Project Gutenberg's Cours Familier de Littrature, by Alphonse de Lamartine

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Cours Familier de Littrature
       (Volume 11)

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: February 2, 2012 [EBook #38736]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTRATURE ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.]




                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME ONZIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1861


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                           XI


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob,
56.




LXIe ENTRETIEN.

Premier de la sixime anne.

SUITE DE LA LITTRATURE DIPLOMATIQUE.


I

La nature, qui prdestinait l'Angleterre  cette importance, lui avait
donn un caractre qui a ses dfauts sans doute, mais qui a la
prdestination des grandeurs. Ils portent en eux, ces Bretons, les
conditions du gouvernement d'eux-mmes et des autres: ils sont
rflchis, ils sont audacieux et ils sont persvrants. Leur gnie est
naturellement hirarchique. Ils ont un orgueil individuel quelquefois
humiliant pour ce qui n'est pas eux; mais cet orgueil ou ce sentiment
goste de leur supriorit leur donne un orgueil collectif et national
qui fait une partie de leur force comme peuple. _Je m'estime quand je me
compare_, c'est le mot des Anglais.

Ils ont le sentiment de la libert, par suite de cet orgueil; mais ils
ont le sentiment de l'aristocratie, par raison. Ils veulent que leur
civilisation dure comme un monument: ils savent que rien ne dure dans
les mobiles dmocraties, gouvernements des passions et des caprices du
peuple; la hirarchie est en tout la forme de l'ordre et la condition de
la dure. Ils sont glorieux de ce qui est au-dessus d'eux comme
au-dessous; ils respectent leur aristocratie, et ils respectent leurs
classes subalternes.

Une monarchie, pour personnifier seulement leur majest nationale; une
aristocratie, pour perptuer leur civilisation; un peuple libre, pour
justifier leur orgueil civique: voil leur trinit nationale. Libert 
la base, aristocratie au milieu, monarchie au sommet, ordre partout;
mais ordre raisonn plutt qu'impos. Quelle rpublique, quelle
noblesse, quelle royaut dans un mme peuple! Celui qui ne l'admire pas
n'est pas digne de parler des socits civiles.

De ces trois vertus gouvernementales dans la race anglo-saxonne est
rsult le phnomne que nous voyons: une richesse incommensurable chez
eux, une lgitime influence sur les continents, une monarchie
vritablement universelle sur les mers ou sur toutes les contres
desservies par les Ocans.


II

Or la France peut-elle esprer un alli fidle, solide, permanent, dans
ce grand peuple anglais? Je le dis avec regret, mais je le dis avec
courage: non! L'galit de grandeur, quoique de grandeur diverse dans
les deux peuples, s'y oppose; il faudrait pour cela que l'Angleterre
renont  la terre ou que la France renont  la mer, et que chacun de
ces deux peuples se contentt de l'empire d'un seul des deux lments.
Voyez le blocus continental de Napolon provoquant le blocus maritime de
l'Angleterre! L'orgueil lgitime de l'Angleterre n'abdiquera jamais (et
nous ne l'en blmons pas) une grande part d'influence et d'action sur le
continent europen.

L'ambition, lgitime aussi, de la France n'abdiquera jamais une part de
prtention navale considrable sur les mers. Son commerce n'en aurait
pas besoin; ses colonies pourraient s'anantir sans ruiner la mre
patrie, dcoration plutt qu'lment vital de sa puissance: mais son
aptitude  la marine militaire, mais ses grandes gloires et la dfense
de ses ctes, ne lui permettent pas cette abdication. Entre la France et
l'Angleterre, il y aura donc toujours, et organiquement, trois grandes
choses: la mer d'abord, l'influence continentale ensuite, enfin la
passion, troisime lment plus indomptable encore que les deux autres;
la passion de la rivalit, qu'une grande ncessit peut faire taire un
moment, mais qui ne mourra jamais entre ces deux jumeaux, qui se
combattent dans le sein de leur mre, l'Europe.


III

La France ne peut donc pas se confier entirement  l'alliance anglaise,
ni l'Angleterre  l'alliance franaise. Ces deux rivales peuvent tre
bienveillantes par raison l'une pour l'autre, jamais identifies l'une 
l'autre: la nature, plus forte que la raison, s'y oppose. Voyez comme
cet instinct de politique, par antipathie de nation, se trahit
rgulirement  chaque circonstance dans la diplomatie, mme amicale, de
l'Angleterre envers nous! Quand on sait de quel parti est la France dans
une question ou dans un congrs europen, on n'a pas besoin de
s'informer de quel parti est l'Angleterre, toujours et invariablement du
parti oppos  l'avis de la France; et il en est de mme de la France,
quoique avec moins d'animosit systmatique.

Ainsi l'Amrique anglaise se soulve contre sa mre patrie: la France se
compromet follement et dloyalement dans cette guerre filiale, quoique
en paix officielle avec Londres.

L'Irlande s'agite: la France la remue, et lui envoie des armes et des
soldats.

Dans ces dernires annes, aprs la restauration, la France veut
intervenir en Espagne: l'Angleterre proteste au congrs de Vrone, et
proclame  l'instant, par la voix monarchique de M. Canning, la
lgitimit des insurrections des armes et des insurrections
antimonarchiques des peuples.

La France s'oppose, par amiti pour l'Espagne, au dchirement des
colonies espagnoles de l'Amrique du Sud: l'Angleterre, quoique
prcdemment soutien de l'Espagne, reconnat l'insurrection de
l'Amrique du Sud, par la seule raison que cette insurrection rpugne 
la France.

La France veut refrner les Barbaresques sur la cte d'Afrique:
l'Angleterre conteste l'occupation trs-inoffensive de l'Algrie.

En 1858, la France veut intervenir en Italie,  tort ou  droit, contre
l'Autriche: l'Angleterre s'y oppose de toute sa diplomatie en Europe, de
toute son loquence dans ses tribunes.

La France persiste, et veut sagement se retirer dans sa neutralit
envers le reste de l'Italie aprs ses victoires: l'Angleterre change 
l'instant de langage et de diplomatie, prend la place abandonne par la
France, et pousse le Pimont, la France, l'Italie entire aux extrmits
o nous marchons, pour ne point nous laisser le pas, mme dans
l'anarchie du continent.

La France veut, trs-sagement cette fois, se prmunir sur ses frontires
du midi contre une Italie unitaire, allie des Anglais: l'Angleterre
proteste contre cette prudence trop lgitime, et crie  la conqute,
quand il n'y a de conqurant dans l'Italie d'aujourd'hui que le cabinet
britannique.

Ainsi partout, ainsi toujours, ds qu'il y a une folie franaise sur un
point du globe, l'Angleterre est l pour en profiter; ds qu'il y a un
intrt lgitime de la France quelque part, l'Angleterre est l pour le
combattre. Comment chercher une alliance politique organique dans une si
vigilante inimiti? N'y pensez pas: ce qu'il faut  la France et  la
civilisation dans nos rapports avec l'Angleterre, c'est la paix, la paix
difficile, la paix agite, mais la paix mritoire, la paix utile au
monde, mais la paix l'oeil ouvert et la main arme.

En rsum, avec le cabinet de Londres, la paix, oui; l'alliance, jamais!


IV

Aprs l'Angleterre, dont l'alliance serait un contre-sens  la nature,
que voyez-vous? la Russie.

La Russie sera certainement un jour une alliance trs-puissante et
trs-fidle, par attrait de caractre et par conformit d'intrt, pour
la France. Napolon a tenu cette alliance russo-orientale dans la main
aprs qu'il avait dcompos l'Allemagne et conquis l'Italie jusqu'
Naples; mais il a bris cette alliance, en la jetant  terre dans un
mouvement d'impatience, pour tenter son expdition chimrique de
Moscovie, et en forant du mme coup l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie 
secouer le joug de ses vaines victoires. L'alliance russe, toujours en
perspective, a recul pour nous dans un horizon de plusieurs sicles; et
pourquoi? Vous allez le comprendre.

Les alliances se fondent sur un intrt commun.

Quels sont aujourd'hui les intrts de la Russie? Elle en a deux: se
consolider en Pologne, empiter sur les provinces du Danube, s'annexer
les provinces grecques, non de race mais de religion, de la Turquie
d'Europe, se naturaliser en Asie vers la Perse et vers la Turquie
asiatique, possder le littoral de la mer Noire, s'y crer une marine
militaire sur les dbris de sa marine dtruite de Sbastopol; s'emparer
ensuite de Constantinople, de la capitale de l'empire ottoman; marcher
de l d'un ct, par le Taurus et par la Syrie, vers l'Euphrate et vers
le Nil; marcher de l'autre ct, par la Grce et l'Albanie, vers le fond
de l'Adriatique, et, en resserrant ensuite ses deux bras ainsi tendus,
treindre l'empire de Constantin annex  l'empire de Pierre le Grand.
Voil son destin, voil sa nature, voil sa pense, mme quand elle ne
pense pas: la force des choses pense sans elle.


V

Or quels sont les intrts actuels de la France? Prcisment le
contraire de ces intrts russes.

Comme extension vers l'Allemagne, comme assimilation de la Pologne,
comme annexion des provinces danubiennes ou des provinces dalmates,
serviennes, bulgares de la Turquie d'Europe, l'intrt de la France
librale ne peut s'allier avec les usurpateurs de la Pologne, et avec un
empire dmesur et toujours croissant, qui viendrait craser
l'Autriche, notre seul boulevard contre cette pression des successeurs
de Souwarof sur l'Italie et sur nous-mmes.

Ce serait en Europe l'alliance des Francs avec les Scythes contre les
Germains, l'alliance du danger avec la mort. Nous ne sommes pas trop de
deux contre un, quand cette prodigieuse unit croissante est dj de
soixante et dix millions d'hommes, et quand ces soixante et dix millions
d'hommes sont  la fois soldats intrpides comme des barbares,
politiques raffins comme des Grecs, ayant dans le mme peuple les
vertus de la barbarie et les habilets de la corruption. Une telle
alliance serait pour nous la trahison de l'Europe et de nous-mmes.
Bonaparte l'a tente, mais c'tait un pige: il tait plus Grec que les
Grecs. Les Bourbons l'ont rve, mais c'tait un rve. Au premier
sacrifice qu'ils auraient fait en Occident ou en Orient pour acheter
cette alliance, la France et l'Europe, qui se seraient senties trahies,
auraient prcipit le trne des Bourbons dans le gouffre ouvert sous les
fondements de l'Europe. La France librale aurait cri vengeance contre
l'alliance antipolonaise; la France catholique aurait cri anathme
contre le patriarche grec.

La jalousie de l'Angleterre aurait incendi de toutes ses torches les
escadres franaises  Brest et  Toulon et les escadres russes de
Cronstadt et de Sbastopol; l'Allemagne tout entire,  l'exception
peut-tre de la Prusse, toujours prte  conniver avec tous les prils
de l'Allemagne, se serait leve en masse pour dfendre le Danube, la
Turquie dcapite, l'Adriatique et l'Italie contre la ligue des Russes
et des Franais.

L'Angleterre aurait plac le quartier gnral de ses flottes et de ses
armes dans le Bosphore ou  Constantinople; le monde et t en feu
pour une chimre du cabinet de Charles X, et cette chimre aurait dvor
les Bourbons eux-mmes! J'ai vu natre moi-mme cette fantaisie
royaliste, et non cette politique srieuse, dans le cabinet d'un
ministre des affaires trangres des Bourbons que je ne nommerai pas;
mais je dois attester que cette fantaisie diplomatique, que les
historiens de cette poque prennent aujourd'hui au srieux, n'alla
jamais plus loin que la porte de ce cabinet, et qu'elle ne fut jamais
qu'un sujet de conversation entre des diplomates franais tourdis et
impatients des tracasseries de l'Autriche contre nous, forfanterie de
cabinets, politique dsespre qu'on jette au vent comme une menace,
mais qui ne retombe que sur ceux qui ont rv l'absurde ou imagin
l'impossible.


VI

Et en Orient, quels sont les intrts de la France? Sont-ils, comme on
le dit, de doubler l'omnipotence de la Russie en lui livrant pour
dpouille la moiti la plus fertile, la plus opulente, la plus maritime
du monde mditerranen, dont la France est la plus tributaire par ses
ports sur cette mer de tous les commerces?

Ces intrts sont-ils d'tendre cet empire russe, dj si dbordant, de
Varsovie  Babylone, de la Laponie  l'extrme Arabie, de la mer du
Nord  la mer de l'Inde?

Sont-ils de runir quatre cents millions de sujets sous un seul sceptre?

Sont-ils enfin d'amener ainsi le contact si lourd et si direct d'un tel
empire avec la France par la Mditerrane, en lui livrant les portes des
Dardanelles et en faisant de Marseille et de Toulon des frontires
maritimes de la Russie?

Si c'est l votre carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, pourquoi donc
avez-vous fait, trs-sagement et trs-hroquement, il y a quatre ans,
la guerre de Crime? pourquoi donc avez-vous coul sous vos boulets,
dans la mer Noire, la flotte orientale de la Russie dans le port
prmatur de Sbastopol? tiez-vous fous alors, ou tes-vous sages
aujourd'hui, de livrer l'indpendance de l'univers aux czars, dans
l'intrt d'un petit prince des Alpes qui veut rgner  Rome et 
Naples plutt qu' Turin?


VII

Est-ce la Prusse qui peut vous consoler  elle seule de l'impossibilit
de l'alliance anglaise, de la chimre de l'alliance russe? Mais
qu'est-ce que la Prusse, au fond, en Europe, si ce n'est un client de
l'Angleterre et un avant-poste de la Russie? Son alliance,
trs-prcaire, aurait donc pour la France le double inconvnient d'tre
anglaise et d'tre russe, c'est--dire l'alliance avec la jalousie
britannique et avec l'ambition moscovite.

Dpendante de l'Angleterre par les unions de famille et par la solde des
subventions, dpendante de la Russie par la crainte d'tre dvore si
elle n'est pas complice, la Prusse n'est pas une puissance assise sur
ses propres bases: c'est une puissance debout, mcontente, inquite de
sa mauvaise assiette territoriale entre la Russie, l'Angleterre, la
France, et prte  toutes les infidlits d'alliances si on lui offre
le prix de sa versatilit. Quel est l'alli du cabinet de Berlin qui
n'ait pas eu  maudire le caractre de ce cabinet  quatre faces, dans
ces derniers temps? La France, qu'elle flatte et qu'elle abandonne au
moment de l'action en 1806? L'Autriche, qu'elle voit craser avec
complaisance en 1809? La Russie, qu'elle regarde anantir, sans lever un
bras,  Austerlitz? L'Autriche encore, qu'elle contemple aux abois 
Wagram, attendant l'issue des batailles pour se dclarer amie du
vainqueur? La France encore, qu'elle dfie tmrairement aussitt aprs
son trait timide avec elle, et qui la dmolit en un jour,  Ina? La
Russie, une seconde fois, contre laquelle elle se retourne  la voix de
Napolon, pour obtenir son pardon par une lchet? L'Angleterre, 
laquelle elle consent  enlever, comme un recleur, le Hanvre, afin de
se lier avec Napolon par un larcin? Quant  l'Autriche, dont elle n'est
qu'un dmembrement en Silsie, il n'y a aucune guerre, aucune
ngociation o la Prusse ne lui ait t ou amie infidle ou ennemie
acharne. Cette puissance, qui se pose comme allemande par excellence,
n'est qu'un schisme en Allemagne. Sa seule politique est de dcomposer
pour absorber: c'est le dissolvant de l'Europe centrale. Quelle alliance
sre la France peut-elle nouer avec une puissance qui reprsente
l'Angleterre sur son flanc droit, qui reprsente la Russie au coeur de
l'Allemagne, qui reprsente la coalition en avant-garde contre nous en
de du Rhin, qui reprsente enfin l'_unit allemande_ en esprance dans
l'Allemagne du Nord? L'_unit allemande_, la perspective la plus
antifranaise que puisse offrir  nos ennemis le gnie de l'absurde,
gnie qui semble possder aujourd'hui nos publicistes! l'abaissement de
notre puissance en Europe! quatre-vingts millions d'Allemands groups en
une seule puissance active contre trente-six millions de Franais! unit
destructive de tout quilibre et de toute paix, unit de
l'extermination, unit mille fois plus mortelle  la France que le rve
antifranais de l'_unit_ de l'Italie  laquelle nous sommes assez
aveugles pour concourir! L'unit allemande, que serait-ce autre chose
que la coalition en permanence contre la France?

Une alliance franco-prussienne, qui n'aurait pour but ou pour rsultat
que l'unit allemande, sous la monarchie de la Prusse, serait donc tout
simplement le suicide  courte chance de la nation. Un illumin peut
la rver, un patriote ne peut la penser sans crime.


VIII

Examinons maintenant le dernier systme d'alliance qui puisse, dans un
prochain avenir, maintenir l'quilibre de l'Europe en temps de paix, et
favoriser, en cas de guerre, le lgitime accroissement de deux peuples
que l'on voudrait dtruire l'un par l'autre aujourd'hui, pour la
satisfaction de l'Angleterre, pour la joie maligne de la Prusse, pour
l'extension illimite de la Russie.

Ces deux peuples sont la France et l'Autriche.

J'entends d'ici le cri de l'ignorance et de la prvention grossi par le
cri des fanatiques irrflchis de l'unit italienne; mais, avant de nous
rcrier, tudions.

Aujourd'hui que la maison d'Autriche a renonc, il y a longtemps,  la
monarchie universelle de Charles-Quint; aujourd'hui que la Russie,
improvise par la Providence pour des desseins que nous ignorons en
Orient, pse du poids de cent millions d'hommes sur la Pologne, la
Prusse, la Hongrie, les bouches du Danube et les provinces presque
allemandes de la Servie et de la Bulgarie, qu'est-ce que l'Autriche?
C'est le boulevard pais et arm qui couvre seul l'Occident contre
l'extravasement moscovite de la Russie en Allemagne et sur tout le
versant oriental de la mer ottomane. Nous disons _seul_, parce que du
ct de la Prusse la brche est ouverte, et que la Prusse, incapable de
rsister par ingalit de forces, l'est plus encore par politique;
livrez-lui des provinces de plus dans le nord et dans le midi de
l'Allemagne, et elle se montra toujours prte  recevoir toutes les
dpouilles.

Si ce boulevard de l'Autriche contre la Russie en Allemagne et en Orient
n'existait pas, il faudrait l'inventer. Or ce boulevard naturel contre
la Russie n'est-il pas un des intrts les plus vitaux de la France?
L'Autriche prte  la France, par ncessit, en Hongrie et en Dalmatie,
huit cent mille hommes que nous n'avons ni  lever ni  payer pour
dfendre le Danube, le Rhin, l'Adriatique, contre l'omnipotence
moscovite. Dtruire de nos propres mains ce boulevard autrichien, ne
serait-ce pas dcouvrir la France et livrer l'Italie, comme l'empire
d'Orient, aux Souwarofs futurs? L'Autriche et la Russie, de ce ct, ne
font qu'un. L'alliance n'est donc pas seulement possible: elle est
naturelle, elle est ncessaire. Ce sont de ces traits auxquels les
cabinets ne peuvent rien: ils sont contraints, ils sont crits par la
nature; ils sont contre-signs par la vie et par la mort des nations qui
les contractent pour le salut commun.

Du ct de la Prusse, qu'est-ce que l'Autriche en Allemagne? C'est
l'obstacle, jusqu'ici insurmontable,  l'unit allemande dans la main de
la Prusse. Or ne venons-nous pas de vous dmontrer que l'unit
allemande, dans les mains de la Prusse, ce serait la coalition en
permanence adosse  la Russie et inspire par l'Angleterre contre nous?
La puissance autrichienne, noyau protecteur des petites puissances de
l'Allemagne mridionale, n'a-t-elle donc pas, en rsistant  l'unit
allemande, exactement les mmes intrts que la France? L'alliance, de
ce ct comme du ct de la Russie, n'est-elle donc pas crite par la
communaut des intrts de la France et de la maison d'Autriche?
Favoriser de ses voeux ou de sa diplomatie la Prusse contre l'Autriche,
n'est-ce pas videmment trahir la scurit de la France? Aussi voyez
avec quel instinct rvlateur de haine contre la France l'Angleterre,
depuis que la Prusse germe en Allemagne, n'a-t-elle pas toujours cultiv
 tout prix l'alliance prussienne! L'alliance obstine de l'Angleterre
avec le cabinet de Berlin doit clairer le cabinet des Tuileries:
l'alliance de l'Angleterre ne sera jamais une alliance franaise.

Voyez, au contraire, avec quel acharnement, instinctif aussi, le cabinet
de Londres et l'esprit antifranais de l'Angleterre poursuivent, depuis
quelques annes, l'amoindrissement systmatique et la destruction, si
elle tait possible, de l'Autriche. Cette haine doit vous clairer,
vous, Franais, sur la nature de l'Autriche. Si l'Autriche vous tait
moins ncessaire, l'Angleterre ne la harait pas tant: ses haines et
ses amours cachent toujours un _mal-vouloir_ contre la France. Votre
boussole diplomatique, dans les questions obscures, est dans le cabinet
de Londres. Voyez o son aiguille vous pousse, l est le danger!--tmoin
l'_unit italienne_ et l'_unit allemande_, ces deux cueils o
l'Angleterre vous chasse par tous les vents de sa diplomatie.


IX

Ces deux grands intrts vitaux, rsister au dbordement russe en
Occident et en Orient, et rsister  l'unit allemande bien plus encore
qu' l'unit italienne, sont donc deux intrts communs, identiques 
l'Autriche et  la France. L'alliance sur ces deux points entre la
France et l'Autriche est donc, non pas possible, mais impose. Supposez
un moment par la pense que l'Autriche se soit vanouie dans la nuit,
que les Russes soient sur le Rhin, que la Prusse ait absorb tous les
membres de la confdration allemande, que l'unit de l'Allemagne fasse
le pendant de l'unit italienne, et demandez-vous ce qu'il en serait de
la France  son rveil!--Partisans dnaturs de ces units
antifranaises, savez-vous ce que vous aurez? L'UNIT RUSSE!--Voil ce
qu' votre insu vous poursuivez!  Mirabeau!  grande clairvoyance
teinte avant le temps, tu l'avais prvu, tu l'avais dit! Mais alors la
France n'avait pas le vertige des units, qui sont sa perte, contre les
fdrations et contre les quilibres, qui font son salut!


X

Pourquoi donc, me dira-t-on, ce systme d'alliance que vous proclamez le
seul possible, entre l'Autriche et la France, n'existe-t-il pas encore?
Pourquoi les cent voix populaires de la France rptent-elles,  la
suite de ses jeunes publicistes, le cri d'extermination contre
l'Autriche? C'est d'abord parce que ces publicistes sont jeunes, et
qu'ils n'ont pas encore rflchi  ce qu'ils proclament; c'est ensuite
parce que le vieil cho des casernes impriales du premier empire n'a
pas eu le temps d'apprendre un autre mot que celui de guerre 
l'Autriche depuis Leipzig jusqu' Fontainebleau; c'est enfin parce que
deux grandes questions diplomatiques, l'Orient et l'Italie, se sont
malheureusement interposes entre la France et l'Autriche depuis les
traits de Vienne, et que ces deux questions, l'Italie surtout,
devaient, tant qu'elles n'taient pas tranches, empcher la France et
l'Autriche de se reconnatre et de s'allier.


XI

Parlons donc en peu de mots de ces deux questions, si mal poses et si
mal rsolues par les thoriciens de la fantaisie et par les romanciers
diplomatiques.

Et d'abord, de ce qu'on appelle la question turque.

On dit: Il faut anantir l'empire ottoman; et, si l'Autriche s'y oppose,
dtruisons donc  la fois l'empire autrichien et l'empire ottoman.
Faisons ces deux grands vides soudains en Orient et en Occident; les
remplira qui pourra!

Et moi, j'ose vous dire: L'Europe entire, pendant trente ans de guerre
sur terre et sur mer, ne suffirait pas  les remplir.

Qu'arriverait-il de l'empire ottoman?

Qu'arriverait-il de l'Europe?

On croit gnralement que les quatre cent mille lieues carres,
possdes en Asie et en Europe par l'empire ottoman, sont un espace
peupl de populations chrtiennes opprimes, asservies, compactes, d'une
mme race, d'un mme culte, et qu'il suffirait de se dlivrer des
Ottomans pour que ces populations florissantes et libres formassent un
empire europen, homogne et civilis, au milieu de l'Asie. S'il en
tait ainsi, on comprendrait que les prcheurs nomades d'une nouvelle
croisade contre l'islamisme eussent quelque chance de raliser, au
profit de ce qu'ils appellent civilisation, l'expulsion ou
l'extermination des Ottomans; mais cette statistique de l'empire
ottoman est une grossire erreur et une grossire fiction dont les
intresss bercent les multitudes.

Premirement, rien n'est plus faux que cette prtendue antipathie
religieuse, et que cette prtendue extermination systmatique des
chrtiens de l'Orient par les Turcs. La preuve que les Turcs n'ont
jamais extermin les races chrtiennes de l'Orient  cause de leur
culte, c'est qu'au moment mme de la conqute, Mahomet II, le conqurant
de l'empire grec, au lieu de proscrire et d'exterminer le christianisme,
proclama le libre exercice et le respect du culte chrtien, appela
autour de lui tous les prtres de la capitale, et marcha
processionnellement avec eux  Sainte-Sophie, pour leur assurer
solennellement dans leur cathdrale la tolrance que les Turcs portent 
toutes les religions.

La mme tolrance respectueuse fut garantie par les vainqueurs dans
toutes les villes grecques chrtiennes de l'empire; nul ne fut ni
perscut ni contraint pour cause de religion; les chrtiens furent
seulement obligs de respecter eux-mmes dans leurs actes et dans leurs
paroles le culte mahomtan. On partagea les temples entre les
religions. Lisez l'histoire dans l'histoire, et non dans les lgendes.

Mais surtout lisez-la dans les faits et dans les monuments religieux qui
couvrent l'empire ottoman encore aujourd'hui. Si les Ottomans avaient
proscrit, perscut, extermin le christianisme comme on vous le dit,
comment se ferait-il donc que les chrtiens fussent trois fois plus
nombreux et cent fois plus riches que les Turcs, sur toute la surface de
leur territoire? Comment se ferait-il que les glises chrtiennes, les
monastres chrtiens, couvrissent la Turquie entire de ces tmoignages
clatants de la tolrance des Turcs, depuis le mont Sina jusqu'au fond
de l'gypte, depuis le fond de l'gypte jusqu'au mont Liban, tout
crnel de couvents, depuis le mont Liban jusqu'au mont Athos et  ses
trois cents couvents et  sa population exclusive de moines? Comment se
ferait-il que, depuis la capitale de l'empire jusqu'aux dernires villes
des les et des provinces, la partie chrtienne de la population,
exerant librement son culte, honore dans ses patriarches, respecte
dans ses crmonies, ft prcisment l'lite de la richesse, de
l'industrie, du commerce, de la navigation, de la prosprit dans tout
l'empire?

Comment se fait-il que tout l'archipel grec professe le christianisme,
que la Valachie et la Moldavie soient chrtiennes, que la Servie et la
Bulgarie soient chrtiennes, que la Macdoine, l'Albanie, la Dalmatie
soient chrtiennes, que la Syrie,  l'exception d'Alep et de Damas, soit
chrtienne?

Comment se fait-il que, dans l'intrieur mme de l'Asie Mineure,
jusqu'aux pieds du _Taurus_, les villages chrtiens soient mls aux
villages turcs, de telle sorte que le voyageur a peine  savoir laquelle
des deux populations domine l'autre en nombre, en autorit, en richesse,
dans toutes ces parties de l'empire?

Ce n'est donc nullement la religion qui fait le signe de distinction
dans l'empire: c'est la race conqurante et la race conquise. Les
chrtiens vivent, multiplient, prient, trafiquent, s'enrichissent,
possdent leurs privilges sous la protection de leurs magistrats ou de
leurs consuls; les Turcs rgnent et gouvernent: voil toute la
diffrence.

Ils administrent mal, voil tout leur crime aux yeux des Europens. Ce
vice est commun  tous les gouvernements orientaux; on peut mme dire
qu'il est endmique en Orient, ce vice de mauvaise administration; il
tient aux lieux, aux climats,  la configuration des terres, aux
montagnes, aux distances, aux dserts. Dans de telles profondeurs de
plaines incultes, comment l'administration des tribus peut-elle tre
autre que patriarcale, c'est--dire arbitraire et indirecte? Comment des
peuples pasteurs, nomades, aujourd'hui ici, demain  cent lieues,
suivant les saisons, l't sur les ctes, l'hiver dans les steppes,
toujours  cheval, transportant sur leurs chameaux leurs familles et
leurs tentes, comment de pareilles populations pourraient-elles se
prter au genre d'administration directe, uniforme et sdentaire de
l'Europe? La tente et la maison tablissent des modes d'administration
et de gouvernement entirement opposs. Donnez donc des systmes
reprsentatifs aux nomades de la Msopotamie; donnez des tribunes  des
peuples qui parlent des langues diffrentes; donnez la libert de la
presse aux sauvages Kurdes des frontires de Perse; donnez des prfets
et des receveurs gnraux aux huttes des Tartares, aux tentes errantes
de l'thiopie ou de la Mecque!

Cette manie d'uniformit de gouvernement, que nous voulons imposer  des
peuples que l'origine, le sol, le climat, ont faits si dissemblables,
est une absurdit contre nature. Offrez donc les bienfaits de la libert
 des peuples  cheval, qui possdent dans l'espace et dans les pieds de
leurs chevaux la libert illimite du dsert!

L'administration de l'Orient sera donc toujours, aux yeux d'un Europen,
vicieuse, parce qu'elle ne sera jamais l'administration de l'Europe. Il
faut en prendre son parti: c'est Dieu qui l'a voulu, en faisant crotre
l'herbe ici, et en ne faisant crotre ailleurs que l'pine du chameau;
en faisant des dserts de quarante jours de traverse sans une source
dans le sable, et en faisant dborder le Nil, cet arrosoir de l'gypte,
des nues encore inconnues de l'Abyssinie.


XII

Quant au gouvernement de l'empire ottoman sur ces multitudes fixes ou
errantes, une ou deux batailles suffiraient sans doute pour le changer,
en refoulant la race d'Othman d'o elle est venue, ou en l'exterminant
sur place, comme Timour ou Gengis-Kan, ces exterminateurs de race. Mais
que gagnerez-vous, vous Europe,  ce meurtre fantastique de douze ou
quinze millions d'hommes, coupables seulement de leur nom? Comment
remplaceriez-vous ce peuple gouvernant par les gouverns? Je le
concevrais s'il y avait dans l'empire ottoman une race, chrtienne ou
non chrtienne, assez nombreuse, assez compacte, assez courageuse, assez
intelligente pour se substituer de plein droit  l'empire et pour
gouverner ces quatre cent mille lieues dpeuples de leurs possesseurs;
mais ce fait n'existe pas. Il y a, en effet, dans l'empire plus de
population non turque qu'il n'y a de population turque: il y a des
_thiopiens_, des _Cophtes_, des _Abyssins_, des _gyptiens_, des
_Arabes_, des _Bdouins_, des _Kurdes_, des _Syriens_ natifs, des
_Syriens grecs_, des _Juifs_ de Jrusalem et des _Juifs_ de Samarie, des
_Mutualis_, des _Druses_, des _Maronites_, des _Insulaires_, des
_Candiotes_, des _Cypriotes_, des _Armniens_, des _Tartares_, des
_Caucasiens_, des _Hymirtes_, des _Bulgares_, des _Serbes_, des
_Albanais_, des _Grecs_ surtout en nombre considrable; en tout, je
crois, trente ou quarante races diffrentes d'origine, de moeurs, de
sol, de religion, rpandues  et l dans toute la surface de l'empire.

Mais aucune de ces races nanmoins, chrtienne ou non chrtienne, n'y
existe en nombre assez prdominant pour y succder  l'empire ottoman,
si cet empire s'croulait par une dcomposition spontane ou par la
violence de l'Europe. De plus, ces peuplades, de race et de religion
semblables, telles que les Grecs, par exemple, ne sont pas contigus les
unes avec les autres sur la surface des territoires qu'elles occupent,
de manire  former un noyau, une unit quelconque de peuple; mais elles
sont spares par d'autres groupes de populations diffrentes qui
interceptent les communications entre elles et qui leur sont
antipathiques: en sorte que les populations supposes habiles  succder
aux Turcs forment une vritable mosaque de peuples concasss, comme le
granit sous le pilon, en vritable poussire d'hommes qui ne peut plus
se conglomrer en masse imposante.

Voyez, par exemple, la population grecque: elle existe dans le
Ploponnse, puis elle est intercepte du reste du territoire europen
par des millions de Bulgares et de Serbes, vritables Helvtiens de la
Turquie. On retrouve une autre population grecque  Constantinople, puis
elle est spare du reste de l'Asie par six millions de Turcs et des
millions de Tartares et de peuples caucasiens; on la retrouve dans les
les et sur l'extrme littoral de l'Ionie et de l'Asie, puis elle est
noye dans des millions de Turcs et de Caramaniens jusqu'au Taurus et au
del; elle reparat en Syrie, mais en extrme minorit, compare aux
Syriens, aux Maronites, aux peuples d'Alep, de Damas; enfin elle se perd
au del de la Msopotamie, dans l'ocan des races arabes, kurdes,
persanes, gyptiennes, qui vont se perdre elles-mmes dans les peuples
noirs du Sennaar et de l'thiopie.


XIII

Aucune de ces races, pas mme la race grecque, n'est donc assez
agglomre dans les mmes provinces d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, pour
s'y lever en une unit puissante et pour dire: Je suis la population
hritire des Turcs.

Il y a plus encore: c'est que toutes les races, chrtiennes ou autres,
dissmines sur le sol ottoman sont mille fois plus antipathiques entre
elles qu'elles ne le sont aux Turcs sous l'empire desquels ces races
vivent, et que, si l'on mettait aux voix _ qui l'empire_, il n'y a pas
une de ces tribus qui ne rpondt sans hsiter: Aux Turcs plutt
qu'aux Grecs; aux Turcs plutt qu'aux Armniens; aux Turcs plutt qu'aux
Arabes; aux Turcs plutt qu' aucune de ces petites races faibles et
tyranniques, assez fortes pour nous opprimer, trop peu pour nous
dfendre. Mieux vaut pour nous cette subalternit dans l'empire turc que
le joug tracassier et perscuteur de ces populations rivales qui nous
hassent.

La substitution d'une race politique en Turquie  la race gouvernante
des Ottomans serait donc une anarchie sanguinaire qu'aucune de ces races
ne serait assez prdominante pour touffer sous la force; l'Orient se
dpeuplerait sous leur lutte. Voyez ce qui se passe en Syrie entre les
Maronites, les Druses, les Grecs, les Arabes, les Bdouins de la
Msopotamie, toutes les fois qu'une rixe nationale s'lve, et que les
Turcs ne sont pas l assez nombreux pour remettre l'ordre et imposer la
paix. Voyez, mme  Jrusalem, la rixe incessante des Grecs
schismatiques et des Grecs catholiques  la porte du saint spulcre. Ces
conflits de race, de schisme et d'orthodoxie sont tels qu'en 1817 les
antagonistes incendirent le saint spulcre pour l'arracher  leurs
rivaux chrtiens, et que, sans les Turcs, arbitres de ces querelles, le
saint spulcre aurait dj disparu sous la jalousie stupide de ces
sacrilges profanateurs de leur propre sanctuaire.


XIV

Mais, si l'empire ottoman ne peut tre remplac en Europe, et en Asie
surtout, par les populations indignes, comment serait-il remplac par
les puissances europennes elles-mmes?

Sera-ce par la Russie? Mais nous avons dmontr que ce serait livrer
trois continents aux Moscovites. Qui est-ce qui y consent, except les
Grecs, dans ces trois continents? Et que serait l'Europe sous cette
monarchie grco-barbare des Scythes? L'avenir verra cet empire; mais
nous ne devons pas tre les complices de cette vaste servitude. On a vu,
 la guerre de Crime, que l'Europe entire avait l'instinct unanime du
danger de livrer l'empire ottoman aux Russes. La France, sans s'informer
si elle servait en cela l'Angleterre, a vol  Sbastopol, a vers le
sang chrtien pour prserver le sang ottoman, et la France a bien fait.
Il ne s'agissait pas en Crime de religion: il s'agissait de la libert
et de l'quilibre du monde. Puissance civilise, la France a t l  sa
place,  la tte de la civilisation contre la force.

Serait-ce  l'Autriche qu'on livrerait la Turquie? Mais l'Autriche ne
serait ni assez hardie pour tenter cette conqute, ni assez forte pour
la garder. Que ferait la Russie? Que dirait l'Angleterre? Que tolrerait
la France? Qui peut possder l'Adriatique, les Dardanelles, la mer ge,
la mer de Marmara, l'Archipel, la mer Noire,  moins d'tre la premire
puissance navale du monde? Les flottes anglaises et les flottes
franaises combines dtruiraient tous les jours par mer ce que
l'Autriche aurait construit d'empire sur la terre; Constantinople aurait
le sort de Sbastopol avant qu'une anne ft coule.

Est-ce la France? Mais la France y rencontrerait en y arrivant les
Russes, les Autrichiens, les Anglais, et l'Orient ne serait que le champ
de bataille de l'Europe.

Ces puissances se partageraient-elles l'empire ottoman? Mais qui fixera
et surtout qui garantira les bornes? Est-ce que, par sa supriorit
navale, l'Angleterre ne sera pas toujours la premire au poste envi?
Est-ce que, par sa contigut avec l'empire ottoman en Europe et en
Asie, la Russie ne couvrira pas avant nous l'empire de ses armements?
Est-ce que, par les provinces de l'Adriatique, et par la Grce, par la
Servie, par la Bulgarie, par le Danube, l'Autriche ne dvorera pas avant
nous ce tiers d'un empire?  un tel partage la France a tout  perdre,
et rien  gagner que la force double de ses ennemis naturels. La
puissance du continent occup par les Allemands et les Russes spare la
France de la Turquie d'Europe; la largeur de la Mditerrane la spare
de la Turquie d'Asie. C'est une proie qui est videmment dvolue  ses
rivaux de terre et de mer;  aucun prix la France ne doit leur faciliter
ou leur livrer une telle proie.


XV

L'empire ottoman n'est donc pas, comme on vous le dit, une dmolition
prochaine qui donnera de l'air  l'Europe, de la place aux rivalits de
l'Europe, de la paix aux intrts rivaux des puissances, des progrs aux
civilisations chrtiennes: l'empire ottoman ne serait que le sujet d'une
guerre aussi vaste, aussi prolonge que les ambitions de l'Europe; ou
bien ce ne serait qu'un vide immense dans lequel deux civilisations, la
civilisation europenne et la civilisation orientale, s'engloutiraient 
la fois.

Ces deux civilisations tendent  se rapprocher et  se fondre: votre
politique est de favoriser ce progrs parallle, en maintenant l'empire
ottoman  la place qu'il occupe sur la carte, et en protgeant par un
grand _concordat politique_ avec le chef nominal, et en ce moment
trs-vertueux, de cet empire, les populations tributaires du
Grand-Seigneur par le gouvernement, et tributaires de l'Europe par
l'origine, les moeurs, les religions; c'est ce grand _concordat_ entre
la Turquie et l'Europe qui doit tre en ce moment la pense dominante de
la diplomatie franaise. Que la France y pense. Elle aura fait ainsi
plus qu'une conqute: elle aura fait l'ordre franais en Turquie, au
lieu du dsordre europen.


XVI

L'autre question, c'est l'Italie; elle brle en ce moment, et l'incendie
imprvoyant que le Pimont y a allum, et que la France n'a pas touff
 temps, menace de consumer toute l'Europe.

Essayons d'en dcomposer les lments et d'en chercher une solution
compatible avec le rtablissement de l'quilibre et avec le maintien de
la paix en Europe.

La diplomatie n'tait autrefois que nationale; depuis la rvolution, la
diplomatie est en quelque sorte europenne. On ne traitait qu'avec les
cours; on traite maintenant, dans une certaine proportion, avec
l'opinion. L'lment nouveau appel l'opinion, force morale, s'est ml
aux autres lments de force matrielle que les ngociations et les
traits avaient pour objet de concilier et d'asseoir.

Cela est ncessaire  dire, avant de parler de ce qui se remue
aujourd'hui en Italie.


XVII

L'Italie, par la noblesse lgitime de sa race, par le prestige ternel
de ses souvenirs, par l'intelligence exquise de ses peuples, et par
l'nergie, non pas nationale, mais individuelle, de ses fils, souffrait
depuis longtemps de sa subalternit politique en face des grandes
puissances militaires librement constitues qui prdominaient en Europe.
Il y avait un juste orgueil dans les reproches de ses patriotes  leurs
gouvernements. L'Italie cherchait les occasions de devenir libre et
grande. Cet esprit de revendication d'un haut rang dans le monde tait
toutefois plus sensible dans l'aristocratie italienne et dans les
classes lettres que dans les peuples. Cela est naturel: c'est par en
haut que les peuples pensent, c'est par le coeur que les peuples
sentent; la pense et le sentiment ne sont pas dans les membres.

Le malaise moral de l'Italie, intolrable dans l'aristocratie italienne,
tait trs-peu senti dans les masses. De l vient que l'Italie a
beaucoup gmi, beaucoup maudit, beaucoup conspir avant d'agir. La tte
ne trouvait pas les bras  son service; les tribuns ne manquaient pas,
mais les armes manquaient aux tribuns.

Un petit peuple  peine italien, plus cisalpin que romain, le Pimont,
race de soldats hroques, rudement manis, tantt contre la libert par
des princes clients de la sainte alliance (comme de 1814  1848), tantt
pour la rvolution (comme de 1848  1860), se dit, par la bouche de ses
deux derniers souverains: C'est moi qui suis l'Italie; je vais prendre
en main sa cause, je vais en faire la mienne. Ma monarchie, jusqu'ici
de troisime ordre et presque inaperue dans la famille des monarchies,
va grandir en un moment, non pas comme une puissance rgulire et par un
accroissement progressif, mais  la manire des explosions
rvolutionnaires, jusqu' la proportion de trente millions d'mes, d'un
trne compos des ruines de cinq ou six trnes, et d'une arme de cinq
ou six cent mille hommes qui deviendront mon arme. Monarque d'une si
riche pninsule, chef courageux d'une si imposante arme, prsent par
l'ubiquit du nom de roi d'Italie dans mes cinq ou six capitales, matre
de mille lieues de ctes couvertes de ports militaires sur la
Mditerrane, pouvant  mon gr les ouvrir ou les fermer aux escadres ou
aux dbarquements de l'Angleterre, je veux faire compter l'Autriche et
au besoin la France avec moi; c'est un terrible poids  placer ou 
dplacer dans la balance du continent que trente millions d'mes, cinq
cent mille hommes, l'alliance ncessaire de l'Angleterre et un drapeau
qui sera,  mon gr, selon les circonstances, celui de la monarchie
absolue, celui de la dictature soldatesque, ou celui de la rvolution!

Que dites-vous de l'ambition d'un si grand coeur dans un si petit
prince? Si elle s'accomplit, l'Autriche n'est plus l'Autriche, sans
doute; mais la France aussi n'est plus la France!

En s'alliant  l'Autriche, le roi d'Italie amne  son gr un million de
soldats sur nos Alpes;

En s'alliant avec nous, le roi d'Italie amne  son heure un million
d'hommes sur le Tyrol et sur l'Allemagne du Midi;

En s'alliant avec l'Angleterre, le roi d'Italie amne une _armada_
britannique sur toutes ses ctes, dans tous ses ports, et fait, au
premier signe, de l'Italie maritime entire, un avant-poste de
l'Angleterre au midi de la France ou de l'Autriche. Il n'y a plus de
Mditerrane pour nous! Cela est plus vrai et plus certain que le mot:
Il n'y a plus de Pyrnes!

Aussi voyez avec quelle ardeur fbrile l'aristocratique Angleterre a
saisi l'ide rvolutionnaire de l'unit pimontaise en Italie.
L'Angleterre saisit le fer chaud quand il s'agit de prendre une
position si redoutable contre la France.


XVIII

La France, cependant, qui devait se borner  empcher les envahissements
autrichiens contre le Pimont,  prvenir les interventions trangres
dans les tats italiens,  favoriser, sans y intervenir de la main, le
systme fdratif entre les nationalits italiennes, la France a prt
deux cent mille hommes, des millions et deux victoires  la pense
antifranaise du Pimont. Nous ignorons ses motifs,  plus longue vue
que les ntres, sans doute; les cabinets  une seule tte sont les plus
srs des secrets d'tat.

Mais nous voyons se dvelopper jusqu'ici une diplomatie
anglo-pimontaise de nature  donner un jour de grands motifs
d'inquitude  la France sur sa scurit en cas de guerre avec le
continent ou en cas de guerre avec la Grande-Bretagne. Car ne nous
faisons pas d'illusion sur l'ternelle reconnaissance et sur
l'indissoluble alliance entre la France et la monarchie pimontaise de
l'Italie _une_: les rois hommes d'honneur, les ministres qui se
respectent, peuvent tre reconnaissants par honneur, par pudeur, par
intrt momentan; mais les rois meurent, les ministres passent, les
cabinets restent avec l'esprit de leur situation gographique en Europe.
Or l'alli ncessaire de l'Angleterre sur le trne unique de l'Italie,
trop voisin de la France, ne sera jamais un alli de la France contre la
volont de l'Angleterre.

Si nous voulons des allis srs au del des Alpes, et nous avons le
droit de les vouloir, ne permettons pas  une seule maison royale
d'affecter la monarchie universelle de l'Italie, et de retourner contre
nous,  la merci de l'Angleterre, cette monarchie universelle que nous
aurions nous-mmes fonde contre nous-mmes. O serait l'quilibre? o
serait la paix?


XIX

Que devons-nous, libralement et nationalement,  l'Italie?

Empcher l'Autriche d'empiter sur les tats italiens, pimontais ou
autres dont les traits ont garanti l'indpendance, afin que l'Italie,
destine  tre libre, ne devienne pas une monarchie autrichienne, trop
pesante sur ces peuples libres, et trop pesante aussi contre nous-mmes
au midi de l'Europe.

Que devons-nous de plus  l'Italie, le Pimont compris?

Des voeux sincres, et des bons offices licites au besoin, pour que ces
diverses et inconsistantes nationalits constitues dans la Pninsule se
dveloppent en institutions propres, favorables  leur libert, et se
groupent en confdrations indpendantes pour se protger mutuellement
contre l'Autriche ou contre toute autre puissance arme, anglaise,
russe, prussienne, mme pimontaise, qui tenterait ou de les conqurir
ou de les monopoliser  son profit. Enfin nous lui devons une force
franaise, toujours prte  garantir cette confdration italienne.

Voil ce que nous devons  l'Italie, et pas plus; mais ce que nous
impose le Pimont, encourag dans son _ambition  outrance_ par
l'Angleterre, est-ce bien cela?

Quoi! devons-nous au Pimont deux victoires par mois et cinquante mille
hommes par an pour soutenir ses provocations, plus anglaises que
franaises,  la formidable unit d'une monarchie pimontaise, o nous
devons avoir l'oeil, si nous n'y avons pas la main?

Devons-nous au Pimont le fardeau  perptuit de deux cent mille
hommes, toujours sur pied pour aller dfendre au besoin,  toute heure,
la monarchie unitaire du Pimont contre quiconque voudra, du nord ou du
midi, rsister  ce monopole de la maison de Savoie?

Devons-nous au Pimont le sacrifice de tout ce qui a constitu
jusqu'ici, parmi les socits civilises, ce qu'on appelle _le droit
public_, le droit des gens: le respect des traits, la saintet des
limites, la lgitimit des possessions traditionnelles, l'inviolabilit
des peuples avec lesquels on n'est pas en guerre? Lui devons-nous le
droit exceptionnel d'invasion dans toutes les provinces neutres et dans
toutes les capitales o un caprice ambitieux le porte, au nom d'une
prtendue nationalit que le Pimont invoque pour lui en la foulant aux
pieds chez les autres?

Devons-nous au Pimont le dbordement, sans dclaration de guerre et
sans titre, de ses baonnettes dans toutes les principauts  sa
convenance dans l'Italie septentrionale?

Devons-nous au Pimont son irruption soudaine et non motive,  main
arme, dans cette Toscane des Mdicis et des Lopold, toujours notre
fidle allie, mme sous notre premire rpublique, par la communaut
des principes de 89 et des lgislations librales de Lopold, Lopold,
le premier des rformateurs couronns et des philosophes sur le trne?

Devons-nous au Pimont l'invasion inopine, par cent mille Pimontais,
dans ces tats du pape avec lesquels le Pimont n'tait pas en guerre,
et pendant que nos propres troupes, par leur prsence  Rome, semblaient
devoir garantir au moins l'inviolabilit de fait des territoires? Le
drapeau franais fut-il jamais affront avec une telle irrvrence, je
ne dirai pas par des ennemis, mais par des allis intimes  qui nous
venions de rendre des services aussi clatants que Magenta et Solferino?

Devions-nous au Pimont les dbarquements scandaleux d'une arme
pimontaise en Sicile pendant que ses ambassadeurs assuraient le roi de
Naples de son respect pour ses tats, et que les ambassadeurs de Naples
portaient  Turin une constitution fraternelle en gage de paix et
d'alliance?

Devions-nous enfin au Pimont l'entre de quatre-vingt mille hommes dans
Naples mme, pour y recevoir des mains d'un autre Jean sans Terre un
royaume de neuf millions d'hommes stupfaits par l'hroque dbarquement
d'un intrpide soldat, mais nullement conquis dans une guerre lgitime
par la maison de Savoie?

Devions-nous au roi de Pimont le droit impuni d'aller,  la tte d'une
arme royale, poursuivre, assiger, bombarder dans son dernier asile, 
Gate, un jeune roi  qui sa jeunesse, innocente du despotisme de son
pre, n'avait pas mme permis de commettre des fautes qui motivent
l'animadversion d'un ennemi ou le jugement d'un peuple? Ce droit des
boulets et des bombes sur la tte des rois, des femmes, des enfants, des
jeunes princesses d'une maison royale avec laquelle on n'est pas en
guerre, est-il devenu le droit des rois contre les rois de la mme
famille? Est-ce l la fraternit des trnes pour un prince qui veut
universaliser la monarchie?

Non, nous ne devons rien de tout cela au roi de Pimont, lors mme que,
pour lgitimer ces normits monarchiques, il se servirait du beau
prtexte de la libert  porter aux peuples.

La libert que les peuples se font  eux-mmes est lgitime et sacre;
la libert que les peuples reoivent de l'invasion trangre,  la
pointe des baonnettes du roi de Pimont ou avec les bombes de Gate,
n'est qu'une ignominieuse servitude.

Tous les peuples de l'Italie ont le droit moderne et incontestable de se
donner la libert chez eux, de dtruire ou de constituer le gouvernement
national qui leur convient; mais nul n'a droit de leur imposer, sous le
nom de _libert_ et le canon sur la gorge, la monarchie de la maison de
Savoie.

Garibaldi, lui, avait le droit,  ses risques et prils, de
l'insurrection; car sa tte rpondait de son audace, et il ne rpondait
 aucun alli,  aucun droit public,  aucun principe diplomatique, de
ses exploits tout individuels. Il portait un dfi personnel aux rois et
aux peuples, au-dessus desquels il se plaait; il tait le grand _hors
la loi_, _ex lege_, du droit des nations.

Mais le roi de Pimont tait un roi, roi par le droit public respect en
lui, et qui devait tre respect par lui chez les autres; roi alli de
la France, roi dfendu dans deux batailles par la France, roi
responsable devant la France, roi dont la France tait en quelque sorte
elle-mme responsable, depuis qu'elle lui avait prt sa force pour
dfendre son royaume et pour l'agrandir contre ces mmes envahissements
qu'il pratique aujourd'hui chez les autres.

La France a donc parfaitement le droit et, je dis plus, le devoir de ne
pas avouer l'ambition d'un roi qui est roi par la grce du sang franais
vers pour lui dans la Lombardie, et de ne pas reconnatre une unit
monarchique pimontaise de toute l'Italie, qui serait un pril national
cr contre la scurit de la nation franaise.

C'est le cas, ou jamais, de confrer avec l'Europe ou de dchirer pour
toujours le droit public, cette charte des peuples, des tats, des
trnes, de jouer le monde au jeu des insurrections royales, et de ne
plus mettre dans les balances que des ambitions et des boulets, au lieu
de droit public!


XX

La France ne fera certainement pas la partie si belle  ses dangereux
allis de Turin, et  ses adversaires naturels de Londres.

Que fera-t-elle, si elle est bien inspire par l'vidence des dangers
futurs que l'unit monarchique de la maison de Savoie, et la nouvelle
situation que cette unit monarchique pimontaise donne contre nous en
permanence  l'Angleterre, nous prpare?

Elle se dira, dans sa sagesse, ceci:

Le mouvement libral, national, n de lui-mme, de son sol et de sa
pense en Italie, est beau de souvenir et d'esprance.

L'aspiration d'une grande race claire, courageuse,  rentrer en
possession d'elle-mme, est un droit; c'est la lgitimit de l'me des
nations.

Nous devons, dans la limite du droit public, respecter, honorer, au
besoin favoriser ce droit, s'il tait ni ou attaqu dans son exercice
par des puissances trangres  l'Italie.


XXI

Ainsi, que le Pimont, tenu si longtemps dans l'asservissement de
l'Autriche ou de l'glise par la maison de Savoie jusqu'en 1848, reoive
ou se donne des institutions reprsentatives ou rpublicaines si le pays
le veut, et que l'Autriche l'en punisse par une invasion des principes
rtrogrades reprsents par ses baonnettes, nous devons voler au
secours de l'indpendance du Pimont.

Que la Toscane, pays le plus mr pour la libert, parce qu'il a t mri
par les institutions de Lopold Ier, s'affranchisse d'une dynastie
qu'elle aime, mais qu'elle suspecte, et se donne les lois de son
ancienne rpublique, nous devons regarder avec respect cette rsolution
spontane de Florence, et empcher qu'une intervention autrichienne ne
vienne contester ce mouvement de vie dans une terre toujours vivante.


XXII

Que les tats du souverain pontife modifient leur gouvernement par leur
libre et propre volont; que les Romains se donnent un gouvernement
politique romain, au lieu d'un gouvernement tranger; que Rome veuille
tre une patrie, au lieu d'tre un concile; que la souverainet
traditionnelle du pontife se combine avec la souverainet civile de la
nation romaine par des institutions reprsentatives et par des
administrations laques, ou mme que Rome concilie, comme le voulaient
_Ptrarque_, _Rienzi_, _Dante_, les souvenirs de sa rpublique avec le
sjour d'un pontife roi d'un empire spirituel, qu'avons-nous  nous
immiscer dans les transactions du peuple et des princes? Laissons la
puissance  l'un, la libert  l'autre, la transaction ventuelle entre
les deux. L'inviolabilit des rgimes intrieurs des peuples chez eux
est le droit commun: le droit des peuples, le droit des rpubliques, le
droit des thocraties, je dirai plus, le droit du destin. Ne mettons pas
la main entre la Providence et son oeuvre. L'oeuvre que vous voudrez
faire sera prcaire; l'oeuvre qu'elle accomplira elle-mme par la main
des peuples et par la main de son premier ministre, le temps, sera
durable. Qui a donn au Pimont le droit de juger ou de prjuger de la
volont des Toscans, des Romains, des Napolitains, des Siciliens, et de
prjuger de la volont vraie de ces peuples  son profit? Le jugement
des intresss exprim par des armes et rdig par des conqutes est
suspect  tout le monde.


XXIII

Ainsi encore, qu'un jeune roi de Naples,  peine chapp  la tutelle
ombrageuse de son pre, lev, dans la solitude royale de Caserte, 
cultiver un jardin royal pour toute instruction politique, monte, encore
enfant, sur le trne et s'y tienne  ttons pendant un orage; qu'ensuite
il jette une constitution hasarde  ses peuples pour apaiser
l'insurrection de Sicile, comme on jette un  un ses vtements royaux
derrire soi pour retarder la poursuite de la rvolution pendant qu'elle
les ramasse;

Qu'il dcompose lui-mme son arme par les conseils de ministres
incapables ou perfides;

Que ses oncles mme abandonnent ce malheureux neveu pour aller se
joindre  ses ennemis;

Qu'il sorte de sa capitale pour en carter les bombes et les obus des
Pimontais; qu'il reprenne courage dans l'honneur et dans le dsespoir;
qu'il s'abrite avec ses derniers dfenseurs, avec sa mre, ses frres,
ses jeunes soeurs, dans une ville de guerre pour tomber au moins avec la
majest, le courage du soldat, sur le dernier morceau de rocher de sa
patrie; et que le Pimont, tranger  cette question entre les
Napolitains et leur jeune roi, avec lequel le patriotisme et la libert
les rconciliaient, entre, sans querelles, sans dclaration de guerre,
avec ses armes dans le royaume, et vienne, auxiliaire de l'expulsion,
craser de ses boulets les casemates de Gate devenues le dernier palais
d'un dernier Bourbon: quel droit peut allguer contre son parent
innocent le roi de Pimont, pour s'emparer du trne dmoli par ses
canons? et quel titre  la monarchie de Naples, que cette violation
impitoyable des droits du peuple, des droits du trne, des droits mme
de la nature et de la parent! Et quelle diplomatie, except la
diplomatie anglaise, peut contraindre la France  ratifier de telles
audaces contre le droit des peuples?--Aussi voyez comme l'orgueil
national humili de ces neuf millions d'hommes de Naples et de Sicile
commence  protester par son soulvement de coeur contre une annexion
aux Pimontais, qui ne fut qu'une surprise de la libert, mais qui leur
paratrait bientt une surprise de l'ambition!

Quel spectacle, en effet, que ce peuple qui veut bien se donner  son
librateur, comme Garibaldi, mais qui ne veut pas se laisser prendre par
un envahisseur couronn! Quel spectacle que cette capitale, ce royaume,
ces millions d'hommes de coeur, regardant disposer d'eux comme d'un
troupeau, entre leur tribun Garibaldi, qui les soulve, et le roi de
Pimont, leur matre, qui les annexe! Et quelle dure des trocs pareils
de population, contre tout droit et contre toute nature, peuvent-ils
faire augurer au monde politique pour une unit monarchique de l'Italie,
dont chaque membre proteste contre la tte, et ne prsente pour tte que
des gueules de canon?


XXIV

Mais, si cette unit pimontaise de l'Italie, conception dsespre
d'une pninsule justement impatiente de nationalit qui ressuscite, ne
prsente  l'Italie monarchise qu'une perspective de dchirement
intestin sous la pression d'un roi militaire, et ne prsente, au premier
grand trouble europen, que la perspective d'un reflux redoutable de
l'Allemagne en Italie; quelle perspective cette unit de la monarchie
de Turin,  Naples,  Palerme,  Rome,  Florence,  Milan,
prsente-t-elle  la diplomatie pacifique de la France dans un prochain
avenir?

Examinons, et rcapitulons:

Nous avons vu que l'alliance autrichienne tait la seule alliance
d'quilibre et de paix pour la France, d'ici  trs-longtemps.

Or la monarchie unitaire de l'Italie, sur la tte d'un roi de Pimont,
rend  jamais impossible l'alliance entre la France et l'Autriche.

Pourquoi? parce qu'une Italie monarchique unitaire, sur la tte d'un roi
soldat et sous le joug d'un peuple militaire comme les Pimontais,
tendra ternellement par sa nature  inquiter l'Autriche, non-seulement
en Tyrol, mais jusqu'en Allemagne. Ne les voyez-vous pas, ds
aujourd'hui, former des lgions hongroises et proclamer hautement le
plan d'insurger la Hongrie et de dmembrer l'Autriche?

Or la seule menace d'insurger la Hongrie prcipite de nouveau l'Autriche
dans les bras de la Russie. Je l'ai toujours dit aux publicistes
franais et italiens, complices  leur insu de cette pense
antifranaise et antiitalienne: Prenez-y garde! la premire
insurrection fomente par vous en Hongrie refait la sainte alliance.

La Russie et l'Autriche oublieront ce jour-l tous leurs ressentiments,
pour craser de leurs armes combines les mouvements de la Hongrie, qui
pourraient remuer aussi la Pologne.--Avais-je tort? Demandez-le au
congrs de Varsovie: tout son mystre est perc  jour par qui sait lire
 travers les murailles.

La monarchie unitaire pimontaise en Italie,  la tte de cinq cent
mille hommes, et l'Autriche toujours menace, seraient donc sans cesse
l'arme au bras, l'une pour insurger, l'autre pour se dfendre et
reconqurir.


XXV

Qu'en rsultera-t-il pour nous, France?

Serons-nous allis  tout prix de la monarchie unitaire du Pimont en
Italie?

Serons-nous allis de l'Autriche?

Si nous sommes allis de l'Autriche, nous agirons contre notre nature et
contre nos intrts en aidant l'Autriche  reprendre une situation
prpondrante en Italie.

Si nous sommes allis de l'unit monarchique pimontaise en Italie, nous
serons quatre puissances militaires runies en une seule agression
contre l'Autriche: la France, l'Angleterre, la Prusse et l'Italie.

Qu'arrivera-t-il?

Nous anantirons invitablement l'Autriche sous cette quadruple alliance
contre elle. Or, l'Autriche anantie stupidement par nous,
qu'aurons-nous fait? Deux choses, que la France doit redouter plus que
toute chose au monde.

Premirement, nous aurons fait cette monstruosit antifranaise, l'UNIT
DE L'ALLEMAGNE sous la main anglaise de la Prusse, c'est--dire l'unit
de cinquante millions d'Allemands lis  l'Angleterre contre trente-six
millions de Franais seuls dans le monde.

Secondement, nous aurons renvers, en dtruisant l'Autriche, notre seul
boulevard contre la Russie. La Russie aura la route libre sur nous et
sur l'Italie. Le monde sera, quand la Russie voudra, moscovite. Il n'y
aura plus que deux puissances, l'Angleterre et la Russie; ou bien la
France, sans alliance, sera oblige de descendre  la subalternit des
puissances secondaires; ou bien encore la France, comme aprs Azincourt,
sera oblige de se reconqurir elle-mme par une nergie qui est en
elle, mais qui ne se retrouvera sur terre et sur mer que dans son sang.

Voil ce que nous aura cot la monarchie unitaire du Pimont en Italie!
Je dfie le logicien diplomate le plus intrpide d'arriver pour la
France  un autre rsultat d'une monarchie unitaire italienne suscite
par l'Angleterre et ralise dans la maison de Savoie.


XXVI

Quelle doit donc tre, dans une crise si dlicate, si complique et si
destructive de l'quilibre europen, la conduite diplomatique de la
France?

Cette conduite nous est trace par les considrations trs-irrfutables
que nous venons de drouler devant vous.

Ces considrations, je les rcapitule en finissant:

L'alliance russe est prmature de plusieurs sicles pour la France.
Cette alliance livrerait l'Orient  la Russie sans fortifier la France
en Occident; elle motiverait au contraire contre la France l'inimiti 
mort de l'Angleterre.

L'alliance prussienne est une duperie, puisque la Prusse est, par sa
situation gographique, la pointe de l'pe russe sur le coeur de la
France; puisque, par son ambition et par ses affinits traditionnelles,
la Prusse est un cabinet annexe de l'Angleterre; puisque, par sa
rivalit germanique avec l'Autriche, la Prusse est le noyau de l'unit
allemande, unit que nous devons craindre comme la mort.

L'alliance anglaise est impossible, puisque l'Angleterre, par sa nature,
ne peut pas abdiquer la prpondrance sur les mers, et que la France,
par sa nature, ne doit pas abdiquer sa prpondrance sur le continent.

Deux rivalits lgitimes et organiques s'opposent ainsi  la sincrit
d'une alliance anglo-franaise.

Ces deux grands peuples peuvent tre pacifis, jamais allis, tant que
la France voudra avoir une escadre sur les mers, tant que l'Angleterre
voudra avoir la main dans un cabinet du continent. La paix, oui;
l'alliance, non! Ces deux individualits ne sont pas condamnes  se
faire la guerre, mais elles sont destines  se faire toujours
contre-poids.


XXVII

L'alliance autrichienne, depuis que la maison d'Autriche a abdiqu les
penses gigantesques de Charles-Quint, de monarchie universelle en
Europe, et mme d'empire unitaire en Allemagne et dans les Pays-Bas,
l'alliance autrichienne est la seule qui rponde  la fois  tous les
intrts lgitimes de l'Autriche et  tous les intrts de srieuse et
de lgitime grandeur de la France.

La France seule empche la Prusse de conspirer l'unit allemande par
l'anantissement de l'Autriche;

La France soutient l'Autriche contre le poids accablant de la Russie;

La France prvient, de concert avec l'Autriche, le dmembrement europen
de l'empire ottoman et l'annexion de cet empire  la Russie, toujours
convoitante.

Tous ces intrts sont communs aux deux cabinets de Paris et de Vienne.

De son ct, l'Autriche, en arc-boutant l'Allemagne mridionale contre
la Prusse, empche l'accomplissement fatal de l'unit allemande, qui
serait la fin de tout quilibre sur le Rhin, en Belgique, en Hollande et
sur le Danube ottoman. L'Autriche est le _nec plus ultra_, la colonne
d'Hercule de l'Occident contre la Russie; et la ruine de ce boulevard
dcouvrirait la France.

L'Autriche, enfin, couvre l'empire ottoman en Europe contre la Russie.
Ces deux puissances, l'Autriche et la France, sont donc ncessaires
l'une  l'autre.

Le seul obstacle de l'alliance entre la France et l'Autriche, c'tait
l'Italie. Cet obstacle est  moiti renvers depuis la campagne de
France en Italie, et depuis le refoulement des prtentions autrichiennes
au pied des Alpes et sur l'extrme rive de l'Adriatique.

Rien de plus ngociable aujourd'hui qu'une constitution gographique de
la Vntie qui donne  la fois satisfaction  l'indpendance fdrative
de l'Italie, et satisfaction  la dignit nationale et  la scurit
militaire de cette frontire de l'Allemagne du midi.

Si la France met  ce prix une alliance permanente avec le cabinet de
Vienne, l'Autriche donnera la main  la seule main qui peut la sauver
d'immenses hasards.

L'article unique de ce trait d'alliance indissoluble est celui-ci:

La France sanctionne, en cas de guerre dfensive contre la Prusse,
toutes les conqutes de l'Autriche sur la Prusse en Allemagne.
L'Autriche sanctionne, en cas de guerre dfensive avec la Prusse, toutes
les conqutes de la France sur la Prusse sur la rive gauche du Rhin.


XXVIII

Ce seul article tiendra l'Europe en repos pendant un sicle; car ce sera
la coalition ventuelle de six cent mille soldats de l'Autriche avec six
cent mille soldats de la France. Ni l'Angleterre,  cause de la
Belgique; ni la Prusse,  cause des limites du Rhin; ni la Russie, 
cause du Danube, ne porteront dfi  ces douze cent mille hommes,
soldats de la paix.

Quel avenir pour l'Autriche et la France qu'une alliance qui les rend
matresses de l'quilibre du monde, ou matresses de leur agrandissement
pour venger cet quilibre! Croyez-moi, voil l'alliance du destin de
l'Europe; sachez la voir, sachez la saisir, et, au besoin, sachez la
venger!

L'unit monarchique de l'Italie, sous la maison de Savoie, est une
menace perptuelle  l'Autriche, si la France prfre l'alliance de
guerre de Turin  l'alliance de paix avec l'Autriche.

La France doit-elle autre chose  l'Italie que la libert et
l'indpendance?

Doit-elle un trne de trente millions d'hommes  la maison de Savoie?

Lui doit-elle  tout prix des conqutes italiennes faites contre son
avis, contre ses intrts franais, contre le droit des nations, contre
la libert mme des tats italiens, qui prfreraient  la monarchie
pimontaise un gouvernement propre?

Non, la France ne doit rien de tout cela au roi de Pimont. Le roi de
Pimont abuse videmment de l'hrosme; brave comme s'il n'tait que
soldat, et encourag  tout oser par l'Angleterre,  qui tout convient
de ce qui peut nous nuire, le roi de Pimont, comme le grand Cond, qui
jetait son chapeau au milieu de la mle, a jet sa couronne de
Sardaigne par-dessus les Apennins  Florence,  Rome,  Naples, 
Palerme, pour que les soldats lui rapportent celle d'Italie! Mais est-ce
 la France  la lui rapporter?

Non, la couronne unitaire d'Italie n'est ni un intrt italien, ni un
intrt franais: c'est un intrt anglais et une folie sarde.

L'intrt italien, c'est une confdration italienne, une rpublique
d'tats avec une dite nationale. Une telle fdration est le droit de
l'Italie indpendante, constitue; la confdration garantit l'Italie
contre tous, et ne menace personne. La France et l'Autriche elle-mme
sont intresses  reconnatre cette fdration pacificatrice, qui
garantit l'inviolabilit de l'Italie contre tout le monde, et qui leur
dfend  elles-mmes d'attenter  l'Italie libre, mais qui ne leur
dfend plus de former l'alliance de l'quilibre et de la paix.

Le seul obstacle  l'alliance franco-autrichienne, c'tait l'Italie;
depuis Magenta, cet obstacle n'existe plus. L'Italie est libre, si le
Pimont cesse d'en affecter la domination. Une ngociation forte et
prudente entre Paris et Vienne neutralisera facilement la Vntie,
rendue  elle-mme, et non annexe au Pimont. Assez combattu!
ngocions. Mais ngocions pour une Italie libre, et non pour une Italie
sarde ou anglaise. C'est assez conseiller: il faut vouloir.


XXIX

Nous sommes les diplomates de l'quilibre et de la paix; nous n'en
rougissons pas devant les fanatiques du dtrnement universel,
transforms tout  coup en fanatiques du trne unique. Nous croyons que
la forme fdrative, cette rpublique de nations, est la seule forme qui
assurera dignement la dure de l'indpendance italienne, et la seule
aussi qui ne livre pas  l'Angleterre une position continentale neuve et
menaante contre nous au midi de l'Europe. Nous croyons qu'une fois la
monarchie militaire et unitaire du Pimont carte, le systme fdral
n'prouvera aucune opposition srieuse de l'Europe, except de la part
de l'Angleterre. Nous croyons que la question de la Vntie se dnouera
plus aisment par la ngociation qu'elle ne se tranchera par la guerre.
Nous croyons qu'une fois cette question de la Vntie partage ou
rsolue, comme le fut la question belge et hollandaise en 1830,
l'alliance de la France et de l'Autriche sera l'alliance de la paix et
de la grandeur des deux peuples.

Nous le croyons avec tant de foi que, malgr notre amour de la paix, si
le Pimont et l'Angleterre s'obstinaient, le Pimont par ambition,
l'Angleterre par ressentiment de nos victoires et par prvision de nos
embarras,  ruiner le systme d'une Italie fdrale,  lever avec les
dbris de tant d'tats un trne, italien de nom, anglais de base,
antifranais d'intention, sur toute la pninsule; et si le Pimont et
l'Angleterre mettaient l'lvation de ce trne au prix de la paix ou de
la guerre avec le Pimont et avec l'Angleterre, nous dirions
franchement: La GUERRE! Car, si la monarchie unitaire de l'Italie doit
tre anglaise, nous sommes Franais avant d'tre Italiens, et nous
dirons: Plutt point de trne qu'un trne anglais en Italie!...

La fdration italienne ou le trne pimontais unique en Italie, ce
n'est qu'une opinion; mais le salut de la France est un devoir.
Qu'est-ce qu'une opinion devant la patrie? Soyons prodigues de notre
sang, mais ne soyons pas dupes de nos victoires; donnons sa place 
l'Italie, mais gardons la ntre en Europe. Le systme fdratif,
rpublicain ici, monarchique l, fait de la pninsule rgnre les
TATS-UNIS ITALIENS. Cela ne vaut-il pas le trne improvis et prcaire
de la maison de Savoie?

Les TATS-UNIS ITALIENS seront dfendus par tout le monde, mme par
l'Autriche. Le trne unique de la maison de Savoie sera continuellement
contest par l'Italie, ternellement menac par tout le monde; ce ne
sera qu'une dictature impose aux peuples d'Italie par des baonnettes,
au lieu d'une libert fdrale laissant  chaque nationalit italienne
son caractre, sa noblesse et sa dignit.

L'un est la paix de l'Europe; l'autre est la guerre  perptuit.
Choisissez!


XXX

Ainsi aurait parl M. de Talleyrand, ainsi parlent la raison et la paix
du monde. Que Dieu leur suscite de tels organes dans les futurs congrs!

Les _tats-Unis italiens_, voil le mot de la situation, voil la
politique de la France, voil la gloire et la libert de l'Italie. Le
reste est une intrigue anglaise; ceci est un principe italien.

                                                            LAMARTINE.




LXIIe ENTRETIEN.

CICRON


I

Cicron est le plus grand _homme littraire_ qui ait jamais exist parmi
les hommes de toutes les races humaines et de tous les sicles, si nous
en exceptons peut-tre _Confucius_. Les uns ont t plus potes, les
autres aussi loquents, quelques-uns aussi politiques, ceux-ci aussi
philosophes, ceux-l aussi crivains; mais nul, sans en excepter
Voltaire, n'a t, dans tous les exercices de la pense, de la parole ou
de la plume, aussi vaste, aussi divers, aussi lev, aussi universel,
aussi complet que Cicron. C'est le nom culminant de toute littrature
antique; il rsume en lui deux mondes, le monde grec et le monde romain.
Celui qui connatrait bien les oeuvres de Cicron connatrait  peu prs
tout ce que les hommes ont pens, dit et crit de plus juste et de plus
parfait sur ce globe, avant l'vangile.

Nous allons essayer de vous faire apprcier ce grand esprit; si nous y
russissons, vous pourrez dire que vous avez vcu avec la meilleure
compagnie de tous les sicles, avec la plus haute personnification de
l'homme de lettres.

Quelques lignes d'abord sur sa vie, que nous avons crite dans un autre
ouvrage. Grce  cette tude approfondie de sa vie et grce  sa
correspondance, nous le connaissons comme s'il et t un de nos
collgues dans les affaires publiques ou un de nos amis dans la vie
prive.


II

Aucun homme, disions-nous dans cette histoire, ne runit autant de
facults diverses et puissantes que Cicron. Pote, philosophe, citoyen,
magistrat, consul, administrateur de provinces, modrateur de la
rpublique, idole et victime du peuple, thologien, jurisconsulte,
orateur suprme, honnte homme surtout, il eut de plus le rare bonheur
d'employer tous ces dons divers, tantt  l'amlioration, au dlassement
et aux dlices de son me dans la solitude, tantt au perfectionnement
des arts de la parole par l'tude, tantt au maniement du peuple, tantt
aux affaires publiques de sa patrie, qui taient alors les affaires de
l'univers, et d'appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et
ses vertus au bien de son pays, de l'humanit, et au culte de la
Divinit,  mesure qu'il perfectionnait ces dons pour lui-mme!


III

On ne peut lui reprocher que deux fautes: la vaine gloire dans la
contemplation de lui-mme, et des faiblesses relles ou plutt des
indcisions regrettables,  la fin de sa vie, envers les tyrans de sa
patrie. Mais ces deux fautes, si on tudie bien son histoire, ne sont
pas les fautes de son caractre: elles sont surtout les fautes de son
temps.

La vaine gloire tait la vertu des grands hommes  ces poques o une
religion, plus magnanime et plus pure des vanits humaines, n'avait
pas encore enseign aux hommes l'abngation, la modestie, l'humilit,
qui dplacent pour nous la gloire de la terre, et qui la reportent dans
la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de
Dieu.

Et, quant aux compositions avec les vnements et avec les tyrannies
qu'on reproche de loin  Cicron, il faut se reporter  l'tat de la
rpublique romaine,  la corruption des moeurs,  la lchet du peuple,
 l'nervation des caractres de son temps, pour tre juste envers ce
grand homme.  aucune poque de sa carrire civile il n'a montr devant
son devoir une hsitation. S'il faiblit devant Csar, il ne faiblit pas
devant la mort; mais, pour appuyer le levier de cette force d'me qu'on
lui demande, et pour soutenir seul la rpublique contre Csar, il lui
fallait un point d'appui dans la rpublique: il n'y en avait plus. Ce
n'tait pas le levier qui manqua  Cicron, ce fut le point d'appui. On
peut plaindre le temps, mais non accuser le citoyen.


IV

Aucune forme de gouvernement, autant que la rpublique romaine, ne fut
propre  former ces hommes complets, tels que nous venons de les dfinir
dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas invent alors ces
divisions de facults et ces spcialits de professions qui dcomposent
un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissent en le
dcomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-l
est un citoyen militaire, celui-ci est pote, celui-ci est orateur,
celui-l est un avocat, celui-l est un consul, on tait tout cela  la
fois, si la nature et la vocation vous avaient donn toutes ces
aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, au grand
dtriment de la grandeur de la patrie et de l'espce humaine. On
n'imposait pas  Dieu un maximum de facults qu'il lui tait dfendu de
dpasser quand il crait une intelligence plus universelle ou une me
plus grande que les autres. Csar plaidait, faisait des vers, crivait
l'_Anti-Caton_, conqurait les Gaules. Cicron crivait des pomes,
faisait des traits de rhtorique, dfendait les causes au barreau,
haranguait les citoyens  la tribune, discutait le gouvernement au
snat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armes en Syrie,
philosophait avec les hommes d'tude, et tenait cole de littrature 
Tusculum. Ce n'tait pas la profession, c'tait le gnie qui faisait
l'homme, et l'homme alors tait d'autant plus homme qu'il tait plus
universel: de l la grandeur de ces hommes multiples de l'antiquit.
Quand, mieux inspirs, nous voudrons grandir comme elle, nous effacerons
ces barrires jalouses et arbitraires que notre civilisation moderne
place entre les facults de la nature et les services qu'un mme citoyen
peut rendre sous diverses formes  sa patrie.

Nous ne dfendrons plus  un philosophe d'tre un politique,  un
magistrat d'tre un hros,  un orateur d'tre un soldat,  un pote
d'tre un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des
rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort et plus beau, et
plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un fragment,
mais un ensemble.


V

Cicron, tel que nous le trouvons dans les portraits et dans les lettres
de ses contemporains ou de lui-mme, tait de haute taille, telle
qu'elle est ncessaire  un orateur qui parle devant le peuple, et qui a
besoin de dominer de la tte ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses
traits taient svres, nobles, purs, lgants, clairs par
l'intelligence intrieure qui les avait, pour ainsi dire, faonns  son
image; le front, lev, et poli comme une table de marbre destine 
recevoir et  effacer les mille impressions qui le traversaient; le nez,
aquilin, trs-resserr entre les yeux; le regard,  la fois recueilli en
lui-mme, ferme et assur sans provocation quand il s'ouvrait et se
rpandait sur la foule; la bouche, fine, bien fendue des lvres, sonore,
passant aisment de la mlancolie des grandes proccupations  la grce
dtendue du sourire; les joues, creuses, ples, amaigries par les
contentions de l'tude et par les fatigues de la tribune aux harangues.
Son attitude avait le calme du philosophe, plutt que l'agitation du
tribun. Ce n'tait pas une passion, c'tait une pense, qui se posait et
qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On voyait qu'il
aspirait  illuminer, non  garer la foule. Toute l'autorit de la
vertu publique, toute la majest du peuple romain, se levaient avec lui
quand il se levait pour prendre la parole.

Un nombreux et grave cortge de rhteurs grecs, d'affranchis, de
clients, de citoyens romains sauvs par ses talents, l'accompagnait
quand il traversait la place pour monter aux _rostres_. Il tenait  la
main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes,
ses dmonstrations, ses proraisons, parties prpares ou inspires de
ses discours. Son costume, soigneusement conforme  la coupe antique,
n'avait rien de la ngligence du cynique ou de la mollesse de
l'picurien. Il ne blessait pas les yeux par la recherche, et ne les
offensait pas par la sordidit. Il tait vtu, non par, de sa robe 
plis perpendiculaires, serre au corps. Il ne voulait pas que les
couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions aux
oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intressait 
cette langueur du corps dompt par l'esprit. On y lisait ses insomnies
et ses mditations. Except sa voix grave et faonne par l'exercice,
toute son apparence extrieure tait celle d'une pure intelligence qui
n'aurait emprunt de la matire que la forme strictement ncessaire pour
se rendre visible  l'humanit.

Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutum, par la
frquentation du _forum_,  juger ses orateurs en artiste, apprciait
dans Csar, dans Hortensius, cette extnuation du corps qui attestait
l'tude, la passion, les veilles, la consomption de l'me. La maigreur
et la pleur de Cicron taient une partie de son prestige et de sa
majest.


VI

Il tait n dans une petite ville municipale des environs de Rome,
nomme Arpinum, patrie de Marius. Sa mre, Helvia, femme suprieure par
le courage et la vertu, comme toutes les mres o se moulent les grands
hommes, l'enfanta sans douleurs. Un gnie apparut  sa nourrice, dit la
rumeur antique, et lui prdit qu'elle allaitait, dans cet enfant, le
salut de Rome, ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet
enfant rpandaient dans le coeur de sa mre et de sa nourrice on ne sait
quel pressentiment de grandeur et de vertu innes.

Helvia tait d'un sang illustre; sa famille paternelle cultivait
obscurment ses domaines modiques dans les environs d'Arpinum, sans
rechercher les charges publiques et sans venir  Rome, contente d'une
fortune modique et d'une considration locale dans sa province. Malgr
la nouveaut de son nom, que Cicron fit le premier clater dans Rome,
cette famille remontait, dit-on, par filiation, jusqu'aux anciens rois
dchus du Latium. Le grand-pre et les oncles de Cicron s'taient
distingus dj par l'aptitude aux affaires et par quelques symptmes
inattendus d'loquence dans des dputations envoyes par leur ville 
Rome pour y soutenir de graves intrts. Il est rare que le gnie soit
isol dans une famille; il y montre presque toujours des germes avant
d'y faire clore un fruit consomm. En remontant de quelques gnrations
dans une race, on reconnat  des symptmes prcurseurs le grand homme
que la nature semble y prparer par degrs. Ce fut ainsi dans la famille
potique du Tasse, dont le pre tait dj un pote de seconde
inspiration; ainsi, dans la famille de Mirabeau, dont le pre, et
surtout les oncles, taient des orateurs naturels et sauvages, plus
frustes, mais peut-tre plus natifs que le neveu; ainsi de Cicron et de
beaucoup d'autres. La nature labore longtemps ses chefs-d'oeuvre dans
les minraux comme dans les vgtaux. Dieu semble agir de mme  l'gard
de l'homme, cet tre successif qui retrace et contient peut-tre dans
une seule me les vertus des mes de cent gnrations.


VII

Ces aptitudes et ces gots oratoires et littraires de la famille de
Cicron, et la tendresse qui se change en ambition pour son fils dans le
coeur d'une noble mre, firent lever dans les lettres grecques et
romaines l'enfant, qui promettait de bonne heure tant de gloire  sa
maison.

La littrature grecque tait alors pour les jeunes Romains ce que la
littrature latine a t depuis pour nous: la tradition de l'esprit
humain, le modle de la langue, le grand anctre de nos ides.

La rapide et universelle intelligence de l'enfant fit une explosion
plutt que des progrs aux premires leons qu'il reut, en sortant du
berceau, sous les yeux de sa mre. Sa vocation aux choses
intellectuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement
reconnue autour de lui dans les coles d'Arpinum, qu'il gota la gloire,
dont il devait puiser l'ivresse, presque en gotant la vie.

Les petits enfants, ses compagnons d'cole, le proclamrent d'eux-mmes
_roi des coliers_; ils racontaient  leurs parents, en rentrant des
leons, les prodiges de comprhension et de mmoire du fils d'Helvia, et
ils lui faisaient d'eux-mmes cortge jusqu' la porte de sa maison,
comme au patron de leur enfance. Quand la supriorit est dmesure
parmi les enfants, elle ne suscite plus l'envie; on la subit et on
l'acclame comme un phnomne; et, comme les phnomnes sont isols et
ne se renouvellent pas, ils n'humilient pas la jalousie parmi les
hommes, ils l'tonnent. Tel tait le sentiment qu'inspirait le jeune
Cicron aux enfants d'Arpinum. Que n'en inspira-t-il un aussi noble et
aussi honorable plus tard  Clodius,  Octave et  Antoine!


VIII

La posie, cette fleur de l'me, l'enivra la premire. Elle est le songe
du matin des grandes vies; elle contient en ombres toutes les ralits
futures de l'existence; elle remue les fantmes de toutes choses avant
de remuer les choses elles-mmes; elle est le prlude des penses et le
pressentiment de l'action. Les riches natures, comme Csar, Cicron,
Brutus, Solon, Platon, commencent par l'imagination et la posie: c'est
le luxe des sves surabondantes dans les hros, les hommes d'tat, les
orateurs, les philosophes. Malheur  qui n'a pas t pote une fois
dans sa vie!


IX

Cicron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si
souverain orateur que parce qu'il fut pote. La posie est l'arsenal de
l'orateur. Ouvrez Dmosthne, Cicron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud:
partout o ces orateurs sont sublimes, ils sont potes; ce qu'on retient
 jamais de leur loquence, ce sont des images et des passions dignes
d'tre chantes et perptues par des vers.

En sortant de l'adolescence, Cicron publia plusieurs pomes qui le
placrent, disent les histoires, parmi les potes renomms de son temps.
Plutarque affirme que sa posie gala son loquence.

Il tudiait en mme temps la philosophie sous les matres grecs de cette
science, qui les contient toutes. Il suivait surtout les leons de
Philon, sectateur de Platon. Il ouvrait ainsi son me par tous les pores
 la science,  la sagesse,  l'inspiration,  l'loquence. Recueillant
tout ce qui avait t pens, chant ou dit de plus beau avant lui sur
la terre, pour se former  lui-mme dans son me un trsor intarissable
de vrits, d'exemples, d'images, d'locution, de beaut morale et
civique, il se proposait d'accrotre et d'puiser ensuite ce trsor
pendant sa vie, pour la gloire de sa patrie et pour sa propre gloire,
immortalit terrestre dont les hommes d'alors faisaient un des buts et
un des prix de la vertu.

Il suivait assidment aussi,  la mme poque, les sances des tribunaux
et les sances du _forum_, ce tribunal des dlibrations politiques
devant le peuple coutant, regardant agir les grands matres de la
tribune de son temps, Scvola, Hortensius, Cotta, Crassus, et surtout
Antoine, dont il a depuis immortalis lui-mme l'loquence dans ses
traits sur cet art. Il s'honorait d'tre leur disciple, et il
s'tudiait, en rentrant chez lui,  reproduire de mmoire sous sa plume
les traits de leurs harangues qui avaient mu la multitude ou charm son
esprit. Ignor encore lui-mme comme orateur, sa renomme comme pote
s'tendait  Rome par la publication d'un pome pique sur les guerres
et sur les destines de Marius, son grand compatriote.


X

Rome tait alors  une de ces crises tragiques et suprmes qui agitent
les empires ou les rpubliques, au moment o leurs institutions les ont
levs au sommet de vertu, de gloire et de libert auquel la Providence
permet  un peuple de parvenir. Arrives  ce point culminant de leur
existence et de leur principe, les nations commencent  chanceler sur
elles-mmes avant de se prcipiter dans la dcadence, comme par un
vertige de la prosprit ou par une loi de notre imparfaite nature.
C'est le moment o les peuples enfantent les plus grands hommes et les
plus sclrats, comme pour prparer des acteurs plus sublimes et plus
atroces  ces drames tragiques qu'ils donnent  l'histoire. Cicron
apparaissait dans la vie prcisment  ce moment de l'achvement et de
la dcomposition de la rpublique romaine; en sorte que son histoire,
mle  celle de sa patrie depuis sa naissance jusqu' son supplice, est
 la fois celle des hommes les plus mmorables ou les plus excrables
de l'univers, celle des plus grandes vertus et des plus grands crimes,
des plus clatants triomphes et des plus sinistres catastrophes de Rome.

La libert, la servitude de l'univers, se conquirent, se perdent, se
jouent pendant un demi-sicle en lui, autour de lui ou avec lui. L'me
d'un seul homme est le foyer du monde, et sa parole est l'cho de
l'univers.


XI

Le principe de la rpublique romaine tait l'annexion d'abord de
l'Italie, puis de l'Europe, puis enfin du monde alors connu,  la
domination des Romains. Grandir tait leur loi; on ne grandit en
territoire que par la guerre, la guerre tait donc la fatalit de ce
peuple. D'abord dfensive dans ses commencements, la guerre romaine
tait devenue offensive, puis universelle. La guerre donne la gloire; la
gloire donne la popularit; la popularit donne aux ambitieux la
puissance politique. Le triomphe  Rome tait devenu une institution: il
donnait pour ainsi dire un corps  la renomme, et faisait, des
triomphateurs, des candidats  la tyrannie.


XII

Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre
universelle et perptuelle, de grandes armes, presque permanentes
aussi, taient devenues ncessaires.

De grandes armes permanentes sont l'institution la plus fatale  la
libert et au pouvoir tout moral des lois.

Celles qui restaient rassembles en lgions dans les provinces conquises
ou en Italie commenaient  lever leurs gnraux au-dessus du snat et
du peuple, et  former pour ou contre ces gnraux de grandes factions
militaires, armes bien autrement dangereuses que les factions civiles.

Celles qui taient licencies, aprs qu'on leur avait partag des
terres, formaient, dans l'Italie mme et dans les campagnes de Rome, des
noyaux de mcontents prts  recourir aux armes, leur seul mtier, et 
donner des bandes ou des lgions aux sditions politiques, aux tribuns
dmagogues ou aux gnraux ambitieux.

Le snat et le peuple taient donc tout prts  tre domins et
subjugus dans Rome mme par la guerre et par la gloire qu'ils avaient
destines  subjuguer le monde.

Les Romains avaient envoy des tyrans au monde, et le monde vaincu leur
renvoyait des tyrans domestiques. Dj l'pe se jouait des lois; dj,
sous un respect apparent pour l'autorit nominale du snat, les gnraux
et les triomphateurs marchandaient entre eux les charges, les consulats.
Les gouverneurs de provinces troquaient leurs lgions ou se prtaient
leurs armes, pour se les rendre aprs le temps voulu par les lois. Rome
n'tait plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au dehors, mais
o les citoyens avaient cd la ralit de la souverainet aux lgions,
o la constitution ne conservait plus que ses formes, o les gnraux
taient des tribuns, et o les factions taient des camps.

Tel tait l'tat de la rpublique romaine quand le jeune Cicron revtit
la robe virile pour prendre son rle de citoyen, d'orateur, de
magistrat sur la scne du temps.


XIII

Marius, plbien d'Arpinum, aprs s'tre illustr dans les camps et
avoir sauv l'Italie de la premire invasion des barbares du Nord, avait
pris parti  Rome pour le peuple contre les patriciens et contre le
snat. Dmagogue arm et froce, il avait prt ses lgions  la
dmocratie pour immoler l'aristocratie. Ses proscriptions et ses
assassinats avaient dcim Rome et inond de sang l'Italie.

Sylla, patricien de Rome, d'abord lieutenant, puis rival de Marius, lui
avait  son tour enlev sa gloire et ses lgions, les avait ramenes
contre sa patrie, avait proscrit les proscripteurs, gorg les
gorgeurs, assassin en masse le peuple, asservi le snat en le
rtablissant, lev les esclaves au rang de citoyens romains, partag
les terres des proscrits entre ses cent vingt mille lgionnaires, puis
abdiqu sous le prestige de la terreur qu'il avait inspire au peuple,
et remis en jeu les ressorts de l'antique constitution, fausss,
subjugus, ensanglants par lui.

Une guerre qu'on appelait la _guerre sociale_, guerre des auxiliaires de
la rpublique contre Rome elle-mme, avait compliqu encore, par
l'insurrection de l'Italie, cette mle d'vnements, de passions, de
proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triompha. Les bons
citoyens de Rome s'enrlrent pour dfendre la patrie, mme sous la
dictature d'un tyran.

Cicron suivit dans le camp de Sylla son modle et son matre, l'orateur
Hortensius. Il en revint, avec les lgions victorieuses de Sylla, pour
assister avec horreur  l'clipse de toute libert, aux dictatures, aux
proscriptions, aux gorgements de Rome.

Son extrme jeunesse et sa vie studieuse  Arpinum le drobrent, non au
malheur, mais au danger du temps. Il reparut  Rome aprs le
rtablissement violent, mais rgulier, des choses et du snat par Sylla.

Il se prpara  la tribune politique et aux charges de la rpublique par
l'exercice du barreau, noviciat des jeunes Romains qui aspiraient ainsi
 l'estime et  la reconnaissance du peuple avant de briguer ses
suffrages pour les magistratures. Il publia en mme temps des livres
sur la langue, sur la rhtorique, sur l'art oratoire, qui dcelaient la
profondeur et l'universalit de ses tudes.

Ses premiers plaidoyers pour ses clients tonnrent les orateurs les
plus consomms de Rome. Sa parole clata comme un prodige de perfection,
inconnue jusqu' ce jeune homme, dans la discussion des causes prives.
Invention des arguments, enchanement des faits, conclusion des
tmoignages, lvation des penses, puissance des raisonnements,
harmonie des paroles, nouveaut et splendeur des images, conviction de
l'esprit, pathtique du coeur, grce et insinuation des exordes, force
et foudre des proraisons, beaut de la diction, majest de la personne,
dignit du geste, tout porta, en peu d'annes, le jeune orateur au
sommet de l'art et de la renomme.

Ses discours, prpars dans le silence de ses veilles, nots, crits 
loisir, effacs, crits de nouveau, corrigs encore, compars
studieusement par lui aux modles de l'loquence grecque, appris
fragments par fragments, tantt aux bains, tantt dans ses jardins,
tantt dans ses promenades autour de Rome, rcits devant ses amis,
soumis  la critique de ses mules ou de ses matres, prononcs en
public sur le ton donn par des diapasons aposts dans la foule,
enrichis de ces inspirations soudaines qui ajoutent la merveille de
l'imprvu et le feu de l'improvisation  la sret et  la solidit de
la parole rflchie, taient des vnements dans Rome. Ces discours
existent, revus et publis par l'orateur lui-mme; ils sont encore des
vnements pour la postrit. Nous n'en parlerons pas en ce moment: ils
forment des volumes; ils sont rests monuments de l'esprit humain.


XIV

Ces discours furent la base de la renomme et de la vie publique du
jeune Cicron. Mais il fut consum par sa propre flamme: son corps
fragile ne put supporter ces excs d'tudes, de parole publique, de
clientle et de gloire dont il tait submerg. Sa maigreur, sa pleur,
ses vanouissements frquents, l'insomnie, la voix brise par l'effort
pour rpondre  l'avidit et aux applaudissements de la foule, son
extnuation prcoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop
tt cueillie, menaait une vie avide d'une plus haute et plus longue
gloire, peut-tre aussi les conseils que lui donnrent ses amis
d'chapper  l'attention de Sylla, qu'une si puissante renomme pouvait
offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicron avait
lgrement bless en dfendant un de ses proscrits que personne n'avait
os dfendre; toutes ces causes, et plus encore la passion d'tudier la
Grce en Grce mme, dcidrent Cicron  quitter Rome et le barreau, et
 visiter Athnes.


XV

Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus
renomms,  l'tude de la philosophie. Sous le charme de ces tudes, qui
dpaysent l'me des choses terrestres pour l'lever aux choses
immatrielles, il avait pour un temps renonc  Rome,  l'ambition et 
la gloire. Li avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui
n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicron se
proposait de recueillir son modique patrimoine en Grce, et de s'tablir
 Athnes pour y passer obscurment sa vie dans l'tude du beau, dans
la recherche du vrai, dans la jouissance de l'art. Mais sa sant se
rtablissait; les matres des coles d'loquence les plus clbres
d'Athnes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre discourir
dans les acadmies de l'Attique, et, pntrs d'admiration pour ce jeune
barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les avait vaincus par les
armes, et qu'un Romain les dpassait par l'loquence. Il leur donnait
des leons de pense, et ils lui en donnaient de diction, d'harmonie,
d'intonation, de geste.

La nouvelle de la mort de Sylla, qui arriva en ce moment  Athnes, et
qui prsageait de nouvelles destines  la libert de Rome, enleva
Cicron  lui-mme. Il se sentit appel par des vnements inconnus, et
il partit pour Rome, en passant par l'Asie, pour visiter toutes les
grandes coles de littrature et d'loquence, et pour s'assurer aussi si
ces temples fameux, d'o le paganisme avait envoy ses superstitions et
ses fables  Rome, ne contenaient pas le mot cach sur la Divinit,
objet suprme de ses tudes. Il consulta les oracles. Celui du temple de
Delphes lui dit la grande vrit des hommes de bien destins  prendre
part aux vnements de leur pays dans les temps de rvolution.

Par quel moyen, lui demanda Cicron, atteindrai-je la plus grande
gloire et la plus honnte?--En suivant toujours tes propres
inspirations, et non l'opinion de la multitude, lui rpondit l'oracle.

Cet oracle le frappa; et c'est en y conformant sa vie qu'il mrita, en
effet, sa rputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort.


XVI

Rentr  Rome, Cicron y vcut quelques annes dans l'ombre, ne
s'attachant  aucune des factions qui divisaient la rpublique, ne
faisant cortge  aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les
jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple.

On le mprisait, disent les historiens, pour ce mpris qu'il faisait des
hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses
immatrielles. On l'appelait pote, lettr, homme _grcis_, philosophe
spculatif, noy dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire
mprise dans tous les sicles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui.

Cicron ne s'mut pas de ces railleries, et continua  se perfectionner
en silence par le seul amour du beau et du bien.

Il vivait alors familirement avec le plus grand acteur de la scne
romaine, Roscius. Ils tudiaient ensemble: l'acteur,  imiter les
intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait
d'elle-mme  Cicron; l'orateur,  imiter l'action que l'art enseignait
 Roscius; et, de cette lutte entre la nature qui imite et l'art qui
achve, rsultait, pour l'acteur et pour l'orateur, la perfection, qui
consiste, pour l'acteur,  ne rien feindre au thtre qui ne jaillisse
de la nature, et, pour l'orateur,  ne rien professer  la tribune qui
ne soit avou par l'art et conforme  la suprme convenance des choses,
qu'on nomme le beau.


XVII

Cependant le pre, la mre, les oncles de Cicron et ses amis le
conjuraient de faire violence  son got pour la retraite, et de ne pas
priver la rpublique, dans des temps difficiles, des dons que les dieux,
l'tude, les lettres, les voyages, avaient accumuls en lui. La vertu
et l'loquence ne lui avaient t donnes, lui disaient-ils, que comme
deux armes divines pour la grande lutte qui se balanait entre les
hommes de bien et les sclrats, entre la rpublique et la tyrannie,
entre l'anarchie des dmagogues et la libert des bons citoyens.

Cicron cda  leurs instances, et sollicita la _questure_ la mme anne
o les deux plus grands orateurs du temps, ses matres et ses modles
Hortensius et Cotta, sollicitrent le _consulat_, premire magistrature
de Rome, qui durait un an.

Le peuple, lass des hommes de guerre qui avaient assez longtemps
ensanglant Rome, voulut relever la libert et la tribune en les nommant
tous les trois.

La _questure_ tait une magistrature qui donnait entre dans le snat.
Les questeurs taient chargs de percevoir les tributs et
d'approvisionner Rome.

Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la
Sicile  Cicron.

Tout en prvenant, par ses mesures, la disette qui menaait le peuple
romain, il mnagea la Sicile, et s'y fit adorer; il la parcourut tout
entire, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de
rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. Il y
dcouvrit le tombeau d'Archimde, un des plus grands gnies que la
mcanique ait jamais donns aux hommes, et il fit restaurer  ses frais
le monument de cet homme presque divin.

Plein du bruit que son nom, son loquence et sa magistrature heureuse
faisaient en Italie, Cicron s'tonna, en revenant  Rome, de trouver ce
nom et ce bruit touffs par le tumulte tous les jours nouveau d'une
immense capitale absorbe dans ses propres rumeurs, dans ses passions,
dans ses intrts, dans ses jeux, et divise entre ses tribuns, ses
agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple
mobile et sensuel, il ne fallait pas disparatre un seul jour de ses
yeux. Il pousa Trentia, femme d'illustre extraction et de fortune
modique. Il acheta une maison plus rapproche du centre des affaires que
sa maison paternelle, situe dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette
maison  toute heure  la foule des clients ou des plaideurs qui
assigeaient  Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mmoire le
nom et les antcdents de tous les citoyens romains, afin de les flatter
par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque le
plus dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils
l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un
affranchi, qu'on appelait le _nomenclateur_, et qui suivait toujours les
candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler,  voix
basse, le nom des citoyens.

Parvenu  l'ge de quarante et un ans, possesseur par ses hritages
personnels et par la dot de Trentia, sa femme, d'une fortune qui ne fut
jamais splendide (car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la
justice ou pour la gloire, jugeant que la parole tait de trop haut prix
pour tre vendue); li d'amiti avec les plus grands, les plus lettrs
et les plus vertueux citoyens de la rpublique, Hortensius, Caton,
Brutus, Atticus, Pompe; pre d'un fils dans lequel il esprait revivre,
d'une fille qu'il adorait comme la divinit de son amour; n'employant
son superflu qu' l'acquisition de livres rares, que son ami, le riche
et savant Atticus, lui envoyait d'Athnes; distribuant son temps, entre
les affaires publiques de Rome et ses loisirs d't dans ses maisons de
campagne  Arpinum, dans les montagnes de ses pres;  Cumes, sur le
bord de la mer de Naples;  Tusculum, au pied des collines d'Albe,
sjour cach et dlicieux; mesurant ses heures dans ces retraites comme
un avare mesure son or; donnant les unes  l'loquence, les autres  la
posie, celles-ci  la philosophie, celles-l  l'entretien avec ses
amis ou  ses correspondances, quelques-unes  la promenade sous les
arbres qu'il avait plants et parmi les statues qu'il avait recueillies,
d'autres au repas, peu au sommeil; n'en perdant aucune pour le travail,
le plaisir d'esprit, la sant; se couchant avec le soleil, se levant
avant l'aurore pour recueillir sa pense avant le bruit du jour dans
toute sa force, sa sant se rtablissait, son corps reprenait
l'apparence de la vigueur, sa voix ces accents mles et cette vibration
nerveuse que Dmosthne faisait lutter avec le bruit des vagues de la
mer, et plus ncessaires aux hommes qui doivent lutter avec les tumultes
des multitudes. Il tait sage, honor, aim, heureux, pas encore envi.

La destine semblait lui donner tout  la fois, au commencement de sa
vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure  chacun dans sa
carrire, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par
le regret, les annes de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de
mort dans lesquelles il allait bientt entrer.


XVIII

De charge en charge, par la protection de Pompe, chef de l'aristocratie
conservatrice de Rome, Cicron fut lev  la charge suprme de la
rpublique, le consulat. De graves circonstances l'attendaient: elles
furent l'occasion de sa plus vive loquence d'homme d'tat.

Indpendamment des grandes factions militaires dont nous avons parl,
factions reprsentes dans Marius, dans Sylla, dans Pompe, et bientt
aprs dans Csar; indpendamment aussi des factions permanentes des
patriciens et des plbiens qui dchiraient la rpublique depuis
quelques annes, il y avait  Rome une faction de l'anarchie, de la
dmagogie et du crime, qui couvait sous toutes les autres, et qui
n'attendait, pour les renverser et les submerger toutes dans leur propre
sang, que l'occasion d'un trouble civil ou d'une faiblesse du
gouvernement. Les lments de cette faction impie, qui bouillonne
toujours dans la lie des socits vieillies et malades, taient d'abord
la populace, cume du peuple, qui s'imprgne et qui se corrompt de tous
les vices du temps, et qui flotte,  la surface des grandes villes, au
vent de toutes les sditions.

C'taient ensuite les affranchis, les proltaires et les esclaves,
rejets par des lois jalouses en dehors des droits des citoyens, et
toujours prts  briser le cadre des lois qui ne s'largissaient pas
pour leur faire leur juste place.

C'taient, aprs, cette multitude de soldats licencis de Sylla, de
Marius, de Pompe lui-mme,  qui on avait distribu des terres dans
certaines parties de l'Italie, mais qui, bientt lasss de leur
mdiocrit et de leur oisivet dans ces colonies militaires, ou ayant
puis promptement dans la prodigalit des nouveaux enrichis leur
fortune, demandaient  s'en faire une autre en prtant leurs armes aux
sditions de la patrie.

Enfin c'tait un petit nombre de jeunes gens des premires maisons de
Rome, tels que Clodius, Csar, Catilina, Crassus, Cthgus, qui, ayant
gard le crdit en perdant les vertus de leur anctres, corrompus de
moeurs, pervertis de dbauche, ruins de prodigalits, signals de
scandales, indiffrents d'opinions, avides de fortune, trahissant leur
sang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom, se faisaient
les flatteurs, les instigateurs, les tribuns, les complices masqus ou
dmasqus de la populace, et cherchaient leur richesse perdue et leur
grandeur future dans l'abme de leur patrie!


XIX

Voil quels taient  Rome, au moment o Cicron atteignait au pouvoir,
les ferments et les fauteurs de bouleversements.

Le chef momentanment reconnu de toutes ces factions ligues pour la
ruine de la rpublique, si toutefois l'anarchie peut avoir un chef,
tait Catilina.

Catilina, homme d'un sang illustre, d'une trempe virile, d'une audace
effronte, audace que le peuple prend souvent pour la grandeur d'me,
d'une renomme militaire, seule qualit qu'on ne peut lui contester,
d'une de ces loquences dpraves qui savent faire bouillonner les vices
dans les parties honteuses du coeur humain; souponn, sinon convaincu,
du meurtre d'un frre, d'assassinats sur la voie Appienne,
d'empoisonnements secrets, de dbauches presque aussi infmes que des
crimes; mais assez insolent de sa naissance, assez fort de sa
popularit, assez prt  la vengeance, et enfin assez prmuni de
liaisons secrtes avec Csar, Clodius, Crassus et d'autres snateurs,
snateur lui-mme, pour qu'un certain crdit couvrt sa douteuse
renomme, pour que nul n'ost lui reprocher tout haut les forfaits dont
beaucoup l'accusaient tout bas.

Catilina tait encore prteur: il avait lev son ambition jusqu'au
consulat.

 peine eut-il t prcipit de son esprance par le triomphe du grand
orateur, qu'il mdita de renverser ce qu'il n'avait pu conqurir,
d'gorger le consul, de proscrire une partie du snat, d'appeler les
soldats licencis, les proltaires, les esclaves,  l'assassinat de
Rome, et de faire natre dans cette conflagration de toutes choses une
occasion de revanche, et une dictature de crimes pour lui et pour ses
complices.

Si Csar lui-mme n'tait pas un complice, il tait au moins un
confident muet et peut-tre impatient du succs de la conspiration.


XX

 l'immense rumeur d'une si vaste conspiration, dont les ttes seules
taient caches, mais dont les membres rvlaient partout l'existence,
Cicron rassemble le snat, et somme Catilina d'avouer ou de dsavouer
son crime. Mon crime? rpond insolemment le factieux; est-ce donc un
crime de vouloir donner une tte  la puissance dcapite de la
multitude, quand le snat, qui est la tte du gouvernement, n'a plus de
corps et ne peut rien pour la patrie?

 ces mots, Catilina sort, et le snat, pouvant de tant d'audace,
donne la dictature temporaire  Cicron pour sauver Rome.

Catilina ne s'endort pas aprs une si franche dclaration de guerre  sa
patrie; il envoie  Manlius, un de ses complices, qui commandait un
corps de vtrans en Toscane, le signal de soulever ses soldats et de
marcher sur Rome. Chaque quartier de la ville est donn par lui  un
des conjurs, qui doit  heure fixe en rassembler le peuple et diriger
les mouvements. Les armes, les torches, sont prtes; les difices, les
victimes, compts: Cicron est la premire de ces victimes. C'est dans
le sang de son premier citoyen que les sclrats doivent teindre les
lois antiques de Rome.

Une femme illustre, matresse d'un des jeunes patriciens associs au
complot, court dans la nuit avertir Cicron de fermer le lendemain sa
maison aux sicaires. Ils se prsentent en effet en armes au point du
jour  la porte du consul, dont ils avaient promis la tte; ils trouvent
cette porte garde par une poigne de bons citoyens. Cicron vivant, la
ville a un centre, les lois une main, la patrie une voix, le snat un
guide. L'excution du complot est ajourne.

Cicron n'ajourne pas la vigilance; il convoque le snat,  la premire
heure du jour, dans le temple fortifi de Jupiter Stator, ou
conservateur de Rome.

Catilina ose s'y prsenter, convaincu que l'absence de preuves contre
lui attestera son innocence, ou que l'audace intimidera le consul.

 son entre dans le snat, tous les snateurs s'cartent de Catilina,
comme pour se prserver de la contagion ou mme du soupon du crime.
L'horreur, avant la loi, fait le vide autour du conspirateur.

Cicron, indign, mais non intimid, se lve et adresse  l'ennemi
public la terrible et loquente apostrophe qui a laiss sur le nom de
Catilina la mme trace que le feu du ciel laisse sur un monument
foudroy. La pense s'y prcipite sans haleine en paroles courtes, comme
si l'impatience et l'indignation essoufflaient le gnie. En voici
quelques mots qui feront juger l'orateur et le criminel:


XXI

Jusques  quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de
temps ta rage ludera-t-elle nos lois?  quel terme s'arrtera ton
audace? Quoi! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les
forces rpandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni
ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifi choisi pour
cette assemble, ni les regards indigns de tous les snateurs, rien
n'a pu t'branler? Tu ne vois pas que tes projets sont dcouverts? Ta
conjuration est ici environne de tmoins, enchane de toutes parts!
Penses-tu qu'aucun de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernire et
celle qui l'a prcde? dans quelle maison tu t'es rendu? quels
complices tu as runis? quelles rsolutions tu as prises?  temps! 
moeurs! Tous ces complots, le snat les connat, le consul les voit, et
Catilina vit encore! Il vit, que dis-je? il vient au snat; il est admis
au conseil de la rpublique; il choisit parmi nous et marque de l'oeil
ceux qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons
faire assez pour la patrie si nous vitons sa fureur et ses poignards!
Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait d t'envoyer  la mort, et
faire tomber ta tte sous le glaive dont tu veux nous frapper. Le
premier des Gracques essayait contre l'ordre tabli des innovations
dangereuses; un illustre citoyen, le grand pontife P. Scipion, qui
cependant n'tait pas magistrat, l'en punit par la mort. Et lorsque
Catilina s'apprte  faire de l'univers un thtre de carnage et
d'incendie, les consuls ne l'en puniraient pas!

Je ne rappellerai point que Servilius Ahala, pour sauver la rpublique
des changements que mditait Spurius Mlius, le tua de sa propre main:
de tels exemples sont trop anciens. Il n'est plus, non, il n'est plus ce
temps o de grands hommes mettaient leur gloire  frapper avec plus de
rigueur un citoyen pernicieux que l'ennemi le plus acharn. Aujourd'hui
un snatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un pouvoir
terrible. Ni la sagesse des consuls, ni l'autorit de cet ordre, ne
manquent  la rpublique; nous seuls, je le dis ouvertement, nous seuls,
consuls sans vertu, nous manquons  nos devoirs..... ......Rappelle  ta
mmoire l'avant-dernire nuit, et tu comprendras que je veille encore
avec plus d'activit pour le salut de la rpublique que toi pour sa
perte. Je te dis que l'avant-dernire nuit tu te rendis (je te parlerai
sans dguisement) dans la maison du snateur Lca. L se runirent en
grand nombre les complices de tes criminelles fureurs. Oses-tu le nier?
Tu gardes le silence! Je t'en convaincrai, si tu le nies; car je vois
ici dans le snat des hommes qui taient avec toi. Dieux immortels! O
sommes-nous? Dans quelle ville,  ciel! vivons-nous? Quel gouvernement
est le ntre? Ici, Pres conscrits, ici mme, parmi les membres de
cette assemble, dans ce conseil auguste o se psent les destines de
l'univers, des tratres conspirent ma perte, la vtre, celle de Rome,
celle du monde entier. Et ces tratres, le consul les voit et prend leur
avis sur les grands intrts de l'tat; quand leur sang devrait dj
couler, il ne les blesse pas mme d'une parole offensante. Oui,
Catilina, tu as t chez Lca l'avant-dernire nuit; tu as partag
l'Italie entre tes complices; tu as marqu les lieux o ils devaient se
rendre; tu as choisi ceux que tu laisserais  Rome, ceux que tu
emmnerais avec toi; tu as dsign l'endroit de la ville o chacun
allumerait l'incendie; tu as dclar que le moment de ton dpart tait
arriv; que, si tu retardais de quelques instants, c'tait parce que je
vivais encore. Alors il s'est trouv deux chevaliers romains qui, pour
te dlivrer de cette inquitude, t'ont promis de venir chez moi cette
nuit-l mme, un peu avant le jour, et de m'gorger dans mon lit. 
peine tiez-vous spars, que j'ai tout su. Je me suis entour d'une
garde plus nombreuse et plus forte. J'ai ferm ma maison  ceux qui,
sous prtexte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta part pour
m'arracher la vie. Je les ai nomms d'avance  plusieurs de nos
premiers citoyens, et j'avais annonc l'heure o ils se
prsenteraient................

Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumire qui nous claire, de
l'air que nous respirons, lorsque tu sais qu'il n'est personne ici qui
ignore que, la veille des calendes de janvier, le dernier jour du
consulat de Lpidus et de Tullus, tu te trouvas sur la place des
Comices, arm d'un poignard? que tu avais apost une troupe d'assassins
pour tuer les consuls et les principaux citoyens? que ce ne fut ni le
repentir ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrta ton
bras et suspendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces premiers crimes;
ils sont connus de tout le monde, et bien d'autres les ont suivis.
Combien de fois, et depuis mon lection, et depuis que je suis consul,
n'as-tu pas attent  ma vie! Combien de fois n'ai-je pas eu besoin de
toutes les ruses de la dfense pour parer des coups que ton adresse
semblait rendre invitables! Il n'est pas un de tes desseins, de tes
succs, pas une de tes intrigues dont je ne sois instruit  point nomm.
Et cependant rien ne peut lasser ta volont, dcourager tes efforts.
Combien de fois ce poignard, dont tu nous menaces, a-t-il t arrach
de tes mains! Combien de fois un hasard imprvu l'en a-t-il fait
tomber! Et cependant il faut que ta main le relve aussitt. Dis-nous
donc sur quel affreux autel tu l'as consacr, et quel voeu sacrilge
t'oblige  le plonger dans le sein du consul!

 quelle vie, Catilina, es-tu dsormais condamn! car je veux te parler
en ce moment, non plus avec l'indignation que tu mrites, mais avec la
piti que tu mrites si peu. Tu viens d'entrer dans le snat: eh bien,
dans une assemble si nombreuse, o tu as tant d'amis et de proches,
quel est celui qui a daign te saluer? Si personne, avant toi, n'essuya
jamais un tel affront, pourquoi attendre que la voix du snat prononce
le fltrissant arrt si fortement exprim par son silence? N'as-tu pas
vu,  ton arrive, tous les siges rester vides autour de toi? N'as-tu
pas vu tous ces consulaires, dont tu as si souvent rsolu la mort,
quitter leur place quand tu t'es assis, et laisser dsert tout ce ct
de l'enceinte? Comment peux-tu supporter tant d'humiliation? Oui, je te
le jure, si mes esclaves me redoutaient comme tous les citoyens te
redoutent, je me croirais forc d'abandonner ma maison; et tu ne crois
pas devoir abandonner la ville! Si mes concitoyens, prvenus d'injustes
soupons, me hassaient comme ils te hassent, j'aimerais mieux me
priver de leur vue que d'avoir  soutenir leurs regards irrits; et toi,
quand une conscience criminelle t'avertit que depuis longtemps ils ne te
doivent que de l'horreur, tu balances  fuir la prsence de ceux pour
qui ton aspect est un cruel supplice! Si les auteurs de tes jours
tremblaient devant toi, s'ils te poursuivaient d'une haine
irrconciliable, sans doute tu n'hsiterais pas  t'loigner de leurs
yeux. La patrie, qui est notre mre commune, te hait: elle te craint;
depuis longtemps elle a jug les desseins parricides qui t'occupent tout
entier. Tu te rvolteras contre son jugement! tu braveras sa puissance!
eh quoi! tu mpriseras son autorit sacre! Je crois l'entendre en ce
moment t'adresser la parole: Catilina, semble-t-elle te dire, depuis
quelques annes, il ne s'est pas commis un forfait dont tu ne sois
l'auteur, pas un scandale o tu n'aies pris part. Toi seul as eu le
privilge d'gorger impunment les citoyens, de tyranniser et de piller
les allis. Contre toi les lois sont muettes et les tribunaux
impuissants, ou plutt tu les as renverss, anantis. Tant d'outrages
mritaient toute ma colre: je les ai dvors en silence. Mais tre
condamne  de perptuelles alarmes  cause de toi seul, ne voir jamais
mon repos menac que ce ne soit par Catilina, ne redouter aucun complot
qui ne soit li  ta dtestable conspiration, c'est un sort auquel je ne
peux me soumettre. Pars donc, et dlivre-moi des terreurs qui
m'obsdent: si elles sont fondes, afin que je ne prisse point; si
elles sont chimriques, afin que je cesse de craindre.


XXII

 part un peu de dclamation plus oratoire que politique, l'loquence
humaine a-t-elle bouillonn jamais dans aucune poitrine en pareils
accents? Voil Cicron orateur politique.

Nous avons assist de nos jours, dans un pays aussi lettr que Rome,
dans des temps aussi rvolutionnaires que le temps de Cicron,  des
scnes d'loquence aussi dcisives que celle du snat romain, entre des
hommes de bien, des hommes de subversion, des ambitieux, des factieux,
des Catilinas, des Clodius, des Cicrons, des Pompes, des Csars
modernes; nous avons assist, disons-nous, aux drames les plus
tumultueux et les plus sanglants de notre poque: mais nous n'avons
jamais entendu des accents o la colre et le gnie oratoire, le crime
ou la vertu vocifrs par des lvres humaines, fussent autant fondus en
lave ou en foudre dans des harangues si ardentes d'invectives, si
solennelles de vertu et si accomplies de langage!

Il faut remonter  Vergniaud, parlant devant les assassins qui
l'attendent  la porte de la Convention, pour comparer quelque chose 
cette colre de la vertu et  ce dfi  la mort. Les passions n'ont pas
baiss de nos jours; mais l'loquence littraire a perdu les foudres
dont Dmosthne, Cicron, Vergniaud, branlaient leurs tribunes et
pulvrisaient les factions ou la tyrannie. Qu'est-ce que le harangueur
parlementaire d'aujourd'hui (sauf de rares exceptions) auprs de ces
hros du discours? Le mtier tue l'art: la voix tonne, la poitrine n'y
rsonne pas; il y a un rle dans la harangue, il n'y a point d'me et
par consquent point d'immortalit. Essayez de relire, aprs que la
vibration de la voix a cess de tinter dans l'oreille: vous ne le pouvez
pas; tout s'est vapor avec le geste et le son de voix. L'engouement
de parti exalte de tels hommes comme des gladiateurs de thtre. On les
appelle des Cicrons et des Dmosthnes: ils ne sont que des musiciens
de phrases. O sont-ils aux jours des temptes civiles? Ils sont
disparus, ils sont muets, ils sont ensevelis dans l'ombre de leur
Tusculum, adorant l'cho, suivant la timide sagesse de Pythagore. De l
ils nourrissent de flatteries obliges l'esprance, toujours ajourne,
des partis, dont ils se proclament les ministres, ministres des songes
qui endorment depuis trente ans leurs clients... Et ils accusent les
hommes de coeur qui se jettent dans le gouffre pour le combler, et ils
dnoncent  la haine ou  l'ingratitude des sectes ou des cours ceux qui
se brlent les mains en tirant leur patrie de l'incendie, allum par les
torches de leurs discours! Et ils conseillent les purations  leur
patrie, pour rester seuls  la perdre et  la flatter jusqu' la fin!
Voil ces hommes!

Mais revenons  l'loquence patriotique et virile de Cicron.


XXIII

Catilina, frapp d'effroi par la parole de Cicron, s'enfuit jusqu'en
Toscane.

Cicron prend sur lui d'achever le coup d'tat contre la dmagogie en
immolant les complices de Catilina.

Se croyant sr de l'appui de Pompe, il poursuit les dmagogues jusque
dans la personne de Clodius.

Clodius tait ami du jeune Csar.

Csar, patricien corrompu, cherchait un appui dans la plbe romaine; il
commenait la tyrannie, comme elle commence toujours, par la licence; il
soutenait,  ce titre, Clodius; il affectait de l'intrt pour Catilina.

Clodius ameutait le peuple contre Cicron.

Pompe s'isolait majestueusement  la campagne.

Cicron, poursuivi et menac jusque dans sa maison par les sicaires de
Clodius, invoquait en vain le peuple, qu'il avait sauv: le peuple
l'abandonnait lchement  ses ennemis. Les consuls, intimids,
fermaient les yeux pour ne pas voir ce qu'ils n'avaient pas la force de
punir. Cicron fut oblig de s'exiler. Un _plbiscite_ rdig par
Clodius lui interdit le sol romain jusqu' une distance de cinq cents
milles.

Le sauveur de Rome chercha asile en Grce: c'tait la patrie de son me.

Pendant qu'il dbarquait au Pire, port d'Athnes, Clodius, suivi d'une
bande de populace, incendiait sa maison  Rome, ravageait ses maisons de
campagne et faisait vendre  l'encan jusqu' ses livres. Mais le respect
pour Cicron et la rpugnance  s'enrichir de ses dpouilles taient
tels que les livres et les jardins restrent sans acheteurs.


XXIV

Cicron, proscrit, en arrivant en Grce, se proposait de sjourner dans
sa chre Athnes, que l'exemple ou les lettres de son ami Atticus lui
avaient appris  tant aimer.

Mais l'ombre de leur vie passe suit les hommes publics jusque sur la
terre trangre: la mer, qui les spare de leur patrie, ne les spare
pas de leur nom. Cicron apprit que les restes du parti de Catilina et
les complices de Clodius l'attendaient  Athnes pour lui demander
compte, le poignard  la main, de la vie de Catilina, de Lentulus et de
Cthgus. Il se dtourna prudemment de cette trace de sang qui semblait
le devancer et le poursuivre, et se rfugia  Thessalonique, colonie
romaine au fond de la Mditerrane, au pied des montagnes de la
Macdoine.

Que je me repens, crit-il en route, que je me repens, mon cher
Atticus, de n'avoir pas prvenu par ma mort volontaire l'excs de mes
malheurs! En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une chose: arrter
ma main, prte  me frapper moi-mme; mais, hlas! je ne m'en repens pas
moins tous les jours de ne pas avoir sacrifi cette vie pour sauver mon
hritage  ma famille; car qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher 
l'existence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous numrer ces
malheurs, dans lesquels j'ai t prcipit bien moins par le crime de
mes ennemis, que par la lchet de mes envieux. (Allusion poignante 
Pompe,  Crassus,  Csar.) Mais j'atteste les dieux que jamais homme
ne fut cras sous une telle masse de calamits, et qu'aucun n'eut
jamais occasion de souhaiter davantage la mort!... Ce qui me reste de
temps  vivre n'est pas destin  gurir mes maux, mais  les finir!...
Vous me reprochez le sentiment et la plainte de mes maux. Mais y a-t-il
une seule des adversits humaines qui ne soit accumule dans la mienne?
Qui donc tomba de plus haut, d'un sort plus assur en apparence, dou de
telles puissances de gnie, de sagesse, de faveur publique, d'estime et
d'appui d'une telle masse de grands et de bons citoyens?... Puis-je
oublier en un jour ce que j'tais hier, ce que je suis encore
aujourd'hui?  quelles dignits,  quelle gloire,  quels enfants, 
quels honneurs,  quelles richesses d'me et de bien,  quel frre,
enfin (un frre que j'aime  cet excs qu'il m'a fallu, par un genre
inou de supplice, me sparer sans l'embrasser, de peur qu'il ne vt mes
larmes, et que je ne pusse moi-mme supporter sa pleur et son deuil),
je suis arrach!... Ah! si j'numrais encore bien d'autres causes de
dsespoir, si mes larmes elles-mmes ne me coupaient la voix!... Je
sais, et c'est l la plus amre de mes peines, que c'est par ma faute
que j'ai t abm dans une telle ruine!... Vous me parlez, dans votre
dernire lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous a faite de
mon dsespoir et de ma maigreur!... Hlas! chaque jour qui se lve
accrot mes maux au lieu de les soulager. Le temps diminue le sentiment
des autres malheurs; mais les miens sont de telle nature qu'ils
s'aggravent continuellement par le sentiment de la misre prsente
compare avec la flicit perdue!... Pourquoi un seul de mes amis ne
m'a-t-il pas mieux conseill? Pourquoi me suis-je laiss glacer le coeur
par cette froideur de Pompe? Pourquoi ai-je pris une rsolution et une
attitude de coupable suppliant, indignes de moi? Pourquoi n'ai-je pas
affront ma fortune? Si je l'avais fait, ou je serais mort glorieusement
 Rome, ou je jouirais maintenant du fruit de ma victoire!... Mais
pardonnez-moi ces reproches, ils doivent tomber sur moi plus que sur
vous; et si je parais vous accuser avec moi, c'est moins pour m'accuser
moi-mme que pour me rendre ces fautes plus pardonnables en y associant
un autre moi-mme!...

Non, je n'irai point en Asie, parce que je fuis les lieux o je puis
rencontrer les Romains, et o la clbrit, autrefois ma gloire, me
poursuit maintenant comme une honte!... Et puis je ne voudrais pas
m'loigner davantage, de peur que si, par hasard, il arrivait quelque
changement inespr  ma fortune du ct de Rome, je ne fusse trop
longtemps  l'ignorer. J'ai donc rsolu d'aller me rfugier dans votre
maison d'pire, non pas  cause de l'agrment du sjour, bien
indiffrent au malheureux qui fuit mme la lumire du jour, mais pour
tre, dans ce port que vous m'offrez, plus prompt  repartir pour ma
patrie, si jamais elle m'tait rouverte, pour y recueillir ma misrable
existence dans une solitude qui me la fera supporter plus tolrablement,
ou, ce qui vaudrait mieux encore, qui m'aidera  dpouiller plus
courageusement la vie. Oui, je dois couter encore les supplications de
la plus tendre et de la plus adore des filles!... Mais, avant peu, ou
l'pire m'ouvrira le chemin du retour dans ma patrie, ou je m'ouvrirai 
moi-mme le chemin de la vraie dlivrance!..... Je vous recommande mon
frre, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils,  qui je ne laisserai
pour hritage qu'un nom fltri et ignominieux!...


XXV

Mais au moment o Cicron se prparait  mourir, pour se punir lui-mme
du crime de ses ennemis, de la lchet de ses amis et de sa propre
infortune, l'excs de la tyrannie populaire rappelait la pense de Rome
vers celui qui l'avait sauve, par son loquence et par son courage, de
la ncessit des dictateurs ou de la honte des anarchies.

Clodius, sans contre-poids, oblig d'enchrir chaque jour sur les
dmences et sur les excs de la veille, afin de rester  la tte de la
populace,  laquelle on ne peut complaire qu'en lui cdant, commenait 
fatiguer la licence elle-mme et  inquiter Pompe, non-seulement sur
sa puissance, mais sur sa vie: il menaait galement Csar jusqu'au sein
de son arme des Gaules. Csar, Pompe, le snat, les patriciens
opprims, les plbiens vertueux, se ligurent sourdement pour inspirer
au peuple l'horreur de Clodius et le rappel de Cicron, le seul homme
qu'ils pussent opposer,  la tribune aux harangues,  la popularit
perverse du tribun.


XXVI

Un homme intrpide, client de Cicron, tribun lui-mme, nomm Fabricius,
osa proposer ce rappel au peuple du haut de la tribune.

Clodius, qui s'attendait  cette tentative des amis de Cicron, et qui
avait rempli le forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses
sicaires, craignant l'estime et l'amour du peuple pour le grand
proscrit, donna le signal du meurtre  ses assassins, prcipita
Fabricius de la tribune, dispersa le cortge des amis de Cicron, et
couvrit de cadavres la place publique.

Le frre de Cicron, bless lui-mme par le fer des gladiateurs de
Clodius, n'chappa  la mort qu'en se cachant sous les corps amoncels
sur les marches de la tribune.

Sextius, un des tribuns, fut immol en rsistant aux fureurs de son
collgue.

Clodius, vainqueur, ou plutt assassin de Rome, courut, la torche  la
main, brler le temple des Nymphes, dpt des registres publics, afin
d'anantir jusqu'aux rouages mmes du gouvernement.

 la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun Milon et
du prteur Ccilius. Milon repoussa avec ses amis les satellites du
dmagogue, et, convaincu qu'il n'y aurait plus de justice dans Rome que
celle qu'on se ferait dsormais  soi-mme, il enrla une troupe de
gladiateurs pour l'opposer aux sicaires de Clodius.

Le snat, abrit enfin par cette poigne de satellites de Milon, et
encourag  l'audace par l'indignation du peuple, qui commenait 
rougir de lui-mme, porta le dcret de rappel de Cicron.

Le mme dcret ordonnait que ses maisons seraient rebties aux frais du
trsor public.

Pompe lui-mme sortit de son apathie, et rentra  Rome pour y rtablir
les lois et pour y appuyer de l'autorit des armes le rappel de Cicron.

Le retour de l'orateur  Rome fut un triomphe continu de Brindes jusqu'
Rome.

Clodius,  la tte de la populace, osa l'affronter encore. Cicron fut
oblig de s'abriter contre ce perscuteur dans sa retraite d'Antium et
dans la seule culture des lettres. Nous verrons plus tard ce qu'il y
composa. Ce fut l'poque potique de sa vie; le loisir et l'infortune
le refirent pote. Ses pomes, perdus aujourd'hui, taient, dit-on,
dignes de son loquence.

Cependant un honnte homme indign, Milon, tua Clodius.

Cicron revint  Rome pour y dfendre Milon devant ses juges.

Mirabeau, dans son discours sur la banqueroute, a videmment imit une
des figures les plus hardies de la proraison du discours de Cicron
pour son ami et son vengeur Milon.

Et ne dites donc pas qu'emport par la haine, je dclame avec plus de
passion que de vrit contre un homme qui fut mon ennemi. Sans doute
personne n'eut plus que moi le droit de har Clodius; mais c'tait
l'ennemi commun, et ma haine personnelle pouvait  peine galer
l'horreur qu'il inspirait  tous. Il n'est pas possible d'exprimer ni
mme de concevoir  quel point de sclratesse ce monstre tait parvenu.
Et, puisqu'il s'agit de la mort de Clodius, imaginez, citoyens (car nos
penses sont libres, et notre me peut se rendre de simples fictions
aussi sensibles que les objets qui frappent nos yeux), imaginez, dis-je,
qu'il soit en mon pouvoir de faire absoudre Milon sous la condition que
Clodius revivra... Eh quoi! vous plissez! Quelles seraient donc vos
terreurs s'il tait vivant, puisque, tout mort qu'il est, la seule
pense qu'il puisse vivre vous pntre d'un tel effroi!..............

Les Grecs rendent les honneurs divins  ceux qui turent des tyrans.
Que n'ai-je pas vu dans Athnes et dans les autres villes de la Grce!
Quelles ftes institues en mmoire de ces gnreux citoyens! quels
hymnes! quels cantiques! Le souvenir, le culte mme des peuples
consacrent leurs noms  l'immortalit; et vous, loin de dcerner des
honneurs au conservateur d'un si grand peuple, au vengeur de tant de
forfaits, vous souffririez qu'on le trane au supplice!..

Il existe, oui, certes, il existe une puissance qui prside  toute la
nature; et si, dans nos corps faibles et fragiles, nous sentons un
principe actif et pensant qui les anime, combien plus une intelligence
souveraine doit-elle diriger les mouvements admirables de ce vaste
univers! Osera-t-on la rvoquer en doute parce qu'elle chappe  nos
sens et qu'elle ne se montre pas  nos regards? Mais cette me qui est
en nous, par qui nous pensons et prvoyons, qui m'inspire en ce moment
o je parle devant vous, notre me aussi n'est-elle pas invisible? Qui
sait quelle est son essence? qui peut dire o elle rside? C'est donc
cette puissance ternelle,  qui notre empire a d tant de fois des
succs et des prosprits incroyables, c'est elle qui a dtruit et
ananti ce monstre, et lui a suggr la pense d'irriter par sa violence
et d'attaquer  main arme le plus courageux des hommes, afin qu'il ft
vaincu par un citoyen dont la dfaite lui aurait pour jamais assur la
licence et l'impunit. Ce grand vnement n'a pas t conduit par un
conseil humain; il n'est pas mme un effet ordinaire de la protection
des immortels. Les lieux sacrs eux-mmes semblent s'tre mus en voyant
tomber l'impie, et avoir ressaisi le droit d'une juste vengeance. Je
vous atteste ici, collines sacres des Albains, autels associs au mme
culte que les ntres, et non moins anciens que les autels du peuple
romain, etc.

C'est l l'apparition personnifie de la _hideuse_ banqueroute qui
faisait tressaillir l'Assemble nationale dans la prosopope de
Mirabeau. Seulement Mirabeau n'eut jamais ces accents religieux de
Cicron qui sont la divinit de l'loquence; il en appela  la raison,
jamais aux dieux de la patrie, dans ses harangues. Cicron montait plus
haut, aussi haut que l'invocation humaine peut monter.

 Rome ingrate, si elle bannit Milon! Rome misrable, si elle perd un
tel dfenseur! Mais finissons: les larmes touffent ma voix, et Milon ne
doit pas tre dfendu par des larmes!... Les sanglots du peuple
couprent ses dernires paroles: Mirabeau ne fit jamais pleurer. Les
assembles parlementaires ont des colres et jamais de larmes. Quant 
nous, qui avons vu parler devant le peuple, nous l'avons vu cent fois,
ce peuple, pleurer d'motion honnte et patriotique, comme les Romains
de Cicron.


XXVII

Cicron fut nomm pontife, puis proconsul en Syrie. Il commanda des
lgions; il pacifia les provinces orientales de la rpublique; il s'y
fit adorer pour sa justice et pour sa bont. Les trangers l'appelrent
le pre des allis de Rome et des tributaires.

Revenu  Rome, il y tomba en pleine guerre civile.

Csar avait pass le Rubicon, en jetant au hasard le sort de la
rpublique.

Pompe, rest  Rome avec les derniers hommes libres et vertueux de la
patrie, s'associait  Cicron.

Csar caressait l'orateur pour l'entraner dans son crime.

Cicron flottait de l'un  l'autre, tchant de prvenir le choc de ces
deux grands rivaux.

Ses anxits usaient, non sa vertu, mais son caractre.

Sa haute intelligence lui montrait des deux cts des dangers presque
gaux pour la patrie: l'anarchie et la faiblesse avec Pompe, la
violence et la tyrannie avec Csar.

Ses lettres,  cette poque, sont la confession d'un homme de bien; il
mprise presque autant le parti de Pompe qu'il dteste celui de Csar.
La postrit a vu en cela de la faiblesse; ce n'tait, hlas! que de la
profondeur de jugement. Les hommes de gnie sont jugs par les esprits
mdiocres: c'est le secret des accusations de la postrit contre la
vertu civique de Cicron. Il y a des temps si malheureux que les
meilleurs patriotes n'ont le choix qu'entre deux calamits pour leur
patrie. Qui oserait s'tonner que ces grands patriotes hsitent 
choisir? Telle tait la situation de Cicron.


XXVIII

 la fin, la vertu, plus que la conviction, l'entrana dans le parti de
Pompe; il savait qu'il se perdait, mais il se perdait avec Caton et
Brutus. Mieux vaut la mort avec les honntes gens que la victoire avec
les pervers.

Il ne se trompait pas. Pompe, fugitif d'Italie, alla perdre la bataille
de la rpublique en pire. Pharsale fut le champ de bataille et le
tombeau de la libert du monde.

Pompe s'enfuit en gypte, et meurt sur le rivage par la main d'un
assassin soudoy, qui veut offrir sa tte en prsent  Csar.

Caton meurt en philosophant sur l'immortalit de l'me.

Brutus meurt dans un blasphme ironique sur l'inanit de la vertu.

Cicron, amnisti par le vainqueur, vit et revient pleurer la rpublique
en Italie.

Csar s'excuse auprs de Cicron de sa victoire; il va lui-mme le
visiter dans sa retraite en Campanie; il lui demande, pour ainsi dire,
grce pour son triomphe; il ne croit pas le monde conquis, si Cicron
n'a pas ratifi la fortune.

Cicron cde  demi  tant de caresses; il revient  Rome, il y reprend
son rle de dfenseur des citoyens; il invoque, dans des harangues trop
adulatrices, la magnanimit de Csar pour les vaincus de Pharsale; il
admire l'homme dans Csar, tout en dtestant le tyran.

L'abstention complte et t plus digne, l'exil mme et t plus
stoque: c'est sur cette poque de sa vie que les admirateurs de Cicron
auraient eu besoin de jeter un voile d'indulgence. Mais, s'il y eut
complaisance envers la fortune dans cette conduite du grand orateur
romain, il n'y eut jamais complicit avec Csar. Cicron dsespra de la
libert romaine: mais ce dsespoir, trop fond en fait, ne fut jamais
une trahison; il continua  dplorer  haute voix la chute de l'antique
constitution et de maudire en secret Csar. Quand Csar tomba sous la
conspiration des honntes gens de Rome, tels que Brutus, Cassius, Caton,
Cicron se rjouit de leur courage, et se rangea, sans hsiter, de leur
parti.


XXIX

On sait que Csar se faisait pardonner la tyrannie par la grce, et
Cicron, les regrets de la libert perdue, par les complaisances.

Vers le mme temps, quoiqu'il et dj pass la soixantime anne de sa
vie, il rpudia sa premire femme Trentia, coupable de l'avoir nglig
pendant ses disgrces, et il pousa une de ses pupilles, trs-jeune,
trs-belle, trs-riche, qu'un pre mourant lui avait confie.

prise du gnie et de la renomme de son second pre, cette jeune
Romaine l'aima et en fut aime avec une passion qui effaa la distance
des annes. Ce furent, non les plus glorieuses, mais les plus svres et
les plus fcondes de sa vie; elles furent courtes.

La mort lui ayant enlev bientt aprs sa fille Tullia, dlices et
orgueil de son coeur, il en conut une telle douleur qu'il s'offensa de
ce que cette douleur n'tait pas assez partage par sa nouvelle pouse,
jalouse, sans doute, de n'tre pas le seul objet de ses tendresses, et
qu'il s'loigna d'elle et se renferma dans la solitude avec ses larmes
et son gnie.

C'est l qu'il crivit, sans relche et sans lassitude, ses plus belles
oeuvres littraires.


XXX

Bien qu'il n'et tremp en rien dans le meurtre de Csar, Cicron fut
coupable, aux yeux d'Antoine, de Lpide et d'Octave, neveu de Csar, de
s'tre trop rjoui de la mort du tyran.

Il avait de plus, dans plusieurs harangues immortelles, souffl dans
Rome le feu de la colre publique contre Antoine. Ces harangues,
appeles les _Philippiques_, par allusion aux harangues de Dmosthne
contre Philippe de Macdoine, furent l'arrt de mort de Cicron.

Quand Antoine, Lpide et Octave se furent rconcilis en se livrant
mutuellement les ttes de leurs ennemis personnels comme gage de paix,
Antoine demanda la tte de Cicron; elle fut dispute, mais enfin
accorde.

Cicron apprit son arrt sans y croire. Il aimait Octave: Octave
commencerait-il par un parricide? Cicron n'tait-il pas son second
pre? Il esprait, contre toute esprance, en lui, mais craignait tout
d'Antoine, et surtout de Fulvie, la nouvelle pouse de ce dbauch. Les
hommes pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles ont moins de
force contre leur passion.

Dans cette perplexit, Cicron avait le temps de fuir, et peut-tre
tait-ce la pense d'Octave. L'hsitation, cette faiblesse des grands
esprits parce qu'ils psent plus d'ides contre plus d'ides que les
autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait t le flau de sa
vie. Il perdit les jours et les heures  dbattre, avec lui-mme et avec
ses amis, lequel tait prfrable,  son ge, de tendre stoquement le
cou aux gorgeurs et de mourir en laissant crier son sang contre la
tyrannie sur la terre libre de sa patrie, ou d'aller mendier en Asie le
pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains. Son me parut se
dcider et se repentir tour  tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas
errrent, comme ses penses, du rivage de la mer  ses maisons de
campagne, et de ses maisons de campagne au bord de la mer.

Enfin il voulut retarder le moment de la rsolution suprme en
s'loignant de Tusculum, trop voisin de Rome. Il quitta ce sjour avec
son frre Quintus Cicron, et avec son neveu, qui le chrissait comme un
pre. Il se retira dans sa maison plus recule d'Astura, sjour de deuil
o il avait, comme on l'a vu, nourri la mlancolie de la mort de sa
fille Tullia: l'pret du lieu et la profondeur des bois semblaient
l'abriter de la sclratesse des hommes.

Cette maison tait sur le bord de la mer de Naples. Il y passa quelques
jours  couter de loin le bruit des pas de l'arme des triumvirs qui
s'approchaient de Rome; il semblait rsolu  y attendre la mort sans se
donner la peine ni de la fuir plus loin ni de la braver de plus prs.
Cependant son frre, son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espce de
seconde famille que la reconnaissance, les lois et les moeurs
attachaient jusqu'au trpas aux anciens, lui reprsentrent qu'un homme
tel que Cicron n'tait jamais vieux tant que son gnie pouvait
conseiller, illustrer ou rveiller sa patrie; que Caton, en mourant,
avait teint prmaturment lui-mme une des dernires esprances de la
rpublique par une impatience ou par une lassitude de vertu; que, s'il
tait rsolu  mourir, il ne fallait pas du moins que sa mort ft
inutile  la cause des bons citoyens, qui tait celle des dieux; que,
Brutus et Cassius vivant encore, et rassemblant en Afrique des lgions
fidles  la mmoire de Pompe et  la rpublique, prtes  combattre
les armes vnales des triumvirs, il devait aller rejoindre ces derniers
des Romains, raviver par sa prsence et par sa voix une cause qui
n'tait pas encore dsespre tant qu'il lui restait Cicron et Brutus;
ou, s'il fallait prir, prir du moins avec la justice, la vertu et la
libert.


XXXI

Ces conseils prvalurent un moment dans son me. Il quitta sa retraite
d'Astura avec son frre et le cortge de ses esclaves et de ses
familiers, pour se rapprocher de la mer et pour y monter sur une galre
qu'on lui avait prpare. Mais la prcipitation avec laquelle il avait
quitt Rome et Tusculum aux premires rumeurs de sa proscription ne lui
avaient pas permis d'emporter l'or ou l'argent ncessaire pour une
longue expatriation.  peine tait-il sur la route, qu'il rflchit 
l'indigence  laquelle il allait tre expos avec sa famille et ses amis
pendant son exil, et fit arrter sa litire (fort brancard ferm par des
rideaux et port par des esclaves, qui servait de voiture aux riches
Romains), et il fit approcher celle de son frre Quintus, qui marchait
derrire lui.

Les deux litires taient poses cte  cte sur le chemin, et les
porteurs loigns; les deux frres s'entretinrent un moment sans tmoin
par les portires. Il fut convenu que Quintus, comme le moins illustre
et le plus oubli des deux, retournerait seul  Antium, leur pays natal;
qu'il en rapporterait l'argent ncessaire  leur fuite, et qu'il
rejoindrait en toute hte Cicron dans sa maison de la cte de Gate, o
il allait l'attendre pour s'embarquer. Puis les deux proscrits, comme
s'ils avaient eu le pressentiment de leur ternelle sparation, se
rcrirent sur l'extrmit de leur malheur, qui ne leur permettait pas
mme de le supporter ensemble, pleurrent de tendresse sur le chemin 
la vue de leurs esclaves, et, se serrant dans les bras l'un de l'autre,
se sparrent et se rapprochrent plusieurs fois, comme dans un dernier
adieu.


XXXII

Quintus retourna vers Astura pour regagner, par les sentiers des
montagnes, sa maison d'Antium avec son fils. Cicron poursuivit sa route
vers le bord de la mer, et s'embarqua sur une galre.

Il possdait, dans une anse du rivage de Gate,  l'endroit o l'on voit
encore aujourd'hui son tombeau s'lever comme un cueil de la gloire
auprs des cueils de la mer, une maison de campagne embellie de tous
les luxes et orne de tous les dlices d'une rsidence d't pour les
grands citoyens de Rome. Elle s'levait sur un promontoire d'o le
regard embrassait une vaste tendue de mer, tantt limpide et
silencieuse, tantt cumeuse et murmurante, enceinte par le demi-cercle
d'un golfe peupl de villes maritimes, de temples, de villas romaines,
de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les
flots. Les vents tsiens, qui soufflent du nord pendant la canicule, en
rafrachissant la temprature; des jardins en terrasses descendaient
d'tages en tages de la maison are  la plage humide; des cavernes
naturelles, acheves par l'art, paves de mosaques, entrecoupes de
bassins o l'eau de la mer, en pntrant par des canaux invisibles,
renouvelait la fracheur, y servaient de bains. Un temple domestique,
vraisemblablement celui qu'il avait consacr  sa fille Tullia, laissait
clater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de marbre de Paros, 
demi voils par les orangers, les lauriers, les figuiers, les pins, les
myrtes et les pampres des hautes vignes qui tapissent ternellement
cette cte, o nous avons si souvent rv.

C'est l que Cicron descendit de sa galre pour y attendre l'heure du
dpart et le retour de son frre Quintus. Les triumvirs taient encore 
plusieurs journes d'tape de Rome; la Campanie tait libre de troupes,
et tout annonait que les sicaires d'Antoine n'y marcheraient pas aussi
vite que sa vengeance.


XXXIII

Mais sa vengeance le devanait.  peine Quintus et son fils taient-ils
arrivs secrtement dans leur villa paternelle d'Antium, pour y vendre
leurs biens et pour en rapporter le prix  Cicron, que la vengeance
domestique rvla leur prsence aux missaires des triumvirs, et qu'ils
furent gorgs, le pre et le fils, pour le crime de leur nom.

 cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicron le conjurent
avec plus d'instance de fuir. Il monte sur sa galre, et navigue
jusqu'au promontoire de Circ, cap avanc du golfe de Gate, pour faire
voile vers l'Afrique. Il s'y fit descendre  terre, malgr les instances
des pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher  cette
dernire plage de l'Italie, ni dsesprer tout  fait du coeur et de la
reconnaissance d'Octave. Il reprit  pied et en silence, le long de la
plage, le chemin qui ramenait vers Rome: sa galre le suivait  quelque
distance sur les flots. Aprs avoir march ainsi quelques milles, abm
dans ses perplexits, la nuit commenant  tomber, il fit signe  ses
rameurs d'approcher de la plage, et se confia de nouveau aux flots.

Il avoua  ses affranchis que, lass d'incertitude et de fuite, il avait
rsolu un moment de rentrer  Rome, et d'aller s'ouvrir lui-mme les
veines sur le seuil d'Octave, afin de se venger du moins, en mourant,
d'une ingratitude crite en caractres de sang sur le nom de ce
parricide, et d'attacher  ses pas, avec la mmoire de son crime, une
_furie_ qui ne le laisst reposer jamais!...

La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il tait arrt avant
d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramen  bord. Il
navigua quelque temps indcis en vue du rivage; puis, rappel encore par
on ne sait quelles penses, il ordonna  ses rameurs de le ramener  sa
maison de campagne de Gate, qu'il avait quitte le matin. Ses
serviteurs lui obirent en gmissant et en pleurant sur son trpas. La
galre se rapprocha de la plage o s'levait le temple.


XXXIV

Les prsages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonait,
interprtait, solennisait tous les grands actes tragiques des citoyens
ou des empires, avertirent et consternrent, en abordant, les serviteurs
de Cicron. Au moment o la galre cherchait  franchir les dernires
lames pour jeter l'ancre au pied du promontoire, une nue de corbeaux,
oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple,
s'levrent du toit avec de grands cris, et, voltigeant au-devant de la
galre, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la
grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord.

Cicron, soit que sa philosophie s'levt au-dessus de ces superstitions
populaires, soit qu'il acceptt l'augure sans chercher  l'carter, n'en
monta pas moins les rampes qui conduisaient  sa maison. Il y entra, et,
s'tant jet tout habill sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou
pour se recueillir dans ses penses, il ramena sur son front le pan de
sa toge, afin de ne pas voir la dernire lueur du jour.

Mais les corbeaux, qui l'avaient repouss de la plage, l'avaient suivi
vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de
revoir leur matre, soit qu'en s'levant trs-haut dans les airs ils
eussent aperu, avant les serviteurs, les armes inusites des nombreux
soldats d'Antoine rpandus dans les campagnes, et se glissant comme des
assassins vers les jardins de Cicron, ils s'agitaient comme par un
instinct cach. L'un d'eux, pntrant par la fentre ouverte  la brise
de mer, se percha jusque sur le lit de Cicron, et, tirant avec son bec
le pan de son manteau ramen sur sa tte, il lui dcouvrit le visage et
sembla le presser de sortir d'une maison qui le repoussait.

 ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicron
s'murent, s'attendrirent, versant des larmes et se reprochant 
eux-mmes d'avoir, pour le salut de leur matre, moins de prudence et
moins de zle que les brutes: Quoi! se dirent-ils entre eux,
attendrons-nous, les bras croiss, d'tre les spectateurs de la mort de
ce grand homme, pendant que les btes elles-mmes veillent sur lui et
semblent s'indigner des crimes qu'on prpare? Anims par ces reproches
mutuels, les esclaves de Cicron se jettent  ses pieds, lui font une
douce violence, le forcent  remonter dans sa litire, et le portent,
par des sentiers dtourns et ombrags, des jardins vers le rivage, o
la galre l'attendait  l'ancre.

 peine avaient-ils fait quelques pas qu'une troupe de soldats commands
par Hrennius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prtent leur
pe  tous les crimes, et qui n'ont d'autre cause que celle qui les
solde, arrivrent sans bruit aux murs des jardins, du ct de la terre,
et, trouvant les portes fermes, les firent enfoncer et se prcipitrent
vers la maison.

L'un de ces chefs, Popilius, avait t dfendu et sauv autrefois par le
grand orateur dans une accusation de parricide. Press d'effacer la
mmoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur, il somma les
serviteurs et les affranchis rests dans la maison de lui dnoncer la
retraite de leur matre. Tous rpondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et
lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lche adolescent,
disciple chri de Cicron, fils d'un affranchi de son frre, cultiv par
lui comme un fils dans la science et dans les lettres, et nomm
Philologus, indiqua du geste aux soldats l'alle du jardin par laquelle
son patron et son second pre descendait vers la mer.  ce signe mortel,
Hrennius, Popilius et leur troupe s'lancent au galop sur les traces de
la litire, et font rsonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes
et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mne au
rivage.

 ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses
irrsolutions, et qui repose enfin son me dans la certitude de la mort,
Cicron veut au moins la recevoir, et non la fuir: il ordonne  ses
esclaves de s'arrter et de dposer la litire sur le sable. On lui
obit; il attend sans plir ses assassins; il appuie son coude sur son
genou, soutient son menton dans sa main, comme c'tait son habitude de
corps quand il mditait en repos dans le snat ou dans sa bibliothque,
et, regardant d'un oeil intrpide Hrennius et Popilius, il leur vite
la peine de l'arracher de sa litire, et leur tend la gorge comme un
homme qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l'immortalit.

Hrennius lui tranche la tte, et la porte lui-mme  Antoine pour
qu'aucun autre, en le devanant, ne lui drobe la premire joie du
triumvir, le prix du crime auquel il a dvou son pe.


XXXV

Antoine, qui venait d'entrer  Rome, prsidait l'assemble du peuple
pour les lections des nouveaux magistrats au moment o Hrennius
fendait la foule pour lui offrir la tte du sauveur du peuple. C'en est
assez! s'cria Antoine en apercevant le visage livide de celui qui
l'avait fait si souvent plir lui-mme; voil les proscriptions
finies! tmoignant ainsi, par ce mot, que la mort de Cicron lui valait
 elle seule une multitude de victimes, et dlivrait son ambition de la
dernire vertu de Rome.

Il ordonna de clouer la tte sanglante de Cicron, entre ses deux mains
coupes, sur la tribune aux harangues, suppliciant ainsi la plus haute
loquence qui fut jamais par les deux organes de la parole humaine, le
geste et la voix.

Mais Fulvie, femme d'Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance;
elle se fit apporter la tte de l'orateur, la reut dans ses mains, la
plaa sur ses genoux, la souffleta, lui arracha la langue des lvres, la
pera d'une longue pingle d'or qui retenait les cheveux des dames
romaines, et prolongea, comme les Furies, dont elle tait l'image, le
supplice au del de la mort: honte ternelle de son sexe et du peuple
romain!

Cicron mort, les triumvirs s'entre-disputrent la rpublique: Octave
prvalut. La tyrannie, qui n'avait t jusque-l qu'une clipse de la
libert, devint une institution; elle dispensa le peuple de toute vertu;
elle fit aux Romains, selon le hasard des vices ou des vertus de leurs
matres, tantt des temps de servitude prospre, tantt des rgnes de
dgradation morale et de sang, qui sont l'ignominie de l'histoire et le
supplice en masse du genre humain.

Voil la vie de Cicron, orateur et homme d'tat: maintenant voyons ses
oeuvres.

                                                              LAMARTINE.




LXIIIe ENTRETIEN.

CICRON

DEUXIME PARTIE.


I

On vient de voir, dans le prcdent entretien, que toute la vie de
Cicron ne fut qu'un admirable quilibre entre la pense et l'action:
homme d'tat pendant les convulsions politiques de sa patrie, il
devenait homme de lettres pendant les loisirs que l'impopularit ou
l'exil lui faisaient  la campagne ou hors de l'Italie. Cet quilibre
dans les deux exercices alternatifs des grandes facults de l'homme est
la condition de son dveloppement le plus complet sur la terre. La
pense, nourrie par l'tude, prpare  l'action politique; l'action
politique donne un corps  la pense, exerce le caractre, enseigne par
l'exprience les choses humaines et construit en nous le suprme
rsultat d'une longue vie, la philosophie (ce que les anciens appelaient
la sagesse).

Je sais bien que l'envie et la mdiocrit, qui veulent tout rabaisser 
leur niveau, contestent dans ce sicle la possibilit de cet quilibre
entre les facults de l'homme d'action et les facults de l'homme de
pense. Mais l'histoire de tous les sicles et de tous les pays proteste
contre cet axiome; Mose, David en Jude, Confucius en Chine, Mahomet en
Arabie, Solon et Dmosthne en Grce, Scipion, Cicron et Csar  Rome,
Dante et Machiavel  Florence, vingt hommes d'tat historiques,  la
fois grands orateurs, grands crivains, grands courages, attestent la
compatibilit puissante de l'action et de la pense.

C'est plutt le contraire qui est vrai: scinder l'homme en deux, c'est
le diminuer de moiti, c'est vouloir des ttes sans bras ou des bras
sans tte. Si l'on aperoit une insuffisance dans quelques grands hommes
d'action, c'est que la pense,  un certain degr, leur manque. Si l'on
sent la faiblesse dans quelques grands hommes de lettres, c'est que
l'action n'a pas retremp leur me dans la ralit des choses. Laissons
donc l'envie et la mdiocrit se consoler de leur impuissance en
mutilant les puissantes natures: elles seront toujours crases toutes
les fois qu'il natra un vrai grand homme, et qu'il natra une vraie
postrit pour le juger.


II

Jamais cet quilibre entre les deux facults, penser et agir, ne fut
plus caractris que dans Cicron. On sait que Rome formait par ses
institutions des hommes tout entiers, prcisment parce qu'elle les
employait tout entiers, au forum, au snat, dans les magistratures, dans
les pontificats, dans les proconsulats, dans les lettres,  la guerre.
Cicron fut un Romain complet.


III

On s'tonne, en rflchissant  ses accablantes occupations d'homme
public, comme dfenseur ou accusateur devant les tribunaux, comme
orateur politique devant le peuple ou au snat, comme consul dans des
temps d'orages civils, comme proconsul en Asie, comme gnral d'arme,
comme administrateur de provinces, comme candidat aux magistratures,
comme aspirant au triomphe, comme conseil de Pompe, comme ami de
Brutus, comme ennemi de Clodius ou d'Antoine, comme tuteur et victime
d'Octave; on s'tonne, disons-nous, qu'il soit rest tant de loisirs 
cet esprit universel pour toutes les parties de la littrature depuis la
rhtorique et la posie jusqu' la philosophie et la religion. On
s'tonne bien plus quand on contemple le degr de perfection auquel il a
port tous ces ouvrages. Trente-quatre volumes ont  peine suffi  les
contenir. Nous n'avons pas tout. Voltaire seul, dans les temps
modernes, a autant crit; mais Voltaire, matre, pendant une longue vie,
de ses heureux loisirs, n'tait ni orateur dans les causes prives, ni
orateur dans les causes publiques, ni proconsul, ni gnral d'arme, ni
consul, ni lieutenant de Pompe, ni ngociateur avec Csar, ni
accusateur de Catilina, ni sauveur de la patrie, ni proscrit, ni victime
des triumvirs.

Sa libert et sa retraite, tantt  Potsdam chez un roi lettr, tantt 
Cirey chez une amie, tantt  Ferney chez lui-mme, doublaient sa vie.


IV

Celle de Cicron tait rpandue dans tout l'univers romain et dcime
par tout le monde, en sorte que ce n'est pas seulement le gnie qu'il
faut admirer dans Cicron, c'est la volont. Il ne perdit pas une heure
dans toute sa vie, pas mme l'heure de sa mort; il crivait encore on ne
sait quoi sur ses tablettes dans sa litire, au moment o, arrt par
les sicaires d'Antoine, il leur tendit sa tte pour mourir.

C'est l'amour de la campagne qui multipliait en lui le got et le temps
des tudes. Cet amour tait trs-habituel aux grands Romains, nourris
par la louve, et fils de Cincinnatus, le grand laboureur. Le sol de la
Sabine, celui de Rom, celui de la Campanie (Naples), taient couverts de
leurs maisons des champs. Scipion, Pompe, Lucullus, Sylla, Csar,
Cicron, Brutus, Caton et plus tard Horace possdaient partout des
_villas_ o ils se retiraient du bruit de Rome. Cicron, aussitt qu'il
avait un jour d'inaction, allait s'enfermer  Tusculum, au milieu de ses
livres, accompagn de ses secrtaires et quelquefois d'un ou deux amis.
L il prparait ou revoyait ses harangues, enlevant avec la plume les
imperfections de la parole; il dictait les rgles des diffrents genres
d'loquence, il composait ses deux pomes piques, il commentait la
philosophie grecque de Platon, il la dpouillait de ses rveries
sophistiques, il la fortifiait par cette svrit logique et
exprimentale, caractre de la haute et svre raison des Romains. Enfin
il s'levait de raisonnements en raisonnements jusqu'au ciel, et il y
dcouvrait, autant que la faible intelligence humaine le permet, la
vraie nature de la Divinit, unique, infinie et parfaite  travers le
nuage des idoltries de son temps. Puis il se dlassait de ces
thologies philosophiques par des traits familiers sur la vieillesse,
lui pour qui la vieillesse n'tait que la rcolte d'automne de sa vie.
Parcourons ses oeuvres.


V

La premire des oeuvres littraires de Cicron, c'est le recueil de ses
discours. Mais ces discours sont trop nombreux pour que nous les
parcourions mme rapidement dans ce coup d'oeil sur cet crivain
monumental. Nous le ferons quand, dans nos entretiens de l'anne
prochaine, nous vous parlerons de l'loquence sous toutes ses formes.
L'loquence est la littrature directe et parle: la plus passionne, la
plus impressive, mais la plus fugitive de toutes les littratures. Elle
ne survit pas  la circonstance ou  la passion qui la fait natre, 
l'orateur qui la profre, au peuple qui l'coute, ou plutt elle n'y
survit qu' condition que l'orateur soit en mme temps un crivain
accompli, tel que Dmosthne, Eschine, Cicron, Bossuet, Chatam,
Shridan, Mirabeau, Vergniaud, hommes qui, en parlant au jour, gravent
pour l'ternit.


VI

L'loquence romaine, ne des institutions libres, aristocratiques et
populaires de Rome, avait fleuri avant Cicron. Elle connaissait, elle
pratiquait ces rgles innes du discours, le commencement, le milieu, la
fin, l'exorde, l'exposition, le raisonnement, le pathtique, la
proraison; elle savait que l'ordre dans les ides et dans les faits, la
clart et la force dans le langage, la chaleur dans les sentiments,
l'agrment mme dans la diction, sont les conditions sans lesquelles
l'orateur ne peut ni commander l'attention, ni communiquer la conviction
aux assembles publiques. L'exprience dj longue du forum, du snat,
des tribunaux, du peuple, avait instruit les Romains des convenances et
des moyens de l'art oratoire. Tout citoyen romain tait orateur dans la
mesure de son esprit et de son talent; la grande loi, la loi suprme,
la loi de la place publique, c'tait la parole. Elle fut longtemps aussi
presque la seule littrature. Les Caton l'employaient  modrer le
peuple; les Gracques, forms par leur mre Cornlie,  le soulever;
Hortensius,  le charmer; Catilina,  renverser la socit romaine;
Csar,  corrompre la multitude afin de l'asservir par ses vices  son
ambition naissante. Cicron,  l'ge de vingt-quatre ans, homme nouveau
comme disaient les Romains, c'est--dire sans illustration hrditaire
sur son nom, avait  lutter contre ces modles ou contre ces mules. La
nature et l'tude l'avaient faonn pour ces luttes; l'habitude de
plaider des questions judiciaires devant les tribunaux infrieurs
l'avait exerc.

Aprs avoir parl devant les juges, il ne craignait plus de parler
devant le peuple, puis devant le snat. Il s'leva aux causes
politiques, les seules qui rendent historique le nom d'un orateur.

Profondment vers dans les potes, dans les philosophes et dans les
orateurs grecs, il s'tait, de bonne heure, propos de donner  la
parole dans le discours toute la solidit, toute la dure, toute
l'lgance classiques, toute la grce, tout l'atticisme de la parole
crite: on croyait lire en coutant. Sa mmoire, puissance qu'on
multiplie en la chargeant, le servait avec fidlit, mais aussi avec
cette libert qu'elle doit laisser  l'improvisation, tout en rappelant
l'orateur  son but et  son texte; sa diction, sans tre thtrale,
tait module. La prose oratoire avait  Rome un peu du rhythme de la
posie; l'orateur tait pour le peuple romain un musicien de la pense
ou de la passion. Ces orateurs avaient rendu l'oreille du peuple
exigeante comme un auditoire d'artistes; des instruments donnaient le
diapason  la voix de l'orateur.

Rien, dans nos assembles ou dans nos tribunes modernes, ne peut donner
l'ide de ces conditions de l'loquence antique. C'tait un cirque dont
les orateurs taient les lutteurs devant un peuple dlicat. Il fallait
charmer ou mourir. Le son de voix, l'attitude, les gestes, taient
l'objet d'une tude dont Tacite, Cassius, Brutus, Quintilien et Cicron
donnent les rgles dans leurs traits.


VII

Ces rgles, il les pratiqua le premier avec une supriorit de nature et
d'tude qui le laissa promptement sans rival  Rome. Ses premiers
discours contre le proconsul Verrs, spoliateur et assassin de la
Sicile, sont un modle d'loquence accusatrice. Il n'y a rien de
comparable  ces discours contre Verrs, que les deux immortels discours
de Burke et de Shridan contre lord Hastings et contre les spoliateurs
de l'Inde dans le parlement britannique; peut tre aussi, en France,
l'accusation et la contre-accusation mutuelle de Robespierre et de
Vergniaud se vouant l'un l'autre  la mort dans les sances de la
Convention qui prcdrent la mort des Girondins. Mais, si ces derniers
discours taient aussi envenims, ils n'taient pas aussi oratoires:
l'homme y tait anim  la vengeance, l'artiste en discours n'y tait
pas aussi complet. Il faut lire les sept discours successifs de Cicron
dans l'accusation contre Verrs, pour se faire une ide de toute
l'_invention_, de toute la _disposition_, de tout le _pathtique_, de
toutes les fcondits d'arguments d'un accusateur qui veut faire
partager son indignation contre le crime, sa piti pour les victimes, sa
colre, sa fureur mme, contre l'accus.

Cependant c'tait l encore le dbut de Cicron dans les causes
politiques. Il y a un peu trop d'apprt, un peu trop de dclamation
juvnile, on y sent trop l'avocat, pas assez le citoyen. Mais, comme
perfection d'loquence crite, rien n'est gal dans aucune langue.

Dans ses discours contre Catilina on sent autant l'orateur, mais on sent
mieux le consul, l'homme d'tat, le vengeur, le sauveur, le pre de la
patrie. Sa situation tait trs-embarrasse et donne une apparence
d'inconsquence  ce discours aux yeux de ceux qui ne connaissent pas
parfaitement la circonstance. Si Cicron consul, se dit-on, jugeait en
conscience Catilina si criminel et si dangereux pour Rome, pourquoi donc
ne l'arrtait-il pas, et pourquoi se bornait-il  l'invectiver et  le
conjurer,  force d'imprcations, de sortir de Rome?

Le secret de cette inconsquence et de cette faiblesse apparente, c'est
que Cicron parlait devant Csar et devant les amis de Csar; il savait,
sans pouvoir le prouver, que Csar et les amis de Csar, dans le snat,
taient secrtement complices de Catilina, mais il n'avait point de
preuves contre eux. De plus, ils taient si populaires parmi la
multitude, qu'il tait oblig de les mnager en frappant de sa parole
leur complice  visage dcouvert. Il fallait donc dverser sur Catilina
seul tout l'odieux de la conspiration et le contraindre  fuir de peur
d'avoir  le juger. Voil tout le mystre de ces discours qui ont fait
accuser Cicron de pusillanimit par les rhtoriciens qui ne savaient
pas assez l'histoire. Mais lisez maintenant cette immortelle apostrophe,
et vous comprendrez sous les paroles ce que les paroles cachaient, comme
le poignard d'Aristogiton, sous les derniers replis du coeur du consul!

Jusques  quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de
temps encore ta fureur osera-t-elle nous insulter? Quel est le terme o
s'arrtera cette audace effrne? Quoi donc! ni la garde qui veille la
nuit au mont Palatin, ni celles qui sont disposes par toute la ville,
ni tout le peuple en alarme, ni le concours de tous les bons citoyens,
ni le choix de ce lieu fortifi o j'ai convoqu le snat, ni mme
l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne ici,
tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont
dcouverts, qu'ils sont exposs au grand jour, qu'ils sont enchans de
toute part? Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la
nuit dernire et celle qui l'a prcde, dans quelle maison tu as
rassembl tes conjurs, quelles rsolutions tu as prises?  temps! 
moeurs! le snat en est instruit, le consul le voit, et Catilina vit
encore! Il vit! que dis-je? il vient dans le snat! il s'assied dans le
conseil de la rpublique! il marque de l'oeil ceux d'entre nous qu'il a
dsigns pour ses victimes! et nous, snateurs, nous croyons avoir assez
fait si nous vitons le glaive dont il veut nous gorger! Il y a
longtemps, Catilina, que les ordres du consul auraient d te faire
conduire  la mort... Si je le faisais dans ce mme moment, tout ce que
j'aurais  craindre, c'est que cette justice ne part trop tardive, et
non pas trop svre. Mais j'ai d'autres raisons pour t'pargner encore.
Tu ne priras que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen, si mchant
qu'il puisse tre, si abandonn, si semblable  toi, qui ne convienne
que ta mort est lgitime. Jusque-l tu vivras: mais tu vivras comme tu
vis aujourd'hui, tellement assig (grce  mes soins) de surveillants
et de gardes, tellement entour de barrires, que tu ne puisses faire un
seul mouvement, un seul effort contre la rpublique. Des yeux toujours
attentifs, des oreilles toujours ouvertes, me rpondront de toutes tes
dmarches, sans que tu puisses t'en apercevoir. Et que peux-tu esprer
encore, quand la nuit ne peut plus couvrir tes assembles criminelles,
quand le bruit de ta conjuration se fait entendre  travers les murs o
tu crois te renfermer? Tout ce que tu fais est connu de moi, comme de
toi-mme. Veux-tu que je t'en donne la preuve? Te souvient-il que j'ai
dit dans le snat qu'avant le 6 des calendes de novembre, Mallius, le
ministre de tes forfaits, aurait pris les armes et lev l'tendard de la
rbellion? Eh bien! me suis-je tromp, non-seulement sur le fait, tout
horrible, tout incroyable qu'il est, mais sur le jour? J'ai annonc en
plein snat quel jour tu avais marqu pour le meurtre des snateurs: te
souviens-tu que ce jour-l mme, o plusieurs de nos principaux citoyens
sortirent de Rome, bien moins pour se drober  tes coups que pour
runir contre toi les forces de la rpublique, te souviens-tu que ce
jour-l je sus prendre de telles prcautions, qu'il ne te fut pas
possible de rien tenter contre nous, quoique tu eusses dit publiquement
que, malgr le dpart de quelques-uns de tes ennemis, il te restait
encore assez de victimes? Et le jour mme des calendes de novembre, o
tu te flattais de te rendre matre de Prneste, ne t'es-tu pas aperu
que j'avais pris mes mesures pour que cette colonie ft en tat de
dfense? Tu ne peux faire un pas, tu n'as pas une pense dont je n'aie
sur-le-champ la connaissance. Enfin rappelle-toi cette dernire nuit, et
tu vas voir que j'ai encore plus de vigilance pour le salut de la
rpublique que tu n'en as pour sa perte. J'affirme que cette nuit tu
t'es rendu, avec un cortge d'armuriers, dans la maison de Lecca; est-ce
parler clairement? qu'un grand nombre de ces malheureux que tu associes
 tes crimes s'y sont rendus en mme temps. Ose le nier: tu te tais!
Parle; je puis te convaincre. Je vois ici, dans cette assemble,
plusieurs de ceux qui taient avec toi. Dieux immortels! o sommes-nous?
dans quelle ville,  ciel! vivons-nous? Dans quel tat est la
rpublique! Ici, ici mme, parmi nous, pres conscrits, dans ce conseil,
le plus auguste et le plus saint de l'univers, sont assis ceux qui
mditent la ruine de Rome et de l'empire; et moi, consul, je les vois et
je leur demande leur avis, et, ceux qu'il faudrait faire traner au
supplice, ma voix ne les a pas mme encore attaqus! Oui, cette nuit,
Catilina, c'est dans la maison de Lecca que tu as distribu les postes
de l'Italie, que tu as nomm ceux des tiens que tu amnerais avec toi,
ceux que tu laisserais dans ces murs, que tu as dsign les quartiers de
la ville o il faudrait mettre le feu. Tu as fix le moment de ton
dpart; tu as dit que la seule chose qui pt t'arrter, c'est que je
vivais encore. Deux chevaliers romains ont offert de te dlivrer de moi,
et ont promis de m'gorger dans mon lit avant le jour. Le conseil de tes
brigands n'tait pas spar que j'tais inform de tout. Je me suis mis
en dfense; j'ai fait refuser l'entre de ma maison  ceux qui se sont
prsents chez moi, comme pour me rendre visite; et c'taient ceux que
j'avais nomms d'avance  plusieurs de nos plus respectables citoyens,
et l'heure tait celle que j'avais marque.

Ainsi donc, Catilina, poursuis ta rsolution: sors enfin de Rome; les
portes sont ouvertes, pars. Il y a trop longtemps que l'arme de Mallius
t'attend pour gnral. Emmne avec toi tous les sclrats qui te
ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y rpands;
dlivre-la des craintes que ta prsence y fait natre; qu'il y ait des
murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps; je ne le
souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas.
Hsites-tu  faire par mon ordre ce que tu faisais de toi-mme? Consul,
j'ordonne  notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y
arrter? Comment peux-tu supporter le sjour d'une ville o il n'y a pas
un seul habitant, except tes complices, pour qui tu ne sois un objet
d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait
pas t charge? quel est l'attentat dont tes mains n'aient pas t
souilles? enfin quelle est la vie que tu mnes? car je veux bien te
parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mrites, mais avec
la piti que tu mrites si peu. Tu viens de paratre dans cette
assemble: eh bien! dans ce grand nombre de snateurs, parmi lesquels tu
as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui tu aies
obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuy un
semblable affront, attends-tu que des voix s'lvent contre toi, quand
le silence seul, quand cet arrt, le plus accablant de tous, t'a dj
condamn, lorsqu' ton arrive les siges sont rests vides autour de
toi, lorsque les consulaires, au moment o tu t'es assis, ont aussitt
quitt la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel front, avec
quelle contenance penses-tu supporter tant d'humiliations? Si mes
esclaves me redoutaient comme tes concitoyens te redoutent, s'ils me
voyaient du mme oeil dont tout le monde te voit ici, j'abandonnerais ma
propre maison; et tu balances  abandonner ta patrie,  fuir dans
quelque dsert,  cacher dans quelque solitude loigne cette vie
coupable rserve aux supplices! Je t'entends me rpondre que tu es
prt  partir, si le snat prononce l'arrt de ton exil. Non, je ne le
proposerai pas au snat; mais je vais te mettre  porte de connatre
ses dispositions  ton gard de manire que tu n'en puisses douter.
Catilina, sors de Rome, et, puisque tu attends le mot d'exil, exile-toi
de ta patrie. Eh quoi! Catilina, remarques-tu ce silence? et t'en
faut-il davantage? Si j'en disais autant  Sextius,  Marcellus, tout
consul que je suis, je ne serais pas en sret au snat. Mais c'est 
toi que je m'adresse, c'est  toi que j'ordonne l'exil; et, quand le
snat me laisse parler ainsi, il m'approuve; quand il se tait, il
prononce: son silence est un dcret.

J'en dis autant des chevaliers romains, de ce corps honorable qui
entoure le snat en si grand nombre, dont tu as pu, en entrant,
reconnatre les sentiments et entendre la voix, et dont j'ai peine 
retenir la main prte  se porter sur toi. Je te suis garant qu'ils te
suivront jusqu'aux portes de cette ville, que depuis si longtemps tu
brles de dtruire... Pars donc: tu as tant dit que tu attendais un
ordre d'exil qui pt me rendre odieux. Sois content; je l'ai donn;
achve, en t'y rendant, d'exciter contre moi cette inimiti dont tu te
promets tant d'avantages. Mais, si tu veux me fournir un nouveau sujet
de gloire, sors avec le cortge de brigands qui t'est dvou; sors avec
la lie des citoyens; va dans le camp de Mallius; dclare  l'tat une
guerre impie; va te jeter dans ce repaire o t'appelle depuis longtemps
ta fureur insense. L, combien tu seras satisfait! quels plaisirs
dignes de toi tu vas goter!  quelle horrible joie tu vas te livrer
lorsque, en regardant autour de toi, tu ne pourras plus ni voir ni
entendre un seul homme de bien!.... Et vous, pres conscrits, coutez
avec attention, et gravez dans votre mmoire la rponse que je crois
devoir faire  des plaintes qui semblent, je l'avoue, avoir quelque
justice. Je crois entendre la Patrie, cette Patrie qui m'est plus chre
que ma vie, je crois l'entendre me dire: Cicron, que fais-tu? Quoi!
celui que tu reconnais pour mon ennemi, celui qui va porter la guerre
dans mon sein, qu'on attend dans un camp de rebelles, l'auteur du crime,
le chef de la conjuration, le corrupteur des citoyens, tu le laisses
sortir de Rome! tu l'envoies prendre les armes contre la rpublique! tu
ne le fais pas charger de fers, traner  la mort! tu ne le livres pas
au plus affreux supplice! Qui t'arrte? Est-ce la discipline de nos
anctres? Mais souvent des particuliers mme ont puni de mort des
citoyens sditieux. Sont-ce les lois qui ont born le chtiment des
citoyens coupables? Mais ceux qui se sont dclars contre la rpublique
n'ont jamais joui des droits de citoyen. Crains-tu les reproches de la
gnration suivante? Mais le peuple romain qui t'a conduit de si bonne
heure par tous les degrs d'lvation jusqu' la premire de ses
dignits, sans nulle recommandation de tes anctres, sans te connatre
autrement que par toi-mme, le peuple romain obtient donc de toi bien
peu de reconnaissance, s'il est quelque considration, quelque crainte
qui te fasse oublier le salut de tes concitoyens!

 cette voix sainte de la Rpublique,  ces plaintes qu'elle peut
m'adresser, pres conscrits, voici quelle est ma rponse. Si j'avais cru
que le meilleur parti  prendre ft de faire prir Catilina, je ne
l'aurais pas laiss vivre un moment. En effet, si les plus grands
hommes de la rpublique se sont honors par la mort de Flaccus, de
Saturnius, des deux Gracques, je ne devrais pas craindre que la
postrit me condamnt pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois plus
coupable, et meurtrier de ses concitoyens; ou, s'il tait possible
qu'une action si juste excitt contre moi la haine, il est dans mes
principes de regarder comme des titres de gloire les ennemis qu'on se
fait par la vertu.

Mais il est dans cet ordre mme, il est des hommes qui ne voient pas
tous nos dangers et tous nos maux, ou qui ne veulent pas les voir. Ce
sont eux qui ont fortifi la conjuration en refusant d'y croire.

Entrans par leur autorit, beaucoup de citoyens aveugls ou mchants,
si j'avais svi contre Catilina, m'auraient accus de cruaut et de
tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend, comme il l'a rsolu, dans le camp
de Mallius, il n'y aura personne d'assez insens pour nier qu'il ait
conspir contre la patrie. Sa mort aurait rprim les complots qui nous
menacent, et ne les aurait pas entirement touffs. Mais, s'il emmne
avec lui tout cet excrable ramas d'assassins et d'incendiaires, alors,
non-seulement nous aurons dtruit cette peste qui s'est accrue et
nourrie au milieu de nous, mais mme nous aurons ananti jusqu'aux
semences de la corruption.

Ce n'est pas d'aujourd'hui, pres conscrits, que nous sommes environns
de piges et d'embches; mais il semble que tout cet orage de fureur et
de crimes ne se soit grossi depuis longtemps que pour clater sous mon
consulat.

Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Catilina seul, sa mort
nous laisserait respirer, il est vrai; mais le pril subsisterait, et le
venin serait renferm dans le sein de la rpublique. Ainsi donc, je le
rpte, que les mchants se sparent des bons; que nos ennemis se
rassemblent en une seule retraite, qu'ils cessent d'assiger le consul
dans sa maison, les magistrats sur leur tribunal, les pres de Rome dans
le snat, d'amasser des flambeaux pour embraser nos demeures; enfin
qu'on puisse voir crits sur le front de chaque citoyen ses sentiments
pour la rpublique.

Je vous rponds, pres conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez
de vigilance, dans cet ordre assez d'autorit, dans celui des
chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord
et d'union, pour qu'au dpart de Catilina tout ce que vous pouvez
craindre de lui et de ses complices soit  la fois dcouvert, touff et
puni.

Va donc, avec ce prsage de notre salut et de ta perte, avec tous les
satellites que tes abominables complots ont runis avec toi, va, dis-je,
Catilina, donner le signal d'une guerre sacrilge. Et toi, Jupiter
Stator, dont le temple a t lev par Romulus, sous les mmes auspices
que Rome mme! toi, nomm dans tous les temps le soutien de l'empire
romain! tu prserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et
la vie de tous nos citoyens; et tous ces ennemis de Rome, ces
dprdateurs de l'Italie, ces sclrats lis entre eux par les mmes
forfaits, seront aussi, vivants et morts, runis  jamais par les
supplices.


VIII

Nous ne donnerons aujourd'hui que cet clair de l'loquence parle de
Cicron. Les innombrables citations que nous pourrions en faire vous
montreraient dans tous les genres de discours ce feu, ce dbordement,
cet ordre, cette majest, cette vhmence, cette haute convenance
dominant la passion elle-mme, cette habilet instinctive qui dit tout
ce qu'il faut dire et qui fait penser ce qui ne peut tre dit, enfin
cette vigueur de l'honnte homme qui prte le nerf de la conscience aux
formes les plus acadmiques de l'art. Mais ce n'est pas le moment. Ce
que nous voulons surtout vous faire admirer aujourd'hui, c'est l'homme,
c'est l'esprit transcendant, c'est le lettr, c'est l'crivain, c'est le
philosophe. Il est assez connu comme orateur accompli; il ne l'est pas
assez comme intelligence suprme et universelle.


IX

Les premiers et les derniers loisirs que laissrent  Cicron les
proscriptions ou les clipses de la libert dans sa patrie, il les
consacra, comme nous l'avons dit en commenant,  donner aux jeunes
Romains les prceptes de l'art oratoire, dont il leur avait donn dj
tant d'exemples. Voyez comment, dans ses dialogues sur l'_Orateur_, il
apprcie dignement le grand art qu'il se propose d'enseigner:

J'avance, dit-il, que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir,
par le talent de la parole, fixer l'attention des hommes rassembls,
charmer les esprits, gouverner les volonts, les pousser ou les retenir
 son gr. Ce talent a toujours fleuri, a toujours domin chez les
peuples libres, et surtout dans les tats paisibles. Qu'y a-t-il de plus
admirable que de voir un seul homme, ou du moins quelques hommes, se
faire une puissance particulire d'une facult naturelle  tous! Quoi de
plus agrable  l'esprit et  l'oreille qu'un discours poli, orn,
rempli de penses sages et nobles! Quel magnifique pouvoir que celui qui
soumet  la voix d'un seul homme les mouvements de tout un peuple, la
religion des juges et la dignit du snat! Qu'y a-t-il de plus gnreux,
de plus loyal, que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont
abattus, d'carter les prils, d'assurer aux hommes leur vie, leur
libert, leur patrie! Enfin quel prcieux avantage que d'avoir toujours
 la main des armes qui peuvent servir  votre dfense ou  celle des
autres,  dfier les mchants ou  repousser leurs attaques!

De temps en temps Cicron interrompt ses dialogues et ses citations sur
l'loquence par des retours sur le sort des grands orateurs de son
temps, sur lui-mme et sur le sort de sa patrie, retours qui sont
eux-mmes des chefs-d'oeuvre de sentiment, de raison, de patriotisme.
Tel est ce morceau sur l'orateur Crassus, son modle et son matre, dont
il raconte la mort en descendant de la tribune, mort sur le champ de
triomphe, semblable  celle du plus grand des orateurs modernes, lord
Chatam, le pre de Pitt:

C'est alors que Crassus, pouss  bout, dit-on, par le consul qui
l'accusait, parla ainsi, comme un dieu: Penses-tu que je te traiterai
en consul, quand tu ne me traites pas en consulaire? Penses-tu, quand tu
as dj regard l'autorit du snat comme une dpouille, quand tu l'as
foule aux pieds en prsence du peuple romain, m'effrayer par de
semblables menaces? Si tu veux m'imposer silence, ce n'est pas mes biens
qu'il faut m'ter: il faut m'arracher cette langue que tu crains,
touffer cette voix qui n'a jamais parl que pour la libert; et, quand
il ne me restera plus que le souffle, je m'en servirai encore, autant
que je le pourrai, pour combattre et repousser la tyrannie.

Crassus parla longtemps, avec chaleur, avec force, avec violence. On
rdigea sur son avis le dcret du snat, conu dans les termes les plus
forts et les plus expressifs, dont le rsultat tait que, toutes les
fois qu'il s'tait agi de l'intrt du peuple romain, jamais la sagesse
ni la fidlit du snat n'avaient manqu  la rpublique. Crassus
assista mme  la rdaction du dcret.

Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne, ce furent les
derniers accents de sa voix; et nous, comme si nous eussions d
l'entendre toujours, nous venions au snat, aprs sa mort, pour regarder
encore la place o il avait parl pour la dernire fois. Il fut saisi,
dans l'assemble mme, d'une douleur de ct, suivie d'une sueur
abondante et d'un frisson violent; il rentra chez lui avec la fivre, et
au bout de sept jours il n'tait plus.  trompeuses esprances des
hommes!  fragilit de la condition humaine!  vanit de nos projets et
de nos penses, si souvent confondus au milieu de notre carrire!

Tant que la vie de Crassus avait t occupe dans les travaux du forum,
il tait distingu par les services qu'il rendait aux particuliers et
par la supriorit de son gnie, et non pas encore par les avantages et
les honneurs attachs aux grandes places; et l'anne qui suivit son
consulat, lorsque, d'un consentement universel, il allait jouir du
premier crdit dans le gouvernement de l'tat, la mort lui ravit tout 
coup le fruit du pass et l'esprance de l'avenir!

Ce fut sans doute une perte amre pour sa famille, pour la patrie, pour
tous les gens de bien; mais tel a t aprs lui le sort de la
rpublique, qu'on peut dire que les dieux ne lui ont pas t la vie,
mais lui ont accord la mort.

Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il
n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite
dsastreuse de Marius, le carnage qui suivit son retour; enfin il n'a
point vu fltrir et dgrader de toutes les manires cette rpublique
qui l'avait fait le premier de ses citoyens, lorsque elle-mme tait la
premire des rpubliques.

Mais, puisque j'ai parl du pouvoir et de l'inconstance de la fortune,
je n'ai besoin, pour en donner des preuves clatantes, que de citer ces
mmes hommes que j'ai choisis pour mes interlocuteurs dans ces trois
dialogues que je mets aujourd'hui sous vos yeux. En effet, quoique la
mort de Crassus ait excit de justes regrets, qui ne la trouve pas
heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui, dans ce sjour de
Tusculum, eurent avec lui leur dernier entretien? Ne savons-nous pas que
Catulus, ce citoyen si minent dans tous les genres de mrite, qui ne
demandait  son ancien collgue Marius que l'exil pour toute grce, fut
rduit  la ncessit de s'ter la vie? Et Marc-Antoine, quelle a t sa
fin? La tte sanglante de cet homme  qui tant de citoyens devaient leur
salut, fut attache  cette mme tribune o, pendant son consulat, il
avait dfendu la rpublique avec tant de fermet, et que, pendant sa
censure, il avait orne des dpouilles de nos ennemis. Avec cette tte
tomba celle de Caus Csar, trahi par son hte, et celle de son frre
Lucius; en sorte que celui qui n'a pas t tmoin de ces horreurs semble
avoir vcu et tre mort avec la rpublique.

Heureux encore une fois Crassus, qui n'a point vu son proche parent
Publius, citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main; la
statue de Vesta teinte du sang de son collgue, le grand pontife
Scvola, ni l'affreuse destine de ces deux jeunes gens qui s'taient
attachs  lui: Cotta, qu'il avait laiss florissant, peu de jours
aprs, dchu de ses prtentions au tribunat par la cabale de ses
ennemis, et bientt oblig de se bannir de Rome; Sulpicius, en butte au
mme parti, Sulpicius, qui croissait pour la gloire de l'loquence
romaine, attaquant tmrairement ceux avec qui on l'avait vu le plus
li, prir d'une mort sanglante, victime de son imprudence et perdu pour
la rpublique! Ainsi donc, quand je considre,  Crassus, l'clat de ta
vie et l'poque de ta mort, il me semble que la providence des dieux a
veill sur l'une et sur l'autre. Ta fermet et ta vertu t'auraient fait
tomber sous le glaive de la guerre civile, ou, si la fortune t'avait
sauv d'une mort violente, c'et t pour te rendre tmoin des
funrailles de ta patrie; et tu aurais eu non-seulement  gmir sur la
tyrannie des mchants, mais encore  pleurer sur la victoire du meilleur
parti, souille par le carnage des citoyens.


X

Voil la rhtorique de ce grand coeur. Cela ne ressemble gure  celle
de la Harpe. Le gnie et le civisme clatent sous l'enseignement du
matre de paroles.

Il passe de l aux rgles les plus techniques de l'art; il les numre
avec une admirable sagacit. Il exige tant, qu'il ne se sent satisfait
ni de lui-mme, ni de son seul rival dans l'antiquit, Dmosthne:

Je suis, dit-il, si difficile  contenter, que Dmosthne lui-mme ne
me satisfait pas entirement. Non, ce Dmosthne, qui a effac tous les
autres orateurs, n'a pas toujours de quoi rpondre  toute mon attente
et  tous mes dsirs, tant je suis, en fait d'loquence, avide et comme
insatiable de perfection!

Voyez combien l'idal est, dans les plus grands hommes, au-dessus de ce
qu'ils ont tent en tout genre. On vise toujours plus haut que nature;
c'est la preuve de notre future destine: VOUS SEREZ DES DIEUX! Nous ne
sommes que des hommes!


XI

C'est dans ces traits ou dialogues sur la rhtorique, sur l'orateur,
que l'esprit aussi critique que crateur de Cicron donne sur les
diffrents styles oratoires les prceptes qui gouverneront ternellement
l'expression de la pense humaine. C'est un cours complet de littrature
parle ou crite.

On s'tonne qu'un esprit aussi improvisateur ait t en mme temps un
esprit aussi analytique et aussi rflchi: Semblable  un Archimde
intellectuel, inventeur des plus miraculeux mcanismes, Cicron dmonte
devant vous sa machine oratoire et vous en fait toucher au doigt les
ressorts, pour vous dmontrer comment on persuade, on touche, on
passionne, on apaise les hommes rassembls. Mais, pour animer ces
ressorts, il faut une me.

En lisant attentivement ces prceptes d'loquence ou de style, on voit
que le style et l'loquence n'ont pas fait une seule dcouverte nouvelle
depuis les prceptes ou les exemples de Cicron. L'esprit humain tait
aussi complet alors que de nos jours, il se connaissait lui-mme aussi
bien que nous nous connaissons. Nous ne professons rien dans nos coles
qui n'ait t profess par ce grand matre.

On croit voir Csar ou Napolon dictant leurs commentaires sur l'art de
la guerre, devant les champs de bataille o ils ont remport leurs
victoires ou subi leurs dfaites. Ces crits sur l'art de penser et
d'crire sont les commentaires du parfait orateur et du parfait
crivain.

Si vous voulez un modle de ce style aussi amolli dans la flicit que
vigoureux dans l'indignation, lisez ces passages de son allocution au
peuple romain  son retour dans sa patrie, aprs ses biens restitus et
sa maison rebtie aux frais de l'tat. Voyez combien il sait relever sa
reconnaissance par toutes les images qui peuvent la rendre loquente
aux oreilles charmes de ses concitoyens. Ce n'est l en effet que du
style, mais quel style!


DISCOURS

DE CICRON AU PEUPLE.

Romains, dans le temps o j'ai fait le sacrifice de ma vie et de mes
biens pour votre sret, pour votre repos et le maintien de la concorde,
je me suis adress au souverain des dieux et  toutes les autres
divinits; je leur ai demand que, si jamais j'avais prfr mon intrt
 votre salut, ils me fissent ternellement subir la peine due  des
calculs coupables; que si, au contraire, dans tout ce que j'avais fait
jusqu'alors, je m'tais uniquement propos la conservation de la
rpublique, et si je me rsignais  ce funeste dpart dans la seule vue
de vous sauver, en puisant sur moi seul tous les traits de cette haine
que depuis longtemps des hommes audacieux et pervers nourrissaient dans
leur coeur contre la patrie et tous les bons citoyens, le peuple, le
snat et toute l'Italie daignassent un jour se rappeler mon souvenir et
donner quelques regrets  mon absence. Je reois le prix de mon
dvouement, et le jugement des dieux immortels, le tmoignage du snat,
l'accord unanime de toute l'Italie, la dclaration mme de mes ennemis
et votre inapprciable bienfait, qui sont ma rcompense, ont rempli mon
me de la joie la plus vive.

Quoique rien ne soit plus  dsirer pour l'homme qu'une flicit
toujours gale et constante, qu'une vie dont le cours ne soit troubl
par aucun orage, toutefois, si tous mes jours avaient t purs et
sereins, je n'aurais pas connu ce bonheur dlicieux, ce plaisir presque
divin, que vos bienfaits me font goter dans cette heureuse journe.
Quel plus doux prsent de la nature que nos enfants! Les miens, et par
mon affection pour eux et par l'excellence de leur caractre, me sont
plus chers que la vie: eh bien! le moment o je les ai vus natre m'a
caus moins de joie qu'aujourd'hui qu'ils me sont rendus.

Nulle socit n'eut jamais plus de charmes pour moi que celle de mon
frre: je l'ai moins senti lorsque j'en avais la jouissance que dans le
temps o j'ai t priv de lui et depuis le moment o vous nous avez
runis l'un  l'autre. Tout homme s'attache  ce qu'il possde:
cependant cette portion de mes biens que j'ai recouvre m'est plus chre
que ne l'tait ma fortune quand je la possdais tout entire. Les
privations, mieux que les jouissances, m'ont fait comprendre ce que
donnent de plaisir les amitis, les habitudes de socit, les rapports
de voisinage et de clientle, les pompes de nos jeux et la magnificence
de nos ftes.

Mais surtout ces distinctions, ces honneurs, cette considration
publique, en un mot tous vos bienfaits, quelque brillants qu'ils m'aient
toujours paru, renouvels aujourd'hui, se montrent  mes yeux avec plus
d'clat que s'ils n'avaient souffert aucune clipse.

Et la patrie elle-mme,  dieux immortels! comment exprimer les
sentiments d'amour et le ravissement que sa vue m'inspire! Admirable
Italie! cits populeuses! paysages enchanteurs! fertiles campagnes!
rcoltes abondantes! que de merveilles dans Rome! que d'urbanit dans
les citoyens! quelle dignit dans la rpublique! quelle majest dans vos
assembles! Personne ne jouissait plus que moi de tous ces avantages.
Mais, de mme que la sant a plus de charmes aprs une maladie longue et
cruelle, de mme aussi tous ces biens, quand la jouissance en a t
interrompue, ont plus d'agrment et de douceur que si l'on n'avait
jamais cess de les possder.


XII

Pourquoi donc toutes ces paroles? pourquoi, Romains? C'est pour vous
faire sentir que tous les moyens de l'loquence, que toutes les
richesses du style s'puiseraient en vain, sans pouvoir, je ne dis pas
embellir et relever par un magnifique langage, mais seulement noncer et
retracer par un rcit fidle la grandeur et la multitude des bienfaits
que vous avez rpandus sur moi, sur mon frre et sur nos enfants. Je
vous dois plus qu'aux auteurs de mes jours: ils m'ont fait natre
enfant, et par vous je renais consulaire.

J'ai reu d'eux un frre, avant que je pusse savoir ce que j'en devais
attendre. Vous me l'avez rendu, aprs qu'il m'a donn des preuves
admirables de sa tendresse pour moi. La rpublique m'a t confie quand
elle allait prir: je l'ai recouvre par vous, aprs que tous les
citoyens ont enfin reconnu qu'un seul homme l'avait sauve. Les dieux
immortels m'ont accord des enfants: vous me les avez rendus. Nos voeux
avaient obtenu de leurs bonts beaucoup d'autres avantages: sans votre
volont, tous ces prsents du ciel seraient perdus pour nous.

Vos honneurs enfin,  chacun desquels nous tions parvenus par une
lvation progressive, vous nous les restituez tous en un seul et mme
jour; en sorte que les biens que nous tenions soit de nos parents, soit
des dieux, soit de vous-mmes, nous les recevons tous  la fois de la
faveur du peuple romain tout entier. En mme temps que la grandeur de
votre bienfait surpasse tout ce que je puis dire, votre affection et
votre bienveillance se sont dclares d'une manire si touchante, que
vous me semblez avoir non-seulement rpar mon infortune, mais ajout
un nouvel clat  ma gloire.


XIII

Si l'on pense que ma volont soit change, ma vertu affaiblie, mon
courage puis, on se trompe. Tout ce que la violence, tout ce que
l'injustice et la fureur des sclrats ont pu m'arracher, m'a t
enlev, a t pill, a t dissip: ce qu'on ne peut ravir  une me
forte m'est rest et me restera toujours. J'ai vu le grand Marius, mon
compatriote, et, par je ne sais quelle fatalit, rduit comme moi 
lutter non-seulement contre les factieux qui voulaient tout dtruire,
mais aussi contre la fortune, je l'ai vu, dans un ge trs-avanc, loin
de succomber sous le poids du malheur, se roidir et s'armer d'un nouveau
courage.

Je l'ai moi-mme entendu quand il disait  la tribune qu'il avait t
malheureux, lorsqu'il tait priv d'une patrie que son bras avait sauve
de la fureur des barbares; lorsqu'il apprenait que ses biens taient
possds et pills par ses ennemis; lorsqu'il voyait la jeunesse de son
fils associe  ses infortunes; lorsque, plong dans un marais, il avait
d la conservation de sa vie  la piti des Minturniens; lorsque, fuyant
en Afrique sur une frle nacelle, il tait all, pauvre et suppliant,
implorer ceux  qui lui-mme avait donn des royaumes: mais il ajoutait
qu'ayant recouvr ses anciens honneurs et les biens dont on l'avait
dpouill, il aurait soin qu'on reconnt toujours en lui cette force et
ce courage qu'il n'avait jamais perdus.

Toutefois, entre ce grand homme et moi, il y a cette diffrence qu'il
s'est veng de ses ennemis par les moyens qui l'ont rendu si puissant,
c'est--dire par les armes; moi, j'userai des moyens qui me sont
ordinaires: les siens s'emploient dans la guerre et les sditions; les
miens, dans la paix et le repos. Au surplus, son coeur irrit ne
mditait que la vengeance; et moi, je ne m'occuperai de mes ennemis
qu'autant que la rpublique me le permettra.


XIV

En un mot, Romains, quatre espces d'hommes ont cherch  me perdre.
Les uns m'ont poursuivi avec acharnement, par haine de ce que j'ai sauv
la patrie malgr eux; d'autres, sous le masque de l'amiti, m'ont
indignement trahi; d'autres, n'ayant pu obtenir les honneurs, parce
qu'ils n'ont rien fait pour les mriter, me les ont envis et sont
devenus jaloux de ma gloire; les autres enfin, prposs  la garde de la
rpublique, ont vendu ma vie, l'intrt de l'tat, la dignit du pouvoir
dont ils taient revtus. Ma vengeance se proportionnera aux divers
genres d'attaques diriges contre moi: je me vengerai des mauvais
citoyens, en veillant avec soin sur la rpublique; des amis perfides, en
ne leur accordant aucune confiance et en redoublant de prcaution; des
envieux, en ne travaillant que pour la vertu; des acqureurs de
provinces, en les rappelant  Rome et les forant  rendre compte de
leur administration.

Toutefois j'ai plus  coeur de trouver les moyens de m'acquitter envers
vous que de chercher de quelle manire je punirai l'injustice et la
cruaut de mes ennemis. Se venger est plus facile; il en cote moins
pour surpasser la mchancet que pour galer la bienfaisance et la
vertu. D'ailleurs la vengeance n'est jamais une ncessit; la
reconnaissance est toujours un devoir.

La haine peut tre flchie par les prires; des raisons politiques,
l'utilit commune, peuvent la dsarmer; les obstacles qu'elle prouve
peuvent la rebuter, et le temps peut l'teindre. Ni les prires, ni les
circonstances politiques, ni les difficults, ni le temps, ne peuvent
nous dispenser de la reconnaissance; ses droits sont imprescriptibles.
Enfin l'homme qui met des bornes  sa vengeance trouve bientt des
approbateurs; mais celui qui, s'tant vu, comme moi, combl de tous vos
bienfaits, ngligerait un moment de s'acquitter envers vous,
s'attirerait les reproches les plus honteux. Il y aurait chez lui plus
que de l'ingratitude: ce serait une impit. Il n'en est point de la
reconnaissance comme de l'acquittement d'une dette: l'homme qui retient
l'argent qu'il doit ne s'est pas acquitt; s'il le rend, il ne le
possde plus; mais celui qui a tmoign sa reconnaissance conserve
encore le souvenir du bienfait, et ce souvenir lui-mme est un nouveau
payement.


XV

Romains, je garderai religieusement la mmoire de ce que je vous dois,
tant que je jouirai de la vie; et, lors mme que j'aurai cess de vivre,
des monuments certains attesteront les bienfaits que j'ai reus de vous.
Je renouvelle donc la promesse que je vous ai faite, et je prends
l'engagement solennel de ne jamais manquer ni d'activit pour saisir les
moyens de servir la patrie, ni de courage pour repousser les dangers qui
la menaceront, ni de sincrit pour exposer mes avis, ni d'indpendance
en rsistant pour elle aux volonts de quelques hommes, ni de
persvrance en supportant les travaux, ni enfin du zle le plus
constant pour tendre et assurer tous vos avantages et tous vos
intrts.

Oui, Romains, vous que j'honore et que je rvre  l'gal des dieux
immortels, oui, mon voeu le plus ardent, le premier besoin de mon coeur
sera toujours de paratre  vos yeux, aux yeux de votre postrit et de
toutes les nations, digne d'une cit qui, par ses unanimes suffrages, a
dclar qu'elle ne se croirait rtablie dans sa majest que lorsqu'elle
m'aurait rtabli moi-mme dans tous mes droits.


XVI

Dix volumes contiendraient  peine ces plaidoyers et ces harangues
politiques, autant de chefs-d'oeuvre de pense, de sentiment et
d'locution, que nous parcourrons bientt ensemble quand nous traiterons
spcialement de l'loquence. Mais laissons un moment Cicron orateur et
critique, et voyons Cicron crivain et philosophe. Il ne perd pas une
ligne de sa taille en descendant de la tribune, ni un rayon de sa
majest en sortant du snat; nous nous aiderons pour vous faire mesurer
cette grandeur, qui est dans l'homme et non dans la dignit, du beau
travail de translation de M. Nisard. Ce travail, comme celui de d'Olivet
dans le dix-huitime sicle, et de M. Leclerc de nos jours, atteste
l'ternelle jeunesse des oeuvres de Cicron.

Le temps, cependant, ne nous a pas tout conserv de ces monuments de
l'esprit humain. Il faut mesurer ce grand homme comme le Colise, par
ses ruines. Au nombre de ces ruines est un ouvrage didactique, intitul
les _Acadmiques_; on n'en possde que des fragments.

Voyez avec quelle me et avec quel style dtendu et pour ainsi dire
assis il commence le second livre de ces _Acadmiques_! Cela rappelle le
dbut de la profession de foi du _Vicaire savoyard_ de J.-J. Rousseau ou
des _Soires de Ptersbourg_ du comte Joseph de Maistre. L'orateur ne
harangue plus: il s'entretient comme nous faisons ici, et il affecte
l'abandon et la nonchalance de la conversation entre hommes graves  la
campagne.

J'tais dans ma campagne de Cumes (prs de Baa et de Naples), en
compagnie de mon cher Atticus, quand Varron me fit annoncer qu'il tait
arriv de Rome la veille au soir, et que, sans la fatigue de la route,
il serait venu immdiatement nous trouver.  cette nouvelle, nous
dcidmes qu'il ne fallait mettre aucun retard  voir un homme avec qui
nous tions lis par la communaut de nos tudes et par une vieille
amiti. Nous nous mmes en marche sur-le-champ pour le rejoindre. Nous
tions encore  quelque distance de la villa, lorsque nous l'apermes
venant au-devant de nous; nous l'embrassmes tendrement et nous le
reconduismes chez lui. Il nous restait  faire un assez long chemin.

Je demandai d'abord  Varron s'il y avait quelque chose de nouveau 
Rome. Mais Atticus, m'interrompant aussitt: Laissez l, nous dit-il, je
vous en conjure, un sujet sur lequel on ne peut rien demander ni rien
apprendre sans douleur (c'tait le temps des comptitions dplorables
entre Pompe et Csar), et que Varron nous dise plutt ce qu'il y a de
nouveau chez lui. Notre ami garde un silence plus long qu' l'ordinaire
avec le public, et pourtant je crois qu'il n'a pas cess d'crire, mais
il nous cache ce qu'il compose.--Point du tout, dit Varron; ce serait,
selon moi, une folie que de faire des livres pour les cacher, mais j'ai
un grand ouvrage sur le mtier; il y a dj longtemps que j'ai mis le
nom de cet ami (c'tait de moi qu'il parlait) en tte d'un travail assez
volumineux et que je tiens  excuter avec le plus grand soin.

--Il y a longtemps aussi, lui dis-je, que j'attends cet ouvrage, et
cependant je n'ose pas vous presser, car j'ai appris de notre ami Libon,
dont vous connaissez la passion pour les lettres, que vous n'interrompez
pas un seul instant ce travail, que vous y employez tous vos soins et
que jamais il ne sort de vos mains; mais il est une demande que je
n'avais jamais song  vous faire et que je vous ferai, maintenant que
j'ai entrepris moi-mme d'lever quelque monument  ces tudes qui me
furent communes avec vous, et d'introduire dans notre littrature latine
cette ancienne philosophie de Socrate. Pourquoi, vous qui crivez sur
tant de sujets, ne traitez-vous pas celui-l, puisque vous y excellez?


XVII

Varron s'excuse sur la difficult de se faire comprendre des esprits
vulgaires en traitant en termes de l'cole des sujets grecs dont les
termes mmes sont trangers  la plupart des Romains. Les picuriens,
dit-il, pensent tout simplement que le sort de l'homme et de la brute,
c'est tout un.

Mais vous, qui tes comme moi sectateur des principes plus
spiritualistes et plus sublimes des disciples de Socrate et de Platon,
avec quelle dlicatesse ne faudra-t-il pas en dvelopper la philosophie
pour tre compris? Il vaut mieux renvoyer les esprits, qui parmi nous
s'occupent de ces matires, aux crivains grecs eux-mmes.

Vous avez raison, Varron, rpond Cicron en rappelant avec la
complaisance de l'amiti les beaux ouvrages potiques et historiques
composs par cet ami. Pour moi, ajoute-t-il (je vais vous confesser les
choses telles qu'elles sont), pendant le temps o l'ambition, les
honneurs, le barreau, la politique et plus encore ma participation au
gouvernement de la rpublique m'entravaient dans un rseau d'affaires et
de devoirs, je renfermais en moi mes connaissances philosophiques, et,
pour que le temps ne les altrt pas, je les renouvelais dans mes heures
de loisir par la lecture.

Mais aujourd'hui que la fortune m'a frapp d'un coup terrible et que
le fardeau du gouvernement ne pse plus sur moi, je demande  la
philosophie l'adoucissement de ma douleur, et je la regarde comme
l'occupation de mes loisirs la plus douce et la plus noble  la fois.
Cette occupation sied parfaitement  mon ge; elle est plus que toute
autre chose en harmonie avec ce que je puis avoir fait de louable dans
ma vie publique; rien de plus utile pour l'instruction de mon pays.

Aprs cette introduction, les amis s'asseyent pour couter Cicron, qui
commence ainsi:


XVIII

Socrate me parat tre le premier, et tout le monde en tombe d'accord,
qui rappela la philosophie des nuages et des mystres pour l'appliquer 
la conduite morale des hommes et lui donner pour objet les vertus ou les
vices; il pensait qu'il n'appartient pas  l'homme d'expliquer les
choses occultes et qu'alors mme que nous pourrions nous lever jusqu'
cette connaissance, elle ne nous servirait de rien pour bien vivre.

Il dfinit ensuite la philosophie pratique de Socrate et la philosophie
spculative de Platon, et il parsme son analyse de ses propres axiomes
philosophiques  lui-mme. Dieu, l'me du monde, la providence ou la
fortune (appele ainsi parce qu'elle fait natre mille vnements
imprvus dont les causes existent, mais dont nous ne pouvons apercevoir
de si bas ni prvoir ces causes) gouverne l'univers. L'esprit dbute par
la sensation, mais on ne reconnat pas aux sens la facult de juger. La
vrit, la raison ou l'intelligence est l'unique juge des choses;... il
adopte ces seules maximes minemment spiritualistes. Qu'adoptons-nous de
plus et de mieux aujourd'hui? La _raison_, la _providence_ ou la
_divinit active_ dans les choses universelles sont-elles autrement
dfinies par nos philosophes?

Aprs avoir racont toute l'histoire des coles, des sectes, des
philosophies grecque et romaine, il combat nergiquement le scepticisme
ou la philosophie du doute, et il le combat par le plus beau des
arguments: la conscience et la vertu.

L'ide seule de la vertu, dit-il, nous prouve que l'on peut comprendre
et certifier certaines choses. Je demande pourquoi l'homme de bien, qui
s'est rsolu  souffrir tous les tourments plutt que de trahir son
devoir ou sa conscience, s'est impos de si dures lois  lui-mme
lorsqu'il n'avait pour s'immoler ainsi ni motif ni raison. Une sagesse
qui ne connatrait pas pourquoi elle est sage, est-ce une sagesse, oui
ou non? Et d'abord, comment mriterait-elle de s'appeler sagesse?
Comment ensuite oserait-elle prendre rsolment et poursuivre
nergiquement un parti, s'il n'y a point de rgles certaines qui la
dirigent? Et si elle ne sait pas ce que c'est que le souverain bien (la
vertu), comment serait-elle la vertu? Si l'homme donc ne peut connatre
intuitivement ses devoirs, quel motif aura-t-il d'agir et quel attrait
pourra-t-il sentir ou vers le mal ou vers le bien? Eh quoi! si je prouve
ainsi aux sceptiques que leur doctrine anantit la raison et la nature
humaine, persisteront-ils dans leur doctrine?...


XIX

La suite de cette argumentation de la raison contre le scepticisme est
d'une force et d'une vidence qu'aucune philosophie et qu'aucune logique
moderne n'ont surpasses.

Les vrits ncessaires sont contemporaines de tous les temps, parce
qu'elles sont ncessaires  tous les hommes.

La philosophie raisonne de Cicron est gale  celle de Platon, mais
Platon rvait aprs avoir raisonn. Cicron ne rve jamais: il pense. Il
crit le code de la raison humaine; Platon n'en crit que le pome.

L'intelligence, poursuit-il, tant faite pour donner  l'homme la
connaissance, elle aime la connaissance pour elle-mme d'abord, car rien
n'est plus dlicieux pour l'esprit que la lumire, et elle l'aime
ensuite pour ses consquences pratiques; c'est pourquoi l'intelligence
exerce ses sens, invente les arts comme des sens nouveaux qu'elle donne
 l'homme et donne assez d'vidence et de force  la philosophie pour
produire enfin la vertu, cette chose excellente qui met l'ordre dans la
vie!

Il y a deux mille ans bientt que le plus grand des orateurs et le plus
honnte des hommes politiques de Rome crivait ces lignes. Quelles
lignes philosophiques plus belles ont donc t crites depuis ces deux
mille ans par nos orateurs, nos hommes d'tat, nos philosophes? Oh! que
ce serait une belle et utile chose qu'un cours d'antiquit! et que de
philosophies, qu'il croit d'hier, l'homme retrouverait  l'origine des
hommes! Mais on aime mieux jeter le voile de l'ignorance sur les
sagesses de Cicron, de Confucius, et parler de progrs pour se nier son
nant.


XX

Le style est, dans toute cette longue argumentation,  la hauteur des
ides ou des sentiments. On y sent le pote comme l'orateur. Virgile n'a
pas de plus fortes images que ce livre  propos des sceptiques, qui
nient la lumire de l'esprit suffisante pour dterminer le bien ou le
mal, le vice ou la vertu.

Les Cimmriens (peuples voisins du ple)  qui la vue du soleil est
drobe ou par un dieu, ou par quelque phnomne de la nature, ou plutt
par la position de la terre qu'ils habitent, ont cependant des feux  la
lueur desquels ils peuvent se conduire; mais ces philosophes du doute,
dont vous vous dclarez les sectateurs, aprs nous avoir envelopps de
si paisses tnbres, ne nous laissent pas mme une dernire tincelle
pour clairer nos regards et nos pas!... Quelle figure et quelle
langue, clatant vivement dans l'image comme la chaleur dans la clart!

Ah! comment, dit-il ensuite, ne pas aspirer  connatre le vrai, moi
qui me rjouis de trouver seulement quelquefois le vraisemblable? Je
suis un grand faiseur aussi de conjectures; je ne prtends pas ne jamais
me tromper, ne jamais me laisser garer par mes prjugs (car je ne me
donne pas pour un sage), et je dirige, pour m'garer le moins possible
dans mes suppositions, mes penses non du ct de la petite Ourse, ce
guide nocturne des Phniciens au milieu des flots, comme dit Aratus,
constellation qui dirige d'autant mieux, selon lui, que dans sa course
restreinte elle dcrit un orbe plus born, mais vers la grande Ourse et
l'clatante rgion du nord, c'est--dire vers l'espace plus tendu et o
l'esprit est plus au large dans la rgion des choses probables, ce qui
fait que j'erre souvent  l'aventure de mon esprit, etc.

Ne croirait-on pas lire Montaigne? Mais combien Cicron croyant ne se
relve-t-il pas aussitt au-dessus du sceptique!

Vient ensuite une longue et magnifique discussion o toutes les
philosophies disputent entre elles en termes admirables prts par
Cicron  la controverse.

Aprs cette confusion d'ides, de dogmes, de conjectures, il ne reste,
dit Cicron, que deux combattants debout: le plaisir, ou l'gosme, et
la vertu. Si vous suivez la doctrine du plaisir ou de l'gosme, bien
des choses prissent, et d'abord ces beaux rapports qui nous unissent 
nos semblables, l'amour des hommes, l'amiti, la justice et les autres
vertus; car, sans le dsintressement, ce ne sont plus que des chimres;
lorsque nous sommes ports  remplir nos devoirs par l'attrait du
plaisir et par l'appt des rcompenses, ce n'est pas la vertu, c'est le
faux semblant et comme un plagiat de la vertu.

Cependant Cicron, esprit tolrant parce qu'il est vaste, laisse une
grande latitude  la controverse; il expose plus qu'il n'impose. Le
livre, que nous ne possdons que par dbris, comme les marbres de
Phidias au Parthnon, finit familirement, ainsi qu'il a commenc, par
une gracieuse dtente des esprits et par un retour sur les douceurs de
pareils entretiens:

Mais le matelot nous appelle (le batelier qui avait attach son bateau
au mle de Baa, prs du cap Misne, et qui voyait l'ombre descendre sur
la mer), le matelot nous appelle, Lucullus! Le zphyr lui-mme semble
nous murmurer qu'il est temps de rentrer dans nos barques. Je crois
d'ailleurs en avoir dit assez; je termine donc ici mon discours. Mais
si, dans la suite, nous renouons ces entretiens, nous nous occuperons de
ces divergences entre les philosophes qui soutiennent des doctrines si
opposes sur les biens ou sur les maux rels: voil les sujets qui
mritent de nous occuper plutt que les vanits et les erreurs de la
vie, etc.

Je suis loin de regretter, dit alors Lucullus, les heures employes 
ces entretiens; quand nous nous trouverons runis, surtout dans nos
jardins de _Tusculum_, nous pourrons souvent dbattre ensemble ces
belles questions, etc.

Et ils s'embarquent  la fin du jour dans un silence plein de penses.


XXI

Voil ce qui nous reste de ce livre des _Acadmiques_. Ce mlange de la
vie publique et de la vie mditative, cette alternative de l'loquence
et de la philosophie dans la vie du mme homme d'tat, qui allait mourir
sous le glaive des sicaires d'Antoine aprs avoir combattu les sicaires
de Clodius, ne se retrouve dans aucun de nos grands hommes de tribune
moderne au mme degr. Chatam et William Pitt n'levaient pas leur me 
ces hauteurs sereines de la pense; Mirabeau et Vergniaud perdaient la
moiti de leur force en descendant des tribunes; ils n'crivaient pas du
mme style sur les lois et sur la Divinit. Bossuet lui-mme n'tait pas
homme public  la mesure de Cicron; plus libre que l'orateur romain
comme orateur, il n'avait  lutter ni contre les tumultes du snat, ni
contre les dmagogues, ni contre la tyrannie de Csar, ni contre les
assassins d'Antoine; il n'avait qu' servir un roi,  mnager en pontife
habile le prince et sa conscience,  mourir sur les escaliers de
Versailles en sollicitant pour un indigne neveu la continuation des
faveurs d'glise conquises par son propre gnie de thologien et
d'crivain. Si l'orateur est gal ou suprieur dans Bossuet, l'homme est
plus universel et plus intrpide dans Cicron. Ajoutons que, pour son
temps, Cicron est personnellement plus philosophe: car Bossuet rpte
la philosophie sacre du christianisme, et sa force n'est que sa foi.


XXII

Mais voici un autre fruit des loisirs de Cicron, suprieur aux
_Acadmiques_: ce sont les quatre livres sur les _vrais biens_ et les
_vrais maux_, adresss  Brutus, son ami, aussi lettr que lui-mme.

Il commence par s'excuser, dans un prambule, d'importer dans la langue
de Rome les philosophies originaires de la Grce. Il se justifie
victorieusement de cette tentative par des exemples d'autres crivains
romains: Quant  moi, dit-il, qui, au milieu des soucis, des travaux,
des orages, des discussions publiques, crois n'avoir jamais dsert le
poste que le peuple romain m'avait confi, je crois devoir aussi, dans
la mesure de mes forces, clairer l'me de mes concitoyens par mes
travaux, mes tudes, mes veilles d'crivain.

Ceux qui me blment d'crire sur la philosophie devraient tre plus
justes, ils devraient se rappeler que j'ai dj beaucoup crit sur
d'autres sujets, et autant qu'aucun autre Romain ait jamais fait; et
qu'y a-t-il donc au-dessus de l'intrt de ces grandes questions, et
dont l'homme ait  retirer plus de vritable utilit? Si ma vie se
prolonge, je ne renonce pas  traiter d'autres matires encore; mais
quiconque voudra s'appliquer  tudier mes ouvrages de philosophie
reconnatra qu'il n'y a point de lecture dont on puisse recueillir plus
de fruit.

Il part de l pour faire contre picure la plus magnifique thorie de la
vertu et des diffrentes thories du bien qui ait t crite en aucune
langue humaine. Ce n'est pas, comme dans Platon, l'imagination, c'est la
raison divinement parle, qui divinise par sa plume la morale.
Cependant il rend bientt  picure son vritable caractre, en prouvant
que la vertu (et par exemple l'amiti) est la vritable volupt. Dans
cette page sur l'amiti, on sent l'homme qui a fait ses dlices d'aimer
et d'tre aim. C'est la vertu instinctive du caractre. Celui de
Cicron ne comportait pas la haine; il s'indignait, il ne hassait pas.


XXIII

Au dbut de son second livre sur le bien et le mal, Cicron dit  ses
amis: Ne me regardez pas ainsi en silence, comme on regarde un homme
qui va professer. Le vrai mode de traiter les sujets philosophiques,
c'est l'change mutuel des penses, des objections et des rponses,
c'est la conversation: causons.


XXIV

Aprs avoir lagu toutes les subtilits scolastiques d'picure ou des
autres prtendus sages, il prconise avec une admirable force de
langage et de conscience les deux pivots de la vertu, l'HONNTE et la
RAISON. coutez en passant ces dfinitions du bon sens:

L'_honnte_ est ce que l'on est forc d'estimer par soi-mme,
abstraction faite de toute espce d'intrt personnel, etc. (Quelle
preuve de Dieu par la conscience!)

La _raison_ est cette intelligence si prompte et si vaste  la fois,
cette sagacit de l'esprit qui pntre les causes, discerne
l'enchanement de ces causes avec leurs consquences, rapproche les
ressemblances, dcouvre les semblables au milieu des diversits,
conjoint l'avenir avec le prsent, et embrasse ainsi d'un coup d'oeil le
cours entier d'une existence bien enchane.

Par la raison, l'homme recherche la socit des hommes; par elle il
s'lve, de l'affection pour ses parents et pour ceux que la nature a
rapprochs de son coeur, jusqu' l'affection pour ses concitoyens,
compris dans son amour, et enfin jusqu' rpandre sa tendresse sur
l'humanit tout entire. (_Caritas generi humani_, vangile inn des
sages de tous les sicles.)

Car l'homme, ajoute-t-il, doit se souvenir qu'il n'est pas seulement
pour lui seul, mais pour les siens, pour sa patrie, et que c'est de la
moindre partie de lui-mme qu'il lui est permis de s'occuper; et, comme
la nature nous a dous d'un invincible attrait pour la vrit, inspirs
que nous sommes par ce noble instinct, nous aimons forcment tout ce qui
est vrai et rel, comme la bonne foi, la fidlit, la candeur, la
constance, et nous hassons tout ce qui est faux et trompeur, comme la
fraude, le parjure, la mchancet, l'injustice.

Enfin la raison a je ne sais quelle supriorit majestueuse qui lui
donne le droit de commander et qui lui fait mpriser de haut les
vnements humains, toujours leve qu'elle est au-dessus de nos
faiblesses et de nos erreurs.  ces trois vertus s'en joint une
quatrime, qui a la mme beaut et qui conspire avec elles pour la
grandeur de l'homme: c'est l'amour de l'ordre.

La beaut essentielle de l'ordre avait d'abord frapp l'esprit dans
l'univers visible, et c'est de l que nous l'avons transport dans nos
actions et dans nos paroles, _monde moral dont l'ordre est l'ornement_;
puis vient la _modration_, ou la mesure qui nous fait viter en tout
l'excs ou la tmrit, qui nous dtourne d'offenser nos semblables par
nos actions ou par nos discours, et de rien faire, en un mot, a qui soit
indigne de la nature humaine.


XXV

Voil, mon cher Torquatus, la dfinition exacte de ce qu'on entend par
l'HONNTE; c'est ce qui a fait dire proverbialement de l'homme de bien:
_On peut frayer avec lui dans les tnbres._

Que pensez-vous, lecteurs, de ces dfinitions de l'honnte, de la
raison, de la vertu, dates de vingt sicles et crites de la main d'un
des plus sublimes crivains de tous les sicles? Avez-vous une plus
haute philosophie morale, une plus saine raison, une plus solide vertu,
un plus beau style? Votre crpuscule n'est-il pas l?

Saluez l'antiquit: elle sait tout, mme ce que vous croyez avoir appris
hier. Si ces lignes taient trouves par vous anonymes dans un volume de
vos bibliothques de Paris ou de Londres, ne les attribueriez-vous pas
en conscience  Bacon,  Fnelon,  vos plus pures philosophies,  vos
plus loquentes plumes? Elles sont du consul, de l'orateur, du lutteur
romain contre Catilina, du sauveur de la patrie, du matre de Brutus, de
l'ami de Pompe, de l'amnisti de Csar, de la victime d'Antoine, se
reposant au soir d'un jour agit,  quelques jours de sa mort, rsign 
l'ombre de son jardin de Tusculum, au murmure de l'Anio, qui murmure
encore tout prs des ruines de sa maison de campagne.


XXVI

Et ce passage, sur l'immatrialit et sur l'immortalit de l'me, qu'en
direz-vous aprs l'avoir lu:

L'origine de notre me ne saurait se trouver dans rien de ce qui est
matriel, car la matire ne saurait produire la pense, la connaissance,
la mmoire, qui n'ont rien de commun avec elle. Il n'y a rien dans
l'eau, dans l'air, dans le feu, dans ce que les lments offrent de plus
subtil et de plus dli, qui prsente l'ide du moindre rapport
quelconque avec la facult que nous avons de percevoir les ides du
pass, du prsent et de l'avenir. Cette facult ne peut donc venir que
de Dieu seul; elle est essentiellement cleste et divine. Ce qui pense
en nous, ce qui sent, ce qui veut, ce qui nous meut, est donc
ncessairement incorruptible et ternel; nous ne pouvons pas mme
concevoir l'essence divine autrement que nous ne concevons celle de
notre me, c'est--dire comme quelque chose d'absolument spar et
indpendant des sens, comme une substance spirituelle qui connat et qui
meut tout.

Vous me direz: Et o est cette substance qui connat et qui meut tout?
et comment est-elle faite? Je vous rponds: Et o est votre me? et
comment se la reprsenter? Vous ne sauriez me le dire, ni moi non plus.
Mais, si je n'ai pas pour la comprendre tous les moyens que je voudrais
bien avoir, est-ce une raison pour me priver de ce que j'ai? L'oeil voit
et ne voit pas: ainsi notre me, qui voit tant de choses, ne voit pas ce
qu'elle est elle-mme; mais pourtant elle a la conscience de sa pense
et de son action. Mais o habite-t-elle et qu'est-elle? C'est ce qu'il
ne faut pas mme chercher... Quand vous voyez l'ordre du monde et le
mouvement rgl des corps clestes, n'en concluez-vous pas qu'il y a une
intelligence suprme qui doit y prsider, soit que cet univers ait
commenc et qu'il soit l'ouvrage de cette intelligence, comme le croit
Platon, soit qu'il existe de toute ternit et que cette intelligence en
soit seulement la modratrice, comme le croit Aristote? Vous
reconnaissez un Dieu  ses oeuvres et  la beaut du monde, quoique vous
ne sachiez pas o est Dieu ni ce qu'il est: reconnaissez de mme votre
me  son action continuelle et  la beaut de son oeuvre, qui est la
vertu.


XXVII

Et celui-ci, sur la divisibilit des sens et de l'me, autrement appele
la mort:

Que faisons-nous quand nous sparons notre me des objets terrestres,
des soins du corps et des plaisirs sensibles, pour la livrer  la
mditation? Que faisons-nous autre chose qu'apprendre  mourir, puisque
la mort n'est que la sparation de l'me et du corps? Appliquons-nous
donc  cette tude, si vous m'en croyez; mettons-nous  part de notre
corps et accoutumons-nous  mourir. Alors notre vie sur la terre sera
semblable  la vie du ciel; et, quand nous serons au moment de rompre
nos chanes corporelles, rien ne retardera l'essor de notre me vers les
cieux.

Tout l'asctisme chrtien qui allait clore en Orient n'tait-il pas l
par pressentiment?

Et celui-l, sur le noble dsintressement de la vertu, que les
disciples d'picure appellent si faussement un habile gosme, et que
Cicron appelait, lui, de son vrai nom, un sacrifice de soi-mme? Lisez:

Appliquez, dit-il, ces mmes principes  la modration,  la
temprance, qui est la sage mesure des passions et qui les soumet  la
raison. Sera-ce garder suffisamment la pudeur que de prendre sans
tmoins des plaisirs honteux? N'y a-t-il pas des actions d'elles-mme
infmes, lors mme que leur auteur chapperait  la fltrissure
publique? Que font les hommes de coeur? N'est-ce qu'aprs avoir calcul
leur intrt qu'ils entrent dans le combat et qu'ils versent  flots
leur sang pour la patrie? N'y sont-ils pas excits plutt par une
vertueuse impulsion de dvouement et par leur gnreux courage? Et si ce
grand Torquatus avait pu nous entendre, lequel de nous deux, je vous le
demande, et-il cout plus volontiers, ou de moi, qui affirme qu'il n'a
rien fait en songeant  lui, mais par amour de la rpublique, ou de
vous, qui soutenez qu'il n'a rien fait que pour lui seul? Le bien pour
le bien, voil la vraie maxime!


XXVIII

Le dbut de son second livre, o il combat les stociens contre Caton,
aprs avoir, dans le premier, combattu picure, est une mise en scne
d'une digne, grave et douce familiarit.

Lisez ceci; c'est une scne biblique de philosophie parle entre ces
deux patriarches de la pense humaine, Cicron et Caton:

J'tais  Tusculum, et, dsirant me servir de quelques livres du jeune
Lucullus, je vins chez lui pour les prendre dans sa bibliothque, comme
j'en avais l'usage.

J'y trouvai Caton, que je ne m'attendais pas  rencontrer; il tait
assis et tout entour de livres stociens.

Vous savez qu'il avait une avidit insatiable de lecture, jusque-l
que, dans le snat mme, et pendant que les snateurs s'assemblaient, il
se mettait  lire, sans se soucier des vaines rumeurs qu'il exciterait
dans le public, et sans drober pourtant un seul des instants qu'il
devait aux intrts de l'tat. Aussi, jouissant d'un loisir aussi
complet, et se trouvant dans une aussi riche bibliothque, il semblait,
si l'on peut se servir d'une comparaison aussi peu noble, vouloir
dvorer les livres. Nous tant donc ainsi rencontrs tous deux sans y
songer, il se leva aussitt. Nous changemes ensuite les premires
questions que l'on se fait d'ordinaire lorsqu'on se revoit.--Qui vous
amne ici? me dit-il. Vous venez, sans doute, de votre campagne? Si
j'avais pens que vous y fussiez, j'aurais t certainement vous y
rendre visite.--Hier, lui dis-je, ds que les jeux furent commencs, je
quittai la ville et j'arrivai le soir chez moi. Ce qui m'a amen ici,
c'est que j'y suis venu chercher quelques livres. Voil bien des
trsors assembls, Caton, et il faudra que notre jeune Lucullus les
connaisse parfaitement un jour; car j'aimerais mieux qu'il prt plaisir
 ces livres qu' toutes les autres beauts de ce sjour, et j'ai son
ducation fort  coeur, quoiqu'elle vous appartienne plus qu' personne,
et que ce soit  vous de le rendre digne de son pre, de notre Cpion et
de vous-mme, qui le touchez de si prs. Mais ce n'est pas sans sujet
que je m'intresse  ce qui le regarde: j'y suis oblig par le souvenir
de son aeul Cpion, que j'ai toujours tenu en grande estime, comme vous
le savez, et qui, selon moi, serait maintenant un des premiers hommes de
la rpublique s'il vivait, et j'ai continuellement devant les yeux
Lucullus, ce modle accompli,  qui les liens de l'amiti et une
communaut parfaite de sentiments et de vues m'unissent si
tendrement.--Vous faites bien, me dit Caton, de conserver chrement la
mmoire de deux hommes qui vous ont recommand leurs enfants par leurs
testaments, et je suis charm de voir que vous aimez le jeune Lucullus.
Quant au soin de son ducation, qui me regarde tout particulirement,
dites-vous, je m'en charge avec plaisir, mais il faut que vous le
partagiez avec moi. Ce que je puis ajouter, c'est qu'il me parat dj
donner beaucoup de marques d'une belle me et d'un noble esprit; mais
vous voyez combien son ge est tendre.--Je le vois bien, lui dis-je, et
c'est aussi dans cet ge qu'il faut l'initier  ces tudes et ouvrir son
me  ces sentiments qui le prpareront aux grandes choses qui
l'attendent.--C'est  quoi il faut que nous travaillions ensemble, et de
quoi nous nous entretiendrons plus d'une fois. Cependant asseyons-nous,
s'il vous plat. C'est ce que nous fmes aussitt.

Mais vous, continua-t-il, qui avez tant de livres chez vous, quels sont
donc ceux que vous venez chercher ici?--J'y venais prendre, lui dis-je,
quelques commentateurs d'Aristote pour les lire pendant que j'en ai le
loisir, ce que vous savez qui ne nous arrive gure ni  l'un ni 
l'autre.--Que j'aurais bien mieux aim, dit-il, que votre got et
inclin pour les stociens! Certes, s'il appartenait  quelqu'un au
monde d'estimer qu'il n'y a de bien que dans la vertu, c'tait  vous.


XXIX

Cicron dmontre ensuite, avec une vidence vritablement rvlatrice,
que l'honnte, ou le souverain bien, est un instinct de notre nature
intellectuelle aussi irrfutable que le bien-tre physique est un
instinct de nos sens matriels; de l, dit-il, ces lgislations, aussi
divines qu'humaines, qui tablissent les rapports des hommes entre eux
sur les bases d'une quit sociale, qui est la conscience publique du
genre humain. Cependant il blme dans le livre suivant l'excs des
stociens, qui les porte  sacrifier entirement le corps  l'me. Cet
excs, dit-il, n'est pas conforme  la nature complexe d'un tre form
d'me et de corps, et qui a t dou d'un instinct de conservation. La
sagesse est dans l'harmonie qu'il faut maintenir entre nos deux natures:
rgler la nature, ce n'est pas la contredire.


XXX

Nous ne pouvons renoncer  vous reproduire ici le commencement du
cinquime livre, rminiscence dlicieuse du temps et des lieux o
Cicron, voyageur  Athnes, repassait avec ses amis sur les traces de
l'antiquit:

Comme j'tais  Athnes, et qu'un jour, suivant ma coutume, j'avais
entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolme, en compagnie de Pison, de
mon frre Quintus, de Pomponius et de L. Cicron, mon cousin germain,
que j'aime comme s'il et t mon frre, nous fmes dessein de nous
aller promener ensemble l'aprs-midi  l'Acadmie, parce que, dans ce
temps-l, il ne s'y trouvait d'ordinaire presque personne. Nous nous
rendmes donc tous chez Pison au temps marqu; et de l, en nous
entretenant de choses diverses, nous fmes les six stades de la porte
Dipyle  l'Acadmie. Quand nous fmes arrivs dans un si beau lieu, et
qui n'est pas clbre sans cause, nous y trouvmes toute la solitude que
nous voulions. Alors Pison:--Est-ce par un dessein de la nature, nous
dit-il, ou par une erreur de notre imagination, que, lorsque nous voyons
les lieux o l'histoire nous apprend que de grands hommes ont pass une
partie de leur vie, nous nous sentons plus mus que quand nous coutons
le rcit de leurs actions ou que nous lisons leurs crits?

C'est l ce que j'prouve moi-mme en ce moment: le souvenir de Platon
me vient assaillir l'esprit; c'est ici qu'il s'entretenait avec ses
disciples, et ses petits jardins, que vous voyez si prs de nous, me
rendent sa mmoire tellement prsente qu'ils me le remettent presque
devant les yeux. Ces lieux ont vu Speusippe, ils ont vu Xnocrate et
Polmon, son disciple, dont voici la place favorite. Je n'aperois mme
jamais le palais du snat (j'entends la cour Hastilie, non pas ce
palais, nouveau monument bien plus vaste et qui parat plus petit  mes
yeux), que je ne songe  Scipion,  Caton,  Llius, et surtout  mon
aeul. Enfin les lieux ont si bien la vertu de nous faire ressouvenir de
tout, que ce n'est pas sans raison qu'on a fond sur eux l'art de la
mmoire.--Rien n'est plus vrai, Pison, lui dit mon frre Quintus.
Moi-mme, en venant ici, les yeux fixs sur Colone, le sjour de
Sophocle, je croyais voir devant moi ce grand pote,  qui j'ai vou
une si profonde admiration, vous le savez, et qui fait mes dlices;
l'image mme d'Oedipe, qu'il reprsente venant ici et demandant dans ces
vers qui arrachent des larmes en quels lieux il se trouve, m'a tout mu;
ce n'est qu'une image vaine, et cependant elle m'a remu.--Et moi, dit
Pomponius,  qui vous faites la guerre de m'tre rendu  picure, dont
nous venons de passer les jardins, je vois s'couler dans ces jardins
bien des heures en compagnie de Phdre, que j'aime plus qu'homme au
monde. Il est vrai que, averti par l'ancien proverbe, je pense toujours
aux vivants; mais, quand je voudrais oublier picure, comment le
pourrais-je, lui dont nos amis ont le portrait, non-seulement reproduit
 grands traits par la peinture, mais encore grav sur leurs coupes et
sur leurs bagues?

Notre ami Pomponius, lui dis-je alors, veut s'gayer, et il est
peut-tre dans son droit, car il s'est tabli de telle sorte  Athnes
que dj on peut le prendre pour un Athnien, et que je ne serais pas
surpris qu'un jour il ne portt le surnom d'Atticus. Mais je suis de
votre avis, Pison; rien ne fait penser plus vivement et plus
attentivement aux grands personnages que les lieux frquents par eux.

Vous savez que j'allai une fois  Mtaponte avec vous, et que je ne mis
le pied chez mon hte qu'aprs avoir vu le lieu o Pythagore rendit le
dernier soupir, et le sige o il s'asseyait d'ordinaire. Tout
prsentement encore, quoique l'on trouve partout  Athnes les traces
des grands hommes qu'elle a ports, je me suis senti mu en voyant cet
hmicycle o Charmadas enseignait nagure. Il me semble que je le vois
(car ses traits me sont bien connus); il me semble mme que sa chaire,
demeure pour ainsi dire veuve d'un si grand gnie, regrette  toute
heure de ne plus l'entendre. Alors Pison:--Puisque tout le monde,
dit-il, a t frapp de quelque souvenir, je voudrais bien savoir ce qui
a fait impression sur notre jeune Lucius? Serait-ce le lieu o
Dmosthne et Eschine se livraient leurs grands combats? Chacun, en
effet, est guid par ses tudes de prdilection. Lui, en rougissant:--Ne
m'interrogez pas l-dessus, dit-il, moi qui suis mme descendu sur la
plage de Phalre, o l'on dit que Dmosthne dclamait au bruit des
flots, pour s'habituer  vaincre par sa voix le frmissement de la place
publique. Je viens mme de me dtourner un peu sur la droite pour voir
le tombeau de Pricls: mais, dans cette ville-ci, les souvenirs sont
inpuisables; il semble,  chaque pas que l'on y fait, que du sol
jaillisse l'histoire.--Les recherches, lui dit Pison, quand on les fait
dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont d'un excellent
esprit; mais, quand elles n'ont pour but que de nous mettre sur les
traces du pass, elles tmoignent seulement d'un esprit curieux. Aussi
nous vous exhortons tous, et je vois que dj vous vous y portez de
vous-mme,  marcher sur les pas des grands hommes dont vous prenez
plaisir  reconnatre les vestiges.--Vous savez, dis-je alors  Pison,
qu'il a dj prvenu vos conseils; mais je vous suis oblig des
encouragements que vous lui donnez.--Il faut donc, reprit-il avec son
extrme bienveillance, que nous tchions tous de contribuer aux progrs
de notre jeune ami; il faut avant tout qu'il tourne ses tudes vers la
philosophie, tant pour vous imiter, vous qu'il aime, que pour tre en
tat de mieux russir dans l'loquence. Mais vous, Lucius,
continua-t-il, est-il besoin de vous y exhorter, et ne vous y
sentez-vous pas tout naturellement enclin? Au moins, il me semble que
vous coutez avec beaucoup d'intrt les leons d'Antiochus.--J'ai grand
plaisir  les suivre, rpondit Lucius avec une honnte timidit; mais
vous avez parl de Charmadas: je me sens entran de ce ct-l.
Antiochus me le rappelle, et c'est la seule cole que je frquente.

Viennent ensuite des dfinitions admirables de l'me, de ses facults,
de ses vertus, _filles_, dit-il, de notre _libert morale_ telles que la
prudence, la temprance, la force, la justice, la modration,
l'abngation, le sacrifice de soi-mme aux autres, tout ce dont se
compose aujourd'hui encore le code de l'homme parfait.

Et l'on voit, dit rasme dans sa prface des _Tusculanes_, que la vie de
Cicron tait conforme  ce code sublime de la vertu antique. rasme
s'indigne comme nous que des ignorants appellent un vain talage de
style la sagesse substantielle de ces leons. Le plus loquent des
hommes en est en mme temps le plus sage.

Mais passons aux _Tusculanes_ elles-mmes. Quelle lucidit! quelle
souplesse! quelle facilit! quelle profondeur! quelle logique! quelle
force! quelle grce et en mme temps quel enjouement dans ces leons,
s'crie le philosophe du moyen ge, en tudiant le philosophe romain.
Goter Cicron, s'crie  son tour l'esprit le plus antique de
l'antiquit, Quintilien, c'est prouver qu'on avance dans la philosophie
comme dans l'loquence.


XXXI

Les _Tusculanes_ prennent leur nom de la maison de campagne de Cicron
o ces _Mditations_ en prose furent composes par lui. Ces
_Mditations_ taient  la fois des loisirs, des perfectionnements de
son me, des consolations. La politique l'avait odieusement rejet dans
la vie inactive. Rome, en proie aux dmagogues,  la soldatesque,  la
tyrannie,  la gloire de mauvais aloi, n'tait plus digne de lui; la
pense de Cicron quittait ce monde vulgaire et pervers pour les rgions
sublimes et ternelles de la pense.

Quand j'ai vu enfin, dit-il en commenant les _Tusculanes_, qu'il n'y
avait presque plus rien  faire pour moi, ni au forum, ni au snat, je
me suis remis  une sorte d'tude dont le got m'tait toujours rest,
mais que d'autres soucis avaient toujours interrompu ou ajourn:
j'entends par cette tude la philosophie, qui renferme toutes les
connaissances utiles  l'homme pour bien vivre.....

Les Grecs, dit-il, ont excell plus que nous dans la posie et dans les
arts; nous les galons seulement dans l'art oratoire n de la
constitution mme de Rome; hors de l nous leur sommes jusqu'ici
infrieurs. Aprs avoir tent moi-mme de porter l'art oratoire  un
point encore plus lev que nos prdcesseurs romains, je m'efforce avec
plus de zle encore de mettre dans son jour cette philosophie, d'o j'ai
tir tout ce que je puis avoir dvelopp d'loquence.

Aristote, ce rare gnie qui savait tout, jaloux de la gloire de
l'orateur Isocrate, entreprit,  son exemple, d'enseigner l'art de la
parole, et voulut allier la philosophie  l'loquence. Je veux de mme,
sans oublier mon ancien caractre d'orateur, m'attacher aux matires de
philosophie: je les trouve infiniment plus grandes, plus abondantes,
plus fcondes que celles de la tribune; mon opinion a toujours t que
ces questions leves, pour ne rien dire de leur intrt et de leur
beaut, doivent tre traites avec tendue et avec toutes les
perfections de style qui dpendent du langage. J'ai essay si je
pourrais y russir, et j'ai mme pouss si loin la chose que j'ai tenu
des entretiens philosophiques  la manire des Grecs. Tout rcemment,
mon cher Brutus, aprs que vous ftes parti de Tusculum, j'prouvai mes
forces devant un grand nombre d'amis. C'est ainsi que ces exercices
oratoires d'autrefois, o j'avais pour but de me prparer au forum, et
dont j'ai continu l'usage plus que personne, sont aujourd'hui remplacs
par un exercice de vieillard. Je faisais donc proposer par ces amis le
sujet sur lequel on voulait m'entendre, je discourais sur cette matire,
assis ou debout, et, comme nous avons eu ces sortes d'entretiens pendant
cinq jours, je les ai rdigs  loisir en autant de livres.


XXXII

Voil l'origine des cinq _Mditations_ ou _Tusculanes_ que nous allons,
 notre tour, parcourir avec vous. Elles sont en grande partie crites
sous la forme du dialogue, qui prsente les deux faces ou les mille
faces du sujet au mme instant et au mme regard. La premire roule sur
la mort, ce grand mystre de l'esprit, ce grand achoppement  toute
flicit humaine.

Rien n'est plus hardi et plus net que la pense de Cicron, hautement
exprime, sur les mystres de la religion de son temps. Les Romains
taient trs-tolrants sur ces matires, pourvu qu'on respectt les
crmonies du culte lgal en tant que loi de l'tat. On pouvait penser
et professer tout ce qu'on voulait comme foi individuelle ou comme
philosophie thologique gnrale. Le pontife, dans Cicron ou dans
Csar, ne nuisait point au philosophe; l'un suivait des rites
traditionnels et populaires, l'autre professait des doctrines
souverainement libres et ddaigneuses des crdulits du vulgaire. Chacun
avait ainsi sa part d'erreur ou de vrit qu'il se faisait  soi-mme:
au peuple la fable, aux sages la vrit.

coutez Cicron,  la premire page de la premire _Tusculane_, sur le
ciel et sur l'enfer des thologies populaires de son temps:

Si vous craignez la mort, demande-t-il  son interlocuteur, n'est-ce
pas parce que l'ide de l'enfer vous pouvante? Un Cerbre  trois
ttes, les flots bruyants du Cocyte, le passage de l'Achron, un Tantale
mourant de soif et qui a de l'eau jusqu'au menton sans qu'il y puisse
tremper ses lvres; ce rocher contre lequel Sisyphe, puis, hors
d'haleine, perd,  rouler toujours, ses efforts et sa peine; des juges
inexorables, Minos et Rhadamanthe, devant lesquels, au milieu d'un
nombre infini d'auditeurs, vous serez oblig de plaider vous-mme votre
cause, sans qu'il vous soit permis d'en charger ou Crassus ou Antoine,
ou, puisque ces juges sont grecs, Dmosthne: voil l'objet de votre
peur, et sur ce fondement vous croyez la mort un mal ternel.


L'AUDITEUR.

Pensez-vous que j'extravague jusqu' donner l dedans?

CICRON.

Vous n'y ajoutez pas foi?

L'AUDITEUR.

Pas le moins du monde.

CICRON.

Vous avez,  la vrit, grand tort de l'avouer.

L'AUDITEUR.

Pourquoi, je vous prie?

CICRON.

Parce que, si j'avais eu  vous rfuter sur ce point, j'allais m'ouvrir
une belle carrire.

L'AUDITEUR.

Qui ne serait loquent sur un tel sujet?

CICRON.

Tout est plein, cependant, de traits philosophiques o l'on se propose
de le prouver.

L'AUDITEUR.

Peine perdue; car se trouve-t-il des hommes assez sots pour en avoir
peur?

CICRON.

Mais, s'il n'y a point de misrables dans les enfers, personne n'y est
donc?

L'AUDITEUR.

Je n'y crois personne.

On voit qu'il y avait deux hommes dans les hommes suprieurs de Rome, le
citoyen et le philosophe. Le philosophe se moquait de la religion
officielle du citoyen. Cicron tait convaincu, comme Csar et comme
Snque, que la superstition tait incorrigible dans le peuple, et qu'il
fallait se contenter de penser  part du vulgaire, sans lui contester
ses dieux, ses lyses et ses enfers, peupls de ses fables, de ses
traditions et de ses rves.


XXXIII

Mais l'existence d'une divinit une et suprme, l'immatrialit de l'me
et son immortalit sont confesses plus loin comme des vrits
rationnelles avec une force de logique et avec une multiplicit
d'arguments qui n'ont jamais t surpasses. Lisez ces lignes du premier
livre des _Tusculanes_:

Thmistocle pouvait couler ses jours dans le repos, Epaminondas le
pouvait, et, sans chercher des exemples dans l'antiquit ou parmi les
trangers, moi-mme, je le pouvais. Mais nous avons au dedans de nous je
ne sais quel pressentiment des sicles futurs, et c'est dans les esprits
les plus sublimes, c'est dans les mes les plus leves, que ce
sentiment est le plus vif et qu'il clate davantage. tez ce
pressentiment, serait-on assez fou pour vouloir passer sa vie dans les
travaux et dans les dangers? Je parle des grands coeurs. Et que
cherchent aussi les potes, qu' terniser leur mmoire? Tmoin celui
qui dit:

  Ici sur Ennius, Romains, jetez les yeux;
  Par lui furent chants vos clbres aeux.

Tout ce qu'Ennius demande pour avoir chant la gloire des pres, c'est
que les enfants fassent vivre la sienne.

Qu'on ne me rende point de funbres hommages, dit-il encore. Mais 
quoi bon parler des potes? Il n'est pas jusqu'aux artisans qui
n'aspirent  l'immortalit. Phidias, n'ayant pas la libert d'crire
son nom sur le bouclier de Minerve, y grava son portrait. Et nos
philosophes, dans les livres mmes qu'ils composent sur le mpris de la
gloire, n'y mettent-ils pas leur nom? Puisque donc le consentement de
tous les hommes est la voix de la nature, et que tous les hommes, en
quelque lieu que ce soit, conviennent qu'aprs notre mort il y a quelque
chose qui nous intresse, nous devons nous rendre  cette opinion, et
d'autant plus qu'entre les hommes ceux qui ont le plus d'esprit, le plus
de vertu, et qui, par consquent, savent le mieux o tend la nature,
sont prcisment ceux qui se donnent le plus de mouvement pour mriter
l'estime de la postrit . . . . . . . . . . . . . .

C'est ce dernier sentiment que j'ai suivi dans ma _Consolation_, o je
m'explique en ces termes: On ne peut absolument trouver sur la terre
l'origine des mes, car il n'y a rien dans les mes qui soit mixte et
compos, rien qui paraisse venir de la terre, de l'eau, de l'air ou du
feu.

Tous ces lments n'ont rien qui fasse la mmoire, l'intelligence, la
rflexion, qui puisse rappeler le pass, prvoir l'avenir, embrasser le
prsent. Jamais on ne trouvera d'o l'homme reoit ces divines qualits,
 moins que de remonter  Dieu. Et, par consquent, l'me est d'une
nature singulire qui n'a rien de commun avec les lments que nous
connaissons. Quelle que soit donc la nature d'un tre qui a sentiment,
intelligence, volont, principe de vie, cet tre-l est cleste, il est
divin, et ds lors immortel. Dieu lui-mme ne se prsente  nous que
sous cette ide d'un esprit pur, sans mlange, dgag de toute matire
corruptible, qui connat tout, qui meut tout, et qui a de lui-mme un
mouvement ternel . . . . . . . . . . . . . .

Car, enfin, que faisons-nous en nous loignant des volupts sensuelles,
de tout emploi public, de toute sorte d'embarras, et mme du soin de nos
affaires domestiques, qui ont pour objet l'entretien de notre corps? Que
faisons-nous, dis-je, autre chose que rappeler notre esprit  lui-mme
et que l'loigner de son corps tout autant que cela se peut? Or dtacher
l'esprit du corps, n'est-ce pas apprendre  mourir? Pensons-y donc
srieusement, croyez-moi, sparons-nous ainsi de nos corps,
accoutumons-nous  mourir. Par ce moyen la vie d'ici-bas tiendra dj
d'une vie cleste, et nous en serons mieux disposs  prendre notre
essor quand nos chanes se briseront. Mais les mes qui auront toujours
t sous le joug des sens auront peine  s'lever de dessus la terre,
lors mme qu'elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d'elles
comme de ces prisonniers qui ont t plusieurs annes dans les fers: ce
n'est pas sans peine qu'ils marchent. Pour nous, arrivs un jour  notre
terme, nous vivrons enfin, car notre vie d' prsent, c'est une mort,
et, si j'en voulais dplorer la misre, il ne me serait que trop ais.


L'AUDITEUR.

Vous l'avez dplor assez dans votre _Consolation_. Je ne lis point cet
ouvrage que je n'aie envie de me voir  la fin de mes jours, et cette
envie, par tout ce que je viens d'entendre, augmente fort.

CICRON.

Vos jours finiront, et, de force ou de gr, finiront bien vite, car le
temps vole. Or, non-seulement la mort n'est point un mal, comme d'abord
vous le pensiez; mais peut-tre n'y a-t-il que des maux pour l'homme, 
la mort prs, qui est son unique bien, puisqu'elle doit ou nous rendre
dieux nous-mmes, ou nous faire vivre avec les dieux . . . . . . . . .

Pour nous, au cas que nous recevions du ciel quelque avertissement
d'une mort prochaine, obissons avec joie, avec reconnaissance, bien
convaincus que l'on nous tire de prison, et que l'on nous te nos
chanes, afin qu'il nous arrive ou de retourner dans le sjour ternel,
notre vritable patrie, ou d'tre  jamais quittes de tout sentiment et
de tout mal. Que si le ciel nous laisse notre dernire heure inconnue,
tenons-nous dans une telle disposition d'esprit que ce jour, si terrible
pour les autres, nous paraisse heureux. Rien de ce qui a t dtermin
ou par les dieux immortels, ou par notre commune mre, la nature, ne
doit tre compt pour un mal. Car enfin ce n'est pas le hasard, ce n'est
pas une cause aveugle qui nous a crs: mais nous devons l'tre
certainement  quelque puissance, qui veille sur le genre humain. Elle
ne s'est pas donn le soin de nous produire et de nous conserver la vie,
pour nous prcipiter, aprs nous avoir fait prouver toutes les misres
de ce monde, dans une mort suivie d'un mal ternel. Regardons plutt la
mort comme un asile, comme un port qui nous attend. Plt  Dieu que nous
y fussions mens  pleines voiles! Mais les vents auront beau nous
retarder, il faudra ncessairement que nous arrivions, quoique un peu
tard. Or ce qui est pour tous une ncessit, serait-il pour moi seul un
mal? Vous me demandiez une proraison, en voil une.


XXXIV

On voit qu'il avait raison d'crire ces belles lignes par lesquelles il
se consolait de ne plus tre que philosophe:

Dans la ncessit o je suis de renoncer aux affaires publiques, je
n'ai pas d'autre moyen de me rendre utile que d'crire pour clairer et
consoler les Romains; je me flatte qu'on me saura gr de ce qu'aprs
avoir vu tomber le gouvernement de ma patrie au pouvoir d'un seul, je
ne me suis ni drob lchement au public, ni livr sans rserve  ceux
qui possdent l'autorit. Mes crits ont remplac mes harangues au snat
et au peuple, et j'ai substitu les mditations de la philosophie aux
dlibrations de la politique sur les destines de la patrie.

On voit par les lignes suivantes combien la philosophie, la religion
raisonne et le patriotisme en vue des devoirs imposs  l'homme par la
Divinit, taient pour Cicron une mme et sainte chose.

Quelques-uns affectent de croire, crit-il, que la Divinit ne
s'intresse pas  l'homme, et ne se mle pas de nos actes et de nos
destins. Sur ce principe, que deviendraient la pit, la _saintet_, la
religion? Ce sont l de vritables devoirs obligatoires qu'il faut
savoir exactement accomplir... Il en est de la pit comme de toutes les
autres vertus; elles ne consistent pas dans de vains dehors: sans elles
point de _saintet_ (mot qui signifie moralit de nos actes); sans elles
point de culte, et ds lors que devient l'univers? Quel dsordre et
quelle anarchie dans l'espce humaine! Quant  moi, ajoute-t-il, je
doute si teindre la pit envers la divinit, ce ne serait pas anantir
du mme coup la bonne foi, la conscience, la socit humaine tout
entire, et la vertu qui supporte  elle seule le monde, je veux dire
l'instinct de la justice!...


XXXV

Mais l'espace me manque ici pour vous entr'ouvrir seulement le trsor de
ces loisirs philosophiques de Cicron. Nous allons, dans un dernier
entretien sur ce grand homme, vous initier plus avant dans cette sagesse
antique, rsume par la plus brillante parole de l'antiquit.

C'est ainsi qu'il se reposait de la vie et qu'il se prparait  la mort
dans ce dialogue sur la mort. Quelques amis, fidles  sa mauvaise
fortune, lui prtaient encore l'oreille et le coeur; ses livres,
recueillis avec amour en Grce pendant ses voyages ou ses exils, lui
ouvraient leurs pages consolatrices; les arbres qu'il avait plants dans
sa jeunesse  Tusculum ou  Astur, ses maisons des champs, ne lui
avaient pas t ravis, du moins avant sa mort, par l'ingratitude de sa
patrie et par la ncessit de ses cranciers. Les rigoles qu'il avait
drobes  l'_Anio prceps_ pour en irriguer ses jardins, qui
murmuraient encore sous ses platanes et remplissaient ses portiques
champtres de leur rumeur et de leur fracheur; le temple spulcral
qu'il avait lev  sa fille chrie pour diviniser ses regrets brillait
encore  l'horizon de la Sabine comme un appel aux penses graves et
comme une promesse des ternelles runions; il remplissait sa vie et il
clbrait la mort sans savoir encore de quelle mort il devait prir,
mais sr du moins que ce ne serait pas d'une mort honteuse.

Tel tait Cicron au moment o il crivait cette premire _Tusculane_.
Nous allons suivre sa plume jusqu' la dernire ligne de cette grande
vie; elle ne fut qu'un grand travail pour l'immortalit.--Il ne se
trompa pas.

                                                            LAMARTINE.




LXIVe ENTRETIEN.

CICRON

TROISIME PARTIE.


I

Les savants disent que l'atmosphre dont la terre est entoure a deux
rgions distinctes selon la distance  laquelle cette atmosphre se
droule autour de notre globe, et qu'ainsi, pendant que la partie de cet
air ambiant qui touche  la terre est agite, trouble, souvent
bouleverse par les vents, les nues, les orages, l'autre partie, la
partie la plus haute de l'ther, ne sent pas ces convulsions ariennes,
mais demeure calme et impassible dans une ternelle srnit.

C'est ainsi que l'esprit des philosophes ou des politiques, tels que
Cicron, chappe, en s'levant dans les rgions sereines et immuables de
la pense, aux proccupations personnelles qui les agitent au milieu du
snat, du peuple, de la guerre civile, sur le sort de leur patrie ou sur
leur propre sort, et que ces esprits sublimes se rfugient dans la
philosophie et dans la religion pour ne plus entendre ou pour mpriser
de si haut les bruits et les oscillations du monde.

C'est ainsi que ce grand homme, spar des rumeurs de Rome par les
montagnes de la Sabine et par le rideau de ses arbres, crivait ses
_Tusculanes_, que nous vous analysions dans notre dernier entretien.

C'est ainsi que les grands esprits, en ce moment, se sparent
volontairement des proccupations publiques et prives qui les
assigent, pour monter avec Cicron dans les rgions des penses
permanentes.


II

Une guerre inattendue a veill en sursaut l'Europe; une petite cour,
qui a le courage de son ambition, a demand le sang de la France au nom
d'une cause plus sympathique que la convoitise d'une maison de Savoie.

Le principe de la libert va servir  doubler un trne au pied des
Alpes; l'avenir dira si le sang franais aura t vers pour des allis
reconnaissants ou pour des voisins suspects. L'Italie tout entire
indpendante est une belle aspiration de l'Europe; l'Italie annexe par
force  des Sardes,  des Niards,  des Pimontais,  des Allobroges,
ne serait qu'un changement de servitude; un roi proclam sous le canon
d'un conqurant n'est pas un roi, mais un matre; les vritables
souverainets nationales sortent du sol et non du canon; un cri de
victoire n'est pas une lection de la libert, c'est l'lection de la
force.

cartez vos soldats, et demandez  l'illustre rpublique de Gnes si
elle reconnat la lgitimit des traits de 1815 qui ont enclav ses
montagnes, ses palais, ses ports, ses vaisseaux dans la monarchie
alpestre de la Savoie. cartez vos soldats, et demandez  la rpublique
aristocratique et orientale de Venise si elle reconnat la lgitimit
des valles de Maurienne sur les flots libres de l'Adriatique. cartez
vos soldats, et demandez  Milan s'il reconnatra l'aristocratie de
Turin: voil la libert qui tue trois tats libres! C'est la pninsule
tout entire qui s'appelle Italie, ce n'est pas la maison de Savoie,
ternelle allie de la maison d'Autriche. Dieu veuille que nous ne
prparions pas ainsi  la maison d'Autriche une allie plus dangereuse
un jour contre nous! La clef de nos Alpes ne doit pas tre dans les
mains d'une monarchie militaire capable de les ouvrir ou de les fermer 
son gr sur la France. Restreindre le Pimont, protger _toutes les
nationalits_ italiennes, fdraliser l'Italie par un lien qui ne serait
dans la main de personne; voil quel aurait d tre le rsultat de cette
guerre, puisqu'on voulait cette guerre, dont l'heure lgitime,
c'est--dire l'heure invitable, n'avait pas sonn d'elle-mme  l'heure
des vnements.

Cependant le canon gronde, les hommes jonchent les champs de bataille,
le sang demand par le Pimont lui est prodigu avec largesse,
l'Allemagne s'aigrit, la confdration germanique se concerte et se
compte, la Prusse hsite entre sa nature prussienne et sa nature
allemande, l'Angleterre se concerte entre deux penses contraires, la
Russie regarde et se rjouit en secret de l'affaiblissement des
puissances qui la limitent  l'Occident et  l'Orient. La France, comme
 l'ordinaire, n'entend plus rien que le bronze, quand ce bronze sonne
de la gloire. Que sortira-t-il de cette mle o la maison de Savoie a
jet le monde? Dieu seul le sait, Dieu seul est prescient, Dieu seul
tire le bien du mal et la justice de l'injustice; puisse-t-il en sortir
un jour, non l'ambition du Pimont, mais l'indpendance et l'quilibre
de l'Italie par une confdration, et non par un monopole!


III

Revenons aux _Tusculanes_. Cicron les crivait au coeur de cette Italie
en armes pour des ambitions qui se disputaient la libert mourante de
Rome; il faisait abstraction des temps pour s'absorber dans les ides
ternelles. Faisons comme lui, et suivons-le jusqu' son dernier trait
de plume et  son dernier soupir, dans ses mditations. Un homme
quelquefois a plus d'instinct qu'un monde. Lequel est le plus grand
aprs la mort, de Csar ou de Cicron qui pense seul  Tusculum, ou de
la rpublique qui tombe dpice entre les mains de trois ambitieux?
Pour moi, c'est Cicron.


IV

Dans ses secondes _Tusculanes_, il traite de la douleur; il se demande
si c'est un mal de souffrir. Avant de rpondre, il ne se dissimule pas
combien il lui sera plus difficile de convaincre aussi victorieusement
ses lecteurs que ses auditeurs quand il parlait au public.

L'loquence, dit-il, est un art populaire. J'crasais mes
contradicteurs par une profusion d'ides et d'images. Que n'ai-je donc
pas  craindre aujourd'hui que je m'engage dans un autre genre d'crire,
o le peuple, sur lequel je comptais pour le succs de mes discours, ne
peut m'tre bon  rien? car il ne faut  la philosophie qu'un petit
nombre de juges, et c'est  dessein qu'elle fuit la multitude.

Son argumentation sur les moyens de vaincre la douleur et de la
mpriser, si on la compare au devoir, est un modle accompli de
raisonnements philosophiques; le style semble s'claircir dans Cicron 
mesure que la pense devient plus profonde et plus mtaphysique. Il n'y
a point de tnbres dans cette atmosphre de raison et de lucidit.
Comme un flambeau dans la nuit, ds qu'il entre dans une obscurit, elle
devient lumineuse; Platon est bien loin d'avoir cette nettet de jour
dans le style.

Nos philosophes modernes, soit religieux, soit rationnels, n'ont pas au
mme degr cette clart; ceux qui s'appuient sur des dogmes ne
raisonnent pas, ils imposent leur philosophie; ceux qui s'appuient sur
le raisonnement sont froids, secs et argumentateurs. Il manque aux uns
la dialectique, aux autres le style du philosophe de Tusculum.


V

Sa troisime _Tusculane_ disserte sur les maladies de l'me, plus
nombreuses, dit Cicron, et plus irrmdiables que celles du corps,
parce que le corps vici peut tre guri par les soins de l'homme, mais
que l'me malade ne peut pas juger elle-mme de son infirmit. Il
attribue ces maladies de l'me  la mauvaise ducation qui nous nourrit
de prjugs et de superstitions avec le lait de nos nourrices; il les
attribue aux fausses ides du grand nombre (le vulgaire), imbu lui-mme
d'ides fausses sur la gloire et sur le bonheur, et qui nous fait vivre
ainsi dans une atmosphre de mensonge, d'erreur et de corruption. Jamais
les dfauts de l'ducation premire n'ont t plus vigoureusement
signals que dans ces pages. Celles de J.-J. Rousseau dans l_'mile_,
sont  une distance norme du bon sens et de la logique de Cicron. On
sent que Rousseau dclame en rhteur et que le Romain crit en
lgislateur philosophe. La pratique des hommes et des affaires donnait
au consul un sens des ralits qui manquait totalement au Platon de
Genve.


VI

Vient ensuite une _Tusculane_ sur les combats que le sage doit livrer 
ses passions. Il dfinit la passion un _mouvement violent du coeur en
disproportion avec la raison_. Dfinirions-nous mieux aujourd'hui cette
sensibilit qui n'est _passion_ que par son excs?

Cicron dfinit ensuite avec la mme justesse toutes les passions qui
affligent l'homme, et il distingue la passion, qui n'est qu'un
mouvement instantan, du vice, qui est une habitude d'infirmit ou de
dpravation de l'me.

Mais ce qui fait, dit-il, la diffrence entre les infirmits de l'me
et celles du corps, c'est qu'il peut nous survenir des maladies
corporelles sans qu'il y ait de notre faute, et que nous sommes toujours
coupables de nos maladies de l'me. Le corps, compos de matires, n'est
pas libre; l'me est coupable parce qu'elle est libre.

Quel trait de Fnelon ou de Nicole traite de morale en termes plus
chrtiens?

Il y a d'ailleurs une grande diffrence entre les mes grossires et
celles qui ne le sont pas. Celles-ci, semblables  l'airain de Corinthe
qui a de la peine  se rouiller, ne deviennent que difficilement malades
et se rtablissent fort vite. Il n'en est pas de mme des mes
grossires, et, de plus, celles qui sont d'un caractre excellent ne
tombent pas en toute sorte de maladie; rien de ce qui est frocit,
cruaut, ne les attaquera; il faut, pour trouver prise sur elles, que ce
soit de ces passions qui paraissent tenir  l'humanit, telles que la
tristesse, la crainte, la piti. Une autre rflexion encore, c'est qu'il
est moins ais de gurir radicalement une passion que d'extirper ces
vices de premier ordre qui combattent de front la vertu. Il faut plus de
temps pour l'un que pour l'autre. On peut s'tre dfait de ses vices et
conserver ses passions.


VII

La belle dfinition de la vertu, sant de l'me, n'est pas moins
ternelle!... Une qualit permanente de l'me, qui est la raison
elle-mme en action!... Son portrait du sage ou du vertueux n'est pas
moins admirable de dfinition et de style.

Ainsi suprieure et  la tristesse et  toute autre passion, ainsi
heureuse de les avoir toutes domptes, un reste de passion suffirait
toujours, non-seulement pour priver l'me de son repos, mais pour la
rendre vraiment malade. Je ne vois donc rien que de mou et d'nerv
dans le sentiment des pripatticiens, qui regardent les passions comme
ncessaires, pourvu, disent-ils, qu'on leur prescrive des bornes au del
desquelles ils ne les approuvent point. Mais prescrit-on des bornes au
vice? ou direz-vous que de ne pas obir  la raison, ce ne soit pas
quelque chose de vicieux?

Or la raison ne vous dit-elle pas assez que tous ces objets qui
existent dans votre me, ou de fougueux dsirs, ou de vains transports
de joie, ne sont pas de vrais biens, et que ceux qui vous consternent ou
qui vous pouvantent ne sont pas de vrais maux; mais que les divers
excs ou de tristesse ou de joie sont galement l'effet des prjugs qui
vous aveuglent, prjugs dont le temps a bien la force  lui seul
d'arrter l'impression: car, quoi qu'il arrive, nul changement rel dans
l'objet; cependant,  mesure que le temps l'loigne, l'impression
s'affaiblit dans les personnes les moins senses, et par consquent, 
l'gard du sage, cette impression ne doit pas mme commencer.


VIII

Sa thorie des passions n'est pas moins svre; son rigorisme n'admet
pas mme la sainte colre qui possde en apparence l'orateur indign
dans ses accs d'loquence. Il veut que le sang-froid soit conserv
jusque dans l'imprcation contre le crime ou le vice.

Quant  l'orateur, il ne lui sied nullement de se mettre en colre; il
lui sied quelquefois de le feindre. Pensez-vous que je sois en courroux
toutes les fois qu'il m'arrive de hausser le ton et de m'chauffer?
Pensez-vous que, l'affaire tant juge et absolument finie, quand il
m'arrive de mettre mon discours par crit, je sois en courroux, la plume
 la main? Accius, qu'tait-il en composant ses tragdies? Que
croyez-vous qu'tait sope, dans les endroits o il dclame avec le plus
de feu?

Un orateur, qui sera vraiment orateur, aura encore plus de vhmence
qu'un comdien, mais sans passion et toujours de sang-froid. Les
passions mme les plus estimables, telles que celles des grands hommes
vertueux, ne doivent rien prendre sur la tranquillit de l'esprit. 
l'gard de la tristesse, qui est la chose du monde la plus dtestable,
comment les philosophes en font-ils l'loge!


IX

Un ardent enthousiasme pour la philosophie (ou la sagesse humaine), mre
de toute vertu, ouvre la cinquime _Tusculane_. Cette apostrophe
rappelle les pages les plus lyriques des philosophes modernes; Rousseau
y a puis certainement ses mouvements d'me qui chantent au lieu de
parler.

Pour nous gurir de cette erreur et de tant d'autres, recourons  la
philosophie. Entran autrefois dans son sein par mon inclination, mais
ayant depuis abandonn son port tranquille, je m'y suis enfin venu
rfugier aprs avoir essuy la plus horrible tempte. Philosophie,
seule capable de nous guider!  toi qui enseignes la vertu et qui
domptes le vice, que ferions-nous et que deviendrait le genre humain
sans ton secours? C'est toi qui as enfant les villes pour faire vivre
en socit les hommes auparavant disperss! c'est toi qui les as unis,
premirement par la proximit du domicile, ensuite par les liens du
mariage, et enfin par la conformit du langage et de l'criture! Tu as
invent les lois, form les moeurs, tabli une police. Tu seras notre
asile; c'est  ton aide que nous recourons; et, si dans d'autres temps
nous nous sommes contents de suivre en partie tes leons, nous nous y
livrons aujourd'hui tout entiers et sans rserve. Un seul jour pass
suivant tes prceptes est prfrable  l'immortalit de quiconque s'en
carte. Quelle autre puissance implorerions-nous plutt que la tienne,
qui nous a procur la tranquillit de la vie et qui nous a rassurs sur
la crainte de la mort?

On est bien loign, cependant, de rendre  la philosophie l'hommage
qui lui est d; presque tous les hommes la ngligent; plusieurs
l'attaquent mme. Attaquer celle  qui l'on doit la vie, quelqu'un
ose-t-il donc se souiller de ce parricide! Porte-t-on l'ingratitude au
point d'outrager un matre qu'on devrait au moins respecter, quand mme
on n'aurait pas trop t capable de comprendre ses leons!

J'attribue cette erreur  ce que les ignorants ne peuvent, au travers
des tnbres qui les aveuglent, pntrer dans l'antiquit la plus
recule, pour y voir que les premiers fondateurs des socits humaines
ont t des _philosophes_. Quant au nom, il est moderne; mais, pour la
chose elle-mme, nous voyons qu'elle est trs ancienne.

Car qui peut nier que la sagesse n'ait t connue anciennement, et dj
nomme de ce beau nom par o l'on entend la connaissance des choses,
soit divines, soit humaines, de leur origine, de leur nature?

Le principe que l'exercice de la vertu est la seule chose qui puisse
s'appeler bonheur sur la terre est dvelopp avec le mme lan de
conviction dans toute cette oeuvre.

La vertu, dit-il, c'est la perfection ou le degr de perfection
assign  chaque crature par la nature. Quoi qu'il en soit, l'homme
toujours modr, toujours gal, toujours en paix avec lui-mme, jusqu'au
point de ne se laisser jamais ni accabler par le chagrin, ni abattre par
la crainte, ni enflammer par de vains dsirs, ni amollir par une folle
joie, c'est l cet homme sage, cet homme heureux que je cherche. Rien
sur la terre, ni d'assez formidable pour l'intimider, ni d'assez
estimable pour lui enfler le coeur.

Que verrait-il dans tout ce qui fait le partage des humains, qu'y
verrait-il de grand, lorsqu'il se met l'ternit devant les yeux, et
qu'il conoit l'immensit de l'univers?  quoi se bornent les objets qui
sont  notre porte!  quoi se bornent nos jours! Et d'ailleurs un homme
sage fait continuellement autour de lui une garde si exacte qu'il ne lui
peut rien arriver d'imprvu, rien d'inopin, rien qui lui paraisse
nouveau. Partout il jette des regards si perants qu'il dcouvre
toujours une retraite assure o il puisse, quelque injure que lui
fasse la fortune, se tranquilliser.

Toutes ses productions sont parfaites en leur genre, non-seulement
celles qui sont animes, mais mme celles qui sont faites pour tenir 
la terre par leurs racines. Ainsi les arbres, les vignes et jusqu'aux
plus petites plantes, ou conservent une perptuelle verdure, ou, aprs
s'tre dpouilles de leurs feuilles pendant l'hiver, s'en revtent tout
de nouveau au printemps; il n'y en a aucune qui, par un mouvement
intrieur et par la force des semences qu'elle renferme, ne produise des
fleurs ou des fruits; de sorte qu' moins de quelque obstacle, elles
parviennent toutes au degr de perfection qui leur est propre.

Les animaux, tant dous de sentiment, manifestent encore mieux la
puissance de la nature. Car elle a plac dans les eaux ceux qui sont
propres  nager; dans les airs, ceux qui sont disposs  voler; et,
parmi les terrestres, elle a fait ramper les uns, marcher les autres;
elle a voulu que ceux-ci vcussent seuls, et ceux-l en troupeaux; elle
a rendu les uns froces, les autres doux; il y en a qui vivent cachs
sous terre. Chaque animal, fidle  son instinct, sans pouvoir changer
sa faon de vivre, suit inviolablement la loi de la nature.

Et, comme toute espce a quelque proprit qui la distingue
essentiellement, aussi l'homme en a-t-il une, mais bien plus excellente;
si c'est parler convenablement, que de parler ainsi de notre me, qui
est d'un ordre tout  fait suprieur, et qui, tant un coulement de la
divinit, ne peut tre compare, l'oserons-nous dire, qu'avec Dieu mme.
Cette me donc, lorsqu'on la cultive et qu'on la gurit des illusions
capables de l'aveugler, parvient  ce haut degr d'intelligence qui est
la raison parfaite,  laquelle nous donnons le nom de vertu. Or, si le
bonheur de chaque espce consiste dans la sorte de perfection qui lui
est propre, le bonheur de l'homme consiste dans la vertu, puisque la
vertu est sa perfection.


X

Les _Entretiens sur la nature des dieux_ suivirent les _Tusculanes_.
L'orateur philosophe sentait grandir sa pense, son talent et son
courage, en abordant le plus grand objet de la pense, la DIVINIT.

Il commence par s'excuser d'oser crire sur une matire aussi auguste:

Pour moi, dit-il, qui viens de publier en peu de temps plusieurs de mes
livres, je n'ignore pas qu'on en a parl beaucoup, mais diffremment.

Quelques-uns ont admir d'o me venait cette ardeur toute nouvelle pour
la philosophie. D'autres eussent voulu savoir ce que je crois
prcisment sur chaque matire.

D'autres enfin ont t surpris que tout  coup, me dclarant pour les
intrts d'une cole abandonne depuis longtemps, j'aie fait choix d'une
secte qui, au lieu de nous clairer, semble nous plonger dans les
tnbres. Mais ce got pour la philosophie ne m'est pas si nouveau qu'on
se l'imagine. Tout jeune que j'tais, je la cultivais beaucoup, et mme,
quand il y paraissait le moins, je m'en occupais plus que jamais.

On peut s'en convaincre par cette quantit de maximes philosophiques
dont mes harangues sont remplies; par mes intimes liaisons avec les plus
savants hommes, qui m'ont toujours fait l'honneur de se rassembler chez
moi; par les grands matres qui m'ont form, les illustres Diodotus,
Philon, Antiochus, Posidonius. Et, puisque ces sortes d'tudes ont pour
but de nous rendre sages, il me parat que je ne les ai point dmenties
par ma conduite, soit dans mes fonctions publiques, soit dans mes
propres affaires.

Si l'on demande pourquoi donc j'ai pens si tard  crire dans ce
genre-ci, ma rponse est simple. Rduit  l'inaction depuis que l'tat
de la rpublique exige qu'elle soit gouverne par une seule tte, j'ai
cru qu'il serait utile de mettre nos citoyens au fait de la philosophie,
et que d'ailleurs il y allait de notre gloire, que de si belles et de
si grandes matires fussent aussi traites en notre langue. Je me sais
d'autant meilleur gr d'y avoir travaill que dj mon exemple a eu la
force d'inspirer  beaucoup d'autres l'envie d'apprendre et mme
d'crire.

Trois philosophes de sectes diffrentes prennent part  l'entretien,
dveloppant chacun son systme thologique. C'est le trait de
mtaphysique le plus ardu et en mme temps le plus lucide de
l'antiquit. Les opinions absurdes des coles paennes sur la
multiplicit des dieux y sont dissipes par les clats de rire
philosophique. L'_unit_, l'_infinit_ et l'incorporit de Dieu y sont
dmontres comme la Providence elle-mme; cette divinit en action y
devient vidente.

Il rejette avec mpris les fables olympiennes et toutes les formes des
dieux du vulgaire; il rejette avec plus de mpris encore l'athisme,
ccit morale.

Les pages qu'il consacre  numrer les preuves d'ordre, de plan,
d'intelligence, de surveillance dans la nature sont les plus loquentes
de toute son loquence. Fnelon n'en approche pas, quoiqu'il en
enrichisse son style; c'est le pome entier de la cration, une
symphonie d'Haydn en prose latine, un hymne d'Orphe dans la bouche d'un
orateur. On voudrait citer, mais il faudrait tout citer; on s'arrte
bloui de tant de magnificence, et l'on craint de choisir l o rien
n'est  prfrer.

Mais aprs les miracles du monde matriel, coutez-le dcrire ceux de
l'intelligence humaine:

Quand je viens ensuite  considrer l'me mme, l'esprit de l'homme, sa
raison, sa prudence, son discernement, je trouve qu'il faut n'avoir
point ces facults, pour ne pas comprendre que ce sont les ouvrages
d'une Providence divine.

Eh! que n'ai-je votre loquence, Cotta! De quelle manire vous
traiteriez un si beau sujet! Vous feriez voir l'tendue de notre
intelligence; comment nous savons runir nos ides et lier celles qui
suivent avec celles qui prcdent, tablir des principes, tirer des
consquences, dfinir tout, le rduire  une exacte prcision, et nous
assurer par l si nous sommes parvenus  une science vritable, qui est
le comble de la perfection, mme dans un Dieu.

Quelle prrogative, quoique vos acadmiciens la dpriment, et mme la
refusent  l'homme, de connatre parfaitement les objets extrieurs par
la perception des sens, jointe  l'application de l'esprit! On voit, par
ce moyen, quels sont les rapports d'une chose avec l'autre, et l-dessus
on invente les arts ncessaires, soit pour la vie, soit pour l'agrment.
Que l'loquence est belle! qu'elle est divine, cette matresse de
l'univers, ainsi que vous l'appelez parmi vous! Elle nous fait apprendre
ce que nous ignorons, et nous rend capables d'enseigner ce que nous
savons. Par elle nous consolons les affligs; par elle nous relevons le
courage abattu; par elle nous humilions l'audace; par elle nous
rprimons les passions, les emportements. C'est elle qui nous a impos
des lois, qui a form les liens de la socit civile, qui a fait quitter
aux hommes leur vie sauvage et farouche.

Aussi ne croirait-on pas,  moins que d'y prendre bien garde, tout ce
qu'il en a cot  la nature pour nous donner la parole. Car il y a
premirement, depuis les poumons jusqu'au fond de la bouche, une artre
par o se transmet la voix dont le principe est dans notre esprit.
Aprs, dans la bouche se trouve la langue, limite par les dents. Elle
flchit, elle rgle la voix, qui ne lui vient que confusment profre.
En la poussant, cette voix, contre les dents et contre d'autres parties
de la bouche, elle articule, elle rend les sons distincts. Ce qui fait
que les stociens comparent la langue  l'archet, les dents aux cordes
et les narines au corps de l'instrument.

Mais nos mains, de quelle commodit ne sont-elles pas, et de quelle
utilit dans les arts! Les doigts s'allongent ou se plient sans la
moindre difficult, tant leurs jointures sont flexibles. Avec leur
secours les mains usent du pinceau et du ciseau; elles jouent de la
lyre, de la flte; voil pour l'agrable. Pour le ncessaire, elles
cultivent les champs, btissent des maisons, font des toffes, des
habits, travaillent en cuivre, en fer.

L'esprit invente, les sens examinent, la main excute. Tellement que,
si nous sommes logs, si nous sommes vtus et  couvert, si nous avons
des villes, des murs, des habitations, des temples, c'est aux mains que
nous le devons. Par notre travail, c'est--dire par nos mains, nous
savons multiplier et varier nos aliments. Car beaucoup de fruits, ou qui
se consomment d'abord, ou qui se doivent garder, ne viendraient point
sans culture. D'ailleurs, pour manger des animaux terrestres, des
aquatiques et des volatiles, nous en avons partie  prendre, partie 
nourrir.

Pour nos voitures nous domptons les quadrupdes, dont la force et la
vitesse supplent  notre faiblesse et  notre lenteur; nous faisons
porter des charges aux uns, le joug  d'autres. Nous faisons servir 
nos usages la sagacit de l'lphant et l'odorat du chien.

Le fer, sans quoi l'on ne peut cultiver les champs, nous allons le
prendre dans les entrailles de la terre. Les veines de cuivre, d'argent
et d'or, quoique trs-caches, nous les trouvons et nous les employons 
nos besoins ou  des ornements. Nous avons des arbres, ou qui ont t
plants  dessein, ou qui sont venus d'eux-mmes; et nous les coupons,
tant pour faire du feu, nous chauffer et cuire nos viandes, que pour
btir et nous mettre  l'abri du chaud et du froid. C'est aussi de quoi
construire des vaisseaux, qui de toutes parts nous apportent toutes les
commodits de la vie.

Nous sommes les seuls animaux qui entendons la navigation, et qui, par
l, nous soumettons ce que la nature a fait de plus violent, la mer et
les vents. Ainsi nous tirons de la mer une infinit de choses utiles.
Pour celles que la terre produit, nous en sommes absolument les matres.

Nous jouissons des plaines, des montagnes; les rivires, les lacs, sont
 nous; c'est nous qui semons les bls, qui plantons les arbres; nous
fertilisons les terres en les arrosant par des canaux; nous arrtons les
fleuves, nous les redressons, nous les dtournons. En un mot, nos mains
tchent de faire dans la nature, pour ainsi dire, une autre nature.

Mais quoi! l'esprit humain n'a-t-il pas pntr mme dans le ciel?

De tous les animaux il n'y a que l'homme qui ait observ le cours des
astres, leur lever, leur coucher; qui ait dtermin l'espace du jour, du
mois, de l'anne; qui ait prvu les clipses du soleil et celles de la
lune; qui les ait prdites  jamais, marquant leur grandeur, leur dure,
leur temps prcis. Et c'est dans ces rflexions que l'esprit humain a
puis la connaissance des dieux, connaissance qui produit la pit, la
justice, toutes les vertus, d'o rsulte une heureuse vie, semblable 
celle des dieux, puisque ds lors nous les galons,  l'immortalit
prs, dont nous n'avons nul besoin pour bien vivre.

Par tout ce que je viens d'exposer, je crois avoir suffisamment prouv
la supriorit de l'homme sur le reste des animaux. Concluons que, ni la
conformation de son corps, ni les qualits de son esprit, ne peuvent
tre l'effet du hasard. Pour finir, car il est temps, je n'ai plus qu'
montrer que tout ce qui nous est utile dans ce monde-ci a t fait
exprs pour nous.


XI

Dans son livre sur la _Nature des dieux_, il gardait encore quelques
mnagements avec la thologie populaire et avec la religion de l'tat;
mais son livre sur la _Divination_, c'est--dire sur les mystres du
culte romain, fut son vritable testament philosophique. Il n'y garde
aucune mesure avec les erreurs officielles; il est dj hors de la vie
publique, il est g, il voit s'approcher pour lui la libert de la mort
 ct de la servitude de son pays; il veut laisser sa profession de foi
 la terre avant de la quitter; il se retire seul dans sa petite maison
de _Pouzzoles_, entre les bois et les flots de Naples, et il crit ce
livre de la _Divination_.

Montesquieu l'admire, comme une histoire complte des superstitions
paennes et des rites religieux du temps.

Voltaire en profite pour montrer la supriorit thologique de l'Inde
et de la Chine,  la mme poque, sur les superstitions de Rome et de la
Grce.

Il y a des cas, dit-il, o il ne faut pas juger d'une nation par les
usages et par les superstitions populaires. Je suppose que Csar, aprs
avoir conquis l'gypte, voulant faire fleurir le commerce dans l'empire
romain, et envoy une ambassade  la Chine par le port d'Arsino, par
la mer Rouge, et par l'ocan Indien. L'empereur Yventi, premier du nom,
rgnait alors; les annales de Chine nous le reprsentent comme un prince
trs-sage et trs-savant. Aprs avoir reu les ambassadeurs de Csar
avec toute la politesse chinoise, il s'informe secrtement par ses
interprtes des usages, des sciences et de la religion de ce peuple
romain, aussi clbre dans l'Occident que le peuple chinois l'est dans
l'Orient. Il apprend d'abord que les pontifes de ce peuple ont rgl
leurs annes d'une manire si absurde que le soleil est dj entr dans
les signes clestes du printemps lorsque les Romains clbrent les
premires ftes de l'hiver.

Il apprend que cette nation entretient  grands frais un collge de
prtres, qui savent au juste le temps o il faut s'embarquer, et o l'on
doit donner bataille, par l'inspection d'un foie de boeuf, ou par la
manire dont les poulets mangent l'orge.

Cette science sacre fut apporte autrefois aux Romains par un petit
dieu nomm Tags, qui sortit de la terre en Toscane.

Ces peuples adorent un Dieu suprme et unique, qu'ils appellent toujours
Dieu trs-bon et trs grand. Cependant ils ont bti un temple  une
courtisane nomme Flora, et les bonnes femmes de Rome ont presque toutes
chez elles de petits dieux pnates, hauts de quatre ou cinq pouces...
L'empereur Yventi se met  rire: les tribunaux de Nankin pensent d'abord
avec lui que les ambassadeurs romains sont des fous ou des imposteurs
qui ont pris le titre d'envoys de la rpublique romaine; mais, comme
l'empereur est aussi juste que poli, il a des conversations
particulires avec les ambassadeurs.

Il apprend que les pontifes romains ont t trs-ignorants, mais que
Csar rforme actuellement le calendrier.

On lui avoue que le collge des augures a t tabli dans les premiers
temps de la barbarie; qu'on a laiss subsister cette institution
ridicule, devenue chre  un peuple longtemps grossier; que tous les
honntes gens se moquent des augures; que Csar ne les a jamais
consults; qu'au rapport d'un trs-grand homme nomm Caton, jamais
augure n'a pu parler  son camarade sans rire; et qu'enfin Cicron, le
plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire
contre les augures un petit ouvrage, intitul _de la Divination_, dans
lequel il livre  un ridicule ternel tous les aruspices, toutes les
prdictions et tous les sortilges dont la terre est infatue.
L'empereur de la Chine a la curiosit de lire ce livre de Cicron; les
interprtes le traduisent; il admire le livre et la rpublique
romaine.


XII

Le dbut du second livre de cet ouvrage a la candeur d'une confidence et
la majest de la conscience. Lisez-le; on aime toujours l'homme priv
dans l'homme public:

Toutes les fois que j'ai song aux meilleurs moyens d'tre utile  ma
patrie et de servir ainsi sans interruption les intrts de la
rpublique, penses qui me proccupent souvent et longuement, rien ne
m'a paru plus propre  ce dessein que d'ouvrir  mes concitoyens, comme
je crois l'avoir dj fait par plusieurs traits, la route aux nobles
tudes.

Ainsi, dans celui que j'ai intitul _Hortensius_, je les ai exhorts de
tout mon pouvoir  se livrer  l'tude de la philosophie.

Dans mes quatre livres _Acadmiques_, je leur ai montr quelle sorte de
philosophie me semblait la moins arrogante, la plus positive et la plus
propre  former le got.

Enfin, la connaissance des vrais biens et des vrais maux tant le
fondement de toute la philosophie, j'ai puis ce sujet important dans
cinq livres consacrs  faciliter l'intelligence de tout ce qu'on a dit
pour et contre chaque systme.

Dans cinq autres livres de dissertations, les _Tusculanes_, j'ai
recherch quelles taient, pour l'homme, les principales conditions du
bonheur: le premier traite du mpris de la mort; le second, du courage 
supporter la douleur; le troisime, des moyens d'adoucir les peines; le
quatrime, des autres passions de l'me; et le cinquime enfin dveloppe
cette maxime, qui jette un si vif clat sur l'ensemble de la
philosophie, que la vertu seule suffit au bonheur. Ces travaux termins,
j'ai crit sur la _Nature des dieux_ trois livres, comprenant tout ce
qui se rattache  cette question; et, pour remplir ma tche dans toute
son tendue, j'ai commenc  traiter de la divination. Quand j'aurai
joint  ces deux livres, selon mon dessein, un trait du Destin,
n'aurai-je pas puis la matire?

 ces ouvrages ajoutons six livres de la _Rpublique_, crits 
l'poque  laquelle je tenais les rnes du gouvernement de l'tat;
question immense, intimement lie  la philosophie et largement traite
par Platon, Aristote, Thophraste et toute la famille des
pripatticiens. Que dirai-je de ma _Consolation_, qui, aprs avoir
remdi  mes propres maux, soulagera davantage encore, j'espre, ceux
des autres? Parmi ces divers crits, j'ai publi dernirement le trait
de la _Vieillesse_, ddi  Atticus, mon ami; et, comme c'est
principalement  la philosophie que l'homme doit sa vertu et son
courage, mon loge de Caton doit aussi prendre place dans cette
collection.

Enfin, Aristote et Thophraste, hommes suprieurs par leur pntration
et leur fcondit, ayant joint les prceptes de l'loquence  ceux de la
philosophie, je dois rappeler ici,  leur exemple, mes crits sur l'art
oratoire, c'est--dire les trois _Dialogues_, le _Brutus_ et
l'_Orateur_.

Tels ont t jusqu'ici mes travaux. Plein d'une noble ardeur, j'ai
voulu les complter, et,  moins que quelque grand obstacle ne s'y
oppose, claircir en latin et rendre ainsi accessibles toutes les
questions de la philosophie.

Eh! quelle autre fonction pourrions-nous exercer, et plus leve, et
plus utile  la rpublique, que celle qui consiste  instruire et 
former la jeunesse,  une poque surtout o les moeurs de cette jeunesse
se sont tellement relches qu'il est de notre devoir  tous de la
contenir et de la guider?

Ce n'est pas que j'espre, ce qui n'est mme pas  demander, que tous
les jeunes gens se livrent  cette tude. Puissent quelques-uns s'y
appliquer, et cet exemple sera toujours un grand bien pour la
rpublique! Pour moi, je recueille dj le fruit de mes travaux, puisque
je vois des hommes d'un ge avanc, et en bien plus grand nombre que je
ne l'esprais, prendre plaisir  lire mes ouvrages; et c'est ainsi que
leur empressement  les tudier redouble de jour en jour mon zle  les
composer.

Pouvoir se passer des Grecs dans l'tude de la philosophie sera sans
doute glorieux pour les Romains: eh bien! le but sera atteint si mes
projets s'excutent. Au reste, le dsir d'expliquer la philosophie, je
l'ai conu au milieu des malheurs et des guerres civiles de ma patrie,
alors que je ne pouvais ni la dfendre, selon ma coutume, ni demeurer
oisif, ni trouver une occupation plus convenable et plus digne de moi.

Mes concitoyens m'excuseront donc, ou plutt me sauront quelque gr si,
lorsque la rpublique a t  la merci d'un seul, je ne me suis ni
cach, ni enfui, ni dcourag, ni conduit en homme vainement irrit
contre le pouvoir ou les circonstances; si enfin je ne me suis montr ni
flatteur ni adulateur de la fortune d'un autre, jusqu'au point d'avoir
honte de la mienne. Platon et la philosophie m'avaient depuis longtemps
enseign que les tats sont sujets  certaines rvolutions naturelles
qui donnent le pouvoir tantt aux grands, tantt au peuple, et parfois 
un seul.

Quand ma patrie fut tombe dans ce dernier tat, dpouill de mes
anciennes fonctions, je repris ces tudes, qui, tout en calmant mes
douleurs, m'offraient de plus le seul moyen qui me restt d'tre encore
utile  mes concitoyens.

Car enfin j'opinais, je haranguais encore dans mes livres, et l'tude
de la philosophie me semblait une nouvelle charge qui remplaait pour
moi le gouvernement de la rpublique. Maintenant qu'on a recommenc  me
consulter sur les affaires de l'tat, tout mon temps, toutes mes
penses, tous mes soins, appartiennent  la rpublique, et la
philosophie n'a droit qu'aux instants que n'exigera pas
l'accomplissement de mes devoirs envers mon pays. Mais abandonnons ce
sujet, que nous traiterons ailleurs, et reprenons notre discussion.

Lorsque mon frre Quintus eut dissert sur la divination, comme on l'a
vu dans le livre prcdent, estimant que nous nous tions assez
promens, nous allmes nous asseoir dans la bibliothque de mon lyce.

Quintus, lui dis-je alors, vous avez trs-bien et en bon stocien
dfendu l'opinion des stociens; et ce qui me plat surtout, c'est que
vous vous tes appuy sur des faits clatants et mmorables, tirs de
notre propre histoire.

Je dois maintenant rpondre  ce que vous avez dit. Je le ferai, mais
sans rien affirmer, cherchant la vrit, doutant souvent et me mfiant
de moi-mme; car, si je prsentais quelque chose comme certain, je
ferais le devin, moi qui nie la divination.

Au reste, je m'adresse tout d'abord la question que se faisait 
lui-mme Carnade: Sur quoi s'exerce la divination? Est-ce sur les
choses sensibles? Mais, celles-l, nous les voyons, entendons, gotons,
sentons, touchons. Y a-t-il donc dans ces sensations quelque chose de
surnaturel, quelque effet de la prvision ou de l'inspiration de l'me?
Quel devin, s'il tait priv de la vue comme Tirsias, pourrait
discerner le blanc du noir, ou, s'il tait sourd, distinguer les
diffrences des voix et des sons?

La divination ne s'applique donc  aucun des objets de nos sens; je dis
de plus qu'elle est tout aussi inutile dans ce qui est du ressort de
l'art. Nous n'avons pas coutume d'appeler prs des malades des devins,
mais des mdecins; et ceux qui veulent apprendre  jouer de la lyre ou
de la flte ne s'adressent pas aux aruspices, mais aux musiciens.

Il en est de mme des lettres et des sciences.

Nous n'analyserons pas pour vous ce grand ouvrage d'incrdulit
philosophique; les superstitions tombes, qu'importent les rfutations?
Mais Cicron,  la dernire page, distingue, en lgislateur et en sage,
ce qui touche  la pit de ce qui touche  la superstition; cette page
mrite d'tre conserve.

C'est  la mme poque qu'il crivit le livre intitul _du Destin_. Ce
livre n'est qu'un dbris, il n'en reste que quelques belles pages; on
voit seulement que c'tait un dveloppement de son livre sur la
divinit, et qu'il y portait, comme le pote _Lucrce_, mais d'une main
plus religieuse que Lucrce, des coups terribles aux superstitions
paennes de son pays.

Il voulait videmment, avant de mourir, rendre tmoignage  la vraie
philosophie, l'unit et l'immatrialit de Dieu. On voit que ce problme
ternel de la toute-puissance de la providence divine et de la libert
morale de l'homme agitait, ds cette poque, l'esprit humain, comme il
l'agite encore de nos jours. Rien de nouveau, mme dans les disputes des
philosophes.

Sa maison de campagne de _Pouzzoles_ est encore le lieu de la scne:

J'tais  Pouzzoles en mme temps que Hirtius, consul dsign, l'un de
mes meilleurs amis, et qui cultivait alors, avec beaucoup d'ardeur,
l'art qui remplit ma vie. Nous tions le plus souvent ensemble, occups
surtout  rechercher par quels moyens on pourrait ramener dans l'tat la
paix et la concorde. Csar tait mort, et de tous cts il nous semblait
voir les semences de dissensions nouvelles; nous pensions qu'on devait
se hter de les touffer, et ces graves soucis occupaient  eux seuls
presque tous nos entretiens. Nous n'emes point d'autre pense en plus
de vingt rencontres; mais un jour nous trouvmes plus de libert, et
nous fmes moins empchs par les visiteurs que d'ordinaire. Les
premiers moments de notre entrevue furent donns  nos proccupations
habituelles, et  cet change en quelque faon oblig de nos penses
sur la paix et le repos public. . . . . . . . . . . . . . .


XIII

C'est l enfin qu'il crivit son chef-d'oeuvre, le livre de la
_Rpublique_. Par rpublique il entendait, non-seulement la chose
publique, mais la politique tout entire, c'est--dire l'tude de cet
admirable et divin mcanisme moral par lequel les hommes s'organisent en
socit, se maintiennent en ordre, grandissent en prosprit, se
perptuent en dure, en influence et en gloire.

On conoit que, de tous les hommes qui crivirent jamais sur de
pareilles matires, Cicron fut  la fois le plus comptent, le plus
loquent et le plus moral.

Comptent, parce qu'il avait mani la plus grande politique de l'univers
pendant les temps les plus orageux de Rome, et qu'il avait vu tomber la
rpublique malgr ses efforts sous les factions populaires, puis la
libert sous la soldatesque, puis Csar sous le poignard d'une
impuissante raction d'honntes gens;

loquent, parce qu'il tait Cicron;

Moral, parce qu'il tait le plus honnte des Romains.

Aussi ce livre de la _Rpublique_ passait-il  Rome et en Grce pour
l'apoge du gnie, de la philosophie et de la politique de Rome.

C'est ainsi qu'en parlent tous les crivains du temps. Platon n'avait
t qu'un rveur radical fondant les lois politiques sur des chimres au
lieu de les fonder sur des instincts; il prchait un _communisme_
destructeur de tout individualisme, de toute proprit, de tout travail
rmunr par lui-mme, de toute hrdit, de toute famille, et par
consquent de toute socit permanente. Il instituait jusqu' la
communaut des femmes, et jusqu'au meurtre lgal et obligatoire des
enfants; sacrilges contre le coeur humain, drisions contre la nature,
dbauches de sophismes, que nous avons vus se renouveler de nos jours
par des platoniciens de socialisme  rebours de la nature.

Cicron ne fut pas dans ce beau livre le Platon, mais le Montesquieu
romain; autant au-dessus de Montesquieu que le gnie est au-dessus du
talent, et que l'loquence est au-dessus de la sagacit.

Malheureusement ce livre incomparable fut perdu dans le dmnagement du
monde et dans les cendres de Rome.

 l'poque de l'invasion de l'Italie par les barbares, les manuscrits
qui contenaient la richesse intellectuelle de tant de sicles tombrent
dans le mpris de conqurants qui ne savaient ni parler ni lire; et,
quand le christianisme vint prendre la place des superstitions et des
philosophies antiques, les moines qui recueillirent ces manuscrits se
servirent de ces pages pour crire des ouvrages chrtiens. C'est ce
qu'on appelle des _palimpsestes_, ou manuscrits sur lesquels une seconde
criture recouvre et efface  demi le premier texte.

Tout rcemment un rudit italien, le cardinal Ma, fureteur obstin et
pieux du Vatican, a retrouv une faible partie du chef-d'oeuvre
cicronien de la _Rpublique_. M. Villemain, digne d'une telle oeuvre, a
traduit et publi en France ces fragments.

La philosophie, l'loquence, la politique du grand Romain, mritaient un
tel interprte. Esprons que d'autres hasards feront exhumer de ces
cendres d'autres dbris de Cicron et de Tacite.


XIV

Autant qu'on en peut juger par les lambeaux de cet ouvrage sur la
_Rpublique_, il tait  la fois historique, didactique, philosophique,
c'est--dire que Cicron appuyait ses thories sur la nature, sur
l'exprience, sur l'histoire de Rome. C'tait le commentaire sur la
rpublique, l'esprit des lois et l'esprit des faits romains.

Nous ne sommes pas plus avancs aujourd'hui en politique que ne l'tait
Cicron. Il numre les trois formes principales de gouvernement des
peuples: la monarchie pure, l'aristocratie souveraine, la dmocratie ou
la souverainet du peuple; il admet les mrites spciaux de chacune de
ces formes de gouvernement; il trouve la monarchie plus stable,
l'aristocratie plus intelligente, la dmocratie plus juste; mais il
trouve la monarchie plus tyrannique, l'aristocratie plus goste, la
dmocratie plus versatile, plus passionne et plus ingrate. La meilleure
forme de gouvernement lui semble en dfinitive celle qui, en combinant
ces trois modes, a les avantages de tous sans avoir les inconvnients de
chacun.

Romain, Cicron voit dans la constitution romaine la runion de ces
trois forces sociales; les consuls y reprsentent la monarchie, le snat
y reprsente l'aristocratie, et les pouvoirs ligibles y reprsentent le
peuple. N'est-ce pas prcisment ce que la rpublique reprsentative
offre aux publicistes modernes de plus rationnel et de plus parfait?
Seulement les modernes instituent des rois hrditaires au lieu de
consuls temporaires, pour viter le danger des transitions dans le
pouvoir monarchique. Mais l'aristocratie patricienne de Rome tait si
enracine et si puissante qu'elle ne redoutait pas ces clipses du
pouvoir monarchique dans le changement de ses consuls; et les tribuns
du peuple;  leur tour, garantissaient suffisamment les plbiens des
empitements de l'aristocratie.

Voil, en ce qui concerne Rome, la politique de Cicron.

Mais, en ce qui concerne la politique gnrale, sa thorie est une
philosophie pratique tout entire, bien suprieure  celle de Machiavel,
de Montesquieu, de Mirabeau, de l'Assemble constituante elle-mme.
C'est la thorie de la justice et de la morale absolue applique au
gouvernement des socits politiques. On croit lire Fnelon, moins les
utopies chimriques du Tlmaque. Fnelon drivait de Platon, rveur
comme lui; Cicron drive d'Aristote, exprimental comme le matre
d'Alexandre.

Cette odieuse maxime de nos jours: _La petite vertu tue la grande_,
maxime qui permet de violer la morale, comme on viole la libert dans
les temps de tyrannie, n'tait point  l'usage de Cicron. Sa maxime est
la maxime contraire: La morale est la mme pour la vie publique que
pour la vie prive, seulement la morale politique est plus grande; mais
il n'y a pas deux morales, une pour l'homme, une pour le citoyen, parce
qu'il n'y a pas deux consciences. De l dcoule pour le citoyen, selon
Cicron, le devoir d'un patriotisme  tout prix, dont il fut lui-mme le
plus bel exemple.

Lorsqu'au sortir de mon consulat, je pus dclarer avec serment, devant
Rome assemble, que j'avais sauv la rpublique, alors que le peuple
entier rpta mon serment, j'prouvais assez de bonheur pour tre
ddommag  la fois de toutes les injustices et de toutes les
infortunes. Cependant j'ai trouv dans mes malheurs mmes plus d'honneur
que de peine, moins d'amertume que de gloire; et les regrets des gens de
bien ont plus rjoui mon coeur que la joie des mchants ne l'avait
attrist. Mais, je le rpte, si ma disgrce avait eu un dnouement
moins heureux, de quoi pourrais-je me plaindre?

J'avais tout prvu, et je n'attendais pas moins pour prix de mes
services. Quelle avait t ma conduite? La vie prive m'offrait plus de
charmes qu' tout autre: car je cultivais depuis mon enfance les tudes
librales, si varies, si dlicieuses pour l'esprit. Qu'une grande
calamit vnt  nous frapper tous, du moins ne m'et-elle pas plus
particulirement atteint; le sort commun et t mon partage: eh bien!
je n'avais pas hsit  affronter les plus terribles temptes, et, si je
l'ose dire, la foudre elle-mme, pour sauver mes concitoyens, et 
dvouer ma tte pour le repos et la libert de mon pays. Car notre
patrie ne nous a point donn les trsors de la vie et de l'ducation
pour ne point en attendre un jour les fruits, pour servir sans retour
nos propres intrts, protger notre repos et abriter nos paisibles
jouissances; mais pour avoir un titre sacr sur toutes les meilleures
facults de notre me, de notre esprit, de notre raison, les employer 
la servir elle-mme, et ne nous en abandonner l'usage qu'aprs en avoir
tir tout le parti que ses besoins rclament.

Ceux qui veulent jouir sans peine d'un repos inaltrable recourent 
des excuses qui ne mritent pas d'tre coutes. Le plus souvent,
disent-ils, les affaires publiques sont envahies par des hommes
indignes,  la socit desquels il serait honteux de se trouver ml,
avec qui il serait triste et dangereux de lutter, surtout quand les
passions populaires sont en jeu. C'est donc une folie que de vouloir
gouverner les hommes, puisqu'on ne peut dompter les emportements
aveugles et terribles de la multitude; c'est se dgrader que de
descendre dans l'arne avec des adversaires sortis de la fange, qui
n'ont pour toutes armes que les injures et tout cet arsenal d'outrages
qu'un sage ne doit pas supporter: comme si les hommes de bien, ceux qui
ont un beau caractre et un grand coeur, pouvaient jamais ambitionner le
pouvoir dans un but plus lgitime que de secouer le joug des mchants,
et ne point souffrir qu'ils mettent en pices la rpublique, qu'un jour
les honntes gens voudraient enfin, mais vainement, relever de ses
ruines!

Lisez ensuite cette belle dfinition du peuple: Un peuple n'est pas
toute agrgation d'hommes rassembls par hasard, mais un peuple est une
socit forme sous la garantie des lois pour l'utilit rciproque de
tous les citoyens.

La doctrine du prtendu _Contrat social_ de J.-J. Rousseau, qui
attribue la formation de la socit  une dlibration, y est rfute
vingt sicles d'avance par Cicron, qui attribue la socit  l'instinct
social, rvlation de la nature humaine.


XV

Dans l'esquisse de la fondation progressive des institutions romaines,
qu'il met dans la bouche de Scipion, Cicron combat en homme vraiment
politique les chimres antisociales de Platon sur l'galit absolue des
biens.

Lisez encore:

Platon veut que la plus parfaite galit prside  la distribution des
terres et  l'tablissement des demeures; il circonscrit dans les plus
troites limites sa rpublique, plus dsirable que possible; il nous
prsente enfin un modle qui jamais n'existera, mais o nous lisons avec
clart les principes du gouvernement des tats. Pour moi, si mes forces
ne me trahissent pas, je veux appliquer les mmes principes, non plus
aux vains fantmes d'une cit imaginaire, mais  la plus puissante
rpublique du monde, et faire toucher en quelque faon du doigt les
causes du bien et du mal dans l'ordre politique.

Aprs que les rois eurent gouvern Rome pendant deux cent quarante
annes, et un peu plus, en comptant les interrgnes, le peuple, qui
bannit Tarquin, tmoigna pour la royaut autant d'aversion qu'il avait
montr d'attachement  ce gouvernement monarchique,  l'poque de la
mort ou plutt de la disparition de Romulus. Alors il n'avait pu se
passer de roi; maintenant, aprs l'expulsion de Tarquin, le nom mme de
roi lui tait odieux.

Il combat ensuite, avec une vigueur qu'il puise dans la conscience
autant que dans la raison, la doctrine de Machiavel, vieille comme le
monde, qu'on doit gouverner les hommes par l'habilet et l'injustice,
pourvu que l'habilet et l'injustice produisent la force. Cette
argumentation de Cicron, du juste contre l'utile, mriterait d'tre
grave en lettres d'or sur les tables de marbre de tous les conseils des
rois ou des peuples.

Son aversion, trop justifie dans sa personne, contre le gouvernement
populaire clate  toutes les pages. Il n'est pas d'tat  qui je
refuse plus premptoirement le beau nom de rpublique (chose publique)
qu' celui o la multitude est souverainement matresse.


XVI

Les deuxime, troisime, quatrime et cinquime livres, dchirs par les
vers, ne nous prsentent que des lambeaux; mais chacun de ces lambeaux
clate de quelque vrit lumineuse ou de quelque expression vive qui
fait reconnatre le gnie d'un sage et d'un politique. Seulement ces
penses n'ont pas le clinquant de Montesquieu ou l'tranget de J.-J.
Rousseau; c'est du bon sens sur des choses sublimes.

Le livre sixime est heureusement mieux conserv; c'est l qu'on lit,
aprs un entretien sur l'me et sur ses destines suprmes, le songe de
Scipion, excursion dans les rgions ternelles. Lisez-le tout entier:
c'est Cicron dieu aprs Cicron homme; la pense humaine ne monte pas
plus haut.

C'est Scipion qui parle, et qui, aprs avoir profess la politique de la
vertu, chante les rcompenses que le ciel rserve aux vrais politiques:
lisez toujours. Saint Augustin, qui a comment le livre de la
_Rpublique_ de Cicron, n'est pas plus spiritualiste; le ciel
thologique de Fnelon ne s'ouvre pas plus avant aux pas des
bienfaiteurs des peuples; la foi des deux grands vques n'est pas plus
ferme ni plus tendre dans l'immortalit de l'me.


XVII

Lorsque j'arrivai pour la premire fois en Afrique, o j'tais, comme
vous le savez, tribun des soldats dans la quatrime lgion, sous le
consul M. Manilius, je n'eus rien de plus empress que de me rendre prs
du roi Masinissa, li  notre famille par une troite et bien lgitime
amiti.

Ds qu'il me vit, le vieux roi vint m'embrasser en pleurant, puis il
leva les yeux au ciel et s'cria: Je te rends grce, soleil, roi de la
nature, et vous tous, dieux immortels, de ce qu'il me soit donn, avant
de quitter cette vie, de voir dans mon royaume et  mon foyer P.
Cornlius Scipion, dont le nom seul ranime mes vieux ans! Jamais, je
vous en atteste, le souvenir de l'excellent ami, de l'invincible hros
qui a illustr le nom des Scipions, ne quitte un instant mon esprit...

Je m'informai ensuite de son royaume, il me parla de notre rpublique,
et la journe entire s'coula dans un entretien sans cesse
renaissant...

Aprs un repas d'une magnificence royale, nous conversmes encore
jusque fort avant dans la nuit; le vieux roi ne parlait que de Scipion
l'Africain, dont il rappelait toutes les actions et mme les paroles.
Nous nous retirmes enfin pour prendre du repos. Accabl par la fatigue
de la route et par la longueur de cette veille, je tombai bientt dans
un sommeil plus profond que de coutume; tout  coup une apparition
s'offrit  mon esprit, tout plein encore de l'objet de nos entretiens;
c'est la vertu de nos penses et de nos discours d'amener pendant le
sommeil des illusions semblables  celles dont parle Ennius.

Il vit Homre, en songe sans doute, parce qu'il tait sans cesse occup
de ce grand pote. Quoi qu'il en soit, l'Africain m'apparut sous les
traits que je connaissais, moins pour l'avoir vu lui-mme que pour avoir
contempl ses images.

Je le reconnus aussitt, et je fus saisi d'un frmissement subit; mais
lui: Rassure-toi, Scipion, me dit-il; bannis la crainte, et grave ce que
je vais te dire dans ta mmoire. Vois-tu cette ville qui, force par mes
armes de se soumettre au peuple romain, renouvelle nos anciennes guerres
et ne peut souffrir le repos? (Et il me montrait Carthage d'un lieu
lev, tout brillant d'toiles et resplendissant de clart.) Tu viens
aujourd'hui l'assiger, presque confondu dans les rangs des soldats;
dans deux ans, lev  la dignit de consul, tu la dtruiras jusqu'aux
derniers fondements, et tu mriteras pour ta valeur ce titre d'Africain
que tu as reu de nous par hritage. Aprs avoir renvers Carthage, tu
seras appel aux honneurs du triomphe. Cr censeur, tu visiteras, comme
ambassadeur du peuple romain, l'gypte, la Syrie, l'Asie et la Grce; tu
seras nomm, pendant ton absence, consul pour la seconde fois; tu
mettras fin  une guerre des plus importantes, tu ruineras Numance.
Mais, aprs avoir mont en triomphateur au Capitole, tu trouveras la
rpublique tout agite par les menes de mon petit-fils.

Alors, Scipion, ta prudence, ton gnie, ta grande me, devront clairer
et soutenir ta patrie. Mais je vois dans les temps une double route
s'ouvrir, et le destin hsiter.

Lorsque, depuis ta naissance, huit fois sept rvolutions de soleil se
seront accomplies, et que ces deux nombres, tous deux parfaits, mais
chacun pour des raisons diffrentes, auront, par leur cours et leur
rencontre naturelle, complt pour toi une somme fatale de jours, la
rpublique tout entire se tournera vers toi, et invoquera le nom de
Scipion. C'est sur toi que se porteront les regards du snat, des gens
de bien, des allis, des Latins. Sur toi seul reposera le salut de
l'tat; enfin, dictateur, tu rgnreras la rpublique... si tu peux
chapper aux mains impies de tes proches.

 ces mots, Llius s'cria; un douloureux gmissement s'leva de tous
cts: mais Scipion, avec un doux sourire: Je vous en prie, dit-il, ne
me rveillez pas, ne troublez pas ma vision, coutez le reste.

Mais, continua mon pre, pour que tu sentes redoubler ton ardeur 
dfendre l'tat, sache que ceux qui ont sauv, secouru, agrandi leur
patrie, ont dans le ciel un lieu prpar d'avance, o ils jouiront d'une
flicit sans terme: car le Dieu suprme qui gouverne l'immense univers
ne trouve rien sur la terre qui soit plus agrable  ses yeux que ces
runions d'hommes assembls sous la garantie des lois, et que l'on nomme
des cits. C'est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui
conservent les nations, c'est au ciel qu'ils retournent.....

Ce discours de l'Africain avait jet la terreur en mon me. J'eus
cependant la force de lui demander s'il vivait encore, lui et Paul
mile, mon pre, et tous ceux que nous regardons comme n'tant plus. La
vritable vie, me dit-il, commence pour ceux qui s'chappent des liens
du corps o ils taient captifs; mais ce que vous appelez la vie est
rellement la mort. Regarde! voici ton pre qui vient vers toi!... Je
vis mon pre, et je fondis en larmes; mais lui, m'embrassant, me
dfendit de pleurer...

Ds que je pus retenir mes sanglots, je dis:  mon pre, modle de
vertus et de saintet, puisque la vie est en vous, comme me l'apprend
l'Africain, pourquoi resterais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi
ne pas me hter de venir dans votre socit cleste?

Non, pas ainsi, mon fils, me rpondit-il: tant que Dieu, dont tout ce
que tu vois est le temple, ne t'aura pas dlivr de ta prison
corporelle, tu ne peux avoir accs dans ces demeures. La destination des
hommes est de garder ce globe, que tu vois situ au milieu du temple
universel de Dieu, dont une parcelle s'appelle la Terre...

Ils ont reu une me!... C'est pourquoi, mon fils, toi et tous les
hommes religieux, vous devez retenir votre me dans les liens du corps;
aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l'a donne, ne
peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, vous paratriez
abandonner le poste o Dieu vous a placs.

Mais plutt, Scipion, comme ton aeul qui nous coute, comme moi qui
t'ai donn le jour, pense  vivre avec justice et pit; pense au culte
que tu dois  tes parents et  tes proches, que tu dois surtout  la
patrie. Une telle vie est la route qui te conduira au ciel et dans
l'assemble de ceux qui ont vcu, et qui, maintenant dlivrs du corps,
habitent le lieu que tu vois . . . . . . . . . . . . . .

Mon pre me montrait ce cercle qui brille par son clatante blancheur
au milieu de tous les feux clestes, et que vous appelez, d'une
expression emprunte aux Grecs, la Voie lacte. Du haut de cet orbe
lumineux je contemplais l'univers, et je le vis tout plein de
magnificence et de merveilles. Des toiles que l'on n'aperoit point
d'ici-bas parurent  mes regards, et la grandeur des corps clestes se
dvoila  mes yeux. Elle dpasse tout ce que l'homme a pu jamais
souponner. De tous les corps, le plus petit, qui est situ aux derniers
confins du ciel, et le plus prs de la terre, brillait d'une lumire
emprunte. Les globes toils l'emportaient de beaucoup sur la terre en
grandeur. La terre elle-mme me parut si petite que notre empire, qui
n'en touche qu'un point, me fit honte! Comme je la regardais
attentivement: Eh bien! mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc
toujours attach  la terre? Ne vois-tu pas dans quelle demeure
suprieure et sainte tu es appel? . . . . . . . . . . . . . .

Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans mon admiration.
Lorsque je pus me recueillir: Quelle est donc, demandai-je  mon pre,
quelle est cette harmonie si puissante et si douce au milieu de laquelle
il me semble que nous soyons plongs?

Je vois, dit l'Africain: tu contemples encore la demeure et le sjour
des hommes. Mais, si la terre te semble petite, comme elle l'est en
effet, relve tes yeux vers ces rgions clestes, mprise toutes les
choses humaines. Quelle renomme, quelle gloire digne de tes voeux,
prtends-tu acqurir parmi les hommes? Tu vois quels imperceptibles
espaces ils occupent sur le globe terrestre, et quelles vastes solitudes
sparent ces quelques taches que forment les points habits. Les hommes,
disperss sur la terre, sont tellement isols les uns des autres
qu'entre les divers peuples il n'est point de communication possible. Tu
les vois sems sur toutes les parties de cette sphre, perdus aux
distances les plus lointaines, sur les plans les plus opposs. Quelle
gloire esprer de ceux pour qui l'on n'est pas?

Quand mme les races futures rpteraient  l'envi les louanges de
chacun de nous; quand mme notre nom se transmettrait dans tout son
clat de gnration en gnration, les dluges et les embrasements qui
doivent changer la face de la terre,  des poques immuablement
dtermines, enlveraient toujours  notre gloire d'tre, je ne dis pas
ternelle, mais durable. Et que t'importe d'ailleurs d'tre clbr
dans les sicles  venir, lorsque tu ne l'as pas t dans les temps
couls, et par des hommes tout aussi nombreux et incomparablement
meilleurs? . . . . . . . . . . . . . .

C'est pourquoi, si tu renonces  venir dans ce sjour o se trouvent
tous les biens des grandes mes, poursuis cette ombre qu'on appelle la
gloire humaine et qui peut  peine durer quelques jours. Mais, si tu
veux porter tes regards en haut, et les fixer sur ton sjour naturel et
ton ternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du
vulgaire.

lve tes voeux au-dessus des rcompenses humaines; que la vertu seule
te montre le chemin de la vritable gloire, et t'y attire pour
elle-mme. C'est aux autres  savoir ce qu'ils devront dire de toi. Ils
en parleront sans doute: mais la plus belle renomme est tenue captive
dans ces bornes troites o votre monde est rduit; elle n'a pas le don
de l'immortalit, elle prit avec les hommes et s'teint dans l'oubli de
la postrit!

Lorsqu'il eut ainsi parl:  Scipion, lui dis-je, s'il est vrai que
les services rendus  la patrie nous ouvrent les portes du ciel, votre
fils, qui, depuis son enfance, a march sur vos traces et sur celles de
Paul-mile, et n'a peut-tre pas manqu  ce difficile hritage de
gloire, veut aujourd'hui redoubler d'efforts  la vue de ce prix
inapprciable...

Courage! me dit-il, et souviens-toi que, si ton corps doit prir, toi,
tu n'es pas mortel. Cette forme sensible, ce n'est point toi; ce qui
fait l'homme, c'est l'me, et non cette figure que l'on peut montrer du
doigt.

Sache donc que tu es divin; car c'est tre divin que de sentir en soi
la vie, de penser, de se souvenir, de prvoir, de gouverner, de rgir et
de mouvoir le corps qui nous est attach, comme le Dieu vritable
gouverne ses mondes. Semblable  ce Dieu ternel qui meut l'univers en
partie corruptible, l'me immortelle meut le corps prissable.
Exerce-la, cette me, aux fonctions les plus excellentes. Il n'en est
pas de plus leves que de veiller au salut de la patrie. L'me,
accoutume  ce noble exercice, s'envole plus facilement vers sa
demeure cleste; elle y est porte d'autant plus rapidement qu'elle se
sera habitue, dans la prison du corps,  prendre son lan,  contempler
les objets sublimes,  s'affranchir de ses liens terrestres. Mais,
lorsque la mort vient  frapper les hommes vendus aux plaisirs, qui se
sont faits les esclaves infmes de leurs passions, et, pousss
aveuglment par elles, ont viol toutes les lois divines et humaines,
leurs mes, dgages du corps, errent misrablement autour de la terre,
et ne reviennent dans ce sjour qu'aprs une expiation de plusieurs
sicles.

 ces mots, il disparut, et je m'veillai...


XVIII

Tel est ce livre de politique divine autant qu'humaine. Cela est crit,
comme cela est pens, _divinement_. On dirait que la lumire d'une belle
me y dcoule sans ombre sur le plus _bel esprit_ de tous les temps.

Cicron, aprs ce trait de haute politique, voulut crire sur la
lgislation, qui drive de la politique; il crivit le _Livre des Lois_;
il devait bientt crire le _Livre des Devoirs_, afin que la
civilisation tout entire et pour ainsi dire son catchisme dans ses
oeuvres, comme elle l'avait dans son me et dans sa vie. La lgislation,
selon lui, n'tait que la nature morale de l'homme bien interroge, bien
coute, bien rdige selon les circonstances spciales et les vrais
intrts du peuple romain.

Nous ne vous analyserons pas ce livre: ce commentaire des lois romaines
appartient plus  la jurisprudence qu' la littrature. Admirez
seulement avec quel art d'crivain Cicron embellit l'aridit de son
sujet par les charmants pristyles du premier et du second discours sur
les _Lois_:

ATTICUS.

Voici sans doute le bois, et voici le chne d'Arpinum. Je les reconnais
tels que je les ai lus souvent dans le _Marius_. Si le chne vit encore,
ce ne peut tre que celui-ci, car il est bien vieux.

QUINTUS.

S'il vit encore, mon cher Atticus? il vivra toujours; car c'est le
gnie qui l'a plant, et jamais plant aussi durable n'a pu tre sem par
le travail du cultivateur que par les vers du pote.

ATTICUS.

Comment cela, Quintus? et qu'est-ce donc que plantent les potes? Vous
m'avez l'air, en louant votre frre, de vous donner votre voix.

QUINTUS.

Soit; mais, tant que les lettres parleront notre langue, on ne manquera
pas de trouver ici un chne qui s'appelle le _chne de Marius_, et ce
chne, comme l'a dit Scvola du _Marius_ mme de mon frre,

  Vieillira des sicles sans nombre.

Est-ce que par hasard votre Athnes aurait pu conserver dans la
citadelle un ternel olivier? Ou montrerait-on encore aujourd'hui 
Dlos ce mme palmier que l'Ulysse d'Homre y vit si grand et si
flexible, et bien d'autres choses qui, en bien des lieux, vivent plus
longtemps dans la tradition qu'elles n'ont pu subsister dans la nature?
Ainsi que ce chne charg de glands d'o s'envola jadis

  L'orgueilleux messager du monarque des cieux,

soit celui-ci, j'y consens; mais, croyez-moi, quand les saisons et l'ge
l'auront dtruit, il y aura encore dans ce lieu le _chne de Marius_.

Puis son interlocuteur l'engage  crire l'histoire, genre, dit-il,
minemment oratoire et qui manque encore  Rome.


IX

Voyez maintenant le dbut du deuxime livre. Cela ressemble aux paysages
du Poussin, o l'on voit des philosophes, en tuniques blanches, se
promener autour des tombeaux dans les sites qui encadrent les temples de
feuillages, d'ombres, de mer ou de ruisseaux.

Cicron tait paysagiste comme Claude Lorrain.

ATTICUS.

Mais, comme nous nous sommes assez promens, et que d'ailleurs vous
allez commencer quelque chose de nouveau, voulez-vous que nous
changions de place, et que dans l'le qui est sur le Tibrne, car c'est,
je pense, le nom de cette autre rivire, nous allions nous asseoir pour
nous occuper du reste de la discussion?

MARCUS.

Volontiers: c'est un lieu o je me plais, quand je veux mditer, lire
ou crire quelque chose.

ATTICUS.

Moi, qui viens ici pour la premire fois, je ne puis m'en rassasier:
j'y prends en mpris ces magnifiques maisons de campagne, et leurs pavs
de marbre, et leurs riches lambris. Qui ne rirait pas de ces filets
d'eau qu'ils appellent des Nils et des Euripes, en voyant ce que je
vois? Tout  l'heure, dissertant sur le droit et la loi, vous rapportiez
tout  la nature: eh bien! jusque dans les choses qui sont faites pour
le repos et le divertissement de l'esprit, la nature domine encore. Je
m'tonnais auparavant (car dans ces lieux je ne m'imaginais que rochers
et montagnes, tromp par vos discours et par vos vers), je m'tonnais
que ce sjour vous plt si fort. Mais  prsent je m'tonne que,
lorsque vous vous loignez de Rome, vous puissiez tre ailleurs de
prfrence.

MARCUS.

C'est lorsque j'ai la libert de m'absenter plusieurs jours, surtout
dans cette saison de l'anne, que je viens chercher l'air pur et les
charmes de ce lieu: il est vrai que je le puis rarement. Mais j'ai
encore une autre raison de m'y plaire, et qui ne vous touche point comme
moi: c'est qu' proprement parler, c'est ici ma vraie patrie, et celle
de mon frre Quintus. C'est ici que nous sommes ns d'une trs-ancienne
famille; ici sont nos sacrifices, nos parents, de nombreux monuments de
nos aeux. Que vous dirai-je?

Vous voyez cette maison, et ce qu'elle est aujourd'hui: elle a t
agrandie ainsi par les soins de notre pre. Il tait d'une sant faible,
et c'est l qu'il a pass dans l'tude des lettres presque toute sa vie.
Enfin sachez que c'est en ce mme lieu, mais du vivant de mon aeul, du
temps que, selon les anciennes moeurs, la maison tait petite comme
celle de Curius dans le pays des Sabins; oui, c'est en ce lieu que je
suis n. Aussi je ne sais quel charme s'y trouve, qui touche mon coeur
et mes sens, et me rend peut-tre ce sjour encore plus agrable. Eh! ne
nous dit-on pas que le plus sage des hommes, pour revoir son Ithaque,
refusa l'immortalit?

Qu'on s'tonne et qu'on se scandalise aprs cela de ce que les crivains
modernes mlent le souvenir de leur pays aux plus graves matires de
leurs crits! Le sentiment gte-t-il jamais rien en littrature? Qui n'a
pas son Tusculum, son Arpinum, son chteau de La Brede, ses Charmettes,
son Milly[1], son Saint-Point, nid de ses tendresses ou de ses penses?

[Note 1: Hlas! je ne les ai plus, mais ils ont mon coeur.

_26 avril 1861._]


XX

Le livre _des Devoirs_, oeuvre de morale, par Cicron, vint aprs les
livres sur la rpublique, la politique, la lgislation. C'tait le
citoyen, l'homme social aprs la socit. On s'accorde donc dans tous
les sicles  regarder ce livre _des Devoirs_ comme le trait de morale
le plus loquent qui fut jamais crit. L'espace nous manque pour le
commenter en entier devant vous; il fut compos au bruit des temptes de
Rome, pendant que Csar tombait et qu'Antoine agitait  Rome le manteau
sanglant du dictateur, pour faire tomber la dictature et pour la saisir
 l'aide de la popularit attendrie des soldats et du peuple; et
cependant quel calme dans l'me et dans le style de Cicron! s'il avait
les pressentiments de sa mort, il avait surtout ceux de son immortalit.
Voyez avec quel juste et noble sentiment de lui-mme il recommande  son
fils de lire ses livres de philosophie, et spcialement celui-ci:

Voici un an, mon cher fils, que vous suivez les leons de Cratippe, et
que vous tes  Athnes; les enseignements de la sagesse, les ressources
philosophiques, ne doivent pas vous manquer au milieu d'une telle ville
et avec un si grand matre; et, quand je pense  la science de l'un et
aux exemples de l'autre, je vous trouve  bonne cole. Cependant, comme
j'ai toujours,  mon grand profit, runi les lettres grecques aux
lettres latines, non-seulement en philosophie, mais dans l'exercice de
l'art oratoire, je crois que vous ferez bien de suivre la mme mthode,
pour en venir  possder les deux langues avec une gale perfection.

J'ai rendu, dans cet esprit, d'assez grands services  mes
compatriotes, comme ils veulent bien le reconnatre. Grce  mes
travaux, ceux qui sont trangers aux lettres grecques, mme ceux  qui
elles taient familires, pensent avoir fait beaucoup de profit et dans
l'art de la parole et dans la sagesse.

Restez donc le disciple du premier philosophe de ce sicle, restez-le
aussi longtemps que vous le voudrez, et vous devez le vouloir tant que
vous ne vous repentirez pas du temps que vous lui consacrerez. Mais
cependant lisez mes crits, que vous ne trouverez pas trop en dsaccord
avec la doctrine des pripatticiens, puisque je suis le disciple
fidle de Socrate et de Platon en mme temps; lisez-les, jugez du fond
des choses avec la plus parfaite indpendance, je n'y mets point
d'obstacle; mais soyez certain que le style vous fera mieux connatre
toutes les richesses de notre langue latine.

Ce n'est point par vanit que je parle; je cde bien facilement la
palme de la philosophie  beaucoup d'autres plus habiles que moi: mais,
en ce qui touche les qualits de l'orateur, la clart, la proprit,
l'lgance du discours, comme j'en ai fait l'tude de toute ma vie, si
je n'en rclame pas le privilge, il me semble que j'use d'un droit bien
lgitimement acquis. Je vous exhorte donc, mon fils,  lire avec grand
soin, non-seulement mes discours, mais encore mes livres de philosophie,
dont le nombre gale presque aujourd'hui celui de mes harangues.

Il sourit encore  cette immortalit  la fin de son livre, _Consolation
sur la vieillesse_, adress  Atticus, qui vieillissait comme lui dans
toute sa vigueur d'esprit. Lisez les dernires lignes attendries de ce
livre, adress  l'ombre de son fils, mort avant lui.

Le pre et le sage n'y sont-ils pas au niveau de l'crivain? n'y
respire-t-on pas la rsignation chrtienne, bonheur des malheureux?

Enfin la vieillesse ne doit pas s'effrayer de la mort, qu'elle
contemple de plus prs, et qui lui parat, lorsqu'elle sait bien la
juger, le terme d'un long et pnible voyage, le port longtemps souhait.
On n'est pas plus assur de la vie  la fleur de l'ge qu'au dclin des
ans: seulement la mort du vieillard a quelque chose de plus naturel et
de plus doux; la vie avance est comme le fruit mr, qui se dtache sans
effort. Tout n'arrive-t-il pas au terme, et n'est-ce pas bien finir
quand la satit est venue?

Mais ce qui donne surtout  l'homme la force de contempler la mort sans
effroi, c'est l'esprance de l'immortalit. Caton montre  ses jeunes
amis que toutes les grandes mes ont pressenti l'immortalit, et n'ont
vu la vritable vie qu'au del du tombeau.

Il rappelle les arguments des philosophes socratiques, et toutes les
meilleures preuves qui, dans les temps anciens, s'taient offertes  la
raison pour tablir la sublime vrit enseigne par Platon et par son
divin matre.

Il me tarde, dit le vieux Romain, de partir pour cette assemble
cleste, pour ce divin conseil des mes, d'aller rejoindre tous les
grands hommes dont je vous parlais, et au milieu d'eux mon enfant
chri.

Qu'est-ce que la vieillesse, quand l'me se voit  l'aurore d'un jour
ternel?

Tel est en substance ce trait _de la Vieillesse_, l'un des ouvrages les
plus parfaits de Cicron, et dont la lecture justifie si bien ce que
disait rasme:

Je ne sais point ce qu'prouvent les autres en lisant Cicron; mais je
sais bien que, toutes les fois qu'il m'arrive de le lire (ce que je fais
souvent), il me semble que l'esprit qui peut produire de si beaux
ouvrages renferme quelque chose de divin.

C'est aussi ma pense, et le gnie de Cicron a toujours t pour moi
une preuve vivante de la divinit de l'esprit humain.


XXI

Voil Cicron crivain, moraliste, philosophe, politique, approchant du
terme de ses jours, mais non des bornes de son gnie. Quel crivain lui
comparerez-vous dans les temps modernes? Aucun: c'est le plus vaste et
en mme temps le plus parfait des hommes de pense; ce n'est pas un
littrateur, c'est la littrature elle-mme tout entire.

Les ouvrages de Cicron retrouvs consoleraient le monde de la perte de
tous les autres livres; c'est l'encyclopdie de l'me, de la pense et
du talent.

Voltaire a son tendue; mais il n'a ni son lvation, ni sa majest, ni
son loquence, ni son enthousiasme, ni sa pit divine envers la
Providence.

Bossuet a sa virilit et son lyrisme de style; mais il n'a ni son coup
d'oeil par-dessus les opinions de son pays, ni son universalit, ni sa
perfection d'locution; il bauche le marbre, il ne le polit pas; le
coup de ciseau reste dans la statue.

Fnelon a sa morale, mais il n'a pas sa vigueur.

Montaigne a sa grce gauloise, mais il n'a pas sa grce attique et sa
conviction dans le juste et le beau.

Bacon a sa nettet, mais il n'a pas son abondance.

Machiavel a sa perspicacit politique, mais il n'a pas sa vertu.

J.-J. Rousseau a son harmonie et sa sensibilit de style, mais il n'a
pas son bon sens.

Mirabeau a ses clairs; mais il n'a ni sa lumire permanente, ni sa
sensibilit, ni sa philosophie dans le discours.

Nos tribunes modernes de Londres et de Paris ont son motion, mais elles
n'ont pas sa philosophie.

Quelque chose, quelque homme qu'on lui compare, cette chose et cet homme
diminuent dans la comparaison; et cependant on ne lui rend pas encore
pleine justice! Savez-vous pourquoi?

C'est que l'_envie_, qui l'a tu, et qui a clou sa langue divine sur
la tribune de Rome avec l'pingle d'or d'une furie, n'a pas dit encore
son dernier mot contre ce plus grand des Romains.

L'envie est l'ombre que les sommits humaines font au reste des hommes;
Cicron est si grand que l'ombre de son nom nous offusque encore.

Les esprits despotiques et soldatesques lui reprochent son amour pour la
libert; les esprits fanatiques lui reprochent sa mesure avec les
vnements et sa rsignation dsintresse, et douloureuse cependant,
avec Csar; les esprits courts lui reprochent son tendue; les esprits
spciaux lui reprochent son universalit; les esprits striles lui
reprochent son abondance; les esprits incultes lui reprochent sa
perfection continue; les impies lui reprochent sa pit; les sceptiques,
sa foi; les excessifs, sa modration; les pervers, sa vertu.

Ils ne voient pas, les petits, les insenss, les envieux, que sa gloire
se compose prcisment de tous ces reproches. rasme, seul, a dit le
vrai mot: Quand je lis cet homme, je sens en moi la divinit dans
l'homme.

Je dis comme rasme, et je vous conseille de lire et de relire Cicron
quand vous serez tent de mpriser l'homme: il le grandit jusqu' le
diviniser  nos yeux. C'est le plus beau nom de toutes les littratures
dans tous les ges; il a crit, parl, achev la plus belle des langues
occidentales; et, quand l'Italie n'aurait produit que Cicron, elle
serait encore la reine des sicles.

Ah! s'il vivait aujourd'hui, quelles Catilinaires ne fulminerait-il pas
du haut du Capitole ou du fond de ses jardins de Gate contre ces
Catilinas trangers qui imposent  sa rpublique, sous le nom de
libert, le joug monarchique, et sous le nom d'unit l'annexion  la
Gaule Cisalpine, au lieu de la belle confdration patriotique qui fut
la nature, la gloire, et qui serait la rsurrection durable et vritable
de sa chre Italie!

                                                            LAMARTINE.




LXVe ENTRETIEN

J.-J. ROUSSEAU.

SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.

PREMIRE PARTIE


I

La politique spculative a t en tout temps l'exercice le plus
important et le plus passionnant des hautes intelligences parmi les
crivains (j'en excepte toutefois les religions, exercice plus relev
encore des spculations humaines). Les fondateurs de religions sont les
oracles rputs divins; les crivains politiques sont les lgislateurs
des nations. Les premiers gravent en traits de foudre les dogmes
ternels ou imaginaires dans la conscience; les seconds crivent en
caractres de pierre ou de bronze les tables des lois ou les
constitutions des socits politiques.

Mose, Zoroastre, Brama, Confucius, Solon, Lycurgue, Numa, furent de
grands crivains religieux et politiques; Aristote en Grce, Cicron
dans l'Italie antique, Vico dans l'Italie moderne, Beccaria dans
l'Italie d'hier, Montesquieu en France, furent des commentateurs et des
dissertateurs rudits de ces lgislateurs primitifs, des critiques de
gnie des lgislations et des constitutions civiles des peuples.
L'exprience et la raison tinrent la plume de ces sages; ils ne se
livrrent jamais aux sduisantes idalits de leur imagination pour
blouir et fasciner les hommes par des perspectives d'institutions
fantastiques qui donnent les rves pour des ralits aux peuples; ils
respectrent trop la socit pratique pour la dmolir, afin de la
remplacer de fond en comble par des chimres aboutissant  des ruines;
ils tudirent consciencieusement la nature de l'homme sociable dans tel
temps, dans tels lieux, dans telles moeurs,  tel ge de sa vie
publique, et ne lui prsentrent que des perfectionnements graduels ou
des rformes modres, au lieu de ces rajeunissements d'son qui tuent
les empires sous prtexte de les rajeunir; en un mot, ces crivains, les
yeux toujours fixs sur l'exprience et sur l'histoire, ne furent ni des
rveurs, ni des utopistes, ni surtout des radicaux.

Le radicalisme, ai-je dit il y a longtemps  la tribune de mon pays,
n'est que le dsespoir de la logique. Quand on ne sait pas tirer parti
des ralits, on s'impatiente contre les socits, et on se jette dans
ces violences de l'esprit qu'on appelle le _radicalisme_.

Les radicaux sont des rveurs dpayss dans les ralits; l'impossible
est leur punition: ils n'ont pas assez d'esprit pour comprendre les
imperfections ncessaires des socits, composes d'tres imparfaits.

La premire de leurs erreurs est de croire  la perfectibilit indfinie
de l'homme fini. Ils ne font ni lois ni constitutions pour les peuples,
ils font des pomes; leurs plans de socits sont l_'opium_ des
imaginations malades des peuples; l'accs de dlire qu'ils donnent aux
hommes finit par des fureurs, et les fureurs finissent par
l'anantissement des socits. La barbarie recommence par l'excs de
civilisation.


II

Le premier de ces crivains lgislateurs de songes et constructeurs
d'utopies politiques fut Platon en Grce.

J'ai voulu relire rcemment sa constitution, modle qu'il prsente aux
hommes comme un type des socits politiques accomplies; j'ose dclarer
en toute conscience que le dlire d'un insens joint  la frocit d'un
sclrat ne pouvait jamais arriver aux excs d'absurdit et aux excs
d'immoralit de ce prtendu sage tomb en folie et en fureur pour avoir
trop bu l'idal dans la coupe de l'imagination.

Esprit et coeur, sa _Rpublique_ est en tout le paradoxe de Dieu, le
contre-pied de la nature, le roman de l'homme, depuis l'galit des
biens, aussi impossible  raliser que le niveau constant des vagues sur
la surface incessamment mobile de l'Ocan; depuis la communaut des
produits, produits aussi impossibles  rpartir qu' crer, puisque la
rpartition suppose l'infaillibilit divine dans le gouvernement, et que
le produit lui-mme suppose l'uniformit du travail dans l'oisif, qui
consomme sans rien faire, et dans l'homme laborieux, qui travaille sans
salaire; depuis la destruction de la famille, ce nid gnrateur et
conservateur de l'espce humaine, pour remplacer le pre et la mre par
une maternit mtaphysique de l'tat, qui n'a pas de lait, et par une
paternit mtaphysique de l'tat, qui n'a pas d'entrailles; depuis la
communaut des femmes, qui change l'amour en bestialit, jusqu' la
communaut des enfants, qui dtruit la pit filiale en dfendant aux
enfants de connatre leur pre; depuis le meurtre des nouveau-ns mal
conforms, pour purer la race, jusqu'au meurtre des vieillards, pour
carter des yeux le spectacle de la dcadence et la cleste vertu de la
compassion.

Il ne manque au code du divin Platon que l'anthropophagie pour tre le
cloaque contre-nature et contre-humanit des immondices de la turpitude,
de la dmence et de la brutalit humaine, la Divinit renverse, le
paradoxe de Dieu, de l'homme, de la femme, du vice et de la vertu, folie
de l'orgueil philosophique qui, pour ne pas penser et sentir comme tout
le monde, pense comme un fou et sent comme un criminel de lse-nature et
de lse-Divinit.

Encore une fois, voil le divin Platon devenu utopiste en politique et
voulant refaire l'oeuvre de Dieu mieux que Dieu, et composant une
socit avec des rves, au lieu de la composer avec les instincts de la
nature; et voil ce que l'on fait admirer, sur parole,  des enfants
pour pervertir en eux l'entendement par l'admiration pour l'absurde!
Arrachez  cet homme ce surnom de _divin Platon_, et transportez-le 
Socrate, l'homme du bon sens et de la ralit, qui pluchait trop sans
doute, mais qui ne dcouvrait ses principes que dans la nature des
choses et dans les instincts rvlateurs de toute sagesse et de toute
institution pratique digne du nom de _socit_.


III

Ces philosophes de l'utopie, ces lucubrateurs de principes sociaux en
contravention avec les traditions ternelles de la politique, de la
nature; ces hommes qui se glorifient d'tre _seuls_ et de penser 
l'cart des sicles et des traditions sociales; ces constructeurs de
nuages, comme les appelle le pote vritablement divin (Homre), ont t
communs dans tous les temps et dans tous les peuples, surtout dans les
temps de dcadence et dans les peuples en rvolutions. La Grce bavarde,
le Bas-Empire stupidifi par la servitude, le moyen ge romain,
fermentant d'un christianisme mal compris, corrompu par Platon, rvant
le rgne de Dieu sur la terre, dconseillant le mariage, ce joug divin
du couple humain, poussant les hommes et les femmes dans le clibat
asctique pour amener la fin du monde, tuant le travail et la famille
par la communaut des biens et par l'galit dmagogique du nivellement
dans la misre, faisant le monde viager et indigent, au lieu de le
faire, comme le Crateur l'a fait, perptuel par la proprit,
patrimoine de la famille; l'Italie oisive, l'Allemagne rveuse,
l'Espagne mystique, l'Allemagne somnambule, la Hollande brumeuse,
l'Angleterre audacieuse d'originalits excentriques, pullulrent plus
tard de ces machinistes de socits idales, jeux d'osselets quelquefois
terribles, comme les anabaptistes d'Allemagne et les jacqueries en
France.

La France, le sol du sens commun, fut le pays o germrent le moins ces
pavots enivrants des chimres sociales, et o ces poisons soporifiques
moururent le plus tt. Fnelon, presque seul, trop sductible par
l'imagination et par le coeur, popularisa dans son _Tlmaque_ ces ides
impraticables de Platon et de Morus; il fit innocemment beaucoup de mal
en tant aux Franais le sentiment du rel en politique, et en les
jetant dans les vagues rveries de l'impraticabilit. Son _Salente_ est
la capitale de l'absurde.

On comprend, en lisant cette lgislation des songes, que Louis XIV, cet
esprit simple, et Bossuet, ce gnie de l'autorit, loignrent Fnelon
du gouvernement des peuples et de l'ducation des princes. Les peuples
vivent de vrits applicables, et les princes qui rvent sont rveills
en sursaut par les catastrophes. Fnelon n'tait nullement politique: il
tait ce que nous appelons _socialiste_, c'est--dire pote du paradoxe,
fabuliste de la socit.

Quand on tudie bien les origines de la rvolution franaise, dans sa
partie chimrique, radicale, niveleuse et rvolte contre la nature, la
proprit, la famille, de Mably  Babeuf, on ne peut s'y tromper, le
catchisme de cette rvolution sociale est dans _Tlmaque_. Fnelon est
un dmagogue chrtien et doux, qui sme des vertus, et qui se trouve
n'avoir sem que des passions affames qu'il ne peut nourrir que
d'ivraie.

Son conomie politique, qui supprime le travail en supprimant ce qu'il
appelle le luxe, le luxe, cette chose sans nom, mystre inexplicable
entre le consommateur et le producteur, seul mobile et seul rpartiteur
du travail, seul crateur de la richesse, cette conomie politique de
Fnelon serait le suicide de l'humanit, si l'humanit se laissait
gouverner par la rhtorique, au lieu de se gouverner par les instincts
de Dieu et du bon sens.


IV

Aprs Fnelon, J.-J. Rousseau fut le grand et fatal utopiste des
socits. Il s'inspire videmment de Fnelon, qui s'tait inspir de
Platon. Ainsi les erreurs ont leur sduction comme les vrits: en
remontant de sicle en sicle jusqu' l'origine du monde, les sophistes
s'engendrent et se perptuent en gnration de rhteurs.

Quand il se rencontre parmi ces rhteurs sociaux un crivain plus
inspir, plus loquent, plus contagieux que les autres, et quand la
naissance de cet crivain, souverain de l'erreur, concide avec un
branlement moral ou avec un cataclysme politique des institutions de
son pays, alors son utopie, au lieu de trouver simplement des lecteurs
qui se complaisent au bercement de leur imagination par ses rves, cet
crivain trouve des sectaires pour propager ses chimres, et des bras
pour excuter ses conceptions.

Tel fut, au crpuscule de la rvolution franaise, J.-J. Rousseau.

Mille fois plus loquent que Platon, mille fois plus passionn que
Fnelon, aussi potique que le sophiste grec, aussi religieux que
l'archevque franais, n  une poque o le vieux monde fodal mourait,
o la France sentait dj remuer dans ses flancs l'embryon d'une
rvolution radicale, l'enfant de Genve, J.-J. Rousseau, presque
Allemand par la Suisse, sa patrie, presque sectaire par le fanatisme de
Genve, son berceau, presque factieux par l'esprit de dmocratie
humilie respir dans la boutique de l'artisan son pre, presque
Franais par la vigueur de sa langue et par le classicisme de
l'loquence franaise, contigu  la Suisse, frontire d'ides comme de
territoire; rpublicain dans une petite rpublique toujours en
fermentation; ennemi des grands et des riches, parce qu'il tait petit
et pauvre, J.-J. Rousseau semblait prpar par les circonstances, par
le temps, par sa nature au rle de tribun des sentiments justes et des
ides fausses qui allaient se livrer dans le monde la lutte
rvolutionnaire  laquelle nous assistons encore depuis soixante ans.


V

 lui seul il tait une propagande; pourquoi? Parce qu'au lieu d'crire
comme Platon, avec l'imagination seule; comme Morus et Vico, avec
l'rudition seule; comme Fnelon, avec la charit seule, J.-J. Rousseau
fut un des premiers crivains en France qui crivirent avec l'me.

L'me est la littrature moderne; l'me, c'est l'homme sous les mots;
l'me est la muse souveraine et convaincue des crivains qui remuent les
masses et le monde.

Ceux-l naissent avec leur rhtorique dans leur coeur; ils allument
parce qu'ils sont allums. Leurs ides peuvent tre fausses, leur style
peut tre inculte, mais leur sentiment les sauve et les immortalise
quand leur me a touch l'me de leur sicle. Ils se rpandent, pour
ainsi dire, par le contact dans la fibre, dans les veines, dans le
_sensorium_ de l'humanit. Ils font des masses et des sicles des chos
du battement de leurs coeurs; ils vivent en tous, et tous vivent en eux.

Nous ne voulons pas dire par l que l'me de J.-J. Rousseau ft ce qu'on
appelle une belle me, une me plus riche que les autres; loin de nous
cette pense. Nous la croyons, au contraire, une des mes les plus
subalternes, les plus gostes, me _comdienne_ du beau, me hypocrite
du bien, me replie en dedans autour de sa personnalit maladive et
mesquine, au lieu d'une me expansive se rpandant, par le sacrifice,
sur le monde pour s'immoler  l'amour de tous; me aride en vertu et
fertile en phrases; me jouant les fantasmagories de la vertu, mais
ronge de vices sous le spulcre blanchi de l'ostentation; me qui, pour
donner la contre-preuve de sa nature, a les paroles belles et les actes
pervers. Nous voulons dire seulement que J.-J. Rousseau fut le premier
crivain franais de sentiment.

De l, son loquence intime, la plus pntrante et la plus palpitante
des loquences, au lieu de l'loquence extrieure qui fait plus de bruit
que d'motion; un Dmosthne de solitude, dont la parole a le charme de
la confidence au lieu de l'apparat du discours; un sducteur  voix
basse, qui corrompt son lve sous prtexte de lui confesser lui-mme
ses honteuses immoralits.

Mais, si c'est l son vice comme moraliste, c'est l sa force comme
crivain. Il est intime parce qu'il est confiant, il est nu parce que
son style et lui ne font qu'un, il dit tout parce que son entretien est
un tte--tte avec lui-mme ou avec son lecteur. C'est l'homme qui vous
enveloppe le plus de son individualit, en s'ouvrant  vous sans
rserve. Semblable au serpent boa des forts d'Amrique, il vous dvore
en vous aspirant.


VI

Aussi le plus immortel de ses livres, ce sont les _Confessions_; tous
les autres de ses ouvrages sont dj  moiti morts,  l'exception des
_Confessions_, vivantes par le charme, et du _Contrat social_, vivant
par ses consquences, qui se droulent encore dans les faits europens.

Pour connatre l'eau, disent les Persans, il faut remonter  la
source.

Pour se rendre compte du gnie littraire et des sophismes sociaux de
J.-J. Rousseau, il faut le suivre de son berceau, dans une boutique
d'horloger, jusqu' sa tombe, dans le jardin d'un grand seigneur de
Paris.

me cynique dans son enfance, vicieuse dans sa jeunesse; soif de la
gloire, par le paradoxe dans sa vie d'crivain; recherche ddaigneuse de
la socit aristocratique dans son ge mr; affectation de la popularit
dmocratique par le cynisme du dsintressement et par la pauvret
volontaire dans ses dernires annes; dmence vidente et suicide
problmatique  la fin.

Voil l'homme: tout sceptique par sa nature, par sa vie et par sa place
dans la socit dont il est la victime par sa faute, et dont il devient
l'ennemi par l'envie et par l'ingratitude.

Le rcit de cette pope d'un aventurier de gnie, crit par le hros et
par l'auteur, est le pome de la dmocratie tout entire. C'est dans la
vie du grand dmocrate qu'il faut chercher,  travers quelques
mensonges, la vrit sur l'crivain et sur ses oeuvres, avant de passer
 l'apprciation de ses principes.


VII

Le pre de J.-J. Rousseau tait horloger; un horloger  Genve est plus
qu'un artisan, c'est un artiste et un commerant. La grande manufacture
d'horlogerie avait alors son centre dans cette Suisse, o la vie
pastorale s'unit depuis le moyen ge  la vie industrielle, lui
conservant les moeurs pures, tout en accroissant la modeste richesse des
familles.

La mre de J.-J. Rousseau tait fille d'un ministre calviniste. Cette
jeune personne avait reu de la nature un esprit dlicat, et de son pre
un esprit cultiv. Elle descendait sans fausse honte aux plus humbles
fonctions du mnage, elle se livrait sans prtentions aux lectures les
plus solides et les plus lgantes de la vie lettre. On peut croire que
cette mre donna, avec le sein,  son enfant, cette prdestination aux
choses de l'esprit et cette sensibilit souffrante de l'me qui forment
le fond du caractre de Rousseau. Elle mourut malheureusement avant de
pouvoir lui donner ses vertus. Son pre, qui avait laiss sa femme
jeune, belle et seule  Genve pour devenir horloger du srail 
Constantinople, donna sans doute  ce fils son got d'aventures et de
dsordre. Ces deux filiations firent plus tard de Rousseau un enfant
impressionnable, un crivain sublime, un rveur chimrique et un
philosophe vicieux.

Je n'ai pas su, dit-il dans le premier chapitre de sa _Vie_, comment
mon pre supporta cette perte de ma mre; mais je sais qu'il ne s'en
consola jamais: il croyait la revoir en moi sans pouvoir oublier que ma
naissance lui avait cot la vie. Jamais il ne m'embrassa que je ne
sentisse,  ses soupirs et  ses convulsives treintes, qu'un regret
amer se mlait  ses caresses: elles n'en taient que plus tendres.
Quand il me disait:--Jean-Jacques, parlons de ta mre; je lui
disais:--Eh bien, mon pre, nous allons donc pleurer? et ce mot seul lui
tirait des larmes.--Ah! disait-il en gmissant, rends-la-moi!
console-moi d'elle! remplis le vide qu'elle a laiss dans mon me!
T'aimerais-je ainsi si tu n'tais que mon fils? Quarante ans aprs
l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le
nom de la premire dans la bouche et son image au fond du coeur.

Ma mre avait laiss des romans; nous les lisions aprs souper, mon
pre et moi. Il n'tait question d'abord que de m'exercer  la lecture
par des livres amusants; mais bientt l'intrt devint si vif que nous
lisions tour  tour, sans relche, et passions les nuits  cette
occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu' la fin du volume;
quelquefois mon pre, entendant le matin les hirondelles, disait tout
honteux:--Allons nous coucher: je suis plus enfant que toi.

Quelles dlicieuses pages! Combien un crivain, qui sait puiser dans la
vie familire le pathtique simple des scnes intimes, et fait d'une
veille entre un vieillard, un enfant et le souvenir d'une mre morte,
un drame muet qui remue le coeur dans des millions de poitrines,
combien, disons-nous, un tel crivain doit-il tre,  son gr, le matre
des coeurs, ou l'aptre des vrits ou le roi des sophismes!


VIII

Une tante, qui chantait en cousant prs de la fentre, donna  l'enfant
les dlices et le got de la musique. Le _Devin du village_ vint de l.
Tous nos gots sont des rminiscences.

Des dtails purils ou orduriers dparent et salissent ces belles
srnits de la premire scne.

Le pre tait de nouveau sorti de Genve. L'enfant recevait une
ducation mercenaire  la campagne; il y puisait, avec des vices
prmaturs, une passion vraiment helvtique de la campagne, ce sourire
de Dieu dans la nature.

Cette passion de la campagne, cette frnsie de la solitude et de la
contemplation, devinrent les deux notes de son talent. C'est la ville
qui fait les vices; c'est la campagne qui fait les vertus.

C'est elle aussi qui fait les potes. Rousseau y devint loquent et
pieux, mais il y devint aussi rveur. La nature donne l'imagination,
mais les hommes seuls donnent le bon sens. Rousseau fut trop l'lve des
arbres, des eaux, des vents, du ciel, du soleil, des toiles; il lui
aurait fallu en mme temps l'ducation d'une mre tendre et d'un pre
laborieux: tout cela lui manqua. Plus de mre, et un pre errant qui
aimait, mais qui abandonnait les enfants d'un premier foyer pour en
chercher un autre  travers le monde; de l l'isolement et bientt
l'gosme de l'orphelin, qui, se sentant dlaiss, se replia tout entier
sur lui-mme. Ce profond et cruel gosme du jeune horloger en fit
bientt un vagabond sans patrie, parce qu'il tait sans famille.

De sales amours, plus semblables  des turpitudes qu' des affections,
souillent  chaque instant ces pages de jeunesse, ignoble philosophie
des sens dont les images font rougir la plus simple pudeur; sensualits
grossires; fleurs de vices dans un printemps de sensations que Rousseau
fait respirer  ses lecteurs et  ses lectrices, et dont il infecte
l'odorat des sicles.

Ces tableaux orduriers jouent la navet pour la corrompre; ils
rappellent ces thtres licencieux de Paris, au dernier sicle, o l'on
faisait jouer  l'innocence le rle prmatur du vice et o l'on
sacrifiait des enfants  la sacrilge licence des spectateurs.

Ces ordures des _Confessions_ n'offensent pas moins le got que les
moeurs. La corruption n'a pas de got; ce n'est que l'infection de
l'esprit, comme le vice est l'infection du coeur. Rousseau scandalise et
dprave ici, au lieu de charmer. Quelle excuse peut allguer un peintre
de moeurs qui croit tout faire adorer de lui, jusqu' ses immondices?
Rousseau se croit-il donc le grand lama de l'Occident pour faire
embrasser comme des reliques les plus viles traces de son humanit?

Ces vices du got, ces abjections d'images, sentent les inlgances
natales d'un enfant sans mre qui prend ses polissonneries pour des
phnomnes, et qui croit devoir les immortaliser comme des prcocits de
gnie et d'originalit. Il y a de la crapule au fond de ce caractre
comme il y en a au fond de cette vie.


IX

Plac en apprentissage chez un graveur de Genve, il prend l'exemple et
le got du libertinage, de l'oisivet, de l'astuce et du vol domestique.

Ces gots lui font rechercher la compagnie des plus mauvais sujets de
l'atelier. Il s'enivre, paresseusement et sans choix, de lectures qui
donnent le vertige  ses yeux et  son imagination; il devient incapable
d'aucun emploi honnte et srieux de ses mains; il s'vade de Genve
sans avoir d'autre but que de fuir tout ordre rgl et tout travail
utile d'une socit laborieuse; il veut de sa vie relle faire un roman
d'aventures semblables aux romans dont il est satur. Il vagabonde au
hasard; il bat la campagne de Genve et de Savoie sans savoir ce qu'il
cherche et sans autre direction que le hasard. Un cur l'abrite; un
gentilhomme savoyard, convertisseur de calvinistes, le sermonne et
l'adresse  une charmante convertie, madame de Warens, qui gouverne une
petite communaut de nophytes  Annecy, femme d'trange nature, de
figure sduisante, de mysticisme amoureux, de gnie contradictoire, de
bont adorable, d'intrigue nave, de faiblesse maternelle, de gnrosit
anglique au milieu des plus pressantes angoisses de fortune. La
prsentation de la lettre de recommandation de Rousseau adolescent 
cette jeune et belle protectrice, que Rousseau devait plus tard aimer,
ruiner, dshonorer et immortaliser; cette prsentation est une vritable
scne du roman grec de _Daphnis et Chlo_. Rousseau la dcrit comme le
gnie de la jeunesse sait seul dcrire un pressentiment de l'amour dans
un paysage de la moderne Arcadie.

Le lieu de la scne tait un petit passage derrire sa maison, entre un
ruisseau  main droite qui la sparait du jardin, et le mur de la cour 
gauche, conduisant par une fausse porte  l'glise. Prte  entrer dans
l'glise par cette porte, madame de Warens se retourna  ma voix. Que
devins-je  cette vue? Je m'tais figur une vieille dvote bien
rechigne; je vois un visage ptri de grces, de beaux yeux bleus pleins
de douceur, un teint blouissant, des formes sduisantes; rien n'chappa
au rapide coup d'oeil du jeune proslyte, car je devins  l'instant le
sien, sr qu'une religion prche par de tels missionnaires ne saurait
manquer de mener en paradis.

Elle prend en souriant la lettre que je lui prsente d'une main
tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur la lettre de M. de
Ponsverre (le gentilhomme qui le recommandait), revient  la mienne,
qu'elle lit tout entire et qu'elle aurait relue encore si son laquais
ne l'avait avertie qu'il tait temps d'entrer.--Eh! mon enfant, me
dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voil courant le pays
bien jeune; c'est dommage, en vrit. Puis, sans attendre ma rponse,
elle ajouta: Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne 
djeuner; aprs la messe, j'irai causer avec vous..... Elle avait
vingt-huit ans.

Louise-lonore de Warens tait une demoiselle de la Tour de Pil, noble
et ancienne famille de Vevay, ville du pays de Vaud. Elle avait pous
fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils an de M. Villardin
de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfants, n'ayant pas
trop russi, madame de Warens, pousse par quelque chagrin domestique,
prit le temps que le roi Victor-Amde tait  vian, pour passer le lac
et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa
famille et son pays par une tourderie assez semblable  la mienne, et
qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi.

Le roi, qui aimait  faire le zl catholique, la prit sous sa
protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Pimont, ce
qui tait beaucoup pour un prince aussi peu prodigue; et, voyant que sur
cet accueil on l'en croyait amoureux, il l'envoya  Annecy, escorte par
un dtachement de ses gardes, o, sous la direction de Michel-Gabriel de
Bernex, vque titulaire de Genve, elle fit abjuration au couvent de la
Visitation.

Il y avait six ans qu'elle y tait quand j'y vins, et elle en avait
alors vingt-huit, tant ne avec le sicle. Elle avait de ces beauts
qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans
les traits; aussi la sienne tait-elle encore dans son premier clat.
Elle avait un air caressant et tendre, un regard trs-doux, un sourire
anglique, des cheveux cendrs d'une beaut peu commune, et auxquels
elle donnait un tour nglig qui la rendait trs-piquante. Elle tait
petite de stature, courte mme et ramasse un peu dans sa taille,
quoique sans difformit; mais il tait impossible de voir une plus belle
tte, un plus beau buste, de plus belles mains et de plus beaux bras.


X

Madame de Warens et le clerg de la ville envoient le jeune proslyte 
Turin pour le faire instruire et lui faire faire son abjuration dans un
hospice de catchumnes. Il emporte, dans son coeur mu, sa conversion
dj faite dans l'image et dans le tendre accueil de la charmante femme;
son imagination est souille par les sordides exemples de dbauche dont
il est tmoin parmi les faux convertis de l'hospice des faux
catchumnes de Turin; il troque sa religion contre un vil salaire.
Abandonn  lui-mme, il est rduit  chercher du pain dans la
domesticit d'une riche famille pimontaise; des folies et des larcins
l'en chassent. Il accuse, pour se justifier d'un lger soupon, une
pauvre servante innocente et la dshonore, sinon sans remords du moins
sans piti. Il s'associe  un vagabond pour montrer,  prix de petite
monnaie, un jouet de physique au peuple des campagnes; il revient au
seul asile qui lui reste, la maison et le coeur de madame de Warens. Il
s'attache  la fortune et  la personne de cette charmante protectrice;
elle l'emmne avec elle  Chambry dans la retraite dlicieusement
occupe des _Charmettes_; elle y achve l'ducation littraire de son
protg.

 l'inverse de la premire Hlose, elle se laisse entraner elle-mme 
une affection trop tendre pour son lve. En rcompense de tant
d'amiti, de maternit, d'amour et de sacrifices, Rousseau l'abandonne
et la fltrit jusqu' l'ignominie et jusqu'au ridicule, en divulguant 
la postrit les faiblesses de sa bienfaitrice. Jamais l'amour et la
bont n'ont expi  un tel prix le malheur d'avoir rencontr un tel
avilissement dans une telle ingratitude.

Les lignes de J.-J. Rousseau sur madame de Warens font le dsespoir du
coeur humain; on se dfie mme de ses vertus en voyant comment elles
sont changes en vices et exposes au pilori des sicles par celui qui
reut de cette femme la double vie du corps et du coeur. Pauvre femme,
qui aime en songe un idal d'innocence sous les traits d'un enfant
abandonn et recueilli par elle, et qui,  son rveil, reconnat qu'elle
a rchauff et allait un monstre qui la dvore et qui la souille! Ce
crime, selon moi, dpasse l'homme et ne dpasse pas Rousseau. C'est le
forfait de la plume, c'est l'instrument du supplice de celle dont le
seul sort fut de trop aimer son bourreau!...


XI

Madame de Warens cultiva ou fit cultiver  ses frais tous les dons
enfouis de son protg, mme la musique. Il en avait l'instinct; il en
pela assez les principes pour composer plus tard le _Devin du village_,
idylle grecque crite et chante par un pasteur suisse qui se souvient,
en notes, du ranz _des vaches_ de son hameau.

Rousseau, combl des dons de madame de Warens, qui s'appauvrit pour son
lve, part pour Lyon avec son pauvre matre de chapelle; il l'abandonne
 son premier malheur, comme les chiens ne font pas de l'aveugle
indigent, qu'ils conduisent aux portes des hpitaux. Le musicien, tomb
dans la rue d'une atteinte de convulsions, est laiss l par le
disciple, son compagnon de voyage, qui feint de ne pas le connatre.
Vertu sublime d'avoir une telle me, et de s'en glorifier  la face des
hommes et de Dieu!

 son retour  Chambry, il n'y trouve plus madame de Warens. Quant 
ma dsertion, dit-il, du pauvre matre de musique, je ne la trouvais pas
si coupable.

Plus tard, cependant, il se la reproche; mais le matre,  qui on avait
vol jusqu' ses instruments, sa musique et son gagne-pain, tait mort
de cet abandon.


XII

En attendant le retour de madame de Warens  Chambry, Rousseau
cohabite, avec un aventurier musicien, chez un cordonnier de la ville
dont il dpeint le mnage en traits mchants et ignobles, qui
dfigurent le pauvre peuple artisan, et font la caricature de ses moeurs
et de ses misres. Amant prtendu de la nature, il mprise la simple
beaut des jeunes filles de basse condition, pleines de prvenances et
d'agaceries pour lui; il avoue ses gots tout aristocratiques pour le
rang, l'orgueil, la parure des jeunes personnes de haut rang et de haute
fortune. Ce dmocrate ne sent la beaut que vtue de luxe et de vanits:
son orgueil prvaut mme sur la nature.


XIII

Il raconte plus loin, en style d'une inexprimable dlicatesse de
pinceau, une rencontre qu'il fait, dans une valle des environs, de deux
jeunes personnes de haute condition et de figures gracieuses, qui
allaient seules,  cheval, passer une journe de printemps dans une
ferme de leurs parents. Thocrite n'est pas plus pote, l'Albane n'est
pas plus nu et plus naf, Tibulle n'est pas plus mu que J.-J. Rousseau
dans la description de cette journe bocagre, o l'innocence, mille
fois plus sduisante que le vice, joue avec l'amour sans faire rougir
mme la timidit des trois enfants. Ce sont des pages de cette candeur
et de cette sensibilit qui feront de Rousseau crivain le charmeur de
la sensibilit, dont il a les couleurs sans en avoir la ralit.

Son voyage  Fribourg avec une jeune servante de madame de Warens, qu'il
reconduit dans sa famille, est une autre scne de ce genre naf comme
une pastorale d'Helvtie.

Au retour, il joue un vritable histrionage en qutant de ville en
ville,  la suite d'un faux archimandrite de Jrusalem. L'ambassadeur de
France  Lucerne le recueille par piti pour sa jeunesse, et lui donne
de l'argent et des recommandations pour Paris; il arrive  Lyon, reoit
des nouvelles de madame de Warens, revenue  Chambry, l'y rejoint, s'y
fait arpenteur de cadastre, puis matre de musique.

Il se dtache bientt de sa protectrice, voyage  ses frais dans le midi
de la France, s'y gurit d'une maladie imaginaire, entre comme
prcepteur dans une maison noble de Lyon, s'y fait mpriser par
quelques larcins de gourmandise, quitte de lui-mme ce mtier, accourt
de nouveau aux Charmettes, esprant y retrouver son asile dans le coeur
de madame de Warens; il ne retrouve plus en elle qu'une mre attache 
un autre aventurier, ruine par les dissipations de ce parasite et par
des entreprises d'industrie chimriques; il pleure sur son ide
vanouie, quitte pour jamais sa malheureuse amie, et accourt  Paris
charg de rves et d'un systme pour crire la musique en chiffres, et
le manuscrit d'une comdie plus que mdiocre.

Des lettres de M. de Mably et de l'abb de Condillac, son frre, qu'il
avait sollicites  Lyon de cette famille obligeante, l'introduisent 
Paris dans la socit de quelques hommes de lettres et de quelques
rudits. Diderot est le plus digne d'tre nomm. Esprit aventurier comme
Rousseau, fils d'un artisan comme lui, coeur bon et vapor qui se
livrait  tout le monde, Diderot fut le premier ami du jeune Gnevois.
Diderot eut bien  se repentir depuis de sa facilit  aimer un ingrat.

Un hasard de socit le lance de plein saut dans le cercle le plus
aristocratique de Paris, au milieu de femmes de cour et d'hommes de
lettres; il s'y fait remarquer par sa figure, par quelques posies
rcites dans ces salons avec un succs d'tranget plus que de talent,
et par son got rel et inspir pour la musique. Il ose chercher
tourdiment dans madame Dupin une autre madame de Warens; une lettre
trop tendre qu'il crit  cette femme indulgente, mais svre, ne reoit
qu'un sourire de ddain pour rponse; mais l'intrt de commisration
qu'il inspire  madame de Broglie et  d'autres femmes de cette socit
lui fait obtenir un emploi de secrtaire intime du comte de Montaigu,
ambassadeur de France  Venise, avec un appointement de cinquante louis.
Il en tait temps, car il consommait ses derniers quinze louis dans une
presque indigence  Paris.


XIV

Arriv  Venise, il dnigre ouvertement son ambassadeur, il travestit
en titre de secrtaire d'ambassade de France les fonctions quivoques et
domestiques de secrtaire salari de l'ambassadeur.

Ses prtentions dplaces et ses dnigrements amers contre son patron le
rendent promptement insupportable  M. de Montaigu. Rousseau pousse
l'exigence du parvenu jusqu' vouloir dner, malgr son ambassadeur,
avec les ttes couronnes qui passent  Venise et qui invitent  leur
table l'ambassadeur de France.

Dans une de ces scnes amene par la rsistance du ministre aux
ridicules prtentions de Rousseau, M. de Montaigu s'emporte et chasse
brusquement Rousseau de sa prsence et de son palais. Rousseau affecte
de narguer son chef, reste  Venise malgr lui, emprunte  toutes mains
pour payer son retour en France, et revient victime de son orgueil. Deux
anecdotes d'une indcence rvoltante sur une courtisane de Venise, sans
autre sel que le cynisme des expressions, sont, avec ces rixes
d'intrieur, les seules traces de sa rsidence  Venise.

Rentr  Paris, il s'acharne sur le caractre et sur l'ineptie de
l'ambassadeur. Il n'en reoit pas moins son salaire des mains de M. de
Montaigu quelque temps aprs son retour  Paris.

Les invectives de Rousseau contre l'ambassadeur choqurent par leur
vhmence les personnes qui l'avaient recommand  cet homme de cour; on
l'loigna de ces maisons, dans lesquelles on l'avait si bien accueilli.
Il s'en vengea en les prostituant aux railleries et  la haine de ses
amis.

Ce fut l'origine de sa colre contre les rangs suprieurs de l'ordre
social, tant cultivs par lui jusque-l; il a la franchise un peu basse
de l'avouer:

La justice et l'inutilit de mes plaintes, dit-il, me laissrent dans
l'me un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, o
le bien public et la vritable justice sont toujours sacrifis  je ne
sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre. Deux choses
l'empchrent de se dvelopper en moi pour lors, comme il a fait dans la
suite, etc.


XV

Voil l'origine du _Contrat social_. L'ordre rel et t, sans doute,
que le secrtaire domestique se substitut orgueilleusement dans son
rang et dans ses fonctions  l'ambassadeur, et que Rousseau manget  la
table des rois, tandis que les officiers de l'ambassadeur dneraient
humblement  l'htel de l'ambassade de France?

C'est ainsi que l'orgueil dplace tout pour se faire  lui-mme
l'ingalit  son profit.

La saine dmocratie, qui est l'ordre par excellence, parce qu'elle est
la justice et la charit entre les choses, a heureusement d'autres
fondements que ces vengeances intresses des petits contre les grands.


XVI

De ce jour-l, Rousseau cessa de prtendre  l'ambition des fonctions
publiques, et ne prtendit plus pour toute ambition qu' la singularit
du dsintressement et de la pauvret volontaire; au lieu de tendre en
haut, il tendit en bas. Le tonneau de Diogne, si Rousseau et vcu 
Athnes, aurait eu en lui son hritier, pourvu qu'il ft du bruit dans
ce tonneau.

Il prit le logement et la table dans une pension d'htes  bas prix,
tenue par une pauvre veuve, dans une de ces ruelles obscures qui
entouraient alors le jardin solitaire du Luxembourg; il y rencontra une
jeune ouvrire de province, nice de l'htesse, venue  Paris pour y
vivre de son aiguille.

Il s'attache  elle d'un amour de hasard. Cet amour, trs-touchant et
trs-gracieux dans la candeur de la jeune Thrse, est dpouill de sa
pudeur par une exclamation cynique de l'amant, qui fltrit l'amour mme
d'un blasphme de libertinage.

Rousseau, heureux de cet amour qui ressemble  une idylle dans les
faubourgs et dans les guinguettes de Paris, refuse cependant de le
consacrer par le mariage; il se donne  la pauvre Thrse, et il ne se
donne  elle que pour la jouissance et nullement pour la rciprocit du
devoir. Thrse est pour lui une jolie esclave dont il fait une mnagre
et une concubine volontaire pour l'agrment de sa vie obscure, mais avec
laquelle il ne veut d'autre lien que son caprice. Ce caprice us, il ne
restera, pour la pauvre sduite, que le hasard de l'indigence et les
charges de la maternit.

Mais non, les fruits mmes doux et amers de la maternit ne lui
resteront pas pour charmer sa vie, pour soulager sa misre, pour
soutenir sa vieillesse. On sait que, par une frocit d'gosme
au-dessous de l'instinct des brutes pour leurs petits, J.-J. Rousseau
attendait au chevet du lit de Thrse le fruit de ses entrailles, et
porta lui-mme quatre ou cinq ans de suite, dans les plis de son
manteau,  l'hpital des orphelins abandonns, les enfants de Thrse,
arrachs sans piti aux bras, au sein, aux larmes de la mre, et, par un
raffinement de prudence, le pre enlevait  ces orphelins toute marque
de reconnaissance, pour que son crime ft irrparable et pour qu'on ne
pt jamais lui rapporter cette charge onreuse de la paternit! Les
preuves,  cet gard, ont t compltes et aggraves depuis la
publication des _Confessions_!

Or, pendant que Rousseau accomplissait ces excutions presque
infanticides, il crivait, avec une affectation de sensibilit digne
d'un Tartufe d'humanit, des maldictions systmatiques et fausses sur
le crime des mres qui n'allaitent pas elles-mmes leurs enfants!
proscription des nourrices, qui donnent un lait salubre et pur au lieu
du lait appauvri ou fivreux des femmes du monde. Le lait de l'hpital
et le vagabondage de l'enfant sans mre et sans pre lui
paraissaient-ils donc plus sains et plus purs que le sein maternel de
Thrse?--Si la dmence n'expliquait pas charitablement dans Rousseau un
tel contraste entre l'homme et l'crivain, faudrait-il donc accuser
l'homme de perversit et le philosophe d'hypocrisie? Non, on sait que
les soupons de conspiration universelle contre nous sont une des formes
du dlire. Rousseau, honnte d'intention, tait vicieux par folie. Il
craignait, disait-il, que la socit n'armt un jour contre lui le bras
parricide de ses enfants!

Quel drame expiatoire il y aurait  faire entre un fils inconnu de
Rousseau, devenu meurtrier par suite de son abandon, assassinant un
tranger pour le dpouiller, et reconnaissant son pre dans sa victime!
Qui sait ce que sont devenus ces fils de Thrse jets aux gmonies tout
vivants par la barbarie d'un pre insens?

Ah! combien la pauvre Thrse, dans l'amour bestial d'un tel homme et
aprs de tels rapts de ses enfants, ne devait-elle pas frmir de devenir
mre!


XVII

Elle tait aimante et fidle cependant, par ce gnreux abandon fminin
de l'amante  son profanateur mme. Elle suivait sa bonne et sa mauvaise
fortune, elle lui gardait avec soumission et tendresse son mnage intime
au retour des palais et des ftes lgantes qu'il frquentait pour y
porter d'autres hommages et pour y chercher d'autres jouissances auprs
d'autres femmes de ville et de cour qui caressaient mieux sa sensualit
ou sa vanit. L'attachement de Thrse pour Rousseau subsista jusqu' sa
mort, sans fidlit du ct de Rousseau. L'amour n'tait plus pour lui
qu'une domesticit commode plutt qu'un attachement.


XVIII

Les ncessits de la vie et le got de la musique le jettent dans la
socit artiste, lettre, licencieuse de Paris. Il joue chez madame la
marquise d'pinay, femme opulente, spirituelle, galante, un rle de
confident et de favori de la maison qui lui donne quelques relations
illustres.

Sa musique nave et semi-italienne le rvle aux thtres de socit; il
tente de s'lever jusqu' la scne de l'Opra; ses comdies, ses
posies, ses romances, lui crent une demi-renomme de salon. Les
philosophes admirent la sobrit de sa vie, les femmes du monde sa
sensibilit; Diderot, son ami, souponne son loquence et lui conseille
quelque sophisme hardi, insolent, contre les ides qui servent de
fondement au monde. Il prend la plume, il commence contre la socit,
contre les arts, contre la civilisation, cette srie de paradoxes sur
l'tat de nature, c'est--dire l'tat de barbarie: c'est l, selon lui,
l'idal de perfectibilit prche aux hommes.

Une socit corrompue alors jusqu' la moelle sourit  ces contre-sens
de la mauvaise humeur contre elle-mme; elle prend pour de la profondeur
et pour de la vertu cette philosophie trs-loquente et trs-absurde du
monde renvers. Rousseau est parvenu  se faire regarder; c'est un
sauvage sublime, un ilote de la pense, que la socit admet dans ses
salons pour le voir avec curiosit et pour l'entendre avec complaisance
blasphmer avec un loquent dlire contre la pense mme qui fait son
existence, sa force et sa gloire.

Le suicide de toute civilisation commence par l'engouement pour cet
aventurier de gnie qui ne cherche pas la vrit, mais la nouveaut dans
le sophisme. La France devient sa complice, et les fondements de l'ordre
social sont branls comme par un tremblement de logique dans la tte
des hommes et dans le coeur des femmes.


XIX

Rousseau, en se voyant couronn pour son style par les acadmies,
applaudi par les cours, encens par les philosophes, se prend lui-mme
au srieux; il adopte pour toute sa vie ce rle de Diogne moderne, qui
prtend renouveler la face du monde moral et politique du fond de sa
prtentieuse obscurit.

Il se cache comme l'oracle dans une vie volontairement tnbreuse afin
de s'y faire rechercher.

Il n'en souille pas moins ses moeurs et son union conjugale avec Thrse
dans des orgies d'abjecte dbauche avec ses amis. L une jeune fille,
sduite et prte par son sducteur  ses convives, sert de victime  la
lubricit de Grimm et de Rousseau; scne odieuse dont la confession mme
aggrave l'immoralit.

Il entre comme caissier dans la maison de madame Dupin, il en sort
aprs quelques jours de noviciat; il renonce  toute ambition de fortune
par un travail rgulier; il trouve qu'il est plus facile d'accepter la
pauvret que d'acqurir l'aisance. Il se fait copiste de musique  tant
la page; ses patrons lui fournissent abondamment du travail et
secourent,  son insu, Thrse et sa mre, pour aider le pauvre mnage
sans blesser les susceptibilits de l'orgueilleux copiste.

Son humeur s'aigrit: il commence  verser ses soupons et son
ingratitude sur Diderot, coupable seulement de lgret, de dclamation,
et de zle pour lui; il outrage Grimm, coupable de trop d'abandon et de
trop de confiance dans son ami; il calomnie indignement ces deux hommes
de coeur et d'honneur pour prix des services qu'ils lui ont rendus; il
paye par la diffamation la clbrit qu'ils lui ont faite. Grimm
s'indigne et s'loigne; Diderot dclare  voix basse, mais avec une
amre dception de coeur, qu'il a rchauff dans son sein un _sclrat_.
Rousseau reste seul, sans amis, mais entour d'un prestige de culte pour
ses talents et ses vertus qui lui font une atmosphre de fanatisme.


XX

 quarante ans passs cependant, cette renomme repose sur le
charlatanisme du paradoxe anti-social plutt que sur un ouvrage
estimable. Le succs des paroles et de la musique de l'opra du _Devin
du village_ donn  Fontainebleau devant le roi, et  Paris l'anne
suivante, fit clater de nouveau le nom de Rousseau et lui donna cette
popularit que le thtre donne en une soire et que les plus beaux
livres ne donnent qu' force de temps.

L'ivresse monta  la tte de la France et surtout des femmes; son nom
courut avec ses notes sur toutes les lvres. On crut sentir son me dans
ses mlodies, on ne la sentit que dans les oreilles.

Le roi et madame de Pompadour lui donnent chacun une gratification en
argent qui remet l'aisance dans son mnage.

Dans un voyage  Genve, il passe avec Thrse  Chambry comme on
repasse sur les traces de sa jeunesse dans un jardin couvert de ronces;
il y trouve madame de Warens dans l'abandon et dans la misre; sa piti
est froide comme un pass refroidi.

Il se le reproche, il jette quelque modique aumne dans cette main qui a
tenu autrefois son coeur.

Thrse, plus tendre que l'ancien amant, baise cette main et y laisse
une larme.

Il va  Genve: il semble dsirer de s'y fixer.

Le voisinage de Ferney, o la popularit universelle de Voltaire 
Ferney aurait clips et subalternis la renomme du Gnevois, l'en
loigne. Il revient  Paris, et accepte un ermitage d'opra dans le coin
du jardin d'une femme galante, madame d'pinay,  l'ombre de la fort de
Montmorency.


XXI

Avant de s'y retirer, il place dans un hospice de charit publique le
pre de Thrse, pour allger le poids du mnage; le vieillard comme
l'enfant, ces deux fardeaux si doux du coeur, l'importunent. Il les
sacrifie galement  l'gosme, la divinit du moi; il garde la femme,
parce qu'elle est servante ncessaire au foyer,  la solitude, 
l'infirmit,  la vieillesse.

L'ivresse de la nature au printemps le saisit la premire nuit de son
tablissement  l'ermitage. Cette ivresse de la nature est sincre,
loquente, communicative sous sa plume; il se sent dlivr de la socit
des hommes. Mais, hlas! ds le lendemain, il n'est pas dlivr de
lui-mme: ses inquitudes, ses soupons, ses rivalits, ses haines, ses
amours, ses ingratitudes, l'assigent jusque sous les ombres de cette
fort et dans cette douce hospitalit d'une amie.

Pour s'en distraire et pour prophtiser dans le dsert, il divague dans
la politique, il veut contraster avec Montesquieu, ce politique
exprimental, et il bauche le _Contrat social_ en politique imaginaire.

Une femme vapore lui demande follement un trait d'ducation,  lui,
l'homme qui n'a jamais trouv sa place dans le monde des hommes, qui
n'a reu d'ducation que celle des aventuriers, et dont toute la rgle a
t de n'en point avoir! On en verra le rsultat dans l'_mile_, livre
qui fait tant d'honneur au talent de plume de celui qui l'crivit, comme
rverie, et tant de honte  ceux qui l'admirrent comme code
d'ducation.

Le caractre de Rousseau se rvle tout entier dans les motifs d'gosme
qui le jetrent dans cette demi-solitude au milieu de sa vie.

Madame de Warens, crit-il lui-mme alors, vieillissait et
s'avilissait! Il m'tait prouv qu'elle ne pouvait plus tre heureuse
ici-bas; quant  Thrse, je n'ai jamais senti la moindre tincelle
d'amour pour elle; les besoins sensuels satisfaits prs d'elle n'ont
jamais eu rien de spcial  sa personne.

Ce fut  cette poque, le milieu de la vie dj pass, que Rousseau
chercha dans sa seule imagination le fantme de cet amour que son coeur
ne lui avait jamais fait prouver. Il crivit son _Hlose_, roman
dclamatoire comme une rhtorique du sentiment, dissertation sur la
mtaphysique de la passion, passionn cependant, mais de cette passion
qui brle dans les phrases et qui gle dans le coeur. Son imagination
allume pour Julie, l'amante pdantesque de son drame, se convertit un
instant en amour rel, mais purement sensuel, pour madame d'Houdetot, sa
voisine de campagne, femme trs-sduisante, mais trs-solidement
attache  Saint-Lambert, ami de Rousseau, et qui se plaisait dans la
socit de Rousseau par la rminiscence fidle de Saint-Lambert absent.

Rousseau, perverti cette fois par une passion folle, mais sincre,
trahit l'amiti, et s'effora de drober  Saint-Lambert la fidlit de
madame d'Houdetot. Elle ne lui laissa drober que des coquetteries
d'amiti et d'innocentes illusions de tendresse. Rousseau, dans un
perptuel dlire, continuait  prter au personnage de son roman les
sentiments et les sensations de ses entretiens avec madame d'Houdetot;
les amis de madame d'pinay, Grimm et Diderot, informs par Thrse du
dlire de Rousseau, raillrent le philosophe amoureux, et contristrent
madame d'Houdetot et Saint-Lambert par des ricanements sur cette
passion.

L'ge et la sauvagerie de Rousseau pris en flagrant dlit de ridicule,
il dcouvrit que la curiosit de madame d'pinay allait jusqu'
corrompre Thrse pour avoir communication de la correspondance
mystrieuse entre madame d'Houdetot et lui.

Son orgueil se rvolta contre ces tentatives d'espionnage, et contre ces
connivences de Thrse et de madame d'pinay.

Ces tripotages d'amour, de jalousie, de curiosit, d'humeur, bagatelles
prenant l'importance de crimes devant une imagination ombrageuse et
grossissante, dgnrrent en inimitis acharnes entre Rousseau et
madame d'pinay. Il s'loigna d'elle, et se rfugia en plein hiver dans
une autre maisonnette de Montmorency, o il vcut dans une volontaire
indigence, indigence toutefois plus ostentatoire que relle.

Il avait renvoy  Paris, assez durement, la mre octognaire de
Thrse. L'aigreur de ses ressentiments contre Diderot, Grimm, le baron
d'Holbach, ses premiers amis, le brouilla alors avec la secte des
philosophes dont il avait t jusque-l le protg.

Cette haine rejaillit jusque sur Voltaire, qu'il confondit injustement
avec ces athes radicaux de l'impit. Voltaire, moins emphatique, mais
toutefois plus rellement sensible, plaignit la dmence de Rousseau, lui
pardonna ses hostilits contre lui, et lui offrit, quand il fut
perscut, une hospitalit courageuse.


XXII

Pendant que Rousseau imprimait son roman de la _Nouvelle Hlose_, il
achevait son _Contrat social_, et, pendant qu'il crivait cette diatribe
contre toute aristocratie, il se faonnait  la courtisanerie la plus
obsquieuse dans la socit trs-aristocratique du prince de Conti et de
la duchesse de Luxembourg.

Le prince de Conti tait un de ces caractres et un de ces esprits mal
faits, qui profitent de leur rang pour opprimer les petits, et qui
profitent de leur popularit d'opposition  la royaut pour imposer au
souverain; il flattait Rousseau, rpublicain, pour humilier la cour; il
affectait des principes austres de Romain, et il tenait  Paris ou 
l'le-Adam, prs de Montmorency, une cour de dbauchs et de frondeurs.
Il s'indignait contre les favorites royales de Louis XV, et des
Pompadours et des Dubarrys subalternes gouvernaient sa maison.

Quant  la duchesse de Luxembourg, elle avait t clbre autrefois par
sa beaut sous le nom de Boufflers, son premier mari. Elle avait t
clbre surtout par des faiblesses qui avaient scandalis mme ce temps
de scandale. Devenue veuve, elle avait pous un de ses anciens
adorateurs, le duc de Luxembourg, illustre par son nom, insignifiant par
son esprit, respectable par ses moeurs.

Force par l'ge de renoncer  l'empire de la beaut, elle avait aspir
 l'empire de l'esprit, dont elle tait assez digne. Le voisinage de
Rousseau, dj recherch du grand monde, lui avait paru une bonne
fortune pour son salon: le rle de Mcne d'un cynique insociable
tentait toutes les femmes. Rousseau se prtait  ses prvenances: la
protection y tait noblement dguise sous l'amiti. Il accepta du duc
et de la duchesse un appartement dans le petit chteau dpendant de
leur somptueuse demeure dans le parc de Montmorency. Pour payer cette
hospitalit, il fit pour la marchale une copie manuscrite de la
_Nouvelle Hlose_; il en fit une autre pour madame d'Houdetot, qui dut
y reconnatre l'amour qu'elle avait inspir  l'auteur. Rousseau vivait
du prix de ces copies et de la musique qu'on lui commandait par le dsir
d'obliger un homme illustre. Il en modrait lui-mme le salaire pour que
le travail manuel ne dgnrt pas en munificence humiliante pour lui.

Son troisime ermitage au petit chteau tait assig tout l't des
visites des plus grands seigneurs et des plus grandes dames, htes du
marchal. Ermite de cour dans un ermitage d'opra, il jouait son rle de
sauvage dans une apparente squestration. Il ne vit jamais plus de
monde, et un monde plus choisi, que dans sa fort.


XXIII

La _Nouvelle Hlose_, roman d'ide autant et plus que roman de coeur,
eut un succs de style et un effet d'loquence qui passionna toutes les
imaginations pour l'crivain. On difia l'amour dans l'auteur. Le nom de
Rousseau se rpandit et s'leva aux proportions de l'engouement et du
fanatisme.

La dclamation  froid de certaines lettres de cette correspondance fut
chauffe par le fond de passion qui brlait sous la voluptueuse
contagion des autres lettres; le style couvrit tout de son charme. Ce
style, qui n'tait ni grec, ni latin, ni franais, mais helvtique,
ravit par sa nouveaut toutes les oreilles: musique alpestre qui
semblait un cho des montagnes, des lacs et des torrents de l'Helvtie.
Ce fut une ivresse qui dura un demi-sicle, mais qui ne laisse,
maintenant qu'elle est dissipe, que des pages froides dans des esprits
vides.

C'est que ce livre tait de la nature des sophismes: il fut prestigieux,
il ne fut pas naturel; la nature seule a dans les livres des effets
immortels.

Celui-l refroidirait aujourd'hui le coeur d'un amant, et teindrait le
sophisme mme dans le ridicule des conceptions. C'est comme sur les
Alpes de _Meilleraie_, un glacier qui brille, mais qui transit.

Il crivit presque en mme temps l'_mile_, livre d'un style admirable
et d'une conception insense. C'tait un singulier contraste dans
Rousseau qu'un homme crivant un trait d'ducation pour le genre humain
de la mme main qui venait de jeter et qui jetait encore  cette poque
ses enfants  l'hpital des enfants trouvs pour y recevoir l'ducation
de la misre, du hasard, et peut-tre du vice et du crime.

Pre dnatur, qui signalait sa tendresse menteuse pour l'humanit en
faisant ces forats de naissance appels des enfants trouvs, dans ces
tours, gouts de l'illgale population des cits.

Aussi la fausset de cette paternit humanitaire du sophiste de vertu
clate-t-elle  toutes les pages de ce ridicule systme d'ducation dans
un livre que la dmence seule peut expliquer.

Le premier de ces ridicules, c'est d'crire, pour l'ducation
universelle d'un peuple qui ne vit que de travail et de pauvret, un
livre qui suppose dans la famille et dans l'enfant qu'on lve une
opulence de Sybarite ou des dlicatesses de Lucullus, des palais, des
jardins, des serviteurs de toutes sortes, des gouverneurs mercenaires
attachs par des salaires sans mesure aux pas de chaque enfant, des
voyages lointains  grands frais avec le luxe d'un fils de prince,
voyages d'Alcibiade avec un Socrate  droite et un Platon  gauche de
l'lve. Absurdits inexplicables,  moins d'avoir, comme le fils de
Philippe, Aristote pour matre, la Macdoine pour hritage et le monde
pour thtre de ses vices ou de ses vertus. Les lves de Rousseau dans
l'_mile_ seront donc un peuple de rois!

On ne comprend pas aujourd'hui que l'engouement du dix-huitime sicle
ait pris un seul jour au srieux un livre soi-disant crit pour le
peuple, et dont tous les enseignements supposent dans les pres, les
matres et les lves la plus insolente aristocratie. Platon n'a rien
rv de plus incompatible avec les ralits de l'espce humaine.

Une seule page de ce livre est d'un philosophe, d'un pote et d'un sage;
c'est celle o, au commencement d'un chapitre, vritable vestibule d'un
panthon moderne, Rousseau dcrit l'horizon, la vie, la pense d'un
pauvre prtre chrtien enseignant  un village, o il est exil, le
culte et la charit d'une communion universelle. C'est ce qu'on appelle
la profession de foi du vicaire savoyard.

Note de religion universelle, en effet, religion des sens et de l'me
qui ne froisse aucun dogme national, qui ne retranche aucune vertu
humaine, mais qui embrasse et illumine tous les dogmes sincres et
toutes les vertus naturelles dans une atmosphre de vie, de chaleur et
de pit semblable au rejaillissement d'un mme soleil sur la coupole
d'Athnes, sur la cathdrale de Sainte-Sophie et sur les mosques
d'Arabie dans cet Orient plein de Dieu!

Cette page de l'_mile_ est ce qu'il y a certainement de mieux pens, de
mieux senti, de mieux crit dans toutes les oeuvres de J.-J. Rousseau.
C'est un fragment de cette loquence lapidaire dont les monuments de
l'Inde, de la Perse, de l'gypte, de la Grce orphique conservent les
dogmes dans les inscriptions de leurs temples, retrouves et dchiffres
par nos rudits; un alphabet pel des vrits primitives, dont toutes
les lettres rassembles disent Dieu dans la nature et lois divines dans
l'humanit.

Voltaire lui-mme, qui, en qualit d'esprit juste, abhorrait Rousseau,
l'esprit faux, s'arrte et s'tonne, dans son dnigrement bien naturel,
devant cet clair sorti des tnbres, et s'crie:

 Rousseau! tu cris comme un fou et tu agis comme un mchant, mais tu
viens de parler comme un sage et comme un juste! Lisez, mes amis, et
saluons la vrit et la morale partout o elles clatent, mme dans la
mchancet et dans la dmence.

C'est alors que Voltaire pardonne  Rousseau les injures qu'il en a
reues sans les avoir provoques, et qu'il lui ouvre son coeur et sa
maison pour l'abriter contre les perscutions et les exils dont Paris
menace l'crivain d'_mile_ et d'_Hlose_.


XXIV

Ces livres, quoique protgs par M. de Malesherbes, directeur de la
librairie, gardien trs-infidle de l'intolrance du clerg, du
parlement et de la police, taient frapps d'anathme, et leur auteur de
proscription. Mais la faveur des grands, de la cour, du public,
teignait ces foudres officielles, et faisait chapper Rousseau  ces
vaines proscriptions, plus ostentatoires que dangereuses.

Il s'en allait un moment, rentrait sans obstacle et attendait
tranquillement dans la ville et dans le palais du prince de Conti la fin
de ces perscutions peu srieuses. La magie de son style le drobait 
toute atteinte des lois; tous ses lecteurs devenaient ses complices,
pendant que ce livre tait dans leurs mains.

La guerre intestine qu'il avait dclare aux philosophes, ses premiers
prneurs, lui avait cr entre le christianisme et l'athisme une
situation exceptionnelle qui lui faisait ce qu'on nomme un tiers-parti
dans les assembles. Nul ne confessait Dieu avec plus de foi et plus
d'loquence. L'athisme, dlire froid des socits expirantes, ne
pouvait sortir des montagnes, des lacs et des glaciers d'un peuple
pastoral comme la Suisse. La boue ne reflte rien: le ciel et les eaux
sont le miroir matriel du Grand tre.

Rousseau y avait trop souvent contempl cette grande image, pour ne pas
la reproduire dans ses crits. Il y a peu de vraie morale, mais il y a
une ardente pit dans son style. C'est par l qu'il vit: l'adoration
est la vertu de l'intelligence.


XXV

 la premire rumeur produite  Paris par l'apparition de son livre, il
se sauve  Motiers-Travers, village de Neufchtel, sous la protection du
roi de Prusse; il y revt le costume d'Armnien, fantaisie grotesque qui
ressemble  un dguisement et qui n'est qu'une affiche. Cette purilit
dans un philosophe europen attire sur lui une attention qui s'attache
plus  l'habit qu' la personne. Bientt il entre en querelles
pistolaires avec les membres du gouvernement de Genve qui ont condamn
ses principes religieux; et, pour leur prouver son christianisme, il
abjure le catholicisme et se convertit dogmatiquement et pratiquement
au calvinisme sous la direction du pasteur du village.

Il communie  Motiers-Travers, comme Voltaire  Ferney, mais moins
drisoirement.

Le pasteur et lui finissent par se brouiller et par s'excommunier pour
des vtilles de sacristie; les habitants prennent parti pour leur
prtre, et lancent des pierres, pendant la nuit, contre les fentres de
Rousseau. Il s'enfuit avec Thrse, son esclave volontaire, dans la
petite le de Saint-Pierre, appartenant au canton de Berne. Il n'a que
le temps d'y rver une flicit pastorale dans l'oisivet d'un
philosophe contemplatif; le gouvernement de Berne menace de l'expulser:
il supplie ce gouvernement de le faire enfermer  vie, pour qu'au prix
de sa libert, il jouisse au moins d'un asile en Suisse.


XXVI

Un nouveau caprice de son imagination le rejette  Paris. Son costume
d'Armnien le fait suivre dans les rues, et il se plaint de
l'importunit qu'il provoque. Le grand historien anglais Hume a piti de
ses agitations: il se dvoue  le conduire en Angleterre et  lui
trouver, avec une pension du roi, un asile champtre dans le plus beau
site du royaume pour passer en paix le reste de ses jours.

Rousseau, dj gar par une vritable dmence de coeur, reconnat tous
ces services d'un honnte homme en accusant de perfidie et de trahison
cette providence de l'amiti. Hume s'tonne d'avoir rchauff ce malade
ramass sur la route pour en recevoir les coups les plus iniques  sa
renomme: il s'loigne en le plaignant et en le mprisant.

Rousseau revient  Paris, y continue une vie inquite et inexplicable,
moiti de gnie, moiti de dmence. Incapable d'activit dans la foule,
incapable de repos dans la solitude, recueilli par la famille de
Girardin,  Ermenonville, dans un dernier ermitage, il y meurt d'une
mort problmatique, naturelle selon les uns, volontaire selon les
autres: le mystre aprs la folie.--Le moins raisonnable et le plus
grand des crivains des ides des temps modernes repose, jet par le
hasard, sous des peupliers, dans une petite le d'un jardin anglais, aux
portes d'une capitale, lui qui, dans sa mort comme dans sa vie, sembla
le plus misanthrope des hommes en socit, et le plus incapable de se
passer de leur enthousiasme.

nigme vivante, dont le seul mot est _imagination malade_. Homme qu'il
faut plaindre, qu'il faut admirer, mais qu'il faut rpudier comme
lgislateur; car il n'y a jamais eu un rayon de bon sens, d'exprience
et de vrit dans ses thories politiques, et il a perdu la dmocratie
en l'enivrant d'elle-mme.

C'est ce que nous allons essayer de vous prouver en commentant ici le
_Contrat social_.


XXVII

Le _Contrat social_ est le livre fondamental de la rvolution franaise.
C'est sur cette pierre, pulvrise d'avance, qu'elle s'est croule de
sophismes; que pouvait-on difier de durable sur tant de mensonges?

Si le livre de la rvolution franaise et t crit par Bacon, par
Montesquieu, ou par Voltaire, trois grands esprits politiques, ce livre
aurait pu rformer le monde sans le renverser; le catchisme de la
rvolution franaise, crit par J.-J. Rousseau, ne pouvait enfanter que
des ruines, des chafauds et des crimes. Robespierre ne fut pas autre
chose qu'un J.-J. Rousseau enrag, et enrag de quoi? De ce que les
ralits ne se prtaient pas aux chimres.

Tel fut l'homme; voyons l'ouvrage.

Nous allons procder dans cet examen axiome par axiome, afin d'en mettre
en relief la fausset radicale, et, quand nous aurons entass sous vos
yeux assez de ces simulacres de penses, assez de ces cadavres vides,
pour vous convaincre que ce ne sont l que les sophismes d'un rveur
veill qui se moque de lui-mme et des peuples, nous en dmontrerons le
nant.

Nous nous rsumerons, dans le prochain Entretien, sur la lgislation de
la nature, et nous vous dirons  notre tour: Voil la vritable socit,
telle que Dieu l'a institue quand il a daign crer l'homme sociable.
Sur ce chemin de la nature et de la vrit, vous trouverez quelques
progrs borns par la condition _finie_ de l'lment imparfait de toute
institution humaine: l'homme.

Sur le chemin de la mtaphysique et de l'utopie vous ne trouverez que
des systmes, des dceptions et des ruines. Dieu n'a pas voulu que, dans
la science exprimentale par excellence, qui est la politique, la
socit pt raliser ses rves et se passer de l'preuve du temps, de la
connaissance des hommes, des leons de l'histoire et du contrle des
ralits. Entre les rveurs et les politiques, il y a les choses telles
qu'elles sont, c'est--dire le possible.

J'tais bien jeune quand j'crivis ce vers, devenu proverbe:

  Le rel est troit, le possible est immense!

Mais, tout jeune que j'tais, et tout pote qu'on me reprochait d'tre,
j'avais un puissant sentiment du vrai ou du faux dans la politique;
quoique trs-dvou aux progrs rationnels des ides et des institutions
sociales, j'tais un ennemi n des utopies, ces mirages qu'on prsente
aux peuples comme des perspectives, et qui les garent sur leur route,
dans des dserts sans fruits et sans eaux. Mais, prmaturment sens,
je croyais et je crois encore que, pour devenir lgislateur des socits
humaines, il fallait un long et grave noviciat d'ge, d'tudes, de
frquentation des hommes, de pratique des affaires, de voyages parmi les
peuples, les lois, les moeurs, les caractres des diverses contres; le
spectacle des choses humaines parmi les hommes, en ordre ou en anarchie;
en un mot, une ducation complte et approprie  l'auguste emploi que
l'on se proposait de faire de sa sagesse, aprs l'avoir apprise; j'y
ajoutais encore la vertu, cette sagesse pratique sans laquelle il n'y a
pas d'inspiration divine dans le lgislateur.

Si l'ducation est ncessaire dans le monde des arts, ou pour le plus
vil des mtiers d'ici-bas, comment supposer qu'elle soit moins
indispensable pour le plus sublime et le plus difficile des arts, l'art
d'instituer des socits et de gouverner des rpubliques ou des empires?

Comment admettre ce gnie inn ou improvis de la lgislation dans le
premier songeur venu, tranger mme au pays pour lequel il crit, et
sorti de l'choppe de son pre artisan, pour dicter des lois 
l'univers?

Aucun gnie, quelque grand qu'on le suppose, ne pourrait suffire  cette
orgueilleuse tche. Pour parler il faut connatre: sans avoir appris,
que connat-on? Rien, pas mme soi!

Zoroastre avait t pontife d'un empire immense, foyer d'une thocratie
 la fois divine et politique, qui rsumait toutes les clarts du monde
primitif; ses lois n'taient que des dogmes rforms par une longue
exprience.

Solon avait voyag dans tout l'Orient, pote et philosophe, recueillant
pour sa patrie les miettes de la profonde sagesse orientale.

Pythagore avait colonis les grandes lgislations de la Grce orphique
en Italie.

Numa avait consult des inspirations occultes qui taient
vraisemblablement les lois de Pythagore; la lgislation qu'il donna 
Rome tait et est reste trop savante pour tre l'importation de hordes
de barbares.

Les feuilles de la sibylle n'taient que les bribes parses de quelque
code d'antique lgislation.

Le lgislateur des chrtiens, lui-mme, ne voulut rvler ses doctrines
qu'aprs avoir vcu pendant trente ans dans l'obscurit,  l'tranger,
et quarante jours dans la saintet du dsert.

Ft-on Orphe, on improvise un hymne, mais pas un code.

Mahomet, le lgislateur de l'Arabie, voyagea dix ans, recueillit sa
religion et ses lois chez les juifs et les chrtiens, en leur vendant
ses chameaux et ses pices, et ne commena  prophtiser qu'aprs avoir
souffert la perscution, premire vertu de l'homme qui s'immole  sa
patrie et  son Dieu.

Dans les temps modernes, Bacon avait pass sa vie dans les hautes
magistratures;

Machiavel, dans les ngociations diplomatiques, dans les conseils de sa
rpublique, dans les conciliabules des factieux, dans les mystres de
l'ambition et des crimes de Csar Borgia, dans la confidence des papes
et des Mdicis, dans les tumultes des camps et du peuple.

Voltaire avait vcu dans les intrigues de la rgence, dans la diplomatie
du cardinal de Fleury, dans la cour du grand Frdric, dans la
familiarit des rois et des ministres qui jouaient au jeu des batailles
avec la fortune.

Montesquieu avait men une vie grave, studieuse, solitaire, et
cependant affaire,  la tte d'une de ces hautes magistratures o se
rsument la philosophie des lois et l'administration de la justice des
peuples.

Tous ces hommes avaient touch  cette ralit des choses qui contrle
dans des esprits justes l'inanit des thories par la pratique des
hommes. On conoit que des esprits sains, exercs par de longues annes
de vie publique, crivent dans leur maturit des tables de la loi, des
codes sociaux, des commentaires sur les gouvernements des nations,
appropris aux caractres, aux moeurs, aux traditions, aux ges,  la
situation gographique des tats, aux circonstances, mme politiques,
des peuples dont ils clairent les pas dans la route de leur
civilisation.

Ce sont les claireurs des nations qui marchent en avant ou qui
regardent en arrire, pour leur enseigner le droit chemin  parcourir ou
le chemin dj parcouru, afin de bien orienter la colonne humaine. Ces
phares vivants doivent tre eux-mmes pleins de lumires acquises par
l'tude et la vertu: c'est l l'autorit de leur mission.


XXVIII

Mais y avait-il dans J.-J. Rousseau une seule de ces conditions
prliminaires d'un sage, d'un lgislateur, d'un publiciste?

Quelle ducation virile pour un instituteur politique que la sienne!
Quelle autorit morale que sa vie! Quelle infaillibilit de vues que ses
hallucinations! Quelle connaissance des choses et des hommes dans cette
squestration capricieuse, dans la solitude, d'un sauvage civilis, qui
ne peut supporter le moindre contact avec ses semblables, et qui, au
lieu de se soumettre aux lois gnrales de la socit, s'impatiente
constamment de ne pouvoir soumettre la socit  son gosme!

Quoi! voil un enfant n dans la boutique d'un artisan, le point de vue
le plus troit pour voir le monde tout entier; car le dfaut de
l'artisan est prcisment de ne rien voir d'ensemble, mais de tout
rapporter  son seul outil, et  sa seule fonction dans la socit:
gagner sa vie, travailler de sa main, recevoir son salaire, se plaindre
de sa condition, si rude en effet, et envier si naturellement les
heureux oisifs;

Voil un enfant qui, dgot de l'honnte labeur paternel avant de
l'avoir mme essay, se prend  rver au lieu de limer, s'vade de
l'atelier et de la boutique de son pre, va de porte en porte courir les
aventures, prfrant le pain du vagabond au pain de la famille et du
travail; vend son me et sa foi avec une hypocrite lgret au premier
convertisseur qui veut l'acheter pour trois louis d'or, qu'on lui glisse
dans la main, en le jetant, avec sa nouvelle religion,  la porte;

Voil un adolescent qui se prostitue volontairement de domesticit en
domesticit dans des maisons trangres, se faisant chasser de tous ces
foyers honntes pour des sensualits ignobles, ou pour des larcins qu'il
a la lchet de rejeter sur une pauvre jeune fille innocente et
dshonore!

Voil un jeune homme qui se fait entretenir dans l'oisivet par une
femme, aventurire elle-mme, dont il partage le coeur et le pain sans
honte, et qu'il expose pour toute reconnaissance au pilori ternel de
la postrit, vritable parricide, non de la main, mais du coeur, contre
celle qui rchauffa dans son sein sa misre!

Voil un homme fait qui, voyant la fortune de cette femme baisser,
puise sa pauvre bourse pour aller  Paris chercher quelque autre
fortune de hasard, sans se retourner seulement d'une pense vers celle
qui fut sa providence, de peur d'avoir piti de sa dgradation!

Voil un soi-disant sage qui s'insinue en arrivant  Paris, comme
Socrate chez Aspasie, parmi les femmes de cour, de lgret et de
licence, pour vivre de leurs vices, aduls, caresss et servis par lui!

Voil un secrtaire intime et salari par un ambassadeur, qui veut
usurper les fonctions, le rang et l'autorit d'un diplomate, qui affecte
l'insolence d'un parvenu dans l'htel de France  Venise, qui s'en fait
justement congdier, et qui revient calomnier et invectiver  Paris le
caractre de son matre et de son protecteur, en recevant son argent de
la mme main dont il s'acharne sur celui qui le paye!

Voil ce serviteur infidle qui suscite, par une si basse conduite, la
juste rprobation de toutes ses protectrices et de tous ses protecteurs
dans la socit opulente de Paris; qui renonce forcment, par suite de
ce soulvement contre lui,  l'ambition et  la fortune, dsormais
impossibles, et qui, pour tre quelque chose, se fait cynique faute de
pouvoir tre parvenu!

Voil un cynique qui prend, non pour pouse, mais pour instrument de
plaisir brutal et pour esclave, une pauvre fille enchane  sa vie par
le dshonneur, par la faim et par le dvouement de son sexe aux
vicissitudes de la vie!

Voil un poux qui arrache impitoyablement,  chaque enfantement de ce
honteux concubinage, le fruit d'un grossier libertinage aux bras et aux
sanglots de la mre, pour que ce commerce, au-dessous de celui des
brutes, n'ait ni charge morale, ni responsabilit matrielle pour lui!

Voil un pre, et quel pre! un hypocrite prcheur des devoirs et des
dvouements de la maternit et de la paternit, le voil qui renouvelle
cinq ou six ans de suite, et de sang-froid, cet holocauste de la nature
 l'gosme impitoyable de l'infanticide!

Voil le matre d'une vritable esclave de ses plaisirs, qui ne laisse
pas mme  cette femme, victime de sa dbauche comme matresse, victime
de sa cruaut comme mre, l'illusion d'un amour exclusif, mais qui la
rend, sans dlicatesse, confidente ou tmoin de ses infidlits avec des
femmes vnales, ou de ses passions quintessencies pour des femmes
aristocratiques, qui lui permettaient les quivoques adorations de
l'imagination pour leur beaut, ne voulant pas tre amantes, mais
consentant  tre idoles!

Voil un crivain qui jette en beau style quelques paradoxes d'aventure
contre la socit, la plus sainte des ralits, pour la faire douter
d'elle-mme, et pour obtenir de son tonnement le succs qu'il ne peut
esprer de son estime! (_Discours  l'Acadmie de Dijon._)

Voil un romancier qui souffle sciemment dans le coeur des jeunes filles
toutes les flammes de la plus tumultueuse des passions, qui attente 
toutes les chastets de l'imagination pour former une pouse chaste, et
qui dclare  sa premire page que celle qui lui livrera son coeur est
perdue! (_La Nouvelle Hlose._)

Voil un philosophe qui compose un systme d'ducation exclusif pour
l'aristocratie, cette exception du peuple, systme tel qu'une nourrice
de bonne maison n'oserait pas y dbiter tant de chimres dans un conte
de fes; systme tel qu'un Aristote, dans la cour d'Alexandre, aurait
besoin pour le proposer et pour l'excuter que chaque pre et chaque
enfant appartinssent  la caste des opulents dans un peuple de satrapes!
(_L'mile._)

Voil un vieillard qui se sauve en Angleterre avec un ami, et qui, en
route, assassine de calomnie cet ami pour prix de la piti qu'il lui
montre et de l'asile qu'il lui propose!

Voil un thiste qui, aprs avoir feint la profession de disme
contemplatif et de religion pratique, en dehors de toute rvlation
surnaturelle, s'en va abjurer, dans une glise de la Suisse, son
catholicisme, son thisme, sa philosophie, et communier sous les deux
espces, de la main d'un pasteur de village;

Enfin voil un nouveau converti qui se brouille avec son convertisseur,
et qui revient faire des constitutions de commande  Paris, pour la
Pologne et pour la Corse, dont il ne connat ni le ciel, ni le sol, ni
la langue, ni les moeurs, ni les caractres, constitutions de rves pour
ces fantmes de peuples! bergeries politiques pour nos scnes d'opra,
dont toutes les institutions sont des dcorations, des crmonies, des
rubans, des ftes, des musiques, des danses assaisonnes de quelques
axiomes absurdes et froces pour rappeler les _Harmodius_ et les
_Catons_, un peu de grec, un peu de latin et beaucoup de suisse! (_Voir
ces constitutions._)

Voil l'homme!


XXIX

Y a-t-il dans tout cela, et tout cela est toute la vie littrale de
J.-J. Rousseau, y a-t-il dans tout cela la moindre condition de ce
noviciat de raison, de vertu, de science, de voyages  travers le monde,
d'tudes spciales des institutions sociales, de pratique des choses et
des hommes, de nature  former un lgislateur?

Le prestige du style, l'loquence des sophismes, la rverie de
l'imagination, l'orgueil du paradoxe, la prtention  la nouveaut, n'y
sont-ils pas pour tout, la raison et l'exprience pour rien?

Est-ce aux tmrits d'esprit d'un romancier solitaire, est-ce aux
excentricits d'un cynique rvolt contre la socit, est-ce au suprme
bon sens du plus chimrique des rveurs, aprs Platon, est-ce  un
courtisan des boudoirs des femmes lgres de cour et de ville du sicle
de Louis XV, est-ce au gnie malade et malsain qui n'a jamais pu
assujettir sa vie  aucun travail srieux,  aucune rgle de sociabilit
utile,  aucune hirarchie civile, toujours prt  changer de Dieu et de
patrie, comme pouss par une Nmsis vagabonde  travers les rgions
extrmes de l'idal ou du dsespoir, depuis le dlire jusqu'au suicide?

Est-ce au moraliste, enfin, qui ne prche jamais la vertu qu'aux autres
dans ses phrases, et qui s'enveloppe pour lui-mme, pour sa conduite
prive, de tous les vices du plus abject gosme, depuis l'abandon de
son pre et l'ingratitude envers sa bienfaitrice, jusqu'au dshonneur
de sa concubine, jusqu' la condamnation sans crime de ses enfants,
jusqu' la diffamation de ses meilleurs amis, jusqu' l'invective contre
la piti mme qu'on lui prodigue?

Est-ce  de tels signes, dans un tel homme, qu'on peut reconnatre le
caractre, l'aptitude, l'inspiration sociale d'un de ces prophtes
politiques que les sicles reconnaissent pour des lgislateurs, 
l'infaillibilit du bon sens, aux trsors de l'exprience,  la
sublimit des inspirations?

Est-ce dans de tels vases fls et empoisonns que Dieu verse ses
rvlations pour les communiquer aux peuples? Est-ce l un Zoroastre? un
Mose? un Confucius? un Lycurgue? un Solon? un Pythagore? Quelles
lettres de crdit apportes  la dmocratie moderne, que ce livre
rotique et orgueilleux des _Confessions_, dont la seule vertu est
l'impudeur! Confessions sduisantes, mais corruptrices, embusques,
comme une courtisane au coin de la rue, au commencement de la vie, pour
embaucher la jeunesse, pour dvoiler les nudits de l'me 
l'innocence, et pour se glorifier de tous les vices en humiliant toutes
les vertus!

Non! un tel homme n'a pu tre aim des dieux, selon l'expression
antique, et l'impuret de l'organe aurait altr, en passant par sa
bouche, l'vangile mme du peuple dont on a voulu le faire, quelques
annes aprs, le Messie.

Voyons cet vangile, dans son _Contrat social_.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)




LXVIe ENTRETIEN

J.-J. ROUSSEAU.

SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.

DEUXIME PARTIE.


I

Nous avons dit, dans le dernier Entretien, que J.-J. Rousseau, le
premier des hommes dous du don d'crire, tait par sa nature, par son
ducation, par sa place subalterne dans la socit, par sa haine inne
contre l'ordre social, par son gosme, par ses vices, le dernier des
hommes comme lgislateur et comme politique, faux prophte s'il en fut
jamais, et dont les dogmes, s'ils taient adopts par l'opinion sduite
de son sicle, devaient ncessairement aboutir aux plus dplorables
catastrophes pour le peuple qui se livrerait  ce philosophe des
chimres.

Nous avons t confondu d'tonnement, en lisant ces jours-ci le _Contrat
social_, du nant sonore et creux de ce livre qui a fait une rvolution,
qui a prtendu faire une dmocratie, et qui n'a pu faire qu'un chaos.

Comment un peuple, qui possdait un Montesquieu, a-t-il t prendre un
J.-J. Rousseau pour oracle?

C'est qu'il est plus ais de rver que de penser; c'est que le vide a
plus de vertiges que le plein; c'est que Montesquieu tait la science,
et que Jean-Jacques tait le dlire.

Analysons cet vangile d'un peuple qui avait Mirabeau, et courait 
Marat; les thories sont dignes des excuteurs; tout mensonge est gros
d'un crime.


II

Le livre commence par cet axiome:

L'homme est n libre, et partout il est dans les fers!

De quel homme Rousseau prtend-il parler?

Est-ce de l'homme isol?

Est-ce de l'homme social?

Si c'est de l'homme isol, tomb du sein de la femme sur le sein de la
terre, l'homme enfant n'a d'autre libert que celle de mourir en
naissant, car sans la socit prexistante entre la femme et son fruit
conu par une rencontre purement bestiale, la femme n'est pas mme tenue
 le relever du sol,  le rchauffer sur son sein et  l'abreuver du
lait de ses mamelles; et si, par un premier acte de cette socit
instinctive qu'on appelle l'amour maternel, l'enfant est nourri d'abord
d'un aliment mystrieux prpar pour lui par la nature, aussitt qu'il
est sevr, que devient-il?

Non pas libre assurment, mais esclave de la faim, de la soif, du
froid, de l'arbre qui lui donne ou lui refuse son fruit, de l'herbe qui
pousse ou qui sche sous sa main, de l'animal faible ou froce qu'il
dvore ou dont il est dvor, de sa nudit qui l'expose  toutes les
intempries de l'atmosphre, esclave de tous les lments, enfin; voil
l'homme naissant fastueusement dclar libre par J.-J. Rousseau! Ajoutez
que, s'il est rencontr dans son ge de faiblesse par un autre homme
isol plus fort que lui, il devient  l'instant sa victime ou son
esclave; en sorte que le premier phnomne que prsente la premire
socit, c'est un matre et un esclave, un bourreau et une victime,
jusqu' ce que par les annes la force du plus g devienne faiblesse,
et la faiblesse du plus jeune devienne force et oppression, que les
rles changent, et que l'esclavage alternatif passe de l'un  l'autre
avec la force brutale.

Voil l'homme libre de J.-J. Rousseau dans l'tat de nature. Dire qu'un
tel tre nat libre, n'est-ce pas abuser de la drision du langage et de
l'ironie du raisonnement?

Est-ce au contraire de l'homme en socit que J.-J. Rousseau veut
parler? Mais l'homme isol y nat aussi ncessairement esclave de la
socit prexistante, que l'homme isol dans l'tat de nature y nat
esclave des lments et des autres hommes!

Esclave de la Providence, qui le fait natre ici ou l, sans qu'il ait
choisi ou accept ni le temps, ni le lieu, ni la saison, ni la
condition, ni la famille o il surgit  l'existence; esclave de la mre
qui l'accueille ou le repousse de son sein; esclave du pre qui
brutalement a le droit de vie ou de mort sur ses enfants; esclave de la
famille qui s'largit ou qui se ferme pour lui; esclave de frres ou de
soeurs ns avant lui, qui en font leur serviteur et leur bte de somme
pour se dcharger sur lui du travail nourricier de tous; esclave de
l'tat qui lui inflige la condition dans laquelle il doit se ranger;
esclave des lois tablies qui lui prescrivent l'obissance non dlibre
aux prescriptions sociales; esclave du travail qui doit nourrir lui et
ses frres; esclave de la mort, si le salut de la socit lui demande sa
vie sur les champs de bataille; esclave dans son corps, esclave dans son
esprit, esclave dans son me par la supriorit de force de tous contre
un seul, par l'ducation qui lui impose ses ides, par la religion qui
lui enseigne ses croyances; esclave de la volont gnrale qui lui
inflige ses punitions, ses expiations, mme la mort.

Voil, soit dans l'tat sauvage, soit dans l'tat de socit, voil
l'homme isol et libre de J.-J. Rousseau! En sorte que, dans l'une ou
l'autre de ces hypothses, l'axiome vrai, l'axiome vident est
prcisment l'axiome contraire  celui de ce lgislateur du paradoxe. Au
lieu de lire: L'HOMME NAT LIBRE, ET PARTOUT IL EST DANS LES FERS,
lisez: _l'homme nat esclave_, et il ne devient relativement libre qu'
mesure que la socit l'affranchit de la tyrannie des lments et de
l'oppression de ses semblables par la moralit de ses lois et par la
collection de ses forces sociales contre les violences individuelles.

Mais que peut-on attendre d'un lgislateur, ou aussi grossirement
trompeur, ou aussi stupidement tromp ds sa premire ligne? Et que
peut-on attendre d'un dmocrate dont le premier principe repose sur une
vrit ainsi renverse?


III

En partant de ce principe ainsi renvers, et en posant  sa dmocratie
une base aussi fausse en arrire dans l'tat soi-disant de nature, o
peut aller J.-J. Rousseau, et o peut-il mener son peuple? Il le mne
fatalement  l'inverse de toute sociabilit et de tout gouvernement,
c'est--dire  l'inverse de toute perfection sociale,  la libert
absolue de l'individu, ce qui veut dire, comme nous venons de le voir, 
l'esclavage absolu de tous ses semblables et de tous les lments, 
l'isolement,  l'gosme,  la tyrannie,  l'abrutissement,  la mort!

Et voil l'homme qu'un sicle entier a appel philosophe!


IV

Le second axiome est celui-ci:

Tant qu'un peuple est contraint d'obir et qu'il obit, il fait bien;
sitt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore
mieux. Le droit de la socit ne vient point de la nature.

Cet axiome suppose de deux choses l'une: ou que l'obissance, dnue de
toute raison d'obir et de toute moralit dans l'obissance, n'est que
la contrainte et la force brutale, sans autorit morale, et alors
l'autorit morale de la loi sociale est entirement nie par ce
singulier lgislateur de l'illgalit; ou cet axiome suppose que le joug
des lois est une autorit morale, et alors ce cri d'insurrection
personnelle contre toutes les lois est en mme temps le cri de guerre
lgitime, perptuel contre toute autorit. Et alors nommez vous-mme de
son vrai nom ce philosophe de la guerre civile!

Le thoricien de l'athisme moral, le _grand a-narchiste_ de l'humanit!
Faites des lois aprs cette protestation contre toute autorit des lois!
Faites des dmocraties aprs cette invocation contre toute association
des individus en peuples!

Quel lgislateur qu'un philosophe qui inscrit sur le frontispice de ses
lois le cri d'insurrection contre ces lois mmes!


V

Poursuivons.

Voici la thorie de la famille:

Sitt que le besoin que les enfants ont du pre pour se conserver
cesse, le lien naturel est dissous; les enfants exempts de l'obissance
envers le pre, le pre exempt des soins qu'il devait aux enfants,
rentrent galement dans l'indpendance. Cette libert commune est une
consquence de la nature de l'homme. Sa premire loi est de veiller  sa
propre conservation; SES PREMIERS SOINS SONT CEUX QU'IL SE DOIT 
LUI-MME; et sitt qu'il est en ge de raison, lui seul, tant juge des
moyens PROPRES  SE CONSERVER, DEVIENT PAR CELA SEUL SON PROPRE MATRE!

Si la brute la plus dnue de toute moralit crivait un code de
dmocratie pour les autres brutes, c'est ainsi qu'elle crirait!... Mais
non, nous calomnions la brute; car, bien que le lionceau nouveau-n soit
parfaitement inutile et soit mme onreux au lion qui l'a engendr,
cependant le lion, par la vertu occulte de la paternit seulement
bestiale, veille et combat pour sa femelle qui allaite, et s'expose  la
mort pour apporter la nourriture  son lionceau!

Mais si un tel principe calomnie les animaux, c'est qu'il blasphme
encore plus l'homme, animal dou de moralit dans ses actes et dont le
plus sublime est DEVOIR.

Quel blasphme, disons-nous, contre l'existence mme de tout principe
spiritualiste, contre toute me, contre toute divinit dans les tres!
Quelle plus vile profession de foi d'un matrialisme absolu, rduisant
toute la sociabilit, mme celle de l'amour, de la gnration et du
sang,  la grossire sensation de la peine, du plaisir, ou des besoins
physiques dans le pre, dans la mre, dans l'enfant, blasphme qui donne
pour toute moralit  cette trinit sainte de la famille, quoi? la basse
gravitation physique qui dtache et qui fait tomber le fruit de l'arbre
quand il est mr, sans se soucier du tronc qui l'a port, et qui fait
relever la branche avec indiffrence quand la branche est soulage du
fruit dtach!

Ainsi la consanguinit du fils avec le pre et la mre, consanguinit
aussi mystrieuse dans l'me que dans les veines; ainsi la loi de
solidarit gnratrice, qui enchane la cause  l'effet dans les
parents, et l'effet  la cause dans les enfants; ainsi la loi d'quit,
autrement dit la reconnaissance, qui impose l'amour, non-seulement
affectueux, mais dvou, au fils, pour la vie, l'allaitement, les soins,
la tendresse, l'ducation, l'affection souvent pnible dont il a t
l'objet dans son ge de faiblesse, d'ignorance, d'incapacit de subvenir
 ses propres besoins; ainsi la loi de mutualit, qui commande  l'homme
mr de rendre  sa mre et  son pre les trsors de coeur qu'il en a
reus enfant ou jeune homme; ainsi la pit filiale, nomme de ce nom
dans toutes les langues pour assimiler le culte obligatoire et dlicieux
des enfants envers les auteurs de leur vie et les providences visibles
de leur destine au culte de Dieu!

Ainsi enfin le culte mme des tombeaux, command aux gnrations
vivantes pour les gnrations mortes, dont les monuments funbres
prolongent la mmoire et les deuils jusqu'au del des spulcres, pour
rappeler les enfants  la runion des poussires et des mes dans la vie
future, o la grande parent humaine confondra les pres, les mres,
les enfants dans la famille retrouve et dans l'ternel embrassement de
la renaissance!

Tout cela n'est rien aux yeux du lgislateur immoral pour qui tout le
spiritualisme social, et mme sentimental, consiste  nier toute loi
morale et tout sentiment, et  ne voir dans la divine loi de filiation
de l'tre pensant que le phnomne d'une sve nourricire, d'une chair
humaine, qui, quand elle a pass d'une veine  une autre veine, ne
laisse  l'espce renouvele que le devoir de fleurir un jour sur les
dbris desschs et indiffrents de l'espce qui fleurissait hier dans
le mme sillon!

Voil un beau principe social  tablir pour base des vertus dans toute
sociabilit en ce monde!

tonnez-vous aprs cela de ce qu'un pareil lgislateur jette une
ddaigneuse piti sur son pre, fltrisse sa bienfaitrice, corrompue par
sa commisration pour lui, se refuse au mariage, cette tutelle des
gnrations  venir, et jette ses propres enfants  la voirie publique
et aux gmonies du hasard qu'on appelle Hospice des enfants abandonns,
pour les punir sans doute d'tre ns d'un pre aussi dnatur que ce
sophiste lgislateur!


VI

Aprs l'tablissement de tels principes, et en cartant toujours le seul
principe divin de toute sociabilit, le Dieu qui a cr la souverainet
ncessaire en crant l'homme sociable, Rousseau cherche  ttons le
principe de la souverainet. O le trouverait-il, puisque, selon lui, la
souverainet n'est qu'un principe matriel et brutal, fond seulement
sur un intrt physique et mutuel rsultant de nos seuls besoins
charnels ici-bas?

Quand vous teignez Dieu dans le ciel, comment verriez-vous la vrit
sur la terre?

Aussi, voyez comme le sophiste s'gare, se confond et se contredit dans
cette recherche aveugle de la loi de souverainet  faire accepter aux
peuples! O peut tre l'autorit d'une souverainet sociale qui ne puise
pas son droit et sa force dans la source de tout droit et de toute
force, la nature et la divinit?

Le droit, dit-il, n'ajoute rien  la force, et quelques lignes plus
loin il conteste le droit  la force. Reste le hasard; il lui rpugne.
Il imagine une convention explicite, prexistante  toute convention,
c'est--dire un effet avant la cause, une absurdit palpable, pour toute
explication du mystre social.

Ne faut-il pas en effet que le peuple existe, qu'il existe en sol, en
population, en socit, en connaissance de ses intrts, de ses droits,
de ses devoirs, en civilisation et en volont, avant de convenir qu'il
se rassemblera en comices pour dlibrer sur son existence, sur son mode
de sociabilit, sur ses lois, sur sa rpublique ou sur sa monarchie, et
de donner ou de refuser son consentement  ces juges tombs du ciel ou
sortis des forts, Mose, Lycurgue, Numa, Montesquieu ou Rousseau,
sauvages chargs d'improviser la socit et de faire voter le genre
humain? Toute sagesse serait un scrutin de la barbarie!

Une telle origine de la socit, et de la politique, de la souverainet
des gouvernements, n'est-elle pas le dlire de l'imagination? Les contes
de fes raconts aux enfants par leurs nourrices ne sont-ils pas des
chefs-d'oeuvre de bon sens et de logique auprs de ces contes bleus du
lgislateur de l'ermitage de Montmorency?


VII

Quant  la SOUVERAINET, c'est--dire  ce pouvoir lgitime qui rgit
avec une autorit sacre les empires, Rousseau la place, la dplace
mtaphysiquement ici ou l, dans un tel labyrinthe d'abstractions, et
lui suppose des qualits tellement abstraites, tellement
contradictoires, qu'on ne sait plus  qui il faut obir, et contre qui
il faut se rvolter; tantt lui donnant des limites, tantt la dclarant
tyrannique; ici la proclamant indivisible, l divise en cinq ou six
pouvoirs, pondrs, fonds sur des conventions suprieures  toute
convention; collective, individuelle, existant parce qu'elle existe,
n'existant qu'en un point de temps mtaphysique que la volont unanime
doit renouveler  chaque respiration; dlgue, non dlgue,
reprsentative et ne pouvant jamais tre reprsente; condamnant le
peuple  tout faire partout et toujours par lui-mme, lui dfendant de
rien faire que par ses magistrats; dclarant que le peuple ne peut
jamais vouloir que le bien, dclarant quelques lignes plus loin la
multitude incapable et perptuellement mineure. Vritable Babel d'ides,
confusion de langues qui ressemble  ces thologies du moyen ge o Dieu
s'vapore dans les dfinitions scolastiques de ceux qui prtendent le
dfinir!

Le peuple souverain de Rousseau s'vanouit comme le Dieu des thologues:
on ne sait  qui croire, on ne sait qui adorer dans leur thologie; on
ne sait  qui obir dans la souverainet populaire de Rousseau. La
souverainet y flotte sans titre, sans base, sans forme, sans organe,
comme un de ces nuages dans le vide auquel l'imagination ivre de
mtaphysique peut donner les formes et les couleurs qui lui conviennent!

Malheur au peuple qui chercherait ainsi son gouvernement dans les nues!
il serait mort avant de l'avoir trouv pour l'appliquer aux ncessits
urgentes et permanentes de son association nationale.


VIII

Quand Rousseau touche  la question des gouvernements, il devient plus
inintelligible encore; il est impossible de tirer de ses divisions,
subdivisions, pondrations, un seul mode de gouvernement applicable.

Toute affirmation de pouvoir y est contredite par une ngation.
Dmocratie, aristocratie, monarchie reprsentative, monarchie absolue,
dmagogie sans limites, sans capacit et sans responsabilit, thocratie
sans contrle et sans rforme possible; divinit de Dieu incarne dans
le pontife ou dans le corps sacerdotal, gouvernements mixtes, o les
pouvoirs se gnent par les frottements ou bien s'quilibrent dans
l'immobilit par les contre-poids; despotisme, tyrannie, anarchie, enfin
maximes destructives de tout gouvernement, telle que celle-ci:

LA SOUVERAINET NE PEUT TRE REPRSENTE PAR LA MME RAISON QU'ELLE NE
PEUT TRE ALINE, PARCE QU'ELLE CONSISTE DANS LA VOLONT GNRALE, ET
QUE LA VOLONT NE SE REPRSENTE PAS! Idalit abstraite substitue 
toute ralit pratique, et qui rend tout gouvernement impossible en le
rendant purement _idal_.

coutez cette autre maxime, non moins anarchique par ses consquences:
 L'INSTANT O UN PEUPLE SE DONNE DES REPRSENTANTS, IL N'EST PLUS
LIBRE, IL N'EXISTE PLUS! Maxime qui conduirait le peuple  l'ubiquit
de temps, de lieu, de fonction, d'aptitude, ou  la servitude et 
l'anantissement! Maxime que nous avons vu resurgir des thories
mtaphysiques de nos jours, maxime renouvele des rveries de J.-J.
Rousseau; maxime qui ne renverse pas moins tout bon sens que toute
socit nationale!


IX

Plus loin, Rousseau prtend tablir que, LES CITOYENS TANT GAUX (ce
qui n'est pas plus vrai des hommes que des arbres), nul n'a le droit
d'EXIGER QU'UN AUTRE FASSE CE QU'IL NE FAIT PAS LUI-MME, ce qui
condamnerait le souverain  monter la garde  la porte de son propre
palais, ou le gnral  combattre au mme rang et au mme poste que
chacun de ses soldats!

En matire de religion, J.-J. Rousseau professe dans le _Contrat social_
la doctrine impie qui impose la tyrannie de l'tat jusque dans
l'inviolabilit des mes, la doctrine de l'_unit de religion politique_
dans l'tat; SANS CELA, dit-il, jamais l'tat ne sera bien constitu.

Ainsi ce n'est pas seulement sa libert que le citoyen doit cder au
roi, c'est son me. Dieu est le sujet du peuple ou du roi!

Quel libralisme dans ce lgislateur oppresseur de toute libert! la
philosophie et la thologie aboutissant  une religion civile et non
divine!

L finit le livre, car la tyrannie populaire ou royale ne va pas plus
loin! _Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis._

Fermons donc ce livre, et plaignons le philosophe d'avoir rencontr un
tel peuple pour l'admirer, et plaignons le peuple d'avoir eu un tel
philosophe pour lgislateur!


X

Et maintenant que ce dplorable livre a port ses fruits de dmence et
de perdition dans une dmocratie avorte, faute de vritable philosophie
dans son faux prophte, essayons de remettre un peu de bon sens dans la
philosophie politique du peuple, et de substituer en matire de
gouvernement quelques vrits pratiques, et par cela mme divines,  ce
monceau de chimres devenu un monceau de ruines sous la main gare des
sectaires d'un aveugle, qui crivit de gnie et qui pensa de hasard.


XI

Qu'est-ce que la socit politique entre les hommes?

Qu'est-ce que la premire lgislation?

Qu'est-ce que la souverainet?

Qu'est-ce que les gouvernements?

Y a-t-il une seule forme de bon gouvernement? Y en a-t-il plusieurs
galement bonnes, selon les lieux et les temps, les ges et les
caractres des peuples?

Qu'est-ce que les lois?

Qu'est-ce que l'administration des lois?

Qu'est-ce que la famille?

Qu'est-ce que la proprit?

Qu'est-ce que la libert?

Qu'est-ce que l'galit?

Qu'est-ce que la perfection ou la dcadence sociale?

Quel est le mode de consulter de vritables et perptuels oracles de la
vritable politique?

Raisonnons et ne rvons pas; on n'a que trop rv depuis Rousseau:
raisonnons d'aprs la nature.


XII

Et d'abord, qu'est-ce que la socit politique?

La socit politique, nullement dlibre, mais instinctive et FATALE
dans le sens divin du mot fatal (_fatum, destine_), est un acte par
lequel l'homme, n forcment sociable, se constitue en socit avec ses
semblables.

Cette socit politique a-t-elle uniquement pour objet, ainsi que le
prtendent J.-J. Rousseau et ses mules les publicistes
semi-matrialistes, la satisfaction des besoins matriels de l'homme et
l'accroissement de ses jouissances physiques?

Nullement, selon moi; cette socit politique, qui multiplie en effet
les forces de l'individu par la force collective de l'association de
tous, a certainement pour effet la perptuation et l'amlioration
physique de la race humaine; mais elle a un objet de plus, une dignit
de plus, une moralit de plus, un spiritualisme de plus.

Ce but suprieur  la grossire satisfaction en commun des besoins
physiques, cette dignit de plus, cette moralit de plus, ce
spiritualisme social de plus, c'est l'me de l'humanit cultive par la
civilisation, rsultant de cette socit. C'est la connaissance de son
Crateur, c'est l'adoration de son Dieu, c'est la conformit de ses lois
avec la volont de Dieu, qui est en mme temps la loi suprme; c'est le
dvouement de chacun  tous, c'est le sacrifice;

En un mot, c'est la vertu.

Toute socit fonde sur l'abject gosme, toute socit dont le premier
lien n'est pas le devoir de tous envers tous, en vue de Dieu, n'est pas
un peuple: ce n'est qu'un troupeau. C'est la moralit seule qui en fait
une humanit.

La socit politique n'est donc pas seulement une socit en commandite:
c'est une vertu, c'est une religion!

Cette dfinition, que nous n'avons malheureusement rencontre jusqu'ici
dans aucun publiciste moderne, et qui est pour nous  l'tat d'vidence,
lve le lgislateur vritable  la dignit d'oracle, fait du
commandement un sacerdoce civil, de l'obissance un devoir, de l'amour
de la patrie un culte, et du dvouement des citoyens au gouvernement une
saintet.

Ce but de la socit politique ainsi dfini, marqu, dignifi,
sanctifi, et, pour ainsi dire, divinis, je me demande: Qu'est-ce que
le premier lgislateur? Et je me rponds:

Le premier et l'infaillible lgislateur, c'est celui qui a fait
l'homme; c'est celui qui, en faisant l'homme, a mis en germe dans l'me
de sa crature ces lois, non crites, mais vivantes, consonnances
divines de la nature intellectuelle de l'homme avec la nature de Dieu,
consonnances qui font que, quand le _Verbe extrieur_, la loi parle se
fait entendre,  mesure que l'homme a besoin de loi pour fonder et
perfectionner sa socit civile, la conscience de tout homme, comme un
instrument mont au diapason divin, se dit involontairement: C'EST
JUSTE; c'est Dieu qui parle en nous par la consonnance de notre esprit
avec sa loi! Obissons pour notre avantage, obissons pour la gloire de
Dieu!

Donc, le suprme lgislateur est celui qui a cr d'avance en nous
l'cho prexistant de ses lois, la conscience, cet cho humain de la
justice divine!

Qu'est-ce que toutes les lois qui n'emportent pas avec elles le
sentiment de la justice, cette sanction de la loi?

Donc le lgislateur, ce n'est ni le rveur qui appelle loi ses chimres,
ni le tyran qui appelle loi ses caprices: ces lois-l emportent avec
elles leurs perturbations et leurs rvoltes. Le vritable lgislateur
est celui qui dit en nous: Cette loi est juste, et, parce qu'elle est
juste, elle est utile, elle est obligatoire.

Et, parce qu'elle est juste, utile, obligatoire, elle est le devoir
religieux de tous envers chacun et de chacun envers tous.

Et, parce qu'elle est devoir envers les hommes, cratures de Dieu, elle
est devoir envers Dieu lui-mme, pre et lgislateur.

Et, parce qu'elle est devoir envers Dieu, Dieu la vengera.

Voil le lgislateur suprme et le vritable oracle humain; dans la
socit spiritualiste, la lgislation est sacre parce que son
lgislateur est divin.

Cela ressemble peu  la socit charnelle de J.-J. Rousseau, et  la
socit conomique des Amricains du Nord.

L'une a pour but de bien brouter la terre, en tirant chacun  soi la
plus large part de la nappe terrestre; l'autre a pour but de nourrir le
corps, sans doute, par la loi imprieuse du travail, mais elle a un but
suprieur: lever l'me du peuple par la pense de Dieu, par la pit
envers Dieu, par le dvouement envers ses semblables, jusqu' la dignit
de crature intelligente et morale, jusqu' la glorification du
Crateur par sa crature; en un mot, diviniser la socit mortelle
autant que possible sur cette terre, pour la prparer au culte de son
ternelle divinisation dans un autre sjour.

J'avoue que je n'ai jamais pu comprendre autrement le lgislateur et la
lgislation sociale. Serait-ce une oeuvre bien digne d'un Dieu que la
cration d'un instinct social qui n'aurait pour fin que de faire brouter
en commun une race de bipdes sur un sillon fauch en commun, afin que
la mort, fauchant  son tour cette race ruminante  gerbes plus
paisses, engraisst de gnrations plus fcondes ces mmes sillons?

Si l'homme de l'humanit ne cultivait que le bl, et ne multipliait que
pour la mort, sur l'corce de cette plante, le regard de la Providence
divine daignerait-il seulement y tomber?

tez la vertu du plan divin du Lgislateur suprme,  quoi bon avoir
donn une me  ce troupeau? Il suffirait de lui avoir donn une
mchoire.

Voil cependant la lgislation de J.-J. Rousseau!


XIII

Et la souverainet, dont ce philosophe parle tant, sans pouvoir la
dfinir, parlons-en  notre tour.

Qu'est-ce, selon lui et ses disciples, que la souverainet, cette
rgulatrice absolue et ncessaire de toute socit politique?

C'est, selon la meilleure de ces innombrables dfinitions, la volont
universelle des tres associs.

Mais, rpondrons-nous aux sophistes, indpendamment de ce que cette
volont, suppose unanime, n'est jamais unanime, qu'il y a toujours
majorit et minorit, et que la supposition d'une volont unanime, l o
il y a majorit et minorit, est toujours la tyrannie de la volont la
plus nombreuse sur la volont la moins nombreuse;

Indpendamment encore de ce que le moyen de constater cette majorit
n'existe pas, ou n'existe que fictivement;

Indpendamment enfin de ce que le droit de vouloir, en cette matire si
ardue et si mtaphysique de lgislation, suppose la capacit relle de
vouloir et mme de comprendre, capacit qui n'existe pas au mme degr
dans les citoyens;

Indpendamment de ce que ce droit de vouloir, juste en matire sociale,
suppose un dsintressement gal  la capacit dans le lgislateur, et
que ce dsintressement n'existe pas dans celui dont la volont
intresse va faire la loi;

Indpendamment de tout cela, disons-nous, si la souverainet n'tait que
la volont gnrale, cette volont gnrale, modifie tous les jours et
 toute heure par les nouveaux venus  la vie et par les partants pour
la mort, ncessiterait donc tous les jours et  toute seconde de leur
existence une nouvelle constatation de la volont gnrale, tellement
que cette souverainet,  peine proclame, cesserait aussitt d'tre;
que la souverainet recommencerait et cesserait d'tre en mme temps, 
tous les clignements d'yeux des hommes associs, et qu'en tant toujours
en problme la souverainet cesserait toujours d'tre en ralit?

Qu'est-ce qu'un principe pratique qui ne peut exister qu' condition
d'tre abstrait, et qui s'vanouit ds qu'on l'applique?

Or la souverainet ne peut tre une fiction, puisqu'elle est charge de
rgir les plus formidables des ralits, les intrts, les passions et
l'existence mme des peuples.


XIV

Toutes les autres dfinitions que J.-J. Rousseau et ses disciples font
de la souverainet ne mritent pas mme l'honneur d'une rfutation;
celle-ci tait spcieuse, les autres ne sont pas mme des sophismes,
elles ne sont que des paradoxes. C'est plus haut, c'est plus profond
qu'il faut, selon nous, dcouvrir et adorer la vritable souverainet
sociale.

Cherchons.


XV

La socit est-elle ou n'est-elle pas de droit divin?

En d'autres termes, la sociabilit humaine, qui ne peut exister sans
souverainet, n'est-elle pas une cration de Dieu prexistant et
coexistant avec l'homme sociable?

Trs-videmment oui! L'homme a t cr par Dieu un tre essentiellement
sociable, tellement sociable que, s'il cesse un moment d'tre sociable,
il cesse d'exister; l'tat de socit lui est aussi ncessaire pour
exister que l'air qu'il respire ou que la nourriture qui soutient sa
vie. Par tous ses instincts, par tous ses besoins, par toutes ses
conservations, par toutes ses multiplications, par toutes ses
perptuations de vie ici-bas, l'homme a besoin de la socit, comme la
socit a besoin de la souverainet. Contemplez la nature.

L'homme en a besoin mme pour natre et avant d'tre n. Si Dieu avait
voulu que l'homme naqut et vct isol, il l'aurait fait enfant de la
terre ou de lui-mme, sans l'intervention mystrieuse des sexes, et sans
l'intervention fconde de ce second crateur qu'on nomme l'amour, et qui
est la premire et la plus irrsistible sociabilit des lments et des
mes.

Il l'aurait fait natre dans toute sa force, dans le dveloppement
accompli de ses facults physiques et morales, sans aucune de ces
gradations de l'ge, sans aucune de ces impuissances, de ces faiblesses,
de ces ignorances de l'enfant nouveau-n, qui condamne le nouveau-n 
la socit de la mre, ou  la mort, si la mre lui refuse la mamelle,
si le pre lui refuse la protection, la nourriture pour subsister; et,
quand la mamelle tarit pour l'enfant, la mre, elle-mme, que
deviendrait-elle avec son enfant sur les bras, sans la socit du pre,
que l'amour conjugal et que l'amour paternel attachent par un double
instinct de vertu dsintresse  ces deux mmes tres dpendants de
lui?

La mre et le pre vieillis et infirmes par l'usure du temps, devenus
incapables de se nourrir et de se protger eux-mmes, que
deviendraient-ils si les enfants, dnus, comme ceux que suppose
Rousseau, de tout spiritualisme, de toute reconnaissance, de toute pit
filiale, cessaient de former avec les auteurs de leurs jours la sublime
et douce socit de la famille?

Voil donc dans cette trinit du pre, de la mre, de l'enfant,
ncessaires les uns aux autres sous peine de mort, la preuve vidente
que la sociabilit et l'humanit, c'est un mme mot.

Or, comme la souverainet, c'est--dire l'autorit et l'obissance sont
deux conditions, absolues aussi, de toute socit grande et petite,
voil donc la preuve vidente que _la souverainet, c'est la nature_.

Ce n'est l ni une convention dlibre sans langue et sans
raisonnement, ni un droit de la force toujours contre-balance par cent
autres forces, ni une aristocratie sans corporations, sans hrdit,
sans anctres, ni une dmocratie sans galit possible, qui ont pu
inventer et proclamer cette souverainet chimrique de J.-J. Rousseau.

C'est la nature: elle seule tait assez rvlatrice des lois sociales
pour inculquer  l'humanit cette condition de son existence; elle seule
tait assez puissante pour faire obir cette humanit, goste et
toujours rvolte,  cette dure condition naturelle de la sociabilit
qu'on nomme souverainet. Or, comme la nature, c'est l'oracle du
Crateur, par les instincts propres  chacune de ses cratures, la
souverainet, c'est donc Dieu!

Pourquoi chercher dans les dfinitions quintessencies et amphigouriques
des coles le principe de la souverainet? Le principe, c'est Dieu, qui
a voulu que l'homme sociable et perfectible dveloppt comme un
magnifique spectacle devant lui ce phnomne matriel, et surtout
intellectuel, et encore plus moral, de la socit; et c'est la nature,
interprte de Dieu, qui a donn  l'homme dans tous ses instincts le
germe de toutes ses lois et la condition absolue de cette souverainet
sans laquelle aucune socit ne subsiste, parce qu'aucune loi n'est
obie.

La vritable autorit sociale, qu'on appelle souverainet, est donc
divine; divine, parce qu'elle est naturelle.

Voil la souverainet, voil l'autorit morale, voil l'obissance
obligatoire, voil les titres et la sanction de la loi.

Religion inne, dans ce systme la socit mrite ce vrai nom, car elle
relie les hommes entre eux, et les agglomrations d'hommes  Dieu! Bien
obir, c'est honorer l'auteur de toute obissance; bien gouverner, c'est
reflter Dieu dans les lois; bien dfendre les lois, les gouvernements
et les peuples, c'est tre le ministre de la nature et de la divinit.
La vraie souverainet, c'est la vice-divinit dans les lois.


XVI

Et qu'est-ce que les gouvernements?

Les gouvernements sont la souverainet en action, le mcanisme social
par lequel cette souverainet, divine dans son essence, humaine dans ses
moyens, s'exerce sur les groupes plus ou moins nombreux dont les
socits se composent: familles d'abord, tribus aprs, peuplades
ensuite, confdrations ou monarchies de mme origine enfin. Peu importe
que la souverainet soit multiple, comme dans les rpubliques, ou une,
comme dans les monarchies absolues, ou mixte, comme dans les royauts
limites, ou reprsentative, comme dans les pouvoirs lectifs: pourvu
que la souverainet y soit obie, le gouvernement existe et la socit y
est maintenue.

Ces formes diverses et successives de gouvernement ne sont ni
absolument bonnes, ni absolument mauvaises en elles-mmes: elles sont
relativement bonnes ou mauvaises, selon qu'elles servent plus ou moins
bien la souverainet qu'elles sont charges d'exprimer et de servir;
tout dpend de l'ge, du caractre, des moeurs, des habitudes, du
nombre, du site, du climat, des limites, de la gographie mme des
peuples qui adoptent telle ou telle de ces formes de gouvernement.
Patriarcale en Orient, thocratique dans les Indes, monarchiquement
sacerdotale en Jude et en gypte, royale en Perse, aristocratique en
Italie, dmocratique en Grce, pontificale  Jrusalem et dans Rome
moderne, lective et anarchique dans les Gaules, reprsentative et
hirarchique en Angleterre, chevaleresque et monacale en Espagne,
questre et turbulente comme les hordes sarmates en Pologne et en
Hongrie, assise, immobile et formaliste en Allemagne, mobile,
inconstante, militaire et dynastique en France, la forme du gouvernement
varie partout, la souverainet jamais.

Du patriarche d'Arabie au mage de Perse, du grand roi de Perspolis au
dmagogue d'Athnes, du consul de Rome aristocratique au Csar de Rome
asservie dans le bas empire, du Csar paen au pontife chrtien
souverain dans le Capitole; de Louis XIV, souverain divinis par son
fanatisme dans sa presque divinit royale, aux chefs du peuple levs
tour  tour sur le pavois de la popularit ou sur l'chafaud o ils
remplaaient leurs victimes; des dmagogues de 1793, du despote des
soldats, Napolon, affam de trnes, aux Bourbons rappels pour empcher
le dmembrement de la patrie; des Bourbons providentiels de 1814 aux
Bourbons lectifs de 1830, des Bourbons lectifs, prcipits du trne, 
la rpublique, surgie pour remplir le vide du trne croul par la
dictature de la nation debout; de la rpublique au second empire, second
empire n des souvenirs de trop de gloire, mais second empire infiniment
plus politique que le premier, calmant dix ans l'Europe avant d'agiter
de nouveau la terre, agitant et agit aujourd'hui lui-mme par les
contre-coups de son alliance sarde, insatiable en Italie, contre-coups
qui, si la France ne prononce pas le _quos ego_  cette tempte des
Alpes, vont s'tendre du Pimont en Germanie, de Germanie en Scythie, de
Scythie en Orient, et crer sur l'univers en feu la souverainet du
hasard; de tous ces gouvernements et de tous ces gouvernants, la
souverainet, souvent dans de mauvaises mains, mais toujours prsente,
n'a jamais failli; c'est--dire que la souverainet, instinct
conservateur et rsurrecteur de la socit naturelle et ncessaire 
l'homme, n'a pas t clipse un instant dans l'esprit humain.

On a pu proclamer tour  tour le rgne du pre de famille, le rgne du
chef de tribu, le rgne de la majorit dans les nations dlibrantes
sans magistrats hrditaires, le rgne du sacerdoce dans les
thocraties, le rgne des grands dans les aristocraties, le rgne des
rois dans les monarchies, le rgne des chefs temporaires dans les
rpubliques, le rgne du peuple dans les dmocraties, le rgne des
soldats dans les rgimes de force, le rgne mme des dmagogues dans les
dmagogies, le pire des rgnes selon Corneille; mais la souverainet
administre par des mains intresses, perverses, violentes,
tyranniques, anarchiques, mme infmes, tait encore la souverainet,
c'est--dire l'instinct social condamnant les hommes  vivre en socit
imparfaite, mme dtestable; par la loi mme de la ncessit: LA
SOUVERAINET DE LA NATURE.


XVII

Ce besoin divin de la souverainet administre par des gouvernements
plus ou moins parfaits, est le travail le plus persvrant de
l'humanit, ce qu'on appelle la civilisation, ou le perfectionnement des
conditions sociales, le progrs; travail pnible, lent, quelquefois
heureux, souvent du, plein d'illusions, d'utopies, de dceptions, de
rvolutions ou de contre-rvolutions, selon que les peuples et leurs
lgislateurs s'loignent ou se rapprochent davantage dans leurs lois
prcaires des lois non crites de la nature sociale rvles par Dieu
lui-mme  l'humanit.

Les gouvernements font les lois.

Qu'est-ce donc que les lois?

Les lois sont des rglements obligatoires promulgus par les
gouvernements pour faire vivre les socits nationales en ordre plus ou
moins durable, en justice plus ou moins parfaite, en moralit plus ou
moins sainte entre eux.

Plus les lois sont obies, c'est--dire capables de maintenir en ordre
la socit nationale, plus elles sont conformes  la souverainet de la
nature, qu'elles ont pour objet de manifester et de maintenir pour
conserver aux hommes les bienfaits de la socit.

Plus les lois renferment de justice, c'est--dire de conscience et de
rvlation des volonts de Dieu par l'instinct, plus elles sont vraies,
utiles, obies par les peuples qui les adoptent pour rgle.

Plus les lois s'lvent au-dessus des simples rapports rglementaires
d'homme  homme jusqu'au rapport de l'homme spiritualis avec Dieu, plus
elles sont ce qu'on appelle morales, plus elles ennoblissent,
sanctifient, divinisent la socit.

Ces trois caractres de la loi, la rgle, la justice, la moralit, sont
donc les degrs successifs par lesquels la socit politique se fonde et
s'lve d'abord par l'ordre, se lgitime ensuite par la justice,
s'accomplit enfin par la moralit.

Ainsi d'abord ordre entre les hommes, sans quoi la socit elle-mme
s'vanouit.

Justice entre les hommes, sans quoi la socit n'est que tyrannie.

Spiritualisme, moralit dans les lois, pour que la civilisation ne soit
pas seulement matrielle, mais vertueuse, et pour que l'me de l'homme
ne progresse pas moins que sa race prissable dans une civilisation
vraiment divine et indfinie sur cette terre, et au del de cette terre.

Voil les trois caractres de la loi!

Qu'il y a loin de cette lgislation marque du sceau de la vertu, de la
moralit, de la divinit,  cette lgislation toute utilitaire, toute
mcanique, toute matrielle et toute cadavreuse du _Contrat social_ de
J.-J. Rousseau et de ses disciples! Dans ce systme il y a contrat entre
les hommes et leurs besoins physiques; dans notre systme,  nous, il y
a contrat entre l'homme et Dieu. Votre lgislation finit avec l'homme,
la ntre se perptue et se divinise indfiniment  travers les
ternits.

Ce n'est donc pas la question de savoir laquelle de vos lois est plus
monarchique ou plus rpublicaine, plus autocratique ou plus
dmocratique, mais laquelle est plus imprgne de rgle inne, de
justice divine, de moralit suprieure  l'abjecte matrialit des
intrts purement physiques de l'espce humaine.

En un mot, selon vous, les meilleures lois sont celles qui contiennent
le plus d'utilits.

Selon nous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus de
vertus!

Il y a un monde entre ces deux systmes.

Lisez le _Contrat social_, et demandez-vous, en finissant la lecture, si
vous vous sentez une vertu de plus dans l'me aprs avoir lu.

Lisez les lgislations de Confutze, de l'Inde antique, du christianisme
sur la montagne, de l'islamisme mme dans le Coran, et demandez-vous si
vous ne vous sentez pas soulev d'autant de vertus de plus au-dessus de
la lgislation du _Contrat social_ et de la civilisation matrialiste de
nos temps, qu'il y a de distance entre l'gosme et le sacrifice, entre
la machine et l'me, entre la terre et le ciel.

Voil notre civilisation: la vtre broute, la ntre aime; choisissez!


XVIII

De ces lois promulgues par les gouvernements, expression diverse de la
souverainet de la nature, les unes sont purement rglementaires,
accidentelles, circonstancielles, passagres comme les besoins, les
temps, les intrts fugitifs des nations; les autres, et en trs-petit
nombre, sont ce que l'on appelle organiques, c'est--dire rsultantes de
l'organisation mme de l'homme, et ncessaires  l'homme en socit,
quelque gouvernement du reste qu'il ait adopt pour vivre en
civilisation.

Les prceptes de ces lois organiques, qui sont les mmes en principe
chez tout ce qui porte le nom de peuple, sont les lois qui concernent la
vie, la famille, la proprit, l'hrdit, le gouvernement, la morale,
la religion, la dfense de la patrie, hritage commun  toutes les
nations, les conditions du travail et d'alimentation, le secours du
riche  l'indigent, la mutualit des devoirs, l'ducation,
l'application de la justice, l'expiation des crimes ou des actes
attentatoires  la socit qui est la vie de tous, et que tous appellent
crimes.

Voulez-vous avoir la nomenclature sommaire, et cependant complte, de
toutes ces lois organiques manes pour ainsi dire du Lgislateur
suprme: la nature de l'homme? Lisez les dcalogues antiques des
lgislations primitives profanes et sacres. C'est l que vous voyez et
que vous entendez la souverainet de la nature, s'exprimant par ces lois
instinctives qui rvlent le Crateur de l'homme sociable dans les
prescriptions ncessaires  toute socit politique.

Quel est le premier besoin de l'homme venu  la vie? C'est le besoin de
conserver la premire de ses proprits, la VIE. Aussi la dfense de
tuer et le droit de rprimer et de punir celui qui tue sont-ils placs
en tte de toute lgislation sociale: TU NE TUERAS PAS. Cette proprit
de la vie par celui qui la possde est tellement instinctive, unanime et
de droit divin, puisqu'elle est d'inspiration de la nature, que vous ne
trouvez pas une lgislation primitive ou un code moderne o elle ne soit
crite  la premire page. L'instinct dit: Je veux vivre; la nature
dit: Tu as le droit de vivre; la loi dit: Tu vivras. C'est le dcret de
la souverainet de la nature, et, en l'crivant dans ton droit de vivre,
elle a crit en mme temps ta destine d'tre sociable: car, sans la
socit naturelle, tu ne vivrais pas, et, sans la socit lgale, tu
aurais bientt cess de vivre.

La dfense du meurtre est donc la premire des lois rvles par la
souverainet de la nature.

Si tu fais mourir, tu mourras, est la premire aussi des lois crites
par la souverainet sociale. C'est donc de droit divin que l'homme vit,
et c'est de droit divin qu'il s'est group en socit pour vivre.


XIX

De ce droit divin de vivre rsulte pour lui le droit d'exercer, sous la
garantie de la socit, tous les autres droits indispensables  son
existence.

Le second de ces droits, c'est le droit de s'approprier toutes les
choses ncessaires  son existence, sous la garantie de la socit, qui
doit la mme inviolabilit  tous ses membres. De l, les lois sociales
sur la proprit, lois sans lesquelles l'homme ne pourrait subsister que
de crimes. Or, comme le crime serait mutuel, l'homme cesserait
promptement d'exister.

La proprit, et la proprit individuelle, est un des dcrets du droit
divin, sur lesquels la philosophie, si drisoirement nomme socialiste,
de J.-J. Rousseau, a rpandu dans ces derniers temps le plus de
tnbres, le plus de paradoxes, le plus de sophismes destructeurs de
toute socit, et par consquent de toute humanit sur la terre. C'est
l que l'insurrection de l'ignorance et de la dmence contre la
souverainet de la nature a t et est encore le plus blasphmatoire de
la socit politique. On dirait que l'excs mme d'vidence du droit de
proprit a aveugl, en les blouissant, ces insurgs contre la nature
qu'on appelle _socialistes_, sans doute comme on appelait  Rome les
destructeurs d'empires du nom des nations qu'ils avaient ananties.

Remettons sous les yeux des hommes de bon sens, riches, pauvres,
indigents mme, la vrit sur ce mystre sacr des lois de la proprit.
Jamais la souverainet de la nature n'a parl plus clairement que dans
cette rvlation instinctive qui dit  l'homme par tous ses besoins: Tu
possderas, ou tu mourras.


XX

L'homme physique est un tre qui ne subsiste que des lments qu'il
s'approprie dans toute la nature en venant au monde et en s'y
dveloppant jusqu' la mort. C'est l'tre propritaire et hrditaire
par excellence; sitt qu'il cesse de s'approprier toute chose autour de
lui, avant lui, aprs lui, il cesse d'exister.

Embryon, il s'approprie dans le sein de sa mre la vie occulte et
germinante dont il forme ses organes appropriateurs avant de paratre au
jour. En paraissant  la lumire, et avant de pouvoir exercer ses
organes, il s'approprie par sa bouche et par ses deux mains les
mamelles, ces sources de vie, prissant  l'instant si on le dpossde
de ce lait qui lui appartient, car il a t filtr pour lui dans les
veines de la femme.

Il s'approprie une partie de l'espace, dans une part  lui destine par
la mesure de ses membres qui le remplissent, et qui lui appartient, en
s'agrandissant,  la mesure de ses bras, de ses pas, de ses mouvements
dans le nid; et, s'il en est dpossd, il prit touff, faute de place
au soleil.

Il s'approprie, par l'acte mme de la respiration, l'air ncessaire au
jeu de ses poumons et  la circulation de son sang, et, si on l'en
dpossde, il touffe, il meurt expropri de sa part d'air respirable.

Il s'approprie la chaleur du sein maternel ou du soleil qui vivifie tout
ce qu'il claire, ou du feu qui sort de l'arbre pour suppler le soleil
absent, et il meurt s'il est dpossd de tout calorique, partie oblige
de son existence.

Il s'approprie, en ouvrant les yeux, la lumire, sans laquelle ses mains
et ses pieds deviennent inutiles  sa subsistance et  ses mouvements,
et il languit dpossd de sa part au jour.

Il s'approprie les fruits de l'arbre, l'herbe des sillons, la chair des
animaux, nourriture sanglante, presque criminelle, et, si on l'en
exproprie, il meurt dpossd de sa part  l'alimentation ncessaire 
la vie, convive affam chass du banquet terrestre; et ce banquet mme
tarit pour tous les convives: car, si la terre n'est pas possde par
celui qui l'ensemence et la moissonne, nul n'a intrt  la cultiver et
 l'ensemencer. Morte la proprit, morte la terre; morte la terre,
morte l'humanit!

Les communistes sont donc tout innocemment les meurtriers en masse de la
race humaine. Il ne faut pas les exterminer comme meurtriers, il faut
les plaindre et les rprimer comme suicides. Leur crime n'est
qu'ignorance, leur crime mme n'est qu'utopie, c'est de la vertu en
dlire; mais le dlire de la vertu n'a pas des effets moins funestes que
celui du crime.

Cette contagion a possd Platon, les premiers conomistes populaires,
affams de l'cole no-chrtienne, les sectaires musulmans de la
Caramanie et de la Perse, les anabaptistes allemands, ivres de sang et
de rves, et enfin les philosophes proltaires de nos jours, insenss
de misre, vivant du travail industriel, et demandant l'extinction du
capital pour multiplier le revenu, l'anantissement du travail pour
multiplier le salaire, et l'galit du salaire pour galiser l'oisivet
avec le travail!

 esprit humain! jusqu'o peux-tu descendre quand l'esprit d'utopie
prtend se substituer  l'esprit de bon sens, et inventer une
souverainet de l'absurde en opposition avec la souverainet de
l'instinct!

Il faudrait des volumes pour numrer toutes les choses physiques et
morales qui forment l'inventaire des proprits physiques et morales
ncessaires  la vie de l'humanit; ce sont ces choses qui ont fait de
l'homme, en comparaison des autres tres qui ne possdent que ce qu'ils
drobent, le premier des tres, L'TRE PROPRITAIRE, le plus beau nom de
l'homme!


XXI

Mais si la proprit individuelle est une loi aussi naturelle et aussi
ncessaire  l'espce humaine que la respiration, l'hrdit, qui n'est
que la proprit de la famille continue aprs l'individu, n'est pas
moins indispensable  la famille.

Si donc la famille, comme nous l'avons dmontr, est ncessaire  la
continuation de l'espce, l'hrdit, sans laquelle il n'y a pas de
famille, est donc de souverainet naturelle, de droit divin, de
sociabilit absolue.

Supposez, en effet, que le pre en mourant emporte avec lui tout son
droit de proprit dans la tombe, et que la proprit soit viagre dans
le chef de cette socit naturelle de la famille; le pre mort, que
devient l'pouse, la veuve, la mre? Que deviennent les fils et les
filles? Que deviennent les aeux survivants? les vieillards, les
infirmes, les incapacits touchantes du foyer et du berceau? L'expulsion
du toit et du champ paternels, la mendicit aux portes des seuils
trangers, la glane dans le sillon sans coeur, le vagabondage  travers
la terre, la couche sous le ciel et sur la neige, la sparation des
membres errants de la mme chair, le dchirement de tous ces coeurs qui
ne faisaient qu'un, la destruction de la parent, cette patrie des mes,
cet asile de Dieu prpar, rchauff, perptu pour la famille; les
moeurs, l'ducation des enfants, la pit filiale et la reconnaissance
du sang pour la source d'o il a coul et qui y remonte par la mmoire
en action qu'on appelle tendresse des fils pour leur pre et leur mre;
tout cela (et c'est tout l'homme, toute la socit), tout cela,
disons-nous, prit avec l'hrdit des biens dans la loi. Sans
l'hrdit la proprit n'est plus qu'un court gosme, un usufruit qui
laisse prir la meilleure partie de l'homme, l'avenir!

Ces philosophes  rebours qui proclament que _la proprit, c'est le
vol_, et l'hrdit un privilge, volent en mme temps  l'homme la
meilleure partie de l'homme, la perptuit de son existence, et
constituent au profit de leur viagret jalouse et personnelle le
privilge du nant.

Si de telles lgislations taient adoptes sur parole par les
proltaires du socialisme, il ne resterait aux veuves, aux orphelins,
aux pres et aux mres survivants qu' adopter le suicide en masse aprs
la mort du propritaire, et de se coucher sur le bcher du chef de la
famille pour prir au moins ensemble sur les cendres du mme foyer!

Les gouvernements n'ont t institus que pour dfendre la proprit et
l'hrdit des biens contre le pillage universel ou priodique, qui
commence par des sophismes et qui finit par des jacqueries.

La souverainet de la nature dit  l'homme: Tu seras propritaire, sous
peine de mort de l'individu; et la souverainet de la nature dit  la
proprit: Tu seras hrditaire, sous peine de mort de la famille;
enfin, la souverainet de la nature dit  la socit: Tu seras
hrditaire sous peine de mort de l'humanit. La loi vengeresse des
attentats du sophisme contre ces dcrets de la nature, c'est la mort de
l'espce. Je n'ai pas seulement cr les pres, fait dire le sage
persan au Crateur, j'ai cr les fils et les gnrations des fils sur
la terre. L'hrdit est la proprit des fils; les lois doivent la
garder plus jalousement encore que celle des pres, car ces possesseurs
ne sont pas encore ns pour la dfendre eux-mmes. Il faut leur rserver
leur part des biens qui leur appartiennent par droit de temps.


XXII

Mais si la souverainet de la nature, dont les dcrets se manifestent
par la ncessit, proclame clairement la loi de la proprit et celle de
l'hrdit des biens, cette loi naturelle n'est ni aussi claire ni aussi
unanime en ce qui concerne la part plus ou moins gale dans laquelle la
proprit hrditaire doit se diviser entre les veuves, les fils, les
filles, les enfants, les parents du chef de la famille.

On cherche encore avec une certaine hsitation, balance entre des
raisons contraires et trs-douteuses, si ces parts des survivants dans
l'hritage doivent tre gales, presque gales, ou tout  fait ingales;
on se demande si le droit de tester, ce despotisme absolu du
propritaire, qui est aussi le supplment de l'autorit paternelle, si
ncessaire au gouvernement de la famille, doit exister sans contrle de
l'tat et de la loi des partages. On se demande si le droit d'anesse,
cette espce de jugement de Dieu, qui tire au sort la proprit, ce
droit du premier occupant dans la vie, doit tre la loi de l'hrdit.
On se demande si les sexes doivent faire des diffrences dans la loi de
partage; si les filles, par leur tat de faiblesse et de minorit,
espce d'esclavage attribu par la nature  la femme, doivent possder
des proprits territoriales qu'elles ne peuvent pas assez dfendre. On
se demande si, quand l'tat de mariage les fait suivre forcment hors du
foyer de la famille un matre ou un poux qui les assujettit  son
empire, elles doivent emporter dans des familles trangres la proprit
hrditaire de leur propre famille. On se demande si les fils ns aprs
l'an du lit paternel, doivent tre dshrits de tout ou d'une partie
par le droit d'anesse qui les prime dans la vie.

Les titres de ces divers survivants  la totalit ou  des proportions
quitables d'hritage sont divers, opposs, contests, affirms,
contradictoires, sujets  des controverses incessantes,  des
lgislations aussi varies que les climats, les natures de proprits,
les monogamies ou les polygamies, les religions ou les lois civiles,
les aristocraties ou les dmocraties.

Rien n'est plus difficile que de statuer sur cette unit de l'hrdit,
ou sur cette rpartition de l'hrdit entre les porteurs d'un mme
titre devant la famille, devant l'galit, devant Dieu. Ici la
souverainet de la nature ne parle pour ainsi dire plus intelligiblement
aux lgislateurs. C'est la socit politique, diverse dans ses formes,
qui prend la parole et qui parle seule.

Une fois le principe de proprit et celui d'hrdit admis par leurs
ncessits et leurs vidences, le principe, infiniment moins vident,
infiniment moins absolu, de l'unit ou de la division de l'hritage,
flotte au gr du temps, des moeurs, des formes monarchiques,
aristocratiques, dmocratiques, dmagogiques de la socit nationale.

Ce n'est pas seulement la nature, ce n'est pas seulement la justice
inne qui fait la loi: c'est l'utile, c'est l'intrt politique de la
forme sociale dans laquelle la proprit hrditaire est distribue
entre un et plusieurs, entre plusieurs et tous; c'est l'ingalit ou
l'galit de partage correspondant  l'galit ou  l'ingalit des
droits civils,  la souverainet d'un seul, ou  la souverainet de
plusieurs, ou  la souverainet de tout le peuple. Le juste et l'utile
font ou dfont, selon les lieux, l'hrdit. L'hrdit des biens dans
la famille est en gnral la mesure correspondante de l'hrdit de
l'tat, ou de l'hrdit des castes, ou de l'hrdit des enfants, ou de
l'hrdit mme des trnes.

L'ge patriarcal, souverainet paternelle absolue, mais providentielle,
du pre, premire image de la souverainet paternelle de Dieu, pre
universel de toute race, admet partout le droit d'anesse dans
l'hrdit, ou le droit absolu de tester en faveur du favori, du
Benjamin du pre; le pre se continue dans celui que Dieu lui a envoy
le premier, ou dans celui qu'il a choisi pour son bien-aim parmi ses
frres. L'homme mort, sa volont ne meurt pas: elle revit dans l'an,
ou dans le plus chri, ou dans le plus capable de sa race.

Ce droit d'anesse, contre lequel l'galit moderne s'est si
nergiquement prononce, et qu'elle a effac presque totalement de son
code en France, n'a pas t si compltement effac encore chez les
autres peuples, orientaux ou europens, rpublicains ou monarchiques.
Il ne le sera vraisemblablement jamais.

Le peuple, plus il est peuple, c'est--dire plus il est gouvern par les
instincts de la nature, tient  ce droit d'anesse avec plus de tnacit
que l'aristocratie elle-mme. Le peuple trompe presque constamment la
loi franaise de l'galit des partages, en privilgiant les ans de
ses enfants sur les puns, ou les fils sur les filles. Le pre de
famille veut ainsi conserver, malgr la loi, la souverainet naturelle
en l'exerant encore aprs lui; il veut perptuer, autant qu'il est en
lui, sa famille et son nom, en laissant dans les mains d'un chef de
maison la maison, le domaine, la richesse relative de la royaut
domestique, qui constate la suprmatie de la famille dans la contre, au
lieu de distribuer entre un grand nombre des parcelles de fortune que la
moindre catastrophe dissipe en poussire en tant de mains. Un second, un
troisime partage finissent par rduire au proltariat ou  l'indigence
la famille. Le peuple aime ainsi  concentrer la fortune de la famille
dans une seule branche, plus solide, plus durable, qui sert  relever
celles qui flchissent,  donner asile et secours aux autres enfants
quand les vicissitudes de la vie viennent  les rduire  la misre et
 la honte. On a beau faire, la famille est aristocratique parce qu'elle
aspire, par sa nature,  durer, et que rien ne dure que ce qui est
hrditaire. Cet instinct du pre de famille, dans la dmocratie mme,
prvaut sur les abstractions philosophiques qui ne voient que
l'individu. L'abstraction dit  l'individu: L'galit du partage est ton
droit; la nature dit au pre de famille: La conservation de la famille
est ton devoir; efforce-toi de la perptuer et de la fortifier, en
constituant frauduleusement, s'il le faut, une part d'hrdit
conservatrice dans l'an de tes fils.


XXIII

Mais  considrer la chose, mme philosophiquement, cette galit des
partages change d'aspect, selon qu'on se place  l'un de ces trois
points de vue trs-diffrents:

L'individu,

La famille,

L'tat.

La rvolution franaise, trop irrite contre les excs de la loi
d'anesse, ne s'est place qu'au premier point de vue: l'individu.

De ce point de vue de l'individu abstrait et isol que l'on a appel les
droits de l'homme, elle a dit, et elle a d dire: Les partages seront
gaux, car l'homme est gal  l'homme, et tous les enfants ont le mme
droit  l'hritage du pre. Vrit ou sophisme, il n'y avait rien 
rpondre au premier aperu  cet axiome, du moment qu'on admettait pour
convenu cet autre axiome trs contestable: L'homme est gal  l'homme
devant le champ; l'enfant plus avanc en ge et en force est gal 
l'enfant nouveau venu, dnu d'annes, de force, d'ducation,
d'exprience de la vie; l'enfant du sexe faible et subordonn par son
sexe mme est gal  l'enfant du sexe fort, viril et capable de dfendre
l'hritage de tous dans le sien; l'enfant inintelligent est gal 
l'enfant dou des facults de l'esprit et du coeur, privilgi par ces
dons de la nature; l'enfant vicieux, ingrat, rebelle, oisif, drgl,
est gal au fils tendre, respectueux, obissant, actif, premier sujet du
pre, premier serviteur de la maison, etc., etc. Or autant d'axiomes
pareils, autant de mensonges.

La rvolution franaise, dans sa lgislation abstraite, a donc profess
en fait autant de mensonges que de principes, en supposant l'galit des
titres de capacit, d'intelligence, de vertu filiale, c'est--dire de
droits gaux entre les enfants. L'galit de parts dans l'hritage des
biens du pre est donc un sophisme devant la nature; aussi l'instinct
dans toutes les nations a-t-il protest contre l'utopie de J.-J.
Rousseau et de ses disciples. La rvolution franaise, elle-mme, n'a
pas tard  revenir sur ses pas dans la voie de la nature et de la
vrit; elle a modifi sa loi d'hrdit en concdant aux pres, dans
leur testament, le droit de privilgier dans une certaine proportion les
premiers ns ou les privilgis de leur coeur parmi leurs enfants.


XXIV

Si l'on considre au contraire les lois relatives au partage de
l'hritage du point de vue de la famille, au lieu de le considrer du
point de l'individu, la question change de face, et la concentration de
la plus grande partie des biens dans la main des premiers ns, ainsi que
la permanence d'une partie des biens dans la mme famille sous le nom de
_majorat_, qui n'est qu'un second droit d'anesse, deviennent le droit
commun dans tous les pays o la monarchie se perptue et s'affermit
elle-mme par des institutions plus ou moins aristocratiques. Les
familles deviennent de petites dynasties qu'on ne peut dpossder du
domaine patrimonial; le dsordre mme du fils an ne peut ruiner la
gnration qui est aprs lui, puisque la terre principale, l'_tat_,
comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est jamais saisissable; le
possesseur viager est dpossd du revenu, le possesseur perptuel (la
famille) reste investi  jamais du capital; une gnration recouvre ce
qu'une gnration a momentanment perdu. La famille est ternelle comme
l'tat.

Sans doute ce rglement de l'hritage, inalinable dans quelques-uns de
ses domaines, a de graves inconvnients, tant pour les enfants puns,
qui n'hritent que d'une faible lgitime, que pour les cranciers de
l'an, qui ne peuvent forcer le possesseur viager  aliner son
inalinable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'tat, pour
la famille, pour l'agriculture, pour les moeurs, pour la politique, dans
cette inalinabilit d'une partie du patrimoine de la famille! Une
famille ruine par les fautes ou par les malheurs d'une seule gnration
est une famille perdue pour l'tat; en perdant sa fortune stable dans
une contre, elle perd ses influences, ses patronages, ses clientles,
ses exemples, son autorit morale et politique dans le pays. Ces liens
de respect, de traditions, de dfrence, tablis entre les riches et les
pauvres d'une contre rurale, se brisent; la reconnaissance, la
considration, l'affection sculaire, qui forment le ciment moral de la
socit, se pulvrisent et s'vanouissent sans cesse; tout devient en
peu d'annes poussire, dans une contre aussi dnue d'antiquit, de
fixit. Les opinions flottent comme les moeurs; la rotation sans limite
de la fortune et des familles empche toute autorit morale de
s'tablir; la roue de la fortune, en tournant si vite, prcipite tout
dans un gosme funeste  l'ensemble; le peuple mme n'a plus ni
protection, ni centre, ni reprsentants puissants dans le pays, pour
dfendre ses droits, ses instincts, ses liberts. En dmocratisant trop
la terre, elle ruine les moeurs; en nivelant sans cesse les biens, elle
abaisse les mes.

Toutes les tyrannies aiment  diminuer les minences locales, parce que
rien ne rsiste l o rien n'a de prestige local ou d'autorit
traditionnelle sur les populations. La libert baisse  mesure que
l'galit des hritages s'lve dans la lgislation des familles. La
famille en effet est une puissance, l'individu n'est qu'un nant; l'tat
le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille dtruite
par l'galit et par la mobilit des hritages, la dynastie royale
devient facilement tyrannique; la conqute mme devient plus facile dans
un pays o l'esprit de la famille a t ananti par la dissmination
sans bornes de l'galit des biens. Voyez la Chine, le plus admirable
chef-d'oeuvre de dmocratie qui soit sur la terre; le partage gal des
biens entre les enfants y a multipli dmesurment l'espce et affaibli
dmesurment l'tat; des poignes de Tartares, o la famille est
organise en clans, en hordes, en tribus, en fodalits dynastiques, y
renversent et y possdent des empires de trois cents millions d'hommes
isols. La dmocratie chinoise a pulvris l'esprit de nationalit; en
tuant la famille elle a tu l'nergie morale de la dfense. Les Tartares
vivent du droit d'aristocratie, les Chinois meurent d'galit.


XXV

Quant  l'galit civile en elle-mme, il y a deux choses qu'on appelle
de ce nom et qu'il faut bien distinguer, si l'on veut distinguer en mme
temps ce qu'il y a de vrai, de sacr, de divin dans l'instinct de
l'homme sociable, de ce qu'il y a de paradoxal, de faux, d'injuste dans
les utopies philosophiques de Platon, de Fnelon, de J.-J. Rousseau et
des lgislateurs proltaires de ce temps-ci, qui prennent le niveau de
leur salaire pour la justice de Dieu dans la constitution de leurs
chimres.

La justice est une rvlation divine qui n'a t invente par aucun
sage, aucun philosophe, aucun lgislateur, mais que tout homme, sauvage
ou civilis, a apporte dans sa conscience humaine ou dans son instinct
organique et naturel en venant au monde, comme il y a apport un sens
invisible, le sens de la socit. Le sens de la sociabilit, c'est le
vrai nom de la justice. Sans ce sens divin de la justice, aucune socit
n'aurait pu exister une heure.

L'quit est un sens compos de deux poids gaux que Dieu a mis, pour
ainsi dire, dans chaque main de l'homme; poids au moyen desquels l'homme
pse forcment en lui-mme si tel de ces poids est gal  l'autre, et si
l'quilibre moral est tabli ou rompu entre les choses. En d'autres
termes, toute justice est pondration; si la pondration n'est pas
exacte, la conscience souffre, bon gr, mal gr, dans l'homme,
l'arithmtique divine est viole, le rsultat est faux; l'homme le sent,
Dieu le venge, le coupable lui-mme le reconnat: voil la justice.


XXVI

La justice produit naturellement l'instinct de l'galit entre les
hommes devant Dieu et devant la socit morale; c'est--dire que la
conscience dit  l'homme: L'homme, ton semblable, a les mmes droits
moraux que toi devant le mme pre, qui est Dieu, et devant la mme
mre, qui est la socit gnratrice et conservatrice de l'humanit tout
entire. Dieu lui doit la mme part de sa providence, puisqu'il l'a cr
avec la mme part de son amour; la socit lui doit la mme part de sa
justice, puisqu'elle lui impose, proportionnellement  son intelligence
et  ses forces, la mme part de ses charges, de ses sacrifices, de ses
lois dans l'ordre moral.

De l l'galit de protection des lois humaines comme des lois divines
entre tous les hommes qui ont invocation  faire  la providence par
l'appel  Dieu, ou  la socit sociale par l'appel  la force de la
lgalit de l'tat.

C'est ce qu'on a appel avec parfaite raison l'galit devant Dieu et
devant la loi. Point de privilge contre la rvlation divine manifeste
par l'instinct universel: la conscience. Quand bien mme l'homme
voudrait en crer, de ces privilges contre Dieu, il ne le pourrait pas:
c'est plus fort que lui, ce serait veng par lui, il trouverait
l'insurrection en lui, sa conscience,  _lui_, se rvolterait contre
_lui_: c'est fatal. Qu'est-ce donc que le remords?

La lgislation, en cela, est conforme  l'instinct. La rvolution
franaise a proclam cette justice dans la proclamation de cette galit
abstraite et divine _devant la loi_; ce qui veut dire et ce qui dit: Il
n'y a pas deux Dieux, il n'y a pas deux instincts, il n'y a pas deux
consciences, il n'y a pas deux humanits; Dieu, l'instinct, l'quit, la
loi morale, l'humanit, voient des gaux dans tous les hommes venant en
ce monde!


XXVII

Ainsi, dans le domaine spiritualiste, l'galit est la justice; donc
l'homme et l'homme sont gaux en droit spirituel et moral, et la socit
doit leur confrer cette galit, ce droit  l'quit appartenant par
gale divinit de titre  la nature, que dis-je?  l'humanit tout
entire.

Voil la rvolution franaise, voil la sublime dmocratie divine
entendue comme elle peut tre seulement entendue par les esprits
politiques  qui la dmagogie, l'esprit de radicalisme, la manie des
sophisme ou la rage suicide du nivellement impossible, qui ne serait que
l'extrme injustice, n'ont pas fauss le bon sens.

Mais la socit politique doit-elle l'galit des conditions et des
biens  tous les hommes venant dans ce monde, rois ou sujets, nobles ou
peuple, riches ou pauvres, avec l'avantage ou le dsavantage de ce qu'on
appelle le _fait accompli_? Doit-elle planer comme une Nmsis de
l'galit, la faux de Tarquin  la main, pour faucher sans cesse ce qui
dpasse le niveau uniforme du champ social? Doit-elle  chaque individu
qui nat  chaque seconde du temps, sur la terre, pour y demander de
droit divin une place gale  celle de tout autre homme, lui doit-elle,
 ce nouveau venu, de lui faire violemment cette place en dplaant ceux
qui s'en sont fait une avant lui et suprieure  la sienne? Serait-ce
une justice? Serait-ce une socit que cette rpartition incessante et
violente des rangs, des biens, des fortunes, enlevant toute scurit au
prsent, tout avenir  la possession, tout mobile au travail, toute
solidit  l'tablissement des familles, des nations, mme des
individus? Ne serait-ce pas plutt la souveraine injustice constitue
que cette galit force qui rcompenserait le travail acquis par
l'ternelle spoliation de l'galit des biens?

Et, de plus, les partisans irrflchis de cette utopie de l'galit des
biens n'ont-ils pas assez d'intelligence pour comprendre que leur
galit serait la destruction du plan divin sur la terre; que Dieu a
voulu l'activit humaine dans son plan; que le dsir d'acqurir est le
seul moteur moral de cette activit; que l'ingalit des biens est le
but, le prix, le salaire de cette activit, et que la suppression de
cette ingalit supprimant en mme temps tout travail, l'galit des
socialistes produirait immdiatement la cessation de tout mouvement dans
les hommes et dans les choses?

O serait le mobile de l'activit, si la loi sociale tait assez
insense pour dire  l'homme laborieux et conome, et  l'homme oisif et
parasite de la terre: Travaillez ou reposez-vous, produisez ou
consommez, votre sort sera le mme, et vous serez gaux devant la
misre, et je vous condamne  tre galement misrables pour vous
empcher d'tre rciproquement envieux!

Le monde s'arrterait le jour o une loi si immobile serait proclame
par les utopistes de J.-J. Rousseau. Cette politique ne pouvait natre
que sous la plume d'un proltaire affam, trouvant plus commode de
blasphmer le travail, la proprit, l'ingalit des biens, que de se
fatiguer pour arriver  son tour  la proprit,  l'aisance,  la
fondation d'une famille.

De tels hommes sont les Attilas de la Providence, car la proprit et
l'ingalit des biens sont les deux providences de la socit: l'une
procrant la famille, source de l'humanit; l'autre produisant le
travail, rcompense de l'activit humaine!--Il n'y aurait plus
d'injustice sans doute dans ces systmes; oui, parce qu'il n'y aurait
plus de justice. Il n'y aurait plus de misre; oui, parce qu'il n'y
aurait plus de pain; la famine serait la loi commune.

Voil la lgislation de ces philosophes de la faim: l'univers ptrifi,
l'homme affam, le principe de tout mouvement arrt, le grand ressort
de la machine humaine bris. L'homme content de mourir de faim, pourvu
qu'aucun de ses semblables n'ait de superflu; constitution de la
jalousie, vice dtestable, au lieu de la constitution de la fraternit,
heureuse de la flicit d'autrui, vertu des vertus!...

Je m'arrte; nous reprendrons l'Entretien sur la lgislation de J.-J.
Rousseau dans quelques jours. La mtaphysique amaigrit l'esprit et lasse
le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route.




ATLAS DUFOUR[2]

[Note 2: Nous apprenons, en envoyant ces feuilles  l'impression, que M.
Dufour, l'auteur de ces magnifiques cartes, puis avant l'ge par ce
travail surhumain de tant d'annes, vient de laisser tomber de sa main
le compas, seul instrument du salut de sa pauvre famille, et que son
seul moyen d'exister aujourd'hui est une part du prix de cet atlas qui
lui cote son infirmit prcoce. Nous esprons que cette infortune de
l'minent gographe plaidera mieux que nous en faveur d'un ouvrage rendu
plus intressant encore par le travail incomparable de l'illustre
graveur Dyonnet.]

PUBLI PAR ARMAND LE CHEVALIER.


Nous n'avons jamais jusqu'ici admis une annonce intresse dans les
pages de ce Cours, qui n'est pas un journal commercial, mais une oeuvre
priodique, destine  former des volumes de bibliothque; nous
contrevenons aujourd'hui, pour la premire fois,  cette habitude, et
nous dclarons sincrement  nos lecteurs que, bien loin de cder en
cela  la complaisance envers l'auteur et le possesseur de ce magnifique
atlas, fondement et illustration de toute grande bibliothque, c'est
nous-mme qui avons pri M. Le Chevalier, dans l'intrt de la science
et des lettres, de permettre la mention de ce monument exceptionnel dans
notre recueil.

Nous l'avons fait dans une double intention.--Premirement, pour
rpandre par notre publicit de famille l'ouvrage gographique le plus
ncessaire  toutes les tudes lmentaires ou transcendantes des
savants ou des ignorants en cette matire.--Secondement, pour servir et
pour honorer le nom ami de M. Le Chevalier, qui n'a cherch pendant
toute sa vie d'autre illustration que l'estime, et d'autre rcompense
que l'utilit, l'utilit souvent ingrate, mais qui finit toujours par
tre apprcie  la mesure de ses services.

Les services que rend la gographie  la civilisation de l'esprit sont
immenses. Sans gographie l'histoire n'existe pas, la politique est
aveugle, la guerre ne sait ni attaquer ni dfendre, la paix ignore sur
quels fleuves, sur quelles mers, sur quelles montagnes il faut
construire ses forteresses ou asseoir ses limites; la navigation ne peut
se servir de ses boussoles, le commerce s'gare sur les ocans, inhabile
 dcouvrir quelles sont les productions ou les consommations qu'il doit
emprunter ou porter aux climats divers dont il ne connat ni la route,
ni les richesses, ni les besoins, ni les langues, ni les moeurs, ni les
philosophies, ni les religions. Les littratures, au lieu de se
contrler et de se fondre par le contact et par la comparaison, restent
dans l'isolement rciproque, qui perptue les prjugs, les antipathies,
l'ignorance mutuelle. L'humanit tout entire, qui tend  l'unit pour
que chacune de ses dcouvertes profite  l'ensemble, manque de ce grand
instrument de perfectionnement et de communication qui unifie et grandit
l'homme,--on peut mme dire qui grandit la terre elle-mme, car, sans la
passion gographique qui illumina Colomb de ses pressentiments, o
serait l'Amrique? Et sans les gographes, successeurs et mules de
Colomb, o serait l'Australie, germe d'un cinquime monde?

Mais c'est la politique surtout qui doit vivre, les yeux sur un tel
atlas.

La politique est de plus en plus la passion de ce sicle; elle doit
tre aujourd'hui, par ncessit, la science de tout le monde. Les
vnements, qui ne remuaient jadis que de petits territoires contigus 
la France, remuent en ce moment le globe tout entier; comment juger avec
connaissance de cause ces vnements, sans en connatre la scne et les
acteurs?

Nous avons une arme en Chine, nous avons une expdition en Cochinchine;
nous portons une escadre d'observation sur les ctes septentrionales des
tats-Unis d'Amrique, nous avons une colonie militaire en Afrique, nous
avons une arme en Syrie, nous en avons une au coeur de l'Italie, 
Rome; nous avons une expdition franaise  Tati, route gare o ne
passe aucune voile et qui ne mne  aucun but franais sur l'immensit
de ces mers futures; nous avons un tablissement arm dans un coin des
Indes orientales, triste et impuissant mmento d'un empire qui n'est
plus qu'un comptoir.

Eh bien! qu'est-ce que la Chine? o est-elle? Qu'est-ce que cette
prodigieuse population de quatre cents millions d'hommes, vivant en
monarchie et en dmocratie combines sous le gouvernement de la
capacit, tant de sicles avant qu'Alexandre essayt de fonder son
empire de dcouvertes et d'aventure en Asie, tant de sicles avant que
l'empire romain s'avant jusqu'en Thrace ou en Perse?

Quels sont nos droits, quels sont nos intrts et notre politique dans
la coopration sans titre et sans but que nous apportons  la
destruction de cette antique, vnrable et civilisatrice unit humaine
du plus vaste et du plus inoffensif empire que la terre ait jamais
port? Pourquoi prtons-nous une main complaisante, et peut-tre
meurtrire,  l'Angleterre, qui va chercher des consommateurs d'opium de
plus dans ces rgions, vendre la mort, en vendant des vices, et se
prparer des sujets de plus dans l'extrme Orient?

La gographie seule vous rpondra et rectifiera d'un coup d'oeil sur
l'atlas, aussi bien que d'un retour de conscience, la purile manie
d'aller brler et dvaster un palais imprial merveilleux, muse du
monde antrieur  Pkin!

Que penseriez-vous d'un peuple civilis qui jetterait ses manuscrits aux
flammes, et ses mdailles  la fournaise, pour prouver sa civilisation?

Qu'est-ce que la Cochinchine? qu'est-ce que le Japon, et quelle vaine
manie d'expdition, sans possessions et sans intrt, vous pousse 
aller bouleverser  coup de boulets franais ces fourmilires pacifiques
et industrieuses,  la voix de quelques propagandistes agitateurs du
monde, qui veulent imposer des moeurs europennes  des peuples qui
vivent de dogmes asiatiques?

Qu'est-ce que la Syrie, o des rixes endmiques entre des fragments de
populations aussi concasses que les cailloux d'une mosaque, ne peuvent
vous appeler  leur aide sans que leurs voisins  leur tour n'appellent
aussi  leurs secours d'autres nations protectrices de l'Occident, pour
que la domination donne aux uns ne devienne pas  l'instant la
servitude des autres, pour que les victimes d'aujourd'hui deviennent les
massacreurs de demain?

Ouvrez l'atlas, comptez ces deux cent cinquante mille Maronites, peuple
innocent, religieux, cultivateur, guerrier; groups autour de leurs
moines laboureurs, sous la protection ottomane, dans leurs milliers de
couvents, de villages, de cavernes, autour de leurs cnobites, le
croissant y a toujours respect la croix, malgr les calomnies insignes
et intresses de quelques agitateurs europens, qui prchent la guerre
 ces chrtiens de la paix.

Comptez quarante mille Druses, vritables Helvtiens du Liban, peuple
fier, industrieux, sdentaire, vivant immmorialement en fraternit avec
les Maronites dans le mme village, et en parfaite harmonie, malgr leur
culte diffrent, toutes les fois que des mdiations trangres ne leur
mettent pas les armes  la main pour dfendre leur part de nationalit
dans les mmes montagnes.

Comptez les Grecs de la cte, les juifs de Samarie, ceux de Jrusalem,
les Mutualis, amis ou ennemis de tous leurs voisins; les Ansris, tribu
nomade, se glissant entre les groupes plus enracins dans ces rochers,
les Bdouins du dsert, insaisissables par leur ternelle mobilit, les
Armniens, ces Gnevois de l'Orient, tisseurs de tapis, brodeurs de
soie, changeurs d'espces monnayes, banque vivante de tout l'Orient,
peuple qui s'enrichit d'industrie honnte, parce que l'industrie est
travail, et que le travail rgle et conserve les moeurs; peuple plus
pris d'ordre que de libert, qui ne trouble jamais l'tat par ses
turbulences, comme les Grecs de Stamboul, qui n'intrigue point avec
l'Europe et qui ne demande  l'empire ottoman que la libert de son
christianisme et la scurit de son commerce.

Comptez enfin les Arabes de Damas, reste du peuple des kalifes, race
active, chevaleresque, fanatique, sditieuse d'habitude, torride de
sang, toujours prte  prendre la torche, le poignard ou le fusil, et
dont la capitale est en frmissement continuel contre les garnisons
turques, qui ne la contiennent qu'en lui sacrifiant tous les dix ans la
tte de leur pacha.

Voil la Syrie;  moins de la dpeupler, d'y dtruire une race par
l'autre et d'y appliquer le mot de Tacite: _solitudinem faciunt_, que
voulez-vous faire? Une intervention franaise  perptuit n'y
appellerait-elle pas une intervention anglaise, un champ d'intrigue et
de bataille  perptuit; et cela pour quoi? Pour quelques centaines de
villages qui feront battre pour leurs questions de couvents et de bazars
des centaines de mille hommes europens s'entr'gorgeant sur leur flotte
et sur leur champ de bataille? Ne vaut-il pas mieux cent fois imposer
la responsabilit de l'ordre dans le Liban aux Ottomans, qui depuis
mille ans l'ont laiss chrtien, et le rendre libre et prospre en
prtant force au Grand Seigneur, libral, quelquefois faible, jamais
sciemment oppresseur?

J'ai vu moi-mme ce Liban, admirablement gouvern sous la suzerainet du
Sultan par l'mir Beschir, malheureusement sacrifi en 1840  notre
inintelligent engouement pour Mhmet-Ali d'gypte, le dmolisseur de
l'empire dont il avait reu lui-mme un empire. La solution que propose
aujourd'hui le gouvernement franais  l'Europe est videmment,  mon
avis, la meilleure: l'unit des Maronites et des Druzes sous la
vice-royaut hrditaire de la famille de l'mir Beschir, famille  la
fois maronite, arabe, druse, chrtienne, musulmane, hbraque,
clectique, rsumant en elle toutes les religions qui se disputent la
montagne, et prenant ses soldats dans chaque tribu pour imposer  toutes
l'ordre, l'galit et la paix.

Qu'est-ce que cette Italie, enfin, que vous avez hroquement purge de
ses envahisseurs trangers, par deux victoires, mais que vous laissez
conqurir aujourd'hui par des envahisseurs d'un autre sang qui
l'incorporent  une monarchie ambitieuse et prcaire, au lieu de
l'affranchir dans la libert, et de la fortifier par une confdration,
rpublique de puissances, o chaque nationalit garde son nom et prte
sa main  la ligue universelle des races diverses et des droits gaux?

Ouvrez l'atlas, voyez cette magnifique pninsule, s'avanant avec ses
archipels entre deux mers, avec ses ports, ses commerces, ses navires,
ses capitales maritimes, Gnes, Venise, la Spezia, Ancne, Naples,
Messine, Palerme, Syracuse; sa magnifique frontire tyrolienne, alpestre,
apennine, navale, indispensable par son indpendance  votre scurit.
Voyez tout ce Ploponse italien livr par votre imprvoyance  son
petit roi, votre favori du jour, matre absolu demain d'un empire
presque gal au vtre, incapable de protger cette pninsule, ces les,
ces ports, ces mers contre les Germains ou contre les Anglais, mais
assez puissant pour subir l'alliance oblige de vos ennemis naturels.
Est-ce que l'atlas ne vous dit pas, par toute la configuration du globe,
que si l'Italie monarchise, au lieu de dpendre d'elle-mme, dpend
des caprices d'un roi cisalpin, et que si ce roi la possde, au lieu de
la couvrir, la France diminue de trente millions d'hommes son poids sur
la terre et sur la mer, et que l'Angleterre gagne tout ce que la France
perd au midi et  l'orient?

Enfin regardez sur l'atlas l'Autriche, autrefois dominatrice,
aujourd'hui rduite  des proportions peut-tre trop exigus dans le
midi de l'Allemagne, ventre par la Prusse, disloque par la Hongrie,
agite par la Gallicie, inquite par la Bohme, tiraille par vingt
nationalits teintes qui veulent vivre seules sans avoir la force de
vivre, appuye sur son arme seule dont les contingents peuvent tre 
chaque crise rappels par leurs provinces natales, et rfugie sur le
Tyrol, son dernier boulevard, rduite par son rle  tre empire de
montagne,  tre demain ce qu'tait hier le faible monarque de Pimont.

Regardez plus haut, voyez dans cette Allemagne mridionale ce grand vide
laiss par l'Autriche sur la carte politique du monde occidental:
qu'est-ce qui le remplira, si vous avez l'imprvoyance de dcomposer
l'Autriche, votre boulevard? Et quelle alliance aurez-vous  opposer au
lacet de la Prusse, complice toujours prte de l'Angleterre, et
avant-garde de la Russie coalise contre vous?

Sera-ce cette petite Macdoine moderne, qu'on appelle le Pimont, auquel
vous livrez si aveuglment aujourd'hui l'Italie; le Pimont, puissance
radicalement disproportionne  son ambition; monarchie de complaisance,
 qui vous faites un rle plus grand que sa taille dans le drame
gographique de l'Europe; puissance trop faible pour constituer l'Italie
et pour la dfendre, si vous consentez  lui annexer monarchiquement
toute cette pninsule; puissance trop forte, si vous la laissez former
contre vous un bloc de trente millions d'habitants sur votre frontire
du midi et de l'est; excroissance ou chimrique ou prilleuse qui change
compltement la situation dfensive de la France en changeant la
gographie des puissances contigus?

La gographie vous le dit: ce qu'il faut  l'Italie, c'est
l'indpendance et une confdration de ses divers tats, rgis librement
chacun chez eux par des nationalits distinctes, et rgis extrieurement
par une dite souveraine. La confdration, c'est l'affranchissement de
l'Italie sans danger et avec honneur pour la France; la monarchie du
Pimont, c'est pour l'Italie changer de matre, et c'est pour la France
changer de voisins et de frontires; c'est--dire qu'une Italie
nouvelle, devenue monarchique, est mise  la disposition de
l'Angleterre; une France nouvelle commence. L'ancienne France suffisait
 elle-mme et au monde; l'histoire change avec la gographie.

Il ne manque plus  nos prils qu'une rpublique helvtique change en
monarchie militaire des cantons suisses, et une confdration germanique
change en unit monarchique allemande sous le joug de la Prusse contre
nous. Unifiez l'Italie sous des baonnettes pimontaises, soulevez la
Hongrie et la Bohme, agitez la Styrie et la Croatie, livrez la Saxe 
la Prusse, faites de la Bavire et du Wurtemberg des vassalits forces
de Berlin, et vous aurez achev, vous, Franais, engous par des mots
qui sonnent le tocsin de vos prils futurs, la circonvallation de la
France par ses ennemis! Une carte de l'Europe vous clairerait plus sur
ce que vous faites que toutes les fanfares pimontaises de vos
publicistes illusionns par leur imprudente gnrosit.

Avec du coeur on fait de nobles imprudences; avec des mots on soulve
des peuples, c'est vrai; mais avec des mots on ne refait pas des
frontires! Ouvrez cet atlas et rflchissez; il est temps encore de
rflchir.

En parcourant d'un oeil attentif toutes ces belles cartes runies par un
lien historique, dans cet atlas si admirablement group pour mettre
l'univers en relief sous vos mains comme dans une exposition plastique
du monde  toutes ses grandes poques, o tout ce qui est
essentiellement mobile dans la configuration des empires parut un moment
dfinitif, on sait tout de l'homme et tout de la terre politique; on
marche  travers les lieux et les temps avec un interprte qui sait
lui-mme toutes les langues et tous les chemins. Des cailles tombent de
vos yeux  chaque nouvelle mappemonde dessine par le compas des grands
gographes. Gographie sacre des Hbreux, gographie maritime des
Phniciens, gographie d'Alexandre qui efface les limites sous les pas
de ses Grecs et de ses phalanges, de ses Ptolme; gographie des
Romains, qui font l'Europe et qui refont une Afrique et une Asie Mineure
avec Strabon; gographie de Charlemagne, qui refait la moiti du globe
chrtien avec les dcombres du paganisme; gographie de l'Angleterre,
qui fait une monarchie navale et commerciale avec les pavillons de ses
vaisseaux; gographie de Napolon, qui promne ses bataillons de Memphis
 Madrid et  Moscou, conqurant tout sans rien retenir, et qui, de
cette gographie napolonienne de la conqute sans but, ne conserve pas
mme une le (Sainte-Hlne) pour mourir chez lui, aprs tant d'empires
parcourus, en ne laissant partout que des traces de sang franais vers
pour la gloire; gographie actuelle, qui se limite par l'quilibre des
droits et des intrts, qui lve contre l'ambition d'un seul la
rsistance pacifique de tous, et qui ne se drange un moment par une ou
deux batailles que pour se rtablir bien vite par la raction naturelle
de la libert et de la paix.

Tout cela passe successivement sous vos yeux comme un panorama parlant
du globe, qui vous dit la biographie complte du globe, des temps, des
races, des ides, des religions, des empires, par o l'humanit a pass,
passe et passera avant de tarir, en faisant ce petit bruit que les
historiens profanes appellent gloire, civilisation, puissance, et que
les philosophes appellent nant! Car la gographie, surtout, enseigne la
sagesse, cette saine apprciation des choses mortelles; et, quand on
voit dans l'_Atlas gographique et historique_ ces grands dserts qui
furent des empires, ces vides immenses qui ne pouvaient jadis contenir
leur population, et qui dbordaient en colonies inpuisables pour aller
peupler des continents nouveaux; quand on voit la place de ces
fourmilires de peuples marque seulement par un nom  dchiffrer sur un
monolithe couch dans le sable, on se demande si c'tait, pour ces
torrents d'hommes engloutis, la peine de natre, de vivre, de combattre
et de mourir sur la terre, et on se rpond avec tristesse: Non,
l'humanit n'est que l'ombre d'un nuage qui passe sur ce petit globe,
encore trop grand et trop permanent pour elle, entre deux soleils, et,
quand elle a t, c'est comme si elle n'avait pas t! Vaut-il la peine
d'crire son histoire? Vaut-il la peine de dessiner sa trace? Vaut-il la
peine de conserver les dix ou douze grands noms en qui elle se rsume
pendant deux ou trois mille ans, et qu'elle perd mme en poursuivant sa
route dans le brouillard de la distance?

Encore une fois, non, elle n'en vaut pas la peine, si on considre
seulement l'humanit au point de vue de son passage rapide sur ce globe.
Deux points suffiraient sur ce globe gographique, comme pour marquer sa
naissance dans l'inconnu, et sa disparition dans l'oubli.

Considre comme existence visible, comme occupant sous le nom d'empire,
de rpublique, de race, de tribu, de nation, telle ou telle place dans
l'espace et dans le temps, elle ne vaut pas plus que cela: car tout ce
qu'elle remue n'est que poussire, tout ce qu'elle cre n'est que nant,
tout ce qu'elle laisse aprs elle n'est qu'blouissement, puis nuit
profonde.

Mais si l'on considre de l'humanit son me, son intelligence, sa
moralit, sa destine videmment suprieure  cette vie et  cette mort
entre lesquelles elle s'agite, sa connaissance de Dieu, l'hommage
qu'elle rend  ce matre suprme de ses destines individuelles ou
collectives, la transition entre le fini et l'infini dont elle parat
tre le noeud par sa double nature de corps et de pense, sa conscience,
facult involontaire, rvlation, non de la vrit, mais de la justice,
son instinct videmment religieux, son inquitude sacre qui lui fait
chercher son Dieu, avant tout crature sacerdotale, charge spcialement
par l'Auteur des tres de lui rapporter en holocauste les prmices de ce
globe, la dme de l'intelligence, la gerbe de l'autel, l'encens des
choses cres, la foi, l'amour, l'hymne des crations muettes, la parole
qui rvle, le cri qui implore, l'obissance qui anantit le nant
devant l'tre unique, le chant intrieur qui clbre l'enthousiasme, qui
soulve comme une aile divine l'humanit alourdie par le poids de la
matire, et qui la prcipite dans le foyer de sa spiritualit pour y
dposer son principe de mort et pour y revtir d'chelons en chelons sa
vraie vie, son immortalit dans son union  son principe immortel! voil
ce qui grandit dmesurment  la proportion des choses infinies cette
petite fourmilire inaperue sur ce petit globe  peine aperu lui-mme
dans cette poussire de mondes lumineux que l'astronomie nous dvoile 
travers la nuit! Voil la gographie de l'me, qui donne seule de
l'importance  cette gographie terrestre, et qui fait suivre d'un oeil
curieux les routes, les stations, les progrs, les bornes, les
catastrophes des empires, conduisant par des voies visibles l'humanit
au but invisible, mais ascendant, non de sa grandeur ici-bas, mais de sa
grandeur ailleurs, c'est--dire de sa moralit!

L'homme est petit par ce qu'il fait, il n'est grand que par ce qu'il
pense; ne mesurez pas le globe par son diamtre, mesurez-le par la masse
de penses qui en est sortie. Cette pense est plus vaste que la
circonfrence de toutes ces sphres flottantes qu'aucun de vos chiffres
ne peut calculer.

Vous voyez que la gographie, bien comprise, est aussi un cours
d'intelligence et de thologie. Les mondes ne sont-ils pas les
caractres de l'imprimerie divine avec lesquels l'Infini crit ses
leons  l'intelligence de ses cratures, le catchisme de l'infini?

Si j'tais pre de famille, au lieu d'tre un solitaire de l'existence
entre deux gnrations tranches par la mort, du pass et de l'avenir de
ce globe, qui n'a plus pour moi que le tendre et triste intrt du
tombeau; ou si j'tais un instituteur de la jeunesse, charg de lui
enseigner le plus rapidement et le plus loquemment possible ce que tout
homme doit savoir du globe et de la race  laquelle il appartient, pour
tre vraiment intelligent de lui-mme, je suspendrais un globe terrestre
au plancher de ma modeste cole, et j'expliquerais, avec ce miraculeux
dmonstrateur de l'astronomie, le second Herschel, la place et le
mouvement de notre globule au milieu des espaces et des mouvements de
cette arme des astres, qui excutent, chacun  son rang et  son heure,
la divine stratgie des mondes.

Je tapisserais ensuite les murailles blanches de ma pauvre cole avec
les cartes de l'atlas Le Chevalier; je mnerais par la main mes petits
astronomes et mes petits gographes d'abord devant le globe, puis devant
ces cartes o ce globe se dcompose en surfaces planes sur lesquelles
sont graves, poque par poque, les superficies terrestres qui furent,
ou qui sont, ou qui seront des empires humains.  chacune de ces
superficies gographiques j'appliquerais la partie de l'histoire qui lui
donne sa signification, son caractre, sa corrlation avec les peuples
voisins, avec les temps, avec les ides, les religions, la politique de
telle ou telle date du globe.

Quand nous aurions achev ensemble ce tour du globe, cette chronologie
des choses humaines, dans ma chambre de vingt pieds carrs, parcourue
lentement en une anne de stations devant ces cartes, et que les volumes
de l'histoire lue sur place joncheraient  nos pieds le plancher de
notre cole, semblable  un navire qui aurait fait la circumnavigation
du globe et du temps, j'appellerais un  un mes petits gographes,
compagnons de notre navigation sur place; je leur demanderais d'tre 
leur tour les pilotes de notre longue et universelle expdition sur tant
de mers, de ctes, de fleuves, de montagnes, de terres inconnues; de
nous dire o nous en sommes de cet itinraire gographique entrepris
ensemble et accompli en une anne d'tudes aussi varies
qu'intressantes. Quel est ce continent? Quel est ce climat? Quels sont
les animaux, les fruits, les crales, les commerces? Quelle tait la
langue, quelle est la religion, les lois, les moeurs, la politique, les
dynasties ou les rpubliques? Par qui fondes, par qui dclinantes, par
qui remplaces? Quelle renomme ont-elles laisse sur leurs ruines?
Quels sont les deux ou trois grands hommes qui ont signal leur
existence dans ces rgions, par ces hautes vertus ou par ces excrables
crimes qui font vnrer  jamais ou dtester les prodiges de bien ou les
monstruosits de mal qui honorent ou dshonorent notre espce? Comment
ces nations taries se sont-elles perdues comme des fleuves absorbs dans
des nations nouvelles? Quelle place occupent-elles aujourd'hui dans la
mmoire des hommes? Par qui ont-elles t remplaces?

En un mot, la main d'un enfant, grce  cet atlas mnmonique du monde,
nous dcrirait le cours du temps, et sa voix nous raconterait jusqu'
nos jours les destines universelles de la terre; vous auriez cherch 
faire un simple gographe, et vous auriez fait un historien, un
moraliste, un philosophe, un politique, un thologien universel, un
homme enfin embrassant d'un coup d'oeil toutes les faces de l'humanit.

Notre cours de gographie serait devenu naturellement et ncessairement
un cours d'humanit tout entire. Sur ces ocans de continents,
d'empires, de royaumes, de provinces, d'les, de mers, de fleuves, de
montagnes, de plaines, votre boussole serait le compas qui a dessin cet
atlas, et le doigt d'un enfant, vous en enseignant les lignes, vous
enseignerait l'univers!

Quel pre de famille ne voudra se procurer ce merveilleux instrument de
science que l'atlas de MM. Dufour et Le Chevalier a cr, pour abrger
le globe et pour l'clairer sur toutes ses faces, afin que les lieux
racontent les choses, que les choses rappellent les hommes, que les
hommes retracent leur histoire, que les _cosmos_ soient contenus dans
quinze ou vingt pages in-folio, et que ces quinze ou vingt pages,
muettes jusqu'ici, mais rendues tout--coup plus loquentes qu'une
bibliothque, soient devenues la photographie parlante du monde o nous
passons sans le connatre, mais qui nous dira lui-mme, pendant que nous
passons, ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il sera?

Les anciens gravaient les distances pour les voyageurs sur les bornes
milliaires qui bordaient les voies romaines, du Capitole aux extrmits
de l'empire; combien le voyage et t plus instructif et plus
intressant, si chaque borne milliaire, en vous disant la distance, vous
et racont en mme temps tout ce qui s'tait pass avant vous sur
chacun de ces espaces circonscrit entre ces deux pierres, et s'il avait
reproduit ainsi tous les faits et tous les acteurs, en mme temps qu'il
reproduisait le lieu de la scne de tous ces grands drames de
l'humanit!

C'est ce que fait l'ATLAS que M. Le Chevalier dite aujourd'hui pour
ceux qui estiment la science comme le premier devoir de ceux qui veulent
profiter de la vie.

Nous ne saurions trop recommander  nos lecteurs l'acquisition de cet
instrument de lumire, qui double le jour en le rpercutant.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU TOME ONZIME.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature, by 
Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTRATURE ***

***** This file should be named 38736-8.txt or 38736-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38736/

Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
