Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0025, 19 Aot 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0025, 19 Aot 1843

Author: Various

Release Date: December 21, 2011 [EBook #38358]

Language: French

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L'Illustration, No. 0025, 19 Aot 1843



L'ILLUSTRATION,
JOURNAL, UNIVERSEL.

                N 25. Vol. I.--SAMEDI 19 AOT 1843.
                Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
        Pour l'tranger.     -    10         -    20       -    40



SOMMAIRE.

La Maison o est n O'Connell. _Gravure_,--Le Marchal Bugeaud.
_Portrait_.--Ncrologie. J.-P. Cortot.--Courrier de Paris. _vasion des
dtenus de la Force_.--Thtres. _Une Scne de la Folle de la Cit_.--Le
Lizard coul par le Vloce. _Gravures_.--Distribution des Prix du
Concours gnral. _La Porte de la Sorbonne_.--Martin Zurbano. Rsum des
derniers vnements politiques et militaires, en Espagne. (Suite et
fin.) _Portraits de Mendizabal et du colonel Prim; un Prononciamiento,
de Sville_.--Margherita Pusterla. Roman de H. Csar Cant. Chapitre
III, la Conversion. _Quatorze Gravures_.--Bulletin
bibliographique--Annonces.--Orfvrerie. _Deux Gravures_.--Amusements des
Sciences.--Problme de Dessin. _Gravure_.--Rbus.



Maison o est n O'Connell.

Le mardi 8 aot dernier, O'Connell a achev sa soixante-huitime anne.
A cette occasion, les journaux illustrs de Londres ont publi une vue
de la maison on est n cet homme clbre, qui semble encore,  le juger
par sa puissante activit, dans la maturit de la vie.

Situe au milieu d'un paysage agreste,  quelques minutes de distance de
la ville de Cahireiveen, sur la route de Tralee et au bord d'un bras de
mer, la maison qui reoit aujourd'hui les honneurs de la publicit a
cess d'tre habite depuis qu'O'Connell a hrit de Darrynanane et y a
transport son domicile.

[Illustration: Maison o est n O'Connell.]

Les vieillards du pays parlent de lui avec enthousiasme, C'tait,
disent-ils, au temps de sa jeunesse, un beau et vif gentleman,
trs-habile dans tous les exercices du corps, et surtout bon chasseur.
Du reste, O'Connell visite de temps  autre son ancienne demeure, et,
de si peu de dure qu'y soit son sjour, il est rare qu'il n'y prenne
point le plaisir de la chasse: les habitants mnagent  son intention
les livres, qui sont assez abondants aux environs de Cahireiveen.
L'Angleterre voudrait bien que le grand agitateur n'et pas pris autant
de got  une autre chasse.



M. le marchal Bugeaud.

Une ordonnance royale du 31 juillet 1843 vient d'lever  la dignit de
marchal de France M. le lieutenant-gnral Bugeaud de la Piconnerie
(Thomas-Robert).

N  Limoges, dpartement de la Haute-Vienne, le 15 octobre 1784, M. le
marchal Bugeaud, petit-fils d'un forgeron, est entr au service le 29
juin 1804, comme simple vlite, dans le corps des vlites grenadiers 
pied de la garde impriale; il a pass successivement par tous les
grades: caporal, le 2 janvier 1806, dans le mme corps; sous-lieutenant,
le 19 avril de la mme anne, au 64e rgiment de ligne; lieutenant le 21
dcembre suivant; capitaine au 116e rgiment de ligne le 2 mars 1809, et
chef de bataillon le 2 mars 1811: major au 14e rgiment de ligne le 10
janvier 1814, et colonel le 11 juin; licenci le 11 novembre 1815, et
mis en demi-solde, puis en traitement de rforme; rentr au service le 8
septembre 1830 comme colonel du 56e rgiment de ligne; marchal-de-camp
le 2 avril 1831, et lieutenant-gnral le 2 aot 1836.

Chevalier de la Lgion-d'Honneur le 6 juin 1811, chevalier de
Saint-Louis le 20 aot 1814, officier de la Lgion-d'Honneur le 17 mars
1815, commandeur le 8 mai 1815, grand-officier le 24 dcembre 1837, M.
le marchal Bugeaud a t nomm grand-croix le 9 avril 1843.

M. le marchal Bugeaud a fait les campagnes des ctes de l'Ocan en l'an
XIII; celles de la grande-arme en l'an XIV et 1807; de 1808  1814,
celles d'Espagne; en 1815, celle des Alpes, et celles de l'Algrie en
1836, 1837, 1841, 1842, 1843.

Pendant les guerres de l'Empire, le nom de M. Bugeaud a t plusieurs
fois mentionn honorablement. Il se distingua surtout au combat de
Pulstuck, en Pologne (20 dcembre 1806);  l'assaut de Lerida, le 13
mars 1810; au combat de Tivisa, le 15 juillet de la mme anne; le 28
dcembre suivant au sige de Tortose, et  celui de Tarragone le 11 mai
1811. Aprs le combat d'Yeela (Murcie), il fut mis  l'ordre de l'arme
pour avoir,  la tte de deux cents voltigeurs, enlev une colonne
espagnole de sept cents hommes et en avoir ramen la majeure partie
prisonnire. Il se signala de nouveau au combat d'Ordal (Catalogne), o
il dtruisit, pendant la nuit,  la tte d'un bataillon, le 27e rgiment
anglais. A l'affaire de l'Hpital, en Savoie (28 juin 1815), le colonel
Bugeaud, avec l,700 hommes et 40 chevaux, enfona une colonne de 8,000
hommes d'infanterie autrichienne, soutenue par 500 hommes de cavalerie
et 6 pices de canon, et resta matre de la position aprs sept heures
de combat. La perte des Autrichiens fut de 2,000 morts et 400
prisonniers.

Aprs la deuxime Restauration, M. Bugeaud se retira  Excideuil, o il
s'occupa de travaux d'agriculture. Mais ces travaux ne suffirent pas 
son activit: il prit la plume, et traita plusieurs questions relatives
aux manoeuvres de l'infanterie. La rvolution de Juillet le dtourna de
ses travaux agricoles et littraires. Il rentra dans la carrire
militaire, et fut, en 1831, lu dput de l'arrondissement d'Excideuil.
A partir de cette poque, il n'a pas cess de le reprsenter  la
Chambre des Dputs, o il a pris la parole dans un grand nombre de
discussions, avec un laisser-aller de langage fort tranger 
l'loquence parlementaire, souvent avec une violence et un ddain des
formes et des liberts constitutionnelles qui rappelaient trop
l'ducation impriale.

Sa vie politique et militaire en France a t, depuis lors, traverse
par des pisodes plus ou moins tragiques: la publicit qu'ont reue, les
plus mmorables tombs aujourd'hui dans le domaine de l'histoire, nous
dispense de les rappeler ici.

Charg, le 30 novembre 1832, du commandement d'une, des brigades
d'infanterie de la garnison de Paris, il le quitta momentanment, en
janvier 1833, pour aller prendre celui de la ville et du chteau de
Blaye.

En Algrie, o il fut envoy pour la premire fois en 1836, et o il
dbarqua le 6 juin, le gnral Bugeaud commena par dbloquer un corps
de troupes entour d'Arabes au camp de la Tafna, parcourut le pays dans
divers directions, se rendit successivement  Oran,  Tlemsen, et rentra
au camp de la Tafna, aprs avoir deux fois rencontr l'ennemi, auquel il
fit prouver d'assez grades pertes Dans une nouvelle marche sur Tlemsen,
dont il allait ravitailler la garnison, il fut attaqu par Abd-el-Kader,
au passage de la Sickak, le 9 juillet 1836. Les forces de l'mir
s'levaient  environ 7,000 hommes y compris 1,000  1,200 hommes
d'infanterie rgulire. Accul  un ravin, ce corps fut mis en complte
droute: 12  1,500 Arabes et Kabyles furent mis hors de combat, et 130
hommes de l'infanterie rgulire pris vivants. Ces prisonniers, d'une
nation peu accoutume  en faire elle-mme, taient les premiers qui
tombrent en notre pouvoir: traits avec humanit, ils furent
transports  Marseille, et, plus tard, renvoys  Abd-el-Kader. Cette
dfaite dtacha de l'mir un certain nombre de ses allis mais ne
termina pas la lutte.

[Illustration: Le marchal Bugeaud.]

L'anne suivante, le gnral Bugeaud, qui tait revenu siger  la
Chambre des Dputes, fut appel de nouveau au commandement de la
division active d'Oran. Prt  marcher contre l'ennemi, il allait
commencer la guerre de dvastation dont il avait menac les Arabes,
lorsque Abd-el-Kader demanda  traiter. Cette ouverture fut accueillie,
et le 30 mai 1837 fut sign le trait de la Tafna, grave erreur du
ngociateur franais, comme il l'a plus tard reconnu lui-mme avec
franchise. Ce trait, en effet, abandonnait  Abd-el-Kader
l'administration directe d'une grande partie de l'Algrie et le
constituait en quelque sorte le chef de la nationalit arabe. L'mir
profita de cette faute avec l'habilet qui le caractrise, organisa le
gouvernement des provinces soumises  sa domination et se cra une arme
rgulire,  la faveur de laquelle il tendit, sa souverainet, et se
mit en mesure de recommencer la lutte qui, engage en novembre 1839, se
poursuit encore avec opinitret en aot 1843.

Le lendemain de la conclusion du trait, le gnral Bugeaud eut avec
Abd-el-Kader une entrevue, dont les journaux de l'poque, et notamment
le _Moniteur_ du 13 juin 1837, ont reproduit le rcit semi-officiel.

Appel, le 22 janvier 1839, au commandement de la 4e division
d'infanterie du corps de rassemblement sur la frontire du nord, attach
ensuite, le 31 janvier 1840, au comit de l'infanterie et de la
cavalerie au ministre de la guerre, M, Bugeaud a t nomm
gouverneur-gnral de l'Algrie, par ordonnance royale du 29 dcembre
1840, en remplacement de M. le marchal Vale. Depuis le jour de son
arrive  Alger (22 fvrier 1840), le nouveau gnral en chef a dploy,
dans la conduite des oprations militaires, une activit et une
persvrance gales  celles de son infatigable adversaire. Ds le 5
mai, un corps expditionnaire de 8,000 hommes, qu'il commandait en
personne, eut, aux environs de Milianah, un engagement des plus srieux
avec Abd-el-Kader, qui comptait sous ses drapeaux 10  12,000
fantassins, soutenus par environ 10,000 cavaliers. L'ennemi,
compltement mis en droute, laissa 400 hommes sur le terrain. Pendant
le cours de l'anne 1841, Mascara et Tlemsen ont t roccups, et les
tablissements forms par l'mir  Tagdemt, Boghar, Thaza, Sada,
entirement ruins et dtruits. Les oprations continues avec non moins
de constance, et de succs, en 1842 et 1843, ont considrablement
affaibli la puissance matrielle et morale d'Abd-el-Kader, en dtachant
de sa cause un grand nombre des tribus qui, jusqu' ces derniers temps,
lui taient restes fidles et dvoues. Ces rsultats heureux sont dus,
en partie sans doute,  la vigueur avec laquelle le gouverneur-gnral a
dirig ses entreprises et conduit la guerre sans se mnager lui-mme,
tout en veillant avec sollicitude aux besoins et au bien-tre de son
arme; ils sont dus aussi aux habiles lieutenants qui l'ont second, aux
gnraux Duvivier, La Moricire, Changarnier, Bedeau,
Baraguay-d'Hilliers, Randon, aux colonels Cavaignac, Jusuf, Ladmirault,
etc.,  cette foule d'officiers d'lite, l'orgueil et l'espoir de la
France. Mais la meilleure part en revient surtout  nos vaillants et
intrpides soldats, toujours prts  marcher au feu,  braver les prils
comme les fatigues et les intempries du climat, et  sceller de leur
sang notre conqute sur le sol africain.

M. le marchal Bugeaud a publi plusieurs crits sur l'Algrie: _Mmoire
sur notre tablissement d'Oran par suite de la paix, 1838--De
l'tablissement de colons militaires dans les possessions franaises du
nord de l'Afrique. 1838.--La Guerre d'Afrique, ou Lettres d'un
lieutenant de l'arme  son oncle, vieux soldat de la Rvolution et de
l'Empire. 1839.--L'Algrie; des moyens de conserver et d'utiliser cette
conqute. 1842._

M. le marchal Bugeaud est le quatrime gouverneur-gnral de l'Algrie
lev  cette haute dignit militaire. Les gouverneurs-gnraux ses
prdcesseurs qui ont t revtus de la mme dignit, sont: le comte
Clauzel, le comte Vale, le comte Drouet-d'Erlon.

L'anne compte maintenant neuf marchaux: le duc de Dalmatie, nomm le
19 mai 1804; le duc de Reggio, 12 juillet 1809; le comte Molitor, 9
octobre 1825; le comte Grard, 17 aot 1830; le marquis de Grouchy, 19
novembre 1831; le comte Vale, 11 novembre 1837; le comte Horace
Sbastiani, 21 octobre 1840; le comte Drouet-d'Erlon, 9 avril 1843, et
M. Bugeaud, 31 juillet 1843.



Ncrologie--J.-P. Cortot.

Samedi dernier, 15 aot, est mort Jean-Pierre Cortot, l'un de nos plus
habiles statuaires. Atteint depuis longtemps d'une hydropisie, il tait
all aux eaux du Mont-Dore, dans l'esprance d'y recouvrer la sant;
mais, sentant ses forces s'puiser, il a voulu revoir sa ville natale;
et ramen  Paris par M. Dumont, son collgue et son ami, il n'a pas
tard  succomber  ses souffrances.

Cortot tait n en 1787; il fit ses premires tudes  l'cole gratuite
de dessin, sous la direction de M. Defrne; puis il entra dans l'atelier
de Bridan fils. Il remporta le second prix de sculpture en 1806, pour
une figure de ronde-bosse, _Philoctte  Lemnos_, et le premier prix en
1809, pour un _Marius mditant sur les ruines de Carthage_. Pensionnaire
du gouvernement  Rome, il tudia avec fruit les antiques, et appartint
ds lors  l'cole qui cherche dans l'art grec ses inspirations et ses
modles. Ses dbuts furent un _Napolon_, une statue en pied de Louis
XVIII, une _Pandore_ et un _Narcisse couch_. Ces deux dernires
oeuvres, exposes en 1819, lui valurent le prix de 10,000 fr., qu'il
partagea avec son matre, et furent acquises par le ministre de
l'intrieur pour les muses d'Angers et de Lyon. Le _Louis XVIII_ a t
plac dans une salle de la Villa-Medici, en face d'une statue de Louis
XIV. A son retour d'Italie, o il tait rest huit ans, Cortot produisit
successivement un _Ecce Homo_ et une _sainte Catherine_ en marbre, pour
l'glise de Saint-Gervais; _la Vierge et l'enfant Jsus_, groupe en
marbre pour la cathdrale d'Arras; _Daphnis et Chlo_; une _statue de
Pierre Corneille_ pour la ville de Rouen. Devenu rapidement clbre, il
fut nomm, en dcembre 1825, membre de la quatrime classe de l'Institut
et professeur  l'cole royale des Beaux-Arts. On l'avait dcor de la
Lgion-d'Honneur en 1824. Le gouvernement lui commanda en mme temps
divers travaux importants destins  l'embellissement des difices
publics. On lui doit _le bas-relief du monument de Malesherbes_; une
_statue du duc de Montebello_, pour la ville de Lectoure; une _statue de
Charles X_; le fronton en pierre de l'glise du Calvaire, et l'un des
bas-reliefs de l'Arc-de-l'toile; _la Paix et l'Abondance_, bas-relief
qui encadre un oeil-de-boeuf de la cour du Louvre; une figure colossale
de _la Justice_, place dans le palais de la Bourse; un buste colossal
d'Eustache de Saint-Pierre, pour la commune de Calais; une _Vierge_, que
la ville de Marseille fit fondre en argent; les statues de _Louis XVI_
et de _Marie-Antoinette_, qui ornent la chapelle de la rue d'Anjou; _la
Ville, de Paris_, figure colossale de huit mtres, qui devait figurer
parmi les dcorations de la gigantesque fontaine de l'lphant. Cortot a
fourni le modle du beau groupe qui surmonte le matre-autel de
Notre-Dame-de-Lorette. Il a excut en marbre, d'aprs les modles de
Dupaty, auquel il avait succd  l'Institut, le _Louis XIII_ de la
place Royale, et les groupes du monument expiatoire commenc avant 1830
sur l'emplacement de la salle Louvois.

On compte au nombre de ses ouvrages, et des meilleures sculptures
modernes, la statue et les trois bas-reliefs du tombeau de Casimir
Prier; la figure colossale de l'_Immortalit_, que nous verrons bientt
planer sur le dme du Panthon, et _le soldat de Marathon annonant la
victoire_, statue en marbre expose en 1834 et place dans le jardin des
Tuileries. Sa dernire oeuvre, le fronton de la Chambre des Dputs, lui
mrita le grade d'officier de la Lgion-d'Honneur.

L'lite de nos artistes assistait, le mercredi 16 aot, aux obsques de
J.-P. Cortot. MM. Bosio, Raoul Rochette, Blondel et mery tenaient les
cordons du drap mortuaire. M. Raoul Rochette, dans un discours
lgamment crit, a montr Cortot sorti des rangs du peuple, et
s'levant  force de luttes courageuses. Il a signal, comme principaux
caractres du talent de l'artiste, la grandeur et la noble simplicit de
l'ordonnance. M. Jarry de Mancy a lu de touchants adieux au nom de M.
Dumont, qu'une grave indisposition empchait de suivre le cortge
funbre de son ami. M. mery, ancien libraire, beau-frre du dfunt, a
exprim d'une voix altre des regrets d'autant plus vils, qu'il le
connaissait depuis quarante-sept ans, et qu'aprs avoir encourag ses
premiers pas, il avait eu la douleur de lui fermer les yeux.



Courrier de Paris.

L'vasion des quinze prisonniers et les scnes sanglantes qui l'ont
accompagne ont dcid l'administration municipale  changer la
destination des btiments de la Force. Une prison s'lve en ce moment
hors de la ville et pourra, dans quelques mois, ouvrir ses portes
crneles et les refermer sur l'horrible clientle de l'chafaud et des
bagnes. Cette translation avait, depuis longtemps, paru ncessaire; la
rcente catastrophe, faisant toucher au doigt le danger, en htera
l'excution.

[Illustration: Les prisonniers s'chappant de la Force.]

Ce sont de terribles locataires, en effet, que ces malheureux jets
incessamment par le crime dans les cachots de la Force: tribu hideuse et
dsespre, qui campe au sein mme de la cit, dans un de ses quartiers
les plus populeux. On a beau dire que la tente est scelle de verrous,
de barres de fer, de sentinelles et de pierres de taille, vous voyez que
la race criminelle passe  travers; si les murailles l'arrtent, elle
creuse la terre, et rampe, et trouve une issue.

Il peut arriver qu'au lieu d'tre saisis, comme l'autre jour, en
flagrant dlit d'vasion, nos bohmiens s'chappent, en effet, soit que
la nuit les favorise, soit que le hasard oublie de pousser  leur
rencontre ce premier venu, qui jette le cri d'alarme et donne l'veil.

tez l'honnte garon de bain qui se trouvait l pour arranger sa
baignoire, et le champ restait libre: les quinze dmons passaient sans
bruit, sans obstacle, et gagnaient la rue clandestinement; aprs eux,
sans doute, d'autres seraient venus, s'chappant du mme enfer et par le
mme chemin. Qu'on se figure alors tout un quartier en proie  une
cinquantaine de mcrants de cette espce, sans ressources, sans
remords, et prts  se laisser aller  toutes les tentatives furieuses
que suggrent l'habitude du crime et la faim. Et quels moyens n'ont-ils
pas de se drober aux poursuites dans cette ville immense, dans cette
foule, dans ce tumulte, dans ce labyrinthe inextricable de rues et de
repaires tortueux! Les malfaiteurs viennent de loin pour se cacher dans
la bonne ville de Paris; l'oeil vigilant de la justice a grand'peine 
les suivre  la piste et  les reconnatre; quelle chance pour ceux qui
s'y trouvent tout domicilis!

Le mal n'a pas t grand cette fois: les bandits sont retombs en
quelques heures, et sans aucune exception, dans les mains de la justice:
les courageux citoyens qui s'taient dvous en seront quittes, Dieu
merci, pour des blessures sans danger; mais le projet d'loigner de
Paris cette formidable prison, n'en est pas moins un projet sage, plein
d'-propos et videmment inspir par l'intrt de la scurit publique.

Ainsi, voil encore un btiment fameux que le temps dpouille d'une
longue possession et d'un caractre, en quelque sorte, consacr; la
Force va cesser d'tre la Force! Que va-t-on substituer  son terrible
privilge? Il est tout simplement question de mettre le marteau dans ces
vieilles murailles et de les faire disparatre; une rue nouvelle, des
maisons lgantes, assainiraient la place criminelle et lui teraient
son aspect lugubre.--Quand ces votes, qui ont abrit si longtemps les
plus froces passions, viendront  s'crouler, est-ce qu'il ne s'en
exhalera pas des miasmes horribles, un air imprgn d'une odeur de sang?
Et les premiers honntes gens qui dormiront sur cette terre maudite,
n'entendront-ils pas le blasphme hont, le dsespoir, le cri du
remords retentir dans leur sommeil comme un lamentable cho, et troubler
l'innocence de leurs nuits?

L'histoire de la Force remonte au treizime sicle; c'tait alors une
habitation princire qui appartenait  un des frres de saint Louis;
d'anne en anne, et aprs plus d'une transformation, elle arriva aux
mains du duc de la Force, qui lui a laiss son nom. En 1754, la ville en
fit un htel militaire; en 1780, aprs la suppression du Fort-L'vque
et du Petit-Chtelet, Necker changea l'htel en prison; on y enferma
d'abord les dbiteurs insolvables, les femmes suspectes, les mendiants
et les vagabonds; puis, peu  peu, la Force devint la grande et terrible
prison que vous savez; voil comme on fait son chemin!

On sait que, pendant vingt-quatre heures, quatre des vads parvinrent 
se soustraire  toutes les recherches; ce fut seulement le lendemain que
la police les surprit dans un cabaret, dj occups  dvaliser
l'htelier; cela s'appelle ne pas perdre de temps; jusqu' cette
arrestation dfinitive des restes de la bande, et mme quelques jours
aprs, l'motion fut grande dans les rues voisines de la prison et dans
tout le quartier Saint-Antoine. Les habitants taient sur le qui-vive,
et regardaient, en quelque sorte, chaque passant sous le nez, pour voir
s'il n'avait pas un air d'chapp et ne sentait pas le cabanon et le
cachot. Il fallait ressembler plus qu' un honnte homme pour n'tre pas
suspect. Cette surveillance et cette inquitude ont produit quelques
pisodes qui ne manquent pas d'originalit.

Un portier saisit au collet son propritaire, qui rentrait  pas de
loup: A moi, mes amis!  la garde! voil un vad! je le tiens,  moi,
 moi! On eut beaucoup de peine  lui faire lcher prise. Le
propritaire, dchir, meurtri, l'habit en lambeaux, se loua, dit-on,
beaucoup de la vigilance et du dvouement de son concierge.

Un sergent de ville aperoit un homme qui se glisse le long des
murailles et frise les bornes d'un air affair: Halte l! lui
crie-t-il; et il le mne de vive force au corps-de-garde voisin; c'tait
un juge de police correctionnelle qui allait rendre la justice, et
htait le pas pour ne pas manquer l'audience.

Quatre gardes municipaux amnent au guichet de la Force un grand diable
qui se dbat, et s'crie qu'on le prend pour un autre. En voici encore
un, disent les honntes gendarmes, tout tiers de leur trophe.--Le
guichet s'ouvre. Eh! mon Dieu, mes braves gens, que faites-vous
l?--C'est un vad que nous vous ramenons.--Un vad? mais vous n'y
songez pas; c'est le guichetier en personne!

Qui sonne si tard? dit une douce voix mue.--Ouvre, ma chre amie.--A
minuit, non pas!--Comment, est-ce que je ne peux pas rentrer chez moi
quand bon me semble? --Chez vous?--Oui, chez moi!--Qui tes-vous
donc?--Comment, chre petite, tu ne me reconnais pas? je suis ton
mari.--Vous, mon mari?  d'autres! on vous voit venir; vous tes un
vad de ce matin.--Chre Hortensia, je t'assure...--Oui, oui, votre
chre Hortensia; pour me voler ma montre on me prendre mon ternaux! je
n'ouvrirai pas; allez vous faire pendre ailleurs! Et le mari,--c'tait
lui en effet,--passa la nuit, morfondu,  la belle toile.

Un voisin m'a cont qu'au point du jour, la porte d'Hortensia s'ouvrit
doucement, et que lui, le voisin, aperut par le trou de sa serrure, un
jeune blond qui s'chappait lestement et descendait l'escalier quatre 
quatre.--tait-ce un vad de la Force?

--_Goddam!_ dit Figaro, est le fond de la langue anglaise; avec
_goddam_, vous pouvez passer partout; c'est plus qu'il n'en faut pour
vous faire comprendre des trois royaumes. Voulez-vous un poulet rti?
approchez-vous de votre hte en vous criant; _Goddam!_ et il vous
apporte aussitt une tranche de boeuf saignant. Si vous rencontrez dans
quelque promenade une jeune et jolie donzelle, au pied leste,  l'oeil
mutin, au charmant sourire, tortillant lgrement des hanches, dites
_goddam!_ et allez  elle d'un air galant: vous recevez  l'instant le
plus magnifique soufflet du monde. L'admirable chose que _goddam!_

_Ya_ aussi a bien son prix, quoique Figaro n'en dise rien; mais Figaro,
tout Figaro qu'il est, ne saurait penser  tout, _ya_ vaut _goddam_.
Comme _goddam, ya_ procure toutes sortes d'agrments  ceux qui s'en
servent  propos; je vais vous le prouver tout  l'heure.

Les journaux de la semaine ont racont qu'un homme aux formes
athltiques venait d'tre arrt dans les environs de la barrire du
Trne; son costume bizarre, ses longs cheveux, sa barbe inculte, son
allure rsolue, avaient suffi pour veiller les soupons, les
imaginations tant encore toutes pleines de cette grande aventure de
voleurs dont nous avons, plus haut, racont l'pope. Le peuple mu ne
voyait partout que larrons et que condamns en rupture de ban; dans ces
moments-l, la moiti de Paris est capable d'arrter l'autre.

Le pauvre diable cependant descendait la rue Saint-Antoine entre deux
soldats qui le tenaient bras dessus bras dessous, avec la foule pour
escorte. Oh! c'est un de ces mauvais gueux qu'on cherche, disait le
peuple; ne le lchez pas, fantassins! Un ouvrier se dtachant de la
foule et s'approchant du prisonnier: On le voit ben  ta peau tanne;
tu sors du bagne, mon vieux!--Ya! ya! rpond celui-ci.--Oh! c'est :
Tes un vad?--Ya! ya!--C'est p't-tre toi qui as tu l'aubergiste de
Nangis?--Ya! ya! ya!--Vous l'entendez! Oh! le sclrat! oh! le gueusard!
oh! le Mayeux! oh! le Papavoine! Et ainsi notre homme fut men, au
milieu des hues, jusqu' la salle Saint-Martin; l, on l'interrogea, et
il fut constat qu'on avait affaire  un ouvrier allemand frachement
dbarqu. Le pauvre hre, n'entendant pas un mot de franais, avait cru
se tirer d'affaire en rpondant _ya_  tout propos: le fond de la langue
apparemment.

Avec _goddam_, vous risquez seulement de recevoir un petit soufflet,
appliqu d'une main blanche, et un bifteck saignant, deux choses qui se
peuvent digrer aprs tout; _ya_ est plus prodigue en faveurs: il ameute
le peuple  vos trousses, il vous recommande  messieurs les gendarmes,
il vous fait passer une nuit  la salle Saint-Martin, il vous gratifie
d'un brevet de bandit, et, un peu plus, il vous enverrait aux galres;
la supriorit est videmment du ct de la langue allemande; _ya_ a
bien plus de fond que _goddam!_

Avant peu, les voyageurs seront mis  l'abri des inconvnients du _ya_ et
du _goddam_; Londres donne l'exemple. Il nous est arriv, par le dernier
paquebot, le _prospectus_ de l'entreprise qui doit mettre fin  tous ces
quiproquo o le touriste trbuche  chaque pas,  toutes ces
msaventures dont il est la victime. Une maison s'est forme dans
Regent-Street, sous le titre de: _la Socit des voyages_. Vous plat-il
de visiter Madrid, Saint-Ptersbourg, Vienne? adressez-vous  M. William
Peterson, directeur-grant de l'entreprise, et tout sera dit; vous
n'aurez plus il vous occuper de rien. Moyennant une somme dtermine et
paye d'avance, M. William Peterson se charge de vous soulager de tous
les soins qui prcdent et qui accompagnent la locomotion; il se
constitue l'administrateur et le fournisseur-gnral de vos affaires
aussi bien que de vos plaisirs; il prend votre passeport, il fait vos
malles, il cire vos bottes, il bat vos babils, il retient votre place,
il paie la diligence et le paquebot; il choisit les auberges, il vous
montre toutes les beauts du pays que vous visitez, il vous nourrit, il
vous couche, il vous blanchit, il vous rafrachit, il vous mne au
spectacle, partout o vous avez l'envie d'aller. Il attache, en
outre--et l'aventure ci-dessus en prouve l'importance--il attache 
votre personne un interprte, un truchement, un drogman. Ainsi vous
courez la chance de manger du poulet si cela vous fait plaisir, de
recevoir une caresse  la place d'un soufflet, et de n'tre pas mis au
carcan pour un _ya_ de plus ou de moins.

Prenons-nous pour exemple: la socit William-Peterson et compagnie vous
expdiera d'Angleterre en France et vous hbergera  Paris, pendant un
mois, au prix de 500 francs. On n'est pas plus accommodant que cela.
Pour 500 francs, vous aurez le droit de vous promener sur les boulevards
tant que vous voudrez; la socit vous fournira une paire de souliers,
une paire de bottes et un parapluie; elle vous, entretiendra de
spectacles jusqu' concurrence de huit reprsentations; et aprs vous
avoir fait admirer tous les monuments et toutes les curiosits de Paris,
elle s'engage  vous procurer la vue de M. de Perpignan et celle de M.
Crmieux par-dessus le march--Prenez vos billets!

--Puisque nous sommes en Angleterre, n'en sortons pas sans exprimer
l'admiration que nous a inspire le dernier _meeting_ tenu par les
adversaires du vin de Champagne, du chambertin, du laffitte, du rhum de
la Jamaque, de l'anisette de Bordeaux, du porter et gnralement de
toutes ces liqueurs tratresses qui chatouillent et troublent les fibres
du cerveau. L'assemble tait prside par le rvrend pre Matthew, un
des plus fervents aptres du verre d'eau pure, assaisonn d'un
cure-dents. Son discours, de tout point magnifique, transporta les
auditeurs d'un loi enthousiasme, que l'assemble tout entire, compose
d'anciens ivrognes repentants, renouvela sance tenante, sur l'autel de
la temprance, le serment de ne s'abreuver qu'au courant des fleuves et
 la source des fontaines.

Au plus ardent de cette scne pathtique, un marchand de liqueurs vint 
passer, mont librement sur un char orn de bouteilles et de
feuillettes; un parfum d'alcool circulait dans l'air, la socit de
temprance en tressaillit; le rvrend pre Matthew lui-mme lorgna les
tonneaux du coin de l'oeil avec un soupir mal touff; dj quelques-uns
des plus fragiles convertis se dirigeaient vers le camp ennemi en
faisant mine de regarder les toiles et en sifflant un air pour
dissimuler la dsertion. Mais tout  coup le pre Matthew, reprenant ses
esprits, tonna de plus belle; rappels  la pudeur par cette voix de
leur chef, les bataillons de buveurs d'eau se prcipitrent sur le
liquoriste avec une fureur qui ne sentait pas le jene. Les feuillettes
et les bouteilles, tailles en morceaux, rougirent le champ de bataille
de leur sang  et l rpandu. Quant  ce mcrant de liquoriste, il
reut d'pouvantables gourmades, et le poing de John Bull le caressa
furieusement. Sans l'intervention du constable, on l'aurait mis en
pices.--O temprance! qu'aurait fait de pis l'intemprance?--Un
imprimeur de Nyon, petite ville suisse, nous a expdi par la poste le
spcimen d'un journal philosophique qu'il se propose de publier
incessamment; ce journal sera intitul: _l'Harmonie_. Voici comment le
spcimen fait son entre en campagne: L'harmonie, c'est l'esprit, c'est
l'me de toutes choses, c'est la providence, c'est Dieu lui-mme; le
firmament est le cahier de musique des tres harmoniques: les plantes
et les toiles en sont les notes. L'univers est un grand orgue de
Barbarie ou une grande serinette qui joue sous les fentres du bon Dieu;
mais il arrive trop souvent que l'instrument se drange et dtonne; nous
nous sentons appels  la haute mission de l'accorder. Nous osons
aspirer  devenir les accordeurs de l'univers.--Notre journal sera la
clef puissante qui doit rtablir l'ordre et la concordance entre les
lments constitutifs du monde.--Nous voulons que l'harmonie pntre et
anime tout ce qui vit. Dans notre systme, les machines  vapeur, les
moulins, les voilures, les portes mmes, rendront des sons harmoniques
et ne feront plus entendre ni grondement, ni claquement, ni craquement,
ni froissement, ni roulement, ni grincement.--Nous voulons que les
chiens au lieu d'aboyer, les chats au lieu de miauler, les nes au lieu
de braire, chantent agrablement avec accompagnement de guitare. Qu'en
dites-vous? voil une terrible concurrence pour la _Phalange_ et le
_Phalanstre_.

Le spcimen, qui ne tient pas seulement  montrer de quel bois
philosophique il se chauffe, donne ensuite des preuves de son savoir: il
dclare que le mot harmonie vient du grec _arnonia. Arnonia_ est
videmment du patois de Nyon, et non pas grec; c'est _armonia_ qui est
grec. La substitution du suisse au grec n'est pas encore admise par
l'Acadmie.

--La vieillesse de M. de Talleyrand n'tait pas entirement occupe 
mditer sur la balance politique de l'Europe et sur l'quilibre des
monarchies; encore moins songeait-il au compte qu'il devait, tt ou
tard, rendre  Dieu comme vque et comme chrtien. On dit qu'une de ses
dernires lectures, une de ses lectures favorites, fut celle des
_Mmoires de Casanova_. Ce livre curieux lui rappelait un monde o il
avait vcu dans sa jeunesse. Chaque page ranimait pour lui les traits
anantis de ce pass hasardeux qu'il regrettait. M. de Moutrou, son
_alter ego_, lui a entendu dire qu'aucun ouvrage ne lui avait donn une
peinture plus fidle de la socit et des moeurs du dix-huitime sicle.
Un jour qu'il exprimait cette opinion, madame de D*** lui reprsenta que
ce livre n'tait pas de ceux qu'on peut laisser lire  tout le monde.
Cela est vrai, rpondit-il avec son sourire demi-abb demi-paen: La
mre en dfendra la lecture  sa fille, mais le fils le permettra  son
pre.

--Connaissez-vous M. Napolon Landais?--Beaucoup Napolon; M. Landais,
pas du tout.--La _Gazette de France_ a fait courir le bruit que M.
Napolon Landais tait mort.--M. Landais, je n'en sais rien; Napolon,
j'en suis sr.--Mais ne voil-t-il pas que M. Napolon Landais crit 
la _Gazette_ qu'il n'est pas mort le moins du monde et se porte au
contraire  ravir. On peut s'en assurer chez M. Napolon Landais
lui-mme-, qui se fera un plaisir de se faire voir en bonne sant et de
se tenir  la disposition des personnes qui ignoraient l'existence de M.
Napolon Landais, mme de son vivant.--Eh! que me fait M. Landais? qu'il
vive ou qu'il soit mort, si bon lui semble!--Niais que vous tes! ne
voyez-vous pas le fin mot de cette inhumation et de cette rclamation de
l'inhum? M. Napolon Landais s'est jadis rendu coupable d'un
dictionnaire franais enterr depuis longtemps. Le billet de faire part
de la mort de M. Landais est une rclame pour le dictionnaire: Nous
avons la douleur d'annoncer la fin prmature; de M. Napolon Landais,
auteur du fameux _Dictionnaire de la langue franaise_... Cela fait
bien, cela excite l'intrt; et ainsi, en tuant l'un, on a voulu
ressusciter l'autre; mais le dictionnaire est plus tenace que l'auteur;
il n'en reviendra pas.

--La querelle de MM. Alexandre Dum... et J. J. a encore quelque peu
occup les oisifs. Suivant les uns, M. J. J. a rpondu aux tmoins
envoys par M. Alexandre Dum...: Je me battrais bien volontiers, mais
ma femme ne veut pas!

Suivant d'autres, il aurait dit: Vous prtendez que je dois une
rparation  M. Dum...; supposez que je lui doive vingt mille francs, et
que je ne les aie pas dans ma poche, est-ce que je pourrais les lui
rendre?

D'autre part, M. Dum... agitait son tomahaw d'un air massacrant,
cherchant partout, dit-on, quelque _petit blanc_ de feuilletoniste pour
le dvorer. Quelqu'un lui dit: Mais, mon cher, si vous voulez tuer tous
eux qui trouvent votre comdie mauvaise, vous referez la
saint-Barthlmy.

-On s'tonnait chez madame de C*** de ce que M. Alexandre Dum... avait
choisi un duc de Guiche pour tmoin.--Pourquoi pas en effet le duc
Brunswick ou le duc d'Amcet-Bourgeois?

En dfinitive, l'affaire a t ce qu'elle devait tre raisonnablement:
les deux adversaires, blesss et enterrs l'un par la plume de l'autre,
ont rpandu des flots d'encre, et y ont lav leur injure.

Thtres.

_L'Ogresse_ (thtre du PALAIS-ROYAL).--_La Femme compromise; Quand
l'Amour s'en va_ thtre du VAUDEVILLE.--_La Folle de la Cit_ (thtre
de la GAIET).--_Les nouvelles  la Main_ (thtre des VARITS).--_Le
Baiser par la fentre_ (thtre du GYMNASE).

L'ogresse du Palais-Royal est une ogresse comme il n'y en a pas, du
moins dans le _Cabinet des Fes_. L, toutes les ogresses ont cent ans,
une grande bouche pour vous avaler, de grands bras pour vous touffer,
de grandes dents pour vous croquer. Au Palais-Royal, au contraire, notre
ogresse, a quelque vingt ans, une taille agrable, un joli visage, pas
la moindre griffe homicide, pas la moindre canine dvorante; tout son
mal est d'avoir un mauvais caractre. Figurez-vous enfin un mchant
enfant gt qui se dpite  la plus lgre contradiction, frappe du
pied, et, de temps en temps, tombe en de trs-grandes colres.

Si l'enfant a un bton sous la main, il vous frappe; s'il a une
cravache, il vous fouette; s'il a un fusil ou un pistolet, il vous
couche en joue. Diable! voil qui devient srieux! et ce n'est pas pour
rien qu'on appelle mademoiselle Catalina une ogresse.

N'y a-t-il pas cependant quelque excuse  donner de ce vilain caractre?
Oui, certes, et plus d'une: 1 Catalina est Pruvienne, ce qui lui
permet d'tre un peu tigresse; 2 elle a t leve  sa libre
fantaisie, comme une vritable sauvage, ce qui l'autorise  n'tre que
mdiocrement civilise.

Mais le fond n'est pas si froce qu'on le croirait: la suite vous
l'apprendra, et M. Edgar de Favencourt se charge de vous le prouver
trs-prochainement.

M. Edgar est un vritable Franais; il arrive au Prou, rencontre
Catalina, lui dit quatre cinq mois de galanterie, lui chante deux ou
trois couplets bien trousss; et voil ma tigresse, mon ogresse, ma
diablesse, qui regarde, sourit pour la premire fois de sa vie, et
s'adoucit. Malheureusement Edgar va chez la voisine en dire il en
chanter autant. La nouvelle en vient jusqu' la belle Catalina, qui,
furieuse et jalouse, prend sa carabine et mitraille l'infidle Edgar.
Dans cette situation, Edgar n'a rien de mieux  faire que de s'vanouir
et de tomber dans un torrent. C'en est fait; plus d'Edgar!

Hlas! Edgar n'tait point un tratre; il causait tout simplement et
chantait avec sa soeur. Quoi de plus licite et de plus innocent! Aussi
jugez des remords de Catalina: elle pleure, elle se dsole, et pour se
punir, la voici tout prs d'pouser un bent.

Elle ne l'pousera pas, car Edgar n'est pas mort; sa soeur l'a
recueilli, sa soeur l'a guri, sa soeur l'a remis sur ses jambes;
actuellement il a bon pied et bon oeil; or, tous deux, Edgar et la
soeur, s'entendent pour jouer un tour  Catalina et prendre une
innocente revanche du coup de carabine: Edgar se donne des airs de
revenant, se montre au clair de la fille, parle d'une voix de fantme,
se conduit, en un mot, de tout point, comme un habitant de l'autre
monde. Cette fantasmagorie a pour but d'augmenter les regrets de
Catalina, de lui donner une bonne petite leon qui lui apprendra  ne
plus tirer sur les jolis Franais, et de changer l'ogresse en douce
brebis.

[Illustration: Thtre de la Gaiet.--La Folle de la Cit.--Mademoiselle
Georges.]

L'preuve russit; l'ogresse devient la meilleure femme du monde, et
Edgar en fait sa lgitime pouse.--On aurait pu appeler ce vaudeville:
le Mariage  la Carabine.--L'auteur est M. Paul Vermoud; ce nom en
dit plus qu'il n'est gros; il cache un de nos crivains le plus en
crdit, qui se distrait de ses succs de feuilleton par quelques jolis
vaudevilles jous  et l.

Nous quittons la femme froce pour passer  la femme sentimentale;
madame de Nervins a toute la douceur, toute la bont, toute la vertu
dsirables; ce n'est pas elle qui mitraillerait un Edgard  bout
portant: ah Dieu!

Cependant il arrive malheur  madame de Nervins; un beau soir, un fat la
surprend en tte--tte mystrieux; il coule, il regarde, et voit, au
clair de la lune, un jeune homme qui se glisse dans l'ombre et
disparat. Aussitt de raconter l'aventure, et, du coup, madame de
Nervins est compromise.

Eh bien! le fat a dit une mchancet et un mensonge: c'est trop de deux;
madame de Nervins est une parfaite honnte femme: c'est un proscrit et
non un galant qu'elle aidait  fuir. Le mal n'en est pas moins fait; il
faut que cette pauvre dame de Nervins en supporte toutes les
consquences: la colre et l'abandon de son mari, la condamnation du
monde, la mdisance des prudes et la pruderie des mdisantes; ce n'est
qu'aprs beaucoup de pleurs et d'preuves que son innocence clate enfin
et triomphe sur toute la ligne. MM. Mol-Gentilhomme et Lefranc, en
faisant ce drame, et le thtre du Vaudeville en le jouant, ne se sont
pas trop compromis.

L'amour s'en va par plus d'une route: MM. Laurencin et Marc-Michel en
ont choisi une entre mille; on vous aimait; vous devenez gras, l'amour
s'en va; vous tiez galant, tendre, sentimental, aux petits soins, et
l'on vous adorait ainsi; vous voici maussade, distrait, sans gne,
l'amour s'en va: telle est l'histoire de M. et de madame de Folleville.

L'amour tant parti, on se consulte pour savoir s'il ne serait pas
prudent de rompre tout  fait le march et d'aller chercher fortune
ailleurs; c'est la premire ide de nos deux poux mal assortis;
heureusement, la rflexion arrive; l'amour n'est qu'un oiseau de
passage: il s'en va parce qu'il n'est pas fait pour rester. Si l'on en
venait  l'amiti, chose plus solide et plus stable? Tope! disent nos
deux poux; et les voici rconcilis sur ce terrain et s'y trouvant
parfaitement aimables et parfaitement heureux.--Pourquoi donc si fort se
dsoler? Quand l'amour s'en va, vous voyez qu'il en reste toujours
quelque chose.--L'esprit s'en va aussi, mais ce n'est pas ici le cas
pour MM. Laurencin et Marc-Michel.

Le thtre de la Gaiet plaisante rarement, comme chacun sait; il nous
donne une folle, cette fois, un enfant naturel, une banqueroute, un
chafaud, un proscrit, une tentative de suicide, deux frres qui ne se
connaissent pas, deux frres qui se reconnaissent, une femme sduite qui
livre son sducteur au bourreau, un fils de la sduction qui le dlivre,
la Tamise, la prison, le palais, la mansarde, la rue, la place publique,
des vanouissements, des rsurrections et des murailles mobiles; le tout
couronn par un pardon gnral et un bonheur universel.

C'est touchant, c'est effrayant, c'est tonnant, c'est larmoyant;
l'auteur, M. Charles Lafont, et l'actrice mademoiselle Georges, ont t
positivement aux nues; il faut que le succs soit d'une bonne force pour
avoir pouss mademoiselle Georges jusque-l.

La scne capitule est celle o la folle reconnat ses deux fils,  moins
que ce ne soit l'autre, o elle reconnat son sducteur; car ce drame
est plein de reconnaissances, sans compter la reconnaissance du
parterre, pour l'auteur, et la reconnaissance du caissier pour les
recettes que la _Folle de la Cit_ lui prpare.

Le dindon qui se pare des plumes du paon n'est pas un oiseau rare; M. le
marquis de Grandmaison est ce dindon-l: il court par la ville certaines
petites feuilles sclrates, des petites satires anonymes, des petites
mchancets sous le manteau; vous savez ce qu'on appelait autrefois et
ce qui s'appelle encore de nos jours des nouvelles  la main: d'o
viennent-elles? qui en est l'auteur? c'est vous monsieur le marquis de
Grandmaison, disent ces dames; c'est toi marquis, rptent ces
messieurs; ah! marquis, que de malice! ah! mon cher, que d'esprit! Et le
marquis de se laisser faire; il est ravi de rcolter la moisson qu'un
autre a seme, et de se donner une rputation d'esprit sans y avoir mis
un sou de sa poche.

Sa joie dure peu; si les nouvelles  la main amusent les uns, elles
blessent les autres et leur dplaisent. Les victimes viennent se
plaindre; l'un menace M. le marquis d'un procs en calomnie; l'autre de
la Bastille; celui-ci d'un soumet; celui-l d'un coup d'pe; si bien
que le pauvre marquis ne sait auquel entendre; et comme le gaillard est
peu brave, il est bien oblig d'avouer son imposture et de dclarer
qu'il n'est qu'un poltron et qu'un sot.

Ce vaudeville confirme cet excellent prcepte, qu'il n'est pas toujours
profitable de prendre le bien d'autrui. Les auteurs, MM. Dennery et
Clairville, ont fait cependant comme les prdicateurs, qui ne mettent
pas en action les belles maximes qu'ils enseignent: ils ont pris  tout
le monde les meilleurs mots et les meilleurs couplet de leur pice, et
le larcin leur a mieux russi qu'au marquis de Grandmaison.

--Mademoiselle Hortense fait par la fentre un signe d'intelligence 
son cousin, qui demeure en face d'elle, et ce signe ressemble quelque
peu  un baiser; un mais qui demeure au-dessous du cousin prend ce signe
ou ce baiser pour lui, et le renvoie immdiatement  mademoiselle
Hortense, poste pour poste.

Le pre surprend ledit baiser au passage, s'indigne, tempte, menace, ce
qui jette notre niais dans une complication de dangers, de peurs, de
duels et de dsastres contre lesquels il faudrait un coeur de lion,
tandis que lui n'a qu'un coeur de livre. Il s'enfuit donc, perdant  la
bataille mademoiselle Hortense qu'il venait pouser, et que le cousin en
question lui escamote.

M. Bnard a pris ce vieux vaudeville  son compte, comme s'il tait
nouveau. La vrit est qu'il n'est pas plus  M. Bnard qu' moi; c'est
un vaudeville  tout le monde, qui ressemble  tout et ne ressemble 
rien.



Le Lizard coul par le Vloce.

[Illustration.]

[Illustration:
EST.
LE VLOCE, 1200 TONNEAUX.
Droit la barre          Tribord  la barre.     Tribord  la barre.
1re position du Vloce,    2e position.           3e position.
Rencontre
lorsqu'il fut aperu.
LE LIZARD, 300 TONNEAUX.
Droit la barre.         Bbord la barre.
OUEST.]

Dans la nuit du 24 au 25 juillet, le bateau  vapeur anglais _le Lizard_
a t coul par le steamer de guerre franais _le Vloce_,  environ 25
milles Est de Gibraltar, et en se rendant  Barcelone.

_Le Lizard_ avait quitt Gibraltar le lundi 24 au soir, avec une bonne
brise du sud; le vent frachit vers minuit, et le ciel charg de nuages
rendait l'obscurit complte. Quelques minutes avant l'abordage, les
hommes de quart  bord du _Lizard_, apercevant un steamer qui venait
droit sur eux, lui firent des signaux et le hlrent. Evidemment,
l'quipage du bateau  vapeur franais n'aperut pas les signaux et
n'entendit pas les cris, car le navire continua sa marche et vint donner
avec une force excessive par le travers du _Lizard_, prs de la machine.
Le choc fut si violent, que tous ceux qui taient sur le pont du
_Lizard_ furent renverss, et que le quart en bas sauta en chemise sur
le pont.

On reconnut aussitt que: le navire avait fait de grandes avaries, et
que l'eau y entrait avec rapidit; bientt il devint vident que tous
les efforts pour le sauver seraient vains, car il coulait bas. Cependant
les officiers et l'quipage travaillrent, pour le maintenir  flot,
jusqu'au moment o l'eau, teignant tous les feux, interdit l'emploi des
machines. Le steamer franais n'a fait aucune avarie srieuse, et il est
rest prs du _Lizard_, pour lui fournir tous les secours possibles.
Quand tout espoir de sauver le navire anglais a t perdu, on a fait
passer l'quipage  bord du _Vloce_,  l'aide des chaloupes des deux
navires, et cette opration s'est faite sans aucun accident. A peine le
dernier homme de l'quipage tait-il en sret sur le bateau  vapeur
franais, que _le Lizard_ s'engloutit, deux heures environ aprs
l'abordage.

_Le Vloce_ s'est rendu  Gibraltar avec l'quipage anglais, qu'il a
laiss  bord du vaisseau _l'Indus_.

_Le Lizard_ tait depuis longtemps attach  la Mditerrane, et il
faisait, avec _le Locust_, le service entre Gibraltar et Malte.

_Le Vloce_ est command par le capitaine de corvette Lon Duparc, un
des officiers les plus instruits et les plus savants de la marine
franaise. Dans sa carrire maritime, il a eu occasion,  plusieurs
reprises, de rendre de grands services  des btiments anglais en pril;
nous croyons mme nous rappeler que le gouvernement britannique lui a,
en rcompense de ces belles actions, envoy une pe d'honneur. Cette
fois encore, il aura eu le bonheur de sauver tous les hommes du
_Lizard_.



[Illustration.]

Distribution des Prix

DU GRAND CONCOURS.

Le concours annuel entre les lves des collges de Paris compte dj,
tout prs d'un sicle d'existence. Il fut institu par un arrt du
Parlement de Paris, le 8 mars 1746; voici  quelle occasion. Louis
Legendre, chanoine de Notre-Dame, puis abb de Claire-Fontaine, homme
studieux et ami des belles-lettres, avait, par testament (1733), lgu
une somme d'argent pour l'tablissement d'une Acadmie dans la ville de
Rouen, sa patrie Les hritiers de l'abb rclamrent vivement contre
cette clause testamentaire, et, aprs treize ans de procdure, le
Parlement de Paris rendit enfin un arrt par lequel, annulant le legs
fait  la ville de Rouen, il appliquait la modique somme que Louis
Legendre avait lgue  la fondation de prix annuels, qui seraient mis
au concours et partags entre les lves des trois classes de
rhtorique, seconde et troisime, des collges de l'Universit de Paris.

Cette fondation ajouta un nouvel clat aux tudes parisiennes, dj
renommes dans tout le monde savant. La distribution des grands prix eut
lieu pour la premire fois, en Sorbonne, le 23 aot 1747; la crmonie
fut imposante, et tout le Parlement y assista en robes rouges; le latin
fut seul admis dans cette solennit universitaire, la liste des prix et
des accessits tait elle-mme en latin; la Sorbonne aurait cru droger
si elle et employ alors le plus petit mot de franais. En 1749, trois
ans aprs cette premire distribution, Charles Coffin,
professeur-recteur, ami et successeur du bon Rollin, fonda, par
testament, deux nouveaux prix, destins  la classe de seconde, et son
nom fut ds lors associ  celui de Louis Legendre, dans les discours
solennels et dans les loges universitaires. Enfin, en 1757, un autre
chanoine, Bernard Collot, fonda deux prix de, thme et de version pour
les classes de quatrime, de cinquime et de sixime; le nom de ce
troisime fondateur fut depuis solennellement proclam et rappel  la
reconnaissance publique, mme sur le programme rpublicain de l'an
1793.--La Harpe, Thomas, Rollin, Delille, furent les laurats les plus
fameux de cette premire priode.

En 1791, le programme de la distribution des grands prix fut rdig pour
la premire fois en franais; deux ans aprs, le discours latin
d'ouverture fut supprim  son tour. Un discours en franais, prononc
par le citoyen Dufourny, prsident du dpartement, remplaa la harangue
latine  la distribution des prix du 4 aot 1793, dans la salle des
_Amis de la libert et de l'galit_, rue Saint-Honor.

La mme anne, le grand concours prouve le mme sort que l'Acadmie
Franaise: il est aboli. Aprs sept annes d'interruption (1793-1801),
un grand concours est rtabli entre les trois coles centrales de Paris,
dites du Panthon, des Quatre-Nations et de la rue Saint-Antoine: MM.
Naudet et Charles Dupin remportent (1803-1804) les principaux prix. Une
double ovation est dcerne aux laurats de ces deux annes. Une
premire distribution, dite du dpartement, et prside par le prfet
Frochot, dans l'glise de l'ancien Oratoire, puis dans celle des
Petits-Pres, tait suivie d'une semblable crmonie dans une des salles
du Louvre. Les laurats y taient de nouveau couronns et harangus au
nom du gouvernement par Arnault de l'Institut.--En 1805, le concours fut
tabli entre les quatre lyces: Imprial, Napolon, Charlemagne et
Bonaparte (collges Louis-le-Grand, Henri IV, Charlemagne et Bourbon).
Le collge de Versailles (1818), celui de Saint-Louis (1820). et enfin
(1832) ceux de Stanislas et de Sainte-Barbe, dit depuis collge Rollin,
furent successivement admis au mme concours.--Ds 1810, la harangue
latine avait t rtablie, sous prtexte qu'il convenait de parler  de
jeunes Franais _la langue du peuple-roi_. le peuple franais tant
appel lui-mme au rle de _dominateur en Europe_.--Aujourd'hui, il y a
deux discours, d'abord la harangue latine, faite par un professeur de
rhtorique, puis une allocution en franais, que prononce le ministre de
l'instruction publique, prsident oblig de la sance.

Nous bornerons ici cette courte notice historique; les autres vnements
qui remplissent les annales du grand concours sont moins intressants,
et regardent seulement telle ou telle classe, tel ou tel prix en
particulier. Deux faits principaux mritent seuls d'tre signals,
d'abord l'interruption du grand concours, en 1815, cause par l'invasion
trangre, puis la fondation de deux nouveaux prix d'honneur: l'un en
philosophie, l'autre en mathmatiques spciales (1821 et 1836).
Jusque-l il n'y en avait eu qu'un seul, celui de rhtorique, qui est
encore le meilleur et le plus glorieux aux yeux des matres et des
lves. De grands avantages sont attachs  ce prix: l'exemption de la
conscription militaire, la franchise de tous droits d'examen et de
diplmes dans toutes les facults, une entre de faveur pendant un an 
la Comdie-Franaise, etc. Voici la liste chronologique des grands prix
d'honneur de rhtorique depuis la restauration du concours en 1805:

        1805.    Mouzard.                  Lyce Imprial.
        1806.    V. Leclerc.                -    Napolon.
        1807.    Le mme (vtran).         -    ..........
        1808.    Glandaz.                   -    Charlemagne.
        1809.    Petit-Jean.                -    Napolon.
        1810.    V. Cousin.                 -    Charlemagne.
        1811.    Hourdour.                  -        Id.
        1812.    Matouchewitz.              -    Imprial.
        1813.    De Boismilod.              -    Charlemagne.
        1814.    De Jussien.                -    Napolon.
        1815.    ...........                -     ..............
        1816.    Rinia.                  Collge Bourbon.
        1817.    A. De Vailly.              -    Henri IV.
        1818.    Demersan.                  -       Id.
        1819.    Covillier-Fleury.          -    Louis-le-Grand.
        1820.    Velly.                     -    Charlemagne.
        1821.    G. De Vailly.              -    Henri IV.
        1822.    Cardon de Montigny.        -    Louis-le-Grand.
        1823.    Drouin de Lhuys,           -       Id.
        1824.    Arver.                     -    Charlemagne.
        1825.    Carette.                   -    Henri IV.
        1826.    Galeron.                   -    Henri IV.
        1827.    Milantier.                 -    Rollin.
        1828.    Ledreux.                   -    Bourbon.
        1829.    Lemair.                    -    Rollin.
        1830.    Oddoul.                    -    Bourbon.
        1831.    Groslambert.               -    Saint-Louis.
        1832.    Taillefer.                 -    Louis-le-Grand.
        1833.    Huet.                      -    Stanislas.
        1834.    Jacquiner.                 -    Saint-Louis.
        1835.    Pitard.                    -    Henri IV.
        1836.    Despois.                   -    Saint-Louis.
        1837.    Ducellier.                 -    Henri IV.
        1838.    Didier.                    -    Louis-le-Grand.
        1839.    Girard.                    -    Bourbon.
        1840.    Rigault.                   -    Versailles.
        1841.    Moncour.                   -    Louis-le-Grand.
        1842.    Grenier.                   -    Charlemagne.

[Illustration: Sortie de la distribution des prix,  la Sorbonne.]

L'Universit compte justement le grand concours parmi ses meilleures
institutions et lui attribue les plus salutaires effets; d'autre part,
les lves tiennent singulirement  ces compositions, o c'est dj une
gloire que d'avoir t admis: les couronnes du collge sont bien ples
auprs de celles de la Sorbonne, et valent  peine le mal qu'on se donne
pour les conqurir; tre vainqueur entre tous, _primus inter pares_,
c'est l le vritable honneur, le seul triomphe digne d'envie! Le
laurat du grand concours sent son coeur plein d'une haute confiance, et
il se tient  lui-mme ce fameux raisonnement connu des coliers:
L'Europe est la plus belle partie du monde, la France la plus belle
partie de l'Europe, Paris la plus belle ville de France, le collge de
Beauvais le plus beau de tout Paris, ma chambre la plus belle chambre du
collge de Beauvais, et moi le plus bel homme de ma chambre, donc.....
je suis le plus fort du monde en thme grec ou en version latine. Il
est certain que l'Universit, qui se propose perptuellement d'exciter
dans ses lves une plus grande mulation, atteint on ne peut mieux son
but par les rcompenses magnifiques autant que difficiles qu'elle offre
au travail et au talent des coliers. Nanmoins, comme les rsultats
acquis ne sont jamais en ce monde si parfaitement bons qu'on n'y trouve
encore  blmer, le grand concours n'a pu se drober  cette loi
commune. En dveloppant outre mesure dans les lves et les professeurs
l'amour du succs, il a nui aux tudes autant au moins qu'il leur a t
favorable. Chacun sait comment la plupart des professeurs, ds les
premiers jours de l'anne scolaire, aiguillonnent leurs lves par
l'appt encore lointain du concours: il semble qu'ils doivent travailler
exclusivement en vue du combat et des couronnes qui en sont le prix. Ce
n'tait pas ainsi que le bon Rollin comprenait l'mulation. Cependant
que les professeurs donnent tous leurs soins  deux ou trois lves et
s'vertuent  leur apprendre _la recette_ du concours, ils dlaissent
les soixante autres indignes, qui ne pourraient faire les affaires du
collge et de la classe: _Numeri sunt._ De l vient que si les
premiers lves de Paris sont suprieurs aux premiers de province, la
masse au contraire demeure infiniment plus ignorante et plus apathique
dans nos huit grands collges; on ne s'occupe pas des faibles d'esprit,
on ne rveille point l'ardeur engourdie des paresseux; qu'ils se
taisent, voil ce qu'on leur demande uniquement.

Enfin, l'industrie et la spculation, toutes-puissantes en notre temps,
n'ont pas manqu d'envahir aussi l'instruction publique et d'exploiter
le concours gnral comme une mine fconde de rclames et de _puffs_
universitaires. Les chefs d'institutions et de collges ont des lves 
prix, destins  servir de montre pour leurs tablissements, et 
sduire les parents qui veulent mettre en bonnes mains l'ducation de
leurs enfants. La culture de _l'lve  prix_ se pratique de diverses
faons. D'abord, et le plus souvent il s'achte: les chefs
d'institutions ont des sortes de commis-voyageurs qui s'en vont enlever
aux collges de provinces leurs meilleurs lves. Les parents se
laissent sduire par des offres brillantes: une pension gratuite,
quelquefois mme une prime en argent comptant, enfin tous les avantages
possibles. Arrivs  Paris, les futurs laurats rtrogradent d'abord de
deux classes au moins; puis, aprs quelques preuves, on les spcialise
de gr ou de force dans telle ou telle _facult_, comme on dit en termes
de collge; qui est parqu dans la version latine, qui dans l'histoire,
qui dans les mathmatiques, ils ont l'anne entire pour prparer la
conqute d'un prix, et sont dispenss de tout travail qui les
dtournerait de leur besogne exclusive.

Ces abus ont t plus d'une fois dj signals par l'Universit
elle-mme, mais elle demeure impuissante  les rprimer. Ayant pos
comme principe de ses tudes l'mulation, elle doit subir toutes les
consquences mauvaises de ce principe vicieux. Il est  dsirer
seulement qu'elle ouvre les yeux sur les inconvnients du grand
concours, et ne se montre pas empresse  doter les collges de province
d'une semblable institution: les coliers n'y sont point encore devenus
des machines  prix, et, avec moins d'mulation, leur ducation morale
doit tre,  notre sens, infiniment meilleure.

Quoi qu'il en soit de toutes ces critiques, la distribution des grands
prix a conserv jusqu' prsent son ancienne solennit. Si le Parlement
n'y figure plus avec des robes rouges, les couleurs des quatre Facults,
du conseil royal, des proviseurs et des professeurs tout couverts
d'hermine, ne sont pas moins clatantes. Une brillante assemble garnit
les quatre tribunes richement dcores pour la fte, et des fanfares
infatigables remplissent l'immense amphithtre de la Sorbonne.
Autrefois la crmonie tait grave et svre comme une solennit
religieuse; maintenant elle ressemble plutt  une ovation populaire, o
l'ivresse du triomphe se rpand en bruyantes acclamations, en
formidables applaudissements. Les laurats seuls des huit collges
peuvent tre admis  prendre place sur les bancs de l'amphithtre, trop
petits dj pour les contenir. Tous les visages sont donc joyeux et
triomphants; toutes les mres, toutes les soeurs, assises dans les
tribunes, ont la joie et la fiert doucement peintes sur leurs visages;
elles attendent impatiemment, mais sans crainte, sres qu'il sera
prononc  son tour et  son tour applaudi, le nom du fils ou du frre
chri, qui est maintenant perdu dans la foule de ses camarades. Les
matres eux-mmes drident en ce grand jour leur front svre,
adoucissent leur dur regard, jouissent de la gloire de leurs lves, et
comptent orgueilleusement les palmes que leur classe a su conqurir.
Aussitt qu'un prix est appel, la musique sonne une fanfare, et le
collge couronn en la personne de son reprsentant, pousse de grandes
acclamations mles de ces applaudissements incroyables dont parle
Bossuet. Bien rugi, Henri IV! bien rugi, Louis-le-Grand! Toute
nomination est ainsi salue par des cris et des battements de mains, et
l'honneur de chaque collge est intress  soutenir vigoureusement le
moindre accessit par lui remport. Ni relche ni trve; Charlemagne
vient de pousser un nergique bravo: que Saint-Louis couvre et fasse
plir cet applaudissement par une explosion de cris et de trpignements
 branler les murs de l'antique Sorbonne. La gloire est  ce prix.

D'ordinaire la sance s'coule ainsi, sans autre vnement; quelquefois
pourtant certaines circonstances viennent augmenter encore le tumulte et
la joie habituelles; par exemple, la lutte des lves et des musiciens
avant l'arrive des grands dignitaires et l'ouverture de la sance: les
huit collges runissent leurs puissantes voix pour demander la
Marseillaise, et les musiciens, sans doute par malice, s'obstinent  la
leur refuser. _Inde irae_. D'autres fois, la prsence de la famille
royale ou de quelque personnage illustre soulve une tempte
inaccoutume d'acclamations et d'applaudissements. Ainsi, en 1840, M.
Victor Hugo tant venu voir couronner son fils, laurat de sixime,
toute la jeunesse des coles accueillit le grand pote avec des hourras
frntiques qui devaient fort dplaire, sans doute,  plus d'un rigide
professeur, _laudator temporis acti,_ et amant fidle des muses
d'Antan. Puis, lorsqu'on appela le nom de Charles-Victor Hugo, ce fut
encore bien autre chose: M. le ministre faillit se fcher, et M. Hugo
lui-mme, quoique accoutum ds longtemps aux ovations les plus
forcenes, plissait et rougissait tour  tour, ne sachant plus quelle
contenance garder vis--vis de ces transports d'enthousiasme auxquels il
ne devait gure s'attendre dans l'enceinte de la vieille Sorbonne.

Cette anne, aucun incident remarquable n'est venu changer la
physionomie accoutume de la crmonie; le grand amphithtre de la
Sorbonne avait mme un aspect plus froid et plus paisible que
d'ordinaire. A midi, M. le ministre de l'instruction publique, suivi du
conseil royal, est entr dans la salle avant que les lves eussent
cess de crier la Marseillaise. Sur ce, M. Villemain a pris la parole;
il a clbr les bienfaits toujours croissants de l'enseignement
national, et a promis solennellement de dfendre cet enseignement contre
les rivalits actuelles et futures.

M. Caboche, professeur de rhtorique au collge Charlemagne, a pris
ensuite la parole et entam une fort longue et fort inintelligible
harangue latine,  phrases redoubles et priodes cicroniennes, dont le
sujet, si toutefois nous avons bien compris l'orateur, tait le
dveloppement de cette pense si chre au bon Rollin: _les habitudes de
travail et de sagesse qu'on prend dans les collges, sont la meilleure
prparation pour la conduite difficile de la vie_. M. Caboche a cru
d'ailleurs devoir consacrer une grande partie de son discours  louer
indirectement M. Villemain.

Aprs ces deux discours, on est pass  la lecture des prix.

Trois collges se sont partag les trois prix d'honneur: Rollin a eu
celui de philosophie, Charlemagne celui de rhtorique, Saint-Louis celui
de mathmatiques spciales. Les trois grands laurats sont les lves
Debreuil, Blandin et Roger; aprs eux nous avons surtout remarqu les
noms des lves Gournault, du collge Louis-le-Grand, qui a remport en
troisime un premier prix, deux seconds et un accessit; Dareste et Blain
des Cormiers, du collge Henri IV, qui ont t tous les deux couronns
en philosophie; Lille, du collge Louis-le-Grand, qui n'a pas t nomm
moins de six fois (un prix et cinq accessits, dont trois premiers),
etc., etc. Les journaux quotidiens ont d'ailleurs donn la liste exacte
de la distribution des prix.--Louis-le-Grand a, cette anne, repris
l'avantage sur Charlemagne: il compte vingt-quatre prix, tandis que son
rival en a tout au plus vingt. Les autres collges restent toujours 
une distance respectueuse, et se maintiennent dans une moyenne de huit 
quinze prix.

_L'Illustration_ a dj donn,  l'occasion d'une solennit musicale, le
grand amphithtre de la Sorbonne. Nous n'en reproduirons pas ici la
gravure, mais en revanche nous mettons sous les yeux de nos lecteurs le
tableau fidle et anim que prsente la cour de la Sorbonne au moment de
la sortie du grand concours.

A deux heures, M. le ministre n'a pas le temps de prononcer la clture;
dj de toutes parts la foule se prcipite vers les portes, et les
tribunes et l'amphithtre dbordent  grands flots dans la cour. Les
mres qui embrassent leurs fils, les professeurs qui se complimentent,
les camarades qui se disent adieu, les grands dignitaires qui se saluent
et se courtisent, tous se pressent, se heurtent et se mlent; les
chevaux des voitures et des municipaux piaffent sur le pav, la musique
sonne sa dernire fanfare, vivement soutenue par les coups de la grosse
caisse; le tambour bat aux champs, la garde prsente les armes  M. le
ministre; les livres dors tincellent au soleil; les vertes couronnes,
les charpes brillantes, les robes noires des professeurs, les couleurs
jaunes, violettes, rouges, des pitoges, se touchent et se confondent;
c'est un tableau pittoresque, un ple-mle blouissant dont l'effet ne
saurait se dcrire; l'oeil est  la fois bloui et charm; mille bruits
confus, des rires, des cris, des hennissements, des fanfares,
remplissent les oreilles et les tourdissent: la fte n'a jamais sembl
plus magnifique qu'au moment mme o elle s'achve, et la cour de la
Sorbonne, qui dans deux minutes aura repris sa tristesse habituelle, est
plus gaie, plus tumultueuse et plus resplendissante alors que le foyer
de l'Opra dans une nuit de bal.

La foule s'coule, la Sorbonne demeure abandonne; mais cependant la
grande fte universitaire n'est point encore termine: plus heureuse que
les autres ftes du calendrier, elle aura un lendemain. Tous ces bruits
joyeux, ces acclamations triomphantes, ces riches applaudissements,
trouveront demain,  la mme heure, un vigoureux cho dans les cours des
huit collges; aprs le grand triomphe viendront les ovations; car ne
croyez pas que demain, dans la grande salle de Louis-le-Grand, sous la
tente de Henri IV, l'on doive clbrer une autre fte; non, il ne sera
question, il ne sera bruit que de la magnifique journe d'hier; chaque
proviseur, en prenant  son tour la parole devant ses lves, commencera
infailliblement son discours par ces pompeuses paroles: Non, vous
n'avez pas failli, jeunes lves! puis il numrera tous les succs
remports la veille par sa chre phalange, il les exaltera  plaisir,
les fera briller aux yeux des parents, et concluera, comme le fameux
bulletin: Soldats, je suis content de vous! Alors on couronnera de
nouveau les laurats de la Sorbonne, et tandis qu'une simple palme sera
la rcompense des prix du collge, ceux du concours, si bien pays dj,
mriteront encore une couronne de fleurs, une double salve
d'applaudissements, une triple fanfare.

Ce jour-l d'ailleurs est peut-tre la plus belle et la plus douce fte
de Paris. Vous ne rencontrez partout que des gens en parure, tout
chargs de beaux livres et de couronnes; vous ne sauriez entrer dans une
famille sans y trouver des apprts inaccoutums de joie et de festins;
partout on tue le veau gras; il semble que, pour les mres autant que
pour les fils, le premier jour des vacances soit le plus beau de
l'anne. Le pauvre seul est triste, hlas! dans cette heureuse journe,
et lorsqu'il voit passer ces enfants, si magnifiquement rcompenss de
leur travail et de leur science naissante, il pense amrement  ses
fils, les hritiers de son ignorance et de sa misre,  ses fils,
auxquels on a bien fait l'aumne de l'intelligence, suivant l'expression
d'un grand pote et d'un grand orateur, mais qui pourtant, par leur
pauvret mme, sont encore condamns  demeurer pauvres d'esprit, et ne
peuvent obtenir, tout au plus, que le ncessaire intellectuel,
c'est--dire juste de quoi savoir lire, crire et compter.

[Illustration.]



Martin Zurbano.

RSUM DES DERNIERS VNEMENTS POLITIQUES ET MILITAIRES EN ESPAGNE.

Les rigueurs employes contre Barcelone causrent en Espagne une
indignation gnrale. Les partisans d'Espartero eux-mmes jugrent qu'il
avait t trop svre. Ds ce moment beaucoup de coeurs lui restrent
alins.

Aux Corts, dissoutes le 4 janvier par le rgent, pour avoir protest
contre ces rigueurs, avait succd une Chambre non moins hostile au
gouvernement. Ds l'ouverture, le 3 avril, le ministre put juger qu'il
aurait contre lui une immense majorit. Cortina, l'un des adversaires du
rgent, venait d'tre nomm  la prsidence du Congrs. Ce fut alors que
la nouvelle municipalit de Barcelone, lue depuis le 24 avril, lui
adressa une demande de mise en accusation du ministre, pour les actes
arbitraires commis envers Barcelone en dcembre.

Le Congrs commena la discussion de l'adresse. Beaucoup de dputs
furent d'avis d'y insrer la demande de mise en accusation du ministre,
provoque deux fois dj. Cette opinion aurait prvalu, le ministre le
sentit; le 1er mai il donna sa dmission en masse. Cortina, charg de
former un nouveau cabinet, le composa de noms honors. M. Lopez,
ministre de la justice, eut la prsidence. Le 11, peu de jours aprs
s'tre constitu, le ministre communiqua aux deux Chambres le programme
de la conduite qu'il se proposait de tenir. Ce programme reut
l'approbation du Congrs et de la nation; mais il n'en fut pas ainsi 
l'ambassade anglaise et au palais de _la Buena Vista_.

Les premiers actes du ministre Lopez prouvrent qu'il avait rellement
l'intention de marcher selon l'intrt national, qu'il ne voulait plus
tre  la remorque de l'Angleterre. Le 18 mai, il proposa plusieurs
amliorations, et, dans un but de rconciliation entre le rgent et la
nation, il demanda la destitution des deux hommes les plus compromis
dans les mesures extra-lgales de 1842, l'un comme conseiller, l'autre
comme agent, de Linage et de Zurbano. Bless dans ses affections les
plus intimes, Espartero refusa formellement d'accorder cette
satisfaction  l'opinion publique. Le ministre Lopez donna alors sa
dmission. Le lendemain 19, le Congrs dclara  l'unanimit moins trois
voix que le ministre avait bien mrit de l'Espagne, et que ses
reprsentants lui votaient des remerciements.

Cette rupture solennelle entre les pouvoirs constitutionnels et le
rgent causa une vive agitation dans les esprits. On dut se prparer aux
vnements les plus graves. Le 20 mai, le rgent se nomma un nouveau
ministre; sa composition n'tait pas de nature  calmer les
apprhensions nationales; des noms fltris y avaient place. La Chambre
se crut autorise, dans cette grave circonstance,  envoyer une adresse
au rgent pour lui dire qu'elle esprait qu'il ne sortirait pas des
principes parlementaires. Espartero reut la commission avec une
insolence militaire fort dplace, et il rpondit schement qu'il
agirait de la manire qui conviendrait le mieux au pays.

La commission rapporta dans le sein des Corts une irritation qui ne
tarda pas  se rpandre dans Madrid. Ce jour-l, de nombreux
rassemblements eurent lieu  la _Puerta del sol_. Les nouveaux ministres
furent hus par la foule en se rendant au Congrs. L, ils furent reus
par de nombreux cris de rprobation: A la porte le voleur! cria-t-on 
Mendizabal; et il fut forc de sortir avec ses collgues, qu'on ne
voulut pas reconnatre comme ministres. A leur sortie, le peuple les
accueillit  coups de pierres, et ce fut avec peine qu'ils regagnrent
leurs htels. Le prsident de la Chambre, Olozaga, termina cette
tumultueuse sance par ces paroles: Dieu sauve la patrie et la reine!

Le lendemain, les Chambres furent proroges, puis dissoutes par un
dcret du 26. A la suite de ce dcret, et comme pour adoucir tout ce
qu'avaient d'acerbe de telles mesures, le rgent publia une ordonnance
d'amnistie, et rendit facultatif le paiement de l'impt qui n'tait pas
lgalement vot, mais ces palliatifs ne diminurent en rien l'irritation
produite par ce coup d'tat. Le ministre et le rgent taient perdus
dans l'opinion publique.

Les dputs portrent rapidement dans leurs provinces tout leur
mcontentement. Partout ils reprsentrent Espartero comme un usurpateur
futur du trne d'Isabelle, comme un dictateur impitoyable, et partout
les esprits s'agitrent et se prparrent  l'insurrection. Le 23 mai,
Malaga prit l'initiative et se souleva la premire. Le 27, Grenade imita
Malaga. Le 30, Reuss forma une junte, sous la prsidence de Prim, et se
pronona contre le rgent. Le colonel Prim rassembla 3,000 hommes et
forma le noyau de l'arme insurrectionnelle.

Zurbano, avec son instinct de dsordre, avait pressenti ce mouvement
depuis longtemps, et s'tait prpar  le combattre. Ds le 30, il avait
rassembl toutes les troupes disponibles de la province de Girone, et il
se mit en marche.

Barcelone, bien qu'agite au fond du coeur, tait encore calme  la
surface. Elle avait t si cruellement frappe six mois auparavant,
qu'elle craignait de s'exposer de nouveau  la vengeance du rgent; elle
attendait. Le 5 juin, un officier-gnral entre dans ses murs, il suit
la _Rambla_, accompagn de quelques cavaliers; c'est Zurbano. Des
passants l'ont reconnu et son nom vole de bouche en bouche; mais ce
n'est pas l'affection qui le porte ainsi, c'est la haine, c'est le
mpris. Les promeneurs se rapprochent de lui, et bientt le cri: _Meure
Zurbano!_ se fait entendre de toutes parts. Il est entour, poursuivi et
forc de se rfugier dans un htel. Plein de rage, il ne tarde pas  se
montrer au balcon et  menacer le peuple. Des troupes arrivent pour le
protger; aussitt il sort  cheval avec quatre compagnies d'infanterie,
50 dragons, et revient sur la _Rambla_ comme pour braver le peuple. Des
cris: _Meure Zurbano! meure Espartero!_ sortent de la foule qui
s'accrot sans cesse. Zurbano, Furieux, met le sabre  la main et
ordonne  sa troupe de charger le peuple: nul soldat n'obit. Alors,
comme un fou en dlire, il charge seul sur cette masse (voir la gravure,
page 313). Forc de fuir, il quitta la ville enfin, mais en appelant sur
elle tous les maux.

En quittant Barcelone, Zurbano rejoignit ses troupes  Girone, et se
dirigea,  leur tte, sur Reuss, o Prim organisait les insurgs. Le 11,
il tait devant la ville avec 8,000 hommes. Il l'attaqua aussitt; mais
il manquait de grosse artillerie, et, aprs un combat de plusieurs
heures, il fut forc de battre en retraite. Le 12, avec quelques pices
qu'on lui avait amenes dans la nuit de Tarragone, il attaqua de
nouveau Reuss. Pour viter la ruine de cette ville, le colonel Prim
l'vacua et se retira dans les montagnes voisines.

Cependant l'insurrection se dveloppait rapidement et s'organisait sur
tous les points: beaucoup de villes avaient adhr au _prononciamiento_
de Reuss et avaient constitu des juntes. Barcelone s'tait place, ds
le 6,  la tte du mouvement; sa junte, qui s'tait dclare junte
suprme provisoire, chercha  rgulariser la marche des vnements, 
leur donner de l'ensemble: elle expdia des agents de tous cts pour
exciter les esprits et acclrer les soulvements. Il y allait de son
existence: elle n'avait plus de grce, plus de piti  attendre du
rgent; il fallait le vaincre  tout prix. Le capitaine-gnral Cortinez
et la garnison taient rests neutres jusqu'alors; seulement il avait
t dcid, pour viter tout conflit, que la junte quitterait Barcelone,
et tablirait son sige  la Sabadell, village loign de trois lieues.
C'est de l que sont dats ses premiers actes. Le 8, elle dclara la
province de Barcelone indpendante dn gouvernement de Madrid, et fit un
appel solennel aux provinces pour se rallier  elle. Elle somma aussi le
capitaine-gnral de se prononcer enfin. Persuad que les troupes
l'abandonneraient s'il attaquait la ville, Cortinez promit de nouveau de
rester spectateur passif des vnements et d'attendre les ordres de
Madrid; mais il fit entrer dans le fort de Montjouich une garnison sre
et de nombreux approvisionnements.

Zurbano tait dans les environs de Barcelone avec 14 bataillons, 5
escadrons et 4 batteries; il attendait l'instant propice pour attaquer
cette ville. Il tait en communication avec le gouverneur de Montjouich,
sr que celui-ci craserait la ville au premier signal, il allait le
donner, lorsque l'insurrection de Tarragone et de plusieurs villes
voisines, le 13 et le 14, le fora  quitter prcipitamment ses
positions et  se diriger sur Lerida.

Les vnements commenaient  'inquiter le rgent: la Catalogne tait
tout entire  l'insurrection, Valence et l'Andalousie s'agitaient de
plus en plus: des gnraux, des officiers de tout grade, des bataillons
entiers, se prononaient chaque jour contre lui; il comprit enfin qu'il
y avait danger srieux et il se dcida  agir.

Rassure par l'loignement de Zurbano et par la rapide expansion de
l'insurrection, la junte de Barcelone somma de nouveau le
capitaine-gnral Cortinez de s'unir  elle. Le 13, dans la soire,
entran par l'exemple de ses officiers et de ses soldats, peut-tre
aussi par ses convictions personnelles, Cortinez adhra solennellement 
la demande de la junte, et adressa une proclamation au peuple et 
l'arme pour leur conseiller l'union, la fidlit  la reine et  la
constitution. Il n'tait pas question du rgent; il semblait dj hors
de cause. Cet acte du capitaine-gnral causa une vive joie dans la
ville. Les troupes et les habitants fraternisrent; ce jour et le
lendemain il y eut fte, gnrale: danses, festins, illuminations,
musique; un _Te Deum_ fut chant  la cathdrale, des hymnes
patriotiques au thtre. Le 14 au matin, la junte fit sa rentre 
Barcelone, et accorda une gratification aux troupes; elle leur annona
en outre qu'elle les prenait  sa solde, et que leur arrir, qui tait
considrable, leur serait pay; elle leur en fit donner aussitt la
moiti sur la caisse de la ville.

Ce mme jour, pendant que Barcelone se crait une arme pour renverser
l'homme qui l'avait dcime sans piti, celui-ci, le rgent, publiait 
Madrid et adressait  toutes les provinces une longue proclamation o il
exposait, par leur meilleur ct, tous les actes de son administration;
il les excusait tous par la raison du salut de l'tat, et terminait
ainsi:

Je dois livrer intacts aux Corts, qui ont dcid les graves questions
qui agitent aujourd'hui les esprits, les dpts sacrs de la reine et de
mon autorit. Je ne les livrerai ni  l'anarchie ni au dbordement des
passions. Le sort de celui qui a consacr mille fois sa vie  la dfense
de sa patrie importe peu; mais la reine, la constitution et la monarchie
m'imposent des devoirs que je remplirai comme premier magistrat de la
nation, et que je dfendrai comme soldat. Le duc de la Victoire.

Cet acte ne fit aucun effet. Espartero tait jug et condamn comme
indigne de cette haute magistrature, dont il avait us en soldat. Chaque
jour, plusieurs cits, plusieurs corps de troupes de ligne se ralliaient
 l'insurrection. Malaga, lev le premier, mais qui s'tait calm, se
leva de nouveau en apprenant les vnements de Barcelone; Grenade
l'imita; Tarragone, que Zurbano ne menaait plus, se pronona le 15 avec
un enthousiasme difficile  dcrire. Ville, forts, bourgeois et soldats
s'unirent pour fter ce beau jour; la municipalit, en rjouissance de
cette heureuse dlivrance, fit promener les gants et leur suite _(las
gigantes y la dulzayna)_, ce qui n'a lieu que dans les grandes
circonstances.

Quelques officiers ne voulurent pas prendre part au mouvement; on leur
laissa la libert de quitter la ville. Ils s'embarqurent, ainsi que la
femme de Zurbano et plusieurs autres dames, sur un brick anglais, qui
les transporta  Port-Vendre.

Malheureusement, le _prononciamiento_ ne s'tait pas ainsi accompli dans
toutes les villes; dans quelques-unes il y avait eu lutte et sang vers.
La tentative d'insurrection faite le 9,  Saragosse, par 200 conjurs,
eut de nombreux points de ressemblance avec la conspiration de Mallet;
comme elle, aprs un succs de quelques heures, pendant lesquelles le
capitaine-gnral Seoane, les principaux officiers de la garnison et la
municipalit furent prisonniers, elle eut sa raction en faveur des
esparteristes, et les vainqueurs d'un instant furent forcs de prendre
la fuite; 40 d'entre eux furent arrts, jugs par une commission
militaire runie sur-le-champ, presque tous condamns  mort et excuts
peu de jours aprs. Le 10,  Valence, la population, furieuse de
l'opposition que le gouverneur Gamacho mettait au prononcement, se rua
sur lui et l'assassina, ainsi que plusieurs autres personnes dvoues 
Espartero. Le capitaine-gnral Zavala voulut se mettre  la tte dn
mouvement, mais la ville n'ayant nulle confiance en lui, le fora 
sortir de ses murs.

A part ces excs, le mouvement insurrectionnel se fit sans violence. Le
15 juin, presque toute la Catalogne tait debout. Plusieurs villes
s'taient prononces dans l'Aragon, dans la province de Valence, en
Murcie et en Andalousie, et presque partout les autorits militaires
s'taient franchement unies aux autorits civiles.

Le 16 juin, les troupes du capitaine-gnral Cortinez prtrent serment
de fidlit  la junte. Le brigadier Castro en prit une partie sous son
commandement, et sortit de la ville pour observer Zurbano, qui tait
encore  Lerida. Aprs le dpart de cette premire colonne, forte de six
bataillons, mais presque sans artillerie ni cavalerie, le colonel Prim
s'occupa activement d'organiser 4,000 volontaires et un escadron de
cavalerie, pour soutenir Castro et agir de concert avec lui. C'est sur
ces deux officiers, les premiers rallis  la cause nationale, que
reposait le salut de Barcelone et de toute l'Espagne; il fallait
empcher Zurbano de s'approcher de la ville et de prendre possession du
fort. L tait alors la question; le gouverneur de Montjouich, le
colonel Echalecu, avait reu l'ordre formel de commencer le bombardement
au premier signal d'hostilits commises contre Zurbano; il avait refus
de remettre son commandement au colonel Pujol, nomm par Cortinez pour
le remplacer; sa garnison avait rsist  toutes les sductions de la
ville et paraissait dvoue  Espartero.

Pendant ce temps, le rgent passait des revues  Madrid, il adulait la
garde nationale et les troupes de ligne, il cherchait  ranimer les
dvouements chancelants et  surexciter l'enthousiasme de ses fidles,
des _ayacuchos_; mais dj il put voir que, parmi cette _camarilla_
militaire qui l'avait lev sur le pavois, il y avait dj de nombreuses
hsitations; la fortune d'Espartero se voilait, les favoris s'en taient
aperus les premiers. Cette unanimit de l'opinion publique contre le
rgent, cette rprobation gnrale qui le frappait sans piti, avaient
branl les plus rsolus. Les nombreuses promotions qu'il fit alors dans
l'arme, la nomination de Seoane  l'emploi de gnral en chef des
armes d'Aragon, de Catalogne et de Valence; celle de San Miguel au
grade de capitaine-gnral de Madrid; celle du colonel Echalecu, par
enjambement du grade de brigadier, au rang de marchal-de-camp; toutes
ces faveurs et beaucoup d'autres que nous taisons ne ranimrent pas
l'affection de l'arme; le bon effet qu'elles auraient pu produire fut
dtruit par l'lvation de Martin Zurbano au grade de
lieutenant-gnral. La partie noble et gnreuse de l'arme vit avec
chagrin un tel nomme arriver  ce rang, qui ne devrait tre accord
qu'aux hommes les plus distingus par leurs talents et leurs vertus.

Ces nominations faites, le rgent fit partir toutes les troupes dont il
pouvait disposer, 6,000 hommes  peu prs; il ne laissa  Madrid qu'un
rgiment de cavalerie. Ce dpart eut lieu le 20. Le 21, Espartero quitta
lui-mme la capitale, accompagn des gnraux Ferras, ministre de la
guerre, et Linage, son conseiller intime; il prit la route de Valence
par Aranjuez et Ocana; plusieurs corps devaient le rejoindre en route;
le rendez-vous gnral tait fix  Quintanaz de la Orden, dans la
Manche. Le rgent avait annonc que l seulement il rvlerait son plan
de campagne.

Le matin de son dpart, le rgent adressa une proclamation  l'Espagne.
Il disait que l'agitation du pays ncessitant son intervention
personnelle comme chef de la _force compressive_, il se portait sur les
lieux o sa prsence tait utile: Dans deux occasions analogues, j'ai
quitt la capitale; celle-ci est plus critique; les prils que je vais
braver sont plus grands, mais ma valeur et ma fermet deviendront plus
solides et plus sures. Le, courage de ceux qui me regardent, avec
raison, comme la bannire de nos liberts grandira, etc. La lecture de
cette proclamation de _bravo_ excita un vif enthousiasme dans la garde
nationale de Madrid; elle jura  grands cris de soutenir la rgence
d'Espartero, jusqu'au 10 octobre 1814, au prix de tout son sang.

La marche du rgent vers Valence, celle de Zurbano sur la Catalogne, les
menaces de Montjouich, le sige de Grenade par le gnral Alvarez
Toncas, les fusillades de Saragosse, n'arrtrent pas les
_prononciamientos_. Chaque jour le rgent apprenait le soulvement de
quelques villes. Le 25,  son arrive  Quintanaz, Espartero put ajouter
vingt noms aux noms des villes qu'il se promettait de punir. L'arme lui
chappait galement par fractions, chaque matin on lui annonait des
dfections nouvelles; les hommes qu'il avait combls de faveurs, les
capitaines-gnraux tout aussi bien que les simples officiers, que les
soldats, se tournaient contre lui et s'unissaient  ses ennemis pour le
renverser.

Dans les premiers jours de l'insurrection, le rle le plus actif, parmi
les partisans d'Espartero, appartint sans contredit  Zurbano. Forc,
aprs le bombardement de Reuss, de battre en retraite sur Lerida, pour
ne pas tre entour par les troupes insurges, il prit  peine quelques
jours de repos, reut quelques renforts, et se mit de nouveau en marche
pour la Catalogne. Le 18, il tait  Igualada,  vingt-cinq lieues de
Lerida et  vingt de Barcelone. Ce fut de ce lieu qu'il expdia au
gouverneur du fort de Montjouich l'ordre ainsi conu: Au premier feu
soutenu que vous entendrez sur la route de Lerida, rduisez Barcelone en
cendres.

Martin Zurbano reut ce jour-l son brevet de lieutenant-gnral. Seoane
lui adressait aussi de Saragosse un ordre du jour o il lui donnait en
outre le titre de capitaine-gnral et de gnral en chef de la
principaut de Catalogne par intrim. De plus fortes ttes que celle de
Zurbano se seraient troubles  la fume d'un tel encens. Zurbano en fut
tourdi; il se crut un grand homme, et, dans son orgueilleux enivrement,
il adressa, le 20, une proclamation  la Catalogne; il l'engageait  se
soumettre au rgent sans dlai;  ce prix, il promettait indulgence et
oubli du pass. La junte de Barcelone ne rpondit que par quelques
paroles de mpris  cette proclamation.

L'approche de Zurbano et son ordre au gouverneur de Montjouich furent
bientt connus de Barcelone. Le danger d'un bombardement parut alors si
imminent, que les habitants rests en ville se htrent de transporter
dans la campagne la moins expose, leurs meubles, leurs lits, etc. Du 21
au 24, les rues, les places, les portes de la ville, taient encombres
de gens, de chevaux et de charrettes chargs qui s'loignaient en toute
hte.

Prim et Castro avaient manoeuvr avec tant d'adresse et de secret depuis
quelques jours, qu'ils furent en mesure de cerner Zurbano dans ses
positions d'Igualada. Cette ville est situe prs des monts Serrai, 
l'est du ct de Barcelone; elle est spare de Cervera et de Lerida par
des dfils difficiles. Prim menaait Zurbano du ct de Barcelone;
Castro occupait de fortes positions au-del des monts Serrat, prs de
Cervera, et coupait ainsi toute retraite  Zurbano. Des sommations de
capituler lui furent faites le 21. Il refusa de se rendre, mais il
consentit  se retirer sur Lerida. Castro manquait d'artillerie et de
cavalerie; Zurbano en tait bien pourvu. Pour viter un combat sanglant,
le brigadier Castro lui laissa donc le passage libre, heureux d'avoir
forc cet homme  abandonner la Catalogne. Une correspondance assez
curieuse s'tablit  ce sujet entre le gnral Castro et Zurbano; nous
regrettons que le dfaut d'espace nous empche de la reproduire. Le 25,
Zurbano tait  Cervera; toujours poursuivi par Prim et Castro, il se
disposait  battre en retraite sur Lerida.

La conduite militaire de Seoane dans cette circonstance capitale ne fut
pas  l'abri de reproches: au lieu de se tenir prt  soutenir son
lieutenant dans sa marche sur la Catalogne, il perdit son temps 
parcourir la valle de l'Ara pour comprimer quelques soulvements de
paysans.

Les troupes du rgent n'taient ni plus heureuses ni mieux conduites
dans les autres provinces insurges: le gnral Alvarez tait forc de
lever le sige de Grenade; Van Halen se promenait sans succs entre
Sville, Cordoue et Jan.

Le 25, le rgent arriva  Albacte et y tablit son quartier-gnral; il
avait avec lui 5,000 hommes d'infanterie, 800 chevaux et 12 pices de
campagne. Ces troupes furent cantonnes entre cette ville et Chinchilla,
qu'elles occuprent galement. Mcontent de la conduite d'Alvarez devant
Grenade, il le destitua et le remplaa par le marchal-de-camp
Facundo-Infante, comme capitaine-gnral de Grenade; par le mme dcret,
il nomma Van Halen gnral en chef de l'Andalousie.

Le gnral Serrano, ministre de la guerre sous le ministre Lopez,
arriva  Barcelone le 27. Le gnral Ramon Narvaez, exil par le rgent,
et son ennemi personnel, dbarqua au Grao, port de Valence, le mme
jour, avec le gnral Concha, condamn  mort avec Diego Lon, mais plus
heureux que lui, et les brigadiers Pezuela et Shelly. Ils offrirent
leurs services  la junte. Leur offre fut accueillie avec enthousiasme,
surtout par les troupes. Narvaez ne perdit pas un instant; ds le 29, il
travailla activement  l'organisation des troupes pour marcher, dit-il,
sur Albacte, et se mit en mouvement le 30.

En Catalogne, Zurbano continuait sa retraite; le 26, il quitta Cervera,
que Castro occupa le mme jour; le 29, il entra  Lerida. Castro prit
position dans les environs pour surveiller ses mouvements. Le manque de
cavalerie empcha Castro et Prim de le pousser plus vigoureusement.

Dans les derniers jours de juin, pendant le sjour du rcent  Albacte,
un grand nombre de villes adhrrent au _prononciamiento_. Le 1er
juillet, il ne restait au rgent que l'Aragon, l'Estramadure, la
Nouvelle-Castille et la Manche. Ce qui aggravait la position du rgent
et de son gouvernement, c'est que ses coffres taient vides et qu'aucun
impt n'arrivait  Madrid. Presque toutes les caisses publiques avaient
t saisies par les juntes, tous les revenus de l'tat taient perus
par elles; les arsenaux, les ports de mer de la Mditerrane
appartenaient aussi  l'insurrection. Ainsi les armes et l'argent, ces
deux grands agents de la guerre, taient en abondance dans les villes et
dans les camps prononcs; ils manquaient de plus en plus, au contraire,
dans les corps rests fidles au rgent.

Sre de sa puissance, la junte de Barcelone forma un gouvernement
provisoire. Elle convoqua le ministre Lopez dans ses murs. En attendant
l'arrive des membres de ce ministre, elle le constitua dans la
personne du gnral Serrano, et lui donna pouvoir d'agir. Le premier
acte mane de Serrano fut celui qui pronona la dchance du rgent.

Aprs avoir expdi cet acte dans toutes les directions, la junte de
Barcelone dcrta la dmolition des fortifications de la ville: le
lendemain, les ouvriers taient  l'oeuvre.

Les progrs de l'insurrection devenaient se visibles, ils taient si
rapides, que, malgr toutes les prcautions prises pour les cacher aux
habitants de Madrid, la nouvelle leur en parvint. Il y eut quelques
rassemblements. Mendizabal, ministre des finances, gouvernait en
l'absence du rgent. C'tait l'homme qui lui convenait. Dispos  la
rsistance et  la compression, ne craignant pas de se jeter dans les
mesures extra-lgales, il organisa un systme de terreur qui arrta tout
murmure. La presse elle-mme fut musele, poursuivie et menace de telle
manire, que tous les journaux de Madrid, moins les quatre dvous au
rgent, cessrent leurs publications. Cependant Mendizabal voyait
clairement la marche des choses, il en prvoyait le dnouement ds le 20
juin, puisqu'il conseilla  Espartero, avant son dpart de Madrid, de
rappeler le ministre Lopez. Le rgent refusa. Non, je ne cderai pas,
dit-il; que le sabre en dcide! Ma destine est de tomber comme un chef
de bande _(como un bandolero)_, sur un champ de bataille.

Au lieu de se porter sur Albacte o tait le rgent, le gnral Narvaez
se dirigea rapidement sur Teruel, que le brigadier Ena, venu de
l'Aragon pour se runir  Espartero avec quatre bataillons, trois
escadrons et une batterie d'artillerie, assigeait, depuis plusieurs
jours. Ce mouvement inattendu avait un but militaire important;
l'occupation de Teruel par les troupes d'Espartero et donn  ce
dernier un point stratgique excellent pour menacer  la fois la
Catalogne, Valence et la Murcie, et pour se relier  Saragosse. Narvaez
comprit la valeur de ce point, et s'y porta  marches forces, avec
4,000 hommes et 300 chevaux. Le 1er juillet, Narvaez tait  Murviedro;
le 2,  Segorbe; le 3, il attaquait Ena, le mettait en droute et
dbloquait Teruel; le 4, il se mettait en marche avec un renfort de
trois bataillons et d'un escadron qui avaient abandonn Ena pour se
joindre  lui; le 5, il entrait  Daroca, sur la grande route de
Saragosse  Madrid; il coupait, ainsi la capitale et le rgent du
principal corps d'arme qui leur restt fidle.

Pendant cette rapide marche de Narvaez, le rgent restait  Albacte
dans l'inaction la plus complte. Toute l'Espagne l'abandonnait, et il
ne faisait rien qui pt rvler ses projets. Ses facults paraissaient
ananties. On disait tout bas autour de lui que Linage, rest  Aranjuez
par suite d'une chute de cheval, avait gard avec lui l'intelligence et
le courage du rgent.

[Illustration: Mendizabal, ex-ministre des finances, en Espagne.]

Prim et Castro ayant reu de nombreux renforts, furent enfin en mesure
de forcer Zurbano et Seoane  quitter Lerida, Fraga et Balaguez, qu'ils
occupaient avec 22 bataillons, 1,000 chevaux et 16 pices d'artillerie.
Ils se retirrent, le 5, sur Saragosse, ne laissant qu'un bataillon dans
le chteau de Lerida. L'arme de Catalogne ne les poursuivit pas; elle
s'chelonna depuis Cervera jusqu' Tarrega, o Serrano travailla 
complter son organisation et  la mettre en tat de combattre les
troupes de ligne du rgent. A Valladolid, le gnral Aspiroz organisait
5,000 hommes d'infanterie et 400 chevaux, et se prparait  marcher sur
Madrid. En Andalousie, Concha observait Van Halen, et cherchait 
empcher sa jonction avec le rgent; Roncali, capitaine-gnral des
provinces basques, rassemblait les troupes de la Navarre et de Guipuscoa
pour marcher sur Saragosse par Tudela. Ainsi il y avait vraiment
ensemble dans les manoeuvres des corps insurgs; chacun d'eux avait sa
mission particulire, mais calcule pour cooprer au succs gnral.

Seoane, prvenu du rapide mouvement de Narvaez sur Daroca, et pensant
que son intention tait de se porter sur Catalayud pour enlever les 800
chevaux du dpt de remonte, et de marcher ensuite sur Madrid, que nulle
force ne couvrait, Seoane hta son retour  Saragosse; il y entra le 7.
Le 10 et le 11, la division de Zurbano le rejoignit, et il put se
prparer  agir contre le hardi gnral qui s'aventurait ainsi avec
quelques mille hommes, sans artillerie, si loin de sa base d'oprations.
Le 15, Seoane et Zurbano sortirent de Saragosse  la tte de plus de
10,000 hommes et d'une nombreuse artillerie, et marchrent sur Catalayud
pour suivre Narvaez.

On put ds lors pressentir que le dnouement aurait lieu  Madrid. En
effet, toutes les troupes prononces et la plus grande partie des forces
du rgent convergeaient vers ce point des diverses provinces quelles
occupaient; le rgent seul s'en loignait. Dans la nuit du 7 au 8
juillet, il quitta Albacte et se porta par Balazote sur la route de
l'Andalousie. Cette marche rtrograde lui faisait perdre la partie.
S'loigner de Madrid quand cette ville tait menace de trois cts; 
l'ouest, par le gnral Urbina, qui commandait les troupes et les
insurgs de Badajoz; au nord, par Aspiroz;  l'est, par Narvaez.

Madrid, pour faire l'ace aux dangers qui le menaaient, n'avait d'autres
forces que la milice et quelques faibles dtachements de troupes de
ligne. Mendizabal, pour obvier autant qu'il tait en lui  l'absence des
troupes, fit lever rapidement sur les points propices des batteries et
des fortifications provisoires, il barricada les principales rues,
creusa des fosss; il arma la milice et la contraignit, par ses menaces,
 occuper tous les points dfensifs. La mise en tat de sige, dcrte
le 10, lui donna le pouvoir d'agir sans contrle. Il cra de plus une
commission auxiliaire du gouvernement, prise parmi les plus dvous
esparteristes, afin de donner au pouvoir _l'impulsion, le prestige et la
vigueur_ ncessaires pour ces circonstances; ce sont les termes du
dcret de cration. Cette commission fut le digne pendant de la bande
d'assommeurs forme par ce mme Mendizabal.

Tous ces moyens de dfense taient  peine termins lorsqu'on apprit
l'arrive du gnral Aspiroz  El Pardo, village  2 lieues au nord de
Madrid. Cette nouvelle causa quelque agitation dans la ville. Une
runion de dputs et de notables eut lieu chez Cortina, ex-prsident
des corts, pour aviser aux moyens de donner une solution pacifique 
cette grave situation.

Aspiroz ne pouvait agir seul contre Madrid; il se dcida donc  attendre
Narvaez qui s'avanait  marches forces. Le 6, il avait atteint
Catalayud, et se trouvait ainsi  trois grandes journes de Seoane, qui
ne pouvait d'ailleurs le suivre encore, n'ayant pas runi ses troupes.
Narvaez put donc prendre trois jours de repos  Catalayud pour organiser
les troupes qui s'taient runies  lui; le 10, il se remit en mouvement
avec 12 bataillons et 1,000 chevaux.

Ce jour-l, Espartero tait  Val de Penas; le 11, il entrait dans la
Sierra-Morena et s'arrtait au dfil de Santa-Elena, passage important
qui commande la grande route de Madrid en Andalousie. De cette position
 six jours de Madrid, il menaait Sville par la route de Cordoue, et
Grenade par celle de Jan. 11 se trouvait en communication avec Van
Halen, qui occupait alors Alcala de Guadara avec 4,000 hommes et avec
le gnral Caratala, qui quittait Cadix et venait d'entrer en campagne
avec 3,000 hommes et 4 bataillons de milices mobilises; un quipage de
sige remontait le Guadalquivir pour bombarder Sville. Ainsi les
projets d'Espartero se dvoilaient: il voulait craser Sville et
l'Andalousie; c'est vers ce point qu'il concentrait ses dernires
ressources. Il n'avait pas os attaquer la Catalogne, mais il se jetait
sur une province moins bien dfendue, moins nergique, et o il trouvait
un point d'appui  peu prs sr, Cadix, qui tenait encore pour lui, et
un refuge, Gibraltar ou les navires anglais.

L'insurrection s'organisait en Andalousie, Alvarez avait chou devant
Grenade en juin, Van Halen y prouva un chec en juillet. Depuis
longtemps il manoeuvrait entre Cadix, Sville, Cordoue, Jan et Grenade,
sans obtenir d'autre rsultat que d'entendre partout sur sa route sonner
le tocsin aussitt qu'il approchait d'une ville ou d'un village. Ses
soldats attrists disaient: _Tocan a muerto_, on sonne l'enterrement.
Ses seules victoires furent quelques excutions de malheureux prononcs,
enlevs  et l par ses soldats; quelques soumissions de petites villes
sans dfense, et surtout beaucoup de pillage. L'Andalousie, ainsi que
Barcelone, conservera le nom de Van Halen comme un objet de haine et
d'excration. Repouss de Grenade et de Sville, il se dirigeait alors
sur Cadix pour oprer sa jonction avec Caratala, et attendre l'quipage
de sige destin au bombardement de Sville. Le gnral Concha observait
de Grenade tous ses mouvements, et se prparait  agir.

Narvaez marchait rapidement sur Madrid, toujours suivi,  deux ou trois
jours de distance, par Seoane et Zurbano. Cette poursuite aurait pu
compromettre le succs qu'on attendait de l'entreprise de Narvaez, mais
Serrano s'tait dj mis en mesure de le soutenir. Aucun danger ne
menaant plus la Catalogne du ct de Saragosse, Serrano quitta ses
positions de Lerida le 12, et donna l'ordre au brigadier Prim, qui
occupait. Fraga, de se porter sur Mequinenza, qui venait de se
prononcer, et de prendre ensuite la route de Molina. Cette direction
diagonale lui faisait gagner plusieurs journes de marche. Le gnral
Serrano suivit Prim avec deux autres brigades; sa division comptait
7,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux et 5 batteries d'artillerie. Le
gnral Castro resta cantonn sur la Cinca, pour couvrir la Catalogne,
avec 1,000 hommes tirs des milices de Barcelone.

Malgr tous les moyens d'excitation mis en usage par Mendizabal, les
milices de Madrid paraissaient peu disposes  faire une longue et
vigoureuse dfense; la crainte du ministre d'Espartero, bien plutt que
le dsir de combattre les insurgs, leur faisait conserver leur attitude
martiale. La terreur rgnait dans la capitale, on arrtait les suspects,
la presse indpendante avait cess de paratre, et on ne savait rien de
ce qui se passait dans les provinces, l'_Ayuntamiento_ tait en
permanence pour faire face  tous les vnements; on continuait jour et
nuit les travaux de dfense; la milice tait toujours debout, par
moiti, avec ordre, au premier coup de la gnrale, de se runir aux
lieux fixs.

Le gnral Aspiroz, prvenu de l'approche de Narvaez par Guadalahara,
fit un quart de conversion vers la droite de Madrid, et se porta, le 14,
sur Alcala d'Henars. Dans ce changement de front, quelques tirailleurs
longrent le mur d'enceinte de la capitale; on leur tira quelques coups
de canon, qui blessrent trois hommes. Le 15, l'avant-garde du gnral
Narvaez dboucha enfin en vue de Madrid, et prit position au village de
Fuen-Carral,  une lieue de Madrid; Aspiroz tait  Casa-del-Campo,
palais de plaisance de la reine,  une demi-lieue. Le 10 au matin,
Narvaez envoya un parlementaire  Madrid, et le somma de se rendre. Le
17, la municipalit rpondit que Madrid voulait rester neutre jusqu' la
fin de la lutte. Le soir, il y eut un petit engagement entre quelques
claireurs de Narvaez et la milice; elle eut le courage de tirer un coup
de canon; mais, en voyant tomber un capitaine et deux miliciens, tus
par les balles des insurgs, elle se sauva  toutes jambes, abandonnant
deux pices de canon, que les soldats de Narvaez ddaignrent de
prendre.

Dans la nuit du 17 au 18, Narvaez, inform de l'approche de Seoane et de
Zurbano, se porta au-devant d'eux, et prit position  Torrejon-de-Ardoz,
entre Alcala et Madrid. Aspiroz, qui avait fait une reconnaissance sur
Aranjuez pour observer Ena, qui s'approchait par cette route avec les
dbris de sa brigade, se hta de rejoindre Narvaez; il resta avec 4,000
hommes aux portes de Madrid, pour empcher toute sortie.

Pendant ces mouvements, les bruits les plus faux taient rpandus 
Madrid par Mendizabal, et y entretenaient une sorte de courage. La
vrit eut bientt abattu cet enthousiasme factice. Le 20, on y
annonait  grand bruit l'arrive  Guadalahara de l'invincible arme
d'Aragon, qui devait craser Narvaez. Le 21 au matin, la population de
Madrid assistait  l'entre d'une colonne de 2,500 hommes et 400
chevaux, dbris dcourags des corps d'Iriarte et d'Ena, et criait sur
son passage: Vive la brave arme! vivent nos frres fidles! Mendizabal
les passa en revue, les flatta, les appela hros, leur fit distribuer
50,000 raux (12,500 fr.), ce qui formait  peu prs tout ce que
renfermaient les coffres de l'tat.

[Illustration: Gnral Prim, comte de Reuss.]

Le 21, les gnraux Seoane et Zurbano couchrent  Alcala,  deux lieues
de Torrejon, o les attendait Narvaez. Le 22, au point du jour, Seoane
se mit en mouvement et prit une forte position prs de
San-Juan-de-los-Hueros, en face de Torrejon; son front tait protg par
le Torote, ruisseau encaiss. Seoane avait 8,000 hommes d'infanterie,
600 chevaux et 20 pices d'artillerie. Narvaez comptait prs de 10,000
hommes, dont 1,000 de cavalerie, mais il n'avait qu'une trs-faible
artillerie. Malgr ce dsavantage marqu, surtout quand on attaque de
bonnes positions, Narvaez n'hsita pas  se porter sur l'ennemi, qui
paraissait vouloir garder la dfensive. A six heures du matin, Narvaez
forma ses colonnes d'attaque et se mit en mouvement; la fusillade
s'engagea bientt entre les tirailleurs des deux partis, mais mollement;
les soldats de Seoane et de Narvaez se parlaient, se reconnaissaient,
plusieurs se mme pressaient la main au lieu de se battre. Narvaez
s'aperut bientt de ces dispositions; il s'avana avec courage entre
les deux armes, et leur adressa une vive et loquente allocution. Dj
les soldats de Seoane s'branlent pour se runir  ceux de Narvaez,
lorsque Seoane et Zurbano accourent, les arrtent et rtablissent le
combat. Narvaez donne aussitt l'ordre au brigadier Shelly de se porter
rapidement avec la cavalerie sur le flanc de l'ennemi, et de le charger.
Ce mouvement, habilement excut, termina ce simulacre de bataille; 16
bataillons mettent la crosse en l'air et passent  Narvaez; Seoane est
entour et fait prisonnier; Zurbano,  la tte de 2 bataillons rests
fidles, est forc de s'loigner rapidement du champ de bataille. Cette
affaire, qui mettait Madrid au pouvoir des prononcs, cota au corps de
Seoane 3 hommes tus et 20 blesss; Narvaez eut 4 hommes blesss, parmi
lesquels tait le brigadier Shelly.

Mendizabal, malgr la dfaite de Seoane et de Zurbano, voulut essayer de
rsister encore. Il chercha par tous les moyens  maintenir l'excitation
fbrile de la milice; mais onze jours de fatigues avaient puis son
zle: elle soupirait aprs le repos. Le vritable tat de la question
s'tait fait jour d'ailleurs  travers les mensongres nouvelles du
ministre d'Espartero. La faction des _ayacuchos_, bonne peut-tre pour
les camps et les corps-de-garde, s'tait montre si indigne de marcher 
la tte de la nation, que la nation lui avait retir son appui; Madrid
ne pouvait soutenir plus longtemps ceux que l'Espagne repoussait. Le 22
au soir, la milice abandonna les postes militaires qu'elle ne voulait
plus dfendre, et rentra chez elle.

Ainsi abandonn, Mendizabal dut songer  son salut. Sortir de Madrid lui
parut dangereux; l'htel de l'ambassadeur anglais lui sembla un asile
plus sr que la terre d'Espagne. Il avait assez sacrifi aux intrts
anglais pour croire que M. Aston lui donnerait un refuge. Il s'y
prsenta dans la nuit, et fut en effet accueilli en ami malheureux.

Le 25 au matin, le gnral Narvaez, fit son entre  Madrid  la tte de
son corps d'anne; non-seulement il n'prouva aucune rsistance, mais il
fut reu par la plus grande partie de la population avec une vive joie.
Cette journe fut un vritable triomphe pour lui; toutes les
acclamations cependant ne furent pas pour Narvaez. En tte de la 1re
brigade, marchait don Juan Prim; la vue de ce jeune officier causa un
vritable enthousiasme. Les dames aiment la vaillance, surtout quand
elle est accompagne de jeunesse et de beaut; elles accueillirent donc
avec motion le comte de Reuss, le premier militaire qui et os se
lever contre le rgent, si puissant alors, qui organisa le premier
bataillon de l'insurrection, qui tira le premier coup du fusil en combat
rgulier contre les troupes d'Espartero. De leurs balcons, les dames du
Madrid saluaient le jeune hros; leurs douces voix lui envoyaient des
_vivat_; leurs mains jetaient des fleurs et des couronnes de laurier sur
son passage. Ce jour sera beau dans toute sa vie; puisse-t-il en mriter
encore d'aussi purs! L'arme dfila sous le balcon de la jeune reine,
heureuse, elle, d'tre libre enfin, et de revoir des figures amies.

Narvaez avait donn l'ordre de dsarmer la milice et de la dissoudre,
pour la rorganiser aprs puration; cette opration se fit sans
obstacle. Une des choses qu'on doit le plus admirer dans ce succs,
c'est que personne ne fut arrt; les plus compromis parmi les
esparteristes purent quitter Madrid sans tre inquits: Seoane partit
pour la France avec un passeport de Narvaez; Zurbano lui-mme sortit de
Madrid sans obstacle. Narvaez, repoussa toute pense de reprsailles,
lui, banni par ceux que la victoire mettait  ses pieds. Cette
modration fait le plus grand honneur au gnral Narvaez. Espartero
n'et pas agi avec cette noble gnrosit, il ne le prouvait que trop
devant Sville.

Le sige, ou mieux le bombardement de Sville, le dernier acte du rgne
d'Espartero, nous l'esprons du moins, est un de ces faits qu'on
rencontre rarement dans l'histoire de l'humanit. L'absurde soldat a cru
donner ainsi plus d'clat  son nom; il n'avait pas assez du crime de
Barcelone, il a voulu graver une nouvelle page de sa vie sur les ruines
de la plus belle ville de l'Espagne. On ne comprend vraiment pas les
motifs de cette rage de destruction. Il n'y avait aucune utilit
militaire  bombarder Sville, car ou pouvait s'en emparer facilement,
Sville, entoure d'une vieille muraille, ruine sur plusieurs points,
interrompue sur d'autres par des maisons, sans fosss et sans
ponts-levis aux portes, est incapable de rsister  une attaque de vive
force bien conduite. A quoi bon craser la ville alors? Mais Espartero
ne voulait pas s'en emparer, il voulait la dtruire; il voulait se
venger sur elle des mpris de l'Espagne. Il n'osait marcher au-devant de
Narvaez, il avait peur de Concha; mais il n'avait rien  craindre en
lanant de loin des bombes sur Sville.

[Illustration: Une scne de Prononciamiento  Sville.]

Le 18 juillet, Van Halen arriva devant Sville, du ct d'Alcala. Le 19,
il tablit ses batteries, et somma la ville de se rendre; elle refusa.
Le brigadier Figueras, officier fort instruit, mais que les travaux du
cabinet avaient plus occup jusqu'alors que les travaux de la guerre,
tait  Sville dans le sein de sa famille. La sommation du bourreau de
Barcelone excita en lui le noble dsir de dfendre la cit. Il se lve,
il fait passer son ardeur dans le sein de la population, qui, par un
lan soudain, le nomme son chef, et se met  sa disposition. Figueras se
sert avec habilet des forces de la cit; des fortifications de campagne
s'lvent, comme par enchantement, aux endroits menacs; des batteries
se dressent sur les points avantageux; partant on voit qu'une vive
intelligence prside aux travaux de dfense.

Le feu des assigeants commena le 20; la place y rpondit
vigoureusement. Si des maisons s'croulrent sous les bombes, si
l'incendie menaa la ville, les batteries ennemies furent en partie
dmontes, les tranches semes de tus et de blesss. Les 21 et 22,
l'attaque et la dfense se continurent avec la mme activit. Le 23, 
midi, Espartero arriva avec sa division. Les assigeants comptaient
alors 17 bataillons, 9 escadrons, 50 pices de montagne, 6 canons de 24
et 16 mortiers. Avec de telles forces, le rgent se crut sr du succs;
il somma de nouveau la ville de se rendre. Figueras rpondit: Quand les
munitions nous manqueront, les dcombres que vous faites y suppleront.
Dans la nuit du 23, il y eut tentative d'escalade; elle fut repousse
avec une admirable rsolution par les habitants. Leur exaltation tait
telle, qu'ils levaient des fortifications et rparaient les brches de
leurs murailles sous le feu de l'ennemi.

Pendant que les adultes dfendaient ainsi la ville, les vieillards et
les femmes priaient dans les glises, o le saint-sacrement resta
expos; la bannire de saint Ferdinand flottait au sommet de _la
Giralda_; les reliques de ce roi taient promenes en grande pompe.

Le bombardement, qui avait t interrompu, le 23, par l'arrive
d'Espartero, recommena le 24, mais avec moins de violence. Le 25, il y
eut quelques interruptions; les munitions manquaient, et les mauvaises
nouvelles arrivaient en si grande quantit, que le dcouragement rgnait
au camp. Le rgent apprit ce jour-l la dfaite de Seoane, la reddition
de Madrid, l'approche du gnral Concha, et la marche rapide de trois
brigades expdies par Narvaez. La partie tait perdue; il ne restait 
Espartero d'autre parti  prendre que de mourir bravement, comme il
l'avait annonc, ou de fuir en toute hte. Ce dernier parti lui sembla
le meilleur; l'instinct animal de la conservation fut le seul sentiment
qui parla en lui dans cet instant solennel. Le 26, au point du jour,
sans dire un mot d'adieu  son arme, Espartero quitta le camp avec
quelques affids, la caisse de l'arme, qu'il avait eu soin de meubler
de son mieux, et 100 cavaliers dvous. Il se dirigea rapidement sur
Cadix.

Pour mieux assurer sa fuite et donner le change  la garnison de
Sville, qui aurait pu le poursuivre, et  Concha qui tait dans le
voisinage, il ordonna  Van Halen de continuer le bombardement jusqu'
ce qu'il ne lui restt plus un projectile. Van Halen continua donc, son
oeuvre de destruction.

Concha, prvenu de cette fuite, partit aussitt  la tte de 500
chevaux, et marcha sur Cadix par un chemin direct qui devait lui faire
devancer le rgent et lui permettre de le couper. En effet, Concha tait
au pont de Suazo, qui lie l'le de Lon au continent, avant Espartero;
mais, reu  coups de canon, il se dcida  marcher sur Puerto-Real et
Puerto-Santa-Maria, le long de la baie de Cadix; le rgent devait
arriver par cette route. Il l'aperut bientt, non loin du port
Sainte-Marie; prs de 1,300 hommes d'infanterie s'taient runis  son
escorte. Concha n'hsita pas un instant  le charger, malgr son
infriorit numrique. Ddaignant l'infanterie, il aborde vigoureusement
les 100 cavaliers d'Espartero; les deux partis se sabrrent avec fureur.
Concha, dans la mle, cherchait des yeux le rgent, il voulait le
combattre corps  corps, et venger sur lui la mort de Diego Lon: mais
Espartero fuyait encore. Aprs avoir vu sa cavalerie bien engage, il
avait fait demi-tour avec son ministre de la guerre, Linage et la caisse
de l'arme, et galopait sur Puerto-Santa-Maria. L, il se jeta
prcipitamment, dans la premire barque qu'il trouva sur le rivage et
gagna le large, se dirigeant sur le vaisseau anglais _le Malabar_, qui
tait  l'ancre dans la baie.

Concha, dsol d'avoir manqu le fuyard, fit mettre bas les armes  son
escorte, et marcha de nouveau sur Cadix.

Reu, aprs quelques difficults, sur le navire anglais, le rgent
voulut se faire conduire  Cadix; il esprait tenir longtemps dans cette
ville, et peut-tre de la ressaisir le pouvoir. Le capitaine du navire
avait donn l'ordre de mettre  la voile, lorsque, des batteries de
Cadix, partirent plusieurs dcharges; c'taient des salves joyeuses. Le
bruit des cloches, qu'on sonnait  toute vole, parvint en mme temps
aux oreilles du rgent. Il crut que Cadix saluait son arrive; Cadix, la
ville fidle, l'attendait avec impatience; il pressait la manoeuvre du
navire, l'ancre  pic sortait de l'eau, dj les voiles s'enflaient au
vent, quand un canot arrive le long du bord, un officier anglais
s'lance sur le pont et annonce que Cadix procde  la crmonie du
_prononciamiento_ et que la junte vient de s'installer. Ce fut un coup
de foudre pour Espartero. Son rle tait fini! L'ancre retomba au fond
de la mer, les matelots replirent les voiles, et le vaisseau reprit son
immobilit.



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour loi.

CHAPITRE III.

LA CONVERSION.

CE fut sous le coup de l'inquitude que Buonvicino passa la
journe. En vain il essaya de faire diversion par d'autres soins, par
des penses diffrentes. Ne me demandez point si la nuit lui ferma les
yeux, ni si les jours suivants furent plus tranquilles. Il attendait une
rponse, et la rponse ne pouvait venir. Il craignait, il esprait, et
l'incertitude lui devint un si cruel supplice, que, pourvu qu'il en ft
dlivr, il aurait moins souffert du plus affreux malheur. Quelquefois,
pour sortir de perplexit, il se proposait d'aller trouver Marguerite.
Sa rsolution tait prise, inbranlable; puis elle changeait en un
instant; il se dcidait de nouveau, sortait tout mu, gagnait le
quartier o demeurait Pusterla, arrivait  l'angle de la rue, jetait un
coup d'oeil  la porte, un soupir, et passait.

[Illustration.]

Enfin, aprs tant de rsolutions et prises et quittes, il eut le
courage de passer le seuil de sa bien-aime. Comme ses genoux
tremblaient sous lui! comme ses tempes brlaient  ce moment solennel!
Le bruit du pont-levis rsonnant sous ses pas lui paraissait une voix
menaante qui le dissuadait de passer outre. En montant les degrs, il
dut s'appuyer  la rampe, parce que ses yeux troubls confondaient les
objets. Il tait entr l autrefois le coeur si joyeux, avec une si
confiante srnit! Ne suis-je plus un homme? se dit-il en lui-mme;
et ce muet reproche raffermissant sa volont, il pntra dans
l'antichambre, et demanda Marguerite aux valets. Jamais la porte de la
maison n'tait ferme; on lui rpondit que la noble dame tait dans la
salle de rception, et pendant qu'un page courait l'annoncer, un autre
lui servait d'introducteur.

C'tait une vaste salle dont les lambris taient faits de poutres
curieusement ciseles et dores. Les murailles taient revtues de peaux
 filets d'or et de couleur; un tapis oriental recouvrait le plancher;
d'lgantes courtines de damas cramoisi ondoyaient devant les portes et
les grandes fentres, qui,  travers leurs vitraux arrondis placs dans
un chssis dcoup en arabesques, laissaient passer la lumire adoucie
du jour. Dans l'immense foyer brlait lentement un tronc d'arbre entier,
qui rpandait une tide chaleur encore agrable dans cette premire
saison. De spacieuses armoires de noyer, de charmants meubles d'bne
incrust d'ivoire ml de nacre et d'argent, taient adosses aux
parois. On voyait encore de petites tables  et l, et quelques-uns de
ces grands siges  oreilles et  bras que l'imitation et la commodit
ont de nouveau rappels  la mode. Dans un d'eux Marguerite tait
assise, vtue d'un habit d'une simple lgance; et prs d'elle, muette
et indiffrente comme une figure de tapisserie, une demoiselle de
compagnie travaillait sur un escabeau. Marguerite venait de dposer sur
un tabouret le coussin qui lui servait  tisser de la dentelle,
occupation favorite des femmes de son rang, et elle tenait  la main un
volume de parchemin richement reli et relev d'or en bosse finement
travaill.

Sans lever les yeux sur Buonvicino: Soyez le bienvenu, dit-elle d'une
voix mlodieuse en inclinant doucement sa tte charmante, lorsque le
page, soulevant la portire, rpta le nom du cavalier qu'il
introduisait. Buonvicino tait trop agit lui-mme pour remarquer si
dans le son de la voix de Marguerite quelque tremblement n'annonait pas
l'motion du coeur. Press d'entamer la conversation: Madame, lui
demanda-t-il, quel est ce livre qui attire ainsi votre attention?

[Illustration.]

Elle rpondit: C'est le don le plus cher que mon pre m'ait fait
lorsque je me suis marie. Excellent pre! dans les paisibles annes de
sa vieillesse, il s'occupait, quelques heures chaque jour,  crire une
page de ce livre avec le soin que vous voyez. C'est lui qui a peint et
dor les miniatures qui ornent ces lettres capitales; ces festons du
frontispice sont de sa main; mais ce qu'il y a de plus prcieux, de plus
admirable, ce sont les penses qu'il confiait  ces pages. Il me les
donna avec un dernier baiser lorsque je quittai sa maison pour venir
dans celle de mon mari. Vous pensez si ce livre est prcieux pour moi.
Mais, puisque ma bonne fortune vous amne ici en ce moment, serais-je
trop hardie de vous demander si vous voulez m'en lire quelques
passages?

Les dsirs de Marguerite taient des ordres pour Buonvicino; il
s'empressa d'y obir avec d'autant plus d'empressement, que cette
lecture allait l'arracher  une situation pnible et embarrasse.
Approchant donc un escabeau, il s'assit prs de sa matresse. Marguerite
reprit le travail de sa dentelle, la demoiselle continua de coudre, et
Buonvicino ayant pris le livre d'une main avide, commena  voix haute 
la page o Marguerite s'tait arrte.

[Illustration.]

Supposons, ma fille, que la passion efface de ta pense ce Dieu que tu
as pris  tmoin des serments faits  ton poux; supposons que rien ne
transpire parmi les hommes, qui, sans couter tes excuses, te
condamneraient devant le tribunal de l'opinion; ton mari lui-mme
ignorera toujours tes crimes envers lui,--dans quelle position te
trouveras-tu vis--vis de toi-mme? A peine auras-tu consomm ta faute,
adieu la paix et la srnit! Cent craintes t'assailliront, il le faudra
mentir tous les jours, et une seule faute dans la vie en engendrera
mille autres pour la pallier. Ces heures que tu passais avec ton mari,
dans cette douce joie sans dlire qu'on ne trouve qu'au sein de la
vertu, lui allgeant, par un doux partage, ces chagrins qui sont
l'hritage de l'homme dans l'exil d'ici-bas, ces heures te deviendront
odieuses. La prsence de ton poux te sera un vivant reproche de ton
crime; sa vue te rappellera sans cesse ce serment que tu ne lui as
librement jur que pour le violer dloyalement. S'il t'accuse de quelque
autre faute, s'il t'accable de reproches, tu voudras te justifier; mais
le cri de ta conscience te criera qu'il n'est rien que tu ne mrites;
s'il te prodigue ses caresses,--oh! quelle douleur plus poignante que
les confiantes caresses d'un homme outrag! son affectueux abandon te
dchirera le coeur bien plus srement que les offenses, les injures,
plus srement mme qu'un coup de poignard. La nuit, dans ce lit tmoin
autrefois de votre tranquille sommeil, heureux, il dort en paix  ct
de toi,--il dort heureux et paisible  ct de celle qui le trahit, qui
l'abhorre comme un obstacle aux fantastiques flicits dont elle a soif.
Mais le sommeil paisible n'est plus pour toi; ton poux est l
l'accablant de son silence. Pendant les heures pesantes des longues
veilles, tu cherches  reporter ta pense sur les soucis et les plaisirs
de la vie; tu cherches le bonheur dans cet objet que tu appelles ton
bien, et qui est la source de tous tes maux. Mais l encore que de
doutes! que de dlires! Qui t'assure d'tre aime? T'a-t-il donn de son
amour les preuves que ton mari t'a donnes de sa tendresse? Il m'aimera,
dis-tu, parce que je l'aime! Ton poux ne t'aimait-il pas? Et tu l'as
trahi! Et si ton amant te dlaisse et te mprise, que lui diras-tu?
L'accuseras-tu d'infidlit? lui rappelleras-tu ses serments? Mais ce
bonheur que tu invoques n'est-il pas une infidlit, un parjure? Et
lorsqu'il t'aura abandonne, quel sera ton recours, dis-le moi? Sera-ce
l'poux trahi, les enfants oublis, la paix domestique dmrite?

Ce sont l tes veilles, et, lorsque le sommeil donne une trve au
trouble de tes penses, quels songes et quelles visions! pouvante, tu
te lves en sursaut et fixes tes yeux sur ton poux. Peut-tre, dans ton
sommeil, tes lvres ont donn, passage  quelque mot rvlateur. Tu le
regardes avec angoisse, il te regarde d'un oeil caressant et te demande
la cause de ton trouble. O quel enfer s'agite dans ton me!!!

Voil autour de toi tes enfants aims, charmants; doux souci,
embellissement et dlices de la vie. Tu les caresses; leur pre les
caresse aprs toi, les embrasse, sourit de leurs rires, guide leurs
premiers pas; il enseigne  leurs lvres enfantines  rpter son nom et
le tien. Il oublie auprs d'eux les ennuis des affaires, et leur
innocence lui est un baume lorsqu'il revient bless par l'orgueil, la
duplicit, la violence des hommes; et il te dit: Mon me, que l'enfance
est suave! qu'elle est puissante l'affection qui nous unit  notre
sang!

Tu plis, misrable!!!

Puis son imagination devance le temps o, dj vieux, il se verra
rajeunir dans ces tres aims, et, guid par leur main, il sentira se
resserrer la trame de sa vie: Ils seront vertueux, dit-il, n'est-ce
pas, ma bien-aime? vertueux comme leur mre, ils seront notre
consolation comme tu fus toujours la mienne!

Quoi, tu baisses le front, tu rougis, tu presses sur ton sein le plus
petit de tes enfants; mais ce n'est pas par un lan de tendresse, c'est
pour cacher le trouble de ton visage. Courage, tiens ferme; que
crains-tu? Dieu n'est pas l, ou il ne se soucie pas de ta faute, o il
te la pardonnera pour un soupir que tu pousseras vers lui, lorsque le
monde t'aura abandonne. Les hommes ne savent rien, rien n'est su de ton
mari..... Oh! qu'importe? ta conscience sait ton crime, et elle te le
rappelle d'une voix persistante que tu ne peux touffer,  laquelle tu
ne sais rpondre; elle te montre devant toi une voie de dtours et de
mensonges qu'il te faudra descendre avec d'autant plus de rapidit que
tu t'avanceras davantage sur sa pente. En vain tu veux t'arrter...
hlas! hlas! tu marches toujours; et quelque loin que tu descendes, tu
entends toujours arriver jusqu' toi la voix de ta conscience.

C'est l, ma fille, c'est l, o veut t'amener celui qui tente de te
ravir  l'amour de ton poux; et il dit qu'il t'aime!

De grosses gouttes de sueur tombaient du front ple de Buonvicino.
Pendant qu'il lisait, une main de fer serrait son coeur; il se sentait
dfaillir, sa voix devenait de plus en plus faible, enfin elle lui
manqua tout  fait. Il dposa le livre ou plutt le laissa chapper de
sa main, et, les yeux fixs en terre, il resta quelques moments sans
pouvoir parler. Marguerite continuait  grouper les fils,  mouvoir ses
fuseaux,  placer les pingles sur son coussin  faire de la dentelle,
s'tudiant  garder sa tranquillit. Mais qui l'aurait remarque, aurait
conclu du dsordre de son travail au dsordre de son me; elle ne put
toutefois cacher  Buonvicino quelques larmes qui, malgr ses efforts,
jaillirent de ses yeux.--Quel serait le mrite de la vertu, si la
victoire n'tait point achete par de difficiles combats?

Aprs quelques instants de silence, Buonvicino se leva, et, s'efforant
de raffermir sa voix; Marguerite, s'cria-t-il, cette leon ne sera pas
perdue. Tant que j'aurai un souffle de vie, ma reconnaissance pour vous
ne mourra pas.

Marguerite leva sur lui un regard de compassion ineffable, un de ces
regards que doivent avoir les anges, lorsque l'homme confi  leur
tutelle tombe dans un crime dont ils prvoient qu'il sortira bientt
beau de son repentir. Puis,  peine Buonvicino fut-il sorti,  peine
eut-elle entendu la porte se fermer sur lui, qu'elle donna un libre
cours  son dsespoir jusqu'alors si pniblement comprim. Elle se leva
et courut au berceau o son Venturino dormait; elle le couvrit de
baisers, et le charmant visage du jeune enfant fut inond par un torrent
de larmes, dernier tribut pay aux souvenirs de sa jeunesse,  ce
premier amour qui ne l'avait charm que par son innocence. A quel asile
plus sr une mre peut-elle recourir, dans les prils du coeur, qu' la
cleste puret de ses enfants? Venturino ouvrit les yeux, ces yeux
d'enfant dans lesquels le ciel semble reflter toute la srnit de son
limpide azur; il les fixa sur sa mre, la reconnut, et, lui jetant au
cou ses tendres bras, il s'cria: Ma mre,  ma mre!

[Illustration.]

Comme en ce moment cette parole rsonnait prcieuse, immacule et sainte
 l'oreille de Marguerite! elle en gota toute la volupt: elle lui
rendit le calme, la souriante tranquillit d'un coeur qui, aprs la
tempte, se rjouit d'y avoir chapp sans blessure.

Buonvicino sortit hors de lui; l'escalier, les serviteurs, la porte, la
rue, il ne vit rien. Il erra longtemps au hasard, sans voir, sans
entendre; je ne sais si nous avons remarqu que c'tait alors le jeudi
saint, jour d'universelle dvotion, o, comme on le fait encore
gnralement aujourd'hui, tout le monde allait s'agenouiller devant le
spulcre du Seigneur. L, ils adoraient le Saint-Sacrement qu'on y avait
renferm, en commmoration de cette glorieuse tombe o furent dposes
les dpouilles de l'Homme-Dieu, et o se consomma la rgnration de
l'homme. On ne voyait dans les rues qu'une multitude d'hommes, de
femmes, d'enfants; l des pauvres nus et dguenills, ici des villageois
en pourpoints et en chausses d'tamine; plus loin, des chevaliers en
habits riches mais modestes, sans plumes et sans armes; les uns allaient
solitaires, les autres en troupe, se formant en files rgulires ou se
pressant, en dsordre,  la suite d'une croix dont on avait t le divin
fardeau pour le remplacer par un suaire, en guise de banderole. Ceux-ci
cheminaient dchausss, beaucoup d'autres couverts seulement d'un sac;
quelques-uns rcitaient  haute voix le rosaire, et un discordant
concert de voix plaintives leur rpondait; d'autres entamaient le
_Stabat Mater_ et les _psaumes_ du roi pnitent, ou, murmurant le
_Miserere_ d'une voix pleine de componction, se frappaient les paules
avec des fouets de cordes noues. Comme si ce n'tait pas assez, un
homme, envelopp jusqu' la tte dans une toile grossire et couverte de
cendres, marchait entre deux ou trois amis ou confrres qui, de moment
en moment, lui assnaient sur le dos de violentes anguillades. L aussi
paraissaient de nombreuses confrries d'hommes et de femmes dont tous
les membres taient masqus; des troupes de frres et de moines, qui
n'taient point astreints  la claustration, et tous les pieds nus, les
mains jointes, les yeux en terre, disaient leur chapelet, chantaient,
gmissaient.

Ils allaient ainsi de l'une  l'autre de sept principales glises qui se
trouvaient alors en dehors de l'enceinte des murailles. Arrivs dans
chacune d'elles, au milieu des adorations qu'ils rendaient  la mmoire
du plus grand mystre d'expiation et d'amour, ils redoublaient leurs
prires, leurs chants, leurs plaintes, leurs flagellations. De chaque
paroisse, les citoyens ou les corporations religieuses venaient  cette
pieuse visite en longues processions. Toutes elles avaient un homme vtu
en Christ, portant une pesante croix sur l'paule, entour de femmes qui
reprsentaient Magdeleine et la vierge Marie, et de saints de tout ge,
de toute nation, poussant des gmissements. Les autres, revtus d'habits
 la mode de Palestine, devaient figurer les juifs, Pilate, Hrode,
Longin, le Cyrnen. Chacun jouait son personnage en profrant
d'tranges paroles, interrompues par les cris et les pleurs des
spectateurs. L'accompagnement de cette mlodie tait form par des
crcelles et des btons frapps contre les portes, instruments dont une
foule d'enfants se servaient pour manifester leur turbulente dvotion.

[Illustration.]

[Illustration.]

[Illustration.]

Un saltimbanque aveugle, mont sur un trteau, chantait, d'une voix
pleurarde et monotone, une composition aussi grossire qu'on voudra
l'imaginer, et qui, quoiqu'elle n'excitt aujourd'hui que le rire et le
ddain, arrachait alors aux assistants des larmes de pieuse compassion.
La multitude attentive s'empressait de jeter des _quattrini_ dans la
tirelire du pauvre aveugle; et quelques-uns de ces hommes de fer, levs
pour la guerre et grandis dans ses travaux, qui n'avaient jamais compati
aux souffrances relles et prsentes de leurs semblables, maintenant, en
entendant raconter l'holocauste volontaire de la victime divine,
pleuraient comme des enfants. L'un d'eux, jetant sa rude main sur la
garde de son pe, s'criait: Oh! que n'tions-nous l pour le
dlivrer! Cependant des moines ou des plerins couverts du sanrochetto
profitaient de cette ardeur et de cette motion pour dpeindre les
cruauts qu'ils avaient vues dans la Terre-Sainte, opprime par les
Musulmans, et inspiraient aux fidles le dsir de la dlivrer par les
armes, ou du moins d'allger ses malheurs avec de l'or.

Au milieu de cette foule en mouvement, de ce mlange du srieux et du
burlesque qui est le caractre du Moyen-Age, de ce grandiose spectacle
d'une nation entire, pleurant, comme s'il et t d'hier, un supplice
accompli treize sicles auparavant, Buonvicino passait, tantt se
laissant emporter par la multitude, tantt la fendant en sens contraire,
mais les yeux baiss, comme s'il et craint de rencontrer un accusateur
dans chaque retard fix sur lui. A le voir ainsi absorb dans ses
penses, on et pu le croire plus pntr qu'aucun autre de la dvotion
universelle, tandis qu'au lieu d'un sentiment pieux, c'tait une lutte
atroce qui rgnait dans son me, un ple-mle de penses, de chimres,
d'pouvantements, qui se pressaient dans sa tte comme la foule autour
de lui. Enfin il se dgagea de la multitude, et sortit de la foule. Le
soleil penchait vers le couchant; le vent imptueux qui rgne dans cette
saison sifflait entre les rameaux des arbres o la sve vitale
commenait  peine  s'panouir en bourgeons; il agitait aussi les
jeunes herbes ranimes par les rayons du soleil, qui, aprs les
langueurs de l'hiver, les chauffait  travers une atmosphre dont la
limpidit n'avait point encore t trouble par les paisses exhalaisons
de la terre.

Enfin, arriv dans la solitude, si chre aux mes souffrantes,
Buonvicino s'abandonna  ses sentiments, sentiments contraires d'amour
et de dpit, de joie et de souffrance, d'espoir et de regrets. Il
s'asseyait, marchait, mditait. Il tournait ses regards sur la ville,
sur les tours o l'airain sacr gardait le silence, sur les remparts o
les rondes passaient par intervalles, criant et se rpondant: Visconti!
Saint-Ambroise! Ce cri, en lui rappelant les malheurs de sa patrie, le
dtacha un instant des siens; mais les maux de sa patrie n'taient-ils
pas une grande partie, la plus grande partie de ses maux? Il se
reportait aux jours passs de la libert, les comparant  ceux qui
pesaient maintenant sur elle, et  l'avenir plus cruel qu'il prvoyait.
Il revenait  la hardiesse de ses esprances juvniles, quand il croyait
vivre libre dans une patrie libre, servant ses concitoyens de son bras
et de ses conseils, s'levait aux premiers honneurs, mritant la louange
et la gloire dans la vie publique et dans la vie prive..... Alors sa
pense se retournait vers Marguerite, Marguerite encore jeune fille, une
fleur encore ferme, qui attendait de lui le souffle de la vie, coeur
innocent qu'une seule de ses paroles pouvait ouvrir  la plnitude d'une
pure flicit. Hlas! tout s'tait vanoui; vanouie l'esprance de
l'honneur, vanoui le bonheur domestique. Elle, au moins, ajoutait-il,
elle est heureuse et jouit du bonheur qui me fut dni. Heureuse!... le
bonheur:!! Et moi, malheureux! j'osais tendre des embches  sa puret!
j'aspirais  troubler pour toujours sa tranquillit et celle d'un ami!

En se livrant  ces penses, Buonvicino s'approcha de la porte d'Algiso,
qu'on nomme aujourd'hui porte de Saint-Marc. Il pntra par cette porte,
et se trouva auprs de l'glise des _Umiliati_ de Brera.--Au jour et 
l'heure o entrait Buonvicino, un petit nombre de fidles,  qui leur
ge ou leurs occupations dfendaient de se rendre avec la foule aux sept
stations, s'taient runis l pour offrir l'hommage solitaire de leur
pit  celui qui entend toutes les prires et qui les entend partout.

L'ordre des _Umiliati_ tait n  Milan, il y avait environ trois
sicles, d'une assemble de laques qui s'taient runis dans une maison
commune pour y mener une vie pieuse, et o les femmes n'taient point
spares des hommes. Saint Bernard, lorsqu'il voyageait pour persuader 
l'Europe de se prcipiter contre l'Asie, d'empcher le croissant de
prvaloir sur la croix, Mahomet sur le Christ, la civilisation sur la
barbarie, donna des rgles  cette communaut, qui s'adjoignit quelques
prtres, et qui spara les sexes. Ce fut le second ordre des Umiliati,
et, sur un domaine, Praedium vulgairement appel Breda ou Brera, ils
btirent un couvent qui prit le nom de son emplacement. Le troisime
ordre reconnaissait pour son fondateur le bienheureux Giovanni da Meda,
qui, dans la maison de Rondineto, aujourd'hui le collge Gallio  Corne,
fonda les prtres Umiliati. L'ordre prit un tel accroissement, que le
territoire milanais contenait deux cent-vingt maisons (maisons ou
canonicats, ainsi d'appelaient leurs couvents), et il se distinguaient
de l'ordre antique de saint Benot, et des rcentes institutions de
saint Dominique et de saint Franois, en ce que le travail des mains
tait la rgle de leur institut. La soie,  cette poque, tait une
chose rare: ou en payait la livre jusqu' 180 francs. Milan ne parat
pas avoir possd une manufacture de soie avant 1314, lorsque un grand
nombre de Lucquois, chasss de leur patrie par la tyrannie de
Castruccio, se rpandirent par l'Italie, portant avec eux cette
industrie qui florissait dans leur pays. Au contraire, le commerce et la
fabrication de la laine taient en grande activit dans le Milanais, et
les Umiliati en faisaient la plus grande partie. En 1305 ceux de Brera
avaient envoy des leurs jusqu'en Sicile, pour y tablir des
manufactures. Par Venise, ils expdiaient en Europe une grande quantit
de draps, et ils gagnaient d'immenses richesses; elles leur servaient 
acheter des terres,  secourir les indigents et ils pouvaient mme,
toutes proportions gardes, anticiper sur le rle qu'a jou depuis la
Compagnie des Indes en Angleterre, en servant des emprunts  leur propre
cit,  l'empereur Henri VII et  d'autres souverains.

Aussi cet ordre jouissait d'un grand crdit. Ses membres taient souvent
investis des charges publiques, telles que le recouvrement des impts,
la perception des droits aux portes de la ville, la banque de transport
et de dpt. Mais il est de l'essence de toute institution humaine de se
corrompre, et les Umiliati ne tardrent pas  dgnrer. Les richesses
bien acquises se dissiprent en dpenses coupables; au travail
succdrent l'oisivet et les vices qu'elle engendre; les immenses
proprits taient rgies par des commendataires, qui en dissipaient les
revenus en luxe de table et en plaisirs. Les scandales devinrent si
clatants, que saint Charles Borrome demanda l'abolition de l'ordre en
1570, destinant la meilleure partie de leurs biens  encourager une
socit alors naissante, celle des Jsuites. Ceux-ci, aprs un certain
laps de temps, furent abolis par le pape, et le palais inachev, qu'ils
avaient lev  Brera, fut destin  l'instruction,  l'astronomie, aux
beaux-arts; et c'est l qu'on en trouve aujourd'hui les coles et les
modles.

Ainsi,  une ferme succda une manufacture;  celle-ci l'ducation,
enfin le culte du beau; ainsi le palais peut en quelque manire rsumer
la marche de la socit. A cette place, du temps de Buonvicino,
s'levait un monastre de l'architecture austre de cette poque, et une
glise de style gothique, revtue  l'extrieur d'une mosaque de marbre
blanc et noir. Sur les deux champs latraux on voyait, dans un
bas-relief, d'un ct, saint Roch, le pieux plerin de Montpellier, mort
peu d'annes auparavant, aprs une vie consacre tout entire au service
des pestifrs, ce qui le faisait invoquer comme un protecteur rvr
contre les contagions alors si frquentes; et, de l'autre, saint
Christophe, figure gigantesque qui portait un enfant Jsus  cheval sur
ses paules. Cette effigie, tait trs en relief, et longeait la route,
parce qu'on croyait que seulement de la voir tait la garantie d'un bon
voyage et un prservatif souverain contre la mort subite. Au milieu, une
porte s'ouvrait, dont les jambages taient forms par des faisceaux et
des colonnettes tailles en spirales et entoures de fleurs,
d'arabesques, d'oiseaux fouills dans la pierre. Au-dessus, un angle
aigu se dessinait, supportant une petite terrasse soutenue par deux
colonnes de porphyre, qui reposaient sur deux griffons dployant leurs
ailes. Cette petite terrasse tait la chaire, d'o les frres, les jours
de fte, prchaient la foule accourue dans l'enceinte sacre, sous
l'ombrage d'un orme centenaire.

Il y a des moments o notre me est dispose et comme contrainte 
mditer sur tout ce qui frappe nos sens. Les choses que nous avions vues
cent fois avec indiffrence,  cet instant nous touchent et portent
coup. Que de fois Buonvicino avait pass dans cette place, sous cet
orme, devant cette glise, sans faire plus que de s'incliner comme
devant un lieu saint!

[Illustration.]

Maintenant il s'y arrte; il attacha ses regards sur une porte latrale
de l'glise, qui s'ouvrait sur le couvent, et il y lut cette
inscription: _In loco isto dabo pacem_, dans ce lieu je donnerai la
paix. La paix! ne l'avait-il pas perdue? ne cherchait-il pas  la
retrouver? Un moment de calme n'est-il pas la douceur la plus envie
aprs une bourrasque? Pourquoi n'entrerait-il pas dans cette demeure qui
la promettait?

Il entra. Le couvent, quelque opinion qu'on ait sur la saintet et sur
la vie contemplative, tait un refuge recherch volontiers par l'homme
que les douleurs avaient abattu. Leur silence, leur pieux repos, leur
dtachement des affaires mondaines, les faisaient ressembler , des les
de salut au milieu de la mer agite du monde, et le coeur, ballott par
la fortune (mot honnte, qui couvre la dloyaut, l'ingratitude,
l'improbit des hommes), venait y chercher et y trouvait souvent le
baume de l'oubli. Parmi les rares vnements de ma vie, jamais les huit
jours que je voulus passer dans un monastre ne me sortiront de
l'esprit. La situation du couvent sous un ciel incomparable, recre par
la vue de la fconde richesse des valles et des montagnes, contribua
sans doute  me rendre la tranquillit que j'tais venu demander au
clotre. Mais sous ces portiques silencieux, dans ces fuyants corridors,
peupls d'tres en apparence diffrents de ceux que nous rencontrons
dans le monde, Dante Alighieri me revenait toujours  la pense, lorsque
errant comme moi, ayant abandonn comme moi les choses les plus
tendrement chries, indispos contre sa patrie et contre ses compagnons
d'infortune, il s'assit, pour mditer, dans un clotre du diocse de
Luni. Un frre le voyant immobile, absorb dans une longue mditation,
s'approcha et lui dit. Que cherchez-vous, bon homme? il rpondit: La
paix!

[Illustration.]

Le dsir de la paix conduisit Buonvicino sous le vestibule, o un toit
protgeait ses murs  hauteur d'appui, disposs pour que les pauvres,
nombreux surtout  cette poque de famine, vinssent y manger les soupes
qu'on leur distribuait chaque jour  midi. Sur les murailles latrales,
on voyait l'histoire vraie on fabuleuse de l'institution des _Umiliati_.
Ceux qui admirent aujourd'hui dans ce palais les chefs-d'oeuvre des
matres anciens et des modernes, pourraient  peine se figurer la
grossiret de ces peintures  la dtrempe, aux personnages longs,
efflanqus, sans mouvement, sans ombres, sans fond ni perspective.
Deviner ce que signifiaient ces compositions n'et pas t une
entreprise facile, si des pigraphes versifies, non moins grossires
que les peintures, n'avaient aid  les expliquer. Donc,  main droite,
on voyait des ruines de maisons, de murailles d'glises, et le mot de
Milan indiquait que ces ruines taient celles de la ville, lorsque
Barberousse l'avait dvaste avec ses confdrs, en trs-grande partie
Italiens. Sur le devant du tableau, quelques personnages en habit de
deuil, les uns  genoux, tous les mains jointes, reprsentaient les
cavaliers milanais, qui, s'il faut en croire la tradition, firent voeu,
si leur patrie se relevait de son abaissement, de se runir pour une vie
de pnitence et de saintet. C'est ce que dclarait l'inscription
suivante, place au-dessous du tableau, et qui, du moins dans
l'intention de l'auteur, tait versifie:

        Como diruto Mediolano da Barbarossa cum la mano
        Li militi se botano  Maria, ke laudata sia.

        Aprs la destruction de Milan par Barberousse et sa troupe,
        Les soldats se vouent  Marie, qui soit loue  jamais.

Du ct oppos, on avait figur des maisons, les unes termines, les
autres encore en tat de construction, pour reprsenter Milan, qui,
aprs avoir t dtruit par les dissensions lombardes, tait rebti par
la fraternit de tous les citoyens. Une douzaine de dames et de
chevaliers (le beau sexe ne se distinguait que par le prolongement de la
robe blanche qui lui descendait jusqu'au talon, tandis que les hommes ne
la portaient que jusqu'au genou), les bras et les paules chargs du
fardeau de leurs richesses, se dirigeaient vers une glise. Au-dessus de
cette glise, et dans des nuages qu'on aurait pu prendre pour des balles
de coton, apparaissait la Vierge Marie, et l'inscription disait:

        Questi enno li militi Umiliati quali in epsa civitati
        Solvono li boti sinceri. Diceti un Ave, o passagieri!

        Ceux-ci sont les soldats _Umiliati_ qui, dans cette mme cit,
        Accomplissent des voeux sincres. Dites un _Ave_,  passants!

La grossiret de cette posie et de ces peintures ne choquait pas
Buonvicino, qui n'tait gure habitu  voir mieux. Quoique Dante, et
Giotto, les pres de la posie et de la peinture, fussent dj venus,
quoique les chants du premier fussent dj publiquement lus et comments
en Lombardie, et que Giotto et dj peint pour la cour d'Azone
Visconti, le got n'tait pas encore rpandu, et ce n'tait pas mme le
dernier des lves d'Andrino da Edessa, de Pavie, qui avait compos les
rustiques tableaux dont nous avons parl.

[Illustration.]

D'ailleurs, le sujet qu'ils reprsentaient rpondait merveilleusement
aux dispositions intimes de Buonvicino, et il resta quelque temps plong
dans une muette contemplation. Ange Gabriel de Concorezzo, frre
portier, se rangea de ct lorsqu'il le vit s'approcher du seuil, et lui
dit: La bndiction du Seigneur tombe sur vous! Buonvicino entra dans
une cour o poussait l'herbe; un puits tait perc au milieu, et sur ses
bords se penchait le verdoyant feuillage de l'agnus castus, arbre qu'on
voyait frquent dans les clotres, parce qu'on lui attribuait la
proprit de maintenir sans tache le voeu de chastet. Tout autour de
cette cour rgnait un portique, support par des pilastres de briques,
sous lequel on remarquait quatre autres tableaux du mrite des premiers,
et qui reprsentaient la vie laborieuse de quelques saints. C'taient
saint Paul nattant des paniers, saint Joseph pench sur son rabot, et
les pres du dsert tressant des feuilles de palmier.

Du reste, tout tait paisible. Des milliers de passereaux caquetaient
sur les toits, pendant que l'hirondelle printanire cherchait le nid o
elle ne devait jamais tre trouble. De nombreux stores tendus dans les
vastes salles disposaient, pendant le jour sacr,  la mditation.  et
l apparaissait quelque frre revtu d'une blanche tunique, avec un
capuchon galement blanc, les reins ceints d'une corde, des sandales aux
pieds, et le visage plein de la tristesse grave qui convenait au deuil
de ce jour solennel. Ils taient accoutums  voir les trangers
parcourir leur demeure; ils n'en vantaient point les beauts, ne
demandaient ni ne craignaient rien. La religion protgeait les richesses
qu'ils avaient rassembles et imprimait son caractre sacr  ceux que
la dvotion ou le malheur avait conduits dans cette enceinte. Lorsqu'ils
passaient  ct de Buonvicino, ils disaient: _Pax vobis_, et
poursuivaient leur chemin.

Tout cet ensemble faisait sur l'me de Buonvicino l'effet d'un paisible
zphyr sur les flots d'un lac agit. Il allait au hasard, perdu dans ses
remarques et dans ses rflexions, et sa dmarche, d'abord inquite et
fivreuse, se calmait peu  peu et rvlait la paix qui le pntrait par
degrs. Cependant il entendit un concert de voix, mais faibles, mais
lointaines, et comme sortant d'un souterrain, entonner une lugubre
mlodie. Guid par le son, Buonvicino arriva  l'glise. On y avait
rpandu l'obscurit afin que le recueillement ft plus profond. Aucune
lampe, aucun cierge ne brillait sur l'autel dpouill; un murmure de
prires, sorti de la bouche des fidles que l'ombre empchait d'tre
vus, rappelait les esprits angliques qu' pareil jour on entendit gmir
invisibles dans le temple de Jrusalem pendant qu'expirait leur
Crateur. A l'autel, ou, comme disent les Lombards, dans le _scuruolo_,
les pres rptaient alternativement les Lamentations de Jrmie, et le
rcit  la fois si simple et si pathtique de la mort du Christ.

[Illustration.]

Buonvicino entra  ttons; et, s'tant approch d'une des seize colonnes
qui divisaient l'glise en trois nefs, il trouva quelque chose que le
toucher lui rvla comme un tombeau, sur lequel on avait sculpt
l'effigie du personnage qu'il renfermait. Il s'agenouilla devant cette
tombe, qui tait en effet la spulture de Bertram, premier grand-matre
gnral des _Umiliati_, celui qui leur avait impos leur rgle, et
s'tait endormi dans le Seigneur en 1257. Buonvicino appuya son front
sur la pierre du spulcre, et des pleurs, des pleurs abondants
s'chapprent de ses yeux. Une tendre pit le saisit tout entier. La
pense de Dieu, de la fin de toutes choses, du juste souffrant pour
expier les fautes du genre humain, le sentiment d'une douleur
universelle s'tait substitu dans son me au sentiment de ses propres
chagrins,  l'ide de ses souffrances passes, de sa rcente erreur, de
la patrie, de Marguerite, de tout ce qui, dans le monde, l'avait fait
jouir et souffrir. Quelle jouissance mondaine, pensait-il, ne se termine
par la tristesse et l'ennui? Ici, au contraire,  l'austrit du carme
succderont les joies et l'_allluia_. Aprs-demain, en se rencontrant
les uns les autres, ils se salueront par ce cri: Il est ressuscit!
Salutaire pnitence qui se rsout en une sainte exultation!

Au milieu de ces mditations, Buonvicino se sentit toucher le coeur, et
il rsolut de se retirer de la mle humaine pour s'abandonner tout 
fait  Dieu. Le soir, il ne sortit pas du couvent: il demanda  tre
reu comme novice parmi les frres; on l'agra, et bientt eurent lieu
sa profession et sa prise d'habit. La congrgation regarda comme
prcieuse l'acquisition d'une personne d'un tel rang; la renomme s'en
rpandit bientt, sans exciter grande surprise, parce que rien n'tait
plus frquent  cette poque. Les bons en bnirent le Seigneur;
Buonvicino en devint plus cher  ses amis, plus respect de ses
suprieurs; les mchants eux-mmes, ne pouvant plus prendre d'ombrage du
nouveau moine, confessaient ses mrites et ses vertus.

Il s'appliqua pendant quelque temps, en gotant _cette paix du Seigneur
qui surpasse toute intelligence_, aux soins communs de son nouvel tat;
puis il rsolut de se faire ordonner prtre. Autant pour exercer sa
patience que pour acqurir une connaissance bonne  tous, indispensable
 un prtre, il se mit  transcrire la Sainte Bible. Oh! alors, quelle
pture trouvrent son intelligence et son coeur! Outre les vrits
divines que le livre lui rvlait, comme il le rconfortait dans ses
souffrances, comme il le consolait, comme il le poussait
irrsistiblement  la vrit! Dans les chants des Prophtes, il sentait
vivre l'amour de la patrie, qui avait tant chauff son coeur. Lit, le
malheur est toujours relev par l'esprance; l'injustice, ou flagrante,
ou cache sous le masque du droit, trouve l un continuel appel 
d'autres jours,  un autre juge. La concorde, l'amour, l'galit, la
justice, animent toutes les pages de ce livre. A mesure qu'il
l'tudiait, Buonvicino, comprenant combien les hommes dvient des voies
qu'il enseigne, combien ils travaillent  leur bonheur personnel aux
dpens du bien commun, se partageant en oisifs qui jouissent, et en
travailleurs qui souffrent, sans prendre les uns en haine ni les autres
en mpris, il les embrassait tous dans sa gnreuse bienveillance, et
dans le dsir de les rconcilier, et de runir tous leurs efforts vers
cette condition premire de tout progrs, la moralit.

Il demeura longtemps squestr du monde. Il commena  sortir pour
prcher, et alors il souleva un grand bruit, moins par son loquence,
que par sa paternelle bont. Il se rpandait dans le peuple, surtout
dans les campagnes. C'est pour le peuple, disait-il, c'est surtout pour
les pauvres que le Christ a parl, et c'est parmi les derniers qu'il
choisit ses disciples, les prmices de l'glise. Il apprenait 
l'ignorance l'galit originelle des hommes, et leur commune destine;
il montrait notre point de dpart et le port o nous touchons. Les plus
simples devoirs, les plus humbles vertus du pre, des enfants, des
poux, des ouvriers, taient le thme perptuel de ses sermons. Sans
art, et mme vulgaire dans ses discours, il miettait le pain de la
parole et le mesurait  chacun selon sa capacit, il se faisait, comme
Elise, petit pour rchauffer le coeur des petits. Bientt il passa pour
un saint; pourtant, il n'avait point t en plerinage au mont Gargano,
ni  Home, ni en Terre-Sainte; jamais il n'avait fuit de ces miracles
dont on abusait alors, mais il oprait un miracle plus insigne, celui
d'amliorer les hommes par ses discours et son exemple. Parmi ces
gnrations encore grossires, les rixes, les querelles, taient
trs-frquentes; il se livra tout entier au soin de les ramener  la
concorde, et il obtenait de merveilleuses conversions. Je pourrais en
raconter beaucoup, si je n'entendais d'ici le lecteur me demander si ce
roman est la lgende des saints; je dirai seulement, qu'une fois un
membre de la famille des Bossi et un autre de celle des Azzali, notables
bourgeois, en vinrent entre eux aux paroles et des paroles aux voies de
fait; derrire eux, une foule d'hommes se disposaient  prendre parti,
et tout annonait une mle sanglante. Il faut appeler frre Buonvicino,
suggra un tmoin prudent; on alla le chercher; il accourut, chercha 
adoucir l'irritation en rappelant les promesses et les menaces du
Christ, qui veut qu'on soit humble de coeur comme lui. Mais le Borsi,
qui tait uVs deux le plus intraitable et le plus emport, aveugle dans
sa colre, tourna sa fureur contre le moine, en blasphmant le clerg et
les choses les plus rvres; il s'oublia jusqu' le frapper. Frapper un
religieux tait considr comme une normit si sacrilge, qu'une partie
des assistants reculrent comme pouvants, tandis que les autres,
s'apprtaient  en tirer vengeance. Buonvicino, obissant d'abord  ses
anciennes habitudes plutt qu' la loi d'abngation qu'il s'tait de
lui-mme impose, repoussa les attaques de l'assaillant, le jeta par
terre, et levait dj le poing sur la tte du vaincu, lorsque sa colre
tomba tout  coup. Il rentra en lui-mme, soupira, affect de voir que
le vieil homme prvalait encore en lui. Il releva le tmraire,
s'agenouilla devant lui, et, croisant les bras avec une humilit
d'autant plus sincre qu'elle tait gnreuse, il lui dit:
Pardonnez-moi, je ne savais ce que je faisais.

[Illustration.]

Cette humble pit mut le violent Bossi, qui, se jetant lui-mme aux
pieds de l'offens, lui demanda  haute voix pardon et misricorde.
Depuis, plus docile  la voix de sa conscience, il devint le modle de
ces vertus chrtiennes dont la reine est la charit.

La renomme de Buonvicino fut aussi rapide  Milan. A cette poque o
tout tait colre et factions dans l'glise, sur la place publique, dans
les coles, dans les couvents, sur le champ de bataille, chaque parti
s'efforait d'enrler le moine sous sa bannire. Ou tait alors au plus
vif des disputes thologiques sur la question de savoir si la gloire du
Mont-Thabor tait cre ou incre, si le pain que mangeait le Christ et
la tunique qui le revtait lui appartenaient  titre de proprit ou
seulement d'usufruit; si les anges et les saints jouissaient de la
vision batifique de la divinit, on s'ils se tenaient sous l'autel du
Seigneur, c'est--dire sous la protection de l'humanit du Christ
jusqu'au jour du jugement. Mais chaque fois qu'on voulait mettre
Buonvicino sur la dialectique, et le faire prononcer entre le docteur
Anglique, le docteur Subtil et le docteur Singulier, il rpondit que
notre Dieu n'est point le dieu des disputes; qu'il voulait tudier la
religion pour lui rendre un hommage raisonn, non pour introduire la
superbe de la science humaine dans les choses que le sage vnre en
silence. Qu'en arriva-t-il? que d'abord tous les partis le
dsapprouvrent galement; on l'appela chrtien pusillanime et aveugle
croyant. Il ne rpondit pas, persvra dans sa conduite, et, comme il
advient toujours, tous les partis finirent par lui accorder un gal
respect. Mais ce qu'il savait, pour avoir approfondi les vices de la
cit, pntr dans les salles des grands comme dans l'officine de
l'ouvrier et sous la tente du soldat, c'taient les remdes auxquels il
fallait recourir. La libert, perdue moins par la violence des tyrans
que par la corruption des sujets, n'avait pas selon lui, de moyen de
rtablissement plus nergique que la mditation de l'vangile, cole de
vritable libert, frein vritable  la tyrannie des chefs et  la
licence des gouverns, vritable solution du plus grand problme qui
intresse la socit: rendre satisfaits de leur tat ceux qui ne
possdent pas en assurant le repos de ceux qui possdent. De cette
faon, il devenait cher aux malheureux qu'il relevait avec les
consolations d'en-haut, et les puissants le vnraient parce que, dans
l'homme probe, qui n'est jamais le vassal de leurs superbes caprices,
ils sont contraints  respecter le noble empire de la vertu.

Et Marguerite, ne croyez pas qu'il l'et oublie: il est des passions
qui ne peuvent s'effacer. Il ne craignait point le ddain de sa
bien-aime; n'avait-il pas vu ses larmes au terrible instant de leur
sparation? Il se la rappelait sans cesse comme l'tre le plus cher
qu'il et laiss dans un monde dont il s'tait volontairement retranch.
Pendant longtemps il n'osa se risquer  la revoir. La premire fois qu'il
parla de Marguerite  Francesco Pusterla, qui, avec d'autres amis,
venait de temps en temps le voir, ce nom, comme s'il et d lui brler
les lvres, mourut plusieurs fois dans sa bouche, et lorsqu'enfin il le
pronona, ce fut la rougeur au font et avec un tremblement convulsif de
tous ses membres. Mais l'esprit finit par dompter victorieusement la
matire, et quand Franciscolo lui parlait de son bonheur domestique, pur
dsormais de toute envie, il se sentait inond d'un vertueux
ravissement. Dans ses prires, la premire personne et la plus
chaudement recommande au ciel tait Marguerite, sans que la pense de
la crature le dtournt de la pense du Crateur; mais une douce
esprance le flattait: il croyait que ses expiations et ses prires
attireraient sur la tte de Marguerite une longue srie de jours
heureux. Son espoir ne devait pas tre exauc: le vrai bonheur ne germe
pas dans la glbe terrestre.

Lorsqu'il se sentit sr de lui-mme, il alla un jour au palais de
Marguerite. Avec un coeur bien diffrent il repassa sur ce pont, sous ce
vestibule, par ces escaliers. Il entra dans le mmorable salon, et il y
trouva Marguerite qui partageait les jeux enfantins de Venturino.

Quel moment pour ces deux coeurs! Mais l'un et l'autre se prsentaient
avec la vigueur que donne une longue rsolution de vertu. Buonvicino
parla de Dieu et de la fragilit humaine: il toucha le pass comme un
souvenir douloureux et cher, et il lui demanda pardon; puis il dtacha
de sa ceinture un rosaire de grains de cdre  facettes, sur chacune
desquelles tait incruste une toile en nacre de perle, avec une croix
de mme travail. C'tait l'oeuvre patiente de sa retraite; il le donna 
Marguerite, et lui dit; Prenez ce rosaire en souvenir de moi;
puisse-t-il un jour servir  votre consolation! et, en rcitant vos
oraisons, priez Dieu pour un pcheur. Ces paroles et ce don arrachrent
des larmes aux deux amants. Marguerite pressa contre son coeur et toucha
de ses lvres le rosaire, qui avait pour son esprit un caractre sacr,
pendant que son coeur devinait combien de fois le nom de Marguerite
avait d se prsenter  Buonvicino dans le cours de ce long travail.

[Illustration.]

Ce rosaire, cette croix, devaient tre mls, hlas! et de quelle
manire, aux aventures de l'infortune!



[Illustration.]

Bulletin bibliographique.

_Histoire de la Chimie_, depuis les temps les plus reculs jusqu' notre
poque; comprenant une analyse dtaille des manuscrits alchimiques de
la Bibliothque royale de Paris, un expos des doctrines cabalistiques
sur la pierre philosophale, l'histoire de la pharmacologie, de la
mtallurgie, et, en gnral, des sciences et des avis qui se rattachent
 la chimie, etc; par le docteur FERD. HOEFER. 2 vol. in-8. --Paris,
1843. Au bureau de la _Revue scientifique_. 17 fr.

Avant la publication de l'ouvrage de M. Hoefer, il n'existait en aucune
langue aucune histoire satisfaisante de la chimie. Les notions
historiques qui se trouvent dissmines dans l'Encyclopdie mthodique,
dans les ouvrages de Borrichins, de Senac, de Fourcroy, de Macquer,
etc., mritent  peine une mention. M. Dumas, dans ses _Leons sur la
Philosophie chimique_, avait, il est vrai, expos et discut avec un
talent remarquable les thories les plus importantes que la science a
fait natre; mais cette esquisse rapide tait loin d'tre complte.
L'Allemagne elle-mme restait, sous ce rapport, en arrire de la France
et de l'Angleterre; car la _Geschichte der Chimie_, de Fr. Ginelin, qui
commence au neuvime sicle de l're chrtienne et qui finit au
dix-huitime sicle, n'est, dit M. Hoefer, qu'une strile numration de
sources littraires, de noms propres, de dcouvertes, sans aucun lien
philosophique, et dont la lecture ne prsente aucun attrait. Quant aux
savants illustres, franais, allemands, anglais, sudois ou italiens,
qui font faire actuellement  la chimie de si rapides et de si brillants
progrs, ils sont trop occups de leurs expriences et de leurs
dcouvertes pour songer  tudier les origines d'une science dont
l'avenir les intresse, fort heureusement peut-tre, beaucoup plus que
le pass. A dfaut d'autres mrites, l'ouvrage que vient de publier M.
Hoefer aurait donc celui de la nouveaut. Mais une courte analyse des
matires qu'il renferme montrera mieux que tous nos loges combien de
titres la patience, l'rudition et l'intelligence de son auteur ont  la
reconnaissance de tous les esprits srieux qui aiment encore la science,
soit pour elle-mme, soit pour le bien-tre qu'elle peut procurer 
l'humanit.

M. Hoefer a divis l'histoire de la chimie en trois grandes poques,
qu'il subdivise  leur tour en plusieurs, sections. Avant de se
constituer, dit-il, la science obit  une sorte de mouvement
oscillatoire qui l'entrane tantt vers la thorie, tantt vers la
pratique. Jamais il n'y a quilibre parfait entre le sujet qui observe
et l'objet soumis  l'observa lion.

Trois grandes poques dominent donc la science.

Dans la premire poque, l'intelligence qui observe les faits est,
autant que possible, indpendante, libre de toutes les entraves de la
superstition et des prjugs systmatiques. Bien que dpourvues de
preuves scientifiques, les doctrines d'intuition primitive nous tonnent
souvent par leur justesse et leur simplicit. Cette poque, qui incline
plus spcialement vers la pratique, embrasse toute l'antiquit et
s'tend jusqu'au moment de la lutte mmorable entre le christianisme
naissant et le paganisme  l'agonie.

Dans la seconde poque, l'esprit d'observation s'abtardit. Soumise 
la suprmatie spirituelle, la pense abandonne le champ de l'exprience
pour se rfugier dans le domaine de la spculation mystique et
surnaturelle. De l l'origine de tant de doctrines fantastiques,
enfantes par l'imagination des adeptes de l'art sacr et de l'alchimie.
Cette poque, qui incline visiblement vers la thorie, comprend tout le
Moyen-Age jusqu'aux temps modernes.

Dans la troisime poque enfin, qui est la ntre, la lumire semble
apparatre aprs les tnbres, comme si la loi du contraste devait
s'accomplir partout ncessairement. La science, ce produit sublime de
l'quilibre entre l'intelligence et la matire, entre l'exprience et la
raison, commence  se manifester, revtue de ses formes svres, et
entoure de preuves propres plutt  convaincre la raison, qui tend sans
cesse vers l'unit, qu' parler  l'imagination, qui se plat dans la
varit des choses.

Aprs avoir expos en ces termes les caractres principaux de ces trois
poques, M. Hoefer, entrant immdiatement en matire, tudie d'abord
toutes les civilisations de l'antiquit pour y trouver les lments
constitutifs de la science dont il entreprend d'crire l'histoire. Si
depuis les temps les plus reculs jusqu'aux premiers sicles de l're
chrtienne, la chimie n'eut pas de nom, elle existait cependant et ou
parvient  la retrouver, aprs de longues et patientes recherches, dans
les ateliers du forgeron et de l'orfvre, du peintre et du vitrier, dans
le cabinet du mdecin et du naturaliste, dans les systmes des
philosophes.

Toutes les sciences humaines viennent de l'Orient. En remontant vers
leur origine, on arrive naturellement jusqu' ces plages loignes, qui,
les premires, sur notre hmisphre, sont claires par les rayons du
soleil levant. C'est donc en Chine que M. Hoefer a commenc l'histoire
de la chimie. De la Chine, il conduit son lecteur dans l'Inde, et de
l'Inde chez les gyptiens chez les Phniciens et chez les Hbreux. La
_premire section_ de la PREMIRE POQUE ne dpasse pas l'Asie et
l'Afrique, et s'arrte 620 ans avant Jsus-Christ.

La _deuxime, section_ nous amne en Europe, dans la Grce et dans
l'Italie. Consacre exclusivement aux Grecs et aux Romains elle se
divise en deux parties: la partie thorique et la partie pratique.

M. Hoefer jette d'abord un coup d'oeil rapide sur cette partie de
l'histoire de la philosophie qui se rattache plus spcialement aux
doctrines spculatives des sciences physiques et naturelles; puis il
rassemble et classe sous des titres divers toutes les connaissances
positives dissmines  et l dans les ouvrages des auteurs grecs ou
latins; il nous apprend tout ce que le sicle de Pricls et le sicle
d'Auguste savaient sur les minraux, les vgtaux, les sels, la chimie
organique, les mtaux, les poisons, etc.

La _troisime section_ embrasse une priode de 600 ans; elle s'tend du
troisime au neuvime sicle aprs Jsus-Christ. Au dbut de cette
section, M. Hoefer rvle  ses lecteurs les principaux mystres de
l'_art sacr_ autrefois pratiqu dans les temples de l'gypte, sujet
entirement nouveau que personne n'avait trait avant lui, source 
laquelle les alchimistes ont puis presque toutes leurs thories.
D'abord il donne une foule de renseignements du plus haut intrt sur
les personnages qui exeraient l'art sacr, la pratique et la thorie de
cet art, l'initiation, les peines infliges aux parjures, les mystres
des nombres, des lettres, des plantes, des animaux, des plantes, etc.,
la pierre philosophale, les doctrines mystiques des philosophes
noplatoniciens de l'cole d'Alexandrie, la magie, la cabale, Herms
Trismgiste, etc.; puis la prcieuse collection des manuscrits grecs de
la bibliothque royale lui permet de remplir, au moins en partie, la
promesse faite, il y a plus de deux sicles, par Lon Allatius, clbre
bibliothcaire du Vatican. Parmi les documents indits qu'elle lui a
fournis, nous mentionnerons les noms de ceux qui ont cultiv l'art
sacr, les substances mtalliques consacres aux sept plantes, les
lexiques chimiques, l'analyse des principaux ouvrages concernant l'art
sacr, de Zozime le panopolitain, de Pelage le philosophe,
d'Olympiodore, de Democrite de Synsius, de Marie la Juive et d'Isis,
reine d'gypte, etc. Dans les derniers paragraphes de cette section, M.
Hoefer redresse et rectifie diverses assertions admises jusqu' prsent
sans contestation. Il dmontre qu'un grand nombre de faits importants,
la distillation, la poudre  canon, la coupellation, sont des inventions
grecques ou gyptiennes, longtemps connues avant Albucasis, Roger Bacon
et Arnaud de Villeneuve. Enfin, il publie en entier le texte du livre
des feux de Marcus Grachus, d'aprs deux manuscrits de la Bibliothque
royale.

La _deuxime poque_ de l'Histoire de la Chimie (depuis le neuvime
sicle jusqu'au seizime sicle) comprend tout le Moyen-Age. Durant
cette longue priode, la science ne fait presque aucun progrs;  peine
si elle ose profiter des travaux des anciens. D'une part, la prison et
le bcher, deux arguments irrsistibles, attendaient le trop hardi
penseur, et, d'autre part, on croyait que tous les phnomnes physiques,
les plus simples comme les plus extraordinaires, taient produits par
dss causes invisibles et fantastiques, par des agents mystrieux et
surnaturels. Aussi les sciences physiques s'appelaient-elles occultes,
et la chimie, _art hermtique, science noire, alchimie._

La deuxime poque comprend deux sections: la _premire section_ (du
neuvime au treizime sicle) est consacre aux chimistes arabes, les
dignes hritiers des noplatoniciens;  quelques Grecs bysantins et 
deux ou trois Italiens, Franais, Allemands, plutt mdecins ou
astronomes qu'alchimistes proprement dits. Trois paragraphes sur
l'exploitation des mines, la culture du pastel et la peinture sur verre
terminent cette premire section. L'poque comprise dans la _deuxime
section_ (du treizime sicle jusqu'au commencement du seizime sicle)
est l'Age d'or de l'alchimie. Les physiciens comme les philosophes
rcusaient le tmoignage des sens; la mthode, la seule reconnue vraie
et lgitime, tait celle qui parlait de l'absolu, de la cause suprme,
pour y revenir aprs de longs dtours. Clercs et laques se livraient 
l'envi  l'tude de l'alchimie. On compte des moines, des rois, des
vques, et mme un pape, au nombre des adeptes. Pour quelques-uns
d'entre eux, l'amour du grand oeuvre tait dgnr en une vritable
passion qui entranait parfois des excs dplorables. La science ne
s'tait enrichie que d'un petit nombre de faits nouveaux pendant le
douzime et le treizime sicle. Mais au quatorzime et au quinzime
sicle, l'application de la poudre  canon aux instruments de guerre, la
dcouverte de l'imprimerie, de la boussole, la fabrication des verres de
couleur, la prparation  la fois plus simple et plus scientifique des
acides minraux et de certains composs mtalliques, la fabrication des
papiers de chiffon, etc., lui font dj faire d'immenses progrs. Avant
de donner des dtails sur ces applications ou ces dcouvertes nouvelles,
M. Hoefer raconte la vie, analyse ou traduit les ouvrages des
alchimistes les plus clbres, tels qu'Albert le Grand, Roger Bacon,
Arnaud de Villeneuve. Raymond Lulle, Ortholain, Flamel, Basile Valentin,
etc. La tche tait rude, dit-il; car, indpendamment des difficults
que prsente la lecture des ouvrages de ce genre, crits pour la plupart
dans un langage barbare, j'avais  dchiffrer le sens des expressions
allgoriques et obscures dont les alchimistes sont si prodigues.

La _troisime poque_, divise en trois sections, comprend trois
sicles: le seizime, le dix-septime et le dix-huitime. C'est une
poque incomparable, unique dans les annales de l'humanit. L'esprit de
l'homme, en quelque sorte mort pour la science pendant un long espace de
temps, s'est rveill tout  coup  la voix de l'exprience et  l'appel
de la raison. Les dcouvertes du seizime sicle servent  entretenir le
zle du sicle suivant, et le dix-huitime sicle dcouvre ce que le
dix-septime a cherch. L'ide d'opposer la raison  l'autorit
rationnelle, l'exprience  la spculation, s'tait dj,  diverses
reprises, manifeste dans les sicles prcdents, mais,  chaque
manifestation, elle avait t aussitt rprime; maintenant son rgne
tait venu. A la tte du mouvement qui donne une direction nouvelle  la
chimie, se placent, au seizime sicle, Paracelse, Georges Agricola et
Bernard Palissy. Le premier, violent et emport comme tous les
rformateurs, est le chef de l'cole _chemiatrique_, dont le mrite
principal fut de dtourner les mdecins de la route battue des anciens,
et de leur faire, comprendre l'importance et la ncessit de l'tude de
la chimie des tres vivants et de la chimie applique  la mdecine
(_chemiatrie_). Georges Agricola, plus modeste et surtout plus
familiaris avec l'antiquit que Paracelse, mais dpourvu de tout talent
de rformateur, fonde, avec des lments pars, tout le systme de la
_mtallurgie_, partie fondamentale de la chimie. C'est le chef de la
chimie mtallurgique.--Bernard Palissy, tenant tout  la fois de
Paracelse par sa franchise et sa persvrance, et d'Agricola par la
solidit de son savoir, reprsente la _chimie technique_, c'est--dire
la science applique  l'agriculture, aux arts du potier, du vitrier, de
l'mailleur, etc. Dans l'opinion de M. Hoefer, Bernard Palissy est le
vritable inventeur de la mthode exprimentale dont on a toujours
attribu  tort la dcouverte au chancelier Bacon. Enfin _l'alchimie_,
qui va toujours en dclinant, subit elle-mme l'influence de cette
rvolution gnrale. La chemiatrie, la chimie mtallurgique, la chimie
technique et l'alchimie forment donc les quatre chapitres de la
_premire section_ de la troisime poque. Le dix-septime sicle
continue dignement l'oeuvre de reforme commence dans les sciences au
sicle prcdent. Le dogmatisme absolu est dtrn: les pripatticiens
ont du cder la place aux philosophes exprimentateurs. Dsormais on ne
cherchera plus la vrit dans les ouvrages d'Aristote, mais dans le
grand livre de la nature. Au nombre des observateurs qui, en brisant le
joug de l'autorit scolastique, fraient au dix-septime sicle, par la
mthode exprimentale, une route nouvelle  la science, M. Hoefer place
avec raison en premire ligne Van Helmont, Robert Hoyle, Glauber et
Kunckel. Van Helmont, disciple de Paracelse, bien suprieur  son
matre, eut la gloire immortelle de rvler scientifiquement l'existence
des corps invisibles, impalpables, quoique matriels, jusqu'alors
vaguement entrevus; il leur donna mme le nom de _gaz_. Robert Boyle,
l'illustre fondateur de la Socit royale de Londres, dcouvrit,
s'criait un jour Boerhaave, les secrets du feu, de l'air, de l'eau, des
animaux, des vgtaux, des fossiles; de sorte que de ses ouvrages peut
tre dduit le systme entier des sciences physiques et naturelles.
Robert Fludd, Glauber, Becher, etc., etc., s'exercent avec succs 
dcomposer et  recomposer des corps et se livrent  d'importants
travaux. Kunckel dcouvre le phosphore, etc.--Des dtails curieux sur la
chimie pharmaceutique, la chimie des gaz, la fondation des socits
savantes et les chimistes compilateurs, la chimie technique, la chimie
mtallurgique, l'alchimie et les rose-croix compltent la _deuxime
section_ de la troisime poque, c'est--dire l'histoire de la chimie au
dix-septime sicle.

Dans la troisime section, ou au dix-huitime sicle, M. Hoefer analyse
successivement les dcouvertes ou les thories de Moitrel d'Elemont, qui
trouva le premier le moyen de manipuler les gaz avec autant de facilit
que tout autre corps solide ou liquide; de Hales, de Venel, de Black, de
Boerhaave, des deux Geoffroy, de Louis Lemery, de Bellot, de Boulduc, de
Macquer de Rouelle, de Baron, de Stahl, de Pott, de Eller, du Neumann,
de Marggraf, de Bergmann, de Scheele et de Priestley. Parvenu 
Lavoisier, il s'arrte et termine son second volume. Bergmann, Scheele
et Priestley, qui remplissent les dernires pages de ce volume, taient,
dit-il, les derniers partisans d'une thorie entirement tombe dans le
domaine de l'histoire, Stahl n'a plus aujourd'hui de disciples; mais il
n'en est pas ainsi de Lavoisier. Sur les ruines du phlogistique, ce
hardi rformateur leva une cole qui dure encore; tous les chimistes
actuels sont ses lves. Lavoisier, Berthollet, Klaproth, Davy, etc., se
placent naturellement  la tte de la chimie moderne; il n'aurait pas
t convenable de leur faire prendre rang  ct des chimistes
phlogisticiens. Il y a de ces priodes qu'il est dfendu  l'historien
de scinder, sous peine d'intervertir l'ordre naturel. Resterait donc un
dernier volume  faire pour conduire l'histoire de la chimie jusqu' nos
jours. C'est l une tche difficile, dlicate mme, qui exige beaucoup
de temps et beaucoup d'exprience. Quoi qu'il en soit, tout en ajournant
 un temps plus loign la publication d'un troisime volume, je ne
reculerai devant aucun obstacle, et rien ne m'empchera, je l'espre, de
tenir ma promesse et de donner un jour l'histoire des chimistes de
l'poque actuelle.

Si le style et la mthode ce M. Hoefer galaient sa patience et son
rudition, l'_Histoire de la Chimie_ ne mriterait que des loges; mais
on prouve plus d'une fois, en la lisant, le dsir que la forme en soit
plus correcte, le plan plus dtermin, et le dveloppement plus
philosophique et plus rationnel. Veut-il construire un difice qui fasse
honneur  son talent? un bon architecte ne se contente pas d'entasser
sur l'emplacement qu'il a choisi une masse norme d'excellents
matriaux. Dans le livre de M. Hoefer, l'ensemble est trop souvent
sacrifi aux dtails. Si nombreux et si curieux qu'ils soient, les
documents qu'il est parvenu  runir ne satisfont pas compltement le
lecteur, car ils manquent parfois d'un lien gnral qui les rattache
tous les uns aux autres. Nous croyons devoir signaler  M. Hoefer ces
dfauts qui nous ont frapp, parce que son livre, videmment destin 
avoir plusieurs ditions, facile  corriger d'ailleurs, est vraiment
digne de devenir parfait.


_Posies_, par madame BAYLE-MOUILLARD 1 vol. in-8.--Paris, 1843.
_Paulin_.

Madame Bayle-Mouillard est dj connue dans le monde savant et
littraire par un ouvrage intitule _du Progrs social et de la
Conviction religieuse_, que l'Acadmie des Sciences morales et
politiques et la Socit de la morale chrtienne ont couronn en 1840.
Trois ans auparavant, c'est--dire en 18377, M. Bayle-Mouillard
avocat-gnral  Riom, avait, de son cte, obtenu un prix de l'Institut
pour son beau trait de _l'Emprisonnement pour dettes_ Aujourd'hui,
madame Bayle-Mouillard, se reposant de travaux plus srieux, publie un
recueil de vers qu'elle a composs, dit-elle, dans les champs et dans
les villes, sur la mer, sur les montagnes, dans les valles riantes ou
sauvages, et qui ont t produits par l'observation des tats si divers
des hommes, de leurs sentiments, de leurs douleurs, de leurs hautes et
secrtes consolations. Une sorte d'inspiration les lui a donns contre
son attente; seule elle l'encourage  les offrir au public, puisqu'elle
lui permet au moins d'esprer que la vrit et la sincrit des
impressions pourront lui faire goter ce recueil potique.

Ces esprances de madame Bayle-Mouillard ne seront pas trompes. Ses
vers, tour  tour gracieux ou touchants, trouveront encore, malgr
l'antipathie ridicule de notre poque pour la posie, de nombreux
lecteurs, qui sauront les apprcier  leur juste valeur. Mais lui
procureront-ils la gloire qu'elle avait pu rver dans ces moments
d'enthousiasme ou, selon ses propres expressions, elle sondait les plus
secrtes profondeurs de l'avenir.

        Avenir, mot puissant qui charme ou dsespre,
        Que la bouche en tremblant commence sur la terre,
               Que ta pense achve aux cieux.

Aura-t-elle le bonheur de voir tous ses souhaits exaucs? Nous
n'oserions pas l'affirmer; elle-mme a paru en douter dans une des
pices de vers intitule _Posie et Sommeil:_

            Quand de sa main sduisante et nave,
        La jeunesse, en riant, penchait mon front rveur,
        De l'avenir, pour moi, l'image la plus vive
            Etait le bouton d'une fleur.
        S'cartant par degrs, les voiles qui te couvrent
        Laissaient voir le bonheur  mon regard charm,
            Comme les ptales s'entr'ouvrent
        Pour montrer de la fleur le disque parfum.
            Ce bonheur, c'tait la tendresse:
        Je rvais un amour par l'hymen couronn,
            Amour profond, pur, plein d'ivresse!
            Cet amour. Dieu me l'a donn.
          Je rve encor!... Plus ardent,  plus austre,
        L'avenir, de la gloire est pour moi le flambeau.
        La gloire! et je suis femme!... Ah! fuis! noble chimre...
            Mais que ton prestige tait beau!

Si la noble chimre a cru devoir obir  cet ordre, qu'elle se hte de
revenir; madame Bayle-Mouillard--nous en prendrions au besoin
l'engagement pour elle--ne la forcera pas une seconde fois  s'loigner.

        Et fugit ad salices, et se cupit ante videri.

Mais aussi n'aurait-elle pas raison de dsobir?



Orfvrerie.

Les arts charment nos moments de loisirs.--Parler des arts, les
rechercher, s'y connatre, est devenu de nos jours une prtention
gnralement rpandue. Je dirai plus, c'est un besoin; aussi avons-nous
vu bien des rputations immrites avant que des hommes de got et des
aptres des arts aient sacrifi leurs veilles et leur fortune  clairer
le public. Honneur au commerant qui ne craint pas d'affronter les
prventions de la mode et qui force le pays, malgr lui,  s'enrichir de
chefs-d'oeuvre! honneur  l'artiste qui sait plier son gnie aux dtails
des objets de commerce! honneur enfin  l'ouvrier qui a su se rapprocher
de l'artiste ou devenant plus habile! Toutes ces rflexions nous ont t
suggres au simple aspect d'un dressoir du salon de la maison Morel. On
va voir des bazars, ou court  des expositions pour y chercher des
choses curieuses, des chefs-d'oeuvre: l, chaque chose est curieuse,
chaque objet est un chef-d'oeuvre.

[Illustration: Vase command  M. Morel par l'empereur de Russie, pour
prix de courses.]

Prenons pour exemple ce vase command par l'empereur de Russie pour tre
offert comme prix de course. Quelle perfection de ciselure! quelle
richesse d'ornementation! Un gnie tenant un cusson sur lequel doit
tre grav le chiffre du vainqueur, me parat une ide neuve et
prfrable  l'antique Renomme offrant une palme ou une couronne.
D'ailleurs ici la gloire doit tre modeste: ce n'est pas un clatant
fait d'armes, ce n'est pas un travail savant et pnible que le monarque
doit rcompenser; c'est tout simplement un cavalier qui, grce  son
sang-froid et  sa hardiesse, stimule la vigueur de son cheval et
atteint le but dsign avant ses concurrents. C'est un art utile que
celui de l'quitation, et les souverains l'ont encourag dans tous les
temps de la mme manire. Nous trouvons dans l'antiquit que les prix de
course taient des vases ou des coupes sculpts par les artistes les
plus clbres de l'poque. Les anses, qui s'lvent des deux bras du
gnie et qui vont se recourber  l'orifice du vase o elles s'attachent
par deux ttes de chimres; les serpents qui ornent la portion
suprieure et les ttes de chevaux qui rappellent sa destination, tout
cela forme un gracieux ensemble, sans nuire au galbe lgant et svre
du vase. A la vue de ce beau travail, on croirait presque Benvenuto
revenu parmi nous.

[Illustration: Modle d'pe pour le corps diplomatique.]

Voici une pe sortie des mmes ateliers, et ddie au corps
diplomatique. Tout en admirant le fini du travail du pommeau, l'heureuse
ide de la lgende: Dieu protge la France! qui enlace les trois
cussons rappelant trois poques chres au pays. Ou pourra ne pas
approuver compltement l'auteur d'avoir mis le chiffre du roi sur la
plaque de la garde. C'est trop personnel. Les reprsentants de la France
ne doivent porter que les armes de la France.--Quant  la garde, ce
serait une trs-jolie anse pour un vase; mais le dessin nous semble trop
tourment et trop lger pour une pe.



Amusements des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO.

1. Ce problme est fort ancien. On le proposait dj dans les coles
grecques vers le commencement de l're chrtienne, et il nous a t
transmis en vers grecs parmi les pigrammes du recueil connu sous le nom
d'_Anthologie_. Voici la traduction en vers latins de l'nonc que nous
avons donn prcdemment en franais;

        Una cum mulo portabat asella,
        Atque suo graviter sub pondere pressa gemebat,
        Talibus at dietis mox inerepat  ipse gementem:
        Mater, quid luges, tenerae de more puellae?
        Dupla tuis, si des mensuram, pondera gesto;
        At si mensuram accipias, aqualia porto.
        Die mihi mensuras, sapiens geometer, istas?

L'analyse raisonne du problme a aussi t exprime en vers latins que
voici?

        Unam asina accipiens, amittens mulus et unam,
        Si fiant aequi, cert utrique ant duobus
        Distabant a se. Accipiat si mulus at unam,
        Amittatque asina ubam, tune distantia fiet
        Inter eus quatuor. Muli at cm pondera dopla
        Sunt asinae, huic simplex, mulo est distancia dopla,
        Ergo habet haec quatuor tantm, mulusque habet octo.
        Unam asinae si addas, si reddat mulus et unam
        Mensuras quinque haec, et septem mulus habebunt.

C'est--dire:

Puisque, le mulet donnant une de ses mesures  l'nesse, ils se trouvent
galement chargs, il est vident que la diffrence des mesures qu'ils
portent est gaie  deux. Maintenant, si le mulet en reoit une de
celles de l'nesse, la diffrence sera quatre; mais alors le mulet aura
le double du nombre des mesures de l'nesse: consquemment le mulet en
aura huit et l'nesse quatre. Que le mulet en rende donc une  l'nesse,
celle-ci en aura cinq et le premier en aura sept. Ce sont les nombres de
mesures dont ils taient chargs, et la rponse  la question.

II. Rangez les 21 cartes en trois paquets de 7 chacun, en plaant
successivement ces cartes sur les trois paquets, de manire que si l'on
suppose les cartes portant des numros qui expriment leurs rangs
primitifs, le premier paquet renferme les numros 1, 4, 7, 10, 13, etc.;
le second, les numros 2, 5, 8, 11, 14, etc.; le troisime, les numros
3, 6, 9, 12, etc.

Demandez  la personne qui a pens une de vos 21 cartes, dans quel
paquet se trouve cette carte, et placez ce paquet au milieu des deux
autres; puis, rangeant de nouveau les cartes sur une table en trois
paquets, de la mme manire que la premire fois, faites-vous dsigner
le paquet on sera tombe la carte pense. Runissez, comme prcdemment,
les trois tas en un seul, en mettant au milieu celui qu'on vous a
dsign; puis, distribuant de nouveau les cartes en trois paquets,
demandez une dernire fois celui o se trouve la carte pense. Cette
carte occupera le quatrime rang: il vous sera donc facile de la
trouver.

Pour dissimuler votre procd, vous pourrez, intercaler entre les deux
autres le tas dsign en dernier lieu; puis jetant successivement vos
cartes sur la table avec rapidit, vous saurez que la onzime est celle
qu'on vous demande.

Il est facile de se rendre compte de ce procd. En effet, lorsque l'on
a mis une premire fois au milieu le tas o se trouve la carte pense,
comme chacun des 3 tas est de 7, elle ne peut occuper qu'un rang marqu
par un des nombres

8, 9, 10, 11, 12, 13, 14.

Or, si on range de nouveau les cartes en trois paquets, en leur
assignant des numros dtermins par les rangs qu'elles occupent aprs
leur premire runion, la composition des paquets sera reprsente dans
le tableau ci-dessous:

        Premier paquet.         Second paquet.         Troisime paquet.

               1                     2                        3
               4                     5                        6
               7                     8*                       9*
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La carte pense ne pourra donc occuper que le quatrime ou le cinquime
rang dans le premier paquet; que le troisime, le quatrime ou le
cinquime rang dans le second paquet; que le troisime, le quatrime
rang dans le troisime paquet. Nous marquons par des astrisques ces
diverses positions.

Maintenant, si on met au milieu des deux autres celui des trois tas o
elle se trouve, elle ne peut occuper videmment que le dixime, le
onzime ou le douzime rang. Or, d'aprs le tableau prcdent, les cares
numrotes 10, 11 et 12 occupent chacune le quatrime rang de leur
paquet. Si donc on dsigne le tas o se trouve la carte pense, cette
carte sera connue.


NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Une femme de la campagne porte des oeufs au march dans une ville de
guerre o il y a trois corps-de-garde  passer. Au premier elle laisse
la moiti de ses oeufs et la moiti d'un; au second, la moiti de ce qui
lui restait et la moiti d'un; au troisime, la moiti de ce qui lui
restait et la moiti d'un. Enfin elle arrive au march avec trois
douzaines d'oeufs. Comment cela peut-il se faire sans rompre aucun oeuf?

II. Disposer un appareil au moyen duquel on puisse voir du premier tage
les personnes qui se prsentent  la porte de la maison sans se mettre 
la fentre et sans tre aperu.



Problme de Dessin.

[Illustration.]

Au moyen de quatre traits transformer les deux chiens adosss en deux
chiens courant en sens oppos.

_(La solution au prochain numro.)_



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Un sceptique occasionna souvent, dans des tats, l'agitation la plus
dangereuse.


[Illustration: nouveau rbus.]









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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
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