Project Gutenberg's Mmoires du Baron de Bonnefoux, by Baron de Bonnefoux

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires du Baron de Bonnefoux
       Capitaine de vaisseau. 1782-1855

Author: Baron de Bonnefoux

Annotator: mile Jobb-Duval

Release Date: February 1, 2012 [EBook #38734]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU BARON DE BONNEFOUX ***




Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers
and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.]




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de
traduction et de reproduction en France et dans tous les pays
trangers, y compris la Sude et la Norvge.

Ce volume a t dpos au ministre de l'Intrieur (section de la
librairie) en juin 1900.




PARIS, TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--1230.




  MMOIRES

  DU

  Baron de BONNEFOUX

  CAPITAINE DE VAISSEAU

  1782-1855

  PUBLIS AVEC UNE PRFACE ET DES NOTES


  PAR

  MILE JOBB-DUVAL
  PROFESSEUR  LA FACULT DE DROIT DE L'UNIVERSIT DE PARIS




  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  RUE GARANCIRE, 8

  1900

  _Tous droits rservs_




PRFACE


De nombreuses gnrations de marins ont, au cours de ce sicle, tudi
les livres du vaillant officier, dont nous publions aujourd'hui les
_Mmoires_. Dou d'un esprit mthodique et clair, il publiait, ds
1824, le premier volume des _Sances nautiques_ ou _Trait du navire 
la mer_, suivi plus tard du _Trait du navire dans le port_, et
apprenait ainsi les lments de l'art du marin aux jeunes gens
dsireux d'exercer cette noble profession et que n'avaient pas
dcourags les revers.

Plus tard, lorsque les aspirants de la Restauration occupaient dj
dans leur Corps un rang lev, il s'associait son gendre, le capitaine
de vaisseau Pris, mort, en 1893, vice-amiral et membre de l'Institut,
et dont on n'a pas oubli la belle et originale figure. De la fconde
collaboration de ces deux hommes distingus sortait, en 1848, le
_Dictionnaire de la marine  voile et de la marine  vapeur_[1],
oeuvre considrable, dont le succs dura longtemps et qui exera une
influence de premier ordre sur l'histoire des sciences nautiques dans
notre pays.

[Note 1: M. de Bonnefoux rdigea le premier volume ou
_Dictionnaire de la marine  voile_, M. Pris, le second ou
_Dictionnaire de la marine  vapeur_.]

Ce n'tait pas seulement comme crivain que les officiers de la Marine
franaise connaissaient M. de Bonnefoux.  la Compagnie des lves de
Rochefort, au Collge royal de Marine d'Angoulme,  l'cole navale de
Brest, beaucoup d'entre eux avaient apprci, par eux-mmes, son tact,
sa connaissance des hommes, ses qualits d'ducateur.

Pendant sa laborieuse retraite, l'ancien commandant de _l'Orion_
pouvait donc jeter un regard tranquille sur sa vie dj longue, riche
en oeuvres et en services rendus au pays. Nanmoins il ne la
considrait pas sans quelque amertume. Car la disproportion tait
grande entre le rve de gloire de la jeunesse et les rsultats de
l'ge mr. M. de Bonnefoux appartenait en effet  la gnration des
sous-lieutenants qui commencrent l'pope impriale, et il ne tint
qu' lui de suivre Bernadotte comme aide de camp. Il ne voulut pas
rompre les liens qui l'unissaient  la Marine; mais il esprait un
avenir de combats et de triomphes. Entour de jeunes aspirants
instruits comme lui, comme lui pleins d'ardeur et de patriotisme, il
ne doutait pas des destines de la Marine franaise. Les faits
semblrent d'abord justifier ses esprances, et nulle carrire ne
commena d'une faon plus brillante que la sienne. Comment aurait-il
regrett de ne pas prendre part aux exploits de la Grande Arme,
quand, enseigne de vaisseau de vingt et un ans, il commandait la
manoeuvre sur la frgate _la Belle-Poule_, pendant sa croisire de
trois annes dans les mers de l'Inde, coupait vingt-six fois la ligne
quinoxiale, et se distinguait, lors du combat soutenu contre le
vaisseau de 74 canons, _le Blenheim_? Comment souhaiter une meilleure
cole que cette navigation contre vents et mares dans des archipels
sems de rcifs dont,  cette poque, l'hydrographie tait  peine
esquisse, o souvent l'on faisait par jour quinze mouillages pour
gagner une lieue[2]? Seulement la dception fut extrme, lorsque le
rve prit fin brusquement et que M. de Bonnefoux se trouva prisonnier,
 vingt-quatre ans, aprs le dernier et glorieux combat de _la
Belle-Poule_. Avoir men pendant trois ans la plus belle vie que
puisse dsirer un marin, vie de dangers, d'activit virile, de
vigilance de tous les instants, pour aboutir aux _cautionnements_
anglais et au ponton _le Bahama_! Le rveil tait rude! Plus tard, 
la catastrophe individuelle, s'ajouta la catastrophe nationale. La
Marine, dj beaucoup trop nglige par Napolon, se trouva encore
rduite, et elle n'avait pas, comme l'arme de terre, pour la consoler
quelque peu dans la dfaite suprme, le souvenir de prodigieuses
victoires. Heureux les officiers auxquels chut la bonne fortune de
prendre part aux derniers voyages de dcouvertes, ou de tirer le canon
de Navarin! Je ne parle pas de ceux qui, comme Laurent de Bonnefoux,
frre de notre auteur, et beaucoup d'autres, tombrent en captivit
avec le grade d'aspirant, et que le Gouvernement licencia  la paix.
Parmi eux, cependant, plusieurs s'taient conduits en hros.

[Note 2: Albert de Circourt, _Notice sur le capitaine de vaisseau
de Bonnefoux_, p. 5 (Extrait des _Nouvelles Annales de la Marine et
des Colonies_, numro de mars 1856). M. le comte de Circourt, que
l'Assemble nationale de 1871 lut conseiller d'tat, avait t
aspirant de Marine. Il conserva de M. de Bonnefoux le souvenir le plus
respectueux et le plus reconnaissant, jusqu'au jour o il s'teignit
lui-mme, aprs une longue vie consacre tout entire au travail et
aux bonnes oeuvres.]

Les _Mmoires_ prsentent le tableau fidle de la vie de M. de
Bonnefoux jusqu'en 1835, vingt ans avant sa mort. Considre en
elle-mme et dans ses rapports avec l'histoire de la Marine pendant
prs de cinquante ans, cette vie ne manque pas d'intrt. Aprs les
riantes descriptions de Java ou de l'le-de-France, les sombres
tableaux des pontons anglais.

Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux naquit  Bziers, dans le Languedoc,
le 22 avril 1782. Son pre, Joseph de Bonnefoux, capitaine au rgiment
de Vermandois et chevalier de Saint-Louis, portait le nom de chevalier
de Beauregard. Il appartenait  une famille noble de l'Agenais, qui
avait fourni et qui fournissait encore de nombreux officiers 
l'arme. En 1786, il comptait trois de ses neveux officiers
d'infanterie comme lui, et un autre, lieutenant de vaisseau[3].

[Note 3: Le nom est quelquefois orthographi Bonafoux ou Bonnafoux;
mais la vritable orthographe est Bonnefoux.]

La mre de P.-M.-J. de Bonnefoux, Catherine-Julienne-Gabrielle
Valadon, tait fille d'un mdecin distingu de Bziers, ancien consul
et apparent aux premires familles du pays.

La vie tait douce,  la fin du XVIIIe sicle, dans une ville comme
Bziers[4], place sous un beau ciel et dans une situation charmante,
fire de ses 18.000 habitants, de ses monuments et de son antiquit.
La premire enfance de M. de Bonnefoux s'y coula trs heureuse, et il
conserva toujours beaucoup d'attachement pour sa ville natale, ainsi,
du reste, que pour Marmande, berceau de sa famille paternelle, o il
sjourna  diverses reprises.

[Note 4: En 1772, l'abb Expilly, dans son _Dictionnaire
gographique, historique et politique des Gaules et de la France_, dit
au mot Besiers ou Bziers (Biterrae): On ne connat gure de
situations plus charmantes que celle de la ville de Besiers: c'est ce
qui a fait dire que, si Dieu voulait faire son sjour sur terre, il le
ferait  Besiers: _Si Deus in terris velit habitare, Biterris_. Les
mauvais plaisants ajoutent: _ut iterum crucifigeretur_. Le mme
auteur ajoute un peu plus loin: Que ce soit l'excellence du climat ou
la qualit excellente des aliments qui donne aux hommes une bonne
constitution et de l'esprit, il n'en est pas moins certain que la
ville de Besiers a toujours t fconde en sujets d'un rare mrite.]

Vint cependant le temps des tudes qu'il fit  l'cole royale
militaire de Pont-Le-Voy, o M. de La Tour du Pin, ministre de la
Guerre, le fit entrer en qualit d'lve du roi, comme fils
d'officier, chevalier de Saint-Louis. P.-M.-J. de Bonnefoux s'y montra
lve appliqu et intelligent. Spar des siens, ne recevant plus
d'argent de sa famille ruine par la Rvolution, il n'en travaillait
pas moins avec ardeur et se proposait d'achever  Pont-Le-Voy ses
humanits, lorsque, vers la fin de 1793, le Gouvernement renvoya du
collge les fils d'officiers, au nombre de deux cents.

 l'ge de onze ans et demi, J. de Bonnefoux se vit abandonn, 
Tours, avec un petit paquet de linge pli dans un mouchoir bleu, un
assignat de trois cents francs, qui, alors, en valait  peine la
moiti, un passeport et _un certificat de civisme_[5].

[Note 5: Voyez ces _Mmoires_, liv. I. ch. II.]

Il s'agissait de traverser la plus grande partie de la France pour se
rendre  Bziers. Le jeune colier accomplit sans encombre ce long
voyage; mais, quand il arriva sain et sauf dans la maison paternelle,
il trouva son pre en prison et sa mre malade.

       *       *       *       *       *

Les annes qui suivirent se passrent pour J. de Bonnefoux,  Bziers
et  Marmande; si les circonstances ne se prtaient pas  des tudes
rgulires, il n'oublia pas ce qu'il avait appris  Pont-Le-Voy, et il
complta son instruction par des lectures sous la direction d'un vieil
officier rudit et aimable, M. de La Capelire, autrefois employ au
Canada; il frquenta en mme temps la socit polie, qui commenait 
se runir de nouveau.

Si M. de La Capelire l'entretenait du Canada, son pre lui parlait
des Antilles o le rgiment de Vermandois avait tenu garnison pendant
plusieurs annes. Ce qui entrana J. de Bonnefoux vers la Marine, ce
fut, cependant, moins ces conversations que l'exemple et les conseils
de son cousin germain, Casimir de Bonnefoux, lieutenant de vaisseau 
la fin de l'ancien rgime et portant alors le nom de chevalier de
Bonnefoux.

Grce  ses relations, le pre de notre auteur, dj officier au
rgiment de Vermandois, avait jadis obtenu une place dans une cole
militaire pour le second fils de son frre an, Lon de Bonnefoux,
ancien officier qui vivait dans ses terres auprs de Marmande avec ses
quatre fils et ses deux filles. Sorti de cette cole militaire
aspirant garde de la Marine, Casimir de Bonnefoux garda toujours  son
oncle une vive gratitude, et il en donna la preuve  ses deux fils.

Casimir de Bonnefoux appartenait  la Marine du rgne de Louis XVI, la
plus belle poque de l'histoire de la Marine franaise: De l'honneur,
du courage et des moyens, telle est la note qui figure  son dossier
au Ministre de la Marine.

Aux qualits de l'homme de mer et aux talents de l'administrateur, il
joignait les grces de l'homme du monde. lev dans les salons du
XVIIIe sicle, d'un esprit fin et cultiv, il savait conter et crire.
Son cousin, moins g que lui de vingt et un ans, apprcia vite sa
bont unie  une relle fermet; il le rvra et l'aima comme un pre,
et rien ne touche autant dans ces _Mmoires_ que l'expression sincre
et dlicate de ses sentiments de respectueuse affection.

Lorsque J. de Bonnefoux entra dans la Marine, au mois de juin 1798, en
qualit de novice  bord de _la Fouine_, il apportait donc avec lui de
longues traditions d'honneur et de patriotisme. Form  l'cole des
hommes du XVIIIe sicle, il conserva en outre toujours cette premire
empreinte.

Nanmoins il ne tarda pas  se trouver dans un milieu nouveau pour
lui, milieu qui lui fut trs sympathique et dont il subit l'influence.
Promu aspirant de premire classe,  la suite d'un brillant examen, le
13 avril 1799, il eut pour camarades des jeunes gens intelligents et
instruits, pleins d'ardeur et qui lui inspirrent l'amour du mtier de
marin.

Dans aucun corps, on le sait, l'migration n'avait t aussi gnrale
que dans la Marine[6]. Nulle part ailleurs, d'autre part,
l'instruction technique des chefs, leur habitude du commandement, leur
supriorit inconteste d'ducation importe davantage; car le salut
commun dpend de la confiance rciproque et complte des officiers
dans les matelots, des matelots dans les officiers.

[Note 6: Sur les officiers de Marine migrs qui servaient comme
dragons dans l'arme des princes, voyez un passage trs beau et trs
mu de Chateaubriand, _Mmoires d'Outre-Tombe_, dition Bir, t. II,
p. 56.]

L'migration dsorganisa donc la Marine franaise qui s'tait couverte
de gloire pendant la guerre de l'Indpendance d'Amrique. Le corps
d'officiers de la Rvolution souffrait du dfaut de cohsion.
Quelques-uns appartenaient  l'ancienne Marine; d'autres en grand
nombre servaient autrefois en qualit d'officiers auxiliaires ou de
pilotes; les derniers enfin sortaient de la Marine marchande, marins
consomms pour la plupart, mais ne sachant pas naviguer en escadre.

La principale cause de nos revers doit cependant tre cherche, en
dehors des embarras financiers, dans l'indiscipline des quipages,
leur insuffisance numrique et leur peu d'exprience.

Si donc la Rvolution ne put pas improviser une Marine, l'avenir ne
s'annonait pas sous de trop sombres couleurs  la fin du Directoire
et au dbut du Consulat. Car les officiers des grades les moins levs
et les aspirants recruts tous par la voie de l'examen, se faisaient
remarquer par leur mrite et leur ardent amour du pays. Appartenant
pour la plupart  la bourgeoisie aise des villes du littoral, ils ne
le cdaient en rien  ceux de leurs contemporains qui luttrent contre
l'Europe sur les champs de bataille de la Rvolution et de l'Empire.

J. de Bonnefoux avait l'me trop gnreuse et l'esprit trop lev pour
ne pas rendre justice aux qualits des jeunes gens, dont il partageait
les dangers et les travaux. C'est avec une franche admiration et une
vive reconnaissance qu'il parle d'Augier, aspirant  bord du vaisseau
_le Jean-Bart_, et plus tard de Delaporte, lieutenant de vaisseau de
_la Belle-Poule_. Ils contriburent  faire de lui un excellent
officier, observateur de premier ordre, manoeuvrier habile, plein de
zle et de sang-froid. Le premier atteignait  peine vingt ans, le
second  peine vingt-cinq.

En qualit d'aspirant de premire classe, J. de Bonnefoux servit sur
le vaisseau _le Jean-Bart_, la corvette _la Socit populaire_, le
vaisseau _le Dix-Aot_, le cutter _le Poisson-Volant_ et de nouveau
sur _le Dix-Aot_, plac sous les ordres de Bergeret, l'ancien et
clbre commandant de _la Virginie_, l'un des plus jeunes et l'un des
meilleurs capitaines de vaisseau de cette poque. De 1799  1802, il
navigua d'une faon constante soit sur les ctes de l'Ocan ou de la
Manche, soit dans la Mditerrane, dans laquelle il fit deux
campagnes, la premire avec l'escadre de l'amiral Bruix en 1799, la
seconde avec celle de l'amiral Ganteaume qui, charg,  la fin de
l'anne 1800, de porter des secours  l'arme franaise d'gypte,
choua dans cette mission. Ce fut pendant cette dernire campagne que
J. de Bonnefoux vit le feu pour la premire fois. Le 24 avril 1801, il
prit part au combat soutenu par _le Dix-Aot_ contre le vaisseau
anglais _Swiftsure_.  la fin de la lutte pendant laquelle il s'tait
tenu aux cts du commandant sur le banc de quart, ou avait rempli
avec rapidit et intelligence diverses missions dans la batterie ou
dans la mture, il s'entendit dire avec joie les paroles suivantes par
M. Le Goardun, qui avait succd  Bergeret: Vous tes un brave
garon, et je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau.

La paix d'Amiens survint, _le Dix-Aot_ rejoignit  Saint-Domingue
l'escadre de l'amiral Villaret-Joyeuse; mais il ne tarda pas  rentrer
 Brest, o M. de Bonnefoux, capitaine de vaisseau, adjudant gnral
du port, fonction  laquelle correspond aujourd'hui celle de major
gnral, remit  son cousin, avec une joie toute paternelle, son
brevet d'enseigne, dat du 24 avril 1802.

Les annes qui suivirent comptrent parmi les plus heureuses de la vie
de J. de Bonnefoux. Il eut la grande joie de faciliter  son tour
l'entre dans la Marine  son jeune frre Laurent, qui,  peine g de
quatorze ans, s'engagea comme novice et subit avec succs, quelques
mois aprs, l'examen d'aspirant de seconde classe, grce aux leons et
 l'exemple de son an. Ce dernier, embarqu sur la frgate _la
Belle-Poule_, reut entre autres missions celle de diriger
l'instruction des aspirants, parmi lesquels figurait son frre.

Un excellent officier, le capitaine de vaisseau Bruillac, commandait
_la Belle-Poule_ nom illustre dans les fastes de la guerre de
l'Indpendance d'Amrique. Cette frgate, nouvellement construite et
d'une marche excellente, appartenait  la division du contre-amiral
Linois, le vainqueur d'Algsiras, division qui comprenait de plus le
vaisseau-amiral, _le Marengo_, et les frgates _l'Atalante_ et _la
Smillante_. Partie de Brest au mois de mars 1803, avant la rupture de
la paix d'Amiens, l'escadre allait reprendre possession des
tablissements franais de l'Inde. Elle portait avec le gnral de
division Decaen, nomm capitaine-gnral des colonies places au-del
du cap de Bonne-Esprance, un grand nombre de fonctionnaires et
d'officiers. Je n'ai pas  raconter ici l'arrive  Pondichry, les
atermoiements des autorits anglaises, qui connaissaient la reprise
des hostilits, la faon dont l'escadre franaise chappa aux piges
de l'ennemi, les oprations contre Bencoolen, la recherche du convoi
de Chine, sa rencontre et le lamentable chec qui suivit. Ces
_Mmoires_ jettent beaucoup de lumire sur tous ces faits et sur les
longues croisires qui causrent un srieux prjudice au commerce
anglais et ne furent pas sans gloire. Je me permets seulement de
signaler le dramatique rcit de la poursuite, entre Achem et les les
Andaman, de _l'Hrone_ par un vaisseau anglais de soixante-quatorze
canons. Le commandant et le second de _l'Hrone_, deux aspirants de
_la Belle-Poule_, ayant l'un et l'autre moins de vingt ans, Rozier et
Lozach, montrrent, dans cette journe, autant d'habilet que de
courage. Leurs noms mritent d'tre tirs de l'oubli.

On sait comment finit la campagne de l'amiral Linois. Trois ans aprs
son dpart de Brest, le 13 mars 1806, l'escadre, rduite au _Marengo_
et  _la Belle-Poule_, rencontra,  la hauteur des Aores, neuf
navires que l'amiral s'obstina, malgr les objections du commandant
Bruillac,  prendre pour des vaisseaux de la Compagnie des Indes.
C'tait l'escadre de l'amiral Warren et, aprs un dernier et glorieux
combat, _le Marengo_ et _la Belle-Poule_ succombrent. Ici encore M.
de Bonnefoux apprend beaucoup de faits nouveaux et raconte de nombreux
actes d'hrosme, dus  d'obscurs matelots bretons.

_La Belle-Poule_ prise, la fortune avait prononc contre J. de
Bonnefoux. La captivit interrompait brusquement cette carrire,
commence sous des auspices si heureux et qui s'annonait si belle.
Pendant cinq ans il lui fallut vivre dans les _cautionnements_ de
_Thames_, d'_Odiham_, de _Lichfield_, ou sur le ponton _le Bahama_, en
rade de Chatham. On appelait _cautionnement_, lisons-nous dans les
_Mmoires_, les petites villes o taient les divers dpts
d'officiers prisonniers, qui avaient la permission d'y rsider aprs
s'tre engags sur leur parole d'honneur  ne pas s'en carter  plus
d'un mille de distance,  rentrer tous les soirs chez eux au coucher
du soleil et  comparatre deux fois par semaine devant un commissaire
du Gouvernement. L'Angleterre accordait par jour dix-huit _pence_
(trente-six sous)  chaque officier, quel que ft son grade... Quant
au ponton _le Bahama_, le _Bureau des prisonniers_ y condamna J. de
Bonnefoux, par une mesure arbitraire,  la suite d'une dnonciation
inspire par un sentiment de vengeance et d'articles de journaux; il
sjourna vingt mois dans cette affreuse prison.

Elle ne fut pas cependant sans utilit pour le jeune enseigne; qui
s'effora avec un grand dvouement de moraliser et d'instruire ses
malheureux compatriotes. Il mit en outre  profit ce temps d'preuve
pour se perfectionner dans l'tude de la langue et de la littrature
anglaises, et il y composa son premier ouvrage, sa _Grammaire
anglaise_, publie quelques annes plus tard.

Comme on le devine sans peine, les tentatives d'vasion ne manquaient
pas sur _le Bahama_. Condamns  l'inaction, ces hommes dans la force
de l'ge mettaient  profit, pour essayer de recouvrer leur libert,
leurs admirables qualits d'nergie et de courage. vad plusieurs
fois, J. de Bonnefoux ne russit pas  passer la Manche. Chacune de
ses vasions aboutissait  dix jours de cachot noir.

Le ministre des tats-Unis en Angleterre parvint enfin  le faire
sortir du _Bahama_. Ce diplomate gardait  M. Casimir de Bonnefoux,
prfet maritime  Boulogne depuis 1803, une vive reconnaissance pour
l'accueil qu'il avait trouv chez lui. Il la lui tmoigna en
intervenant auprs du Gouvernement anglais dans l'intrt de son
cousin.

Depuis vingt-huit mois, J. de Bonnefoux se trouvait donc, au
cautionnement de _Lichfield_, rsign  son sort et continuant avec
mthode ses tudes, lorsqu'un contrebandier anglais vint lui remettre
une lettre du prfet maritime, par laquelle ce dernier lui apprenait
son change en mer contre un officier anglais. M. Casimir de Bonnefoux
engageait son cousin, gard injustement,  se confier au
contrebandier, qui le conduirait  Boulogne. Le jeune officier
hsitait, retenu, malgr tout, par des scrupules de conscience. Il se
dcida cependant  fuir aprs avoir expos ses raisons dans une
lettre au _Bureau des prisonniers_ et dclar que, s'il russissait,
il se considrerait en France comme prisonnier sur parole.

 la suite d'une mouvante traverse, le bateau du contrebandier
entrait dans le port de Boulogne, le 28 novembre 1811. Aprs huit ans
d'absence, J. de Bonnefoux revoyait sa patrie et ses parents, son pre
trs g, retir  Marmande, et une soeur tendrement aime, qui devint
depuis la baronne de Polhes, mre de deux brillants soldats, le
gnral de division baron de Polhes, le combattant d'Afrique, de
Crime, de Mentana, et le colonel de Polhes, qui se distingua pendant
la campagne d'Italie et au sige de Strasbourg en 1870. Lieutenant de
vaisseau depuis le 11 juillet, alors qu'il tait encore en Angleterre,
il devait ce traitement de faveur au rapport du commandant Bruillac
sur le dernier combat de _la Belle-Poule_. Hlas! Laurent de Bonnefoux
avait t moins heureux. Lui aussi s'tait distingu dans ce combat.
Propos pour le grade d'enseigne de vaisseau avec de grands loges, il
resta aspirant de seconde classe jusqu' la paix, poque o il fut
licenci. chang en mer comme son frre, il suivit lui aussi le
contrebandier venu de la part du prfet maritime; seulement le sort ne
le favorisa pas, et il choua dans sa tentative d'vasion.

Lieutenant de vaisseau, se considrant comme prisonnier sur parole, J.
de Bonnefoux servit dans les ports de la fin de 1811  1814, en
qualit d'adjudant (aide de camp) de son cousin, cr baron de
l'Empire en 1809 et nomm en 1812 prfet maritime de Rochefort.

La paix et la premire Restauration lui ouvrirent des perspectives
nouvelles. Sur le point d'tre nomm capitaine de frgate et d'obtenir
le commandement de _la Lionne_, il esprait regagner le temps perdu,
lorsque le retour de l'le d'Elbe vint encore une fois bouleverser sa
vie. Se tenant  l'cart pendant les Cent Jours, il assista au passage
de Napolon  Rochefort, et le vit de prs,  la prfecture maritime.
L'empereur parti sur _le Bellrophon_, le Gouvernement de la seconde
Restauration destitua le baron de Bonnefoux, dont on ne comprit pas la
conduite parfaitement digne et empreinte du patriotisme le plus pur.
La disgrce du prfet rejaillit sur son cousin, le malheureux
lieutenant de vaisseau, qui fut mis en rforme sans aucun motif.

Cette fois, toute esprance paraissait perdue, et J. de Bonnefoux
songeait  obtenir le commandement d'un navire de commerce dans les
mers de l'Inde. Il avait pous, en 1814, une belle et charmante jeune
fille qu'il adorait, Mlle Pauline Lormanne, dont le pre, le colonel
Lormanne, directeur d'artillerie  Rochefort, se vit, lui aussi,
enlever sa situation en 1815. Nanmoins, grce  sa prompte remise en
activit et  la naissance de son fils Lon, en 1816, le jeune
officier reprenait courage, lorsqu'une nouvelle catastrophe
l'atteignit. Au commencement de 1817, sa femme mourait  l'ge de
dix-neuf ans, le laissant veuf avec un enfant de quelques mois. 
dfaut de son pre, qu'il avait perdu en 1814, J. de Bonnefoux alla
chercher quelque consolation  sa profonde douleur auprs de son
cousin, l'ancien prfet maritime retir  la campagne, dans le
voisinage de Marmande. Plus tard, sur les conseils de cet affectueux
parent, il se dcida  donner une nouvelle mre  son fils et pousa
en secondes noces Mlle Nelly La Blancherie, fille d'un officier de
Marine mort jeune. De cette union, qui fit le bonheur de sa vie,
naquit une fille, Mlle Nelly de Bonnefoux, plus tard Mme Pris.

Les armements cependant taient trs rares; au lieu de la navigation
incessante des premires annes de sa carrire, J. de Bonnefoux dut se
rsigner  la vie monotone des ports. Heureuses encore les
circonstances qui le firent attacher pendant quatre ans sans
interruption, de 1816  1820, en qualit de chef de brigade,  la 3e
compagnie des lves de la Marine, au port de Rochefort! car ces
fonctions lui permirent de commencer la srie de ses publications,
joie et honneur de sa vieillesse. Elles rvlrent en outre chez lui
des qualits minentes destines  s'affirmer plus tard avec clat, et
elles donnrent une direction nouvelle  sa vie. Comme le dit en
excellents termes M. le comte de Circourt dans la _Notice_ dj cite:
M. de Bonnefoux tait minemment propre  gouverner et instruire les
jeunes gens destins  la Marine. Il connaissait le prix de la
direction, il avait eu le bonheur de rencontrer  plusieurs reprises
des hommes capables qui la lui avaient fait subir avec profit; il
savait la donner et la faire accepter; son esprit rflchi l'avait ds
longtemps habitu  coordonner ses observations et  les rsumer en
une thorie. Son caractre tait affectueux, juste, patient et ferme.

On le conoit cependant, J. de Bonnefoux ne renona pas sans regret ni
sans lutte  cette vie active du marin, qu'il avait tant aime.
Dcor, en 1818, de la croix de Saint-Louis, porte par son
grand'pre, son pre et tous les siens et  laquelle il attachait un
grand prix, il obtint enfin, en 1821, le commandement de la golette
_la Provenale_ et de la station de la Guyane. Ses ambitions
d'autrefois lui revinrent alors. Pendant cette campagne de deux ans,
il dploya une grande habilet de marin et se montra hydrographe actif
et expriment. Le Ministre de la Marine publia plus tard ses travaux
d'hydrographie sous le titre de _Guide pour la navigation de la
Guyane_. Observateur perspicace, il aborda enfin le problme colonial
et dveloppa  son retour, au _Directeur des Colonies_, un plan
d'abolition progressive de l'esclavage, qui mritait l'attention des
pouvoirs publics. Fort du devoir accompli, chaleureusement appuy par
le capitaine de vaisseau de Laussat, ancien gouverneur de la Guyane,
M. de Bonnefoux se rendit  Paris aussitt aprs son retour en France,
ne doutant pas que le grade de capitaine de frgate ft la juste
rcompense de ses efforts. Hlas! cette fois encore, une dception
l'attendait, et M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la Marine, ne le
comprit pas dans la grande promotion parue  cette poque. Ayant
obtenu la dcoration de la Lgion d'honneur, pour laquelle le
commandant Bruillac le proposait dj en 1806,  la suite du dernier
combat de _la Belle-Poule_, il dut revenir encore une fois au port de
Rochefort,  la 3e compagnie des lves de la Marine, et devint
seulement, un an plus tard, le 4 aot 1824, capitaine de frgate 
l'anciennet.

Aprs tant de traverses, M. de Bonnefoux mritait, on l'avouera, un
ddommagement. Rencontrant  Paris son ancien camarade Fleuriau,
autrefois aspirant sur _l'Atalante_, dans l'escadre de l'amiral
Linois, alors capitaine de vaisseau, aide de camp du ministre M. de
Chabrol, il apprit la vacance du poste de sous-gouverneur du _Collge
royal de la Marine_,  Angoulme.

Prsent le lendemain  M. de Chabrol, il plut  ce dernier, qui se
connaissait en hommes, et le montra ce jour-l. M. de Gallard,
gouverneur du _Collge royal de la Marine_, ancien migr, ami
personnel de Charles X, membre de la Chambre des dputs, passait peu
de temps  Angoulme. M. de Bonnefoux, gouverneur par intrim d'une
faon  peu prs continue, put ds lors montrer ses minentes
qualits. L'cole navale d'Angoulme atteignit sous sa direction un
haut degr de prosprit. Les _Marins de la Charente_, qui se
formrent de 1824  1829, purent accueillir avec ddain cette
plaisanterie facile. Comme leurs ans des promotions prcdentes, ils
honorrent la Marine et achevrent l'oeuvre des lves des coles de
l'Empire en apportant  bord un ordre admirable et une parfaite
propret. Le succs obtenu par M. de Bonnefoux fut donc complet et
reconnu d'une faon unanime. Lorsqu'en 1827 le sous-gouverneur du
_Collge royal_ demanda un commandement, M. de Chabrol, qui n'avait
pas quitt le Ministre de la Marine, prit une dcision spciale, en
vertu de laquelle ses services  Angoulme, assimils  ceux d'un
gouverneur de colonie, comptrent comme services  la mer. M. de
Bonnefoux n'avait pas voulu sacrifier ses droits  l'avancement.
Tranquille dsormais de ce ct, il reprit avec zle une tche dont il
comprenait l'importance. Par malheur, il ne songeait pas 
l'instabilit ministrielle. Le Ministre, qui succda  celui dont M.
de Chabrol faisait partie, supprima le _Collge royal de Marine_ et le
remplaa par une _cole navale_, tablie en rade de Brest. Angoulme
obtint cependant une compensation: en vue d'utiliser les magnifiques
btiments du _Collge royal_, on cra dans cette ville une _cole
prparatoire de la Marine_, destine  jouer, vis--vis de l'arme de
mer, un rle analogue  celui du _Prytane_ de la Flche, et les
bureaux du Ministre de la Marine en destinrent le commandement  M.
de Bonnefoux. M. de Gallard, s'tant mis sur les rangs,  la surprise
gnrale, l'emporta nanmoins. L'ancien sous-gouverneur quitta donc
Angoulme, au mois de novembre 1829, et s'estima heureux d'tre nomm
_Examinateur pour la Pratique des marins_, charg de faire subir dans
les ports du Midi les preuves rglementaires aux futurs capitaines de
la Marine marchande. Sa joie ne fut pas de longue dure; car si ses
nouvelles fonctions l'intressrent vivement, elles l'empchrent de
participer  l'expdition d'Alger.

Aprs la Rvolution de 1830, il revint  Angoulme, avec le
commandement de _l'cole prparatoire_, qu'avait quitte M. de
Gallard, et crut cette fois sa vie dfinitivement fixe et sa carrire
trace jusqu' la fin. Pure illusion, puisque, quelques mois aprs, en
mars 1831, avant mme la fin de l'anne scolaire, le Gouvernement
supprimait _l'cole prparatoire de la Marine_. M. de Bonnefoux
s'tait cependant acquis une si lgitime rputation qu'aprs quatre
nouvelles annes, pendant lesquelles il reprit ses tournes
d'examinateur dans le Midi ou sigea dans diffrentes commissions,
l'amiral Duperr l'appelait en qualit de capitaine de vaisseau au
commandement du vaisseau-cole, _l'Orion_, en rade de Brest, ajoutant
que, pour cette dlicate mission, nul n'avait pu songer  un autre
que lui. Le Ministre ne se trompait pas; car, pendant les quatre
annes de son commandement, du 7 novembre 1835  la fin d'octobre
1839, M. de Bonnefoux fit preuve une fois de plus de ses minentes
qualits. Il ne tarda pas  rtablir la concorde dans l'tat-major, la
confiance rciproque des officiers vis--vis des lves, des lves
vis--vis des officiers. Un savant contre-amiral, depuis longtemps
dans le cadre de rserve, mais dont la carrire fut aussi utile que
brillante, se souvient encore avec motion de son ancien commandant;
sans sa pntration et sa connaissance des hommes, il tait renvoy de
_l'cole navale_.

Une grave dception attendait cependant encore M. de Bonnefoux.
Aujourd'hui et depuis longtemps le commandement de l'_cole navale_
conduit d'une faon naturelle au grade de contre-amiral. Les services
du commandant de l'_cole_ comptent comme services  la mer, et rien
de plus lgitime; car il n'est gure pour un officier fonction plus
haute ni plus importante. Une loi de 1837 dcida, au contraire, que
nul ne pourrait tre promu contre-amiral sans avoir servi
effectivement trois ans  la mer dans le grade de capitaine de
vaisseau, de telle sorte que le commandant de l'_cole navale_ se
trouvait  cet gard dans une position infrieure  celle de ses
officiers. Aprs s'tre berc pendant quelques mois d'illusions qui
avaient leur source dans les dclarations faites par le Ministre  la
Chambre des dputs et  la Chambre des pairs, M. de Bonnefoux se
dcida  quitter l'_cole navale_ et  solliciter un commandement  la
mer.

Il commanda la frgate _l'Erigone_, qu'il dclare, dans une lettre 
sa fille du 12 septembre 1840, doue de qualits nautiques exquises
et  propos de laquelle il rappelle tout en faisant des rserves sur
l'exactitude du dicton, qu'il n'y a rien de beau, dans le monde,
comme frgate  la voile, cheval au galop et femme qui danse. La
campagne de _l'Erigone_ ne prsenta d'ailleurs aucune ressemblance
avec celle de _la Belle-Poule_; les temps avaient chang. Partie de
Cherbourg, _l'Erigone_, dpassant tous les navires rencontrs,
mouillait  Fort-de-France (Martinique), le vingt-sixime jour. Elle y
portait un nouveau gouverneur, sa famille et vingt et un passagers,
officiers, prtres, administrateurs, chirurgiens, juges, curieux,
amateurs ou employs divers. Le voyage de retour s'effectua avec
autant de bonheur, et M. de Bonnefoux entra au _Conseil des travaux de
la Marine_, fonction trs importante puisque ce conseil donnait son
avis sur tous les navires en projet et exerait par suite un contrle
sur les constructions navales.

L'amlioration du navire, tel fut donc le dernier service que M. de
Bonnefoux s'effora de rendre  la Marine pendant sa priode
d'activit. Non content d'apporter au _Conseil des travaux_ sa grande
puissance de travail et son exprience, il s'occupa de perfectionner
une machine destine  faciliter les volutions du btiment, machine
nomme, pour cette raison, _volueur_. La premire ide en remontait 
1839, poque o des expriences eurent lieu sur la corvette-aviso,
_l'Orythe_. Le triomphe dfinitif de la Marine  vapeur ne tarda pas
 enlever tout intrt  l'invention de M. de Bonnefoux. Pour donner
une ide complte de cette carrire si bien remplie, ne convenait-il
pas cependant de la signaler?

Mis  la retraite le 8 mars 1845, M. de Bonnefoux se consacra tout
entier  la rdaction du premier volume du _Dictionnaire de Marine_,
jusqu'au jour o, le 6 mai 1847, le Ministre le pourvut d'un emploi au
_Dpt des cartes et plans_. Comme le dit M. le comte de Circourt dans
sa _Notice_: Ce fut  lui que le directeur du _Dpt_, M. l'amiral de
Hell, confia l'norme tche de classer les richesses inconnues que
renfermait cet tablissement. La tche avanait, grce  une mthode
simple et  une application scrupuleusement infatigable, qui aurait
tonn chez un aspirant et qui touchait chez un capitaine de vaisseau
en retraite; de prcieux documents, sur le mrite et l'utilit
desquels nous tions alors dans une complte ignorance, prirent place
dans les cartons  ct d'un catalogue analytique et raisonn.

Lorsqu' la suite de la Rvolution de 1848 M. de Bonnefoux perdit son
emploi au _Dpt des cartes et plans_, son activit littraire
s'accrut encore. Pendant les dernires annes de sa vie, il collabora
aux _Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_. Les nombreux
articles qu'il insra dans ce recueil obtinrent dans le monde maritime
un vif succs et en runissant quelques-uns d'entre eux, il publia un
volume spar, _la Vie de Christophe Colomb_. Le roi de Sardaigne lui
confra,  cette occasion, la croix des Saints-Maurice et Lazare.
Depuis le commencement de l'anne 1850 jusqu'au Coup d'tat du 2
dcembre 1851, il donna enfin, trois fois par mois, au journal
_l'Opinion publique_, un _Bulletin maritime_, qui ne passa pas
inaperu.

En 1847, M. de Bonnefoux avait pris le titre de baron, qui lui tait
chu par suite de la mort de son cousin germain, M. de Bonnefoux de
Saint-Laurent, le dernier survivant des quatre Bonnefoux de la branche
ane. De ces quatre Bonnefoux, le plus g seul, M. de Bonnefoux de
Saint-Severin, s'tait mari; mais il perdit son fils unique dans un
tragique accident et,  son dcs, survenu en 1829, il ne laissa
qu'une fille. Le titre passa alors au second frre, l'ancien prfet
maritime de Boulogne et de Rochefort, dj baron de l'Empire depuis
1809. Comme le troisime frre avait t tu  l'arme de Cond,
pendant l'migration, le plus jeune, M. de Bonnefoux de Saint-Laurent
devint le chef de la famille en 1838, date de la mort de l'ancien
prfet maritime.

Des deux mariages de M. de Bonnefoux naquirent seulement, nous l'avons
dit, deux enfants. Le fils, Lon de Bonnefoux, ne se maria pas; sorti
de Saint-Cyr dans le corps de l'tat-major, officier instruit et plein
d'honneur, mais peu servi par les circonstances, il parvint seulement
au grade de chef d'escadron. Il commandait la place de Bitche quelques
mois avant la dclaration de la guerre contre l'Allemagne. Nomm
commandant de la place de Landrecies, il ne livra pas la place malgr
son bombardement, et montra une nergie et des qualits militaires
dignes de sa race de soldats. Lon de Bonnefoux, qui tait, comme son
pre, officier de la Lgion d'honneur, termina sa carrire en
commandant le fort de Montrouge, et il mourut  Paris, le 9 mai 1893,
un mois aprs son beau-frre, l'amiral Pris.

Quant  Mlle Nelly de Bonnefoux, elle pousa, le 7 mai 1842, le
capitaine de corvette Franois-Edmond Pris, officier de la Lgion
d'honneur, qui avait dj fait trois voyages autour du monde. Tous
deux marins consomms, passionns pour leur art, d'une modestie gale,
le gendre et le beau-pre ne tardrent pas  exercer l'un sur l'autre
l'influence la plus heureuse. D'une culture littraire suprieure,
esprit mthodique et pondr, M. de Bonnefoux donna les conseils les
meilleurs et les plus srs  celui qu'il se choisit comme
collaborateur. Trente-cinq ans aprs sa mort, ce dernier lui rendait
encore l'hommage le plus mu et le plus reconnaissant. Sans le
commandant, disait-il (c'est ainsi qu'il appelait son beau-pre), je
n'aurais rien fait, oubliant de la meilleure foi du monde son bel et
grand ouvrage sur _les Constructions navales des peuples
extra-europens_. D'autre part, le commandant Pris apportait dans
l'association un esprit d'une rare originalit, une incomparable
ardeur et une exprience acquise aussi bien dans la mture et sur le
pont de _l'Astrolabe_ que dans la machine de l'aviso  vapeur _le
Castor_, et dans les ateliers des constructeurs anglais. C'tait
l'union fconde de la vieille Marine et de la Marine nouvelle.

M. de Bonnefoux eut la joie d'assister au succs du _Dictionnaire de
Marine_, dont il achevait de corriger la seconde dition, quand il
mourut le 14 dcembre 1855. Quelque temps auparavant il ddiait son
_Manoeuvrier complet_  son petit-fils Armand Pris, dont la vocation
maritime se dessinait dj et qui, ayant devant lui le plus bel
avenir, devait prir,  trente ans, victime de sa passion pour la mer.

M. de Bonnefoux laissait trois gros cahiers de lettres crites par lui
 son fils et  sa fille. Beaucoup de ces lettres, toutes trs
prcieuses pour la famille, ne mritaient pas d'tre publies. Les
unes contenaient des conseils moraux, d'autres des dissertations
littraires ou historiques, destines  l'instruction de ses enfants,
sur laquelle il veilla lui-mme avec des soins infinis. Quelquefois
mme il s'adressait  sa fille en anglais.

Au contraire, le second et le troisime cahier contenaient une srie
de lettres, dans lesquelles il exposait l'histoire de sa vie, 
l'usage de son fils, lve au Collge de la Flche, puis  l'cole de
Saint-Cyr. La premire de ces lettres est date de Paris, le 2
novembre 1833, la dernire de la rade de Brest, le 10 septembre 1836.
Elles constituent de vritables _Mmoires_, crits pendant que
l'auteur occupait les fonctions d'examinateur des capitaines au long
cours, puis celle de commandant de l'cole navale. Ces _Mmoires_
s'arrtent lorsque Lon de Bonnefoux, parvenu  l'ge d'homme, peut
dsormais connatre et apprcier par lui-mme les vnements qui se
passent dans sa famille.

Ces _Mmoires_ furent complts par la _Notice biographique sur M. le
baron de Bonnefoux, ancien prfet maritime_, crite, elle aussi, en
1836, et qui en forme une suite naturelle. Il s'agit encore ici
d'apprendre  Lon de Bonnefoux ce que firent les siens, et cela 
titre d'encouragement et d'exemple. La respectueuse admiration de
l'auteur pour son cousin germain explique qu'il lui ait consacr une
tude spciale. J'ajoute que le sjour de Napolon  Rochefort, en
1815, mritait d'tre racont par quelqu'un qui avait vu les choses de
prs.

Jusqu' la fin de sa vie, M. de Bonnefoux continua, du reste, 
consigner les vnements de famille sur les pages blanches du
troisime registre. Seulement les notes, en gnral assez brves,
crites  des intervalles irrguliers, ne nous ont pas sembl de
nature  intresser le public.

Reproduisons seulement les derniers mots, tracs de la main de M. de
Bonnefoux, un an avant sa mort: Je m'occupe beaucoup de la rdaction
de la relation de ma campagne sur _la Belle-Poule_, pendant les annes
1803, 1804, 1805 et 1806. Cette relation, ainsi que cela est convenu
avec le rdacteur en chef des _Nouvelles Annales de la Marine_
paratra, par articles successifs, chacun contenant un chapitre, dans
ledit recueil et ainsi que cela eut primitivement lieu pour ma _Vie de
Christophe Colomb_.

Ce projet ne se ralisa pas. La mort de l'auteur survint, et _la
Campagne de la Belle-Poule_ ne parut pas dans _les Nouvelles Annales
de la Marine_. On peut d'ailleurs conjecturer aisment que le
manuscrit, s'il exista, ne diffrait gure des chapitres IV  X du
Livre II des prsents _Mmoires_.

Mme de Bonnefoux conserva pieusement les cahiers dont je viens de
parler. Les gardant toujours  porte de la main, elle les lisait 
ses petits-enfants et vivait ainsi par la pense avec celui qu'elle
avait perdu. Quand j'entrai dans la famille, elle me les montra.

Elle mourut  son tour en 1879, et notre manuscrit passa entre les
mains de son beau-fils, M. Lon de Bonnefoux, chez lequel nous le
trouvmes en 1893. En le publiant aujourd'hui, je me propose de rendre
hommage  l'aeul de ma femme,  l'homme de bien,  l'excellent
serviteur du pays, certain que mon cher et vnr beau-pre, l'amiral
Pris, nous approuverait, sa fille et moi.

Pourquoi en outre ne pas ajouter que, si mes recherches  la
Bibliothque et aux Archives du Ministre de la Marine diffraient de
mes recherches habituelles, elles ne furent pas cependant sans charme
ni sans intrt pour moi. Si le public gote ces _Mmoires_, ils
auront servi  remettre en honneur, avec les noms du commandant de
Bonnefoux et de son cousin le prfet maritime, ceux de beaucoup de
marins obscurs et qui mritent d'tre tirs de l'oubli, le chirurgien
Cosmao, les commandants Vrignaud et Bruillac, le lieutenant de
vaisseau Delaporte, les aspirants Augier, Rozier, Lozach, Rousseau, le
chef de timonerie Couzanet, le canonnier Lemeur, le matelot Rouallec,
Bretons pour la plupart. N et lev  Brest, arrire-petit-fils du
chirurgien en chef de la Marine Duret, fondateur de l'cole de
Mdecine navale de ce port, petit-fils du capitaine de vaisseau Le
Gall-Kerven, prisonnier des Anglais en mme temps que M. de Bonnefoux,
je serais heureux d'avoir contribu  cet acte de justice.

Pour terminer, il me reste  adresser mes remerciements  tous ceux
qui ont bien voulu m'aider dans ma tche et, d'une faon particulire,
 M. Brissaud, l'aimable sous-directeur des Archives du Ministre de
la Marine[7].

                                                    mile JOBB-DUVAL.

[Note 7: _Bibliographie des Oeuvres de M. de Bonnefoux.
Grammaire anglaise._ Rochefort, Imprimerie Jousserant, 1816. _Sances
nautiques_ ou _Expos des diverses manoeuvres du vaisseau_, Paris,
Bachelier, libraire, 1824. _Nouvelles Sances nautiques ou Trait
lmentaire du vaisseau dans le port, ouvrage suivi d'un appendice,
contenant_: 1 _un vocabulaire franais-anglais des termes de marine_;
2 _un choix de commandements employs  bord avec la traduction
anglaise_; 3 _un recueil franais-anglais de phrases nautiques_,
Paris, Bachelier, 1827. _Dictionnaire abrg de Marine, contenant la
traduction des termes les plus usuels, en anglais et en espagnol_,
Paris, l. A. Dezauche, le Havre, C. B. Matenas, diteur, 1834.
_Dictionnaire de Marine  voiles et  vapeur_, par MM. le baron de
Bonnefoux et Pris, capitaines de vaisseau, publi sous les auspices
de M. le baron de Mackau, ministre de la Marine, Paris, Arthus
Bertrand. 1848, 2 vol. gr. in-8. Le premier volume, consacr  la
Marine  voiles, est d  M. de Bonnefoux, 2e dition, 1856-1859. _Vie
de Christophe Colomb_, Paris, Arthus Bertrand, 1852, extrait des
_Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_, t. 5, 6, 7, annes
1851 et 1852. _Manoeuvrier complet ou Trait des Manoeuvres de mer,
soit  bord des btiments  voile, soit  bord des btiments 
vapeur_, Paris, Arthus Bertrand, 1853. Ce _Manoeuvrier_, comme
l'annonce la prface, doit tre considr comme une troisime dition
des _Sances nautiques_. En 1865, aprs la mort de l'auteur, son
gendre, l'amiral Pris, publia une seconde dition de ce
_Manoeuvrier_, compltement refondue en ce qui concerne la Marine 
vapeur. Parmi les trs nombreux articles insrs dans les _Nouvelles
Annales de la Marine et des Colonies_, pendant les annes 1850, 1851,
1852 et 1853, bornons-nous enfin  signaler: _l'cole navale_, notice
reproduite  la fin de ce volume;--_Colbert_--_Fixation de l'effectif
naval en France_--_Propulseurs sous-marins, volueur_--_de la
navigation au XVe et au XIXe sicle et de l'isthme de Suez_--_de
l'incorruptibilit et de l'incombustibilit des bois_--_De l'isthme de
Panama et de divers projets de communication entre l'Ocan et la mer
Pacifique_--_Prcis historique sur la Guyane franaise_--_compte
rendu_ (dtaill et important) du _Prcis historique sur la vie et les
campagnes du vice-amiral comte Martin_, par le comte Pouget.]




MMOIRES

DU

BARON DE BONNEFOUX




LIVRE PREMIER

MON ENFANCE




CHAPITRE PREMIER

     SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux.--Histoire du chevalier de
     Beauregard, mon pre.--Son entre au service, ses duels, son
     voyage au Maroc.--Ses dettes, le rgiment de Vermandois.--Le
     rgiment de Vermandois aux Antilles; Mme Anfoux et ses
     liqueurs.--Rappel en France.--Garnisons de Metz et de
     Bziers.--L'esplanade de Bziers, mariage du chevalier de
     Beauregard; ses enfants.


Mon cher fils, quoique mon pre ft g de quarante-sept ans lorsque
je vins au monde, il avait encore son pre, qui ne mourut que quelques
annes plus tard; et je me souviens toujours trs bien de mon aeul,
ancien militaire, dont la vigueur d'esprit et de corps se conserva
d'une manire remarquable jusqu' l'ge de quatre-vingt-dix ans. Chef
d'une nombreuse famille, il fit choix de la profession des armes pour
ses trois fils, et, avec beaucoup d'conomie, il parvint  doter ses
filles et  les marier. L'an de ses fils se maria jeune; il quitta
le service lorsqu'il eut obtenu la croix de Saint-Louis, rcompense
qu'ambitionnaient avec ardeur les anciens gentilshommes. Il quitta
alors l'pe pour la charrue, vint auprs de son pre, l'aida dans les
travaux agricoles auxquels il se livrait depuis sa retraite, et,
jusqu' l'ge de quatre-vingt-trois ans, o il mourut, il n'eut
d'autres penses que l'amlioration de ses champs et l'ducation de
quatre garons et de deux filles. L'ane des deux filles, Mme de
Rau, fut une trs aimable et trs jolie femme dont le fils unique,
aujourd'hui[8] capitaine d'infanterie, pousa, il y a quelques annes,
Mlle Caroline de Bergevin, fille d'un commissaire gnral de la Marine
 Bordeaux[9]. Mme de Cazenove de Pradines est la soeur de Mme de
Rau; c'est une femme vraiment suprieure; ses vertus, sa bont sont,
depuis cinquante ans, passes en proverbe; il suffit de la voir pour
l'aimer, de la connatre une heure pour ne jamais l'oublier. Elle a
aussi un fils unique dont elle ne s'est spare que pour son ducation
qui se fit au collge de Vendme. Ce fils, actuellement g d'une
quarantaine d'annes, a t maire et sous-prfet. La vie littraire,
l'administration de ses biens lui plaisent par dessus tout, et,  ces
gots, il a joyeusement sacrifi ses places, sa position et les
esprances qu'il pouvait en concevoir. Mari  une de nos cousines,
Rose, dernier rejeton de onze Bonnefoux d'Agen, nos parents, qui
taient aussi une famille de militaires, il a deux aimables petites
filles[10].

[Note 8: En 1835. Voyez la prface.]

[Note 9: Leur fils, M. Paul de Rau, ancien capitaine
d'artillerie, mort en 1893, pousa sa cousine, Mlle Clara de
Bonnefoux, fille de Laurent de Bonnefoux, dont il sera souvent
question, et nice de l'auteur de ces _Mmoires_.]

[Note 10: Depuis le moment o l'auteur crivait ces lignes, M. de
Cazenove de Pradines a eu un fils, Pierre-Marie-douard de Cazenove de
Pradines, n  Marmande, le 31 dcembre 1838. Il joua, dans la vie
politique de notre pays, un rle important, et se concilia l'estime de
tous par sa nature chevaleresque et sa fidlit  ses convictions.
Engag dans le corps des _Volontaires de l'Ouest_, command par M. de
Charette, il se couvrit de gloire  la bataille de Patay, le 2
dcembre 1870. Il fut grivement bless et perdit l'usage de la main
droite en relevant le drapeau qu'avaient port avant lui son beau-pre
et son beau-frre, tus dans cette mme journe. Ses compatriotes du
Lot-et-Garonne l'lirent, en 1871, membre de l'Assemble nationale.
Quand il est mort, en 1897, il tait dput de la troisime
circonscription de Nantes, et reprsentait ainsi la Bretagne, 
laquelle le rattachait son mariage avec Mlle de Bouill. M. douard de
Cazenove de Pradines laisse deux fils.]

Quant aux quatre frres de ces deux dames, l'an et les deux plus
jeunes taient officiers d'infanterie lorsque la Rvolution clata;
ils crurent devoir migrer.

L'un d'eux fut atteint d'une balle dans une des batailles de ces temps
douloureux.

Lors de l'amnistie, l'an revint donc seul avec le plus jeune. Ce
dernier vit encore, et il est connu sous le nom de Saint-Laurent[11];
il se fait chrir dans sa ville natale[12] par la douceur,
l'obligeance de son caractre, et par le souvenir des embellissements
dont il faisait sa principale occupation, lorsqu'il y tait adjoint 
la mairie.

[Note 11: M. de Bonnefoux de Saint-Laurent est mort en 1847.]

[Note 12: Marmande.]

L'an s'tait mari, et avait eu deux enfants, Mme de Castillon,
femme fort agrable domicilie  Mzin, qui a un fils nomm Albert: et
Casimir de Bonnefoux dont la fin tragique[13] a sans doute ht la
mort de son malheureux pre; la mre de ces deux enfants, ne Mlle de
Goyon, n'existe plus depuis longtemps.

[Note 13: Casimir de Bonnefoux se noya en se baignant dans la
Garonne.]

Il reste  te parler de celui des quatre frres qui n'migra pas[14];
mais je dois aujourd'hui me borner  te dire que c'est celui qui est
devenu prfet maritime et sur le compte duquel je t'ai promis plus de
quelques lignes[15].

[Note 14: Casimir-Franois de Bonnefoux, n  Marmande en 1761.]

[Note 15: Cette promesse a t tenue. Voyez,  la fin de ce
volume, la notice consacre  la vie du baron Casimir de Bonnefoux.]

Je t'ai dit que mon aeul avait trois fils; je viens de t'entretenir
de l'an et de ses descendants; je n'ai donc plus qu' te parler des
deux autres, et je commencerai par le plus jeune, car j'ai seulement 
t'apprendre qu'il mourut  l'le de Bourbon o il tait officier dans
un rgiment, et sans avoir t mari. L'autre tait mon pre, plus
particulirement connu sous le nom de Chevalier de Beauregard, qui
tait celui d'une portion de la proprit de mon aeul, dans les
environs de la ville de Marmande, berceau de la famille[16].

[Note 16: Voyez Philippe Tamizey de Larroque, _Notice sur la ville
de Marmande_, Villeneuve-sur-Lot, 1872, p. 115.]

C'tait, alors, l'usage de distinguer ainsi les branches; c'est mme
ainsi que les enfants du frre de mon aeul reurent dans l'Agenais le
surnom de Bonneval. Quatre officiers de ce nom, dont trois migrrent
aussi, et sur lesquels deux vivent encore, fixrent longtemps
l'attention de la province par la hauteur de leur taille, la beaut de
leur personne, l'lgance de leurs manires et surtout par leur bont.

Mon pre naquit en 1735. Son ducation premire se fit  la campagne
o il se forma une sant robuste; sa taille s'y dveloppa avec
avantage; il y devint chasseur adroit, infatigable; il prit part aux
travaux des champs; et, lorsque l'on pensa  le faire dcorer d'une
paulette, on le prpara  paratre dans son rgiment par quelques
mois de sjour  Marmande, o de tout temps on a remarqu une socit
de bon ton, vive, spirituelle, et d'excellente cole pour un jeune
homme[17].

[Note 17: M. Ph. de Tamizey de Larroque, dans la brochure cite,
s'exprime de la faon suivante (p. 115): Le _Dictionnaire
gographique, historique et politique des Gaules et de la France_, par
Expilly, dont le premier volume, parut en 1763, donne  la ville de
Marmande 931 feux, ce qui,  raison de cinq personnes par feu,
reprsente un total de 4.655 habitants et  la communaut de Marmande
(ville et campagne) 1.214 feux, soit 6.060 habitants. Marmande est
aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du Lot-et-Garonne et compte
10.000 habitants.]

Mon pre savait lire, crire, compter, quand il lui fut permis de
rsider  Marmande; son instruction ne fut pas ce qui l'occupa le
plus; aussi n'y gagna-t-elle pas beaucoup; d'ailleurs les moyens
manquaient dans cette petite ville; mais il y acquit un vernis
suffisant de bonne compagnie, une manire agrable de se prsenter, de
s'noncer, et, quand il parut dans son corps, le chevalier de
Beauregard, dou de la plus noble expression de figure qui ft jamais,
ayant des traits fort beaux, une tournure lgante, une taille
remarquable, un esprit aimable, fut accueilli avec enthousiasme.

La bataille de Fontenoy avait eu lieu en 1745; la paix l'avait suivie
d'assez prs; c'est donc quelque temps avant la guerre de 1756 
1763, appele la guerre de Sept Ans, que mon pre entra au service. Il
fallait alors au rgiment se faire remarquer par quelque duel, hlas!
le nouvel officier ne s'en acquitta que trop bien; par suite d'une
querelle frivole, il tua le chevalier d'Espagnac d'un coup d'pe, se
sauva en Espagne; mais ayant su qu'il tait grci (car il y avait de
trs svres lois sur le duel), il revint en France, se promit de ne
se battre dornavant, en combat singulier, qu' la dernire extrmit,
alla faire un plus digne usage de son bras contre les ennemis de la
patrie, et s'attira, sur le champ de bataille, l'estime, l'amiti, la
confiance de ses compagnons d'armes et de ses chefs.

Mon pre avait vingt-huit ans quand il fut rendu aux plaisirs de la
paix et des garnisons; vingt-huit ans et un beau physique, une
paulette et des succs  la guerre, un esprit enjou et un courage
prouv contre les mauvais plaisants; un nom connu, et qu'il
retrouvait dans beaucoup de rgiments. Que d'avantages! quelle
perspective de plaisirs!

Aprs avoir parcouru l'Allemagne en militaire, il eut l'occasion de
voir l'Afrique et la cour du roi de Maroc, o il fut envoy comme
gentilhomme d'ambassade. Le fils du roi trouvait fort agrables la
compagnie et les vins de ces Messieurs; il se grisait devant eux, et
mettait, par voie d'amusement ou peut-tre par une curieuse
instigation, le feu au srail de son pre. Un jour, courant au grand
galop avec ces tourdis, il leur annona un bon tour d'quitation, et,
se prcipitant vers un Turc qu'il apercevait  une grande distance, il
lui fit voler la tte  dix pas d'un coup de cimeterre. On ne voit pas
trop comment auraient fini ces extravagances, si l'ambassade n'avait
repris le chemin de la France; il en resta,  mon pre, un fonds
inpuisable d'histoires qui, avec les merveilles de mcanique de M. de
Vaujuas, un de ses camarades, et les essais malencontreux dans l'art
de voler dans les airs d'un autre officier, M. Regnier de Gou, oncle
de M. Calluaud[18], ont longtemps charm les veilles du foyer
domestique, et nous rendaient tous aussi curieux qu'attentifs. Il est
pourtant juste de ne pas aller plus loin sans dire que la dcollation
du Turc fut svrement blme par les jeunes officiers franais, et
qu'ils ne consentirent  lier de nouvelles parties avec leur barbare
compagnon de plaisir que sous promesse qu'il respecterait la vie des
hommes.

[Note 18: M. Calluaud, receveur gnral des Finances  Angoulme,
puis  Arras, tait un ami de l'auteur. Son fils, M. Henri Calluaud,
fut, en 1871, lu membre de l'Assemble nationale par le dpartement
de la Somme. Il mourut  Bordeaux peu de temps aprs son lection.]

Dans les garnisons o mon pre se trouva aprs son voyage d'Afrique,
la chasse occupa une partie de ses loisirs; mais on ne peut pas
toujours chasser, et ce fut ce malheureux jeu qui vint en combler
l'autre partie. Il gagna, il perdit, il fit des dettes, il se libra;
il ruina son colonel dans une nuit;  son tour il fut ruin, il
emprunta, il rendit; il acheta des bijoux, des chevaux, il les
vendit... Cependant il faut observer que jamais il ne quittait une
ville, sans tre oblig d'avoir recours  son pre qui, d'abord, paya,
en l'avertissant toutefois que ces sommes seraient portes en dcompte
de ses droits  sa lgitime ou portion de succession[19], et qui
bientt dclara qu'il ne paierait plus.

[Note 19: Lgitime: portion de sa succession, dont le pre ne
pouvait pas disposer par testament au dtriment de son enfant.]

Cette dtermination svre mais juste fit natre quelques moments de
repentir, pendant lesquels, pour chercher  couper le mal dans sa
racine, le chevalier de Beauregard rsolut de passer dans les
colonies, croyant fuir ainsi les occasions que la socit d'alors ne
lui prsentait que trop souvent en France.

Il s'tait fait des connaissances distingues; il obtint donc d'y tre
promptement envoy avec le rgiment de Vermandois[20], et profitant,
en mme temps, du crdit de ses amis, il pensa qu'il se rendrait
agrable  sa famille, en allant prendre cong d'elle avec un brevet
d'admission gratuite du jeune chevalier de Bonnefoux[21], second fils
de son frre an, dans une cole d'o il sortirait pour entrer dans
la Marine. Ce plan russit  merveille; le joueur fut oubli; on ne
vit plus que le fils revenu de ses erreurs, que le parent affectueux,
que l'officier qui s'expatriait! la visite fut douce pour tous, et mon
pre quitta la maison paternelle, prouvant et laissant les plus vives
motions.

[Note 20: Le rgiment de Vermandois (aujourd'hui le 61e rgiment
d'Infanterie) avait t affect au service de la Marine et des
Colonies,  la suite de la nouvelle organisation de l'infanterie, en
date de dcembre 1762. Voyez Louis Susane, _Histoire de l'ancienne
infanterie franaise_, Paris, 1852, t. VI, p. 108.]

[Note 21: Il s'agit ici de Casimir de Bonnefoux, plus tard prfet
maritime et baron, dont il sera question presque  chaque page de ce
rcit.]

Suivant son usage cependant de mler l'extraordinaire ou l'clat 
toutes ses actions, il ne voulut partir que soixante heures prcises
avant l'instant o on lui avait mand que son rgiment, alors  Brest,
se rendrait  bord[22]. En consquence, un cheval de poste se trouva 
sa porte; et, la montre  la main, il excuta son projet et partit de
Marmande en courrier. Un petit retard, qu'on lui fit prouver  un
relais o les chevaux taient tous employs au dehors, fut sur le
point de lui faire manquer son btiment; toutefois il arriva  temps;
heureusement que ses camarades avaient pourvu, pour lui,  ces mille
petits dtails que ncessite un embarquement.

[Note 22: Le rgiment de Vermandois quitta Brest en octobre 1767.]

C'est aux Antilles que le rgiment de Vermandois allait tenir
garnison. La traverse ne prsenta aucun incident remarquable; on fit
bonne chre  bord; on y trouva des officiers de marine, qui
sympathisrent de jeunesse, de gaiet, avec les passagers; on y joua
mme un peu; mais tout se passa trs bien. Une navet d'un camarade
de mon pre amusa surtout beaucoup ces Messieurs: ce pauvre jeune
homme tait horriblement malade du mal de mer; il eut la maladresse de
cder  un perfide conseil, et il crivit au commandant qu'il le
priait en grce d'arrter le btiment (qui faisait grand sillage vent
arrire) ne fut-ce que pour quelques minutes. Il parat que le
commandant entendit fort bien la plaisanterie, car il rpondit
immdiatement au bas de la lettre: Pas possible, Monsieur, nous
sommes  la descente. Mon pre racontait ses histoires avec une grce
parfaite; il les embellissait de traits piquants, de dtails
scientifiques; il en tait de mme de ses lettres: le fond n'y tait
pas, l'orthographe non plus; mais telle est l'influence de l'habitude
de la bonne compagnie, que ceux qui entendaient ses paroles ou son
style, auraient suppos un homme d'une ducation littraire soigne.
On a souvent dit que Mme de Svign n'crivait pas correctement, et
l'exemple de mon pre me fait pencher  trouver ce fait possible.

L'intention de se soustraire aux occasions de jouer en allant aux
colonies tait, sans doute, trs bonne; mais c'tait vraiment tomber
de Charybde en Scylla. Les Antilles taient alors dans leur plus beau
temps; la ville du Cap-Franais,  Saint-Domingue, celle du Fort-Royal
de la Martinique, n'avaient point de rivales au monde pour l'opulence,
le luxe, la magnificence. Comment le jeu, dont les chances irritantes
conviennent si bien au caractre des croles, ne s'y serait-il pas
tabli en souverain; comment, lorsqu'il se prsentait sous les formes
les plus sduisantes, mon pre aurait-il rsist?

Le chevalier de Beauregard visita toutes les Antilles franaises;
c'taient donc, tous les jours, des dners somptueux, des bals
splendides, et des parties de vrai joueur. Une dame surtout, qui a
rempli l'univers des produits d'une entreprise commerciale encore
existante, Mme Anfoux, dont les liqueurs n'ont jamais t gales, ne
laissait jamais sortir les officiers qui allaient s'approvisionner
chez elle, sans les faire participer  un repas exquis; et l'on
passait de la table  la salle  manger  celle du Pharaon ou du
Crabs, qui taient couvertes de quadruples, de modes[23], de louis
d'or;  peine l'argent blanc osait-il s'y montrer!

[Note 23: Mode ou Modore, monnaie portugaise de 32 fr. 40.]

Dans ces temps de prjugs sur la naissance, c'tait droger que
d'accepter ainsi les invitations d'un chef de manufacture; mais, ici,
l'usage avait fait loi, et le plaisir, joint un peu, je suppose,  la
rputation de chance habituellement contraire de Mme Anfoux, en
perptuait l'usage.

J'en ai bu, dans mon enfance, de cette liqueur qui rveillait tous les
jeunes souvenirs de mon pre; et j'entendais toujours, en mme temps,
une historiette nouvelle sur la partie et sur ses phases diverses de
tel jour ou sur le dner qui l'avait prcde. Mon pre aimait
passionnment la bonne chre: c'tait un travers du temps et un
nouveau rsultat de l'absence de gots plus solides; il poussait
celui-ci jusqu' se mler de cuisine, et il prtendait tenir de la
meilleure source le secret de la combinaison de certains plats o
vraiment il excellait. J'imagine qu'il avait principalement recueilli
ces notions chez les Bndictins du Fort-Royal, au couvent desquels il
y avait table ouverte et jeu de trictrac; dans la description de ces
dners ou de ces parties, pas un mets, pas un convive, pas un joueur,
pas un coup n'taient oublis; mille amusantes anecdotes s'y
trouvaient groupes; il tait vraiment facile d'y assister en ide, de
s'en reprsenter la ralit.

Lorsque le chevalier de Beauregard fut rappel en France[24], il est
question de quatre cent mille francs qu'il avait conservs de ses
gains au jeu, dans les colonies. Son rgiment avait fait un long
sjour dans ces pays; il y tait mme devenu si populaire que j'en ai
retrouv le nom dans quelques chansons de ngres, qui ont t chantes
jusqu' moi.

[Note 24: Le rgiment de Vermandois fut rendu, en 1770, au service
de terre et envoy en garnison  Metz.]

Revenir en France et avoir quatre cent mille francs, il y avait de
quoi faire tourner la tte  bien des gens! Mon pre fut de ce nombre,
et comme il se rendait  la garnison de Metz, il ne crut pas pouvoir
tre digne de la socit des dames chanoinesses de cette ville, o
l'on retrouvait plusieurs habitudes des Antilles, sans s'annoncer par
le fracas d'un quipage  la dernire mode et de tous les accessoires
d'usage, comme domestiques, livre, chevaux de main, toilette et
habits fort riches, etc. Un petit ngre tait mme de la maison comme
signe caractristique de luxe et cachet de position. Toutefois tant de
constance de la part de la fortune devait se dmentir. Sans te
raconter toutes les tribulations que le chevalier de Beauregard
prouva  Metz, il n'est que trop vrai qu'il perdit tout ce qu'il
avait, et au del, qu'il emprunta, que son pre refusa de payer, qu'il
fut emprisonn pour dettes, qu'il fut sur le point d'tre destitu,
enfin qu'il ne sortit de prison que parce que sa mre, en pleurs,
parvint  flchir son mari; mais plus de trente mille francs y
passrent, c'est--dire plus que sa lgitime, en y comprenant les
dettes prcdemment acquittes.

Empressons-nous de jeter un voile sur cette priode fatale; et, pour
respirer plus  l'aise, reprenons mon pre en garnison  Bziers, o
il se rendit aprs avoir quitt Metz, songeant  se marier, et ayant
fait le serment sur une parole d'honneur qu'il n'a jamais viole, de
ne plus,  l'avenir, se livrer qu' des jeux appels de commerce; tels
que piquet, reversis, boston, etc., et qu' un taux de socit.

L'poque o mon pre quitta Metz est,  peu prs, celle o clata la
guerre de l'Indpendance des tats-Unis d'Amrique.  l'exception,
toutefois, d'un trs petit corps d'arme qui y fut envoy sous les
ordres du comte de Rochambeau, la France n'y prit part que comme
puissance maritime.

Le rgiment de Vermandois, o mon pre tait alors
capitaine-commandant, continua donc, pendant cette priode,  rester
en garnison en France, et particulirement dans le Midi.

Les parades ou revues de ce rgiment taient fort brillantes, 
Bziers; elles se faisaient ou se passaient sur la vaste place de la
Citadelle, d'o l'oeil plane sur la verdoyante plaine de Saint-Pierre,
et, par del, va se perdre dans les flots azurs de la Mditerrane
qui paraissent, eux-mmes, borns par un horizon  demi-teintes roses
et bleues particulires  ces beaux climats. Deux balcons qui
donnaient sur cette place appartenaient  M. Valadon[25],
docteur-mdecin form  l'cole de Montpellier, renomm pour son
savoir, matre d'une jolie fortune, alli  plusieurs des meilleures
familles du pays, telles que celles de Lirou, de Ginestet, et
beau-frre de Bouillet[26] de l'Acadmie des Sciences de Berlin[27],
qui tait en mme temps l'un de ces magistrats municipaux qu'en
Languedoc on appelait encore consuls. M. Valadon avait deux filles que
l'on voyait souvent, avec leurs jeunes amies, dcorer ces balcons;
l'ane de ces demoiselles tait une jolie brune, vive, piquante,
marie douze ou quinze ans aprs  M. d'Hmeric, retir du service
comme capitaine de cavalerie, et dont les saillies spirituelles ont,
jusqu' sa mort, attir chez elle l'lite de la socit. L'autre,
moins jolie, peut-tre, mais plus grande, plus belle femme, fut celle
qui ne put voir, sans motion, les grces, la bonne mine du chevalier
de Beauregard, g pourtant d'un peu plus de quarante ans, et qui
devint ma mre.

[Note 25: D'aprs le _Registre des Dlibrations du chapitre de
Saint-Nazaire de Bziers_. M. E. Sabatier (_Histoire de la ville et
des vques de Bziers_, Bziers et Paris, 1854, p. 400), cite M.
Valadon comme tant premier consul de Bziers, le 13 novembre 1771. Il
s'agit l probablement du grand-pre de l'auteur.]

[Note 26: Jean-Henri-Nicolas Bouillet, n  Bziers, en 1729. D'aprs M.
Henri Julia (_Histoire de Bziers ou Recherches sur la province du
Languedoc_, Paris, 1845 p. 403), il devint docteur de la Facult de
Montpellier, et publia plusieurs mmoires. Jean-Henri-Nicolas Bouillet
tait le fils de Jean Bouillet, mdecin, physicien et astronome, qui
jouit pendant sa vie d'une relle clbrit, et qui, n en 1690, 
Servian prs Bziers, mourut dans cette dernire ville, en 1777.]

[Note 27: Jean-Henri-Nicolas Bouillet tait membre de l'Acadmie
de Bziers, que son pre fonda, en 1723, de concert avec Jean-Jacques
Dortans de Mairan, et Antoine Portalon, et que les Lettres patentes de
1766 rorganisrent sous le nom d'_Acadmie royale des Sciences et
Belles-Lettres_. Appartenait-il, en outre,  l'Acadmie des Sciences
de Berlin? Cela ne me parat pas probable, et je crois que l'auteur
l'a confondu,  ce point de vue, avec son pre.]

Il tait dit, cependant, que l'exaltation de ce brillant officier se
manifesterait encore dans cette circonstance, o il faut tant de
prudence et d'gards. M. Valadon, en pre clair, avait pris des
informations qui lui avaient fait connatre les fautes encore rcentes
du joueur, et il fit des objections bien naturelles, mais qui
blessrent vivement le chevalier de Beauregard. Quelques mnagements,
un peu de temporisation, auraient tout aplani; loin de l, le
prtendant abusa de l'ascendant qu'il avait sur un jeune coeur; il
menaa de se tuer si l'objet de ses voeux ne consentait pas  un
enlvement, et il assigna une heure pour cet enlvement, garantissant,
au reste, que tout serait prt pour un mariage en rgle,  la premire
poste o on s'arrterait. Mlle Valadon rsistait; mais malheureusement
le chevalier d'H..., l'un des camarades de mon pre, tait dans une
position  peu prs pareille; les deux jeunes personnes furent
inities au secret l'une de l'autre; on proposa de partir tous les
quatre; et ces demoiselles, qui n'auraient pas accept autrement,
consentirent  un dpart simultan.

Les torts furent grands de tous les cts; mais, au moins, les paroles
furent observes, les promesses tenues, les arrangements accomplis, et
l'on s'tait  peine aperu du dpart des fugitives qu'elles
rentrrent chez leurs pres, conduites par leurs maris, et implorant
un pardon peu mrit. M. Valadon avait le coeur trop gros pour que la
scne se passt sans orage; il parla longtemps avec amertume, et il
termina, par les mots suivants, des apostrophes que des larmes et des
sanglots avaient frquemment interrompues: Vous, Monsieur, pourquoi
me demander ce qu'il n'est plus en mon pouvoir de refuser?

Et vous, ma fille, vous avez, malgr moi, malgr vos devoirs, voulu
vous lancer dans une sphre qui n'est ni la vtre, ni la mienne;
puiss-je me tromper; mais vous mourrez malheureuse!... Hlas, il ne
dit que trop vrai!

Ce mariage, dont les formes imprudentes sont judicieusement abolies
par les stipulations de notre Code civil actuel, hta peut-tre la
mort de mon grand-pre, qui eut lieu peu de temps aprs; et l'on peut
croire qu'alors il tait encore sous l'influence des impressions
fcheuses qu'il en avait prouves, car il ne laissa  ma mre que la
portion nomme lgitime, rsolution qu'il n'aurait pas prise, sans
cela, on peut le prsumer; quoique les usages du Languedoc fussent et
soient toujours dfavorables aux cadets.

Quatre enfants naquirent presque successivement de ce mariage, qui
prospra d'abord, comme on devait l'attendre de l'esprit d'ordre
consomm de ma mre, de sa tendresse pour son mari, et du changement
heureux qui s'opra dans les habitudes de mon pre. Il fut un
excellent mari; et sa femme l'en rcompensa par son dvouement,
dvouement si passionn qu'il finit par lui coter la vie  elle-mme,
comme tu le verras plus tard.

Ta tante Eugnie fut le premier de ces enfants; ds qu'elle fut d'ge
 pouvoir profiter des leons d'un pensionnat, on la plaa dans celui
qui tait alors connu trs avantageusement dans toute la France sous
le nom de couvent de Lvignac, prs Toulouse. Quand elle en sortit,
c'tait une demoiselle d'une grande instruction, de manires trs
distingues, d'une belle taille, et doue d'une figure o des yeux
noirs velouts faisaient une impression profonde, entours qu'ils
taient d'une peau blouissante de blancheur, de sourcils d'bne, et
de la chevelure la plus touffue. Le marquis de Lort, ancien chef
d'escadre, lui fit une cour assidue; mais le joli, le loyal,
l'agrable chevalier de Polhes, aujourd'hui baron de Maureilhan,
revenait  vingt-cinq ans d'une migration o il avait t entran 
l'ge de quinze, et quoique dans une position bien infrieure  celle
du marquis de Lort, sous le rapport de la fortune, sa demande de la
main de ma soeur fut accepte par elle, et tous les jours elle s'en
applaudit.

Josphine fut le second enfant de mon pre. Celle-ci avait, sans
mlange, tous les traits distinctifs des Bonnefoux; c'est--dire un
teint ravissant, le nez aquilin, des yeux bleus d'une extrme douceur,
quoique trs vifs, et des cheveux d'un blond cendr charmant. Elle
tait remarquablement belle; mais sa beaut ne put la sauver du
trpas; et  peine commenait-elle  frapper tous les regards qu'elle
fut atteinte d'une maladie violente, et qu'elle y succomba.

Je naquis ensuite en 1782; j'avais tout au plus dix-huit mois, que la
petite vrole fondit sur moi avec toute sa malignit. Les mdecins me
laissrent pour mort; la garde-malade me jeta le linceul sur la tte;
mais ma mre me dcouvrit vivement, et m'embrassa, m'treignant avec
tant de tendresse que j'en fus ranim! Il ne m'est rest de cette
affreuse maladie que quelques marques sur la figure; par compensation,
peut-tre, je n'ai pas eu, depuis lors, de maladie vraiment srieuse.
Quant  ma taille, elle est exactement devenue celle de mon pre, cinq
pieds cinq pouces.

Adlade, qui fut ma troisime soeur, mourut extrmement jeune. Enfin,
aprs une interruption assez longue, naquit ton oncle Laurent[28]; et,
quatre ans aprs, c'est--dire en 1792, un sixime enfant, qui reut
le nom d'Agla, mais qui, comme Adlade, nous fut enleve en bas ge.

[Note 28: Laurent de Bonnefoux portait, dans sa famille, le nom de
Gustave, qui ne figurait nullement sur son acte de baptme. On avait
voulu le distinguer ainsi de M. de Bonnefoux de Saint-Laurent, dont
nous avons dj eu l'occasion de parler. Nous ignorons, au contraire,
pourquoi l'auteur de ces _Mmoires_, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux,
fut toujours appel Lon par les siens.]




CHAPITRE II

     SOMMAIRE: Mes premires annes, le jardin de Valraz et son
     bassin.--Dtachements du rgiment de Vermandois en Corse, le
     chevalier de Beauregard  Ajaccio, ses relations avec la famille
     Bonaparte.--Voyage  Marmande.--M. de Campagnol, colonel de
     Napolon.--Retour  Bziers.--La Fte du Chameau ou des
     Treilles.--L'cole militaire de Pont-le-Voy.--Changement de son
     rgime intrieur.--Renvoi des fils d'officiers.-- l'ge de onze
     ans et demi, je quitte Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me
     rendre  Bziers.--Rencontre du capitaine
     Desmarets.--_Cincinnatus_ Bonnefoux.--Bordeaux et la
     guillotine.--Arrive  Bziers.


Ma mre m'avait donn le jour; elle m'avait nourri de son lait; elle
m'avait rendu la vie quand j'avais t abandonn, lors de ma petite
vrole; j'eus ensuite le nez cass dans une chute, et elle me prodigua
les soins les plus touchants; une nouvelle chute que je fis, la bouche
portant sur un verre cass et ma bonne par-dessus moi faillit me
rendre ce qu'on appelle bec-de-livre (Ne dirait-on pas qu'il y avait
une conjuration gnrale contre ma pauvre figure?) et il fallut 
cette digne mre un mois d'assiduits et de veilles pour m'empcher de
dtruire l'effet des appareils que les chirurgiens avaient mis sur mes
lvres; cependant ce ne fut pas tout, sa tendresse eut  supporter une
nouvelle preuve, car elle avait encore une fois  me disputer  la
mort et  remporter la victoire sur cette redoutable ennemie.

Nulle part plus que dans ma ville natale on n'aime les parties de
campagne: une salade en est ordinairement le prtexte; mais chacun
apporte son plat, et la collation y est fort agrable, fort abondante,
surtout lorsque la runion se compose de personnes possdant de
l'aisance, gaies, aimables, et vivant sous un des plus riants climats
de l'univers. De charmants jardins avoisinent la ville de Bziers;
celui de Valraz avait alors la vogue. On venait d'y goter. Les dames,
les cavaliers, se promenaient sur la terrasse; les bonnes dansaient
des rondes au dessous, et les enfants foltraient alentour. Tout 
coup je me sens pouss. Je recule de quelques pas; je rencontre un
tertre d'un pied d'lvation; je tombe  la renverse, et il me reste
encore, de cette scne, l'ineffaable souvenir de la magnifique vote
azure du ciel du Languedoc, que je n'avais jamais remarque
jusque-l, et qui se droula tout entire  mes yeux; mais un froid
glacial vint suspendre mon admiration, j'tais dans un bassin de six
pieds de profondeur!... mes camarades, seuls, m'avaient vu tomber;
stupfaits, ils n'osaient profrer une parole, et les bonnes dansaient
toujours, lorsqu'un cri perant se fit entendre. Quel pouvait-il tre,
si ce n'est celui d'une mre dont l'oeil vigilant ne dcouvre plus son
fils, et qui,  l'embarras des autres enfants, devine l'affreuse
vrit? S'lancer vers le bassin en faisant retentir l'air de ces mots
dchirants: Mon fils est noy! fut pour ma mre l'acte d'un instant;
mais un officier du rgiment de Mdoc, qui tait au bas de la
terrasse, lui barra le passage, la saisit par la taille et l'arrta.
Cet officier apprit,  ses dpens, ce qu'il en cote de lutter contre
l'nergique passion de l'amour maternel; ses bas de soie furent mis en
lambeaux, et ses jambes, en sang, par les hauts talons (alors  la
mode) de sa prisonnire; ses mains, sa figure furent en vingt endroits
gratigns jusqu'au vif; mais la belle taille qu'il tenait captive ne
lui chappa point, et pendant ce temps un jardinier m'avait retir du
bassin et m'avait remis  mon pre, qui, averti dans le salon d'o il
n'tait pas sorti aprs la collation, tait accouru, et arriva pour me
recevoir.

Trois fois j'avais reparu sur l'eau, et trois fois j'tais retomb au
fond; la vie n'tait plus en moi qu' sa dernire priode; aussi tous
les soins du monde ne purent-ils la rappeler qu'aprs un quart d'heure
de la mort la plus apparente. Tous avaient renonc  me sauver; ma
mre, seule, ne s'tait pas dcourage. Elle me serrait de ses bras
caressants; elle me rchauffait de son corps, et sa bouche, colle sur
la mienne, m'envoyait sa bienfaisante haleine, afin de rendre leur jeu
 mes poumons affaisss. C'est dans cette position que je la vis
lorsque mes yeux se rouvrirent. Mes mains se croisrent autour de son
cou, comme pour la remercier; elle fut attrre de bonheur! Je n'avais
pas quatre ans; mais cette scne pathtique est encore devant mes
yeux, comme si elle tait d'hier.

Promenant ensuite mes regards autour de moi, je vis, avec une sorte de
terreur, quarante spectateurs immobiles; mais, tel est le caractre
frivole de l'enfance qu'apercevant un grand feu devant la porte du
salon et la jardinire y faisant chauffer pour moi une ample chemise
rousse, en la tenant ferme au collet par ses mains, et la faisant
tourner et gonfler vivement autour de la flamme, je partis d'un grand
clat de rire  ce spectacle inconnu...

Jusqu'alors il tait rest quelque doute  ma mre sur mon salut; mais
ce rire inattendu la rassura compltement.

Ds lors, n'ayant plus besoin de l'effort surnaturel de courage avec
lequel elle avait surmont de si pnibles motions, elle cda 
l'puisement de ses forces, et elle s'vanouit. Son retour  la
connaissance fut bien doux, car j'tais tout  fait remis, et elle
put,  son aise, se livrer aux transports de sa joie.

La Corse avait t runie  la France en 1769; quelques annes aprs
le mariage de mon pre, le rgiment de Vermandois avait t tenu d'y
fournir un certain nombre d'hommes de garnison. C'tait un pays quasi
barbare, d'une population ingouvernable, couvert de forts o
abondaient des sangliers redoutables. Lorsque mon pre tait forc de
quitter Bziers, il n'tait jamais plus heureux que lorsque c'tait
pour aller dans cette le, o son activit, son courage, son got pour
la chasse qui ne s'tait pas affaibli, trouvaient des aliments
ritrs. Il se plaisait  gravir les rochers,  explorer les bois, 
rduire les insurgs, autant qu' affronter les terribles sangliers, 
la poursuite desquels il courut souvent des dangers plus menaants que
dans ses autres excursions o, cependant, il avait, une fois, t
atteint d'un coup de fusil  la jambe gauche.

Toutefois Bastia et Ajaccio lui procuraient de temps en temps
d'agrables moments de repos ou de distraction. Ce fut  Ajaccio qu'il
vit briller Mme Ltitia Bonaparte, alors dans la fleur de l'ge, et
qui faisait l'ornement de la socit qu'on trouvait runie chez le
gouverneur de l'le, M. le comte de Marbeuf. Elle tait mre de huit
enfants, et lorsque mon pre leur adressait de ces paroles aimables
qui sortaient si gracieusement de sa bouche, il tait loin de prvoir
les hautes destines de cette famille. Mme Ltitia, encore vivante,
n'a perdu qu'un de ses enfants: Napolon, son second fils.

Mon pre avait, en outre, quelques congs pour revenir  Bziers.
C'taient alors des moments charmants. Ma mre quittait la rclusion
o, pendant l'absence de son mari, elle se condamnait svrement, afin
de s'occuper, sans partage, des dtails de sa maison; nous
n'entendions plus parler que de ftes ou de parties, et, une fois
entre autres, nous excutmes celle d'aller  Marmande, voir mon
respectable aeul et les diverses personnes de la famille dont il
tait le chef.

Nous traversmes le Languedoc sur le bateau de poste du canal du Midi;
il s'y trouvait,  l'aller comme au retour, des officiers, des dames,
des enfants, qui me parurent d'une grande amabilit; j'en ai conserv
les souvenirs les plus agrables.

Arrivs  Marmande, non seulement nous visitmes la famille qui,
alors, s'y trouvant presque au grand complet, nous prsenta une
runion de jeunes et brillants officiers, de charmantes filles, leurs
soeurs ou leurs cousines, mais encore nous visitmes tous les lieux
des environs o se trouvait quelque Bonnefoux; nous allmes mme
jusqu'en Prigord; et, dans nos tournes, nous emes l'occasion de
voir un de nos parents, M. de Campagnol. Il tait officier suprieur
d'artillerie, et, depuis, il devint le colonel d'un rgiment dans
lequel servait Napolon[29].

[Note 29: Isaac-Jacques Delard de Campagnol naquit, le 19 janvier
1732, au chteau de la Coste, paroisse de Saint-Lger, juridiction de
Penne en Agenais, gnralit de Bordeaux, aujourd'hui commune de
Saint-Lger, canton de Penne (Lot-et-Garonne). Collaborateur et ami de
Gribeauval, ce fut un des officiers d'artillerie les plus distingus
du XVIIIe sicle, et son nom mrite d'tre cit  ct de ceux de
d'Aboville et de Snarmont. Il servit pendant cinquante-quatre ans,
fit neuf campagnes, prit part  sept siges et  dix batailles.
Lieutenant-colonel en 1781, sous-directeur d'artillerie  la Fre, il
devint colonel le 1er avril 1791 et commandait  Grenoble, en 1791 et
1792, le quatrime rgiment d'artillerie, auquel appartenait Napolon.
Gnral de brigade, le 1er prairial an III, il commanda, par intrim,
l'artillerie de l'arme des Alpes et prit ensuite sa retraite. Le
gnral de Campagnol mourut au chteau de la Coste, le 28 juin 1809.]

Ma mre fut accueillie comme devait l'tre une dame de son mrite.
Quant  moi, je gagnai compltement les bonnes grces de mon aeul, et
celles du chevalier de Bonnefoux, qui servait dans la marine. Mon
aeul avait, sur la chemine de sa chambre, un petit soldat en ivoire
auquel il tenait beaucoup et dont il arriva que j'eus grande envie. Il
me le donna avant notre dpart; mais il fit la remarque qu'il avait
t vaincu par ma persvrance et par l'adresse avec laquelle j'avais
fait changer ses dispositions, qui n'taient nullement de me faire ce
cadeau, dont j'tais si fier.

Ce que mon aeul avait la bont d'appeler de la persvrance tait
souvent de l'enttement, dfaut trs grand, que, dans mon enfance,
j'ai, quelquefois, pouss jusqu' l'excs, qui a fait verser bien des
larmes  ma mre, mais que mon pre traitait avec beaucoup de
discernement, quoiqu'il y mt une juste svrit. Notre retour 
Bziers fut marqu par la clbration d'une fte locale, qui porte le
caractre, ainsi qu'on le remarque assez souvent dans le Midi, soit
des rites du paganisme, soit de quelque fait historique important.
Quoi qu'il en soit, cette fte a beaucoup d'clat. Le jour qu'on lui
assigne est celui de l'Ascension, c'est--dire l'poque la plus riante
de l'anne, dans un climat qui, lui-mme, est d'une grande beaut;
mais on ne la clbre pas tous les ans; il faut de la joie dans les
esprits, qui se rattache  quelque vnement remarquable, et elle
entrane  de fortes dpenses; ainsi, depuis lors, on ne l'a gure
plus revue qu' la paix de 1802 et  celle de 1814[30]; on l'appelle
Fte du Chameau ou plus agrablement Fte des Treilles.

[Note 30: M. Henri Julia, _Histoire de Bziers ou Recherches sur
la province du Languedoc_, Paris, 1845, qui appelle notre fte, _Fte
des Caritachs_ (Charits), dit au contraire, p. 360, qu'elle a cess
 la Rvolution franaise, qui ne se montra pas bienveillante pour le
quadrupde d'Orient. On le fit brler; puis on le porta sur la liste
des migrs pour s'emparer de son fief. Que ce dernier trait assez
piquant soit exact, on peut l'admettre; mais ce n'est pas une raison
pour que la _Fte du Chameau_ n'ait pas t de nouveau clbre en
1802 et en 1814.]

       *       *       *       *       *

Il parat que lorsque les Maures pntrrent en France, d'o ils
furent chasss  jamais par la valeur de Charles-Martel, ils
prouvrent  Bziers une rsistance  laquelle ils ne s'attendaient
pas. Un guerrier de cette ville, nomm _Ppzuk_[31], les attaqua dans
la rue Franaise o ils taient dj entrs, en fit un grand carnage
et les repoussa hors la ville. On voit encore, au lieu mme de cette
rue o _Ppzuk_ arrta les ennemis, la statue de ce guerrier, en
marbre, scelle dans une encoignure, mais dgrade, mutile par le
temps, et rduite  une masse informe. C'est l'anniversaire de cet
exploit que l'on clbre encore en ce pays.

[Note 31: M. Henri Julia, _op. cit._, p. 359, parle de la statue
de _Montpsuc_, ce hros qui sauva la ville en la dfendant contre
les Anglais. Ces divergences dans les traditions populaires ne
doivent pas, d'ailleurs, nous tonner.]

Un chameau gigantesque, en bois recouvert d'toffes[32], sort de la
mairie, logeant dans ses flancs des hommes qui profitent des stations
pour lui faire jeter des gorges de drages et de bonbons; il prcde
une charrette trane par cent mules harnaches avec luxe, et la
charrette porte cinquante couples de jeunes gens, de jeunes filles,
orns de vtements blancs, de bouquets, de rubans roses, et que la
ville marie ce jour-l et dote en partie. Ce sont les principaux
acteurs de la fte; ils tiennent chacun, dans chaque main, un cerceau
garni de pampres, de feuilles et de rubans[33]; l'autre bout du
cerceau est pris par le vis--vis, qui est toujours d'un sexe
diffrent, et quand ils arrivent sur les places ou sur les promenades,
nos maris, anims par une excellente musique, et en chantant l'air
dlicieux des Treilles, excutent des danses charmantes, et font, sous
leurs cerceaux, mille figures, mille passes ravissantes.

[Note 32: M. Julia p. 354, parle d'un chameau de bois revtu d'une
toile peinte sur laquelle on voyait les armoiries de la ville et les
deux inscriptions latine et romaine: _Ex antiquitate renascor_. _Sen
fosso_ (nous sommes nombreux). D'aprs la tradition locale, ce
chameau reprsentait celui de saint Aphrodite, martyris  Bziers.].

[Note 33: Lorsque, le 26 juin 1777, le comte de Provence, plus
tard Louis XVIII arriva  Bziers, il fut reu dans le palais
piscopal par l'vque, Mgr de Nicola. Le prince marcha avec sa
suite et monta jusqu'au perron sous la vote gracieuse des cerceaux de
la danse des Treilles, nous dit M. E. Sabatier, _Histoire de la ville
et des vques de Bziers_, Bziers et Paris, 1854, p. 402.]

Les autorits, les notables assistent au cortge en grande crmonie;
chaque habitant fait une vaste provision de bonbons, et quand le
signal est donn, on se sert de ces bonbons comme de projectiles, et
la guerre commence. Malheur au propritaire qui n'a pas fait dmonter
ses carreaux de vitres! Bientt on s'en jette les uns aux autres, et
la terre en est littralement jonche. On voit souvent des gens riches
en dpenser pour mille cus; et l'on dit que, le jour dont je te
parle, M. le Lieutenant-Gnral de Goyon en acheta pour 25.000 francs!

Je te le demande: quelle fte pour des enfants! j'en fus tout bahi!
je m'en retrace jusqu' la moindre circonstance; et je vois, quand je
le veux, mon oncle Bouillet[34] quitter le cortge, s'approcher de moi
en relevant sa robe rouge de Consul, et sortir de sa poche une belle
orange confite qu'il m'avait destine.

[Note 34: Voyez plus haut.]

Don Quichotte, toujours si sens quand il n'est question ni de
chevalerie errante, ni d'enchantements, prouve, dans un fort beau
discours, la prminence des armes sur les lettres; mais il dit
ailleurs que si l'pe n'mousse pas la plume, la plume, non plus,
n'mousse pas l'pe. C'est une vrit que l'on a longtemps mconnue
en France, mais que le bon esprit de mon pre, ainsi que sa propre
exprience, lui firent apprcier; aussi, quoique l'usage ft alors peu
rpandu de cultiver l'esprit des jeunes gens destins  la carrire
militaire, mon pre fut-il des premiers  sortir de cette voie, et il
employa pour nous ce qu'il avait d'autorit, de ressources, de crdit,
d'amis.

Comme vous, mes enfants, j'ai appris  lire et  crire en mme temps
qu' parler. Plutarque dit que l'enfance a plus besoin de guides pour
la lecture que pour la marche; je n'en eus qu'un pour tous ces
exercices, et ce fut ma mre. Ses tendres soins en furent bien
rcompenss; car un soir, laborieusement plac derrire un paravent,
j'crivis,  l'ge de quatre ans, une lettre toute de ma composition,
 ma soeur qui tait  Lvignac; il y avait beaucoup de monde dans le
salon lorsque j'allai montrer  ma mre ce que je venais d'crire.
Elle en fut si fire qu'elle en fit la lecture tout haut; et bientt
la lettre et l'auteur, passant de mains en mains, furent combls de
compliments, de caresses et de bonbons.

Il fallut alors donner un peu plus de suite  mes travaux; je fus
plac dans les meilleures coles de la ville; mais mon pre ne
perdait pas de vue son projet favori d'ducation complte. Il pressa
donc ses dmarches, et obtint,  cause de ses services, de ceux de sa
famille et de la modicit de sa fortune, une admission gratuite pour
moi, rversible ensuite sur mon frre,  l'cole, alors militaire, de
Pont-le-Voy; je fis mes preuves d'instruction suffisante et j'y entrai
en sixime, tant  peine g de huit ans.

Je ne dirai pas toutes les larmes de ma mre  mon dpart; mon pre,
oblig de retourner chez lui, ne put me conduire que jusqu' Marmande;
il prit cependant le temps de faire une visite  Lvignac, o j'eus
bien de la joie en embrassant une soeur que j'ai toujours tendrement
aime; livr, ensuite,  celui de mes cousins, qui, depuis, mourut
pendant l'migration, et qui passait par Tours pour rejoindre son
rgiment, j'achevais ma route avec cet affectueux parent.

Je ne crois pas qu'il ait jamais exist de collge o l'esprit des
lves ft meilleur, sous tous les rapports, que celui de
Pont-le-Voy[35], lorsque j'y arrivai. Pas de mauvais traitements aux
nouveaux-venus, nulle jalousie entre camarades, aucun souvenir fcheux
des torts passs, dvouement complet en toute circonstance, enjouement
naf de la jeunesse; mais rien au del; confraternit parfaite, enfin;
voil ce que j'y trouvai.

[Note 35: Pont-le-Voy, ou Pontlevoy, est une commune du
dpartement de Loir-et-Cher, arrondissement de Blois, canton de
Montrichard. Le collge subsiste encore aujourd'hui; des prtres
sculiers le dirigent. Sous l'ancien rgime, la congrgation de
Saint-Maur y avait un collge, qui depuis 1764, jouissait du titre
d'cole royale militaire.]

Trop jeune, disait-on,  la fin de l'anne scolaire, pour passer au
second bataillon que nous appelions la Cour des Moyens, on voulait me
faire doubler ma sixime; toutefois mes compositions de prix furent si
bonnes qu'il fallut renoncer  cette ide, et j'entrai en cinquime,
qui se faisait dans cette cour. J'tais le plus jeune et le plus
petit du bataillon; mais mon rang dans la classe m'y valut beaucoup
d'amis; et comme, d'ailleurs, j'excellai au jeu de cercle, que nulle
part je n'ai vu jouer avec plus de combinaisons ni avec tant de
perfection, comme je sautais assez bien  la corde, et que j'tais
trs fort  la paume, ainsi qu'au jet de pierres ou ardoises, je fus
bientt recherch par les lves des autres classes, et je devins un
petit personnage.

Le jeu des pierres est un exercice que nous pratiquions dans nos
sorties avec une espce de passion; il y faut de la souplesse, du coup
d'oeil, et il peut avoir des rsultats fort utiles. Je me suis, depuis
lors, souvent saisi d'un gros caillou pour me dfendre, et je crois
encore qu'avec une telle arme je ne craindrais pas,  l'improviste,
l'attaque d'un homme que j'aurais le temps de voir venir, et-il le
sabre  la main. Nous tuions des rats, des grenouilles, des mulots,
des oiseaux, nous cassions des branches d'arbres assez fortes, et cela
 de grandes distances.

J'achevai ma cinquime, ma quatrime, et je commenais ma troisime,
lorsque des vnements qui bouleversrent l'Europe ne manqurent pas
d'avoir leur contre-coup  Pont-le-Voy[36]. La Rvolution avait
clat; Louis XVI avait port sa tte sur l'chafaud; nos chefs et nos
professeurs avaient t changs. Les nouveaux nous arrivrent avec le
costume, les discours, les chansons de l'poque; ils crurent faire
merveille en nous organisant en clubs, en nous abonnant aux journaux,
en nous initiant aux folies du moment. Nous en prmes bientt la
licence. Qui sme du vent, rcolte des temptes. L'axiome ne tarda
pas  se vrifier. En parodie burlesque des hros de la Bastille,
nous nous portmes en masse sur nos prisons que nous dmolmes; pour
clbrer dignement les ftes rpublicaines, nous exigions des semaines
entires de cong qu'on n'osait refuser;  la moindre punition d'un
lve, nous cassions les vitres; lorsqu'on voulait nous empcher
d'aller nous promener, nous enfoncions, nous brisions les portes, et
nous dvastions la campagne; une fois mme, nous allmes attaquer le
village voisin de Montrichard, accus d'tre peu rpublicain, et
profitant de l'isolement o il tait momentanment, attendu que les
hommes taient occups aux travaux des champs, nous en rapportmes
force marteaux, haches, broches et autres armes ou instruments, sans
compter une ample provision de pommes... Enfin ce sjour d'tude,
d'mulation, de paix et de bonheur, n'tait plus qu'un repaire
d'animaux malfaisants.

[Note 36: D'aprs un certificat dlivr, le 29 octobre 1814, par
le directeur du collge de Pont-le-Voy, Pierre-Marie-Joseph de
Bonnefoux est entr, le 6 dcembre 1790  l'cole royale et militaire
de Pont-le-Voy, en excution des ordres de M. de la Tour du Pin,
ministre de la Guerre, en date du 24 octobre de la mme anne.]

Telle tait devenue cette admirable cole, lorsque le Gouvernement,
rflchissant, dans sa prtendue sagesse, qu'on ne devait plus rien 
d'anciens militaires, puisqu'ils avaient servi, jusque-l, autre chose
qu'une soi-disant rpublique de quatre jours, ordonna que, dans tous
les collges, on renverrait les fils de ces militaires. En
consquence,  la fin de 1793[37], sans aucun avis pralable  nos
familles, on expdia du collge deux cents d'entre nous, qui furent
dposs  Blois et  Tours, avec un petit paquet de linge pli dans un
mouchoir bleu, un assignat de trois cents francs, qui, alors, en
valait  peine la moiti, un passeport, un certificat de civisme, et
la libert de nous orienter, de nous diriger, de voyager  notre
fantaisie. J'avais onze ans et demi; destin pour le Midi, c'est 
Tours que je fus dpos et abandonn, seul, sans connaissances ni
ressources.

[Note 37: Le 30 octobre 1793.]

J'avoue que je fus un peu bien embarrass d'tre si libre. Ma premire
pense fut de voir la ville. J'en parcourus tous les recoins, et je
sortais d'une mnagerie ambulante, stationne prs du pont, pour aller
prendre langue au bureau des diligences, lorsque je me sentis frapper
sur l'paule. J'avais lu, rcemment, _Don Gusman d'Alfarache_; aussi
tais-je bien en garde contre les voleurs, et je portais mon paquet
avec moi dans mes courses; mon premier mouvement fut de le serrer
vivement contre ma poitrine, et de me baisser pour ramasser un
caillou! me retournant bientt, je reconnus un de mes camarades, nomm
Mayaud, fils d'un ngociant de Tours et que son pre, voyant la
tournure que prenaient les affaires, avait prudemment retir de
l'cole depuis trois mois; il allait  la campagne. Il me proposa de
l'y accompagner; je n'eus garde de refuser. J'y fus parfaitement
accueilli, et, comme, chez lui ou dans le voisinage, il avait beaucoup
de frres, de cousins, d'amis, de parents, de parentes, d'amies, de
cousines et de soeurs, je m'y trouvai compltement heureux, quoique,
une fois, on m'y joua le tour de cacher mon paquet, que je fus deux
heures  retrouver; je crus que j'en deviendrais malade; mais  mon
tour, je le cachai si bien que la plaisanterie ne put pas se
renouveler.

Quinze jours si bien employs s'coulrent comme un songe; j'avais, en
arrivant, crit  ma mre, et je serais rest bien plus longtemps dans
ce sjour enchant, si l'on ne m'avait demand si je ne craignais pas
que ma famille ft inquite sur mon compte.  ces mots, je pris mon
chapeau, et je m'acheminai pour aller dnicher mon paquet chri; on
crut m'avoir bless; mais il n'en tait rien, car je n'agissais que
par l'impulsion de mon coeur; on s'en justifia, cependant; mais il fut
convenu qu'on irait arrter ma place et que je partirais trois jours
aprs; ce furent donc trois jours o la politique fut mise de ct et
remplace par mille amusements de mon ge; je fus accompagn  Tours
par le cortge entier de mes camarades et nouvelles connaissances.
Tant d'amitis de leur part, tant de cordialit de celle de leurs
parents, me touchrent aux larmes, et j'en serai ternellement
reconnaissant.

 la premire dne sur la route de Bordeaux, je vis que j'tais
l'objet de la curiosit gnrale, et, dans le fait, j'tais
passablement remarquable, pour ne pas dire grotesque. Je portais un
chapeau  trois cornes et un habit du modle de ceux des Invalides
actuels. J'avais, en outre, des culottes courtes avec boucles d'argent
et des bas bleus; il ne faut pas oublier que mon paquet entrait dans
la voiture avec moi, qu'il en sortait avec moi, et qu'alors je l'avais
sous le bras. Nanmoins je me chauffais assez gravement, lorsqu'un
voyageur de prs de 6 pieds de haut vient  moi et me demande pourquoi
il y avait trois trous sur chacun de mes boutons. Parce que,
rpondis-je, il y avait trois fleurs de lys, et qu'un rpublicain ne
porte plus de a depuis la mort du tyran! C'en fut assez pour gagner
les bonnes grces de mon interlocuteur. Alors il me demanda mon nom;
je lui dis que je m'appelais _Cincinnatus_ Bonnefoux; je n'avais pas
achev qu'il m'avait embrass; ensuite il me fit raconter mon
histoire, et, lorsqu'il apprit notre attaque de la Bastille, la prise
de Montrichard, et que je lui eus dit que je savais toutes les
chansons rpublicaines, il me pressa dans ses bras  m'touffer; il me
dit qu'il tait le capitaine Desmarets, qu'il venait du sige de
Thionville, qu'il se rendait  l'arme des Pyrnes occidentales,
qu'il serait, un jour, gnral, qu'alors il m'crirait de venir auprs
de lui comme aide de camp, et il se dclara mon protecteur. Ds ce
moment,  table, en voiture,  l'htel, il me fit toujours placer 
ct de lui, et vraiment il me soigna avec intrt. C'est encore un
service que jamais, non plus, je n'oublierai, malgr le caractre
froce de ce citoyen, dont j'aurai l'occasion de parler encore une
fois.

Depuis mon entre  l'cole militaire, la famille avait prouv de
grands revers, dont je parlerai bientt avec plus de dtails. On me
les avait laiss ignorer; je m'en aperus pourtant d'une manire assez
concluante par la privation de l'argent allou par semaines aux menus
plaisirs et par celle de toute espce de vacances. Trois annes
passes ainsi, et de huit  onze ans, furent bien dures pour celui qui
tait accoutum  toutes les douceurs de la maison paternelle; et mon
expulsion avec 300 francs et un petit paquet _ moi_, aprs tant de
gne et de rclusion, taient une libert, une fortune, une
responsabilit dont le poids m'embarrassait beaucoup. Heureusement que
le capitaine Desmarest tait venu fort  propos pour me soulager en
partie de ce pesant fardeau.

Si mon accoutrement me faisait paratre grotesque, il faut convenir
que le sien ne pouvait que lui rendre le mme service  mes yeux. Il
portait une fort de barbe, de moustaches et de favoris; sa tte tait
surmonte d'un bonnet de voyage tout rouge, fait en forme de bonnet
phrygien et du bout duquel pendait une large cocarde qui se balanait
sur son paule. Il avait le pantalon bleu collant des sans-culottes,
la veste appele carmagnole, une paulette et une contre-paulette
ngligemment rejetes sur le dos, des bottines larges et courtes, et,
enfin, un grand sabre tranant qui faisait,  chacun de ses
mouvements, un vacarme pouvantable. C'est avec ce costume qu'il avait
la prtention d'tre un des officiers les plus lgants de l'arme.
J'oubliais de dire que sa pipe n'abandonnait presque jamais sa bouche.

Avec cet extrieur, sa voix tait formidable, ses gestes nergiques,
son locution vhmente; je ne l'ai presque jamais vu sans l'apparence
de la colre, je ne l'ai jamais entendu parler sans une multitude de
jurements et d'imprcations. Un soir, entre autres,  Chtellerault,
nous soupions, et il dcoupait une poule d'Inde; il y avait une
vingtaine de personnes runies. Il entendit, vers un bout de la table,
quelques paroles qu'il crut mal sonnantes contre sa sainte
Rpublique; il se leva alors, se mit  prorer avec tant de violence,
 agiter son grand couteau, sa grande fourchette, avec tant de menaces
que chacun fui effray. On ne souffla plus le mot, on ne mangea plus;
on n'osait pourtant pas se retirer; et, moi-mme, si fort de sa
protection, je fus interdit. Je repris cependant un peu de courage,
quand je lui entendis dire qu'il ne voyait de rpublicains  cette
table que son cher Cincinnatus et lui, et qu'il n'y avait que lui et
moi de vraiment dignes de boire  la sant de la Rpublique et d'en
chanter les louanges; ce que nous fmes l'un et l'autre avec un air
d'enthousiasme fort risible, apparemment, et en quoi, de bon ou de
mauvais gr, nous fmes joints par nos convives tremblants et
consterns.

Nanmoins, tout en chantant des chansons patriotiques, et dclamant
contre les aristocrates, le citoyen Desmarest ne me conduisit pas
moins  Bordeaux, sain et sauf, avec mon paquet, et moiti  peu prs
de mes cent cus. Il se rendit mme aux diligences afin d'y arrter ma
place pour Toulouse; mais, avant de me quitter, il voulut, avec
beaucoup de solennit, me donner quelques leons civiques de son
catchisme particulier; le thtre qu'il choisit fut fort bien adapt
pour la leon, car ce fut celui mme de la guillotine, place sur la
place de la porte Salinire.

Jamais la parole de cet nergumne n'avait t si anime, jamais son
geste plus menaant, jamais son regard plus farouche; son texte fut la
noblesse et l'galit (comme il entendait l'une et l'autre),
l'infraction aux maximes rpublicaines (suivant les notions du temps)
et l'instrument qui devait la punir, et qui tait la conclusion
ordinaire des affaires de cette poque.

Il me le fit toucher, cet instrument fatal, et, finissant par une
proraison vraiment diabolique, tant elle tait sanguinaire, il fit
devant moi vingt serments et me reconduisit pour enfin m'abandonner 
moi-mme et  mes rflexions. Celles-ci ne furent pas longues; car
heureusement, une exagration si outre, et qui avait son ct
comique, eut, sur mon intelligence, un effet tout oppos  celui que,
sans doute, il en attendait. Je n'eus rien, en effet, de plus press
que de revenir a mon rle d'colier, et tout en contrefaisant ce
Mentor sans-culotte et bonnet-rouge, je poussai presque aussitt de
vifs clats de rire sur la partie ridicule de sa personne, de sa
dclamation, de ses expressions; et, malgr ce que je devais  ses
bons soins dont je ne cessai pas d'tre touch, je me promis bien,
tant clair par l'exprience d'un voyage de cent lieues, d'achever
les cent autres lieues sans me mettre sous la protection, ni dans la
dpendance de personne. Tel fut mon dbut dans le monde; l'preuve fut
mmorable; mais elle ne dura pas longtemps.

Je fis trs bien ma route jusqu' Toulouse. Un voyageur qui devait,
dans deux jours, continuer vers Marseille, me proposa, si je voulais
rester deux jours avec lui, de me dposer, en passant,  Bziers; mais
je sus fort bien le remercier, et lui dire que je ne pouvais plus
diffrer de rejoindre mes parents, et que, d'ailleurs, je connaissais
le canal du Languedoc que j'avais dj parcouru trois fois. J'y mis
beaucoup d'aplomb; il n'insista pas; et prenant, tout seul, la voie du
canal, j'arrivai encore avec quelque argent, et tout fier de n'avoir
pas perdu une seule pice de mon paquet, que je n'avais pas un seul
instant abandonn.

Ma poitrine se souleva avec force quand j'aperus l'aspect imposant de
l'vch de Bziers et de l'glise de Saint-Nazaire qui en tait la
cathdrale. Je sors de la barque, avec empressement, ds qu'elle
accoste, je prends mon lan, et d'un seul trait j'arrive en courant.
Bientt je me trouve dans notre rue, dans notre cour,  notre porte;
j'entre... Mais quel spectacle dchirant se prsente  mes yeux! un
cri perant se fait entendre: c'tait ma mre qui l'avait jet, et
dj elle tait dans mes bras. Hlas! ce n'tait plus cette femme 
la figure frache, heureuse et agrable, ce n'tait plus cette taille
admirable qui attirait tous les regards, ce n'tait plus cette
lgance de toilette qui en faisait une femme si remarquable; en un
mot, elle parut comme un fantme qui s'tait lev et qui avait vol 
ma rencontre. Les larmes furent abondantes de part et d'autre; je
n'osais questionner, on n'osait parler; il fallut bien pourtant rompre
le silence, car le vide irrparable du chef de famille ne se faisait
que trop apercevoir, et je demandai mon pre. Ce furent alors de
nouveaux sanglots, des spasmes, des convulsions, que dirai-je, une
agonie entire pendant laquelle des mots entrecoups me rvlrent que
mon pre, parent d'migrs et qui avait prfr broyer sa croix de
Saint-Louis dans un mortier plutt que de la remettre en d'indignes
mains, avait, par ces motifs, t emprisonn. Peut-tre, avant un
mois, serait-il jug et guillotin!

 ce mot de guillotine, de cet horrible instrument que l'nergumne
Desmarest m'avait fait toucher, au souvenir de son excrable discours,
au rapprochement de la scne de Bordeaux et de celle o j'tais encore
acteur  ce moment, et qui m'apprenait les prils de ma famille, je
devins  mon tour comme gar, et il fallut bien du temps pour nous
remettre tous d'aussi vives motions.

Cependant j'tais rentr  la maison pendant l'heure du dner; mon
frre, g de cinq ans, effray de l'uniforme bleu que je portais,
s'tait cach sous la table; ma soeur Eugnie, avec sa tendresse
accoutume, m'accablait de caresses et cherchait  ramener le calme;
mais de quelle robe grossire, quoique propre et bien faite, je voyais
cette soeur couverte! quelle figure souffrante et malheureuse elle me
montrait! enfin sur cette mme table o, jusqu' mon dpart, avait
rgn l'abondance, la recherche mme de temps en temps, quel dner s'y
trouvait? des lentilles, des oeufs et du pain noir! Oui, du pain noir,
du pain de fves et de mas; car le Gouvernement d'alors, repouss,
isol de l'univers entier par ses doctrines anti-sociales, n'avait su,
ni pu, par des oprations commerciales, remdier aux mauvaises
rcoltes qui, pour comble de maux, vinrent affliger le sol franais et
y faire rgner la famine et ses flaux.

Quant  ma soeur Agla, elle tait dans son lit, et atteinte de la
maladie qui la conduisit au tombeau. Oh! l'affreux spectacle que celui
de la misre, de la souffrance, du malheur, du besoin, du dsespoir,
et combien mon coeur fut serr, lorsque, m'attendant  toutes les
joies de la maison paternelle, je ne voyais que craintes, privations
et douleurs!




CHAPITRE III

     SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux pendant la Rvolution.--Les
     tats du Languedoc.--Le chevalier de Beauregard reprend son nom
     patronymique.--La question de l'migration.--Rvolte du rgiment
     de Vermandois  Perpignan.--Belle conduite de mon pre.--Sa mise
      la retraite comme chef de bataillon.--Revers
     financiers.--Arrestation de mon pre.--Je vais le voir dans sa
     prison et lui baise la main.--Lutte avec le gelier Malchaux,
     ancien soldat de Vermandois.--Mise en libert de mon
     pre.--Sjour au Chtard, prs de Marmande.--M. de La Capelire
     et le Canada.--Les _Batadisses_ de Bziers.--Mort de ma mre.--M.
     de Lunaret.--M. Casimir de Bonnefoux, mon cousin germain, est
     nomm adjudant gnral (aujourd'hui major gnral) du port de
     Brest.


Ds le commencement de la Rvolution, le rgiment de Vermandois avait
quitt la Corse; mais il n'avait pas cess de tenir garnison dans le
Midi de la France, principalement  Montpellier et  Perpignan. Dans
la premire de ces villes furent,  cette poque, convoqus les tats
gnraux, assemble appele  dlibrer sur les innovations politiques
que l'on projetait de faire adopter alors en France. Mon pre
reconnaissait qu'il y avait beaucoup d'abus  corriger, qu'il tait
temps de donner satisfaction  cet gard, mais qu'il fallait y
procder avec autant de fermet que de sagesse. Ce fut dans cet esprit
que, se prvalant de l'anciennet de noblesse de sa famille, il
demanda et obtint de faire partie, comme baron, des tats gnraux du
Languedoc[38]. Il prit,  cette occasion, son nom patronymique, et il
cessa de se faire appeler le chevalier de Beauregard.

[Note 38: L'auteur veut parler ici de la dernire runion des
tats du Languedoc, qu'il appelle tats gnraux en raison des trois
Ordres, celui du Clerg, celui de la Noblesse et celui du Tiers-tat.
Parlant des tats provinciaux, M. Esmein s'exprime ainsi,  propos de
l'Ordre de la Noblesse, dans son _Cours lmentaire d'histoire du
Droit franais_, p. 601: Tantt c'taient tous les gentilshommes
ayant fief dans la province qui avaient droit de sance; tantt
c'taient seulement un certain nombre de seigneurs qui avaient acquis,
par la coutume, un droit personnel de convocation; parfois le roi
dsignait pour chaque session,  ct de ceux-l, un certain nombre de
dputs pris dans le corps de la noblesse. C'est sans doute parmi ces
derniers que figura M. de Bonnefoux.]

La plupart des hommes ports  la tte des affaires publiques
manqurent d'nergie; beaucoup avaient des arrire-penses; ils furent
dbords, entrans ou renverss, et le torrent n'en acquit que de
nouvelles forces. La question de l'migration, que plusieurs nobles
rsolurent par incitation, par crainte, ou comme objet de mode, fut
cependant une des plus importantes, dans les rgiments surtout, o les
sous-officiers cabalaient vivement pour se dbarrasser des chefs
qu'ils voulaient remplacer. Le jugement sain de mon pre se pronona
contre; il dit, entre autres choses, qu'il ne comprenait pas qu'on
pt, en un moment si critique, abandonner le roi, qui tait le premier
chef de l'arme. Trois officiers seulement de Vermandois restrent en
France; cependant ce n'tait pas ce que voulaient les sous-officiers;
 leur instigation, une sdition clata  Perpignan pour contraindre
ces officiers  passer en Espagne. Un des trois fut lantern,
c'est--dire pendu  la corde d'un rverbre, supplice alors trs
commun; un autre sauta par-dessus les remparts, et se cassa la cuisse,
en cherchant  se sauver des fureurs de la soldatesque; quant  mon
pre, il alla droit au milieu de la mle, avec ses pistolets chargs,
et il imposa tellement aux mutins par ses actes ou ses paroles, qu'il
fut reconduit en triomphe chez lui; tant l'esprit des masses est
changeant, tant le courage et la prsence d'esprit font impression sur
les hommes!

Il avait montr sa rsolution, lorsqu'il s'agissait de remplir ce
qu'il appelait un devoir; il prouva bientt son dsintressement,
quand sa conscience lui prescrivit une ligne oppose de conduite. En
effet les factions s'taient ouvertement attaques  Louis XVI; et ce
monarque infortun fut condamn  mort bien que sa personne et t
prcdemment reconnue inviolable. Rvoltante absurdit, familire
pourtant  l'histoire de cette priode fatale! Mon pre n'tait point
riche; il avait une femme, quatre enfants en bas ge que nul, plus que
lui, ne tenait  doter d'une ducation soigne; sa place, ses
appointements perdus allaient faire un vide affreux; mais il crut que
la fin tragique du roi ne lui permettait plus de continuer  servir,
et il demanda sa pension de retraite, qui, en qualit de chef de
bataillon, fut rgle  treize cents et quelques francs.

Il n'avait plus les moyens de laisser ma soeur  Lvignac; elle en fut
retire, quoiqu'il ne manqut que peu de temps pour complter son
ducation. L'intrieur de la maison tait susceptible de quelques
rductions; elles furent faites par ma mre, qu'aucune femme au monde
n'a jamais surpasse pour l'ordre, l'conomie, la tenue d'un mnage.
Cependant,  peine ces rformes domestiques furent-elles opres
qu'une loi vint rduire  rien les ressources qui nous taient
restes. Ce fut celle de l'mission d'un papier-monnaie, cr, sous le
nom plus connu d'assignats, pour remplacer le numraire que chacun,
cdant  la terreur dont il tait domin, avait ou fait passer 
l'tranger, ou enfoui dans les entrailles de la terre. Les assignats
ne purent inspirer aucune confiance; ils tombrent  vil cours, et la
pension totale de mon pre suffisait  peine  la dpense de la
famille pour un seul jour.  cette loi vint se joindre la banqueroute
prononce par le Gouvernement sur les fonds publics qui furent rduits
au tiers de leur valeur; car dj le Trsor ne pouvait plus en payer
l'intgralit, et, pourtant, il avait profit de la confiscation des
biens des migrs et de ceux du clerg, qui montaient  plus de 2
milliards. Pour nous, il en rsulta l'abaissement d'une rente de 800
francs, que les soins de ma mre avaient forme par ses conomies, 
200 et quelques francs, payables alors en assignats, c'est--dire 
peu prs  rien du tout.

Chaque loi tait pour nous un nouveau dsastre. Telle fut,
entr'autres, celle qui autorisait le remboursement en papier-monnaie
de sommes reues en prt et en numraire. Ma mre avait hrit d'une
trentaine de mille francs de son pre, qui avaient t placs 
intrts, car les militaires ne peuvent gure s'occuper de faire
autrement valoir leur argent... Eh bien! ces 30.000 francs furent
impitoyablement rembourss en assignats, et il fallut en donner reu.
Telle fut encore la loi sur les hritages. On n'avait mme pas, alors,
le bon sens de reconnatre que gner la volont testamentaire des
vivants, c'tait les forcer  donner leur bien avant leur mort, 
dnaturer leurs proprits,  placer leur fortune  fonds perdus, ou
enfin  ngliger et mal administrer leurs affaires; on dcrta donc
que tous les parents au mme degr hriteraient au mme titre. C'tait
sage, pour des enfants vis--vis des pres et mres, avec les
restrictions pourtant que notre Code y a depuis apportes; mais, dans
les autres cas, c'tait impolitique, nuisible, injuste. Eh bien! cette
loi[39] tait  peine rendue que le chanoine Valadon, oncle de ma
mre, et qui en voulait faire son hritire, mourut, et que nous fmes
frustrs de la portion la plus considrable de son hritage.

[Note 39: Loi du 17 nivse, an II (6 janvier 1794), art. 16: Les
dispositions gnrales du prsent dcret ne font point obstacle pour
l'avenir  la facult de disposer du dixime de son bien, si l'on a
des hritiers en ligne directe, ou du sixime, si l'on n'a que des
hritiers collatraux, _au profit d'autres que des personnes appeles
par la loi au partage des successions_. Ainsi le testateur jouissait
d'une quotit disponible du dixime ou du sixime; mais il ne pouvait
la laisser  un de ses hritiers prsomptifs.]

Tu dois comprendre combien tait triste notre position, aprs ces
checs et quelques autres moins importants que je passe sous silence.
Toutefois ma mre luttait avec courage, souffrait avec patience, comme
elle avait joui de l'aisance avec modration et attendait des temps
meilleurs, lorsqu'un nouveau revers lui fit comprendre que,
jusque-l, ses malheurs n'avaient, t que secondaires.

La France tait couverte d'chafauds et de prisons; cependant la
loyaut, la rputation de mon pre, ne permettaient  ma mre de
concevoir aucune inquitude. Elle dormait, un soir, tranquillement,
aprs avoir, selon l'habitude qu'elle avait prise, travaill jusqu'
onze heures, lorsqu' minuit la force arme frappe  grand bruit,
s'introduit, saisit mon pre en robe de chambre et l'entrane; une
seule minute n'est pas accorde; ma mre se cramponne aprs son mari;
on l'en spare avec violence; elle s'y attache de nouveau, et elle
suit l'affreux cortge jusque dans la rue; enfin, l, on les spare
encore, on la rejette brutalement; et, pendant une nuit froide et
pluvieuse, elle tombe vanouie dans le ruisseau. Ce ne fut qu'assez
longtemps aprs qu'on l'en retira; elle tait toute meurtrie! Beaucoup
de soins taient ncessaires; mais le lendemain, au lieu de penser 
sa sant, elle passa la journe chez les diverses autorits, ou  la
porte de la prison, tantt courant comme une insense, tantt
suppliant avec larmes et prires... Une maladie srieuse s'ensuivit,
maladie de poitrine aggrave par la position fcheuse de son esprit,
qui la retint trois mois au lit, dont jamais elle ne put parfaitement
se gurir, et qui la conduisit trois ans aprs au tombeau!... Mais
n'anticipons pas sur les vnements, et bornons-nous aujourd'hui  le
dire, que ce fut peu aprs ses premires sorties que j'arrivai de
Pont-le-Voy, et que je vis dans un si pitoyable tat celle dont la
florissante sant devait faire esprer un autre destin. Ce fut l'habit
bleu du collge que je portais, qui avait caus  mon frre la frayeur
par suite de laquelle il s'tait cach sous la table; il crut que la
force arme revenait, et que c'tait lui qu'on voulait emprisonner.

Qui croirait aujourd'hui, qu'il n'y a pas longtemps encore, en
France, il fallut des formalits sans fin, pour permettre  un enfant
de onze ans revenant du collge, de revoir son pre, prtendu
prisonnier politique et presque sexagnaire! et encore quelles
formalits! quelles dmarches! C'taient des membres d'un Comit de
Salut public  solliciter, des espions de la police  flchir, un
reprsentant  aller voir  Montpellier; on et vraiment dit que la
sret de l'tat se trouvait en jeu! Quelque chose de plus repoussant
encore tait de subir le ton grossier, les soupons ridicules, les
sarcasmes insolents, l'ignorance stupide, le tutoiement rpugnant de
ces individus; et, s'il chappait une parole douteuse, vous tiez
vous-mme saisi et aussitt incarcr. On vit des ttes tomber pour de
moindres dlits. Le tutoiement, surtout, rebutait ma mre au dernier
point; elle le trouvait incivil, ignoble; elle ne comprenait pas qu'on
pt assez peu respecter la langue franaise, dont les diverses nuances
du _Tu_ et du _Vous_ sont une des plus rares beauts, qu'on pt
s'oublier assez pour forcer des femmes  s'exprimer ainsi, en
s'adressant aux hommes de toute condition, mme  ceux qu'elles ne
pouvaient qu'excrer.

Cette pauvre mre se soumettait pourtant  ces humiliations depuis la
captivit de mon pre, dont elle ne cessait de rclamer la libert
auprs de tous les tribunaux, de tous les fonctionnaires,  Bziers, 
Montpellier, partout enfin o elle croyait trouver quelque chance de
succs. Elle n'avait pas encore russi en ce point important; mais
elle obtint que je pusse voir mon pre. Le sourire vint alors
effleurer, pendant quelques instants, des lvres d'o il tait banni
depuis longtemps, et je m'acheminai vers le lieu de la dtention, qui
tait l'vch de Bziers, transform en prison d'tat.

Malchaux, ancien soldat de Vermandois qui, dans une position
fcheuse, avait prouv l'indulgence de mon pre, tait le gelier de
cette prison. Ce fut lui qui me conduisit jusqu' une porte grille o
le prisonnier parut et me tendit une partie de la main  travers des
barreaux; mais, comme je n'tais pas assez grand pour y atteindre
commodment, il se baissa, et ce fut par dessous la porte qu'il me
prsenta cette main vnre, vers laquelle je m'inclinai pour la
baiser. Dans ce mouvement si naturel, je ne sais ce que Malchaux
trouva de contraire  la majest de sa Rpublique, mais il s'approcha
en jurant; et,--l'infme!--il repoussa du pied la main de mon pre
qui,  son tour, fit retentir la salle de vhmentes imprcations.
Cependant je n'avais pas perdu mon temps; j'avais cherch  arracher
un des carreaux du vestibule o j'tais; si j'y tais parvenu, mon
jeune bras, muni de son arme favorite, aurait fait sentir ma lgitime
vengeance  l'odieuse face du lche gelier. Il n'en fut pas ainsi;
toutefois, Malchaux venant  s'approcher de moi, je m'lanai sur ses
jambes, et,  belles mains,  belles dents, je les lui corchai
jusqu'au sang; il me saisit alors; mais, n'ayant rien de mieux  faire
que de se dbarrasser d'un si incommode ennemi, il me jeta par-dessus
une petite barrire, et je roulai les escaliers. Ma mre s'tait
vanouie; elle garda plusieurs jours le lit, par suite de cette scne,
dont elle craignait les funestes consquences, mme pour moi; mais il
n'en rsulta qu'un resserrement plus rigoureux du prisonnier, et
qu'une aggravation notable dans l'tat de la sant de notre malade.
Desmarest avait dj port une vive atteinte  mon rpublicanisme de
collge; Malchaux acheva le dsenchantement.

Une commission judiciaire, appele commission d'Orange du nom de la
ville o, probablement, elle avait t organise, parcourait alors le
midi de la France, statuant sur le sort des dtenus politiques, et
montrant le pur amour de la libert dont elle se disait anime, par un
grand nombre de condamnations  mort. Les alarmes de ma famille furent
vivement excites par la nouvelle de son approche; cependant elles
s'accrurent encore, ainsi que les angoisses de ma mre, lorsqu'elle
apprit que son mari tait parvenu  se procurer des pistolets. Elle
le connaissait; il avait dit qu'il ne se laisserait pas juger; qu'un
des pistolets frapperait un de ses ennemis, que l'autre serait pour
lui, et elle tait assure qu'il tiendrait parole! Elle redoubla donc
d'instances, de dmarches, de supplications, et, enfin, elle eut
l'inespr bonheur de revenir de Montpellier avec la libert de mon
pre, signe par le reprsentant du peuple, qui y exerait la premire
autorit. Il n'y eut, avant la chute sanglante de Robespierre, qu'un
autre exemple de pareille russite  Bziers, et tu t'imagines quel
dlire de joie anima cette pouse si dvoue, en apportant une telle
nouvelle, et en revoyant celui qu'elle avait dlivr!

Hlas! tant d'motions, tant de fatigues la confinrent de nouveau
dans son lit, et elle nous dit alors: Je sais bien que j'en mourrai;
mais je recommencerais encore en pareil cas, euss-je la certitude de
ne pas russir!

Les premiers jours furent donns au plaisir de se revoir; il fallut
ensuite songer  l'existence de la famille, et mon pre partit avec
moi pour Marmande, afin d'y raliser quelques restes de sa lgitime,
qui s'levrent  un millier d'cus en numraire. Son frre s'tait
dpouill d'une partie de ses biens pour le mariage de son fils an;
celui-ci avait migr avec deux de ses frres; ces mmes biens avaient
t confisqus; mon oncle avait t emprisonn, et son second fils, le
marin, subissait le mme sort  Brest, au retour d'une campagne de
plusieurs annes. Tu vois que les Bonnefoux taient frapps sur tous
les points et de toutes les manires.

Tant de malheurs n'avaient pas permis qu'on s'occupt de moi depuis
mon retour de Pont-le-Voy. Jusqu' mon dpart pour Marmande,
c'est--dire pendant un peu plus d'un an, j'avais donc t entirement
livr  moi-mme; aussi n'est-il pas tonnant que, m'tant troitement
li avec tous les enfants ou, pour mieux dire, les gamins du
voisinage, j'aie t de leurs parties, de leurs tours malins et
souvent prilleux, pour lesquels les enfants du midi de la France sont
si renomms; de leurs escapades sur les toits ou dans les jardins; de
leurs batailles, enfin, de quartier  quartier. Mon frre m'y suivait,
m'approvisionnant de pierres dont il emplissait ses poches et son
chapeau; mais tout n'y tait pas couleur de rose: une fois, par
exemple, j'eus le pouce cass d'un coup de caillou qui m'atteignit,
comme j'tais en position d'en lancer un moi-mme; une autre fois, je
reus une pierre  la tte dont je fus longtemps tourdi. Je parvins 
donner le change chez moi, sur ces accidents, dont je porte encore les
marques et que j'aurais vits en suivant les conseils de ma mre;
mais je continuai ce train de vie, qui me plaisait extrmement et qui
tait une consquence presque invitable de la situation o se trouve
une famille qui perd son chef, et o la maladie et la misre font
ressentir leur funeste influence.

Un jour, entr'autres, j'tais avec mon frre, sur un toit assez
inclin, o nous avions plac ds piges pour prendre des moineaux.
Une tuile se casse sous mes pieds; je me sens entran; je n'ai que le
temps de me jeter  plat ventre; je glissais encore et j'allais rouler
en bas, lorsque, par une heureuse prsence d'esprit, j'tends
soudainement les bras et j'carte les jambes. Cette prcaution me
sauve; je crie  mon frre de rentrer, et je le suis en rampant. Qu'il
s'en fallut de peu que je ne tombasse d'au-dessus d'un cinquime dans
une cour, et dans quelle cour! celle de la maison de ma tante
d'Hmeric o ma mre tait en ce moment prs d'une croise qui donnait
sur cette cour. Pour le coup, je fus corrig des toits, aussi bien que
de la Rpublique; mais qu'il et mieux valu que je n'eusse pas attendu
la leon et que je me retirasse, en mme temps, de mes autres
excursions belliqueuses!

Le voyage de Marmande interrompit heureusement cette fcheuse
disposition d'esprit; mon pre m'avait conduit au Chtard, proprit
situe  six lieues de Marmande, prs d'Allemans, sur le Drot[40],
appartenant  M. Gobert du Chtard qui tait mari  une soeur de mon
pre et qui vivait l, retir du service, avec ses cinq filles et son
fils, rquisitionnaire lors des premires annes de la Rpublique,
mais congdi par faiblesse de sant. Mon oncle tait l'homme du monde
le plus jovial, le plus ami des enfants qu'on pt rencontrer; sa femme
avait absolument les mmes traits que mon pre, c'tait la vertu, la
pit, la politesse dans tout leur charme; mes cousines respiraient la
complaisance et la bont, et leur frre tait un fort aimable jeune
homme. De quelle foltre libert j'ai joui dans ce riant sjour! mon
oncle me menait  ses champs; avec lui je cultivais ses jardins, je
taillais ses arbres, je surveillais ses travailleurs; avec son fils,
je montais  cheval, je courais les foires, les assembles, les
socits des villages voisins; auprs de mes cousines, nous passions
des veilles dlicieuses; mon oncle, dans la chambre de qui je
couchais, me racontait, soir et matin, les histoires les plus
divertissantes; ah! c'tait mieux encore que mon sjour chez les MM.
Mayaud, prs de Tours, o pourtant je m'tais si compltement bien
trouv. Comme ces beaux sites plurent  mon coeur enchant! que de
belles parties j'y fis sans interruption, combien j'en ressentis de
plaisir, aprs avoir t si douloureusement froiss! et quels regrets
j'prouvai quand mon pre, ayant termin ses affaires, vint me
chercher et m'arracher  ces excellents parents dont les yeux,  mon
dpart, furent, eux aussi, baigns de larmes. De cette nombreuse
famille, une seule de mes cousines, nomme Cleste, et bien cleste
assurment par ses vertus et sa pit, vit encore retire 
Marmande[41], et son frre a laiss une trs aimable et trs jolie
fille, qui vient de se marier dans cette mme ville.

[Note 40: Aujourd'hui, commune du dpartement de Lot-et-Garonne,
canton de Lauzun, arrondissement de Marmande.]

[Note 41: En 1835.]

Si jamais mon pre rflchit avec un sentiment d'amertume sur les
folies de sa jeunesse, si jamais il dplora les fatales consquences
de la passion qu'il avait eue pour le jeu, ce fut sans doute lorsque,
quittant Marmande, il vit que ses mille cus suffiraient  peine 
payer quelques dettes contractes pendant sa captivit, et qu'ensuite,
sans aucun espoir de travail ou de retour de fortune, il avait 
subvenir aux besoins d'une famille assez nombreuse, en bas ge, et,
principalement, aux ncessits imposes par la maladie de ma pauvre
mre, qui ne faisait qu'empirer. Ma tante d'Hmeric, trop vive, trop
enjoue, pour se plier aux exigences d'un mnage, avait souvent refus
de se marier pendant sa jeunesse; ce n'tait qu'aprs l'ge de
trente-six ans qu'elle s'y tait dcide, et elle n'avait pas
d'enfants. Son mari, qui a laiss une fortune considrable  un fils
d'un premier lit, admirait et plaignait ma mre; ainsi ma tante,
cdant en toute libert aux impulsions de son coeur gnreux, put, en
mille circonstances, nous aider. Que ne lui devons-nous pas pour
l'avoir toujours fait avec obligeance et chaleur!

Toutefois notre ducation se trouvait presqu'entirement interrompue;
il existait, cependant,  Bziers, un ancien officier nomm de La
Capelire, ami de mon pre, et parent de Mme de Bausset[42] (dont nous
avons vu le fils prfet des Tuileries sous Napolon), qui lui avait
donn chez elle un asile hospitalier, car il tait sans fortune. Cet
officier avait servi au Canada; il avait assist au combat opinitre
o deux hros, Montcalm et Wolf, gnraux des armes ennemies,
restrent sur le champ de bataille. La France perdit, alors, cette
vaste colonie. M. de La Capelire la quitta avec chagrin; car, comme
il le disait ingnuement, il avait _le coeur pris en Canada_. Ma tante
lui avait rappel les traits de sa matresse; il lui avait offert sa
main; mais c'tait dans le temps des dispositions antimatrimoniales de
l'espigle fille, qui prenait plaisir  lui faire parler de son
Amricaine,  lui faire rpter _qu'il avait le coeur pris en Canada_,
mais qui rsista toujours. Ce digne officier tait rest l'ami de la
maison; il s'occupait beaucoup de littrature; il avait une
bibliothque de bon choix; il nous prta des livres; il nous donna des
conseils; il nous fit faire des extraits d'histoire; mais ce n'taient
point des leons relles ou rgulires; en un mot, c'tait beaucoup
qu'il voult se donner tant de soins; mais c'tait  peu prs sans
porte ou sans rsultat pour mon frre et pour moi.

[Note 42: Louis-Franois-Joseph, baron de Bausset, n  Bziers le
15 janvier 1770 prfet du Palais en 1805, surintendant du Thtre
franais en 1812.]

D'ailleurs, mes anciens camarades nous avaient empaums; l'ardeur
belliqueuse des gamins du Midi s'tait encore empare de nos jeunes
coeurs, et nous reprmes, en cachette, nos anciennes habitudes. Or il
arriva un jour que, dans une opinitre _batadisse_ (bataille
d'enfants), livre prs de la porte de la citadelle[43], notre parti,
ordinairement victorieux, prouva un rude chec. Je lanais des
pierres au premier rang, quand, tout  coup, j'aperois une douzaine
d'assaillants s'avancer vers moi avec une confiance inaccoutume; je
me retourne, je vois que mes compagnons fuient dans toutes les
directions, et qu'il ne reste prs de moi que mon frre,  son poste,
c'est--dire me prsentant son chapeau plein de pierres, afin de
pouvoir continuer le combat. Je renverse ses munitions par terre, je
le prends par la main, et je me sauve  mon tour. Nous courions comme
des Basques, en nous dirigeant vers la maison; nous y serions mme
arrivs sains et saufs, si, contre l'usage, la porte extrieure n'et
t ferme. Nous frappmes; mais, hlas! ma soeur nous ouvrit tout
juste  l'instant o deux grands lurons venaient de nous renverser, et
puisaient sur moi, car mon frre tait trop petit pour les occuper
longtemps, leur rage et leur colre  bons coups de pieds, abondamment
accompagns de bourrades  coups de poings. Les voisins nous
dgagrent, ma soeur nous rtablit de son mieux; elle promit mme de
n'en rien dire  mon pre; mais ce fut  condition que nous
renoncerions  nos sorties guerrires; ce rsultat tait assez
pntrant pour que nous n'eussions de peine ni  promettre ni  tenir;
ainsi, de compte fait, les _batadisses_ furent mises  l'oubli et
relgues avec la Rpublique et les courses sur les toits. Nous en
fmes compltement ddommags par des connaissances, que la bonne
socit qui commenait  respirer depuis la mort de Robespierre, nous
mit  mme de faire; ces connaissances taient des jeunes gens,
enfants d'amis ou de parents de la maison, chez qui nous trouvmes de
tout autres gots, que nous adoptmes avec vivacit.

[Note 43: L'abb Expilly dans son _Dictionnaire gographique,
historique et politique des Gaules et de la France_, tome I, 1772, au
mot Besiers ou Bziers, s'exprime de la faon suivante: La citadelle
tait situe dans l'endroit le plus lev de la ville, assez proche de
la porte, qui conserve encore le nom de porte de la Citadelle. Cette
forteresse fut dmolie en 1673, et il n'a plus t question de la
rtablir; aussi ce serait une dpense plus qu'inutile. Auprs de cette
porte que nous venons de nommer, est une grande place ou belvdre,
qui a la forme d'une terrasse et qui sert de promenade publique: de
cet endroit les vues sont galement trs agrables.]

Il est vrai que l'tude n'entrait pour rien dans ces gots; car le
malheur des temps voulait que les collges, que les coles, fussent
indignement organiss, et qu'il y et une sorte d'anathme contre les
personnes qui recherchaient les occasions de s'instruire; mais, au
moins, il y avait de la politesse, de bonnes manires chez mes
nouveaux amis; et, quant aux plaisirs, c'taient les jeux de billard,
de mail, de boules, de paume, dans lesquels j'acquis, parmi eux, une
assez grande supriorit pour tre recherch par tous.

Il est digne d'tre remarqu qu' aucune priode de la vie les enfants
n'ont plus besoin de leurs parents qu'en bas ge; et que, pourtant,
plus on est prs de cet ge, moins on comprend ce besoin, moins, en
quelque sorte, on est sensible  une perte toujours si importante.
J'ai peine encore  m'expliquer comment, ayant sous les yeux tant de
souffrances et de peines, tant de dvouement et de malheurs, il pt
encore me rester, dans l'me, quelque place  d'autres motions, dans
l'esprit, quelques penses d'amusement. L'enfance est ainsi faite;
tout glisse sur elle, l'impression mme des chagrins. Notre tendre
mre, d'ailleurs, mettait tant de soins  cacher son vritable tat,
nous engageait tous si vivement  nous distraire! C'est seulement de
cette faon que je me rends quelque compte des dissipations dont je
conservais l'habitude. Aprs trois ans de luttes, il n'en arriva pas
moins ce cruel moment qui devait l'enlever  ses souffrances, comme 
notre amour, et qui allait nous frapper d'une perte irrparable.

Je ne retracerai pas tous les dtails de ce moment suprme; mais il
fut bien solennel. Le caractre des maladies de poitrine est de
laisser, presque jusqu'au dernier souffle, une entire libert
d'esprit. Un enthousiasme soudain brilla alors dans les yeux de notre
malade et, d'une voix anime, elle dit: Je ne puis dplorer ma mort,
puisque mon devoir tait trac et que je ne serais plus qu'un obstacle
 votre bonheur... Ma soeur se charge d'Eugnie et lui promet sa
fortune; ainsi ma fille obtiendra le prix des plus tendres soins
qu'une mre ait jamais reus, et elle paratra, dans le monde, avec
tous ses avantages naturels; quant  toi, mon fils bien-aim--me
dit-elle en m'embrassant et aprs une longue pause--j'ai l'assurance
que ton cousin, le marin, reprendra bientt sa carrire, et qu'il t'y
fera entrer, comme ton pre contribua, jadis,  l'y placer; tu dois
russir dans cette arme; tu y introduiras ton frre, et c'est avec
satisfaction que je pense que l'pe ne sortira pas de la famille...
Adieu, ma soeur, voil ta fille... adieu, mon mari, embrassons-nous
encore une fois... Et, peu aprs, ce ne fut qu'une scne de sanglots
et de dsolation. C'tait le 18 novembre 1797.

Ma tante tint religieusement ses promesses. Mon pre partit avec mon
frre pour Marmande, o, suivant l'usage de l'ancienne noblesse, il
s'tablit chez son frre an, qu'il n'avait jamais tutoy, le
considrant toujours comme le reprsentant de son pre; et moi, en
attendant que j'entrasse au service, je fus recueilli par un ami de la
maison, M. de Lunaret, dont le fils, aujourd'hui conseiller  la Cour
royale de Montpellier, tait mon compagnon de choix, et qui mit tant
de dlicatesse dans ses procds qu'aucune diffrence ne pouvait se
remarquer entre les deux camarades. Ce digne vieillard vit encore; un
de ses plus grands bonheurs est de me recevoir  Bziers, et sa belle
me s'indigne toutes les fois que je lui rappelle son affectueuse
bienveillance et les marques qu'il m'en a donnes.

Cependant je grandissais beaucoup, et je passai encore huit mois 
Bziers, attendant que le capitaine de vaisseau, neveu de mon pre, et
que j'appellerai dornavant M. de Bonnefoux, reprt du service. M. de
Lunaret me traitait toujours comme son fils; je le suivais  Lyrette,
nom de sa maison de campagne, prs de la ville, o il allait souvent;
il me conduisit, mme, au village de Cabrires[44], situ dans la
partie des montagnes que l'on trouve  quelques lieues dans le
nord-est de Bziers et o il avait une proprit. Ce fut une partie de
dlices pour le jeune Lunaret et pour moi; j'y retrouvai presque le
Chtard. Nous nous y livrmes  mille exercices, jeux ou plaisirs de
notre ge, dans lesquels nous excitions, mme, l'tonnement de ces
montagnards; enfin, aprs un sjour de trois mois, nous en revnmes,
tous les deux, avec une dose de vigueur, avec une allure d'aisance que
la vie pre de ces contres agrestes contribue ordinairement  donner
 ses robustes habitants.

[Note 44: Aujourd'hui, commune du dpartement de l'Hrault, canton
de Montagnac, arrondissement de Bziers.]

C'est la dernire partie de ce genre que j'aie faite, en y portant
les gots vifs de l'enfance, car mon existence changea entirement par
la nouvelle que je reus,  mon retour de Cabrires, que M. de
Bonnefoux, ami intime du ministre de la Marine Bruix[45], venait
d'tre nomm adjudant gnral, aujourd'hui major gnral, du port de
Brest. Il avait quitt Marmande pour se rendre  son poste; en passant
 Bordeaux, il m'y avait embarqu[46] sur le lougre _la Fouine_, qu'on
armait pour Brest, et je devais partir sur-le-champ de Bziers, afin
de passer trois mois de cong auprs de mon pre; aprs ce temps il
m'tait enjoint d'aller faire,  bord de _la Fouine_, mon service de
novice ou d'apprenti marin. On ne pouvait pas alors devenir aspirant
ou lve, sans un embarquement pralable d'une dure dtermine, et
sans un concours public, o l'on rpondait  un examinateur sur les
connaissances mathmatiques exiges. Je ne savais rien de ce qu'il
fallait pour cet examen; mais mon cousin m'attendait  Brest pour m'y
faire embarquer sur un btiment en rade, avec permission du
commandant de descendre  terre, afin d'tudier sous un bon matre, et
de pouvoir suivre, d'ailleurs, les cours des coles du Gouvernement.

[Note 45: Eustache de Bruix, fils d'un ancien capitaine au
rgiment de Foix, n le 17 juillet 1759  Saint-Domingue (quartier du
Fort-Dauphin), appartenait  une famille analogue  celle de M.
Casimir de Bonnefoux. Son an de deux ans seulement, il avait t,
comme lui, garde de Marine  la compagnie de Brest,  la vrit, et
non pas  celle de Rochefort. Comme lui, il avait montr une brillante
valeur pendant la guerre de l'Indpendance d'Amrique. Nomms
lieutenants de vaisseau le mme jour, le 1er mai 1786, capitaines de
vaisseau le mme jour, le 1er janvier 1793, les deux officiers taient
destitus en qualit de nobles par arrt des reprsentants du peuple
en mission  Brest. Rentrs peu de temps aprs dans la Marine, ils
devenaient encore l'un et l'autre capitaines de vaisseau de premire
classe, le 1er janvier 1794, et chefs de division en 1796.  partir de
ce moment, au contraire, M. de Bruix distanait rapidement son ami,
pour terminer,  la vrit, sa brillante carrire beaucoup plus tt.
Contre-amiral le 20 mai 1797, ministre de la Marine et des Colonies,
le 28 avril 1798, vice-amiral, le 13 mars 1799, amiral, le 28 mars
1801, conseiller d'tat, le 23 septembre 1802, commandant de la
flottille de Boulogne, le 15 juillet 1803, grand-officier de l'Empire
avec le titre d'inspecteur des ctes de l'Ocan, Bruix mourait 
Paris, le 18 mars 1805. Dans les dernires annes de sa vie, il avait
retrouv M. de Bonnefoux  la tte de la prfecture maritime de
Boulogne, et ce dernier lui avait succd dans le commandement de la
flottille.]

[Note 46: P.-M.-J. de Bonnefoux est donc entr dans la marine 
l'ge de seize ans et non pas  l'ge de treize ans, comme le dit
l'auteur de sa biographie dans la _Grande Encyclopdie_.]

Je fus abasourdi de toutes ces nouvelles; mais l'enfance est peu
soucieuse; elle est possde du got des aventures et remplie de
curiosit. J'eus pourtant un vif serrement de coeur en quittant ma
bonne tante, ma tendre soeur, l'excellent M. de Lunaret, son fils, mon
cher ami; mais enfin je partis pour Marmande.

Quand j'y arrivai, mes deux cousines, Mmes de Cazenove de Pradines et
de Rau taient veuves; la premire s'adonnait presque entirement 
l'ducation premire de son fils ou  ses exercices de pit; mais sa
soeur voyait un peu plus le monde; je lui servis de cavalier; j'avais
seize ans; malgr mes genoux un peu gros et mon dos un peu vot,
j'avais cinq pieds cinq pouces; ma figure tait loin d'tre bien; mais
on disait que j'avais les yeux intelligents, les dents belles, et un
air de sant. Je soignai mon langage, mes manires, ma toilette; bref,
quand je partis de Marmande, j'prouvai plus de regrets que je ne
l'aurais pens. Le Chtard m'avait revu, mais tout diffrent; car la
bonne socit de Marmande m'avait laiss une bonne partie de son
agrable vernis; mon pre m'avait mme associ  ses longues parties
de chasse de plusieurs jours, qu'il avait reprises avec une rare
vigueur; toutefois Marmande fut ce que je quittai avec le plus de
peine quand je pris le chemin de Bordeaux et de mon embarquement.




LIVRE II

ENTRE DANS LA MARINE.--CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RPUBLIQUE ET SOUS
L'EMPIRE




CHAPITRE PREMIER

     SOMMAIRE: Je suis embarqu comme novice sur le lougre _la
     Fouine_.--Dpart pour Bordeaux.--Je fais la connaissance de
     Sorbet.--_La Fouine_ met  la voile en vue d'escorter un convoi
     jusqu' Brest.--La croisire anglaise.--Le pertuis de
     Maumusson.--_La Fouine_ se rfugie dans le port de
     Saint-Gilles.--Sorbet et moi nous quittons _la Fouine_ pour nous
     rendre  Brest par terre.--Nous traversons la Bretagne  pied.--
     Locronan, des paysans nous recueillent.--Arrive 
     Brest.--Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux.--La capture
     de _la Fouine_ par les Anglais.--Je suis embarqu sur la corvette
     _la Citoyenne_.


Mon pre avait pri son frre de permettre le retard du semestre de la
pension qu'il payait chez lui, afin de joindre cette somme  quelques
conomies qu'il faisait depuis quelque temps, avec le plus grand
scrupule, pour subvenir  mes dpenses de trousseau et de voyage. Il
me remit ainsi vingt louis en me faisant ses adieux; ce brave homme me
traa alors les devoirs de l'honneur et de l'tat militaire; et,
m'embrassant les larmes aux yeux, il ajouta que si je manquais jamais
 ces devoirs, il n'y survivrait pas.

 Bordeaux, je logeai chez une veuve, nomme Mme Sorbet, dont le fils,
beau-frre d'un ami de M. de Bonnefoux, tait galement embarqu, par
ses soins, sur _la Fouine_, et devait, sous ses auspices, entrer,
comme moi, dans la Marine. Le btiment avait encore huit jours 
sjourner  Bordeaux pour attendre un convoi qu'il devait escorter
jusqu' Brest. Le capitaine me permit de rester pendant ce temps chez
Mme Sorbet, o grand nombre d'amis et d'amies de Sorbet et de ses
soeurs venaient habituellement passer la soire. Le jour, Sorbet et
moi nous parcourions la ville, et visitions les curiosits ou les
environs; et, le soir, c'taient des runions bruyantes, fort de notre
got. Sorbet, qui avait mon ge, tait moins grand que moi, mais
fortement constitu; il tait paresseux, dissip, prodigue; aussi les
vingt louis que sa mre avait cru devoir galement lui donner taient
fortement brchs, et par contre-coup les miens, quoique beaucoup
moins, lorsque nous quittmes Bordeaux.

Au bas de la Gironde, nous attendmes quelque temps encore,  cause de
plusieurs navires du convoi qui n'taient pas prts, des croiseurs
anglais et du vent. J'avais la plus grande impatience d'essayer de mon
nouvel lment, surtout d'arriver  Brest pour travailler 
comparatre devant mon examinateur, qui devait s'y trouver  la fin de
janvier. Enfin ce grand jour arriva: la mer tait couverte de nos
btiments, et, quoique malade du mal de mer, j'admirais ce spectacle,
quand l'annonce de deux frgates anglaises vint jeter, dans les voiles
du convoi, la mme pouvante qu'un loup peut rpandre au milieu d'un
troupeau de brebis. Nous tions deux petits btiments qui fmes bonne
contenance; mais le danger tait pressant; et, aprs plusieurs
signaux, comme les frgates nous coupaient la route, il fallut songer
 rentrer  Bordeaux, o, effectivement, le convoi mouilla presque
tout entier. Cependant quelques btiments plus avancs vers l'le
d'Olron taient menacs par les canots des frgates; _la Fouine_ se
porta  leur secours; l'action paraissait invitable. L'ide d'un
combat prochain dissipa le reste de mon mal de mer, et tout le monde
s'attendait  se battre, lorsque le capitaine prit une rsolution
audacieuse, celle de mettre le convoi  l'abri d'Olron. Le temps
s'tait obscurci; le dtroit de Maumusson[47], qui est rempli
d'cueils, se distinguait  peine des terres voisines; il fallait
beaucoup de prudence et de sang-froid pour russir  le traverser;
toutefois le signal en fut fait; le reste du convoi imita notre
manoeuvre; il nous suivit dans la route prilleuse que nous lui
trames, et nous arrivmes sains et saufs. Dans peu d'heures, j'avais
vu de belles, de grandes choses. Si quelques coups de canon avaient
anim la scne, ma satisfaction aurait t  son comble.

[Note 47: Maumusson (Pertuis de), partie mridionale de la passe
qui spare l'le d'Olron de la cte de la Charente-Infrieure.]

La Rpublique, non plus que l'Empire, ne sut garantir nos ctes, ni
mme l'intrieur de plusieurs de nos ports, des blocus ou des
croisires anglaises; esprons qu'une telle humiliation est passe
pour la France. L'le d'Aix, situe entre les les d'Olron et de R,
tait donc bloque; aussi nous fallut-il un temps infini pour
atteindre le pertuis Breton, et guettant mille fois un instant de
ngligence des croiseurs, attendre un moment favorable pour atteindre
la hauteur de l'le d'Yeu.  peine y tions-nous que les Anglais
reparurent en force, et nous ne trouvmes d'asile que dans le petit
port de Saint-Gilles[48].

[Note 48: Saint-Gilles-sur-Vie, chef-lieu de canton du dpartement
de la Vende, arrondissement des Sables-d'Olonne,  25 kilomtres
nord-nord-ouest de ce dernier port.]

Plus de trois mois s'taient couls; nous tions en dcembre 1798, et
je voyais mon examen  vau-l'eau; je m'en ouvris au capitaine qui,
d'abord, m'avait trait avec assez d'indiffrence, mais qui, satisfait
de ma contenance le jour de Maumusson, me tmoignait depuis lors
quelques gards. Il rpondit qu'il ne pouvait m'autoriser  dbarquer,
mais que si je quittais le btiment sous ma responsabilit, il
fermerait les yeux autant qu'il le pourrait et qu'il n'en rendrait pas
compte. Je n'en demandais pas davantage. Sorbet fut enchant; nous
quittmes _la Fouine_ avec nos effets que nous mmes au roulage, et
nous partmes pour Nantes  pied, munis d'une sorte de permission en
guise de feuille de route, que le capitaine eut la bont de nous
donner  l'instant du dpart.

Nous avions pris les devants de quelques heures sur nos effets, et le
malheur voulut qu'un orage, que nous essuymes, grossit tellement un
torrent que la charrette qui les portait n'arriva que huit jours aprs
nous. Sorbet recommena le train de vie de Bordeaux; aussi, quand il
fallut partir, sa bourse tait  sec; la mienne put  peine subvenir
aux frais d'auberge ou de transport des effets, et il ne me restait
plus que 34 francs pour le voyage de Brest: Ce fut donc une ncessit
de remettre notre bagage au roulage et de nous acheminer  pied. Le
premier jour, nous couchmes  Pont-Chteau; nous fmes par consquent
douze ou treize lieues de poste; le lendemain, Sorbet, ds les
premiers pas, se dit fatigu; peu aprs il parla d'un mal aux pieds,
finalement d'un cheval, qu'en bon camarade je louai pour lui; et nous
continumes quelque temps ainsi, lui mont pendant les trois quarts du
temps, et moi l'autre quart. Encore trouvait-il ce quart horriblement
long.

La Bretagne, que nous traversmes au milieu des dcombres, des
dvastations, des maisons ruines et des villages incendis, n'tait
pas sans quelque danger pour nous, serviteurs de la Rpublique.

Prs d'Auray, par exemple, nous vmes, sur la route, le cadavre d'un
soldat qui venait d'tre tu; cependant nous cheminmes sans autre
accident que de nous trouver prs de Locronan[49], n'ayant plus un
sou, et surpris par une pluie violente, pendant laquelle nous nous
rfugimes sous un arbre o le froid nous saisit et nous engourdit.
Des paysans nous y trouvrent et nous portrent charitablement dans
leur chaumire. C'est l qu'ayant repris nos sens auprs d'un bon feu,
nous racontmes notre histoire, et nous nous rclammes de l'adjudant
gnral de Brest. Ces braves gens se laissrent toucher par notre
jeunesse, notre dnuement, notre physionomie; l'un deux, aprs un jour
de repos, nous conduisit  Brest, o M. de Bonnefoux le dfraya
gnreusement, mais nous demanda un compte svre de nos vingt louis,
et surtout de ce qu'il appelait notre dsertion. Ce ton auquel je
n'tais pas accoutum, et qui, pourtant, tait fond, me fit une vive
impression; je tremblais comme la feuille, lorsque des dpches lui
furent remises; aprs les avoir lues, il vint  nous d'un air ouvert:
Mes amis, dit-il, _la Fouine_ est prise par les Anglais; nul n'a plus
rien  vous demander, et votre faute est cause d'un si grand bien pour
vous, qui seriez actuellement prisonniers, que je n'ai pas le courage
de vous la reprocher; votre examinateur sera ici dans cinq semaines,
et demain vous aurez vos matres. Je vais vous embarquer sur la
corvette _la Citoyenne_, qui sert de stationnaire, et dont le
capitaine vous permettra de suivre,  terre, le cours d'arithmtique
exig pour tre aspirant, (actuellement lve) de 2e classe. Vous avez
peu de temps devant vous; cependant je suis persuad que vous en aurez
assez; ainsi, de la bonne volont, et tout sera oubli.

[Note 49: Commune du dpartement du Finistre, arrondissement et
canton de Chteaulin.]

Tant de bont, tant de raison, changrent entirement mes ides, et je
rsolus de porter,  l'tude, des facults que, jusque-l, j'avais
toutes dvolues au plaisir,  la dissipation; je tins parole, et je
travaillai sans relche. Une semaine avant le jour annonc pour
l'examen, j'tais trs bien en mesure; mais ne voil-t-il pas
l'examinateur malade, et qui fait savoir qu'il n'arrivera plus qu'en
avril? M. de Bonnefoux m'annona cette nouvelle avec plaisir, pensant
que ce dlai me serait utile; cependant j'en fus fort attrist, et j'y
pensais avec souci, lorsque le lendemain matin, l'ide me vint de me
prsenter d'emble, en avril, pour la 1re classe. J'en fis part  mon
cousin, qui me demanda si je savais qu'il fallait rpondre, en outre
de l'arithmtique, sur la gomtrie, les deux trigonomtries, la
statique et la navigation. Oui, lui dis-je, mais je me sens de force
et j'y arriverai. J'y russis; c'est--dire que trois mois et demi
aprs mon apparition  Brest et n'ayant pas encore dix-sept ans,
j'avais pass un examen trs bon, que j'tais dcor des insignes
d'aspirant de 1re classe, grade correspondant  celui de
sous-lieutenant et qu'en cette qualit j'tais embarqu sur le
vaisseau _le Jean-Bart_, faisant partie d'une arme navale de 25
vaisseaux, prte  appareiller sous les ordres de l'amiral Bruix.

Ce succs fut un vnement au port de Brest. Mon examen avait dur
quatre heures; pas une seule fois je n'avais hsit; l'examinateur et
les membres de la Commission d'examen m'embrassrent de satisfaction;
l'amiral Bruix m'invita  dner et me donna une longue-vue. M. de
Bonnefoux me fit cadeau d'un sabre superbe, qui tait pour moi un
vritable sabre d'honneur. Une cousine que nous avions  Brest, Mlle
d'Arnaud, aujourd'hui Mme Le Gals, m'envoya un trs bel instrument
nautique, appel cercle de Borda, qui avait appartenu  un de ses
frres, officier de marine migr. Mes nouveaux camarades
m'accueillirent avec cordialit. Mon pre, ma soeur, m'crivirent
qu'ils taient dans l'ivresse; et je vis bien clairement qu'il n'y
avait jamais eu, pour moi, de plus grand bonheur au monde. Hlas!
pourquoi n'avais-je plus de mre pour recevoir d'elle des
flicitations qui auraient t si douces  mon coeur?

Quant au malheureux Sorbet, il ne put mme pas tre reu  la 2e
classe, et M. de Bonnefoux le condamna, pour lui donner le temps de la
rflexion,  faire la mme campagne que moi, dans son grade de novice,
mais sur un autre btiment. Quelle cruelle diffrence de destine
entre deux jeunes gens du mme ge et partis du mme point! quelle
source de regrets amers pour lui, et comme mon insouciant camarade en
fut, par la suite, svrement puni!




CHAPITRE II

     SOMMAIRE:--L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux.--Les 17
     vaisseaux anglais de Cadix.--Le dtroit de Gibraltar.--Relche 
     Toulon.--L'escadre porte des troupes et des munitions  l'arme
     du gnral Moreau,  Savone.--L'amiral Bruix touche  Carthagne
     et  Cadix et fait adjoindre  sa flotte des vaisseaux
     espagnols.--Il rentre  Brest.--L'quipage du _Jean-Bart_, les
     officiers et les matelots.--L'aspirant de marine Augier.--En rade
     de Brest, sur les barres de perroquet.--Le commandant du
     _Jean-Bart_.--Il veut m'envoyer passer trois jours et trois nuits
     dans la hune de misaine.--Je refuse.--Altercation sur le
     pont.--Quinze jours aprs, je suis nomm aspirant  bord de la
     corvette, _la Socit populaire_.--Navigation dans le golfe de
     Gascogne.--_La Corvette_ escorte des convois le long de la
     cte.--L'officier de sant Cosmao.--_La Socit populaire_ est en
     danger de se perdre par temps de brume.--Attaque du convoi par
     deux frgates anglaises.--Relche  Benodet.--Je passe sur le
     vaisseau _le Dix-Aot_.--Un capitaine de vaisseau de trente ans,
     M. Bergeret.--Exercices dans l'Iroise.--Les aspirants du
     _Dix-Aot_, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice.--La capote de
     l'aspirant de quart.--Le gnral Bernadotte me propose de me
     prendre pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine.--Le
     ministre dsigne, parmi les aspirants du _Dix-Aot_, Moreau et
     moi comme devant faire partie d'une expdition scientifique sur
     les ctes de la Nouvelle-Hollande.--Dpart de Moreau, sa
     carrire, sa mort.--Je ne veux pas renoncer  l'espoir de prendre
     part  un combat, et je reste sur _le Dix-Aot_.


La campagne de l'amiral Bruix ne dura pas quatre mois; mais elle eut
un rsultat important, et elle aurait pu tre marque par un vnement
trs brillant. Les 25 vaisseaux qui composaient cette arme avaient
t si promptement quips par les soins de M. de Bonnefoux[50] (l'un
d'eux le fut en trois jours seulement[51]) que la croisire anglaise
de Brest n'avait pas eu le temps d'tre renforce[52]; notre sortie
fut donc libre[53], et les ennemis ouvrirent le passage. Nous coupmes
sur le cap Ortegal, prolongemes la cte du Portugal, et, arrivant en
vue de Cadix, nous apermes,  midi, 17 vaisseaux anglais qui y
bloquaient une quinzaine de vaisseaux espagnols. Je n'ai jamais pu
savoir pourquoi, sur-le-champ, nous n'attaqumes pas ces btiments
qui, se trouvant entre deux feux, auraient t infailliblement
rduits, et je n'y pense jamais sans chagrin[54]. Toujours est-il que,
le soir, rien encore n'avait t ordonn pour l'engagement, et que, le
lendemain matin[55], le vent ayant assez considrablement frachi,
trois vaisseaux franais seulement s'taient maintenus en position
favorable pour le combat; mais bientt ceux-ci, voyant le reste de
l'arme faire toutes voiles vers le dtroit de Gibraltar, la
rejoignirent et continurent avec elle leur route jusqu' Toulon. L
nous prmes quelques troupes, des rafrachissements, et nous nous
rendmes  Savone, prs de Gnes, o commandait le gnral Moreau,
dont la position tait fort critique, et  qui les secours en soldats
et en munitions qui lui furent dlivrs rendirent un important
service; nous retournmes aussitt sur nos pas.

[Note 50: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau. _Histoire
de la marine franaise sous la premire Rpublique_. Paris, 1886. p.
408.]

[Note 51: Voyez l'anecdote raconte par l'auteur dans la
biographie de son cousin  la fin du prsent volume.]

[Note 52: Lord Bridport avait seulement 15 vaisseaux.]

[Note 53: Elle eut lieu par le raz de Sein, le 25 avril 1799.]

[Note 54: D'aprs le commandant Chevalier, _op. cit._, p. 410 et
411, le vent ne permettait pas aux navires espagnols de sortir de
Cadix. Il ajoute: Nos adversaires, habitus  la mer, naviguaient en
ligne et sans faire d'avaries. Il n'en tait pas de mme de nos
vaisseaux. Les uns avaient des voiles emportes; d'autres, et c'tait
le plus grand nombre, ne parvenaient pas  se maintenir  leur
poste.]

[Note 55: 5 mai 1799.]

Cependant les renforts anglais, joints  la croisire de Brest, 
celle de Cadix et aux vaisseaux de Gibraltar, taient  notre
recherche; et il parat mme que, pendant un temps de nuit et de
brume, une partie assez considrable de ces forces nous croisa sous
Oneille[56] et passa fort prs de nous. Quel formidable vnement et
t le choc de tant d'hommes, de btiments et de canons, et quelle
haute leon pour moi! Il n'en fut pas ainsi; les Anglais poursuivirent
leur route vers les ctes d'Italie.

[Note 56: Oneglia, sur le golfe de Gnes.]

Pour nous, nous revnmes paisiblement sur nos pas, et, en passant,
nous entrmes  Carthagne[57], o l'amiral Bruix eut assez
d'ascendant pour faire adjoindre  son arme quelques vaisseaux
espagnols qu'il y trouva; il s'associa de mme les vaisseaux de Cadix,
o il relcha ensuite pour cet objet, et il rentra  Brest[58] avec
cette flotte immense[59], au milieu des acclamations de la ville et du
port. La France vit, dans l'acte d'adjonction des vaisseaux espagnols,
une garantie de paix  l'gard de l'Espagne, dont les dispositions
taient douteuses depuis quelque temps, et elle rpta ces
acclamations. Si jamais temps fut, par moi, mis  profit, ce fut
certainement celui-l, et il fallait beaucoup de bonne volont pour y
parvenir; car en gnral, alors, les capitaines et les officiers ayant
t improviss pour remplacer la presque totalit de ceux de la marine
de Louis XVI, qui avaient migr, ils avaient fort peu d'instruction,
et, jaloux de nos examens et de nos dispositions, ils faisaient tout
au monde pour entraver notre dsir de nous instruire. On voyait alors
un trange spectacle: les matelots obissaient avec rpugnance  ceux
de ces officiers qui sortaient de leurs rangs, et dont, pour la
plupart, l'incapacit ou le manque d'ducation taient notoires et
plus d'une fois, nous, jeunes gens, nous tions appels  faire
respecter ces officiers, qui comptaient de longues annes de mer. Par
amour pour la discipline, nous nous vengions ainsi des mauvais
traitements qu'en d'autres circonstances ils nous faisaient endurer.

[Note 57: 22 juin.]

[Note 58: 8 aot.]

[Note 59: 40 vaisseaux, 10 frgates et 11 corvettes sous le
commandement de l'amiral Bruix et de l'amiral espagnol Mazzaredo.]

Jusqu'alors on avait vu les lves se tutoyer, et, depuis le retour
de l'ordre, cet usage fraternel s'est rtabli; mais, comme alors la
Rpublique en faisait pour ainsi dire une obligation, l'opposition si
naturelle  la jeunesse se fit une loi du contraire; et j'ai entendu,
un jour, un de mes camarades dire  un autre aspirant qui le tutoyait:
Gardez, je vous prie, votre tutoiement pour ceux qui ont gard les
cochons avec vous.

Un excellent camarade, nomm Augier[60], dont je fis la connaissance 
bord du _Jean-Bart_, s'y tablit mon mentor. Il avait beaucoup
d'instruction; il tait bon marin, et il ne m'abandonna pas un
instant. Par lui, tout m'tait montr, indiqu, expliqu; nous tions
partout, en haut et en bas, dans la cale ou les entreponts, ainsi que
sur le grement, et, grce  lui, l'officier de quart en second,  qui
j'tais attach, venant  tre malade vers la fin de la campagne, je
pris le porte-voix avec assurance, et je fus en tat de le remplacer.
L'affectueux Augier me surveillait, m'coutait, m'applaudissait
ensuite, ou me redressait... c'tait, certainement, plus qu'un ami; un
pre n'aurait pas mieux fait, et il n'avait pas vingt ans! Plus tard,
j'ai appris sa mort, par suite d'un duel que sa prudence ne sut pas
viter; il tait alors lieutenant de vaisseau. Je lui devais des
larmes sincres; elles ne lui ont pas manqu, et, en ce moment, mes
yeux se mouillent encore  son prcieux souvenir.

[Note 60: Antoine-Louis-Pierre Augier, attach au port de
Toulon.--Le ministre de la Marine ne possde aucun dossier concernant
Antoine Augier dont l'_tat de la Marine pour 1804_ m'a fait connatre
les prnoms.]

Comment, en effet, ne pas penser avec attendrissement  tant
d'obligeance,  tant d'amiti; et, avec cela, que de noblesse, que de
courage, que de sang-froid, que d'instruction!

Un jour[61], nous tions sur les barres de perroquet, c'est--dire
presque au haut de la mture; l, le digne Augier me montrait les
vaisseaux des deux nations[62], entours de leurs innombrables
frgates, corvettes ou avisos; il me faisait remarquer ceux qui
savaient tenir leur poste dans l'ordre prescrit; et, droulant devant
moi ses connaissances en tactique navale, il m'enseignait par quelles
manoeuvres pouvaient s'excuter diverses volutions; la mer tait
pleine de majest, le vent assez fort, le temps couvert; et nous,
accrochs  un simple cordage et dominant ce spectacle, nous
continuions  deviser, lorsqu'un rayon de soleil vint encore embellir
la scne. Augier se sent alors saisi d'un saint enthousiasme, et il
dclame avec nergie l'admirable passage du pome des Jeux sculaires,
o Horace fait de nobles voeux pour que l'astre du jour ne puisse
jamais clairer rien de plus grand que sa patrie: aux mots: _Dii
probos mores docili juventu_, je l'interrompis en lui disant que le
pote aurait encore d souhaiter  la jeunesse romaine des amis tels
que lui. Les bons amis, rpondit Augier, ne manquent jamais  ceux
qui savent les mriter.

[Note 61: En rade de Brest.]

[Note 62: Franaise et espagnole.]

Je ne restai pas longtemps  bord du _Jean-Bart_. Le commandant de ce
vaisseau s'appelait M. Mayne; c'tait un homme inquiet, violent,
tyrannique, brutal, arbitraire, et qui, pourtant, avait de grandes
prtentions au rpublicanisme. Ce mme homme a dit, depuis, sous le
rgne de l'empereur, en gourmandant les officiers de son bord:
Personne ici n'a de dvouement; personne ne sait servir Napolon
comme moi.

C'tait surtout pour les aspirants, qu'il appelait des aristocrates,
qu'il rservait ses colres; les punitions, aussi souvent injustes,
peut-tre, que mrites, pleuvaient sur eux. Vint un jour o il m'en
infligea une que les rglements n'autorisaient pas. Je fus enchant de
l'occasion, et je rsistai formellement. Il s'agissait d'aller passer
trois jours et trois nuits dans la hune de misaine. Le commandant eut
donc beau ordonner, tempter, jurer; tout fut inutile. Quand je vis
qu'il luttait d'enttement, je sentis mes avantages, et je redoublai
de calme dans mes refus; il appela, cependant, la garde, et dit qu'il
allait me faire hisser dans la hune; je rpondis que je le croyais
trop bon rpublicain pour penser qu'il continut ainsi  enfreindre
ses pouvoirs; qu'au surplus je ne rsisterais pas  la force, mais
que, s'il ne me faisait pas attacher dans la hune, j'en descendrais
aussitt. Alors, sans me dconcerter, je dtachai mon sabre pour
confirmer que je ne me dfendrais pas, et me mettant  cheval sur un
canon voisin, j'ajoutai qu'il pouvait me faire hisser, s'il le jugeait
possible. Il ne l'osa point.

Aprs mille phrases aussi incohrentes que passionnes, il se retira
dans sa chambre, disant qu'il me donnait cinq minutes de rflexion, et
qu' son retour il me ferait hisser si j'tais encore en bas. Le
vaisseau tait dans une agitation extrme; l'officier de quart, M.
Granger, tait un brave homme de soixante ans qui m'engageait, les
larmes aux yeux,  obir.

 l'aspect de ces larmes, je sentis mon courage chanceler; mais,
revenant  moi, je refusai encore. Il se rendit alors chez le
commandant, et, revenant bientt avec un visage triomphant: J'ai pris
sur moi, s'cria-t-il, de dire que vous tiez mont, et j'ai obtenu
votre grce...; allez remercier le commandant. Je compris que c'tait
un arrangement convenu; je ne voulus pas m'y prter, et je continuais
 rester sur mon canon, quand le sage Augier s'approchant de moi, me
dit: Vous avez t admirable; vous nous avez vengs de six mois
d'oppression; mais l'ennemi est  bas, et vous n'abuserez pas de votre
victoire en persistant  le narguer sur le pont; allons, venez au
poste; il nous tarde  tous de vous complimenter et de vous
remercier. Nul ne s'opposa  ce que je suivisse Augier; et ainsi se
termina cette scne, o le commandant aurait sauv les apparences,
ainsi que sa dignit, s'il m'avait dit avec modration que je
mritais quinze jours d'arrts, qu'il avait cru me rendre service en
commuant cette punition; mais que, puisque la chose ne me convenait
pas, il en revenait aux arrts, et m'enjoignait d'y rester jusqu'
nouvel ordre.

Cette aventure fut l'objet des entretiens de toute la rade. D'un autre
ct je la racontai  M. de Bonnefoux. Il en fut dsol, car il savait
que _le Jean-Bart_ n'avait pas de mission prochaine, et il tait sur
le point de me faire changer de btiment. Il ajouta qu'il ne le
pouvait plus de quelque temps, parce qu'il ne devait pas paratre
prendre parti pour le subordonn contre le chef. Cependant ma prsence
tait, convenablement, devenue si impossible sur le vaisseau que,
quinze jours aprs, je passai sur la corvette _la Socit populaire_,
tout simplement nomme, ds lors mme, _la Socit_, tant on tait
dj fatigu, en France, des mots pompeux  l'aide desquels tant de
gens avaient t sduits, et tant de crimes commis. Cette corvette
devait partir sous peu pour escorter les convois le long de la cte
jusqu' Nantes: c'tait la mme mission que celle de _la Fouine_; mais
_la Socit_ tait beaucoup plus grande, plus fortement arme que le
lougre, et elle avait plusieurs autres navires de guerre pour
cooprateurs.

Dans cette navigation, je pris une connaissance dtaille de la
plupart de nos petits ports du golfe de Gascogne, et j'avais un
commandant bien diffrent de celui du _Jean-Bart_. Augier me manquait
beaucoup; cependant un jeune officier de sant de beaucoup de mrite
et d'une socit fort agrable, appel Cosmao[63], s'y lia avec moi,
et adoucit un peu mes regrets. Je restai plusieurs mois sur cette
corvette; mais il ne s'y passa que deux vnements dignes d'tre
relats; le premier fut la rencontre inopine d'une roche, sur
laquelle, par un temps de brume, nous fmes sur le point de nous
briser; la manoeuvre prompte, l'accent du commandement de l'officier
de quart purent seuls nous dgager. Chacun  bord, lui except,
croyait le btiment perdu; et l'on frissonnait encore de terreur,
tandis que le hideux remous de la roche paraissait fuir la poupe de la
corvette, nagure enveloppe et attire par lui vers les profondeurs
de l'abme. Le danger pass, je descendis, et j'allai trouver Cosmao
qui tait couch dans son cadre: Quoi, vous dormez? lui dis-je.
Non, me rpondit-il, j'ai tout entendu, et j'allais me lever; mais je
vous aurais embarrass, et je me suis remis sur le ct droit pour me
noyer plus  mon aise; c'est la position o je dors habituellement.
Dans l'officier de quart j'avais admir l'homme de coeur, de tte et
de talent; dans l'officier de sant, j'admirai le philosophe, l'homme
rsign! l'un et l'autre avaient  peine vingt ans; et que d'hommes
suprieurs de cinquante n'en feraient pas autant; mais il n'est rien
de tel pour former la jeunesse que la guerre et les rvolutions!
Cosmao est un ami que je n'ai pas revu depuis _la Socit_!

[Note 63: Jacques-Louis-Marie Cosmao n  Chteaulin (aujourd'hui
dpartement du Finistre), le 20 aot 1779. M. Cosmao a t mis  la
retraite en 1821, en qualit de chirurgien de premire classe de
la Marine. Il est mort en 1826.]

Le second vnement fut l'attaque du convoi par deux frgates
anglaises. Nos navires marchands furent mis  l'ancre entre la terre
et les btiments de guerre, qui s'embossrent pour prter ct, et
pour combattre les frgates. Celles-ci s'approchrent; nous tirmes
dessus, et comme la corvette portait du 24, nous les atteignmes de
loin; ce gros calibre fut, sans doute, ce qui fit changer leur
rsolution; car elles prirent le large, et se contentrent de nous
observer; mais nous appareillmes pendant la nuit et, au point du
jour, nous gagnmes le petit port de Benodet[64]. Dans ce trajet, le
commandant pensa que nous serions peut-tre attaqus par les
embarcations armes des frgates,  l'effet d'essayer de couper ou
d'enlever quelque traneur du convoi; aussi nous passmes la nuit dans
la plus grande vigilance et arms jusqu'aux dents. Toutefois il n'en
fut rien; et mon espoir fut encore du, d'ajouter  l'exprience que
me donnaient mes voyages, le haut enseignement d'une mle ou d'un
combat.

[Note 64: Commune du dpartement du Finistre, arrondissement de
Quimper, canton de Fouesnant. Benodet se trouve  l'embouchure de
l'Odet.]

Lors d'une de nos relches  Brest, M. de Bonnefoux me fit passer sur
le vaisseau _le Dix-Aot_[65], qui devait faire campagne, et qui tait
command par M. Bergeret[66], jeune capitaine de vaisseau de trente
ans, renomm pour sa belle dfense de la frgate _la Virginie_[67];
aujourd'hui vice-amiral, prfet maritime  Brest[68], et qui possdait
tout ce qu'il faut pour conduire, diriger, former, enthousiasmer la
jeunesse. Augier tait parvenu  quitter le _Jean-Bart_ et il allait
partir dans une autre direction; ainsi il tait encore  Brest, et
j'eus le bonheur de recevoir ses adieux; il me fit promettre de ne
prendre aucun moment de repos que je ne fusse enseigne de vaisseau,
et, jusqu' ce moment, de ne me permettre aucune distraction, pas
seulement celle de la lecture d'un roman ou d'un ouvrage d'agrment;
il voulut enfin que tous mes moments, toutes mes facults fussent,
sans exception, pour l'tude et pour la navigation. Je promis tout; je
tins tout.

[Note 65: Le vaisseau _le Dix-Aot_ tait un des plus beaux de la
Rpublique... Il se distinguait entre tous par la force et l'lgance,
par la prcision, la rapidit et l'harmonie de ses mouvements, dit M.
Frd. Chassriau, conseiller d'tat, _Notice sur le vice-amiral
Bergeret, snateur, Grand'Croix de la Lgion d'honneur, Paris, 1858_,
p. 27 et 28.]

[Note 66: Jacques Bergeret, n le 15 mai 1771  Bayonne, partit 
l'ge de douze ans pour Pondichry, en qualit de mousse sur le navire
de commerce _la Bayonnaise_. Aprs avoir servi un instant dans la
Marine de l'tat, il navigua de nouveau sur des btiments de commerce,
de 1786  1792, et devint officier dans la marine marchande. Nomm
enseigne de vaisseau, le 24 avril 1793, il embarqua sur la frgate
_l'Andromaque_, sous les ordres de Renaudin, le futur commandant du
_Vengeur_. Lieutenant de vaisseau le 15 aot 1795, et appel au
commandement de la frgate _la Virginie_, construite sur les plans du
grand ingnieur San, il se signala dans l'escadre de Villaret-Joyeuse
et obtint de conserver son commandement, lorsque le grade de capitaine
de vaisseau vint rcompenser ses services le 21 mars 1796; il n'avait
pas encore accompli sa vingt-cinquime anne. Jacques Bergeret tait
le cousin germain de Mme Tallien.]

[Note 67: Combat dans la Manche contre le vaisseau anglais,
_Indefatigable_, plac sous les ordres de sir Edward Pellew, plus tard
vicomte Exmouth.]

[Note 68: En 1835. Le vice-amiral Bergeret, cr snateur en 1852,
est mort  Paris le 26 aot 1857, survivant ainsi de prs de deux ans
 son ancien aspirant du _Dix-Aot_, l'auteur de ces _Mmoires_.]

Cependant les ordres du _Dix-Aot_ furent changs; ses courses se
bornrent  quelques promenades dans l'Iroise[69],  Bertheaume[70], 
Camaret[71], lieux voisins de Brest, et o le commandant Bergeret
exerait son quipage avec l'actif entranement qu'il savait si bien
inspirer. Qu'il y avait loin de l au commandant du _Jean-Bart_, et
que j'tais heureux d'en pouvoir faire la comparaison! J'tais content
de tout; je l'tais des autres; je l'tais de moi; et quand je venais
 penser qu'un an s'tait  peine coul depuis que j'tais un enfant,
un petit polisson, puis un novice, puis un colier, je me sentais
comme merveill. Je correspondais, d'ailleurs, fort exactement avec
mon pre, avec ma soeur; et quand ce n'et t ma conscience, leurs
lettres m'auraient amplement rcompens de mes fatigues, de mes
travaux.

[Note 69: Espace de mer  l'ouest du dpartement du Finistre,
limit au nord par l'archipel d'Ouessant avec la chausse des
Pierres-Noires et par la terre ferme du cap Saint-Matthieu au goulet
de Brest; au sud par la chausse de Sein et la partie du promontoire
qui s'tend jusqu' Audierne; enfin,  l'est par les terres du
Toulinguet et du cap de la Chvre. (C. Delavaud, _Grande
Encyclopdie_, t. XX, p. 967).]

[Note 70: L'anse de Bertheaume se trouve  quelques lieues de
Brest, dans la commune de Plougonvelin, non loin de la pointe
Saint-Matthieu.  l'entre de l'anse, un fort construit sur un rocher
isol, porte le nom de chteau de Bertheaume. Tant que dura le blocus
de Brest, les navires en rade se bornrent  naviguer entre Brest et
Bertheaume. Aussi un mauvais plaisant rdigea-t-il l'pitaphe suivante
pour l'amiral Ganteaume, ou Gantheaume qui avait command l'escadre de
Brest pendant un certain temps:

    Cy-gt l'amiral Gantheaume,
  Qui s'en fut de Brest  Bertheaume,
  Et profitant d'un bon vent d'Ouest,
    S'en revint de Bertheaume  Brest.]

[Note 71: Commune du dpartement du Finistre, arrondissement de
Chteaulin,  l'extrmit de la presqu'le de Crozon, qui spare la
rade de Brest de la baie de Douarnenez. Camaret se trouve au-del du
_Goulet_, en dehors de la rade, par consquent.]

Il y avait  bord du vaisseau le _Dix-Aot_ huit aspirants de la
Marine, avec quatre desquels je me liai troitement, et dont je vais
te parler pour te donner quelques ides sur la destine de la quantit
de jeunes gens qui se lancent annuellement dans la carrire du service
militaire. Tu y verras peut-tre aussi l'influence que leur conduite
particulire peut avoir sur cette destine.

Deux d'entre eux, Moreau et Verbois, taient, comme moi, de la 1re
classe. Moreau[72], n  Saint-Domingue, ex-lve trs distingu de
l'cole polytechnique avait un jour rv, devant une gravure des
boulevards, une nouvelle rvolution dans sa patrie, son retour sous la
domination de la France, le rtablissement de sa fortune, et le
paiement de la dette de sa reconnaissance envers une famille gnreuse
qui l'avait fait lever,  peu prs et avec non moins de succs qu'il
tait advenu, quelques annes auparavant,  l'illustre d'Alembert. Son
exaltation fut si forte qu'il s'vanouit sur le pav. On le porta dans
une maison voisine; il n'en sortit que pour renoncer au poste de
rptiteur de l'cole polytechnique, aller s'embarquer et passer son
examen pour la Marine. Il avait t recommand au commandant Bergeret,
et celui-ci avait reu ce brillant sujet, comme peu d'hommes au
pouvoir savent accueillir un jeune homme de grande esprance. La
taille leve de Moreau, le caractre svre de sa figure, son costume
original, son organe pntrant, sa parole incisive, l'imptuosit de
ses mouvements, le ton d'autorit de son regard, tout en faisait un
tre  part, tout rvlait qu'il n'y avait rien au-dessus de son
ambition. Je crois tre l'aspirant du _Dix-Aot_ qu'il a prfr, mais
je ne dis pas aim, car la nature ne donne pas tout  la fois; et,
malheureusement pour ceux dont la tte est si suprieurement
organise, le coeur est ordinairement froid et subordonn aux volonts
de l'esprit.

[Note 72: Charles Moreau.]

Verbois tait aussi un excellent sujet[73]. S'il avait infiniment
moins de moyens ou d'instruction que Moreau, il avait pourtant fait
ses tudes avec distinction; et il avait le caractre si aimant qu'on
tait naturellement attir vers lui, vers ses manires affectueuses,
et qu'on ne pouvait le connatre sans lui vouer son amiti.

[Note 73: Je n'ai pu,  mon grand regret, me procurer aucun
renseignement sur Verbois qui, comme on le verra ci-aprs, fut enlev
en deux heures par la dysenterie  bord du _Dix-Aot_.]

Venaient ensuite, par rang de grade et d'ge, Hugon et Saint-Brice;
Hugon[74] avait quelque chose de Moreau, beaucoup de Verbois, mais
par-dessus tout un sang-froid admirable, toute l'activit possible,
une persvrance  toute preuve, une audace dans le danger que rien
ne pouvait arrter, et, avec cela, une gaiet charmante, trs
convenablement assaisonne de malice et de bont. J'ai longtemps
navigu avec lui; je lui ai toujours dit que la Marine n'aurait jamais
de meilleur officier que lui, et je ne me suis pas tromp; il l'a
prouv partout, particulirement  Navarin[75],  Alger[76] et 
Lisbonne[77]. Il est aujourd'hui contre-amiral[78], et, pour moi,
c'est toujours un frre.

[Note 74: Gaud-Aimable Hugon, n le 31 janvier 1783  Granville,
aujourd'hui dpartement de la Manche. Mousse, novice, matelot et
aspirant sur les btiments de l'tat du 17 dcembre 1795 au 4 juillet
1805.]

[Note 75:  la bataille de Navarin, le capitaine de vaisseau Hugon
commandait la frgate _l'Armide_. Voyant la frgate anglaise _Talbot_,
srieusement menace par plusieurs vaisseaux turcs, il vint se placer
entre elle et l'un de ces derniers, qui fut rapidement captur. Il fit
arborer sur la prise les couleurs de l'Angleterre  ct de celles de
la France.]

[Note 76: Le capitaine de vaisseau Hugon prit part  l'expdition
d'Alger, comme commandant suprieur d'une flottille.]

[Note 77: O il a command la station navale.]

[Note 78: Depuis le 1er mars 1831. Postrieurement au moment o M.
de Bonnefoux crivait ces lignes, M. Hugon a t cr successivement
vice-amiral, baron, snateur du second Empire.]

Quant  Saint-Brice, c'tait l'amabilit personnifie; mais il avait
tous les penchants vicieux, tous les gots absurdes de la jeunesse,
quand elle est trop livre  elle-mme, et une horreur inne pour le
travail ou l'tude. Jamais mmoire ne fut plus heureuse, esprit plus
vif, intelligence plus parfaite! Que d'avenir il y avait dans ce jeune
homme, s'il avait pu se soumettre  une vie rgulire et applique!
mais cette faiblesse de ne pouvoir rsister  aucun de ses dsirs le
portait  mille dsordres. Quelquefois il nous entranait nous-mmes;
mais jamais nous ne pouvions le ramener  nous. Enfin, jeune encore,
il est mort victime de ses excs.

Tels taient les plus remarquables des camarades que j'avais sur _le
Dix-Aot_, et nous nous serrions fortement les uns contre les autres
pour rsister aux tribulations que nous avions  supporter de la plupart
des officiers du temps, et  l'injustice,  l'insouciance du
Gouvernement d'alors. Les quipages taient  peine vtus,  peine
nourris; les vivres taient de qualit infrieure, les btiments mal
tenus; on ne payait enfin ni traitement de table, ni solde,  tel point
qu'il a exist des vaisseaux o les aspirants n'avaient qu'une capote
pour eux tous; c'tait celui de quart ou de corve qui en avait la
jouissance momentane.  cet ge, on supporte tous ces dsagrments
assez bien. Mais les matelots, qui sont souvent maris et dont les
familles mouraient de faim, ne le prenaient pas aussi philosophiquement;
or ceci augmentait encore la difficult de notre position. Par la suite,
l'empereur mit ordre  tout cela, et il fit mme remettre une partie de
l'arrir; quant au reste, il n'a jamais t restitu, et aujourd'hui il
y a prescription. Ces sommes n'ont pas t perdues pour tout le monde.
Gardez-les, vous qui les avez; mais, en grce, n'y revenez pas, et
laissez-nous en paix.

Cependant M. de Bonnefoux me fit appeler un jour et me dit que le
gnral Bernadotte (aujourd'hui roi de Sude), en mission  Brest, et
qui logeait dans son htel, avait perdu un jeune aide de camp, qu'il
l'avait pri de lui dsigner un officier pour le remplacer, et il
ajouta: Vous pouvez tre cet officier, car il est facile, en ce
moment, de passer de la Marine dans l'infanterie. Si vous acceptez,
vous serez capitaine  vingt ans, colonel probablement  vingt-cinq;
et si la guerre dure et que vous surviviez  vos camarades, vous
pourrez, en vous distinguant, tre gnral  trente. Je vous donne
vingt-quatre heures pour vous dcider. Je sentais bien que, sous le
rapport de l'avancement, il y avait avantage, comme il y en aura
toujours  servir dans le corps le plus nombreux, le plus utile au
pays; je comprenais qu'en France ce corps tait l'infanterie; je
voyais bien clairement que, dans cette arme, o les droits de
l'anciennet, d'accord avec la justice, portent au grade d'officier
une grande quantit de sergents-majors et de sergents, ceux-ci
n'avancent gure plus ensuite qu' leur tour, tandis que le choix se
porte naturellement toujours sur ceux qui ont fait des tudes, qui
proviennent des coles et qui paraissent presqu'exclusivement
destins, par la force des choses,  devenir officiers suprieurs; il
tait clair pour moi que, dans la Marine ou dans les autres corps
spciaux, tous les officiers tant instruits, tous avaient les mmes
chances d'avancement au choix; enfin je connaissais l'clat des
services du gnral Bernadotte; mais je rflchis, d'un autre ct,
que, parent de M. de Bonnefoux, qui, par des embarquements de choix,
me mettrait en vidence, et dcid  bien travailler,  beaucoup
naviguer, je pourrais faire d'assez grands pas dans ma carrire;
songeant, par-dessus tout, au chagrin de quitter ce digne parent, mes
bons camarades et des travaux vivement poursuivis, je me dcidai et je
refusai.  quoi tient une existence? qui peut dire  prsent o je
serais? mais peu importe, sans doute, car je ne me trouverais pas, en
ce moment, plus heureux que je ne le suis.

J'eus, bientt aprs, un assaut du mme genre  soutenir. Le Ministre,
ayant ordonn une mission scientifique sur les ctes de la
Nouvelle-Hollande[79] et ayant obtenu des passeports de paix pour les
deux btiments qui devaient en tre chargs, avait dsign, parmi les
aspirants de l'expdition, Moreau,  cause de son instruction
suprieure, et moi, pour mon brillant examen. Toutefois l'option tait
laisse  chacun. Moreau accepta sans balancer, car il n'avait pas
encore navigu, et il brlait de s'exercer, de commander, et d'arriver
 un grade assez lev pour pouvoir, un jour, diriger ses talents, son
influence et son bras vers le but ternel de ses volonts: une
rvolution nouvelle dans sa patrie, dont il tait incessamment
proccup. M. de Bonnefoux lui remit son ordre d'embarquement, en chef
qui estimait un si noble jeune homme; et, avec une grce infinie, il y
ajouta le don d'un instrument nautique appel sextant, qui l'avait
accompagn dans toutes ses campagnes. L'ardent Moreau partit donc et
revint de cette longue campagne, marin consomm, bientt enseigne de
vaisseau[80], bientt lieutenant de vaisseau, et chacun applaudissait.
Malheureusement une balle vint l'atteindre sur _la Pimontaise_, o il
tait commandant en second. Balle funeste, mais qui inspira une
rsolution sublime! Moreau prvoit que sa frgate succombera dans le
combat ingal qu'elle soutient; il sent que sa blessure brise sa
carrire... Lui, prisonnier, lui, arrt dans ses vastes projets; lui,
voir l'Anglais triomphant commander  sa place; lui, mourir peut-tre
lentement de sa blessure, non, ce n'est pas possible!... Plutt mille
fois une mort immdiate!.. Il appelle donc un matelot dvou, et,
recueillant ses forces pour dominer, de la voix, le bruit de
l'artillerie, il lui ordonne de le jeter  la mer. Le matelot recule
pouvant, et veut le faire porter au poste des blesss; mais l'ordre
est ritr; et tel tait l'ascendant de ce caractre vraiment
surhumain que le matelot s'approche, dtourne les yeux, et, avec une
pieuse rsignation, il obit. Merci, dit Moreau, vous tes un
vritable ami...

[Note 79: Il s'agit ici de l'expdition du _Gographe_, commande
par le capitaine Nicolas Baudin, et qui, aprs la mort de son chef,
fut ramene en France par le capitaine Milius.]

[Note 80: Charles Moreau fut nomm enseigne de vaisseau, le 3
brumaire an XII.]

Aprs avoir racont cette catastrophe, il me reste  peine assez de
mmoire, assez de force, pour dire que la mission  laquelle le
Ministre me rattachait, tant une mission de paix, je ne voulus pas en
faire partie, quoique le grade d'enseigne de vaisseau ft certain pour
moi,  une poque rapproche, et, malgr le lustre que de telles
campagnes font rejaillir, toute la vie, sur un officier; mais je ne
croyais pas convenable de devenir enseigne, en temps de guerre, sans
avoir vu le feu; je prfrai donc en chercher les occasions, et cette
considration me dcida.




CHAPITRE III

     SOMMAIRE: Je suis nomm second du cutter le _Poisson-Volant_,
     puis je reviens sur _le Dix-Aot_.--Ce vaisseau est dsign pour
     faire partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, charge de
     porter des secours  l'arme franaise d'gypte.--L'escadre part
     de Brest.--Prise d'une corvette anglaise en vue de
     Gibraltar.--Les indiscrtions de son quipage.--Le surlendemain,
     _le Jean-Bart_ et _le Dix-Aot_, capturent la frgate _Success_,
     qui ne se dfend pas.--Chasse appuye par _le Dix-Aot_ au cutter
     _Sprightly_.--Je suis charg de l'amariner.--L'amiral change
     brusquement de route et rentre  Toulon.--Le commandant Bergeret
     quitte le commandement du _Dix-Aot_; il est remplac par M. Le
     Goardun.--Mcontentement du premier Consul.--Ordre de partir
     sans retard.--L'escadre met  la voile.--Abordage du _Dix-Aot_
     et du _Formidable_, dans le sud de la Sardaigne.--Graves
     avaries.--Relche  Toulon.--L'amiral reoit l'ordre de
     participer  l'attaque de l'le d'Elbe. Bombardement des
     forts.--Assaut.--Je commande un canot de dbarquement.--Soldat
     tu par le vent d'un boulet.--Prise de l'le d'Elbe.--L'amiral
     Ganteaume dbarque ses nombreux malades  Livourne.--Il fait
     passer ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et
     renvoie les trois autres sous le commandement du contre-amiral
     Linois.--Le moral des quipages et des troupes.--Le premier
     Consul accus d'hypocrisie.--Digression sur le duel.--L'escadre
     passe le dtroit de Messine, et arrive promptement en vue de
     l'gypte.-- la surprise gnrale, l'amiral ordonne de mouiller
     et de se prparer  dbarquer  25 lieues
     d'Alexandrie.--Apparition de deux btiments anglais au coucher du
     soleil.--L'escadre appareille la nuit.--Un mois de navigation
     prilleuse sur les ctes de l'Asie-Mineure et dans
     l'Archipel.--Retour sur la cte d'Afrique, mais devant
     Derne.--Nouvel ordre de dbarquement et nouvelle surprise des
     officiers.--Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de
     dbarquement.-- 50 mtres du rivage, l'amiral nous signale de
     rentrer  bord.--Fin de nos singulires tentatives de secours 
     l'arme d'gypte.--Retour  Toulon.--Souffrance des quipages et
     des troupes.--La soif.--Rencontre  quelques lieues de Goze, du
     vaisseau de ligne de 74, _Swiftsure_.--Combat victorieux du
     _Dix-Aot_ contre le _Swiftsure_.--Pendant le combat, je suis de
     service sur le pont, auprs du commandant.--Mission dans la
     batterie basse.--Le porte-voix du commandant Le Goardun.--Le
     point de la voile du grand hunier.--Paroles que m'adresse le
     commandant.--Capture du _Mohawk_.--Arrive  Toulon.--Grave
     pidmie  bord de l'escadre et longue quarantaine.--La
     dysenterie enlve en deux heures de temps mon camarade Verbois
     couch  ct de moi dans la Sainte-Barbe.--Je le regrette
     profondment.--Fin de la quarantaine de soixante-quinze
     jours.--Le commandant Le Goardun demande pour moi le grade
     d'enseigne de vaisseau.--Histoire de l'aspirant Jrme
     Bonaparte, embarqu sur _l'Indivisible_.--Les relations que
     j'avais eues avec lui  Brest, chez Mme de Caffarelli.--Aprs la
     campagne, il veut m'emmener  Paris.--Notre camarade, M. de
     Meyronnet, aspirant  bord de _l'Indivisible_, futur
     grand-marchal du Palais du roi de Wesphalie.--Paix
     d'Amiens.--_Le Dix-Aot_ part de Toulon pour se rendre 
     Saint-Domingue.--Tempte dans la Mditerrane.--Naufrage sous
     Oran, d'un vaisseau de la mme division, _le Banel_.--Court
     sjour  Saint-Domingue.--Retour en France.-- mon arrive 
     Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de
     vaisseau.--Commencement de scorbut.--Histoire de mon ancien
     camarade Sorbet.--Cong de trois mois. Sjour  Marmande et 
     Bziers.--L'rudition de M. de La Capelire.--Je retourne 
     Brest, accompagn de mon frre, g de quatorze ans, qui se
     destine, lui aussi  la marine.


Les campagnes de Bertheaume taient trop insignifiantes pour que M. de
Bonnefoux me les laisst faire longtemps; il me fit donc passer sur le
cutter _le Poisson-Volant_, destin  protger nos convois dans la
Manche, et il m'y embarqua comme commandant en second. Je craignis,
d'abord, d'tre embarrass de tant d'autorit; mais tout allait assez
bien, lorsque sept vaisseaux furent dsigns par le consul Bonaparte
pour aller porter des secours  l'arme qu'il avait abandonne en
gypte. _Le Dix-Aot_ tant un de ses vaisseaux, j'y retournai avec
empressement. J'y retrouvai mes anciens camarades, moins Moreau, mais
plus Louin et Desbois, deux trs bons jeunes gens de La Guerche[81].
Louin se retira du service,  la paix d'Amiens. Desbois a pri dans
ses navigations, victime du climat des colonies; tu vois que la mort a
terriblement moissonn dans nos rangs.

[Note 81: Chef-lieu de canton du dpartement d'Ille-et-Vilaine, 
21 kilomtres au sud de Vitr.]

Cette arme d'gypte tait dans un tat dplorable. Klber, qui en
avait pris le commandement aprs le dpart de Bonaparte, avait t
assassin. Menou, qui l'avait remplac, n'avait pas ce qu'il fallait
pour remonter le moral d'hommes courroucs de l'abandon de leur
premier gnral; et les gnraux en sous-ordre, consterns de la mort
de Klber, ne pouvaient s'accorder ni entre eux, ni avec Menou, et ils
revenaient en France ds qu'ils le pouvaient. Les vivres, les
vtements, les armes, les munitions, tout manquait, en gypte,  nos
soldats; le pays tait en hostilit permanente; les ports taient
bloqus par des vaisseaux anglais; enfin, une arme de cette nation,
dbarque sur le sol africain, faisait cause commune avec le pays.

Dans cet tat, sept vaisseaux portant 3.000 hommes de troupes taient
bien peu de chose; aussi crut-on que le Consul voulait, seulement,
paratre se rappeler ses compagnons d'armes. Ces vaisseaux taient
commands par le contre-amiral Ganteaume[82] montant _l'Indivisible_,
et ayant sous ses ordres le contre-amiral Linois[83], montant _le
Formidable_, de 80 canons comme _l'Indivisible_[84].

[Note 82: Honor-Joseph-Antoine Ganteaume, n le 13 avril 1755, 
la Ciotat (aujourd'hui dpartement des Bouches-du-Rhne), avait servi
dans la Marine royale en qualit d'officier auxiliaire, lieutenant de
frgate et capitaine de brlot, du 30 mars 1779 au 17 mai 1785. Il y
tait rentr comme sous-lieutenant de vaisseau, le 1er mai 1786. La
Rvolution le nomma successivement lieutenant de vaisseau, en 1793,
capitaine de vaisseau en 1794. Ce fut la partie brillante de sa
carrire, pendant laquelle il servit avec clat sous Villaret-Joyeuse
et Renaudin. Contre-amiral en 1798, il ramena Bonaparte en France, au
mois d'octobre 1799. Aprs le 18 brumaire, le premier Consul le fit
entrer au Conseil d'tat. Nomm vice-amiral, le 30 mai 1804, cr
comte de l'Empire, Ganteaume est mort en activit de service  Aubagne
(Var), le 28 septembre 1818. Il tait pair de France et Inspecteur
gnral des classes.]

[Note 83: Voyez ci-aprs la notice sur l'amiral Linois.]

[Note 84: L'escadre partit de Brest, le 23 janvier 1801.]

Sous Gibraltar, nous fmes aperus par des navires garde-ctes
anglais. Ds le lendemain, au point du jour, une corvette anglaise se
trouva  porte de canon de notre escadre. Elle ne rsista pas et fut
prise. Quelques indiscrtions nous firent savoir qu' notre apparition
le commandant de Gibraltar avait expdi ce btiment et deux autres
qui taient prts, pour porter, dans toute la Mditerrane, la
nouvelle de notre prsence dans cette mer. Les deux autres btiments
taient la frgate _Success_ et le cutter _Sprightly_. Admirons,
toutefois, notre heureuse toile. Le surlendemain, nous rencontrmes
la frgate que, malgr sa marche distingue, _le Jean-Bart_ et _le
Dix-Aot_ atteignirent et rduisirent promptement; car elle ne se
dfendit en aucune manire; et, peu aprs, _le Dix-Aot_ aperut et
chassa le cutter.

D'abord il nous gagna et sembla devoir nous chapper. Le commandant
Bergeret prvit que le temps faiblirait dans la soire, qu'alors _le
Sprightly_ serait en calme, tandis que nos voiles hautes, beaucoup
plus leves que les siennes, porteraient encore. Il persista donc, et
il fit bien, puisque, avant la nuit, ce btiment tait  nous. J'y fus
envoy pour l'amariner; mais, comme l'amiral ne voulut pas l'adjoindre
 son escadre, il l'expdia pour Malaga; ainsi je n'en gardai pas le
commandement; ce fut un chef de timonerie qui fut charg de cette
mission de quelques heures.

Qui n'aurait cru, d'aprs cela, que nous allions continuer notre route
avec diligence et scurit? Il n'en fut pas ainsi: trois voiles furent
vues, un soir, qui ne furent ni chasses ni reconnues, et que nous ne
revmes pas le lendemain. Leur aspect fit changer les projets de
l'amiral, qui prit, aussitt, la direction de Toulon, o il
arriva[85], et o il fut abandonn par deux capitaines, tonns sans
doute de cette rentre. M. Bergeret tait l'un d'eux. Quel vide il
nous laissa et comme je le regrettai! Toutefois il fut remplac par M.
le Goardun[86], homme du monde, peu marin, mais trs brave, trs
poli, trs spirituel. Avant de quitter dfinitivement son bord, le
commandant Bergeret nous fit appeler, Hugon et moi, pour nous
embrasser et nous faire un cadeau d'adieu. Le mien fut le hamac de
matelot dans lequel le commandant Bergeret couchait habituellement et
quelques Essais sur la tactique navale, qu'il avait crits pendant la
campagne de Bruix.

[Note 85: Le 18 fvrier 1801.]

[Note 86: Louis-Marie Le Goardun, n le 9 septembre 1754, tait
capitaine de vaisseau, depuis le 12 brumaire de l'an III. C'tait un
ancien officier auxiliaire de la Marine royale.]

Par l'un, il semblait me dire qu'un marin ne devait jamais tre assez
bien couch pour que la vigilance lui ft difficile; et, par son
manuscrit, que, quels que fussent les devoirs que l'on et  remplir,
il fallait disposer l'emploi de son temps, de manire  pouvoir
toujours donner quelques moments  l'tude. Excellentes leons, et que
je n'ai point oublies; heureux de les avoir reues d'un tel chef!

Bonaparte se montra mcontent de notre relche, et il fallut partir
presqu'aussitt[87]. Nous naviguions,  dix heures du soir, dans le
sud de la Sardaigne; je travaillais,  la lueur du fanal de _la
Sainte-Barbe_,  quelques calculs nautiques avec Hugon, lorsqu'au
milieu d'une violente secousse, un bruit effroyable se fit entendre:
Du canon, me dit Hugon; Oui, lui rpondis-je, ou bien un
abordage; et dj nous tions sur le pont. Quel spectacle! _le
Formidable_ et nous, nous nous tions abords, fort maladroitement, 
ce qu'il parat. Nous avions perdu le mt de beaupr, et _le
Formidable_ celui d'artimon. Dans la nuit, le vent frachit; il nous
portait droit sur les ctes de la Barbarie; mais heureusement qu'au
point du jour il changea. La nuit fut bien pnible; la pluie entravait
nos travaux et nous faisait beaucoup souffrir. Pour ma part, j'y
contractai un rhumatisme au bras droit, qui ne s'est dissip que
pendant mes longues campagnes subsquentes des pays chauds de l'Inde.

[Note 87: Le 19 mars 1801.]

Aujourd'hui de telles avaries se rpareraient  la mer; alors nous
tions moins expriments, surtout plus mal approvisionns; nous
rentrmes donc  Toulon pour nous remettre en tat.

Mme mcontentement du Consul, qui nous fit repartir avec ordre de
prter, en passant, notre secours aux troupes qui attaquaient l'le
d'Elbe et ses forts; nous nous y rendmes, en effet, et tous les soirs
nos vaisseaux dfilaient, mettaient en panne devant ces forts et les
canonnaient; ceux-ci ripostaient; mais c'tait plus de bruit que
d'effet, et il en rsultait peu de dommage. L'assaut fut enfin rsolu;
l'amiral envoya un renfort de troupes, et je commandais un canot de
dbarquement. En passant sous un fort, son feu se dirige sur nous; un
de nos soldats se lve entre les bancs des rameurs, et le voil qui
gesticule, menace l'ennemi, crie et s'agite. Ses mouvements gnent le
jeu des avirons, et je lui donne ordre de s'asseoir; il fait semblant
de ne pas m'entendre; je me lve  mon tour; je vais  lui, et,
j'allais le prendre au collet, lorsqu'une vole trs bien nourrie
passe au-dessus du canot; le soldat, alors, s'abaisse, et il parat se
coucher au fond de l'embarcation. Le pauvre homme! nous vmes, en
dbarquant, qu'il ne s'tait pas couch de peur... il tait mort, et
il n'avait pas t atteint. Un boulet tait pass entre sa figure et
mon bras; l'action violente de ce boulet avait opr sur sa
respiration, du moins, on le dit ainsi; et il avait cess de vivre.

L'le d'Elbe devint une conqute de Bonaparte, qui la perdit ensuite,
et qui, plus tard, y subit un premier exil en face de cette autre le
o il avait reu le jour. Quant  nous, reprenant nos troupes, nous
songemes  achever notre mission.

Cependant nous avions beaucoup de malades; nos btiments taient mal
arms; aussi l'amiral, dbarquant ses malades  Livourne, jugea que le
reste des soldats pourrait se placer sur quatre vaisseaux; il choisit
les quatre meilleurs voiliers, les pourvut aux dpens des trois
autres[88], se dirigea vers le dtroit appel le phare de Messine et
renvoya trois vaisseaux, sous le commandement de l'amiral Linois qui,
plus tard, eut avec eux,  Algsiras[89], un trs beau combat, o il
triompha de forces anglaises plus que doubles des siennes.

[Note 88: Indpendamment de ces quatre vaisseaux, Ganteaume garda
en outre, sous ses ordres, une frgate, une corvette et quelques
transports.]

[Note 89: Combats d'Algsiras, des 6 et 13 juillet 1801, contre
l'escadre de lord Cochrane (Voyez le rapport de l'amiral Linois, sur
ces combats, dans Fr. Chassriau, _Prcis historique de la Marine
franaise, son organisation et ses lois_, Paris, 1845, t. I).]

Le moral de nos quipages et de nos passagers tait trs affect; on
allait jusqu' dire que Bonaparte se souciait fort peu de l'arme
d'gypte, qu'il ne voulait faire qu'une dmonstration; et, en effet,
il y avait lieu de le penser: d'abord,  cause de l'insignifiance de
l'armement et de la singularit de l'avoir expdi de Brest plutt que
de Toulon; ensuite, en raison du simple mcontentement du Consul (lui
qui tait si absolu!), du dpart tolr de deux bons capitaines, de la
continuation de confiance accorde  l'amiral Ganteaume, du temps,
pour ainsi dire perdu devant l'le d'Elbe, enfin du morcellement de
nos forces. Plus tard cette opinion devint encore plus probable
lorsque, l'gypte ayant t conquise par les Anglais, nos soldats
rendus  la paix d'Amiens furent aussitt envoys  Saint-Domingue, o
le climat, les fatigues et la fivre jaune les dtruisirent presque
tous. Il en fut de mme des soldats de Moreau, qui eut des torts rels
avec Bonaparte, mais qui fut trait par lui avec une grande duret.
Ces soldats avaient conserv un attachement touchant  leur gnral;
Napolon leur fit expier cet attachement aux mmes lieux o
succombrent ceux qui l'avaient accompagn en gypte, et qui avaient
murmur d'y avoir t abandonns.

Je ne veux certainement pas attnuer les grandes choses que le Consul
fit  cette poque; mais ce sont ces taches qui, ensuite, l'ont fait
juger svrement par des esprits suprieurs. Mme de Stal, entre
autres, dans ses sublimes _Considrations sur la Rvolution
franaise_, dit expressment de lui: Il n'eut pas mme cette sagesse
commune  tout homme au milieu de la vie, quand il voit s'approcher
les grandes ombres qui doivent bientt l'envelopper: une seule vertu,
et c'en tait assez pour que toutes les prosprits humaines
s'arrtassent sur sa tte; mais l'tincelle divine n'tait pas dans
son coeur! Chateaubriand et l'abb Delille en ont parl avec la mme
svrit.

S'il est une carrire o il soit facile aux chefs de favoriser ceux
qu'ils veulent avancer, c'est, sans doute, la Marine, car on ne peut
gure y obtenir de grades qu'en allant  la mer sur des btiments de
choix ayant des missions importantes, et qu'en en changeant  volont.
Les sept huitimes des officiers n'ont pas cette facilit; mais ceux
qui, tenant aux hommes levs par leur rang ou par leur crdit,
peuvent s'en prvaloir, sont presque toujours en vidence, et, tandis
que les autres luttent pniblement, en cherchant une chance heureuse,
ceux-l sont, sans cesse, en mesure de la trouver et d'en profiter.
J'tais, alors, dans les rangs des favoriss, et tu as pu remarquer
combien M. de Bonnefoux tait attentif  me faire participer  ces
avantages.

De ces nombreux changements de navires j'obtenais encore un rsultat
non moins profitable: celui de me trouver,  chaque instant, en
rapport avec des hommes nouveaux, avec des chefs diffrents, avec
d'autres camarades; or ceux-ci sont une excellente cole pour la
jeunesse. L'quitation, a dit Plutarque, est ce qu'un prince apprend
le mieux, parce que son cheval ne le flatte pas. Les camarades non
plus ne flattent pas; souvent mme ils sont impitoyables. J'avais eu 
souffrir des taquineries d'un d'entre eux  bord du _Jean-Bart_, et il
fallut absolument une petite affaire, dite d'honneur, pour en finir;
mais je n'en avais pas moins les genoux en dedans, le dos vot,
l'accent gascon; et, partout, je trouvais des rieurs et des mauvais
plaisants. Enfin j'en pris mon parti: je ripostai, parfois, sur le
mme ton; mais, par-dessus tout, je m'attachai  la rsolution de me
redresser, de me corriger, et c'est ce qu'il y a de mieux  tout ge.
Ainsi, me faisant une orthopdie  moi, m'assujettissant  des
lectures lentes, tudies, coutant alternativement ou cherchant 
imiter les personnes qui possdaient une bonne prononciation,
j'arrivai  tre comme tout le monde, et j'vitai, souvent, d'autres
affaires.

On a beaucoup parl contre le duel; je crois qu'on ne l'a pas assez
envisag sous son vrai point de vue. Quand il devient une sorte de
profession ou seulement d'habitude, c'est videmment une infamie;
mais, sans le duel, beaucoup de choses seraient remises  la force
brutale. Dans les runions de jeunes gens, surtout, il n'y aurait,
sans la ressource d'y pouvoir recourir, que des oppresseurs et des
opprims. Par le duel, au contraire, ou rien qu'en montrant  propos
qu'on ne le craint pas, et, en faisant entrevoir, s'il le faut, qu'on
est prt  le proposer, on arrte les taquins, et l'on se fait
respecter. Je n'avais gure que vingt-cinq ans, lorsqu'un camarade
avec qui je jouais au reversis, et qui tait fort mauvais joueur, se
laissa aller  me dire des choses assez piquantes; les premires, je
les laissai passer; les secondes tant plus vives, je vis o nous
allions tre conduits. Alors, loin de rpondre sur le mme ton, je
posai les cartes sur la table, et je dis  mon interlocuteur: Si vous
voulez que la partie s'achve convenablement, changeons de
conversation; mais si vous dsirez me provoquer ou que je vous
provoque, expliquez-vous clairement; il vaut beaucoup mieux que ce
soit avant que les choses soient trop envenimes. Je vois souvent cet
ancien ami  Paris, et il m'a rcemment avou qu'il avait eu, en cette
occasion, la bizarre humeur de m'entraner  quelque rponse anime,
pour aller ensuite sur le terrain, mais que mon sang-froid l'avait
soudain ramen. J'avais,  peu prs de mme faon, lud une autre
affaire avec un officier d'infanterie passager sur un de nos
btiments; et, toutes les fois que je l'ai revu depuis, il m'a
tmoign une estime infinie; mais revenons  notre escadre.

Aprs avoir repris la route de notre destination et travers le
dtroit de Messine, nous navigumes avec la plus grande vigilance.
Comme c'tait la saison des vents du nord-ouest, nous atteignmes
promptement les ctes gyptiennes. Nous en tions  vingt-cinq lieues,
et nous nous attendions  voir, le lendemain, Alexandrie,  en forcer
mme l'entre (comme rcemment, et avec plus de danger, une de nos
escadres a forc Lisbonne), si les Anglais et leurs vaisseaux
voulaient s'opposer au passage; mais,  surprise! l'amiral ordonne de
mouiller[90] et de se prparer  dbarquer nos troupes sur cette
partie de la cte. Quel trajet il aurait rest  faire  nos soldats
dans les sables, sans eau, presque sans provisions et ayant 
combattre les indignes et les dtachements anglais qui parcouraient
le pays! Cependant la mer tait trop forte pour songer  un
dbarquement immdiat, et nous attendions le calme, lorsque deux
btiments parurent au coucher du soleil et fort loin. Ce pouvaient
tre des transports destins  approvisionner les Anglais; ce pouvait
tre encore une avant-garde; l'amiral le jugea ainsi[91], et il
appareilla dans la nuit.

[Note 90: Le 5 juin, la frgate anglaise, _la Pique_, prit chasse
devant l'escadre franaise et rallia celle de lord Keith. Le 7,
l'amiral Ganteaume dtacha la corvette _l'Hliopolis_, qui, chappant
 la croisire anglaise, entra dans le port d'Alexandrie. L'amiral, ne
la voyant pas revenir, la crut capture et se dcida, le 9,  mettre
les troupes  terre. Voyez Chevalier, _Histoire de la Marine franaise
sous le Consulat et l'Empire_, 1886, p. 45.]

[Note 91: C'tait bien, en effet, l'avant-garde de l'escadre de
lord Keith.]

Avec les vents du nord-ouest, il n'y avait qu'une route possible,
celle qui tendait vers les ctes de l'Asie-Mineure ou vers l'Archipel
de Grce. Nous reconnmes, en effet, les approches de Rhodes; et,
louvoyant  grand'peine dans l'Archipel pour doubler Candie et Crigo
(Cythre), nous n'y parvnmes qu'aprs plus d'un mois de prilleuse
navigation[92].

[Note 92: Dans _une Notice sur la campagne de l'amiral Ganteaume_,
rdige  Toulon en janvier 1842 et conserve aux _Archives
nationales_, M. Savy de Mondiol, capitaine de frgate en retraite,
ancien aspirant de _l'Indivisible_, assigne seulement  cette
navigation une dure de huit  dix jours.]

Plus que jamais notre mission nous semblait un simulacre; cependant
l'amiral revint sur la cte d'Afrique, mais, devant Derne[93],
c'est--dire  cent vingt lieues d'Alexandrie. Nouvel ordre de
dbarquement, et plus grande surprise de notre part, en voyant si
bnvolement exposer, nous disions mme, sacrifier nos troupes. On se
mit en mesure d'excuter l'ordre: le temps tait superbe: nos canots
partirent chargs d'officiers, de soldats, de munitions. Verbois,
Hugon et moi, nous en commandions un chacun, et nous marchions de
front.  cinquante pas du rivage, nous dcouvrmes une jete en
pierre, construite au bas d'un petit monticule sur lequel
retentissaient les sons d'une musique sauvage. Depuis notre apparition
le pays avait appel ses enfants; les chevaux arabes, sillonnant
toutes les directions, avaient recrut, ralli tout ce qui, dans les
environs, pouvait porter les armes; et, prompt comme l'clair,
l'essaim qui couvrait le monticule, press par la musique qui devenait
plus anime, poussant des cris barbares, prcipitant des coursiers
renomms pour leur agilit, et agitant, dans les airs, ses armes
brillantes, ses croissants dors, ses bannires de mille couleurs,
arrive  la jete, met pied  terre, s'agenouille, appuie ses fusils
sur les pierres et tire une vole trs nourrie, mais peu meurtrire.
L'odeur de la poudre excite nos soldats, et nous continuions  avancer
avec ardeur, quand Verbois saisit son porte-voix et hle qu'il vient 
son tour d'tre hl pour un retour immdiat  bord, signal par
l'amiral[94]  l'officier qui commandait le dbarquement.

[Note 93: Derne ou Dernah, l'ancienne Darnis ou Dardanis, ville
maritime de la Cyrnaque, comprise aujourd'hui dans le vilayet turc
de Barca ou Barkah.]

[Note 94: L'amiral Ganteaume comptait que le gnral Sahuguet
achterait le concours des Arabes au moyen d'une somme de 300.000
francs qu'il lui avait fait allouer. Voyez ses lettres au ministre de
la Marine, qui sont conserves aux _Archives nationales_ et en
particulier celle du 4 ventse an IX. L'accueil fait aux embarcations
de l'escadre lui enleva ses illusions.]

L finirent nos singulires tentatives de secourir l'arme d'gypte;
et nous reprmes le chemin de Toulon entre la Sicile et la cte
d'Afrique, bien tristes, bien fatigus, rduits en rations de vivres
et d'eau, car il fallait continuer  nourrir nos soldats, et ayant
tant et tant de malades que notre batterie basse en tait encombre.
Jamais je n'ai autant souffert, surtout de la soif, que pendant cette
campagne. Une nuit, vers la fin de mon quart, je me tranai  quatre
pattes, jusqu' l'extrmit de la cale, o je parvins  obtenir d'un
calier une ou deux cuilleres d'eau infecte, pour lesquelles,
pourtant, j'aurais donn tout ce que je possdais. La fortune nous
devait quelque ddommagement, et elle nous en offrit un  quelques
lieues de Goze[95], qui avoisine l'le de Malte.

[Note 95: Goze ou Gozzo, le au nord-ouest de Malte, dont elle
constitue une dpendance. Le combat racont ci-aprs n'eut donc pas
lieu, comme le dit le commandant Chevalier, entre Candie et la cte
d'gypte.  la vrit, il y a, sur la cte Sud de Candie, une petite
le qui en dpend, et qui porte, elle aussi, le nom de Gavdo ou Gozzo.
Seulement, d'aprs les _Mmoires_, c'est de la premire qu'il s'agit
ici.]

Au point du jour, un vaisseau de ligne anglais fut reconnu  deux
lieues au vent de l'escadre. _L'Indivisible_ profita de sa marche
suprieure pour se porter de l'avant  lui, afin de lui couper la
retraite; _le Dix-Aot_ se tint par son travers pour l'empcher de
faire vent arrire; et nos deux autres vaisseaux virrent de bord pour
s'lever au vent, en cas que l'ennemi chercht  s'chapper dans cette
direction.

C'tait une bonne disposition; mais ces deux vaisseaux s'loignrent
tellement que l'Anglais, imitant en quelque sorte la ruse de guerre du
dernier des trois Horaces, laissa porter sur _le Dix-Aot_, esprant
le dgrer avant que l'amiral l'et rejoint, pour n'avoir plus affaire
ensuite qu'avec _l'Indivisible_. C'est donc nous qui soutnmes le
choc, et nous le soutnmes dignement; car, avant une demi-heure de
temps, notre adversaire ne pouvait plus manoeuvrer. _L'Indivisible_
avait mis le cap sur nous, et l'amiral nous hla de laisser arriver
pour qu'il pt prendre notre place. Non, rpondit l'intrpide Le
Goardun, plutt mourir mille fois que de quitter le poste d'honneur!
L'amiral n'insista pas, et il manoeuvra pour aller se placer sur
l'avant du vaisseau anglais. Une ou deux voles de _l'Indivisible_
suffirent pour achever de dsemparer le vaisseau ennemi qui, bientt,
amena son pavillon[96]; et nous, nous jetmes dans les airs les cris
mille fois rpts de Vive la Rpublique! que, cette fois, je dois
le dire, j'entonnais de grand coeur; car alors c'tait bien de
l'honneur national qu'il s'agissait, et quand de si grands intrts
sont en jeu, les ressentiments particuliers doivent se taire. C'tait
le vaisseau le _Swiftsure_, de 74, qui, comme nous, venait de quitter
les parages d'Alexandrie pour aller se ravitailler  Malte.

[Note 96: Le Gouvernement consulaire accorda  chacun des deux
vaisseaux _l'Indivisible_ et _le Dix-Aot_, deux grenades, deux fusils
et quatre haches d'abordage d'honneur. En ralit, _le Dix-Aot_ avait
 peu prs seul soutenu le combat.]

Je voyais enfin mes voeux raliss; j'avais assist  un combat; nous
avions longtemps lutt  forces gales; nous avions eu des avantages
incontestables, le _Swiftsure_ avait parfaitement manoeuvr, s'tait
vivement dfendu; j'avais tout vu, car j'tais l'aspirant de service
auprs du commandant pendant le combat, et son admirable sang-froid
avait excit mon enthousiasme. Dans le fort de l'action, il m'avait
envoy transmettre un commandement dans la batterie basse: c'est elle
qui souffrit le plus; des malades, eux-mmes (car nous en avions tant
que la cale et l'entrepont n'avaient tous pu les contenir) y avaient
reu la mort dans leurs cadres. J'avais, en passant, serr la main 
Verbois et  Hugon qui, solides  leur poste, excitaient de leur mieux
les canonniers; mais je quittais  peine ce dernier qu'une file
entire de servants d'une pice est emporte devant moi, et j'arrive
sur le pont couvert de la cervelle et des cheveux de ces nobles
victimes. En ce moment le porte-voix du commandant tant fracass
devant sa bouche par un boulet, il se retourne pour en demander un
autre; je l'envoie chercher par un pilotin, en disant au commandant
que je suis prt, en attendant,  porter ses ordres; et, comme il me
voit teint de sang: Il parat, me dit-il, qu'il fait chaud en bas,
et, un instant aprs, il ajouta, en suivant son ide: Allez prendre
l'air dans le grement, et faites dpcher les gabiers que vous voyez
travailler au point de la voile du grand hunier. Je galope dans les
haubans; bientt il me voit revenir, car la rparation tait finie, et
il me dit en frappant sur mon paule: Vous tes un brave garon, et
je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau! Je crus
rver, tant ces paroles m'enivrrent de joie... rien, dsormais, ne me
parut plus impossible; il m'aurait dit de sauter  pieds joints  bord
de l'ennemi, que je me serais lanc, quoique nous en fussions 
cinquante toises environ.

Un autre ddommagement de la fortune fut la prise du _Mohawk_, charg
de comestibles pour l'arme anglaise en gypte. La rpartition de ces
comestibles fut faite aussitt dans l'escadre. J'eus pour ma part un
pain de sucre, une demi-livre de th, deux livres de caf et quelques
autres provisions. Cette aubaine nous rconforta beaucoup. Nous n'en
arrivmes pas moins  Toulon[97] dans un tat sanitaire affreux. Une
pidmie pestilentielle agissait sur nous sans relche et nous
enlevait tous les jours quelques compagnons d'armes; nos forces,
ranimes pour le moment du combat, avaient disparu; le scorbut
compliquait l'pidmie, et nous fmes soumis  une longue quarantaine.
Ce fut pendant cette ternelle quarantaine que, couch, une nuit, je
sens mon cadre (ou lit de bord) violemment secou par Verbois dont la
place tait voisine de la mienne, et je vois,  la lueur du fanal de
la Sainte-Barbe, o nous couchions lui et moi, la figure de mon
camarade entirement dcompose. Sa bouche s'ouvre pour donner passage
 une voix teinte, convulsive, qui m'invite  aller chercher le
docteur. J'y vole, je le ramne. Au premier aspect, celui-ci me dit:
Dpendez votre lit; fuyez: la dysenterie est ici! Je n'en tins aucun
compte; j'aidai les infirmiers; mais, deux heures aprs, ce brave
jeune homme avait succomb! Nous avions dn ensemble; nous avions,
dans la soire, fait une partie de barres au lazaret; nous nous tions
couchs en tenant de ces discours d'intimit, si doux avec lui; et
quelques heures plus tard! Jamais l'amiti n'a vers de plus sincres
larmes que les miennes sur une fin si prcoce.

[Note 97: En thermidor an IX (aot 1801).]

Enfin la cruelle quarantaine s'acheva. Parmi les aspirants de
l'escadre se trouvait Jrme, frre de Napolon, et, alors, mais pas
pour longtemps, destin par lui  la Marine. Le consul appelait son
gouvernement une Rpublique, dnomination qu'il lui conserva,
cauteleusement, assez longtemps aprs qu'il se fut nomm empereur;
car, chez lui, la ruse allait toujours de pair avec la force; mais,
quoique rpublicain, il agissait, ds lors, en tout,  la manire des
anciens souverains; aussi M. l'aspirant Jrme mangeait avec l'amiral;
il n'avait jamais subi d'examen, et il ne faisait de service que ce
qui lui convenait.  Brest, il avait t pompeusement conduit par le
colonel Savary, depuis duc de Rovigo, mais alors aide de camp du
Consul, et il logeait chez le prfet maritime, M. de Caffarelli[98],
dont M. de Bonnefoux tait devenu le chef d'tat-major. Mme de
Caffarelli m'avait souvent fait djeuner avec l'aspirant privilgi;
nous nous tions assez lis pour qu'il ft des instances afin que je
consentisse  passer du _Dix-Aot_ sur _l'Indivisible_; mais quitter
Bergeret, Hugon, Verbois! mais jouer le rle de flatteur ou de favori!
ce n'tait nullement dans mon caractre, et je refusai nettement,
quoique avec beaucoup de politesse. Aprs la campagne, il retourna 
Paris et voulut m'y emmener; si j'avais t mieux en fonds, j'aurais
peut-tre accept, et j'y serais all avec lui; mais cette
considration, qu'il s'offrit pourtant  lever, m'en empcha. C'et
t le commencement d'une belle liaison, selon les opinions de la
multitude; toutefois, tout en rendant justice aux qualits sociales de
Jrme, je n'ai jamais regrett cette occasion; car, au plus tard,
j'aurais renonc  son amiti lorsque, par ordre de son frre, il
dclara nul le mariage le plus valide qui ft jamais, contract aux
tats-Unis d'Amrique, quelques annes aprs, entre lui et miss
Paterson. Depuis lors il fut cr roi de Westphalie, et l'un de nos
camarades de _l'Indivisible_, M. de Meyronnet, qui s'tait attach 
sa personne, devint grand marchal du palais; mais il mourut ensuite
pendant les interminables guerres impriales.

[Note 98: Louis-Marie-Joseph de Caffarelli, comte de l'Empire, n
au chteau du Falga, dans le Haut Languedoc, le 12 mars 1760, tait
lieutenant de vaisseau plusieurs annes avant la Rvolution. Le
premier Consul l'appela, le 20 juillet 1800,  la Prfecture maritime
de Brest, poste qu'il occupa pendant quatorze ans, et o il se
distingua. Louis de Caffarelli est mort, le 14 aot 1845.]

Le commandant Le Goardun n'oublia pas sa promesse d'avancement pour
moi; cependant les vnements marchaient vite, et notre quarantaine,
pendant laquelle Verbois avait pri de l'pidmie, avait t de 75
jours. L'gypte avait t reconquise par les Anglais; la paix avait
t signe  Amiens; une expdition pour la reprise de Saint-Domingue
avait t ordonne, nos vaisseaux en firent partie, et nous tions en
marche pour y aller rejoindre tous ceux qui avaient t expdis de
divers ports de France et d'Espagne, avant que la rponse  la demande
de M. Le Goardun ft revenue de Paris. Nous ne restmes 
Saint-Domingue que le temps de dbarquer nos troupes, de voir teindre
les flammes allumes par les noirs pour dvorer la resplendissante
ville du Cap, et d'assister au naufrage d'un des vaisseaux que
l'amiral Linois y conduisait de Cadix. J'oubliais de dire qu' notre
dpart de Toulon nous avions eu de si mauvais temps que _le Dix-Aot_
vit prir,  quelques brasses de lui, et sous Oran, un des vaisseaux
de notre division, _le Banel_, auquel nous ne pmes seulement pas
porter le moindre secours. Les bonnes qualits du _Dix-Aot_ suffirent
 peine pour le prserver d'une semblable destine. Notre retour en
France fut galement marqu par des vents imptueux, particulirement
vers la hauteur du banc de Terre-Neuve. Nous en souffrmes beaucoup;
et, dans ces parages, nous rencontrmes deux navires de commerce, sans
mture, sans hommes, dfoncs par la mer et flottant entre deux eaux.
Sous d'autres rapports, cette campagne fut douce pour moi, parce qu'un
enseigne de vaisseau venant  dbarquer  Toulon, notre commandant ne
fit pas de dmarches pour le faire remplacer, mais m'installa dans ses
fonctions; ds ce moment les officiers du vaisseau vinrent m'engager 
prendre sa chambre, et, malgr la diffrence de mon traitement de
table au leur,  manger avec eux. C'est ainsi que j'effectuai mon
retour  Brest, o je trouvai mon brevet d'enseigne de vaisseau[99],
et o M. de Bonnefoux, avec une joie pour ainsi dire paternelle, me le
remit ainsi qu'un cong de trois mois que je passai dans les dlices,
 Marmande et  Bziers, et que je ne devais pas voir se renouveler de
bien longtemps.

[Note 99: En date du 24 avril 1802.]

Je ne partis, cependant, pas immdiatement. Il fallut me gurir d'un
commencement de scorbut, qui me retint dix-sept jours dans ma chambre;
heureusement que j'tais tout voisin de l'appartement d'un officier de
marine, mort depuis en pays tranger, et dont la femme est aujourd'hui
ma belle-mre[99a]. Je reus d'elle les attentions les plus
affectueuses; ce fut elle qui me donna mes premires paulettes; plus
tard elle me fit un cadeau bien autrement prcieux; ainsi je lui dois
des soins pendant une maladie douloureuse, la rcompense de mes
premiers travaux, et le prix que pouvait seul obtenir un homme
d'honneur et de bonne rputation.

[Note 99a: Mme La Blancherie, morte  Orly (Seine), en 1856,
quelques mois aprs son gendre. Comme nous le disons dans la prface,
et comme on le verra ci-aprs, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux, veuf
de Mlle Pauline Lormanne, pousa, en 1818, Mlle Nelly La Blancherie.
Lon de Bonnefoux, auquel l'auteur s'adresse, tait n du premier
mariage de son pre. Mme La Blancherie n'tait donc pas sa grand'mre,
bien qu'elle l'ait toujours trait comme un petit-fils. Cette
observation explique le ton du rcit.]

Voici le moment de parler de Sorbet, que j'avais revu 
Saint-Domingue. Aprs son embarquement de punition, il revint chez M.
de Bonnefoux, afin de se mettre en mesure pour l'examen suivant, qu'il
manqua encore. Mme chtiment et puis mme rsultat. Il fit plus,
cette fois-ci, il fit des dettes et ne frquenta que les plus mauvais
lieux de Brest. Un jour que, dans ses intrts, je lui parlais de sa
conduite, il me dit des choses si provoquantes que je me laissai aller
 lui jeter un verre d'eau que je tenais  la main. J'avais eu, en
diverses occasions, quelques vivacits de ce genre; celle-ci fut la
dernire; car je pris,  son sujet, la rsolution ferme de m'tudier 
devenir aussi calme que j'tais emport. Sorbet me demanda
satisfaction de l'insulte, et il fallut me mettre  sa disposition,
car j'avais mis les torts de mon ct, tandis qu'il est si utile, et
qu'il aurait t si facile pour moi, de les mettre du sien; je poussai
mme la cruaut jusqu' lui dire, avec ddain, que je voulais bien lui
faire cet honneur. Parole imprudente, qui pouvait entraner  une
affaire  mort. Je me suis toujours reproch une rpartie aussi peu
gnreuse, aussi mortifiante. Cependant nous nous donnmes chacun un
coup d'pe peu grave, et je n'tais pas encore bien rtabli du mien
qu'il me fallut partir pour mes campagnes d'gypte. Quant  lui, ayant
bientt pass l'ge des examens, et tant abandonn par M. de
Bonnefoux, il fut oblig de continuer  servir comme novice ou comme
matelot, et il se trouvait,  l'hpital du Cap, en proie  la fivre
jaune qui y exerait alors ses plus grands ravages, quand eut lieu
l'arrive du vaisseau _le Dix-Aot_. Il me fit demander; je me rendis
avec empressement auprs de lui; mais je ne pus le reconnatre qu' la
voix, il tait  la dernire extrmit: Je meurs bien malheureux,--me
dit-il;--allez voir ma mre... et... Ce furent ses dernires paroles,
la maladie l'oppressa entirement, et il ne reprit plus connaissance.
Il ne put mme pas entendre le dsaveu que je voulais lui faire de ma
bravade de Brest, qui tait alors plus pesante sur mon coeur que
jamais. Je la revis, sa mre infortune, pendant mon cong;  mon
aspect, elle s'vanouit et tomba inanime sur le carreau! Des soins
lui furent donns; elle revint  elle, et je remplis ma triste
mission. Depuis ce moment le bonheur et la sant l'abandonnrent 
tout jamais.

Une aventure assez piquante eut lieu pendant mon sjour  Bziers:
J'tais en emplettes chez un chapelier; un garon vint me prsenter un
chapeau que je demandais, et je reconnus, en lui, un de ces bons
lurons qui avaient si bien daub sur moi,  la suite d'une
_batadisse_. Nous rougmes tous les deux jusqu'au blanc des yeux en
nous reconnaissant. Il me parla le premier, me disant avec trouble:
Vous voil donc officier; on dit que vous avez fait de belles
campagnes et que vous avez eu un beau combat. Je lui tendis la main
et lui rpondis ces paroles: Heureusement, pour moi, que le sort des
armes est journalier. L'rudit M. de La Capelire, cet officier du
Canada qui, avant la mort de ma mre, avait donn des soins  mon
instruction; et  qui je racontai cette conversation, me rpta,
alors, que Crevier, continuateur de Rollin, dit en parlant du jeune
Scipion, le second Africain: Il est important d'amortir l'clat d'une
gloire naissante par des manires douces et modestes, et de ne pas
irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance. Il n'y
avait certainement en moi rien de Scipion, et je n'avais pas 
chercher  amortir l'clat d'une gloire naissante; mais ce conseil,
avec des modifications convenables, peut s'adresser  tout le monde;
il tait finement donn, et je me promis d'en faire mon profit. 
l'expiration de mon cong, je revins  Brest avec mon frre[100] que,
sous mes auspices, mon pre destina, comme moi,  la Marine; mon frre
avait alors quatorze ans.

[Note 100: Laurent de Bonnefoux n  Bziers en 1788.]




CHAPITRE IV

     SOMMAIRE: La reprise de possession des colonies franaises de
     l'Inde.--L'escadre du contre-amiral Linois.--Le vaisseau _le
     Marengo_, les frgates _la Belle-Poule_, _l'Atalante_, _la
     Smillante_.--Mon frre et moi nous sommes embarqus sur _la
     Belle-Poule_, mon frre comme novice et moi comme
     enseigne.--Avant le dpart de l'expdition, mon frre passe, avec
     succs, l'examen d'aspirant de 2e classe.--Aprs divers retards,
     la division met  la voile, au mois de mars 1803.-- la hauteur
     de Madre, _la Belle-Poule_ qui marche le mieux, et qui porte le
     prfet colonial de Pondichry, se spare de l'escadre et prend
     les devants.--Passage de la ligne.--Arrive au cap de
     Bonne-Esprance, aprs cinquante-deux jours de
     traverse.--L'incident de l'albatros.--Une de nos passagres, Mme
     Dhon, craint pour moi le sort de Ganymde.--Coup de vent qui
     nous loigne de la baie du Cap.--Nouveau coup de vent qui nous
     carte de celle de Simon et nous rejette en pleine
     mer.--Rencontre de trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des
     Indes, auxquels nous parlons.--trange embarras des
     quipages.--Ignorant que la guerre tait de nouveau dclare, et
     que, depuis un mois, les Anglais, en Europe, arrtaient nos
     navires marchands, nous manquons notre fortune.--Retour de la
     frgate vers la baie de Lagoa ou de Delagoa.--Infructueux essais
     d'accostage.--Un brusque coup de vent nous carte une troisime
     fois de la cte.--Le commandant se dirige alors vers Foulpointe,
     dans l'le de Madagascar, pour y faire de l'eau et y prendre des
     vivres frais.--Relche de huit jours  Foulpointe.--Le petit roi
     Tsimon.--Partie champtre.--_Sarah-b, Sarah-b._-- la suite
     d'un manque de foi des indignes, je tente d'enlever le petit roi
     Tsimon, et je capture une pirogue et les trois noirs qui la
     montaient.--On les garde comme otages  bord de la frgate,
     jusqu' ce que satisfaction nous soit donne.--Rsultats peu
     brillants de mes ambassades.--Arrive  Pondichry cent jours
     aprs notre dpart de Brest.--Nous dbarquons nos passagers; mais
     les Anglais ne remettent pas la place.--Une escadre anglaise de
     trois vaisseaux et deux frgates se runit mme  Gondelour, en
     vue de _la Belle-Poule_.--Branle-bas de combat.--Plainte de M.
     Bruillac au colonel Cullen, commandant de Pondichry.--Rponse de
     ce dernier.--Pondichry, les Dobachis, les Bayadres.--L'amiral
     dbarque  Pondichry, vingt-six jours aprs nous.--Instruit des
     difficults relatives  la remise de la place, il envoie _la
     Belle-Poule_  Madras pour essayer de les lever.--Rponse
     dilatoire du gouverneur anglais.--Guet-apens tendu  _la
     Belle-Poule_,  Pondichry.--La frgate est sauve.--Elle se
     dirige vers l'le de France.--Grandes souffrances  bord par
     suite du manque de vivres et d'eau.--La division arrive  son
     tour  l'le-de-France.--Rcit de ses aventures.--Le brick _le
     Blier_.--Perfidie des Anglais.--L'aviso espion.--La corvette _le
     Berceau_ mouille  l'le-de-France, apportant des nouvelles de
     la mtropole.--Installation du gnral Decaen et des autorits
     civiles.--La frgate marchande _la Psych_ est arme en guerre et
     reste sous le commandement de M. Bergeret, qui rentre dans la
     Marine militaire.--Un navire neutre me rapporte ma malle, laisse
     dans une chambre de Pondichry.--La fidlit proverbiale des
     Dobachis se trouve ainsi vrifie.


Une expdition pour reprendre possession de nos colonies dans l'Inde
avait t ordonne. Elle se composait du vaisseau _le Marengo_ (amiral
Linois et capitaine Vrignaud) et des frgates: _la Belle-Poule_,
_l'Atalante_ et _la Smillante_, commandes par MM. Bruillac,
Beauchne et Motard. Ds les premiers prparatifs de l'armement, M. de
Bonnefoux avait embarqu mon frre et moi sur _la Belle-Poule_; et
moi, ds mon arrive  Marmande, j'avais inspir  mon frre le dsir
de se dbarrasser promptement du grade de novice et d'tre prt 
passer, avant le dpart de l'expdition, l'examen d'Aspirant de 2e
classe. Il travailla; j'tais son professeur, et je ne lui laissai pas
perdre un seul instant; aussi russmes-nous; il eut son brevet, et
mon pre fut dans l'enthousiasme de la joie.

Plusieurs causes politiques, plusieurs alternatives de nouvelles de
guerre ou de continuation de paix retardrent le dpart de la
division, qui n'eut lieu qu'au mois de mars 1803, c'est--dire prs
d'un an aprs mon retour de Saint-Domingue.

J'avais profit de ce long intervalle, surtout de mon retour  Brest,
pour prendre, aux cours publics, des leons de dessin; je m'tais
donn un matre d'escrime, un de danse; avec un de mes camarades,
j'avais appris les lments de la musique et de l'excution sur la
flte;  l'Observatoire, je m'tais compltement familiaris avec mon
cercle de rflexion et avec les calculs relatifs aux montres marines;
enfin je n'avais rien nglig pour me prparer dignement  tirer tout
le parti possible d'une campagne qui devait, au moins, durer trois
ans, et pour en rendre la longueur agrable. Aussi, me pntrant de
plus en plus de la beaut de la devise de Robertson: _Vita sine
litteris mors est_, m'tais-je muni d'une infinit de livres de
littrature, de critique, d'agrment, de mathmatiques, de physique,
de chimie; j'emportai, en outre, des grammaires anglaises, des
dictionnaires et autres ouvrages pour apprendre cette langue, 
l'tude de laquelle je donnai rigoureusement deux heures par jour; je
fis provision de modles, de papier, de crayons et autres objets
ncessaires pour le dessin; et ce fut, ainsi pourvu et prpar, que
j'appareillai sans regrets, et plein de la confiance, au contraire,
qu'un aussi beau voyage allait marquer ma place dans le corps et m'y
rendre tout facile pour l'avenir.

Enfin la Division partit:  la hauteur de Madre, le prfet colonial
de Pondichry, que nous portions sur _la Belle-Poule_, demanda 
profiter de l'avantage de marche de la frgate pour prendre les
devants et prparer la rception du capitaine gnral Decaen[101],
passager sur _le Marengo_.

[Note 101: Charles-Matthieu-Isidore Decaen, plus tard comte de
l'Empire, n  Creully, prs de Caen, le 13 avril 1769, tait gnral
de division depuis 1800.]

L'amiral y consentit. Le vent continuant  tre bon, nous franchmes
diligemment le groupe riant des les Canaries, couronnes par le pic
arien de Tnriffe; nous doublmes celles du cap Vert et, dix jours
aprs notre dpart de Brest, nous tions dans les parages o rgnent
habituellement les calmes de la ligne quinoxiale. La crmonie
burlesque du baptme y fut d'autant plus divertissante que nous avions
de fort aimables passagres. Aprs quelques contrarits, le temps
redevint favorable; enfin, au bout d'une traverse de cinquante-deux
jours, nous nous prsentmes devant le cap de Bonne-Esprance.

Les approches de cette terre nous furent annonces par les foux,
oiseaux au long cou,  la physionomie stupide; par les damiers, dont
le plumage figure les cases du jeu de ce nom, et par les albatros,
qui ont des ailes de huit  dix pieds d'envergure; on en voit jusqu'
deux cent lieues de terre: les vents de la tempte, au milieu de
laquelle ils semblent se jouer, provoquent leur courage, et leur force
est si prodigieuse que maint berger des pturages du Cap voit souvent
enlever par eux quelque brebis qui se hasarde  s'loigner du
troupeau. Un jour, j'tais dans un petit canot suspendu  notre poupe;
pendant que j'y faisais une observation astronomique, un de ces
oiseaux se dirigea vers moi avec tant d'assurance que la crainte de
voir mon instrument fracass d'un coup d'aile me fit machinalement
plier le corps en deux pour que mon cercle ft garanti par
l'embarcation. Mon mouvement tait fort naturel; mais j'avais t vu,
et ce fut un texte inpuisable de plaisanteries. Mme Dhon, jeune
Parisienne, renchrissait sur tous, et, toutes les fois qu'un albatros
paraissait, elle me priait, en grce, de me drober  la vue du bipde
emplum, redoutant pour moi le sort de Ganymde, enlev par l'oiseau
de Jupiter.

Le cap de Bonne-Esprance fut pour nous le cap des Temptes, nom qu'il
portait avant les illustres Diaz et Gama.

Nous fmes route pour y relcher; un coup de vent furieux s'leva et
nous en loigna. Nous esprmes tre plus heureux  la baie de
Simon[102], adosse  celle du Cap; nouveau coup de vent qui se
dclara  une lieue du port et qui nous rejeta au large. L, nous
rencontrmes trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes,
fatigus par le mauvais temps et auxquels nous parlmes. Ils en
parurent mdiocrement satisfaits, montrrent beaucoup d'embarras dans
leurs manoeuvres, et s'loignrent de nous aussitt qu'ils en eurent
la facult. Ils avaient bien raison, car nous smes depuis que dj la
guerre s'tait rallume entre les deux nations, et nous les avions
laiss passer, malgr les nouvelles douteuses qui avaient prcd ou
retard notre dpart.  cette mme poque, les Anglais, en Europe,
arrtaient et capturaient depuis un mois, avant toute dclaration de
guerre, ceux de nos navires marchands qu'ils rencontraient, naviguant
sur la foi des traits. Si nous les avions imits, notre fortune tait
faite  tout jamais, et nous l'aurions due  la contrarit du coup de
vent de Simon's bay.

[Note 102: Mouillage de Simon's Town dans False-Bay, baie ouverte
au sud et situe  l'est du cap de Bonne-Esprance.]

La frgate revint vers la cte des Hottentots; elle s'y dirigea vers
la baie de Lagoa[103], situe  l'est du cap de Bonne-Esprance. Un
coup de vent, plus imptueux encore que les prcdents, succda, en
dix minutes, au plus beau temps du monde. Dcidment on et pu croire
que le Gant chant par le Camons soulevait de sa terrible voix les
flots contre nous. Le commandant pensa qu'il serait plus expditif
d'aller chercher,  Foulpointe[104], le de Madagascar, l'eau et les
vivres frais que nous cherchions pour soulager nos malades et le grand
nombre de nos passagers; nous y arrivmes assez promptement, et nous y
fmes une relche de huit jours. C'est moi que le commandant dsigna
pour aller traiter de nos communications avec la terre, de l'achat de
boeufs, de riz, de lgumes frais et des moyens de faire notre eau. J'y
trouvai un jeune roi de dix ans et un conseil de vieux ministres qui
se montrrent accommodants; bientt nous fmes les meilleurs amis du
monde; le roi fut ft  bord; il fut mme ft  terre, o
tat-major, aspirants, passagers et passagres de distinction, au
nombre d'une soixantaine, nous organismes une partie champtre, s'il
en fut jamais, dont le plaisir, l'originalit, pourraient
difficilement tre surpasss. Dans sa nave admiration, le jeune roi,
nomm Tsimon, ne cessait de s'crier: Sarah-b! Sarah-b! (ah! que
c'est beau, que c'est beau!)

[Note 103: Baie Delagoa, plus anciennement dite de Lagoa (de la
Lagune), appele aussi baie de Loureno-Marqus. Sur la cte
sud-orientale de l'Afrique, vers 26, latitude sud et 30 30
longitude est. Fait partie de la colonie portugaise de Mozambique.]

[Note 104: Foulpointe ou Mahavelona. Port de la cte orientale de
Madagascar  60 kilomtres nord de Tamatave.]

Toutefois, la veille du dpart de la frgate, la bonne intelligence
fut vivement trouble entre les insulaires et nous; le dnouement fut
sur le point de tourner au tragique. J'tais all chercher douze
boeufs, qui taient pays et qui devaient tre prs de la plage. N'en
trouvant que onze, j'allai me plaindre chez le roi; quelques-uns de
ses tuteurs ou surveillants rirent beaucoup, en coutant ma
rclamation, traduite par un des Franais tablis  Foulpointe pour y
diriger les oprations commerciales des maisons de l'le-de-France. 
vingt et un ans, on n'aime pas les mauvais plaisants; piqu au vif, je
saisis le petit roi par la main, et l'emmne vers le lieu o ma
chaloupe et mes chaloupiers m'attendaient. Je n'tais pas  moiti
chemin qu'une dizaine de ces mmes Franais, tablis  Foulpointe,
accourent vers moi, arrachent Tsimon de mes bras et m'exhortent 
songer  mon salut; en effet une troupe d'une trentaine de noirs,
arms de sagaies parut en avant-garde, poussant des cris affreux. Leur
roi leur est rendu par mes compatriotes; mais la vengeance est dans
leurs coeurs, quoique avec moins d'nergie. J'arrive  mes
chaloupiers; je les range en ligne, les prparant  soutenir
l'attaque; les colons franais s'interposent gnreusement; tout se
calme, et je m'embarque sans en tre venu aux mains. En me rendant 
bord de _la Belle-Poule_, je rencontrai une pirogue; je m'en emparai,
je l'emmenai  bord, et,  dfaut de Tsimon, ce furent les trois
noirs, marins de la pirogue, qui furent gards en otage jusqu' la
restitution du douzime boeuf. Tout s'arrangea ainsi; mais mon
incartade, quoique motive par un rire insultant et par une conduite
mprisante, compromit la proprit des Franais dans l'le; elle mit
leurs jours en danger; et ceux de mes chaloupiers et les miens,
quoiqu'ils eussent t vivement dfendus, furent galement exposs 
un pril imminent. Le commandant me fit des reproches mrits; il me
loua cependant de la capture de la pirogue; mais je vis bien que le
rle d'ambassadeur n'allait pas  mon ge.

De Foulpointe, rien ne contraria plus notre route jusqu' Pondichry,
o nous arrivmes, cent jours aprs notre dpart de Brest. Nous y
dbarqumes nos passagers, mais les Anglais ne remirent pas la place.
Ils rassemblrent mme sous Gondelour[105], en vue de _la
Belle-Poule_, une escadre de trois vaisseaux et deux frgates. Une de
celles-ci, s'avanant un soir, vers nous, en faisant des
dmonstrations quivoques, nous nous mmes en tat de dfense; on
crut, un moment, qu'elle allait passer sur nos cbles; notre
commandant lui hla de changer de route ou qu'il allait engager le
combat; la frgate anglaise accda et jeta l'ancre  quelque distance.
Envoy  bord, comme par tiquette, je vis les canons prts  faire
feu; chacun tait  son poste, et je fus reu avec une politesse
excessivement froide. Aprs quelques questions rciproques, je revins
 bord de _la Belle-Poule_, mais non sans avoir pri de remarquer que
nous tions galement disposs pour une action.

[Note 105: Caddalore ou Caddalour, ville de la prsidence anglaise
de Madras,  27 kilomtres sud-sud-ouest de Pondichry.]

Notre commandant se plaignit au colonel Cullen, commandant de
Pondichry, de ces menaces d'agression, lorsqu'on avait lieu de se
croire garanti par l'tat de paix o nous nous trouvions.--Vous tes
garanti par votre pe, rpondit le colonel. Eh bien! elle sera
prte; lui dit M. Bruillac; et, ds ce moment, malgr le dpart de la
frgate anglaise, qui eut lieu le lendemain, il dfendit  qui que ce
ft de descendre  Pondichry, o, depuis quinze jours, nous nous
tions en quelque sorte tablis, et dont nous contemplions les
magnifiques monuments, les rues admirables, les belles maisons
d'heureuse situation, et les alentours ravissants. On n'y avait pas
vu de Franais rcemment arrivs d'Europe depuis si longtemps, que
nous fmes l'objet de l'empressement gnral. Les maisons
particulires nous furent ouvertes; les dobachis, ou domestiques
indiens, s'offrirent  nous servir, comme il est d'usage, pour de trs
infimes salaires; les jongleurs afflurent pour nous faire admirer
leur adresse et leurs tours qui, depuis, ont t, pour la plupart,
imports en France; les bayadres elles-mmes accoururent d'assez
loin; mais j'avoue que je les trouvai fort au-dessous de leur
rputation: une fois, j'en voyais une danser; elle s'anima au point de
paratre saisie d'un accs de folie, auquel elle sembla succomber. La
voyant comme en lthargie, j'allais me retirer, lorsqu'elle se ranima
subitement, tira un poignard de sa ceinture, leva le bras, et, d'un
bond, se prcipita sur moi, faisant le geste de me frapper de son
arme, qui s'arrta pourtant  quelques doigts de ma poitrine. D'un
mouvement involontaire je repoussai brusquement l'effrayante sirne;
mais, honteux de ma brutalit, je m'attachai  faire cesser un
mcontentement qu'elle feignit, peut-tre, plus grand qu'il ne l'tait
rellement, en contribuant avec gnrosit  la rcompense ou
rtribution qu'elle attendait de chacun des spectateurs.

Vingt-six jours aprs nous, l'amiral arriva avec le gros de la
division. Il fut instruit des difficults qui existaient pour la
remise de la place; alors il expdia _la Belle-Poule_  Madras pour
obtenir une dcision de l'autorit principale. Nous ne remes qu'une
rponse peu concluante, avec laquelle nous quittmes Madras. Cependant
deux frgates anglaises avaient appareill en mme temps que nous:
l'une se dirigeait, comme nous, vers Pondichry, en suivant la cte de
prs; l'autre avait l'air de croiser au large; mais elle ne nous
perdait jamais de vue: c'tait fort inquitant.

En vue de Pondichry, nous avions nos longues-vues braques sur la
rade. Pour mon compte, j'y trouvais bien le mme nombre de navires
avec pavillon franais, de mme force, de mme peinture, de mme
position relative; mais, dans les dtails du grement, il existait de
grandes diffrences, qu'on pouvait cependant attribuer aux suites
d'une rinstallation plus soigne: une, toutefois, de ces diffrences,
me frappa tellement que j'en parlai au commandant.--Voyons, dit-il,
car il y a ici bien de l'extraordinaire.--Puis, tout en continuant 
observer: Forcez de voiles, ajouta-t-il, gouvernez au large, et nous
verrons bien!--J'excutai la manoeuvre, car j'tais de quart; elle
tait  peine finie que dj les cbles de ces btiments taient
fils; ces mmes navires appareillrent aussitt et se dirigrent sur
nous; ceux qui restaient mouills  Gondelour appareillrent
galement; les frgates de Madras cherchrent  nous couper la route;
mais nous marchions mieux que tout cela. Nous passmes entre eux tous,
et, au coucher du soleil, nous les avions tellement gagn que nous
n'en voyions plus un seul. Le commandant me dit que j'avais sauv sa
frgate! Il aurait mieux fait de dire qu'un avis mis par moi, sans
que j'y attachasse de porte, l'avait mis sur la route de la vrit.
Nous nous htmes de nous rendre  l'le-de-France, esprant y trouver
la division; nous emes la douleur de ne pas l'y voir. Ce dernier
voyage avait t fort pnible; car, malgr une grande rduction dans
les rations de vivres et d'eau dont nous tions presque dpourvus,
lors mme de notre dpart de Pondichry, nous en tions aux derniers
expdients lorsque nous arrivmes. Que devait-ce donc tre pour la
division qui n'avait dbarqu aucun de ses passagers dans l'Inde, et
qui tait encore  la mer, si mme elle n'tait pas capture? Nous la
vmes enfin arriver accrue du brick _le Blier_, expdi de France peu
de jours aprs nous pour nous informer que, contre toute apparence, la
politique avait chang de face et que la guerre tait dclare. _Le
Blier_ tait arriv  Pondichry, le jour mme de notre dpart pour
Madras; aussi les Anglais le crurent-ils de l'expdition, et
simplement retard. L'amiral anglais, stationn  Gondelour, avait
envoy, auprs de l'amiral Linois, un aviso porteur de compliments,
d'offres de services, et celui-ci dit  notre amiral qu'il resterait 
sa disposition. Les dpches du _Blier_ taient premptoires; nos
btiments n'attendirent donc que la nuit pour chapper au danger qui
les menaait, et ils partirent au plus vite, regardant _la
Belle-Poule_ comme ncessairement sacrifie. Il n'chappa pourtant,
ensuite,  personne d'entre nous, que l'amiral Linois aurait fort bien
pu envoyer _le Blier_  notre recherche. C'tait, je crois, son
devoir, et _la Belle-Poule_ en valait bien la peine.

 l'instant du dpart de la division de Pondichry, l'aviso prtendu
de politesse et de paix, mais qui n'tait qu'un espion, se couvrit de
mille feux d'artifice trs clatants. Les forces de Gondelour virent,
sans doute, ces perfides signaux; elles appareillrent probablement
aussi; mais ce fut sans succs. On fut trs fch, sur nos btiments,
que l'amiral n'et pas ordonn  quelqu'un d'entre eux de passer sur
le corps de cet infme aviso, et l'on fut encore plus fch que
_l'Atalante_, qui, comme nous, dans son voyage, avait visit des
btiments anglais trs richement chargs, ne s'en ft pas empare. Peu
de temps aprs notre arrive  l'le-de-France, la corvette _le
Berceau_ y mouilla; elle apportait des nouvelles de France rcentes et
dtailles. Les Anglais ont prtendu que la guerre qui clata alors
n'tait cause que par la position et le caractre du premier Consul
Bonaparte; l'une, en effet, exigeait qu'il tnt constamment les
Franais en haleine, et que son arme, sans cesser d'tre forte, lui
ft de plus en plus affectionne; l'autre le poussait  l'ambition de
devenir souverain, et Pitt ne pouvait pas ne pas l'avoir devin.

Bonaparte, de son ct, saisit l'occasion de lenteurs mises par les
Anglais dans la restitution de l'le de Malte aux chevaliers de
l'Ordre; et, aprs une scne violente qu'il fit  l'ambassadeur
Withworth, les hostilits furent dnonces. Le gnral Decaen, les
troupes, les autorits civiles, les passagers ports par _le Marengo_
et le gros de la division, s'installrent dans l'le, et les btiments
furent mis en tat pour tablir des croisires dans l'Inde. Quelque
temps aprs on leur adjoignit _la Psych_, petite frgate marchande
qu'on arma en guerre, et qui resta sous le commandement de mon cher et
ancien commandant Bergeret. Il rentra, ainsi, dans la Marine
militaire, qu'il avait quitte pendant la paix pour se livrer, avec
les colonies,  des spculations commerciales. Hugon, qui tait
aspirant sur _l'Atalante_, passa sur sa frgate, comme enseigne de
vaisseau auxiliaire. M. Bergeret voulut aussi m'avoir, et j'aurais
servi avec lui comme lieutenant de vaisseau; mais le pouvais-je?
tait-il convenable, pour la gloriole d'un grade, de quitter M.
Bruillac, dont je n'avais qu' me louer, et qui, pendant mon cong,
m'avait gard,  son bord, une place, alors si recherche, dans
l'tat-major de sa belle frgate; _le Blier_ avait t dtach de la
division, et il ne tarda pas  retourner en France, comme porteur de
dpches.

Dans la prcipitation des vnements de Pondichry, j'y avais laiss
une malle, dans une chambre que j'avais inconsidrment prise  terre;
je la croyais bien perdue, lorsqu'un btiment neutre me la rapporta et
m'apprit que j'en tais redevable  la fidlit proverbiale de mon
dobachi. Je me promis pourtant de me souvenir de la leon et de ne
jamais me sparer de mes effets sans une indispensable ncessit.




CHAPITRE V

     SOMMAIRE:--Coup d'oeil sur l'tat-major de la division.--L'amiral
     Linois, son avarice.--Commencement de ses dmls avec le gnral
     Decaen.--M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral.--M.
     Beauchne, commandant de _l'Atalante_; M. Motard, commandant de
     _la Smillante_.--Le commandant et les officiers de _la
     Belle-Poule_.--M. Bruillac, son portrait.--Le beau combat de _la
     Charente_ contre une division anglaise.--Le second de _la
     Belle-Poule_, M. Denis, les prdictions qu'il me fait en rentrant
     en France.--Son successeur, M. Moizeau.--Delaporte, lieutenant de
     vaisseau, son intelligence, sa bont, l'un des hommes les
     meilleurs que j'aie connus.--Les enseignes de vaisseau par rang
     d'anciennet, Giboin, L..., moi, Puget, mon Sosie, Desbordes et
     Vermot.--Triste aventure de M. L..., sa destitution.--Croisires
     de la division.--Voyage  l'le Bourbon.--Les officiers
     d'infanterie  bord de _la Belle-Poule_, MM. Morainvillers, Larue
     et Marchant.--En quittant Bourbon, l'amiral se dirige vers un
     comptoir anglais nomm Bencoolen, situ sur la cte occidentale
     de Sumatra.--Une erreur de la carte; le banc appel Saya de
     Malha; l'escadre court un grand danger.--Capture de _la
     Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand btiment de la Compagnie
     anglaise.--Quelques dtails sur les navires de la Compagnie des
     Indes.--Arrive  Bencoolen.--Les Anglais incendient cinq
     vaisseaux de la Compagnie et leurs magasins pour les empcher de
     tomber entre nos mains.--En quittant Bencoolen, l'escadre fait
     voile pour Batavia, capitale de l'le de Java.--Batavia, la ville
     hollandaise, la ville malaise, la ville chinoise.--Aprs une
     courte relche, la division  laquelle se joint le brick de
     guerre hollandais, _l'Aventurier_, quitte Batavia au commencement
     de 1804, en pleine saison des ouragans pour aller attendre dans
     les mers de la Chine le grand convoi des vaisseaux de la
     Compagnie qui part annuellement de Canton.--Navigation trs
     pnible et trs prilleuse.--Nous appareillons et nous mouillons
     jusqu' quinze fois par jour.--Prise, prs du dtroit de Gaspar,
     des navires de commerce anglais _l'Amiral-Raynier_ et _la
     Henriette_, qui venaient de Canton.--Excellentes nouvelles du
     convoi.--Un canot du _Marengo_, surpris par un grain, ne peut pas
     rentrer  son bord. Il erre pendant quarante jours d'le en le,
     avant d'atteindre Batavia.--Affreuses souffrances.--Habilet et
     courage du commandant du canot, M. Martel, lieutenant de
     vaisseau.--Il meurt en arrivant  Batavia.--Conversations des
     officiers de l'escadre. On escompte la prise du
     convoi.--Mouillage  Poulo-Aor.--Le convoi n'est pas pass.--Le
     dtroit de Malacca.--Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles,
     c'est le convoi.--Temps superbe, brise modre.--Le convoi se met
     en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse.-- six heures
     du soir, nous sommes en mesure de donner au milieu
     d'eux.--L'amiral Linois ordonne d'attendre au lendemain
     matin.--Stupfaction des officiers et des quipages.--Le mot du
     commandant Bruillac, celui du commandant Vrignaud.--Le lendemain
     matin, mme beau temps.--Nous hissons nos couleurs.--Les Anglais
     ont, pendant la nuit, runi leurs combattants sur huit
     vaisseaux.--Ces huit vaisseaux soutiennent vaillamment le
     choc.--Aprs quelques voles, l'amiral Linois quitte le champ de
     bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses
     mouvements.--Dplorables rsultats de cet chec.--Consternation
     des officiers de la division.--Rcompense accorde par les
     Anglais au capitaine Dance.


La division avait eu des relations assez frquentes de btiment 
btiment, et, ds le dbut, sa position avait t assez critique pour
que, dj, nous pussions nous connatre parfaitement; nulle part, en
effet, les hommes ne se jugent mieux, ni si vite, que lorsqu'ils sont
frapps par un malheur commun, ou qu'ils sont runis pour rsister 
un mme ennemi. L'amiral[106] avait une rputation de mrite
personnel, gnralement assez mdiocre; mais son combat d'Algsiras et
la bravoure qu'il y avait dploye, l'avaient beaucoup relev dans
l'opinion du corps. Malheureusement un vice vint  se dvelopper en
lui, qui, ordinairement, aline tous les coeurs, ce fut une avarice
sordide. Le gnral Decaen en fut le tmoin de trop prs, puisqu'il
mangeait  sa table, pour ne pas en tre frapp, et il lui en resta
une impression si fcheuse que l'accord qui pouvait assurer ou
multiplier le succs des oprations combines par ces deux chefs en
fut incessamment troubl. Le fils mme de l'amiral[107], alors
aspirant  son bord, puis officier sur _la Psych_, et qu'il tenait
dans une sujtion, dans une pnurie vraiment ridicules, ne pouvait se
taire sur cette lsinerie, qui devait absorber, fausser, une grande
partie des penses de l'amiral. Quel horrible dfaut! et qu'il cota
cher  M. Linois, non seulement pendant son commandement, o la
considration personnelle tait si importante pour lui, mais, par la
suite, puisque son fils en prit un caractre tellement violent,
tellement dsordonn et qui clatait avec tant d'essor, quand il
pouvait luder la surveillance de son pre, que des querelles
perptuelles en taient le rsultat, et qu'il a fini par prir en
duel! pourtant que de bonnes choses il y avait dans son coeur!

[Note 106: Charles-Alexandre-Lon Durand de Linois, n  Brest, le
27 janvier 1761, dcd  Versailles le 2 dcembre 1848, appartenait 
l'ancienne Marine, dans laquelle il avait servi comme officier
auxiliaire. Aprs la Rvolution, il avait,  bord de _l'Atalante_,
crois dans les mers de l'Inde pendant trois ans. Prisonnier de guerre
en Angleterre du mois de mai 1792 au mois de janvier 1795, capitaine
de vaisseau le 4 mai de la mme anne, chef de division le 22 mars
1796, le ministre de la Marine Bruix le nomma, le 8 avril 1799
contre-amiral pour la dure de la campagne de la Mditerrane, que
l'auteur raconte plus haut. Le Premier Consul le confirma dans ce
grade, le 25 janvier 1801, et lui confia le commandement de la
division avec laquelle il s'illustra  Algsiras.  titre de
rcompense nationale, il reut un sabre d'honneur, le 28 juillet 1801.
Telle tait la carrire de l'amiral Linois, lorsqu'il s'embarqua 
Brest, en 1803. Les prsents _Mmoires_ racontent en dtail sa
campagne de l'Inde. Bornons-nous  ajouter que, cr comte de
l'Empire, le 15 aot 1810, pendant sa seconde captivit en Angleterre,
il fut,  la paix, nomm gouverneur de l'le de la Guadeloupe. La
seconde Restauration le mit  la retraite, le 18 avril 1816, aprs son
acquittement par le premier conseil de guerre de la premire division
militaire, devant lequel il avait t traduit pour sa conduite  la
Guadeloupe pendant les Cent-Jours. Plus tard le Gouvernement royal lui
confra le titre de vice-amiral honoraire par ordonnance du 22 mai
1825.]

[Note 107: Charles-Hippolyte Durand de Linois, nomm enseigne de
vaisseau, le 5 juillet 1805.]

M. Vrignaud[108], capitaine de pavillon de l'amiral, tait un homme
d'une bravoure consomme et qui avait trs bien servi. On pouvait en
dire autant de MM. Beauchne[109] et Motard[110], qui commandaient
_l'Atalante_ et _la Smillante_. M. Motard avait, en outre, des
manires charmantes, qui ne gtent jamais rien, et l'esprit plus orn
que les autres capitaines.

[Note 108: Joseph-Marie Vrignaud, n  Brest, le 23 fvrier 1769,
s'engagea comme mousse,  l'ge de treize ans, le 21 janvier 1782. Il
tait second pilote au moment de la Rvolution. Il servit sous les
ordres de Bruix, d'abord comme premier pilote, puis comme enseigne de
vaisseau. Au moment du dpart de la division, il avait le grade de
capitaine de frgate depuis le 21 mars 1796; mais il fut lev  celui
de capitaine de vaisseau le 21 septembre 1803. Joseph-Marie Vrignaud
prit sa retraite en qualit de contre-amiral. Il assista  quatre
combats dans les mers d'Europe et  quatre autres dans celles des
Indes orientales. Il avait dj antrieurement reu quatre blessures,
lorsqu'un boulet de canon lui emporta le bras droit, dans le combat
qui termina la campagne de la division.]

[Note 109: Camille-Charles-Alexis Gaudin de Beauchne, n 
Saint-Briac (aujourd'hui dpartement d'Ille-et-Vilaine), le 11
septembre 1765, sortait de la Marine marchande, dans laquelle il avait
servi comme officier. Il se couvrit de gloire dans le combat soutenu 
Vizagapatam contre le vaisseau anglais _le Centurion_, combat auquel
n'assistait pas _la Belle-Poule_, mais que l'auteur raconte cependant
un peu plus loin. Lorsque M. Gaudin de Beauchne mourut  Montpellier,
le 19 juillet 1807, il tait capitaine de vaisseau et officier de la
Lgion d'honneur.]

[Note 110: Lonard-Bernard Motard, plus tard baron de l'Empire,
naquit le 27 juillet 1771  Honfleur (aujourd'hui dpartement du
Calvados). Entr comme volontaire dans la Marine royale, le 1er avril
1786, la Rvolution le nomma enseigne de vaisseau, le 1er avril 1793.
 la bataille d'Aboukir, capitaine de frgate  bord du vaisseau
_l'Orient_, qui sauta, il reut deux blessures. Il obtint, lui aussi,
le grade de capitaine de vaisseau, le 24 septembre 1803. Lonard
Motard commanda _la Smillante_ du 20 avril 1802 au 5 fvrier 1809.
_La Smillante_ se spara de bonne heure de la division et eut une
histoire particulire. Elle prit part au combat de la baie de
Saint-Paul de l'le de la Runion, et lutta contre la frgate anglaise
_la Terpsychore_. Le commandant Motard prit sa retraite, le 23
novembre 1813.]

Il me reste  parler du commandant et des officiers de _la
Belle-Poule_, car il est inutile de revenir sur l'ancien commandant du
_Dix-Aot_, devenu celui de _la Psych_, sur M. Bergeret, enfin,  qui
je regrettais infiniment que le commandement de la division n'et pas
pu tre dvolu. Quelle diffrence c'et t pour les rsultats!

M. Bruillac[111] avait pour lui de belles actions, entre autres le
combat de _la Charente_ qu'il commandait, lorsqu'elle se mesura si
dignement, devant Bordeaux, contre une division anglaise; il avait de
bons services, un jugement sain, et il n'tait constamment occup que
de ses devoirs. Une seule chose ternissait tant d'avantages: c'tait
un loignement invincible  rapprocher les officiers de lui,  les
entendre,  suivre les progrs de la science; et cela, par suite d'une
instruction peu cultive, et dont, par cet isolement, il esprait
dissimuler la faiblesse. Son officier en second, M. Denis, tait un
marin distingu, qui aurait fait un vrai bijou de sa frgate, si le
commandant avait seulement voulu le laisser entrer, quelques minutes
par jour, en communication officielle avec lui. Au lieu de cela, nous
restmes constamment en arrire des autres btiments, sous le rapport
des soins, de la tenue, de la police intrieure; et Denis[112], ne
pouvant se rsigner  cette infriorit, dont il croyait que sa
rputation serait atteinte, quitta la frgate et retourna en France.
Que de regrets il me tmoigna! que de belles prdictions il me fit sur
mon avenir militaire! Oui, me dit-il, vous arriverez  tout, car vous
avez,  la fois, un protecteur puissant et tout ce qu'il faut pour en
profiter; mais, si l'on prvient votre ge par les honneurs, faites en
sorte de pouvoir dire, comme un illustre Romain, que vous avez prvenu
les honneurs par vos services. Fondes ou non, nous verrons, par la
suite, comment s'vanouirent de si brillantes esprances. M. Denis fut
remplac par M. Moizeau[113], excellent marin pratique et le meilleur
homme du monde, mais un peu g pour ramener ou mme pour dsirer de
ramener M. Bruillac  des ides plus en harmonie avec le temps.
Delaporte[114] venait ensuite; comme M. Moizeau, il tait lieutenant
de vaisseau; mais il n'avait que vingt-cinq ans; et noblesse, dignit,
intelligence, affabilit, courage, gaiet, instruction, bont,
justice, svrit, douceur, sang-froid, avantages physiques, il
possdait tout, il savait tout employer  propos. On et dit que mon
bon gnie l'avait exprs plac l pour me servir de type vivant de
perfection.  peine avait-il quatre ans de plus que moi, et, tout en
l'aimant comme un camarade, je le respectais comme un pre.

[Note 111: Allain-Adelade-Marie de Bruillac de Kerel, n  Rennes
le 22 fvrier 1764, s'tait engag comme mousse en 1776. Il avait pris
part  la guerre de l'Indpendance d'Amrique comme novice, puis comme
volontaire, assist  la bataille d'Ouessant sur le vaisseau _le
Solitaire_,  sept combats sur le vaisseau _le Souverain_, faisant
partie de l'escadre du comte de Grasse. Aprs avoir servi comme
officier de la Compagnie des Indes, il tait officier auxiliaire de la
Marine royale, au moment o clata la Rvolution. Lieutenant de
vaisseau en 1794, capitaine de frgate en 1796, il reut le
commandement de _la Charente_, et soutint, le 26 germinal an VI, un
combat glorieux contre un vaisseau anglais de 74 canons, un vaisseau
ras et une frgate portant du 18.  la suite de ce combat, il fut
promu capitaine de vaisseau. L'auteur de ces _Mmoires_ crit toujours
Bruilhac, nom qui figure galement dans les _tats gnraux de la
Marine_. Le nom vritable de Bruillac se trouve dans l'acte de baptme
et dans un autographe du commandant que nous avons eu entre les
mains.]

[Note 112: Denis (Julien-Marius-Jean), n le 7 juillet 1769,
s'engagea comme novice en 1782. Plus tard il passa l'examen d'aspirant
de 1re classe et devint enseigne en 1793, et lieutenant de vaisseau en
1794. Il avait encore ce grade lors de sa mise  la retraite, au mois
de novembre 1815. Il mourut en 1822.]

[Note 113: Jacques Moizeau, n le 14 mars 1765,  l'le d'Yeu,
s'tait engag comme mousse en 1776. Il tait lieutenant de vaisseau
depuis l'an V.]

[Note 114: Franois-Julien de La Porte, n  Brest, le 19 avril
1778, s'tait, lui aussi, engag comme mousse le 1er octobre 1789.
Aspirant de 3e classe, le 6 mai 1793, il avait, sur le vaisseau _le
Tmraire_, pris part au combat du 23 prairial an II (1er juin 1794),
entre l'escadre de Villaret-Joyeuse et celle de l'amiral Howe. Ayant
pass successivement les examens d'aspirant de seconde, puis
d'aspirant de 1re classe, il fut captur une premire fois par les
Anglais, le 19 ventse an V (9 mars 1797) sur la corvette _la
Constance_,  la suite d'un combat soutenu, dans les parages
d'Ouessant contre les deux frgates anglaises, _le San-Fiorenzo_ et
_la Nymphe_. Il tait enseigne de vaisseau sur la flte _la Pallas_,
qui succomba non loin de Saint-Malo, le 17 pluvise an VIII (5 fvrier
1800), aprs deux engagements, le premier avec deux corvettes
anglaises, le second avec une frgate et quatre corvettes. Lorsque _la
Belle-Poule_ mit  la voile, de La Porte, qui avait t promu
lieutenant de vaisseau, le 5 mars 1803, comptait donc dj de longs et
brillants services.]

Les autres officiers de la frgate taient des enseignes de vaisseau;
et, par rang d'anciennet, c'taient Giboin, L..., moi, Puget,
Desbordes, et Vermot. La sant du premier[115], altre par de longues
campagnes, acheva de se dlabrer ds le commencement de celle-ci; il
retourna en France ds qu'il le put, et il est mort, depuis, en
activit de service.

[Note 115: Pierre-Louis-Esprit Giboin, n le 28 mai 1776, 
Monferat (aujourd'hui dpartement du Var), avait d'abord navigu au
commerce. Il obtint le grade de capitaine de frgate, et mourut 
Brest, en 1829.]

L..., d'une ducation trs nglige, commit la faute impardonnable de
s'approprier quelques objets de valeur, d'une prise qu'il alla
amariner pendant une de nos croisires. Le fait tait pourtant
douteux. L'amiral lui promit pardon et oubli, s'il en convenait, et
s'il restituait les objets que l'on feindrait de tenir d'une main
repentante et anonyme. L..... eut un heureux retour sur lui-mme,
avoua le fait et rendit ces objets; mais l'amiral oublia non pas la
faute, mais sa promesse, et M. L... fut destitu.

Je ne sais qui je plaignis le plus, de M. L... ou de M. Linois. En
lisant cette destitution, qui eut lieu en pleine mer, M. Bruillac
ajouta que, par ordre de l'amiral, le malheureux ex-officier serait
expuls de sa chambre et qu'il vivrait d'une ration de matelot dans
l'espce de cachot nomm Fosse-aux-Lions. Frapp de cette excessive
svrit, je m'avanai et je dis au commandant qu'en poussant les
choses trop loin on produisait un effet contraire au but propos, et
que si cet ordre tait excut, j'irais porter moi-mme la moiti de
mon dner  mon ancien camarade. C'est ce que j'allais dire, s'cria
Delaporte; et comme il y eut unanimit dans l'tat-major: Tel est
l'ordre de l'amiral, rpondit le commandant, et j'en dfre
l'excution  M. Moizeau. C'tait annoncer qu'il fermerait les yeux;
d'aprs cela, nous convnmes, entre nous, que M. L... resterait aux
arrts dans sa chambre, et que nous lui ferions porter ses repas, de
notre table, par son domestique.

Puget[116] tait un jeune homme trs instruit et de trs bonne humeur.
Delaporte l'appelait mon Sosie, parce qu'il m'tait impossible
d'adopter un costume, une habitude, une locution, sans que Puget en
ft l'objet d'une imitation soudaine. Hlas! quelques annes aprs,
tant prisonnier de guerre, il se sauvait dans une embarcation; il fut
arrt, prs de Calais, par une frgate anglaise, dont le commandant
eut l'infamie de le faire frapper de coups de bouts de corde, pour le
punir de son vasion. Il en fut tellement humili qu'il fut atteint
sur-le-champ d'une folie complte et que rien ne put gurir.

[Note 116: Louis Puget, du port de Lorient, enseigne de vaisseau
du 4 floral an X (24 avril 1802).]

Desbordes et Vermot taient des officiers trs zls, trs laborieux,
fort bons camarades, et faits pour honorer le corps en toute
circonstance. Desbordes[117] est mort, il y a quelques annes,  la
suite des fatigues d'une campagne trs pnible, sur un btiment qu'il
commandait. Vermot[118] est capitaine de corvette; il commande en ce
moment le brick _le Palinure_, qui vient de faire noblement respecter
notre pavillon devant Tunis; et, dans la Marine, il reste seul avec
moi de l'tat-major de _la Belle-Poule_, car Delaporte mourut, en
1813, sur le vaisseau _le Polonais_, o il tait capitaine de frgate,
commandant en second. Quel deuil pour ce vaisseau, pour la Marine,
pour sa famille et pour moi!

[Note 117: Jean-Baptiste-Henri Desbordes, du port de Brest,
enseigne de vaisseau du 3 brumaire an XII (26 octobre 1803).]

[Note 118: Ren-Just Vermot, n  Nantes, le 4 fvrier 1784,
navigua comme matelot de 1797  1799, et passa ensuite les examens
d'aspirant de 2e classe, puis d'aspirant de 1re classe. Promu
capitaine de vaisseau, en 1840, il fut retrait en 1844.]

Nous pouvons actuellement entreprendre le rcit des croisires
diverses de la division de l'amiral Linois; notre premire opration
fut d'aller porter et installer  l'le Bourbon, que Napolon ne tarda
pas  appeler l'le Bonaparte, les autorits et les troupes destines
 cette colonie. Chaque btiment garda, cependant, et renouvela
toujours un dtachement et quelques officiers d'infanterie, soit pour
grossir l'quipage, soit au besoin pour quelque coup de main en cas de
descente,  effectuer sur quelqu'une des possessions anglaises. Ainsi,
entre autres, _la Belle-Poule_ vit  son bord MM. Morainvilliers,
Larue et Marchant, avec lesquels je me liai d'amiti; mais ces
liaisons sont courtes dans nos carrires aventureuses! J'ai revu, par
la suite, Larue lieutenant-colonel  Brest, en 1814, et j'ai rejoint
Marchant,  Paris, un instant, en 1817. L'infortun! il n'eut que le
temps de me dire qu'il avait fait, en qualit d'aide de camp du
marchal Ney, la funeste campagne de Russie, qu'il avait t fait
prisonnier pendant la retraite de l'empereur, et qu'il tait rentr 
Paris, le jour mme o son gnral avait t fusill, par suite d'une
condamnation que Louis XVIII aurait d annuler mille fois par son
droit bienfaisant, par le plus beau de tous les droits, celui de faire
grce, mme lorsqu'on ne le demande pas.

Mais revenons  nos croisires. De Bourbon, nous nous dirigemes vers
le comptoir anglais nomm Bencoolen, situ sur la cte occidentale de
Sumatra. Peu aprs notre dpart, nous nous trouvmes inopinment
au-dessus d'un banc, appel Saya de Malha, que les cartes plaaient
beaucoup plus sur notre droite. _La Belle-Poule_ s'en aperut la
premire, en regardant une multitude de petits poissons qui, s'agitant
 la surface de l'eau, excitrent son attention. La mer tait
heureusement fort belle; on put donc mme voir le fond, qui tait 
trs peu de profondeur. La frgate changea subitement de route, tira
du canon, fit des signaux. Les autres btiments nous imitrent dans
nos manoeuvres, et il tait bien temps; car, quelques brasses de plus
dans cette direction, nous touchions tous sur ce banc, et il est
vraisemblable que c'en tait fait de nos navires.

Une rencontre plus agrable nous tait rserve, celle de _la
Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand btiment de la Compagnie
anglaise des Indes qui et jamais t construit. Il fut chass, pris,
amarin, et expdi pour l'le de France avec sa riche cargaison. Ces
btiments de la Compagnie anglaise sont de grands navires destins aux
entreprises commerciales de cette Compagnie dans l'Inde; ils sont, en
gnral, de la forme et de la grosseur des anciens vaisseaux de guerre
de 50; ils portent une trentaine de bouches  feu; mais ordinairement,
surtout en temps de paix, ils n'ont pas un quipage suffisant  la
fois, pour la manoeuvre, et pour le service de leur artillerie. _La
Comtesse-de-Sutherland_ tait du port de prs de 1.500 tonneaux, qui
est  peu prs celui des anciens vaisseaux de guerre de 64 canons.

De longs calmes, sous la ligne quinoxiale, que nous fmes obligs,
par la contrarit des brises, de couper et de recouper jusqu' dix
fois, nous retardrent beaucoup. Enfin nous vmes les hauteurs de
Sumatra, et nous mouillmes  Bencoolen[119], o, trouvant sur rade
les deux petits navires anglais, _l'Elisa-Anne_ et _le Mnage_, nous
les prmes et nous les expdimes, comme _la Comtesse-de-Sutherland_.
La ville se mit en tat de dfense; c'tait inutile, car les forts la
garantissaient suffisamment; mais nous en voulions aux magasins de la
Compagnie et  cinq de ses vaisseaux qui, n'ayant pas le temps d'aller
chercher la protection des forts, s'incendirent par tous les points.
Les magasins, trop loigns pour tre protgs, en firent autant. Quel
spectacle que celui des flammes dvorantes, sillonnant jusqu'aux nues
le ciel assombri par la nuit! Les Anglais y perdirent plus de 3
millions; mais ils les perdirent sans que rien en profitt  leurs
ennemis. tranges consquences, cependant, des lois de la guerre, que
celles qui vont jusqu' dpouiller le paisible commerant, en faisant
porter sur lui le poids des inimitis des chefs des empires
belligrants! Nous quittmes bientt Bencoolen, o il n'y avait plus
que des ruines  contempler.

[Note 119: L'orthographe qui prvaut aujourd'hui est Bencoulen ou
Benkoulen, ville sur la cte ouest de l'le de Sumatra. Capitale des
possessions anglaises de Sumatra jusqu'en 1824, cde,  cette poque,
aux Hollandais.]

Nous fmes voile, alors, vers le dtroit de la Sonde[120], que nous
traversmes pour atteindre Batavia, opulente capitale de l'le de
Java, coupe par mille canaux, contenant des difices splendides, et
entoure d'un vaste demi-cercle appuy sur la mer et formant une
grande route borde de maisons de campagne, ravissantes de vgtation,
de richesse et de magnificence. Les Hollandais y ont transport leurs
moeurs laborieuses, leurs habitudes de propret, leur industrie
persvrante; d'un autre ct, par un mlange piquant, la ville est
flanque de deux autres villes, faisant corps avec elle, dont l'une,
toute malaise, est habite par des Malais, au caractre de feu,
d'nergie, d'indpendance d'un peuple  demi-sauvage, et l'autre,
toute chinoise, l'est par des Chinois entirement adonns au commerce.
Un tel sjour est d'un haut intrt pour un Europen; il peut, en
quelques heures, visiter trois nations trs diffrentes; sa curiosit
doit donc tre pleinement satisfaite, et il doit lui rester de
profondes impressions. L, par un esprit essentiellement conciliant,
l'idoltrie des Malais subsiste  ct du culte clair du
christianisme, qui y montre sa supriorit en employant seulement des
voies de persuasion; et celui-ci n'est nullement froiss par
l'exercice de la religion des sectateurs de Confucius. Que craindre,
en effet, des doctrines de celui qui, 550 ans avant Jsus-Christ,
avait dj dit aux hommes:

Le sage est toujours sur le rivage, et l'insens au milieu des
flots.

L'insens se plaint de n'tre pas connu des hommes; le sage, de ne
pas les connatre.

Un bon coeur penche vers la bont et l'indulgence.

Un coeur troit ne possde ni la patience, ni la modration.

Conduisez-vous comme si vous tiez observ par dix yeux et montr par
dix mains.

Un homme faux est un char sans timon: par o l'atteler?.

[Note 120: Entre Sumatra et Java.]

Confucius, aprs avoir atteint les privilges de l'lvation, mourut
pourtant dans une misrable disgrce: sa famille, aujourd'hui la plus
illustre de la Chine, remonte jusques  Hoang-ti, le premier
lgislateur de ce pays; et, dans chacune des maisons de la ville
chinoise de Batavia, nous vmes son portrait.

Nous gotmes,  Batavia, le fruit exquis nomm mangoustan; et nous y
vmes le cacatois, si doux, si blanc, avec sa belle crte de plumes
jaunes, et le loris, dont le plumage est moiti noir de jais, moiti
rouge ardent, et qui devient si priv, si caressant.

Le brick de guerre hollandais _l'Aventurier_ se joignit  nous. Nous
partmes, aprs une courte relche de repos et d'approvisionnement,
pour aller attendre, dans les mers de la Chine, le grand convoi des
vaisseaux de la Compagnie, qui part annuellement de Canton. Le but
tait noble; la conception en tait heureuse.

Nous tions alors au commencement de 1804; c'tait la saison des
ouragans dvastateurs qui dsolent, parfois, les les de France et de
Bourbon; rien n'y rsiste: ni arbres, ni navires ni maisons! Nos
oprations furent toujours combines en vue de nous trouver  la mer
pendant ces crises affreuses de la nature.

C'est une chose inoue que les fatigues, les peines, les contrarits,
que nous prouvmes pour nous rendre  notre destination.

quipages, officiers, commandants, tout le monde tait harass! Les
calmes, les vents contraires, les grains se succdaient sans
interruption; les courants taient contre nous; mais, puisque c'tait
l'poque favorable pour quitter la Chine, puisque le fameux convoi
devait en profiter, il fallait bien affronter toutes ces contrarits
pour aller le chercher. Joignons-y que nous naviguions sans cesse sur
des haut-fonds, au milieu d'les et de bancs mal dtermins sur nos
cartes, et l'on verra ce qu'il fallait de patience ou d'habilet pour
parvenir  nos fins. Nous appareillions et nous mouillions jusqu'
quinze fois par jour, qutant, recherchant sans cesse le moindre
souffle d'un bon vent, ou quelque lit de courant moins rapide; aussi,
souvent, n'avancions-nous pas d'une lieue par jour.

Prs du dtroit de Gaspar[121], notre courage fut ranim par
la rencontre et la prise des navires de commerce anglais,
_l'Amiral-Raynier_, et _la Henriette_, qui venaient de Canton. Nous
apprmes d'eux que le convoi, consistant en vingt-cinq vaisseaux de
la Compagnie, se disposait  appareiller, lors de leur dpart.
Quelle excellente nouvelle! mais elle nous cota bien cher.

[Note 121: Le ou plutt les dtroits de Gaspar se trouvent dans
l'archipel de la Sonde entre l'le de Bangka et l'le de Billiton. Ils
sont parsems de rcifs, et on y compte une centaine d'lots.]

Le dernier canot envoy par _le Marengo_ pour l'amarinage de _la
Henriette_ avait t surpris par un grain si fort qu'il ne put, en
quittant ce navire, regagner son vaisseau. Il faisait nuit; _le
Marengo_ le crut rest  bord de _la Henriette_; celle-ci prit sa
route pour l'le-de-France, croyant qu'il avait atteint le vaisseau;
et par suite de cette fausse manire de voir des deux parts, la
malheureuse embarcation, nglige par les deux btiments, n'en put
rejoindre aucun. Elle erra quarante jours d'le en le, expose  tous
les dangers d'une navigation prilleuse, souffrant de la faim, soumise
aux plus durs traitements des peuples sauvages; et son quipage,
puis, dcim par mille maladies, ne put revoir les rives de Batavia
qu'aprs une srie innombrable d'infortunes. M. Martel, lieutenant de
vaisseau[122], commandait ce canot; par sa constance, sa force d'me,
sa prudence, il eut le bonheur de le conduire au port; mais il y avait
us tout ce qu'il possdait de vie, et il expira peu de jours aprs
son arrive. Un autre canot que je commandais avait quitt _la
Henriette_ un quart d'heure seulement avant le grain fatal.

[Note 122: Jean Martel, du port de Brest.]

L'attente du convoi si riche et si dsir soutenait nos forces; il
tait l'objet unique de nos penses, de nos esprances, de nos
conversations. Quatre-vingts millions qui allaient tomber en notre
pouvoir. Quel texte inpuisable! que de richesses! quel
retentissement! combien de promotions! et, pour l'Angleterre, quel
coup de foudre! son Gouvernement ne pouvait manquer de s'en ressentir
profondment; et la paix pouvait, elle-mme, en tre une consquence
immdiate, ainsi que la consolidation du pouvoir, qui, depuis peu,
avait tant fait pour la France!

Ce fut dans ces dispositions que, parvenant  surmonter une nouvelle
srie de difficults, nous mouillmes  Poulo-Aor[123] (l'le d'Aor).
Elle est habite par des Malais, et aucun navire ne peut pntrer dans
le dtroit de Malacca, que devait prendre le convoi, sans en passer
trs prs. Nous courmes  terre, interrogemes les Malais; le convoi
n'tait pas pass. C'tait tout ce que nous dsirions. Les Malais,
toujours jaloux, avaient, ds notre abord, cach leurs femmes dans les
mornes; mais peu nous importait. Nous voulions du riz, des chevreaux,
du sagou, des volailles, des fruits, de l'eau; ils nous en vendirent,
nous facilitrent les moyens de les quitter avec promptitude, ce qu'
notre plus grande satisfaction nous fmes pour reprendre la mer
sur-le-champ, certains, cette fois, que notre belle proie ne pouvait
plus nous chapper.

[Note 123: Dans le sud-ouest du groupe des Anambas,  l'est de la
cte orientale de la presqu'le de Malacca.]

Un beau matin, le ciel tait d'azur, la brise modre, la mer comme
une glace; les les dont ces eaux sont parsemes n'avaient jamais
tal de plus riante verdure, n'avaient jamais exhal plus de parfums;
et tous nos regards taient vers l'horizon.--Navire! s'crie la
vigie.--Navire! rpond spontanment l'quipage entier, comme un
fidle cho!--Quatre navires! ajoute presque aussitt la vigie.
Chacun veut les voir, on se prcipite dans les haubans; mais ce
n'tait plus quatre; on en voyait dj, disait-on, quinze, trente,
cinquante! Nos lunettes firent justice de l'exagration; vingt-cinq
furent bien compts, c'tait le nombre attendu: ainsi, il n'y avait
plus  en douter; l'ivresse tait gnrale.

Les quatre premiers navires aperus taient les claireurs du convoi,
qui faisaient voile, vent arrire, sur nous. Ces quatre btiments ne
purent pas nous voir sans souponner que nous fussions ennemis; ils
tinrent le vent pour rallier le corps du convoi,  qui ils firent des
signaux et qui tint le vent galement pour chercher  nous fuir. Nous
leur appuymes alors la chasse la mieux conditionne qu'on puisse
imaginer; nous les gagnmes, et, vers six heures du soir, nous tions
en mesure de donner au milieu d'eux. L'amiral mit en panne et fit le
signal de passer  poupe. Il s'entretint alors quelque temps, au
porte-voix, avec M. Bruillac, qui lui dit ces paroles lectriques:
C'est le jour de la gloire et de la fortune! et pourtant M. Linois
donna pour dernier ordre d'tre dispos  n'attaquer le convoi que le
lendemain matin!

La physionomie bouleverse de nos matelots, leur silence respectueux,
mais glacial, indiqurent qu'ils auraient prfr, de beaucoup,
attaquer immdiatement; cependant leur moral se remonta pendant la
nuit. M. Vrignaud avait plus directement blm ce retard  bord du
_Marengo_, car il avait dit avec vhmence  l'amiral lui-mme:
Tombons firement au milieu d'eux; il n'y a pas de nuit qui tienne,
et feu des deux bords!

Au point du jour, mme beau temps; l'amiral hissa ses couleurs; chacun
de nous, les ntres, et, d'un air guerrier, nous nous avanmes
majestueusement vers les Anglais; mais ceux-ci n'taient plus
intimids comme la veille. Ils avaient employ la nuit  monter leurs
canons,  les prparer,  disposer leurs btiments, et, comme ils
s'taient rendus en Chine en temps de paix, avec de faibles quipages
qu'ils n'avaient pu y augmenter, ils dgarnirent dix-sept vaisseaux de
leur convoi de presque tous les matelots, et ils portrent, sur les
huit plus forts, tout ce qu'ils pouvaient avoir d'hommes robustes,
d'armes, de munitions. Ces huit vaisseaux soutinrent vaillamment le
choc. Il n'est pas probable qu'ils eussent pu lutter longtemps contre
les efforts persvrants de la division; toutefois la question ne put
tre matriellement dcide; car, aprs quelques voles, l'amiral
quitta le champ de bataille, avec ordre, au reste de la division,
d'imiter ses mouvements.

Les huit vaisseaux de la Compagnie n'en montrrent que plus d'audace,
et ils osrent nous chasser pendant notre retraite; mais, infrieurs
en marche, ils se virent bientt contraints de nous abandonner, ce
qu'ils ne firent pourtant pas sans nous envoyer une dernire et
insolente vole de leur artillerie, que les journaux anglais ont
publi, depuis, avoir t charge avec du sucre candi!

Telle fut la fin dplorable d'une tentative qui assombrit pour
longtemps nos marins, qui acheva d'aigrir le gnral Decaen, qui jeta
une teinte de ridicule sur nos subsquentes oprations, qui agit sur
les conceptions futures ou sur les dcisions de l'amiral, et qui
indisposa vivement le ministre de la Marine et l'empereur. Les
officiers de la division en furent consterns; l'me gnreuse,
elle-mme, de notre noble camarade Delaporte, ne put trouver un mot de
justification sur le funeste dlai d'une nuit; enfin nous en
souffrmes tous; en mon particulier, je sus plus tard, par ma
correspondance avec M. de Bonnefoux, que, s'il y avait eu succs,
j'aurais t,  peine g de vingt-deux ans, nomm lieutenant de
vaisseau.

L'Angleterre, au contraire, poussa des cris de joie; M. Dance,
capitaine d'un des vaisseaux du convoi, et qui y exerait le
commandement suprieur, comme s'y trouvant le plus ancien des
capitaines de la Compagnie, reut un million de rcompense; et ses
compatriotes, faisant allusion au nombre assez considrable de
matelots asiatiques qu'il devait avoir, renouvelrent pour lui le mot
fameux d'Iphicrats: Qu'une arme de cerfs, commande par un lion,
est plus redoutable qu'une arme de lions commande par un cerf; mais
ne nous appesantissons pas davantage sur ce douloureux souvenir;
voyons seulement  quoi tient la carrire d'un jeune officier:
Attaquer le soir tait trs probablement russir; alors je marchais 
grands pas vers un avancement que, plus tard, d'autres circonstances
ont encore arrt; et une quarantaine de mille francs que la
rpartition lgale de nos parts de prise m'aurait rapporte, et t
un trs beau commencement de fortune. Tu vois que, comme on le dit
proverbialement et, comme les hommes sont enclins  le faire, nous
avions dress trop tt nos comptes, et nous avions vendu la peau de
l'ours avant de l'avoir jet par terre.




CHAPITRE VI

     SOMMAIRE: Retour de l'escadre  Batavia.--Le cholra.--Mort de
     l'aspirant de 2e classe Rigodit et de l'officier de sant
     Mathieu.--Les officiers de sant de _la Belle-Poule_: MM. Fonze,
     Chardin, Vincent et Mathieu.--Visite d'une jonque chinoise en
     rade de Batavia.--Rception en musique.--Les sourcils des
     Chinois.--Le village de Welterfreder.--Conflit avec les
     Hollandais.--Dplorable bagarre.--_Fuyards du convoi de
     Chine._--Dpart de Batavia.--Le dtroit de la Sonde.--Violents
     courants.--Terreur panique de l'quipage.--Belle conduite du
     lieutenant de vaisseau Delaporte.--_Le Marengo_, _la Smillante_
     et _le Berceau_, se dirigent vers l'le-de-France.--_La
     Belle-Poule_ et _l'Atalante_ croisent  l'entre du golfe de
     l'Inde, et rentrent  l'le-de-France aprs avoir visit les
     abords des ctes occidentales de la Nouvelle-Hollande.--Pendant
     cette longue croisire, prise d'un seul navire anglais,
     _l'Altha_, ayant pour 6 millions d'indigo  bord.--Le
     propritaire de _l'Altha_, M. Lambert.--Craintes de Mme
     Lambert.--Sa beaut.--Scne sur le pont de
     _l'Altha_.--L'officier d'administration de _la Belle-Poule_, M.
     Le Livre de Tito.--Un gentilhomme, _laudator temporis
     acti_.--Ses bonts  mon gard.--Plaisanteries que se permettent
     les jeunes officiers.--Les fruits glacs de M. Le Livre de
     Tito.--Sa correspondance avec Mme Lambert.--Dpart de M. et Mme
     Lambert, aprs un sjour de quelques mois  l'le-de-France.--M.
     Lambert souhaite nous voir tous prisonniers, en Angleterre, pour
     nous prouver sa reconnaissance.--Rponse de Delaporte.--Part de
     prise sur la capture de _l'Altha_.--Dcision arbitraire de
     l'amiral Linois.--Nous ne sommes dfendus ni par M. Bruillac, ni
     par le gnral Decaen.--Au mois d'aot 1804, _le Berceau_ est
     expdi en France.--Je demande vainement  l'amiral de renvoyer,
     par ce btiment, mon frre Laurent pour lui permettre de passer
     son examen d'aspirant de 1re classe.


Nous retournmes  Batavia et y laissmes _l'Aventurier_, qui ne
demandait pas mieux que de nous quitter, car il avait t un instant
compromis dans la chasse que nous remes du convoi. Batavia est
admirablement plac au centre d'un pays d'un commerce extrmement
riche; mais le climat en est on ne peut plus insalubre. Une maladie,
semblable au cholra asiatique le plus intense, tel que celui qui
frappa la France en 1832, y rgne presque sans interruption. Nos
btiments avaient pris mille prcautions de sant; cependant, lors de
notre premire relche, ils avaient eu beaucoup de victimes; j'eus 
regretter plus particulirement le frre d'un de mes camarades, nomm
Rigodit, aspirant de 2e classe, qui m'avait t recommand par mon
pre, et Mathieu, officier de sant, que son zle, son dvoment et
ses connaissances avaient rendu cher  tous. Cette mort me fit
pniblement rflchir sur quelques inconsquences que j'avais
commises, quoique involontairement,  son gard. L'officier de sant
en chef de la frgate se nommait Fonze: c'tait un homme d'un commerce
agrable, avec qui les officiers s'taient tous lis avec
empressement. Il avait sous ses ordres MM. Chardin, Vincent et
Mathieu. Pas plus que les aspirants, ces trois messieurs, d'aprs les
rglements, ne faisaient partie de l'tat-major; mais ils taient
rellement devenus des ntres, par leurs talents et leur ducation.

Chardin, gai, spirituel, tait bien rellement celui que je prfrais;
cependant le haut savoir de Vincent[124], ses habitudes rflchies,
ses conversations instructives, le plaisir qu'il avait  me prodiguer
ses conseils littraires, me le rendaient trs cher, et je cherchais,
sans cesse,  le lui prouver: Le got, me disait cet honnte jeune
homme, est,  la littrature, ce que la probit est aux moeurs, et
toujours chez lui le got fut insparable de la probit; dans ses
compositions, dans ses actes, l'un et l'autre furent galement et sans
cesse respects. Quant  Mathieu, qui tait peu communicatif, je
l'estimais beaucoup; mais je le frquentais peu. Il parat que son
corce froide reclait une me trs susceptible, et qu'il avait t
choqu soit de ma partialit pour ses collgues, soit d'actions ou de
paroles qui, contre mes intentions sans doute, l'avaient violemment
irrit contre moi. Malheureusement je l'ignorais; car non seulement je
me serais abstenu de la plus innocente raillerie  son gard, mais
encore je me serais appliqu  lui prouver le cas que je faisais de
lui; je ne l'appris qu'aprs sa mort, et par Chardin  qui, sous le
secret jur, il s'en tait ouvert sans entrer pourtant dans les
dtails, et en lui disant seulement qu'il saurait bien trouver une
occasion,  terre, de me provoquer sur mes plaisanteries
dsobligeantes, sur mes prtendus mpris, et qu'il s'en vengerait les
armes  la main.

[Note 124: Calixte-Jacques Vincent, n le 17 fvrier 1792 
Saint-Brieuc (Ctes-du-Nord), nomm chirurgien auxiliaire de 3e
classe, en mai 1808, et chirurgien entretenu, en fvrier 1810, donna
sa dmission en septembre 1817. C'est le seul des officiers de sant
de _la Belle-Poule_, sur lequel nous avons pu nous procurer quelques
renseignements.]

Voil pourtant o conduit une manire d'tre peu mesure; mais, aussi,
comme il est difficile, en ce monde, de se conduire avec convenance,
avec dignit, de rendre  chacun ce qui lui est d, et d'tre
gnralement aim et estim! C'est l'affaire la plus importante de la
vie, celle  laquelle on doit le plus d'attention, celle enfin par
laquelle on acquiert les plus grands des biens, je veux dire une bonne
rputation et l'estime universelle.

J'avais vu les Chinois dans leur ville,  Batavia; je voulus les
visiter  bord d'un de leurs btiments. Il y avait prcisment, alors,
sur la rade, une jonque ou somme, soi-disant fort belle, arme par de
soi-disant fort bons matelots, et arrivant directement du soi-disant
Cleste-Empire. Dans un lgant canot que faisaient voler, sur la
surface des eaux, dix-huit vigoureux rameurs, je m'y rendis avec un
interprte. Les officiers de la jonque jugrent ou crurent qu'il leur
arrivait un personnage de marque, et ils m'empchrent de monter 
bord. Ma premire pense fut qu'ils voulaient s'y tenir aussi
mystrieusement inconnus que dans leur pays; toutefois l'interprte
m'expliqua que l'on prenait quelques minutes pour prparer ma
rception, qui fut tourdissante; car,  peine parvenu sur le pont, je
fus entour d'une bande de musiciens hideux, qui soufflaient,  me
fendre la tte, dans les plus barbares instruments. Bientt je fus
conduit dans tous les endroits du btiment que je dsirais voir; mais
la sauvage musique ne me quittait pas. C'est un moyen plus poli que
leurs lois intrieures pour luder les investigations trangres; mais
il n'est gure moins efficace. Je partis donc assez promptement et
fort peu difi de l'tat de leurs connaissances nautiques.

Quelle est grande, pourtant, la force du frein impos  ce peuple, qui
a tant devanc les autres, et qui, depuis des sicles, rejette
respectueusement les innovations les plus utiles, celles mme qui,
dans le cas dont il s'agit, prserveraient du naufrage quantit de
leurs navires ou de leurs marins! Pendant quelque temps nous avions eu
 bord une douzaine de matelots provenant d'une jonque qui prit  la
mer, sous nos yeux, pendant que nous tions dans une scurit
parfaite; on devait croire qu'au milieu de nous ils auraient song 
s'instruire de nos usages maritimes. Loin de l ils nous regardaient
en piti; et,  part les prires, leur seule occupation avait t de
soigner leur toilette, celle surtout de leurs sourcils, que, devant de
petits miroirs, ils passaient des heures entires  contempler, raser,
dessiner, noircir, arquer, comme n'imaginerait certainement pas de le
faire, chez nous, la coquette la plus raffine. Mais laissons ces
malheureux avec leur teint cuivr, leur costume htroclite et leurs
charmants sourcils.

Je voulus voir aussi la campagne de l'le de Java, et je fis cette
excursion avec Delaporte, Puget, Larue, Marchant, Fonze et Chardin. Le
terme de notre promenade fut le joli village de Welter-Freder[125],
situ  cinq ou six kilomtres de Batavia. Nous fmes merveills du
luxe de vgtation qu'y entretiennent  un degr minent la chaleur et
les pluies alternatives de ce pays quatorial. Arrivs  l'htel
principal du village, nous y trouvmes socit nombreuse d'officiers
des autres navires de la division, et prcisment les plus mauvaises
ttes. Je n'ai jamais aim les parties o l'on fait assaut de bruit,
de cris, d'ardeur  boire et  manger, et d'extravagances dans les
chants, les paroles, le rire, les actes ou les discours. Trop souvent,
 l'le-de-France, il y avait de ces runions; je les vitais de mon
mieux; mais, ici, il n'y eut pas moyen de m'en tirer. Delaporte me fit
remarquer que nous tions en incandescente compagnie, et il me prdit
que la journe finirait mal.

[Note 125: Welter-Freder ou plutt Weltevreden (paix du monde) est
aujourd'hui le centre de la nouvelle ville de Batavia et l'un de ses
plus beaux quartiers.]

Nous dinmes tous ensemble: copieux fut le repas, abondantes les
libations, et la conversation bruyante. Il y avait deux billards dans
l'htel; pendant qu'on servait le caf, nous voulmes y jouer; mais ils
taient occups par des Hollandais. Attendre nous parut de trop mauvais
got; en consquence, Marchant s'empara des billes, et Chardin, montrant
la porte aux joueurs dpossds, leur dit avec un ton de politesse
exquise, mais fort ironique, qu'il y avait sans doute d'autres billards
dans le village. Ils sortirent, mais rentrrent avec du renfort et
redemandrent le billard avec non moins de politesse et d'ironie;
c'tait d'assez bonne guerre. Nous autres, Franais, non seulement nous
n'aimons pas les mystifications, mais nous avons la prtention d'tre
les matres partout, et peut-tre y russirions-nous, si nous savions
nous y prendre, tant nous avons de bonnes qualits pour y parvenir; mais
la force est un mauvais moyen, et notre impatience nous porte
ordinairement  y avoir recours. La bonne plaisanterie des Hollandais
fut donc reue assez brutalement, car nous les chassmes. Je voyais,
dans les yeux de Delaporte, que les choses l'inquitaient.

Je lui en parlai; il me rpondit: Contre fortune, bon coeur; nous
sommes trangers; nous sommes isols, et, si nous ne formons pas un
seul faisceau, nous sommes perdus.

Les Hollandais rentrrent encore, mais avec une garde de vingt hommes.
Soudain nous nous prcipitons sur cette garde avec cet lan que les
Italiens ont si bien caractris par le nom de _furia francese_; nous
la dsarmons avant qu'elle ait le temps de se reconnatre, et,  coups
de crosse, nous lui faisons tourner les talons. Pendant ce temps le
malheureux mot de: _Fuyards dit Convoi de Chine_! avait t lanc
contre nous, et il tait devenu le signal d'un pouvantable dsordre.
Assistants, voisins, propritaire de l'htel, domestiques, meubles,
glaces, queues, billards, lustres, tout fut battu, renvers, cass,
bris, mis en pices; la population du village se souleva; les Malais
de la contre, avec leurs belles jambes, leurs bras carrs, leur peau
rougetre, leurs corps nerveux, pensant  leurs femmes, se mirent de
garde  leurs portes, arms de leurs kryss empoisonns, la bouche
sanguinolente du btel qu'ils mchaient, et les yeux enflamms par
l'effet de leur enivrant opium. Pour nous, nous n'avions qu'un parti 
prendre: c'tait de nous serrer, et nous nous plames sous la
conduite de Delaporte, qui parvint, aprs bien des difficults,  nous
ramener  Batavia et, de l,  bord de nos btiments.

Il s'ensuivit ce qui arrive toujours en pareille circonstance; des
injures avaient t profres et rendues, des coups donns et reus,
des plaintes portes; des officiers furent svrement punis, et,
finalement, les dgts estims et pays au compte des insenss
fauteurs de la scne. En outre, plusieurs d'entre nous furent, par
suite, trs malades,  tel point qu'un enseigne de vaisseau de _la
Smillante_ resta pendant six mois en danger, expiant dans son lit la
part qu'il avait prise  ces coupables excs.

Nous partmes de Batavia. La saison des pluies avait produit, dans le
vaste bassin form par les les avoisinantes, un trop plein tellement
considrable que le dtroit de la Sonde nous prsenta l'aspect de
flots violemment mus, qui paraissaient se briser comme sur des
rcifs. Ils formaient, en outre, des courants si vifs que ni ancres,
ni voiles, ni gouvernail n'taient d'aucun effet. Les quipages,
croyant apercevoir des rochers tout autour de nous et frapps de
l'inutilit des manoeuvres, ne virent devant eux qu'une perte
invitable et manifestrent une terreur panique complte. Je causais,
en ce moment, avec Delaporte dans sa chambre; le bruit nous appelle
sur le pont o nous paraissons aussitt; le noble visage de mon ami
prend alors une expression sublime d'indignation; sa voix mle fait
rsonner le mot de Silence! et,  ce seul mot, sorti de sa bouche
sonore et soutenu de son oeil imposant, les clameurs se taisent, les
plaintes se dissipent, la confiance renat. Je fus stupfait d'une
telle influence; jamais je n'ai mieux compris la force de l'ascendant
moral que la nature a dparti  ceux sur le front desquels elle a
grav le sceau du commandement. _La Belle-Poule_ perdit des ancres,
cassa des cbles, fit des manoeuvres sans rsultat; mais, ds lors,
tout se passa sans dsordre. Par l'effet de ces courants qui
rappellent ceux qui existent, d'aprs une cause semblable, dans le
dtroit de Messine, et que les anciens avaient potiquement nomms les
gouffres de Charybde et de Scylla, nous tions promens et jets
d'cueils en cueils, de danger en danger. Notre frgate fut mme
porte sur une des les charmantes dont nous tions entours. Nos
vergues, nos voiles s'entrelacrent avec les branches de ses arbres
sculaires; mais le courant qui nous avait entrans sur cette le,
heureusement d'un abord trs escarp, formait autour d'elle une sorte
de bourrelet et de contre-courant, qui seul nous en loigna; et,
toujours en continuant  tourbillonner, la frgate parvint  gagner
des eaux plus tranquilles. Les autres btiments de la division s'en
tirrent  peu prs comme nous; toutefois _la Smillante_ fut sur le
point de rester sur un haut-fond, et courut de grands dangers.

 peine parvenu en pleine mer, l'amiral, dont le vaisseau avait besoin
de rparations, prit la route de l'le-de-France, avec _la
Smillante_ et _le Berceau_, et il donna ordre  _la Belle-Poule_ et 
_l'Atalante_ de croiser  l'entre du golfe de l'Inde, et d'aller
ensuite le rejoindre  l'le-de-France, en visitant, lors de leur
retour, les abords ou le voisinage des ctes occidentales de la
Nouvelle-Hollande.

Nous ne dcouvrmes qu'un navire dans cette longue croisire; mais il
tait fort grand; il avait pour 6 millions d'indigo  bord, et il fut
vendu, ensuite, pour cette somme aux neutres qui accouraient 
l'le-de-France pour s'y enrichir de l'achat de nos prises.

C'tait _l'Altha_, appartenant  un Anglais, nomm Lambert, prsent 
bord; la cargaison tait assure. M. Lambert,  l'ge de trente-six
ans, retournait dans sa patrie pour y jouir de son immense fortune, et
y recevoir le titre de Nabab, que l'usage y dcerne  ceux qui y
apportent de grands biens acquis dans l'Inde par leurs travaux.

Quelques coups de canon avaient suffi pour nous rendre matres de
_l'Altha_. Lors de la prcdente guerre, nos corsaires avaient fait,
dans l'Inde, des exploits prodigieux, mais qui avaient fait couler
beaucoup de sang et qui avaient inspir une vritable terreur. Sous
l'empire de cette terreur, Mme Lambert, qui voyageait avec son mari,
n'eut pas plutt vu flotter notre pavillon qu'elle se crut perdue, et
que, dans son dsespoir, elle affronta notre artillerie sur le pont.
Delaporte fut nomm commandant de cette prise.

Je l'accompagnai avec Desbordes pour l'amariner. Ce ne fut pas un
spectacle peu surprenant pour nous que d'y voir, vanouie, dans les
bras de son mari, une jeune femme de vingt ans d'une figure admirable.
Elle tait entoure de camristes au teint noir, mais aux cheveux
plats et aux traits extrmement fins, de femmes malaises, toutes
galement empresses, et elle avait  ses pieds deux petits grooms
Mahrattes, bien bronzs, qui veillaient ses premiers regards et
attendaient ses premiers ordres. Ils ne nous tuent donc pas,
dit-elle, quand elle reprit ses sens. Notre physionomie la rassura
plus encore que nos discours, et elle se livra  tout l'lan d'une
joie qui surpassait peut-tre la douleur qu'elle avait ressentie, et
qui rehaussa parfaitement l'clat de son beau visage. Cloptre, sur
le Cydnus, au milieu d'esclaves belles, obissantes, et de jeunes
marins vtus en foltres amours, sur un navire dont les cordages
taient de soie, les voiles de pourpre et les sculptures d'or, ne
parut certainement pas plus belle aux Romains, enchants, que Mme
Lambert  nos yeux blouis.

L'officier d'Administration comptable de _la Belle-Poule_ tait un
homme de la Marine de Louis XVI, que sa haute probit, sa capacit
reconnue, et peut-tre, plus que tout cela, le hasard, avaient
maintenu en place pendant les orages de la Rvolution. Il se nommait
Le Livre de Tito[126]; un de ses frres, lieutenant de vaisseau,
avait t le camarade de M. de Bonnefoux; mais l'migration le lui
avait ravi. g de soixante ans, fris, poudr, chauss de bas de soie
blancs, mme  bord, M. Le Livre supportait les fatigues de notre
campagne avec beaucoup de verdeur. Les habitudes aristocratiques de
cet inpuisable _laudator temporis acti_, son exquise politesse,
s'arrangeaient peu des manires de notre jeunesse, et il vivait assez
 l'cart. Cependant il avait, principalement, vu en moi ce
qu'autrefois on appelait un gentilhomme; quelques dfrences que je
n'ai jamais refuses aux personnes ges, le touchrent, et j'eus
toutes ses prdilections.

[Note 126: Le Livre de Tito (Paul), du port de Toulon,
commissaire de la Marine de 2e classe.]

Il avait une bibliothque choisie; elle fut  ma disposition; il
savait beaucoup, et je trouvai en lui un homme aussi communicatif,
aussi obligeant pour moi que l'avait t M. de La Capelire; il tait
dou d'un esprit trs observateur, et il me donnait les meilleurs
conseils.

Tantt le brave homme mettait un frein  ma volubilit; tantt il me
rptait, avec bont, ce qu'il avait entendu dire, ou bien il me
faisait part, lui-mme, de ce qu'il avait remarqu touchant ma manire
d'tre  bord, mon ton de commandement ou mes relations avec chacun;
quelquefois il m'expliquait ses vues, ses opinions sur la toilette
d'un homme aux diverses poques de sa vie, ou suivant son tat et sa
position, et il me faisait promettre de me raser tous les jours, ainsi
que d'avoir, moi-mme, le soin exclusif de mes effets ou vtements;
souvent il m'entretenait des gards qu'on doit aux gens en leur
parlant, leur crivant mme le plus simple des billets, et du ridicule
qu'il y avait  combler certaines personnes de prvenances et 
estropier l'orthographe de leurs noms, ou  crire de travers leurs
grades, adresses, titres ou qualits; il me recommandait surtout de
m'habituer  lire vivement toutes les critures,  comprendre toutes
les locutions, mme les plus vicieuses, et  y rpondre comme si
c'tait du franais le plus intelligible. En un mot, je ne finirais
pas si je disais tout ce que je devais  son affection, qui se
manifestait le plus frquemment aprs les djeuners, qu'il m'engageait
 faire dans sa chambre, en tte  tte avec lui.

Il avait un service  th charmant, une trs belle cannevette 
liqueurs, qu'il nettoyait, entretenait lui-mme; et il fallait voir
comme c'tait propre et brillant. Il possdait une profusion de
chocolat, de confitures, d'endaubages, de petits poissons marins, de
caf, de biscuits, de sucreries, de fruits glacs, etc. etc. Tout cela
tait d'une lgance, d'un soin, d'une coquetterie inimaginables, et
je me trouvais un heureux mortel, quand j'entrais dans ce sanctuaire
du got, de la dlicatesse, de l'amiti. Qui croirait, d'aprs cela,
que je la trahissais, cette amiti?

Rien n'tait pourtant plus vrai, et c'tait par le ridicule que
j'avais la faiblesse de la trahir! Je m'en voulais du fond du coeur;
je jurais cent fois de contenir cette intemprance de langue, cette
soif de plaisanter; mais l'occasion se prsentait-elle d'amadouer M.
Le Livre et de le mettre en scne? je rsistais trop rarement au
malin plaisir de l'exciter, de l'attirer sur la voie, d'abonder dans
son sens, de l'applaudir; et, bientt, il nous dbitait que se taire
 propos vaut mieux que bien parler; que c'est dans l'enfance que l'on
jette les fondements d'une bonne vieillesse; qu'il n'y a d'homme libre
que celui qui obit  la raison; que la personne qui reproche  un
autre les accidents de la fortune est comme le serviteur qui, battant
un habit, frappe sur le corps et non sur le vtement; que le flatteur
dit  la colre: venge-toi!  la passion: jouis!  la peur: fuyons! au
soupon: crois tout! et mille autres maximes de Plutarque ou de ses
auteurs favoris, que nous avions l'impertinence de lui faire rpter
comme un air  une serinette. En parlant de l'enfance, La Fontaine a
dit: Cet ge est sans piti! On peut dire, en gnral, de celui que
j'avais alors, qu'il est sans gards, sans mnagements, et qu'il
immole tout  ses plaisirs.

Comme commandant de _l'Altha_, Delaporte tait rest  bord; il avait
pens, quand je retournai sur la frgate, que les friandises de notre
agent comptable pourraient tre agrables  sa belle prisonnire, et
il me recommanda d'y intresser sa vieille galanterie. Mme Lambert
tait enceinte; aussi, tous les soirs, _la Belle-Poule_ qui avait un
four et faisait du pain, mettait-elle en panne, pour lui en envoyer du
frais. Notre docteur se servait de l'occasion du canot qui le lui
portait pour aller s'informer de sa sant, et je fis si bien qu'un
jour il fut charg, par M. Le Livre, de quelques fruits glacs 
l'adresse de l'intressante malade, qui les trouva exquis. Elle en fit
ses remerciements par un joli billet qui, tournant la tte  notre
antique chevalier, lui inspira des folies vraiment fort amusantes. Il
rpondit au billet, et, l'esprit plein de riantes penses, il fit
comme le Mtromane pour la Muse inconnue de Quimper-Corentin; il ne
rva plus qu'aux lettres et qu'aux cadeaux du lendemain. Mme Lambert
soutint la plaisanterie avec beaucoup de finesse; elle y mit les
gards que mritait M. Le Livre, et, quand elle le vit 
l'le-de-France, au lieu de nous offrir un spectacle que quelques-uns
de nous attendaient avec malice, celui d'accabler un galant homme par
d'ironiques quolibets, elle nous donna une vritable leon, en le
remerciant avec dignit, lui montrant une gracieuse reconnaissance, et
lui inspirant un sentiment vrai de respectueuse affection.

Nos mauvaises plaisanteries  part, nous traitions nos prisonniers
avec distinction, mesurant nos gards au sexe, au grade,  l'ge, 
l'ducation: tous taient l'objet de notre empressement  adoucir leur
situation. Ils taient, d'ailleurs, pour nous, l'occasion prcieuse de
nous initier aux difficults de la conversation anglaise, et nous en
profitions de notre mieux.

Mme Lambert resta quelque temps  l'le-de-France; elle y fit ses
couches, qu'elle avait prsum devoir faire au cap de Bonne-Esprance,
o _l'Altha_ devait relcher. Fille de Franaise et parlant notre
langue comme nous, elle se montra enchante d'avoir un enfant n dans
la patrie de ses aeux, et elle se rjouit de la perte de 50.000
francs seulement qu'prouvait son mari par la prise de son navire, qui
tait en grande partie assur, puisqu'elle en avait recueilli le
plaisir d'habiter quelques mois une aussi charmante colonie que
l'le-de-France; elle partit sur un btiment neutre des tats-Unis.

Au moment des derniers adieux, M. Lambert nous dit qu'il se
souviendrait toujours avec reconnaissance de nos bons procds, et, en
vritable Anglais, il ajouta qu'il avait le plus grand dsir de nous
voir tous prisonniers en Angleterre, pour nous prouver cette
reconnaissance. Delaporte,  qui il s'adressait le plus directement,
ne voulut pas relever l'inconvenance d'un pareil langage, et il se
borna  lui dire qu'il esprait, lui, que la paix nous fournirait une
occasion plus agrable de nous revoir; mais le rude insulaire lui
rpondit: Non, point le paix, avec M. Bonaparte; guerre  mort  M.
Bonaparte; jamais le paix avec lui! Cette boutade nous drida, et sa
douce femme mit fin  tout en s'empressant de lui dire, dans son
baragouin qu'elle imitait parfaitement: Si, mon ami, le paix avec M.
Bonaparte, le paix honorable pour tous, et nous nous reverrons avec
plaisir.

_L'Altha_ tait rentre  l'le-de-France avec nous; et, encore, nous
avions fait nos calculs trop  l'avance. Pour ma part, comme enseigne
de vaisseau, il me revenait, sur le produit de cette prise, une
vingtaine de mille francs; mais nous avions de nouveau compt sans
notre hte; il fallut donc compter deux fois et,  la seconde, il y
eut une forte rduction. Ce btiment ayant t captur dans une
mission particulire, pendant que la division ne courait aucun risque
au mouillage, toutes les lois l'excluaient du partage; mais, dans ces
temps de rpublique et de despotisme, les lois n'taient qu'un vain
mot pour les gouvernants ou pour les chefs suprieurs; et M. Linois
fit facilement dcider que tous les btiments partageraient avec nous.
Nous esprions que M. Bruillac soutiendrait nos intrts. Hlas! M.
Linois ordonna que la part alloue au grade de M. Bruillac serait
augmente; d'un autre ct, M. Decaen,  qui nous aurions pu en
appeler, avait besoin, peut-tre, du consentement de l'amiral,
relativement  un emprunt que, pour les besoins de la colonie, il
voulait faire sur notre grasse proie, et tout se termina au trs grand
avantage de nos chefs, et directement  nos dpens. Quel scandale! et
comme il est heureux que nous ne vivions plus sous un rgime aussi
inique! Dans ces spoliations, rendons toutefois justice aux sentiments
des officiers, qui oublirent leurs intrts lss; ils s'occuprent
d'affaiblir l'effet de ces abus de pouvoir sur l'esprit des matelots,
et ils dplorrent moins la perte de quelques cus que la
dconsidration dont se frappaient, eux-mmes, leurs gostes chefs.
Pour en finir sur ce sujet, je dirai tout de suite ici, qu' la fin de
notre campagne, qui dura plus de trois ans, et pendant le reste de
laquelle nous fmes encore quelques belles prises, je n'eus 
recevoir, dcompte fait, tant pour les prises que pour la solde et le
traitement de table arrirs, qu'une somme d'environ 10.000 francs,
qui n'tait certainement pas le cinquime de ce qui me revenait, et
sur laquelle, moiti,  peu prs, tait pour ladite solde et le dit
traitement de table arrirs.

Au mois d'aot 1804, _le Berceau_ fut expdi pour la France. J'tais,
 notre bord, l'officier charg de diriger l'instruction des
aspirants. Je m'tais adonn de tout coeur  ce soin, d'autant que mon
frre en recueillait le fruit. Je l'avais mis  mme de subir son
examen d'aspirant de 1re classe, et je fis des dmarches pour obtenir
qu'il partt sur _le Berceau_, afin d'aller en France se prsenter
devant les examinateurs; mais j'avais parl un peu haut dans l'affaire
de _l'Altha_, et je ne pus voir que ce motif pour un refus d'autant
plus rigoureux qu'il retombait, avec injustice, sur un jeune homme
laborieux, dont on retardait arbitrairement, ainsi, l'avancement si
bien mrit sous tous les rapports. Ce fut un de mes premiers chagrins
au service, et il fut bien vif. Mon pauvre frre resta donc sur _la
Belle-Poule_, qui se radouba; et le reste de la division mit  la
voile, en nous donnant,  poque fixe, rendez-vous dans le sud-est de
Ceylan.




CHAPITRE VII

     SOMMAIRE: La division met  la voile.--L'amiral donne rendez-vous
      _la Belle-Poule_ dans le sud-est de Ceylan.--Rencontre, sur la
     cte de Malabar, d'un navire de construction anglaise mont par
     des Arabes.--Odalisques et cachemires de l'Inde.--Chasse appuye
     par la frgate  la corvette anglaise _le Victor_.--mouvante
     lutte de vitesse.--La corvette nous chappe.--_La Belle-Poule_
     prend connaissance de Ceylan.--Trente jours employs  louvoyer
     au sud-est de l'le.--Une montre marine qui se drange.--Graves
     consquences de l'accident.--La division passe sans nous
     voir.--La batterie de _la Belle-Poule_, les jours de beau
     temps.--Puget et moi.--Observations astronomiques.--Cercles et
     sextants.--Sur la cte de Coromandel.--Prise du btiment de
     commerce anglais, _la Perle_.--M. Bruillac m'en offre le
     commandement.--Je refuse.--Retour vers l'le-de-France.--Le
     blocus de l'le.--La frgate se dirige vers le Grand-Port ou port
     du sud-est.--Plan du commandant Bruillac.--La distance de
     Rodrigue  l'le-de-France.--Le service que nous rend la
     lune.--Les frgates anglaises.--Le Grand-Port.--Arrive de la
     division deux jours aprs nous.--_L'Upton-Castle_, _la
     Princesse-Charlotte_, _le Barnab_, _le Hope_.--Combat, prs de
     Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le
     Centurion_.--_L'Atalante_ se couvre de gloire.--_Le Centurion_ se
     laisse aller  la cte.--Impossibilit de l'amariner  cause de
     la barre.--Importance stratgique de l'le-de-France.--Les
     Anglais lvent le blocus.--La division appareille pour se rendre
     au port nord-ouest.--Curieuse histoire du _Marengo_.--La roche
     encastre dans son bordage.--Le Trou Fanfaron.--_Le Marengo_
     reste  l'le-de-France.--_La Psych_ va croiser.--L'amiral
     expdie _la Smillante_ aux Philippines pour annoncer la
     dclaration de guerre faite par l'Angleterre 
     l'Espagne.--Nouvelles de France.--Proclamation de
     l'Empire.--Projet de descente en Angleterre.--Le chef-lieu de la
     prfecture maritime du 1er arrondissement est transport 
     Boulogne.--M. de Bonnefoux est nomm prfet maritime du 1er
     arrondissement et charg de construire, d'armer et d'quiper la
     flottille.--Il assiste  la premire distribution des croix de la
     Lgion d'honneur et reoit, lui-mme, des mains de l'empereur,
     celle d'officier.--Une lettre de lui.--_La Belle-Poule_ et
     _l'Atalante_ quittent l'le-de-France au commencement de
     1805.--M. Bruillac, commandant en chef.--Croisire de
     soixante-quinze jours.--Calmes presque continus.--Rencontre, prs
     de Colombo, de trois beaux btiments, que nous chassons et
     approchons  trois ou quatre portes de canon.--M. Bruillac les
     prend pour des vaisseaux de guerre.--Il m'envoie dans la
     grand'hune pour les observer.--Je descends en exprimant la
     conviction que ce sont des vaisseaux de la Compagnie des
     Indes.--Le commandant cesse cependant les poursuites.--Nouvelles
     apportes plus tard par les journaux de l'Inde.--Le golfe de
     l'Inde.--Notre prsence est signale par des barques de
     cabotage.--L'une d'elles, que nous capturons, nous apprend le
     combat de _la Psych_ et de la frgate anglaise de premier rang,
     _le San-Fiorenzo_.--Rcit du combat.--Valeur du commandant
     Bergeret, de ses officiers et de ses matelots.--Sa prsence
     d'esprit.--Capitulation honorable.--Tous les officiers tus, sauf
     Bergeret et Hugon.--_La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittent les
     ctes du Bengale, et visitent celles du Pgu, du Tonkin, de la
     Cochinchine.--Capture de _la Fortune_ et de _l'Hrone_.--Un
     aspirant de _la Belle-Poule_, Rozier, est appel au commandement
     de _l'Hrone_.--On lui donne pour second Lozach, autre aspirant
     de notre bord.--Belle conduite de Rozier et de Lozach.--Rencontre
     par _l'Hrone_ d'un vaisseau anglais de 74 canons entre Achem et
     les les Andaman.--Rozier accueilli avec enthousiasme 
     l'le-de-France.--Paroles que lui adresse Vincent.--Retour de _la
     Belle-Poule_ et de _l'Atalante_  l'le-de-France.--Observations
     astronomiques faites par Puget et par moi devant Rodrigue.--Elles
     confirment nos doutes sur la situation exacte de cette le.--Sur
     notre rapport, un hydrographe est envoy  Rodrigue par la
     colonie.--Les rsultats qu'il obtient sont conformes aux
     ntres.--Quarante-cinq navires de commerce ennemis capturs par
     nos corsaires, malgr les treize vaisseaux de ligne, les quinze
     frgates et les corvettes qu'entretenaient les Anglais dans
     l'Inde.--Sjour prolong  l'le-de-France.--Les colons.--M. de
     Bruix, les Pamplemousses, le Jardin Botanique.--MM. Cr, pre et
     fils.--Paul et Virginie.--La crevasse de Bernardin de
     Saint-Pierre.--Bruits de msintelligence entre le gnral Decaen
     et l'amiral Linois.--Projets attribus  l'amiral.--_La
     Smillante_ bloque  Manille.--_L'Atalante_ reste au port
     nord-ouest pour quelques rparations.--Le cap de Bonne-Esprance
     lui est assign comme lieu de rendez-vous.--Les bavardages de la
     colonie sur l'affaire des trois navires de Colombo.--M. Bruillac
     me met aux arrts.--Il vient me faire des reproches dans ma
     chambre.


Avant de prendre connaissance de Ceylan, _la Belle Poule_ fit deux
rencontres prs de la cte de Malabar. La premire tait un navire de
construction anglaise, que je fus charg d'aller visiter. Il tait
mont par des Arabes qui avaient une cargaison belle, opulente, mais
point embarrassante; savoir: vingt odalisques de Georgie ou de
Circassie pour l'iman de Mascate, et six grandes malles remplies de
magnifiques cachemires. Je fus bloui,  la vue de tant de richesses,
de tant de beauts; je ne pus, cependant, juger de ces femmes, tant
vantes, que par l'lvation de leur taille, l'aisance de leurs
mouvements, ou la noblesse de leur port, car elles se tinrent
constamment voiles; mais mon imagination y suppla. Les papiers du
navire taient parfaitement en rgle; rien n'indiquait qu'il ft arm
au compte des Anglais, et nous le laissmes passer.

L'autre rencontre fut une corvette ennemie que nous abusmes longtemps
par des signaux feints ou embarrasss; elle ne dcouvrit la ruse qu'
deux portes de canon. Cessant alors de se laisser approcher, elle
prit retraite devant nous. La chasse que nous lui appuymes fut
vigoureuse; mais, malheureusement, le temps tait  grains, et,
pendant ces grains, nous ne pouvions pas porter autant de voiles que
ce btiment,  cause de notre grande vergue, casse rcemment, et qui,
quoique rpare, nous obligeait  des mnagements. J'ai vu des joutes,
des luttes, des courses d'hommes ou de chevaux, des dfis entre
btiments, voitures lgres ou canots, mais jamais rien d'aussi
intressant que la chasse dont je parle en ce moment. La corvette
avait tout dehors: pendant les grains, elle ne rentrait pas un pouce
de toile; dans les claircies, on la voyait comme enveloppe par
d'normes lames, qui semblaient,  chaque instant, prtes 
l'engloutir; le vent la couchait  faire frmir, et elle jetait 
l'eau, des mts, des vergues de rechange, des futailles, des madriers,
des embarcations, des cages  poules et autres objets dont elle
s'allgeait. La frgate gouvernait droit dessus avec la mme vigilance
qu'un chien couchant qui suit la trace; elle rayonnait d'esprance
quand, aprs une bourrasque, elle pouvait tablir sa grande voile;
elle frmissait au retour du grain, quand il la fallait recarguer. Nos
regards se partageaient entre notre ennemi pouvant et la flexion de
la grand'vergue, que nous ne nous dcidions  soulager de sa voile
qu' la dernire extrmit; et, passant majestueusement  travers des
dbris flottants jets par la corvette pour acclrer son sillage,
tantt nous nous en approchions avec enthousiasme, tantt nous la
voyions, avec douleur, se drober  nos efforts. La nuit qui survint
acheva de la dgager. Nous avons su plus tard que c'tait la corvette
anglaise _le Victor_, la mme qui fut prise, assez longtemps aprs, 
Manille, par le commandant Motard, de _la Smillante_. Elle fut
ensuite commande par mon ami Hugon, qui ramena dessus M. Bergeret, de
l'le-de-France en Europe.

Nous prmes connaissance de Ceylan, et nous nous tablmes au
rendez-vous assign. Nous y passmes trente jours, ainsi que le
prescrivaient nos instructions; mais nous ne vmes ni division, ni un
seul navire tranger, neutre ou ennemi. Notre commandant avait une
montre marine, en laquelle il avait la plus grande confiance. Puget en
tait charg; il s'y entendait parfaitement. Toutefois la montre se
drangea; c'est un inconvnient de ces instruments, rare  la vrit,
mais  peu prs irrmdiable en pleine mer. De mon ct j'tais charg
de la route par l'estime ainsi que des observations astronomiques avec
le cercle de rflexion et j'entretins Puget de mes doutes sur la
montre. Il les avait lui-mme. Cependant il ne voulut point les
communiquer au commandant avant d'avoir  prsenter une masse
concluante d'observations pour lesquelles il se joignit  moi. Quand
nous fmes bien certains que la longitude donne par la montre tait
dfectueuse, nous fmes notre rapport. Il tait dtaill, clair,
irrfutable; mais ce que nous avions prvu arriva: M. Bruillac ne
voulut pas en entendre parler; il continua  dduire sa position de sa
montre; il finit par se trouver  85 lieues de Ceylan, au lieu d'en
tre  25, et il lui fallut, pour reprendre connaissance de cette le,
quatre jours au lieu d'un sur lequel il comptait. La division avait
pass; elle nous avait cherchs; des btiments ennemis que nous
aurions pu capturer s'taient, sans doute, prsents pour prendre
connaissance du cap Comorin; et nous n'avions rien vu; nous tions
rests dans une profonde solitude.

Nos matelots, nos timoniers, ayant, sans cesse, sous les yeux, des
officiers aussi laborieux que nous, n'avaient cru, pour la plupart,
mieux faire que de suivre notre exemple. On peut dire, en effet, de
l'esprit de l'homme: _Sequitur facilius quam ducitur_. Ils
s'approchaient de nous quand nous observions; ils notaient les
lments de nos calculs; ils nous demandaient, ou aux plus instruits
d'entre eux, des conseils, des renseignements; ils imitaient notre
assiduit. C'tait vraiment un coup d'oeil bien satisfaisant, quand le
temps tait beau, et que les exercices de manoeuvres, d'artillerie,
d'abordage, ou autres, taient finis, que de voir la batterie de la
frgate remplie de tables, sur lesquelles s'inclinaient tant de ttes
mditatives, se dlassant noblement des fatigues du corps par le
travail, qui est un des plus doux plaisirs de l'intelligence.

Avec de tels hommes, l'histoire de la montre n'avait pu passer
inaperue; mais ils savaient que leur commandant avait de trs bonnes
qualits comme marin, comme homme d'excution, comme homme de courage;
aussi, grce surtout un peu  la direction de leurs facults vers les
objets qui concentraient, depuis quelque temps, les penses de Puget
et les miennes, n'y songrent-ils bientt plus. Les recherches
auxquelles mon camarade et moi nous nous adonnmes  cette occasion,
tournrent fort  notre avantage.

Jamais observations de tous genres ne furent plus multiplies, calculs
plus soigns, solutions plus concordantes. Nous jouions, nous
badinions, en quelque sorte avec nos cercles, avec nos sextants; les
positions les plus gnantes pour nous en servir de jour, de nuit, par
les plus grosses mers, n'taient plus rien pour nous; nous en tions
venus au point de calculer comme on parle, comme on crit, et nous
n'obtenions plus que des rsultats d'une exactitude dont jamais encore
on n'avait ou parler. Mais nous tions  la meilleure des coles,
celle d'une navigation incessante, et au milieu de dangers de toute
espce. Aprs avoir pris connaissance de Ceylan, nous poussmes une
reconnaissance vers la cte de Coromandel. L, sous Sadras[127], nous
nous emparmes de _la Perle_, btiment de commerce anglais dont M.
Bruillac m'offrit le commandement; je ne trouvais rien de plus
instructif, de plus favorable  mon avancement que ma position sur la
frgate, et je le remerciai. Loin d'insister, il me dit qu'il avait
cru devoir, par esprit d'quit, me faire cette proposition, mais
qu'il voyait avec satisfaction qu'elle ne m'avait pas convenu.

[Note 127: Sadras, village  66 kilomtres sud-sud-ouest de
Madras.]

Nous revnmes vers l'le-de-France. D'aprs quelques indiscrtions des
Anglais prisonniers de _la Perle_, nous emes lieu de penser que l'le
tait bloque. Le commandant prsuma avec beaucoup de justesse, comme
la suite effectivement le confirma, que le gros des forces anglaises
du blocus se tenait devant le port nord-ouest, qui est le plus
frquent, et que deux seules frgates devaient tre devant le
Grand-Port ou port sud-est, qui est sur un point de l'le oppos au
premier.

Rodrigue, le situe  environ cent lieues dans l'est de
l'le-de-France, nous servit  nous guider pour notre attrage au
Grand-Port, devant l'entre duquel le commandant avait pris la louable
rsolution de se trouver, au point du jour,  trs petite distance,
pour tre entre la terre et les frgates qui devaient croiser en cette
partie. J'avais toujours cru remarquer, prcdemment, qu'il y avait
plus de distance entre Rodrigue et l'le-de-France que les gographes
n'en avaient mesur; si cela tait vrai, notre attrage tait manqu!
J'tais de quart et travaill par cette ide, quand je vis la lune se
coucher; le ciel tait si pur qu'aucune partie ne m'en fut
intercepte; elle atteignit l'horizon de la mer, descendit peu  peu
et disparut. Le commandant vint prcisment alors sur le pont et me
dit que nous avions  peu prs parcouru la distance entre les deux
les; qu'il venait d'estimer le chemin fait, et que, bientt, nous
mettrions en panne pour nous arrter. Je lui demandai dans quelle
direction il supposait la terre: il me montra le ct du crpuscule de
la lune. Je lui parlai alors de mes doutes sur la distance tablie
entre les deux les; j'ajoutai que la manire dont la lune s'tait
couche prouvait que l'le-de-France tait encore loin, puisque ses
hauteurs n'avaient pas cach l'astre  ses derniers moments; je
parvins enfin, peut-tre par le souvenir de Ceylan qu'il se rappela
sans doute, involontairement,  obtenir qu'il ft encore quelques
lieues, et il fit bien; en effet, au point du jour, nous tions en
dedans des frgates anglaises au lieu d'en tre en dehors. Les postes
de l'le taient couverts de pavillons pour indiquer le blocus et
mettre les navires sur leurs gardes; les frgates anglaises essayrent
de nous atteindre; elles tirrent du canon, firent des signaux; les
mouches de la croisire volrent vers le gros de leurs forces, qui
s'branla; mais nous tions dj dans le port, et en sret.

Le surlendemain, la division arriva avec _l'Upton-Castle_, _la
Princesse-Charlotte_, _le Barnab_, _le Hope_, riches prises qu'elle
avait faites; instruite, comme nous, par ses prisonniers, elle avait
galement pris le parti d'entrer au Grand-Port, dont les frgates du
blocus lui laissrent respectueusement le passage libre. Prs de
Vizagapatam[128], elle avait attaqu et fait amener le vaisseau de
guerre anglais _le Centurion_; _l'Atalante_ se couvrit de gloire dans
cette affaire[129]; mais ce vaisseau se laissa aller  la cte. La
barre ou le ressac de la mer devant les plages sablonneuses de ces
parages empcha qu'on ne l'amarint, et il fut perdu pour nous.

[Note 128: La cit de Visakha, le Mars hindou, sur la cte des
Circar.]

[Note 129: Dans sa _Note sur la Fixation de l'effectif naval en
France_, note insre dans les _Nouvelles Annales de la Marine et des
colonies_, M. de Bonnefoux dit  propos de ce combat: Nous nous
garderons bien de passer sous silence que les honneurs de cette
journe furent pour le capitaine Gaudin-Beauchne, de la frgate
_l'Atalante_, qui tirant moins d'eau que _le Marengo_, s'approcha
beaucoup plus prs du _Centurion_ et dont le feu fut si foudroyant et
les manoeuvres si hardies que l'amiral Linois, son tat-major, son
quipage, mus par un sentiment lectrique, le salurent par une
acclamation trois fois rpte de: Vive Beauchne.]

Ce fut un plaisir inexprimable de nous revoir, et nous fraternismes
dans ce Grand-Port,  jamais clbre par les rudes combats qu'y ont
soutenu, aprs nous, les vaillants capitaines Bouvet, Hamelin,
Duperr; car l'Angleterre vit bientt, par le rsultat de nos
oprations, combien l'le-de-France lui tait prjudiciable; elle ne
recula devant aucun sacrifice, et elle fit, par la suite, la conqute
de ce boulevard si important, si facile pourtant  dfendre, mais que
l'empereur ngligea, et o il n'envoya, comme il l'avait fait pour
l'gypte, que des secours insignifiants. La paix vint aprs; mais elle
nous fut impose aprs les dsastres de nos armes; les Anglais se
gardrent bien de se dsaisir de l'le-de-France (qu'ils appellent le
Maurice), ainsi que du cap de Bonne-Esprance, dont ils s'emparrent
avant d'attaquer l'le-de-France; ainsi ils sont encore les matres de
ces deux points menaants qui, seuls, troublaient la tranquille
possession de leurs vastes tablissements dans l'Inde.

Les forces navales du blocus anglais ayant eu l'amertume de voir
entrer  l'le-de-France notre division tout entire, ainsi que nos
prises, n'eurent d'autre parti  prendre que celui de se retirer.
Aussitt nous appareillmes nous-mmes pour nous rendre au port
nord-ouest. En entrant au Grand-Port, _le Marengo_ avait touch sur
une roche jusqu'alors inconnue; comme les pompes n'eurent que trs peu
d'eau  extraire, on crut d'abord que ce n'tait qu'un simple choc;
toutefois le vaisseau ne pouvait reprendre la grande mer sans une
visite formelle. Ds notre arrive au port nord-ouest, on le conduisit
donc dans le Trou-Fanfaron, o se font les radoubs, et l'on s'occupait
de le dsarmer, lorsque tout  coup il coula au fond; la roche qu'il
avait touche s'tait crte; elle s'tait loge dans ses flancs; par
un miraculeux hasard, elle s'y tait conserve pendant notre trajet du
Grand-Port au port nord-ouest; enfin elle ne s'en tait dtache que
dans le Trou-Fanfaron, o il n'y avait gure plus d'eau que le
vaisseau n'en exigeait pour flotter, quelques heures plus tt, et, en
un clin d'oeil, il s'ensevelissait en mer pour jamais! Il fallut le
relever, le rparer; or, ces oprations demandant beaucoup de temps,
_le Marengo_ resta seul  l'le-de-France; _la Psych_ alla croiser;
_la Belle-Poule_ et _l'Atalante_ se disposrent  la suivre, et _la
Smillante_ fut expdie pour les les Philippines, afin d'informer
les Espagnols que, sans aucune dmarche pralable, les Anglais, qui
taient en pleine paix avec eux, avaient jug convenable de leur
dclarer la guerre, en capturant quatre de leurs frgates richement
charges qui faisaient route pour Cadix!

Nous avions, en effet, trouv  l'le-de-France des journaux venus de
la mtropole, des dpches ministrielles, des nouvelles de nos
familles: Bonaparte, consul tait devenu Napolon, empereur. Une
descente en Angleterre tait projete; Boulogne tait choisi pour port
central d'une flottille; le chef-lieu de la prfecture maritime du 1er
arrondissement y avait t transfr; M. de Bonnefoux en avait t
nomm prfet; il tait charg de faire construire, armer, quiper,
cette immense flottille, et il avait assist  la grande crmonie de
la distribution des premires croix de la lgion d'honneur, o
Napolon l'avait personnellement dcor de celle d'officier. Il me
l'crivit lui-mme; et, me donnant de bonnes nouvelles de toute la
famille, il m'assura qu'il saisirait l'occasion de son premier voyage
 Paris pour parler  son ancien camarade Decrs, alors ministre de la
Marine[130], de mon avancement et de celui de mon frre. Ma
belle-mre[131], fort jeune alors, habitait Boulogne  cette poque;
et elle se rappelle, avec complaisance, que l'empereur, y rencontrant
ses deux filles, qui taient de fort jolies enfants, s'en approcha
affectueusement et les embrassa toutes les deux. La grandeur a ce
privilge qu'aucun de ses actes n'est indiffrent, et que leur
souvenir, surtout quand il flatte, est religieusement conserv.

[Note 130: Jusqu'en 1796, la carrire de Denis de Crs, n 
Chteau-Villain (aujourd'hui dpartement de la Haute-Marne), le 18
juin 1762, s'tait confondue avec celle de son camarade Casimir de
Bonnefoux. Ils avaient t promus aux mmes grades, la mme anne.
Aspirant-garde de la Marine en 1779, garde de la Marine en 1780,
enseigne de vaisseau en 1782, de Crs tait lieutenant de vaisseau
depuis 1786, au moment o la Rvolution clata; il fut, comme Casimir
de Bonnefoux, nomm capitaine de vaisseau en 1793, chef de division en
1796.  partir de ce moment, au contraire, leurs destines
divergrent. Contre-amiral en 1798, de Crs se voyait lev, le 3
octobre 1801, au ministre de la Marine, qu'il devait diriger pendant
treize ans. Plus tard l'empereur le nomma vice-amiral et le cra duc
de l'Empire. Ce n'est pas ici, le lieu de juger le rle de de Crs
comme ministre de la Marine. On verra du reste, dans la _Biographie_
de Casimir de Bonnefoux,  la fin de ce volume, le rcit d'un
entretien entre le prfet maritime de Boulogne et le ministre de la
Marine, dans lequel ce dernier ne joue pas le beau rle.]

[Note 131: Mme La Blancherie.]

_La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittrent le port au commencement de
1805. D'aprs la hirarchie militaire, notre commandant avait autorit
sur M. Beauchne. Notre croisire fut de soixante-quinze jours; ils
nous parurent bien longs,  cause de calmes presque continus, trs
monotones, et qui nous empchrent de faire beaucoup de rencontres. La
premire, cependant, sur notre route vers le golfe du Bengale, qui
tait notre destination principale, eut lieu prs de Colombo, et elle
aurait suffi pour nous ddommager de nos peines, si M. Bruillac avait
cru devoir attaquer.

Il s'agissait de trois beaux btiments, que nous chassmes et
approchmes  trois ou quatre portes de canon. Le commandant, qui, en
pareil cas, se trompait rarement dans ses jugements, les prit pour des
btiments de guerre. Se croyant sr de son fait, et voulant paratre
suivre l'opinion de tous en cessant de les poursuivre, il m'ordonna de
monter dans la grand'hune et de bien observer ces navires, avec sa
longue-vue, qui tait excellente. Quelle ne ft pas sa surprise,
lorsqu'aprs tre descendu sur le pont, je lui dis, lui affirmai que
c'taient des vaisseaux de la Compagnie. Il me questionna
minutieusement, et il en rsulta que ce que j'avais vu, jug, compar,
analys, tmoignait de ma conviction. M. Bruillac, fch d'avoir
lui-mme provoqu, sur le pont, ces explications que d'ailleurs je
faisais avec un ton respectueux, se contenta de rpondre que, lorsque
des btiments de guerre marchaient moins bien que des btiments
ennemis qu'ils voulaient attirer  eux, ils savaient fort bien se
dguiser, se transformer, employer la ruse, comme nous l'avions fait
pour _le Victor_, et qu'il ne voulait pas tre si grossirement dup.
Je n'avais rien  rpondre  cet argument, qui n'tait plus de ma
comptence; il leva la chasse; mais il fut avr depuis, par les
journaux de l'Inde, que c'taient bien trois riches vaisseaux de la
Compagnie. Il est juste d'ajouter que je n'nonais ici que mon
opinion individuelle et que rien n'est plus sujet  erreur que les
jugements en pareille matire.

Sur les bords du Gange ou plutt de l'Hougli sont bties les deux
villes opulentes de Calcutta et de Chandernagor[132]; celle-ci a t
restitue  la France; mais alors elle tait sous la domination
anglaise. Croiser  l'embouchure tait donc menacer l'arrivage ou le
dbouch d'un commerce maritime trs tendu; mais il fallait ne pas
tre vu: or, d'un ct, les trois navires de Colombo donnant l'veil
sur la cte, aucun btiment anglais ne s'aventura pour le golfe du
Bengale; et, de l'autre, nous fmes dcouverts par des barques du
cabotage. Quelques-unes d'entre elles furent,  la vrit, jointes par
nous ou par nos embarcations, et coules ou brles aprs que les
marins en furent retirs; mais nous ne pmes toutes les aller chercher
sur les hauts fonds, o elles se rfugiaient, de sorte que notre
prsence fut signale dans ces parages; embargo fut donc mis sur tous
les navires de commerce, et nous avismes en vain.

[Note 132: Au commencement du sicle, Chandernagor tait trs
prospre.]

Nous n'avions pas eu connaissance de _la Psych_, que nous pensions
trouver dans le golfe de Bengale. Nous hsitions mme,  cause d'elle,
 nous en loigner, lorsqu'une dernire barque, saisie par nous, nous
apprit que la frgate anglaise _le San-Fiorenzo_, du premier rang,
avait rcemment rencontr _la Psych_, dont l'paisseur, l'artillerie,
le calibre des pices, l'quipage, quivalaient  peine  la moiti de
l'paisseur, de l'artillerie, du calibre des pices, de l'quipage du
_San-Fiorenzo_. Il y avait eu, entre ces btiments, une action
mmorable o Bergeret, ses officiers, ses matelots, avaient montr une
valeur surhumaine. Rduit  la dernire extrmit, Bergeret ne
voulait,  aucun prix, amener son pavillon. _Le San-Fiorenzo_ tait
dans un tat dplorable. Il y eut, alors, un moment de silence de la
plus imposante solennit, comme les potes des temps reculs en
rapportent des exemples, lorsque les illustres chefs des armes de ces
sicles hroques voulaient haranguer leurs soldats. Une capitulation
fut propose pendant ce temps d'arrt, et tel tait l'tat de
dlabrement de la frgate anglaise que les termes en furent aussitt
accepts. Bergeret obtint donc, par sa prsence d'esprit, aussi rare
que son courage, qu'aucun des siens ne serait prisonnier, que tous
seraient renvoys  l'le-de-France, aux frais des Anglais; qu'ils
conserveraient armes, bagages, effets particuliers, et qu' ces
conditions seules _la Psych_ cesserait de se battre, c'est--dire
renoncerait  se faire couler. Admirable combat, qui est un titre
imprissable de gloire pour tous ceux qui y ont particip et o le
vaincu mrita la palme cent fois plus que le vainqueur[133]!

[Note 133: Voyez le rcit de ce combat dans Frdric Chassriau,
_Notice sur le vice-amiral Bergeret_, Paris, 1858.]

Pendant quelques minutes, nous avait-on dit, Bergeret tait rest
seul sur son pont, tant il y avait eu de tus et de blesss, et
l'tat-major entier avait succomb. J'avais besoin de rvoquer en
doute la mort de mon ami Hugon; car de trop belles esprances auraient
t dtruites; mes affections auraient t trop froisses. Je me
refusai donc  admettre la dernire partie du rcit; la suite me
prouva que mes pressentiments ne m'avaient pas tromp; Bergeret et lui
taient les seuls officiers qui eussent survcu.

Cette affaire s'tait pourtant passe  une vingtaine de lieues de
nous; bien plus, en rapprochant ou comparant les jours, les dates, les
positions, nous nous convainqumes que lorsque _le San-Fiorenzo_ et
_la Psych_ firent route pour le Gange o elles rentrrent, elles
durent passer, pendant la nuit,  une trs petite distance de nous.
Quel bonheur, si c'et t de jour! Quelle capture nous aurions
effectue! de quel prix inestimable n'eussent pas t de si glorieux
dbris! Quel doux moment, enfin, que celui o, sur son pont vainqueur,
le brave Bruillac, embrassant le brave Bergeret, lui aurait remis _le
San-Fiorenzo_ et _la Psych_, l'un tmoin manifeste, l'autre thtre
brillant de sa mle intrpidit!

Nous nous loignmes des ctes alors dsertes du Bengale pour aller
visiter celles du Pgu[134]. Nous y capturmes _la Fortune_ et
_l'Hrone_. Celle-ci fut donne, en commandement,  l'un de nos
aspirants, nomm Rozier[135]; son second tait Lozach[136], autre
aspirant de notre bord. Ils eurent une occasion de se distinguer dans
cette mission; ils la saisirent de la manire la plus signale. Entre
Achem[137] et les les Andaman[138], au point du jour, _l'Hrone_ se
trouva  petite porte d'un vaisseau de 74, anglais, qui tira, en
l'air, un coup de canon  boulet, lequel signifiait ddaigneusement:
Je ne veux pas vous faire de mal; mais approchez-vous de moi pour que
je vous amarine  mon aise. Rozier laissa arriver sur le vaisseau; il
poussa mme l'attention jusqu' vouloir passer sous le vent  lui,
afin de lui faciliter l'envoi de ses embarcations; mais, en silence,
il avait dispos son monde pour forcer de voiles, et,  l'instant o
il se trouva dans la direction de l'avant du btiment, il mit tout ce
qu'il avait de voiles dehors et dtala dans cette direction. Aussitt
son quipage se porta  la cargaison et en jeta  la mer autant qu'il
le put pour donner plus de marche  _l'Hrone_, en l'allgeant.

[Note 134: Pgu, grand pays du nord-ouest de l'Indo-Chine, sur le
golfe du Bengale et le golfe de Martaban.]

[Note 135:  mon trs vif regret, je n'ai pu me procurer aucun
renseignement sur Rozier au ministre de la Marine. Son nom ne figure
en outre dans aucun des _tats gnraux de la Marine_. Prisonnier en
Angleterre,  la suite du dernier combat de _la Belle-Poule_, il eut
sans doute le sort de Laurent de Bonnefoux, de Rousseau, dont il sera
question plus loin, et de beaucoup d'autres aspirants; il fut licenci
 la paix. Le procs-verbal de capture de _la Belle-Poule_, rdig 
bord du vaisseau anglais _le Repulse_, le 23 ventse an XIV (14 mars
1806) porte la signature B. Rozier, aspirant de 1re classe. Les
_Archives nationales_ possdent ce procs-verbal parmi les _Pices
relatives  la campagne de l'amiral Linois_.]

[Note 136: _L'tat gnral de la Marine_ pour 1805 mentionne
Lozach, Franois Louis, du port de Brest, enseigne de vaisseau du 3
brumaire an XII (26 octobre 1803). Il ne saurait tre question ici de
notre hros, mais peut-tre d'un frre plus g. D'aprs le
procs-verbal que je viens de citer l'aspirant de _la Belle-Poule_
s'appelait Jean-Baptiste.]

[Note 137: Achem, ville de la cte de Sumatra, plus connue
aujourd'hui sous le nom d'Atchin.]

[Note 138: Andaman (les). Archipel situ dans le golfe du Bengale
par 90 de long. E. et entre 10 25' et 13 34' lat. N., sur une
longueur de 425 kilomtres avec une superficie totale de 6.497km,9.]

Le vaisseau, avec la confiance de sa force, s'tait mis en panne; il
dbarquait ses canots, et il ne pensait pas mme  installer  l'avant
ses canons de chasse. Il lui fallut donc quelque temps avant d'avoir
pu prsenter le ct  notre prise, afin de lui envoyer sa vole
entire. L'intelligent Rozier avait tous ses marins dans la cale;
Lozach tait au gouvernail; pour lui, il semblait dfier l'ennemi;
car, debout, sur le couronnement, tenant  la main la drisse de son
pavillon qu'il avait rehiss, son attitude prouvait qu'il ne voulait
pas qu'on pt croire qu'il amnerait. La vole cribla la voilure, mais
ne fit aucun dgt majeur; cependant le vaisseau remit le cap sur
_l'Hrone_; mais il y avait eu du temps perdu pour ses canots, et
pour tablir ses voiles de nouveau. Quant  Rozier, il s'allgeait
toujours et filait de plus en plus. Enfin, aprs quatre heures de
lutte, d'efforts, de canonnade, d'incertitudes, le faible navire put
se rire des menaces, de la colre de son colossal adversaire, et il
fut pour jamais  l'abri de ses coups, dsormais impuissants.

Rozier fut accueilli  l'le-de-France avec l'enthousiasme que
mritait sa courageuse conduite. Vincent[139], dont l'esprit tait
plein de grce et de posie, Vincent, qui avait toujours une parole
agrable  la bouche, ou un vers d'une heureuse application, ne manqua
pas de s'en rappeler un charmant de La Fontaine, et faisant allusion 
la dlicatesse des traits de Rozier, qui l'avait fait surnommer
l'Amour par ses camarades, il lui dit, en l'accostant  la premire
rencontre: _Et dans un petit corps s'allume un grand courage!_

[Note 139: Officier de sant sur _la Belle-Poule_.]

Le bel tat que l'tat militaire, la noble profession que celle qui
initie  de telles motions, qui cimente des amitis comme celles qui
unirent, depuis lors, Rozier  son digne second, ainsi qu' nous tous,
et qui rend acteurs ou tmoins d'aussi remarquables actions! C'est
bien la carrire de l'honneur, c'est bien celle des sentiments les
plus exalts; oui, c'est bien celle qui commande le respect,
l'admiration des contemporains et de la postrit.

Tels taient nos aspirants, et, comme cette campagne avait mri de
jeunes ttes, avait lev de jeunes coeurs de quinze  dix-huit ans!
Rozier, Lozach, mon frre, Gibon de Kerisouet, entre autres, vous
aviez dj le talent, le courage, l'exprience d'hommes faits; vous
tiez ds lors un juste sujet d'esprance pour la Marine.

Puget et moi, lors de notre rentre  l'le-de-France, portmes plus
de soins encore que jamais  nos observations astronomiques devant
Rodrigue[140]. Nos calculs nouveaux confirmrent tellement nos doutes
prcdents que nous pmes dresser et prsenter un travail, qui ne
permit plus  la colonie d'hsiter  faire rectifier la position
gographique d'un point aussi important pour l'attrage de
l'le-de-France. Un savant hydrographe, envoy sur les lieux, fut
charg d'en prciser exactement la place dans l'Ocan; il revint aprs
six semaines de sjour, et ses rsultats confirmrent exactement des
oprations que, cependant, nous n'avions pu faire qu'en passant.

[Note 140: Rodrigue ou Rodrigues, le de l'Ocan Indien,  638
kilomtres de Maurice, l'ancienne le-de-France.]

Plusieurs corsaires revinrent de croisire en mme temps que nous; on
comptait dj 45 riches navires capturs par eux, et tant de mal tait
fait aux Anglais, malgr 13 vaisseaux de ligne, 15 frgates et
plusieurs corvettes qu'ils entretenaient dans l'Inde,  grands frais,
pour protger leur commerce contre nous! Rien ne dmontre mieux
l'intrt qu'ils eurent  s'emparer de cette colonie  tout prix, ni
les efforts qu'aurait d faire le Gouvernement pour la dfendre et la
conserver; hlas! on ne pensait alors qu' lever autour de la France
des trnes que l'on regardait comme des surcrots de puissance.

La relche que nous fmes fut assez agrable; car, pour les colons,
nous commencions  tre d'anciennes connaissances.

Leurs maisons nous taient ouvertes; leurs invitations nous appelaient
 leurs campagnes. Nous visitmes ainsi tous les quartiers de l'le;
et moi, particulirement, le Cap d'Ambre o tait l'habitation d'un de
nos passagers, M. de Bruix, frre de l'amiral de ce nom, et les
Pamplemousses o se trouve le Jardin botanique du Gouvernement, alors
dirig par M. Cr, pre de Mme d'Houdetot, de Mme Barb-Marbois,
d'une charmante jeune fille qu'il avait avec lui, et d'un jeune homme
employ,  cette poque, dans les bureaux de la Prfecture maritime,
et qui runissait aux plus beaux sentiments une ducation soigne, une
taille leve et des traits fort distingus. Cr, fils, tait de
toutes nos parties.

Ds l'arrive de la frgate, ds que notre second, M. Moizeau, pouvait
mettre un canot  ma disposition, j'allais chercher Hugon ou quelque
autre ancien aspirant de ma connaissance, qu'en ma qualit d'officier
on me refusait rarement, et puis nous voil partis, et nous passions
de bons moments ensemble et avec Cr. Ainsi je ne laissai pas
refroidir l'amiti de ceux avec qui j'tais prcdemment li.

C'est prs des Pamplemousses qu'est le thtre des scnes attachantes
du roman de _Paul et Virginie_, de Bernardin de Saint-Pierre, dont le
secret, comme crivain, se rsume dans ce peu de mots chapps  sa
plume: Si votre me est sensible, votre pinceau sera immortel; sentez
et crivez, vous serez sr de plaire! Que de fois, lorsque la frgate
se dirigeait sur l'le-de-France, je m'tais enivr, en esprance, du
plaisir de contempler les lieux enchanteurs dcrits par Bernardin, les
paysages riants fouls par les pieds lgers de son hrone, les lots,
les rochers o vint se briser _le Saint-Gran_, la place funeste o
prirent les deux tendres amants, et que de fois je m'tais dit, comme
Delille, quand il brlait d'aller voir la potique patrie de son
modle dans l'art des vers:

  Oui, j'en jure Virgile et ses accents sublimes;
  J'irai, de l'Apennin je franchirai les cimes;
  J'irai, plein de son nom, plein de ses vers sacrs,
  Les dire aux mmes lieux qui les ont inspirs.

Je tins parole, et  mon plaisir inexprimable, j'allai souvent me
blottir dans la crevasse leve d'un morne majestueux, d'o l'oeil
embrasse la plaine des Pamplemousses, les lots, la mer; et o l'on
prtend que Bernardin de Saint-Pierre, les yeux fixs sur ce
magnifique tableau, allait, bien au-dessus des vulgaires humains,
chercher ses magiques inspirations.

Le sjour que nous fmes alors dans cette colonie fut plus long qu'
l'ordinaire; mais tout nous disait que c'tait le dernier. Il
circulait que la msintelligence entre MM. Decaen et Linois tait 
son comble, que l'amiral ne voulait plus expdier de prises pour
l'le-de-France, qu'il choisirait enfin, pour point central de ses
oprations, le cap de Bonne-Esprance, appartenant, alors,  nos
allis les Hollandais. La suite a prouv qu'il y avait beaucoup de
vrai dans ces assertions, et qu'il ne pouvait arriver,  la colonie et
 nous, rien de pire que les vnements qui ont succd.

_La Smillante_ tait encore  Manille, o elle fut bloque. Longtemps
aprs elle retourna  l'le-de-France; mais nous ne la revmes plus.
_L'Atalante_ resta au port nord-ouest pour quelques rparations, et
reut le cap de Bonne-Esprance pour rendez-vous avec _le Marengo_ et
_la Belle-Poule_, qui se mirent en mesure d'entreprendre une croisire
d'une tendue vraiment gigantesque.

J'allais prouver de cuisants regrets, en quittant un si doux pays;
heureusement qu'une lettre vint les adoucir en me donnant l'assurance
qu' Paris on pensait  mon frre et  moi, et qu' la prochaine
promotion, il tait arrt que nous serions nomms, lui enseigne, et
moi lieutenant de vaisseau.

S'il est un tort prjudiciable aux jeunes gens, c'est, sans contredit,
de parler inconsidrment d'objets dont ils ne calculent pas la
porte, ou d'tre faciles aux suggestions de ceux qui, ayant le dsir
de les faire discourir, flattent leur amour-propre pour les exciter 
sortir des bornes qu'un peu d'exprience leur apprend  ne pas
franchir. L'affaire des trois navires de Colombo, o j'avais jou un
certain rle, avait, pendant quelque temps, occup la colonie. Il
parat que certaines personnes voulurent s'autoriser de mon nom, et
que je fus mis en scne par quelques habitus de la maison du
capitaine gnral, qui ne manqurent pas de mler, selon l'usage,
beaucoup d'exagration  un peu de vrit. Ce tripotage revint  M.
Bruillac qui, aussitt, se rendit  bord. C'tait un jour d'exercice;
il comptait m'y trouver, mais j'tais descendu  terre avec la
permission cependant de M. Moizeau.

M. Bruillac n'accueillit pas cette explication, et il ordonna, sans
plus ample inform, que M. Moizeau m'envoyt chercher et m'infliget
les arrts jusqu' nouvel ordre. Je subissais cette punition depuis
deux jours, me perdant en vaines conjectures, lorsque le commandant
revint  bord, me fit demander, et, aprs quelques dtails sur mon
absence dont il prtendait ignorer l'autorisation, il vint au fait et
me fit des reproches sur le tort que mes indiscrtions,  l'gard des
navires de Colombo, pouvaient faire  sa rputation et indirectement 
moi-mme.

Le colloque fut long, et je me dfendis mal, car j'tais dsol
d'avoir bless la susceptibilit d'un homme dont j'estimais la
capacit militaire. Entre autres choses, il me dit, en avouant
franchement sa mprise  Colombo, qu'il y avait loin de l'opinion
souvent irrflchie d'un jeune homme sur une question grave,  la
conduite d'un chef responsable de l'honneur du pavillon, ainsi que de
la libert ou mme de la vie de ses subordonns; que la prudence, qui
l'avait gar en cette circonstance, avait t utile  la frgate en
maintes circonstances, notamment lors de notre retour de Madras 
Pondichry; qu'en ce qui me concernait, j'tais punissable par le seul
fait de ma demande d'absence, un jour d'exercice; que la permission de
M. Moizeau,  qui il en ferait des reproches, ne me justifiait pas
compltement; enfin qu'on avait souvent vu clater des inimitis de
chefs  officiers, qui avaient eu assez de force ou de dure pour
entraver ceux-ci dans leur carrire, et cela quand les motifs en
taient beaucoup moins srieux.

Je tins  rtablir les faits, dont j'laguai tout ce que la
malveillance avait envenim; et nous nous sparmes, le commandant en
levant mes arrts, moi rsolu  remonter  la source des exagrations;
mais j'en fus pour mes recherches; personne n'avait plus rien dit,
plus rien rpt... Je crois mme qu'on ne fut pas fch de mes
arrts; car la malignit ne s'arrte pas; et un peu de zizanie  bord
ne pouvait dplaire aux artisans de nos discordes.

Le temps, le bon esprit de M. Bruillac le firent revenir de la
froideur occasionne par cet incident; et, sans que je fisse autre
chose que mon devoir, je me revis assez promptement trait, par lui,
avec la mme distinction qu'auparavant.




CHAPITRE VIII

     SOMMAIRE: Prparatifs de dpart de l'le-de-France.--Arrive 
     bord de Cr fils engag comme simple soldat.--Son enthousiasme
     patriotique et ses sentiments de discipline.--Au moment de
     l'appareillage de _la Belle-Poule_, tentative de mutinerie d'une
     partie de l'quipage.--Admirable conduite de M. Bruillac. Ses
     officiers l'entourent. L'ordre se rtablit.--Paroles que
     m'adresse le commandant en reprenant son porte-voix pour
     continuer l'appareillage.--_Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ se
     dirigent vers les Seychelles.--Mouillage  Mah.--Mah de la
     Bourdonnais et Dupleix.--But de notre visite aux Seychelles.--M.
     de Quincy.--Un gouverneur qui tenait encore sa commission de
     Louis XVI.--Un homme de l'ancienne cour.--Chasse de chauve-souris
      la petite le Sainte-Anne.--Danger que mes camarades et moi
     nous courons.--Le chagrin.--Les camans.--De Mah, la division
     se rend aux les d'Anjouan.--Croisire  l'entre de la mer
     Rouge.--Croisire sur la cte de Malabar, devant Bombay.--Aucune
     rencontre.--Dommage caus indirectement au commerce
     anglais.--Pendant mon quart, _la Belle-Poule_ est sur le point
     d'aborder _le Marengo_.--L'quipage me seconde d'une faon
     admirable et j'en suis profondment touch.--L'abordage est
     vit.--Rflexions sur le don du commandement.--Mes diverses
     fonctions  bord, officier de manoeuvre du commandant, charg de
     l'instruction des aspirants, des observations astronomiques, des
     signaux.--M. Bruillac m'avait propos de me dcharger de mon
     quart et de le confier  un aspirant. J'avais refus. Pendant
     toute la dure de la campagne, je ne manquai pas un seul
     quart.--Visite des abords des les Laquedives et des les
     Maldives.--En approchant de Trinquemal, rencontre de deux beaux
     vaisseaux de la Compagnie des Indes.--Manoeuvre du commandant
     Bruillac contrarie par l'amiral.--Un des vaisseaux se jette  la
     cte et nous chappe.-- la suite d'une vole que lui envoie, de
     trs loin, _la Belle-Poule_, l'autre se rend.--C'tait _le
     Brunswick_, que l'amiral expdie en lui donnant pour premier
     rendez-vous la baie de Fort-Dauphin (le de Madagascar) et
     False-bay pour le second.--Continuation de la croisire 
     l'entre de la mer de l'Inde.--Aprs avoir travers cette mer
     dans le voisinage des les Andaman, la division se dirige vers la
     Nouvelle-Hollande, et aux environs du Tropique, elle remet le cap
     vers l'ouest. Nous nous trouvons alors, par un temps de brume, 
     porte de canon de onze btiments anglais, que l'on prend pour
     onze vaisseaux de la Compagnie.--L'amiral attaque avec
     rsolution.--Ces btiments portaient trois mille hommes de
     troupes, qui font un feu de mousqueterie parfaitement
     nourri.--Les voiles de _la Belle-Poule_ sont cribles de
     projectiles.--M. Bruillac et moi nous avons nos habits et nos
     chapeaux percs en plusieurs endroits.--Le vaisseau de 74 canons,
     _Le Blenheim_, qui escortait les dix autres btiments, parvient
     enfin  se dgager.--Intrpidit et habilet du commandant
     Bruillac.--_La Belle-Poule_ canonne _le Blenheim_, pendant une
     demi-heure, sans tre elle-mme atteinte.--Elle lui tue quarante
     hommes.--L'amiral qui se trouvait un peu sous le vent, signale au
     commandant Bruillac de cesser le combat et de le rejoindre.--La
     division reprend sa direction vers le Fort-Dauphin.--En passant
     prs de l'le-de-France.--Elle est pourtant l sous
     Acharnar.--Nous ne trouvons pas _le Brunswick_ 
     Fort-Dauphin.--Traverse du canal de Mozambique.--Changement des
     moussons.--La terre des Hottentots.


Notre dpart allait avoir lieu, nous en faisions les prparatifs 
bord, quand il y arriva un canot du pays, portant un jeune soldat en
uniforme. J'tais de service; le soldat s'avana vers moi en faisant
le salut militaire, et il me prsenta un ordre d'embarquement. J'avais
dj reconnu Cr; la joie brillait sur son visage. Je n'avais pas
voulu vous en parler, me dit-il; mais j'ai enfin dcid mon pre, et
me voici; accordez-moi cinq minutes dans votre chambre; je vous
raconterai tout; je satisferai aux treintes de l'amiti; je ne serai
plus ensuite que soldat, et je ne vous connatrai que du nom de
lieutenant. Les premires formalits d'inscription du nouvel arriv
sur les rles aussitt remplies, je le conduisis dans ma chambre, o
je lui dis que je le devinais, que je l'admirais et que je l'coutais.
Il me dit que sa carrire administrative lui rpugnait plus que la
mort; que dt-il rester soldat, il ne regretterait jamais d'avoir
chang la plume pour l'pe; que la vie douce, parseme de soi-disant
plaisirs, qu'on lui faisait chez son pre, lui tait insupportable;
que le dsespoir s'emparait de son me toutes les fois qu'il nous
voyait partir pour nos courses prilleuses; enfin, que sa famille
ayant consenti  lui laisser souscrire un engagement, et ayant obtenu
son embarquement du capitaine gnral, il se trouvait au comble de ses
voeux. Nous nous embrassmes troitement, l'attendrissement au coeur,
les larmes aux yeux; et le noble jeune homme prit place parmi les
autres soldats, remplit dignement ses devoirs, supporta les durets
de la navigation avec courage et ne chercha jamais  se prvaloir de
nos relations pour obtenir le moindre adoucissement aux rigueurs de sa
position.

Un jour mme, par mauvais temps, pendant mon quart, une lame l'avait
entirement couvert et inond; je m'approchai de lui pour le prier de
venir, aprs le quart, passer quelques moments dans ma chambre, et je
lui dis qu'il y trouverait du vin chaud et des paroles d'amiti. Cr
se redressa, mit la main  son bonnet de police, et, parodiant le vers
qui avait fait tressaillir le grand Cond d'admiration, le vers le
plus romain qui soit jamais sorti du coeur d'un pote, il me rpondit
austrement:

     Je suis simple soldat, je ne vous connais plus.

La rplique de Curiace:

     Je vous connais encore!

est empreinte d'une profonde sensibilit; cependant elle ne me parut
pas suffisante, pour rendre ce que j'prouvai.

J'aurai l'occasion de revenir sur ce modle du plus gnreux
enthousiasme.

Aprs que l'ancre fut leve, le commandant venant  ordonner des
manoeuvres de l'appareillage, le silence avec lequel l'quipage
obissait habituellement fut troubl par un lger bruit qui devint un
murmure, et qui, grossissant par degrs, comme le vent prcurseur de
la tempte, clata en cris tumultueux et en refus d'excuter les
ordres donns, si les parts de prises, du reste lgitimement gagnes,
et injustement retenues dans la colonie, n'taient pas distribues.
Une cinquantaine de mutins,  l'instigation, sans doute, des fauteurs
de dsordre de l'le-de-France, avaient mont ce complot, et ils
espraient entraner l'quipage entier qui, peut-tre, n'attendait,
pour se dcider, que la manire dont ce coupable essai russirait. La
position de chefs, placs entre le dsir de faire leur devoir et le
sentiment de l'quit d'une rclamation qui ne pche que par la forme,
est bien pnible, et il n'y a que sous des Gouvernements pareils 
ceux qui nous rgissaient alors, que de semblables injustices peuvent
exister et produire de telles consquences.

M. Bruillac fut admirable en cette circonstance; il sortit son sabre
du fourreau; il s'lana sur le groupe rebelle, et sans donner  qui
que ce soit le temps de se revoir: Obissez, dit-il, ou je n'pargne
personne; vous me jetteriez  la mer cent fois avant que je reculasse
devant la rvolte. Dj il tait entour de tous les officiers; leur
attitude dvoue, les regards foudroyants la figure indigne de
Delaporte, par-dessus tout la rsolution soudaine du commandant, son
maintien ferme, glacrent les coeurs de ces malheureux, et l'ordre se
rtablit. Un conseil de guerre atteignit ceux que l'on reconnut tre 
la tte de la trame; mais l'indulgence naturelle de M. Bruillac fit
attnuer les peines; et ce mlange de force, de lgalit, de clmence,
apaisa les esprits pour toujours.

En reprenant son porte-voix pour continuer l'appareillage, le
commandant me demanda si je persistais  penser qu'il tait convenable
de jamais chercher  affaiblir la force morale d'un chef, et si
l'union complte d'un tat-major n'tait pas indispensable pour le
bien gnral, ainsi que pour la scurit des officiers... Achevant
ensuite ses commandements, il ne me donna pas le temps de rpondre;
mais j'entendis une voix intrieure qui disait: Brave homme que vous
tes, par quelle fatalit avez-vous donc consenti vous-mme  diminuer
cette force morale, en acceptant l'augmentation illgale que vous
accorda l'amiral, lorsque vous pouviez, en vous montrant le dfenseur
de vos subordonns, gagner leurs coeurs sans retour. Vraiment le
coeur de l'homme est un tissu de contradictions.

Nous nous dirigemes vers les les Seychelles, et nous jetmes l'ancre
sur la rade de la principale d'entre elles, qui porte le nom de Mah
de la Bourdonnais, du fondateur de la colonie de l'le-de-France, de
celui qui vainquit sur mer et mit en fuite l'amiral Boscawen, qui
vainquit sur terre et prit Madras, de celui enfin, qui devint victime
de la jalousie de Dupleix. Dupleix fut un autre puissant gnie, dont
l'influence donna aux Anglais beaucoup d'ombrage dans l'Inde, balana
longtemps leur crdit auprs des souverains de ces riches contres,
mais qui eut le malheur de ne pas pouvoir ouvrir les yeux, quand il
s'agissait du mrite de son illustre rival.

Nous n'avions,  Mah[141], d'autre but que d'y faire reconnatre
l'empereur, qui s'en laissa ensuite dpossder, malgr l'importance de
la position. Depuis de longues annes M. de Quincy en tait le
gouverneur; la Rvolution avait laiss ce galant homme ignor dans ces
les lointaines qu'il rgissait en pre, et qu'en dpit des orages de
la politique, il conservait, en bon Franais,  la mtropole. Il
tenait son mandat de Louis XVI; l'amiral le lui renouvela au nom de
Napolon. C'tait un homme de l'ancienne cour, d'une politesse
exquise, de manires on ne peut plus distingues, et qui nous reut 
bras ouverts. Il pleura d'attendrissement en revoyant des vaisseaux,
des canons, des uniformes; et la noblesse de son maintien, la dignit
de sa parole, convertirent bientt en enthousiasme le ridicule que la
jeunesse attache si facilement  l'antiquit de la mise ou  des
habitudes surannes.

[Note 141: Mah (des Seychelles), le de l'Ocan Indien, au
nord-nord-est de Madagascar, par 4 45' latitude sud et 55 10'
longitude est.]

Entr'autres curiosits des Seychelles, on remarque l'oiseau-feuille,
trs petit animal, dont les ailes ressemblent exactement aux feuilles
des arbres sur lesquels il se complat, et les oeufs  des graines de
fleurs; le coco de mer, d'une configuration renomme; la tortue de
terre,  l'caille si belle, et les chauve-souris, gibier vraiment
exquis du pays; elles y abondent  la petite le Sainte-Anne, vers
laquelle, un beau matin, avant le jour, nous nous acheminmes pour en
faire une ample provision. Except M. Moizeau et l'officier de
service, tout l'tat-major tait dans le canot.

Du moment o nous quittmes le bord, un norme chagrin se mit  nous
suivre. Ce poisson est un requin parvenu  un ge avanc; sa voracit
est trs redoute des ngres, dont il chavire les pirogues d'un coup
de queue et qu'il dvore ensuite. Ceux-ci,  l'approche du terrible
animal, n'ont de chance de se soustraire  son quintuple rtelier de
dents cruelles qu'en lui jetant du poisson par intervalles, et qu'en
l'occupant ainsi avec le produit de leur pche, pendant qu'ils
dirigent leur frle esquif vers le rivage, afin d'y trouver leur
salut. Notre embarcation tait trop grande pour apprhender le sort
des pirogues; nous nous amusions donc, sans inquitude,  suivre, des
yeux, le sillage du chagrin, qui faisait scintiller la mer
phosphorescente de ces parages, et  lui tirer des coups de fusil;
mais le plomb ne faisait qu'effleurer sa peau, employe en Europe, par
les menuisiers, pour polir les bois, ou, par les tabletiers, pour
couvrir certains tuis. Tout  coup le canot touche sur un banc,
choue et s'incline tellement que si l'on n'avait pas mis autant de
diligence  piquer les avirons dans le sable, pour nous contre-buter 
force de bras, c'en tait fait de plusieurs d'entre nous. Le monstre
nous crut  lui; car la dense atmosphre o vivent les poissons
n'touffe pas leur intelligence; il rda, s'agita, s'leva  l'aide de
ses nageoires... la moindre fausse position nous perdait; aussi nous
ne fmes pas un seul mouvement! Delaporte tait l, commandant
l'immobilit par sa parole, inspirant la scurit par sa prsence,
forant  la soumission par son ascendant. Le jour se fit attendre; il
vint enfin... La frgate nous vit, envoya la chaloupe et des grappins
pour nous retirer du banc, car elle ne nous croyait qu'chous; et
nous pmes joyeusement aller faire la guerre aux chauves-souris.

Cependant un autre danger nous attendait  l'le Sainte-Anne; ce
furent les camans, dont nous troublmes, sans le savoir, le soin des
femelles qui, alors, couvaient leurs oeufs dans un petit marais
dessch et couvert de roseaux. Quelques indignes accoururent vers
Puget et moi, en nous voyant nous engager dans ce lieu d'un pril
imminent: il tait plus que temps; les roseaux frmissaient dj du
bruit de ces btes froces qui s'pouvantaient, et qui n'allaient pas
tarder  s'lancer vers nous! Voil des chauves-souris qui manqurent
nous coter bien cher, et il en est bien souvent, ainsi, de beaucoup
de parties d'agrment, soit immdiatement, soit par les suites;
presque toujours la peine passe le plaisir.

Nous visitmes les les d'Anjouan[142]; nous allmes ensuite croiser 
l'entre de la mer Rouge, prs du cap Guardafui, de l'le de
Socotora[143], puis, sur la cte de Malabar, devant Bombay, devant
Surate[144]; mais nous n'y rencontrmes rien. Les btiments de
commerce anglais, devenus mfiants, ne se hasardaient gure plus sans
escorte; perdant beaucoup, il est vrai, par les lenteurs de cette
manire de naviguer, mais s'y assujettissant pour ne pas s'exposer 
tre pris.

[Note 142: L'le d'Anjouan est une des les Comores, entre la cte
orientale d'Afrique et Madagascar.]

[Note 143:  170 kilomtres est du cap Guardafui, la pointe la
plus orientale de l'Afrique.]

[Note 144: Surate ou Sourat, dans le golfe de Cambay,  270
kilomtres nord de Bombay, passait,  la fin du XVIIIe sicle, pour la
ville la plus peuple de l'Inde.]

Il m'arriva, dans ces courses, un vnement fait pour marquer dans la
carrire d'un officier, et qui fut pour moi une poque caractrise de
transition. _La Belle-Poule_ avait ordre, la nuit surtout, de se tenir
 porte de voix du _Marengo_, ce qui exigeait, de notre part, une
attention trs soutenue. tant de quart, je me relchai, sans doute,
de cette attention, car la frgate s'lanant vers le vaisseau, je
n'en fus averti que par le bruit des pas des matelots, alors  dner
sur le pont, et qui, s'apercevant du mouvement avant moi, s'taient,
en partie, levs. Il fallait manoeuvrer, manoeuvrer vite, et tre bien
second pour ne pas aborder _le Marengo_. L'quipage ne pouvait voir
ici aucun danger personnel; mais il reconnut promptement qu'il y
aurait lieu  reproches,  punition pour moi; enfin, c'tait une de
ces circonstances o la rputation, l'avenir d'un officier sont entre
les mains de ses subordonns; ne soyez point aim, ils obissent de
manire  vous perdre; soyez chri, rien ne les arrte; ils
arracheraient des montagnes de leurs fondements!  peine la srie
presse de mes commandements sortit-elle de mon porte-voix que
l'quipage se prcipita, renversa le dner ou ses apprts, et, comme
par enchantement, tout fut excut. C'est un des plus beaux moments de
ma vie; cet empressement unanime, cet lan spontan, cette intention
manifeste de me tirer d'un mauvais pas, me touchrent tellement qu'au
seul souvenir j'en suis encore tout mu.

Au commencement de la campagne, j'avais adopt le systme d'une
rigidit qu'on avait souvent essay de faire flchir et dont ni
Delaporte ni M. Le Livre ne m'avait encore entirement guri. C'est
l'arme des jeunes officiers, c'est encore celle des chefs qui ne
savent se faire obir que la menace  la bouche, que le rglement  la
main, que le chtiment pour conclusion. Certainement il faut des
moyens coercitifs pour parer  tous les cas, pour venir au secours de
ceux qui ne peuvent pas commander autrement; car la faon d'inspirer
confiance dans la supriorit de ses lumires ou de sa position ne
s'apprend ni ne s'acquiert: c'est un don de la nature; c'est le plus
grand, peut-tre, qu'elle puisse faire  un homme; heureux celui  qui
elle dpartit une faveur si prcieuse, car il lui suffit de parler, et
chacun s'incline avec respect. Rollin l'a bien dit, qu'il fallait
convaincre ceux  qui l'on commande, que l'on sait mieux qu'eux ce
qui leur est utile; et il ajoute que c'est de ce principe que part la
soumission aveugle du marin pour le pilote, du voyageur pour le guide,
du malade pour le mdecin. Que j'eusse abord le vaisseau, que j'eusse
contrari l'expdition, que mon nom et pu tre cit avec un blme
mrit, j'avais un sentiment trop exalt de mes devoirs, et c'est
ainsi que l'on sert bien, pour ne pas donner ma dmission! Ce malheur
ne m'arriva pas, grce seulement  l'heureuse disposition des
matelots, et j'en retirai un grand avantage, celui de connatre leur
affection pour moi; aussi, achevant de me dpouiller pour toujours de
toute forme acerbe, je pus, n'ayant que vingt-trois ans, ne plus leur
parler que comme un ami, ou user envers eux, quand mon coeur m'y
portait, d'une indulgence pour leurs fautes, dont, quelque temps
auparavant, je me serais bien gard. Il est rare que, depuis lors,
j'aie employ les jurements ou que je me sois servi d'un ton plus
lev que celui de la conversation, ou enfin que j'aie fait usage du
_tu_, beaucoup moins persuasif que le _vous_, moins bienveillant,
moins honorable, moins correct, moins sonore, moins conforme en un mot
 la bonne ducation o toujours un officier trouvera son meilleur
appui. Un subordonn abruti parat quelquefois, je le sais, surpris de
ces manires, de cette forme de langage auxquelles il n'est pas
habitu; peut-tre se sent-il, d'abord, dispos  n'en tenir aucun
compte; mais, quand la phrase est rpte avec assurance, qu'elle est
soutenue par un regard dcid, le mauvais vouloir disparat, la
dignit de l'homme se relve, et une machine obissante devient un
instrument intelligent, dont le dvouement est  jamais acquis.

Outre le quart, c'est--dire le commandement de la manoeuvre dont sont
chargs,  bord des vaisseaux, les lieutenants de vaisseau,  bord des
frgates, les lieutenants de vaisseau et les enseignes; outre le
quart, dis-je, chaque officier d'un btiment est investi de certains
dtails, et, prcisment, j'tais l'officier de manoeuvre. C'est celui
qui est choisi par le capitaine pour faire excuter les ordres, qu'il
donne, lui-mme, d'une manire gnrale, dans les occasions o il
commande sur le pont et o tout le monde est  son poste. L'abordage,
que j'avais si heureusement vit, me donna beaucoup d'aplomb dans mes
fonctions d'officier de manoeuvre; or j'en avais besoin; car M.
Bruillac avait souvent la bont de me dicter ses ordres trs en grand;
il se retirait ensuite, s'en reposant sur moi de leur entire
excution.

Le poste de M. Moizeau, second  bord, tait marqu par les
rglements, ainsi que celui de Delaporte, le premier des autres
officiers; l'un, sur le gaillard d'avant, l'autre commandant de la
batterie; parmi les autres officiers, le capitaine choisit celui de
manoeuvre, et je l'tais, mme avant que Giboin et M. L..., mes
anciens, eussent quitt la frgate. J'ai dj dit qu'en outre j'tais
charg de l'instruction des aspirants, dont je m'occupais assidment,
ainsi que des observations astronomiques, qui faisaient mes dlices;
et, comme M. Bruillac m'avait, de plus, confi la direction des
signaux, et que notre navigation avec l'amiral rendait cette tche
assez pnible, il m'avait offert de me soulager de mon quart, se
proposant de le faire commander par un de nos aspirants. Je m'tais
refus  cette offre; car, regardant l'accomplissement du quart comme
la pierre angulaire de l'instruction et de la rputation d'un
officier, je ne voulais pas que la malveillance pt s'emparer de mon
dsistement, comme d'un loignement recherch pour ce qu'il y avait de
plus rigoureux dans le mtier; ou qu'elle pt avoir le prtexte
d'arguer, qu'il y avait, de ma part, incapacit soit de corps, soit
d'esprit; et j'eus le bonheur bien rare, dans cette campagne entire
si longue, si varie, si pnible, si hrisse d'vnements difficiles,
de n'avoir jamais manqu un seul quart; pas un motif, pas une
indisposition, ne vint jamais entraver ma rsolution.

Nous visitmes les abords des les Laquedives[145], des les
Maldives[146], le point de reconnaissance de Malique[147]; et, nous
rapprochant ensuite de Trinquemal[148], pris par M. de Suffren
pendant la guerre de l'Indpendance des tats-Unis[149], nous
apermes, non loin de la cte, deux beaux vaisseaux de la Compagnie.
_La Belle-Poule_ se prcipita, avec la supriorit de marche qu'elle
possdait, sur eux, ainsi que sur _le Marengo_. Il s'agissait de leur
couper la terre, ce qui retardait, mais assurait le moment de la
capture; l'amiral, n'en jugeant pas ainsi, nous signala de virer de
bord, et de virer, comme il est vrai que l'indique la tactique pour
atteindre un navire chass en pleine mer, dans le plus court espace de
temps. Les signaux furent mme si minutieusement ritrs que M.
Bruillac prtendit qu'il devait y avoir erreur, ou qu'on tait trop
loin pour pouvoir les bien distinguer, et il suivit ses premires
inspirations. Il vit bientt qu'il tait un peu tard, car le plus
avanc des deux Anglais se jeta  la cte; le second allait l'imiter,
lorsque M. Bruillac s'imagina de faire tirer dessus  toute vole. Vu
l'loignement, personne  bord ne croyait  l'efficacit de cette
borde; cependant telle tait l'adresse, l'habilet de nos canonniers
que cinq boulets frapprent le vaisseau de la Compagnie qui, craignant
le retour d'un avertissement aussi significatif, laissa arriver sur
nous pour se faire amariner. C'tait _le Brunswick_, que nous
expdimes, en lui donnant pour premier rendez-vous la baie du
Fort-Dauphin (le de Madagascar) et False-bay pour le second. Nous
continumes notre croisire  l'ouverture de la mer de l'Inde que nous
traversmes, dans le voisinage des les de Sumatra, Andaman, de Java;
nous filmes ensuite vers la Nouvelle-Hollande, et, comme aux environs
du Tropique nous remettions le cap  l'ouest, nous nous trouvmes, par
un temps de brume,  porte de canon de onze btiments anglais, que
nous prmes d'abord pour onze vaisseaux de la Compagnie; l'amiral eut,
ici, la rsolution qui lui avait manqu en Chine; aussi le feu fut-il
bientt engag  porte de pistolet.

[Note 145: Archipel de l'ocan Indien, sur la cte ouest de
l'Inde, au nord des Maldives, entre 10 et 14 30' latitude N. 69 50'
et 72 longitude E.]

[Note 146: Entre 1 et 7 30' latitude N., entre 70 30' et 72
20' longitude E.]

[Note 147: l'le Malique, aujourd'hui Minioy ou Minikoi entre les
Laquedives et les Maldives.]

[Note 148: Trinquemal ou Trincomali, excellent port de la cte
N.-E., de l'le de Ceylan.]

[Note 149: En 1782.]

Notre artillerie faisait voler en clats la boiserie ainsi que les
ornements sculpts de ces navires, qu'elle foudroyait; ceux-ci
pliaient, et ils ne se rendaient pourtant pas; leurs canons n'taient
pas trs bien servis; mais trois mille hommes de troupes qu'ils
portaient entretenaient un feu de mousqueterie parfaitement nourri.

Nos voiles en furent cribles; le commandant Bruillac et moi
principalement, qui tions levs sur le banc de manoeuvre, nous emes
nos habits et nos chapeaux percs en plusieurs endroits.

Malgr cette rsistance, nous esprions avoir raison du convoi, car
tout fuyait ou semblait fuir; nous poursuivions la chasse, faisant feu
des deux bords, quand, tout  coup, un grand vide parvient  se former
au milieu de tous ces navires, et, semblable  ces guerriers vtus de
toutes armes qui, dans les batailles anciennes, surgissaient tout 
coup, au plus fort de la mle, resplendissants de valeur et d'clat,
parat, isol, un beau vaisseau anglais de 74. Il escortait les dix
autres btiments, dont tous les efforts, jusque-l, avaient tendu 
dgager son travers pour qu'il pt faire jouer ses batteries contre
nous. L'intrpide Bruillac ne balana pas  l'attaquer; mais, unissant
le talent au courage, il prit de si bonnes positions, relativement 
la frache brise qui soufflait, qu'il le canonna pendant une
demi-heure sans qu'aucun de ses boulets pt nous atteindre. L'amiral
n'avait pu voir immdiatement avec qui _la Belle-Poule_ avait
nouvellement affaire; quand il s'en aperut, il se trouvait un peu
sous le vent; il jugea la partie trop ingale; il nous signala trs
sagement de le rejoindre, et nous quittmes ce dangereux voisinage.

C'est dans de semblables occasions que je m'estimais heureux d'tre
l'officier de manoeuvre qui est le confident naturel des conceptions
du chef. Mon instruction gagnait beaucoup  tre tmoin de tout; mon
jeune coeur s'enflammait  l'aspect de ces inspirations belliqueuses
de notre commandant, qui m'enseignait, par l'exemple, ce que la
prsence d'esprit et la prudence peuvent ajouter d'effet au courage.

  Vis consil expers mole ruit sua;
  Vim temperatam di quoque provehunt
  In majus (HORACE).

Nous smes, par la suite, que ce pauvre vaisseau, si malheureux dans
l'envoi de ses boulets, tait _le Blenheim_; qu'il conduisait, dans
l'Inde, un convoi de troupes europennes pour le service des colonies
asiatiques, que nous lui avions tu une quarantaine d'hommes, et qu'il
avait t censur pour son chec contre nous. Cette censure, en
ralit, tait une couronne dcerne  M. Bruillac.

Nous avions repris notre direction vers le Fort-Dauphin. J'avais, un
soir, prolong, assez avant dans la nuit, quelques calculs de
position, et j'tais mont sur le pont pour prendre l'air avant de me
coucher. Delaporte tait de quart. Elle est cependant l, lui dis-je,
l, sous Acharnar (brillante toile qui ne se lve jamais pour les
habitants de l'Europe). Elle est mme assez prs, et il n'est que trop
vrai que nous ne la reverrons pas.--Delaporte me demanda de quoi je
parlais.--De la ravissante le-de-France, lui rpondis-je, terre
riante de plaisirs, objet rel de mes regrets!--Enfant, me dit
Delaporte, ne venez-vous ici que pour me faire partager vos
proccupations...? Allez, allez, dans votre chambre, dormez, et
laissez-moi veiller en paix  la manoeuvre du btiment! Je descendis;
mais je vis bien que mon sage ne pensait pas sans motion que le cap
que nous tenions allait bientt nous loigner du pays enchanteur, o
nous avions pass de si beaux jours. Quant  Cr, il n'en tmoignait
aucun mcontentement; il voulait servir; il servait; tout s'abaissait
devant cette ide.

Point de _Brunswick_ au Fort-Dauphin[150]; il fallut traverser le
canal de Mozambique; mais c'tait le temps du changement des moussons.
Dans l'Inde, on appelle moussons les vents qui y soufflent six mois du
nord-est, et les six autres mois de l'anne du sud-ouest.

[Note 150: Au sud de l'le de Madagascar.]

Lorsqu'une de ces saisons succde  l'autre, c'est rarement sans
ouragans ou violentes secousses dans l'atmosphre. En cette
circonstance, nous prouvmes des sautes de vent si spontanes, si
fortes, si ritres, qu'il fallut toute notre vigilance, toute
l'habitude de la mer de nos quipages pour nous en tirer sans avaries.
Enfin nous prmes connaissance de la terre des Hottentots et nous
entrmes  False-bay.




CHAPITRE IX

     SOMMAIRE: False-bay et Table-bay.--Partage de l'anne entre les
     coups de vent du sud-est et les coups de vent du
     nord-ouest.--Nous mouillons  False-bay.--Excellent accueil des
     Hollandais.--Nous faisons nos approvisionnements.--Arrive du
     _Brunswick_ avec un coup de vent du sud-est.--Naufrage du
     _Brunswick_.--Croyant la saison des vents du sud-est commence,
     nous nous htons de nous rendre  Table-bay.--Arrive de
     _l'Atalante_  Table-bay.--La division est assaillie par un
     furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la
     saison.--Trois btiments des tats-Unis d'Amrique, tromps comme
     nous, vont se perdre  la cte.--_La Belle-Poule_ brise ses
     amarres.--Elle tombe sur _l'Atalante_, qu'elle entrane.--Le
     naufrage parat invitable.--Sang-froid et rsignation de M.
     Bruillac.--L'ancre  jet de M. Moizeau.--_La Belle-Poule_ est
     sauve.--_L'Atalante_ choue sur un lit de sable sans se
     dmolir.--On la relve plus tard, mais ses avaries n'tant pas
     rpares au moment de notre dpart, nous sommes obligs de la
     laisser au Cap.--_Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ quittent le cap
     de Bonne-Esprance, peu avant la fin de l'anne 1805.--Visite de
     la cte occidentale d'Afrique.--Saint-Paul de Loanda,
     Saint-Philippe de Benguela, Cabinde, Doni, l'embouchure du Zare
     ou Congo, Loango.--Capture de _la Ressource_ et du _Rolla_
     expdis  Table-bay.--En allant amariner un de ces btiments,
     _la Belle-Poule_ touche sur un banc de sable non marqu sur nos
     cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau sont fausses et sa
     marche considrablement ralentie.--Relche  l'le portugaise du
     Prince.--La division se dirige ensuite vers l'le de
     Sainte-Hlne.--But de l'amiral.--Quinze jours sous le vent de
     Sainte-Hlne.-- notre grand tonnement, aucun navire anglais ne
     se montre.--Apparition d'un navire neutre que nous
     visitons.--Fcheuses nouvelles.--Prise du cap de Bonne-Esprance
     par les Anglais.--_L'Atalante_ brle, de Belloy tu, Fleuriau
     gravement bless.--Le gouverneur de Sainte-Hlne averti de notre
     prsence probable dans ses parages.--Tous les projets de l'amiral
     Linois bouleverss par ces vnements.--Sa situation trs
     embarrassante.--Le cap sur Rio-Janeiro.--La leon de portugais
     que me donne M. Le Livre.--Changement de direction.--En route
     vers la France.--Un mois de calme sous la ligne
     quinoxiale.--Vents contraires qui nous rejettent vers
     l'ouest.--Le vent devient favorable.--Hsitations de
     l'amiral.--O se fera l'atterrissage?  Brest,  Lorient, 
     Rochefort, au Ferrol,  Cadix,  Toulon?--tat d'esprit de
     l'amiral Linois.--Son dsir de se signaler par quelque exploit
     avant d'arriver en France.--Le 13 mars 1806,  deux heures du
     matin, nous nous trouvons tout  coup prs de neuf btiments.--M.
     Bruillac et l'amiral.--Est-ce un convoi ou une escadre?--La
     lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune,
     les trois batteries de canons. Ordre de l'amiral d'attaquer au
     point du jour.--Dernire tentative de M. Bruillac.--Manoeuvre du
     _Marengo_.--_La Belle-Poule_ le rallie et se place sur l'avant du
     vaisseau  trois-ponts ennemi.--Ce dernier souffre beaucoup;
     mais,  peine le soleil est-il entirement lev, que _le Marengo_
     a dj cent hommes hors de combat.--L'amiral Linois et son chef
     de pavillon, le commandant Vrignaud, blesss.--L'amiral reconnat
     son erreur.--Il ordonne de battre en retraite et signale  _la
     Belle-Poule_ de se sauver; le trois-ponts fortement dgr; mais
     deux autres vaisseaux anglais ne tardent pas  rejoindre _le
     Marengo_, qui est oblig de se rendre  neuf heures du
     matin.--L'escadre anglaise compose de sept vaisseaux et de deux
     frgates.--La frgate _l'Amazone_ nous poursuit.--Marche
     distingue; nanmoins elle n'et pas rejoint _la Belle-Poule_
     avant son chouage sur la cte occidentale d'Afrique.--Combat
     entre _la Belle-Poule_ et _l'Amazone_.-- dix heures et demie, la
     mture de la frgate anglaise est fort endommage, et elle nous
     abandonne; mais nous avons de notre ct des avaries.--Deux
     vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de chaque ct.--Deux
     coups de canon percent notre misaine.--Grement en lambeaux, 8
     pieds d'eau dans la cale, un canon a clat  notre bord et tu
     beaucoup de monde.--M. Bruillac descend dans sa chambre pour
     jeter  la mer la bote de plomb contenant ses instructions
     secrtes.--Il me donne l'ordre de faire amener le
     pavillon.--Transmission de l'ordre  l'aspirant charg de la
     drisse du pavillon.--Commandement: Bas le feu!--L'quipage
     refuse de se rendre. J'envoie prvenir le commandant, qui
     remonte, radieux, sur le pont.--Le pavillon emport par un
     boulet.--Le chef de timonerie Couzanet (de Nantes), en prend un
     autre sur son dos, le porte au bout de la corne et le tient
     lui-mme dploy.--Autres beaux faits d'armes de l'aspirant
     Lozach, du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un grand
     nombre d'autres.--Le vaisseau anglais de gauche, _le Ramilies_,
     s'approche  porte de voix sans tirer.--Son commandant, le
     commodore Pickmore, se montre seul et nous parle avec son
     porte-voix. Au nom de l'humanit.--M. Bruillac s'avance sous le
     pavillon et ordonne  Couzanet de le jeter  la mer.--_La
     Belle-Poule_ se rend au _Ramilies_.--L'escadre du vice-amiral Sir
     John Borlase Warren.--Prisonniers.--Rigueur de l'empereur pour
     les prisonniers.--Mon frre sain et sauf.--La grand'chambre de
     _la Belle-Poule_ aprs le combat.


False-bay et Table-bay sont deux rades adosses l'une  l'autre; la
premire ouverte au sud-est, l'autre au nord-ouest[151]. Comme,
pendant six mois, les coups de vent de ces parages sont ordinairement
du sud-est, et qu'ils soufflent du nord-ouest pendant le reste de
l'anne, il s'ensuit que les navires mouillent, selon la saison, dans
l'une ou dans l'autre de ces baies; c'est d'aprs ces donnes que nous
avions pris abri  False-bay, o il y a un fort joli village. 
Table-bay est la belle ville du Cap; entre les deux, on trouve, d'un
ct, le cap de Bonne-Esprance; de l'autre, en tirant vers le nord,
Constance et son terroir, renomm par ses vins exquis. Nous visitmes
ces endroits charmants, dont les Hollandais, alors matres de la
colonie, nous firent les honneurs le plus affectueusement du monde.

[Note 151: Baie de la Table, sur la cte ouest, tourne vers le
nord. C'est sur la baie de la Table que se trouve la ville du Cap.]

Nous prenions nos approvisionnements  False-bay, quand _le Brunswick_
parut, venant avec un vent frais du sud-est, qui augmenta  mesure que
ce btiment s'approchait, et qui devint de la plus grande imptuosit.
_Le Brunswick_ essaya de mouiller; ses cbles cassrent; il alla  la
cte, et il fit un naufrage qui cota plusieurs hommes ainsi qu'une
grande partie de la cargaison. On dut croire la saison des vents du
sud-est arrive; nous nous htmes donc de nous rendre  Table-bay;
mais ce n'avait t qu'un coup de vent anticip, auquel un autre
arrir de la saison oppose succda; celui-ci nous assaillit avec une
fureur extrme. _L'Atalante_ venait de nous rejoindre; elle avait
mouill sur l'arrire de _la Belle-Poule_. Trois btiments des
tats-Unis d'Amrique, tromps comme nous, furent jets sur le rivage
o ils se brisrent. _Le Marengo_, ferme comme un rocher dont les
racines atteignent le centre de la terre, dfia majestueusement les
vents, les vagues, et il tint bon; mais nous, nous vmes rompre nos
cbles; nous tombmes sur _l'Atalante_, qui ne put soutenir ce choc,
et nous fmes, l'un et l'autre btiments, emports vers un point de la
cte o, peu de temps auparavant, les deux vaisseaux anglais, _le
Sceptre_ et _l'Albion_, s'taient perdus corps et biens. M. Bruillac
donnait l'exemple du sang froid, de la rsignation; il s'occupait dj
des moyens de sauver le plus de monde possible, en s'chouant de la
manire la plus favorable, lorsqu'une figure inspire se montra
au-dessus des panneaux, et cria qu'il restait  bord une ancre  jet.
C'tait notre lieutenant en pied! c'tait M. Moizeau! c'tait un ange
tutlaire! Il avait dj fait mettre sur cette petite ancre deux
faibles cbles ou grelins qui lui restaient; il les avait disposs
bout  bout, et il dit au commandant qu'il n'avait qu' le prescrire,
qu'immdiatement l'ancre  jet serait au fond. L'ordre fut aussitt
donn; cette ancre accrocha heureusement encore la patte d'une de
celles dont _l'Atalante_ venait d'tre spare; et tandis que cette
dernire frgate allait accomplir son naufrage, _la Belle-Poule_ se
rassit sur les eaux, et vit passer, sans plus bouger, toutes les
horreurs de l'ouragan.

_L'Atalante_ eut, cependant, une chance inespre, celle de trouver,
prs des rochers qui avaient bris _le Sceptre_ et _l'Albion_, un lit
de sable sur lequel elle ne se dmolit pas, ce qui lui permit de
conserver son quipage; elle se releva mme, ensuite, mais trs
avarie, ayant besoin de longues rparations, de sorte qu' notre
dpart nous fmes obligs de la laisser. Il faut avouer que nous
n'tions pas heureux dans nos essais de relche en ces pays
temptueux.

C'est presque  la fin de 1805 que nous partmes du cap de
Bonne-Esprance. L'amiral voulut visiter tous les comptoirs de la cte
occidentale de l'Afrique vers le sud, tels que Saint-Paul de Loanda,
Saint-Philippe de Benguela[152], Cabinde[153], Doni, l'embouchure du
Zare[154], Loango[155] et autres lieux, o se faisait, librement
alors, la traite des noirs, et o il esprait trouver des navires
anglais. Malheureusement pour nous, deux frgates franaises,
rcemment expdies de Brest, s'tant diriges vers ces parages, y
avaient fait la rafle sur laquelle nous devions compter. Nous y
surprmes, cependant, deux btiments: _la Ressource_ et _le
Rolla_[156], que nous destinmes pour Table-bay; mais l'un d'eux fut
bien fatal  _la Belle-Poule_ qui, en allant l'amariner, toucha sur un
banc de sable non marqu sur nos cartes; le vent la poussant, elle le
franchit pourtant  l'aide de la houle, qui la faisait alternativement
surnager et talonner; toutefois elle prouva deux si fortes secousses
que nul ne tint debout sur le pont, et qu'il fallut toute la solidit
de sa carne et de sa mture pour que celle-ci ne ft pas abattue, et
que l'autre ne s'entrouvrt pas entirement.

[Note 152: Saint-Paul de Loanda et Saint-Philippe de Benguela,
villes principales de la colonie portugaise de L'Angola.]

[Note 153: Cabinde, Cabinda, port portugais,  65 kilomtres nord
de l'embouchure du Congo.]

[Note 154: Le nom de Congo a prvalu.]

[Note 155: Port de la colonie franaise du Congo, au sud de la
colonie.]

[Note 156: Dans les tats de service de M. Vermot, dont nous avons
parl plus haut, se trouve la note suivante: A pris  l'abordage dans
la nuit du 7 dcembre 1805, avec le canot de _la Belle-Poule_, le
ngrier anglais _le Rolla_, arm de 8 canons et de 26 hommes
d'quipage.]

Je n'essayerai pas de dcrire l'impression pnible que nous
ressentmes tous, et elle n'tait que trop bien fonde; car, ds que
nous fmes au large, et que nous emes mis la marche de la frgate 
l'essai, nous emes la douleur de voir que nos lignes d'eau taient
fausses et qu' peine nous pouvions aller aussi vite que _le
Marengo_.

Nous allmes faire  l'le portugaise du Prince[157], place de ce
ct-ci de l'quateur, une courte relche pour des vivres frais et de
l'eau; et nous reprmes le cours de notre interminable croisire, que
nous dirigemes vers l'le Sainte-Hlne, o, certainement, on ne
devait pas supposer notre approche, en raison de nos apparitions si
rcentes dans les mers de l'Inde, et o nous esprions faire des
prises nombreuses. On ne peut disconvenir, en effet, que les plans de
l'amiral n'eussent t fort bien combins.

[Note 157: I. do Principe,  environ 2 latitude N., en face de la
cte nord de la colonie franaise du Congo.]

Ne pouvant atteindre Sainte-Hlne directement, nous prolongemes la
borde jusqu'au tropique du Capricorne; l,  l'aide des brises
variables sur lesquelles nous comptions, nous nous levmes dans
l'ouest, et, remettant le cap sur notre destination, nous arrivmes en
vue de l'le, qui n'est qu'un point dans l'immensit de l'ocan, et
nous y arrivmes avec toute la prcision dsirable. Il semblait
fabuleux, alors, de parler ainsi de bordes de sept  huit cents
lieues, entreprises comme chose aussi facile que naturelle; de courses
d'un continent  l'autre, comme s'il s'agissait d'un simple passage;
de reconnaissances enfin d'un point isol, comme si rien n'tait plus
commun, comme si l'on n'avait pas  lutter contre les vents et les
courants. Actuellement la science est assez perfectionne pour qu'on
excute ainsi de tels trajets; mais, jusqu'alors, il n'en avait pas
t de mme et les anciens officiers de notre division admiraient la
perfection avec laquelle tait dirige notre navigation.

Afin de bien profiter de notre position, afin d'arrter tous les
navires qui, sortant de l'le, devaient aller soit en Angleterre, soit
aux Antilles, nous nous plames assez loin sous le vent pour ne pas
tre dcouverts par les vigies anglaises, et ce fut ainsi que nous
attendmes quelque bonne rencontre prs de cette le, qui rappelle
involontairement et qui rappellera toujours l'homme le plus actif de
l'univers, condamn  la plus profonde inaction, le souverain qui y
mourut captif, pour s'tre trouv trop  l'troit sur le plus beau
trne du monde.

Quinze jours s'coulrent sans qu' notre grande surprise rien part 
nos yeux. Enfin une voile fut signale, chasse et jointe: c'tait un
navire neutre qui venait de relcher au cap de Bonne-Esprance et 
Sainte-Hlne. Son journal de bord, les gazettes qu'il avait de ces
colonies, nous apprirent de fcheuses nouvelles. Une escadre anglaise
avait forc l'entre de Table-bay; elle avait dbarqu des troupes
dans le pays; la ville avait t attaque; _l'Atalante_ s'tait
brle; ses marins s'taient joints aux Hollandais; mais on n'avait pu
soutenir la lutte, et les Anglais s'taient empars de la colonie,
ainsi que de _la Ressource_ et du _Rolla_, qui venaient d'y arriver.
Deux de mes meilleurs camarades, de Belloy et Fleuriau[158] officiers
de _l'Atalante_, avaient t frapps, le premier d'un coup mortel, le
second d'une balle  la poitrine, qui lui causa une blessure dont il
ne rchappa que comme par miracle. Quant  ce qui concernait
Sainte-Hlne, le port tait encombr de riches navires prts 
partir; mais l'amiral anglais, qui commandait l'escadre du Cap, avait
expdi un aviso vers le gouverneur de l'le, lui donnant connaissance
que, probablement, nous irions croiser dans son voisinage; et,
soudain, embargo avait t mis jusqu' ce qu'on pt y rallier une
escadre assez forte pour garantir la navigation de ces navires.

[Note 158: Aim-Benjamin de Fleuriau, naquit  la Rochelle, le 12
juin 1785. Aprs avoir navigu comme novice de 1798  1801, il tait
aspirant de 1re classe, depuis le 7 dcembre 1802. Embarqu en cette
qualit sur _l'Atalante_, il assista au brillant combat de
Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le Centurion_, et prit part
aux croisires de l'escadre de l'amiral Linois, jusqu'au moment o sa
frgate se mit  la cte au Cap de Bonne-Esprance. Lors de l'attaque
de la colonie hollandaise par les Anglais, l'quipage de _l'Atalante_
lutta vaillamment contre l'envahisseur, et M. de Fleuriau grivement
bless d'un coup de feu  la poitrine, au combat de Bluvberg, tomba
entre les mains de l'ennemi, mais fut renvoy en Europe comme
incurable. Il gurit nanmoins, et devint capitaine de vaisseau. Nomm
matre des requtes au Conseil d'tat, il remplit assez longtemps les
fonctions de _Directeur du Personnel_ au ministre de la Marine. M. de
Fleuriau, chevalier de Saint-Louis, et grand officier de la Lgion
d'honneur, mourut  Paris, le 3 dcembre 1862.]

 quoi tiennent pourtant les destines d'un pays? Si notre division
tait arrive un peu plus tard  Table-bay, si, mme, elle y avait
fait naufrage, comme _l'Atalante_, nos vaisseaux, nos canons, ou, au
moins, nous, nos marins, nos soldats, nous formions un renfort
susceptible de faire avorter l'entreprise des Anglais, et ce pays
tait sauv. Loin de l, il avait succomb; notre croisire devenait
strile; nous tions comme perdus dans des mers ennemies, et le point
de relche sur lequel nous comptions nous tait enlev. Toutefois nous
nous flicitmes d'avoir t  mme de recueillir des dtails aussi
prcis, aussi authentiques, en vertu desquels, surtout, nous savions 
quoi nous en tenir sur nos projets de retourner  Table-bay o,
probablement, nous tions attendus avec plus de confiance, encore,
que, jadis, _la Belle-Poule_ ne l'avait t  Pondichry.

 en juger par nos rflexions, quelles durent tre celles de l'amiral?
que sa situation tait embarrassante! Pas de vivres pour retourner 
l'le-de-France, plus de relche  False ni  Table-bay! Aller aux
Antilles? Elles taient vraisemblablement au pouvoir des Anglais!
Revenir en France? Nous n'avions pas d'ordres pour abandonner la
station. Il restait encore Rio-Janeiro; mais ensuite, que faire? que
devenir? Ce fut pourtant le parti auquel, aprs quelques
irrsolutions, parut s'arrter M. Linois, du moins si l'on en peut
juger par la route qu'il fit.

En pareille circonstance, le pire est de ne pas prendre une dcision;
aussi fmes-nous tous satisfaits, quand celle-ci fut marque et que
nous quittmes Sainte-Hlne, qui, vraiment, n'tait plus tenable. Le
nom de Rio-Janeiro, o Duguay-Trouin avait tant illustr sa carrire,
circulait donc de bouche en bouche, quand je vis venir  moi ce bon M.
Le Livre, un livre  la main et avec un sourire plein de bont: Eh
bien! me dit-il, vous allez faire la cour aux Portugaises.--Peut-tre,
mais il y faut la condition que vous me servirez d'interprte, puisque
vous connaissez et pas moi la langue du pays.--Non, non, tout seul,
car je n'entends plus rien aux discours galants; et pour que vous
puissiez vous passer de moi, j'apporte ma grammaire, et, en moins de
quinze jours, si vous voulez tre mon lve, vous en saurez assez pour
vous faire comprendre.

J'acceptai avec reconnaissance, et nous commenmes immdiatement la
premire leon; mais elle ne fut pas longue; car l'amiral, ayant dj
chang d'avis, et prenant sur lui une grande responsabilit, avait
quitt la route o il gouvernait et se dirigeait vers la France! Oh!
ce fut un vrai dlire alors! penser qu'aprs trois ans nous allions
revoir nos amis, notre patrie, nos parents, que nos fatigues allaient
finir, que nous serions, sans doute, rcompenss de tant de travaux...
Penser tout cela, c'tait impossible sans les plus chaudes motions.
Nous n'avions plus de vivres frais, et peu nous importait;  peine
nous restait-il assez de biscuit et d'eau pour une traverse
ordinaire, et nous envisagions, sans nous plaindre, la fatale
demi-ration; des malades, des hommes extnus, avaient beaucoup 
craindre d'une longue navigation, et ils oubliaient leurs maux... La
France... la France! mot lectrique, cri consolant, voeu le plus cher,
qui tait dans toutes les bouches, qui rsonnait dans tous les coeurs!
et on ne voyait plus que la France, et on ne s'occupait plus que de la
France!

Prs d'un mois de calme nous attendait sous la ligne quinoxiale; on
le supporta sans murmurer: des vents contraires soufflrent ensuite
pendant longtemps, qui, avec les courants, nous jetrent beaucoup dans
l'ouest; mme rsignation. Enfin la brise se dclara favorable,
frache, et nous nous couvrmes de voiles  l'instant! L'amiral sembla
d'abord vouloir se diriger sur Brest; le lendemain, la route obliqua
un peu; le surlendemain, elle fut encore change, puis reprise, de
sorte que tantt nous prsumions que nous atterririons  Rochefort ou
 Lorient, et tantt au Ferrol,  Cadix ou mme  Toulon; ces
variations nous tonnaient, mais nous inquitaient peu, puisqu'il n'y
avait plus  revenir sur le point capital, celui de notre retour en
France.

Nous voyions, d'ailleurs, M. Linois anim de la plus grande ardeur
guerrire; nous avions souvent communiqu avec lui depuis
Sainte-Hlne, et jamais notre commandant, jamais un officier ne
l'avait quitt sans qu'il et exprim son dsir de faire une bonne
rencontre, de se signaler par quelque exploit remarquable avant
d'arriver. C'tait le temps des belles victoires de l'empereur, les
lauriers ombrageaient, alors, le front de nos soldats; il tait
naturel et noble, tout  la fois, de ne vouloir reparatre devant eux
que dignes de leur renomme. Nous savions, ensuite, que l'affaire du
convoi de Chine avait t blme par Napolon: l'amiral devait donc
tout tenter pour lui faire oublier ce funeste pisode de notre
campagne, comme aussi pour qu'il pardonnt notre retour effectu sans
ses ordres, car il entendait fort peu raison  cet gard. Mais, au
rsum, si nous pensions, avec peine,  l'instabilit des vues de
l'amiral sur le lieu de notre atterrissage, nous n'en applaudissions
pas moins, de coeur,  l'insistance avec laquelle il nous associait 
ses voeux de trouver une bonne occasion de toucher au port avec clat.

Les vents contraires nous avaient considrablement ports vers
l'ouest; les tergiversations perptuelles de M. Linois touchant notre
route nous conduisirent au point de croisire pour les navires qui
effectuaient leur retour des Antilles en Europe, et, le 13 mars 1806,
 deux heures du matin, naviguant par une continuation de vent trs
favorable[159], nous nous trouvmes tout  coup prs de neuf
btiments.

[Note 159: Par 26 latitude Nord et 33 longitude Ouest.]

tant  porte de voix de l'amiral, M. Bruillac put bientt lui dire
qu'il jugeait que c'tait une escadre anglaise. Cependant l'amiral lui
rpondit qu'il avait reconnu un convoi; ds lors M. Bruillac n'insista
pas; mais il se mit  observer attentivement ces navires avec sa
lunette de nuit. Nous avions diminu de voiles pour nous mettre  la
mme marche qu'eux; nous nous prparions au combat, et nous serrions
leur queue de prs, lorsque notre commandant, profitant d'un mouvement
que fit le dernier d'entre eux, par lequel son ct se prsenta vers
la frgate, aux derniers rayons de la lune vers son coucher, compta et
me fit compter, avec sa lunette, trois batteries compltes de canon.
Sachant fort bien qu'il n'est pas d'usage que les convois soient
escorts par un vaisseau  trois ponts, il reparla  l'amiral, lui fit
part de sa dcouverte et renouvela sa premire opinion d'escadre
anglaise; mais M. Linois, toujours frapp de son ide primitive,
enchant, d'ailleurs, de pouvoir se battre  souhait, ne rpondit que
par ces mots: Au point du jour, nous attaquerons le vaisseau qui
escorte ces navires; nous le rduirons, et nous nous emparerons du
convoi.

Cependant la route que faisaient ces btiments, quand nous les
dcouvrmes, ne conduisait ni en Europe, ni aux Antilles; j'en fis la
remarque, que je communiquai  notre commandant. En me disant qu'il
l'avait dj reconnu, il se dcida, quoiqu'il lui en cott beaucoup,
 faire une troisime tentative pour dtourner l'amiral de son dessein
et pour lui prouver que nous avions, en vue, une escadre en croisire.
Il fit valoir  l'appui l'ordre de tactique sous lequel nos ennemis
naviguaient, la voilure qu'ils portaient, les signaux qu'ils
faisaient... L'amiral persista; il finit, mme, par demander avec
quelque humeur  M. Bruillac, s'il n'tait pas prt  se battre. Vous
verrez que si! rpondit notre commandant avec fiert; et il ne
s'occupa plus que de prouver qu'effectivement il tait prt, bien
prt, toujours prt, comme il le dit en se retournant vers nous, aprs
cette infructueuse conversation.

En voyant tant d'aveuglement, en rflchissant  l'obstination des
hommes, souvent sur des objets opposs; en me rappelant l'incrdulit
de M. Bruillac devant Colombo, de M. Bruillac ne pouvant aujourd'hui
dessiller les yeux de l'incrdule avec qui,  son tour, il avait
affaire, il me revint  l'esprit le reproche que Dorine, avec tant de
verve, adresse  Orgon:

  Triste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas;
  Vous ne vouliez pas croire, et l'on ne vous croit pas.

Cette escadre anglaise, car enfin c'en tait une, attendait une de nos
divisions, qui devait avoir rcemment quitt les Antilles, et, nous
voyant de nuit et venant du sud, o elle ne supposait aucun btiment
franais, elle nous prenait pour des Amricains qui voulaient s'offrir
 prendre des paquets; ainsi elle ne faisait aucune attention  nous.
Rien n'tait donc plus facile que de nous sauver, puisque nous
n'avions qu' continuer notre route  la faveur du reste de la nuit;
mais l'amiral voulait se battre; il le voulait absolument, et ses yeux
taient rests ferms  la vrit.

Environ trente ans aprs l'instant de l'attaque, je tressaille encore
quand je me reprsente notre commandant me criant avec l'enthousiasme
d'un noble courage: Diminuez de voiles, ralliez _le Marengo_; nous
n'y serons pas  temps! nous n'y serons pas  temps! C'est qu'en
effet l'amiral, n'attendant pas mme le point du jour, s'approchait du
dernier vaisseau, le trois ponts, et nous qui tions de l'autre ct
de l'amiral, mais un peu de l'avant, nous tendions  nous en loigner.

Tirer un coup de canon sans que M. Bruillac y ft, et t dsesprant
pour lui; aussi ds qu'il avait vu M. Linois marquer son mouvement, il
avait devin son intention; il voulut se hter d'aller le seconder, et
j'excutai ses ordres avec promptitude. _Le Marengo_ se plaa par le
travers du trois ponts, nous sur son avant o nous lui fmes beaucoup
de mal; mais _le Marengo_ souffrit beaucoup. Quand le jour fut
entirement fait, il avait plus de cent hommes hors de combat; M.
Linois avait un mollet emport, et M. Vrignaud, qui tait son
capitaine de pavillon, un bras. On pansait l'amiral dans la cale,
quand on alla lui dire qu'il n'y avait plus  en douter, que c'tait
rellement une escadre, et qu'elle manoeuvrait pour nous envelopper.
Alors, douloureusement clair, il donna l'ordre de battre en
retraite, et il nous fit faire le signal de nous sauver.

Le trois ponts, fortement dgr par nous, ne pouvait empcher _le
Marengo_ d'excuter son projet et, quand celui-ci fut entirement
dgag du feu des formidables batteries de cet adversaire, M.
Bruillac cessa le combat, pensant  trouver son salut dans sa marche.
Toutefois _le Marengo_ ne tarda pas  tre rejoint par deux autres
vaisseaux ennemis; il se dfendit tant qu'il put; mais,  neuf heures,
il fut oblig de se rendre.

L'escadre anglaise se composait de sept vaisseaux et deux frgates;
l'une d'elles de notre rang, _l'Amazone_, se distinguait par sa
marche. Ce fut elle qui nous poursuivit de plus prs; mais elle ne
nous aurait pas joints sans l'chec que nous avait fait prouver notre
chouage sur la cte d'Afrique. Nous fmes tout ce que nous pmes pour
nous donner un peu plus de sillage; toutefois, nous ne russmes pas 
l'empcher de nous joindre.

L'action entre les deux frgates commena  dix heures;  dix heures
et demie, la frgate anglaise tait fort endommage dans sa mture et
ne put continuer  nous suivre; mais nous aussi nous avions des
avaries qui nous arrtaient, et qui permirent  deux vaisseaux
ennemis[160] de s'approcher de nous, un de chaque ct. Le plus voisin
tira sur nous ds qu'il le put! nous ripostmes en continuant notre
route et avec l'espoir de le dmter; mais nous n'emes pas ce
bonheur. L'autre vaisseau, quand il fut  porte, tira deux coups de
canon qui percrent notre misaine. M. Bruillac me dit alors qu'il ne
lui restait aucune chance de se sauver; en effet, le grement tait en
lambeaux; nous avions huit pieds d'eau dans la cale; nos ponts taient
teints de sang. Le canon le plus voisin du commandant avait clat en
blessant tous ceux qui environnaient M. Bruillac et moi; alors,
s'acheminant vers sa chambre pour jeter  la mer la bote de plomb o
les instructions secrtes taient renfermes, ce brave commandant
m'ordonna de faire amener le pavillon.

[Note 160: _Le London_ et _le Ramilies_.]

Il n'tait personne qui ne dt avoir prvu cet ordre; on ne pouvait
mme s'tonner que de ne pas l'avoir entendu donner plus tt, et
pourtant il retentit  mon oreille comme un glas funbre; ma voix
faiblit en le transmettant  l'aspirant charg de veiller  la drisse
du pavillon, et il m'en resta  peine assez pour faire le commandement
de bas le feu!, qui lui succda immdiatement.

Mais,  ce moment, la scne changea et prit un caractre de sublimit
extraordinaire:  ces mots, de bas le feu! une voix se fit entendre,
une seule voix, mais compose de plus de cent voix unanimes; et cette
voix formidable cria que _la Belle-Poule_ ne devait pas se rendre, que
_la Belle-Poule_ ne pouvait pas tre prisonnire, en un mot que _la
Belle-Poule_ devait se faire couler! Je ne voulus pas prendre sur moi
de faire discontinuer le combat; j'envoyai donc avertir le commandant,
qui revint, radieux de ce qu'il apprenait, et qui se battit de plus
belle, en prodiguant des paroles d'admiration  son quipage.

Peu d'instants aprs, ce pavillon, que je n'avais pas fait amener, fut
emport par un boulet. Un chef de timonerie--jamais je n'oublierai son
nom ni sa figure,--Couzanet, n  Nantes en prit un autre sur son dos,
le porta au bout de la corne, le dploya, le tint lui-mme dvelopp,
et resta dans cette position prilleuse, jurant d'y prir s'il le
fallait. Mille autres traits honorrent cette journe, et j'en
pourrais citer d'aussi beaux de l'aspirant Lozach, du canonnier
Lemeur, du matelot Rouallec et d'une infinit d'autres; mais il
faudrait un volume; et d'ailleurs tous auraient le droit d'tre
individuellement nomms, car tous furent des braves, et si
quelques-uns parurent se distinguer davantage, c'est qu'ils eurent le
bonheur d'avoir eu, pour le faire, une occasion que les autres
auraient saisie, si elle s'tait offerte  leur courage.

Enfin le vaisseau anglais de gauche, qui voyait notre situation, nos
efforts, s'approcha  porte de voix sans plus tirer. Au pril mille
fois de la vie, son commandant se mit en vidence, seul, sur le bord,
faisant signe qu'il voulait parler. C'et t une atrocit que de
continuer le feu sur un si digne homme; le silence le plus profond
succda au fracas de l'artillerie; alors, d'un ton mu, notre gnreux
ennemi prit son porte-voix, et, en notre langue, il pronona ces
paroles: Braves Franais, tous mes canons sont chargs  double
charge; toute rsistance est inutile; rendez-vous; je vous en conjure
au nom de l'humanit!

M. Bruillac, entendant cet appel fait  l'humanit, comprit alors ses
vrais devoirs: il dit qu'il voulait conserver de si glorieux restes au
pays; et, sans plus rien couter il alla lui-mme sous le pavillon, et
il ordonna  Couzanet de le jeter  la mer. Couzanet, en ce moment,
tait couch en joue par un peloton de fusiliers anglais; il le savait
et il ne sourcillait pas! Les belles choses que l'on voit au milieu de
l'horreur des combats! que de dvouement, que d'hrosme, que de
grandeur!

Le nom du vaisseau auquel nous nous rendmes tait _le Ramilies_;
celui de son magnanime commandant: Pickmore, qui versa des larmes
d'attendrissement et de philanthropie, en voyant, quand il monta 
notre bord, les traces du carnage qui s'offrirent  ses yeux, et qui
venait d'assister  la bataille de Trafalgar avec trois autres
vaisseaux de l'escadre si imprudemment attaque par nous. Cette
escadre tait commande par le vice-amiral Sir John Borlase
Warren[161]; et, en ce moment, tant par suite de Trafalgar que par le
fait de cette croisire, les ctes de France taient dbloques, et
nous aurions pu y rentrer avec facilit, sans la fatalit qui nous
poussait  notre perte.

[Note 161: N en 1754, mort en 1822.]

Ainsi fut consomme la perte d'une frgate[162] qui avait coup la
ligne quinoxiale vingt-six fois, et qui, depuis plus de trois ans,
marchant de prils en prils, avait triomph de tous; ainsi fut
arrte ma carrire, au moment o, sans contredit, de toute ma vie,
j'ai t le plus capable de commander. Nous savions, en effet, que
l'empereur tait sans piti pour les prisonniers et que l'Angleterre
tenait trop  le contrarier en tout pour jamais accder  aucun
change; nous n'ignorions pas que nous allions longtemps souffrir dans
la captivit, et souffrir de toutes les manires; car Napolon non
seulement n'accordait pas une demi-solde aux officiers de sa propre
arme quand ils taient pris; mais notre temps n'tait mme pas compt
pour la retraite. Que la paix soit sur ses cendres, car il fut
prisonnier  son tour; il le fut par sa faute; il n'eut pas alors la
philosophie qu'on pouvait attendre de lui; il le fut six ans, et il
mourut en buvant, jusqu' la lie, le calice d'amertume.

[Note 162: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau, _Histoire
de la Marine franaise sous le Consulat et l'Empire_, Paris, 1886, pp.
305 et 306.]

Mon premier soin fut de chercher mon frre que j'embrassai, satisfait
de le voir sain et sauf. Je m'occupai ensuite de ramasser dans une
malle quelques-uns des effets de corps les plus utiles; puis, montant
sur le pont, j'y trouvai mon pe sur le banc de quart. Il est d'usage
que, aprs un combat, les vainqueurs rendent aux officiers leurs armes
personnelles. Pour moi, je regardai comme une humiliation de tenir une
arme d'une autre main que celle de mon souverain; et pour m'y
soustraire, j'en cassai la lame sur un de mes genoux et je jetai les
deux morceaux  la mer. M. Moizeau resta sur le pont pour recevoir les
officiers anglais; le reste de l'tat-major descendit dans la
grand'chambre; et l, assis chacun sur notre malle, nous attendmes
qu'on vnt nous donner une destination.




CHAPITRE X

     SOMMAIRE: Le commandant Parker,  bord de _la Belle-Poule_.--Un
     commandant de vingt-huit ans.--Belle attitude de Delaporte.--Avec
     mon frre, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau _le
     Courageux_ command par M. Bissett.--Le lieutenant de vaisseau
     Heritage, commandant en second.--Le lieutenant de vaisseau
     Napier, arrire-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes.--Ses
     sorties inconvenantes contre l'empereur.--Je quitte la table de
     l'tat-major, et j'exprime  M. Heritage mon dessein de manger
     dsormais dans ma chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de
     la ration de matelot.--Intervention de M. Bissett.--Il me fait
     donner satisfaction.--Je reviens  la table de l'tat-major.--La
     croisire de l'escadre anglaise.--Armement des navires
     anglais.--Coup de vent.--Avaries considrables qui auraient pu
     tre vites.--Communications de l'escadre avec le vaisseau
     anglais, _le Superbe_, revenant des Antilles.--Encore un dsastre
     pour notre Marine.--Destruction de la division que notre amiral
     Leissgues commandait aux Antilles, par une division anglaise
     sous les ordres de l'amiral Duckworth.--Portrait de Nelson
     suspendu pendant l'action dans les cordages.--Les btiments de
     l'amiral Duckworth, fort maltraits, taient rentrs  la
     Jamaque pour se rparer.--L'amiral se rendait en Angleterre 
     bord du _Superbe_.--Le mme jour, un navire anglais, portant
     pavillon parlementaire, traverse l'escadre.--Mon ami Fleuriau,
     aspirant de _l'Atalante_.--Tlgraphie marine des
     Anglais.--J'imagine un systme de tlgraphie que, peu de temps
     aprs, j'envoyai en France.--L'amiral Warren renonce  sa
     croisire.--M. Bruillac runit tous les officiers de _la
     Belle-Poule_, et nous faisons en corps une visite  l'amiral
     Linois, qui tait encore fort souffrant. Il nous adresse les plus
     grands loges sur notre belle dfense.--L'amiral Warren.--Le
     combat contre la frgate _la Charente_.--Quiberon.--Relche 
     So-Thiago (les du Cap Vert).--Arrive  Portsmouth, aprs avoir
     eu le crve-coeur de longer les ctes de France.--Soixante et un
     jours en mer avec nos ennemis.


Ce fut le commandant de _l'Amazone_, aujourd'hui l'amiral Parker[163],
qui vint  bord de _la Belle-Poule_ pour notifier les intentions de
l'amiral Warren  notre gard. Jamais conduite plus distingue, jamais
hommages plus flatteurs ne surpassrent ce que cet amiral ordonna
dans cette circonstance. M. Parker n'avait alors que vingt-huit
ans[164]. C'est le bel ge pour commander  la mer; c'est celui o la
force physique accrot l'nergie morale; quelques fautes peuvent tre
commises,  la vrit; mais, comme elles sont compenses par cette
habitude, par cette force de commandement que plus tard on ne
contracte plus qu'imparfaitement, et qui seule fait les bons amiraux!
La marine, de toutes les professions, est certainement la plus dure;
aussi, lorsqu'on s'y adonne par vocation, par got, il faut avoir
cette perspective de commander jeune; il faut avoir celle d'un
avancement rapide, et non pas de servir de marche pied. Ainsi je
pensais alors; ainsi je pense encore; j'avais donc rv, moi aussi, de
commander bientt; toutes mes actions avaient tendu vers ce but; mais,
pour la premire fois, je vis que ce n'taient que des rves; et,
quand M. Parker parut, ce que la fortune avait fait pour lui et ce que
je voyais qu'elle faisait contre moi, me causa le plus pnible
dsenchantement.

[Note 163: William Parker, plus tard sir William Parker, n en
1781  Almington-Hall, comt de Stafford, mort en 1866, aprs une
brillante carrire.]

[Note 164: Il n'en avait mme que vingt-cinq, un an de plus que
l'auteur de ces _Mmoires_.]

Il se prsenta avec biensance, nous salua; mais il n'avait pas encore
parcouru de l'oeil toute la grand'chambre, que l'aspect de Delaporte,
froid, svre, rsign, le frappa. C'tait vraiment l'expression de
fiert de Papirius devant les Gaulois.

Il se remit et nous fit connatre les noms des btiments de l'escadre,
en ajoutant tout ce qui pouvait nous tre agrable pour notre
translation.  l'exception de mon frre, qui ne faisait qu'un avec
moi, nous tirmes,  peu prs, au sort, et je passai, avec Puget et
Desbordes, sur le vaisseau _le Courageux_, command par M. Bissett.
L'on m'y donna une chambre d'officier qui se trouvait vacante; et je
mangeai, assez frquemment, avec M. Bissett, par invitation, mais
habituellement avec l'tat-major et plac  ct du lieutenant de
vaisseau Heritage, commandant en second du _Courageux_.

C'tait le meilleur des humains; mais j'avais  table, pour vis--vis,
un autre lieutenant de vaisseau, M. Napier[165], arrire-petit-fils de
l'inventeur des Logarithmes, qui vient encore d'illustrer son nom par
la capture hardie de la flotte de Dom Miguel, dernier souverain du
Portugal[166]; et qui, par opinions politiques, par esprit national
mal entendu, par haine excessive contre Napolon[167], se montrait 
tous moments d'une taquinerie insupportable. Comme je parlais assez
bien l'anglais, il s'adressait ordinairement  moi, d'autant qu'il
avait cru remarquer, car j'avais eu le tort de le lui laisser
pntrer, que j'tais loin d'admirer les conceptions politiques de
l'empereur. Je soutenais les discussions en termes gnraux, et je
m'efforais de les y ramener quand elles en sortaient; le bon Heritage
m'appuyait pour loigner les personnalits qui font le venin des
querelles; mais l'ardent Napier brisait tous les obstacles, et
reprenait toujours son thme favori. Un jour, il sortit tellement des
bornes que, par respect pour le souverain de mon pays, je quittai la
table; je me retirai dans ma chambre, et j'exprimai  M. Heritage mon
dessein formel d'y manger dsormais, et de m'y contenter, s'il le
fallait, de la ration de matelot. M. Heritage voulut ramener les
esprits; mais il ne put rien sur moi sans m'avoir promis quelques
rparations; et, pour obtenir, aprs bien des pourparlers, que je
renonasse au projet que j'avais form, il fallut que M. Bissett
intervnt; en effet, le commandant Bissett me fit assurer que M.
Napier,  qui il en avait fait de vifs reproches, lui en avait exprim
ses regrets, et qu'il avait la certitude que ma juste susceptibilit
ne serait plus blesse par le retour de conversations aussi dplaces.
 ces conditions, je revins. Heritage parut au comble du bonheur.
Napier devint le plus aimable des htes; et je sais que le respectable
Bissett aurait fait dbarquer Napier, plutt que de souffrir que je
fusse encore molest, et qu'en attendant il m'aurait donn un couvert
 sa table. Voil comment les affaires peuvent s'arranger sans duels,
sans scnes ignobles; mais encore je commis une faute en ceci: de ne
pas avoir prvu les suites d'une premire tolrance, et de n'avoir
pas, ds le principe, pris le parti auquel, plus tard, il fallut
arriver.

[Note 165: Sir Charles Napier, n le 6 mars 1786, mort le 6
novembre 1860, deux fois membre du Parlement, contre-amiral en 1846,
vice-amiral en 1854. D'un caractre trs passionn, il eut des dmls
clbres d'abord avec l'amiral Stopford, plus tard avec les lords de
l'Amiraut. Il tait le cousin germain du gnral sir Charles-James
Napier, le hros du Sindh et de son frre, le gnral sir
William-Francis-Patrick Napier, l'historien de la guerre d'Espagne.]

[Note 166: En 1833, sir Charles Napier, qui avait accept le
commandement de la flotte de dona Maria, remporta au cap Saint-Vincent
une victoire signale sur celle de Dom Miguel. Il publia trois ans
plus tard un rcit de cette guerre.]

[Note 167: Par une ironie du sort, sir Charles Napier termina sa
carrire active sous Napolon III, en qualit de commandant de
l'escadre de la Baltique pendant la guerre de Crime.]

L'escadre anglaise continua sa croisire au mme point: c'est un
avantage signal que de connatre ses ennemis; je mis, pendant que je
restais avec eux, mon temps  profit sous ce rapport. J'y appris
beaucoup de choses; car notre Gouvernement s'occupait si peu de marine
que nos armements ne pouvaient pas soutenir le parallle avec ceux des
btiments anglais; aussi ne doit-on pas s'tonner s'ils eurent si bon
march de nos flottes  Trafalgar et en quelques autres circonstances.
Toutefois je trouvai les officiers anglais moins bons marins, moins
instruits que ceux d'entre nos marins qui avaient fait de longues
campagnes, et,  chaque instant, ils taient en faute dans leur
navigation ou dans leurs volutions; en un mot je leur vis faire des
avaries considrables qu'ils auraient pu empcher par l'emploi de
prcautions ou de moyens qui nous taient trs familiers. Un coup de
vent se dclara; plusieurs nouvelles avaries, et de trs graves,
eurent lieu, et je ne trouvai point chez ces hommes l'-propos,
l'habilet, le sang-froid surtout, sans lesquels il n'est pas de bon
marin. Dans cette tempte, _le Marengo_ fut dmt de tous ses mts et
faillit prir; mais il avait tant souffert dans sa vaillante
rsistance qu'il n'y avait rien d'tonnant.

L'escadre continuait encore sa croisire lorsqu'un vaisseau anglais,
revenant des Antilles, la joignit. Des communications eurent lieu, des
signaux multiplis furent faits, des dmonstrations de joie
clatrent; mais, prs de nous il y eut une rserve complte dont nous
nous abstnmes de chercher  pntrer le mystre; il finit cependant
par tre connu; c'tait encore un dsastre pour notre Marine. Le
nouveau vaisseau tait _le Superbe_ mont par l'amiral Duckworth[168],
qui se rendait en Angleterre, aprs avoir dtruit l'escadre que notre
amiral Leissgues[169] commandait aux Antilles.

[Note 168: Sir John-Thomas Duckworth, n  Leatherhead (Surrey),
en 1748, mort  Plymouth en 1817, tait, depuis 1800, vice-amiral et
gouverneur de la Jamaque.]

[Note 169: Corentin-Urbain-Jacques-Bertrand de Leissgues, n 
Hanvec, prs de Quimper, le 29 aot 1758, mort  Paris, le 26 mars
1832, commandait en 1793 la division qui reprit la Guadeloupe aux
Anglais. Il fut nomm contre-amiral  la suite de ce succs, le 16
novembre 1793, et vice-amiral en 1816.]

Nelson,  Trafalgar, aprs avoir donn ses ordres particuliers  ses
capitaines, signala  l'arme navale: L'Angleterre compte que chacun
fera son devoir. Duckworth, rencontrant notre escadre des
Antilles[170], suspendit un portrait de Nelson dans les cordages
au-dessus de sa tte, et il signala: Ceci sera glorieux. Rendons
justice  nos ennemis et avouons que ce sont de sublimes inspirations.
Les btiments de l'amiral Duckworth tant fort maltraits[171],
rentrrent  la Jamaque pour se rparer; mais l'Amiral en tait
parti sur _le Superbe_ qui, le premier, fut mis en tat de reprendre
la mer, afin d'aller en Angleterre rendre compte de sa mission.

[Note 170: Le 6 fvrier 1806,  Santo-Domingo, capitale de la
partie espagnole de l'le de Saint-Domingue, cde  la France par le
trait de Ble et o le gnral Ferrand s'tait maintenu aprs le
triomphe de l'insurrection dans l'ancienne colonie franaise. L'amiral
de Leissgues, parti de Brest le 13 dcembre 1805 avec cinq vaisseaux,
deux frgates et une corvette, avait port mille hommes de renfort au
gnral Ferrand.]

[Note 171: L'escadre de l'amiral Duckworth se composait de 7
vaisseaux, 2 frgates et 2 btiments lgers. Voyez, sur le combat, Fr.
Chassriau, _Prcis historique de la Marine franaise_, t. I, p. 338.]

Les prisonniers franais furent consterns de ce nouvel chec; les
Anglais, Napier lui-mme, mirent, cependant, devant nous, beaucoup de
discrtion dans leurs transports; et c'tait se respecter que nous
respecter ainsi; mais on ne reoit un pareil hommage que lorsqu'on l'a
mrit; et, peut-tre que si, prcdemment, j'avais support avec
indiffrence des sarcasmes profrs devant moi, j'aurais eu  subir un
redoublement de jactance en ce moment.

Le jour mme de la rencontre du _Superbe_, un autre navire anglais,
portant pavillon parlementaire, traversa l'escadre. Comme il passait
le long du _Courageux_, j'aperus un individu qui attira mes regards
par la manire attentive dont il me fixait. C'tait Fleuriau, mon ami
Fleuriau, aspirant de _l'Atalante_ qui, bless dans l'affaire du cap
de Bonne-Esprance, avait obtenu d'tre renvoy en France comme
malade. Il tait ple, affaibli; mais il paraissait heureux de
retourner dans sa patrie que, comme lui, j'aurais bien voulu avoir
l'esprance de revoir au mme prix! Il me salua de la main, me montra
sa poitrine o avait frapp le coup fatal; je lui tendis les bras;
mais le vent soufflait; le navire obissait au timonier, et je le
perdis de vue, absorb dans mes regrets. Mlange tonnant, concours
singulier d'vnements! On et dit que, sur un point de l'univers,
vainqueurs, vaincus, amis, infortuns, avaient cherch  triompher de
mille difficults pour se runir un instant, se communiquer leurs
motions, et se sparer aprs s'tre seulement entrevus. J'appris, par
la suite, que l'air natal, les bons soins de sa famille, les douceurs
du pays, avaient rtabli  la longue la sant alors trs altre de
Fleuriau.

En France, nous n'avions pas encore appliqu  la Marine la
tlgraphie, qui est, pourtant, l'invention d'un Franais. Je fus
honteux qu'on pt nous faire plus longtemps un reproche dont je
sentais la justesse par la rapidit avec laquelle les plus minces
dtails de l'affaire de l'amiral Duckworth taient parvenus au
_Courageux_. Je ne pouvais cependant pas prtendre  ce que les
Anglais me communiquassent l'explication de leur systme; mais l'ide
premire devait me suffire pour en trouver la clef ou pour en former
un autre quivalent.

Je me mis donc  l'oeuvre, et j'en traais effectivement un que, peu
de temps aprs, j'envoyai en France; mais telle tait l'insouciance
avec laquelle on y traitait les affaires navales que ce ne fut que
sept ans aprs que cette innovation prcieuse fut dfinitivement
introduite sur nos vaisseaux. Ce travail, en particulier, me rendit le
plus grand service pendant le temps que je restai sur mer avec nos
ennemis et qui dura soixante et un jours. C'est en effet le propre de
l'tude d'adoucir les chagrins, d'affaiblir les ides sombres, de
calmer l'esprit, de soulager le coeur de ses douleurs.

Le rsultat de la mission de l'amiral Duckworth rendant inutile la
croisire de l'amiral Warren, celui-ci se dcida  y mettre un terme
et  aller se ravitailler  So-Thiago (les du cap Vert) pour ensuite
retourner en Angleterre. Quelques moments, toutefois, avant de faire
route, M. Bruillac obtint la permission de runir tous les officiers
de _la Belle-Poule_ pour faire une visite de corps  l'amiral Linois,
qui commenait  entrer en convalescence. Je regardais cette visite
comme un devoir en prsence des Anglais, comme une dfrence au
malheur; mais j'avouerai qu'en toute autre position j'aurais prfr
m'en abstenir, tant j'attribuais de part  M. Linois dans l'ternelle
captivit par laquelle mes pas se trouvaient arrts. Il tait encore
fort souffrant; il nous fit cependant les plus grands loges sur notre
belle dfense; et nous en fmes la remarque; car, jusque-l, il avait
t fort sobre de compliments: encore s'il avait su profiter des bons
avis!

Je n'omettrai pas de mentionner que M. Bruillac avait trouv dans M.
Warren, l'ex-commandant de la division  laquelle il avait, jadis, sur
_la Charente_, port de rudes coups devant Bordeaux, et que M. Warren
ne lui en tmoigna que plus d'estime et d'gards: ainsi les querelles
militaires qui se dcident les armes  la main diffrent gnralement
des chicanes de particuliers; celles-ci sont troites, mesquines,
rancunires; les autres, au contraire, portent un cachet de grandeur
et de loyaut. C'est encore M. Warren qui commandait les forces
navales de l'Angleterre dans la fatale expdition de Quiberon, en
1795, o il dploya tant d'humanit.

La relche  So-Thiago, le voyage en Angleterre, ne prsentrent
aucun incident remarquable, et nous arrivmes  Portsmouth, aprs
avoir eu le crve-coeur de longer les ctes de France, d'en apercevoir
les sites riants et de nous en loigner avec le pnible sentiment de
notre libert perdue!




LIVRE III

LA CAPTIVIT EN ANGLETERRE




CHAPITRE PREMIER

     SOMMAIRE: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouills 
     Portsmouth clbrent notre capture en tirant des salves
     d'artillerie.--Bons procds de l'amiral Warren et de ses
     officiers.--L'tat-major du _Courageux_ nous offre un dner
     d'adieu.--Franche et loyale dclaration de Napier.--Le perroquet
     gris du Gabon, que j'avais donn  Truscott, l'un des officiers
     du _Courageux_.--Le cautionnement de Thames.--Dtails sur la
     situation des officiers prisonniers vivant dans un
     cautionnement.--Lettre navrante que je reois de M. de
     Bonnefoux.--M. Bruillac me rconforte.--Lettre de ma tante
     d'Hmeric.--Mes ressources pcuniaires.--Mon plan de vie, mes
     tudes, la langue et la littrature anglaises.--Visite que nous
     font,  Thames, M. Lambert (de _l'Altha_) et sa femme.--Le
     souhait exprim autrefois par M. Lambert se trouve ralis.--Il
     tient parole et nous fte pendant huit jours.--Il nous dit qu'il
     espre bien voir un jour M. Bonaparte prisonnier des
     Anglais.--Nous rions beaucoup de cette prdiction.--Avant de
     repartir pour Londres, M. Lambert apprend  Delaporte sa mise en
     libert, qu'il avait obtenue  la suite de dmarches pressantes
     et peut-tre de gros sacrifices d'argent.--Delaporte avait
     command _l'Altha_ aprs sa capture.--Dpart de cet admirable
     Delaporte que j'ai eu la douleur de ne plus revoir.--Description
     de Thames.--Les ouvriers des manufactures.--Leur haine contre la
     France, entretenue par les journaux.--Leur conduite peu gnreuse
     vis--vis des prisonniers.--La bourgeoisie.--Relations avec les
     familles de MM. Lupton et Stratford.--M. Litner.--Agression dont
     je suis victime, un jour, de la part d'un ouvrier.--Rixe entre
     Franais et ouvriers.--Le sang coule.--Je conduis de force mon
     agresseur devant M. Smith, commissaire des prisonniers.--tat
     d'esprit de M. Smith.--Il m'autorise cependant  me rendre 
     Oxford pour porter plainte.--Visite  Oxford.--Le chteau de
     Blenheim.--Le magistrat me rpond qu'il ne peut entamer une
     action entre un Anglais et un prisonnier de guerre.--Retour 
     Thames.--Scne violente entre M. Smith et moi.--Plainte que
     j'adresse au Transport Office contre M. Smith.--Rponse du
     Transport Office.--M. Smith reoit l'ordre de me donner une
     feuille de route pour un autre cautionnement nomm Odiham, situ
     dans le Hampshire, et de me faire arrter et conduire au ponton,
     si je n'tais pas parti dans les vingt-quatre heures.--Ovation
     publique que me font les prisonniers en me conduisant en masse
     jusqu' l'extrmit du cautionnement, c'est--dire jusqu' un
     mille.--Ma douleur en me sparant de mon frre et de tous mes
     chers camarades de _la Belle-Poule_.--Autre sujet
     d'affliction.--Miss Harriet Stratford.--Souvenir que m'apporte M.
     Litner.--motion que j'prouve.


Il se trouvait,  Portsmouth, un assez grand nombre de vaisseaux de la
Compagnie des Indes; notre capture leur procura un sentiment de
satisfaction qu'ils manifestrent par des salves d'artillerie; il y
avait de quoi flatter notre amour-propre pour le pass; mais, comme
tout nous parlait de notre captivit actuelle, nous fmes peu
longtemps sensibles  cet hommage indirect; car enfin, malgr tout,
nous ne pouvions pas ne pas voir que nous prenions place parmi les
quatre-vingt mille autres prisonniers, marins ou soldats; nombre qui
s'accrut encore, par la suite, en Angleterre, et qui s'levait  cent
vingt mille, lors de la chute de l'empereur.

L'amiral Warren, les commandants, les officiers des btiments sous ses
ordres, M. Bissett surtout  mon gard,  l'instant o nous allions
nous sparer, redoublrent de bons procds envers nous.  cette
occasion, mme, l'tat-major du _Courageux_ donna un dner d'adieux o
furent invits plusieurs de leurs amis, ainsi que quelques jeunes
dames de leur connaissance, de Portsmouth. Je rapporte cette
circonstance, parce qu'elle me rappelle deux souvenirs vraiment
touchants: le premier est une franche dclaration de Napier des torts
qu'il avait eus avec moi, qu'il fit en prsence de tous, pour que je
n'emportasse aucun levain contre lui, pour qu'il pt, dit-il, se
rconcilier entirement avec lui-mme. N'est-ce pas un bonheur que de
commettre des fautes, quand on sait les rparer ainsi?

Pour expliquer le second de ces souvenirs, je dois remonter jusqu'
l'le-du-Prince, o j'avais achet un perroquet gris du Gabon, qui
avait le talent tout  fait particulier d'imiter, au naturel, le bruit
argentin d'une petite sonnette. Ce bel animal, qui parlait avec une
facilit prodigieuse, avait eu une patte casse  bord; je l'avais
soign; je l'avais guri; et, quoiqu'il se ft montr fort
reconnaissant de mes bons soins, je ne souponnais pas jusqu'o allait
son attachement pour moi. Aussi, aprs notre prise, ayant vu qu'il
plaisait beaucoup  M. Truscott, l'un des officiers du _Courageux_, je
fus enchant de pouvoir le lui offrir. Cependant, les transports que
le perroquet manifestait lorsque j'allais voir Truscott dans sa
chambre, m'avaient dcid  n'y plus retourner. Il y avait donc
cinquante jours que nous ne nous tions vus, lorsque, pendant ce
dernier dner, Truscott voulut montrer l'oiseau miraculeux  ses
convives.

On l'apporta sur la table;  peine y fut-il qu'il s'lana sur moi,
s'accrocha  ma cravate, et me fit tant de caresses que tous,
particulirement nos jolies visiteuses, en furent attendris. Truscott
voulut me le rendre; il insista, pressa, et j'avoue qu'il me fallut
beaucoup prendre sur moi pour m'y refuser. Mais, comment me dcider 
en priver l'aimable Truscott, comment ne pas reculer devant les
embarras du transport, pendant les phases probables de ma captivit?

L'amiral Linois fut destin pour Cheltenham[172], plus tard pour
Bath[173], lieux renomms par l'agrment, la salubrit de leurs bains,
o il passa le temps de son infortune. L'tat-major du _Marengo_ et de
_la Belle-Poule_, ainsi que les aspirants et les chirurgiens, reurent
l'ordre de se rendre  Thames, qui tait dj le cautionnement de cent
cinquante prisonniers. On appelait cautionnements, les petites villes
o taient les divers dpts d'officiers prisonniers qui avaient la
permission d'y rsider, aprs s'tre engags, sur leur parole
d'honneur,  ne pas s'en carter  plus d'un mille de distance, 
rentrer tous les soirs chez eux au coucher du soleil, et 
comparatre deux fois par semaine devant un commissaire du
Gouvernement. L'Angleterre accordait, par jour, 18 pence (36 sous) 
chaque officier, quel que ft son grade, et 1 schelling (24 sous) 
chacun des prisonniers qui, par faveur ou autrement, ayant obtenu la
facult d'habiter un cautionnement, taient au-dessous du grade
d'officier. Ces rtributions taient juste ce qu'il fallait, en ce
pays, pour se loger, pour se vtir, pour ne pas mourir de faim, et
ceux d'entre nous qui n'avaient pas de ressources en France, taient
obligs d'utiliser leurs talents ou leurs forces physiques, afin de
subvenir aux ncessits les plus pressantes. Que d'officiers dj
anciens, que de militaires dcors, que d'hommes ayant vers leur sang
dans les batailles, n'y ai-je pas vus, bchant noblement la terre,
exerant courageusement un dur mtier, et prfrant prsenter la main
pour recevoir une rmunration bien acquise, que la tendre pour
demander un secours, ou que s'engourdir dans la misre et l'oisivet.
Les matelots, les soldats, taient renferms dans quelques prisons 
terre mais le plus grand nombre dans des pontons, lieux d'horrible
mmoire, et dont je n'aurai que trop  parler dans la suite.

[Note 172: Dans le comt de Glocester,  quatorze kilomtres N.-E.
de Glocester.]

[Note 173: Dans le comt de Somerset,  dix-sept kilomtres E. de
Bristol.]

Les premires nouvelles que je reus de ma famille furent dchirantes
par le chagrin qu'elles respiraient, et bien peu rassurantes sur mon
avenir.

M. de Bonnefoux, qui avait acquis la certitude qu'au premier travail
qui devait paratre trs prochainement, nous serions nomms, moi,
lieutenant de vaisseau, et mon frre, enseigne, m'annona qu'il
n'avait plus aucun espoir de ce ct, tant les intentions de
l'empereur taient bien connues  cet gard. M. Bruillac,  qui je
communiquai cette nouvelle, n'en fut pourtant pas dcourag: il me
rpta que, dans le rapport de son combat, il avait demand, comme
stricte justice, de l'avancement et la croix pour moi, et il me donna
sa parole qu'il ne cesserait de faire valoir mes droits, ceux de mon
frre, ceux enfin, de ses subordonns dont la conduite le mritait. Ma
bonne tante d'Hmeric, au milieu de ses larmes, me disait, dans ces
premires nouvelles, qu'elle achverait de faire rentrer les 10.000
francs (pour lesquels je lui avais envoy procuration) qui me
revenaient, ainsi que je l'ai dj dit, pour appointements, traitement
de table, parts de prises, arrirs; qu'elle les placerait, et qu'elle
m'en ferait exactement tenir la rente, alors bien utile pour moi.

Comme j'avais en rserve quelque argent de l'Inde, je pus, sans tre
trop gn, attendre ces envois, qui se faisaient fort difficilement, 
cause des entraves apportes par le Gouvernement anglais  tout ce qui
manait du Gouvernement franais. Quelquefois donc je me suis trouv
assez  mon aise, pendant ma captivit, et quelquefois trs rduit en
finances; mais au rsultat, avec l'ordre, avec la prvoyance que la
ncessit m'eut bientt enseign  adopter, je parvins  tre, en
gnral, assez bien sous ce rapport.

Il fallait, cependant, prendre mon parti; il fallait oublier que
j'tais arriv aux portes de la France, qu'elles s'taient fermes sur
moi, au moment o j'avais acquis l'exprience, l'instruction voulues
pour commencer  commander un petit btiment; que ce commandement et
t le premier chelon de distinction, toujours si difficile  monter,
 saisir et que la position de M. de Bonnefoux, prfet  Boulogne, ami
intime du Ministre, connu, considr par l'empereur, me l'et rendu
ais  trouver. Ainsi j'arrivais, jeune, aux grades suprieurs, les
prdictions de mes camarades s'accomplissaient; je marchais de front
avec ceux qui, dans la mme catgorie que moi, mais tant libres,
allaient servir, commander, avancer, toujours avancer, toujours
commander, toujours servir...; au lieu de cela, que voyais-je? la
prison, l'inaction, un exil d'une dure incalculable, l'oubli de mon
tat, mon loignement de ma famille, la perte de ma jeunesse, enfin,
et de toutes mes esprances.

 tant de maux, il n'y avait qu'un palliatif: celui qui,  la mer, m'y
faisait trouver le temps agrable, celui qui,  bord du _Courageux_,
avait calm mes premires angoisses; celui dont Cicron a dit:
_Nobiscum peregrinatur_, je veux dire l'tude; et quand je fus un peu
remis de mon premier tourdissement, je m'attachai fortement  l'ide
du travail. Je vis que j'avais beaucoup  faire, beaucoup  acqurir;
que n'ayant plus aucun devoir qui vnt me distraire, j'aurais
abondamment le temps ncessaire pour y parvenir, et je traai un plan
dont je ne me dpartis plus: celui de distribuer les heures de ma
journe entre mes occupations et mes camarades. Exact aux premires,
j'y puisai bientt un charme croissant; mes ides changrent
insensiblement de direction; mes rflexions s'adoucirent peu  peu; et
je vis, en quelques semaines, que, lorsque j'arrivais parmi mes amis,
mon esprit, comme sentant le besoin de se dtendre, mon corps fatigu
du repos, me portaient naturellement  un lan,  une gaiet,  un
entranement, qui bannissaient le dcouragement de beaucoup d'entre
nous, et qui, peut-tre, n'avaient t surpasss, en moi,  aucune
autre poque de ma vie.

Je m'appliquai spcialement  l'anglais,  la littrature, aux bons
ouvrages de cette langue que je voulus connatre  fond et bien
parler, j'tudiai les moeurs, la politique, le gouvernement de
l'Angleterre,  qui l'arme puissante de la libert de la presse,
qu'elle sait si bien employer, suffit pour rsister  l'ascendant
guerrier de Napolon; je voulus refaire un cours complet de ma propre
langue, que je m'tais dj aperu ne pas connatre suffisamment;
j'crivis beaucoup pour dgrossir mon style, soit en franais, soit en
anglais; je me remis au latin; enfin je continuai  cultiver
l'escrime, le dessin et la flte, sur laquelle je n'ai jamais eu qu'un
talent trs mdiocre, mais qui, par les amis qu'elle m'a procurs,
par les liaisons qui en sont rsultes, par les heures de solitude ou
de rflexions pnibles qu'elle a remplies ou adoucies, a t, dans
mille circonstances, du charme le plus heureux pour moi.

Ressouvenons-nous, actuellement, que, lorsque M. Lambert (_de
l'Altha_) avait pris cong de l'le-de-France, il avait exprim le
souhait que nous fussions faits prisonniers de guerre, afin d'avoir le
plaisir de nous revoir dans son pays. Ce souhait sauvage tait
accompli; quant  notre rencontre, elle ne tarda pas  avoir lieu, car
M. Lambert arriva  Thames presque en mme temps que nous, et il y
arriva avec sa femme plus belle, plus aimable que jamais, leurs deux
enfants (celui de l'le-de-France et un nouveau-n), une foule de
domestiques, deux voitures et tout le train d'un prince. M. Lambert
prit le plus bel htel  sa disposition; il tint table somptueuse, o
nous fmes constamment invits, ainsi que les Anglais les plus
distingus de la ville; et il fut assez agrable de sa personne, mme
quand il parlait de M. Bonaparte, qu'il esprait bien, un jour, voir
prisonnier des Anglais: nous en rmes beaucoup; mais il ne disait que
trop vrai! Mme Lambert, dans les veines de qui coulait beaucoup de
sang franais, l'empchait souvent de se lancer ou de s'appesantir sur
ce sujet dlicat; et, grce  elle, tout se passa bien sous ce
rapport. Sous tous les autres, on ne pouvait pas tre plus affectueux,
plus empress, plus prvenant.

Cette visite dura huit jours, passs dans les ftes, et elle se
termina d'une manire encore plus satisfaisante, c'est--dire par la
libert de Delaporte, le commandant de l'_Altha_, aprs qu'elle ft
tombe en notre pouvoir; M. Lambert apprit, quelques moments avant de
repartir pour Londres, la nouvelle de cette libert qu'il avait
sollicite, qu'il ne dut qu'au crdit accord, en ce pays plus qu'en
aucun autre,  une grande fortune, et qui, dans les circonstances
actuelles, lui cota peut-tre fort cher. La singulire chose,
cependant, qu'une connaissance qui, datant d'un combat, prlude 
coups de canon, commence en Asie, prs du tropique du Capricorne, se
cultive sur l'immensit de l'Ocan, se cimente dans une le de
l'Afrique, et amne, finalement, en Europe, la libert de l'un d'entre
nous! Il partit peu de temps aprs, ce cher Delaporte,  qui je n'ai
encore trouv personne que je puisse lui comparer; il tait bien
heureux; mais, hlas! il ne tarda pas  succomber,  son poste,  bord
d'un vaisseau qu'il commandait en second avec le grade de capitaine de
frgate, et j'ai eu la douleur de ne plus le revoir.

Thames est une petite ville de l'Oxfordshire, situe prs de la source
de la Tamise, qui n'y est qu'un faible ruisseau, et dans un pays
pluvieux, autant,  peu prs, que le reste de l'Angleterre, mais
bois, pittoresque, et parfaitement bien cultiv. Nous y tions
arrivs au mois de mai 1806, et il y avait si longtemps que je n'avais
joui de l'aspect du printemps que la beaut des sites me parut encore
plus grande.

Il se trouvait dans cette ville des manufactures, dont les ouvriers,
formant une population flottante, ne tenaient au pays par aucun lien
de famille, et chez qui la responsabilit d'une conduite rprhensible
tait d'un poids fort lger.

Cette tourbe, sur laquelle l'action de journaux remplis de virulentes
imprcations contre la France tait toute-puissante, laissait clater
envers nous, prisonniers sans dfense, ses ressentiments peu gnreux,
et manquait rarement l'occasion de nous provoquer par quelque insulte,
et d'engager ensuite une lutte  coups de pierres ou corps  corps.
Les habitants paisibles de la ville gmissaient de ces scnes
dgotantes; mais ils taient presque tous dans la crainte des
ouvriers; ils redoutaient de passer pour mauvais patriotes; et c'tait
beaucoup, quand ils s'abstenaient de paratre approuver les
perturbateurs.

Quelques familles, cependant, se trouvrent amenes, par des
circonstances particulires ou par de pressantes recommandations, 
entretenir quelques relations avec certains d'entre nous; telles
furent celles de MM. Lupton et Stratford, chez qui je fus introduit
par un officier nomm Litner, charmant jeune homme rcemment sorti de
Saint-Cyr, avec qui je n'avais pas tard  me lier, et qui, comme moi,
venait de voir briser son pe par la fortune adverse. M. Lupton avait
un fils et deux filles; M. Stratford, deux filles; il se runissait,
quelquefois, chez eux, des personnes de connaissance: et, en ce
moment, une lgante de Londres, trs grande amie des dames Lupton,
Miss Sophia Bode, tait en visite chez elles, visite qu'elle
renouvelait tous les ans.

Mes occupations, auxquelles mon frre se joignait, mes amis, cette
socit... et j'tais parvenu  trouver le temps supportable, d'autant
que ces dames taient bien leves, jolies et fort instruites. Elles
faisaient des vers charmants, miss Jane Lupton surtout; elle en
composa au sujet d'un moineau que j'avais apprivois, qu'elle avait
malicieusement nomm Flora, du nom d'une petite pagneule appartenant
 miss Harriet Stratford, et qui mourut au milieu de nos soins et de
nos regrets.

Dans les rvolutions fcheuses de la vie, il n'y a, sans doute, rien
de mieux  faire que de chercher les bons cts des contre temps, et
que de s'attacher  les rendre moins pnibles. C'est ce que j'avais
russi  effectuer  Thames; mais cet tat de chose ne dura pas
longtemps. Je rentrais, un jour, avec Litner, lorsqu'un ouvrier,
passant prs de moi, me heurta rudement  la poitrine. Je le poussai
plus rudement encore, et il tomba. Il cria; des camarades vinrent 
lui: des Franais accoururent vers nous; une bagarre s'ensuivit 
coups de pierres o j'tais si redoutable,  coups de poings,  coups
de cannes ou de btons; et quand on parvint  nous sparer, des
meurtrissures taient faites, et le sang coulait depuis assez
longtemps. Je n'avais pas perdu de vue mon agresseur, et je parvins 
le traner devant M. Smith, commissaire des prisonniers,  qui je
demandai sa punition. Il me la promit; mais, au bout de quelques
jours, il me dit qu'il n'y pouvait rien, qu'il fallait que l'affaire
allt  Oxford, et il m'autorisa  m'y rendre pour porter plainte au
procureur du roi.

Je crus voir que M. Smith, craignant le ressentiment des ouvriers, ne
cherchait qu' traner l'affaire en longueur pour qu'elle s'teignt
d'elle-mme.

Je n'en saisis pas moins, avec empressement, l'occasion d'aller voir
Oxford, son Universit, ses vingt-deux collges, ses belles
promenades, et Blenheim, qui l'avoisine, Blenheim, chteau fastueux,
rcompense nationale dcerne  Churchill, duc de Marlborough, gnral
de la reine Anne contre Louis XIV et dont les gigantesques
proportions, un parc grandiose de huit lieues de tour, la profusion de
tout ce qui peut flatter la vanit, forment le caractre distinctif.

Le magistrat me rpondit qu'il ne pouvait entamer une action entre un
Anglais et un prisonnier de guerre sans l'autorisation du
Gouvernement. Cette justice qui, pour les affaires civiles, nous
jetait hors du droit commun, me parut assez singulire dans un pays
qui se prtend si impartial.

Je revins donc  Thames, sans solution, et je pressai de nouveau M.
Smith. Comme son mauvais vouloir ne pouvait manquer de paratre en
tout son jour, je lui en fis des reproches: une scne s'ensuivit; il
me menaa mme de voies de fait, et saisit une canne.

Aussi prompt que lui, je m'armais d'un poker[174], et le dfiai; sa
femme, ses domestiques accoururent; je le dfiai encore devant eux; je
le traitai de misrable, et je sortis en lui disant que j'allais
dresser une plainte contre lui, par devers le Transport Office qui, 
Londres, est le bureau charg du service des btiments-transports,
auquel, pendant la guerre, on ajoute celui de la garde, de la
surveillance, du soin des prisonniers.

[Note 174: Petit pieu en fer dont on se sert pour attiser le feu
de charbon de terre dans les chemines anglaises.]

Dans cette plainte que je revins bientt remettre  M. Smith lui-mme,
pour qu'il l'expdit au Transport Office, je demandais son renvoi, et
toujours justice contre l'agresseur dans la bagarre. M. Smith s'offrit
alors  me faire des excuses, dans son cabinet; mais je les exigeai en
prsence de dix prisonniers; nous ne pmes nous accorder, et ma
plainte partit. La rponse fut un nouvel acte de mpris du droit
commun, car M. Smith reut l'ordre de me donner une feuille de route
pour un autre cautionnement, nomm Odiham, situ dans le
Hampshire[175]; et si je n'tais pas parti dans les vingt-quatre
heures, de me faire arrter et conduire au ponton. Voil, au moins, ce
qui s'appelait parler; c'tait du turc, c'tait du despotisme bien
franc, bien pur. On voit alors clairement ce que les gens entendent
par justice; on se soumet, on les mprise, et l'on part. Telle est, en
gnral, pourtant, l'Angleterre, ayant un Gouvernement machiavlique,
qui ne recule devant aucun acte de mauvaise foi quand il le croit
utile  ses intrts; afflige d'une populace toujours prte  servir
les plus mauvaises passions, et au milieu de tout cela, possdant des
hommes du plus noble caractre, des militaires de la plus grande
loyaut, des particuliers  qui aucune belle action n'est difficile.

[Note 175:  trente-quatre kilomtres N.-E. de Winchester.]

Je crois que les prisonniers m'avaient un peu mis en avant en tout
ceci; ils m'en rcompensrent par une espce d'ovation publique, en me
conduisant, en masse, jusqu' l'extrmit du mille. L, j'embrassai
MM. Bruillac et Moizeau, si bons pour moi; mon sosie Puget,
inconsolable de mon dpart; l'affectueux Desbordes; l'excellent
Vincent; l'aimable Chardin; ce cher M. Le Livre, qui me serrait dans
ses bras avec le pressentiment que je ne le reverrais plus; mon frre,
enfin, de qui on me sparait si brutalement, et, je les quittai tous,
frapp au coeur d'abandonner des amis si prouvs.

J'avais encore un sujet rel d'affliction. Je n'ai pas besoin
d'expliquer qu'il s'agissait de mon nouvel ami Litner, ainsi que des
familles Lupton, Bode et Stratford. Je leur avais fait mes adieux la
veille; mais,  l'instant du dpart, Litner, qui avait t appel par
elles, me remit quelques objets de souvenir  moi destins, et qu'il
en avait reus le matin mme. Puis, mystrieusement, il ajouta qu'il
avait, en outre, obtenu de la jeune miss Harriet, aux beaux yeux
bleus, au teint blouissant,  la physionomie anime,  la taille
divine, une boucle de ses admirables cheveux blonds qu'il mit entre
mes mains, disant que j'tais un mortel bien heureux, et qu'il ne
regretterait pas de quitter Thames, s'il pouvait en obtenir autant de
miss Sophia.

L'impression que j'en prouvai m'apprit, sur mon propre compte, plus
que je n'en souponnais; et c'tait, selon la saine raison, un vrai
bonheur pour moi que mon dpart, car je ne pouvais, sans folie, penser
 me marier en ce moment; or, il ne devait y avoir aucune autre issue
 cette passion naissante, si j'eusse continu  rester auprs de
celle qui l'avait allume, et qui paraissait la partager.




CHAPITRE II

     SOMMAIRE: J'arrive  Odiham, en septembre 1806.--La population
     d'Odiham.--Les prisonniers.--Je trouve parmi eux mon ami
     Cr.--Je suis l'objet de mille prvenances.--La Socit
     philharmonique, la loge maonnique, le thtre des prisonniers,
     son grand succs.--La recherche de la paternit en
     Angleterre.--L'aventure de l'officier de marine franais, Le
     Forsoney.--Ne pouvant payer la somme de 600 francs environ
     destine  l'entretien de l'enfant mis  l'hospice, il allait
     tre emprisonn.--Je lui prte la somme dont il avait besoin;
     affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui crit  sa famille
     et ne tarde pas  s'acquitter vis--vis de moi.--Une maxime de M.
     Le Livre, agent d'administration de _la Belle-Poule_.--En juin
     1807, un amateur de musique, M. Danley, m'emmne secrtement
     passer une journe  Windsor.--Je vois, sur la terrasse du
     chteau, le roi Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur
     fille Amlie.--Le chteau de Windsor.--Nous rentrons  Odiham, o
     nul ne s'tait dout de mon absence.--Je commets l'imprudence de
     raconter mon quipe  deux de mes camarades dans la rue, devant
     ma porte, sous les fentres d'une veuve qui, ayant t leve en
     France, connaissait parfaitement notre langue.--La bonne
     d'enfants, Mary.--Le billet trouv par la veuve.--nigme
     insoluble explique par notre conversation.--Articles de journaux
     qui me donnent,  mon tour, une nigme  deviner.--Dnonciation
     au Transport Office.--L'criture du billet  Mary, rapproche de
     celle d'une lettre de moi  mon frre.--M. Shebbeare, agent des
     prisonniers,  Odiham, reoit l'ordre de me faire arrter
     sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les pontons
     de la rade de Chatham.--Mon indignation.--D'aprs les rglements
     j'tais seulement passible d'une amende d'une guine, et encore 
     condition que quelqu'un se ft prsent pour rclamer cette
     guine, comme prix de sa dnonciation.--Petit coup d'tat de la
     police.--M. Shebbeare, agent des prisonniers  Odiham, ses
     excellents procds  mon gard.--Il me laisse en libert
     jusqu'au lendemain.-- l'heure dite, je me prsente chez lui.--Il
     me remet entre les mains d'un agent de la police.--Les pistolets
     de l'agent.--Digression sur Rousseau, aspirant de 1re classe pris
     dans l'affaire de Sir T. Duckworth.--Son hrosme.--Lettre qu'il
     avait crite au Transport Office pour reprendre sa parole
     d'honneur.--Au moment o je quittais  mon tour Odiham, on venait
     de le conduire sur les pontons.--L'htel du Georges, la voiture 
     mes frais.--Je me sauve par la fentre de l'htel.--Mystification
     de l'agent aux pistolets.--Joie des prisonniers.--Hilarit des
     habitants.--La nuit close, je me rends dans une petite maison
     habite par des Franais.--J'y reste cach trois jours.--Une
     jeune fille de seize ans, Sarah Cooper, vient m'y prendre le soir
     du troisime jour, et elle me conduit par des voies dtournes 
     Guilford, capitale du Surrey, distante de six lieues
     d'Odiham.--Dvouement de Sarah Cooper.--De Guilford une voiture
     me conduit  Londres, tandis qu'une autre ramne Sarah 
     Odiham.--Je descends  Londres  l'htel du caf de
     Saint-Paul.--Ds le lendemain, grce  des lettres que m'avait
     remises Cr et qu'il tenait d'une Anglaise, j'avais achet un
     extrait de baptme ainsi que l'ordre d'embarquement d'un matelot
     hollandais nomm Vink, matelot sur _le Telemachus_, qui avait
     Hambourg pour lieu de destination.--Le capitaine, qui tait seul
     dans le secret, m'autorise  rester  terre jusqu'au jour de
     l'appareillage.--Je passe trente et un jours  Londres, et je
     visite la ville et les environs.--Dpart de Londres du
     _Telemachus_.--L'un des passagers, le jeune lord Ounslow.--Il me
     prend en amiti.--Les vents et les courants nous contrarient
     pendant cinq jours.--Nous atteignons Gravesend.--Au moment o _le
     Telemachus_ partait enfin, un canot venant de Londres  force de
     rames, l'aborde.--Un agent de police en sort et demande M.
     Vink.--Mon arrestation.--Offres gnreuses de lord Ounslow.--Je
     suis jet  fond de cale dans le btiment o taient gards les
     malfaiteurs pris sur la Tamise.--J'y reste deux jours.--Affreuse
     promiscuit.--Plus d'argent.--Le canot du ponton _le Bahama_, de
     la rade de Chatham.


La population d'Odiham, beaucoup plus sdentaire que celle de Thames,
tait aussi moins malveillante, et les prisonniers s'y trouvaient bien
moins mal. J'en rencontrais un assez grand nombre, absents de France
depuis moins longtemps que ceux de Thames; ils taient, pour la
plupart, gais, aimables et ils s'efforaient d'oublier leur position,
en se runissant frquemment de manire  s'tourdir sur leur
captivit, ou en employant agrablement leur temps. Ainsi ils avaient
institu une socit philharmonique, une loge de franc-maonnerie et
un thtre. Je fus ravi d'tre en si joyeuse compagnie, surtout
lorsqu' mon inexprimable bonheur j'eus appris que Cr, mon
insparable de l'le-de-France, mon inbranlable subordonn de _la
Belle-Poule_, aujourd'hui mon gal par le malheur, que Cr, enfin,
toujours mon ami, venant par le crdit de sa famille d'obtenir la
faveur d'un cautionnement, tait au nombre de mes nouveaux camarades.
La correspondance tablie entre les prisonniers des diverses villes
avait instruit ceux de ma rsidence actuelle de la persistance que
j'avais mise dans la bagarre de Thames; il n'en fallut pas davantage
pour me faire accueillir  Odiham avec enthousiasme. Je fus donc
l'objet de mille prvenances; toutefois je ne voulus pas me dpartir
de mon plan de travail; mais, en mesurant bien mon temps, il m'en
resta encore assez pour faire face  tout. Je m'associai aux runions
philharmoniques o se comptaient des amateurs fort distingus. Je
m'affiliai aux francs-maons, mais, la vrit me force  le dclarer,
leurs mystres et leurs crmonies me frapprent d'un ennui si complet
que, depuis Odiham, il ne m'est plus jamais arriv de dsirer partager
leurs travaux. Enfin je me lanai dans la carrire du thtre. La
salle avait t installe, dcore par les prisonniers, les acteurs,
les actrices,--et il y en avait d'un talent trs remarquable,--taient
aussi des prisonniers; enfin costumes, mise en scne, musique,
couplets, orchestre, composition ou arrangement des pices, tout tait
notre ouvrage. C'tait une source inpuisable d'occupation; nous nous
amusions beaucoup; les Anglais en raffolaient; il en venait mme de
Londres pour nous voir jouer, et, vraiment, c'tait de trs bon got.
L'heureux ge que celui o les chagrins les plus vifs fuient au seul
aspect du plaisir.

Les lois anglaises sont prvoyantes  l'excs pour assurer l'existence
des enfants ns hors du mariage: lorsqu'il en vient un au monde, la
mre est interroge par un magistrat et tenue de nommer le pre. Ds
lors celui qui est dsign, quel qu'il soit (et, une fois, une fille
pousse  bout dsigna le magistrat, lui-mme, qui tait loin de s'y
attendre); ds lors, dis-je, cet homme est oblig, sous peine de
prison, de payer soit une pension alimentaire, soit une somme, une
fois compte, d'environ 600 francs  l'hospice o l'enfant est plac.
Peu aprs mon arrive, un de nos officiers de Marine, nomm Le
Forsoney, se trouva dans cette situation fcheuse; il n'avait pas les
600 francs, et la justice anglaise, qui s'tait rcuse quand il
s'tait agi de me venger d'un outrage, n'hsita pas  prononcer quand
elle eut  svir contre un autre prisonnier. Le Forsoney allait donc
tre enferm dans une maison de dtention; mais j'avais encore
quelques rserves de l'Inde, et je le librai. Il m'tait souvent, et
il m'est encore arriv depuis, d'obliger des ingrats ou de perdre, en
prts d'obligeance, des sommes mme considrables; mais, cette fois,
le bienfait fut bien plac; il m'attira  un haut degr l'estime de
mes compatriotes, la considration des Anglais, et Le Forsoney, qui en
conserva une affectueuse reconnaissance et qui avait crit  sa
famille, ne tarda pas  se librer envers moi. J'y comptais peu,
cependant, avant notre retour en France; aussi avais-je mis en usage,
 cette occasion, une noble maxime de l'expriment M. Le Livre,
celle que, lorsqu'il tait question de dettes entre camarades, il
fallait prendre note non pas de ce que l'on prtait, mais de ce que
l'on devait; chose qui, au surplus, ne m'est jamais arrive que pour
des bagatelles ou de courts intervalles. Il est, en effet, fort peu de
circonstances o un homme d'ordre, de coeur et de prvoyance ne puisse
se suffire  lui-mme. Cette aventure acheva de me mettre en vogue
dans le pays; elle me fut fort utile dans une position trs pnible o
je ne tardai pas  me trouver, et o,  ct de beaux sentiments, il y
eut, comme  l'ordinaire, de l'envie, de la jalousie dont je devins la
victime; car,  tout prendre, ici comme partout, le bonheur n'est pas
dans l'clat, et il s'attache rarement  ceux qui sont le plus en
vidence.

Un amateur anglais, M. Danley, qui faisait souvent sa partie dans nos
concerts, me rechercha beaucoup depuis ce moment. Il me dit un jour
qu'il avait le projet d'aller le lendemain  Windsor, ville situe 
neuf lieues d'Odiham, o se trouve un chteau royal, et il m'offrit de
se charger de moi, si je voulais n'en parler  personne. Je me gardai
bien de refuser, et nous partmes. La famille royale se trouvait alors
 Windsor: Georges III rgnait. Sur la belle terrasse o affluaient
les spectateurs, il se promena avec la reine, avec cinq de ses fils
(le prince de Galles et le duc de Sussex taient absents) et avec une
de ses filles nomme Amlie, une des plus jolies femmes qui aient
jamais exist, et que, peu d'annes aprs, une courte maladie enleva 
l'admiration de l'Angleterre[176]! Les quatre princes taient des
hommes superbes. La cour tait fort brillante, les troupes en tenue
parfaite, les chevaux de toute beaut, les quipages resplendissants,
la musique des rgiments excellente. Nous vmes une grande partie des
appartements pendant que la famille royale assistait au service divin
du matin; nous visitmes les jardins, le parc, la fort, les chasses,
les meutes; nous allmes voir la magnifique glise, o nous assistmes
 l'office du soir, clbr avec de trs belles voix; enfin nous
revnmes  Odiham extrmement contents de notre journe, et ayant si
bien pris nos mesures que nul ne se douta de mon absence. Mais la
jeunesse est indiscrte: j'tais arriv  Odiham en septembre 1806;
j'avais fait la partie de Windsor en juin 1807, et j'avais gard mon
secret jusqu'au mois de septembre suivant. C'tait beaucoup; mais
quoique Danley, alors, ne pt plus tre inquit, pour ce fait, ce
n'tait pas assez. Surtout, ce qu'il fallait viter, c'tait de faire
mes confidences dans la rue, en rentrant chez moi, un soir, accompagn
de deux de mes camarades et achevant de leur raconter tous les dtails
de mon voyage, arrt avec eux devant ma porte, sous les croises des
maisons voisines.

[Note 176: En 1807, Georges III avait sept fils, le prince de
Galles, plus tard Georges IV, le duc d'York, le duc de Clarence, le
futur Guillaume IV, le duc de Kent, pre de la reine Victoria, le duc
de Cumberland qui devint en 1837 roi de Hanovre sous le nom
d'Ernest-Auguste, le duc de Sussex, le duc de Cambridge.]

Une veuve qui, ayant t leve en France, en entendait parfaitement
le langage, tait alors sans lumire derrire les jalousies de sa
chambre, o elle respirait l'air frais de la soire. Place
immdiatement au-dessus de notre tte, elle ne perdit pas un mot de
notre conversation. Depuis quelque temps on lui avait rapport qu'une
charmante bonne d'enfants de sa maison, nomme Mary, charge de
promener souvent les siens, avait t vue plusieurs fois avec moi,
causant en divers endroits; elle avait encore su que j'avais t chez
elle, un soir qu'elle assistait  notre spectacle, aprs une pice o
j'avais jou, et pendant la suivante o je n'avais pas de rle:
finalement, elle avait surpris un billet, non sign, il est vrai, mais
o il tait dit  Mary: Demain, j'aurai le chagrin de ne pas vous
voir, mais je verrai votre roi. 'avait t pour la veuve une nigme
qui lui fut dvoile par mon voyage  Windsor, et aussitt elle conut
le projet d'une infernale vengeance: heureusement que je n'avais
compromis que moi dans mes discours et que je n'avais pas pouss
l'imprudence jusqu' dire que j'avais t emmen par un Anglais.

Mon tour vint bientt d'avoir une nigme  expliquer. Je vis, en
effet,  trs peu de jours de l, un article dans les journaux
informant le public qu'un tranger fort suspect, ayant des projets
criminels contre le roi d'Angleterre, avait os pntrer jusque dans
son chteau de Windsor, qu'il s'tait ml  la foule quand elle
entourait la famille royale, lors de sa promenade sur la terrasse,
mais que la police tenait les fils de cette intrigue, et que, sous
peu, cet audacieux tranger serait probablement arrt. Except les
vues d'un conspirateur, je reconnus aussitt ce qui m'tait relatif
dans ce rcit, mais, ignorant, ce que j'ai su depuis de la vindicative
veuve, je ne pus lier les faits entre eux, et j'abandonnai cette ide.
D'abord, aussi, j'avais cru avoir laiss,  notre htel de Windsor,
quelque chiffon de papier, quelques lignes de mon criture; je voulais
mme ne plus crire  mon frre, de ma propre main, pour ne pas
fournir ce moyen de conviction au Transport Office, qui lisait toutes
nos lettres; mais je renonai galement  ce dessein.

Je continuai donc, avec mon frre, ma correspondance comme 
l'ordinaire; c'tait pourtant ce que le Transport Office attendait; la
veuve m'avait dnonc d'une manire indigne;  l'appui de sa relation
envenime, elle avait joint le billet surpris. L'criture en fut
confronte avec ma premire lettre  mon frre, et un ordre fut
aussitt lanc  M. Shebbeare, agent des prisonniers  Odiham, de me
faire arrter sur-le-champ et de me faire partir, le lendemain, sous
escorte, pour les pontons de la rade de Chatham. C'tait la punition
inflige  ceux d'entre nous qui quittaient le cautionnement pour
rompre leur parole en cherchant  se rendre en France.

Lorsque nous nous cartions des limites du mille accord, ou que nous
sortions en dehors des heures autorises et seulement dans un but de
promenade, nous tions passibles d'une amende d'une guine. Ce cas-ci
tait bien le seul qui me ft applicable; encore et-il fallu que l'on
m'et arrt, et que quelqu'un se ft prsent pour rclamer la
guine; mais la police, en Angleterre comme partout, voulait se rendre
importante et se faire valoir; on prfra un petit coup d'tat, et,
sans que je fusse entendu, sans justification ni explications
possibles, la dnonciation porta tous ses fruits.

Bien diffrent de M. Smith, M. Shebbeare tait un homme de bonne
ducation qui me plaignit, me consola beaucoup, s'engagea  s'employer
pour me faire revenir au cautionnement, et qui, sous sa
responsabilit, poussa la complaisance jusqu' me laisser, comme
auparavant, en libert pour faire mes apprts de dpart. Le
cautionnement tait boulevers; les Franais taient indigns; les
Anglais blmaient hautement l'autorit; Mary, quittant sa veuve et
retournant dans son pays, courait dans les rues comme une insense;
plusieurs maisons me furent offertes pour me cacher; mais je ne
pouvais tromper M. Shebbeare, envers qui je m'tais li, et, le
lendemain,  l'heure convenue, je me rendis chez lui. Il me remit
entre les mains d'un agent de la police, qui s'assura que je n'avais
pas d'armes sur moi, me montra ses pistolets, les chargea en ma
prsence, et me dit poliment qu' l'htel du Georges il y avait une
voiture,  mes frais, laquelle l'attendait pour me conduire au ponton!

Avant de parler de mon dpart d'Odiham, je dois dire que ce
cautionnement venait de perdre un des plus utiles soutiens de nos
runions, Rousseau[177], aspirant de 1re classe, pris dans l'affaire
de l'amiral Duckworth, o il s'tait fait remarquer par sa valeur.
Quelque temps auparavant, il avait propos de se dvouer, pour aller,
de nuit,  la nage, attacher sous la poupe d'un vaisseau anglais,
mouill en observation devant un de nos ports, un appareil qui devait
l'incendier! Le dpart inattendu de ce vaisseau avait seul empch
l'excution de cet audacieux projet. La mre de Rousseau tait veuve;
ses lettres indiquaient un chagrin profond, que rien, si ce n'est le
retour de son fils, ne pouvait allger; et celui-ci, retenu par sa
parole d'honneur, nourrissait depuis longtemps, pour revoir sa mre,
sans manquer  ses engagements, le plan d'une rsolution que son me
hroque mit enfin  excution. Il crivit au Transport Office les
motifs sacrs qu'il avait de retourner en France, et il acheva sa
lettre en dclarant qu'il retirait sa parole d'honneur, et que si,
sous huit jours, il n'tait pas arrt et conduit au ponton, d'o il
esprait s'vader et d'o il le pourrait sans parjure, il se
regarderait comme entirement dgag et quitterait le cautionnement.
En rponse  cette admirable dclaration, le Transport Office demanda
si Rousseau persistait, et, d'aprs sa rponse affirmative, il fut
dirig sur les pontons de la rade de Portsmouth. Je ne connais pas de
plus touchant exemple de tendresse filiale, de courage et d'honneur.

[Note 177: Louis-Jean-Marie-Npomucne Rousseau, n  Angerville,
prs d'tampes, le 18 avril 1787, appartenait  une trs honorable
famille de l'Orlanais. Il entra dans la Marine en qualit de novice,
vers le milieu de l'an XII,  l'ge de seize ans, et devint
successivement aspirant de 2me, puis de 1re classe. Lorsque, le 13
dcembre 1805, la division du contre-amiral de Leissgues russit 
tromper la vigilance de la croisire anglaise et  sortir de Brest,
Louis Rousseau tait embarqu sur un des vaisseaux de cette division,
_l'Alexandre_, commandant Garreau. Dou d'une grande intelligence et
d'une merveilleuse nergie, le jeune aspirant vit sa carrire brise
par le combat du 6 fvrier 1806, dans lequel il se signala, du reste,
par sa valeur. Prisonnier avant d'avoir atteint l'ge de dix-neuf ans,
il fit vingt-deux tentatives d'vasion, dont M. de Bonnefoux raconte
quelques-unes, d'une audace singulire. Nous aurons l'occasion de
retrouver la belle et attachante figure de Louis Rousseau. Son fils,
Armand Rousseau, inspecteur gnral des Ponts et Chausses, n 
Treflez (Finistre), le 24 aot 1835, mort gouverneur gnral de
l'Indo-Chine,  Hano, le 10 dcembre 1896, tenait de lui son
imagination ardente, son caractre entreprenant et nergique, et ce
courage qui ne reculait devant aucune tche et n'en entreprenait
aucune sans esprer la mener  bien. M. C. Colson, ingnieur en chef
des Ponts et Chausses, le constate avec raison dans sa _Notice sur la
vie et les travaux d'Armand Rousseau_ (_Annales des Ponts et
Chausses_, 1er trimestre 1897).]

Cependant mon garde, avec ses pistolets, me conduisit gravement 
l'htel du Georges. On attelait la fatale voiture, et quelques
camarades m'y attendaient. Je mangeai un morceau avec eux; nous bmes
le verre des adieux, et j'allai en rgler le compte dans le cabinet de
la matresse de l'htel. Le susdit garde, se confiant, sans doute, en
la toute-puissance de ses pistolets, ne m'y suivit que de l'oeil. La
matresse ne s'y trouvait pas, ce qu'on ne pouvait voir que lorsqu'on
tait entr, car le comptoir tait derrire la porte. Une croise,
donnant sur un jardin tait  ct du comptoir, je l'ouvre, je saute,
je franchis le jardin, une haie, puis un pr, j'entre dans un foss
que je parcours  quatre pattes et qui me conduit assez loin; je
pntre, ensuite, dans un taillis, le traverse; enfin, je me blottis
dans un nouveau foss garni, des deux cts, d'une haie pour ainsi
dire impntrable. Un quart d'heure, au moins, s'coula avant que l'on
se ft bien assur de mon vasion. Grandes furent la mystification du
garde avec ses pistolets, la joie des prisonniers, l'hilarit des
habitants, et les perquisitions de la police. Agents, mouchards,
constables, gens  pied, gens  cheval, guetteurs, chiens mme, furent
lancs aprs moi, mais inutilement.

J'attendis la nuit close; alors je sortis de ma retraite, et regardai,
comme l'asile le plus sr, une petite maison du cautionnement, habite
par quelques Franais et situe sur les confins de la ville; j'y fus
reu avec attendrissement. On commena par m'y restaurer le corps,
puis on s'occupa de me pourvoir de quelques effets, car ma malle
avait t saisie. Ensuite on alla aux enqutes pour savoir quelle
tait la route la plus prudente  prendre; car mon signalement avait
t donn partout, et les chemins taient soigneusement surveills.
Cr et Le Forsoney furent les seuls des autres prisonniers que je fis
informer du lieu o j'tais; ils s'employrent avec zle et
intelligence  m'en faire sortir. Pendant trois jours il fut
impossible de songer  mettre les pieds dehors; ce ne fut qu'au bout
de ce temps qu' la faveur de quelques bruits jets dans le public que
j'avais t vu  Winchester, ville voisine, puis sur la route de
Douvres, que les poursuites commencrent  s'affaiblir dans les
environs d'Odiham. Enfin, un soir, je vis arriver une jeune personne
de seize ans, nomme Sarah Cooper, dont j'avais fait la connaissance
chez sa mre, marchande de gteaux, et qui me dit qu'ayant t
instruite du lieu de ma retraite par MM. Cr et Le Forsoney, elle
accourait pour m'offrir ses services; elle ajouta que ces Messieurs
m'attendaient sur la route pour me faire leurs adieux, et qu'elle se
chargeait de me conduire  Guilford, capitale du Surrey, d'o nous
n'tions qu' six lieues, dont elle connaissait le chemin par des
voies dtournes, et qui se trouvait dans la direction o il y avait,
pour moi, le plus de chances de salut. Je demandai  Sarah si sa mre
connaissait son projet; elle me rpondit qu'elle en serait instruite 
dix heures du soir, qu'elle serait certainement enchante de la bonne
oeuvre projete, mais qu'on ne lui en parlerait pas avant que notre
dpart ne ft consomm, de peur que, par crainte, elle ne vt mal les
choses en ce moment, tandis que, ce dpart effectu, il ne lui
resterait plus que son approbation  donner, et que cette approbation
tait sre; je dis alors  Sarah, que je pensais qu'il pleuvrait
pendant la nuit; elle rpliqua que peu lui importait; enfin j'objectai
cette longue course  pied, sa toilette et sa capote blanches, car
c'tait un dimanche, et elle leva encore cette difficult en
prtendant qu'elle avait du courage et que, ds qu'elle avait appris
qu'elle pouvait me sauver, elle n'avait voulu ni perdre une minute
pour venir me chercher, ni rentrer chez elle pour changer de costume,
dans le doute d'y tre retenue par quelque obstacle imprvu. Je
n'avais plus un mot  dire; car, pendant qu'elle m'entranait, d'une
de ses petites mains elle me fermait gracieusement la bouche, de
l'autre, elle se mit  mon bras, me conduisit d'abord vers Cr et Le
Forsoney, qui me serrrent sur leur poitrine, me dirigea ensuite avec
autant de gentillesse que de prsence d'esprit, essuya en riant, sous
l'abri d'un arbre, une averse d'une heure, et m'installa enfin dans un
bon htel de Guilford o nous arrivmes au point du jour. Une
historiette de sa composition, fort bien raconte par elle, suffit,
avec quelques dmonstrations de bourse bien garnie, pour nous faire
bien accueillir; car, dans ce pays d'Angleterre, les entraves, les
passeports, sont choses presque inconnues aux voyageurs, de quelque
nation qu'ils soient.

Aprs quelques moments de repos bien ncessaires, surtout pour Sarah,
nous prmes un bon djeuner, nous demandmes deux voitures, l'une pour
Londres, l'autre pour ramener ma libratrice  Odiham, et, embrassant,
les larmes aux yeux, cette charmante et bien gnreuse enfant, je la
quittai, mais non sans la plus grande motion. Nous nous regardmes
longtemps par la portire; mais les chevaux nous emportaient; bientt
nous ne vmes plus que nos mains se disant un pnible adieu, puis
l'extrmit de nos voitures rciproques; puis quelque poussire qui
s'levait  leur suite, puis, enfin, plus rien! J'arrivai  Londres;
j'y descendis  l'htel du Caf de Saint-Paul.

J'avais reu de Cr diverses lettres, adresses, recommandations,
qu'il tenait d'une bienveillante Anglaise, et qui me furent si utiles
 Londres, que, ds le lendemain, j'avais fait l'acquisition d'un
extrait de baptme, ainsi que de l'ordre d'embarquement d'un
Hollandais, appel Vink, qui allait entrer en fonctions, comme marin,
sur le navire _le Telemachus_, destin pour Hambourg, et que je fus
accueilli, en son lieu et place,  bord de ce btiment. Toutefois,
comme je ne parlais pas hollandais, le capitaine, qui tait seul dans
le secret, m'autorisa  rester  terre jusqu'au jour de
l'appareillage.

Je quittai alors mon htel et je me logeai dans Mansel-Street,
quartier bien moins brillant.

Le btiment n'tant point prt, je fus forc de passer trente et un
jours  Londres; et comme j'y restai en pleine scurit, voyant tout,
visitant tout, allant partout, mme dans les environs,  Greenwich,
par exemple,  Chelsea,  Kensington,  Dalston, je fus loin d'en tre
fch. Enfin nous partmes de Londres: le jeune lord Ounslow, l'un de
nos passagers, me remarqua sous les habits de marin dont je m'affublai
pour le bord, et me parla. Je lui rpondis, en anglais, que je venais
des Indes Orientales, que mes parents m'avaient fait lever 
Pondichry, et que, parlant mieux le franais et l'anglais que le
hollandais, je le priai de causer avec moi, non plus en hollandais,
mais dans l'une des deux autres langues. Il fut aise d'avoir cette
occasion de s'exercer au franais, qu'il possdait pourtant fort bien,
et c'est ainsi que nous nous entretenions. Il tait jeune,
communicatif, confiant; il ne mit pas ma fable en doute, me supposa de
quelque bonne famille hollandaise que j'allais rejoindre; et il eut,
malheureusement, le temps de s'attacher beaucoup  moi, puisque les
vents et les courants nous contrarirent pendant cinq jours et nous
contraignirent  laisser tomber, plusieurs fois, l'ancre, en
descendant la Tamise.

Nous n'avions ainsi atteint que Gravesend; pendant la mare montante,
M. Ounslow et moi, nous tions alls nous promener  terre. Nous
revnmes pour la mare descendante, car le vent tait devenu bon, et
_le Telemachus_ tait mme occup  mettre sous voiles. Nous partions
enfin, lorsqu'un canot lger, venant de Londres  force de rames,
nous aborde; il en sort un agent de police qui demande M. Vink; malgr
mes efforts et ceux du capitaine, malgr les rclamations nergiques
du jeune lord, il fallut cder; il fallut quitter _le Telemachus_
ainsi que l'affectueux compagnon de voyage que le ciel m'avait donn,
et qui s'offrit, quand il et connu ma position,  me cautionner de sa
fortune pour me sauver du ponton, et  ne pas poursuivre son voyage
pour chercher  me dgager; mais il lui fut bientt dmontr que
c'tait tout  fait impossible. Vraiment ce monde est un ddale
inextricable: je suis trahi, dnonc, vendu  Londres par le vritable
Vink que j'avais grassement pay; et, au mme moment, le gnreux
Ounslow, qui me connaissait  peine, qui ne me devait rien, voulait
tout sacrifier pour moi. Quelle douce consolation dans un revers si
accablant!

_Le Telemachus_ continua donc sa route; et moi, je fus jet  fond de
cale dans le btiment qui reclait les malfaiteurs pris en flagrant
dlit sur la Tamise. J'y restai deux jours, dans la vermine, au milieu
des ordures, nourri des aliments les plus grossiers, ayant sous les
yeux la plus dgotante dpravation; aussi, lorsqu'on vint me dire
qu'un canot du ponton, _le Bahama_, de la rade de Chatham[178], tait
venu me chercher, je partis pour ma nouvelle prison, comme si 'avait
t un lieu de dlivrance! Mais je n'en tais pas moins prisonnier;
et, pour comble de malheur, mes finances taient  bout; ainsi, sans
argent, puni sans tre entendu ni jug, loign de toutes
connaissances, souill par le contact immonde des malfaiteurs, priv
de ma libert, condamn au ponton, je m'criai plus de cent fois,
avant d'arriver  bord du _Bahama_: Maudits mille fois, l'ignoble
Hollandais, l'inique justice anglaise, la vindicative veuve, l'tourdi
voyage de Windsor, et la sotte dmangeaison d'en parler!

[Note 178: Chatham. Ville, port et arsenal d'Angleterre, comt de
Kent, sur la Medway,  17 kilomtres de son embouchure.]




CHAPITRE III

     SOMMAIRE: _Le Bahama._--Rencontre de Rousseau vad du ponton de
     Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur _le
     Bahama_ trois jours auparavant.--Faon dont les prisonniers du
     _Bahama_ accueillaient les nouveaux arrivants: Il filait 6
     noeuds! avale a, avale a! Cette mystification nous est
     pargne  Rousseau et  moi.--Chatham et Sheerness.--Cinq
     pontons mouills sur la Medway, entre Chatham et Sheerness, sous
     une le inculte et vaseuse.--Description dtaille du ponton.
     Cette description se passe de commentaires.--La nourriture;
     l'habillement.--Les lieutenants de vaisseau qui commandaient les
     pontons taient, en gnral, le rebut de la Marine anglaise.--La
     garnison du ponton.--Les officiers de corsaires  bord des
     pontons; il y en avait une trentaine sur _le Bahama_.--Leur poste
     prs de la cloison de l'infirmerie.--Rousseau y avait t
     admis.--L'antipathie violente des officiers de corsaires pour les
     officiers du grand corps.--La majorit dcide, cependant, qu'on
     m'accueillera.--La minorit se venge en m'adressant des
     lazzis.--Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des
     membres de cette minorit, Dubreuil.--Je m'en fais un ami.--La
     masse des prisonniers veut m'astreindre aux corves communes.--Je
     refuse.--Mon grade doit tre respect.--Des menaces me sont
     faites; mais la majorit ne tarde pas  se ranger de mon
     ct.--Premire tentative d'vasion.--Les soldats anglais nous
     vendent tout ce que nous voulons.--Le projet des barriques
     vides.--Rousseau, inventeur du projet.--Les cinq prisonniers dans
     les cinq barriques.--Rousseau, moi, Agns, Le Roux, officiers de
     corsaires, le matelot La Lime.--Les cinq barriques sont hisses
     de la cale et places dans une allge avec les autres destines 
     renouveler la provision d'eau du _Bahama_.--Le vent et la mare
     contrarient l'allge; elle n'entre pas dans le port ce jour-l et
     est oblige de mouiller  mi-chemin.--L'quipage de l'allge va
     coucher  terre.--La Lime, dont la barrique avait t mise par
     erreur au fond de la cale, nous appelle.--Le petit mousse laiss
      bord.--Il donne l'veil.--Nous sommes pris.--Ramens au
     ponton.--Dix jours de black-hole.--Le black-hole est un cachot de
     6 pieds seulement dans tous les sens o l'air ne parvient que par
     quelques trous ronds trs troits.--La punition supplmentaire de
     la rduction  la demi-ration jusqu' rparation complte des
     dgts.--Conduite honteuse de l'Angleterre.--L'esprit de
     solidarit des prisonniers.--Seconde tentative d'vasion.-- ma
     grande joie, ma malle m'arrive d'Odiham.--Je ralise une dizaine
     de guines en vendant ma montre et divers effets.--Un certain
     nombre de prisonniers gs et paisibles sont envoys dans une
     prison  terre.--Rousseau, moi, et deux autres, nous nous
     substituons  quatre d'entre eux en leur payant leurs places et
     en nous grimant; nous esprons nous vader en route.--Nous
     partons. Le lendemain, le roulage fait une rclamation 
     l'occasion de ma malle.--Un appel svre a lieu. On nous ramne
     Rousseau et moi au ponton.--Les deux autres s'vadent et arrivent
     en France.--Ma malle m'avait perdu.--Trois matelots de Boulogne,
     rcemment faits prisonniers, sont embarqus sur _le Bahama_. Ils
     prparent sans tarder leur vasion.--Ils font un trou  fleur
     d'eau en avant de l'une des gurites qui avoisinaient la
     proue.--Ils se jettent dans l'eau glace, un soir de dcembre.
     L'un d'eux avait des obligations envers M. de Bonnefoux, prfet
     maritime de Boulogne. Il me propose de m'emmener et jure de me
     conduire  terre. Je crains de les perdre et je refuse.--Le trou
     appartenait  tous un quart d'heure aprs leur dpart.--Un tirage
     au sort avait eu lieu. Rousseau avait le n 5.--Le n 2 manque
     prir de froid et crie au secours.--Il est remis  bord par les
     Anglais.--Le cadavre du n 1 parat le lendemain,  mare basse,
      moiti enfoui dans les vases de l'le; le malheureux tait mort
     de froid.--Le commandant du ponton n'a pas honte de le laisser 
     cette mme place jusqu' ce qu'il tombe en putrfaction.--Quant
     aux trois Boulonnais, ils se sauvent et rentrent dans leurs
     familles.--Le lieutenant de vaisseau Milne, commandant du
     _Bahama_.--Ses gots crapuleux.-- deux reprises, le feu prend
     dans ses appartements pendant des orgies.--La seconde fois,
     l'incendie se propage rapidement.--Dangers graves que courent les
     prisonniers enferms dans la batterie.--Milne, en tat d'ivresse,
     ordonne aux troupes de faire feu sur nous en vacuant les
     meurtrires, si le feu se propage jusque-l.--Heureusement
     l'incendie est teint.--Grave querelle parmi les
     prisonniers.--L'officier de corsaire Mathieu blesse un soldat
     prisonnier qui l'insulte et prend du tabac malgr lui dans sa
     boutique.--Nous russissons, non sans peine,  faire vader
     Mathieu par l'infirmerie.--Compromis qui intervient.--Le tribunal
     arbitral dont je suis le prsident.--La sance du
     tribunal.--Scne burlesque.--La sentence.--L'ordre se rtablit.


La premire figure qui frappa mes regards en arrivant  bord du
_Bahama_, fut celle de Rousseau, du Rousseau d'Odiham, que je croyais 
Portsmouth et qui se jeta dans mes bras ds que je fus sur le vaisseau:
--Vous ici?--Oui, moi ici!--Vous tiez  Portsmouth?--vad, repris au
milieu de la Manche, et conduit ici depuis trois jours!--On s'vade donc
d'ici?--Oui, quand on a du courage!--On est donc heureux ici?--Oui,
rpta-t-il, mais quand on a du courage!--Eh bien, nous serons
heureux!--Il n'y avait l que quatre ou cinq phrases entrecoupes; mais
elles changrent toutes mes ides; elles rassrnrent mon esprit; elles
soulagrent mon coeur; je pris un air riant; et, sentant  mes cts un
ami ferme, instruit, intrpide, frapp du doux espoir d'une prompte
libert, je vis tout, autour de moi, sous un jour moins sombre que je ne
m'y tais prpar. Les prisonniers du _Bahama_ avaient une manire,
qu'ils trouvaient fort divertissante, d'accueillir les nouveaux
arrivants: ils les entouraient poliment, comme pour s'enqurir de
nouvelles, les questionnaient longtemps avec beaucoup de srieux, leur
faisaient raconter comment ils avaient t pris, et finissaient par leur
demander combien leur btiment filait de noeuds (faisait de chemin) 
l'instant o il avait succomb; l'interrog rpondait, par exemple, 6
noeuds! alors, ils se regardaient entre eux et se disaient dix ou douze
fois les uns aux autres: Monsieur filait 6 noeuds; ah, Monsieur filait
6 noeuds! Il n'est pas possible que Monsieur filt 6 noeuds; mais
comment se fait-il que Monsieur filt 6 noeuds? et ainsi de suite.
L'arrivant affirmait, insistait, protestait, prouvait; enfin l'on
paraissait convaincu, et la scne finissait par une explosion de cris:
Il filait 6 noeuds, avale a, avale a! qui se rptaient,
retentissant avec fracas, autour du patient, partout o il portait ses
pas, et qui duraient, quelquefois, jusqu' la fin du jour. C'tait une
mystification, ou, comme vous diriez,  Saint-Cyr, une brimade, assez
innocente, en elle-mme, mais fort vexante en ralit. Toutefois elle
fut pargne  Rousseau, et par suite  moi, comme provenant l'un et
l'autre d'une vasion, et, par consquent, comme ayant dj subi les
dures treintes de la prison.

Chatham et Sheerness[179], qui en est fort prs, sont deux ports qui
n'en forment, pour ainsi dire, qu'un. C'est un des arsenaux les plus
considrables de l'Angleterre, et il est situ sur la Medway, rivire
qui, devant Sheerness, se perd dans la Tamise. Entre Chatham et
Sheerness, est une petite le qui partage la Medway en deux branches.
Cinq pontons taient mouills sous cette le qui est inculte et
vaseuse; mais les bords opposs de la Medway sont encaisss par de
jolis coteaux, de sorte qu' quelque distance la vue avait, au moins,
 se reposer sur des sites assez agrables: voil pour le pays qui
nous avoisinait; parlons actuellement du lieu que nous habitions; je
veux dire le ponton.

[Note 179:  16 kilomtres E. N. E. de Chatham.]

Un ponton tait un vieux vaisseau, n'ayant qu'une mture suffisante
pour servir  soulever ou embarquer des fardeaux, peint extrieurement
d'une manire lugubre, ayant les ouvertures des sabords grilles,
install en prison, et presque entour,  fleur d'eau, d'une galerie
extrieure surmonte de six gurites pour autant de sentinelles, qui
taient armes de fusils chargs,  l'effet de prvenir les vasions,
surtout pendant la nuit. Un petit radeau, sur lequel tait encore une
sentinelle, se trouvait plac au bas de l'escalier; c'tait l
qu'accostaient quelques marchands de tabac, de savon, de comestibles,
et qu'on permettait  un prisonnier,  la fois, d'aller faire ses
emplettes.

Prs de la partie centrale de la seconde batterie, tait mnage une
sorte d'enceinte dcouverte, d'une quarantaine de pieds de longueur
sur autant de largeur, appele parc. Les prisonniers pouvaient y
prendre l'air pendant le jour; toutefois, lorsqu'il faisait beau, on
permettait, quelquefois,  six d'entre eux, d'aller se promener sur la
petite partie du pont nomme gaillard d'avant. Le parc, domin par les
corridors appels passavants, tait, ainsi que le gaillard d'avant,
lorsqu'il y avait promenade, l'objet d'une stricte surveillance.

Le jour, les mantelets ou volets des sabords taient levs, ce qui
donnait lieu  des courants d'air fort vifs, fort humides, fort
dangereux; la nuit, les sabords taient ferms, et l'on touffait. On
a vu des sergents s'vanouir quand, au matin, ils ouvraient, sans
prendre de prcautions, la trappe par o l'on communiquait du parc aux
batteries.

La partie de l'avant de la premire batterie tait dispose en
infirmerie ou hpital; c'est--dire que les sabords y taient garnis
de chssis vitrs, et qu'il s'y trouvait des petits lits en fer; car,
pour qu'on occupt moins d'espace, on faisait coucher dans des hamacs
les prisonniers bien portants.

 l'exception du parc, la seconde batterie tait rserve, ainsi que
la dunette qui la surmonte vers la poupe, pour nos gardes et pour
leurs officiers; les cuisines s'y trouvaient aussi; or, comme il y
avait, par vaisseau, de sept  huit cents prisonniers, on doit voir
dans quelle gne ils devaient tre, puisqu'ils n'avaient pour tout
espace que la premire batterie (moins l'hpital qui en enlevait le
tiers), et l'entrepont, qui est situ entre la cale et la premire
batterie. Les hommes d'une taille un peu leve ne trouvaient ni dans
cette batterie ni dans l'entrepont assez de hauteur pour se tenir
debout. Les lieux d'aisance taient dans ces deux mmes vastes salles,
mais n'en taient spars par aucune porte ni cloison; enfin la
premire batterie et l'entrepont taient borns, vers la poupe, par
une forte muraille en planches perce de meurtrires, afin que, du
rduit ainsi form, nos gardes pussent nous pier et, au besoin, faire
feu sur nous. Dans l'hiver, le froid y tait excessif pendant le jour,
et jamais notre local n'tait chauff.

Je n'accompagne d'aucune rflexion ces descriptions, qui suffisent
sans doute pour saisir d'horreur  la simple lecture. Il est, en
effet, difficile d'imaginer un supplice plus rigoureux; il est cruel
de l'tablir pour un temps indfini, d'y soumettre, enfin, les
prisonniers de guerre qui mritent beaucoup d'gards, et qui sont
incontestablement les innocentes victimes des chances de la fortune!
Les pontons ont laiss de longues traces dans l'esprit des Franais
qui y ont survcu; un ardent dsir de vengeance a longtemps couv dans
leurs coeurs; aujourd'hui mme[180], que de longs rapports de paix
ont tabli tant de sympathie entre les deux nations, alors ennemies,
je doute que, si l'harmonie venait  tre trouble entre elles, le
souvenir de ces lieux horribles, dont l'tablissement fut la honte de
l'Angleterre, n'veillt encore d'pres ressentiments, de vifs
mouvements de courroux chez ceux qui furent condamns  les habiter,
ou seulement qui ont entendu, de leurs parents, le rcit des maux
qu'ils y ont soufferts.

[Note 180: En 1835.]

Du pain noir, de trs mauvaise qualit, point de bire, de vin, ni de
liqueurs spiritueuses; de mauvaise eau; quelquefois un peu de viande
frache simplement bouillie; ordinairement du poisson et des vivres
sals; telle tait notre nourriture! Une grosse chemise, un pantalon,
une veste, un gilet en grossier drap jaune, un bonnet de laine, tel
tait notre costume. Cependant on permettait,  ceux qui avaient
quelque argent, de se nourrir, de se vtir un peu moins mal; mais
c'tait l'infiniment petit nombre; d'ailleurs, l'agent suprieur des
pontons, qui se faisait dlivrer les sommes que l'on pouvait avoir sur
soi en entrant, ou qu'on nous envoyait de France, ne nous en remettait
que de faibles portions  la fois, et  des intervalles loigns.

Il me reste  faire observer que les pontons taient commands par des
lieutenants de vaisseau qui, en gnral, taient le rebut de la Marine
anglaise; ils avaient sous leurs ordres quelques vieux matres, et
quelques matelots gs, pour le service des embarcations ou de la
propret, et une centaine de militaires de l'infanterie de marine, y
compris leurs officiers.

Les capitaines des btiments de commerce et des corsaires pris par les
Anglais avaient la faveur du cautionnement; mais les officiers de ces
btiments subissaient le ponton. _Le Bahama_ contenait une trentaine
de ceux-ci, provenant des corsaires des Antilles. Peu d'hommes eurent
jamais plus d'nergie, plus de courage. Leurs moeurs maritimes mles
de gnrosit et de cruaut, suivant les occasions, leur mpris de la
mort, les rapprochaient des anciens flibustiers, une espce d'hommes
si remarquable, tantt sublimes, tantt froces, quelquefois
admirables d'humanit, d'autres fois se vautrant dans le crime, comme
 plaisir. Ils s'taient runis dans un coin du ponton, vers la
cloison de l'infirmerie; ils y avaient accueilli Rousseau; mais
c'tait plus difficile pour moi, car j'tais officier de ce que, par
ironie, ils appelaient le grand corps. Il fut pourtant dcid qu'on
se gnerait un peu pour moi et qu'on m'inviterait  prendre place dans
ce poste.

Toutefois la minorit voulut me faire acheter cette politesse par de
piquants lazzis. J'ignorais cette disposition d'esprit; mais j'en
devinai bientt une partie; en consquence, coupant court  tout,
j'allai droit  Dubreuil, l'un de ces officiers, qui m'avait le plus
bless, et je lui parlai avec tant de politesse et de fermet que, ce
mme soir, le farouche marin me dit: Je t'ai d'abord tutoy parce que
je te mprisais, actuellement je continue, par ce que je dsire tre
ton ami. Je lui rendis son tutoiement; j'acceptai son amiti, et
cette amiti fut ensuite cimente par des services signals,
rciproquement rendus.

Fort de cette victoire, je ne dsesprai pas d'en remporter une autre
sur la masse des prisonniers, qui voulaient m'imposer de faire avec
eux toutes les corves du bord, comme de gratter le pont, hisser
l'eau, nettoyer les commodits, faire la cuisine, etc. Rousseau s'y
tait indirectement soumis, en payant un homme qui agissait pour lui;
mais Rousseau n'tait qu'aspirant et ne comptait pas encore, pour
ainsi dire, dans la Marine. Je crus donc, ici, avoir mon caractre
d'officier  soutenir, et je dclarai que je ne transigerais nullement
 cet gard; que j'tais trop fier d'tre le plus lev en grade des
prisonniers, pour m'exposer  leurs justes mpris; qu'ils me
couperaient par morceaux, s'ils s'oubliaient assez pour me faire
violence; mais que je ne faiblirais pas, que je vendrais cher ma vie,
et que tt ou tard ma mort serait venge! Des menaces clatrent;
mais, aprs avoir t mconnu un moment, le respect d  un chef se
rveilla dans le coeur du plus grand nombre; il fut dcid que je
serais compltement exempt, et, chose tonnante, les officiers de
corsaires en tmoignrent beaucoup de satisfaction. Je fis ensuite du
bien  quelques-uns des prisonniers les plus malheureux; mais le
principe fut garanti et ma dignit respecte.

Toutefois une vasion tait sur le tapis; les soldats anglais
eux-mmes, tout en nous gardant fort bien, nous vendaient outils,
cartes gographiques, provisions, liqueurs spiritueuses, tout enfin,
s'exposant  la punition du fouet,  la dgradation mme, par l'appt
de quelques schellings; les prisonniers, s'tant procur scies,
tarires et ciseaux, avaient perc l'entrepont, s'taient glisss dans
la cale, et l, avec une merveilleuse dextrit, ils avaient enferm
cinq d'entre eux dans des barriques vides si bien disposes que, d'un
coup de pied donn d'en dedans, le fond de la barrique pouvait, en se
dtachant, laisser une libre issue. Ces cinq personnes taient:
Rousseau (l'inventeur de ce projet), moi, Agns, Le Roux (officiers de
corsaires), et un matelot nomm La Lime, qui avait le plus mis la main
 l'oeuvre pour l'excution.

C'tait le jour o une allge venait de Chatham chercher les barriques
vides du ponton, pour les dposer dans le port, afin d'tre remplies,
le lendemain, de la provision d'eau du bord. Les prisonniers furent
appels sur le pont, lors de l'arrive de l'allge; ils hissrent les
barriques de la cale et les placrent dans cette allge, qui partit
ensuite pour Chatham. Le malheur voulut que le vent manqua et que la
mare nous contraria, car nous comptions tre mis  terre, puis
quitter nos barriques, enfin sortir facilement, la nuit,  la nage ou
autrement, de l'enceinte du port. Au contraire, la nuit arriva, et
nous tions encore dans l'allge qui fut oblige de mouiller  moiti
chemin. Nous entendmes un canot s'en dtacher; ensuite il y eut un
silence qui nous fit prsumer que les marins du navire taient tous
alls coucher  terre. Nul de nous ne bougea pourtant jusqu' neuf
heures.

Alors La Lime qui, par erreur, avait t mis au fond de la cale,
dfona sa barrique; mais, obstru par celles qui l'avoisinaient, il
ne put se dgager, et il nous appela. En ce moment un petit bruit se
fit entendre; mais bientt il cessa. Aussitt, d'un mouvement
spontan, Rousseau, moi, Agns et Le Roux, nous ouvrons nos barriques
et nous paraissons sur le pont. Nous nous demandions si nous
chercherions  dgager La Lime, ou si nous nous jetterions  la nage,
lorsqu'une douzaine d'embarcations arrivrent de la rade ou du port,
et nous attaqurent comme un navire qu'on veut prendre  l'abordage.

Le petit bruit que nous avions entendu avait t caus par un mousse
couch  bord qui, effray par les cris de La Lime, avait pris un
petit canot qui restait, pour aller jeter l'alarme. Le choc fut rude;
nous fmes durement traits, Le Roux surtout, qui eut, malgr son
chapeau, le crne atteint d'un coup de sabre! Enfin nous fmes saisis,
garrotts, embarqus et conduits  bord du _Bahama_, o nous emes 
subir la punition des prisonniers dserteurs savoir: dix jours de
black-hole, qui tait un cachot de 6 pieds seulement dans tous les
sens, pratiqu dans la cale, et o l'air ne parvenait que par quelques
trous ronds, qui n'auraient pas suffi au passage d'une souris.

Heureusement on ne nous avait pas fouills, de sorte que, avec
quelques outils que nous avions sur nous, nous pratiqumes une
ouverture dans une des cloisons et que, de temps en temps, nous
allions respirer dans la cale et boire un petit supplment d'eau,
prise dans ces mmes barriques d'o nous avions espr nous lancer
vers la libert! C'tait d'autant plus facile qu'on ne venait qu'une
fois par vingt-quatre heures nous visiter pour nous porter du pain, de
la soupe, de l'eau, et changer la bote de nos excrments, laquelle
passait les vingt-quatre heures avec nous. Voil ce qu'tait le
black-hole! Serait-ce sans raison qu'on se demanderait,  ce sujet, si
l'Angleterre ne s'est pas ravale au-dessous des nations les plus
cruelles qui aient dshonor l'humanit! Nous en sortmes couverts de
vermine, extnus, semblables  de vrais cadavres.

Il fallait, en outre, en ce cas-l, payer les dgts ou les
rparations; mais, comme aucun de nous n'avait de fonds chez l'agent
suprieur, les Anglais, suivant l'usage par eux tabli, nous
rduisirent  demi-ration! Autre exemple de justice  leur manire! Il
tait tout simple qu'ils nous gardassent bien; mais, par une
consquence logique, nous tions dans notre droit en cherchant 
tromper leur surveillance; or, quand cette surveillance tait lude,
eux seuls avaient tort et non pas nous. Cette dernire punition, d'une
longueur infinie, tendait invitablement  nous faire prir
d'inanition; les prisonniers le sentaient si bien qu'il tait adopt
en rgle et convenu entre eux que la suppression de demi-rations pour
cette cause serait toujours supporte par la totalit d'entre eux.

Nous n'en travaillmes pas moins  organiser une nouvelle vasion; car
l'art des Trenk, des Latude, proccupait seul notre imagination.
Bientt, en effet, une autre occasion, dont je pus profiter, se
prsenta d'autant plus avantageusement que ma malle m'avait t
envoye d'Odiham; j'avais ralis une dizaine de guines provenant de
la vente de plusieurs effets, ainsi que de ma montre, qui me restait
encore. Outre les pontons, les Anglais avaient quelques prisons 
terre, telles que Mill, prs de Plymouth, o l'insalubrit du climat
fit succomber tant de Franais, et Norman-Cross, dans le nord de
l'Angleterre. Ces prisons se peuplaient du trop-plein des pontons. Le
moment tait venu; les prisonniers les plus paisibles, les plus gs,
furent dsigns pour y tre envoys; mais, moyennant une petite
gratification, l'un d'eux me cda sa place et ses vtements. Rousseau
s'introduisit pareillement dans la mme escouade; nous nous grimmes
la figure; nous partmes; nous nous associmes  deux autres
prisonniers de l'escouade, rsolus  tout tenter pour s'vader en
route, ce qui semblait devoir tre facile, dans un long trajet par
terre. Hlas! le lendemain, on m'avait fait demander  bord pour une
rclamation du roulage au sujet de ma malle. Je ne paraissais pas; les
prtextes que l'on donnait veillrent les soupons; on fit un appel
nominal trs svre, qui amena la dcouverte de la vrit, et l'on
nous fit prendre, Rousseau et moi, pour nous ramener au ponton, o
cependant nous ne fmes pas mis au black-hole, car il n'y avait que
prsomption de tentative d'vasion. Les deux autres prisonniers de
l'escouade, auxquels nous nous tions associs, s'chapprent comme
ils l'avaient projet; ils arrivrent en France, et moi, qui m'tais
tant flicit de revoir ma malle! Je vis que les hommes sont bien
aveugles de regarder comme un bienfait ce qui, souvent, n'est que la
cause d'un malheur.

Cependant il tait arriv,  bord, trois robustes matelots de
Boulogne, qui taient anims d'un dsir, gal au ntre, de s'vader,
et qui s'occupaient de faire un trou  fleur d'eau, immdiatement en
avant de l'une des gurites qui avoisinaient la proue. Ils avaient
enlev un bordage entier, et cela en vidant le bois prs de la tte
des clous; cette opration faite, ils avaient sci la membrure du
vaisseau et avaient avanc l'ouvrage jusqu' une demi-ligne de la
surface extrieure. Pendant qu'ils travaillaient, ils avaient des
amis qui veillaient; une ronde venait-elle visiter, frapper, cogner
partout, ils remettaient le bordage, bouchaient le vide prs des
clous, avec du mastic noir, et il devenait impossible de rien
dcouvrir. Le soir de leur dpart, ils achevrent leur trou, et se
dshabillrent tout nus; leurs membres athltiques furent oints de
suif  plusieurs reprises; ils mirent un gilet, un caleon, des bas,
une cravate de flanelle, le tout pour tre moins sensibles  la
froidure de l'eau, car nous tions en dcembre, et il gelait. Une
paire de souliers fut attache aux ailes de leur chapeau dont la forme
renfermait, en outre, une chemise et un gilet; enfin une vessie
remplie d'effets tenait  leur cou au moyen d'une petite ligne 
l'aide de laquelle cette vessie devait les suivre dans leur trajet
jusqu' terre. C'taient d'intrpides nageurs; l'un d'eux ayant des
obligations particulires  M. de Bonnefoux, alors prfet maritime 
Boulogne, voulait absolument m'emmener, jurant de me conduire  terre
ou de prir; mais la rigueur du temps que moi, homme du Midi, je
n'aurais pu supporter, l'embarras que je lui aurais caus si j'tais
arriv sans connaissance sur la plage, en firent pour moi une affaire
de conscience, et je refusai. De quel avantage il est, en ce monde,
pourtant, d'appartenir  une famille respecte; quelle marque de
reconnaissance plus clatante tait-il permis d'esprer!

Ces trois hommes dtermins nous dirent enfin adieu, puis ils
partirent avec mille prcautions pour n'tre pas entendus de la
sentinelle, qui pitinait  un pied de distance de leur tte. Leur
trou, un quart d'heure aprs leur dpart, devenait la proprit de
tous; aussi, longtemps  l'avance, les tours avaient t tirs au
sort; Rousseau, assez vigoureux pour tenter l'aventure, eut le
cinquime numro; mais celui qui avait le second numro pensa prir de
froid, et il cria au secours. Les sentinelles tirrent sur lui; il fut
manqu, s'accrocha aux plates-formes des gurites, dit qu'il se
rendait, et fut remis  bord par les Anglais qui, ne pouvant
s'imaginer qu'on ft dans le cas de supporter, dans l'eau, une
pareille temprature, ne firent pas d'autres perquisitions, et se
contentrent d'allumer un fanal plac  l'embouchure extrieure du
trou. Ce ne fut qu' l'appel du lendemain qu'ils apprirent que quatre
prisonniers s'taient rellement vads. Ils en eurent bientt, du
moins pour le quatrime, une preuve plus certaine; ce malheureux
parut,  mare basse,  moiti enfoui dans les vases de l'le, o il
tait mort de froid en arrivant  terre. Le commandant du ponton eut
le raffinement de barbarie de le laisser  cette mme place, comme un
spectacle significatif destin  nous dissuader de futures vasions,
jusqu' ce que son corps ft tomb en putrfaction. Quant aux trois
Boulonnais, ils survcurent, gagnrent Douvres, enlevrent sur le
rivage une embarcation garnie de voiles, traversrent le
Pas-de-Calais, et, cinq jours aprs, ils avaient revu leurs familles.

Il fallut laisser passer cette poque rigoureuse de l'anne et nous
borner  des projets; car chacun avait le sien pour les autres ou pour
soi, pour le conseil ou pour l'excution. Ce temps fut pnible,
d'autant qu'il fut marqu par deux tristes pisodes.

Le commandant du _Bahama_ s'appelait Milne; il quittait rarement le
bord; mais, pour s'en ddommager, il y attirait assez souvent
compagnie.

Or cette compagnie, tant du ct des femmes que des hommes, se
ressentait de la crapule des gots de l'Amphitrion. Une fois, pendant
une orgie, le feu avait pris dans les appartements du commandant; mais
il avait t promptement teint. Une seconde fois, le mme accident
eut lieu et l'incendie fit de rapides progrs. La fume nous parvenait
dj dans la batterie et nous attaquait la respiration. Des
vocifrations affreuses partaient de tous les points du ponton; les
figures prenaient l'expression du dsespoir; les uns se blottissaient
dans des coins; d'autres,  moiti nus, marchaient dans tous les sens,
agitant des couteaux dont ils menaaient ceux qu'ils rencontraient;
enfin c'tait une confusion extrme. Nous nous bornmes, les
officiers de corsaires, Rousseau et moi,  faire respecter notre
poste, et nous y parvnmes; mais nous tions fort inquiets. En effet,
un peu plus longtemps et nos efforts auraient t inutiles; un vrai
carnage allait commencer. Heureusement qu'on russit  matriser le
feu et que nous fmes dlivrs des massacres dont nous tions sur le
point d'tre les acteurs, les tmoins ou les victimes. Nous ignorions
toutefois d'autres dangers non moins grands que nous avions courus. Or
nous apprmes, aprs l'vnement, que Milne tait ivre et que, sous le
prtexte que les prisonniers (pourtant renferms dans leurs
entreponts) pouvaient se rvolter, il avait fait charger les armes de
la troupe et qu'il lui avait ordonn de faire feu sur nous en vacuant
les meurtrires, si le feu gagnait jusque-l. Cette conduite
abominable ne fut seulement pas blme par le Gouvernement; le mme
homme demeura commandant du ponton!

Vint ensuite une querelle d'intrieur qui ameuta presque tout le
vaisseau. Mathieu, l'un des officiers de corsaires, tenait une petite
boutique, qu'il avait mis tout son avoir  monter. Un soldat
prisonnier, qui lui devait beaucoup voulait, nanmoins, obtenir encore
du tabac  crdit. Mathieu refusa; le soldat insista, puis, d'une
main, lui releva le menton et, de l'autre, prit du tabac. Un couteau
de table tait sur la boutique; Mathieu s'en saisit avec colre,
frappa le soldat et, du coup, lui traversa le bras et le blessa au
ct. Le sang coula abondamment; des cris tumultueux s'levrent, tels
que vengeance, vengeance contre les officiers, qui devinrent un mot
de ralliement.

La premire chose que nous fmes fut d'enfoncer la cloison de
l'infirmerie pour faire chapper Mathieu, que l'infirmier conduisit
aux Anglais, auxquels il raconta l'vnement. Dans nos bagarres, les
Anglais ne se hasardaient jamais parmi nous; cette fois, ils firent
parler  travers les meurtrires; ils menacrent de tirer, si l'on ne
dgageait pas notre poste, et tout se calma  peu prs. Il avait
fallu bien de l'nergie pour tenir aussi longtemps; mais enfin nous y
tions parvenus sans de graves accidents.

Mathieu tait fort aim, et nous voulions l'avoir de nouveau parmi
nous; c'tait impossible sans s'exposer  des rixes incessantes ou
sans un compromis; ce fut  ce dernier parti que l'on s'arrta. On
nomma un tribunal compos d'amis des deux adversaires; j'en fus lu
prsident. Alors au tragique succda le burlesque. Les juges
s'assirent sur le pont au-dessous des hamacs qui taient suspendus,
attendu que c'tait le soir; les uns n'avaient que leur chemise;
d'autres taient seulement envelopps de leur couverture; moi, j'avais
ma chemise, mon bonnet de coton, un caleon court et point de bas.
L'un des juges tenait un morceau de chandelle allum  la main, et le
greffier crivait sur une gamelle renverse entre ses genoux. Les
dbats seraient certainement comiques  rapporter; mais il suffit de
savoir que le bless fut grassement indemnis en argent, en tabac, que
les conditions furent ponctuellement remplies des deux parts et que,
ds le lendemain, Mathieu revint parmi nous.




CHAPITRE IV

     SOMMAIRE:--Au mois de mars 1808.--Troisime tentative d'vasion;
     je suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier,
     aspirant qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son
     pays.--La yole du radeau.--Pendant les temptes, la sentinelle du
     radeau oblige de remonter sur le pont.--Je perce le ponton  la
     hauteur des sabords et non pas  la flottaison, comme l'avaient
     fait les Boulonnais.--Une nuit de gros temps,  deux heures du
     matin, je me laisse glisser sur le radeau  l'aide d'une corde.
     Rousseau, puis Peltier, me suivent.--L'officier de corsaire,
     Dubreuil, glisse gnreusement cinq guines en or dans ma chemise
     au moment o je quitte le ponton.--Nous nous emparons de la yole
     et quittons le bord sans tre aperus des sentinelles.--Nous
     abordons sur le rivage Nord de la rade et passons la journe dans
     un champs de gents.--La nuit suivante, nous nous remettons en
     route. Rencontre d'un jeune paysan.--Peltier a la tte un peu
     gare.--En marche vers la Medway.--Grande charit de l'Anglais
     Cole. Il nous reoit dans sa maison et nous fait traverser la
     rivire en bateau.--La grande route de Chatham 
     Douvres.--Canterbury.--Nos provisions.--La mer.--La terre de
     France  l'horizon.--Chteaux en Espagne. Douvres.--Depuis le
     dpart des Boulonnais, toutes les embarcations sont cadenasses
     et dgarnies de mts et d'avirons.--Exploration infructueuse sur
     la cte.-- Folkestone, nous sommes reconnus.--Nous nous sauvons
     chacun de notre ct en nous donnant rendez-vous 
     Canterbury.--Le lendemain soir, nous nous retrouvons.--En route
     sur Odiham.--Cruelles souffrances endures pendant nos
     courses.--La soif.--Jeunes bouleaux entaills par Rousseau.--Nous
     atteignons Odiham un soir,  la nuit close, et nous sommes
     accueillis par un Franais nomm Ruby.--Repos pendant huit
     jours.--Cr et Le Forsoney nous procurent tout ce que nous
     dsirions.--Au moment o nous allions nous mettre en route, la
     police nous arrte chez M. R....--En prison.--Le billet de
     Sarah.--Tentative d'vasion.--Mis aux fers comme des
     forats.--Paroles du capitaine polonais Poplewski.--Soupons qui
     atteignent M. R...--Cr le provoque.--M. R... grivement
     bless.--Nous quittons Odiham.--Je ne devais revoir ni Le
     Forsoney ni Cr.--Histoire de Cr: Sa mort.--L'escorte qui nous
     ramne au ponton.--Prcautions prises pour nous empcher de nous
     chapper.--L'escorte de Georges III.--Projet de
     supplique.--Quatre jours  Londres dans la prison dite de
     Savoie.--Les dserteurs anglais.--Les onze cents coups de
     schlague de l'un d'eux.--Fcheuse compagnie.--Arrive  Chatham,
     le 1er mai 1808.--Magnifique journe de printemps.--_Le
     Bahama_.--Les dix jours de black-hole.


Le mois de mars 1808 tait pourtant venu; c'est la saison des coups
de vent, et c'est ce que j'avais attendu pour un nouveau projet
d'vasion que j'avais conu, et dans lequel je m'tais associ
Rousseau et Peltier, autre aspirant qui vivait dans l'entrepont avec
des matelots de son pays, mais qui, depuis quelque temps, se
rapprochait de nous. C'tait un grand jeune homme de vingt-cinq ans,
rempli d'ardeur.

Voici mon projet: Pendant les temptes, la sentinelle du radeau tait
oblige de monter  bord  cause des lames qui y dferlaient, et, tous
les soirs, sur ce radeau, on hissait une yole qu'on y amarrait pour la
nuit. Au lieu donc de percer le ponton  la flottaison, je le perai 
hauteur des sabords dans la direction du radeau, et j'attendis un gros
temps, qui arriva comme  souhait.

 deux heures du matin, qui tait le moment o les sentinelles taient
le plus fatigues, je sors du ponton, je me laisse glisser sur le
radeau au moyen d'une corde, et je m'accroupis prs de la yole,
attendant Rousseau qui me suit et Peltier qui suit Rousseau.

Nous coupons les amarres de la yole, nous la poussons  l'eau, nous
nous y embarquons, nous nous allongeons dedans, et la laissons
driver. J'avais compt que la yole serait aperue par quelque
sentinelle; mais je pensais qu'on la supposerait enleve par un coup
de mer, et que, si on faisait courir aprs, ce serait sans
prcipitation; d'ailleurs, le soir, toutes les autres embarcations
taient hisses  bord et le temps de rveiller l'quipage, de mettre
un canot  l'eau, tait plus que suffisant pour nous donner l'avance
ncessaire. Voil, selon moi, ce qui tait probable; mais nous fmes
encore plus favoriss, car nous passmes sous les pieds de deux
sentinelles des galeries, contre lesquelles une seule vague un peu
malencontreuse aurait pu nous briser, et nous ne fmes mme pas
dcouverts! tant les sentinelles s'taient enveloppes de leurs
manteaux, et s'occupaient  se prserver du froid ou du vent.

Chacun de nous avait, autour du corps, une laize de calicot qu'il
dploya avec ses bras en guise de voile, quand nous nous trouvmes 
une centaine de toises du _Bahama_; chacun de nous avait aussi une
petite planche serre contre la poitrine. Ces planches, perces d'un
trou pour y passer les doigts et servir de poigne, nous tinrent lieu
d'avirons ou de gouvernail. En un mot tout russit parfaitement; nous
dirigemes la yole vers le rivage nord de la rade; nous primes terre,
grimpmes la cte, trouvmes un chemin, courmes longtemps pour nous
loigner; et, au point du jour, nous nous cachmes dans un champ de
gents, o nous passmes la journe, mangeant les provisions que nous
avions emportes du _Bahama_, et remerciant la Providence d'avoir
rcompens notre audace. Un sentiment profond de reconnaissance ne me
permet pas d'oublier qu' l'instant o, le corps hors du ponton,
j'allais en sortir ma tte avec laquelle je faisais un signe d'adieu,
je vis venir  moi Dubreuil qui me dit, en ouvrant ma chemise et y
glissant un papier: C'est une lettre que tu feras parvenir  ma
mre. Gnreux jeune homme! J'avais senti,  ce papier, un certain
poids qui me dcela une ruse touchante; il contenait rellement cinq
guines en or qui nous furent de la plus grande utilit, car nous
tions loin d'tre bien en fonds.

Il avait plu une partie de la journe, aussi nous tardait-il de
pouvoir marcher.  la nuit, nous prmes notre point de dpart, en nous
dirigeant d'aprs le crpuscule. Une route se prsenta  nous, nous y
pntrmes. Arrivant  un dtour, un jeune campagnard se trouva face 
face de nous; il s'arrta interdit; je lui demandai le chemin de
Chatham: N'y allez pas, rpondit-il en tremblant, car le pont est
gard et vous seriez arrts. Peltier, en ce moment, avait la tte un
peu gare; d'ailleurs, il comprenait peu l'anglais, de sorte qu' ce
mot arrts, qui acheva de le bouleverser, il tira de son pantalon
le morceau de fleure en forme de poignard dont chacun de nous tait
arm, et il s'avana disant qu'il voulait tuer cet homme. Rousseau se
jeta sur Peltier, moi je couvris l'Anglais de mon corps, et nous
dclarmes rsolument  M. Peltier que nous dsirions ardemment notre
libert, que nous nous dfendrions bravement  l'occasion; que nous
attaquerions mme des hommes arms; mais que, s'il voulait procder
par l'assassinat, il n'avait qu' se sparer de nous. Ces paroles le
ramenrent  la raison. L'Anglais comprit, cependant, la porte du
pril qu'il avait couru, et, par remercment, il nous dirigea vers un
chemin de traverse qui devait nous conduire jusqu' une espce de
village, o nous pourrions traverser la Medway[181] sans tre
inquits.

[Note 181: La Medway dbouche dans l'estuaire de la Tamise.]

Nous suivmes longtemps cette direction sans trouver le Medway. Il
tait trs tard et nous tions trs fatigus, lorsque, voyant une
petite maison d'o sortaient quelques rayons de lumire, nous nous
dcidmes  frapper  la porte, qui, sans aucune mfiance, fut ouverte
par un paysan d'une quarantaine d'annes, et ayant au moins six pieds.
Je lui demandai l'hospitalit, lui disant franchement qui nous tions,
ajoutant, pour la forme, que nous tions bien arms et que sa vie nous
appartenait. Particulirement dans les campagnes, l'Angleterre abonde
en mes gnreuses pour lesquelles la charit est un devoir. Je me
nomme Cole, nous dit l'homme  qui nous nous adressions, je sers
Dieu; j'aime mon prochain; je puis vous tre utile, comptez sur moi!
Il appela sa femme, sa fille, qui se levrent (elles taient dans la
chambre au-dessus de celle o se passait la conversation), firent bon
feu, prparrent quelques mets, descendirent un matelas, et l deux de
nous se reposrent pendant que l'autre veillait, et alternativement.
Cole souriait en voyant cette prcaution prise contre lui; il aurait
voulu que tous les trois satisfissent en mme temps leur besoin de
sommeil; mais il comprenait pourtant le motif qui nous dirigeait. Une
heure avant le jour, il prit un grand bton, marcha en avant de nous,
nous fit traverser la rivire dans un bateau et nous mit dans un
chemin qui allait couper la grande route de Chatham  Douvres; nous le
quittmes, pntrs de gratitude, mais ayant beaucoup de peine  lui
faire accepter une guine pour prix du feu, des vivres, du logement,
du temps, qu'il nous avait si complaisamment donns.

Nous continumes notre route de manire  n'entrer  Canterbury qu'
la brune. Cette ville tait  peu prs  moiti du chemin que nous
avions  faire pour arriver  Douvres, et nous devions y prendre
beaucoup de provisions. J'tais le moins jeune des trois, celui qui
s'exprimait le mieux en anglais, qui avait les habits le plus  la
mode du pays; c'tait moi qui tais charg des achats. Rousseau me
rasait, me brossait, me grimait au besoin, blanchissait mes cols de
chemise avec de la craie et disait mille bouffonneries; nous nous
donnions, par prcaution, plusieurs rendez-vous conscutifs, et puis
j'allais  mes emplettes. Je fis plusieurs courses  Canterbury, qui
est assez grand pour qu'un tranger excite peu de curiosit; et nous
en partmes bien pourvus, chacun avait sa bouteille, son rhum, ses
vivres particuliers, car il fallait prvoir les sparations.

Avant de nous remettre en route, nous fmes un bon repas derrire une
haie. Vers minuit, nous trouvmes de la paille prs d'une grange; nous
nous y enfoumes pour dormir sans tre exposs au froid, et nous nous
y trouvmes si bien que, sans nous en apercevoir, le crpuscule
paraissait lorsque nous en sortmes. Nous marchmes cependant
jusqu'assez avant dans le jour; toutefois Peltier tait si mal
habill, plusieurs voyageurs nous regardrent avec tant d'affectation,
le voisinage toujours croissant de la cte nous parut si dangereux 
affronter ainsi que, profitant de la premire occasion de nous cacher
dans les champs, nous nous drobmes  tous les regards pendant le
reste du jour, mais aprs avoir renouvel nos provisions dans un
village que nous emes l'occasion de traverser.

Le soir, nous reprmes notre voyage, marchmes toute la nuit,
entrmes, au lever du soleil, dans un bois et, bientt aprs, nous
emes devant nous le plus ravissant tableau qui pt charmer nos
coeurs: la mer,  quelques milles, et, dans le lointain, la terre de
France qui bornait l'horizon! Notre journe se passa  faire des
plans, des projets, des chteaux en Espagne, et  nous dlecter de
l'enivrante perspective qui absorbait nos regards.

Tout allait bien: le soir, nous entrmes dans Douvres; nous nous
assurmes des endroits o nous pourrions trouver des embarcations,
mais quand il fallut s'en emparer, nous rencontrions des gens qui se
promenaient, qui passaient ou qui veillaient. Il fallut retourner dans
notre bois; mais il pleuvait; les provisions diminuaient, et nous
avions sommeil. Nous nous abritmes du mieux que nous pmes pour nous
reposer. Enfin le soir vint; mais nous ne pouvions nous embarquer sans
quelques vivres, et nous ne voulions pas nous risquer  en acheter 
Douvres. Nous retournmes donc jusqu' un village o, le lendemain,
nous en prmes abondamment. Le soir, nous revnmes vers Douvres, que
nous contournmes, afin d'en visiter les anses avoisinantes. L nous
dcouvrmes des embarcations, il est vrai; mais il parat que, depuis
le dpart de nos trois Boulonnais, les ordres les plus stricts avaient
t donns pour qu'aucun bateau ne demeurt sur le rivage sans tre
enchan, cadenass  terre et dgarni de ses mts ou avirons. Ce fut
pour nous le supplice de Tantale, car nous tions environns de toutes
les richesses que nos coeurs convoitaient, et elles se soustrayaient
impitoyablement  notre usage.

Voyageant avec les mmes prcautions, soumis  des privations de toute
espce, le courage nous donnait des forces, nous faisait braver la
faim, la soif, les veilles, les marches, les inquitudes, les dangers,
les fatigues; et nous allmes ainsi de Douvres  Deal[182], de Deal 
Douvres, de Douvres  Folkestone; mais nous trouvmes, partout, les
mmes obstacles. Enfin, en explorant ce dernier petit port, nous fmes
reconnus et poursuivis!  Canterbury! dis-je tout bas  ces
messieurs. Aussitt nous prmes la fuite, chacun dans une direction
diffrente, et nous la prmes si bien que nous nous sauvmes tous. Le
lendemain soir, nous nous revmes au rendez-vous; je retournai aux
provisions qui furent copieuses; et, tout en nous restaurant, nous
dcidmes qu'il fallait aller  Odiham; que nous nous y reposerions
chez des Franais; que nous y emprunterions de l'argent, car nous n'en
avions presque plus; que nous y achterions de bons vtements, que
nous reviendrions sur la cte quand nous prsumerions que l'alarme
actuelle serait calme; que nous apporterions avec nous des limes pour
couper les chanes des embarcations, des scies ou autres outils pour
abattre de petits arbres dont nous ferions des mts, du calicot pour
faire une voile, et qu'alors nous verrions bien si l'on pourrait
encore nous empcher de rendre ntre un de ces bateaux, qui
paraissaient si fort  notre convenance.

[Note 182: Deal, ville maritime dans le comt de Kent, sur le
Pas-de-Calais.]

Que nous avions souffert dans nos expditions! Un jour, nous restmes
les vingt-quatre heures entires sans rien prendre. Jamais un toit ne
nous voyait sous son abri. Il fallait dormir pendant le jour, dans les
fosss, les bois o les haies; et, la nuit, il fallait veiller,
chercher, marcher, nous exposer. Une fois, nous n'emes, pour apaiser
une soif excessive que l'eau bourbeuse des ornires d'un chemin, ou
celle renferme dans les trous forms par les pieds des chevaux. Nous
tions enfin, dans la saison du vent, des grains, de la pluie, des
brouillards, et encore du froid.

Quel est donc cet ge, o l'on possde assez de forces physiques pour
ne s'apercevoir qu' peine de tant de rigueurs? Quelle est donc
l'nergie de ce sentiment de la libert, qui doue l'me de tant de
mpris pour ces rigueurs? Quel est, enfin, le bonheur de
l'organisation de la jeunesse, pour trouver encore des paroles
aimables dans ces cruelles positions, et pour oublier l'amertume de
ces positions  la suite d'une lueur d'esprance, ou d'un instant
d'adoucissement qui semble dissiper tant de soucis?

Une fois, nous tions dans un taillis: Faites-moi un boudoir, dis-je
 Rousseau. Avec ses matriaux ordinaires, branches, feuilles sches,
mousse, pierres, joncs, gents, morceaux d'corce, tourbe, gazon, il
construisit fort lestement une cabane vraiment charmante, o je
m'talai de mon long et dormis deux bonnes heures.

Rousseau tait all  la dcouverte, et, depuis mon rveil, je
l'attendais sans impatience, car il ne rapportait jamais ni proie, ni
butin, ni nouvelles. J'avais attrap une de ces petites btes qu'on
appelle du Bon Dieu, et j'exerais sa persvrance en la faisant
monter,  l'infini, d'un doigt sur l'autre.--Vous avez l'air bien
heureux, me dit Rousseau, quand il revint.--Il est vrai que, depuis
longtemps, je ne m'tais autant amus.--C'est bien de s'amuser; mais
il faudrait que ce ne ft pas aux dpens de la libert de cet animal;
car, comme dit Sterne, le monde est assez grand pour vous deux.--Vous
avez raison, mme sans le secours de Sterne, et je vais le laisser
s'envoler; mais je dtournais ainsi l'ide de la soif qui me dvore.
Rousseau me dit alors qu'il avait trouv des sources magnifiques. Je
me levai subitement, pris sa main et le suivis: il avait l'air d'un
illumin! Tout  coup il s'arrta, et me montra un nombre infini de
cataractes dont pas une, pourtant, ne frappait mes yeux. Je le croyais
atteint de vertiges, et je m'en retournais, quand il m'expliqua que
j'tais entour de jeunes bouleaux dont il avait entaill l'corce, et
qu' chacune des centaines d'incisions qu'il avait faites, je
trouverais constamment deux ou trois gouttes d'eau potable. C'tait
vrai, je me dsaltrai, et lui, nouveau Mose, posant en inspir, il
donna l'essor  sa verve enthousiaste dont les lans taient toujours
fort divertissants.

Quant  Peltier, en longeant le taillis, il avait vu un foss bordant
un champ o paissaient des moutons gards par des bergers. Avec de la
mousse, avec des cravates noires, Rousseau s'tait imagin l'avoir
mtamorphos en loup, et Peltier attendait dans le foss un instant
favorable pour s'emparer d'un des membres du troupeau, dont il voulait
d'abord boire le sang tout chaud, et ensuite nous prparer la chair,
car nous avions tout ce qu'il fallait pour faire du feu; mais nous ne
l'osions presque jamais,  cause de la fume qui pouvait nous faire
dcouvrir. Toutefois les bergers ne se sparrent pas; leur troupeau
se tint ralli; et notre loup en fut pour sa transformation. Je
prfrais les bouleaux de Rousseau et sa riante imagination.

Nous traversmes Canterbury; nous prmes la route de Londres dont, le
soir, nous apermes les difices,  deux lieues de distance. Depuis
l'hospitalit reue chez Cole, nous n'avions franchi le seuil d'aucune
maison pour nous y arrter. Voyant, alors, une taverne sur la gauche
de la route, o tait pour enseigne le portrait de l'amiral Bathurst,
il nous prit fantaisie d'y entrer, d'autant que, paraissant trs
frquente, nous pensions qu'on ne s'y occuperait que de nous servir.
Nous cdmes  ce dsir qui nous valut un repas que l'abri seul dont
nous jouissions aurait suffi pour rendre excellent. Cette halte nous
soutint jusque de l'autre ct de Londres, que nous franchmes sans
nous arrter, au grand regret de mes compagnons; mais nous pensions
que nous y reviendrions, la bourse bien garnie. Bientt nous apermes
Honslow-Heath; c'est la petite ville, prs de laquelle Richardson
prtend que sir Charles Grandisson croisa et arrta la voiture o se
trouvait Henriette Byron, tratreusement enleve par sir Hargrave
Follexfren. Enfin, notre voyage continuant  tre aussi heureux, nous
atteignmes Odiham, un soir,  la nuit close. Nous y fmes accueillis
chez un Franais, nomm R..., qui occupait seul une de ces petites
maisons situes  l'extrmit de la ville, bties pour tre loues aux
Franais; et nous prmes celle-ci de prfrence, parce qu'il aurait
fallu traverser Odiham pour parvenir  celle o je m'tais rfugi
lorsque je m'tais chapp des mains de mon garde quelque temps
auparavant.

Huit jours suffirent  peine pour remettre nos corps des fatigues que
nous avions essuyes, pour gurir nos pieds qui taient dans un tat
dplorable. Cr et Le Forsoney, seuls entre tous les Franais, furent
informs de notre prsence; ils nous pourvurent de tout ce que nous
dsirions, et nous allions recommencer nos expditions, lorsque nous
fmes arrts dans la maison de M. R..., qui avait t investie par la
force arme. On nous enferma dans la prison de la ville. Le guichet
tait ouvert de midi  deux heures; les Franais, les Anglais,
venaient,  flots, nous visiter.

Dans ce nombre, puis-je oublier la jeune Sarah qui, me tendant sa
jolie main, laissa dans la mienne un billet o elle m'annonait
qu'elle savait que nous devions nous vader pendant la nuit, qu'elle
se tiendrait  porte, et que, cette fois, elle ne me quitterait que
lorsqu'elle m'aurait conduit en France!

En effet nous avions des outils sur nous quand on nous arrta, et nous
ne fmes pas fouills; nous avions perc les murs de la prison; nous
pouvions donc en gagner la cour pendant l'obscurit, et nos amis
devaient,  minuit, nous jeter, par dessus le mur de clture, une
bonne chelle de corde. Tout cela fut excut; mais,  l'instant de
mettre le pied  l'chelle, comme les courses nocturnes des Franais
avaient excit l'attention de la police, des coups de fusil partirent,
les portes s'ouvrirent, nous fmes saisis, mis aux fers comme des
forats, et jets dans un cachot d'o l'on ne nous laissait sortir que
de midi  une heure pour prendre l'air dans une cour. Rousseau se
promenait  grands pas dans cette cour, marchant comme s'il ne
s'apercevait pas qu'il avait une grande chane qui suivait ses pieds
avec un grand fracas; ses bras taient croiss, ses yeux levs au
ciel; il avait l'air de chercher des ides pour quelque grande
composition potique. Peltier, comme s'il avait t toute sa vie un
habitant des bagnes, avait relev sa chane, l'avait attache  sa
ceinture, et semblait ne pas mme se douter qu'il ft aux fers. Pour
moi, je restais assis sur la paille de ma prison, me cachant 
moi-mme, autant que je le pouvais, ces horribles chanes, et
cherchant, en lisant ou crivant,  m'tourdir sur cette affreuse
position dont, par anticipation, j'ai dit deux mots prcdemment.

Dans le nombre des prisonniers du cautionnement qui nous avaient fait
leur visite, se trouvait un capitaine polonais, nomm Poplewski; ce
bel et brave homme, avec son excellente figure, tait venu me prier
d'accepter une fort belle montre que je refusai, en lui montrant ce
que je devais  l'obligeante amiti de Cr et Le Forsoney. Il en
parut trs mortifi, et il lui chappa de dire que si nous nous tions
rfugis chez lui, nous n'aurions pas t saisis. Le propos fut
entendu et comment; enfin, Poplewski, qui n'avait hsit  parler que
parce qu'il n'avait que des doutes, fut amen  dire qu'tant all
chercher quelque argent chez l'agent, peu d'heures avant notre
arrestation, il y avait rencontr M. R... qui,  sa vue inopine,
avait cherch  se cacher. Il n'en fallut pas davantage pour notre
jeunesse, dont l'exaspration fut au comble. En bouillant crole, en
ami irrit, Cr fut le premier  aller chercher M. R...,
l'apostrophant si vivement qu'un duel en fut la suite immdiate. M.
R... fut grivement bless; mais, ds les premiers symptmes du
mieux, l'agent le fit monter secrtement en voiture, et, sous un nom
diffrent, l'envoya, dit-on, dans un cautionnement en cosse. Depuis
lors aucun de nous n'a pu retrouver sa trace; et,  tort ou  raison,
il resta entach dans le cautionnement, d'avoir, par intrt ou par
crainte d'tre personnellement compromis, livr nos personnes 
l'agent.

Nous restmes trois longs jours aux fers; des ordres de nous faire
reconduire  Chatham arrivrent alors, et, la nuit, six soldats et un
sergent vinrent nous emmener sans que nous pussions prendre cong de
nos amis. Hlas! j'en ai bien peu revu; je n'ai mme jamais eu la
douceur de me retrouver ni avec Cr ni avec Le Forsoney. Celui-ci fut
licenci du service  sa rentre en France, lorsque la paix fit oprer
tant de rformes dans le personnel de la marine. Cr, par le crdit
de sa famille, fut chang, peu de temps aprs notre dpart; il se
rendit en France, fut nomm sous-lieutenant, alla se battre  ct de
nos illustres guerriers, ne tarda pas  devenir lieutenant, se battit
encore et fut bless. --Gurissez-vous, lui dit l'empereur, soyez
capitaine, continuez, et vous irez loin! --Sire, lui avait rpondu
le noble jeune homme, je ne m'arrterai qu'aux marches du trne. Mais
sa blessure tait plus dangereuse qu'il ne le pensait, et elle
l'enleva  sa famille,  ses amis,  sa patrie, qu'il aurait sans
doute illustre.

Au dpart de Cr, Le Forsoney lui avait rembours ce qu'il m'avait
prt; bientt,  mon tour, je pus en envoyer le montant  ce digne
ami.

Enfin Sarah se maria, par la suite,  l'un de nos prisonniers; elle a
montr sa ravissante figure  Paris, en 1814; elle s'informa de moi;
elle m'crivit  Rochefort; mais j'tais  la mer; et quand, au retour
de ma campagne, sa lettre me fut remise, elle tait repartie pour
l'Angleterre!

Excellents amis, fille dvoue, que votre attachement nous avait fait
de bien! Comme il nous ddommagea de nos malheurs!

Notre escorte prit un excellent moyen pour djouer les ressources de
notre esprit entreprenant. Nous marchions toujours au milieu d'eux.
Leurs armes taient charges. Dans les auberges, ils ne nous
quittaient pas. Un soldat couchait  la porte de notre chambre, un
autre, prs de la croise. Le sergent se faisait remettre, tous les
soirs, nos vtements, nos chapeaux, nos souliers, qu'il enfermait sous
clef. Lorsque l'un de nous allait aux lieux d'aisance, deux d'entre
eux l'y accompagnaient; une fois, pourtant, un seul m'y conduisit, et
simplement arm de sa baonnette; aussitt aprs, j'achetai une
tabatire que je fis remplir de tabac, dans le dessein de lui jeter
cette poudre aux yeux, s'il s'avisait, une autre fois, de me conduire
sans son camarade, et je me serais alors facilement sauv, car ces
cabinets se trouvaient presque toujours dans le voisinage de quelque
jardin; mais, comme l'a dit Paterculus, l'occasion, voile de la tte
aux pieds, marche  reculons, elle n'a de cheveux qu'une mche qui
s'chappe de son front  travers le voile: elle est donc difficile 
reconnatre, difficile  saisir, et il ne faut pas la laisser
s'chapper. Or elle ne repassa plus pour moi.

Nous revnmes de nouveau  Londres, o nous changemes d'escorte;
mais, avant d'y entrer, une garde brillante qui nous atteignit au
galop annona le passage de Georges III qui revenait de Windsor.
L'ide nous vint de nous prcipiter devant sa voiture, agitant un
papier, comme pour demander grce! Rousseau gota beaucoup ce projet;
mais je lui fis observer qu'on ne pouvait implorer Sa Majest qu'
genoux, et cette dmarche, qui paraissait assurer notre libert et qui
avait t saisie avec enthousiasme, fut firement repousse avec
indignation.

Le dsir que nous avions prcdemment form d'un petit sjour 
Londres, lors de notre retour, se trouva ralis, car on nous y
laissa quatre jours, mais dtenus, et dans la prison dite de Savoie o
l'on renfermait les dserteurs de l'arme anglaise, et qui, lorsque
Charles-Quint visita Londres, lui avait servi de palais. Des Franais
au milieu de dserteurs anglais; quelle fte pour ceux-ci! La
rception fut cordiale; ils nous prodigurent soins, sympathie; ils
burent  notre sant, beaucoup plus, mme, que nous le voulions. Ils
se promettaient de dserter de nouveau, se proposaient de nous revoir
en France, et en juraient par les cicatrices de coups de schlague, ou
de fouet, dont leurs corps taient sillonns pour dlit de dsertion!
Un d'entre eux en avait dj reus onze cents, et il en attendait
trois cents autres, le jour de notre dpart. Malgr tant de marques
d'affection, nous nous trouvions l en trs mauvaise compagnie; aussi
les quittmes-nous avec plus de plaisir que nous ne leur en
tmoignions.

Rien de particulier jusqu' Chatham o nous arrivmes, le 1er mai
1808, par un soleil magnifique lev, comme tout exprs, pour nous
faire envisager notre prison avec plus de douleur! C'tait le seul
jour vraiment beau que l'on et eu de l'anne en ce pays; nous
remarqumes, toutefois, que, quoique assez au sud de l'Angleterre, les
buissons d'aubpine avaient  peine de bourgeons. C'tait nanmoins
bien sduisant pour nous, qui pensions au black-hole qui nous
attendait, et o, effectivement, nous fmes ensevelis pendant dix
jours, mais sans outils pour faire des excursions dans la cale, car on
nous les avait retirs avant de nous mettre aux fers,  Odiham.




CHAPITRE V

     SOMMAIRE:--Exaspration des prisonniers du _Bahama_.--Rduits 
     la demi-ration aprs notre vasion.--Projet de rvolte.--Disputes
     et querelles.--Luttes de Rousseau contre un gigantesque
     Flamand.--Les prisonniers ne reoivent que du biscuit,  cause du
     mauvais temps.--Ils rclament ce qui leur est d, et dclarent
     qu'ils ne descendront pas du parc avant de l'avoir reu.--Milne
     appelle du renfort.--Il ordonne de faire feu; mais le jeune
     officier des troupes de Marine, qui commande le dtachement,
     empche ses soldats de tirer.--Je monte sur le pont en
     parlementaire.--Je n'obtiens rien.--Stratagme dont je
     m'avise.-- partir de ce jour, les esprits commencent  se
     calmer.--Nouvelles tentatives d'vasion.--Milne emploie des
     moyens usits dans les bagnes.--Ses espions.--Nouvelle agitation
      bord.--Audacieuse vasion de Rousseau.--Il se jette  l'eau en
     plein jour en se couvrant la tte d'une manne.--Il est ramen sur
     _le Bahama_.--Tout espoir de nous chapper se dissipe.--La
     population du ponton.--Sa division en classes: les Raffals, les
     Messieurs ou Bourgeois, les Officiers.--Subdivision des Raffals,
     les Manteaux impriaux.--Le jeu.--Rations perdues six mois
     d'avance.--Extrme rigueur des cranciers.--Rvoltes priodiques
     des dbiteurs.--Abolition des dettes par le peuple
     souverain.--Nos distractions.--Ouvrages en paille et en
     menuiserie.--Le bois de cdre du _Bahama_.--Ma bote 
     rasoirs.--Je me remets  l'tude de la flte.--Les projets de
     Rousseau.--La civilisation des Iroquois.--Charmante causerie de
     Rousseau, les bras appuys sur le bord de mon hamac.--Je lui
     propose de commencer par civiliser le ponton.--Nous donnons des
     leons de franais, de dessin, de mathmatiques et
     d'anglais.--J'tudie  fond la grammaire anglaise.--_Le Bahama_
     change de physionomie.--Conversions miraculeuses; le got de
     l'tude se propage.--Le bon sauvage Dubreuil.--Sa passion pour le
     tabac.--La fume par les yeux.--En juin 1808, aprs vingt mois de
     sjour au ponton, je reois une lettre de M. de Bonnefoux par les
     soins de l'ambassadeur des tats-Unis.--Cet ambassadeur, qui
     avait t reu  Boulogne par M. de Bonnefoux, obtient du
     Gouvernement anglais ma mise au cautionnement.--Je quitte le
     ponton et me spare, non sans regrets, de Rousseau, de Dubreuil
     et de mes autres compagnons d'infortune.


Nous trouvmes le ponton dans un grand tat d'exaspration. Notre
vasion avait excit l'irascibilit du commandant Milne, qui ne
traitait plus les prisonniers qu'avec une sauvage duret. D'abord il
entreprit de trouver leurs outils; mais ses recherches ne l'ayant pas
conduit  leur dcouverte, il rduisit  moiti leur ration, dj si
exigu et il finit par obtenir la restitution de ces instruments de
dsertion en plaant nos camarades dans la cruelle alternative, ou de
les rendre ou de souffrir ternellement de la faim. Les autres ordres
que ce monstre  face humaine avait donns sur la police intrieure
taient empreints du mme cachet. Aussi n'y avait-il qu'un cri dans le
ponton, celui de rvolte; qu'une pense, celle de massacrer les
Anglais qui nous gardaient!... et puis, sauve qui peut!

Nous nous associmes, Rousseau et moi, avec ardeur,  ces plans de
vengeance. Le complot fut promptement organis, et le succs en
semblait assur; mais, quand nous approchmes du moment de
l'excution, nous ne comptmes plus, except dans les audacieux
Corsairiens, que de tides cooprateurs; et, en effet, enlever le
ponton ou s'en rendre matres: facile! Exterminer la garnison: facile!
Mais sauve qui peut!... restreint  un fort petit nombre d'entre nous,
car, quelle que ft l'heure de l'entreprise, les autres pontons
devaient en avoir connaissance et envoyer du secours! Admettons mme
qu'il n'en ft rien, qui gagnait la terre aprs ce coup de main? Deux
cents prisonniers tout au plus que pouvaient contenir les canots du
_Bahama_! et qui aurait ramen ces embarcations, pour venir chercher
les six cents restants, dans trois autres voyages conscutifs? Quels
eussent t les deux cents premiers? Sur ce chiffre, combien n'y en
aurait-il pas eu sans argent, sans vtements convenables, sans
connaissance de la langue anglaise? Enfin pouvait-on se faire illusion
sur l'activit des recherches, la rigueur des lois du pays, la
probabilit des reprsailles, et, au bout de tout cela, on tait bien
forc de voir l'chafaud, l'chafaud menaant et ignominieux qui nous
attendait. Ces considrations finirent par prvaloir; on abandonna ce
projet de colre; mais les coeurs restrent ulcrs, et Milne, qui en
eut quelque connaissance, redoubla d'implacabilit.

L'aigreur qui avait gagn nos caractres se manifestait  tout moment.
L'on ne voyait  bord que disputes, menaces, querelles, duels ou
combats: dans un de ceux-ci, Rousseau se mesurant contre un colossal
Flamand qui l'avait dfi  la lutte, s'lana sur ce gant, et
faisant l'effet d'une formidable catapulte, le frappa de la tte
contre le creux de l'estomac, le renversa dans le sang qu'il lui fit
vomir, appuya sur lui son genou victorieux, le tint d'une main par les
cheveux, et l'autre leve, prte  l'assommer s'il avait fait signe de
rsistance, il reprsentait le bel Hercule de Bosio que je n'ai jamais
pu voir, aux Tuileries, sans me rappeler la pose sublime de mon
robuste ami.

Mais une scne plus terrible clata  cette poque: un trs mauvais
temps avait empch de porter les vivres qui, journellement, nous
venaient de terre. Il n'y avait que du biscuit  bord: on nous en
donna. Les prisonniers rclamrent ce qui leur tait d, et
dclarrent qu' la nuit ils ne descendraient pas du parc, s'ils ne
l'avaient pas reu. Milne appela main-forte des autres pontons, les
soldats se rangrent en armes sur le pont, et autour du parc qu'ils
dominaient. L'heure de descendre sonna, Milne nous fit sommer
d'vacuer le parc; personne n'obit. Feu! cria-t-il. Mais un jeune
officier d'infanterie de marine, qui tait le chef direct de la
troupe, ne rpta pas cet ordre que Milne rpta avec rage, et qui
pourtant ne ft pas donn par l'officier. Honneur  tant d'humanit!
cet admirable jeune homme, recommandant bien  ses soldats de ne pas
tirer sans son commandement exprs, se pencha alors vers nous et il
pronona quelques paroles dont on pouvait deviner la bienveillance par
ses gestes, mais elles furent couvertes par les cris: gorgez-nous!
M'apercevant cependant, que la noble conduite de l'officier avait
produit quelque impression, trouvant d'ailleurs moins d'nergie dans
les derniers cris des prisonniers, je montai sur un banc. Agitant
alors la main comme pour rclamer le silence, je parvins  l'obtenir
et, prtextant qu'il pouvait y avoir quelque malentendu, je demandai
l'assentiment pour aller m'en expliquer avec Milne, ce que Franais et
Anglais acceptrent.

Je montai, alors, sur le pont; toutefois je ne pus rien gagner en
demandant de la modration, et je m'acheminai vers le parc pour
rejoindre mes compagnons d'infortune. Le jeune officier,  la figure
douce et blonde, voulut me retenir en allguant le carnage qui allait
avoir lieu. Et mon honneur? lui dis-je, en me dgageant de sa main
pour continuer ma route; mais,  peine atteignais-je la porte de
l'chelle, qu'une lueur nouvelle frappa mon esprit, et je revins sur
mes pas.

Dans les grandes crises, s'il est, parfois, un moment unique o la
voix de la conciliation peut se faire entendre, et si j'avais t
assez heureux pour pouvoir me faire couter dans le parc, au milieu de
l'agitation gnrale, il en est un, aussi, o, souvent, on russit en
frappant plus fort. Ce moyen oppos, je rsolus de le tenter sur les
Anglais, et je revins vers Milne dont la figure tait vraiment, alors,
celle d'un tigre: il en avait la gueule cumante, les yeux enflamms,
la voix rugissante, la dmarche tortueuse: Eh bien, lui dis-je,
faites feu, puisque vous le voulez, mais c'est votre arrt de mort!
vous ne connaissez pas les Franais, je le vois bien! Sachez donc que
ces huit cents hommes qui sont sous vos yeux et dont la moiti
ressemble  des squelettes, vont s'animer  l'odeur de la poudre; vous
allez en faire des lions que rien n'arrtera; ils monteront sur les
cadavres, le parc sera franchi, le pont sera envahi; les soldats
seront massacrs: il en arrivera ce qui pourra, mais vous, oui, vous,
ils vous chercheront  plaisir et vous dchireront en pices. Milne
fut terrifi; il me demanda ce qu'il fallait qu'il ft. Rien, lui
rpondis-je, gardez vos soldats, fiez-vous-en  leur chef et
contentez-vous de nous surveiller. Deux heures ne seront pas
coules, croyez-moi, que le malaise, la fracheur de la nuit, la
fatigue, le sommeil, l'ennui s'empareront des prisonniers.
D'eux-mmes, alors, ils se dcideront  descendre, pourvu qu'ils ne
croient pas y tre forcs: ils s'en vanteront, peut-tre; vous ferez
semblant de ne pas entendre; vous viterez ainsi l'effusion du sang
par un petit sacrifice d'amour-propre; et, demain, il n'y paratra
plus! L'officier fut de mon avis, Milne rsista quelque temps; enfin
il cda  la raison, et peut-tre  la crainte. Je redescendis, alors;
je dis aux prisonniers qu'on reconnaissait que nous tions dans notre
droit, qu'on nous laissait la facult de rester dans le parc; et je
n'avais pas fini de parler que cinq ou six quolibets furent lancs
contre les Anglais; mais la moiti d'entre nous taient dj en train
de descendre, et la seconde ne tarda pas  suivre la premire. Ainsi
finit ce terrible complot, cet pisode orageux; mais si jamais j'ai
cru au dernier de mes jours, ce fut, certes, celui dont je viens
d'esquisser les vnements.

Par une consquence ordinaire,  partir de ce moment, o nous sortions
d'un tat violent pouss jusqu' ses dernires limites, les esprits se
calmrent visiblement et, bientt, nous nous remmes  soudoyer nos
gardes,  nous procurer de nouveaux outils, et  faire encore des
trous  ce malheureux ponton.

Le premier ne fut pas heureux; les Anglais le dcouvrirent lorsqu'il
tait seulement  moiti fait. Celui-ci avait t perc dans le bois;
le second fut pratiqu dans les grilles qui barraient les sabords, et
dont nous entreprmes de scier une partie suffisante pour passer le
corps, mais il fut encore dcouvert. Ces deux trous appartenaient 
Rousseau et  moi. Deux autres dans les flancs du navire et pour
d'autres prisonniers eurent le mme sort; mais nos geliers y mirent
si peu de crmonie, ils allrent si droit au but, que nous ne pmes
plus douter que Milne n'avait pas rougi d'employer un moyen qui n'est
usit que dans les bagnes, et qu'il payait un espion parmi nous.
Ainsi, nous tions odieusement trahis! Il clata un nouveau cri de
vengeance  bord; les ttes se montrent de nouveau, les soupons, les
menaces les plus foudroyantes se portrent tantt sur l'un, tantt sur
l'autre, mais, comme il devait y avoir beaucoup d'injustice dans ces
soupons, il fallut s'attacher  calmer ces premiers mouvements, il
fallut surtout ne plus faire de trous puisqu'ils taient inutiles et
que c'et t renouveler la fermentation gnrale. On vit, alors,
Milne sourire, parfois, avec une joie cruelle en nous regardant dans
le parc, et disant qu'il tait certain que plus un prisonnier ne
sortirait du _Bahama_, et qu'il voulait tre damn s'il tait tromp.

Toutefois, sa joie fut courte: je me promenais, un jour, avec Rousseau
sur le gaillard d'avant; nous regardions du ct de la poulaine o il
vit une espce de corbeille de bord appele manne; tout  coup, il me
dit qu'il allait en bas pour chercher un bout de corde, et un
bilboquet, ce qu'il fit en effet. Il me pria alors d'occuper, en
jouant au bilboquet, l'attention de la sentinelle qui, dans sa
gurite, s'tait mise  l'abri d'une petite pluie. J'y russis; lui,
pendant ce temps s'tait coiff de la manne jusqu'aux paules, l'avait
bien attache, aprs y avoir, en outre, log ses vtements dont il
s'tait dpouill; il s'tait ensuite laiss glisser dans l'eau, et,
en plein jour, nageant debout, passant mme sous la galerie de Milne,
il s'tait confi au courant qui l'entrana assez rapidement vers la
Tamise: je le perdis de vue aprs une heure d'intervalle, et je le
crus sauv. Mais,  malheur! Un canot qui revenait de Londres 
Sheerness passa si prs de lui au moment o il allait prendre terre,
que les avirons heurtrent la manne, la couchrent, et alors parut 
leurs yeux l'infortun fugitif qui fut ramen  bord, et que l'affreux
Milne, rugissant comme il n'avait jamais rugi, fit renfermer dans le
black-hole sans lui donner le temps ni de se reposer, ni de se
scher. Je demandai  partager son cachot, allguant que j'avais
coopr  l'vasion et que, s'il y avait eu deux mannes j'aurais t
de la partie avec Rousseau; mais Milne ne comprenait pas ce langage;
il crut, en refusant ma demande, punir avec aggravation celui que
chacun ne regardait plus qu'avec un sentiment de chaleureuse
admiration, et sa rponse fut encore un long rugissement.

Aprs la fatale reprise de Rousseau, nous fmes tellement resserrs,
tellement espionns que tout espoir de nous chapper se dissipa, et
que nous pmes voir  nu l'horreur d'une position, adoucie jusque-l,
par quelques chances de libert. Jusqu' prsent, je n'ai parl du
ponton qu'en homme qui n'en ressentait pas l'odieux malaise, tant nos
ides se concentraient sur notre vasion! Mais le dsenchantement
tait venu et force fut bien de voir o nous tions.

Les pontons, ce sjour d'troite dtention, tait aussi celui d'une
libert illimite, ou plutt d'une licence sans frein, car il
n'existait ni crainte, ni retenue, ni amour-propre dans la classe qui
n'avait pas t dote des bienfaits de quelque ducation. On y voyait
donc rgner insolemment l'immoralit la plus perverse, les outrages
les plus honteux  la pudeur, les actes les plus dgotants, le
cynisme le plus effront, et dans ce lieu de misre gnrale, une
misre plus grande encore que tout ce qu'on peut imaginer.

La population s'y divisait en trois classes: Les Raffals, les
Messieurs ou Bourgeois, les Officiers. Les Raffals qu'on appelait
aussi le Peuple souverain tait une formidable agrgation des plus
mauvais sujets; leur rendez-vous habituel tait l'entrepont. Les
marins ou soldats qui avaient conserv quelque chose de la dignit
humaine, composaient les Bourgeois qui, avec les Officiers des
corsaires ou des navires marchands, logeaient dans la premire
batterie.

Parmi les Raffals, se trouvait une subdivision plus abrutie encore ou
plus malheureuse,  laquelle on donnait le nom de Manteaux Impriaux.
Ceux-ci taient rduits  ne plus possder au monde que leur
couverture qu'ils appelaient Manteau, et comme elle tait couverte de
milliers de poux, on avait irrespectueusement imagin que c'tait la
reprsentation des abeilles du manteau de crmonie de l'Empereur, et
de l le nom de Manteau Imprial. Ces infortuns ne mangeaient rien,
tant que la clart du jour durait; seulement, le soir, ils se
rpandaient de tous cts sous les hamacs, marchant  quatre pattes,
et cherchant, pour les dvorer, des pelures de pomme de terre, des
crotes de pain, des os ou autres dbris qu'ils pouvaient trouver dans
les coins ou au milieu des tas d'ordures de la batterie. Leur coucher
n'tait pas plus somptueux; ils s'tendaient sur le dos et sur le
plancher du pont, cte  cte, avec leur fidle et unique couverture.
Quand minuit sonnait, l'un d'eux commandait: Par le flanc droit! ils
se mettaient alors sur le ct droit, en embotant leurs genoux dans
le dessous des jarrets de leurs voisins; et  trois heures du matin,
au commandement de Pare  virer! ils changeaient de ct et se
plaaient sur le flanc gauche.

Ils avaient, cependant, leur ration, leur hamac, leurs vtements, tout
comme les autres; mais le jeu les rduisait  s'en dpossder aussitt
qu'ils les avaient reus; et quel jeu! Au plus fort numro avec deux
ou plusieurs ds! Ainsi, d'abord, ils perdaient tout ce qu'ils avaient
en propre; ensuite leurs habits et leurs vivres, pour un, deux, huit
jours et jusqu' six mois en avance. Les gagnants se faisaient
impitoyablement payer ds la rception, et s'ils ne se servaient pas,
pour eux-mmes, soit de la ration, soit des vtements, ils vendaient
pour deux sous,  d'autres prisonniers, ce qui rellement en valait
vingt.

Les vaincus commenaient par se soumettre, mais lorsque au bout de
quelques mois ils se trouvaient en majorit, ils s'insurgeaient, se
choisissaient un chef qu'ils dcoraient de deux fauberts ou balais de
petits cordages, en guise d'paulettes; nommaient un tambour auquel
ils donnaient un accoutrement fantastique, une gamelle en bois pour
caisse, et ils parcouraient le ponton, proclamant avec une joie
infernale que le Peuple Souverain reprenait ses droits, qu'il
dcrtait l'abolition des dettes, que l'galit tait sa devise et
que... malheur  qui appellerait de cette dcision! Il fallait alors
se mettre en garde contre cette brutale boutade, mais ds le
lendemain, les ds reprenaient leurs droits; il se formait un nouveau
noyau de Manteaux Impriaux compos des moins heureux ou des plus
maladroits, et, tout au plus, il n'y avait qu'un dplacement de
personnes, car le fonds des choses restait le mme; et, aprs une
nouvelle rvolution de temps, arrivait une autre explosion de
dmonstrations soi-disant rpublicaines! Qui reconnatrait dans ces
tableaux, cette orgueilleuse espce humaine dont on a dit:

                    .....Coelumque tueri
  Jussit et erectos ad sidera tollere vultus.

Malgr le juste effroi que nous causaient, de temps  autre, les
Manteaux Impriaux, les Raffals et le Peuple Souverain, nous savions,
cependant, qu'ils craignaient la police anglaise en cas de tentative
de meurtre ou de meurtre mme, et ce que nous redoutions d'eux,
rellement,  part leur ignoble aspect, tait la quantit de poux de
corps qu'ils mettaient en circulation parmi nous, et dont nul n'tait
exempt. Au bout de huit jours un pantalon en avait des niches
indestructibles; ils pleuvaient en quelque sorte sur nous. En adoptant
des caleons que je faisais laver  l'eau bouillante, j'tais parvenu
 en avoir moins qu'auparavant, mais il tait  peine suffisant d'en
changer deux fois par semaine.

Voil pourtant  quoi nous tions rduits, et nos seules distractions
taient, dans notre coin particulier, une partie de reversis, le soir;
puis force pipes de tabac qui achevaient de dsorganiser nos
poitrines, et certains travaux comme ouvrages en paille ou en
menuiserie. _Le Bahama_ tait un vaisseau construit en bois de cdre
et pris sur les Espagnols: le bois sorti de nos trous servait  divers
de ces ouvrages; et tout l'intrieur du ncessaire de toilette que
j'avais ds ce temps-l, et que j'ai encore, fut alors mis  neuf avec
le bois du trou par lequel Rousseau, Peltier et moi, nous nous tions
vads. Tous les jours, je me sers de mes rasoirs, et, en ouvrant la
bote o ils sont renferms, je frisonne involontairement quelquefois,
en me reportant  ces temps d'un dtestable souvenir! Je tiens  ce
meuble cependant, parce que, lorsqu'il m'arrive quelque vnement
fcheux, il me dit, aussi, que j'ai vu des jours plus malheureux
encore, et c'est une sorte de consolation.

Je cherchai  me remettre  ma flte, mais les sons ne sortaient pas;
les doigts se refusaient  l'excution. J'y mis pourtant de
l'insistance; peu  peu, j'en fis mon occupation chrie, et l'tude
revint ensuite qui, seule, pouvait efficacement soutenir mon moral.

Rousseau eut beaucoup plus de peine  prendre son parti. D'abord, ne
pas agir pour sa libert, pour lui ce n'tait pas vivre, mais comme il
avait une excessive exaltation, il finit par trouver une ide 
laquelle il s'attacha exclusivement, et, s'adonnant  ses nouveaux
projets avec sa chaleur accoutume, il parut soulag. Il songeait  la
civilisation des Iroquois, chez lesquels un jour, il projetait d'aller
s'tablir, et il s'en occupait avec tant de bonne foi qu'il acheva
tout son plan, et qu'il nous dbitait  cet gard mille folies fort
divertissantes, mles de beaucoup d'esprit et, parfois d'un grand
sens.

Un jour qu'il s'tait lev de trs bonne heure, il vint me prsenter
quelques difficults d'excution qui avaient troubl son sommeil. Ses
deux bras taient appuys sur le bord de mon hamac, et l, avec une
amabilit charmante, il m'entretenait de ses rves. Il tait surtout
fort embarrass de la place qu'il me donnerait dans ses tats. Nous
devisions sur ce sujet, car je caressais sa chimre puisque cela lui
faisait du bien, lorsque je vins  lui demander si, pour s'exercer 
la science de la civilisation, il ne pourrait pas commencer par
s'essayer  civiliser le ponton.  ces mots, il me regarda comme s'il
et t ptrifi, il me serra dans ses bras, m'engageant  m'associer
 cette oeuvre, ce  quoi je consentis volontiers, et, ds lors,
tournant toutes les facults de son esprit vers ce nouveau but, il me
proposa de procder par l'instruction lmentaire, et de chercher,
sans relche,  la rpandre dans les masses. Cette entreprise eut pour
nous un avantage bien grand auquel nous n'avions pas pens, car ayant
ainsi l'occasion de donner des leons de franais, de dessin, de
mathmatiques et d'anglais,  quelques prisonniers assez bien en fonds
pour en obtenir une rtribution, nous emes un peu de bire et de
fromage  ajouter  notre simple ration, quand l'envoi des sommes que
nous avions  recevoir de France tardait un peu; et lorsqu'elles nous
parvenaient, nous faisions tourner ces rtributions au bien-tre des
plus malheureux du ponton. C'est encore  cette circonstance que je
dois d'avoir pntr aussi avant que je le fis, dans les difficults
de la langue du pays et d'avoir compos la _Grammaire anglaise_ qui,
ensuite, a t imprime.

Depuis ce moment, _le Bahama_ changea visiblement de physionomie; nous
fmes des conversions miraculeuses; l, comme il tait arriv  bord
de _la Belle-Poule_ on vit le got de l'tude se propager, se
populariser, s'enraciner, changer les caractres, purer les esprits,
et procurer une sorte de bonheur.

Dubreuil mme, le bon et sauvage Dubreuil, qui ne connaissait que sa
pipe, fut aussi de nos disciples: avec ses moeurs flibustires, ce
corsairien tait un homme qui avait quelquefois des saillies
tonnantes. Je lui disais mme, une fois,  ce sujet, qu'il ne lui
manquait qu'un peu de politesse pour tre partout d'un commerce fort
agrable; il me demanda alors ce que c'tait que la politesse. Voulant
un peu l'embarrasser, je lui rpondis par ces vers de Voltaire:

  La politesse est  l'esprit,
  Ce que la grce est au visage;
  De la bont du coeur elle est la douce image.
  --Et c'est la bont qu'on chrit.

Dubreuil me rpondit: Va-t-en dire  celui qui parle ainsi qu'il est
un sot: Sa grce du visage, ce sont des grimaces; d'ailleurs, moi, je
veux qu'on m'aime pour ma bont et non pas pour la _douce image_ de ma
bont! puis il rpta plus de vingt fois: la _douce image_ et
toujours, par la suite, quand quelque chose lui paraissait peu
sincre, il disait: c'est de la _douce image_.

Ce pauvre Dubreuil, il avait eu un bien grand chagrin, celui d'arriver
 ne pas possder un seul sou, et de ne plus avoir rien  vendre pour
acheter du tabac. Nous n'tions pas plus en fonds que lui pour le
moment, car nous n'en tions pas encore  nos leons et nous ne
pouvions, Rousseau ni moi, lui procurer les moyens d'en avoir. Je crus
qu'il en deviendrait fou; il essayait quelquefois de se casser la tte
contre la muraille du vaisseau; il en fut enfin si malheureux, tant il
est funeste d'avoir des habitudes aussi enracines qu'une sombre
mlancolie s'empara de lui et menaa sa vie. Enfin, je trouvai quelque
argent  emprunter, nous lui fmes,  grand peine, accepter sa
provision quotidienne et il reprit sa bonne humeur accoutume.

La manire dont il me remercia mrite d'tre cite: Il voulait,
dit-il, m'enseigner, en fumant,  faire sortir la fume par les yeux.
Peu m'importait assurment, mais je crus devoir me prter  cette
marque singulire de gratitude. Il me pria alors, de bien observer les
grimaces qu'il serait oblig de faire en activant sa pipe; et quand il
frapperait du pied de lui presser la poitrine avec le plat de la main
pour donner plus de force  ses poumons. Je suivis ponctuellement ses
instructions; lorsque ma main fut  l'endroit indiqu, il baissa sur
mes doigts sa pipe qui tait brlante et me fit jeter un cri. En
relevant le bras, je cassai sa maudite pipe entre ses dents, puis des
deux mains je le pris par le cou, mais il riait si fort, il avait une
si bonne figure que je le laissai aller. Vois, me dit-il, comme tu es
ingrat; tu devrais me payer pour t'avoir appris un si joli tour de
socit; eh bien, c'est moi qui veux payer, et au premier argent que
je recevrai, c'est moi qui me charge du rglement. Il tint, ma foi,
bien parole quelque temps aprs.

Nous arrivmes ainsi au mois de juin 1809, et il y avait vingt mois
que j'tais au ponton lorsque je reus une lettre de M. de Bonnefoux
qui me parvint par les soins d'un ambassadeur des tats-Unis,
accueilli par lui  Boulogne, accomplissant une mission d'abord 
Paris, ensuite  Londres. En reconnaissance des politesses ou des bons
offices de M. de Bonnefoux, il lui avait promis de me faire remettre
au cautionnement, et effectivement, le lendemain, les portes du ponton
me furent ouvertes! Trop de larmes de joie, trop de dlire, trop de
regrets, en mme temps vinrent se mler  cette inespre nouvelle
pour que j'essaie de les dcrire! Craignant, toutefois, que je ne me
chargeasse de lettres de la part de prisonniers on ne me donna que
cinq minutes pour faire mes apprts, et, je puis le dire avec
sincrit, mon coeur saigna de douleur, mes larmes coulrent avec
abondance en me sparant de Rousseau, de Dubreuil, de mes compagnons
d'infortune, de mes lves, et en m'arrachant  leurs embrassements, 
leurs pleurs,  leurs manifestations d'amiti.




CHAPITRE VI

     SOMMAIRE: Le cautionnement de Lichfield.--La patrie de Samuel
     Johnson.--Agrable sjour.--Tentatives infructueuses que je fais
     pour procurer  Rousseau les avantages du cautionnement.--Je
     russis pour Dubreuil.--Histoire du colonel Campbell et de sa
     femme.--Le lieutenant gnral Pigot.--Arrive de Dubreuil 
     Lichfield.--Un djeuner qui dure trois jours.--Notre existence 
     Lichfield.--Les diverses classes de la socit anglaise.--La
     classe des artisans.--L'agent des prisonniers.--Sa bienveillance
      notre gard.--Visite au cautionnement
     d'Ashby-de-la-Zouch.--Courses de chevaux.--Visite  Birmingham,
     en compagnie de mon hte le menuisier Aldritt et de sa
     famille.--J'entends avec ravissement la clbre cantatrice Mme
     Calalani.--Les Franais de Lichfield.--L'aspirant de marine
     Collos.--Mes pressentiments.--Le cimetire de Thames.--Les
     vingt-huit mois de sjour  Lichfield.--Le contrebandier
     Robinson.--Il m'apprend, au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai t
     chang contre un officier anglais et que je devrais tre en
     libert.--Il vient me chercher pour me ramener en France.--Il
     m'apprend qu'un de ses camarades, Stevenson, fait la mme
     dmarche auprs de mon frre, qui, lui aussi, a t chang.--Mes
     hsitations; je me dcide  partir.--J'cris au bureau des
     prisonniers. J'expose la situation et je m'engage  n'accepter
     aucun service actif.--Robinson consent  se charger de Collos,
     moyennant 50 guines en plus des 100 guines dj promises.--La
     chaise de poste.--Arrive au petit port de pche de Rye.--Cachs
     dans la maison de Robinson.--Le capitaine de vaisseau Henri du
     vaisseau _le Diomde_ sur lequel Collos avait t pris.--Il se
     joint  nous.--Cinquante nouvelles guines promises 
     Robinson.--Au moment de quitter la maison de Robinson  onze
     heures du soir, M. Henri donne des signes d'alination mentale,
     et ne veut plus se mettre en route. Je lui parle avec une fermet
     qui finit par faire impression sur lui.--Nous nous embarquons et
     nous passons la nuit couchs au fond de la barque de
     Robinson.--Ce dernier met  la voile le lendemain matin et passe
     la journe  mi-Manche en ralliant la cte d'Angleterre quand des
     navires douaniers ou garde-ctes sont en vue.--Coucher du
     soleil.--Hourrah! demain nous serons  Boulogne ou noys.--La
     chanson mi-partie bretonne, mi-partie franaise du commandant
     Henri.--Terrible bourrasque pendant toute la nuit.--Le feu de
     Boulogne. La jete.--La barque vient en travers de la
     lame.--Grave pril.--Nous entrons dans le port de Boulogne le 28
     novembre 1811.--La police impriale.-- la Prfecture
     maritime.--Brusque changement de situation.--M. de Bonnefoux
     m'annonce que je viens d'tre nomm lieutenant de
     vaisseau.--Robinson avant de quitter Boulogne apprend, par un
     contrebandier de ses amis, le malheur arriv  mon frre et 
     Stevenson.--Ils avaient t arrts au moment o ils
     s'embarquaient  Deal.--Le ponton _le Sandwich_ voisin du
     _Bahama_ en rade de Chatham.--Dpart de M. Henri pour Lorient, de
     Collos pour Fcamp.--Je sjourne dix-neuf jours chez mon cousin
     et je quitte Boulogne avec un cong de six mois pour aller 
     Bziers.


Retourner au cautionnement produisit en moi une telle illusion de
libert, que je crus jouir de la ralit mme. Cette illusion fut
bientt augmente quand j'arrivai  Lichfield, nouveau sjour qui
m'tait destin, ville charmante, situe au coeur de l'Angleterre, la
seconde du Staffordshire, o les Franais jouissaient d'autant de
considration que ses affables habitants eux-mmes, et o l'on
semblait s'tre vertu  former une runion de nos compatriotes les
plus distingus.

Lichfield est la patrie du clbre Samuel Johnson[183]. Cependant,
Rousseau et Dubreuil ne sortaient pas de ma pense. Je voulais
absolument leur donner, au moins, la vie du cautionnement; mais les
diverses tentatives que je fis pour Rousseau chourent compltement.
Quant  Dubreuil, il m'avait souvent racont que dans un des cent
abordages o il s'tait couvert de sang et de la gloire des combats,
il avait pris, jadis, un colonel Campbell, dont la femme, passagre
avec lui, allait essuyer les derniers outrages de la part des marins
de Dubreuil, lorsque celui-ci, touch de la douleur de Campbell,
s'tait avanc, tait parvenu, avec des menaces de mort,  faire
respecter la malheureuse victime, et la lui avait rendue en leur
donnant la libert  tous les deux.

[Note 183: Samuel Johnson, clbre crivain anglais, n 
Lichfield le 18 septembre 1709, mort  Londres le 13 dcembre 1784.]

Aprs bien des pas perdus, je finis par faire connatre ce trait au
lieutenant gnral Pigot, qui passait une partie de l'anne 
Lichfield. Il avait heureusement connu le colonel Campbell, et, aprs
s'tre assur de la vrit du fait, il obtint pour Dubreuil la
rsidence de Lichfield. J'avais tenu mes dmarches secrtes, car je ne
voulais pas le bercer de frivoles esprances; il n'en fut donc
instruit que comme moi, c'est--dire cinq minutes avant l'instant o
on lui signifia qu'il pouvait quitter _le Bahama_.

Il arriva boitant, fumant, jurant et me cherchant. Puis il m'invita 
djeuner au meilleur htel, et il s'y trouva si bien qu'il fit durer
ce premier repas pendant trois jours entiers. Chacun allait le voir
par curiosit: il fumait, mangeait, parlait, riait, buvait, chantait,
et il tutoyait tout le monde. Il y composa mme, tout en vidant son
verre, tout en rechargeant sa pipe, une chanson fort comique, o il
n'oublia pas de parler de la grce du visage, ainsi que de la douce
image qu'il prtendait bien n'tre pas mon fait, et il finissait
chaque couplet par ce refrain en mon honneur:

  De Bonnefoux nous sommes enchants,
  Nous allons boire  sa sant!

Il buvait effectivement  ma sant, trinquant avec tous, chantant avec
tous; et ce qu'il y eut de plus heureux, sans nuire  la sienne, du
moins en apparence, car lorsqu'il eut achev cet incommensurable
djeuner, il tait aussi frais qu'auparavant.

Notre existence  Lichfield tait charmante. Vivant on ne peut mieux
avec les Anglais, admis chez eux, trouvant parmi nous mille agrments,
telles que personnes instruites, salon littraire, tavernes ou cafs,
runions pour jeux de socit, musiciens, billards, promenades
pittoresques, nous avions tout ce qu'on peut souhaiter quand on est
loign de son pays par une cause imprieuse, qu'on n'a pas la douceur
de voir ses parents, et qu'on perd, tous les jours davantage, la
perspective de russir dans un tat commenc.

Quelques-uns d'entre nous voyaient la haute socit, d'autres la
moyenne, d'autres, enfin, celle des artisans; c'est dans celle-ci que
les circonstances m'avaient plac; mais, en Angleterre, cette classe
est si belle, l'instruction, celle des femmes principalement, y est si
avance, on y possde si bien l'esprit des convenances que presque
tout ce qui tait jeune, parmi nous, avait choisi de ce ct.

La classe moyenne a plus de prjugs de nation ou de position; la plus
leve a trop de luxe et d'orgueil et les raffinements de ce luxe, qui
lui est si cher, lui sont ordinairement funestes, puisque de l
provient une dlicatesse qui attaque bientt la sant. La classe des
artisans, au contraire, a ce qu'il faut de bien-tre pour donner un
nouvel clat  la beaut naturelle du sang britannique, et il est
difficile de voir rien de plus agrable  l'oeil que les runions des
jeunes gens des deux sexes, lors des foires et des marchs.

L'agent des prisonniers, de son ct, tait le plus brave homme des
Trois-Royaumes. Je voulus aller voir un officier franais de mes amis
au cautionnement d'Ashby-de-la-Zouch[184], ville du Derbyshire, comt
voisin, et il me le permit; une vaste mine  charbon sur ma route, une
machine  vapeur pour en puiser les eaux, un chemin de fer pour en
porter les produits  un canal, taient, alors pour moi, des
merveilles qui attirrent toute mon attention. Les Franais dsiraient
assister aux courses de chevaux qui avaient lieu tous les ans, prs de
Lichfield, mais hors des limites des prisonniers; ces courses sont, en
Angleterre, d'un intrt trs vif; il y rgne une profusion
blouissante de voitures, de chevaux, d'hommes en tenue, de femmes
pares, de campagnards au beau sang,  la mise soigne, et l'agent
nous en facilitait les moyens. Mon hte, le menuisier Aldritt et sa
famille, lui demandrent de m'emmener avec eux  Birmingham, ville de
fabriques, d'usines, o deux cent mille habitants vivent, l, o il y
a cent ans, on ne voyait gure qu'un bourg, et il les y autorisa. La
clbre cantatrice de l'poque, Mme Catalini, qui runissait les
moyens de Mme Casimir au got exquis de Mme Damoreau, tait alors dans
cette ville, et nous allmes l'entendre. Pour la premire fois, mon
me fut enthousiasme par l'impression profonde que produit souvent le
chant italien; et jusqu' prsent, ce plaisir prouv en entendant les
magnifiques voix de ce pays de l'harmonie musicale, n'a fait que
s'accrotre en moi. Mary Aldritt, fille ane de mon hte, et la belle
Nancy Fairbrother, son amie, partagrent mon extase, et furent
enchantes de l'admirable perfection de Mme Catalini.

[Note 184:  vingt-sept kilomtres nord-ouest de Leicester.]

En fait de Franais, je fis  Lichfield la connaissance intime d'un
aspirant de marine, nomm Collos, jeune homme de manires lgantes,
musicien, ayant de la gaiet, de la raison cependant, du commerce le
plus sr, du dvouement le plus absolu. Nous ne nous quittions presque
jamais, logeant, mangeant ensemble et faisant  tour de rle notre
petit mnage et notre cuisine particulire. Il tait fort divertissant
quand, en costume d'intrieur, il cirait ses bottes; il prtendait
alors qu'il jouait de la basse; la brosse tait son archet, la cire,
sa colophane, et c'tait l'accompagnement de quelque chant joyeux
qu'il entonnait en ce moment. Jamais accord entre camarades ne fut
plus justifi par une intimit plus parfaite, par une sympathie qui ne
s'est jamais dmentie. En lui, je ne trouvais ni la bouillante amiti
de l'infortun Cr, ni les hauts mouvements de l'aimable Rousseau, ni
la noble dignit de Delaporte; mais il y avait quelque chose de solide
sur quoi l'on aimait  se reposer, et s'il me rappelait une liaison
passe et bien chre, c'tait celle du sage Augier, moins, toutefois,
le haut degr de son instruction, mais plus, beaucoup de grce et
d'enjouement. Collos est aujourd'hui  Brest, o il vit paisiblement,
aprs avoir pris sa retraite comme lieutenant de vaisseau; il s'y est
mari depuis longtemps, et l'an de ses fils est un des lves les
plus jeunes et les plus avancs de l'cole navale. C'est un bonheur
peu commun que d'tre le chef des enfants d'amis aussi sincres.

Je n'ai jamais attach de l'importance aux pressentiments, ni 
l'influence des nombres. Une fois cependant, entrant  Thames, dans un
de ces cimetires si bien soigns qu'on trouve au milieu des villes de
l'Angleterre, j'avais t frapp de l'ide que l'ge du trpass dont
je rencontrerais, le premier, l'inscription sur sa pierre, serait
l'annonce de celui auquel j'tais destin  parvenir, et j'avais
trouv vingt-six ans. Jusqu' ce que j'eusse pass cet ge, cette ide
m'tait revenue, il est vrai, plusieurs fois, mais d'une manire assez
vague. Depuis lors, j'avais remarqu que j'avais sjourn quatre mois
 Thames; huit mois de plus, c'est--dire douze mois  Odiham; huit
mois de plus, c'est--dire vingt mois au ponton; et il y avait huit
mois de plus, c'est--dire vingt-huit mois que je menais  Lichfield
une vie bien douce sous beaucoup de rapports, lorsque je parlai 
Collos de cette circonstance, en lui disant que la priode des huit
mois aurait certainement tort comme le cimetire de Thames, et que les
cinq ans et demi de prison que j'avais alors, y compris le temps pass
 bord du _Courageux_, s'accrotraient probablement de beaucoup
encore. Toutefois, le soir mme, en rentrant chez moi, je fus accost
par un Anglais qui m'attendait prs de ma demeure, il s'assura bien
que j'tais Bonnefoux, et il me dit ensuite une particularit qui
m'avait t crite par mon parent de Boulogne;  savoir que, par les
soins du capitaine (aujourd'hui amiral) Duperr, dvou  ce parent,
j'avais t chang  la mer; et que, comme le Gouvernement anglais,
toujours prt  contredire ou anantir ce qui se faisait au nom de
l'Empereur, ne m'avait pas rendu  la libert, quoique la personne
libre pour moi ft arrive en Angleterre, il venait de la part du
prfet de Boulogne, avec des preuves dont je ne pouvais douter, me
chercher pour me ramener en France. En un mot, cet homme, nomm
Robinson, tait un contrebandier qui frquentait beaucoup les ports
franais de la Manche, et qui tait rellement envoy pour me ramener.
Il m'apprit, en mme temps, qu'un de ses camarades, nomm Stevenson,
s'tait rendu  Thames pour dlivrer mon frre, galement chang  la
mer, et par consquent, n'tant pas plus tenu que moi au contrat que
nous avions souscrit, en arrivant au cautionnement o nous nous tions
engags  rsider jusqu' ce que nous fussions changs.

Que cette offre tait tentante! mais il y avait deux obstacles: la
crainte du ponton, si j'tais repris, et la question de ma parole;
car, il faut bien l'avouer, l'change quoique rel, n'tait pas dans
les formes rgulires; et, en fait de parole, il ne doit pas y avoir
d'quivoque. Je fis entrer Robinson chez moi pour y attendre Collos,
qui ne tarda pas  venir, et pour le consulter. La chance tait si
belle, qu'elle l'emporta sur la sombre perspective du ponton; restait
l'autre obstacle, sur lequel Collos ne voulait pas s'expliquer. Il
fallait, cependant, prendre un parti, car Robinson ne pouvait pas
prolonger son sjour.

Aprs bien des irrsolutions, je vins  penser que celui qui
m'envoyait chercher, tait l'honneur mme et qu'il me servait de pre;
j'tais, d'ailleurs, si extnu par mes campagnes, mon ponton, mes
dsertions, ma vie de prisonnier, que mon temprament s'affaiblissait
tous les jours, et que, parfois, je crachais du sang; enfin, l'ide
m'tant venue d'crire au bureau des prisonniers, d'expliquer mes
raisons, de dclarer positivement qu'une fois en France, je
continuerais  m'y considrer comme li par ma parole et n'y
accepterais aucun service actif, cette ide acheva de dissiper mes
scrupules et je me dcidai. J'crivis, je portai la lettre  la poste
et je partis, non pas seul, toutefois, mais avec Collos qui, au moment
mme, et d'une sant aussi altre que la mienne, se rsolut 
partager ma fortune et qui crivit dans les mmes termes,  peu prs,
que moi. Nous marchmes  pied, en avant de Robinson. Celui-ci prit
une voiture de poste  Lichfield, nous joignit sur la route; et, en
peu de temps, nous conduisit  Rye[185], petit port de pche, 
quelques milles de Folkestone, et en face de Boulogne. Robinson
faisait tous les frais; il devait recevoir 100 guines de moi ou de M.
de Bonnefoux, et il s'tait charg de Collos pour 50 guines de plus,
dont je m'tablis caution.

[Note 185: Ville du comt de Sussex,  13 kilomtres nord-est de
Hastings.]

Tout allait bien, jusque-l! Cachs dans la maison de Robinson, nous
attendions la nuit pour nous embarquer, quand je vis passer, sous nos
croises, une personne en qui je crus reconnatre le capitaine Henri,
du vaisseau _le Diomde_, sur lequel Collos avait t pris: j'envoyai
Robinson s'en assurer adroitement. C'tait effectivement lui, il
devint quasi fou, en voyant des Franais de connaissance qui lui
garantissaient presque son salut. Dsertant, lui-mme, avec un guide,
il avait t tromp, vol, maltrait, abandonn, et, sans un sou, ne
sachant pas un mot d'anglais, il errait  l'aventure, s'attendant 
tout instant,  tre reconnu, croyant, mme, que Robinson l'avait
arrt pour le conduire au ponton! Les embarras augmentrent, il est
vrai, pour Robinson, mais 50 autres guines promises, et tout
s'arrangea. Quelle journe pour un contrebandier!

Nous devions sortir de Rye le lendemain, dans la barque de Robinson,
comme si elle tait destine  pcher sur la cte; mais il fallait
nous y rendre avant minuit,  cause de la lune qui devait se lever 
cette heure.

Robinson vint nous chercher  onze heures dans notre chambre: tout
tait prt; la route tait sans obstacles et nous n'avions qu' le
suivre, un  un, c'est--dire dans trois voyages successifs, afin de
moins veiller de soupons, en cas de rondes ou de rencontres. Qui
partirait le premier? Je proposai de le tirer au sort. Ce fut M.
Henri, puis moi, ensuite Collos. M. Henri, nous l'avions remarqu,
avait dj donn quelques signes d'alination; sa raison continua de
s'garer en ce moment et il dit qu'il ne partirait pas, qu'il ne
pouvait, qu'il ne devait point partir, qu'il n'en dirait pas les
motifs.

 ses expressions,  son langage,  sa physionomie, il tait facile de
voir que la tte n'y tait plus; mais que faire de ce brave homme,
comment se dcider  le laisser, comment l'entraner avec sa
rsistance et ses cris? Je priai, je prorai, je suppliai: rien!
Collos, plein du respect qu'il portait  l'ancien commandant, qui
avait si vaillamment dfendu son _Diomde_, n'osait articuler une
parole. Je n'avais pas de tels motifs pour m'abstenir de dire ma faon
de penser; j'tais un peu plus g que Collos; j'avais t au ponton
o je ne me souciais pas de retourner; aussi, je ne mnageai rien, et,
tchant d'agir par un mouvement impressif sur ce cerveau malade, je
lui tins un langage, comme indubitablement, jamais capitaine de
vaisseau n'en entendit d'un infrieur, et tel, que Collos dit encore,
qu'il n'en est pas bien revenu. M. Henri se dcida alors  parler; il
prtendit qu'il tait dshonor par les coups qu'il avait reus de son
guide, qu'il ne pouvait songer  retourner en France sans en avoir
tir vengeance; qu'il fallait donc qu'il se mt en route pour chercher
cet homme et pour le provoquer en duel.

Je cherchai  dmontrer la frivolit de ce prtexte, mais impossible!
Cependant, le temps pressait, je pris alors ma montre, je la mis sur
la table d'un air solennel, et je dis imprativement  M. Henri: Dans
deux minutes  bord ou vous tes abandonn et enferm dans cette
chambre jusqu'au surlendemain!  ces mots, il fut pris d'un long rire
insens, dans les saccades duquel on entendit ces paroles: Trs bien!
puisque en Angleterre, les enseignes deviennent les capitaines, il
faut bien que les capitaines deviennent les enseignes; allons, vous
l'ordonnez, je n'ai plus qu' obir! Bonne volont, dont nous
profitmes sans dlai!

L'embarquement se passa bien; nous nous couchmes dans le fond de la
barque. M. Henri, dont je redoutais quelque retour, se tut, cependant,
mais non sans avoir dit encore qu'il fallait bien que je le lui eusse
ordonn. Le lendemain matin, Robinson sortit de Rye, passa la journe
 mi-Manche, en ralliant la cte d'Angleterre, quand il voyait les
navires douaniers ou garde-ctes du pays, et en nous recommandant de
rester toujours couchs au fond du bateau. Enfin, au coucher du
soleil, il s'lana au milieu de nous, nous aida, de son bras
vigoureux,  nous lever, et poussant un grand hourrah! La nuit sera
cruelle, dit-il, voici un coup de vent furieux; mais la mer est libre
de croiseurs, et demain, nous serons  Boulogne... ou noys!--Noys,
dit le capitaine Henri,  qui le calme revenait un peu, et  qui nous
interprtmes ce discours, il ne sait ce qu'il dit! et il se mit 
chanter une chanson moiti franaise, moiti bas-bretonne, o il
dfiait les vents, la tempte et les flots!

Cette frle barque, au milieu d'une mer dchane; la lumire blafarde
de la lune que d'horribles nuages noirs, rapides comme la flche,
obscurcissaient incessamment; le vent, dans toute son imptuosit; la
pluie, qui, par intervalles, nous inondait; le contrebandier qui,
ferme comme un roc, ne faisait qu'un avec son gouvernail; l'affreux
mugissement des vagues dont les clats nous couvraient frquemment
Collos et moi qui tions aux coutes des voiles; M. Henri qui, assis
sur l'avant, avec l'innocente srnit d'un enfant sur la figure, ne
cessait de chanter tranquillement sa chanson... Ce sont de ces scnes
uniques qu'il faut avoir vues pour en bien comprendre l'incomparable
sublimit!

La bourrasque ne mollit point de toute la nuit, elle augmenta mme;
tel fut le contrebandier qui ne mollit pas non plus, et qui, aussi,
redoubla de fermet. Cependant, de son oeil perant et exerc, il
avait vu, reconnu le feu de Boulogne; au point du jour, il tait 
l'entre du port o il s'engagea avec les lames qui nous poussaient et
qui taient comme des montagnes. Mais, voil qu'en contournant la
terre, le vent, interrompu par la hauteur de la jete, nous manqua, et
la barque, venant en travers, menaa d'tre engloutie. Robinson plit;
je sentis comme mon coeur se dchirer en pensant que nous allions
faire naufrage au port. Il me resta pourtant la prsence d'esprit de
dire  Collos: Habit bas, pour nous sauver  la nage, si c'est
possible, et armons un aviron sur l'avant! Dans un clin d'oeil nous
fmes en corps de chemise, l'aviron fut arm, il fut mis en mouvement,
la barque vita, nous fmes un peu de chemin, la brise nous revint et
le contrebandier, toujours  son gouvernail, nous jeta un coup d'oeil
approbateur. Quant  M. Henri, toujours imperturbable, toujours
chantant, il avait ddaigneusement jet un coup d'oeil  droite, un
coup d'oeil  gauche, et d'un air impassible il avait lev les paules
 la mer en furie, et il avait tranquillement souri aux vents en
courroux. Enfin, nous atteignmes les eaux calmes du port; l, hors de
tout danger, je pus contempler,  mon aise, les villages chris, le
sol si dsir de la France; o, aprs tant d'efforts et de prils,
j'allais retrouver patrie, famille, amis, bonheur et libert.

Ce fut, cependant, le gant aux cent bras de la police impriale qui
nous reut; car, en France, il tait partout, il dominait tout,
particulirement dans les ports de la Manche, o le voisinage de
l'Angleterre inspirait  Napolon des craintes perptuelles. Les
prisonniers de guerre vads, subissaient, eux-mmes, en arrivant, de
longues dtentions, et ils taient soumis  de minutieuses enqutes;
heureusement pour nous que M. de Bonnefoux tait prfet maritime 
Boulogne, et qu'il ne fallut que me nommer pour tre rclam, garanti
par lui, et pour que nous fussions librs. Quel jour dans la vie d'un
homme! Quel changement de situation! D'o venais-je en effet? O
avais-je t pendant prs neuf ans? Quelle nuit ne venais-je pas de
passer? Et tout  coup, le 28 novembre 1811, jour d'ineffable mmoire,
je me trouvais chez un second pre, dans un palais, entour de soins,
d'attentions, et ne pouvant former un dsir qui ne ft  l'instant
satisfait.

Pour comble de bonheur, je venais d'tre nomm lieutenant de vaisseau!
M. Bruillac m'avait tenu parole; il avait tant et tant demand ce
grade pour moi, qu' la fin il tait arriv, quoique, le jour de ma
nomination, je ne fusse pas encore en France, et que l'empereur se ft
prononc contre toute promotion de prisonniers, auxquels il faisait un
tort irrmissible de leur captivit. Je ne connais, avec moi, qu'un
autre exemple d'avancement en Angleterre; et j'ai lieu de croire que,
malgr notre longue campagne, notre beau combat contre l'amiral Warren
sur lequel on s'appuyait pour le demander, on ne put russir  le
faire signer par Napolon, qu' la faveur d'une longue promotion o
nos noms se trouvaient en quelque sorte perdus.

Mon pauvre frre fut bien loin d'tre aussi favoris que moi. Lui et
Stevenson, qui tait son contrebandier, furent arrts comme ils
s'embarquaient  Deal. Stevenson fut condamn  500 guines d'amende
et  tre dport  Botany-bay; mon frre fut confin  bord du
_Sandwich_ dans cette mme rade de Chatham, prs de ce mme _Bahama_
o j'avais vu passer vingt mois de misres et de douleurs! Nous en
apprmes la nouvelle par Robinson qui la tenait d'un autre
contrebandier, leur ami commun, et qui arriva  Boulogne pendant que
Robinson y tait encore.

Robinson ne sjourna que cinq jours  Boulogne o il se chargea de
marchandises franaises, prohibes en Angleterre pour les 200 guines
que M. de Bonnefoux me remit pour lui compter et dont chacun de nous
lui rendit ensuite exactement sa part. Collos partit pour Fcamp, son
pays natal; M. Henri, envers qui je me morfondis en respect pour lui
prouver mon dsir d'effacer les impressions de Rye, se remit assez
bien pour pouvoir quitter Boulogne; mais il eut le malheur de se
casser une jambe en se rendant  Lorient o sa famille rsidait; et
moi, aprs dix-neuf jours d'un repos o j'oubliai, sans retour, mes
mauvaises habitudes de bord, de ponton ou de cautionnement, mme celle
de fumer qui tait pourtant bien invtre, je quittai Boulogne, avec
un cong de six mois pour aller  Bziers, prs de ma tante d'Hmeric
et de ma soeur, chercher  rparer une sant qui ne tenait plus que
par un fil. Ma route tait par Paris et Marmande, ce qui s'arrangeait
merveilleusement avec mon dsir de voir la capitale et de passer
quelques jours avec mon pre.




LIVRE IV

APRS MA RENTRE EN FRANCE. MA CARRIRE MARITIME DE 1811  1824




CHAPITRE PREMIER

     SOMMAIRE: Sjour  Paris; mes camarades de _l'Atalante_, de _la
     Smillante_, du _Berceau_, du _Blier_.--Visite au ministre.--Le
     roi de Rome.--J'assiste  une revue de 4.000 hommes passe par
     l'Empereur dans la cour du Carrousel.--Les thtres de Paris en
     1811.--Arrive  Marmande.--Joie de mon pre.--Son chagrin de la
     catastrophe de mon frre.--Lettre crite par lui au ministre de
     la Marine.--Mon pre constate le triste tat de ma sant.--Il
     presse lui-mme mon dpart pour Bziers.--Ma tante d'Hmeric et
     ma soeur sont pouvantes  mon aspect.--On me croit
     poitrinaire.--Traitement de notre cousin le Dr Bernard.--Pendant
     un mois on interdit toute visite auprs de moi et on me dfend de
     parler.--Affectueux dvoment de ma soeur.--Au bout de trois mois
     j'avais dfinitivement repris le dessus.--Excellents conseils que
     me donne le Dr Bernard pour l'avenir.--Ordre de me rendre 
     Anvers pour y tre embarqu sur le vaisseau _le Superbe_.--Lettre
     que j'cris au ministre.--Tous les Bourbons sont-ils
     morts?--Rcit que j'ai l'occasion de faire  ce
     sujet.--Avertissement qui m'est donn par le sous-prfet.-- la
     fin de mon cong, je pars pour Paris, en compagnie de mon ami, M.
     de Lunaret fils, auditeur  la Cour d'appel de Montpellier.--Nous
     passons par Nmes, Beaucaire, Lyon.--Nouveau sjour 
     Paris.--J'obtiens, non sans peine, d'tre dbarqu du vaisseau
     _le Superbe_.--Dcision ministrielle en vertu de laquelle les
     officiers de Marine revenus spontanment des cautionnements
     seront employs au service intrieur des ports.--M. de Bonnefoux
     passe  la prfecture maritime de Rochefort.--Je suis attach 
     son tat-major ainsi que Collos, nomm enseigne de
     vaisseau.--Visite que je fais  Angerville  la mre de
     Rousseau.--tat des esprits en 1812.--Mcontentement
     gnral.--Socit charmante que je trouve 
     Rochefort.--Excellentes annes que j'y passe jusqu' la
     Restauration en 1814.--Missions diverses que me donne M. de
     Bonnefoux.--Au retour d'une de mes dernires missions, je trouve
     une lettre de mon ami Dubreuil. Il avait t envoy en France
     comme incurable et se trouvait  l'hpital de Brest inconnu et
     sans argent.--J'cris  un de mes camarades de Brest, nomm
     Duclos-Guyot.--Je lui envoie une traite de 300 francs et je le
     prie d'aller voir Dubreuil.--Nouvelle lettre de Dubreuil pleine
     d'affectueux reproches.--J'en suis dsespr.--J'cris aussitt 
     Duclos-Guyot et je reois presque aussitt une rponse de ce
     dernier  ma premire lettre.--Il tait absent et,  son retour 
     Brest, Dubreuil tait mort.--Cette mort m'affecte
     profondment.--Sjour d'un mois  Marmande auprs de mon
     pre.--Voyage aux Pyrnes-Orientales pour affaires de
     service.--Je m'arrte de nouveau  Marmande  l'aller et au
     retour, et j'assiste  Bziers au mariage de ma soeur.


La saison tait trop peu favorable pour que je pusse satisfaire, 
Paris, toute ma curiosit, je me promis donc de m'en ddommager une
autre fois, je visitai seulement les points principaux; mais je ne
voulus pas en partir sans avoir vu plusieurs de mes camarades de
_l'Atalante_, de _la Smillante_, du _Berceau_, du _Blier_, alors
prsents  Paris qui n'avaient pas t faits prisonniers, et qui, au
moment o je devais me fliciter d'avoir t nomm lieutenant de
vaisseau, taient dj capitaines de vaisseau, pour la plupart, ou au
moins de frgate. Je me prsentai aussi au ministre o je reus trs
bon accueil, et o je donnai connaissance de ma lettre de dpart au
Transport-Office. Je me procurai les moyens de voir le roi de Rome,
fils de l'empereur ayant alors neuf mois seulement; enfant que l'on
croyait attendu par les plus brillantes destines, et mort  la fleur
de l'ge avec un nom et sous un uniforme autrichiens! Enfin, un jour
de revue, pour lequel je prolongeai mon sjour  Paris, je me rendis
au Carrousel o l'empereur fit dfiler quatre mille hommes qui
partaient pour la Grande-arme, et o, pour la premire fois, je vis
le grand guerrier des temps modernes, l'homme prodigieux,  qui,
jusque-l, tout avait souri dans les combats, mais qui allait se
rendre en Russie, o les glaces d'un hiver qu'il aurait d prvoir,
fltrirent, pour la premire fois, les palmes innombrables que la main
de la victoire avait entasses sur son front. Napolon tait  pied,
mais un cheval isabelle tait tout prt, derrire lui, avec de
magnifiques harnais.  quelque distance,  sa droite, on voyait huit
ou dix pages de service, et  sa gauche, quelques gnraux qui
commandaient le dfil. L'empereur me parut trs soucieux: il remarqua
un gros major (actuellement lieutenant-colonel) qu'il crut en faute;
il le fit appeler par le comte (aujourd'hui marchal) Lobau,  la voix
retentissante, et il lui parla avec une svrit qui, certainement,
tait empreinte de ce ton d'emportement auquel on disait que
l'empereur tait fort sujet. Les troupes montrrent de l'enthousiasme
en dfilant, et moi qui me trouvais  moins de dix pas de l'empereur,
et qui ne perdis pas un de ses mouvements, je trouvai, dans le moment,
tout cela fort beau; mais j'y ai souvent pens depuis, et  tort ou 
raison, je n'ai pas tard  trouver que ce n'tait pas ainsi que
j'entendais la vritable grandeur.

Je visitai aussi la plupart des thtres et j'eus le ravissement d'y
voir de vrais modles dans les personnes de Talma, Elleviou, Martin et
de Mesdemoiselles Mars, Georges et Duchesnois.

Mon pre m'attendait avec bien de l'impatience; il avait
soixante-dix-sept ans, et quoique sa sant ft bonne, il sentait que
c'tait un ge o l'on supporte mal les dlais; en vain lui disait-on
que tout lui promettait encore d'assez longs jours, que la mort
n'pargnait pas plus l'enfance que la vieillesse, il rpondait avec
beaucoup de sens qu'il savait bien que les jeunes gens pouvaient
mourir, mais qu'il tait vident que les vieillards ne pouvaient pas
vivre longtemps. Avec quel plaisir nous nous revmes; mais avec quel
chagrin il me parla de la catastrophe de mon frre! Dans son
dsespoir, il avait crit au ministre de la Marine pour exprimer son
tonnement qu'un change contract au nom de l'empereur, comme l'tait
celui de son fils, ne ft pas excut; il avait ajout qu'il ne
comprenait pas que Napolon se laisst insulter, et autres expressions
qu'on aurait d mettre sur le compte de sa douleur, mais auxquelles on
rpondit un peu schement. Heureusement qu'alors je me trouvai l,
car il voulait absolument aller  Paris provoquer le chef du bureau
d'o partait la rponse; et j'eus mille peines  le retenir.

Quand il se fut bien dlect de la douce satisfaction de me revoir, de
me conduire chez ses amis, il ne put ne pas s'apercevoir du triste
tat o ma sant se trouvait rduite; alors, il pressa lui-mme mon
dpart pour Bziers o je devais suivre un traitement complet. Je
l'embrassai avec attendrissement, ainsi que tous nos parents de
Marmande qui avaient montr la plus grande joie de mon retour, et je
partis.

Ma soeur, prs de qui je me trouvai en peu de jours, fut comme par le
pass, la plus tendre des soeurs. Ma tante d'Hmeric, en me voyant si
maigre, si dfait, ne put s'empcher de me comparer  ma mre avant la
dernire priode de sa maladie, disant que je la lui rappelais en
tout, particulirement par mon regard affaibli, que, cependant, elle
ne pouvait se lasser de contempler, tant elle y retrouvait la mmoire
de sa soeur.

Il ne pouvait pas tre question d'autre chose que de ma sant, et il
n'tait pas possible de mieux rencontrer, car, outre les soins de ces
dames, nous avions dans la famille un cousin, autrefois mdecin
accrdit, mais n'exerant plus par suite d'un mariage fort riche
qu'il avait d aux qualits les plus aimables, aux sentiments les plus
distingus. Il s'appelait Bernard, il ne donnait plus que des conseils
dsintresss, ou ne faisait des visites qu' des amis ou des parents:
 ce titre il se chargea de moi, me traita avec une affection sincre,
et, disant qu'il esprait beaucoup en mon ge, en la force prcdente
de ma constitution, il dicta un rgime bien entendu, et qui fut
rigoureusement observ. La base de ce rgime fut du lait d'nesse tous
les matins dans mon lit, un bouillon de veau entre mon djeuner et mon
dner, et une soupe lgre avant de me coucher; ensuite, des repas
substantiels, peu copieux et rgulirement pris; des promenades
modres, aucun exercice fatigant, enfin un coucher et un lever aussi
exactement rgls que mes repas.

 force d'entendre parler de ma sant, j'avais fini par y regarder,
par sentir que de vives douleurs de poitrine, sur lesquelles je
m'tais tourdi, existaient rellement, et qu'elles se manifestaient
avec des symptmes effrayants, car plus d'une fois j'avais crach et
je crachais encore du sang. Ma soeur fut glace d'effroi lorsqu'elle
en eut acquis la conviction, un rapprochement naturel se fit dans son
esprit, ainsi que dans celui de ma tante, entre mon tat et la maladie
mortelle de ma mre, et le premier mois fut bien triste. On alla
jusqu' interdire toute visite auprs de moi, jusqu' me dfendre de
parler; et, pour chasser l'ennui, ma soeur passait les journes auprs
de moi, lisant tout haut, babillant avec ma tante comme si rien de
srieux ne la proccupait; chantant, jouant du piano comme si la joie
tait dans son coeur. Cependant le cousin Bernard revenait toujours
avec sa franche srnit, assurant que le danger n'tait pas imminent,
que le mieux se manifesterait bientt, et il eut raison. Tant de
soins, tant de judicieuses ordonnances, tant d'amiti, tant de voeux
ne tardrent pas  faire sentir leur bienfaisante influence: au bout
de trois mois, j'avais dcidment repris le dessus;  l'expiration de
mon cong, j'tais aussi bien qu'on pouvait raisonnablement l'esprer.

Le Dr Bernard ne se contenta pas de m'avoir guri, il voulut encore
s'efforcer de prvenir en moi, pour longtemps, toute maladie future,
et, comme il avait tudi mon organisation avec un intrt attentif,
il me donna d'excellents conseils pour l'avenir. Selon lui, tout homme
sens doit s'attacher  se connatre; et, parvenu  trente ans, peut
tre son propre mdecin. Il prtendait qu'il ne faut ni s'nerver par
trop de prcautions, ni s'user par trop de confiance en ses forces; il
m'exposa tout ce qu'il pensait de ma constitution, m'indiqua jusqu'o
je pouvais aller en tout, me fit connatre comment je pourrais rparer
les checs que je subirais par mes imprudences, si j'en commettais;
mais il me dfendit expressment tout rgime curatif hors de propos ou
au-del du terme ncessaire pour ma gurison. Tout cela tait si
raisonnable, si affectueux; tout cela tait dit avec tant de charme,
de conviction, de bont, que mon esprit en a t ternellement frapp.
Je les ai suivis ces admirables prceptes, et je leur dois une sant
qui fut bientt affermie, un corps devenu, en dix ans, remarquablement
robuste, un embonpoint modr, une jeunesse qui s'est longtemps
prolonge, une disposition  la gaiet qui n'a pas t affaiblie,
comme il est d'ordinaire, quand on est en butte aux souffrances
physiques, une existence, enfin, exempte jusqu'ici, de maladies
srieuses et de toute espce d'infirmits: quel bonheur pour moi
d'avoir rencontr un tel homme, et, en mme temps, deux femmes qui
mettaient leur bonheur  seconder le pouvoir de son exprience et les
inspirations de ses talents!

Il est fort doux d'tre men quand on l'est aussi bien, quand on voit
un corps ruin se remettre, quand on est entour de tant d'affection!
Aussi les regrets furent bien aigus lorsqu'il fallut songer au dpart;
et il fallut bien y songer, car, vers la fin de mon cong, un ordre
m'tait venu de me rendre  Anvers, pour y tre embarqu sur le
vaisseau _le Superbe_, faisant partie de l'arme navale entretenue par
l'empereur sur l'Escaut.

Je savais que l'empereur ne se faisait pas scrupule d'employer
activement les officiers vads, car les hommes ne lui suffisaient
nulle part, mais je croyais qu'on aurait fait exception pour moi, en
raison de la connaissance que j'avais donne  Paris de ma lettre au
Transport-Office. Je rpondis donc que, comme ma route pour Anvers
tait par Paris, j'y donnerais, en passant, des explications sur cette
destination qui, je l'esprais, la feraient changer. Je parlai aussi
d'un fait qui venait d'avoir lieu: celui d'un gnral espagnol, appel
Miranda, qui, prisonnier sur parole en France et vad, avait t
repris, les armes  la main, par nos troupes, mis en jugement par
ordre de l'empereur, condamn  mort, mais grci par Napolon,
toutefois avec l'avertissement, publi dans les journaux, que ce
premier exemple de clmence qu'il donnait pour ce dlit serait le
dernier, s'il se renouvelait. Il tait par trop trange, en effet,
d'agir avec une telle svrit, et d'exiger que nous fussions exposs
 d'aussi cruelles reprsailles, mais comme je ne pouvais
m'appesantir, par crit, sur des faits qui pouvaient tre considrs
comme des reproches graves contre un gouvernement d'ailleurs fort
ombrageux, j'avais prfr me tenir sur la rserve  cet gard.

Pendant mon sjour  Bziers, je venais, effectivement, d'avoir une
preuve de la facilit qu'avait la police impriale  s'alarmer. On y
disait, un jour, devant moi, que les Bourbons taient probablement
tous morts, puisque rien ne transpirait sur leur compte.  ce sujet,
je me rappelai avoir vu passer, assez rcemment, par Lichfield le
comte de Lille (nom que portait Louis XVIII avant la Restauration) son
frre (depuis Charles X) et un des fils de ce dernier qui se rendaient
en visite chez l'opulente et belle marquise de Stafford, et je
racontai ce fait qui ne fut suivi d'aucun commentaire inconvenant. Eh
bien! moins de quinze jours aprs, par ordre de Paris, le sous-prfet
vint me voir, me recommanda,  cet gard, le silence le plus absolu,
et me dit que j'aurais t mis en surveillance, sans mon caractre
d'officier, si mon nom n'tait pas connu comme offrant toute garantie,
et si l'on n'avait pens qu'il suffirait de me faire connatre les
intentions de l'empereur  cet gard. Entendre un pareil langage, de
semblables recommandations, quand on venait de l'Angleterre o la
libert de penser, celle de parler taient, mme pour les prisonniers,
pousses  leurs dernires limites, c'tait, en vrit, plus qu'il
n'en fallait pour exciter une surprise de la plus triste espce!

Il fallut pourtant m'arracher de ce Bziers o j'avais pass des jours
si paisibles, o j'avais revu la plus tendre des familles, o j'avais
rencontr le plus sage des mdecins, et o j'avais embrass, avec
reconnaissance, l'ancien ami de la maison, celui qui m'avait admis
chez lui comme un second fils, M. de Lunaret, dont l'attachement ne
s'est jamais dmenti. Son fils tait alors auditeur  la Cour d'appel
de Montpellier; le brevet de conseiller  cette mme Cour lui tait
annonc de Paris o il tait sur le point de se rendre, et, sachant
que je devais galement aller dans la capitale, il rgla son dpart
sur le mien, m'attendit  Montpellier o je le joignis, et, nous
effectumes notre voyage en passant par Nmes, Beaucaire, Lyon, et en
nous arrtant partout o il y avait quelque chose d'intressant  voir
ou  observer.

Lunaret et moi, nous fmes ravis de notre sjour  Paris o nous
satisfmes amplement notre curiosit, et o nous nous procurmes tous
les agrments qui flattaient nos gots. L'affaire de mon dbarquement
du _Superbe_ ne marcha pas d'abord aussi bien au gr de mes dsirs, et
sans le jugement du gnral Miranda que je m'appliquai  faire valoir,
je ne sais ce qui en serait advenu, tant le gouvernement imprial
tenait  rassembler des hommes autour de lui. Mais cette circonstance
domina la position. On fut alors forc de la considrer sous un point
de vue gnral, et l'on finit par dcider que les officiers de marine
revenus spontanment des cautionnements anglais en France, seraient
dbarqus s'ils taient sur des vaisseaux, et que tous seraient
employs au service intrieur des ports. Je trouvai cette solution
fort convenable, car j'tais dcid  donner ma dmission, en cas de
contrainte d'embarquement, et comme M. de Bonnefoux venait de passer 
la prfecture de Rochefort, ce fut le port pour lequel je demandai et
obtins une destination.

Collos venait d'tre nomm enseigne de vaisseau; je priai M. de
Bonnefoux de le rclamer; il s'y prta de bonne grce; le ministre y
consentit, et nous fmes, lui et moi, attachs  l'tat-major du
prfet maritime. En me rendant auprs de lui, je passai par
Angerville, pays de Rousseau: l'amiti me faisait un devoir de m'y
arrter, son excellente mre me reut comme si j'avais t son fils,
et je demeurai trois jours auprs d'elle.

Je venais de me trouver, en peu de temps, plac au centre et aux
points de la France les plus loigns, du nord au sud et de l'est 
l'ouest. J'avais facilement remarqu, et je m'y attendais, que sous
les rapports industriels et commerciaux, nous tions de vingt ans en
arrire de l'Angleterre qui, par ses institutions, sa position
gographique et l'empire qu'on lui avait laiss prendre sur les mers,
offrait toute scurit  ses citoyens et  ses vaisseaux marchands.
Mais ce qui excita mon tonnement fut le mcontentement absolu des
esprits que j'avais cru trouver sous le charme magique des exploits de
Napolon. Je ne tardai pas  tre dtromp: partout des impts
crasants qui se reproduisaient sous mille formes; un despotisme qui
n'avait aucun frein; des leves d'hommes qui ne laissaient plus dans
l'intrieur que des vieillards, des femmes ou des enfants, une police,
enfin, qui s'attachait  tout, dnonait tout, punissait tout. On ne
se plaignait pas, car on n'osait pas se plaindre, mais on gmissait
comme si l'on et t touff entre deux matelas. On voyait, en effet,
des choses navrantes, et qui seraient,  peine, crues aujourd'hui: par
exemple, des jeunes gens qui avaient pay deux remplaants, morts
successivement, tre forcs de partir pour l'arme, et d'aller,
eux-mmes, remplacer leurs remplaants! Des jeunes filles riches tre
notes par la police, et dsignes par l'empereur pour n'tre maries
qu' quelque officier en faveur, ou mme mutil  la guerre, pour qui
elles taient rserves comme une pension!

Toutefois, Rochefort tait un port militaire et une place forte;
l'argent du Trsor public y abondait pour les besoins du service; dans
les divers grades de l'arme de terre ou de mer, on y voyait plusieurs
jeunes gens, et je trouvai dans cette ville, ce que j'avais, en vain,
cherch dans l'intrieur, c'est--dire de l'aisance, du contentement,
de la gaiet, des relations agrables  former: la socit y tait
charmante, les runions nombreuses; ma position auprs du prfet
maritime, ma liaison avec Collos que tout le monde recherchait, me
mirent  mme de jouir de tant d'avantages avec plus de plaisir que
qui que ce soit, et j'en jouis dans toute leur plnitude jusques  la
premire Restauration qui date de 1814. C'tait pour moi bien du bon
temps, aprs tant d'annes de travaux, de fatigues et de
malheurs[186].

[Note 186: Ce fut pendant cette priode, au commencement de 1814,
que M. de Bonnefoux pousa une belle et charmante jeune fille qu'il
adorait, Mlle Pauline Lormanne, fille du colonel Lormanne, directeur
d'artillerie  Rochefort. Un fils leur naquit bientt, mais mourut 
l'ge de six mois. Ils en eurent un second en 1816, celui auquel
s'adresse l'auteur de ces _Mmoires_. Enfin, l'anne suivante, M. de
Bonnefoux eut la douleur de perdre sa femme.]

Comme  Lichfield cependant et les divers endroits o j'avais fait
quelque sjour, je rservais scrupuleusement de bons moments pour
l'tude, et j'y trouvais toujours mon compte, car jamais, je n'ai
mieux got le charme des distractions, qu'aprs avoir tenu, pendant
quelques heures, mon esprit srieusement occup. D'ailleurs, le prfet
ne voulait pas que nos fonctions auprs de sa personne fussent un
service inutile ou de salon: nous tions, par ses ordres, souvent dans
le port, les chantiers, les usines, les directions, les ateliers; nous
avions des rapports journaliers  lui adresser, et il nous envoyait
mme hors de Rochefort pour des missions particulires. Ainsi, je fus
charg,  deux reprises, de faire l'inspection et le plan de tous les
forts de l'arrondissement; je m'assurai de l'tat de plusieurs
carcasses de btiments couls dans la Gironde, qu'il fallut relever
pour faciliter la navigation et de l'tablissement de corps morts,
dans ce fleuve, pour le mouillage des navires. Je parcourus les
dpartements avoisinants pour l'approvisionnement de l'escadre et du
port de Rochefort; je procdai deux fois  la leve de marins appels
au service, soit sur le littoral, soit dans les les de R ou
d'Olron; je levai le plan du port et de la rade des Sables d'Olonne;
je dirigeai comme major du recrutement, une conscription maritime dans
le dpartement des Pyrnes-Orientales; je fus envoy  Nantes pour y
procder  l'armement de la frgate _l'toile_, jusques  l'arrive de
l'officier nomm pour la commander, et qui, pour des raisons de
service, ne pouvait s'y rendre aussitt...

Ainsi, M. de Bonnefoux nous initiait aux difficults de son
administration militaire, il nous mettait en mesure d'acqurir des
connaissances diverses; il utilisait nos services et il nous
ddommageait, autant que possible, de l'impossibilit o nous tions
d'tre embarqus sur les vaisseaux.

Au retour d'une de mes dernires missions, je trouvai  Rochefort une
lettre de Brest qui m'y attendait depuis quelques jours. Je reconnus
l'criture de mon ami, le corsairien Dubreuil, et j'appris que sa
sant ayant dclin rapidement, depuis mon dpart, par l'usage
perptuel qu'il avait fait du tabac et des liqueurs fortes, auxquels
il avouait avoir renonc beaucoup trop tard, son tat tait devenu
dsespr, et qu'il avait t renvoy en France comme incurable. Il
tait  l'hpital, inconnu, sans argent, et il me demandait cinquante
cus. Je lui rpondis aussitt en lui faisant passer une traite de 300
francs, et j'envoyai la lettre et la traite  Brest,  un de mes
camarades, nomm Duclos-Guyot,  qui j'crivais en mme temps d'aller
voir Dubreuil immdiatement et de lui compter ses 300 francs sans
attendre l'chance de la traite. Duclos-Guyot tait absent en ce
moment; il s'coula quelques jours avant son retour, et Dubreuil qui
ne voyait rien venir, et qui ne pouvait s'expliquer ces retards,
m'crivit une seconde fois, mais quelle lettre! il me reprochait mon
ingratitude en amiti, et me disait qu'il n'avait plus que quelques
jours  vivre, mais qu'il me pardonnait avant de mourir!  cette
nouvelle je fus dsespr, je m'accusai de mille torts qui n'taient
que trop fonds, j'crivis encore  Duclos-Guyot; en mme temps,
j'crivis, comme j'aurais d le faire tout d'abord,  Dubreuil
directement ainsi qu' trois autres personnes que je chargeai d'aller
voir Dubreuil sur-le-champ et de lui compter tout ce qu'il
demanderait; mais,  peine ce courrier tait-il parti, que je reus
une rponse de Duclos-Guyot  ma premire lettre, et j'appris son
absence, son empressement  se rendre, ds son retour, auprs de
Dubreuil; mais le malade avait succomb, et avec la douleur d'une
amiti due! Il est difficile d'tre plus pniblement affect, de
recevoir une leon plus incisive sur le peu de prvoyance qu'on
apporte souvent  ce qui touche l'amiti, et ce n'est jamais sans un
grand serrement de coeur que mes souvenirs se reportent sur cette
malheureuse catastrophe.

Pendant mon sjour  Rochefort, j'avais eu un cong pour aller 
Marmande voir mon pre avec qui je passai un mois. Lors de ma mission
aux Pyrnes-Orientales, j'y tais retourn, je l'avais revu en allant
et en venant et je m'tais aussi rendu  Bziers o j'eus par un
charmant hasard le bonheur de me trouver lors du mariage de ma soeur,
mariage dont j'ai parl plus haut.




CHAPITRE II

     SOMMAIRE: 1814.--Prise de Toulouse et de Bordeaux.--Rochefort
     menac.--Avnement de Louis XVIII.--M. de Bonnefoux m'envoie 
     Bordeaux comme membre d'une dputation charge d'y saluer le duc
     d'Angoulme et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais
     Penrose.--Une lettre m'apprend  Bordeaux que mon pre est
     atteint d'une fluxion de poitrine.--Je cours  Marmande et je
     trouve mon pre trs malade et dsespr  la pense qu'il ne
     reverra pas mon frre, que la paix allait lui rendre.--Il meurt
     en me serrant la main le 27 avril 1814. Il avait
     soixante-dix-neuf ans.--Je suis nomm au commandement de la
     corvette  batterie couverte _le Dpartement des Landes_ charge
     d'aller  Anvers prendre des armes et des
     approvisionnements.--Avant mon dpart, le duc d'Angoulme nomm
     grand amiral arrive  Rochefort au cours d'une tourne
     d'inspection des ports de l'Ocan.--Il y sjourne trois jours. M.
     de Bonnefoux me nomme commandant en second de la garde d'honneur
     du Prince.--Je mets  la voile et me rends  Anvers.--Au retour,
     une tempte me force de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais
     retravers et de chercher un abri  Deal,  Deal o, nagure,
     j'tais errant et traqu comme un malfaiteur.--Je pars de Deal
     avec un temps favorable mais au milieu de la Manche un coup de
     vent me jette prs des bancs de la Somme.--Dangers que court la
     corvette. Je force de voiles autant que je le puis afin de me
     relever.--Aprs ce coup de vent, je me dirige vers Brest.--Un
     pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres Noires.--Une
     toise de plus sur la gauche, et nous coulions.--Je fais mettre le
     pilote aux fers et je prends la direction du btiment qui faisait
     beaucoup d'eau.--La corvette entre au bassin de radoub.--Le
     pilote jug et condamn.--J'apprends  Brest une promotion de
     capitaines de frgate qui me cause une vive dception.--Ordre
     inattendu de rarmer la corvette pour la mer.--Je demande mon
     remplacement. Fausse dmarche que je commets l.--Je quitte Brest
     et _le Dpartement des Landes_.--Arrive  Rochefort o je trouve
     mon frre, licenci sans piti par le Gouvernement de la
     Restauration.--Il passe son examen de capitaine de la Marine
     marchande et part pour les tats-Unis o il russit 
     merveille.--Voyage de M. de Bonnefoux  Paris.--Il fait valoir
     les raisons de sant qui m'ont conduit  demander mon
     remplacement.--On lui promet de me donner le commandement de _la
     Lionne_ et de me nommer capitaine de frgate avant mon
     dpart.--Le retour de l'le d'Elbe empche de donner suite  ce
     projet.--Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi.--L'empereur,
     aprs Waterloo, vient s'embarquer  Rochefort et passe cinq jours
     chez le prfet maritime.--Disgrce de M. de Bonnefoux.--Je suis,
     par contre-coup, mis en rforme.--Je songe  obtenir le
     commandement d'un navire marchand et  partir pour l'Inde.--On
     me dcide  demander mon rappel dans la marine.--Je l'obtiens et
     je suis attach comme lieutenant de vaisseau  la Compagnie des
     lves de la Marine  Rochefort.--Grand malheur qui me frappe au
     commencement de 1817. Je perds ma femme.--Aprs un sjour dans
     les environs de Marmande chez M. de Bonnefoux, je vais  Paris
     solliciter un commandement.--Situation de la Marine en 1817.--Je
     suis nomm Chevalier de Saint-Louis.--Retour  Rochefort.--Je me
     remarie  la fin de 1818.--En revenant de Paris, je retrouve 
     Angerville, Rousseau, mon camarade du ponton.--Histoire de
     Rousseau.


Ce fut peu de temps aprs que l'empereur rentra en France aprs avoir
perdu ses armes en Russie, et il y fut suivi par l'Europe souleve,
qui envahit toutes les frontires. Toulouse, Bordeaux, furent pris;
Rochefort fut sur le point d'tre attaqu, et Collos et moi, tant
considrs comme prisonniers de guerre, nous remes l'ordre de nous
retirer dans l'intrieur; mais Paris fut occup par les ennemis avant
notre dpart et les Bourbons remontrent sur le trne.

M. de Bonnefoux m'envoya alors  Bordeaux comme membre d'une
dputation charge d'y saluer le duc d'Angoulme, neveu de Louis XVIII
qui s'y trouvait, et de traiter d'un armistice avec l'amiral Anglais
Penrose. J'allais retourner  Rochefort quand une lettre de Marmande
m'annona que mon pre tait atteint d'une fluxion de poitrine; je
volai auprs de lui... Hlas! il n'tait que trop mal, et ce qui
empirait son dlire, c'est que la paix allait lui rendre son fils
Laurent, et qu'il sentait la mort venir avant ce doux moment: il avait
vraiment le coeur bris! Dans sa tendresse, il voulut, cependant, lui
donner une marque d'amiti: il avait pens que ma soeur serait
convenablement tablie avec la fortune future de ma tante d'Hmeric,
avec celle qu'avait son mari. Quant  moi, il me voyait en possession
d'un tat qui avait t considrablement froiss, il est vrai, mais
qui me plaait, toutefois, en position tolrable; pour mon frre, tout
disait que cet tat tait perdu, et mon pre avait fait tout prparer
pour lui assurer, en sus de sa part, le quart dont la loi lui
permettait de disposer sur une dizaine de mille francs qu'il avait
conomiss depuis qu'on lui payait sa pension. Il ne voulait,
cependant, rien faire sans mon consentement que je donnai de grand
coeur; il reprit, alors, un peu de srnit, et il mourut le 27 avril,
en tenant une de mes mains, et en fixant sur mes yeux baigns de
larmes un regard de paix et de bont!

Ce sont de rudes moments, mais il y a certainement du bonheur, pour un
bon fils,  tre alors au chevet de son pre; et, en y pensant, j'ai
bien souvent rendu grces  l'heureuse toile qui m'avait fait quitter
l'Angleterre et qui m'avait ramen en France. Je conserve
prcieusement une bote en caille et or avec une jolie peinture, et
que mon pre affectionnait beaucoup.  Rochefort, j'avais appris 
tourner, et je consolidai cette bote en y ajoutant des cercles en
ivoire; ce bijou se retrouve souvent sous mes yeux, car j'y serre mes
dcorations et leurs rubans... Destination bien naturelle que
d'employer  contenir ces symboles de l'honneur, le meuble chri du
brave militaire qui expia dignement les erreurs de sa jeunesse, qui
vcut soixante-dix-neuf ans et fut le type achev de tous les
sentiments nobles et levs.

Lors des premiers armements maritimes auxquels la paix donna lieu 
Rochefort, le prfet me fit accorder le commandement d'une corvette 
batterie couverte comme l'ont les frgates, et que le dpartement des
Landes avait donne au Gouvernement; par ce motif, elle tait nomme
elle-mme: _le Dpartement des Landes_; ma destination tait Anvers,
d'o la France avait  retirer quelques dbris des dpenses
incalculables qu'elle y avait faites.

Cependant, le duc d'Angoulme, nomm grand amiral, faisait
l'inspection des ports de l'Ocan. Il arriva  Rochefort avant mon
dpart: M. de Bonnefoux me nomma commandant en second de la garde
d'honneur du Prince, qui sjourna trois jours parmi nous. Je mis  la
voile aussitt aprs son dpart, et j'eus lieu de me convaincre que
huit ans d'interruption ne suffisent pas pour faire oublier notre
tat, lorsqu'on l'a bien appris prcdemment. Collos tait embarqu
avec moi.

Je me rendis  Anvers sans rien prouver de remarquable. Au retour,
une tempte me fora de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais
retravers, et de chercher un abri  Deal; Deal, o alors, je me
prsentais entour d'honneurs, combl de politesses, et o, nagure,
j'tais traqu et errant comme un malfaiteur! J'en partis avec un
temps favorable, mais au milieu de la Manche, un coup de vent me jeta
prs des bancs si dangereux de la Somme et aux environs de Dieppe. Je
forai de voiles autant que je le pus, afin de me relever; et ma
rsolution que je vis bien qu'on taxait d'audacieuse imprudence, me
russit! Mais un mt cass, une voile dchire, et j'tais
irrmissiblement  la cte. Je restai constamment sur le pont; tous
les yeux fixs sur moi cherchaient  scruter mes penses; je faisais
bonne contenance, mais je voyais l'tendue entire du pril, et
j'arrangeais, dans ma tte, mes dispositions pour le cas o j'aurais
continu  tre port sur ces bancs, et pour chercher  sauver mon
btiment et mon quipage! Les dispositions qui me vinrent  l'esprit
dans ce moment critique ont, depuis, t dcrites dans mes _Sances
nautiques_, et elles ont reu l'approbation des marins.

Aprs cette preuve, je me dirigeai vers Brest, o ma corvette devait
dsarmer: tout allait bien, lorsqu'un pilote, qui venait d'Ouessant,
me jeta sur les rochers appels Pierres-Noires! La secousse fut
violente, mais comme nous n'avions touch le rocher qu'en le rasant
avec notre flanc, nous ne coulmes pas sur place. Une toise de plus
sur la gauche, et c'en tait fait de nous tous! Je fis mettre le
pilote aux fers, et je me chargeai du btiment qui faisait beaucoup
d'eau, mais que je russis  faire entrer  Brest. Le pilote fut jug,
cass, emprisonn; et la corvette entra en radoub.

En arrivant  Brest, j'avais appris que six officiers de mon grade,
dont quatre taient mes cadets, et qui,  Brest et  Lorient, avaient
fait le service de gardes d'honneur auprs du grand amiral, s'taient
vu, pendant ma campagne, nommer capitaines de frgate par
l'intervention du Prince. Je rclamai, et j'crivis au contre-amiral
qui accompagnait le duc. J'appris, par la rponse, que si M. de
Bonnefoux l'avait demand,  Rochefort, pour moi, on se serait
empress d'accder  sa proposition; M. de Bonnefoux,  qui je mandai
ces dtails, me dit, de son ct, qu'il ne lui serait jamais venu dans
l'ide qu'on pt accorder un grade pour un service honorifique; mais
que, puisque cette faveur avait t accorde  d'autres, il
profiterait d'un voyage qu'il ferait bientt  Paris pour prsenter
mes droits  tre trait comme mes six camarades. Il est certain que
si je n'avais pas t  la mer,  cet poque, j'aurais eu connaissance
de ces dmarches, et qu'agissant au moment utile, j'aurais
probablement russi: je vis, par l, que le hasard sert souvent mieux
que le zle; mais ce n'est pas une raison pour ne pas sacrifier
constamment au devoir.

Je m'occupais de retourner  Rochefort, lorsque l'ordre inattendu de
rarmer la corvette pour la mer arriva  Brest. Mais j'avais t si
contrari de n'avoir pas figur dans la promotion, et je craignis
tellement que quelques intrts ne souffrissent d'une nouvelle
absence, que je demandai mon remplacement. C'tait assurment une
fausse dmarche, et elle fut juge encore plus svrement qu'elle ne
le mritait, car ma sant avait vraiment beaucoup souffert des
fatigues incessantes de mon retour d'Anvers; et c'tait le motif que
j'avais allgu. J'eus tort videmment dans cette circonstance, car
j'agis dans des vues troites et avec un esprit d'amour-propre bless.
Un vritable chagrin que j'eus en quittant Brest et _le Dpartement
des Landes_ fut de me sparer de Collos dont l'me franche et loyale
mrite certainement qu'on lui applique le mot de Cornelius Nepos, au
sujet d'Epaminondas: Adeo veritatis diligens, ut ne joco quidem
mentiretur.

Mon frre tait  Rochefort quand j'arrivai: que de choses nous emes
 nous dire! Nous allmes  Marmande pour rgler nos affaires; il
poussa jusqu' Bziers, revint me prendre  Rochefort, et comme il
avait t, sans piti, licenci par le gouvernement de la
Restauration, il ne se vit d'autre ressource que de passer son examen
de capitaine de la Marine marchande; et il se disposa ensuite  aller
aux tats-Unis, o son intelligence, son caractre, sa loyaut, sa
connaissance de la langue du pays l'ont conduit  une assez belle
fortune.

Le prfet se rendit  Paris; il s'y occupa de moi, mais on y tait
mcontent de ma demande de remplacement. Il dit de ma sant ce qu'il
en savait, ramena les esprits; et, comme on refusait rarement quelque
chose  un chef tel que lui, il fit agrer qu'on m'prouverait par
l'offre d'un nouveau commandement, et qu'on me nommerait capitaine de
frgate avant de mettre  la voile. C'et t fort beau, car je
n'avais que trente-deux ans, et j'aurais ainsi regagn une partie du
temps perdu par ma captivit. Il n'en fut pas ainsi, et il faut avouer
que je ne fus pas heureux dans cette affaire dont je vais reprendre la
suite.

Le btiment qui me fut destin tait _la Lionne_, toutefois, au lieu
de s'occuper de m'expdier mes lettres de commandement, auxquelles il
ne manquait plus que la signature, le Gouvernement eut  tourner ses
penses vers des objets d'une tout autre importance, qui absorbrent
toutes ses facults et qui amenrent sa chute. Ce fut le retour de
l'le d'Elbe de Napolon. Ailleurs, je parlerai, plus en dtail, de
cet vnement prodigieux, des difficults sans nombre qu'il attira 
M. de Bonnefoux, et de la manire glorieuse dont il surmonta ces
difficults. Ici, je me contenterai de dire que M. de Bonnefoux
reconnut l'empereur; mais qu'il approuva l'opinion o j'tais, que je
me trouvais libre, par la nature de cette rvolution, de servir ou de
ne pas servir; et qu'il permit que, considrant Napolon comme
l'auteur des maux sans nombre auxquels je prvis que notre patrie
allait tre en proie, je restasse tranger  son systme et  ses
oprations. Ainsi donc, au lieu d'un grade que je croyais tenir, qui
tait sous ma main, je me vis de nouveau vou  l'inactivit, et je
restai chez moi, en quelque sorte _incognito_.

L'empereur ne fit que passer; en tombant, il entrana ses partisans,
M. de Bonnefoux et moi, par contre-coup, qui fus condamn  la
rforme. Il fallait vivre, cependant, car tel est le propre des
Rvolutions en gnral, qu'elles font des plaies profondes  l'tat,
et qu'elles brisent bien des existences. J'allai  Bordeaux o mes
amis me firent la promesse positive d'un navire marchand  commander
pour les mers de l'Inde. C'tait un moyen de fortune assure si la
paix durait: mais quelle certitude en avait-on? Et puis, quitter
l'uniforme et la carrire militaire!... Tout cela fut dbattu et
considr sous toutes les faces; enfin, je ne voulus pas rsister  de
douces instances, et je demandai mon rappel dans la marine, en faisant
valoir mon loignement volontaire, lors du rgne de Cent-Jours de
l'empereur. Cette dmarche fut suivie d'un prompt succs, et l'on me
plaa comme lieutenant de vaisseau dans la compagnie des lves de la
Marine  Rochefort. Quant au grade de capitaine de frgate, il n'y
avait plus  y penser; et il fallut abandonner  ceux qui se
trouvaient dans la position que j'avais perdue, les chances
d'avancement que M. de Bonnefoux ne laissait pas chapper pour moi,
quand il y avait jour  les faire valoir.

Nous arrivmes ainsi, au commencement de 1817. Rochefort fut, alors,
tmoin d'un de ces vnements douloureux qui frappent une population
au coeur. Je t'ai racont, mon fils, les malheurs poignants que subit
ma famille pendant mon enfance, ainsi que l'influence qu'ils eurent
sur mon ducation. Quelques jours ravissants vinrent ensuite luire
pour moi  Marmande et au Chtard. Puis, arrivrent douze annes
d'tudes, de travaux, de fatigues, de combats, de dangers, de prison,
de ponton, d'efforts pour ma libert, et qui se terminrent par le
dlabrement de ma sant et par un retard irrparable dans ma carrire;
succdrent alors les moments vraiment enchanteurs de mon sjour 
Rochefort entre 1812 et 1814, et ceux de mon mariage; mais  cette
poque, une srie d'infortunes vint m'assaillir  coups rpts, et
cette srie ne pouvait se terminer d'une manire plus poignante que
par l'vnement cruel qui t'enlevait ta mre et qui me plongeait dans
un profond dsespoir.

Quand ce funeste arrt de la Providence fut consomm, je te laissai
aux bons soins de ta grand-mre[187]; je partis de Rochefort et
j'allai chercher de la solitude chez M. de Bonnefoux qui s'tait
retir  la campagne, prs de Marmande. Il y vivait tranquille, isol;
c'tait ce qu'il me fallait. De quelles bonts, de quelles
consolations, son coeur gnreux, son esprit aimable remplirent les
trois mois qu'il me fut permis d'y rester! Je l'aurais quitt avec
bien du regret, si ce n'avait t pour te revoir. Je retournai donc 
Rochefort; j'tablis tout, comme je l'entendais; ta sant qui tait si
faible quand tu naquis, se raffermit promptement. Enfin, je mis ordre
 mille petits dtails, et, d'aprs le conseil de M. de Bonnefoux, je
me rendis  Paris pour y solliciter un commandement, afin de pouvoir
rparer, autant que possible, le temps perdu pour mon avancement.

[Note 187: Mme Lormanne, femme du colonel Lormanne.]

En effet, un commandement de btiment tait, pour moi, le seul moyen
d'aller  la mer au moins de longtemps. La marine se trouvait alors
dans la plus grande stagnation; les lieutenants de vaisseau
n'embarquaient qu' leur tour; et, tout bien calcul, ayant t
inscrit  la fin de la liste d'embarquement aprs ma campagne de
l'Escaut, je ne pouvais esprer d'tre plac sur un navire, avant la
fin de l'anne 1820. Au contraire, les commandants de btiments
taient tous au choix du roi; et 'avait t pour tre propos  ce
choix par le ministre, que j'avais entrepris ce voyage de Paris.

Je n'avais fait aucun apprentissage du rle de solliciteur, qui tait
pour moi une chose toute nouvelle, bien inattendue, et n'allant
nullement  mon caractre, accoutum d'ailleurs, que j'tais  voir,
auparavant, mes dsirs prvenus; et il faut convenir que je fus bien
gauche dans les dmarches que je crus devoir essayer.

Le ministre m'accueillit parfaitement, mais ne me donna de
commandement que l'esprance un peu loigne; retard, ajouta-t-on,
caus par le petit nombre d'armements maritimes auxquels nous
astreignait la fcheuse position des finances de l'tat. Par
compensation, il fut question de me faire accorder la croix de la
Lgion d'honneur, demande si souvent pour moi par M. Bruillac, ancien
Commandant de _la Belle-Poule_, mais l'empereur, d'abord, Louis XVIII,
ensuite, et enfin, encore l'empereur, dans les Cent-Jours, avaient
fait un tel abus de ce genre de rcompense, que le grand chancelier
venait d'obtenir du roi qu'il ne serait plus dlivr de dcoration de
cet ordre, que lorsque ses bureaux auraient pu dbrouiller la
confusion qui y rgnait et prsenter un tat exact de tous les
lgionnaires, opration qui, disait-on, devait durer trois ans! Le
ministre ne voulut pas, cependant, me laisser partir de Paris sans une
marque de satisfaction, il pensa que la croix de Saint-Louis
remplacerait, fort bien, celle de la Lgion d'honneur qu'on dsirait
me voir obtenir, et il me prsenta  l'approbation du roi, qui signa
ma nomination. Que mon pre aurait t heureux s'il avait assez vcu
pour voir sur ma poitrine cette dcoration, qu'il avait t si fier
lui-mme de porter, et  laquelle il tint au point de sacrifier sa
libert!

Je vis, cependant, bientt aprs, que je n'obtiendrais rien de plus;
je revins donc  Rochefort te revoir, et attendre la ralisation des
esprances d'un commandement qu'on me ritra avant mon dpart, mais
qui, n'tant plus soutenues par l'appui d'un protecteur puissant,
promettaient rellement peu de recevoir leur accomplissement.

Je passe rapidement sur plusieurs choses peu importantes, et j'arrive
 la fin de 1818, poque o j'attendais toujours, en vain, le
commandement promis, redemand, repromis plusieurs fois. Un btiment
de la force de ceux qu'on donnait  commander aux officiers de mon
grade, allait alors tre arm  Rochefort, j'crivis pour qu'il me ft
accord; mais d'autres firent galement des dmarches; je ne l'obtins
pas; et je me retrouvai plus seul, plus assombri que jamais, car je ne
voyais plus, de bien longtemps, un embarquement possible; et c'tait
le soulagement le plus direct que je pusse esprer  un chagrin qui me
possdait presque exclusivement. Le monde, la socit, cette vie qu'on
appelle de garon m'taient devenus insupportables, comme il arrive 
tout homme qui n'est plus jeune et qui a t bien mari, enfin, je
tranais pniblement une existence sur laquelle toi seul rpandais
quelque intrt, lorsque j'eus  me prononcer sur un sujet qui devait
te donner une seconde mre, et te replacer sous le mme toit que moi.

J'hsitais longtemps car je ne pouvais me dissimuler les inconvnients
d'un second mariage[188]............

[Note 188: Dans les pages suivantes, l'auteur parlait  son fils
de son second mariage; il nous a paru prfrable de les supprimer. Ce
second mariage qui fit le bonheur de sa vie eut lieu  Paris  la fin
de 1818. M. de Bonnefoux pousa Mlle Nelly La Blancherie, fille d'un
officier de marine, mort jeune. De ce mariage naquit en 1819 Mlle
Nelly de Bonnefoux, qui devint plus tard Mme Pris. Sa mre Mme de
Bonnefoux lui survcut neuf ans et mourut seulement au mois de
dcembre 1879.]

       *       *       *       *       *

Je restais peu de temps  Paris. Nous en partmes dans une voiture
particulire, avec une famille qui en compltait les places. Je me
sentis indispos ds le dpart.  une lieue d'tampes, notre essieu se
brisa: il fallut, par un assez mauvais temps, nous rendre  pied
jusqu' cette ville o l'accident fut rpar, mais o mon malaise
augmenta. Je crus, pourtant, pouvoir continuer le voyage, mais la
fivre devint si forte que je fus bientt oblig de m'arrter.
Heureusement que ce fut  Angerville[189] o je fis avertir Rousseau,
mon ancien camarade de ponton, qui habitait cette petite ville avec
une femme ravissante de beaut qu'il venait d'pouser. Rousseau
s'empressa auprs de moi, sa femme auprs de la mienne, et la sant me
revint.

[Note 189: Angerville-la-Gate, commune du dpartement de
Seine-et-Oise, arrondissement d'tampes, canton de Mrville.]

Rousseau, toujours proccup de grandes ides, et ayant t licenci,
comme mon frre, lors de son retour en 1814, montait alors une
brasserie de bire sur une vaste chelle. Cette entreprise cessa
bientt de lui plaire, il voulait quelque chose de plus clatant.

Il avait momentanment ajourn son projet de civilisation des
Iroquois, auquel on assure qu'il n'a pas encore bien renonc[190]; et
aprs bien des rflexions, il s'arrta au dessein d'asschement de
terrains au moyen d'endiguements sur les bords de la partie de la mer
qui avoisine Brest. Il transporta, effectivement, dans le Finistre,
toute sa fortune ainsi que celle de sa femme. L, aprs beaucoup
d'essais malheureux, de travaux gigantesques; soutenu par des
capitalistes,  l'aide d'une persvrance inbranlable, il est enfin
parvenu  conqurir,  fertiliser des terrains tendus; et c'est l,
qu'incessamment, je compte aller le revoir, lui, aussi bon, aussi
aimable qu'autrefois, cinq enfants qui lui sont survenus, et sa digne
compagne qui, dans ces circonstances difficiles, a montr une force
d'me, un caractre inous, et lui a prt un appui que le pays entier
proclame avec enthousiasme[191].

[Note 190: Cette lettre est date du 15 mai 1836, en rade de
Brest.]

[Note 191: Louis Rousseau partit pour la Bretagne, dans les
premiers jours de 1823, sur les indications d'un de ses anciens amis,
M. du Beaudiez. Il acquit des hritiers de M. Souffls-Desprez, ancien
chirurgien de marine, la plaine de Treflez, concde  ce dernier, en
1789, par le duc de Penthivre, et forme  peu prs en totalit de
sables volants qui se dplaaient  chaque coup de vent. Il acheta
aussi l'tang du Louc'h, qu'il russit  desscher, et enfin entreprit
de conqurir sur la mer des terrains que celle-ci couvrait  chaque
mare. La digue de Goulven, destine  raliser ce dernier projet, fut
commence au printemps de 1824. L'oeuvre ne s'accomplit pas sans
difficults et entrana de gros sacrifices d'argent. Les travaux de
Louis Rousseau ont eu nanmoins pour rsultat d'ouvrir des voies de
communication entre des rgions qui en taient prives, d'assainir des
marais, de livrer  l'agriculture de vastes espaces et de fixer des
sables qui dvastaient la contre. Pendant les vingt dernires annes
de sa vie, Louis Rousseau rva de fonder une tribu chrtienne, sorte
de phalanstre chrtien, dont les membres devaient se livrer en commun
et  titre d'associs aux travaux agricoles. Il dveloppa ses ides
dans un livre intitul, _la Croisade au_ XIXe _sicle_. Louis Rousseau
mourut le 24 septembre 1856, moins d'un an aprs son ami, le
commandant de Bonnefoux.]

J'achetai  Angerville une petite chaise de poste, et je revins 
Rochefort.




CHAPITRE III

     SOMMAIRE:--L'avancement des officiers de marine sous la seconde
     Restauration.--Conditions mises  cet avancement.--Un an de
     commandement.--En 1820, je suis dsign par le prfet maritime de
     Rochefort pour prsider  l'armement de la corvette de charge,
     _L'Adour_ qui venait d'tre lance  Bayonne.--En route pour
     Rochefort.--Le pilote-major.-- Rochefort.--La corvette est
     dsarme. Il me manque trois mois de commandement.--La frgate
     _l'Antigone_ dsigne pour un voyage dans les mers du Sud.--Je
     suis attach  son tat-Major.--Je demande un commandement qui me
     permette de remplir les conditions d'avancement.--Je suis nomm
     au commandement de _la Provenale_, et de la station de la
     Guyane.--Le btiment allait tre lanc  Bayonne.--Mon brusque
     dpart de Rochefort.--Maladie de ma femme. La fivre tierce.--Mon
     arrive  Bayonne.--Accident qui s'tait produit l'anne
     prcdente pendant que je commandais _l'Adour_.--Mes projets en
     prenant le commandement de _la Provenale_, mes _Sances
     nautiques_ ou _Trait du vaisseau  la mer_.--Le _Trait du
     vaisseau dans le port_ que je devais plus tard publier pour les
     lves du collge de Marine.--La Barre de Bayonne.--Tempte dans
     le fond du golfe de Gascogne.--Naufrage de quatre navires.
     Avaries de _la Provenale_.--Relche  Tnriffe.--Traverse trs
     belle de Tnriffe  la Guyane en dix-sept jours.--Mes
     observations astronomiques.--M. de Laussat, gouverneur de la
     Guyane.--Je lui montre mes instructions.--Mission  la Mana,  la
     frontire ouest de la cte de la Guyane.--Je rapporte un plan de
     la rade, de la cte, de la rivire de la Mana.--Conflit avec le
     gouverneur  propos d'une punition que j'inflige  un homme de
     mon bord.--Lettre que je lui cris.--Invitation  dner.--Mission
     aux les du Salut en vue de surveiller des Ngriers.--Sondes et
     relvements autour des les du Salut.--Mission  la Martinique, 
     la Guadeloupe et  Marie-Galande.--La fivre jaune.--Retour  la
     Guyane.--Navigation dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la
     Dominique.--Les Guyanes anglaise et hollandaise.--Surinam,
     ancienne possession franaise, abandonne par lgret.--Arrive
      Cayenne.--Le nouveau second de _La Provenale_, M.
     Louvrier.--Je le mets aux arrts.--Mon entrevue avec lui dans ma
     chambre.--Je m'en fais un ami.--Arrive  Cayenne.--Mission 
     Notre-Dame de Belem sur l'Amazone.--Les difficults de la
     tche.--Mes travaux hydrographiques.--Le _Guide pour la
     navigation de la Guyane_ que fait imprimer M. de Laussat d'aprs
     le rsultat de mes recherches.--M. Milius, capitaine de vaisseau,
     remplace M. de Laussat comme gouverneur de la Guyane.--L'ordre de
     retour en France.--Je fais rparer _la Provenale_.--Pendant la
     dure des rparations, je frquente la socit de Cayenne.--_La
     Provenale_ met  la voile.--La Guerre d'Espagne.--Je crains que
     nous ne soyons en guerre avec l'Angleterre.--Prcautions
     prises.--Le phare de l'le d'Olron.--Le feu de l'le d'Aix.--Le
     23 juin 1823,  deux heures du matin, _la Provenale_ jette
     l'ancre  Rochefort.--Mon rapport au ministre.--Travaux
     hydrographiques que je joins  ce rapport.


Depuis la seconde Restauration des Bourbons, on avait impos des
conditions de commandement  remplir pour pouvoir tre avanc; or,
plus ces conditions taient rigoureuses, moins il y avait de chances
d'avancement pour les officiers qui n'taient pas appuys par des
personnages levs, puisque ces personnages obtenaient, pour leurs
protgs, la presque totalit des commandements. Ceux  qui ils
taient donns taient donc les seuls en vidence, les seuls en mesure
de prouver leur capacit ou d'en acqurir, les seuls qui pussent
facilement remplir ces conditions, lesquelles, par exemple, pour
donner des droits  tre capitaine de frgate, taient l'exercice d'un
commandement de btiment pendant au moins un an. Les rductions
avaient, d'ailleurs, t si considrables dans nos cadres, les
promotions taient si peu frquentes, si limites, que lors mme que
des officiers qui n'taient pas recommands par des hommes influents
arrivaient  avoir rempli les conditions, il tait, encore, fort rare
qu'ils fussent choisis pour l'avancement. Que pouvais-je faire en
pareille situation? me rsigner; penser qu'ayant t prcdemment dans
la catgorie des officiers favoriss, il tait injuste de me plaindre
que d'autres profitassent des avantages dont j'avais joui, dont ma
captivit ou des vnements extraordinaires m'avaient empch de
retirer le plus grand fruit; et tout en attendant l'heure de ma
retraite aprs laquelle je soupirais ardemment, chercher, dans mon
intrieur, un bonheur plus doux, plus sr que celui qui accompagne
ordinairement les fatigues de notre tat, ou les luttes de l'ambition.

Mon service  la compagnie des lves de Rochefort,  laquelle j'tais
toujours attach, exigeait trop peu de temps pour que je ne fusse pas
constamment libre de me livrer aux soins de votre ducation ou de ma
maison. J'avais appris  tourner, je m'tais fait un charmant atelier;
je frquentais un peu le monde avec ma femme; nous voyions grandir nos
enfants avec dlices; notre conomie, notre ordre doublaient notre
aisance; nous jouissions de la considration publique, enfin,  tous
gards, nous tions dans une des meilleures conditions possibles de
flicit.

Cependant, le prfet maritime de Rochefort reut l'ordre, en 1820,
d'expdier  Bayonne un tat-major pour la corvette de charge,
_l'Adour_, qui venait d'y tre lance. Il s'agissait de la charger de
bois de mture des Pyrnes, et de la diriger sur Rochefort o elle
devait tre dsarme. Je fus dsign par le prfet pour commander ce
btiment qui tait presque aussi grand que _la Belle-Poule_. Dans
l'espoir que le prfet me donna de la continuation ultrieure de
l'armement de ce navire, par suite de la demande pressante qu'il
comptait en faire au ministre, cette mission me faisait le plus grand
plaisir.

J'prouvai, d'abord, beaucoup de peines et de fatigues dans l'armement
de _l'Adour_, et ensuite beaucoup de contrarits au bas de la rivire
de Bayonne qui s'appelle aussi _l'Adour_, et qui charrie des sables
que la mer refoule immdiatement vers son embouchure; il en rsulte un
obstacle qu'on appelle barre; or cette barre mobile, variable pour
l'tendue, le gisement et la hauteur, est telle qu'avec un btiment
d'aussi grandes dimensions que le mien, on ne peut la franchir qu'en
certains temps et avec certains vents.

Je crus, toutefois, m'apercevoir que le pilote-major qui, lorsque le
vent tait favorable, allait sonder la profondeur de l'eau sur la
barre, ne m'en indiquait pas exactement la mesure par ses signaux. Un
jour,  l'improviste, j'envoyai sur les lieux un officier pour
surveiller les oprations du pilote-major. Il sonda lui-mme, trouva
plus de fond que celui-ci ne le disait, et, malgr son opposition, il
me signala trois pieds d'eau de plus que l'on ne venait de m'en
accuser. J'tais prt, je levai mon ancre et me couvris de voiles. Le
pilote-major stupfait se rendit  bord; l, craignant beaucoup pour
sa responsabilit, soit pour n'avoir pas fait un signal exact, soit
pour la difficult qu'il allait avoir  me tirer de la passe, il
voulut faire des reprsentations, mais ce n'tait pas le moment d'en
couter, car nous tions sur la barre o nous prouvmes trois rudes
lames qui me rappelrent l'chouage de mon ancienne frgate sur la
cte d'Afrique; mais nous doublmes sans accident, et quittant le
pilote-major dont l'esprit tait devenu aussi expansif qu'il avait t
assombri, je fis route pour Rochefort o j'eus le dsagrment de voir
dsarmer mon btiment lorsque je n'avais que neuf mois de commandement
y compris celui du _Dpartement des Landes_. C'tait trois mois de
moins que ce qu'il me fallait strictement pour les conditions
d'avancement. Je repris mon service  la compagnie des lves.

En 1821, la frgate _l'Antigone_ fut arme  Rochefort. Ma mission de
_l'Adour_ qui n'avait t considre que comme une corve, n'ayant
point donn lieu  changer mon rang sur la liste des tours
d'embarquement, je me trouvais alors  la tte de cette liste, et je
fus, par consquent prsent au ministre pour faire partie de
l'tat-major de cette frgate. Elle devait effectuer un voyage dans la
mer du Sud, et elle tait commande par un capitaine de vaisseau de ma
connaissance qui se trouvait enseigne de vaisseau dans l'Inde sur _le
Berceau_ quand je l'tais sur _la Belle-Poule_, mais dont la carrire
n'avait pas t paralyse par la captivit.

Un tel embarquement tait fort beau, mais il lsait tous mes intrts
puisqu'il ne me servait pas  remplir les conditions pour
l'avancement, et qu'aprs une campagne probable de trois ans, je
n'aurais acquis aucun titre de plus. Je commenais  tre un des
anciens lieutenants de vaisseau, et comme, sans les conditions je
n'aurais mme pas pu tre nomm capitaine de frgate  l'anciennet,
je rclamai auprs du prfet contre cette destination. Il ne pouvait
pas la changer, mais il reconnaissait la justice de ma demande; il
m'engagea  la formuler par crit, et il me promit de la faire valoir
auprs du ministre. J'exposai donc mes motifs, priai le ministre de
m'accorder un commandement afin de ne pas me trouver exclu de tout
avancement futur, et ne manquai pas de terminer ma lettre en disant
qu' tout vnement j'tais prt  m'embarquer sur _l'Antigone_.
L'affaire fut bien prsente par le prfet et la rponse fut le
commandement que le ministre m'accorda de _la Provenale_ et de la
station de la Guyane. Ce btiment allait tre lanc  Bayonne d'o je
devais partir pour ma station dont la dure tait fixe  deux ans au
moins, et o je devais trouver deux btiments qui se rangeraient sous
mes ordres  mon arrive.

Une aussi longue sparation d'avec ma famille ne pouvant tre que fort
douloureuse, je jugeai que le meilleur parti  prendre tait d'en
brusquer le moment. Mes affaires particulires constamment  jour m'en
laissrent la facult; ainsi, dans les vingt-quatre heures, j'avais
dress la liste des objets  m'envoyer  Bayonne sur un navire qui
tait  Rochefort en chargement pour ce port, mes adieux taient
faits, et j'tais parti avec une simple malle. Mais les choses
n'arrivent que bien rarement selon nos dsirs ou mme selon les
probabilits; et ma femme, qui n'avait pas besoin de cette nouvelle
secousse, en fut vivement affecte.

Rochefort fut, autrefois, une contre extrmement malsaine:  force de
grands travaux et de plantations, l'air marcageux qui l'environne
s'est considrablement purifi, et le sang y est aujourd'hui aussi
beau que dans les pays les plus favoriss; nanmoins les jours
caniculaires y sont encore funestes  un grand nombre de personnes,
surtout  celles qui n'observent pas un rgime alimentaire bien
entendu, ou qui sont sous l'influence de peines morales. Ma femme fut
de ce nombre, la fivre tierce la prit, et j'en eus la nouvelle  mon
arrive  Bayonne.

Le meilleur remde est, sans contredit, de s'loigner du foyer du mal.
Terrifi comme je l'tais de l'tat o se trouvait ma femme lorsque je
m'tais loign d'elle, tat qui tait aggrav par la fivre, ainsi
que par le long isolement o elle allait vivre, je fus si sensiblement
touch, que si j'avais pu, honorablement, me dsister de mon
commandement, je l'aurais fait, et je vous aurais tous arrachs  une
ville qui devenait pour moi un objet de mortelle inquitude. Ne
pouvant m'arrter  ce projet, j'en formai soudainement un autre.
J'crivis  ma femme de prendre immdiatement sa place pour Paris, de
partir, sans hsiter, avec ses deux enfants pour aller rejoindre Mme
La Blancherie.

Il n'y avait gure qu'un an que j'avais quitt Bayonne sur _l'Adour_,
lorsque j'y revins pour _la Provenale_; or, cette circonstance me
rappelle un accident fatal arriv sous mes yeux pendant la premire de
ces poques, et qui vaut peut-tre la peine d'tre relat.

Un jour de fte publique, _l'Adour_, mouille prs des alles
marines[192], avait une salve  faire. Je posai des sentinelles 
terre pour empcher les curieux de se mettre sous la vole de mes
pices qui, cependant, n'taient pas charges  boulet. La salve tait
en train, quand un ancien militaire franchit les sentinelles, qui, ne
le suivant pas au milieu de la fume, lui crient de revenir, et
auxquelles, cach derrire un arbre, il rpond qu'il veut, selon ses
anciennes habitudes, voir le feu de plus prs. Dans ce but, il
dmasqua sa tte en dehors de l'arbre, pour mieux apercevoir le
btiment; au moment mme, le valet ou pelote de cordage, qui servait 
bourrer une des pices, l'atteint; et ce malheureux que les batailles
et le feu de l'ennemi avaient longtemps respect tombe, atteint d'un
coup mortel! C'est ainsi que les rjouissances de la paix
accomplissent, quelquefois, ce que n'ont pu faire les prils des
combats.

[Note 192: Belle promenade de Bayonne.]

Ce qui me souriait le plus dans mon embarquement de _la Provenale_
tait moins encore l'espoir d'tre avanc au retour de ma campagne,
que la facult que j'allais avoir de relire sur mer mes _Sances
Nautiques ou Trait du Vaisseau  la mer_, ouvrage que j'avais bauch
pour les lves de la compagnie de Rochefort, que je considrais comme
le rsum de ma carrire maritime ou de mes services, et auquel je
mis, en effet, la dernire main pendant cet embarquement, soit en
exprimentant, avec plus de soins que jamais, plusieurs manoeuvres sur
mon btiment soit en claircissant des questions contestes ou des
points encore douteux.

Afin de sauver, s'il tait possible, l'aridit d'un sujet si spcial,
je crus devoir y citer plusieurs exemples intressants ou divers faits
concluants, et j'en loignai, le plus que je le pus, les dtails
scientifiques. C'est ce livre que je publiai en 1824, qui ensuite a
t rimprim, qui le sera encore (chose rare en marine), si j'en
crois les offres rcentes d'un libraire de Toulon, et que le public
naviguant parat avoir adopt. Depuis les temps florissants de la
puissante marine de Louis XVI, o brillaient Borda, Fleurieu, Verdun
de la Crne, de Buor, du Pavillon, Bourd, Romme, tous auteurs du
premier mrite, aucun officier, en France, n'avait pris la plume pour
marquer les progrs survenus, avec la succession des temps, dans la
science nautique. Ce fut donc moi qui rouvris la lice, et j'y ai t
suivi par de redoutables rivaux. C'est peut-tre, ici, le cas
d'anticiper sur les dates afin de tout puiser sur ce sujet, et de
dire que plus tard,  Angoulme, et pour les lves du Collge de
Marine, j'ajoutai,  mes _Sances Nautiques_, un nouveau volume ayant
pour second titre: _ou Trait du vaisseau dans le port_. Mais
revenons!

La barre de Bayonne me fut encore fcheuse par une longue obstination
de vents contraires: une trentaine de btiments de commerce taient
retenus avec moi. Une petite brise favorable enfin se manifesta.
Fatigu que l'on tait d'attendre, on crut, comme il est d'ordinaire,
que c'tait le commencement d'un beau vent frais; mais ainsi qu'on l'a
judicieusement dit et remarqu: Rien n'est fin, rien n'est trompeur,
comme le temps!

Effectivement,  peine tions-nous dehors, que vint une tempte qui
fit naufrager quatre des navires sortis en mme temps que moi. Le fond
du golfe de Gascogne, o nous tions tous, sans ports de facile accs,
est on ne peut plus dangereux lorsqu'on y est surpris par de forts
vents du large.

Il n'y eut donc que ceux d'entre nos btiments qui se trouvaient bien
pourvus, bien installs, ou de bonne construction, qui purent
supporter le mauvais temps; et encore, non sans d'assez fortes
avaries. Je rparai, immdiatement, les miennes, du mieux que je le
pus, mais je ne pouvais penser  traverser ainsi l'Atlantique, et je
songeai  relcher  la Corogne d'abord, puis  Lisbonne, et enfin 
Tnriffe, car le vent me contraria dans mes deux premiers projets.
C'est la plus importante des les Canaries, et je m'y remis
parfaitement en tat.

Ma traverse de Tnriffe  la Guyane fut trs belle; elle ne dura que
dix-sept jours, pendant lesquels un temps magnifique me permit de me
familiariser  nouveau avec les observations astronomiques que j'avais
tant pratiques, et que je repris pendant toute ma campagne. En cette
circonstance, elles me firent connatre que les positions
gographiques de Lancerotte[193] et Fortaventure[194], deux des
Canaries, taient inexactement dtermines sur mes plans, et plus
tard, j'adressai au ministre le rsultat de mon travail  cet gard.
Elles m'avertirent encore, vers la fin de mon voyage, que j'tais
quatre-vingt-cinq lieues plus prs du continent d'Amrique que les
calculs ordinaires ou de l'estime ne l'tablissaient; or, cette
diffrence, due aux courants des parages que j'avais parcourus, se
trouva vrifie quand j'eus pris connaissance de la terre.

[Note 193: Lancerotte (Lanzarotte) une des les Canaries.]

[Note 194: Fortaventure (Fuerteventura) une des les Canaries.]

M. de Laussat tait alors gouverneur de la Guyane[195]; il rsidait 
Cayenne, capitale des possessions franaises dans cette colonie, et
situe  l'embouchure de la rivire du mme nom: je lui remis, outre
ses dpches officielles, des lettres et paquets de ses charmantes et
trs aimables filles, qui s'taient rendues de Pau qu'elles
habitaient,  Bayonne, pour tre vues, avant mon dpart, par quelqu'un
qui allait, bientt, tre prs de leur pre. Cette visite avait donn
lieu  plusieurs fort jolies parties que nous fmes sur l'Adour, et
dans les agrables sites qui se trouvent sur ses bords.

[Note 195: (Note de l'auteur emprunte  son _Prcis historique
sur la Guyane franaise_ insr dans les _Nouvelles Annales de la
Marine et des Colonies_, t. IX, 1852, p. 47 et suiv., p. 184 et suiv.)
Quoique la Guyane nous et t rendue par les traits de 1814 et de
1815, cependant ce ne fut qu'en 1817 que la France se dcida  en
envoyer reprendre possession. Je n'ai jamais pu connatre le vritable
motif d'un dlai aussi prolong, seulement j'ai entendu dire que cela
avait tenu  des difficults diplomatiques. Peut-tre tait-ce  cause
des dlimitations? Quoiqu'il en soit, les rapports officiels qui
furent envoys en France  cette poque, ne faisaient monter la
population de la colonie qu' sept cents blancs, huit cents
affranchis, et quinze mille esclaves, ce qui formait seulement un
total de seize mille cinq cents mes.

Ce fut le gnral Carra Saint-Cyr qui fut charg de la reprise de
possession et du gouvernement de la Guyane: ses actes les plus
remarquables y furent la destruction d'une bande de ngres marrons
qui, sous les ordres d'un chef nomm Cupidon, dsolaient le pays, et
l'introduction de vingt-sept chinois qu' grands frais on alla
chercher  Manille, dans l'esprance de naturaliser  Cayenne la
culture du th. Il parat que cette tentative fut fort mal dirige:
ces hommes d'abord, trop peu surveills, au lieu de se livrer  un
travail srieux, vcurent entre eux de la manire la plus honteuse, et
presque tous prirent au bout de quelque temps: nous en avons vu, un
peu plus tard, cinq ou six, triste dbris de cette expdition,
employs comme ouvriers ordinaires aux travaux de la direction
d'artillerie.

 tort ou  raison, les colons se plaignirent bientt des exigences
des employs de l'administration, et ces plaintes parvinrent  Paris;
le gnral Carra Saint-Cyr fut rappel, et M. le baron de Laussat fut
nomm pour le remplacer.]

Je fus parfaitement accueilli par M. de Laussat. C'tait un homme
intgre, capable, mais d'une activit, ou peut-tre, d'une tracasserie
qui lui alinait l'affection des colons, et qui loignait de lui
quelques fonctionnaires, ainsi que la plupart des officiers de la
marine. Averti, sur ce point, par le capitaine que je relevais, je
rsolus de me tenir sur mes gardes. Dans ce dessein, je montrai mes
instructions  M. le gouverneur: celles-ci me laissaient la haute main
pour la police des btiments de la station, et m'astreignaient
seulement  remplir les missions que M. de Laussat pourrait me donner.
Ainsi, et presque  mon arrive, j'allai  la Mana, point qu'on
voulait coloniser  la frontire ouest de la cte de la Guyane, mais
o les moyens d'excution vinrent bientt alors  manquer. Il me
semble qu'il valait mieux procder de Cayenne, point central, vers la
circonfrence, que d'parpiller ses ressources ou ses moyens aux deux
extrmits du rayon. Je revins avec un plan (qui n'existait pas) de la
rade, de la cte, de la rivire de la Mana; M. le gouverneur me combla
de politesses, et il envoya copie de ce plan au dpt des cartes 
Paris.

Cependant, peu de jours aprs, j'avais eu l'occasion de hisser le
pavillon rouge, de tirer un coup de canon, de punir publiquement un
homme de mon bord coupable d'un grave dlit, et j'avais pralablement
fait avertir le capitaine du port qu'il allait tre fait justice sur
la _Provenale_. Malgr cette prcaution, toute de politesse, il
m'arriva presque aussitt un aide-de-camp de M. de Laussat, porteur
d'une lettre trs sche, et qui me demandait un compte immdiat de ma
conduite, en cette occasion. Ma premire ide fut de renvoyer, en
rponse, une copie de mes instructions; mais je vis bientt qu'il
n'tait pas convenable de rpondre  une exigence dplace par une
impolitesse, et je pris la plume. Je rpondis donc en racontant tout
simplement ce qui s'tait pass: ensuite, je ne manquai pas, sous des
expressions de forme trs respectueuse, de faire observer que ces
explications, je ne les devais pas; que je ne les donnais que par une
sorte de complaisance ou de dfrence pour l'ge du gouverneur; et que
j'honorais tellement son caractre qu'il me trouverait toujours
dispos  lui tre agrable, lors mme qu'il y aurait dans ses
demandes quelques paroles que, d'une autre personne, je n'aimerais pas
 supporter. Cette lettre fit merveilles. En homme d'esprit, M. de
Laussat m'envoya pour le lendemain une invitation  dner: l, il me
dit les choses les plus aimables, et cette considration dont il me
favorisa depuis, il me la conserva toujours, mme en France, o il se
rendit par la suite; car il fut remplac en 1822 par M. le capitaine
de vaisseau Milius[196]. Il ne cessa, en effet, de demander mon
avancement au ministre, et il alla, plusieurs fois, voir ma femme
pour lui faire part d'esprances qui, en dfinitive, ne se ralisrent
pas. M. de Laussat est mort, il y a trois ans, dans un ge trs
avanc.

[Note 196: Le baron Pierre-Bernard Milius, matre des requtes au
Conseil d'tat, tait capitaine de vaisseau depuis le 1er juillet
1814. Il tait n  Bordeaux en 1773. Il avait montr beaucoup de
bravoure pendant les guerres maritimes de la Rvolution. Ce fut lui
qui ramena en France aprs la mort de son chef, le capitaine Nicolas
Baudin, l'expdition du _Gographe_ qui avait explor les ctes sud de
la Nouvelle-Hollande. Il devait plus tard se distinguer  Navarin et y
gagner les paulettes de contre-amiral. Le baron Milius mourut en 1829
 Bourbonne-les-Bains.]

Ma mission suivante fut aux les du Salut o je me tins en
observation, appareillant tous les jours pour me diriger vers
Sinnamari, Iracoubo et Organabo, points que M. le gouverneur supposait
frquents par des Ngriers  l'effet d'y oprer leurs dbarquements
illicites. Aucun btiment de cette nature ne s'y tant prsent
pendant cette sorte de croisire, je n'eus pas de rsultats 
constater  cet gard. Toutefois, il y avait dsaccord entre les
marins ou pilotes de la Guyane sur l'existence de roches sous l'eau
aux environs des les du Salut; je m'occupai de cet objet, sans nuire
en rien  l'objet de ma mission, et je ne revins qu'aprs avoir bien
clairci ce doute par des sondes et des relvements qui satisfirent
tous les esprits.

 peine de retour  Cayenne, je fus expdi pour la Guadeloupe, la
Martinique et Marie-Galande, remarquable par le nom qu'elle a conserv
du btiment que commandait l'illustre Christophe Colomb, lors de son
second voyage en Amrique. J'avais quelques troupes, des passagers,
des dpches qui y furent dposs, et j'en rapportai des graines, des
plantes en caisse dont la Guyane avait le louable dsir de propager la
culture qui a parfaitement russi. La fivre jaune venait d'exercer,
et exerait encore des ravages affreux dans ces les; mais mon
btiment en fut heureusement prserv. En revanche, il eut, au retour,
des temps trs rigoureux  supporter, notamment prs du Diamant, que
je ne parvins  doubler qu' l'aide d'une manoeuvre hardie que j'ai
dcrite dans mes _Sances Nautiques_. Les dbouquements, ma navigation
au vent de Sainte-Lucie et de la Dominique furent galement sems de
dangers; une fois, entre autres, plusieurs personnes dsesprrent de
notre salut!

Nous parvnmes, enfin,  reconnatre la terre continentale. Ce fut aux
lieux mme o Colomb en avait fait la dcouverte, c'est--dire au sud
de la Trinit. C'est aussi dans ces parages que Daniel Fo place l'le
de son ingnieux et patient Robinson.

Il y avait beaucoup  faire pour remonter de l  Cayenne, car nous
avions vents et courants contre nous. Nous y russmes, non sans
peine, en traversant les eaux de l'Ornoque, et en passant devant
plusieurs villes ou rivires de la Guyane anglaise ou hollandaise,
telles que Essqube, Dmrari, Berbice, et Surinam; Surinam que la
France a possde; que, par lgret, elle abandonna pour aller
s'tablir sur les cteaux de Cayenne et que ses possesseurs actuels
plus laborieux, plus persvrants que nous, plus entendus dans l'art
de coloniser, levrent bientt  un point de prosprit dont n'a pas
encore approch Cayenne, quoique trs favorise par la nature, et o,
ni la fivre jaune, ni les ouragans n'ont jamais encore fait leur
redoutable invasion. Surinam, ou plutt la ville de Paramaribo (car
Surinam, est le nom de la rivire, et on le donne souvent  la ville)
Surinam, dis-je, a un beau port et Cayenne ne peut recevoir que des
btiments de douze  quatorze pieds de tirant-d'eau. On ne comprend
vraiment pas que, bnvolement, nous ayons renonc  cet avantage.
Aprs Surinam, nous cherchmes l'entre du Maroni, fleuve considrable
qui spare la Guyanne franaise de la hollandaise, et nous
poursuivmes ensuite notre route vers Cayenne.

J'ai, maintenant,  te raconter un fait de peu d'importance,
peut-tre; mais il s'agit d'une lutte d'hommes ou plutt de
caractres; et je ne nglige pas ces occasions, dans l'espoir qu'il en
rsultera quelque fruit pour toi. Mon second, malade  la Martinique,
y avait t remplac par M. Louvrier, officier de beaucoup de moyens,
d'une grande nergie, mais d'une indiscipline qui n'tait gale que
par son audace  la soutenir; du moins, c'est ainsi qu'il me fut
dpeint, mais trop tard, car je ne l'aurais pas accept  bord. Les
premiers jours furent charmants; pourtant, j'apercevais la tendance
qu'on m'avait signale.

Ces symptmes, toutefois, n'tant pas assez caractriss pour cadrer
avec mes projets,  cet gard, je fermai les yeux pour laisser
augmenter le mal, ce qui ne tarda pas  arriver. Un jour que mon homme
tait sur le pont et bien dans son tort, je lui adressai la parole
avec un air grave que ses manires bruyantes ne purent branler, et
je l'envoyai dans sa chambre, aux arrts. Lorsque ces arrts furent
levs, il vint, d'une voix touffe, me demander  dbarquer ds notre
arrive  Cayenne. Je m'y attendais et mon thme tait prt. Je
l'engageai  s'asseoir,  m'couter froidement, et lui dis, qu'ayant
reconnu en lui mille qualits, j'aimais trop mon btiment pour le
priver de ses excellents services; que c'tait un point arrt et
qu'ainsi ce qu'il y avait de mieux  faire tait de nous habituer
rciproquement  nos dfauts, et de chercher  nous supporter. Je
soutins fermement ce rle, qu'il chercha  renverser, et l'affaire fut
si bien conduite, qu'au lieu d'un ennemi mortel que j'aurais eu, si
j'avais consenti  sa proposition, il finit par me demander la
permission de m'embrasser, par avouer sa faute, et par m'assurer que
je n'aurais jamais d'ami plus dvou. Le reste de la campagne rpondit
 ces protestations. Il n'y a gure que deux ans que je l'ai revu 
Toulon, et toujours dans les mmes sentiments. Il y exerait alors,
dans le grade de capitaine de corvette, le commandement suprieur de
tous les bateaux  vapeur dans la Mditerrane, o sa prodigieuse
activit, qui m'avait t si utile, rendait  l'tat des services
minents. Une fivre crbrale l'emporta vers cette poque; ce fut une
grande perte pour le Corps de la Marine, car il s'tait dpouill de
cette grande fougue de la jeunesse qui lui tait si prjudiciable, et
il ne restait plus que ses rares qualits.

Un consul, sa femme et sa fille, destins pour Notre-Dame de Belem,
ville de la province du Brsil, nomme Para, et situe  vingt lieues
en remontant le fleuve des Amazones, taient arrivs quelques jours
avant mon retour des Antilles, et M. le gouverneur comptait sur mon
btiment pour les faire parvenir  leur destination. Je fis mes
prparatifs, et je partis.

L'entre du fleuve est seme d'cueils redoutables, et M. de Laussat
n'avait pu mettre  ma disposition ni cartes de ce pays, ni
instructions nautiques, ni pilotes ou pratiques. C'est dans cet tat
qu'un btiment expdi quelque temps auparavant, pour cette mme
ville, en tait revenu, sans avoir accompli sa mission, aprs avoir
touch sur un banc o il avait t  deux doigts d'une destruction
complte. Ces circonstances ne servirent qu' enflammer mon courage;
mais il fallait aussi de la prudence, et, repassant dans mon esprit ce
que je savais qu'avaient accompli de glorieux les navigateurs qui
s'taient vous aux dcouvertes, je m'efforai de marcher sur leurs
traces et j'eus le bonheur d'y russir. Je triomphai mme des entraves
honteuses qu'apportent les Portugais  la publication de leurs cartes,
et  la leve de leurs ctes par des trangers; je rapportai un plan,
que je dressai pendant mon voyage, pour la navigation depuis Cayenne
jusqu' Notre-Dame de Belem. M. de Laussat fit annoncer, dans le
journal de la colonie, qu'il tiendrait ce plan  la disposition des
capitaines qui auraient  frquenter ces parages; il en envoya une
copie au ministre  qui il recommanda mon travail, comme _trs utile_,
_trs rare_, _trs prcieux_; et, dans ma carrire d'officier, mes
souvenirs se reportent toujours avec plaisir sur l'accomplissement de
cette difficile mission.

Pendant mes divers voyages de la station, j'avais remarqu plusieurs
erreurs gographiques sur les ctes de la Guyane, que je demandai 
rectifier. M. le gouverneur y consentant, je fis une campagne de prs
de deux mois pour y parvenir. Je revins avec des cartes, des sondes,
des relvements, des vues, enfin avec tous les lments d'un ouvrage
que, sous le titre de _Guide pour la navigation de la Guyane_, M. de
Laussat fit imprimer, aprs qu' mon retour, j'eus coordonn ces
divers lments. Il m'crivit, en mme temps, qu'il me ferait valoir
auprs du ministre, comme je le mritais.

Les missions que j'eus ensuite furent: 1 aux les de Rmire, pour la
translation  l'une des les du Salut d'une lproserie qui tait
tablie; 2 sur la cte de l'Est pour la police de la navigation; 3
au devant de la frgate _la Jeanne d'Arc_, qui, trop grande pour
entrer  Cayenne, me remit un chargement de machines  vapeur, de
caisses et de plantes franaises pour la colonie; 4 enfin,  la
rencontre de la corvette _la Sapho_ qui apportait le gouverneur, M.
Milius[197], destin  remplacer M. de Laussat.

[Note 197: Note de l'auteur emprunte  son _Prcis historique sur
la Guyane franaise_. Ce fut au commencement de 1823 que le btiment
qui le portait fut signal sur la cte; j'appareillai aussitt pour
aller  sa rencontre et je rentrai avec lui; il tait accompagn de
Mme Milius qu'il venait d'pouser, et qui tait aussi remarquable par
sa jeunesse que par son amabilit. La crmonie de la rception du
nouveau gouverneur par M. de Laussat, fut noble et de bon got, et les
paroles qu'il pronona sur l'tat prsent de la colonie firent une
vive impression. Je n'oublierai jamais, car j'en fus profondment
touch, que quand il passa devant moi, il eut la bont de me prsenter
une main affectueuse, et qu' porte de voix de M. Milius, il me dit,
lui qui tait sobre de compliments: Je vous remercie du concours
actif et clair que vous m'avez prt, et je vous ferai valoir au
ministre comme vous le mritez! Le ton de cette phrase tait un peu
bien administratif; mais, de la part de M. de Laussat, elle avait
beaucoup de prix.]

L'ordre de mon retour en France tant arriv, en mme temps, je
m'occupai de faire convenablement rparer _La Provenale_. Comme cette
opration devait durer deux mois, je pus frquenter plus souvent et
achever quelques connaissances[198] que je n'avais fait qu'baucher
dans nos courtes relches, et qui m'ont laiss de profonds souvenirs
par la grce de leur accueil[199].

[Note 198: Note de l'auteur emprunte au mme article que la
prcdente.--Quelque temps auparavant, un fonctionnaire que je
respectais et que j'estimais infiniment, avait laiss un grand vide,
tant sa maison, dont sa femme et lui faisaient les honneurs, avec une
grce parfaite, tait recherche par tout le monde. C'tait M.
Boisson, commissaire de marine, qui tait charg des dtails
administratifs, et qui avait t nomm contrleur  la Martinique. M.
Mzs, trsorier de la Colonie, fut encore de ma part, l'objet de bien
des regrets, il tait chri de tous; c'tait un ancien ami de MM. de
Martignac et de Peyronnet, deux des ministres les plus loquents ou
les plus marquants de la Restauration, et il aimait beaucoup 
recevoir; il avait une fille qui tait appele la Rose de la Guyane
et lui, je l'en avais surnomm le Lucullus. Que de belles parties de
bouillotte ou de whist, que de beaux et agrables dners ou soupers on
faisait chez lui! Il avait l'heureux don des vers; les siens
respiraient une lgret, une finesse charmantes; c'tait du Boufflers
et du Parny tout purs; en un mot, il tait homme de bien, de coeur et
d'esprit. Il succomba plus tard sur cette terre et je n'ai pas eu la
douceur de le revoir en France comme nous nous l'tions si bien
promis.]

[Note 199: Voyez la note prcdente et  la fin du volume
l'_Appendice_ sur Victor Hugues.]

M. Milius me chargea de dpches  laisser, en passant,  la
Martinique, ainsi qu' la Guadeloupe, o je ne m'arrtai que le temps
de prendre des vivres frais.

Continuant ma route pour la France, je fus assez longtemps contrari
par des vents qui me portrent jusqu'auprs du banc de Terre-Neuve.
J'atteignis ensuite assez facilement le voisinage des Aores.
Cependant, je conjecturais que la France devait avoir envoy une arme
en Espagne. Les Anglais pouvaient en avoir saisi un prtexte de
guerre, et je rsolus de naviguer avec beaucoup de circonspection.
Plusieurs btiments se prsentrent sur mon passage; je les jugeai de
force suprieure  la mienne, et je les vitai, sans, cependant, qu'il
y et apparence de timidit. Toutefois il en vint un que, par son
aspect et sa marche infrieure, je ne pus supposer qu'un petit
btiment de commerce anglais, je m'en approchai, j'appris que je ne
m'tais pas tromp, et, comme il venait de Londres, je fus inform,
par ses journaux, que la Grande-Bretagne se contentait du rle de
spectatrice, dans la lutte qui s'tait engage. J'eus alors un plaisir
pur en pensant au peu d'obstacles qui me restaient  franchir pour
vous revoir, et je dirigeai ma route sur Rochefort.

Le jour de l'atterrage, je ne pus pas dcouvrir la terre le soir, mais
le temps tait si beau, le succs de mon voyage au Para si
encourageant, mes observations astronomiques ainsi que mes sondes si
concluantes, mon impatience de vous donner de mes nouvelles si grande,
que je conservai toute ma voilure, aprs le coucher du soleil, dans
l'espoir de dcouvrir le phare de l'le d'Olron. Un saisissement de
coeur me prit quand ce phare se fut montr dans sa radieuse clart,
et je continuai ma route, en me guidant sur sa position, pour prendre
connaissance du feu de l'le d'Aix situe dans la rade de Rochefort.
Tout russit  souhait, et, le 23 juin,  deux heures du matin, je
jetai l'ancre en dedans du btiment stationnaire dont je passai 
demi-porte de voix, et avec tant d'ordre et de silence qu'il ne
m'entendit ni ne me vit prendre mon mouillage.

Soumis  une quarantaine d'observation de cinq jours, j'en profitai,
pour achever le rapport au ministre auquel les capitaines sont tenus 
leur retour, et je lui expdiai, en mme temps, un ouvrage complet sur
la navigation de la Guyane anglaise, hollandaise, franaise,
portugaise, ainsi que sur celle de Cayenne aux Antilles, au Para, et
retour. Ce travail, remis plus tard par le ministre  un officier
expressment charg de la gographie de ces parages, a t fondu dans
son livre, et il en est rsult un volume officiel o je suis souvent
cit, et o, dans un cas douteux que j'avais clairci, il est dit que
mes observations mritent toute confiance.




CHAPITRE IV

     SOMMAIRE:--Je suis remplac dans le commandement de _la
     Provenale_, et je demande un cong pour Paris.--Promotion
     prochaine.--Visite au ministre de la Marine, M. de
     Clermont-Tonnerre.--Entrevue avec le directeur du
     personnel.--Nouvelle et profonde dception.--Je suis nomm
     Chevalier de la Lgion d'honneur, mais je ne suis pas compris
     dans la promotion.--Invitation  dner chez M. de
     Clermont-Tonnerre.--Aprs le dner, la promotion est
     divulgue.--Tous les regards fixs sur moi.--Au moment o je me
     retire, le ministre vient me fliciter de ma dcoration. Je
     saisis l'occasion de me plaindre de n'avoir pas t nomm
     capitaine de frgate.--Le ministre lve la voix. Paroles que je
     lui adresse au milieu de l'attention gnrale.--Le lendemain le
     directeur du personnel me fait appeler.--Reproches peu srieux
     qu'il m'adresse. Il m'offre, de la part du ministre, le choix
     entre le commandement de _l'Abeille_, celui du _Rus_, et le
     poste de commandant en second de la compagnie des lves, de
     Rochefort. J'accepte ces dernires fonctions.--Arrive 
     Rochefort.--Sjour  Rochefort pendant la fin de l'anne 1823 et
     les sept premiers mois de 1824.--Voyage  Paris pour l'impression
     de mes _Sances nautiques_.--Le jour mme de mon arrive  Paris,
     le 4 aot 1824, je suis nomm,  l'anciennet, capitaine de
     frgate.--Mes anciens camarades Hugon et Fleuriau.--Fleuriau,
     capitaine de vaisseau, aide-de-camp de M. de Chabrol, ministre de
     la Marine.--Il m'annonce que le capitaine de frgate,
     sous-gouverneur du collge de Marine  Angoulme, demande  aller
      la mer.--Il m'offre de me proposer au ministre pour ce
     poste.--J'accepte.--Entrevue le lendemain avec M. de
     Chabrol.--Gracieux accueil du ministre.--Je suis nomm.--Nouvelle
     entrevue avec le ministre.--Il m'explique que je serai presque
     sans interruption gouverneur par intrim.--M. de Gallard
     gouverneur de l'cole de Marine.


Aprs avoir obtenu la libre pratique avec Rochefort, je demandai un
cong pour Paris; et quand la formalit de la remise des comptes de
mon btiment  l'administration, ou au successeur que le ministre me
dsigna, furent remplies, je partis bien joyeux pour rejoindre les
miens.

Une promotion allait avoir lieu. Fier de ma campagne, la mmoire
pleine de mes anciens services, presque  la tte de la liste des
lieutenants de vaisseau, ayant rempli au triple les conditions pour
l'avancement, je me prsentai comme un homme sr de son fait au
directeur du personnel[200] qui tait un ancien ami de M. de
Bonnefoux. J'avais vu, auparavant, comme je le devais, le ministre, M.
de Clermont-Tonnerre[201], qui m'avait dit, en style officiel, il est
vrai, de ces choses agrables, mais vagues, qui n'engagent  rien
celui de qui elles manent.

[Note 200: Le directeur du personnel tait alors le comte
d'Augier, contre-amiral, conseiller d'tat. Franois, Henri, Eugne
d'Augier avait t prfet maritime en mme temps que M. de Bonnefoux
et il lui avait succd  Rochefort en 1815.]

[Note 201: Aim-Marie-Gaspard, marquis puis duc de
Clermont-Tonnerre, pair de France, lieutenant gnral, n  Paris, le
27 novembre 1779 tait un ancien lve de l'cole Polytechnique. Aprs
avoir quitt le ministre de la Marine pour celui de la Guerre, il
tomba du pouvoir en dcembre 1827 avec le cabinet Villle. Aprs la
Rvolution de 1830, M. de Clermont-Tonnerre donna sa dmission de pair
de France et rentra dans la vie prive. Il mourut le 8 janvier 1865.]

Je comptais tre beaucoup plus  mon aise et recevoir des assurances
beaucoup plus positives et satisfaisantes en m'adressant au directeur
du personnel. Quel fut mon tonnement quand cet officier gnral me
dit qu'il avait tout tent pour moi, qui mritais tant le grade de
capitaine de frgate, mais que l'intrigue et la faveur l'emportaient
et que le ministre assig par de hautes recommandations, ne m'avait
pas class parmi les favoriss! Toutefois, il avait obtenu la croix de
la Lgion d'honneur pour moi, et je la reus effectivement le
lendemain (jour o devait paratre la promotion) ainsi qu'une
invitation  dner pour le mme jour, chez notre ministre, que je
plaignais sincrement de se laisser ainsi circonvenir et lier les
mains dans l'exercice de sa prrogative la plus belle.

Je me rendis  cette invitation, le coeur bien gros de mon
dsappointement, et non sans avoir t tent de refuser et de prendre
ma retraite, car j'en avais acquis le temps  Cayenne et l'occasion
tait bonne; mais tel est le cours des choses humaines que des
considrations imprvues vous retiennent dans l'excution de plans
qui semblaient bien arrts, de projets auxquels on avait
complaisamment souri; or rien ne me souriait plus, aprs avoir pay ma
dette  mon pays, que de me dgager de tous les liens de service, et
de jouir en repos de l'existence modique, mais suffisante selon nos
gots, o la fortune nous avait placs. La considration qui me retint
fut qu'au plus tard, je passerais capitaine de frgate  l'anciennet,
en 1824, car j'allais tre le sixime sur la liste aprs la promotion,
et qu'alors, deux ans de service au port me suffiraient pour me donner
droit  la pension de retraite de ce grade qui tait beaucoup plus
avantageuse que celle de lieutenant de vaisseau.

On verra que des circonstances analogues m'ont, ensuite, et souvent,
retenu au service, et que moi, qui, de tous les hommes peut-tre, aime
le moins  commander ou  obir, je me trouve, douze ans encore aprs,
incertain du jour o je serai rendu  moi-mme et  ma libert!

Aprs le dner chez M. de Clermont-Tonnerre, un des invits divulgua
le nom des promus, dont l'avancement, sign dans l'aprs-midi par le
roi, devait paratre, le lendemain, dans les colonnes du _Moniteur_.
Ce fut un coup de poignard pour moi qui regardai comme une humiliation
manifeste de voir tous les yeux fixs sur ma personne, et d'entendre
clater des flicitations pour la plupart de ceux qui m'environnaient.
Vraiment, j'avais l'air d'avoir dmrit, l'on eut mme pu penser
qu'il existait comme une prmditation de me mystifier, et je me
disais, en moi-mme, que si j'avais pu prvoir entendre proclamer la
promotion aprs le dner, je n'aurais pas balanc  refuser ce dner
et  m'arrter au parti de demander  tre admis  la retraite.

La position n'tait pas tenable, je crus que m'en aller tait ce qu'il
y avait de plus convenable, et j'allai sortir, lorsque le ministre
vint, avec un sourire gracieux, m'adresser des paroles flatteuses sur
ma nouvelle dcoration. En ce moment, je sentis qu'il se prsentait
une occasion de m'exprimer avec une franche noblesse sur l'indigne
procd dont j'tais victime. Mon coeur se dgonfla, mon visage reprit
sa srnit, et j'attendis, avec sang-froid, les derniers mots du
compliment de M. de Clermont-Tonnerre. Je lui dis, alors, que j'tais
excessivement honor d'avoir le droit de porter une aussi belle
dcoration, mais que je ne pouvais taire que mon anciennet, mes
services, ma dernire campagne avaient sembl  bien des personnes,
notamment  M. le gouverneur de la Guyane, mriter une rcompense plus
complte, celle de mon avancement. Le ministre se retrancha sur son
droit et sur celui du choix du roi. Je convins qu'en fait, l'un et
l'autre taient incontestables, mais je fis observer que l'mulation,
dans le corps, dpendait, principalement, d'une sage excution dans
l'exercice de ces droits. Le ministre se sentit bless; il voulut
m'craser; il leva la voix avec svrit, et il me dit: Monsieur,
votre insistance m'tonne; eh bien! sachez que lors d'une promotion,
services, anciennet, mrite, tout est pes; je me suis d'ailleurs
aid des lumires de M. le directeur du personnel et si vous n'avez
pas t avanc, c'est que vous ne deviez pas l'tre!  ces paroles,
l'attention de quarante personnes, devenues immobiles, se concentra
sur nous. Il faut le dire, je fus sur le point de perdre toute
prsence d'esprit, mais je fis un appel soudain au calme de mon
caractre, et d'une voix froide, assure, mais d'un degr moins leve
que celle du ministre, je rpondis: Rien ne m'est plus agrable que
d'entendre citer M. le directeur du personnel qui est l, qui nous
entend, car il m'a dit lui-mme, vous avoir propos mon nom comme
celui d'un officier rempli de talent, de zle, d'exprience, ce sont
ses expressions; or ce n'est pas un officier rempli d'exprience, de
zle, de talent, qui peut voir, sans amertume, treize de ses cadets
lui passer sur le corps; il est clair, d'aprs cela, que mes services
vous fatiguent, et il vaut mieux vous en dbarrasser.--Monsieur,
finissons cette conversation, rpliqua le ministre qui pirouetta sur
ses talons et s'loigna. J'en fis autant, et je sortis, bien soulag,
bien content, quelques consquences qui en dussent arriver.

Le lendemain, le directeur du personnel me fit demander. Dans la pice
qui prcdait son cabinet, une dizaine d'officiers attendaient
audience, qui, ds qu'ils m'aperurent, vinrent au-devant de moi, me
louant beaucoup de la manire dont, la veille, j'avais soutenu si bien
ma dignit, les intrts du corps, et m'excitant adroitement  me
tenir dans cette ligne. Je ne sache rien de plus dangereux pour un
homme que ces loges publics et ces encouragements  se dclarer le
champion des autres; il faut tre trs sobre de ces mouvements et ne
s'y porter que lorsque cela devient indispensable. En cette
circonstance, par exemple, qui m'exaltait, qui me poussait? Des hommes
mcontents! Or ces mmes hommes, s'ils avaient t favoriss ou
compris dans la promotion, ils se seraient trouvs la veille chez le
ministre o, tant que l'oeil du matre plana sur l'assemble, nul
n'eut plus l'air de me reconnatre aprs notre altercation, et o,
devinant l'embarras de mes camarades et y compatissant, j'vitai d'en
accoster aucun et de lui adresser la parole. Ce sont des piges o
l'on prend les maladroits, qu'on enferre ainsi, que l'on perd, et qui
sont abandonns quand ils ont servi les projets de ceux, dont sans
s'en douter ils ont favoris les vues. Un homme qui a de l'exprience
se met en avant pour lui quand il est dans son droit; avec les autres
quand il y a accord, justice ou bonne foi; mais jamais pour les
dsappoints ni pour les intrigants.

Quant au directeur du personnel, qui avait donn l'ordre de
m'introduire immdiatement, il dbuta par quelques reproches, mais
fort peu srieux, et il en tait de mme, sans doute, du prtendu
mcontentement du ministre, dont il me dit quelques mots, puisqu'il
m'offrit, de sa part, le choix entre le commandement de _l'Abeille_,
celui du _Rus_, et le poste de commandant en second de la compagnie
des lves  Rochefort, toujours occup, jusque-l, par un capitaine
de frgate. J'acceptai ces dernires fonctions, et aprs avoir vu
finir le cong de trois mois que j'avais obtenu en arrivant de la mer,
et qui s'acheva en parties de plaisir en famille, je quittai Paris,
avec vous tous, pour aller prendre possession de mon poste qui,  la
vrit, ne formait pas de moi un capitaine de frgate, mais qui m'en
faisait remplir le service, et m'en donnait la considration. Ainsi se
termina cette scne, d'o je retirai une fois de plus la preuve qu'il
est toujours utile de faire respecter sa dignit, et qu'on le peut
sans sortir de la voie des convenances et sans employer des moyens
violents.

Nous prmes,  Rochefort, un fort joli logement. L't suivant (1824)
j'arrtai un appartement de saison  la campagne afin de vous sauver
des risques de la fivre caniculaire du pays. Mon service tait fort
doux, nos relations de socit ne laissaient rien  dsirer, mon
mnage prosprait au sein de l'ordre, de la bonne humeur, des soins de
votre ducation; et je comptais bien rsolument attendre ainsi mon
brevet de capitaine de frgate, pour prendre ma retraite dans ce
grade, lorsque certaines difficults d'excution pour l'impression de
mes _Sances nautiques_ m'appelrent  Paris.

Le jour mme de mon arrive, une promotion paraissait, et j'eus enfin,
par droit d'anciennet, ce que je n'avais pas t assez favoris pour
obtenir par mes services, par mon zle et mes efforts. En revanche, je
ne devais rien  personne, et j'en tais fort  mon aise, toujours
dans la pense qu'aprs deux ans de possession de mon nouveau grade,
rien ne s'opposerait  mon dsir de quitter le service.

Des jeunes amis de mes longues campagnes, il ne restait gure que
Hugon et Fleuriau, et comme Paris est le lieu o il est le plus
frquent de retrouver ses connaissances, ce fut principalement eux que
je cherchai. Depuis l'Inde, je n'avais revu le premier des deux que
quelques jours, en 1818, lors de mon mariage. Il avait appris que je
me trouvais  Paris et m'avait cherch jusqu' ce qu'il m'et
rencontr. Digne et modeste ami, qui, mlant ses larmes  ses
embrassements, disait ne pouvoir comprendre qu'il ft devenu mon
ancien! Il devait tre mon garon d'honneur, mais un ordre press
d'embarquement lui fit quitter la capitale huit jours avant la
crmonie. Il n'tait pas revenu  Paris depuis cette poque, mais
Fleuriau s'y trouvait; il tait alors capitaine de vaisseau et aide de
camp de M. de Chabrol[202], successeur de M. de Clermont-Tonnerre.

[Note 202: Andr-Jean-Christophe, comte de Chabrol de Crousol, n
 Riom le 16 novembre 1771 tait le frre du prfet de la Seine de
Napolon et avait t lui-mme prfet sous l'Empire. Sous-secrtaire
d'tat au ministre de l'Intrieur en 1817, lu dput en 1821, il
devint pair de France en 1823 et ministre de la Marine le 4 aot
1824.]

Je pensais  vous, me dit Fleuriau aprs les premires paroles de
reconnaissance, et j'en parlais tout  l'heure au ministre qui
cherche un capitaine de frgate pour remplacer celui qui est
sous-gouverneur du Collge de Marine  Angoulme et qui demande 
aller  la mer. Je me flicite que vous soyez ici, car vous n'avez
qu'un mot  dire, et cette affaire sera, je crois, bientt
arrange.--Oui dis-je, sans hsiter. Eh bien! demain, venez me
voir  midi; j'aurai pris les ordres du ministre, et si, depuis que je
l'ai quitt, il n'a pas fait de choix, il sera enchant, j'en suis
sr, quand il vous aura vu, de celui que je lui aurai propos! Le
lendemain, je fus prsent  M. de Chabrol.

M. de Bonnefoux, me dit M. de Chabrol  la fin de mon audience, je
vais faire dresser l'ordonnance qui vous nomme sous-gouverneur;
aussitt aprs, je monte en voiture pour aller prier Sa Majest de
vouloir bien la signer; veuillez revenir demain, vous pourrez entrer
en vous nommant, car je vais donner des ordres pour que les portes de
mon cabinet vous soient toujours ouvertes, et j'espre avoir le
plaisir de vous remettre, personnellement, alors, cette ordonnance,
qui tmoignera de mon estime particulire pour vous, et de la
bienveillance du roi.

Que ces messieurs les grands du jour sont aimables quand ils le
veulent; il y a vraiment lieu de se demander comment ils ne le veulent
pas plus souvent! Aux douces paroles du ministre, dont l'austre
figure respirait, d'ailleurs, la probit, la bont la plus parfaite,
je sentis remuer, en mon coeur, quelque chose des bouffes d'ambition
de ma jeunesse; mon got de retraite s'affaiblissait, et je crois mme
que je cessais d'en vouloir  M. de Clermont-Tonnerre du retard qu'il
avait apport  mon avancement. J'tais, en effet, pleinement
justifi; mon amour-propre tait compltement veng; car j'tais
sciemment choisi pour un poste aussi difficile qu'important, moi, le
mme officier qu' la suite d'un passe-droit manifeste, on avait
cherch  humilier devant un cercle entier d'auditeurs. Ce n'tait pas
le tout encore que ma nomination, car une circonstance particulire en
rehaussait considrablement le prix. En effet, M. de Gallard[203],
gouverneur du Collge de Marine, qui tait alors l'cole spciale pour
notre arme, tait dput; ainsi, durant le temps des sessions qui
duraient au moins six mois, durant celui d'un cong de deux mois qu'il
prenait ensuite, pour aller visiter une terre en Gascogne, j'allais me
trouver presque sans interruption, gouverneur par intrim, et c'est ce
qui avait rendu M. de Chabrol si circonspect dans le choix qu'il
voulait faire. Il fut, le lendemain, plus aimable encore que la veille
en me donnant ces dtails, et je pris cong de lui aprs avoir pris
ses instructions particulires, plus touch, s'il est possible, de son
inpuisable affabilit, que flatt du poste que je devais  sa
volont, ainsi qu' l'amicale intervention de Fleuriau. L'impression
de mes _Sances nautiques_ tait alors en assez bon train pour que je
pusse bientt quitter Paris. Ma femme qui tait ravie de ces bonnes
nouvelles dont je l'avais instruite par crit, se fit une fte d'aller
habiter Angoulme; je prparai tout pour son dpart de Rochefort d'o
je m'en allai, seul, car la rentre des classes me pressait; mais vous
ne tardtes pas  venir me joindre et nous nous installmes
parfaitement.

[Note 203: Louis-Victor-Antoine-Marie, vicomte de Gallard de
Terraube, capitaine de vaisseau honoraire, ancien migr.]

Tu avais huit ans  cette poque, et ta mmoire doit facilement te
rappeler soit sur cet vnement de famille, soit la plupart de ceux
qui l'ont suivi; j'aurai donc, par la suite, moins de dtails  te
donner. Il ne me restera plus gure  te parler que de M. de
Bonnefoux, mais je m'y suis prpar: ce qui le concerne est pour ainsi
dire achev, et ce ne sera ni sans plaisir pour moi, ni sans utilit
pour toi, ni sans juste orgueil de parent pour nous deux que je te
communiquerai les pages o sont consignes la vie et les actions d'un
des plus beaux modles d'hommes qui aient jamais exist.




LIVRE V

MA CARRIRE  PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLGE DE MARINE




CHAPITRE PREMIER

     SOMMAIRE:--Plan de conduite que je me trace.--La ville
     d'Angoulme.--Une cole de Marine dans l'intrieur des
     terres.--Plaisanteries faciles.--Services considrables rendus
     par l'cole d'Angoulme.--S'il fallait dire toute ma pense, je
     donnerais la prfrence au systme d'une cole  terre.--En 1827,
     M. de Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours
     d'une inspection gnrale des places fortes, visite le Collge de
     Marine.--En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par
     intrim et je le reois.--Le prince de Clermont-Tonnerre, pre du
     ministre, qui voyage avec lui, me dit que son premier colonel a
     t un Bonnefoux.--Il fait,  son retour  Paris, obtenir  mon
     fils une demi-bourse au Prytane de la Flche.--En 1827 je
     demande un cong pour Paris.--Promesses que m'avait faites M. de
     Chabrol en 1824; sa fidlit  ses engagements.--Bienveillance
     qu'il me montre.--Ne trouvant personne pour me remplacer il fait
     assimiler au service de mer mon service au Collge de Marine.--Je
     retourne  Angoulme.--Le ministre dont faisait partie M. de
     Chabrol est renvers.--Le nouveau ministre dcide la cration
     d'une cole navale en rade de Brest.--Il supprime le Collge de
     Marine d'Angoulme, et laisse seulement s'achever l'anne
     scolaire 1828-1829.--Je reois un ordre de commandement pour
     _l'cho_.--Au moment o je franchissais les portes du collge
     pour me rendre  Toulon un ordre ministriel me prescrit de
     rester.--Projet d'cole prparatoire pour la Marine, analogue au
     Collge de la Flche. On m'en destine le commandement. M. de
     Gallard intervient et se le fait attribuer.--Ordre de me rendre 
     Paris.--Offre du poste de gouverneur du Sngal, que je
     refuse.--Le commandant de l'cole navale de Brest.--Promesse de
     me nommer dans un an capitaine de vaisseau.--Le directeur du
     personnel me presse de servir en attendant comme commandant en
     second de l'cole navale.--Je ne puis accepter cette position
     secondaire aprs avoir t de fait, pendant cinq ans, chef du
     Collge de Marine.


Je ne pouvais penser  arriver  Angoulme sans avoir rflchi sur
mes nouvelles fonctions, sans m'tre fait un plan de conduite. J'avais
cru reconnatre qu'il devait exister deux hommes en moi: le dlgu du
Gouvernement et le reprsentant des familles. Ainsi, dans le premier
cas, et lorsque je paraissais sous un jour officiel, ce devait tre le
rglement  la main; partout ailleurs, il me semblait convenable que
ce ne fut qu'avec des paroles d'encouragement et de bont. Je
reconnaissais, surtout, qu'il me faudrait un calme  toute preuve,
une patience imperturbable, une persvrance que rien ne pourrait
lasser; de la svrit, parfois, mais beaucoup de formes et d'quit;
jamais une parole irritante; le plus tt possible, une connaissance
approfondie de tous les noms, de toutes les familles, de la capacit,
du caractre de chacun, et, surtout, point de systme particulier; car
si le proverbe marin selon le vent, la voile est vrai, c'est
spcialement avec la jeunesse qui est si mobile et si impressionnable.

Je me proposai d'avoir, de temps en temps, de l'indulgence, mais comme
moyen de ramener au bien, ou seulement dans les occasions o elle ne
pourrait pas tre taxe de faiblesse; ainsi quand j'avais  punir,
c'tait avec impassibilit, et parce que mon devoir m'y obligeait; et
quand j'avais  rcompenser, c'tait le plaisir dans toute ma
contenance, et parce que mon coeur m'y portait. Peu de propos m'ont
plus flatt que ces mots adresss par le matre d'quipage, Bartucci,
 quelques lves qui lui avaient fait une espiglerie: Laissez
faire, mes amis, le commandant vous attrapera sans courir.

Je tenais beaucoup  ce qu'ils me vissent chez moi, quand ils avaient
 se prsenter dans mon cabinet, toujours laborieux ou utilement
occup, car il est bon de prcher d'exemple et l'on peut bien
certainement dire de l'esprit de l'homme: _sequitur facilius quam
ducitur_. Enfin, je pensais qu'il fallait m'appliquer  rsumer en moi
les qualits souvent opposes, et qui sont si nettement exprimes par
ce vers de Voltaire, empreint du caractre d'une imprissable vrit:

     Qui n'est que juste est dur; qui n'est que sage est triste.

Tel est le fond du plan que je me fis, que j'ai suivi sans dviation
et  l'aide duquel,  une poque o il y avait, dit-on, tant de
turbulence parmi les jeunes gens, en gnral, je n'ai remarqu parmi
ceux qui se sont trouvs sous ma direction, qu'application et
docilit.

Te dirai-je,  ce sujet, ce qui vient d'avoir lieu ici,  l'poque de
l'arrive de ta mre et de ta soeur  Brest. Le commandant en second
tait malade  terre; pendant trois jours, je fus oblig de laisser la
direction du service, pour aller installer ces dames, au plus ancien
lieutenant de vaisseau. Le commandant en second s'en trouvait fort
proccup, les lves le surent; ils lui crivirent aussitt, ainsi
qu' moi, qu'il suffisait qu'ils connussent notre position pour nous
assurer que jamais la rgle ne serait mieux observe; et qui proposa
cette lettre? de grands et robustes jeunes gens que les notes crites,
qui m'avaient t laisses, qualifiaient d'ingouvernables, de trs
dangereux, et qui sont, actuellement, sur le point de sortir de
l'cole d'une manire fort distingue. Je sais pourtant que, en ceci,
les succs passs ne garantissent pas la russite  venir; toutefois,
il ne dpendra pas de moi que, jusqu'au bout, je ne remplisse ma tche
avec honneur.

Ce fut un temps bien doux que celui que nous passmes  Angoulme,
ville d'urbanit, de bienveillance, o nous fmes adopts comme si
nous avions t levs dans son sein, et dans laquelle je n'tais pas
tellement captiv par mon service que, pendant les quatre mois que le
gouverneur rsidait  l'cole, je ne pusse tous les ans, jouir d'un
cong de deux  trois mois. C'est pendant ces congs que,
successivement, nous visitmes Bordeaux, Marmande, Bziers et
Rochefort.

Comme tablissement utile, beaucoup de choses ont t dites sur la
situation d'une cole de Marine dans l'intrieur des terres; mais ses
dtracteurs, tout en convenant qu'on y enseignait bien la thorie du
mtier, taisaient, avec soin, que les lves, avant de jouir de
l'exercice de leur grade, avaient, en sortant d'Angoulme, un an de
pratique  acqurir, en mer, sur une corvette d'instruction. Me
trouvant, aujourd'hui,  la tte de l'cole, qui a t substitue au
Collge de Marine, et dans laquelle l'enseignement thorique marche de
front avec la pratique, sur rade, je dois tre comptent dans la
question. Je pense donc, la main sur la conscience, que les deux
rgimes me semblent avoir une somme  peu prs gale d'avantages ainsi
que d'inconvnients. L'exprience, au surplus, est l pour dmontrer
que la plupart des lves provenant d'Angoulme sont devenus des
officiers qui peuvent rivaliser de talents avec tous ceux  qui on
voudra les comparer; aussi, s'il fallait dire le fond de ma pense, je
donnerais la prfrence au systme d'une cole  terre qui,
d'ailleurs, est beaucoup plus conomique pour l'tat.

En quittant le ministre de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre avait
reu le portefeuille de la Guerre. En 1827, il jugea convenable de
faire l'inspection gnrale des places fortes de nos frontires; son
retour s'effectua par Angoulme, o il s'arrta pour visiter une
poudrerie qu'on venait d'y tablir sur de nouveaux procds, ainsi que
la fonderie de canons de Ruelle, trs voisine d'Angoulme, et le
Collge de Marine o je lui rendis les honneurs de son rang. Il
savait, sans doute, que M. de Gallard tait absent, et que j'tais
alors gouverneur par intrim; sans doute aussi, il se souvenait de
l'pisode  la suite du dner o il m'avait invit, en 1824; car sans
me le rappeler prcisment, et ni lui, ni moi, ne le devions, il me
combla de paroles gracieuses et me donna les marques du plus
affectueux intrt. Il voyageait avec le prince de Clermont-Tonnerre,
son pre, qui, m'entendant nommer, me dit que son premier colonel
avait t un Bonnefoux, et qui, te voyant, dsira que tu entrasses 
la Flche avec une demi-bourse qu'il te fit accorder, lors de son
retour  Paris, en se fondant sur les services de ma famille et sur le
manque de fortune prive de ta mre et de moi. Tu vois que cette
visite dut tre bien satisfaisante pour moi, qui prouvai, il faut le
dire, plus que de la joie  montrer au ministre, un aussi bel
tablissement, prosprant par le concours des soins de l'officier que
lui-mme avait auparavant exclu d'une promotion o tout semblait
l'appeler.

M. de Chabrol, lorsqu'il m'avait annonc la signature de l'ordonnance
qui me nommait sous-gouverneur, avait eu la bont de me dire plusieurs
choses extrmement obligeantes, dont pas une ne devait sortir de ma
mmoire. Je dois mettre en premire ligne l'espoir que je tenais de
lui de mon avancement, qu'il voulait rendre aussi prompt que possible
pour me ddommager des lenteurs, dont il savait, par Fleuriau, que ma
carrire avait t entrave. Revenez me voir dans trois ans,
m'avait-il dit, je vous mettrai en vidence sur un beau btiment, et
ds que vous aurez rempli les conditions qui sont imposes par
l'ordonnance, vous n'attendrez pas longtemps le grade de capitaine de
vaisseau.

Au bout de trois ans (en 1827), je me prsentai ponctuellement  lui.
J'avais su par le directeur du personnel, chez qui j'tais all avant
de songer  paratre devant M. de Chabrol, que lorsque j'avais fait la
demande d'un cong pour Paris, l'exact et scrupuleux ministre lui
avait ordonn de me rserver _la Bayadre_ qui tait destine 
naviguer sur la mer Mditerrane pour y servir de corvette
d'instruction aux lves, dont la sortie d'Angoulme allait avoir
lieu; mais que quand il avait t question d'effectuer mon
remplacement, les officiers sur lesquels le choix aurait pu tomber
taient absents, et que M. de Chabrol avait t forc de changer
d'avis. Il me fit, en effet, prier, lorsqu'il me sut arriv, de passer
dans son cabinet, et aprs m'avoir dit, lui-mme, que je ne
commanderais pas _la Bayadre_ et qu'il allait m'ordonner de continuer
mes fonctions de sous-gouverneur, il s'exprima ainsi: Je suis trop
juste, cependant, pour vous imposer une obligation qui vous serait
prjudiciable; il existe une ordonnance par laquelle le service des
gouverneurs des Colonies est assimil au service de mer; le vtre, et
pour vous seul, au Collge de Marine, vient d'tre rang dans la mme
catgorie, ainsi votre avancement n'en souffrira pas; soyez-en bien
persuad.

Ma position nouvelle fut notifie dans les bureaux et  Angoulme, o
je retournai le coeur pntr d'un nouveau respect pour le ministre
qui savait si bien allier la justice, la probit aux exigences du
service, et qui, plus tard, comme homme d'tat, dans une circonstance
des plus imposantes dont j'aurai l'occasion de parler, prouva qu'en
politique comme partout, la fidlit aux engagements pris constitue le
plus utile aussi bien que le plus noble des conseillers.

Lorsque, en 1806, je revenais de l'Inde, avec les esprances les plus
fondes d'tre nomm lieutenant de vaisseau pendant cette mme anne,
la mprise ainsi que les irrsolutions de l'amiral Linois causrent
une captivit qui retarda cet avancement de cinq ans. Lorsque,
ensuite, le voyage du duc d'Angoulme dans les ports de l'Ocan eut
amen une circonstance qui devait me faire nommer capitaine de frgate
en 1815, l'arrive de l'Empereur et les suites qui en dcoulrent
retardrent cet autre avancement de neuf nouvelles annes. En 1828,
enfin, tout me disait que j'aurais d tre capitaine de vaisseau, mais
d'autres vnements suprieurs entravrent cette nomination qui n'a eu
lieu que sept ans aprs. De compte fait, voil donc vingt et un ans
bien rels, perdus, en quelque sorte, dans ma carrire, et dont
quelques-uns de mes camarades plus favoriss ont eu l'heureuse chance
de pouvoir tirer parti dans la leur.

Mais pourquoi se comparer aux plus favoriss? pourquoi ne pas jeter
les yeux du ct oppos, pourquoi, par exemple, ne pas penser aux
centaines d'amis ou d'officiers, victimes des ractions ou des
rvolutions politiques? pourquoi, surtout, ne pas me fliciter de
n'avoir pas partag la triste destine des Augier, des Verbois, des
Delaporte, des Cr, et autres si cruellement moissonns  la fleur de
leur ge; et, en somme, n'est-ce pas, aprs tout, un bonheur assez
grand que d'tre arriv au point o je suis, avec l'estime gnrale,
sans exciter l'envie,  l'abri des reproches, exempt d'infirmits, et
n'ayant prouv aucun de ces revers ou de ces malheurs qui
empoisonnent toute une existence: _Segnius homines bona, quam mala
sentire_.

Au moment o les bienveillantes intentions que M. de Chabrol avait
bien voulu me manifester allaient se raliser, un revirement de
politique vint renverser le cabinet dont ce ministre faisait partie:
alors, non seulement, il ne fut plus question de donner des marques de
satisfaction aux chefs ou employs du Collge de Marine; mais la
suppression de cet tablissement fut mdite, la cration de l'cole
Navale en rade de Brest fut effectue, et l'on ne voulut accorder que
le temps ncessaire pour laisser achever, aux lves du Collge, les
tudes commences pendant l'anne, et pour nous donner des
destinations ou des retraites.

En ce qui me concernait, je reus un ordre de commandement pour
_l'cho_ qui venait de forcer trs glorieusement le golfe de Lpante,
et dont le capitaine, promu au grade de capitaine de vaisseau aprs ce
beau fait d'armes, devait,  son retour en France, quitter son
btiment pour obtenir une position correspondant  son nouveau grade.

Toutefois, mes paquets taient faits, et j'tais prt  partir  la
premire annonce de l'arrive de _l'cho_  Toulon; mais, ce n'tait pas
sans me trouver froiss de n'tre pas avanc d'un pas de plus que
lorsque, deux ans auparavant, j'avais t dsign pour commander _la
Bayadre_. Enfin, le jour de quitter Angoulme parut, et je
franchissais les portes du Collge, quand une dpche ministrielle
vint me prescrire de rester.

Le lendemain, une lettre officieuse d'un ami, que j'avais dans les
bureaux, m'apprit qu'il tait dcid que l'tablissement d'Angoulme
serait rig en cole prparatoire, comme La Flche l'est pour
Saint-Cyr; et que le ministre, ayant l'intention de m'en donner le
commandement, m'avait, pour cet objet, dpossd de _l'cho_;
l'Ordonnance tait, disait-on,  la signature du roi.

Il n'en fut, cependant, pas ainsi, car le gouverneur qui se trouvait 
Paris, apprit aussi cette nouvelle, rclama ce commandement qu'on
n'avait nullement cru pouvoir lui convenir, tant il le faisait
descendre en rang aussi bien qu'en moluments, et il l'obtint.

J'avoue que j'tais fort peu satisfait, et que mes ides de retraite,
revinrent, dans mon esprit, dominantes et fondes; mais, d'un ct,
j'avais prs de six ans de grade de capitaine de frgate, et,  cette
poque, aprs dix ans, l'on avait droit  la pension de retraite et au
rang honorifique du grade suprieur: de l'autre, le ministre
m'appelait en termes trs obligeants pour me proposer un poste de
confiance. Je rsolus donc de suspendre mes projets de retraite
jusqu' ce que j'eusse connu quelles taient les vues que l'on avait
sur moi, quitte  mettre ces projets  excution, si l'on m'imposait
des obligations qui ne pussent pas cadrer avec le dessein bien arrt
de n'achever mes dix ans que tout  fait selon ma convenance.

Avant de quitter Angoulme, j'avais t inform que si je voulais
demander le gouvernement du Sngal, je l'obtiendrais facilement. Je
n'aurais jamais voulu ni conduire ma famille dans cette sorte d'exil,
ni m'en sparer pour le laps de temps que cette mission exigeait, et
j'avais rpondu que ce serait me dsobliger infiniment que de donner
une suite srieuse  cette communication; il n'en fut plus question,
et il restait  savoir quelles taient les vues du ministre. Je les
appris bientt par le nouveau directeur du personnel, qui m'annona
que le ministre avait le dsir de me nommer commandant de l'cole
navale dans un an, poque o le commandant actuel avait exprim son
intention formelle d'tre remplac; qu'alors je serais nomm capitaine
de vaisseau; mais, qu'en attendant, il fallait que je servisse dans
cette cole en qualit de commandant en second. Je commenai par
m'tonner que les ministres ne se regardassent pas comme solidaires
des promesses de leurs prdcesseurs, et qu'on ajournt  un an ce qui
avait t une condition de la prolongation force de mon sjour 
Angoulme; je fis ensuite remarquer que j'avais t de fait, pendant
cinq ans, chef du Collge de Marine, et que me voir ensuite, en sous
ordre, semblerait prouver  tous, que je convenais avoir dmrit;
enfin que, quant  mon avancement, je prfrais gagner mes paulettes
de capitaine de vaisseau,  la mer, o j'tais prt  aller ds que le
ministre l'ordonnerait.




CHAPITRE II

     SOMMAIRE: Le commencement de l'anne 1830.--Situation
     fcheuse.--Je suis charg des tournes d'examen des capitaines de
     la Marine marchande dans les ports du Midi.--Expdition
     d'Alger.--Je demande en vain  en faire partie.--La Rvolution de
     1830.--M. de Gallard.--Je refuse de le remplacer si on le
     destitue.--Il donne sa dmission.--Dmarche spontane des cinq
     dputs de la Charente en ma faveur.--Au ministre on leur
     apprend que je suis nomm au commandement de l'cole
     prparatoire.--J'arrive  Angoulme avec le dessein de m'y
     tablir d'une faon dfinitive.--Nouvelle ordonnance sur
     l'avancement.--Le vice-amiral de Rigny.--Ordonnance qui supprime
     brutalement l'cole prparatoire.--On ne permet mme pas aux
     lves de finir leur anne scolaire.--Offres qui me sont faites 
     Angoulme.--Je les refuse et je pars pour Paris.--La fivre
     lgislative en 1831.--La loi sur les pensions de retraite de
     l'arme de terre.--Projet tendant  l'appliquer  l'arme de
     mer.--Atteinte porte aux intrts des officiers de marine.--Le
     Conseil d'Amiraut.--Requte que je lui adresse.--Je fais une
     dmarche auprs de M. de Rigny.--Rponse du ministre.--La fivre
     lgislative me gagne.--Aprs avoir entendu lire le projet de loi
      la Chambre des dputs, je me rends chez M. de Chabrol.--Retour
     sur la vie politique de M. de Chabrol.--M. de Chabrol dans le
     cabinet Polignac.--Sa destitution.--Les votes de M. de Chabrol
     comme pair de France aprs la Rvolution de 1830.--Accueil
     bienveillant que je trouve auprs de lui.--Profond mcontentement
     de M. de Chabrol en apprenant que, d'aprs le projet ministriel,
     le service des officiers qui avaient rempli  terre des fonctions
     assimiles  l'embarquement ne leur tait pas compt.--Copie de
     la lettre que M. de Chabrol m'crit sance tenante et de celle
     qu'il adresse au ministre.--Nouvelle ptition  M. de
     Rigny.--Entrevue de M. de Chabrol et M. de Rigny  la Chambre des
     pairs.--Dclaration faite par M. de Chabrol.--Il est alors
     convenu qu'un des dputs, auxquels j'en avais dj parl,
     dposerait un amendement et que M. de Rigny ne le combattrait
     pas.--L'amendement est adopt.--Mes droits sont reconnus et je
     suis plac sur la liste des officiers ayant rempli les conditions
     voulues pour changer de grade.--Le nombre des capitaines de
     vaisseau est rduit de 110  70, celui des capitaines de frgate
     de 130  ce mme nombre de 70; apprciation de la mesure.--Je
     suis de nouveau charg des examens pour les capitaines de la
     Marine marchande, d'abord dans les ports du Nord, ensuite dans
     ceux du Midi.--Comment je comprends mes fonctions.--Je compose un
     _Dictionnaire de marine abrg_.--Quelques-uns de mes
     compatriotes de l'Hrault me proposent une candidature  la
     Chambre des dputs.--Revers financiers.--En 1835, je sollicite
     le commandement de l'cole navale pour le cas o il deviendrait
     vacant.--Des capitalistes m'offrent la direction d'une
     entreprise industrielle.--Le ministre refuse de m'accorder
     jusqu'en 1836 un cong avec demi-solde ou mme sans solde, pour
     me permettre d'achever ma priode de douze annes de grade.--Je
     reviens alors  mes demandes d'embarquement, mais le commandant
     de l'cole navale insistant pour tre remplac, je suis nomm
     capitaine de vaisseau le 7 novembre 1835 et appel au
     commandement du vaisseau-cole _l'Orion_.--Paroles aimables que
     m'adresse  ce propos l'amiral Duperr, ministre de la
     Marine.--Lettre que j'cris  M. de Chabrol.--Une anne de
     commandement de l'cole navale.


Ma position tait loin d'tre belle, lorsque l'anne 1830 s'ouvrit.
Mon refus de m'embarquer en second sur le vaisseau _l'Orion_, ou
l'cole navale tait tablie, me laissait fort peu d'espoir qu'on me
donnt un commandement  la mer, et il faut le dire, je m'en souciais
peu, par la crainte de voir se renouveler l'abandon o l'on m'avait
laiss aprs mes campagnes de _la Provenale;_ je pensais donc 
retourner  Rochefort, qui est mon dpartement, comme officier de
marine, lorsque j'appris que le capitaine de frgate qui faisait
habituellement les tournes d'examen des capitaines de la Marine du
commerce dans les ports du Midi, venait d'obtenir un btiment; je me
prsentai pour le remplacer, et je fus nomm. Je crus avoir eu une
chance fort heureuse; mais faible porte des conceptions humaines!
C'tait encore la perte de mon avancement. En effet, un mois aprs,
l'expdition contre Alger fut rsolue; tous mes camarades sans emploi
y eurent des commandements, et  moi, qui demandai que ma mission me
ft retire, pour faire partie de l'escadre, on rpondit, ainsi que
d'ailleurs je m'y attendais, qu'il tait impossible que l'on mt  ma
place un officier qui, dans ce moment, ne pourrait voir cette mesure
que comme une marque signale de mcontentement. Le succs le plus
complet, le plus glorieux couronna les armes de la France; il y eut,
par suite, dans tous les grades de la marine, des promotions
nombreuses autant que mrites, mais pour mon compte, je vis que si
j'avais eu le plaisir d'embrasser, pendant ma tourne, nos parents de
Bziers, de Marmande, de Rochefort, d'un autre ct, il tait certain
que la fortune ne paraissait pas dispose  me traiter plus
favorablement que par le pass.

Toutefois, j'avais acquis une position trs agrable: quatre mois
d'examens, par an, dans des contres ravissantes et amies, et huit
mois,  Paris, d'un travail trs doux dans les commissions du
ministre. C'tait,  dfaut d'avancement, ce que je pouvais esprer
de mieux pour arriver  mes dix ans de grade, afin d'avoir droit  la
retraite et au grade honorifique de capitaine de vaisseau. Mais il
tait dit que cette position ne devait pas durer, quoiqu'elle part de
nature  ne pouvoir tre change que par un miracle; or, ce miracle
arriva, et ce fut la Rvolution de 1830 qui le fit.

Je ne parlerai pas ici des commotions qu'elle occasionna. Il me
suffit, en effet, de te dire qu'elle atteignit M. de Gallard, ancien
migr, et de la connaissance particulire de Charles X. Ds les
premiers jours de tranquillit, je fus appel au ministre, o l'on
m'informa que j'allais tre nomm commandant de l'cole prparatoire
d'Angoulme, et qu'il tait dcid qu'on n'y laisserait pas M. de
Gallard. Une destitution de ce chef avec qui j'avais t en rivalit,
pour le commandement de l'tablissement quand il tait devenu cole
prparatoire, et qu'on aurait pu m'attribuer pour m'approprier son
hritage, veilla ma dlicatesse, et elle me sembla une trop mauvaise
porte d'entre pour que je ne dclarasse pas aussitt qu' ce prix on
ne devait pas compter sur moi. Je demandai qu'on laisst faire au
temps, mes raisons furent gotes; et, comme M. de Gallard ne tarda
pas  donner lui-mme sa dmission, rien ne s'opposa plus  ma
nomination, et je partis.

Les cinq dputs de la Charente taient dans les rangs libraux ou
plutt constitutionnels; ils avaient su que, pendant mon sjour 
Angoulme, l'esprit fanatique de la Restauration avait introduit,
dans le Collge, des exigences ultra-religieuses dont j'avais
toujours repouss, pour moi, mais avec dcence, dans des formes
polies, sans troubler l'harmonie de l'tablissement, tout ce qui
blessait mon for intrieur ou attaquait ma conscience. Dans d'autres
circonstances, ces Messieurs avaient connu mon opinion sur plusieurs
questions vitales, qu'un gouvernement, qui ne voyait pas que
l'opposition constitutionnelle est un instrument de consolidation
aussi bien que de perfectionnement, ne pouvait pas comprendre:
aussi, ces cinq dputs se transportrent-ils, spontanment, au
ministre de la Marine pour demander que je fusse nomm chef de
l'cole o ils m'avaient connu; leur satisfaction fut grande, quand
ils apprirent que c'tait  moi qu'on avait pens. La ville
d'Angoulme honora ma nomination d'une semblable approbation; et la
musique de la garde nationale voulut bien s'tablir, en quelque
sorte, l'interprte de la satisfaction publique, en venant le jour
mme de mon arrive, fter mon installation.

Je m'tablis  Angoulme, et je pensai mme  m'y tablir pour
toujours, car une ordonnance sur l'avancement parut bientt qui
rvoqua toutes les prcdentes, et qui, au mpris des droits acquis,
des services rendus, des promesses faites, ne permit plus de compter,
pour arriver d'un grade  un autre, que le temps rigoureusement pass
 la mer. Ce fut M. le vice-amiral de Rigny qui provoqua cette
ordonnance; et, sans vouloir affaiblir ici les services qu'il a rendus
comme militaire, il doit tre permis de dire que son trop long passage
au ministre de la Marine n'y fut gure marqu que par des actes
dsavantageux  l'organisation et au personnel du corps,  la tte
duquel il se trouvait plac. Il fallait donc renoncer  me trouver
dans aucune promotion, et me contenter de ma position qui, sous
beaucoup d'autres rapports, il est vrai, tait trs satisfaisante.

Angoulme est un trs beau pays o nous tions parfaitement bien. Je
conus donc le dessein, non seulement d'y rester tant qu'on y serait
content de mes services comme chef de l'cole, mais encore d'y passer
mes vieux jours. Dans ce but, je rsolus de faire l'acquisition d'une
jolie maison de campagne entoure de quelques champs, qui se trouvait
en vente, et de placer ainsi les capitaux de ma femme, dont une grande
partie, plus tard, hlas!... J'entrai en march pour cette terre; je
vis mme une jolie voiture que je voulais acheter en mme temps. Vains
projets, dmarches inutiles! Une ordonnance aussi bizarre, aussi
brutale qu'imprvue vint supprimer l'cole que je commandais, sans
mme donner aux lves, dont quelques-uns venaient, tout rcemment,
d'tre admis parmi nous, le temps de finir leurs classes ou leurs
cours de l'anne. Je reus l'ordre de rendre l'tablissement  un
commissaire de la Marine qui fut si merveill de la beaut, de la
tenue de l'difice que je lui remettais, qu'il prtendit qu'il avait
plutt l'apparence d'tre dispos pour recevoir des lves, que pour
les voir partir. Enfin, je quittai Angoulme pour toujours, et je me
rendis  Paris en cong.

J'avais, cependant, t vivement sollicit de rester; plusieurs
personnes notables de la ville, sentant la perte et le vide que la
suppression d'un aussi bel tablissement allait occasionner chez eux,
conurent le projet de l'utiliser en y organisant une grande cole,
dans le mme genre, mais plus belle encore, que celles de Vendme, de
Sorrze ou de Pont-le-Voy; la commune aurait donn  ces mmes
personnes, comme elle l'avait fait au dpartement de la Marine, la
jouissance du local; et de leur ct, elles auraient fait tous les
frais d'installation; mais ces Messieurs voulaient, avant tout, que je
consentisse  rester  la tte de la maison. C'tait extrmement
flatteur, cependant il aurait fallu prendre ma retraite, avant d'avoir
mes dix ans de grade, il aurait fallu me mettre, en quelque sorte, en
tutelle, sous la surveillance, sous l'autorit mme de conseils ou
d'inspecteurs dlgus par la ville; et comme c'est chose
souverainement dplaisante  qui, pendant toute sa vie, a port
l'habit militaire et n'a obi qu' des injonctions militaires, je me
confondis en remerciements, et je refusai.

Lorsque j'arrivai  Paris, en 1831, une fivre lgislative s'tait
empare de tous les esprits; on voulait tout refaire, tout rgler,
tout remettre en question, et la Marine ne restait pas en arrire. Une
des lois qui parurent alors amliorait les pensions de retraite de
l'arme de terre. On nous l'appliqua; mais elle fut fcheuse pour
nous, car nous y perdmes le grade honorifique suprieur et la pension
de ce grade, aprs dix ans d'exercice; et, au lieu de ces dix ans, on
en exigea douze pour atteindre le nouveau maximum qui, pour nous, est
sensiblement infrieur  l'ancien. Cette loi fut un bienfait pour
l'Infanterie; mais elle lsa considrablement les corps spciaux, dits
royaux.

Quant  moi, je me vis, en outre, forc d'ajourner au 4 aot 1836 les
projets de retraite que je mditais pour le 4 aot 1834. L'avancement
fut galement soumis  la sanction des trois Pouvoirs. L'occasion me
parut favorable pour faire valoir mes droits mconnus dans
l'ordonnance prcdente. Comme les projets de loi sur la Marine sont
ordinairement discuts en Conseil d'Amiraut avant de passer  celui
des ministres, je fis parvenir une requte au premier de ces Conseils
pour demander que les anciens titres fussent rservs, et pour que le
service des officiers qui avaient rempli,  terre, des fonctions
assimiles  l'embarquement leur ft compt, quant au temps pass,
suivant la teneur des ordonnances sous l'empire desquelles ces
officiers avaient exerc ces fonctions.

L'Amiraut me rpondit qu'elle venait de se dessaisir du projet de
loi, qu'elle l'avait approuv sans modifications importantes, et que
le ministre ou le Conseil des Ministres, seuls, pouvaient en ce
moment faire droit  ma rclamation.

Je m'adressai aussitt  M. de Rigny, qui me rpondit  son tour, que
le Conseil des Ministres avait reconnu le projet bon, qu'on ne pouvait
pas revenir sur une semblable dcision, et que, trs probablement, la
loi serait porte  la Chambre des dputs, telle qu'elle avait t
approuve par le Conseil d'Amiraut.

Ces rponses dfavorables, qui consacraient une injustice manifeste,
me blessrent au dernier point. La fivre lgislative me gagna  mon
tour, et je rsolus d'intervenir, non pas directement, puisque je
n'avais pas accs  la tribune, mais par les journaux dans lesquels je
fis insrer plusieurs articles prparatoires, et par l'influence de
plusieurs dputs que je vis, et qui eurent bientt,  cet gard, la
mme manire de voir que moi.

Je devins ensuite l'habitu fidle des sances de la Chambre, afin d'y
voir paratre la loi ds qu'elle y serait prsente, car j'en voulais
promptement bien connatre les dtails pour agir sans retard, avec
pleine connaissance de cause. Je n'eus pas longtemps  attendre. J'en
entendis lire tous les articles et, quand je fus bien assur que la
disposition  laquelle je tenais n'y tait pas renferme, je quittai
la salle des sances, et je me rendis chez M. de Chabrol pour lui
raconter mes dolances.

Ce digne homme venait de voir passer des jours bien pnibles pour lui.
Il avait fait partie du dernier cabinet de Charles X, en qualit de
ministre des Finances. Le roi lui-mme l'avait amicalement press
d'approuver les fameuses ordonnances qui amenrent la rvolution de
1830. M. de Chabrol, qui en avait compris la porte, s'y tait
noblement refus; il offrit mme sa dmission, mais le monarque qui
tenait  voir ces ordonnances contresignes par un homme aussi
honorable, n'avait pas accept cette dmission, et il avait charg M.
de Polignac, prsident du Conseil, de tcher d'branler la rsolution
de M. de Chabrol. Toutefois le sage ministre des Finances persista
dans ses refus. Des instances nouvelles furent faites; ce fut alors
que le ferme opposant pronona ces paroles qui peignent la plus belle
me, allie  la plus profonde connaissance des affaires de l'poque.
Jusqu'ici j'avais offert ma dmission comme moyen de conciliation;
mais, puisque je dcouvre, plus que jamais, dans quelle voie fcheuse
on veut entrer, je reprends l'offre, qui n'a pas t accepte. Il
faudra donc me destituer; mais, pour en venir  une pareille
extrmit, on y regardera peut-tre  deux fois. Puissent des
rflexions salutaires arrter, alors, ceux qui s'attachent  la perte
de leur souverain! Je n'ai plus que ce moyen de leur ouvrir les yeux,
et je dsire du fond du coeur qu'ils voient l'abme qu'ils creusent
sous leurs pas. Rien ne fut cout. M. de Chabrol fut destitu, et la
Rvolution eut lieu!

Ce n'tait pas tout, car une de ces crises qu'engendrent toujours les
rvolutions, mme les plus pures, venait en outre de se passer sous
les yeux mmes de M. de Chabrol qui, par sa position prcdente de
ministre, devait en tre pniblement affect. L'exaltation des esprits
demandait les ttes de quatre de ses anciens collgues, ex-ministres
de Charles X, qui n'avaient pas eu le bonheur de russir  quitter la
France; et la Chambre des Pairs, dont M. de Chabrol faisait partie,
tait appele  les juger. Casimir Prier, illustre Prsident du
Conseil d'alors, et les Pairs, montrrent en cette cruelle
circonstance le caractre le plus ferme. La justice ne se laissa pas
intimider, et pronona le seul arrt que l'humanit pt avouer, au
mpris des plus sanglantes meutes et des plus menaantes
vocifrations.

Enfin la loi sur l'hrdit de la Pairie, qu'on voulait abolir,
quoique, seule, elle puisse donner une indpendance complte  cette
branche du pouvoir, et la dgager de la sphre d'action de l'influence
ministrielle, avait ensuite t mise en discussion. M. de Chabrol
avait des vues trop saines, trop leves, pour ne pas tenir 
l'hrdit; mais il est des moments o des rsistances mal calcules
excitent des passions dj exaltes, et n'amnent que de fcheuses
complications. L'adversaire nergique des ordonnances tait devenu le
votant rflchi de la perte d'un privilge aussi brillant que fcond
en beaux rsultats, et ainsi il se trouvait, toujours par la passion
de ses devoirs et du bien public, tantt l'homme de la rsistance
vis--vis du Souverain qu'il aimait personnellement, lorsque ce
Souverain se trompait, tantt le pair impassible, qui,  l'occasion,
savait laisser passer les flots populaires et leur dangereux torrent.

Je savais tout cela; c'en tait plus qu'il n'en fallait pour me faire
craindre d'tre au moins indiscret, en abordant un homme aussi
proccup, et que j'allais entretenir d'affaires bien puriles auprs
des grandes motions qui devaient agiter son esprit. Mais il existe
quelque chose de si rassurant dans le caractre d'un homme au coeur
juste que mes doutes s'effaaient  mesure que je m'approchais de son
htel; mes inquitudes cessrent quand son concierge m'et dit qu'il
tait chez lui toujours dispos  recevoir ceux qui le demandaient, et
mes craintes, enfin, s'vanouirent lorsque j'eus revu cet homme si
simple et si lev, et que sa bouche bienveillante et, sans
hsitation, prononc mon nom; il tait absolument surprenant qu'il ne
l'et pas oubli. Tel est le type parfait de l'homme de bien, qu'il
sera toujours reconnu, parce qu'il sera toujours le mme; toujours
accessible, toujours matre de lui et toujours suprieur:

      ... servetur ad imum
  Qualis ab incoepto, et sibi constet!

 mesure que j'expliquais le motif de ma visite, la physionomie de M.
de Chabrol passait de la surprise au mcontentement, et, enfin,  une
sorte d'indignation, a ne saurait tre ainsi, me dit-il ds que
j'eus fini; on ne peut se jouer de la sorte ni de moi, ni surtout de
vous. Ce qui me reste d'influence va y tre employ, et tout de suite.
Mais il faut donner  tout ceci une tournure officielle; ainsi
approchez-vous de cette table et, sur-le-champ, crivez-moi le rsum
de ce que vous venez de me dire!

Je me mis  l'oeuvre, et ce brave homme, qui s'animait de plus en plus
par la haine de l'injustice, s'tait galement assis prs de la mme
table, et comme il savait d'avance quel allait tre le contenu de ma
lettre, il s'tait mis  tracer les deux suivantes, dignes d'tre
conserves comme monuments de bienveillance et d'quit. La premire
tait  mon adresse, l'autre  celle de M. de Rigny; mais il me fut
permis d'en prendre copie avant qu'elle ft cachete.

J'ai reu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire, et je m'empresse d'y rpondre.

C'est avec plaisir que je dclare que lorsque vous me demandtes 
quitter les fonctions de sous-gouverneur du Collge d'Angoulme pour
prendre du service  la mer, je n'eus, en vous ordonnant de continuer
vos fonctions, d'autre but que de faire tourner au profit de
l'tablissement des services que je considrais comme fort distingus
et fort importants. Ce fut, mme, pour vous ddommager d'un
commandement  la mer, que je trouvai juste de faire assimiler vos
services du Collge Royal de Marine  ceux de la mer.

Au surplus, ceci est une affaire de bonne foi qui ne peut tre
interprte contre un officier qui, en obissant, doit trouver toute
garantie dans les ordres qu'il reoit et dans les dpches qui manent
du Ministre; et si le portefeuille de la Marine tait rest, quelque
temps encore, entre mes mains, j'aurais pri le roi de vous
rcompenser par le grade de capitaine de vaisseau, du sacrifice que
j'exigeais de vous. Agrez, etc.

Monsieur le Ministre, j'ai reu, aujourd'hui, une rclamation de M.
de Bonnefoux relative  ses services  Angoulme. Il est certain qu'en
imposant  cet officier, qui demandait  aller  la mer, l'obligation
de continuer ses fonctions au Collge de la Marine, j'entendis, en le
plaant dans le rgime de l'ordonnance du 4 aot 1824, que ses
services seraient assimils  ceux de la mer pour son avancement, et
les ordres qu'il reut n'avaient que ce juste but. Je recommande donc
ce capitaine de frgate  votre justice, et je lui rponds dans le
sens de la prsente lettre. J'ai l'honneur, etc.

J'adressai une nouvelle ptition  M. de Rigny, et je ne manquai pas
d'y insrer une copie de la premire de ces deux lettres, la seconde
lui fut envoye par M. de Chabrol. Il se passa quelques jours sans que
j'entendisse parler de la suite de cette affaire; un billet,
cependant, de M. de Chabrol m'arriva; sur son invitation, je me rendis
chez lui et j'appris que M. de Rigny ne lui avait pas rpondu par
crit, mais qu'ayant t rencontr par lui  la Chambre des Pairs et
interrog  cet gard, il lui avait rpondu qu'il trouvait plus
convenable d'en causer avec lui,  la premire occasion, que d'en
faire l'objet d'une correspondance; mais qu'au rsum, les choses
taient trop avances pour qu'il crt qu'il existt un remde
possible. M. de Chabrol qui pensait qu'il n'tait jamais trop tard
pour rparer une injustice, lui dit qu'il ne pouvait tre de cet avis,
et qu'il croyait devoir l'avertir que si la loi ne consacrait pas mes
services et ceux des officiers qui taient dans des positions
analogues  la mienne, il y proposerait un amendement quand elle
serait discute  la Chambre des Pairs; qu'il avait tout lieu
d'esprer que cet amendement serait adopt, qu'alors la loi
reviendrait  la Chambre des dputs, et qu'il tait bien prfrable
d'introduire aussitt cet amendement.

Aprs avoir discut le fait assez longuement, mon protecteur ne
changea pas d'avis, et cet avis prvalut. Il fut donc convenu qu'un
des dputs,  qui j'avais dj parl, prsenterait l'amendement lors
de la discussion de la loi, et que M. de Rigny ne le combattrait pas.
Ce fut effectivement la tournure que cette affaire prit. La
disposition convenue et rdige par moi fut propose aux votes de la
Chambre, adopte par elle, insre dans la loi comme un de ses
articles; mes droits furent reconnus, garantis; je fus plac sur la
liste des officiers qui avaient rempli les conditions voulues pour
changer de grade; et j'eus la satisfaction, non seulement de rentrer
dans ces droits, mais encore d'y rentrer par l'appui persvrant de
l'honnte homme qui pousa ma cause, comme si elle lui et t
personnelle, et dont je ne pus trop admirer la droiture et l'quit.

Il ne fallait pourtant rien moins que le succs pour compenser toutes
les dmarches, courses, lettres, visites, explications, crits que
cette affaire ncessita; enfin, je russis et je me consolai de tout;
mais il est rellement difficile d'tre plus tiraill, ballott,
contrari que je ne l'avais t pendant cette affaire et, en gnral,
depuis deux ans.

Il ne suffisait pas, cependant, que mes droits fussent reconnus et que
je fusse plac sur la liste des officiers qui avaient rempli les
conditions; car, pour profiter de cet avantage, il fallait de la
place, ou des vacances dans le cadre des capitaines de vaisseau; et
comme, en outre, toutes les nominations  ce grade sont au choix du
roi et aucune  l'anciennet, et que je n'tais pas du nombre des
favoriss, il y avait tout lieu de penser, que je n'avais, au moins
pour bien longtemps, obtenu qu'un avantage chimrique.

Le ministre de la Marine avait, en effet, cd aux Chambres sur tous
les points; et, sous prtexte qu'il y avait plus d'officiers en
activit qu'il n'tait rigoureusement ncessaire pour le service de
paix, les capitaines de vaisseau avaient t rduits de 110  70, et
les capitaines de frgate de 130  ce mme nombre de 70. Rien n'est
funeste comme ces mesures violentes qui font placer  la retraite,
avant le temps, des officiers pleins de zle et d'ardeur qui ont bien
servi; rien n'est mal calcul comme de limiter les cadres aux besoins
stricts du service, tandis qu'il est si vident qu'il faut laisser de
l'esprance  ceux qui peuvent se distinguer, et que l'mulation ne
s'entretient qu'autant qu'elle a le vhicule de la rcompense et de
l'avancement.

Aucun ministre, jusque-l, n'avait autant transig avec les Chambres;
tous avaient,  la tribune, soutenu les intrts du corps; aussi, la
marine entire s'tonna-t-elle de voir celui d'entre eux qui,
jusque-l, avait eu, depuis la chute de l'empire, le plus de relations
avec les officiers de l'arme, prouver, par une srie de mesures
fatales, que le ministre n'tait pour lui qu'une affaire de calcul et
d'ambition. Plus tard, effectivement, il passa au ministre des
Affaires trangres, celui de tous dont le rle est le plus difficile
 soutenir devant les Chambres, et o il se montra peu  la hauteur
d'un poste si brillant.

Mais pour en revenir  ce qui me concernait, j'avais russi; et il me
restait  ne pas dsesprer que quelque circonstance avantageuse se
prsentt dans la suite des temps.

Aprs l'issue des ngociations que le consciencieux appui de M. de
Chabrol rendit si heureuses, j'appris que l'officier qui tait charg
des examens pour les capitaines de la Marine marchande dans la tourne
du Nord venait, comme tant d'autres, de subir une retraite prmature.
Je fus invit  demander  le remplacer, je fus nomm et je fis cette
tourne; mais,  mon retour, voyant dans les journaux que celui qui
examinait dans le Midi avait, aprs sa tourne, obtenu le commandement
d'un btiment destin  prendre la mer, je fis connatre mon dsir
d'tre rtabli dans cette tourne qui tait celle que j'avais faite en
1830, et ayant t agr, je me retrouvai en possession de ces
charmants voyages que j'ai, priodiquement, continus tous les ans,
aux mmes poques, aux mmes lieux, jusque et y compris 1835.

J'tais vraiment heureux et de mes sjours  Paris et de mes travaux
aux commissions du ministre, et de mes fonctions elles-mmes, qui me
faisaient si bien accueillir dans les beaux ports que je visitais
toujours avec un plaisir nouveau. L, je m'efforais de concilier mes
devoirs avec la bienveillance, d'obtenir, par la douceur ou par des
questions convenablement poses, la conviction du savoir de mes
candidats; de les interroger comme un marin qui en veut mettre
d'autres  mme de prouver qu'ils connaissent le mtier, de forcer
ceux mmes que j'tais oblig de refuser  convenir qu' eux seuls en
tait la faute; enfin, de donner  mes examens une tournure propre 
clairer la partie capable de l'auditoire sur la force des examins,
ainsi qu' propager, chez l'autre partie, la connaissance des bonnes
doctrines, des solutions satisfaisantes, et  draciner les routines,
les prjugs qui entravent les progrs de l'art naval.

Je sentis, en outre, la ncessit de ramener tous les idiomes
maritimes de nos ports divers  un mme tendard grammatical,
d'adopter des dfinitions prcises, de signaler les locutions
vicieuses; et c'est dans ces mmes tournes que j'excutai le projet
de composer un _Dictionnaire de marine abrg_[204], que, cependant,
j'enrichis d'une grande quantit de mots nouveaux ou bien oublis
jusqu'alors; et qui,  cet avantage, joignit celui de ne toucher
qu'aux dfinitions; de faire connatre, entre plusieurs mots de
signification pareille, celui qui tait le plus accrdit, le plus
correct; d'laguer, enfin, tout ce qui tient aux traits, ou qui est
trop variable de sa nature, pour figurer dans un livre aussi positif
qu'un dictionnaire. Les noms des machines  vapeur furent aussi
introduits dans mon livre[205], ainsi qu'une traduction en anglais et
en espagnol, des termes principaux qui se rattachent  la Marine.

[Note 204: Ce _Dictionnaire abrg de Marine_ parut en 1834. C'est
un volume in-8 de 338 pages.]

[Note 205: Les pages 325  337 sont consacres  ce sujet. Le
_Dictionnaire abrg de Marine_ repose donc dj sur l'ide qui devait
plus tard donner naissance au _Dictionnaire de la Marine  voiles_ et
de la _Marine  vapeur_.]

Ces tournes me valurent, enfin, une marque souverainement flatteuse
d'estime de quelques-uns de mes compatriotes de l'Hrault.

Peu aprs les dernires lections pour la Chambre des dputs, je me
trouvais dans ce dpartement, o, pour s'opposer  un candidat que la
majorit ne voulait pas porter, on en nomma un qui accepta seulement
par dfrence pour l'opinion publique. On en parlait devant moi,
lorsqu'un des assistants s'tonna que l'ide ne ft venue  personne
de faire choix de moi; d'autres rpondirent qu'on y avait pens, mais
que la date du jour des lections tait alors trop rapproche pour
qu'on et le temps de m'crire  Paris, afin de savoir si je payais le
cens. On m'engagea  m'expliquer sur ce point et le premier des
assistants, qui avait le plus contribu  faire nommer le dput
actuel, annona son dessein, auquel les autres assistants promirent de
s'associer, de m'honorer de son suffrage ainsi que de ceux dont il
pourrait disposer. Les lections reviendront dans deux ou trois ans;
mais mon zl partisan est mort depuis cette poque, mais
l'interruption de mes tournes doit refroidir les esprits; mais enfin,
je ne suis plus en rgle pour le cens, car ma belle-mre et moi, nous
payons, en moins, une assez bonne somme d'impts, depuis que nous
avons quitt nos appartements de Paris, elle pour se retirer  Orly,
et moi pour habiter Brest. Une perspective si honorable est donc
probablement perdue; mais il m'en restera un excellent souvenir.

De bien gaies, de bien douces, de bien belles annes se passrent
ainsi; toutefois, la fin en fut attriste par une banqueroute qui, en
nous faisant perdre moiti sur une somme assez considrable, nous
enleva cette portion de nos rentes d'o nous tenions le superflu qui
rendait notre existence si agrable  Paris.

Depuis assez longtemps, les bureaux m'avaient assur que le commandant
de l'cole navale ne dsirant pas y prolonger son sjour au-del de
l'anne 1835, ils s'taient promis de me proposer au ministre pour lui
succder; je m'occupais peu de ce projet, parce que je pensais que la
dtermination de quitter un si beau poste ne s'effectuerait pas avant
1836, et qu' cette poque j'aurais les douze ans de grade requis pour
mon maximum de retraite, mais les choses taient changes, et je
rsolus de me mettre srieusement en avant pour ce commandement s'il
venait  vaquer, ou pour tout autre qui pourrait se prsenter.

Avant d'aller plus loin, je dois dclarer que, s'il est une chose au
monde que je dteste cordialement comme antipathique  mon caractre,
c'est le rle, ou seulement l'apparence du rle de solliciteur; ainsi,
j'avais bien voulu habiter Paris, mais j'aurais t dsol que l'on
pt croire que c'tait pour demander, intriguer ou me pousser. J'avais
donc pris la rsolution de me tenir  l'cart ou hors du contact priv
de toute autorit; et, tout en paraissant dans les bureaux ou dans le
cabinet du ministre, quand mon devoir m'en imposait la ncessit comme
examinateur ou comme membre rapporteur ou prsident de quelque
commission, je m'abstins, pendant ma longue rsidence  Paris, de me
montrer une seule fois dans les salons, soit du ministre, soit des
officiers gnraux qui avaient l'habitude de recevoir. Je ne changeai
pas de manire d'agir en prsentant mes demandes, je les formulai avec
insistance, mais avec dignit; je les appuyai de ma personne ainsi que
du suffrage de quelques dignes amis; mais je ne pntrai ni dans les
maisons, ni dans les rendez-vous de l'intrigue, et je m'en rapportai
tout  fait  la bont de ma cause et  l'quit.

Ce fut alors que, connu de quelques capitalistes intresss dans une
entreprise industrielle, je reus la proposition d'accepter la
direction de la compagnie, avec avantages satisfaisants; on voulait
mme me nommer sur-le-champ: c'tait une fausse dmarche, car je
dpendais du ministre qui pouvait ne pas y consentir. Esprant,
toutefois, qu'il ne s'y opposerait pas, je priai ces Messieurs de
m'crire pour me faire une offre officielle, et je leur dis que cette
lettre me suffirait pour agir auprs du ministre. Cet avis tant
adopt, une lettre signe par l'unanimit des intresss me fut
adresse; j'allai prier le ministre de me permettre d'accepter; et,
comme nous tions en 1835, et que mes douze ans de grade n'expiraient
qu'en 1836, de m'accorder, pendant cet intervalle, un cong avec
demi-solde ou mme sans solde. L'affaire trana quelques jours pendant
lesquels on me donnait des esprances; mais des informations tant
venues du ministre de la Guerre, o l'on en avait pris pour savoir
s'il existait des cas analogues, ces informations dtruisirent ces
esprances, et ma demande fut rejete. J'en fus contrari, car cette
occupation me plaisait: c'tait, pour mes vieux jours, une position
douce, de l'activit sans fatigue, une installation fixe, et je
restais  Paris.

Je revins alors  mes demandes d'embarquement; mais le commandant de
l'cole navale faisant, rellement, connatre qu'il dsirait tre
remplac, je fus nomm  ce commandement, et l'amiral Duperr, qui
tait ministre, eut la bont de me dire que j'aurais pu me dispenser
d'en faire la demande, car ni lui ni personne dans les bureaux ne
pensait  un autre choix. Le grade de capitaine de vaisseau vint en
mme temps, et naturellement, je pensai  M. de Chabrol de qui je le
tenais en quelque sorte; aussi, lui crivis-je pour lui faire
connatre ma nomination et pour lui renouveler tous mes sentiments de
reconnaissance. Lors de la publication de mon dictionnaire, j'avais
galement saisi cette occasion de lui adresser une lettre qui
accompagnait un exemplaire de cet ouvrage dont je le priais de vouloir
bien accepter l'hommage. En cette circonstance, je lui parlai, non
seulement de mon dvouement  sa personne, mais encore de mon respect
pour son administration comme ministre de la Marine, pendant laquelle
les intrts de l'arme avaient t soutenus avec chaleur, la justice
universellement observe, et plusieurs mesures trs utiles
introduites. C'tait l'expression de la vrit, et le cri de la
gratitude.

Une anne presque entire s'est coule depuis que j'ai t nomm au
commandement que j'occupe, et j'ai eu bien des embarras de service, de
voyage, d'emmnagement, d'affaires, de dplacements.

Mais tout est fini, l'cole va bien, nous sommes bien cass; il n'y a
donc plus rien  dsirer, si ce n'est que cet tat de choses continue;
et, surtout, que les inquitudes que je ne puis m'empcher d'avoir sur
ton admission[206], soient entirement dissipes. Ceci s'claircira
bientt, et j'attends, je t'assure, cette solution avec bien de
l'impatience.

[Note 206: L'admission de Lon de Bonnefoux aux examens de sortie
de l'cole de Saint-Cyr.]

Ma tche, alors, serait finie, mon cher fils, car tu seras bientt
majeur, et tu connais toute ma vie. Puissent mes rcits contribuer 
te donner quelque exprience, et  graver dans ton me l'amour du
bien, le dvouement  tes devoirs ainsi qu' ton pays que tu es
destin  servir de ton pe, l'attachement  la famille, et le besoin
de te distinguer!

C'est par l que tu marcheras ferme dans le sentier de l'honneur, et
que tu parviendras  la fin de ta carrire avec l'estime de toi-mme
et celle des honntes gens.




VIE DE MON COUSIN C. DE BONNEFOUX

ANCIEN PRFET MARITIME[207]

[Note 207: Je me borne  rappeler ici que cette _Notice_, crite
en 1836, du vivant de l'ancien prfet maritime, et qui n'a jamais t
publie, forme le complment naturel des _Mmoires_. Voyez la
_Prface_.]




CHAPITRE PREMIER

CARRIRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803

     SOMMAIRE: Origine du baron Casimir de Bonnefoux.--Son ducation,
     sa personne.--Entre dans la marine.--La guerre de l'Indpendance
     d'Amrique.--La frgate _la Fe_.--Campagnes postrieures.--La
     Rvolution.--migration des frres de M. de Bonnefoux.--Son
     incarcration  Brest.--Il est promu capitaine de vaisseau, puis
     chef de division.--L'amiral Morard de Galle.--Le vaisseau _le
     Terrible_.--Sjour de plusieurs annes  Marmande.--Voyage 
     Paris en vue de faire rayer un ami de la liste des
     migrs.--L'amiral Bruix, ministre de la Marine.--M. de Bonnefoux
     est nomm adjudant gnral du port de Brest.--Son
     oeuvre.--Armement de l'escadre de l'amiral Bruix.--Histoire du
     vaisseau _la Convention_, arm en soixante-douze heures.--Le
     Consulat.--L'organisation des prfectures maritimes.--M. de
     Caffarelli.--Dmarches faites par M. de Bonnefoux pour quitter la
     marine.--Refus de sa dmission par le Premier Consul.--Paroles
     qu'il prononce  cette occasion.--M. de Bonnefoux est nomm au
     commandement du vaisseau _le Batave_.--Offres obligeantes du
     prfet de Caffarelli.--L'inspection gnrale des ctes de la
     Mditerrane donne  M. de Bonnefoux.


M. le baron Casimir de Bonnefoux[208] fit ses tudes au Collge de
Louis-le-Grand; il en sortit pour embrasser la profession de marin,
o l'on franchissait alors les premiers grades avec assez de rapidit.
Il tait n en 1761[209], d'une famille de l'Agenais, toute adonne
aux armes depuis le XIVe sicle, et dont l'illustration militaire
remonte jusqu'au rgne du roi Jean.  partir de cette poque, et sans
exception, les Bonnefoux ont constamment servi de leur pe, et depuis
l'institution de l'Ordre de Saint-Louis, tous en avaient reu la
dcoration, destine, comme celle de la Lgion d'honneur,  servir de
vhicule aux grandes actions, mais plus spcialement  rcompenser les
services guerriers.

[Note 208: _Baptiste-Franois-Casimir de Bonnefoux._]

[Note 209: D'aprs son acte de baptme, que nous avons eu entre
les mains, Casimir de Bonnefoux naquit le 4 mars 1761  Marmande, de
messire Lon de Bonnefoux, cuyer et de dame Catherine de Faget. Il
eut pour parrain l'abb Faget de Cazaux. Son pre qui, comme on l'a vu
dans les _Mmoires_, tait un officier retir du service avec la croix
de Saint-Louis fut, l'anne mme de sa naissance, nomm par
l'intendant de Bordeaux adjoint  M. Faget de Cazaux subdlgu de
Marmande. M. Philippe Tamizey de Larroque relve le fait dans sa
_Notice sur la ville de Marmande_, p. 115. Sous l'ancien rgime, le
subdlgu tait le mandataire de l'intendant, qui le choisissait et
le rvoquait. Il diffrait,  cet gard, du sous-prfet actuel.]

Ce jeune officier apporta dans le monde une figure o la sant, la
fracheur, la finesse et la gaiet s'taient runies avec un charme
inexprimable. Des contrastes rares s'y faisaient remarquer: ainsi,
l'on y voyait une extrme vivacit, et des traits qui eussent fort
bien caractris la physionomie la moins mobile. La bont, le dsir de
plaire, le besoin mme d'obliger en taient l'expression dominante, et
nul, cependant, n'eut,  l'occasion, plus de svrit dans le regard,
plus de fermet dans la manifestation du commandement, plus de force
dans cette parole, tout  l'heure si douce et si aimable. Il a
conserv des dehors aussi remarquables jusqu' l'ge le plus avanc.
La beaut, selon Platon, est un des plus grands avantages que la
nature puisse nous accorder; il en est peu, cependant, dont on doive
moins se glorifier. Cet avantage, que M. de Bonnefoux semblait
ignorer, contribua sans doute  prvenir bien des personnes en sa
faveur, mais s'il gagna toujours le coeur de ses camarades, de ses
chefs, ou de ses subordonns, ce fut aussi par ses qualits morales.

Ses dbuts dans la marine[210] eurent lieu  l'poque o Louis XVI
avait donn  nos flottes une attitude redoutable, qu'il et t dans
l'intrt de la France de maintenir dans une jalouse intgrit. Il se
trouva li, ds sa jeunesse, avec les Bruix, les de Crs[211], et
autres esprits vigoureux qui semblaient prvoir leur future lvation
et qui s'y prparaient par tous les moyens que leur offraient l'tude,
la pratique et le travail. Il fit la guerre de l'Indpendance des
tats-Unis sur la frgate _la Fe_[212], renomme par les beaux
combats qu'elle livra sous le commandement du capitaine Boube, dont
la valeur tenait du prodige, et dont la modestie galait la valeur.

[Note 210: Aspirant-garde de la marine  Rochefort le 1er avril
1779, garde de la marine le ler juillet 1780, sa nomination d'enseigne
de vaisseau date du 14 septembre 1782.]

[Note 211: Voyez dans les _Mmoires_ les notices consacres 
Bruix et  de Crs.]

[Note 212: Casimir de Bonnefoux navigua d'abord comme garde de
marine, puis comme enseigne de vaisseau sur la frgate _la Fe_, du 11
avril 1782 au 26 dcembre 1783. Ce fut  la suite d'un combat dans
lequel il s'tait distingu que le roi le nomma enseigne de vaisseau
le 14 septembre 1782.]

La paix vint ensuite rendre le calme au monde; mais M. de Bonnefoux
continua  s'exercer aux difficults de son tat dans les Antilles, o
il commanda un brig de guerre[213]; et il y avait sept ans qu'il
n'avait interrompu ses voyages, lorsque, rentrant en France, il trouva
la monarchie renverse et les esprits en dlire. Il apprit, en mme
temps, que ses trois frres, ainsi que plusieurs autres officiers
d'infanterie du mme nom, avaient tous migr, et qu'un de ses frres
avait pri pendant l'migration; ces faits taient plus que suffisants
pour veiller la farouche susceptibilit du gouvernement de la Terreur
qui prvalait alors. Il fut incarcr  Brest; son procs fut
commenc par les tribunaux rvolutionnaires, et, sans la chute de
Robespierre, il aurait probablement port sa tte sur l'chafaud.

[Note 213: En qualit d'enseigne il servit sur le vaisseau _le
Rflchi_ et sur la frgate _la Dana_. Promu lieutenant de vaisseau
le 1er mai 1786, il commanda en 1791 l'aviso _le Sans-Soucy_.]

Cependant, l'horreur de cette captivit, la tristesse de ces sombres
lieux avaient t adoucies par le tour ingnieux de ses saillies,
ainsi que par l'enjouement invincible de son humeur.

Ces malheureux prisonniers parvinrent ainsi  braver leurs tyrans; ils
leur montrrent la plus imposante fermet, et s'ils attendirent leur
sort avec la rsignation la plus gaie, ce fut certainement 
l'impulsion que donna leur nouveau compagnon d'infortune, et 
l'ascendant que parvinrent  acqurir et sa jeune philosophie et son
esprit entranant.

Peu aprs sa mise en libert, il fut successivement nomm capitaine de
vaisseau, chef de division[214], et il eut plusieurs commandements,
notamment celui du vaisseau  trois ponts _le Terrible_[215] qui prit
la mer portant le pavillon du vice-amiral Morard de Galle[216].
L'esprit d'insubordination, excit par de folles ides d'galit
absolue, agitait alors toutes les ttes; et les casernes, les
vaisseaux prsentaient souvent le spectacle de la rvolte. Le
vice-amiral Thvenard[217] qui commandait  Brest, ne se crut jamais
aussi certain de rprimer les meutes, que lorsque M. de Bonnefoux
tait prsent, et,  la mer, rien de srieux n'clata jamais  bord du
_Terrible_, grce  un regard d'autorit qu'on n'osait mconnatre, et
qui tait soutenu par une fermet, par un ton de supriorit
d'ducation qui seront toujours l'arme la plus sre d'un officier
contre la dsobissance.

[Note 214: D'aprs les _tats de service_ de M. de Bonnefoux il
fut nomm capitaine de vaisseau le 1er janvier 1793, et chef de
division le 20 mars 1796. Son incarcration au chteau de Brest date
de la fin de 1793 ou des premiers jours de 1794. Sa destitution comme
noble eut sans doute lieu en mme temps que celle de son chef Morard
de Galle, c'est--dire le 30 novembre 1793 et il fut rintgr dans le
corps un peu aprs lui.]

[Note 215: M. de Bonnefoux commanda le vaisseau _le Terrible_ du
25 mai 1793 au 26 octobre de la mme anne. En qualit de lieutenant
de vaisseau il avait exerc une premire fois les fonctions de chef du
pavillon du contre-amiral Morard de Galle sur le vaisseau _le
Rpublicain_, du 6 juillet 1792 au 3 dcembre de la mme anne. Le 10
novembre 1792 (an 1er de la Rpublique franaise), Monge, ministre de
la Marine, crivait la lettre suivante au citoyen Morard de Galle,
contre-amiral commandant l'escadre de Brest: Les bons tmoignages que
vous me rendez de la conduite et du patriotisme du citoyen Bonnefoux
ne peuvent que me donner une bonne opinion de cet officier et me
porter  lui procurer une marque de confiance. J'en saisirai
l'occasion avec plaisir et je vous prie d'tre persuad que je
n'oublierai point tout le bien que vous m'avez dit de lui, je vous
invite mme  l'assurer de mes dispositions  son gard. Nous avons
eu entre les mains l'original autographe de cette lettre.]

[Note 216: Justin Bonaventure Morard de Galle de la Bayette, n le
30 mars 1741  Goncelin (Dauphin) servit successivement sous l'ancien
rgime dans l'arme de terre et dans l'arme de mer. Il avait pris
part d'une faon distingue  la guerre de l'Indpendance d'Amrique,
pendant laquelle il fut bless deux fois. La Rvolution le trouva
capitaine de vaisseau et le nomma contre-amiral le 1er janvier 1792,
vice-amiral le 1er janvier 1793. Destitu comme noble par mesure de
sret gnrale le 30 novembre 1793, rintgr dans la marine le 3
mars 1795, il devint commandant des armes  Brest (chef militaire du
port) le 3 avril 1796. Devenu membre du Snat aprs le 18 brumaire, le
vice-amiral Morard de Galle mourut en 1809. Il avait assist  quinze
combats.]

[Note 217: Antoine-Jean-Marie Thvenard, n  Saint-Malo le 7
dcembre 1733, entra en 1745 au service de la Compagnie des Indes et
s'leva successivement de grade en grade jusqu' celui de capitaine de
vaisseau. Entr dans la marine royale en 1770 comme capitaine du port
de Lorient il devint capitaine de vaisseau en 1773, chef d'escadre en
1784. La Rvolution le nomma ministre de la Marine et des Colonies le
16 mai 1791, puis vice-amiral en 1793. Le vice-amiral Thvenard, aprs
avoir command la marine  Brest et  Toulon, devint prfet maritime 
Lorient et membre du Snat. Retrait en 1810, il mourut le 9 fvrier
1815.]

Cependant les temps s'adoucirent, M. de Bonnefoux obtint de pouvoir se
rendre dans sa famille, et, pensant aux circonstances dsastreuses qui
avaient port ses frres et ses parents dans les rangs trangers, il
voulut renoncer au service, il espra qu'on l'oublierait chez lui, et
il y gota, pendant quelques annes, les douceurs d'un vrai repos.

Mais une occasion imprvue l'appela  Paris; il s'agissait de faire
rayer de la liste des migrs un de ses amis d'enfance, qui avait tout
brav pour venir incognito dans sa famille.

Les dmarches de l'amiti, l'activit du solliciteur, ses manires
sduisantes furent suivies du succs; cependant, il avait trouv au
ministre de la Marine, M. de Bruix qui, sentant tout ce que son
administration pouvait esprer du concours de son ancien camarade, usa
de toute son influence pour le rattacher au service. Toutefois, ayant
 combattre ses scrupules, relatifs  l'migration de ses frres, le
ministre ne put le dcider  accepter ses offres, qu'en lui promettant
de ne l'employer que dans les arsenaux, et il le nomma adjudant
gnral du mme vice-amiral Morard de Galle dont il avait t
capitaine de pavillon[218], et qui, courb sous le poids d'un grand
ge, avait besoin d'un bras nergique pour faire respecter son
autorit dans le port de Brest, qu'il commandait.

[Note 218: M. de Bonnefoux fut adjudant gnral au port de Brest
du 5 aot 1798, au 17 septembre 1800.]

Presque tous les officiers de l'ancienne marine si formidable de Louis
XVI avaient migr; ils avaient t remplacs, d'une manire
improvise, par des hommes, qu' de trs honorables exceptions prs,
tout excluait de si brillantes destines, et qui n'avaient rien de ces
liens de corps, de ces sentiments levs, de cette instruction solide,
sans lesquels on prtendrait en vain l'emporter sur les marins
anglais. Ces causes avaient principalement occasionn les revers de
notre marine pendant la guerre de notre rvolution. M. de Bonnefoux le
savait; aussi, tous ses soins se portrent  tablir  Brest un
vritable aspect militaire, un ordre rparateur, et principalement 
encourager les jeunes gens qui s'y prcipitaient alors pour se rendre
dignes de remplacer les anciens officiers, et qui, depuis, ont paru
avec tant de distinction sur tous les points du globe o se montre
notre pavillon.

Tous se souviennent encore, avec attendrissement, des bonts de
l'adjudant gnral du port de Brest, de ces jours loigns et des
marques d'intrt qu'alors ou plus tard, il sut trouver les moyens de
leur tmoigner[219].

[Note 219: Une note du dossier de M. Casimir de Bonnefoux,
contemporaine, semble-t-il, de l'poque o il tait adjudant gnral,
au port de Brest rsume ainsi l'opinion de ses chefs sur son compte:
De l'honneur, du courage et des moyens.]

Ce fut en 1799 que le ministre Bruix, destin  commander une arme
navale de vingt-cinq vaisseaux de ligne et nombre de frgates ou
corvettes, arriva  Brest avec de pleins pouvoirs. Il avait compt sur
le zle de son ami; sa confiance ne fut pas trompe, car les vaisseaux
taient prts et bien approvisionns. Il allait parcourir la
Mditerrane, porter des secours  Moreau prs de Savone; ramener
l'arme navale espagnole de Cadix  Brest, et l'on sait avec quels
talents militaires et diplomatiques il accomplit cette haute mission,
qui assura  la France l'alliance du roi d'Espagne[220].

[Note 220: Sur la campagne de l'amiral Bruix, voyez les
_Mmoires_, liv. II, ch. II.]

Il fallait  l'amiral Bruix un chef d'tat-major habile; il s'en
ouvrit  M. de Bonnefoux, et il lui offrit le grade de contre-amiral;
mais il ne put surmonter ses mmes scrupules, et, d'ailleurs, lui
rpondit celui-ci, la mer est un thtre qu'on ne doit jamais quitter
sous peine de se trouver bientt au-dessous de soi-mme; et depuis
trop longtemps j'ai cru devoir y renoncer.

Le ministre amiral fut plus heureux pour l'armement du vaisseau _la
Convention_: il le vit  peine radoub dans un des bassins du port, et
il regretta de ne l'avoir pas dsign pour tre adjoint  son arme.
Pourquoi des regrets, lui dit M. de Bonnefoux, si tu le veux, tu
l'auras. Mais je dois partir sous trois jours. Tu l'auras, te
dis-je, commande et il sera prt. L'amiral donna l'ordre avec l'air
du doute, et cet ordre fut excut: avant soixante-douze heures, le
vaisseau tait en pleine mer! De nos jours, dans un tat prospre,
cette opration tiendrait du prodige; qu'tait-elle donc dans ces
temps de dnuement presque absolu de munitions, de matelots, d'argent
et d'officiers; et, pour que tout ft vraiment extraordinaire dans cet
armement prcipit, ce vaisseau tonna tous les autres par la
supriorit de sa marche.

Mais nous arrivions  ces jours o le deuil profond de la France
commenait  se dissiper. Le premier consul encourageait, accueillait
tous les projets d'amlioration publique; il lui en fut prsent un
bien remarquable pour le dpartement de la marine: celui de
l'organisation des prfectures maritimes. M. de Caffarelli[221],
lieutenant de vaisseau de l'ancienne marine royale, frre de
l'intrpide gnral de ce nom, qui avait succomb si glorieusement sur
les bords du Nil, et devenu conseiller d'tat, fut l'heureux auteur de
ce plan d'ordre, de force et d'conomie. Il en fut noblement
rcompens; en effet, on prsuma que celui qui avait si bien conu le
systme l'excuterait le mieux; et il fut nomm prfet maritime de
l'arrondissement qui renfermait le port de Brest dans ses limites
tendues.

[Note 221: Sur Caffarelli, voyez ces _Mmoires_, p. 87, note 1.]

Cette cration admettait, en second, des chefs militaires ou
d'tat-major et l'on conjectura dans les ports que le Gouvernement
penserait  M. de Bonnefoux, mais sa famille, son pre, trs g,
l'appelaient auprs d'eux, il se pronona donc clairement sur les
bruits qui coururent de sa nomination, il autorisa un de ses amis  se
mettre en ligne sans craindre de traverser ses vues; et, quand ce
service fut mis en vigueur, il cessa ses fonctions d'adjudant gnral,
et il fit des dmarches pour quitter la marine.

Bonaparte ne voulut pas statuer lgrement  son gard, il demanda un
rapport sur son compte, et lorsqu'il eut parcouru ce rapport, il
rpondit qu'il ne voulait pas entendre parler de cette dmission:
Donnez  cet officier, dit-il, le commandement du vaisseau _le
Batave_ o sera plac le dpt des lves de la Marine, qu'il veille
sur cette prcieuse ppinire, et bientt nous verrons!

Le prfet Caffarelli lui annona cette dcision invariable et lui dit
obligeamment que son vaisseau ne pourrait l'occuper tout entier, qu'il
avait besoin de ses conseils, que pour en profiter plus souvent, il
lui faisait prparer un appartement dans son htel, et qu'il serait
trs contrari s'il tait refus. Le nouveau prfet apporta dans ses
fonctions difficiles sa profondeur de vues accoutume; le port de
Brest gagna considrablement par son crdit ou par les soins qu'il lui
donna, et s'il arriva que, dans le dbut, quelques derniers efforts de
troubles furent encore tents par les fauteurs de l'anarchie, la
rpression fut si absolue et si ddaigneuse qu'on ne les vit plus se
renouveler.

Le premier consul n'oublia pas sa promesse: l'inspection gnrale des
ctes de la Mditerrane fut donne  M. de Bonnefoux[222], qui entra
dans les dtails les plus minutieux. Le compte crit qu'il rendit de
sa longue mission jeta une grande lumire sur des faits importants,
ainsi que beaucoup d'clat sur la capacit de celui qui l'avait
rdig.

[Note 222: Son titre officiel fut inspecteur des classes dans le
VIe arrondissement maritime.]




CHAPITRE II

M. DE BONNEFOUX, PRFET MARITIME DE BOULOGNE

     SOMMAIRE:--La paix d'Amiens.--Reprise des
     hostilits.--L'empire.--le chef-lieu du premier arrondissement
     maritime transport de Dunkerque  Boulogne.--M. de Bonnefoux
     prfet maritime du premier arrondissement.--Projets de
     dbarquement en Angleterre.--La flottille.--Activit de M. de
     Bonnefoux.--Son aide de camp, le lieutenant de vaisseau
     Duperr.--Anecdote relative  l'amiral
     Bruix.--Gouvion-Saint-Cyr.--M. de Bonnefoux nomm d'abord
     officier de la Lgion d'honneur est plus tard cr baron.--Les
     Anglais tentent d'incendier la flottille.--Leur chec.--Le prfet
     maritime favorise l'armement de corsaires.--Insinuations du
     ministre de Crs.--Napolon et la Marine.--Abandon progressif de
     la flottille de Boulogne.--M. de Bonnefoux passe du Ier au Ve
     arrondissement maritime.--Regrets qu'il laisse  Boulogne.--Vote
     unanime du Conseil municipal de cette ville.


La guerre maritime avait cess, l'Europe avait profit des courts
moments de paix qui s'ensuivirent pour observer le premier consul, et
Pitt s'tait retir; mais ce devait tre pour reparatre bientt  la
tte des affaires, o il se maintint jusqu' sa mort, en faisant  son
ennemi une guerre d'extermination dont il lgua la continuation au
cabinet qui lui succda, et qui suivit les mmes errements.

Je ne contesterai ni les talents, ni la persvrance de l'illustre
fils du clbre Lord Chatham et je ne scruterai pas si les subsides
dont, pendant plus de vingt ans, sa politique greva son pays, si
l'accroissement monstrueux de la dette publique en Angleterre, furent
en accord avec les avantages que cet empire retira de cette lutte
opinitre. Quelle qu'ait t toutefois la hauteur des conceptions du
ministre britannique, on ne contestera pas, non plus, que le refus de
la reddition de Malte, au mpris de la lettre des traits, et que les
prliminaires de la guerre de 1803, n'aient t des actes portant le
cachet de la jalousie, de la haine et de cette mauvaise foi alors si
familire au gouvernement des Trois-Royaumes. Bonaparte tait trop
habile pour ne pas prsenter ces faits avec tout l'avantage qui
convenait  sa position; aussi, selon le systme qu'il a toujours
suivi, de parler plus  l'imagination qu'au coeur des Franais, il
conut l'ide d'un projet de descente en Angleterre, et il le fit
goter par la nation. Il ne conduisit pas, il est vrai, ce projet
jusqu' sa dernire priode, mais dans les prparatifs formidables
qu'il dut faire, il trouva tout forms, des lments de batailles
qu'il ne tarda pas  employer pour seconder l'essor de son gnie
ambitieux. Bientt il se crut indispensable  la scurit,  la gloire
de la patrie; il osa tout, et il se fit proclamer empereur.

Le point central choisi pour l'armement, fut Boulogne qui devint, au
lieu de Dunkerque, le chef-lieu du premier arrondissement maritime,
et, cette prfecture venant  tre sans chef, l'empereur n'hsita pas
 y nommer M. de Bonnefoux[223]. C'est alors qu'on vit celui-ci, anim
d'une activit prodigieuse, consacrer tous ses moments  la
construction,  l'armement,  l'approvisionnement des milliers de
petits btiments de cette flottille. On sait qu'une mdaille fut
frappe en 1804  l'occasion de cette construction[224]. Dans cette
multiplicit infinie de travaux, les ressources de son esprit ne
l'abandonnrent jamais: il tonnait par sa facilit  aplanir les
difficults; il mditait comme un administrateur consomm; il
excutait, comme un vrai militaire, ador de ses subordonns; il
surveillait comme un inspecteur intress, et, s'il sortait de son
htel ou de ses bureaux, c'tait sans faire acception de jour, de
nuit, de beau ou de mauvais temps, et pour paratre  l'improviste au
milieu des travaux, ou sur divers points de son commandement. Chacun
s'observait; nul ne respirait que son zle et son esprit; ses aides de
camp taient des sentinelles vigilantes[225]; mais sa prsence loin
d'tre redoute, tait partout regarde comme un bienfait et comme une
rcompense. Il revit  Boulogne son ami Bruix qui devait commander la
flottille pendant la descente, et qui pouvait compter sur le
dvouement de tout le personnel de la marine, rassembl, pour ainsi
dire, dans cet arrondissement. Il y vit son ancien camarade de
collge, le marchal Gouvion-Saint-Cyr, ainsi que ses vaillants
collgues Soult, Ney, et la plupart des officiers gnraux les plus
distingus des armes de terre et de mer; il captiva leurs suffrages,
il obtint leur estime et leur amiti[226]. L'empereur Napolon qui
vint aussi  Boulogne, ratifia tant de louanges, par des loges qu'il
n'accordait qu'au vrai mrite. Il avait nomm le prfet maritime,
officier de la Lgion d'honneur[227]. Il le cra baron[228], et ainsi
M. de Bonnefoux obtint, par lui-mme, ce titre que, plus tard et dans
un temps plus paisible, la naissance devait lui donner aprs la mort
de son frre an.

[Note 223: Nomm prfet maritime du Ier arrondissement le 20
septembre 1803, M. de Bonnefoux conserva ce titre jusqu'au 15 avril
1812. Par dcision du 24 janvier 1804 il reut en outre celui d'amiral
de la flottille, avec ordre d'exercer les fonctions attribues 
l'amiral Bruix.]

[Note 224: La _colonne Napolone_ fut en outre inaugure le 15
aot 1841. Sur la construction de la flottille de Boulogne on peut
consulter P. J.-B. Bertrand, _Prcis de l'histoire physique, civile et
politique de la ville de Boulogne-sur-Mer et de ses environs depuis
les Morins jusqu'en 1814_. Boulogne-sur-Mer 1828, 1829, 2 volumes
in-8.]

[Note 225: Au nombre des officiers attachs  la personne de M. de
Bonnefoux  Boulogne, fut le lieutenant de vaisseau Duperr dont il ne
tarda pas  reconnatre le mrite, et dont il voulut se sparer pour
le mettre sur la route qui devait le conduire  ses belles actions de
l'le de France et de Santi-Petri! Aprs ce dernier fait d'armes, M.
Duperr fut lev  la dignit de vice-amiral, et ensuite nomm prfet
maritime. On connat la glorieuse part qu'en 1830, il a prise  la
conqute d'Alger, et qui lui a valu la pairie et le bton de marchal
de France. Il fut ensuite nomm ministre de la Marine en 1834.  son
retour d'Alger, M. l'amiral Duperr avait pens  son ami, et il
retarda son retour  Paris et auprs de sa famille, pour aller passer
quelques jours  la campagne chez M. de Bonnefoux. (_Note de
l'auteur._)]

[Note 226: Les fatigues du commandement de la flottille achevrent
d'altrer la sant dj affaiblie de l'amiral Bruix, qui, un jour,
exprima  Napolon la crainte de ne pouvoir longtemps lui rendre des
services. Mais, lui rpondit l'empereur, vous vivrez bien encore six
mois; alors la descente sera faite et nous n'aurons plus besoin de
vous. L'Amiral Bruix avait contribu au renversement du Directoire,
et ses talents mmes ou son amabilit parfaite  part, il devait tre
cher  Napolon; ainsi, tout dit que ces paroles n'eurent d'autre tort
que d'tre irrflchies; mais qu'un souverain doit tre circonspect!
et l'on en peut juger par le chagrin profond qu'en conut l'amiral qui
succomba peu de temps aprs. (_Note de l'auteur._)]

[Note 227: Lgionnaire du 6 fvrier 1804, M. de Bonnefoux fut cr
officier de la Lgion le 15 juin de la mme anne.]

[Note 228: Le 15 dcembre 1809.]

Vers cette poque, Boulogne et la flottille furent attaques par les
Anglais arms de fuses et de machines flottantes incendiaires; mais
l'on tait sur ses gardes, et cette entreprise audacieuse fut
repousse avec sang-froid et tourna  la confusion complte de
l'ennemi. Ces fuses, ces machines qui sont si peu dans les moeurs
guerrires du temps, et que les Anglais semblent beaucoup
affectionner, cotrent des sommes considrables  leur gouvernement;
et si elles pntrrent  Boulogne, ce ne fut pas comme l'avait
entendu le ministre britannique; mais seulement pour faire le sujet
de tableaux destins  servir d'ornement et de trophe aux galeries de
la Prfecture.

Le prfet maritime adopta, contre cette agression, des reprsailles
plus nobles et plus efficaces, car il avait compris, avec tous les
bons esprits, que l'expdition de corsaires contre la marine marchande
des Anglais leur serait trs funeste, et il donna  ces armements
l'appui le plus prononc[229]. On ne connaissait pas alors ce que,
sans doute, nous verrons en France  l'avenir: d'inexpugnables
garde-ctes  vapeur; invention de premire importance, puisqu'elle
peut devenir le boulevard assur du faible, en rendant impossibles les
orgueilleux blocus si frquents pendant la dernire guerre, et en
garantissant la rentre des croiseurs, dans les ports dsormais
protgs par ces batteries flottantes. Le crdit du prfet maritime ou
ses encouragements, donnrent  ces quipements une grande tendue et
des succs multiplis les accompagnrent presque toujours.

[Note 229: Le ministre de la Marine demanda familirement un jour
 M. de Bonnefoux ce qui lui tait revenu des intrts qu'il avait pu
prendre dans ces oprations; il eut mme l'imprudence d'ajouter que
l'Empereur serait bien aise de le savoir. M. de Bonnefoux lui rpondit
aussitt. Dites  l'Empereur qu'il ne sait pas plus gouverner que
vous ne savez administrer, en laissant en place un homme  qui vous
supposez une telle conduite. Le ministre ne voulant pas se charger de
la commission, M. de Bonnefoux ajouta: Eh bien, voici ma dmission,
et je vais le lui dire moi-mme.--Il fallut que le ministre prtextt
avoir tout pris sur lui dans cette question, pour empcher la
dmission et la dmarche qui en aurait t la suite. (_Note de
l'auteur._)]

Ce systme, s'il et t suivi en France sur la plus grande chelle, y
aurait sans doute produit d'incalculables rsultats. Un corsaire pris
tait remplac par dix corsaires que la tmrit franaise prcipitait
hors de nos ports de la Manche.

Des actions glorieuses, des prises opulentes se succdaient et se
renouvelaient sans cesse; et cette activit, ces combats, ces
richesses, ces ftes splendides o les familles notables de la ville
taient toujours appeles, tout fixait les regards sur M. de
Bonnefoux, tout tait rapport  ce chef, en qui se concentraient les
plus chres affections des Boulonnais.

Personnellement, d'ailleurs, il vivait avec une frugalit qui ne s'est
jamais dmentie. Il faut du luxe dans ma maison, disait-il souvent,
parce que mon rang le prescrit, mais je n'en veux ni pour moi, ni sur
moi, ni dans mon appartement particulier. Il maintenait donc la plus
rigoureuse conomie dans ses dpenses prives ou dans celles des
personnes qui lui appartenaient; et il prtendait que les vastes
btiments, les meubles somptueux n'taient point pour l'usage et le
matre, mais pour la montre et le spectateur. Aussi, il pouvait, 
l'occasion, faire face  des dpenses extraordinaires, et, devancer
souvent ou satisfaire, par sa gnrosit, les plaintes discrtes de
l'infortun.

L'histoire nous apprend que l'Angleterre a t conquise toutes les
fois que ses ennemis ont pu se dvelopper sur son propre sol. Jules
Csar et plusieurs de ses successeurs, les Saxons et les Danois,
Guillaume le Conqurant et Guillaume III, tous ont russi dans leurs
projets d'invasion. Napolon aurait sans doute rencontr des obstacles
plus grands que ceux des guerriers qui avaient excut cette hardie
entreprise; mais les faits passs donnaient une prsomption de succs;
et, certainement, la difficult, en 1804, rsidait moins dans la
rsistance  vaincre sur terre que dans le dpart, la traverse,
l'atterrage, ou dans la descente elle-mme. Pour cette descente, il
fallait une forte escadre de protection dans la Manche; les vents, la
mer devaient se trouver comme  souhait, et la dure de deux mares,
au moins, tait ncessaire, car Boulogne et les ports voisins
asschent  moiti mare, ce qui ne laissait pas assez de temps pour
la sortie de la premire division de la flottille, en une fois.

Aussi, est-ce un problme que j'ai entendu discuter, savoir: si, avec
des chances partages, Napolon jugeait cette descente possible, et
s'il voulait rellement la tenter; ou si, par un appareil formidable,
et qui pouvait couvrir d'autres desseins, il entendait seulement
porter l'pouvante chez les Anglais, et les amener  la paix par la
crainte de ses armes. Il faut le dire, si cette dernire hypothse
tait le but de l'empereur, il connaissait peu le caractre personnel
de Pitt et des Anglais, et moins encore le gnie des institutions de
leur pays. Un ministre constitutionnel peut voir le triomphe d'armes
ennemies; mais il ne peut tre accessible  de telles frayeurs; et
tout succombe avant qu'il ait pu faire excuter une mesure
pusillanime. L'opposition, sinon lui, veille attentivement sur ses
actes, et elle saurait le redresser ou le supplanter, au premier
mouvement de faiblesse qu'il dnoterait.

Il est moins douteux que Napolon n'a pas cru  l'utilit d'avoir une
bonne marine; qu'il a trop ddaign ce dpartement, et qu'il avait peu
de foi en des triomphes o, de sa personne, il ne pouvait prtendre
aucune part. Malheur, j'ose le dire,  tout homme d'tat, en France
qui, pendant la guerre, nglige, suivant les temps, les usages et les
progrs des arts, de combattre  outrance les Anglais dans leur marine
ou leur commerce, et qui, pendant la paix, ne s'y prpare pas!
Napolon, s'il avait su se contenter des grandes limites que sa
puissance avait dj donnes  son empire, pouvait, tout en s'y
faisant respecter, destiner le superflu de ses ressources  remplir
les arsenaux de munitions et de btiments; les plus forts auraient t
gards dans les ports pour forcer les Anglais  se tenir,  grands
frais, en haleine devant nos rades; et les frgates, les corvettes,
les corsaires auraient pris la mer, avec ordre de s'attaquer
spcialement  la marine marchande ennemie.

S'il et donc apprci l'utilit des forces navales, s'il n'et,
surtout, dcourag Fulton, qui vint en France s'offrir  lui,
Napolon, aid du gnie crateur de cet admirable mcanicien, aurait
pu oprer, de son temps, le changement, dsormais invitable, de
l'tat de la guerre maritime, rduire  la nullit, peut-tre, les
flottes de l'Angleterre, et effectuer, pour ainsi dire  coup sr,
avec des btiments  vapeur, cette descente qui tait presque
chimrique avec des bateaux plats. Alors, il est permis d'ajouter
qu'en dictant  Londres mme les conditions de la paix, il aurait
rtabli, dans le partage des colonies, l'quilibre que nos anciens
droits, l'intrt de notre commerce, l'accroissement de notre
population, ne peuvent toujours laisser subsister avec l'ingalit
choquante o il se trouve; enfin, mieux que personne, il pouvait
venger l'Europe en faisant restituer  leurs lgitimes possesseurs,
les boulevards tels que Malte, ou Gibraltar, que les Anglais,  la
honte des nations, ont usurps sur toutes les mers, qu'ils ne doivent
pas toujours conserver et qui ne peuvent tre reconquis que dans le
coeur mme de leur patrie. Ces succs taient plus utiles, plus
glorieux, plus certains que ceux que Napolon a recherchs, par
lesquels il s'est lev, il est vrai, au premier rang parmi les
guerriers, mais dont les suites lui ont t si fatales, et ont amen
la double invasion de l'Europe sur le territoire franais.

Cette gloire n'tait pas rserve  Napolon, ni celle plus grande
encore, d'tablir, au dedans, des institutions que les esprits
clairs prfreront toujours  des conqutes au dehors. Or, ces
institutions, bien mieux que des victoires, auraient servi ses projets
de souverainet, qu'elles seules, si la chose tait possible,
pouvaient consolider. Ses destines s'accomplirent donc, cette belle
occasion d'affranchir le continent fut perdue; et ces vrits sur la
force navale, il fut conduit  les reconnatre plus tard, lorsque dans
les jours de son agonie politique  Rochefort, et quelques moments
avant de monter sur les vaisseaux anglais qui allaient l'loigner de
la France  jamais, il s'cria avec amertume: Je n'ai point assez
fait pour la marine! Ce regret, dans un instant si solennel,
dmontre, sans rplique, l'vidence de ces mmes vrits.

 la srie, sans exemple, de guerres continentales que l'or, la
politique et les ruses des Anglais nous suscitrent, d'abord pour
faire diversion  la descente, et ensuite pour effectuer la ruine de
leur ennemi, Napolon rpondit par un systme inou d'envahissement
qui fit briller nos armes de l'clat le plus vif, mais qui troubla le
monde entier pendant dix ans. Tout  ses projets nouveaux, il
abandonna peu  peu la flottille de Boulogne, et elle se trouvait
n'tre plus qu'un simulacre, quand M. le baron de Bonnefoux, dont les
talents demandaient un thtre plus lev, fut dplac et nomm prfet
maritime du Ve arrondissement, qui s'tend de l'embouchure de la Loire
 celle de l'Adour, et dont le chef-lieu est Rochefort, l'un des
grands ports militaires de la France.

Le jour de son dpart fut un jour de deuil, ce qui fut prouv par une
dclaration libre, spontane, unanime et publique du Conseil
municipal de la ville de Boulogne; les termes honorables en furent
imprims, rpandus  un grand nombre d'exemplaires, et reproduits sur
papier, sur soie, et sur le parchemin de fodale mmoire qui redevint,
 cette occasion, un titre de noblesse bien flatteur.




CHAPITRE III

LA PRFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT

     SOMMAIRE:--Difficults que rencontre M. de Bonnefoux pour
     approvisionner l'escadre de la rade de l'le d'Aix pendant une
     anne de disette.--Le pain de fves, de pois et de bl
     d'Espagne.--Rformes apportes dans la mouture du bl et la
     confection du biscuit de mer.--Mise en tat des forts et
     batteries de l'arrondissement.--Ingnieuse faon d'armer un
     vaisseau d'une faon trs prompte.--M. Hubert, ingnieur des
     constructions navales.--Projet du fort Boyard.--Le port des
     Sables d'Olonne.--Le naturaliste Lesson.--Travaux
     d'assainissement et d'embellissement de Rochefort.--Anecdote sur
     l'htel de la prfecture maritime de Rochefort et M. le comte de
     Vaudreuil, commandant de la marine sous Louis XVI.--M. de
     Bonnefoux accomplit un tour de force en faisant prendre la passe
     de Monmusson au vaisseau de 74 _le Regulus_, destin  protger
     le commerce de Bordeaux en prenant position dans la
     Gironde.--Invasion du Midi de la France par le duc de
     Wellington.--Sige de Bayonne.--Bataille de Toulouse.--Occupation
     de Bordeaux au nom de Louis XVIII.--Rsistance du fort de
     Blaye.--Le fort du Verdon et le vaisseau _le Regulus_ se font
     sauter.--Reconnaissances pousses par les troupes ennemies
     jusques  Etioliers sur la route de Bordeaux  Rochefort.--tat
     d'esprit des populations du Midi.--Le duc d'Angoulme 
     Bordeaux.--Mise en tat de dfense de Rochefort.--Le Comit de
     dfense dcide la dmolition de l'hpital maritime.--M. de
     Bonnefoux se refuse  excuter cette dcision et prend tout sur
     lui.--Propos d'un officier gnral de l'arme de terre.--Attitude
     du prfet.--Abdication de l'empereur.--La
     Restauration.--Dputation envoye au duc d'Angoulme  Bordeaux
     et  l'amiral anglais Penrose.--L'amiral Neale lve le blocus de
     Rochefort.--M. de Bonnefoux le reoit.--Anecdote sur deux
     alvrammes de vin de Constance.--Visite  Rochefort du duc
     d'Angoulme, grand amiral de France.--Rception qui lui est
     faite.--Le duc d'Angoulme reoit le prfet maritime chevalier de
     Saint-Louis.--Opinion du duc d'Angoulme sur M. de
     Bonnefoux.--Son dsir de le voir appel au ministre de la
     Marine.


M. de Bonnefoux se rendit  Rochefort. Il fut l comme partout, dvou
 ses devoirs, affectueux avec les habitants, accessible  ses
subordonns, obligeant pour tous, grand dans ses manires, toujours la
providence des malheureux; et il y acquit, encore, cette sorte de
popularit qu'il est difficile de perdre, parce qu'elle est fonde sur
l'obligeance, la justice et la fermet.

Il avait  approvisionner une escadre mouille  l'embouchure de la
Charente, dans les eaux de la rade de l'le d'Aix, et il vainquit bien
des difficults pour y parvenir, pendant une anne de disette, o la
France, troitement bloque par mer, prouvait le flau de la famine.

Dans cette crise redoutable, il mangeait, lui-mme, pour l'exemple, un
pain noir de fves, de pois et de bl d'Espagne dont le pauvre tait
oblig de se sustenter: Or, chacun savait qu'il s'imposait svrement
cette nourriture, et qu'il veillait avec attention  ce que le pain
blanc ou ml de farine de bl ft banni de sa maison, comme devant
tre rserv pour les malades, les hpitaux, les vieillards, les
femmes et les enfants.

Les exploits retentissants de nos soldats dans les divers tats du
continent plongrent nos ctes des deux mers dans un calme profond;
mais, attentif  chercher toutes les occasions du bien, M. le baron de
Bonnefoux sut, pourtant, en dcouvrir quelques-unes, et il s'en empara
avec bonheur: il ne prvoyait pas, alors, les difficults qu'il devait
rencontrer, par la suite, dans sa nouvelle prfecture, et  quelles
anxits il y serait livr: ce fut, cependant, l'preuve o il puisa
ses plus beaux titres de renomme, car, sans ces vnements, sans
l'intrt magique qui s'attache au nom de Napolon ternellement li 
ces mmes vnements, la carrire de M. de Bonnefoux ne serait pas
embellie de l'hrosme qu'il eut  dployer dans une situation sans
pareille, et dont il traversa les cueils en n'y sacrifiant que sa
seule personne. Mais, n'anticipons pas sur l'avenir, et montrons
comment le prfet maritime de Rochefort y employa ses premiers
moments.

Frapp des abus que prsentait le systme de mouture des bls et de
confection du biscuit de mer, il surveilla ce service et le fit
surveiller par un sous-inspecteur de la marine, trs intelligent,
avec cette minutieuse attention, avec cet esprit de recherche qui
manquent rarement le but, et il prsenta bientt un travail trs
curieux, d'un rsultat fort conomique sur cet objet.

Il fit une revue exacte des forts et batteries des ctes et fleuves de
l'arrondissement, il vrifia ce qui leur manquait pour tre en bon
tat, et tout ce que le prfet maritime put leur accorder, il le
fournit des approvisionnements du port; quant  ce qui tait au-dessus
de ses ressources, il en donna connaissance au Gouvernement.

Un vaisseau de l'escadre de l'le d'Aix devait tre dsarm et
remplac, mais on voulait viter des lenteurs; c'tait l que se
surpassait M. de Bonnefoux: le vaisseau  ce destin se prsenta 
l'embouchure de la Charente, celui qu'on voulait rparer vint se
placer le long de son bord et par un simple transbordement, le mme
capitaine, le mme tat-major et le mme quipage retournrent presque
aussitt prendre leur poste en rade, avec ce nouveau vaisseau
parfaitement en tat: comme les savants mcaniciens, c'tait carter
habilement les obstacles qui sont les frottements des machines
administratives, et qui, souvent, les empchent d'agir.

Les finances ne prenaient leur cours vers la marine qu'avec une
extrme parcimonie, et un jeune ingnieur des ports, trs habile, M.
Hubert[230], signalait ses dbuts par un esprit d'invention qui
diminuait considrablement les dpenses sur divers chapitres. M. de
Bonnefoux tenait toujours son esprit en haleine, et par des
distinctions, des problmes  rsoudre ou des encouragements, il
cherchait constamment  rendre ses conceptions encore plus fcondes.

[Note 230: Jean-Baptiste Hubert, n le 1er mai 1781  Chauny
(Aisne), devenu directeur des constructions navales  Rochefort.]

Il fit relever les carcasses des btiments chous ou perdus qui
obstruaient l'embouchure ou les mouillages de la Gironde, de la
Charente, de l'le d'Aix ou des Sables d'Olonne; ces oprations se
firent avec conomie, promptitude, et elles prsentaient, pourtant,
beaucoup de difficults. Des corps-morts, pour assurer la bonne tenue
des btiments au mouillage, furent tablis en plusieurs points. Le
plan de tous les forts, de toutes les batteries fut lev par ses
ordres. Le projet du fort Boyard qui devait croiser ses feux avec
celui de l'le d'Aix fut achev, et une carte fort dsire de la rade
et du port des Sables d'Olonne, fut galement dresse: il attachait
beaucoup d'importance  ce petit port, qui a son ouverture au sud; qui
est fort difficile  bloquer; dont on peut sortir  la voile avec des
vents d'ouest, et qui, par cet avantage unique parmi nos ports sur
l'Ocan, donne aux corsaires de grandes chances de succs.

Portant partout son esprit d'ordre, de vigilance, d'amlioration, il
rendit le service facile; il le dbarrassa d'entraves inutiles; il
adoucit la police et le rgime des bagnes; il cra, dans l'arsenal,
des tablissements ds longtemps dsirs; il y dblaya, desscha,
nettoya ce qui, dans le ressort de son autorit, pouvait nuire 
l'assainissement tant recherch de la contre; il fit des plantations
pour y contribuer, et toujours en employant les conomies que lui
fournissait sa manire d'administrer, et, sans tre  charge au
Trsor, il enrichit l'Enclos Botanique, o il remarqua souvent et
stimula le jeune Lesson[231] dont le savoir est aujourd'hui connu dans
toutes les parties du monde; il fit cultiver le terrain qui avoisine
cet enclos, et il ajouta de nouveaux embellissements au jardin de la
Prfecture qu'il laissa, le premier, ouvert au public, dans l't,
jusqu' dix ou onze heures du soir, afin d'y attirer l'lite de la
socit. Ce jardin renferme un parterre, situ sous la faade nord de
l'htel de la Prfecture dont il est spar par une belle et large
terrasse; sur d'assez grandes dimensions, il est bord d'alles, de
massifs qui rappellent les royales Tuileries: il est, en un mot,
ravissant de fracheur, et, s'il y manquait alors quelque chose,
c'tait seulement un jet d'eau[232]: encore le bassin avait-il t
creus, garni provisoirement de gazon; et tout avait t prpar pour
lui donner cet ornement quand les tristes scnes que j'aurai 
rapporter vinrent dtruire ce riant projet[233].

[Note 231: Lesson-Ren-Primevre, voyageur et naturaliste
franais, n  Rochefort le 20 mars 1794, mort en 1849.]

[Note 232: Ce jet d'eau existe actuellement. (_Note de
l'auteur._)]

[Note 233: M. de Bonnefoux qui, ds sa premire jeunesse, avait
t attach comme garde de marine au port de Rochefort, racontait
agrablement une petite aventure qui y tait arrive  quelques-uns de
ses camarades et  lui. L'entre du jardin tait permise, pendant le
jour, sous la surveillance d'un Suisse qui avait un baragouinage fort
divertissant, surtout pour des jeunes gens; nos tourdis voulurent
s'en procurer la rcration; mais pour ne pas effaroucher le Suisse,
le gros de la troupe, se mettant  l'cart, expdia le jeune Bonnefoux
qui passait pour le plus espigle d'entre eux: l'apprenti prfet s'en
donnait  coeur joie et le dialogue amusait beaucoup ses camarades,
lorsque M. le comte de Vaudreuil, commandant de la Marine, et qui 
travers ses jalousies entendait tout de son cabinet, ouvre la porte,
traverse la terrasse, cueille une rose, et lui dit trs poliment:
Monsieur, vous demandez une rose et je suis heureux de pouvoir vous
l'offrir; mais souvenez-vous, si jamais vous occupez cet htel, que le
roi n'y paie pas un Suisse pour qu'on se moque de lui. (_Note de
l'auteur.)_]

Ce fut encore pendant le commandement de M. Bonnefoux  Rochefort, que
le commerce maritime de Bordeaux tant frquemment inquit, le
ministre dsira faire mouiller un vaisseau de soixante-quatorze canons
au milieu de l'embouchure de la Gironde, afin d'en interdire l'accs
aux croiseurs ennemis. Mais d'o faire sortir ce vaisseau, et comment
traverser le blocus? Le prfet maritime s'en chargea; il excuta ce
qui ne s'tait jamais fait, ce qu'on n'esprait pas, ce qu'on ne
tentera plus dsormais; il fit armer _le Regulus_, et il le fit filer,
entre la cte d'Arvert et l'le d'Olron, par la passe de Monmusson
qui est l'effroi des marins. _Le Regulus_ arriva sain et sauf,
Bordeaux le salua de ses acclamations, et les Anglais en furent comme
stupfaits.

Tout  sa famille, comme  ses devoirs, il apprit,  peu prs vers
cette poque, que son frre an, ruin par l'migration, avait un
besoin pressant d'une assez forte somme d'argent comptant. Cet
infortun n'avait plus pour proprit qu'une modeste habitation sauve
du naufrage par M. de Cazenove[234], son neveu, aimable et bon jeune
homme, li par le talent avec un de nos premiers potes[235] et qui
lui avait restitu ce mince dbris. Il pensait peut-tre  se dfaire
de ce reste d'hritage cher  son coeur; mais son frre, le prfet,
est instruit de sa position, soudain, il rassemble quelques conomies,
il vend une magnifique calche, des chevaux, une partie de son
argenterie: et il envoie  son frre le bonheur et le repos! C'est
ainsi que chez lui, le bien faire et la bienfaisance n'taient jamais
spars.

[Note 234: M. de Cazenove de Pradines. Voyez p. 2.]

[Note 235: M. Ancelot, alors employ  Rochefort dans les bureaux
du prfet maritime. (_Note de l'auteur._) Franois Ancelot, l'un des
derniers classiques, l'auteur de _Louis_ IX et de _Fiesque_, naquit au
Havre en 1794 et mourut en 1854.]

Cependant, l'horizon politique s'tait rembruni; une ambition exagre
avait irrit peuples et souverains; nos ennemis taient, non plus la
simple coalition de gouvernements, irrsolus, mais l'union terrible de
nations exaspres: le despotisme le plus complet pesait sur la France;
les glaces de la Russie et l'imprudence d'un homme avaient dtruit notre
plus belle arme; la fortune et la victoire ne nous souriaient plus, ne
se montraient plus  nous qu' de rares intervalles, et l'Espagne avait
port sur le sol de la France, le duc de Wellington qui, il est juste de
le remarquer, y fit preuve, comme partout, d'une rare circonspection et
de beaucoup d'humanit. Le duc voulut attaquer Bayonne, qui dpendait de
l'arrondissement maritime de Rochefort. La ville, loyalement dfendue
par une vaillante garnison, lui fit bientt changer de projet. Il se
dirigea alors vers Toulouse, o il rencontra l'nergie militaire du
marchal Soult, et il envoya jusqu' Bordeaux, un dtachement de troupes
anglaises qui devaient y tre reues et qui en prirent possession! Il
est vrai qu'ostensiblement, ce fut au nom de Louis XVIII, prtendant,
comme l'an des Bourbons, au trne franais, et  qui la patrie allait
enfin devoir la paix et l'aurore du rgime constitutionnel.

Le fort de Blaye n'imita pas cet exemple, et n'ouvrit pas ses portes;
celui du Verdon situ sur la rive gauche, vers l'embouchure de la
Gironde, craignant d'tre pris par le revers, se fit sauter et il en
fut de mme du vaisseau _le Regulus_: ainsi, les Anglais furent,  peu
prs, les matres de la navigation du fleuve, et ils poussrent mme,
avec facilit, leurs reconnaissances jusqu' Etioliers, petite ville
place sur la route de Bordeaux  Rochefort.

On voyait, en gnral, dans le Midi, les populations, fatigues de
guerres interminables dont elles ne comprenaient pas le but, aller,
pour ainsi dire, au-devant de la conqute, tandis que les troupes, les
garnisons et les gnraux, anims de cette soumission militaire qui
est le cachet de leur honneur, opposaient partout la rsistance la
plus opinitre; mais leurs efforts devaient tre infructueux.

Nous vmes encore, alors, de combien d'appuis manque un gouvernement,
mme fond par la victoire, lorsqu'il ne possde pas ou qu'il n'a pas
conserv la sanction de l'opinion. Le duc d'Angoulme, neveu de Louis
XVIII et de Louis XVI, avait paru en France avec Wellington, et il
avait fait son entre  Bordeaux. Son nom, sa personne, taient
oublis ou mme inconnus en France; cependant la correspondance de la
prfecture dnota,  cet gard, les alarmes les plus vives de la part
du ministre; des ordres y taient donns pour viter que la nouvelle
de l'arrive d'un Bourbon ne se propaget, l'on dsirait mme qu'elle
ft ridiculise ou contredite; mais M. de Bonnefoux savait trop bien
qu'une dngation, qu'une controverse ne pouvait que donner plus
d'importance  un tel fait; et, comme on s'en rapportait  son
jugement pour ce dernier objet, il ne voulut rien hasarder sur ce
point, et il se contenta de faire parvenir  Paris, sous trois
enveloppes, suivant ses instructions, les gazettes, les crits, les
brochures, les proclamations, les pamphlets, les lettres dont les
Anglais inondaient le pays; il cherchait, de tout son pouvoir,  les
drober  la connaissance publique, et il se les faisait traduire,
dans le silence le plus profond de la nuit, avant de les expdier.
Cependant il se prpara  une vigoureuse rsistance.

L'occupation de Bordeaux, la destruction du fort du Verdon, les
croisires anglaises augmentes, les nouvelles d'Etioliers, l'quipage
du _Regulus_ qui se replia sur Rochefort, tout annonait une crise peu
commune: malheureusement, nos ports sont, en gnral, peu dfendus du
ct de la terre, et Rochefort n'est envelopp que d'une faible
chemise, mais tout prit, en peu de temps, un aspect militaire.
Administrateurs, lves en mdecine, commis, ouvriers, tout fut fait
soldat et exerc; les remparts furent hrisss de canons, sur affts
marins, des fosss, des canaux, des ouvrages avancs furent creuss ou
tablis; des batteries nouvelles couronnrent toutes les hauteurs et
Rochefort pouvait dfier un corps d'arme assez considrable, lorsque
les nouvelles annoncrent que ce port allait tre attaqu[236].

[Note 236: Voyez la description des prparatifs de dfense de la
place de Rochefort en 1814 dans J.-E. Viaud et E.-J. Fleury, _Histoire
de la ville et du port de Rochefort_. Rochefort, 1845, t. II, p. 502.]

Il fut, alors, prtendu dans le comit de dfense, que l'hpital de la
Marine, situ hors des remparts, et qui domine la place au nord-ouest,
pourrait, en cas de sige, servir aux ennemis pour incommoder
considrablement la ville; la chose tant discute, une forte majorit
se porta pour l'affirmative, et elle conclut  la dmolition
immdiate de cet difice qui a cot des millions et vingt ans de
travaux[237]. M. de Bonnefoux ne put entendre sans frmir un pareil
projet de destruction; il se rendit au comit, il allgua que ce
n'tait un parti que de dernire extrmit, et, parlant avec cette
forte loquence de conviction qui enchane la rplique, il se chargea
de faire vacuer sur-le-champ, malgr mille difficults qu'il leva
toutes, le mobilier, le personnel, les malades et les soeurs, et de
faire entourer l'difice de redoutes, afin d'tre en mesure de le
pulvriser au besoin. Il fit plus encore, car il en prit toute la
responsabilit, et son avis fut adopt[238].

[Note 237: L'hpital maritime de Rochefort passe pour un des plus
beaux de l'Europe.]

[Note 238: On laissa dans l'hpital seulement quelques malades
dont le transport tait impossible, en les confiant aux soins de
l'officier de sant Fleury, l'un des auteurs de l'histoire de
Rochefort cite plus haut.]

Honneur au prfet maritime de Rochefort, pour avoir mis sa gloire 
prserver ce superbe tablissement, gloire solide, gloire flatteuse,
et qui subsistera autant que le monument lui-mme, ou que la mmoire
des citoyens et la tradition des vnements! Ce fut dans ces temps
fcheux qu'on put clairement s'assurer, par l'exemple, que nous allons
citer, combien l'homme, dont nous retraons ici les actions,
s'oubliait personnellement, et combien ses vues taient toujours
fixes sur le bien public. Un officier gnral de l'arme de terre, en
service  Rochefort pour son dpartement, et dont l'opinion tait
contraire aux mesures adoptes, parut goter quelque plaisir  s'en
ddommager en se permettant, sous la rserve d'un double sens, un
propos piquant pour le corps de la Marine, en gnral; le prfet
maritime, qui avait pourtant la rpartie vive, se contenta de lui
rpondre avec sagesse en interprtant le propos du bon ct; nous
pensmes que sa proccupation l'avait empch de saisir la maligne
amphibologie de la phrase; mais il ne manqua pas de dire assez
publiquement ensuite: On me connat mal, si l'on croit que je vais,
en ce moment, faire assaut de pointes et de bons mots; qu'on me laisse
sauver l'hpital, qu'on me laisse assurer la dfense de la ville, et
ensuite si l'on me cherche, on me trouvera! Nous crmes entendre
quelques-unes de ces paroles pleines de patriotisme des modles de
l'antiquit.

Mais la puissance de l'empereur touchait  sa phase suprme, et
l'opinion, dont il s'tait tant servi pour renverser le Directoire,
l'avait lui-mme abandonn. Napolon ne pouvait plus rsister aux
forces de l'Europe conjure, ni  la disposition intrieure de ses
tats qui s'indignaient des maux ainsi que des remdes; et tandis
qu'il pouvait encore prir les armes  la main, comme il l'avait
annonc, comme il le rpta publiquement par la suite, il se rsigna;
il consentit,  la surprise gnrale,  abdiquer la couronne, 
s'exiler  l'le d'Elbe avec un vain titre d'empereur, et, comme une
consquence,  se voir spar pour toujours de sa femme et de son
fils!

Les deux frres de Louis XVI arrivrent  Paris avec des paroles de
paix, d'esprance et de bont; et Louis XVIII,  la voix duquel
tombrent, comme par l'effet d'un pouvoir surhumain, les armes des
souverains coaliss, et s'anantirent leurs folles prtentions,
proclama qu'il prenait pour rgle de conduite particulire le
Testament de son malheureux frre, et pour rgle de gouvernement la
charte-constitutionnelle, qu'aprs tous nos dsastres, il prsentait
comme un port assur de bonheur et de libert.

L'honneur de la France tait intact, chacun pouvait, avec un sentiment
de dignit, se soumettre au nouvel ordre de choses; M. de Bonnefoux
s'en flicita sincrement dans l'intrt public. Il releva chacun des
obligations que le sige prsum de Rochefort avait imposes; il
dpcha, par mer, un courrier parlementaire  Bayonne ou, aussitt,
s'arbora le pavillon blanc; enfin une dputation fut envoye 
Bordeaux, d'abord pour prsenter l'hommage respectueux du prfet et
celui de la Marine au duc d'Angoulme, et, en second lieu, pour
traiter avec l'amiral Penrose de quelques arrangements relatifs  la
navigation de la Gironde pendant l'occupation britannique, dont
bientt la France allait enfin tre dlivre. Le duc chargea la
dputation de ses remerciements pour le prfet maritime; et c'est un
devoir d'ajouter que l'amiral anglais se montra trs conciliant.

Sur ces entrefaites, un autre officier gnral anglais, l'amiral Neale
crivit au prfet maritime qu'il allait lever le blocus de Rochefort,
mais qu'il ne voulait pas partir sans lui envoyer[239] un message
d'estime; et, par ce dpart, Rochefort passa  une situation complte
de paix. On ne respirait encore que l'ivresse et le plaisir d'un tat
si nouveau, si inespr, lorsque le duc d'Angoulme, nomm
grand-amiral de France, voulut visiter les ports de l'Ocan et se
rendit  Rochefort.

[Note 239: Je me rappelle  ce sujet que M. de Bonnefoux, me
demanda si je me souvenais de lui avoir expdi du cap de
Bonne-Esprance, deux alvrammes de vin de Constance, et il ajouta que
le btiment qui les portait ayant t pris, le capitaine anglais
capteur avait trouv de bon got de lui crire que, comme son adresse
tait inscrite sur les barils, le vin avait t bu  sa sant: Je
veux, dit-il alors, me venger de cette fanfaronnade, et il s'en
vengea en effet, mais avec noblesse, en donnant une trs belle fte 
l'amiral Neale,  ses capitaines et aux officiers qu'ils jugrent
convenable de s'adjoindre. L'anecdote du vin de Constance fut
rapporte au dessert, mais avec beaucoup de finesse, et nul n'eut le
droit de s'en fcher. L'amiral Neale eut le chagrin, en s'entretenant
avec moi, d'apprendre que j'avais t sur une frgate dont un boulet
avait tu,  bord d'un vaisseau qu'il commandait, un de ses neveux qui
lui tenait lieu de fils: ce souvenir inattendu lui fut trs pnible,
mais il n'en partit pas moins pntr de sentiments affectueux pour
son hte, dont il dit qu'il suffisait de l'avoir vu une fois pour ne
jamais l'oublier. Telle avait t l'opinion qu'en avaient dj conue
d'illustres trangers, entr'autres: un ambassadeur des tats-Unis
d'Amrique qui fut reu par lui  Boulogne, et qui depuis a t lev
aux premires dignits de l'tat, le savant amiral Massaredo qui
commanda l'arme navale espagnole  Brest, et surtout son vice-amiral
Gravina, chambellan du roi, qu'on vit toujours si doux, si conciliant,
si sage et cependant si terrible au combat de Trafalgar, o il prit
avec tant de courage et de dvouement, en donnant des ordres pour le
salut de son escadre. (_Note de l'auteur._)]

M. de Bonnefoux, jaloux de l'honneur d'accueillir avec distinction
l'un des hritiers prsomptifs de la Couronne[240], ne voulut rien
demander au ministre pour le dfrayer de ses dpenses de rception,
et il n'oublia aucune chose dans l'arsenal ni chez lui, pour que le
duc et sa suite fussent accueillis militairement et avec splendeur. Il
avait voulu que j'eusse ma part de l'honneur de cette visite, il
m'avait prcdemment nomm de la dputation de Bordeaux, et il me fit
alors descendre de rade, o je commandais une corvette, pour commander
en second la garde d'honneur destine au prince; il conduisit cette
garde au-devant de lui jusqu'au moulin de la belle Judith, o il avait
fait dresser un arc de triomphe et une tente lgante; il l'y attendit
avec un brillant tat-major entour de la masse de la population, et,
pendant trois jours, nous accompagnmes le prince dans ses
inspections, et nous cherchmes  lui prouver, par nos respects et nos
efforts, que nous nous ralliions franchement au nouvel ordre de choses
qui paraissait devoir s'tablir.

[Note 240: Le duc d'Angoulme arriva  Rochefort le 1er juillet
1814. (Viaud et Fleury, _Histoire de Rochefort_, t. II, p. 505.)]

Il fut ais de voir que le duc d'Angoulme, s'il ne possdait pas ces
dehors brillants qui sduisent si vivement la multitude, tait, au
moins, d'un affabilit extrme et montrait la plus grande bonne foi
dans ses promesses de bonheur et de libert; or, aprs tant de
despotisme, c'en tait assez pour satisfaire tous les coeurs.

Il rcompensa M. de Bonnefoux comme il aimait  l'tre, c'est--dire
d'une manire toute particulire, et par des marques d'estime et de
bont. Ainsi, non seulement, il le nomma chevalier de Saint-Louis,
mais encore il voulut le recevoir lui-mme. Ce fut la premire croix
de cet ordre, et la seule qui ft alors donne  Rochefort. Plein des
souvenirs de sa famille, et d'un oncle, pre de l'auteur de cet crit,
qui, pendant la Terreur, avait prfr la prison  l'abandon de sa
croix, M. de Bonnefoux ne put retenir son motion dans cette mmorable
crmonie. Nous vmes des larmes d'attendrissement sillonner son noble
visage; et l'honneur d'embrasser celui qu'on voyait sur la ligne de la
succession  la couronne de France, tait une distinction, un bonheur
que rien,  ses yeux, ne pouvait galer[241].

[Note 241: Le brevet du baron de Bonnefoux est dat du 5 juillet
1814.]

Avant de quitter Rochefort, le duc eut l'attention de demander  M. de
Bonnefoux si son crdit  Paris pourrait lui tre utile. Le prfet
maritime aimait trop  rendre service  ses subordonns et  rparer
les oublis ou les injustices du pouvoir, pour ne pas saisir cette
excellente occasion, il pensa  tous ceux qui avaient des droits 
tre rcompenss, et il laissa respectueusement entre les mains du
prince un tat de grces qui furent ensuite accordes. Pour lui-mme,
accoutum  juger sainement les choses, M. de Bonnefoux considrait
une grande fortune comme une grande servitude, il redoutait le poids
des dignits plus que d'autres n'en chrissent l'clat, et quant 
ceux qui lui appartenaient par les liens du sang, il tait tout
dispos  leur fournir les moyens de se distinguer, mais il faisait
peu de demandes en leur faveur car c'tait, disait-il,  leurs
actions  parler pour eux.

Le duc d'Angoulme fut tonn qu'il s'oublit entirement en cette
circonstance; M. de Bonnefoux rpondit que ses dsirs taient plus
que satisfaits d'avoir reu Son Altesse Royale, et d'avoir obtenu de
sa main une honorable dcoration.

Toutefois, il parat que le prince ne borna pas l le cours de ses
bonnes intentions. Aprs sa tourne, il tait revenu  Paris; c'tait
l'poque o M. Malouet, ami de M. de Bonnefoux, et ministre secrtaire
d'tat de la Marine, venait de mourir. On crivit alors au prfet
maritime de Rochefort que le duc d'Angoulme avait parl de lui au
roi comme tant, de toutes les personnes du dpartement de la Marine
qu'il et vues, celle qui lui paraissait la plus digne de recevoir
l'hritage du portefeuille. Il fut pareillement crit  divers
officiers de Rochefort qu'il en tait fortement question, et venant 
m'entretenir de ces bruits avec M. de Bonnefoux et  lui demander s'il
ne jugerait pas convenable, en cette circonstance, de faire le voyage
de Paris, il fit un mouvement de dsapprobation, qu'il accompagna de
quelques paroles tendant  prouver qu'il se croirait trop accabl de
ces importantes fonctions pour paratre les rechercher; qu'il avait
t question, aussi, de lui donner, auparavant, le gouvernement de la
Guadeloupe, et que, s'il avait, alors, os dire que sa prfecture
tait au-dessus de ses forces, il l'aurait certainement dit. Il ne fut
pas nomm, car il est rare que l'homme modeste le soit; la
prsentation de sa personne lui parut plus prcieuse que le ministre
lui-mme, quoiqu'il ft le marchepied de la pairie, et la crise
fatale, imprieuse approchait o il et sans doute prfr n'avoir pas
cette mme prfecture, dont sa prvoyance, peut-tre, lui avait fait,
nagure, redouter le fardeau.




CHAPITRE IV

LES CENT JOURS

     SOMMAIRE: Les migrs.--Retour de l'le d'Elbe.--Indiffrence des
     populations du sud-est.--Arrive  Rochefort d'un officier, se
     disant en cong.--Conseils donns par le prfet maritime au
     gnral Thouvenot.--Dpart du roi de Paris et arrive de
     Napolon.--M. de Bonnefoux se prpare  quitter Rochefort.--M.
     Baudry d'Asson, colonel des troupes de la marine.--Son entrevue
     avec le prfet maritime.--M. Millet, commissaire en chef du
     bagne.--Motifs pour lesquels M. de Bonnefoux se dcide 
     conserver son poste.--L'Empire reconnu militairement.--Dfil des
     troupes dans le jardin de la Prfecture.--Waterloo.--Seconde
     abdication de Napolon.--Mission donne au gnral Beker par le
     gouvernement provisoire.--Arrive de Napolon  Rochefort.


La Restauration avait vu surgir et pulluler une foule d'hommes qui,
n'ayant rien du sicle, calomniaient la gnration actuelle, le
courage, les services rendus, les intentions, les sentiments les plus
gnreux, et qui prtendaient imposer  la France leurs personnes et
leurs travers.

Les militaires de l'Empire avaient franchement pos les armes, les
hommes raisonnables avaient salu l'aurore de paix et de bonheur qui
semblait luire au retour d'un roi sage, clair, trop valtudinaire,
cependant, pour voir par lui-mme; mais tout fut mis en usage pour
altrer ces sentiments de concorde et de modration, pour changer le
coeur de Louis XVIII et pour en bannir l'oeuvre qui devait lui tre la
plus chre, la pratique de sa charte, et l'accomplissement de ses
dsirs d'harmonie et de fusion.

Nous connaissons pourtant des migrs mmes, vivement blesss par la
Rvolution dans leurs ides, leur fortune, leur tat, leurs plus
tendres affections et qui, comprenant les maux et les besoins de la
patrie, avaient sacrifi  son autel et dpos avec sincrit leurs
griefs et leurs ressentiments. Tout tait possible si cet exemple et
t gnral; les Franais n'eussent t que des frres, et le roi,
fermement assis sur un trne de force et de libert, n'aurait pas
prouv de nouveaux malheurs: il n'en fut pas ainsi.

M. de Bonnefoux gmissait souvent, en secret, de la folie et des
exigences de ces prtendus amis du roi, qu'il appelait plus et, bien
diffremment, royalistes que le roi lui-mme; et il redoutait quelques
dchirements intrieurs, lorsque Napolon, trop bien instruit de
l'tat de la France, n'hsita pas  quitter l'le d'Elbe et 
reparatre sur nos rivages avec six cents soldats qui l'avaient suivi
dans son exil. Paris l'apprit par le tlgraphe, et le prfet maritime
de Rochefort, par un courrier extraordinaire que lui expdia le
ministre de la Marine.

D'aprs les ordres qu'il reut, il renferma ce secret dans son coeur;
mais bientt les journaux et les lettres les plus authentiques en
divulgurent la redoutable nouvelle. Les populations attendirent
l'issue des vnements, sinon avec espoir, du moins avec indiffrence,
et elles ne se serrrent pas autour du trne, comme elles l'auraient
fait sans doute si le trne avait pu tre considr par elles comme le
palladium de nos liberts, et si la tendance du Gouvernement avait t
de plus en plus favorable au dveloppement de nos institutions. Celui
qui met ces rflexions n'est anim que par l'amour de la vrit; il
est loin d'avoir aucune partialit politique pour les adhrents qu'eut
alors Napolon, puisqu'il refusa de le servir pendant les Cent Jours
de son invasion; mais il voudrait, par dessus tout, prouver ici que
l'exagration, la mfiance, sont toujours de dangereux, de tristes
conseillers, et que la passion, qui ne suit que son premier mouvement
d'injustice, est bien au-dessous de la raison qui n'agit qu'avec
sagesse et qui aime mieux excuser que blmer.

Les esprits, en gnral,  Rochefort, taient encore sans ide bien
arrte sur les oprations de Napolon, lorsqu'un officier venant des
dpartements du Sud-Est s'y prsenta; il avait obtenu un cong, il
allait en jouir dans sa famille, en Bretagne; comme il s'tait trouv
sur le passage de Napolon, celui-ci lui avait dit: Vous allez en
cong, jeune homme, je ne prtends pas vous priver de ce bonheur;
gardez votre cocarde, allez et dites partout que vous m'avez vu, car
je ne suis venu que pour le bonheur de la France.

Cet officier devait rester deux jours  Rochefort, sous prtexte de
repos, il racontait d'un ton simple, et comme Sinon  Troie,
l'enthousiasme des villes au passage de Napolon, les promesses
fastueuses qu'il prodiguait, la dfection des troupes royales; et il
ne manquait pas d'insinuer, avec adresse, ses prtendues craintes sur
la difficult d'empcher cet audacieux ennemi de s'emparer,  Paris,
du souverain pouvoir. Le gnral Thouvenot se trouvait en service 
Rochefort; il vint aussitt confrer, sur cette trange circonstance,
avec le prfet maritime qui pressentit d'o venait rellement cet
officier, et qui, en engageant le gnral  ne pas le laisser passer,
convint nanmoins, qu'il serait injuste ou impolitique de le faire
arrter. Un moyen, cependant, nous est offert, ajouta-t-il; prenez
sur vous de lui donner un ordre de service, attachez-le  votre
personne comme aide de camp; alors vous l'occuperez et le dirigerez de
manire  trancher tous ces discours. Cet avis lumineux fut adopt.

Mais les vnements se prcipitaient, et rien ne pouvait empcher le
trne d'tre conquis par Napolon; ni les villes qu'il devait
traverser, ni les garnisons qu'il avait rencontres, ni les troupes
chelonnes, ni le marchal Ney, grande victime d'un fatal
entranement, et qui brillerait peut-tre encore parmi nous, s'il
avait t dfendu dans le mme esprit que Ligarius le fut par Cicron;
ni, enfin, la prsence du frre du roi, qui, roi plus tard, perdit son
trne pour n'avoir pas assez mdit sur ces hautes leons! La France
devait encore porter la peine de ses haines intestines, la guerre
dployer de nouveau ses tendards, Napolon reparatre, en souverain,
 la tte d'une puissante arme. Il devait tre battu dans une grande
bataille dcisive et Paris revoir ces farouches hordes trangres, qui
cette fois, exigrent des sommes inoues, pour avoir assur, chez
nous, le maintien de leurs princes et le repos de leur pays.

Les Bourbons ne voulurent pas essayer de rsister, en France, 
Napolon; ils pensaient, quoique ce ft un trs mauvais calcul, que
l'Europe tait trop intresse dans cet vnement, pour ne pas y
prendre une part trs active; ainsi, s'tant loigns momentanment de
la France, ils avaient recommand que chacun se soumt au Gouvernement
de fait qui allait s'tablir. Cette injonction fut suivie presque en
tous lieux; mais quelques officiers ou employs ne s'arrtrent pas 
ce point, et ils firent l'abandon de leurs grades ou emplois. M. de
Bonnefoux se crut encore plus li qu'un autre par les bonts du duc
d'Angoulme; il ne voulait pas, d'ailleurs, cooprer aux maux qu'il
prvoyait. Il projeta donc de se dmettre de sa prfecture et fit ses
prparatifs pour quitter Rochefort. Mais, malgr la rserve qu'il
observa, ses desseins furent connus, et il ne tarda pas  se trouver
dans la position la plus dlicate o puisse tre plac un homme de
bien. Nous l'avons vu, jusqu' prsent, dignement agir ou commander
dans mille situations pineuses; mais enfin, son devoir tait crit;
et,  la rigueur, il n'avait t louable que de l'avoir bien excut.
Aujourd'hui et dans tous les jours qui vont suivre, il n'aura de
conseil  prendre que de ses propres inspirations; il faudra qu'il
foule aux pieds ses penchants, et, quelque parti qu'il prenne, il
aura de svres contradicteurs; mais qu'on se pntre bien de ses
embarras, qu'on se mette un moment  sa place, qu'on pse ses motifs,
et rien, sans doute, ne manquera  sa justification.

M. Baudry d'Asson, colonel des troupes de la Marine ayant appris la
nouvelle de ses apprts de voyage tait venu chez lui pour remonter 
la source de ces bruits. La scne fut anime. Gnral, on dit que
vous partez. Baudry, vous tes un ami de trente-six ans, et je puis
vous le confier, c'est vrai. Eh bien, gnral, je pars aussi et la
plupart d'entre nous. Tel fut le dbut et le sens d'une conversation
fort longue o tous les arguments du projet furent produits avec
franchise des deux parts, et  la suite de laquelle le colonel resta
dans l'inbranlable rsolution d'abandonner son poste si le prfet
maritime quittait lui-mme Rochefort. M. Millet, commissaire en chef
du bagne, remplaa M. Baudry; il y eut ici moins d'panchement mais le
mme rsultat; et M. de Bonnefoux, voyant qu'il ne pouvait rien par la
persuasion, promit d'y rflchir pendant la nuit, et, dans tous les
cas, de ne pas partir sans donner avis  son ami Baudry.

La nuit fut rellement employe  ces considrations difficiles. Il
s'agissait, d'abord, d'un parti pris dont il fallait se dsister;
mais, surtout pour un homme qui a fait ses preuves, la vraie fermet
exclut cette fausse honte de n'oser reculer quand une dmarche
entreprise peut devenir funeste: revenir au bien, c'est montrer de la
droiture, et non de l'inconstance et de la faiblesse; c'est affermir
l'autorit et non pas l'branler; les infrieurs n'ignorent pas que
les chefs peuvent errer, mais comme ils voient que, rarement, ils
savent le reconnatre, ils n'en sont que plus enclins  respecter
celui qui, par amour pour le bien public, aura sacrifi ses premiers
jugements ou son intrt personnel. Ce n'est donc pas sous ce point de
vue rtrci que le prfet maritime envisagea la question. D'un ct,
il voyait dans son dpart, non ce qui, pour lui, tait sans attraits,
c'est--dire son avancement futur et une faveur signale (car il
doutait peu du prochain retour de Louis XVIII) mais il pensait  ses
engagements et  sa rputation: de l'autre, il considrait Rochefort,
priv momentanment de chefs qui maintenaient les esprits, qui
rassuraient le port et les habitants, qui contenaient les troupes et
les forats; Rochefort, dis-je, livr aux troubles, aux dissensions,
au dsordre; en butte mme aux Anglais qui s'approchaient avec leurs
vaisseaux, et qui, habiles  profiter de nos divisions, auraient
peut-tre saisi cet arsenal, qu'ils n'auraient, probablement, rendu
aux Bourbons que par la force, ou dans la ruine et le dlabrement. Il
jugeait encore qu'aprs avoir sauv Rochefort, ses motifs seraient mal
apprcis, qu'une disgrce, en apparence mrite, en serait
l'invitable fruit; mais rduisant tout  sa juste valeur, s'oubliant
entirement, et ne regardant que ce qu'il croyait tre son devoir dans
le sens le plus intime, il mit un terme  cet examen laborieux, il me
fit appeler, et il me dit ces paroles si dsintresses: Avant de me
devoir  ma personne, je me dois  Rochefort, au dpt qui m'est
confi, et aux braves gens que je commande: je sais que je me perds;
mais il le faut, je cde, et je reste  mon poste. Bientt, la
nouvelle en fut rpandue et l'on vit alors ce qu'est un chef
vritablement aim.  quel point, fallait-il que le dvouement ft
port, puisque les mfiances de l'esprit de parti se turent, et que
les amis les plus ardents de Napolon ayant connu le projet de dpart
du prfet maritime, se rjouirent pourtant qu'il ne l'et pas excut,
ils se flicitrent qu'il ft rest pour les commander. La suite
prouva bientt, combien il tait heureux pour Rochefort, qu'il s'y
trouvt un homme tel que celui  qui s'taient adresses les instances
de MM. Millet et Baudry.

Pour moi, quoique je connusse combien M. de Bonnefoux tait
sincrement persuad que l'ordre de choses menac pouvait seul
prolonger la paix en Europe, je m'attendais  cette dtermination;
mais je ne l'en admirai pas moins.

Le Prfet maritime ne faisait jamais son devoir  moiti; et il n'y
drogea pas en cette circonstance. La reconnaissance de Napolon se
fit donc publiquement, militairement, en prsence des troupes, dont
plusieurs dtachements furent rassembls, et qui dfilrent, dans le
jardin de la Prfecture, au son d'une musique mle et guerrire[242];
le prfet maritime, avec un nombreux tat-major, tait plac au centre
du bassin de gazon de ce jardin. Il leva la voix, il parla peu, il
fit ressortir les dangers de la guerre civile, du dsordre, de
l'anarchie et des vues possibles des Anglais sur Rochefort; mais, si
l'on voyait sur sa physionomie les traces d'un long combat intrieur,
tout disait aussi, dans ses yeux, qu'un sacrifice jug ncessaire  la
patrie ne devait pas tre incomplet. Par la suite, il agit donc
conformment  ses paroles; quelques officiers, quelques hommes
voulurent par exemple, ne prendre aucune part aux affaires, ou furent
dnoncs par la police impriale, il usa de son pouvoir, il engagea sa
responsabilit pour laisser aux uns la facult de la retraite ou du
repos, pour adoucir ou faire changer,  l'gard des autres, les
rigueurs ou les mesures qu'il jugea tre mal fondes; mais il fut
inbranlable dans un dvouement personnel  ses nouvelles obligations.

[Note 242: Comparez dans _l'Histoire de Rochefort_ de MM. Viaud et
Fleury, t. 1, p. 509 la description de la crmonie de l'arrive des
Aigles qui eut lieu, elle aussi, dans le jardin de la prfecture
maritime et qui se passa le 26 juin 1815, huit jours aprs la bataille
de Waterloo encore ignore.]

Waterloo fut la priptie sanglante du drame terrible des Cent jours;
et Napolon, abandonnant ses soldats qui se retirrent dans une noble
attitude sur les bords de la Loire revint  Paris, demander aux
Chambres lgislatives des secours en hommes et en argent. La France
tait envahie sur toutes ses frontires, les esprits taient trs
diviss; aussi, ne trouva-t-il que des refus auxquels il aurait d
s'attendre; et, n'ayant tenu aucune des promesses faites lors de son
arrive en France, n'ayant pu obtenir de la cour d'Autriche, ni sa
femme, ni son fils dont il avait solennellement annonc le retour aux
Franais qu'il avait tromps, il pronona une seconde abdication qui,
cette fois, paraissait une formalit tout  fait inutile, et il se
livra de lui-mme  un gouvernement provisoire qui s'tablit jusqu'
la rentre du roi, et qui le confia  la surveillance du gnral
Beker[243], dlgu par ce gouvernement; ainsi, escort de quelques
cavaliers ou plutt gard par eux, il traversa cette mme Loire, o
son arme n'attendait que lui, et il arriva  Rochefort, o deux
frgates armes, _La Mduse_ et _La Saale_, devaient tre mises  sa
disposition.

[Note 243: Nicolas Lonard Beker, gnral de division, comte de
l'Empire.]




CHAPITRE V

NAPOLON  ROCHEFORT

     SOMMAIRE:--Rflexions faites par M. de Bonnefoux aprs avoir reu
     la dpche lui annonant la prochaine arrive de
     Napolon.--Mesures prises par lui.--Paroles changes entre
     Napolon et M. de Bonnefoux au moment o l'empereur descendait de
     voiture.--L'appartement de grand apparat  la prfecture
     maritime.--Les frgates _La Saale_ et _La Mduse_.--Le capitaine
     Philibert commandant de _La Saale_.--Ses frquentes entrevues
     avec l'empereur.--Discours invariable qu'il lui tient.--Marques
     d'impatience de son interlocuteur.--Abattement de
     Napolon.--Courrier qu'il expdie au gouvernement provisoire pour
     obtenir le commandement de l'Arme de la Loire.--Il fait demander
     le vice-amiral Martin, qui vivait  la campagne auprs de
     Rochefort.--Carrire de l'amiral Martin.--Sa conversation avec
     l'empereur.--Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur
     sa demande prmature de retraite.--L'amiral rpond que bien loin
     d'aspirer au repos il s'tait dj prpar  aller prendre le
     commandement de l'arme navale que l'on finit par confier 
     Villeneuve.--Amres rflexions de Napolon sur les
     courtisans.--Ce qu'il dit sur la marine.--Arrive du roi
     Joseph.--Son aventure  Saintes.--Vive le Roi.--Napolon sur la
     galerie de la prfecture maritime.--Excellente attitude de la
     population.--L'tiquette de la maison impriale.--L'impratrice
     Marie-Louise.--Arrive d'une partie des quipages de
     Napolon.--Annonce du voyage de l'archiduc Charles  Paris.--Joie
     qui en rsulte.--Dception qui la suit.--Aucune rponse aux
     courriers expdis  Paris.--Dbat entre Napolon et
     Joseph.--Napolon ne veut pas partir en fugitif, sans autre
     compagnon que Bertrand.--Joseph tente seul l'aventure et
     russit.--Paroles qu'il adresse  M. de Bonnefoux en le
     quittant.--Cadeau qu'il lui fait.--Les ordonnances de
     Cambrai.--Violente colre de Napolon contre la famille
     royale.--Projet d'vasion du capitaine Baudin, commandant _La
     Bayadre_.--Projet du lieutenant de vaisseau Besson.--Projet des
     officiers de Marine Genty et Doret.--Hsitations de
     l'Empereur.--Tous ces officiers furent rays des cadres de la
     Marine sous la Seconde Restauration.--Mme la comtesse
     Bertrand.--Elle se jette aux pieds de l'empereur pour le supplier
     de se confier  la gnrosit du peuple anglais.--Flatteries
     auxquelles Napolon n'est pas insensible.--Le gnral Beker,
     beau-frre de Desaix.--Son fils, filleul de Napolon.--Croix de
     lgionnaire remise par le gnral Bertrand pour ce fils encore
     enfant.--Singularit de cet acte.--La rade de l'le d'Aix.--Le
     Vergeroux.--L'empereur offre au prfet maritime ses quipages et
     ses chevaux qu'il renonce  emmener.--Refus de M. de
     Bonnefoux.--Souvenir que Napolon le prie d'accepter.--Paroles
     qu'il lui adresse.--Le dpart de la prfecture maritime.--Cortge
     de voitures traversant la ville.--L'empereur prend une autre
     route et sort par la porte de Saintes.--Inquitude des
     spectateurs.--La voiture gagne Le Vergeroux par la
     traverse.--Napolon en rade passe en revue les quipages.--La
     croisire anglaise.--En voyant les btiments ennemis, l'empereur
     se rend mieux compte de sa situation.--Il entame des ngociations
     avec les Anglais.--Aucune promesse ne fut faite par le capitaine
     Maitland.--Nouvelles hsitations de Napolon. Lettre du capitaine
     Philibert au prfet maritime.--Ce dernier le charge de remettre 
     l'empereur une lettre confidentielle qui dcide ce dernier  se
     rendre  bord du _Bellrophon_.--Conseils donns  l'empereur par
     M. de Bonnefoux.


La robuste sant de M. de Bonnefoux avait flchi sous le poids de ses
occupations sans nombre; mais  l'annonce de l'arrive de Napolon, il
sentit qu'il avait besoin de toute son nergie; le physique se releva
par l'influence du moral; et, certes! quel moment que celui de
l'arrive de cet homme extraordinaire dont la destine tait de ne
pouvoir plus tre vu qu'avec enthousiasme ou dchanement. Le prfet
maritime se prpara aux difficults qui s'levaient pour lui par ces
mots d'un grand sens, qu'il profra, en dcachetant la dpche o il
apprenait que son hte futur avait quitt Paris. Napolon vient 
Rochefort! Je sais ce qui m'attend; mais je l'ai reconnu. Ainsi
Rochefort sera tranquille, et je ferai mon devoir jusqu'au bout!
Puis, continuant aprs une courte rflexion, et comme m par un
pressentiment secret qui n'tait, peut-tre, que l'effet de la vive
pntration de sa vaste intelligence: Mais quel choix pour une
vasion que ce port de Rochefort qui, situ au fond du golfe de
Gascogne, pourrait bien, en ce cas-ci, n'tre qu'une souricire!
Aprs une nouvelle pause, il ajouta enfin, et toujours les yeux fixs
sur la fatale dpche: vasion! Napolon! Souricire! Quels odieux
rapprochements et qu'ils taient inattendus!

Coupant court, alors,  ces penses importunes, il se leva, sortit de
son cabinet de travail particulier pour s'occuper de ses devoirs, et
tout fut bientt prvu pour le logement, pour le sjour, et pour
l'embarquement de l'empereur. Les ressorts de la police, les
rglements d'ordre, les rondes, les patrouilles, les consignes, tout
fut prpar ou command par une tte prvoyante, tout fut maintenu par
un bras ferme; et, rellement, pendant les cinq jours que Napolon
passa  l'htel de la prfecture, on n'entendit pas dire que,
seulement, une rixe et clat dans la ville!

Tout est digne d'tude ou de curiosit dans la vie de Napolon;
cependant le rcit de son sjour  Rochefort n'existe nulle part[244],
et c'est cette lacune que je vais essayer de remplir. Aprs les scnes
agites qui vont se prsenter, l'esprit se reposera, sans doute, avec
quelque charme sur la paisible srnit de celui qui consacra, alors,
tous ses moments,  allger le poids de grandes infortunes[245].

[Note 244: Au moment o l'auteur crit, en 1836.]

[Note 245: Napolon arriva  Rochefort le 3 juillet 1815. Le
gnral Gourgaud s'exprime  cet gard de la faon suivante:
J'arrivai  Rochefort le 3 juillet,  6 heures du matin; je descendis
 l'htel du Pacha et me rendis de suite chez le prfet maritime, M.
de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions. L'empereur arriva
 huit heures et descendit  la Prfecture o j'tais encore avec le
Prfet. Gnral baron Gourgaud, _Sainte-Hlne, Journal indit_ de
1815  1818 _avec prface et notes_ par MM. le vicomte de Grouchy et
Antoine Guillois, _Paris_ 1899, t. I, p. 27.]

Napolon arriva  la prfecture, toujours escort ou gard par le
gnral Beker, et suivi du fidle Bertrand, et de quelques adhrents,
parmi lesquels on remarquait les gnraux Savary, Montholon, Gourgaud et
M. de Las Cases. Son projet tait de s'embarquer pour les tats-Unis; et
le gnral Beker devait rester auprs de lui jusqu' son dpart. M. de
Bonnefoux s'avana pour le recevoir: Napolon le reconnut et lui dit:
Je vous croyais malade, M. de Bonnefoux?--Sire, je ne le suis plus,
et j'aurais t dsol de ne pas vous accueillir personnellement.--Je
vous reconnais l, et j'en aurais t fch aussi.-- ces mots, il
s'arrta un moment, et, faisant, sans doute, allusion  la visite du duc
d'Angoulme  Rochefort, et au projet qu'avait eu M. de Bonnefoux de
quitter sa prfecture, il ajouta bientt: Je sais ce qui s'est pass,
et, en vous conservant  votre poste, j'ai prouv que je vous
connaissais comme un homme d'honneur.--Oui, continua-t-il, j'aime mieux
tre reu par vous que par tout autre.

Involontairement, je m'interromps ici, et, en m'indignant, je me
demande pour la millime fois, peut-tre (et, sans doute, j'en ai
quelque droit, puisque je refusai de servir activement dans les Cent
Jours), je me demande, dis-je, comment quelques personnes ont pu
blmer M. de Bonnefoux d'avoir surmont sa maladie pour recevoir
Napolon, et d'y avoir mis tant de zle et d'empressement. Il en est
mme, oui, il s'en est rencontr dont les coupables penses se sont
gares bien plus loin!... Sans m'tendre sur un si dplorable sujet,
je leur rpondrai  tous: Le Prfet Maritime en agit ainsi parce que
Napolon tait malheureux; parce qu'il tait un homme d'honneur; parce
qu'enfin le contraire aurait t une insigne lchet qui et sans
doute fltri le coeur gnreux du Roi lui-mme! Eh quoi! Louis XVIII
avait dsir, en partant, que chacun reconnt le gouvernement qui
prenait place; Napolon avait conserv M. de Bonnefoux dans sa
prfecture; il venait  lui, avec confiance; et cette confiance aurait
t trahie! Non, cette ide est odieuse, elle doit tre mise sur le
compte de l'esprit de parti, qui seul peut l'expliquer. Quant  M. de
Bonnefoux, sa conduite, en ce moment, ne fut pas l'objet d'un doute
pour lui; il crut qu'il n'y avait seulement pas lieu de s'en faire un
mrite; il persvra dans la ligne la plus respectueuse; et, pour me
servir de ses propres expressions: Il fit son devoir jusqu'au bout!

Napolon logea dans l'appartement de grand apparat, qui, jadis, avait
t embelli pour lui, lorsque, passant  Rochefort, avec l'impratrice
Josphine, il allait s'emparer de Madrid, et c'tait aussi celui que
le duc d'Angoulme avait rcemment occup. Jeux bizarres de la
fortune, et qui donnent lieu  de si graves rflexions!

Napolon s'informa le plus tt possible de ses deux frgates; M. de
Bonnefoux rpondit qu'elles taient prtes  le recevoir dignement,
qu'il attendait ses ordres pour lui prsenter le capitaine
Philibert[246], leur commandant; mais qu'il devait ajouter qu'une
forte croisire anglaise, absente depuis longtemps, venait de
reparatre devant la rade pour la bloquer. Cette nouvelle inattendue
fit une vive impression sur l'esprit de l'empereur; il parut alors se
plaindre, comme d'un conseil perfide qu'on lui aurait donn, de s'tre
rendu  Rochefort, et il fit au capitaine Philibert diverses questions
sur les Anglais, qu'il renouvela en plusieurs rencontres; mais ce
capitaine, homme froid, brave et sincre, et ne s'cartant pas de son
rle d'officier essentiellement soumis  ses instructions, ne sortit
jamais de la rponse suivante, ou du sens qu'elle renfermait: Sire,
les deux frgates[247] sont  votre disposition, elles partiront,
quand Votre Majest l'ordonnera; elles feront tout ce qu'elles
pourront pour luder ou pour forcer la croisire; et si elles sont
attaques, elles se feront couler, plutt que de cesser le feu avant
que Votre Majest l'ait elle-mme prescrit. L'uniformit de ce
discours donna mme quelquefois des mouvements d'impatience 
Napolon, cette impatience tait assurment facile  concevoir, par le
fait de sa position qui devenait si critique, ou par celui de ce
blocus inopportun; mais tous les hommes n'ont pas le talent d'orner
leurs discours, et le langage du capitaine Philibert tait, sans
contredit, celui d'un militaire franc et loyal[248].

[Note 246: Philibert (Pierre-Henry), n le 26 janvier 1774  l'le
Bourbon tait le fils d'un ancien contrleur et ordonnateur de la
Marine. En 1786 il entra dans la Marine royale en qualit de
volontaire. La Rvolution le nomma enseigne de vaisseau le 16 novembre
1793. Il devint successivement lieutenant de vaisseau en 1803,
capitaine de frgate en 1811 et enfin capitaine de vaisseau de seconde
classe en 1814. Le capitaine de vaisseau Philibert avait les plus
beaux tats de services; c'tait un des meilleurs officiers de la
Marine impriale et il mrite d'tre dfendu contre d'injustes
attaques. Il s'tait distingu  la bataille de Trafalgar et avait,
aprs le combat, repris le vaisseau _l'Algsiras_ captur par les
Anglais. Il avait dj exerc plusieurs commandements importants et en
dernier lieu celui d'une division compose des frgates _l'toile_ et
_la Sultane_ qui se signala, au cours d'une croisire dans l'Ocan,
par deux combats contre les Anglais. Bless plusieurs fois, le
commandant Philibert tait en 1815 chevalier de la Lgion d'honneur et
chevalier de Saint-Louis. Nomm officier de la Lgion d'honneur en
1821, capitaine de vaisseau de premire classe en 1822, il mourut en
1824.]

[Note 247: La seconde frgate tait _la Mduse_, commande par le
capitaine de frgate Pone. Pone (Franois) n  Granville le 9
dcembre 1775, s'engagea comme matelot en 1790. Aspirant de marine en
1793, enseigne en 1794, lieutenant de vaisseau en 1802, il tait
capitaine de frgate depuis le 3 juillet 1811. Franois Pone avait
assist  de nombreux combats, en particulier  celui d'_Algsiras_.
Il tait tomb trois fois entre les mains des Anglais. Devenu
capitaine de vaisseau en 1820 il prit sa retraite en 1831.]

[Note 248: Comme on le voit, le tmoignage de notre auteur, tmoin
absolument dsintress, justifie de la faon la plus complte le
capitaine Philibert. Les diteurs de _Sainte-Hlne, journal indit de
1815  1818_ par le gnral baron Gourgaud attaquent au contraire cet
officier. Pone, commandant de _la Mduse_, disent-ils p. 29, note 1,
offrit  l'empereur de combattre _le Bellrophon_, pendant que _la
Saale_ (capitaine Philibert) passerait; mais Philibert refusa de jouer
le rle glorieux qui lui tait rserv. L'inexactitude de ce rcit
rsulte du silence de Gourgaud lui-mme qui note cependant les
vnements jour par jour et mme heure par heure. Ajoutons-le, M. de
Bonnefoux, aide de camp et cousin germain du prfet maritime et que ce
dernier traitait comme son fils n'et pas ignor cet incident, s'il se
ft produit. Enfin, il convient de ne pas l'oublier, Philibert tait
capitaine de vaisseau et commandant de la division compose des deux
frgates. On doit considrer comme absolument invraisemblable
l'attitude attribue  son subordonn, le capitaine de frgate Pone.
M. de Bonnefoux ne nomme mme pas ce dernier et se borne  signaler
les entrevues du chef de la division avec l'empereur.]

Quelque pein que part d'abord Napolon par cette nouvelle, cependant
comme il attendait huit ou dix de ses voitures de choix et une
vingtaine de ses plus beaux chevaux destins  tre transports aux
tats-Unis, comme il savait que son frre Joseph, l'ex-roi d'Espagne,
devait bientt arriver  Rochefort, et que, par-dessus tout, il
esprait quelque changement important dans les affaires, il se
familiarisa bientt avec cette contrarit. Il avait demand les
journaux; ceux-ci reprsentaient l'arme de la Loire comme assez
considrable; il pensa donc qu'il pourrait se mettre  la tte de
cette arme; et, au fait, peu lui importait, alors, que Rochefort ft
troitement bloqu. Le gnral Beker tait fort inquiet de son ct,
car il pressentait son projet, et il n'tait pas  mme d'en empcher
l'excution.

On ne voyait, gnralement aussi,  Rochefort, que ce moyen, pour
Napolon, de succomber s'il le fallait, comme il convenait  un homme
tel que lui; mais celui qui, nagure, tait dbarqu  Cannes avec six
cents hommes pour conqurir la France, celui qui avait tonn le monde
de ses faits audacieux, ce vritable _incredibilium cupitor_ de
Tacite, celui-l mme se persuada que son influence sur les soldats de
la Loire serait nulle, s'il se prsentait de son chef et il persista
dans cette dernire ide, qui prouve combien ses malheurs avaient
altr sa rsolution et son caractre. Il expdia donc un courrier au
gouvernement provisoire, pour obtenir de ce fantme d'administration
le commandement qu'il dsirait d'une arme, qui le demandait avec tant
d'enthousiasme! Souvent,  Rochefort, Napolon donna des marques
d'abattement assez fortes; je sais ce qu'on doit accorder  la rigueur
du moment; mais encore faut-il relater le fait; il doit mme tre
permis d'ajouter, que c'est dans de semblables occasions que peut le
plus clater la vraie magnanimit et qu'on est le mieux en position de
donner ce spectacle tant admir dans tous les sicles, celui d'un
homme luttant, avec dignit, calme, courage, contre les plus rudes
coups de l'adversit!

Napolon, tranquillis par le dpart de son courrier, auquel, dit-on,
bientt aprs, il en fit succder deux, attendait une rponse, en
s'occupant de projets ou de souvenirs, et, parmi ces derniers, celui
de l'amiral Martin[249] tient une place remarquable. Il avait entendu
parler, pendant sa campagne d'Italie, de ce vaillant marin qui se
faisait distinguer, par sa bravoure et ses talents, dans la
Mditerrane o il commandait alors une escadre. Il tait instruit de
ses dmls avec le reprsentant du peuple Niou, qui entravait ses
lans guerriers par ses arrts, et qu'il dsesprait en l'assurant,
avec la colre la plus outrageante et la plus comique, que si les
Anglais l'attaquaient en force suprieure, il se ferait couler, et
avec lui, Niou, et tous ses arrts. Depuis, l'empereur l'avait connu
personnellement; il l'avait nomm prfet maritime; et, finalement, il
avait fait fixer sa pension de retraite, dont l'amiral jouissait  la
campagne, prs de Rochefort[250]. Napolon voulut le revoir, et il le
fit demander.

[Note 249: Pierre Martin naquit  Louisbourg (Canada), le 29
janvier 1752 d'un pre originaire de Provence. Il fut lev 
Rochefort o son pre avait obtenu une place de gendarme maritime
aprs la conqute du Canada par les Anglais. Aprs avoir suivi les
cours de l'cole d'hydrographie de cette ville, il s'engagea comme
mousse en 1764  bord de la flte _le Saint-Esprit_ commande par le
chevalier de la Croix, lieutenant de vaisseau. Comme second pilote, il
servit sous les ordres de M. de Guichen et perdit l'oeil gauche dans
une de ses campagnes. Il assistait  la bataille d'Ouessant en qualit
de premier pilote entretenu. Le comte d'Estaing le nomma lieutenant de
frgate, c'est--dire officier auxiliaire. La paix conclue, il
redevint pilote. On lui donna cependant le commandement d'un petit
btiment _la Cousine_, en station sur la cte du Sngal et ce fut l
qu'il connut le chevalier de Boufflers. La Rvolution nomma Pierre
Martin lieutenant de vaisseau en 1791, capitaine de vaisseau le 10
fvrier 1793, contre-amiral le 17 novembre de la mme anne. Au
lendemain du sige de Toulon, il prit le commandement des forces
navales de la Mditerrane. Il sut montrer les qualits d'un chef
d'escadre et se distingua notamment au combat des les d'Hyres le 19
prairial an III. Vice-amiral le 1er germinal an IV (2 mars 1796), le
Directoire le nomma en 1797 commandant des Armes  Rochefort et aprs
la cration des prfectures maritimes il devint prfet du 5e
arrondissement. Il exerait encore ces fonctions en 1809 au moment du
dsastre de l'escadre de l'amiral Allemand sur la rade de l'le d'Aix.
Remplac par l'amiral Truguet il prit sa retraite et ne rentra dans
l'activit que pendant les Cent-Jours. La seconde Restauration le raya
des listes de la Marine. Le vice-amiral Martin mourut  Rochefort le
1er novembre 1820. Voyez _Prcis historique sur la vie et les
campagnes du vice-amiral comte Martin_, par le comte Pouget, capitaine
de frgate (petit-fils de l'amiral), Paris, 1853.

Le gnral de brigade Bonaparte commandant l'artillerie de l'arme des
Alpes avait eu des rapports de service avec le contre-amiral Martin,
chef de l'escadre de la Mditerrane. Ces deux officiers gnraux
appartenaient du reste l'un et l'autre au parti rpublicain. Il ne
semble pas que l'empereur s'en soit souvenu avec plaisir. MM. Viaud et
Fleury paraissent avoir raison lorsqu'ils disent dans leur _Histoire
de Rochefort_, t. 2, p. 412,  propos de l'amiral Martin: Napolon
n'avait pu lui pardonner ses sentiments dmocratiques, sa raideur de
caractre.]

[Note 250: Cette proprit s'appelait _la Brle_.]

L'amiral Martin, pilote avant la rvolution[251], avait t choisi
pour tenir le journal nautique du duc d'Orlans dans sa campagne avec
l'amiral d'Orvilliers; plus tard, pendant une station au Sngal, o
il commandait un petit btiment, il avait, par un grand fond d'esprit
naturel, tellement gagn les bonnes grces du fameux chevalier de
Boufflers, gouverneur de cette colonie, que leurs relations n'ont
cess qu'avec la vie.

[Note 251: Dans un compte rendu trs tendu et fort remarquable, 
notre avis, du livre du comte Pouget cit plus haut (_Nouvelles
annales de la Marine et des Colonies_, t. X, 1853 p. 378 et suiv.), M.
de Bonnefoux s'exprimait de la faon suivante: La classe des pilotes,
dont il est ici question, n'existe plus en France; mais il y a encore
quelque chose d'analogue dans la marine anglaise. Ces pilotes, que
l'on qualifiait de la dnomination d'_hauturiers_ et dont les
fonctions furent supprimes en 1791 taient destins  faire des
campagnes de long cours; ils devaient tre trs verss dans
l'astronomie pratique et dans toutes les sciences mathmatiques ayant
trait  l'hydrographie ou  la route des navires dont ils taient
spcialement chargs; il est vrai qu'ils ne commandaient jamais la
manoeuvre  bord des btiments, mais le plus souvent ils devaient
indiquer au commandant quelle tait celle qu'ils croyaient plus
convenable de faire. On voit, par l, de quelle importance un premier
pilote tait  bord et combien il devait possder de connaissances,
d'exprience et de jugement.]

De trs beaux services levrent ensuite cet officier au grade de
vice-amiral. Sa taille tait trapue, sa force, qui lui servit seule,
et souvent,  calmer des sditions, tait incroyable, son enveloppe
tait dure, grossire ainsi que sa parole; mais son intelligence tait
vive et pntrante, son caractre noble, son courage bouillant,
indomptable[252], et je tiens de son secrtaire intime que, quoiqu'il
et une capacit distingue pour les affaires, il aimait pourtant 
voir que, gnralement, on ne la souponnt mme pas. Il avait un
frre, contre-matre dans le port de Rochefort, qu'il n'avait jamais
voulu faire avancer, parce qu'il s'adonnait au vin, mais il avait
amlior son existence, il l'avait souvent  dner avec lui, et le
marchal Augereau fut, un jour, charm de la manire franche, sensible
et spirituelle avec laquelle il lui avait prsent ce frre, dans sa
prfecture, et  l'instant de se mettre  table.

[Note 252: Dans le compte rendu mentionn plus haut, M. de
Bonnefoux rend hommage aux minentes qualits de l'amiral Martin.
Prisonnier de guerre sur parole  cette poque et ne pouvant, par
consquent, servir activement sur nos btiments arms, j'tais un des
aides de camp de ce prfet (le baron Casimir de Bonnefoux). Ce fut
pour moi une excellente occasion de connatre l'amiral Martin dont
j'avais tant entendu parler et de m'approcher de lui. J'en saisissais
tous les prtextes avec empressement car tout, en cet homme
extraordinaire, m'attirait et me fascinait. Il s'aperut bien vite du
charme et du plaisir que j'prouvais  le voir et il avait la bont de
me retenir auprs de lui toutes les fois que j'allais lui rendre mes
devoirs et que, par discrtion, je voulais abrger mes visites. Je me
convainquis alors que tout ce que j'avais ou dire de son grand coeur,
de son esprit pntrant, de son caractre ferme et dcid, de sa
valeur incomparable, tait encore au-dessous de la vrit, et jamais
je ne quittais sa prsence sans tre pntr pour lui d'une admiration
toujours plus vive, d'un respect toujours croissant. Jamais aucun
autre amiral n'a produit en moi une impression aussi profonde; de tous
ceux que j'ai connus, c'est lui certainement que j'aurais suivi  la
mer avec le plus de confiance, de dvouement et d'abandon, s'il avait
repris le commandement d'une escadre.]

Tous ces traits, que connaissait Napolon, lui plaisaient extrmement,
aussi prouva-t-il du plaisir  revoir l'amiral Martin; mais, bientt,
surpris de le trouver encore si vert, il lui tmoigna un
mcontentement obligeant d'avoir fait connatre, il y avait quelques
annes, qu'il dsirait obtenir sa retraite. L'amiral avait t fort
loin d'y jamais penser; au contraire, il avait appris, vers cette
poque, qu'il avait t dsign par l'empereur pour prendre,  Cadix,
le commandement de l'arme navale, qui se mesura si malheureusement
ensuite contre Nelson  Trafalgar, et il avait t trop flatt de ce
choix (que l'intrigue fit malheureusement changer), pour mme hsiter.
Il rpondit donc en se rcriant sur le fait de cette demande de
retraite, et il ajouta qu'en attendant l'ordre de commander l'arme,
ses apprts de voyage avaient t faits et qu'il serait parti  la
minute. Napolon l'couta avec une sombre attention, et aprs lui
avoir encore demand si, vingt fois, il n'avait pas nonc le dsir de
se retirer du service, il s'exprima avec beaucoup de force et
d'amertume sur la triste condition des princes de ne pouvoir tout
vrifier par eux-mmes et sur les menes coupables des ambitieux, 
qui tous les moyens sont bons pour loigner les plus dignes
comptiteurs. C'est alors qu'il fit des rflexions bien justes et bien
tardives sur la marine, et qu'il assura, en jetant un regard
significatif sur l'amiral et sur M. de Bonnefoux, qu'il se reprochait
bien de ne pas avoir suivi son inclination, souvent traverse, de
rcompenser plus qu'il n'avait fait ceux qu'il avait jug, lui-mme,
devoir l'tre davantage.

Joseph arriva[253]; il logea aussi  la prfecture, o sa prsence
produisit un moment de diversion. J'ignore si Napolon sut qu'en
passant par Saintes, Joseph avait entendu sous ses fentres quelques
partisans des Bourbons crier: Vive le Roi! Le drapeau tricolore
flottait encore en cette ville, et, croyant que l'ovation s'adressait
 lui, comme ancien roi d'Espagne, Joseph avait pri le sous-prfet
d'empcher ces jeunes gens de se compromettre par un hommage aussi
bruyant. On rit de cette mprise qui tait feinte, peut-tre, de la
part de Joseph, et qui, d'ailleurs, tait assez naturelle; mais rien
de pareil n'eut lieu  Rochefort.

[Note 253: Le roi Joseph arriva le 5 juillet  Rochefort.]

Napolon, souvent avec son frre, souvent seul, portant un habit
bourgeois vert, se promenait frquemment tte nue, ou avec un chapeau
rond, sur une galerie de la Prfecture, alors non vitre et qui domine
le port ainsi que le jardin. Des curieux, et qui ne l'et pas t!
accouraient des environs, pour arrter un moment leurs regards sur
lui; on causait, on faisait ses rflexions, les uns censuraient, les
autres admiraient, mais  voix basse; on comprit ce qu'on devait de
respect  l'objet le plus tonnant des vicissitudes de la fortune; et
chacun sentit et remplit si bien des devoirs parfaitement tracs, que
jamais un geste dplac, une conversation leve ne trahirent ni
l'amour ou l'admiration, ni la haine ou l'emportement. Seulement, le
soir, quand Napolon tardait trop  paratre sur la galerie, ou,
quand cdant aux dsirs qu'on lui faisait connatre, il venait  se
montrer, il tait appel ou remerci par des cris de: Vive l'empereur,
auxquels, en se retirant, il rpondait avec un salut de la main.

Napolon conservait,  Rochefort, l'tiquette et le dcorum de la
souveraine puissance, autant au moins que les localits et les
circonstances le permettaient. C'est donc en se modelant sur ces
formalits que se faisaient les prsentations et le service de son
appartement. Il mangeait, mme, seul, quoique son frre Joseph habitt
le mme htel, et quoique l'amiti parfaite du gnral Bertrand
semblt aussi rclamer une exception: il se privait l d'un grand
plaisir; et l'on a peine  concevoir que ce ft le mme homme aux
formes rpublicaines, qui en forant le Conseil des Cinq Cents 
Saint-Cloud, avait prescrit aux grenadiers de tourner leurs
baonnettes sur lui si jamais, il usait contre la libert d'un
pouvoir qu'il avait fallu conqurir pour en assurer, disait-il, le
triomphe.

On avait fait courir le bruit  Rochefort, que l'impratrice
Marie-Louise s'tait rendue  l'le d'Elbe pendant que Napolon y
avait sjourn, un frre du prfet maritime qui habitait l'htel de la
prfecture, en fit, une fois, la question  une personne qui s'tait
trouve, elle aussi,  l'le d'Elbe pendant ce mme temps. Nous avions
entendu un aide de camp nous raconter, comme tmoin, la manire
romanesque dont l'impratrice avait appris  Blois, o elle s'tait
rfugie, la nouvelle de la premire abdication de Napolon: aussi ne
fmes-nous pas surpris d'entendre qu'on ne pensait mme pas qu'aucune
tentative d'entrevue et t essaye de sa part.

On a su, depuis, qu'un mariage secret avec le gnral autrichien
Neipperg avait ratifi des relations intimes qui suivirent de prs
cette abdication, et qui taient trop videntes, par leurs suites,
pour n'avoir pas ncessit ce mariage. Napolon eut certainement
beaucoup  dplorer son alliance avec la maison d'Autriche, par la
confiance qu'elle lui inspira, par le dsespoir lgitime o elle
plongea Josphine, et par la tournure fcheuse et prcipite que
prirent ses affaires  compter de ce moment. C'est ainsi qu'choue la
prvoyance humaine: l'empereur se crut, alors, en tat de tout braver
et jamais on n'osa moins impunment.

Cependant, une partie des quipages de Napolon tait arrive; Joseph
allait s'loigner pour se rendre aux tats-Unis. Les allis dictaient
 Paris leurs inflexibles conditions, Louis XVIII avait reparu sur la
frontire et Napolon persistait  ne pas vouloir se joindre  l'arme
de la Loire. Il ne recevait pas de rponse de ses courriers, et la
tristesse tait empreinte sur les figures, lorsque les journaux
annoncrent que l'archiduc Charles arrivait  Paris pour un objet
important  discuter avec le Gouvernement provisoire; l'espoir reprit
promptement le dessus; mais ce fut un vide encore plus profond quand
on vit que a n'avait t qu'une fausse lueur, et que la nouvelle ne
se confirmait point.

Quelle destine pour celui qui avait t le dominateur des vnements
que d'en tre devenu le jouet! Il semble que, puisque Napolon ne
voulait plus tenter les hasards des combats, il tait plus naturel
qu'il allt se jeter dans les bras de l'empereur d'Autriche, son
beau-pre, que de se rendre  Rochefort avec la presque certitude d'y
tre bloqu par des btiments ennemis.

On revint alors  s'occuper des frgates, de la croisire anglaise, du
dpart de Joseph, et enfin de projets d'vasion. L'impassible
Philibert tait toujours dvou et prt  tout; mais la croisire
s'accroissait et elle redoublait de vigilance. Joseph voulait,
d'ailleurs, que son frre partt seul avec lui, ou sans autre suite
que le brave et fidle Bertrand; mais Napolon ne voulait point
s'chapper tout  fait en fugitif; il voulait ses courageux adhrents,
ses chevaux et son train imprial de maison. Joseph insistait en
disant qu'avec de l'or, des billets de banque, des diamants, il
suffisait de gagner les tats-Unis et qu'ensuite on obtiendrait
l'arrive trs prcieuse d'amis aussi sincres; mais Napolon montrait
toujours de la rpugnance, allguant qu'il ne pouvait agir comme
Joseph, souverain secondaire, disait-il, ou comme l'aurait pu faire,
en semblable circonstance, un monarque successeur d'une longue suite
de rois.

Joseph, dans ces scnes critiques, fit preuve de beaucoup de
sang-froid, d'unit de dessein et de libert d'esprit; il prit donc
son parti et fit une heureuse traverse[254] que, par la suite,
Napolon, dans ses intrts personnels, dut bien regretter de n'avoir
pas tent de partager[255].

[Note 254: Joseph partit sur un btiment amricain qui vint le
prendre vers l'embouchure de la Gironde. Chateaubriand, comme on le
verra ci-aprs, dit que ce btiment tait danois; cette question de
nationalit ne prsente bien entendu aucune importance.]

[Note 255: Rapprochez le passage suivant des _Mmoires
d'Outre-tombe_ de Chateaubriand, dition Bir, t. IV, p. 67: Depuis
le 1er juillet, des frgates l'attendaient (Napolon) dans la rade de
Rochefort; des esprances qui ne meurent jamais, des souvenirs
insparables d'un dernier adieu l'arrtrent... Il laissa le temps 
la flotte anglaise d'approcher. Il pouvait encore s'embarquer sur deux
lougres qui devaient joindre en mer un navire danois (c'est le parti
que prit son frre Joseph), mais la rsolution lui faillit en
regardant le rivage de la France. Il avait aversion d'une rpublique;
l'galit et la libert des tats-Unis lui rpugnaient. Il pensait 
demander un asile aux Anglais: Quel inconvnient trouvez-vous  ce
parti? disait-il  ceux qu'il consultait. L'inconvnient de vous
dshonorer, lui rpondit un officier de Marine, vous ne devez pas mme
tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront empailler
pour vous montrer  un schelling par tte.]

Joseph eut, avant son dpart, une entrevue avec M. de Bonnefoux; il
lui parla avec reconnaissance, avec effusion, il le pria d'accepter
une tabatire d'or embellie de son chiffre en brillants et il lui dit
affectueusement: Ceci n'est qu'un souvenir d'amiti, mais, si vous
tes perscut pour vos soins nobles et dlicats, venez me trouver, et
tant que mon coeur battra, ce sera pour dsirer de partager avec vous
ce que la fortune m'aura laiss!

Louis XVIII tait en route pour la capitale, et Napolon ne recevait
pas de nouvelles particulires de Paris. Il eut connaissance de deux
ordonnances dates de Cambrai relatives  la poursuite et  la mise en
jugement de quelques uns des hauts personnages qui, avant le dpart du
Roi, avaient reconnu la puissance impriale. Napolon, qui y vit
figurer les hommes qui lui taient le plus chers, prouva un vif
sentiment de douleur, auquel il faut, sans doute, attribuer des
expressions trs dures qu'il pronona contre la famille royale.

Ces expressions, cependant, ne peuvent tre compltement justifies,
car la position de Napolon tait fcheuse, il est vrai, mais elle
tait le rsultat de circonstances auxquelles il avait eu la part la
plus fatale. De ces sarcasmes, Napolon revint ensuite  la disette de
communications crites o on le tenait de Paris; et faisant allusion 
cet essaim de flagorneurs et d'intrigants, au coeur rong par l'envie,
qui, le visage riant et toujours tourn vers la fortune, sont la peste
des cours et le flau des princes, il exhala sa bile avec une
vhmente richesse d'expressions, en accablant ceux que sa mmoire lui
venait offrir, d'pithtes caustiques et peut-tre trop mrites.

Les vnements se succdaient avec rapidit, et le moment tait venu
de s'arrter  un parti: l'arme de la Loire fut remise sur le tapis;
toutefois ce moyen de vaincre ou de mourir militairement les armes 
la main, fut cart de nouveau, par les mmes raisons qui paraissent
si peu motives; et ce fut heureusement pour la France, qui aurait eu
encore  gmir de plaies civiles, peut-tre plus profondes que les
prcdentes.

Plusieurs projets d'vasion furent alors prsents, principalement par
le capitaine Baudin[256] qui commandait _La Bayadre_, corvette
mouille dans la Gironde, et qui n'a t rappel au service qu'en
1830. Celui du lieutenant de vaisseau Besson[257], sur un btiment de
commerce danois[258],  sa consignation, aurait trs probablement
russi: il ne s'agissait que de s'enfermer pendant quelques heures
dans une cachette destine aux marchandises de contrebande et de
s'exposer, sous pavillon neutre,  tre visit par la croisire
anglaise. Celui des officiers de Marine Genty[259] et Doret[260] tait
plus aventureux, mais, dans le beau temps de l't, il laissait
esprer beaucoup de chances de succs. Il consistait  partir sur une
embarcation lgre avec un bon nombre de personnes bien armes, 
filer sous la terre aprs le coucher du soleil et  gagner le large;
l, le premier btiment rencontr aurait t achet, ou emport de
force et conduit aux tats-Unis. Cependant, aprs avoir d'abord sembl
se dcider en faveur du projet de M. Besson qui, comme ses camarades,
y mit une parfaite abngation personnelle, Napolon retomba dans ses
incurables ides de prtendue dignit, et, toujours combattu, il parut
y renoncer.

[Note 256: Baudin (Charles), n  Paris, le 21 juillet 1784, tait
le fils du Conventionnel Baudin (des Ardennes). Il entra dans la
Marine comme novice en 1799 et passa ensuite l'examen d'aspirant.
Enseigne de vaisseau en 1804, lieutenant de vaisseau en 1809, il tait
capitaine de frgate depuis le 22 aot 1812. Aspirant de Marine sur la
corvette _le Gographe_, il prit part  une campagne de dcouvertes de
1800  1804. Enseigne de vaisseau, il perdit le bras droit dans le
combat soutenu le 15 mars 1808 par la frgate _la Smillante_. En
1812, il commandait _la Dryade_ au moment de son combat. Mis  la
retraite  l'ge de trente-deux ans le 18 avril 1816, Charles Baudin
demanda l'autorisation de commander pour le commerce et s'inscrivit au
port de Saint-Malo comme capitaine au long cours. Plus tard, il fonda
une maison de commerce au Havre. Rappel  l'activit aprs la
Rvolution de 1830 en qualit de capitaine de frgate, il fut promu
capitaine de vaisseau le 6 janvier 1834, contre-amiral le 1er mai
1838, vice-amiral le 22 janvier 1839. Il commanda l'escadre du Mexique
en 1838 et 1839 et se signala par la prise du Fort de Saint-Jean
d'Ulloa. Enfin Napolon III l'leva le 27 mai 1854  la dignit
d'amiral. L'amiral Baudin mourut le 7 juin de la mme anne. Il tait
snateur et Grand-Croix de la Lgion d'honneur.]

[Note 257: Besson Jean, dit Victor, n  Angoulme, le 28 janvier
1781, s'engagea comme mousse et passa plus tard l'examen d'aspirant.
Enseigne auxiliaire en 1804, enseigne entretenu en 1811, il tait
lieutenant de vaisseau depuis le 6 janvier 1815. Le gnral Rapp
l'avait au mois de juin 1813, nomm lieutenant de vaisseau provisoire
pour sa belle conduite au sige de Dantzick. Il s'tait galement
distingu lors du combat livr par la frgate _la Minerve_. Ray des
cadres de la Marine en 1816, M. Besson entra plus tard au service du
Pacha d'gypte. Il devint vice-amiral de la Marine gyptienne et
mourut  Alexandrie le 12 septembre 1837.]

[Note 258: Ce btiment de commerce danois tait un brick appel
_la Magdeleine_. Il appartenait  F. F. Frhl d'Oppendorff. Le gendre
de ce dernier, le jeune lieutenant de vaisseau Besson le mit  la
disposition de l'empereur.]

[Note 259: Genty (Benot), n  Bordeaux, le 21 dcembre 1771,
commena par naviguer au commerce. Il tait lieutenant de vaisseau
entretenu depuis le 11 juillet 1811. Attach pendant la campagne de
1814  l'artillerie du 6e corps d'arme, il servit avec la plus grande
distinction.]

[Note 260: Doret (Louis-Isaac-Pierre-Hilaire), n le 13 janvier
1789, s'engagea comme mousse en 1801. Aspirant de 1re classe en 1811,
enseigne en 1812, le Gouvernement de la seconde Restauration le raya
des listes de la Marine le 23 aot 1815. C'tait galement un
excellent officier qui avait montr la plus haute intrpidit dans le
combat livr en 1813 par _la Dryade_, que commandait Charles Baudin.
Aprs la Rvolution de 1830, il rentra dans le Corps, devint
lieutenant de vaisseau en 1831, prit part  l'expdition du Mexique et
 la prise de Saint-Jean d'Ulloa en qualit de chef d'tat-major de
l'ancien commandant de _la Dryade_ le contre-amiral Baudin. M. Doret
fut promu capitaine de frgate en 1839 et capitaine de vaisseau en
1844.]

Il ne rsulta de ces indcisions et des rumeurs qui s'en propagrent,
que la divulgation des efforts gnreux de ces hardis marins, et le
ministre de la Restauration eut l'illibrale rudesse de les rayer des
listes de la Marine et de briser violemment ainsi la carrire
d'officiers, dont le crime tait d'avoir servi un autre souverain que
le roi, qui, en pareille position, aurait t servi avec le mme zle,
avait lui-mme engag  reconnatre. Je l'avoue, je n'ai jamais
compris ces rigueurs impolitiques; les Ordonnances de Cambrai avaient
parl, tout devait tre dit! et qu'en est-il rsult? Le temps, ce
grand matre qui rectifie tant de jugements, le temps, mme pendant
les rgnes de Louis XVIII et de Charles X, a amen la grce de presque
tous les prvenus atteints par ces Ordonnances; mais les officiers
rays des cadres, ainsi que bien d'autres subalternes, quoique
rtablis pour la plupart, sur les listes, depuis la Rvolution de
1830, n'en ont pas moins perdu, pendant longtemps, leurs grades si
lgitimement acquis, leurs moyens d'existence si chrement achets,
leurs droits  l'avancement; et les ministres, par ces ractions
odieuses dans les emplois infrieurs, ouvrirent la porte  d'infmes
dlations qu'on fut fond  attribuer aux royalistes, dont, par l,
les sentiments furent compromis.

Mme la comtesse Bertrand[261] tait effraye de ces tentatives o,
naturellement, son coeur redoutait une sparation d'avec son mari,
qui, dans ces expditions, aurait, seul et sans elle, partag les
hasards de Napolon. pouse, mre, et ayant avec elle ses deux
enfants, ce n'tait pas sans une terreur encore plus profonde qu'elle
devait penser aux paroles du capitaine Philibert dont elle tait
probablement instruite, ainsi qu' ses propositions foudroyantes de se
faire couler bas. En proie aux plus affreux combats qui puissent se
livrer dans le coeur d'une femme, toute  l'honneur de son mari qui ne
se sparait pas d'un dvouement absolu, mais rappele involontairement
 des sentiments d'effroi par le cri de la nature, cette mre
malheureuse, digne de l'intrt et du respect les plus rels, ne
voyait, ne pouvait voir d'autre ressource que de s'abandonner  la
gnrosit des Anglais. C'est pntre de cette ide que, jusqu'
trois fois, dit-on, ple, gare, traversant les appartements avec le
dsespoir peint sur les traits, elle avait abord Napolon, avait
embrass ses genoux; et l, s'exprimant avec le langage de l'me, elle
lui avait reprsent le peuple britannique comme un peuple magnanime,
et elle lui avait dpeint un sjour de sa personne en Angleterre,
comme devant tre charm, honor, par le sentiment profond que cette
nation devait avoir de sa grandeur et de ses exploits miraculeux.

[Note 261: MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois dans
leurs notes sur les _Mmoires_ de Gourgaud, p. 37, note 1 parlent de
Mme la comtesse Bertrand dans les termes suivants: Mme de Montholon,
dans ses _Souvenirs_, dit qu'elle tait fille de l'Anglais Dillon,
nice de Lord Dillon et qu'elle avait t leve en Angleterre.
Parente par sa mre de Josphine, ce fut l'empereur qui la maria 
Bertrand et la dota.]

Napolon se sentit touch  ce projet d'une excution si facile,
dvelopp d'un ton de si parfaite conviction et embelli d'un prestige
caressant de flatterie, auquel il est vrai que le coeur humain ne
sait, peut-tre, jamais fermer tout accs. Qui pourrait se vanter d'y
tre insensible, si Napolon cda, encore une fois,  son empire, s'il
put oublier que tout, en Angleterre, est calcul, et que si le
Gouvernement y montre parfois de la philanthropie, c'est que, sans
doute, elle s'allie avec ses intrts matriels? Cependant Napolon
avait trop ha, trop mpris les Anglais, pour rien promettre encore,
et il se contenta d'ordonner, en ce moment, que les apprts fussent
faits pour se rendre en rade, soit  bord de ses frgates, soit 
l'le d'Aix qui protge cette rade, et dont les forts taient servis
par les troupes de la Marine.

Le gnral Beker apprit cette dtermination avec beaucoup de plaisir;
il tait vident qu'il tait impossible  ses cavaliers et  lui
d'entraver en rien les desseins de Napolon, et de l'empcher, s'il
l'et voulu, d'aller se faire saluer de nouveau par l'arme de la
Loire, du titre de gnral et d'empereur. Le gnral Beker avait t
disgraci par Napolon, et, comme on lui avait suppos des motifs de
mcontentement, dont, au surplus, sa conduite  Rochefort prouve qu'il
avait glorieusement dpos les souvenirs, le Gouvernement provisoire
avait cru pouvoir le charger d'une mission, qui n'tait complique
qu'en raison du personnage. En effet, il ne s'tait agi, d'abord, que
d'arriver au port et d'y voir l'ex-empereur s'embarquer; mais la
prsence de la croisire anglaise, la varit des projets qui se
traversrent, surtout les longues irrsolutions qui s'en suivirent,
devinrent bientt de grandes difficults. Le projet de dpart de
Rochefort pour la rade rpandit donc beaucoup de calme dans les
agitations du gnral Beker, et son esprit fut soulag d'une pesante
responsabilit.

Beau-frre de l'hroque Desaix[262],  qui, ainsi qu' Kellermann,
l'on assure que Napolon dut le gain de la fameuse bataille de
Marengo, d'o se droulrent ses destines, le gnral tait pre d'un
jeune enfant que Napolon avait tenu sur les fonts baptismaux. Il
voyait avec regrets que Napolon quittait la France avec l'ide,
peut-tre, que lui, gnral Beker, et sollicit cette mission, ou
qu'il avait agi, en la remplissant, avec haine et rancune. Tourment
de cette pense qui honore son caractre, il s'en ouvrit au gnral
Bertrand, et il lui dit qu'il serait au comble du bonheur, s'il
pouvait apprendre que Napolon n'entretenait pas de semblables
prventions; qu'une manire qui lui paraissait naturelle et sincre de
prouver  lui et  tous qu'il n'en tait rien, serait de se rappeler
que le jeune Beker tait son filleul;  ce titre, un tmoignage
d'intrt, un lger prsent, en forme de souvenir, serait trs
prcieux  son coeur. Le gnral Bertrand promit d'en parler 
Napolon, qui, aprs quelques rflexions, et sans charger le gnral
Bertrand d'aucune parole particulire sur son message, lui remit, afin
d'tre dlivr au gnral Beker, et pour son fils, encore enfant, une
simple croix de lgionnaire. Le gnral Bertrand s'acquitta assez
publiquement de cette injonction, dont l'intention ne put pas tre
explique; car avec le don de cette dcoration, ne pouvait pas exister
la facult de la porter; ainsi, l'on ne put s'accorder  dcider si
Napolon avait entendu rpondre avec ironie, complaisance ou ddain, 
la demande du beau-frre de son ami, et du pre de son filleul.
Toujours est-il que ce fils de Beker, mort depuis d'une manire
funeste, le jour mme o il allait contracter un grand mariage, s'est
montr, par sa bravoure pendant la guerre d'Espagne, en 1823, aussi
digne qu'aucun de ceux qui ont t dcors par les mains de
l'empereur, de porter ce signe de l'honneur; et qu'alors, il mrita
sur le champ de bataille, et sa croix, et le droit de la placer sur sa
poitrine.

[Note 262: Le gnral Beker avait pous la soeur du gnral
Desaix.]

La rade de l'le d'Aix est  quatre lieues de Rochefort, mais pour
abrger la route, il est ordinaire de ne prendre un canot qu'au
Vergeroux; c'est un village situ sur les bords de la Charente  trois
quarts d'heure de marche de la ville. Quand l'instant du dpart fut
fix et arriv, les voitures entrrent dans la cour de la Prfecture;
et les embarcations ncessaires pour Napolon et pour sa suite se
rendirent au Vergeroux.

Napolon ne voulut pas se sparer du prfet maritime sans lui donner
quelque tmoignage de gratitude. Dj, comme prlude de marques plus
considrables de gnrosit, il lui avait offert de garder, en
proprit, ses quipages et ses chevaux (qui taient d'une haute
valeur) et qu'il renonait  emmener; mais le prfet maritime avait
pris la libert de refuser, en lui disant qu'il n'avait t soutenu
dans les soins infinis dont voulait bien parler Napolon, que par le
seul dsir de remplir convenablement ses devoirs, et que toute preuve
de satisfaction autre qu'une simple approbation, lui serait
extrmement pnible. Napolon n'avait pas insist, mais  l'instant de
partir, il dit  M. de Bonnefoux: J'ai longtemps cherch comment
m'acquitter envers vous, que j'ai trouv si diffrent, en gnral, de
ceux  qui, jusqu' prsent, j'ai pu faire quelques offres et qui,
cependant, avez boulevers et puis votre maison pour moi et pour les
miens. Je conois parfaitement vos scrupules, mais, quelque purs
qu'ils soient, j'espre que vous accepterez cette bote dont la
simplicit ne peut vous effaroucher, et qui n'aura de prix que celui
que vous pourrez y attacher et que je voudrais pouvoir lui donner.

Cette bote tait d'or, le dessus portait un N en diamants, et comme
M. de Bonnefoux paraissait chercher un prtexte de refus: Je le vois,
dit Napolon, vous craignez qu'elle ne contienne quelque chose; mais,
tranquillisez-vous, elle est absolument vide et elle est digne de
vous! Il accompagna ces mots d'un sourire, et quand on sait que les
six ans qui se succdrent furent de longs jours de captivit, o,
sans doute, le malheur ne fut pas assez respect, quand on pense
qu'alors, irrvocablement loign de sa femme, de son fils et du
thtre de ses actions prodigieuses, aucun autre sourire ne revint
probablement panouir ses lvres contractes par l'infortune et le
chagrin... on ne peut, en revenant sur ces adieux touchants, concevoir
assez combien le coeur de Napolon devait renfermer d'amers
pressentiments et combien il dut prendre sur lui, pour donner  ce
prsent mmorable, le prix le plus lev qu'il pt possder: celui de
paratre partir d'une me reconnaissante et d'un coeur momentanment
satisfait.

 l'arrive des voitures[263], la population de Rochefort inonda les
rues et afflua aux fentres des maisons situes sur la route prsume
de Napolon, c'est--dire depuis l'htel de la prfecture jusqu' la
porte de la Rochelle. L'escorte tait  son poste; les voitures se
remplissent, le signal est donn, le cortge entre en mouvement; et,
avec un grand fracas, il prcipite sa course, il traverse la ville, et
il se dirige vers le rendez-vous de l'embarquement. Les stores de la
plupart des voitures taient baisss, et l'on n'avait pu voir Napolon
lui-mme dans aucune d'entre elles; mais il suffit que l'on penst
qu'il en occupait une, pour ne s'carter nulle part de l'attitude du
respect. Bien qu'on st que le roi touchait aux portes de la capitale,
bien que des drapeaux blancs s'arborassent sur divers points,
cependant les ordres pour la tranquillit publique furent encore si
bien entendus et excuts, que pas une irrvrence ne vint troubler
cette marche et ce dpart, remarquables seulement par des saluts de
Vive l'empereur!

[Note 263: Voyez le rcit de Gourgaud  la date du 8 juillet: 
quatre heures on part. Sa Majest est dans la voiture du prfet.  5
h. 10, Napolon quitte la France au milieu des acclamations et des
regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est trs forte;
nous courons quelques dangers.  sept heures et quelques minutes, Sa
Majest aborde _la Saale_.]

J'avais aussi partag la curiosit publique, j'tais plac  une
croise d'une maison voisine qui dominait,  la fois, la cour et le
jardin de la Prfecture. Je me flicitais d'tre assur que Napolon,
cet lment de guerre, qui pouvait si facilement armer les Franais
contre les Franais, et enfin pris le parti de quitter la France;
mais je ne pouvais matriser cet attendrissement secret qui s'attache
aux grandes infortunes, et je m'y livrais en silence lorsqu'un nouveau
bruit se fit entendre. Une belle voiture sortit de la cour des
remises, traversa la porte grille du jardin et vint s'arrter au bas
de la terrasse, en face de la porte d'entre des appartements du
rez-de-chausse de l'htel; la portire s'ouvrit et la voiture
attendit.

Mille ides se croisaient dans mon imagination quand, tout  coup, je
vois apparatre Napolon lui-mme, que je croyais parti, et M. de
Bonnefoux. Ils sortent, absolument seuls, de la Prfecture, et ils
s'avancent: Napolon a son costume favori, veste et culottes blanches,
bottes  l'cuyre, habit vert d'uniforme avec paulettes de colonel,
son pe jadis si terrible, et le petit chapeau tant connu. Quelque
chose de svre est rpandu sur ses traits; mais son pas prcipit,
rvle une vive agitation intrieure. Il traverse la terrasse, il en
descend l'escalier, il s'appuie sur le marchepied de la voiture; il se
retourne alors, il s'efface vers M. de Bonnefoux en cartant le bras
gauche comme pour dcouvrir son coeur qui doit renfermer tant
d'amertume, tant de combats, tant de dchirement; il prononce un
nouvel et ternel adieu  la France et  lui... et il est emport,
avec la promptitude de l'clair, vers la porte de Saintes qui est
situe au nord de la ville.

Il est facile de le concevoir, ce dpart mystrieux, cette apparition
tout  fait inattendue, la rapidit, la varit de la scne, cette
dernire pause surtout qui semblait dire: Vous ne me verrez plus!,
tout aurait sans doute port ma premire motion  son comble, si les
cris redoubls: O va Napolon?, qui sortirent naturellement de
toutes nos bouches ne fussent venus occuper puissamment nos esprits.
L'inquitude tait visible, et l'on se perdait en conjectures; mais
nous apprmes bientt que la voiture, aprs tre sortie par la porte
de Saintes, avait pris sur la gauche pour rejoindre la route du
Vergeroux; et il parat qu'on avait seulement voulu viter les
hommages ou les regards[264].

[Note 264: Le prfet maritime fit l'observation, car tout se
remarque, dans l'existence d'hommes comme Napolon, que deux membres
de sa famille avaient vu: l'un le colonel de Campagnol, les dbuts
militaires du futur empereur dans son rgiment d'artillerie, l'autre,
lui-mme, prfet maritime  Rochefort, le terme de sa carrire
politique. Comparez _Mmoires_, p. 19, note 1. (_Note de l'auteur._)]

Napolon, en rade, passa en revue les quipages et les troupes si
dvoues, qui taient en trs bon tat; cet appareil de guerre lui
plut, quoiqu'il ne dt lui paratre que comme un atome de sa puissance
premire.

Cependant l'aspect de la croisire anglaise le replongeait bientt
dans ses mditations; la difficult de sa position semblait alors
l'absorber. Voyant les choses par lui-mme, il dcouvrit, en effet,
que la tentative serait infructueuse, s'il voulait, avec ses frgates,
combattre ou tromper des croiseurs si nombreux, et cela dans le coeur
de l't o, pour ainsi dire, il n'y a ni vent ni nuit[265]. Comme, en
ce moment, il ne lui restait aucun autre parti, il se prpara  se
livrer aux Anglais, et  faire un appel  leur gnrosit[266]. Il
entama donc quelques ngociations, dans lesquelles il manifesta
l'espoir d'tre libre d'habiter les tats-Unis ou l'Angleterre.

[Note 265: Si la tentative de Joseph avait russi, c'est que le
lougre sur lequel il s'tait embarqu pouvait, en raison de son faible
tirant d'eau, longer la cte et se soustraire aux poursuites des
navires anglais. Le projet du lieutenant de vaisseau Genty et de
l'enseigne de vaisseau Doret reposait sur la mme ide. Comp.
_Gourgaud_ p. 29.]

[Note 266: Dans l'entourage de Napolon les avis taient partags.
 la date du 12 juillet, Gourgaud dclare qu'il a donn  l'empereur
le conseil de se rendre  la nation anglaise. Dj le 10 juillet Las
Cases et Rovigo avaient t envoys  bord du _Bellrophon_.]

On a beaucoup parl de ces ngociations, et quelques personnes ont
paru croire que les Anglais avaient comme adhr aux dsirs de
Napolon, et qu'ensuite ils avaient trahi leurs promesses.

Je conviens, qu'en gnral, la rputation du Gouvernement britannique
peut valider un tel soupon; mais, en cette transaction, j'ai connu
les officiers de notre marine qui y ont t employs plus ou moins
directement, j'en ai ou discuter toutes les particularits sur les
lieux; et je puis dclarer avoir vu, alors, tout le monde persuad que
le capitaine Maitland reut Napolon  son bord, seulement en qualit
de prisonnier de guerre se rfugiant sur son vaisseau, pour aller
rclamer l'hospitalit du prince Rgent, feu Georges IV,  qui
Napolon crivit que, comme Thmistocle, il demandait  tre admis au
foyer de son plus gnreux et plus puissant ennemi[267].

[Note 267: La comparaison de Thmistocle n'a pas paru juste  tous
les esprits; car Thmistocle n'avait pas t vaincu par les Perses, et
il tait exil de sa patrie. Napolon, au contraire, tait fugitif
aprs la bataille de Waterloo; il tait bloqu  Rochefort, et il ne
se livrait aux Anglais que parce qu'il croyait impossible d'chapper 
une croisire  laquelle son frre Joseph sut pourtant se drober. En
position,  peu prs semblable, Annibal prfra s'empoisonner. (_Note
de l'auteur._)]

En y rflchissant, d'ailleurs, ne voit-on pas que l'Angleterre
n'tait qu'un fragment de la vaste coalition de l'Europe entire, que
le but avou de cette coalition tait de combattre la personne mme de
Napolon, qu'enfin il tait impossible que le ministre anglais pt
prendre sur lui de rien statuer sur son compte, sans le concours des
autres puissances? Les Anglais ne pouvaient donc rien stipuler par
eux-mmes, rien garantir, rien promettre; et le capitaine Maitland
tait moins en position, encore, que qui que ce ft, de se laisser
aller  cet oubli de ses devoirs.

Une preuve concluante, c'est que Napolon attendit jusqu'au dernier
moment pour se rendre  bord des vaisseaux anglais; ses irrsolutions
taient mme revenues dans toute leur force[268], quoi qu'elles
n'eussent plus alors de but rellement fond. Le capitaine Philibert
en crivit au prfet maritime; celui-ci s'attendait,  chaque instant,
 apprendre officiellement la rentre du roi  Paris; aussi
adressa-t-il, sur-le-champ, une lettre secrte au capitaine Philibert,
en lui donnant l'avis particulier de la montrer  Napolon. Treize
drapeaux blancs, arbors par des bourgs et des villages voisins,
flottaient dans les airs et frappaient les yeux de Napolon, lorsque
cette lettre, probablement premptoire et dans laquelle on pressent
facilement que la loyaut de M. de Bonnefoux l'informait que, d'aprs
sa correspondance particulire, il savait que l'ordre de s'opposer 
tout dpart et de l'arrter, allait tre expdi de Paris..., lorsque
cette lettre, dis-je, l'arracha  ses incertitudes, et le dcida  se
faire conduire  bord du vaisseau anglais _le Bellrophon_, command
par le capitaine Maitland[269]. L, le nom de gnral, dont on le
salua, fut le premier mot qui retentit  son oreille habitue  un
titre plus pompeux; il ne put renfermer la peine qu'il en ressentit.
Cette peine dut lui prsager tout ce que, par la suite, son
amour-propre aurait  souffrir dans sa dtention de Sainte-Hlne qui
dura six ans, qui amena prmaturment le dveloppement mortel de sa
maladie, et qui impose, avec des froissements continuels,  un homme
de sa trempe, dut paratre un supplice bien long et bien cruel.

[Note 268: D'aprs MM. Viaud et Fleury, _Histoire de Rochefort_,
t. II, p. 513: Napolon fit donner aux deux frgates l'ordre
d'appareiller, mais le capitaine Philibert rpondit froidement qu'il
lui tait dfendu de tenter le passage si les btiments devaient
courir le moindre danger. L'ordre n'a pas t donn. Les _Mmoires_
de Gourgaud ne peuvent plus laisser aucun doute  cet gard. Quant aux
instructions et aux sentiments du capitaine Philibert, la rponse
invariable qu'il fit  Napolon jette sur eux tant de lumire qu'elle
nous dispense d'insister.]

[Note 269: La lettre au prince Rgent porte la date du 13 juillet.
Napolon s'embarqua le 15 sur le brick, _l'Epervier_, pour se rendre
au _Bellrophon_.]

L'empereur avait montr trop de considration  M. de Bonnefoux pour
n'avoir pas dsir connatre son opinion dans la conjoncture dlicate
de son dpart, et cette opinion avait toujours t ou que l'Empereur,
malgr la croisire anglaise qui bloquait Rochefort, partt pour les
tats-Unis, soit avec Joseph, soit de toute autre manire, ou qu'il
allt se mettre  la tte de l'arme de la Loire, mais, surtout, qu'il
ne se rendt pas aux Anglais[270]. Quelle horrible captivit de moins,
si ce conseil avait t adopt!

[Note 270: L'opinion de M. de Bonnefoux parat avoir t celle de
tous les officiers de marine. Gourgaud rapporte, p. 38 que le 13
juillet il remit au nom de l'empereur une paire de pistolets,  titre
de souvenir, aux capitaines Philibert et Pone. Il ajoute: Ils me
remercirent en s'criant: Ah! vous ne savez pas o vous allez! Vous
ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l'empereur d'un tel projet.
En 1853, dix-sept ans aprs avoir crit la prsente _Notice_, M. de
Bonnefoux rendant compte dans les _Nouvelles Annales de la Marine_ du
livre du comte Pouget sur la vie de son grand-pre le vice-amiral
Martin s'exprimait de la faon suivante: L'amiral Martin eut
connaissance de tous les projets qui furent proposs. Un seul eut
l'assentiment du prfet maritime qui fut consult et le sien: tous les
autres furent carts comme irralisables ou compromettants: ce projet
consistait  dcider l'empereur  partir avec son frre, le roi
Joseph, qui tait galement  Rochefort et qui s'tait assur un
passage sur un btiment qui l'attendait dans un autre port que
Rochefort. Le roi Joseph, le prfet maritime, l'amiral Martin
s'puisrent  cet gard, en instances des plus pressantes; mais ainsi
que le dit M. le comte Pouget, d'autres avis prvalurent et Napolon
courut  sa perte.]

Cependant, la vue de tant d'infortunes, le prestige qui s'attache  de
si hauts personnages, tout avait fait natre dans le coeur des tmoins
des derniers jours politiques de l'empereur, un intrt dont n'avaient
pu se dfendre ceux-mmes qui, jouant un rle passif, n'avaient pas
partag ses dernires esprances, ni embrass son parti. Tous, ont
pens que si la vengeance de ses ennemis alla trop loin, la France et
les Franais sont, heureusement purs de tout reproche  l'gard d'un
prince qui, malgr tout ce qui a pu s'ensuivre, les avait cependant
dlivrs du monstre de l'anarchie, les avait gouverns pendant quinze
ans, et avait rpandu, sur leurs armes, un lustre que rien ne peut
effacer.




CHAPITRE VI

LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX

     SOMMAIRE:--La nouvelle du dpart de Napolon se rpand 
     Rochefort.--Arrive du prfet de la Charente-Infrieure, qui
     vient faire une enqute.--M. de Bonnefoux, son ami de collge, le
     conduit en rade.--La seconde Restauration.--Mission confie par
     le ministre de la Marine  M. de Rigny.--Propos que tient ce
     dernier.--Destitution de M. de Bonnefoux.--Remise immdiate du
     service au chef militaire (aujourd'hui le Major
     gnral).--Situation pcuniaire.--Deux mille francs d'conomies
     aprs treize ans d'administration.--Le
     chasse-mare.--Distribution des quipages et de la cave.--Le
     cheval que montait le gnral Joubert au moment de sa mort.--La
     petite proprit de Peyssot auprs de Marmande.--Liquidation de
     la pension de retraite de M. de Bonnefoux.--Deux ans plus tard,
     son condisciple le marchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de
     la Marine et le prie de se rendre  Paris.--M. de Bonnefoux s'y
     refuse.--Aprs la Rvolution de 1830, on lui conseille sans
     succs de demander la Pairie.--Il consent seulement  se laisser
     lire membre du conseil gnral du Lot-et-Garonne.--Belle
     vieillesse de M. de Bonnefoux.


On apprenait,  peine,  Rochefort, le dpart de Napolon, les
craintes des consquences d'un sjour plus prolong, en ce moment
critique, taient  peine cartes, que le prfet du dpartement
arriva de La Rochelle. C'tait un ami de collge de M. de Bonnefoux,
et il venait chercher, lui-mme, la vrit des faits, pour en
entretenir officiellement, de son ct, le ministre de l'Intrieur. M.
de Bonnefoux lui proposa de le conduire en rade: cette offre fut
accepte; les deux prfets revinrent dans la nuit et le prfet de la
Charente-Infrieure repartit aussitt; car on venait d'apprendre la
nouvelle de la seconde Restauration. En cette circonstance, aucun
choc, aucune rumeur ne vinrent, aprs de si rudes commotions, troubler
l'ordre public,  Rochefort. Or, c'est la vraie pierre de touche du
mrite des chefs, c'est l'avantage que possdent ceux qui sont
justement chris, d'obtenir dans tous les temps, non une obissance
factice, mais un dvouement illimit qu'ils imposent sans le
commander. On voit souvent, il est vrai, conduire les hommes plus par
des dfauts qu'ils craignent d'irriter que par des qualits dont ils
ne respectent pas assez la noblesse; ces qualits taient celles de M.
de Bonnefoux, mais son caractre tait si videmment ferme que, pour
obtenir la soumission, il lui suffisait habituellement d'employer
cette modration qui lui tait propre.

Aprs des crises aussi vives, aprs tant de fatigues de corps et
d'esprit, trop fier pour prsenter une justification dont il croyait
n'avoir pas besoin, ou qu'il n'aurait pu souffrir de voir qualifier
d'adroite combinaison, M. de Bonnefoux ne pensa plus qu' sa retraite.
Elle devint d'autant plus l'objet de ses voeux, que, jugeant sa
rputation principalement attaque, et, en apparence, compromise, par
cette multitude d'habitus des ministres et des palais, qui dcident
de tout sans approfondir les faits, il lui rpugnait de leur rpondre
autrement que par le silence. Il se prpara donc  quitter ses
emplois; mais ce fut en maintenant les esprits dans la concorde, en
affaiblissant les exagrations, en sauvant  l'tat le plus possible
de ces officiers que les hommes du jour accusaient, artificieusement,
d'tre les ennemis du roi.

Peu aprs cette seconde Restauration, un officier suprieur de la
Marine qui, depuis, a cueilli les lauriers de Navarin, et qui,  son
tour, ensuite, est devenu prfet et mme ministre de la Marine[271],
M. de Rigny fut envoy, de Paris, en mission  Rochefort. Il tait
accompagn de M. de Fleuriau[272], alors lieutenant de vaisseau; ces
officiers dressrent, sur les lieux, procs-verbal des vnements et
retournrent  Paris. M. de Rigny avait dit  cette occasion, qu'il
croyait que le ministre connaissait trop la position dlicate o
s'tait trouv M. de Bonnefoux, et qu'il lui rendait trop justice pour
que celui-ci dt s'attendre  une disgrce. M. de Bonnefoux qui savait
que les ministres se laissent trop souvent dominer par l'intrigue ou
par l'obsession, et qui, d'ailleurs, ne voyait pas la possibilit, ni
ne formait le dsir d'tre alors conserv  son poste, en jugeait
diffremment. Bientt, en effet, il fut destitu[273], reut l'ordre
de se dmettre immdiatement de ses fonctions, et son remplaant fut
annonc.

[Note 271: Il fut nomm ministre le 8 aot 1829, mais il refusa de
s'adjoindre  l'administration de Polignac: aprs la Rvolution de
1830 il a exerc, pendant plusieurs annes, ces hautes fonctions.
(_Note de l'auteur._)]

[Note 272: Sur M. de Fleuriau, voyez les _Mmoires_, p. 174, note
1, 190, 321.]

[Note 273: Le baron Casimir de Bonnefoux fut destitu le 26
juillet 1815. Il avait t prs de treize ans prfet maritime. Sa mise
 la retraite date du 1er janvier 1816.]

Le service tait constamment  jour; le prfet maritime le remit au
chef militaire du port (aujourd'hui le major gnral) et il eut
seulement  faire connatre sa destitution qui, comme  Boulogne, fut
une nouvelle de deuil. Ensuite, il prit cong des chefs de service,
des chefs de corps et des officiers attachs  sa personne. Libre de
soins de ce ct, il rgla les comptes de sa maison, il congdia,
rcompensa tous ses serviteurs, et, au lieu de voir terminer ses
emballages dans son htel ou d'y attendre son successeur, il loua en
ville une simple chambre garnie, et il l'occupait deux heures aprs
avoir lu la dpche. Ce fut l qu'ayant spar ce qu'il avait  payer,
de ce qui lui restait, il me dit d'un air satisfait: J'avais bien
peur, mon cher ami, d'tre oblig de monter  la mansarde; mais il me
reste: deux milles francs! c'est plus qu'il ne m'en faut pour mettre
ordre ici  mes affaires, et pour ma route, mais il faudra que je
parte par mer et que j'conomise beaucoup. Qu'on pense  ces deux
mille francs aprs avoir t treize ans prfet maritime et l'on dira
si son administration aurait pu tre plus librale; quel loge que ce
seul fait!

Cependant les deux mille francs ne m'tonnrent pas, car je savais que
M. de Bonnefoux connaissait le vritable prix de l'argent, celui de
faire des largesses  propos, et de s'attacher,  l'occasion, par des
bienfaits, les mmes hommes qu'il charmait par des gards affectueux:
mais le voyage par mer que signifiait-il? je le demandai: C'est, me
dit-il, que je veux frter un chasse-mare pour mes effets et pour
moi, et que je veux arriver par eau  Marmande o je meublerai la
petite maison de campagne dont vous savez que je viens de devenir
propritaire par nos arrangements de famille: j'aurai, l, plus de
soixante louis de rente, et je sais que je puis trs bien vivre avec
six cents francs; je ne suis donc pas  plaindre, et je me trouverai
beaucoup d'argent de reste  la fin de l'anne.

Cette maison de campagne venait de lui tomber effectivement en lot et
c'tait un fragment de la fortune de son pre; elle tait afferme
2.500 francs, mais elle devait 1.100 francs de rente viagre  son
plus jeune frre, qui avait presque tout perdu par suite de son
migration. Quelle gne, lui dis-je alors, vous allez vous imposer
par ce voyage! vous n'allez donc pas  Paris pour faire fixer votre
retraite? Non, non, dit-il, on penserait que je veux me justifier,
on croirait que je veux me plaindre, solliciter, intriguer. Non, je
n'irai pas. J'ai servi de mon mieux, ma carrire militaire n'a t que
trop longue; mais elle est finie, et je veux dornavant vivre pour
moi: d'ailleurs, voyez comme ces allis nous traitent, quelles
contributions ils exigent! Le trsor est puis et il est de la
dlicatesse d'un bon citoyen de ne rien demander lorsqu'il peut s'en
passer; l'tat a trop de services  reconnatre, il doit commencer par
ceux qui ne savent pas se rsigner, ou qui ne le peuvent pas, et qui
pourraient croire avoir  se plaindre d'tre ngligs[274].
Cependant, votre voyage sur ce chasse-mare!...

[Note 274: M. de Bonnefoux ne rflchissait pas, alors, que les
pensions de retraite des marins ne cotent rien  l'tat ni aux
contribuables, car elles sont soldes par leur caisse des Invalides
qui leur appartient en toute proprit. (_Note de l'auteur._)]

J'ai besoin, dit-il en m'interrompant, j'ai besoin d'tre seul, et de
respirer  mon aise; je veux aussi me remettre  la peine, car ce
mtier de prfet a trop de travail de cabinet, il amollit, et j'ai
dj eu plusieurs attaques de goutte!... Quant  vous, mon ami,
ajouta-t-il avec motion et aprs un moment de rflexion, vous
resterez  Rochefort, vous y continuerez votre carrire, en vitant de
vous prvaloir auprs de vos chefs ou de vos camarades, de n'avoir pas
servi activement pendant la dernire crise; car il ne faut ni se faire
meilleur que les autres, ni dsirer son avancement pour un acte, trs
louable, sans doute, et que j'aurais voulu pouvoir imiter, mais dont
la rcompense est dans la conscience, tandis que les services, seuls,
comme officier de Marine, doivent, chez nous, tre compts pour
l'avancement. Je ne regrette rien de mes emplois qu' cause de vous,
que j'aurais pu mettre  mme de paratre avec distinction. Vous avez
t retard par vos huit ans de prisonnier de guerre; vous le serez
par l'obligation  laquelle j'ai d cder de mettre Rochefort avant
moi; vous le serez encore parce que ma disgrce rejaillira sur
vous[275], mais vous avez tous les lments de la flicit prive;
votre femme, vos enfants, votre humeur enjoue vous ddommageront de
tout, et, peut-tre votre sort sera-t-il envi par ceux-mmes, que
vous deviez devancer, et qui, profitant des circonstances, seront mis
 votre place. Telle est la vie, tel est le monde, mais, quoique le
hasard y joue un grand rle, souvenez-vous, en dfinitive, que,
presque toujours, notre bonheur individuel est en nous et qu'il
dpend de nous. lev  votre cole, lui rpondis-je, j'ai de fortes
raisons d'esprer que mon bonheur est, en effet, assur... et,
dtournant une conversation affligeante, je voulus revenir sur son
projet de dpart, mais rien ne put le dissuader; il persista: il
partit seul, sans mme un valet de chambre; il mit huit jours  son
voyage; il sauva par sa prsence d'esprit le chasse-mare, qui, sans
sa vigilance et son activit, se serait perdu sur les roches, en
entrant dans la Gironde; et, inbranlable dans ses projets, il arriva
dans son pays natal, et il s'y installa pour toujours[276].

[Note 275: Ces paroles se vrifirent  la lettre, car peu aprs
sa destitution, je fus mis en rforme; je fus rappel plus tard, il
est vrai, au service actif, mais relgu dans les rangs des officiers
les moins favoriss; depuis lors, malgr mes efforts et ma bonne
volont, je ne pus acqurir aucun grade, si ce n'est  l'anciennet.
(_Note de l'auteur._)]

[Note 276: En faisant les ventes, cadeaux ou distributions de ses
quipages, de ses meubles particuliers et de sa cave, il pensa  son
ami Baudry qui avait ses biens aux environs de Rochefort, il lui donna
donc un trs beau cheval appel Milord qui avait appartenu au gnral
Joubert. On assure que Sieys avait fait obtenir  ce gnral le
commandement de l'arme d'Italie, pendant que Bonaparte tait occup
de son expdition plus brillante que vraisemblablement fructueuse en
gypte, afin de le mettre  mme,  dfaut de Bonaparte, de s'emparer
du pouvoir en France, aprs quelques victoires; mais il fut tu sur ce
mme cheval que M. de Bonnefoux avait fait acheter, et qu'il
affectionnait beaucoup. Il est vieux, dit M. de Bonnefoux au colonel
Baudry, mais pour vous ddommager du peu d'usage que vous en ferez, je
vous l'enverrai avec sa bride, sa selle et sa chabraque. On voit que,
mme en faisant un prsent, et c'en tait un de quelque importance, 
cause des harnais qui taient fort beaux, il voulait encore paratre
recevoir un service, afin, sans doute, de diminuer le poids de la
reconnaissance. En pareille position, lorsqu'il quitta Boulogne, il
avait voulu faire accepter un envoi de vin prcieux, et il avait crit
 celui  qui il le destinait: Je suis le lgataire universel du
prfet maritime; vous tes port sur son testament pour tels et tels
objets: c'est donc un devoir pour moi de vous les adresser, et j'y
trouve le plaisir d'y ajouter l'expression de mon amiti.--Rien, en
gnral, si ce n'est peut-tre l'agrment de sa conversation,
n'galait celui de sa correspondance, et le ton cordial qu'il savait y
faire rgner. (_Note de l'auteur._)]

Louis XVIII, dont la bonne foi dans les engagements financiers
contribua puissamment  fonder notre crdit public, ne pouvait pas
faire une exception contre M. de Bonnefoux: le temps de ses services
fut donc compt, et il reut bientt l'annonce, que sa pension de
retraite tait fixe, comme le prescrivaient les rglements, sur le
pied de vice-amiral ou de lieutenant gnral. Il vit cette nouvelle
faveur de la fortune comme toutes les autres, car il en conclut, pour
lui, l'obligation de faire tourner cet accroissement de bien  la
prosprit de l'tat; il se mit donc  rpandre de nouveaux secours 
l'indigence,  donner plus de travail aux ouvriers,  ouvrir sa maison
de campagne[277]  ses amis,  augmenter la valeur des produits de sa
petite terre,  aider ceux qui taient gns. Il n'y avait que deux
ans qu'il jouissait de son indpendance, lorsque le marchal
Gouvion-Saint-Cyr[278], son ancien condisciple, qu'il avait reu 
Boulogne avec un plaisir tout fraternel, obtint le portefeuille du
ministre de la Marine, qu'il quitta pour paratre ensuite  la
tribune, comme ministre de la Guerre, avec tant de noblesse et
d'clat.  son arrive au ministre de la Marine, la premire question
de l'illustre marchal fut de s'informer, en dtail, des causes de la
destitution de son ami; il lui crivit, aussitt, qu'il tait
impossible qu'il n'y et pas un malentendu, et il le pria chaudement
de se rendre  Paris. L'ancien prfet lui rpondit avec affection,
mais il ne quitta pas ses champs, et il garda sa libert.

[Note 277: Dans une lettre date de Bayonne le 3 mai 1834 et
adresse  sa fille Nelly, alors ge de 15 ans, plus tard Mme Pris,
M. de Bonnefoux dcrit de la faon suivante les proprits habites
aux environs de Marmande par des membres de sa famille: Rolde, sur la
droite, entre Tonneins et Marmande, est une proprit de ton cousin de
Cazenove (V. _Mmoires_ p. 2), o il s'est plu  rassembler les
constructions, distributions, gentillesses des jardins dits anglais.
Le Bdart est plus prs de Marmande; tout y est de rapport; il
appartient  Mme de Rau. En tirant vers l'est, sur la premire chane
des collines, qui, de ce ct, encaissent le riant bassin de la
Garonne se trouvent, sur un plateau dominant une superbe plaine, le
village et le chteau de Sainte-Abondance. M. de Cazenove, pre, avait
achet celui-ci pendant la Rvolution, pour le restituer  l'an des
migrs Bonnefoux et cette oeuvre gnreuse fut noblement excute. Le
jeune Rau en jouit  prsent, c'est un sjour charmant. En continuant
vers le Nord, on laisse Navarre proprit perdue pour la famille
pendant l'migration, et l'on arrive sur la seconde chane de collines
 Peyssot, o demeure ton oncle l'ancien prfet maritime et qui runit
un peu d'agrable  beaucoup d'utile.]

[Note 278: Laurent comte de Gouvion-Saint-Cyr, marchal de France,
fut ministre de la Marine du 23 juin au 12 septembre 1817, entre le
vicomte du Bouchage et le comte Mol.]

La Rvolution de 1830 trouva M. de Bonnefoux en possession de cette
mme libert.

Plusieurs articles parurent alors dans les journaux qui rappelrent
ses services et sa retraite prmature. Il reut mme, de quelques
amis trs haut placs, l'avis que s'il demandait la pairie, elle lui
serait accorde. Je suis le pair des paysans de mon village; leur
rpondit-il; les paysans de mon village sont mes pairs, c'est la plus
belle des pairies, et je m'y tiens.

Les seules instances auxquelles il cda, furent celles de ses
compatriotes qui le nommrent membre du conseil gnral du
dpartement.

Il se rallia donc au nouveau Gouvernement, qu'aprs la chute de celui
de la Restauration, il regardait comme le meilleur possible; mais je
lui ai souvent entendu dire, d'abord, qu'il ne comprendrait jamais
qu'un souverain se laisst dpossder, sans avoir puis tous les
moyens de rsistance, en second lieu, que, si l'on avait voulu
rellement le triomphe de la libert, il aurait fallu s'arrter  une
rgence en faveur du duc de Bordeaux qui, tout en prservant le
principe salutaire de l'hrdit, aurait donn tous les moyens
d'amliorer, autant qu'il dpend des hommes, les institutions que le
pays devait aux inspirations de Louis XVIII.

       *       *       *       *       *

C'est aprs une si belle carrire de dsintressement, de faits
honorables, de beaux services, et de vertus publiques, prives,
civiles et militaires, qu'irrvocablement fix dans un des plus beaux
climats de l'univers, M. le baron de Bonnefoux, entour d'amour, de
louanges et de bndictions, jouit d'une vieillesse bien digne
d'envie, et dont on peut dire:

     C'est le soir d'un beau jour; rien n'en trouble la fin[279].

[Note 279: Le baron Casimir de Bonnefoux, qui ne s'tait pas
mari, mourut le 15 juin 1838 dans sa proprit de Peyssot, prs de
Marmande,  l'ge de 77 ans. Son cousin lui avait en 1837 communiqu
la prsente notice, crite l'anne prcdente. Tout en l'engageant par
modestie  la dtruire, il n'avait pu mconnatre son exactitude.]




APPENDICE I

VICTOR HUGUES  LA GUYANE[280]

[Note 280: Nous reproduisons ici ces quelques pages empruntes au
_Prcis historique sur la Guyane franaise_, que publia notre auteur
dans les _Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_, t. VIII
(1852). Elles compltent en effet d'une faon intressante la partie
des _Mmoires_ consacre  la campagne de M. de Bonnefoux en Guyane,
pendant qu'il commandait _la Provenale_.]


Aprs la rvolution du 18 brumaire, le premier consul, Bonaparte, par
qui le Directoire  son tour avait t chass chercha un homme  la
main de fer pour rtablir l'ordre  la Guyane, et il jeta les yeux sur
Victor Hugues[281], ancien rvolutionnaire, un des promoteurs les plus
violents des lois les plus violentes de l'poque, et un des appuis les
plus nergiques ou des plus inexorables excuteurs de ces mmes lois.
Il avait t envoy  la Guadeloupe[282] pour y faire respecter
l'autorit gouvernementale; il y avait dploy toute la svrit qui
tait dans son caractre, et il avait si bien tabli la terreur de son
nom que ses moindres volonts y taient excutes sans hsitation, et
que le travail et la tranquillit avaient reparu dans l'le.

[Note 281: Victor Hugues, n  Marseille en 1770.]

[Note 282: Les deux commissaires de la Convention, Chrtien et
Victor Hugues quittrent Rochefort  la fin de pluvise an II (fvrier
1794) avec une division commande par le capitaine de vaisseau, plus
tard amiral de Leissgues. La division se composait des frgates _la
Thtis_ et _la Pique_, de la flte _la Prvoyante_ et de cinq navires
de transport. En arrivant  la Guadeloupe, la division trouva l'le
occupe par les Anglais. Ce fut grce  l'admirable nergie de Victor
Hugues que l'attaque fut dcide. Comme le disent MM. Viaud et Fleury
dans leur _Histoire de Rochefort_ t. II, p. 425:

     Aprs six mois et vingt jours de luttes acharnes entre une
     poigne de Franais dcims par les maladies et huit mille
     Anglais, matres de la mer et soutenus par une flotte de trente
     voiles, les Franais reprirent la Guadeloupe et en chassrent les
     ennemis. Ils leur enlevrent six drapeaux, huit caisses pleines
     de lingots d'argent et leur firent beaucoup de prisonniers.]

En arrivant  Cayenne, Victor Hugues fit afficher la Constitution de
l'an VIII et il joignit une proclamation dans laquelle il se bornait 
dire qu'il venait pour activer la culture et pour _faire excuter les
lois_; or, il tait trop connu pour la manire terrible dont il avait
fait excuter les lois  la Guadeloupe pour que les noirs et les
hommes de couleur songeassent  lui rsister; mais sa prsence et son
aspect contriburent plus encore  amener leur soumission que les
menaces lointaines de la Convention, que les arrts de ses
prdcesseurs ou des assembles coloniales, et mme que sa propre
proclamation.

Il tait, en effet, de taille moyenne, mais fort et trapu; son
encolure tait norme; sa tte, large et carre, tait couverte d'une
fort de cheveux; il avait le regard menaant, le geste impratif, la
parole brve et acerbe, la voix grondante comme une sorte de tonnerre,
et un accent provenal d'une rudesse extraordinaire; pourtant il
n'tait que le ple reflet de ce qu'il avait t prcdemment. Une
femme avait entrepris de le mtamorphoser; elle poursuivit cette
oeuvre avec autant de fermet que de douceur et elle finit, plus tard,
par la complter. Cette femme tait Mme Victor Hugues, ange de beaut,
mais dont la grce et la bont surpassaient encore les perfections
physiques dont la nature l'avait si libralement doue.

Mme Hugues tait de la Guadeloupe; sa famille tait de celles que son
mari n'avait jadis qualifies que de caste aristocratique; et,
cependant, lui, l'adversaire fougueux de cette prtendue caste, il
avait demand cette charmante jeune personne en mariage!  cette
nouvelle, on dit que, d'abord, elle frissonna, et c'tait assez
naturel; mais, quoiqu'elle et t laisse libre de son choix, elle
l'accepta, craignant peut-tre la proscription ou la mort pour ses
parents, mais avec le projet conu par elle et hautement avou,
d'employer l'ascendant que pourraient lui donner sa vertu, sa
jeunesse et son attachement  ses devoirs,  temprer les excs du
caractre violent de son futur poux.

Elle tint parole et elle y russit peut-tre mme au-del de ses
esprances; une fois, cependant encore,  Cayenne, Victor Hugues fit
arrter arbitrairement deux jeunes gens qu'il fit jeter en prison sans
jugement, et pour lesquels la colonie craignit le sort fatal que tant
d'autres avaient subi  la Guadeloupe. Mme Hugues, qui ne connaissait
pas ces jeunes gens et qui en fut informe par la rumeur publique, se
hta d'agir et se prsenta devant son mari; lui parlant de
l'incarcration de ces deux jeunes gens, elle lui dit que, puisqu'il
ne tenait pas les promesses sacres qu'il lui avait faites, elle
venait de prparer deux ou trois malles et qu'elle demandait  tre
transporte immdiatement sur un navire amricain qui tait en rade et
prt  partir pour les Antilles o elle se retirerait au sein de sa
famille. Le farouche gouverneur voulut d'abord s'y refuser, puis il
allgua la difficult de rtracter un ordre donn, et enfin, il
demanda du temps pour pouvoir arranger convenablement cette affaire;
mais Mme Hugues fut inflexible et il fallut cder. Les deux jeunes
gens furent, pendant la nuit mme, extraits de leur prison,
transports  bord du navire amricain et il leur fut compt 3.000
francs pour pourvoir aux dpenses de leur retour en France. Le
btiment appareilla le lendemain; on convint qu'il serait dit que les
deux jeunes gens s'taient vads en trompant la vigilance des gardes,
et ce ne fut qu' ces conditions que Victor Hugues pt rentrer en
grce auprs de son adorable femme et la conserver auprs de lui.

Une loi du 20 mai 1802 rtablit l'esclavage dans les colonies rendues
 la France par le trait de paix d'Amiens; toutefois, comme la Guyane
n'avait pas t prise par les ennemis et qu'elle n'avait pas cess
d'tre franaise, le premier consul Bonaparte jugea convenable de me
faire procder, que par degrs,  ce rtablissement de l'esclavage;
ce fut l'objet d'un arrt du 7 dcembre suivant.

Cette nouvelle loi fut excute  la Guyane par les soins de Victor
Hugues, avec autant de facilit que les prcdentes, et le calme,
ainsi que le travail, y furent maintenus alors et aprs, avec la mme
obissance que depuis son arrive; il institua cependant un tribunal
spcial pour _juger militairement_ ceux qui essayeraient de rsister,
mais l'intervention en fut compltement inutile; la parole du
gouverneur et sa fermet taient plus puissantes que tous ces morceaux
de papier ou que ces messieurs des tribunaux, et la colonie continua 
vivre; mais, abandonne par le Gouvernement  ses propres forces, rien
ne s'amliora d'une manire marquante faute de bras et de capitaux.
Les prises qu'y amenrent quelques corsaires qu'on arma  cette
poque, contriburent  augmenter cette amlioration pendant quelque
temps, mais ces corsaires ne tardrent pas  tre pris eux-mmes par
les Anglais. Toutefois, la colonie se maintint ainsi, en progressant,
quoique lentement, jusqu' l'poque o, aprs la rupture de la paix
d'Amiens, elle fut attaque par les Portugais et passa sous leur
domination, ainsi que nous le ferons bientt connatre. Qu'il nous
soit, en effet, permis auparavant d'esquisser encore quelques traits
du gouverneur qui a tant marqu dans l'histoire de ce pays, o il a
rendu de si grands services en y rtablissant l'ordre, le travail, la
paix qui en avaient t compltement bannis pendant les jours
d'anarchie, et que nous y avions retrouvs lorsque nous y commandions
la station navale de 1821  1823.

M. Hugues, retir des affaires, habitait alors Cayenne o il avait une
belle maison parfaitement tenue, ouverte  tous, et dont ses filles
faisaient les honneurs avec une grce parfaite. Il y aurait peut-tre
vcu heureux si deux grandes infortunes n'taient venues attrister ses
penses et assombrir sa vieillesse. D'abord il tait veuf, ensuite
son regard, nagure si foudroyant, s'tait teint pour jamais, et il
avait perdu la vue! Cependant quatre filles charmantes, d'une
urbanit, d'une lgance, d'une douceur exquises, lui restaient de son
mariage et elles possdaient tout ce qu'il fallait pour allger de si
grands malheurs. L'ane tait marie en France, deux autres l'taient
 Cayenne  deux officiers de ma connaissance particulire, et la plus
jeune, ge de seize ans, tait une ravissante personne, recherche en
mariage par un autre officier qui tait de mes amis.

Victor Hugues, cet ancien et ardent partisan de la libert, de
l'galit rpublicaines, ne possdait pas moins dans la Guyane une
belle habitation mise en valeur par trois cents esclaves qui taient
sa proprit, et il jouissait d'une belle aisance. Mlancolique par
l'effet de son infirmit, mais non point triste, sa conversation avait
beaucoup d'attraits; il tait riche de mmoire, n'avait rien que
d'agrable  dire; mais quoi qu'il et vu la Restauration avec
plaisir, il ne parlait jamais politique. Ma liaison avec ses gendres
m'avait conduit dans sa maison o il m'accueillait avec une affection
toute particulire; il savait, cependant, que mon pre et un de mes
oncles, emprisonns en 1793 et 1794, avaient t  la veille de monter
les marches fatales de la Terreur; il n'ignorait pas que trois de mes
cousins germains et cinq autres parents du mme nom que moi avaient
pris parti dans l'migration; mais il n'en semblait que plus dispos 
me traiter avec distinction; il paraissait mme prendre un certain
plaisir  prononcer la particule autrefois si criminelle qui prcde
mon nom.




APPENDICE II

NOTE SUR L'COLE NAVALE[283]

[Note 283: Cet article de notre auteur parut dans les _Nouvelles
Annales de la marine et des Colonies_, t. III, 1850, p. 164 et suiv.
Il dveloppe un passage des Mmoires et donne des renseignements
nouveaux sur le Collge royal de la Marine et l'cole prparatoire de
la Marine, crs l'un et l'autre  Angoulme. M. de Bonnefoux y fit
une partie de sa carrire et y rendit des services signals. Cet
article se rattache donc  ces _Mmoires_ de la faon la plus troite
et nous avons cru utile de le reproduire ici.]


L'opportunit du maintien de l'cole navale sur le vaisseau _le Borda_
qui est amarr sur un corps-mort en rade de Brest a t rcemment
discute par la Commission du Budget; et le rapporteur, M. Berryer, a
conclu, au nom de cette commission,  la translation de cette cole
dans un tablissement  terre, dispos pour cette destination.

Peu de temps auparavant, une semblable dcision avait t prise  une
grande majorit par la commission suprieure de perfectionnement de
l'cole navale, et il faut ajouter que la presse avait prcdemment
trait ce sujet, et l'avait envisag sous le mme aspect.

L'Assemble lgislative adoptera vraisemblablement les conclusions
poses par M. Berryer, et il ne restera plus alors qu'au Gouvernement
 se prononcer. La question se prsente sous deux faces: celle des
dpenses et celle de la convenance ou de l'utilit qui, il faut le
dire, l'emporte infiniment sur la premire. Toutefois, pour le cas
dont il s'agit et sous le double rapport des dpenses et de l'utilit,
nous pensons que ce changement est avantageux ou dsirable, et nous
allons dduire les motifs de notre conviction, afin que, ces deux
points tant discuts, ce soit en parfaite connaissance de cause que
le projet puisse tre apprci  sa juste valeur.

M. Taupinier, lorsqu'il tait directeur des ports, aprs une tourne
et une inspection administrative dans nos divers arsenaux, prsenta au
ministre un rapport sur le matriel naval de la France, qui fut
imprim en 1838, et dans lequel il valuait alors la dpense annuelle
de l'cole navale  environ 400.000 francs; cette somme lui paraissait
forte, mais si le but tait rempli, il dclarait avec raison que, par
cela mme, la dpense tait justifie et devait avoir lieu.

Pour 1850, cette somme est encore plus leve; en effet, si l'on se
reporte au budget synoptique de M. de Montaignac, qui est insr dans
le numro du mois de janvier des _Nouvelles annales de la marine_, on
trouve qu'outre la pension annuelle de 700 francs paye par chaque
lve de l'cole navale, le total de la dpense de cette cole est
pour 1850, de 598.339 francs, repartis ainsi qu'il suit:

  lves                                    105.400 fr.
  Examinateurs (indemnits)                  14.000
  quipages (solde et habillement)          198.739
  Vivres                                     70.200
  Coque et armement du vaisseau (entretien) 140.000
  Boursiers de la marine                     70.000
                                           --------
          TOTAL GAL                        598.339

Cette somme excde beaucoup celle de 80.000 francs que cotait
annuellement l'cole de marine situe  Angoulme; mais quoiqu'il soit
facile de prsumer que l'cole nouvelle, qui serait sans doute dans un
port entranerait  des frais qui surpasseraient 80.000 francs par an,
on peut affirmer que ces mmes frais seraient bien loin d'atteindre
ceux de l'cole navale en rade de Brest.

Dans les valuations prcdentes, ne sont pas compris 200.000 francs
qu'a cots l'installation du vaisseau-cole _l'Orion_, ni 200.000
francs pour celle du vaisseau-cole _le Borda_ qui, au bout de
quatorze ans, a remplac _l'Orion_ et qu'il faudra remplacer lui-mme
aprs un pareil laps de temps. Les dpenses d'une cole de marine
flottante sont donc exorbitantes puisque, d'aprs ce que nous venons
d'exposer, chaque lve ne cote pas au Gouvernement moins de 6.000
francs par an, et l'conomie qui rsulterait de l'appropriation ou
mme de la construction totale  terre d'un difice pour servir
d'cole navale serait si considrable que, sous ce rapport seulement,
il y a urgence  y procder sans dlai. On peut ajouter qu'il est
surprenant qu'on n'y ait pas procd plus tt.

Le ct financier tant ainsi et premptoirement clairci, il reste 
traiter les points de convenance ou d'utilit; mais afin de pouvoir
bien pntrer jusque dans le coeur de cette question, qui est des plus
intressantes, soit pour l'tat, soit pour un trs grand nombre de
familles, il est  propos d'exposer, auparavant, quels sont les divers
systmes qui ont t suivis pour instruire et former,  diverses
poques, le corps des jeunes gens destins  devenir officiers de
marine, et, par la suite,  commander nos btiments de guerre, nos
escadres, et enfin, nos armes navales.

Aucune marine au monde n'a compt un plus grand nombre d'officiers
illustres que celle de Louis XVI; tels furent entre autres, Suffren,
La Mothe-Piquet, de Guichen, d'Orvilliers, du Coudic, La Clocheterie,
Borda, de Chabert, Ramatuelle, de Potera, de Fleurieu, de Verdun, du
Pavillon, Laprouse, d'Entrecasteaux, de Rossel, de Vaudreuil, de
Missiessy, de Bougainville. Il suffit de citer ces noms pour rveiller
des souvenirs clatants de bravoure, de science, de gloire, de grands
services rendus. Ils brillrent soit comme guerriers, soit comme
savants ou comme grands navigateurs; et, depuis lors, si quelques-uns
ont t gals, il en est qui, peut-tre, ne seront jamais surpasss.

Ces officiers provenaient des gardes de la marine qui taient un corps
de jeunes gens organis vers le commencement du sicle dernier et
compos de trois compagnies pour chacun de nos trois plus grands
ports, Brest, Toulon et Rochefort. Les gardes de la marine taient
dsigns par le ministre qui les choisissait d'ordinaire, dans la
noblesse du royaume; ils recevaient une instruction spciale dans ces
compagnies, et ils subissaient des examens, soit pour y tre admis,
soit pour acqurir leur grade d'officier.

Les ordonnances de 1716 et de 1726 tablirent, en outre, une compagnie
appele: des gardes du pavillon, compose de quatre-vingts jeunes gens
provenant des trois compagnies des gardes de la marine. Les gardes du
pavillon avaient pour fonctions particulires de garder le pavillon de
l'amiral et de former la garde du grand amiral.

Vers la fin du rgne de Louis XVI, on remarqua, cependant, qu'il y
avait trop de divergence pour l'instruction, entre les trois
compagnies des gardes de la marine: afin de rendre cette instruction
plus uniforme, plus complte, on cra deux coles de marine _dans
l'intrieur des terres_: l'une  Vannes pour les jeunes gens des
familles du Nord et du Nord-Ouest de la France; l'autre  Alais pour
les jeunes gens de celles du Sud et du Sud-Est. Il est  remarquer que
la marine si savante de Louis XVI approuva cet tablissement de deux
coles de marine _ terre et dans l'intrieur_; mais la Rvolution
survint; une loi du 15 mai 1791 les supprima toutes les deux, et l'on
ne put pas juger, par les rsultats, des fruits que cette ducation
tait susceptible de porter.

Pendant notre premire rpublique, les gardes de la marine, ainsi que
ceux du pavillon, furent galement supprims, et presque tous les
officiers de la marine de Louis XVI venant  migrer, il y eut,
d'abord, un moment d'urgence pendant lequel on prit des officiers de
tous cts, surtout parmi ceux de l'ancienne compagnie des Indes,
parmi les pilotes et dans la marine du commerce. Ces sources diverses
donnrent plusieurs excellents officiers au nombre desquels on
remarque le vice-amiral Gantheaume, le vice-amiral Willaumez,
l'nergique vice-amiral Martin, le brave et digne capitaine Pierre
Bouvet, l'intrpide Bergeret et l'amiral Duperr qui a parcouru une si
belle carrire maritime!

Bientt, cependant, on songea  former une ppinire pour alimenter
rgulirement le corps des officiers, qui et et qui gnralist
l'instruction indispensable  tout marin destin  diriger, 
commander un btiment. Ce fut alors que l'on cra des aspirants de
marine, diviss en trois classes, qu'un peu plus tard on rduisit 
deux.

Pour tre nomm aspirant, il fallait,  un ge dtermin, satisfaire 
un examen public sur les sciences mathmatiques, sur la pratique de la
navigation, et avoir t embarqu pendant un temps prescrit; il en
tait de mme, ensuite, pour tre nomm officier. C'tait  peu prs
l'organisation des gardes de la marine; mais les aspirants n'taient
pas runis dans des compagnies pour y cultiver ou y tendre leur
instruction, et chacun avait le droit de se prsenter aux examens,
sans autres conditions que l'ge fix, les connaissances et la
navigation requises. Sous ce dernier rapport, il se glissa des abus
qu'il tait facile de faire disparatre, en tenant la main  ce que la
navigation des lves fut relle et non fictive; mais c'tait un trs
bon systme et fort peu compliqu, que des hommes consciencieux ont
souvent dsir voir revivre, et qui, surtout, tait fort peu onreux
pour l'tat, puisque toutes ses dpenses consistaient  solder des
professeurs pour tenir des cours publics dans les ports, et des
examinateurs pour juger du mrite des prtendants. C'est ce systme,
qui, entre autres, a donn  la France l'illustre amiral Roussin, les
vice-amiraux Baudin, Hugon, Lalande et les contre-amiraux
Dumont-d'Urville et Freycinet.

L'empereur cra des coles flottantes o les aspirants taient
caserns et instruits; mais, lors de la Restauration, ces coles
flottantes tombrent, en quelque sorte, d'elles-mmes: elles se sont
releves cependant, comme on le voit de nos jours, sous le nom d'cole
navale, et avec les perfectionnements que le temps et l'exprience ont
pu leur faire acqurir; aussi remettrons-nous  nous occuper de
dtailler leurs avantages ou leurs inconvnients au moment o, en
suivant le cours des vnements, nous serons amens  traiter
spcialement de l'cole navale, telle qu'elle existe en ce moment.

La Restauration eut donc  recueillir les lves des coles flottantes
de l'empire, et c'est ce qu'elle fit en les formant en trois
compagnies, une pour chacun de nos trois plus grands ports: Brest,
Toulon et Rochefort. On y reconnut un but marqu et trs louable de
rtablir les gardes de la marine qui, pendant plus de cent ans,
avaient dot la France d'officiers du plus grand mrite. Toutefois,
pour ne point blesser les ides nouvelles, que des mots impressionnent
si facilement, on s'abstint de faire revivre la dnomination de gardes
de la Marine et, pour ne pas conserver celle d'aspirants, qui
rappelait trop la Rpublique, ces jeunes gens furent dsigns sous le
nom d'lves de la marine. Le Gouvernement actuel est revenu  la
dnomination d'Aspirants.

Il fallait cependant alimenter ces compagnies d'lves; on n'tait pas
encore bien fix sur les moyens de les recruter; aussi, pour obvier
aux retards qui en rsultaient et afin de se donner le temps d'en
dlibrer avec rflexion, on cra provisoirement des volontaires qui
taient nomms aprs des examens publics, et qui faisant, pour ainsi
dire, corps avec les lves, concouraient avec eux dans le service
qu'ils avaient  remplir.

Tous, lves et volontaires, naviguaient ensemble, et,  tour de
rle, quand les armements, le requraient; mais, avant comme aprs,
ils ralliaient le port o se trouvaient leurs compagnies; et l, dans
des salles trs bien disposes, ils suivaient des cours sur toutes les
parties de l'instruction que doit possder un officier de marine.

Cependant le budget de la marine tait alors fort rduit, ainsi que le
cadre du personnel naval; il y avait donc peu d'lves, et l'on
remarqua que bientt ils seraient tous si souvent embarqus, que les
compagnies seraient dsertes; d'ailleurs, il fallait prendre un parti
sur le mode de recrutement du corps des lves: ce parti fut
l'tablissement d'une cole de marine  terre et, peu de temps aprs,
la suppression des compagnies.

 la suite de longues recherches ou d'tudes approfondies sur le choix
d'un local, on s'arrta  discuter les propositions qui parurent les
plus acceptables; l'une prsentant les magasins de l'ancienne
Compagnie des Indes au port de Lorient, comme trs convenables pour
cette destination; l'autre se prononant en faveur d'un magnifique
local, bti par la ville d'Angoulme pour un tablissement de
bienfaisance, mais qui n'avait pas encore t occup; la ville en
faisait don gratuitement au Gouvernement,  la seule condition que
l'cole de marine y serait place et _maintenue_.

Une commission fut nomme pour examiner ces deux propositions et pour
mettre un avis sur ce point. La commission prit une connaissance
minutieuse des deux btiments et finit par conclure en faveur du local
d'Angoulme, se fondant principalement sur ce fait, qu'avant d'avoir
seulement dmoli tout ce qu'il faudrait abattre des magasins de
l'ancienne Compagnie de Lorient, pour y rdifier le local nouveau, on
aurait dpens des sommes beaucoup plus considrables que l'achvement
et la mise complte en tat de celui d'Angoulme n'en devaient coter.
Cet argument avait beaucoup de poids dans l'tat o taient nos
finances  cette poque.

On se dcida donc, pour ce dernier parti, et peut-tre y fut-on port
par le souvenir des coles de Vannes et d'Alais que les officiers de
la marine de Louis XVI, pourtant si clairs, avaient vu crer dans
_l'intrieur des terres_ sans y faire aucune objection. Quoiqu'il en
soit, qu'il nous soit permis de dire  cette occasion, que les faits
que nous venons de rapporter dtruisent une calomnie dont on s'est
fait une arme puissante pour attaquer l'tablissement d'Angoulme, et
qu'ils prouvent que ce n'tait nullement parce que le prince, que l'on
voyait  cette poque, dans la ligne de succession  la couronne,
s'appelait le duc d'Angoulme, que l'cole de marine avait t place
dans la ville de ce mme nom. Non pas, certes, que nous ne pensions
que cette cole ne ft encore mieux dans un port ou  porte d'une
rade; mais parce qu'il est utile de dire la vrit, et que,
d'ailleurs, l'exprience a prouv, malgr tout, que de trs bons
rsultats pouvaient tre obtenus  Angoulme!

Dans un local, aussi vaste, aussi beau que celui dont la ville
d'Angoulme venait de faire la cession au Gouvernement, il tait
facile de distribuer une cole magnifique et on y russit
parfaitement. Mais nous devons nous appesantir sur ce point parce que
la discussion doit s'tablir sur la prfrence que mrite soit l'cole
de marine  terre soit l'cole flottante, et qu'aucun dtail essentiel
ne doit tre omis.

L'installation ne laissa donc rien  dsirer: la chapelle ou petite
glise, les amphithtres pour les classes ou pour les leons, la
salle d'tude et celle de rcration lorsque le temps interdisait la
frquentation d'une immense cour plante d'arbres, l'infirmerie, les
dortoirs o chaque lve avait une chambre close mais are, la
bibliothque, le cabinet de physique, les logements de l'tat-major,
les cuisines et, puisqu'il faut tout dire, les lieux d'aisance, si
dgotants en plusieurs collges, et l, si proprement, si dcemment
disposs, tout fut tabli avec une intelligence qu'on ne pouvait se
lasser d'admirer. Ajoutez  cela une position centrale, un climat
exceptionnellement sain, et des eaux pures circulant dans toutes les
parties de l'tablissement.

Un vaisseau de quatre-vingts canons, rduit  l'chelle d'un douzime,
compltement gr et voil, pivotait dans une grande salle, de sorte
que la nomenclature entire d'un btiment et plusieurs de ses
volutions pouvaient y tre enseignes; un brick avait t conduit de
Rochefort par la Charente, jusqu'auprs d'Angoulme; les lves y
apprenaient  le grer,  le dgrer,  prendre ou larguer des ris, 
enverguer ou serrer des voiles,  monter dans la mture,  longer des
ancres ou des cbles; ils avaient des embarcations o ils s'exeraient
 ramer; et l'on a vu des marins trs surpris de tout ce que ces
jeunes gens y avaient appris de pratique, lorsqu'ils les voyaient 
l'oeuvre aprs leur dpart d'Angoulme.

On y institua une cole de natation; ainsi disparut cette anomalie
fcheuse et singulire qu'on avait remarque jusque-l, de jeunes gens
destins  vivre sur l'eau et qui ne savaient pas nager.

Eh bien! ce local qui runissait tant d'heureuses conditions, qui
tait situ en plaine, au pied de la ville ou prs de la rivire, et
non point sur une montagne, comme on l'a calomnieusement encore
articul et rpt, cette cole d'un tat sanitaire excellent, et si
favorable  l'accroissement des forces physiques de la jeunesse, ne
cotait que 80.000 francs par an au Gouvernement.

Mais tant de soins en faveur de cet tablissement ne parurent pas
encore suffisants pour une cole spciale; car, afin d'achever de la
rendre telle, on attacha deux corvettes au service de cette cole: ces
corvettes devaient partir tous les ans de Toulon, ayant  bord les
jeunes gens qui avaient fini leurs tudes  Angoulme, pour leur faire
faire une campagne de huit  dix mois avant qu'ils fussent embarqus
sur les btiments de l'tat, afin d'y remplir leur service d'lves.
Ce temps de pratique en pleine mer valait sans doute mieux que les
exercices nautiques des lves de l'cole navale, tels qu'ils leur
sont donns sur leur corvette d'instruction; de mme que les deux ans
d'tudes thoriques de l'cole d'Angoulme se passaient dans des
conditions beaucoup meilleures que ceux de l'cole navale. Enfin, dans
l'une comme dans l'autre de ces coles, on n'tait admis qu'au-dessous
de dix-sept ans, et aprs examen public; il fallait galement
satisfaire  d'autres examens  la fin de chaque anne d'tudes, soit
pour passer de la seconde division  la premire, soit pour tre nomm
lve de la marine. Au surplus, les rsultats prouvent, aujourd'hui,
qu'il pouvait sortir d'Angoulme des sujets trs bien prpars; car si
l'on jette les yeux sur la liste des officiers suprieurs de notre
marine, on verra qu'une bonne partie de ceux qui sont cits comme les
plus distingus proviennent de cette source.

L'cole d'Angoulme dura douze ans en tat constant de progrs: mais
mal connue, mal dfendue  la tribune, n'ayant pas encore pour elle la
sanction des rsultats obtenus, elle ne put rsister plus longtemps 
la violence des attaques et  la calomnie. Toutefois, la presse
opposante ne varia pas ses arguments: c'tait toujours une cole de
marine situe sur le sommet d'un rocher, uniquement par esprit de
flatterie envers M. le duc d'Angoulme; et l'on ajoutait, avec une
ironie qu'on croyait d'excellent got, qu'autant vaudrait une cole de
cavalerie  bord d'un vaisseau. Le ministre cda devant toutes ces
critiques; et le renouvellement d'une cole flottante ft dcid en
1826; enfin cette dernire cole se trouvant rorganise en 1829 et
prenant, bientt aprs, le nom d'cole navale, celle d'Angoulme fut
supprime.

Mais, en mme temps, on eut l'heureuse ide d'utiliser ce bel
tablissement, en y crant une cole de marine prparatoire pour des
lves de moins de quinze ans, qui y devaient faire de bonnes tudes
classiques, et apprendre le franais, l'anglais, le latin, la
gographie, l'histoire, la littrature, les lments des mathmatiques
et de la physique et le dessin. Les exercices nautiques et la natation
y furent maintenus. Les frais de cette cole prparatoire n'excdaient
pas 50.000 francs.

C'tait, pour la marine, ce que le Collge de La Flche est pour
l'anne de terre, et il n'y avait que justice, car aujourd'hui,
pendant que celle-ci a ce Collge et les coles spciales de
Saint-Cyr, de l'tat-Major, et Polytechnique, la marine est rduite 
sa seule cole navale, attendu qu'elle ne reoit que de quatre  six
lves de l'cole Polytechnique par an.

On a vu,  toutes les poques, parmi les officiers de l'arme de
terre, se dvelopper des hommes qui ont paru  la tribune avec
beaucoup d'clat, et qui, sans cesser d'tre de bons et vaillants
guerriers, ont rempli, avec une grande distinction, de hautes
fonctions diplomatiques, politiques ou administratives: or, la marine
est, depuis nos nouvelles institutions, d'une infriorit relative
trs grande  cet gard, et on ne peut l'attribuer qu'au dfaut de
bonnes tudes classiques, telles qu'on les fait  La Flche, et qu'on
aurait pu les faire  l'cole prparatoire d'Angoulme.

Les officiers de la marine, avant la premire rvolution, provenaient
en grand nombre, d'excellents collges, o leurs familles leur
faisaient faire des tudes compltes avant de se prsenter aux
compagnies des gardes de la marine; tel tait Chateaubriand venant 
Brest pour s'y faire admettre, lorsque les circonstances et son
migration l'empchrent de donner suite  ce projet; tels furent
encore l'amiral de Bruix, les ducs de Crs et de Cadore, les comtes de
Villle et de Caffarelli, le baron de Bonnefoux et autres officiers de
la marine de Louis XVI, que nous avons vus parfaitement  la hauteur
des positions considrables et difficiles o ils ont t placs.

L'cole prparatoire de la marine aurait, sans doute, donn de
semblables rsultats, mais la rvolution de 1830 clata et elle cessa
d'exister. Revenons cependant  l'cole navale.

Il est trs vrai que l'ide d'une cole de marine sur un vaisseau a
quelque chose de sduisant au premier coup d'oeil. On se plat 
penser qu'il est bien d'lever des jeunes gens destins  devenir
officiers de marine, sur l'lment qu'ils doivent parcourir toute leur
vie, de les familiariser de bonne heure avec la vue de la mer, avec
les habitudes du bord, de les charmer par le spectacle des scnes
varies d'une rade; et l'on aime  croire que ces premires
impressions se graveront dans leur esprit, qu'elles fortifieront leur
me, qu'elles les soutiendront dans les preuves qu'ils sont appels 
subir.

Nous convenons que ce sont des avantages, mais il ne faut en exagrer
ni la porte ni la valeur; il ne faut pas oublier que ce que l'on doit
enseigner aux lves ce sont des sciences, que c'est leur instruction
thorique qu'il s'agit de complter, et qu'il faut faire concorder cet
enseignement avec plusieurs autres exigences premires de l'ducation,
telles que la religion, l'hygine, la discipline, le dveloppement des
forces physiques et le contentement intrieur. Il faut enfin rflchir
que cette ducation sur un vaisseau en rade n'est pas indispensable,
que l'exprience en a t faite, et que les compagnies des gardes de
la marine, ainsi que l'cole d'Angoulme, ont produit un trs grand
nombre de fort bons officiers spciaux.

Cela pos, il n'y a plus actuellement qu' comparer entre eux, les
points analogues principaux des deux coles d'Angoulme et de Brest,
et l'on verra que cette comparaison sera toute  l'avantage de l'cole
 terre.

Tout tait dispos  Angoulme pour que le service religieux y ft
accompli avec fruit, avec dignit: les localits,  Brest, s'opposent
presque entirement  ce qu'il en soit ainsi.

L'instruction nautique,  Brest, se donne  bord du vaisseau-cole,
pour les leons lmentaires; et, pour l'application, sur une corvette
qui louvoie en rade tous les dimanches, tous les jeudis, pendant la
belle saison, et fait une excursion d'un mois environ sur les ctes,
pendant l'intervalle de temps qui spare la fin de chaque anne du
commencement de la suivante.  Angoulme, nous avons dj vu comment
s'y donnait cette instruction nautique, et il est facile de conclure,
de la comparaison entre les deux coles, que, mme sous le rapport de
la pratique du mtier, le systme de l'cole d'Angoulme tait
suprieur  celui de l'cole de Brest.

Pour prouver qu'il en doit tre ainsi de l'instruction thorique ou
scientifique, il suffit de remarquer qu' Brest les professeurs, et
souvent les lves, sont dans un tat presque incessant de malaise,
que les cours sont faits dans des rduits bas, touffs, sombres, qui
sont mnags dans les batteries du vaisseau, et que les lves y sont
constamment distraits par l'aspect anim des navires ou des canots de
la rade, tandis qu' Angoulme, il y avait de belles salles fort bien
installes, ares pendant l't, chauffes en hiver et o
l'enseignement tait confortablement donn et reu dans le calme et le
recueillement. La salle de dessin, surtout, y tait extrmement
claire;  Brest, au contraire, le jour y arrive de si bas que l'tude
de cet art y devient difficile et fatigante pour la vue. D'ailleurs,
le mauvais temps, qui y est frquent, pendant six mois, est encore une
cause de malaise; il y occasionne mme parfois le mal de mer aux
professeurs ainsi qu'aux lves et va jusqu' forcer d'interrompre les
cours.

 Angoulme, une vaste cour permettait aux lves de se livrer aux
jeux,  la gymnastique fortifiante de leur ge; la campagne tait 
proximit, et on pouvait les y conduire en promenade.  Brest, ces
jeunes gens n'ont d'autres ressources, sous ce rapport, que de marcher
en embotant le pas et en tournant autour d'une partie du pont ayant
dix mtres environ de longueur, et qui est leur seul lieu de promenade
en plein air. Cette rclusion, cette gne, cette privation de course,
de sauts, de jeux, de joyeux bats sont un supplice  cet ge; c'est
une situation contre nature, et qui dure pendant une priode de deux
ans, si longue pour la jeunesse. C'est au moins une cause de
mcontentement et peut-tre de rvolte!

 Brest, le rfectoire est la batterie basse qui sert  la fois de
salle d'tude, de dortoir, de rfectoire, de salle de dessin, et de
salle de rcration.  Angoulme, toutes ces pices taient
distinctes, on ne peut mieux distribues, et la police y tait faite
seulement avec cinq officiers et six adjudants.  Brest, il faut huit
officiers et dix ou douze adjudants; encore est-il difficile de penser
que la surveillance de nuit y soit assure, puisque les lves sont
couchs dans des hamacs rapprochs l'un de l'autre  un mtre de
distance. Quel air, au surplus,  respirer que celui d'une batterie de
vaisseau, ferme de tous les cts pendant la nuit, et pour un si
grand nombre de jeunes gens qui non seulement y couchent et y mangent,
mais qui y passent presque tout le temps de la journe!

Le personnel de l'quipage est si nombreux sur le vaisseau-cole, et
l'exigut du local y rend les rapprochements si faciles, que
l'introduction frauduleuse de liqueurs spiritueuses, de gravures ou
livres licencieux, de tabac et autres objets dfendus y est bien plus
facile qu' Angoulme, o les lves n'avaient mme aucune
communication avec les domestiques.

Par suite de toutes ces circonstances, la sant des lves se
maintenait en bon tat, beaucoup mieux  Angoulme qu' Brest. L,
lorsqu'ils taient malades, ils taient soigns  l'infirmerie de
l'cole; ici, il faut les faire sortir du vaisseau, les envoyer 
l'hpital du port, ce qui donne lieu  de graves inconvnients; il en
rsulte qu'en gnral le nombre annuel des journes de malades y est
plus que triple qu' Angoulme.

Ainsi donc, s'il est vrai que, pour l'tablissement d'une cole
spciale, on doive choisir le lieu le plus convenable  la sant des
lves,  une bonne disposition d'esprit,  l'accroissement de leurs
forces,  la promptitude,  la solidit des tudes,  la ncessit
d'une surveillance efficace, et, en mme temps, qui soit le moins
dispendieux, il n'est pas douteux que la prfrence doive tre
dfinitivement donne  l'cole  terre sur l'cole  bord.

Tout ce que nous avons dit est le fruit de l'exprience, car nous
avons, pendant de longues annes, servi, soit  l'cole spciale, soit
 l'cole prparatoire d'Angoulme, soit enfin  l'cole navale de
Brest, et nous les avons observes avec soin, avec impartialit; nous
nous prononons donc, sans restrictions, pour l'tablissement d'une
cole  terre; et, s'il fallait nous prvaloir d'autorits de grand
poids, pour appuyer notre conclusion, nous en trouverions de
nombreuses  citer; bornons-nous  une seule,  celle des tats-Unis
d'Amrique dont le peuple est, sans contredit, le plus vritablement
marin du monde entier. Lorsqu'il fut question d'instituer dans ce pays
une cole de marine, l'opinion publique donna l'assentiment le plus
cordial  ces paroles si claires, si nettes, que le prsident adressa
au Congrs, lors de l'ouverture de la session de 1828, et qui furent
alors reproduites dans notre _Moniteur_ du 6 janvier de ladite anne;
voici ces paroles.

La pratique de l'homme de mer et l'art de la navigation peuvent
s'acqurir durant les croisires, que, de temps  autre, nous
expdions dans les mers les plus loignes; mais une connaissance
suffisante de la construction des vaisseaux, des mathmatiques, de
l'astronomie; les notions littraires qui doivent mettre l'ducation
de nos officiers de marine au niveau de celle des officiers des autres
nations maritimes; la connaissance des lois municipales et nationales
que, dans leurs relations avec les gouvernements trangers, ils
peuvent tre dans le cas d'appliquer; et, par-dessus tout, celles des
principes d'honneur et de justice, et des obligations plus imposantes
encore de la morale et des lois gnrales, divines et humaines, qui
constituent la grande distinction entre le guerrier patriote et le
voleur brevet; toutes ces choses ne peuvent tre enseignes et
apprises, d'une manire convenable, que dans une cole permanente 
terre et pourvue de matres, de livres et d'instruments.

Aprs un langage si concluant, et dont chaque mot est un enseignement,
aprs les faits que nous avons cits plus haut, l'cole navale sera
probablement transfre  terre; mais quel est l'emplacement que
choisira l'autorit?

Si nous avions une prfrence  exprimer, nous le dsignerions cet
emplacement, et nous dirions qu'il existe un local  Brest que nous
avons fort souvent visit, mais jamais sans prouver ce tressaillement
involontaire, cette motion saisissante que nous ressentons toutes les
fois que nous sommes en prsence des lieux ou des hommes dont les
noms, consacrs par une tradition historique ou populaire, nous
rappellent de grands souvenirs. Ce local est celui qui tait occup
par l'ancienne Compagnie des gardes de la marine, devenu depuis
l'hpital Saint-Louis, et que rien n'empche de destiner  la nouvelle
cole navale.

Oui, qu'elle y soit place; qu'on y revoie une ppinire de jeunes
marins avides de gloire, studieux, disciplins, qui s'y prparent,
rsolument,  dvouer toute leur vie  leur pays,  leurs devoirs;
qu'ils s'y enthousiasment en pensant  leurs devanciers, parmi
lesquels on compte tant d'hommes de talent, de valeur et du premier
mrite; et puisse-t-elle cette cole, donner de nouveau  la France,
beaucoup d'officiers aussi illustres que Suffren et Lamothe-Piquet;
aussi savants que Fleurieu, Chabert et Verdun; aussi habiles que
Laprouse, Entrecasteaux ou Bougainville; et qui fassent revivre le
gnie de Borda!




TABLE


PRFACE




LIVRE PREMIER

MON ENFANCE


  CHAPITRE PREMIER                                                   1

SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux. -- Histoire du chevalier de
Beauregard, mon pre. -- Son entre au service, ses duels, son voyage
au Maroc. -- Ses dettes, le rgiment de Vermandois. -- Le rgiment de
Vermandois aux Antilles; Mme Anfoux et ses liqueurs. -- Rappel en
France. -- Garnisons de Metz et de Bziers. -- L'esplanade de Bziers,
mariage du chevalier de Beauregard; ses enfants.


  CHAPITRE II                                                       15

SOMMAIRE: Mes premires annes, le jardin de Valraz et son bassin. --
Dtachements du rgiment de Vermandois en Corse, le chevalier de
Beauregard  Ajaccio, ses relations avec la famille Bonaparte. --
Voyage  Marmande. -- M. de Campagnol, colonel de Napolon. -- Retour
 Bziers. -- La Fte du Chameau ou des Treilles. -- L'cole militaire
de Pont-le-Voy. -- Changement de son rgime intrieur. -- Renvoi des
fils d'officiers. --  l'ge de onze ans et demi, je quitte
Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me rendre  Bziers. --
Rencontre du capitaine Desmarets. -- _Cincinnatus_ Bonnefoux. --
Bordeaux et la guillotine. -- Arrive  Bziers.


  CHAPITRE III                                                      33

SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux pendant la Rvolution. -- Les tats
du Languedoc. -- Le chevalier de Beauregard reprend son nom
patronymique. -- La question de l'migration. -- Rvolte du rgiment
de Vermandois  Perpignan. -- Belle conduite de mon pre. -- Sa mise 
la retraite comme chef de bataillon. -- Revers financiers. --
Arrestation de mon pre. -- Je vais le voir dans sa prison et lui
baise la main. -- Lutte avec le gelier Malchaux, ancien soldat de
Vermandois. -- Mise en libert de mon pre. -- Sjour au Chtard, prs
de Marmande. -- M. de La Capelire et le Canada. -- Les _Batadisses_
de Bziers. -- Mort de ma mre. -- M. de Lunaret. -- M. Casimir de
Bonnefoux, mon cousin germain, est nomm adjudant gnral (aujourd'hui
major gnral) du port de Brest.




LIVRE II

ENTRE DANS LA MARINE. -- CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RPUBLIQUE ET SOUS
L'EMPIRE


  CHAPITRE PREMIER                                                  51

SOMMAIRE: Je suis embarqu comme novice sur le lougre _la Fouine_. --
Dpart pour Bordeaux. -- Je fais la connaissance de Sorbet. -- _La
Fouine_ met  la voile en vue d'escorter un convoi jusqu' Brest. --
La croisire anglaise. -- Le pertuis de Maumusson. -- _La Fouine_ se
rfugie dans le port de Saint-Gilles. -- Sorbet et moi nous quittons
_la Fouine_ pour nous rendre  Brest par terre. -- Nous traversons la
Bretagne  pied. --  Locronan, des paysans nous recueillent. --
Arrive  Brest. -- Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux. -- La
capture de _la Fouine_ par les Anglais. -- Je suis embarqu sur la
corvette _la Citoyenne_.


  CHAPITRE II                                                       57

SOMMAIRE: -- L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux. -- Les 17
vaisseaux anglais de Cadix. -- Le dtroit de Gibraltar. -- Relche 
Toulon. -- L'escadre porte des troupes et des munitions  l'arme du
gnral Moreau,  Savone. -- L'amiral Bruix touche  Carthagne et 
Cadix et fait adjoindre  sa flotte des vaisseaux espagnols. -- Il
rentre  Brest. -- L'quipage du _Jean-Bart_, les officiers et les
matelots. -- L'aspirant de marine Augier. -- En rade de Brest, sur les
barres de perroquet. -- Le commandant du _Jean-Bart_. -- Il veut
m'envoyer passer trois jours et trois nuits dans la hune de misaine.
-- Je refuse. -- Altercation sur le pont. -- Quinze jours aprs, je
suis nomm aspirant  bord de la corvette, _la Socit populaire_. --
Navigation dans le golfe de Gascogne. La corvette escorte des convois
le long de la cte. -- L'officier de sant Cosmao. -- _La Socit
populaire_ est en danger de se perdre par temps de brume. -- Attaque
du convoi par deux frgates anglaises. -- Relche  Benodet. -- Je
passe sur le vaisseau _le Dix-Aot_. -- Un capitaine de vaisseau de
trente ans, M. Bergeret. -- Exercices dans l'Iroise. -- Les aspirants
du _Dix-Aot_, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice. -- La capote de
l'aspirant de quart. -- Le gnral Bernadotte me propose de me prendre
pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine. -- Le ministre
dsigne, parmi les aspirants du _Dix-Aot_, Moreau et moi comme devant
faire partie d'une expdition scientifique sur les ctes de la
Nouvelle-Hollande. -- Dpart de Moreau, sa carrire, sa mort. -- Je ne
veux pas renoncer  l'espoir de prendre part  un combat, et je reste
sur _le Dix-Aot_.


  CHAPITRE III                                                      73

SOMMAIRE: Je suis nomm second du cutter _le Poisson-Volant_, puis je
reviens sur _le Dix-Aot_. -- Ce vaisseau est dsign pour faire
partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, charge de porter des
secours  l'arme franaise d'gypte. -- L'escadre part de Brest. --
Prise d'une corvette anglaise en vue de Gibraltar. -- Les
indiscrtions de son quipage. -- Le surlendemain, _le Jean-Bart_ et
_le Dix-Aot_, capturent la frgate _Success_, qui ne se dfend pas.
-- Chasse appuye par _le Dix-Aot_ au cutter _Sprightly_. -- Je suis
charg de l'amariner. -- L'amiral change brusquement de route et
rentre  Toulon. -- Le commandant Bergeret quitte le commandement du
_Dix-Aot_; il est remplac par M. Le Goardun. -- Mcontentement du
premier consul. -- Ordre de partir sans retard. -- L'escadre met  la
voile. -- Abordage du _Dix-Aot_ et du _Formidable_, dans le sud de la
Sardaigne. -- Graves avaries. -- Relche  Toulon. -- L'amiral reoit
l'ordre de participer  l'attaque de l'le d'Elbe. Bombardement des
forts. -- Assaut. -- Je commande un canot de dbarquement. -- Soldat
tu par le vent d'un boulet. -- Prise de l'le d'Elbe. -- L'amiral
Ganteaume dbarque ses nombreux malades  Livourne. -- Il fait passer
ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et renvoie les
trois autres sous le commandement du contre-amiral Linois. -- Le moral
des quipages et des troupes. -- Le premier consul accus
d'hypocrisie. -- Digression sur le duel. -- L'escadre passe le dtroit
de Messine, et arrive promptement en vue de l'gypte. --  la surprise
gnrale, l'amiral ordonne de mouiller et de se prparer  dbarquer 
25 lieues d'Alexandrie. -- Apparition de deux btiments anglais au
coucher du soleil. -- L'escadre appareille la nuit. -- Un mois de
navigation prilleuse sur les ctes de l'Asie-Mineure et dans
l'Archipel. -- Retour sur la cte d'Afrique, mais devant Derne. --
Nouvel ordre de dbarquement et nouvelle surprise des officiers. --
Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de dbarquement. --
 50 mtres du rivage, l'amiral nous signale de rentrer  bord. -- Fin
de nos singulires tentatives de secours  l'arme d'gypte. -- Retour
 Toulon. -- Souffrance des quipages et des troupes. -- La soif. --
Rencontre  quelques lieues de Goze, du vaisseau de ligne de 74,
_Swiftsure_. -- Combat victorieux du _Dix-Aot_ contre le _Swiftsure_.
-- Pendant le combat, je suis de service sur le pont, auprs du
commandant. -- Mission dans la batterie basse. -- Le porte-voix du
commandant Le Goardun. -- Le point de la voile du grand hunier. --
Paroles que m'adresse le commandant. -- Capture du _Mohawk_. --
Arrive  Toulon. -- Grave pidmie  bord de l'escadre et longue
quarantaine. -- La dysenterie enlve en deux heures de temps mon
camarade Verbois couch  ct de moi dans la Sainte-Barbe. -- Je le
regrette profondment. -- Fin de la quarantaine de soixante-quinze
jours. -- Le commandant Le Goardun demande pour moi le grade
d'enseigne de vaisseau. -- Histoire de l'aspirant Jrme Bonaparte,
embarqu sur _l'Indivisible_. -- Les relations que j'avais eues avec
lui  Brest, chez Mme de Caffarelli. -- Aprs la campagne, il veut
m'emmener  Paris. -- Notre camarade, M. de Meyronnet, aspirant  bord
de _l'Indivisible_, futur grand-marchal du Palais du roi de
Wesphalie. -- Paix d'Amiens. -- _Le Dix-Aot_ part de Toulon pour se
rendre  Saint-Domingue. -- Tempte dans la Mditerrane. -- Naufrage
sous Oran, d'un vaisseau de la mme division, _le Banel_. -- Court
sjour  Saint-Domingue. -- Retour en France. --  mon arrive 
Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de vaisseau. --
Commencement de scorbut. -- Histoire de mon ancien camarade Sorbet. --
Cong de trois mois. Sjour  Marmande et  Bziers. -- L'rudition de
M. de La Capelire. -- Je retourne  Brest, accompagn de mon frre,
g de quatorze ans, qui se destine, lui aussi  la marine.


  CHAPITRE IV                                                       93

SOMMAIRE: La reprise de possession des colonies franaises de l'Inde.
-- L'escadre du contre-amiral Linois. -- Le vaisseau _le Marengo_, les
frgates _la Belle-Poule_, _l'Atalante_, _la Smillante_. -- Mon frre
et moi nous sommes embarqus sur _la Belle-Poule_, mon frre comme
novice et moi comme enseigne. -- Avant le dpart de l'expdition, mon
frre passe, avec succs, l'examen d'aspirant de 2e classe. -- Aprs
divers retards, la division met  la voile, au mois de mars 1803. -- 
la hauteur de Madre, _la Belle-Poule_ qui marche le mieux, et qui
porte le prfet colonial de Pondichry, se spare de l'escadre et
prend les devants. -- Passage de la ligne. -- Arrive au cap de
Bonne-Esprance, aprs cinquante-deux jours de traverse. --
L'incident de l'albatros. -- Une de nos passagres, Mme Dhon, craint
pour moi le sort de Ganymde. -- Coup de vent qui nous loigne de la
baie du Cap. -- Nouveau coup de vent qui nous carte de celle de Simon
et nous rejette en pleine mer. -- Rencontre de trois vaisseaux de la
Compagnie anglaise des Indes, auxquels nous parlons. -- trange
embarras des quipages. -- Ignorant que la guerre tait de nouveau
dclare, et que, depuis un mois, les Anglais, en Europe, arrtaient
nos navires marchands, nous manquons notre fortune. -- Retour de la
frgate vers la baie de Lagoa ou de Delagoa. -- Infructueux essais
d'accostage. -- Un brusque coup de vent nous carte une troisime fois
de la cte. -- Le commandant se dirige alors vers Foulpointe, dans
l'le de Madagascar, pour y faire de l'eau et y prendre des vivres
frais. -- Relche de huit jours  Foulpointe. -- Le petit roi Tsimon.
-- Partie champtre. -- _Sarah-b_, _Sarah-b_. --  la suite d'un
manque de foi des indignes, je tente d'enlever le petit roi Tsimon,
et je capture une pirogue et les trois noirs qui la montaient. -- On
les garde comme otages  bord de la frgate, jusqu' ce que
satisfaction nous soit donne. -- Rsultats peu brillants de mes
ambassades. -- Arrive  Pondichry cent jours aprs notre dpart de
Brest. -- Nous dbarquons nos passagers; mais les Anglais ne remettent
pas la place. -- Une escadre anglaise de trois vaisseaux et deux
frgates se runit mme  Gondelour, en vue de _la Belle-Poule_. --
Branle-bas de combat. -- Plainte de M. Bruillac au colonel Cullen,
commandant de Pondichry. -- Rponse de ce dernier. -- Pondichry, les
Dobachis, les Bayadres. -- L'amiral dbarque  Pondichry, vingt-six
jours aprs nous. -- Instruit des difficults relatives  la remise de
la place, il envoie _la Belle-Poule_  Madras pour essayer de les
lever. -- Rponse dilatoire du gouverneur anglais. -- Guet-apens tendu
 _la Belle-Poule_,  Pondichry. -- La frgate est sauve. -- Elle se
dirige vers l'le de France. -- Grandes souffrances  bord par suite
du manque de vivres et d'eau. -- La division arrive  son tour 
l'le-de-France. -- Rcit de ses aventures. -- Le brick _le Blier_.
-- Perfidie des Anglais. -- L'aviso espion. -- La corvette _le
Berceau_ mouille  l'le-de-France, apportant des nouvelles de la
mtropole. -- Installation du gnral Decaen et des autorits civiles.
-- La frgate marchande _la Psych_ est arme en guerre et reste sous
le commandement de M. Bergeret, qui rentre dans la Marine militaire.
-- Un navire neutre me rapporte ma malle, laisse dans une chambre de
Pondichry. -- La fidlit proverbiale des Dobachis se trouve ainsi
vrifie.


  CHAPITRE V                                                       104

SOMMAIRE: -- Coup d'oeil sur l'tat-major de la division. -- L'amiral
Linois, son avarice. -- Commencement de ses dmls avec le gnral
Decaen. -- M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral. -- M.
Beauchne, commandant de l'_Atalante_; M. Motard, commandant de _la
Smillante_. -- Le commandant et les officiers de _la Belle-Poule_. --
M. Bruillac, son portrait. -- Le beau combat de _la Charente_ contre
une division anglaise. -- Le second de _la Belle-Poule_, M. Denis, les
prdictions qu'il me fait en rentrant en France. -- Son successeur, M.
Moizeau. -- Delaporte, lieutenant de vaisseau, son intelligence, sa
bont, l'un des hommes les meilleurs que j'aie connus. -- Les
enseignes de vaisseau par rang d'anciennet, Giboin, L..., moi, Puget,
mon Sosie, Desbordes et Vermot. -- Triste aventure de M. L..., sa
destitution. -- Croisires de la division. -- Voyage  l'le Bourbon.
-- Les officiers d'infanterie  bord de _la Belle-Poule_, MM.
Morainvillers, Larue et Marchant. -- En quittant Bourbon, l'amiral se
dirige vers un comptoir anglais nomm Bencoolen, situ sur la cte
occidentale de Sumatra. -- Une erreur de la carte; le banc appel Saya
de Malha; l'escadre court un grand danger. -- Capture de _la
Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand btiment de la Compagnie
anglaise. -- Quelques dtails sur les navires de la Compagnie des
Indes. -- Arrive  Bencoolen. -- Les Anglais incendient cinq
vaisseaux de la Compagnie et leurs magasins pour les empcher de
tomber entre nos mains. -- En quittant Bencoolen, l'escadre fait voile
pour Batavia, capitale de l'le de Java. -- Batavia, la ville
hollandaise, la ville malaise, la ville chinoise. -- Aprs une courte
relche, la division  laquelle se joint le brick de guerre
hollandais, _l'Aventurier_, quitte Batavia au commencement de 1804, en
pleine saison des ouragans pour aller attendre dans les mers de la
Chine le grand convoi des vaisseaux de la Compagnie qui part
annuellement de Canton. -- Navigation trs pnible et trs prilleuse.
-- Nous appareillons et nous mouillons jusqu' quinze fois par jour.
-- Prise, prs du dtroit de Gaspar, des navires de commerce anglais
_l'Amiral-Raynier_ et _la Henriette_, qui venaient de Canton. --
Excellentes nouvelles du convoi. -- Un canot du _Marengo_, surpris par
un grain, ne peut pas rentrer  son bord. Il erre pendant quarante
jours d'le en le avant d'atteindre Batavia. -- Affreuses
souffrances. -- Habilet et courage du commandant du canot, M. Martel,
lieutenant de vaisseau. -- Il meurt en arrivant  Batavia. --
Conversations des officiers de l'escadre. -- On escompte la prise du
convoi. -- Mouillage  Poulo-Aor. -- Le convoi n'est pas pass. -- Le
dtroit de Malacca. -- Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles,
c'est le convoi. -- Temps superbe, brise modre. -- Le convoi se met
en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse. --  six heures du
soir, nous sommes en mesure de donner au milieu d'eux. -- L'amiral
Linois ordonne d'attendre au lendemain matin. -- Stupfaction des
officiers et des quipages. -- Le mot du commandant Bruillac, celui du
commandant Vrignaud. -- Le lendemain matin, mme beau temps. -- Nous
hissons nos couleurs. -- Les Anglais ont, pendant la nuit, runi leurs
combattants sur huit vaisseaux. -- Ces huit vaisseaux soutiennent
vaillamment le choc. -- Aprs quelques voles, l'amiral Linois quitte
le champ de bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses
mouvements. -- Dplorables rsultats de cet chec. -- Consternation
des officiers de la division. -- Rcompense accorde par les Anglais
au capitaine Dance.


  CHAPITRE VI                                                      121

SOMMAIRE: Retour de l'escadre  Batavia. -- Le cholra. -- Mort de
l'aspirant de 2e classe Rigodit et de l'officier de sant Mathieu. --
Les officiers de sant de _la Belle-Poule_: MM. Fonze, Chardin,
Vincent et Mathieu. -- Visite d'une jonque chinoise en rade de
Batavia. -- Rception en musique. -- Les sourcils des Chinois. -- Le
village de Welterfreder. -- Conflit avec les Hollandais. -- Dplorable
bagarre. -- _Fuyards du convoi de Chine._ -- Dpart de Batavia. -- Le
dtroit de la Sonde. -- Violents courants. -- Terreur panique de
l'quipage. -- Belle conduite du lieutenant de vaisseau Delaporte. --
_Le Marengo_, _la Smillante_ et _le Berceau_, se dirigent vers
l'le-de-France. -- _La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ croisent 
l'entre du golfe de l'Inde, et rentrent  l'le-de-France aprs avoir
visit les abords des ctes occidentales de la Nouvelle-Hollande. --
Pendant cette longue croisire, prise d'un seul navire anglais,
_l'Altha_, ayant pour 6 millions d'indigo  bord. -- Le propritaire
de _l'Altha_, M. Lambert. -- Craintes de Mme Lambert. -- Sa beaut.
-- Scne sur le pont de _l'Altha_. -- L'officier d'administration de
_la Belle-Poule_, M. Le Livre de Tito. -- Un gentilhomme, _laudator
temporis acti_. -- Ses bonts  mon gard. -- Plaisanteries que se
permettent les jeunes officiers. -- Les fruits glacs de M. Le Livre
de Tito. -- Sa correspondance avec Mme Lambert. -- Dpart de M. et Mme
Lambert, aprs un sjour de quelques mois  l'le-de-France. -- M.
Lambert souhaite nous voir tous prisonniers, en Angleterre, pour nous
prouver sa reconnaissance. -- Rponse de Delaporte. -- Part de prise
sur la capture de _l'Altha_. -- Dcision arbitraire de l'amiral
Linois. -- Nous ne sommes dfendus ni par M. Bruillac, ni par le
gnral Decaen. -- Au mois d'aot 1804, _le Berceau_ est expdi en
France. -- Je demande vainement  l'amiral de renvoyer, par ce
btiment, mon frre Laurent pour lui permettre de passer son examen
d'aspirant de 1re classe.


  CHAPITRE VII                                                     135

SOMMAIRE: La division met  la voile. -- L'amiral donne rendez-vous 
_la Belle-Poule_ dans le sud-est de Ceylan. -- Rencontre, sur la cte
de Malabar, d'un navire de construction anglaise mont par des Arabes.
-- Odalisques et cachemires de l'Inde. -- Chasse appuye par la
frgate  la corvette anglaise _le Victor_. -- mouvante lutte de
vitesse. -- La corvette nous chappe. -- _La Belle-Poule_ prend
connaissance de Ceylan. -- Trente jours employs  louvoyer au sud-est
de l'le. -- Une montre marine qui se drange. -- Graves consquences
de l'accident. -- La division passe sans nous voir. -- La batterie de
_la Belle-Poule_, les jours de beau temps. -- Puget et moi. --
Observations astronomiques. -- Cercles et sextants. -- Sur la cte de
Coromandel. -- Prise du btiment de commerce anglais, _la Perle_. --
M. Bruillac m'en offre le commandement. -- Je refuse. -- Retour vers
l'le-de-France. -- Le blocus de l'le. -- La frgate se dirige vers
le Grand-Port ou port du sud-est. -- Plan du commandant Bruillac. --
La distance de Rodrigue  l'le-de-France. -- Le service que nous rend
la lune. -- Les frgates anglaises. -- Le Grand-Port. -- Arrive de la
division deux jours aprs nous. -- _L'Upton-Castle_, _la
Princesse-Charlotte_, _le Barnab_, _le Hope_. -- Combat, prs de
Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le Centurion_. --
_L'Atalante_ se couvre de gloire. -- _Le Centurion_ se laisse aller 
la cte. -- Impossibilit de l'amariner  cause de la barre. --
Importance stratgique de l'le-de-France. -- Les Anglais lvent le
blocus. -- La division appareille pour se rendre au port nord-ouest.
-- Curieuse histoire du _Marengo_. -- La roche encastre dans son
bordage. -- Le Trou Fanfaron. -- _Le Marengo_ reste  l'le-de-France.
-- _La Psych_ va croiser. -- L'amiral expdie _la Smillante_ aux
Philippines pour annoncer la dclaration de guerre faite par
l'Angleterre  l'Espagne. -- Nouvelles de France. -- Proclamation de
l'Empire. -- Projet de descente en Angleterre. -- Le chef-lieu de la
prfecture maritime du 1er arrondissement est transport  Boulogne.
-- M. de Bonnefoux est nomm prfet maritime du 1er arrondissement et
charg de construire, d'armer et d'quiper la flottille. -- Il assiste
 la premire distribution des croix de la Lgion d'honneur et reoit,
lui-mme, des mains de l'empereur, celle d'officier. -- Une lettre de
lui. -- _La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittent l'le-de-France au
commencement de 1805. -- M. Bruillac, commandant en chef. -- Croisire
de soixante-quinze jours. -- Calmes presque continus. -- Rencontre,
prs de Colombo, de trois beaux btiments, que nous chassons et
approchons  trois ou quatre portes de canon. -- M. Bruillac les
prend pour des vaisseaux de guerre. -- Il m'envoie dans la grand'hune
pour les observer. -- Je descends en exprimant la conviction que ce
sont des vaisseaux de la Compagnie des Indes. -- Le commandant cesse
cependant les poursuites. -- Nouvelles apportes plus tard par les
journaux de l'Inde. -- Le golfe de l'Inde. -- Notre prsence est
signale par des barques de cabotage. -- L'une d'elles, que nous
capturons, nous apprend le combat de _la Psych_ et de la frgate
anglaise de premier rang, _le San-Fiorenzo_. -- Rcit du combat. --
Valeur du commandant Bergeret, de ses officiers et de ses matelots. --
Sa prsence d'esprit. -- Capitulation honorable. -- Tous les officiers
tus, sauf Bergeret et Hugon. -- _La Belle-Poule_ et _l'Atalante_
quittent les ctes du Bengale, et visitent celles du Pegou. -- Capture
de _la Fortune_ et de _l'Hrone_. -- Un aspirant de _la Belle-Poule_,
Rozier, est appel au commandement de _l'Hrone_. -- On lui donne
pour second Lozach, autre aspirant de notre bord. -- Belle conduite de
Rozier et de Lozach. -- Rencontre par _l'Hrone_ d'un vaisseau
anglais de 74 canons entre Achem et les les Andaman. -- Rozier
accueilli avec enthousiasme  l'le-de-France. -- Paroles que lui
adresse Vincent. -- Retour de _la Belle-Poule_ et de _l'Atalante_ 
l'le-de-France. -- Observations astronomiques faites par Puget et par
moi devant Rodrigue. -- Elles confirment nos doutes sur la situation
exacte de cette le. -- Sur notre rapport, un hydrographe est envoy 
Rodrigue par la colonie. -- Les rsultats qu'il obtient sont conformes
aux ntres. -- Quarante-cinq navires de commerce ennemis capturs par
nos corsaires, malgr les treize vaisseaux de ligne, les quinze
frgates et les corvettes qu'entretenaient les Anglais dans l'Inde. --
Sjour prolong  l'le-de-France. -- Les colons. -- M. de Bruix, les
Pamplemousses, le Jardin Botanique. -- MM. Cr, pre et fils. -- Paul
et Virginie. -- La crevasse de Bernardin de Saint-Pierre. -- Bruits de
msintelligence entre le gnral Decaen et l'amiral Linois. -- Projets
attribus  l'amiral. -- _La Smillante_ bloque  Manille. --
_L'Atalante_ reste au port nord-ouest pour quelques rparations. -- Le
cap de Bonne-Esprance lui est assign comme lieu de rendez-vous. --
Les bavardages de la colonie sur l'affaire des trois navires de
Colombo. -- M. Bruillac me met aux arrts. -- Il vient me faire des
reproches dans ma chambre.


  CHAPITRE VIII                                                    155

SOMMAIRE: Prparatifs de dpart de l'le-de-France. -- Arrive  bord
de Cr fils engag comme simple soldat. -- Son enthousiasme
patriotique et ses sentiments de discipline. -- Au moment de
l'appareillage de _la Belle-Poule_, tentative de mutinerie d'une
partie de l'quipage. -- Admirable conduite de M. Bruillac. Ses
officiers l'entourent. L'ordre se rtablit. -- Paroles que m'adresse
le commandant en reprenant son porte-voix pour continuer
l'appareillage. -- _Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ se dirigent vers
les Seychelles. -- Mouillage  Mah. -- Mah de la Bourdonnais et
Dupleix. -- But de notre visite aux Seychelles. -- M. de Quincy. -- Un
gouverneur qui tenait encore sa commission de Louis XVI. -- Un homme
de l'ancienne cour. -- Chasse de chauve-souris  la petite le
Sainte-Anne. -- Danger que mes camarades et moi nous courons. -- Le
chagrin. -- Les camans. -- De Mah, la division se rend aux les
d'Anjouan. -- Croisire  l'entre de la mer Rouge. -- Croisire sur
la cte de Malabar, devant Bombay. -- Aucune rencontre. -- Dommage
caus indirectement au commerce anglais. -- Pendant mon quart, _la
Belle-Poule_ est sur le point d'aborder _le Marengo_. -- L'quipage me
seconde d'une faon admirable et j'en suis profondment touch. --
L'abordage est vit. -- Rflexions sur le don du commandement. -- Mes
diverses fonctions  bord, officier de manoeuvre du commandant, charg
de l'instruction des aspirants, des observations astronomiques, des
signaux. -- M. Bruillac m'avait propos de me dcharger de mon quart
et de le confier  un aspirant. J'avais refus. Pendant toute la dure
de la campagne, je ne manquai pas un seul quart. -- Visite des abords
des les Laquedives et des les Maldives. -- En approchant de
Trinquemal, rencontre de deux beaux vaisseaux de la Compagnie des
Indes. -- Manoeuvre du commandant Bruillac contrarie par l'amiral. --
Un des vaisseaux se jette  la cte et nous chappe. --  la suite
d'une vole que lui envoie, de trs loin, _la Belle-Poule_, l'autre se
rend. -- C'tait _le Brunswick_, que l'amiral expdie en lui donnant
pour premier rendez-vous la baie de Fort-Dauphin (le de Madagascar)
et False-bay pour le second. -- Continuation de la croisire 
l'entre de la mer de l'Inde. -- Aprs avoir travers cette mer dans
le voisinage des les Andaman, la division se dirige vers la
Nouvelle-Hollande, et aux environs du Tropique, elle remet le cap vers
l'ouest. Nous nous trouvons alors, par un temps de brume,  porte de
canon de onze btiments anglais, que l'on prend pour onze vaisseaux de
la Compagnie. -- L'amiral attaque avec rsolution. -- Ces btiments
portaient trois mille hommes de troupes, qui font un feu de
mousqueterie parfaitement nourri. -- Les voiles de _la Belle-Poule_
sont cribles de projectiles. -- M. Bruillac et moi nous avons nos
habits et nos chapeaux percs en plusieurs endroits. -- Le vaisseau de
74 canons, _le Blenheim_, qui escortait les dix autres btiments,
parvient enfin  se dgager. -- Intrpidit et habilet du commandant
Bruillac. -- _La Belle-Poule_ canonne _le Blenheim_, pendant une
demi-heure, sans tre elle-mme atteinte. -- Elle lui tue quarante
hommes. -- L'amiral qui se trouvait un peu sous le vent, signale au
commandant Bruillac de cesser le combat et de le rejoindre. -- La
division reprend sa direction vers le Fort-Dauphin. -- En passant prs
de l'le-de-France. -- Elle est pourtant l sous Acharnar. -- Nous
ne trouvons pas _le Brunswick_  Fort-Dauphin. -- Traverse du canal
de Mozambique. -- Changement des moussons. -- La terre des Hottentots.


  CHAPITRE IX                                                      169

SOMMAIRE: False-bay et Table-bay. -- Partage de l'anne entre les
coups de vent du sud-est et les coups de vent du nord-ouest. -- Nous
mouillons  False-bay. -- Excellent accueil des Hollandais. -- Nous
faisons nos approvisionnements. -- Arrive du _Brunswick_ avec un coup
de vent du sud-est. -- Naufrage du _Brunswick_. -- Croyant la saison
des vents du sud-est commence, nous nous htons de nous rendre 
Table-bay. -- Arrive de _l'Atalante_  Table-bay. -- La division est
assaillie par un furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la
saison. -- Trois btiments des tats-Unis d'Amrique, tromps comme
nous, vont se perdre  la cte. -- _La Belle-Poule_ brise ses amarres.
-- Elle tombe sur _l'Atalante_, qu'elle entrane. -- Le naufrage
parat invitable. -- Sang-froid et rsignation de M. Bruillac. --
L'ancre  jet de M. Moizeau. -- _La Belle-Poule_ est sauve. --
_L'Atalante_ choue sur un lit de sable sans se dmolir. -- On la
relve plus tard, mais ses avaries n'tant pas rpares au moment de
notre dpart, nous sommes obligs de la laisser au Cap. -- _Le
Marengo_ et _la Belle-Poule_ quittent le cap de Bonne-Esprance, peu
avant la fin de l'anne 1805. -- Visite de la cte occidentale
d'Afrique. -- Saint-Paul de Loanda, Saint-Philippe de Benguela,
Cabinde, Doni, l'embouchure du Zare ou Congo, Loango. -- Capture de
_la Ressource_ et du _Rolla_ expdis  Table-bay. -- En allant
amariner un de ces btiments, _la Belle-Poule_ touche sur un banc de
sable non marqu sur nos cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau
sont fausses et sa marche considrablement ralentie. -- Relche 
l'le portugaise du Prince. -- La division se dirige ensuite vers
l'le de Sainte-Hlne. -- But de l'amiral. -- Quinze jours sous le
vent de Sainte-Hlne. --  notre grand tonnement, aucun navire
anglais ne se montre. -- Apparition d'un navire neutre que nous
visitons. -- Fcheuses nouvelles. -- Prise du cap de Bonne-Esprance
par les Anglais. -- _L'Atalante_ brle, de Belloy tu, Fleuriau
gravement bless. -- Le gouverneur de Sainte-Hlne averti de notre
prsence probable dans ses parages. -- Tous les projets de l'amiral
Linois bouleverss par ces vnements. -- Sa situation trs
embarrassante. -- Le cap sur Rio-Janeiro. -- La leon de portugais que
me donne M. Le Livre. -- Changement de direction. -- En route vers la
France. -- Un mois de calme sous la ligne quinoxiale. -- Vents
contraires qui nous rejettent vers l'ouest. -- Le vent devient
favorable. -- Hsitations de l'amiral. -- O se fera l'atterrissage? 
Brest,  Lorient,  Rochefort, au Ferrol,  Cadix,  Toulon? -- tat
d'esprit de l'amiral Linois. -- Son dsir de se signaler par quelque
exploit avant d'arriver en France. -- Le 13 mars 1806,  deux heures
du matin, nous nous trouvons tout  coup prs de neuf btiments. -- M.
Bruillac et l'amiral. -- Est-ce un convoi ou une escadre? -- La
lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune les
trois batteries de canons. Ordre de l'amiral d'attaquer au point du
jour. -- Dernire tentative de M. Bruillac. -- Manoeuvre du _Marengo_.
-- _La Belle-Poule_ le rallie et se place sur l'avant du vaisseau 
trois-ponts ennemi. -- Ce dernier souffre beaucoup; mais,  peine le
soleil est-il entirement lev, que _le Marengo_ a dj cent hommes
hors de combat. -- L'amiral Linois et son chef de pavillon, le
commandant Vrignaud, blesss. -- L'amiral reconnat son erreur. -- Il
ordonne de battre en retraite et signale  _la Belle-Poule_ de se
sauver; le trois-ponts fortement dgr; mais deux autres vaisseaux
anglais ne tardent pas  rejoindre _le Marengo_, qui est oblig de se
rendre  neuf heures du matin. -- L'escadre anglaise compose de sept
vaisseaux et de deux frgates. -- La frgate _l'Amazone_ nous
poursuit. -- Marche distingue; nanmoins elle n'et pas rejoint _la
Belle-Poule_ avant son chouage sur la cte occidentale d'Afrique. --
Combat entre _la Belle-Poule_ et _l'Amazone_. --  dix heures et
demie, la mture de la frgate anglaise est fort endommage, et elle
nous abandonne; mais nous avons de notre ct des avaries. -- Deux
vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de chaque ct. -- Deux
coups de canon percent notre misaine. -- Grement en lambeaux, 8 pieds
d'eau dans la cale, un canon a clat  notre bord et tu beaucoup de
monde. -- M. Bruillac descend dans sa chambre pour jeter  la mer la
bote de plomb contenant ses instructions secrtes. -- Il me donne
l'ordre de faire amener le pavillon. -- Transmission de l'ordre 
l'aspirant charg de la drisse du pavillon. -- Commandement: Bas le
feu! -- L'quipage refuse de se rendre. J'envoie prvenir le
commandant, qui remonte, radieux, sur le pont. -- Le pavillon emport
par un boulet. -- Le chef de timonerie Couzanet (de Nantes), en prend
un autre sur son dos, le porte au bout de la corne et le tient
lui-mme dploy. -- Autres beaux faits d'armes de l'aspirant Lozach,
du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un grand nombre
d'autres. -- Le vaisseau anglais de gauche, _le Ramilies_, s'approche
 porte de voix sans tirer. -- Son commandant, le commodore Pickmore,
se montre seul et nous parle avec son porte-voix. Au nom de
l'humanit. -- M. Bruillac, s'avance sous le pavillon et ordonne 
Couzanet de le jeter  la mer. -- _La Belle-Poule_ se rend au
_Ramilies_. -- L'escadre du vice-amiral Sir John Borlase Warren. --
Prisonniers. -- Rigueur de l'empereur pour les prisonniers. -- Mon
frre sain et sauf. -- La grand'chambre de _la Belle-Poule_ aprs le
combat.


  CHAPITRE X                                                       185

SOMMAIRE: Le commandant Parker,  bord de _la Belle-Poule_. -- Un
commandant de vingt-huit ans. -- Belle attitude de Delaporte. -- Avec
mon frre, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau _le
Courageux_ command par M. Bissett. -- Le lieutenant de vaisseau
Heritage, commandant en second. -- Le lieutenant de vaisseau Napier,
arrire-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes. -- Ses sorties
inconvenantes contre l'empereur. -- Je quitte la table de
l'tat-major, et j'exprime  M. Heritage mon dessein de manger
dsormais dans ma chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de la
ration de matelot. -- Intervention de M. Bissett. -- Il me fait donner
satisfaction. -- Je reviens  la table de l'tat-major. -- La
croisire de l'escadre anglaise. -- Armement des navires anglais. --
Coup de vent. -- Avaries considrables qui auraient pu tre vites.
-- Communications de l'escadre avec le vaisseau anglais, _le Superbe_,
revenant des Antilles. -- Encore un dsastre pour notre Marine. --
Destruction de la division que notre amiral Leissgues commandait aux
Antilles, par une division anglaise sous les ordres de l'amiral
Duckworth. -- Portrait de Nelson suspendu pendant l'action dans les
cordages. -- Les btiments de l'amiral Duckworth, fort maltraits,
taient rentrs  la Jamaque pour se rparer. -- L'amiral se rendait
en Angleterre  bord du _Superbe_. -- Le mme jour, un navire anglais,
portant pavillon parlementaire, traverse l'escadre. -- Mon ami
Fleuriau, aspirant de _l'Atalante_. -- Tlgraphie marine des Anglais.
-- J'imagine un systme de tlgraphie que, peu de temps aprs,
j'envoyai en France. -- L'amiral Warren renonce  sa croisire. -- M.
Bruillac runit tous les officiers de _la Belle-Poule_, et nous
faisons en corps une visite  l'amiral Linois, qui tait encore fort
souffrant. Il nous adresse les plus grands loges sur notre belle
dfense. -- L'amiral Warren. -- Le combat contre la frgate _la
Charente_. -- Quiberon. -- Relche  So-Thiago (les du Cap Vert). --
Arrive  Portsmouth, aprs avoir eu le crve-coeur de longer les
ctes de France. -- Soixante et un jours en mer avec nos ennemis.




LIVRE III

LA CAPTIVIT EN ANGLETERRE


  CHAPITRE PREMIER                                                 193

SOMMAIRE: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouills 
Portsmouth clbrent notre capture en tirant des salves d'artillerie.
-- Bons procds de l'amiral Warren et de ses officiers. --
L'tat-major du _Courageux_ nous offre un dner d'adieu. -- Franche et
loyale dclaration de Napier. -- Le perroquet gris du Gabon, que
j'avais donn  Truscott, l'un des officiers du _Courageux_. -- Le
cautionnement de Thames. -- Dtails sur la situation des officiers
prisonniers vivant dans un cautionnement. -- Lettre navrante que je
reois de M. de Bonnefoux. -- M. Bruillac me rconforte. -- Lettre de
ma tante d'Hmeric. -- Mes ressources pcuniaires. -- Mon plan de vie,
mes tudes, la langue et la littrature anglaises. -- Visite, que nous
font,  Thames, M. Lambert (de _l'Altha_) et sa femme. -- Le souhait
exprim autrefois par M. Lambert se trouve ralis. -- Il tient parole
et nous fte pendant huit jours. -- Il nous dit qu'il espre bien voir
un jour M. Bonaparte prisonnier des Anglais. -- Nous rions beaucoup de
cette prdiction. -- Avant de repartir pour Londres, M. Lambert
apprend  Delaporte sa mise en libert, qu'il avait obtenue  la suite
de dmarches pressantes et peut-tre de gros sacrifices d'argent. --
Delaporte avait command _l'Altha_ aprs sa capture. -- Dpart de cet
admirable Delaporte que j'ai eu la douleur de ne plus revoir. --
Description de Thames. -- Les ouvriers des manufactures. -- Leur haine
contre la France, entretenue par les journaux. -- Leur conduite peu
gnreuse vis--vis des prisonniers. -- La bourgeoisie. -- Relations
avec les familles de MM. Lupton et Stratford. -- M. Litner. --
Agression dont je suis victime, un jour, de la part d'un ouvrier. --
Rixe entre Franais et ouvriers. -- Le sang coule. -- Je conduis de
force mon agresseur devant M. Smith, commissaire des prisonniers. --
tat d'esprit de M. Smith. -- Il m'autorise cependant  me rendre 
Oxford pour porter plainte. -- Visite  Oxford. -- Le chteau de
Blenheim. -- Le magistrat me rpond qu'il ne peut entamer une action
entre un Anglais et un prisonnier de guerre. -- Retour  Thames. --
Scne violente entre M. Smith et moi. -- Plainte que j'adresse au
Transport Office contre M. Smith. -- Rponse du Transport Office. --
M. Smith reoit l'ordre de me donner une feuille de route pour un
autre cautionnement nomm Odiham, situ dans le Hampshire, et de me
faire arrter et conduire au ponton, si je n'tais pas parti dans les
vingt-quatre heures. -- Ovation publique que me font les prisonniers
en me conduisant en masse jusqu' l'extrmit du cautionnement,
c'est--dire jusqu' un mille. -- Ma douleur en me sparant de mon
frre et de tous mes chers camarades de _la Belle-Poule_. -- Autre
sujet d'affliction. -- Miss Harriet Stratford. -- Souvenir que
m'apporte M. Litner. -- motion que j'prouve.


  CHAPITRE II                                                      205

SOMMAIRE: J'arrive  Odiham, en septembre 1806. -- La population
d'Odiham. -- Les prisonniers. -- Je trouve parmi eux mon ami Cr. --
Je suis l'objet de mille prvenances. -- La Socit philharmonique, la
loge maonnique, le thtre des prisonniers, son grand succs. -- La
recherche de la paternit en Angleterre. -- L'aventure de l'officier
de marine franais, Le Forsoney. -- Ne pouvant payer la somme de 600
francs environ destine  l'entretien de l'enfant mis  l'hospice, il
allait tre emprisonn. -- Je lui prte la somme dont il avait besoin;
affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui crit  sa famille et
ne tarde pas  s'acquitter vis--vis de moi. -- Une maxime de M. Le
Livre, agent d'administration de _la Belle-Poule_. -- En juin 1807 un
amateur de musique, M. Danley, m'emmne secrtement passer une
journe  Windsor. -- Je vois, sur la terrasse du chteau, le roi
Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur fille Amlie. -- Le
chteau de Windsor. -- Nous rentrons  Odiham, o nul ne s'tait dout
de mon absence. -- Je commets l'imprudence de raconter mon quipe 
deux de mes camarades dans la rue, devant ma porte, sous les fentres
d'une veuve qui, ayant t leve en France, connaissait parfaitement
notre langue. -- La bonne d'enfants, Mary. -- Le billet trouv par la
veuve. -- nigme insoluble explique par notre conversation. --
Articles de journaux qui me donnent,  mon tour, une nigme  deviner.
-- Dnonciation au Transport Office. -- L'criture du billet  Mary,
rapproche de celle d'une lettre de moi  mon frre. -- M. Shebbeare,
agent des prisonniers,  Odiham, reoit l'ordre de me faire arrter
sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les pontons de
la rade de Chatham. -- Mon indignation. -- D'aprs les rglements
j'tais seulement passible d'une amende d'une guine, et encore 
condition que quelqu'un se ft prsent pour rclamer cette guine,
comme prix de sa dnonciation. -- Petit coup d'tat de la police. --
M. Shebbeare, agent des prisonniers  Odiham, ses excellents procds
 mon gard. -- Il me laisse en libert jusqu'au lendemain. -- 
l'heure dite, je me prsente chez lui. -- Il me remet entre les mains
d'un agent de la police. -- Les pistolets de l'agent. -- Digression
sur Rousseau, aspirant de 1re classe pris dans l'affaire de Sir T.
Duckworth. -- Son hrosme. -- Lettre qu'il avait crite au Transport
Office pour reprendre sa parole d'honneur. -- Au moment o je quittais
 mon tour Odiham, on venait de le conduire sur les pontons. --
L'htel du Georges, la voiture  mes frais. -- Je me sauve par la
fentre de l'htel. -- Mystification de l'agent aux pistolets. -- Joie
des prisonniers. -- Hilarit des habitants. -- La nuit close, je me
rends dans une petite maison habite par des Franais. -- J'y reste
cach trois jours. -- Une jeune fille de seize ans, Sarah Cooper,
vient m'y prendre le soir du troisime jour, et elle me conduit par
des voies dtournes  Guilford, capitale du Surrey, distante de six
lieues d'Odiham. -- Dvouement de Sarah Cooper. -- De Guilford une
voiture me conduit  Londres, tandis qu'une autre ramne Sarah 
Odiham. -- Je descends  Londres  l'htel du caf de Saint-Paul. --
Ds le lendemain, grce  des lettres que m'avait remises Cr et
qu'il tenait d'une Anglaise, j'avais achet un extrait de baptme
ainsi que l'ordre d'embarquement d'un matelot hollandais nomm Vink,
matelot sur _le Telemachus_, qui avait Hambourg pour lieu de
destination. -- Le capitaine, qui tait seul dans le secret,
m'autorise  rester  terre jusqu'au jour de l'appareillage. -- Je
passe trente et un jours  Londres, et je visite la ville et les
environs. -- Dpart de Londres du _Telemachus_. -- L'un des passagers,
le jeune lord Ounslow. -- Il me prend en amiti. -- Les vents et les
courants nous contrarient pendant cinq jours. -- Nous atteignons
Gravesend. -- Au moment o _le Telemachus_ partait enfin, un canot
venant de Londres  force de rames, l'aborde. -- Un agent de police en
sort et demande M. Vink. -- Mon arrestation. -- Offres gnreuses de
lord Ounslow. -- Je suis jet  fond de cale dans le btiment o
taient gards les malfaiteurs pris sur la Tamise. -- J'y reste deux
jours. -- Affreuse promiscuit. -- Plus d'argent. -- Le canot du
ponton _le Bahama_, de la rade de Chatham.


  CHAPITRE III                                                     218

SOMMAIRE: _Le Bahama._ -- Rencontre de Rousseau vad du ponton de
Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur _le Bahama_
trois jours auparavant. -- Faon dont les prisonniers du _Bahama_
accueillaient les nouveaux arrivants: Il filait 6 noeuds! avale a,
avale a! Cette mystification nous est pargne  Rousseau et  moi.
-- Chatham et Sheerness. -- Cinq pontons mouills sur la Medway, entre
Chatham et Sheerness, sous une le inculte et vaseuse. -- Description
dtaille du ponton. Cette description se passe de commentaires. -- La
nourriture; l'habillement. -- Les lieutenants de vaisseau qui
commandaient les pontons taient, en gnral, le rebut de la Marine
anglaise. -- La garnison du ponton. -- Les officiers de corsaires 
bord des pontons; il y en avait une trentaine sur _le Bahama_. -- Leur
poste prs de la cloison de l'infirmerie. -- Rousseau y avait t
admis. -- L'antipathie violente des officiers de corsaires pour les
officiers du grand corps. -- La majorit dcide, cependant, qu'on
m'accueillera. -- La minorit se venge en m'adressant des lazzis. --
Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des membres de cette
minorit, Dubreuil. -- Je m'en fais un ami. -- La masse des
prisonniers veut m'astreindre aux corves communes. -- Je refuse. --
Mon grade doit tre respect. -- Des menaces me sont faites; mais la
majorit ne tarde pas  se ranger de mon ct. -- Premire tentative
d'vasion. -- Les soldais anglais nous vendent tout ce que nous
voulons. -- Le projet des barriques vides. -- Rousseau, inventeur du
projet. -- Les cinq prisonniers dans les cinq barriques. -- Rousseau,
moi, Agns, Le Roux, officiers de corsaires, le matelot La Lime. --
Les cinq barriques sont hisses de la cale et places dans une allge
avec les autres destines  renouveler la provision d'eau du _Bahama_.
-- Le vent et la mare contrarient l'allge; elle n'entre pas dans le
port ce jour-l et est oblige de mouiller  mi-chemin. -- L'quipage
de l'allge va coucher  terre. -- La Lime, dont la barrique avait t
mise par erreur au fond de la cale, nous appelle. -- Le petit mousse
laiss  bord. -- Il donne l'veil. -- Nous sommes pris. -- Ramens au
ponton. -- Dix jours de black-hole. -- Le black-hole est un cachot de
6 pieds seulement dans tous les sens o l'air ne parvient que par
quelques trous ronds trs troits. -- La punition supplmentaire de la
rduction  la demi-ration jusqu' rparation complte des dgts. --
Conduite honteuse de l'Angleterre. -- L'esprit de solidarit des
prisonniers. -- Seconde tentative d'vasion. --  ma grande joie, ma
malle m'arrive d'Odiham. -- Je ralise une dizaine de guines en
vendant ma montre et divers effets. -- Un certain nombre de
prisonniers gs et paisibles sont envoys dans une prison  terre. --
Rousseau, moi, et deux autres, nous nous substituons  quatre d'entre
eux en leur payant leurs places et en nous grimant; nous esprons nous
vader en route. -- Nous partons. Le lendemain, le roulage fait une
rclamation  l'occasion de ma malle. -- Un appel svre a lieu. On
nous ramne Rousseau et moi au ponton. -- Les deux autres s'vadent et
arrivent en France. -- Ma malle m'avait perdu. -- Trois matelots de
Boulogne, rcemment faits prisonniers, sont embarqus sur le _Bahama_.
Ils prparent sans tarder leur vasion. -- Ils font un trou  fleur
d'eau en avant de l'une des gurites qui avoisinaient la proue. -- Ils
se jettent dans l'eau glace, un soir de dcembre. L'un d'eux avait
des obligations envers M. de Bonnefoux, prfet maritime de Boulogne.
Il me propose de m'emmener et jure de me conduire  terre. Je crains
de les perdre et je refuse. -- Le trou appartenait  tous un quart
d'heure aprs leur dpart. -- Un tirage au sort avait eu lieu.
Rousseau avait le n 5. -- Le n 2 manque prir de froid et crie au
secours. -- Il est remis  bord par les Anglais. -- Le cadavre du n 1
parat le lendemain,  mare basse,  moiti enfoui dans les vases de
l'le; le malheureux tait mort de froid. -- Le commandant du ponton
n'a pas honte de le laisser  cette mme place jusqu' ce qu'il tombe
en putrfaction. -- Quant aux trois Boulonnais, ils se sauvent et
rentrent dans leurs familles. -- Le lieutenant de vaisseau Milne,
commandant du _Bahama_. -- Ses gots crapuleux. --  deux reprises, le
feu prend dans ses appartements pendant des orgies. -- La seconde
fois, l'incendie se propage rapidement. -- Dangers graves que courent
les prisonniers enferms dans la batterie. -- Milne, en tat
d'ivresse, ordonne aux troupes de faire feu sur nous en vacuant les
meurtrires, si le feu se propage jusque-l. -- Heureusement
l'incendie est teint. -- Grave querelle parmi les prisonniers. --
L'officier de corsaire Mathieu blesse un soldat prisonnier qui
l'insulte et prend du tabac malgr lui dans sa boutique. -- Nous
russissons, non sans peine,  faire vader Mathieu par l'infirmerie.
-- Compromis qui intervient. -- Le tribunal arbitral dont je suis le
prsident. -- La sance du tribunal. -- Scne burlesque. -- La
sentence. -- L'ordre se rtablit.


  CHAPITRE IV                                                      233

SOMMAIRE: -- Au mois de mars 1808. -- Troisime tentative d'vasion;
je suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier,
aspirant qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son pays. --
La yole du radeau. -- Pendant les temptes, la sentinelle du radeau
oblige de remonter sur le pont. -- Je perce le ponton  la hauteur
des sabords et non pas  la flottaison, comme l'avaient fait les
Boulonnais. -- Une nuit de gros temps,  deux heures du matin, je me
laisse glisser sur le radeau  l'aide d'une corde. Rousseau, puis
Peltier, me suivent. -- L'officier de corsaire, Dubreuil, glisse
gnreusement cinq guines en or dans ma chemise au moment o je
quitte le ponton. -- Nous nous emparons de la yole et quittons le bord
sans tre aperus des sentinelles. -- Nous abordons sur le rivage Nord
de la rade et passons la journe dans un champ de gents. -- La nuit
suivante, nous nous remettons en route. Rencontre d'un jeune paysan.
-- Peltier a la tte un peu gare. -- En marche vers la Medway. --
Grande charit de l'Anglais Cole. Il nous reoit dans sa maison et
nous fait traverser la rivire en bateau. -- La grande route de
Chatham  Douvres. -- Canterbury. -- Nos provisions. -- La mer. -- La
terre de France  l'horizon. -- Chteaux en Espagne. -- Douvres. --
Depuis le dpart des Boulonnais, toutes les embarcations sont
cadenasses et dgarnies de mts et d'avirons. -- Exploration
infructueuse sur la cte. --  Folkestone, nous sommes reconnus. --
Nous nous sauvons chacun de notre ct en nous donnant rendez-vous 
Canterbury. -- Le lendemain soir, nous nous retrouvons. -- En route
sur Odiham. -- Cruelles souffrances endures pendant nos courses. --
La soif. -- Jeunes bouleaux entaills par Rousseau. -- Nous atteignons
Odiham un soir,  la nuit close, et nous sommes accueillis par un
Franais nomm R... -- Repos pendant huit jours. -- Cr et Le
Forsoney nous procurent tout ce que nous dsirions. -- Au moment o
nous allions nous mettre en route, la police nous arrte chez M. R...
-- En prison. -- Le billet de Sarah. -- Tentative d'vasion. -- Mis
aux fers comme des forats. -- Paroles du capitaine polonais
Poplewski. -- Soupons qui atteignent M. R... -- Cr le provoque. --
M. R... grivement bless. -- Nous quittons Odiham. -- Je ne devais
revoir ni Le Forsoney ni Cr. -- Histoire de Cr: Sa mort. --
L'escorte qui nous ramne au ponton. -- Prcautions prises pour nous
empcher de nous chapper. -- L'escorte de Georges III. -- Projet de
supplique. -- Quatre jours  Londres dans la prison dite de Savoie. --
Les dserteurs anglais. -- Les onze cents coups de schlague de l'un
d'eux. -- Fcheuse compagnie. -- Arrive  Chatham, le 1er mai 1808.
-- Magnifique journe de printemps. -- _Le Bahama._ -- Les dix jours
de black-hole.


  CHAPITRE V                                                       247

SOMMAIRE: -- Exaspration des prisonniers du _Bahama_. -- Rduits  la
demi-ration aprs notre vasion. -- Projet de rvolte. -- Disputes et
querelles. -- Lutte de Rousseau contre un gigantesque Flamand. -- Les
prisonniers ne reoivent que du biscuit,  cause du mauvais temps. --
Ils rclament ce qui leur est d, et dclarent qu'ils ne descendront
pas du parc avant de l'avoir reu. -- Milne appelle du renfort. -- Il
ordonne de faire feu; mais le jeune officier des troupes de Marine,
qui commande le dtachement, empche ses soldats de tirer. -- Je monte
sur le pont en parlementaire. -- Je n'obtiens rien. -- Stratagme dont
je m'avise. --  partir de ce jour, les esprits commencent  se
calmer. -- Nouvelles tentatives d'vasion. -- Milne emploie des moyens
usits dans les bagnes. -- Ses espions. -- Nouvelle agitation  bord.
-- Audacieuse vasion de Rousseau. -- Il se jette  l'eau en plein
jour en se couvrant la tte d'une manne. -- Il est ramen sur _le
Bahama_. -- Tout espoir de nous chapper se dissipe. -- La population
du ponton. -- Sa division en classes: les Raffals, les Messieurs ou
Bourgeois, les Officiers. -- Subdivision des Raffals, les Manteaux
impriaux. -- Le jeu. -- Rations perdues six mois d'avance. -- Extrme
rigueur des cranciers. -- Rvoltes priodiques des dbiteurs. --
Abolition des dettes par le peuple souverain. -- Nos distractions. --
Ouvrages en paille et en menuiserie. -- Le bois de cdre du _Bahama_.
-- Ma bote  rasoirs. -- Je me remets  l'tude de la flte. -- Les
projets de Rousseau. -- La civilisation des Iroquois. -- Charmante
causerie de Rousseau, les bras appuys sur le bord de mon hamac. -- Je
lui propose de commencer par civiliser le ponton. -- Nous donnons des
leons de franais, de dessin, de mathmatiques et d'anglais. --
J'tudie  fond la grammaire anglaise. -- _Le Bahama_ change de
physionomie. -- Conversions miraculeuses; le got de l'tude se
propage. -- Le bon sauvage Dubreuil. -- Sa passion pour le tabac. --
La fume par les yeux. -- En juin 1809, aprs vingt mois de sjour au
ponton, je reois une lettre de M. de Bonnefoux par les soins de
l'ambassadeur des tats-Unis. -- Cet ambassadeur, qui avait t reu 
Boulogne par M. de Bonnefoux, obtient du Gouvernement anglais ma mise
au cautionnement. -- Je quitte le ponton et me spare, non sans
regrets, de Rousseau, de Dubreuil et de mes autres compagnons
d'infortune.


  CHAPITRE VI                                                      267

SOMMAIRE: Le cautionnement de Lichfield. -- La patrie de Samuel
Johnson. -- Agrable sjour. -- Tentatives infructueuses que je fais
pour procurer  Rousseau les avantages du cautionnement. -- Je russis
pour Dubreuil. -- Histoire du colonel Campbell et de sa femme. -- Le
lieutenant gnral Pigot. -- Arrive de Dubreuil  Lichfield. -- Un
djeuner qui dure trois jours. -- Notre existence  Lichfield. -- Les
diverses classes de la socit anglaise. -- La classe des artisans. --
L'agent des prisonniers. -- Sa bienveillance  notre gard. -- Visite
au cautionnement d'Ashby-de-la-Zouch. -- Courses de chevaux. -- Visite
 Birmingham, en compagnie de mon hte le menuisier Aldritt et de sa
famille. -- J'entends avec ravissement la clbre cantatrice Mme
Catalani. -- Les Franais de Lichfield. -- L'aspirant de marine
Collos. -- Mes pressentiments. -- Le cimetire de Thames. -- Les
vingt-huit mois de sjour  Lichfield. -- Le contrebandier Robinson.
-- Il m'apprend, au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai t chang
contre un officier anglais et que je devrais tre en libert. -- Il
vient me chercher pour me ramener en France. -- Il m'apprend qu'un de
ses camarades, Stevenson, fait la mme dmarche auprs de mon frre,
qui, lui aussi, a t chang. -- Mes hsitations; je me dcide 
partir. -- J'cris au bureau des prisonniers. J'expose la situation et
je m'engage  n'accepter aucun service actif. -- Robinson consent  se
charger de Collos, moyennant 50 guines en plus des 100 guines dj
promises. -- La chaise de poste. -- Arrive au petit port de pche de
Rye. -- Cachs dans la maison de Robinson. -- Le capitaine de vaisseau
Henri du vaisseau _le Diomde_ sur lequel Collos avait t pris. -- Il
se joint  nous. -- Cinquante nouvelles guines promises  Robinson.
-- Au moment de quitter la maison de Robinson  onze heures du soir,
M. Henri donne des signes d'alination mentale, et ne veut plus se
mettre en route. Je lui parle avec une fermet qui finit par faire
impression sur lui. -- Nous nous embarquons et nous passons la nuit
couchs au fond de la barque de Robinson. -- Ce dernier met  la voile
le lendemain matin et passe la journe  mi-Manche en ralliant la cte
d'Angleterre quand des navires douaniers ou garde-ctes sont en vue.
-- Coucher du soleil. -- Hourrah! demain nous serons  Boulogne ou
noys. -- La chanson mi-partie bretonne, mi-partie franaise du
commandant Henri. -- Terrible bourrasque pendant toute la nuit. -- Le
feu de Boulogne. La jete. -- La barque vient en travers de la lame.
-- Grave pril. -- Nous entrons dans le port de Boulogne le 28
novembre 1811. -- La police impriale. --  la prfecture maritime. --
Brusque changement de situation. -- M. de Bonnefoux m'annonce que je
viens d'tre nomm lieutenant de vaisseau. -- Robinson avant de
quitter Boulogne apprend, par un contrebandier de ses amis, le malheur
arriv  mon frre et  Stevenson. -- Ils avaient t arrts au
moment o ils s'embarquaient  Deal. -- Le ponton _le Sandwich_ voisin
du _Bahama_ en rade de Chatham. -- Dpart de M. Henri pour Lorient, de
Collos pour Fcamp. -- Je sjourne dix-neuf jours chez mon cousin et
je quitte Boulogne avec un cong de six mois pour aller  Bziers.




LIVRE IV

APRS MA RENTRE EN FRANCE. MA CARRIRE MARITIME DE 1811  1824


  CHAPITRE PREMIER                                                 273

SOMMAIRE: Sjour  Paris; mes camarades de _l'Atalante_, de _la
Smillante_, du _Berceau_, du _Blier_. -- Visite au ministre. -- Le
roi de Rome. -- J'assiste  une revue de 4.000 hommes passe par
l'Empereur dans la cour du Carrousel. -- Les thtres de Paris en
1811. -- Arrive  Marmande. -- Joie de mon pre. -- Son chagrin de la
catastrophe de mon frre. -- Lettre crite par lui au ministre de la
Marine. -- Mon pre constate le triste tat de ma sant. -- Il presse
lui-mme mon dpart pour Bziers. -- Ma tante d'Hmeric et ma soeur
sont pouvantes  mon aspect. -- On me croit poitrinaire. --
Traitement de notre cousin le Dr Bernard. -- Pendant un mois on
interdit toute visite auprs de moi et on me dfend de parler. --
Affectueux dvoment de ma soeur. -- Au bout de trois mois j'avais
dfinitivement repris le dessus. -- Excellents conseils que me donne
le Dr Bernard pour l'avenir. -- Ordre de me rendre  Anvers pour y
tre embarqu sur le vaisseau _le Superbe_. -- Lettre que j'cris au
ministre. -- Tous les Bourbons sont-ils morts? -- Rcit que j'ai
l'occasion de faire  ce sujet. -- Avertissement qui m'est donn par
le sous-prfet. --  la fin de mon cong, je pars pour Paris, en
compagnie de mon ami, M. de Lunaret fils, auditeur  la Cour d'appel
de Montpellier. -- Nous passons par Nmes, Beaucaire, Lyon. -- Nouveau
sjour  Paris. -- J'obtiens, non sans peine, d'tre dbarqu du
vaisseau _le Superbe_. -- Dcision ministrielle en vertu de laquelle
les officiers de Marine revenus spontanment des cautionnements seront
employs au service intrieur des ports. -- M. de Bonnefoux passe  la
prfecture maritime de Rochefort. -- Je suis attach  son tat-major
ainsi que Collos, nomm enseigne de vaisseau. -- Visite que je fais 
Angerville  la mre de Rousseau. -- tat des esprits en 1812. --
Mcontentement gnral. -- Socit charmante que je trouve 
Rochefort. -- Excellentes annes que j'y passe jusqu' la Restauration
en 1814. -- Missions diverses que me donne M. de Bonnefoux. -- Au
retour d'une de mes dernires missions, je trouve une lettre de mon
ami Dubreuil. Il avait t envoy en France comme incurable et se
trouvait  l'hpital de Brest inconnu et sans argent. -- J'cris  un
de mes camarades de Brest, nomm Duclos-Guyot. -- Je lui envoie une
traite de 300 francs et je le prie d'aller voir Dubreuil. -- Nouvelle
lettre de Dubreuil pleine d'affectueux reproches. -- J'en suis
dsespr. -- J'cris aussitt  Duclos-Guyot et je reois presque
aussitt une rponse de ce dernier  ma premire lettre. -- Il tait
absent et,  son retour  Brest, Dubreuil tait mort. -- Cette mort
m'affecte profondment. -- Sjour d'un mois  Marmande auprs de mon
pre. -- Voyage aux Pyrnes-Orientales pour affaires de service. --
Je m'arrte de nouveau  Marmande  l'aller et au retour, et j'assiste
 Bziers au mariage de ma soeur.


  CHAPITRE II                                                      285

SOMMAIRE: 1814. -- Prise de Toulouse et de Bordeaux. -- Rochefort
menac. -- Avnement de Louis XVIII. -- M. de Bonnefoux m'envoie 
Bordeaux comme membre d'une dputation charge d'y saluer le duc
d'Angoulme et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais
Penrose. -- Une lettre m'apprend  Bordeaux que mon pre est atteint
d'une fluxion de poitrine. -- Je cours  Marmande et je trouve mon
pre trs malade et dsespr  la pense qu'il ne reverra pas mon
frre, que la paix allait lui rendre. -- Il meurt en me serrant la
main le 27 avril 1814. Il avait soixante-dix-neuf ans. -- Je suis
nomm au commandement de la corvette  batterie couverte _le
Dpartement des Landes_ charge d'aller  Anvers prendre des armes et
des approvisionnements. -- Avant mon dpart, le duc d'Angoulme nomm
grand amiral arrive  Rochefort au cours d'une tourne d'inspection
des ports de l'Ocan. -- Il y sjourne trois jours. M. de Bonnefoux me
nomme commandant en second de la garde d'honneur du Prince. -- Je mets
 la voile et me rends  Anvers. -- Au retour, une tempte me force de
reprendre le Pas-de-Calais que j'avais retravers et de chercher un
abri  Deal,  Deal o, nagure, j'tais errant et traqu comme un
malfaiteur. -- Je pars de Deal avec un temps favorable mais au milieu
de la Manche un coup de vent me jette prs des bancs de la Somme. --
Dangers que court la corvette. Je force de voiles autant que je le
puis afin de me relever. -- Aprs ce coup de vent, je me dirige vers
Brest. -- Un pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres Noires.
-- Une toise de plus sur la gauche, et nous coulions. -- Je fais
mettre le pilote aux fers et je prends la direction du btiment qui
faisait beaucoup d'eau. -- La corvette entre au bassin de radoub. --
Le pilote jug et condamn. -- J'apprends  Brest une promotion de
capitaines de frgate qui me cause une vive dception. -- Ordre
inattendu de rarmer la corvette pour la mer. -- Je demande mon
remplacement. Fausse dmarche que je commets l. -- Je quitte Brest et
_le Dpartement des Landes_. -- Arrive  Rochefort o je trouve mon
frre, licenci sans piti par le Gouvernement de la Restauration. --
Il passe son examen de capitaine de la Marine marchande et part pour
les tats-Unis o il russit  merveille. -- Voyage de M. de Bonnefoux
 Paris. -- Il fait valoir les raisons de sant qui m'ont conduit 
demander mon remplacement. -- On lui promet de me donner le
commandement de _la Lionne_ et de me nommer capitaine de frgate avant
mon dpart. -- Le retour de l'le d'Elbe empoche de donner suite  ce
projet. -- Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi. -- L'empereur,
aprs Waterloo, vient s'embarquer  Rochefort et passe cinq jours chez
le prfet maritime. -- Disgrce de M. de Bonnefoux. -- Je suis, par
contre-coup, mis en rforme. -- Je songe  obtenir le commandement
d'un navire marchand et  partir pour l'Inde. -- On me dcide 
demander mon rappel dans la marine. -- Je l'obtiens et je suis attach
comme lieutenant de vaisseau  la Compagnie des lves de la Marine 
Rochefort. -- Grand malheur qui me frappe au commencement de 1817. Je
perds ma femme. -- Aprs un sjour dans les environs de Marmande chez
M. de Bonnefoux, je vais  Paris solliciter un commandement. --
Situation de la Marine en 1817. -- Je suis nomm Chevalier de
Saint-Louis. -- Retour  Rochefort. -- Je me remarie  la fin de 1818.
-- En revenant de Paris, je retrouve  Angerville, Rousseau, mon
camarade du ponton. -- Histoire de Rousseau.


  CHAPITRE III                                                     297

SOMMAIRE: -- L'avancement des officiers de marine sous la seconde
Restauration. -- Conditions mises  cet avancement. -- Un an de
commandement. -- En 1820, je suis dsign par le prfet maritime de
Rochefort pour prsider  l'armement de la corvette de charge,
_L'Adour_ qui venait d'tre lance  Bayonne. -- En route pour
Rochefort. -- Le pilote-major. --  Rochefort. -- La corvette est
dsarme. Il me manque trois mois de commandement. -- La frgate
_l'Antigone_ dsigne pour un voyage dans les mers du Sud. -- Je suis
attach  son tat-major. -- Je demande un commandement qui me
permette de remplir les conditions d'avancement. -- Je suis nomm au
commandement de _la Provenale_, et de la station de la Guyane. -- Le
btiment allait tre lanc  Bayonne. -- Mon brusque dpart de
Rochefort. -- Maladie de ma femme. La fivre tierce. -- Mon arrive 
Bayonne. -- Accident qui s'tait produit l'anne prcdente pendant
que je commandais _l'Adour_. -- Mes projets en prenant le commandement
de _la Provenale_, mes _Sances nautiques_ ou _Trait du vaisseau 
la mer_. -- Le _Trait du vaisseau dans le port_ que je devais plus
tard publier pour les lves du collge de Marine. -- La Barre de
Bayonne. -- Tempte dans le fond du golfe de Gascogne. -- Naufrage de
quatre navires. Avaries de _la Provenale_. -- Relche  Tnriffe. --
Traverse trs belle de Tnriffe  la Guyane en dix-sept jours. --
Mes observations astronomiques. -- M. de Laussat, gouverneur de la
Guyane. -- Je lui montre mes instructions. -- Mission  la Mana,  la
frontire ouest de la cte de la Guyane. -- Je rapporte un plan de la
rade, de la cte, de la rivire de la Mana. -- Conflit avec le
gouverneur  propos d'une punition que j'inflige  un homme de mon
bord. -- Lettre que je lui cris. -- Invitation  dner. -- Mission
aux les du Salut en vue de surveiller des Ngriers. -- Sondes et
relvements autour des les du Salut. -- Mission  la Martinique,  la
Guadeloupe et  Marie-Galande. -- La fivre jaune. -- Retour  la
Guyane. -- Navigation dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la
Dominique. -- Les Guyanes anglaise et hollandaise. -- Surinam,
ancienne possession franaise, abandonne par lgret. -- Arrive 
Cayenne. -- Le nouveau second de _La Provenale_, M. Louvrier. -- Je
le mets aux arrts. -- Mon entrevue avec lui dans ma chambre. -- Je
m'en fais un ami. -- Arrive  Cayenne. -- Mission  Notre-Dame de
Belem sur l'Amazone. -- Les difficults de la tche. -- Mes travaux
hydrographiques. -- Le _Guide pour la navigation de la Guyane_ que
fait imprimer M. de Laussat d'aprs le rsultat de mes recherches. --
M. Milius, capitaine de vaisseau, remplace M. de Laussat comme
gouverneur de la Guyane. -- L'ordre de retour en France. -- Je fais
rparer _la Provenale_. -- Pendant la dure des rparations, je
frquente la socit de Cayenne. -- _La Provenale_ met  la voile. --
La Guerre d'Espagne. -- Je crains que nous ne soyons en guerre avec
l'Angleterre. -- Prcautions prises. -- Le phare de l'le d'Olron. --
Le feu de l'le d'Aix. -- Le 23 juin 1823,  deux heures du matin, _la
Provenale_ jette l'ancre  Rochefort. -- Mon rapport au ministre. --
Travaux hydrographiques que je joins  ce rapport.


  CHAPITRE IV                                                      315

SOMMAIRE: -- Je suis remplac dans le commandement de _la Provenale_,
et je demande un cong pour Paris. -- Promotion prochaine. -- Visite
au ministre de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre. -- Entrevue avec le
directeur du personnel. -- Nouvelle et profonde dception. -- Je suis
nomm Chevalier de la Lgion d'honneur, mais je ne suis pas compris
dans la promotion. -- Invitation  dner chez M. de Clermont-Tonnerre.
-- Aprs le dner, la promotion est divulgue. -- Tous les regards
fixs sur moi. -- Au moment o je me retire, le ministre vient me
fliciter de ma dcoration. Je saisis l'occasion de me plaindre de
n'avoir pas t nomm capitaine de frgate. -- Le ministre lve la
voix. Paroles que je lui adresse au milieu de l'attention gnrale. --
Le lendemain le directeur du personnel me fait appeler. -- Reproches
peu srieux qu'il m'adresse. Il m'offre, de la part du ministre, le
choix entre le commandement de _l'Abeille_, celui du _Rus_, et le
poste de commandant en second de la compagnie des lves,  Rochefort.
J'accepte ces dernires fonctions. -- Arrive  Rochefort. -- Sjour 
Rochefort pendant la fin de l'anne 1823 et les sept premiers mois de
1824. -- Voyage  Paris pour l'impression de mes _Sances nautiques_.
-- Le jour mme de mon arrive  Paris, le 4 aot 1824, je suis nomm,
 l'anciennet, capitaine de frgate. -- Mes anciens camarades Hugon
et Fleuriau. -- Fleuriau, capitaine de vaisseau, aide de camp de M. de
Chabrol, ministre de la Marine. -- Il m'annonce que le capitaine de
frgate, sous-gouverneur du collge de Marine  Angoulme, demande 
aller  la mer. -- Il m'offre de me proposer au ministre pour ce
poste. -- J'accepte. -- Entrevue le lendemain avec M. de Chabrol. --
Gracieux accueil du ministre. -- Je suis nomm. -- Nouvelle entrevue
avec le ministre. -- Il m'explique que je serai presque sans
interruption gouverneur par intrim. M. de Gallard gouverneur de
l'cole de Marine.




LIVRE V

MA CARRIRE  PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLGE DE MARINE


  CHAPITRE PREMIER                                                 325

SOMMAIRE: -- Plan de conduite que je me trace. -- La ville
d'Angoulme. -- Une cole de Marine dans l'intrieur des terres. --
Plaisanteries faciles. -- Services considrables rendus par l'cole
d'Angoulme. -- S'il fallait dire toute ma pense, je donnerais la
prfrence au systme d'une cole  terre. -- En 1827, M. de
Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours d'une
inspection gnrale des plates fortes, visite le Collge de Marine. --
En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par intrim et je le
reois. -- Le prince de Clermont-Tonnerre, pre du ministre, qui
voyage avec lui, me dit que son premier colonel a t un Bonnefoux. --
Il fait,  son retour  Paris, obtenir  mon fils une demi-bourse au
Prytane de La Flche. -- En 1827, je demande un cong pour Paris. --
Promesses que m'avait faites M. de Chabrol eu 1824, sa fidlit  ses
engagements. -- Bienveillance qu'il me montre. -- Ne trouvant personne
pour me remplacer il fait assimiler au service de mer mon service au
Collge de Marine. -- Je retourne  Angoulme. -- Le ministre dont
faisait partie M. de Chabrol est renvers. -- Le nouveau ministre
dcide la cration d'une cole navale en rade de Brest. Il supprime le
Collge de Marine d'Angoulme, et laisse seulement s'achever l'anne
scolaire 1828-1829. -- Je reois un ordre de commandement pour
_l'cho_. -- Au moment o le franchissais les portes du collge pour
me rendre  Toulon un ordre ministriel me prescrit de rester. --
Projet d'cole prparatoire pour la Marine, analogue au Collge de la
Flche. -- On m'en destine le commandement. -- M. de Gallard
intervient et se le fait attribuer. -- Ordre de me rendre  Paris. --
Offre du poste de gouverneur du Sngal, que je refuse. -- Le
commandant de l'cole navale de Brest. -- Promesse de me nommer dans
un an capitaine de vaisseau. -- Le directeur du personnel me presse de
servir en attendant comme commandant en second de l'cole navale. --
Je ne puis accepter cette position secondaire aprs avoir t de fait,
pendant cinq ans, chef du Collge de Marine.


  CHAPITRE II                                                      334

SOMMAIRE: Le commencement de l'anne 1830. -- Situation fcheuse. --
Je suis charg des tournes d'examen des capitaines de la Marine
marchande dans les ports du Midi. -- Expdition d'Alger. -- Je demande
en vain  en faire partie. -- La rvolution de 1830. -- M. de Gallard.
-- Je refuse de le remplacer si on le destitue. -- Il donne sa
dmission. -- Dmarche spontane des cinq dputs de la Charente en ma
faveur. -- Au ministre on leur apprend que je suis nomm au
commandement de l'cole prparatoire. -- J'arrive  Angoulme avec le
dessein de m'y tablir d'une faon dfinitive. -- Nouvelle ordonnance
sur l'avancement. -- Le vice-amiral de Rigny. -- Ordonnance qui
supprime brutalement l'cole prparatoire. -- On ne permet mme pas
aux lves de finir leur anne scolaire. -- Offres qui me sont faites
 Angoulme. -- Je les refuse et je pars pour Paris. -- La fivre
lgislative en 1831. -- La loi sur les pensions de retraite de l'arme
de terre. -- Projet tendant  l'appliquer  l'arme de mer. --
Atteinte porte aux intrts des officiers de marine. -- Le Conseil
d'Amiraut. -- Requte que je lui adresse. -- Je fais une dmarche
auprs de M. de Rigny. -- Rponse du ministre. -- La fivre
lgislative me gagne. -- Aprs avoir entendu lire le projet de loi 
la Chambre des dputs, je me rends chez M. de Chabrol. -- Retour sur
la vie politique de M. de Chabrol. -- M. de Chabrol dans le cabinet
Polignac. -- Sa destitution. -- Les votes de M. de Chabrol comme pair
de France aprs la Rvolution de 1830. -- Accueil bienveillant que je
trouve auprs de lui. -- Profond mcontentement de M. de Chabrol en
apprenant que, d'aprs le projet ministriel, le service des officiers
qui avaient rempli  terre des fonctions assimiles  l'embarquement
ne leur tait pas compt. -- Copie de la lettre que M. de Chabrol
m'crit sance tenante et de celle qu'il adresse au ministre. --
Nouvelle ptition  M. de Rigny. -- Entrevue de M. de Chabrol et M. de
Rigny  la Chambre des pairs. -- Dclaration faite par M. de Chabrol.
Il est alors convenu qu'un des dputs, auxquels j'en avais dj
parl, dposerait un amendement et que M. de Rigny ne le combattrait
pas. -- L'amendement est adopt. -- Mes droits sont reconnus et je
suis plac sur la liste des officiers ayant rempli les conditions
voulues pour changer de grade. -- Le nombre des capitaines de vaisseau
est rduit de 110  70, celui des capitaines de frgate de 130  ce
mme nombre de 70; apprciation de la mesure. -- Je suis de nouveau
charg des examens pour les capitaines de la Marine marchande, d'abord
dans les ports du Nord, ensuite dans ceux du Midi. -- Comment je
comprends mes fonctions. -- Je compose un _Dictionnaire de Marine
abrg_. -- Quelques-uns de mes compatriotes de l'Hrault me proposent
une candidature  la Chambre des dputs. -- Revers financiers. -- En
1835, je sollicite le commandement de l'cole navale pour le cas o il
deviendrait vacant. -- Des capitalistes m'offrent la direction d'une
entreprise industrielle. -- Le ministre refuse de m'accorder jusqu'en
1836 un cong avec demi-solde ou mme sans solde, pour me permettre
d'achever ma priode de douze annes de grade. -- Je reviens alors 
mes demandes d'embarquement, mais le commandant de l'cole navale
insistant pour tre remplac, je suis nomm capitaine de vaisseau, le
7 novembre 1833 et appel au commandement du vaisseau-cole _l'Orion_.
-- Paroles aimables que m'adresse  ce propos l'amiral Duperr,
ministre de la Marine. -- Lettre que j'cris  M. de Chabrol. -- Une
anne de commandement de l'cole navale.




Vie de mon cousin le baron C. de Bonnefoux, ancien prfet maritime


  CHAPITRE PREMIER                                                 353

CARRIRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803

SOMMAIRE: Origine du baron Casimir de Bonnefoux. -- Son ducation, sa
personne. -- Entre dans la marine. -- La guerre de l'Indpendance
d'Amrique. -- La frgate _la Fe_. -- Campagnes postrieures. -- La
Rvolution. -- migration des frres de M. de Bonnefoux. -- Son
incarcration  Brest. -- Il est promu capitaine de vaisseau, puis
chef de division. -- L'amiral Morard de Galle. -- Le vaisseau _le
Terrible_. -- Sjour de plusieurs annes  Marmande. -- Voyage  Paris
en vue de faire rayer un ami de la liste des migrs. -- L'amiral
Bruix, ministre de la Marine. -- M. de Bonnefoux est nomm adjudant
gnral du port de Brest. -- Son oeuvre. -- Armement de l'escadre de
l'amiral Bruix. -- Histoire du vaisseau _la Convention_, arm en
soixante-douze heures. -- Le Consulat. -- L'organisation des
prfectures maritimes. -- M. de Caffarelli. -- Dmarches faites par
M. de Bonnefoux pour quitter la marine. -- Refus de sa dmission par
le premier consul. -- Paroles qu'il prononce  cette occasion. -- M.
de Bonnefoux est nomm au commandement du vaisseau _le Balave_. --
Offres obligeantes du prfet de Caffarelli. -- L'inspection gnrale
de ctes de la Mditerrane donne  M. de Bonnefoux.


  CHAPITRE II                                                      362

M. DE BONNEFOUX, PRFET MARITIME DE BOULOGNE

SOMMAIRE: -- La paix d'Amiens. -- Reprise des hostilits. -- L'empire.
-- Le chef-lieu du premier arrondissement maritime transport de
Dunkerque  Boulogne. -- M. de Bonnefoux prfet maritime du premier
arrondissement. -- Projets de dbarquement en Angleterre. -- La
flottille. -- Activit de M. de Bonnefoux. -- Son aide de camp, le
lieutenant de vaisseau Duperr. -- Anecdote relative  l'amiral Bruix.
-- Gouvion-Saint-Cyr. -- M. de Bonnefoux nomm d'abord officier de la
Lgion d'honneur est plus tard cr baron. -- Les Anglais tentent
d'incendier la flottille. -- Leur chec. -- Le prfet maritime
favorise l'armement de corsaires. -- Insinuations du ministre de Crs.
-- Napolon et la Marine. -- Abandon progressif de la flottille de
Boulogne. -- M. de Bonnefoux passe du Ier au Ve arrondissement
maritime. -- Regrets qu'il laisse  Boulogne. -- Vote unanime du
Conseil municipal de cette ville.


  CHAPITRE III                                                     371

LA PRFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT

SOMMAIRE: -- Difficults que rencontre M. de Bonnefoux pour
approvisionner l'escadre de la rade de l'le d'Aix pendant une anne
de disette. -- Le pain de fves, de pois et de bl d'Espagne. --
Rformes apportes dans la mouture du bl et la confection du biscuit
de mer. Mise en tat des forts et batteries de l'arrondissement. --
Ingnieuse faon d'armer un vaisseau d'une faon trs prompte. -- M.
Hubert, ingnieur des constructions navales. -- Projet du fort Boyard.
-- Le port des Sables d'Olonne. -- Le naturaliste Lesson. -- Travaux
d'assainissement et d'embellissement de Rochefort. -- Anecdote sur
l'htel de la prfecture maritime de Rochefort et M. le comte de
Vaudreuil, commandant de la marine sous Louis XVI. -- M. de Bonnefoux
accomplit un tour de force en faisant prendre la passe de Monmusson au
vaisseau de 74, _le Regulus_, destin  protger le commerce de
Bordeaux en prenant position dans la Gironde. -- Invasion du midi de
la France par le duc de Wellington. -- Sige de Bayonne. -- Bataille
de Toulouse. -- Occupation de Bordeaux au nom de Louis XVIII. --
Rsistance du fort de Blaye. -- Le fort du Verdon et le vaisseau _le
Regulus_ se font sauter. -- Reconnaissances pousses par les troupes
ennemies jusques  Etioliers sur la route de Bordeaux  Rochefort. --
tat d'esprit des populations du Midi. -- Le duc d'Angoulme 
Bordeaux. -- Mise en tat de dfense de Rochefort. -- Le Comit de
dfense dcide la dmolition de l'hpital maritime. -- M. de Bonnefoux
se refuse  excuter cette dcision et prend tout sur lui. -- Propos
d'un officier gnral de l'arme de terre. -- Attitude du prfet. --
Abdication de l'empereur. -- La Restauration. -- Dputation envoye au
duc d'Angoulme  Bordeaux et  l'amiral anglais Penrose. -- L'amiral
Neale lve le blocus de Rochefort. -- M. de Bonnefoux le reoit. --
Anecdote sur deux alvrammes de vin de Constance. -- Visite 
Rochefort du duc d'Angoulme, grand amiral de France. -- Rception qui
lui est faite. -- Le duc d'Angoulme reoit le prfet maritime
chevalier de Saint-Louis. -- Opinion du duc d'Angoulme sur M. de
Bonnefoux. -- Son dsir de le voir appel au ministre de la Marine.


  CHAPITRE IV                                                      385

LES CENT JOURS

SOMMAIRE: Les migrs. -- Retour de l'le d'Elbe. -- Indiffrence des
populations du sud-est. -- Arrive  Rochefort d'un officier, se
disant en cong. -- Conseils donns par le prfet maritime au gnral
Thouvenot. -- Dpart du roi de Paris et arrive de Napolon. -- M. de
Bonnefoux se prpare  quitter Rochefort. -- M. Baudry d'Asson,
colonel des troupes de la marine. -- Son entrevue avec le prfet
maritime. -- M. Millet, commissaire en chef du bagne. -- Motifs pour
lesquels M. de Bonnefoux se dcide  conserver son poste. -- L'empire
reconnu militairement. -- Dfil des troupes dans le jardin de la
Prfecture. -- Waterloo. -- Seconde abdication de Napolon. -- Mission
donne au gnral Beker par le Gouvernement provisoire. -- Arrive de
Napolon  Rochefort.


  CHAPITRE V                                                       393

NAPOLON  ROCHEFORT

SOMMAIRE: -- Rflexions faites par M. de Bonnefoux aprs avoir reu la
dpche lui annonant la prochaine arrive de Napolon. -- Mesures
prises par lui. -- Paroles changes entre Napolon et M. de Bonnefoux
au moment o l'empereur descendait de voiture. -- L'appartement de
grand apparat  la prfecture maritime. -- Les frgates _la Saale_ et
_la Mduse_. -- Le capitaine Philibert commandant de _la Saale_. --
Ses frquentes entrevues avec l'empereur. -- Discours invariable qu'il
lui tient. -- Marques d'impatience de son interlocuteur. -- Abattement
de Napolon. -- Courrier qu'il expdie au Gouvernement provisoire pour
obtenir le commandement de l'Arme de la Loire. -- Il fait demander le
vice-amiral Martin, qui vivait  la campagne auprs de Rochefort. --
Carrire de l'amiral Martin. -- Sa conversation avec l'empereur. --
Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur sa demande
prmature de retrait. -- L'amiral rpond que bien loin d'aspirer au
repos il s'tait dj prpar  aller prendre le commandement de
l'arme navale que l'on finit par confier  Villeneuve. -- Amres
rflexions de Napolon sur les courtisans. -- Ce qu'il dit sur la
marine. -- Arrive du roi Joseph. -- Son aventure  Saintes. -- Vive
le Roi. -- Napolon sur la galerie de la prfecture maritime. --
Excellente attitude de la population. -- L'tiquette de la maison
impriale. -- L'impratrice Marie-Louise. -- Arrive d'une partie des
quipages de Napolon. -- Annonce du voyage de l'archiduc Charles 
Paris. -- Joie qui en rsulte. -- Dception qui la suit. -- Aucune
rponse aux courriers expdis  Paris. -- Dbat entre Napolon et
Joseph. -- Napolon ne veut pas partir en fugitif, sans autre
compagnon que Bertrand. -- Joseph tente seul l'aventure et russit. --
Paroles qu'il adresse  M. de Bonnefoux en le quittant. -- Cadeau
qu'il lui fait. -- Les ordonnances de Cambrai. -- Violente colre de
Napolon contre la famille royale. -- Projet d'vasion du capitaine
Baudin, commandant _La Bayadre_. -- Projet du lieutenant de vaisseau
Besson. -- Projet des officiers de marine Genty et Doret. --
Hsitations de l'empereur. -- Tous ces officiers furent rays des
cadres de la marine sous la Seconde Restauration. -- Mme la comtesse
Bertrand. -- Elle se jette aux pieds de l'empereur pour le supplier de
se confier  la gnrosit du peuple anglais. -- Flatteries auxquelles
Napolon n'est pas insensible. -- Le gnral Beker, beau-frre de
Desaix. -- Son fils, filleul de Napolon. -- Croix de lgionnaire
remise par le gnral Bertrand pour ce fils encore enfant. --
Singularit de cet acte. -- La rade de l'le d'Aix. -- Le Vergeroux.
-- L'empereur offre au prfet maritime ses quipages et ses chevaux
qu'il renonce  emmener. -- Refus de M. de Bonnefoux. -- Souvenir que
Napolon le prie d'accepter. -- Paroles qu'il lui adresse. -- Le
dpart de la prfecture maritime. -- Cortge de voitures traversant la
ville. -- L'empereur prend une autre route et sort par la porte de
Saintes. -- Inquitude des spectateurs. -- La voiture gagne le
Vergeroux par la traverse. -- Napolon en rade passe en revue les
quipages. -- La croisire anglaise. -- En voyant les btiments
ennemis, l'empereur se rend mieux compte de sa situation. -- Il entame
des ngociations avec les Anglais. -- Aucune promesse ne fut faite par
le capitaine Maitland. -- Nouvelles hsitations de Napolon. -- Lettre
du capitaine Philibert au prfet maritime. -- Ce dernier le charge de
remettre  l'empereur une lettre confidentielle qui dcide ce dernier
 se rendre  bord du _Bellrophon_. -- Conseils donns  l'empereur
par M. de Bonnefoux.


  CHAPITRE VI                                                      420

LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX

SOMMAIRE: -- La nouvelle du dpart de Napolon se rpand  Rochefort.
-- Arrive du prfet de la Charente-Infrieure, qui vient faire une
enqute. -- M. de Bonnefoux, son ami de collge, le conduit en rade.
-- La seconde Restauration. -- Mission confie par le ministre de la
Marine  M. de Rigny. -- Propos que tient ce dernier. -- Destitution
de M. de Bonnefoux. -- Remise immdiate du service au chef militaire
(aujourd'hui le major gnral). -- Situation pcuniaire. -- Deux mille
francs d'conomies aprs treize ans d'administration. -- Le
chasse-mare. -- Distribution des quipages et de la cave. -- Le
cheval que montait le gnral Joubert au moment de sa mort. -- La
petite proprit de Peyssot auprs de Marmande. -- Liquidation de la
pension de retraite de M. de Bonnefoux. -- Deux ans plus tard, son
condisciple le marchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de la
Marine et le prie de se rendre  Paris. -- M. de Bonnefoux s'y refuse.
-- Aprs la Rvolution de 1830, on lui conseille sans succs de
demander la Pairie. -- Il consent seulement  se laisser lire membre
du conseil du Lot-et-Garonne. -- Belle vieillesse de M. de Bonnefoux.


  APPENDICE I. -- Victor Hugues  la Guyane.                       429


  APPENDICE II. -- Note sur l'cole navale.                        435





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du Baron de Bonnefoux, by 
Baron de Bonnefoux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU BARON DE BONNEFOUX ***

***** This file should be named 38734-8.txt or 38734-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38734/

Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers
and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
