Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0026, 26 Aot 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0026, 26 Aot 1843

Author: Various

Release Date: December 23, 2011 [EBook #38392]

Language: French

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L'Illustration, No. 0026, 26 Aot 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL



                N 26. Vol. I.--SAMEDI 26 AOT 1843.
                     Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
        Pour l'tranger.     -    10         -    20       -    40


SOMMAIRE.

Statue de Laprouse, par M. Raggi, expose dans la cour du Louvre.
_Gravure_.--Courrier de Paris.--De la Peinture sur Lave
maille.--Rvolutions du Mexique. Le gnral Santa-Anna. (Suite et
fin.) _Fort de Saint-Jean d'Ulloa; Soldats du Texas_.--Nouvelles
inventions. Chemin de fer atmosphrique. _Sept Gravures_.--Moeurs
parisiennes. Ce qu'il y a dans une goutte d'huile. _Gravure_.--Camps
d'instruction. Camp de Lyon; Camp de Bretagne. _Vue du Camp de Pllan,
prs Rennes; Tentes de Soldats; Manteau d'armes et Gurite de paille;
Grandet manoeuvres au Camp de Pllan_.--Margherita Pusterla. Roman de M.
Csar Cant. Chapitre IV, l'Attentat. _Quatorze Gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces.--Modes. Costumes de Chasse. _Deux
Gravures_.--Amusements des Sciences. _Gravure_.--Problme de dessin.
Solution.--Rbus. _Trois Citations classiques_.



Statue de Laprouse,
PAR M. RAGGI.

Depuis quelques annes, nos principales villes ont  l'envi consacr des
monuments  la mmoire de leurs grands hommes. Nous avons vu
successivement s'lever les statues de P. Corneille et de Boeldieu 
Rouen, de Klber et de Gutenberg  Strasbourg, de Jean Bart  Dunkerque,
de Hoche  Versailles, d'Ambroise Par  Laval, de Nicolas Poussin aux
Andelys, de Racine  la Fert-Milon, de Lannes  Lectoure, etc. Albi
vient de rendre la mme justice  l'un de ses plus illustres enfants,
Jean-Franois Galaup de Laprouse. Sa statue, excute par M. Raggi,
fondue en bronze dans les ateliers de M. Saint-Denis, est expose au
centre de la cour du Louvre, d'o elle partira dans un mois pour tre
solennellement inaugure.

Laprouse, par ses talents et par son malheur, mritait l'hommage de ses
concitoyens, et la France entire s'y associera. C'est le plus populaire
de tous nos navigateurs; sa mystrieuse destine a consolid la gloire
que lui avaient acquise ses observations nautiques, et la mort qu'il
trouva sur les cueils de la Polynsie lui fut une garantie
d'immortalit. N en 1741, garde de la marine  quinze ans, Laprouse
avait prouv autant de capacit que de courage en diverses expditions
contre les Anglais. Louis XVI, en 1785, lui confia les frgates _la
Boussole_ et _l'Astrolabe_ pour un voyage de dcouvertes. Il partit le
1er aot 1785, et donna de ses nouvelles jusqu'au 7 fvrier 1788.
Pendant trois ans, on put suivre ses traces, frmir de ses dangers,
applaudir  ses explorations; puis il disparut tout  coup; son sort
demeura longtemps un problme, et ce ne fut qu'en 1828, aprs bien des
indices vagues, bien des recherches infructueuses, que les dbris de son
naufrage furent recueillis par M. Dumont d'Urville dans les les
Malicolo.

Il est  regretter que la plastique n'ait pu grouper autour de la statue
de Laprouse assez de symboles, d'emblmes caractristiques pour
raconter aux yeux sa vie et sa mort. Son image est conue comme celle de
tant d'autres marins; il tient de la main droite une longue-vue, et la
main gauche est pose sur une carte gographique que supporte le ft
d'un mat bris; la tte a de la noblesse en dpit des ailes de pigeon;
les plis du manteau sont svrement agencs; les mains, surtout la
gauche, sont modeles avec soin.

Cette statue est la sixime du mme genre qu'excute M. Raggi, auteur du
_Montesquieu_, de Bordeaux; du _Bayard_, de Grenoble; du _Henri IV_, de
Neyrac, de celui de Pau, et d'une statue questre de Louis XIV, destine
 la ville de Rennes. Ce sera un nouveau titre pour ce sculpteur
mrite, qui, dj six fois candidat  l'institut, se prsente pour
recueillir l'hritage de M. Cortot.

[Illustration: Statue de Laprouse, par M. Raggi, expose dans la cour
du Louvre.]



Courrier de Paris.

Nos rues, nos jardins et nos places publiques ressemblent depuis
quelques jours  des corridors et  des praux de collges: on n'y
rencontre qu'coliers enchsss dans l'habit uniforme gros-bleu et
boulonns jusqu'au menton; mais,  leur allure libre, insouciante et
rsolue, on devine que les oiseaux ont pass  travers les barreaux de
la cage. La voix du matre ne les veille pas en sursaut dans leur
libert; ils s'en vont au hasard,  travers la ville, l'oeil curieux et
les bras ballants, ici et l, sans que la rgle leur crie: Allons,
messieurs! en classe! silence! taisez-vous! Heureuse saison des
coliers en vacances! Pareils  des soldats en cong, ils ont mis bas
les armes et cheminent sans sabre et sans giberne, c'est--dire sans
_Gradus_ et sans _Conciones_; le _Lexique_ et la _Grammaire_ sont au
repos; le _Virgile_ et l'_Ovide_ gisent abandonns sur quelque rayon
poudreux de la salle d'tudes. C'est un dsarmement gnral.

Le soir, les thtres sont peupls de cette gent colire: la voyez-vous
dissmine dans les loges ou groupe au parterre? on s'aperoit bien
vite de leur prsence  la gaiet bruyante qui clate aux endroit?
plaisants, et au srieux avec lequel ils coutent les passages
pathtiques. Parlez-nous de ce public-l! il n'est ni exigeant ni blas;
tout l'amuse, tout l'intresse, tout l'enchante! Ce n'est pas lui qui se
laissera aller au fond de sa loge ou de sa stalle en touffant de sa
main gante un billement ddaigneux! Ce n'est pas lui qui s'criera
d'un air maussade: Ah! quel ennui! mauvais! pitoyable! excrable!
interrompant les acteurs et sortant, comme les marquis de Molire, au
moment le plus beau.

Quel plaisir, au contraire, de voir l'attention nave de nos jeunes
spectateurs! Ils ne quittent pas la scne du regard, coutent de toutes
leurs oreilles, examinent de tous leurs yeux immobiles, absorbs,
insatiables. A minuit la toile tombe, et eux, s'veillant comme d'un
rve, de s'crier, tout surpris: Tiens! est-ce que a finit dj?

Demandez-leur ce qui s'est pass autour d'eux; s'il y avait du monde
dans la salle ou s'il n'y en avait pas; de quelle couleur tait la robe
ou le chapeau de leur voisine; tait-elle jeune ou vieille, laide ou
jolie? ils n'en savent rien. Nos coliers, en effet, sont loin encore de
cette science qui consiste  venir au spectacle pour y tout voir,
except le spectacle; pour s'occuper de tout, hormis des acteurs et des
pices. Ils n'ont pas  faire talage de leurs gants glacs, de leur
binocle, de leur frisure, de leurs moustaches; ils ne songent pas, au
lieu de la comdie qu'on leur montre,  se montrer et  se contempler
eux mmes; mais, patience! laissez faire le temps, et tel de ces bambins
que vous voyez le coude appuy sans crmonie, sur la devanture d'une
loge et se rongeant les doigts, tandis qu'un camarade lui passe le bras
par-dessus le dos et l'enlace; tel de ces petits sauvages, vous dis-je,
prendra, dans deux ou trois ans, les airs d'un lionceau parfum, et
caressera sa barbe en souriant, de l'avant-scne,  mademoiselle
Castellan ou  madame Doche.

Quand vous rencontrez ces bandes d'coliers symtriquement rangs sous
la frule du magister, et descendant le long des rues avec un confus
murmure pour gagner la grille du collge; quand vous voyez ces petits
garons et ces petites filles qui roulent dans le sable des Tuileries ou
lancent un ballon en l'air sur le rare gazon du carr Marigny, ne vous
arrive-t-il pa de vous adresser  vous-mme cette simple question:
Qu'est-ce que tout cela deviendra? Vaudront-ils mieux ou moins que
nous? Horace rpond: ils donneront des fils pires encore que leurs
pres, et Branger chante;

        Chers enfants, dansez, valsez.
        Votre ge chappe  l'orage.
        Vous chapperez, aux temptes
        O notre courage expira.

Lequel croire des deux potes? Celui qui prdit des nuages plus sombres,
ou celui qui annonce un beau ciel? J'ai grand'peur qu'Horace n'ait
raison! N'est-ce pas pour nous, en effet, les jeunes d'il y a quinze
ans, que Branger avait dit;

        J'en crois votre allgresse:
        Oui, bientt d'un ciel pur
        Vos jeux, brillants d'ivresse,
        Rflchiront l'azur!

O noble pote! notre ivresse et nos yeux ont menti: o est le ciel pur?
o est l'azur que tu nous promettais?

--M. Alexandre Dumas, tout le monde le sait, a donn rcemment un assez
curieux chantillon de la colre o peut se laisser emporter la rancune
d'un pote critiqu et siffl: pour dfendre une mauvaise pice, il
crivit  M. Jules Janin cette mauvaise lettre qui prouvait tout ce que
vous voudrez, except la chose importante,  savoir que la comdie de M.
Dumas est une bonne comdie; le critique a rpliqu au dramaturge par un
article plein de traits acrs et piquants. Quel bnfice, cependant, M.
Dumas et M. Jules Janin ont-ils retir de cette lutte  l'encre de la
Petite-Vertu? Beaucoup de bruit et de ridicule pour rien: le public,
juge du camp, les a renvoys dos  dos, scandale compens.

M. Alexandre Dumas avait mal choisi son terrain: c'est  Vienne et non 
Paris, en Autriche et non en France, que nous conseillons  l'auteur des
_Demoiselles de Saint-Cyr_ d'aller dsormais porter son ressentiment
contre la critique;  Paris on trouve des feuilletons qui ripostent et
un public qui se moque de vous;  Vienne, l'auteur mcontent a meilleure
chance: pour peu qu'il soit bienvenu de la police et du gouvernement, il
impose silence  ses contradicteurs par un moyen sans rplique, par la
loi du plus fort. Il y a  Vienne une manire d'entendre la libert de
la presse et de rgler le droit d'examen, qui conviendrait parfaitement
 l'amour-propre de M. Dumas, et lui procurerait une satisfaction
assure, conomique et sans frais de correspondance. Vous en aurez la
preuve tout  l'heure; je tiens le fait d'un tmoin personnellement
impliqu dans l'aventure.

A Vienne donc, pendant l'hiver dernier, sous le gouvernement paternel de
S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Bohme et de Hongrie, la troupe
italienne donnant ses reprsentations, on joua le _Don Pasquale_ de
Donizetti. L'ouvrage plut  ceux-ci et dplut  ceux-l, comme il arrive
assez gnralement pour toutes les comdies humaines, grandes ou
petites, srieuses ou bouffonnes. Un feuilleton,--l'Autriche a aussi le
bonheur d'avoir des feuilletons,--fut de l'avis des spectateurs que _Don
Pasquale_ n'avait que mdiocrement charms; il s'en expliqua sans plus
de faon et imprima les raisons de son antipathie. Quoique allemande et
autrichienne, la critique tait, dit-on, vive et mordante. Savez-vous ce
qu'il en advint?--Une rclamation de Donizetti, affirmant que sa musique
tait fort bonne? une lettre incommensurable comme la lettre que M.
Alexandre Dumas a dcoche contre M. Jules Janin?--Non point, vraiment:
l'Autriche ne s'amuse pas  de pareilles bagatelles; elle a, pour faire
taire la critique, des moyens plus brefs et plus efficaces.

Le feuilleton avait  peine paru,  peine la bonne ville de Vienne
avait-elle eu le temps de briser l'enveloppe du journal, qu'un
personnage tout de noir babill se prsentait chez l'auteur, et d'un ton
solennel et svre: Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui avez crit
l'article sclrat que votre feuille publie ce matin contre l'opra de
M. Donizetti?--Oui, monsieur.--J'en suis fch pour vous, monsieur.--Et
la raison, s'il vous plat, monsieur?--La raison, la voici en peu de
mots: M Donizetti est attach  la musique de Sa Majest Impriale; il
est malsant que vous osiez parler avec cette irrvrence d'un
compositeur qui a obtenu de Sa Majest cette marque d'estime et de
faveur. Sa Majest et toute la cour impriale font grand cas de M.
Donizetti et de ses opras; vous voudrez bien dsormais vous conformer 
leur avis.--Mais, monsieur, rpliqua le journaliste.--Point de
mais.--Cependant!--Point de cependant; tenez-vous pour averti! L'avis
tait formel, et le journaliste avait reconnu dans son interlocuteur un
des agents de la police suprieure; il s'agissait de choisir entre le
plaisir de critiquer M. Donizetti et la suppression immdiate du
journal; le feuilleton ne crut pas que _Don Pasquale_ valt ce
sacrifice; il s'abstint d'en parler davantage. Nous avons  Paris
d'honntes feuilletons qui, aprs avoir condamn Donizetti la veille,
auraient eu le courage d'en faire l'loge le lendemain.

Quel dommage que M. Alexandre Dumas n'ait pas mis sa comdie des
_Demoiselles de Saint-Cyr_ sous la protection de la police autrichienne,
soit comme attach aux rcrations de Sa Majest l'empereur, soit comme
porte-queue de Sa Majest l'impratrice! cela viendra, j'espre!

Vous avez vu avec quelle bnignit la critique est traite l-bas; c'est
absolument la libert que dfinit Figaro: parler de tout  condition
qu'on ne parlera de rien. Ce rgime libral s'applique indistinctement 
tout le monde, dans cette charmante ville de Vienne, o la valse seule
et les gros repas jouissent d'une libert illimite; les chanteurs n'en
sont pas plus exempts que les critiques.

Un tnor italien--une basse peut-tre--que nous entendrons cet hiver 
Paris, Salvi, chantait dernirement  l'Opra de Vienne: le public
viennois le traitait avec faveur, et les belles Viennoises, aux blanches
paules, battaient des mains toutes les fois que Salvi se faisait
entendre. Un soir cependant--on jouait la _Lucia_--un murmure s'lve
dans la salle; on s'agite, on trpigne, et les sifflets retentissent.
Qu'est-ce? qu'y a-t-il? La cavatine! la cavatine! s'crie de tous cts
le parterre; et Salvi de regarder le public d'un air bahi. La cavatine!
rpte-t-on avec plus de violence. Salvi tmoigne par sa pantomime,
qu'il ne comprend rien  ce vacarme; puis il fait trois respectueux
saluts, se retire dans la coulisse et la toile tombe.

Dans la salle, le bruit tait effroyable; il n'y a rien de tel que les
Allemands, quand ils s'y mettent; c'est l'histoire du mouton enrag.

Un homme, cependant, s'introduisait dans la loge o Salvi tait dj
occup  filer son rouge et son costume de thtre; c'tait sans doute
le mme homme qui avait eu avec le feuilleton l'entretien que nous avons
racont plus haut. Le personnage intime  Salvi l'ordre de chanter la
cavatine rclame par le parterre; Salvi rpond qu'il ne sait de quelle
cavatine on veut lui parler; puis, d'explication en explication, il
devine enfin qu'il s'agit d'un air ajout  la partition de la _Lucia_
par le virtuose qui tenait son emploi l'anne prcdente, air qui avait
fait fureur. Mais je ne sais pas cet air, dit Salvi.--N'importe, vous
le chanterez.--Je ne le connais mme pas!--Chantez toujours, sinon vous
aurez  sortir de la ville dans les vingt-quatre heures. Ainsi
s'expliqua l'autorit paternelle. Salvi tint bon, et le lendemain il
quittait Vienne par le faubourg de Lopoldstadt, chantant  plein gosier
sans doute; _O Lucia inamorata!_ comme un oiseau chapp qui gazouille
dans l'air libre.

Pour en revenir  la querelle de M. Janin el de M. Alexandre Dumas, on
sait de quelle agrable faon elle s'est termine; M, Jules Janin, qui
avait montr beaucoup d'esprit dans sa rplique, s'en est bien repenti
dans un article suivant; et aussitt M. Alexandre Dumas, ce foudre de
guerre, a mis bas les armes; on a vu, spectacle touchant, les deux
adversaires, occups depuis trois semaines  se faire les dclarations
les moins amoureuses et  se regarder d'un air dvorant, se sourire tout
 coup, et dclarer, par la plume de M. Janin, qu'ils professaient l'un
pour l'autre la plus parfaite estime. Pourquoi donc s'injurier si fort
et si longtemps, quand on est si dignes de s'entendre? Il faut esprer
qu'une autre fois M. Alexandre Dumas et M. Jules Janin commenceront par
o ils ont fini, par s'embrasser. Ce sera une conomie toute claire.

Ce beau duel  la pointe de la plume, qui a fait diversion aux grandes
chaleurs du mois d'aot, aura eu du moins l'avantage de mettre au jour
le dvouement du valet de chambre de M. Jules Janin; cet estimable
domestique est digne maintenant de figurer dans l'histoire des chiens de
Terre-Neuve et des caniches  l'preuve. Voici un trait de sa faon, qui
justifie la colonne que nous dressons ici  sa fidlit.

C'tait le jour o M. Alexandre Dumas voulait,  toute force, avaler M.
Jules Janin tout cru; il le cherchait malheureusement partout o il
n'tait pas; de leur ct, ses tmoins s'taient mis en campagne; l'un
d'eux, M. le duc de Guiche, arrive enfin rue de Vaugirard, et sonne  la
porte de l'auteur de _l'Ane mort_; quelqu'un ouvre; c'tait l'excellent
Frontin en question.

_M. le duc de Guiche._--M. Jules Janin?

_Frontin, flairant l'odeur de tmoins_.--Monsieur n'y est pas.

_Le duc._--O est-il?

_Frontin._--Il est sorti.

_Le duc._--Pour longtemps?

_Frontin._--Pour trs-longtemps.

_Le duc._--Quand rentrera-t-il?

_Frontin._--Jamais!

Certes, voila un _jamais_ qui l'emporte de beaucoup sur tous les _qu'il
mourt!_ du monde. C'est du sublime pur.

Un matin, il tait dcid qu'on irait sur le terrain. Restait le point
en litige, le choix des armes. Nous nous battrons  l'pe, dit M.
Alexandre Dumas  son adversaire.--Vraiment non, rplique M. Jules
Janin; j'ai deux ans de salle, et je sais un coup _d'abattage_ auquel
vous n'chapperiez pas. Battons-nous au pistolet.--Ah bien oui! 
trente-cinq pas je vous tuerais net comme une mouche!

Ils ne se sont tus, Dieu merci, ni l'un ni l'autre, et ils ont eu
raison. Ce qui convient  M. Jules Janin, c'est _d'abattre_ autant qu'il
pourra de bons feuilletons et non des poitrines d'homme; et M. Alexandre
Dumas a bien mieux  faire que de tuer des mouches  trente-cinq pas;
qu'il mette au monde de beaux drames et d'excellentes comdies, pour
faire bien vite oublier les _Demoiselles de Saint-Cyr_ et tout ce bruit
inutile, irrflchi, malheureux, qui leur a servi de cortge!

--Tout  l'heure nous racontions les msaventures de _Don Pasquale_ en
Autriche. Vienne, on l'a vu, n'a got que mdiocrement les charmes de
sa mlodie. Est-ce la faute de Vienne ou la faute de la mlodie? Nous ne
discuterons pas ici ce point important, de peur que le gouvernement de
S. M. l'empereur d'Autriche n'y trouve  redire, et que M. de Metternich
n'envoie une dclaration de guerre  la France, si mieux elle n'aime
trouver _Don Pasquale_ une oeuvre excellente, admirable, parfaite. Je
connais trop la tmrit et l'ardeur belliqueuse de nos ministres pour
les engager dans un tel conflit.

Mais si _Don Pasquale_ a rencontr des adversaires sur les bords du
Danube, _Maria di Rohan_ n'y a trouv que des amis et des bravos.
_Maria_ a pris la revanche de _Don Pasquale_ et consol M. Donizetti. Le
Thtre-Italien nous promet pour la prochaine saison cet opra si ft.
Paris n'est pas toujours de l'avis de tout le monde, c'est un sultan
fantasque qui aime  briser les statues leves ailleurs au milieu des
acclamations unanimes. Plus d'une fois il a pris des couronnes tout
frachement cueillies  l'tranger, et les a brises, en riant, de sa
main capricieuse. Nous verrons ce qu'il fera de la touchante _Maria_.

M. Donizetti se dispose  un hiver prodigue; outre _Maria_ pour la scne
italienne, nous aurons un grand opra en cinq actes de sa faon, _Don
Sbastien de Portugal_, que l'Acadmie Royale de Musique prpare 
grands frais. Cinq actes ici et deux l, ce serait quelque chose pour un
autre; mais pour M. Donizetti ce n'est rien; le maestro ne s'inquite
pas de si peu. Les notes coulent de sa veine avec une inpuisable
abondance. Voulez-vous un opra de Donizetti en deux, en trois, en cinq
actes, ou voulez-vous un, deux, trois, quatre, dix? tournez le robinet;
et tout est dit.

Les lauriers de M. Donizetti empcheraient-ils M. Castil-Blaze de
dormir? Voici ce terrible critique musical qui passe tout  coup de la
thorie  la pratique; il tient fabrique d'opras et menace d'en inonder
Paris et la banlieue. M. Castil-Blaze ne lsine pas sur la marchandise:
l'intrpide fait tout lui-mme, musique et paroles. Aprs une lutte 
outrance contre les thtres et les directeurs, M. Castil-Blaze est
enfin parvenu  mettre au jour un enfant de sa double fcondit, oint
par lui et baptis du nom original de _Pigeon vole_. Hlas! l'enfant n'a
pas eu longue vie, il est mort au berceau, ds son premier pas, et
jamais mort n'a excit une hilarit plus gnrale;--ce n'est pas _Pigeon
vole_ qu'il fallait dire, murmurait le public en sortant, mais le _vol
au pigeon_.

--Cette disgrce n'a pas abattu la rsolution de M. Castil-Blaze: il
nous promet encore quelque oiseau rare. M. Castil-Blaze a plus d'un
pigeon en cage.

--On annonce le retour de M. Scribe, qui tait all refaire sa sant aux
Pyrnes, et qui en revient avec une comdie en cinq actes. Mademoiselle
Rachel, de son ct, arrivera bientt de Chamouny et du Montauvert;
Phdre s'est abrite sous le chalet: elle a bu du lait pur et march sur
la mer de glace; c'est un rgime bien tide pour la brlante fille de
Minos et de Pasipha!

Mais si nous recouvrons mademoiselle Rachel, mademoiselle Esther nous
quitte; dans son genre, mademoiselle Esther n'est pas moins clbre que
mademoiselle Rachel.--Qui ne connat mademoiselle Esther du thtre des
Varits, ou n'a eu envie de la connatre? L'cole de Droit en
raffolait, l'cole de Mdecine en perdait la tte; de quoi rvait
l'cole Polytechnique? de mademoiselle Esther. Le commis-marchand lui
tressait des couronnes, et le jockey-club a vid en son honneur plus de
bouteilles de vin d'A qu'il n'y a de pavs sur le boulevard Montmartre.

D'o venait la grande popularit de mademoiselle Esther?

--Et pourquoi ne le dirais-je pas? Messieurs les sergents de ville ne
sont pas l pour m'en empcher. Mademoiselle Esther a introduit au
thtre le style dbardeur et..... le _cancan_.

Voil ce qui l'a fait adorer de ses contemporains.

Au moment o j'cris ces lignes, mademoiselle Esther a quitt Paris et
la France; elle a compris qu'il tait temps d'exporter ses doctrines en
Europe et de faire de la propagande; mademoiselle Esther part pour la
Russie, pays encore sauvage, comme chacun sait. L'influence de
mademoiselle Esther ne tardera pas  se faire sentir dans l'empire des
czars et  le civiliser. Bientt la Russie s'habillera en dbardeur et
dansera... ce que vous savez.

De la Peinture sur lave maille (1).

[Note 1: Ces rflexions nous sont communiques par un artiste que
recommandent galement son talent et son caractre, M. Achille Dvria.]

Nous avons signal  l'attention de nos lecteurs l'heureux essai de
peinture sur pierre de lave maille, qui a t fait dans l'glise de
Saint-Nicolas-des-Champs. Ce succs vient confirmer toutes les
esprances que l'on avait fondes sur l'emploi de la lave, destine
peut-tre  tre un jour la seule base de toutes les dcorations peintes
dans nos monuments publics.

_Le Christ_ de M. Perlet, toutefois, n'est pas encore une exprience
complte; les dispensateurs des travaux d'art feront sagement de
commander une oeuvre d'une grande dimension, afin qu'il devienne hors de
doute que les joints de diverses plaques de lave runies ne nuiraient en
rien  l'effet d'ensemble d'une grande dcoration.

Aujourd'hui, on ne travaille gure pour la postrit seule: nous aimons
 jouir, nous faisons tout vite; l'architecture lve des palais par
enchantement: on peut citer l'Htel-de-Ville comme exemple. Quelle est
la cause ordinaire des plus longs retards? C'est la dcoration
intrieure, ce sont les peintures que les pauvres artistes se fatiguent
 faire sur les murailles, sans pouvoir, malgr leur talent, satisfaire
 l'impatience du pouvoir et du public. La pierre de lave fera gagner
tout ce temps si regrettable; la peinture alors, comme la sculpture,
ordonne d'avance, viendra, sous la main de l'architecte, se mettre en
place avant qu'il ait enlev ses chafauds.

Cette peinture s'excutera par les mmes hommes que les vitraux; les
peintres-verriers sont des mailleurs. Des cartons, ordonns aux plus
habiles matres, seront confis  l'excution d'excellents praticiens,
et particulirement  la Manufacture royale de Svres, o M. Brougniart,
second par les efforts de M. Louis Robert, a donn, dans ces derniers
temps, un si merveilleux dveloppement  l'art de la peinture
vitrifiable. En moins d'un an, d'aprs les beaux cartons de M. Ingres,
quatorze fentres viennent d'tre excutes et mises en place dans la
chapelle funbre de Sablonville.

Plus durable que tout ce qui a t expriment jusqu' ce jour, la
peinture sur lave prsente tous les avantages de la mosaque sans en
avoir aucun des inconvnients. Le prix excessif de la mosaque, le temps
considrable qu'en exige l'excution, auraient suffi pour faire renoncer
 cette peinture, qui, d'ailleurs, tombe par pice  mesure que le
ciment se dtache. On n'a rien de semblable  redouter pour le nouveau
mode; des scellements bien faits dureront, comme tout revtissement de
marbre, jusqu'au jour o le monument lui-mme tombera.

Les peintures de nos monuments n'auront donc plus  craindre l'humidit,
le soleil, le vernisseur, le restaurateur, ou la pierre lance par un
tourdi. Que cette peinture vitrifie dcore l'intrieur ou l'extrieur
d'un monument, un coup d'ponge suffira pour en ter la poussire.

Le prix en sera le mme que celui d'une peinture ordinaire, car un
peintre habile, pour donner un carton et son esquisse, ne demandera que
le tiers du prix d'un travail complet, et le reste suffira pour payer
l'excution.

Ainsi, mme prix que toute autre peinture, dure gale  celle du
monument, conomie immense sur le prix d'une mosaque, ce sont l des
avantages immenses et dont on ne saurait trop se hter de jouir.



Rvolution du Mexique.

LE GNRAL SANTA-ANNA.

(Suite et fin.--V. p. 337.)

Le prsident Pedraza, dont l'lection avait caus le bouleversement que
nous avons racont, chapp au sac de Mexico, s'tait rfugi 
Guadalajara. Le gnral Guerrero avait t nomm vice-prsident, et
Santa-Anna, tout en blmant les excs commis dans la capitale du
Mexique, s'tait hautement dclar pour lui. Tout tait tranquille. Il y
avait bien de temps  autre quelques pronunciamentos isols d'ambitieux
subalternes; mais personne ne s'en proccupait, et les clameurs s'en
perdaient sans chos dans les vastes solitudes de la rpublique.

Cet tat de choses dura jusqu'en septembre de l'anne 1829. A cette
poque une ridicule tentative fut faite par l'Espagne, pour reconqurir
le Mexique. L'expdition partit cette fois encore de la Havane, comme
trois cents ans auparavant; mais Cortez n'tait plus l. Le brigadier
Barradas vint dbarquer  Tampico avec 3,000 hommes.

Pendant que le gnral espagnol, indcis sur la marche qu'il doit
suivre, lance des proclamations qui demeurent sans effet; pendant qu'
Mexico on s'agite sans rien arrter,  cette surprenante nouvelle,
Santa-Anna s'arrache  la vie des champs, rassemble de nouveau ses
soldats, met en rquisition force tous les navires caboteurs en rade de
Vera-Cruz, y embarque ses hommes  la hte et sans ordre du
gouvernement, sans aucun pouvoir spcial, traverse le golfe, dbarque
prs de Tampico, livre bataille aux troupes de Barradas et les taille en
pices. Celui-ci se rembarque aussitt, emporte sa caisse militaire
pleine de quadruples, laisse ses soldats se disperser comme bon leur
semble, et la nouvelle de sa droute parvient  Mexico presqu'en mme
temps que celle de son dbarquement.

Au mois de dcembre suivant, le gnral Bastamante, proclam par les
troupes du camp de Jalapa pour renverser Guerrero, marche sur Mexico.
Santa-Anna, de retour  Manta de Clavo, avait, avec sa rapidit
accoutume et l'ascendant de sa parole, runi une nouvelle anne pour
voler au secours du vice-prsident. Il arrive  Jalapa qui frmit encore
de la nouvelle insurrection, et l il apprend que Guerrero a quitt
Mexico et s'est jet dans le sud. Pensant alors que la fortune de
Bastamante l'emporte sur celle de Guerrero; que le temps n'est pas
encore venu de lutter personnellement avec un rival dont le nom
l'importune dj, Santa-Anna licencie ses troupes qu'il retrouvera
toujours, et revient, comme Cincinnatus,  ses champs jusqu'au moment o
il combattra lui-mme pour cette prsidence qu'on se dispute sous ses
yeux et  laquelle son ge ne lui permet pas encore d'aspirer, car il
n'a pas trente-cinq ans rvolus. Deux annes s'coulent pendant
lesquelles Santa-Anna, retir dans son hacienda, se livre paisiblement 
ses passe-temps favoris, les combats de coqs, les courses de chevaux, le
jeu, et parat avoir rejet loin de lui toute ide d'ambition. Le 14
fvrier 1831, dans cette mme ville de Oajaca o il avait brav lui-mme
avec tant d'insouciance les efforts du gouvernement, l'infortun
Guerrero achevait  la fois sa campagne et son existence aventureuse. Il
venait d'tre fusill, et la nouvelle de son excution dut troubler la
solitude de Santa-Anna. Bastamante succdait  Guerrero, et gouvernait
tranquillement dans Mexico. Pendant le cours de cette anne, rien ne put
faire souponner que Santa-Anna comment  trouver pesante une inaction
si prolonge, si trangre  ses habitudes et  son esprit. Le chemin
qui conduit de Vera-Cruz  Manga de Clavo restait dsert; ou n'y
entendait plus rsonner le galop de ces courriers qui se croisent et se
suivent aux jours o il mdite quelque _pronunciamiento_ imprvu. Au
dehors et au dedans de l'hacienda, tout tait tranquille.

Le 2 janvier 1832, deux officiers s'y prsentent devant Santa-Anna, lui
communiquent une ptition de la garnison de Vera-Cruz demandant 
Bastamante le renvoi de son ministre, et le prient de l'appuyer du
prestige de son nom. Santa-Anna leur promet son appui, et, comme les
demi-mesures n'ont jamais t de son got, il dit adieu cette fois-ci et
pour longtemps  son sjour de prdilection, arrive le lendemain 
Vera-Cruz, reconnat la dchance du ministre Alaman, s'empare des
coffres de la douane, peroit les droits et s'installe en seigneur et
matre dans une ville dont la possession lui assure les trsors qu'y
viendra verser le commerce europen. Il ne sollicite pas, il dicte des
ordres. Ses fidles officiers, au nombre desquels on compte en premire
ligne les deux frres Arago, abandonnent Mexico et viennent se joindre 
lui. Santa-Anna est dans son lment; il s'est rassasi de solitude
jusqu' satit: un immense champ d'activit s'tend devant ses yeux.

Bastamante ne veut pas accorder  l'intimidation ce qu'on exige de lui;
il envoie contre les rvolts un corps de troupes de 3,000 hommes
commands par le gnral Calderon. Celui-ci vient camper  Santa-F;
c'est un village  trois lieues de Vera-Cruz que Calderon a choisi pour
s'y arrter, car il termine la zone meurtrire que la fivre jaune et
les sables brlants tracent autour de cette ville. L'influence mortelle
ne franchit pas sa ceinture de chnes verts.

Pendant ce temps, le gnral Arago avait t charg par Santa-Anna du
commandement de Vera-Cruz, et son frre avait reu assez  contre-coeur
l'ordre de former et de discipliner un corps de 1,200 hommes compos des
_Jarochos_ de la cte. Pour que nos lecteurs se fassent une ide de la
difficult d'excution de l'ordre donn notre compatriote Joseph Arago,
il est bon qu'ils sachent que ces _Jarochos_ sont les habitants des
campagnes embrases qui bordent le littoral, gens inquiets, remuants, 
la peau basane, dont le corps nerveux n'est pas susceptible de laisser
chapper une goutte de sueur sous ce soleil brlant; cavaliers indompts
comme leurs chevaux, aux jambes unes, aux culottes de velours bleu, le
sabre toujours  la main, s'en servant  chaque instant ou pour terminer
leurs querelles, ou pour s'ouvrir un passage  travers les rseaux
compliqus de leurs forts, et, pour viter toute perte de temps, le
portant  leur ct sans fourreau. Il vaudrait donc autant essayer de
former rgulirement les Bdouins les plus vagabonds, ou de rassembler
en masse compacte les sables de leurs dserts, que de vouloir apprendre
 ces hommes  soutenir une charge ou  l'excuter en corps, ou  se
plier aux exigences de la discipline. Santa-Anna devait en faire bientt
l'exprience.

Il est instruit,  dix heures du soir, qu'un riche convoi d'argent et de
munitions, escort par 500 hommes, est attendu par le gnral Calderon.
Il monte aussitt  cheval avec quelques soldats, longe silencieusement,
 la faveur des tnbres, les bords de la mer sur le chemin de
l'_Antigua_ (l'ancienne Vera-Cruz), et, se rabattant tout  coup sur la
gauche, se trouve au point du jour entre le camp de Calderon qu'il a
tourn et le convoi qu'attend celui-ci, c'est--dire au milieu d'une
fort qu'il faudra traverser. Sous ces votes sombres o les premires
lueurs de l'aube n'ont pas encore pntr, Santa-Anna et sa troupe
dressent leur embuscade et se tiennent immobiles derrire les fourrs
pais.

Un des Jarochos accoutum, comme ils le sont tous,  suivre une piste
sur des traces presque invisibles, est envoy en avant. L'oreille colle
contre terre, il distingue dj le pitinement des mulets chargs, la
clochette de la jument conductrice du convoi, le trot de la cavalerie
qui l'accompagne et le bruit de la conversation des officiers. Il fait
entendre le signal convenu, chacun se tient prt; les divers murmures se
rapprochent; en un instant, aux yeux de l'escorte tonne, le convoi
disparat derrire un mur vivant qui surgit tout d'un coup, et pendant
que la fusillade s'change, il est rapidement dirig en sens oppos. Une
voix s'crie: C'est le gnral Santa-Anna qui est ici! et, au prestige
de ce nom, les fuyards reviennent sur leurs pas en criant; Vive le
gnral Santa-Anna! se joignent  lui, et le gnral regagne Vera-Cruz
avec une augmentation considrable dans son trsor et 500 hommes de plus
dans son anne.

Puis, aprs un court rpit, sans permettre que les chevaux soient mme
dbrids, Santa-Anna l'ait sonner le boute-selle de tous les _Jarochos_,
prend avec lui quelques rgiments d'infanterie, et laissant au gnral
Arago le soin de dfendre la place, se met en marche pour aller offrir
la bataille  Calderon, le joint  Tolom, et quoique sans artillerie,
avec une cavalerie indiscipline, donne l'ordre de commencer l'attaque.

Malheureusement, aux premires dtonations de l'artillerie, les
_Jarochos_ lchent pied, entranant avec eux leur capitaine Arago, qui
fait de vains efforts pour les rallier. L'infanterie seule tient bon
contre les batteries de Calderon, et la lutte hroque d'un rgiment de
Santa-Anna prolongea la bataille jusque dans l'aprs-midi; mais quand le
dernier homme tomba, la droute devint complte. Tout le monde s'enfuit,
ceux qui demandent quartier sont gorgs; le colonel Landero, un des
plus braves officiers de Santa-Anna, est massacr dans sa fuite par un
lancier qu'il implore en vain, et Santa-Anna lui-mme, accompagn d'un
seul homme, jette un regard de douleur sur ses braves _muchachos_
couchs dans la plaine, pique son cheval, s'enfonce dans les bois, et
disparat.................

Vingt-quatre heures s'taient coules, et Vera-Cruz prsentait un
aspect bien diffrent de celui qu'elle offrait lors de l'entre de ce
convoi si heureusement captur. L'inquitude est universelle; Santa-Anna
n'a pas reparu depuis la sanglante affaire de Tolom. Le gnral Arago,
sur qui pse toute la responsabilit, aprs avoir pris les mesures
ncessaires pour rsister  l'attaque de Calderon qu'il attend de minute
en minute, se promne soucieusement sur une terrasse leve, en
interrogeant tous les points de l'horizon. La plage jusqu' Bergara est
dserte, la brise agile tristement les masses sombres de verdure qui la
terminent, et sous lesquelles Santa-Anna doit errer  l'aventure. Dans
chaque nuage de sable que le veut de la mer fait tourbillonner, il croit
voir ou les colonnes de Calderon s'avancer, ou reconnatre le cheval et
le costume de son gnral en chef. Cet espoir enfin se ralise;
accompagn d'un seul domestique, poudreux, ple et son uniforme en
lambeaux, Santa-Anna regagne Vera-Cruz.

Le gnral Arago, aprs les premiers panchements, n'eut rien de plus
press que de lui dire;

Maintenant, mon gnral, que votre prcieuse personne nous est rendue,
je dsire avant tout que vous veniez inspecter mes travaux de dfense.

--Nous avons tout le temps demain, mon cher Arago, lui rpondit
Santa-Anna en descendant pniblement de cheval.

--Mais, mon gnral, d'une minute  l'autre Calderon va venir.....

--Je connais mes vieux camarades, interrompit Santa-Anna, cdant dj 
un sommeil invincible, ils doivent, avant de nous attaquer, se refaire
aussi, quant  moi, depuis vingt-quatre heures que ces enrags m'ont
traqu comme une bte fauve, je ne suis pas descendu de cheval; j'ai 
peine bu,  peine mang, et je n'ai pas dormi. Je vais m'en ddommager.
Vous ne me rveillerez que quand l'attaque commencera; aussi vais-je
dormir tranquille. _Buenas noches._

Nous rapportons ici ces paroles _historiques_ pour faire mieux connatre
l'esprit de cet homme extraordinaire, et pour dire, comme on l'a vu dj
et comme on le verra encore, que de tous ses besoins le sommeil est le
plus imprieux, et qu'aucune circonstance critique ne peut l'empcher de
s'y livrer.

Santa-Anna connaissait bien ses compatriotes. Le 3 mars, avait eu lieu
la droute de Tolom: Calderon se serait empar presque sans rsistance
de Vera-Cruz, et le 10 seulement son arme arriva sous ses murs. Tout
alors tait remis en tat; mais Santa-Anna comptait plus encore, pour se
dfendre, sur les exhalaisons ardentes des sables qui entourent la
ville, sur la fivre jaune, sur la famine, et ces terribles allies ne
tromprent pas son attente. La faim, la soif, la maladie, la dsertion,
dciment l'arme, du gouvernement, elle 15 mai suivant, le gnral
Calderon lve le sige et se replie sur Mexico.

Cependant l'insurrection contre Bastamante avait fait d'immenses
progrs. Le gnral Pedraza, prsident de droit, lu en 1828, est de
nouveau redemand par les insurgs. Santa-Anna, qui jadis s'tait opposa
 son lection, se range maintenant de son ct, et se met en marche
pour Mexico. Calderon veut de nouveau l'arrter. Ils se rencontrent 
_Corral-Falso_, prs de Jalapa (13 juin); mais, cette fois, Calderon
capitule. Par ordre du congrs, il est remplac dans le commandement de
l'arme par le gnral Facio; Santa-Anna le bat compltement, et se
dirige sur la capitale du Mexique.

A cette nouvelle, Bustamante se porte en toute hte  sa rencontre; les
deux rivaux sont en prsence devant _Puebla_; une affaire gnrale est
invitable. Mais Bustamante cde  l'influence de l'toile
toute-puissante de Santa-Anna, et donne gain de cause au chef de
l'insurrection en se rendant au voeu des insurgs.

Ainsi se termine pour Santa-Anna l'anne 1832; celle de 1833 le voit
port  la prsidence, et, comme Csar, le premier dans Rome.

Vers la fin de mai de cette anne, une nouvelle insurrection clate dans
Valladolid, C'est la premire scne d'une haute comdie dans laquelle
Santa-Anna s'est rserv le rle le plus brillant. L'insurrection, sous
les ordres du gnral Duran, a pour but de proclamer le prsident
dictateur. Santa-Anna s'indigne de cette violation des lois dont il est
le premier sujet, et devant lesquelles il doit, en cette qualit,
s'incliner le premier. Il donne  son fidle Arista l'ordre de le
suivre, et tous deux marchent une fois encore sur les rebelles. Tout
d'un coup celui-ci lui propose d'accepter les offres de ces serviteurs
dvous qu'ils vont combattre. Santa-Anna reproche  Arista de ne pas
l'avoir mieux apprci, lui impose silence; mais Arista rsiste, lui
remet son pe, lui dclare qu'il n'est plus sous ses ordres, qu'il va
passer avec le gnral Duran, et que malgr lui il saura le faire
dictateur. On pense bien que cette scne ne se passait pas dans le
silence de l'intimit.

Santa-Anna, bientt fait prisonnier par les insurgs, s'chappe de leurs
mains et revient  Mexico, o le vice-prsident Gomez Farias rsistait
de meilleure foi  une insurrection de la garnison mme du palais, se
remet en campagne contre Arista et Duran, et les force  capituler 
_Guanajuato_ (la capitulation fut douce); puis, satisfait d'avoir donn
 la face du monde cet exemple digne de l'ancienne Rome, dgot
peut-tre de la ralit ou fatigu des travaux de l'administration,
Santa-Anna remet son autorit, jusqu' nouvel ordre, entre les mains du
vice-prsident, et va retremper son me dans la solitude de _Manga de
Clavo_. Il la quitte bientt pour aller soumettre la ville de
_Zacatecas_, y revient de nouveau, et s'en loigne encore pour chtier
la rbellion des Texiens.

Nous avons vu, dans l'affaire de Vera-Cruz. Santa-Anna compltement
battu ds le principe, terminer la campagne en vainqueur; dans celle du
Texas, la victoire ne le conduira qu' la dfaite.

Il commence par emporter  la baonnette la ville de
SanAntonio-de-Bejar, dfait les Texiens dans les deux rencontres de
_Goliah_ et de _Copano_, leur fait 600 prisonniers, en fait
immdiatement fusiller la moiti, et s'avance jusqu'auprs de
_San-Jacinto_.

L, fatigu de la rgularit de cette guerre, de la prcision des
manoeuvres stratgiques, ses gots de _gurillero_ et son esprit
aventureux reprennent le dessus. Il laisse sous les ordres du vieux
gnral Filisola le gros de son arme  quelque distance de cette ville,
pour aller en personne diriger une de ces attaques soudaines qui lui
russissent ordinairement si bien. Il choisit pour l'accompagner le
major-gnral Castrillon, surnomm le Murat de l'arme mexicaine, comme
lui-mme en est surnomm le Napolon, et emmne 800 hommes de sa
meilleure cavalerie. Certes, avec ces hommes pour qui aucun obstacle
naturel n'est infranchissable, qui galopent avec une dextrit
merveilleuse au milieu des halliers et des branches, partout enfin o le
corps de leur cheval peut passer; avec ces chevaux qui ont sur les
rochers la lgret du chamois, comme ils ont la vitesse du cerf dans
les plaines, Santa-Anna n'avait rien  craindre des ennemis qu'il a
l'habitude de combattre. Ceux qu'il va si aventureusement chercher sont
d'une nature bien diffrente. Ce ne sont plus ces soldats intrpides, il
est vrai,  l'arme blanche, mais entre les mains desquels les armes 
feu sont peu dangereuses; l'arme texienne s'est recrute d'un grand
nombre de ces _Kentuckiens_, redoutables chasseurs de loutres, dont les
longues carabines rayes (rifles), lancent  coup sr et  de
prodigieuses distances une balle invitable, qui choisissent l'oeil ou
l'oreille de l'animal qu'ils poursuivent, pour l'atteindre sans gter sa
fourrure; pour qui la cavalerie de Santa-Anna n'a rien de terrible, car
c'est hors de sa porte qu'ils prendront  leur gr pour victime ou le
cheval ou le cavalier.

Le 20 avril 1836, le prsident et sa troupe arrivent vers trois heures
de l'aprs-midi prs de _San-Jacinto_. Le soleil, rverbr par les
terrains calcaires, est si brlant, que ces hommes de bronze, que ces
chevaux dont, aprs une longue course, pas un poil n'est humide,
prouvent le besoin de faire une halte. Quelques hauteurs loignes
terminent la plaine o le dtachement s'arrte, des maisons abandonnes
y sont dissmines  et l, et,  la demande du major-gnral,
Santa-Anna permet  ses hommes de mettre pied  terre. Ceux-ci se
dsaltrent en fumant, et, pour rafrachir leurs chevaux dont les
naseaux aspirent la rverbration ardente du terrain, ils se bornent 
relcher les courroies de leurs selles et  les remuer sur leur dos
(rjouir la selle, selon l'expression consacre).

Santa-Anna donne ses ordres et va se livrer au sommeil dans une des
maisons qui sont  l'entour; Castrillon pose des sentinelles et va faire
sa toilette dans une autre, car l'ennemi est proche, et ce n'est qu'en
grand costume qu'il veut le charger.

[Illustration: Le fort de Saint-Jean-d'Ulloa,  Vera-Cruz, d'aprs une
vue prise au daguerrotype.--C'est  la porte au fond de l'arcade 
droite, que Santa-Anna a perdu la jambe droite.]

Comme il arrive toujours dans les haltes faites au milieu de ces
solitudes embrases, un silence gnral se fait parmi ces cavaliers que
la chaleur assoupit; les cigales seules bruissent avec fureur sous les
rayons du soleil. Tout d'un coup les mots: _Aux-armes! aux-armes!_
retentissent de diffrents cts; les sentinelles se replient
prcipitamment sur le dtachement, et  peine les chevaux sont-ils
ressangls, les hommes en selle, qu'un millier de Texiens les attaquent
avec vigueur. Castrillon soutient bravement le choc, mais les balles des
Kentuckiens sifflent  ses oreilles. Monts sur les hauteurs qui
dominent la plaine, leurs longues carabines jettent successivement 
terre tous les officiers; Castrillon, atteint de plusieurs coup  la
fois, chancelle sur son cheval et tombe; mais les chasseurs de loutres,
 l'oeil d'aigle, cherchent en vain Santa-Anna dans la mle: son
sommeil l'a sauv.--Un domestique du prsident est  la porte de la
cabane, d'o il sort au bruit de la fusillade, et lui dit, en lui
prsentant son cheval tout brid:

Votre Excellence n'a pas le temps de fuir; Castrillon, tous nos
officiers sont tus; vite, vite,  cheval.

[Illustration: Soldats du Texas.]

Santa-Anna s'lance au galop pour rejoindre le corps d'arme et
Filisola: la route est coupe; il tourne bride, mais il a t aperu.
Vingt cavaliers galopent aprs lui: son cheval l'a bientt, mis hors de
leur vue, et il gagne, toujours fuyant, une maison abandonne. Il met
pied  terre pour laisser souffler sa monture, entre dans la cabane, et,
s'emparant de quelques vtements que le hasard l'y fait rencontrer, les
troque contre les siens et reprend sa course. Malheureusement
l'empreinte des fers de son cheval a t distingue par l'oeil auquel
rien n'chappe de ceux qui le poursuivent. Un instant dpiste par la
disparition, sa trace est reconnue parmi cent autres sur le sable, sur
les rochers, sur la moindre tige d'herbe, et, malgr son dguisement, il
se voit de nouveau press par ses ennemis. Arriv prs d'un torrent qui
gronde avec fracas, son cheval hsite  le franchir; le temps s'coule,
l'ennemi gagne du terrain.... Santa-Anna est prisonnier.

Il est conduit  Washington, et l, le congrs dlibre sur le sort qui
lui sera rserv. La majorit est presque d'avis de le fusiller; un
membre de l'honorable assemble se lve et dit:

Messieurs, nous sommes en guerre avec le Mexique; quel est, notre but?
lui faire, tout le mal qu'il nous sera possible... (Oui, oui.) Eh bien!
le plus sr moyen  employer est de lui rendre son fatal prsident.

Cette singulire motion lui sauva la vie, el Santa-Anna fut remis en
libert aprs avoir prt serment de ne plus jamais porter les armes
contre le Texas.

Pendant cette captivit, qui ne se termina qu'au mois de novembre de la
mme anne, Santa-Anna avait achev les cinq annes de sa prsidence. A
son retour  Mexico, abattu dj par sa dfaite et sa dtention, sentant
que le prestige de son nom est presque vanoui, il a l'humiliation plus
poignante encore de retrouver son rival Bustamante lu prsident
presqu' l'unanimit. Sur 62 voix il en a obtenu 57, tandis que 5 voix
seulement se sont hasardes  proclamer le nom de Santa-Anna.

Deux ans plus lard, au mois de novembre. 1838, Santa-Anna est arrach 
ses mditations dans _Manga de Clavo_ par les dtonations du canon
franais, qui foudroie le fort jusqu'alors imprenable de _San Juan de
Ulua_, et par le fracas de ses bastions qui s'croulent. Il accourt 
Vera-Cruz, o il trouve sa nomination de gouverneur de la ville
expdie, dj par le Snat. En vain il ordonne, aux dfenseurs du fort
de s'ensevelir sous ses ruines, ils sont contraints  le rendre, et
Santa-Anna grince des dents en pensant  l'irrsistible puissance des
nations europennes.--Un hasard providentiel lui vite une seconde
captivit.

Le prince de Joinville, sachant que le gnral Santa-Anna est dans
Vera-Cruz, rsolut de s'emparer de sa personne; il s'agit de le
surprendre pendant son sommeil. Le lendemain,  cinq heures du matin, le
prince descend dans sa chaloupe et se fait accompagner d'une
embarcation. Vera-Cruz n'est pas encore rendue.

Par ce hasard providentiel, dont nous avons parl, au lieu de cette
atmosphre toujours pure et limpide, de ce ciel toujours bleu qui couvre
la ville et la rade, ce matin-l, comme par miracle, la rade et la ville
sont enveloppes d'une brume paisse, opaque, et, arm  la pointe du
mle, le prince est forc d'attendre quelques minutes l'embarcation qui
l'accompagne et qui s'est gare au milieu du brouillard. Cette
embarcation porte les ptards ncessaires pour faire sauter les portes,
les clous pour enclouer les canons. La maison de Santa-Anna est
entoure, force; mais ces quelques minutes de retard l'ont sauv, son
lit est encore chaud, et Arista, son fidle Arista, surpris seul, a
l'honneur de remettre son pe au prince franais.

Le prince se retire en bon ordre. Les embarcations sont dj charges de
monde, quand une des portes qui donnent sur le mle s'ouvre, et un
officier-gnral s'y laisse voir  moiti, une jambe en avant, l'pe 
la main. Au mme instant, sur l'extrmit de la jete, une mche allume
fume  ct d'une caronade dont la bouche laisse voir des grappes de
mitraille. Pour faire  l'ennemi un dernier adieu, un marin approche la
mche, le coup part, et Santa-Anna tombe  la tte des siens, la jambe
droite emporte au-dessous du genou, et la main qui tenait l'pe
mutile par un biscaen.

Depuis ce temps, il jette sur sa jambe ampute de douloureux regards;
mais depuis lors aussi il a reconquis la prsidence, la prsidence s'est
change pour lui en une dictature pleine et entire dont le temps n'est
pas born, dont la puissance n'est pas limite; et qui sait en quoi se
changera cette dictature? Tout ploie devant lui, lui seul est puissant,
taxe les impts, et, dans le cours de cette anne 1843, il en a institu
un direct: c'est celui d'une loterie dont les billets cotent fort cher;
chaque riche particulier reoit l'ordre d'en prendre un certain nombre.
Les lots gagnants sont nombreux, les sommes promises sduisantes, mais,
hlas! les bons billets sortent rarement, et ils n'en valent alors gure
mieux, car l'impitoyable loterie ne paie jamais.

Le dsintressement jusqu'alors hroque, nous devons le dire, de
Santa-Anna, a t remplac par l'avidit de s'enrichir. _Manga de Clavo_
est devenu le centre de vastes proprits qui embrassent une partie de
l'tat de Vera-Cruz, et un chemin de fer, entrepris par ses ordres, doit
les traverser et doubler sa fortune prive, tout en servant  l'utilit
publique.

............................................................. Nous avons
essay de dpeindre Santa-Anna tel que nous l'avons connu ou que les
rcits de ses lieutenants et de ses gnraux nous l'ont l'ait connatre,
et nous avons omis bien des faits dans notre rcit; maintenant, qui peut
savoir le secret de cette me blase, mlancolique, inquite? Son
insatiable ambition est-elle enfin assouvie? Ou ne peut rvoquer en
doute, chez lui, des talents extraordinaires, une promptitude de
dcision admirable, une imperturbable audace, une connaissance
approfondie du caractre de ses compatriotes; mais,  tout prendre, s'il
parat dans le prisme de l'loignement comme un gant, c'est grce aux
pygmes dont il est entour, et qu'il dpasse de toute sa hauteur.



Nouvelles inventions.

CHEMIN DE FER ATMOSPHRIQUE.

L'attention des ingnieurs et de tous ceux qui s'occupent de la
construction et de l'exploitation des chemins de fer, soit au point de
vue pratique, soit au point de vue thorique, est vivement excite en ce
moment par les essais, qui vont avoir lieu en Irlande, d'un nouveau
systme de locomotion rapide, dans lequel le moteur ne sera plus la
vapeur, mais simplement la pression atmosphrique.

Le public lui-mme, proccup de la gravit des accidents auxquels a
donn lieu jusqu' ce jour le mode de remorquage des convois par la
locomotive, dsire vivement que la science puisse substituer  ce moteur
un moteur plus sr et tout aussi rapide; car, il faut bien le dire, 
quelque degr de perfection qu'on pousse la construction de la
locomotive, et quelque prudence qu'on apporte  la conduite d'un convoi,
on aura toujours  redouter certains accidents que rien ne peut faire
prvoir, et dont on ne peut amortir les funestes effets que dans un
cercle assez restreint. D'un autre ct, la rapidit de locomotion due 
ces nouvelles voies de communication commence  si bien entrer dans nos
moeurs et dans les besoins industriels et commerciaux du pays, qu'on ne
pourrait plus y renoncer, dt le danger tre mille fois plus grand. Tous
les efforts ont donc d tendre vers l'amlioration du pouvoir moteur,
et, dans la persuasion o sont les ingnieurs que la locomotive la plus
perfectionne sera encore une machine imparfaite, on a cherch ailleurs
la puissance ncessaire pour mouvoir d'normes masses avec une vitesse
considrable.

Cette puissance, qu'on n'avait pas encore song  appliquer directement
 la locomotion, entre cependant dans tous les calculs des diffrentes
espces de moteurs employs jusqu' ce jour; mais on n'en tient compte
dans ces calculs que comme d'une puissance qu'il faut vaincre et
dtruire, et les machines reoivent toujours un supplment de force
destine  contre-balancer la _pression atmosphrique_. Aujourd'hui, au
lieu de la dtruire, on l'emploie. Le moteur, c'est cet lment (pour
nous servir de l'appellation en usage, quand les chimistes ne
connaissaient que quatre lments, qui, aujourd'hui, n'en sont mme
plus), c'est cet lment au milieu duquel nous vivons, nous marchons, et
qui est rpandu partout, si bien que nulle part n'existe le vide; c'est
cette pression tellement puissante qu'elle fait quilibre  une colonne
d'eau de 32 pieds, on de 10m 40 de hauteur.

[Illustration: Fig. 4.--Coupe perpendiculaire au tube et Vue de face du
chariot aprs le passage du piston voyageur.]

Dj, en 1821, un inventeur anglais nomm Vallance, frapp de
l'imperfection de la locomotive, qui n'tait pas arrive au degr de
force qu'elle possde aujourd'hui, avait propos de se servir de la
pression atmosphrique, pour mouvoir les convois. Il imaginait, pour y
arriver, de construire des cylindres en fonte assez larges pour recevoir
 leur intrieur les voitures de passagers et le chemin de fer qui les
portait. On conoit tout le ridicule de ce projet, qui prouvait
seulement toute la confiance qu'inspirait  l'auteur la puissance de la
pression atmosphrique.

Cette ide fermenta cependant, et quelques personnes, parmi lesquelles
nous citerons M. Pinkus, s'occuprent du mode de propulsion
atmosphrique, et proposrent des systmes de soupapes plus ou moins
ingnieuses; mais c'est seulement entre les mains de MM. Clegg et Samuda
frres que cette invention a revtu le caractre pratique qui la
recommande aujourd'hui, et a fait natre le systme dont nous allons
donner la description.

[Illustration: Fig. 5.--Dtails d'assemblage de la soupape longitudinale
G avec le tube de propulsion.]

[Illustration: Fig. 1.--lvation d'un convoi en marche sur un chemin de
fer atmosphrique.]

[Illustration: Fig. 2.--Plan du chemin de fer atmosphrique et vue de la
soupape d'entre _f_.]

[Illustration: Fig. 3.--Coupe longitudinale suivant l'axe du tube de
propulsion.]

Dans ce nouveau systme, la voie est compose, comme dans les chemins de
fer ordinaires, de deux rails runis de distance en distance par des
traverses. Au milieu de cette voie, et  gale distance des rails, se
trouve un tube A (Fig. 1, 2 et 3), qui offre dans le sens de sa
longueur, et  sa partie suprieure, une ouverture assez large pour
donner passage  une tige mtallique verticale C (fig. 3). C'est  cette
tige mtallique,  laquelle on peut  volont attacher les voilures qui
sont sur les rails, qu'est li invariablement le systme de propulsion,
c'est--dire le piston.

Pour bien comprendre le jeu de ce mcanisme, supposons, pour un instant,
que l'ouverture longitudinale on tube A, qui sert  donner passage  la
tige mtallique, soit hermtiquement ferm, et qu'une machine
pneumatique, situe  son extrmit, aspire l'air qu'il contient, un
vide plus ou moins parfait s'tablira, et si l'on prsente  l'orifice
du tube un piston, ce piston, soumis  la pression atmosphrique par une
de ses faces, s'avancera dans le tube, o on a fait le vide, en vertu de
la diffrence de pression entre l'air extrieur et l'air qui est encore
dans le tube, et la marche de ce piston ou sa vitesse sera d'aillant
plus grande que le vide du tube sera plus parfait. De plus, en vertu de
l'impulsion que lui donne la pression atmosphrique, il pourra
entraner, aprs lui, un poids plus ou moins considrable.

La difficult,  vaincre consistait donc ici dans le mode d'attache du
poids  remorquer avec le piston voyageur, et surtout dans le systme 
employer pour que le piston communiqut de l'intrieur du tube le
mouvement  la masse extrieure, sans cesser d'tre soumis  la pression
atmosphrique et sans que le vide diminut sur sa face antrieure.

A la tige mtallique C (fig. 3) est li un chssis dont la longueur peut
varier, et qui porte  une de ses extrmits le piston voyageur B, et 
l'autre un contrepoids M, destin  quilibrer le piston. Ce chssis
supporte galement quatre galets II, II, II, II, destins  soulever la
soupape longitudinale aprs le passage du piston, pour permettre  la
tige mtallique de passer. En arrire de cette tige sont deux autres
galets D, D, inclins  l'horizon, qui soulvent la couverture I
destine  abriter la soupape contre les intempries de l'air. Cette
couverture I est forme de plaques minces en tle de 1m 50  2m de
longueur, formant ressort au moyen d'une bande de cuir. L'extrmit de
chaque lame passe sous la suivante dans la direction du mouvement du
piston, assurant ainsi le mouvement de chacune successivement.

On peut voir dj, d'aprs ce qui prcde, toute la manoeuvre de ce
nouveau systme. Nous allons la restituer en peu de mots, au moyen de la
seule fig. 3. Le vide est fait dans le tube A; la pression atmosphrique
agissant sur la face postrieure du piston B, le met en mouvement; ds
qu'il est pass, les galets II soulvent la soupape longitudinale et
livrent passage  la tige mtallique qui lie le convoi au piston. Les
lames dont se compose la couverture I se sont dj leves
successivement, comme nous venons de le dire, avant le passage de la
tige mtallique, et elles sont soutenues par les galets D, pendant que
la soupape longitudinale retombe et qu'un tube N, rempli de charbons
incandescents, contribue  la fermer hermtiquement en liquidant une
matire compose de cire et de suif qui en assure l'adhrence
parfaite.

La fig. 4 montre une coupe du tube A, aprs le passage de la tige
mtallique et en lvation l'appareil complet destin  fermer la
soupape longitudinale.

Nous donnons (fig. 5) une section transversale du tube avant l'arrive
du piston voyageur. Cette figure permet de bien saisir le mode
d'tablissement de la soupape et la manire dont elle agit.

Le tube porte une cte ou un talon ce qui est fondu et fait corps avec
lui. Le cuir de la soupape G tant mis en place, on l'assujettit au
moyen de la barre de fer a, que l'on recouvre avec la plaque mtallique
a'; on serre alors fortement a' sur a et sur e, au moyen de l'crou en
querre _b_; puis, au moyen d'un second crou _ce_, on rgle
invariablement l'cartement de _a_ et de _c_. La bande de cuir G est
serre entre deux plaques de tle dcoupes par morceaux juxtaposs. La
plaque suprieure est plus large que l'ouverture longitudinale, et a
pour but d'empcher que l'air extrieur n'enfonce la bande de cuir dans
le tube quand le vide s'opre; la plaque infrieure remplit la rainure
lorsque la soupape est ferme, et en terminant ainsi le cylindre dans sa
partie suprieure, empche que l'air ne dpasse le piston.

[Illustration: Fig. 6.--Section transversale dans le tube aprs le
passage de la tige mtallique.].

[Illustration: Fig. 7--Section transversale dans le tube pendant le
passage de la tige mtallique.]

La figure 6 reprsente une section transversale du tube de propulsion
dans un point o la soupape longitudinale est ferme et immdiatement
aprs le passage de la tige de propulsion; R reprsente le rouleau qui
marche en avant du tube N, et qui ferme la soupape aprs le passage de
la tige. N est le tube rempli de charbons incandescents destins 
fondre la composition de cire et de suif place en F (fig. 5); I est la
couverture souleve; M M est le manchon d'assemblage des deux tubes
conscutifs, oo les oreilles au moyen desquelles le tube est fix sur
les traverses de la voie.

La figure 7 reprsente la coupe transversale du tube au moment du
passage de la tige verticale C. On voit quelle est la forme donne 
cette tige. V est le systme d'attache de la tige au chariot de tte; p
p sont les plaques de fer qui lient ensemble le piston, la tige et le
contrepoids, et qui soutiennent les galets H H.

Une seule chose nous reste  expliquer, c'est comment le piston peut
s'insrer dans le tube de propulsion, sans permettre  l'air extrieur
d'entrer en mme temps que lui, et comment il peut quitter le tube et le
refermer aprs en tre sorti. Les mthodes employes pour parvenir  ces
deux rsultats ne sont pas les parties les moins ingnieuses du systme
que nous examinons.

Le tube (fig. 2) est termin en entonnoir, et  quelque distance de son
extrmit se trouve une soupape _f_. A cet endroit et sur le ct est
un espace demi-circulaire qui renferme une autre soupape plus grande que
_f_, et relie  la premire au moyen d'une branche recourbe: ce
systme peut tourner autour d'une charnire. Quand on fait le vide, la
soupape _f_ est presse sur une de ses faces par la pression
atmosphrique qui tend  l'ouvrir, mais elle est retenue par l'autre
soupape qui, tant plus grande qu'elle, oppose  l'ouverture une
rsistance proportionnelle  sa surface. Sur le haut de l'espace
demi-circulaire, on pratique deux trous, un de chaque ct de la plus
grande des deux soupapes: ces deux trous peuvent tre couverts par une
bote  coulisse. Pendant que le vide s'opre, ou ne couvre qu'un des
trous, qui est ainsi en communication avec la partie o s'opre le vide,
et l'autre reste ouvert  l'air extrieur. Mais, quand le convoi
s'avance, il pousse la bote  coulisse qui, recouvrant alors les deux
trous, les met en communication, la pression sur la grande soupape
diminue, puisque ses deux faces sont maintenant en communication avec la
partie o l'on a opr le vide, et la soupape _f_, soumise maintenant 
une pression prpondrante, peut tourner autour de son axe et donner
passage au piston.

Pour la sortie, la manoeuvre est plus simple encore; le tuyau
d'aspiration qui communique avec la machine pneumatique s'embranche sur
le tube de propulsion  4 ou 5 mtres de l'extrmit de ce tube, en
sorte que, ds que le piston a dpass le point d'embranchement, il
accumule l'air qui se trouve  l'extrmit du tube et qui, pressant sur
la soupape, la force  s'ouvrir en tournant autour d'une simple
charnire; elle tombe sur un levier  deux branches, dont l'une, choque
aussitt aprs la sortie du piston par une tige attenante au convoi,
relve la soupape et l'applique de nouveau contre le tube, o elle est
maintenue par la rarfaction de l'air, qu'on recommence immdiatement.

Le piston est un simple rouleau de fonte d'un diamtre infrieur  celui
du tube, arm  ses deux extrmits d'une mchoire pinant une lame de
cuir: il est plac  1m 40 en avant de la tige de connexion. Le piston
est donc flexible; la pression de l'air qui s'exerce sur lui force les
lames de cuir dont il se compose  s'appliquer exactement sur les parois
du tube, rend le contact partait, quelles que soient les dfectuosits
de forme de ce tube, et prvient la rentre de l'air.

On conoit trs-bien que si le tube tait aussi hermtiquement ferm que
nous l'avons suppos, si l'air ne pouvait s'introduire en avant du
piston ni par les interstices de la soupape longitudinale ni par ceux
des lames de cuir du piston, une seule machine  vapeur suffirait pour
faire un vide parfait sur une longueur de tube illimite, et mme que,
ds que le piston aurait commenc son voyage, cette machine devrait
rester en repos; mais il n'en est pas ainsi dans la pratique:  chaque
instant l'air extrieur doit trouver et trouve, en effet, des
interstices par lesquels il rentre. L'action de l'appareil pneumatique
doit donc  la fois contre-balancer l'effet de ces prises d'air et
enlever successivement l'air primitivement contenu dans le tube pour
produire le mouvement. Une mme machine ne peut donc desservir qu'une
longueur de tube limite.

Du reste, ce projet n'est pas  l'tat d'utopie; il est en excution
depuis plusieurs annes.

Tout l'appareil que nous venons de dcrire marche rgulirement, non pas
sur un modle en petit (depuis longtemps on sait que ces modles,
excuts avec une prcision mathmatique et entretenus avec soin, ne
prouvent rien et induisent mme en erreur sur les rsultats de
l'application en grand), mais sur un chemin de fer de dimensions
ordinaires de 800 mtres de longueur, qui, depuis quatre ans, sert 
toutes les expriences qu'a suggres aux ingnieurs le dsir d'tudier
sous toutes ses faces ce nouveau systme. Il est tabli 
Wormwood-Scrubs prs de Londres, et on atteint rgulirement des
vitesses de 36 kilomtres  l'heure avec une charge de 15 tonnes, dans
une partie de railway en courbe de 1,000 mtres de rayon et sur une
pente ascendante de 8 millimtres et demi. La machine  vapeur qui met
en mouvement l'appareil pneumatique a une force de 16 chevaux-vapeur,
mais ne dploie ordinairement que les deux tiers ou les trois quarts de
cette puissance. Le tube a un diamtre de 22 cent. 85.

Quand on veut faire fonctionner l'appareil, on laisse descendre le
chariot par l'action de la gravit: pour cette manoeuvre, la tige,
mtallique et le chssis arm du piston, du contrepoids et des galets,
qui peuvent se dplacer horizontalement, sont en dehors du tube; quand
le chariot est en bas et attach au train, l'appareil pneumatique se met
en mouvement et en une minute et demie opre le vide convenable; on
insre alors le piston dans le tube, on ouvre la soupape d'entre, et la
voiture se met en mouvement et augmente progressivement de vitesse
jusqu' ce qu'elle atteigne une rapidit de marche maximum qui se
produit environ aux deux tiers du parcours. Si l'un veut s'arrter en un
point quelconque, il suffit de serrer les freins; le conducteur du
convoi a de plus  sa disposition une soupape, et peut, en la soulevant,
laisser passer l'air extrieur  travers le piston, ce qui diminue
immdiatement le vide.

Il est vident que la force de l'appareil pneumatique et de la machine 
vapeur qui le fait agir doivent avoir, avec la longueur et le diamtre
du tube de propulsion ainsi qu'avec la vitesse que l'on veut obtenir, un
rapport que le calcul peut indiquer. Plus le tube de propulsion est
long, plus la rentre d'air par la soupape longitudinale est importante;
on trouve que le nombre de coups de piston ncessaires pour enlever cet
air est le tiers du nombre total des coups ncessaires pour faire un
vide convenable. Il parait certain qu'une machine de cinquante
chevaux-vapeur serait plus que suffisante pour oprer et maintenir le
vide dans un tube de 8 kilomtres de longueur. (Les lecteurs de
l'_Illustration_ comprendront que nous ne pouvons entrer ici dans tous
les calculs relatifs aux proprits de cet appareil ingnieux, et que
nous devons nous borner  indiquer des rsultats.)

La pression atmosphrique a, dans l'appareil,  vaincre des frottements
considrables qui diminuent d'autant son effet utile; ainsi le
frottement du piston absorbe 5 pour 100 de la force motrice, le
soulvement de la soupape longitudinale et sa compression 6 pour 100
environ, et la couverture 4 pour 100, quantit norme quand on songe 
l'utilit restreinte de ce dernier appareil.

M. Teisserene, qui avait reu de M. le ministre des Travaux publics la
mission d'aller tudier l'appareil atmosphrique sur les lieux, et dont
le rapport nous a t fort utile pour la description que nous venons de
faire, s'est livr  une srie d'expriences sur ce chemin de fer,
desquelles il a dduit certains principes assez curieux.

Ainsi, 1 il y a conomie relative  employer des tuyaux de plus grand
diamtre; 2 sur les grandes longueurs, le travail est d'autant plus
conomique qu'il s'effectue sous de moindres pressions; mais alors, pour
arriver  des vitesses gales, le tube doit avoir un diamtre plus
grand.

Il nous reste maintenant  comparer ce systme  celui des locomotives,
et nous avouons que nous craignons qu'on ne nous accuse d'engouement
pour la chose nouvelle, si nous disons qu'il nous parat suprieur  ce
dernier sous le triple point de vue des dpenses de construction et
d'exploitation, de la vitesse et de la scurit.

Pour la construction, on peut aborder des pentes infranchissables aux
locomotives, et pour ainsi dire aux voitures tires par des chevaux; les
courbes  petit rayon n'ont plus d'importance, l'absence de locomotive
permet de diminuer le poids des rails, la hauteur des tunnels, la
solidit des ponts et viaducs. On peut se borner  une seule voie sans
que le service en souffre, puisqu'il n'y a pas de collision possible, un
piston ne recevant de l'impulsion par l'air extrieur que si le vide
existe devant lui, et ce vide n'existant plus ds qu'un autre piston
voyage dj dans le tube. Il y a donc conomie sur tous ces objets; le
pouvoir moteur seul est plus cher. En effet, on calcule que, pour
assurer un bon service sur nos chemins de fer, il faut par kilomtre un
tiers de locomotive, ou 15,000 francs environ, tandis que, sur le chemin
atmosphrique, l'appareil complet, tube et machine, est valu  100,000
francs. Malgr le prix plus lev du pouvoir moteur, il y aura cependant
une conomie considrable dont les dtails ne peuvent pas entrer dans
cet article, mais que nous ne craignons pas de perler  50 pour 100.

Pour les dpenses d'exploitation, les frais gnraux restant les mmes
dans les deux systmes, les frais variables seront bien moindres dans le
systme atmosphrique; en effet, les dpenses de combustible et de
rparation des locomotives varient proportionnellement aux distances
parcourues; les mmes frais avec les machines fixes ne dpendent que du
temps pendant lequel l'appareil est chauff, et ils dcroissent
relativement avec la quantit d'ouvrage effectue dans ce temps.

La vitesse peut tre indfiniment augmente avec le diamtre du cylindre
de la pompe pneumatique. Pour les locomotives, on ne peut dpasser
certaines vitesses;  80 kilomtres  l'heure, ces machines ne peuvent
plus remorquer aucune charge.

Enfin, au point de vue de la scurit, outre que les collisions, comme
nous l'avons dit, sont impossibles, le convoi ne peut pas drailler, le
piston le maintient toujours sur la voie; la rupture des essieux de
locomotives, qui est la source de tant de graves accidents, disparat.
Le chemin pouvant se modeler sur le terrain et aborder les pentes
naturelles du sol, ou n'a plus  craindre les boulements des grandes
tranches; l'incendie, les scnes affreuses du 8 mai sur la rive gauche
ne peuvent plus se prsenter dans ce systme.

Les ingnieurs anglais qui, s'ils ont de la persvrance  poursuivre
une ide quand ils la trouvent bonne, sont toujours en dfiance contre
les nouveauts quand il s'agit de les mettre en pratique, ont visit
avec un puissant intrt le railway atmosphrique de Wormwood-Scrubs, et
attendent le rsultat de l'preuve qu'on va tenter en Irlande sur le
chemin de Dublin  Dalkey, entre Kingstown et Dalkey, sur une longueur
de 2,722 mtres. MM. Clegg et Samuda tablissent en ce point une machine
de la force de 100 chevaux; ils ont adopt cette puissante machine,
parce que, si le succs est complet, on tendra le tube jusqu' Dublin
d'une part, et la longueur desservie par la machine serait de 12
kilomtres et demi, et jusqu' Bray de l'autre, et cette machine
desservirait alors 22 kilomtres.

On conoit quel intrt s'attache  ces essais, qui, s'ils russissent,
renverseront compltement le systme actuel. Quant  nous, nous ne
formons qu'un voeu: c'est que le gouvernement, engag par la loi du 11
juin 1842 dans les dpenses considrables d'excution du grand rseau
des chemins de fer, concentre son attention sur les essais du chemin de
Kingstown  Dalkey, fasse suivre les expriences par une commission
exprimente; et si le systme atmosphrique prsente tous les avantages
que nous avons signals, son devoir et son intrt seront d'entrer
franchement dans cette nouvelle voie, qui pargnera  la France, dj
obre, des dpenses si peu en rapport avec l'tat actuel de ses
finances.



Moeurs parisiennes.

CE QU'IL Y A DANS UNE GOUTTE D'HUILE.

L'infortun dandy dont nous avons racont les succs et les revers sous
ce titre: _L'Habit et le Moine_, le pseudo-lion Roger de Cancale, jeune
employ au Mont-de-Pit, qui veut trancher, comme quelques-uns de nos
lecteurs s'en souviennent peut-tre, du millionnaire et du marquis, eut
un jour une de ces heureuses chances qui ne se prsentent, dit-on,
qu'une seule fois dans la vie d'un homme. Il faillit raliser la
chimre, le rve de son existence tout entire, devenir ce que, depuis
dix ans, il s'efforce si laborieusement de paratre, c'est--dire
possder des rentes, de vrais chevaux, un htel non imaginaire, des
laquais poudrs et galonns, des chteaux, des parcs, des mtairies et
une loge  l'Opra. Toutes ces splendeurs brillrent un instant  ses
yeux, et puis s'vanouirent sans retour. Tant d'opulence tint pour lui 
un fil, ou pour mieux dire  une... mais n'anticipons pas sur les
vnements.

Vous saurez donc que notre vicomte avait eu nagure l'heur extrme de
sduire une riche veuve, la charmante baronne Dorliska de la
Fenouillre, qui, avec son coeur et sa main, devait lui apporter une dot
de cinquante mille cus de rente amasss par le dfunt baron,
munitionnaire sous l'Empire, et transform en gentilhomme sous le rgne
de la branche ane, moyennant une somme ronde de dix mille francs, qui
tait alors le prix-courant des lettres de noblesse. D'ailleurs, comme
le disait le financier Zamet, l'ami de Henri IV et de Gabrielle
d'Estres, l'homme qui est _seigneur de trois millions_ ne saurait tre
un roturier.--Comment Cancale s'y tait pris pour oprer cette conqute,
nous ne saurions trop vous le dire: mille causes avaient concouru  ce
capital rsultat. Le noeud gordien de sa cravate y tait certainement
pour quelque chose. Les bottes vernies dans lesquelles se mirait ce
nouveau Narcisse pouvaient aussi revendiquer une part dans ce brillant
succs. Son gilet extravagant ne pouvait manquer de charmer la plus
folle de toutes les baronnes. Son aplomb, sa fatuit, l'assurance avec
laquelle il parlait de ses terres, de ses gens et de ses poneys, les
quelques relations aristocratiques sous le protectorat desquelles il
avait soin de se produire, n'avaient pas moins contribu  fasciner
cette dernire, dont le coeur ressemblait beaucoup  la noblesse,
c'est--dire qu'il n'tait pas de roche. Bref, dans le tourbillon d'une
valse  deux temps excute l'hiver dernier au bal de M. de Rambuteau,
le vicomte, qui tait de premire force  cet exercice gymnastique cher
 la nouvelle jeunesse dore, avait os risquer une dclaration en forme
que sa Franoise de Rimini, entrane avec lui dans l'espace, avait
accueillie en souriant. Au bout de la spirale, tout tait dit: ils
s'taient avou leur mutuel amour. On va si vite quand on valse!

Au samedi suivant, on donna libre cours  de timides souhaits trop
longtemps comprims, et il fut convenu qu'on s'pouserait aussitt le
printemps venu. Le vicomte tait trop habile pour se permettre de brler
du moindre feu illgitime.

Mais, hlas! au moment o luisait dj pour lui le chaste flambeau de
l'hymne, un quinquet jaloux versa une larme, et cette larme (de
combien d'autres pleurs ne devait-elle pas tre suivie!) vint tomber
juste sur le collet du futur poux de Dorliska.

Le lendemain, celui-ci, en passant d'un oeil plein de sollicitude
l'inspection de sa chre toilette, complice de son glorieux succs, et
comme il chantonnait dans ses dents le refrain du grand pote national:

                  Ah! mon habit, que je vous remercie!

Il aperut avec pouvante une odieuse tache qui se prlassait,
s'panouissait sur la cime de son elbeuf numro un. En vain il regratta,
frictionna, brossa la place o l'horrible stigmate avait fait lection
de domicile, il ne russit qu'a le rendre un peu plus visible  l'oeil
nu. L'huile est de ces forbans avides qui n'abandonnent pas facilement
leur proie, et c'tait merveille de voir comme elle s'tendait  la
ronde, imprgnant la trame moelleuse et rongeant de ses tons livides la
frache teinte du tissu.

Or, Cancale devait, le jour mme, faire sa cour  la baronne qui, la
veille, en prenant cong de lui, avait languissamment laiss tomber de
sa bouche cette suave parole: A demain! Manquer  cette invitation, 
cet ordre, c'et t se perdre, se suicider, matrimonialement parlant.

Dans son dsespoir, le vicomte songea d'abord au dgraisseur; mais,
outre que cet industriel vend ses services au poids de l'or (deux francs
cinquante centimes, prix net d'une paire de gants blancs), il tait trop
tard pour qu'il pt recourir  son ministre. L'heure pressait. Le
vicomte, en proie  de sombres rflexions, endossa machinalement son
frac terni, prit son chapeau, et descendant les cinq tages qui
conduisaient  sa mansarde de la rue Jean-Pain-Mollet, gagna le quai,
dont il suivit mlancoliquement le trottoir, qu'ombragent de jeunes
fagots d'pines dcors du nom de tilleuls par l'autorit municipale.
Les mains dans ses poches, le nez au vent, il semblait chercher au ciel
une inspiration et implorer la Providence.

Tout  coup cette dernire se manifesta  lui sous la forme d'un quidam,
porteur d'un chapeau jadis blanc, pench comme la tour de Pise, d'une
norme paire de favoris, d'une cravate rouge et d'une ample redingote de
castorine. Ce personnage, qui se tenait adoss au parapet sur lequel on
voyait tale prs de lui une petite bote de fer-blanc, bondit 
l'aspect du vicomte, et s'lanant au-devant de lui:

Dieu! la belle tache! s'cria-t-il; ah! monsieur, pour l'amour de
l'art, souffrez qu'on vous en dbarrasse!

En mme temps il saisit le collet de Cancale et commena  le frotter
vigoureusement d'une sorte de substance bleutre qu'il tenait dans l'une
de ses mains, et qui ressemblait  s'y mprendre  du savon dit de
lessive.

Le vicomte ouvrit de grands yeux, et, tir en sursaut de sa rverie,
crut voir un ange librateur dans le rbarbatif Bohmien qui venait de
lui barrer le passage.

Qui donc tes-vous? demanda-t-il.

--Qui je suis? rpondit l'homme  la castorine; vous voyez devant vous,
monsieur, l'inventeur brevet du clbre savon olagineux-vgtal, le
fruit de mes explorations dans toutes les parties du monde, y compris la
Polynsie et l'archipel des les Marquises. A l'aide de ce savon,
monsieur, compos de simples recueillies sur les plus hautes montagnes
du globe, j'enlve toutes les taches qui veulent bien m'honorer de leur
confiance. Il n'est pas d'habit si graisseux, de paletot si macul,
d'toffe gnralement quelconque si outrageusement souille, que je ne
rende en peu de minutes propre, nette, resplendissante comme une pice
de six liards; et tout cela, monsieur, tout cela pour la modique
bagatelle de dix centimes, deux sous, vieux style!

En prononant ces mots, l'industriel en plein vent, dont la propre
redingote tmoignait par crit du cas qu'il faisait de son savon,
substance si prcieuse  ses yeux qu'il n'osait s'en servir pour
lui-mme; l'industriel, dis-je, continuait d'empter avec une ardeur
sans pareille le collet du vicomte. Sduit par l'loquente tirade
ci-dessus, celui-ci le laissait faire et attendait avec confiance le
rsultat de l'opration.

En ce moment fatal, le bruit d'une voiture se fit entendre. Une
brillante calche, trane par deux chevaux dpareills, s'avanait au
milieu de la chausse. Cancale y jeta les yeux et reconnut..... quel
coup de thtre! j'en frmis encore quand j'y pense... dans la belle
dame assise au fond de l'quipage, la prtendue, la divine baronne
Dorliska de la Genouillre. Quel gnie, malfaisant, quel dmon vomi par
l'enfer, pouvait l'attirer  cette heure sur l'excentrique et
antifashionable quai dsign sous le nom de Pelletier? Pntre qui
pourra le mystre! Ce qu'il y a de certain, c'est que Cancale, mdus 
l'aspect de son amante, perdit, en cet instant critique, toute prsence
d'esprit au point de la saluer gauchement, se coupant ainsi toute
retraite, toute dngation ultrieure, et constatant lui-mme sa triste,
sa dplorable identit. Le vertige qui parfois nous saisit aux heures de
pril extrme peut seul expliquer cette lourde, cette inqualifiable
aberration.

La baronne, qui jusqu' ce moment n'avait point aperu Cancale, devint
pourpre de confusion et de colre en reconnaissant, dans le cavalier qui
lui tirait son chapeau si maladroitement, le radieux vicomte aux prises
avec l'industriel  la mine quivoque que nous venons de vous dpeindre.
Elle s'agita convulsivement sur son sige en se mordant les lvres,
donna ordre  son cocher de fouetter, et s'loigna emporte par ses
rapides normands, non sans avoir lanc au malheureux dandy un regard de
mpris souverain et de foudroyante ironie.

Atterr, cras, stupfi, celui-ci sentit une sueur froide lui
ruisseler par tout le corps. La bouche bante, le jarret tendu, l'oeil
instinctivement fix sur la calche qui s'enfuyait, emportant tous ses
rves dors, il demeura immobile, sans haleine, sans voix, comme s'il
et prouv soudain le sort de la trop curieuse femme de Loth.

L'inventeur brevet du clbre savon olagineux-vgtal le tira de sa
lthargie en lui disant:

C'est fait, bourgeois! vous voil maintenant propre comme cinq sous.
C'est dix centimes que vous me devez pour vous avoir enlev votre
tache...

--Misrable! mais ce n'est pas ma tache, c'est ma matresse que tu m'as
enleve! s'cria d'une voix de tonnerre le malheureux vicomte, rappel
par cette interpellation au triste sentiment de l'horrible ralit.

--Qu'est-ce qu'il me chante donc l, ce moderne? reprit l'homme  la
cravate rouge; est-ce que je ne vous ai pas dgraiss, par hasard? mes
deux _ronds_ tout de suite, ou sinon...

L'infortun Cancale paya et s'loigna la mort dans l'me, conservant,
toutefois, encore une parcelle de ce vague espoir qui n'abandonne jamais
l'homme au milieu des plus grands revers.

Cette dernire planche de salut ne tarda pas  lui manquer. Le soir
mme, il reut par la poste,  son domicile d'emprunt, une petite lettre
ainsi conue:

Monsieur,

Il est inutile de vous prsenter chez moi, comme vous aviez dessein de
le faire. Je ne pourrais jamais m'attacher  un homme qui se fait
dtacher dans la rue.

Sign baronne D.... de la F..........

Toute brve qu'elle ft, cette ptre renfermait deux inexactitudes que
notre qualit d'historien nous fait un devoir de relever. D'abord, ce
n'tait pas dans la rue, mais sur le quai que le malencontreux dandy
avait t pris en flagrant dlit de contrebande lionine; ensuite, il ne
s'tait nullement fait _dtacher_, comme le supposait la baronne; car,
ds le lendemain, la tache reparut plus florissante que jamais. Depuis
ce jour elle a rsist  l'emploi de tous les caustiques et n'a cess de
progresser; si bien que le vicomte peut parodier le mot de ce Franois
Ier sous lequel ses aeux combattirent, dit-il,  la bataille de Pavie,
et s'crier, avec beaucoup d'-propos et de vrit, que tout est perdu,
fors la tache.



Camps d'Instruction.

CAMP DE LYON.--CAMP DE BRETAGNE.

L'utilit des camps d'instruction pendant la paix ne saurait tre
rvoque en doute; ce sont les meilleures coles pour les soldats connue
pour les gnraux. L, les uns se prparent  l'excution simultane de
tout ce qui se pratique en campagne, par des volutions semblables 
celles que ncessite la guerre; les autres apprennent  manier un grand
nombre de troupes sur toutes sortes de terrains, et se familiarisent
ainsi avec le jeu des divers corps; tous contractent les habitudes de la
vie militaire, et le concours des diffrentes armes, dans les oprations
d'une guerre simule, donne  chacune des ides justes sur la part qu'y
prennent toutes les autres.

Dans l'histoire des institutions militaires de la France, le plus ancien
camp d'exercice parait remonter au rgne de Louis XI. Commines rapporte
que ce monarque, sur la fin de son rgne, forma  Pont-de-l'Arche, en
Normandie, un camp de ce genre o plus de 20,000 hommes furent runis
pendant plusieurs annes. Il se composait de 10,000 Franais, 10,000
Suisses et 2,000 pionniers.

De cette poque, il faut venir jusqu' Louis XIV pour en trouver un
semblable. Comme, d'ailleurs, l'arme franaise ne manquait pas alors de
gnraux expriments, et que la frquence des guerres tenait les
troupes en haleine, ce n'est que lorsque ce roi voulut initier son fils,
le duc de Bourgogne, au commandement, qu'il forma  Mouchy, prs de
Compigne, en 1698, un camp de 52 bataillons, de 152 escadron et de 15
bouches  feu. Les troupes, au nombre d'environ 70,000 hommes,
excutrent, sous les yeux de Louis XIV, toutes les oprations d'une
campagne.

Louis XV, pendant les premires annes de son rgne, ne songea pas
d'abord  former des camps. Dans un intervalle de vingt-trois ans, il
n'en avait t ordonn qu'un, en 1727, de 20 bataillons et de 20
escadrons; plus, trois petits de cavalerie en 1730, sur la Sambre, la
Meuse et la Sarre; enfin, un cinquime des bataillons d'infanterie ne
formant pas 5,000 hommes, et d'un bataillon de royal-artillerie, avec 40
pices de divers calibres et 20 mortiers. On s'y occupa principalement
de l'instruction de l'artillerie. Mais aprs la bataille de Fontenoy, la
ncessit fut reconnue de faire faire aux gnraux l'apprentissage du
commandement, dans des camps installs en 1753, 1754 et 1755, en Alsace
et en Lorraine. Les rsultats de la guerre de Sept Ans forcrent 
refondre l'organisation de l'arme, et des inspections annuelles en
furent passes, de 1764  1770, dans les camps de Compigne et de
Fontainebleau.

La position de Compigne, au confluent de l'Aisne et de l'Oise, sa
proximit de la capitale et la topographie de ses environs l'ont fait
regarder depuis longtemps comme un lieu favorable  cette destination.
Fontainebleau ne prsente peut-tre pas au mme degr des avantages
semblables; malgr le passage de la route de Paris  Bourges, le
voisinage de celle de Paris  Orlans et la proximit de la Seine et de
l'Essonne, les bois des environs se prtent peu aux hypothses
militaires. Cependant le terrain est sablonneux et trs-praticable 
toutes les armes, quoique recouvert de gents et de buissons; le soldat
ne glisse pas en marchant sur une terre sablonneuse, et il use peu sa
chaussure.

L'tablissement des camps de plaisance, comme on les appelait, tait,
sous l'ancien rgime, pour le plus grand nombre des gnraux, une
occasion d'afficher un luxe incompatible avec l'austrit de la vie
militaire. Tel colonel qui, pour la premire fois, paraissait  la tte
de son rgiment, dpensait dans cette circonstance, en quelques jours,
deux ou trois annes d'un immense revenu. Les intrigues de cour, les
longs dners, les soupers interminables, absorbaient presque tous les
instants. L'intrieur des _marquises_ (c'est sous ce nom qu'on dsignait
les tentes des gnraux et des officiers suprieurs) offraient toutes
les recherches de l'ameublement le plus lgant. Dans ces runions on
s'occupait de tout, except de l'art militaire; puis, aprs une semaine
consacre  ces occupations, les corps rentraient dans leurs garnisons
respectives, sans avoir excut d'autres manoeuvres qu'une grande revue
et un dfil gnral.

Ces camps nanmoins eurent parfois pour rsultat d'veiller dans l'arme
le got de l'tude, et si quelques tacticiens, proposant une exprience,
une amlioration, furent d'abord traits de rveurs, de novateurs, sans
pouvoir se faire couter, d'autres russirent  faire discuter leurs
thories. C'est principalement pour examiner celles sur l'ordre profond
et l'ordre mince que fut institu, en 1778, le clbre camp de
Vaussieux. On y concentra, sous le commandement du marchal prince de
Broglie, 48 bataillons, 20 escadrons et 40 pices de canon. En 1770, il
y eut  Saint-Omer un nouveau camp de 21 bataillons et 10 encadrons.
Depuis cette poque, on rassembla en Lorraine et en Alsace plusieurs
autres camps. Les plus considrables furent ceux de Saint-Omer et de
Frascati sous Metz, en 1788. Dans le premier, on runit, sous les ordres
du prince de Cond, 37 bataillons, 30 escadrons avec 20 bouches  feu.
Le marchal prince de Broglie commandait le second, fort de 31
bataillons, 62 escadrons et 45 pices d'artillerie.

Pendant la premire priode de la rvolution, il n'y eut,  proprement
parler, pas de camp d'instruction; car ceux de Maulde, de Famas, de
Maubeuge, de Vaux sous Sedan, de Fontoy, de Hesingen, de Saint-Laurent
du Var, taient des camps de guerre en face de l'ennemi; mais lorsque,
aprs la paix de Lunville, les armes victorieuses de la Rpublique
rentrrent en France, le premier consul Bonaparte sentit la ncessit de
les faire camper, pour les assujettir  une discipline svre et mettre
de l'uniformit dans leur tenue et leur instruction. Ce fut alors qu'on
vit se former les camps de Bruges, de Saint-Omer, de Boulogne, crs par
une pense politique non moins que militaire. Les vtrans de l'arme,
commands par des gnraux de la plus haute distinction, furent l
runis sous les yeux de leur gnral et de leur empereur. Les grands
simulacres de guerre, excuts par eux, dpassrent de beaucoup tout ce
que l'Europe avait vu jusque-l. Toutes les ides connues y turent
appliques sur une chelle inusite. La science des grandes manoeuvres
vint s'ajouter  l'exprience de la guerre. Les divisions arrivrent 
mettre dans leurs mouvements une prcision telle qu'auparavant on ne
l'et pas attendue d'un bataillon. La tenue, la discipline et
l'instruction des troupes ne lassaient rien  dsirer. Que feriez-vous
avec une semblable arme, dit un jour Napolon au marchal Soult, qui
commandait le camp.--La conqute du monde, sire, rpondit le marchal.
La courte et mmorable campagne de 1805 justifia pleinement cette
prvision.

La crmonie de la distribution des croix de la Lgion-d'Honneur se fit
au camp de Boulogne, en grande pompe, le 10 aot 1804. Quatre-vingt
mille hommes assistrent  cette solennit. Napolon, entour de ses
frres, de ses marchaux, de ses grands-officiers, pronona le serment
de l'ordre: il fut rpt par tous les rcipiendaires, disposs en
pelotons  la tte de chaque colonne. Aprs le serment, les dcorations,
portes dans des casques et sur des boucliers de l'armure de Duguesclin
et de Bayard, furent distribues aux lgionnaires.

Le camp de Boulogne fit trembler l'Angleterre et prpara l'arme qui
devait, en deux mois, conqurir l'Allemagne, s'emparer de Vienne, et
dtruire  Austerlitz les restes des armes de l'Autriche appuyes par
celles de la Russie.

Sous la Restauration, des camps furent forms presque annuellement
depuis 1826  Saint-Omer et  Lunville; il n'y a t, souvent runi que
des troupes d'une seule arme, comme au camp de Lunville, destin  la
cavalerie. Le plus nombreux et le plus remarquable entre tous est celui
de Saint-Omer, en 1827, dans lequel ont t excuts, outre un simulacre
de sige, les essais que demandait la rdaction de la nouvelle
ordonnance sur les manoeuvres d'infanterie et de cavalerie.

[Illustration: Vue du camp de Pllan, prs Rennes.]

Les puissances trangres runissent aussi des camps de manoeuvres, et
il ne se passe gure d'anne que le quart ou le tiers de l'effectif des
armes russe, autrichienne et prussienne n'y soit exerc. Les plus
considrables ont t celui de Vrone, en 1834, qui comptait 60,000
hommes de toutes armes el plus de 100 bouches  feu; celui de Kapsdorf,
o les 5e et 6e corps prussiens prsentrent une force de plus de 40,000
hommes et de 60 bouches  feu; celui de Kalish, en 1835, o
manoeuvrrent, sous les yeux de l'empereur de Russie et du roi de
Prusse, des dtachements combins de troupes russes et prussiennes, au
nombre de 60 bataillons, 67 escadrons, avec 136 bouches  feu; enfin
celui de Wosnesensk, qui runit, en 1837, 50 escadrons, 28 bataillons,
168 pices de canon, indpendamment de 24 escadrons et 5 batteries de
cantouistes.--Les troupes sardes ont un camp d'instruction  Ciri,
dix-neuf kilomtres nord-ouest de Turin; les troupes austro-italiennes
en ont galement un permanent, construit  Montechiaro, sur la route de
Brescia  Mantoue, par le prince Eugne, quand il tait vice-roi
d'Italie. Napolon, peu de jours aprs son couronnement  Milan,
rassembla  Montechiaro, au mois de mai 1805, et fit manoeuvrer 35,000
hommes d'infanterie, 4,500 de cavalerie avec 10 batteries d'artillerie.

[Illustration: Tentes de soldats.]

Depuis 1833, des camps d'instruction ont t presque annuellement
Lunville, Compigne, Saint-Omer, Verdun, Fontainebleau, etc., sous les
ordres, soit du duc d'Orlans, soit du duc de Nemours.

Les camps de Fontainebleau, en 1839, furent faites des expriences sur
le service auquel on destinait le bataillon de tirailleurs; ces
expriences satisfaisantes motivrent la cration de neuf autres: ces
dix bataillons ont, depuis la mort du prince royal, reu le nom de
chasseurs d'Orlans.

En 1842, toutes les dispositions taient prises pour la formation d'un
camp d'oprations sur la Marne. Les officiers-gnraux dsigns pour les
commandements taient les suivants: commandant en chef, M. le duc
d'Orlans; chef d'tat-major-gnral, M. le marchal-de-camp Anpick;
infanterie, 3 divisions, MM. les lieutenants-gnraux de Rumigny,
d'Hautpoul, d'Houdelot; cavalerie commande par M. le duc de Nemours, 3
divisions, MM. les lieutenants-gnraux de Lawoestine, Oudinot, Dejean;
artillerie, M. le marchal-de-camp de Laplace; gnie, M. le
marchal-de-camp de Bellonet; administration militaire, M. l'intendant
militaire Evrard de Saint-Jean. Dj les diverses brigades taient
toutes groupes sur les points de runion qui leur avaient t assigns;
le mouvement de concentration des troupes devait s'effectuer dans la
premire quinzaine d'aot, quand la mort du duc d'Orlans, arrive au
moment mme de son dpart pour l'inspection des diffrents corps, fit
contremander le rassemblement de troupes prcdemment ordonn. Les
travaux et manoeuvres ont continu sparment aux camps de Saint-Omer,
Lunville et autres lieux, sous le commandement suprieur du duc de
Nemours.

Les camps d'instruction de 1843, sous le commandement en chef de M. le
duc de Nemours, ayant pour chef d'tat-major M. le colonel Perrot, sont
composs ainsi qu'il suit:

CAMP DE LYON:--M. le lieutenant-gnral baron de Lascours, commandant le
camp; M. le colonel Dupouey, chef d'tat-major.--_Infanterie_: Ire
brigade, M. le marchal-de-camp baron Anthoine de Saint-Joseph; 16e
lger, 16e et 19e de ligne; 2e brigade, M. le marchal-de-camp Loyr
d'Arbouville; 20e lger, 34e et 51e de ligne.--_Cavalerie_: M. le
marchal-de-camp comte de Waldener de Freudenstein; une brigade, 12e
chasseurs, 5e lanciers, 3e dragons.--_Artillerie_: tat-major, une
batterie monte du 11e rgiment, une batterie  cheval du 14e rgiment,
une compagnie du 15e rgiment d'artillerie pontonniers, une compagnie du
2e escadron du train des parcs d'artillerie.--_Gnie_: une compagnie du
3e rgiment.--_quipages militaires_: un dtachement.--_Gendarmerie_: un
dtachement.

CAMP DE BRETAGNE:--M. le lieutenant-gnral comte de Rumigny, commandant
le camp; M. le lieutenant-colonel Teyssires, chef
d'tat-major.--_Infanterie_: 1re brigade, M. le marchal-de-camp Boull;
21e lger, 4e et 30e de ligne; 2e brigade, M, le marchal-de-camp
Noumayer; 59e, 60e et 75e de ligne.--_Cavalerie_: M. le marchal-de-camp
de Brmont; une brigade, 5e hussards, 8e chasseurs.--_Artillerie_:--2
batteries montes du 13e rgiment.--_Gnie_: une compagnie de sapeurs du
1er rgiment.--_quipages militaires_: un dtachement.--_Gendarmerie_:
un dtachement.

Dans les deux camps, les rgiments d'infanterie ont seulement 2
bataillons, et ceux de cavalerie 1 escadrons.

Les troupes d'infanterie du camp de Lyon,  Villeurbane, sont arrives
sur le terrain du 5 au 7 aot; la cavalerie, du 8 au 10; l'artillerie,
du 9 au 11. L'infanterie du camp de Bretagne est arrive du 17 au 22
juillet; la cavalerie, les 24 et 25, et l'artillerie le 26.

La dure ordinaire des camps est de deux mois, et en gnral du 15 aot
au 15 octobre. Quelquefois le mauvais temps en fait avancer la
dissolution.

[Illustration: Manteau d'armes et gurite de paille.]

CAMP DE LYON.--Le gros de l'infanterie, compos de 5 rgiments  2
bataillons chacun, a dress ses tentes  droite et  gauche de la route
de Crmieux, en avant de Villeurbane et  1,500 mtres de la nouvelle
glise. A gauche de la route, sont les 2 bataillons du 51e de ligne et
la compagnie de sapeurs du gnie;  droite sont rangs, sur des lignes
parfaitement gales et parallles, les bataillons des 54e de ligne, 20e
lger, 19e et 16e de ligne. Les faisceaux sont forms du ct de l'est,
et le parc d'artillerie, compos de 2 batteries, se trouve derrire le
54e de ligne. A 4 kilomtres du camp principal, sur la hauteur du Molard
et  gauche de la route, le 16e lger a t install comme camp avanc.
La cavalerie, dragons, lanciers et chasseurs, est cantonne .
Dcince-Charpieux, dans les hameaux et les formes qui sont entre ce
village et le camp principal. Le quartier-gnral est tabli  700
mtres en arrire du camp, sur la roule de Crmieux. Les steppes qui
s'tendent le long du Rhne, sur la commune de Vaulx-En-Velin, serviront
de champ de manoeuvres.

Les mesures prises par les autorits sont toutes appliques au bien-tre
du soldat. Le gouvernement paie aux logeurs des cantonnements 15 cent,
par homme, 5 cent, par attache de cheval. Les voituriers des environs
ont quadrupl leurs voyages et leurs recettes. Les aubergistes, les
jardiniers, les marchands de toute sorte, travaillent au del de leurs
esprances. Les officiers louent  un prix lev les plus humbles
chambres et paient assez cher leurs pensions.

Les distributions sont rgles avec exactitude. Les troupes du camp de
Lyon, comme de celui de Pllan, ont droit  la fourniture du pain; elles
recevront en sus, d'aprs une dcision du ministre de la guerre, une
ration de riz par homme et par jour; il pourra aussi leur tre fait
ventuellement des distributions de vin et d'eau-de-vie. Les indemnits
extraordinaires de solde sont celles du pied de rassemblement.

Le camp avanc du Molar, form par le 16e lger, est assis sur un
plateau d'o l'oeil dcouvre une vue magnifique: le Mont-Blanc couvert
de neige, les superbes plaines de la Bresse, les bois du Dauphin, le
Rhne et ses coteaux pittoresques, les marais impraticables, qu'on
appelle dans le pays les _marais tremblants_, et les immenses pturage
qui serviront de champ de manoeuvres, les hauteurs de Fourvire, et
cette admirable campagne couverte de maisons blanches.

A chaque pas, en avanant de Dcine vers Villeurbane, on rencontre des
cabarets orns des enseignes les plus curieuses, des marchands en plein
vent, des jongleurs, une masse presse de promeneurs; bientt on
aperoit les flammes et les pignons des tentes du quartier-gnral, puis
leurs toiles blanches refltant les rayons du soleil, et habillant en
quelque sorte la ville militaire d'un vtement de brocart d'or et
d'argent.

Le dimanche surtout la scne s'anime, la foule des visiteurs augmente,
la route est tellement embarrasse que les cavaliers envoys en
ordonnance ont grand'peine  s'y faire place. Tous ceux qui ont voiture
 Lyon viennent voir le camp: les lgantes en calche dcouverte, les
jeunes gens  cheval, les modestes fortunes en carriole, les vrais
flneurs et les artisans  pied; c'est comme une promenade de Longchamp.
Ce jour-l, les ouvriers ne dnent pas  Lyon mais au camp; les
spectacles, de la ville sont abandonns pour le camp. L, en effet, se
groupent les plaisirs citadins et champtres; les jeux de quilles, les
jeux de boules, les jeux de bagues sont en mouvement perptuel; des
soldats de toutes les armes fraternisent le verre et la chanson aux
lvres, les cafs regorgent  tel point, qu'il est impossible de
s'asseoir et que le promeneur se rafrachit et consomme debout sur ses
deux jambes. Les trteaux ne font pas faute, pas plus que les bals
gays par les clats d'une joie bruyante, mais sans dsordre. Enfin,
les musiques des rgiments s'assemblent en cercle devant chaque front de
bandire et jouent des symphonies.

[Illustration: Camp de Pllan, en Bretagne.--Grandes manoeuvres.]

Quand le jour baisse, la route s'illumine comme par enchantement, et
couronne de feu toutes les ttes de ligne, qui, vues de loin, font un
effet magique. Tout  coup les tambours battent, les clairons sonnent,
l'heure de la retraite vient surprendre les joyeux convives, les
visiteurs, les curieux, les danseurs: il faut partir, il faut se
sparer, non sans se promettre de se revoir le dimanche suivant, et de
continuer le quadrille interrompu. Au bruit, aux clats de, la gaiet,
succde un calme grave, un silence militaire. Les appels se font, les
feux sont teints; le soldat, rentr sous sa tente, prend, par ordre,
quelques heures de repos. Et le jour suivant, ds quatre heures du
matin, tous ces braves gens, le sac sur le dos, ou le pied  l'trier,
recommenceront leur journe laborieuse et leur rude apprentissage du
mtier des armes.

De nos jours, en effet, les choses ne se passent plus comme sous
l'ancien rgime. Avant six heures du matin, les brigades occupent le
champ de manoeuvres. L, on tudie srieusement, et l'exprience des
chefs agit de la manire la plus heureuse sur les soldats, qui savent
que c'est vraiment aujourd'hui que chacun d'eux a le bton de marchal
dans sa giberne. Au camp, tout a un aspect rellement militaire: les
colonels et les officiers couchent sous la tente au milieu des
compagnies.

Les tentes des soldats, lieutenants et capitaines sont de toile crue.
Les soldats ont une tente pour seize hommes; les lieutenants et
sous-lieutenants une pour deux officiers, les capitaines et officiers
suprieurs chacun la leur. Chaque tente a six mtres de long sur quatre
de large, et est soutenue par deux montants de trois mtres de hauteur
et trois pouces d'quarrissage, runis par une traverse horizontale qui
forme le fatage de la tente. Les tentes des officiers suprieurs et des
gnraux sont d'un autre modle: elles ont la forme d'une petite maison,
dont le toit serait  environ un mtre de la terre; elles sont de
diffrentes grandeurs et faites en coutil bleu, avec double toit; la
plupart ont neuf mtres de long et six de large. L'intrieur des tentes,
uniforme pour toutes, ne renferme que les objets d'absolue ncessit.
Celles des officiers ne contiennent qu'un lit de sangle, un matelas,
quelques chaises de paille ou des pliants. Dans celles destines aux
conseils d'administration est une table adapte aux deux montants qui
soutiennent le fate; celles des soldats renferment, avec le sac 
coucher, une planche  pain, quelques fichets pour suspendre le sac et
le fourniment, ainsi qu'une collection d'ustensiles et d'outils compose
de deux marmites, deux gamelles, deux bidons, deux pelles, deux pioches,
une hache, une serpe.

On doit faire, au camp de Lyon, l'essai d'une nouvelle tente fabrique
en tissu imitant celui des tentes arabes, qui sont gnralement en poil
de chameau. Celles qui ont t expdies par l'administration pour le
service des deux camps sont au nombre de 2,250, avec 400 manteaux
d'armes.

Lorsque le temps le permet, les fusils sont forms en faisceaux sur le
front de bandire. Les officiers prennent leurs repas en commun; ils se
runissent par grades; la dpense est la mme pour tous; les
sous-officiers, les soldats, mangent  l'ordinaire.

La premire runion des troupes de toutes armes a eu lieu le 15 aot
dans la plaine comme sous le nom de Grand-Camp, pour la revue du
lieutenant-gnral.

CAMP DE PLLAN.--Plac  quarante kilomtres de Rennes et  vingt de
Plormel, prs de la route qui conduit de l'une  l'autre de ces deux
villes, le camp de Pllan offre l'aspect le plus pittoresque. La vue que
nous en publions a t excute par Mung, dessinateur au dpt gnral
de la guerre, sur un croquis, pris sur les lieux mmes, de la lande du
Thlin,  quatre kilomtres du village de Pllan, par M. Soitoux,
capitaine au corps royal d'tat-major, l'un des officiers chargs de
lever le plan du camp.

L'infanterie est installe en une seule ligne de quinze cents mtres de
dveloppement, dans une valle traverse par la rivire d'Aff. Le sol,
permable  l'eau, est sec aprs le moindre coup de soleil. Chaque
compagnie occupe une ligne de tentes perpendiculaires au front de
bandire; en arrire sont les tentes des officiers; plus loin, contre
les cltures des terres cultives, sont runies les cantines; les
compagnies, les bataillons, les rgiments, les brigades, sont spars
par des intervalles de plus en plus grands. Les cuisines, construites en
briques et en gazon sur un modle uniforme, mais dont la dcoration
varie pour chaque rgiment, sont places entre les tentes des soldats et
celles des officiers. Le sol est creus d'un mtre en avant des
fourneaux, pour diminuer la hauteur qu'ils doivent avoir, et ces
fourneaux sont abrits par de petits hangars en planches. Il y a une
cuisine pour chaque compagnie, et une pour chaque escadron.

Les gurites sont de simples abris en paille d'un mtre de diamtre,
formes en clayonnage garni de paille, et recouvertes d'un toit en
paille.

En arrire de l'infanterie, dans la partie nord-ouest de la lande, se
trouvent des hauteurs couvertes des plus beaux arbres;  la suite, au
milieu de quelques rochers qui les dominent, le lieutenant-gnral de
Rumigny a tabli ses tentes, celles des marchaux-de-camp et de
l'tat-major. Un ruisseau d'eau limpide et excellente  boire coule au
pied du rocher. Sur le bord de ce ruisseau est tablie la manutention
des vivres.

Plus loin, sur le sommet des collines, sont places les tentes et les
baraques de la cavalerie. L'artillerie est campe plus bas,  gauche de
l'infanterie. Les sapeurs du gnie occupent le centre, entre les
brigades des gnraux Boull et Nenmayer.

A 2,500 mtres environ en avant du camp, sur la gauche, sont les
hauteurs du champ de manoeuvres, les vastes landes du Colquidan. Dans
l'ouest de la position occupe par les troupes, on dcouvre la belle
fort de Paimpont, dont les masses de verdure offrent un magnifique coup
d'oeil. Plusieurs vastes tangs, bords par des futaies romantiques, et
propres  servir d'cole de natation, compltent l'entourage du camp.

Les chevaux sont sous des hangars couverts en planches et ferms  leurs
pignons seulement. Ces curies ont sept mtres de largeur. Les chevaux,
espacs  un mtre, y sont placs sur deux rangs, tte  tte, et
spars par une cloison longitudinale de deux mtres cinquante
centimtres environ de hauteur, le long de laquelle rgne un double
rtelier. Les fourrages occupent trois magasins, un pour chaque rgiment
et l'autre pour l'artillerie. Un hangar est dispos pour le bottelage
des foins, une baraque pour le dpt des avoines, une pour le magasin
des effets de campement, et quatre autres pour le service des vivres et
la boulangerie.

L'loignement de la manutention de Rennes supposant  ce que le pain
soit envoy au camp tout fabriqu, il a t expdi de Paris des fours
de campagne en tle dj prouvs et garantissant la bonne excution du
service. Ces fours portatifs, dont le prix est d'environ 1,300 fr., se
montent en quarante-cinq minutes et cuisent 3,000 rations en
vingt-quatre heures; leurs produits sont de la meilleure qualit. Comme
d'ailleurs les localits n'offrent pas assez de ressources pour
permettre aux troupes de se procurer par elles-mmes le pain de soupe et
la viande qui leur sont ncessaires, il a t pass des marchs par
adjudication au moyen desquels ces approvisionnements sont assurs  un
prix raisonnable. La viande, fournie par un parc tabli prs de L'Aff,
est excellente.

Dix puits alimentent d'eau tout le camp.

Le service hospitalier est organis au camp de Pllan comme  celui de
Lyon, de manire  suffire aux besoins les plus urgents. L'ambulance se
compose d'un aide-major, de trois sous-aides, d'un pharmacien, et de
deux officiers d'administration. Les malades seront vacus, s'il y a
lieu, sur Lyon et sur Rennes.

Le service des transports, au camp de Pllan, est assur par un
dtachement du 4e escadron du train des quipages militaires, dont les
voitures, de modles nouveaux, doivent tre l'objet d'un examen tout
particulier. Trois voilures de transport et une forge, qui n'emploient
qu'un seul modle d'essieu et deux modles de roues, remplacent en effet
aujourd'hui le matriel auparavant si nombreux des quipages militaires.
La premire de ces voitures, le caisson  roues gales, a t dj, au
camp de Compigne, en 1841, soumise  des essais qui ont compltement
russi. La seconde est un chariot destin  tenir lieu  la fois de
l'ancienne prolonge et de l'ancienne fourragre, au moyen d'une
transformation facile qui permet de la faire servir indistinctement au
transport du gros matriel, des barriques, etc., et  celui des
fourrages. La troisime voiture, ou caisson lger, servant aussi au mme
usage, est cependant plus spcialement affecte au transport des blesss
et au service des ambulances. Pour ce dernier emploi, suspendue sur
ressorts et compose de deux caisses tout  fait spares, elle peut
contenir dans la caisse principale dix blesss parfaitement assis et 
couvert, plus trois autres ou trois infirmiers sur une banquette qui
domine la caisse de devant; celle-ci, de la contenance de 200 rations de
pain (la grande en contient 800), reste alors disponible pour le
placement de mdicaments ou de tous autres objets. Comme caisson
d'ambulance, cette voiture contient plus d'appareils que trois caissons
de l'ancien systme. Comparaison faite des objets de mme espce, il a
t constat qu'elle renferme 1,890 pansements au lieu de 1,400.

Un grand nombre d'tablissements civils sont venus pourvoir aux besoins
du camp de Pllan ou en gayer les loisirs. Un restaurateur y a fait
tablir, dans une position heureusement choisie, une baraque de 50
mtres de longueur, en arrire de laquelle de vastes cuisines
fournissent chaque jour  la table de plus de 400 officiers et  de
nombreux trangers. Des boutiques de toute espce approvisionnent les
marchs du camp. A ct des cafs et des restaurants, des spectacles
forains offrent de nombreuses distractions. Une troupe de saltimbanques,
moyennant une trs-modique rtribution, procure aux amateurs les
amusements les plus varis. Les comdiens de Vannes, jouant le
vaudeville, sont venus lever, sur l'une des collines les mieux situes,
une salle o, grce au prix modeste des dernires places, les soldats
eux-mmes peuvent aller rire aux lazzi des mules d'Odry, d'Arnal et de
Vernet.

Les travaux de premire installation ont t consacrs par chacun 
rendre son habitation plus commode et plus lgante. Celles des
capitaines se distinguent par les petits jardins dont chaque compagnie,
pour faire honneur  son chef, s'est montre jalouse d'entourer sa
tente. Les fleurs manquant dans les environs, nos apprentis Le Ntre ont
suppl  leur absence par des touffes de bruyre fleuries, gayant
d'ailleurs leurs crations d'horticulture de gais refrains et de
joyeuses chansons.

Les manoeuvres du camp, tous les corps runis, ont commenc le 9 aot.
Les troupes ont march pendant  peu prs sept heures sous un soleil
brlant.

Notre gravure (page 409) reprsente une attaque d'artillerie au centre;
d'un ct une charge de cavalerie par escadrons; entre l'artillerie et
la cavalerie, l'infanterie en bataille, ayant devant elle des
tirailleurs; et, derrire l'infanterie, des bataillons serrs par
divisions.



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.

CHAPITRE, IV.

L'ATTENTAT.

ALERTE!--Prends!--Laisse!--Ces cris des chasseurs, les
hurlements des limiers et des chiens, les fanfares du cor le rappel des
faucons et des perviers, le pitinement des chevaux et le tapage des
palefreniers, le braiement de la monture du bouffon Grillincervello,
attiraient les Milanais sur le passage d'un nombreux cortge que le
seigneur Luchino menait  la chasse par la porte de Cme. Les citadins
s'criaient: O la brillante chasse! pendant que les paysans
gmissaient sur leurs champs qu'elle allait dvaster.

[Illustration.]

Lorsqu'on sort par la porte de Cme, aprs une marche de dix milles, on
trouve,  main gauche, entre Boisio et Limbiate, un charmant palais
auquel les agrments de son site avaient fait donner le nom de
Montebello. Il s'lve sur une colline, dernier ondoiement de cette
terre, qui, s'abaissant en gradins superposs depuis les hauts sommets
des Alpes, vient se perdre et s'effacer dans l'interminable plaine
lombarde. De l le regard s'tend sur les fcondes campagnes du
Milanais, d'o surgissent  et l des hameaux, des bourgs, des villes
trs-peuples, et, plus au centre, la mtropole de l'Insubrie, talant
la merveilleuse masse de son dme, monument de l'originalit et de la
puissance des sicles robustes dans la foi; de l'autre ct on admirait
un cercle de collines, puis de montagnes superbes, qui, au levant et au
couchant, limitaient l'horizon, de formes, de hauteur, de nuances
diffrentes. Les unes verdoyaient aux yeux sous la vigne et les bls
qu'on y cultivait; les autres se couvraient d'un manteau de forts;
d'autres encore se dressaient pres et dpouilles, comme la vieillesse
d'un homme qui, jeune, a vcu dans le mal.

[Illustration.]

Ce palais, tel qu'il existe aujourd'hui, a t rebti, par les seigneurs
Crivelli, dans le dernier sicle. Vers la fin de cette poque il devint
clbre, lorsque le jeune Bonaparte, ayant pass les Alpes pour asservir
la Lombardie, sous prtexte de lui rendre la libert au nom de la
Rpublique franaise, se plut  placer son quartier-gnral dans le
chteau. L, autour du hros, fils de la libert, et qu'ils croyaient
dispos  tablir le rgne de sa mre, tandis qu'il ne songeait qu'
hriter d'elle, les dputs des rpubliques improvises de l'Italie
accouraient apportant de serviles hommages. Le pouvoir des armes avait
restreint le nombre de leurs actions libres et augment celui de leurs
obligations; mais, avec la libert de payer beaucoup plus d'impts, il
leur avait concd celle de planter sur leurs places un grand arbre
autour duquel ils pouvaient rire, danser et chanter, jusqu' ce qu'il
plt  quelque officier de mauvaise humeur de leur imposer silence. Dans
sa villa, Bonaparte riait de ces dmonstrations; il riait de la
sincrit du petit nombre, et s'aidait de l'astuce de la majorit;
cependant il marchandait Venise, et il se prparait  se frayer le
chemin du trne, o relevrent ceux qui, aprs en avoir abattu une autre
royaut, avaient annonc au monde la fin des rois, l're de l'galit et
de la libert,--mais non l're de la justice.

Ne t'effraie pas, lecteur bnvole; ne crains point que je veuille
retracer ici la pente sur laquelle glissa l'Italie pour tomber de la
tyrannie des Visconti sous le joug de Napolon. Si j'en ai fait mention,
ce n'est que par une de ces digressions trop communes dans notre rcit,
et qui avait t amene par le palais dont nous avions  parler. Peu de
temps avant l'poque qui nous occupe, les Pusterla avaient bti cette
demeure pour en faire leur villa, et ils y avaient dploy une
magnificence gale  leurs richesses. On avait mis  l'embellir tout
l'art que l'on connaissait alors pour rendre agrable une maison des
champs. Les jardins renfermaient toutes sortes de plantes belles et
rares, des collines couvertes de vignes; des jets d'eau, des ruisseaux
qu'on avait t chercher au loin rpandaient une douce fracheur; On
trouvait dans l'intrieur des appartements toutes les commodits, sans
que les dehors du palais perdissent rien de leur solidit et de leur
force. Aux quatre angles de la muraille qui l'entourait, quatre tours
s'levaient, capables,  l'occasion, de tenir tte  une de ces attaques
imprvues qui, dans ces temps de guerres civiles et de dbilit du
gouvernement, pouvaient venir ou d'un peuple mutin, ou d'une bande de
brigands, ou des barons rivaux.

[Illustration.]

C'tait l que s'tait retire Marguerite, lorsque Franciscolo, sduit
par la fausse confiance que lui montrait Luchino, avait accept,
malheureusement pour lui, la conduite de l'ambassade envoye  Mastino
della Scalla. Ni les dissuasions de Buonvicino, ni les caresses de sa
femme, n'avaient pu le dtourner de prendre une de ces charges qui,
honteuses sous un gouvernement honteux, semblent un assentiment donn 
l'oppression de la patrie, ni l'amener  une retraite honorable,
protestation muette et sans pril contre les gouvernements tyranniques.
Ds qu'il fut parti, Marguerite rsolut de quitter la ville, de
s'pargner, dans le repos de la campagne, le dplaisir de voir le
triomphe des mchants, et d'y chercher de plus frquentes occasions de
rpandre des bienfaits.

Ramengo de Casale interprta ou voulut interprter autrement cette
retraite. Ce flatteur de Luchino, dont nous avons eu dj occasion de
parler, se prsenta chez Visconti peu de temps aprs le dpart de
Francesco Pusterla pour Vrone. Seigneur, lui dit-il, madame Marguerite
s'est retire  Montebello. Certainement elle ne cherche la solitude que
pour inspirer  quelqu'un le dsir d'aller la consoler. Votre srnit
ne l'honorerait-elle pas d'une visite?

L'utilit la plus directe que les mchants princes tirent de leurs
courtisans, c'est de se faire suggrer par eux les mauvaises actions
qu'ils mditaient dj, et de se mnager ainsi une excuse devant leur
propre conscience. Luchino, dissimulant ses sentiments, ne montra pas
qu'il fit grand cas d'une suggestion qui concordait pourtant si bien
avec ses secrets dsirs; mais, peu de jours aprs, il ordonnait une
grande chasse dans les bois de Limbiate.

[Illustration.]

Lorsqu'on lui annona la venue de Luchino, un pense bien que Marguerite
fut trouble. Vtue avec cette lgance sans apprt qui convient  la
campagne, pleine de toutes les grces, mais pourtant majestueuse, elle
accueillit la cour du prince, lorsqu'il vint se reposer dans son palais.
Par ses ordres, la salle  manger et les offices taient garnies de
rafrachissements dlicats pour les seigneurs et pour leur suite.
Lorsqu'ils se furent rafrachis au milieu de la joie, des bruyantes
saillies et des affectations dplaces de Grillincervello, auxquelles
Marguerite n'opposait qu'un silence plein de dignit, Luchino demanda 
la belle htesse de lui faire admirer, seul  seul avec elle, la belle
position du chteau et toute l'lgance de son site. Marguerite y
consentit, et, du haut des tours d'o on dominait toute la plaine, elle
montra  Luchino le paysage anim par sa suite. Celle-ci, se formant en
groupes, admirait un ciel si salubre et les riants accidents de la
lumire et des terrains, qui, dans cette saison, montraient toute chose
sous le jour de la beaut et de la perfection. Mais la chtelaine tenait
toujours par la main son jeune Venturino; une grave suivante ne la
quitta pas d'un instant, et quelques domestiques, comme pour faire
honneur  son hte, ne cessrent de l'accompagner. Luchino put  peine
lui dire quelques galanteries, qu'elle reut sans paratre y attacher
plus d'importance qu' des politesses banales et insignifiantes. A son
dpart, Luchino, aprs avoir exalt la beaut du site et le parti qu'on
en avait tir, murmura  l'oreille de Marguerite: Dans une solitude,
madame, il serait  dsirer que vous fussiez moins entoure.

Le tmraire crut avoir fait comprendre ses dsirs; il l'espra d'autant
plus, qu'il avait t charm de l'aimable accueil de sa belle cousine.
La pudeur bien connue de la noble dame, loin de le dtourner de ses
honteux desseins, ne l'excitait que davantage  y persvrer, en vertu
de ce penchant de l'me humaine qui nous fait aimer les obstacles.
Ramengo et les autres courtisans ne manqurent pas d'attiser la flamme
en levant aux nues les mrites de cette beaut, et les grces, et les
honneurs avec lesquels elle avait reu le prince, son parent. Seul, le
bouffon osa lancer  son matre quelques mots de chasse manque, et je
ne sais quelles autres baies, qui, en faisant rire Luchino,
aiguillonnaient son amour-propre et l'excitaient  assouvir sa passion.

Cette premire tentative n'tait que comme la course qu'on fait sous une
place ennemie pour reconnatre les lieux, les campements favorables et
les endroits propres  l'assaut. Peu de jours se passrent, et Luchino,
avec un petit nombre de ses affids, revnt audacieusement  Montebello.
Ce retour dsagrable n'tait point inattendu. Marguerite n'avait, que
trop compris le perfide usage que le prince voulait faire de la
familiarit que le sang autorisait, de l'autorit de son rang et de
l'clat de ses richesses. Le pril grandissait donc, non pour la vertu
de Marguerite, mais pour son repos qu'elle allait perdre dans sa lutte
contre un audacieux, incertaine encore du caractre que prendraient  la
fin les perscutions de son parent.

Un jour Luchino revenait vers Milan, calculant en lui-mme les pas qu'il
avait faits vers le terme de ses dsirs. Il cherchait, par sa gaiet et
par la marche bruyante de sa troupe,  faire prsumer un triomphe qu'il
tait encore  souhaiter, et voulait en hter l'heure en inspirant
l'ide qu'il tait dj accompli. Tout  coup Grillincervello lui dit:
Regarde, regarde, matre! celui-l est certainement un de tes
dbiteurs. Et il lui montrait un jeune homme qui venait  bride abattue
par le chemin, et qui, ds qu'il aperut le cortge du prince, se jeta 
travers champs pour l'viter. C'tait Alpinolo que, s'il vous en
souvient, nous avons rencontr, dans le premier chapitre, marchant 
ct de Pusterla; et, comme il aura dsormais une grande part dans notre
rcit, il convient d'en dire ici quelques mois. On le tenait pour un de
ces infortuns qui, dans ces temps de dsordre et d'orages, ignoraient
leurs parents, et il avait grandi comme une plante au milieu du dsert.

Ottorino Visconti, frre de notre Marguerite, avait obtenu en 1329, de
l'empereur Louis de Bavire le fief de Castelletto, sur le Tsin, et la
juridiction du Novarais, domaine rest depuis dans la maison des
Visconti d'Aragona, descendants de cette famille. Pour tmoigner sa
gratitude  ce souverain, il l'accompagna jusqu' Pise. A son retour de
cette ville, aprs avoir pass le P prs de Crmone, il lui arriva de
s'arrter dans une chaumire du rivage, habite par des meuniers qui
transportaient dans des barques leurs moulins mobiles l o ils
croyaient trouver le meilleur courant, et, par occasion, prenaient avec
eux des passagers. Ottorino, dsirant se reposer un instant en cet
endroit, demanda que l'un des enfants du meunier tint son cheval pour le
faire brouter un peu l'herbe du pr devant la maison, Ce n'est pas
moi,--ni moi, rpondirent les enfants craintifs; et ils s'enfuyaient,
se retournant de temps en temps pour observer le cavalier et son cheval
qui leur semblait une dangereuse merveille. Mais l'un d'eux, qu' sa
taille un aurait cru plus g, quoiqu'il ne comptt rellement pas sept
annes, s'avana hardiment et dit: Qui est-ce qui a peur? A moi le
cheval! Et il le prenait par la bride, le regardait, le caressait,
s'amusait  lui donner de l'herbe dans sa main,  sentir le souffle du
destrier sur son visage, tout fier de pouvoir dominer un si gros et si
noble animal. Puis, avec un soupir qu'on n'aurait point attendu de son
jeune ge et de sa contenance  la fois pleine d'ingnuit et de
rsolution, il s'cria: Oh! que n'en ai-je un aussi, moi!

--Eh! qu'en ferais-tu? lui demanda Ottorino, charm de cette vive
franchise.

--Oh! je sais bien ce que j'en ferais. Je voudrais courir par terre et
par mer pour chercher mon pre.

--Ton pre n'est donc pas ici? reprit Ottorino.

--Oh! non! reprit le jeune garon en secouant la tte avec une tristesse
enfantine. Ils m'ont trouv sur le rivage, ils m'ont port dans cette
maison, ils m'ont lev! mais je n'ai point de parents! Je ne puis
jamais dire comme tous les autres: cher pre!

--Et ta mre?

Les yeux de l'enfant s'emplirent de larmes, et, pendant qu'il les
essuyait d'une de ses mains, de l'autre il tendait un doigt en disant:
Elle est l! Et il montrait un monticule surmont d'une croix 
laquelle pendait une couronne de marguerites et d'oeillets frachement
cueillis.

[Illustration.]

Ottorino, mu de piti: Viendrais-tu avec moi?

--S'il ne tenait qu' moi! Je crains de dplaire  ces braves gens...
Ils me veulent tant de bien!... Mais ce n'est pas ici qu'est mon pre.

Ces meuniers s'taient en effet pris d'un grand amour pour cet enfant.
Quand Visconti les pria de le lui laisser l'homme rpondit: Oh! votre
seigneurie, elle est trop bonne! Qu'il parte pourtant: trop de bont de
la part de votre seigneurie!

Mais la Nena, sa femme, qui avait ou parler en gnral des malheurs du
monde, des caprices des seigneurs, manquait de courage, et disait 
l'enfant: Ne prends pas garde  ce qu'il dit; reste ici. Le pain ne te
manquera pas si tu veux travailler, et tu seras tranquille, et du moins
tu demeureras dans la crainte de Dieu.

Au contraire. Maso (c'est ainsi qu'on nommait le meunier), homme qui
avait parcouru le monde, c'est--dire qui tait all prendre du grain et
porter de la farine jusqu' Crmone et  Castelmaggiore, et qui croyait
avoir quelque connaissance des hommes, parce qu'il avait connu beaucoup
de marchands de grains, lui coupa la parole et dit: Comment, tu
voudrais lui ravir cette bonne fortune? Ne vois-tu pas? c'est un petit
diable: grande sant, grand courage, grand apptit; il a tout ce qu'il
faut pour faire un grand homme. Laisse-le emmener par sa seigneurie, et
tu verras qu'il fera son chemin. Il n'est pas n meunier, et ce n'est
pas l ce qu'il doit faire.

L'avis du mari prvalut. La Nena, au moment de prendre cong de son
enfant d'adoption, et en lui rajustant sur le dos les mchants haillons
qui le couvraient, pendant qu'il sautait de joie, lui dit: Garde-toi du
danger, fuis les mauvaises compagnies, les femmes et les cabarets.
conseils dont toutes les mres entremlent leurs adieux  leurs fils.
Maso ajouta: Respecte sa seigneurie et fait fortune. Puis Ottorino
emmena le jeune garon avec lui.

C'tait prcisment notre Alpinolo. Ottorino se proposait d'en faire un
cuyer, et en attendant que les annes lui vinssent, de le placer en
qualit de page auprs de Bice, sa femme. Mais, hlas! de retour dans sa
patrie, il apprit que Bice l'avait trahi, et qu'elle s'tait rfugie
dans le chteau de Dosate pour y vivre avec Marco Visconti, son cousin.
Celui-ci, peu de temps aprs, rassasi ou jaloux, un jour la prcipita
d'une fentre dans les fosses du chteau, sauf  la pleurer abondamment
une fois qu'il l'eut tue. Ottorino souffrit de cette infidlit comme
une me gnreuse qui se voit trahie par une personne aime. Il chercha
des distractions dans la guerre et dans les voyages; mais il y a des
blessures que le temps ne cicatrise pas. Son dsespoir le conduisit au
tombeau  la fleur de son ge, et, en 1336, il fut enseveli dans
l'glise de Saint-Eustorge,  ct de son pre, Hubert Visconti.

[Illustration.]

Il laissa Alpinolo  Marguerite, sa consolatrice dans ses cruelles
douleurs, en le lui recommandant spcialement. C'est pourquoi le jeune
homme grandit prs d'elle, et passa avec sa matresse dans la maison des
Pusterla, o Franciscolo le prit pour son cuyer. Dou d'une me o
dbordait la tendresse, et ne pouvant l'pancher sur des tres que le
sang et attachs  lui, il l'avait reporte tout entire sur la famille
au sein de laquelle il avait grandi. Il en aimait les membres et les
intrts avec toute l'imptuosit d'une passion, passion naturelle dans
un jeune homme qui, n'ayant pass sous le joug d'aucune discipline,
avait conserv, dans toute leur vigoureuse virginit, la fougue,
l'irrflexion, cet extrme besoin de sensations et de bonheur, dfauts
et qualits de la jeunesse. Un dsir, une vritable furie de libert lui
avait t inspire par les bouillants discours de son jeune seigneur, et
par les compagnies qu'il voyait  Milan, composes de jeunes gens avides
de nouveauts, ou de vieillards pleins des souvenirs des liberts
antiques et du mpris de l'esclavage nouveau. On dit que les hommes de
basse naissance, une fois parvenus  un haut rang, s'efforcent de faire
oublier leur origine; de mme Alpinolo voulait faire oublier aux autres
et oublier lui-mme qu'il n'avait ni parents ni patrie, par l'excs de
son amour pour sa patrie d'adoption. Aucun sacrifice n'aurait paru grand
 son immuable et violente rsolution de servir la rpublique milanaise,
les enfants d'Hubert Visconti et Pusterla: donner sa vie lui et sembl
bien peu de chose.

De tels caractres, qui, lorsqu'ils se passionnent pour une ide ou pour
une personne, oublient le reste de l'univers, sont rares aujourd'hui
dans notre socit, dont le niveau adoucit et galise toutes les
asprits  la superficie, comme le torrent polit les cailloux. Est-ce
un bien? est-ce un mal? Demandez, si la poudre  canon est un bien ou un
mal, qui, bien employe, est une protection et une puissance, et qui,
employe sans rgle, n'est que la mort.

A cette nature violente, mais gnreuse, joignez la fracheur d'une me
de dix-sept ans, une grce hardie, bien que modre par l'habitude de
vivre avec les grands, une mlancolie rpandue sur tous les sentiments
et ne du mystre de sa naissance, et vous comprendrez combien Alpinolo
devint cher aux Milanais, race d'un naturel exquis, et non-seulement au
peuple, mais aux grands. L'incertitude mme de sa naissance, que le
monde, par une de ses mille injustices, impute ordinairement  crime, ou
considre, du moins avec une compassion hautaine, voisine du mpris,
loin de nuire  Alpinolo, le rendait plus intressant  ceux qui le
connaissaient, par l'ardeur perptuelle qu'il montrait de chercher, de
retrouver son pre, de s'arracher  cette situation qu'il regardait
comme une infamie. Si on racontait devant lui les embarras de quelque
personne malheureuse: Au moins il a un pre, il a une mre,
s'criait-il. Lorsqu'il voyait un enfant dans les bras de ses parents,
il se consumait de douleur, de regrets. Combien de fois Marguerite ne le
surprit-elle pas contemplant Venturino et le couvrant de mlancoliques
caresses, en retenant des larmes avec effort!

On a dj conquis combien Marguerite tait faite pour inspirer de
l'amour  tout ce qui l'approchait. Pour peu qu'il ait l'exprience du
monde, le lecteur doit avoir remarqu que ceux qui n'ont point  se
louer des hommes se tournent avec un enthousiasme plein de dvouement
vers les femmes, srs de trouver en elles la compassion, le
dsintressement, la tendresse dont les hommes sont dpourvus, ou qui
sont touffs en eux par les calculs de l'amour-propre et le tumulte des
affaires.

Ainsi, Alpinolo avait concentr sur Marguerite l'affection qu'il portait
 Uberto et  Ottorino pendant leur vie: affection qui ne ressemblait en
rien au sentiment qui d'ordinaire unit les deux sexes, mais une sorte de
culte fait pour mettre  nant toutes les manoeuvres de la vanit,
toutes les esprances de la passion. Il la considrait comme une
lumineuse toile au milieu des tnbres universelles de la socit, et
il n'et pu la croire capable d'une action qui et t moins que
gnreuse et sainte.

Si jamais vous n'avez rpandu des pleurs sur le sein d'une femme
respecte, si jamais vous n'avez dvoil  ses yeux les blessures d'un
coeur contrist, vous ne devinerez point quelle douceur il y avait pour
Alpinolo dans ces heures o, assis prs de sa matresse, avec
l'affection d'un frre et le respect d'un vassal, il lui dcouvrait ses
angoisses. Les hommes en auraient ddaigneusement souri comme d'une
faiblesse, d'un enfantillage, d'une exagration sentimentale; mais en
elle il trouvait un cho, de la sympathie, et quelques-unes de ces
paroles qui peuvent en un instant chasser les nuages du coeur et y
ramener la srnit.

L'anne qui prcda celle o commence notre rcit, les Visconti
s'taient vus au moment d'tre dpossds de leur seigneurie. Lodrisio
Visconti, neveu du grand Matteo, courrouc de se voir exclu de la
seigneurie, tenta d'amener un changement, et, se confiant sur le grand
nombre des mcontents, sur les promesses de quelques voisins, sur sa
propre audace et sur la fortune, il mena contre Azone une bande de
mercenaires. Cette bande, compose d'Allemands, et conduite par le
capitaine Malerba, fut appele la compagnie de Saint-Georges. Elle
tait, la premire de toutes ces bandes qui depuis firent un mtier de
la valeur militaire, et qui, non moins terribles  leurs amis qu' leurs
ennemis, ravagrent pendant deux sicles notre patrie dj assez
afflige.

[Illustration.]

En face de cet imminent pril, tous les Milanais prirent les armes.
Quoiqu'ils n'eussent pas grand sujet de se louer de leurs matres, ils
avaient assez d'ouverture d'esprit pour ne point croire aux promesses de
libert que Lodrisio voulait accomplir par la violence, ni qu'un ramas
de bandits mercenaires vnt en pays tranger pour y redresser les torts
et y rtablir la justice. Lodrisio, qu'on ne put point empcher de
passer l'Adda  Rivolta, pntra jusque dans le comt de Seprio, dont il
rclamait la seigneurie, et assit son camp  Legnano. Les Milanais
s'avancrent jusque-l  sa rencontre avec trois mille cinq cents
cavaliers, deux mille arbaltriers, quatorze mille fantassins, arme
considrable pour un si petit tat. Luchino, qui n'tait point encore
prince, la commandait. Il disposa l'avant-garde  Parabiago,  Nerviario
le centre,  Ro l'arrire-garde; mais, surpris de grand matin, le 21
fvrier (c'tait le jour de sainte Agns, et il neigeait  flots), il y
eut une telle mle qu'il fui fait prisonnier, et qu'on l'attacha  un
arbre jusqu' ce que la journe ft dcide.

Alpinolo, qui combattait derrire Francisco Pusterla, aperut Luchino
dans cette position critique. Il en donna aussitt avis aux cavaliers
les plus braves de l'arme, et avec eux il rafrachit le combat, et,
redoublant d'efforts, ils parvinrent  dlivrer leur capitaine. S'il
n'tait pas du style de l'histoire de ne jamais rapporter qu'aux
personnages illustres le mrite des actions d'clat, elle aurait
confess qu'Alpinolo avait eu la meilleure part dans cette affaire. Il
fit en effet des merveilles de sa personne, arriva le premier jusqu'
Visconti, coupa les liens qui le retenaient, le mit  cheval, et, lui
donnant une masse d'armes, revint avec lui montrer le visage aux
ennemis. Ceux-ci,  la fin d'une journe o le combat s'tait cinq fois
renouvel, s'enfuirent enfin en pleine droute, laissant prisonnier
Lodrisio, qui fut jet dans le cachot de Saint-Colomban, o il souffrit
beaucoup d'annes.

[Illustration]

Cette bataille est celle de Parabiago, si clbre parmi les Milanais, et
dans laquelle on raconte que saint Ambroise apparut dans l'air, tenant
en main un fouet gigantesque, dont il frappait les mercenaires. En
mmoire de cette journe, on btit une glise superbe au lieu mme o
Luchino avait t dlivr. Il fut rgl que chaque anne, au jour
anniversaire considr comme jour de fte, les douze seigneurs de
l'approvisionnement iraient  cette glise en grande solennit y faire
une offrande au nom de la commune, et assister  une messe spciale,
dont la prface contenait des imprcations contre les mercenaires. Cette
crmonie se poursuivit jusqu'au temps de saint Charles Borrome, qui la
restreignit  une simple visite  la basilique de Saint-Ambroise, dans
la cit.

Ce furent alors de grandes ftes, de grands feux de joie. Azone se
rendit  Parabiago avec une pompeuse suite, et arma chevaliers ceux qui
s'taient le plus distingus dans la bataille. Un hraut d'armes
appelait les braves les uns aprs les autres par leurs noms, les titres
de leurs familles et de leurs pres; s'il ne s'y trouvait pas de tache,
il disait: Viens et l'approche pour recevoir cette ceinture militaire,
dont la patrie et les chevaliers te trouvent digne. Le hraut nomma el
examina Ambroise Cotiea, Protaso des Caimi, Giovanni Scaccabarozzo,
Milanais, Lucio des Vestarini, de Lodi, Inviziato, d'Alexandrie,
Lanzarotto Anguissola et Doudazio Malvicino della Fontana, de Plaisance,
Rainaldo des Alessandri, de Mantoue, Giovannolo de Monza, et l'Allemand
Sfolcada Melik. Ils se prsentaient  la file les uns des autres devant
Azone, qui recevait leur hommage-lige, leur donnait une lgre accolade,
leur prsentait l'pe, et la leur attachait au ct avec la ceinture
chevaleresque, pendant que deux autres chevaliers leur attachaient aux
talons les perons d'or. On appela ensuite Giovanni del Fiesco, Gnois,
frre d'Isabelle, femme de Luchino; mais ou ne put rendre les honneurs
qu' son cadavre, qu'on voyait tendu sur un riche lit de parade, revtu
de toute son armure, tel qu'enfin il tait tomb sur le champ de
bataille, en combattant  ct de son beau-frre.

[Illustration.]

Enfin on proclama le nom d'Alpinolo. Mais quand on demanda quel tait
son pre, quelle tait sa ligne, personne ne put en rendre compte, et
il resta lui-mme confus, comme au souvenir d'une ignominie. Comme il ne
put prouver qu'il n'tait point sorti d'une souche infme, il ne fut
point admis aux honneurs des preux. Je laisse  penser quel coup ce fut
pour son me; il lui paraissait qu'il n'y avait que la tyrannie la plus
grossire et la plus absurde qui pt regarder  la naissance plutt
qu'au mrite personnel. Il se comparait aux uns et aux autres parmi les
nouveaux chevaliers, surtout  Melik, l'Allemand mercenaire, et de ce
jour augmentrent sa haine contre les Visconti et son dsir de connatre
son pre. Semblable  des vierges involontaires, aprs une suite de
dsirs tromps, il tait devenu irritable, aigri contre la socit,
selon lui mal rgle, et de plus en plus enthousiaste des exceptions
sociales, de plus en plus avide de rves nouveaux, de prils, de
renaissantes preuves.

A l'entre de presque toutes les maisons nobles de Milan, on trouvait un
portique o ou pouvait se runir pour prendre l'air, pour causer avec
ses amis, pour censurer le voisinage, comme le comportait la vie
publique et toute en dehors de cette poque, de mme que se renfermer
chez soi et s'isoler est d'usage dans des temps o chacun se fait une
rgle de ne vivre que pour soi et de s'instituer le centre et la
circonfrence de ses actes. De soixante de ces lieux de runion, que
nous appelions _coperti_, il ne subsiste plus gure que celui de Fugini,
bti peu aprs sur la place du Dme.

Prcisment, sous l'un de ces portiques, Alpinolo changeait quelques
paroles avec le feu qu'il mettait  toutes choses, lorsqu'il fut accost
par un certain Monelozzo Basabelletta, d'humeur satirique, mauvais
plaisant, chaud partisan du peuple, pareil  tant d'autres  qui le
mpris qu'on a pour eux tient lieu de libert. Je ne sais si c'tait par
amour du bien, par envie ou pour flatter le peuple, qui a aussi ses
adulateurs, il s'tait fait l'investigateur malin et le caustique
dtracteur de la conduite des nobles, des riches et des magistrats.

Il salua le jeune homme, et, lui frappant sur l'paule: Eh! lui dit-il,
cette perle de toutes les femmes, cette coupe d'or dont on n'a jamais
fini de raconter les merveilles, elle supporte assez bien l'absence de
son mari, en recevant les visites du magnifique seigneur Luchino. Je
l'ai vu se diriger plusieurs fois vers la villa de cette dame.

[Illustration:]

Qui et vu Alpinolo entrer en fureur lorsqu'il entendit prostituer  la
foule un nom si sacr pour lui, l'eut compar  un basilic se dressant
contre celui qui l'a tir de sa retraite. Rouge comme la pourpre et le
feu dans les yeux: Tu en as menti par la gorge, bavard effront!
hurla-t-il, les cheveux en dsordre; et, jetant la main sur son pe,
sans plus de paroles, il allait arracher la vie  l'indiscret. Les
assistants aidrent celui-ci  s'chapper des mains de son adversaire,
puis, par leurs paroles et surtout par la force de leurs bras, retenant
Alpinolo, ils parvinrent  l'apaiser. Toutefois, jurant  haute voix
qu'il tirerait vengeance d'une pareille injure, criant au mensonge, les
poings levs et grinant des dents, il courut en furie  la maison des
Pusterla. L, sans profrer une parole, il alla aux curies, jeta la
bride au premier cheval qu'il rencontra, sauta dessus avec promptitude,
et partit ventre  terre. Prenez garde! prenez garde! criaient les
mres en le voyant venir ainsi au galop, et elles s'empressaient
d'arracher leurs enfants  leurs jeux de la rue. Il eut bientt gagn la
porte de Cme, situe peu aprs le pont Vieux. Il sortit, et son cheval
frappait, dans sa course emporte, le sol alors troit et tortueux de la
route, lorsque, Ins de Boisio, il reconnut la troupe de Luchino qui
revenait de Montebello.

[Illustration.]

Il n'en crut point d'abord ses yeux, tant il avait le coeur navr de
voir la vrit d'une nouvelle qu'il avait si firement dmentie devant
Monelozzo. Plus que jamais exaspr, il enfonce ses perons dans les
flancs de son cheval, et le lance  travers un champ couvert d'pis pour
viter la troupe abhorre. Ce fut alors que Grillincervello le remarqua;
mais celui-ci ne put entendre les imprcations qu'Alpinolo lanait
contre eux, non-seulement en pense, mais encore en paroles, si ou peut
appeler ainsi le rle de la rage et des rugissements  demi touffs.

Il arriva ainsi,  travers champs,  Montebello. Au milieu de la cour,
il sauta de cheval, et sans mme y songer, les vtements poudreux et en
dsordre, il se prsenta aussitt devant Marguerite. Jamais il ne
s'tait permis avec elle une telle drogeance  l'tiquette; mais
c'tait aussi la premire fois qu'il l'abordait avec un autre sentiment
que celui de la vnration. Mais  peine eut-il vu le suave et paisible
aspect de la belle chtelaine, encore un peu trouble par la visite
qu'elle venait de recevoir, comme un beau ciel sur lequel le zphyr,
aprs l'ouragan, laisse encore quelques flocons de nuages, toute
indignation tomba dans le coeur d'Alpinolo, tout soupon s'vanouit.
Autant il avait t prompt  supposer un crime, autant il se reprochait
amrement d'avoir pu douter un instant de cet ange. Il baissa donc les
yeux, comme s'il les et crus indignes de la fier, et il ne put lui dire
que ces mois: Luchino est-il encore ici?

Marguerite, avec la dignit de la vertu que n'atteignent point les
injures, leva la tte, et avec l'accent d'un doux reproche, s'cria:
Alpinolo! tout autre que vous eut pu me faire cette demande; mais de
votre part, je ne l'attendais pas.

[Illustration.]

Alpinolo clata en sanglots, et se jeta aux pieds de Marguerite en lui
demandant pardon. Il raconta ses doutes, il entendit les explications de
sa matresse, et la conclusion de leur entretien fut qu'il irait
aussitt avertir frre Buonvicino. Le lendemain ne s'tait pas coul,
et le moine tait dj chez Marguerite. Il lui conseilla de prendre les
devants et de revenir sans dlai  la ville; elle suivit ce conseil, et
se renferma dans son palais pour se laisser ignorer jusqu'au retour de
son mari.

Cependant Luchino revint bientt  la charge, plein d'une insolente
confiance. Il approche de Montebello, et tout n'y est que silence; les
fentres sont closes, aucune bannire ne flotte sur les tours. Un
violent soupon commence  torturer l'me de Luchino, et Grillincervello
de se prendre  rire. II lance son ne en avant, fait quelques pas, puis
revient en disant: La porte est ferme; c'est le visage de bois. Ils
avancrent nanmoins, et lorsqu'ils furent  la ferme ils demandrent au
paysan si la dame Pusterla n'tait pas au logis.

Elle est partie.--Quand?--Hier au soir, Excellence.--Oui est-elle
alle?--Les actions de mes matres ne me regardent pas.--Tout n'tait-il
pas dispos pour qu'elle demeurt ici plusieurs jours?--Plusieurs mois
aussi, Excellence.--D'o vient donc cette subite rsolution?--Les
actions de mes matres ne me regardent pas. Mon devoir est d'obir,
Excellence.

[Illustration.]

Il importait,  Luchino que personne ne s'apert qu'on lui avait fait
injure; aussi montra-t-il qu'il prenait la chose gaiement, qu'il s'en
rjouissait mme, et donna-t-il  entendre que ce dpart n'tait rien
qu'un accord, une intelligence entre Marguerite et lui. Mais cette
ncessit de feindre ne fit qu'attiser le feu de sa colre, et, plein de
ressentiment, il jura de se venger de ce qu'il appelait un outrage. Il
tait encore excit par les lazzi du bouffon, qui ne voulait point
paratre dupe de la feinte de son matre, et par le vil courtisan
Ramengo, qui, ayant ses raisons de har Marguerite, savait, avec un art
extrme, animer contre elle les passions du prince, dans l'espoir
d'amasser sur la tte de l'innocente un orage terrible. L'esprance du
sclrat ne fut point trompe. L'amour, disons mieux, le voluptueux
caprice de Luchino, ainsi contrari, se changea en une animosit
violente, et, ds lors, avec une rsolution atroce, il se proposa de
perdre l'infortune. Les occasions ne manquent pas  l'homme puissant de
nuire  son ennemi, et trop souvent les victimes s'offrent d'elles-mmes
 ses coups, ou sont conduites au sacrifice par leurs propres amis.
C'est ce qui arriva dans cette circonstance.

Alpinolo, avec l'imptuosit sans frein qui lui tait naturelle, ne se
borna point  remplir la mission dont il avait t charg par
Marguerite. Elle lui avait mme enjoint d'pargner  son mari la
connaissance d'une injure qu'elle se sentait assez forte pour repousser,
tandis qu'elle savait que son mari n'tait pas assez grand pour la
supporter en homme, ni assez puissant pour la laver par un juste
chtiment. La prudence lui avait appris  ne point rvler les maux
irrmdiables; Alpinolo, au contraire, pensait que dcouvrir la plaie,
c'tait la gurir. A peine eut-il donc envoy Buonvicino prs de
Marguerite, que, sans en avertir personne, il sortit de la ville et fit
route vers Vrone.

Lorsqu'il y arriva, il fut tmoin de la pnitence publique accomplie par
Mastino della Scala, seigneur de la ville. Excommuni par le pape pour
avoir gorg, dans les rues de Vrone, l'vque Bartolomeo della Scala,
Mastino avait d'abord voulu se rire des foudres du saint-sige; mais,
voyant que l'anathme avait pour sa prosprit les plus fcheuses
consquences, il se rsolut  expier son crime dans la forme que lui
prescrivait le saint-pre, et  rentrer dans le giron de l'glise.

Une fois rconcili avec le pape, Mastino reculait devant la conclusion
d'un trait avec Luchino Visconti, qui, au reste, ne la dsirait pas
davantage. Celui-ci n'avait envoy Pusterla  Vrone que pour l'loigner
de Marguerite, et parce qu'il croyait que son nouvel ambassadeur, peu
affectionn pour lui, tranerait les choses en longueur, et ne
terminerait point d'alliance entre les Scala et les Visconti.

Les ngociations en taient l, lorsque Alpinolo entra  Vrone et vint
y trouver Pusterla. L'ambition seule, et le dsir de plaire au matre
avaient conduit celui-ci  se prter aux desseins de Luchino. On pense
quelle fut son indignation lorsque Alpinolo, avec les couleurs sombres
que lui fournissait l'exagration de son esprit, lui peignit les
tentatives de Luchino. Rien n'est plus cruel que d'prouver
l'ingratitude de ceux qu'on a servis aux dpens de l'quit. Franciscolo
le ressentit; d'autant plus exaspr contre le prince qu'il tait tout 
l'heure mieux dispos pour lui, et dcouvrant un nouvel outrage dans ce
qu'il avait regard comme une reparution des outrages passs, il rsolut
aussitt d'abandonner son poste. Il prit donc le chemin de Milan, plein
de noires penses, et de l'espoir non-seulement d'viter l'injure, mais
encore de s'en venger.



Bulletin bibliographique.

_Oeuvres philosophiques_ du pre ANDR, de la Compagnie de Jsus, avec
Notes et Introduction, par M. VICTOR COUSIN. 1 vol. in-18.--Paris, 1843.
_Charpentier_. 3 fr. 50 c.

La vie de l'auteur d'un _Essai sur le Beau_, justement estim, le Pre
Andr, de la Compagnie de Jsus, tait demeure presque compltement
inconnue avant la publication de l'intressante notice que M. Victor
Cousin a mise en tte de la nouvelle dition de ses oeuvres choisies.
Deux courtes biographies, l'une de l'abb Guyot dans l'_loge
historique_ qui prcde les _Oeuvres posthumes_ (Paris, 4 vol., 1766),
l'autre du pre Tabaraud, ancien oratorien, dans le tome II de la
_Biographie, universelle_, ne contenaient, sur les instructives
agitations de son existence, que des renseignements vagues et
insuffisants; des documents nouveaux nous ont apporte des lumires
inattendues, et, en ajoutant des dtails authentiques et douloureux 
ce que nous avait appris le pre Tabaraud, dit M. Cousin, ils
transforment  nos yeux le pre Andr en un personnage digne de
l'attention et de l'intrt de l'histoire par les longues disgrces,
absurdes et cruelles, qu'il souffrit dans le sein de la Compagnie comme
cartsien  la fois et comme jansniste; par l'attachement clair et
courageux qu'il garda toute sa vie  une grande cause proscrite; par le
rare talent d'crivain ingnieux, dlicat, lev, quelquefois loquent
et pathtique, que nous revoient les pages, jusqu'ici inconnues,
chappes  sa plume pendant une perscution de prs de cinquante
annes.

Ces nouveaux documents viennent de deux sources diffrentes. En 1839, M.
Leglay, archiviste du dpartement du Nord, acheta, chez un libraire de
Lille, un manuscrit qui contenait quatre-vingt-trois lettres indites du
pre Andr, embrassant une priode d'environ quinze annes (de 1707 
1722), adresses  Malebranche,  un jsuite nomm Larchevque, et  M.
l'abb de Marbeuf, de l'Oratoire. M. Cousin, devenu possesseur de cette
correspondance, en publia des extraits dans le _Journal des Savants_
(janvier et fvrier 1841), sur deux points intressants: 1 la
perscution trop peu connue du pre Andr; 2 les matriaux qu'il avait
amasss pour composer une Vie de Malebranche.

Vers la fin de 1811, M. Mancel, conservateur de la bibliothque de Caen,
dcouvrit, dans un ballot de papiers manuscrits qu'on se disposait 
vendre  la livre, la majeure partie les manuscrits, autographes et
indits de railleur de l'_Essai sur le Beau_ (dix); plus, trois cahiers
contenant la correspondance du pre Andr avec les jsuites Guimond,
Hardouin, Pore et Dutertre, lors de sa perscution comme
malebranchiste; avec Fontenelle (dont seize lettres autographes de ce
dernier) et avec Malebranche. Ces prcieux manuscrits appartenaient 
une demoiselle Peschet, lgataire d'une demoiselle de La Boltire,
hritire elle-mme d'un avocat littrateur de Caen nomm Charles de
Quens, lve du pre Andr; leur authenticit ne saurait donc tre
conteste, car le pre Andr mourut  Caen en 1764,  l'ge de
quatre-vingt-neuf ans. Achets par M. Mancel, ils ont t dposs  la
bibliothque publique de Caen, et M. Mancel, le conservateur, aid de
ses collaborateurs, MM. Trbulien et Leflaguais, les tudie, afin de
reconnatre ce qui mrite d'en tre publi. Toutefois, ils ont eu la
complaisante attention de communiquer  M. V. Cousin la correspondance
du pre Andr avec plusieurs de ses confrres et de ses suprieurs de la
Compagnie de Jsus, pendant le temps qu'il lut perscut comme partisan
de la nouvelle philosophie de Descartes et de Malebranche. Cette
correspondance, suite et complment ncessaire de celle que M. Leglay
avait retrouve  Lille, et qui avait dj t imprime en partie dans
le _Journal des Savants_, a permis  M. Cousin de runir toutes les
lumires qui peuvent clairer ce triste et intressant pisode de
l'histoire du cartsianisme.

Une diffrence grave, qu'il importe de signaler, distingue la nouvelle
correspondance de la premire. Dans celle-ci, dit M. Cousin, le pre
Andr crit  des amis qui pensent comme lui,  Malebranche, 
l'oratorien de Marboeuf, disciple de Malebranche, ou  M Larchevque,
qui parait avoir partag ses sentiments; il leur ouvre son coeur, il se
complat  leur montrer son got vif et constant pour la nouvelle
philosophie; ses tudes secrtes et obstines, son pieux et fidle
attachement  leur commun matre et son ddain courageux pour leurs
communs ennemis. Ici la scne est toute diffrente. Ce n'est plus le
pre Andr parlant  son aise  des amis et  des hommes trangers  sa
compagnie; c'est le pre Andr dans le sein mme de cette compagnie, aux
prises avec ses suprieurs, entour d'ombrages, de menaces et de
tracasseries, oblig de cacher ses tudes, de dissimuler ses amitis et
ses opinions sans les trahir; perptuellement plac entre une
circonspection qui pourrait ressembler  de l'artifice et une franchise
bien voisine de la rvolte; rclamant sans cesse la justice, prodiguant
les explications et les apologies; abandonn peu  peu par ceux de ses
confrres qui paraissaient d'abord plus ardents que lui dans la mme
querelle; se dbattant en vain contre de sourdes intrigues ou contre une
perscution dclare; gn et tourmente dans les plus petits dtails de
sa vie; renvoy de ville en ville et de collge en collge; tour  tour
accus de cartsianisme et de jansnisme, en butte  une inquisition qui
ne se relche jamais; une lois mme livr au bras sculier, emprisonn 
la Bastille, et tranant ainsi une vie inquite et agite pendant toute
la premire moiti du dix-huitime sicle. On voit ici l'intrieur de la
Compagnie de Jsus, sa forte hirarchie, le mystre dont s'y enveloppe
l'autorit, ses mnagements astucieux ou ses coups d'clat, des esprits
d'une souplesse infinie et des coeurs de fer, une politique toujours la
mme sous les formes les plus diverses, et, au milieu de tout cela, dans
cette nombreuse socit, toutes les varits de la nature humaine, bien
des mcontents, quelques hommes excellents, beaucoup de gens faibles,
plus d'un lche, l'empire de l'habitude et de la routine, le monde enfin
tel qu'il est et sera toujours. Ajoutez que nous avons ici tous les noms
propres, que les masques sont ts, et qu'on voit comparatre dans cette
affaire les principaux personnages du jsuitisme de cette poque. On
peut donc, se promettre plus d'une rvlation inattendue et piquante;
c'est en quelque sorte la chronique philosophique de la fameuse
compagnie et comme un chapitre indit de son histoire intrieure, dans
la dernire priode de sa domination et de son existence lgale en
France.

Outre cette longue introduction de 200 pages, dont M. Victor Cousin a
rdig lui-mme, avec un certain art, le piquant sommaire, et qui,
connue on le voit, offre un intrt d'actualit, le nouveau volume dont
M. Charpentier vient d'enrichir sa bibliothque philosophique contient
l'_Essai sur le Beau_, compos de dix discours, et douze antres discours
acadmiques sur l'me, sur l'union de l'me et du corps, sur la libert,
sur la nature des ides, sur l'ide de Dieu, sur l'amour dsintress,
etc. Ces discours, dit M. Cousin, tout en se sentant un peu trop de
l'occasion  laquelle ils durent naissance, portent la vive empreinte de
la pense et de la langue du dix-septime sicle. On y reconnat partout
le philosophe cartsien, le disciple de saint Augustin et de
Malebranche. Mais, il faut l'avouer, et dans l'_Essai sur le Beau_ et
dans les discours, on est bien loin de souponner la nettet, la force
et la verve qui paraissent  chaque ligne des lettres que nous avons
publies. Elles placent Andr parmi les meilleurs crivains, et, dans la
Compagnie de Jsus, immdiatement aprs Bourdaloue.

Le pre Andr avait crit une _Vie de Malebranche_, remplie d'une foule
de faits curieux et importants pour l'histoire de la philosophie au
dix-septime sicle. Malheureusement, le dtenteur actuel de ce prcieux
manuscrit s'obstine, par gosme ou par un misrable esprit de parti, 
priver le public d'un crit qui lui tait destin, et dont la perte ne
peut pas mme servir le plus violent ennemi des doctrines de
Malebranche, puisque dsormais rien ne peut abolir les oeuvres de ce
grand homme. M. V. Cousin publie  ce sujet un grand nombre de
renseignements curieux, emprunts au manuscrit de Lille; puis il termine
par une allocution que nous sommes heureux de reproduire, car elle nous
prouve qu'il a compris enfin que la _suppression ou la mutilation des
oeuvres posthumes d'un philosophe_ devait soulever contre son auteur
tous les honntes gens de tous les partis.

Avant de quitter cet important sujet, dit-il, nous voulons adresser
encore une fois, avec toute la force qui est en nous, notre publique et
instante rclamation  celui qui possde encore aujourd'hui les
matriaux de ce grand ouvrage; qu'il sache qu'il ne lui est pas permis
de retenir ce prcieux dpt tomb entre ses mains, encore bien moins de
l'altrer. Tout ce qui se rapporte  un homme de gnie n'est pas la
proprit d'un seul homme, mais le patrimoine de l'humanit. Malebranche
aujourd'hui, lev par le temps au-dessus des misres de l'esprit de
parti, n'est plus l'ami de Port-Royal et le confrre de Quesnel; ce
n'est pus que le Platon du christianisme, l'ange de la philosophie
moderne, un penseur sublime, un crivain d'un naturel exquis et d'une
grce incomparable. Retenir, altrer, dtruire la correspondance d'un
tel personnage, c'est drober le public, et,  quelque parti qu'on
appartienne, c'est soulever contre soi les honntes gens de tous les
partis.

_Les Posies du duc, Charles d'Orlans_, publies sur le manuscrit
original de la bibliothque de Grenoble, confr avec ceux de Paris et
de Londres, et accompagnes d'une prface historique, de notes et
d'claircissements littraires; par M. AIM CHAMPOLLION-FIGEAC (de la
Bibliothque Royale). 1 vol. in-18.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3
fr. 50,

Charles d'Orlans, pre de Louis XII, tournait la ballade et le rondeau
avec assez de facilit. Telle est la ddaigneuse mention que Laharpe
accorde en passant, dans son _Cours de Littrature_,  ce prince pote,
proclam plus tard par M. Villemain de plus heureux gnie qui soit n
en France au quinzime sicle, et  qui on est redevable d'un volume de
posies, le plus original de cette poque, le premier ouvrage o
l'imagination soit correcte et nave, o le style offre une lgance
prmature. Il n'est pas d'tude, ajoute avec raison M. Villemain, on
l'on puisse mieux dcouvrir ce que l'idiome franais, mani par un homme
de gnie, offrent dj de crations heureuses. Il y a dans Charles
d'Orlans un bon got d'aristocratie chevaleresque, et cette lgance de
tour et cette fine plaisanterie sur soi-mme, qui semblent n'appartenir
qu' des poques trs-cultives. Il s'y mle une rverie aimable, quand
le pote songe  la jeunesse qui fuit, au temps,  la vieillesse. C'est
la philosophie badine et le ton gracieux de Voltaire dans ses stances 
madame Du Delfant. Le pote, par la douce motion dont il tait rempli,
trouva de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, tant
toujours vraies, ne passent pas de la mmoire et de la langue d'un
peuple.

Cependant, malgr tout leur mrite littraire, malgr leur importance
historique, et, bien que leur auteur et t le pre d'un roi de France,
les posies de Charles d'Orlans, si peu comprises et si mal juges par
Laharpe, sont restes presque entirement ignores pendant plusieurs
sicles. Il y a 109 ans, en 1734, l'abb Sallier, bibliothcaire des
manuscrits du roi, fut le premier critique qui songea  les retirer de
l'oubli o elles avaient t si longtemps enfouies. Il en fit le sujet
d'un mmoire lu  l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, et il
en publia mme quelques fragments. Plus tard, l'abb Gouget, dans sa
_Bibliothque franaise_, tome IX, consacra quelques pages au pre de
Louis XII. Depuis, M. de Pauluy, les auteurs des _Annales des Muses_ et
de la _Bibliothque des Romans_, M. Anguis, M. Villemain, M. F. Michel,
M. Ferriat-Saint-Prix, M. Sainte-Beuve, M. Ch. Lenormant, M. Michelet
(_Histoire de France_, tome IV), ont crit sur sa vie et sur ses oeuvres
diverses notices biographiques et critiques; mais jusqu'ici il n'avait
t publi qu'une trs-incomplte et trs-imparfaite dition des posies
de Charles d'Orlans (Grenoble, 1805). L'anne dernire en a vu paratre
deux ditions nouvelles: l'une d'aprs les manuscrits de Paris, par
Mario Guichard (_Bibliothque d'lite_), l'autre d'aprs les manuscrits
de Grenoble et de Paris, celle qui nous occupe en ce moment.

Les posies de Charles d'Orlans nous ont t conserves par onze
manuscrits: celui de Grenoble, que M. Champollion-Figeac regarde comme
le plus authentique et le meilleur de tous incontestablement; celui qui
se trouve dans la bibliothque de Carpentras; les trois de la
Bibliothque Royale de Paris; deux  la bibliothque de l'Arsenal, et
quatre que possdent les bibliothques de Londres. (On sait que
l'infortun fils de Valentine de Milan, fait prisonnier  la bataille
d'Azincourt, passa vingt-cinq annes en Angleterre.) Dans la notice
historique qui prcde l'dition qu'il vient de publier, M.
Champollion-Figeac explique pourquoi il prfre aux dix autres le
manuscrit de Grenoble, excute par les soins d'un secrtaire du prince,
homme trs-vers dans les lettres, et crit par le frre de ce
secrtaire, Nicolas Astezan, aussi attach en la mme qualit  la
maison du duc.--Il l'a suivi trs-exactement pour son texte; toutefois,
aprs l'avoir collationn avec les deux manuscrits de Paris, il a
adopt, dans quelques vers, des variantes tires de ces derniers
manuscrits. Enfin, comme le manuscrit de Grenoble ne contenait que les
posies composes jusques et y compris l'anne 1453, M. Champollion a
suivi, pour les posies postrieures, le manuscrit de Colbert
(Bibliothque Royale), confr, complte et corrig au moyen du
manuscrit de la Vallire (_Idem_). Il a relgu dans les notes celles
sur lesquelles un peu de got lui laissait quelque incertitude.

_Jeanne d'Arc_, par _M. Alexandre Dumas_, suivie d'un appendice
contenant, une analyse raisonne des documents anciens et de nouveaux
documents indits sur la pucelle d'Orlans, par J.-A. BUCHON; avec une
introduction par _M. Charles Nodier_, de l'Acadmie Franaise.--Paris,
1843. 1 vol. in-18 de 450 pages. _Gosselin_ (Bibliothque d'lite), 3
fr. 50 c.

Voici un de ces livres qu'il faut lire comme il a t crit, avec la
foi, dit M. Alexandre Dumas, au dbut de son introduction. Que l'auteur
des _Demoiselles de Saint-Cyr_ nous permette de donner au lecteur de
_Jeanne d'Arc_ un avis tout contraire. Si M. Alexandre Dumas raconte
avec esprit, en revanche, comme historien, il ne doit inspirer aucune
confiance. Non-seulement il n'tudie pas l'histoire, mais quand il la
connat par hasard, il la dfigure  plaisir, il en fait des feuilletons
plus ou moins spirituels, et comparables, pour la vracit, aux fameuses
_Impressions de Voyage_. Au lieu de lire son roman de _Jeanne d'Arc_
avec une foi entire, il faut le lire avec la plus prudente mfiance.
Les diteurs l'ont si bien senti, qu'ils ont eu le soin de mettre
l'antidote  ct du poison. Aux lecteurs qui ne demandent qu'un rcit
anim et intressant, la _Jeanne d'Arc_ de M. Alexandre Dumas;  ceux
qui veulent s'instruire en s'amusant, l'introduction de M. Charles
Nodier et l'appendice de M. Buchon. Cet appendice contient, en effet,
une analyse raisonne des documents anciens et de nouveaux documents
indits sur la pucelle d'Orlans. Il forme les deux tiers de ce volume,
dont il devient ainsi la partie principale. Les curieux documents que
publie M. Buchon renferment toute l'histoire de Jeanne d'Arc, car ils se
divisent en neuf chapitres: 1 enfance de Jeanne d'Arc; 2 ses premires
inspirations avant son dpart de Greux; 3 sa prsentation au roi et son
admission; 4 ses services jusqu'au couronnement de Reims; 5 ses
services aprs le couronnement et sa prise  Compigne; 6 son
emprisonnement et sa remise aux Anglais; 7 son procs et ses
interrogatoires; 8 sa condamnation et son excution; 9 la
rhabilitation de sa mmoire.

_Des Socits civiles et commerciales_, commentaire du Titre IX du Livre
III du Code civil; par M. TROPLONG, conseiller  la Cour de cassation,
membre de l'Institut (ouvrage qui fait suite  celui de M. Touillier). 2
vol. in-8,--Paris, 1843. _Charles Hingray_. 15 fr.

Le zle et l'activit de M. Troplong ne se ralentissent pas. Il
continue, avec une persvrance gale  son talent, l'important ouvrage
que Touillier n'avait pas eu le temps de terminer. Quelques annes
encore, et il aura l'honneur de poser la dernire pierre de ce vaste et
colossal difice lev  la science du droit. Aujourd'hui il publie le
commentaire du Titre IX du Livre III du Code civil, _du Contrat de
Socit_. Ce commentaire, qu'il ne nous est pas donn d'apprcier ici,
obtiendra sans aucun doute, alors mme qu'il leur serait infrieur, un
succs plus grand que ceux de la Prescription, de la Vente, des
Hypothques, etc.; car les matires qu'il traite ont un intrt plus
actuel et plus gnral, M. Troplong y a runi en effet la socit civile
et la socit commerciale, et  cette poque ou l'association a pris et
s'apprte  prendre des dveloppements si imprvus, un pareil travail a
tout  la fois pour but de rsoudre la grave question que fait natre la
lgislation existante et de prparer les rformes ncessaires de
l'avenir. Peut-tre cependant, nous devons l'avouer, M. Troplong
montre-t-il, en divers passages, une affection trop vive pour le
prsent. Convaincu, dit-il, que notre loi sur les socits civiles et
commerciale est le fruit d'une longue exprience; qu'elle a t mrie
par les preuves les plus dcisives, par les combinaisons pratiques les
plus varies et les plus ingnieuses; qu'elle est la formule de tout ce
que le pass a accumule de faits considrables en conomie et en
industrie, j'ai foi en sa sagesse; et quoique je reconnaisse en elle
quelques dfauts secondaires, je ne me laisse pas aller  des dsirs de
changements plus rtrogrades que progressifs; je me contente d'en
appeler  la jurisprudence pour tous les cas o il est permis de
corriger des contours vicieux, des traits sans harmonie.

A l'appui de cette opinion, M. Troplong a rimprim, en tte de ces deux
volumes, une savante et curieuse dissertation qu'il avait lue jadis 
l'Acadmie des Sciences morales et politiques, et dans laquelle il a
fait l'histoire de l'esprit d'association depuis les Romains jusqu' nos
jours. Nous n'analyserons pas cette remarquable dissertation, qui, selon
les propres expressions de son auteur, renferme quelque chose de plus
srieux qu'un ornement scientifique. Qu'il nous suffise, pour donner une
ide de son importance et de son but, d'en citer un court fragment: La
vrit est, dit M. Troplong, que le lgislateur du Code civil et du Gode
de commerce, en rglant les conditions des socits par actions, ne
s'est pas aventur dans une rgion inconnue; qu'il n'a pas hasard une
innovation dont l'avenir seul a pu rvler les avantages ou les
inconvnients. L'exprience avait t faite; depuis des sicles
l'institution marchait; elle avait eu ses moments de crise  ct de ses
heures de prosprit; elle tait passe par les principales preuves qui
peuvent clairer la prudence du lgislateur. Il est utile de constater
ces prcdents, qui mettent nos codes dans leur vritable cadre, parce
que nagure, aprs certaines surprises de l'agiotage, les esprits mus
s'en sont pris trop lgrement  la loi des erreurs des hommes. Au lieu
de faire le procs aux intrigants devant la police correctionnelle, on a
fait le procs au Code devant les Chambres... Dans tout cela on oubliait
bien des choses, mais surtout l'histoire, dans laquelle on aurait vu que
le pass n'est pas aussi petit, aussi dpourvu de grandes tentatives
commerciales et de grands faits conomiques que l'on se l'imagine...
Chez ce peuple romain qui avait remu l'univers, dans ce Moyen-Age qui
cra tout par l'association, dans cette Europe d'autrefois qui sut
coloniser le Nouveau-Monde, sillonner les mers les plus lointaines de sa
marine marchande, trouver l'assurance et le crdit, dfricher,
desscher, canaliser; dans tout ce passe, si riche d'entreprises et de
dcouvertes, soyons convaincus que la jurisprudence fut sans cesse
alimente par de grandes applications de l'esprit d'association; qu'elle
en a connu l'importance et le but conomique, et que, par une
gnralisation savante de faits industriels trs-nombreux et
trs-compliqus, elle est arrive  asseoir le contrat de socit sur
ses vritables rapports intrieurs et extrieurs,  calculer avec
exactitude la force relative des valeurs que ce contrat met en action, 
donner au personnel une organisation sagement tudie, et qui, se
prtant avec souplesse aux exigences de tous les cas, runit tour  tour
les avantages de l'galit et ceux de la hirarchie.

_Souvenirs d'un Voyage  Munich_, ou Description des principaux
monuments de la ville nouvelle; par AL. LUSSON, architecte des travaux
publics, ancien commissaire-voyer de la ville de Paris. 1 vol. in-8 de
112 p.--Paris, 1843. M. Al. Lusson est un fanatique admirateur du roi de
Bavire. Pendant son sjour  Munich, il a pris un vif plaisir 
contempler et  tudier les innombrables monuments levs par les soins
de ce prince artiste et pote, qui a compris que les sciences et les
arts ennoblissent les peuples et achvent de les polir. A son retour 
Paris, il a publi sur Munich une brochure de 112 pages, dans laquelle
les artistes et les architectes trouveront une description claire,
exacte et dtaille de toutes les merveilles de cette ville que les
Bavarois appellent l'Athnes du Nord.



Modes.

COSTUMES CE CHASSE.

On ne s'occupe en ce moment que de costumes de chasse. La mode, qui
ordinairement ne permet presque pas de varits dans les toilettes
d'homme, est plus tolrante pour celles qui sont destines  la chasse.

[Illustration.]

Ce dessin reprsente un chasseur  courre; son habit est rouge; le fouet
qu'il tient  la main et le couteau de chasse fix  son ceinturon de
cuir verni sortent des magasins Verdier; sa culotte de daim et ses
bottes  revers compltent un costume irrprochable de grande chasse.

[Illustration.]

Qu'on ne suit pas tonn de voir une dame en habit de chasse  pied.
Autrefois les hommes brodaient au tambour, faisaient de la tapisserie,
en un mot, s'occupaient d'ouvrages de femmes pour se rapprocher d'elles;
de nos jours, les lgantes se livrent aux exercices de la gymnastique
et de la natation,  l'enivrement de la cigarette et aux fatigues de la
chasse. Il faut bien que nous cherchions  partager les plaisirs de nos
maris et de nos livres, jusqu' ce qu'il leur plaise de revenir aux
ntres. Chaque sexe fait  son tour un pas vers l'autre, et il y a
longtemps que le symbole de la mode est, comme celui de la fortune, une
roue.



Amusements des Sciences.

SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER

NUMRO.

I. Puisque la marchande est arrive au march avec trois douzaines
d'oeufs ou 36 oeufs, c'est qu'en passant au troisime corps-de-garde
elle en avait le double de 36 augment de 1, ou 73; car elle en a laiss
la moiti 36 et demi plus la moiti d'un, ou 37. De mme, avant le
second guichet, elle avait 147 oeufs; et avant le premier 295. Tels sont
les nombres qui satisfont  la question.

[Illustration.]

II. Adossez  la face infrieure du linteau de la fentre un miroir que
vous inclinerez un peu du ct de l'appartement, en sorte qu'il
rflchisse,  quelques dcimtres de l'appui de la croise, ou sur cet
appui mme, les objets placs au-devant et prs de l'ouverture de la
porte du rez-de-chausse. En vous plaant prs de cet appui et en
regardant dans le miroir, vous pourrez voir les personnes qui se
prsentent  l'entre de la maison. Mais comme vous ne verriez, de cette
manire, que l'image renverse de l'objet, ce qui le rendrait assez
difficile  reconnatre; comme d'ailleurs il est fatigant et incommode
de regarder de bas en haut, il sera mieux de placer sur l'appui de la
croise,  l'endroit o le premier miroir renvoie l'image, un second
miroir plan  peu prs horizontal, dans lequel on cherchera. On y
apercevra l'image redresse de l'objet, presque comme si on le fixait de
haut en bas en se mettant  la fentre; seulement il paratra  une
distance un peu plus grande. Notre figure reprsente cet arrangement de
miroirs et leur usage mis en action.

Le clbre astronome Hvlins avait invent, en 1657, un instrument
ayant quelque analogie avec l'appareil que nous venons de dcrire. Comme
cet instrument, destin  faire apercevoir par rflexion des objets qui
auraient t invisibles directement, semblait  son auteur devoir tre
utile  la guerre, il avait reu le nom de _polmoscope_ (_polemos_,
combat; _scop_, je vois); mais le polmoscope n'a probablement t
jamais beaucoup employ  cet usage, et on y a renonce peut-tre plus
vite encore qu'aux arostats, qui avaient eu pourtant quelque influence,
au moins morale, comme chacun sait, sur le gain de la bataille de
Fleurus.

NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Tirer par-dessus l'paule un coup de pistolet aussi srement que si
l'on couchait en joue.

II. Un homme est sorti de chez lui avec une certaine quantit de
napolons pour faire des emplettes. A la premire, il dpense la moiti
de ses napolons et la moiti d'un;  la seconde, il dpense aussi la
moiti de ses napolons et la moiti d'un;  la troisime pareillement,
et il rentre chez lui ayant dpens tout ce qu'il avait emporte, et sans
avoir jamais chang de l'or pour de l'argent. On demande combien il en
avait.

III. Mme question, en supposant que c'est seulement  la quatrime, 
la cinquime,  la sixime emplette, etc., que tout a t dpens.



Problme de Dessin.

SOLUTION.

La solution de ce problme est facile.--Placez le journal de ct,
joignez le cou du chien dont la tte est en haut avec la queue de celui
qui a la tte en bas; tracez une autre ligne parlant du coude de la
patte de devant, et prolongez-la jusqu' la patte de derrire; retournez
le papier, et faites de ce ct la mme opration.

[Illustration.]



Erratum.

Quelques erreurs se sont glisses dans l'article que nous avons consacr
au statuaire Cortot. Sans attendre qu'on nous les signale, nous nous
empressons de les rectifier, et nous les expliquons par la difficult de
runir en peu de jours les matriaux nombreux et pars d'une biographie
indite. Parmi les oeuvres que nous avons cites, nous avons omis de
dire que les unes avaient t excutes et places, mais que d'autres
taient seulement  l'tat de modles. De ce nombre sont: la _Justice_,
compose pour l'une des assises du grand escalier de la Bourse; _Louis
XVI_ et quatre figures, pour le monument expiatoire de la place Louis
XVI. Nous avons confondu  tort cette dernire statue avec celle que M.
Bosio a faite pour la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou; Cortot n'a
excut pour cet difice que le groupe en marbre de _Marie-Antoinette
soutenue par la Religion_.

La _Ville de Paris_, figure de 8 mtres (vingt-quatre pieds), fut
commande  J.-P. Cortot en mme temps qu'un fleuve de 5 mtres (quinze
pieds), en bronze,  M. Pradier, pour la fontaine de l'lphant; les
modles seuls ont t excuts.

L'_Immortalit_ a figur  la porte de la Chambre des Dputs, le jour
de la translation des cendres de l'Empereur; mais le bronze n'en est pas
encore fondu. La _statue de Charles X_, que plusieurs artistes nous ont
dit n'avoir jamais vue, avait t faite par Cortot en 1827, avec la
collaboration de M. Caillouette; elle tait, avant 1850, 
l'Htel-de-Ville. Dans notre liste des travaux de Cortot, nous avons
oubli de comprendre un _bas-relief pour l'arc du Carrousel_, expos en
1824, et deux villes de la place de la Concorde, _Nantes_ et _Brest_.

Ce fut aux eaux de Vichy que Cortot prouva les premires atteintes
d'une hydropisie symptomatique dtermine par une autre affection dont
il souffrait depuis longtemps. M. Drolling, peintre, abandonna ses
travaux et ses lves pour aller donner des soins  son ami mourant, et
le ramena  Paris.

A la crmonie funbre, le 16 aot, les coins du pote taient tenus par
MM. Raoul-Rochette, Bosio, Blondel et Jarry de Maney, professeur
d'histoire  l'cole des Beaux-Arts. M. mery reprsentait la famille.
Nous avons donn une analyse fidle des discours que nous avons entendus
et que nous avons sous les yeux, imprims par Firmin Dudot pour tre
distribus aux membres de l'Institut.

Ces rectifications prouveront  nos lecteurs que nous n'pargnons rien
pour tre d'une rigoureuse exactitude.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Un effet de lune.


[Illustration, nouveau rbus: TROIS CITATIONS CLASSIQUES.]









End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0026, 26 Aot 1843, by Various

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