficults qu'ils avaient prouves dans leur navigation; mais
Bonaparte sait qu'il commande  des hommes qui ne comptent pas leurs
ennemis. Il fallut profiter de la nuit pour se porter sur Alexandrie;
et  deux heures et demie du matin il se met en marche sur trois
colonnes.

Au moment du dpart, on voit arriver quelques chaloupes de la division
Regnier. Ce gnral reoit l'ordre de prendre position pour garder le
point du dbarquement: le gnral Desaix avait reu celui de suivre le
mouvement de l'arme aussitt que sa division aurait dbarqu.

L'ordre est donn aux btimens de transport d'appareiller et de venir
mouiller dans le port du Marabou, pour faciliter le dbarquement du
reste des troupes, et amener  terre deux pices de campagne, avec les
chevaux qui doivent les traner.

Bonaparte marchait  pied avec l'avant-garde, accompagn de son
tat-major et des gnraux. Il avait recommand au gnral Caffarelli,
qui avait une jambe de bois, d'attendre qu'on et pu dbarquer un
cheval; mais le gnral qui ne veut pas qu'on le devance au poste
d'honneur, est sourd  toutes les instances, et brave les fatigues
d'une marche pnible.

La mme ardeur, le mme enthousiasme rgnent dans toute l'arme. Le
gnral Bon commandait la colonne de droite, le gnral Klber celle
du centre; celle de gauche tait sous les ordres du gnral Menou qui
ctoyait la mer. Une demi-heure avant le jour, un des avant-postes est
attaqu par quelques Arabes qui tuent un officier. Ils s'approchent:
une fusillade s'engage entre eux et les tirailleurs de l'arme.  une
demi-lieue d'Alexandrie, leur troupe se runit au nombre de trois
cents cavaliers environ; mais  l'approche des Franais, ils
abandonnent les hauteurs qui dominent la ville et s'enfoncent dans le
dsert.

Bonaparte se voyant prs de l'enceinte de la vieille ville des Arabes,
donne l'ordre  chaque colonne de s'arrter  la porte du canon.
Dsirant prvenir l'effusion du sang, il se dispose  parlementer;
mais des hurlemens effroyables d'hommes, de femmes et d'enfans, et une
canonnade qui dmasque quelques pices, font connatre les intentions
de l'ennemi.

Rduit  la ncessit de vaincre, Bonaparte fait battre la charge. Les
hurlemens redoublent avec une nouvelle fureur. Les Franais s'avancent
vers l'enceinte qu'ils se disposent  escalader, malgr le feu des
assigs et une grle de pierres qu'on fait pleuvoir sur eux; gnraux
et soldats escaladent les murs avec la mme intrpidit.

Le gnral Klber est atteint d'une balle  la tte; le gnral Menou
est renvers du haut des murailles qu'il avait gravies et est couvert
de contusions. Le soldat rivalise avec les chefs. Un guide nomm
Joseph Cala devance les grenadiers, et monte un des premiers sur le
mur, o, malgr le feu de l'ennemi et les nues de pierres qui fondent
sur lui, il aide les grenadiers Sabathier et Labruyre  escalader le
rempart. Les murs sont bientt couverts de Franais, les assigs
fuient dans la ville; la terreur devient gnrale. Cependant ceux qui
sont dans les vieilles tours continuent leur feu et refusent
obstinment de se rendre.

D'aprs les ordres de Bonaparte, les troupes ne doivent point entrer
dans la ville, mais se former sur les hauteurs du port qui la
dominent. Le gnral en chef se rend sur ces monticules, dans
l'intention de dterminer la ville  capituler; mais le soldat furieux
de la rsistance de l'ennemi, s'tait laiss entraner par son ardeur.
Dj une grande partie se trouvait engage dans les rues de la ville,
o il s'tablissait une fusillade meurtrire: Bonaparte fait battre 
l'instant la gnrale. Il mande vers lui le capitaine d'une caravelle
turque qui tait dans le port Vieux; il le charge de porter aux
habitans d'Alexandrie des paroles de paix, de les rassurer sur les
intentions de la rpublique franaise, de leur annoncer que leurs
proprits, leur libert, leur religion seront respectes; que la
France, jalouse de conserver leur amiti et celle de la Porte, ne
prtend diriger ses forces que contre les mameloucks. Ce capitaine,
suivi de quelques officiers franais, se rend dans la ville, et engage
les habitants  se rendre, pour viter le pillage et la mort.

Bientt les imans, les cheiks, les chrifs viennent se prsenter 
Bonaparte, qui leur renouvelle l'assurance des dispositions amicales
et pacifiques de la rpublique franaise. Ils se retirent pleins de
confiance dans ces dispositions; les forts du Phare sont remis aux
Franais qui prennent en mme temps possession de la ville et des deux
ports.

Bonaparte ordonne que les prires et crmonies religieuses continuent
d'avoir lieu comme avant l'arrive des Franais, que chacun retourne 
ses travaux et  ses habitudes. L'ordre et la scurit commencent 
renatre.

Les Arabes qui avaient attaqu le matin l'avant-garde de l'arme,
envoient eux-mmes des dputs qui ramnent quelques Franais tombs
en leurs mains. Ils dclarent que, puisque les Franais ne viennent
combattre que les mameloucks, et ne veulent pas faire la guerre aux
Arabes, ni enlever leurs femmes, ni renverser la religion de Mahomet,
ils ne peuvent tre leurs ennemis. Bonaparte mange avec eux le pain,
gage de la foi des traits, et leur fait des prsents. Ils acceptent
ces dons qui taient l'objet de leur visite; ils font clater les
dmonstrations de leur reconnaissance, ils jurent fidlit 
l'alliance.... et retournent piller les Franais qu'ils rencontrent.
Tel est l'Arabe.

Cette journe mmorable, qui assurait aux Franais la principale
entre de l'gypte, a cot la vie au chef de brigade de la 3e, le
citoyen Mass, et  cinq officiers de diffrentes divisions.

L'adjudant-gnral Escale a eu le bras cass; vingt soldats se sont
noys dans le dbarquement, soixante ont t blesss et quinze tus 
l'attaque de la ville.

L'amiral Brueix, le citoyen Gantheaume, chef de l'tat-major de
l'arme navale, tous les officiers de marine ont second les efforts
de l'arme de terre avec un dvouement qu'on ne saurait trop louer: on
leur doit une partie des succs qu'on a obtenus.

Mais pour assurer ces avantages, il fallait profiter de la terreur
qu'inspirait l'arme franaise, et marcher contre les mameloucks,
avant qu'ils eussent le temps de disposer un plan de dfense ou
d'attaque.

C'est dans ces vues que le gnral en chef donna l'ordre au gnral
Desaix, qui venait d'arriver avec sa division et les deux pices qu'on
avait dbarques, de se porter sans dlai dans le dsert sur la route
du Caire. Ce gnral tait ds le lendemain  trois lieues
d'Alexandrie.


MARCHE DE L'ARME FRANAISE AU CAIRE.--BATAILLE DE
CHEBREISSE.--BATAILLE DES PYRAMIDES.

Aussitt que Bonaparte se fut rendu matre d'Alexandrie, il fit donner
l'ordre aux btiments de transport d'entrer dans le port de cette
ville, et de procder au dbarquement des chevaux, des munitions, et
de tous les objets dont ils taient chargs. Les jours et les nuits
sont employs  cette opration. Les vaisseaux de guerre ne pouvaient
entrer dans le port, et restaient mouills dans la rade  une grande
distance, ce qui rendait le dbarquement de l'artillerie de sige
galement long et pnible.

Bonaparte convient, avec l'amiral Brueix, que la flotte ira mouiller 
Aboukir, o la rade est bonne et le dbarquement facile, et d'o l'on
peut galement communiquer avec Rosette et Alexandrie: il donne en
mme temps l'ordre  l'amiral de faire sonder avec prcision la passe
du vieux port d'Alexandrie: son intention est que l'escadre y entre,
s'il est possible, ou, dans le cas contraire, qu'elle se rende 
Corfou. Tout commandait de presser le dbarquement avec une nouvelle
activit; les Anglais pouvaient se prsenter d'un instant  l'autre:
l'escadre ne pouvait donc trop tt se rendre indpendante de l'arme.
D'un autre ct, il tait essentiel, tant pour prvenir les
dispositions hostiles des mameloucks, que pour ne pas leur laisser le
temps d'vacuer les magasins, de marcher sur le Caire avec rapidit.
Il fallait donc se hter de procurer aux troupes tout ce qui tait
ncessaire  ce mouvement.

Pendant ces prparatifs, Bonaparte visitait la ville et les forts,
ordonnait de nouveaux travaux, prenait toutes les mesures civiles et
militaires pour assurer la dfense et la tranquillit de la ville,
organisait un divan, et disposait tout pour que l'arme ft bientt en
tat de rejoindre la division du gnral Desaix.

Deux routes conduisent d'Alexandrie au Caire; la premire est celle
qui passe par le dsert, et Demenhour. Pour suivre l'autre, il faut
gagner Rosette en ctoyant la mer, et traverser  une lieue d'Aboukir
un dtroit de deux cents toises de large qui joint le lac Madi  la
mer; mais ce passage, auquel on n'tait point prpar, et
ncessairement retard la marche de l'arme.

Bonaparte avait fait quiper une petite flottille destine  remonter
le Nil. Cette flottille, commande par le chef de division Pre, et
compose de plusieurs chaloupes canonnires et d'un chebeck, aurait
t d'un grand secours pour l'arme. Si on avait pris la route de
Rosette, elle et port les quipages et les vivres des troupes, et
suivi tous leurs mouvemens; mais les Franais n'avaient pas encore
pris possession de Rosette, et en prenant le parti de suivre cette
route, Bonaparte et retard de huit  dix jours la marche de l'arme
sur le Caire. Il dcide que l'arme s'avancera par le dsert et par
Demenhour. C'est cette route que la division Desaix avait reu ordre
de suivre.

Le gnral en chef s'tait rendu matre d'Alexandrie le 17 messidor.
Ds le lendemain, l'arme se mit en marche pour le Caire; et ce
jour-l mme le gnral Desaix arrivait  Demenhour, aprs avoir
travers quinze lieues de dsert.

Bonaparte laisse en partant le commandement d'Alexandrie au gnral
Klber, qui avait t bless au sige de cette ville. La division de
ce gnral, commande par le gnral Dugua, reoit l'ordre de partir
avec les hommes de troupes  cheval qui ne sont pas monts, de
protger l'entre de la flottille franaise dans le Nil, de s'emparer
de Rosette, d'y tablir un divan provisoire, d'y laisser une garnison,
de faire construire une batterie  Lisb, de faire embarquer du riz
sur la flottille, de suivre la route du Caire sur la rive gauche du
Nil, et de faire toute diligence pour rejoindre l'arme. L'arme
partit d'Alexandrie les 18 et 19 messidor avec son artillerie de
campagne, un petit corps de cavalerie, si toutefois on peut donner ce
nom  trois cents hommes monts sur des chevaux qui, puiss par une
traverse de deux mois, pouvaient  peine porter leurs cavaliers.
L'artillerie, par la mme raison, tait mal attele. Le 20 messidor,
les divisions arrivent  Demenhour. Pendant toute la route elles
avaient t harceles par les Arabes, qui avaient combl les puits de
Beda et de Birket, de sorte que le soldat, brl par l'ardeur du
soleil et en proie  une soif dvorante, ne pouvait trouver  se
dsaltrer. On fouille dans ces puits d'eau saumtre, mais on n'en
peut retirer qu'un peu d'eau bourbeuse: un verre d'eau se paie au
poids de l'or.

L'arme d'Alexandre, dans une pareille extrmit, poussa des cris
sditieux contre le vainqueur du monde; les Franais acclrent leur
marche.

Les troupes, arrives le 20 messidor  Demenhour, y sjournent le 21.
Jamais les Arabes ne s'taient montrs en aussi grand nombre. Ils
harclent les grand'gardes, plusieurs actions s'engagent, et le
gnral de brigade Mireur est bless mortellement.

Le 22, au lever du soleil, l'arme se met en marche pour Rahmani; le
petit nombre de puits force les divisions de marcher  deux heures
l'une de l'autre.

 neuf heures et demie du matin, les divisions Menou, Regnier et Bon
avaient pris position. Le soldat dcouvre le Nil; il s'y prcipite
tout habill et s'abreuve d'une eau dlicieuse. Presque au mme
instant le tambour le rappelle  ses drapeaux. Un corps d'environ huit
cents mameloucks s'avanait en ordre de bataille. On court aux armes.
Les ennemis s'loignent, se dirigent sur la route de Demenhour, o ils
rencontrent la division Desaix: le feu de l'artillerie avertit
qu'elle est attaque. Bonaparte marche  l'instant contre les
mameloucks; mais l'artillerie du gnral Desaix les avait dj
loigns. Ils avaient pris la fuite, et s'taient disperss aprs
avoir eu quarante hommes tus ou blesss. Parmentier, de la sixime
demi-brigade, a t tu dans cette action, ainsi qu'un guide  cheval;
dix fantassins ont t lgrement blesss.

Le soldat, puis par la marche et les privations, avait besoin de
repos; les chevaux, faibles et harasss par les fatigues de la mer, en
avaient plus besoin encore. Bonaparte prend le parti de sjourner 
Rahmani le 23 et le 24, et d'y attendre la flottille et la division
Menou.

Ce gnral avait excut les ordres qu'il avait reus. Il s'tait
empar de Rosette sans obstacle. Il rejoint l'arme par des marches
forces, et annonce que la flottille tait heureusement entre dans le
Nil, mais qu'elle remontait ce fleuve avec difficult, les eaux tant
encore basses. Elle arrive enfin dans la nuit du 24. Cette nuit mme
l'arme part pour Miniet-Salam. Elle y couche; et le 25, avant le
jour, elle est en marche pour livrer bataille  l'ennemi partout o
elle pourra le rencontrer.

Les mameloucks, au nombre de quatre mille, taient  une lieue plus
loin. Leur droite tait appuye au village de Chebreisse, dans lequel
ils avaient plac quelques pices de canon, et au Nil, sur lequel ils
avaient une flottille, compose de chaloupes canonnires et de djermes
armes.

Bonaparte avait donn ordre  la flottille franaise de continuer sa
marche, en se dirigeant de manire  pouvoir appuyer la gauche de
l'arme sur le Nil, et attaquer la flotte ennemie au moment o l'on
attaquerait les mameloucks et le village de Chebreisse:
malheureusement la violence des vents ne permit pas de suivre en tout
ces dispositions. La flottille dpasse la gauche de l'arme, gagne une
lieue sur elle, se trouve en prsence de l'ennemi, et se voit oblige
d'engager un combat d'autant plus ingal, qu'elle avait  la fois 
soutenir le feu des mameloucks, et  se dfendre contre la flottille
ennemie.

Les fellhs, conduits par les mameloucks, se jettent, les uns  l'eau,
les autres dans des djermes, et parviennent  prendre  l'abordage une
galre et une chaloupe canonnire. Le chef de division Pre dispose
aussitt ce qui lui reste de monde, fait attaquer  son tour, et
parvient  reprendre la chaloupe canonnire et la galre. Son chebeck,
qui vomit de tous cts le feu et la mort, protge la reprise de ces
btimens, et brle les chaloupes canonnires de l'ennemi. Il est
puissamment second dans ce combat ingal et glorieux par
l'intrpidit et le sang-froid du gnral Androssy, et par les
citoyens Monge, Berthollet, Junot, Payeur et Bourrienne, secrtaire du
gnral en chef, qui se trouvent  bord du chebeck.

Cependant le bruit du canon avait fait connatre au gnral en chef
que la flottille tait engage; il fait marcher l'arme au pas de
charge, elle s'approche de Chebreisse et aperoit les mameloucks
rangs en bataille en avant de ce village. Bonaparte reconnat la
position et forme l'arme. Elle est compose de cinq divisions, chaque
division forme un carr qui prsente  chaque face six hommes de
hauteur; l'artillerie est place aux angles; au centre sont les
quipages et la cavalerie. Les grenadiers de chaque carr forment des
pelotons qui flanquent les divisions, et sont destins  renforcer les
points d'attaque.

Les sapeurs, les dpts d'artillerie prennent position et se
barricadent dans deux villages en arrire, afin de servir de point de
retraite en cas d'vnement.

L'arme n'tait plus qu' une demi-lieue des mameloucks. Tout  coup
ils s'branlent par masses, sans aucun ordre de formation, et
caracolent sur les flancs et les derrires; d'autres masses fondent
avec imptuosit sur la droite et le front de l'arme. On les laisse
approcher jusqu' la porte de la mitraille. Aussitt l'artillerie se
dmasque et son feu les met en fuite. Quelques pelotons des plus
braves fondent avec intrpidit le sabre  la main sur les flanqueurs.
On les attend de pied ferme, et presque tous sont tus, ou par le feu
de la mousqueterie, ou par la baonnette.

Anime par ce premier succs, l'arme s'branle au pas de charge, et
marche sur le village de Chebreisse, que l'aile droite a l'ordre de
dborder. Ce village est emport aprs une trs faible rsistance. La
droute des mameloucks est complte; ils fuient en dsordre vers le
Caire. Leur flottille prend galement la fuite, en remontant le Nil,
et termine ainsi un combat qui durait depuis deux heures avec le mme
acharnement. C'est surtout  la valeur des hommes de troupes  cheval
embarqus sur la flottille qu'est due la gloire de cette journe. La
perte de l'ennemi a t de plus de six cents hommes, tant tus que
blesss: celle des Franais d'environ soixante-dix.

Aussitt aprs l'action, Bonaparte ordonne au gnral de brigade
Zayoncheck de dbarquer avec les hommes de troupes  cheval au nombre
d'environ quinze cents, et de suivre la rive droite du Nil  la
hauteur de la marche de l'arme qui s'avance sur la rive gauche.

L'arme couche  Chebreisse, et le 26  Chabour. Le 27, elle couche 
Qom-el-Cheriq; elle tait sans cesse harcele dans sa marche par les
Arabes. L'on ne pouvait s'loigner  la porte du canon sans tomber
dans quelque embuscade. Ces barbares assassinaient et pillaient s'ils
taient les plus nombreux; ils prenaient la fuite, s'ils taient en
nombre gal, et s'il fallait combattre.

L'adjoint aux adjudans-gnraux Gallois, officier distingu, est tu
en portant un ordre du gnral en chef. L'adjudant Denano tombe entre
leurs mains. Ils le conduisent  leur camp, et cet intressant jeune
homme, meurt assassin. Toute communication est intercepte  trois
cents toises derrire l'arme. On ne peut faire parvenir aucune
nouvelle  Alexandrie; on n'en reoit aucune de cette ville.

Tous les villages o l'arme arrive sont abandonns. Elle n'y trouve
plus ni hommes ni bestiaux; elle couche sur des tas de bl et elle est
sans pain. Elle manque galement de viande et ne subsiste qu'avec des
lentilles ou de mauvaises galettes que le soldat fait lui-mme en
crasant du bl. Elle continue sa marche vers le Caire, couche le 28 
Alcan, le 29  Abounichab, le 30  Ouardan o elle sjourne. Le 1er
thermidor, elle se rend  Omm-el-Dinar. Le gnral Zayoncheck prend
position  la pointe du Delta, o le Nil se partage en deux branches,
celle de Damiette et celle de Rosette.

Bonaparte, inform que Mourd-Bey,  la tte de six mille mameloucks
et d'une foule d'Arabes et de fellhs, est retranch au village
d'Embab,  la hauteur du Caire, vis--vis Boulac, et qu'il attend les
Franais pour les combattre, s'empresse d'aller lui prsenter
bataille.

Le 2 thermidor,  deux heures du matin, l'arme part d'Omm-el-Dinar.
Au point du jour, la division Desaix, qui formait l'avant-garde, a
connaissance d'un corps d'environ six cents mameloucks et d'un grand
nombre d'Arabes qui se replient aussitt.  deux heures aprs midi,
l'arme arrive aux villages d'brerach et de Boutis. Elle n'tait plus
qu' trois quarts de lieue d'Embab, et apercevait de loin le corps
de mameloucks qui se trouvait dans le village. La chaleur tait
brlante, le soldat extrmement fatigu. Bonaparte fait faire halte;
mais les mameloucks n'ont pas plus tt aperu l'arme, qu'ils se
forment en avant de sa droite dans la plaine. Un spectacle aussi
imposant n'avait point encore frapp les regards des Franais. La
cavalerie des mameloucks tait couverte d'armes tincelantes. On
voyait en arrire de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse
indestructible a survcu  tant d'empires, et brave depuis trente
sicles les outrages du temps. Derrire sa droite taient le Nil, le
Caire, le Mokattam et les champs de l'antique Memphis.

Mille souvenirs se rveillent  la vue de ces plaines o le sort des
armes a tant de fois chang la destine des empires. L'arme,
impatiente d'en venir aux mains, est aussitt range en ordre de
bataille. Les dispositions sont les mmes qu'au combat de Chebreisse.
La ligne, forme dans l'ordre par chelons et par divisions qui se
flanquent, refusait sa gauche. Bonaparte ordonne  la ligne de
s'branler; mais les mameloucks, qui jusqu'alors avaient paru indcis,
prviennent l'excution de ce mouvement, menacent le centre, et se
prcipitent avec imptuosit sur les divisions Desaix et Regnier, qui
formaient la droite. Ils chargent intrpidement les colonnes qui,
fermes et immobiles, ne font usage de leur feu qu' demi-porte de la
mitraille et de la mousqueterie; la valeur tmraire des mameloucks
essaie en vain de renverser ces murailles de feu, ces remparts de
baonnettes; leurs rangs sont claircis par le grand nombre de morts
et de blesss qui tombent sur le champ de bataille; et bientt ils
s'loignent en dsordre sans oser entreprendre une nouvelle charge.

Pendant que les divisions Desaix et Regnier repoussaient avec tant de
succs la cavalerie des mameloucks, les divisions Bon et Menou,
soutenues par la division Klber, commande par le gnral Dugua,
marchaient au pas de charge sur le village retranch d'Embab. Deux
bataillons des divisions Bon et Menou, commands par les gnraux
Rampon et Marmont, sont dtachs, avec ordre de tourner le village, et
de profiter d'un foss profond pour se mettre  couvert de la
cavalerie de l'ennemi, et lui drober leurs mouvemens jusqu'au Nil.

Les divisions, prcdes de leurs flanqueurs, continuent de s'avancer
au pas de charge. Les mameloucks attaquent sans succs les pelotons
des flanqueurs; ils dmasquent et font jouer quarante mauvaises pices
d'artillerie. Les divisions se prcipitent alors avec plus
d'imptuosit, et ne laissent pas  l'ennemi le temps de recharger ses
canons. Les retranchements sont enlevs  la baonnette; le camp et le
village d'Embab sont au pouvoir des Franais. Quinze cents mameloucks
 cheval et autant de fellhs, auxquels les gnraux Marmont et Rampon
ont coup toute retraite en tournant Embab, et prenant une position
retranche derrire un foss qui joignait le Nil, font en vain des
prodiges de valeur; aucun d'eux ne veut se rendre, aucun d'eux
n'chappe  la fureur du soldat; ils sont tous passs au fil de l'pe
ou noys dans le Nil. Quarante pices de canon, quatre cents chameaux,
les bagages et les vivres de l'ennemi tombent entre les mains du
vainqueur.

Mourd-Bey, voyant le village d'Embab emport, ne songe plus qu'aux
moyens d'assurer sa retraite. Dj les divisions Desaix et Regnier
avaient forc sa cavalerie de se replier: l'arme, quoiqu'elle marcht
depuis deux heures du matin et qu'il ft six heures du soir, le
poursuit encore jusqu' Gish. Il n'y avait plus de salut pour lui que
dans une prompte fuite; il en donne le signal, et l'arme prend
position  Gish, aprs dix-neuf heures de marche ou de combats.

Jamais victoire aussi importante ne cota moins de sang aux Franais:
ils n'eurent  regretter dans cette journe que dix hommes tus et
environ trente blesss. Jamais avantage ne fit mieux sentir la
supriorit de la tactique moderne des Europens sur celle des
Orientaux, du courage disciplin sur la valeur dsordonne.

Les mameloucks taient monts sur de superbes chevaux arabes richement
harnachs; ils portaient les plus brillantes armures; leurs bourses
taient pleines d'or, et leurs dpouilles ddommagrent le soldat des
fatigues excessives qu'il venait de supporter. Il y avait quinze jours
qu'il n'avait pour toute nourriture qu'un peu de lgumes sans pain;
les vivres trouvs dans le camp des ennemis lui firent faire un repas
dlicieux.

La division Desaix a ordre de prendre position en avant de Gish sur
la route de Fayoum. La division Menou passe pendant la nuit une
branche du Nil, et s'empare de l'le de Roda. L'ennemi, dans sa fuite,
brlait tous les btiments qui ne pouvaient remonter le Nil. Toute la
rive tait en feu.

Le lendemain matin, 4 thermidor, les grands du Caire se prsentent sur
le Nil, offrant de remettre la ville au pouvoir des Franais. Ils
taient accompagns du kyy du pacha. Ibrahim-Bey, qui avait
abandonn le Caire pendant la nuit, avait emmen le pacha avec lui.
Bonaparte les reoit  Gish; ils demandent protection pour la ville
et protestent de sa soumission. Bonaparte leur rpond que le dsir des
Franais est de rester les amis du peuple gyptien et de la Porte
ottomane, que les moeurs, les usages et la religion du pays seront
scrupuleusement respects. Ils retournent au Caire, accompagns d'un
dtachement command par un officier franais. Le peuple avait profit
de la dfaite et de la fuite des mameloucks pour se porter  quelques
excs; la maison de Mourd-Bey avait t pille et brle; mais les
chefs font des proclamations, la force arme parat, et l'ordre se
rtablit.

Le 7 thermidor, Bonaparte porte son quartier-gnral au Caire. Les
divisions Regnier et Menou prennent position au Vieux-Caire; les
divisions Bon et Klber  Boulac; un corps d'observation est plac
sur la route de Syrie, et la division Desaix reoit l'ordre de prendre
une position retranche,  trois lieues en avant d'Embab, sur la
route de la Haute-gypte.


COMBAT DE SALHIH.--IBRAHIM-BEY EST CHASS DE L'GYPTE.

Au moment o les Franais taient entrs au Caire, l'arme des
mameloucks s'tait spare en deux corps; l'un, command par
Mourd-Bey, suivait la route de la Haute-gypte; l'autre, sous les
ordres d'Ibrahim-Bey, avait pris la route de Syrie. C'tait entre ces
deux beys que l'autorit de l'gypte tait partage. Mourd-Bey tait
 la tte du militaire, Ibrahim-Bey dirigeait la partie
administrative.

Desaix, charg de poursuivre le premier et de le tenir en chec,
tablit un camp retranch  quatre lieues en avant de Gish, sur la
rive gauche du Nil. Ses avant-postes et ceux de Mourd-Bey taient en
prsence les uns des autres.

Ibrahim-Bey s'tait retir  Belbis, o il attendait le retour de la
caravane de la Mecque; son intention tait de profiter du renfort des
mameloucks qui escortaient cette caravane, pour excuter un plan
d'attaque combin avec Mourd-Bey et les Arabes. Il mettait
provisoirement tout en oeuvre pour soulever les fellhs du Delta, et
pousser les habitans du Caire  la rvolte.

L'arme avait beaucoup souffert de la marche, des chaleurs excessives,
de la mauvaise nourriture; elle avait besoin de repos avant de se
mettre  la poursuite des mameloucks et de les chasser entirement de
l'gypte. Bonaparte sentait d'ailleurs la ncessit d'organiser un
gouvernement provisoire pour la capitale et le reste du pays,
d'assurer la subsistance du peuple et de l'arme, d'organiser tous les
services, et de se mettre, par des positions retranches,  l'abri de
toute surprise, soit de la part des mameloucks, soit de la part des
habitans.

Cependant, comme le voisinage d'Ibrahim-Bey tait le plus dangereux,
le gnral de brigade Leclerc reut l'ordre de partir du Caire le 15
thermidor, avec trois cents hommes de cavalerie, trois compagnies de
grenadiers, un bataillon et deux pices d'artillerie lgre, d'aller
prendre position  El-Hanka, et d'observer Ibrahim-Bey.

Le 16, il est attaqu par quatre mille mameloucks et Arabes, que
plusieurs dcharges d'artillerie mettent en fuite.

La tranquillit du pays tenait  l'loignement des mameloucks, et
surtout  celui d'Ibrahim-Bey. Bonaparte s'empresse donc de pourvoir
aux besoins les plus urgents, d'tablir les bases les plus
essentielles de la nouvelle administration, et se dispose  marcher
contre Ibrahim-Bey en personne. Il laisse au Caire la division Bon, et
les hommes des autres divisions qui ont encore besoin de repos.

Le 20 thermidor, l'arme, compose des trois divisions Bon, Regnier et
Menou, part du Caire pour joindre Ibrahim-Bey, lui livrer bataille,
dtruire son corps et le chasser de l'gypte; elle se runit 
l'avant-garde du gnral Leclerc, et couche le 22  Belbis.
Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre, et fuyait vers
Salhih.

L'arme tait  quelques lieues de ce village, lorsqu'on aperut dans
le dsert une caravane escorte par une troupe d'Arabes. La cavalerie
se porte aussitt en avant, met les Arabes en fuite et arrte la
caravane: c'tait celle de la Mecque. La plus grande partie de ceux
qui la composaient s'taient runis  Ibrahim-Bey, qui emmenait avec
lui une foule de marchands avec leurs marchandises: il avait consenti
que le reste prt la route du Caire sous l'escorte de quelques Arabes
pays par les marchands; mais  peine cette portion de la caravane
avait-elle t abandonne par les mameloucks, que les Arabes, qui
devaient l'escorter et la protger, pillrent eux-mmes toutes les
marchandises, sous prtexte que les marchands ne pouvaient viter
d'tre pills par les Franais. Il ne restait plus sous leur conduite
qu'environ six cents chameaux, chargs d'hommes, de femmes et
d'enfants, que Bonaparte fit conduire au Caire sous une escorte de
troupes franaises.

Dans presque tous les villages que l'arme traverse, on rencontre des
individus qui faisaient partie de la caravane et avaient pris la fuite;
Bonaparte les rassure, leur promet, sret et protection; et pour
leur prouver que les promesses des Franais ne ressemblent en rien 
celles des Arabes,  peine est-il arriv au village arabe de Goreid,
qu'il fait arrter le cheik, et le met en prsence d'un des principaux
marchands avec lesquels il avait trait de l'escorte qui les avait
pills. Le cheik, menac d'tre fusill, retrouve  l'instant la plus
grande partie des objets vols, et restitue aux marchands leurs femmes
et leurs esclaves.

L'arme continuait sa marche  grandes journes pour atteindre
Ibrahim-Bey. Le 24,  quatre heures de l'aprs-midi, l'avant-garde,
compose d'environ trois cents hommes de cavalerie, arrive en vue de
Salhih. Au moment o la tte de l'avant-garde entrait dans le
village, Ibrahim-Bey surpris fuyait  la hte, couvrant son
arrire-garde d'environ mille mameloucks.

L'infanterie franaise tait encore  une lieue et demie de distance;
les chevaux taient harasss de fatigue, des nues d'Arabes couvraient
la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus. La
seule arrire-garde d'Ibrahim-Bey tait trois fois plus nombreuse que
l'avant-garde des Franais. Malgr l'infriorit du nombre, Bonaparte,
 la tte de cette avant-garde, poursuit Ibrahim dans le dsert. Deux
cents braves, tant du 7e rgiment de hussards, que du 22e de
chasseurs, et des guides  cheval, fondent avec imptuosit sur
l'arrire-garde des mameloucks, et s'ouvrent un passage  travers les
rangs; mais ce succs mme augmente les dangers, ils se trouvent au
milieu d'une masse cinq fois plus nombreuse qu'eux. La valeur supple
au nombre; ils combattent comme des lions et en dsesprs; les
mameloucks, sans cesse repousss, ne combattent plus qu'en s'loignant
et pour protger leur retraite. Ils abandonnent dans leur fuite deux
mauvaises pices de canon et quelques chameaux. Mais Ibrahim-Bey
parvient  sauver avec lui ses quipages, dans lesquels taient ses
femmes, celles de ses mameloucks, ses trsors et les plus riches
marchandises de la caravane. Il avait disparu, quand l'infanterie
franaise arriva au village de Salhih, o elle prit position.
Ibrahim continua de fuir vers la Syrie; il avait pour neuf jours de
route,  travers le dsert, avant d'y tre rendu.

Cet avantage a cot  la rpublique une vingtaine de braves tus dans
les rangs ennemis. Parmi les officiers qui ont charg  la tte de la
cavalerie, et soutenu par leur exemple la valeur du soldat, le chef de
brigade Destres, qui a reu plusieurs blessures graves,
l'adjudant-gnral Leturq, le chef de brigade Lassalle, les
aides-de-camp Duroc et Sulkousky, l'adjudant Arrighi, mritent d'tre
distingus.

Bonaparte dtermine avec le gnral Caffarelli, commandant le gnie,
les fortifications ncessaires  la dfense de Salhih et de Belbis.
La division Dugua reoit ordre de se porter sur Damiette, pour en
prendre possession et soumettre le Delta. La division Regnier reste
en position  Salhih, pour soumettre la province de Charki, et
Bonaparte reprend avec le reste des troupes le chemin du Caire, o il
arrive le 27. Il reoit sur la route la nouvelle et les dtails du
combat naval d'Aboukir.

L'gypte, pour tre entirement affranchie du despotisme des
mameloucks, n'offrait plus d'ennemi  combattre que Mourd-Bey. Le
gnral Desaix reoit l'ordre de se mettre en mouvement pour le
poursuivre. Les provinces de l'gypte sont commandes par des gnraux
franais; les autorits civiles y sont organises, et y remplacent le
gouvernement monstrueux qui la tyrannisait. Dj Bonaparte peut
raliser une partie de ses promesses, et prouver au pays qu'il vient
de soumettre, que les Franais n'avaient en effet d'autres ennemis que
ses oppresseurs, d'autre ambition que celle d'tre ses librateurs.


L'ARME MARCHE EN SYRIE.--AFFAIRE DE L-A'RYCH.--BATAILLE DU MONT
THABOR.--PRISE DE GHAZAH ET DE JAFFA.

La conduite politique et militaire de Bonaparte depuis son entre en
gypte avait pour but de rendre  la civilisation et  leur antique
splendeur ces contres jadis si florissantes. Mais en mme temps qu'il
travaillait  l'affranchissement des peuples, et  l'expulsion de
leurs tyrans, il n'avait nglig aucune occasion de convaincre la
Porte du dsir qu'avait la rpublique franaise de conserver l'amiti
qui subsistait entre les deux puissances. La cour ottomane avait de
justes sujets de plaintes contre les beys d'gypte, dont les rvoltes
et les usurpations ne lui avaient laiss qu'une ombre de souverainet
dans cette province. Les Franais eux-mmes en avaient reu de
frquents outrages. Punir les usurpateurs, c'tait donc venger  la
fois la France, la Porte ottomane et l'gypte.

Les tablissements de commerce que Bonaparte voulait former, devaient
enrichir les habitans, faire de l'gypte l'entrept du commerce de
l'Europe et de l'Asie, augmenter les revenus du grand-seigneur,
devenir pour la France et les puissances mridionales une source de
prosprit, et ruiner dans l'Inde le commerce des Anglais, contre
lesquels cette expdition tait plus particulirement dirige.

La Porte, une fois claire sur le but de l'entre des Franais en
gypte, et sur leurs projets ultrieurs, ne pouvait voir qu'avec
plaisir une expdition qui devait lui tre si avantageuse. Dans cette
conviction, Bonaparte n'avait cess de se conduire avec la Porte
ottomane comme envers l'amie et l'allie fidle de la France.

 la prise de Malte, il avait trouv dans les cachots de l'ordre un
grand nombre d'esclaves turcs; ils furent aussitt mis en libert, et
renvoys  Constantinople.

Depuis l'entre des Franais en gypte, les agens de la Porte taient
respects; le pavillon turc flottait avec le pavillon franais. Une
caravelle turque se trouvait dans le port d'Alexandrie, ainsi que
quelques btimens de commerce. Bonaparte assure le capitaine de la
protection et de l'amiti des Franais. Cette caravelle reoit un
ordre du grand-seigneur de quitter Alexandrie pour se rendre 
Constantinople; c'tait l'poque o tous les btimens turcs ont
coutume de quitter l'gypte. Bonaparte, aprs avoir fait accepter un
prsent au capitaine de la caravelle, le chargea de prendre  son bord
le citoyen Beauchamp, porteur de dpches pour la Porte ottomane.

Cet envoy tait charg de protester de nouveau des dispositions
pacifiques et amicales du gouvernement franais envers le
grand-seigneur; de faire connatre  la Porte les sujets de
mcontentement que Bonaparte avait contre Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre,
et de dclarer que le chtiment qu'il lui rservait, s'il continuait 
se mal conduire, ne devait donner aucun ombrage, aucune inquitude 
l'empire ottoman. Ce pacha, que ses cruauts avaient fait nommer
Djezzar (le boucher), tait regard comme un monstre de frocit par
les barbares les plus sanguinaires d'Orient.

Ibrahim-Bey, aprs l'affaire de Salhih, s'tait retir avec mille
mameloucks et ses trsors vers Ghazah: il avait reu de Djezzar le
plus favorable accueil. Non seulement ce pacha continuait d'accorder
asile et protection aux mameloucks, il menaait encore les frontires
de l'gypte par des dispositions hostiles. Bonaparte, qui voulait
viter de donner le moindre ombrage  la Porte, dpcha par mer 
Djezzar un officier charg d'une lettre dans laquelle il assurait le
pacha que les Franais dsiraient conserver l'amiti du
grand-seigneur, et vivre en paix avec lui; mais il exigeait que
Djezzar loignt Ibrahim-Bey et ses mameloucks, et ne leur accordt
aucun secours.

Le pacha n'avait fait aucune rponse  Bonaparte, il avait renvoy
l'officier avec arrogance; les Franais taient mis aux fers 
Saint-Jean-d'Acre.

L'arme ne recevait aucune nouvelle d'Europe. Depuis le funeste combat
d'Aboukir, les ports de l'gypte taient bloqus par les Anglais.
Bonaparte n'avait aucun renseignement officiel sur les rsultats de la
ngociation que le directoire avait d entamer avec la Porte ottomane,
relativement  l'expdition d'gypte; mais tous les rapports de
l'intrieur annonaient que le ministre anglais avait su profiter de
la victoire d'Aboukir pour entraner la Porte dans son alliance et
celle de la Russie contre la rpublique franaise. Bonaparte jugea
que, si la Porte cdait aux suggestions de ses ennemis naturels, il y
aurait une opration combine contre l'gypte, et qu'il serait attaqu
par mer et par la Syrie. Il n'y avait pas un moment  perdre pour
prendre un parti; Bonaparte se dcide.

Marcher en Syrie, chtier Djezzar, dtruire les prparatifs de
l'expdition contre l'gypte, dans le cas o la Porte se serait unie
aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination du
pacha de Syrie, et son autorit primitive dans cette province, si elle
restait l'amie de la rpublique; revenir en gypte aussitt aprs pour
battre l'expdition par mer; expdition qui, vu les obstacles
qu'opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de
messidor; tel est le plan auquel Bonaparte s'arrte, et qu'il va
excuter.

Aussitt aprs son retour au Caire, il avait envoy contre l'arme de
Mourd-Bey, qui se tenait dans la Haute-gypte, le gnral Desaix et
sa division qui obtenait chaque jour de nouveaux succs.

Aprs avoir ainsi loign les ennemis, Bonaparte songe  organiser le
gouvernement des provinces de l'gypte. Il tablit un divan dans
chacune d'elles, et fait jouir le peuple de la plus belle prrogative
de la libert, celle de concourir  l'lection de ses magistrats. Il
forme un systme de guerre jusqu'alors inconnu contre les Arabes, qui
de tout temps ont dsol ces belles contres. Il arrte une nouvelle
rpartition d'impts plus utile au fisc, et moins onreuse au peuple;
il porte la plus svre conomie dans la partie administrative de
l'arme; il tablit une compagnie de commerce dans la vue de faciliter
l'change et la circulation de toutes les denres. Il avait form un
institut au Caire; il y tablit une bibliothque, et fait construire
un laboratoire de chimie. Un grand atelier est ouvert pour les arts
mcaniques. Dj la fabrication du pain et celle des liqueurs
fermentes est perfectionne; on pure le salptre, on construit de
nouvelles machines hydrauliques.

Pendant que Bonaparte semblait recrer la ville du Caire, des savans
voyageaient par son ordre dans l'intrieur de l'gypte, et y faisaient
les reconnaissances, les dcouvertes les plus importantes pour la
gographie, l'histoire et la physique.

Le gnral Androssy avait reu l'ordre de soumettre le lac Menzalh,
les bouches Plusiaques, et d'en faire la reconnaissance, tant sous le
rapport militaire que sous le rapport des sciences.

Il sonde, le 2 vendmiaire, la rade de Damiette, de Bougafic et du
camp Bougan, ainsi que l'embouchure du Nil, afin de dterminer les
passes du Boghaz et la forme de la baie. Il part de Damiette le 11 
deux heures du matin, avec deux cents hommes et quinze djermes
conduites par des reis du Nil. Trois de ces djermes sont armes d'un
canon. Il passe le Boghaz  sept heures, longe la cte et prend
position,  trois heures aprs midi,  la bouche de Bibh, o il fait
les mmes oprations qu' l'embouchure du Nil. Le 12, il pntre dans
le lac jusqu' cinq lieues; il voulait gagner Matarih, mais les reis,
intimids par l'apparition subite d'environ cent trente djermes
charges d'Arabes embarqus  Matarih, le conduisent vers Menzalh.
Tomb sous le vent, il est attaqu et poursuivi; mais, malgr la
supriorit du nombre, l'ennemi est oblig de se retirer avec perte.
Il se rejette alors sur Damiette, et mouille devant Mini  neuf
heures du soir. La nuit du 14 au 15, il est attaqu avec plus
d'acharnement, et pas avec plus de succs. Le 16, il se porte sur
Mensalh, et le 17 sur les les de Matarih.

Il mouille, le 20,  l'le de Tourna, le 24  celle de Tumis, le 25 
la bouche d'Omm-Faredje, et il arrive, le 28, sur les ruines de Tinh,
de Peluse, de Farouna; il part le 29, et se dirige sur le canal de
Moz o il pntre; le 30, il visite San et relve Salhih, prend des
renseignemens prcis sur le canal de ce nom, et repart le mme jour
pour Menzalh et Damiette, o il arrive le 2 brumaire, aprs avoir
termin la reconnaissance, les sondes, la carte du lac, pour la
construction de laquelle il avait fait mesurer  la chane une tendue
de plus de quarante-cinq mille toises.

Le gnral Androssy, revenu au Caire, repart aussitt avec le citoyen
Berthollet pour reconnatre les lacs de natron. Il se rend, escort de
quatre-vingts hommes,  Terranh, d'o il part dans la nuit du 3 au 4.
Aprs quatorze heures de marche, il arrive aux lacs Natron, situs
dans une valle qui a plus de deux lieues de large, et dont la
direction est de quarante-quatre degrs ouest. Ces lacs comprennent
une tendue d'environ six lieues. Trois couvens cophtes, dont un
isol, sont situs dans la valle, vers le sommet de la pointe oppose
 Terranh.

Le 4, il visite les lacs, et se rend au _fleuve sans eau_. C'est une
grande valle encombre de sables, adjacente  celle des natrons, et
dont le bassin a prs de trois lieues d'un bord  l'autre. Il y trouve
de grands corps d'arbres entirement ptrifis; le mme jour il va
bivouaquer au quatrime couvent qui est dans la direction d'Ouardan;
dans la valle du lac de Natron, on rencontre quelques sources de trs
bonne eau. Le natron y est d'une bonne qualit, et peut faire une
branche de commerce trs importante.

Tous les savans qui ont accompagn Bonaparte sont occups  des
travaux analogues  leurs talens et  leurs connaissances. Nouet et
Mchain dterminent la latitude d'Alexandrie, celle du Caire, de
Salhih, de Damiette et de Suez.

Lefvre et Malus font la reconnaissance du canal de Moz; le premier
avait accompagn, avec Bouchard, le gnral Androssy dans la
reconnaissance du lac Menzalh.

Peyre et Girard font le plan d'Alexandrie; Lanorey fait la
reconnaissance d'Abou-Menedg; il est, de plus, charg de diriger les
travaux du canal d'Alexandrie.

Geoffroy examine les animaux du lac Menzalh et les poissons du Nil;
Delisle, les plantes qui se trouvent dans la Basse-gypte.

Arnolet et Champy fils sont chargs d'observer les minraux de la mer
Rouge, et d'y faire des reconnaissances.

Girard est charg d'un travail sur tous les canaux de la Haute-gypte.

Denon voyage dans le Faoum et dans la Haute-gypte pour en dessiner
les monumens. La passion des sciences et des arts lui fait surmonter
tous les obstacles, et braver des prils et des fatigues sans nombre.

Cont dirige l'atelier destin aux arts mcaniques; il fait construire
des moulins  vent, et une infinit de machines inconnues en gypte.

Savigny fait une collection des insectes du dsert et de la Syrie.

Beauchamp et Nouet dressent un almanach contenant cinq calendriers,
celui de la rpublique franaise et ceux des glises romaine, grecque,
cophte et musulmane.

Costaz rdige un journal; Fourrier, secrtaire de l'Institut, est
commissaire prs le divan.

Berthollet et Monge sont  la tte de tous ces travaux, de toutes ces
entreprises; on les retrouve partout o il se forme des tablissemens
utiles, o il se fait des dcouvertes importantes.

Tandis qu'on fait les prparatifs de l'expdition de Syrie, Bonaparte
s'associe aux travaux des savans, et assiste exactement aux sances
de l'Institut, o chacun d'eux rend compte de ses oprations. Il veut
aller visiter lui-mme l'isthme de Suez, et rsoudre l'un des
problmes les plus importans et les plus obscurs de l'histoire; il se
disposait  cet intressant voyage, lorsqu'un vnement fcheux et
inattendu le fora d'ajourner ses projets.

La plus grande tranquillit n'avait cess de rgner dans la ville du
Caire; les notables de toutes les provinces dlibraient avec calme,
et d'aprs les propositions des commissaires franais Monge et
Berthollet, sur l'organisation dfinitive des divans, sur les lois
civiles et criminelles, sur l'tablissement et la rpartition des
impts, et sur divers objets d'administration et de police gnrale.
Tout  coup des indices d'une sdition prochaine se manifestent. Le 30
vendmiaire,  la pointe du jour, des rassemblemens se forment dans
divers quartiers de la ville, et surtout  la grande mosque. Le
gnral Dupuy, commandant la place, s'avance  la tte d'une faible
escorte pour les dissiper; il est assassin, avec plusieurs officiers
et quelques dragons, au milieu de l'un de ces attroupemens. La
sdition devient aussitt gnrale; tous les Franais que les rvolts
rencontrent sont gorgs; les Arabes se montrent aux portes de la
ville.

La gnrale est battue; les Franais s'arment et se forment en
colonnes mobiles; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs
pices de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosques, d'o ils
font un feu violent. Les mosques sont aussitt enfonces; un combat
terrible s'engage entre les assigeans et les assigs; l'indignation
et la vengeance doublent la force et l'intrpidit des Franais. Des
batteries places sur diffrentes hauteurs, et le canon de la
citadelle, tirent sur la ville; le quartier des rebelles et de la
grande mosque sont incendis.

Les chrifs et les principaux du Caire viennent enfin implorer la
gnrosit des vainqueurs et la clmence de Bonaparte; un pardon
gnral est aussitt accord  la ville, et le 2 brumaire l'ordre est
entirement rtabli. Mais, pour prvenir dans la suite de pareils
excs, la place est mise dans un tel tat de dfense, qu'un seul
bataillon suffit pour la mettre  l'abri des mouvemens sditieux d'une
population nombreuse. Des mesures sont prises aussi pour la garantir 
l'extrieur contre toute entreprise de la part des Arabes.

Bonaparte, aprs avoir imprim  tout le pays la terreur de ses armes,
continue de suivre ses plans d'administration intrieure, sans oublier
ce qu'il doit  l'intrt des sciences, du commerce et des arts.

Le gnral Bon reoit ordre de traverser le dsert  la tte de quinze
cents hommes, et avec deux pices de canon, et de marcher vers Suez,
o il entre le 17 brumaire.

Bonaparte, accompagn d'une partie de son tat-major, des membres de
l'Institut, Monge, Berthollet, Costaz, de Bourrienne, et d'un corps de
cavalerie, part lui-mme du Caire le 4 nivse, et va camper 
Birket-l-Hadj, ou lac des Plerins; le 5, il bivouaque  dix lieues
dans le dsert; le 6, il arrive  Suez; le 7, il reconnat la cte et
la ville, et ordonne les ouvrages et les fortifications qu'il juge
ncessaires  sa dfense.

Le 8, il passe la mer Rouge prs de Suez,  un gu qui n'est
praticable qu' la mare basse. Il se rend aux Fontaines de Mose,
situes en Asie,  trois lieues et demie de Suez. Cinq sources forment
ces fontaines qui s'chappent en bouillonnant du sommet de petits
monticules de sable; l'eau en est douce et un peu saumtre. On y
trouve les vestiges d'un petit aqueduc moderne qui conduisait cette
eau  des citernes creuses sur le bord de la mer, dont les fontaines
sont loignes de trois quarts de lieue.

Bonaparte retourne le soir mme  Suez; mais la mer tant haute, il
est forc de remonter la pointe de la mer Rouge. Le guide le perd dans
les marais, et il ne parvient  en sortir qu'avec la plus grande
peine, ayant de l'eau jusqu' la ceinture.

Les magasins de Suez indiquent assez que cette ville a t l'entrept
d'un commerce considrable; les barques seules peuvent maintenant
arriver au port; mais des frgates peuvent mouiller auprs d'une
pointe de sable qui s'avance  une demi-lieue dans la mer. Cette
pointe est dcouverte  la mare basse, et il serait possible d'y
construire une batterie qui protgerait le mouillage et dfendrait la
rade.

Bonaparte encourage le commerce par plusieurs tablissemens utiles; il
le rassure contre les exactions auxquelles le livraient et les
mameloucks et les pachas. Une nouvelle douane, dont les droits sont
moins forts que ceux de l'ancienne, remplace celle qui existait avant
son arrive. Il prend des mesures pour assurer et garantir le
transport de Suez au Caire et  Belbis; enfin ses dispositions sont
telles, qu'elles doivent dans peu de temps rendre  Suez son antique
splendeur.

Quatre btimens de Djedda arrivent dans cette ville pendant le sjour
qu'y fait Bonaparte. Les Arabes de Tor viennent aussi demander
l'amiti des Franais. Bonaparte quitte Suez le 10 nivse, ctoyant la
mer Rouge au nord.  deux lieues et demie de cette ville, il trouve
les restes de l'entre du canal de Suez; il le suit pendant quatre
lieues. Le mme jour, il couche au fort d'Adgeroud; le 11,  dix
lieues dans le dsert; et le 12  Belbis. Le 14, il se porte dans
l'oasis d'Houareb, o il retrouve les vestiges du canal de Suez,  son
entre sur les terres cultives et arroses de l'gypte.

Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et, satisfait de cette double
reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingnieur, de se
rendre  Suez, et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever
gomtriquement et niveler tout le cours du canal, opration qui va
rsoudre enfin le problme de l'existence d'un des plus grands et des
plus importans travaux du monde. De retour  Suez, Bonaparte apprend
que Djezzar, pacha de Syrie, s'tait empar du fort de El-A'rych, qui
dfendait les frontires de l'gypte. Ce fort, situ  deux journes
de Cathi, et  dix lieues dans le dsert, tait mme occup par
l'avant-garde du pacha. Ces mouvemens hostiles ne laissaient aucun
doute sur les intentions de Djezzar et de la Porte, qui venait de
dclarer la guerre  la France.

Certain d'une attaque, il ne restait plus  Bonaparte d'autre parti 
prendre que celui de dconcerter les plans de ses nouveaux ennemis en
les prvenant. Il quitte Suez sur-le-champ pour se rendre au Caire. Il
passe par Salhih, o se trouvaient les troupes destines  former
l'avant-garde de l'expdition de Syrie: il met cette avant-garde en
mouvement, et continue sa route vers le Caire, marchant jour et nuit.
Aussitt qu'il y est rendu, il runit l'arme qui doit le suivre.

Elle est compose de la division du gnral Klber, qui a sous ses
ordres les gnraux Verdier et Junot, d'une partie des deux
demi-brigades d'infanterie lgre, et des 25e et 75e de ligne;

De la division du gnral Regnier, ayant sous ses ordres le gnral
Lagrange, la 9e et la 95e demi-brigade de ligne;

De celle du gnral Lannes, ayant sous ses ordres les gnraux Vaud,
Robin et Rambeau, avec une partie de la 22e demi-brigade d'infanterie
lgre, des 13e et 69e de ligne;

De celle du gnral Bon, ayant sous ses ordres les gnraux Rampon,
Vial, et une partie des 4e demi-brigade d'infanterie lgre, 18e et
32e demi-brigades de ligne;

De celle du gnral Murat, avec neuf cents hommes de cavalerie et
quatre pices de 4.

Le gnral Dommartin commande l'artillerie, et le gnral Caffarelli
le gnie.

Le parc d'artillerie est compos de quatre pices de 12, trois de 8,
cinq obusiers, et trois mortiers de cinq pouces.

L'artillerie de chaque division est compose de deux pices de 8, deux
obusiers de six pouces: ces diffrens corps forment une arme
d'environ dix mille hommes.

La 19e demi-brigade, les 3e bataillons des demi-brigades de
l'expdition de Syrie, la Lgion nautique, les dpts du corps de
cavalerie, la Lgion maltaise, sont rpartis dans les villes
d'Alexandrie, de Damiette et du Caire, pour les garnisons et les
colonnes mobiles destines  protger contre les Arabes, et  retenir
dans l'obissance les provinces de la Basse-gypte.

Le gnral Desaix continuait d'occuper la Haute-gypte avec sa
division.

Le commandement de la province du Caire est remis entre les mains du
gnral Dugua; les autres sont confis aux gnraux Belliard, Lanusse,
Zayoncheck, Fugires, Leclerc, et  l'adjudant-gnral Almeyras. Le
citoyen Poussielgue, administrateur-gnral des finances, reste au
Caire; le payeur-gnral de l'arme, nomm Estve, jeune homme
recommandable sous tous les rapports, suit l'expdition.

Le commandement d'Alexandrie tait trs important. Il ne pouvait tre
confi qu' un officier actif, qui runit les connaissances de
l'artillerie  celles du gnie et des autres parties militaires. Cette
place, par l'loignement du gnral en chef, devenait presque
indpendante sous les rapports militaires et administratifs. Les
Anglais taient en prsence, et des symptmes de peste commenaient 
s'y manifester. Le choix du gnral en chef tomba sur le gnral de
brigade Marmont.

Bonaparte ordonne  l'adjudant-gnral Almeyras, qu'il charge du
commandement de Damiette, de presser les travaux des fortifications,
et de faire embarquer des vivres et des munitions pour l'arme de
Syrie, en profitant de la navigation du lac Menzalh et du port de
Tinh, d'o l'on devait les transporter dans les magasins tablis 
Cathih,  cinq heures de marche.

L'arme avait besoin de quelques pices de sige pour battre la place
d'Acre, en cas de rsistance. Les difficults du dsert en rendaient
le transport impraticable par terre. Les charger sur quelques frgates
mouilles dans la rade d'Alexandrie, et braver la croisire anglaise,
tait un projet audacieux sans doute; mais sans audace marche-t-on 
la victoire?

Bonaparte ordonne au contre-amiral Pre, d'embarquer  Alexandrie
l'artillerie de sige dont il avait besoin, d'appareiller avec _la
Junon_, _la Courageuse_ et _l'Alceste_, de croiser devant Jaffa et de
se mettre en communication avec l'arme. Il calcule et dtermine
l'poque  laquelle il doit arriver.

On rassemble au Caire, en toute diligence, les mulets et les chameaux
qui doivent transporter le parc d'artillerie, les vivres, les
munitions, et tout ce qui est ncessaire  une arme qui traverse le
dsert.

Le gnral Klber reoit l'ordre de s'embarquer avec sa division, 
Damiette. Les Franais s'taient rendus matres de la navigation du
lac Menzalh. Bonaparte ordonne  Klber de se rendre par ce lac 
Tinh et de l  Cathih, de manire  y arriver le 16 pluvise.

Le gnral Regnier tait parti de Belbis, avec son tat-major, le 4
pluvise, pour se rendre  Salhih, qu'il avait quitt le 14, afin
d'arriver le 16  Cathih o il rejoint son avant-garde; il en part le
18 et prend la route de El-A'rych. Ce village et le fort taient
occups par deux mille hommes de troupes du pacha d'Acre.

Le gnral Lagrange, avec deux bataillons de la 85e demi-brigade, un
bataillon de la 75e et deux pices de canon, formait l'avant-garde du
gnral Regnier. Le 20 pluvise, il aperoit, en approchant des
fontaines de Massoudiac, un parti de marmeloucks auxquels ses
tirailleurs donnent la chasse. Il arrive le soir au bois de palmiers
prs de la mer, en avant de El-A'rych. Le 21, il se porte avec
rapidit sur les montagnes de sable qui dominent El-A'rych; il y prend
position et y place son artillerie.

Le gnral Regnier fait battre la charge;  l'instant l'avant-garde se
prcipite de droite et de gauche sur le village, que Regnier attaquait
de front. Malgr la position favorable de l'ennemi dans ce village,
situ sur un amphithtre, bti en maisons de pierres crneles et
soutenu par le fort; malgr la vivacit du feu et la rsistance la
plus opinitre, le village est enlev  la baonnette; l'ennemi se
retire dans le fort et barricade les portes avec tant de
prcipitation, qu'il abandonne environ trois cents hommes qui sont
tus ou faits prisonniers.

Ds le soir, le blocus du fort de El-A'rych est form par le gnral
Regnier. Ce jour-l mme, on avait signal, sur la route de Ghazah, un
corps de cavalerie et d'infanterie qui escortait un convoi destin 
l'approvisionnement de El-A'rych. Ce renfort s'augmente et se grossit
jusqu'au 25, o l'ennemi, devenu audacieux par la supriorit que lui
donne sa cavalerie, vient camper  une demi-lieue de El-A'rych, sur un
plateau couvert d'un ravin trs escarp, position dans laquelle il se
croit inexpugnable.

Cependant le gnral Klber arrive avec quelques troupes de sa
division. Dans la nuit du 26 au 27, une partie de la division Regnier
tourne le ravin qui couvrait le camp des mameloucks; elle se prcipite
dans le camp dont elle est bientt matresse, et tout ce qui ne peut
chapper par une prompte fuite est tu ou fait prisonnier. Une
multitude de chameaux et de chevaux, des provisions de bouche et de
guerre, et tous les quipages des mameloucks tombent au pouvoir des
vainqueurs. Deux beys et quelques kiachefs sont tus sur le champ de
bataille. C'est le surlendemain de cette glorieuse journe que
Bonaparte parat devant El-A'rych.

Il tait encore le 21 au Caire, lorsqu'il reut un exprs
d'Alexandrie, qui lui annona que le 15, la croisire anglaise,
renforce de quelques btimens, bombardait le port et la ville. Il
juge aussitt que ce bombardement ne peut avoir d'autre but que de le
dtourner de son expdition de Syrie, dont le mouvement commenc avait
dj alarm les Anglais et le pacha d'Acre. Il laisse donc les Anglais
continuer leur bombardement, qui n'a d'autre effet que de couler
quelques btimens de transport, et part le 22 du Caire, avec son
tat-major, pour aller coucher  Belbis. Le 23, il couche  Coreid;
le 24  Salhih; le 25  Kantara, dans le dsert; le 26  Cathih; le
27 au puits de Bir-l-Ayoub; le 28 au puits de Massoudiac; et le 29,
enfin,  El-A'rych, o se runissent en mme temps les divisions Bon
et Lannes et le parc de l'expdition.

Le gnral Regnier avait fait tirer contre le fort quelques coups de
canon, et commencer des boyaux d'approche; mais n'ayant pas assez de
munitions pour battre en brche, il avait somm le commandant du fort
et resserr le blocus; il avait aussi fait pousser une mine sous l'une
des tours; elle fut vente par l'ennemi.

Le 30 pluvise, l'arme prend position devant El-A'rych, sur les
monticules de sable, entre le village et la mer. Bonaparte fait
canonner une des tours du chteau, et ds que la brche est commence,
il somme la place de se rendre.

La garnison tait compose d'Arnautes, de Maugrabins, tous barbares
sans chefs, ne connaissant aucun des usages, aucun des principes
professs dans la guerre par les nations polices. Il s'tablit une
correspondance galement bizarre et curieuse, et qui seule suffirait
pour peindre les barbares.

Bonaparte, qui avait le plus grand intrt  mnager son arme et ses
munitions, se prte patiemment  la bizarrerie de leurs procds; il
diffre l'assaut. On continue  parlementer et  tirer successivement.
Enfin, le 2 ventse, la garnison, forte de seize cents hommes, se
rend, et met bas les armes, sous la condition de se retirer  Bagdad
par le dsert. Une partie des Maugrabins prend du service dans l'arme
franaise. On trouve dans le fort environ deux cent cinquante chevaux,
deux pices d'artillerie dmontes, et des vivres pour plusieurs
jours. Le 3, Bonaparte fait partir pour le Caire les drapeaux enlevs
 l'ennemi, et les mameloucks faits prisonniers.

Le 4 ventse, le gnral Klber,  la tte de sa division et de la
cavalerie, part de El-A'rych, pour se porter sur Kan-Jounes, premier
village qu'on trouve dans la Palestine en sortant du dsert.

Le 5, le quartier-gnral quitte aussi El-A'rych, avec la mme
destination. Il arrive jusque sur les hauteurs de Kan-Jounes sans
avoir de nouvelles de la division Klber. Le gnral en chef pousse
quelques hommes de son escorte dans le village; les Franais n'y
avaient point encore paru; quelques mameloucks qui s'y trouvent
prennent la fuite, et se retirent au camp d'Abdalla-Pacha, qu'on
aperoit  une lieue de l, sur la route de Ghazah.

Bonaparte n'avait qu'un simple piquet pour escorte. Convaincu que la
division Klber s'est gare, il se retire sur Santon, trois lieues en
avant de Kan-Jounes, dans le dsert. Il y trouve l'avant-garde de la
cavalerie. Les guides avaient gar la division Klber dans le dsert;
mais ce gnral ayant arrt quelques Arabes, les avait forcs de le
remettre dans la route dont il s'tait loign d'une journe de
chemin. La division arrive le 6,  huit heures du matin, aprs
quarante-huit heures de la marche la plus pnible, sans avoir pu se
procurer une goutte d'eau.

Les divisions Bon et Lannes, qui avaient suivi ses traces, s'garent
galement une partie du chemin; ces trois divisions, qui, d'aprs les
ordres, n'auraient d arriver que successivement, se runissent
presque en mme temps au Santon. Les puits sont bientt  sec. On
creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau; l'arme, qu'une soif
ardente dvore, ne peut obtenir qu'un lger soulagement  ses
souffrances et  ses besoins.

La division Regnier tait reste  El-A'rych, avec l'ordre d'y
attendre que tous les prisonniers de guerre l'eussent vacu, que le
fort, qui tait la clef de l'gypte, ft mis dans un tat de dfense
respectable, et que le parc d'artillerie ft en marche. Elle devait
former l'arrire-garde de l'arme  deux journes de distance.

Le 6 ventse, le quartier-gnral et l'arme marchent sur Kan-Jounes.

 une lieue en avant de ce village, on voit sur la route quelques
colonnes de granit, et quelques morceaux de marbre pars qu'on
pourrait prendre d'abord pour les dbris d'un ancien monument; mais
comme  quelques toises de l on trouve le puits de Reffa, d'une belle
construction, et qui donne de l'eau en grande abondance, il est
naturel de penser que ces ruines sont les restes d'un ker-van-serai,
o s'arrtaient les caravanes, pour faire de l'eau  l'entre du
dsert qui spare la Syrie de l'gypte.

L'arme venait de traverser soixante lieues du dsert le plus aride,
car les habitations de Cathih et de El-A'rych ne prsentent que des
huttes de terre, et quelques palmiers prs des puits. Elle trouva une
vritable jouissance  son entre dans les plaines de Ghazah, et 
l'aspect des montagnes de la Syrie.

 l'approche de l'arme, Abdalla, qui tait camp avec les mameloucks
et son infanterie,  une lieue de Kan-Jounes, avait lev son camp, et
s'tait repli sur Ghazah.

Le 7, l'arme part de Kan-Jounes, et marche sur Ghazah.  deux lieues
de cette ville, on aperoit un corps de cavalerie qui occupait la
hauteur.

Bonaparte dispose en carr chacune des divisions. Celle du gnral
Klber forme la gauche, et se dirige sur Ghazah,  la droite de
l'ennemi; le gnral Bon occupe le centre, et marche vers son front;
la colonne de droite est forme par la division Lannes, qui se dirige
sur les hauteurs, et tourne les positions qu'occupait Abdalla; le
gnral Murat, ayant sous ses ordres la cavalerie et six pices de
canon, marchait en avant de l'infanterie, et se disposait  charger
l'ennemi.

 son approche, la cavalerie d'Abdalla fait plusieurs mouvemens qui
annoncent de l'indcision dans ses desseins. Elle s'branle, et parat
vouloir charger; mais bientt elle rtrograde, et se retire au galop
pour prendre une nouvelle position. Le gnral Murat pousse des partis
et fait manoeuvrer la cavalerie, pour engager les Turcs  le charger
ou  attendre la charge; mais bientt ils se replient  mesure qu'il
avance, et  la nuit ils avaient entirement disparu; la division
Klber avait coup quelques uns de leurs tirailleurs, et en avait tu
une vingtaine.

L'arme se trouvait  une lieue au-del de Ghazah; elle prend position
sur les hauteurs qui dominent la place, et le quartier-gnral campe
prs de cette ville.

Le fort de Ghazah est de forme circulaire, du diamtre d'environ
quarante toises, et flanqu de tours. Il renfermait seize milliers de
poudre, une grande quantit de cartouches, des munitions de guerre, et
quelques pices de canon. On trouva en outre dans la ville cent mille
rations de biscuit, du riz, des tentes et une grande quantit d'orge.

Les habitans avaient envoy des dputs au-devant des Franais; ils
sont traits en amis. L'arme sjourne le 8 et le 9 dans la ville.
Bonaparte consacre ces deux jours  l'organisation civile et militaire
de la place et du pays: il forme un divan compos de plusieurs Turcs
habitans de la ville, et part, le 10 ventse, pour Jaffa, o l'ennemi
rassemblait ses forces.

Les convois de vivres et de munitions expdis des magasins de
Cathih, n'avaient pu suivre la marche de l'arme. Ils taient
arrirs de plusieurs jours de marche, mais les magasins que l'ennemi
avait abandonns  Ghazah mirent l'arme en tat de ne pas souffrir de
ce retard.

Le dsert qui conduit de Ghazah  Jaffa est une plaine immense,
couverte de monticules de sable mouvant, que la cavalerie ne parvient
 franchir qu'avec beaucoup de difficults. Les chameaux s'y tranent
lentement et pniblement; on est contraint, l'espace d'environ trois
lieues, de tripler les attelages de l'artillerie.

L'arme couche le 11  Ezdoud, et le 12  Ramlh, village habit en
grande partie par des chrtiens: elle y trouve des magasins de
biscuit, que l'ennemi n'avait pas eu le temps d'vacuer; on en trouve
galement au village de Lida. Des hordes d'Arabes rdaient autour de
ces villages pour les piller; des partis les repoussent et les mettent
en droute. Le 13 ventse, l'avant-garde, forme par la division
Klber, arrive devant Jaffa.  son approche, l'ennemi se retire dans
l'intrieur de la place, et canonne les claireurs. Les autres
divisions et la cavalerie arrivent quelques heures aprs.

La cavalerie et la division Klber ont ordre de couvrir le sige de
Jaffa, en prenant position sur la rivire de Lahoya,  deux lieues
environ sur la route d'Acre. Les divisions Bon et Lannes forment
l'investissement de la ville.

Le 14, on fait la reconnaissance de la place. Jaffa est entour d'une
muraille sans fosss, flanque de bonnes tours avec du canon. Deux
forts dfendent le port et la rade; la place paraissait bien arme. On
dcide le front de l'attaque au sud de la ville, contre les parties
les plus leves et les plus fortes.

Dans la nuit du 14 au 15, la tranche est ouverte; on tablit une
batterie de brche et deux contre-batteries sur la tour carre, la
plus dominante du front d'attaque. On construit une batterie au nord
de la place, afin d'tablir une diversion.

Les journes du 15 et du 16 sont employes  avancer et perfectionner
les travaux. L'ennemi fait deux sorties; il est repouss
vigoureusement et avec perte dans la place; les batteries commencent
enfin leur feu.

Le 16,  la pointe du jour, on commence  canonner la place. La brche
est juge praticable  quatre heures du soir. L'assaut est ordonn.
Les carabiniers de la 22e demi-brigade d'infanterie lgre s'lancent
 la brche; l'adjudant-gnral Rambaud, l'adjudant Netherwood,
l'officier de gnie Vernois sont  leur tte; ils ont avec eux des
ouvriers du gnie et de l'artillerie. Les chasseurs suivent les
claireurs. Ils gravissent la brche sous le feu de quelques batteries
de flanc qu'on n'avait pu teindre. Ils parviennent, aprs des
prodiges de valeur,  se loger dans la tour carre. Le chef de brigade
de la 22e, le citoyen Lejeune, officier trs distingu, est tu sur la
brche. L'ennemi fait  plusieurs reprises les plus grands efforts
pour repousser la 22e demi-brigade; mais elle est soutenue par la
division Lannes, et par l'artillerie des batteries qui mitraillent
l'ennemi dans la ville, en suivant les progrs des assigeans.

La division Lannes gagne de toit en toit, de rue en rue; bientt elle
a escalad et pris les deux forts. L'aide-de-camp Duroc se distingue
par son intrpidit.

La division Bon, qui avait t charge des fausses attaques, pntre
dans la ville; elle est sur le port. La garnison poursuivie se dfend
avec acharnement, et refuse de poser les armes; elle est passe au fil
de l'pe. Elle tait compose de douze cents canonniers turcs et de
deux mille cinq cents Maugrabins ou Arnautes. Trois cents gyptiens
qui s'taient rendus, sont renvoys au sein de leurs familles. La
perte de l'arme franaise est d'environ trente hommes tus et deux
cents blesss.

Bonaparte, matre de la ville et des forts, ordonne qu'on pargne les
habitans. Le gnral Robin prend le commandement, et parvient 
arrter les dsordres qui suivent ordinairement un assaut, surtout
quand il est soutenu par des barbares qui ne connaissent aucun des
usages militaires des nations polices. Les habitans sont protgs;
et, le 17, chacun tait rentr dans son habitation.

On trouve dans la place quarante pices de canon ou obusiers de seize,
formant l'quipage de campagne envoy  Djezzar par le grand-seigneur,
et une vingtaine de pices de rempart, tant en fer qu'en bronze; il y
avait dans le port environ quinze petits btimens de commerce.

Le gnral en chef donne les ordres ncessaires pour mettre la place
et le port en tat de dfense, et pour tablir dans la ville un
hpital et des magasins; il y forme un divan compos des Turcs les
plus notables du pays, et expdie, avec l'heureuse nouvelle de la
reddition de cette place, l'ordre au contre-amiral Pre de sortir
d'Alexandrie avec les trois frgates, et de se rendre  Jaffa. Cette
place allait devenir le port et l'entrept de tout ce qu'on devait
recevoir de Damiette et d'Alexandrie; elle pouvait tre expose  des
descentes et  des incursions. Bonaparte en confie le commandement 
l'adjudant-gnral Gresier, militaire galement distingu par ses
talens et sa bravoure. Il est mort de la peste.

Le gnral Regnier tait arriv  Rombih le 19 ventse. Il y reoit
l'ordre de se rendre  Jaffa, d'y prendre position avec sa division,
de donner des escortes aux convois, et de rejoindre ensuite l'arme.

La division Klber tait campe  Misky, en avant de la position
qu'elle avait occupe pour couvrir le sige de Jaffa; le 24, les
divisions Bon, Lannes et le quartier-gnral partent de Jaffa, et
rejoignent  Misky l'avant-garde. Le 25, l'arme marche sur Zeta. 
midi, l'avant-garde a connaissance d'un corps de cavalerie ennemie.
Abdalla-Pacha avait pris position, avec deux mille chevaux, sur les
hauteurs de Korsoum, ayant  sa gauche un corps de dix mille Turcs qui
occupaient la montagne. Le projet du pacha tait d'arrter l'arme, en
prenant position sur son flanc, de la dterminer  s'engager dans les
montagnes de Naplouze, et de retarder ainsi sa marche sur la ville
d'Acre.

Les divisions Klber et Bon se forment en carr, et marchent sur la
cavalerie ennemie qui vite le combat. La division Lannes reoit
l'ordre de se porter sur la droite d'Abdalla, de manire  le couper
et  le contraindre de se retirer sous Acre ou Damas, sans s'engager
elle-mme dans les montagnes.

Cette division se laisse emporter par son ardeur; et, suivant au
milieu des rochers l'ennemi qui se retire, elle attaque les
Naplouzains, qu'elle met en droute. L'infanterie lgre se met  leur
poursuite, et s'lance beaucoup trop en avant; le gnral en chef est
oblig de lui ritrer plusieurs fois l'ordre de se replier, et de
cesser un combat engag sans aucun but; elle obit enfin et cesse de
poursuivre l'ennemi. Les Naplouzains prennent ce mouvement rtrograde
pour une fuite, et poursuivent  leur tour l'infanterie lgre, qu'ils
fusillent avec avantage au milieu des rochers qu'ils connaissent. La
division soutient les chasseurs, et tche d'attirer les Naplouzains
dans la plaine; mais ils s'arrtent au dbouch des montagnes. Cette
affaire a cot quatre cents hommes  l'ennemi; les Franais ont eu
quinze hommes tus et trente blesss.

Le 25, l'arme et le quartier-gnral bivouaquent  la tour de Zeta, 
une lieue de Korsoum; le 26,  Sabarin, au dbouch des gorges du mont
Carmel, sur la plaine d'Acre. La division Klber se porte sur Caffa,
que l'ennemi abandonne  son approche; on y trouve environ vingt mille
rations de biscuit et autant de riz.

Caffa est ferm de bonnes murailles flanques de tours. Un chteau
dfend la rade et le port. Une tour, avec embrasures et crneaux,
domine la ville  cent cinquante toises; elle-mme, elle est domine
par le mont Carmel. Le port de Caffa aurait t d'une grande utilit
pour l'arme franaise, si, en l'vacuant, l'ennemi n'et emmen avec
lui l'artillerie et les munitions du fort. On laisse une garnison
dans le chteau, et, le 27, on marche sur Saint-Jean-d'Acre. Les
chemins taient trs mauvais, le temps trs brumeux; l'arme n'arrive
que trs tard  l'embouchure de la rivire d'Acre, qui coule,  quinze
cents toises de la place, dans un fond marcageux. Ce passage tait
d'autant plus dangereux  tenter de nuit, que l'ennemi avait fait
paratre sur la rive oppose des tirailleurs d'infanterie et de
cavalerie. Cependant le gnral Androssy fut charg de reconnatre
les gus. Il passa avec le second bataillon de la 4e d'infanterie
lgre, et s'empara,  l'entre de la nuit, de la hauteur du camp
retranch. Le chef de brigade Bessires, avec une partie des guides et
deux pices d'artillerie, prit position entre le plateau et la rivire
de Saint-Jean-d'Acre.

On travaille pendant la nuit  un pont sur lequel toute l'arme passe
la rivire, le 28,  la pointe du jour. Bonaparte se porte aussitt
sur une hauteur qui domine Saint-Jean-d'Acre,  mille toises de
distance. L'ennemi tenait encore en dehors de la place, dans les
jardins dont elle est entoure; Bonaparte le fait attaquer, et le
force de se renfermer dans la place.


SIGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.

L'arme prend position, et bivouaque sur une hauteur isole, qui se
prolonge au nord jusqu'au cap Blanc, l'espace d'une lieue et demie,
et domine une plaine d'environ une lieue trois quarts de longueur,
termine par les montagnes qui joignent le Jourdain. Les provisions
trouves, tant dans les magasins de Caffa, que dans les villages de
Cheif-Amrs et Nazareth, servent  la subsistance de l'arme; les
moulins de Tanoux et de Kerdonn sont employs  moudre les bls;
l'arme n'avait pas eu de pain depuis le Caire.

Bonaparte, pour clairer les dbouchs de la route de Damas, fait
occuper les chteaux de Saffet, Nazareth et Cheif-Amrs.

Le 29, les gnraux Dommartin et Caffarelli font une premire
reconnaissance de la place, et l'on se dcide  attaquer le front de
l'angle saillant  l'est de la ville; le chef de brigade du gnie
Samson, en faisant la reconnaissance de la contrescarpe, est atteint
d'une balle qui lui traverse la main.

Le 30, on ouvre la tranche  environ cent cinquante toises de la
place, en profitant des jardins, des fosss de l'ancienne ville, et
d'un aqueduc qui traverse le glacis. Le blocus est tabli de manire 
repousser les sorties avec avantage, et  empcher toute
communication. On travaille aux brches et aux contre-brches; on
n'avait point encore eu de nouvelles de l'artillerie embarque 
Alexandrie.

Le commandant de l'escadre anglaise, inform qu'il y avait dans Caffa
des approvisionnemens considrables, forma le projet de les enlever,
et de se rendre matre en mme temps de quelques btimens chargs de
vivres et rcemment arrivs de Jaffa. Le commandement de Caffa avait
t confi au chef d'escadron Lambert, militaire distingu.

Le 2 germinal, on entend du camp d'Acre une vive canonnade vers
Caffa; bientt on apprend que plusieurs chaloupes anglaises, armes
de canons de 32, taient venues attaquer Caffa, et s'taient portes
sur les btimens de transport pour s'en emparer. Le chef d'escadron
Lambert avait ordonn de laisser approcher les Anglais jusqu' terre,
sans paratre faire aucun mouvement de dfense; mais il avait masqu
un obusier, et embusqu les soixante hommes qui composaient sa
garnison; au moment o les Anglais touchent terre, il se jette sur eux
 la tte de ses braves, aborde une de leurs chaloupes, s'en empare,
leur enlve une pice de 32, et leur fait dix-sept prisonniers. Enfin
le feu de son obusier est dirig sur les autres chaloupes avec tant de
succs qu'elles prennent la fuite, ayant plus de cent hommes tus ou
blesss. Le commodore anglais ainsi repouss abandonne ses projets
contre Caffa, et vient mouiller devant Acre.

Les travaux du sige se continuaient avec activit. Le 6, l'ennemi
fait une sortie; il est repouss avec perte. Le 8, les batteries de
brche et les contre-batteries sont prtes. L'artillerie de sige
n'est pas encore arrive: on est rduit  faire jouer l'artillerie de
campagne. Au jour, on bat en brche la tour d'attaque; vers trois
heures, elle se trouve perce; on avait en mme temps pouss un rameau
de mine pour faire sauter la contrescarpe. La mine joue; on assure
qu'elle a produit son effet, et que la contrescarpe est entame. Les
troupes demandent vivement l'assaut; on cde  leur impatience;
l'assaut est dcid.

On jugeait la brche semblable  celle de Jaffa; mais les grenadiers
s'y sont  peine lancs qu'ils se trouvent arrts par un foss de
quinze pieds, revtu d'une bonne contrescarpe. Cet obstacle ne
ralentit pas l'ardeur. On place des chelles; la tte des grenadiers
est dj descendue; la brche tait encore  huit ou dix pieds;
quelques chelles y sont places. L'adjoint aux adjudans-gnraux
Mailly, monte le premier, et meurt perc d'une balle.

Le feu de la place tait terrible; il n'tait rsult d'autre effet de
la mine qu'un entonnoir sur le glacis; la contrescarpe n'est point
entame; elle arrte et force  la retraite une partie des grenadiers
destins  soutenir les premiers qui avaient pass. Les
adjudans-gnraux Escale et Laugier sont tus.

Un premier mouvement de terreur s'tait empar des assigs; dj ils
fuyaient vers le port; mais bientt ils se rallient et reviennent  la
brche. Son lvation,  huit ou dix pieds au-dessus des dcombres,
rend inutiles tous les efforts des grenadiers franais pour y monter.

L'ennemi a le temps de revenir sur le haut de la tour, d'o il fait
pleuvoir sur les assigeans les pierres, les grenades et les matires
inflammables. Le peloton de grenadiers, qui est parvenu au pied de la
brche, frmit de ne pouvoir la franchir, et de se voir forc de
rentrer dans les boyaux. Six hommes sont tus, vingt sont blesss dans
cette attaque.

La prise de Jaffa avait donn  l'arme franaise une confiance qui
lui fit d'abord considrer la place d'Acre avec trop peu d'importance.
On traitait comme affaire de campagne un sige qui exigeait toutes les
ressources de l'art, priv surtout, comme on l'tait, de l'artillerie
et des munitions ncessaires  l'attaque d'une place environne d'un
mur flanqu de bonnes tours, et entour d'un foss avec escarpe et
contrescarpe.

tonn et fier de sa rsistance, l'ennemi fait, le 10, une vive
sortie; repouss avec une perte considrable, il se retire, ou plutt
il fuit dans ses murs. Le chef de brigade du gnie Detroye, prit dans
cette action.

Le 12, une frgate vient mouiller dans la rade de Caffa. Le chef
d'escadron Lambert ayant reconnu le pavillon turc, avait dfendu  ses
braves de se montrer; la frgate, ignorant que Caffa est au pouvoir
des Franais, envoie son canot  terre avec le capitaine en second et
vingt hommes; ils dbarquent avec scurit; mais  l'instant Lambert
les enveloppe, les fait prisonniers, et s'empare du canot.

Djezzar avait envoy des missaires aux Naplouzains, et aux villes de
Sad, de Damas et d'Alep. Il leur avait fait passer beaucoup d'argent
pour faire lever en masse tous les musulmans en tat de porter les
armes, afin, disait-il dans ses firmans, de combattre les infidles.

Il leur annonait que les Franais n'taient qu'une poigne d'hommes;
qu'ils manquaient d'artillerie, tandis qu'il tait soutenu par des
forces anglaises formidables, et qu'il suffisait de se montrer pour
exterminer Bonaparte et son arme.

Cet appel produisit son effet. On apprit par les chrtiens qu'il se
faisait  Damas des rassemblements de troupes, et qu'on tablissait
des magasins considrables au fort de Tabari, occup par les
Maugrabins.

Djezzar, dans l'assurance de voir paratre au premier moment l'arme
combine de Damas, faisait de frquentes sorties, qui lui cotaient
beaucoup de monde.

Bonaparte attendait encore, le 12, son artillerie de sige qui devait
lui arriver par mer; il apprend ce jour-l mme que trois btimens de
la flottille partie de Damiette, et charge de provisions de bouche et
de guerre, avaient, par une brume trs forte, donn dans l'escadre
anglaise qui s'en tait empare, mais que le reste de la flottille
tait heureusement arriv  Jaffa. Ces trois btimens portaient
quelques pices de sige; quant aux frgates, qui, aprs la prise de
Jaffa, avaient d appareiller d'Alexandrie, on n'en avait point encore
de nouvelles.

On continue de battre en brche, on fait sauter une portion de la
contrescarpe. Bonaparte ordonne qu'on tente de se loger dans la tour
de la brche; mais l'ennemi l'avait tellement remplie de bois, de sacs
de terre, et de balles de coton auxquelles les obus avaient mis le
feu, que l'entreprise ne put russir. On fut contraint d'attendre
quelques pices de sige et d'autres munitions pour faire une nouvelle
attaque. Provisoirement, on travaille  pousser un rameau,  l'effet
d'tablir une mine sous la tour de brche et de la faire sauter; ce
qui aurait ouvert la place. Cet ouvrage tait important; l'ennemi en a
connaissance et fait de nouvelles sorties, dans l'intention de
s'emparer de la mine; mais il est toujours repouss avec perte.

Djezzar tait parvenu  soulever et faire armer les habitans de Sour,
l'ancienne Tyr. Le gnral Vial part le 14,  la pointe du jour, pour
s'en rendre matre. Il y arrive aprs onze heures de marche, par des
chemins impraticables pour l'artillerie. Il trouve au passage du cap
Blanc, sur le haut de la montagne, les restes d'un chteau bti par
les Mutualis, il y a cent cinquante ans, et dtruit par Djezzar. Aprs
avoir pass le cap Blanc, et en entrant dans la plaine, il reconnat
les vestiges d'un fort et les ruines de deux temples.

 l'approche du gnral Vial et de ses troupes, les habitans de Sour
effrays avaient pris la fuite. On les rassure; on leur promet paix et
protection s'ils renoncent  leurs dispositions hostiles, ils rentrent
dans la ville; Turcs et chrtiens sont galement protgs. Le gnral
Vial laisse  Sour une garnison de deux cents Mutualis, et rentre le
16 germinal, avec son dtachement, dans le camp sous Acre.

Le 18,  la pointe du jour, l'ennemi fait une sortie gnrale sur
trois colonnes;  la tte de chacune d'elles on voit des troupes
anglaises tires des quipages et des garnisons des vaisseaux; les
batteries de la place taient servies par des canonniers de cette
nation.

On reconnat aussitt que le but de cette sortie est de s'emparer des
premiers postes et des travaux avancs;  l'instant on dirige, des
places d'armes et des parallles, un feu si violent et si bien nourri
sur les colonnes, que tout ce qui s'est avanc est tu ou bless. La
colonne du centre montre plus d'opinitret que les autres. Elle avait
ordre de s'emparer de l'entre de la mine; elle tait commande par un
capitaine anglais, ce mme Thomas Aldfield qui entra le premier dans
le cap de Bonne-Esprance. Cet officier s'lance avec quelques braves
de sa nation  la porte de la mine; il tombe  leurs pieds, et sa mort
arrte leur audace. L'ennemi fuit de toutes parts, et se renferme avec
prcipitation dans la place. Les revers des parallles restent
couverts de cadavres anglais et turcs.

Des dserteurs grecs et turcs s'chappent de la place; ils confirment,
par leurs rapports, que les batteries sont servies par des Anglais, et
que le commodore Sydney Smith a prs de lui des migrs franais,
entre autres l'ingnieur Phelippeaux.

On leur demande ce que sont devenus quelques soldats franais qui ont
t blesss et faits prisonniers dans diverses attaques; ils rpondent
qu'aprs les avoir fait mutiler, Djezzar a ordonn de promener par la
ville leurs ttes sanglantes et leurs membres palpitans.

Quelques jours aprs l'assaut du 8, les soldats avaient remarqu sur
le rivage une grande quantit de sacs; ils les ouvrent.  crime!...
ils voient des cadavres attachs deux  deux. On questionne les
dserteurs, et l'on apprend d'eux que plus de quatre cents chrtiens
qui taient dans les prisons de Djezzar, en ont t tirs par les
ordres de ce monstre, pour tre lis deux  deux, cousus dans des sacs
et jets  l'eau.

Nations, qui savez allier avec les droits de la guerre ceux de
l'honneur et de l'humanit, si les vnemens vous eussent forces
d'unir votre pavillon et vos drapeaux  ceux d'un Djezzar, j'en
appelle  votre magnanimit, vous n'eussiez point souffert qu'un
barbare les souillt par de pareilles atrocits; vous l'eussiez
contraint de se soumettre aux principes d'honneur et d'humanit que
professent tous les peuples civiliss.

Bonaparte est inform par des chrtiens de Damas, qu'un rassemblement
considrable, compos de mameloucks, de janissaires de Damas, de
Deleti, d'Alepins, de Maugrabins, se met en marche pour passer le
Jourdain, se runir aux Arabes et aux Naplouzains, et attaquer l'arme
devant Acre en mme temps que Djezzar faisait une sortie soutenue par
le feu des vaisseaux anglais.

Le commandant du chteau de Saffet prvient que quelques corps de
troupes ont pass le pont de Jacoub sur le Jourdain. L'officier qui
commande les avant-postes de Nazareth, annonce de son ct qu'une
autre colonne a pass le pont dit Djesr-el-Mekani, et se trouve dj
 Tabari; que les Arabes se montrent au dbouch des montagnes de
Naplouze; que Genin et Tabari reoivent des approvisionnemens
considrables.

Le gnral de brigade Junot avait t envoy  Nazareth pour observer
l'ennemi; il apprend qu'il se forme sur les hauteurs de Loubi, 
quatre lieues de Nazareth, dans la direction de Tabari, un
rassemblement dont les partis se montrent dans le village de Loubi. Il
se met en marche avec une partie de la 2e lgre, trois compagnies de
la 19e, formant environ trois cent cinquante hommes, et un dtachement
de cent soixante chevaux de diffrens corps, pour faire une
reconnaissance.  peu de distance de Ghafar-Kana, il aperoit l'ennemi
sur la crte des hauteurs de Loubi; il continue sa route, tourne la
montagne et se trouve engag dans une plaine o il est environn,
assailli par trois mille hommes de cavalerie. Les plus braves se
prcipitent sur lui; il ne prend alors conseil que des circonstances
et de son courage. Les soldats se montrent dignes d'un chef aussi
intrpide, et forcent l'ennemi d'abandonner cinq drapeaux dans leurs
rangs. Le gnral Junot, sans cesser de combattre, sans se laisser
entamer, gagne successivement les hauteurs jusqu' Nazareth; il est
suivi jusqu' Ghafar-Kana,  deux lieues du champ de bataille. Cette
journe cote  l'ennemi, outre les cinq drapeaux, cinq  six cents
hommes tant tus que blesss. On ne peut donner trop d'loges au
courage et au sang-froid qu'a dploys le chef de brigade Duvivier
dans cette affaire.

Bonaparte,  la nouvelle du combat de Loubi, donne ordre au gnral
Klber de partir du camp d'Acre avec le reste de l'avant-garde, pour
rejoindre le gnral Junot  Nazareth.

Klber bivouaque le 20  Bedaou, prs Safari, et se rend le
lendemain  Nazareth pour y prendre des vivres. Inform que l'ennemi
n'a point quitt la position de Loubi, il prend la rsolution de
marcher  lui et de l'attaquer le lendemain 22 germinal. Il tait 
peine  la hauteur de Ledjarra,  un quart de lieue de Loubi, et  une
lieue et demie de Kana, que l'ennemi, descendant des hauteurs,
dbouche dans la plaine. Le gnral Klber est aussitt envelopp par
quatre mille hommes de cavalerie et cinq ou six cents d'infanterie,
qui se mettent en devoir de le charger. Il les prvient, attaque  la
fois et la cavalerie et le camp de Ledjarra, qu'il emporte. L'ennemi
abandonne le champ de bataille et se retire en dsordre vers le
Jourdain, o il aurait t poursuivi, si la division n'et t
dpourvue de cartouches. Les troupes rentrent dans la position de
Safari et de Nazareth. Aprs l'affaire de Ledjarra ou Kana, l'ennemi
se retire, partie sur Tabari, partie sur le pont de l-Mekani, et
partie sur le Bazard. Ce dernier point devient le rendez-vous d'un
rassemblement gnral, d'o, le 25, toute l'arme ennemie se rend dans
la plaine de Fouli, anciennement dite d'Esdrelon; elle y opre sa
jonction avec les Samaritains ou Naplouzains. Cette arme pouvait
monter, d'aprs les rapports du gnral Klber,  quinze ou dix-huit
mille hommes environ; les rcits exagrs des habitans du pays la
portaient  quarante ou cinquante mille hommes. Klber annonce en mme
temps qu'il part pour l'attaquer.

Bonaparte est de plus inform par le capitaine Simon, commandant de
Saffet, que le 24 les ennemis se sont prsents, qu'ils ont dvast
les environs, qu'il s'est retir avec son dtachement dans le fort, o
il a t attaqu; que les assigeans ont tent l'escalade, qu'ils ont
t repousss avec une grande perte, mais qu'il se trouve bloqu avec
peu de vivres et de munitions. Le capitaine Simon s'tait conduit,
dans cette occasion, avec autant de talent que de bravoure. Le citoyen
Tedesio, employ dans l'administration, qui tait fort bien mont, et
se trouvait en outre le seul du dtachement qui et un cheval, ayant
t reconnatre l'ennemi avec quelques Mutualis, fut malheureusement
atteint d'une blessure mortelle.

Bonaparte juge qu'il faut une bataille gnrale et dcisive pour
loigner une multitude qui, avec l'avantage du nombre, viendrait le
harceler jusque dans son camp. Une fois battus, ces peuples, qu'on ne
peut conduire malgr eux au combat, seraient moins confians dans les
assurances de Djezzar, et peu tents de se mesurer de nouveau avec les
Franais.

Bonaparte reconnat les inconvniens d'un combat devant la place
d'Acre, et se dcide  faire attaquer l'ennemi sur tous les points,
afin de le forcer  repasser le Jourdain.

On arrive de Damas en traversant le Jourdain, soit  la droite du lac
de Tabari, sur le pont de Jacoub,  trois lieues duquel est situ le
chteau de Saffet; soit  la gauche de ce lac, sur le pont de
l-Mekani,  trs peu de distance du fort de Tabari. Chacun de ces
deux forts est bti sur la rive droite du Jourdain.

Le 24, le gnral de brigade Murat part du camp d'Acre, avec mille
hommes d'infanterie et un rgiment de cavalerie. Il a ordre de marcher
 grandes journes sur le pont de Jacoub, et de s'en emparer, de
prendre en revers l'ennemi qui bloquait Saffet, et de se runir
ensuite avec le plus de clrit possible au gnral Klber, qui
devait avoir en prsence des forces considrables.

Le gnral Klber avait prvenu qu'il partait le 25 pour tourner
l'ennemi dans sa position de Fouli et Tabari, le surprendre et
l'attaquer de nuit dans son camp.

Bonaparte laisse devant Acre les divisions Regnier et Lannes; il part
le 26 avec le reste de sa cavalerie, la division Bon et huit pices
d'artillerie. Il prend position sur les hauteurs de Safari o il
bivouaque. Le 27, au point du jour, il marche sur Fouli, en suivant
les gorges qui tournent les montagnes que l'artillerie ne peut
traverser.  neuf heures du matin, il arrive sur les dernires
hauteurs, d'o il dcouvre Fouli et le mont Thabor. Il aperoit, 
environ trois lieues de distance, la division Klber qui tait aux
prises avec l'ennemi, dont les forces paraissaient tre de vingt-cinq
mille hommes de cavalerie, au milieu desquels se battaient deux mille
Franais. Il dcouvre en outre le camp des mameloucks, tabli au pied
des montagnes de Naplouze,  prs de deux lieues en arrire du champ
de bataille.

Bonaparte fait former trois carrs, dont deux d'infanterie et un de
cavalerie; il fait ses dispositions pour tourner l'ennemi  une grande
distance, dans l'intention de le sparer de son camp, de lui couper la
retraite sur Jenin o taient ses magasins, et de le culbuter dans le
Jourdain, o il devait tre coup par le gnral Murat.

La cavalerie se porte, avec deux pices d'artillerie lgre, sur le
camp des mameloucks; elle est commande par l'adjudant-gnral Leturq:
les deux colonnes d'infanterie se dirigent de manire  tourner
l'ennemi.

Le gnral Klber, qui avait reu des munitions, quatre pices de
canon et un renfort de cavalerie, tait parti le 26 de son camp de
Safari, avait march au hasard dans l'intention d'attaquer l'ennemi
le 27 avant le jour, en quelque nombre qu'il pt tre; mais gar par
ses guides, retard par la difficult des chemins et des dfils qu'il
avait rencontrs, il n'avait pu arriver, quelque diligence qu'il et
faite, qu'une heure aprs le soleil lev: de sorte que l'ennemi,
prvenu par ses avant-postes de la hauteur d'Harmoun, avait eu le
temps de monter  cheval.

Le gnral Klber avait form deux carrs d'infanterie, et avait fait
occuper quelques ruines o il avait plac son ambulance. L'ennemi
occupait le village de Fouli avec l'infanterie naplouzaine, et deux
petites pices de canon portes  dos de chameaux. Toute la cavalerie,
au nombre de vingt-cinq mille hommes, environnait la petite arme de
Klber; plusieurs fois elle l'avait charge avec imptuosit, mais
toujours sans succs; toujours elle avait t vigoureusement repousse
par la mousqueterie et la mitraille de la division, qui combattait
avec autant de valeur que de sang-froid.

Bonaparte, arriv  une demi-lieue de distance du gnral Klber, fait
aussitt marcher le gnral Rampon  la tte de la 52e, pour le
soutenir et le dgager, en prenant l'ennemi en flanc et  dos. Il
donne ordre au gnral Vial de se diriger avec la 18e vers la montagne
de Noures, pour forcer l'ennemi  se jeter dans le Jourdain, et aux
guides  pied de se porter  toute course vers Jenin, pour couper la
retraite  l'ennemi sur ce point.

Au moment o les diffrentes colonnes prennent leur direction,
Bonaparte fait tirer un coup de canon de douze. Le gnral Klber,
averti par ce signal de l'approche de Bonaparte, quitte la dfensive;
il attaque et enlve  la baonnette le village de Fouli, passe au fil
de l'pe tout ce qu'il rencontre, et continue sa marche au pas de
charge sur la cavalerie, qui est aussi charge par la colonne du
gnral Rampon; celle du gnral Vial la coupe vers les montagnes de
Naplouze, et les guides  pied fusillent les Arabes qui se sauvent
vers Jenin.

Le dsordre est dans tous les rangs de la cavalerie de l'ennemi; il ne
sait plus  quel parti s'arrter; il se voit coup de son camp, spar
de ses magasins, entour de tous cts, enfin il cherche un refuge
derrire le mont Thabor; il gagne pendant la nuit et dans le plus
grand dsordre, le pont de l-Mekani, et un grand nombre se noie dans
le Jourdain en essayant de le passer  gu.

Le gnral Murat avait, de son ct, parfaitement rempli le but de sa
mission. Il avait chass les Turcs du pont de Jacoub, surpris le fils
du gouverneur de Damas, enlev son camp, et tu tout ce qui n'avait
pas fui; il avait dbloqu Saffet, et poursuivi l'ennemi sur la route
de Damas l'espace de plusieurs lieues. La colonne de cavalerie,
envoye sous la conduite de l'adjudant-gnral Leturq, avait surpris
le camp des mameloucks, enlev cinq cents chameaux avec toutes les
provisions, tu un grand nombre d'hommes, et fait deux cent cinquante
prisonniers. L'arme bivouaque le 27, au mont Thabor. L'ordre du jour
est expdi de ce point aux diffrens corps de l'arme franaise qui
occupent Tyr, Csare, les cataractes du Nil, les bouches Plusiaques,
Alexandrie et les rives de la mer Rouge qui portent les ruines de
Korsoum et d'Arsino.

Les Naplouzains de Noures, Jenin et Fouli n'avaient cess, depuis le
commencement du sige, d'attaquer les convois de l'arme franaise,
d'entretenir des intelligences avec Djezzar, et de lui fournir des
secours. Ces hostilits, d'un exemple si dangereux, mritaient un
chtiment exemplaire. Bonaparte ordonne de brler ces villages, et de
passer au fil de l'pe tout ce qui s'y rencontrera; il reproche aux
habitans, qui implorent sa clmence, d'avoir pris les armes contre
lui, et d'avoir gorg avec des circonstances horribles des soldats
qui servaient d'escorte aux convois qu'ils avaient pills. Cependant
il se laisse flchir, arrte la vengeance, et leur promet protection,
s'ils restent tranquilles dans leurs montagnes.

Le gnral Murat n'avait pris encore aucun repos. Aprs avoir laiss
un poste au pont de Jacoub, approvisionn Saffet, il s'tait empar
des munitions de guerre et de bouche que l'ennemi avait abandonnes;
les vivres renferms dans ces magasins auraient suffi  nourrir
l'arme pendant plus d'un an.

Le gnral Klber prend position au bazar de Nazareth; il a l'ordre
d'occuper les ponts de Jacoub et de l-Mekani, les forts Saffet et de
Tabari, et de garder la ligne du Jourdain.

Le rsultat de la bataille d'Esdrelon ou du mont Thabor est la dfaite
de vingt-cinq mille hommes de cavalerie, et de dix mille d'infanterie
par quatre mille Franais, la prise de tous les magasins de l'ennemi,
de son camp, et sa fuite en dsordre vers Damas. Ses propres rapports
font monter sa perte  plus de cinq mille hommes. Il ne pouvait
concevoir qu'au mme moment il ft battu sur une ligne de neuf lieues,
tant les mouvemens combins sont inconnus  ces barbares.

Bonaparte rentre au camp d'Acre avec son tat-major, la division Bon,
et le corps de cavalerie aux ordres du gnral Murat. Il n'avait point
encore eu de nouvelles de la manire dont le contre-amiral Pre avait
excut l'ordre qu'il lui avait expdi, aprs la prise de Jaffa, de
sortir d'Alexandrie avec les frgates _la Junon_, _la Courageuse_ et
_l'Alceste_. Il apprend enfin que ce contre-amiral est devant Jaffa,
qu'il a dbarqu trois pices de vingt-quatre, et six de dix-huit,
avec des munitions.

Il donne ordre au contre-amiral Gantheaume de faire croiser ses
frgates sur la cte de Tripoli, de Syrie et de Chypre, pour enlever
les btimens qui approvisionnent la place d'Acre en vivres et en
munitions.

Quelques Arabes, camps aux environs du mont Carmel, inquitaient les
communications de l'arme, l'adjudant-gnral Leturq part le 30
germinal avec un corps de trois cents hommes, surprend les Arabes dans
leur camp, en tue une soixantaine, et leur enlve huit cents boeufs
qui servent  nourrir l'arme.

Le 3 floral, l'ennemi travaille  une place d'armes pour couvrir la
porte par laquelle il faisait ses sorties, vers les bords de la mer
du ct du sud. Le 5, la mine destine  faire sauter la tour de sige
est acheve; les batteries commencent  canonner la place; on met le
feu  la mine; mais un souterrain qui se trouve sous la tour, offre
une ligne de moindre rsistance, et une partie de l'effort de la mine
s'chappe vers la place. Il ne saute qu'un seul ct de la tour, et
elle reste dans un tat de brche qui la rend aussi difficile  gravir
qu'auparavant.

Bonaparte ordonne qu'une trentaine d'hommes essayent de s'y loger pour
reconnatre comment elle se lie au reste de la place; les grenadiers
parviennent aux dcombres sous la vote du premier tage, ils s'y
logent; mais l'ennemi qui communiquait par la gorge, et qui occupait
les dbris des votes suprieures, les force  se retirer.

Le 6, les batteries continuent  dmolir la tour de brche; le soir on
essaye de se loger au premier tage; les travailleurs y restent
jusqu' une heure du matin. L'ennemi, qu'on n'avait pu chasser des
tages suprieurs, foudroie ces braves avec avantage, lance sur eux
des matires incendiaires, et les force, malgr leur opinitret, 
vacuer le premier tage de la tour. Le gnral Vaud est
dangereusement bless dans cette attaque.

Le 8, l'arme fait une perte qui sera ressentie par toute la France;
le brave Caffarelli meurt des suites de la blessure qu'il avait reue
 la tranche du 20 germinal. Une balle lui avait cass le bras, et il
fallut recourir  l'amputation. Caffarelli emporte au tombeau les
regrets universels. La patrie perd en lui un de ses plus glorieux
dfenseurs, la socit un citoyen vertueux, les sciences et les arts
un savant distingu, le gnie un commandant rempli de connaissances et
de ressources, les soldats un compagnon d'armes plein de bravoure, de
dvouement et d'activit. L'exprience l'aurait rendu l'un des
premiers gnraux de son arme.

Cette perte est bientt suivie de celle du chef de bataillon du gnie,
Say, jeune officier d'une grande esprance. Une balle l'avait bless
au bras sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Il est mort  Qaisari des
suites de l'amputation. Il tait chef de l'tat-major du gnie.

L'ennemi, pour dfendre son front d'attaque, dont presque toutes les
pices taient dmontes, tait parvenu  tablir une place d'armes en
avant de sa droite; il cherche  en tablir une seconde  la gauche,
vis--vis le palais de Djezzar. Il y fait construire des batteries, et
 la faveur de leur feu et de celui de la mousqueterie, ces ouvrages
flanquent avec avantage la tour et la brche. Il travaille sans
relche, lve des cavaliers, pousse des sapes pour augmenter ses feux
de revers; enfin il marche en contre-attaque sur les boyaux des
assigeans.

Par la protection de la fusillade de ses tours et de ses murailles
leves, d'o il plongeait sur les assigeans, l'ennemi avait une
grande facilit  pousser ses ouvrages extrieurs. Pour teindre ses
feux et parvenir  se loger dans ses ouvrages, il aurait fallu une
grande supriorit d'artillerie et des munitions qu'on tait loin
d'avoir. On parvenait bien, aprs des prodiges de valeur,  les
enlever; mais on manquait de moyens suffisans pour s'y maintenir, et
l'ennemi ne tardait pas  y rentrer.

Le 12, quatre pices de dix-huit sont mises en batterie, et diriges
contre la tour de brche, pour en continuer la dmolition. Le soir,
vingt grenadiers sont commands pour se loger dans la tour; mais
l'ennemi, profitant du boyau qu'il avait tabli dans le foss, fusille
la brche  revers. Les grenadiers reconnaissent l'impossibilit de
descendre de la tour dans la place, et se voient forcs de se retirer.

Au moment o l'on montait  la tour de brche, les assigs avaient
fait, avec un corps de troupes nombreux, une sortie  leur droite; ils
sont chargs par deux compagnies de grenadiers avec tant de succs et
d'imptuosit, qu'on parvient  les couper, et tout ce qui n'a pu
rester sous la protection du feu de la place est culbut dans la mer.
La perte de l'ennemi dans cette journe est d'environ cinq cents
hommes tus ou blesss.

Bonaparte ordonne de faire une seconde brche sur la courtine de
l'est, et une sape pour marcher sur les fosss, y attacher le mineur,
et faire sauter la contrescarpe.

Jusqu'au 15, les ouvrages des assigeans et des assigs se poussent
avec ardeur; mais l'arme manque de poudre, et Bonaparte est oblig
d'ordonner de ralentir le feu; alors l'ennemi redouble d'audace; il
travaille aux sapes avec une nouvelle activit; il pousse surtout avec
ardeur celle de sa droite, dont le but tait de couper la
communication de la sape des assigeans avec la nouvelle mine.

Bonaparte ordonne qu' dix heures du soir des compagnies de grenadiers
se jettent dans les ouvrages extrieurs de la place. L'ordre est
excut; l'ennemi est surpris, gorg; on s'empare de ses ouvrages,
trois de ses canons sont enclous; mais le feu de la place, qui plonge
sur ses ouvrages, ne permet pas d'y tenir assez long-temps pour les
dtruire entirement; l'ennemi y rentre le 16, et travaille  les
rparer. Il s'obstinait opinitrement  trouver les moyens de cheminer
sur le boyau de la mine destine  faire sauter la contrescarpe
tablie vis--vis la nouvelle brche de la courtine. Le 17, dans la
matine, il fait une nouvelle tentative, qui ne russit pas au gr de
ses dsirs, et il prend aussitt le parti de couper sa contrescarpe le
plus prs possible de la mine.

On s'aperoit  trois heures que l'ennemi dbouche par une sape
couverte sur le masque de la mine; on le canonne; le mal tait fait;
on parvient dans la nuit  le chasser de son logement; mais la mine
tait vente, les chssis dfaits et le puits combl.

Cet vnement tait d'autant plus funeste, que la mine aurait pu
jouer,  la rigueur, dans la nuit du 16 au 17, ainsi que Bonaparte
l'avait ordonn; mais le gnral commandant l'artillerie avait insist
pour un dlai de vingt-quatre heures, esprant voir enfin arriver dans
la journe les poudres demandes au commandant de Ghazah. L'ancienne
tour de brche devenait alors le seul point o l'on pt continuer
l'attaque; Bonaparte ordonne que, dans la nuit du 17 au 18, on
s'empare de nouveau des places d'armes de l'ennemi, des boyaux qu'il a
tablis pour flanquer la brche, et particulirement de celui qui
couronnait le glacis de la premire mine, qu'on surprenne et qu'on
gorge tout ce qui s'y trouvera, qu'on attaque les ouvrages et qu'on
s'y loge.

Les claireurs de la 87e, et les grenadiers s'emparent de tous les
ouvrages, except du boyau qui couronne le glacis de l'ancienne mine
et prend la tour  revers; le feu terrible de l'ennemi rend inutiles
tous les efforts de la valeur; on ne peut ni travailler au logement,
ni le faire vacuer.

Le 18, on a connaissance d'environ trente voiles turques venant du
port de Moeris, de l'le de Rhodes, et apportant aux assigs des
vivres, des munitions et un renfort de troupes considrable. Ce convoi
tait sous l'escorte d'une caravelle et de plusieurs corvettes armes.

Bonaparte veut prvenir l'arrive de ces secours. Il ordonne de
renouveler, dans la nuit du 18 au 19, la mme attaque qui avait eu
lieu la nuit prcdente,  dix heures du soir; les deux places d'armes
de l'ennemi, son boyau de glacis et la tour de brche sont enlevs. On
parvient  se loger dans la tour et dans le boyau. Les 18e et 32e
demi-brigades comblent les boyaux et les places d'armes de cadavres
ennemis; elles enlvent plusieurs drapeaux et enclouent les pices; la
rsistance opinitre des ennemis, le feu de ses batteries, rien
n'arrte leur intrpidit. Jamais on ne dploya plus d'audace et de
valeur. Les gnraux Bon, Vial et Rampon taient eux-mmes  la tte
de ces demi-brigades, et donnaient l'exemple du courage et du
sang-froid. Le chef de la 18e, Boyer, militaire distingu, prit dans
l'attaque; cent cinquante autres braves, dont dix-sept officiers, sont
tus ou blesss; mais la perte des assigs est considrable, et leurs
cadavres servent d'paulement aux assigeans.

On apprend dans la nuit que les poudres venant de Ghazah arriveront le
lendemain. Bonaparte ordonne qu' la pointe du jour, on batte  la
fois en brche et la courtine  la droite de la tour de brche, et
cette tour elle-mme. La courtine tombe et offre une brche qui parat
praticable; Bonaparte s'y porte et ordonne l'assaut; la division
Lannes marche prcde de ses claireurs et de ses grenadiers que
conduit le gnral de brigade Rambaud; les autres divisions sont
disposes pour les soutenir.

On s'lance  la brche, on s'en empare; deux cents hommes sont dj
dans la place. D'aprs les ordres de Bonaparte, les troupes qui
taient dans la tour devaient, au moment o l'on s'emparerait de la
brche, attaquer quelques Turcs logs dans les dbris d'une seconde
tour, qui dominaient la droite de la brche; les bataillons de
tranche devaient en outre se porter dans les places d'armes
extrieures de l'ennemi, pour qu'il ne pt ni en sortir, ni fusiller
la brche en revers; ces ordres importans ne sont point excuts avec
assez d'ensemble.

L'ennemi, sorti de ses places d'armes extrieures, file dans le foss
de droite et de gauche, et parvient  tablir une fusillade qui prend
la brche  revers. Les Turcs qui n'avaient point t dlogs de la
seconde tour qui domine la droite de la brche, font une vive
fusillade, ils lancent sur les assigeans des matires enflammes; les
troupes qui escaladaient hsitent et s'arrtent; l'incertitude est
dans leurs rangs; elles ne filent plus dans les rues avec la mme
imptuosit. Le feu des maisons, des barricades des rues, du palais de
Djezzar, qui prenait de face et  revers ceux qui descendaient de la
brche, et ceux qui taient dj dans la ville, occasionne un
mouvement rtrograde parmi les troupes qui sont entres dans la place
et ne s'y voient point assez soutenues. Elles abandonnent deux pices
de canon et deux mortiers dont elles s'taient dj empares derrire
les remparts.

Le mouvement se communique bientt  toute la colonne. Le gnral
Lannes parvient enfin  l'arrter et  reporter sa colonne en avant.
Les guides  pied, qui taient en rserve, s'lancent  la brche. On
se bat corps  corps avec un acharnement rciproque. Mais l'ennemi
avait repris le haut de la brche, l'effet de la premire impulsion ne
subsistait plus, le gnral Lannes tait grivement bless; le gnral
Rambaud avait t tu dans la place. L'ennemi avait eu le temps de se
rallier. Le dbarquement s'tait opr. Non seulement on avait 
combattre toutes les troupes qui se trouvaient sur la flotte, mais
tous les matelots turcs taient placs  la brche pour la dfendre:
on se battait depuis le point du jour, et il tait nuit. Tout
l'avantage tait dsormais du ct de l'ennemi; la retraite devenait
ncessaire, et l'ordre en fut donn.

En arrivant au camp, on apprend par le contre-amiral Gantheaume, que
le chef de division Pre, en croisant devant Jaffa, avait pris deux
petits btimens qui avaient t spars de la flotte turque, et sur
lesquels se trouvaient six pices d'artillerie de campagne, une
quantit considrable de harnais et de provisions de bouche, cent
cinquante mille francs en numraire, quatre cents hommes de troupes,
et l'intendant de la flottille turque. On avait trouv sur lui l'tat
des forces embarques sur la flotte, celui des munitions et des
vivres; et il rsultait de ses dclarations et de ses rponses, que la
flotte faisait partie d'une expdition projete contre Alexandrie, et
combine avec une autre expdition que Djezzar devait tenter par
terre; mais  la nouvelle de l'attaque inopine de Saint-Jean-d'Acre,
on avait dtach de cette expdition tout ce dont on pouvait dj
disposer pour l'envoyer au secours de cette place.

Bonaparte avait fait continuer le feu des batteries, dans la journe
du 20 et pendant la nuit. Le 21,  deux heures du matin, il se rend au
pied de la brche et ordonne un nouvel assaut.

Les claireurs des diffrentes divisions, les grenadiers de la 15e,
ceux de la 19e, les carabiniers de la 2e lgre montent  la brche.
Ils surprennent les postes de l'ennemi, les gorgent; mais ils sont
arrts par de nouveaux retranchemens intrieurs qu'il leur est
impossible de franchir; ils sont contraints de se retirer.

Le feu des batteries continue toute la journe;  quatre heures du
soir, les grenadiers de la 25e demi-brigade arrivent de l'avant-garde;
ils sollicitent et obtiennent l'honneur de monter  l'assaut. Ces
braves s'lancent; mais l'ennemi avait tabli une deuxime et une
troisime ligne de dfense, qu'on ne pouvait forcer sans de nouvelles
dispositions: la retraite est ordonne. Ces trois assauts cotent 
l'arme environ deux cents tus et cinq cents blesss. Elle a surtout
 regretter la perte du gnral Bon bless  mort; celle de
l'adjudant-gnral Fouler; du chef de la 25e, le citoyen Venoux; de
l'adjoint Pinault, de l'adjoint aux adjudans-gnraux Gerbault, du
citoyen Croisier, aide-de-camp du gnral en chef.

Le citoyen Arrighi, aide-de-camp du gnral Berthier; les adjoints aux
adjudans-gnraux Nethervood et Monpatris, sont grivement blesss.
Dans les deux derniers assauts, les grenadiers et les claireurs
taient commands par le gnral Verdier.

Les revers des parallles taient remplis de cadavres turcs qui
exhalaient une infection insupportable et dangereuse; comme on ne
pouvait y entrer, Bonaparte envoie, le 22 au matin, un parlementaire 
Djezzar, avec une lettre ainsi conue:

Alexandre Berthier, chef de l'tat-major-gnral de l'arme,

 Amet-Pacha-el-Djezzar.

Le gnral en chef me charge de vous proposer une suspension d'armes
pour enterrer les cadavres qui sont sans spulture sur le revers des
tranches. Il dsire aussi tablir un change de prisonniers; il a en
son pouvoir une partie de la garnison de Jaffa, le gnral Abdallah,
et spcialement les canonniers et bombardiers qui font partie du
convoi arriv il y a trois jours  Acre, venant de Constantinople.

Le parlementaire dont Bonaparte avait fait choix tait un Turc arrt
comme espion. On n'aurait pu, sans imprudence, hasarder avec ces
barbares les usages militaires des nations polices. On tire sur le
parlementaire; la place continue ses feux, et les batteries des
assigeans lui rpondent.

Le 24, on renvoie le mme parlementaire; il entre dans la place; mais
elle continue son feu, et rien n'annonce qu'on se dispose  rpondre.
Au contraire, vers les sept heures du soir, au signal d'un coup de
canon, l'ennemi fait une sortie gnrale; mais il est vigoureusement
repouss.

Les nouvelles que Bonaparte recevait d'gypte lui annonaient
plusieurs soulvemens, qui paraissaient se lier  un systme gnral
d'attaque qui devait avoir lieu, en gypte, contre les Franais.

Au Caire, et dans les autres villes principales, la tranquillit
n'avait point t trouble par le plus lger mouvement; mais il n'en
tait pas de mme dans les provinces de Benisouef, de Charki et de
Bahir; toutes ces insurrections furent heureusement comprimes par la
valeur et l'activit des troupes franaises et de leurs gnraux.

Une tribu d'Arabes, sortie d'Afrique, s'tait tablie sur les
frontires de la province de Gish, qu'elle inquitait par ses
brigandages, et dont elle cherchait  soulever les fellhs. Le gnral
envoie contre cette horde le gnral Lanusse, qui leur tend des
embuscades, enlve leur camp et les disperse. Le fils du gnral
Leclerc, jeune homme de la plus haute esprance, est dangereusement
bless en combattant ces barbares.

Peu de jours aprs, le village de Bodir, province de Charki,
s'tant rvolt, le chef de brigade Durantheau, officier de mrite,
s'y porte  la tte d'une colonne, et le village est brl.

Le pacha d'gypte, qui,  l'approche des Franais, avait fui avec
Ibrahim-Bey, y avait laiss son kiaya. La conduite de ce kiaya lui
avait mrit une sorte de confiance de la part de Bonaparte, qui
l'avait nomm mir hadjy pour la prochaine caravane de la Mecque, et
lui avait communiqu le plan de son expdition en Syrie. Le kiaya
s'tait mme engag  suivre l'arme, et il se mit effectivement en
route; mais il marchait lentement, et s'arrta dans la province de
Charki: il prtendit avoir reu la nouvelle de la mort de Bonaparte,
de la droute complte des Franais, et, dguisant sa perfidie sous ce
faux prtexte, il soulve et pousse  la rvolte la province de
Charki, ainsi que les Arabes, dont quelques uns s'unissent  lui.

Le gnral Dugua, toujours prvoyant et actif, avait donn l'ordre au
gnral Lanusse de poursuivre ce tratre; mais, fidlement prvenu de
la marche des Franais, il fuit  leur approche, et leur chappe en se
jetant dans le dsert, d'o il gagne les montagnes de Damas.

Au commencement de floral, un missaire arriv d'Afrique, dbarqu 
Derne, joue le saint, se dit _l'ange l-Mahdi_, annonc par l'Alcoran,
s'environne de disciples, et se runit aux Arabes. Deux cents
Maugrabins arrivent aussi d'Afrique, comme par hasard, et se joignent
au saint prophte. Il annonce que les fusils, les baonnettes, les
sabres, les canons des Franais, ne pourront atteindre les vrais
croyans qui marcheront sous ses drapeaux; qu' leur aspect les
Franais devaient poser les armes, et rester sans dfense.

L'espoir d'un triomphe aussi facile et aussi peu dangereux entrane,
sur les pas de cet imposteur, une multitude aise  sduire. Lorsqu'il
se croit assez fort pour attaquer les Franais avec avantage, il
marche  la tte des Arabes sur Demenhour. Ces mmes Arabes venaient,
il y a quelques jours, de faire un trait de paix avec le gnral
Marmont, commandant  Alexandrie. Soixante hommes de la Lgion
nautique taient rests dans Demenhour, malgr l'ordre qu'avait reu
leur commandant de se rendre au fort de Rahmani. Ils sont surpris et
massacrs. L'ange l-Mahdi profite de ce premier succs, et de la
confiance qu'il inspire dans ses promesses pour augmenter le nombre de
ses proslytes. Il parvient  soulever toute la province. Les habitans
le suivent avec transport  des combats o ils doivent tre
invulnrables.

L'illusion de ces malheureux ne fut pas de longue dure. Le chef de
brigade Lefebvre part du fort de Rahmani avec deux cents hommes; il
est bientt environn par des nues de ces fanatiques; il se bat
jusqu' six heures du soir, et rentre dans le fort de Rahmani aprs
avoir tu tout ce qui a eu la tmrit d'avancer  la porte de son
feu.

La mort de tant de croyans, victimes de leur crdulit, affaiblit
considrablement le crdit de l'ange l-Mahdi et la foi de ses
soldats; mais tout le pays tait soulev, et la crainte d'un chtiment
terrible, la ncessit de s'y soustraire par des succs, la confiance
dans leur nombre, rendaient aux habitans cette intrpidit que leur
inspira d'abord le fanatisme. Il fallait pour les soumettre des forces
plus considrables que celles dont le chef de brigade Lefebvre pouvait
disposer. Le gnral Lanusse,  la tte d'une colonne mobile, arrive
le 19 floral  Rahmani, et de l marche sur Demenhour. Il bat et met
en fuite tout ce qui se prsente devant lui. Il fait passer au fil de
l'pe quinze cents hommes qui se trouvent dans la ville, et la rduit
en cendres. Il dissipe et poursuit les disciples du saint l-Mahdi,
qui lui-mme, tremblant et grivement bless, ne trouve de salut que
dans une prompte fuite.

Les Maugrabins passent le Nil et gagnent la Charki; les Arabes se
dispersent, et l'ordre est rtabli dans la province.

Dans le mme temps quelques partis de mameloucks, chasss de la
Haute-gypte par le gnral Desaix, taient descendus dans les
provinces de la Basse-gypte, o ils cherchaient  soulever les
fellhs et les Arabes; ils sont atteints et battus par le chef de
brigade Destres. Ils se rfugient dans la province de Charki, o,
d'aprs les ordres du gnral Dugua, le gnral de brigade Lagrange ne
tarde pas  les poursuivre. Le 19 floral, il atteint Elfy-Bey et les
Arabes Belley; il les bat, leur tue trois principaux kiachefs, et
contraint le reste de se sauver dans l'oasis d'Housrel, d'o ils
gagnent la Syrie  travers le dsert.

Le gnral Lanusse, qui a dploy la plus grande activit et rendu les
plus signals services, en se portant avec une rapidit tonnante
partout o il y avait des sditions, atteint, le 7 prairial, dans la
Charki, les Maugrabins et les autres disciples de l'ange l-Mahdi,
chapps de la Bahir, lorsqu'il brlait Demenhour. Il leur tue cent
cinquante hommes, et brle le village o ils se sont rfugis.

Pendant ces expditions les Anglais s'taient prsents devant Suez;
ils y avaient paru le 15 floral, avec un vaisseau et une frgate.
Ayant trouv ce port en tat de dfense, ils se retirent, et laissent
un brick en croisire; mais le chrif de la Mecque force les Anglais 
souffrir que les btimens continuent d'apporter le caf  Suez.

Une seule expdition avait manqu; celle contre Cossir, dont le but
tait d'enlever les richesses que les mameloucks, battus par le
gnral Desaix dans la Haute-gypte, faisaient embarquer dans ce port.
La chaloupe canonnire _le Tagliamento_, qui, d'aprs les ordres de
Bonaparte, tait partie de Suez le 16 ventse, ayant saut ds le
premier coup de canon, il avait fallu se retirer; hors ce cas, un
succs complet avait couronn toutes les entreprises, et les troupes
restes en gypte n'avaient pas manqu d'occasions de signaler leur
courage et de rivaliser d'intrpidit avec les divisions qu'elles
n'avaient pu suivre dans l'expdition de Syrie.

Cette expdition touchait elle-mme  son terme; son but principal
tait rempli. L'arme, aprs avoir travers le dsert qui spare
l'Afrique de l'Asie, et vaincu tous les obstacles avec plus de
rapidit qu'une arme arabe, s'tait empare de toutes les places
fortes qui dfendent les puits du dsert. Elle avait dconcert les
plans de ses ennemis par l'audace et la rapidit de ses mouvemens.
Elle avait dispers, aux champs d'Edrelon et du mont Thabor,
vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins, accourus de
toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'gypte. Elle
avait forc le corps d'arme qu'on envoyait sur trente btimens
assiger les ports de l'gypte, d'accourir lui-mme au secours de
Saint-Jean-d'Acre.

Bonaparte, avec environ dix mille hommes, avait nourri, pendant trois
mois, la guerre dans le coeur de la Syrie; il avait dtruit la plus
formidable des armes destines  envahir l'gypte, pris ses quipages
de campagne, ses outres, ses chameaux et un gnral. Il avait tu ou
fait prisonniers plus de sept mille hommes, pris quarante pices de
campagne, enlev plus de cinq cents drapeaux, forc les places de
Ghazah, Jaffa, Caffa. Le chteau d'Acre ne paraissait pas encore
dispos  se rendre; mais on avait dj recueilli les principaux
avantages qu'on s'tait promis du sige de cette place. Quelques jours
de plus donnaient l'espoir de prendre le pacha dans son palais: cette
vaine gloire ne pouvait blouir Bonaparte; il touchait au terme du
temps qu'il avait fix  l'expdition de Syrie; la saison des
dbarquemens en gypte y rappelait imprieusement l'arme pour
s'opposer aux descentes et aux tentatives de l'ennemi. La peste
faisait des progrs effrayans en Syrie; dj elle avait enlev sept
cents hommes aux Franais, et, d'aprs les rapports recueillis  Sour,
il mourait journellement plus de soixante hommes dans la place d'Acre.

La prise de cette place pouvait-elle compenser la perte d'un temps
prcieux, et celle d'une foule de braves qu'il aurait fallu sacrifier,
et qui taient ncessaires pour des oprations plus importantes?

Tous les militaires qui ont fait des siges contre les Turcs, savent
qu'ils se font tuer, et qu'ils sacrifient femmes et enfans pour
dfendre jusqu'au dernier monceau de pierres. Ils ne capitulent point
et ne s'abandonnent jamais  la bonne foi de leurs ennemis, parce que,
en pareil cas, ils ne savent qu'gorger.

Le sige d'Acre pouvait tre long et meurtrier. Tout rappelait
Bonaparte en gypte. Il ne pouvait, sans compromettre le sort de son
arme et de ses conqutes, prolonger plus long-temps son sjour en
Syrie. La gloire et les avantages de son expdition ne dpendaient
nullement de la prise du chteau d'Acre. Il cde donc aux puissantes
considrations qui lui ordonnent d'en lever le sige.

Il lui fallait plusieurs jours pour l'vacuation des blesss et des
malades. Il ordonne que les batteries de canons et de mortiers
continuent leurs feux, et qu'on emploie le reste des munitions de
sige  raser le palais de Djezzar, les fortifications et les
difices.

Le 26,  la pointe du jour, on s'aperoit que l'amiral anglais a mis 
la voile avec trois btimens turcs; il venait d'tre instruit que les
frgates franaises avaient enlev deux de ses avisos et deux btimens
turcs, et cette nouvelle lui inspirait des craintes sur un convoi de
djermes et deux avisos turcs envoys devant le port d'Abouzaboura,
pour embarquer des Naplouzains que Djezzar croyait avoir dtermins de
nouveau  se soulever. Le contre-amiral Pre donnait en effet la
chasse  cette flottille qui est dgage par les Anglais; il fait
prendre le large  ses frgates; mais elles ne sont point poursuivies
par les vaisseaux anglais, qui s'empressent de retourner 
Saint-Jean-d'Acre.

Le 27,  deux heures et demie du matin, l'ennemi fait une sortie; il
est repouss avec vigueur, aprs avoir perdu beaucoup de monde.  sept
heures, il en fait une nouvelle sur tous les points; partout il trouve
la mme rsistance. Il ne peut pntrer dans aucun boyau; il est
mitraill par les batteries, et reconduit la baonnette aux reins dans
ses places d'armes: tout est couvert des cadavres des assigs. Ce
combat glorieux et sanglant ne cote aux Franais que vingt hommes
tus et cinquante blesss.

Le 28, un parlementaire anglais se prsente vers la plage, il ramne
le Turc qui avait t envoy le 22  Djezzar en parlementaire, et
apporte au chef de l'tat-major une lettre du commodore anglais, qui
s'exprimait ainsi en parlant de Bonaparte: Ne sait-il pas que _c'est
moi seul_ qui peux dcider du terrain qui est sous mon artillerie? Il
voulait dire que Djezzar ne pouvait rpondre sans son agrment et sa
participation, et que c'tait  lui qu'il fallait adresser toutes les
propositions.

Le commandant du canot remet, en route, un paquet, contenant des
proclamations de la Porte ottomane, certifies par Sidney Smith, et
conues en ces termes:


PROCLAMATION.

Le ministre de la sublime Porte aux gnraux, officiers et soldats de
l'arme franaise qui se trouvent en gypte.

Le directoire franais, oubliant entirement le droit des gens, vous
a induits en erreur, a surpris votre bonne foi, et, au mpris des lois
de la guerre, vous a envoys en gypte, pays soumis  la domination de
la sublime Porte, en vous faisant accroire qu'elle-mme avait pu
consentir  l'envahissement de son territoire.

Doutez-vous qu'en vous envoyant ainsi dans une rgion lointaine, son
unique but n'ait t de vous exiler de la France, de vous prcipiter
dans un abme de dangers, et de vous faire prir tous tant que vous
tes? Si, dans une ignorance absolue de ce qui en est, vous tes
entrs sur les terres d'gypte, si vous avez servi d'instrument  une
violation des traits, inoue jusqu' prsent parmi les puissances;
n'est-ce point par un effet de la perfidie de vos directeurs? Oui,
certes; mais il faut pourtant que l'gypte soit dlivre d'une
invasion aussi inique. Des armes innombrables marchent en ce moment;
des flottes immenses couvrent dj la mer.

Ceux d'entre vous, de quelque grade qu'ils soient, qui voudront se
soustraire au pril qui les menace, doivent, sans le moindre dlai,
manifester leurs intentions aux commandans des forces de terre et de
mer des puissances allies; qu'ils soient srs et certains qu'on les
conduira dans les lieux o ils dsireront aller, et qu'on leur
fournira des passe-ports pour n'tre pas inquits pendant leur route
par les escadres allies, ni par les btimens arms en course. Qu'ils
s'empressent donc de profiter  temps de ces dispositions bnignes de
la sublime Porte, et qu'ils les regardent comme une occasion propice
de se tirer de l'abme affreux o ils ont t plongs.

Fait  Constantinople, le 11 de la lune de ramazan, l'an de l'Hgyre
1213, et le 5 fvrier 1799.

Je, soussign, ministre plnipotentiaire du roi d'Angleterre prs la
Porte ottomane, et actuellement commandant la flotte combine devant
Acre, certifie l'authenticit de cette proclamation, et garantis son
excution.  bord du _Tigre_, le 10 mai 1799.

                                               _Sign_ SIDNEY SMITH.


Cet crit reoit la seule rponse que l'honneur accorde  de lches
conseils, le silence du mpris. L'amiral anglais fait connatre qu'il
existe entre l'Angleterre et la Porte un trait d'alliance, sign le 5
janvier 1799; il envoie quelques prisonniers franais qu'il avait
enlevs des mains de Djezzar.

L'officier qui commandait le canot anglais est renvoy sans rponse,
et le feu continue de part et d'autre.

Pendant la nuit, on commence l'vacuation des blesss, des malades et
du parc d'artillerie. Le 1er bataillon de la 69e demi-brigade part le
29; le 2e le suit le 30, ils escortent les convois d'artillerie et les
blesss. L'avant-garde, aux ordres du gnral Junot, aprs avoir brl
tous les magasins de Tabari, prend position  Safari, pour couvrir
les dbouchs d'Obeline et de Cheif-Amrs sur le camp d'Acre.

L'ennemi, qui tait bombard et canonn plus vivement qu'il ne l'avait
encore t, qui voyait un feu plus terrible que tout ce qu'il avait
essuy jusqu'alors se diriger sur le palais de Djezzar, sur les
parties des fortifications qui n'avaient point encore t battues, et
sur tous les difices de la ville, fait, le 1er prairial,  la pointe
du jour, une sortie gnrale; il est reu avec intrpidit et forc de
se retirer promptement. Ce mauvais succs ne le dcourage point; 
trois heures de l'aprs-midi, il sort de nouveau sur tous les points;
il emploie tous les renforts qu'il a reus; il combat avec une fureur
et un acharnement qu'il n'avait pas encore dploys. Son but tait de
pntrer dans les batteries dont le feu lui devenait si incommode, de
les dtruire, et de prvenir ainsi la ruine de la ville. Malgr son
opinitret et la vivacit de ses attaques, il est repouss sur tous
les points, et oblig de se retirer avec une grande perte. Cependant
il parvient  s'emparer un instant du boyau qui couronne le glacis de
la tour de brche. Mais  peine y est-il entr, que le gnral de
brigade Lagrange, qui commande la tranche, l'attaque avec deux
compagnies de grenadiers, reprend le boyau, poursuit les assigs
jusque dans leur place d'armes extrieure, tue tout ce qui ne se
prcipite pas dans la place, et les pousse jusque dans leurs fosss.

L'artillerie de campagne remplaait aux batteries l'artillerie de
sige qui venait de partir. On tait parvenu  dtruire par des mines
et  la sape un aqueduc de plusieurs lieues qui conduisait l'eau  la
ville; on rduit en cendres les magasins et les moissons qui sont aux
environs d'Acre; on jette  la mer tous les objets inutiles; on se
prpare  lever le sige.

La proclamation suivante du gnral en chef explique suffisamment les
motifs de cette conduite.


PROCLAMATION.

               Au quartier-gnral devant Acre, le 28 floral an VII,

BONAPARTE, GNRAL EN CHEF.


SOLDATS,

Vous avez travers le dsert qui spare l'Asie de l'Afrique, avec
plus de rapidit qu'une arme arabe.

L'arme qui tait en marche pour envahir l'gypte est dtruite; vous
avez pris son gnral, son quipage de campagne, ses bagages, ses
outres, ses chameaux.

Vous vous tes empars de toutes les places fortes qui dfendent les
puits du dsert.

Vous avez dispers aux champs du mont Thabor cette nue d'hommes
accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller
l'gypte.

Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a
douze jours, portaient l'arme qui devait assiger Alexandrie; mais,
oblige d'accourir  Acre, elle y a fini ses destins; une partie de
ses drapeaux orneront votre entre en gypte.

Enfin, aprs avoir, avec une poigne d'hommes, nourri la guerre
pendant trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pices de
campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, ras les
fortifications de Ghazah, Jaffa, Caffa, Acre, nous allons rentrer en
gypte; la saison des dbarquemens m'y rappelle.

Encore quelques jours, et vous aviez l'esprance de prendre le pacha
mme au milieu de son palais; mais dans cette saison la prise du
chteau d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves que
je devrais d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui ncessaires pour des
oprations plus essentielles.

Soldats, nous avons une carrire de fatigues et de dangers  courir.
Aprs avoir mis l'Orient hors d'tat de rien faire contre nous cette
campagne, il nous faudra peut-tre repousser les efforts d'une partie
de l'Occident.

Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de
tant de combats, chaque jour est marqu par la mort d'un brave, il
faut que de nouveaux braves se forment, et prennent rang  leur tour
parmi ce petit nombre qui donne l'lan dans les dangers et matrise la
victoire.

Le 1er prairial,  neuf heures du soir, on bat la gnrale, et le
sige est lev aprs soixante jours de tranche ouverte.

La division du gnral Lannes se met en marche pour Tentoura; elle est
suivie par les quipages de l'arme et le parc de la division Bon.

La division Klber et la cavalerie prennent position; l'infanterie en
arrire du dpt de la tranche, et la cavalerie devant le pont de la
rivire d'Acre,  quinze cents toises de la place.

En mme temps la division Regnier qui tait de tranche se replie dans
le plus grand silence; les pices de campagne sont portes  bras, et
suivent la route de l'arme; les postes se replient sur la place
d'armes. La division Regnier, place  la queue de la tranche, va
dans son camp reprendre ses sacs et suit la marche de l'arme.
Lorsqu'elle a pass le pont, la division Klber fait son mouvement;
elle est suivie de la cavalerie qui a ordre de ne quitter la rivire
que deux heures aprs le dpart des dernires troupes d'infanterie.
Elle y laisse cent dragons pied  terre, pour protger les ouvriers
qui dtruisent les deux ponts.

Le gnral Junot s'tait port, avec son corps, au moulin de Kerdann,
pour couvrir le flanc gauche de l'arme.

On aurait lev le sige de jour, si l'arme n'avait pas eu trois
lieues  parcourir sur la plage; circonstance qui donnait  l'ennemi
la facilit de suivre ce mouvement avec ses chaloupes canonnires, et
d'tablir une canonnade qu'il tait prudent d'viter. Les assigs
continuent leur feu tout le reste de la nuit, et ne s'aperoivent
qu'au jour de la leve du sige; ils avaient t si maltraits qu'ils
ne purent faire aucun mouvement. L'arme excute sa marche dans le
plus grand ordre. Le 22, elle arrive  Tentoura, port o l'on avait
dbarqu les objets envoys de Damiette et de Jaffa, et sur lequel
avait t vacue l'artillerie de sige avec quarante pices de
campagne turques, prises  Jaffa, et dont une partie avait t
conduite devant Acre.

On n'avait pas assez de chevaux pour traner cette immense artillerie
turque. Bonaparte avait dcid que tous les moyens de transport
seraient de prfrence employs  l'vacuation des malades et des
blesss. En consquence, il ne fait suivre que deux obusiers et
quelques petites pices turques, et il en fait jeter vingt-deux  la
mer; les caissons et les affts sont brls sur le port de Tentoura.

Tous les malades et blesss sont vacus sur Jaffa; gnraux,
officiers, administrateurs, chacun donne ses chevaux; il ne reste pas
un seul Franais en arrire. Les hommes attaqus de la peste sont
galement vacus.

L'arme couche le 3 sur les ruines de Csare; le 4, des Naplouzains
se montrent au port d'Abouhaboura; quelques uns sont pris et fusills;
les autres s'loignent. Leur but est de s'emparer des haillons qu'une
arme abandonne dans sa marche.

L'arme campe le 5  quatre lieues de Jaffa, sur une petite rivire,
ou plutt un mdiocre ruisseau. Des partis se rpandent dans les
villages dont les habitans, pendant le sige, ont attaqu, pill les
convois et gorg les escortes. Les habitations sont rduites en
cendres, les troupeaux enlevs et les grains incendis. Cette
vengeance tait commande par la justice aprs tant d'assassinats:
elle tait autorise par les lois rigoureuses de la guerre,
puisqu'elle tait  l'ennemi tout moyen d'approvisionnement.

L'arme arrive le 5  Jaffa; un pont de bateaux avait t jet sur la
rivire de Lahoya, que l'on passe difficilement  gu  son
embouchure. On sjourne le 6, le 7 et le 8  Jaffa. Ce temps est
employ  punir les villages des environs qui se sont mal conduits. On
fait sauter les fortifications de Jaffa, on jette  la mer toute
l'artillerie en fer de la place. Les blesss sont vacus tant par mer
que par terre. Il n'y avait qu'un petit nombre de btimens, et, pour
donner le temps d'achever l'vacuation par terre, l'on est oblig de
diffrer jusqu'au 9 le dpart de l'arme.

Le 1er et le 2e bataillon de la 69e, et la 22e lgre, partent
successivement pour escorter les convois.

L'arme se met le 9 en marche. La division Regnier forme la colonne de
gauche, et s'avance par Raml. Le quartier-gnral, la division Bon et
la division Lannes suivent la route du centre. Le pays qu'on allait
parcourir jusqu' Ghazah avait commis toutes sortes d'excs. L'ordre
est donn  la colonne du gnral Regnier et  celle du centre, de
brler les villages et toutes les moissons. La cavalerie prend la
droite et s'avance, le long de la mer, dans les dunes, pour ramasser
les troupeaux qui s'y sont rfugis. La division Klber forme
l'arrire-garde, et ne quitte Jaffa que le 10.

L'arme marche dans cet ordre jusqu' Kan-Jounes. La plaine est toute
en feu; mais le souvenir du pillage des convois et des horreurs
exerces contre les Franais, ne justifiaient que trop ces
reprsailles.

L'arme campe le 10  l-Majdal et arrive le 11  Ghazah. Cette ville
s'tait bien conduite; les personnes et les proprits y sont
respectes. On fait sauter le fort, et l'arme part le lendemain pour
Kan-Jounes o elle arrive le mme jour. Le 13, elle entre dans le
dsert, suivie d'une quantit considrable de bestiaux enlevs 
l'ennemi et destins  l'approvisionnement de El-A'rych. Le dsert
entre cette place et Kan-Jounes a onze lieues d'tendue. Il est habit
par quelques Arabes, du brigandage desquels Bonaparte avait  se
plaindre. On brle leur camp, on enlve leurs bestiaux, leurs
chameaux, et on incendie le peu de rcoltes qui se trouvent dans
certaines parties du dsert.

L'arme sjourne le 14  El-A'rych. Cette place devenait de la plus
grande importance. Bonaparte y ordonne de nouveaux travaux et de
nouvelles fortifications, la fait approvisionner de vivres et de
munitions, et y laisse garnison.

L'arme continue sa marche sur Cathih, o elle arrive le 16, aprs
avoir horriblement souffert de la soif. Les divisions marchaient
successivement; mais les puits taient beaucoup moins abondans, et
l'eau plus saumtre qu'au premier passage de l'arme.

Les magasins de Cathih taient parfaitement approvisionns; l'arme
sjourne dans cette place. Bonaparte va reconnatre Tinh, Peluse et
la bouche d'Omm-Faredje. Il ordonne la construction d'un fort  Tinh,
pour se rendre matre de la bouche d'Omm-Faredje. Il laisse  Cathih
une garnison considrable; il runit au commandement de cette place
celui de El-A'rych, et le confie  un gnral de brigade.

Le 18, l'arme continue sa marche. Le quartier-gnral part le 19 pour
Salhih. La division Klber se rend  Tinh, o elle s'embarque pour
Damiette. Les autres divisions de l'arme prennent la route du Caire,
o elles arrivent le 26 prairial.

Les grands du Caire, le peuple et la garnison viennent au-devant de
l'arme, qui se dploie dans l'ordre de parade. On est tonn de voir
cette arme sortant du dsert, et aprs quatre mois d'une campagne
pnible et sanglante, se prsenter dans le meilleur ordre et avoir la
plus belle tenue.

 ce spectacle, succde bientt un tableau vraiment attendrissant;
c'est celui d'amis, de camarades, qui se livrent avec enthousiasme au
plaisir de se revoir et de s'embrasser. La ville du Caire devient,
pour les Franais, une seconde patrie; ils y sont reus par les
habitans comme des compatriotes.

Mille rapports extravagans et sems par la malveillance, avaient
prcd le retour de l'arme au Caire; on la disait rduite  quelques
hommes blesss et mourans. Voici l'exacte vrit.

Le corps d'arme de l'expdition de Syrie a perdu, dans quatre mois,
sept cents hommes morts de la peste, et cinq cents tus dans les
combats. Le nombre des blesss tait, il est vrai, de dix-huit cents;
mais quatre-vingt-dix seulement avaient t amputs; presque tous les
autres avaient l'espoir d'tre promptement guris, et devaient
rentrer dans leurs corps.

C'tait surtout les ravages de la peste que la malignit s'tait plue
 exagrer.  l'arrive de l'arme en Syrie, les villes taient
infectes de cette maladie, que la barbarie et l'ignorance rendent si
funeste dans ces contres; celui qui en est attaqu se croit mort,
tout le fuit et l'abandonne, et il expire quand les secours de la
mdecine, quand des soins convenables auraient pu le rendre  la vie.
Le fatalisme, que ces peuples professent, contribue beaucoup  leur
faire ngliger le secours des mdecins.

Les soldats franais avaient bien aussi quelques prjugs; ils
prenaient la moindre fivre pour la peste, et se croyaient atteints
d'une maladie incurable et mortelle. Le citoyen Desgenettes, mdecin
en chef de l'arme, parcourt les hpitaux, visite chacun des malades
et calme d'abord leur imagination effraye. Il soutient que les
bubons, qu'ils prennent pour des symptmes de peste, appartiennent 
une espce de fivre maligne dont il est trs facile de gurir avec
des soins et des mnagemens; il va jusqu' s'inoculer en prsence des
malades la matire de ces bubons, et emploie pour se gurir les
remdes qu'il leur ordonne.

Tous les genres d'hrosme devaient clater dans cette brave arme, et
le dvouement du citoyen Desgenettes n'a pas t le moins gnreux ni
le moins utile. Aprs avoir rendu au soldat cette tranquillit
d'esprit si ncessaire  la gurison, il achve par ses talens, ses
soins assidus, ce qu'il a si heureusement entrepris, et le plus grand
nombre recouvre la sant.

Un si bel exemple ne pouvait tre perdu pour les autres officiers de
sant. On ne peut donner trop d'loges  la conduite du citoyen
Larrey, chirurgien en chef de l'arme, pour le zle et l'activit
qu'il n'a cess de dployer. On le voyait, lui et ses dignes
confrres, sous le feu de l'ennemi, au pied de la brche, panser les
malheureux blesss. Plusieurs ont reu des blessures  ce poste
honorable; l'un d'eux a mme t tu, mais rien ne pouvait arrter
leur ardeur et leur dvouement.


EXPDITION DANS LA HAUTE-GYPTE.

Pendant qu'au nord Bonaparte battait dans la Syrie les armes
qu'Ibrahim-Bey et Djezzar se disposaient  conduire contre lui, le
gnral Desaix, au midi, chassait dans la Haute-gypte, Mourd-Bey qui
s'y tait rfugi aprs la bataille des Pyramides.

Un mois aprs la prise du Caire, le gnral Desaix avait reu l'ordre
de marcher  la poursuite de Mourd-Bey. Il s'tait embarqu le 8
fructidor an VI,  la pointe du jour, avec deux bataillons de la 88e
de ligne, deux bataillons de la 2e lgre, deux bataillons de la 61e
de ligne et l'artillerie attache  sa division. Le convoi tait
escort d'un chebeck, d'un aviso et de deux demi-galres armes en
guerre.

Le 12, la division se trouve runie  Al-Fieldi; arrive le 13  Ben,
elle prend position en avant de la ville, appuyant sa gauche et sa
droite au Nil, de manire  ce qu'elles soient protges par les
btimens de guerre; elle conserve cette position les 14, 15, 16 et 17
fructidor; et le 18, le gnral Desaix ayant pourvu  ses moyens de
subsistance, elle part pour se rendre  Aba-Girg, o elle arrive 
sept heures du soir. Le gnral Desaix est inform que cent cinquante
mameloucks, et beaucoup de djermes charges de bagages, vivres et
munitions, sont  Richnes. Il se met en marche le 20  la pointe du
jour, avec le 1er bataillon de la 21e lgre pour reconnatre leur
position. L'inondation du Nil tait dj trs tendue: les troupes
prouvaient les plus grandes difficults. Elles traversent huit canaux
et parviennent au lac Barthin, qu'elles passent  gu ayant de l'eau
jusque sous les bras. Aprs avoir march pendant quatre heures
continuellement dans l'eau, elles arrivent au village de Chboubi.
Mourd-Bey tait descendu jusqu'au Faoum; il avait laiss trois beys
 Behns, avec cent cinquante mameloucks et beaucoup d'Arabes. Le
gnral Desaix s'avance sur ce village; malgr les difficults que lui
oppose dans sa marche une digue qu'il est oblig de suivre, il fait
tant de diligence, qu'il arrive au moment o les quipages de l'ennemi
passaient le canal de Joseph. Les mameloucks et les Arabes taient
sur la rive gauche, et protgeaient douze djermes qui s'chappaient en
remontant le Nil.

Les carabiniers de la 21e s'lancent sur la rive; ils font un feu trs
vif qui loigne les mameloucks et disperse les Arabes. Les douze
djermes sont arrtes; onze taient charges de munitions, de vivres,
et surtout d'une grande quantit de bl: la 12e portait sept pices de
canon.

Le gnral Desaix rentre le 21  Aba-Girg o il rejoint sa division;
il appareille et arrive le 26  la hauteur de Tarout'-Elcheriff; le
27, il prend position  l'entre du canal de Joseph. Inform que
l'ennemi occupait Siout avec le reste de ses btimens de guerre, il
part dans l'aprs-midi avec deux demi-galres, deux bataillons de la
61e et deux de la 88e. Il marche vers Siout, aprs avoir ordonn  un
aviso d'escorter la 21e qui doit le suivre; il laisse un dtachement
de cette demi-brigade et une chaloupe canonnire pour occuper
Tarout'-Elcheriff et protger la navigation avec le Caire.

Le 28, il arrive  Siout; mais l'ennemi s'tait enfui  son approche,
et avait remont jusqu' Girg ses djermes et ses btimens de guerre.

Trois kiachefs de Soliman-Bey, et environ trois cents mameloucks et
quelques Arabes, taient  Benhadi,  six lieues de Siout, avec leurs
femmes et beaucoup d'quipages. Le gnral Desaix, dans l'espoir de
les atteindre, part le premier jour complmentaire. Il longe les
montagnes et arrive le lendemain au jour naissant, aprs une marche
pnible  travers le dsert. L'ennemi avait dj disparu. Desaix
rentre  Siout le troisime jour complmentaire; il y laisse une
demi-brigade et un aviso, pour escorter un convoi considrable de
grains dont il avait ordonn le chargement pour le Caire; et le soir
mme, il part avec sa division et sa flottille, dans le dessein de
rejoindre Mourd-Bey qui avait regagn le Faoum.

Le cinquime jour complmentaire, il arrive  l'entre du canal de
Joseph, et reoit du Caire un convoi qui lui apporte cinquante
quintaux de biscuit et trois mille cartouches.

Il se met en marche le 2 vendmiaire et entre dans le bahr Joseph,
laissant sur le Nil six btimens de guerre pour garder l'entre du
canal, et croiser  la hauteur de Tarout'-Elcheriff; deux de ces
btimens ont ordre de descendre jusqu' Benesneff, en suivant le
mouvement de la division.

Aprs une longue et pnible navigation dans le canal, o les djermes
chouaient souvent par la difficult de suivre la division  travers
des plaines inondes, l'avant-garde aperoit, le 12, un poste de
Mourd-Bey  la hauteur du village de Menekia. Desaix ordonne le
dbarquement, et se porte avec un dtachement sur des espces de dunes
qui dominent le canal de distance en distance jusqu' Illahon. Il
s'engage une fusillade d'avant-garde; l'ennemi se retire, la division
se rembarque et continue de suivre le canal.

Le 13 au matin, on aperoit l'ennemi embusqu dans un endroit o le
canal s'approche du dsert; des forces considrables se montrent tout
 coup dans le village de Manzoura. Il et t dangereux de dbarquer
sous le feu de l'ennemi; le gnral Desaix ordonne de revirer de bord,
regagne la position prs de Menekia, et fait dbarquer sa division qui
se forme successivement.

Des compagnies de carabiniers chassent et dispersent les mameloucks
qui harcelaient les barques.

Aprs avoir form sa division en carr, Desaix organise le service des
barques de manire  leur faire suivre dans le canal le mouvement des
troupes qui s'avancent  l'extrmit de l'inondation, et au bord du
dsert. Les mameloucks paraissent vouloir attaquer; quelques coups de
canon les loignent, et  la nuit la division prend position vis--vis
le village de Manzoura.

Elle continue sa marche dans le mme ordre, mais elle est harcele par
l'avant-garde de l'ennemi. Le corps de Mourd-Bey tait encore loign
de deux lieues, et paraissait form sur deux lignes.  l'approche de
la division, il gagne les hauteurs, prend position sur son flanc
gauche, et se met en mesure de la charger.

Desaix ordonne un changement de direction, marche droit  Mourd-Bey,
et le canonne avec tant de succs, que cette masse de cavalerie,
incertaine dans ses mouvemens, s'arrte et se replie. La division
continue sa marche jusqu' Elbelamon.

Le 15, elle regagne ses barques pour y prendre du biscuit. L'ennemi
croit qu'elle rtrograde; il la harcelle en poussant des cris de
victoire et de joie; quelques coups de canon l'loignent, et l'arme
continue sa route, aprs avoir pris des vivres et le repos ncessaire.

Desaix, inform par ses espions que Mourd-Bey avait l'intention de
l'attendre  Sdiman, et de lui livrer bataille, se dispose 
l'attaquer lui-mme.

Le 16, au lever du soleil, la division se met en mouvement; elle est
forme en carr, avec des pelotons de flanc: elle suit l'inondation et
le bord du dsert.  huit heures, on aperoit Mourd-Bey  la tte de
son arme, compose d'environ trois mille mameloucks et huit  dix
mille Arabes. L'ennemi s'approche, entoure la division, et la charge
avec la plus grande imptuosit sur toutes ses faces; mais de tous
cts il est vivement repouss par le feu de l'artillerie et de la
mousqueterie; les plus intrpides des mameloucks, dsesprant
d'entamer la division, se prcipitent sur l'un des pelotons de flanc,
command par le capitaine Lavalette, de la 21e lgre. Furieux de la
rsistance qu'ils prouvent, et de l'impuissance o ils sont de
l'enfoncer, les plus braves se jettent en dsesprs dans les rangs,
o ils expirent aprs avoir vainement employ  leur dfense les armes
dont ils sont couverts, leurs carabines, leurs javelots, leurs lances,
leurs sabres et leurs pistolets. Ils tchent du moins de vendre
chrement leur vie, et tuent plusieurs chasseurs.

De nouveaux dtachemens de mameloucks saisissent ce moment pour
charger deux fois le peloton entam; les chasseurs se battent corps 
corps, et, aprs des prodiges de valeur, se replient sur le carr de
la division. Dans cette attaque, les mameloucks perdent plus de cent
soixante hommes: elle cote aux braves chasseurs treize hommes morts
et quinze blesss.

Mourd-Bey, aprs avoir fait charger les autres pelotons sans plus de
succs, divise sa nombreuse cavalerie, qui n'avait encore agi que par
masse, et fait entourer la division. Il couronne quelques monticules
de sable, sur l'un desquels il dmasque une batterie de plusieurs
pices de canon, place avec avantage, et qui fait un feu meurtrier.

Le gnral Desaix, devant un ennemi six fois plus fort que lui, et
dans une position o une retraite difficile sur ses barques le forait
 abandonner ses blesss, juge qu'il faut ou vaincre ou se battre
jusqu'au dernier homme. Il dirige sa division sur la batterie ennemie
qui est enleve  la baonnette.

Matre des hauteurs et de l'artillerie de Mourd-Bey, Desaix fait
diriger une vive canonnade sur l'ennemi, qui bientt fuit de toutes
parts. Trois beys et beaucoup de kiachefs restent sur le champ de
bataille, ainsi qu'une grande quantit de mameloucks et d'Arabes. La
division ramne ses blesss, prend quelque repos, et se met en marche
 trois heures aprs midi pour Sdiman, o elle s'empare d'une partie
des bagages de l'ennemi, que les Arabes commenaient  piller.
Mourd-Bey se retire derrire le lac de Ghazah, dans le Faoum: les
Arabes l'abandonnent.

Les Franais ont perdu dans la bataille de Sdiman, trois cent
quarante hommes; cent cinquante ont t blesss. Gnraux, officiers
et soldats, tous se sont couverts de gloire. La division part le 17,
avec la flottille, pour se rendre  Illahon; elle s'empare des barques
de l'ennemi qui s'y trouvent.

Le gnral Desaix fait partir les blesss pour le Caire, o il avait
dj envoy environ quatre cents hommes affects d'ophthalmies,
maladie occasionne par les vapeurs du Nil, et malheureusement trs
commune dans la Haute-gypte. La division reste  Illahon, d'o elle
part pour lever les impositions et prendre les chevaux du Faoum.
Mourd-Bey avait non seulement dfendu aux habitans de payer, il avait
encore envoy Ali-Kiachef avec cent cinquante mameloucks et des Arabes
pour soulever le pays.

Desaix laisse trois cent cinquante hommes dans la ville de Faoum, et
il en part le 16 brumaire pour soumettre les villages insurgs. Il
trouve sous les armes tous ceux dans lesquels il se prsente; mais ils
rentrent aussitt dans l'obissance,  l'exception du village de
Lirin, o Ali-Kiachef soutient contre l'avant-garde un lger combat,
 la suite duquel il prend la fuite, abandonnant six chameaux chargs
d'effets. Le village est livr au pillage et brl.

Mourd-Bey, profitant du moment o le gnral Desaix avait quitt le
Faoum pour parcourir la province, avait envoy environ mille
mameloucks pour soulever le pays et marcher sur la ville de Faoum.
Des beys et des kiachefs s'taient rpandus au nord et au midi de la
province, pour soulever les Arabes et les fellhs. Le 17, une
multitude prodigieuse tait dj runie sous les armes. Le 18,  huit
heures du matin, des Arabes paraissent au sud-ouest de la ville de
Faoum, et s'avancent vers la partie qui est sur la rive gauche du
canal.

Le gnral Robin, atteint de l'ophthalmie, se trouvait  Faoum. Le
chef de bataillon Expert tait commandant de la place. Instruit des
mouvemens de l'ennemi, il retranche, autant que le permettent les
moyens d'une ville ouverte de toutes parts, la maison o l'hpital est
tabli.

Il n'avait que trois cent cinquante hommes et cent cinquante malades.
Sur les onze heures du matin, plus de trois mille Arabes, mille
mameloucks, et une quantit prodigieuse de fellhs arms s'avancent
sur deux colonnes; une partie s'lance et escalade l'enceinte des
faubourgs; ils avaient  leur tte des beys et des kiachefs. Tous
attaquent en mme temps et avec fureur sur tous les points.

Toutes les issues de la ville n'avaient pu tre occupes. L'ennemi
profite de cet avantage, pour tourner les principaux postes, qui,
aprs avoir fait une vive rsistance, et couvert de morts les dfils
qu'ils dfendent, se retirent en bon ordre, en se ralliant  la maison
d'Ali-Kiachef, o tait l'hpital. C'est l que le gnral Robin et
le commandant Expert runissent leurs forces afin d'viter une guerre
de rue trop meurtrire. Pendant que les Arabes et les fellhs
s'approchent en gagnant de toit en toit, le reste des assigeans se
prcipite en foule et sans prcautions par les grandes issues.

Le chef de bataillon Expert avait prvu ce dsordre; et, dans le
dessein d'en profiter, il avait form dans l'hpital deux colonnes
retranches. Il commande lui-mme la colonne de droite; celle de
gauche est confie au chef de bataillon Sacro. Ds que l'ennemi est 
porte, la rserve fait une fusillade terrible par les toits et les
fentres; en mme temps les deux colonnes dbouchent en battant la
charge, et fondent  la baonnette sur l'ennemi, qu'elles culbutent de
rue en rue. La terreur s'empare galement des Arabes et des fellhs
qui sont sur les maisons; la plupart, croyant la victoire assure, se
livraient au pillage; tous veulent se sauver  la fois et
s'embarrassent dans leur fuite; on en fait un carnage affreux;
l'ennemi est poursuivi jusqu' une lieue de la ville par les chefs de
bataillon Expert et Sacro, qui montrent l'un et l'autre une
intrpidit et un sang-froid qu'on ne peut trop admirer. L'ennemi
laisse deux cents hommes tus dans la ville, et un grand nombre de
blesss; les Franais ont eu quatre hommes tus et seize blesss.

Les habitans de la ville de Faoum se runissent aux Franais et
poursuivent l'ennemi. Desaix s'tait mis en marche pour cette ville
aussitt qu'il avait t inform des dangers qui la menaaient; il y
arrive le 20 frimaire au matin, il apprend la victoire aussi glorieuse
qu'inespre de ses braves, et il s'empresse d'en profiter pour faire
de nouvelles courses dans les provinces de Benesouef et de Miniet, et
disputer la leve des impositions de ces provinces  Mourd-Bey, qui
faisait aussi des incursions dans l'intention de les percevoir.

Quoique battu  Sdiman et  Faoum, Mourd-Bey,  la faveur de sa
cavalerie, que l'infanterie franaise ne pouvait atteindre, restait
toujours matre des provinces de la Haute-gypte, et conservait une
position menaante.

Bonaparte envoie  Desaix un renfort de mille hommes de cavalerie, et
de trois pices d'artillerie lgre commands par le gnral Davoust,
et lui donne ordre de poursuivre vivement Mourd-Bey jusqu'aux
cataractes du Nil, de dtruire les mameloucks, ou de les chasser
entirement de l'gypte.

Le gnral Davoust, parti du Caire le 16 frimaire, se rend en quatre
jours  Benesouef, et a bientt rejoint le gnral Desaix. La division
se met en mouvement le 26 frimaire, pour attaquer Mourd-Bey qui tait
camp  deux journes de marche, sur la rive gauche du canal Joseph,
et au bord du dsert.

Le 27 frimaire, elle rencontre l'avant-garde de l'ennemi, forme par
les mameloucks de Selim-Aboudic. On les chasse du village de Fechen,
o ils venaient de prendre position, et ils se retirent sur le camp
de Mourd-Bey qui fuit  l'approche du gnral Desaix, et marche vers
le Nil qu'il se dispose  remonter. La division, sur laquelle il avait
dix  douze heures d'avance, cherche en vain  l'atteindre. Elle
bivouaque, le 27,  Zafetezain; le 28,  Bermin; le 30,  Zagny, o
elle quitte les montagnes pour se rapprocher du fleuve. L'infanterie
prend position  Taha, la cavalerie  Miniet, d'o Mourd-Bey avait
fui au lever du soleil, et avec tant de prcipitation, qu'il avait
abandonn quatre djermes portant une pice de douze en bronze, un
mortier de douze pouces, et quinze pices de canon de fer de diffrens
calibres.

Mourd-Bey se retire vers le Haut-Sad; Desaix le poursuit  grandes
journes. Le 1er nivse, la division couche prs des anciens portiques
d'Achmounain; le 4  Siout, et arrive le 9  Girg.

Mais la flottille, sans cesse retarde par les vents contraires,
n'avait pu mettre la mme clrit dans ses mouvemens. On avait le
plus grand besoin des munitions et des approvisionnemens dont elle
tait charge, et l'on se voit contraint de perdre  l'attendre vingt
jours d'un temps prcieux.

Mourd-Bey profite de cette inaction des Franais pour leur susciter
des ennemis de tous les cts. Dj il avait crit aux chefs du pays
de Jedda et d'Yamb'o, pour les engager  passer la mer, et 
exterminer _une poigne d'infidles qui voulaient dtruire la religion
de Mahomet_. Des missaires avaient t envoys en Nubie, et en
amenaient des renforts. D'autres s'taient rendus  Hesney, prs du
vieil Hassan-Bey Jaddoui, dans le dessein de le rconcilier avec
Mourd-Bey, et de le dterminer  faire cause commune. Quelques uns
enfin s'taient rpandus dans le beau pays entre Girg et Siout; leur
but tait de faire insurger les habitans sur les derrires des
Franais, d'attaquer et dtruire leur flottille.

Desaix fut inform, ds le 12 nivse, qu'un rassemblement considrable
de paysans se formait prs de Souguy,  quelques lieues de Girg. Il
tait important de faire un exemple prompt et terrible des insurgs,
afin de contenir les peuples dans l'obissance, et de lever sans
obstacles les impositions et l'argent dont on avait besoin. Le gnral
Davoust reoit l'ordre de partir sur-le-champ avec toute la cavalerie,
et de marcher contre ce rassemblement.

Ce gnral rencontre, le 14, cette multitude d'hommes arms, prs du
village de Souguy. Il fait former  l'instant son corps de bataille
par chelons, et ordonne  son avant-garde, compose du 7e de hussards
et du 22e de chasseurs, de charger avec imptuosit. Les insurgs ne
peuvent soutenir ce choc, ils fuient en dsordre, et sont poursuivis
long-temps. On leur tue plus de huit cents hommes. Un pareil chtiment
semblait devoir rpandre la terreur dans le pays; mais  peine la
cavalerie rentrait  Girg, que le gnral Desaix est inform qu'il se
forme,  quelques lieues de Siout, un rassemblement beaucoup plus
considrable que le premier, et compos de paysans  pied et 
cheval, la plupart venus des provinces de Miniet, de Benesouef et
d'Hoara.

Le retard des barques, dont on n'avait aucune nouvelle certaine,
commenait  donner de vives inquitudes  Desaix, qui ordonne au
gnral Davoust de marcher de nouveau  la tte de la cavalerie contre
les rebelles, de svir contre eux d'une manire terrible, et de faire
tous ses efforts pour amener la flottille.

Le 19 nivse, Davoust marche sur le village de Tahta. Au moment o il
allait y entrer, il apprend qu'un corps considrable de cavalerie
ennemie charge son arrire-garde forme d'un escadron du 20e de
dragons; aussitt il forme son corps de troupes, et se prcipite sur
les ennemis qu'il taille en pices; mille restent sur le champ de
bataille; le reste prend la fuite. En les poursuivant, le gnral
Davoust aperoit la flottille  la hauteur de Siout. Le vent tant
devenu favorable, elle fait route, et arrive le 29  Girg, o la
cavalerie l'avait devance.

Le gnral Desaix tait inform depuis quelques jours, par les
rapports de ses espions, que mille chrifs, habitans du pays d'Yamb'o
et de Jedda, avaient pass la mer Rouge, et s'taient rendus 
Cossir, sous les ordres d'un chef des Arabes d'Yamb'o; que de l ils
s'taient ports  Kn, d'o ils avaient t se runir  Mourd-Bey;
que Hassan-Bey Jaddoui et Osman-Bey Hassan,  la tte de deux cent
cinquante mameloucks, taient dj arrivs  Hou; que des Nubiens,
des Maugrabins campaient dans ce dernier village; que, par suite des
crits incendiaires rpandus par les mameloucks, tous les habitans de
l'gypte suprieure, depuis les Cataractes jusqu' Girg, taient en
armes et prts  marcher; qu'enfin Mourd-Bey, plein de confiance dans
une arme aussi formidable, s'tait mis en marche pour attaquer les
Franais: son avant-garde en effet, commande par Osman-Bey Hassan,
vient coucher, le 2 pluvise, dans le dsert,  la hauteur de
Samanhout.

Desaix, aprs avoir pris sur la flottille ce qui lui tait le plus
ncessaire, et lui avoir ordonn de suivre les mouvemens de la
division, part de Girg le 2 pluvise pour aller  la rencontre des
ennemis, et va coucher  l-Macera. Le 3, l'avant-garde, forme par la
7e de hussards, et commande par le chef de brigade Duplessis,
rencontre celle de l'ennemi sous les murs de Samanhout.

Le gnral Desaix, arriv quelques instans aprs, partage son
infanterie en deux carrs gaux; sa cavalerie, formant elle-mme un
carr, est place dans l'intervalle des deux autres, de manire  tre
protge et flanque par leur feu.

 peine ces dispositions sont-elles faites, que l'ennemi s'avance de
toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerne la division, et une colonne
d'infanterie, compose en partie d'Arabes d'Yamb'o, commande par les
chrifs et les chefs de ce pays, se jette dans un grand canal, sur la
gauche des Franais, qu'elle commence  inquiter par la vivacit de
son feu. Desaix ordonne  ses aides-de-camp Rapp et Savary de se
mettre  la tte d'un escadron du 7e de hussards, et de charger
l'ennemi en flanc, pendant que le capitaine Clment, avec les
carabiniers de la 21e lgre, s'avancerait en colonne serre dans le
canal et enfoncerait celle des ennemis. Cet ordre est excut avec
autant de bravoure que de prcision; l'ennemi est culbut; il prend la
fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un
grand nombre de blesss. Un carabinier, qui tait parvenu  enlever
des drapeaux de la Mecque, fut tu d'un coup de poignard: sa perte est
la seule que les Franais aient eu  regretter dans cette action, qui
les rendit matres du village de Samanhout.

Cependant les innombrables colonnes ennemies s'avanaient en poussant
des cris affreux, et se disposaient  l'attaque. Dj la colonne des
Arabes d'Yamb'o s'est rallie. Elle attaque et veut enlever le village
de Samanhout; mais les intrpides carabiniers de la 21e font un feu si
vif et si bien nourri, qu'elle est force de se retirer avec une perte
considrable.

Les mameloucks se prcipitent sur le carr command par le gnral
Friant, tandis que plusieurs colonnes d'infanterie se portent sur
celui que commande le gnral Belliard; on leur riposte par un feu
d'artillerie et de mousqueterie si terrible, qu'ils sont disperss en
un instant, et obligs de rtrograder, laissant le terrain couvert de
leurs morts.

Le gnral Davoust reoit l'ordre de charger le corps des mameloucks,
o se trouvent Mourd et Hassan qui paraissent vouloir conserver leur
position; mais ils n'attendent pas la charge de ce gnral, et la
fuite prcipite de Mourd-Bey devient le signal de la retraite
gnrale. L'ennemi est poursuivi pendant quatre heures l'pe dans les
reins. La division ne s'arrte qu' Farchoute, o elle trouve beaucoup
de musulmans expirant de leurs blessures. Les ennemis, dans cette
journe, outre un grand nombre de blesss, ont eu plus de deux cent
cinquante hommes tus, dont cent Arabes d'Yamb'o; les Franais n'ont
eu que quatre hommes tus et quelques blesss.

Le succs de ce combat est principalement d  l'artillerie lgre que
commandait le chef de brigade Latournerie, officier galement
recommandable par son activit et ses talens militaires.

Le 4,  une heure du matin, on continue de poursuivre Mourd-Bey; une
soixantaine d'Arabes d'Yamb'o qu'on rencontre dans un village sont
taills en pices. Une grande partie de cette infanterie trangre
avait repass le fleuve et fuyait avec prcipitation; beaucoup se
dispersaient dans le pays.

Desaix arrive le 9  Hesney, o il laisse le gnral Friant et sa
brigade, et part lui-mme le 10 pour Sienne o il arrive le 13, aprs
avoir essuy des fatigues excessives, en traversant les dserts et
chassant toujours l'ennemi devant lui.

Mourd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont
poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource;
que leurs mameloucks, extnus de fatigue, sont dans l'impossibilit
de se battre, que le nombre des dserteurs augmente chaque jour,
qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantit de leurs
quipages, qu'ils n'ont point de relche  esprer des Franais,
prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus
des cataractes, et  quatre grandes journes de Sienne.

Le 14, le gnral Desaix marche vers l'le de Phil, en thiopie, o
il prend beaucoup d'effets et plus de cent cinquante barques que les
mameloucks y ont conduites avec des peines infinies, et qu'ils sont
contraints d'abandonner  l'approche des Franais. Desaix, n'ayant
point trouv de barques prs de Phil, ne peut entrer dans cette le;
mais il confie le soin de s'en emparer au gnral Belliard qu'il
laisse  Sienne avec la 21e lgre. La division, en traversant
l'gypte suprieure, trouve une quantit prodigieuse de monumens
antiques de la plus grande beaut. Les ruines de Thbes, les dbris du
temple de Tentira, tonnent les regards du voyageur et mritent encore
l'admiration du monde.

Le 16 pluvise, le gnral Desaix part de Sienne pour Hesney, o il
arrive le 21 avec sa cavalerie qu'il avait divise en deux corps sur
les deux rives du Nil. Celui de la rive droite est command par
l'adjudant-gnral Rabasse.

Osman-Bey Hassan n'avait pas suivi Mourd  Sienne. Arriv prs de
Rabin, il y avait pass le Nil avec deux cent cinquante mameloucks
environ, et vivait sur la rive droite dans les villages de sa
domination. Lorsqu'il apprit l'arrive des Franais  Sienne, il
s'enfona dans les dserts. Le gnral Desaix, dont la cavalerie tait
harasse, et qui tait press de retourner  Hesney, s'tait content,
pour le moment, de dtruire les ressources d'Osman-Bey Hassan.

Le gnral Friant, que Desaix avait laiss  Hesney en se rendant 
Sienne, avait eu avis que les dbris des Arabes d'Yamb'o se ralliaient
dans les environs de Kn, sur la route de Cossir; ds le 18, il
avait form une colonne mobile, compose de la 61e et des grenadiers
de la 88e; cette colonne, commande par le chef de brigade Conroux,
avait une pice de canon. Elle se porta avec rapidit sur Kn, petite
ville fort importante par le grand commerce qu'elle fait avec les
habitans des rives de la mer Rouge.

Desaix,  son arrive  Hesney, est inform que le chef des Arabes
d'Yamb'o se tient cach dans les dserts, o il attend l'arrive d'un
second convoi; il envoie aussitt le gnral Friant et le reste de sa
brigade vers Kn, avec l'ordre de lever des contributions en argent
et en chevaux jusqu' Girg, aussitt qu'il se serait assur des
habitans de cette partie de la rive droite, fort difficiles 
gouverner.

D'autres rapports annonaient qu'Osman-Bey Hassan tait revenu sur
les bords du fleuve, et continuait d'y faire vivre sa troupe. Desaix
ne voulant pas lui permettre de sjourner aussi prs de lui, envoie 
sa poursuite le gnral Davoust, avec le 22e de chasseurs et le 15e de
dragons.

Le 24,  la pointe du jour, le gnral apprend qu'Osman-Bey Hassan est
sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser
la marche; bientt ses claireurs lui annoncent que l'on voit des
chameaux qui rentrent dans le dsert, que les ennemis sont au pied de
la montagne, et paraissent protger leur convoi.

Le gnral Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance
avec rapidit sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer;
mais tout  coup ils font volte-face, et fournissent une charge
vigoureuse sous le feu meurtrier du 15e de dragons. Plusieurs
mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tu
d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tu sous lui; il est
lui-mme dangereusement bless. Le 22e de chasseurs  cheval se
prcipite avec imptuosit sur l'ennemi. On combat corps  corps; le
carnage devient affreux; mais malgr la supriorit des armes et du
nombre, les mameloucks sont forcs d'abandonner le champ de bataille,
o ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils
se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat,
avaient continu leur route dans le dsert.

Parmi les beaux traits qui ont honor cette mmorable journe, on
remarque celui de l'aide-de-camp du gnral Davoust, le citoyen
Montleger, qui, bless dans le fort du combat, et ayant eu son cheval
tu sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit ainsi de la
mle.

Osman-Bey se retire dans l'intrieur des dserts sur la route de
Cossir, prs d'une citerne nomme la Kuita. Il tait  prsumer que,
ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficults, il reviendrait
vers Radesie, et passerait mme sur la rive gauche, dans un village
qui lui appartenait prs d'Etfou. En consquence le gnral Desaix
envoie dans ce village un dtachement de cent soixante hommes de la
21e lgre, commands par son aide-de-camp Clment. Le 26, le gnral
Davoust rentre  Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour
Kous. Il laisse  Hesney une garnison de deux cents hommes du 61e et
du 88e, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du gnral
Friant, qui, avec les mmes troupes, avait conduit un fort convoi 
Sienne.

Le gnral Desaix se mettait en route lorsqu'il reut des dpches du
chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le gnral
Friant avait envoye, le 18 pluvise, vers Kn,  la poursuite des
Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait cach dans les
environs de Kn, voyant que les habitans leur fournissaient peu de
vivres, qu'ils manquaient de moyens pour retourner  Cossir, et
qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps de
l'arrive du 2e convoi qu'il attendait, avait form le projet
d'enlever Kn. En consquence, le 24 pluvise,  onze heures du soir,
tous les postes de la 61e sont attaqus en mme temps par les Arabes,
qui avaient entran dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitt
les troupes sont sous les armes, elles marchent  l'ennemi et le
culbutent de toutes parts.

Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur,
d'intelligence et d'activit, en se portant d'un point de la ligne 
l'autre, reoit sur la tte un coup de pique qui l'tend par terre.
Ses grenadiers se prcipitent autour de lui et l'emportent sans
connaissance, jurant tous de le venger. La vive dfense que la colonne
avait oppose aux attaques de l'ennemi l'avait forc de se retirer. La
nuit tait fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de
la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui
commandait la place, veillait avec le plus grand soin  sa dfense, et
se disposait  continuer l'action que la nuit avait suspendue.  peine
les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en
poussant des hurlemens pouvantables. Aprs avoir t reus comme la
premire fois, par une fusillade extrmement vive, ils sont chargs
avec tant d'imptuosit, qu'ils sont mis  l'instant dans une droute
complte. On les poursuit pendant des heures entires. En fuyant, deux
 trois cents de ces malheureux se jettent dans un enclos de
palmiers, o, malgr les feux de demi-bataillon que fait diriger
contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent  se
dfendre jusqu'au dernier.

On estime  plus de trois cents hommes tus la perte de l'ennemi dans
cette affaire, qui n'a cot au vainqueur que trois blesss au nombre
desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite
mrite les plus grands loges.

Ce n'est que quelques heures aprs ce combat, que, malgr toute la
diligence qu'il avait faite, on vit arriver  Kn le gnral Friant,
avec le 7e de hussards.

Le gnral Desaix, parti le 27 de Hesney, tait arriv, le 24 pluvise
 Kous, avec les 14e et 18e rgimens de dragons; il avait dtach 
quelques lieues les 15e et 20e, sous les ordres du chef de brigade
Pinon, vers Salami, point extrmement important, et qui est un
dbouch de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec
activit de la leve des chevaux, et de la perception des impts en
argent, dont on avait le plus grand besoin.

Aprs le combat de Kn, les Arabes d'Yamb'o s'taient retirs dans
les dserts d'Aboumana; leur chrif Hassan, fanatique exalt et
entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les
_infidles_ aussitt que les renforts qu'il attendait seraient
arrivs. Provisoirement il mettait tout en oeuvre pour soulever les
vrais croyans de la rive droite.  sa voix toutes les ttes
s'chauffent, tous les bras s'arment; dj une multitude d'Arabes est
accourue  Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans asile s'y rendent
galement. L'orage grossit, et les belliqueux habitans de la rive
droite vont prouver  leur tour ce que peut la valeur franaise.

Le 29 pluvise, le gnral Friant arrive prs d'Aboumana, qu'il trouve
rempli de gens arms. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangs en
bataille. Ses grenadiers le sont dj en colonne d'attaque, commande
par le chef de brigade Conroux. Aprs avoir reu plusieurs coups de
canon, et  l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans
prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le gnral Friant
forme alors deux colonnes pour tourner le village, et leur enlever
leurs moyens de retraite. Ils ne peuvent rsister au choc terrible des
grenadiers; ils se jettent dans le village, o ils sont assaillis et
mis en pices. Cependant une autre colonne, commande par le citoyen
Silly, chef de brigade commandant la 88e poursuivait les fuyards; les
soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils s'enfoncrent cinq heures
de marche dans les dserts, et arrivrent au camp des Arabes d'Yamb'o;
fort heureusement ils y trouvrent, avec beaucoup d'effets de toute
espce, de l'eau et du pain. Le gnral Friant ne voyait point revenir
cette colonne; son inquitude tait extrme et augmentait  chaque
instant; il pensait que si elle ne se perdait pas dans les immenses
plaines de dserts o elle s'tait jete, au moins perdrait-elle
beaucoup de soldats, que la faim et surtout la soif auraient
accabls. Mais quelle fut sa surprise de les voir revenir frais et
chargs de butin! Un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant
dans le dsert, avait conduit la colonne au camp de l'ennemi.

Les Arabes d'Yamb'o ont perdu, dans cette journe, quatre cents morts,
et ont eu beaucoup de blesss. Une grande quantit de paysans ont t
tus dans les dserts; les Franais n'ont eu que quelques blesss.

Aprs le combat d'Aboumana, le gnral Friant continue sa route vers
Girg, o il arrive le 3 ventse. Il y laisse un bataillon de la 88e
sous les ordres du chef de brigade Morand, et deux jours aprs, il se
porte  Farchoute, d'o il renvoie les deux bataillons de la 61e 
Kn. Dans cet intervalle, le gnral Belliard crivit  Desaix,
qu'ayant appris que Mourd-Bey avait fait un mouvement pour se
rapprocher de Sienne, il avait march  lui, et l'avait forc de
rentrer dans le mauvais pays de Bribe. Quelques jours aprs, ce
gnral manda que plusieurs kiachefs et une centaine de mameloucks
s'taient jets dans les dserts de la rive droite pour viter Sienne,
et allaient rejoindre Osman-Bey Hassan  la Kuita. Le dtachement que
Desaix avait  Etfou les vit; mais il se mit vainement  leur
poursuite.

D'autres avis apprirent que Mahamet-Bey-l-Elphi spar de son arme,
par l'effet d'une charge de cavalerie, le jour de la bataille de
Samanhout, aprs avoir pass quelque temps dans les oasis au-dessus
d'Ackmin, s'tait rendu  Siout, o il levait de l'argent et des
chevaux, et que les tribus arabes de Coram et Benouafi l'aidaient
dans ses projets.

Enfin Desaix fut encore inform que les beys Mourd, Hassan et
plusieurs autres,  la tte de sept  huit cents chevaux et beaucoup
de Nubiens, avaient paru tout  coup devant Hesney, le 7  la pointe
du jour; que son aide-de-camp, le citoyen Clment,  la tte de son
dtachement de cent soixante hommes de la 21e, tait sorti d'Hesney,
et avait prsent la bataille  cet immense rassemblement qui avait
t intimid par l'audace et la valeur qu'on lui opposait; qu'il les
avait harcels pendant une heure; que les ennemis avaient prfr la
fuite au combat, et avaient forc de marche sur Arminte.

Tous ces rapports runis, et le bruit gnral du pays, firent juger au
gnral Desaix que le point de ralliement des ennemis tait  Siout:
en consquence, il rassemble ses troupes, ordonne au gnral Belliard,
qui tait descendu de Sienne  la suite des mameloucks, de laisser une
garnison de quatre cents hommes  Hesney, et de continuer  descendre
en observant bien les mouvemens des Arabes d'Yamb'o, qu'il doit
combattre partout o il les rencontrera.

Le 12, le gnral Desaix passe le Nil et se porte sur Farchoute, o il
arrive le 15, laissant un peu derrire lui la djerme arme _l'Italie_,
et plusieurs barques charges de munitions et de beaucoup d'objets
d'artillerie. _L'Italie_, portait des blesss, quelques malades, les
munitions de la 61e demi-brigade, et quelques hommes arms.

Il marche rapidement sur Siout, pour ne pas donner le temps 
Mourd-Bey de se runir  Elphi-Bey, et les combattre, si dj cette
runion tait opre. Sur la route, il apprend prs de Girg, qu'
leur passage les troupes de Mourd-Bey taient parvenues  faire
soulever un nombre infini de paysans, toujours prts  combattre les
Franais ds qu'ils faisaient un mouvement pour descendre; que ces
paysans sont commands par des principaux cheiks du pays, entre autres
par un mamelouck brave et vigoureux, et qu'ils sont  quelques lieues
de l'arme franaise.


COMBAT DE SOUHAMA.

Ds que l'on vit paratre les ennemis, le gnral Friant forma trois
gros corps de troupes pour les envelopper et les empcher de gagner le
dsert. Cette manoeuvre eut un succs complet: en un instant mille de
ces rebelles sont tus ou noys; le reste a beaucoup de peine 
s'chapper, et ne fait sa retraite qu' travers une grle de balles.

Le gnral Friant ne perdit pas un homme dans ce combat,  la suite
duquel on prit cinquante chevaux, que leurs matres avaient abandonns
pour se jeter  la nage. Le lendemain de cette affaire, les
mameloucks furent poursuivis de si prs, que Mourd-Bey se dcida 
faire route vers Elouh, n'emmenant que cent cinquante hommes avec
lui. Les autres s'enfoncrent un peu plus dans le dsert, et firent
route vers Siout, o le gnral Desaix arriva peu de temps aprs eux.

 son approche, Elphi-Bey avait repass le fleuve et tait retourn
dans la petite oasis d'Ackmin; quelques kiachefs et mameloucks de
Mourd-Bey l'y suivirent, ainsi qu'Osman-Bey Cherkoui; les autres se
jetrent dans les dserts, au-dessus de Bnadi, o ils prouvrent
les horreurs de la faim; beaucoup dsertrent et vinrent  Siout;
d'autres prfrrent se cacher dans les villages, o, pour vivre, ils
vendirent leurs armes: ils se sont depuis runis aux Franais.

Cependant le chrif Hassan venait de recevoir un second convoi qui le
renforait de quinze cents hommes; les dbris du premier le
rejoignent.  peine sont-ils runis, qu'il apprend que le gnral
Desaix a laiss des barques en arrire, qu'un vent du nord, trs
violent, les empche de descendre, et qu'avec des peines infinies
elles n'ont pu venir qu' la hauteur du village de Benout, dont il
n'est qu' une lieue et demie. Sur-le-champ il en prvient Osman-Bey
Hassan  la Kuita, se met en marche et arrive sur le Nil; aussitt les
barques sont attaques par une forte fusillade; _l'Italie_ rpond par
une canonnade terrible, et cent Arabes d'Yamb'o restent morts. Les
ennemis viennent  bout de s'emparer des petites barques, mettent 
terre les munitions de guerre et les objets d'artillerie dont ils
jugent avoir besoin, les remplissent de monde et courent  l'abordage
sur _l'Italie_. Alors le commandant de cette djerme, le courageux
Morandi redouble ses dcharges  mitraille; mais ayant dj un grand
nombre de blesss  son bord, et voyant beaucoup de paysans qui vont
l'attaquer de la rive gauche, il croit trouver son salut dans la
fuite: il met  la voile, il avait peu de monde pour servir ses
manoeuvres; le vent tait trs fort, sa djerme choue. Alors les
ennemis abordent de tous cts; l'intrpide Morandi a refus de se
rendre, il n'a plus d'espoir: il met le feu aux poudres de son
btiment et se jette  la nage. Dans le moment il est assailli par une
grle de balles et de pierres, et expire dans les tourmens. Tous les
malheureux Franais qui chapprent aux flammes de _l'Italie_, sont
massacrs par les fanatiques et cruels habitans d'Yamb'o. Cet avantage
avait doubl l'espoir du chrif; dj il avait annonc la destruction
des Franais comme certaine; il y avait, disait-il, un petit corps
d'infidles prs de lui, qu'il allait craser.


COMBAT DE COPTHOS.--ASSAUT DU VILLAGE ET DE LA MAISON FORTIFIE DE
BENOUT.

Le 18 au matin, le gnral Belliard, aprs avoir pass le Nil 
El-Kamout, arrive prs de l'ancienne Copthos.  l'instant, il
aperoit dboucher tambour battant et drapeaux dploys, trois
colonnes nombreuses d'infanterie, et plus de trois  quatre cents
mameloucks, dont le nombre venait d'augmenter par l'arrive de
Hassan-Bey Jeddoui, qui avait pass le Nil  Etfou.

Le gnral fait former son carr (il n'avait qu'une pice de canon de
3). Une des colonnes ennemies, la plus considrable, compose d'Arabes
d'Yamb'o, s'approche; l'audace est peinte dans sa marche.  la vue des
tirailleurs franais, le fanatique Hassan entre dans une sainte
fureur, et ordonne  cent de ses plus braves de se jeter sur ces
infidles et de les gorger. Au lieu d'tre pouvants, les
tirailleurs se runissent, et les attendent de pied ferme. Alors
s'engage un combat corps  corps, et dont le succs restait incertain,
lorsqu'une quinzaine de dragons du 20e chargent  bride abattue,
sparent les combattans, sabrent plusieurs Arabes d'Yamb'o, pendant
que les chasseurs reprennent leurs armes, et taillent en pices tous
les autres. Plus de cinquante Arabes d'Yamb'o restent sur la place.
L'adjudant-major Laprade en tue deux de sa main; deux drapeaux de la
Mecque sont pris.

Pendant cette action, des coups de canon bien dirigs empchaient le
chrif de donner des secours  ses claireurs, et faisaient rebrousser
chemin aux deux autres colonnes; mais les mameloucks avaient tourn le
carr, et feignaient de vouloir le charger en queue: on dtache
vingt-cinq tirailleurs qui les contiennent long-temps.

Le gnral Belliard fait continuer la marche, et, aprs avoir pass
plusieurs fosss et canaux dfendus et pris de suite, il arrive prs
de Benout. Le canon tirait dj sur les tirailleurs; Belliard
reconnat la position des ennemis, qui avaient plac quatre pices de
canon de l'autre ct d'un canal extrmement large et profond; il fait
former les carabiniers en colonne d'attaque, et ordonne que l'on
enlve ces pices au moment o le carr passerait le canal, et
menacerait de tourner l'ennemi.

En effet, on bat la charge, et les pices allaient tre enleves par
les carabiniers, lorsque les mameloucks, qui avaient rapidement fait
un mouvement en arrire, se prcipitent sur eux  toute bride. Les
carabiniers ne sont point tonns; ils s'arrtent et font une dcharge
de mousqueterie si vive, que les mameloucks sont obligs de se retirer
promptement, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la place; les
carabiniers se retournent, se jettent  corps perdu sur les pices, y
massacrent une trentaine d'Arabes d'Yamb'o, les enlvent et les
dirigent sur les ennemis qui se jettent dans une mosque, dans une
grande barque, dans plusieurs maisons du village, surtout dans une
maison de mameloucks dont ils avaient crnel les murailles, et o ils
avaient tous leurs effets et leurs munitions de guerre et de bouche.

Alors le gnral Belliard forme deux colonnes, l'une destine  serrer
de trs prs la grande maison, l'autre  entrer dans le village, et 
enlever de vive force la mosque, et toutes les maisons o il y aurait
des ennemis. Quel combat et quel spectacle! Les Arabes d'Yamb'o font
feu de toutes parts; les Franais entrent dans la barque, et mettent 
mort tout ce qui s'y trouve. Le chef de brigade Eppler, excellent
officier, et d'une bravoure distingue, commandait dans le village; il
veut entrer dans la mosque, il en sort un feu si vif qu'il est oblig
de se retirer. Alors on embrase cette mosque, et les Arabes d'Yamb'o,
qui la dfendent, y prissent dans les flammes; vingt autres maisons
subissent le mme sort; en un instant le village ne prsente que des
ruines, et les rues sont combles de morts. Jamais on n'a vu un pareil
carnage.

La grande maison restait  prendre; Eppler se charge de cette
expdition. Par toutes les issues on arrive  la grande porte; les
sapeurs de la demi-brigade la brisent  coups de hache, pendant que
les sapeurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche,
et que des chasseurs mettaient le feu  une petite mosque attenante 
la maison, et o les ennemis avaient renferm leurs munitions de
guerre. Les poudres prennent feu; vingt-cinq Arabes d'Yamb'o sautent
en l'air, et le mur s'croule de toutes parts. Aussitt Eppler runit
ses forces sur ce point, et, malgr les prodiges de valeur de ces
fanatiques forcens, qui, le fusil dans la main droite, le sabre dans
les dents, et nus comme des vers, veulent en dfendre l'entre, il
parvient  se rendre matre de la grande cour; alors la plupart vont
se cacher dans des rduits o ils sont tus quelques heures aprs.

Les Arabes d'Yamb'o ont eu, dans cette sanglante journe, douze cents
hommes tus et un grand nombre de blesss; les Franais ont repris
toutes leurs barques except _l'Italie_, neuf pices de canon, et deux
troupeaux. Le chrif Hassan a t trouv parmi les morts. De son ct,
le gnral Belliard a eu une trentaine de morts et autant de blesss.
Du nombre des premiers se trouve le citoyen Bulliand, capitaine des
carabiniers, officier du plus grand mrite.

Ce n'est qu'aprs les combats de Copthos et de Benout, que le gnral
Desaix reut, pour la premire fois depuis son dpart de Kouh, des
nouvelles du gnral Belliard, dont les Arabes d'Yamb'o interceptaient
les lettres; il mandait que les chasseurs n'avaient plus que
vingt-cinq cartouches chacun; qu'il n'avait plus un seul boulet 
tirer, et seulement une douzaine de coups de canon  mitraille, qu'il
tait ncessaire de l'approvisionner le plus promptement possible, vu
que les mameloucks d'Hassan et d'Osman Hassan, et les Arabes d'Yamb'o
venaient de redescendre  Birambra.

Desaix rassemble aussitt tout ce qu'il peut de munitions de guerre,
les charge sur des barques de transport, passe le Nil le 28 ventse,
et se met en marche pour accompagner le convoi. Les ennemis taient
battus, mais non dtruits. Pour arriver  ce but, le gnral Desaix
croit devoir adopter un systme de colonnes successives, de manire 
forcer l'ennemi  rester dans les dserts, ou du moins  faire de trs
grandes marches pour arriver dans le pays cultiv.

Le 10 germinal, il arrive  Kn, ravitaille les troupes du gnral
Belliard; et, le 11, se met en marche pour aller combattre les
ennemis, qui, depuis deux jours, taient posts  Kouh.

 son approche, ils rentrent dans les dserts et se sparent.
Hassan-Bey et Osman-Bey vont  la Kuita, et le chrif descend vers
Aboumana, o tait dj Osman-Bey Cherkoui; mais six  sept cents
habitans d'Yamb'o et de Jedda l'abandonnent et retournent  Cossir.
Le gnral Belliard est envoy, avec la 21e et le 20e de dragons, au
village d'Adjazi, principal dbouch de la Kuita, et le gnral
Desaix, avec les deux bataillons de la 61e le 7e de hussards et le 18e
de dragons, se rend  Birambra, autre dbouch de la Kuita, et o il y
a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis ne pouvaient sortir des
dserts, sans faire quatre jours de marche extrmement pnible. Le
gnral Belliard a l'ordre de rassembler des chameaux pour porter de
l'eau, et de marcher  la Kuita, laissant un fort dtachement 
Adjazi. Hassan et Osman eurent avis de ces prparatifs et partirent.
Le 12,  onze heures du soir, ils arrivrent  la hauteur du gnral
Desaix dans les dserts; un de leurs dserteurs l'en prvint, et
ajouta que leur intention tait de rejoindre les Arabes d Yamb'o. Il
donne de suite avis de ce mouvement au gnral Belliard, qui envoie
pour le relever un dtachement de sa brigade, tandis qu' travers les
dserts, le gnral Desaix se met en marche, le 25, pour Kn, o il
avait laiss trois cents hommes.

Aprs une heure de marche environ, un des hussards qui taient en
claireurs, annonce les mameloucks. L'adjudant-gnral Rabasse qui
commande l'avant-garde, prvient le gnral Davoust, et s'avance pour
mieux reconnatre l'ennemi et soutenir ses claireurs qui dj taient
chargs. Bientt il l'est lui-mme, et soutient le choc avec une
bravoure et une intelligence admirable, mais le nombre l'accable; et,
quoique culbut avec son cheval, il se retire sans perte sur le corps
de bataille o le gnral Desaix venait d'arriver; l'ordre est
aussitt donn  l'infanterie d'avancer, et  la cavalerie de prendre
position sur un monticule extrmement escarp, pour y attendre et
recevoir la charge; mais on ne peut parvenir  l'y placer. Une grande
valeur animait le chef de brigade Duplessis; il dsirait depuis
long-temps trouver l'occasion de se signaler. Il ne peut voir arriver
de sang-froid l'ennemi, et son courage impatient lui fait oublier
l'excution des ordres qu'il a reus; il se porte,  quinze pas en
avant de son rgiment, et fait sonner la charge. Il se prcipite au
milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus grande valeur;
mais il a son cheval tu, et l'est bientt lui-mme d'un coup de
trombon. Sa mort jette un peu de dsordre; le gnral Davoust est
forc de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves, commands par
le chef d'escadron Bouvaquier, chargent si imptueusement les
mameloucks, qu'ils les obligent de se retirer en dsordre et
d'abandonner le champ de bataille.

L'infanterie et l'artillerie n'avanaient que lentement et pniblement
dans le sable; tout tait fini quand elles arrivrent.. Cette affaire,
dans laquelle les mameloucks ont eu plus de vingt morts et beaucoup de
blesss, parmi lesquels Osman Hassan, a cot aux Franais plusieurs
officiers, entr'autres l'intrpide Bouvaquier, chef d'escadron,
plusieurs soldats tus et quelques blesss.

Aprs ce combat, les mameloucks firent un crochet, et retournrent
promptement  la Kuita, laissant plusieurs blesss et des chevaux dans
les dserts. Le gnral Desaix crit au gnral Belliard de les y
chercher s'ils y restent, et de les suivre partout s'ils en sortent.
Il revient le mme jour  Kn. Il forme une colonne mobile compose
d'un bataillon de la 61e et du 7e de hussards, qu'il met  la
disposition du gnral Davoust, auquel il donne l'ordre de dtruire
jusqu'au dernier des Arabes d'Yamb'o, qu'on annonait tre toujours
dans les environs d'Aboumana. En mme temps le commandant de Girg
avait ordre de se porter au rocher de la rive droite qui fait face 
cette ville pour les combattre et les arrter dans le cas de retraite;
ils taient forcs d'y passer.

Les Arabes d'Yamb'o sentirent que le moment tait difficile; ils se
dcidrent  ne pas attendre le gnral Davoust, et passrent le Nil
au-dessus de Bardis.

Le commandant de Girg, qui en est inform, va les reconnatre,
revient  Girg, prend deux cent cinquante hommes de sa garnison, et
va  leur rencontre.


COMBATS DE BARDIS ET DE GIRG.

Le 16, aprs midi, le chef de brigade Morand arrive  la vue de
Bardis. Les Arabes d'Yamb'o, beaucoup de paysans, des mameloucks et
des Arabes sortent aussitt du village en poussant de grands cris; le
citoyen Morand leur fait faire une vive dcharge de mousqueterie; ils
rpondent et battent un peu en retraite. Le nombre des ennemis tait
considrable; la position de Morand tait bonne; il avait peu de
troupes, il crut devoir y rester. Une demi-heure aprs, il fut
attaqu de nouveau, et reut les ennemis comme la premire fois; ils
laissrent beaucoup de leurs morts sur la place, et s'enfuirent  la
faveur de la nuit qui arrivait; Morand en profita aussi pour revenir 
Girg couvrir ses tablissemens.

Un nouveau combat fut livr le lendemain. Les Arabes d'Yamb'o
marchrent sur Girg, o ils parvinrent  pntrer. Pendant qu'ils
cherchaient  piller le bazar, Morand forme deux colonnes, et dirige
l'une dans l'intrieur de la ville, et l'autre en dehors. Cette
disposition russit  souhait; tout ce qui tait dans la ville fut
tu; le reste s'enfuit vers les dserts. Dans ces deux jours, les
Arabes d'Yamb'o ont perdu deux cents morts; le citoyen Morand a eu
quelques blesss.

Le chef de bataillon Ravier l'a trs bien second dans cette affaire,
o il a donn des preuves de zle et d'intelligence.

Le gnral Davoust, qui avait su la dfaite des Arabes d'Yamb'o, passa
le Nil; mais il ne put arriver  Girg qu'aprs le combat, et lorsque
la nouvelle d'une dernire dfaite des Arabes d'Yamb'o y parvenait.
Voici ce qui y donna lieu.

Ds le 14 germinal, le commandant Pinon, qui tait rest  Siout pour
gouverner la province, avait crit au citoyen Lasalle de venir 
Siout, pendant qu'il irait donner la chasse  des Arabes qui
inquitaient les environs de Mloui. Le citoyen Lasalle, qui tait
rest  Tahta avec son rgiment, s'y rendit. Pinon revint le 19, et le
mme jour il eut avis que les Arabes d'Yamb'o, aprs avoir t battus
 Girg, taient venus dvaster Tahta, et que leur chef cherchait
encore  soulever le pays.


COMBAT DE GHMI.

Le 21, le citoyen Lasalle part pour les attaquer, ayant sous ses
ordres un bataillon de la 88e, le 22e de chasseurs et une pice de
canon.

Le 23,  une heure aprs midi, le citoyen Lasalle arrive prs de
Ghmi, village extrmement grand, o taient les Arabes d'Yamb'o. Il
fait de suite cerner le village par des divisions de son rgiment, et
marche droit  l'ennemi avec l'infanterie. Les Arabes d'Yamb'o font
une dcharge de mousqueterie, et se jettent dans un enclos  doubles
murailles qu'ils venaient de crneler. Malgr le feu du canon et la
fusillade, ils rsistrent plusieurs heures; enfin ils furent
enfoncs. Ceux qui ne furent pas tus sur-le-champ s'enfuirent; mais
une grande partie fut taille en pices par le 22e. Une centaine ou
deux gagnrent cependant les dserts  la faveur des arbres et des
jardins. Les Arabes d'Yamb'o ont perdu dans cette action environ trois
cents hommes tus, parmi lesquels se trouve le chrif, successeur
d'Hassan.

Aprs l'affaire de Birambra, du 13 germinal, le gnral Desaix s'tait
rendu  Kn, pour y organiser l'expdition destine contre Cossir;
les marchands de ce port et de Jedda viennent le trouver, et lui
demander paix et protection. Ils sont accueillis et caresss. Il fait
la paix avec les cheiks de Cossir, et avec un cheik du pays d'Yamb'o
qui remplissait  Cossir les fonctions de consul pour son pays. Il
donne ordre au gnral Belliard de faire construire un fort  Kn, de
hter les prparatifs de l'expdition sur Cossir, et le nomme
commandant de la province de Thbes dont l'administration venait
d'tre organise. Aprs ces dispositions, le gnral Desaix se rend de
Kn  Girg, dont il confie le commandement au citoyen Morand; il
part ensuite pour Siout, o il arrive le 26 floral.

Cependant le gnral Davoust n'avait pas cess de suivre les Arabes
d'Yamb'o; mais aprs l'affaire du citoyen Lasalle, ils parurent
dtruits, et ce gnral vint  Siout. Il y tait depuis plusieurs
jours, et ne pouvait savoir ce qu'tait devenu le petit nombre qui
avait chapp au 22e, lorsque tout  coup on le prvient qu'il se
forme  Bnadi, grand et superbe village, et dont les habitans
passent pour les plus braves de l'gypte, un rassemblement de
mameloucks, d'Arabes et de Darfouriens caravanistes, venus de
l'intrieur de l'Afrique. On ajoute que Mourd-Bey doit venir des
oasis se mettre  la tte de cette troupe.

Le gnral Davoust se dispose aussitt  marcher contre ce village; il
renforce sa colonne d'un bataillon de la 88e et du 15e de dragons; il
remplace provisoirement Pinon dans le commandement de la province de
Siout, par le chef de brigade Silly, qui l'a conserv depuis.


COMBAT DE BNADI.

Le 29, le gnral Davoust arrive prs de Bnadi qui est plein de
troupes; le flanc du village vers le dsert tait couvert par une
grande quantit de cavalerie, mameloucks, Arabes et paysans. Ce
gnral forme son infanterie en deux colonnes; l'une doit enlever le
village pendant que l'autre le tournera. Cette dernire tait prcde
par la cavalerie, sous les ordres de Pinon, chef de brigade distingu
par ses talens; mais en passant prs d'une maison, ce malheureux
officier reoit un coup de fusil et tombe mort. Le gnral Davoust le
remplace par l'adjudant-gnral Rabasse. La cavalerie aperoit les
mameloucks dans les dserts; une des colonnes d'infanterie s'y porte;
mais l'avant-garde de Mourd-Bey, que l'affreuse misre faisait sortir
des oasis, lui porte promptement le conseil de retourner. Les Arabes
et les paysans  cheval avaient dj lch pied. L'infanterie et la
cavalerie reviennent  la charge. Le village est aussitt investi;
l'infanterie y entre, et malgr le feu qui sort de toutes les maisons,
les Franais s'en rendent entirement matres. Deux mille, tant Arabes
d'Yamb'o que Maugrabins, Darfouriens, mameloucks dmonts, et
habitans de Bnadi, restent sur le champ de bataille. En un instant
ce beau village est rduit en cendres et n'offre que des ruines. On y
fait un butin immense, et on y trouve jusqu' des caisses pleines
d'or.

Pendant que Davoust dtruisait Bnadi, les Arabes de Gama et
d'El-Bacoutchi menaaient Miniet; un grand nombre de villages des
environs de Miniet s'insurgeaient, et les dbris du rassemblement de
Bnadi y couraient: le chef de brigade Dtre, qui avait peu de
troupes, dsirait qu'un secours vint changer sa position. Le gnral
Davoust y marcha, mais il arriva trop tard. Dtre avait fait un
vigoureux effort, et les ennemis avaient t forcs de se retirer. On
disait que les Arabes d'Yamb'o marchaient sur Benesouef, dont les
environs se rvoltaient aussi; le gnral Davoust y court. L'opinion
parmi les habitans de la province de Benesouef est qu'il ne descend de
troupes que lorsque les autres ont t dtruites; en consquence ils
courent aux armes, et, s'ils sont en force, ils attaquent les
prtendus fuyards; s'ils sont trop faibles, ils se mettent  la
poursuite de ces troupes pour les dvaliser; que s'ils ne peuvent les
massacrer, ni les piller, ils leur refusent les moyens de subsistance.

Le gnral Davoust se trouva dans le dernier de ces cas. Arriv prs
du village d'Abou-Girg, son Cophte se porte en avant pour faire
prparer des vivres. Le cheik rpond qu'il n'y a point de vivres chez
lui pour les Franais, qu'ils sont tous dtruits en haut, et que si
lui ne se dpche de se retirer, il le fera btonner d'importance. Le
Cophte veut lui reprsenter ses torts; on le renverse de son cheval,
et le cheik s'en empare. Le Cophte, fort heureux de se sauver, vient
rendre compte de sa rception au gnral Davoust, qui, aprs avoir
fait sommer le village de rentrer dans l'obissance, et avoir port
des paroles de paix, le fait cerner, et ordonne de mettre tout  feu
et  sang: mille habitans sont morts dans cette affaire. Le gnral
Davoust continue sa route sur Benesouef; les ennemis, dont le nombre
ne pouvait inquiter, avaient pass le fleuve; le gnral Davoust se
disposait  les y poursuivre, quand il reut du gnral Dugua l'ordre
de se rendre au Caire.

Lorsque les beys Hassan Jeddoui et Osman Hassan partirent de la Kuita
pour remonter vers Sienne, le gnral Belliard les suivit de trs
prs, et les fora de se jeter au-dessus des cataractes: il laissa
ensuite  Hesney le brave chef de brigade Eppler, avec une garnison de
cinq cents hommes qui devait contenir le pays, y lever des
contributions, et surtout veiller  ce que les mameloucks ne
redescendissent pas, et il revint  Kn s'occuper sans relche de la
construction du fort, mais plus encore de l'expdition de Cossir.

Vers le 20 floral, Eppler eut avis que les mameloucks taient revenus
 Sienne, o ils vivaient fort tranquillement, et se refaisaient de
leurs fatigues et de leurs pertes. Cet excellent officier jugea qu'il
tait important de leur enlever cette dernire ressource; en
consquence il donna ordre au capitaine Renaud, qu'il avait envoy
quelques jours auparavant  Etfou avec deux cents hommes, de marcher
sur Sienne, et de chasser les mameloucks au-dessus des cataractes.


COMBAT DE SIENNE.

Le 27,  deux heures aprs midi, arriv  une demi-lieue de Sienne, le
capitaine Renaud est prvenu qu'il va tre attaqu.  peine a-t-il
fait quelques dispositions que les ennemis arrivent sur lui bride
abattue; ils sont attendus et reus avec le plus grand sang-froid. La
charge est fournie avec la dernire imptuosit, et quinze mameloucks
tombent morts au milieu des rangs: Hassan-Bey Jeddoui est bless d'un
coup de baonnette, et son cheval tu; Osman-Bey Hassan reoit deux
coups de feu, dix mameloucks expirent  une porte de canon du champ
de bataille, vingt-cinq autres sont trouvs morts de leurs blessures 
Sienne.

Ce combat, l'exemple du dsespoir d'une part, et du plus grand courage
de l'autre, a cot cinquante morts et plus de soixante blesss aux
ennemis qui, pour la troisime fois, ont t rejets au-dessus des
cataractes, o la misre et tous les maux vont les accabler.

Le capitaine Renaud a quatre hommes tus et quinze blesss.

Le premier soin du gnral Desaix,  son arrive  Siout, fut de faire
chercher des chameaux et confectionner des outres, afin d'aller
joindre Mourd-Bey  Elouh; expdition qu'il dsirait faire marcher
de front avec celle de Gossir; mais l'apparition des Anglais dans ce
port le fora de diriger contre Cossir toute son attention.

Le gnral Belliard, qui devait la commander, se trouvant attaqu d'un
grand mal d'yeux, Desaix lui envoya le citoyen Donzelot, son
adjudant-gnral, pour le seconder ou le remplacer: ils partirent l'un
et l'autre de Kn, le 7 prairial, avec cinq cents hommes de la 21e.

Le 10, le gnral Belliard prend possession du port de Cossir, o se
trouve un fort qui, avec quelques rparations, peut devenir important.


BATAILLE ET SIGE D'ABOUKIR.

Telle tait la situation de la Haute-gypte et de l'arme du gnral
Desaix, quand Bonaparte arriva au Caire de son expdition de Syrie.
Son premier soin avait t d'organiser son arme et d'en remplir tous
les cadres, afin de la mettre promptement en tat de marcher  de
nouveaux combats. Il n'avait dtruit qu'une partie du plan gnral
d'attaque combin entre la Porte et l'Angleterre; il jugea qu'il lui
faudrait bientt carter les autres dangers qu'il avait prvus.

En effet, il est bientt instruit par le gnral Desaix que les
mameloucks de la Haute-gypte s'tant diviss, une partie s'est porte
dans l'oasis de Sbahiar, avec dessein de se runir  Ibrahim-Bey, qui
tait revenu  Ghazah, tandis que Mourd-Bey descendait par le Faoum
pour gagner l'oasis du lac Natron, afin de se runir  un
rassemblement d'Arabes qui s'y tait form, et que le gnral Destaing
avait reu ordre de disperser avec la colonne mobile mise  sa
disposition. Cette marche de Mourd-Bey, combine avec le mouvement
des Arabes, annonait le dessein de protger un dbarquement soit  la
tour des Arabes, soit  Aboukir.

Le 22 messidor, le gnral Lagrange part du Caire avec une colonne
mobile; il arrive  Sbahiar o il surprend les mameloucks dans leur
camp; ils n'ont que le temps de fuir dans le dsert, en abandonnant
tous leurs bagages et sept cents chameaux. Osman-Bey, plusieurs
kiachefs et quelques mameloucks sont tus. Cinquante chevaux restent
au pouvoir des braves que le gnral Lagrange commande.

Le gnral Murat reoit l'ordre de se rendre  la tte d'une colonne
mobile, aux lacs Natron, d'en loigner les rassemblemens d'Arabes, de
seconder le gnral Destaing, et de couper le chemin  Mourd-Bey. Ce
gnral arrive aux lacs Natron, prend, chemin faisant, un kiachef et
trente mameloucks qui vitaient la poursuite du gnral Destaing.
Mourd-Bey est inform, prs des lacs Natron, que les Franais y sont;
il rtrograde aussitt, et couche le 25 messidor prs des pyramides de
Gish, du ct du dsert.

Bonaparte, inform de ce mouvement, part du Caire le 26 messidor, avec
les guides  cheval et ceux  pied, les grenadiers des 18e et 32e, les
claireurs et deux pices de canon; il va coucher aux pyramides de
Gish, o il ordonne au gnral Murat de le joindre. Arriv aux
pyramides, son avant-garde poursuit les Arabes qui marchaient  la
suite de Mourd-Bey, parti le matin pour remonter vers le Faoum. On
tue quelques hommes; on prend plusieurs chameaux.

Le gnral Murat, qui avait rejoint Bonaparte, suit l'espace de cinq
lieues la route qu'avait tenue Mourd-Bey.

Bonaparte, dispos  rester deux ou trois jours aux pyramides de
Gish, y reoit une lettre d'Alexandrie, qui lui apprend qu'une flotte
turque, de cent voiles, avait mouill  Aboukir le 23, et annonait
des vues hostiles contre Alexandrie. Il part au moment mme pour se
rendre  Gish; il y passe la nuit  faire ses dispositions; il
ordonne au gnral Murat de se mettre en marche pour Rahmani, avec sa
cavalerie, les grenadiers de la 69e, ceux des 18e et 32e, les
claireurs, et un bataillon de la 13e qu'il avait avec lui.

Une partie de la division Lannes reoit l'ordre de passer le Nil dans
la nuit, et de se rendre  Rahmani.

Une partie de la division Rampon reoit galement l'ordre de passer le
Nil  la pointe du jour, pour se porter aussi sur Rahmani.

Le parc destin  marcher se met en mouvement; pendant la nuit, tous
les ordres et toutes les instructions sont expdis dans les
provinces.

Bonaparte recommande au gnral Desaix d'ordonner au gnral Friant de
rejoindre les traces de Mourd-Bey, et de le suivre avec sa colonne
mobile partout o il ira; de faire bien approvisionner le fort de Kn
dans la Haute-gypte, et celui de Cossir; de laisser cent hommes dans
chacun de ces forts; de surveiller la situation du Caire pendant
l'expdition contre le dbarquement des Turcs  Aboukir; de se
concerter avec le gnral Dugua, commandant au Caire, et d'envoyer la
moiti de sa cavalerie  l'arme. Il recommande au gnral Dugua de
tenir, autant qu'il lui sera possible, des colonnes mobiles dans les
provinces environnant le Caire; de se concerter avec les gnraux
Desaix et Regnier; de tenir la citadelle du Caire et les forts bien
approvisionns et de s'y retirer en cas d'vnement majeur.

Il crit au gnral Regnier de faire surveiller les approvisionnemens
des forts d'El-A'rych, Cathih, Salhih et Belbis; de s'opposer
autant qu'il le pourra avec la 85e et le corps de cavalerie  ses
ordres,  tous les mouvemens, soit de la part des fellhs ou des
Arabes rvolts, soit de celle d'Ibrahim-Bey et des troupes de
Djezzar; enfin, en cas de forces suprieures, d'ordonner aux garnisons
de s'enfermer dans les forts, tandis que lui et ses troupes
rentreraient au Caire.

Au gnral Klber, de faire un mouvement sur Rosette, en laissant les
troupes ncessaires  la sret de Damiette et de la province.

Le gnral Menou, avec une colonne mobile, tait parti pour les lacs
Natron. Il reoit l'ordre de mettre deux cents Grecs avec une pice de
canon, pour tenir garnison dans les couvens, qui sont btis de manire
 faire d'excellens forts. L'objet est de dfendre l'occupation de cet
oasis  Mourd-Bey, ainsi qu'aux Arabes; il lui est ordonn de
rejoindre l'arme  Rahmani avec le reste de sa colonne.

Le gnral en chef, avec le quartier-gnral, part de Gish le 28
messidor, couche le mme jour  Ouardan, le 29  Terranh, le 30 
Chabour; il arrive le 1er thermidor  Rahmani, o l'arme se runit
le 2 et le 3.

Les gnraux Lannes, Robin et Fugires, qui taient dans les provinces
de Menouff et de Charki pour y faire payer le miri, rejoignent
l'arme  Rahmani.

Bonaparte apprend que les cent voiles turques mouilles  Aboukir le
24, avaient dbarqu environ trois mille hommes et de l'artillerie, et
avaient attaqu le 27 la redoute, qu'ils avaient enleve de vive
force; que le fort d'Aboukir, dont le commandant avait t tu,
s'tait rendu le mme jour par une de ces lchets qui mritent un
exemple svre.

Le fort est spar de la terre par un foss de vingt pieds, avant une
contrescarpe taille dans le roc; le revtement en est bon; il et pu
tenir jusqu' l'arrive du secours.

L'adjudant-gnral Julien,  Rosette, se conduit avec autant de
sagesse que de prudence; il fait conduire dans le fort les munitions,
les vivres, les malades qui sont  Rosette; mais il reste dans cette
ville, avec la plus grande partie des deux cents hommes environ qu'il
avait  ses ordres; il maintient la confiance et la tranquillit dans
la province et dans le Delta, et son intrpidit en impose aux agens
de l'ennemi.

Le gnral Marmont crit que les Turcs ont pris Aboukir par
capitulation; qu'ils sont occups  dbarquer leur artillerie, qu'ils
ont coup les pontons construits par les Franais pour la
communication avec Rosette, sur le passage qui joint le Madi  la
rade d'Aboukir; que les espions qu'il avait envoys rapportaient que
l'ennemi avait le projet de faire le sige d'Alexandrie, et tait fort
d'environ quinze mille hommes.

Bonaparte envoie le gnral Menou  Rosette, avec un renfort de
troupes; il lui ordonne d'observer l'ennemi, de dfendre le Bogaze 
l'embouchure du Nil.

On esprait que l'ennemi deviendrait entreprenant, par la prise
d'Aboukir; qu'il marcherait, soit sur Rosette, soit sur Alexandrie;
mais Bonaparte apprend qu'il s'tablit et se retranche dans la
presqu'le d'Aboukir, qu'il forme des magasins dans le fort, qu'il
organise les Arabes, et attend Mourd-Bey, avec ses mameloucks, avant
de se porter en avant.

L'ennemi acqurait chaque jour de nouvelles forces: il tait donc
important de prendre une position d'o l'on pt l'attaquer galement,
soit qu'il se portt sur Rosette, soit qu'il voult investir
Alexandrie; une position telle que l'on pt marcher sur Aboukir, s'il
y restait, l'y attaquer, lui enlever son artillerie, le culbuter dans
la mer, le bombarder dans le fort, et le lui reprendre.

Bonaparte se dcide  prendre cette position au village de Birket,
situ  la hauteur d'un des angles du lac Madi, d'o l'on se porte
galement sur l'Eter, Rosette, Alexandrie et Aboukir; d'o l'on peut
en outre resserrer l'ennemi dans la presqu'le d'Aboukir, lui rendre
plus difficile sa communication avec le pays, et intercepter les
secours qu'il peut attendre des Arabes et des mameloucks.

Le gnral Murat, avec la cavalerie, les dromadaires, les grenadiers,
et le 1er bataillon de la 69e, part de Rahmani le 2 au soir, pour se
rendre  Birket. Le gnral a l'ordre de se mettre en communication
avec Alexandrie par des dtachemens; de faire reconnatre l'ennemi 
Aboukir, et de pousser des patrouilles sur l'Eter et autour du lac
Madi.

L'arme part de Rahmani le 4 thermidor, ainsi que le
quartier-gnral. Le 5, elle est en position  Birket. Des sapeurs
sont envoys  Beddh pour y nettoyer les puits. Une patrouille enlve
le 3, prs de Buccintor, environ soixante chameaux chargs d'orge et
de bl, que les Arabes conduisaient  Aboukir.

L'arme part de Birket dans la nuit du 5; une division prend position
 Kafr-Finn, et l'autre  Beddh. Le quartier-gnral se rend 
Alexandrie. Le gnral en chef passe la nuit  prendre connaissance
des rapports de l'ennemi  Aboukir. Il fait partir les trois
bataillons de la garnison d'Alexandrie, aux ordres du gnral
Destaing, pour aller reconnatre l'ennemi, prendre position, et faire
nettoyer les puits.  moiti chemin d'Alexandrie  Aboukir, il apprend
que le gnral Klber, avec une partie de sa division, est  Foua, et
suit les mouvemens de l'arme, ainsi qu'il en avait reu l'ordre.

Bonaparte avait employ la matine du 6  voir les fortifications
d'Alexandrie, et  tout disposer pour attaquer l'ennemi. D'aprs les
rapports des espions et ceux faits par les reconnaissances,
Mustapha-Pacha, commandant l'arme turque, avait dbarqu avec environ
quinze mille hommes, beaucoup d'artillerie et une centaine de chevaux,
et s'occupait  se retrancher.

Dans l'aprs-midi, Bonaparte part d'Alexandrie avec le
quartier-gnral, et prend position au puits entre Alexandrie et
Aboukir. La cavalerie du gnral Murat, les divisions Lannes et
Rampon, ont ordre de se rendre  cette mme position; elles y arrivent
dans la nuit du 6 au 7,  minuit, ainsi que quatre cents hommes de
cavalerie venant de la Haute-gypte.

Le 7 thermidor,  la pointe du jour, l'arme se met en mouvement;
l'avant-garde est commande par le gnral Murat, qui a sous ses
ordres quatre cents hommes de cavalerie, et le gnral de brigade
Destaing, avec trois bataillons et deux pices de canon.

La division Lannes formait l'aile droite, et la division Lanusse
l'aile gauche. La division Klber, qui devait arriver dans la journe,
formait la rserve. Le parc, couvert d'un escadron de cavalerie,
venait ensuite.

Le gnral de brigade Davoust, avec deux escadrons et cent
dromadaires, a ordre de prendre position entre Alexandrie et l'arme,
autant pour faire face aux Arabes et  Mourd-Bey, qui pouvaient
arriver d'un moment  l'autre, que pour assurer la communication avec
Alexandrie.

Le gnral Menou, qui s'tait port  Rosette, avait eu l'ordre de se
trouver  la pointe du jour  l'extrmit de la barre de Rosette 
Aboukir, et au passage du lac Madi, pour canonner tout ce que
l'ennemi aurait dans le lac, et lui donner de l'inquitude sur sa
gauche.

Mustapha-Pacha avait sa premire ligne  une demi-lieue en avant du
fort d'Aboukir, environ mille hommes occupaient un mamelon de sable
retranch  sa droite sur le bord de la mer, soutenu par un village 
trois cents toises, occup par douze cents hommes et quatre pices de
canon. Sa gauche tait sur une montagne de sable,  gauche de la
presqu'le, isole,  six cents toises en avant de la premire ligne;
l'ennemi occupait cette position qui tait mal retranche, pour
couvrir le puits le plus abondant d'Aboukir. Quelques chaloupes
canonnires paraissaient places pour dfendre l'espace de cette
position  la seconde ligne; il y avait deux mille hommes environ et
six pices de canon.

L'ennemi avait sa seconde position en arrire du village,  trois
cents toises; son centre tait tabli  la redoute qu'il avait
enleve; sa droite tait place derrire un retranchement prolong
depuis la redoute jusqu' la mer, pendant l'espace de cent cinquante
toises; sa gauche, en partant de la redoute vers la mer, occupait des
mamelons et la plage qui se trouvait  la fois sous les feux de la
redoute et sous ceux des chaloupes canonnires; il avait dans cette
seconde position,  peu prs sept mille hommes et douze pices de
canon.  cent cinquante toises derrire la redoute, se trouvait le
village d'Aboukir et le fort occups ensemble par environ quinze cents
hommes; quatre-vingts hommes  cheval formaient la suite du pacha,
commandant en chef.

L'escadre tait mouille  une demi-lieue dans la rade.

Aprs deux heures de marche, l'avant-garde se trouve en prsence de
l'ennemi; la fusillade s'engage avec les tirailleurs.

Bonaparte arrte les colonnes, et fait ses dispositions d'attaque.

Le gnral de brigade Destaing, avec ses trois bataillons, marche pour
enlever la hauteur de la droite de l'ennemi, occupe par mille hommes.
En mme temps un piquet de cavalerie a ordre de couper ce corps dans
sa retraite sur le village.

La division Lannes se porte sur la montagne de sable,  la gauche de
la premire ligne de l'ennemi, o il avait deux mille hommes et six
pices de canon; deux escadrons de cavalerie ont l'ordre d'observer et
de couper ce corps dans sa retraite.

Le reste de la cavalerie marche au centre; la division Lanusse reste
en seconde ligne.

Le gnral Destaing marche  l'ennemi au pas de charge; celui-ci
abandonne ses retranchemens, et se retire sur le village; la cavalerie
sabre les fuyards.

Le corps sur lequel marchait la division Lannes, voyant que la droite
de sa premire ligne est force de se replier, et que la cavalerie
tourne sa position, veut se retirer, aprs avoir tir quelques coups
de canon; deux escadrons de cavalerie et un peloton des guides lui
coupent la retraite, et forcent  se noyer dans la mer ce corps de
deux mille hommes; aucun n'vite la mort; le commandant des guides 
cheval, Hercule, est bless.

Le corps du gnral Destaing marche sur le village, centre de la
seconde ligne de l'ennemi; il le tourne en mme temps que la 32e
demi-brigade l'attaque de front. L'ennemi fait une vive rsistance; sa
seconde ligne dtache un corps considrable par sa gauche pour venir
au secours du village; la cavalerie le charge, le culbute, et poursuit
les fuyards, dont une grande partie se prcipite dans la mer.

Le village est emport, l'ennemi est poursuivi jusqu' la redoute,
centre de sa seconde position. Cette position tait trs forte; la
redoute tait flanque par un boyau qui fermait  droite la presqu'le
jusqu' la mer. Un autre boyau se prolongeait sur la gauche, mais 
peu de distance de la redoute; le reste de l'espace tait occup par
l'ennemi qui tait sur des mamelons de sable et dans les palmiers.

Pendant que les troupes reprennent haleine, on met des canons en
position au village et le long de la mer; on bat la droite de l'ennemi
et sa redoute. Les bataillons du gnral Destaing formaient, au
village qu'ils venaient d'enlever, le centre d'attaque en face de la
redoute; ils ont ordre d'attaquer.

Le gnral Fugires reoit l'ordre de former en colonne la 18e
demi-brigade, et de marcher le long de la mer pour enlever au pas de
charge la droite les Turcs. La 32e, qui occupait la gauche du village,
l'ordre de tenir l'ennemi en chec, et de soutenir la 18e.

La cavalerie, qui formait la droite de l'arme, attaque l'ennemi par
sa gauche; elle le charge avec imptuosit  plusieurs reprises; elle
sabre et force  se jeter dans la mer tout ce qui est devant elle;
mais elle ne pouvait rester au-del de la redoute, se trouvant entre
son feu et celui des canonnires ennemies. Emporte par sa valeur dans
ce dfil de feux, elle se repliait aussitt qu'elle avait charg, et
l'ennemi renvoyait de nouvelles forces sur les cadavres de ses
premiers soldats.

Cette obstination et ces obstacles ne font qu'irriter l'audace et la
valeur de la cavalerie; elle s'lance et charge jusque sur les fosss
de la redoute qu'elle dpasse; le chef de brigade Duvivier est tu;
l'adjudant-gnral Roze, qui dirige les mouvemens avec autant de
sang-froid que de talent, le chef de brigade des guides  cheval,
Bessires, l'adjudant-gnral Leturcq, sont  la tte des charges.

L'artillerie de la cavalerie, celle des guides, prennent position sous
la mousqueterie ennemie, et, par le feu de mitraille le plus vif,
concourent puissamment au succs de la bataille.

L'adjudant-gnral Leturcq juge qu'il faut un renfort d'infanterie, il
vient rendre compte au gnral en chef qui lui donne un bataillon de
la 75e; il rejoint la cavalerie; son cheval est tu; alors il se met 
la tte de l'infanterie; il vole du centre  la gauche pour rejoindre
la 18e demi-brigade, qu'il voit en marche pour attaquer les
retranchemens de la droite de l'ennemi.

La 18e marche aux retranchemens: l'ennemi sort en mme temps par sa
droite; les ttes des colonnes se battent corps  corps. Les Turcs
cherchent  arracher les baonnettes qui leur donnent la mort; ils
mettent le fusil en bandoulire, se battent au sabre et au pistolet.
Enfin, la 18e arrive jusqu'aux retranchemens; mais le feu de la
redoute, qui flanquait du haut en bas le retranchement o l'ennemi
s'tait ralli, arrte la colonne. Le gnral Fugires,
l'adjudant-gnral Leturcq font des prodiges de valeur. Le premier
reoit une blessure  la tte; il continue nanmoins  combattre; un
boulet lui emporte le bras gauche; il est forc de suivre le mouvement
de la 18e qui se retire sur le village dans le plus grand ordre, en
faisant un feu des plus vifs. L'adjudant-gnral Leturcq avait fait de
vains efforts pour dterminer la colonne  se jeter dans les
retranchemens ennemis. Il s'y prcipite lui-mme; mais il s'y trouve
seul; il y reoit une mort glorieuse: le chef de brigade Morangi est
tu.

Une vingtaine de braves de la 18e restent sur le terrain. Les Turcs,
malgr le feu meurtrier du village, s'lancent des retranchemens pour
couper la tte des morts et des blesss, et obtenir l'aigrette
d'argent que leur gouvernement donne  tout militaire qui apporte la
tte d'un ennemi.

Le gnral en chef avait fait avancer un bataillon de la 22e lgre,
et un autre de la 69e, sur la gauche de l'ennemi. Le gnral Lannes,
qui tait  leur tte, saisit le moment o les Turcs taient
imprudemment sortis de leurs retranchemens; il fait attaquer la
redoute de vive force par sa gauche et par la gorge. La 22e et la 69e,
un bataillon de la 75e, sautent dans le foss, et sont bientt sur le
parapet et dans la redoute, en mme temps que la 18e s'tait lance
de nouveau au pas de charge sur la droite de l'ennemi.

Le gnral Murat, qui commandait l'avant-garde, qui suivait tous les
mouvemens, et qui tait constamment aux tirailleurs, saisit le moment
o le gnral Latines lanait sur la redoute les bataillons de la 22e
et de la 69e, pour ordonner  un escadron de charger et de traverser
toutes les positions de l'ennemi, jusque sur les fosss du fort. Ce
mouvement est fait avec tant d'imptuosit et d'-propos, qu'au moment
o la redoute est force, cet escadron se trouvait dj pour couper 
l'ennemi toute retraite dans le fort. La droute est complte;
l'ennemi en dsordre et frapp de terreur trouve partout les
baonnettes et la mort. La cavalerie le sabre: il ne croit avoir de
ressource que dans la mer; dix mille hommes s'y prcipitent; ils y
sont fusills et mitraills. Jamais spectacle aussi terrible ne s'est
prsent. Aucun ne se sauve: les vaisseaux taient  deux lieues dans
la rade d'Aboukir. Mustapha-Pacha, commandant en chef l'arme turque,
est pris avec deux cents Turcs; deux mille restent sur le champ de
bataille; toutes les tentes, tous les bagages, vingt pices de canon,
dont deux anglaises qui avaient t donnes par la cour de Londres au
Grand-Seigneur, restent au pouvoir des Franais: deux canots anglais
se drobent par la fuite. Le fort d'Aboukir ne tire pas un coup de
fusil; tout est frapp de terreur. Il en sort un parlementaire qui
annonce que ce fort est dfendu par douze cents hommes. On leur
propose de se rendre, mais les uns y consentent, les autres s'y
opposent. La journe se passe en pourparlers; on prend position; on
enlve les blesss.

Cette glorieuse journe cote  l'arme franaise cent cinquante
hommes tus et sept cent cinquante blesss. Au nombre des derniers est
le gnral Murat, qui a pris  cette victoire une part si honorable;
le chef de brigade du gnie Crtin, officier du premier mrite, meurt
de ses blessures, ainsi que le citoyen Guibert, aide-de-camp du
gnral en chef.

Dans la nuit, l'escadre ennemie communique avec le fort. Les troupes
qui y taient restes se rorganisent; le fort se dfend: on tablit
des batteries de mortiers et de canons pour le rduire.

En attendant la reddition du fort, Bonaparte retourne  Alexandrie,
dont il examine la situation. On ne saurait donner trop d'loges au
gnral Marmont sur les travaux de dfense de cette place; tous les
services sont parfaitement organiss; et ce gnral a pleinement
justifi la confiance que Bonaparte lui avait tmoigne lorsqu'il lui
donna un commandement aussi important.

Le 8 thermidor, le gnral en chef fait sommer le chteau d'Aboukir de
se rendre. Le fils du pacha, son kiaya et les officiers veulent
capituler; mais les soldats s'y refusent.

Le 9, on continue le bombardement.

Le 10, plusieurs batteries sont tablies sur la droite et la gauche de
l'isthme; quelques chaloupes canonnires sont coules bas; une frgate
est dmte et force de prendre le large.

Le mme jour, l'ennemi, qui commenait  manquer de vivres,
s'introduit dans quelques maisons du village qui touche le fort; le
gnral Lannes y accourt, il est bless  la jambe; le gnral Menou
le remplace dans le commandement du sige.

Le 12, le gnral Davoust tait de tranche; il s'empare de toutes les
maisons o tait log l'ennemi, et le jette ensuite dans le fort,
aprs lui avoir tu beaucoup de monde. La 22e demi-brigade
d'infanterie lgre, et le chef de brigade Magny, qui a t lgrement
bless, se sont parfaitement conduits; le succs de cette journe, qui
a acclr la reddition du fort, est d aux bonnes dispositions du
gnral Davoust.

Le 15, le gnral Robin tait de tranche; les batteries taient
tablies sur la contrescarpe, et les mortiers faisaient un feu trs
vif; le chteau n'tait plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi
n'avait point de communication avec l'escadre; il mourait de faim et
de soif; il prend le parti non de capituler, ces hommes-l ne
capitulent pas, mais de jeter ses armes, et de venir en foule
embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha, le kiaya, et
deux mille hommes, ont t faits prisonniers. On a trouv dans le
chteau trois cents blesss et dix-huit cents cadavres; il y a des
bombes qui ont tu jusqu' six hommes. Dans les vingt-quatre heures de
la sortie de la garnison turque, il est mort plus de quatre cents
prisonniers, pour avoir bu et mang avec trop d'avidit.

Ainsi cette affaire d'Aboukir cote  la Porte dix-huit mille hommes
et une grande quantit de canons.

Les officiers du gnie Bertrand et Lidot, le commandant d'artillerie
Faultrier, se sont comports avec la plus grande distinction. L'ordre
et la tranquillit n'ont pas cess de rgner parmi les habitans de
l'gypte pendant les quinze jours qu'a dur cette expdition.


DISPOSITIONS DE BONAPARTE AVANT DE QUITTER L'GYPTE,--MOTIFS QUI LE
DTERMINENT, etc.

L'arme ennemie avait succomb, le visir tait encore au-del du
Taurus; l'gypte n'avait de long-temps rien  craindre d'une invasion.
La solde tait arrire, la caisse manquait de fonds; mais le miry
n'avait pas t peru; les bls, les riz, toutes les contributions en
nature taient intactes; les dpenses de premier tablissement taient
faites; la situation financire de la colonie ne pouvait que
s'amliorer: les mesures qui avaient suivi le retour de Syrie
garantissaient ce rsultat. Le nombre des provinces avait t rduit;
ce luxe d'employs que tranent aprs elles les armes franaises
n'existait plus, les services avaient t organiss sur de nouvelles
bases, les impts mieux assis; le mcanisme du gouvernement tait
dsormais en plein jeu, il ne s'agissait que de le laisser aller. Mais
en quel tat se trouvait la France? Avait-elle battu, humili les
rois? ou vaincue  son tour avait-elle essuy toutes les calamits de
la dfaite? Les journaux de Francfort l'annonaient: mais ces
feuilles, transmises par Klber avant l'action, avaient t rpandues
 Damiette par Sidney. La source n'en tait pas assez pure pour
adopter de confiance ce qu'elles contenaient. D'un autre ct, la
nouvelle tait trop grave pour la ngliger; car  quoi bon triompher
sur le Nil si le Rhin tait forc?  quoi bon fermer le dsert si les
Alpes taient ouvertes? C'tait la France et non l'gypte, Paris et
non le Caire, qui formait le noeud de la question. Aussi Bonaparte ne
ngligea-t-il rien pour s'assurer du vritable tat des choses: les
intrts de la politique se trouvaient ici d'accord avec ceux de
l'humanit. Nous avions quelques centaines de prisonniers dans les
mains: ils taient hors d'tat de nuire, nous ne pouvions, au milieu
des dcombres o ils gisaient encore, leur donner les soins qu'ils
rclamaient. Le gnral en chef rsolut de les renvoyer sur leur
flotte. Il fit prvenir l'amiral turc de son dessein: Petrona-Bey
accepta; les communications s'tablirent, et nous smes bientt tout
ce que nous avions intrt  savoir. Smith, de son ct, ne voulut
pas rester en arrire des Osmanlis. La Vende avait repris les armes,
l'Italie tait perdue, la Cisalpine n'existait plus; tout ce qu'avait
fait, tout ce qu'avait cr Bonaparte tait dtruit. L'amour-propre
pouvait garer son courage, et lui faire abandonner l'gypte pour
demander compte aux Russes des succs qu'ils avaient obtenus. La
tentative valait du moins la peine d'tre faite; Sidney ne se
l'pargna pas. Il mit  terre quelques uns de nos soldats qu'il avait
arrachs au damas des Turcs, et les fit suivre d'une correspondance
adresse au gnral en chef que ses avisos avaient intercepte. Ces
gards taient tranges aprs les expressions dont ses tentatives
d'embauchage avaient t fltries; mais l'un tait impatient
d'apprendre ce qu'il tardait  l'autre de divulguer. Les
communications se rouvrirent, et le secrtaire de Sidney ne tarda pas
d'tre  la cte avec un paquet de journaux. Fin, dli, alerte 
semer un propos, il se flattait de rpandre de fausses esprances dans
nos rangs, et d'y puiser les notions qui manquaient  son chef. Mais
il s'attaquait  trop forte partie; il fut pntr, accabl de
questions, obsd de dfrences et ne put communiquer avec personne.
Il ne se dconcerta pas nanmoins, et essaya de surprendre au chef les
renseignemens qu'il ne pouvait avoir d'ailleurs. Il se mit  discourir
sur l'gypte; parla de ses prjugs, de ses institutions, et conclut
que les Franais devaient prodigieusement s'ennuyer au milieu d'un
peuple aussi sauvage. Le gnral ne lui rpondit rien d'abord; et
reprenant la parole au bout de quelques instans: Vous devez, lui
dit-il, vous ennuyer singulirement en mer. Il est vrai que vous avez
la ressource de la pche: pchez-vous beaucoup? Ainsi du dans
toutes ses tentatives, le secrtaire n'insista pas. Il se rduisit au
seul rle qui lui restait  jouer, et aborda les ouvertures qu'il
tait charg de faire au gnral. Il lui peignit les dangers que
courait la France, le peu d'importance qu'avait dans la balance
gnrale une colonie lointaine, et lui proposa de l'vacuer pour aller
redemander l'Italie aux Russes. Bonaparte feignit d'tre branl, et
ajourna la ngociation au retour d'un voyage qu'il tait oblig de
faire dans la Haute-gypte. Il fit aussitt rpandre le bruit de cette
excursion, et donna des ordres pour qu'une commission de l'Institut le
prcdt au-dessus de Benesouef. L'envoy de Smith fut dupe de ces
dmonstrations. Il ne douta pas que quelque affaire importante
n'appelt le gnral dans les provinces que Desaix avait conquises, et
rejoignit son chef avec la conviction que le croissant ne tarderait
pas  reprendre possession du Nil.

Des penses bien diffrentes agitaient Bonaparte; il avait fait
interroger les soldats que le commodore avait dbarqus: il savait que
la croisire manquait d'eau et ne pouvait tarder  s'aller rafrachir.
Une autre circonstance favorisait encore ses vues. _Le Thse_ avait
quelques bombes  bord depuis le sige de Saint-Jean-d'Acre; elles
venaient de faire explosion; l'quipage avait t cruellement trait,
et le btiment oblig de chercher un port pour rparer ses avaries. La
mer allait devenir libre; il ne s'agissait que de saisir l'instant o
Smith serait loign.

La rsolution du gnral tait arrte. Sept mois auparavant, il avait
annonc le dessein de repasser en France si la guerre clatait contre
les rois: elle avait clat, elle tait malheureuse, il ne pouvait
hsiter. Il reporta Klber  Damiette, fit rtrograder Reynier sur
Belbs, et ordonna au gnie de presser les travaux qui devaient
fermer le dsert. C'tait la partie de la frontire la plus faible; il
voulut qu'elle ft promptement en tat. Il chargea le gnral Samson
de tenir la main  l'excution des ouvrages qu'il avait arrts; il
mit  sa disposition les prisonniers que nous avions faits  Aboukir,
lui recommanda de hter les travaux qui devaient protger El-A'rych,
Salhih, et de tout sacrifier pour couvrir ces deux points. Il prit
aussi des mesures pour garantir la cte. Il fit reconstruire le fort
que nos obus avaient dtruit, ajouta quelques redoutes  celles qui
dfendaient Alexandrie, accrut les batteries du Bogaz, augmenta les
difficults que prsentaient les passes et ne ngligea rien de ce qui
pouvait diminuer les chances d'une agression. Les Turcs ne croyaient 
la victoire que lorsqu'ils le voyaient; sa prsence tait devenue
indispensable au Caire; il partit, calma les cheiks, expdia les
savans, donna de la vie, du mouvement  toutes les branches de
l'administration. Il arrta aussi tout ce qui intressait la
Haute-gypte. Il prescrivit les mouvemens qu'il y avait  faire, les
points qu'il fallait occuper, si le visir cherchait  dboucher par le
dsert ou que quelque expdition se prsentt sur la cte. Il
recommanda  Desaix de disposer les choses de manire que dans ce cas,
qui du reste tait peu probable, il pt ne laisser qu'une centaine
d'hommes  Cossir, dposer ses embarras  Kn, et se porter
rapidement sur le Caire avec toutes les troupes qu'il commandait. Il
joignit  ces dispositions, le tableau du triste tat o taient nos
affaires en Europe. La guerre avait t dclare le 13 mars. Diverses
actions malheureuses avaient eu lieu, Jourdan avait t battu 
Feldkirck, Schrer  Rivoli: l'un avait t oblig de repasser le
Rhin, l'autre avait t rejet derrire l'Oglio. Mantoue tait bloqu,
et cependant les Russes n'taient pas encore en ligne; c'tait les
Autrichiens seuls qui avaient obtenu ces rsultats. L'arme navale
n'avait pas t plus heureuse; elle n'avait pas essuy de dfaite, il
est vrai; mais elle tait sortie de Brest forte de vingt-deux
vaisseaux que soutenaient dix-huit frgates, elle tait arrive au
dtroit, et tait paisiblement rentre  Toulon sans oser attaquer les
Anglais, qui n'avaient pourtant que dix-huit btimens  lui opposer.
L'escadre espagnole tait galement passe de Cadix  Carthagne, o
elle avait ralli vingt-sept vaisseaux de guerre, dont quatre  trois
ponts; mais les flottes anglaises n'avaient pas tard  les suivre et
 mettre le blocus devant les ports qui les renfermaient. Malte tait
ravitaille; Corfou avait t pris par famine, la garnison reconduite
en France, o la loi sur les otages, l'emprunt forc, et les violences
des Conseils avaient de nouveau soulev toutes les passions.

Nous n'avions dsormais rien  attendre de la mtropole: les fers, les
mdicamens, les petites armes que nous en esprions ne pouvaient plus
arriver. Il nous tait cependant impossible de les tirer d'ailleurs;
l'Afrique n'en confectionne pas; l'Italie nous tait ferme: il
fallait tre sur le continent pour vaincre les lenteurs, aplanir les
obstacles, et expdier les convois. La communication des journaux que
le gnral avait transmis  Klber, le disait assez.

Bonaparte avait pourvu  tout ce qui pouvait assurer ou compromettre
la tranquillit de la colonie. Il avait arrt la dmarcation des
provinces, fix les attributions des commandans, dtermin les
communications, les rapports qu'ils devaient avoir entre eux; des
marchs taient passs pour renouveler l'habillement des troupes;
Poussielgue avait ordre de presser la rentre du miry, d'innover peu,
de cultiver les cheiks; et Dugua, tout en commandant avec douceur,
d'tre sans piti pour la rvolte. Restait la dangereuse influence des
firmans. Le visir tait encore au-del du Taurus, ramassant quelques
milliers de malheureux qui n'avaient aucune habitude de la guerre;
mais son nom suffisait pour soulever les tribus, agiter les fellhs;
Bonaparte rsolut de hasarder une nouvelle ouverture, persuad que si
elle ne le dsarmait pas, elle pourrait du moins rendre les hostilits
moins actives. Il manda, subjugua l'Effendi qui avait t pris 
Aboukir, l'blouit par l'appareil de forces qu'il fit taler  ses
yeux, et l'expdia avec la dpche qui suit:


                    Au Caire, le 30 thermidor an VII (18 aot 1799).

AU GRAND-VISIR,

Grand parmi les grands clairs et sages, seul dpositaire de la
confiance du plus grand des sultans,

J'ai l'honneur d'crire  Votre Excellence par l'Effendi qui a t
pris  Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connatre la
vritable situation de l'gypte, et entamer entre la Sublime Porte et
la Rpublique franaise des ngociations qui puissent mettre fin  la
guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre
tat.

Par quelle fatalit la Porte et la France, amies de tous les temps,
et ds-lors par habitude, amies par l'loignement de leurs frontires;
la France ennemie de la Russie et de l'Empereur, la Porte ennemie de
la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre?

Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un
Franais de tu qui ne soit un appui de moins pour la Porte?

Comment Votre Excellence, si claire dans la connaissance de la
politique et des intrts des divers tats, pourrait-elle ignorer que
la Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus
pour le partage de la Turquie, et que ce n'a t que l'intervention de
la France qui l'a empch?

Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'Islamisme est
la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-matre de Malte,
c'est--dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce
pas lui qui est chef de la religion grecque, c'est--dire des plus
nombreux ennemis qu'ait l'Islamisme?

La France, au contraire, a dtruit les chevaliers de Malte, rompu les
chanes des Turcs qui y taient dtenus en esclavage, et croit, comme
l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y qu'un seul Dieu.

Ainsi donc, la Porte a dclar la guerre  ses vritables amis, et
s'est allie  ses vritables ennemis.

Ainsi donc la Sublime Porte a t l'amie de la France, tant que cette
puissance a t chrtienne; lui a fait la guerre, ds l'instant que la
France, par sa religion, s'est rapproche de la croyance musulmane.
Mais, dit-on, la France a envahi l'gypte; comme si je n'avais pas
toujours dclar que l'intention de la Rpublique franaise tait de
dtruire les mameloucks, et non de faire la guerre  la Sublime
Porte; tait de nuire aux Anglais, et non  son grand et fidle ami
l'empereur Slim.

La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui
taient en gypte, envers les btimens du Grand-Seigneur, envers les
btimens de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sr
garant des intentions pacifiques de la Rpublique franaise?

La Sublime Porte a dclar la guerre dans le mois de janvier  la
Rpublique franaise avec une prcipitation inoue; sans attendre
l'arrive de l'ambassadeur Descorches, qui dj tait parti de Paris
pour se rendre  Constantinople; sans me demander aucune explication,
ni rpondre  aucune des avances que j'ai faites.

J'ai cependant espr, quoique sa dclaration de guerre me ft
parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai  cet effet,
envoy le citoyen Beauchamp, consul de la Rpublique, sur la
caravelle. Pour toute rponse on l'a emprisonn; pour toute rponse on
a cr des armes, on les a runies  Gazah, et on leur a ordonn
d'envahir l'gypte: je me suis trouv alors oblig de passer le
dsert, prfrant faire la guerre en Syrie  ce qu'on la ft en
gypte.

Mon arme est forte, parfaitement discipline et approvisionne de
tout ce qui peut la rendre victorieuse des armes, fussent-elles aussi
nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places
fortes hrisses de canon se sont leves sur les ctes et sur les
frontires du dsert. Je ne crains donc rien, et je suis ici
invincible; mais je dois  l'humanit,  la vraie politique, au plus
ancien comme au plus vrai des allis, la dmarche que je fais.

Ce que la Sublime Porte n'obtiendra jamais par la force des armes,
elle peut l'obtenir par les ngociations: je battrai toutes les armes
lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'gypte; mais je
rpondrai d'une manire conciliante  toutes les ouvertures de
ngociations qui me seront faites. La Rpublique franaise, ds
l'instant que la Sublime Porte ne fera plus cause commune avec nos
ennemis, la Russie et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour
rtablir la bonne intelligence, et lever tout ce qui pourra tre un
sujet de dsunion entre les deux tats.

Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles: vos ennemis ne sont
pas en gypte; ils sont sur le Bosphore, ils sont  Corfou, ils sont
aujourd'hui, par votre extrme imprudence, au milieu de l'Archipel.

Radoubez et dsarmez vos vaisseaux; rformez vos quipages,
tenez-vous prts  dployer bientt l'tendard du Prophte, non contre
la France, mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la
guerre que nous nous faisons, et qui, lorsque vous aurez t
affaiblis, lveront la tte, et dclareront bien haut les prtentions
qu'ils ont dj.

Vous voulez l'gypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a
jamais t de vous l'ter.

Chargez votre ministre  Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez
quelqu'un charg de vos intentions et de vos pleins pouvoirs en
gypte. On pourra, en deux heures d'entretien, tout arranger, c'est l
le seul moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force
contre ses vritables ennemis, et de djouer leurs projets perfides,
ce qui malheureusement leur a dj si fort russi.

Dites un mot, nous fermons la mer Noire  la Russie, et nous
cesserons d'tre le jouet de cette puissance ennemie que nous avons
tant de sujet de har; et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.

Ce n'est pas contre les musulmans que les armes franaises aiment 
dployer et leur tactique et leur courage; c'est au contraire, runies
 des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a t de tout
temps, chasser leurs ennemis communs.

Je crois en avoir assez dit par cette lettre  Votre Excellence; elle
peut faire venir auprs d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure
tre dtenu dans la mer Noire: elle peut prendre tout autre moyen pour
me faire connatre ses intentions.

Quant  moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie, celui o
je pourrai contribuer  faire terminer une guerre  la fois
impolitique et sans objet.

Je prie Votre Excellence de croire  l'estime et  la considration
distingue que j'ai pour elle.

                                                          BONAPARTE.


Ces dispositions prises, le gnral se mit en en route; mais il
n'tait pas hors du Caire que le bruit de son dpart circulait dj.
Vial demandait  le suivre; Dugua voulait qu'il dmentt une nouvelle
qui pouvait avoir des rsultats fcheux; mais lui-mme signalait un
danger bien plus grave: quatre-vingts voiles avaient paru devant
Damiette; Klber se croyait menac d'une invasion, et demandait des
secours. Bonaparte fut un instant sur le point d'accourir; mais
rcapitulant bientt les donnes qu'il avait sur l'tat des forces
ennemies qui croisaient sur la cte, il se convainquit que l'alarme
n'tait pas fonde, et que l'escadre qui l'avait rpandue, tait celle
qui avait mouill devant Aboukir, ou quelque arrire-garde de
l'expdition que nous avions battue. Au reste, nous tions en mesure,
de quelque ct que l'attaque se prsentt. La division Reynier,
soutenue par une artillerie nombreuse, devait, avec mille ou douze
cents chevaux, s'avancer  la rencontre des troupes qui tenteraient de
dboucher par la Syrie. En quelques marches les colonnes du Bahirh
pouvaient tre rendues  Damiette. Le 15e de dragons se groupait sur
Rahmani; les colonnes du gnral Bon taient en rserve, celles du
gnral Lannes prtes  se mettre en mouvement; nous pouvions faire
face sur tous les points. Aussi, loin de partager ces alarmes,
Bonaparte manda-t-il  Klber de venir le joindre  Rosette, ou, s'il
voyait quelque inconvnient  s'loigner, de lui envoyer un de ses
aides-de-camp; qu'il avait des choses importantes  lui confier.

Sa dpche n'tait pas en route depuis deux heures qu'on annona un
courrier d'Alexandrie. C'tait le contre-amiral Gantheaume qui donnait
avis que Sidney avait cd au besoin de faire de l'eau autant qu'au
bruit du voyage, que Turcs et Anglais avaient disparu, qu'aucun
btiment ne se montrait au large. Bonaparte fait aussitt ses
dispositions; il rassemble ses guides qui stationnaient  Menouf
depuis la bataille d'Aboukir, et gagne rapidement Alexandrie. Le temps
avait frachi, une corvette tait venu reconnatre nos frgates,
Klber ne devait arriver que sous deux jours; il courut au-devant de
Menou, qu'il avait aussi mand. Il rencontra ce gnral entre le
Pharillon et l'anse de Canope, mit pied  terre et lui exposa
longuement les vues, les motifs qui le dterminaient  braver les
croisires anglaises. Les Conseils avaient tout compromis, tout perdu;
la guerre civile joignait ses dvastations aux calamits de la guerre
trangre: nous tions diviss, vaincus, prs de subir le joug. Il
accourait, se confiait  la mer; mais malheur  la loquacit qui avait
envahi la tribune, s'il parvenait  gagner nos ctes: le rgne du
bavardage tait  jamais pass. Sa prsence, d'ailleurs, n'tait plus
indispensable. La coalition triomphait; la France tait battue, hors
d'tat d'envoyer des secours. Il ne s'agissait donc que de se
maintenir, de conserver l'gypte: or, Klber tait plus que suffisant
pour atteindre ce rsultat. Il avait confiance en sa sagacit; les
troupes aimaient ses formes, son lan; elles l'accepteraient
volontiers pour chef, et puis il leur avait adress une proclamation
o il leur recommandait de porter sur son successeur l'affection, le
dvoment qu'elles n'avaient cess de lui tmoigner. Quant aux cheiks,
Klber leur avait montr peu d'gards, la chose tait moins facile;
mais ils taient encore tourdis de la victoire d'Aboukir, on pouvait
tout se permettre avec eux. Il leur prsentait son dpart comme une
absence momentane, et leur demandait pour le gnral qui le
remplaait aujourd'hui toute la confiance, toute l'affection qu'ils
avaient eue pour celui qui l'avait reprsent pendant qu'il combattait
au-del du dsert. Ayant t instruit, manda-t-il au divan, que mon
escadre tait prte, et qu'une arme formidable tait embarque
dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit plusieurs fois, que tant que
je ne frapperai pas un coup qui crase  la fois tous mes ennemis, je
ne pourrai jouir tranquillement et paisiblement de la possession de
l'gypte, la plus belle partie du monde, j'ai pris le parti d'aller me
mettre moi-mme  la tte de mon escadre, en laissant, pendant mon
absence, le commandement au gnral Klber, homme d'un mrite
distingu, et auquel j'ai recommand d'avoir pour les ulmas et les
cheiks, la mme amiti que moi. Faites tout ce qui vous sera possible
pour que le peuple de l'gypte ait en lui la mme confiance qu'en moi,
et qu' mon retour, qui sera dans deux ou trois mois, je sois content
du peuple de l'gypte, et que je n'aie que des louanges et des
rcompenses  donner aux cheiks.

La supposition tait forte: nanmoins elle ne dpassait pas ce qu'on
pouvait attendre d'une imagination musulmane. Elle n'tait d'ailleurs
destine qu' amortir des esprances que pouvait veiller la nouvelle
du dpart: il suffisait qu'elle contnt les Turcs, jusqu' ce que les
troupes fussent revenues de leur surprise et que Klber et pris le
commandement. Bonaparte voulut aussi prvenir les bruits que
l'tonnement, la malveillance pouvait propager dans l'arme. Il
chargea le gnral Menou de faire passer chaque jour au Caire un
bulletin de sa navigation, et de ne cesser que lorsqu'il n'aurait plus
connaissance des frgates. Il lui donna ensuite le commandement
d'Alexandrie, de Rosette et du Bahirh, et adressa au gnral Klber
les instructions qui suivent.

Vous trouverez ci-joint, gnral, un ordre pour prendre le
commandement en chef de l'arme. La crainte que la croisire anglaise
ne reparaisse d'un moment  l'autre, me fait prcipiter mon voyage de
deux ou trois jours. J'emmne avec moi les gnraux Berthier, Androssy,
Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.

Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au
10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue,
Turin et Tortone sont bloques. J'ai lieu d'esprer que la premire
tiendra jusqu' la fin de novembre. J'ai l'esprance, si la fortune me
sourit, d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre.

Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.

Je vous prie de faire partir dans le courant d'octobre Junot ainsi
que mes domestiques et tout les effets que j'ai laisss au Caire.
Cependant je ne trouverai pas mauvais que vous engageassiez  votre
service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.

L'intention du gouvernement est que le gnral Desaix parte pour
l'Europe dans le courant de novembre,  moins d'vnemens majeurs.

La commission des arts passera en France sur un parlementaire que
vous demanderez  cet effet, conformment au cartel d'change, dans le
courant de novembre, immdiatement aprs qu'elle aura achev sa
mission. Elle est maintenant occupe  voir la Haute-gypte; cependant
ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous tre utiles, vous les
mettrez en rquisition sans difficult.

L'Effendi fait prisonnier  Aboukir est parti pour se rendre 
Damiette. Je vous ai crit de l'envoyer en Chypre; il est porteur,
pour le grand-visir d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la
copie.

L'arrive de notre escadre de Brest  Toulon, et de l'escadre
espagnole  Carthagne, ne laisse plus de doute sur la possibilit de
faire passer en gypte les fusils, les sabres, les pistolets, les
fers couls dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai l'tat le
plus exact, avec une quantit de recrues suffisante pour rparer les
pertes des deux campagnes.

Le gouvernement vous fera connatre alors ses intentions lui-mme; et
moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures
pour vous faire avoir frquemment des nouvelles.

Si, par des vnemens incalculables, toutes les tentatives taient
infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reu aucun secours
ni nouvelles de France, et si, malgr toutes les prcautions, la peste
tait en gypte, cette anne et vous tuait plus de quinze cents
soldats, perte considrable, puisqu'elle serait en sus de celles que
les vnemens de la guerre vous occasionneront journellement, je pense
que dans ce cas vous ne devez pas hasarder de soutenir la campagne, et
que vous tes autoris  conclure la paix avec la Porte ottomane,
quand mme la condition principale serait l'vacuation de l'gypte. Il
faudrait seulement loigner l'excution de cette condition, jusqu' la
paix gnrale.

Vous savez apprcier aussi bien que moi, combien la possession de
l'gypte est importante  la France; cet empire turc qui menace ruine
de tous cts, s'croule aujourd'hui, et l'vacuation de l'gypte
serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours
cette belle province passer en des mains europennes.

Les nouvelles des succs ou des revers qu'aura la Rpublique,
doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.

Si la Porte rpondait avant que vous eussiez reu de mes nouvelles de
France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez
dclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et entamer les
ngociations, persistant toujours dans l'assertion que j'ai avance,
que l'intention de la France n'a jamais t d'enlever l'gypte  la
Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le
commerce de la mer Noire; qu'elle mette en libert les prisonniers
franais; et enfin six mois de suspension d'armes, afin que pendant ce
temps-l, l'change des ratifications puisse avoir lieu.

Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez devoir
conclure ce trait avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez
pas le mettre  excution, qu'il ne soit ratifi; et suivant l'usage
de toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un trait et
sa ratification, doit toujours tre une suspension d'hostilits.

Vous connaissez, citoyen gnral, quelle est ma manire de voir sur
la politique intrieure de l'gypte: quelque chose que vous fassiez,
les chrtiens seront toujours nos amis. Il faut les empcher d'tre
insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le mme fanatisme
que contre les chrtiens; ce qui nous les rendrait irrconciliables.
Il faut endormir le fanatisme, afin qu'on puisse le draciner. En
captivant l'opinion des grands cheiks du Caire, on a l'opinion de
toute l'gypte; et de tous les chefs que ce peuple peut avoir, il n'y
en a aucun de moins dangereux que les cheiks, qui sont peureux, ne
savent pas se battre; et qui, comme tous les prtres, inspirent le
fanatisme sans tre fanatiques.

Quant aux fortifications, Alexandrie, El-A'rych, voil les clefs de
l'gypte. J'avais le projet de faire tablir cet hiver des redoutes de
palmiers, deux depuis Salhih  Catih, deux de Catih  El-A'rych;
l'une se serait trouve  l'endroit o le gnral Menou a trouv de
l'eau potable.

Le gnral Samson, commandant du gnie, et le gnral Songis,
commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui
regarde sa partie.

Le citoyen Poussielgue a t exclusivement charg des finances. Je
l'ai reconnu travailleur et homme de mrite. Il commence  avoir
quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de l'gypte.
J'avais le projet, si aucun nouvel vnement ne survenait, de tcher
d'tablir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait
permis de nous passer  peu prs des Cophtes; cependant avant de
l'entreprendre, je vous conseille d'y rflchir long-temps. Il vaut
mieux entreprendre cette opration un peu plus tard qu'un peu trop
tt.

Des vaisseaux de guerre franais paratront indubitablement cet hiver
 Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour 
Bourlos; tchez de runir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque
les vaisseaux franais seront arrivs, vous ferez en un jour arrter
au Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au
dfaut de mameloucks, des otages d'Arabes, des cheiks-belets, qui,
pour une raison quelconque se trouveraient arrts, pourront y
suppler. Ces individus arrivs en France, y seront retenus un ou deux
ans, verront la grandeur de la nation, prendront quelques ides de nos
moeurs et de notre langue, et de retour en gypte, y formeront autant
de partisans.

J'avais dj demand plusieurs fois une troupe de comdiens: je
prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est trs
important pour l'arme et pour commencer  changer les moeurs du pays.

La place importante que vous allez occuper en chef, va vous mettre 
mme enfin de dployer les talens que la nature vous a donns.
L'intrt de ce qui se passe ici est vif, et les rsultats en seront
immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera l'poque d'o
dateront de grandes rvolutions.

Accoutum  voir la rcompense des peines et des travaux de la vie
dans l'opinion de la postrit, j'abandonne avec le plus grand regret
l'gypte. L'intrt de la patrie, sa gloire, l'obissance, les
vnemens extraordinaires qui viennent de se passer, me dcident seuls
 passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je
serai d'esprit et de coeur avec vous. Vos succs me seront aussi chers
que ceux o je me trouverais en personne; et je regarderai comme mal
employs tous les jours de ma vie o je ne ferai pas quelque chose
pour l'arme dont je vous laisse le commandement, et pour consolider
le magnifique tablissement dont les fondemens viennent d'tre jets.

L'arme que je vous confie est toute compose de mes enfans; j'ai eu
dans tous les temps, mme au milieu des plus grandes peines, des
marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens: vous
le devez  l'estime toute particulire que j'ai pour vous et 
l'attachement vrai que je leur porte,

                                                          BONAPARTE.




COMMANDEMENT DE KLBER.

DES MESURES QU'IL PREND POUR ASSURER LA DFENSE ET CALMER LA
POPULATION.


Klber arriva  Rosette le lendemain, Bonaparte n'y avait pas paru; il
se crut jou, s'emporta, n'pargna dans sa colre ni son chef ni ceux
qui l'avaient suivi. La rapidit avec laquelle il avait travers le
dsert lui tenait  l'me; il se blmait de la clrit qu'il mettait
 excuter ses ordres, et applaudissait avec amertume  la
mystification qu'elle lui causait. Plus calme, il se ft aperu qu'il
n'y en avait aucune; il pouvait venir lui-mme ou envoyer son
aide-de-camp; la dpche qu'il citait tait expresse  cet gard; il
savait en outre mieux que personne que la guerre est une affaire de
tact, et d'-propos, que mille circonstances imprvues peuvent dcider
d'un rendez-vous auquel il est d'ailleurs facile de suppler par des
instructions. Mais Klber n'tait plus cet homme ardent, dvou qui
refusait de commander, qui ne voulait pas obir, qui avait rsolu de
ne suivre, de ne reconnatre pour chef que Bonaparte. Le service tait
pnible dans le dsert, la victoire y tait sans jouissances, le
danger n'offrait aucune des compensations qu'il prsente ailleurs; il
fallait rveiller, dplacer, pourvoir  la sret des forts qui
protgent les terres cultives. Ces mutations continuelles dsolaient
ceux qui en taient l'objet; les officiers de l'arme d'Italie les
acceptaient comme des exigences du service; ceux de Sambre-et-Meuse
taient moins rsigns. Les reproches qui poursuivaient la tideur
leur semblaient de la haine; les ordres qui assignaient un poste sur
la lisire du dsert, des vexations, Klber avait laiss chapper
quelques mouvemens d'impatience pendant l'expdition de Syrie; tous
s'taient aussitt groups autour de lui. Ds-lors il n'entendit plus
que des plaintes, il ne reut plus que des rclamations. L'un ne
dplaisait que parce qu'il tait attach  son chef, l'autre n'tait
loign qu' cause de son dvoment; chacun lui faisait hommage de ses
ennuis, personne ne souffrait plus que pour avoir combattu sur le
Rhin. Klber ne fut pas  l'preuve de ces injustes prventions. Il se
crut offens, se dtacha de son gnral, et prit bientt en haine une
expdition o sans cesse aux prises avec les Arabes, on ne recueillait
de la victoire que la ncessit de vaincre encore. C'est dans cette
disposition d'esprit qu'il s'tait rendu  Rosette; la nouvelle du
dpart de Bonaparte venait de parvenir dans cette ville lorsqu'il y
arriva. Le trouble, l'inquitude qu'elle rpandit parmi les troupes et
la population ne firent qu'accrotre le mcontentement qu'il
prouvait. Aigri, rebut, bless peut-tre de la prfrence que
d'autres avaient obtenue, il ne fut pas matre de son dpit, et
s'abandonna  toutes les inspirations de la colre contre un chef qui
semblait l'avoir mconnu. Il accusa sa rsolution, blma ses vues, et
se livrait  toute l'imptuosit de son caractre, lorsqu'on annona
un officier qui arrivait d'Alexandrie; c'tait un chef de brigade,
Eysotier, que lui avait expdi Menou. Ce gnral lui transmettait la
dpche qui l'investissait du commandement, et le prvenait qu'il ne
pouvait, dans une lettre crite  la hte, lui faire le dtail des
motifs qui avaient dtermin le dpart; mais qu'il les avait trouvs
justes; qu'il pensait mme que le parti qu'avait pris Bonaparte tait
le seul qui permt  l'arme d'esprer des secours.

Menou n'tait pas alors ce qu'il est devenu depuis. La nature ne
l'avait pas destin  briller sur le champ de bataille; il s'tait
sagement retranch dans son cabinet. L, tabli sur son divan, il
avait pass  crire,  projeter, le temps que les autres avaient mis
 combattre, et tait parvenu  cacher sa nullit militaire sous le
fracas de ses principes administratifs. C'tait du reste un homme
aimable, dsintress, facile, qui joignait au pathos des
encyclopdistes toute l'amnit d'un courtisan. Attach d'abord  la
cour, il avait visit la Gambie, sig dans nos assembles nationales;
sa conversation ptillait de souvenirs, de vues, d'anecdotes; et lui
avait valu une sorte de suprmatie morale  laquelle personne n'avait
chapp. Des chefs le charme s'tait rpandu sur les troupes; elles
vantaient, citaient Menou et le dsignaient hautement comme le seul
officier capable de succder au gnral Berthier, qu'un moment de
dgot avait dcid  repasser en France. Le dpart n'eut pas lieu,
Menou resta  Rosette et continua de jouer l'administrateur, dont le
rle lui russissait si bien.

Le suffrage d'un homme dont il respectait les lumires, le
commandement qui lui tait dfr et son quit naturelle, eurent
bientt ramen Klber  des ides plus justes. Il parcourut les
instructions, les documens que Bonaparte lui avait laisss, applaudit
aux mesures qu'il avait prises, et cessa de blmer une dtermination 
laquelle il avait voulu s'associer quelques mois plus tt: mais l'aveu
d'un cart cote toujours  faire; oblig d'admettre le fond, il se
rejeta sur la forme: le grief tait misrable, et ne mritait pas de
figurer dans d'aussi graves intrts. Klber le sentit, et reprenant
avec le pouvoir les sentimens qu'il avait long-temps professs pour
son chef, il adopta ses vues, sa politique, pressa l'excution des
travaux qu'il avait arrts et adressa aux chefs de corps une
circulaire o la question du dpart tait prsente sous son vritable
jour. Le gnral en chef, leur dit-il, est parti dans la nuit du 5 au
6 pour se rendre en Europe. Ceux qui connaissent comme vous
l'importance qu'il attachait  l'issue glorieuse de l'expdition
d'gypte doivent apprcier combien ont d tre puissans les motifs qui
l'ont dtermin  ce voyage. Mais ils doivent se convaincre en mme
temps que dans ses vastes projets comme dans toutes ses entreprises
nous serons sans cesse l'objet principale de sa sollicitude: Je
serai, me dit-il, d'esprit et de coeur avec vous. Vos succs me seront
aussi chers que ceux o je me trouverai en personne; et je regarderai
comme mal employs tous les jours de ma vie o je ne ferai pas quelque
chose pour l'arme dont je vous laisse le commandement. Ainsi nous
devons nous fliciter de ce dpart plutt que de nous en affliger.
Cependant le vide que l'absence de Bonaparte laisse et dans l'arme et
dans l'opinion est considrable. Comment le remplir? en redoublant de
zle et d'activit; en allgeant par de communs efforts le pnible
fardeau dont son successeur demeure charg. Vous les devez, citoyen
gnral, ces efforts  notre patrie, vous le devez  votre propre
gloire, vous les devez  l'estime et  l'amiti que je vous ai voue.

Ces mesures arrtes, il se disposait  se rendre au Caire; mais Menou
s'tait tout  coup avis que son commandement ne pouvait tre que
provisoire, qu'il devait le tenir de Klber, qui, pourtant, n'avait de
pouvoirs que ceux que lui avait laisss Bonaparte, et annonait mme
l'intention de ne s'en charger qu'aprs une conversation qui le mt 
mme de dvelopper ses vues, ses projets. Klber accueillit ses
scrupules, eut avec lui un long entretien, confirma sa nomination, et
se mit en route pour la capitale.

La proclamation que Bonaparte avait faite  l'arme, la lettre qu'il
avait crite au divan, y avaient maintenu le calme et la scurit; la
population tait tranquille; la troupe pleine de confiance; chacun
augurait bien de la rsolution que le gnral avait prise de repasser
la mer. Klber voulut ajouter encore aux bonnes dispositions de la
multitude. Il s'adressa d'abord  l'arme: des circonstances imprvues
avaient dtermin le gnral en chef  faire voile pour l'Europe. La
France prissait; il tait accouru. Les dangers que prsente la
navigation dans une saison aussi peu favorable, les croisires dont
la mer tait couverte, rien n'avait pu l'arrter; mais son dpart
tait un motif de scurit plus que de craintes. Il allait relever la
gloire de nos armes; de prompts secours joindraient l'arme, ou une
paix digne d'elle viendrait mettre un terme  ses travaux. Du reste
toute la sollicitude de son nouveau gnral lui tait acquise. Il
veillerait  adoucir ses privations,  pourvoir  ses besoins et ne
ngligerait rien de ce qui pourrait contribuer  sa prosprit et  sa
gloire. Il reut ensuite la dputation du divan. Le cheik El-Mody
portait la parole; il rclama la protection du nouveau chef pour la
religion musulmane, tmoigna les regrets que causait aux orateurs de
la loi le dpart de Bonaparte, et les esprances qu'ils fondaient sur
l'quit, la modration de son successeur. La rponse de Klber fut
aussi noble que la harangue. Ulmas, dit-il, et vous tous qui
m'coutez: c'est par mes actions que je me propose de rpondre  vos
demandes et  vos sollicitations. Mais les actions sont lentes, et le
peuple semble tre impatient de connatre le sort qui l'attend, sous
le nouveau chef qui lui est donn. Eh bien! dites-lui que le
gouvernement de la Rpublique franaise, en me confrant le
commandement de l'gypte, m'a spcialement charg de veiller au
bonheur du peuple gyptien; et de tous les attributs de mon
commandement, c'est le plus cher  mon coeur.

Le peuple de l'gypte fonde particulirement son bonheur sur sa
religion: la faire respecter est donc l'un de mes principaux devoirs.
Je ferai plus, je l'honorerai et contribuerai, autant qu'il est en mon
pouvoir,  sa splendeur et  sa gloire.

Cet engagement pris, je crains peu les mchans: les gens de bien les
surveilleront et me les feront connatre. L o l'homme juste et bon
est protg, le pervers doit trembler: le glaive est suspendu sur sa
tte.

Bonaparte, mon prdcesseur a acquis des droits  l'affection des
cheiks, des ulmas et des grands par une conduite intgre et droite:
je la tiendrai cette conduite, je marcherai sur ses traces, et
j'obtiendrai ce que vous lui avez accord. Retournez donc parmi les
vtres; runissez-les autour de vous et dites-leur encore:
Rassurez-vous; le gouvernement de l'gypte a pass en d'autres mains,
mais tout ce qui peut tre utile  votre flicit,  votre prosprit
sera constant et immuable.

Il ne s'en tint pas  ces assurances; il savait ce qu'il avait fallu
de temps, de victoires et de soins  la modeste allure de Bonaparte
pour se concilier une population qui ne mesure la puissance que par
l'clat, et voulut enlever de prime abord ce que son prdcesseur
n'avait obtenu que des bienfaits d'une sage administration. Il
s'entoura de tout le luxe, de toute la pompe que dployaient les beys;
il exigea que les naturels missent pied  terre, se prosternassent en
sa prsence, et ne parut plus dans les rues que prcd d'une longue
suite de Kouas qui avertissaient les musulmans de son approche.

Cet appareil, ces dfrences qu'avait ddaigns son prdcesseur une
fois rgls, il chercha  connatre au juste quelle tait sa position.
Ses premiers regards se portrent sur les troupes dissmines dans les
provinces dont le commandement lui tait confi. Toutes avaient
envisag le dpart sous son vritable point de vue; toutes taient
rsignes, pleines de confiance dans le chef qui remplaait celui
qu'elles avaient perdu. Lanusse n'avait pas aperu que la nouvelle de
l'embarquement et produit de sensation fcheuse  Menouf sur l'esprit
du soldat ni sur celui de l'habitant; il n'avait jamais vu du moins le
premier plus satisfait, ni le second plus tranquille. Quant  lui,
sans doute il esprait beaucoup du gnral qui avait fait voile pour
l'Europe, mais il comptait davantage encore sur la capacit de son
successeur, et ne doutait pas que conduite par un tel chef, soutenue
par des hommes dont le dvoment n'avait pas de bornes, l'expdition
n'et tout le succs qu'on s'en tait promis. Verdier tait plus
positif encore; il concevait, sans chercher  la comprendre, toute la
gravit des motifs qui avaient dtermin Bonaparte; mais le chef qu'il
avait investi du commandement tait digne de guider les braves avec
lesquels il avait vaincu; toutes ses facults lui taient acquises: sa
division partageait les mmes sentimens; confiance, bravoure,
discipline, il pouvait tout attendre d'elle. Friant lui transmettait
de Siout les mmes assurances, tmoignait le mme dvoment: les
soldats comme les officiers avaient vu le dpart avec satisfaction;
ils taient persuads qu'il avait t entrepris dans leurs intrts,
et que le bien de l'arme exigeait que le gnral passt en Europe: du
reste, ils avaient combattu sous Klber  l'arme de Sambre-et-Meuse;
ils taient pleins d'attachement pour lui. Desaix, Belliard, Robin et
Zayoncheck ne lui transmettaient pas d'autres sentimens:  Kn comme
 Fayoum,  Hesney comme  Mansoura,  Cathih,  El-A'rych, les
troupes taient dvoues, satisfaites, et attendaient avec calme les
vnemens qui se prparaient.

La situation financire tait moins satisfaisante. Le gnie manquait
de fonds pour excuter les travaux qui lui avaient t prescrits, les
corps rclamaient la solde, et l'artillerie, la cavalerie, moyens de
se rparer, de faire face aux rechanges, aux fournitures qui leur
manquaient. L'exigence de ces besoins les rendait faciles 
satisfaire. Klber l'avait dj mand  Menou; la pnurie justifie la
violence: on peut tout exiger lorsqu'on manque de tout. En
consquence, on imposa le commerce, on pressura les Cophtes, et on
frappa sur les provinces de fortes contributions. Le Caire regorgeait
des bls de la Haute-gypte, on les cda, on obligea les fournisseurs
 les prendre, on traita  toutes les conditions. On fit des traites
sur la trsorerie nationale, on changea des grains, on cra des
monopoles, on donna des droits, des cafs en retour des draps, des
mdicamens que des maisons d'Europe avaient imports. Ces ressources
se trouvant encore insuffisantes, on eut de nouveau recours aux
Cophtes. Ils avaient fait des bnfices normes dans la perception des
impts; ils refusaient de donner des lumires sur quelques droits
inconnus, on les condamna  verser dans la caisse le montant probable
de ce qu'ils avaient touch, et on leur abandonna le recouvrement du
reste pour une rtribution de 1,500,000 pataques.

Ces divers moyens, joints  la perception du miry, dont Klber
pressait la rentre de toutes ses forces, et qu'il appuyait par des
mouvemens de troupes continuels, le mirent promptement en tat de
faire face aux diffrens services. Il put alors se livrer tout entier
aux soins de l'administration. Oblig d'organiser  la hte, Bonaparte
n'avait pas eu le temps de porter dans toutes les branches l'conomie,
la rgularit dont elles sont susceptibles. Les combats, d'ailleurs,
s'taient succd l'un  l'autre; il ne lui avait pas t possible au
milieu des apprts, des sacrifices qu'ils entranent, de remdier aux
abus qui les suivent, d'arrter les dilapidations qui les
accompagnent. Cette gloire tait rserve  son successeur; il se
montra digne de la recueillir. Il amliora la situation des troupes,
pourvut les hpitaux, veilla  la confection du pain, approvisionna les
forts, soumit toutes les parties du service  une comptabilit svre.
En mme temps il organisait les recrues qu'il avait appels sous les
drapeaux, disciplinait les noirs que Bonaparte avait tirs de Darfour,
concentrait, assemblait ses moyens, sans se soucier beaucoup de la
cohue qui se formait en Syrie; il en plaisantait mme avec Desaix.
Tantt il lui peignait Joussouf-Pacha perdu dans les sables avec les
quatre-vingt-dix mille hommes qu'il voulait mener droit au Caire;
tantt il lui annonait les lphans du visir, et promettait de lui
organiser une belle division avec laquelle il pourrait goter le
plaisir de les combattre. Les tentatives auxquelles les ctes taient
exposes lui paraissaient moins srieuses encore. La mer tait
souleve par les orages, les croisires n'avaient pu tenir leur
station; de six mois aucun dbarquement important ne lui semblait 
craindre.

L'tat o se trouvait le Sad n'tait pas plus alarmant. Mourd-Bey
avait essay de dboucher au-dessus de Siout et tait remont jusqu'
El-Ganam. Mais atteint presque aussitt par le chef de brigade
Morand, qui s'tait mis  sa suite, il avait t culbut, rompu,
oblig de se retirer avec prcipitation. La rapidit de sa fuite
n'avait pu le soustraire aux coups qui le menaaient. Son vainqueur
s'tait lanc sur sa trace; et traversant avec son infatigable
colonne cinquante lieues de dsert en quatre jours, il s'tait tout 
coup dploy  la hauteur de Samanhout. Il avait surpris le camp du
bey, taill ses mameloucks en pices, pill ses quipages, enlev ses
chameaux, et l'avait mis pour long-temps hors d'tat de rien
entreprendre.

Les Anglais n'avaient pas t plus heureux devant Cossir. Embosss
sous le fort, ils avaient accabl nos ouvrages de projectiles, et
jet, aprs quatre heures d'une canonnade furieuse leurs chaloupes 
la mer. Nos soldats taient paisiblement stationns dans le village;
les embarcations les aperurent, virrent de bord et regagnrent les
frgates. Le feu nanmoins ne se ralentit pas; il continua toute la
nuit; le lendemain les btimens qui l'avaient ouvert, changrent de
position, se mirent  battre le fort en brche et jetrent  la cte
un dtachement nombreux. Il s'avana,  la faveur de ce dploiement
d'artillerie; et, plus entreprenant que celui de la veille, il marcha
droit  nos positions; mais accueilli par une mousqueterie des plus
vives, il ne put rsister au choc et regagna promptement ses chaloupes
en nous abandonnant ses morts et ses blesss. L'escadre ne se tint pas
pour battue: elle redoubla le feu, couvrit le fort d'obus, de boulets,
et quand elle crut nos soldats branls, elle effectua une nouvelle
descente sur une plage qui courait au sud de nos ouvrages. Cette
tentative ne lui russit pas mieux que celle qu'elle avait dj
hasarde. Ses troupes, fusilles de front et de flanc par les postes
que le gnral Donzelot avait embusqus dans les tombeaux, les ravins
qui bordent le dsert, furent rompues et obliges de se retirer avec
prcipitation.

Cet chec ne fit qu'irriter sa colre. Elle mit ce qui lui restait de
pices en batterie, tonna, foudroya toute la nuit, et poussa ds le
matin ses embarcations au rivage. La 21e les laissa arriver et fondit
sur elles avec une imptuosit irrsistible. Tout fuit, tout se
dispersa, ou se rfugia  la hte sous le canon des frgates.
Convaincue de l'inutilit de ses efforts, la flotte s'loigna  son
tour, et le Sad n'eut plus d'ennemi qui le menat. Restait le
dsert; mais nous tions en mesure contre tout ce qui voudrait en
dboucher: la question ne pouvait tre ni longue ni douteuse. La
scurit du gnral tait entire, il pouvait faire face sur tous les
points. C'tait bien juger des hommes et des choses; malheureusement
Klber ne s'en rapportait pas toujours  ses inspirations. Grand, bien
pris, de taille hroque, il avait, comme la plupart des hommes 
haute stature, une disposition singulire  se laisser conduire. Du
reste, irascible, amer, inconsidr dans ses propos, il s'engageait
par ses imprudences mme, et s'attachait aux images grotesques ou
obscnes dont il revtait ses saillies. Ce dfaut assez lger eut des
rsultats fcheux.

Le manque de formes qui avait t si vivement senti  Rosette n'avait
pas fait au Caire des blessures moins profondes. Deux hommes surtout
en avaient t singulirement affects: placs l'un et l'autre  la
tte de l'administration, ils croyaient avoir acquis des droits 
l'intimit de Bonaparte. Dugua avait command, rgi la colonie pendant
que son gnral combattait sur les bords du Jourdain, et avait reu
ses flicitations sur la manire nergique et sage dont il avait
dissip les rassemblemens, fait rgner l'ordre au milieu d'un peuple
travaill dans tous les sens. Sa pntration n'avait malheureusement
pas gal sa vigilance: il avait repouss les bruits qui couraient sur
le dpart, et trait de factieux ceux qui les propageaient. Ce
malencontreux ordre du jour, donn au moment mme o le gnral
mettait sous voile lui faisait monter le rouge au visage: il s'en
voulait, se plaignait d'avoir t pris pour dupe, et ne se refusait
aucun des propos que suggre le dpit. Emport, mais juste et peu fait
pour la haine, il ft bientt revenu  des ides plus calmes; il et
senti que le gnral ne pouvait divulguer un secret qui dj
transpirait de toutes parts, et compromettre par une vaine confidence
une entreprise o il y allait de sa libert: occup d'ailleurs comme
il tait de mdailles, d'administration, il et bientt oubli ce
dsagrment et ft rest inoffensif s'il et t abandonn  lui-mme.

Il n'en tait pas ainsi de Poussielgue; ce financier tait bless dans
son illusion la plus chre, celle qu'il tait indispensable au gnral
en chef. Souple, adroit, habile  flatter les cheiks,  dmler les
artifices dans lesquels s'enveloppaient les Cophtes, il avait rendu 
l'arme des services qu'on ne pouvait mconnatre; mais aussi vain que
laborieux, aussi implacable que dsintress, tout en convenant que
Bonaparte avait eu de justes motifs de repasser en France, il se
rcriait avec amertume sur le mystre qu'il lui avait fait. Il ne
pouvait lui pardonner d'avoir cach sa rsolution  des hommes  qui
il devait beaucoup; qui avaient toujours justifi sa confiance, et
qu'il laissait chargs du fardeau du gouvernement. Le gnral Dugua et
lui avaient beaucoup  s'en plaindre; il les avait jous. Voil les
hauts griefs auxquels les intrts de la France allaient tre
sacrifis; les nobles inspirations qu'allait recevoir Klber. Par
malheur pour sa gloire, ce gnral connaissait trop peu l'gypte;
bless devant Alexandrie, il avait pass dans cette place tout le
temps de la conqute, et n'en tait sorti que pour faire la campagne
de Syrie. Au retour, il tait all prendre le commandement de
Damiette, tait rest sur la lisire du dsert, et n'avait vu du Delta
que la partie la moins cultive. Il tait prvenu, n'avait qu'une ide
confuse des ressources qu'offrait la colonie, et se trouvait dans une
situation d'esprit propre  recevoir les impressions les plus
fcheuses. Poussielgue ne les lui mnagea pas: il lui peignit
l'incertitude des rentres, l'exigut de recouvremens, lui mit sous
les yeux les anticipations qu'on avait faites, les fournitures dont
on devait compte aux provinces; et passant aux besoins de l'arme, il
lui montra une disproportion norme entre la recette et la dpense, un
dficit qui devait s'accrotre dans une proportion rapide. Dugua ne
lui prsenta pas la situation des corps sous un point de vue plus
favorable; les uns manquaient de vtemens, les autres n'avaient pas
d'armes; ils n'offraient tous, sur la vaste surface o ils taient
dissmins, qu'un rseau sans consistance, qu'une srie de postes
isols qu'on pouvait forcer sur tous les points.

Ce sombre tableau, assaisonn de plaintes, d'accusations, rendit
Klber  ses sarcasmes. Il se dchana de nouveau contre Bonaparte,
dprcia ses travaux, attaqua ses conceptions et n'pargna pas mme
l'expdition, pour laquelle cependant il avait failli se brouiller
avec Moreau, parce que Moreau ne l'approuvait pas. Il ne tarda pas 
recueillir le fruit de ces imprudences. On souffrait, le gnral qui
avait arbor le drapeau tricolore sur les minarets du Caire tait
peut-tre dj dans les mains des Anglais; on accueillit, on propagea
les propos chapps  la colre, et Klber vit bientt revenir  lui
les prventions, les dfiances qu'il avait semes. Ce concert, cette
unanimit lui imposa; il crut l'arme dcourage, et prit pour
l'opinion des troupes celle qu'il avait faite  son tat-major. Il
essaya, dans sa perplexit, de renouer les ouvertures qui avaient t
faites au visir; il lui adressa une lettre o tout en paraphrasant
celle que Bonaparte avait prcdemment crite, il rsumait assez bien
la question, et l'tablissait sur de justes bases. Cette dmarche
tait sage, mais il n'eut pas la patience d'en attendre le rsultat.
Toujours emport par la fougue de son caractre, il voulut mettre les
troupes dans le secret des ngociations, et ne craignit pas de
rveiller des souvenirs qu'il et d touffer avec soin. L'arme tait
rassemble pour clbrer l'anniversaire de la fondation de la
Rpublique; il la harangua avec feu, et termina sa brillante
allocution par ces mots: Vos drapeaux, braves compagnons d'armes, se
courbent sous le poids des lauriers, et tant de travaux demandent un
prix; encore un moment de persvrance, vous tes prs d'atteindre et
d'obtenir l'un et l'autre: encore un moment et vous donnerez une paix
durable au monde aprs l'avoir combattu. Cet appel fut entendu et la
pense du gnral pntre. Ds-lors il ne fut plus question des
avantages que prsentait l'gypte, mais des difficults, des obstacles
qu'offrait l'occupation. Jets en effet au milieu d'une population
ennemie, presss entre les sables et les flots, sans communication
avec la France, sans armes, sans recrues, comment se maintenir;
comment rsister? Le visir s'avanait par le dsert, les Anglais
menaaient les ctes, les Russes avaient franchi le dtroit, les
mameloucks se reformaient, les cipayes taient en marche: pouvait-on se
promettre d'arrter des masses aussi formidables, de faire tte  des
bataillons aussi nombreux? Qu'opposer  ce dluge d'hommes? les
fortifications, les ouvrages qui ceignaient le Delta; mais ces
chtives constructions de palmiers et de boue taient  peine
acheves: les troupes? mais elles taient extnues, harasses de
fatigue et de misre, hors d'tat de recevoir le choc qui se
prparait. D'ailleurs, o se procurer des armes? o trouver des
munitions? et quand rien de tout cela ne manquerait, o puiser, 
qu'elle caisse recourir pour animer, vivifier les services? Quels
fonds avait laisss Bonaparte? quelle ressource? quels moyens
n'avait-il pas puiss? L'gypte mritait-elle d'ailleurs qu'on mt
tant d'obstination  la disputer au turban? elle tait dpourvue de
bois, elle manquait de fer, de combustibles; elle tait loin d'avoir
l'importance qu'on avait cru, et coterait plus  la France qu'elle ne
lui rendrait. Klber avait trop de lumires pour le croire; mais aprs
avoir donn le signal du dcri, il avait fini par tre subjugu par
l'opinion que ses imprudences avaient faite. Il accueillit toutes ces
exagrations, tous ces faux aperus qu'il confondit plus tard 
Hliopolis, et en forma un expos qu'il adressa au Directoire comme un
tableau de la situation des affaires en gypte.

On ne peut reproduire l'accusation sans la faire suivre de la dfense.
Je joindrai,  chacun des griefs qu'nonce Klber, les observations
que lui oppose Napolon. Le lecteur passera des imputations de l'un,
aux rponses de l'autre; il aura sous les yeux les exposs
contradictoires: il jugera.


  Au quartier-gnral du Caire, le 4 vendm., an VIII (26 sept. 1799).

KLBER, GNRAL EN CHEF, etc., AU DIRECTOIRE.


CITOYENS DIRECTEURS,

Le gnral en chef Bonaparte est parti pour la France, le 6 fructidor
au matin, sans avoir prvenu personne. Il m'avait donn rendez-vous 
Rosette le 7; je n'y ai trouv que ses dpches. Dans l'incertitude si
le gnral a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer
copie et de la lettre par laquelle il me donna le commandement de
l'arme, et de celle qu'il adressa au grand-visir  Constantinople,
quoiqu'il st parfaitement que ce pacha tait dj arriv  Damas.

     _Observations de Napolon._--Le grand-visir tait  la fin d'aot
      rivan, dans la Haute-Armnie; il n'avait avec lui que cinq
     mille hommes. Le 22 aot, on ignorait en gypte que ce premier
     ministre et quitt Constantinople; l'aurait-on su, qu'on y
     aurait attach fort peu d'importance. Au 26 septembre, lorsque
     cette lettre tait crite, le grand-visir n'tait ni  Damas ni 
     Alep, il tait au-del du Taurus.

Mon premier soin a t de prendre une connaissance exacte de la
situation actuelle de l'arme.

Vous savez, citoyens Directeurs, et vous tes  mme de vous faire
reprsenter l'tat de ses forces  son entre en gypte. Elle est
rduite de moiti, et nous occupons tous les points capitaux du
triangle des cataractes  d'El-A'rych, d'El-A'rych  Alexandrie, et
d'Alexandrie aux cataractes.

     L'arme franaise tait de trente mille hommes au moment du
     dbarquement en gypte, en 1798; puisque le gnral Klber
     dclare qu'elle tait rduite de moiti au 26 septembre 1799,
     elle tait donc de quinze mille hommes. Ceci est une fausset
     vidente, puisque les tats de situation de tous les chefs de
     corps, envoys au ministre de la guerre, dats du 1er septembre,
     portaient la force de l'arme  vingt-huit mille hommes, sans
     compter les gens du pays. Les tats de l'ordonnateur Daure
     faisaient monter la consommation  trente-cinq mille hommes, y
     compris les abus, les auxiliaires, les rations doubles, les
     femmes et les enfants; les tats du payeur Estve, envoys  la
     trsorerie, faisaient monter l'arme  vingt-huit mille hommes.
     Comment, dira-t-on, la conqute de la Haute et Basse-gypte, de
     la Syrie; les maladies, la peste, n'avaient fait prir que quinze
     cents hommes? Non, il en a pri quatre mille cinq cents; mais,
     aprs son dbarquement, l'arme fut augmente de trois mille
     hommes, provenant des dbris de l'escadre de l'amiral Brueix.

     Voulez-vous une autre preuve tout aussi forte: c'est qu'au mois
     d'octobre et de novembre 1801, deux ans aprs, il a dbarqu en
     France vingt-sept mille hommes venant d'gypte, sur lesquels
     vingt-quatre mille appartenaient  l'arme: les autres taient
     des mameloucks et des gens du pays. Or, l'arme n'avait reu
     aucun renfort, si ce n'est un millier d'hommes partis par les
     trois frgates _la Justice_, _l'gyptienne_, _la Rgnre_, et
     une douzaine de corvettes ou d'avisos qui arrivrent dans cet
     intervalle.

     En 1800 et 1801, l'arme a perdu quatre mille huit cents hommes,
     soit de maladie, soit dans la campagne contre le grand-visir,
     soit  celle contre les Anglais, en 1801. Deux mille trois cents
     hommes ont en outre t faits prisonniers dans les forts
     d'Aboukir, Julien, Rahmanih, dans le dsert avec le colonel
     Cavalier, sur le convoi de djermes, au Marabou; mais ces troupes,
     ayant t renvoyes en France, sont comprises dans le nombre des
     vingt-sept mille cinq cents hommes qui ont opr leur retour.

     Il rsulte donc de cette seconde preuve, qu'au mois de septembre
     1799, l'arme tait de vingt-huit mille cinq cents hommes,
     clops, vtrans, hpitaux, etc., tout compris.

Cependant il ne s'agit plus comme autrefois de lutter contre quelques
hordes de mameloucks dcourags; mais de combattre et de rsister aux
efforts runis de trois grandes puissances: la Porte, les Anglais et
les Russes.

Le dnment d'armes, de poudre de guerre, de fer coul et de plomb,
prsente un tableau aussi alarmant que la grande et subite diminution
d'hommes dont je viens de parler: les essais de fonderie n'ont point
russi; la manufacture de poudre tablie  Raouda n'a pas encore donn
et ne donnera probablement pas le rsultat qu'on se flattait d'en
obtenir; enfin, la rparation des armes  feu est lente, et il
faudrait pour activer tous ces tablissemens, des moyens et des fonds
que nous n'avons pas.

     Les fusils ne manquaient pas plus que les hommes; il rsulte des
     tats des chefs de corps, de septembre 1799, qu'ils avaient sept
     mille fusils et onze mille sabres au dpt; et des tats de
     l'artillerie, qu'il y en avait cinq mille neufs, trois cents en
     pices de rechange au parc: cela fait donc quinze mille fusils.

     Les pices de canon ne manquaient pas davantage. Il y avait,
     comme le constatent les tats de l'artillerie, quatorze cent
     vingt-six bouches  feu, dont cent quatre-vingts de campagne;
     deux cent vingt-cinq mille projectiles, onze cents milliers de
     poudre; trois millions de cartouches d'infanterie, vingt-sept
     mille cartouches  canon confectionnes; et ce qui prouve
     l'exactitude de ces tats, c'est que deux ans aprs, les Anglais
     trouvrent treize cent soixante-quinze bouches  feu, cent
     quatre-vingt-dix mille projectiles, et neuf cents milliers de
     poudre.

Les troupes sont nues, et cette absence de vtemens est d'autant plus
fcheuse qu'il est reconnu que, dans ce pays, elle est une des causes
les plus actives des dysenteries et des ophthalmies, qui sont les
maladies constamment rgnantes. La premire surtout a agi, cette
anne, sur des corps affaiblis et puiss par les fatigues. Les
officiers de sant remarquent et rapportent constamment que, quoique
l'arme soit considrablement diminue, il y a cette anne un nombre
beaucoup plus grand de malades qu'il n'y en avait l'anne dernire, 
la mme poque.

     Les draps ne manquaient pas plus que les munitions, puisque les
     tats de situation des magasins des corps portaient qu'il
     existait des draps au dpt, que l'habillement tait en
     confection, et qu'effectivement au mois d'octobre, l'arme, tait
     habille de neuf. D'ailleurs, comment manquer d'habillemens dans
     un pays qui habille trois millions d'hommes, les populations de
     l'Afrique, de l'Arabie; qui fabrique des cotonnades, des toiles,
     des draps de laine en si grande quantit.

Le gnral Bonaparte, avant son dpart, avait  la vrit donn des
ordres pour habiller l'arme en drap; mais pour cet objet, comme pour
beaucoup d'autres, il s'en est tenu l; et la pnurie des finances,
qui est un nouvel obstacle  combattre, l'a mis sans doute dans la
ncessit d'ajourner l'excution de cet utile projet. Il faut en
parler de cette pnurie.

Le gnral Bonaparte a puis toutes les ressources extraordinaires
dans les premiers mois de notre arrive. Il a lev alors autant de
contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir
aujourd'hui  ces moyens, alors que nous sommes au-dehors entours
d'ennemis, serait prparer un soulvement  la premire occasion
favorable; cependant Bonaparte,  son dpart, n'a pas laiss un sou en
caisse, ni aucun objet quivalent. Il a laiss, au contraire, un
arrir de 12,000,000; c'est plus que le revenu d'une anne dans la
circonstance actuelle. La solde arrire pour toute l'arme se monte
seule  4,000,000.

     Depuis long-temps la solde tait au courant. Il y avait 150,000
     francs d'arrir; mais cela datait de longue main. Les
     contributions dues taient de 16,000,000, comme le prouvent les
     tats du sieur Estve, dats du 1er septembre.

L'inondation rend impossible en ce moment le recouvrement de ce qui
reste d sur l'anne qui vient d'expirer, et qui suffirait  peine
pour la dpense d'un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de frimaire
qu'on pourra en recommencer la perception; et alors, il n'en faut pas
douter, on ne pourra s'y livrer, parce qu'il faudra combattre.

Enfin, le Nil tant cette anne trs mauvais, plusieurs provinces,
faute d'inondation, offriront des non-valeurs auxquelles on ne pourra
se dispenser d'avoir gard. Tout ce que j'avance ici, citoyens
Directeurs, je puis le prouver, et par des procs-verbaux, et par des
tats certifis des diffrens services.

Quoique l'gypte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins
que soumise. Le peuple est inquiet et ne voit en nous, quelque chose
que l'on puisse faire, que des ennemis de sa proprit; son coeur est
sans cesse ouvert  l'espoir d'un changement, favorable.

     La conduite de ce peuple, pendant la guerre de Syrie, ne laissa
     aucun doute sur ses bonnes dispositions; mais il ne faut lui
     donner aucune inquitude sur sa religion, et se concilier les
     ulmas.

Les mameloucks sont disperss, mais ils ne sont pas dtruits.
Mourd-Bey est toujours dans la Haute-gypte avec assez de monde pour
occuper sans cesse une partie de nos forces. Si on l'abandonnait un
moment, sa troupe se grossirait bien vite; et il viendrait nous
inquiter sans doute jusque dans cette capitale, qui, malgr la plus
grande surveillance, n'a cess de lui procurer jusqu' ce jour des
secours en argent et en armes.

Ibrahim-Bey est  Ghazah avec environ deux mille mameloucks; et je
suis inform que trente mille hommes de l'arme du grand-visir et de
Djezzar-Pacha y sont dj arrivs.

     Mourd-Bey, rfugi dans l'oasis, ne possdait plus un seul point
     dans la valle; il n'y possdait plus un magasin ni une barque;
     il n'avait plus un canon: il n'tait suivi que de ses plus
     fidles esclaves. Ibrahim-Bey tait  Ghazah avec quatre cent
     cinquante mameloucks. Comment pouvait-il en avoir deux mille,
     puisqu'il n'en a jamais eu que neuf cent cinquante, et qu'il
     avait fait des pertes dans tous les combats de la Syrie?

     Il n'y avait pas, en septembre, un seul homme de l'arme du
     grand-visir en Syrie: au contraire, Djezzar-Pacha avait retir
     ses propres troupes de Ghazah pour les concentrer sur Acre. Il
     n'y avait  Ghazah que les quatre cents mameloucks d'Ibrahim-Bey.

Le grand-visir est parti de Damas il y a environ vingt jours; il est
actuellement camp auprs d'Acre.

     Le grand-visir n'tait point en Syrie, le 26 septembre. Il
     n'tait pas mme  Damas, pas mme  Alep; il tait au-del du
     mont Taurus.

Telle est, citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le gnral
Bonaparte m'a laiss l'norme fardeau de l'arme d'Orient. Il voyait
la crise fatale s'approcher: vos ordres sans doute ne lui ont pas
permis de la surmonter. Que cette crise existe, ses lettres, ses
instructions, sa ngociation entame en font foi: elle est de
notorit publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que
les Franais qui se trouvent en gypte.

Si cette anne, me dit le gnral Bonaparte, malgr toutes les
prcautions, la peste tait en gypte, et que vous perdissiez plus de
quinze cents soldats, perte considrable puisqu'elle serait en sus de
celle que les vnemens de la guerre occasionneraient journellement,
dans ce cas, vous ne devez pas vous hasarder  soutenir la campagne
prochaine, et vous tes autoris  conclure la paix avec la Porte
ottomane, quand mme l'vacuation de l'gypte en serait la condition
principale.

Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Directeurs, parce qu'il
est caractristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout
la situation critique dans laquelle je me trouve.

Que peuvent tre quinze cents hommes de plus ou de moins dans
l'immensit de terrain que j'ai  dfendre, et aussi journellement 
combattre?

     Cette _crise fatale_ tait dans l'imagination du gnral, et
     surtout des intrigans qui voulaient l'exciter  quitter le pays.

     Napolon avait commenc les ngociations avec Constantinople, ds
     le surlendemain de son arrive  Alexandrie; il les a continues
     en Syrie. Il avait plusieurs buts; d'abord d'empcher la Porte de
     dclarer la guerre; puis de la dsarmer, ou au moins de rendre
     les hostilits moins actives; enfin, de connatre ce qui se
     passait par les alles et venues des agens turcs et franais, qui
     le tenaient au courant des vnemens d'Europe.

     O tait la _crise fatale_? L'arme russe qui, soi-disant, tait
     aux Dardanelles, tait un premier fantme; l'arme anglaise, qui
     avait dj pass le dtroit, en tait un second; enfin, le
     grand-visir,  la fin de septembre, tait encore bien loign de
     l'gypte. Quand il aurait pass le mont Taurus et le Jourdain, il
     avait  lutter contre la jalousie de Djezzar; il n'avait avec lui
     que cinq mille hommes; il devait former son arme en Asie, et
     peut-tre y runir quarante  cinquante mille hommes, qui
     n'avaient jamais fait la guerre, et qui taient aussi peu
     redoutables que l'arme du mont Thabor: c'tait donc en ralit
     un troisime fantme.

     Les troupes de Mustapha-Pacha taient les meilleures troupes
     ottomanes; elles occupaient,  Aboukir, une position redoutable.
     Cependant elles n'avaient oppos aucune rsistance. Le
     grand-visir n'aurait jamais os passer le dsert devant l'arme
     franaise, ou s'il l'avait os, il et t trs facile de le
     battre.

     L'gypte ne courait donc de dangers que par le mauvais esprit qui
     s'tait mis dans l'tat-major.

     La peste, qui avait afflig l'arme en 1799, lui avait fait
     perdre sept cents hommes. Si celle qui l'affligerait en 1800 lui
     en faisait perdre quinze cents, elle serait donc double en
     malignit. Dans ce cas, le gnral partant voulait prvenir les
     seuls dangers que pouvait courir l'arme, et diminuer la
     responsabilit de son successeur, l'autorisant  traiter, s'il ne
     recevait pas de nouvelles du gouvernement, avant le mois de mai
     1800,  condition que l'arme franaise resterait en gypte
     jusqu' la paix gnrale.

     Mais enfin, le cas n'tait point arriv; on n'tait pas au mois
     de mai, puisqu'on n'tait qu'au mois de septembre; on avait donc
     tout l'hiver  passer, pendant lequel il tait probable que l'on
     recevrait des nouvelles de France: enfin, la peste n'affligea pas
     l'arme en 1800 et 1801.

Le gnral dit ailleurs: Alexandrie et El-A'rych, voil les deux
clefs de l'gypte.

El-A'rych est un mchant fort  quatre journes dans le dsert. La
grande difficult de l'approvisionner ne permet pas d'y jeter une
garnison de plus de deux cent cinquante hommes. Six cents mameloucks
et Arabes pourront, quand ils le voudront, intercepter sa
communication avec Catih; et comme, lors du dpart de Bonaparte,
cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il
ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger  se rendre sans coup
frir. Les Arabes seuls taient dans le cas de faire des convois
soutenus dans les brlans dserts; mais d'un ct ils ont tant de fois
t tromps que, loin de nous offrir leurs services, ils s'loignent
et se cachent. D'un autre ct, l'arrive du grand-visir, qui enflamme
leur fanatisme et leur prodigue des dons, contribue tout autant  nous
en faire abandonner.

     Le fort d'El-A'rych, qui peut contenir cinq ou six cents hommes
     de garnison, est construit en bonne maonnerie; il domine les
     puits et la fort de palmiers de l'oasis de ce nom. C'est une
     vedette situe prs de la Syrie, la seule porte par o toute
     arme qui veut attaquer l'gypte par terre, puisse passer. Les
     localits offrent beaucoup de difficults aux assigeans. C'est
     donc  juste titre qu'il peut tre appel une des clefs du
     dsert.

Alexandrie n'est point une place, c'est un vaste camp retranch; il
tait  la vrit assez bien dfendu par une nombreuse artillerie de
sige; mais depuis que nous l'avons perdue cette artillerie, dans la
dsastreuse campagne de Syrie; depuis que le gnral Bonaparte a
retir toutes les pices de marine pour armer au complet les deux
frgates avec lesquelles il est parti, ce camp ne peut plus offrir
qu'une faible rsistance.

     Il y avait dans Alexandrie quatre cent cinquante bouches  feu de
     tout calibre. Les vingt-quatre pices que l'on avait perdues en
     Syrie, appartenaient  l'quipage de sige, et n'avaient jamais
     t destines  faire partie de l'armement de cette place. Les
     Anglais y ont trouv, en 1801, plus de quatre cents pices de
     canon, indpendamment des pices qui armaient les frgates et
     autres btimens.

Le gnral Bonaparte enfin s'est fait illusion sur l'effet du succs
qu'il a obtenu au poste d'Aboukir. Il a en effet dtruit la presque
totalit des Turcs qui taient dbarqus: mais qu'est-ce qu'une perte
pareille pour une grande nation  laquelle on a ravi la plus belle
portion de son empire, et  qui la religion, l'honneur et l'intrt
prescrivent galement de se venger, et de reconqurir ce qu'on avait
pu lui enlever? Aussi cette victoire n'a-t-elle retard d'un instant
ni les prparatifs ni la marche du grand-visir.

     L'arme de Moustapha, pacha de Romlie, qui dbarqua d'Aboukir,
     tait de dix-huit mille hommes. C'tait l'lite des troupes de
     la Porte, qui avaient fait la guerre contre la Russie. Ces
     troupes taient incomparablement meilleures que celles du mont
     Thabor et toutes les troupes asiatiques, dont devait se composer
     l'arme du grand-visir.

     Le grand-visir n'a reu la nouvelle de la dfaite d'Aboukir qu'
     rivan, dans l'Armnie, prs la mer Caspienne.

Dans cet tat de choses, que puis-je et que dois-je faire? Je pense,
citoyens Directeurs, que c'est de continuer les ngociations entames
par Bonaparte; quand elles ne donneraient d'autre rsultat que celui
de gagner du temps, j'aurais dj lieu d'en tre satisfait. Vous
trouverez ci-jointe la lettre que j'cris en consquence au
grand-visir, en lui envoyant le _duplicata_ de celle de Bonaparte. Si
ce ministre rpond  ces avances, je lui proposerai la restitution de
l'gypte, aux conditions suivantes:

Le grand seigneur y tablirait un pacha comme par le pass.

On lui abandonnerait le miry, que la Porte a toujours peru de droit
et jamais de fait.

Le commerce serait ouvert rciproquement entre l'gypte et la Syrie.

Les Franais demeureraient dans le pays, occuperaient les places et
les forts, et percevraient tous les autres droits, avec ceux des
douanes, jusqu' ce que le gouvernement et conclu la paix avec
l'Angleterre.

Si ces conditions prliminaires et sommaires taient acceptes, je
croirais avoir fait plus pour la patrie qu'en obtenant la plus
clatante victoire; mais je doute que l'on veuille prter l'oreille 
ces dispositions. Si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait point,
j'aurais  combattre l'influence des Anglais. Dans tous les cas je me
guiderai d'aprs les circonstances.

     Ceci est bien projet, mais a t mal excut; il y a loin de l
      la capitulation d'El-A'rych.

     Tout trait avec la Porte, s'il avait ces deux rsultats, de lui
     faire tomber les armes des mains, et de conserver l'arme en
     gypte, tait bon.

Je connais toute l'importance de la possession de l'gypte; je disais
en Europe qu'elle tait pour la France le point d'appui avec lequel
elle pourrait remuer le systme du commerce des quatre parties du
monde; mais pour cela il faut un puissant levier; et ce levier c'est
la marine: la ntre a exist; depuis lors tout a chang, et la paix
avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable
pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet
qu'on avait pu se proposer.

Je n'entrerai point, citoyens Directeurs; dans le dtail de toutes
les combinaisons diplomatiques que la situation actuelle de l'Europe
peut offrir, ils ne sont point de mon ressort.

Dans la dtresse o je me trouve, et trop loign du centre des
mouvemens, je ne puis gure m'occuper que du salut et de l'honneur de
l'arme que je commande: heureux si, dans mes sollicitudes, je
russis  remplir vos voeux; plus rapproch de vous, je mettrais toute
ma gloire  vous obir?

Je joins ici, citoyens Directeurs, un tat exact de ce qui nous
manque en matriel pour l'artillerie, et un tableau sommaire de la
dette contracte et laisse par Bonaparte.

Salut et respect,

                                                     _Sign_, KLBER

     La destruction de onze vaisseaux de guerre, dont trois taient
     hors de service, ne changeait rien  la situation de la
     Rpublique, qui tait, en 1800, tout aussi infrieure sur mer
     qu'en 1798: si l'on et t matre de la mer, on et march droit
      la fois sur Londres, sur Dublin et sur Calcutta: c'tait pour
     le devenir que la Rpublique voulait possder l'gypte. Cependant
     la Rpublique avait assez de vaisseaux pour pouvoir envoyer des
     renforts en gypte, lorsque ce serait ncessaire. Au moment o le
     gnral crivait cette lettre, l'amiral Brueys, avec quarante-six
     vaisseaux de haut bord, tait matre de la Mditerrane; il et
     secouru l'arme d'Orient, si les troupes n'eussent t
     ncessaires en Italie, en Suisse, et sur le Rhin.

_P. S._ Au moment, citoyens Directeurs, o je vous expdie cette
lettre, quatorze ou quinze voiles turques sont mouilles devant
Damiette, attendant la flotte du capitan-pacha, mouille  Jaffa, et
portant, dit-on, quinze  vingt mille hommes de dbarquement. Quinze
mille hommes sont toujours runis  Ghazah, et le grand-visir
s'achemine de Damas. Il nous a renvoy, la semaine dernire, un
soldat de la 25e demi-brigade, fait prisonnier du ct d'El-A'rych.
Aprs lui avoir fait voir tout le camp, il lui a intim de rapporter 
ses compagnons ce qu'il avait vu, et de dire  leur gnral de
trembler. Ceci parat annoncer ou la confiance que le grand-visir met
dans ses forces, ou un dsir de rapprochement. Quant  moi, il me
serait de toute impossibilit de runir plus de cinq mille hommes en
tat d'entrer en campagne. Nonobstant ce, je tenterai la fortune, si
je ne puis parvenir  gagner du temps par des ngociations. Djezzar a
retir ses troupes de Ghazab, et les a fait revenir  Acre.

     Cette apostille peint l'tat d'agitation du gnral Klber. Il
     avait servi huit ans comme officier dans un rgiment autrichien;
     il avait fait les campagnes de Joseph II, qui s'tait laiss
     battre par les Ottomans; il avait conserv une opinion fort
     exagre de ceux-ci. Sidney Smith, qui avait dj fait perdre 
     la Porte l'arme de Mustapha, pacha de Romlie, qu'il avait
     dbarque  Aboukir, vint mouiller  Damiette, avec soixante
     transports sur lesquels taient embarqus sept mille janissaires,
     de trs bonnes troupes: c'tait l'arrire-garde de l'arme de
     Moustapha-Pacha. Au 1er novembre, il les dbarqua sur la plage de
     Damiette: l'intrpide gnral Verdier marcha  eux, avec mille
     hommes, les prit, les tua, ou les jeta dans la mer. Six pices de
     canon furent ses trophes.

     Le capitan-pacha n'tait point  Jaffa; l'arme du visir n'tait
     point entre en Syrie; il n'y avait donc pas trente mille hommes
      Ghazah. Les armes russe et anglaise ne songeaient point 
     attaquer l'gypte.

     Cette lettre est donc pleine de fausses assertions. On croyait
     que Napolon n'arriverait point en France; on s'tait dcid 
     vacuer le pays; on voulut justifier cette vacuation, car cette
     lettre arriva  Paris le 12 janvier. Le gnral Berthier la mit
     sous les yeux du premier consul; elle tait accompagne du
     rapport et des comptes de l'ordonnateur Daure, du payeur Estve,
     et de vingt-huit rapports de colonels et de chefs de corps
     d'artillerie, infanterie, cavalerie, dromadaires, etc.; tous ces
     tats, que fit dpouiller le ministre de la guerre, prsentaient
     des rapports qui contredisaient le gnral en chef. Mais
     heureusement pour l'gypte qu'un duplicata de cette lettre tomba
     entre les mains de l'amiral Keith, qui l'envoya aussitt 
     Londres. Le ministre anglais crivit sur-le-champ, pour qu'on ne
     reconnt aucune capitulation qui aurait pour but de ramener
     l'arme d'gypte en France; et que, si dj elle tait en mer, il
     fallait la prendre et la conduire dans la Tamise.

     Par un second bonheur, le colonel Latour-Maubourg, parti de
     France  la fin de janvier avec la nouvelle de l'arrive de
     Napolon en France, celle du 18 brumaire, la constitution de l'an
     VIII, et la lettre du ministre de la guerre, du 12 janvier, en
     rponse  celle de Klber, ci-dessus, arriva au Caire le 4 mai,
     dix jours avant le terme fix pour la remise de cette capitale au
     grand-visir. Klber comprit qu'il fallait vaincre ou mourir; il
     n'eut qu' marcher.

     Ce ramassis de canaille, qui se disait l'arme du grand-visir,
     fut rejet au-del du dsert, sans faire aucune rsistance.
     L'arme franaise n'eut pas cent hommes tus ou blesss, en tua
     quinze mille, leur prit leurs tentes, leurs bagages et leur
     quipage de campagne.

     Klber changea alors entirement; il s'appliqua srieusement 
     amliorer le sort de l'anne et du pays; mais, le 14 juin 1800,
     il prit sous le poignard d'un misrable fanatique.

     S'il et vcu lorsque, la campagne suivante, l'arme anglaise
     dbarqua  Aboukir, elle et t perdue: peu d'Anglais se fussent
     rembarqus, et l'gypte et t  la France.


PICES JUSTIFICATIVES.

FRAGMENS DE LA CORRESPONDANCE DE L TAT-MAJOR.


  (N 1.)     Au quartier-gnral d'Alexandrie, le 1er thermidor an VI
                                                    (19 juillet 1798).

AU GNRAL BONAPARTE.

Il y a deux ou trois jours, citoyen gnral, qu'un employ de l'arme
fit courir le bruit et rpandit partout qu'il y avait eu un mouvement
 Paris dans le sens contraire du 18 fructidor; que Lamarque, Sieys
et plusieurs autres avaient t dports; que Talleyrand-Prigord
tait ambassadeur  Vienne; Bernadotte ministre de la guerre; enfin
que vous tiez rappel.

Comme cette dernire assertion a fait une grande sensation, j'ai fait
arrter le nouvelliste pour tre interrog. Ce qui pourtant m'a fait
penser qu'il pouvait y avoir du vrai dans tout ceci, c'est le courrier
qui nous vint de Toulon, il y a quelques jours, et qui prit un air
mystrieux. Veuillez me faire connatre ce qu'il en est. _J'ai rsolu,
mon gnral, de vous suivre partout; je vous suivrai galement en
France. Je n'obirai pas  d'autre qu' vous, et je ne commanderai
pas, parce que je ne veux pas tre en contact immdiat avec le
gouvernement._ Je n'ai jamais t si avide de nouvelles et sur Paris
et sur les vnemens du Caire.

                                                               KLBER.


  (N 2.)                                       Rosette, 25 aot 1799.

LE GNRAL DE DIVISION KLBER, AU GNRAL DE DIVISION MENOU, 
ALEXANDRIE.


Je reois le 5 au soir, mon cher gnral, une lettre du gnral en
chef, dont voici l'extrait: Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4:
partez, je vous prie, sur-le-champ, pour vous rendre, de votre
personne,  Rosette, si vous ne voyez aucun inconvnient  vous absenter
de Damiette: sans quoi, envoyez-moi un de vos aides-de-camp. Je
dsirerais qu'il pt arriver  Rosette dans la journe du 7. J'ai 
confrer avec vous sur des affaires extrmement importantes. Je
traverse en deux jours le dsert et le lac Bourlos, j'arrive  Rosette
le 7  dix heures du soir, mais l'oiseau tait dnich et n'avait pas
mme pass par ici. Je m'en retourne  Damiette o j'attendrai
tranquillement les ordres de celui qui commande l'arme. Vous avez
dj sans doute appris, mon cher gnral, que la flotte qui avait paru
devant Damiette tait repartie de ce mouillage faisant route vers la
Syrie ou vers Chypre. Le bataillon de la 25e a rejoint, et j'ai reu
dans cet intervalle votre aimable lettre, dans laquelle vous me donnez
des dtails intressans du sige d'Aboukir. Veuillez bien me tenir au
courant de ce qui se passera dans l'tendue de votre commandement,
j'en userai de mme. Rien ne pourra m'tre plus agrable que de
recevoir souvent de vos lettres; et pour la premire, j'espre que
vous aurez la complaisance de me donner des dtails sur le dpart de
notre hros et de ses dignes compagnons. Je vous embrasse de coeur et
d'me.

                                                               KLBER.


  (N 3.)              Quartier-gnral d'Alexandrie, le 17 aot 1799.

LE GNRAL DE DIVISION MENOU, AU GNRAL EN CHEF KLBER.


MON CHER GNRAL,

Vous tes nomm au commandement gnral de l'arme d'gypte. Le
gnral Bonaparte est parti avant-hier dans la nuit pour la France,
avec les gnraux Berthier, Androssy, Marmont, Lannes et Murat. Je
n'entre point ici dans le dtail des motifs qui ont dtermin le
gnral Bonaparte. Cette explication ne peut avoir lieu que
verbalement. Je me bornerai  vous dire que j'ai trouv ces motifs
justes, et que cette mesure est la seule qui puisse tre de quelque
utilit  l'arme.

Le gnral Bonaparte m'a remis tous les papiers et lettres relatifs 
votre nomination: j'en ai charg le citoyen Eysotier, chef de brigade
de la 69e; il a ordre de ne les remettre qu' vous-mme. Le gnral
Bonaparte m'a dit vous avoir donn rendez-vous  Rosette, et d'aprs
son calcul, vous devez y arriver aujourd'hui ou demain. Mais, en
supposant que votre voyage ait rencontr quelque obstacle, je donne
ordre  l'adjudant-gnral Valentin, commandant  Rosette, de faire
partir sur-le-champ un exprs qui vous portera ma lettre  Damiette,
mais non celle du gnral en chef, qui restera constamment entre les
mains du chef de brigade de la 69e, jusqu' ce qu'il puisse vous la
remettre  vous-mme, ou que vous lui ayez donn des ordres pour vous
la faire passer, ou pour vous la porter. Il attendra donc  Rosette,
si vous n'y tes pas rendu, que vous lui ayez dict ce qu'il doit
faire. Le gnral en chef m'a nomm au commandement du deuxime
arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et le Bahirh; mais
je n'ai accept que provisoirement, pour plusieurs raisons; la
premire, c'est que cela doit tre  votre disposition: la deuxime,
c'est que je dsire, mon cher gnral, avant de prendre ce
commandement, si votre intention est de me le donner, avoir une
conversation avec vous. J'attendrai  cet gard ce que vous me
prescrirez sur le lieu et le temps de la conversation; je dsirerais
que cela ft le plus promptement possible.

Le gnral Bonaparte m'avait donn, avant son dpart, ordre de mettre
un embargo sur tous les btimens du port d'Alexandrie, jusqu'
trente-six heures aprs son dpart. L'embargo est lev depuis ce
matin, mais seulement pour les djermes qu'on peut expdier soit 
Aboukir, soit  Rosette; car pour les btimens destins  se rendre en
Europe, d'aprs les mmes ordres, il n'en partira tout au plus que
dans vingt-cinq jours. Le citoyen Guieux, capitaine de vaisseau, est
nomm commandant du port d'Alexandrie, qui ne devra plus tre
considr que comme port de deuxime classe. Le capitaine de frgate
Rouvier continuera de remplir ces mmes fonctions  Boulac, et aura
inspection sur toute la navigation en activit. Le capitaine de
frgate Guichard commandera tous les btimens arms du fleuve. La
ville d'Alexandrie est tranquille, mais il n'y a pas le premier sou
dans les caisses. J'ai eu ordre d'envoyer des lettres au gnral Dugua
et au divan du Caire.

Vous devez croire, mon gnral, que je suis extrmement satisfait,
d'tre sous vos ordres: soyez assur qu'en tout et partout, vous ne
trouverez personne de plus empress que moi  excuter ce que vous me
prescrirez. Je vous ai vou depuis long-temps estime et amiti
franche; je compte sur les mmes sentimens de votre part. J'ai ordre
de faire abattre ici les armes de l'Empereur, du grand-duc de Toscane
et du roi de Naples, avec lesquels nous sommes en guerre. Les consuls
de ces diffrentes nations doivent cesser leurs fonctions. J'ai aussi,
relativement  des draps pour l'habillement de l'arme, des ordres,
qui frappent les ngocians trangers. La djerme la _Boulonnaise_ est 
Rahmanih. J'envoie  Rosette les chevaux des guides que Bonaparte a
emmens avec lui en France: ils sont destins  remonter les guides
rests au Caire.

Salut et respect,

                                                        ABDALLA MENOU.


  (N 4.)                         Rosette, 3 fructidor (25 aot 1799).

J'ai reu le paquet que vous m'avez fait passer par le chef de brigade
de la 69e, mon cher gnral. J'aurais bien dsir que vous vous
fussiez rendu vous-mme ici. Ma prsence me semble trs ncessaire au
Caire; cependant je vous attendrai jusqu'au 10, neuf heures du matin.
Htez-vous donc d'arriver, afin que nous puissions amplement confrer
ensemble. Non seulement je vous maintiendrai dans le commandement du
deuxime arrondissement, qui n'aurait jamais d vous tre t, mais je
ferai encore et toujours tout ce qui pourra contribuer  votre
satisfaction, persuad que vous mettrez toujours en premire ligne le
bien de la chose, qui est notre bien commun, et d'o seulement peut
dcouler le bien public. _Si j'approuve le motif du dpart de
Bonaparte, du moins me reste-t-il quelque chose  dire sur la forme._

Adieu, ou plutt au plaisir de vous voir bientt.

 vous et tout  vous,

                                                               KLBER.


  (N 5.)                         Menouf, 14 fructidor (31 aot 1799).

LANUSSE, GNRAL DE BRIGADE, AU GNRAL EN CHEF.


Votre lettre vient de me parvenir, citoyen gnral; j'ai appris sans
tonnement, sans doute parce que j'tais prpar depuis quelques jours
 recevoir cette nouvelle, que le gnral Bonaparte s'est embarqu
pour retourner en Europe. Je ne sais si c'est par la mme raison que
ce dpart n'a pas produit le moindre effet sur l'esprit du soldat ni
sur celui de l'habitant du pays, mais, ce qu'il y a de sr, c'est que
je n'ai jamais vu le premier plus content et le second plus
tranquille. Pour moi, esprant beaucoup du gnral qui est parti, mais
comptant davantage sur la capacit de celui qui le remplace, je ne
doute point que l'issue de l'expdition d'gypte ne soit aussi belle
qu'on se l'tait promis. Vous pouvez au moins compter, citoyen
gnral, que vous trouverez des officiers qui seconderont de tout leur
pouvoir les efforts que vous serez  mme de faire pour parvenir  ce
but.

Salut et respect,

                                                              LANUSSE.


  (N 6.)                           Siout, 18 fructidor (4 septembre).

LE GNRAL DE BRIGADE FRIANT AU GNRAL EN CHEF.


Je vous accuse rception de deux paquets adresss aux gnraux
Belliard et Desaix, que j'ai fait passer de suite  Kn o ces deux
gnraux sont en ce moment. J'ai donn connaissance, par un ordre du
jour, de votre circulaire  mon adresse, aux troupes que je commande,
et le leur ai lu moi-mme. Je puis vous dire qu'officiers et soldats
ne sont point mcontens du dpart du gnral en chef, tant persuads
que le bien de l'arme exigeait ce voyage en Europe. Vous pouvez aussi
compter, mon gnral, sur l'ancien attachement que ces militaires vous
portent: ce sont vos anciens soldats de l'arme de Sambre-et-Meuse. De
mon ct, je ferai tous mes efforts pour mriter votre estime.

                                                               FRIANT.


  (N 7.)                        Damiette, 18 fructidor (4 septembre).

VERDIER, GNRAL DE BRIGADE, AU GNRAL EN CHEF KLBER.


Hier seulement, mon gnral, j'ai reu une de vos lettres du 9, de
Rosette. Oui, mon gnral, je conois que les motifs qui ont dtermin
le dpart du gnral Bonaparte avec tant de prcipitation et de
secret, doivent tre puissans. Je les respecte, ces motifs, et me
borne  esprer dans la certitude qu'tant aussi dignement remplac,
l'arme n'a qu' gagner dans les vnemens. L'amour de mon devoir,
l'estime dont vous m'honorez, sont d'assez puissans motifs pour vous
donner la certitude que toutes mes facults seront employes 
justifier les premiers et mriter de plus en plus la seconde. Le vide
que laisse, dans l'opinion, Bonaparte, est grand, tant dans le
militaire que dans les habitans du pays; mais les uns et les autres
connaissent combien vous pouvez le remplacer, et tous regardent comme
heureux cet vnement, dont ils attendent de grands rsultats. Voil
ce que pense la division que vous m'avez provisoirement laisse, et de
laquelle vous avez tout  esprer. Confiance entire en son nouveau
chef, discipline, bravoure, voil ce que je crois pouvoir vous offrir,
en vous assurant de nouveau de tout mon respect.

                                                              VERDIER.


  (N 8.)                            Kn, 21 fructidor (7 septembre).

BELLIARD, AU GNRAL EN CHEF.


J'ai reu, mon gnral, la lettre dans laquelle vous m'annoncez le
dpart du gnral en chef Bonaparte pour la France. Quels que soient
les vnemens, mon gnral, ils ne peuvent rien changer  mes
principes et  mon amour pour ma patrie, qui est et sera toujours le
mobile de toutes mes actions.

Salut et respect,

                                                             BELLIARD.


  (N 9.)                        Au Caire, 21 fructidor (7 septembre).

POUSSIELGUE, etc., AU GNRAL DE DIVISION MENOU.


Je reois, mon cher gnral, votre lettre du 13 de ce mois. Je suis
persuad que Bonaparte avait de bonnes raisons pour partir; mais je ne
lui pardonnerai jamais d'en avoir fait un mystre  des hommes  qui
il devait beaucoup, qui avaient toujours justifi sa confiance, et
qu'il laissait chargs du fardeau du gouvernement. Le gnral Dugua et
moi nous avons beaucoup  nous en plaindre; il nous a jous.

Son successeur a des talens moins brillans, mais il a des qualits
solides, et malgr mon attachement personnel pour Bonaparte, je suis
convaincu que l'on sera beaucoup plus content du gouvernement du
gnral Klber, Franais et Turcs. Il jouit d'une grande clbrit, et
il a l'estime de tout le monde au plus haut degr. Runissons-nous
tous  lui, aidons-le  mener notre vaisseau au port, et  le sauver,
en attendant, des temptes. Quant  de nouveaux systmes de finances,
j'avais, il est vrai, des vues et des projets tout prts  clore;
mais il n'est plus temps. Il faut que notre tablissement soit
consolid par un trait de paix, pour qu'on puisse innover avec
succs. Un bon plan ne russirait pas en ce moment, et alors il serait
perdu pour toujours. Soyez tranquille sur vos besoins dans votre
arrondissement, non pas que je vous promette qu'ils seront tous
satisfaits, mais vous pouvez compter qu'ils le seront dans une
proportion gale au reste de l'arme. C'est un principe que le gnral
Klber m'a annonc vouloir maintenir contre toute section de l'arme
qui pourrait tre tente de s'en carter, et dj il l'a annonc dans
un ordre du jour. Au reste, vous serez le premier  recueillir les
revenus de 1214, c'est--dire le safi de la province de Rosette pour
1213; il sera exigible  la fin de brumaire. J'ai conseill  vos
aides-de-camp de loger quelques personnes dans votre maison, c'est
l'unique moyen de vous la conserver.

                                                          POUSSIELGUE.


  (N 10.)                                        Toulon, 18 mai 1798.

AU GNRAL MOREAU.


Je ne pourrai vous crire un peu au long, mon cher Moreau, que lorsque
nous serons au large, et que je serai dgag du dtail et de
l'embarras de l'embarquement. Je n'ai pas encore un moment de libre,
et je change souvent quatre fois de linge par jour. Le vent, qui tait
favorable il y a quelques jours, a chang tout  coup, et on a profit
de cette contrarit pour faire aussi quelques changemens dans la
rpartition des troupes. Tout cela occupe et demande des sollicitudes.
Enfin, le vent parat se remettre, et s'il continue ainsi, dans trois
jours nous serons au large. Vous devez tre au fait du secret de notre
expdition; j'ai ou dire que vous la dsapprouviez, j'en ai t
fch; j'aurais dsir que tous eussiez  cet gard moins de
prcipitation. Quand on fait la chose unique qui est  faire,
l'opration est bonne, par cela mme qu'on ne pourrait pas faire
mieux; mais lorsqu'il y a au bout de tout cela de grands rsultats 
esprer, il faut, ce me semble, approuver. Je m'expliquerai mieux dans
ma premire, et comme je suis un peu paresseux pour crire, Baudot
sera celui qui vous transmettra mes ides et tout ce que je pourrais
avoir  vous dire.

Je renvoie Gaillard  Paris prs de sa femme; je vous prie de lui
remettre la somme provenue de la vente du cheval, qui, jointe  celle
qu'il tirera de ma voiture, le mettra  l'aise jusqu' ce que je
puisse donner de mes nouvelles d'au-del les mers. Prenez, au reste,
avec lui, les arrangemens de dtail que vous croirez les plus
convenables. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous crirai. Adieu,
mon cher Moreau, j'espre que le gouvernement, plus juste, aura
bientt le bon esprit de vous tirer d'une retraite pour laquelle vous
n'tes pas fait, en utilisant vos talens. Comptez  jamais sur mon
attachement et ma bien sincre amiti.

                                                               KLBER.


  (N 11.)              Au quartier-gnral du Caire,21 septembre 1799
                                  (an VII de la Rpublique franaise).

KLBER, GNRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR, GNRALISSIME DES ARMES
OTTOMANES,


     _Illustre parmi les gens clairs et sages, que Dieu lui donne
     une longue vie, pleine de gloire et de bonheur; Salut._

Le gnral en chef Bonaparte a crit  Votre Excellence, il y a trente
jours; comme il y a lieu de craindre que cette dpche n'ait t
intercepte par les btimens qui croisent dans la Mditerrane, je
crois devoir en envoyer un duplicata  Votre Excellence: il est joint
 la prsente lettre.

Vous y trouverez sans doute tout ce que vous pensez vous-mme, car la
ncessit d'une parfaite union entre la Sublime Porte et la France,
n'a jamais t un problme pour aucun politique; et il n'est pas un
Ottoman, comme il n'est pas un seul Franais qui n'ait la conviction
intime de ce qui convient aux intrts des deux nations.

Les Franais, en venant en gypte, n'avaient d'autre but que de faire
trembler les Anglais pour leurs possessions et leur commerce de
l'Inde, et les forcer  la paix.

En mme temps, les Franais se vengeaient des outrages multiplis
qu'ils avaient reus des mameloucks; ils dlivraient l'gypte de leur
domination, et rendaient au Grand-Seigneur la jouissance entire de ce
beau pays, que depuis un sicle il ne pouvait plus compter rellement
au nombre de ses provinces, puisqu'il n'en retirait aucun fruit.

La conduite des Franais a t consquente  ces principes. Arrivs en
gypte, les caravelles et le pavillon du Grand-Seigneur ont t
respects et honors. Il a t fait une guerre  outrance aux
mameloucks; leurs proprits ont t squestres, et, au contraire,
les sujets du Grand-Seigneur ont t maintenus dans leurs proprits;
ils ont t rappels dans leurs habitations. Les odjaklis et les
ministres du Grand-Seigneur ont t conservs dans leurs droits et
dans leur jouissance. Les kadis ont t confirms, et les lois turques
suivies.

L'administration civile du pays a t confie aux ulmas et aux grands
du Caire. La charge si importante de prince de la caravane de la
Mecque a t donne  un Osmanli-kiaya du pacha, et s'il n'avait pas
trahi ses devoirs, cette caravane serait partie suivant l'usage. Enfin
la religion musulmane a t protge et honore.

Malgr la dclaration de guerre de la Sublime Porte, les Franais
n'ont pas cess de tenir cette conduite franche et loyale; ils ont t
contraints, malgr leurs voeux, malgr leurs intrts,  se battre en
Syrie et  Aboukir, contre les armes qui venaient les attaquer; et au
milieu de leurs victoires et au milieu de la guerre, ils n'ont rien
diminu des gards et des sentimens d'affection qu'ils avaient
tmoigns aux Osmanlis, tant ils sentaient l'absurdit de cette
guerre, et tant ils taient persuads qu'il fallait arriver  une
prompte rconciliation.

Que l'expdition d'gypte ait t faite sans la participation formelle
de la Sublime Porte, c'est ce que j'ignore; mais il est vident que
cette expdition, pour russir par rapport aux Anglais, exigeait la
plus grande activit, et surtout le plus grand secret.

La France, sre des sentimens d'amiti de la Sublime Porte, sre
qu'elle ne pourrait blmer une expdition dont elle retirerait le
principal avantage, puisqu'il en rsulterait l'affranchissement d'une
de ses plus belles provinces, devait croire qu'elle serait toujours 
temps de justifier l'entreprise  ses yeux, surtout en appuyant ces
motifs de sa conduite, mme en gypte.

Mais aprs le malheureux combat naval d'Aboukir, le gnral Bonaparte
se trouva priv de faire connatre toutes ces vrits  la Sublime
Porte, et nos ennemis communs y virent l'occasion d'un double triomphe
contre nous et contre vous. Ils n'eurent pas de peine  persuader ce
qu'ils voulurent, et  donner  notre entreprise les couleurs les plus
odieuses, quand ils eurent le grand avantage d'tre entendus seuls, et
d'avoir pour eux les apparences rsultant d'une invasion relle.

Ils excitrent un ressentiment facile  enflammer, et ils htrent
d'autant plus la dtermination de la Sublime Porte, que la moindre
explication avec les Franais lui et dcouvert le pige dans lequel
on voulait l'entraner, et l'aurait infailliblement ramene  ses
vritables intrts.

Il faut que Votre Excellence ait la gloire de faire la paix; c'est le
plus grand service qu'elle puisse rendre  son pays.

Les Franais ne craignent ni leurs ennemis ni leur nombre; ils ne
craignent pas non plus la guerre: depuis dix ans ils en donnent des
preuves. Mais en faisant la guerre  leur ancienne amie la Sublime
Porte, c'est comme s'ils la faisaient  eux-mmes. Nous devons
pleurer, mme nos victoires, puisqu'elles affaiblissent vos armes,
auxquelles bientt il faudra nous runir pour combattre leurs
vritables ennemis.

La ngociation de cette paix est simple et facile, il n'existe point
d'intrts compliqus entre les deux nations: il ne s'agit que de
l'gypte, et l'gypte est toujours  vous, elle y est plus que jamais
puisque les mameloucks n'y rgnent et n'y rgneront plus.

Vous serez obligs de garder des mnagemens, parce que vous aurez
introduit au milieu de vous, et comme allis, vos plus cruels ennemis,
et qu'avec raison vous devez craindre qu'ils n'clatent, aussitt
qu'ils en auront une occasion qu'ils attendent avec impatience. Mais
c'est un motif de plus pour hter les ngociations, et ne pas puiser
en efforts vains et impolitiques contre nous, des armes, des hommes et
des richesses que rclament des dangers plus rels.

En un mot, et en laissant de ct toute considration trangre, la
guerre entre nous ne peut avoir aucun but.

Vous pourrez recevoir plusieurs duplicata de cette lettre. Son
importance est telle que je ne saurais trop multiplier les moyens pour
m'assurer qu'elle vous parviendra.

Si elle vous dtermine  m'envoyer une personne de votre confiance,
elle sera bien accueillie, et nous nous serons bientt entendus.

Le gnral en chef Bonaparte est parti pour aller travailler lui-mme
 une paix si ncessaire. Je le remplace, et je suis comme lui anim
du dsir de voir terminer notre malheureuse querelle.

J'ai l'honneur d'assurer Votre Excellence des sentimens d'estime et de
la considration distingue que j'ai pour elle.

                                                               KLBER.


KLBER HASARDE UNE NOUVELLE TENTATIVE AUPRS DU VISIR.

L'valuation du gnral Klber tait videmment trop faible, car enfin
aucune action n'avait eu lieu depuis la bataille d'Aboukir, o
assurment Bonaparte avait mis plus de cinq mille hommes en ligne, et
o cependant les troupes de la Haute-gypte ni celles de la Charkih,
de Damiette, de Mansoura, n'avaient combattu. Celle des forces que
nous avions en tte n'tait pas plus juste: les Anglais n'avaient pas
augment leurs croisires, les Russes n'avaient pas paru, et les
mameloucks, dont on se faisait une si terrible image, fuyaient devant
quelques centaines de fantassins perchs sur des dromadaires. La
population devait inspirer des craintes moins srieuses encore: aucune
meute n'avait clat; aucun acte, aucun symptme ne dcelait des
sentimens hostiles; loin de l, les naturels se montraient calmes,
rsigns, et faisaient peu de cas des prparatifs du visir. Le gnral
Reynier, qui leur rendait ce tmoignage, ne partageait pas non plus
les prvisions de Klber, au sujet du voltigeur de la 25e; cet
incident pouvait bien indiquer le dsir d'un rapprochement, mais ne
prouvait pas une haute confiance. L'ide d'enlever un prisonnier pour
en faire un messager d'effroi trahissait son origine: elle ne pouvait
avoir germ dans une tte turque, c'tait une suggestion de quelque
Europen. La conjecture tait probable; Klber rsolut de
l'claircir, et de savoir au juste  qui, des Musulmans ou des
Anglais, il avait affaire. La flotte croisait  l'entre du Boghaz; il
chargea l'adjudant-gnral Morand de s'assurer des vues, des forces
qu'elle pouvait avoir. Cet officier se rendit  Lesbh, se jeta dans
une chaloupe et se dirigea sur l'escadre que commandait Petrona-Bey.
Il passa la premire ligne, pntra dans la seconde; personne ne
prenait garde  lui: il demanda l'amiral. Il fut accueilli, trait
avec gards, et put observer la surprise du Turc  la suscription des
lettres qu'il lui avait rendues. Klber! s'cria l'Ottoman; et
Bonaparte?--Il est parti.--D'o?--D'Alexandrie.--Il y a
long-temps?--Le 23 aot.--Sur un btiment de guerre?--Avec deux
frgates.--Il emmne des gnraux?--Plusieurs. Il s'adressa alors 
ses Turcs, changea avec eux quelques phrases, et reprit: Quel motif
l'a dtermin  quitter l'gypte?--L'intrt de la patrie, sa gloire,
l'obissance. Il est parti comme et fait un pacha rappel par Sa
Hautesse. Petrona-Bey fit servir le caf, prsenta une pipe 
l'adjudant-gnral, et continuant la conversation: Avez-vous beaucoup
de riz au Caire?-- profusion.--Les vivres ne vous manquent pas?--Les
bls surabondent.--N'importe; les Anglais, les Russes, les Osmanlis,
ont replac sur le trne un frre du fils du dernier de vos rois. Son
envoy, M. Boyle, est dj accrdit auprs du Sultan. Il faudra bien
de force ou de gr que vous vacuiez l'gypte.

Cette singulire conversation indiquait la couleur que la guerre
allait prendre. Morand en rendit compte  son chef, et lui fit part du
peu de troupes que la flotte avait  bord. L'effendi que Bonaparte
avait envoy en Syrie rentra sur ces entrefaites, et ne fit pas un
rapport plus alarmant. L'arme turque tait peu nombreuse, Djezzar ne
voulait ni marcher ni permettre qu'on pntrt dans ses places.
L'entre d'Acre, celle de Jaffa mme tait interdite aux Ottomans. Les
subsistances devenaient chaque jour plus rares, les mameloucks
manquaient de tout, et le gnralissime, mcontent des exigences des
Anglais, montrait les vues les plus pacifiques. Ce rapport rendait
plus frappant le contraste que prsentaient les intentions
personnelles du visir avec celles de sa chancellerie. La rponse
officielle qu'avait rendue l'effendi avait toutes les grces, toute
l'amnit que l'Angleterre sait rpandre dans ses manifestes: elle
tait ainsi conue:


                           _Du quartier-gnral de Damas (sans date)._

YOUSSEF-PACHA, GRAND-VISIR ET GNRALISSIME DE L'ARME DE LA SUBLIME
PORTE,


     _Au modle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
     Grands de la secte de Jsus, l'estim et affectionn_ BONAPARTE
     _(dont la fin soit heureuse), l'un des gnraux de la Rpublique
     franaise,_ SALUT ET AMITI.

J'ai reu votre lettre par la voie de Mahmed-Koushdy, effendi, et
j'en ai compris le contenu. Tout le monde connat l'ancienne amiti
de la Sublime Porte pour la France gouverne par ses rois, et sa
grande bienveillance envers la Rpublique franaise, mais personne
n'ignore non plus que les Franais, excits et pousss par des
malintentionns, ports  semer partout le trouble et la discorde, ont
entrepris de faire des choses que jamais on n'avait oues, et
qu'aucune nation, ni ancienne ni moderne, n'a jamais faites. C'est
ainsi qu'ils ont attaqu l'gypte  l'improviste, et se sont empars
de ce pays, quoiqu'il ft sous la domination directe de la Sublime
Porte.

Il est tonnant qu'aprs une semblable dmarche, vous ayez pu crire
dans votre lettre que la Rpublique franaise est notre amie, et que
les ennemis de la Sublime Porte sont ceux que la Sublime Porte regarde
comme ses vritables et loyaux amis.

Sont-ce les Anglais, les Russes ou les Allemands, dont vous parlez
ainsi, qui ont engag les Franais  surprendre l'gypte et  s'en
rendre matres?

Lequel de ces trois gouvernemens a fait en temps de paix la moindre
chose qui soit contraire aux droits des nations?

Vous m'crivez que l'intention de la Rpublique franaise n'a t que
de dtruire les mameloucks, et qu'elle a toujours dsir de vivre en
paix et en bonne amiti avec la Sublime Porte. Mais les mameloucks
tant dans la dpendance de la Sublime Porte, c'est  elle  les
diriger; d'ailleurs, une pareille intention tait-elle conforme aux
lois des nations, mme des plus petites?

Les tmoignages de l'affection et de l'amiti de la Rpublique
franaise envers la Sublime Porte ne peuvent que paratre bien
tranges, dans le temps que, malgr la bienveillance et l'amiti que
la Sublime Porte a toujours tmoigne  votre gouvernement, les
Franais ont rompu avec elle la bonne harmonie, d'une manire
tout--fait contraire aux droits des nations, et ont commis par l une
action blmable.

C'est une ide bien extraordinaire que celle que vous avez de vouloir
instruire la Sublime Porte de la vritable situation de l'Arabie et de
l'gypte, qui lui appartiennent. Sachez qu'aprs que les Franais ont
eu de vive force attaqu l'gypte, et que la Sublime Porte leur a
dclar, conformment  la loi et aux droits des nations, une guerre
qui a pour elle tous les augures de la victoire, on n'a pas diffr un
moment  prparer tout ce qui est ncessaire pour combattre, et 
lever, dans tout l'empire ottoman, des troupes aussi nombreuses que
les toiles des cieux, pour les faire marcher par bataillons vers la
Syrie et l'gypte. Il tait ncessaire que l'hiver fint, qu'on entrt
dans la belle saison, et que moi-mme, plnipotentiaire absolu et
gnralissime de l'arme de la Sublime Porte, je me rendisse en gypte
par la Syrie, conformment aux ordres, auxquels obit l'univers, du
trs puissant, trs magnifique, trs grand, trs fort, mon protecteur,
mon seigneur, mon souverain, qui est aussi grand que le grand
Alexandre, roi des rois, asile de la justice.

Aprs avoir complt le nombre des canonniers, celui des bombes, des
canons et de tous les instrumens de guerre, je suis entr  Damas.

D'un ct, j'envoie devant moi par terre des troupes toujours fatales
 leurs ennemis, me tenant  l'arrire-garde, prt  marcher avec mon
quartier-gnral. D'un autre ct, les Franais, pour avoir rompu la
paix d'une manire inoue, ont t disperss et dtruits  Corfou et
en Italie; ce qui devait ncessairement tre le rsultat de leur
dmarche peu rflchie. Les escadres de la Sublime Porte et des deux
glorieuses nations, nos allies, les Anglais et les Russes, qui se
trouvaient dans ces parages, aprs avoir t devant Alexandrie, sont
employes en Chypre  l'embarquement d'un grand nombre de nouvelles
troupes; et l'escadre anglaise, jointe  l'escadre de la Sublime
Porte, doivent attaquer de concert Alexandrie et ces parages. Ce sera
alors, comme vous pouvez le juger vous-mme, que les Franais
connatront bien la vritable situation de l'Arabie, _et tu verras,
quand la poussire sera dissipe, si tu es sur un cheval ou sur un
ne_. (Verset arabe.)

Mais comme dans votre lettre vous manifestez le penchant que vous
avez  renouer une amiti pure et sincre, et qu'ainsi il parat que
vous demandez sret et sauf-conduit, expliquez-moi si vous dsirez
seulement sauver votre vie, parce que, dans ce cas l, en vertu de la
loi de Mahomet, qui ne permet pas d'tendre le sabre sur ceux qui
demandent grce et pardon, je vous ferai embarquer avec tous les
Franais qui se trouvent en gypte, et je vous ferai parvenir sains et
saufs dans les ports de France. Que si vous ne vous fiez pas  ce que
je vous propose, et que vous souponniez quelque mauvais dessein,
apprenez que si l'on manquait  un pareil engagement, ce serait violer
ce que la loi nous prescrit, et agir d'une manire tout--fait oppose
aux droits des nations; tandis que l'on est bien loin de se croire
permis de se dtourner,  votre exemple, du chemin droit, pour suivre
un sentier qui n'est pas conforme aux principes et aux rglemens des
nations.

Quoique la paix soit dans tous les temps prfrable  la guerre,
cette paix ne peut d'aucune manire tre conclue en gypte; mais si
vous partez, en vous embarquant sur les btimens de la Sublime Porte,
vous n'aurez rien  craindre pendant la traverse, ni de la part des
Russes, ni de celle des Anglais, nos allis; et vous pargnerez
l'effusion du sang humain, et la destruction inutile de tant de
malheureux qui seraient fouls aux pieds des chevaux des Musulmans.

Que si,  votre arrive  Paris, le voeu de la Rpublique est de
rtablir la paix, et si l'on fait part de ces dispositions  la
Sublime Porte, par la mdiation de notre ambassadeur ou de tout autre,
je ferai de mon ct tout ce qui dpend de moi, pour le succs d'une
affaire si utile.

Dans le cas o vous n'adhreriez pas  des propositions si
convenables, j'espre qu' mon arrive dans ces contres, je finirai,
comme je le dois, tout ce qui vous concerne, et je mettrai un terme 
la route que fait la Rpublique franaise, route qui ne peut la
conduire qu' sa perte. Le Crateur de la lumire et du monde
n'approuve pas les massacres que les Franais ont fait des Franais,
d'une manire contraire aux lois et aux rglemens; c'est la cause pour
laquelle ils ont commenc  tre malheureux et disperss de tous
cts.

Indpendamment de cent mille Franais environ qui ont t tus dans
les dpartemens de l'Italie, dans les villes d'Ancne et de Naples et
dans les environs, votre escadre qui tait sortie pour venir au
secours de l'arme d'gypte, a t brle et coule  fond par les
escadres des Anglais, des Russes et de la Sublime Porte. Vous pouvez
conclure de tous ces vnemens que le vent du malheur et du dsordre
commence  souffler contre les Franais, et qu'ils sont devenus
dsormais l'objet de la colre du Trs-Haut.

Vous qui tes renomm par votre intelligence, et par la sagesse de la
direction que vous avez imprime aux affaires de la Rpublique
franaise; vous aussi, vous n'avez considr le lendemain que
d'aujourd'hui.

Le Grand-Seigneur, souverain de la terre, roi des rois, asile de la
justice, ayant destin une arme formidable contre l'gypte, vous
connatrez bientt, s'il plat  Dieu, la grandeur, la dignit, le
zle et la force de la Sublime Porte.

Quoique d'aprs les fausses dmarches des Franais, et leur conduite
contraire aux droits des nations, il ne fut pas ncessaire de rpondre
 ce que vous m'avez crit; sans m'arrter  ces considrations, et
parce que le refus d'une rponse serait contraire aux usages et  la
bienveillance, je vous ai crit cette lettre amicale, et je vous l'ai
envoye par ledit effendi. Aprs que vous l'aurez reue, ce sera 
vous  choisir celui des deux partis que vous devez prendre.

                  _Sign en chiffre_ YOUSSEF, _ainsi que dans le sceau
                                                  appos  la lettre._


Cette rponse outrageante rendit Klber  toute son nergie; il
repoussa des bases qu'il ne pouvait accepter sans dshonneur, et ne
songea plus qu' combattre; il porta des troupes  Souez, runit des
btimens  Castel-Messara, fit passer des renforts au gnral Verdier,
et lui manda que si l'ennemi dbarquait sur la plage troite qui
spare la mer du lac Menzalh, il l'attaqut avec ses dragons et ses
chaloupes; que dans une position aussi resserre, trois cents de nos
braves ne devaient pas craindre d'aborder trois mille Turcs. Il
ordonna en mme temps qu'on doublt tous les postes qui protgeaient
les terres cultives, et voulut qu'au lieu d'tre rduit  la simple
dfensive, El-A'rych ft en tat de donner de l'inquitude  l'ennemi,
de tenter une sortie, d'arrter les Osmanlis et de les livrer  toutes
les privations du dsert. Il connaissait, par les rapports, la
disette qu'prouvait l'arme du visir, et prit des mesures pour
l'accrotre; il savait qu'elle tait alimente par les Arabes, et
qu'elle n'avait, pour ainsi dire, de subsistances que celles qu'elle
recevait des caravanes. Il dfendit l'exportation, abandonna aux
troupes les prises qu'elles pourraient faire, et punit de mort ceux
qui se livreraient  ce coupable trafic. Menou, toujours prt 
trancher de l'conomiste, voulut s'lever contre des arrts qu'il
jugeait trop svres, et se prvalut de l'autorit de l'ancien
commandant de Mansoura; mais Klber resta inbranlable, et rpondit au
malencontreux dissertateur que la premire loi  la guerre tait de
mettre l'ennemi dans la dtresse; qu'il persistait dans ses dcisions.

Les mouvemens n'taient pas moins actifs dans la Haute-gypte.
Mourd-Bey, aprs sa dfaite, s'tait rfugi dans le dsert, d'o il
s'chappait de temps  autre, lorsque le besoin de prendre du repos ou
de faire des vivres le pressait trop vivement. Desaix, que ces
incursions fatiguaient, rsolut d'y mettre fin; il runit quelques
troupes  cheval, des pices, de l'infanterie monte  dromadaire;
forma deux colonnes mobiles; se mit  la tte de l'une, et confia
l'autre  l'adjudant-gnral Boyer. Le gnral battit vainement le
dsert; mais son lieutenant fut plus heureux. Parti de Siout dans les
premiers jours d'octobre, il suivit le dsert jusqu' la hauteur de
Benezh, o Mourd tait tabli avec quatre tribus arabes. Le bey ne
l'eut pas plus tt aperu qu'il leva son camp; il se dirigea sur
Hesl, s'enfona dans les sables, prit la route du palais Caron, alla,
revint, et chercha par mille dtours  drober sa trace. Il ne put y
russir, et se trouva le 9, au point du jour, en face des troupes
qu'il voulait viter. Il prend aussitt son parti; il accepte la
charge, et se flatte de venger sur cette cavalerie de nouvelle espce
les checs qu'il a essuys; mais les Arabes ne sont pas  porte, que
dj elle est  terre et ouvre sur eux un feu meurtrier. Ils se
reforment, bravent les balles et les baonnettes, sont repousss,
reviennent, ne sont pas plus heureux, et rendus furieux par les pertes
qu'ils ont faites, s'lancent en aveugles sur le carr, o se brisent
leurs efforts. Ils ne peuvent ni l'abandonner ni le rompre, et se
dispersent, pour mieux l'inquiter, sur les mamelons voisins: mais ils
sont abattus par les coups presss d'une nue de tirailleurs, qui
marchent  eux, et se perdent dans les sables. Notre infanterie se
jette aussitt sur ses chameaux, et les pousse  Rauyann,  l'oasis,
et les force de se dissoudre. Mourd, harcel, traqu d'un bout du
Sad  l'autre, prend le parti de se jeter dans le Delta. Il franchit
le Nil  la hauteur d'Attfily, vite les troupes du gnral Rampon,
s'enfonce dans la valle de l'garement, change de rsolution, revient
sur ses pas, chappe aux colonnes qui le poursuivent, et regagne la
Haute-gypte. Ses tentatives auprs de la population sont moins
heureuses. En vain il sme les proclamations, prodigue les firmans;
les villages restent sourds  ses appels, aucun ne rpond  ses cris
d'insurrection.

Tout tait  la guerre: les troupes se dirigeaient sur le dsert, on
approvisionnait, on armait les forts qui couvrent les terres
cultives, personne ne pensait plus qu' punir un ennemi prsomptueux.
Sidney sentit la faute qui avait t faite, et avisa aux moyens de
renouer des communications auxquelles on ne songeait plus. Il mit son
secrtaire en avant; celui-ci, qui avait t accueilli par Marmont,
feignant d'ignorer que ce gnral avait quitt Alexandrie, lui crivit
sous prtexte de demander une rponse que rclamait le commodore, et
lui communiqua les nouvelles qu'il jugeait les plus propres  branler
la rsolution que manifestait l'arme de se maintenir en gypte: les
Directeurs avaient t renouvels; Barras seul tait rest au pouvoir,
et avait vu ses collgues chargs d'un acte d'accusation. Un des
principaux griefs qu'on allguait contre eux tait d'avoir relgu
dans les dserts la plus belle arme de la Rpublique. Le secrtaire
signalait ensuite, comme une nouvelle de mer que son correspondant
connaissait dj, la perte de l'escadre que commandait le
contre-amiral Pere, et joignait  son insidieux message une
collection de journaux qui exagraient encore l'tat fcheux o se
trouvait la France. Les flottes combines avaient repass le dtroit,
toute esprance de secours tait vanouie.

Cette lettre produisit l'effet que Smith s'en tait promis. Retenue
par l'tat-major d'Alexandrie, elle fut achemine sur le Caire, et
rendit Klber  toutes ses perplexits; il retomba sous l'inspiration
des hommes dont il avait secou la funeste influence; et lui, qui
s'tait soulev contre les insolens propos que le visir adressait 
Bonaparte, qui avait dclar qu'on ne pouvait les entendre sans se
couvrir d'infamie, ne trouva plus ni indignation ni colre contre la
plus outrageante correspondance qui fut jamais. Il avait propos de
mettre fin aux diffrends qui divisaient la France et la Sublime
Porte, et de renouer les relations d'amiti qui les avaient si
long-temps unies. Le Turc ne rpondit  ces ouvertures que par des
offres de piti, des maximes de commisration, et des doutes offensans
sur l'aptitude du gnral  traiter les hautes questions qu'il
soulevait. Ce ne fut pas tout. Il avait outrag Klber, il voulut
insulter la nation. Il dlgua ses pouvoirs  Moustapha-Pacha auquel
il adressa l'instruction qui suit:


                                                  Reue le 23 octobre.

LE GRAND-VISIR,  MOUSTAPHA-PACHA, PRISONNIER.


MON TRS HONOR, HEUREUX ET CHRI COLLGUE,

J'ai reu la lettre que vous m'avez envoye par votre trsorier, et
j'en ai compris le contenu. Dans la crainte que la lettre que
Bonaparte m'avait envoye par Mahmed-Kouschdy, effendi, n'et t
prise par les btimens qui croisent dans la Mditerrane, on m'en a
envoy une double copie, jointe  la lettre du gnral Klber qui
m'apprend que Bonaparte est parti, qu'il l'a remplac, et dans
laquelle il me tmoigne le dsir de rtablir la paix entre les deux
puissances.

Quoique je sois persuad que ma rponse  la lettre de Bonaparte,
envoye par Mahmed-Kouschdy, effendi, est arrive au gnral Klber,
j'ai cru devoir aussi lui rpondre. Je lui ai observ qu'avant de
commencer des ngociations de paix entre la Rpublique franaise et la
Sublime Porte, il fallait faire connatre les pouvoirs donns par la
Rpublique franaise  ses plnipotentiaires, dsigner le lieu o ils
pourront se runir avec ceux de la Sublime Porte et des autres
puissances trangres, et qu'on discuterait ensuite tout ce qui serait
relatif au rtablissement de la paix, d'une manire qu'elles
pourraient approuver. Je l'ai assur ensuite que s'il devait
seulement entamer des ngociations afin de pouvoir retourner avec
sret en France, je lui procurerais protection pour y arriver, lui et
tous les Franais qui sont en gypte, avec leurs armes, conformment 
ce que prescrit la loi du Prophte. Je leur garantis leur retour, en
France, sur leurs vaisseaux et sur ceux de la Sublime Porte; vous
pouvez traiter vous-mme cette affaire avec le gnral Klber et tous
les dlgus de la nation franaise, en les assurant qu'ils n'auront
rien  craindre pendant la traverse. S'ils osent dire qu'ils sont
venus en gypte avec le consentement de la Sublime Porte, qu'ils
avancent d'autres faussets, comme ils y sont habitus, et qu'ils
veuillent tablir sur ces bases fausses des ngociations, comme ils
ont coutume de le faire, d'assurer comme des vrits des mensonges qui
ne peuvent tre crus de personne, cette conduite ne serait pas capable
d'arrter un seul instant une marche victorieuse. Si les Franais
dsirent rtablir une paix durable, ils ne peuvent esprer la traiter
en gypte. S'ils ont seulement l'intention de chercher leur sret,
ils doivent tre persuads que je la leur garantirai comme je l'ai dit
auparavant. Qu'ils se gardent bien de croire qu'il leur serait
avantageux de temporiser en parlant du secours qu'ils attendent de
Bonaparte, qui peut bien en effet leur en avoir promis. Mais le vrai
motif de son dpart est l'approche de l'arme innombrable et
victorieuse de la Sublime Porte, qu'il a vue munie de toute
l'artillerie et des provisions ncessaires  la guerre. Voil ce qui
l'a fait fuir, avec le dsespoir dans l'me, et tremblant que son
arme ne s'aperoive du prcipice dans lequel il l'a entrane. Toutes
les routes sont fermes pour empcher l'arrive d'aucun secours qui
leur serait apport par leur escadre; et si Bonaparte est assez
heureux pour arriver  Paris, il ne pensera plus  revenir en gypte;
mais quand il le voudrait, les escadres anglaise et russe et celle de
la Sublime Porte, envoyes au commerce de Constantinople, et qui
doivent tre arrives dans les parages d'Alexandrie, nous assurent que
non seulement Bonaparte, mais pas mme un seul oiseau ne pourrait
passer sans tre vu et arrt. Je suis d'ailleurs prt  marcher sur
l'gypte avec mon arme redoutable. Dans le cas o les Franais
voudraient retourner sains et saufs dans leur pays, ils doivent
compter sur mes promesses, que vous pouvez leur garantir vous-mme
encore. Le but de la prsente est de vous engager  faire tout ce qui
dpendra de vous pour sauver de la mort ces malheureux Franais que le
gnral Bonaparte a si cruellement tromps. J'espre que lorsque vous
aurez reu et compris ma lettre, vous agirez en consquence de ce que
je vous dis.

_P. S._ de la main du grand-visir.


MON HONOR, HEUREUX ET CHRI COLLGUE,

Le gnral Klber, que je regarde comme mon ami, est port  vouloir
la paix: toutes les nations de l'univers la prfrent  l'effusion du
sang humain. Il faut cependant tre persuad que, quoi qu'il s'agisse
de traiter de la paix, nous mettrons la plus grande activit pour
acclrer notre marche vers l'gypte, en nous confiant toujours dans
la toute-puissance du Trs-Haut. Vous n'ignorez pas que les Franais
ont employ, depuis quelque temps, toutes sortes de ruses pour tromper
toutes les nations de l'univers. Si, dans cette circonstance, ils ont
encore la mme intention, ils ne russiront pas. Il arrive souvent que
ceux qui trompent sont eux-mmes tromps. Au reste, s'ils dsirent
sincrement ngocier avec la Sublime Porte, et nous donner des
tmoignages d'amiti en commenant des confrences de paix, qu'ils le
prouvent en retirant leurs troupes d'El-A'rych, Catih et Salhih;
qu'ils commencent par l  vous donner  vous-mme la confiance qu'ils
veulent que nous prenions: on pourra alors entamer des ngociations et
travailler  leur sret. J'espre que vous mettrez le plus grand zle
 agir en consquence.


Suivre ces ouvertures tait en accepter la base. La ngociation se
trouvait close avant d'tre ouverte; l'vacuation tait consentie, il
n'y avait plus qu' rgler quelques accessoires insignifians. Klber
envisagea la chose sous un autre point de vue. Il pensa que ces
propositions n'taient qu'un premier mot, que la question se
relverait d'elle-mme, qu'il s'agissait moins de la poser que de la
dbattre. Une autre considration contribua encore  l'garer. Il
savait quel tait le grand visir; bon, intgre, gnreux, excellent
comptable, mais vieilli dans l'administration des mines de la
Haute-Asie, et port tout  coup des modestes fonctions de collecteur
au fate du pouvoir. Ses ides taient aussi troites que sa fortune
avait t obscure; il se bera de l'esprance de le primer dans la
discussion, et qu'au lieu d'en tre le prliminaire, l'gypte serait
le gage de la paix. C'tait mal connatre la fixit des Turcs.

La tentative, nanmoins, ne laissa pas d'alarmer Sidney; il crivit 
Klber, lui donna connaissance du trait qui liait la Porte 
l'Angleterre, et demanda  intervenir dans les ngociations. Sa
msaventure d'Alexandrie lui tenait  l'me, il tremblait qu'elle ne
se rptt. Toujours insidieux, toujours philanthrope, ce qu'il
dsirait le plus lui tait indiffrent. S'il revenait sur des offres
qu'on n'avait pas craint de fltrir du nom d'embauchage, c'est qu'il
rpugnait  l'effusion du sang, qu'il souffrait de voir se consumer
dans l'exil d'aussi gnreux soldats. Que pouvaient en effet leurs
efforts contre l'Angleterre? Isols comme ils taient, sans flotte,
sans communication, qu'avait  en redouter le commerce britannique?
Qu'avait  en craindre l'Indostan? Indiffrent au fond sur la
possession de l'gypte, son gouvernement n'insistait sur l'vacuation
que parce qu'il tait li par les traits, qu'il avait garanti
l'intgrit de l'empire ottoman. Ses moyens d'ailleurs galaient sa
bonne foi; l'Angleterre tait en mesure de prouver sur le Nil, comme
elle l'avait fait sur l'Adige, qu'elle savait venger un outrage, et
ne partageait pas les principes envahisseurs du Directoire, qu'on
osait lui attribuer. La politique exigeait peut-tre qu'elle retirt
une offre trop gnreuse; mais l'humanit l'avait faite et la
politique anglaise tait de tenir sa parole sans jamais sacrifier 
l'intrt du jour. Qu'on se htt donc, qu'on ne se bert plus de la
vaine esprance de repasser en Europe, sans l'agrment de l'amiraut,
ni de parvenir  la paix avant d'avoir restitu l'gypte. L'un tait
aussi impossible que l'autre. Les injustes provocations du Directoire
lui avaient alin tous les peuples, et l'vacuation tait un
prliminaire dont on tait rsolu de ne pas se dpartir. Cette
rsolution, d'ailleurs, ne ft-elle pas immuable comme elle l'tait,
ce n'tait pas dans un lieu aussi loign du sige des gouvernemens
respectifs que pouvait se traiter une affaire de la nature et de
l'importance de celle dont il s'agissait.

Cette lettre, espce de duplicata de la dpche du visir, ne pouvait
manquer son effet sur un homme du caractre de celui auquel elle
s'adressait. Klber avait l'me haute, la rpartie heureuse, belle; il
connaissait ses avantages et aimait  les dployer. Il ne passerait
pas  un Anglais ce qu'il avait tolr de la part d'un Turc; il
s'emporterait, s'engagerait dans une vaine discussion, rpondrait avec
chaleur  ce qui aurait t combin avec astuce, et finirait par
donner prise. C'est ce qui arriva. La rponse du gnral, d'ailleurs
pleine de noblesse et de dignit, tait ainsi conue:


                Au quartier-gnral du Caire, an VIII de la Rpublique
                                                    (30 octobre 1799).

KLBER, GNRAL EN CHEF,  MONSIEUR SIDNEY-SMITH,

_Commandant l'escadre anglaise dans les mers du Levant._


MONSIEUR LE GNRAL,

Je reois votre lettre au sujet de celles que le gnral Bonaparte et
moi avons crites au grand-visir, les 30 thermidor et 1er jour
complmentaire derniers.

Je n'ignorais pas l'alliance contracte entre la Grande-Bretagne et
l'empire ottoman: mais je crois inutile de vous exposer les motifs
d'aprs lesquels je me suis expliqu directement avec le grand-visir.
Vous sentez comme moi que la Rpublique franaise ne doit  aucune des
puissances avec lesquelles elle tait en guerre, quand nous sommes
venus en gypte, compte des motifs qui nous y ont amens.

Au reste, dans les dernires confrences que j'ai eues avec
Mahmed-Kouschdy, effendi, j'ai demand moi-mme votre intervention
dans ces ngociations, persuad, comme je le suis, qu'elles peuvent
devenir les prliminaires d'une paix gnrale, que vous dsirez sans
doute autant que moi.

Je ne m'arrte pas  tout ce qui, dans votre lettre, est tranger 
cet objet; vous n'avez jamais pens srieusement, monsieur le
Gnral, qu'une arme franaise, et chacun des individus qui la
composent, pussent couter des propositions incompatibles avec la
gloire et l'honneur. Partout o l'on sert son pays, l'on est bien. Et
certes! l'gypte, le pays le plus fertile de la terre, n'est pas plus
un exil que les mers orageuses que vous tes contraints d'habiter.

Les Franais n'ont jamais demand  quitter l'gypte, uniquement pour
retourner dans leur patrie; ils le demanderaient encore moins
aujourd'hui qu'ils ont vaincu tous les obstacles intrieurs, et
multipli leurs moyens de dfense  l'extrieur; mais ils la
quitteraient avec autant de plaisir que d'empressement, si cette
vacuation pouvait devenir le prix de la paix gnrale.

Les vnemens de l'Europe et des Indes n'ont rien de commun avec ma
position en gypte. Que les armes franaises aient prouv des revers
au-del des Alpes, c'est une bataille perdue qui nous a t l'Italie,
une bataille gagne nous la rendra; et l'Europe a dj vu que la
Rpublique franaise sait se relever avec clat de ses revers.

Les forces que je commande peuvent me suffire encore long-temps, et
quelque actives que soient les croisires ennemies dans la
Mditerrane, elles n'empcheront pas plus un secours d'arriver,
qu'elles n'ont empch l'escadre franaise de passer de Brest 
Toulon, et de sortir ensuite de Toulon pour se runir  l'escadre
espagnole.

Le moindre secours que je recevrais, me rendrait pour toujours
inexpugnable. Avant deux mois, je n'ai rien  craindre du grand-visir.
Avec deux cents hommes, je garde les dfils inonds des pays
cultivs; et si cette arme est retenue dans les dserts, elle est
force d'y prir de misre.

J'ai une cavalerie et une artillerie nombreuse, pour garder les
forts, qui, dans deux mois, et lorsqu'il serait possible de faire une
attaque combine, seront inabordables. En attendant, la Nubie et
l'Abyssinie me fournissent des recrues nombreuses. Une poudrire, une
fonderie et des manufactures d'armes sont en activit, et me mettent
insensiblement en tat de me passer des secours de l'Europe. Il est
donc indiffrent  la sret de l'arme que vous soyez les matres des
deux mers avec lesquelles nous communiquons.

Mais comme le but auquel en dfinitif il faut atteindre, est la paix;
qu'on peut, en s'entendant, la faire ds  prsent comme on la ferait
plus tard; qu'on pargnerait ainsi l'effusion de beaucoup de sang;
qu'enfin je ne connais pas de gloire au-dessus de celle que l'histoire
reconnaissante distribuera aux prcurseurs d'un si grand bienfait,
j'ai fait les avances convenables pour commencer cet ouvrage; et la
place honorable que vous occupez dans la carrire politique, m'assure,
monsieur le Gnral, que votre me ne peut concevoir d'ambition plus
noble que celle de concourir  l'achever.

L'intgrit de l'empire ottoman, qui est la base de l'alliance de
l'Angleterre avec la Sublime Porte, est aussi l'objet des sollicitudes
de la Rpublique franaise. Je l'ai crit au grand-visir et je vous le
rpte, l'gypte, que nous n'avons cess de considrer comme lui
appartenant, sera restitue  cette puissance aussitt qu'une paix
solide entre la France, l'Angleterre et la Sublime Porte, assurera
cette intgrit mme de l'empire ottoman.

Je sens parfaitement comme vous, monsieur le Gnral, que la paix
gnrale ne peut avoir eu lieu avant l'vacuation de l'gypte, et
qu'elle pourrait tre acclre par l'vacuation prliminaire. Mais ce
prliminaire ne peut en tre un aux ngociations, il doit simplement
en tre une suite; et s'il est vrai que ce n'est pas dans un endroit
aussi loign du sige des gouvernemens respectifs que la paix
gnrale peut tre conclue, je ne pense pas qu'il en soit de mme pour
tablir les ngociations.

J'ajouterai,  l'gard de l'Angleterre, que les circonstances me
paraissent avoir apport de grands changemens dans ses intrts
politiques; changemens qui doivent rendre trs facile la fin de nos
malheureux dbats.

Il est temps que deux nations qui peuvent ne pas s'aimer, mais qui
s'estiment, deux nations les plus civilises de l'Europe cessent de se
battre.

Je me fliciterais, monsieur le Gnral, d'avoir avec vous l'avantage
d'arriver  ces heureux rsultats. J'en trouve un augure favorable
dans le dsir qui nous est commun de baser nos communications
officielles sur la franchise du caractre militaire; il me sera
naturel d'carter tout sentiment tranger  la plus parfaite estime.

J'ai crit au grand-visir d'envoyer deux personnes de marque pour
entamer les confrences dans un lieu qu'il indiquera; de mon ct,
j'enverrai le gnral de division Desaix et l'administrateur gnral
des finances Poussielgue. Si vous dsirez que ces confrences se
tiennent  bord de votre vaisseau, j'y consentirai volontiers.

J'ai l'honneur d'tre avec une haute considration,

                                                     _Sign_ KLBER.


Sidney ne demandait pas mieux; mais, accoutum  la marche rserve de
Bonaparte, il ne s'attendait pas  trouver tant d'abandon dans son
successeur, et cherchait dans le dveloppement, les moyens de faire
admettre son intervention. Les derniers btimens de la flotte qui
arrivait de Constantinople l'avaient joint: il commandait des troupes
aguerries, il avait reconnu les passes, fait sonder la cte; il savait
que Lesbh n'tait dfendu que par un millier d'hommes, il rsolut de
l'attaquer. Il forma ses chaloupes canonnires, le feu s'ouvrit; en un
instant la plage fut couverte de projectiles. Ils firent assez peu
d'effet, jusqu' ce qu'enfin, se concentrant sur une tour que nous
occupions  un quart de lieue en mer, ils nous forcrent  l'vacuer.
Le commodore s'y tablit, dploya de nouveau ses embarcations, et fit
redoubler le feu.

Prvenu de ce petit chec, Klber fit aussitt ses dispositions pour
recevoir l'attaque qui se prparait. Desaix venait d'arriver au Caire;
il lui donna cent cinquante dragons, deux bataillons d'infanterie, et
le fit partir pour Damiette, dont il le chargea de diriger la dfense.
Ce secours fut inutile, tout tait termin lorsqu'il arriva. L'ennemi
avait continu son feu, et s'tait enfin dcid  prendre terre aprs
quatre jours d'une canonnade non interrompue. Il avait choisi, pour
point de dbarquement, la zone troite qui spare la mer du lac
Menzalh et que sillonnaient dans toute son tendue les batteries de
ses vaisseaux. Le 1er novembre, ses chaloupes se mirent en mouvement
ds que le jour commena  paratre, et jetrent du premier transport
quatre mille hommes  la cte. Tous aussitt se mettent  dfoncer, 
remuer la terre et dessinent une espce de tranche, pendant que les
embarcations courent chercher un nouveau convoi. Le gnral Verdier,
qui tait camp  quelque distance, ne leur laisse pas le temps
d'achever. Il marche sans dlibrer, brave le feu des chaloupes,
arrive aux retranchemens, joint les Turcs et engage une mle
furieuse. Pas un cri, pas un coup de feu! On se choque, on donne, on
reoit la mort sans profrer un mot; le cliquetis des armes est le
seul bruit qui se fasse entendre au milieu de cette vaste scne de
carnage. Enfin les Osmanlis sont rompus; trois mille d'entre eux sont
couchs dans la poussire, le reste cherche  regagner les chaloupes
qui l'ont jet sur la plage, ou implore la clmence du vainqueur.
Telle fut la fin de cette expdition qui devait nous arracher
l'gypte. L'arme avait succomb sous les murs d'Aboukir,
l'arrire-garde vint expirer sous ceux de Damiette: ainsi l'avait
voulu la destine.

L'escadre tait battue; les vents la portaient au large, elle ne
pouvait dsormais rien tenter en faveur du visir. Sa dfaite devait
relever la ngociation, et la placer sur ses justes bases. Klber le
sentait, le mandait  Desaix; mais rendu bientt  son irrsolution
premire, il ne voyait, ne rvait que le visir. En vain le gnral
Verdier lui annonait qu'il avait soigneusement interrog les
prisonniers qu'il avait faits; que tous taient d'accord, qu'ils
arrivaient de Constantinople et n'avaient aucune communication avec
Joussef, dont ils ignoraient la force et estimaient peu l'activit.
Klber n'en voulait rien croire; il s'obstinait  ne voir dans
l'attaque de Damiette qu'une diversion partie de Ghazah, et ordonnait
 Desaix de ne rien ngliger pour se mettre en rapport avec Sidney.
Mais celui-ci avait gagn la haute mer; Morand, qui lui portait la
dpche du gnral en chef n'avait pu l'atteindre, et avait t oblig
de pousser jusqu' Jaffa. Loin de chercher  ouvrir des
communications, dont les fruits taient dj si dplorables, le
gnral rsolut de profiter de l'loignement du commodore pour les
rompre tout--fait. Il crivit  Klber, lui peignit l'exaltation des
troupes, les difficults que prsentait la cte couverte de forts et
de boue. Il lui reprsenta qu'il suffisait de quelques rparations
pour mettre Lesbh hors d'insulte, et qu'avec une place de cette force
que protgeait un bon foss, que dfendait une immense tendue de
vase, il n'avait rien  craindre d'un dbarquement. Au surplus,
l'expdition qui s'tait prsente  l'embouchure du Nil arrivait
directement de Constantinople, et n'avait rien de commun avec l'arme
du visir. Sidney, qui l'avait si bien fait battre, tait accouru se
disculper auprs du gnralissime. Je n'ai pas besoin,
poursuivait-il, de le porter  la paix. Il n'a qu'un but, qu'un dsir,
qu'une volont, celle de ngocier pour nous prouver qu'il faut que
nous nous en allions bien vite. La gloire qui lui en reviendrait dans
son pays, chez les Russes et chez les Turcs, lui fait tourner la tte.
Il parat qu'il a peur de la voir chapper, car il a l'air inquiet.
Les revers que ses soldats prouvent, c'est--dire les Osmanlis,
paraissent le faire peu aimer d'eux. Encore quelques revers, ces
bonnes gens, je crois, s'accommoderont. Battez le grand-visir, ils
feront tout ce que vous voudrez. La saine politique ne leur entrera
dans la tte qu'aprs bien des corrections; encore une bonne, et tout
ira bien, du moins je le prsume. Smith s'impatientait de n'avoir pas
de vos nouvelles; il frappait du pied, il s'criait: Le gnral
Klber devrait me rpondre; ce que je lui ai dit est honnte; je le
croyais plus raisonnable que le gnral Bonaparte. Vous voyez
d'aprs cela, mon gnral, qu'il ne demande pas mieux que de ngocier.
Tout ce qu'il veut, c'est que nous partions le plus tt possible.
Quand un ennemi demande quelque chose avec instance, c'est que cela
lui tient  coeur ou lui fait bien du mal: c'est, je pense, une raison
de ne pas l'accorder lgrement.

Menou conseillait la mme rserve Les prvenances des Anglais lui
taient suspectes. _Milord et messieurs_ taient inquiets, soucieux;
ils mditaient srement quelque complot, tramaient quelque surprise,
mais tout tait en veil, depuis Damiette au Marabou. _S'ils
arrivaient comme le vent, ils tomberaient comme la grle_; on pouvait
s'en rapporter  lui. Le gnral en chef n'avait besoin que de
prudence, de sang-froid, pour rendre un service signal  la
Rpublique, et ajouter  sa rputation militaire celle d'un trs
habile et trs heureux ngociateur.

Klber avait naturellement l'me ouverte  toutes les inspirations
nobles et gnreuses. Ses lieutenans s'adressaient  son courage; ils
lui parlaient de dangers, de gloire, ils ne pouvaient manquer de faire
impression sur lui. Il sentit, en effet, qu'il avait t emport loin
du but. Il chercha  revenir sur lui-mme; il se fit rendre compte de
la situation des corps, voulut connatre les mouvemens qu'ils avaient
faits, les vues, les esprances des gnraux qui les avaient conduits.
La correspondance de tous ceux qui avaient command fut analyse avec
soin. Ce travail, loin de justifier les bases qu'on s'tait laiss
imposer, ne prsentait que des motifs de scurit. Les croisires
taient faibles, les mameloucks disperss, les Osmanlis aux prises
avec la faim: nos troupes, lectrises par la victoire et le butin
qu'elles avaient fait, taient assures de vaincre, et ne demandaient
que nouvelle fte, comme l'crivait Desaix. Ces bonnes dispositions
furent inutiles. Un Tartare, expdi de Jaffa, fit vanouir toute la
rsolution que Klber avait montre. L'nergie du soldat plia devant
la responsabilit du gnral; il craignit de courir les chances d'une
action, et rsolut de s'en remettre encore aux subtilits de la
diplomatie. Peut-tre un peu de prsomption se mlait  ce dessein. Il
se confiait  la supriorit europenne, et ne dsesprait pas de
_dessiller les yeux au pauvre grand-visir_. Menou tait dsign pour
oprer ce prodige, mais le rus Abdalla n'eut garde d'accepter la
mission. Il luda, se perdit en considrations sur l'tat o se
trouvaient les Ottomans. Il reprsenta que la Turquie tait  bout,
qu'elle excrait les Russes et ne pouvait marcher qu'avec dfiance
contre un ennemi qu'ils combattaient. Klber n'en voulut pas
davantage. Ces aperus le touchaient peu; ne croyait pas  la sagesse
des gouvernemens, et perdait patience quand il l'entendait invoquer.
Leur sagesse! rptait-il avec amertume, mais le divan a ouvert les
Dardanelles aux Moscovites, le Directoire nous a mis aux prises avec
les Turcs. Qu'attendre? que se promettre dsormais? comment, dans
cette vaste confusion de choses et d'intrts, prvoir ce qui
arrivera, pressentir ce qui n'aura pas lieu? Au reste, je ngocierai,
je combattrai, je ferai tout pour gagner du temps. Chacun en agira de
mme, et la fortune dcidera. Ces brusques allocutions ne
satisfaisaient pas Menou. Il voulut revenir sur les rapports qu'ont
entre eux les tats; mais Klber refusa de se prter  ses
dissertations. Il lui dfendit de l'entretenir de politique, et
ordonna  Desaix de ngocier.

Ce gnral ne savait trop avec qui, Sidney avait disparu, le visir
n'arrivait pas; il commenait  croire qu'il en serait quitte pour
battre ce qui restait d'Ottomans sur la cte, lorsqu'il apprit que
leur chef avait enfin plant ses tentes  Jaffa. Il voulut essayer si
une nouvelle tentative ne rendrait pas Klber  son lan. Il lui
crivit, et faisant lgrement allusion au long effroi qu'on lui avait
donn du visir; il lui exposa l'insolence des Turcs, les prtentions
des Anglais, et l'impossibilit de rien arrter de raisonnable avec
eux avant de les avoir dfaits. Vous m'annoncez, lui mandait-il
l'arrive du visir  Jaffa. Il tait temps qu'il vnt, car en voil
beaucoup qu'il est en marche. Je suis bien convaincu qu'il ne fera pas
de paix qu'il n'ait t battu. Les Turcs sont trop insolens et ont la
tte trop dure pour entendre si facilement raison. Il faut les
triller souvent pour leur faire comprendre quelque chose. Smith sera
plus traitable; mais il voudra que vous partiez de suite. Si la
fortune vous faisait battre le visir, ils seraient tous plus
raisonnables. Il lui exposait ensuite combien les armes qui
menaaient l'gypte taient peu redoutables, et les chances qu'il
avait pour lui. Elles n'avaient plus de flotte pour les appuyer: elles
marchaient sans ordre. Les corps s'attendaient, se devanaient,
agissaient sans concert; un tel assemblage tait hors d'tat d'obtenir
des succs dcisifs sur des troupes aguerries.

Ces considrations taient vraies; mais peu de jours avaient suffi
pour compliquer la position du gnral en chef. Bonaparte avait, de
prime abord, pntr Sidney et interdit toute communication avec son
escadre. Klber, plus confiant, tint une conduite oppose; il laissa
imprudemment affluer les Anglais sur la cte: l'inquitude, la
sduction courut aussitt nos rangs. Quelle folie de s'obstiner 
garder l'gypte, de dfendre des principes que la victoire avait
proscrits. Les gnraux taient las de guerre, d'anarchie; ils taient
rsolus de mettre un terme aux maux qui les consumaient. Ils allaient
arborer les couleurs royales; ils attendaient le prince de Cond, et
se disposaient  rentrer en France les armes  la main. Les souvenirs
qu'on s'appliquait  rveiller, les desseins qu'on attribuait  leurs
chefs branlrent les soldats. Ils devinrent impatiens, mutins, et ne
se prtrent plus qu'avec rpugnance  loigner l'poque d'une
vacuation qu'ils croyaient arrte. Encourage par ces succs, la
malveillance redoubla d'efforts. Argent, proclamations, crits
anonymes, tout fut rpandu  pleines mains. Partout on excitait les
troupes  la rvolte, partout on leur prchait l'insubordination.
Lanusse cherchait  intercepter ces crits; Menou jurait qu'il ne
survivrait pas  la Rpublique. Mais ni ces soins ni cette rsolution
ne remdiaient au dsordre. L'anxit de Klber tait au comble. Les
rapports qui arrivaient de toutes parts vinrent encore l'augmenter. On
enrlait ouvertement pour les mameloucks au Caire, on sortait
furtivement des armes d'Alexandrie. Les caravanes partaient en plein
jour de Mansoura, le parlementage, comme l'crivait Dugua, portait son
fruit. Bientt mme il eut des consquences qu'on n'et os prvoir.
Les troupes, gares par des suggestions qui pourtant avaient t
signales bien des fois, demandrent imprieusement leur solde et
refusrent de marcher. En vain Verdier, qui venait si glorieusement de
triompher  la tte de celles qui occupaient Damiette, essaya de les
ramener: les prires furent aussi inutiles que les menaces; il ne put
les apaiser qu'en avisant aux moyens de les satisfaire. Lanusse fut
plus heureux quelques jours plus tard, et parvint  contenir les
siennes; mais toutes taient agites, mcontentes, prtes  clater.
Klber, stupfait, ne savait que rsoudre. Il tait humili, constern
de ce soulvement inattendu, et cherchait  l'apaiser lorsque le
persiflage du reis-effendi vint lui faire encore mieux sentir le
danger qu'il y a  trop tendre ses communications. Cette lettre, qui
rpondait  la dpche transmise par Moustapha, tait ainsi conue:


LE REIS-EFFENDI, MINISTRE DES RELATIONS EXTRIEURES DE LA SUBLIME
PORTE,  MOUSTAPHA-PACHA.

  28 de gemaizcoulaher, l'an de l'hgire 1214; savoir, 28 brum. an VIII
                                                        (19 nov. 1799).


MON MAGNIFIQUE, PUISSANT, GNREUX, CLMENT SEIGNEUR ET MATRE.

Le contenu de toutes les lettres qui sont parvenues de la part du
gnral en chef franais l'honor gnral Klber,  mon puissant,
misricordieux bienfaiteur et matre le grand-visir, gnralissime des
armes ottomanes, a t bien compris par sa hautesse et par moi votre
serviteur, qui occupe actuellement la place du reis-effendi. Quoique
le gnral votre ami m'ait paru sous diffrens rapports tre un homme
sage, prvoyant et intelligent, je ne puis approuver ni comprendre sa
manire d'crire, o l'on trouve quelques phrases qu'on ne peut
saisir, et qui peuvent tre expliques de diffrentes manires. Il
dit, d'un ct, que la nation franaise, ancienne amie de la Sublime
Porte, n'avait pas le moindre avis de l'occupation de l'gypte par
l'arme franaise, opre par l'instigation d'une bande sditieuse;
que le conseil ayant discut sur une affaire si mauvaise et sinistre,
tait sincrement port  faire la paix avec la Sublime Porte: il dit
de plus d'tre notre ami, et il conteste de l'tre. De l'autre ct,
il dit tre prt  tout, mme  se battre contre les armes de la
Sublime Porte. Tantt il veut vacuer l'gypte; tantt il fait voir
qu'il voudrait faire cette vacuation d'une manire  n'avoir rien 
craindre. D'un ct, il fait changer la face des affaires en
n'expliquant pas clairement qu'il ne se propose pas d'vacuer
l'gypte; de l'autre ct, aprs avoir allgu l'opinion de la nation
franaise relativement  l'invasion de l'gypte, il dit que pour
n'tre pas rprimand par cette mme nation et par le Directoire
excutif, pour avoir quitt l'gypte, il veut tre muni d'un titre qui
est impossible. Le moyen de comprendre comment un homme intelligent
peut crire des phrases qui se croisent les unes avec les autres, de
sorte que ce qu'il parat vouloir dans un endroit s'oppose et fait
changer de face  ce qu'il demande dans un autre? Il est certain que
si le gnral mettait sous ses propres yeux et examinait attentivement
ses crits et la signification vritable qui doit y tre donne par
ceux  qui ils sont adresss, il ne pourrait que s'apercevoir de
l'opposition des phrases qui s'y trouvent, et du jugement que l'on
doit en porter. Si le gnral croit que ceux  qui il envoie ses
crits ne se pntrent pas de leur vritable signification, il se
trompe; il se trompe encore s'il croit qu'il n'y a pas des personnes
capables d'approfondir le vritable sens des choses: des hommes
intelligens et sages, dont le but est de concilier et d'arranger les
affaires, ne doivent pas d'ailleurs avoir de pareilles fantaisies. Le
gnral votre ami doit tre convaincu le premier que des formes
pareilles de traiter peuvent tre compares  des btisses
transparentes, dont tous les contours ont toujours t connus la
Sublime Porte, qui dcouvrit les choses les plus caches, et qui
dveloppe les affaires les plus embarrasses et les plus compliques.
Puisque le gnral votre ami dsire empcher l'effusion du sang
humain, pourquoi ne pas diriger ses paroles et ses actions vers le
vritable but? pourquoi ne pas faire en sorte que ses intentions
soient toujours pures et constantes, que toutes ses expressions soient
sincres et loyales, que toutes ses phrases soient conformes les unes
aux autres? Voil la conduite qui doit tre tenue par tous ceux qui
agissent lgalement en hommes, sans dissimulation, et qui ont pris
leur parti.

Quoique ni Votre Excellence, ni moi votre serviteur n'ayons aucune
destination spciale dans cette affaire, tous les hommes qui aiment le
bien doivent contribuer  ce qu'elle prenne une bonne tournure et
qu'elle ait un heureux succs. J'ai pens en consquence que je devais
expliquer tout ce qui pourrait rencontrer quelque difficult, d'une
manire toujours digne et conforme  l'tat et au mrite des deux
parties.

Si l'on finit par traiter d'une manire conforme  celle que j'ai
annonce, que les paroles et les faits soient toujours conformes les
uns aux autres, tout ira bien, et tout sera bientt arrang; et comme
il est trs clair et vident que l'on ne pourrait que faire natre
des difficults  la russite de l'affaire que l'on traite, par des
paroles et par des faits qui se croiseraient les uns les autres, l'on
espre que dornavant, avec la grce du Trs-Haut, tout sera nonc
d'une manire claire et vidente, et que la sincrit des intentions
des deux parties sera exprime de sorte qu'il n'y aura pas le moindre
doute ni quivoque. Je vous prie de croire digne de votre attention ce
que j'ai eu l'honneur de vous exposer, mon magnifique, puissant,
gnreux, clment seigneur et matre.

                                           _Sign_ MOUSTAPHA-RASIKH.


Morand arriva quelques jours aprs la dpche du reis-effendi. Il
avait joint le commodore  Jaffa; les propositions dont il tait
porteur avaient t discutes, accueillies en plein conseil; et Smith,
toujours prompt  attester l'honneur, la bonne foi, n'avait pas manqu
d'assurer Klber de la dlicatesse qu'il apporterait dans la
ngociation.

Le visir fut moins poli. Il distribua en gnral quelques maximes sur
l'accord qu'il doit y avoir entre les paroles et les actions; il le
prvint ensuite que ses dpches avaient t soumises au commodore, et
au conseiller russe qui suivait le quartier-gnral ottoman; que le
conseil avait agr ses propositions et _charg le commandant Smith de
ngocier l'affaire relative  l'vacuation_. Le commodore se trouvait
ainsi accrdit par la Porte et la Russie. Le grand-visir signifiait
les pouvoirs dont il tait revtu; il devenait inutile de vrifier le
titre de plnipotentiaire de la Grande-Bretagne qu'il avait pris; il
n'y avait plus qu' se runir. Klber avait dsign pour ses
plnipotentiaires le gnral Desaix et l'administrateur Poussielgue.
Il les envoya attendre  Damiette l'apparition du commodore, et leur
remit les instructions qui suivent:


INSTRUCTIONS

     _Donnes par le gnral en chef Klber, au gnral de division
     Desaix, et  l'administrateur gnral des finances Poussielgue,
     pour les confrences relatives  l'occupation et  l'vacuation
     de l'gypte._

1. Les envoys proposeront,  l'ouverture des confrences, d'arrter
une suspension d'armes pour tout le temps qu'elles dureront, sous la
condition, en cas de rupture, de n'en agir offensivement de part et
d'autre, que quinze jours aprs la notification de ladite rupture. Si
cette proposition est agre, mme avec quelques modifications que les
envoys trouveront convenables, ils sont autoriss  signer ledit
armistice.

2. La triple alliance entre la Porte, les Anglais et les Russes,
ayant eu pour objet apparent l'intgrit du territoire de l'empire
ottoman; une des premires conditions  exiger pour consentir 
l'vacuation de l'gypte, est la dissolution de cette triple alliance
contre la France, et une nouvelle garantie du gouvernement anglais de
cette mme intgrit de l'empire ottoman.

3. Depuis l'envahissement de l'gypte par les Franais, la Porte, en
usant de reprsailles, s'est empare des les de Corfou, Zante et
Cphalonie. Les envoys demanderont, de la manire la plus expresse,
que ces les, et ce qui en dpend, soient restitues  la France, 
qui elles seront garanties par la Porte et par le gouvernement
anglais, tout le temps que durera la guerre.

4. Ainsi, ds que l'vacuation de l'gypte aura t arrte, ces les
et les places qu'elles renferment ou qui en dpendent, seront
abandonnes par les troupes de la Porte, et par celles de ses allis.
Le gnrai en chef Klber sera le matre d'y envoyer de suite, et
directement de l'gypte, telles garnisons, munitions de guerre et de
bouche qu'il jugera convenables. Il est entendu, du reste, que les
ports et places de ces les seront restitus dans le mme tat o ils
se trouvaient lorsque les troupes ottomanes s'en sont empares.

5. Le gouvernement anglais tirant le plus grand avantage de
l'vacuation de l'gypte, il lui sera demand formellement, ainsi qu'
la Porte, une garantie sur la possession, durant la guerre, des les
de Malte et de Goze, de leurs forteresses et dpendances. Le gnral
en chef aura pareillement la facult de ravitailler la forteresse de
Malte et ses dpendances, tant en troupes qu'en munitions de guerre et
de bouche, qui seront envoyes directement de l'gypte avec les
passe-ports et sauf-conduit ncessaires. Le gnral en chef pense que
cet article devra souffrir d'autant moins de difficults que, si la
Sublime Porte et le gouvernement anglais avaient  opter sur
l'occupation de ces les par les Franais ou par les Russes, ils
devraient, en bonne politique, solliciter les premiers pour y rester
et s'y maintenir plutt que de les voir possdes par les derniers.

6. Dans le cas o, par l'acceptation des articles ci-dessus,
l'vacuation de l'gypte serait consentie par les plnipotentiaires
franais, ils traiteront des dtails sur la manire dont cette
vacuation aura son excution, et stipuleront, nominativement les
places et forts qui seront successivement remis aux commissaires de la
Porte.

7. Aussitt que le gnral en chef sera instruit de l'acceptation des
articles ci-dessus, il enverra au lieu o se tiendront les confrences
l'ordonnateur de la marine, pour rgler et dterminer le nombre de
btimens qui devra tre fourni par la Porte  l'arme franaise, pour
elle, ses bagages, munitions de guerre et de bouche.

8. La forme des sauf-conduit pour le passage de l'arme sera stipule
particulirement: ils devront tre conus de la manire la plus
honorable, et tels qu'il ne puisse tre apport aucune entrave  ce
qui aura t convenu de part et d'autre.

9. Les dlgus franais exigeront la garantie de la vie et des biens
de ceux des habitans de l'gypte qui ont servi les Franais avec la
soumission que l'on doit  tout gouvernement tabli.

10. Toutes choses devant tre rtablies entre la France et la Sublime
Porte comme par le pass, les ngocians franais rsidans en gypte,
ou ceux qui voudraient s'y fixer par la suite, jouiront de la mme
libert, des mmes privilges et franchises qu'avant l'occupation de
ce pays par l'arme franaise.

11. Tous les prisonniers faits de part et d'autre,  Corfou, Zante,
Cphalonie, en Syrie, ou en Barbarie, ou sur quelque autre point de
l'empire ottoman, soit par les Franais, la Porte, les Anglais ou les
Russes, seront mis en libert sans ranon, et renvoys dans leur
patrie respective, avec les secours et passe-ports ncessaires.

12. Toute hostilit entre la France et la Sublime Porte, ainsi
qu'entre les puissances barbaresques, cessera aussitt aprs
l'vacuation de l'gypte, en attendant la conclusion dfinitive de la
paix entre lesdites puissances.

13. Les plnipotentiaires franais sont autoriss  stipuler et
consentir toutes les autres conditions qu'ils jugeront convenables ou
conformes aux intrts de la nation, mais en tant seulement qu'elles
ne seront pas diamtralement contraires, ni attnuantes de celles
portes dans les prsentes instructions.

14. Si cependant notre situation en Europe tait telle que nos
frontires fussent dj envahies, nos places principales prises ou
attaques, ce que les plnipotentiaires connatront facilement par les
papiers publics qu'on ne manquera pas de leur communiquer; comme alors
probablement les plnipotentiaires adverses n'acquiesceront pas aux
conditions ci-dessus, et qu'ils insisteront au contraire sur
l'vacuation pure et simple de l'gypte, les plnipotentiaires
franais dclareront, dans ce cas, que jamais gnral franais ne
consentira  une semblable vacuation que sur les ordres par crit de
son gouvernement: ils demanderont un sauf-conduit pour expdier un
courrier extraordinaire au Directoire excutif, et une suspension
d'hostilits, jusqu' son retour, qui sera fix  quatre mois.

15. Le mme arrangement pourra avoir lieu dans le cas o les
plnipotentiaires ennemis auraient  consulter leurs cours sur les
diffrentes conditions proposes, aux fins d'avoir leur consentement.

16. Les plnipotentiaires ne correspondront officiellement que par
crit.

Fait au quartier-gnral du Caire, le 16 frimaire an VIII de la
Rpublique franaise,

                                                       _Sign_ KLBER.
                                           Pour copie conforme,
                                                       _Sign_ KLBER.


PICES JUSTIFICATIVES.


RPONSE DU GRAND-VISIR, _ la Lettre qui lui a t crite par le
gnral en chef_ KLBER, _le 5e complmentaire an_ VIII,

  Apporte le 1er brumaire an VIII par le trsorier de Moustapha-Pacha,
                                                   prisonnier au Caire.


  (N 1.)                    Au quartier-gnral de Damas (sans date).


     _Au Modle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
     Grands de la secte de Jsus,  l'honor et estim_ KLBER, _dont
     la fin puisse tre heureuse, un des Gnraux de France,_ SALUT ET
     AMITI.

J'ai reu la lettre que vous m'avez envoye par le trsorier de
Moustapha-Pacha, et j'en ai compris le contenu, qui me fait voir que
vous tes dispos  rtablir la paix entre la Sublime Porte et la
Rpublique franaise, et que vous cherchez  excuser ce qui s'est
pass. Vous m'avez annonc en mme temps que Bonaparte tait parti du
Caire, et que vous l'aviez remplac. J'ai reu, jointe  cette lettre,
la double copie de celle que m'avait crite Bonaparte, qui me fut
remise par Mahmed-Kouschdy effendi, et que vous me dites m'avoir
envoye dans la crainte que la premire n'ait t prise par quelqu'un
des btimens qui croisent dans la Mditerrane. Je pense que vous avez
reu ma rponse  la lettre de Bonaparte, que j'ai envoye par le
mme, effendi qui tait porteur de la sienne, et que vous avez
parfaitement compris le sens de ce que je lui crivais.

Il me semble par votre lettre, ainsi que je vous l'ai dj dit, que
vous dsirez la paix, que les hommes senss ont toujours prfre  la
guerre. Quel est celui qui n'aime pas mieux la tranquillit publique
que l'effusion du sang humain!

Je dois vous observer, d'aprs le dsir que vous montrez de rtablir
la paix entre la Sublime Porte et la Rpublique franaise, qu'il faut
commencer par faire connatre les pouvoirs donns par les cinq
Directeurs de France, dsigner ensuite les plnipotentiaires et le
lieu des confrences, o l'on pourra discuter tout ce qui peut renouer
cette paix entre les deux puissances, et que ncessairement ces
prliminaires prendront beaucoup de temps.

Si, en me proposant la paix, vous n'avez d'autre intention que de
retourner en sret d'o vous tes venu, et entamer des ngociations
pour cet objet; quoique je sois en route pour marcher au Caire, suivi
d'une arme innombrable et pleine de confiance dans la puissance du
Trs-Haut, la loi de Mahomet prescrivant formellement  tous les
musulmans de favoriser tous ceux qui demandent protection et salut,
ainsi que je l'ai dit dans ma rponse  Bonaparte, je vous ferai avoir
toute sret de la part de la Sublime Porte, pour qu'il n'arrive le
moindre dommage, de la part des Anglais ou de tout autre,  vous, ni 
aucun des Franais qui sont en gypte, et qui pourront en partir avec
leurs armes. Je garantirai votre retour en France sur les btimens
franais qui sont en gypte, et s'ils ne suffisent pas, sur ceux de la
Sublime Porte.

_Lorsque vous serez arrivs dans votre pays, si votre rpublique
tmoigne le dsir de rtablir la paix avec la Sublime Porte_, vous
savez qu'il doit tre ouvert  cet effet des ngociations entre des
envoys de part et d'autre, conformment aux anciens usages tablis.

Si vous dsirez donc assurer votre retour dans votre pays, cet
arrangement pourra avoir lieu conformment  ce que je viens de vous
dire; et si vous avez quelque autre moyen qui vous paraisse plus
convenable pour votre sret, ne tardez pas  m'en instruire. C'est
pour cet objet que je vous ai crit la prsente; quand vous l'aurez
reue, et que vous en aurez compris le contenu, rflchissez beaucoup
 sa fin, en saisissant bien ce que je vous propose.

Sign en chiffre JOUSSEF, ainsi que dans le sceau appos  la lettre.

Traduit par le citoyen Brascevich, interprte du gnral en chef.

                                            _Sign_ DAMIEN BRASCEVICH.
                                Pour copie conforme,
                                                       _Sign_ KLBER.


  (N 2.)               Au quartier-gnral du Caire, 27 octobre 1799.

KLBER, GNRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.


J'ai reu une lettre que Votre Excellence m'a fait passer par le
trsorier du trs considr Moustapha-Pacha, et aprs en avoir compris
le contenu, j'en ai confr avec ce dernier, en le chargeant de vous
faire connatre mes intentions ultrieures. Il ne me reste donc ici
qu' prier Votre Excellence d'apporter  ce que ce pacha, notre
prisonnier et pourtant notre trs honor ami, pourra vous crire. Il
s'agit moins, ce me semble, en ce moment, de diriger nos regards sur
le pass que sur l'avenir, et j'ose inviter Votre Excellence de
considrer surtout que de quelque ct que puisse se ranger la
victoire dans le combat que nous sommes prts  nous livrer, elle ne
saurait tre qu'infiniment prjudiciable aux grands intrts des deux
puissances pour lesquelles nous agissons.

Je prie Votre Excellence de croire  la trs haute considration que
j'ai pour elle.

                                                               KLBER.


  (N 3.)               Au quartier-gnral du Caire, 11 octobre 1799.

KLBER, GNRAL EN CHEF, AU GNRAL DE DIVISION MENOU.


Le grand-visir a renvoy l'effendi qui tait porteur de la lettre de
Bonaparte, avec une rponse crite dans le dlire de l'orgueil, et
marque au coin de la plus haute insolence. _Il faut, d'aprs cela,
renoncer entirement  traiter avec les ministres de la Sublime Porte,
ou se couvrir et s'envelopper d'infamie; ce  quoi aucun individu de
l'arme ne consentirait srement pas._

Cette circonstance ne doit pourtant pas vous empcher d'entrer en
pourparlers avec les btimens europens qui pourraient se prsenter
devant vous. Je serais fort aise d'avoir ici un parlementaire russe ou
anglais. J'inspirerais par l aux Turcs une jalousie, ou plutt une
dfiance qui pourrait les rendre plus traitables, et mon objet
principal, celui de gagner du temps, se trouverait toujours rempli.

                                                               KLBER.


  (N 4.)                                           Belbis 2 octobre.

LE GNRAL REYNIER AU GNRAL EN CHEF KLBER.


Je vous envoie, citoyen Gnral, une lettre de l'adjudant-gnral
Martinet, qui m'crit les renseignemens qu'il a reus d'un volontaire
de la 25e demi-brigade, pris le 18 fructidor, conduit  Damas, et
renvoy par le visir. L'ide de faire un prisonnier et de nous le
renvoyer afin d'effrayer sur les prparatifs ne peut avoir t
suggre que par des Europens, et annonce en mme temps peu de
confiance dans ses forces, ou le dsir de ngocier. L'adjudant-gnral
Martinet doit vous crire les mmes renseignemens qu'il me donne.

Je n'ai appris ici aucune nouvelle de Syrie. _L'esprit des habitans
est toujours fort bon; ils font peu d'opinion des prparatifs des
pachas._


  (N 5.)                                   Tigre, le 16 octobre 1799.

AU GNRAL MARMONT.


Votre dpart subit de nos parages, il y a deux mois, me priva du
plaisir de vous revoir, comme je l'avais espr, et de prendre votre
rponse  la dernire lettre du commodore, qui l'attend encore.

Votre ex-gnral en chef trouvera bien du changement en France, s'il y
arrive. Tout le Directoire,  l'exception de Barras, est en tat
d'accusation. On leur impute formellement, entre autre choses, d'avoir
_exil et relgu la plus belle arme de la Rpublique dans les
dserts de l'Arabie_; et Rewbell en appelle au gnral Bonaparte, pour
justifier son projet, comme vous verrez par les feuilles ci-incluses.
J'espre que nous serons bientt devant Alexandrie, et que j'aurai
l'honneur de vous y voir dans le courant du mois. Je vous ferai part
alors de tout ce verbiage de l'Europe. Il n'y en eut jamais autant que
dans ce moment-ci.

Vous avez srement appris la capture de l'escadre de l'amiral Pere,
de trois frgates et deux bricks, par nos vaisseaux _le Centaure_ et
_la Bellone_; le dernier command par le chevalier Thompson, ci-devant
capitaine du _Leander_, et qui fut si maltrait par le commandant du
_Gnreux_. Nos officiers et matelots qui sont revenus se louent
beaucoup de M. Trullet, peu de M. Barr, mais se plaignent de la
duret et de la grossiret de l'amiral Pere  leur gard.

Je prends la libert de vous prier de vouloir bien acheminer la lettre
ci-incluse  son adresse. Elle est de notre _consulesse_  Acre, a
rapport,  ce que l'crivain m'a dit,  des affaires de famille, etc.,
etc. Je suis honteux d'user si librement de votre complaisance; si
jamais il tait en mon pouvoir de vous tre utile  vous ou  vos
amis, j'en serais bien charm, et vous prie de disposer de mes
services sans rserve.

                                                            JOHN KEIT.


  (N 6.)              Damiette, le 18 brumaire an VIII (9 nov. 1799).

LE GNRAL DESAIX AU GNRAL EN CHEF.


Je crois, mon Gnral, que ma prsence est ici trs peu ncessaire. Le
gnral Verdier est jeune, actif, intelligent. Le succs qu'il vient
d'avoir, et qui lui fait vraiment bien de l'honneur, lui a lectris
la tte. Les troupes sont enchantes d'avoir si promptement et si
rapidement dtruit les Turcs; elles sont sres de vaincre, ont fait
bien du butin, et ne demandent que tous les jours nouvelle fte
pareille. Il y a ici assez de moyens pour vaincre tout ce qui se
prsenterait; il y a trop de cavalerie,  ce que trouve le gnral
Verdier; mais sur les plages entre le lac Burlos et ici, elle peut
tre utile: si vous pouviez retirer tous ces dtachemens pars et les
faire remplacer par un rgiment entier, cette partie-ci serait 
l'abri de tout vnement. Il y a plus qu'il ne faut de moyens,
puisqu'il y a six pices mobiles, plus de quatre cents chevaux. J'ai
vu Lesbh; il a un grand dfaut, un immense dveloppement. Avec quatre
 cinq cents prisonniers turcs trs pousss, on pourra faire bien de
l'ouvrage. Je pense qu'en creusant tout autour un foss, quand il
n'aurait que trois pieds d'eau (c'est dj un trs grand obstacle),
l'ennemi ne pourrait plus escalader les remparts, ne pouvant s'avancer
qu'avec infiniment de peine dans ces boues jusqu'aux jarrets. Vous
seriez bien  l'abri de tout vnement avec une bonne place ainsi
construite  l'embouchure du Nil. Sous trs peu de jours, la place
sera entirement ferme sur tous les points. Le gnral Verdier fait
faire des redoutes fermes en avant de son camp, pour battre la mer et
loigner les btimens ennemis. Les redoutes fermes sont trs
dangereuses; elles ne sont jamais assez fortes pour n'tre pas prises
de vive force. Les Turcs les dfendent si bien qu'entre leurs mains
elles sont excessivement dangereuses. J'engage le gnral Verdier 
les laisser comme vous les avez faites, c'est--dire ouvertes  la
gorge. Il parat bien clair que l'expdition de Damiette avait t
cherche par Smith lui-mme  Constantinople; qu'elle tait
indpendante de celle du visir; il parat aussi que nous avons des
agens qui ngocient  Constantinople. Vous me disiez de voir, si je
pouvais, cet officier anglais. Vous savez qu'il est parti, et que
Morand a couru aprs lui  Jaffa. Je crois qu'il va presser le visir 
agir, et se disculper du malheur qu'il a prouv. Je prsume que je
n'ai pas besoin de porter Smith  la paix, comme vous le dsiriez: il
n'a qu'un but, qu'un dsir, qu'une volont, c'est de ngocier avec
nous, pour nous prouver qu'il faut que nous nous en allions bien vite.
La gloire qui lui en reviendrait dans son pays, chez les Russes et
chez les Turcs, lui fait tourner la tte. Il parat qu'il a peur de la
voir chapper, car il a l'air inquiet. Les revers que ses soldats
prouvent, c'est--dire les Osmanlis, paraissent le faire peu aimer
d'eux. Je crois qu'encore quelques revers, les bonnes gens
s'accommoderont. Battez le grand-visir, et ils feront alors tout ce
que vous voudrez. La bonne politique ne leur entrera dans la tte que
par bien des corrections; encore une bonne, et tout ira, je le
prsume. Smith tremblait de n'avoir pas de vos nouvelles; il frappait
du pied, il s'criait: Le gnral Klber devrait me rpondre; ce que
je lui ai dit est honnte; je le croyais plus raisonnable que le
gnral Bonaparte. Ainsi, d'aprs tout cela, vous voyez, mon Gnral,
qu'il veut bien ngocier; mais tout ce qu'il veut, c'est de vous faire
partir d'ici le plus tt possible; quand un ennemi demande instamment
quelque chose, c'est que cela lui fait bien du mal, et il ne faut pas,
je pense, le lui accorder lgrement. J'espre qu'avant qu'il soit
deux mois nous aurons des nouvelles bien intressantes. Je voudrais
savoir ce que vous voulez que je fasse; je suis inutile ici. J'irai
visiter le lac Menzalh, les ctes vers le lac Burlos, si vous ne me
faites pas passer d'autres ordres; j'irai ensuite au Caire pour me
rendre de l au point o vous me destinerez. Avant que de faire ces
voyages, j'aurais t bien aise d'aller chercher des effets qui me
manquent. J'attends de vos nouvelles.

                                                               DESAIX.


  (N 7.)               Quartier-gnral du Caire, 18 brumaire an VIII
                                                         (9 novembre).

AU GNRAL DESAIX.


Le grand-visir est enfin arriv  Jaffa, d'o il m'a expdi un
courrier  dromadaire avec une lettre fort polie par laquelle il
dclare, comme toujours, que tant que nous serons en gypte, il n'y
aura pas moyen de conclure ni paix ni trve, et si je ne me rsous pas
 accepter les offres qu'il me fait, le sort des armes en dcidera.
_Depuis, il aura appris l'affaire  Damiette_, et je pense que cela le
rendra un peu plus traitable, ce qu'il faudra voir et attendre, ainsi
que la rponse de M. Sidney Smith. Je suis fch du contre-temps du
dpart de ce dernier, et du voyage que sera oblig de faire Morand;
mais ce malheur sera peut-tre bon  quelque chose.

Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Le gnral Verdier s'attend
 une autre descente, et je partage bien son opinion; c'est pourquoi
je vous prie de ne pas vous presser de revenir ici, et de prendre le
commandement des troupes  Lesbh. Mourd-Bey a dfinitivement pass
en Syrie avec une cinquantaine de mameloucks, vitant fort adroitement
la rencontre de nos troupes.

J'attends le 20e de dragons; ds qu'il sera arriv je vous l'enverrai,
et alors il faudra de suite renvoyer au Caire le 3e rgiment de cette
arme, et les chasseurs du 22e  Rosette.

_Je ne dsespre pas de renouer les confrences_, et vous serez
toujours un des confrendaires.

                                                               KLBER.


  (N 8.)                                                 10 novembre.

KLBER, AU GNRAL DE DIVISION MENOU.


J'envoie le gnral Lanusse  Alexandrie pour prendre le commandement
provisoire du cinquime arrondissement. Donnez-lui, mon cher Gnral,
les instructions et les renseignemens ncessaires, et vous rendez,
dans le plus court dlai possible, au Caire. Si vous y arrivez 
temps, c'est--dire d'ici  huit jours, je vous emploierai comme un de
mes chargs de pouvoirs dans une ngociation o il s'agit de dessiller
les yeux au pauvre grand-visir et lui faire entendre raison.

Je vous salue,

                                                               KLBER.


  (N 9.)                  Quartier-gnral du Caire, 8 novembre 1799.

KLBER, GNRAL EN CHEF,  S. EX. LE GRAND-VISIR, GNRALISSIME DES
ARMES DE LA SUBLIME PORTE.


     _Illustre parmi les Grands clairs et sages, que Dieu lui donne
     une longue vie, pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITI.

J'envoie  Votre Excellence copie d'une lettre que j'ai reue de M. le
commodore Sidney Smith, et de la rponse que je lui ai faite. Par les
articles du trait du 5 janvier dernier, relats dans la lettre de ce
ministre plnipotentiaire, il est clair que la Sublime Porte n'a
contract les alliances avec la Russie et l'Angleterre que pour
garantir l'intgrit de son empire, et surtout pour obtenir la
restitution de l'gypte.

Il est, d'aprs cela, et d'aprs tout ce que j'ai eu l'honneur
d'crire  Votre Excellence, difficile de comprendre comment nos
malheureux dbats ne sont pas encore termins. C'est pour arriver plus
tt  leur fin que je vous ai fait proposer dernirement par
Moustapha-Pacha, notre trs honor ami, d'envoyer dans un lieu que
vous indiquerez, deux personnes de marque, revtues de vos pouvoirs,
et que je vous ai demand en mme temps de m'envoyer trois
sauf-conduit pour le gnral de division Desaix, l'administrateur
gnral des finances Poussielgue, et le citoyen Brascevich, secrtaire
interprte. Je suis  attendre la rponse de Votre Excellence.

Si cette confrence pouvait avoir lieu, tout s'expliquerait et
s'arrangerait facilement. Je me flatte mme d'avance d'avoir une
rponse victorieuse  opposer  toutes les objections que feraient
ceux qui, ne dsirant pas sincrement la fin de cette querelle, ne
manqueraient pas d'employer tous les moyens de la faire prolonger.

                                                       _Sign_ KLBER.


  (N 10.)           Au camp de S. A. le suprme Grand-Visir,  Jaffa,
                                                       le 8 nov. 1799.

LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GNRAL EN CHEF KLBER.


MONSIEUR LE GNRAL,

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 8 brumaire,
m'a t remise hier  mon bord, en rade de Jaffa, par M.
l'adjudant-gnral Morand.

Le trsorier de son excellence Moustapha-Pacha, m'a accompagn au camp
de son altesse le Suprme Visir, et il a eu occasion de prsenter,
pendant ma premire audience, les lettres dont il tait porteur.

Le tout fut lu et discut de suite, l'agent de Russie y ayant assist;
et comme vous proposez d'envoyer deux personnes de marque pour tenir
des confrences, il a t dcid que je dois accepter votre offre 
cet gard, et couter les propositions qu'elles pourront faire en
votre nom et celui de l'arme franaise, pourvu toutefois que ces
ouvertures n'aient rien de contraire  la dignit, la loyaut et la
bonne foi des cours allies. Et puisque vous voulez bien consentir que
ces confrences aient lieu  mon bord, je me rendrai  cet effet
devant Alexandrie. De mon ct, monsieur le Gnral, je ne saurais
jamais faire une proposition dshonorante pour l'arme franaise,
dont la bravoure m'est si bien connue, considrant que celui qui n'est
pas dlicat sur ce point se dshonore lui-mme. L'estime que vous
voulez bien me tmoigner m'est d'autant plus agrable que je
n'ambitionne que celle des hommes estimables.

La rputation du gnral Desaix m'est un garant que nos confrences
seront bases sur les qualits qui le distinguent. Le choix que vous
faites de l'administrateur Poussielgue pour l'accompagner, ne peut que
m'tre agrable; et je regarde comme un compliment trs flatteur pour
moi, que vous ayez cru que le caractre de l'adjudant-gnral Morand
le rendait propre  commencer le degr de rapprochement qui existe si
heureusement entre nous.

J'ai l'honneur d'tre, monsieur le Gnral, avec la plus parfaite
estime et la plus haute considration,

                                                         SIDNEY SMITH.


LE GRAND-VISIR AU GNRAL EN CHEF KLBER.

      Apport par un Arabe arriv le 7 frimaire an VIII (28 novembre).


Je dsire autant que vous que l'vacuation de l'gypte se fasse sans
effusion de sang, et la Sublime Porte incline galement  adopter un
pareil accommodement, pourvu que les conditions proposes par les
Franais soient galement conformes  sa dignit, aux traits faits
entre elle et ses allis, et  ses justes prtentions sur l'gypte.
Telle est la rponse  la lettre que vous m'avez envoye par le
trsorier du trs honor Moustapha-Pacha.

L'honor et estim commandant plnipotentiaire anglais Smith tait
venu  mon quartier-gnral; tout a t discut avec lui et en
prsence du conseiller interprte russe, l'honor Frankini. On a cru
ensuite convenable de charger le commandant Smith de ngocier
l'affaire relative  l'vacuation de l'gypte de la manire la plus
avantageuse et la plus honorable, et de dsigner le lieu o les
dlgus franais devront se rendre.

Si Mustapha-Pacha s'est immisc sans ordre et de son propre mouvement
dans cette affaire, ce ne doit tre d'aucune consquence, car la
Sublime Porte, vu sa situation, ne lui avait dlgu ni ouvertement ni
secrtement aucun pouvoir pour traiter des affaires.

Il est des principes consacrs par toute espce de religion, tels, par
exemple que les faits doivent rpondre aux promesses, et qu'il ne faut
point rpandre le sang inutilement. C'est pour vous faire connatre
tout cela, et pour faire savoir que la Sublime Porte se prte toujours
avec empressement  de pareils accommodemens que la prsente vous a
t expdie.

crit le 12 du mois de la lune Guemad-El-Aktar l'an de l'hgire 1214
(21 _brumaire an_ VIII).

                                          _Sign en chiffres_ JOUSSEF.


  (N 9.)

LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GNRAL EN CHEF KLBER,

         bord du vaisseau de Sa Majest, _le Tigre_, devant Damiette,
                              le 26 octobre 1799 (4 brumaire an VIII).


MONSIEUR LE GNRAL,

La lettre que le gnral Bonaparte a crite  Son Excellence le
suprme Visir, en date du 17 aot (30 thermidor), ainsi que celle que
vous lui avez adresse en date du 17 septembre (1er jour
complmentaire), demandent une rponse; et comme la Grande-Bretagne
n'est pas auxiliaire, mais bien puissance principale dans les
questions auxquelles ces lettres ont rapport, depuis que les cours
allies ont stipul entre elles de faire cause commune dans cette
guerre, je puis y rpondre sans hsitation, dans les termes du trait
d'alliance, sign le 5 janvier dernier.

Par l'article 1er, Sa Majest Britannique, dj lie  Sa Majest
l'Empereur de Russie par les liens de la plus stricte alliance,
accde, par le prsent trait,  l'alliance dfensive qui vient d'tre
conclue entre Sa Majest l'empereur ottoman et celui de Russie.... Les
deux parties contractantes promettent de s'entendre franchement dans
toutes les affaires qui intresseront leur sret et leur tranquillit
rciproque, et de prendre, d'un commun accord, les mesures ncessaires
pour s'opposer  tous les projets hostiles contre elles-mmes, et pour
effectuer la tranquillit gnrale.... Par l'article 2, elles se
garantissent mutuellement leurs possessions, sans exception.... Sa
Majest Britannique garantit toutes les possessions de l'empire
ottoman, sans exception, telles qu'elles taient avant l'invasion des
Franais en gypte, et rciproquement.... Par l'article 5, une des
parties ne fera ni paix ni trve durable sans y comprendre l'autre et
sans pourvoir  sa sret. Et en cas d'attaque contre l'une des deux
parties, en haine des stipulations de ce trait ou d'excution fidle,
l'autre partie viendra  son secours, de la manire la plus utile, la
plus efficace et la plus conforme  l'intrt commun, suivant
l'exigence du cas....

Par les articles 8 et 9, les deux hautes parties contractantes se
trouvant actuellement en guerre avec l'ennemi commun, elles sont
convenues de faire cause commune, et de ne faire ni paix ni trve que
d'un commun accord.....promettant de se faire part l'une  l'autre de
leurs intentions relativement  la dure de la guerre et aux
conditions de la paix, et de s'entendre  cet gard entre elles,
etc....

D'aprs cet arrangement, monsieur le Gnral, vous pouvez croire que
le gouvernement ottoman, clbre de tout temps pour sa bonne foi, ne
manquera pas d'agir de concert avec la puissance que j'ai l'honneur de
reprsenter.

L'offre faite de laisser le chemin libre  l'arme franaise pour
l'vacuation de l'gypte a t mconnue jusqu'ici, et on a trait
d'embauchage cette mesure propose  une arme en masse; mesure qui
n'avait d'autre but que d'pargner l'effusion du sang, et de plus
longues souffrances  des hommes exils, du propre aveu de ceux mmes
qui les ont relgus dans ces contres lointaines.

Cette proclamation vient de m'tre confirme par Son Excellence le
Reis-Effendi, par le nouvel envoi d'un paquet qu'il m'a fait, sign
de sa main et du premier drogman de la Porte, comme vous le verrez par
quelques exemplaires que vous trouverez ci-inclus. On est encore 
temps de profiter de cette offre gnreuse; mais que l'on n'oublie pas
que si cette vacuation de l'empire ottoman n'tait pas permise par
l'Angleterre, le retour des Franais dans leur patrie serait
impossible. Comment peut-on esprer de trouver les moyens de
transporter une arme dont la flotte est dtruite, sans le secours et
le consentement des allis, et cela dans le temps o les insultes et
les imprcations multiplies du gouvernement franais laissent  peine
une puissance neutre en Europe.

J'ai engag le gnral Bonaparte, en lui laissant le passage libre,
d'aller prendre le commandement de l'arme d'Italie, qui n'existait
dj plus. Son arrive, sans un passe-port de moi, sera une de ces
chances heureuses que la fortune pourra bien lui refuser. Il a
ddaign de ramener avec lui les intrpides instrumens de son ambition
dans leur patrie; il est donc rserv  un autre de faire cet acte
d'humanit auquel on trouvera la Sublime Porte prte  acquiescer.
Mais que l'on n'infre pas de l que je sollicite l'arme franaise
d'accepter un bienfait.

Le commerce britannique aux Indes, comme partout ailleurs, est 
l'abri de toutes tentatives funestes de la part de la rpublique
franaise; et la mort de Tipoo sultan, qui a eu le malheur de cder
aux insinuations du Directoire et de ses missaires, a t le terme de
ses cruauts et de son empire. L'arme d'Orient reste donc sur le
point de communication entre les deux mers dont nous sommes les
matres.

Notre seule raison de dsirer l'vacuation de l'gypte par les
Franais, est que nous sommes garans de l'intgrit de l'empire
ottoman; car si les forces employes aujourd'hui ne suffisaient pas
pour excuter cet article du trait, les puissances allies ont promis
d'employer des moyens suffisans. On leur prte gratuitement les
principes envahisseurs du Directoire; mais elles prouveront aux
Franais en gypte, comme elles l'ont appris  ceux de l'Italie, que
leur bonne foi et leurs moyens vont de pair quand il s'agit de se
venger mutuellement lorsqu'elles sont outrages.

L'arme franaise ne peut tirer aucun parti de l'gypte sans commerce;
son sjour ne fera qu'aggraver ses propres maux, prolonger les
souffrances des nombreuses familles franaises rparties dans les
diverses chelles du Levant; tandis que, d'un autre ct, l'tat de
guerre avec la Porte ottomane rpand le discrdit et la misre sur
tout le midi de la France.

L'humanit seule dicte cette offre renouvele aujourd'hui. La politique
actuelle semblerait peut-tre exiger sa rtractation; mais la
politique des Anglais est de tenir leur parole, quand mme cette
tnacit pourrait nuire  leurs intrts du jour. La paix _gnrale ne
peut jamais avoir lieu avant l'vacuation de l'gypte_; elle pourrait
tre acclre par la prompte excution de ce prliminaire  toute
ngociation. Mais vous devez sentir, monsieur le Gnral, que ce n'est
pas dans un endroit aussi loign du sige des gouvernemens
respectifs, qu'une affaire de cette nature et de cette importance peut
tre mme entame.

Je me flicite, monsieur le Gnral, de ce que cette occasion me met 
mme de vous tmoigner l'estime que j'ai pour un officier aussi
distingu que vous, et de me flatter que vos communications
officielles, bases sur la franchise du caractre militaire, n'auront
rien de cette aigreur ni de ce ton de dpit qui ne devrait pas entrer
dans des rapprochemens de ce genre.

J'ai l'honneur d'tre, avec une haute considration,

Monsieur le Gnral,

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

                                                 _Sign_ SIDNEY SMITH,

     Ministre plnipotentiaire de S. M. Britannique prs la Porte
     Ottomane, commandant son escadre dans les mers du Levant.


  (N 99.)

                       Quartier-gnral du Caire, le 10 novembre 1799.

KLBER, GNRAL EN CHEF,  S. EX. LE GRAND-VISIR, GNRALISSIME DES
ARMES DE LA SUBLIME PORTE,


     _Illustre parmi les Grands clairs et sages, que Dieu lui donne
     une longue vie pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITI.

Je reois la lettre que Votre Excellence m'a expdie par un Tartare,
au sujet des notes dont Mohamed-Effendi tait porteur.

Si le gouvernement franais m'avait charg de m'emparer de l'gypte et
de la dfendre  outrance contre quiconque voudrait me forcer 
l'abandonner, j'aurais obi; et au lieu de faire des dmarches
toujours honorables, quand il s'agit de terminer une guerre
impolitique et sans objet, j'aurais suivi dans les combats, la gloire,
compagne fidle  l'arme que je commande, jusqu' ce que j'eusse
reu de nouveaux ordres.

Mais, comme je l'ai fait connatre  Votre Excellence, il a toujours
t constant pour moi que jamais la Rpublique franaise n'avait voulu
faire la guerre  la Sublime Porte. Les changemens qui ont eu lieu
dernirement dans le gouvernement franais, les causes qui les ont
amens, les opinions qui ont t manifestes sur l'expdition
d'gypte, annoncent un dsir unanime de rtablir la paix avec l'empire
ottoman.

C'est  ce dsir que j'ai cd, en faisant auprs de Votre Excellence
toutes les avances convenables.

J'ai offert d'vacuer l'gypte; je ne crois pas que la guerre que nous
nous faisons puisse avoir un autre objet. Cette vacuation doit donc
tre le prix de la paix, au moins entre les deux puissances, si elle
ne peut l'tre pour toute l'Europe.

Qu'elle ne puisse ni se traiter, ni se conclure en gypte, j'en
demeurerai d'accord; mais que Votre Excellence considre l'vacuation
de l'gypte comme un prliminaire absolu  toute espce de
ngociation, c'est un principe sur lequel il lui sera facile de
revenir, quand elle aura rflchi de nouveau aux vritables intrts
de la Sublime Porte. Elle sentirait quelle sera sa responsabilit
personnelle, si elle attendait du sort incertain des combats, un
succs qu'elle peut obtenir sur-le-champ, sans courir aucune chance
funeste.

Mais enfin, quels que soient les dsirs de Votre Excellence, et quand
mme il ne s'agirait que de l'vacuation pure et simple de l'gypte,
il est indispensable de s'entendre; et j'insiste d'autant plus pour
tablir des confrences  cet effet, que je donnerai  mes dlgus
des instructions telles qu'ils ne se spareront pas des vtres sans
avoir termin  la satisfaction de la Sublime Porte et  celle de
Votre Excellence.

Je l'engage de nouveau  m'envoyer trois ou quatre sauf-conduit en
blanc, et  me dsigner le lieu o devront se rendre mes dlgus.

Si, contre mon esprance, je fais en vain pour la paix tout ce que les
intrts de mon pays et ceux de l'humanit me commandent, je serai au
moins justifi de tout le sang qui va encore se rpandre, et la
postrit saura en faire rejaillir le blme sur ceux qui l'auront
mrit.

Je prie Votre Excellence de croire  la haute considration que j'ai
pour elle.

                                                       _Sign_ KLBER.


ARTIFICES DE SIDNEY.

INSURRECTION.--PRISE D'EL-A'RYCH

Le bnfice du temps tait dsormais tout au profit des Turcs; Sidney
ne se pressa pas de venir recevoir les plnipotentiaires  bord. Il
prtexta les vents, tint la haute mer, courut la cte et mnagea aux
Ottomans tout le loisir dont ils avaient besoin pour prendre sur nous
quelque avantage. Ils taient impatiens de franchir le dsert. Nous
paraissions peu disposs  rendre les places qui couvraient les terres
cultives; il ne s'agissait que d'irriter l'ardeur des uns, de
prolonger l'indcision des autres, pour obtenir d'un coup de main ce
que ne donnerait peut-tre pas la ngociation. Ce fut sur ces donnes
que se rgla le commodore. D'une part il vitait soigneusement le
Boghaz, gardait le large; de l'autre il poussait les Osmanlis  la
guerre, et nous accusait de chercher  gagner du temps. Cette tactique
produisit son effet. L'arme turque porta son quartier-gnral 
Ghazah: des reconnaissances s'avancrent sur El-A'rych, le fort fut
somm, et les postes chargs de le couvrir tombrent sous le damas des
Tobargis. Klber,  qui ces lenteurs taient encore plus
insupportables, se plaignit des consquences qu'elles avaient eues. Le
visir, toujours abus, lui rpondit qu'une aile de son arme se
trouvait dj devant nos postes, et commenait  dtruire les Franais
qu'elle avait en face; qu'il ne pouvait arrter sa marche ni prendre
des mesures conciliatoires, si l'on ne profitait pas mieux du temps;
qu'il restait cependant un moyen de s'entendre et d'chapper aux
orages qui retenaient Sidney, c'tait d'expdier ses dlgus par le
dsert, que ds qu'ils seraient rendus  Ghazah, toute hostilit
cesserait de part et d'autre. La proposition fut accepte: les
plnipotentiaires allaient se mettre en route lorsque Smith, jugeant
sans doute que tout a des bornes, se prsenta devant Lesbh.
Poussielgue et Desaix, qui avaient perdu quatorze jours  l'attendre
se jetrent aussitt dans une chaloupe et ne tardrent pas  tre 
bord. Le commodore tait muni des pouvoirs du visir: ils se flattaient
que les confrences commenceraient sans dlai. Ce n'tait pas ce que
se proposait le ngociateur auquel ils avaient affaire. Il les couta
cependant; et se prvalant des bases irrflchies que Klber avait
admises, il leur proposa, comme mesure prliminaire, la remise des
places qui bordent la lisire du dsert; c'tait la condition
indispensable de l'armistice. Quant  l'arme, elle serait reue 
composition, et ne pourrait reprendre les armes qu'au bout d'un temps
donn. Ces conditions, tolrables au plus aprs une dfaite, taient
inconvenantes dans l'tat o se trouvaient les choses. Elles le
devenaient encore davantage par le caractre de l'homme auquel elles
s'adressaient. Desaix, dvou  Bonaparte par sentiment et par
admiration, voyait avec douleur la perte d'une conqute  laquelle il
avait pris une part si glorieuse. Il connaissait toute l'importance de
l'gypte, et se prtait avec rpugnance  une ngociation que rien ne
justifiait. Une autre circonstance le blessait encore: Klber avait
mis de la perfidie dans sa nomination; il ne l'avait choisi que parce
qu'il le voyait fidle aux premiers sentimens qu'il avait manifests
pour son ancien chef, et qu'il voulait le rendre solidaire d'une
transaction qu'il condamnait. Aussi Desaix releva-t-il vivement
Sidney; et sans tenir compte des injurieuses prtentions qu'il venait
d'mettre, il rdigea la note suivante qui fut immdiatement passe au
commodore:


L'occupation de l'gypte par l'arme franaise paraissant avoir t
le principal motif qui a rallum la guerre dans toute l'Europe, le
gnral en chef Klber a pens que l'vacuation de cette province
pourrait tre un acheminement  cette paix gnrale si fortement
dsire de tout les peuples; et malgr les avantages de sa position en
gypte, il s'est dtermin d'autant plus volontiers  faire les
premires dmarches pour cet objet, qu'il ne peut douter que
l'intention du gouvernement franais n'ait toujours t de rendre
l'gypte  la Sublime Porte.

Le gnral Klber a vu avec plaisir que M. le commodore Smith tait
investi de la confiance des parties pour traiter cette importante
affaire. Ses lumires personnelles le mettent en tat d'en apprcier
tous les rapports.

La guerre actuelle, pousse plus long-temps, ne peut qu'tre funeste
aux intrts politiques et au systme commun de la plupart des parties
belligrantes, de quelque ct que soient les succs. Sous ce point de
vue, l'Angleterre court les mmes chances que la Rpublique franaise.

L'vacuation de l'gypte, effectue aujourd'hui plutt que dans deux
ans, satisfait pleinement aux intrts de l'empire ottoman; elle
procure en mme temps un trs grand avantage  l'Angleterre, qu'elle
dlivre de toute inquitude sur les Indes. Enfin elle carte de part
et d'autre toute ide qui pourrait faire admettre par la France un
nouveau systme politique dangereux pour elle-mme, dont le rsultat
serait aussi la ruine de l'empire ottoman et successivement pour les
Anglais de leurs colonies dans l'Inde, comme de leur commerce dans
l'empire ottoman et avec la Russie.

Mais en offrant l'vacuation de l'gypte, seulement parce que des
intrts gnraux la rendent beaucoup plus convenable en ce moment que
plus tard, et parce qu'il vaut mieux qu'elle acclre la paix
gnrale, que d'en tre le prix, aprs une guerre encore longue et
sanglante, l'arme franaise, forte de ses victoires et de sa
position, a le droit d'exiger une compensation honorable,
proportionne aux avantages auxquels elle renonce. En consquence, les
soussigns, en vertu de leurs pleins pouvoirs, offrent l'vacuation
de l'gypte aux conditions:

1. Que la Sublime Porte restituera  la France les possessions
qu'elle peut avoir acquises sur elle pendant la guerre actuelle;

2. Que les relations entre l'empire ottoman et la Rpublique
franaise seront rtablies sur le mme pied qu'avant la guerre;

3. Que l'Angleterre signera une nouvelle garantie du territoire de
l'empire ottoman;

4. Que l'arme vacuera avec armes et bagages sur tous les ports
dont il sera convenu, aussitt que les moyens d'vacuation lui auront
t procurs.

 bord du _Tigre_, 8 nivse an VIII (29 dcembre 1799).

                                        _Sign_ DESAIX, POUSSIELGUE.


Sidney tait loin de s'attendre  des propositions de cette espce. Il
croyait prendre la ngociation au point o Klber l'avait conduite, et
voil qu'il se trouvait vis--vis d'un homme, d'un projet tout
nouveau. Poussielgue lui-mme se montrait moins impatient de revoir
l'Europe. La prsence de l'tranger lui avait rendu son nergie; il
insistait avec force sur les conditions que renfermait la note. Le
commodore n'eut garde de les refuser; toujours doucereux, toujours
philanthrope, il recourut  ses artifices ordinaires, et continua
de jouer son jeu. Sa qualit d'_homme_, _de chrtien_, lui faisait un
devoir de prvenir l'effusion du sang; mais le visir tait un Turc
obstin, farouche; on mettait en avant des considrations qui
n'avaient t ni dlibres ni prvues: il allait consulter Sa
Hautesse, s'interposer entre elle et les Franais. Il fit voile, en
effet; mais au lieu de se diriger sur Jaffa, il courut la haute mer,
chassa de Tyr  Candie, de Candie au Carmel, et mit dix-huit jours 
faire un trajet qui n'en exigeait pas deux. Les plnipotentiaires
sentaient bien qu'il les jouait; mais il ne rpondait  leurs plaintes
qu'en maudissant les courans, les orages: force leur fut de se
rsigner.

Pendant qu'il les tenait au large, ses officiers mettaient leur
absence  profit. Ils excitaient, poussaient les Turcs, et ne
cessaient, avant que l'armistice ft conclu, de les engager  tenter
un coup de main sur El-A'rych. Ce ramassis de sauvages souffrait
impatiemment les privations du dsert; ils n'eurent pas de peine 
l'obtenir. Leurs dispositions rpondirent au but; elles furent
calcules avec une profonde astuce.

Les mameloucks nous avaient fait quelques prisonniers qui gmissaient
dans les cachots. Ils se rendirent auprs d'eux, les plaignirent, et,
passant  l'officier qui les commandait lorsqu'ils avaient t pris,
ils lui annoncrent que ses fers allaient tomber, que des ordres
taient donns pour qu'il ft trait avec distinction. Ils
l'engagrent  ne pas mconnatre la bienveillance du chef de l'arme
turque qui les brisait. Le Franais tait encore  chercher o
tendaient ces insinuations, lorsqu'il voit entrer l'interprte du
visir, qui lui reprsente que la privation des effets qu'ils avaient
au fort rendait sa position, celle de ses soldats, pnible, et
l'invite, au nom de son matre,  les rclamer. Il y consentit: cet
acte de docilit parut de bon augure; on l'envoya chercher, au nom du
visir. On le conduisit dans une tente magnifique, o se trouvaient les
officiers anglais avec les gnraux musulmans. On lui adresse d'abord
une foule de questions: on veut savoir les ouvrages qui couvrent
El-A'rych, les troupes qui les dfendent; on n'omet, en un mot, rien
de ce qui peut l'embarrasser, le compromettre; et, quand on juge que
son trouble est au point o on se propose de le porter, on lui
prsente  signer la lettre qu'il doit crire. Heureusement il n'tait
pas homme  se laisser imposer. Il lit, parcourt, reste muet
d'tonnement, en voyant qu'au lieu d'une rclamation d'effets, c'est
une invitation de livrer le fort, de se rallier au visir, qui comblera
de biens, et fera passer en France ceux qui trahiront leurs sermens.
Il se plaignit de l'indigne pige qu'on lui avait tendu, refusa
d'apposer sa signature  cette pice infme, resta sourd aux prires
comme aux menaces, et fut reconduit dans sa prison. L'interprte ne
tarda pas  le suivre. Il lui fit une peinture anime de la colre du
visir, lui montra les ennuis, les mauvais traitemens qu'il se
prparait, et lui prsenta un nouveau projet de lettre. Le malheureux
tait trop mu pour en dmler la perfidie, et signa. Une fois munis
de cette pice, les officiers anglais menrent rapidement  fin la
trame qu'ils avaient ourdie. Ils avaient parmi eux un migr qui avait
autrefois servi dans le rgiment de Limousin, d'o sortait presque en
entier la garnison du fort. Il tait dli, adroit, capable
d'organiser la rvolte; il fut charg de la semer parmi ses anciens
soldats. Cette mission exigeait le concours d'un intermdiaire; mais
il avait les prisonniers sous la main, il trouva sans peine l'homme
qu'il lui fallait. Il choisit un vieux caporal de sapeurs; il lui
prodigua l'eau-de-vie, l'argent, les caresses, et eut bientt triomph
des scrupules que ce malheureux lui opposait. Quand il le vit bien
libre, bien dgag de toute affection nationale, il l'emmena avec lui
sous les murs d'El-A'rych. Il fit halte ds qu'il fut  la vue des
postes, donna ses dernires instructions  son missaire, et se fit
annoncer. Le commandant lui envoya une tente, des rafrachissemens, et
ne tarda pas  arriver lui-mme. L'migr lui remit des lettres, o le
colonel Douglas, tout aussi philanthrope que son chef, ne parlait que
d'honneur, que de la ncessit de prvenir l'effusion du sang; et lui
demandait la remise de la place par pure humanit, car ses troupes
taient si nombreuses, les motifs si premptoires, que ce serait folie
de rsister.

Cette sommation tait trange, et les insinuations qui
l'accompagnaient, encore plus. Le commandant le fit sentir  l'migr,
qui s'excusa, parla des forces, de la frocit des Turcs, et ouvrit
une discussion verbale, dont son missaire profita pour se glisser
parmi nos postes. La curiosit, le dsir d'avoir des nouvelles de
leurs camarades, les avait groups autour de lui; il rpandait la
sduction  pleines mains: il montrait les pices d'argent qu'il avait
reues, vantait les bons traitemens que tous prouvaient, et se
flicitait du bonheur qui lui tait garanti de repasser incessamment
en France. Quelques uns de ses auditeurs tmoignaient des doutes; vous
ne m'en croyez pas, leur dit-il;  la bonne heure: mais vous en
croirez peut-tre le lieutenant. Tenez, voil la lettre qu'il crit
aux officiers de la 9e. Elle n'tait pas cachete; elle fut aussitt
ouverte, transmise de main en main, et causa une sorte de rumeur qui
appela l'attention du commandant. Il vit l'imprudence; mais le mal
tait fait; et puis, comment imaginer qu'un homme d'honneur, qu'un
Franais se ft l'agent d'une si odieuse machination. Il fit retirer
le prisonnier, consigna la troupe, et rpondit au colonel Douglas
qu'il ne revenait pas de sa surprise de recevoir une sommation au
moment o un armistice, offert par son chef, avait suspendu les
hostilits. Les relations fussent-elles d'ailleurs tout hostiles, les
gnraux ne fussent-ils pas en pleine ngociation pour la paix, rien
ne l'autorisait  sommer une place devant laquelle ses troupes
n'avaient pas encore paru.

L'migr avait jet de coupables esprances dans la troupe, et
rveill des souvenirs que la circonstance rendait fcheux; il se
retira. Ces germes de dsordre taient lents  se dvelopper. Les
Anglais recoururent  une autre ruse. El-A'rych, plac  quatre
journes de marche dans le dsert, n'tait soutenu que par le poste de
Cathih. Ses communications taient longues, pnibles, exigeaient des
escortes assez nombreuses. Les officiers de Sidney imaginrent de
mettre cette circonstance  profit. Ils multiplirent les messagers du
visir, expdirent des Tartares, qui, effrays, tremblaient au seul
nom de Bdouins, refusaient de continuer leur route, s'ils n'taient
protgs par trente  quarante hommes. Le commandant, qui avait
pntr l'artifice, se montrait peu dispos  se prter  ces
frayeurs; mais ils insistaient, se retranchaient sur l'importance de
leurs dpches, et finissaient toujours par enlever quelques soldats 
la garnison. Enfin, le Tartare de confiance du gnralissime se
prsenta, et dclara net qu'il ne courrait pas les risques de la
traverse, si on ne lui donnait une escorte capable de contenir les
tribus. Le commandant Cazal disputait sur le nombre, et tait bien
rsolu  ne pas cder, quelque spcieuses que fussent les allgations,
lorsqu'un dtachement de dromadaires charg de lui remettre trois
effendis que Klber envoyait au visir, se prsenta. Cette troupe
allait reprendre le chemin de Cathih; le Tartare fut sans prtexte,
et le fort ne se dessaisit d'aucun de ses dfenseurs. Sa position,
nanmoins, n'en devint pas meilleure. Les dromadaires s'taient mls
 la garnison, et avaient imprudemment rpandu parmi elle qu'ils
avaient ordre de se replier sur Salhih ds qu'ils verraient
El-A'rych investi. Cette nouvelle branla sa constance: elle se crut
sacrifie, perdue, et ne montra plus qu'indcision.

Enfin, l'arme ottomane dboucha; elle s'tablit sur le torrent qui
couvre le fort, occupa le bois de palmiers qui l'avoisine, s'tendit
au pied des dunes, porta un corps de mameloucks au puits de Mecondia,
et poussa un gros de cavalerie  la gorge du dsert. Ces dispositions
acheves, elle envoya sommer la place. Son parlementaire se prsenta
avec un de nos prisonniers, et menaa la garnison, si elle ne rendait
immdiatement le fort de ne lui faire aucun quartier. Le commandant ne
voulut rien entendre; on s'adressa  ses soldats. Ils taient encore
tout tourdis d'une attaque bruyante qui venait d'avoir lieu; ils
eurent la faiblesse de prter l'oreille  de coupables esprances, et
une insurrection terrible ne tarda pas  clater. Le feu s'tait
ranim; les Turcs s'lanaient de la premire parallle, et, plantant
leur drapeau dans les sables, travaillaient des pieds et des mains 
s'tablir sur une ligne plus rapproche du fort. Ils avaient d'abord
obtenu quelque succs; mais nos projectiles tombaient si juste que les
hommes, les guidons, quoique aussitt remplacs qu'abattus, furent 
la fin obligs de disparatre.

Le dbut tait heureux, le moral des troupes pouvait se remonter, on
redoubla de sductions. On enivra de nouveau les soldats de l'espoir
de revoir la France; on leur exagra les forces du visir. On fit
valoir l'habile distribution des corps qui cernaient la place; on
insista sur l'impossibilit o ils taient d'tre secourus.
Abandonns, perdus au milieu du dsert, que pouvaient-ils contre les
hordes sauvages que l'Asie poussait sur eux? Pouvaient-ils se flatter
de les vaincre? Pouvaient-ils mme se promettre de les arrter?
Pourquoi se dvouer  d'inutiles tortures? Pourquoi s'exposer aux
outrages dont ces barbares accablent les vaincus? N'tait-il pas plus
sage d'assurer, au prix de quelques masures qu'on ne pouvait dfendre,
la vie de tant de braves, qui, rsigns  verser leur sang pour la
France, voulaient du moins que leur mort lui profitt. Rsister
n'offrait aucune chance de salut; traiter les prsentait toutes: il
fallait traiter.

La garnison branle hsitait encore sur ce qu'elle avait  faire;
mais la force vint seconder l'artifice, les attaques se dvelopprent
pour appuyer la sduction. Les Turcs dbouchent tout  coup du vallon
des Citernes. Ils culbutent, replient nos avant-postes, et
s'tablissent dans des ruines, d'o on essaie en vain de les
dbusquer. Cette brusque irruption achve ce que la perfidie a
commenc. Les troupes dsesprent d'elles-mmes; elles s'agitent,
s'inquitent, et, se rvoltant  la vue des vains dangers auxquels on
les expose, elles demandent imprieusement que les hostilits cessent,
et que le fort soit rendu. Le commandant essaie de ranimer leur
courage. Il les rassemble, leur expose leur situation, leurs
ressources, l'importance du poste qui leur est confi, les esprances
que l'arme fonde sur leur bravoure; tous ses efforts sont inutiles.
Ses conseils sont accueillis par des murmures, ses observations
couvertes de cris sditieux; on l'interrompt; on refuse de l'entendre;
on ne veut plus lui obir. Il ne se rebute pas nanmoins. Il
interpelle ses soldats; il leur reproche durement de prter l'oreille
 des suggestions perfides, de s'abandonner  de coupables esprances,
et leur montrant le camp des ennemis: Eh bien! leur dit-il, puisque
vous n'osez affronter les Turcs, courez, j'y consens, mendier leurs
outrages. Les braves qui n'ont pas abjur les sentimens franais
suffiront  dfendre le fort; les portes sont ouvertes, allez.

Les ponts-levis s'taient, en effet, abattus; mais la rsolution du
commandant avait impos. La troupe tait subjugue, confondue; elle
manifestait l'intention de se dfendre, Cazal la renvoya  ses
positions. La nuit ramena les intrigues; tout tait de nouveau chang
quand l'attaque recommena. Les Turcs s'chapprent en tumulte de
leurs tranches, se rpandirent sur les glacis, bravrent le feu des
dtachemens qu'ils n'avaient pu ni intimider ni sduire; et, se
portant tout  coup sur leur droite, ils se jetrent dans le bastion,
et l'occuprent sans brler une amorce. Ils suivirent les troupes qui
avaient si honteusement rendu les postes qu'elles devaient dfendre.
Ils pntrrent dans les retranchemens, se couvrirent de tout ce qui
leur tomba sous la main, et parvinrent  se maintenir malgr la
mousqueterie qui partait des tours, des parapets voisins.

L'ennemi tait au pied des ouvrages, une partie des troupes annonait
les dispositions les plus fcheuses; tout tait dans le dsordre et la
confusion. Les uns, inspirs par la frayeur, s'criaient que les
murailles allaient sauter, que les Turcs avaient attach la mine; les
autres, pousss par la malveillance, dploraient l'obstination du
commandant, et soutenaient que la garnison tait perdue si elle ne se
htait de capituler. Cazal essaya de calmer ces frayeurs. Il fit jeter
quelques obus sur les points menacs, et ordonna de dplacer toutes
les poudres, tous les projectiles qui pourraient aggraver l'explosion.
Le feu s'tait peu  peu ralenti pendant qu'on se livrait  ces soins;
les terreurs semblaient dissipes, les imaginations mieux assises; il
rsolut de hasarder une sortie. Charg de balayer les retranchemens
qu'occupent les Osmanlis, le capitaine Ferey runit ses grenadiers,
ouvre la barrire, commande, part, et n'est suivi par personne. Il
revient, prie, exhorte, commande encore, et n'est pas mieux obi. Le
commandant accourt, rappelle aux mutins tout ce que le devoir,
l'honneur inspirent, sans tre plus heureux. Trois fois il leur
ordonne de le suivre  l'ennemi; trois fois ils lui rpondent qu'ils
ne marcheront pas, qu'ils ne veulent plus se battre. La rbellion se
propage comme un trait; au-dedans, au-dehors, les troupes ne
connaissent plus de frein. L'un se plaint qu'on les sacrifie; l'autre
jure qu'il ne brlera pas une amorce; tous prtendent que le fort va
sauter, et demandent  grands cris qu'il soit rendu. Cazal, pour toute
rponse, leur montre l'ennemi qui chemine. Il les presse, les engage 
continuer le feu; mais loin de les ramener, sa constance les irrite:
ils jettent, brisent leurs armes, ou, montant sur le parapet, ils les
agitent la crosse en l'air, et font signe aux assigeans qu'ils sont
prts  se rendre. Quelques uns mme se portent au drapeau; ils
l'abattent, le prcipitent dans la lunette, et ne s'aperoivent pas
plus tt qu'il est de nouveau arbor, qu'ils accourent pour le
renverser encore et lui substituer un drapeau blanc. Quelques braves
accourent  la dfense des couleurs nationales. Le capitaine
Guillermain fond sur ceux qui les attaquent; le sergent Codic se
joint  lui: ils se groupent autour du signe qu'ils ont jur de
conserver intact; ils bravent, ils menacent, et russissent  loigner
les furieux qui, plus d'une fois, les couchent en joue.

Cependant, les Turcs voyant que le fort ne tirait plus, accourent en
foule, et des lignes et du camp; ils couvrent les glacis, inondent les
fosss. Bientt une multitude sauvage, qu'on n'a aucun moyen
d'loigner, se presse au pied des retranchemens, et demande  grands
cris d'tre reue dans la place. Elle s'essaie  escalader les
bastions, entasse des matriaux qui n'ont pas encore t mis en
oeuvre; et tel est l'aveuglement de nos soldats, qu'ils lui jettent des
cordages, qu'ils l'aident  franchir les remparts. Les prisonniers,
qui, jusque-l taient rests paisibles, se soulvent  la vue de
leurs camarades hisss sur les murs. Ils renversent les pierres qui,
interceptent la communication du fort au bastion; ils ouvrent la
poterne, introduisent tout ce qui se prsente, et fondent sur les
Franais. Ceux-ci sentent alors la faute qu'ils ont commise; ils se
rassemblent, se pelotonnent, rompent, crasent les Turcs; mais,
accabls bientt par une soldatesque sauvage, dont les flots vont
toujours croissant, ils tombent sous le damas auquel ils se sont
imprudemment livrs. Ce n'est plus un combat, c'est une boucherie o
quelques hommes rares se dbattent au milieu d'une troupe d'gorgeurs.
Cazal parvient cependant  se faire jour,  la tte de quelques uns
des siens. Il gagne la porte du fort, s'y tablit, s'y barricade, et
oppose,  la foule qui le presse, une rsistance dont elle ne peut
triompher. Douglas, qu'attire la chaleur du combat, le somme, le
supplie de se soumettre au sort. Il s'y refuse, et proteste qu'il est
rsolu de s'ensevelir sous les dcombres s'il n'obtient une
capitulation. Rajeb-Pacha, l'aga des janissaires, surviennent au mme
instant; ils ont fait briser les palissades, renverser les barrires;
la porte est le seul obstacle qui leur reste  franchir pour pntrer
dans le fort. Ils s'irritent, demandent qu'elle soit ouverte, et
consentent cependant  la proposition de Cazal, que leur transmet
Douglas. On crit aussitt; on rdige une convention ainsi conue:

ART. 1er.

La garnison du fort sortira avec les honneurs de la guerre, et
emportera ses bagages. Les officiers conserveront leurs armes et leurs
effets.

ART. 2.

Les malades et les blesss sont recommands  la gnrosit de l'arme
ottomane.

                        Fait au fort d'El-A'rych, le 8 nivse an VIII.


Le colonel Douglas signa cette pice, en expliqua le contenu aux
pachas, impatiens, qui y apposrent leur sceau, et la repassa au
commandant, qui la garda.

On se mit aussitt  dblayer les barricades, et le porte fut ouverte.
Semblables  un torrent qui a rompu ses digues, les Turcs se
prcipitent alors dans la forteresse, et portent partout le ravage et
la mort. Les uns se rpandent dans l'hpital, gorgent les malades et
les blesss dans leurs lits; les autres convertissent les forges en
ateliers d'assassinats. Ici, ils dcapitent sur l'enclume les
malheureux qu'ils immolent; l, ils les mutilent  coups de pelle et
de pioche sur la culasse des canons. Plus loin ils les prcipitent
par-dessus le rempart, ou les descendent avec des cordes, pour les
livrer  d'autres tigres impatiens de les gorger. Tel fut le
rsultat des manoeuvres philanthropiques des officiers de Sidney;
l'humanit, l'honneur, tout avait t foul aux pieds pour arriver 
cette horrible hcatombe.

Si du moins elle n'et pas t inutile! mais Klber avait dj modifi
ses instructions. Le temps, la situation des affaires en Europe
avaient branl sa constance. Il tait revenu sur les conditions dont
il avait d'abord dclar ne pouvoir se dsister que sur des ordres
crits, et offrait d'inspiration ce que venait de lui arracher la
perfidie. Il tait rebut, impatient d'vacuer un pays qu'il
dsesprait de conserver. Il ne demandait pour le rendre que la
neutralit de la Porte, et la libre sortie des troupes qu'il
commandait. Si ces conditions taient admises, il donnait ordre  ses
plnipotentiaires de conclure, et les autorisait mme  stipuler la
remise d'El-A'rych, comme garantie du trait. Mais ses dpches
n'avaient pas franchi le Bogaz, que dj la nouvelle du dsastre lui
tait parvenue. Il s'aperut alors du pige que lui avait tendu
Sidney. Il se plaignit de la dloyaut du commodore, qui retenait ses
plnipotentiaires au large, pour laisser au visir le temps d'agir; et,
s'levant au-dessus des circonstances, il donna au gnral Reynier,
qui le pressait de livrer bataille, l'ordre de marcher aux Turcs.
Vous avez, lui manda-t-il, quatorze bataillons, neuf rgimens de
cavalerie, une belle artillerie; je ne crois pas qu'avec cela vous
puissiez douter d'un brillant succs. Rampon devait prendre part au
mouvement. Verdier tait charg de l'appuyer, et Friant avait ordre
d'accourir de la Haute-gypte, de couvrir le Caire, pendant que le
gnral en chef s'avanait sur Belbis avec la 61e, la cavalerie et
l'artillerie de la rserve. La rflexion vint bientt calmer cet lan.
Tout tait le 4  la guerre; le 5, tout se trouva  la modration, 
la longanimit. Klber, qui la veille crivait, pressait, ne voulait
pas qu'on perdt une heure, timide, rserv maintenant, se bornait 
demander _qu'au moins l'armistice propos par sir Sidney Smith et par
le grand-visir ft dsormais respect, et, s'il se pouvait, garanti
par des otages_; il ne voulait pas mme que les plnipotentiaires
insistassent sur la restitution du fort. Il ne s'en tint pas l.
Cdant tout  coup  l'impatience,  l'imptuosit de son caractre,
il voulut, suivant son expression, trancher les difficults d'un seul
coup. Il ouvrit une ngociation directe avec le grand-visir, et se
dsista de trois des quatre articles dont les plnipotentiaires
avaient ordre de ne pas se dpartir.


PICES JUSTIFICATIVES.


  (N 1.)                                  Damiette, 16 dcembre 1799.

LE GNRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE,
ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GNRAL EN CHEF KLBER.


CITOYEN GNRAL,

Smith n'a pas encore paru; aussitt qu'on l'apercevra, nous lui
enverrons demander le lieu o nous pourrons le joindre, et les
personnes que nous pourrons amener avec nous, pour ne causer aucun
embarras.

Un officier venu d'El-A'rych rapporte que le grand-visir a envoy des
Turcs, que le commissaire anglais Douglas, a fait accompagner par deux
frgates anglaises, pour sommer le commandant de cette place de se
rendre. Les dtails de cette sommation vous seront envoys par le
gnral Verdier; elle a eu lieu le 18 de ce mois. Les envoys du
grand-visir ont annonc qu'il tait avec son arme  Ghazah.

Cette conduite a-t-elle pour objet de presser les confrences, d'en
influencer le rsultat, ou le grand-visir ne veut-il pas les attendre?
Il a au moins voulu avoir un prtexte pour tenter une reconnaissance
de la place.

Il nous tarde  prsent d'tre auprs du commodore anglais, pour que
la suspension d'armes soit convenue jusqu' la fin des confrences, ou
que nous retournions auprs de vous, si nous nous apercevons qu'il n'y
a rien  faire auprs de lui.

Vous avez oubli de nous remettre le sauf-conduit du grand-visir pour
le commandant de l'escadre turque; nous vous prions de l'envoyer 
Damiette auprs du gnral Verdier, pour nous le remettre, ou pour
nous le faire passer. Salut et respect.

                                                  DESAIX, POUSSIELGUE.


  (N 2.)                                  Damiette, 22 dcembre 1799.

LE GNRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GNRAL DES FINANCES
POUSSIELGUE, AU GNRAL EN CHEF KLBER.


CITOYEN GNRAL,

Les citoyens Savary et Prusse sont revenus ce matin; ils ont pass la
nuit  bord du _Tigre_, et nous ont rapport les lettres et pices
dont vous trouverez ci-joint copie.

Vous y remarquerez principalement la proposition d'une trve par
terre,  condition de remettre les postes d'El-A'rych et de Catih
entre les mains de l'arme ottomane.

Sans nous arrter  cette proposition ridicule, nous saisirons
l'ouverture qui est faite pour obtenir une trve, en laissant les
choses de part et d'autre _in statu quo_, ou en les modifiant 
avantages gaux de part et d'autre.

Voici les nouvelles que Smith nous a donnes. _Le Guillaume Tell_ est
 Malte, les Anglais sont  Goze et continuent  bloquer Malte; _le
Gnreux_ est rentr  Toulon; _le Leander_ a t repris  Corfou. Il
y a vingt mille Espagnols qui bloquent Gibraltar par terre; les Russes
bloquent Gnes par mer; nos escadres sont bloques  Brest par une
escadre anglaise de mme force. Smith assure que l'escadre hollandaise
s'est rendue sans combat, comme on l'a dbit, et que l'arme combine
en Hollande a t battue par les coaliss. Au reste, ces nouvelles
sont anciennes. Il n'en est pas arriv, depuis le dpart de
l'adjudant-gnral Morand, de plus fraches que celles dont il a eu
connaissance.

Vous verrez la dclaration de guerre de la Russie  l'Espagne.

Vous verrez aussi la dclaration de la Porte, qui renvoie le charg
d'affaires d'Espagne  Constantinople,  cause de l'intrt qu'il
prenait aux affaires de France. Cette dclaration n'annonce pourtant
pas une rupture.

Enfin Smith dit qu'on parle beaucoup des belles manoeuvres de notre
amiral Bruix, et qu'elles lui ont fait infiniment d'honneur.

Nous irons coucher aujourd'hui  Lesbh, et demain matin nous serons 
bord du _Tigre_.

Smith a paru sensible aux provisions que nous lui avons fait remettre
de votre part. Il vous envoie en change des liqueurs d'Angleterre.

Salut et respect.

                                                  DESAIX, POUSSIELGUE.


  (N 3.)

LE GNRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GNRAL DES FINANCES
POUSSIELGUE, AU GNRAL EN CHEF KLBER.

                                   bord du _Tigre_, 25 dcembre 1799.


CITOYEN GNRAL,

Nous recevons votre lettre du 29 frimaire avec le sauf-conduit du
grand-visir.

Le citoyen Damas est parti hier soir avec les rponses de M. Smith 
vos lettres. Nous en sommes encore au mme point, c'est--dire que
nous n'avons pas entam la question principale. Les premiers mots
chapps  M. Smith sont si loin de ce que nous avons  demander, et
mme de ce que nous esprions obtenir, qu'avant d'entrer en matire
nous avons jug qu'il fallait bien prparer les esprits, et les
disposer  couter sans tonnement nos propositions. Il ne s'agirait
de rien moins, suivant M. Smith, si nous l'avons bien devin, que de
traiter l'arme comme prisonnire de guerre, c'est--dire qu'en
rentrant en France elle ne pourrait porter les armes. Qu'on mettrait
en libert tous les Franais non militaires, arrts dans l'tendue de
l'empire ottoman, mais que la paix avec cet empire n'aurait lieu qu'
la paix gnrale.

Nous vous rptons, citoyen Gnral, que nous avons devin ces
propositions plutt que nous ne les avons entendues, et que nous avons
lud une explication plus claire, afin de reprendre du terrain avant
de combattre.

Nous comptons entamer aujourd'hui plus srieusement cette affaire, et
tablir nos bases.

Vous recevrez sans doute, par la voie d'Alexandrie, les premires
lettres que nous vous crirons.

Salut et respect.

                                                  DESAIX, POUSSIELGUE.


  (N 4.)             Au quartier-gnral du Caire, 29 septembre 1799.

KLBER, GNRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.


J'apprends que les escarmouches continuent devant El-A'rych, et en
consquence je dclare  Votre Excellence que tant qu'elle n'aura pas
fait retirer ses troupes  une bonne marche de ce fort, aucune trve,
aucun arrangement ne saurait avoir lieu. Si les intrts mme confis
 Votre Excellence ne lui prescrivaient pas la plus grande loyaut,
dans les circonstances actuelles, elle aurait d y tre dtermine par
la franchise avec laquelle j'ai parl et agi depuis nos relations.

J'ai aussi  me plaindre de la non-excution du cartel d'change
arrt entre le gnral franais Marmont et Petrona-Bey devant
Aboukir. D'aprs ce cartel, qui doit avoir obtenu l'approbation de
Votre Excellence, puisque sir Sidney Smith le rappelle souvent dans
ses crits, il lui serait sans doute difficile de justifier
l'arrestation des Franais tombs en son pouvoir, lorsqu'il lui est
connu que j'ai cinquante fois plus d'Osmanlis peut-tre  offrir en
change. Je prie Votre Excellence de vouloir bien galement
s'expliquer  ce sujet, et de croire  la haute considration que j'ai
pour elle.

                                                       _Sign_ KLBER.


  (N 5.)                      Quartier-gnral de Ghazah (sans date).

            Reue par un Tartare, arriv au Caire le 22 dcembre 1799.


AU MODLE DES PRINCES DE LA NATION DU MESSIE, etc.

J'ai reu et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
directement envoye par Mousa, Tartare, en rponse  celles que je
vous ai prcdemment crites. Je pense que les dpches que j'ai fait
remettre  l'officier que vous aviez envoy  bord du vaisseau du
commandant anglais Smith mon honor ami, vous sont parvenues.

Vous m'avez crit que vous voulez vacuer l'gypte, et que les
arrangemens qui seront proposs et pris pour effectuer cette
vacuation seraient conformes  la dignit et  l'quit de la Sublime
Porte, ainsi qu'aux devoirs de l'alliance qu'elle a contracte, et au
droit des gens, afin d'pargner, par ce moyen, l'effusion du sang.
Vous m'avez fait savoir plusieurs fois que vous dsiriez ouvrir des
confrences pour traiter de l'vacuation de l'gypte, et que si,
malgr ces avances, la Sublime Porte ne secondait pas de pareilles
dispositions, vous n'tiez plus responsable devant Dieu ni devant les
hommes du sang qui serait rpandu; prfrant alors moi-mme de traiter
avec vous sur des propositions aussi raisonnables, j'ai consenti 
l'ouverture des confrences.

Le Commandant Smith, mon ami, vient de m'crire qu'il s'tait tout
rcemment rendu avec son vaisseau devant Damiette, et qu'il n'avait
pas trouv les dlgus que vous avez consenti  envoyer  son bord;
mais que les mauvais temps l'ont forc de quitter les parages de
Damiette, et d'aller jusqu' Jaffa, d'o il se rendrait de nouveau
devant Damiette, avec l'esprance de trouver vos dlgus, et que
s'ils n'y sont pas encore arrivs, il se portera vers Alexandrie.
Cependant une aile de mon arme se trouve dj devant El-A'rych, et
les troupes musulmanes commenant  dtruire par des escarmouches les
Franais qui s'y trouvent, il est impossible qu'il n'y ait pas du sang
rpandu. Les circonstances ne me permettant pas de retarder la marche
de mon arme, nous ne pourrions, en consquence, prendre des
arrangemens conciliatoires, si nous ne profitions pas du temps qui
s'coule. Si donc vous tes toujours dans les dispositions que vous
avez manifestes, il importe que vous vous htiez de faire arriver vos
plnipotentiaires  bord du vaisseau de mon ami Smith. Mais, comme les
vents contraires et les mauvais temps, ont t les motifs du retard
qui a eu lieu jusqu' prsent, j'ai crit au commandant Smith, que,
dans le cas o vos dlgus seraient  son bord, il les conduist 
son quartier-gnral de Ghazah, o ils seront  l'abri de pareils
accidens et des orages. Mais si vous n'avez pas encore envoy vos
dlgus  bord du commandant Smith, et que vous soyez toujours
dispos  terminer l'affaire de l'vacuation de l'gypte sans
effusion de sang, je vous engage  envoyer par terre vos dlgus 
Ghazah. Ds qu'ils y seront rendus, il n'y aura plus d'hostilits de
part ni d'autre. Ds que vos envoys seront  Ghazah, j'inviterai le
commandant Smith  s'y rendre, et l'on s'occupera d'arranger et de
consolider l'affaire de l'vacuation de l'gypte, dans l'endroit qui
sera dsign  cet effet, sur le rivage de cette ville.

Comme vous me mandez, dans toutes vos dpches, que votre volont
n'est point de rpandre du sang, et que le succs de l'affaire dont
il s'agit serait un moyen de rtablir l'ancienne amiti entre la
Sublime Porte et les Franais, je vous fais savoir par la prsente,
dont Mousa, Tartare, est porteur, que de pareilles dispositions ne
peuvent jamais tre rejetes par la Sublime Porte, parce qu'une
semblable conduite serait contraire  notre quit et  notre loi.

J'espre que, lorsque vous aurez reu cette lettre, et que vous en
aurez compris le contenu, vous agirez, ainsi que vous l'annoncez dans
vos lettres prcdentes, et d'une manire conforme  votre
intelligence et  la connaissance suprieure que vous avez des
affaires.

                                                      _Sign_ JOUSSEF.


NOTE DU COMMODORE SIDNEY SMITH.


  (N 6.)     bord du _Tigre_, devant le cap Carmel, le 30 dc. 1799.


Le soussign a beaucoup rflchi sur la note de messieurs les
commissaires franais, date d'hier; et considrant qu'elle renferme
des considrations d'une extension au-del de ce qui fut prvu et
convenu entre son altesse le suprme visir et lui, il se rserve d'y
rpondre d'une manire dfinitive aprs la confrence qu'il se propose
d'avoir avec son altesse, lors de son arrive au camp imprial 
Ghazah, vers lequel il dirige sa route en ce moment. Il croit ne
pouvoir mieux rpondre  la franchise que messieurs les commissaires
lui ont tmoigne, que de leur communiquer le projet de la rponse
qu'il se propose de soumettre  la considration de son altesse, avant
de la leur prsenter en due forme, et cela afin qu'ils suggrent
telles modifications ou tels changemens qu'ils pourront juger
convenables, le soussign se sentant dispos  les couter
favorablement pour faciliter un arrangement dfinitif, et autant que
cela ne sera pas contraire aux obligations contractes par le trait
du 5 janvier. Le gnral en chef Klber a insist avec beaucoup de
raison sur ce que rien ne ft propos  l'arme franaise contre son
honneur et celui de sa nation, et le soussign, en reconnaissant ce
principe, a le droit de s'attendre  la rciprocit; et comme rien
n'est plus contraire  l'honneur que de ne pas remplir strictement les
obligations contractes par un engagement formel, il croit devoir
mettre messieurs les commissaires franais  mme de juger de
l'tendue de ses liaisons, par la communication de l'article du trait
dont il est fait mention dans le projet.

                                                 _Sign_ SIDNEY SMITH.


  (N 7.)           Au quartier-gnral du Caire, le 13 nivse au VIII
                                                     (3 janvier 1800).

LE GNRAL EN CHEF KLBER, AU GNRAL DESAIX ET AU CITOYEN
POUSSIELGUE, PLNIPOTENTIAIRES PRS DU GRAND-VISIR,


J'ai reu, citoyens, les lettres que vous m'avez adresses du bord _le
Tigre_, et je vous prsume actuellement sur la plage de Ghazah.

J'ai aussi reu les journaux de Francfort jusqu'au 10 octobre; ils ont
particulirement fix mon attention.

Si jamais le douzime paragraphe de la lettre du gnral Bonaparte
doit tre applicable  une circonstance, c'est bien  celle-ci:
l'Italie perdue, l'arme navale sortie de la Mditerrane, et bloque
dans le port de Brest; la flotte hollandaise au pouvoir des ennemis;
les Anglais et les Russes dans la Hollande; Muller battu sur le Rhin;
les frontires de l'Alsace livres  la dfense de ses habitans; la
Vende ressuscite de ses cendres, et Mayence en feu. Enfin, le Corps
Lgislatif proposant de dclarer la patrie en danger, et rejetant
cette proposition, non pas parce que le danger n'existe pas
rellement, mais parce que le dcret qui pourrait le constater n'y
apporterait aucun remde. Quoi de plus alarmant!

D'aprs cela, et la situation plus que pnible dans laquelle je me
trouve, et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme
gnral et comme citoyen, devoir me relcher de mes premires
prtentions, et tcher de sortir d'un pays que sous plus d'un rapport
je ne puis conserver, duquel on ne parat pas mme s'occuper en
France, si ce n'est pour improuver sa conqute. L'espoir d'un renfort
prompt et suffisant devait nous engager  gagner du temps; cette
esprance dtruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la
patrie; htons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'tat
de nous faire parvenir.

En consquence, ds que l'on vous proposera la simple neutralit de la
Porte ottomane pendant la guerre, et la libre sortie de l'gypte, avec
armes, bagages et munitions, avec la facult de servir partout et
contre tous  notre retour en France, vous devez conclure le trait
sans hsiter, et je m'empresserai de le confirmer. Je remettrai de
suite, pour garantie du trait, le fort d'El-A'rych; mais les autres
places et forts, tant de la Haute-gypte que de la Basse, ne seront
vacus ni cds que lorsque tous les btimens ncessaires  notre
traverse seront rendus devant Damiette et Alexandrie, munis de
vivres. Le nombre de ces btimens sera calcul sur vingt-cinq mille
hommes. Les commissaires turcs qui pourraient tre envoys au Caire,
devront tre accompagns d'officiers anglais qui serviront d'otages;
j'en fournirai de mon ct  sir Sidney Smith  nombre et grades
gaux; mais, dans tous les cas, vous ne romprez pas vos ngociations,
sans que vous m'ayez fait connatre au pralable le dernier mot du
grand-visir.

Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que j'cris  sir Sidney
Smith, et duplicata de celle que je vous crivis il y a quelques
jours, et qui, peut-tre, ne vous sera pas parvenue; enfin, copie de
mes deux dernires au grand-visir, relativement au blocus d'El-A'rych
et  l'armistice. Ces pices sont suffisantes pour vous dicter la
conduite que vous avez  tenir relativement aux objets qu'elles
contiennent, me rapportant sans cesse autant  votre prudence qu'
votre zle et  votre sagacit.

Je vous salue,

                                                       _Sign_ KLBER.


  (N 8.)              Quartier-gnral du Caire, le 12 nivse au VIII
                                                     (4 janvier 1800).

AU GNRAL REYNIER.


J'ai reu votre lettre il y a deux heures; l'vnement d'El-A'rych est
un de ceux auxquels on ne devait jamais s'attendre. Il est affligeant,
mais ne doit pas nous dcourager; une bataille gagne peut nous donner
encore le temps de nous reconnatre.

Je donne ordre au gnral Rampon de se rendre  Salhih avec les
bataillons de la 75e qui lui restent, et son artillerie. Vous ferez
bien de lui confier ce poste important, et de lui laisser les trois
bataillons de cette demi-brigade. Vous rassemblerez alors toute votre
division  Catih pour recevoir la bataille de l'avant-garde ennemie,
si elle vient vous l'offrir, ou l'aller chercher  la premire
citerne, si vous tes instruit  temps de son arrive. Vous avez
quatorze bataillons, un rgiment de cavalerie, une belle artillerie;
je ne crois pas qu'avec cela vous puissiez douter d'un brillant
succs. Au reste, je donne encore l'ordre au gnral Verdier de vous
envoyer deux bataillons de Damiette.

Quant  moi, je resterai avec la 61e demi-brigade, la cavalerie et
l'artillerie de rserve  Belbis, pour couvrir le Caire contre tout
ce qui pourrait venir par l'Ouadi, et pour communiquer avec Souez,
fortement en l'air depuis la perte d'El-A'rych. Tout cela va
s'excuter sur-le-champ. Ne diffrez pas non plus d'un seul instant
votre mouvement. J'ai envoy aujourd'hui Baudot vers Desaix par
Damiette et Jaffa. J'cris aussi par terre au grand-visir. Lorsque le
messager passera dans votre camp, faites le plus d'talage que vous
pourrez. Enfin, je vais crire au gnral Friant de se rendre prs de
moi, ou au moins de se rapprocher du Caire le plus possible. C'est
dans cette attitude que nous attendrons les vnemens ultrieurs.
Marcher sur El-A'rych sans attaquer le fort est folie, ils fuiraient
devant vous, et reviendraient sur leurs pas, lorsque vous auriez
disparu; attaquer le fort serait pis encore. crivez au gnral
Verdier pour avoir force vivres. Je vous ferai passer l'habillement de
la 85e et des autres.

                                                               KLBER.


  (N 9.)              Au quartier-gnral du Caire, 17 nivse an VIII
                                                     (7 janvier 1800).

AU GNRAL REYNIER.


Vous devez vous attendre  tre attaqu au premier jour, car il parat
que sir Sidney Smith, sous prtexte de mauvais temps, tient mes
plnipotentiaires au large pour laisser au grand-visir le temps
d'agir. Je pars demain pour aller  Belbis; de l je pourrais fort
bien vous aller joindre avec quelque renfort.  l'avenir, il faudra
retenir  Cathih tous les messagers qui pourraient m'tre envoys par
le grand-visir, et m'envoyer leurs paquets; pendant le temps qu'ils
auront  sjourner pour attendre ma rponse, il faudra, tout en les
traitant bien, les tenir  l'troit, afin qu'ils ne puissent voir que
ce qu'on voudra bien leur faire connatre. J'excepte des dispositions
ci-dessus l'homme de Moustapha-Pacha que j'ai envoy au visir en
dernier lieu, et qui pourra revenir au Caire.

                                                       _Sign_ KLBER.


  (N 10.)          Au quartier-gnral du Caire, le 15 nivse an VIII
                                                     (5 janvier 1800).

KLBER, GNRAL EN CHEF, AU GNRAL DESAIX ET AU CITOYEN POUSSIELGUE,
PLNIPOTENTIAIRES PRS LE GRAND-VISIR.


Hier  dix heures du soir, citoyen, c'est--dire long-temps aprs le
dpart du citoyen Baudot, j'ai reu une lettre qui m'annonce que
l'ennemi, ayant profit du caractre sacr d'un parlementaire, a
surpris le 9 El-A'rych, et aprs un grand carnage essuy de part et
d'autre, a russi dans son entreprise. Vous devez naturellement tre
mieux que moi instruits de cet vnement et de ses dtails, et vous
avez dj pu faire vos rclamations  cet gard; si cependant vos
ngociations prennent la tournure que j'en espre, il serait inutile
d'insister sur la restitution du fort; mais qu'au moins l'armistice
propos par sir Sidney Smith et par le grand-visir, et qui doit tre
connu maintenant de toute l'arme ottomane, soit  l'avenir respect
et garanti, si faire se peut, par des otages. J'aime d'ailleurs 
croire que, ni le grand-visir ni sir Sidney Smith, ne sont en rien et
pour rien dans une entreprise aussi contraire au droit des gens. C'est
 vous  m'en instruire. Je pars demain avec toute l'arme pour
occuper toute la lisire du dsert, et en mme temps prt  tout
vnement.

Ne voulant point crire au grand-visir lui-mme ni  Sir Sidney Smith,
sur cet objet, j'en fais dire un mot au premier, par Moustapha-Pacha.

Je vous salue,

                                                               KLBER.


NGOCIATIONS DE SALHIH.

LES FRANAIS CONSENTENT  VACUER L'GYPTE.

Pendant qu'El-A'rych tombait sous les coups des Turcs, et que le
gnral Klber s'abandonnait si imprudemment dans les relations qu'il
entretenait avec le grand-visir, les ngociations continuaient  bord
du _Tigre_. Smith insistait sur l'vacuation pure et simple; les
plnipotentiaires demandaient que la Porte se retirt de la coalition.
Le commodore leur observait qu'ils n'taient pas munis de pleins
pouvoirs, qu'ils ne pouvaient, par consquent, rsoudre les questions
qu'ils soulevaient. Ils convenaient qu' la rigueur ils n'taient pas
aptes  les traiter, mais ils rpliquaient avec raison que
l'vacuation tait la condition onreuse du trait; qu'il y avait
mauvaise grce  prtendre qu'ils pouvaient la souscrire sans pouvoir
stipuler des compensations. Ils trouvaient draisonnable de poser en
principe que le gouvernement franais acceptant la transaction pour
une vacuation pure et simple, la repousserait parce qu'elle lui
prsenterait des avantages. La restitution des Sept les, que nous
avaient enleves les Turcs, ne devait pas faire obstacle; car si la
Porte n'avait, comme le soutenait Smith, aucune prtention sur Corfou,
Zante, Cphalonie, en quelles mains pouvait-elle les voir avec moins
de danger pour elle que dans celles des Franais? La croix grecque
serait bien plus redoutable; aucune des puissances qui naviguent dans
la Mditerrane ne devait souffrir qu'elle les occupt. Le commodore
en convenait, mais il se retranchait sur les traits, le manque de
pouvoirs, et vitait de rien conclure. Les plnipotentiaires
rsolurent de couper court  ses allgations. Ils lui proposrent de
soumettre le rsultat des confrences aux gouvernemens respectifs, et
de suspendre les hostilits en attendant leurs ordres, ou, si le visir
se refusait  l'armistice, de continuer  se battre.

Les choses en taient  ce point; tous les intrts avaient t
discuts, dbattus; on paraissait s'entendre lorsqu'on prit terre 
Jaffa. Sidney y fut inform de la catastrophe d'El-A'rych; l'gypte
tait ouverte, tout fut chang. Il se rendit au camp du visir, prit
communication de la correspondance du gnral en chef, et appela les
plnipotentiaires sur les ruines du fort, o tait plante la tente de
Joussef. Toutes les dispositions taient faites pour les recevoir, les
garantir des insultes d'une soldatesque sauvage; les ngociateurs
ottomans taient dsigns; il semblait qu'il n'y avait plus qu'
mettre la dernire main  une transaction dont la plupart des articles
avaient t si longuement dbattus. Desaix et Poussielgue quittrent
Jaffa avec la confiance qu'ils allaient traiter sur les bases jetes 
bord du _Tigre_. Leur erreur ne fut pas longue. Ils taient  peine 
El-A'rych qu'ils reurent une lettre de Sidney qui les prvenait que
Klber avait retir trois des quatre propositions qu'ils avaient si
vivement dfendues pendant la traverse. Ils furent trangement
surpris d'un tel abandon, et ne se dissimulrent pas le parti que le
commodore en allait tirer. Ils rsolurent nanmoins de faire tte 
l'orage. Ils se rendirent aux confrences, demandrent et obtinrent
sur-le-champ la cessation des hostilits. Ils abordrent ensuite la
question qui les avait conduits  El-A'rych. Ils essayrent de se
prvaloir des concessions qui avaient t faites  bord du _Tigre_,
des aperus que le commodore lui-mme avait jets; mais la situation
des choses tait bien change. L'arme turque tait en possession du
dsert, Klber avait donn la mesure de son impatience, Sidney crut
n'avoir plus de mesures  garder. Il s'emporta contre l'insistance des
ngociateurs, et enveloppant dans sa colre la France et la
rvolution, il nous reprocha la turbulence du Directoire, la manie que
nous avions d'intervenir partout, de faire, bon gr malgr, des
rpubliques dans tous les pays o _un soi-disant patriote pouvait
trouver une place qui le mt  mme d'achever ou mieux de continuer
ses expriences politiques sur le pauvre genre humain_. Indign de ces
indcentes sorties, et plus encore des prtentions auxquelles elles
taient mles, Desaix releva vivement Smith. Il tait dcid  rompre
les confrences; mais le commodore, qui n'y intervenait plus que comme
le conseil, le modrateur du visir, s'excusa, protesta qu'il n'avait
voulu que dcouvrir jusqu' leur base les barrires qui nous
sparaient, et s'puisa en regrets de voir que l'impression qu'il
avait faite ft si diffrente de celle qu'il cherchait  produire. Le
gnral ne fut pas dupe de ces protestations, mais au point o en
taient les choses, il y avait peut-tre plus de danger  rompre qu'
ngocier, il se calma: il reprocha vivement sa perfidie au commodore,
et adressant  Klber le rsum de la confrence qu'ils avaient eue
Poussielgue et lui avec les plnipotentiaires du visir, il se plaignit
avec amertume de la position o ses imprudentes communications les
avaient mis. La correspondance retrace parfaitement la marche et les
incidens de la ngociation, je me borne  citer.


                       Au camp d'El-A'rych, le 23 nivse an VIII de la
                               Rpublique franaise (13 janvier 1800).

LE GNRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRLEUR
DES DPENSES DE L'ARME ET ADMINISTRATEUR GNRAL DES FINANCES DE
L'GYPTE, AU GNRAL EN CHEF KLBER.


CITOYEN GNRAL,

Nous avons reu aujourd'hui votre dpche du 17 nivse, et copie de
celle que vous adressez le mme jour au grand-visir.

Nous avons infiniment  regretter les contrarits qui nous ont mis
dans l'impossibilit de vous faire parvenir nos dpches assez  temps
pour prvenir cette dernire dmarche, qui, nous le prvoyons, va
multiplier les obstacles aux ngociations dont vous nous avez chargs,
et nous privera, selon toutes les apparences, des avantages que nous
avions lieu d'en attendre, pour rendre plus honorable et plus utile
l'vacuation de l'gypte.

 notre arrive ici, nous avons trouv la rponse de M. Smith  notre
dernire, note dont nous vous avons envoy copie; il nous crit qu'il
vous l'a fait passer directement comme nous l'en avions pri. Vous
verrez par le ton indcent et mme insolent qui y rgne, compar 
celui des premires notes, combien la prise d'El-A'rych, et sans doute
votre lettre du 17, ont relev ses prtentions; car, quoique cette
rponse soit date du 9 janvier, nous avons lieu de croire qu'elle n'a
t crite que le 12.

Nous nous sommes vus trs froidement ce soir: cela tait impossible
autrement, en rapprochant une conduite aussi perfide avec nos
entretiens prcdens, remplis de confiance et de loyaut.

Il nous a annonc que puisque, dans votre lettre au grand-visir, vous
aviez renonc vous-mme  trois articles de nos demandes, il ne
restait plus qu' s'expliquer sur le quatrime, c'est--dire sur la
dissolution de la triple alliance, et que demain le reis-effendi nous
ferait sa rponse sur cet objet.

Nous prvoyons que sa rponse sera ngative, et que mme nous
n'obtiendrons pas que les troupes turques n'entrent en gypte que
quand nous en serons sortis; et, en effet, l'arme turque est en
majeure partie  El-A'rych; avec la confiance qu'elle a dans ses
forces, surtout aprs son petit succs, il ne sera pas possible de
l'engager  rtrograder; si la Porte craint qu'en dissolvant son
alliance, ce soit un prtexte  la Russie pour lui dclarer la guerre,
certainement elle n'osera pas consentir  cette dissolution; et
l'Angleterre, qui a intrt  nous conserver le plus d'ennemis
possible, fera tous ses efforts pour qu'elle n'ait pas lieu avant la
paix gnrale. Si les Turcs connaissaient mieux les intrts de
l'Angleterre, ils ne seraient pas arrts par ces menaces; ils
seraient bien convaincus qu'elle a autant d'intrt que la Sublime
Porte  empcher les Russes de lui dclarer la guerre.

Au reste, nous devons vous faire remarquer que l'alliance avec les
Turcs n'est que dfensive, et que dans le trait aucun contingent
n'est exig; en stipulant donc une simple trve avec l'empire ottoman
jusqu' la paix gnrale, sous la condition de mettre en libert tous
les Franais et trangers au service de France actuellement dtenus
dans cet empire, et la restitution des proprits et tablissemens
squestrs, cette condition serait honorable pour l'arme, et nous
pensons qu'on ne pourrait avoir aucune raison tant soit peu fonde
pour la refuser.

Quant aux moyens d'vacuation, nous ne savons pas encore ce qu'on
nous proposera; mais il nous semble qu'une fois l'vacuation convenue,
on pourrait proposer au grand-visir la condition mise en avant dans
les confrences avec Kouschild-Effendi, de mettre un pacha au Caire,
qui le gouvernerait, qui enverrait garder tous les postes  mesure que
nous les vacuerions. Nous attendrons vos ordres sur cet objet; nous
vous enverrons, d'ailleurs, un nouvel exprs immdiatement aprs la
premire confrence que nous allons avoir. M. Smith sort d'auprs de
nous; nous lui avons tmoign vivement l'indignation que nous avions
ressentie  la lecture de sa note; nous allons bientt juger si c'est
 sa politique et  sa mauvaise foi qu'il faut attribuer ses sottises,
ou si ce n'est qu'une suite du drangement de son moral, dans tout ce
qui concerne notre rvolution, drangement caus par son
emprisonnement au Temple.

Le citoyen Savary, que nous vous envoyons, vous expliquera comment
nous sommes camps; nous voulions d'abord que le camp et les
confrences se tinssent entre les avant-postes, mais il y aurait eu
beaucoup d'inconvniens, beaucoup de dfiance et peu de sret. Nous
nous dcidons  rester ici; nous enverrons chercher nos chevaux et des
chameaux  Catih aussitt que nous en aurons besoin. Il parat que
les Arabes servent toujours le grand-visir; nous n'en avons pas aperu
un seul depuis Jaffa jusqu'ici; une grande partie de l'arme du
grand-visir est ici, le reste est camp  Ghazah; tous les jours il
arrive de nouvelles troupes qui viennent du fond de l'Asie, mais tout
cela n'est pas bien terrible. Nous pensons, citoyen Gnral, que
jusqu' ce que toutes les conditions soient convenues et signes, il
est bien important de vous tenir sur vos gardes et de ne pas vous fier
 l'armistice; nous dsirerions aussi que vous vous rapprochassiez de
vos avant-postes, afin que nos communications fussent plus rapides.

Salut et respect.

                                       _Sign_ DESAIX et POUSSIELGUE.

_P. S._ Du 24,  onze heures du matin.

C'est aujourd'hui  midi que nous aurons notre premire confrence
avec le reis-effendi. Nous avons refus d'admettre l'envoy russe.


                        Au camp devant El-A'rych, le 24 nivse an VIII
                                                    (14 janvier 1800).

LE GNRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRLEUR
DES DFENSES DE L'ARME, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES DE L'GYPTE,
AU GNRAL EN CHEF.


CITOYEN GNRAL,

Nous avons eu ce matin la confrence dont nous vous avons prvenu par
notre lettre d'hier; nous n'en avons rien obtenu. Il a t impossible
de faire entendre la moindre raison au reis-effendi et au defterdar,
plnipotentiaires du grand-visir. Ils nous ont demand si nous avions
des pleins pouvoirs pour consentir l'vacuation de l'gypte: ils nous
ont dit que ce n'tait qu'autant que cela aurait lieu, que la Sublime
Porte consentirait aux conditions qui formaient votre ultimatum, que
cet ultimatum leur tait connu par la lettre que vous avez crite au
grand-visir, le 17 de ce mois, et qu'il fallait que nous
consentissions  signer sur-le-champ l'vacuation de l'gypte, d'aprs
les bases poses dans cette lettre. Ils ont refus de nous couter
davantage, prtendant que si nous ne pouvions pas consentir
l'vacuation pure et simple, c'tait une preuve que nous n'avions pas
de pouvoirs, qu'ainsi nous ne pouvions pas traiter. Nous avons demand
le temps de vous expdier un courrier pour avoir votre dernire
dcision. M. le Commodore Smith lui-mme s'est runi  nous pour faire
sentir que rien n'tait plus juste, ni plus conforme aux usages que ce
que nous demandions; rien n'a pu les persuader. Cependant, voyant
qu'ils nous avaient donn des raisons plausibles pour se dfendre de
consentir  rtablir la paix avec la France, en observant qu'ils
taient lis par des traits auxquels ils voulaient absolument tenir,
nous avons demand qu'il y et au moins trve jusqu' la paix
gnrale, proposition que nous avions prise sur nous, la regardant
comme un quivalent de la paix: ils ont rpondu par le mme refus, en
nous communiquant l'article de leur trait qui s'oppose galement  ce
qu'ils consentent cette trve sans le consentement des puissances
allis: nous avons alors demand qu'au moins, en vacuant l'gypte,
tous les Franais dtenus dans l'empire ottoman fussent mis en
libert, et que leurs biens fussent restitus. De notre ct, nous
leurs offrions d'en faire autant  l'gard des Turcs; cette
proposition, que nous avons annonce n'tre pas dans nos pouvoirs
comme condition principale de l'vacuation, a d'abord souffert des
difficults; cependant, M. Smith nous ayant fortement appuys, le
reis-effendi a fini par y consentir.

Alors, il a demand que les points dj convenus, tels que
l'vacuation de l'gypte et la mise en libert des prisonniers,
fussent mis par crit, et signs de part et d'autre. Nous nous y
sommes refuss, en observant que nos pouvoirs ne s'tendaient pas
jusqu' abandonner la principale condition qu'ils rejetaient, celle de
la paix ou d'une trve illimite.

Nous avons demand de nouveau de vous envoyer un courrier, ils ont
rpondu que nous voulions gagner du temps, que nous les amusions, et
que _nous ne voulions pas l'vacuation que vous dsiriez_; qu'ils ne
pouvaient pas attendre davantage; et qu'enfin, si nous n'avions pas de
pouvoirs, ils ne pouvaient traiter avec nous.

Nous avons observ qu'il existait une trve qui ne devait expirer que
quinze jours aprs la rupture des ngociations; qu'ainsi, il tait
vident que nous ne voulions pas les amuser, et qu'il y avait le temps
ncessaire pour recevoir votre rponse, avant l'expiration de la
trve; nous avons t trs tonns d'une discussion assez longue qui
s'est leve  ce sujet pour leur faire comprendre ce que c'tait
qu'une trve; on n'en est pas venu  bout, ils font partir les quinze
jours de grce de la dernire lettre que le grand-visir vous a crite
avant hier, en sorte que de demain en douze jours vous serez attaqu,
si cette affaire n'est pas termine.

Nous avons voulu entamer les autres articles de la lettre que vous
nous avez crite le 17, surtout celui o vous ne voulez pas que
l'arme turque entre en gypte avant que l'arme franaise en soit
totalement sortie; ils n'ont pas voulu nous entendre; ils ont rpt,
pour la trentime fois, que si nous ne voulions signer l'vacuation
pure et simple, ils ne pouvaient nous couter; l-dessus, ils nous ont
quitts, en annonant que demain ils viendraient prendre notre
dernire rponse.

Vous nous avez circonscrits, citoyen Gnral, dans les bornes d'une
instruction; nous n'avons pas d les passer, quoiqu'il soit fcheux,
de part et d'autre, qu'il faille encore prouver des retards,
puisqu'il peut en rsulter des vnemens funestes.

Il est de fait que la Sublime Porte, ayant en ce moment un grand
intrt  tenir  son trait avec ses allis pour ne pas s'exposer
tout de suite  une guerre plus dangereuse que celle que nous lui
faisons, il lui est impossible de faire paix ou trve indfinie sans
se compromettre; que, quand mme elle le pourrait, vous-mme ne
pourriez la stipuler au nom de la Rpublique, puisque vous n'avez de
pouvoirs que pour ce qui concerne l'gypte.

Nous obtiendrons probablement une trve qui se prolongera jusqu'
trois mois aprs l'vacuation; mais nous ne pouvons obtenir que les
Turcs attendent notre sortie pour entrer en gypte; ils voudront y
mener une force suffisante aussitt que le trait sera sign.

L'arme est ici; il lui arrive tous les jours des renforts; les
soldats sont impatiens d'avancer, parce qu'ils sont trs mal; il sera
impossible de les retenir encore quelques jours. Nous esprons tout au
plus que nous aurons le temps de recevoir dans cinq jours votre
rponse: encore la disposition est telle, que si votre rponse
tardait, ou si elle tait pour une rupture, nous ne serions pas du
tout en sret. L'autorit du visir, celle de M. Smith, ne pourraient
rien, et nous serions fort embarrasss pour vous rejoindre. Enfin,
citoyen Gnral, les choses sont si avances, que votre rponse doit
contenir l'ordre de nous retirer sur-le-champ, ou un plein pouvoir
pour traiter dfinitivement de tous les articles de l'vacuation sans
aucune restriction, et de la manire la plus avantageuse que nous
pourrons obtenir, sans qu'il ne soit plus ncessaire de vous demander
de nouveaux ordres, sauf  vous rendre compte, jour par jour, de nos
oprations.

Il vient d'arriver une lettre de vous, du 21 de ce mois, crite de
Belbis. Nous sommes fort aises de vous savoir si prs, et nous
esprons que vous recevrez cette lettre  Salhih: votre approche
semble faire plaisir au grand-visir, en ce qu'il y voit l'espoir d'une
trs prompte dcision.

Salut et respect.

                                      _Sign_ DESAIX et POUSSIELGUE.


          Au camp du grand-visir, prs El-A'rych, le 26 nivse an VIII
                               (16 janvier 1800), huit heures du soir.

LE GNRAL DE DIVISION DESAIX ET POUSSIELGUE, AU GNRAL EN CHEF
KLBER.


CITOYEN GNRAL,

Nous vous avons envoy avant-hier le citoyen Savary avec deux
lettres, dont copies sont ci-jointes:

Hier, nous avons remis aux plnipotentiaires du grand-visir la note
dont nous vous envoyons copie galement. M. Smith s'est rendu au camp,
et y a dlibr sur plusieurs questions que nous n'avions pu faire
entendre au reis-effendi; il n'a pas t plus heureux.

Cependant ce matin, le reis-effendi et le defterdar nous ont donn
une seconde sance; nous avons long-temps insist pour qu'ils
consentissent  la proposition contenue dans la lettre que vous avez
crite de Belbis, le 21 de ce mois, au grand-visir, consistant en ce
qu'il vous envoyt deux grands pour traiter directement avec vous;
nous demandions  les accompagner, et M. Smith, qui appuyait notre
demande, offrait d'y venir avec nous. Il nous a t impossible de leur
faire goter cette proposition, non plus que celle d'employer
Moustapha-Pacha, ou mme le commodore Smith tout seul; ils ont
prtendu que vous leur aviez laiss le choix des trois moyens, qu'ils
avaient prfr le premier, c'est--dire de traiter avec vos envoys,
et qu'ils voulaient s'y tenir.

En vain nous avons object que cela abrgerait infiniment de temps et
de difficults; que, dans le cas contraire, et l'armistice devant
expirer d'ici  onze jours, notre sret se trouverait compromise; que
d'ailleurs vous deviez tre irrit du ton des dernires lettres et
notes du grand-visir et de M. Smith, ce qui pourrait vous dterminer 
rompre toute ngociation, tandis qu'il tait peut-tre encore possible
de s'entendre, puisque si la Sublime Porte ne voulait consentir ni 
une paix, ni  une trve jusqu' la paix, ce n'tait pas qu'elle n'en
et le dsir, mais seulement parce qu'elle ne le pouvait, sans le
consentement de ses allis, conformment  ses traits et  ses
intrts actuels. Toutes ces raisons n'ont produit aucun effet; ils
ont insist pour que nous attendissions votre rponse  notre dernire
lettre, et que jusque-l nous commenassions  discuter les
dispositions relatives  l'vacuation, dans le cas o vous
consentiriez l'vacuation de l'gypte, sans la condition de la paix,
ni de la trve jusqu' la paix, ou de toute autre condition
avantageuse  l'arme, en annonant toujours que de son ct le
grand-visir n'entendait parler que de l'vacuation pure et simple.

Alors, ils nous ont prsent, par M. Smith, un projet de dispositions
d'vacuation qu'ils avaient concert ensemble hier, et dont ils
paraissent convenir; nous y avons fait tous les changemens et
additions que nous avons jugs convenables et ncessaires, toujours
dans la supposition que vous ne teniez pas  d'autres conditions de
compensation, auquel cas toute ngociation serait rompue sans retour.

Ils liront notre projet, et nous saurons dans la prochaine
confrence, s'ils l'adoptent en totalit ou quels sont les articles
qu'ils voudront rejeter ou modifier. Le dix-septime nous parat le
plus difficile  obtenir; celui qui concerne l'vacuation du Caire,
dans six semaines, ne passera pas non plus sans doute,  moins qu'ils
n'obtiennent de pouvoir d'y envoyer de suite une autorit quelconque
en leur nom, telle qu'un pacha et une garde.

Cependant, nous ne voulons pas attendre cette rponse pour vous
rendre compte de l'tat des choses; nous voyons le projet qu'ils nous
ont prsent, et celui que nous leur avons remis ce soir: votre
rponse, citoyen Gnral, sera un ultimatum absolu; il faudra que vous
nous donniez des ordres positifs, celui de conclure l'vacuation sans
compensation, en nous laissant la facult de stipuler toutes les
dispositions pour l'effectuer, ou celui de nous retirer sur-le-champ
pour que la question soit dcide par le canon.  cet gard, vous
seul, citoyen Gnral, tes en tat de juger ce qu'il convient de
faire, puisque vous seul connaissez bien tous vos moyens.

Nous vous prions de nous renvoyer sur-le-champ votre rponse; vous ne
pouvez vous former une ide de l'esprit des hommes avec qui nous
traitons. Ils ne viennent jamais qu'avec une seule ide  laquelle ils
ont bien pens pendant quarante-huit heures; ils n'en sortent pas, et
ce qu'on peut leur dire, quelque clair que cela soit, est absolument
perdu; ils n'entendent pas.

Ils nous proposaient aujourd'hui, quand nous leur demandions de nous
en aller ou qu'on prolonget la trve, de l'augmenter de deux jours.

Nous vous enverrons la rponse du grand-visir  notre projet aussitt
qu'elle aura t faite.

Salut et respect.

                                      _Sign_ DESAIX et POUSSIELGUE.


La rponse de Klber ne se fit pas attendre. Elle tait ainsi conue:


                         Au quartier-gnral de Salhih, le 25 nivse
                         de la Rpublique franaise (15 janvier 1800).

LE GNRAL EN CHEF KLBER AU GNRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN
POUSSIELGUE, PLNIPOTENTIAIRES PRS DU GRAND-VISIR.


Je reois ensemble aujourd'hui  Salhih, o je suis arriv le 23,
vos diffrentes lettres et notes des 14, 18 et 21 nivse. Celle dont
mon aide-de-camp Baudot tait porteur, relatait en peu de mots la
situation de la France, jusqu'au commencement d'octobre dernier, et
j'en infrais que, se livrer  l'espoir d'un renfort dans de
semblables conjonctures, ce serait s'abandonner  une ide entirement
chimrique; qu'en consquence, il fallait songer  porter  notre
patrie les secours qu'elle ne pouvait nous envoyer, ni mme nous
promettre, puisque dans les papiers qui nous sont parvenus jusqu'
prsent, il n'a jamais t question de l'expdition d'gypte que pour
en blmer la conqute: ceci, joint  l'extrme pnurie d'argent dans
laquelle je me trouve, et qui rend ma position plus pnible encore que
la prsence de l'ennemi, me portait  vous prescrire de consentir 
l'vacuation de ce pays,  la simple condition _que la Porte ottomane
se retirerait aussitt de la triple alliance_. Depuis cette poque, le
fort d'El-A'rych a t pris; et, malgr tous mes efforts, je ne puis
runir, tant ici qu' Belbis et Catih, plus de six mille hommes pour
m'opposer  l'arme ennemie qui s'avance. Que cela suffise pour nous
assurer la victoire; je le veux. Mais quel avantage en tirerais-je?
Celui d'tre oblig de me livrer pieds et poings lis,  la premire
sommation menaante qui succderait  mon triomphe momentan; et, si
je perdais cette bataille, qui me pardonnerait jamais d'avoir os
l'accepter.

Ces considrations, et d'autres encore que je m'abstiendrai
d'exposer, me dterminent  persister dans ma rsolution pour ce qui
concerne l'vacuation de l'gypte; mais si le grand-visir, trop
fortement li par le trait du 5 janvier 1799, et plus encore par les
circonstances prsentes, ne peut consentir  reprendre la neutralit
que je lui ai propose, et qu'au fond de son coeur il dsire plus que
nous, je vous autorise  passer outre, et  traiter de l'vacuation
pure et simple, en vitant seulement de donner  cette reddition la
formule d'une capitulation, en vous appliquant, au contraire,  lui
imprimer le caractre d'un trait bas sur la note du plnipotentiaire
sir Sidney Smith en date du 30 dcembre dernier.


CONCLUSION.

1. Nous sortirons de l'gypte aussitt que le nombre de btimens
ncessaires  notre transport, et approvisionns de subsistances, aura
t fourni.

2. Les btimens franais et autres, rests dans le port
d'Alexandrie, seront arms en guerre et employs de prfrence 
l'embarquement des troupes.

3. Nous aurons, ainsi qu'il est dj convenu, tous les honneurs de
la guerre, et nous emporterons armes et bagages, sans qu'aucun
btiment puisse tre visit, sous quelque prtexte que ce soit.

4. Jusqu'au moment de la runion des btimens turcs dans les ports
de l'gypte, les armes resteront dans leurs positions actuelles; la
Haute-gypte seulement sera de suite et successivement vacue
jusqu'au Caire; toute l'arme partira en mme temps des ports de
l'gypte pour faire route ensemble, ce qui ne pourra tre qu'aprs
l'quinoxe du printemps.

5. Les dtails relatifs  la marine seront arrts entre le
reis-effendi et l'ordonnateur de la marine Leroy, qui se rendra  cet
effet au lieu indiqu.

6. L'arme franaise percevra les revenus de l'gypte jusqu'au
moment de son vacuation; et il sera consenti jusqu' cette poque,
une trve bien entendue et garantie rciproquement par des otages.

Vous donnerez  toutes ces clauses et arrangemens toute l'tendue et
les modifications ncessaires pour leur excution, et toujours de la
manire la plus honorable pour l'arme franaise; enfin, vous ne
romprez en aucun cas les confrences,  moins que le trait ne soit
dfinitivement conclu.

                                                     _Sign_ KLBER.


Les ordres taient prcis; il fallait signer l'vacuation pure et
simple, et se garder de rompre les confrences avant que le trait ft
conclu. Les plnipotentiaires nanmoins hsitaient encore. Poussielgue
se plaignait que _nous tions plus presss que les Turcs_. Desaix,
reculant  la vue des articles qu'il tait charg de consentir,
demandait de nouveaux ordres; et le visir, que ces rpugnances
fatiguaient, mandait  Klber que ses _dlgus rendaient difficile la
russite de cette si bonne affaire de l'vacuation_. La responsabilit
revenait de tous cts au gnral en chef; il rsolut de la faire
partager  ses lieutenans. Il les assembla  Salhih, et supposant
encore intacte une question que ses dpches avaient depuis long-temps
rsolue, il leur fit un tableau anim, rapide, de la pnible situation
o taient les affaires. Il leur montra les hordes ottomanes prtes 
s'chapper du dsert, et la population inquite, mcontente,
n'attendant pour s'insurger que l'apparition du visir. Qu'opposer 
ces essaims de fanatiques? Qu'attendre, que se promettre au milieu
d'un peuple en rvolte? Nos caisses taient vides, nos magasins
puiss; et, pour comble de maux, nos troupes rebutes n'aspiraient
qu' repasser en France. Fussent-elles d'ailleurs aussi dvoues
qu'elles l'taient peu, que faire avec une arme qui ne comptait pas
quinze mille combattans, qui avait cent lieues de ctes  dfendre, et
tous les fellhs dissmins des bouches du Nil aux cataractes, 
comprimer! tait-ce avec les huit mille hommes au plus qu'elle pouvait
mettre en ligne qu'elle garderait les vastes dbouchs du dsert,
qu'elle veillerait sur les passes, qu'elle intercepterait les puits?
Pouvait-elle, rduite comme elle tait, faire face aux ennemis qui la
menaaient du dehors et  ceux qui l'attaquaient au-dedans?
Pouvait-elle  la fois battre le visir, disperser les mameloucks, et
contenir les naturels, que tout poussait  l'insurrection? Si, du
moins, elle n'et eu  triompher que de la disproportion du nombre!
Mais une bataille gagne ne changeait pas sa position. Bien plus,
elle tait perdue si elle ne recevait des secours avant la saison des
dbarquemens; car,  cette poque, il faudrait garnir les ctes,
porter des troupes  Alexandrie,  Aboukir,  Damiette,  Lesbh, 
Souez; disperser au moins cinq mille hommes sur la vaste plage que
baigne la Mditerrane. Que resterait-il alors pour dfendre un pays
que ne protgeait aucune place forte, qu'attaquait une arme
formidable qui parlait, agissait, combattait au nom de Mahomet? Et si
la fortune trahissait leur courage, que devenaient les troupes? Les
hordes barbares auxquelles nous avions affaire ne connaissent que le
meurtre et le pillage. On ne traite avec elles que les armes  la
main. Vaincus, nous tions sans retraite, sans point de ralliement; il
fallait se rsoudre  voir gorger jusqu'au dernier de nos soldats.
Fallait-il courir ces chances? Convenait-il, dans une situation aussi
cruelle, de souscrire une vacuation pure et simple, ou valait-il
mieux braver les hasards d'une rsistance dsespre?

L'alternative parut gratuite  plusieurs membres du conseil; Davoust
la combattit vivement, et dmontra combien elle tait peu fonde. Mais
Klber l'interrompit avec aigreur, lui prodigua les expressions les
plus dures, et s'oublia au point d'attaquer son courage. Cette scne
outrageante termina la discussion. Le parti du gnral en chef tait
pris, l'opposition inutile, chacun adhra  une rsolution qu'il ne
pouvait empcher. Desaix reut en consquence l'ordre qu'il demandait,
et l'vacuation fut consentie. Sidney, dont la mdiation avait eu une
influence si fatale sur les ngociations, dlivra, en sa qualit de
ministre plnipotentiaire prs la Sublime Porte, les passe-ports
ncessaires  la scurit du retour qu'avait garanti le visir. Tout
tait ds-lors consomm. Il ne s'agissait plus que de procder  la
remise graduelle des forts, des provinces, qu'on avait stipule, et
d'attendre, pour vacuer le Caire, que les moyens de transport
convenus fussent rassembls.

Mais l'improbation qui s'tait manifeste au conseil n'avait pas tard
 retentir au-dehors. Ceux mme qui s'taient montrs les plus
impatiens de revoir la France, repoussaient la transaction qui leur
ouvrait la mer. Ils la trouvaient honteuse, et lui assignaient des
motifs plus honteux encore. Ils accusaient le gnral en chef d'avoir
perdu le fruit de leurs travaux; ils le blmaient d'avoir cd, d'un
trait de plume, une colonie dont la possession leur avait cot tant
de sang. Bientt mme la troupe ne s'en tint pas  ces plaintes. La
douleur la rendit injuste; elle ne craignit pas de parler de trafic,
de spculations, et reprocha durement  Klber les hommes auxquels il
s'tait livr. Pour comble d'ennuis, le gnral, qui savait dj
l'arrive de Bonaparte en France, et l'enthousiasme avec lequel il
avait t accueilli, n'avait pas sign la cession de l'gypte, qu'il
apprit la promotion au consulat. Plac ds-lors entre les justes
griefs d'un chef qu'il avait cruellement offens, et les murmures
d'une arme qui voulait bien se plaindre, mais non pas tre blesse
dans sa gloire, il reprit tristement le chemin du Caire. Inquiet,
soucieux, il faisait de cruels rflexions sur l'inconstance des
hommes, accusait Lanusse, qui avait lud la part de responsabilit
qu'il voulait lui imposer; et, s'adressant  Dugua, qui avait
franchement persist dans l'opinion qu'il avait d'abord mise, il lui
mandait que si la raison, la justice prsidaient au jugement que l'on
porterait de sa conduite, il ne pouvait s'attendre qu' tre approuv.
Si, au contraire, c'tait l'animosit, la sottise, la vengeance,
quelque chose qu'il et faite, quelque parti qu'il et pris, il n'en
aurait pas moins t blm. Dans cette alternative, il aimait mieux
l'tre en sauvant les dbris d'une arme, qu'en les abandonnant  une
perte infaillible quelques instans plus tard. Au reste, il s'tait
aperu qu'il n'avait contre lui que des hommes faibles et lches, ou
des esprits biscornus, qui eussent trembl  la vue du danger. Il ne
souponnait pas, en tenant ce langage, que lui-mme en ferait justice
quelques mois plus tard. Il tait loin de prvoir avec quel clat il
laverait sur le champ de bataille les fautes du cabinet.

Pendant, en effet, qu'il mettait une sorte d'ostentation  remplir les
conditions qu'il avait souscrites, les Anglais ne songeaient qu'
violer le trait conclu sous leur mdiation. Ils avaient intercept la
dpche que Klber avait adresse au Directoire aprs le dpart de
Bonaparte, et avaient adopt toutes les notions qu'elle renfermait.
Ils avaient aussi reu d'ailleurs une foule de documens sur l'gypte,
et s'taient persuads que l'arme tait hors d'tat de rsister  une
attaque. Quelques rapports, partis du _Tigre_, paraissent galement
n'avoir pas peu contribu  accrditer cette opinion. Quoi qu'il en
soit, les Anglais, dont Smith avait dclar que la politique tait de
sacrifier invariablement  l'quit, jugrent que, si l'arme d'Orient
tait hors d'tat de faire valoir le trait, le trait tait nul, et
qu'elle-mme devait tre prisonnire. Deux frgates, charges de cette
trange rsolution, arrivrent d'Europe devant Alexandrie, le 19
fvrier 1800. Des demi-mots, chapps aux commandans, mirent Lanusse
sur la voie. Il expdia un courrier au Gnral en chef qui pressait
l'vacuation du Caire, et avait dj rendu Salhih, Damiette, Lesbh,
Mansoura, et dsarm la plupart des forts. Tout fut aussitt suspendu;
on arrta les convois qui descendaient le Nil; on rappela les corps;
on prit toutes les mesures que suggrait la prudence. Pendant que
Klber rparait ainsi les fautes auxquelles sa bonne foi l'avait
entran, les frgates faisaient voile pour l'le de Chypre, o se
trouvait Sidney.  en juger par la date, le commodore ne perdit pas de
temps. Il mit aussitt la plume  la main, et adressa au Gnral en
chef la dpche qui suit:


LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GNRAL EN CHEF KLBER.

                            bord du Tigre,  Chypre, 21 fvrier 1800.


MONSIEUR LE GNRAL,

Je reois  l'instant la lettre ci-incluse  votre adresse. Elle est
accompagne d'ordres qui m'auraient empch d'acquiescer  la
conclusion d'une convention entre Son Altesse le grand-visir et vous,
autrement que sous les conditions y nonces, si je les avais reus 
temps. Maintenant que cette convention a eu lieu d'un commun accord,
selon notre trait d'alliance avec la Porte, pendant que nous
ignorions cette restriction, je ne conois pas la possibilit de son
infraction. En mme temps je dois vous avouer que la chose ne me
parat pas assez claire pour que je puisse vous la garantir autrement
que par ma dtermination de soutenir ce qui a t fait, en tant que
cela dpend de moi. Je suis au dsespoir que ces lettres aient t
tellement retardes en route. Si vous n'aviez rien vacu, il n'y
aurait pas de mal que les choses restassent comme elles taient au
commencement des confrences, jusqu' l'arrive des instructions
conformes aux circonstances. Il est  observer que ces dpches sont
d'ancienne date (1er janvier), crites d'aprs des ordres venus de
Londres au vice-amiral lord Keith, en date du 15 au 17 dcembre,
videmment dictes par l'ide que vous traitiez sparment avec les
Turcs, et pour empcher l'excution de toute mesure contraire  notre
trait d'alliance. Mais maintenant qu'on est mieux instruit, et que la
convention est rellement ratifie, je ne doute pas que la restriction
ne soit leve avant l'arrive des transports. Je juge de votre
embarras, monsieur le Gnral, par le mien; peut-tre avec la bonne
foi qui vous caractrise, pourrions-nous aplanir des difficults
insurmontables. Je m'empresse de me rendre devant Alexandrie pour y
rencontrer votre rponse. Vous voyez, monsieur le Gnral, que je m'en
rapporte encore une fois  votre libralit sur cette question
vraiment difficile, certain qu'en tout cas vous me ferez la justice de
croire  la loyaut de mes intentions.

J'ai l'honneur d'tre, avec une considration distingue et une
parfaite estime,

Votre trs humble serviteur,

                                               _Sign_ SIDNEY SMITH.


Cette lettre tait assez curieuse; car enfin, si ces ordres taient
prcis, la bonne foi, ni les confrences ne pouvaient les luder. Que
voulait donc Sidney? Quel but secret se proposait-il? Du reste, Klber
tait toujours sous le charme. Il se plaignait de la faiblesse du
commodore, mais ne doutait pas de sa loyaut. Lanusse tait moins
confiant. Pour faible,  la bonne heure, rpondait-il au gnral en
chef: de bonne foi! je n'en suis pas sr. Poussielgue n'augurait pas
mieux; nanmoins, des reprsentations taient bonnes  faire; il
rsolut de les hasarder. Sidney, tout en regrettant que la convention
n'et pas la sanction de l'amiraut, ne se refusa pas  dvelopper les
motifs qu'elle avait de ne la pas donner. L'arme d'Orient ne comptait
que des hommes prouvs; la dpche de Klber avait dvoil sa
dtresse, le gouvernement pouvait l'avoir  discrtion; il n'tait pas
assez simple pour remettre dans les mains de Bonaparte ses troupes par
excellence. La rsolution tait avoue, les motifs parfaitement
dduits; c'tait dsormais  la fortune  dcider.


PICES JUSTIFICATIVES.


  (N 1.)          bord du Tigre, 14 nivse an VIII (4 janvier 1800).

LE GNRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRLEUR
DES DPENSES DE L'ARME, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GNRAL EN
CHEF KLBER.


CITOYEN GNRAL,

Nous vous envoyons copie de la note que nous avons remise  M. le
commodore Sidney Smith, le 8 de ce mois, et des pices par lesquelles
il a rpondu.

Vous remarquerez que les quatre articles de notre note renferment
implicitement le fond des instructions que vous nous avez donnes,
puisque le dveloppement de chacun de ces articles reoit les diverses
applications qui doivent conduire  votre but.

Nous voulions voir comment cette ouverture serait reue, avant de
hasarder une explication plus positive, qui pouvait entraner une
rupture. M. Smith n'a pas manqu de nous demander quelques
claircissemens, et nous les lui avons promis, en lui observant
gnralement que nous donnerions successivement  nos articles tous
les dveloppemens dont ils auraient besoin.

D'aprs sa rponse, nous avons aujourd'hui abord franchement la
question avant qu'il pt communiquer au grand-visir des esprances
qu'il faudrait ensuite dmentir. Dj, dans nos frquens entretiens,
nous avons mis M. Smith  porte de mesurer l'tendue de nos
prtentions, et il doit tre prpar  les entendre sans aigreur. Vous
trouverez ci-joint notre dernire note.

Vous serez tonn que notre mission soit aussi peu avance; mais sur
les quatorze jours, nous n'en avons pas pass deux sans avoir du gros
temps qui nous rendait tous malades et hors d'tat de nous occuper
convenablement d'affaires srieuses.

Salut et respect,

                                                  DESAIX, POUSSIELGUE.


  (N 2.)                          15 nivse an VIII (5 janvier 1800).


La note remise hier par messieurs les commissaires franais contenant
des propositions d'une tendue qui exigerait une discussion entre les
ministres plnipotentiaires de tous les gouvernemens respectifs avant
de pouvoir les admettre; de plus, la ratification avant de pouvoir
excuter les conditions, et monsieur l'agent de Russie, au camp
imprial ottoman, n'tant pas muni de pleins pouvoirs de son
gouvernement, non plus que messieurs les commissaires franais du
leur: le soussign ne voit pas la possibilit de faire un arrangement
dfinitif sur cette base dans le camp ottoman. Il s'empressera
cependant de mettre les papiers de messieurs les commissaires franais
sous les yeux de son altesse le suprme visir. Quant au soussign, il
ne peut donner d'autre conseil  Son Altesse que celui qu'il a
dvelopp dans le projet qui leur a t communiqu, et il manquerait 
la franchise qu'il a promise au gnral en chef Klber, et  messieurs
les commissaires, s'il leur cachait que son devoir le portera 
avertir Son Altesse du danger qui doit ncessairement rsulter pour
l'empire ottoman, si un intrt local et immdiat l'inclinait 
couter favorablement une proposition tendant directement  rompre les
engagemens contracts pour se prserver, soit des armes, soit de
l'influence de la France dans l'tat actuel des choses,
essentiellement diffrent de celui o elles se trouvaient avant la
paix de Jassy, auquel le raisonnement de messieurs les commissaires
serait applicable.

 l'gard de la Grande-Bretagne elle-mme, le soussign n'hsite pas
de rpondre, en termes prcis, qu'elle restera fidle  ses
engagemens; et les circonstances qui ont donn lieu au trait de la
triple alliance existant toujours, sa confiance dans la sagesse,
l'nergie et la bonne foi des allis, la porte  croire que les liens
rcemment forms entre les trois puissances, ne peuvent qu'tre
resserrs par tous les efforts qui tendront  la rompre.

 bord du Tigre, devant Ghazah, 5 janvier 1800.

                                                 _Sign_ SIDNEY SMITH.


  (N 3.)               De la plaine d'El-A'rych, le 16 de Chaban 1214
                                                    (13 janvier 1800).

LE GRAND-VISIR AU GNRAL EN CHEF KLBER.


Le Tartare Moussa m'a apport votre rponse. Jusqu' prsent toutes
les lettres que vous avez crites, tant  moi qu' Moustapha-Pacha,
tmoignaient de votre part l'intention d'vacuer l'gypte, pour viter
l'effusion du sang, et renouer les noeuds d'amiti qui unissaient
autrefois la France avec la Porte. Vous nous aviez dit que vous nous
enverriez bientt des commissaires pour confrer avec nous au sujet de
l'vacuation, et que la manire dont les commissaires s'occuperaient
de mnager les intrts de la Porte, prouveraient combien vous
dsiriez sincrement la paix et le bien des deux nations.

Mais dans la lettre que je viens de recevoir, vous mettez 
l'vacuation la condition que la Porte se dtachera des puissances qui
lui sont allies, et qu'elle rompra avec elles. Cette clause ne
s'accorde nullement avec les intentions amicales et pacifiques que
vous prtendez avoir. Si vous voulez vous-mme y rflchir, vous
sentirez que la Porte ne peut accepter une condition si contraire au
trait d'alliance qu'elle a contract avec les puissances ses amies.

Quoique vos commissaires ne soient point encore venus, j'espre qu'ils
arriveront sous peu de jours. Aussitt qu'ils seront ici, ils
s'aboucheront avec les plnipotentiaires de la Porte et le commandant
anglais Smith. S'ils proposent la clause susdite, ou tout autre
semblable qui blesserait les intrts de la Porte ou de ses allis,
nous ne l'accepterons point, et vous renouvellerez ainsi l'effusion du
sang; mais s'ils sont vritablement anims du dsir de terminer les
choses  l'amiable, ils consentiront avant tout  une prompte
vacuation de l'gypte, qui est l'article 1er et fondamental de la
pacification souhaite.

Nous apporterons les meilleurs intentions  ces entretiens: si vos
commissaires y mettent aussi de la bonne volont, il suffira d'une ou
deux confrences pour terminer la ngociation.

Faites-moi savoir en dfinitif quel est le parti auquel vous vous
arrtez.

                                                _Sign_ JOUSSEF-PACHA.


  (N 4.)                   Au camp ottoman de Ghazah, 9 janvier 1800.

LE COMMODORE SIDNEY SMITH AUX CITOYENS DESAIX ET POUSSIELGUE.


MESSIEURS,

Son altesse le suprme visir se trouvant  El-A'rych, je vais m'y
rendre pour arrter l'effusion du sang, pendant que nous sommes en
ngociation. Les Turcs ne ne voulant pas absolument entendre parler
d'une trve qui les forcerait  rester dans l'inaction sur la lisire
du dsert, je pars sur un dromadaire pour aller plus vite. Le btiment
que j'ai expdi, avec le dveloppement des motifs qui me faisaient
engager le suprme visir  tel armistice que la saine raison et
l'usage commandaient, n'a pu s'approcher de la cte  cause du mauvais
temps, et le parlementaire qu'a envoy le gnral en chef Klber,  ce
mme sujet, n'est arriv que le lendemain de l'vnement fcheux du
massacre d'une partie de la garnison d'El-A'rych. Les hommes composant
cette garnison, n'ayant pas voulu couter les sommations qui leur
taient faites avant l'approche d'une troupe effrne qui devait les
attaquer, sont entrs en pourparler, quand il tait trop tard. Mais,
pendant qu'on capitulait  la grande porte du foss, ils y ont
pntr, et ont fait comme  leur ordinaire, de la manire la plus
horrible. Le colonel Douglas accouru pour tcher de contenir cette
horde de furieux, a manqu vingt fois d'avoir la tte coupe, de mme
qu'un garde marine, qu'un mouvement naturel d'humanit et
d'indignation avait engag  suivre le colonel qui a t renvers, et
le couteau dj sur le cou, quand il a t dlivr par les
janissaires. Le visir n'a pas pu arrter la troupe ni l'empcher
d'entrer dans le chteau. Cependant, le colonel Douglas, aid par
Rajeb-Pacha, a arrt le torrent dans le fort, tant qu'il a pu, et a
russi  sauver le commandant et prs de la moiti de la garnison.

M. Keith va se concerter avec vous sur votre runion; la trve
m'ayant t annonce par l'agent de Russie qui est venu du camp.

J'ai l'honneur d'tre, avec estime et considration,

Votre serviteur trs humble,

                                                                SMITH.


  (N 5.)           Au quartier-gnral du Caire, le 17 nivse an VIII
                         de la Rpublique franaise (17 janvier 1800).

KLBER, GNRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.


Votre dernire lettre m'a t remise hier soir par le Tartare Moussa;
ce mme jour, j'avais expdi, vers le quartier-gnral de Votre
Excellence, un homme de confiance du trs honor Moustapha-Pacha,
portant des dpches  mes plnipotentiaires que je croyais arrivs 
Ghazah, et je vous ai fait connatre, par cette mme occasion et par
ledit Moustapha-Pacha, mon opinion sur l'vnement d'El-A'rych, ainsi
que les voies de rapprochement que j'ai  vous proposer, pour arriver
 un accommodement galement dsirable pour les deux partis. Ce que
j'ai dit hier, je vous le rpterai ici, afin que le gouvernement
franais ne puisse un jour m'accuser de n'avoir pas employ tous les
moyens pour arrter l'effusion du sang entre deux nations qui, plus
que jamais, ont le plus grand intrt de se runir troitement, et,
pour qu'en cas que mes propositions ne soient point coutes, Votre
Excellence demeure seule comptable, non seulement envers son souverain
Slim II, mais encore envers l'Europe entire, de celui qui pourrait
couler encore; qu'elle demeure comptable envers la Sublime Porte,
d'avoir donn au hasard d'une bataille ce qu'elle aurait pu obtenir
avec certitude de la manire la plus conforme aux intrts de l'empire
ottoman: je parle de l'vacuation de l'gypte, et je m'explique.

Votre Excellence m'a propos, dans ses lettres prcdentes, 1. notre
libre sortie de l'gypte avec armes, bagages et toutes autres
proprits; 2 qu'il serait fourni  cet effet  l'arme, de la part
de la Sublime Porte, tous les btimens ncessaires, et pourvus de
vivres pour son retour en France. J'accepte ces deux propositions  la
simple condition qui suit; _savoir_, qu'aussitt que les Franais
auront vacu l'gypte, la Sublime Porte se retirera de la triple
alliance, dans laquelle elle ne s'est et n'a pu s'engager, que pour
maintenir l'intgrit de son empire, qui alors, et au moyen de cette
vacuation, serait rtablie.

D'accord sur ces points capitaux, rien ne sera plus ais que de
s'entendre sur les diffrens dtails d'excution, et je propose pour
cela trois moyens: Le premier serait d'abandonner ce travail aux
plnipotentiaires actuellement  bord du _Tigre_, ou  Ghazah; le
second, infiniment plus simple et plus prompt, serait d'envoyer votre
reis-effendi, accompagn d'un autre grand de votre arme,  Cathih ou
 Salhih, o j'enverrai de mon ct un officier gnral charg de
mes pouvoirs, si, lorsque Votre Excellence recevra cette lettre, mes
envoys n'avaient pas encore paru  son quartier-gnral; le troisime
enfin serait d'autoriser et de donner pleins pouvoirs pour cet objet,
au trs honor Moustapha-Pacha actuellement au Caire: en six heures de
temps tout pourrait tre termin. Je demande  Votre Excellence une
rponse catgorique, en lui observant que de toutes les manires une
suspension d'armes, garantie par des otages, est aussi indispensable
que conforme aux droits de la guerre; sans cette suspension, nos
ngociations ne deviendraient que le prtexte d'un affreux brigandage
et de lches assassinats. Je dois aussi vous prvenir que j'ai reu la
nouvelle officielle que dj le 3 de ce mois, rpondant au 26 du mois
de Rageb, il a t conclu,  bord du _Tigre_, entre sir Sidney Smith
et mes plnipotentiaires, un armistice d'un mois, sauf prolongation
s'il y a lieu. J'y ai souscrit, et il me semble qu'il est obligatoire
que Votre Excellence y consente; on ne s'est jamais jou de choses
aussi sacres et aussi importantes.

Je prie Votre Excellence de croire  la haute considration que j'ai
pour elle.

                                                       _Sign_ KLBER.
                                          Pour copie conforme,
                     Le gnral de division, chef de l'tat-major
                                          gnral de l'arme,
                                                        _Sign_ DAMAS.


  (N 6.)              bord du Tigre devant Jaffa, le 8 janvier 1800.

LE GNRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGE, CONTRLEUR
DES DFENSES DE L'ARME, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GNRAL,
EN CHEF KLBER.


Nous vous envoyons, citoyen Gnral, copie de la rponse de M. Smith,
 notre dernire note: elle promet peu; mais, dans l'entretien dont
elle a t suivie, nous avons observ que s'il tait impossible aux
allis de consentir 1.  la dissolution de l'alliance; 2.  la
restitution des les, parce qu'elles sont occupes par les Russes; 3.
 une garantie jusqu' la paix de nos possessions dans la
Mditerrane, toutes propositions pour lesquelles il pourrait tre
ncessaire d'avoir des ordres des gouvernemens respectifs, _il serait
galement impossible que vous consentissiez  l'vacuation pure et
simple, comme on le proposait, sans y tre autoris par le
Gouvernement franais_; que, dans ce cas, il y avait un moyen simple
pour terminer tous les dbats, c'est d'envoyer chacun de notre ct un
courrier  nos Gouvernemens respectifs pour les informer du rsultat
des confrences, et attendre leurs ordres, que jusque-l et pour un
temps dtermin, on suspendrait toute hostilit, si on pouvait y faire
consentir le grand-visir, ou que s'il s'y refusait, on continuerait 
se battre, sans que cela empcht l'envoi des courriers.

C'est dans ces dispositions que nous nous sommes rendus devant Ghazah.
M. Smith s'est rendu au camp; il y a appris que El-A'rych s'est rendu
le 8 nivse, que le grand-visir y tait, qu'il s'tait commis, dans la
prise de cette place, des atrocits qui lui taient la confiance de
nous engager d'aller joindre le grand-visir, quoique le grand-visir
ft dans les meilleures dispositions, et que son autorit et celles du
pacha eussent t mconnues dans cette occasion. D'aprs ces
considrations, plus dtailles dans la lettre de M. Smith ci-jointe,
et dans les instructions  son secrtaire dont nous vous envoyons
l'extrait, nous nous sommes dcids  attendre  Jaffa des nouvelles
de M. Smith, en l'engageant  s'y rendre avec le reis-effendi. Nous le
prions aussi de vous faire connatre directement la rponse qu'il aura
 nous faire sur notre dernire note, en sorte que vous pourriez nous
faire connatre vos intentions ultrieures.

Les confrences ont t pousses aussi avant qu'il tait possible;
tous les intrts respectifs, tant de l'Europe que de l'gypte, ont
t repasss et dbattus. Il parat que nous nous entendons
parfaitement sur tous les points, et, qu'en dfinitif, il faudra en
venir  un courrier parlementaire,  moins que le grand-visir ne
persiste  se battre pendant l'intervalle, et qu'alors vous changiez
de dtermination.

Bonaparte est arriv  Paris le 24 vendmiaire; il y a t reu avec
enthousiasme, et comme vous le verrez par les gazettes que nous vous
envoyons, et qui vont jusqu'au 25 octobre, il est probable qu'il va
dterminer une crise, et qu'il nous fera envoyer promptement des
secours ou des ordres. Ces gazettes vous donneront une ide assez
exacte de la situation de l'Europe, des armes et de notre
gouvernement  cette poque, pour que vous puissiez prvoir  peu prs
quelles mesures en seront la suite, en ce qui concerne l'gypte.

Nous sommes extrmement embarrasss pour correspondre avec vous, les
occasions sont difficiles  trouver. Nous vous prions de donner ordre
 un des avisos qui sont au bogaz de Damiette, ou  un de ceux qui
sont  Alexandrie de venir nous joindre, et de rester  nos ordres,
pour que nous puissions vous l'expdier toutes les fois qu'il sera
ncessaire, et vous donner souvent des nouvelles, sans dpendre pour
cela des convenances de M. Smith, quoiqu'il y mette beaucoup
d'honntet et de bonne volont.

Cet aviso peut venir en parlementaire  Jaffa; si nous n'y sommes plus
quand il y arrivera, on lui indiquera le lieu o nous pourrons tre.

Salut et respect,

                                        _Sign_ DESAIX et POUSSIELGUE.


  (N 7.)                       Au camp imprial ottoman,  El-A'rych,
                                                   le 15 janvier 1800.

LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GNRAL EN CHEF KLBER.


MONSIEUR LE GNRAL,

Messieurs vos envoys s'tant un peu formaliss de la franchise de ma
dernire note officielle, je ne suis pas sans apprhension que mon
langage ait pu vous faire une impression diffrente de celle que je
dsirais produire, et je serais fch de voir natre un sentiment
d'loignement, quand mon objet n'tait que de dcouvrir jusqu' leur
base, les barrires qui nous sparent, afin de les ter plus
facilement.

Je ne vois pas pourquoi des militaires franais, qui ont t les
premiers  faire justice du systme spoliateur et rvolutionnaire,
peuvent vouloir s'identifier avec les hommes exagrs qui ont fait le
malheur de la France en gtant une belle cause; ou suppos qu'on ait
voulu leur faire une pareille injure, le rgne de la dmagogue
expirait  son foyer, il est de l'intrt de tout le monde qu'elle ne
renaisse pas ailleurs. Ce dont nous nous plaignons, et contre lequel
nous nous dfendons, c'est la continuation de cette manie de faire des
Rpubliques bon gr malgr, partout o un soi-disant patriote peut
trouver un exil honorable par une place qui le met  mme d'achever,
ou pour mieux dire, continuer ses expriences politiques sur le pauvre
genre humain. Si tous les hommes de marque, attachs au Gouvernement
franais, avaient des vues aussi droites et des projets aussi
raisonnables que M. Poussielgue et le gnral Desaix, cette mfiance
cesserait bientt.

J'ai l'honneur d'tre, avec une parfaite estime et une considration
des plus distingues,

Votre trs humble serviteur,

                                                 _Sign_ SIDNEY SMITH.


  (N 7.)           Quartier-gnral de Salhih, le 29 nivse an VIII
                           de la Rpublique franaise (19 janv. 1800).

LE GNRAL EN CHEF KLBER AU COMMODORE SIDNEY SMITH.


J'ai reu votre billet du 18 janvier; comme son contenu n'est
nullement relatif  l'objet qui nous a runis, et sur lequel nous
traitons, vous trouverez bon que je me borne  vous en accuser la
rception Je profiterai toutefois de cette occasion pour avoir
l'honneur de vous prvenir que, quoique j'aie donn pleins pouvoirs 
mes plnipotentiaires de traiter en dfinitive de l'vacuation pure et
simple de l'gypte, je leur envoie nanmoins, par mon aide-de-camp
Damas, l'ordre exprs de rompre les confrences, ds-lors qu'ils
trouveraient, de la part du visir ou de la vtre, trop de rsistance 
obtenir les conditions accessoires, et qui seraient relatives 
l'honneur, la gloire et la sret de l'arme que je commande, parce
que je crois avoir des moyens plus que suffisans pour arrter
l'ardeur, et rprimer l'orgueil de l'arme qui m'est oppose. Je m'en
rfre,  cet gard,  votre propre jugement. La chose du monde qui me
serait la plus pnible, monsieur le Gnral, serait d'tre oblig de
revenir le moindrement de la haute opinion que j'avais conue de votre
loyaut; mais je n'ose le croire, et les circonstances vous mettent
bien  mme de m'y confirmer davantage, pour peu que cela vous tienne
 coeur.

                                                       _Sign_ KLBER.


  (N 8.)        Au quartier-gnral de Salhih, le 28 nivse an VIII
                                                    (18 janvier 1800).

AU GRAND-VISIR.


J'ai reu  Salhih la dernire lettre que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'adresser par le Tartare Moussa, rest  Cathih par
malentendu.

Actuellement que mes plnipotentiaires sont arrts au
quartier-gnral de Votre Excellence, et que j'ai rapproch le mien de
manire  rendre nos communications aussi promptes que suivies, j'ai
tout lieu d'esprer que nous nous entendrons mieux, et que nos
ngociations obtiendront bientt le rsultat heureux que Votre
Excellence parat dsirer autant que moi. J'envoie  mes
plnipotentiaires des instructions en consquence. Ils ne rejetteront
 l'avenir que ce qui pourrait tre contraire  la gloire et  la
sret de l'arme, dont le commandement m'est confi.

Je prie Votre Excellence de croire  la haute considration que j'ai
pour elle.

                                                       _Sign_ KLBER.


LE GRAND-VISIR AU GNRAL EN CHEF KLBER.


  (N 9.)                 Du quartier-gnral  El-A'rych (sans date).


     _Au Modle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
     Grands de la secte de Jsus,  l'honor et estim gnral
     franais_ KLBER, _dont la fin puisse tre heureuse_; SALUT.

J'ai reu, et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
dernirement adresse. Vous m'crivez que vous vous tes mis ces
jours-ci en marche, accompagn d'une lgre escorte, pour tre 
porte de donner les rponses ncessaires aux conditions que je vous
proposerai, relativement  l'heureuse affaire de l'vacuation de
l'gypte que vous dsirez, ou bien  la bataille; et que vous vous
tes achemin vers Belbis et Salhih, pour y attendre les rponses 
vos dernires dpches. Vous me dites aussi que si vos dlgus
n'taient pas encore arrivs  mon quartier-gnral, il serait
convenable de vous envoyer deux grands de la Porte, pour confrer sur
l'affaire en question, et la terminer le plus tt possible.

Votre loyaut ne croit pas convenable de verser le sang, et comme vous
dsirez l'heureuse russite de la bonne affaire concernant
l'vacuation de l'gypte, et qui est un prlude  la paix, et que vous
avez march dans le chemin de la justice, ainsi que vous me l'avez
crit par le pass, il est clair que, d'aprs mon zle et ma loyaut,
je ne consentirai pas non plus  l'effusion du sang. Il est vident
aussi que votre dpart du Caire, et votre marche vers ces contres,
n'a pour but que de faire croire  votre justice et votre loyaut, et
d'acclrer, d'une manire avantageuse pour la Sublime Porte, le terme
de l'heureuse affaire de l'vacuation de l'gypte, qui doit tre le
prlude de la paix et de la tranquillit.

Je dois vous prvenir que vos dlgus, qui sont arrivs ces jours-ci
 mon quartier-gnral, ont dj ouvert les confrences, et que malgr
votre assurance concernant le plein succs de l'affaire dont il
s'agit, conformment  la loyaut et au zle qui vous font aimer, ils
_rendent difficile la russite de cette si bonne affaire de
l'vacuation_.

La Sublime Porte est depuis trois sicles amie de la France; mais
ayant t destin par mon souverain  m'emparer et  dlivrer par la
voie des armes, ou sans me battre, l'gypte, dont les Franais se sont
empars  l'imprvu, il est certain qu'avec le secours du Trs-Haut,
je dois faire mon possible pour y parvenir. Votre dsir tant
rellement d'vacuer l'gypte, sans vous battre, loin de vouloir
l'effusion du sang, mon dsir est conforme au vtre.

Je vous ai crit cette lettre pour vous dire qu'il dpend de votre
volont de vous comporter d'aprs la prfrence que vous aurez donne
 l'un des deux partis, de vous battre ou de ne point vous battre.

Quand vous aurez reu la prsente, et que vous en aurez compris le
contenu, j'espre que vous vous conduirez toujours suivant votre
loyaut et votre franchise.

                            Traduit par moi secrtaire interprte
                                       du gnral en chef Klber,

                                           _Sign_ DAMIELK BRACEVISCH.


  (N 10.)          Quartier-gnral de Salhih, le 26 nivse an VIII
                                                     (16 janvier 1800)

KLBER, GNRAL EN CHEF, AU GNRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN
POUSSIELGUE, PLNIPOTENTIAIRES PRS LE GRAND-VISIR.


Quatre heures aprs que je vous ai eu expdi ma dernire dpche, est
arriv l'aide-de-camp Savary, m'apportant vos lettres des 23 et 24. Je
n'ai, de mon ct, autre chose  ajouter  ce que je vous ai crit, si
ce n'est que je vous donne des pouvoirs illimits pour traiter et
consentir l'vacuation de l'gypte pure et simple, et de la manire la
plus honorable pour l'arme franaise; mais il me semble qu'il est de
l'intrt mme des Turcs de n'entrer en gypte que lorsque nous
l'aurons vacue, du moins en partie; car, comment viter sans cela un
carnage, qui peut-tre rendra tous les traits illusoires. Ainsi, un
mois de trve me parat presque indispensable; l'vacuation de
l'gypte suprieure est surtout trs difficile sans cela. Je remets,
au reste, le tout  votre prudence et  votre sagacit.

KLBER, GNRAL EN CHEF DE L'ARME D'GYPTE,

Autorise et donne pleins pouvoirs  ses plnipotentiaires, le gnral
de division Desaix et le citoyen Poussielgue, de traiter
dfinitivement, et sans qu'il soit ncessaire de demander des
instructions ultrieures de l'vacuation de l'gypte, avec les
plnipotentiaires du Grand-Visir, aux conditions les plus honorables
pour l'arme franaise, et ainsi que peuvent le permettre les
circonstances.

                                                       _Sign_ KLBER.


  (N 11.)                       Au camp de Salhih, 30 janvier 1800.

LE COMMISSAIRE ORDONNATEUR EN CHEF DAURE AU CITOYEN MINISTRE DE LA
GUERRE,  PARIS.


CITOYEN MINISTRE,

Je vous fais passer ci-joint copie du trait pass entre le gnral en
chef Klber et les envoys du grand-visir,  la suite des confrences
qui ont eu lieu  El-A'rych. Vous verrez par ce trait que l'arme
vacue l'gypte, qu'elle doit en sortir dans trois mois, et qu'elle
arrivera en France dans le courant de prairial ou de messidor. Je
pense qu'elle dbarquera  Toulon ou  Marseille.

Je dois vous prvenir que sa force est _d'environ vingt-cinq mille
hommes de toutes armes_, _dont deux mille de cavalerie_, _trois
d'artillerie_, _mille des troupes du gnie_, _dix-huit mille
d'infanterie_, et le reste d'administration, et autres individus
employs  la suite de l'arme. J'ai cru devoir vous faire connatre
de suite ce trait. J'ai profit du dpart du citoyen Damas,
aide-de-camp du gnral en chef Klber, qui se rend  Paris, porteur
des dpches du Gnral en chef au Gouvernement. Je vous envoie le
commissaire des guerres Miot, qui pourra vous donner tous les
renseignemens ncessaires sur l'administration de l'arme. Il est 
mme plus que personne de le faire.

L'arme,  son arrive, aura besoin d'un habillement complet. Celui
qu'elle a reu cette anne ne peut lui tre suffisant. La diffrence
des uniformes, la mauvaise qualit des draps, sont des motifs pressans
de lui en donner un autre. Le gnral Desaix devant partir sous peu
de temps, je profiterai de cette occasion pour vous faire connatre
les besoins de l'arme en tout genre.

J'ai l'honneur d'tre, etc.

                                                        _Sign_ DAURE.


  (N 12.)              Au quartier gnral du Caire, 30 janvier 1800.

BAUDOT, AIDE-DE-CAMP, AU GNRAL EN CHEF KLBER.


MON GNRAL,

Le citoyen Hamelin part  l'instant pour se rendre  votre
quartier-gnral, avec l'aide-de-camp du gnral Dugua, qui vous porte
des dpches: c'est, sans doute, pour presser la conclusion de la
spculation commerciale qu'il vous a propose, ce qui m'a engag 
vous prvenir qu'il n'y a au Caire qu'un cri gnral contre un pareil
march: on vous y donne comme intress, et on tient l-dessus des
propos fort infmes. Le citoyen Hamelin veut, dit-on, gagner
Poussielgue pour vous parler en faveur du march. Il doit mme lui
avoir offert une prime en cas de russite. J'tais ce matin chez le
gnral Dugua, lorsque le citoyen Hamelin y est entr. Le Gnral lui
a donn lecture de la lettre que la commission vous crit  ce sujet.
Vous voyez vous-mme qu'elle a compos avec sa faon de penser, et
qu'elle a profit de l'absence du citoyen Leroy pour ne point donner
d'avis, et vous laisser la responsabilit. Mon intention est de dire 
ceux qui pourront m'en parler, et je ne crois pas tre blm de vous,
que l'objet propos, intressant l'arme, vous aviez voulu, pour
prouver combien ses intrts vous sont chers, et ne pouvoir tre
accus par les malveillans de la moindre ngligence, soumettre mme
ceci  une commission, quoique votre opinion, fortement prononce, ft
que vous ne vouliez pas que l'esprit le plus mchant pt vouloir faire
regarder l'vacuation de l'gypte comme une spculation mercantile.
Que je vous verrais avec plaisir dbarrass d'une arme o il se
trouve des hommes aussi sclrats, qui, ne vous connaissant pas, ou
feignant de ne pas connatre votre coeur dsintress, croient,
d'aprs leur propre coeur, que l'or est la seule idole que l'on doit
encenser! Ils n'ont jamais travaill pour la gloire.

Je compte, mon Gnral, partir demain, ou aprs, pour vous rejoindre 
Salhih. Rapp arrive  l'instant; Damas compte partir demain. Il est
inutile, je crois, en gnral, de vous assurer de mon respect et de
mon dvoment.

                                                    _Sign_ A. BAUDOT.

_P. S._ Je crois devoir vous dire que tout ce qui se fait au camp et 
El-A'rych, mme de plus secret, est aussitt su au Caire.


  (N 13.)                          Alexandrie, le 30 pluvise an VIII
                                                    (19 fvrier 1800).

LANUSSE, GNRAL DE DIVISION, AU GNRAL EN CHEF.


Par sa lettre du 21 de ce mois, le gnral Damas me prvient que vous
avez sursis au dpart des blesss, et  celui de la Commission des
Arts jusqu' nouvel ordre. Leur armement est prt, ils partiront quand
vous voudrez. Cependant les Anglais pourraient encore leur occasionner
quelque retard. Trois voiles taient avant-hier devant Alexandrie;
les citoyens Tallien, Livron et Damas, votre aide-de-camp, croyant y
reconnatre le _Thse_, se mirent dans une chaloupe et furent  bord
de la plus prs. C'tait une corvette venant en droiture d'Angleterre,
sortie de Plymouth depuis six semaines. Le capitaine ne voulut point
leur donner de nouvelles; il leur dit seulement qu'il apportait des
dpches trs presses au commodore Smith. Votre aide-de-camp le
prvint qu'il allait partir incessamment pour la France avec un
passe-port du commodore. Il lui rpondit qu'il avait, pour ne laisser
sortir personne, des ordres que ceux de Sydney Smith ne pouvaient
annuler. Le commandant d'un brick, qui se trouvait l dans le mme
moment, dit galement  votre aide-de-camp que, malgr qu'il st d'une
manire positive qu'il tait muni d'un passe-port de Smith, il ne le
laisserait pas non plus passer, s'il pouvait faire autrement. Cela a
donn matire  beaucoup de conjectures. La plus vraisemblable,
suivant moi, est le rappel de Smith. Il est aussi possible qu'il se
passe de grands vnemens en Europe. Le _Thse_ est dans ce moment en
Chypre; il ne tardera pas  reparatre. Je m'empresserai de vous
informer de ce qu'il nous apprendra d'intressant  son arrive.

Les travaux de l'armement sont en activit. Nos btimens seront prts
pour l'poque fixe pour l'embarquement, si l'argent ne nous manque
point.

Salut et respect,

                                                              LANUSSE.


CONVENTION

POUR L'VACUATION DE L'GYPTE,

PASSE ENTRE LES CITOYENS DESAIX, GNRAL DE DIVISION, ET POUSSIELGUE,
ADMINISTRATEUR GNRAL DES FINANCES;

ET LEURS EXCELLENCES MOUSTAPHA-RASCHID, EFFENDI TEFTERDAR,
ET MOUSTAPHA-RAZYCHEH, EFFENDI REIS EL-KETTAB, MINISTRES
PLNIPOTENTIAIRES DE SON ALTESSE LE SUPRME VISIR.


L'arme franaise en gypte, voulant donner une preuve de ses dsirs
d'arrter l'effusion du sang, et de voir cesser les malheureuses
querelles survenues entre la Rpublique Franaise et la Sublime Porte,
consent  vacuer l'gypte, d'aprs les dispositions de la prsente
convention, esprant que cette concession pourra tre un acheminement
 la pacification gnrale de l'Europe.

ART. 1er. L'arme franaise se retirera avec armes, bagages et effets,
sur Alexandrie, Rosette et Aboukir, pour y tre embarque et
transporte en France, tant sur ses btimens que sur ceux qu'il sera
ncessaire que la Sublime Porte lui fournisse; et pour que lesdits
btimens puissent tre plus promptement prpars, il est convenu qu'un
mois aprs la ratification de la prsente, il sera envoy au chteau
d'Alexandrie un commissaire avec cinquante personnes de la part de la
Sublime Porte.

ART. 2. Il y aura un armistice de trois mois en gypte,  compter du
jour de la signature de la prsente convention; et cependant, dans le
cas o la trve expirerait avant que lesdits btimens  fournir par la
Sublime Porte fussent prts, ladite trve sera prolonge jusqu' ce
que l'embarquement puisse tre compltement effectu; bien entendu
que de part et d'autre on emploiera tous les moyens possibles pour que
la tranquillit des armes et des habitans, dont la trve est l'objet,
ne soit point trouble.

ART. 3. Le transport des armes franaises aura lieu, d'aprs le
rglement des commissaires nomms,  cet effet, par la Sublime Porte,
et par le gnral en chef Klber; et si, lors de l'embarquement il
survenait quelque discussion entre lesdits commissaires, sur cet
objet, il en sera nomm un par M. le commodore Sidney Smith, qui
dcidera les diffrends, d'aprs les rglemens maritimes de
l'Angleterre.

ART. 4. Les places de Cathih et de Salhih seront vacues par les
troupes franaises, le huitime jour, ou au plus tard, le dixime jour
aprs la ratification de la prsente convention. La ville de Mansoura
sera vacue le quinzime jour; Suez sera vacue six jours avant le
Caire; les autres places, situes sur la rive orientale du Nil, seront
vacues le dixime jour; le Delta sera vacu quinze jours aprs
l'vacuation du Caire. La rive occidentale du Nil, et ses dpendances,
resteront entre les mains des Franais jusqu' l'vacuation du Caire;
et cependant, comme elles doivent tre occupes par l'arme franaise
jusqu' ce que toutes les troupes soient vacues de la Haute-gypte,
ladite rive occidentale et ses dpendances pourront n'tre vacues
qu' l'expiration de la trve, s'il est impossible de les vacuer plus
tt. Les places vacues par l'arme seront remises  la Sublime Porte
dans l'tat o elles se trouvent actuellement.

ART. 5. La ville du Caire sera vacue dans le dlai de quarante
jours, si cela est possible, ou au plus tard dans quarante-cinq
jours,  compter du jour de la ratification de la prsente.

ART. 6. Il est expressment convenu que la Sublime Porte apportera
tous ses soins pour que les troupes franaises des diverses places de
la rive occidentale du Nil, qui se replieront avec armes et bagages
vers le quartier-gnral, ne soient, pendant leur route, inquites
dans leurs personnes, biens et honneurs, soit de la part des habitans
de l'gypte, soit par les troupes de l'arme impriale ottomane.

ART. 7. En consquence de l'article ci-dessus, et pour prvenir toutes
discussions et hostilits, il sera pris des mesures pour que les
troupes turques soient toujours suffisamment loignes des troupes
franaises.

ART. 8. Aussitt aprs la ratification de la prsente convention, tous
les Turcs et autres nations sans distinction, sujets de la Sublime
Porte, dtenus ou retenus en France, seront mis en libert, et
rciproquement tous les Franais dtenus ou retenus dans toutes les
villes et chelles de l'empire ottoman, ainsi que toutes les personnes
de quelque nation qu'elles soient, attaches aux lgations et
consulats franais, seront galement mises en libert.

ART. 9. La restitution des biens et des proprits des habitans et des
sujets de part et d'autre, ou le remboursement de leur valeur aux
propritaires, commencera immdiatement aprs l'vacuation de
l'gypte, et sera rgl  Constantinople par des commissaires nomms
respectivement pour cet objet.

ART. 10. Aucun habitant de l'gypte, de quelque religion qu'il soit,
ne sera inquit, ni dans sa personne, ni dans ses biens, pour les
liaisons qu'il pourra avoir eues avec les Franais pendant leur
occupation de l'gypte.

ART. 11. Il sera dlivr  l'arme franaise, tant de la part de la
Sublime Porte que de la Grande-Bretagne, les passe-ports,
saufs-conduits, et convois ncessaires pour assurer son retour en
France.

ART. 12. Lorsque l'arme franaise d'gypte sera embarque, la Sublime
Porte, ainsi que ses allis, promettent que, jusqu' son retour sur le
continent de la France, elle ne sera nullement inquite; comme de son
ct, le gnral en chef Klber, et l'arme franaise en gypte,
promettent de ne commettre, pendant ledit temps, aucune hostilit, ni
contre les flottes, ni contre le pays de la Sublime Porte et de ses
allis, et que les btimens qui transporteront ladite arme ne
s'arrteront  aucune autre cte qu' celle de France,  moins de
ncessit absolue.

ART. 13. En consquence de la trve de trois mois, stipule ci-dessus
avec l'arme franaise pour l'vacuation de l'gypte, les parties
contractantes conviennent que si, dans l'intervalle de ladite trve,
quelques btimens de France,  l'insu des commandans des flottes
allies, entraient dans le port d'Alexandrie, ils en partiraient aprs
avoir pris l'eau et les vivres ncessaires, et retourneraient en
France munis de passe-ports des cours allies, et dans le cas o
quelques uns desdits btimens auraient besoin de rparations, ceux-l
seuls pourraient rester, jusqu' ce que lesdites rparations fussent
acheves, et partiraient aussitt aprs pour France, comme les
prcdens, par le premier vent favorable.

ART. 14. Le gnral en chef Klber pourra envoyer sur-le-champ en
France un aviso, auquel il sera donn les sauf-conduit ncessaires
pour que ledit aviso puisse prvenir le Gouvernement franais de
l'vacuation de l'gypte.

ART. 15. tant reconnu que l'arme franaise a besoin de subsistances
journalires pendant les trois mois dans lesquels elle doit vacuer
l'gypte, et pour trois autres mois  compter du jour o elle sera
embarque, il est convenu qu'il lui sera fourni les quantits
ncessaires de bl, viande, riz, orge et paille, suivant l'tat qui en
est prsentement remis par les plnipotentiaires franais, tant pour
le sjour que pour le voyage; celles desdites quantits que l'arme
aura retires de ses magasins aprs la ratification de la prsente,
seront dduites de celles  fournir par la Sublime Porte.

ART. 16.  compter du jour de la ratification de la prsente
convention, l'arme franaise ne prlvera aucune contribution
quelconque en gypte; mais, au contraire, elle abandonnera  la
Sublime Porte les contributions ordinaires exigibles, qui lui
resteraient  lever jusqu' son dpart, ainsi que les chameaux,
dromadaires, munitions, canons, et autres objets lui appartenant,
qu'elle ne jugera pas  propos d'emporter, de mme que les magasins de
grains provenant des contributions dj leves; et enfin, les magasins
des vivres. Ces objets seront examins et valus par des commissaires
envoys en gypte,  cet effet, par la Sublime Porte, et par le
commandant des forces britanniques, conjointement avec les prposs du
gnral en chef Klber, et remis par les premiers au taux de
l'valuation ainsi faite, jusqu' la concurrence de la somme de 3000
bourses[1] qui sera ncessaire  l'arme franaise pour acclrer ses
mouvemens et son embarquement; et si les objets dsigns ne
produisaient pas cette somme, le dficit sera avanc par la Sublime
Porte,  titre de prt, qui sera rembours par le Gouvernement
franais sur les billets des commissaires prposs par le gnral en
chef Klber, pour recevoir ladite somme.

[Note 1: La bourse quivaut  environ 1,000 francs, monnaie de
France.]

ART. 17. L'arme franaise ayant des frais  faire pour vacuer
l'gypte, elle recevra aprs la ratification de la prsente
convention, la somme stipule dans l'ordre suivant,

SAVOIR:

  Le quinzime jour                         500 bourses.

  Le trentime jour                         500

  Le quarantime jour                       300

  Le cinquantime jour                      300

  Le soixantime jour                       300

  Le quatre-vingtime jour                  300

  Et enfin, le quatre-vingt-dixime jour    500 autres bourses.

Toutes lesdites bourses de 500 piastres turques chacune, lesquelles
seront reues en prt des personnes commises  cet effet par la
Sublime Porte; et pour faciliter l'excution desdites dispositions, la
Sublime Porte enverra, immdiatement aprs l'change des
ratifications, des commissaires dans la ville du Caire, et dans les
autres villes occupes par l'arme.

ART. 18. Les contributions que les Franais pourraient avoir perues
aprs la date de la ratification, et avant la notification de la
prsente convention, dans les divers points de l'gypte, seront
dduites sur le montant des 3000 bourses ci-dessus stipules.

ART. 19. Pour acclrer et faciliter l'vacuation des places, la
navigation des btimens franais de transports qui se trouveront dans
les ports franais de l'gypte, sera libre pendant les trois mois de
trve, depuis Damiette et Rosette jusqu' Alexandrie, et d'Alexandrie
 Rosette et Damiette.

ART. 20. La sret de l'Europe exigeant les plus grandes prcautions
pour empcher que la contagion de la peste n'y soit transporte,
aucune personne malade, ou souponne d'tre atteinte d'une maladie,
ne sera embarque; mais les malades pour cause de peste, ou pour toute
autre maladie qui ne permettrait pas leur transport dans le dlai
convenu pour l'vacuation, demeureront dans les hpitaux o ils se
trouveront, sous la sauve-garde de son altesse le suprme Visir, et
seront soigns par des officiers de sant franais, qui resteront
auprs d'eux jusqu' ce que leur gurison leur permette de partir, ce
qui aura lieu le plus tt possible. Les articles 11 et 12 de cette
convention leur seront appliqus comme au reste de l'arme, et le
commandant en chef de l'arme franaise s'engage  donner les ordres
les plus stricts aux diffrens officiers commandant les troupes
embarques, de ne pas permettre que les btimens les dbarquent dans
d'autres ports que ceux qui seront indiqus par les officiers de
sant, comme offrant les plus grandes facilits pour faire la
quarantaine utile, usite et ncessaire.

ART. 21. Toutes les difficults qui pourraient s'lever, et qui ne
seraient pas prvues par la prsente convention, seront termines 
l'amiable entre les commissaires dlgus,  cet effet, par son
altesse le suprme Visir, et par le gnral en chef Klber, de manire
 en faciliter l'excution.

ART. 22. Le prsent ne sera valable qu'aprs les ratifications
respectives, lesquelles devront tre changes dans le dlai de huit
jours; ensuite de laquelle ratification la prsente convention sera
religieusement observe de part et d'autre.

Fait et scell de nos sceaux respectifs, au camp des confrences prs
d'El-A'rych, le 4 pluvise an VIII de la Rpublique franaise, 24
janvier 1800, et le 28 de la lune de chaban, l'an de l'hgire 1214.

     _Sign_ le gnral de division DESAIX, le citoyen tienne
     POUSSIELGUE, plnipotentiaires du gnral Klber;

     Et leurs excellences MOUSTAPHA-RASCHID, effendi tefterdar, et
     MOUSTAPHA-RASYCHEH, effendi reis el-kettad, plnipotentiaires de
     son altesse le suprme Visir.

_Pour copie conforme  l'expdition franaise, remise aux ministres
turcs en change de leur expdition en turc._

                                          _Sign_ POUSSIELGUE, DESAIX.


Le gnral Klber renvoya l'exemplaire turc au Grand-Visir, avec sa
ratification au bas, ainsi conu:

Je soussign gnral en chef, commandant l'arme franaise en gypte,
approuve et ratifie les conditions du trait ci-dessus, pour avoir
leur excution en leur forme et teneur, devant croire que les
vingt-deux articles y relats sont entirement conformes  la
traduction franaise, signe par les plnipotentiaires du grand-visir,
et ratifie par son altesse, traduction dont le sens sera exactement
suivi, chaque fois qu' cet gard, et pour raison de quelques
variantes, il pourrait s'lever des difficults.

Au quartier-gnral de Salhih, le 8 pluvise (28 janvier 1800).

                                                       _Sign_ KLBER.


LES ANGLAIS REFUSENT D'EXCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH.

BATAILLE D'HLIOPOLIS.

La lettre de Sidney donna une nouvelle impulsion aux mesures de
dfense que le gnral en chef avait arrtes. Il pressa le retour du
matriel qui se trouvait dj  Rosette, et fit remonter en toute hte
des munitions qu'on avait transportes  Alexandrie. Il acclra la
marche des corps qui stationnaient  Rahmanih, expdia des courriers
dromadaires  ceux qui taient encore dissmins dans la Haute-gypte,
et se vit bientt entour de l'arme entire, avec laquelle il prit
position vers la Koubb. Il lui adressa une proclamation pour la
prparer aux suites d'une rupture; en mme temps il chargea le
secrtaire de Sidney qui lui avait rendu la dpche du commodore
d'aller sur-le-champ donner communication de cette pice au visir. Il
appela auprs de lui Moustapha-Pacha, commissaire de la Porte, lui
dclara qu'il diffrait l'vacuation du Caire, et qu'il regarderait
comme un acte d'hostilit le moindre mouvement que ferait l'arme
ottomane au-del de Belbis. Joussef se trouvait dans cette place
lorsque la dpche lui fut rendue. Son camp tait dj lev et
lui-mme prt  monter  cheval. Il tmoigna son tonnement de
l'opposition que montraient les Anglais  l'excution d'un trait
qu'ils avaient mis tant d'insistance  conclure, et adressa  Sidney
les reprsentations qui suivent:


LE GRAND-VISIR AU COMMODORE SIDNEY SMITH.

Il est superflu de vous faire savoir qu'il a t convenu, dans les
confrences qui ont eu lieu  El-A'rych, entre mes plnipotentiaires
et ceux de l'honor gnral Klber, que les escadres de la Sublime
Porte, celles de l'Angleterre et de la Russie n'auraient pas inquit
les btimens sur lesquels doivent s'embarquer les Franais qui
vacueront l'gypte. Ces conventions vous ont t connues, et elles
ont t stipules d'aprs votre avis, en vertu de votre qualit de
ministre plnipotentiaire; vous tiez convenu en mme temps que la
Porte aurait fourni des firmans de route, et que vous auriez donn des
passe-ports aux Franais qui seraient sortis de l'gypte en toute
sret avec armes et bagages, et remis lesdits passe-ports au lord
Nelson, qui se serait charg de les faire arriver sains et saufs dans
les ports de France.

D'aprs cela, il est vident qu'il est de toute ncessit que cette
convention soit compltement excute, sans qu'il puisse y tre mis
aucune opposition. Cependant le gnral en chef Klber vient de
m'envoyer copie d'une lettre que vous lui crivez, et dont l'original
a t vu par votre secrtaire Keith, dans laquelle vous lui faites
part des ordres de lord Keith, mon honor ami, amiral de l'escadre de
Sa Majest britannique dans la Mditerrane, qui sont contraires 
l'excution de la convention. Quoique vous n'ayez pas encore reu la
lettre du lord Keith qui contient les susdits ordres, votre lettre
ayant singulirement affect le gnral Klber, son excellence
Moustapha-Pacha a fait savoir, par des dpches ritres, qu'il se
refusait  vacuer le Caire. Comme vous mandez  ce gnral, en lui
faisant part des ordres du lord Keith, qu'il serait ncessaire
d'ouvrir de nouvelles confrences pour prendre des arrangemens en
consquence, il a lev des doutes sur la libre sortie des Franais de
l'gypte, et a dclar qu'il n'vacuerait le Caire que lorsqu'il
serait pleinement rassur. Cependant l'poque o le Caire aurait d
tre vacu, conformment  la convention, tant arrive, et cette
infraction au trait mettant dans le cas de recommencer les
hostilits; mais tant convaincu que le gnral Klber ne s'est point
conform au trait  cet gard, que parce qu'il a eu connaissance et a
t trs affect des difficults opposes par le lord Keith, et qu'il
dsirait, avant d'en venir  cette mesure, tre rassur de ce ct, on
s'est born  lui faire donner l'assurance que l'Angleterre ne
mettrait aucun obstacle  l'arrive de l'arme franaise dans les
ports de France.

Il est inutile de vous dire qu'il est certain que le lord Keith
n'tait point instruit de l'vacuation de l'gypte, lorsqu'il a
expdi ses dpches, et que vous auriez d lui en donner connaissance
avant d'crire au gnral franais des lettres qui devaient
ncessairement lui donner de l'inquitude; vous devez donc montrer le
plus grand zle pour faire excuter compltement tous les articles de
cette convention, passe entre la Sublime Porte et les Franais qui
sont en gypte, et  laquelle vous avez particip comme
plnipotentiaire de votre cour; vous y tes d'autant plus oblig que,
conformment  l'alliance que la Sublime Porte a contracte avec
l'Angleterre, et par laquelle cette puissance garantit l'intgrit de
l'empire ottoman, vous devez mettre tout en oeuvre afin que l'gypte
soit remise le plus tt possible sous sa domination.

L'ambassadeur extraordinaire de Sa Majest britannique prs la
Sublime Porte, le lord Elgin, notre ami, lui a prsent plusieurs
mmoires dans lesquels il dit que son roi n'apportera aucune
difficult dans les conventions qu'elle voudra passer pour
l'vacuation de l'gypte; que sa volont,  cet gard, sera toujours
excute, et que Sa Majest Britannique se conformera toujours aux
articles du trait d'alliance qui unit les deux puissances; d'aprs
cela, il est de votre devoir de faire cesser promptement les
difficults que votre lettre a apportes  l'entire excution de la
convention passe pour l'vacuation de l'gypte.

Je vous ai crit la prsente, afin que, mettant tous vos soins  ce
que rien n'arrive de contraire  notre alliance et  la convention
stipule, vous m'expdiez le plus tt possible une dpche tendante 
rassurer le gnral Klber, par la certitude que vous me donnerez que
les btimens sur lesquels seront embarqus les Franais ne seront
nullement inquits par les btimens anglais, et que ceux-ci, au
contraire, les feront parvenir sains et saufs dans leur patrie; et
que, conformment  notre alliance, vous et tous les prposs de votre
cour emploierez tous vos moyens afin que les articles de la convention
soient pleinement excuts. Quand la prsente vous sera parvenue,
j'espre que vous ferez tout ce qui tendra  resserrer notre alliance,
et surtout  faire excuter la convention, et que vous vous
empresserez de m'envoyer la lettre que je vous demande.

                                               _Sign_ JOUSSEF-PACHA.
                                   Pour copie conforme,
                     Le gnral de division, chef de l'tat-major,
                                                      _Sign_ DAMAS.


Aprs ces observations, qui taient en effet premptoires, le visir se
persuada que tout allait s'aplanir; il reprit son mouvement, se rendit
auprs d'El-Hanka avec son arme, et portant son avant-garde 
Matari,  deux heures de chemin du Caire, il plaa dans la plaine de
la Koubb ses avant-postes au milieu des ntres.

Sur ces entrefaites, le lieutenant Wright arriva au quartier-gnral,
porteur d'une lettre adresse par le lord Keith, commandant de la
flotte anglaise dans la Mditerrane, au gnral en chef de l'arme
franaise en gypte. Elle tait date de Minorque, le 8 janvier 1800,
crite en anglais, et ainsi conue:


MONSIEUR,

Ayant reu des ordres positifs de Sa Majest de ne consentir  aucune
capitulation avec l'arme franaise que vous commandez en gypte ou en
Syrie, except dans le cas o elle mettrait bas les armes, se rendrait
prisonnire de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux et toutes
les munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances allies,
et dans le cas o une capitulation aurait lieu, de ne permettre 
aucune troupe de retourner en France, qu'elle ne soit change, je
pense ncessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant des
troupes franaises  bord, et faisant voile de ce pays avec des
passe-ports signs par d'autres que par ceux qui ont le droit d'en
accorder, seront forcs par les officiers des vaisseaux que je
commande de rentrer  Alexandrie; et que ceux qui seront rencontrs
retournant en Europe, d'aprs des passe-ports accords en consquence
d'une capitulation particulire avec une des puissances allies,
seront regards comme prises, et tous les individus  bord considrs
comme prisonniers de guerre.

                                                       _Sign_ KEITH.


Klber prit  l'instant la rsolution de livrer bataille, certain que
l'arme partagerait ses sentimens, aussitt qu'elle connatrait cette
lettre odieuse; elle fut imprime pendant la nuit, et servit de
proclamation. Soldats! ajouta le gnral, on ne rpond  de telles
insolences que par des victoires: prparez-vous  combattre. Jamais
outrage ne fut plus vivement senti. L'injure tait commune, chacun
brlait de la venger. Tous les Franais se reconnurent  cette
gnreuse indignation; l'on et dit que l'arme poussait dans ce
moment un cri de guerre unanime.

Le visir avait rejet toutes les propositions qui lui avaient t
adresses. Il ne voyait dans notre modration que le tmoignage de
notre faiblesse. Convaincu que les Franais ne pouvaient s'opposer 
la marche de son arme, il exigea, au terme convenu, l'vacuation du
Caire, de tous les forts et du Delta. Dans les confrences qui se
tinrent  la Koubb, le reis-effendi et le teftedar, feignirent de
regarder cette opposition des Anglais comme un vnement peu
considrable, qui, n'tant point man de Constantinople, ne devait
pas arrter l'vacuation. Tout dlai de notre part tait, selon eux,
une infraction au trait, et c'tait offenser la Porte que d'exiger
une autre garantie que ses firmans.

La communication de la lettre du lord Keith n'avait rien chang aux
dispositions du visir. Sidney-Smith voulut,  son ordinaire,
s'interposer entre les Turcs et nous, et conseilla inutilement de
tout suspendre de part et d'autre. Le visir, qui n'apprciait pas les
suites d'une rupture, repoussa le conseil donn par la prvoyance,
persista dans ses prtentions, et consentit seulement  promettre des
otages et des subsides.

Pendant que duraient les confrences, le visir faisait venir de
nouvelle artillerie d'El-A'rych, il augmentait ses forces dj trs
considrables, armait les habitans des villages. Il rpandait dans les
provinces des firmans, o les Franais taient reprsents comme des
infidles, ennemis de l'Islamisme, infracteurs des traits. Il
crivait dans le mme sens aux tribus d'Arabes, tablissait des chefs
de sdition dans toutes les villes, et notamment au Caire, 
Mhallet-el-Kebis et  Taula, o elles ne tardrent pas  clater. Il
ordonna aux odjakis qui composaient l'ancienne milice du
Grand-Seigneur de se rendre  son camp, avec leurs chevaux et leurs
armes; enfin, il enjoignit  tous, sous peine d'tre traits comme
rebelles, de se runir, au nom de la religion et du souverain, pour
exterminer les Franais que leur petit nombre et la terreur de ses
armes avaient glacs d'effroi.

Cependant les troupes franaises arrivrent de la Basse-gypte et du
Sad. Il n'y avait pas un instant  perdre, la position des deux
armes suffisait pour amener des hostilits. Nos forces ne pouvaient
augmenter, celles de l'ennemi allaient toujours croissant. Klber fit
cesser les confrences, et s'adressant  Moustapha-Pacha:

Il faut, lui dit-il, que votre excellence sache que les desseins du
visir me sont connus. Il me parle de concorde et forme des sditions
dans toutes les villes. C'est vous-mme qu'il a charg de prparer la
rvolte du Caire. Le temps de la confiance est pass. Le visir
m'attaque puisqu'il est sorti de Belbis; il faut que demain il
retourne dans cette place, qu'il soit le jour suivant  Salhih, et
qu'il se retire ainsi jusqu'aux frontires de la Syrie, autrement je
l'y contraindrai. L'arme franaise n'a pas besoin de vos firmans,
elle trouvera l'honneur et la sret dans ses forces; informez Son
Altesse de mes intentions.

Le mme jour il convoqua les officiers gnraux en conseil de guerre;
il leur prsenta la lettre de lord Keith, le plan de bataille, et leur
dit:


CITOYENS GNRAUX,

Vous avez lu cette lettre, elle vous dicte votre devoir et le mien.
Voici notre situation: les Anglais nous refusent le passage aprs que
leurs plnipotentiaires en sont convenus, et les Ottomans, auxquels
nous avons livr le pays, veulent que nous achevions de l'vacuer
conformment aux traits; il faut vaincre ces derniers, les seuls que
nous puissions atteindre; je compte sur votre zle, votre sang-froid
et la confiance que vous inspirez aux troupes. Voici mon plan de
bataille.

Cette exposition ne fut suivie d'aucune dlibration, chacun tait
anim d'un gal dsir de soutenir la gloire de nos armes.

Ne voulant point attaquer le visir sans une dclaration expresse
d'hostilits, Klber lui adressa la lettre suivante:


                             Au quartier-gnral de l'arme franaise,
                                                le 28 ventse an VIII.

L'arme dont le commandement m'est confi, ne trouve point, dans les
propositions qui m'ont t faites de la part de Votre Altesse, une
garantie suffisante contre les prtentions injurieuses, et contre
l'opposition du gouvernement anglais  l'excution de notre trait. En
consquence, il a t rsolu ce matin, au conseil de guerre, que ces
propositions seraient rejetes, et que la ville du Caire ainsi que ses
forts, demeureraient occups par les troupes franaises, jusqu' ce
que j'aie reu du commandant en chef de la flotte anglaise dans la
Mditerrane, une lettre directement contraire  celle qu'il m'a
adresse le 8 janvier, et que j'aie entre les mains les passe-ports
signs par ceux qui ont le droit d'en accorder.

D'aprs cela, toutes confrences ultrieures entre nos commissaires
deviennent inutiles, et les deux armes doivent ds cet instant tre
considres comme en tat de guerre.

La loyaut que j'ai apporte dans l'excution ponctuelle de nos
conventions donnera  Votre Altesse la mesure des regrets que me fait
prouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances, que
contraire aux avantages communs de la Rpublique franaise et de la
Sublime Porte. J'ai assez prouv combien j'tais anim du dsir de
faire renatre les liaisons d'intrt et d'amiti qui unissaient
depuis long-temps les deux puissances. J'ai tout fait pour rendre
manifeste la puret de mes intentions. Toutes les nations y
applaudiront, et Dieu soutiendra par la victoire la justice de ma
cause. Le sang que nous sommes prts  rpandre rejaillira sur les
auteurs de cette nouvelle dissension.

Je prviens aussi Votre Altesse que je garde comme otage  mon
quartier-gnral, son excellence Moustapha-Pacha, jusqu' ce que le
gnral Galbo, retenu  Damiette, soit arriv  Alexandrie, avec sa
famille et sa suite, et qu'il ait pu me rendre compte du traitement
qu'il a prouv des officiers de l'arme ottomane, sur lesquels on me
fait des rapports trs extraordinaires.

La sagesse accoutume de Votre Altesse, lui fera distinguer aisment
de quelle part viennent les nuages qui s'lvent; mais rien ne pourra
altrer la grande considration et l'amiti bien sincre que j'ai pour
elle.

                                                     _Sign_ KLBER.


Pendant que Klber faisait connatre ces nouvelles dispositions au
visir, on ordonnait au Caire les prparatifs du combat.

Au milieu de la nuit suivante le gnral se rendit, avec les guides de
l'arme et son tat-major, dans la plaine de la Koubb, o se trouvait
dj une partie des troupes. Les autres arrivrent successivement et
se rangrent en bataille. La clart du ciel, toujours serein dans ces
climats, suffisait pour que les mouvemens s'excutassent avec ordre;
mais elle tait trop faible pour que l'ennemi pt les apercevoir.
Klber parcourut les rangs et remarqua la confiance et la gat de nos
soldats, prsages ordinaires de la victoire.

La ligne de bataille tait compose de quatre carrs; ceux de droite
obissaient au gnral Friant, ceux de gauche au gnral Reynier;
l'artillerie lgre occupait les intervalles d'un carr  l'autre, et
la cavalerie en colonnes, dans l'intervalle du centre, tait commande
par le gnral Leclerc: ses pices marchaient sur ses flancs et
taient soutenues par deux divisions du rgiment des dromadaires.

Derrire la gauche, en seconde ligne, tait un petit carr de deux
bataillons. L'artillerie de rserve, place au centre, tait couverte
par quelques compagnies de grenadiers, et les sapeurs, arms de
fusils; d'autres pices marchaient sur les deux cts du rectangle,
soutenues et flanques par des tirailleurs. Enfin, des compagnies de
grenadiers doublaient les angles de chaque carr, et pouvaient tre
employs pour l'attaque des postes. La 1re brigade de la division
Friant tait commande par le gnral Belliard, et forme de la 21e
lgre et de la 88e de bataille; les 61e et 75e de bataille formaient
la 2e brigade, aux ordres du gnral Donzelot.

Le gnral Robin commandait la 1re brigade de la division Reynier,
compose de la 22e lgre et de la 9e de bataille. Le gnral Lagrange
avait sous ses ordres la 13e et la 85e de bataille, formant la 2e
brigade de cette division. Le gnral Songis commandait l'artillerie,
et le gnral Samson le gnie.

Nassif-Pacha,  la tte de l'avant-garde ennemie, avait deux autres
pachas sous ses ordres. Le village de Matari, qu'il occupait avec
cinq ou six mille janissaires d'lite, et un corps d'artillerie, avait
t retranch et arm de seize pices d'artillerie. Les avant-postes
se prolongeaient sur la droite jusqu'au Nil, et sur la gauche jusqu'
la mosque de Sibil-Yalem; le camp du visir tait situ entre El-Hanka
et le village de Abouzabal. C'est dans cet endroit que son arme tait
rassemble, elle y occupait un espace considrable; on ne peut dcrire
son ordre de bataille; les Turcs n'en observent aucun. Presque tous
les rapports qui nous sont parvenus portaient cette arme 
quatre-vingt mille hommes, quelques uns cependant ne l'valuaient qu'
soixante mille.

On se mit en marche vers les trois heures du matin. L'aile droite
arriva au point du jour prs de la Mosque (Sibil-Yalem), o l'ennemi
avait une grand'garde de cinq ou six cents chevaux; quelques coups de
canon les dterminrent  se replier. Les deux carrs de gauche
arrivrent devant le village de Matari. Ils s'y arrtrent hors de
porte de canon, et donnrent le temps  la division de droite de
venir se placer entre Hliopolis et le village d'El-Mark, afin de
s'opposer  la retraite des troupes ennemies, et  l'arrive des
renforts que le visir pouvait envoyer.

Tandis que ce mouvement s'excutait, on aperut un corps de cavalerie
et d'infanterie turque runi  une forte troupe de mameloucks, qui,
aprs avoir fait un grand dtour dans les terres cultives, se
dirigeait vers le Caire. Les guides eurent ordre de les charger;
ceux-ci acceptrent la charge, et renforcs successivement par de
nouvelles troupes, envelopprent les ntres. L'issue de cette mle
et t funeste, si le 22e rgiment de chasseurs et le 14e de dragons
ne fussent accourus. Le combat nanmoins fut long et opinitre;  la
fin l'ennemi prit la fuite et s'loigna  perte de vue dans les
terres, continuant toujours de se diriger sur le Caire.

Le gnral Reynier commena l'attaque de Matari; des compagnies de
grenadiers mises en rserve pour cet objet, reurent l'ordre
d'emporter les retranchemens, et l'excutrent avec une bravoure digne
des plus grands loges; tandis qu'elles bravaient le feu de
l'artillerie ennemie et s'avanaient au pas de charge, les janissaires
sortirent de leurs retranchemens et fondirent  l'arme blanche sur la
colonne de gauche; mais accueillis de front par une fusillade
meurtrire, pris en flanc par les troupes de droite, ils sont
accabls, dfaits, tous reoivent la mort. Leurs cadavres comblent les
fosss dont ils s'taient couverts, on s'lance sur leurs membres
palpitans, on franchit tous les obstacles, le camp est emport;
drapeaux, pices d'artillerie, queues de pachas, effets de campemens
tombent dans nos mains. L'infanterie se jette en vain dans les maisons
et cherche  s'y dfendre, on la suit, on la force; tout ce qui oppose
de la rsistance est gorg ou livr aux flammes. Presses par le fer
et le feu, quelques colonnes essaient de dboucher dans la plaine;
mais elles tombent sous le feu de la division Friant. Le reste est tu
ou dispers par une charge de cavalerie.

L'ennemi avait abandonn ses tentes et ses bagages; mais l'arme
sentait la ncessit de ne pas laisser reprendre haleine au visir, et
de le poursuivre jusqu'aux limites du dsert. Elle abandonna le butin
aux Arabes, et continua le mouvement.

Nassif-Pacha dsirait parlementer et demandait un officier de marque.
Le chef de brigade Baudot, aide-de-camp du gnral en chef, fut charg
d'aller recevoir ses ouvertures; mais il ne fut pas plus tt aperu
des troupes turques, qu'il se vit assailli de toutes parts. Bless 
la tte et  la main, il allait tre mis en pices, lorsque deux
mameloucks du pacha qui l'accompagnaient russirent  l'arracher 
cette multitude sauvage. Ils le conduisirent au visir qui le fit
arrter.

Cependant le gnral Reynier avait rassembl sa division auprs de
l'oblisque d'Hliopolis. Tout  coup des nuages de poussire
s'lvent  l'horizon; l'arme turque s'avance, conduite par le visir
en personne, et prend position sur les hauteurs qui sparent les
villages de Syriacous et d'El-Mark. Son chef s'tablit derrire le
bois de palmiers qui entoure le dernier de ces villages.

Nous marchons  sa rencontre; Friant se porte sur la gauche, Reynier
sur la droite, toute l'arme s'avance et prend insensiblement son
premier ordre de bataille. Les tirailleurs ennemis sont repousss,
chasss du bois qui les protge. Le groupe de cavalerie qui forme le
quartier-gnral du visir est couvert d'obus et de mitraille. Les
Ottomans ripostent, le feu s'chauffe, la canonnade devient terrible.
Mais les boulets de l'ennemi se perdent au-dessus de nos carrs, et
ses pices, accables de projectiles lancs avec justesse et
prcision, sont bientt dmontes. Il runit ses drapeaux pars sur
toute la ligne, c'est le signal ordinaire d'une charge gnrale; nous
nous y prparons. Le gnral Friant laisse approcher les Osmanlis,
dmasque ses pices et les couvre de mitraille. Cette terrible
rception les branle; ils hsitent, flottent et prennent enfin la
fuite. L'infanterie n'avait voulu tirer qu' bout portant; elle ne
brla pas une amorce.

Le terrain tait coup, sillonn de profondes gerures; cette
circonstance avait ralenti l'imptuosit de la cavalerie ennemie, et
ne permit pas  la ntre d'accabler les fuyards.

Le visir tait expos au feu de nos pices, dans le village d'El-Mark.
Il fait ses dispositions pour nous loigner. Son arme s'branle, se
divise et nous entoure de toutes parts. Ainsi placs au milieu d'un
carr de cavalerie qui avait plus d'une demi-lieue de ct, nous
tumes, nous fusillmes, pas une de nos balles n'tait perdue. Enfin,
les Turcs dsesprant de vaincre, s'loignent  toute bride et gagnent
El-Hanka.

Quoique battu, le visir tait encore redoutable. Il avait des troupes
nombreuses, et sa prsence suffisait pour armer la population contre
les Franais: aussi Klber tait-il dtermin  le suivre au Caire,
dans le dsert,  travers les terres cultives, partout o il
porterait ses pas. Il se mettait sur ses traces, lorsqu'il vit venir 
lui l'interprte qui avait accompagn son aide-de-camp. Le visir
l'avait charg de proposer  Klber de faire cesser les hostilits, et
d'vacuer le Caire, conformment au trait qu'ils avaient conclu.
Retournez  son camp, rpondit le gnral, et dites-lui que je marche
sur El-Hanka. L'arme tait en mouvement et fut bientt  la hauteur
du village. Une cavalerie nombreuse le dfendait; mais elle n'aperut
pas plus tt nos troupes, qu'elle se replia confusment, et prit la
fuite. De ceux qui taient sur les flancs et les derrires, les uns
revinrent sur leurs pas, les autres se dispersrent. Quant 
Mourd-Bey, ds que l'attaque avait commenc, il s'tait loign 
perte de vue dans le dsert, pour ne pas prendre part  l'action.

L'arme ottomane ne nous attendit pas  El-Hanka; elle s'loignait,
fuyait, abandonnait tout ce qui pouvait retarder son mouvement. Nous
esprions la joindre dans son camp; nous formes de marche; nous y
fmes rendus avant le coucher du soleil. Elle n'avait fait que passer;
nous trouvmes ses effets de campement, ses quipages, des objets
prcieux, une grande quantit de cottes de maille, de casques de fer.
Nous tions accabls de fatigue, nous rencontrions des tentes qui nous
invitaient  rparer nos forces; nous cdmes. La nuit tendit ses
voiles, tout fut bientt calme, assoupi; on put distinctement entendre
le bruit du canon qu'on tirait au Caire. Klber avait laiss dans
cette ville la 32e de bataille, et des dtachemens de diffrens corps
qui faisaient ensemble environ deux mille hommes, auxquels il avait
ordonn, si quelque meute gnrale venait  clater, de se retirer
dans les forts. Le gnral Verdier, qui en avait le commandement,
devait se borner  maintenir la communication entre la ferme d'Ibrahim
Bey, la Citadelle et le fort Camin. Le gnral Zayoncheck commandait 
Gish. Ces dispositions suffisaient pour donner au gnral en chef le
temps de repousser le visir; mais le corps de mameloucks et d'Osmanlis
qui s'tait dtach pendant la bataille, s'tait sans doute joint aux
sditieux; il tait ncessaire de marcher au secours. Le gnral
Lagrange reut, en consquence, l'ordre de s'y porter avec quatre
bataillons, deux de la 25e, un de la 61e et un de la 75e. Il partit
vers minuit, et bientt aprs l'arme s'achemina vers Belbis. La
route tait couverte de pices de canon, de litires sculptes, de
voitures  ressorts, et de bagages abandonns.  chaque pas, c'tait
des dbris, des traces d'une droute, telle qu'on n'en vit jamais.
Nous arrivmes sur le dclin du jour. L'infanterie occupait les forts,
la cavalerie en dfendait les avenues.

La division Reynier fit halte devant la ville. Le gnral Priant
obliqua sur la gauche, et l'artillerie ouvrit le feu; mais les
escadrons ennemis n'ont pas plus tt aperu qu'on cherche  les
tourner qu'ils tournent bride et s'loignent. La division Friant
continue son mouvement, le gnral Belliard pntre dans l'enceinte,
chasse successivement les Turcs des points les plus avantageux, et les
refoule dans l'un des forts, o ils se dfendent le reste du jour. On
emploie la nuit  faire les dispositions d'attaque; mais les Turcs
proposent de rendre la place,  condition qu'ils seront libres de
rejoindre le visir, et d'emporter leurs armes. Cette dernire clause
est rejete. L'action s'engage et devient terrible; mais les pertes
qu'ils essuient, le manque d'eau qui les accable, ne leur permettent
pas de prolonger une dfense meurtrire. Ils se rendent  discrtion;
ils supplient le gnral en chef de leur permettre de se rallier au
visir, et de laisser  quelques uns d'entre eux les armes ncessaires
pour se dfendre contre les Arabes. Il y consentit, et la place nous
fut remise. Pendant qu'on s'occupait  les dsarmer, un d'entre eux,
anim par le dsespoir et le fanatisme, s'crie qu'il prfre la mort;
et comme s'il et t indign de ne pas la recevoir, il s'avance
contre le chef de brigade Latour, et lui tire un coup de fusil  bout
portant. Tous ceux qui ont des armes les jettent aussitt: _Nous ne
mritons pas de les conserver_, disent-ils  nos soldats; _notre vie
est  vous_. Le coupable fut sur-le-champ puni de mort par nos
grenadiers. On ne laissa des armes qu'aux chefs, et on fit prendre 
la colonne la route de Salhih.

Nous trouvmes dix pices de canon dans la ville et dans les environs,
indpendamment de celles que nous avions laisses lors de
l'vacuation. Parmi les premires, taient deux pices anglaises
semblables  celles qu'on enleva  Aboukir, et qui portaient la
devise: _Honni soit qui mal y pense._ Pendant que cela se passait, la
cavalerie du gnral Leclerc battait l'estrade sur la route de
Salhih et dans l'intrieur des terres. Le 7e rgiment de hussards
ramena, le 1er au matin, quarante-cinq chameaux avec leurs
conducteurs. L'escorte tait compose de mameloucks et d'Osmanlis, qui
dclarrent qu'ils taient chargs de porter au Caire,  Nassif-Pacha
et  Ibrahim-Bey, une partie de leurs bagages. Klber ne douta plus
que le visir n'et charg ces deux chefs de se mettre  la tte de la
rvolte. L'arme ottomane tait considrablement diminue par la perte
qu'elle avait essuye dans la bataille et la sparation des corps qui
occupaient le Caire. Il ordonna en consquence au gnral Friant de
marcher sur cette ville avec le gnral Donzelot et cinq bataillons,
dont deux de la 61e, deux de la 75e, un de la 25e, quelques pices
d'artillerie lgre, et un dtachement de cavalerie. Il le chargea de
maintenir les communications entre tous les forts jusqu' son retour,
et lui recommanda d'viter des attaques qui pouvaient nous causer des
pertes trop considrables.

Cependant le gnral Reynier marchait sur Salhih avec sa division,
le 23e rgiment de chasseurs et le 14e de dragons. Klber suivait avec
la brigade du gnral Belliard, les guides et le 7e rgiment de
hussards.  peine tait-il en marche, qu'un Arabe, escort par un
dtachement de notre cavalerie, lui remit une lettre, par laquelle le
visir proposait d'arrter la marche des deux armes, d'tablir des
confrences  Belbis (il croyait l'arme franaise  El-Hanka) pour
l'excution du trait. Il faisait, aprs la bataille, les propositions
qu'il avait rejetes avant qu'elle ft engage. Le gnral renvoya la
rponse au lendemain, et s'arrta au village de Seneka, o il passa la
nuit. Il se remettait en marche  la pointe du jour pour gagner
Koram, o tait Reynier, lorsqu'une vive canonnade se fit entendre en
avant de ce village. Il crut ce gnral fortement engag, ordonna au
gnral Belliard de presser sa marche, et se porta en avant pour
prendre part  l'action. Il n'avait avec lui que les guides et le 7e
rgiment de hussards. Arriv sur les hauteurs de sable qui sont 
quelque distance du village, il dcouvrit la division Reynier occupe
 repousser, avec son artillerie, trois ou quatre mille cavaliers qui
l'entouraient; mais  peine est-il aperu, que le corps ennemi fait un
mouvement subit et fond sur son escorte. Il fallait franchir
l'intervalle qui le sparait du carr du gnral Reynier, ou recevoir
la charge. Elle fut si imptueuse, que l'artillerie des guides n'eut
pas le temps de se mettre en batterie. Les conducteurs sont taills en
pices; la mle devient affreuse, chacun s'occupe de sa dfense
personnelle. Les habitans de Koram voyant cette petite troupe
enveloppe, la croient perdue. Ils s'arment de lances et de fourches,
et se joignent aux assaillans. Le danger est extrme; la position
dsespre. Tout  coup le 24e de dragons parat; le gnral reprend
l'offensive, charge, culbute l'ennemi, qui laisse trois cents des
siens sur la place. Il joignit alors le carr du gnral Reynier,
auquel se runit bientt celui du gnral Belliard. Klber, encore
tout chauff de ce terrible combat, fit venir l'Arabe qui lui avait
apport le message du visir, et lui remit sa rponse aux propositions
du musulman: elle tait courte et svre. Tenez-vous prt 
combattre, je marche sur Salhih.

La cavalerie ennemie s'tait reforme sur ces entrefaites, et
semblait vouloir de nouveau tenter la charge. Leclerc fit ses
dispositions et marcha  sa rencontre; mais elle n'osa l'attendre:
elle se mit en fuite et disparut. L'arme reprit son mouvement, et
s'avana sur Salhih. Le soleil tait ardent, le kamsin imptueux; on
ne respirait pas; on suffoquait de chaleur, de soif et de poussire.
Un grand nombre de btes de somme succombrent dans cet affreux
trajet. Les troupes taient moins abattues: elles se flattaient de
joindre les Ottomans; c'tait une nouvelle occasion de gloire;
l'esprance les soutenait. Le gnral lui-mme partageait cette
illusion; il pensait que le visir rallierait toutes ses forces,
courrait toutes les chances plutt que de se laisser rejeter dans le
dsert. Il se disposait, en consquence,  livrer bataille le
lendemain au point du jour, et fit halte  deux lieues de Salhih.
L'arme, qu'avaient rafrachie quelques heures de repos, se remettait
en marche pleine d'esprance et de joie, lorsque les habitans,
accourus  sa rencontre, lui apprirent que la veille,  l'heure de
l'aw (environ trois heures aprs midi), le visir tait mont  cheval,
et s'tait perdu dans le dsert avec une escorte d'environ cinq cents
hommes, seules forces qu'il et pu runir. Il avait abandonn, dans sa
frayeur, son artillerie et ses bagages. Jamais droute n'avait t
accompagne de tant d'pouvante et de confusion. L'occasion de vaincre
tait perdue; mais l'ennemi avait vid l'gypte; le but tait atteint.
Les troupes continurent le mouvement, furent bientt  Salhih, et
se rpandirent dans le camp que l'ennemi nous avait cd. C'tait une
enceinte d'environ trois quarts de lieue que couvraient des tentes
places sans ordre ou renverses. Ici tait un coffre bris; l, des
caisses encore pleines de vtemens, d'encens et d'alos; plus loin,
des pices d'artillerie, des munitions, des selles, des harnais, et
des outres qu'on n'avait pas eu le temps de remplir. Des amas de fer
gisaient  ct des litires sculptes; des outres  demi pleines,
posaient sur des ameublemens de prix; tout tait confondu ple-mle;
c'tait un dsordre, une confusion, qu'on ne vit jamais que dans le
camp des Turcs. Mais ce n'tait dj plus que les dbris de l'immense
proie que les Osmanlis avaient abandonne aux Arabes. Ceux-ci, suivant
l'usage, taient accourus au bruit du combat, prts  se jeter sur
celle des deux armes qui serait dfaite. Une partie s'tait mise sur
les traces du visir; l'autre pillait son camp: ils s'loignrent 
notre approche.

L'arme tait extnue; le visir avait fui. On fit halte; la cavalerie
seule eut ordre de suivre les fuyards. Elle s'enfona aussitt dans
les sables; mais la route tait couverte de dbris, l'arrire-garde
aux prises avec les Arabes. L'affaire tait en bonnes mains, elle
revint au camp.

L'arme trangre tait dfaite, il ne s'agissait plus que de pacifier
l'intrieur. Damiette tait au pouvoir des Turcs, le Sad obissait 
Dervich-Pacha, et presque tous les habitans de la Basse-gypte
taient soulevs contre nous.

Le gnral Rampon, qui commandait  Menouf, se porta sur la premire
de ces places; Belliard s'avana sur Lesbh, Lanusse parcourut le
Delta infrieur, Reynier s'tablit  Salhih, pour prvenir le retour
des troupes qui avaient t refoules dans le dsert, et dissiper
celles qui s'taient jetes dans la Charki. Ces dispositions prises,
Klber se rendit au Caire avec la 88e demi-brigade, deux compagnies de
grenadiers de la 61e, le 7e rgiment de hussards, et les 3e et 14e
dragons. Il fit jeter quelques obus dans Boulac, et entra par les
jardins dans son quartier-gnral, qui tait assig. Il apprit alors
ce qui s'tait pass dans la capitale.

La bataille d'Hliopolis n'tait pas engage, que l'insurrection
clatait  Boulac. Excits par quelques Osmanlis, les habitans
arborent quelques drapeaux blancs, s'arment de fusils, de sabres
qu'ils avaient tenus cachs, et se portent avec fureur contre le fort
Camin, qui n'a que dix hommes de garnison. Le commandant tire 
mitraille et les branle; mais ils se remettent, reviennent  la
charge. Le quartier-gnral est oblig d'accourir au secours. Trois
cents des leurs sont couchs dans la poussire; ils se retirent, se
barricadent, et font feu sur les troupes franaises de quelque part
qu'elles se prsentent pour entrer dans la ville. Le peuple du Caire
avait t moins imptueux. Ds que les premiers coups se firent
entendre, il se porta hors de l'enceinte et attendit pour se dcider
quelle serait l'issue de la bataille. Il vit arriver successivement
des corps de mameloucks et d'Osmanlis qui nous taient chapps et
assuraient que notre dfaite tait invitable. Bientt aprs
Nassif-Pacha se prsenta  la porte des Victoires. Il tait accompagn
d'Osman-Effendi, kyaya-bey, l'un des personnages les plus
considrables de l'empire; d'Ibrahim-Bey, de Mehemet-Bey-El-Elfy,
d'Hassan-Bey-Jeddaoui; en un mot, de tous les chefs de l'ancien
gouvernement, except Mourd. Ils annonaient que nous avions t
taills en pices, qu'ils venaient prendre possession de la capitale
au nom du sultan Slim, et y clbrer le triomphe de ses armes sur les
infidles. Ils taient accompagns d'environ dix mille cavaliers
turcs, de deux mille mameloucks, et de huit  dix mille habitans des
villages qui s'taient arms. Personne ne douta plus de la victoire,
chacun s'effora de faire clater sa joie. Les uns taient charms
de voir triompher le Prophte, les autres avaient  faire oublier les
liaisons qu'ils avaient eues avec les infidles.

Nassif-Pacha profite de cet lan de la multitude, et se rend de suite
au quartier des Francs. Il en fait ouvrir les portes, et pendant que
deux ngociants tombent  ses pieds en lui montrant la sauve garde du
visir, la foule se jette dans l'enceinte. Elle force les maisons,
pntre dans les magasins, les comptoirs; pille, massacre, incendie.
En quelques instans tout est dtruit, gorg; et ce quartier, tout 
l'heure si florissant, n'est plus qu'un monceau de cendres.

Le pacha profite de l'exaltation publique et pousse la multitude sur
nos soldats. Il en inonde la place, les avenues qui conduisent au
quartier-gnral, et s'avance  la tte de ses troupes pour la
soutenir. L'adjudant-gnral Duranteau n'avait pas deux cents hommes 
opposer  ces flots d'ennemis; nanmoins, il tente une sortie, et les
repousse. Dconcert par cette rsistance inattendue, Nassif fait
occuper les maisons et appelle le peuple aux armes. On arbore des
drapeaux blancs; on prche; on remue toutes les passions: dans un
instant la population entire est sur pied. On attaque les Cophtes; on
massacre les Grecs, les Syriens; partout le sang ruisselle. On se
porte  la police; on saisit Moustapha-Aga et on l'empale. La populace
regarde le supplice de ce magistrat comme le gage de l'impunit; elle
applaudit, et se livre avec fureur  la sdition et au pillage. Sept
soldats franais se trouvaient auprs de Moustapha, lorsqu'il fut
arrt. Les sditieux se promettaient de les tailler en pices, et
russirent  en mettre trois hors de combat; mais, percs eux-mmes 
coups de baonnette, ils n'osrent faire tte  ces braves, qui,
attaquant, se dfendant, emportant leurs blesss, arrivrent enfin 
la citadelle, aprs s'tre dbattus pendant une lieue, au milieu des
flots qui les pressaient.

L'insurrection durait depuis deux jours, et les forces runies des
mameloucks, des Osmanlis et des sditieux, n'avaient pu triompher de
la rsistance de deux cents Franais. Nassif-Pacha prparait une
nouvelle attaque, lorsqu'il aperut la colonne du gnral Lagrange qui
arrivait d'El-Hanka. Il retire aussitt ses troupes, rassemble quatre
mille chevaux, et court  sa rencontre. Le gnral forme ses carrs,
et ouvre la fusillade. Les assaillans se dispersent; il continue son
mouvement, et entre au quartier-gnral. Il apporta un secours aussi
ncessaire qu'inattendu, et la premire nouvelle de la victoire.

Le poste fut bientt inexpugnable; la citadelle et le fort Dupuy
continurent  tirer sur la ville, qu'ils bombardaient ds les
premiers instans de la rvolte.

Nous fmes cependant obligs d'abandonner successivement les maisons
que nous occupions sur la place. Les insurgs s'avanaient aussi sur
notre gauche, dans le quartier cophte. Ils prenaient les positions les
plus propres  intercepter nos communications et  conserver celles
qu'ils avaient au-dehors. Le gnral Friant arriva sur ces entrefaites
avec cinq bataillons. Il repoussa l'ennemi sur tous les points; mais
les succs mme qu'il obtint, lui firent sentir combien il tait
difficile de pntrer dans l'intrieur de la ville, de quelque part
qu'on se prsentt. On trouva dans toutes les rues, et pour ainsi dire
 chaque pas, des barricades de douze pieds en maonnerie et  double
rang de crneaux. Les appartemens et les terrasses des maisons
voisines taient occups par les Osmanlis qui s'y dfendaient avec le
plus grand courage.

On mettait tout en oeuvre pour entretenir l'erreur du peuple sur la
dfaite des Franais. Ceux qui paraissaient en douter taient livrs
aux tortures ou emprisonns. Les insurgs dployrent une activit que
la religion peut seule donner dans ce pays; ils dterrrent des pices
de canon qui taient enfouies depuis long-temps. Ils tablirent des
fabriques de poudre, parvinrent  forger des boulets avec le fer des
mosques, les marteaux et les outils des artisans. Ils formrent des
magasins de subsistances des provisions des particuliers, qui sont
toujours trs fortes; ceux qui portaient les armes ou qui
travaillaient aux retranchemens, avaient seuls part aux distributions;
les autres taient oublis. Le peuple ramassait nos bombes et nos
boulets  dessein de nous les renvoyer; et comme ils ne se trouvaient
pas du calibre de leurs pices, ils entreprirent de fondre des
mortiers, des canons, industrie extraordinaire dans ce pays, et ils y
russirent.

Le gnral Friant arrta les progrs de l'ennemi, en faisant mettre le
feu  la file des maisons qui ferment la place Esbeki,  la droite du
quartier-gnral. Une partie du quartier cophte fut aussi incendi,
soit par nous, soit par les insurgs.

Telle tait la position du Caire lorsque Klber s'y rendit. Nous
n'avions qu'une trs petite quantit de fer coul  notre disposition;
nous manquions surtout de bombes et d'obus. Toute entreprise partielle
lui parut dangereuse; il se dtermina  attendre le retour de nos
munitions, celui des troupes du gnral Belliard, qui devait remonter
au Caire aussitt qu'il aurait occup Damiette, et celui de la
division Reynier, qu'il rappela; en mme temps, il fit achever les
retranchemens, tablir une batterie et prparer des combustibles; il
travailla aussi  diviser les insurgs,  les intimider,  rpandre la
dfaite du visir. Il fit parvenir des lettres aux cheiks et aux
principaux habitans du pays. Moustapha-Pacha, qu'il avait retenu,
crivit par son ordre  Nassif-Pacha et  Osman-Effendi. Les
mameloucks, le peuple du Caire et les Osmanlis, dont les intrts sont
tout--fait opposs, ne restrent pas long-temps unis. Nassif-Pacha,
Othman-Kayaya et Ibrahim-Bey, effrays de ces dispositions, qu'ils ne
pouvaient contenir, firent des ouvertures, et la capitulation fut
arrte.

Elle leur tait avantageuse sous bien des rapports, cependant elle ne
fut pas excute. Ceux des habitans qui avaient excit et entretenu la
sdition craignirent de rester exposs  notre vengeance, qu'ils
jugeaient devoir tre terrible comme elle l'est toujours dans
l'Orient. Ils soulevrent de nouveau la populace, firent distribuer de
l'argent, des subsistances, et ordonnrent des prires publiques; les
femmes et les enfans arrtaient les janissaires, les mameloucks; les
conjuraient de ne pas les abandonner, et leur reprochaient leur
dsertion. D'un autre ct, les notables de la ville parvinrent 
rapprocher plusieurs chefs de mameloucks et d'Osmanlis, parmi lesquels
le gnral Klber avait sem la dissension; les janissaires
refusrent de livrer les portes, et les hostilits recommencrent sur
tous les points.

Les circonstances taient difficiles; nous n'avions pu assembler les
ressources dont nous disposions, et nous tions obligs de mnager la
place. Il fallait la rduire, mais par des moyens qui ne compromissent
ni l'arme ni la population. Le Caire nous tait indispensable, sa
ruine et fait dans l'Orient une impression fcheuse; Klber rsolut
de tout tenter avant de recourir  une attaque de vive force pour le
soumettre. Mourd-Bey jouissait d'une haute estime parmi les siens: le
courage, la constance, le gnie de ressources qu'il avait dploys
dans cette lutte ingale, avaient encore accru la rputation que lui
avait faite ses anciennes victoires. Les intelligences qu'il
entretenait avec les Franais devaient exercer une haute influence sur
l'opinion; c'tait un aveu d'impuissance, de lassitude, dont l'effet
moral pouvait calmer l'exaltation populaire; le gnral en chef s'en
prvalut avec habilet: il laissa percer le secret des ngociations,
et fit rpandre les rapports, les communications qu'il avait depuis
long-temps avec Mourd.

Surpris  Sdiman par Zayoncheck, qui lui enleva sa tente, ses
bagages; poursuivi par le gnral Belliard, qui le poussa  toute
outrance au milieu du dsert, ce bey s'tait dcid  traiter. Il
avait obtenu une trve, et s'tait retir  Benesh, o il se
remettait de ses fatigues, lorsque le visir l'appela dans son camp. Il
connaissait la perfidie des Turcs; il dlibra long-temps s'il devait
s'y rendre; une autre considration le retenait encore. Il s'tait
rapproch des Franais, leur loyaut ne l'avait pas moins charm que
leur bravoure; il sentait que sa vie, sa puissance, couraient moins de
risques avec eux qu'avec les Osmanlis: il ne voulut pas joindre les
pachas sans consulter le gnral Klber. Mais aucune rupture n'avait
encore clat, celui-ci ne crut pas devoir gner ses dterminations;
il lui rpondit que sous les tentes du visir comme sous les siennes,
il ne voyait jusqu' prsent que des amis; qu'il pouvait, s'il le
jugeait convenable, runir ses troupes  celles que commandait
Youssef.

Les hostilits ne tardrent pas  devenir invitables. La face des
choses tait change, Klber rsolut de s'assurer des dispositions de
Mourd-Bey. Il chargea le prsident de l'Institut, Fourier, de faire
les ouvertures; elles furent accueillies. Setty-Fatm, qui avait pass
des bras d'Aly-Bey dans ceux de Mourd, et dont la maison tait depuis
trente ans le seul asile qui ft ouvert aux malheureux, se chargea de
les transmettre au bey. Elle ne dissimula pas combien il tait dispos
 traiter; mais elle craignait qu'on et trop attendu, que Mourd, qui
tait dans la matine  quatre lieues du Caire, ne s'en ft loign.
Il tait encore sur les bords du Nil; l'missaire de Fatm le joignit
et ne tarda pas  rapporter sa rponse. Elle tait prcise: Si les
Franais consentent  livrer bataille au visir, j'abandonne les Turcs
pour me joindre  eux; mais tant que la rupture sera incertaine je ne
puis m'engager  rien. Klber, charm de sa franchise, se borna  lui
demander de ne prendre aucune part  l'action. Il y consentit,
rassembla ses mameloucks, au moment o l'on se disposait  en venir
aux mains, et gagna la rive droite du Nil. Ibrahim le sollicita
vainement de se joindre  lui pour se jeter dans le Caire; il fut
sourd  ses instances, et alla s'tablir  Tourah Les ngociations en
taient  ce point, lorsque Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey refusrent
d'excuter la capitulation qu'ils avaient consentie. Osman-Bey-Bardisy
fut charg de les suivre. Vous dclarerez aux Franais, lui dit
Mourd, que je m'unis  eux, parce qu'ils m'ont mis dans
l'impossibilit de continuer la guerre. Je demande  m'tablir dans
une partie de l'gypte, afin que s'ils la quittent, je m'empare, avec
les secours qu'ils me fourniront, d'un pays qui m'appartient et qu'eux
seuls peuvent m'enlever. C'est  cela que se rduisaient ses
instructions. Klber lui rpondit avec la mme franchise; il lui
garantit qu'il ne serait plus inquit par nos troupes, et qu'aprs
les intrts de l'arme qui lui tait confie, il n'aurait rien de
plus cher que ceux des mameloucks. Ces conditions furent agres, des
confrences s'tablirent au quartier-gnral, et furent souvent
interrompues par le bruit des pices qui tonnaient sur le Caire:
enfin, le trait fut conclu. Mourd-Bey, suivant son expression,
devint sultan franais, et alla prendre possession des provinces qui
s'tendent des cataractes  Kenh. Il nous expdia aussitt des
convois de subsistances, dsarma les Osmanlis qui s'taient rassembls
dans son camp, et ne cessa d'entretenir des intelligences qui
prparrent la capitulation. Peu satisfait nanmoins de la lenteur
avec laquelle elles opraient, il proposa  Klber d'incendier la
place, et lui envoya mme des barques charges de roseaux. Son
intervention fut plus prompte et plus efficace sur les peuplades de la
Haute-gypte. Derwich-Pacha, qui, en vertu de la convention
d'El-A'rych, tait all prendre le commandement des provinces qu'elles
habitent, les avaient souleves  la nouvelle de la rupture, et
s'avanait sur le Caire  la tte d'un rassemblement nombreux. Mourd
expdia des ordres aux villages; les fellhs furent rappels. Le bey
reut sur ces entrefaites l'ordre de dissiper les bandes qu'avait
insurges le pacha; la chose tait faite, il se borna  rpondre 
Klber que ses intentions avaient t prvenues, que Derwich avait
dj perdu les deux tiers de ses gens: Au reste, ajouta-t-il,
faites-moi savoir si vous demandez sa tte ou si vous exigez seulement
qu'il quitte l'gypte. C'tait en effet tout ce que voulait le
gnral en chef; il ne tarda pas  tre satisfait, Derwich repassa en
Syrie.

Les Turcs n'taient pas plus heureux dans le Delta. Douze  quinze
mille d'entre eux s'taient jets  Damiette, et en occupaient les
forts, les arsenaux. Le gnral Belliard, charg de les suivre  la
tte de douze cents hommes, les joint, les culbute, leur enlve
quatorze pices de canon et les disperse. Les habitans, stupfaits de
sa victoire, accoururent au-devant de lui et implorrent sa clmence;
mais ils s'taient ports  mille excs; ils avaient pris les armes,
outrag les Franais, brl le gnral en chef en effigie; il les
renvoya  Klber, qui leur imposa une contribution de 200,000 francs;
correction bien lgre en comparaison de celle qu'ils attendaient.

Matre de cette place importante, le gnral Belliard s'avana sur
Menouf, calmant, pacifiant cette population farouche que le fanatisme
avait souleve. L'adjudant-gnral Valentin obtenait le mme, rsultat
devant Mhall-el-Kebir, et marchait sur Senrenhoud, dont les
habitans, plus opinitres, refusaient de se soumettre au vainqueur. Il
somme la place de rendre les armes; on lui rpond que c'est par ordre
du visir qu'on les a prises, qu'on ne reconnat d'autres firmans que
ceux du grand-seigneur. Il fait ses dispositions; l'ennemi croit qu'il
se retire, et fond sur lui par toutes les issues; mais tourn,
accabl, rompu, il est oblig de demander grce, et se rend 
discrtion. Tantah prouve le mme sort. Nos colonnes vont, viennent,
parcourent le Delta et font tout rentrer dans l'ordre. Cependant le
sige du Caire se poussait avec vigueur. Reynier tait arriv avec une
partie de ses troupes; on avait reu quelques munitions, la place
tait resserre de tous cts. Le gnral Almeiras reut ordre
d'attaquer le quartier cophte: il s'y porta  l'entre de la nuit,
fora les maisons, enfona les barricades qui abritaient l'ennemi,
pntra fort avant, et s'tablit la gauche au mur du rempart et la
droite  la hauteur de nos postes sur la place Esbeki. Les Turcs
revinrent  la charge; mais enfoncs, battus sur tous les points, ils
se retirrent en nous laissant quatre drapeaux dans les mains. Nos
communications furent ds-lors plus promptes et plus rapides; elles
s'tendaient directement d'une extrmit de la ligne  l'autre. Elles
devinrent encore plus faciles par le succs qu'obtint le gnral
Reynier. Les insurgs avaient retranch prs du fort Sulkowski un
santon qui nous incommodait beaucoup. Il l'enleva; et profitant de
l'effroi qu'il avait jet parmi les Turcs, il attaqua, fora les
maisons qu'ils dfendaient, et livra aux flammes toutes celles qui
n'taient pas ncessaires  la sret du poste qu'il avait emport.

 la droite, les travaux ne se poussaient pas avec moins d'activit.
On voulait se mettre en mesure de faire une attaque combine qui
commencerait par les ailes et se propagerait jusqu'au centre, en avant
de notre position. En consquence, un dtachement du rgiment de
dromadaires que soutenait une compagnie de grenadiers, se porte
brusquement sur la droite de la place Esbeki, attaque la maison
qu'avait occupe la direction du gnie s'en empare, et s'y retranche
sous une grle de balles.

Le feu continuel que la citadelle et les forts taient obligs de
faire, pour seconder des attaques si vives et si multiplies, eut
bientt puis nos munitions. L'ennemi s'en aperut, et profita de
cette circonstance pour chauffer le peuple, dont l'ignorance et le
fanatisme se prtaient  toutes les sductions que les chefs
imaginaient. Nous tions aux dernires extrmits, nous manquions de
poudre, de subsistances; nous allions tre  la merci des croyans.
C'tait des prdications, des chants, tout ce qui pouvait exalter la
multitude. Mais nous avions reu des munitions, le gnral Belliard
nous avait joints; nous nous soucions peu des secours qu'ils
attendaient du ciel. Ils s'imaginaient que nous n'osions attaquer
Boulac, que nous tions trop faibles pour le rduire, que nous ne
pourrions arriver  eux. L'ide qu'ils avaient de nos forces tait de
nature  prolonger la dfense, Friant fut charg de les dtromper. Il
cerna, investit Boulac, et le somma d'ouvrir ses portes.
Malheureusement, il offrit de tout oublier, de ne rechercher personne;
on le crut hors d'tat de svir, on refusa de se soumettre. Le gnral
Belliard, qui conduisait l'attaque rsolut, de faire encore une
tentative. Les Orientaux n'obissaient qu' la force: il la dploya,
ouvrit un grand feu d'artillerie et essaya une dernire sommation.
Elle fut aussi vaine que les premires. Les insurgs voyant qu'on
parlemente encore, reviennent de l'effroi que leur a caus ce dluge
inattendu de projectiles. Ils se retranchent, se barricadent, occupent
tous les crneaux qu'ils ont ouverts, et rpondent par une fusillade
meurtrire. Le gnral, outr de cette obstination, ne les mnage
plus; la charge bat, les soldats s'branlent; les retranchemens, les
redoutes, tout est emport. En vain l'ennemi se jette dans les
maisons; les flammes, la baonnette, courent sur sa trace; il est
brl, mis en pices: ce n'est partout que sanglots, que dsespoir. Le
gnral accourt au milieu de cet affreux dsordre; il veut sauver
cette aveugle population, il lui offre la vie, l'oubli du pass; elle
lui rpond par des cris de fureur. Le carnage recommence alors, le
sang coule  flots, et cette cit populeuse n'est bientt qu'un
monceau de cadavres et de cendres. Tout est dissip, tout est vaincu;
il n'y a plus de rsistance possible; les chefs des corporations
accourent auprs du gnral et se mettent  sa disposition. Aussitt
le carnage cesse, les hostilits s'arrtent et l'armistice est
proclam.

Boulac tait rduit, le Caire dtromp, Klber rsolut de mettre 
profit l'impression qu'avait d produire cette excution sanglante;
mais la pluie survint, nous fmes obligs d'ajourner nos apprts. Le
temps nanmoins ne tarda pas  se remettre au sec. Les bois, les
toitures, perdirent l'eau dont ils s'taient chargs; nos moyens
d'incendie avaient repris toute leur force, nous fmes nos
dispositions. Les Turcs s'taient retranchs dans les maisons qui
avoisinent la place Esbeki. Ils avaient plac de l'artillerie dans
les unes, tabli des postes dans les autres, et crnel avec soin le
palais Setty-Fatm, o s'appuyait leur gauche. C'tait l que
s'organisaient les sorties, l que se formaient les colonnes qui
venaient chaque jour assaillir le quartier-gnral. Ce fut aussi l
qu'on rsolut de commencer l'attaque. Tente de front, elle et t
meurtrire, on recourut  l'art; on dcouvrit, on mina l'difice,
hommes et btimens tout eut bientt disparu. Les troupes s'branlent
aussitt; l'action s'engage, devient gnrale; partout on lutte avec
fureur. Culbuts  la droite par le gnral Donzelot, les Osmanlis
sont rompus au centre par le gnral Belliard, qui les cerne, les
replie, les pousse de rue en rue, lorsqu'une balle l'atteint et le met
hors de combat: cet accident rend la poursuite moins ardente. Les
insurgs se forment de nouveau et menacent de revenir  la charge.
Mais le gnral Reynier a forc la porte Bab-el-Charyh, l'incendie et
la mort courent sur ses pas. Toute esprance est dsormais perdue.
Nassif-Pacha s'loigne; il cherche  sauver sa cavalerie, suit les
dtours, s'engage, pousse  travers les dcombres, et se croit hors de
danger, lorsqu'il trouve au dbouch d'une rue, une compagnie de
carabiniers qui le reoit  bout portant. Il essaie de se faire jour,
mais ses efforts sont inutiles; il n'chappe  la mort qu'en
abandonnant son cheval pour se jeter dans les maisons voisines, d'o
il gagne les quartiers qu'occupent encore les siens. Une partie des
Turcs tait couche dans la poussire, le reste avait fui; il n'y
avait plus qu'une batterie qui continut le feu. Les carabiniers, qui
marchaient contre elle lorsqu'ils s'taient trouvs en prsence du
pacha, reprennent leur mouvement, escaladent les mosques,
franchissent les terrasses, arrivent  la tour o sont les pices et
les enclouent.

Les Osmanlis taient accabls; ils n'avaient pu dfendre leurs
retranchemens ni leurs murailles; l'lite de leurs troupes avait
succomb, la ville tait en feu; ils ne s'abandonnaient plus aux
vaines esprances dont ils s'taient bercs. D'un autre ct, les
cheiks, qui n'avaient cess d'tre en relation avec le gnral en
chef, insistaient auprs des pachas sur les dangers d'une plus longue
rsistance. Ils leur reprsentaient qu'inutile au visir, cette lutte
pesait au peuple, dont elle compromettait la vie et la fortune.
Osman-Bey-Bardisy, que Mourd avait dpch  Ibrahim, joignit ses
instances  celles des cheiks. Il offrit la mdiation de son chef aux
insurgs, et les pressa vivement de rendre la place. Ils y
consentirent, mais  des conditions telles que le bey ne voulut pas
les transmettre au gnral Klber, et se contenta de lui adresser les
deux officiers qui en taient porteurs. Le gnral les reut en
prsence de son tat-major, couta patiemment les propositions qu'ils
taient chargs de lui faire, et les conduisant  l'embrasure d'une
croise, il leur montra l'incendie du Caire et les ruines de Boulac.
Ce fut toute sa rponse. Il prit ensuite  part l'envoy d'Ibrahim,
et lui donna connaissance du trait qu'il avait conclu avec Mourd. Le
bey fut stupfait. On put juger  son tonnement de l'effet que cette
transaction produirait dans la place ds qu'elle y serait connue.

Les deux envoys se retirrent, et ne tardrent pas  reparatre avec
des propositions moins incompatibles avec l'tat des choses. Ils
sollicitrent une suspension d'armes; le gnral refusa. Ils
insistrent, et demandrent que du moins on ne ft pas d'attaque aussi
vive que l'avait t la dernire. Ils dploraient ces actions
sanglantes, et prtendaient qu' la veille de s'entendre, comme on
l'tait, sur l'vacuation du Caire, elles n'avaient plus d'objet.
Klber examina, modifia le projet de capitulation qu'ils lui
prsentaient, et leur permit de visiter ceux de leurs compatriotes que
le gnral Belliard avait faits prisonniers  Damiette. Ils apprirent
de leur bouche les dfaites qu'ils avaient essuyes, le dsastre du
visir, et la reprise de toutes les places de la Basse-gypte. Cette
entrevue les rendit plus humbles; ils allrent porter au Caire la
consternation dont ils taient frapps. On rsolut de l'augmenter
encore; on marcha aux retranchemens ds que la nuit fut close; on les
fora, on culbuta ceux qui les dfendaient, on ne s'arrta que lorsque
tout fut dbusqu. L'attaque ne tarda pas  se rallumer; mais le jour
commenait  poindre, Osman-Aga accourut avec la capitulation revtue
de la signature de Nassif-Pacha. Les hostilits cessrent, les otages
furent changs, et nos postes tablis sur le canal, depuis la Prise
d'eau, jusqu' la porte Bal-el-Charyh.

Les Turcs se mirent aussitt en mesure d'vacuer la place, et se
retirrent enfin emmenant avec eux les principaux chefs de
l'insurrection. Trois  quatre mille habitans les suivirent aussi, et
se dispersrent dans les villages pour se soustraire  la vengeance
des Franais, dont ils se faisaient une ide monstrueuse.

Le gnral avait cependant promis de n'en exercer aucune; il avait
mme garanti paix et protection  tous ceux qui retourneraient
tranquillement  leurs travaux. Il se rservait une satisfaction mieux
entendue; c'tait d'imposer le commerce, de faire contribuer les
riches, et d'en tirer les moyens de faire face aux besoins de l'arme.

Le gnral Reynier, charg d'escorter les Turcs jusqu' Salhih,
retira ses troupes de la porte des Victoires, afin d'viter de leur
donner ombrage. Il ne prit avec lui qu'un rgiment de cavalerie, se
rendit  la Koubb, o l'attendaient les Osmanlis; il se mit en route
avec cette escorte, suivi  une assez longue distance par toute sa
division. L'ennemi ne cacha pas la frayeur que lui causait ce
redoutable voisinage; mais il prouva bientt que nos soldats ne sont
pas moins gnreux aprs la victoire, que terribles au milieu du feu,
et cessa de s'abandonner aux alarmes qu'ils lui causaient.
Nassif-Pacha surtout ne revenait pas de l'ordre, des gards qui
prsidaient  la marche. Ibrahim-Bey n'tait pas moins tonn; ils ne
pouvaient concevoir cette subordination qui fait la force des armes
europennes, et tmoignaient  l'envi l'admiration, la reconnaissance
qu'elle leur inspirait.

Ibrahim, fatigu des revers d'une guerre qui ne lui offrait ni
esprances ni compensations, s'tait laiss branler par l'exemple de
Mourd; il avait tmoign au gnral Klber le dsir d'obtenir les
conditions qu'avait acceptes son rival, et devait se sparer des
Turcs ds qu'il aurait atteint la lisire du dsert. Il tait muni
d'un passe-port du gnral en chef, qui l'autorisait  gagner la
Haute-gypte. Mais, soit crainte, soit rpugnance, il ne se spara pas
de Nassif-Pacha, comme il s'tait engag  le faire, ds qu'il serait
parvenu  Belbis ou  Salhih, et repassa en Syrie.

Pendant que nous tions aux prises avec les Turcs, les Anglais avaient
dbarqu  Souez, o ils s'taient tablis avec des troupes, de
l'artillerie. Inform de cette occupation par Mourd, Klber rsolut
de jeter les insulaires  la mer, et fit marcher contre eux, ds qu'il
eut emport Boulac. Le chef de brigade Lambert et l'adjudant-gnral
Mac-Sheedy allrent les chercher  la tte d'un dtachement de la 21e
lgre, d'une compagnie de grenadiers de la 32e de ligne, de cent
dromadaires, d'un dtachement de dragons, de quelques sapeurs, et de
trois pices d'artillerie lgre.

Mac-Sheedy, qui avait dj command Souez, avait ordre de reprendre
le commandement de la place, et Lambert de ramener les troupes qui ne
seraient pas ncessaires pour la conserver. Cette colonne cheminait 
travers les sables, et tait prs d'atteindre le fort d'Adgeroud,
lorsqu'elle rencontra Osman-Bey-Hassan avec plusieurs kiachefs, des
mameloucks et des Arabes, au nombre d'environ deux cents. Le bey
venait de Ghazah; il avait pass par Souez pour s'entendre avec les
Anglais, et les engager  l'accompagner au Caire, o il allait
rejoindre Ibrahim-Bey, pour l'aider, disait-il,  exterminer les
Franais qui souillaient encore cette capitale. La fusillade
s'engagea; mais la nuit tait paisse; les mameloucks perdirent quinze
 vingt hommes, et chapprent  la faveur des tnbres qui ne
permettaient pas de les poursuivre. Nous continumes; nous esprions
joindre les Anglais qui occupaient Souez avec cinq cents nationaux, et
sept  huit cents Mekkins; mais Smith avait dj donn l'veil 
l'officier qui les commandait. L'artillerie avait t embarque, les
troupes europennes taient  bord et n'avaient laiss sur le rivage
que des postes insignifians. Tel tait l'tat des choses, lorsque
quatre mameloucks, chapps  la rencontre d'Adgeroud, vinrent
annoncer que nous approchions. Toujours prodigue de dceptions,
l'Anglais blme la frayeur qui les emporte; il proteste que l'arme
franaise est dtruite, que le dtachement est un ramassis de fuyards
qu'il livre au glaive des Mekkins, et regagne son vaisseau.

Cependant, la colonne arrive devant Souez. Les dromadaires se portent
sur la montagne de Kalyoumh, les grenadiers de la 32e tournent la
place, interceptent la mer, et empchent les btimens marchands de
sortir du port. Ces dispositions faites, on marche  l'ennemi; on
l'attaque, on l'enfonce, on entre ple-mle avec lui dans la ville, on
s'empare de tous les forts. Cette journe mit le complment aux succs
qui nous assuraient de nouveau la possession de l'gypte.

Les Anglais essayrent d'empcher les btimens de commerce de rentrer
dans le port, d'o le combat les avait loigns. Ils en incendirent
mme un qui avait chou hors de porte de canon et en dtruisirent
huit autres qui cherchaient  regagner la place. Cette conduite atroce
envers des hommes qui, la veille, se battaient pour eux, nous rallia
les habitans. Tout tonns de la bienveillance que nous leur
tmoignions, ils ne savaient ce qu'ils devaient admirer le plus, de la
gnrosit de leurs vainqueurs, ou de la perfidie de leurs allis.

L'expdition termine, le chef de brigade Lambert ramena une partie
des troupes au Caire, que les Osmanlis venaient d'vacuer. Les
palissades, les fortifications dont ils l'avaient coupe, furent
aussitt dtruites, et l'arme se runit dans la plaine de la Koubb.
Elle reut les loges de Klber, excuta diverses manoeuvres, qui
firent l'admiration des beys Osman-El-Bardisy et Othman-El-Achr;
elle dfila ensuite, et fit une entre triomphante, au bruit rpt
des dcharges de l'artillerie des rgimens et des forts, qui
clbraient  l'envi les succs que nous avions obtenus. La population
ne resta pas trangre au spectacle qui tait tal sous ses yeux;
elle s'tait rpandue dans la plaine, elle couvrait les terrasses, les
avenues, et suivait avec motion les ploiemens et les dploiemens qui
lui avaient t si funestes.

L'gypte tait pacifie, les pachas avaient repass le dsert; Klber
put se livrer tout entier  sa solitude administrative. Le Caire et
Boulac attendaient avec anxit les chtimens qu'il rservait  leur
rvolte. Cette disposition se prtait aux mesures qu'il mditait; il
frappa le commerce, fit contribuer les riches, et imposa ces deux
places  12 millions. Elles s'attendaient  beaucoup plus; elles
acquittrent avec joie une contribution que, dans leurs moeurs
orientales, elles regardaient comme une vengeance bien lgre pour le
mal qu'elles nous avaient fait. Elle suffit nanmoins pour solder
l'arrir, aligner la solde, et mettre le gnral  mme d'attendre la
saison du recouvrement; mais ce n'tait pas assez d'tre au pair; il
fallait s'assurer, se crer des ressources, se faire un fonds de
rserve, lever, en un mot, la recette au-dessus de la dpense. Ce fut
l que tendirent les efforts de Klber. Il prit connaissance de toutes
les sources du revenu public; il s'adressa  tous ceux qui en avaient
fait une tude spciale, demanda, recueillit partout des lumires, et
acquit bientt la preuve qu'une partie des contributions nous
chappait. Il mit fin  cet abus, fit rentrer dans les caisses de la
colonie tout ce que la perception en dtournait, et se trouva bientt
dans la situation la plus prospre. Il pourvut alors  ce qu'exigeait
la dfense du pays qu'il occupait; il rpara, tendit les
fortifications qui existaient dj, et en leva de nouvelles dans les
lieux o le besoin s'en tait fait sentir: les places, comme la
capitale, les ctes, comme le dsert, se couvrirent galement
d'ouvrages. Les chances de l'agression extrieure taient diminues,
et celles de l'attaque intrieure n'existaient plus. Nous avions
form, avec le seul parti qui pt la tenter, une alliance d'autant
plus durable, qu'elle tait utile  l'un et ncessaire  l'autre; elle
tait ncessaire aux mameloucks, parce qu'elle seule pouvait leur
assurer une existence tranquille, et les faire jouir d'un repos dont
deux ans de guerre continue leur avaient rvl tout le prix; elle
nous tait utile par l'effet moral qu'elle produisait sur les
indignes. Nous avions battu le visir; Mourd s'honorait du titre de
sultan franais. Le peuple, qui voyait notre prise de possession
sanctionne par la victoire et par celui qui l'avait si long-temps
combattue, la jugeait irrvocable, et s'accoutumait  regarder
l'gypte comme nous tant bien acquise. Ces dispositions avaient
encore un autre avantage; elles nous donnaient le moyen de faire des
recrues parmi les naturels, de rparer les pertes que nous
prouvions. Dj la lgion grecque, qui, au dpart de Bonaparte, tait
encore peu nombreuse, comptait deux mille hommes dans ses rangs. Elle
avait ses grenadiers, ses canonniers, son artillerie de campagne, et
avait fait preuve de bravoure pendant le sige du Caire. Une nouvelle
compagnie de Syriens s'tait forme; on avait aussi organis des
mameloucks de la mme nation, et appel les Cophtes sous les drapeaux.
Tous les corps s'organisaient, se disciplinaient, et promettaient de
rivaliser avec les demi-brigades, dont ils admiraient la bravoure.
L'arme, la colonie, tout prenait une face nouvelle, lorsque Klber
tomba sous les coups d'un assassin.


FIN DES MMOIRES DU MARCHAL BERTHIER

SUR LA CAMPAGNE D'GYPTE.




TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS CE VOLUME.


  AVERTISSEMENT.                                               _Page._

  NOTICE SUR BERTHIER.                                              V

  EXPDITION D'GYPTE.                                              1

  Dbarquement des Franais en gypte.--Prise d'Alexandrie.     _ibid._

  Marche de l'arme franaise au Caire.--Bataille de
  Chebreisse.--Bataille des Pyramides.                              9

  Combat de Salhih.--Ibrahim-Bey est chass de l'gypte.         22

  L'arme marche en Syrie.--Affaire de El-A'rych--Bataille du
  mont Thabor.--Prise de Ghazah et de Jaffa.                       27

  Sige de Saint-Jean-d'Acre.                                      56

  Expdition dans la Haute-gypte.                                104

  Combat de Souhama.                                              130

  Combat de Copthos.--Assaut du village et de la maison
  fortifie de Benout.                                            133

  Combats de Bardis et de Girg.                                  140

  Combat de Ghmi.                                               142

  Combat de Bnadi.                                              144

  Combat de Sienne.                                               148

  Bataille et sige d'Aboukir.                                    147

  Dispositions de Bonaparte avant de quitter l'gypte.--Motifs
  qui le dterminent, etc.                                        165

  COMMANDEMENT DE KLBER.                                         187

  Des mesures qu'il prend pour assurer la dfense et calmer
  la population.                                                _ibid._

  PICES JUSTIFICATIVES.                                          221

  Fragmens de la correspondance de l'tat-major.                _ibid._

  Klber hasarde une nouvelle tentative auprs du visir.          235

  PICES JUSTIFICATIVES.                                          276

  Rponse du grand-visir,  la lettre qui lui a t crite par
  le gnral en chef Klber, le 5e complmentaire an VII,
  apporte le 1er brumaire an VIII par le trsorier de
  Moustapha-Pacha, prisonnier au Caire.                         _ibid._

  ARTIFICES DE SIDNEY.                                            297

  Insurrection.--Prise d'El-A'rych.                             _ibid._

  PICES JUSTIFICATIVES.                                          316

  NGOCIATIONS DE SALHIH.                                       330

  Les Franais consentent  vacuer l'gypte.                   _ibid._

  PICES JUSTIFICATIVES.                                          357

  LES ANGLAIS REFUSENT D'EXCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH       386

  Bataille d'Hliopolis.                                        _ibid._


FIN DE LA TABLE.

  DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET,
  rue de Vaugirard, n 9.





End of the Project Gutenberg EBook of Campagne d'gypte (Volume 1), by 
Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenzer Reynier

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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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