The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'hrsie des Albigeois, by 
Pierre des Vaux de Cernay

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Title: Histoire de l'hrsie des Albigeois
       et de la sainte guerre entreprise contre eux  de l'an 1203  l'an 1218

Author: Pierre des Vaux de Cernay

Annotator: François Guizot

Release Date: December 15, 2011 [EBook #38313]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'HRSIE DES ***




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  COLLECTION DES MMOIRES
  RELATIFS  L'HISTOIRE DE FRANCE.




  _HISTOIRE DE LA GUERRE DES ALBIGEOIS,_

  _PAR PIERRE DE VAULX-CERNAY._




  PARIS, IMPRIMERIE DE A. BELIN,
  rue des Mathurins-Saint-Jacques, n. 14.




  COLLECTION DES MMOIRES
  RELATIFS  L'HISTOIRE DE FRANCE.

  DEPUIS LA FONDATION DE LA MONARCHIE FRANAISE JUSQU'AU 13e SICLE;

  AVEC UNE INTRODUCTION, DES SUPPLMENS, DES NOTICES
  ET DES NOTES;


  Par M. GUIZOT,
  PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE  L'ACADMIE DE PARIS.




   PARIS,
  CHEZ J.-L.-J. BRIRE, LIBRAIRE,
  RUE SAINT-ANDR-DES-ARTS, No. 68.

  1824.




  HISTOIRE DE L'HRSIE DES ALBIGEOIS,

  ET DE LA SAINTE GUERRE ENTREPRISE CONTRE EUX
  (DE L'AN 1203  L'AN 1218);


  Par PIERRE DE VAULX-CERNAY.




NOTICE

SUR

PIERRE DE VAULX-CERNAY.


On ne saurait absolument rien de Pierre, moine de Vaulx-Cernay, s'il ne
nous apprenait lui-mme, dans le cours de son histoire, qu'il tait
neveu de Gui, abb de Vaulx-Cernay, vque de Carcassonne aprs la
conqute des tats du comte de Toulouse par Simon de Montfort, qu'il
avait accompagn son oncle dans la croisade des Francs contre l'Empire
grec en 1205, et qu'il le suivit galement dans la croisade contre les
Albigeois, dont l'abb Gui fut l'un des plus ardens promoteurs. Pierre
ne nous a du reste transmis, sur sa personne et sa vie, aucun autre
dtail, et aucun de ses contemporains n'a suppl  son silence. Il
demeura probablement attach  la fortune de son oncle, et ne se fit
remarquer par aucun acte, aucun mrite considrable, car la violence de
son zle contre les hrtiques n'tait pas alors un trait saillant qui
pt lui valoir une attention particulire.

Son ouvrage n'en est pas moins un des plus instructifs et des plus
curieux qui nous soient parvenus sur l'un des plus grands et des plus
tragiques vnemens du treizime sicle. Pierre ne fut pas seulement
tmoin de la guerre des Albigeois; il y fut acteur: tantt il parcourait
la France avec son oncle pour recruter de nouveaux Croiss, tantt il le
suivait dans les siges et les batailles, prchant, confessant,
assistant, comme il le dit lui-mme, avec une allgresse ineffable, aux
massacres et aux auto-da-f. Il vcut dans l'intimit des chefs Croiss,
ecclsiastiques et militaires, partageant toutes leurs passions,
exclusivement proccup du succs de leur entreprise, et tellement
dvou  la personne de Simon de Montfort qu'il lui sacrifie aveuglment
non seulement ses ennemis, mais ses compagnons, et mme se permet, bien
qu'avec rserve, de blmer le pape, quand le pape n'accorde pas au comte
du Montfort une complaisance et une faveur illimites. Aussi les
infidlits, surtout les rticences, abondent dans son rcit; il
dnature ou omet, non seulement les circonstances favorables au comte
Raimond de Toulouse et  tous les siens, mais les discordes intestines
des Croiss, la rivalit de leurs ambitions, les reproches que le pape
leur adressa plusieurs fois, enfin tout ce qui et pu ternir la gloire
ou abaisser un moment la fortune du comte Simon, seul hros, pour lui,
de cette effroyable pope. Cette ardeur de parti, la fureur de
conviction religieuse qui s'y joint et qui touffe  un degr rare, mme
dans ces temps-l, mme dans le camp des Croiss, tout sentiment de
justice et de piti, donnent  la narration de l'crivain une vhmence,
une verve de passion et de colre qui manquent  la plupart des
chroniques, quelque terribles qu'en soient les scnes, et animent
celle-ci d'un intrt peu commun. Le moine Pierre raconte d'ailleurs
avec dtail ce qu'il a vu; il dcrit les lieux, rappelle avec soin les
petites circonstances, les incidens, les anecdotes, ce qui fait la vie
et la vrit morale de l'histoire. Il en est peu de plus partiales que
la sienne et qui doivent tre lues avec plus de mfiance; mais aucune
peut-tre n'est plus intressante, plus vive, et ne fait mieux connatre
le caractre du temps, des vnemens et du parti de l'historien.

L'ouvrage de Pierre de Vaulx-Cernay fut imprim pour la premire fois en
1615, par Nicolas Camusat, chanoine de Troyes; il en existait dj une
traduction franaise, incomplte et trs-fautive, publie par
Arnaud-Sorbin, sous ce titre: _Histoire de la ligue sainte sous la
conduite de Simon de Montfort contre les Albigeois tenant le Barn, le
Languedoc, la Gascogne et le Dauphin, laquelle donna la paix  la
France sous Philippe-Auguste et Saint-Louis_[1]. Le texte original a t
rimprim depuis dans _les Historiens de France_ de Duchesne[2] et dans
la _Bibliothque de l'Ordre de Cteaux_[3]. C'est sur cette dernire
dition, la plus correcte de toutes, qu'a t faite notre traduction.
Nous y avons joint quelques _claircissemens et pices historiques_
utiles pour expliquer et complter l'ouvrage qui, du reste, ne doit tre
considr que comme l'un des monumens de cette grande guerre des
Albigeois, objet de plusieurs autres chroniques qui prendront place dans
notre Collection.

                                                                 F. G.

[Note 1: Paris, chez Chaudire, en 1569, in-8{o}.]

[Note 2: Tom. 5, pag. 554.]

[Note 3: En 1669, in-fol. tom. 7.]




HISTOIRE DE LA GUERRE DES ALBIGEOIS


PROLOGUE

     Adress par l'Auteur au pape Innocent III.


Au trs-saint pre et trs-bienheureux seigneur Innocent[4], par la
grce de Dieu, souverain pontife de l'glise universelle, son humble
bien qu'indigne serviteur frre Pierre, quel qu'il puisse tre, moine de
Vaulx-Cernay. Il baise, non seulement ses pieds, mais encore, et en
toute humilit, la trace de ses pas.

[Note 4: Innocent III, n  Agnano, de la maison des comtes de Segni,
appel Lothaire avant son lection, succda  Clestin III le 8 janvier
1198,  l'ge de 37 ans, et mourut  Prouse le 16 ou le 17 juillet
1216.]

Bni soit le seigneur des armes, qui, de nos jours et tout rcemment,
a, trs-saint pre, par la coopration de votre active sollicitude, et
par les mains de ses ministres, arrach misricordieusement de la gueule
des lions son glise dj prs de faire naufrage complet dans les
rgions de la Provence, au milieu des temptes que lui suscitaient les
hrtiques, et l'a dlivre de la griffe des btes froces!

Mais pour qu'un acte si glorieux et si merveilleux ne puisse venir 
oubli par les successives rvolutions des temps, et que les grandes
choses de notre Dieu deviennent notoires parmi les nations, j'offre,
trs-bienheureux pre,  votre majest, la srie des faits rdige telle
quelle par crit; la suppliant humblement de ne pas attribuer 
prsomption qu'un enfant, born aux premiers rudimens, ait mis la main 
si forte affaire, et os prendre un faix au dessus de ses forces: car
mon dessein dans tel travail et mon motif pour crire ont t que les
peuples connussent les oeuvres merveilleuses de Dieu, d'autant plus que
je ne me suis tudi, ainsi qu'il appert de ma manire de dire,  orner
ce mme livre de paroles superflues, mais bien  exprimer simplement la
simple vrit.

Que votre dignit et saintet tiennent donc pour assur, bon pre, que
si je n'ai eu pouvoir de prsenter par ordre tous les faits que j'avais
 retracer, du moins ceux dont j'ai parl sont vrais et sincres;
n'ayant rien dit nulle part que je n'aie vu de mes yeux, ou entendu de
personnes d'autorit grande et dignes d'une foi trs-entire.

Dans la partie premire de ce livre, je touche brivement des sectes des
hrtiques, et dis comment les Provenaux ont t infects dans les
temps passs de la ladrerie d'infidlit.

Aprs quoi, je raconte de quelle manire les susdits Provenaux
hrtiques ont t admonests par les prdicateurs de la parole de Dieu
et ministres de votre saintet, et plus que souvent requis pour qu'ils
eussent  retourner, prvaricateurs qu'ils taient, au coeur et giron de
notre sainte mre l'glise.

Puis, autant que je puis, je reprsente par ordre la venue des Croiss,
les prises des cits et chteaux, et autres faits et gestes appartenant
au progrs des affaires de la foi.

Sauront les lecteurs qu'en plusieurs endroits de cette oeuvre, les
Toulousains, hrtiques des autres cits et chteaux, tout ainsi que
leurs dfenseurs, sont gnralement appels _Albigeois_, vu qu'ainsi les
autres nations ont nomm les hrtiques de Provence.

Finalement, et pour que le lecteur puisse trouver plus  son aise en ce
livre ce qu'il y voudrait querir, il est averti que cet ouvrage est
ordonn en divers chapitres, selon les divers vnemens et successions
des choses de la foi.




CHAPITRE PREMIER.

     Comment des moines prchrent contre les hrsies de Toulouse.


En la province de Narbonne, o jadis avait fleuri la religion, l'ennemi
de la foi se prit  parsemer l'ivraie. Le peuple tourna  folie,
profanant les sacremens du Christ, qui est de Dieu la vraie saveur et
sagesse, se donnant au mensonge, dviant de la vritable sapience
divine, errant et divaguant d'erreurs en erreurs jusqu'en l'abme,
marchant dans les voies perdues, et non plus dans le droit chemin.

Deux moines de Cteaux[5], enflamms du zle de la foi,  savoir, frre
Pierre de Castelnau et frre Raoul, par l'autorit du saint pontife
institus lgats contre la peste de l'infidlit, dposant toute
ngligence et remplissant avec ardeur la mission  eux prescrite,
vinrent en la ville de Toulouse, d'o dcoulait principalement le venin
qui infectait les peuples et les entranait en dfection de la science
du Christ, de la vridique splendeur, de la divine charit.

[Note 5: Ils taient moines de Font-Froide, abbaye de Bernardins, fonde
vers 1130, et situe  trois lieues de Narbonne.]

Or la racine d'amertume avait germ, ains avait pris force et profondeur
dans le coeur des hommes, et ne pouvait sans difficult bien grande en
tre extirpe. Il fut conseill aux Toulousains, le fut souvent, et bien
fort, d'abjurer l'hrsie et de chasser les hrtiques. Si leur fut-il
conseill par ces hommes apostoliques; mais trs-peu furent-ils
persuads: tant s'taient pris  la mort ceux qui avaient dtest la
vie, affects et infects d'une mchante sagesse animale, terrestre,
diabolique, vides de cette sagesse qui vient d'en haut, docile et
consentant aux bonnes croyances.

Enfin, ces deux oliviers saints, ces deux candlabres resplendissans
devant le Seigneur, imprimant aux serfs une crainte servile, les
menaant de dprdation, faisant tonner l'indignation des rois et des
princes, les dcidrent  l'abjuration de l'hrsie et  l'expulsion des
hrtiques; en telle sorte qu'ils craignirent l'offense et le malfaire,
plus par peur du chtiment que, selon l'expression du pote[6], par
amour de la vertu. Et bien l'ont-ils dmontr par indices manifestes;
car, se parjurant aussitt, et endurant de recheoir en leurs misres,
ils cachaient des hrtiques prchant au beau milieu de la nuit, dans
leurs conventicules.

[Note 6: Horace.]

Hlas! combien il est difficile d'tre arrach  l'habitude! Cette
Toulouse[7], toute pleine de dols, jamais ou bien rarement, ainsi qu'on
l'assure, et ce depuis sa premire fondation, n'a t exempte de cette
peste ou pidmie dtestable, de cette hrtique dpravation dont le
poison d'infidlit superstitieuse a dcoul successivement des pres
sur les enfans. C'est pourquoi, et en chtiment d'un tel et si grand
crime, elle est dite avoir jadis souffert le flau d'une juste
dpopulation vengeresse;  ce point que le soc aurait pass jusque par
le coeur de la ville, et y aurait port le niveau des champs. Voire
mme, un des plus illustres rois qui rgnaient alors sur elle, lequel on
croit avoir eu nom Alaric, fut, pour plus grande ignominie, pendu  un
gibet au devant des portes de la ville.

[Note 7: L'auteur fait ici un jeu de mots sur le nom latin de Toulouse:
_hc tolosa, tota dolosa_. Il le rpte mme plus loin au sujet du comte
Raimond, en forgeant exprs une expression latine: _comes tolosanus, imo
dicamus melius dolosanus_ (ch. 9). En gnral il se plat, comme tous
les crivains du temps,  opposer entre eux les mots analogues, et
souvent les mmes mots.]

Toute gte par la lie de cette vieille glu d'hrsie, la gnration des
Toulousains, vritable race de vipres, ne pouvait, mme en nos jours,
tre arrache  sa perversit. Bien plus, ayant toujours souffert qu'en
elle vinssent derechef cette nature hrtique et souillure d'esclaves,
bien que chasses par la rigueur et violence de peines mrites, _elle a
soif d'agir en guise de ses pres, ne voulant entendre  en dgnrer_;
et ni plus ni moins _que le mal de l'un se gagne aux autres, et que le
troupeau tout entier prit par la ladrerie d'un seul, de mme_, par
l'exemple de ce voisinage empest, les hrsiarques venant  prendre
racine dans les villes et bourgs circonvoisins, ils taient
merveilleusement et misrablement infects des mchantes greffes
d'infidlit qui pullulaient dans leur sein; mme les barons de la terre
provenale, se portant presque tous champions et receleurs d'hrtiques,
les aimaient plus vivement qu' bon droit, et les dfendaient contre
Dieu et l'glise.




CHAPITRE II.

     Des sectes des hrtiques.


Or, puisqu'en quelque manire l'occasion s'en prsente en cet endroit,
il m'est avis de traiter brivement et intelligiblement des hrsies et
des diverses sectes qui taient parmi les hrtiques.

Et premirement, il faut savoir que ces hrtiques tablissaient deux
crateurs, l'un des choses invisibles, qu'ils appelaient le Dieu bnin,
l'autre des visibles, qu'ils appelaient le Dieu malin, attribuant au
premier le Nouveau-Testament, et l'Ancien au second; lequel
Ancien-Testament ils rejetaient en son entier, hormis certains textes
transports de celui-ci dans le Nouveau, et que, par rvrence pour ce
dernier, ils trouvaient bon d'admettre.

L'auteur de l'Ancien-Testament, ils le traitaient de menteur, pour
autant qu'il est dit en la Gense: En quelque jour que vous mangiez de
l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort; et,
ainsi qu'ils disaient, pour ce qu'en ayant mang ils ne moururent pas,
tandis pourtant qu'aprs avoir got du fruit dfendu, ils ont t
sujets  la misre de mort. Ce mme auteur, ils l'appelaient aussi
meurtrier, tant pour ce qu'il a brl les habitans de Sodome et
Gomorrhe, et effac le monde sous les eaux diluviennes, que pour avoir
submerg Pharaon et les gyptiens dans les flots de la mer.

Quant aux Pres de l'Ancien-Testament, ils les certifiaient tous dvolus
 damnation, et disaient que Jean-Baptiste tait un des majeurs dmons
et pires diables. Mme disaient-ils entre eux que ce Christ qui est n
dans la Bethlem terrestre et visible, et qui a t crucifi 
Jrusalem, tait homme de mal, que Marie Madelaine fut sa concubine, et
qu'elle est la femme surprise en adultre dont il est parl dans
l'vangile. Pour ce qui est du bon Christ, selon leur dire, il ne mangea
oncques, ni ne but, ni se reput de vritable chair, et ne fut jamais en
ce monde, sinon spirituellement au corps de Paul. Nous avons parl d'une
certaine Bethlem terrestre et visible, d'autant que les hrtiques
feignaient qu'il ft une autre terre nouvelle et invisible, et qu'en
icelle, suivant aucuns d'entre eux, le bon Christ est n et a t
crucifi.

En outre ils disaient que le Dieu bon avait eu deux femmes, savoir,
_Collant_ et _Collibant_, et que d'elles il avait procr fils et
filles.

Il se trouvait d'autres hrtiques qui reconnaissaient un seul crateur;
mais ils allaient de l  soutenir qu'il a eu deux enfans, l'un Christ
et diable l'autre. Ceux-ci ajoutaient que toutes cratures avaient t
bonnes dans l'origine; mais qu'elles avaient t corrompues toutes par
les filles dont il est fait mention dans la Gense.

Lesquels, tous tant qu'ils taient, membres de l'Antchrist, premiers
ns de Satan, semence de mchancet, enfans de sclratesse, parlant par
hypocrisie, et sduisant par mensonges les coeurs des simples, avaient
infect la province narbonnaise du venin de leur perfidie.

Ils disaient de l'glise romaine presque toute entire qu'elle tait une
caverne de larrons, et la prostitue dont il est parl dans
l'Apocalypse. Ils annulaient les sacremens de l'glise  tel point
qu'ils prchaient publiquement que l'onde du sacr baptme ne diffre
aucunement de l'eau des fleuves, et que l'hostie du trs-saint corps du
Christ est la mme chose que le pain laque et d'usage commun;
distillant dans l'oreille des simples ce blasphme que le corps du
Christ, quand bien mme il contiendrait en lui l'immensit des Alpes,
aurait t consomm depuis long-temps par ceux qui en mangent et
annihil. Ils attestaient de plus que la confirmation et la confession
sont deux choses frivoles et du tout vaines, disant encore que le
sacrement de mariage est une prostitution, et que nul ne peut tre sauv
en lui en engendrant fils et filles. Dsavouant aussi la rsurrection de
la chair, ils forgeaient sur ce point certaines inventions inoues;
prtendant que nos mes sont ces esprits angliques qui, prcipits du
ciel comme apostats d'orgueil, ont laiss dans les airs leurs corps
glorieux; et que ces mmes mes, aprs une successive habitation en
sept corps quelconques et formes terrestres, doivent retourner aux
premiers, comme si tait enfin paracheve leur pnitence.

Il faut savoir en outre que certains entre les hrtiques taient dits
_parfaits_ ou _bons_, et d'autres _croyans_. Les _parfaits_ portaient
vtemens noirs, se disaient faussement observateurs de chastet,
dtestaient l'usage des viandes, oeufs et fromage, et affectaient de
paratre ne pas mentir, tandis qu'ils mentaient tout d'une suite et de
toutes leurs forces en discourant de Dieu. Ils disaient encore qu'il
n'tait raison aucune pour laquelle ils dussent jurer. taient appels
_croyans_ ceux qui, vivant dans le sicle, et bien qu'ils ne
cherchassent  imiter les _parfaits_, espraient, ce nanmoins, qu'ils
seraient sauvs en la foi de ceux-ci.

Diffrens qu'ils taient dans la manire de voir, bien taient-ils unis
en croyance et infidlit. Les _croyans_ taient adonns  usures,
rapines, homicides, plaisirs de la chair, parjures et toutes faons de
perversits; et ne pchaient-ils que plus srement et sans frein,
pensant, comme ils faisaient, qu'ils seraient sauvs sans restitution
des choses ravies, sans confession ni pnitence, pourvu qu' l'article
de la mort ils pussent dire une patentre et recevoir l'imposition des
mains de leurs matres. Entre les parfaits, ils choisissaient leurs
magistrats, qu'ils appelaient diacres et vques, desquels l'imposition
des mains tait ncessaire,  ce qu'ils pensaient, pour le salut de
quiconque, parmi les croyans, tait en point de mourir. Mais ceux-ci
avaient-ils opr ladite imposition sur aucun moribond, tant mchant
ft-il, pourvu qu'il pt dire sa patentre, ils l'assuraient sauv; et,
selon leur expression vulgaire, _consol_;  telles enseignes que, sans
nulle satisfaction ni autre remde, il s'envolait aussitt devers le
ciel. Sur quoi nous avons ou compter le fait ridicule que voici, et bon
 rapporter.

Un certain croyant,  l'article de la mort, reut consolation d'un sien
matre par l'imposition des mains, mais ne put dire sa patentre, et
expira sur ces entrefaites, pour quoi le consolateur ne savait qu'en
dire. En effet, il semblait sauv par l'imposition et damn faute
d'avoir rcit l'oraison dominicale. Que dirai-je? les hrtiques
consultrent sur tel cas difficile un certain homme d'armes, ayant nom
Bertrand de Saissac, hrtique lui-mme, pour savoir de lui ce qu'ils
devaient penser  l'occasion du mort; lequel homme d'armes donna son
sentiment et fit rponse comme il suit: Pour cettuy-ci, dit-il, nous le
tiendrons sauv; mais tous les autres, s'ils ne disent _Pater noster_ 
leur dernier moment, nous les dclarons en damnation.

Autre fait pour rire. Un autre _croyant_ lgua, prs de mourir, trois
cents sous aux hrtiques, et commanda  son fils qu'il et  leur
bailler ladite somme. Mais comme eux, aprs la mort du pre, l'eurent
requise du fils, il leur rpondit: Je veux que d'abord me disiez en
quel point est mon pre.--Sache de certitude, reprirent-ils, qu'il est
sauv et colloqu dj aux cieux.--Je rends grce, dit-il lors en
souriant,  Dieu et  vous. Puis donc que mon pre est dj dans la
gloire, aumnes ne font plus besoin  son me; et pour vous je vous
sais assez benins que de ne l'en vouloir retirer. Par ainsi n'aurez
aucun denier de moi.

Je ne crois pas devoir taire qu'aussi certains hrtiques prtendaient
que nul ne pouvait pcher depuis l'ombilic et plus bas. Ils traitaient
d'idoltrie les images qui sont en les glises, assurant, sur le sujet
des cloches, qu'elles sont trompettes du diable. Bien plus, ils disaient
qu'on ne pche davantage en dormant avec sa mre ou sa soeur qu'avec
toute autre femme quelconque. Finalement, au nombre de leurs plus
grandes fadaises et sottes crdulits, faut-il bien compter cette
opinion, que si quelqu'un entre les _parfaits_ venait  commettre pch
mortel en mangeant chair, oeufs ou fromage, ou autre chose  eux
interdite, pour peu que ce pt tre, tous ceux qu'il avait consols
perdaient l'esprit saint, et qu'il fallait les consoler derechef; et
quant  ceux qui taient dj sauvs, que, pour le pch du matre, ils
tombaient incontinent du ciel.

Il y avait encore d'autres hrtiques appels _Vaudois_, du nom d'un
certain _Valdo_, Lyonnais. Ceux-ci taient mauvais; mais, compars aux
autres hrtiques, ils taient beaucoup moins pervers, car ils
s'accordaient en beaucoup de choses avec nous, ne diffrant que sur
quelques-unes.

Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs erreurs, elles
consistaient principalement en quatre points,  savoir: porter des
sandales  la manire des aptres; dire qu'il n'tait permis en aucune
faon de jurer ou de tuer, et en cela, surtout, qu'ils assuraient que le
premier venu d'entre eux pouvait, en cas de besoin et pour urgence,
consacrer le corps du Christ sans avoir reu les ordres de la main de
l'vque, pourvu toutefois qu'il portt sandales.

Qu'il suffise de ce peu que j'ai dit touchant les sectes des hrtiques.

Lorsque quelqu'un se rend  eux, celui qui le reoit lui dit: Ami, si
tu veux tre des ntres, il faut que tu renonces  la foi toute entire,
telle que la tient l'glise de Rome. Il rpond: Oui, j'y
renonce.--Reois donc l'Esprit saint des bons. Et lors il lui souffle
sept fois dans la bouche. Renonces-tu, lui dit-il encore,  cette croix
qu'en ton baptme le prtre t'a faite sur la poitrine, les paules et la
tte, avec l'huile et le chrme? Et il rpond: Oui, j'y
renonce.--Crois-tu que cette eau baptismale opre pour toi le
salut?--Non, rpond-il, je ne le crois pas.--Renonces-tu  ce voile que
le prtre a pos sur ta tte en te donnant le baptme? Il rpond: Oui,
j'y renonce. Et c'est en cette sorte qu'il reoit le baptme des
hrtiques, et renie celui de l'glise. Tous alors lui imposent les
mains sur le chef, le baisent, le revtent de la robe noire; et ds
l'heure, il est comme un d'entre eux.




CHAPITRE III.

     Quand et comment les prdicateurs vinrent au pays albigeois.


L'an du verbe incarn 1206, l'vque d'Osma[8], nomm Digue, homme
d'excellens mrites et bien digne qu'on l'exalte par magnifiques
louanges, vint en cour de Rome, pouss d'un dsir vhment de rsigner
son vch, pour pouvoir plus librement se transporter chez les Paens,
et leur prcher l'vangile du Christ. Mais le seigneur pape Innocent III
ne voulut acquiescer au dsir du saint homme; ains il lui commanda de
retourner dans son sige.

[Note 8: Il se nommait Digue de Azebez. Osma (_Oxomuma_, _Uxama_),
ancienne ville d'Espagne, dans la Vieille-Castille. Elle tombe presqu'en
ruines.]

Or, il advint, comme il revenait de la cour du saint Pre, qu'tant aux
entours de Montpellier, il rencontra le vnrable homme, Arnauld, abb
de Cteaux[9], pre Pierre de Castelnau et frre Raoul, moines dudit
ordre, lgats du sige apostolique; lesquels, par dgot, voulaient
renoncer  la mission qui leur avait t enjointe, pour ce que leurs
prdications n'avaient en rien ou que trs-peu russi prs des
hrtiques. Toutes fois, en effet, qu'ils avaient tent de les prcher,
ceux-ci leur avaient object la trs-mchante conduite des clercs, et
qu'ainsi, s'ils ne voulaient amender leurs moeurs, ils devaient
s'abstenir de poursuivre leurs prdications.

[Note 9: Cteaux (_Cistertium_), fameuse abbaye, chef d'ordre des
Bernardins, fonde en 1098, et situe entre des marais, au diocse de
Chlons-sur-Sane,  deux lieues de Nuits. L'glise et le monastre
taient magnifiques. Elle avait 120,000 livres de rentes. Cet ordre
comptait en France un grand nombre d'abbayes, toutes richement dotes.]

Dans une telle perplexit, le susdit vque ouvrit un avis salutaire;
disant et conseillant aux lgats du sige apostolique qu'abandonnant
tout autre soin, ils n'pargnassant ni sueurs ni peines pour rpandre
avec plus d'ardeur la semence de la parole sainte, et que, pour fermer
la bouche aux mchans, ils marchassent en toute humilit, faisant et
enseignant  l'exemple du divin matre, allant  pied sans or ni argent;
bref, imitant en tout la manire apostolique. Mais eux, refusant de
prendre sur eux ces choses, en tant qu'elles semblaient une sorte de
nouveaut, rpondirent que si une personne d'autorit suffisante
consentait  les prcder en telle faon, ils la suivraient
trs-volontiers. Que dirai-je de plus? il s'offrit, cet homme plein de
Dieu, et renvoyant aussitt sa suite  Osma, ne gardant avec lui qu'un
seul compagnon[10], et suivi des deux moines souvent indiqus, savoir
Pierre et Raoul, il s'en vint  Montpellier. Quant  l'abb Arnauld, il
regagna Cteaux, pour autant que le chapitre de l'ordre devait
trs-prochainement se tenir, et partie pour le dessein qu'il avait, ce
chapitre termin, de mener avec lui quelques-uns de ses abbs, qui
l'aidassent  poursuivre la tche de prdication qui lui tait
prescrite.

[Note 10: On verra plus loin que ce compagnon tait le fameux saint
Dominique, n  Calahorra, au diocse d'Osma, l'an 1170, d'une noble et
ancienne famille, mort  Bologne en 1221, et canonis par Grgoire IX en
1234. Il fonda l'ordre des Frres-Prcheurs, connu sous le nom de
Dominicains et sous celui de Jacobins, et approuv en 1216 par Honorius
III.]

Au sortir de Montpellier, l'vque d'Osma et les deux moines susdits
vinrent en un certain chteau de Carmaing[11], o ils rencontrrent un
hrsiarque nomm Baudouin, et un certain Thodore, fils de perdition et
chaume d'ternel incendie: lequel, originaire de France, tait de race
noble, et mme avait eu canonicat  Nevers. Mais ensuite un homme
d'armes, qui tait son oncle et des pires hrtiques, ayant t
condamn pour sa doctrine dans le concile de Paris[12], en prsence
d'Octave, cardinal et lgat du sige apostolique, il vit qu'il ne
pourrait se cacher lui-mme plus long-temps, et gagna le pays de
Narbonne, o il fut en trs-grand amour et trs-haute vnration parmi
les hrtiques, tant pour ce qu'il semblait surpasser quelque peu les
autres en subtilit, que parce qu'ils se glorifiaient d'avoir pour leur
frre en iniquit, et dfenseur de leur corruption, un homme de
France[13], qui est la source de la science et religion chrtienne. Et
il ne faut pas taire qu'il se faisait appeler Thodore, bien
qu'auparavant il et nom Guillaume.

[Note 11: Carmaing (_Carmanum_), petite ville dans le haut Languedoc, 
six lieues de Toulouse.]

[Note 12: Sans doute dans le concile tenu dans cette ville en 1210, o
furent condamns au feu tous les partisans des doctrines d'Amaury de
Chartres, docteur de l'universit de Paris.]

[Note 13: Ce nom ne comprenait pas encore les contres du midi de la
France. Il ne leur fut appliqu que plus tard et  mesure que la
domination royale s'tendit directement sur elles.]

Ayant disput pendant huit jours avec ces deux hommes,  savoir,
Baudouin et Thodore, nos prdicateurs convertirent tout le peuple du
susdit chteau, par leurs salutaires avertissemens,  la haine des
hrtiques: si bien qu'il et de lui-mme, et trs-volontiers, expuls
lesdits hrtiques, n'tait que le seigneur du lieu, infect du poison
de perfidie, les avait faits ses familiers et amis. Il serait trop long
de rapporter tous les termes de cette dispute; j'ai cru seulement devoir
en recueillir ceci que, lorsque par la discussion le vnrable vque
eut pouss Thodore jusqu'aux dernires consquences: Je sais, dit
celui-ci, je sais de quel esprit tu es; car tu es venu dans l'esprit
d'lie.  cela le saint rpondit: Si je suis venu dans l'esprit
d'lie, tu es venu, toi, dans celui de l'Antchrist. Ayant donc pass
l huit jours, ces vnrables hommes furent suivis par le peuple,  leur
sortie du chteau, pendant une lieue environ.

Poursuivant droit leur chemin, ils arrivrent en la cit de Bziers, o,
prchant et disputant durant quinze jours, ils affermissaient dans la
foi le peu de catholiques qui s'y trouvaient, et confondaient les
hrtiques. C'est alors que le vnrable vque d'Osma et frre Raoul
conseillrent  frre Pierre de Castelnau de s'loigner d'eux pendant un
temps: car ils craignaient que Pierre ne ft tu, parce qu' lui surtout
s'attaquait la haine des hrtiques; pour un temps donc, frre Pierre
quitta l'vque et frre Raoul.

Ceux-ci tant sortis de Bziers arrivrent heureusement  Carcassonne,
o ils demeurrent huit jours, poursuivant leurs disputes et
prdications. En ce temps-l, il arriva prs de Carcassonne un miracle
que l'on ne doit point passer sous silence. Comme les hrtiques
faisaient leur moisson, le jour de la nativit de saint Jean-Baptiste
(lequel ils ne tenaient point pour prophte, mais bien pour un dmon
trs-malin), un d'eux, regardant  sa main, vit que la gerbe tait toute
sanglante; ce que voyant, il crut que sa main tait blesse: mais la
trouvant saine et entire, il cria  ses compagnons. Quoi plus! Chacun
d'eux, regardant la gerbe qu'il tenait la trouva pareillement souille
de sang, sans que sa main ft aucunement atteinte. Le vnrable Gui,
abb de Vaulx-Cernay, qui tait alors en cette terre, vit une de ces
gerbes sanglantes, et c'est lui-mme qui m'a racont ceci.

Comme il serait trop long de rciter par ordre comment ces hommes
apostoliques (je veux parler de nos prdicateurs) allaient de  et de
l, de chteau en chteau, vanglisant et disputant en tous lieux,
omettons ces choses, et arrivons aux plus notables.

Un jour se runirent tous les hrsiarques dans un certain chteau, au
diocse de Carcassonne, que l'on nomme Mont-Ral[14], pour disserter
d'accord contre les susdits personnages. Frre Pierre de Castelnau qui,
comme nous l'avons dit tout  l'heure, les avait quitts  Bziers,
revint pour assister  cette dispute, o furent pris pour juges aucuns
d'entre ceux que les hrtiques nommaient _croyans_. Or, l'argumentation
dura quinze jours, et fut rdig par crit tout ce qui s'y tait trait,
et remis en la main des juges, pour qu'ils prononassent la sentence
dfinitive; mais eux, voyant que les leurs taient manifestement battus,
ne voulurent la rendre, non plus que les crits qu'ils avaient reus des
ntres, de peur qu'ils ne vinssent  publicit, et les livrrent aux
hrtiques.

[Note 14: Mont-Ral (_mons Regalis_), ville du Languedoc,  quatre
lieues de Carcassonne.]

Ces choses faites, frre Pierre de Castelnau, laissant de nouveau ses
compagnons, s'en alla en Provence, et travailla  runir les nobles,
dans le dessein d'extirper les hrtiques du pays de Narbonne,  l'aide
de ceux qui avaient jur la paix; mais le comte de Toulouse, nomm
Raimond, ennemi de cette trve, ne voulut y acquiescer, jusqu' tant
qu'il ft forc de la jurer, tant par suite des guerres que lui
suscitrent les nobles de la province, par la mdiation et industrie de
l'homme de Dieu, que par l'excommunication qu'il lana contre ledit
comte[15].

[Note 15: En 1206.]

Mais lui qui avait reu la foi, et qui tait pis qu'un infidle,
n'obissant oncques  son serment, jura souvent, et souvent fut parjure.
Pour quoi le reprit avec grande vertu d'esprit le trs-saint frre
Pierre, abordant sans peur le tyran, lui rsistant en face, pour ce
qu'il tait rprhensible, voire mme bien fort damnable; et cet homme
de grande constance et de conscience sans tache le confondait  ce point
de lui reprocher qu'il tait en tout parjure, comme de vrai il l'tait.




CHAPITRE IV.

     Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur des Albigeois.


Puis donc que l'occasion s'en prsente, parlons un peu de la crdulit
de ce comte[16]. Il est  dire d'abord que, quasi ds son berceau, il
chrit toujours et choya les hrtiques, et les accueillant dans ses
terres, il les honora par toutes les faveurs qu'il put. Mme jusqu' ce
jour, ainsi qu'on l'assure, partout o il va, il mne avec lui
quelques-uns de ces hommes, cachs sous l'habit laque, afin que, s'il
venait  mourir, il meure entre leurs mains. Il croyait en effet que,
sans faire aucunement pnitence, et si grand pcheur qu'il ft, il
serait sauv, pourvu qu' l'article de la mort il pt recevoir d'eux
l'imposition des mains. Il faisait aussi porter avec soi le
Nouveau-Testament, pour qu'au besoin il ret des mains des infidles
l'imposition et ledit livre. De vrai, l'Ancien-Testament est dtestable
aux hrtiques: ils disent que ce Dieu, qui a institu la vieille loi,
est mauvais, l'appelant tratre  cause de la spoliation d'gypte, et
meurtrier pour le dluge et la submersion des gyptiens. Ils ajoutent
que Mose, Josu et David ont t les ministres de ce mauvais Dieu, et
routiers[17]  son service.

[Note 16: Raimond VI, arrire petit-fils du clbre crois Raimond IV,
petit-fils du roi Louis-le-Gros par Constance sa mre, et cousin-germain
de Philippe-Auguste alors rgnant.]

[Note 17: On a donn  ce mot plusieurs tymologies. Sa signification la
plus naturelle parat tre voleur de _route_ ou de grand chemin, et il
serait exactement traduit par l'expression anglaise _high-way
gentleman_.]

Un jour le susdit comte dit aux hrtiques, comme le savons
certainement, qu'il voulait faire nourrir son fils  Toulouse parmi eux,
 cette fin qu'il s'instruist davantage en leur foi, ou plutt dans
leur infidlit. Il dit encore, une autre fois, qu'il donnerait
volontiers cent marcs d'argent pour qu'un de ses chevaliers embrasst
leur croyance,  laquelle il l'avait maintes fois appel, et qu'il lui
faisait prcher souvent. Outre cela, quantes fois les hrtiques lui
envoyaient des prsens ou des provisions, il les recevait avec grande
reconnaissance, et les faisait conserver trs-soigneusement, ne
souffrant pas que personne en manget, sinon lui et certains d'entre ses
familiers. Trs-souvent aussi, comme nous l'avons appris de science
certaine, s'agenouillant, il adorait les hrtiques, requrait leurs
bndictions, et les baisait.

Un jour qu'il tait  attendre quelques gens qui devaient venir  lui,
comme ils ne venaient pas, il s'cria: Il appert clairement que le
diable a fait ce monde, puisque rien ne nous succde  souhait. Il dit,
en outre, au vnrable vque de Toulouse, ainsi que nous l'avons ou
dudit vque, que les moines de Cteaux ne pouvaient tre sauvs pour
autant qu'ils avaient des ouailles adonnes au pch de luxure. 
hrsie inoue!

Le mme comte dit  cet vque de Toulouse qu'il vnt la nuit dans son
palais, et que l il entendrait la prdication des hrtiques; par quoi
il est patent qu'il les entendoit souvent durant la nuit.

tant un jour dans une glise o toit clbre la messe, ce Raimond
avoit en sa compagnie un certain mime qui suivoit la mode des bouffons
de cette sorte, railloit les gens par grimaces et autres gestes
d'histrion: or, comme le prtre clbrant se retournoit vers le peuple
en disant _Dominus vobiscum_, le trs-sclrat comte commanda  son mime
de contrefaire l'officiant et le tourner en drision. Il dit encore une
autre fois qu'il aimeroit mieux ressembler  un certain hrtique de
Castres au diocse d'Alby, auquel on avait tranch les membres, et qui
vivait dans un tat misrable, que d'tre empereur ou roi.

Que ledit comte protgea toujours les hrtiques, nous en avons la
preuve trs-convaincante en ce que jamais il ne put tre induit par
aucun lgat du sige apostolique  les chasser de son pays; bien que,
contraint par ces mmes lgats, il ait fait de frquentes abjurations.
Il faisait en outre si peu de cas du sacrement de mariage que, toutes
fois et quantes sa propre pouse lui dsagrait, la rpudiant, il en
prenait une autre, si bien qu'il en eut quatre[18], dont trois vivent
encore. Il eut d'abord la soeur du vicomte de Bziers, nomme Batrix;
laquelle ayant rpudie, il prit la soeur du duc de Chypre[19]. Ayant
encore quitt celle-ci, il pousa la soeur du roi d'Angleterre[20], qui
lui tait unie par consquent au troisime degr; et cette dernire
tant morte, il reut en mariage la soeur du roi d'Arragon[21], qui
pareillement tait sa cousine au quatrime degr. On ne doit point taire
que, durant son premier mariage, il conseilla souvent  sa femme de
prendre l'habit religieux. Celle-ci, comprenant ce qu'il voulait dire,
exprs lui demanda s'il voulait qu'elle se ft religieuse de l'ordre de
Cteaux;  quoi il rpondit que non. Lors elle lui demanda s'il
entendait plutt qu'elle entrt dans l'ordre de Fontevrault[22]; mais il
dit encore qu'il ne le voulait ainsi. Finalement elle lui demanda quelle
tait sa volont, et il lui dit que, si elle consentait  se faire
ermite, il pourvoierait  tous ses besoins, et il fut fait de la sorte.

[Note 18: Raimond VI eut cinq femmes; l'historien oublie ici la
premire, Ermesinde de Pelet.]

[Note 19: Bourgogne, fille d'Amaury, roi de Chypre.]

[Note 20: Jeanne, soeur de Richard-Coeur-de-Lion.]

[Note 21: lonore, soeur de Pierre II. Une autre soeur du mme roi,
nomme Sancie, devint aussi la femme du fils de Raimond VI.]

[Note 22: Clbre abbaye de filles, chef d'ordre, fonde par Robert
d'Arbrissel, situe dans l'Anjou,  trois lieues de Saumur.]

Il y avait  Toulouse un dtestable hrtique nomm Hugues Fabri, qui
jadis tait tomb dans une telle dmence qu'il avait profan l'autel
d'une glise de la manire la plus immonde, et qu'au mpris de Dieu, il
s'tait servi salement du pole qui couvrait ledit autel[23].  forfait
inou! le mme hrtique avait dit un jour qu'au moment o le prtre
reoit dans la messe le sacrement de l'Eucharistie, c'est le dmon qu'il
fait passer dans son propre corps. Or le vnrable abb de Cteaux, qui
tait alors abb de Granselve[24] dans le territoire de Toulouse, ayant
rapport tout ceci au comte, et lui ayant indiqu qui avait commis un si
grand crime, celui-ci rpondit qu' telle cause il ne punirait
aucunement un citoyen de ses domaines. Le seigneur abb de Cteaux, qui
tait pour lors archevque de Narbonne, a racont ces abominations 
environ vingt vques, moi prsent, au concile de Lavaur.

[Note 23: Voici la phrase textuelle: _Juxta altare cujusdam ecclesi
purgavit ventrem, et in contemptum Dei, cum palla altaris tersit
posteriora sua._]

[Note 24: Abbaye d'hommes de l'ordre de Cteaux, fonde en 1144.]

En outre, ledit comte fut  tel point luxurieux et dbauch que, comme
nous l'avons appris avec certitude, il abusait de sa propre soeur, au
mpris de la religion chrtienne. Ds son enfance[25], il recherchait
avec grand empressement les concubines de son pre, et couchait avec
elles dans des transports d'ardeur extrme,  ce point qu' peine une
femme pouvait lui plaire s'il ne savait qu'elle ft entre d'abord au
lit de son pre; d'o suit que celui-ci, tant  cause de son hrsie que
pour cette normit, lui annonait souvent qu'il perdrait son hritage.

[Note 25: Le texte porte _ab infantia_.]

Davantage, ledit Raimond se prit d'une merveilleuse affection pour des
pillards et routiers,  l'aide desquels il dpouillait les glises,
dtruisait les monastres, et dpossdait tous ceux de ses voisins qu'il
pouvait.

C'est en cette faon qu'il se comporta toujours comme un membre du
diable, fils de perdition, premier n de Satan, ennemi de la croix et
perscuteur de l'glise, champion des hrtiques, oppresseur des
catholiques, ministre de damnation, apostat de la foi, rempli de crimes,
et vrai magasin de toute espce de pchs.

Un jour qu'il jouait aux checs avec un chapelain, il lui dit tout en
jouant: Le Dieu de Mose en qui vous croyez ne pourra vous aider  ce
jeu; et quant  moi, ajouta-t-il, que jamais ce Dieu ne me soit en
aide!

Une autre fois, comme il devait marcher du pays de Toulouse contre
quelques ennemis  lui qui taient en Provence, se levant au beau milieu
de la nuit, il vint  la maison o les hrtiques toulousains taient
assembls, et il leur dit: Seigneurs et frres, divers sont les
vnemens de la guerre. Quoi qu'il arrive de moi, je recommande en vos
mains mon me et mon corps. Ce qu'ayant dit, il emmena, pour plus de
prcaution, avec lui, des hrtiques en habit commun, pour que si,
d'aventure, il venait  mourir, au moins ce pt tre entre leurs bras.

Un jour ce maudit comte tait malade en Arragon; et, comme son mal
augmentait, il se fit construire une litire, et, dans cette litire,
transporter  Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait
porter en si grande hte  Toulouse, afflig qu'il tait d'une si grave
maladie, il rpondit, le misrable: C'est pour ce qu'il n'y a point en
cette terre de bons hommes entre les mains desquels je puisse mourir;
car taient les hrtiques nomms _bons hommes_ par leurs fauteurs. Pour
finir, par bien d'autres signes et paroles il s'avouait hrtique. Je
sais bien, disait-il, que je dois tre dshrit pour ces gens de bien;
mais si suis-je prt  endurer non seulement l'exhrdation, bien plus,
 perdre la tte pour eux.

Qu'il suffise de ce que nous avons dit touchant l'incrdulit et malice
de ce malheureux. Maintenant retournons  notre propos.




CHAPITRE V.

     De la venue de douze abbs de Cteaux et de leurs prdications.


La dispute plus haut rappele ayant eu lieu dans Mont-Ral, tandis que
nos prdicateurs y taient encore, et que semant de toutes parts la
parole de Dieu et les leons du salut, ils mendiaient partout leur pain;
survint le vnrable homme abb de Cteaux, nomm Arnauld, arrivant de
France et menant avec lui douze abbs, hommes de religion entire,
hommes de sainte science et parfaite, hommes de saintet incomparable,
lesquels, selon le nombre sacr des douze aptres, vinrent au nombre de
douze avec l'abb, lui treizime, prposs  rendre raison  tout
disputeur quelconque des choses qui taient en eux touchant la foi et
l'esprance; et tous en compagnie de plusieurs moines qu'ils avaient
amens avec eux professant complte humilit, suivant le modle qui leur
avait t montr  Montpellier, c'est--dire selon le prcepte de
l'vque d'Osma, faisaient route  pied. Soudain ils furent disperss au
loin par l'abb de Cteaux, et furent  chacun assignes les bornes dans
lesquelles ils se livreraient au discours de la prdication[26], et
persvreraient dans le labeur des disputes contre les hrtiques.

[Note 26: On prchait depuis long-temps dans la langue vulgaire, et il y
a des conciles avant le douzime sicle qui ordonnent aux vques, quand
ils prchent des homlies des Pres, de les traduire du latin en langue
romane.]




CHAPITRE VI.

     Du colloque de Pamiers et de la mort de l'vque d'Osma.


L'vque d'Osma voulut lors retourner  son vch, partie pour veiller
sur ses ouailles, et partie pour fournir de ses revenus aux ncessits
des prdicateurs de Dieu en la province de Narbonne. Or donc, comme il
s'en allait devers l'Espagne, il vint  Pamiers au territoire de
Toulouse, et prs de lui se rendirent Foulques, vque de Toulouse, et
Navarre, vque de Conserans[27], avec plusieurs abbs. L, ils
disputrent avec les Vaudois, lesquels furent vaincus  plat et
confondus; et le peuple du lieu, principalement les pauvres, se
rangrent pour la plupart au parti des ntres; voire mme celui qui
avait t institu juge de la dispute (lequel tait favorable aux
Vaudois et considrable en son endroit) renona  la perversit
hrtique, et s'offrit lui et tout son bien aux mains du seigneur vque
d'Osma, et ds lors il a combattu virilement les sectateurs de la
superstition.

[Note 27: _Consoranum_; ville de Gascogne, avec un territoire ayant
titre de vicomt, born par les comts de Foix et de Comminges, et par
la Catalogne. Elle fut dtruite par Bernard de Comminges, et la
rsidence de l'vque fut transporte  Saint-Lizier.]

Fut prsent  cette dispute ce tratre et mchant comte de Foix[28], ce
trs-cruel perscuteur de l'glise et ennemi du Christ, lequel avait une
femme qui faisait manifeste profession de l'hrsie des Vaudois; plus
deux soeurs dont l'une professait cette mme doctrine, et l'autre, ainsi
que le comte, celle des autres sectes dloyales des hrtiques. La
dispute susdite ayant eu lieu dans le palais du comte mme, celui-ci un
jour pratiquait les Vaudois, et l'autre jour nos prdicateurs.  feinte
humilit!

[Note 28: Raimond-Roger, comte de Foix de 1188  1223.]

Ceci achev, l'vque d'Osma s'achemina vers son vch, rsolu de
revenir le plus tt possible, afin de poursuivre les affaires de la foi
dans la province de Narbonne. Mais, aprs avoir pass peu de jours dans
son sige, comme il se disposait au retour, il fut prvenu par la mort,
et s'endormit heureusement dans sa vieillesse. Avant son dcs, tait
mort pareillement le frre Raoul, dont nous avons parl ci-dessus, homme
de bonne mmoire, lequel rendit l'me dans une certaine abbaye de
l'ordre de Cteaux, dite Franquevaux, prs Saint-Gilles.

Ces deux luminaires tant ravis au monde (savoir l'vque d'Osma et
frre Raoul), le vnrable Gui, abb de Vaulx-Cernay, au diocse de
Paris, qui tait venu avec les autres abbs au pays de Narbonne  cause
de la prdication, homme de noble lignage, mais plus noble encore de
beaucoup par science et par vertu, le mme qui fut fait ensuite vque
de Carcassonne, fut constitu le premier et matre entre les
prdicateurs; d'autant que l'abb de Cteaux se transporta en d'autres
lieux, empch qu'il tait par les grandes affaires du temps.

Nos saints prcheurs discourant donc et confondant trs-apertement les
hrtiques, mais ne pouvant, en leur obstination dans la malice, les
convertir  la vrit, aprs beaucoup de temps employ  des
prdications et disputes qui furent de mince ou nulle utilit, ils
revinrent au pays de France.

Du reste, il n'est  omettre que ledit abb de Vaulx-Cernay ayant
disput plusieurs fois avec Thodore, plus haut nomm, et un certain
autre hrsiarque trs-notable,  savoir Bernard de l'Argentire[29],
estim le premier dans le diocse de Carcassonne, et les ayant maintes
et maintes fois confondus, ledit Thodore, n'ayant un jour pu rpondre
rien autre, dit  l'abb: La paillarde (il entendait par l l'glise
romaine) m'a long-temps, retenu  elle[30]; mais elle ne me retiendra
plus. Il ne faut taire davantage que le mme abb de Vaulx-Cernay ayant
gagn un castel prs de Carcassonne, nomm Laurac[31], afin d'y prcher
 son entre dans ledit lieu, il se signa: ce que voyant un certain
homme d'armes hrtique qui tait dans le chteau, il dit  l'abb: Que
ce signe ne me soit oncques en aide!

[Note 29: _Cimorra._ Cette petite ville, nomme aussi _Cimolus_ ou
_Argenteria_, est situe en Languedoc dans le dpartement de l'Ardche.]

[Note 30: Il avait t catholique et chanoine de Nevers.]

[Note 31: _Lauranum_; anciennement, et avant Castelnaudary, capitale du
Lauraguais.]




CHAPITRE VII.

     Miracle de la cdule crite de la main du bienheureux Dominique,
     laquelle jete trois fois au feu en ressauta intacte.


En ce temps advint un miracle qui nous a sembl digne d'tre plac ici.
Un jour que nos prdicateurs avaient disput contre les hrtiques, un
des ntres nomm Dominique, homme tout en saintet, lequel avait t
compagnon de l'vque d'Osma, rdigea par crit les argumens qu'il avait
employs dans le cours de la discussion, et donna la cdule  un
hrtique, pour qu'il dlibrt sur les objections y contenues. Cette
nuit mme, les hrtiques taient assembls dans une maison, sigeant
prs du feu. Lors celui  qui l'homme de Dieu avait baill la cdule, la
produisit devant tous: sur quoi ses compagnons lui dirent de la jeter au
milieu du feu, et que si elle brlait, leur foi (ou plutt leur
perfidie) serait vritable; du contraire, si elle demeurait intacte,
qu'ils avoueraient pour telle la foi que prchaient les ntres, et
qu'ils la confesseraient vraie. Que dirai-je de plus?  ce tous
consentant, la cdule est jete au feu: mais comme elle eut demeur
quelque peu au milieu des flammes, soudain elle en ressauta sans tre du
tout atteinte. Les spectateurs restant stupfaits, l'un, plus endurci
que les autres, leur dit: Qu'on la remette au feu, et alors vous
exprimenterez plus pleinement la vrit. On l'y jeta derechef, et
derechef elle ressauta intacte. Ce que voyant cet homme dur et lent 
croire, il dit: Qu'on la jette pour la troisime fois, et lors nous
connatrons avec certitude l'issue de la chose. Pour la troisime fois
donc on la jette au feu; mais elle n'est pas davantage offense, et
saute hors du feu entire et sans lsion aucune. Pourtant, et bien que
les hrtiques eussent vu tant de signes, ils ne voulurent se convertir
 la foi. Ains, persistant dans leur malice, ils se firent entre eux
trs-expresse inhibition pour que personne, en racontant ce miracle, ne
le ft parvenir  notre connaissance; mais un homme d'armes qui tait
avec eux, et se rapprochait tant soit peu de notre foi, ne voulut cler
ce dont il avait t tmoin, et en fit rcit  plusieurs. Or cela se
passa  Mont-Ral, ainsi que je l'ai ou de la bouche mme du trs-pieux
personnage qui avait donn  l'hrtique la cdule en question.




CHAPITRE VIII.

     Mort sanglante de frre Pierre de Castelnau qui succomba sous le
     glaive des impies.


Ayant dit ce peu de mots touchant les prdicateurs de la parole divine,
arrivons, avec l'aide de Dieu, au martyre de cet homme vnrable, de cet
athlte trs-courageux, frre Pierre de Castelnau;  quelle fin nous
pensons ne pouvoir mieux faire, ni plus authentiquement, qu'en insrant
dans notre narration les lettres du seigneur pape, adresses par lui aux
fidles du Christ, et contenant plus au long le rcit de ce martyre. La
teneur de ces lettres est ainsi qu'il suit:

Innocent, vque, serviteur des serviteurs de Dieu,  nos chers fils,
nobles hommes, comtes, barons et tous chevaliers tablis dans les
provinces de Narbonne, d'Arles, d'Embrun, d'Aix et de Vienne: salut et
bndiction apostolique.

Nous avons ou une chose que nous sommes forcs de croire et dduire
pour le deuil commun de toute l'glise,  savoir, que comme frre Pierre
de Castelnau, de sainte mmoire, moine et prtre, homme vertueux entre
tous les hommes, illustre par sa vie, sa science et son renom, dput
avec plusieurs autres pour vangliser la paix et affermir la foi dans
la province d'Occitanie, travaillait louablement au ministre  lui
commis, et ne cessait de travailler encore, comme celui qui avait
pleinement appris en l'cole du Christ ce qu'il enseignait; et, dou de
paroles selon la foi, avait moyen d'exhorter suivant la saine doctrine
celui qui est selon cette doctrine, et de repousser les contredisans,
toujours prpar  rendre raison  qui l'en sommait, ainsi que le
pouvait faire homme catholique, docte en la loi, loquent en langage;
contre ledit frre donc fut suscit par le diable son ministre, le comte
Raimond de Toulouse: lequel, pour beaucoup et de grands excs commis
envers l'glise et envers Dieu, ayant souvent encouru la censure
ecclsiastique, et souvent (homme qu'il tait de couleur changeante,
rus, impossible  saisir et inconstant) s'tant fait absoudre par une
repentance simule; ne pouvant enfin contenir la haine qu'il avait
conue contre ledit saint personnage, pour autant qu'en sa bouche tait
parole de vrit, pour rprimander et chtier les nations, et lui
surtout, comte Raimond, qui mritait d'tre repris davantage  cause de
plus grands crimes, convoqua les lgats du sige apostolique, savoir,
frre Pierre et son collgue, dans la ville de Saint-Gilles, leur
promettant de leur donner satisfaction sur tous les chefs pour lesquels
il tait reproch. Mais comme eux se furent rendus en la susdite ville,
ledit comte, tantt comme homme facile et de bonne foi, promettait de se
soumettre aux salutaires admonitions  lui faites, et tantt, comme
homme double et endurci, refusait tout net de ce faire. Nos lgats,
voulant enfin se retirer dudit lieu, Raimond les menaa publiquement de
mort, disant que par quelque endroit de la terre ou de l'eau qu'ils s'en
fussent, il observerait avec vigilance leur dpart; et aussitt,
accommodant les effets aux paroles, il envoya ses complices pour dresser
les embches qu'il mditait.

Comme donc, ni aux prires de notre cher fils l'abb de Saint-Gilles,
ni aux instances des consuls et bourgeois, le dlire de la rage ne le
pouvait adoucir, eux, en dpit du comte et  son grand dplaisir,
conduisirent les saints prdicateurs,  main arme, prs des rivages du
Rhne, o, presss par la nuit, ils se reposrent, tandis que certains
satellites  eux du tout inconnus se venaient loger prs d'eux;
lesquels, comme l'issue l'a fait voir, cherchaient leur sang.

Le lendemain matin tant survenu, et la messe clbre comme de
coutume, au moment o les innocens soldats du Christ se prparaient 
passer le fleuve, un de ces satellites de Satan, brandissant sa lance,
blessa entre les ctes infrieures le susdit Pierre de Castelnau (pierre
en effet fonde sur le Christ par immobile assiette), lequel ne se
mfiait pas d'une si grande trahison.

Lors, regardant d'abord l'assassin, et suivant l'exemple de son matre
Jsus et du bienheureux tienne, le martyr lui dit: Que Dieu te
pardonne, car moi je te pardonne, rptant  plusieurs fois ce mot de
pit et patience; ensuite, tant ainsi transperc, il oublia l'amre
douleur de sa blessure par l'esprance des choses clestes; et, 
l'article de sa glorieuse mort, ne cessant d'ordonner, de concert avec
les compagnons de son ministre, en quelle faon ils rpandraient la
paix et la foi, il s'endormit heureusement dans le Christ aprs les
pieuses oraisons dernires. Pierre donc ayant, pour la paix et la foi
(si justes causes de martyre qu'il n'y en a de plus justes), rpandu son
sang, il aurait dj brill, ainsi que nous le croyons, par d'clatans
miracles, si l'incrdulit des hrtiques ne l'et empch,  l'instar
de ceux dont il est dit dans l'vangile que Jsus ne faisait point parmi
eux beaucoup de miracles  cause de leur incrdulit. C'est pourquoi,
bien que la parole soit un signe ncessaire, non aux fidles, mais aux
infidles, le Sauveur tant prsent  Hrode qui, au tmoignage de Luc,
se rjouit grandement de le voir, dans l'espoir qu'il ferait quelque
miracle, il ddaigna d'en faire et de rpondre  qui l'interrogeait,
sachant que l'incrdulit qui demande des miracles n'est pas dispose 
croire, et qu'Hrode recherchait seulement une vaine surprise.

Bien donc que cette mchante race perverse de Provenaux ne soit digne
que si promptement, comme elle le cherche peut-tre, lui soit donn un
signe du martyre de frre Pierre, nous croyons cependant qu'il a fallu
qu'un seul mourt pour elle,  cette fin qu'elle ne prt pas tout
entire, et qu'infecte par la contagion de l'hrsie, elle ft rappele
de son erreur par l'intercession du sang du martyr.

Tel est en effet le durable mrite du sacrifice de Jsus-Christ; tel
est l'esprit miraculeux du Sauveur, que, lorsqu'on le croit vaincu dans
les siens, c'est alors mme qu'il est plus fortement victorieux en eux;
et de la mme vertu par qui lui-mme a dtruit la mort en mourant, il
fait triompher de leurs triomphateurs ses serviteurs parfois abattus. 
moins que le grain de froment qui tombe en terre ne meure, il reste
seul; mais s'il meurt, il produit des fruits abondans. Esprant donc
qu'il doit provenir dans l'glise du Christ un fruit de cette semence
trs-fconde, bien qu'assurment soit durement criminel et
criminellement dur celui dont l'me n'a pas t perce par le glaive qui
a perc Pierre, et ne dsesprant jamais entirement, vu qu'une si
grande utilit doit tre dans l'effusion de son sang, que Dieu accordera
les succs dsirs aux nonces de sa prdication dans ladite province,
pour laquelle le martyr est tomb en la corruption de la mort, nous
jugeons devoir avertir plus soigneusement nos vnrables frres les
vques et leurs suffragans, et les exhorter par le Saint-Esprit, leur
ordonnant strictement, en vertu de la sainte obdience, que, faisant
prendre force  la parole de paix et de foi, seme par ledit Pierre dans
ceux qui ont t abreuvs de sa prdication, pour combattre la
perversit hrtique, affermir la foi catholique, extirper les vices et
implanter les vertus, persistant dans les efforts d'un zle infatigable,
ils dnoncent  tous, par leurs diocses, le meurtrier dudit serviteur
de Dieu, ensemble tous ceux  l'aide, par l'oeuvre, conseil ou faveur de
qui il a accompli un si grand crime, plus ses receleurs ou dfenseurs,
au nom du tout-puissant Dieu, Pre, Fils et Saint-Esprit, ainsi que par
l'autorit des bienheureux aptres Pierre et Paul, et la ntre, comme
excommunis et frapps d'anathme; et qu'ils fassent obtemprer 
l'interdit ecclsiastique tous les lieux auxquels le susdit meurtrier ou
autre prcit apparatrait, voire mme en leur prsence, chaque jour de
dimanche et fte, au son des cloches et  la lueur des cierges, jusqu'
ce que, approchant du sige apostolique, ils mritent, par une digne
satisfaction, d'tre absous, et fassent rvoquer solennellement la
prsente sentence. Leur mandons en outre que, quant  ceux qui, anims
du zle de la foi orthodoxe, et pour venger le sang du juste qui ne
cesse de crier de la terre vers le ciel, jusqu' ce que le Dieu des
vengeances descende du ciel sur la terre pour la confusion des pervertis
et pervertisseurs, quant  ceux, disons-nous, qui se seraient virilement
ceints et arms contre ces pestifrs qui s'attaquent tout d'une fois 
la paix et  la vrit, ils leur promettent en toute sret la
rmission de leurs pchs accorde par Dieu et son vicaire;  cette fin
que ce labeur leur suffise pour rparation des offenses  cause
desquelles ils auront offert  Dieu la contrition de leur coeur et une
confession vridique: le tout attendu que ces empests Provenaux
tentent non seulement de ravir ce qui est ntre, mais de nous renverser
nous-mmes, et que, non contens d'aiguiser leurs langues pour la ruine
des mes, ils mettent encore la main  la destruction des corps, devenus
qu'ils sont corrupteurs des unes et meurtriers des autres.

Bien que le comte dont il est parl plus haut soit depuis long-temps
frapp du couteau d'anathme  cause de nombreux et normes crimes qu'il
serait trop long de raconter par le menu; vu cependant que, suivant des
indices assurs, il est prsum coupable de la mort du saint homme, non
seulement pour ce qu'il l'a menac publiquement de le faire mourir, et
lui a dress des embches, mais encore en ce qu'il a admis en sa grande
familiarit le meurtrier dudit frre, voire l'a rcompens par riches
dons (sans parler des autres prsomptions qui sont plus pleinement
notoires  plusieurs);  cette cause, voulons que les archevques et
vques le dclarent publiquement anathmatis. Et comme, selon les
sanctions canoniques des saints Pres, la foi ne doit pas tre garde 
qui ne la garde point envers Dieu, tant ledit comte spar de la
communion des fidles, et, pour ce,  viter plutt qu' soutenir,
voulons encore qu'ils dclarent dlis, par l'autorit apostolique, tous
ceux qui sont astreints audit comte par sermens de fidlit, socit,
alliance et autres semblables causes, et libre  tout catholique (sauf
le droit du seigneur suzerain[32]) non seulement de poursuivre sa
personne, mais encore d'occuper et de tenir ses terres et domaines,
afin, par ce moyen, d'arriver surtout  purger d'hrsie, par force et
savoir faire, le territoire qui, jusqu' ce jour, a t honteusement
endommag et souill par la mchancet dudit comte, tant juste en effet
que les mains de tous se lvent contre celui dont la main a t contre
tous. Que si telle vexation ne lui donne enfin meilleur entendement,
nous aurons soin d'appesantir notre bras sur sa tte. Mais si, par aucun
moyen, il promet d'exhiber satisfaction, ores faudra-t-il qu'il
promette, pour signe de sa repentance, qu'il chassera de tout son
pouvoir les sectateurs de l'hrtique impit, et qu'il s'empresse de se
rconcilier  la paix fraternelle, vu que c'est surtout pour la faute
qu'il est reconnu avoir commise en l'un et l'autre point, que la censure
ecclsiastique a t profre contre lui. Bien que si Dieu voulait
prendre garde  toutes ses iniquits,  peine pourrait-il faire
satisfaction convenable, non seulement pour lui-mme, mais encore pour
cette multitude qu'il a conduite dans les lacs de damnation. Mais pour
ce que, selon la sentence de vrit, ceux-l ne sont  craindre qui
tuent le corps, mais bien ceux qui peuvent envoyer le corps et l'me en
la ghenne, nous nous confions et esprons en celui qui, afin d'ter 
ses fidles la crainte de la mort, mourut et ressuscita le troisime
jour, pour que le meurtre dudit homme de Dieu, frre Pierre de
Castelnau, non seulement n'imprime pas la crainte  notre vnrable
frre l'vque de Conserans ni  notre bien-aim fils Arnauld, abb de
Cteaux, lgat du sige apostolique, ni aux autres orthodoxes sectateurs
de la vraie foi, mais, du contraire, les enflamme d'amour, afin qu'
l'exemple de celui qui a mrit heureusement la vie ternelle au prix
d'une mort temporelle, ils ne redoutent pas d'employer pour le Christ,
s'il est ncessaire, leur vie en si glorieux combat. C'est pourquoi nous
avons jug bon de conseiller aux archevques et vques qu'admonestant
leurs ouailles, inculquant prires par prceptes et prceptes par
prires, et s'unissant efficacement aux avis salutaires et commandemens
de nos lgats, ils assistent ceux-ci en toutes choses pour lesquelles
ils jugeraient devoir leur faire telles injonctions qu'il leur plairait,
ainsi que de braves compagnons d'armes; leur faisant savoir que la
sentence que cesdits lgats auraient promulgue, non seulement contre
les rebelles, mais encore contre les paresseux, nous ordonnons qu'elle
soit tenue pour ratifie et soit observe inviolablement.

[Note 32: Le roi de France, de qui relevait le comt de Toulouse.]

Sus donc, soldats du Christ! sus donc, novices intrpides de la milice
chrtienne! que l'universel gmissement de l'glise vous meuve, et
qu'un pieux zle vous enflamme du dsir de venger une si grande injure
faite  notre Dieu! Souvenez-vous que notre Crateur n'avait pas besoin
de nous alors qu'il nous fit, et que, bien que notre service ne lui soit
ncessaire, comme si, par ce concours, il se fatiguait moins dans
l'opration de ses oeuvres, et que son omnipotence ft moindre quand
notre assistance vient  lui faillir, il nous a nanmoins accord en
telle circonstance l'occasion de le servir et de lui agrer.

Puis donc qu'aprs le meurtre du susdit juste, il est dit que l'glise,
en les pays o vous tes, sige dans la tristesse et la douleur, sans
appui ni consolateur, que la foi s'est vanouie, que la paix a pri, que
l'hrtique peste et la rage de l'ennemi ont plus fort prvalu; puis
aussi que si, ds l'origine de la tempte, on ne porte un puissant
secours  la religion, le vaisseau de l'glise sera vu presque
entirement perdu en naufrage; nous vous avertissons tous soigneusement
et promptement exhortons, vous enjoignons, dans une telle urgence et si
grande ncessit, avec confiance et en vertu du Christ, vous donnant
rmission de tous pchs, pour que vous ne tardiez  courir au devant de
maux si normes, et que vous fassiez en sorte de pacifier ces gens-l en
celui qui est un Dieu de paix et d'amour; finalement pour que vous vous
tudiez en vos rgions  exterminer l'impit et l'hrsie par tous les
moyens quelconques que Dieu vous aura rvls, combattant d'une main
forte et d'un bras au loin tendu leurs sectateurs plus svrement que
les Sarrasins, en ce qu'ils sont pires.

D'ailleurs, vous mandons, si ledit comte Raimond (qui, par ainsi que
s'il et fait pacte avec la mort, pche et ne rflchit sur son crime)
venait d'aventure  prendre meilleur entendement dans la vexation qui
lui est inflige, et que, la face couverte d'ignominie, il se prenne 
rechercher le nom de Dieu, pour nous donner satisfaction et  l'glise,
ou plutt  Dieu, que vous ne vous dsistiez pour cela de faire peser
sur lui le fardeau d'oppression qu'il s'est attir, chassant lui et ses
fauteurs des chteaux du seigneur, et leur enlevant leurs terres,
auxquelles, aprs l'expulsion des hrtiques, aient  tre subrogs les
habitans catholiques, qui, selon la discipline de notre foi orthodoxe,
servent devant Dieu en saintet et justice.

Donn  Latran, le 6 des ides de mars, de notre pontificat l'an
II[33].

Ces choses tant rapportes touchant la mort du trs-saint homme,
retournons  suivre notre narration.

[Note 33: Le 10 mars 1208.]




CHAPITRE IX.

     Comment les vques de Toulouse et de Conserans furent envoys 
     Rome pour exposer au souverain pontife l'tat de l'glise dans la
     province de Narbonne.


Les prlats de la province de Narbonne et autres que touchaient les
affaires de la paix et de la foi dans la province de Narbonne, voyant
qu'taient morts les hommes de bien, l'vque d'Osma, frre Pierre de
Castelnau et frre Raoul, lesquels avaient t en ladite terre les
promoteurs principaux et matres de la prdication; remarquant, de plus,
que cette prdication avait dj accompli son cours pour majeure partie,
sans avoir beaucoup profit, ains qu'elle avait t du tout frustre des
fruits dsirs, ils dlibrrent d'en transmettre avis aux pieds du
souverain pontife.

 cette cause, les vnrables hommes Foulques, vque de Toulouse, et
Navarre, vque de Conserans, se ceignent et s'acheminent vers Rome,
pour supplier le seigneur pape qu' la religion grandement priclitante
en la province de Narbonne, de Bziers et Bordeaux, et faisant dans ces
contres presque entirement naufrage, il tende une main secourable, et
pourvoie  la paix de l'glise.

Sur quoi, le seigneur pape Innocent, qui s'appliquait de toutes ses
forces  veiller aux ncessits de la foi catholique, porta remde  si
grand mal, envoyant en France lettres circulaires et efficaces sur telle
affaire, comme nous l'expliquerons mieux plus bas.

Ce qu'ayant ou le comte de Toulouse, ou pour mieux dire ce comte de
fourberie[34],  savoir, que les susdits vques s'en taient alls 
Rome, craignant d'tre chti selon ses mrites, et voyant que ses bons
faits et gestes ne pouvaient passer impunis, aprs avoir dput
plusieurs autres missaires  Rome, il y envoya finalement deux hommes
mchans et excrables, l'archevque d'Auch et Raimond de Rabastens[35]
lequel avait t autrefois vque de Toulouse, et pour ses mrites
dpos depuis; et par ces truchemens, il se plaignit au seigneur pape de
l'abb de Cteaux, qui  titre de lgat traitait des choses de la foi,
assurant qu'il l'avait aigri contre lui, Raimond, avec trop d'pret, et
plus que de raison; promettant en outre ledit comte, que si le seigneur
pape lui adressait un lgat  _latere_, il se rangerait en tout  ses
volonts: ce qu'il ne disait par dsir qu'il et de s'amender en aucune
faon, mais bien dans l'ide que si le seigneur pape lui envoyait
quelqu'un d'entre ses cardinaux, il pourrait le circonvenir, homme qu'il
tait de couleur changeante et bien fort rus.

[Note 34: _Comes_ Tolosanus, _imo dicamus melius_, dolosanus.]

[Note 35: Dans le haut Languedoc,  six lieues d'Albi. Il y a une autre
ville du mme nom en Bigorre,  quatre lieues de Tarbes.]

Mais le Tout-Puissant, qui est scrutateur des coeurs, et les connat
jusque dans leurs secrets, ne voulut permettre que la puret apostolique
pt tre induite  erreur, ni davantage que la perversit de ce comte
ft cache plus long-temps. Il pourvut donc, en sa justice et
misricorde, juge clment et quitable,  ce que ledit seigneur pape
satisft  sa requte, comme s'il demandait chose juste, et  ce que sa
malice ne demeurt plus long-temps cele. En effet, le seigneur pape fit
passer en Provence un de ses propres clercs, ayant nom Milon, homme de
vie honnte assurment, illustre en science, disert en paroles, lequel
(pour en peu de mots figurer sa vertu et probit), ne put tre pouvant
par terreur, non plus que plier sous les menaces.

Toutefois, apprenant la venue de matre Milon, le comte se rjouit
grandement, pensant, comme il osait faire, que celui-ci s'accommoderait
en toutes choses  son bon plaisir; et, courant par ses domaines, il
commena  se glorifier, et  dire: Voici qu' cette heure je suis
bien, car j'ai un lgat selon mon coeur. Voire, je serai moi-mme
lgat.

Mais il advint pourtant au contraire de son souhait, ainsi qu'il sera
dit ci-aprs.




CHAPITRE X.

     Comment matre Thodise fut dlgu avec matre Milon.


En compagnie du susdit matre Milon fut envoy un certain clerc, nomm
Thodise[36], chanoine de Gnes, lequel devait l'assister et aider dans
l'expdition des affaires de la foi. Or, ce Thodise tait homme de
grande science, homme de constance admirable, homme d'exquise bont, qui
se comporta trs-bien pour les intrts de Jsus-Christ. Quels dangers
il eut  courir dans sa mission, et quels travaux  endurer, c'est ce
que l'issue a fait voir, comme nous aurons soin par la suite de le
rapporter plus amplement.

[Note 36: Ou, selon d'autres auteurs, _Thdise_.]

Le seigneur pape avait donn commandement  matre Milon de disposer, en
tout ce qui touchait  la foi, et surtout au fait du comte de Toulouse,
selon l'avis de l'abb de Cteaux, vu que l'abb connaissait  plein
l'tat des affaires aussi bien que les fourberies de ce comte. Par quoi,
le seigneur pape avait dit expressment  matre Milon: L'abb de
Cteaux sera de tout le faiseur, et toi, tu seras son organe; car le
comte de Toulouse le tient pour suspect, mais toi, tu ne lui seras point
tel.

Matre Milon et matre Thodise tant donc venus en France, ils
trouvrent l'abb de Cteaux  Auxerre. L, matre Milon le consulta sur
plusieurs articles concernant les affaires de la foi; au sujet de quoi
l'abb l'instruisant avec soin, lui dlivra son avis crit et scell. Il
lui conseilla en outre de convoquer les archevques, vques et autres
prlats qu'il jugerait expdiens au bien de la chose, avant que
d'arriver au comte de Toulouse, de prendre leurs avis et opinions et de
s'y tenir. Il lui indiqua mme spcialement et par leurs noms
quelques-uns d'entre les prlats aux conseils de qui il devait
particulirement adhrer.

Aprs, l'abb de Cteaux et matre Milon, s'acheminrent vers le roi de
France, Philippe, qui pour lors tenait une confrence solennelle avec
plusieurs de ses barons  Villeneuve[37], au territoire de Sens, o se
trouvaient le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Pol, et
beaucoup d'autres nobles et puissans personnages. Or, le seigneur pape
avait envoy au roi lettres spciales, l'avertissant et priant
d'employer secours opportun par lui-mme, ou du moins par son fils
Louis, pour la dfense de l'glise, qui courait grands risques en la
province de Narbonne. Mais le roi donna pour rponse au nonce du
seigneur pape, qu'il avait  ses flancs deux grands et terribles lions,
savoir Othon[38] qui tait dit empereur, et le roi Jean
d'Angleterre[39]; lesquels, d'un et d'autre ct, travaillaient de
toutes leurs forces  porter le trouble dans le royaume de France; par
ainsi qu'il ne voulait sortir en aucune faon de France, ni mme
envoyer son fils; mais que lui semblait assez pour le prsent s'il
permettait  ses barons de marcher contre les perturbateurs de la paix
et de la foi dans la province de Narbonne.

[Note 37: Il y avait trois villes de ce nom auprs de Sens, savoir,
Villeneuve-la-Guyard, Villeneuve-l'Archevque et Villeneuve-le-Roi ou
sur Yonne. C'est de cette dernire qu'il est question.]

[Note 38: Othon IV, surnomm le Superbe.]

[Note 39: Jean-sans-Terre.]

D'autre part, le souverain pontife avait adress lettres circulaires 
tous prlats, comtes et barons, et au peuple entier du royaume de
France, pour rendre les peuples fidles plus prompts  extirper la peste
d'hrsie; les admonestant efficacement et les exhortant de faire hte 
venger, dans le pays de Narbonne, l'injure du Crucifix; leur faisant
savoir de plus que quiconque, enflamm du zle de la foi orthodoxe,
s'emploirait  cette oeuvre de pit, obtiendrait rmission de tous ses
pchs devant Dieu et son vicaire, pourvu qu'il ft contrit et confess.

Que dirai-je? Ladite indulgence est publie en France, et une grande
multitude de fidles s'arment du signe de la croix[40].

[Note 40: En 1209.]




CHAPITRE XI.

     Comment un concile fut tenu  Montlimar, et comment un jour fut
     fix au comte de Toulouse pour comparatre  Valence devant
     Milon.


La susdite confrence tenue  Villeneuve tant termine, matre Milon,
avec son collgue matre Thodise, marcha vers la Provence, et, tant
arriv dans un certain chteau nomm Montlimar, il y convoqua un bon
nombre d'archevques et d'vques, auxquels, lorsqu'ils furent venus 
lui, il demanda en diligence de quelle faon il fallait procder aux
affaires de la foi et de la paix, et principalement touchant le fait du
comte de Toulouse; il voulut mme que chaque prlat lui donnt son avis
crit et scell sur certains articles au sujet desquels il avait reu
une instruction de l'abb de Cteaux. Il fut fait comme il l'ordonnait,
et, chose admirable! tous les avis, tant celui de l'abb de Cteaux que
ceux des prlats, s'accordrent sans diffrence aucune. Ceci a t fait
par le Seigneur. Aprs ce, matre Milon dputa vers le comte de
Toulouse, lui mandant qu'au jour qu'il lui prescrivait, il et  venir 
lui dans la cit de Valence. Le comte vint au jour dit, et, comme homme
fallacieux et cruel, parjure et trompeur, il promit au lgat, savoir 
matre Milon, de faire en toutes choses selon sa volont, ce qu'il
disait par fraude. Mais le lgat, qui tait homme avis et circonspect,
usant en cela du conseil des prlats, voulut et commanda que le comte de
Toulouse livrt pour sret sept chteaux des domaines qu'il tenait en
Provence; il voulut encore que les comtes des cits d'Avignon et de
Nmes et de la ville de Saint-George[41] lui jurassent que si le comte
prsumait d'aller contre les commandemens de lui lgat, ils ne seraient
astreints,  lui comte, par foi d'hommage ni d'alliance. Quant au comte
de Toulouse, bien qu'enrageant et malgr lui, contraint par la
ncessit, il promit d'accomplir tout ce que le lgat lui avait ordonn;
et, par ainsi, il advint que lui qui avait tax de duret l'abb de
Cteaux, se plaignit plus encore de la rigueur du lgat Milon. L'on
croit qu'il a t trs-justement dispos par la volont de Dieu qu'en
l'endroit o le tyran esprait trouver remde, il y trouvt vengeance et
chtiment. Aussitt matre Thodise, homme plein d'entire bont, vint
au pays de Provence, par l'ordre du lgat, pour recevoir les chteaux
dont nous avons parl, les occuper de la part de la sainte glise
romaine, et les munir.

[Note 41: Il faut lire probablement _Sancti gidii_, et entendre
Saint-Gilles au lieu de _Saint-George_. Par les _comtes_ de ces villes
l'historien entend,  ce qu'il parat, les _consuls_ ou premiers
magistrats municipaux.]




CHAPITRE XII.

     Le comte de Toulouse est rconcili  l'glise.


Ces choses dment acheves, le lgat descendit  la ville de
Saint-Gilles pour l rconcilier le comte de Toulouse, et en cette
manire furent conduites sa rconciliation et son absolution. Le comte
fut amen nu au devant des portes de l'glise du bienheureux
Saint-Gilles, et, en ce lieu, en prsence du lgat, des archevques et
vques qui s'y trouvaient  telle fin au nombre de vingt et par-dessus,
il jura sur le corps du Christ et les reliques des Saints qui, par les
prlats, taient tenues exposes devant les portes de l'glise avec
grande vnration et en grande quantit, d'obir en tout aux
commandemens de la sainte glise romaine. Puis le lgat fit placer une
tole au cou du comte, et, le tirant par cette tole, il l'introduisit
absous dedans l'glise en le fouettant. Il est  dire que, comme le
comte de Toulouse tait introduit, ainsi que nous l'avons expliqu, dans
l'glise de Saint-Gilles, nu et flagell, il ne put, par la disposition
de Dieu, et pour la foule qui s'y trouvait, en sortir par o il tait
entr, mais lui fallut descendre dans les bas cts de l'glise, et
passer nu devant le spulcre du bienheureux martyr, frre Pierre de
Castelnau, qu'il avait fait occire.  juste jugement de Dieu! celui
qu'il avait mpris vivant, il a t forc de lui payer respect aprs sa
mort.

Je pense aussi qu'il convient de noter que, comme le corps dudit martyr,
qui d'abord avait t mis au tombeau dans le clotre des moines de
Saint-Gilles, eut t transfr long-temps aprs dans l'glise, il fut
retrouv aussi sain et intact que s'il et t enterr le jour mme;
bien plus, une exhalaison de merveilleuse odeur sortit du corps du Saint
et de ses accoutremens.




CHAPITRE XIII.

     Comment le comte de Toulouse prit feintement la croix de la
     sainte milice, laquelle les soldats de l'arme catholique
     portaient cousue sur la poitrine.


Aprs toutes ces choses, le trs-rus comte de Toulouse, tremblant
devant la face des Croiss qui, pour chasser les hrtiques et leurs
fauteurs, devaient prochainement venir de France au pays de Narbonne,
requit du lgat qu'on lui donnt la croix, afin par-l d'empcher que
ses terres ne fussent infestes par les ntres. Le lgat lui octroya sa
demande, et donna la croix au comte et  deux de ses chevaliers
seulement.  menteur et trs-perfide Crois! j'entends parler du comte
de Toulouse qui prit la croix, non pour venger l'injure du Crucifix,
mais pour pouvoir quelque temps cler sa perversit, et la cacher aux
yeux.

Ces choses faites, le lgat et matre Thodise retournrent vers Lyon 
la rencontre des Croiss qui devaient marcher promptement contre les
hrtiques Provenaux; car par toute la Provence avait-on publi
l'indulgence que le seigneur pape accordait  ceux qui partiraient
contre les susdits hrtiques; si bien que beaucoup de nobles et
d'ignobles avaient arm leur poitrine du signe de la croix contre les
ennemis de la croix. Tant de milliers de fidles s'tant donc croiss en
France pour venger l'injure de notre Dieu, et devant se croiser plus
tard, il ne manquait plus rien, sinon que le Dieu des armes, faisant
marcher sa milice, perdt ces trs-cruels homicides; lui qui d'abord,
avec sa bont accoutume et une bnignit extraordinaire, compatissant 
ses ennemis, c'est--dire, aux hrtiques et  leurs fauteurs, leur
avait envoy  plusieurs fois plusieurs de ses ministres; mais eux,
obstins dans leur impit, persvrant dans leur corruption, les
avaient accabls d'outrages ou mme gorgs.




CHAPITRE XIV.

     De l'arrive de l'arme des Croiss dans la Provence.


L'an de l'incarnation de Notre-Seigneur 1209, et le onzime du
pontificat du seigneur pape Innocent, sous le rgne de Philippe, roi des
Franais, aux environs de la fte de saint Jean-Baptiste, tous les
Croiss prenant route des diverses parties de la France, anims d'un
mme esprit, et tout tant dispos avec prvoyance, se rassemblrent
auprs de Lyon, ville franaise. Parmi ceux qui s'y trouvrent, ceux-ci
passaient pour les principaux,  savoir: l'archevque de Sens[42],
l'vque d'Autun, celui de Clermont et celui de Nevers, Eudes duc de
Bourgogne, le comte de Nevers, le comte de Saint-Pol, le comte de
Montfort[43] et celui de Bar-sur-Seine, Guichard de Beaujeu, Guillaume
des Roches, snchal d'Anjou, Gaucher de Joigny, et beaucoup d'autres
nobles et puissans hommes qu'il serait trop long de nommer.

[Note 42: L'archevque de Sens prenait le titre de primat des Gaules et
de Germanie.]

[Note 43: Simon, surnomm le _Fort_ et le _Macchabe_. Il tait fils de
Simon III, seigneur de Montfort-l'Amaury, petite ville  onze lieues de
Paris, et  l'poque de la croisade, il tait le chef de sa maison,
illustre et florissante ds le dixime sicle.]




CHAPITRE XV.

     Le comte de Toulouse va au-devant des Croiss.


Le comte Raimond de Toulouse, voyant arriver la foule des Croiss, et
craignant qu'ils n'envahissent ses terres, d'autant plus que l'aiguillon
de sa conscience lui faisait sentir de reste tout ce qu'il avait commis
de crimes et mchancets, sortit au devant d'eux, et vint jusqu'aux
entours de la cit de Valence; mais ils avaient dj pass outre. Ledit
comte, les trouvant donc avant d'arriver  la susdite ville, se prit 
simuler un esprit de paix et de concorde, et leur promit faussement
service, s'engageant trs-fermement  se conformer aux ordres de la
sainte glise romaine, et mme  leur arbitrage, voire, pour gage qu'il
garderait sa foi, leur livrant quelques siens chteaux. Il voulut aussi
donner son fils en otage ou sa propre personne aux ntres. Quoi plus?
cet ennemi du Christ s'associe aux Croiss; ils marchent ensemble, et
arrivent droit  la cit de Bziers.




CHAPITRE XVI.

     De la malice des citoyens de la ville de Bziers; sige de leur
     ville, sa prise et sa destruction.


La cit de Bziers comptait entre les plus nobles, mais tait toute
infecte du poison de la perversit hrtique; et ses citoyens n'taient
pas hrtiques seulement, mais bien plus; ravisseurs, iniques,
adultres, larrons des pires, et pleins de toutes sortes de pchs.
Qu'il ne soit  charge au lecteur si nous discourons plus spcialement
de leur malice.

Un certain prtre de cette ville gagnait, par une nuit, aux approches du
jour, son glise, pour y clbrer les divins mystres, portant le calice
dans ses mains. Quelques habitans de Bziers qui s'taient embusqus,
saisissant ce prtre et le frappant avec violence, le blessrent
grivement, lui rompirent un bras, et, prenant le calice qu'il tenait,
ils le dcouvrirent et pissrent dedans, au mpris du corps et du sang
de Jsus-Christ. Une autre fois, les susdits gens de Bziers, comme de
mchans tratres qu'ils taient, occirent leur seigneur vicomte, ayant
nom Trencavel, dans l'glise de la bienheureuse Marie Madeleine qui est
en leurs murs, et ils brisrent les dents  leur vque qui s'efforait
de dfendre ledit vicomte contre leur furie.

Un chanoine de Bziers ayant clbr la messe, sortait un jour de la
principale glise. Oyant le grand bruit que faisaient des travailleurs
occups  rparer les fosss de la ville, il demanda ce que c'tait, et
il eut pour rponse de ceux qui se trouvaient l: Ce bruit vient des
gens qui travaillent aux fosss, parce que nous fortifions notre ville
contre les Franais qui arrivent dj. En effet, l'arrive des plerins
tait imminente; et, pendant qu'ils parlaient ainsi, apparut un
vieillard d'ge vnrable, lequel dit: Vous fortifiez la ville contre
les plerins; mais qui pourra vous protger d'en haut? Il indiquait par
l que le Seigneur les accablerait du haut du ciel.  ces paroles, ils
furent violemment mus et troubls, et comme ils voulaient fondre sur
le vieillard il disparut, et ne put oncques tre retrouv. Maintenant
suivons notre sujet.

Avant que les Croiss parvinssent jusqu' Bziers, le vicomte de cette
ville, nomm Raimond-Roger, homme de noble lignage, neveu du comte de
Toulouse, et grand imitateur de sa perversit, avait trs-fermement
promis aux hrtiques de cette ville, qu'il n'avait jamais gns en
aucune faon, de ne les abandonner du tout; et que persvrant jusqu'
la mort, il attendrait dans leurs murs la venue des soldats du Christ.
Mais comme il eut appris que les ntres approchaient, contempteur de ses
sermens et rompant la foi promise, il se rfugia  Carcassonne, autre
sienne ville noble, o il mena avec lui plusieurs des hrtiques de
Bziers.

Les ntres donc, arrivant  Bziers, envoyrent au devant l'vque de
cette ville, qui tait sorti  leur rencontre,  savoir, matre Renaud
de Montpellier, homme vnrable pour son ge, sa vie et science. Car
disaient les ntres qu'ils taient venus pour la perte des hrtiques;
et,  cette cause, ils mandrent aux citoyens catholiques, s'il s'en
trouvait aucuns, de livrer en leurs mains les hrtiques, que ce mme
vnrable vque qui les connaissait bien, et mme les avait couchs par
crit, leur nommerait, ou que s'ils ne pouvaient faire ainsi, ils
eussent  sortir de la ville, abandonnant les hrtiques de peur de
prir avec eux. Lequel avis leur tant rapport par ledit vque, ils ne
voulurent y acquiescer; ains, s'levant contre Dieu et l'glise, et
faisant pacte avec la mort, ils choisirent de mourir hrtiques plutt
que de vivre chrtiens. Devant, en effet, que les ntres les eussent
attaqus le moins du monde, quelques gens de Bziers sortirent de leurs
murailles, et commencrent avec flches et autres armes de jet, 
harceler vivement les assigeans; ce que voyant nos servans d'arme,
lesquels sont dits vulgairement _ribauds_[44], ils abordent pleins
d'indignation les remparts de Bziers, et donnant l'assaut  l'insu des
gentilshommes de l'arme, qui n'taient du tout prvenus,  l'heure
mme, chose admirable, ils s'emparent de la ville. Que dirai-je? sitt
entrs, ils gorgrent presque tout, du plus petit jusqu'au plus grand,
et livrrent la ville aux flammes. Et fut ladite ville prise le jour de
la fte de sainte Marie Madeleine ( trs-juste mesure de la volont
divine!), laquelle, ainsi que nous l'avons dit au commencement, les
hrtiques disaient avoir t la concubine du Christ; outre qu'en son
glise, situe dans l'enceinte de leur ville, les citoyens de Bziers
avaient tu leur seigneur, et bris les dents  leur vque, comme nous
l'avons dj rapport. C'est juste donc s'ils furent pris et extermins
au jour de la fte de celle dont ils avaient tenu tant de propos
injurieux, et de qui ces chiens trs-impudens avaient souill l'glise
par le sang de leur seigneur vicomte, et celui de leur vque. Mme dans
cette glise, o, comme il a t dit souvent, ils avaient occis leur
matre, il fut tu d'entre eux jusqu' sept mille, le jour mme de la
prise de Bziers.

[Note 44: Cette espce de soldats figure, pour la premire fois, sous le
rgne de Philippe-Auguste. Ils avaient beaucoup de rapport avec ce qu'on
a appel depuis _enfans perdus_. On les mettait  la tte des assauts et
on s'en servait ordinairement dans toutes les entreprises qui exigeaient
un coup de main hardi. La licence excessive  laquelle ils se livraient
a, par la suite, rendu leur nom infme. Il y avait un chef des _ribauds_
qui portait le titre de _roi_; il avait des privilges et des fonctions
qui passrent au grand prvt de l'htel lorsque cette charge fut cre
par Charles VI, aprs la suppression du nom de _roi des ribauds_. Entre
autres redevances affectes  cet officier, on comptait celle que lui
payait chaque femme adultre (cinq sous). On doit entendre par ces mots
_servans d'arme_  peu prs tous ceux qui, dans l'arme, n'taient pas
nobles, et ceux mme qui taient a sa suite, sans en faire partie comme
soldats.]

Il est encore  remarquer grandement que, de mme que la ville de
Jrusalem fut dtruite par Tite et Vespasien l'an 42 de la passion de
Notre-Seigneur, ainsi la cit de Bziers fut dvaste par les Franais
en l'an 42, aprs le meurtre de leur seigneur. Il ne faut non plus
omettre que ladite cit a t maintes fois saccage pour mme cause et
le mme jour. C'est toujours en celui de la fte de sainte Madeleine,
dans l'glise de qui un si grand forfait avait t commis, que la ville
de Bziers a reu le digne chtiment de son crime.




CHAPITRE XVII.

     Du sige de la ville de Carcassonne et de sa reddition.


Bziers donc tant pris et dtruit, nos gens dlibrrent de marcher
droit sur Carcassonne; car taient ses habitans de trs-mchans
hrtiques et devant Dieu pcheurs outre mesure. Or, ceux qui se
tenaient dans les chteaux entre Bziers et Carcassonne, s'taient
enfuis par crainte de notre arme, laissant leurs forts dserts; et
d'autres, qui n'appartenaient  la secte perverse, s'taient rendus 
nous.

Le vicomte[45], apprenant que les Croiss s'avanaient pour faire le
sige de Carcassonne, ramassa tout ce qu'il put de soldats, et se
renfermant avec eux dans la ville, il se prpara  la dfendre contre
les ntres. N'oublions pas de dire que les citoyens de Carcassonne,
infidles et mchans qu'ils taient, avaient dtruit le rfectoire et le
cellier des chanoines de leur ville, lesquels taient chanoines
rguliers, et, ce qui est encore plus excrable, les stalles mme de
l'glise; le tout pour fortifier leurs murailles.  profane dessein! 
fortifications sans force, bien dignes d'tre renverses, pour ce
qu'elles taient construites en violation et destruction de l'immunit
sainte de la maison de Dieu! Les maisons des paysans demeurent en leur
entier, et celles des serviteurs de Dieu sont jetes  bas.

[Note 45: Le vicomte de Bziers.]

Les ntres cependant, tant arrivs sur la ville, tablirent leur camp
tout  l'entour, et en formrent le sige. Mais les corps des hommes
d'armes ayant pris poste sur chaque point du circuit, il ne fut question
de combattre ni ce jour mme ni le suivant.

Or, la cit de Carcassonne, place  l'extrme issue d'une montagne,
tait ceinte d'un double faubourg, et chacun tait couvert pareillement
de remparts et de fosss. Le troisime jour, les ntres esprant
emporter d'assaut et sans machines le premier faubourg, qui tait tant
soit peu moins fort que l'autre, l'attaqurent tous d'accord avec grande
imptuosit, tandis que les vques et abbs runis en choeur avec tout
le clerg, et chantant bien dvotement _Veni, sancte Spiritus_,
imploraient un prompt secours de Dieu. Les ntres aussitt prirent de
force le premier faubourg abandonn par les ennemis; et il ne faut
omettre que le noble comte de Montfort, attaquant ledit faubourg avec le
reste de l'arme, le premier de tous, voire mme tout seul, se lana
audacieusement dans le foss. Ce succs obtenu, nos gens comblrent les
fosss, et mirent le faubourg au ras de terre.

Ayant vu que si facilement ils avaient pris le premier, les Croiss
jugrent qu'ils pourraient galement emporter d'assaut le second
faubourg qui tait de beaucoup plus fort et mieux dfendu[46]. Le jour
suivant donc ils s'en approchrent; mais, durant qu'ils pressaient
l'attaque, le vicomte et les siens les repoussaient si vaillamment que,
par la grle continuelle de pierres dont ils taient assaillis, force
fut aux ntres de ressauter hors du foss o ils taient entrs. Et
comme il advint dans ce conflit qu'un certain chevalier n'en pouvait
sortir, pour ce qu'il avait une jambe casse, et que nul n'osait l'en
retirer  cause des pierres qu'on lanait toujours, un homme de haute
prouesse, c'tait le comte de Montfort, se jeta dans le foss, et sauva
le malheureux avec le secours d'un seul cuyer, non sans courir grand
risque pour sa propre vie.

[Note 46: L'auteur a dit tout  l'heure que le premier faubourg tait
_tant soit peu moins fort, aliquantulum minus forte_. Cette
contradiction vient sans doute de ce que le premier faubourg fut pris et
conserv, tandis que dans le second, attaqu d'abord infructueusement,
les Croiss ne purent se maintenir aprs un nouvel assaut.]

Ces choses faites, les ntres ne tardrent  dresser des machines, de
celles qu'on nomme perrires, pour battre le faubourg, et quand le mur
en fut un peu branl vers le fate par le jet des pierres, y appliquant
 grand'peine un chariot  quatre roues couvert de peaux de boeuf[47],
ils placrent dessous des pionniers pour saper la muraille. Lors, les
ennemis, dardant sans cesse des pierres, des bois et du feu sur le
chariot, l'eurent bientt fracass; mais les ouvriers s'tant retirs
sous la brche dj ouverte dans le mur, ils ne purent en aucune faon
les retarder dans leur travail. Quoi plus? le lendemain, au point du
jour, la muraille ainsi mine s'croula, et nos gens tant entrs avec
un terrible fracas, les ennemis se retirrent au plus haut de la ville;
puis, s'apercevant que nos soldats taient sortis du faubourg et
retourns au camp, quittant la ville et forant  la fuite tous ceux qui
y taient demeurs, ils mirent le feu au faubourg, non sans avoir tu
plusieurs des assaillans que l'embarras des issues avait empch de
s'chapper, et derechef ils se retranchrent dans la ville haute.

[Note 47: Cette machine peut tre compare  ces galeries couvertes ou
_vignes_ construites avec des claies et du bois de chne vert, qu'on
appelait aussi _chats_, et qui servaient galement  mettre les
travailleurs, mineurs ou pionniers  l'abri des traits des assigs.]

Il arriva pendant le sige une chose qu'il ne faut passer sous silence,
et qui peut  bon droit passer pour un notable miracle. On disait que
l'arme comptait jusqu' cinquante mille hommes. Or, nos ennemis avaient
dtruit tous les moulins des environs; si bien que les ntres ne
pouvaient avoir de pain, fors d'un petit nombre de chteaux voisins, et
nanmoins le pain tait au camp en telle abondance qu'il s'y vendait 
vil prix. D'o vient ce dire des hrtiques que l'abb de Cteaux tait
sorcier, et qu'il avait amen des dmons sous figure humaine, parce
qu'il leur paraissait que les ntres ne mangeaient point.

Les choses tant  ce point, les Croiss tinrent conseil sur le fait de
savoir comment ils prendraient la ville. Mais remarquant que, s'ils
faisaient ici comme ils avaient fait  Bziers, la ville serait
dtruite, et tous les biens qui taient en icelle consums, en sorte que
celui qu'on rendrait matre de ces domaines n'aurait de quoi vivre ni
entretenir chevaliers et servans pour les garder, pour ce fut-il, au
conseil des barons, trait de la paix en la faon que voici. Il fut
arrt que tous sortiraient nus de la ville, et se sauveraient ainsi;
quant au vicomte, qu'il serait tenu sous bonne garde, et quant aux
biens, qu'ils resteraient en totalit  celui qui serait seigneur dudit
territoire,  cause des besoins plus haut indiqus: et il fut fait de la
sorte. Tous donc sortirent nus de la ville, n'emportant rien que leurs
pchs; et ainsi s'accomplirent les paroles du vnrable homme Brenger,
qui avait t vque de Carcassonne. Car, un jour qu'il prchait dans sa
ville, et que,  son ordinaire, reprochant aux habitans leur hrsie,
ils ne voulaient l'couter: Vous ne voulez m'couter, leur dit-il;
croyez-moi, je pousserai contre vous un si grand mugissement que des
lointaines parties du monde viendront gens qui dtruiront cette ville.
Et soyez bien assurs que, vos murs fussent-ils de fer et de hauteur
extrme, vous ne pourrez vous dfendre; ains, pour votre incrdulit et
malice, recevrez du trs-quitable juge un digne chtiment. Aussi,
pour telles menaces et autres semblables discours que ce saint
personnage faisait tonner  leurs oreilles, ceux de Carcassonne le
chassrent un beau jour de leur ville, dfendant trs-expressment par
la voix du hraut, et sous peine d'une vengeance trs-svre, que nul,
pour acheter ou vendre, se hasardt  communiquer avec lui ou quelqu'un
des siens.

Maintenant poursuivons ce que nous avons commenc. La ville tant rendue
et tous ses habitans dehors, on fit choix de chevaliers pour garder
fidlement les biens qui s'y trouvaient.




CHAPITRE XVIII.

     Comment le comte de Montfort fut lu prince du territoire et
     domaine du comte Raimond[48].

[Note 48: Il faut entendre par l Raimond, vicomte de Bziers, et non le
comte Raimond de Toulouse.]


Toutes ces choses acheves, les barons tinrent conseil entre eux pour
aviser de celui qu'ils devaient faire seigneur dudit domaine; et d'abord
il fut offert au comte de Nevers, puis au duc de Bourgogne, mais ils le
refusrent. Pour lors, furent choisis dans toute l'arme deux vques et
quatre chevaliers, ensemble l'abb de Cteaux, lgat du sige
apostolique, pour donner un matre  ce territoire, lesquels promirent
fermement d'lire celui qu'ils jugeraient meilleur selon Dieu et selon
le sicle. Ces sept personnes donc, par la coopration des sept dons du
Saint-Esprit et le regard de misricorde qu'il jette sur la terre,
choisissent un homme fidle, catholique, honnte en ses moeurs et fort
en armes, savoir le comte Simon de Montfort. Aussitt l'abb de Cteaux,
lgat du sige apostolique, pre et matre de cette sainte ngociation,
plus le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, viennent audit comte,
l'avertissant, priant et engageant pour qu'il et  accepter ce fardeau
et cet honneur tout ensemble; et, comme le susdit personnage tout plein
de discrtion s'y refusait trs-instamment, se disant insuffisant, voire
mme indigne, soudain l'abb de Cteaux et le duc se jettent  ses
pieds, le suppliant d'accder  leur prire. Mais le comte persistant
dans son refus, l'abb, usant de son autorit de lgat, lui enjoignit
trs-troitement, par vertu d'obissance, de faire ce qu'ils lui
demandaient. Le comte donc prit le gouvernement des susdites terres pour
la gloire de Dieu, l'honneur de l'glise et la ruine de l'hrtique
mchancet.

Il faut placer ici un fait bien digne d'tre rapport, lequel advint peu
auparavant en France au noble comte de Montfort. Un jour que le
vnrable abb de Vaulx-Cernay, Gui, dont il est parl plus haut, qui,
du mieux qu'il pouvait, avanait les affaires de la foi contre les
hrtiques, revenait d'auprs le duc de Bourgogne, portant lettres de ce
duc, par lesquelles il priait le comte de Montfort de se prparer avec
lui  la guerre pour Jsus-Christ contre les infidles, et lui offrant
de grands dons s'il voulait en cela acquiescer  son dsir, il arriva
que ledit abb rencontra le comte dans une glise d'un sien chteau,
dit Rochefort[49], occup  certaines affaires. Or, comme l'abb l'eut
pris  part pour lui montrer la missive du duc, le comte, passant par le
choeur de l'glise, saisit le livre du psautier qu'il trouva sur le
pupitre, et, tenant son doigt sur la premire ligne, il dit  l'abb:
expliquez-moi ce passage: Dieu a command  ses anges de vous garder
dans toutes vos voies; ils vous porteront dans leurs mains, de peur que
vous ne heurtiez votre pied contre la pierre[50]; ce qui, indiqu de la
sorte par disposition divine, fut trs-manifestement prouv par l'issue
des choses.

[Note 49: Il est probablement question de la petite ville de ce nom,
situe en Beauce,  deux lieues de Dourdan.]

[Note 50: Psaume 90, v. 11, 12.]




CHAPITRE XIX.

     Illustres qualits de l'me et du corps qu'on remarquait dans
     Simon, comte de Montfort.


Puisque l'occasion s'en prsente, et que l'ordre naturel de notre rcit
le requiert, nous placerons ici ce que nous avons reconnu par nous-mme
dans le noble comte de Montfort. Nous dirons d'abord qu'il tait de race
illustre, d'un courage indomptable, et merveilleusement exerc dans les
armes; en outre, et pour parler de l'extrieur, il tait d'une stature
trs-leve, remarquable par sa chevelure, d'une figure lgante, d'un
bel aspect, haut d'paules, large de poitrine, gracieux de corps, agile
et ferme en tous ses mouvemens, vif et lger, tel, en un mot, que nul,
ft-il un de ses ennemis ou envieux, n'aurait rien trouv  reprendre en
sa personne pour si peu que ce ft; enfin, et pour parler de choses plus
releves, il tait disert en paroles, affable et doux, d'un commerce
aimable, trs-pur en chastet, distingu par sa modestie, dou de
sapience, ferme en ses desseins, prvoyant dans le conseil, quitable
dans le jugement, plein de constance dans les affaires guerrires,
circonspect dans ses actions, ardent pour entreprendre, infatigable pour
achever, et tout dvou au service de Dieu.  sage lection des princes!
acclamations senses des plerins, qui ont commis un homme si fidle 
la dfense de la foi orthodoxe, et ont voulu lever au premier rang un
personnage si bien accommod aux intrts de la rpublique universelle,
 la trs-sainte affaire de Jsus-Christ contre les pestifrs
hrtiques! Il convenait en effet que l'ost du Seigneur des armes ft
command par un homme tel que celui-ci, orn, comme nous l'avons dit, de
la noblesse du sang, de la puret des moeurs et des vertus de
chevalerie, tel, dirons-nous, qu'il ft heureux qu'on le mt au dessus
de tous pour la dfense de l'glise en pril, afin que, sous son
patronage, s'affermt l'innocence chrtienne, et que la prsomptueuse
tmrit de la perverse hrsie ne pt esprer que sa dtestable erreur
demeurerait impunie; et bellement ce Simon de Montfort fut-il envoy par
le Christ, vraie montagne de force, au secours de l'glise voisine du
naufrage, pour la dfendre contre ses ennemis acharns.

Il est digne de remarque que, bien qu'autres pussent se trouver qui
l'galassent en quelque partie, nous dirons hardiment qu' peine ou
jamais on n'en rencontra en qui afflut une si grande plnitude de
qualits, soit naturelles, soit acquises, et qu'levt au dessus du
commun la magnificence de tant et si riches largesses accordes par la
divine Providence; voire mme il lui fut donn de Dieu l'aiguillon d'une
continuelle sollicitude et d'une pauvret trs-pressante; car, bien que
Dieu, par la prise des chteaux et la destruction des ennemis, en ait
agi avec lui miraculeusement et avec libralit grande, en mme temps il
le tourmentait par tant de soucis, et l'accablait d'une si grande
dtresse qu'il lui permettait  peine de reposer, afin qu'il ne
s'adonnt  l'orgueil; et, pour que la vertu d'un homme si illustre
brille davantage, qu'il ne soit  charge au lecteur si nous disons
quelques mots des choses qu'il avait faites avant l'poque que nous
traitons, et dont nous avons t tmoin.




CHAPITRE XX.

     Bienveillance du comte Simon  l'gard des habitans de Zara, et
     sa rvrence singulire envers l'glise romaine.


Un temps tait o ce noble comte, et Gui abb de Vaulx-Cernay, qui fut
ensuite vque de Carcassonne, et dont nous avons souvent fait mention,
s'en allaient outre-mer avec certains barons de France[51]. Et comme les
nobles franais furent arrivs dans la trs-opulente cit de Venise, o
ils taient pour monter  frais communs  bord des navires qui devaient
les transporter, ils durent les louer  fort grand prix. L taient
Baudouin[52] comte de Flandre, et Henri son frre, Louis comte de Blois,
le noble comte de Montfort, et beaucoup d'autres qu'il n'tait ais de
compter.

[Note 51: Il s'agit ici de la croisade entreprise en 1205, 
l'instigation de Foulques de Neuilly.]

[Note 52: Baudouin IX.]

Or, les citoyens de Venise, hommes russ et pervers, s'apercevant que
nos plerins taient puiss d'argent et quasi  sec,  cause du prix
immodr des navires, bien plus, qu'ils ne pouvaient en grande partie
payer le dit naulage, saisissant l'occasion de ce que nos plerins
taient  leur merci et dans leur dpendance, ils les conduisirent  la
destruction d'une certaine ville chrtienne appartenant au roi de
Hongrie, laquelle tait nomme Zara; et comme nos plerins y furent
arrivs, selon la coutume des assigeans, ils assirent leurs tentes prs
des murs de la ville. Mais le comte de Montfort et l'abb de Vaulx, ne
voulant suivre la multitude  mal faire, se refusrent  camper avec les
autres, et se logrent loin de la ville. Cependant le seigneur pape
envoya lettres  tous plerins, et avec elles menaces trs-strictes de
perdre l'indulgence qu'il leur avoit accorde, leur commandant, sous
peine de grave excommunication, de n'endommager en aucune faon ladite
cit de Zara.

Il advint que l'abb de Vaulx, lisant un jour ces lettres aux nobles
hommes de l'arme, tous runis au mme lieu, les Vnitiens voulurent le
tuer. Lors, le noble comte de Montfort se leva au milieu de l'assemble,
et s'opposant aux Vnitiens, il les empcha de le tuer; puis s'adressant
aux citoyens de Zara qui taient l prsens pour demander la paix, le
noble comte, devant tous les barons, leur parla de cette sorte: Ici ne
suis venu, dit-il, pour dtruire les chrtiens, et ne vous ferai aucun
mal; et quoi que fassent les autres, pour ce qui est de moi et des
miens, je vous en assure. Ainsi parla cet homme sans peur, et aussitt
lui et les siens sortirent du lieu o se tenait la confrence. Que
tardons-nous davantage? Les barons de l'arme, ne dfrant pas au
commandement apostolique, prennent et dtruisent la ville: derechef, ils
sont excommunis par le seigneur pape, misrablement et de faon
trs-grave; et moi, qui tais l, je rends tmoignage  la vrit, en ce
que j'ai vu et lu les lettres contenant l'excommunication apostolique.

Quant au comte, il n'acquiesa  l'avis de plusieurs, pour dvier de la
vraie route; ains, sortant de la compagnie des pcheurs, avec grand
ennui et dpens, il gagna, par une terre dserte et non fraye, la
trs-noble ville de Brindes, aprs beaucoup d'angoisses et de travaux,
et l, finalement, ayant lou des navires, il s'achemina avec
promptitude outre-mer, o, durant une anne, il fit mainte et mainte
prouesse dans la guerre contre les paens. Puis, avec honneur, il revint
sauf et en vie dans ses domaines, tandis que les barons qu'il avait
quitts prs de Zara coururent grands prils, et presque tous moururent.
Ds ce temps donc il commena les triomphes qu'il a heureusement
consomms par la suite, et ds lors il mrita la gloire que, depuis, il
obtint en chtiant la perversit hrtique.

Nous ne pensons pas qu'il faille taire que ce comte tant tel et si
grand homme, Dieu pourvut  lui donner un aide semblable  lui, 
savoir, sa femme, qui, pour en dire peu de mots, tait religieuse, sage
et pleine de zle. Chez elle, en effet, la religion ornait le zle et la
sagesse, la sagesse guidait la religion et le zle, le zle animait la
sagesse et la religion. De plus, Dieu avait bni ladite comtesse en
procration de ligne; car le comte avait d'elle plusieurs et fort beaux
enfans. Ces choses dduites  la louange dudit comte, apprtons-nous 
poursuivre l'ordre de notre narration.




CHAPITRE XXI.

     Comment le comte de Nevers abandonna le camp des Croiss  cause
     de certaines inimitis.


Quand ledit comte eut t lu en la faon et l'ordre que nous avons
rapports plus haut, aussitt l'abb de Cteaux et lui-mme s'en vinrent
trouver le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, les priant et
suppliant qu'ils daignassent rester encore quelque peu au service de
Jsus-Christ; car il y avait encore  enlever grand nombre de chteaux
trs-forts s mains des hrtiques; et pour ne parler d'autres
innombrables, il s'en trouvait trois bien munis autour de Carcassonne,
o se tenaient en ce moment les principaux ennemis de notre foi. D'un
ct tait Minerve[53], le chteau de Termes[54] de l'autre, et enfin
Cabaret[55].

[Note 53: C'tait une des plus fortes places du royaume, dans le diocse
de Saint-Pons.]

[Note 54: _Castrum Finarum._ Nous avons traduit _Termes_, comme plus
bas, pour _Termarum_ et _Thermarum_,  quatre lieues de Carcassonne.]

[Note 55: Chteau qui a donn son nom au pays de Cabards, dans le
diocse de Carcassonne.]

Le duc de Bourgogne, homme trs-bnin, acquiesa  leurs prires, et
promit de rester avec eux encore pour quelque temps. Mais le comte de
Nevers ne voulut du tout entendre  leurs suppliques, et retourna 
l'instant dans ses domaines. En effet, le duc et ce comte ne
s'accordaient pas bien ensemble, et le diable, ennemi de la paix, avait
aiguis entre eux de telles inimitis que les ntres craignaient tous
les jours qu'ils ne s'entretuassent. Nos soldats jugeaient aussi que le
comte de Nevers n'avait pas assez de bonne volont envers le comte
Simon, pour autant que celui-ci tait l'ami du duc de Bourgogne, et avec
lui tait venu du pays de France.  combien est grande la malice du
vieil ennemi qui, voyant et jalousant le progrs des affaires de
Jsus-Christ, voulut empcher ce dont l'accomplissement le mit si fort
en peine! Or, l'arme des Croiss qui avait t au sige de Carcassonne
tait si grande et si forte que, si elle avait voulu se porter plus
avant, et poursuivre avec concert les ennemis de la foi catholique, ne
trouvant aucune rsistance, elle aurait pu s'emparer promptement de
toute la contre. Mais autant que peut l'humaine raison s'en rendre
compte, autrement en ordonna la clmence divine, parce que, songeant au
salut du genre humain, elle a voulu rserver la conqute de ce pays aux
pcheurs.  donc, le bon matre ne voulut finir tout d'un coup cette
trs-sainte guerre, pourvoyant par l  ce que les pcheurs pussent
gagner pardon, et au plus grand mrite des justes; ains, il voulut que
ses ennemis fussent subjugus peu  peu et successivement, afin que peu
 peu et successivement les pcheurs se prissent  venger l'injure de
Jsus-Christ, et que la guerre tant prolonge, le temps de grce se
prolonget aussi pour eux.




CHAPITRE XXII.

     Prise du chteau de Fanjaux. Le comte pntre dans le diocse
     d'Albi.


Aprs qu'il eut pass peu de jours  Carcassonne, le noble comte en
sortit avec le duc et une bonne partie de l'arme, pour passer outre
avec l'aide du Seigneur, dlaiss qu'il tait par le plus grand nombre
des Croiss, qui avaient fait retraite avec le comte de Nevers. Marchant
donc de Carcassonne, ils camprent le mme jour auprs d'une certaine
ville nomme Alzonne[56].

[Note 56: Bourg  trois lieues de Carcassonne.]

Au lendemain, le duc donna conseil au comte d'aller vers un chteau
nomm Fanjaux[57], o taient entrs quelques soldats arragonais du
parti de notre comte, et qu'ils avaient fortifi, ledit chteau ayant
t abandonn par les soldats et les habitans, pour la crainte qu'ils
avaient des ntres; car plusieurs des plus nobles et plus puissantes
forteresses aux mains des ennemis avaient t laisses vides et
dsertes,  cause de la terreur qu'inspiraient les Croiss. Le comte
ayant donc pris quelques hommes d'armes avec lui, et laissant le duc
avec le gros de l'arme, marcha vers le susdit chteau, et, l'ayant reu
de ses gens, il l'occupa et le munit.

[Note 57: _Fanum jovis_; petite ville  quatre lieues de Mirepoix.]

Il ne faut pas taire que le comte de Toulouse, qui avait assist au
sige de Carcassonne, et qui tait envieux de nos bons succs, conseilla
 notre comte de dtruire certains chteaux qui taient voisins de ses
domaines  lui, comte de Toulouse; le mme, sous prtexte de bien faire,
et suivant la volont de notre comte, dtruisit de fond en comble, et
brla quelques castels, de peur, disait-il, qu'ils ne fissent tort aux
ntres par la suite. Mais il en usait ainsi, cet homme plein de perfidie
et d'iniquit, parce qu'il voulait que tout ce pays ft saccag, et que
nul ne fut en tat de lui opposer rsistance.

Comme ces choses se passaient, les bourgeois d'un trs-noble chteau,
qu'on appelle Castres, au territoire Albigeois, vinrent vers notre
comte, prts  le recevoir pour matre et  faire suivant sa volont. Le
duc engagea le comte  s'y rendre, et  recevoir ladite forteresse,
parce qu'elle tait comme la clef de tout le territoire Albigeois. Le
comte y alla donc avec un petit nombre des siens, laissant derrire le
duc avec l'arme. Or, il advint pendant qu'il tait  Castres, et que
les habitans lui rendaient hommage et lui livraient le chteau,
qu'arrivrent  lui des gens d'armes d'un certain autre chteau
trs-noble, proche d'Albi, appel Lombers[58], disposs  faire pour le
comte comme avaient fait ceux de Castres; mais le noble comte, voulant
retourner  l'arme, ne voulut les suivre pour l'instant, et seulement
prit leur ville sous sa protection, jusqu' ce qu'il pt y aller en
temps plus opportun.

[Note 58: Bourg  trois lieues d'Albi.]

Nous n'oublierons pas de rapporter un miracle qui advint dans le chteau
de Castres en prsence du comte. Comme on lui prsenta deux hrtiques,
dont l'un tait dit _parfait_ dans sa secte, et l'autre tait comme
nophyte et disciple du premier, le comte, ayant tenu conseil, ordonna
que tous deux seraient brls; mais le second des deux, savoir, celui
qui tait disciple de l'autre, ayant le coeur touch intrieurement
d'une vive douleur, commena  se convertir, et promit qu'il abjurerait
volontiers l'hrsie, et obirait en tout  la sainte glise romaine: ce
qu'ayant entendu nos gens entrrent en grande altercation; les uns
disant que, puisque celui-ci voulait faire selon notre volont, il ne
devait tre condamn  mort; les autres au contraire soutenant qu'il
mritait de mourir, tant pour ce qu'il tait manifeste qu'il avait t
hrtique, que parce qu'il tait  croire qu'il promettait plutt par la
crainte pressante du bcher, que par le dsir de suivre la religion
chrtienne. Quoi plus? Le comte consentit qu'il ft brl, dans l'ide
que s'il tait rellement converti, le feu lui serait en expiation de
ses pchs, et que s'il avait menti, il souffrirait le talion pour sa
perfidie. Ils furent donc lis tous les deux troitement avec des liens
trs-forts et trs-durs, par les jambes, le ventre, le col, et leurs
mains attaches derrire le dos. Cela fait, on demanda au disciple en
quelle foi il entendait mourir, et il rpondit: J'abjure la mchancet
hrtique, et veux mourir dans la foi de la sainte glise romaine,
priant que cette flamme me serve de purgatoire. Lors un grand feu fut
allum autour du pal, et tandis que le parfait en hrsie fut consum en
un moment, les liens qui attachaient l'autre s'tant rompus aussitt,
tout forts qu'ils taient, il sortit du feu tellement intact qu'il n'en
resta sur lui aucune trace, si ce n'est que le bout de ses doigts tait
brl un petit.




CHAPITRE XXIII.

     Comment le sige de Cabaret fut tent vainement par le comte.


 son retour du chteau de Castres, le comte rejoignit l'arme qu'il
avait quitte aux environs de Carcassonne; et pour lors l'avis du duc de
Bourgogne, des hommes d'armes et de l'arme, fut de marcher sur Cabaret,
pour voir si, par aventure, ils pourraient inquiter les gens de ce
chteau, et les forcer par assaut  se rendre. Les ntres donc
s'branlant, vinrent  demi-lieue de Cabaret, et l tablirent leur
camp. Le lendemain les hommes d'armes s'armrent, ainsi qu'une grande
partie de l'arme, et s'approchrent du chteau pour le prendre. Puis,
ayant donn l'assaut, voyant qu'ils ne profitaient gure, ils
retournrent  leurs tentes.




CHAPITRE XXIV.

     Du dpart du duc de Bourgogne, et de l'occupation de Pamiers,
     Saverdun et Mirepoix.


Au jour suivant, le duc de Bourgogne se prpara  partir avec toute la
force de l'arme, et le troisime jour ils quittrent le comte, chacun
s'en revenant chez soi. Le comte donc resta seul et quasi dsespr,
n'ayant que trs-peu de chevaliers, au nombre de trente environ,
lesquels taient venus de France avec les autres plerins, et
chrissaient avant tout le service du Christ et le comte de Montfort.

L'arme s'tant ainsi retire, le noble comte vint  Fanjaux, o,
arriv, il vit venir  lui le vnrable abb de Saint-Antonin de
Pamiers[59], dans le territoire de Toulouse, le priant de vouloir
s'acheminer avec lui, et l'assurant qu'il lui livreroit sur l'heure le
trs-noble chteau de cette ville. Or, tandis que le comte se portait
vers ce lieu, il arriva au chteau dit de Mirepoix[60], et le prit
aussitt. tait ce chteau un rceptacle d'hrtiques et de routiers, et
appartenait aux domaines du comte de Foix. L'ayant pris, le comte marcha
droit vers Pamiers, o l'abb le reut avec de grands honneurs et lui
livra le chteau de cette ville, que le comte reut de lui et pour
lequel il lui fit hommage, ainsi qu'il le devait; car ce chteau tait
proprement en la possession de l'abb et des chanoines de Saint-Antonin,
lesquels chanoines taient rguliers[61], et nul n'y devait rien avoir
que de la part de l'abb. Mais le trs-mchant comte de Foix, qui devait
le tenir de lui, voulait malicieusement se l'approprier tout entier,
ainsi que nous le montrerons ci-aprs.

[Note 59:  trois lieues de Foix.]

[Note 60:  six lieues de Toulouse.]

[Note 61: Ils furent sculariss en 1745.]

De l le comte vint  Saverdun[62], dont les bourgeois se rendirent 
lui sans condition aucune. Or ce chteau, je veux dire celui de
Saverdun, tait au pouvoir et dans le domaine du comte de Foix.

[Note 62: Petite ville  cinq lieues de Foix.]




CHAPITRE XXV.

     Albi et Lombers tombent en la possession du comte Simon.


Comme il revenait de Fanjaux, notre comte dlibra d'aller au chteau de
Lombers dont nous avons dit ci-dessus un mot, afin d'en prendre
possession. Or, il y avait en ce chteau plus de cinquante chevaliers,
lesquels,  son arrive, reurent le comte avec honneur, et lui dirent
que le lendemain ils feraient suivant ses ordres. Le lendemain tant
survenu, les susdits chevaliers se concertrent pour le trahir
lchement; mais leur conciliabule ayant dur jusqu' la neuvime heure,
la chose vint aux oreilles du comte, qui, prtextant une affaire, sortit
sans dlai du chteau. Pour lors ils le suivirent, et, pousss par la
crainte, ils se soumirent  sa volont et livrrent la place, lui
faisant hommage et jurant fidlit.

Puis vint notre comte  Albi, laquelle cit avait appartenu au vicomte
de Bziers. L'vque d'Albi, Guillaume, qui en tait le principal
seigneur, le reut avec joie pour matre, et lui rendit la ville. Que
dirai-je? Le comte prit alors possession de tout le diocse albigeois, 
l'exception de quelques chteaux que tenait le comte de Toulouse, qui
les avait enlevs au vicomte de Bziers.

Ces choses dment acheves, notre comte retourna  Carcassonne, d'o,
quelques jours aprs, il partit pour aller  Limoux[63], dans le
territoire du comt de Razez, et y mettre garnison; car s'tait ledit
chteau vendu au comte, sitt la prise de Carcassonne, et tout en y
allant, il prit plusieurs castels qui rsistaient  la sainte glise, et
pendit  bon droit plusieurs de leurs habitans  des potences que bien
avaient gagnes.

[Note 63: Ancienne capitale du comt du Razez,  quinze lieues de
Narbonne.]

 son retour de Limoux, le comte marcha contre un certain fort, voisin
de Carcassonne, et appartenant au comte de Foix, lequel avait nom
Preissan[64]. Or, durant qu'il en faisait le sige, ledit comte de Foix
vint  lui, lui jurant qu'il agirait en tout suivant les ordres de
l'glise; et, en outre, il donna au comte son propre fils en otage, lui
abandonnant encore le chteau qu'il assigeait. Aprs quoi, Simon revint
 Carcassonne.

[Note 64: Dans le diocse de Narbonne.]




CHAPITRE XXVI.

     Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de Montfort 
     prestation d'hommage comme il lui tait d  raison de la ville
     de Carcassonne. Inutiles instances dudit comte  ce sujet.


Le roi d'Arragon, Pierre, dans le domaine duquel entrait la cit de
Carcassonne, ne voulut en aucune faon recevoir l'hommage du comte, mais
bien voulait avoir la ville mme. Or, un jour qu'il voulait aller 
Montpellier[65], et qu'il n'osait, il envoya vers le comte, et lui manda
qu'il et  venir  sa rencontre  Narbonne. La chose faite, le roi et
notre comte s'en vinrent ensemble  Montpellier, o, comme ils eurent
demeur sept jours, le roi ne put tre amen  recevoir l'hommage du
comte. Bien plus, il ordonna secrtement, ainsi qu'on le sut ensuite, 
tous les nobles des vicomts de Bziers et de Carcassonne, qui
rsistaient encore  la sainte glise et  notre comte, de ne point
faire composition avec lui, leur promettant que lui-mme l'attaquerait
de concert avec eux.

[Note 65: Ce prince tait aussi seigneur de Montpellier.]

Quant au comte de Montfort, il advint qu' son retour de Montpellier,
gens vinrent  lui qui lui dirent qu'un grand nombre des chevaliers des
diocses de Bziers, de Carcassonne et d'Albi, avaient rompu la foi
qu'ils lui avaient promise: et de fait il en tait ainsi. En outre,
certains flons avaient assig deux chevaliers du comte dans la tour
d'un chteau prs de Carcassonne, savoir, Amaury et Guillaume de
Pissiac. Ce qu'oyant le comte, il fit hte afin de pouvoir arriver au
chteau devant que ses hommes d'armes fussent pris. Mais ne pouvant
traverser la rivire de l'Aude, vu qu'elle tait dborde, force lui fut
de gagner Carcassonne, parce qu'autrement il n'aurait pu la passer; et
comme il tait en route, il fut inform que lesdits chevaliers taient
tombs au pouvoir des tratres.

Il advint, tandis que le comte tait  Montpellier, que Bouchard de
Marly et Gobert d'Essignac, ensemble quelques autres chevaliers, qui
taient en un certain chteau de Saissac[66], lieu trs-fort au diocse
de Carcassonne, que le comte avait donn audit Bouchard, poursuivirent
un jour les ennemis jusqu' Cabaret. Or, cette forteresse, situe prs
de Carcassonne, tait presque inexpugnable et garnie d'un grand nombre
de soldats. Plus que toutes les autres, elle rsistait  la chrtient
et au comte, et c'est l qu'tait la source de l'hrsie, son seigneur,
Pierre Roger[67], vieux de mchans jours, tant hrtique et ennemi
reconnu de l'glise. Comme donc ledit Bouchard et ses compagnons se
furent approchs de Cabaret, les chevaliers de ce chteau s'tant mis en
embuscade se levrent tout  coup, les entourrent et se saisirent de
Bouchard. Pour Gobert, lui ne voulant d'autant se rendre, ils le
turent; et menant Bouchard dans Cabaret, ils le jetrent dans une tour
du chteau o ils le tinrent aux fers pendant seize mois.

[Note 66:  quatre lieues de Carcassonne.]

[Note 67: Il tait parent du vicomte de Bziers.]

Au mme temps, avant que le comte revnt de Montpellier, vint  mourir
de maladie Raimond-Roger, vicomte de Bziers, lequel tait retenu 
Carcassonne dans le palais[68]. Retournons maintenant  la suite de
l'autre rcit.

[Note 68: Le 10 novembre 1209; il est  peu prs hors de doute qu'il
mourut de mort violente, et non de maladie.]




CHAPITRE XXVII.

     De la trahison et cruaut de Grard de Ppieux envers le comte
     Simon et ses chevaliers.


Durant que le comte Simon revenait de Montpellier vers Carcassonne,
Grard de Ppieux, chevalier du Minervois, que le comte tenait en grande
affection et familiarit, et auquel il avait remis la garde de ses
chteaux aux entours de Minerve, ce mchant tratre et cruel ennemi de
la foi, reniant Dieu, abjurant sa croyance, oubliant les bienfaits du
comte et son amiti, faillit  son attachement et  la foi qu'il lui
avait jure. Que s'il n'avait devant les yeux Dieu et la religion, au
moins les bonts du comte auraient d le dtourner d'une si grande
cruaut. Ledit Grard donc, venant avec d'autres chevaliers ennemis de
la foi, dans un certain chteau du comte au territoire de Bziers, dit
Puiserguier[69], prit deux chevaliers de Montfort qui gardaient le
chteau, ainsi qu'un grand nombre de servans, promettant avec serment
qu'il ne les occirait point, mais qu'il les conduirait vies et bagues
sauves jusqu' Narbonne. Ce que le comte ayant appris, il vint audit
chteau du plus vite qu'il put, comme Grard et ses compagnons s'y
trouvaient encore, et voulut assiger la place; mais Amaury, seigneur de
Narbonne, qui tait avec lui, et ses hommes dclarrent ne vouloir
entreprendre le sige avec le comte, et s'en revinrent chez eux. Lors,
voyant qu'il restait quasi seul, le comte se retira pendant la nuit dans
un sien chteau voisin, nomm Capestang[70], avec dessein de revenir le
lendemain  l'aube du jour.

[Note 69:  deux lieues de Bziers.]

[Note 70:  quatre lieues de Narbonne.]

Or, il arriva  Puiserguier certain miracle que nous ne devons passer
sous silence. Lorsque Grard y fut arriv, et s'en fut rendu matre,
mprisant les promesses qu'il avait donnes, savoir qu'il conduirait
sans leur mal faire les prisonniers jusqu' Narbonne, il jeta dans une
tour du chteau les servans du comte, dont il s'tait saisi au nombre de
cinquante. Puis, comme dans la nuit mme o le comte s'tait retir, il
songea  dguerpir sur l'heure de minuit, dans la crainte qu'il ne
revnt au lendemain l'assiger en forme, ne pouvant par trop grande hte
emmener ses captifs de la tour, il les prcipita dans un foss de cette
tour mme, fit jeter par-dessus eux de la paille, du feu, des pierres,
et tout ce qu'il trouva sous la main; et bientt quittant le chteau, il
gagna Minerve, tranant aprs lui les deux chevaliers qu'il avait en son
pouvoir.  bien cruelle trahison! au point du jour, le comte tant de
retour au susdit chteau, et le trouvant vide, le renversa de fond en
comble; et quant  ces gens gisans dans le foss, lesquels avaient jen
pendant trois jours, il les en fit retirer, trouvs qu'ils furent, 
grand miracle!  chose du tout nouvelle! sans blessure ni brlure
aucune.

Partant dudit lieu, le comte rasa jusqu'au sol plusieurs chteaux dudit
Grard, et peu de jours aprs il rentra dans Carcassonne. Pour ce qui
est de ce tratre et flon Grard, il avait conduit les chevaliers de
Montfort  Minerve; et ne tenant cas de sa promesse, faussant son
serment, il ne les tua point, il est vrai, mais, ce qui est plus cruel
que la mort, il leur arracha les yeux; et, leur ayant amput les
oreilles, le nez et la lvre suprieure, il leur ordonna de retourner
tout nus vers le comte. Or, comme il les avait chasss en tel tat
pendant la nuit, le vent et le gel faisant rage, car en ce temps-l
l'hiver tait trs-pre, un d'eux, ce qu'on ne saurait our sans larmes,
vint mourir en un bourbier; l'autre, ainsi que je l'ai entendu de sa
propre bouche, fut amen par un pauvre  Carcassonne.  sclratesse
infme!  cruaut inoue! Mais n'tait tout ceci que prlude  majeures
souffrances.




CHAPITRE XXVIII.

     Comment vint derechef l'abb de Vaulx au pays Albigeois pour
     raffermir les esprits presque abattus des Croiss.


Dans le mme temps, le vnrable abb de Vaulx-Cernay, Gui, cet homme
excellent, qui embrassait d'un merveilleux amour les affaires de
Jsus-Christ, et, aprs l'abb de Cteaux, tait celui qui les poussait
 bonne issue plus que tous les autres, tait venu de France 
Carcassonne,  telle fin que de rconforter les ntres qui taient alors
dans un grand abattement; et telle tait, comme nous l'avons dit, son
ardeur pour les intrts du Christ, que, ds l'origine de l'entreprise,
il avait couru d'un et d'autre ct par la France, allant et prchant en
tous lieux.

Or ceux qui taient en la cit de Carcassonne ressentaient un tel
trouble et frayeur si grande, que, dsesprant, peu s'en fallait,
entirement, ils ne songeaient plus qu' la fuite, tant de toutes parts
enferms par d'innombrables et trs-puissans ennemis. Mais cet homme de
vertu, au nom de celui qui donne le succs avec les preuves, mitigeait
chaque jour par de salutaires avertissemens leur accablement et leurs
craintes.




CHAPITRE XXIX.

     Robert de Mauvoisin revient de la cour de Rome.


Aussi vers ce temps, survint Robert de Mauvoisin qui, par le comte,
avait t dput en cour de Rome[71], lequel tait un trs-noble soldat
du Christ, homme de merveilleuse droiture, de science parfaite, de bont
incomparable, et depuis longues annes avait expos soi-mme et les
siens pour le service du Christ. Au par-dessus des autres, il soutenait
la sainte entreprise avec grande ardeur et la plus notable efficacit;
si fut-il en effet celui  l'aide duquel, aprs Dieu, mais avant tous,
la milice du Christ vint  reprendre vigueur, comme nous le montrerons
dans les chapitres suivans.

[Note 71: Il avait t charg d'entretenir le pape dans des dispositions
hostiles contre Raimond, et de l'engager  recruter, par de nouvelles
indulgences, les rangs des Croiss.]




CHAPITRE XXX.

     Mort amre d'un abb de l'ordre de Cteaux et d'un frre convers
     gorgs prs de Carcassonne.


Sur ces entrefaites, le comte de Foix avait, pour ses affaires, envoy
vers les lgats dans la ville de Saint-Gilles un abb de l'ordre de
Cteaux, lequel tait d'une maison entre Foix et Toulouse, qu'on appelle
Caulnes[72]. Celui-ci,  son retour, vint  Carcassonne, menant avec lui
deux moines et un frre convers; d'o lui et ses compagnons tant
partis, ils avaient  peine fait un mille quand soudain ce
trs-monstrueux ennemi du Christ, ce trs-froce perscuteur de
l'glise,  savoir Guillaume de Rochefort, frre de l'vque de
Carcassonne (de celui qui l'tait alors), se jeta sur eux, arm qu'il
tait contre hommes dsarms, cruel envers gens pleins de douceur,
barbare  l'gard d'innocens: et pour nulle autre cause fors qu'ils
taient de l'ordre de Cteaux, frappant l'abb en trente-six endroits de
son corps, et le frre convers en vingt-quatre, ce plus froce des
hommes les tua sur la place. Quant aux deux moines, il laissa l'un plus
qu' demi-mort, lui ayant fait seize blessures; et l'autre qui tait
connu, et quelque peu familier de ceux qui se trouvaient avec le susdit
tyran, ne dut qu' cela d'chapper la vie sauve.  guerre ignoble!
honteuse victoire! Notre comte qui tait alors  Carcassonne, venant 
savoir ce qui s'tait pass, commanda qu'on enlevt les corps des
malheureuses victimes, et qu'on les ensevelt honorablement dans cette
ville.  homme catholique!  prince fidle! De plus, il fit soigner
promptement par mdecins le moine qui avait t laiss  moiti mort,
et, quand il fut guri, le renvoya  sa maison. Le comte de Foix, au
contraire, lui qui avait dput l'abb et ses compagnons pour ses
propres affaires, reut leur meurtrier en grande familiarit et
affection; voire mme il retint le bourreau prs de sa personne. Pour en
finir sur ce fait, on retrouva peu aprs en compagnie du comte de Foix
les montures de l'abb que le tratre avait ravies.  le plus sclrat
des hommes! (je veux dire le comte de Foix)  le pire des flons!

[Note 72: Abbaye de l'ordre de Cteaux,  trois lieues de Toulouse.]

Il ne faut point taire, d'ailleurs, que l'homicide, atteint par la
cleste vengeance de Dieu, ce juge quitable, porta le prix de sa
cruaut, le sang de ceux qu'il avait tus criant contre lui de la terre
vers le ciel. En effet, lui qui avait frapp de tant de coups ces bons
religieux, recevant bientt aprs un nombre infini de blessures, fut tu
 la porte mme de Toulouse par les soldats du Christ, ainsi qu'il
l'avait bien mrit.  juste jugement!  quitable mesure des
dispensations divines! car il n'est point de loi plus juste que
celle-ci: Que les artisans de mort prissent par leur art.




CHAPITRE XXXI.

     Comment fut perdu le chteau de Castres.


Dans le mme temps, les bourgeois de Castres renoncrent  l'amiti et
domination du comte, et se saisirent d'un sien chevalier qu'il avait
laiss pour la garde du chteau, ensemble de plusieurs servans.
Toutefois n'osrent-ils leur mal faire, pour autant que quelques-uns des
plus puissans de leur ville taient retenus en otage  Carcassonne.
Presque en mme jour, les chevaliers de Lombers, rompant avec Dieu et
notre comte, mirent la main sur des servans  lui qui taient dans le
chteau, et les envoyrent  Castres pour tre jets en prison et
chargs de fers.  quelle fin les bourgeois de Castres les mirent en
certaine tour, eux, le chevalier et les servans qu'ils avaient pris,
comme nous venons de le dire; mais tous, par une belle nuit, s'tant
fabriqu une manire de corde avec leurs vtemens, et se laissant aller
par une fentre, s'chapprent avec l'aide de Dieu.




CHAPITRE XXXII.

     Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte de Montfort.


Vers ce temps encore[73], le comte de Foix, qui, comme nous l'avons
rapport plus haut, avait jur amiti au comte Simon, reprit par
trahison le chteau de Preissan qu'il lui avait livr, et, se retirant
de son alliance, il commena  le combattre avec acharnement. En effet,
peu de temps ensuite, le jour de la fte de Saint-Michel, le flon vint
de nuit  Fanjaux, et, ayant dress des chelles contre le mur, il fit
entrer les siens, lesquels escaladrent les murailles, et vinrent se
rpandre dans la place. Ce qu'apprenant les ntres qui taient en
trs-petit nombre dans le chteau, attaquant les ennemis, ils les
forcrent de sortir en grande confusion, et de se prcipiter dans le
foss, aprs en avoir tu plusieurs. Ce n'est tout: il y avait auprs de
Carcassonne un noble chteau[74], nomm Mont-Ral, dont le seigneur
tait un chevalier, nomm Amaury, lequel, dans tout le pays, ne
comptait, aprs les comtes, nul qui ft plus noble ou plus puissant que
lui. Or, cet Amaury, lors du sige de Carcassonne, avait, par peur des
ntres, abandonn Mont-Ral; puis il tait venu au comte, et pour un
temps se tint  sa suite et dans sa familiarit; mais, peu de jours
aprs, perfide  Dieu et  Montfort, il se retira. Il faut savoir que le
comte, voulant occuper Mont-Ral, en avait fi la garde  un certain
clerc originaire de France. Sduit nanmoins par une diabolique
suggestion, et pire qu'un infidle, ledit clerc, par trahison bien
cruelle, livra presque aussitt le chteau  ce mme Amaury, et demeura
quelque temps avec nos ennemis. Mais, par la divine volont du
trs-juste Juge, le noble comte le prit bientt aprs, en compagnie
d'autres adversaires de la foi, dans un chteau qu'il assigeait auprs
de Mont-Ral, lequel a nom Brom[75], et le fit pendre, aprs qu'il eut
d'abord t dgrad par l'vque de Carcassonne, et tran par toute
cette ville  la queue d'un cheval, recevant ainsi le chtiment mrit
de son mfait.

[Note 73: Il s'agit toujours de la fin de l'an 1209.]

[Note 74:  quatre lieues de Carcassonne.]

[Note 75: Ou Bram.]

Que tardons-nous davantage? Saisis d'une mme passion de malice, presque
tous les gens du pays rompirent pareillement avec le comte; en telle
faon qu'ayant en trs-court espace perdu plus de quarante chteaux, il
ne lui resta que Carcassonne, Fanjaux, Saissac et le chteau de Limoux
(dont mme on dsesprait), Pamiers, Saverdun et la cit d'Albi avec un
chteau voisin nomm Ambialet[76]; et ne faut omettre que plusieurs de
ceux  qui le comte avait remis la garde de ses chteaux furent tus par
les tratres ou mutils. Le comte du Christ, qu'allait-il faire? Qui
n'aurait dfailli en si grande adversit, et en tel danger perdu toute
esprance? Mais ce noble personnage, se jetant tout en Dieu, ne put tre
abattu par le malheur, comme il n'avait su s'enorgueillir dans la
prosprit.

[Note 76:  trois lieues d'Albi.]

Or tout ceci se passait vers la nativit de Notre-Seigneur.




CHAPITRE XXXIII.

     Comment le comte Raimond partit pour Rome.


Les choses tant en tel tat, le comte de Toulouse alla vers le roi de
France[77] pour voir s'il ne pourrait par quelque moyen obtenir de son
aide et sanction certains pages nouveaux auxquels il avait renonc de
l'exprs commandement des lgats. En effet, ledit comte avait outre
mesure accru les pages sur ses terres et domaines; pour quoi il avait
t trs-souvent excommuni. Mais, comme  ce sujet il ne put en rien
profiter auprs du roi, il partit de la cour de France, et, s'approchant
du seigneur pape, il essaya s'il ne lui serait possible en quelque
manire d'avoir restitution du pays  lui appartenant que les lgats du
seigneur pape avaient occup pour gage de sret[78], ainsi qu'il a t
expliqu plus haut, et aussi de rentrer en grce auprs du souverain
pontife. Pour quelle fin ce plus trompeur des hommes faisait grandement
parade d'entire humilit et soumission, promettant d'accomplir
soigneusement tout ce qu'il plairait au seigneur pape lui commander.
Mais ledit seigneur par tant de sanglans reproches le rabroua, et par
tant d'affronts, que rduit, pour ainsi parler, au dsespoir, il ne
savoit plus que faire, trait qu'il toit de mcrant, de perscuteur de
la paix, d'ennemi de la foi; et tel tait-il bien rellement.

[Note 77: En 1210.]

[Note 78: Il s'agit ici des sept chteaux dont matre Thodise avait
pris possession au nom de l'glise romaine. (Voy. le chap. XI.)]

Toutefois, le seigneur pape, pensant que, tourn  dsespoir, ledit
comte attaquerait plus cruellement et plus ouvertement l'glise qui,
dans la province de Narbonne, toit  bien dire orpheline et mineure, il
lui enjoignit d'avoir  se purger de deux crimes dont il tait plus
particulirement accus; savoir de la mort du lgat, frre Pierre de
Castelnau, et du crime d'hrsie: et, au sujet de cette double
justification, le seigneur pape crivit  l'vque de Riez en Provence,
et  matre Thodise, leur mandant que, si le comte de Toulouse pouvoit
se purger suffisamment des deux crimes susdits, ils le reussent 
rsipiscence. Cependant matre Milon qui, comme nous l'avons dit plus
haut, usait de son titre de lgat en la terre de Provence pour le bien
de la paix et de la foi, avait convoqu au pays d'Avignon un concile de
prlats, o furent excommunis les citoyens de Toulouse, pour ce qu'ils
avaient mpris de remplir leurs promesses faites aux lgats et aux
Croiss touchant l'expulsion des hrtiques; et mme le comte de
Toulouse fut pareillement excommuni dans ce concile, au cas toutefois
o il tenterait de recouvrer les pages auxquels il avait renonc.




CHAPITRE XXXIV.

     Comment le comte Raimond se vit frustr de l'espoir qu'il avait
     plac dans le roi de France.


Le comte de Toulouse,  son retour de la cour de Rome, s'en vint trouver
Othon[79], lequel tait dit empereur, afin de se mnager ses bonnes
grces, et d'implorer son secours contre le comte de Montfort; puis il
revint vers le roi de France, pour que le surprenant par de feintes
paroles il pt le faire pencher en faveur de sa cause. Mais le roi, qui
tait homme plein de discrtion et de prudence, le reut avec ddain,
pour autant qu'il tait grandement mprisable.

[Note 79: Raimond tait vassal de l'Empire  raison du comtat
Venaissin.]

Or le comte de Montfort, ayant appris que le comte de Toulouse s'tait
achemin en France, avait mand  ses principaux vassaux en ce pays de
mettre  sa disposition ses terres et tout ce qu'il possdait, vu qu'ils
n'taient pas encore ennemis dclars; mme le comte de Toulouse avait
promis par serment que son fils prendrait en mariage la fille du comte
de Montfort, ce qu'ensuite il se refusa de faire, au mpris de son
serment, trompeur et inconstant comme il tait.

Voyant qu'il ne gagnait rien prs du roi, le comte de Toulouse retourna
dans ses domaines avec sa courte honte. Pour nous, retournons  ce que
nous avons abandonn.

Le noble comte de Montfort, tant donc cern de tous cts par ses
rivaux acharns, se replia sur lui-mme, gardant durant cet hiver le peu
de pays qui lui tait rest, et souvent mme infestant ses ennemis. Nous
pouvons ajouter que, bien qu'il et des adversaires  l'infini et
trs-peu d'auxiliaires, ils n'osrent jamais l'attaquer en rase
campagne. Enfin, vers les premiers jours de carme, on vint annoncer 
Montfort que la comtesse sa femme (il l'avait en effet appele de
France) arrivait avec plusieurs chevaliers.  cette nouvelle, le comte
alla  sa rencontre jusqu' un certain chteau dans le territoire
d'Agde, nomm Pznas[80], o, l'ayant trouve, il revint en hte 
Carcassonne. Or, comme il s'approchait du chteau de Campendu[81], on
lui vint dire que les gens du chteau de Mont-Laur[82], prs le
monastre de la Grasse[83], l'ayant trahi, taient en train d'assiger
en la tour du chteau les servans qui s'y trouvaient. Aussitt le comte
avec ses chevaliers, renvoyant la comtesse dans un chteau voisin,
marche vers ledit lieu; et, trouvant les choses telles qu'on le lui
avait rapport, il prit bon nombre de ces tratres, et les pendit  des
gibets. Les autres,  la vue des ntres, avaient dcamp prestement.

[Note 80:  trois lieues d'Agde et quatre de Bziers.]

[Note 81: _Canis suspensus_,  trois lieues de Carcassonne.]

[Note 82: Petite ville  cinq lieues de Carcassonne, qu'il ne faut pas
confondre avec une autre du mme nom, galement situe dans le
Languedoc,  trois lieues de Toulouse.]

[Note 83: Abbaye de bndictins, appele Notre-Dame de la Grasse, situe
prs de la petite ville de ce nom,  cinq lieues de Carcassonne.]

Le comte revint ensuite avec ses gens  Carcassonne, d'o, marchant vers
le bourg d'Alzonne[84], ils le trouvrent dsert; de l, s'avanant vers
le chteau de Brom qu'ils trouvrent prpar  se dfendre, ils
l'assigrent, et, au bout de trois jours, ils le prirent d'assaut sans
le secours de machines. Au demeurant, ils arrachrent les yeux  plus de
cent hommes de ce chteau, et leur couprent le nez, laissant un oeil 
l'un d'eux pour qu'au grand opprobre des ennemis il conduist les autres
 Cabaret. Le comte en agit de la sorte, non qu'une telle mutilation lui
ft plaisir, mais pour autant que ses adversaires avaient fait ainsi les
premiers, et qu'ils taillaient en pices tous ceux des ntres qu'ils
pouvaient prendre, comme des bourreaux froces qu'ils taient; et certes
il tait juste que, tombant dans la fosse qu'ils avaient creuse, ils
bussent parfois au calice qu'ils avaient prsent aux autres. Le noble
comte, d'ailleurs, ne se dlectait oncques dans aucun acte de cruaut
ou dans les souffrances de qui que ce ft, tant le plus doux des
hommes, et tel qu' lui s'appliquait trs-videmment ce dire du pote:

[Note 84:  trois lieues de Carcassonne.]

Ce prince, paresseux  punir, prompt  rcompenser, qui est marri
toutes fois qu'il est forc d'tre svre[85].

[Note 85: Ovide, _de Ponto_, Eleg. 3.]

Ds ce moment, le Seigneur qui semblait s'tre endormi tant soit peu, se
rveillant au secours de ses serviteurs, montra plus manifestement qu'il
agissait avec nous. En peu de temps nous nous emparmes de tout le
territoire du Minervois,  l'exception de Minerve mme et d'un certain
chteau nomm Ventalon.

Il advint un jour auprs de Cabaret un miracle que nous croyons devoir
rapporter. Les plerins venus de France arrachaient les vignes de
Cabaret, suivant l'ordre du comte, lorsqu'un des ennemis, lanant d'un
jet de baliste une flche contre l'un des ntres, le frappa violemment 
la poitrine dans l'endroit o tait plac le signe de la croix. Tout le
monde pensait qu'il tait mort, attendu qu'il tait entirement dpourvu
de ses armes; cependant il resta tellement intact que le trait ne put
pntrer mme son vtement pour si peu que ce ft, mais rebondit comme
s'il et frapp contre la pierre la plus dure.  admirable puissance de
Dieu!  vertu immense!




CHAPITRE XXXV.

     Sige d'Alayrac.


Aux environs de Pques, le comte et les siens vinrent assiger un
certain chteau entre Carcassonne et Narbonne, lequel s'appelait
Alayrac[86]. Ce chteau tait plac sur la montagne, et de toutes parts
environn de rocs. Ce fut donc avec une grande difficult, par une
furieuse intemprie de saison, que les ntres s'en emparrent aprs onze
jours de sige. Ceux qui le gardaient ayant dguerpi pendant la nuit,
plusieurs d'entre eux, savoir ceux qui ne purent s'chapper, furent mis
 mort. De l, les ntres tant revenus  Carcassonne, en repartirent
bientt pour aller  Pamiers. Or, prs dudit lieu se runirent le roi
d'Arragon, le comte de Toulouse et celui de Foix, pour faire la paix
entre notre comte et ce dernier; ce que n'ayant pu arranger, le roi
d'Arragon et le comte de Toulouse s'en retournrent  Toulouse. Quant au
comte de Montfort, il mena son arme vers Foix, o il fit preuve
d'admirable vaillance. En effet, tant arriv prs du chteau, il
chargea avec un seul chevalier tous les ennemis posts devant les
portes, et, chose merveilleuse, il les y fit tous rentrer; voire mme
serait-il entr aprs eux, s'ils n'eussent,  sa face, lev le pont qui
en fermait l'abord; et, comme il se retirait, le chevalier qui l'avait
suivi fut cras par les pierres qu'on lanait du haut des murailles,
la voie pour la retraite tant trs-troite, et toute close de murs;
puis, ayant ravag les terres, dtruit les vignes et les arbres aux
environs de Foix, notre comte revint  Carcassonne.

[Note 86:  deux lieues de Carcassonne.]




CHAPITRE XXXVI.

     Comment les hrtiques dsirant que le roi d'Arragon se mt 
     leur tte en furent refuss, et pourquoi.


En ce temps, Pierre de Roger, seigneur de Cabaret, Raimond de Termes et
Amaury, seigneur de Mont-Ral, ensemble d'autres chevaliers qui
rsistaient  l'glise et au comte, firent dire au roi d'Arragon qui
tait en ces quartiers, de venir  eux, qu'ils l'tabliraient leur
seigneur, et lui bailleraient tout le pays: ce qu'ayant appris notre
comte, il tint conseil avec ses chevaliers sur ce qu'il devait faire;
et, aprs diffrens avis de divers d'entre eux, le comte et les siens
tombrent d'accord d'assiger une certaine forteresse prs de Mont-Ral.
Or tait-ce  Mont-Ral qu'taient rassembls les susdits seigneurs,
attendant la venue du roi; et par l notre comte voulait leur donner 
connatre qu'il ne les craignait pas plus de prs que de loin, bien
qu'il et alors un trs-petit nombre de soldats. Quoi plus? les ntres
s'acheminrent sur la susdite forteresse, laquelle avait nom
Bellegarde[87].

[Note 87: Il ne faut pas confondre ce lieu avec la place forte du mme
nom, situe sur la frontire de Catalogne.]

Le lendemain, le roi d'Arragon vint prs de Mont-Ral, et les
chevaliers qui l'avaient appel, et avaient employ plusieurs jours 
ramasser force vivres, en sortirent et allrent  lui, le priant d'y
rentrer avec eux pour qu'ils lui fissent hommage, ainsi qu'ils lui
avaient mand; ce qu'ils voulaient faire, afin que par l ils pussent
chasser le comte de Montfort de ce territoire. Mais le roi, aussitt
leur arrive, exigea qu'ils lui livrassent le fort de Cabaret; il leur
dit en outre qu'il les recevrait  hommage, moyennant qu'ils lui
livreraient leurs forteresses toutes les fois qu'il le voudrait. Eux,
ayant tenu conseil, prirent itrativement le roi d'entrer  Mont-Ral,
disant qu'ils feraient comme ils avaient promis. Le roi pourtant n'y
voulut venir en aucune faon,  moins qu'ils ne fissent d'abord ce qu'il
demandait; ce qu'ayant refus, chacun d'eux s'en retourna avec confusion
du lieu de la confrence. Quant au roi, il dputa au comte de Montfort,
et lui manda, durant qu'il tait occup au sige de Bellegarde, qu'il
donnt trve au comte de Foix jusqu' Pques; ce qui fut fait. Furent
pris par les ennemis...[88].

[Note 88: Il se trouve ici une phrase qui n'est pas acheve, et dont les
seuls mots imprims sont _capta sunt ab hostibus_. Sorbin a traduit sur
son manuscrit: _Pendant lequel temps la forteresse fut abandonne des
ennemis et saisie des ntres._]




CHAPITRE XXXVII.

     Sige de Minerve.


L'an 1210 de l'incarnation du Seigneur, aux environs de la fte de saint
Jean-Baptiste, les citoyens de Narbonne firent dire  notre comte
d'assiger Minerve, et qu'eux-mmes l'aideraient selon leur pouvoir: or,
ils projetaient de la sorte, parce que ceux de Minerve les dsolaient
outre mesure; et  ce les poussait davantage l'amour de leur propre
utilit que le zle de la religion chrtienne. Au demeurant, le comte
rpondit  Amaury, seigneur de Narbonne, et  tous les habitans de cette
ville, que, s'ils taient dans l'intention de lui porter aide mieux
qu'ils n'avaient fait jusqu'alors, et de persvrer avec lui jusqu' la
prise de Minerve, lui, comte de Montfort, l'assigerait. Ce qui lui
ayant t promis par ceux-ci, aussitt il se hta de marcher sur ladite
forteresse avec ce qu'il avait de soldats; et, lorsqu'ils y furent
arrivs tous ensemble, le comte assit son camp  l'orient: un sien
chevalier, nomm Gui de Lecq, avec les Gascons qui se trouvaient l,
plaa ses tentes  l'occident; au nord se porta Amaury de Narbonne avec
les siens, et certains autres trangers au midi; car, dans toute cette
arme, il n'y avait nul homme prpondrant, hormis le comte et Amaury de
Narbonne.

Le chteau de Minerve tait d'une force incroyable, entour par nature
de valles trs-profondes, en telle sorte que chaque corps n'aurait pu,
en cas de besoin, venir sans grand risque au secours de l'autre.

Pourtant, tout tant ainsi dispos, on leva du ct des Gascons une
machine, de celles qu'on nomme mangonneau[89], dans laquelle ils
travaillaient nuit et jour avec beaucoup d'ardeur. Pareillement, au
midi et au nord, on dressa deux machines, savoir, une de chaque ct:
enfin, du ct du comte, c'est--dire  l'orient, tait une excellente
et immense perrire, qui chaque jour cotait vingt et une livres pour le
salaire des ouvriers qui y taient employs. Lorsque les ntres eurent
pass quelque temps  battre le susdit chteau, une nuit de dimanche,
les ennemis sortant de leurs murailles vinrent au lieu o tait la
perrire, et y appliqurent des paniers remplis d'toupes, de menu bois
sec, et d'appareils enduits de graisse, puis ils y mirent le feu.
Soudain une grande flamme se rpandit dans les airs; car on tait en t
et la chaleur tait extrme, vu que c'tait, comme on l'a dit, vers la
fte de saint Jean; mais il arriva, par la volont de Dieu, qu'un de
ceux qui travaillaient dans la machine, s'tait en ce moment retir 
l'cart pour certain besoin[90]; lequel, ayant vu l'incendie, se prit 
pousser de grands cris, lorsque soudain un des boute-feux lui jetant sa
lance, le blessa grivement. Le tumulte gagna notre arme, beaucoup
accoururent et dfendirent si  point l'engin de guerre, et si
merveilleusement qu'il ne cessa de jouer, si ce n'est pour deux jets.
Puis, comme aprs quelques jours les machines eurent en grande partie
affaibli la place; et, en outre, les vivres venant  y manquer, l'envie
de se dfendre faillit  ceux qui taient au dedans. Que dirai-je de
plus? Les ennemis demandent la paix; le seigneur du chteau ayant nom
Guillaume de Minerve, en sort pour parler au comte; mais comme ils
taient  parlementer, voil que soudain et sans tre attendus,
survinrent l'abb de Cteaux, et matre Thodise, dont nous avons fait
plus haut frquente mention. Pour lors, notre comte, homme plein de
discrtion et faisant tout avec conseil, leur dit qu'il ne dciderait
rien touchant la reddition et l'occupation du chteau, sinon ce
qu'ordonnerait l'abb de Cteaux, matre de toutes les affaires du
Christ.  ces paroles, l'abb fut grandement marri, pour le dsir qu'il
avait que les ennemis du Christ fussent mis  mort, et n'osant cependant
les y condamner, vu qu'il tait moine et prtre.

[Note 89: Machine de guerre emprunte des Turcs, qui lanait des grles
de cailloux.]

[Note 90: Le texte porte _secessit ad inquisita naturoe_; il faut lire
sans doute _ad requisita_. Plus loin l'auteur, pour exprimer la mme
ide, se sert des mots _qusita natur_ (chap. 44).]

Songeant donc  la manire dont il pourrait faire revenir, sur le
compromis qu'ils avaient pass entre eux, le comte ou ledit Guillaume,
qui s'tait pareillement soumis  l'arbitrage de l'abb touchant la
reddition du chteau, il ordonna que l'un et l'autre, savoir le comte et
Guillaume, rdigeassent la capitulation par crit; et il faisait ainsi
afin que les conditions de l'un venant  dplaire  l'autre, chacun
rsilit l'engagement qu'il avait pris. Au fait, lorsqu'en prsence du
comte fut rcit ce qu'avait crit Guillaume, il n'y acquiesa point;
mais bien dit au seigneur du chteau d'y rentrer et de se dfendre comme
il pourrait, ce qu'il ne voulut pas faire, s'abandonnant en tout  la
volont du comte.

Nanmoins, celui-ci voulut que tout ft fait suivant le bon plaisir de
l'abb de Cteaux. L'abb donc ordonna que le seigneur du chteau, et
tous ceux qui s'y trouvaient, mme les _croyans_ entre les hrtiques,
sortissent vivans s'ils voulaient se rconcilier avec l'glise et lui
obir, la place restant s mains du comte.

Davantage il permit que les hrtiques _parfaits_, desquels il y avait
l un grand nombre, s'en allassent aussi sains et saufs, s'ils voulaient
se convertir  la foi catholique. Ce qu'oyant un noble homme, et tout
entier  la foi catholique, Robert de Mauvoisin, qui tait prsent,
pensa que par l seraient dlivrs les hrtiques, pour la ruine
desquels taient accourus nos plerins; et craignant que, pousss
peut-tre par la peur, ils ne promissent, lorsqu'ils taient dj entre
nos mains, de faire tout ce que nous exigerions, rsistant en face 
l'abb, il lui dit que les ntres ne souffriraient du tout que la chose
se termint de la sorte. L'abb lui rpondit: Ne crains rien; car je
crois que trs-peu se convertiront.

Cela fait, prcds de la croix et suivis de la bannire du comte, les
ntres entrent dans la ville, et ils arrivent  l'glise en chantant _Te
Deum laudamus_: laquelle ayant purifie, ils arborent la croix du
Seigneur sur le sommet de la tour, et la bannire du comte en un autre
lieu. Le Christ en effet avait pris la ville, et il tait juste que son
enseigne marcht devant en guise de sa bannire  lui, et que place
dans le lieu le plus apparent, elle rendt tmoignage de cette
chrtienne victoire. Pour ce qui est du comte, il ne fit alors son
entre  Minerve.

Les choses ainsi disposes, le vnrable abb de Vaulx-Cernay, qui tait
au sige avec le comte, et qui embrassait la cause du Christ avec un
zle unique, ayant appris qu'une multitude d'hrtiques taient
assembls dans une certaine maison de la ville, alla vers eux, leur
portant des paroles de paix et les avertissemens du salut, car il
dsirait les amener  de meilleures voies. Mais eux l'interrompant lui
rpondirent tout d'une voix: Pourquoi venez-vous nous prcher de
paroles? Nous ne voulons de votre foi, nous abjurons l'glise romaine:
vous travaillez en vain; et mme pour vivre, nous ne renoncerons  la
secte que nous suivons.  ces mots, le vnrable abb sortit soudain de
cette maison, et se rendit  une autre, o les femmes taient runies,
afin de leur offrir le verbe de la sainte prdication: or, s'il avait
trouv les hommes endurcis et obstins, il trouva les femmes plus
obstines encore et plus endurcies.

Sur ces entrefaites, notre comte tant entr dans le chteau, et venant
au lieu o tous les hrtiques taient rassembls, cet homme vraiment
catholique, voulant tous les sauver et les induire  reconnatre la
vrit, commena  leur conseiller de se convertir  la foi du Christ.
Mais comme il n'en obtint absolument rien, il les fit extraire du
chteau, et un grand feu ayant t prpar, cent quarante, ou plus[91],
de ceux des hrtiques _parfaits_ y furent jets ensemble. Ni fut-il
besoin, pour bien dire, que les ntres les y portassent, car, obstins
dans leur mchancet, tous se prcipitaient de gat de coeur dans les
flammes. Trois femmes pourtant furent pargnes, lesquelles furent, par
la noble dame, mre de Bouchard de Marly[92] enleves du bcher et
rconcilies  la sainte glise romaine. Les hrtiques tant donc
brls, tous ceux qui restaient dans la ville furent pareillement
rconcilis  la sainte glise, aprs avoir abjur l'hrsie[93]. Le
noble comte donna mme  Guillaume, qui avait t seigneur de Minerve,
d'autres revenus prs de Bziers. Mais lui bientt aprs mprisant la
fidlit qu'il avait promise  Dieu et au comte, et abandonnant l'un et
l'autre, s'associa aux ennemis de la religion.

[Note 91: D'autres disent cent quatre-vingts. Le texte mme n'explique
pas bien clairement si les _parfaits_ furent seuls brls, et la mention
qu'il fait plus bas de trois femmes semble supposer que tous les
hrtiques trouvs  Minerve furent livrs aux flammes.]

[Note 92: Celui dont il est question au chapitre 26.]

[Note 93: D'aprs ce que nous venons de dire, il faudrait entendre par
l le reste des habitans de Minerve qui renoncrent au commerce des
hrtiques. En effet, l'auteur ne dit pas _combustis perfectis_, mais
bien _hreticis_.]

Nous ne croyons pas devoir taire deux miracles qui arrivrent pendant le
sige de Minerve. En effet, lorsque l'arme arriva pour assiger ce
chteau, une source coulait prs de la ville, laquelle tait trs-peu
abondante; mais la misricorde divine la fit grossir si subitement,  la
venue des ntres, qu'elle suffit et au-del durant tout le sige aux
hommes et aux btes de l'arme: or, il dura sept semaines environ; puis,
les Croiss s'tant retirs, l'eau se retira de mme et redevint
trs-peu abondante, comme auparavant.  grandes choses de Dieu!  bont
du Rdempteur!

Item, autre miracle. Lorsque le comte partit de Minerve, les pitons de
l'arme mirent le feu  des cabanes que les plerins avaient faites de
branches et de feuillages, et comme elles taient trs-sches, elles
s'enflammrent aussitt; si bien qu'il s'leva par toute la valle une
flamme aussi grande que si une vaste cit et t la proie d'un
incendie. Or, il y avait l une cabane faite aussi de feuillages, et
toute entoure des autres, o durant le sige un prtre avait clbr
les saints mystres; laquelle fut si miraculeusement prserve du feu
que l'on ne dcouvrit en elle aucun vestige de la commune combustion,
ainsi que je l'ai ou de la bouche de vnrables personnages qui taient
prsens. Soudain les ntres courant  ce spectacle merveilleux
trouvrent que les cabanes qui avaient t brles joignaient de toutes
parts,  la distance d'un demi-pied, celle qui tait demeure intacte. 
prodige immense!




CHAPITRE XXXVIII.

     Comment des croix, en forme d'clairs, apparurent sur les murs du
     temple de la Vierge mre de Dieu  Toulouse.


C'est ici que nous pensons devoir placer mmement un autre miracle qui
advint  Toulouse, durant que notre comte tait au sige de Minerve. En
cette cit, et proche le palais du comte de Toulouse, est une glise
fonde en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie, dont les murailles
avaient t nouvellement blanchies en dehors. Un jour, sur le vpre, un
nombre infini de croix commencrent d'apparatre sur les murs de cette
glise et de tous cts; lesquelles semblaient comme d'argent, et plus
blanches que les murailles mmes. De plus, elles taient en perptuel
mouvement, se laissant voir tout  coup, puis tout  coup disparaissant;
de telle sorte que beaucoup les voyaient, et ne pouvaient les montrer 
d'autres. Devant en effet qu'aucun pt lever le doigt, la croix qu'il
pensait indiquer avait disparu; vu qu'elles se montraient tout ainsi que
des clairs, tantt plus grandes, tantt moyennes ou plus petites.

Cette vision se maintint quasi durant quinze jours, chaque journe et 
l'heure du soir: aussi le peuple presque entier de Toulouse en fut-il
tmoin. Et pour qu'il ajoute foi  notre rcit, saura le lecteur que
Foulques, vque de Toulouse, Rainaud, vque de Bziers, l'abb de
Cteaux, lgat du sige apostolique, et matre Thodise, qui se trouvait
pour lors  Toulouse, ont vu la chose et me l'ont raconte en dtail.

D'ailleurs, il arriva par la disposition de Dieu, que le chapelain de
ladite glise ne put d'abord voir les croix en question. Entrant donc
par une nuit dans l'glise, il se mit en prire, suppliant le Seigneur
qu'il daignt lui montrer ce que presque tous avaient vu: et soudain il
vit des croix innombrables, non plus sur les murailles, mais bien
parses dans l'air, entre lesquelles une tait plus grande et plus haute
que tout le reste. Bientt celle-ci sortant de l'glise, toutes
sortirent aprs elle, et se prirent  tendre en droite course vers les
portes de la ville. Pour ce qui est du prtre,  tel spectacle bien
vhmentement stupfait, il suivit les croix lumineuses; et comme elles
taient sur le point de sortir de la ville, il lui sembla qu'un quidam
d'un air respectable et de bel aspect, entrant dans Toulouse, une pe
dgaine  la main, tuait, secouru par ces mmes croix, un homme de
grande taille, lequel en sortait, et ce  l'issue mme de la ville.
Pour quoi, le susdit prtre, quasi mort de peur, courut vers le seigneur
vque d'Uzs[94], et tombant  ses pieds, il lui conta le tout par
ordre.

[Note 94: Raimond III, vque d'Uzs; il ne faut pas le confondre avec
deux vques d'Uzs du mme nom qui l'avaient prcd; celui-ci succda,
en 1208,  l'vque d'Uzs verard.]




CHAPITRE XXXIX.

     Comment le comte Raimond fut spar de la communion des fidles
     par le lgat du sige apostolique.


Vers le mme temps, le comte de Toulouse, lequel, comme il a t dit,
s'tait approch du seigneur pape, tait revenu de la cour de Rome. Or,
ledit seigneur, ainsi que nous l'avons rapport plus haut, avait mand 
l'vque de Riez et  matre Thodise comme quoi il lui avait t
enjoint de se purger principalement de deux crimes, savoir, la mort de
frre Pierre de Castelnau, lgat du sige apostolique, et le crime
d'hrsie. Pour lors matre Thodise vint  Toulouse, o nous avons vu,
dans le rcit du prcdent miracle, qu'il se trouvait, tandis que les
ntres taient occups au sige de Minerve,  telle fin que de consulter
l'abb de Cteaux sur la justification prescrite audit comte, et pour
absoudre, du commandement du souverain pontife, les citoyens de Toulouse
selon la forme, c'est--dire, moyennant qu'ils s'engageraient par
serment d'obir aux ordres de l'glise. Mais l'vque de Toulouse les
avait dj reus  absolution dans la forme susdite, prenant en outre
pour otages et sret dix des plus considrables de la ville.

 son arrive  Toulouse, matre Thodise eut un secret colloque avec
l'abb de Cteaux touchant l'admission du comte Raimond  se purger,
ainsi qu'il a t expliqu ci-dessus. Or, matre Thodise, homme tout
plein de circonspection, de prvoyance et de sollicitude pour les
affaires de Dieu, ne dsirait rien tant que de pouvoir  bon droit
repousser le comte de la justification qu'il avait  lui prescrire, et
en cherchait tous les moyens. Il voyait bien en effet que, s'il
l'admettait  ce faire, et que l'autre, au moyen de quelques dols et
faussets, parvnt  en tirer parti, c'en serait fait de l'glise en ces
contres, et que la foi y prirait tout ainsi que la dvotion
chrtienne. Tandis qu'il se tourmentait de ces apprhensions, et qu'il
en dlibrait en lui-mme, le Seigneur lui ouvrit une voie pour sortir
d'embarras, lui insinuant de quelle manire il pourrait refuser au comte
de se justifier. Par ainsi, il eut recours aux lettres du seigneur pape,
o, entre autres choses, le souverain pontife disait: _Nous voulons que
le comte de Toulouse accomplisse nos commandemens._ Or, tait-il que
beaucoup avaient t faits  ce comte, comme d'expulser les hrtiques
de ses terres, de dlaisser les nouveaux pages dont nous avons parl,
et maintes autres injonctions qu'il avait en tout ddaign d'accomplir.
Adonc, matre Thodise, d'accord avec son compagnon, savoir l'vque de
Riez, et pour qu'ils ne parussent molester le comte ni lui faire tort,
lui fixrent un jour pour l'admettre  justification dans la ville de
Saint-Gilles; et l se rendit ledit comte, ainsi que plusieurs
archevques, vques et autres prlats des glises, qui y avaient t
convoqus par l'vque de Riez et matre Thodise; puis, comme Raimond
s'efforait tant bien que mal de se purger de la mort du lgat et du
crime d'hrsie, matre Thodise lui dit, de l'avis du prlat, que sa
justification ne serait reue, pour autant qu'il n'avait en rien
accompli ce qui lui avait t enjoint selon les ordres du souverain
pontife, bien qu'il et tant de fois jur de s'y conformer. En effet,
cedit matre avanait, ce qui tait vraisemblable, voire mme
trs-manifeste, que si le comte n'avait tenu ses sermens pour choses
plus lgres, il ne ferait difficult de se parjurer pour soi et ses
complices, afin de se purger de crimes aussi normes que la mort du
lgat et le crime d'hrsie, ains qu'il s'y donnerait de grand coeur. Ce
qu'entendant le comte de Toulouse, par malice en lui inne, il se prit 
verser des larmes. Mais ledit matre, sachant bien que ces pleurs
n'taient pleurs de dvotion et repentance, mais plutt de mchancet et
douleur, il lui dit: Quand les grandes eaux inonderont comme dans un
dluge, elles n'approcheront point du Seigneur[95]. Et sur-le-champ, du
commun avis et assentiment des prlats, pour moultes et
trs-raisonnables causes, le trs-sclrat comte de Toulouse fut
derechef excommuni sur la place, ensemble tous ses fauteurs, et qui lui
baillerait aide.

[Note 95: Psaume 31, v. 8.]

Il ne faut pas oublier de dire qu'avant l'vnement de toutes ces
choses, matre Milon, lgat du sige apostolique, tait mort 
Montpellier en l'hiver pass. Retournons maintenant  la suite de notre
narration.

Le chteau de Minerve tant donc tomb en son pouvoir aux environs de la
fte de la bienheureuse Marie Madeleine, notre comte vit venir  lui un
chevalier, seigneur d'un chteau qu'on appelle Ventalon, lequel se
rendit au comte, lui et son fort; et le comte, pour les grands maux que
les Chrtiens avaient soufferts  l'occasion de ce chteau, y alla, et
en renversa la tour de fond en comble. Finalement Amaury, seigneur de
Mont-Ral, et ceux de ce chteau, apprenant la perte de Minerve, et
craignant pour eux-mmes, dputrent vers le comte, le priant de leur
accorder la paix dans la forme qui suit: Amaury promettait de lui livrer
Mont-Ral, pourvu qu'il lui donnt un autre domaine  sa convenance,
mais ouvert et sans dfense:  quoi consentit le comte, et il fit comme
Amaury avait demand. Pourtant ledit Amaury, comme un trs-mchant
tratre, rompant ensuite le pacte entre eux conclu, et se sparant du
comte, se joignit aux ennemis de la croix.




CHAPITRE XL.

     Sige de Termes.


Dans le mme temps, survinrent de France un certain noble crois, ayant
nom Guillaume, et d'autres plerins, lesquels annoncrent au comte la
venue d'une grande multitude de Bretons. Le comte, ayant donc tenu
conseil avec les siens, et se confiant dans le secours de Dieu,
conduisit son arme au sige du chteau de Termes[96]; et, comme il s'y
acheminait, les chevaliers qui taient  Carcassonne firent sortir de la
ville les engins et machines de guerre qui s'y trouvaient renferms,
pour les amener au comte qui se portait rapidement sur Termes. Ce
qu'ayant su ceux de nos ennemis qui taient dans Cabaret, savoir, que
nos machines taient places hors de Carcassonne, ils vinrent au beau
milieu de la nuit en force et en armes pour essayer de les dtruire 
coups de cogne. Mais,  leur approche, nos gens sortirent de la ville,
bien qu'ils fussent en trs-petit nombre, et, se ruant sur eux
vaillamment, ils les mirent en droute et les menrent battans un bon
bout de chemin, fuyant de toutes parts. Pourtant la fureur de nos
ennemis n'en fut point refroidie, et au point du jour ils revinrent pour
tenter encore de dmantibuler lesdites machines: ce que les ntres
apercevant, ils sortirent derechef contre eux, et les poursuivirent plus
long-temps et plus bravement encore que la premire fois; mme,  deux
ou trois reprises, ils eussent pris Pierre de Roger, seigneur de
Cabaret, si, par peur, il ne se ft mis  crier avec les ntres:
Montfort! Montfort! comme s'il tait l'un d'entre eux; et, en telle
faon, s'esquivant et se sauvant par les montagnes, il ne rentra 
Cabaret que deux jours aprs.

[Note 96: En 1211.]

D'un autre ct, les Bretons dont nous avons fait mention ci-dessus,
s'avanant pour se joindre au comte, arrivrent  Castelnaudary, dans le
territoire de Toulouse, et appartenant encore au comte Raimond. Mais les
bourgeois de Castelnaudary ne les voulurent recevoir dans le chteau,
et les firent demeurer pendant la nuit dans les jardins et champs des
alentours; et c'tait pour autant que le comte de Toulouse mettait aux
affaires du Christ de secrets empchemens du plus qu'il pouvait. Les
Bretons, passant de l  Carcassonne, transportrent  la suite du comte
qui allait au sige de Termes les machines dont nous avons parl plus
haut. Ce chteau tait au territoire de Narbonne, et distant de cinq
lieues de Carcassonne; il tait d'une force merveilleuse et incroyable,
si bien qu'au jugement humain il paraissait du tout inexpugnable, tant
situ au sommet d'une trs-haute montagne, sur une grande roche vive
taille  pic, entour dans tout son pourtour d'abmes trs-profonds et
inaccessibles, d'o coulaient des eaux qui l'entouraient de toutes
parts. En outre, des rochers si normes, et pour ainsi dire
inabordables, ceignaient ces valles, que, si l'on voulait s'approcher
du chteau, il fallait se prcipiter dans l'abme; puis, pour ainsi
parler, ramper vers le ciel. Enfin, prs du chteau,  un jet de pierre,
il y avait un roc,  la pointe duquel s'levait une moindre
fortification garnie de tours, mais trs-bien dfendue, que l'on nommait
vulgairement Tumet. Dans cette position, le chteau de Termes n'tait
abordable que par un endroit, parce que, de ce ct, les rochers taient
moins hauts et moins inaccessibles.

Or, le seigneur de ce chteau tait un chevalier nomm Raimond,
vieillard qui avait tourn  la rprobation, et notoire hrtique,
lequel, pour peindre en rsum sa malice, ne craignait ni Dieu ni les
hommes. En effet, il prsumait tant de la force de son chteau qu'il
attaquait tantt le roi d'Arragon, tantt le comte de Toulouse, ou mme
son propre seigneur, c'est--dire, le vicomte de Bziers. Ce tyran,
apprenant que notre comte se proposait d'assiger Termes, ramassa le
plus de soldats qu'il put, et, se pourvoyant de vivres en abondance et
des autres choses ncessaires  la dfense, il se prpara  rsister.

Notre comte, arriv en vue de Termes, l'assigea; mais, n'ayant que peu
de monde, il ne put menacer qu'une petite partie du chteau. Aussi ceux
qui taient dedans en grand nombre, et  l'abri de notre arme, ne
redoutant rien  cause de sa faiblesse, sortaient librement et
rentraient pour puiser de l'eau  la vue des ntres qui ne pouvaient
l'empcher. Et tandis que ces choses et autres semblables se passaient,
quelques plerins franais, arrivant de jour en jour au camp, et comme
goutte  goutte, sitt qu'ils les voyaient venir, nos ennemis, montant
sur leurs murailles, pour faire affront aux ntres qui se prsentaient
en petit nombre et mal arms, s'criaient par moquerie: Fuyez de notre
prsence, fuyez. Mais bientt commencrent  venir en grandes troupes
et multitude des plerins de France et d'Allemagne; et pour lors ceux de
Termes, tournant  la peur, se dportrent de telles drisions,
cessrent de nous narguer, et devinrent moins prsomptueux et moins
audacieux.

Cependant les gens de Cabaret, en ce temps principaux et trs-cruels
ennemis de la religion chrtienne, s'approchant de Termes, battaient
nuit et jour les grands chemins, et tous ceux des ntres qu'ils
pouvaient trouver, ils les condamnaient  la mort la plus honteuse, ou,
au mpris de Dieu et de nous, ils les renvoyaient  l'arme, aprs leur
avoir crev les yeux et leur avoir coup le nez et autres membres avec
une grande barbarie.




CHAPITRE XLI.

     De la venue au camp des catholiques des vques de Chartres et de
     Beauvais avec les comtes de Dreux et de Ponthieu.


Les choses en taient l, quand de France survinrent les nobles et
puissans hommes, savoir, l'vque de Chartres, Philippe, vque de
Beauvais, ensemble Robert, comte de Dreux, et celui de Ponthieu, menant
avec eux une grande multitude de plerins, dont la venue rjouit bien
fort le comte et tout son camp. On esprait en effet que ces puissans
auxiliaires agiraient efficacement, et mpriseraient les ennemis de la
foi chrtienne, se confiant dans la main de celui qui peut tout, et dans
le bras qui combat d'en haut. Mais celui qui abaisse les forts et
octroie la grce aux humbles ne voulut permettre que rien de grand ni
d'honorable ft opr par ces puissances, et cela par un secret jugement
 lui seul connu. Nanmoins, et pour autant que la raison humaine peut
l'claircir, on croit que le juste Juge en ordonna de la sorte, soit que
les nouveaux venus ne fussent dignes d'tre choisis de Dieu pour
instrumens de grandes et glorieuses choses, glorieux et grand qu'il est
lui-mme, soit parce que, si l'issue et t amene par de nombreuses
et magnifiques ressources, tout et t imput au pouvoir de l'homme, et
non  celui de Dieu. L'ordonnateur cleste disposa donc toutes choses
pour le mieux en rservant cette victoire aux pauvres, et en triomphant
par eux avec gloire, pour en donner une nouvelle  son glorieux nom.

Cependant notre comte avait fait dresser des machines, de celles qu'on
nomme perrires, qui, lanant des pierres sur le mur avanc du chteau,
aidaient chaque jour les ntres aux progrs du sige. Or, il y avait
dans l'arme un vnrable personnage, savoir, Guillaume, archidiacre de
Paris, qui, enflamm d'amour pour la religion chrtienne, se donnait
tout entier aux travaux les plus pnibles pour le service du Christ. Il
prchait  toute heure, faisait des collectes pour les frais des engins
de guerre, et remplissait avec constance et prvoyance tous les autres
soins de cette activit si ncessaire. Il allait trs-souvent  la
fort, menant avec lui une multitude de plerins, et faisant emporter en
abondance du bois pour l'usage des perrires. Un jour mme que les
ntres voulaient dresser une machine prs du camp, et qu'une profonde
valle les en empchait, cet homme d'une grande persvrance, cet homme
de ferveur incomparable, chercha et trouva le remde  un tel obstacle
dans sa sagesse et son audace.  donc, conduisant les plerins  la
fort, il ordonna qu'on en rapportt une grande quantit de bois, et la
fit servir  remplir cette valle, o l'on jeta aussi de la terre et des
pierres: ce qui tant excut, les ntres placrent leurs machines sur
ce terre-plain. Au demeurant, comme nous ne pourrions rapporter tous les
expdiens et ingnieuses inventions inspires par le zle et l'adresse
dudit archidiacre, ni les travaux qu'il eut  endurer pendant le sige,
nous nous bornerons  dire que c'est  lui surtout, mme  lui seul
aprs Dieu, qu'il faut en attribuer la conduite vigilante et diligemment
soutenue, aussi bien que la victoire et la prise du chteau. Il tait,
en effet, illustre par sa saintet, prvoyant dans le conseil, bien
rsolu de coeur; et la divine Providence avait rpandu sur lui une telle
grce, et si abondante dans le cours de cette entreprise, qu'il tait
regard comme le plus habile pour toutes les choses qu'on jugeait
profitables au succs du sige. Il enseignait les ouvriers, instruisait
les charpentiers, et surpassait chaque artisan dans la direction de tout
ce qui intressait le sige. Il faisait combler les valles, comme nous
l'avons dj dit; de mme, lorsqu'il le fallait, il faisait abaisser de
hautes collines au niveau des valles profondes.

Les machines tant donc places prs du camp, lesquelles jouaient sans
cesse contre les murs du chteau, et les ntres regardant que la
premire muraille tait branle par l'effet de leur batterie
continuelle, ils s'armrent pour prendre d'assaut le premier faubourg:
ce que voyant les ennemis,  l'approche des ntres, ils y mirent le feu,
et se retirrent dans le faubourg suprieur; puis, comme les assigeans
pntraient dans le premier, sortant contre eux et les obligeant d'en
sortir, ils les en chassrent plus vite qu'ils n'taient venus.

La chose en tait l, quand les ntres s'apercevant que la tour voisine
du chteau (dont nous avons dj parl, et qu'on appelle Tumet), toute
garnie de soldats, portait grandement obstacle  la prise du chteau,
ils songrent au moyen de s'en emparer. Ils placrent donc au pied de
cette tour, qui, comme nous l'avons dit, tait sise au haut d'une roche,
un guet, pour le cas o ceux de la tour voudraient venir sur notre camp,
et o ceux du chteau chercheraient  donner aide  la garnison de la
tour, si le besoin les en pressait. Peu de jours aprs, entre le chteau
de Termes et la tour susdite, dans un lieu inaccessible et avec grande
peine et danger, ils dressrent une machine, de celles dites
mangonneaux; mais les assigs, levant aussi un mangonneau, jetaient de
grosses pierres sur le ntre, sans toutefois qu'ils pussent le dtruire;
et notre machine travaillant continuellement contre la tour, et ceux qui
s'y trouvaient voyant qu'ils taient cerns, sans que les gens du
chteau pussent en aucune faon les secourir, ils cherchrent pendant la
nuit, et craignant la lumire du jour, leur salut dans la fuite,
dguerpirent, et laissrent la tour vide. De quoi les servans de
l'vque de Chartres, qui faisaient la garde au bas, s'tant aperus,
ils y pntrrent aussitt, et plantrent la bannire dudit vque au
plus haut des remparts.

Pendant ce temps, nos perrires battaient sans cesse d'autre part les
murs du chteau; mais nos ennemis, vaillans et matois qu'ils taient, 
mesure que nos machines avaient abattu quelque endroit de leurs murs,
construisaient aussitt derrire avec des pierres et du bois une autre
barrire: d'o il suivait que toutes fois et quantes les ntres
abattaient un pan de muraille, arrts par la barrire que l'ennemi
avait releve, ils ne pouvaient davantage avancer; et comme nous ne
pouvons dtailler toutes les circonstances de ce sige, nous dirons, en
quelques mots, que les ennemis ne perdirent jamais une portion de leurs
murs sans btir  l'instant un autre mur intrieur, de la faon que nous
avons explique ci-dessus. Cependant les ntres dressrent un mangonneau
sur une roche, auprs du rempart, dans un lieu inaccessible; et, lorsque
cette machine tait en action, elle ne faisait pas peu de mal 
l'ennemi. Notre comte avait envoy pour la garder trois cents servants
et cinq chevaliers; car on craignait beaucoup pour elle, tant parce
qu'on pensait que nos ennemis mettraient tous leurs soins  la dtruire,
vu qu'elle leur portait grand dommage, que parce que l'arme n'aurait
pu, en cas de besoin, secourir les gardiens de ce mangonneau, car il
tait plac dans un lieu inabordable. Or, sortant un jour du chteau, au
nombre de quatre-vingts, les assigs, arms de leurs cus, firent mine
de se ruer sur la machine: ils taient suivis d'une infinit d'autres
portant du bois, du feu, et autres matires inflammables.  cette vue,
les trois cents servants de garde auprs du mangonneau, saisis de
terreur panique, prirent tous la fuite; si bien qu'il ne resta pour le
dfendre que les cinq chevaliers. Quoi plus?  l'approche des ennemis
ceux-l mme s'enfuirent  leur tour, hors un seul qui s'appelait
Guillaume d'Escuret: lequel, en voyant les ennemis s'avancer, se prit 
grand'peine  gravir par dessus la roche pour les attendre de pied
ferme; et comme ils se furent tous prcipits sur lui, il se dfendit
avec beaucoup d'adresse et de valeur. Les ennemis, s'apercevant qu'ils
ne pourraient le prendre, le poussrent avec leurs lances sur notre
mangonneau, et jetrent aprs lui du bois sec et du feu. Mais ce preux
garon se relevant aussitt, aussitt dispersa les brandons: de telle
sorte que le mangonneau resta intact; puis, il grimpa de nouveau pour
les combattre; eux le prcipitrent derechef, comme ils avaient fait
d'abord, et lancrent du feu sur lui... Que dirai-je? Il se relve
encore, et les aborde; ils le poussent une troisime fois sur la
machine, et ainsi de suite jusqu' quatre reprises diffrentes.
Finalement, les ntres voyant que ce vaillant homme, au demeurant, ne
pourrait s'chapper, parce qu'il n'tait possible  personne d'aller 
son aide, ils s'approchrent du chteau comme pour l'attaquer par un
autre endroit; ce qu'apprenant ceux qui molestaient de la sorte le brave
Guillaume, ils se retirrent dans la place. Pour lui, bien que
grandement affaibli, il chappa la vie sauve, et, grce  son
incomparable prouesse, notre mangonneau demeura en son entier.

En ce temps-l le noble comte de Montfort tait en proie  une telle
pauvret et si urgente dtresse que, le pain mme venant souvent  lui
manquer, il n'avait rien  mettre sous la dent; si bien que
trs-souvent, ainsi que nous l'avons appris avec toute certitude, quand
l'instant du repas approchait, ledit comte s'absentait de fait exprs,
et n'osait, par vergogne, retourner  son pavillon, parce qu'il tait
heure de manger, et qu'il n'avait pas mme de pain. Quant au vnrable
archidiacre Guillaume, il instituait des confrries, faisait, comme nous
avons dit, de frquentes collectes, et tout ce qu'il pouvait extorquer,
exacteur vertueux et pieux ravisseur, il le dpensait curieusement pour
les engins et autres objets concernant le sige.

Les choses taient  ce point quand l'eau vint  manquer  nos ennemis.
En effet, depuis long-temps les ntres ayant ferm toutes les issues,
ils ne pouvaient plus sortir pour puiser de l'eau, et, en tant privs,
ils perdirent aussi courage et l'envie de rsister. Quoi plus? Ils
entrent en pourparler avec les assigeans et traitent de la paix de la
manire suivante: Raimond, seigneur du chteau, promettait de le livrer
au comte, sous la condition que celui-ci lui abandonnerait un autre
domaine; de plus, qu'il lui rendrait le chteau de Termes aussitt aprs
Pques. Or, pendant qu'on ngociait sur ce pied, les vques de Chartres
et de Beauvais, le comte Robert et le comte de Ponthieu firent dessein
de quitter l'arme. Le comte les supplia, tous les prirent de rester
encore quelque peu de temps au sige; bien plus, comme ils ne pouvaient
tre flchis en aucune manire, la noble comtesse de Montfort se jeta 
leurs pieds, les suppliant affectueusement qu'en telle ncessit ils ne
tournassent le dos aux affaires du Seigneur, et qu'en un pril si
pressant ils secourussent le comte de Jsus-Christ qui chaque jour
s'exposait  la mort pour le bien de l'glise universelle; mais l'vque
de Beauvais, le comte Robert et celui de Ponthieu ne voulurent
acquiescer aux instances de la comtesse, et dirent qu'ils partiraient le
lendemain sans diffrer aucunement, mme d'un seul jour. Pour ce qui est
de l'vque de Chartres, il promit de rester avec le comte encore un peu
de temps.




CHAPITRE XLII.

     Comment les hrtiques ne voulurent rendre le chteau de Termes,
     et comment Dieu, pour leur ruine, leur envoya une grande
     abondance d'eau.


Voyant notre comte que, par le dpart des susdits personnages, il allait
rester quasi seul, contraint qu'il tait par une ncessit aussi
vidente, il consentit, bien que malgr lui,  recevoir les ennemis 
composition, suivant le mode qu'ils avaient offert. Quoi plus? Les
ntres parlementent derechef avec eux, et ladite capitulation est
ratifie. Aussitt le comte manda  Raimond, seigneur du chteau, qu'il
et  en sortir, et  le remettre en ses mains; ce qu'il ne voulut faire
le mme jour, et d'ailleurs promit fermement qu'il le rendrait le
lendemain de bon matin. Or, ce fut la divine Providence qui voulut et
arrangea ce dlai, ainsi qu'il a t prouv tout manifestement par
l'issue des choses. En effet, le trs-quitable juge cleste, Dieu, ne
voulut souffrir que celui qui avait tant de fois et si fort fait ptir
sa sainte glise, et l'et plus encore vexe s'il l'avait pu, s'en allt
impuni et se retirt franc de toute peine aprs de si fires oeuvres de
cruaut: car, pour ne rien dire de ses autres mfaits, trente ans et
plus s'taient couls dj, comme nous l'avons su de personnes dignes
de foi, depuis que, dans l'glise du chteau de Termes, les divins
sacremens avaient t clbrs pour une dernire fois.

Adonc la nuit suivante, le ciel venant comme  crever et toutes ses
cataractes  s'ouvrir, une abondance d'eau pluviale fondit si
soudainement sur la place que nos ennemis qui avaient long-temps
souffert de la pnurie d'eau, et mme, pour cette cause, avaient propos
de se rendre, furent trs-copieusement ravitaills et bien refaits par
ce secours inattendu. Nos chants d'allgresse se changent en deuil; le
deuil des ennemis se tourne en joie. Par ainsi, s'enflant d'orgueil
aussitt, ils reprirent avec leurs forces l'envie de se dfendre; et
d'autant plus cruels devinrent-ils et plus obstins  nous perscuter,
qu'ils prsumaient que, dans leur besoin, Dieu ne leur avait envoy
qu'une plus manifeste assistance.  sotte et mchante prsomption! faire
jactance de l'aide de celui dont ils abhorraient le culte, dont mme ils
avaient abdiqu la foi! Ils disaient donc que Dieu ne voulait pas qu'ils
se rendissent; voire affirmaient-ils que pour eux tait fait ce que la
divine justice avait fait contre eux.

Les choses en taient l quand l'vque de Beauvais, ensemble le comte
Robert et le comte de Ponthieu, laissant l'affaire du Christ imparfaite,
bien plus, en passe trs-troite et dangereuse, quittrent l'arme, et
s'en retournrent chez eux; et, s'il nous est permis de faire remarquer
ce qu'il ne leur tait permis de faire, ils se retirrent avant d'avoir
fini leur quarantaine; car il avait t ordonn par les lgats du sige
apostolique, pour ce qu'un bon nombre de plerins taient tides et
toujours soupirant aprs leurs quartiers, que nul ne gagnerait
l'indulgence que le seigneur pape avait accorde aux Croiss, s'il ne
passait au service du Christ au moins quarante jours.

Pour ce qui est de notre comte,  la pointe du jour, il envoya 
Raimond, seigneur du chteau, et le somma de se rendre comme il avait
promis le jour prcdent; mais celui-ci, rafrachi par l'abondance de
l'eau dont la disette l'avait contraint  capituler, voyant aussi que la
force tait presque entirement revenue  ses gens, trompeur et glissant
s mains, manqua  la parole convenue. Pourtant deux chevaliers qui
taient dans la place en sortirent, et mme se rendirent au comte, pour
ce que la veille ils avaient promis fermement de ce faire au marchal de
notre comte. Or, comme cet officier fut de retour au camp, car c'tait
lui que le comte avait envoy pour confrer avec Raimond, et qu'il lui
eut rapport ce qu'avait dit celui-ci, l'vque de Chartres, qui voulait
partir le lendemain, pria et conseilla que le marchal ft de nouveau
dput vers lui, et lui offrt quelque composition que ce ft, pourvu
qu'il livrt le chteau au comte; et, afin que notre missaire persuadt
plus facilement Raimond touchant la garantie et sret du trait, ledit
vque fut d'avis qu'il ment avec lui l'vque de Carcassonne prsent
au sige, pour autant qu'il tait du pays, connu personnellement du
bourreau, et qu'en outre sa mre, trs-mchante hrtique, tait dans le
chteau, ainsi que son frre  lui vque de Carcassonne, savoir, ce
Guillaume de Rochefort dont nous avons fait mention plus haut, lequel
tait trs-cruel homme, et aussi pire ennemi de l'glise qu'il le
pouvait.

Adonc le susdit prlat et le marchal allant derechef trouver Raimond,
ils mettent prires sur paroles et menaces sur prires, travaillant
avec grandes instances pour que le tyran, acquiesant  leurs
ouvertures, se rendt  notre comte, ou plutt  Dieu, en la faon que
nous avons explique ci-dessus. Mais celui que le marchal avait trouv
endurci et obstin dans sa malice, l'vque de Carcassonne et lui le
trouvrent plus endurci encore, et mme il ne voulut jamais souffrir que
l'vque confrt secrtement avec son frre Guillaume. N'avanant donc
 rien, nos envoys revinrent pardevers le comte; et si faut-il dire que
les ntres ne comprenaient pas encore pleinement que la divine
Providence avait ordonn ces choses pour le plus grand bien de son
glise.

L'vque de Chartres se retira le lendemain de grand matin, et le comte
sortit avec lui pour l'accompagner un peu; mais, comme il tait 
quelque distance du camp, nos ennemis firent une sortie, en grand nombre
et bien arms, pour mettre en pices un de nos mangonneaux. Aux cris de
notre arme, le comte, rebroussant chemin en toute hte, arriva sur ceux
qui ruinaient la machine, les fora,  lui seul, de rentrer bon gr mal
gr dans la place, et, les poursuivant vaillamment, les maintint
long-temps en pleine course, non sans courir risque de sa propre vie. 
audace bien digne d'un prince!  virile vertu!

Aprs le dpart des susdits nobles, savoir, des vques et comtes,
Montfort, se voyant presque seul, et quasi tout dsol, tomba en grand
ennui et vive anxit d'esprit: de vrai, il ne savait que faire. Il ne
voulait entendre  lever le sige, et si ne pouvait-il davantage y
rester; car il avait de nombreux ennemis sous les armes, peu
d'auxiliaires (et dans ce petit nombre la plupart bien mal disposs),
puisque toute la force de l'arme, comme nous l'avons dit, s'tait
retire avec les vques et comtes susdits. D'autre part, le chteau de
Termes tait encore trs-fort, et l'on ne croyait point qu'il pt tre
pris,  moins d'avoir sous la main des forces considrables et troupes
aguerries. Finalement, on tait menac des approches de l'hiver qui,
dans ces contres, est pour l'ordinaire trs-pre, ledit chteau tant
situ dans la montagne, ainsi que nous l'avons rapport; et durant cette
saison, le lieu n'tait pas tenable, ains glacial outre mesure,  cause
des inondations, des pluies, des ouragans, et de l'abondance des neiges.

Tandis que le comte se perdait dans ces angoisses et tribulations, et ne
savait quel parti prendre, voil qu'un beau jour survinrent de Lorraine
des gens de pied, dont l'arrive le rjouissant bien fort, il pressa le
sige de Termes. En mme temps, avec l'aide et par l'industrie du
vnrable archidiacre Guillaume, les ntres reprenant courage,
recommencrent  pousser vivement tout ce qui intressait l'entreprise,
et soudain, transportant prs des murs du chteau les machines, qui
auparavant avaient t d'un mince service, ils y travaillaient
incessamment; et n'en ptissaient pas mdiocrement les remparts de la
place; car, par un admirable et incomprhensible jugement de Dieu (chose
en effet bien merveilleuse), il advint que les machines, qui, pendant la
prsence au camp des nobles souvent plus haut dnomms, n'avaient rendu
que faible ou nul service, aprs leur retraite portaient aussi juste que
si chaque pierre et t dirige par le Seigneur. Et ainsi pour sr
tait la chose; cela tait fait par Dieu, et semblait miracle aux yeux
de nos gens. Comme ils eurent donc travaill long-temps aux machines, et
dmantel en grande partie les murs et la tour du chteau, un jour, en
la fte de sainte Ccile, le comte fit mener un chemin couvert jusqu'au
pied de la muraille, pour que les mineurs pussent y arriver et la saper
 l'abri des assigs; puis, ayant employ tout ce jour  pousser cette
tranche, et l'ayant pass dans le jene, aux approches de la nuit,
savoir, la veille de saint Clment, il revint  sa tente; et ceux du
chteau, par la disposition de la misricorde divine et l'aide de saint
Clment, frapps de terreur et saisis d'un dsespoir total, sortirent
soudain, et tentrent de prendre la fuite: ce dont les assigeans ayant
eu connaissance, aussitt donnant l'alarme, ils commencrent  courir de
toutes parts pour frapper les fuyards. Que tardons-nous davantage?
Aucuns furent pris vivans, et un plus grand nombre fut tu; mme un
certain plerin de Chartres, homme pauvre et de basse extraction, durant
qu'il tait  courir  et l avec les autres, et qu'il poursuivait les
ennemis dtalant  toutes jambes, tomba par l'effet d'un jugement divin
sur Raimond, seigneur de Termes, qui s'tait cach en quelque endroit,
et l'amena au comte, lequel le reut comme un ample prsent, et ne le
fit pas tuer, mais bien clore au fond de la tour de Carcassonne, o,
pendant plusieurs annes, il endura peines et misres selon ses mrites.

Durant le sige de Termes, il arriva une chose que nous ne devons passer
sous silence. Un jour que le comte faisait conduire pour percer le mur
du chteau une certaine petite machine, que l'on nomme vulgairement un
_chat_, pendant qu'il tait auprs, et qu'il conversait avec un sien
chevalier, tenant son bras appuy sur l'paule de celui-ci,  cause de
sa familiarit avec lui, voil qu'une grosse pierre lance par le
mangonneau des ennemis, venant du haut des airs en grande imptuosit,
frappa ledit chevalier  la tte, et tandis que, par la merveilleuse
opration de la vertu divine, le comte qui le tenait comme embrass
demeura sain et sauf, le chevalier, recevant le coup de la mort, expira
dans ses bras. Un autre jour de dimanche, le comte tait dans son
pavillon et entendait la messe, lorsqu'il advint, par la prvoyante
clmence de Dieu, que, lui tant debout et coutant l'office, un certain
servant, par l'ordre du Seigneur, se trouva derrire lui proche son dos,
lequel reut une flche partie d'une baliste du chteau, et en fut tu
roide: ce que nul ne peut douter avoir t dispos par la bont divine;
savoir, que cedit servant, debout derrire le comte, ayant t frapp,
Dieu dans sa misricorde ait conserv  sa sainte glise son plus
vaillant athlte.

Le chteau de Termes ayant donc t pris par les ntres la veille de
saint Clment, le comte y mit garnison; puis il dirigea son arme sur un
certain chteau nomm Coustausa, et, le trouvant dsert, il poussa vers
un autre qu'on appelle Puyvert, lequel lui ouvrit ses portes au bout de
trois jours. Pour lors il se dcida  rentrer dans le diocse d'Albi
pour rcuprer les chteaux qui s'taient soustraits  sa domination; et
en consquence, marchant sur Castres, dont les bourgeois se rendirent 
lui, se soumettant pour tout  ses volonts, il passa de l au chteau
de Lombers, dont nous avons dj fait mention, et le trouva dgarni
d'hommes et bien fourni de vivres. En effet, les chevaliers et bourgeois
dudit lieu avaient tous pris la fuite par peur du comte, ayant contre
lui brass maintes trahisons. Il s'en saisit aussitt, et jusqu' ce
jour il l'a conserv en son pouvoir. Que tardons-nous davantage? Le
noble comte du Christ recouvra dans le mme temps presque tous les
chteaux du territoire albigeois sur la rive gauche du Tarn.

Ce fut  cette poque que le comte de Toulouse vint en un chteau voisin
d'Albi pour confrer avec notre comte, lequel s'y rendit de son ct.
Or, les ennemis avaient tout dispos pour l'enlever, et Raimond avait
men avec lui certains mchans flons ennemis trs-avrs de Montfort.
Pourquoi il dit au comte de Toulouse: Qu'avez-vous fait? Vous m'avez
appel  une confrence, et vous avez conduit avec vous gens qui m'ont
trahi. Sur ce, l'autre de rpondre qu'il ne les avait pas amens; ce
qu'oyant notre comte, il voulut mettre la main dessus: mais Raimond le
supplia de n'en rien faire, et ne voulut souffrir qu'ils fussent pris.
Adonc,  compter de ce jour, il commena  exercer quelque peu la haine
qu'il avait conue contre l'glise et contre le comte de Montfort.




CHAPITRE XLIII.

     Du colloque solennel tenu  Narbonne sur les affaires des comtes
     de Toulouse et de Foix, auquel intervinrent le roi d'Arragon, les
     lgats du sige apostolique, et Simon de Montfort; inutilit et
     dissolution de ladite confrence.


Peu de jours aprs, le roi d'Arragon, le comte de Montfort et celui de
Toulouse se runirent  Narbonne pour tenir colloque entre eux. L se
trouvrent aussi l'vque d'Uzs et le vnrable abb de Cteaux,
lequel, aprs Dieu, tait le principal promoteur des choses de
Jsus-Christ. Pareillement cet vque d'Uzs, nomm Raimond, ds
long-temps s'tait pris d'un zle ardent pour les affaires de la foi, et
les avanait du plus qu'il pouvait, s'acquittant en ce temps des
fonctions de lgat, de concert avec l'abb de Cteaux. Enfin, furent
ensemble prsens  ladite confrence matre Thodise, dont nous avons
parl plus haut, et moult autres sages personnages et gens de bien.

On s'y occupa du comte de Toulouse, et grande grce lui et t faite et
copieuse misricorde, s'il et voulu acquiescer  de salutaires
conseils. En effet, l'abb de Cteaux, lgat du sige apostolique,
consentait  ce que le comte de Toulouse conservt dans leur entier et
sans lsion toutes ses seigneuries et possessions, pourvu qu'il expulst
les hrtiques de ses domaines; voire il consentait  ce que le quart ou
mme le tiers des droits qu'il avait sur les chteaux des hrtiques,
comme tant de son fief, lesquels ce comte disait tre au nombre de
cinquante pour le moins, lui cht en toute proprit. Mais le susdit
comte mprisa une faveur aussi grande, Dieu pourvoyant ainsi  l'avenir
de son glise; et par l il se rendit indigne de tout bienfait et grce.

Davantage on traita dans la mme confrence du rtablissement de la paix
entre l'glise et son trs-monstrueux perscuteur, savoir, le comte de
Foix; et mme fut-il ordonn,  la prire du roi d'Arragon, que si ledit
comte jurait d'obir  l'glise, et, de plus, qu'il ne commettrait nulle
agression  l'encontre des Croiss, et surtout du comte de Montfort,
celui-ci lui ferait restitution de la portion de ses domaines qu'il
avait dj en son pouvoir, fors un certain chteau nomm Pamiers. Ce
chteau, en effet, ne devait en aucune faon lui tre rendu, pour
beaucoup de raisons qui seront ci-aprs dduites. Mais le Dieu ternel
qui connat les choses caches, et sait toutes choses avant qu'elles
soient faites, ne voulant permettre que restassent impunies tant de
cruauts et si grandes d'un sien ennemi aussi furieux, et connaissant
combien de maux sortiraient dans l'avenir de cette composition, par son
profond et incomprhensible jugement, endurcit  tel point le coeur du
comte de Foix qu'il ne voulut recevoir ces conditions de paix. Ainsi
Dieu visita misricordieusement son glise, et fit de telle sorte que
l'ennemi, en refusant la paix, donnt par avance contre soi-mme
sentence confirmative de sa future confusion.

Il ne faut oublier de dire que le roi d'Arragon, de qui le comte de Foix
tenait la plus grande partie de ses terres, mit en garnisaires au
chteau de Foix des gens d'armes  lui, et, en prsence de l'vque
d'Uzs et de l'abb de Cteaux, promit qu'en toute cette contre nul
tort ne serait port  la chrtient. D'abondant, cedit roi jura auxdits
lgats que si le comte de Foix voulait jamais s'carter de la communion
de la sainte glise, et de la familiarit, amiti et service du comte de
Montfort, lui roi dlivrerait s mains de ce dernier le chteau de Foix
 la premire rquisition des lgats ou de notre comte; et mme il lui
donna  ce sujet lettres-patentes contenant plus  plein cette
convention: et moi qui ai vu ces lettres, les ai lues et curieusement
inspectes, je rends tmoignage  la vrit. Mais combien, par la suite,
le roi garda mal sa promesse, et combien, pour cette cause, il se rendit
infme aux ntres, c'est ce qui deviendra plus clair que le jour.




CHAPITRE XLIV.

     De la malice et tyrannie du comte de Foix envers l'glise.


Et pour autant que le lieu le requiert et que l'occasion s'en prsente,
plaons ici quelques mots sur la malignit cruelle et la maligne cruaut
du comte de Foix, bien que nous n'en puissions exprimer la centime
partie.

Il faut savoir d'abord qu'il retint sur ses terres, favorisa le plus
qu'il put, et assista les hrtiques et leurs fauteurs. De plus, au
chteau de Pamiers appartenant en propre  l'abb et aux chanoines de
Saint-Antonin, il avait sa femme et deux soeurs hrtiques, avec une
grande multitude d'autres gens de sa secte, lesquels, en ce chteau,
malgr les susdits chanoines, et en dpit de toute la rsistance qu'ils
pouvaient faire, semant publiquement et en particulier le venin de leur
perversit, sduisaient le coeur des simples. Voire il avait fait btir
une maison  ses soeurs et  sa femme sur un terrain que les chanoines
possdaient en franc-aleu, bien qu'il ne tnt le chteau de Pamiers de
l'abb, et sa vie durant, qu'aprs lui avoir jur sur la sainte
Eucharistie qu'il ne le molesterait en rien, non plus que la ville, dont
le monastre des chanoines tait loign  la distance d'un demi-mille.

Un beau jour deux chevaliers, parens et familiers dudit comte (lesquels
taient notoires hrtiques et des pires, et dont il suivait l'avis en
toutes choses), amenrent  Pamiers leur mre, hrsiarque trs-grande
et amie de ce seigneur, pour qu'elle y rsidt et dissmint le virus de
l'hrtique superstition; ce que voyant l'abb et les chanoines, ne
pouvant supporter une telle injure faite au Christ et  l'glise, ils la
chassrent du chteau.  cette nouvelle le tratre, je veux dire le
comte de Foix, entra en furieuse colre, et l'un de ces deux chevaliers
hrtiques, fils de ladite hrsiarque, venant  Pamiers, dpea membre
 membre, bourreau trs-cruel qu'il tait, et en haine des chanoines, un
des leurs qui tait prtre, au moment mme o il clbrait les divins
mystres sur l'autel d'une glise voisine de Pamiers; d'o, jusqu'au
prsent jour, cet autel demeure encore tout rouge du sang de cette
victime. Si pourtant son ire ne fut-elle apaise, car se saisissant de
l'un des frres du monastre de Pamiers, il lui arracha les yeux en
haine de la religion chrtienne et en signe de mpris pour les
chanoines. Peu ensuite le comte de Foix vint lui-mme audit monastre,
menant avec soi routiers, bouffons et p******; et faisant appeler l'abb
(auquel, comme nous l'avons dit ci-dessus, il avait jur sur le corps du
Seigneur qu'il ne lui porterait aucune nuisance), il lui dit qu'il lui
baillt sans dlai toutes les clefs du clotre, ce que l'abb ne voulut
faire: mais craignant que le tyran ne les ravt par violence, il entra
dans l'glise et les plaa sur le corps du saint martyr Antonin, lequel
tait sur l'autel avec beaucoup d'autres saintes reliques, et en
l'honneur de qui cette glise avait t fonde. Pourtant le comte ayant
suivi l'abb, sans respect pour le lieu, sans rvrence pour les
reliques des saints, enleva, violateur trs-impudent des choses sacres,
ces mmes clefs de dessus le corps du trs-saint martyr; puis enfermant
l'abb et tous les chanoines dans l'glise, il fit clore les portes, et
l les tint durant trois jours, si bien que pendant ce temps ils ne
burent ni ne mangrent, et ne purent mme sortir pour satisfaire aux
ncessits de nature. Et lui, cependant, gaspillant toute la substance
du monastre, dormait avec ses p******* dans l'infirmerie mme des
chanoines, au mpris de la religion. Enfin, aprs les trois jours, il
chassa presque nus de l'glise et du monastre l'abb et les chanoines,
et, de plus, fit crier par la voix du hraut dans tout Pamiers (qui leur
appartenait, comme nous l'avons dit) que nul n'et  tre si hardi que
d'en recevoir aucun en son logis; faisant suivre cette proclamation des
plus terribles menaces.  nouveau genre d'inhumanit! En effet, tandis
que l'glise est d'ordinaire refuge aux captifs et aux condamns, cet
artisan de crimes emprisonne des innocens dans leur glise mme. Ce
n'est tout: le tyran dmolit en grande partie le temple du bienheureux
Antonin, dtruisit, ainsi que nous nous en sommes assur par nos yeux,
le dortoir et le rfectoire des chanoines, et se servit des dcombres
pour faire construire des fortifications dans le chteau. Mais insrons
ici un fait bien digne d'tre rapport pour grossir d'autant les
abominations de ce tratre.




CHAPITRE XLV.

     Comment le comte de Foix se comporta arec irrvrence envers les
     reliques du saint martyr Antonin, lesquelles taient portes en
     procession solennelle.


Prs le monastre dont nous avons parl prcdemment, tait une
glise sise sur le sommet d'un mont, aux environs de laquelle vint 
passer d'aventure ledit comte chevauchant, un jour que les chanoines
allaient la visiter, comme ils font d'usage une fois chaque anne,
et qu'en solennelle procession ils portaient avec honneur le corps
de leur vnrable patron Antonin. Mais lui, ne dfrant  Dieu ni au
saint martyr, ni  cette procession pieuse, ne put prendre sur lui
de s'humilier, au moins par signes extrieurs, et, sans descendre de
sa bte, dressant son col avec superbe, et haussant la tte
(attitude qui tait trs-ordinaire  ceux de sa maison), il passa
firement. Ce que voyant un respectable personnage, savoir, l'abb
de Mont-Sainte-Marie[97], de l'ordre de Cteaux, l'un des douze
prdicateurs dont nous avons fait mention au commencement de ce
livre, qui assistait alors  la procession, il lui cria: Comte, tu
ne dfres  ton seigneur le saint martyr; sache donc que, dans la
ville o maintenant tu es matre de par le saint, tu seras priv de
ton droit seigneurial, et que le martyr fera si bien que, de ton
vivant, tu seras dshrit. Or ont t trouves fidles les paroles
de l'homme de bien, ainsi que l'issue le prouve trs-manifestement.

[Note 97: Abbaye de l'ordre de Cteaux, au diocse de Besanon,  quatre
lieues de Pontarlier.]

Pour moi j'ai ou ces cruauts et autres qui suivent de la bouche mme
de l'abb du monastre de Pamiers, personnage digne de foi, personnage
de grande religion et de notoire bont.




CHAPITRE XLVI.

     Sacrilges et autres crimes du comte de Foix exercs par
     violence.


Une fois ledit comte alla avec une foule de routiers en certain
monastre qu'on nommait Sainte-Marie, au territoire du comte d'Urgel, et
qui avait un sige piscopal; or s'taient les chanoines de ce
monastre, par crainte du tyran, retirs dans l'glise. Mais ils y
furent si long-temps claquemurs par lui qu'aprs avoir t contraints
de boire de leur urine pour la soif dsespre qu'ils enduraient, force
leur fut enfin de se rendre; et pour lors ce trs-cruel ennemi de
l'glise, entrant dans le temple, enleva toutes les fournitures, croix
et vases sacrs, brisa mme les cloches et n'y laissa rien que les
murailles; de plus il la fit ranonner au prix de cinquante mille sols.
Ce qu'ayant fait, il lui fut dit par un sien chevalier aussi mchant que
lui: Voil que nous avons dtruit Saint-Antonin et Sainte-Marie, il ne
nous reste plus qu' dtruire Dieu lui-mme. Une autre fois que cedit
comte et ses routiers dpouillaient la mme glise, ils en vinrent  ce
point de furieuse dmence qu'ils tranchrent les jambes et les bras aux
images du crucifix pour, au mpris de la passion du Seigneur, piler le
poivre et les herbes qu'ils mettaient dans leurs sauces.  trs-cruels
bourreaux!  vaillans sclrats!  monstres pires que ceux qui ont
crucifi le Christ, et plus flons que ceux qui lui crachrent  la
face! Les ministres de Pilate, ores qu'ils virent Jsus mort, dit
l'vangliste, ils ne lui rompirent les jambes.  nouvelle industrie
d'abomination!  signe de cruaut inoue!  quel homme que ce comte de
Foix, dis-je, homme le plus misrable entre tous les misrables!  bte
plus froce qu'aucune autre bte!

Dans la mme glise, les routiers avaient log leurs chevaux; ils leur
donnaient pour crche les saints autels et les faisaient manger dessus.
Dans une autre o se trouvait un jour le tyran avec une foule de gens
arms, soudain son cuyer plaa son heaume sur la tte du crucifix, lui
passa le bouclier et lui chaussa les perons; puis saisissant sa lance,
il chargea la sainte image et la cribla de coups, lui disant qu'elle se
rachett.  perversit non encore exprimente!

Une autre fois ledit comte appela  une confrence les vques de
Toulouse et de Conserans, et leur assigna le temps et le lieu; mais le
jour o ils s'acheminaient pour s'y rendre, il le passa, lui, tout
entier,  insulter un certain chteau appartenant  l'abb et aux
chanoines de Saint-Antonin de Pamiers.  mchant tour!  sclratesse!
Ajoutons ici un trait du tyran qu'il ne faut omettre. Il avait fait
alliance avec le comte de Montfort, ainsi que nous l'avons dit plus
haut, et lui avait livr son fils pour otage du trait. Or,  cette
poque le vnrable abb de Pamiers avait dj remis son chteau
s-mains du comte de Montfort. Nanmoins le comte de Foix vint un beau
jour avec ses routiers aux environs de cette ville, et, les mettant en
embuscade, il s'approcha du chteau et manda aux bourgeois de sortir
pour confrer avec lui, leur promettant en toute assurance, et avec
serment, qu'ils pouvaient le faire sans crainte et qu'il ne leur ferait
point de mal. Mais  peine les bourgeois furent-ils venus  lui,
qu'appelant en secret ses routiers des embuscades o ils taient cachs,
ceux-ci survinrent avant que les autres pussent rentrer au chteau, en
prirent un grand nombre et les emmenrent.  vilaine trahison!

Ce mme comte disait, en outre, que s'il avait tu de sa main les
Croiss, et ceux qui se porteraient  l'tre, ensemble tous ceux qui
travaillaient aux affaires de la foi ou qui y mettaient intrt, il
croirait avoir rendu service  Dieu. Il faut savoir aussi que souvent il
jura en prsence des lgats du seigneur pape qu'il expulserait les
hrtiques; ce que pourtant il ne voulut faire par aucune raison. Pour
en finir, ce chien trs-cruel a commis envers l'glise et envers Dieu
beaucoup et d'autres maux tels que, si nous voulions les rciter par
ordre, nous n'y pourrions suffire, et ne serait-il personne qui ajoutt
facilement foi  nos paroles, car sa malice excda la mesure. Il a pill
les monastres, ruin les glises, et plus cruel que pas un autre cruel
bourreau, tout haletant de la soif du sang des chrtiens, il a toujours
respir le massacre, reniant, comme il faisait, sa nature d'homme pour
imiter la frocit des brutes, non plus homme mais bte farouche.

Ayant dit ce peu de mots de la mchancet dudit comte, retournons  ce
que nous avons abandonn.




CHAPITRE XLVII.

     Le comte de Montfort fait hommage au roi d'Arragon pour la cit
     de Carcassonne.


Dans la susdite confrence de Narbonne, l'vque d'Uzs et l'abb de
Cteaux supplirent le roi d'Arragon qu'il ret pour son homme le comte
de Montfort, la cit de Carcassonne tant du fief dudit roi; et, comme
il n'en voulait rien faire, au lendemain ils vinrent derechef vers lui,
et, se jetant  ses pieds, ils le prirent humblement et avec grandes
instances de daigner accepter l'hommage du comte, qui ayant lui-mme
flchi le genou devant le roi, le lui offrait avec humilit. Enfin,
vaincu par leurs supplications, le roi consentit  le recevoir en
vassal, pour la cit de Carcassonne, le comte confessant la tenir de
lui.

Cela fait, le roi et notre comte, celui de Toulouse et l'vque d'Uzs,
quittrent Narbonne et s'en vinrent  Montpellier, o, durant leur
sjour, on tenta de contracter mariage entre le fils an du roi et la
fille du comte de Montfort. Que dirai-je? Cette alliance tait arrte
par les deux parties; de part et d'autre, on avait chang les promesses
sous la foi du serment, et mme le roi avait remis son fils  la garde
du comte. Mais peu de temps aprs, il donna sa soeur au fils du comte de
Toulouse; pour quoi, parmi les ntres, il ne se rendit pas mdiocrement
(et si fut-ce  juste titre) infme et grandement suspect. En effet,
quand fut conclu ce mariage, Raimond dj perscutait ouvertement la
sainte glise de Dieu.

Il ne faut taire que durant que lesdits personnages taient 
Montpellier, ensemble beaucoup d'vques et de prlats, on s'occupa de
nouveau du fait du comte de Toulouse; et voulaient bien les lgats,
savoir, l'vque d'Uzs et l'abb de Cteaux, lui faire trs-notable
grce et misricorde, en la manire que nous avons explique plus haut.
Mais ledit comte, aprs avoir promis d'accomplir le lendemain tout ce
que les lgats lui avaient ordonn, quitta du grand matin Montpellier,
sans prendre cong d'eux ni les venir saluer; et fut ce brusque dpart
caus pour ce qu'il avait vu un certain oiseau (que les gens du pays
nomment oiseau de Saint-Martin) voler  sa gauche: ce dont il entra en
frayeur extrme, ayant, comme il faisait  l'exemple des Sarrasins,
toute confiance dans le vol et chant des oiseaux, et autres sortes
d'augures.




CHAPITRE XLVIII.

     Comment l'vque de Paris et autres nobles hommes vinrent 
     l'arme du comte de Montfort.


L'an de l'incarnation du Verbe 1211[98], aux environs de la mi-carme,
arrivrent de France nobles et puissans Croiss, savoir, l'vque de
Paris, Enguerrand de Coucy, Robert de Courtenai, Jul de Mayenne[99], et
plusieurs autres; lesquels nobles personnages se comportrent noblement
aux affaires du Christ.

[Note 98: Il y a dans le texte 1210; mais c'est videmment une erreur,
et il suffirait pour s'en convaincre de voir qu'il est question, dans ce
chapitre, de la dlivrance de ce Bouchard de Marly, dont l'auteur, aprs
avoir racont comment il fut pris  la fin de l'an 1209, dit qu'il resta
seize mois dans les fers. (Voy. chap. XXVI.)]

[Note 99: _Ivellus de Meduana_: la plupart des modernes ont traduit
_Jul de Mantes_; c'est une erreur. (_Histoire gnrale de Languedoc_,
t. 3, p. 205.)]

Or, comme ils furent arrivs  Carcassonne, ayant tenu conseil, tous
cesdits plerins tombrent d'accord de marcher au sige de Cabaret, pour
autant que les chevaliers du diocse de Carcassonne, ayant depuis
long-temps dsert leurs chteaux par peur des ntres, s'taient
rfugis dans cette place, entre lesquels taient deux frres selon la
chair, l'un nomm Pierre Miron, et l'autre Pierre de Saint-Michel, les
mmes qui avaient pris Bouchard de Marly, comme nous l'avons rapport
plus haut[100]. Mais ensuite ils taient sortis dudit chteau avec
certains autres, et taient venus se rendre au comte: pour quoi il leur
donna des terres. Quant au seigneur de Cabaret, Pierre Roger, voyant que
le comte et les plerins voulaient l'assiger, considrant de plus qu'il
tait grandement affaibli par la retraite des susdits chevaliers, il eut
peur, et composa avec Montfort et les barons en la manire qui suit: il
lui livra le chteau de Cabaret, lui rendant en outre ce mme Bouchard
dont nous avons parl,  la charge que le comte lui donnerait un autre
domaine convenable, aprs la reddition du chteau; ce qui fut fait. Puis
le comte et les barons conduisirent l'arme au sige d'une certaine
place nomme Lavaur[101].

[Note 100: Voyez chap. XXVI, pag. 76.]

[Note 101: C'tait une des villes les plus considrables aux mains des
Albigeois. Cependant elle ne possdait pas encore un vch. Elle est
situe  huit lieues d'Albi et de Toulouse. L'auteur fait  ce sujet une
lgre erreur en moins.]




CHAPITRE XLIX.

     Sige de Lavaur.


Or tait ce chteau trs-noble et trs-vaste situ sur l'Agout[102], 
cinq lieues de Toulouse, et s'y trouvait ce tratre Amaury qui avait t
seigneur de Mont-Ral, et beaucoup d'autres chevaliers ennemis de la
croix, au nombre de quatre-vingts, lesquels s'y taient retirs et
fortifis contre nous; plus, la dame du chteau, nomm Guiraude, femme
veuve, soeur dudit Amaury, et des pires hrtiques.

[Note 102: Rivire qui descend des montagnes prs de Castres, et se
jette dans le Tarn  une lieue de Rabastens.]

 leur arrive devant la place, les ntres n'en formrent le sige que
d'un ct, car l'arme ne suffisait pas pour l'enfermer toute entire;
et peu de jours aprs, ayant dress des machines, ils commencrent,
suivant l'usage,  battre le chteau, comme les ennemis  le dfendre du
mieux qu'ils pouvaient, sans compter qu'ils taient en grand nombre et
parfaitement arms, si bien qu'il y avait quasi plus d'assigs que
d'assigeans. N'oublions pas de dire qu'aux premires approches de nos
gens, les ennemis firent une sortie, et nous prirent un chevalier qu'ils
emmenrent et occirent aussitt.

Bien que les ntres n'eussent menac la place que par un seul endroit,
ils s'taient cependant diviss en deux corps, et tellement disposs
qu'en cas de besoin l'un n'aurait pu, sans danger, venir au secours de
l'autre. Mais bientt survinrent de France beaucoup de nobles, savoir,
l'vque de Lisieux et l'vque de Langres, le comte d'Auxerre, ensemble
moult autres plerins; et pour lors on serra le chteau de toutes parts
au moyen d'un pont de bois qu'on jeta sur l'Agout, et qui nous servit 
traverser la rivire.

Pour ce qui est du comte de Toulouse, il gnait autant qu'il tait en
son pouvoir l'glise de Dieu et le comte, non pourtant  dcouvert, car
les vivres pour notre arme arrivaient encore de Toulouse, et Raimond
lui-mme vint au camp lorsque les choses en taient  ce point. L
fut-il admonest par le comte d'Auxerre et Robert de Courtenai,
lesquels taient ses cousins germains, pour que, revenant de coeur 
l'glise, il obt  ses commandemens; mais ils n'en purent rien tirer,
et il se dpartit du comte de Montfort avec grande rancune et
indignation, suivi de ceux de Toulouse qui taient au sige de Lavaur.
Davantage il dfendit aux Toulousains d'apporter vivres au camp devant
Lavaur.

C'est ici qu'il nous faut narrer un crime excrable des comtes de
Toulouse et de Foix: trahison inoue!




CHAPITRE L.

     Comme quoi plerins en grand nombre furent tus tratreusement
     par le comte de Foix  l'instigation du Toulousain.


Durant qu'on tenait colloque devant Lavaur, ainsi que nous l'avons dit,
pour rtablir la paix entre le comte de Toulouse et la sainte glise,
une multitude de plerins venaient de Carcassonne  l'arme: et voil
que ces ministres de dol et artisans de flonie, savoir, le comte de
Foix, Roger Bernard, son fils, Grard de Ppieux, et beaucoup d'autres
hommes au comte de Toulouse, se mettent en embuscade, avec nombre infini
de routiers, dans un certain chteau nomm Montjoyre, prs de
Puy-Laurens; puis, au passage des plerins, ils se lvent, et, se jetant
sur les plerins dsarms et sans dfiance, ils en tuent une quantit
innombrable, et emportent tout l'argent de leurs victimes  Toulouse, o
ils le partagent entre eux.  bienheureuse troupe d'occis!  mort de
saints bien prcieuse aux yeux du Seigneur! Il ne faut taire que,
tandis que les bourreaux susdits gorgeaient nos plerins, un prtre qui
tait parmi ces derniers se rfugia dans un temple voisin, afin que,
mourant pour l'glise, il mourt aussi dans une glise; mais ce bien
mchant tratre Roger Bernard, fils du comte de Foix, n'ayant garde de
dgnrer de la perversit paternelle, l'y suivit, et, y entrant avec
audace, il s'approcha de lui, et lui demanda quelle espce d'homme il
tait. Je suis, rpondit l'autre, plerin et prtre.  quoi le
bourreau: Montre-moi, lui dit-il, que tu es prtre; et lors celui-ci,
baissant son capuchon, car il tait vtu d'une chappe, lui fit voir le
signe clrical. Mais le cruel, ne dfrant en rien ni au lieu saint ni 
la personne, leva soudain une hache trs-aiguise qu'il tenait  la
main, et, frappant  toute force le prtre au beau milieu de sa tonsure,
il tua dans l'glise ce ministre de l'autel. Revenons  notre propos.

Nous ne croyons devoir omettre que le comte de Toulouse, monstrueux
ennemi du Christ et froce perscuteur, envoya secrtement au chteau de
Lavaur, o tait la source et l'origine de toute hrsie, un sien
snchal avec plusieurs chevaliers pour le dfendre contre nous, et ce
par pure haine pour la religion chrtienne, puisque n'tait ce chteau 
lui comte de Toulouse; ains mme il avait depuis nombre d'annes fait la
guerre aux Toulousains; lesdits chevaliers furent trouvs par notre
comte aprs la prise de la place, et long-temps tenus aux fers. 
nouveau genre de trahison! Au dedans il jetait ses soldats pour la
dfense du chteau, et au dehors, faisant comme s'il nous prtait
secours, il permettait que de Toulouse on approvisionnt le camp. En
effet, ainsi que nous l'avons dit plus haut, des vivres, bien qu'en
menue quantit, arrivaient de Toulouse au camp lors des premiers temps
du sige; mais, tout en les laissant venir, Raimond avait dfendu
strictement qu'on y portt des machines. Au demeurant, cinq mille
Toulousains environ s'taient rendus audit sige pour aider les ntres,
 l'instigation de leur vnrable pasteur Foulques, et lui-mme y
arriva, banni pour la foi catholique. Nous n'avons pas cru superflu de
rapporter ici de quelle manire il sortit de Toulouse.




CHAPITRE LI.

     Foulques, vque de Toulouse, chass de son piscopat, s'exile
     avec une grande constance d'esprit, prt mme  tendre son col au
     glaive pour le nom du Christ.


Ledit vque tait un jour  Toulouse, savoir le samedi aprs la
mi-carme, et voulait, comme il est d'usage dans les glises
piscopales, administrer en cette journe la sainte ordination. Mais
alors tait aussi dans la ville le comte Raimond qui, pour excs
nombreux, avait t excommuni nominativement par les lgats du sige
apostolique: par ainsi, nul ne pouvait clbrer les divins mystres en
tous lieux o il se trouvait. Adonc l'vque dputa vers ce comte, le
priant humblement et lui conseillant que, sortant de la ville pour
s'battre  quelque jeu, il allt se promener jusqu' ce qu'il et
seulement confr l'ordination. Grande fut la rage du tyran, et,
envoyant  l'vque un chevalier, il lui fit exprs commandement, et
sous peine de la vie, de vider au plus vite Toulouse et tout le
territoire en sa domination. Ce qu'entendant cet homme vnrable, il
fit, dit-on, audit chevalier la rponse suivante avec ferveur d'me,
intrpidit de coeur, le visage gaillard et serein: Ce n'est, dit-il,
le comte de Toulouse qui m'a fait vque, ni est-ce par lui que j'ai t
colloqu en cette ville ni pour lui; l'humilit ecclsiastique m'a lu,
et je n'y suis venu comme un intrus par la violence d'un prince; je n'en
sortirai donc  cause de lui. Qu'il vienne, s'il ose; je suis prt 
recevoir le couteau pour gagner la majest bienheureuse par le calice de
la passion. Oui, vienne le tyran avec ses soldats et ses armes, il me
trouvera seul et dsarm: j'attends le prix[103] et ne crains point ce
que l'homme me peut faire.  grande constance d'esprit!  merveilleuse
vigueur de l'me! Ne bougeant donc, cet intrpide serviteur de Dieu
attendait de jour en jour les coups du bourreau; mais celui-ci n'osant
le tuer, pour autant qu'ayant depuis longues annes port tant et de
tels maux  l'glise, il craignait, comme il se dit vulgairement, pour
sa peau, l'vque, aprs avoir pass quarante jours dans cette attente
de la mort, se proposa de quitter Toulouse. Un jour donc des octaves de
la Rsurrection du Seigneur, il en sortit, et vint trouver notre comte,
lequel tait occup au sige de Lavaur que les ntres travaillaient
continuellement  forcer, tandis que les ennemis, arrogans et superbes,
se dfendaient avec grande obstination. Ni est-il  taire que, monts
sur leurs chevaux bards de fer, ils galopaient sur les murs pour
narguer les ntres, et leur montrer en cette sorte combien taient
larges et forts leurs remparts.

[Note 103: _Bravium_ ou _brabeium_, prix des jeux publics, du mot grec
[Grec: brazeion].]




CHAPITRE LII.

     Comment Lavaur fut emport par les catholiques, et comment
     beaucoup de nobles hommes y furent tus par pendaison et d'autres
     livrs aux flammes.


Certain jour cependant les ntres levrent prs les murailles du
chteau des castels en bois, au sommet desquels les soldats du Christ
fichrent le signe de la croix.  cette vue, les ennemis faisant jouer
incessamment leurs machines contre le saint tendard, rompirent un bras
du crucifix, et soudain ces trs-impudens chiens clatrent en rires et
en hurlemens, comme s'ils avaient par ce bris remport une grande
victoire. Mais celui auquel est consacr la croix revancha
miraculeusement tel outrage et trs-manifestement; car, peu aprs, il
arriva, chose admirable et merveilleusement louable, que ces ennemis de
la croix, qui s'taient si fort baudis de son chec, furent pris, comme
nous le dirons plus bas, au jour de la fte de la croix, celle-ci
vengeant ainsi ses injures.

Tandis que ces choses se passaient, nos gens firent tablir une machine,
de celles qu'on nomme _chats_, et lorsqu'elle fut prte, ils la
tranrent jusqu'au foss du chteau; puis,  force de bras, ils
apportrent bois et rames, et en faisant des fascines, ils les
jetaient dans ce foss pour le remplir. Mais les ennemis, bien madrs
qu'ils taient, ouvrirent un chemin sous terre, lequel gagnait jusqu'aux
approches de notre machine, et sortant constamment par cette tranche,
ils tiraient hors du foss les fagots que les ntres y avaient pousss,
et les portaient dans la place: davantage, quelques-uns d'entre eux
venant prs du _chat_ s'efforaient,  la drobe et par fraude,
d'entraner avec des crocs de fer ceux qui ne cessaient, sous la
protection de la machine, de travailler  combler le foss. Une nuit
mme, sortant du chteau par leur route souterraine, ils y pntrrent,
et lanant sans discontinuer des brandons enflamms, du feu, des
toupes, de la graisse, et autres appareils de combustion, ils voulurent
incendier ladite machine. Or, en cette nuit, deux comtes allemands
montaient la garde auprs d'elle; et soudain un grand cri d'alarme
s'levant dans l'arme, on courut aux armes et au secours de notre
engin. De plus, voyant lesdits comtes allemands, et les Teutons qui
taient avec eux, qu'ils ne pouvaient atteindre les ennemis posts dans
le foss, par merveilleuse prouesse et  leur grand pril, ils s'y
jetrent, et les abordant vaillamment, ils les ramenrent battans dans
le chteau, aprs en avoir tu quelques-uns et bless plusieurs.

Nanmoins, les ntres en ce temps commencrent  se troubler fort et 
dsesprer en quelque sorte du succs, pour autant que, quelque chose
qu'ils jetassent dans le foss pendant le jour, c'tait la nuit enlev
par les ennemis et port dans le chteau. Mais tandis qu'ils taient en
tel souci, certains d'entre eux, d'imagination plus ardente, trouvrent
un utile remde aux ruses des assigs. Adonc, ils firent jeter devant
l'issue du chemin souterrain par o ceux-ci avaient coutume de sortir,
du bois vert et des branches, placrent ensuite du menu bois sec, du
feu, de la graisse, des toupes, et autres pices d'incendie, sur
l'abord mme de ce chemin, et mirent encore par dessus du bois vert, de
la paille frache et une grande quantit de gazon; d'o soudain partit
une telle fume que les ennemis ne purent plus sortir par cette voie,
toute remplie qu'elle fut par la fume qui ne pouvant s'chapper par en
haut  cause du bois vert et de la paille entasss au dessus, s'y
portait, comme nous l'avons dit, toute entire. Pour lors, les ntres
comblrent le foss plus librement que par le pass, et l'ayant rempli
tout--fait, nos chevaliers et servans arms tranrent la susdite
machine jusqu'au mur  grand'peine, et y conduisirent les mineurs. Bref,
bien que ceux du chteau ne cessassent de lancer du bois, du feu, de la
graisse, voire mme de trs-gros pieux et trs-affils sur notre engin,
nos gens le dfendirent si bravement et de si merveilleuse adresse,
qu'ils ne purent l'incendier, ni loigner les pionniers de la muraille.

Cependant les vques prsens au sige, et un certain vnrable abb de
Case-Dieu[104], de l'ordre de Cteaux, lequel du mandat des lgats les
supplait alors  l'arme, ensemble tout le clerg runi, chantaient en
dvotion bien grande _Veni Creator spiritus_, durant que les ntres
attaquaient si vigoureusement Lavaur. Ce que voyant et entendant les
ennemis, ils furent par la disposition de Dieu tant et tant stupfaits
que les forces leur manqurent quasi  plein pour se dfendre; car,
ainsi qu'ils l'ont avou depuis, ils craignaient plus les chants des
prtres que les attaques des soldats, les psalmodies que les assauts,
les prires que les coups. La brche donc tant faite, nos gens entrant
dj dans la place, et les assigs se rendant pour ne pouvoir plus
rsister, le chteau de Lavaur fut pris, Dieu le voulant et visitant
misricordieusement les siens, le jour de l'invention de la sainte
Croix. Sur l'heure en furent tirs Amaury, dont nous avons parl
ci-dessus, lequel avait t seigneur de Mont-Ral, et autres chevaliers
au nombre de quatre-vingts, que le noble comte arrta de pendre tous 
un gibet; mais quand Amaury, le plus considrable d'entre eux, fut
pendu, les fourches patibulaires, qui par la trop grande hte n'avaient
pas t bien plantes en terre, tant venues  tomber, le comte, voyant
le grand dlai qui s'en suivait, ordonna qu'on tut les autres. Les
plerins s'en saisirent donc trs-avidement, et les occirent bien vite
sur la place. De plus, il fit accabler de pierres la dame du chteau,
soeur d'Amaury, et trs-mchante hrtique, laquelle avait t jete
dans un puits. Finalement, nos Croiss avec une allgresse extrme
brlrent hrtiques sans nombre.

[Note 104:  sept lieues d'Auch.]




CHAPITRE LIII.

     Comment Roger de Comminges[105] se joignit au comte de Montfort,
     puis faillit  la foi qu'il avait donne.

[Note 105: Il s'appelait Bernard et non Roger.]


Il faut savoir que, durant que notre comte tait au sige de Lavaur, un
certain noble de Gascogne, ayant nom Roger de Comminges, parent du comte
de Foix, vint  lui pour se rendre. Or, tandis qu'il tait devant le
comte, le jour du grand vendredi[106], pour lui faire hommage, Montfort
en ce moment vint d'aventure  ternuer. Pour lors ledit Roger,
entendant qu'il n'avait ternu qu'une fois, prit  part ceux qui
taient avec lui pour les consulter, et ne voulait accomplir sur l'heure
ce qu'il avait offert au comte; car, en ce pays, ces bien sottes gens
croient aux augures, et tiennent pour trs-rsolu que, s'ils n'ternuent
qu'une seule fois, rien de bon ne peut de tout le jour arriver  celui
qui l'a fait, non plus qu' ceux[107] qui ont affaire  lui. Toutefois,
remarquant qu' ce propos les ntres se gaussaient de lui, et craignant
que le comte ne le nott pour mauvaise superstition, cedit Roger lui fit
hommage, bien que malgr lui, en reut son fief, et demeura nombre de
jours  son service; mais ensuite il s'carta, malheureux et misrable,
de la fidlit qu'il lui avait jure.

[Note 106: C'est le vendredi saint.]

[Note 107: Il y a en cet endroit, comme en plusieurs autres, une lacune
o le sens indique qu'il faut suppler _illi cum eo_.]

Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un certain miracle qui
advint au sige de Lavaur, ainsi que nous le tenons d'un rcit
vridique. La cape d'un chevalier des Croiss ayant pris feu, par je ne
sais quel accident, il arriva, par un miraculeux jugement de Dieu, que,
brlant toute entire, elle resta intacte et nullement entame dans la
seule petite partie o tait cousue la croix. Revenons  notre sujet.

Sicard, seigneur de Puy-Laurens[108], lequel avait t autrefois du bord
de notre comte, mais puis l'avait quitt, apprenant la prise de Lavaur,
eut peur, et, abandonnant son chteau, se rfugia en hte  Toulouse
avec ses chevaliers. Or tait Puy-Laurens un noble castel,  trois
lieues de Lavaur, dans le diocse de Toulouse, que notre comte, aprs
qu'il l'eut recouvr, donna  Gui de Luc[109], homme de bon lignage et
fidle, lequel y entra aussitt et le munit. Cependant, Lavaur tant
tomb en notre pouvoir, l'vque de Paris, Enguerrand de Coucy, Robert
de Courtenai, et Jul de Mayenne, se retirrent et retournrent en leurs
quartiers.

[Note 108:  trois lieues de Lavaur.]

[Note 109: Ce Gui de Luc est probablement le mme qui figure dans le
chapitre XXXVII au sige de Minerve, et plus bas dans le chapitre LVI,
au sige de Castelnaudary, sous le titre de marchal. Il est souvent
dsign dans le texte, et presque toujours sous des noms qui ne sont pas
exactement les mmes. Nous avons crit _de Luc_ toutes les fois que le
mot latin a t _Guido de Lucio_, ou  peu prs semblable. La mme
observation s'applique  plusieurs autres noms propres rapports dans le
texte, et qui variaient aussi, ce semble, dans le manuscrit de Sorbin,
car il les dfigure chaque fois qu'il les cite.]

Quand les ntres eurent pris possession de cette place, qu'ils y eurent
trouv les gens du comte de Toulouse[110], et de plus, considrant qu'il
s'tait dparti avec rancune d'auprs notre comte, qu'il avait en outre
dfendu de porter de Toulouse vivres et machines au camp, et surtout
qu'il avait t excommuni par les lgats du seigneur pape, et signal
pour beaucoup d'excs; toutes ces choses, dis-je, diligemment examines,
ils proposrent d'attaquer plus  dcouvert ce comte, dj presque
apertement damn; par ainsi, Montfort levant son camp marcha sur un
chteau de Mont-Joyre, l o les plerins avaient t gorgs par le
comte de Foix. Or, il advint, tandis que l'arme s'y acheminait et en
tait encore loigne quelque peu, qu'en la place o ces pauvres gens
avaient t tus par le tratre, une colonne de feu apparut aux yeux des
ntres, brillant et descendant sur les cadavres des occis; et,
lorsqu'ils furent arrivs  ce lieu, ils virent tous ces corps gisans
sur le dos, les bras tendus en forme de croix.  chose merveilleuse! et
j'ai ou ce miracle de la bouche du vnrable vque de Toulouse,
Foulques, lequel tait prsent.

[Note 110: Nous avons t obligs de rectifier ce passage. Nous l'avons
fait suivant ce que l'auteur a dit plus haut des soldats de Raimond
trouvs dans Lavaur.]

 son arrive  Mont-Joyre, le comte le renversa de fond en comble, car
les gens du chteau avaient dguerpi par peur, et passa de l vers un
autre castel, qu'on nomme Casser, et qui appartenait en propre au comte
de Toulouse, lequel alors vint  Castelnaudary[111], chteau noble o
il mit le feu, de crainte qu'il ne ft pris par les ntres, et qu'il
laissa dsert. Pour ce qui est de Montfort, poussant sur Casser, il en
fit le sige; sur quoi les hommes de Raimond qui s'y trouvaient, voyant
qu'ils ne pourraient tenir long-temps dans cette place, bien que
trs-forte, se rendirent au comte  condition que, nous livrant tous les
hrtiques qu'elle contenait, eux seraient sauvs; et il fut fait ainsi.
En effet, il y avait dans Casser beaucoup d'hrtiques parfaits, que les
vques prsens  l'arme,  leur entre dans le chteau, se prirent 
prcher et voulurent ramener de leurs erreurs. Mais, n'ayant pu mme en
convertir un seul, ils sortirent dudit lieu, et les plerins, empoignant
les infidles au nombre d'environ soixante, les brlrent avec une bien
grande joie. Au demeurant, il parut  cette occasion, et
trs-clairement, combien le comte de Toulouse chrissait les hrtiques,
puisque en un sien chteau fort petit on trouva plus de cinquante de
leurs parfaits.

[Note 111: Il y a dans le Languedoc dix ou douze villes du nom de
Castelnau. Il s'agit ici de Castelnaudary, plac sur la route qu'en
venant du ct de Lavaur sur Castres le comte devait suivre. En effet,
il fit rtablir plus tard cette ville qu'on verra plus bas avoir t
brle deux fois. Enfin dans l'endroit o c'est bien srement de cette
ville qu'il parle, l'auteur ne l'appelle galement que _Castellum
novum_, Castelnau.]




CHAPITRE LIV.

     Le clerg de Toulouse, emportant religieusement le corps du
     Christ, sort de cette ville nourricire des hrtiques et frappe
     d'interdiction.


Cela fait, l'vque de Toulouse qui tait  l'arme manda au prvt de
son glise, ensemble  quelques clercs, qu'ils partissent de ladite
ville; ce qu'ils firent aussitt, selon l'ordre du prlat, et en
sortirent les pieds nus, emportant le corps du Christ.

Aprs la prise de Casser, notre comte, avanant toujours, vint  un
autre chteau de Raimond, appel Montferrand[112], o se trouvait le
frre du Toulousain, ayant nom Baudouin, et envoy par lui pour dfendre
cette place. Arriv sous ses murs, Montfort en forma le sige; et voil
que peu de jours aprs, au moment o les ntres donnaient l'assaut, le
comte Baudouin, car on le nommait ainsi[113], voyant qu'il ne pourrait
faire longue rsistance, rendit le chteau, moyennant que lui et les
siens en sortiraient libres. Mme, une fois dlivr, il fit serment que
d'ores en avant il ne combattrait en aucune sorte l'glise ni le comte;
bien plus, que, si celui-ci le voulait, il l'aiderait envers tous et
pour tout. Puis il s'en alla chez son frre, savoir le comte de
Toulouse; mais presque aussitt il revint vers Montfort, et, l'abordant,
lui fit prire qu'il daignt le recevoir pour son homme, offrant de le
servir fidlement en tout et contre tous. Quoi plus? Le comte y
consentit: Baudouin fut rconcili  l'glise, et, de ministre du
diable, devint ministre du Christ. De fait, il garda sa foi, et, ds ce
jour et par suite, il combattit de toute sa force les ennemis de la foi.
 Providence!  misricorde du Rdempteur! Voici deux frres ns du mme
pre, toutefois de bien loin dissemblables; et celui qui a dit par la
bouche du prophte[114]: _J'ai aim Jacob, mais sa me fut en haine_,
laissant l'un de ces deux plong dans la boue de l'incrdulit, en
arracha miraculeusement l'autre et bnvolement, par un secret dessein
que lui-mme a connu. Ni faut-il taire qu'au moment o le comte Baudouin
sortait de Montferrand, et avant qu'il ft venu devers notre comte,
certains routiers ayant dtrouss, en haine des Croiss, des plerins
qui revenaient du plerinage de Saint-Jacques, il s'enquta
soigneusement, ds qu'il l'eut appris, quels taient ceux qui les
avaient pills, et fit rendre en entier tout ce qu'ils avaient vol:
prsage de sa future loyaut et de sa noble et fidle conduite.

[Note 112:  cinq lieues de Lombez.]

[Note 113: Cette rptition s'applique ou au titre de comte ou  ce que
d'autres lui ont donn le nom de Bertrand.]

[Note 114: Malachie.]

Montferrand tant pris et quelques autres places  l'entour,
Castelnaudary mme, o le Toulousain avait mis le feu, comme il est dit
plus haut, ayant t fortifi par les ntres, notre comte passa le Tarn,
et marcha sur un certain chteau nomm Rabastens[115], au territoire
albigeois, qui lui fut livr par les bourgeois. Aprs quoi, poussant
devant lui, profitant et croissant toujours, il acquit de la mme
manire, sans coup frir et condition aucune, six autres nobles chteaux
dont voici les noms, savoir: Montaigu[116], Gaillac[117], Cahusac[118],
Saint-Marcel[119], la Gupie[120] et Saint-Antonin[121], lesquels, tous
voisins l'un de l'autre, le comte de Toulouse avait ts au vicomte de
Bziers.

[Note 115:  six lieues d'Albi.]

[Note 116: Ou Montagut, celui qui est  huit lieues de Toulouse.]

[Note 117: Celui qui est  cinq lieues d'Albi.]

[Note 118:  quatre lieues d'Albi.]

[Note 119: Celui qui est au diocse de Narbonne.]

[Note 120: Au diocse d'Albi,  six lieues de Villefranche.]

[Note 121:  dix lieues de Villefranche.]




CHAPITRE LV.

     Du premier sige de Toulouse par les comtes de Montfort et de
     Bar.


Les choses en taient  ce point lorsqu'on vint annoncer  notre comte
que celui de Bar arrivait  marches forces pour se joindre  l'arme du
Christ, et qu'il s'approchait de Carcassonne.  cette nouvelle, le comte
entra en joie bien vive pour les grandes choses qu'on disait de ce
seigneur, et tous nos gens attendaient beaucoup de son arrive; mais il
en fut bien autrement que nous ne l'avions espr, afin que Dieu,
donnant gloire  son nom, montrt que c'est en lui, non dans l'homme,
qu'il faut se fier.

Toutefois Montfort envoya au devant dudit comte des chevaliers pour le
conduire vers Toulouse par une certaine rivire, o lui-mme avec son
arme devait venir  sa rencontre; et il fut fait de la sorte. Or, le
comte de Toulouse et le comte de Foix, ensemble une multitude d'ennemis,
apprenant que l'arme marchait sur Toulouse, vinrent  ladite rivire,
laquelle n'tait loigne de cette ville que d'une demi-lieue[122]; et
de cette faon les ntres s'y rendirent d'un ct, et les ennemis de
l'autre, outre qu'ils avaient fait ruiner le pont qui joignait les deux
rives, pour que nos gens ne pussent passer sur leur bord. Davantage les
Croiss, se boutant  et l en recherche d'un gu, trouvrent un autre
pont que les autres s'occupaient sur l'heure mme  dtruire. Mais eux,
par bien grande prouesse, qui sur le pont, qui  la nage, traversrent
la rivire, et poussrent vaillamment les ennemis jusqu'aux portes mmes
de Toulouse, d'o, revenant sur leurs pas, ils passrent la nuit sur la
rive, et l dlibrrent d'assiger Toulouse le lendemain. Les ntres
donc s'branlrent, et vinrent asseoir leurs tentes aux portes de cette
ville, ayant parmi eux le comte de Bar et plusieurs nobles hommes
d'Allemagne. Au demeurant, le sige ne fut tabli que d'un ct, vu que
nous n'tions en assez grand nombre pour le former entirement.

[Note 122: Sans doute la petite rivire de Lers.]

taient enferms au dedans des murs le comte de Toulouse et son parent,
le comte de Comminges, qui l'assistait de tout son pouvoir; plus, le
comte de Foix et autres chevaliers  l'infini, enfin les citoyens de
Toulouse dont le nombre ne se pouvait compter. Que dirai-je? En
comparaison des assigs, nous paraissions bien peu. D'ailleurs, comme
il serait trop long de raconter tous les vnemens de ce sige, nous
dirons en peu de mots que toutes fois et quantes les ennemis faisaient
sortie pour attaquer les ntres, ils taient ramens en dsordre, et
forcs de rentrer dans leurs murailles, par la brave rsistance de nos
gens. Un jour mme qu'ils les poussaient ainsi hardiment sur la ville,
ils turent dans l'assaut un cousin du comte de Comminges et ce
Guillaume de Rochefort, frre de Bernard, vque de Carcassonne, dont
nous avons parl plus haut. Une autre fois, les ntres faisant, comme il
est d'usage, la mridienne aprs leur repas, car on tait en t, les
ennemis sachant qu'ils reposaient, et sortant par un chemin cach, se
rurent sur l'arme; mais les Croiss, se levant aussitt, les reurent
vaillamment, et les forcrent de rebrousser vers Toulouse. Finalement,
tandis que cela se passait, Eustache......[123] et Simon, chtelain de
Melfe, gentilshommes, lesquels taient sortis du camp pour escorter nos
vivandiers, venant  rejoindre l'arme avec des vivres, les ennemis leur
coururent sus, et s'avisrent de les vouloir prendre, d'o suivit
qu'ayant fait vigoureuse rsistance, Eustache reut dans le flanc un
couteau qui lui fut lanc par un d'entre eux, suivant qu'ils usent de
faire. Pour ce qui est du chtelain, grce  mille efforts et maints
traits de courage, il chappa sain et sauf.

[Note 123: C'est Eustache de Quen.]

Cependant, faute de vivres, une grande chert advint dans l'arme, en
mme temps que de mauvais bruits couraient sur le comte de Bar, et que
tous ceux du camp en portaient une sinistre opinion.  juste jugement de
Dieu! Hommes, ils avaient espr que ce comte ferait merveilles, et d'un
homme avaient prsum plus que de raison; mais Dieu, qui dit par la
bouche du prophte[124]: _Je ne donnerai ma gloire  un autre_, sachant
que, si les ntres obtenaient bonne russite en ce sige, on
l'attribuerait  la crature, et non au Crateur, ne voulut permettre
qu'il s'y ft rien de grand. Voyant donc notre comte que la chose ne
profitait en rien, que fortes dpenses s'amassaient, et que l'avancement
des affaires du Christ souffrait dtriment notable, levant le sige
devant Toulouse, il prit route sur un certain chteau vers le territoire
du comte de Foix, qu'on nomme Hauterive[125], et, y ayant mis garnison
de ses servans, il vint  Pamiers. Or, voil que soudain accoururent
routiers  Hauterive, et aussitt les gens du chteau voulurent prendre
les servans que le comte y avait laisss, et les livrer aux routiers;
mais eux, se retirant dans le fort, se mirent en devoir de rsister,
bien qu'il ft d'une mdiocre dfense.  furieuse trahison!  crime
horrible! Puis, voyant qu'ils ne pourraient s'y maintenir, ils dirent
aux routiers qu'ils leur rendraient la place, pourvu qu'ils les
laissassent sortir la vie sauve et sans dommage; ce qui fut fait.
Ensuite de la chose, notre comte, bientt aprs, passa par ledit
chteau, et le rduisit en cendres tout entier. Bref, partant de
Pamiers, il vint  un autre nomm Vareilles[126], prs de Foix, lequel
trouvant vide et incendi, il y posta de ses gens, pntra dans le
territoire du comte de Foix, saccagea plusieurs de ses castels, brla
mme entirement le bourg du mme nom, et, aprs avoir pass huit jours
dans les environs de Foix, dtruit les arbres et dracin les vignes, il
retourna  Pamiers.

[Note 124: Isaie.]

[Note 125:  quatre lieues de Toulouse.]

[Note 126: Ou Verilhes,  deux lieues de Foix et de Pamiers.]

Or, tait venu vers ce comte l'vque de Cahors, dput par la noblesse
du pays de Quercy, laquelle le suppliait de s'y rendre, disant qu'elle
l'tablirait son seigneur, et tiendrait de lui ses terres, relevant
jusqu' ce jour du comte de Toulouse. Pour lors, il pria le comte de Bar
et les nobles allemands de l'accompagner, ce que tous accordrent et
promirent de faire; mais comme ils taient en route, et prs de
Castelnaudary, le comte, de peur, faillit  sa promesse, et nonchalant
de son honneur et renom, il dit  Montfort qu'il n'irait du tout avec
lui. Tous en restrent bahis, et se joignant  notre comte, lequel
tait bien violemment troubl, ils lui firent instantes prires, sans
toutefois en rien obtenir. L'autre, sur l'heure, demanda  ceux
d'Allemagne s'ils taient toujours en dessein de le suivre; et, comme
ils eurent assur qu'ils chemineraient trs-volontiers avec lui, il se
remit en marche vers Cahors, tandis que le comte de Bar, prenant une
autre route, tourna bride sur Carcassonne. Disons qu' son dpart il eut
 endurer tel opprobre qu'il ne serait facile de l'exprimer, pour autant
que ceux de notre arme le lardaient si publiquement d'injures, et  ce
point que nous n'osons, par vergogne, dire et crire ce qu'ils disaient.
Et il advint ainsi, par le juste jugement de Dieu, que celui qui, en
venant au pays albigeois, tait dans les villes et chteaux craint et
honor de tous, fut  son retour honni de tous et avili  tous les yeux.

Quant  notre comte, dans sa marche vers Cahors, il passa par un certain
chteau de Caylus[127], au territoire de cette ville, l'assaillit, et
brla tout le bourg extrieur; et, arrivant  Cahors, il y fut reu
honorablement; puis, y ayant pass quelques jours, il en sortit avec les
Allemands dont il est parl ci-dessus, les conduisant jusqu'au lieu dit
Roquemadour[128], o ils se sparrent, les uns pour retourner chez eux,
le comte pour revenir  Cahors. Durant son sjour en cette ville, on lui
annona que deux de ses chevaliers, savoir, Lambert de Turey[129], et
Gautier de Langton, frre de l'vque de Cantorbry, avaient t pris
par ceux du comte de Foix. Rapportons en peu de mots quelque chose de la
manire dont cela arriva, ainsi que nous l'avons appris de tous les
deux.

[Note 127:  huit lieues de Montauban.]

[Note 128:  cinq lieues de Sarlat.]

[Note 129: Ici il est nomm _de Terreio_, et plus bas _de Tureyo_.]

Un jour qu'ils chevauchaient prs des domaines du comte de Foix en
compagnie de plusieurs gens du pays, celui-ci, le sachant, les
poursuivit avec une grande troupe des siens. Or, les indignes qui,
selon ce qu'on dit, avaient brass cette trahison, ayant fui soudain 
la vue de cette multitude, les ntres ne se trouvrent plus que six; si
bien qu'ils furent envelopps par un bon nombre d'ennemis (le comte
allant sur les talons des fuyards), lesquels turent tous leurs chevaux.
Bien que dmonts cependant, et entours par cette foule d'ennemis, nos
gens se dfendaient vaillamment, quand l'un des agresseurs, plus noble
que les autres et parent du comte de Foix, dit  Lambert qu'il
connaissait, qu'ils se rendissent  eux.  quoi ce preux garon:
l'heure, rpondit-il, n'en est encore venue. Mais quand il vit qu'il
n'y avait moyen d'chapper: Nous nous rendrons, dit-il,  condition que
tu nous promettras cinq choses; savoir, que tu ne nous tueras ni
mutileras, que nous tiendras en honnte garde, que tu ne nous spareras
point, que tu nous admettras  ranon convenable, et enfin que tu ne
nous bailleras en pouvoir d'autrui. Si tu nous promets fermement toutes
ces choses, nous nous rendrons; sinon, non. Nous sommes prts  mourir,
mais aussi nous nous confions dans le Seigneur, esprant que nous ne
mourrons seuls, et que vendant chrement notre vie, par l'aide du
Christ, nous tuerons d'abord bon nombre d'entre vous. Nous n'avons
encore les mains lies, et sr ne nous prendrez  votre aise ni  bon
march.  ces paroles de Lambert, ledit chevalier rpondit, en
promettant qu'il ferait volontiers tout ce qu'il demandait. Viens donc,
reprit Lambert, et me donne en la main ta foi sur telles conditions. Ce
qu'il n'osa faire, ni ne voulut approcher qu'au pralable les ntres ne
l'eussent garanti contre toute surprise; puis, Lambert et les cinq
autres l'ayant fait, il vint  eux, et les emmena prisonniers sous les
susdites restrictions. Mais bientt, gardant mal sa promesse, il les
livra au comte de Foix, qui les fit charger de grosses chanes, et jeter
dans un cachot si troit et si bas qu'ils ne pouvaient se tenir debout
ni s'tendre de leur long par terre. Mme, ils n'avaient point de jour
non plus que de chandelle, et seulement quand ils mangeaient, il y avait
dans leur gele un pertuis trs-petit par o on leur tendait leur
nourriture. L pourtant les retint le comte de Foix trs-long-temps, et
jusqu' ce qu'ils se fussent rachets  grand prix. Revenons maintenant
 notre histoire.

Le noble comte ayant termin  Cahors les affaires pour lesquelles il y
tait venu, il eut dessein d'aller au pays albigeois. Partant donc de
Cahors, passant par ses castels et visitant ses marches, il retourna
vers Pamiers, et arriva prs d'un fort voisin de cette ville qu'il
trouva dispos  se dfendre, ayant dans ses murs six chevaliers et
beaucoup d'autres. Le comte ne le put prendre le mme jour; mais au
lendemain de bon matin, ayant donn l'assaut, brl la porte et sap le
mur, il l'enleva de force, et le dtruisit aprs avoir tu trois des
six chevaliers et ceux qui s'y trouvaient, ne rservant selon l'avis des
siens que les trois de reste, pour ce qu'ils avaient promis qu'ils
feraient rendre Lambert de Turey, et l'anglais Gautier de Langton, que
le comte de Foix retenait, ainsi que nous l'avons dit. De l, il gagna
Pamiers, o l'on vint lui apprendre que les gens de Puy-Laurens avaient
par trahison livr la ville  Sicard, anciennement seigneur du chteau,
et que tant ledit Sicard avec ses chevaliers, que ces tratres
assigeaient dj les hommes de Gui de Luc, qui gardaient le chteau et
taient retranchs dans le fort.  cette nouvelle le comte se troubla,
et marcha en hte au secours de cette place, qu'il avait donne audit
Gui de Luc, comme nous l'avons expliqu plus haut; mais comme il
arrivait  Castelnaudary, un exprs vint  lui, qui lui annona que les
gens de Gui avaient rendu aux ennemis la tour de Puy-Laurens, et toutes
les fortifications du chteau. De fait, il en tait ainsi, vu qu'un
certain chevalier, auquel surtout la garde en avait t commise par le
nouveau tenancier, avait livr cette tour aux ennemis  beaux deniers
comptant, selon qu'il fut dit alors. Pour quoi, quelques jours aprs,
fut-il accus de trahison en la cour du comte, et n'ayant voulu se
dfendre par le moyen du combat singulier, Gui le fit attacher  une
potence. Pour ce qui est de Montfort, laissant certains chevaliers  lui
pour la garnison de Castelnaudary, il vint de sa personne  Carcassonne,
aprs en avoir envoy quelques autres avec des arbaltriers pour
dfendre Mont-Ferrand. Dj, en effet, le comte de Toulouse et les
autres ennemis de la foi avaient repris force et courage, voyant que
notre comte tait quasi tout seul, et battaient la campagne pour tcher
de recouvrer par trahison les chteaux qu'ils avaient perdus. Ce fut
lorsqu'il tait  Carcassonne qu'on lui apprit la marche d'une grande
troupe d'ennemis contre Castelnaudary: cette nouvelle le mit en grand
moi, et soudain il envoya  ses chevaliers en ce chteau, leur mandant
qu'ils n'eussent peur, parce que lui-mme allait venir et les
secourrait.




CHAPITRE LVI.

     Le comte de Toulouse assige Castelnaudary et le comte Simon qui
     le dfendait.


Un certain jour de dimanche, durant que le comte tait  Carcassonne,
aprs qu'il eut entendu la messe et qu'il eut communi, tant sur le
point de se rendre  Castelnaudary, un frre convers de l'ordre de
Cteaux, lequel tait prsent, se prit  le consoler et  l'encourager
de son mieux. Sur quoi ce noble personnage prsumant tout de Dieu:
Pensez-vous, dit-il, que j'aie peur? Il s'agit de l'affaire du Christ;
L'glise entire prie pour moi; je sais que nous ne saurions tre
vaincus. Il dit et partit en hte pour Castelnaudary, s'assurant en
route que quelques chteaux aux environs de cette ville s'taient dj
soustraits  sa domination, et que plusieurs de ceux qu'il y avait mis
pour les garder avaient t tratreusement occis par les ennemis. Tandis
donc qu'il tait dans Castelnaudary, voil que le Toulousain, le comte
de Foix et Gaston de Barn, ensemble certains nobles gascons sortis de
Toulouse avec une multitude infinie de soldats, se pressaient d'arriver
sur le susdit chteau pour en faire le sige. Voire mme, venait avec
eux ce trs-mchant apostat, ce prvaricateur, fils du diable en
iniquit, ministre de l'Antchrist, savoir, Savary de Maulon,
surpassant tous autres hrtiques, pire que pas un infidle, affronteur
de l'glise, ennemi de Jsus-Christ.  homme, ou, pour mieux dire,
poison dtestable[130]! ce Savary, disais-je, qui, sclrat et tout
perdu, prudent et imprudent, courant contre Dieu la tte haute, a bien
os s'en prendre mme  sa sainte glise!  prince d'apostasie, artisan
de cruaut, auteur de perversit!  complice des mchans!  consort des
pervers! homme, opprobre des hommes, ignare en vertu, homme diabolique,
bien plus, diable tout--fait! Quand apprirent les ntres qu'ils
arrivaient sur eux en si grand nombre, quelques-uns conseillrent au
comte que, laissant des siens  la dfense du chteau, il se retirt 
Fanjaux ou mme  Carcassonne; mais pensant plus sainement, et Dieu
pourvoyant mieux au bien de la cause, il voulut attendre dans
Castelnaudary la venue des ennemis. Ni faut-il taire que, durant qu'il
s'y trouvait et qu'il tait presque en la main des ennemis, voici
qu'envoy par Dieu survint Gui de Luc avec environ cinquante
chevaliers, que le noble comte avait tous envoys au roi d'Arragon
contre le Turc, et dont l'arrive le rjouit bien fort et rconforta
tous ses esprits. Or ce roi, trs-mauvais qu'il tait et n'ayant jamais
aim le service de la foi non plus que notre comte, s'tait montr
grandement incivil envers ceux qu'il avait expdis  son aide; voire
mme, ce trs-perfide prince avait-il, comme on l'assura, tendu sur la
route des embches  nos chevaliers alors qu'ils retournaient prs de
notre comte, selon qu'il le leur avait mand par crit. Mais ils eurent
vent de cette trahison, et s'cartrent de la voie publique.  cruelle
rtribution d'une oeuvre pieuse!  dur salaire d'un si grand service!
Revenons  notre propos.

[Note 130: _O virum, imo virus!_]

Adonc le comte s'tant renferm dans Castelnaudary et y attendant de
pied ferme la venue de ses ennemis, voil qu'un jour ils se prsentrent
soudain en troupes innombrables, et couvrant la terre comme nues de
sauterelles, et se mirent  courir d'un et d'autre ct, serrant de prs
la place.  leur approche, les gens du faubourg se prcipitant aussitt
par dessus la muraille extrieure, passrent  eux et leur abandonnrent
ce faubourg de prime abord, o sur l'heure ils entrrent et se mirent 
se rpandre  et l, tout joyeux et grandement aises. Or notre comte
tait pour lors  table; mais faisant prendre les armes aux siens aprs
qu'ils se furent repus, ils sortirent du chteau; et chassant prestement
devant eux tout ce qu'ils trouvrent dans le faubourg, ils jetrent
bravement dehors les fuyards transis de peur. Aprs quoi le comte de
Toulouse et ses compagnons posrent leur camp sur une montagne vis--vis
la place, l'entourant  tel point de fosss, de barrires en bois et de
retranchemens, qu'ils semblaient plutt assigs qu'assigeans, et leurs
positions plus fortes et d'un accs plus difficile que le chteau mme.
Toutefois, vers le soir, les ennemis rentrrent dans le faubourg pour
autant qu'il tait dsert, les ntres n'ayant pu le garnir vu leur
petit nombre. En effet, ils ne comptaient pas plus de cinq cents hommes,
tant chevaliers que servans, tandis qu'on estimait  cent mille l'arme
des attaquans. Au demeurant, ceux des leurs qui taient revenus dans
ledit faubourg, craignant d'en tre expulss comme la premire fois, le
fortifirent de notre ct au moyen de charpentes et de tout ce qu'ils
purent imaginer, afin que nos gens ne pussent sortir sur eux, et
percrent en plusieurs endroits le mur extrieur entre le faubourg et
leur arme pour pouvoir fuir plus librement s'il en tait besoin; ce qui
n'empcha pas qu'au lendemain les assigs faisant une nouvelle sortie,
et ruinant tout ce que les ennemis avaient rempar, ne les en
chassassent, ainsi qu'ils avaient dj fait, et ne les poursuivissent
fuyant  toutes jambes jusques  leur camp.

Il ne faut taire d'ailleurs en quelle situation critique se trouvait
alors notre comte. La comtesse tait dans Lavaur, son fils an, Amaury,
malade  Fanjaux, la fille qui leur tait ne en ces quartiers en
nourrice  Mont-Ral; et nul d'eux ne pouvait voir l'autre ni lui porter
le moindre secours. N'omettons pas non plus de dire que, bien que les
ntres fussent trs-peu nombreux, ils faisaient chaque jour des sorties,
et attaquaient rudement et bien dru le camp du Toulousain; si bien que,
comme nous l'avons dj dit, ils avaient plutt l'air d'assigeans que
d'assigs. Mais ce camp tait dfendu par tant d'obstacles, ainsi que
nous l'avons expliqu, qu'ils ne pouvaient y pntrer malgr leurs
efforts et l'ardent dsir qui les poussait sus. Ajoutons encore que nos
servans ne faisaient difficult de mener abreuver, en vue des autres,
les chevaux de nos gens aussi loin du chteau qu'une bonne demi-lieue,
et mme que nos fantassins vendangeaient chaque jour, car c'tait le
temps des vendanges, les vignes plantes prs de l'arme ennemie, sous
ses yeux et  son grand regret. Un jour cependant ce trs-mchant
tratre comte de Foix, et son gal en malice, Roger Bernard, son fils,
ensemble une grande partie de leurs troupes, s'avisrent d'attaquer les
ntres posts en armes devant les portes du chteau. Ce que voyant nos
gens, et se ruant sur eux  leur approche avec une extrme vigueur, ils
jetrent  bas de leurs chevaux le fils mme dudit comte, ainsi que
plusieurs autres, et les forcrent de regagner en dsordre leurs
pavillons. Finalement, vu que nous ne pourrions rapporter en dtail tous
les engagemens et vnemens de ce sige, bornons-nous  certifier en peu
de mots que toutes fois et quantes les ennemis taient si oss que
d'aborder les ntres pour les attaquer de quelque faon que ce ft, les
assigs restaient tout le jour devant les portes du chteau, appelant
le combat, au lieu que les autres retournaient  leurs tentes avec
grande honte et confusion.

Durant que ces choses se passaient, les chteaux environnans se
sparrent de notre comte, et se rendirent  celui de Toulouse. Ceux,
entre autres, de Cabaret dputrent un jour vers Raimond, lui mandant de
venir ou d'envoyer vers eux, et qu'aussitt ils lui livreraient cette
place, laquelle tait  cinq lieues de Castelnaudary. Par une belle nuit
donc, un bon nombre des siens se mirent en marche par son ordre, et
partirent pour occuper Cabaret. Mais tandis qu'ils taient en route, il
arriva que, par une disposition de la divine clmence, ils perdirent le
chemin qui y conduisait, et qu'aprs s'tre long-temps gars par voies
non frayes, ils ne purent parvenir jusque-l; si bien qu'ils en furent
pour une bonne course  droite et  gauche, et revinrent au camp d'o
ils taient sortis.

Sur ces entrefaites, le comte de Toulouse fit dresser une machine dite
mangonneau, qui commena  battre la place, sans toutefois faire grand
mal aux ntres, ou mme du tout. Pour quoi cedit comte fit, quelques
jours aprs, prparer un autre engin de grandeur monstrueuse pour ruiner
les murailles du chteau, lequel lanait des pierres normes, et
renversait tout ce qu'il atteignait. Or, quand nos ennemis l'eurent fait
jouer pendant un bon bout de temps, un certain bouffon[131] au comte de
Toulouse vint  lui: Et pourquoi, lui dit-il, dpensez-vous tant pour
cette machine? qu'avez-vous  faire de vous donner tant de mal pour
renverser les murs de Castelnaudary? ne voyez-vous pas chaque jour que
les ennemis arrivent jusqu' nos tentes, et vous que vous n'osez en
sortir? Certes vous devriez plutt dsirer que leurs murailles fussent
de fer pour qu'ils ne pussent venir  nous. En effet, il arrivait en ce
sige chose contre l'habitude et fort surprenante, savoir que, tandis
que d'ordinaire ce sont les assigeans qui attaquent les assigs, ici,
du contraire, c'taient les assigs qui taient sur l'offensive et
incessamment agresseurs. Les ntres mme se gaussaient des ennemis en
semblables propos, leur disant: Pourquoi faites-vous tant de frais pour
votre machine? Pourquoi prendre tant de peine  dtruire nos remparts?
croyez-nous sur parole, nous vous pargnerons tous ces cots, nous vous
soulagerons de si grand travail. Donnez-nous seulement vingt
marques[132], et nous abattrons jusqu'au pied cent coudes du mur en
longueur, nous le mettrons au ras de terre, afin que, si le coeur vous
en dit, vous puissiez passer  nous tout  votre aise et sans obstacle.
 vertu d'esprit!  bien grande force d'me! Un jour notre comte sortant
du chteau s'avanait pour avarier la susdite machine; et comme les
ennemis l'avaient entoure de fosss et de barrires, tellement que nos
gens ne pouvaient y arriver, ce preux guerrier, si veux-je dire le comte
de Montfort, voulait, tout  cheval, franchir un trs-large foss et
trs-profond afin d'aborder hardiment cette canaille. Mais voyant
quelques-uns des ntres le pril invitable o il allait se jeter s'il
faisait ainsi, ils saisirent son cheval  la bride et le retinrent pour
l'empcher de s'exposer  une mort imminente; puis tous s'en revinrent
au chteau aprs avoir tu plusieurs des ennemis et sans avoir perdu un
seul homme.

[Note 131: Le texte porte _jaculator_, la suite indique _joculator_.]

[Note 132: La marque, qu'il ne faut pas confondre avec le marc, valait 
cette poque environ trois francs, tandis que le marc valait  peu prs
cinquante francs cinquante centimes. Vingt marques font donc prs de
soixante francs.]

Les choses en taient l quand le comte envoya son marchal Gui de
Lvis, homme fal et fort en armes, pour qu'il ft avoir des vivres au
comte de Fanjaux et de Carcassonne, et ordonnt  ceux de cette ville et
de Bziers qu'ils se dpchassent de lui porter secours; lequel Gui de
Lvis n'ayant pu rien faire de bon, pour ce que tout le pays s'tait
gt et allait  la male route, revint vers le comte de Montfort.
Celui-ci, pour lors, le renvoya de nouveau, et avec lui le noble homme
Matthieu de Marly, frre de Bouchard, qui tous deux arrivant aux gens
des terres du comte, les prirent  maintes fois de se rendre prs de
lui, ajoutant menaces  prires. Bref, comme ces vassaux pervers et
branlant dj dans le manche ne voulurent les couter, ils se rendirent
vers Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de cette cit, les
priant et les avisant de donner aide  Montfort; ceux-ci rpondirent
bien que, si leur seigneur Amaury voulait aller avec eux, ils le
suivraient; mais celui-ci, pour cauteleux sans mesure et trs-matois
qu'il tait, ne put tre induit  ce faire. Sortant donc de Narbonne,
lesdits chevaliers, sans avoir tir d'une ville aussi populeuse plus de
trois cents hommes, vinrent  Carcassonne, et de tout le pays n'en
purent avoir plus haut que cinq cents; voire quand ils les voulurent
mener au comte, ceux-ci refusrent absolument, et soudain s'enfuirent et
s'enfouirent tous chez eux.

Cependant le trs-perfide comte de Foix s'tait saisi d'un certain
chteau appartenant  Bouchard de Marly, prs Castelnaudary,  l'orient
et vers Carcassonne, qu'on nomme Saint-Martin, ainsi que de quelques
autres forteresses aux environs, et les avaient munies contre les
ntres. Pour ce qui est du comte, il avait mand audit Bouchard et 
Martin d'Algues, qui tait  Lavaur avec la comtesse, de venir 
Castelnaudary. Or ce Martin tait un chevalier espagnol, d'abord des
ntres, mais qui se conduisit bien mal ensuite, comme on verra ci-aprs.




CHAPITRE LVII.

     Comment les Croiss mirent en droute le comte de Foix dans un
     combat trs-opinitre prs la citadelle de Saint-Martin, et de
     leur clatante victoire.


Il y avait avec notre comte un certain chevalier Carcassonnais, natif de
Mont-Ral, Guillaume, dit le Chat[133], auquel le seigneur comte avait
donn des terres, qu'il avait fait chevalier, et gardait en telle
familiarit que ce Guillaume avait tenu sa fille sur les fonts
baptismaux. Montfort, la comtesse et tous les ntres se reposaient sur
lui du soin de maintenir le pays, et s'y fiaient au point que le
seigneur Simon lui avait quelque temps baill en garde son propre fils
an; mme il l'avait envoy de Castelnaudary  Fanjaux pour conduire 
son secours les hommes des chteaux voisins. Mais lui, pire que tout
autre de nos ennemis, le plus mchant des tratres, ingrat malgr tant
de bienfaits, oubliant tant de marques d'affection, s'associa  aucuns
des gens de ces quartiers, de mme humeur et malice que lui, et ils
s'accordrent si bien en mchancet que de vouloir prendre le susdit
marchal et ses compagnons  leur retour de Carcassonne pour les livrer
au comte de Foix.  faon inique de flonie!  peste infme!  artifice
de cruaut!  invention diabolique! Mais le marchal le sut, et, se
dvoyant du chemin, vita le pige qu'on lui tendait. Ni faut-il passer
sous silence que plusieurs hommes du pays, voire quelques abbs, qui
avaient bon nombre de chteaux, rompirent alors avec notre comte, et
jurrent fidlit au Toulousain.  serment excrable!  dloyale
fidlit!

[Note 133: _Catus._]

Cependant Bouchard de Marly et Martin d'Algues, ensemble quelques autres
chevaliers de notre comte, venant de Lavaur, et faisant hte pour aller
 son aide, arrivrent  Saissac, chteau dudit Bouchard, n'osant se
rendre  Castelnaudary par le droit chemin. Or, le jour d'avant leur
entre dans Castelnaudary le comte de Foix, qui savait d'avance leur
arrive, tait sorti et venu au fort de Saint-Martin, par o devaient
passer les ntres, afin de les attaquer: ce qu'apprenant notre noble
comte, il envoya au secours des siens Gui de Luc, le chtelain de
Melfe, le vicomte d'Onges, et autres chevaliers, jusqu'au nombre de
quarante, et leur manda qu'au lendemain sans faute ils auraient bataille
contre le susdit comte de Foix; pour lui, il ne s'en rserva pas plus de
soixante, y compris les cuyers  cheval. Le comte de Foix, instruit du
renfort que le ntre avait envoy  ses gens, quitta Saint-Martin, et
retourna  l'arme pour y prendre des soldats, et revenir sur le
marchal et ceux qui l'accompagnaient. Dans l'intervalle, Montfort parla
en ces termes  Guillaume le Chat et aux chevaliers du pays qui taient
avec lui dans Castelnaudary: Voici, dit-il, trs-chers frres, que les
comtes de Toulouse et de Foix, gens trs-puissans, et suivis d'une
grande multitude, sont en qute de ma vie, tandis que je suis quasi seul
au milieu de mes ennemis. Je vous prie de par Dieu que si, pousss par
crainte ou par amour, vous voulez passer  eux et me laisser l, vous
ne me le cachiez; de mon ct je vous ferai conduire jusqu' leur arme
sains et saufs.  noblesse d'un grand homme!  excellence bien digne
d'un prince!  quoi rpondit cet autre Judas, savoir Guillaume:
N'advienne, mon seigneur, n'advienne que nous vous quittions; oui,
quand mme tous vous abandonneraient, je resterai avec vous jusqu' la
mort. Tous dirent la mme chose. Peu de temps aprs pourtant, ledit
tratre s'loigna du comte avec certains autres de ses camarades, et, de
l'un de ses plus familiers, devint son plus cruel perscuteur. Les
choses en taient l quand le marchal Bouchard de Marly, et ceux qui le
suivaient, ayant de bon matin entendu la messe, aprs confession faite
et le corps du Seigneur dvotement reu, montrent  cheval, et
reprirent leur route pour aller rejoindre le comte, tandis que, de son
ct, le comte de Foix, sachant qu'ils avanaient, et prenant avec lui
une grande troupe de cavaliers, l'lite de toute l'arme, et plusieurs
milliers de pitons pareillement bien choisis, se porta rapidement au
devant des ntres pour les attaquer, aprs avoir divis les siens en
trois corps. Cependant le comte Simon, qui, ce jour-l, s'tait post
devant les portes de Castelnaudary, et attendait avec grande inquitude
l'arrive de ses chevaliers, lorsqu'il vit l'autre partir en hte pour
tomber sur eux, consulta ceux qui taient avec lui sur ce qu'il fallait
faire alors; et, comme plusieurs taient de divers sentimens, les uns
disant qu'il devait rester pour la garde du chteau, les autres
soutenant, au contraire, qu'il fallait courir au secours de nos gens,
cet homme d'un courage indomptable, cet homme d'invincible vaillance
s'exprima en ces termes, suivant ce qu'on rapporte: Nous ne sommes
rests ici qu'en bien petit nombre, et la cause du Christ dpend toute
entire de cette rencontre.  Dieu ne plaise que nos chevaliers meurent
en glorieux combat, et que moi j'chappe en vie, mais couvert de honte!
Je veux vaincre avec les miens, ou mourir avec eux. Allons donc nous
aussi, et, s'il le faut, prissons avec eux. Quel homme aurait pu,
durant cette scne, ne pas verser des larmes! Il parle de cette sorte
tout en pleurant, et aussitt il vole au secours des siens. Pour ce qui
est du comte de Foix, au moment o il s'approcha des ntres, il runit
en un seul les trois corps qu'il avait forms  son dpart. Ajoutons
avant tout que l'vque de Cahors et quelques moines de Cteaux qui, du
commandement de leur abb, graient les affaires de Jsus-Christ,
venaient en compagnie du marchal, lesquels, voyant les ennemis
s'avancer, et la bataille tre dsormais imminente, commencrent
d'exhorter nos gens  se conduire en hommes de coeur, leur promettant
trs-fermement que, s'ils succombaient en ce glorieux combat pour la foi
chrtienne, ils obtiendraient la rmission de leurs pchs, et que,
gagnant sur l'heure la couronne d'honneur et de batitude, ils
recevraient la rcompense de leurs efforts et de leurs travaux. Adonc
nos Croiss, certains par avance du prix de leur courage, et conservant
en mme temps l'espoir de gagner la victoire, marchaient gaillards et
intrpides  la rencontre des ennemis qui venaient sur eux, ramasss en
une seule troupe, et qui pour lors rangrent aussi leur arme, plaant
au milieu ceux qui montaient les chevaux bards,  une des ailes le
reste de leurs cavaliers, et  l'autre leurs fantassins parfaitement
arms. Durant que les ntres dlibraient entre eux d'attaquer d'abord
au centre, ils virent de loin le comte sortant de Castelnaudary, et
accourant  leur aide; pourquoi, doublant soudain d'audace, et s'animant
d'une nouvelle ardeur, ils se lancrent au milieu des ennemis aprs
avoir invoqu le Christ, et les enfoncrent plus vite mme qu'on ne
pourrait le dire. Ceux-ci, vaincus en un moment et mis en dsordre,
cherchrent leur salut dans la fuite; et nos gens, tournant tout  coup
sur les pitons qui taient de l'autre ct, en turent un grand nombre.
Ni faut-il taire, selon ce que le marchal a certifi dans une vridique
relation, que les ennemis taient plus de trente contre un. Qu'on
reconnaisse donc qu'en cette occasion Dieu lui-mme fit son oeuvre.
Toutefois notre comte ne put prendre part au combat, bien qu'il accourt
en toute hte, vu que le Christ victorieux avait dj donn la victoire
 ses soldats. Les ntres poursuivirent les fuyards, et, tuant tous ceux
qui restaient en arrire, ils en firent un grand carnage, tandis que
nous ne perdmes pas plus de trente hommes. N'oublions de dire que
Martin d'Algues, dont nous avons parl plus haut, ayant pris la fuite
ds la premire charge, le vnrable vque de Cahors qui tait prs de
l, le voyant se sauver, et lui ayant demand ce qui le pressait: Nous
sommes tous morts, rpondit-il. Ce que cet homme catholique ne voulant
croire, et lui faisant de durs reproches, il le fora de retourner au
combat. N'omettons pas non plus de rapporter que les fuyards, pour
chapper  la mort, criaient de toutes leurs forces Montfort!
Montfort! afin que par l on les crt des ntres, et que cette
supercherie retnt le bras de ceux qui les poursuivaient. Mais nos gens
djouaient leur ruse par une autre: et, quand l'un d'eux entendait
quelqu'un des ennemis crier Montfort par peur, il lui disait: Si tu es
avec nous, tue celui-l; et il lui indiquait un des fugitifs. Puis,
quand, press par la crainte, il avait occis son camarade, il tait tu
 son tour, recevant de la main des ntres la rcompense de sa fraude et
de son crime.  chose merveilleuse et du tout inoue! ceux qui taient
venus au combat pour nous exterminer se tuaient entre eux, et, par un
juste jugement de Dieu, nous servaient, quoi qu'ils en eussent. Aprs
que nous fmes long-temps rests  la poursuite des ennemis, et que nous
en emes jet bas un nombre infini, le comte s'arrta en plein champ
pour rallier les siens disperss de toutes parts sur leurs traces, et
pour les rassembler. Pendant ce temps, ce premier entre tous les
apostats, savoir, Savary de Maulon, et une grande multitude de gens
arms taient sortis du camp des assigeans, s'taient approchs des
portes de Castelnaudary, et, s'y tenant tout bouffis d'orgueil, leurs
bannires hautes, ils attendaient l'issue de la bataille; plusieurs mme
d'entre eux, pntrant dans le bourg infrieur, commencrent  harceler
vivement ceux qui taient rests dans le chteau, c'est--dire, cinq
chevaliers seulement et les servans en petit nombre. Malgr ce nanmoins
ceux-ci repoussrent du bourg cette foule d'ennemis bien munis d'armes
et d'arbaltes, et se dfendirent avec le plus grand courage: pourquoi
ledit tratre, je veux dire Savary de Maulon, voyant que les ntres
taient vainqueurs en rase campagne, et que, dans le chteau, ils
repoussaient sa troupe, la rappela, et retourna dans son camp bien
honteux et confus. Quant  notre comte et ceux qui l'accompagnaient 
leur retour du combat d'o ils taient sortis victorieux, ils voulurent
attaquer les ennemis jusque dans leurs tentes.  soldats invincibles! 
miliciens du Christ! Or, comme nous l'avons dj dit, ceux-ci s'taient
retranchs derrire tant de fosss et de barrires que les ntres ne
pouvaient les aborder sans descendre de cheval; mais, comme le comte
s'empressait de le faire, quelques-uns lui conseillrent de diffrer
jusqu'au lendemain, pour autant, disaient-ils que les ennemis taient
tout frais, et les ntres fatigus du combat:  quoi le comte consentit;
car il agissait en tout avec conseil, et s'tait fait une loi d'y
obtemprer en telles circonstances. Retournant donc au chteau, et
sachant bien que toute vaillance vient de Dieu, que toute victoire vient
du ciel, il sauta  bas de sa monture  l'entre mme de Castelnaudary,
marcha nu-pieds vers l'glise pour y rendre grce au Tout-Puissant de
ses bienfaits immenses; et l, les ntres chantrent avec grande
dvotion et enthousiasme: _Te Deum laudamus_, bnissant dans leurs
hymnes le Seigneur misricordieux, et rendant pieux tmoignage  celui
qui fit de grandes choses pour son peuple, et lui donna le triomphe sur
ses ennemis.

Nous ne croyons devoir taire un certain miracle qui advint en ce temps
dans une abbaye de l'ordre de Cteaux, au territoire de Toulouse, ayant
nom Grand-Selve. Les moines de cette maison taient dans une affliction
bien vive, vu que, si le noble comte venait  tre pris dans
Castelnaudary, ou  succomber dans la guerre, ils taient grandement
menacs de prir par le glaive. En effet, le Toulousain et ses complices
hassaient plus que tous les autres les religieux de l'ordre de Cteaux,
et principalement cette abbaye, pour autant que l'abb Arnauld, lgat du
sige apostolique, auquel ils imputaient plus qu' pas un la perte de
leurs domaines, tait, comme on sait, du mme ordre, et avait t abb
de cette maison. Un jour donc qu'un certain frre de Grand-Selve, homme
saint et religieux, clbrait les divins mystres, au moment de la
conscration de l'Eucharistie, il se mit  prier dvotement et du plus
profond de son coeur pour ledit comte de Montfort qui tait alors
assig dans Castelnaudary, et il lui fut rpondu par une voix divine:
Que sert de prier pour lui? Il y en a tant d'autres qui le font qu'il
n'est besoin de tes prires.




CHAPITRE LVIII.

     En quelle manire le sige de Castelnaudary fut lev.


Sur ces entrefaites, le comte de Foix inventa un nouvel artifice de
trahison, imitant en cela son pre le diable, qui vaincu d'un ct se
tourne d'un autre, pour trouver d'autres moyens de faire le mal. Il
envoya des courriers au loin et de toutes parts, pour assurer que le
comte de Montfort avait t battu; mme quelques-uns dirent qu'il avait
t corch et pendu; d'o vint que plusieurs chteaux se rendirent
vers ce temps  nos ennemis.

Pour ce qui est des assigs, les chevaliers du comte lui conseillrent,
le lendemain de la glorieuse victoire, qu'il sortt de Castelnaudary, y
laissant quelques-uns des siens, et que, parcourant ses domaines, il y
recrutt le plus d'hommes qu'il pourrait. Le comte quittant donc cette
place vint  Narbonne, au moment mme o arrivaient de France plusieurs
plerins, savoir, Alain de Roucy, homme d'un grand courage, et quelques
autres, mais en petit nombre. Au demeurant, le comte de Toulouse et ses
compagnons, voyant que le sige n'avanait en rien, s'en retournrent
chez eux quelques jours; ensuite, aprs avoir brl leurs machines, ils
levrent leur camp, non sans grande confusion. Ni faut-il taire qu'ils
n'osrent sortir de leurs retranchemens, jusqu' ce qu'ils sussent que
notre comte n'tait plus  Castelnaudary. Ainsi, tandis qu'il se
trouvait encore  Narbonne, ayant prs de lui les susdits plerins et
plusieurs gens du pays, qu'il avait runis pour attaquer  son retour le
Toulousain et ses allis, on lui annona qu'ils avaient renonc  leur
entreprise; pour quoi, congdiant ses recrues, et ne menant avec lui que
les plerins de France, il revint  Castelnaudary, et dcida qu'on
renverserait de fond en comble toutes les forteresses des entours, qui
s'taient soustraites  sa domination. Tandis qu'on excutait cet ordre,
on vint lui dire qu'un certain chteau, nomm Coustausa, prs de Termes,
s'tait dparti de sa juridiction, et s'tait rendu aux ennemis de la
foi.  cette nouvelle, il partit en toute hte pour assiger ce chteau,
et aprs qu'il l'eut attaqu durant quelques jours, ceux qui le
dfendaient, voyant qu'ils ne pouvaient rsister plus long-temps, lui
ouvrirent leurs portes et s'abandonnrent  lui, pour qu'il ft d'eux
selon son bon plaisir; puis il revint  Castelnaudary o il apprit que
les gens d'un autre chteau, appel Montagut, au diocse d'Albi,
s'taient rendus au comte de Toulouse, et assigeaient la forteresse du
lieu, ensemble ceux  qui notre comte en avait confi la garde. Il
partit derechef, et marcha rapidement au secours des siens; mais avant
qu'il y pt arriver, ceux qui taient dans la citadelle l'avaient dj
livre aux ennemis. Que dirai-je? Tous les castels des environs, lieux
trs-nobles et trs-forts,  l'exception d'un trs-petit nombre, avaient
pass aux Toulousains presqu'en un mme jour, et voici les noms des
nobles chteaux qui furent alors perdus; au diocse d'Albi, Rabastens,
Montagut, Gaillac, le chteau de la Grave, Cahusac, Saint-Marcel, la
Gupie, Saint-Antonin: dans le diocse de Toulouse, avant et pendant le
sige de Castelnaudary, Puy-Laurens, Casser, Saint-Flix, Montferrand,
Avignonnet, Saint-Michel, Cuc et Saverdun; plus d'autres places moins
considrables que nous ne pouvons dsigner toutes par le menu, et qu'on
fait monter au nombre de plus de cinquante. Nous ne croyons toutefois
devoir omettre une bien mchante trahison et sans exemple qui eut lieu
au chteau de la Grave, dans le diocse d'Albi; notre comte l'avait
donn  un certain chevalier franais, lequel se fiait aux habitans plus
qu'il n'aurait fallu, puisqu'ils conspiraient sa mort. Un jour, en
effet, qu'il faisait rparer ses tonneaux par un charpentier du lieu, et
que celui-ci avait fini d'en accommoder un, il pria ledit chevalier de
voir si sa besogne tait bien faite; et, comme il eut pass la tte dans
le tonneau, le charpentier levant sa hache la lui coupa net.  cruaut
inoue! Aussitt les gens du chteau se rvoltrent et turent le peu de
Franais qui s'y trouvaient. Quand le noble comte Baudouin, dont nous
avons parl plus haut, ce bon frre du mchant comte de Toulouse, eut
appris ce qui venait de se passer  la Grave, il s'y prsenta un jour de
grand matin, et comme les habitans en furent sortis  sa rencontre,
pensant qu'il tait Raimond lui-mme, parce qu'il portait les mmes
armes, et l'eurent introduit dans la place, lui racontant tout joyeux
leur cruaut et leur forfait, il tomba sur eux, suivi d'une grande
troupe de soldats, et les tua presque tous, depuis le plus petit
jusqu'au plus grand.

Notre comte voyant qu'il avait fait tant et de si grandes pertes, vint 
Pamiers pour en munir le chteau; et, tandis qu'il y tait, le comte de
Foix lui manda que, s'il voulait attendre seulement quatre jours, il
arriverait lui-mme et se battrait contre lui:  quoi Montfort rpondit
qu'il resterait  Pamiers non seulement quatre jours, mais plus de dix;
toutefois le comte de Foix n'osa se prsenter. En outre, nos chevaliers
pntrrent dans son territoire, mme sans leur chef, et dtruisirent un
fort qui appartenait audit comte. Le ntre vint ensuite  Fanjaux, d'o
il envoya le chtelain de Melfe et Godefroi son frre, tous deux gens
intrpides, avec un trs-petit nombre d'autres, vers un certain chteau,
pour en faire apporter du bl dans celui de Fanjaux, et l'approvisionner
suffisamment. Or, comme ils revenaient de ce lieu, le fils du comte de
Foix, gal  son pre en malice, se mit en embuscade le long de la route
que lesdits chevaliers devaient suivre, ayant avec lui un grand nombre
de gens arms; et, quand les ntres passrent, les ennemis se levant
tout  coup, les attaqurent et entourrent ledit Godefroi, le pressant
de toutes parts; mais lui, vaillant et sans peur, se dfendit bravement,
bien qu'il n'et que trs-peu de soldats. Ayant donc perdu son cheval et
tant rduit  la dernire extrmit, les ennemis lui criaient de se
rendre; sur quoi cet homme de merveilleuse prouesse leur rpondit, selon
qu'on l'a racont: Je me suis rendu au Christ, et n'advienne que je me
rende  ses ennemis; et par ainsi, au milieu des coups et des glaives,
il tomba mort, pour aller, comme nous le croyons, se reposer dans la
gloire ternelle. Avec lui succombrent un jouvencel non moins
courageux, cousin dudit Godefroi, et quelques autres de nos gens: un
chevalier, nomm Drogon, se rendit, et fut mis aux fers par le comte de
Foix. Quant au chtelain de Melfe, s'chappant la vie sauve, il revint
au chteau d'o ils taient partis, tout gmissant de la perte de son
frre et de son parent. Ensuite les ntres vinrent sur le lieu du
combat, et, enlevant les cadavres de ceux qui avaient t tus, ils les
ensevelirent dans une abbaye de l'ordre de Cteaux, nomme Bolbonne.

En ce temps, le vnrable Guillaume, archidiacre de Paris, et un certain
autre matre, Jacques de Vitry, par l'ordre et  la prire de l'vque
d'Uzs, que le seigneur pape avait institu lgat pour les affaires de
la foi contre les hrtiques, lequel tait anim du plus vif amour pour
les intrts du Christ, et s'en occupait efficacement, se chargrent du
saint office de la prdication; et embrass du zle de la religion,
parcourant la France et mme l'Allemagne, durant tout cet hiver, ils
donnrent  une multitude incroyable de fidles le signe de la croix, et
les recrutrent  la milice du Christ. Ces deux personnages furent,
aprs Dieu, ceux qui avancrent le plus la cause de la foi dans les pays
d'Allemagne et de France.




CHAPITRE LIX.

     Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent chevaliers franais,
     vint au secours de Montfort.


Les choses taient en tel tat quand le plus noble des guerriers, ce
serviteur du Christ, ce promoteur et principal ami de la cause de Jsus,
savoir, Robert de Mauvoisin, lequel, l't prcdent, s'en tait all en
France, revint, ayant avec lui plus de cent chevaliers franais, tous
hommes d'lite, qui l'avaient choisi pour leur chef et matre; et tous,
par les exhortations des vnrables personnages, je veux dire l'vque
de Toulouse et l'abb de Vaulx, s'taient croiss et avaient pris parti
dans la milice de Dieu. Au demeurant, consacrant tout cet hiver[134] au
service de Jsus-Christ, ils relevrent noblement nos affaires de
l'abaissement o elles taient alors. Le comte, apprenant leur arrive,
alla au-devant d'eux jusqu' Carcassonne, o sa prsence fit natre une
joie indicible parmi les ntres et le plus ardent enthousiasme; puis,
avec lesdits chevaliers, il vint jusqu' Fanjaux, dans le mme temps que
le comte de Foix assigeait un chteau appartenant  un des chevaliers
du pays, nomm Guillaume d'Aure, lequel avait pris parti pour Montfort
et l'aidait de tout son pouvoir. Or le comte de Foix avait attaqu
pendant quinze jours ce chteau voisin de ses domaines, et qu'on nommait
Quier. Les ntres donc partant de Fanjaux marchrent en hte pour le
forcer  lever le sige; mais lui, apprenant la venue des ntres,
s'loigna brusquement et s'enfuit avec honte, abandonnant ses machines.
Aprs quoi, nos gens dvastant sa terre durant plusieurs jours,
dtruisirent quatre de ses castels; puis revenant  Fanjaux, ils en
sortirent derechef et se portrent rapidement vers un chteau du diocse
de Toulouse, nomm la Pommarde, qu'ils assigrent quelques jours de
suite, et dont enfin ils comblrent de force le foss aprs un vigoureux
assaut; mais la nuit qui survint les empcha de prendre le fort cette
mme fois. Finalement, ceux qui le dfendaient voyant qu'ils taient
presque au pouvoir des ntres, trourent leur mur  l'heure de minuit et
dcamprent secrtement. En ce temps, on vint annoncer au comte qu'un
autre chteau, nomm Albedun, au diocse de Narbonne, s'tait soustrait
 sa domination. Pourtant, comme il s'y rendait, le seigneur vint
au-devant de lui, et s'abandonna lui et son chteau  sa discrtion.

[Note 134: En 1212.]




CHAPITRE LX.

     Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son frre, le
     comte Simon, et de la merveilleuse joie que sentit le comte en le
     voyant.


Cela fait, le comte vint  ce noble chteau du diocse d'Albi, qu'on
nomme Castres, o, pendant son sjour et comme on clbrait la fte de
la Nativit du Seigneur, arriva vers lui son frre germain, Gui,  son
retour d'outre-mer; cedit Gui avait suivi son frre lors de son
expdition contre les paens; mais, quand revint le comte, il resta dans
ces contres, parce qu'il y avait pris une trs-noble pouse du sang
royal, laquelle tait dame de Sidon, et l'accompagnait avec les enfans
qu'elle avait eus de lui. Justement comme il arrivait, quelques castels
au territoire albigeois taient rentrs sous la domination du comte,
dont nul ne pourrait exprimer la joie en voyant son frre, non plus que
celle des ntres. Peu de jours ensuite ils marchrent rapidement pour
assiger un certain chteau du diocse d'Albi, nomm Tudelle,
appartenant au pre de ce trs-mchant hrtique, Grard de Ppieux,
lequel ils prirent aprs l'avoir attaqu quelques jours, passant tous
ceux qu'ils y trouvrent au fil de l'pe, et n'pargnant que le
seigneur, chang depuis par le comte contre un sien chevalier que le
comte de Foix retenait dans les fers, savoir, Drogon de Compans[135],
cousin de Robert de Mauvoisin. Puis, se portant en hte sur un autre
chteau nomm Cahusac[136], au territoire albigeois, Montfort ne s'en
empara qu' grand'peine et au prix de mille efforts, vu qu'il
l'assigea, contre la coutume, au milieu de l'hiver, et qu'il n'avait
avec lui que trs-peu de monde. Or les comtes de Toulouse, de Comminges
et de Foix taient rassembls avec un nombre infini de soldats prs d'un
chteau voisin, appel Gaillac[137], d'o ils dputrent au ntre, lui
mandant qu'ils viendraient l'attaquer, et disant ainsi pour essayer de
lui faire peur et le dcider  lever le sige. Ils envoyrent une et
deux fois sans pourtant oser se montrer; ce que voyant le comte il dit
aux siens: Puisqu'ils ne viennent point, certainement j'irai, moi, et
leur rendrai une visite. Prenant donc quelques-uns de ses chevaliers,
il courut vers Gaillac suivi d'un petit nombre des ntres, ne respirant
et ne souhaitant rien tant que bataille. Mais sachant qu'il arrivait, le
comte de Toulouse et consorts sortirent de Gaillac et s'enfuirent en un
autre chteau des environs, nomm Montagut, o Montfort les suivit, et
qu'ils abandonnrent encore, se rfugiant vers Toulouse; pour quoi notre
comte voyant qu'ils n'osaient l'attendre, revint au lieu d'o il tait
parti. Ces choses dment acheves, il envoya  l'abb de Cteaux, lequel
tait  Albi, pour lui demander ce qu'il fallait faire; et son avis
ayant t qu'on assiget Saint-Marcel, chteau situ  trois lieues
d'Albi, et commis par le comte de Toulouse  la garde de ce dtestable
tratre, Grard de Ppieux, les ntres s'y rendirent et en firent le
sige, mais d'un ct seulement, vu qu'ils taient trs-peu, et le
chteau trs-grand et trs-fort, se prenant aussitt  le battre sans
relche au moyen d'une certaine machine qu'ils dressrent contre la
place. Sur ces entrefaites, arrivrent bientt en nombre incroyable les
comtes de Toulouse et de Comminges, ensemble celui de Foix et leurs
gens, lesquels firent leur entre dans le chteau pour le dfendre
contre nous; et comme, malgr son tendue, il ne put contenir une telle
multitude, beaucoup d'entre eux assirent leur camp du ct oppos au
ntre: sur quoi les Croiss ne discontinuaient leurs attaques, et les
ennemis les repoussaient du mieux qu'ils pouvaient.  chose admirable et
bien tonnante! au lieu que les assigeans sont d'ordinaire plus
nombreux et plus en force que les assigs, ici les assigs taient
presque dix fois plus forts! Les ntres en effet ne passaient pas cent
chevaliers, tandis que les ennemis en avaient plus de cinq cents, sans
parler d'une multitude innombrable de pitons qui, chez nous, taient
nuls ou si peu que rien.  bien grand haut fait!  nouveaut toute
nouvelle! Ne faut-il taire qu'aussi souvent qu'ils se hasardrent 
sortir de leurs murs, soudain furent-ils par les ntres vigoureusement
repousss. Un jour enfin que le comte de Foix, se prsentant avec un bon
nombre des siens, vint pour miner notre machine, nos servans le voyant
approcher, et lui faisant rebrousser chemin vaillamment par le seul jet
des pierres, le renfermrent dans le chteau avant que nos chevaliers
eussent pu s'armer. Toutefois une grande disette se fit sentir dans
l'arme, pour autant que les vivres n'y pouvaient venir que d'Albi; et
encore les batteurs d'estrade des ennemis, sortant en foule de la
place, observaient si bien les routes publiques, que ceux d'Albi
n'osaient venir au camp,  moins que le comte ne leur envoyt pour
escorte la moiti de ses gens. Adonc, aprs avoir pass un mois  ce
sige, le comte sachant bien que s'il divisait sa petite troupe, en
gardant la moiti avec lui et envoyant l'autre faire des vivres, les
assigs, profitant de leur supriorit et de sa faiblesse, auraient bon
march des uns ou des autres, rendu tout perplexe par une ncessit si
vidente et si imprieuse, il leva le sige aprs que le pain eut manqu
plusieurs jours  l'arme. N'oublions de dire que, tandis qu'il faisait
clbrer solennellement dans son pavillon l'office de la passion
dominicale, le jour du vendredi saint, homme qu'il tait tout catholique
et dvou au service de Dieu, les ennemis oyant les chants de nos
clercs, montrent sur leurs murailles, et pour moquerie et en drision
des ntres, poussrent de furieux hurlemens.  perverse infidlit! 
perversit infidle! Au demeurant, pour qui considrera diligemment les
choses, notre comte acquit dans ce sige plus d'honneur et de gloire
qu'en aucune prise de chteau, pour fort qu'il pt tre; et ds ce temps
et dans la suite, sa grande vaillance clata davantage et sa constance
brilla d'une nouvelle splendeur. Finalement, ayons soin de dire que
lorsque notre comte se dpartit de devant Saint-Marcel, les ennemis,
bien qu'en si grand nombre, n'osrent sortir et l'inquiter le moins du
monde dans sa retraite.

[Note 135: Le mme sans doute que le Drogon dont il est question dans le
chapitre LVIII.]

[Note 136:  quatre lieues d'Albi.]

[Note 137:  cinq lieues d'Albi.]

Nous ne voulons non plus passer sous silence un miracle qui advint en
mme temps dans le diocse de Rhodez. Un jour de dimanche qu'un certain
abb de Bonneval[138], de l'ordre de Cteaux, prchait en un chteau
dont l'glise tait si petite qu'elle ne pouvait contenir les assistans,
et qu'ils taient tous sortis coutant la prdication devant les portes
de l'glise, vers la fin du sermon, et comme le vnrable abb voulait
exhorter le peuple qui se trouvait prsent  prendre la croix contre les
Albigeois, voil qu' la vue de tous une croix apparut dans l'air, qui
semblait se diriger du ct de Toulouse. J'ai recueilli ce miracle de la
bouche dudit abb, homme religieux et d'autorit grande.

[Note 138:  trois lieues d'Aubrac.]

Le comte ayant donc lev le sige devant Saint-Marcel, s'en vint  Albi
le mme jour, savoir la veille de Pques, pour y passer les ftes de la
rsurrection du Seigneur, et y trouver le vnrable abb de Vaulx, dont
nous avons parl plus haut, lequel revenait de France, ayant t lu 
l'vch de Carcassonne, et dont la rencontre rjouit grandement le
comte et nos chevaliers qui l'avaient tous en principale affection. En
effet, il tait depuis longues annes trs-familier au comte qui, quasi
ds son enfance, s'tait soumis  ses conseils et s'tait conduit
d'aprs ses volonts. Dans le mme temps, Arnauld, abb de Cteaux, dont
nous avons souvent fait mention, avait t lu  l'archevch de
Narbonne. Le jour mme de Pques, le comte de Toulouse et ceux qui
taient avec lui, sortant du chteau de Saint-Marcel, vinrent  Gaillac,
lequel est  trois lieues d'Albi; pour quoi notre comte, pensant que
peut-tre les ennemis se glorifieraient d'avoir vaincu les ntres, et
voulant montrer clairement qu'il ne les craignait gure, quittant Albi
le lendemain de Pques avec ses gens, il marcha sur Gaillac, les
dfiant au combat; puis, comme ils n'osrent en sortir contre lui, il
retourna  Albi o se trouvait encore l'lu de Carcassonne, et moi-mme
avec lui, car il m'avait amen de France pour l'allgement de son
plerinage en la terre trangre, tant, comme j'tais, moine de son
abbaye et son propre neveu.




CHAPITRE LXI.

     Du sige d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et glorieuse
     issue.


Aprs avoir pass quelque temps  Albi, le comte vint avec les siens au
chteau qu'on nomme Castres, o, aprs que nous emes pareillement
demeur peu de jours, il se dcida, aprs conseil tenu,  assiger une
certaine place entre Castres et Cabaret, appele Hautpoul, laquelle,
vers le temps du sige de Castelnaudary, s'tait rendue au Toulousain.
Partant donc de Castres un dimanche, savoir dans la quinzaine de Pques,
nous arrivmes devant ledit chteau, dont les faubourgs taient
trs-tendus, et d'o les ennemis, qui y taient entrs pour le
dfendre, sortirent  notre rencontre, et se mirent  nous harceler
vivement; mais les ntres les forcrent bientt  se renfermer dans le
chteau, et fixrent leurs tentes d'un seul ct, pour ce qu'ils taient
en petit nombre. Or tait le fort d'Hautpoul situ sur le point le plus
ardu d'une trs-haute montagne et trs-escarpe, entre d'normes roches
et presque inaccessibles, sa force tant telle, ainsi que je l'ai vu de
mes yeux et connu par exprience, que si les portes du chteau eussent
t ouvertes, et qu'on n'et fait aucune rsistance, nul n'aurait pu le
parcourir sans difficult extrme, et atteindre jusqu' la tour. Les
ntres donc, prparant une perrire, l'tablirent au troisime jour de
leur arrive, et la firent jouer contre la citadelle. Le mme jour, nos
chevaliers s'armrent, et, descendant dans la valle au pied du chteau,
voulurent gravir la position pour voir s'ils ne pourraient l'enlever
d'assaut. Or il advint, tandis qu'ils pntraient dans le premier
faubourg, que les assigs, montant sur les murs et sur les toits,
commencrent  lancer sur les ntres de grosses pierres, et dru comme
grle, pendant que d'autres mirent partout le feu  l'endroit par o les
ntres taient entrs. Sur quoi, voyant les ntres qu'ils ne faisaient
rien de bon, pour autant que ce lieu tait inaccessible mme aux hommes,
et qu'ils ne pouvaient supporter le jet des pierres qui les accablaient,
ils sortirent, non sans grande perte, au milieu des flammes. Nous ne
pensons d'ailleurs devoir taire une bien mchante et cruelle trahison
qu'un jour avaient brasse ceux du chteau. Il y avait avec notre comte
un chevalier du pays, lequel tait parent d'un certain tratre enferm
dans la place, lequel mme, en partie, avait t seigneur de Cabaret.
Les gens d'Hautpoul mandrent donc  notre comte qu'il leur envoyt
cedit chevalier pour parlementer avec eux, touchant composition, et
faire par lui savoir au comte ce qu'ils voulaient; puis, comme celui-ci
y fut all avec la permission de Montfort, et tait en pourparler avec
eux  la porte du chteau, un des ennemis, l'ajustant avec son arbalte,
le blessa trs-grivement d'un coup de flche.  trs-cruelle trahison!
Mais bientt aprs, savoir le mme jour ou le lendemain, il arriva, par
un juste jugement de Dieu, que le tratre qui avait invit  la susdite
confrence notre chevalier son parent, dans l'endroit mme o celui-ci
avait t touch, c'est--dire  la jambe, reut  son tour de l'un des
ntres une trs-profonde blessure.  juste mesure de la vengeance
divine!

Cependant la perrire battait incessamment la tour, et, le quatrime
jour aprs le commencement du sige, un brouillard trs-pais s'tant
lev aprs le coucher du soleil, les gens d'Hautpoul, saisis d'une
terreur envoye par Dieu, et prenant occasion d'un temps favorable  la
fuite, dlogrent du chteau, et commencrent  jouer des jambes: ce que
les ntres apercevant, soudain fut donne l'alarme, et, se ruant dans la
place, ils turent tout ce qu'ils trouvrent, tandis que d'autres,
poursuivant les fuyards malgr la grande obscurit de la nuit, firent
quelques prisonniers. Au lendemain, le comte fit ruiner le chteau et y
mettre le feu; aprs quoi les chevaliers qui taient venus de France
avec Robert de Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, et taient
rests avec le comte tout l'hiver prcdent, s'en allrent, et
retournrent presque tous en leurs quartiers.




CHAPITRE LXII.

     Les habitans de Narbonne se livrent  leur mal vouloir contre
     Amaury, fils du comte Simon.


Nous ne croyons devoir omettre un crime que les citoyens de Narbonne
commirent en ce mme temps, car taient-ils trs-mchans, et n'avaient
jamais aim les intrts de Jsus-Christ, bien que, par les affaires de
la foi, leur eussent profit des biens infinis. Un jour Gui, frre de
Montfort, et Amaury, fils an du comte, vinrent  Narbonne, et, durant
qu'ils y taient, l'enfant entra pour aller s'battre au palais
d'Amaury, seigneur de Narbonne, lequel tombait de vtust, et tait
presque abandonn et dsert. Comme donc il eut port la main  une des
fentres de ce palais, et qu'il voulait l'ouvrir, elle s'croula
soudain, mine qu'elle tait par le temps, et tombant en ruines; aprs
quoi notre Amaury s'en revint au lieu o il logeait alors, savoir en la
maison des Templiers, pendant qu' la mme heure Gui, frre du comte,
tait chez l'archevque de Narbonne; et soudain les gens de Narbonne,
cherchant prtexte  mal faire, accusrent cet enfant, je veux dire le
fils de Montfort, d'avoir voulu entrer de force dans le palais d'Amaury.
 bien mince occasion pour commettre un crime, ou bien mieux du tout
nulle! Et soudain, courant aux armes, ils se prcipitrent vers le lieu
o il tait renferm, faisant tous leurs efforts pour forcer la maison
des Templiers: ce que voyant l'enfant, et qu'ils en voulaient  sa vie,
il s'arma, et, se retirant dans une tour du temple, il s'y cacha loin
des ennemis. Cependant ceux-ci attaquaient  grands efforts la susdite
maison, tandis que d'autres, se saisissant des Franais qu'ils
trouvaient par la ville, en turent plusieurs.  rage de ces mauvais
garnemens! Mme ils occirent deux cuyers attachs  la personne du
comte. Quant  Gui son frre, lequel tait pour lors dans le logis de
l'archevque, il n'osait en sortir, jusqu' ce qu'enfin les citoyens de
Narbonne, aprs avoir long-temps attaqu la maison o se trouvait le
petit Amaury, s'en dsistrent par le conseil d'un des leurs; et ainsi
l'enfant, dlivr d'un grand pril, chappa sain et sauf par la grce de
Dieu. Revenons maintenant  notre propos.

Le noble comte, partant d'Hautpoul, escort d'un trs-petit nombre de
chevaliers, entra sur les terres du comte de Toulouse, o, peu de jours
aprs, il fut joint par plusieurs plerins d'Allemagne qui, de jour en
jour, furent suivis par d'autres, lesquels, comme nous l'avons dit plus
haut, s'taient croiss par les exhortations du vnrable Guillaume,
archevque de Paris, et de matre Jacques de Vitry. Et pour autant que
nous ne pourrions expliquer en dtail toutes choses, savoir comment, 
partir de ce temps, Dieu, dans sa misricorde, se prit  avancer
merveilleusement ses affaires, disons en peu de mots que notre comte, en
un trs-court espace, prit de force plusieurs chteaux, et en trouva un
grand nombre dserts. Du reste, les noms de ceux qu'il recouvra en trois
semaines sont ceux-ci: Cuc[139], Montmaur[140], Saint-Flix[141],
Casser, Montferrand, Avignonnet[142], Saint-Michel, et beaucoup
d'autres. Or, durant que l'arme tait au chteau qu'on nomme
Saint-Michel, situ  une lieue de Castelnaudary, survint Gui, vque de
Carcassonne, qui avait t abb de Vaulx, et moi en sa compagnie,
lequel, n'tant encore qu'lu, avait quitt l'arme aprs la prise
d'Hautpoul, et avait gagn Narbonne, afin de recevoir le bnfice de la
conscration avec le seigneur abb de Cteaux qui tait aussi lu de
l'archevch de Narbonne.

[Note 139:  six lieues de Castres.]

[Note 140:  deux lieues de Castelnaudary.]

[Note 141:  cinq lieues de Saint-Papoul.]

[Note 142:  trois lieues de Saint-Papoul.]

Le chteau dit Saint-Michel ayant donc t dtruit de fond en comble, le
comte se dcida d'assiger ce noble chteau qu'on nomme Puy-Laurens,
lequel, ainsi que nous l'avons rapport plus haut, s'tait soustrait 
sa domination.  quelle fin nous prmes route et marchmes sur ladite
place, tablissant nos tentes en un lieu proche Puy-Laurens,  la
distance de deux lieues environ, o le mme jour arrivrent plerins,
savoir le prvt de l'glise de Cologne, noble et puissant personnage,
et avec lui plusieurs nobles hommes d'Allemagne. Cependant le comte de
Toulouse tait  Puy-Laurens avec un nombre infini de routiers; mais,
apprenant qu'approchaient les ntres, il n'osa les attendre, et, sortant
en toute hte du chteau, emmenant avec lui tous les habitans, il
s'enfuit vers Toulouse, et laissa la place vide.  poltronnerie de cet
homme!  mprisable stupeur de son esprit! Le lendemain,  l'aube du
jour, nous vnmes  Puy-Laurens, et, le trouvant dsert, passmes outre
pour aller camper dans une valle voisine, durant que Gui de Luc, 
qui depuis long-temps le comte avait donn ce chteau, y entrt et y mt
garnison de ses gens. L'arme tant reste deux jours dans le voisinage,
en l'endroit susdit, l fut annonc au comte que nombreux plerins et
trs-considrables, savoir Robert, archevque de Rouen, et Robert, l'lu
de Laon, le vnrable Guillaume, archidiacre de Paris, ensemble
plusieurs autres nobles et ignobles, venaient de France vers
Carcassonne. Sur quoi le comte, voyant qu'il avait avec lui forces
suffisantes, envoya, aprs avoir tenu conseil, Gui son frre et Gui le
marchal en cette ville au devant desdits plerins, afin que, formant
une autre arme de leur part, ils se tournassent vers d'autres
quartiers, et y soutinssent les affaires du Christ. Quant  lui, il se
remit en marche, et se dirigea sur Rabastens. Au demeurant, afin
qu'vitant les superfluits, nous arrivions  choses plus utiles, disons
en peu de mots que ces trois nobles chteaux,  savoir Rabastens,
Montagut et Gaillac, dont nous avons fait frquente mention, se
rendirent  lui quasi en un jour, sans sige ni difficult aucune. De
plus, les bourgeois du chteau qu'on nomme Saint-Marcel, apprenant que
notre comte, aprs avoir recouvr plusieurs places, arrivait vitement
sur eux pour les assiger, eurent grand'peur, et dputrent vers lui, le
suppliant qu'il daignt les recevoir  vivre en paix avec lui, qu'ils
lui livreraient leur chteau  discrtion. Mais lui, repassant leurs
sclratesses et perversits inoues, ne voulut en aucune faon composer
avec eux, et, leur renvoyant leurs missaires, leur manda qu'ils ne
pourraient oncques rentrer en paix auprs de lui, ni en bonne
intelligence,  quelque prix ou condition que ce pt tre. Ce
qu'entendant lesdits hommes de Saint-Marcel, ils dguerpirent au plus
vite, et dsertrent leur chteau, qu' notre arrive le comte fit
brler, et dont la tour et les murs furent rass. Partant de l, nous
marchmes sur un autre chteau voisin qu'on nomme la Gupie, et, l'ayant
trouv vide pareillement, il en ordonna la destruction, le brla et
passa outre, allant au sige de Saint-Antonin.

Le comte de Toulouse avait donn ce lieu  un certain chevalier, homme
pervers et des plus mchans, lequel enfl d'orgueil et d'insolence, osa
bien rpondre avec grande fureur  l'vque d'Albi qui, pendant que nous
venions sur lui, nous avait prcds  Saint-Antonin, pour y porter des
paroles de paix, et l'engager  se rendre aux ntres: Sache le comte de
Montfort que ses _bourdonniers_ ne pourront jamais prendre mon chteau.
Or il appelait ainsi les plerins, pour ce qu'ils avaient coutume de
porter des btons appels _bourdons_ en langue vulgaire.  cette
nouvelle, le comte s'empressa davantage  aller assiger Saint-Antonin,
o nous arrivmes un jour de dimanche, savoir, dans l'octave de la
Pentecte, et o nous assmes notre camp d'un seul ct, devant les
portes. Or tait ce trs-noble chteau situ dans une valle, au pied
d'une montagne, dans une trs-agrable position; entre la montagne et la
ville coulait un ruisseau limpide; et, de l'autre part, il y avait une
plaine fort belle, o camprent nos gens. Les ennemis firent tout
d'abord une sortie, et passrent tout le jour  nous incommoder de loin
 coups de flches; puis, sur le vpre, sortant encore, et s'avanant
quelque peu, ils nous attaqurent, mais toujours de loin, et lanaient
leurs flches jusqu'en nos tentes. Ce que voyant les servans d'arme, et
ne pouvant de bonne honte l'endurer plus long-temps, ils les abordrent
et commencrent  les repousser dans leur fort. Quoi plus? Le bruit
gagne tout le camp, nos pauvres plerins sans armes accourent, et 
l'insu du comte et des chevaliers de l'arme, sans les aviser
aucunement, ils attaquent le chteau de si grande prouesse, si
incroyable et du tout inoue, qu'envoyant la crainte aux ennemis par une
continuelle batterie de pierres et les stupfiant, ils leur enlevrent
en une heure de temps trois barbacanes.  combat quasi sans usage du
fer!  victoire bien glorieuse! Oui, je prends Dieu  tmoin qu'tant
entr dans la place aprs qu'elle se fut rendue, j'ai vu les murs des
maisons comme rongs de l'atteinte des pierres que nos plerins avaient
lances. Par ainsi les assigs, voyant qu'ils avaient perdu leurs
barbacanes, sortirent du chteau par l'autre bout, et se prirent  fuir
 travers le susdit ruisseau, ce dont nos plerins s'aperurent, et le
franchissant, ils passrent au fil de l'pe tous ceux qu'ils purent
happer; puis, aprs la prise des barbacanes, ils cessrent l'assaut,
pour ce que le jour tombait et que la nuit tait voisine. Mais, vers
minuit, le seigneur de Saint-Antonin, sentant qu'aprs cette perte la
place tait comme en notre pouvoir, envoya vers le comte, prt  rendre
le chteau, pourvu qu'il pt chapper lui-mme; et, comme Montfort se
refusa  cette sorte de composition, il dputa derechef vers lui, se
livrant en tout  sa discrtion. De grand matin donc, le comte ordonna
qu'on ft sortir tous les habitans; et considrant avec les siens que,
s'il faisait tuer tous ces hommes, qui taient gens rustiques et
endurcis au travail des champs, leur destruction rduirait ce chteau en
une vritable solitude, usant  telle cause d'un meilleur avis, il les
renvoya libres; puis, pour ce qui est du seigneur, lequel avait t
l'occasion de tout le mal, il donna ordre de l'enfermer au fin fond de
la prison de Carcassonne, o il fut dtenu sous bonne garde, et dans les
fers durant grand nombre de jours, ainsi que le peu de chevaliers qui
taient avec lui.




CHAPITRE LXIII.

     Comment le comte, appel par l'vque d'Agen, se rendit dans
     cette ville et la reut en sa possession.


Se trouvaient en ce temps avec les Croiss les vques d'Uzs et de
Toulouse, plus, l'vque de Carcassonne, lequel oncques ne s'loignait
de l'arme. Ayant tenu conseil avec eux, le comte et ses chevaliers
tombrent d'accord de conduire ses troupes vers le territoire d'Agen,
pour autant que l'vque de cette ville avait depuis long-temps mand au
comte, que, s'il se dirigeait de ce ct, lui et ses parens, lesquels
taient puissans en ce pays, l'aideraient de tout leur pouvoir. Or tait
Agen une noble cit, entre Toulouse et Bordeaux, dans une situation
trs-agrable, et d'ancienne date elle avait fait partie des domaines du
roi d'Angleterre; mais quand le roi Richard donna sa soeur Jeanne en
mariage  Raimond, comte de Toulouse, elle lui avait port en dot cette
ville avec son territoire. En outre, le seigneur pape ayant donn ordre
 notre comte d'attaquer, avec l'aide des Croiss, aussi bien tous les
hrtiques que leurs fauteurs, nous partmes du chteau de
Saint-Antonin, et allmes droit  un autre, appartenant au Toulousain,
et qu'on nommait Moncuq[143]. Ni faut-il omettre, en passant, que les
forteresses que nous trouvions, sur notre route, et qui taient
dsertes par les habitans pour la crainte qu'ils avaient de nous,
taient rases et brles du commandement de Montfort, parce qu'elles
pouvaient nuire d'une ou d'autre manire  la chrtient. De plus, un
certain noble chteau, proche Saint-Antonin, ayant nom Caylus, et soumis
 la domination de Raimond, fut en ce temps livr au comte Simon, par
l'industrie du loyal et fidle comte Baudouin. Cette place avait dj
t au pouvoir de Montfort, mais elle s'y tait soustraite l'anne
prcdente, et s'tait rendue au Toulousain. Pour ce qui est des gens de
Moncuq, quand ils surent que les ntres s'avanaient, pousss par la
crainte, ils prirent tous la fuite et abandonnrent leur chteau, lequel
tait noble, situ dans une excellente position et bien forte, et que
notre comte donna au susdit Baudouin, frre du comte de Toulouse.
Partant de l, nous arrivmes  deux lieues d'un certain chteau, appel
Penne[144], au territoire d'Agen, que Raimond avait commis  la garde
d'un chevalier, son snchal, nomm Hugues d'Alvar, Navarrois, auquel
mme il avait fait pouser une sienne fille btarde, et qui apprenant la
venue du comte Simon, rassembla ses routiers les plus forts et les
mieux en point, au nombre d'environ quatre cents; puis, chassant du
chteau tous ceux qui s'y trouvaient depuis le plus petit jusqu'au plus
grand, se retira avec eux dans la citadelle, et se prpara  la
dfendre, aprs l'avoir abondamment garnie de vivres et de toutes les
choses qui paraissaient ncessaires  une longue rsistance. Ce qu'ayant
su notre comte, il voulut d'abord l'assiger; mais, ayant tenu conseil
avec les siens, il se dcida  se rendre auparavant  Agen, pour
recevoir cette cit en sa possession; et, prenant ceux des chevaliers de
l'arme qu'il voulut emmener, il marcha de ce ct, laissant le reste de
ses troupes  attendre son retour dans le lieu mme o elles taient
campes.  son arrive  Agen, il y fut accueilli honorablement, et les
habitans le constituant leur seigneur, lui livrrent la ville avec
serment de lui tre fidles: aprs quoi, ces choses dment faites, il
revint  son arme pour aller au sige de Penne.

[Note 143:  cinq lieues de Cahors.]

[Note 144:  six lieues d'Agen.]

L'an du Seigneur 1212, le 3 juin, jour de dimanche, nous arrivmes pour
dtruire ce chteau et l'assiger avec l'aide de Dieu.  notre approche,
Hugues d'Alvar qui en tait gardien, et dont nous avons parl plus haut,
se retrancha lui et ses routiers dans le fort, aprs avoir mis le feu
aux quatre coins du bourg infrieur. Or, tait Penne un trs-noble
chteau du territoire d'Agen, assis sur une colline, dans le site le
plus agrable, de toutes parts environn de trs-fertiles plaines et
trs-tendues, embelli d'un ct par la richesse du sol, de l'autre par
le gracieux dveloppement de beaux prs unis, ici par l'amnit
dlectable des bois, l, par la joyeuse fertilit des vignes; enfin,
tout  l'entour, lui souriaient cette salubrit d'air qui plat tant, et
l'opulente gat des eaux qui coulaient en se jouant dans les fraches
campagnes. Quant  la citadelle, elle tait btie sur une roche
naturelle et trs-leve, et munie de remparts si puissans qu'elle
semblait quasi inexpugnable: en effet, Richard, roi d'Angleterre, auquel
avait appartenu Penne, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, l'avait
fortifi avec le plus grand soin, et y avait fait creuser un puits, pour
ce que le chteau tait comme le chef et la clef de tout l'Agnois. En
outre, le susdit comte, savoir, Hugues d'Alvar,  qui le Toulousain
l'avait donn, l'avait tellement garni de soldats d'lite, des moindres
vivres, de machines nommes perrires, de bois, de fer, et de tout ce
qui pouvait servir  la dfense, qu'il n'tait personne qui dt croire
que la forteresse pt tre prise mme aprs une sige de plusieurs
annes. Finalement, il avait construit dans l'intrieur de la place deux
ateliers de forgeron, un four et un moulin: pour quoi, tout fourni qu'il
tait en ressources si multiplies, il attendait presque sans crainte
qu'on vnt l'assiger. Les ntres,  leur arrive, tablirent leurs
pavillons tout autour de Penne, tandis que les gens du chteau, faisant
de prime abord une sortie, les harcelaient vivement  coups de flches,
et quelques jours ensuite, ils dressrent des perrires dans le bourg
incendi pour battre la citadelle: ce que voyant les autres, ils en
levrent aussi de leur ct, pour empcher et ruiner celles des
assigeans, desquelles ils lanaient une grle de gros cailloux qui
gnaient fort ceux-ci. Lors, les Croiss dressrent encore plusieurs de
ces machines; mais bien que nos engins en continuelle action missent en
morceaux les maisons en dedans du fort, ils ne faisaient que peu de mal
ou point du tout  ses murailles mmes. Or, tait-on en t, et au plus
vif de la chaleur,  savoir, aux environs de la fte du bienheureux
Jean-Baptiste. Ni pensons-nous devoir taire que notre comte n'avait
qu'un petit nombre de chevaliers, quoiqu'il ft suivi de beaucoup de
plerins  pied; d'o venait que toutes fois et quantes les ntres
approchaient de la forteresse pour l'attaquer, les ennemis bien rempars
qu'ils taient et accorts en guerre, voire se dfendant vaillamment, ne
leur laissaient faire que peu de chose ou rien. Un jour mme que nos
gens donnaient l'assaut, et qu'ils avaient emport un ouvrage en bois
voisin du mur, les assigs jetant une pluie de pierres du haut des
murailles, les chassrent aussitt du poste o ils s'taient logs, et
sortant, comme nous faisions retraite dans l'intrieur du camp, ils
vinrent dans la plus grande chaleur du jour pour brler nos machines,
portant bois, chaume, et autres appareils de combustion: nanmoins, les
Croiss les reurent bravement, et les empchrent non seulement de
mettre le feu  nos perrires, mais mme d'en approcher. Ni fut-ce la
seule fois que les ennemis sortirent sur nous; ils nous attaqurent 
mainte et mainte reprise, nous incommodant du plus qu'ils pouvaient.
Devant Penne se trouvait le vnrable vque de Carcassonne, dont nous
avons fait souvent mention, et moi avec lui; lequel remplissant 
l'arme les fonctions de lgat par ordre de l'archevque de Narbonne
(anciennement abb de Cteaux, et lgat lui-mme, comme nous l'avons
dj expliqu), dans une infatigable ferveur d'esprit, avec un
incroyable travail de corps, s'acquittait du devoir de la prdication et
des autres soins relatifs au sige avec tant de persvrance, et pour
tout dire en peu de mots, tait accabl, ainsi que moi, du poids si
lourd et tellement insoutenable d'affaires qui se succdaient tour 
tour, que nous avions  peine relche pour manger et reposer un peu.
N'oublions pas de rapporter que, pendant le sige de Penne, tous les
nobles du pays vinrent au comte, lui firent hommage et reurent leurs
terres.

Les choses en taient l quand Gui de Montfort, frre de notre comte,
Robert, archevque de Rouen, Robert, lu de Laon, Guillaume, archidiacre
de Paris, et Enguerrand de Boves,  qui Montfort avait depuis long-temps
cd en partie les domaines du comte de Foix, ensemble plusieurs autres
plerins, sortirent de Carcassonne, marchant vers ces mmes domaines, et
arrivrent  un certain chteau nomm Ananclet, qu'ils prirent du
premier assaut, et o ils turent ceux des ennemis qui s'y trouvaient. 
cette nouvelle, les gens des chteaux voisins s'enfuirent devant nous,
aprs avoir brl leurs castels, et les ntres, allant par tous les
forts, les renversrent de fond en comble. De l, tournant vers
Toulouse, ils dtruisirent aussi compltement plusieurs places
trs-fortes qui avaient t laisses vides; car, depuis la prise
d'Ananclet, ils ne rencontrrent personne qui ost les attendre en
quelque chteau, si bien muni qu'il ft, tant tait grande la terreur
qui avait saisi tous les habitans de ces quartiers. Tandis qu'ils
faisaient telles prouesses, notre comte envoya vers eux, leur mandant
qu'ils vinssent le rejoindre devant Penne, vu qu'il y avait dans son
arme des plerins qui, ayant achev leur quarantaine, voulaient s'en
retourner chez eux. Sur quoi les susdits personnages se dirigrent vers
lui en toute hte, et arrivant en route devant un trs-fort
chteau[145], dit Penne en Albigeois, lequel rsistait encore  la
chrtient et au comte, et tait toujours rempli de routiers; ceux-ci, 
leur approche, en sortirent, et turent un de nos chevaliers; mais les
ntres, ne voulant perdre temps  prendre ce chteau, pour autant que le
comte leur recommandait de faire diligence, continurent de marcher
vitement pour le joindre, aprs avoir dtruit les moissons et les
vignobles des entours. Quant aux gens dudit Penne, ils vinrent, aprs le
dpart des ntres qui s'taient arrts quelques jours devant leurs
forteresses, au lieu o ceux-ci avaient enterr le chevalier occis par
les routiers, l'exhumrent, le tranrent par les carrefours, puis
l'exposrent aux btes et aux oiseaux de proie.  rage sclrate! 
cruaut inoue!

[Note 145:  trois lieues de Saint-Antonin.]

 l'arrive du renfort qu'il avait demand, le comte, qui tait devant
Penne, reut ces plerins avec une grande joie, et leurs troupes ayant
t divises aussitt d'un et d'autre ct, ils camprent prs de la
place, de faon que le comte, avec ses chevaliers, l'assigeait 
l'occident, o taient tablis nos engins, et Gui, son frre, de l'autre
sens, c'est--dire  l'orient, y faisant aussi dresser une machine, et
poussant vigoureusement son attaque. Quoi plus? On en lve encore un
grand nombre, si bien qu'il y en avait neuf autour du chteau, et les
ntres pressent vivement les ennemis. Au demeurant, comme nous ne
pourrions parvenir  rapporter en dtail tous les vnemens du sige,
arrivons de suite  la conclusion. Voyant donc que nos machines ne
pouvaient renverser le mur du chteau, le comte en fit construire une
beaucoup plus grande que les autres; et voil que, durant qu'on y
travaillait, l'archevque de Rouen et l'lu de Laon, plus les autres en
leur compagnie, ayant accompli leur quarantaine, voulaient quitter
l'arme, de mme que le reste des plerins qui, aprs avoir fait leur
temps, s'en retournaient chez eux; du contraire, il n'en venait plus ou
qu'en trs-petit nombre: pour quoi notre comte, sachant qu'il
demeurerait quasi seul, en vive angoisse et inquitude d'esprit, vint
trouver les principaux de l'arme, les suppliant de ne point abandonner
les affaires du Christ en si pressante ncessit, et de rester avec lui
encore quelque peu de temps. Or, disait-on qu'une grande multitude de
Croiss, venant de France, tait  Carcassonne; ce qui tait vrai. Et ni
est-il  omettre que le prvt de Cologne et tous les nobles allemands
qui taient arrivs en foule avec lui ou aprs lui, s'taient dj
retirs. Pourtant l'lu de Laon ne voulut se rendre aux prires du
comte, et, prtextant cause de maladie, ne put en aucune sorte tre
davantage arrt. Pareillement en usrent presque tous les autres:
seulement l'archevque de Rouen, lequel s'tait louablement port au
service de Dieu, retenant avec lui et  ses propres frais bon nombre de
chevaliers et une suite trs-considrable, acquiesa bnignement  la
demande du comte, et demeura prs de lui jusqu' ce que de nouveaux
plerins tant survenus, il partit avec honneur, du gr et par la
volont de Montfort. Comme donc s'en furent retourns l'vque de Laon
et la plus grande partie de l'arme, le vnrable archidiacre Guillaume,
homme de grande constance et merveilleuse probit, se prit  travailler
de grande ardeur aux choses qui concernaient le sige. Quant  l'vque
de Carcassonne, il s'tait rendu en cette ville pour vaquer  certaines
affaires. Cependant la grande machine dont nous avons parl plus haut
tait en train d'tre acheve, et, quand elle le fut, ledit archidiacre
la fit tablir d'un ct prs du chteau, dont elle commena  branler
un peu la muraille,  cause des grosses pierres que sa force la mettait
en tat de lancer. Quelques jours aprs, survinrent les plerins dont
nous avons fait mention ci-dessus, savoir, l'abb de Saint-Remi de
Rheims et un certain abb de Soissons, plus le doyen d'Auxerre qui
mourut peu aprs, et son archidiacre de Chlons, tous grands personnages
et lettrs, outre plusieurs chevaliers et gens de pied. Ce fut aprs
leur arrive que le vnrable archevque de Rouen, du gr et par la
volont du comte, quitta l'arme, et retourna dans sa patrie. Pour lors
les nouveaux venus se mirent de toutes leurs forces  attaquer la place.

Un jour les ennemis jetrent hors du chteau les pauvres et les femmes
qu'ils avaient avec eux, et les exposrent  la mort, afin d'pargner
leurs vivres: toutefois notre comte ne voulut les tuer, et se contenta
de les rembarrer dans Penne.  noblesse digne d'un prince! Il ddaigna
de faire mourir ceux qu'il avait pris, et ne crut pas qu'il pt
acqurir de la gloire par la mort de gens dont il ne devait la prise 
la victoire. Finalement, lorsque nos machines eurent long-temps battu la
forteresse, et dtruit toutes les maisons et refuges qui s'y trouvaient,
comme aussi la grande machine qu'on avait rcemment leve eut affaibli
la muraille elle-mme, les assigs, voyant qu'ils ne pouvaient tenir
long-temps, et que, si le chteau tait emport de force, ils seraient
tous passs au fil de l'pe; considrant, de plus, qu'ils ne devaient
attendre nul secours du comte de Toulouse, traitrent avec les ntres,
et proposrent de rendre le chteau  notre comte, pourvu qu'ils pussent
sortir avec leurs armes.  cette offre, le comte tint conseil avec les
siens pour savoir s'il l'accepterait ou non; et les ntres, considrant
que ceux de Penne pouvaient encore rsister nombre de jours, que le
comte avait encore  faire beaucoup d'autres et importantes choses
ncessaires au bien de l'entreprise, enfin que l'hiver approchait, et
qu'en cette saison on ne pourrait continuer le sige; par toutes ces
raisons, dis-je, ils lui conseillrent d'accepter la composition que les
ennemis lui proposaient. Adonc, l'an du Verbe incarn 1212, dans le mois
de juillet, le jour de la Saint-Jacques, les ennemis furent mis dehors,
et le noble chteau de Penne fut rendu  Montfort. Le lendemain, survint
le vnrable Aubry, archevque de Rheims, homme de bont parfaite, qui
embrassait de la plus dvote affection les affaires de Jsus-Christ, et
avec lui le chantre de Rheims et quelques autres plerins. Nous ne
croyons devoir taire que, durant que le comte tait au sige de Penne,
il pria Robert de Mauvoisin de se rendre  une certaine ville
trs-noble, ayant nom Marmande[146], laquelle avait appartenu au comte
de Toulouse, d'en prendre possession de sa part, et de la garder.  quoi
ce gnreux personnage, bien qu'il ft tourment d'une infirmit
trs-grave, consentit volontiers, loin de se refuser  cette fatigue,
et, comme tel autre, de s'en dfendre sur la maladie qui l'accablait.
C'tait en effet celui  la prvoyance,  la circonspection et aux
trs-salutaires avis duquel tait attach le sort du comte, ou plutt
tout le saint ngoce de Jsus-Christ. Venant donc  la susdite ville,
Robert fut reu honorablement par les bourgeois; mais quelques servans
du Toulousain qui dfendaient la citadelle ne voulurent se rendre, et
commencrent  la dfendre: ce que voyant cet homme intrpide, je veux
dire Robert de Mauvoisin, il fit aussitt dresser contre elle un
mangonneau qui n'eut pas plutt lanc quelques pierres que les servans
la remirent en son pouvoir. Il y passa quelques jours, et revint ensuite
 Penne auprs du comte. Penne tant pris, et ayant reu garnison des
ntres, Montfort se dcida  assiger un chteau voisin, nomm
Biron[147], que le comte de Toulouse avait donn  ce tratre, je veux
dire  Martin d'Algues, qui, comme nous l'avons dit plus haut, avait t
des ntres, et s'en tait ensuite tratreusement spar. Cet homme,
s'tant arrt dans le susdit chteau de Biron, voulut y attendre notre
arrive; ce que l'issue prouva tre l'effet d'un juste jugement de Dieu.
Nos gens donc arrivrent devant cette place, et, l'ayant attaque, ils
enlevrent de force et par escalade le faubourg, aprs avoir us d'une
merveilleuse bravoure, et endur mille travaux. Aussitt les ennemis se
retranchrent dans la forteresse, et, voyant qu'ils ne pouvaient
rsister plus long-temps, ils demandrent la paix, prts  rendre le
chteau, pourvu qu'ils en pussent sortir la vie sauve; ce que le comte
ne voulait en aucune faon leur accorder. Toutefois, craignant que ledit
tratre, savoir Martin d'Algues, dont la prise avait t son principal
motif pour assiger Biron, n'chappt furtivement, il leur offrit de les
tenir quittes des angoisses d'une mort imminente, moyennant qu'ils lui
livreraient le perfide. Sur ce, ils coururent en hte le saisir, et le
remirent en ses mains; et, lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il lui offrit
de se confesser, ainsi que cet homme catholique avait coutume de le
faire  l'gard des autres condamns; puis il le fit traner dans les
rangs de l'arme, attach  la queue d'un cheval, et, dmembr qu'il
fut, il le fit pendre  un gibet, suivant ses mrites. En ce mme lieu,
vint  lui un certain noble, prince de Gascogne, Gaston de Barn,
trs-mchant homme, qui avait toujours t du parti de Raimond, pour
entrer avec lui en pourparler; et, comme ils ne purent s'accorder le
mme jour, Montfort lui assigna une autre confrence auprs d'Agen; mais
cet ennemi de la paix, rompant le trait, ne voulut s'y rendre. Sur ces
entrefaites, la noble comtesse de Montfort et le vnrable vque de
Carcassonne, et moi avec lui, nous revenions en hte des environs de
cette ville vers le comte, menant avec nous quelques pauvres et
plerins. Ni faut-il taire que, durant la route, beaucoup d'entre
ceux-ci venant  dfaillir  cause de l'extrme chaleur et des
difficults du chemin, le vnrable vque de Carcassonne et la noble
comtesse compatissant  leurs souffrances, les portaient tout le long du
jour en croupe derrire eux; quelquefois mme l'un et l'autre, je veux
dire l'vque et la comtesse, faisaient mettre deux plerins sur leur
cheval, et marchaient  pied.  pieuse compassion du prlat!  noble
humilit de cette dame! Or, quand nous arrivmes  Cahors dans notre
marche vers le comte, on nous dit qu'aux entours il y avait des castels
o sjournaient des routiers et des ennemis de la foi; mais, comme nous
en approchmes, bien que nous fussions en petit nombre, il arriva que,
par la merveilleuse opration de la divine clmence, ces mchans,
effrays  notre vue, et fuyant devant nous, dcamprent, et laissrent
vides plusieurs chteaux trs-forts que nous dtruismes avant que de
nous joindre au comte; ce que nous fmes  Penne.

[Note 146:  six lieues d'Agen.]

[Note 147:  huit lieues d'Agen.]

Ces choses dment acheves, le noble comte ayant tenu conseil avec les
siens, arrta d'assiger un chteau nomm Moissac[148], qui tait au
pouvoir du Toulousain: ce qui fut fait la veille de l'Assomption de la
bienheureuse Marie. Or, tait Moissac bti au pied d'une montagne, dans
une plaine prs du Tarn, en lieu trs-fertile et fort agrable, et on
l'appelait ainsi du mot _moys_, qui veut dire _eau_, parce que cette
ville abonde en fontaines trs-douces qui sont au dedans de ses murs.
Les gens du fort apprenant notre arrive avaient appel  eux des
routiers et plusieurs hommes de Toulouse, afin d'tre mieux en tat de
nous rsister; lesquels routiers taient des pres et des plus pervers.
En effet, Moissac ayant t long-temps avant frappe d'interdit par le
lgat du seigneur pape, pour la faveur qu'elle accordait aux hrtiques,
et les attaques qu'elle dirigeait contre l'glise de concert avec le
comte Raimond, ces routiers, en mpris de Dieu et de nous, faisaient
tous les jours et  toute heure, sonner comme en jour de fte les
cloches de l'glise qui se trouvait dans le chteau, et qui tait
trs-belle et trs-grande, le roi de France, Pepin, ayant fond 
Moissac un monastre de mille moines. Peu de jours aprs, le comte fit
prparer et dresser prs du fort des machines qui affaiblirent quelque
peu la muraille; mais les ennemis en firent autant et lancrent des
pierres sur nos engins. Cependant, les vnrables hommes, directeurs et
matres de l'entreprise, savoir, l'vque de Carcassonne et Guillaume,
archidiacre de Paris, ne cessaient de s'occuper de tout ce qui
intressait le succs du sige; de mme l'archevque de Rheims prsent 
l'arme, dispensant trs-souvent et bien volontiers la parole de la
prdication aux plerins, et des exhortations saintes, se livrant
humblement aux soins ncessaires  l'issue de l'expdition, et dpensant
libralement de ses propres deniers, se rendait grandement utile  la
cause de Jsus-Christ. Un jour, les ennemis sortirent du chteau et se
dirigrent sur nos machines pour les ruiner; mais le comte accourant
suivi de quelques-uns des ntres, les fora de rentrer dans leur fort.
Or, ce fut dans ce combat que l'un des assigs, lanant une flche 
notre comte, le blessa au pied, et qu'ayant pris un jeune chevalier
crois, neveu de l'archevque de Rheims, les routiers l'entranrent
aprs eux, le turent, et nous jetrent son cadavre honteusement
dpec. Toutefois, le vnrable archevque, son oncle, bien qu'il aimt
ce jeune homme de la plus tendre affection, supportant magnanimement sa
mort pour le service du Christ, et dissimulant sa douleur par grande
force d'me, donna  tous ceux qui se trouvaient autour de lui l'exemple
d'une merveilleuse patience et bien admirable. Ajoutons qu'au
commencement du sige, les Croiss n'ayant pu serrer le chteau de
toutes parts  cause de leur petit nombre, les ennemis en sortaient
chaque jour, et gravissant la montagne qui dominait Moissac, ils
harcelaient insolemment notre arme: pour lors, nos plerins montaient
contre eux, et se battaient tout le long du jour. Au demeurant, toutes
fois que les assigs tuaient quelqu'un de nos gens, entourant son corps
en signe de leur mpris pour nous, chacun d'eux le perait de sa lance,
montrant une telle cruaut qu'il ne leur suffisait de voir  leurs pieds
l'un de nos plerins mort, si en lui faisant de nouvelles blessures,
tous tant qu'ils taient, ils ne poignaient son cadavre  coups d'pe.
 mprisable combat!  rage sclrate!

[Note 148:  sept lieues de Montauban.]

Nous en tions l quand des plerins de France commencrent  nous
arriver de jour en jour; mme l'vque de Toul, Renauld, survint avec
d'autres. Comme donc notre nombre s'accroissait ainsi, nous occupmes la
susdite montagne, et les Croiss continuant de venir peu  peu, comme
ils usaient de le faire auparavant, le chteau fut enferm presque de
toutes parts. N'oublions pas de dire que, quand le sige n'tait encore
qu' moiti form, les ennemis sortant de leurs murailles et montant sur
la hauteur, toutes fois qu'ils voyaient l'vque de Carcassonne
prchant et exhortant le peuple, lanaient  coups d'arbalte des
flches au milieu de la foule qui l'coutait; mais, par la grce de
Dieu, ils ne purent jamais blesser aucun des assistans. Enfin, vu que
nous ne pourrions raconter au long tout ce qui fut fait en ce sige,
arrivons  la conclusion. Aprs que nos machines eurent long-temps battu
la place et l'eurent affaiblie, le comte en fit construire une qu'en
langue vulgaire on appelle _chat_; et, lorsqu'elle fut acheve, il
ordonna de la traner proche le foss du chteau, lequel tait
trs-large et rempli d'eau. Or, les ennemis avaient lev des barrires
de bois en dehors de ce foss, et derrire ces barrires ils en avaient
creus un autre, se postant toujours entre les deux, et en sortant
frquemment pour incommoder nos gens. Cependant ladite machine tait en
mouvement, laquelle tait couverte de peaux de boeuf fraches, pour que
les assigs n'y pussent mettre le feu. D'ailleurs, ils faisaient jouer
incessamment contre elle une perrire et cherchaient  la ruiner: voire,
quand elle fut tablie au premier foss, au moment o il ne restait plus
rien  faire aux ntres, que de le combler sous la protection du _chat_,
un beau jour, aprs le coucher du soleil, ils sortirent du chteau,
portant du feu, du bois sec, du chaume, de l'toupe, des viandes sales,
de la graisse, de l'huile et autres instrumens d'incendie, qu'ils
lanaient sans discontinuer pour brler notre engin. Ils avaient en
outre des arbaltriers qui faisaient beaucoup de mal  ceux qui le
dfendaient. Que dirai-je? La flamme s'lana dans les airs, et nous
fmes tous grandement troubls. Or, le comte et Gui, son frre, taient
au nombre de ceux qui cherchaient  sauver la machine. Les ennemis donc
faisaient, sans se lasser, tout ce qui pouvait alimenter l'incendie; de
leur ct, les ntres versaient sans relche, et  grand'peine, de
l'eau, du vin, de la terre pour l'teindre, tandis que d'autres
retiraient avec des instrumens de fer les morceaux de viande et les
vases pleins d'huile que les assigs y lanaient. Ce fut de cette
manire que nos gens, aprs d'incroyables souffrances, pour la chaleur
et le travail qu'ils avaient  endurer, et qu'on ne pouvait gure voir
sans verser des larmes, arrachrent la machine aux flammes. Le
lendemain, les plerins s'armrent, abordrent le chteau de toutes
parts, et pntrant audacieusement dans le premier foss, ils brisrent
les barrires de bois leves derrire, aprs de grandes fatigues et
prouesses soutenues: quant aux ennemis posts entre les barrires et
dans les barbacanes, ils les dfendaient du mieux qu'ils pouvaient.
Cependant, au milieu de l'assaut, l'vque de Carcassonne et moi, nous
parcourions les rangs de l'arme, exhortant les ntres, tandis que
l'archevque de Rheims, les vques de Toul et d'Albi, Guillaume,
archidiacre de Paris, et l'abb de Moissac avec quelques moines, et le
reste du clerg, se tenaient devant le chteau sur le penchant de la
montagne, revtus de robes blanches, les pieds nus, ayant devant eux la
croix avec les reliques des Saints, et implorant le divin secours,
chantaient  trs-haute voix et bien dvotement _Veni Creator spiritus_.
Le consolateur ne fut sourd  leurs prires, et ds qu'ils
recommencrent pour la troisime fois le verset de l'hymne o il est
dit, _Hostem repellas longius_, les ennemis pouvants par la volont
divine, et repousss dans la place, abandonnrent les barbacanes,
s'enfuirent vers le chteau, et s'enfermrent dans l'enceinte des
murailles. Ce fut alors que les bourgeois d'un certain chteau
appartenant au Toulousain, voisin de Moissac, et qu'on appelait
Castel-Sarrasin, vinrent  notre comte et le lui rendirent. Vers le mme
temps, il envoya Gui, son frre, et le comte Baudouin, frre de Raimond,
avec d'autres gens d'armes, vers une noble forteresse au pouvoir du
comte de Toulouse,  cinq lieues de cette ville, situe sur la Garonne
et nomme Verdun, dont les habitans se rendirent sans nulle condition.
Pareillement, tous les chteaux placs aux alentours se rendirent 
notre comte,  l'exception d'un seul qu'on appelle Montauban. De plus,
les bourgeois de Moissac, apprenant que les castels des environs
s'taient livrs  lui, et voyant qu'ils ne pouvaient rsister
davantage, lui envoyrent demander la paix. Sur quoi, le comte
considrant que Moissac tait encore assez fort pour ne pouvoir tre
pris sans grande perte des ntres, et que si elle tait enleve
d'assaut, cette ville trs-riche et la proprit des moines serait
saccage et dtruite; enfin, que tous ceux qui s'y trouvaient priraient
indiffremment, il rpondit qu'il les recevrait  composition s'ils lui
abandonnaient les routiers, plus ceux, sans exception, qui taient venus
de Toulouse pour renforcer la garnison du chteau, et s'ils lui juraient
en outre sur les saints vangiles qu' l'avenir ils n'attaqueraient plus
les chrtiens. Ce qui ayant t dment accompli, le comte fut mis en
possession de la place, aprs que les routiers et gens de Toulouse lui
eurent t livrs, et la restitua  l'abb de Moissac, sous la rserve
de ce qui appartenait de droit dans ce chteau aux comtes toulousains.
Pour en finir, nous dirons que nos plerins s'tant saisis des routiers,
les turent trs-avidement. Ni croyons-nous devoir taire que le chteau
de Moissac, dont le sige avait commenc la veille de l'Assomption de la
bienheureuse vierge Marie, fut pris le jour de la Nativit de cette
sainte Mre. On reconnat donc que ce fut par son opration.

Le comte partant de l arrta d'assiger un chteau voisin de Foix,
nomm Saverdun, au diocse de Toulouse, qui s'tait soustrait  sa
domination, et au moyen duquel le comte de Foix, qui le retenait en sa
possession, incommodait beaucoup Pamiers. Dans ces entrefaites, quelques
nobles plerins vinrent d'Allemagne  Carcassonne, et furent conduits 
Pamiers par Enguerrand de Boves,  qui, comme nous l'avons dit plus
haut, Montfort avait cd en grande partie les domaines du comte de
Foix, et par d'autres chevaliers  nous qui gardaient le pays de
Carcassonne. Or ce comte et celui de Toulouse taient  Saverdun, d'o
ils s'enfuirent en apprenant que nos chevaliers avec les Allemands
s'avanaient en hte sur eux; si bien que, sans combat ni condition,
Enguerrand recouvra Saverdun. De son ct, notre comte venait de Moissac
avec ses troupes; et, comme il fut arriv prs de Saverdun, il alla 
Pamiers o se trouvaient les Allemands, tandis que l'arme marcha pour
rejoindre Enguerrand. Quant  lui, suivi desdits plerins, il alla
caracoler devant Foix, et revint de l  l'arme, qui s'tait achemine
de Saverdun vers Hauterive, dont les habitans avaient pris la fuite 
notre approche, et qu'ils avaient laiss dsert. Le comte y mit
garnison, parce que de cette position il pouvait inquiter les ennemis,
Hauterive tant situe entre Foix et Toulouse. Aprs quoi, il forma le
dessein d'envahir les terres du comte de Comminges, et marcha sur un
chteau voisin de Toulouse, nomm Muret, dans une situation
trs-agrable, sur les bords de la Garonne.  notre arrive, les
habitans eurent peur et s'enfuirent  Toulouse. Mais auparavant,
quelques-uns d'entre eux mirent le feu au pont du chteau, lequel tait
de bois et fort long, joignant les deux rives de la Garonne, et par o
il nous fallait passer. Comme donc nous fmes parvenus devant la place,
et que trouvant ce pont brl, nous ne pouvions y entrer, le comte et
plusieurs des ntres se jetant dans le fleuve, qui tait profond et
rapide, le traversrent non sans grand danger: pour ce qui est de
l'arme, elle campa de l'autre ct de l'eau. Soudain Montfort, avec
quelques-uns des siens, courut au pont, teignit le feu avec beaucoup de
peine, et soudain une pluie si abondante vint  tomber du ciel, et la
crue du fleuve fut telle que personne ne pouvait le passer sans courir
grand risque de perdre la vie. Sur le soir, le noble comte, voyant que
presque tous les chevaliers et les plus forts de l'arme avaient
travers l'eau  la nage, et taient entrs dans le chteau, mais que
les pitons et les invalides n'ayant pu en faire autant taient rests
sur l'autre bord, il appela son marchal, et il lui dit: Je veux
retourner  l'arme.  quoi celui-ci rpondit: Que dites-vous? Toute
la force de l'arme est dans la place, il n'y a au-del du fleuve que
les plerins  pied: de plus, l'eau est si haute et si violente que
personne ne pourrait la passer, sans compter que les Toulousains
viendraient peut-tre et vous tueraient, vous et tous les autres. Mais
le comte: Loin de moi, dit-il, que je fasse ce que vous me conseillez!
Les pauvres du Christ sont exposs au couteau de ses ennemis, et moi, je
resterais dans le fort! Advienne de moi selon la volont du Seigneur!
J'irai certainement et resterai avec eux. Aussitt, sortant du chteau,
il traversa le fleuve, revint  l'arme des gens de pied, et y demeura
avec un trs-petit nombre de chevaliers, savoir quatre ou cinq, durant
plusieurs jours, jusqu' ce que le pont ft rtabli et qu'elle pt
passer toute entire.  grande prouesse de ce prince!  courage
invincible! Ainsi, il ne voulut rester dans le chteau avec ses
chevaliers, durant que les pauvres plerins taient en danger au milieu
des champs.




CHAPITRE LXIV.

     Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et inquite Toulouse.
     Le comte Raimond sollicite le secours du roi d'Arragon.


Durant que notre comte sjournait au chteau de Muret, il vit venir 
lui les vques de Comminges et de Conserans, hommes vnrables et
remplis de Dieu, qui portaient  la cause de Jsus-Christ une affection
unique, l'avanaient par leurs oeuvres, et dont le conseil et
l'industrie avaient conduit Montfort en ses oprations. Ils l'avertirent
donc de pousser en avant, et qu'il s'emparerait sans coup frir de la
plus grande partie de la Gascogne: ce qu'il fit promptement, marchant
d'abord contre un chteau nomm Saint-Gaudens[149], et appartenant au
comte de Comminges, dont les habitans l'accueillirent avec joie. L
vinrent  lui les nobles du pays qui lui firent hommage, et reurent de
lui leurs terres. En outre, pntrant dans les montagnes auprs de Foix,
il dvasta en majeure partie les domaines de Roger de Comminges, tandis
que l'vque de Carcassonne, qui tait rest avec quelques plerins dans
le chteau de Muret, travaillait assidment  le fortifier. Puis ayant
termin les affaires qui l'avaient appel en Gascogne, le comte revint
audit chteau, n'ayant avec lui de plerins arms que le comte de Toul
et quelques autres chevaliers en trs-petit nombre. Bien nanmoins qu'il
ne ft suivi que de si peu de monde, il allait souvent faire cavalcade
jusqu'aux portes de Toulouse, d'o n'osaient sortir les ennemis, tout
innombrables et bien pourvus qu'ils taient. Lui, cependant, ravageait
tout dans les environs et saccageait leurs forteresses sous leurs yeux.
Or tait cette cit pleine de gens outre mesure, vu que les hrtiques
de Bziers, de Carcassonne et de Toulouse, ensemble leurs fauteurs et
les routiers, ayant perdu leurs terres par la volont de Dieu, s'y
taient rfugis et l'avaient remplie  tel point qu'ils avaient chang
les clotres de la ville en tables et en curies, aprs en avoir chass
moines et chanoines.  Toulouse, vrai nid d'hrtiques!  tabernacle de
voleurs! Ni faut-il taire combien elle tait alors obsde et vexe de
toutes parts, le comte tant d'un ct  Muret, de l'autre certains
chevaliers des ntres  Verdun, ici le comte Baudouin, et l Gui, frre
de Montfort, lesquels ensemble l'entourant de tous sens, et courant
chaque jour jusque prs de ses portes, ne l'incommodaient pas
mdiocrement. Pour quoi Raimond qui, dshrit en juste chtiment de ses
pchs, avait perdu toutes ses possessions, fors Toulouse et Montauban,
s'tait enfui prs du roi d'Arragon pour lui demander conseil et
secours, afin de les recouvrer par son aide.  juste jugement du
trs-juste Seigneur!  vridique sentence du trs-misricordieux frre
Pierre de Castelnau! En effet, cet homme de bien affirmait, comme je
l'ai ou de la bouche de ceux qui le lui avaient souvent entendu dire,
que les affaires de Jsus-Christ ne parviendraient jamais  une heureuse
issue jusqu' ce qu'un des prdicateurs catholiques mourt pour la
dfense de la foi; et plt  Dieu, ajoutait-il, que je fusse le premier
frapp par son perscuteur!

[Note 149:  huit lieues de Pamiers.]

Voil donc que ce misrable comte toulousain, aprs avoir fait tuer ce
trs-saint personnage, parce qu'il lui reprochait en face et
publiquement ses normes mfaits, crut avoir chapp au sort qu'il
mritait, et s'imagina rentrer dans ses domaines; mais Dieu venant  lui
rtribuer sa vengeance et  revancher le sang de son martyr, le tratre
ne remporta que perte totale et dommage irrparable de ce dont il avait
compt retirer grand profit. Et si faut-il noter soigneusement que ce
malheureux avait reu en amiti sans pareille et bien troite
familiarit l'assassin de l'homme de Dieu, tellement que, le menant
comme en spectacle avec lui par les villes et chteaux, il disait 
chacun: Celui-ci seul m'aime et seul s'accorde en tout avec mes voeux;
c'est lui qui m'a enlev  la rage de mon ennemi. Au demeurant, si
ledit comte rehaussait de la sorte ce trs-cruel homicide, celui-ci
tait au contraire abhorr mme par les animaux muets; et, comme nous
l'avons recueilli de la vridique relation de nombre de saints
personnages, chanoines de l'glise de Toulouse, du jour o le susdit
bourreau tua le serviteur de Dieu, jamais chien ne daigna recevoir un
morceau de sa main en excration d'un si grand crime.  chose admirable,
chose inoue! Ce que j'en ai dit tait pour montrer combien justement le
comte de Toulouse fut enfin dpossd de ses terres.

Les choses en taient l quand Roger Bernard, fils du comte de Foix,
passant avec ses routiers prs Carcassonne, un jour qu'il chevauchait
sur la route de Narbonne pour surprendre de nos plerins et les conduire
enchans  Foix ou les condamner  la mort la plus cruelle, en
rencontra quelques-uns qui venaient de France vers notre comte,
lesquels,  la vue des ennemis, pensant qu'ils taient ntres,
marchrent sans crainte au-devant d'eux. De fait, lesdits tratres
n'oubliaient rien pour assurer le succs de leur mchancet, allant au
petit pas et suivant le grand chemin, si bien qu'il n'tait ais de voir
qu'ils n'taient pas de nos gens. Bref, quand ils se furent mutuellement
approchs, soudain les barbares se rurent sur les plerins en faible
nombre et sans armes, ne souponnant d'ailleurs aucune trahison; puis en
tuant plusieurs et les dchirant membre  membre, ils emmenrent le
reste  Foix, o les retenant aux fers et dpeant leurs corps chtifs
en d'horribles tourmens, ils imaginaient chaque jour, et avec diligente
tude, nouveaux supplices et non connus pour endolorir leurs captifs.
En effet, ils les rouaient par tant de tortures et si affreuses, ainsi
que me l'a cont un de nos chevaliers prisonnier comme eux et tmoin de
leurs souffrances, que leur frocit pourrait se comparer  celle de
Diocltien et de Maximien, ou mme tre place au-dessus. Et, pour ne
rien dire de leurs moindres cruauts, disons qu'ils se divertissaient 
pendre frquemment les prtres mme et ministres des divins mystres;
voire parfois (chose horrible  rapporter) les sclrats les tranaient
avec des cordes lies aux parties gnitales.  monstrueuse barbarie! 
rage sans exemple!




CHAPITRE LXV.

     Comment le comte Simon runit  Pamiers les prlats et barons;
     dcrets et lois qui y furent ports et qu'il promit d'accomplir.


L'an de l'incarnation du Seigneur 1212, au mois de novembre, le comte de
Montfort convoqua les vques et nobles de ses domaines pour tenir un
colloque gnral  Pamiers. L'objet de cette confrence solennelle tait
que le comte ft rtablir les bonnes moeurs dans le pays qu'il avait
acquis et soumis  la sainte glise romaine, qu'il en repousst bien
loin l'ordure d'hrsie qui l'avait infect tout entier, et y implantt
les saines habitudes, tant celles du culte chrtien que celles mmes de
la paix temporelle et de la concorde civile. Aussi bien ces contres
avaient t d'ancienne date ouvertes aux dprdations et rapines de
toute espce; le fort y opprimait le faible, les grands y vexaient les
petits. Le noble comte voulut donc instituer coutumes et fixer aux
seigneurs limites certaines que nul ne pt transgresser, dterminer
comment les chevaliers vivraient  juste titre de revenus lgitimes et
assurs, et faire en sorte que le menu peuple lui-mme pt subsister
sous l'aile des seigneurs sans tre grev d'exactions outre mesure. 
telle fin furent lues douze personnes qui jurrent sur les saints
vangiles qu'elles disposeraient, selon leur pouvoir, telles coutumes
que l'glise pt jouir de sa libert, et que tout le pays ft mis bien
fermement en meilleur tat. De ces douze, quatre appartenaient au
clerg, savoir les vques de Toulouse et de Conserans, un frre
templier et un frre hospitalier; quatre taient des chevaliers de
France, et les quatre autres, natifs du pays, comptaient deux chevaliers
et deux bourgeois, par lesquels ensemble furent lesdites coutumes
traces et arrtes en suffisante manire. Au demeurant, pour qu'elles
fussent inviolablement observes, le noble comte et tous ses chevaliers
firent serment, sur les quatre vangiles, avant mme qu'elles fussent
produites, de ne les violer oncques, et enfin, pour majeure garantie,
elles furent rdiges par crit et munies du sceau du comte et de tous
les vques qui taient l en bon nombre.

Durant que ces choses se passaient  Pamiers, les ennemis de la foi
sortirent de Toulouse et commencrent  courir la Gascogne, faisant tout
le mal qu'ils pouvaient. Sur quoi, le vnrable vque de Comminges,
ayant pris avec lui quelques-uns de nos chevaliers, marcha en ces
quartiers et les dfendit bravement contre les hrtiques. Quant au
noble comte, il vint  Carcassonne et de l  Bziers pour y confrer
avec l'archevque de Narbonne sur les divers points qui intressaient
les affaires de Jsus-Christ. Or pendant que nous tions  Bziers, le
sige piscopal de cette ville tant vacant, les chanoines de cette
glise choisirent d'une commune voix le vnrable archidiacre de Paris,
Guillaume, pour leur vque et pasteur; mais il ne put, par aucune
raison, tre induit  accepter cette lection.




CHAPITRE LXVI.

     Comment le roi d'Arragon vint  Toulouse, et eut une entrevue
     avec le comte Simon et le lgat du sige apostolique.


Aux environs de la fte des rois[150], le roi d'Arragon, Pierre, lequel
voulait grandement mal  la cause de l'glise, vint  Toulouse et y
recruta chevaliers parmi les excommunis et les hrtiques. Il manda
toutefois  l'archevque de Narbonne, lgat du sige apostolique, et au
comte de Montfort, qu'il voulait confrer avec eux et traiter de paix et
composition entre ledit comte et les ennemis de la foi. Il fut donc
assign pour cette entrevue, et de mutuel consentement, un jour et un
endroit entre Toulouse et Lavaur, o, arrivs que nous fmes au lieu du
concile, le roi se prit  prier l'archevque de Narbonne et les prlats
de restituer leurs domaines aux comtes de Toulouse, de Comminges, de
Foix et  Gaston de Barn. Mais ledit archevque lui rpondit qu'il et
 rdiger par crit toutes ses demandes, et  les envoyer crites et
scelles aux vques dans la ville de Lavaur. En outre le roi, aprs
avoir grandement amadou notre comte, son frre et ses fils, le pria
que, pendant huit jours, il se dsistt de mal faire  ses ennemis. 
quoi ce trs-noble personnage et tout plein de courtoisie: Je ne me
dsisterai, dit-il, de mal faire; mais, par rvrence envers vous, je
cesserai de faire bien durant ces huit jours. Pareillement, le roi
promit, au nom des ennemis, que, pendant le temps de la confrence, ils
n'attaqueraient les ntres; ce qui n'empcha pas que ces hommes sans
foi, quand ils surent que nous tions assembls, commencrent  courir
sur nos terres du ct de Carcassonne (bien qu'ils nous eussent assurs
du contraire par l'entremise du roi d'Arragon), y portant le ravage et
tuant beaucoup des ntres.  fraude sclrate!

[Note 150: En 1213.]

Trois jours aprs que le roi fut parti du lieu de la confrence pour se
rendre  Toulouse, il crivit ses demandes aux archevques et vques
dans la teneur qui suit:

Demandes du roi des Arragonais aux prlats runis en concile dans la
ville de Lavaur.

Pour autant qu'on enseigne que notre trs-sainte mre l'glise a non
seulement des paroles, mais aussi des chtimens, son dvot fils, Pierre,
par la misricorde de Dieu, roi d'Arragon, pour Raimond, comte de
Toulouse, lequel dsire retourner au giron de notredite mre l'glise,
requiert humblement de votre saintet et la prie instamment, pour qu'en
donnant satisfaction personnelle de tous excs quelconques, selon qu'il
aura paru convenir  l'glise elle-mme, ainsi que des dommages et torts
apports aux diverses glises et aux prlats, suivant ce que la clmence
de cette sainte mre jugera devoir enjoindre audit comte, il soit, par
grce et misricordieusement rtabli dans ses possessions et autres
choses qu'il a perdues; que si, par cas, l'glise, en punition des
fautes du comte, ne voulait entendre  la demande du roi, il requiert et
prie pour le fils comme pour le pre, en telle sorte cependant que
celui-ci n'en rende pas moins personnelle satisfaction pour tout excs
commis, soit en marchant aux frontires des Sarrasins avec chevaliers
pour secourir les Chrtiens, soit en allant outre-mer, selon ce que
l'glise dcidera tre le mieux expdient; quant  l'enfant, qu'il soit
tenu en sa terre sous garde bien diligente et surveillance trs-fidle,
en l'honneur de la sainte glise romaine, jusqu' tant que signes
manifestes se fassent voir chez lui de bonne nature et gnreuse.

Et parce que le comte de Comminges ne fut oncques hrtique ni
dfenseur d'iceux, ains plutt qu'il les a combattus; et d'autant qu'il
est dit avoir perdu des domaines pour avoir assist son seigneur et
cousin le comte de Toulouse, demande encore ledit roi, et prie pour lui
comme pour un sien vassal, que restitution lui soit octroye de ses
domaines, sauf, pareillement, telle satisfaction que lui commandera
l'glise, s'il semble qu'il ait manqu en quelque point.

_Item_, le comte de Foix, vu qu'il n'est ni ne fut hrtique, ledit roi
demande pour lui, et prie comme pour son parent bien aim, auquel sans
honte il ne peut faillir, ni justement en tel besoin, qu'en sa faveur
et par rvrence pour lui il soit rintgr dans ses choses; moyennant
toutefois qu'il satisfera  l'glise en tout et pour tout ce en quoi la
clmence de cette bonne mre jugera qu'il s'est rendu coupable.

_Item_, pour Gaston de Barn, son vassal, demande le susdit roi et prie
affectueusement qu'il soit rtabli dans ses terres et faut des siens
vassaux, d'autant plus qu'il est prt  obir et se soumettre aux ordres
de l'glise devant juges non suspects, si d'aventure ne nous est
loisible our sa cause et l'expdier.

Au demeurant, pour tout ce qui prcde, ledit roi a cru qu'il fallait
invoquer misricorde plutt que jugement, adressant  votre clmence ses
clercs et ses barons, et tenant pour ratifi sur les points ci-contenus
quoi que ce soit qu'ordonnerez avec eux; suppliant qu'en ce fait
daigniez user d'une telle circonspection et diligence que le secours des
susdits barons et du comte de Montfort puisse tre bientt donn aux
affaires de la chrtient dans le pays d'Espagne, pour l'honneur de Dieu
et l'agrandissement de notre sainte mre l'glise.

Donn  Toulouse, le 17e jour avant les calendes de fvrier.


_Rponse du Concile._

 l'illustre et trs-cher en Jsus-Christ, Pierre, par la grce de
Dieu, roi des Arragonais et comte des Barcelonnais, le concile runi 
Lavaur, salut et sincre affection dans le Seigneur. Nous avons vu les
ptitions et pices que votre royale srnit nous a adresses pour le
Comte de Toulouse et son fils, les comtes de Foix, de Comminges, et le
noble homme Gaston de Barn, dans lesquelles lettres, entre autres
choses, vous vous dites un dvot fils de l'glise: pour quoi nous
rendons actions de grces au Seigneur Jsus-Christ et  votre grandeur
royale, et en tout ce que nous pourrons faire selon Dieu nous admettrons
affectueusement vos prires,  cause de ce mutuel amour que notre sainte
mre l'glise romaine vous porte,  ce que nous voyons, et vous  elle,
non moins que par rvrence pour votre Excellence royale. Quant  ce que
vous demandez et priez  l'gard du comte de Toulouse, nous avons cru
devoir rpondre  votre royale srnit que ce qui touche la cause du
comte et de son fils, laquelle dpend du fait de son pre, n'a, par
autorit suprieure, t du tout laiss  notre dcision, vu que ledit
comte de Toulouse a fait, sous forme certaine, commettre son affaire par
le seigneur pape  l'vque de Riez et  matre Thodise;  quel sujet,
comme nous croyons, vous gardez en frache mmoire combien de grces et
pour grandes le seigneur pape accorda audit comte aprs ses nombreux
excs; pareillement quelle faveur le vnrable archevque de Narbonne,
lgat du sige apostolique, et pour lors abb de Cteaux, fit il y a
dj deux ans, si nous nous en souvenons bien, au mme comte, sur votre
intercession et en considration de vos prires. En effet, le lgat
consentait  ce qu'il conservt intactes et tout entires ses
seigneuries et proprits, et que lui demeurassent aussi dans leur
intgrit les droits qu'il avait sur les chteaux des autres hrtiques
qui faisaient partie de son fief, sans alberge, qute ni chevauche; en
outre, pour ce qui est des chteaux qui appartenaient aux autres
hrtiques et n'taient de son fief, lesquels ce comte disait monter 
cinquante, le lgat voulait bien encore que la quatrime partie, voire
la troisime, tombt en sa possession[151]. Toutefois, mprisant cette
grande grce du seigneur pape, du susdit lgat et de l'glise de Dieu,
le comte allant droit contre tous les sermens qu'il avait anciennement
prts aux mains des lgats, ajoutant iniquit sur iniquit, crime sur
crime, mal sur mal, a attaqu l'glise de Dieu et a port grandement
dommage  la chrtient, traitant et s'alliant avec les hrtiques et
routiers, si bien qu'il s'est rendu indigne de toutes faveurs et de tous
bienfaits. Quant  ce que vous demandez pour le comte de Comminges, nous
avons jug devoir en cette faon vous rpondre sur ce point, savoir,
qu'il nous a t donn  tenir pour certain que, comme il eut, aprs
nombre d'excs et violations de serment, contract alliance avec les
hrtiques et leurs fauteurs, et, d'accord avec ces pestifrs, combattu
l'glise, bien qu'il n'et jamais t ls en rien, bien qu'ensuite il
ait t soigneusement admonest de se dporter de tels actes, et,
revenant au coeur de l'glise, de se rconcilier  l'unit catholique,
nanmoins cedit comte a persvr dans sa mchancet; en sorte qu'il est
retenu dans les liens de l'excommunication et de l'anathme. Mme,
dit-on, le comte de Toulouse a certifi maintes et maintes fois que ce
fut le comte de Comminges qui le poussa  la guerre; d'o il suit que
cedit comte fut en cela l'auteur des maux qu'elle a causs en si grand
nombre  l'glise. Cependant s'il se montrait tel qu'il mritt le
bienfait de l'absolution, aprs qu'elle lui serait accorde et qu'il
aurait le droit d'ester en jugement, l'glise ne lui dniera justice au
cas o il aurait quelque plainte  former.

[Note 151: Ceci ne s'accorde point avec ce que l'auteur a dit sur le
mme objet, chapitre XLIII.]

En outre, votre Grandeur royale demande pour le comte de Foix.  quoi
nous rpondrons qu'il est constant  son sujet que, depuis long-temps,
il a t receleur des hrtiques, d'autant qu'il n'est douteux qu'il
faille nommer ainsi ceux qui s'appellent _croyans_. Le mme comte, aprs
ses excs multiplis, aprs tous ses sermens, le rapt des personnes et
des biens, la capture des clercs et leur dtention dans les cachots
(pour quoi et beaucoup d'autres causes il a t frapp du couteau
d'anathme), voire aprs la grce que le susdit lgat lui avait octroye
en faveur de votre intercession, a fait un sanglant carnage des Croiss
qui, dans leur pauvret et simplicit pieuses, marchaient au service de
Dieu contre les hrtiques de Lavaur. Pourtant quelle tait cette grce
et combien grande, c'est ce dont votre royale Grandeur se souvient bien,
 ce que nous pouvons croire, puisque c'tait  sa prire que le lgat
offrit composition  ce comte; et si cette composition ne fut faite,
c'est qu'il ne l'a voulu. Il existe en effet des lettres adresses au
comte de Montfort et scelles de votre sceau royal, lesquelles
contiennent la clause suivante: Nous vous disons de plus que si le
comte de Foix ne veut se tenir  cette dcision, et que par suite vous
n'coutiez point les prires que nous ferions pour lui, nous ne
cesserons pour cela d'tre en paix avec vous. Toutefois si cedit comte
fait en sorte d'obtenir le bnfice de l'absolution, et qu'aprs en
avoir mrit la grce, il se plaigne en quelque point, l'glise ne lui
dniera justice.

Vous demandez encore et priez pour Gaston de Barn qu'il soit rtabli
dans ses domaines et faut des siens vassaux. Sur quoi nous vous
rpondrons, pour ne rien dire actuellement d'autres nombreux griefs, ou
plutt innombrables, ports contre lui, qu'alli du moins aux hrtiques
et  leurs fauteurs ou dfenseurs contre l'glise et les Croiss, il est
perscuteur trs-notoire des glises et des membres du clerg. Il a t
au secours des Toulousains au sige de Castelnaudary; il a prs de lui
l'assassin de frre Pierre de Castelnau, lgat du sige apostolique; il
a long-temps retenu en sa compagnie des routiers, et les y tient encore.
L'an pass, il les a introduits dans l'glise cathdrale d'Olron, o,
ayant coup la corde qui soutenait la custode du saint Sacrement, ils
firent tomber  terre le corps de Notre-Seigneur Jsus-Christ, lequel,
chose horrible mme  dire seulement, fut rpandu sur le pav. De plus,
en infraction de ses sermens, il a us de violence envers les clercs:
pour quoi et plusieurs autres raisons que nous taisons prsentement, il
a t enchan dans les liens de l'excommunication et de l'anathme.
Nanmoins, s'il donnait satisfaction  l'glise autant qu'il le doit, et
s'il obtenait le bnfice de l'absolution, on ferait droit  ses
plaintes, au cas qu'il en et quelqu'une  prsenter. En effet, sans
cette condition, il ne serait convenable  votre royale majest,
trs-illustre prince, d'intercder pour les susdits, tous excommunis;
et pour nous, n'oserions rpondre d'autre sorte sur tels faits et telles
personnes.  cette cause, admonestons et exhortons en Dieu votre
srnit royale qu'elle daigne avoir en mmoire l'honneur que vous fit
le sige apostolique[152] et celui qu'elle fait actuellement  votre
illustre beau-frre le roi de Sicile, de mme que ce qu'avez promis au
seigneur pape lors de votre sacre, et les commandemens qu'en avez reus.
Nous prions le ciel qu'il vous conserve long-temps pour l'honneur de
Dieu et de la sainte glise romaine. Que si, par cette rponse de nous,
n'tait votre royale Majest bien satisfaite, nous aurons soin de
communiquer le tout au seigneur pape pour la rvrence et grce que nous
vous portons.

[Note 152: Pierre avait t couronn roi par le pape le 11 novembre
1204.]

Donn  Lavaur, le quinzime jour avant les calendes de fvrier.

Le roi d'Arragon, oyant les rponses de nos prlats, voyant du tout
refuses les demandes qu'il avait faites, et qu'il ne pouvait conduire
ses voeux  bonne issue, inventa une autre manire de tromperie. Il
envoya donc des exprs aux vques, leur mandant et les priant qu'ils
engageassent le comte de Montfort  donner trve au Toulousain et autres
ennemis de la foi chrtienne jusqu' la Pentecte prochaine ou du moins
jusqu' Pques: ce dont nos prlats ayant connaissance, ils prirent
garde que le roi ne demandait cela pour autre chose sinon pour que la
nouvelle de la suspension d'armes vnt jusqu'en France, et que par l se
refroidt la dvotion des Croiss. Par ainsi, ils rejetrent cette
ptition comme ils avaient fait les premires. Au demeurant, comme il
serait trop long de rapporter par ordre tout ce que ledit roi crivit,
et crurent les ntres devoir lui rpondre, disons en peu de mots que son
intention tait uniquement de travailler  ce que le comte de Toulouse
et autres ennemis de la religion chrtienne fussent rintgrs dans
leurs possessions, ou du moins qu'ils obtinssent une trve de nous, pour
le motif ci-dessus expliqu. Mais les ntres, gens bien aviss et
persvrans, ne voulurent rendre les terres, ni donner relche aux
tratres. Sur quoi le roi, voyant qu'il n'avait pu rien gagner, au grand
dtriment de son renom et honneur, dclara qu'il prenait sous sa
protection les excommunis et les domaines qu'ils tenaient encore;
voire, pour pallier un peu sa malice, il appela comme d'abus au sige
apostolique. Nos prlats toutefois ne dfrrent nullement  cet appel,
pour autant qu'il tait, pour causes sans nombre, frivole et sans vertu.
Seulement l'archevque de Narbonne, lgat du saint-sige, adressa au roi
la lettre suivante:

Au trs-illustre seigneur Pierre, par la grce de Dieu roi d'Arragon,
frre Arnauld, par la misricorde divine, archevque de Narbonne, lgat
du sige apostolique, salut en charit de coeur et par les entrailles de
Jsus-Christ. Nous avons appris, non sans grande motion et amertume
d'esprit, que vous vous disposez  prendre sous votre protection et
garde, et  dfendre contre l'arme du Christ la cit de Toulouse et le
chteau de Montauban, ensemble les terres abandonnes  Satan,  cause
du crime d'hrsie et moult autres forfaits bien horribles, spares de
toute communion avec notre mre l'glise, et livres aux Croiss par
l'autorit de Dieu, dont le saint nom y est blasphm en faon si grave:
comme donc ces choses, si elles sont vraies, ce que Dieu ne permette,
ne pourraient que nuire non seulement  votre salut, mais  la dignit
royale qui est en vous,  votre honneur et gloire; jaloux que nous
sommes de votre salut, gloire et renom, nous prions du fond de nos
entrailles votre grandeur royale, et charitablement lui conseillons,
l'avertissons et exhortons dans le Seigneur et par la puissance de la
vertu divine, de la part de notre Dieu rdempteur Jsus-Christ, et de
son trs-saint vicaire notre seigneur le souverain pontife, dont
l'autorit nous est dlgue, vous faisons inhibition, et vous conjurons
par tous les moyens en notre pouvoir, afin que, par vous ni par autres,
ne receviez ou dfendiez les susdites terres, dsirant que vous daigniez
pourvoir  votre intrt et au leur, si bien que, ne communiquant avec
les excommunis, les maudits hrtiques et fauteurs d'iceux, il ne vous
arrive d'encourir la tache d'anathme. Nous ne voulons, du reste, cacher
 votre Srnit que, si vous croyez devoir laisser aucuns des vtres
pour la dfense desdits lieux, comme ils seront pour semblable cas
excommunis de droit, nous vous ferons publiquement dclarer tel, comme
dfenseur des hrtiques.

Nanmoins le roi d'Arragon, ne venant en rien  rsipiscence, finit en
pis ce qu'il avait mal commenc, et prit sous sa protection tous les
hrtiques et les comtes excommunis, savoir ceux de Toulouse, de
Comminges et de Foix, Gaston de Barn, et les chevaliers Toulousains et
du Carcassez, qui, dpossds pour fait d'hrsie, s'taient rfugis 
Toulouse, plus les habitans de cette cit, recevant le serment de tous,
et prsumant bien de prendre en garde la ville de Toulouse, qui relve
directement du roi de France, comme tout ce qu'ils avaient encore de
possessions. Nous ne pensons devoir taire que, tandis que les ntres
taient au susdit colloque de Lavaur, et bien que le comte de Montfort,
par gard pour le roi, et donn trve aux ennemis pour le temps qu'il
durerait, laquelle trve le roi avait pareillement confirme en leur
nom, les tratres n'en vinrent pas moins, pendant la tenue du concile,
courir maintes fois sur nos terres, profitant de ce que nous n'tions
sur nos gardes, o, ramassant un ample butin, tuant plusieurs de nos
gens, et faisant grand nombre de prisonniers, ils portrent de tous
cts bien graves dommages.  ce sujet, les ntres se plaignirent
trs-souvent au roi, qui ne fit pourtant donner aucune rparation: sur
quoi, voyant qu'il s'amusait  prolonger le concile par envoi
d'missaires et de lettres, voire par appels superflus, tout en
souffrant que, pendant la trve et la dure de la confrence, les
excommunis, dont il favorisait la cause, nous attaquassent  dcouvert
et  chaque instant, ils quittrent Lavaur, aprs avoir crit ce qui
suit au seigneur pape, touchant les affaires gnrales de l'glise et le
susdit concile en particulier:


_Lettre du concile de Lavaur au seigneur pape Innocent._

 leur trs-saint pre en Jsus-Christ et trs-bienheureux seigneur
Innocent, par la grce de Dieu souverain pontife, ses humbles et dvous
serviteurs les archevques, vques et autres prlats des glises,
runis  Lavaur pour les affaires de la sainte foi, souhaitent de toute
affection longueur de vie et de sant. Pour autant que la langue ni la
plume ne nous suffisent pour rendre dignes actions de grces  la
sollicitude de votre paternit, nous prions le distributeur de tout bien
qu'il supple en cet endroit  notre dfaut, et vous octroie abondamment
toutes les faveurs qu'avez accordes  nous, aux ntres et autres
glises de ces contres. Comme en effet la peste d'hrsie seme sur
elles des anciens jours se fut, de notre temps, accrue  tel point que
le culte divin y tait tomb en opprobre et drision, que les hrtiques
d'un ct et les routiers de l'autre y violentaient le clerg, et
saccageaient les biens ecclsiastiques, et que le prince comme le
peuple, donnant en mal sens, y a dvi de la droite ligne de la foi,
vous avez employ trs-sagement vos armes de Croiss  nettoyer les
souillures de cette peste infme, de mme que leur trs-chrtien
gnral, le comte de Montfort, athlte de toutes pices intrpide et
champion invincible des combats de Dieu; si bien que l'glise, qui, en
ces quartiers, tait si misrablement dchue en ruines, commence 
relever la tte, et que toute opposition et erreur tant dtruites pour
majeure partie, ce pays, long-temps rempli des sectateurs du dogme
pervers, s'habitue enfin au culte de la divine religion. Toutefois
subsistent encore quelques restes de ce flau empest, savoir la ville
de Toulouse avec quelques chteaux, o, comme les ordures qui tombent
dans un gout, vient s'amasser le rsidu de la corruption hrtique, et
desquels le matre et seigneur, c'est pour dire le comte de Toulouse,
qui, depuis longue date, comme il vous a t bien souvent rapport,
s'est montr fauteur et dfenseur de l'hrsie, attaque l'glise de
toutes les forces qui lui sont demeures, et s'oppose du plus qu'il peut
aux adorateurs de la foi en faveur de ses ennemis: car, depuis le jour
o il est revenu d'auprs votre Saintet, muni d'ordres dans lesquels
vous usiez pour lui de misricorde plus mme qu'il n'en avait besoin,
l'ange de Satan est entr dans son coeur, comme il appert
trs-clairement; et, payant d'ingratitude les bienfaits de votre grce,
il n'a rien accompli des choses qu'il avait promises en votre sainte
prsence: ains a-t-il augment outre mesure les pages auxquels il avait
souvent renonc, et s'est tourn du ct de quiconque il a su notre
ennemi et celui de l'glise. Esprant sans doute de trouver forces
contre elle dans l'assistance d'Othon, ce rebelle  l'glise et  Dieu,
il menaait ouvertement, ainsi qu'on l'assure, et comptant sur son
secours, d'extirper de ses possessions l'glise comme le clerg  jamais
et radicalement, s'tudiant ds lors  soutenir et caresser plus
chaudement encore que par le pass les hrtiques et routiers dont il
avait si souvent abjur le parti. En effet, lorsque l'arme des
catholiques assigeait Lavaur, o tait le sige de Satan, et comme la
province de la mchante erreur, ledit comte a envoy au secours des
pervers des chevaliers et de ses cliens, outre qu'en un sien chteau
appel Casser, ont t trouvs et brls par les Croiss plus de
cinquante hrtiques, plus une immense multitude de leurs croyans.
D'abondant, il a appel contre l'arme de Dieu Savary, ennemi de
l'glise, snchal du roi d'Angleterre, avec lequel il a os assiger
dans Castelnaudary le susdit lutteur pour le Christ, le noble comte de
Montfort; mais la dextre du Christ le frappant, sa prsomption a tourn
bien vite  sa honte, tellement qu'une poigne de catholiques a mis en
fuite une foule infinie d'ariens. Au demeurant, frustr de son espoir
dans Othon et le roi d'Angleterre, comme celui qui s'appuie sur un
roseau, il a imagin une abominable iniquit, et dput vers le roi de
Maroc, implorant son assistance non seulement pour la ruine de nos
contres, mais pour celle de la chrtient toute entire: ce qu'a
empch la divine misricorde. Ayant chass l'vque d'Agen de son
sige, il l'a dpouill de tous ses biens, a pris l'abb de Moissac, et
tenu en captivit l'abb de Montauban presque durant une anne. Ses
routiers et complices ont soumis  toute espce de tortures des plerins
clercs et laques en quantit innombrable; ils les ont retenus
long-temps en prison, o quelques-uns sont encore. Et par tous ces faits
et gestes ne s'est apaise sa fureur; sa main est toujours tendue
contre nous; en sorte que chaque jour il devient pire que soi-mme, et
fait  l'glise de Dieu tout le mal qu'il peut par lui, son fils et
consorts, les comtes de Foix, de Comminges et Gaston de Barn, les plus
sclrats des hommes et pervers comme lui. Finalement, aujourd'hui que,
par suite de la vengeance divine et de la censure ecclsiastique,
l'athlte de la foi, le comte trs-chrtien s'est empar par justes et
pieux combats de presque toutes leurs terres, en tant qu'ils sont
ennemis de Dieu et de l'glise, eux, persistant dans leur malice, et
ddaignant de s'humilier sous la puissante main de Dieu, ont eu
dernirement recours au roi d'Arragon,  l'aide duquel ils entendent
peut-tre circonvenir votre clmence, et faire pice  l'glise. En
effet, ils l'ont amen  Toulouse pour avoir une confrence avec nous
qui, du mandat du lgat et de vos dlgus, nous tions runis  Lavaur;
et ce qu'il a propos et comment, plus, ce que nous avons cru lui devoir
rpondre, c'est ce que vous connatrez plus  plein par les copies que
nous vous envoyons scelles, communiquant le tout  votre saintet d'un
commun avis et d'accord unanime, et par l mettant nos mes  l'abri du
cas o, faute de signification, quelque chose serait omise de ce qui
touche aux affaires de la foi. Sachez aussi pour certain que, si le pays
enlev aux susdits tyrans, si justement et avec si grande effusion du
sang des Chrtiens, leur tait restitu ou  leurs hritiers, non
seulement une nouvelle erreur dominerait pire que la premire, mais une
ruine incalculable deviendrait imminente pour le clerg et pour
l'glise. Enfin, ne croyant devoir noter une  une sur la prsente page
les normits abominables et les autres crimes des susdits, pour ne
paratre composer un volume, nous avons plac dans la bouche des nonces
certaines choses qu'ils pourront de vive voix porter jusqu' vos saintes
oreilles.

Les nonces qui portrent cette missive au seigneur pape, furent le
vnrable vque de Conserans, l'abb de Clarac, Guillaume, archidiacre
de Paris, matre Thodise, et un certain clerc qui avait t long-temps
correcteur des lettres apostoliques, et se nommait Pierre de Marc. Mais
avant que lesdits personnages circonspects et discrets fussent arrivs
en cour de Rome, le roi d'Arragon avait cherch par envoys 
circonvenir la simplicit apostolique, et substituant le mensonge  la
vrit, il avait obtenu des lettres par lesquelles le seigneur pape
ordonnait au comte de Montfort de rendre les terres des comtes de
Comminges, de Foix, et de Gaston de Barn,  chacun d'eux, crivant de
plus  l'archevque de Narbonne en termes qui semblaient rvoquer
l'indulgence accorde  ceux qui marchaient contre les hrtiques
albigeois. Aussi nos nonces trouvrent-ils d'abord le seigneur pape dur
un petit, parce qu'il avait t trop crdule aux fausses suggestions des
envoys du roi d'Arragon; mais ayant ensuite reconnu la vrit par les
soins et le rapport des ntres, il annula tout ce qu'il avait fait  la
sollicitation des ambassadeurs du roi, et lui adressa la lettre dont la
teneur suit.


_Lettre du seigneur pape au roi des Arragonais, pour qu'il ne mette
opposition aux affaires de la foi._

Innocent, vque, serviteur des serviteurs de Dieu,  l'illustre
Pierre, roi des Arragonais. Que celui dans les mains de qui sont les
coeurs de tous les rois t'inspire, sur notre humble prire, de telle
sorte qu'coutant avec prudence ce qu'il nous faut, suivant le mandat
apostolique, t'adresser de rprimandes, d'instances et de reproches, tu
reoives ceux-ci avec une pit filiale, comme nous te les faisons avec
une paternelle affection; qu'ainsi tu obtempres  nos salutaires avis
et conseils, et qu'acceptant la correction apostolique, tu prouves avoir
eu une dvotion sincre aux choses contre lesquelles l'effet montre sans
aucun doute que tu as failli. Assurment, il est au su de tout le
monde, et nous ne pensons pas que ta srnit puisse ignorer; ou mme
dsavouer, que nous nous sommes tudis  t'honorer spcialement entre
les autres princes chrtiens; par quoi se sont accrus ta puissance et
bonne renomme; et plt  Dieu qu'en mme temps eussent augment
pareillement ta prudence et dvotion! ce qui ne te serait moins utile
qu' nous-mme agrable. Mais en cela, on te connat pour n'avoir agi
dans ton intrt, non plus que sous la dfrence qu'il te convenait
d'avoir envers nous; ains, lorsque les citoyens de Toulouse ont t
retranchs du corps de l'glise par le couteau de l'excommunication,
comme des membres pourris, et que cette mme ville a t frappe
d'interdiction pour autant tant que certains d'entre eux sont
notoirement hrtiques, d'autres croyans, fauteurs, receleurs et
dfenseurs d'iceux (outre que d'autres encore que l'arme du Christ, ou
pour mieux dire le Christ lui-mme, dont ils avaient sur eux attir la
colre par leurs garemens, a forcs de quitter leur repaire, se sont
rfugis dans ladite cit, comme dans un cloaque pour l'erreur); toi, tu
n'as pas craint au grand scandale du peuple chrtien, et au dtriment de
ta propre gloire, de les recevoir sous ta protection, commettant impit
sous ombre de piti, et t'cartant de la crainte de Dieu, comme si tu
pouvais prvaloir contre le Seigneur, ou dtourner sa main tendue sur
ceux dont les fautes ont contraint sa colre. C'est pourquoi, ayant tout
rcemment entendu les propositions faites en notre prsence par notre
vnrable frre, l'vque de Sgovie, et notre cher fils Colomb, envoys
de nos lgats et du comte de Montfort; ayant pris de plus entire
connaissance des lettres  nous adresses d'une et d'autre part, et
ayant tenu avec nos frres un conseil, o les affaires de la religion en
vos pays ont t soigneusement traites; voulant d'ailleurs par une
paternelle sollicitude pourvoir, en faveur de ta Srnit,  ton
honneur, quant  la gloire du monde,  ton salut, quant au bien de ton
me,  tes intrts, quant aux choses de la terre, nous t'enjoignons par
la vertu du Saint-Esprit, et au nom de la divine grce et apostolique,
que tu abandonnes les susdits Toulousains, nonobstant promesse ou
obligation quelconque faite en supercherie de la discipline
ecclsiastique, et qu'aussi long-temps qu'ils resteront ce qu'ils sont,
tu ne leur donnes conseil, assistance, ni faveur aucune. Que s'ils
dsirent retourner  l'unit de l'glise, ainsi que l'ont assur tes
envoys en notre prsence, nous donnons ordre dans nos lettres  notre
vnrable frre Foulques, vque de Toulouse, homme de pensers sincres
et de vie intgre, lequel obtient bon tmoignage, non seulement de ses
compatriotes, mais encore des trangers, nous donnons donc ordre que
s'adjoignant deux autres, il rconcilie  l'unit de l'glise ceux qui
le voudront de puret de coeur, de conscience droite et de foi loyale,
aprs avoir reu d'eux suffisante caution et digne garantie; quant 
ceux qui persisteraient dans les tnbres de leurs erreurs, que le mme
vque, pour cause de leur hrtique corruption, les fasse exiler et
chasser de la susdite ville, et fasse confisquer tous leurs biens, de
sorte qu'ils n'y rentrent en aucun temps,  moins qu'inspirs par le
ciel, ils ne prouvent par l'exhibition de bonnes oeuvres qu'ils sont
vraiment chrtiens selon la foi orthodoxe; et qu'ainsi cette mme cit
tant rconcilie  l'glise et purifie, demeure sous la protection du
sige apostolique, pour n'tre  l'avenir moleste par le comte de
Montfort ou autre catholique, mais plutt dfendue et protge. Mais
sommes merveill, fch mme, que tu aies fait surprendre un mandement
apostolique par tes envoys, menteurs et fourbes  notre gard, pour la
rintgration dans leurs domaines de vos nobles, les comtes de Foix, de
Comminges et Gaston de Barn, tandis que, pour nombreux et grands
mfaits ns de leur prdilection envers les hrtiques qu'ils dfendent
ouvertement, ils sont enlacs dans les liens de l'excommunication:
lequel mandement obtenu en cette faon pour semblables gens ne doit
tenir, et le rvoquons entirement comme subreptice. Au demeurant, si
les susdits dsirent, comme ils l'assurent, tre rconcilis  l'unit
de l'glise, nous donnons par nos lettres ordre  notre vnrable frre,
l'archevque de Narbonne, lgat du sige apostolique, que d'eux recevant
non seulement la caution du serment, puisqu'ils ont dj viol les
leurs, mais telle autre qu'il jugera convenable, il leur accorde le
bnfice de l'absolution; aprs quoi, les prliminaires dment remplis,
comme preuves d'une vnrable dvotion, nous aurons soin d'envoyer en
ces quartiers un lgat  _latere_, homme honnte, circonspect et ferme,
lequel ne dviant  droite ni  gauche, et marchant toujours dans le
droit chemin, ait  approuver et confirmer ce qu'il trouvera fait
justement,  corriger et rformer les erreurs; qui, enfin, fasse rendre
justice entire, tant aux susdits nobles qu' tout autre plaignant. En
attendant, nous voulons et ordonnons qu'une trve solide soit tablie et
garde entre toi, tes possessions et le comte de Montfort, mandant
mmement  ce comte qu'il te rende rvrencieusement ce qu'il te doit
pour les terres qu'il tient de toi. D'ailleurs, nous voulons qu'il soit
bien entendu de ton Excellence que, si les Toulousains et susdits nobles
croyaient devoir persister encore dans leur erreur, nous exciterons le
zle d'autres Croiss et fidles serviteurs de l'glise par un
renouvellement d'indulgences, pour qu'appuys de l'assistance divine,
s'levant contre ceux-ci de mme que contre tous autres, leurs receleurs
et dfenseurs plus nuisibles que les hrtiques mmes, ils marchent au
nom du Dieu des batailles, afin d'extirper la peste de l'hrtique
perversit. Nous avertissons donc ta Srnit, la prions instamment, et
l'adjurons au nom du Seigneur, pour que tu excutes promptement ce qui
prcde, dans les points qui te touchent; ayant  tenir pour certain
que, si tu venais  faire autrement, ce que nous ne pouvons croire, tu
pourrais encourir un grave et irrparable dommage, plus l'indignation de
Dieu que tu attirerais indubitablement sur toi par semblable conduite,
outre encore que nous ne pourrions, bien que nous chrissions ta
personne, t'pargner ni user de dfrence envers toi contre les affaires
de la foi chrtienne; et quel danger te menacerait si tu t'opposais 
Dieu et  l'glise, surtout en ce qui concerne la religion, pour vouloir
empcher que le saint oeuvre soit consomm, c'est ce que peuvent
t'apprendre non seulement d'anciens exemples, mais bien aussi des
exemples rcens. Donn  Latran, le douzime jour avant les calendes de
juin, et de notre pontificat l'an dix-neuvime.

Le concile des prlats runis  Lavaur tant termin, le roi d'Arragon
tant sorti de Toulouse et y ayant laiss plusieurs de ses chevaliers
pour la garde de la ville et le secours des ennemis du Christ, manda peu
de jours aprs  notre comte qu'il voulait avoir une confrence avec lui
prs de Narbonne; sur quoi le comte voulant montrer sa dfrence envers
le roi, et lui obir comme  son seigneur, autant qu'il le pourrait
selon Dieu, rpondit qu'il se rendrait volontiers  l'entrevue indique.
Mais le roi n'y vint pas et n'avait jamais eu dessein d'y venir;
seulement un grand nombre de routiers et d'hrtiques, tant Arragonais
que Toulousains, s'y prsentrent: ce qui faisait craindre qu'ils ne se
saisissent par trahison du comte qui devait arriver avec peu de monde.
Toutefois, il eut connaissance de ce qui se passait, et se dtourna du
lieu de la confrence.




CHAPITRE LXVII.

     Le roi d'Arragon dfie le comte de Montfort par fciaux.


Quelques jours ensuite, ledit roi envoya au comte, par ses hrauts, des
lettres dans lesquelles il tait dit qu'il le dfiait, et qui
contenaient toute espce de menaces. Nanmoins, notre comte, bien que le
roi lui ft dfi avec tant de superbe, ne voulut endommager en rien les
terres du roi, d'o lui venait pourtant chaque jour beaucoup de mal 
lui-mme et trs-notable prjudice, puisque les Catalans pntraient
dans nos possessions et les dvastaient autant qu'il leur tait
possible. Peu de jours aprs, il dputa vers le roi Lambert de Turey,
vaillant chevalier et discret, qu'il chargea de lui demander ce qu'il
devait croire touchant le dfi que ses gens lui avaient apport, lui
mandant en outre qu'il n'avait jamais commis forfaiture envers lui, et
qu'il tait prt  lui rendre tout lgitime office de bon vassal. Il lui
offrait de plus, au cas o il se plaindrait relativement aux domaines
des hrtiques qu'il avait acquis par le secours des Croiss, et au
commandement du souverain pontife, de s'en rapporter au jugement du
seigneur pape, ou  celui du seigneur archevque de Narbonne, lgat du
sige apostolique; mme il remit au susdit chevalier des lettres qu'il
lui ordonna de prsenter au roi, si celui-ci jugeait devoir persvrer
dans son obstination, et dont voici le contenu. Le comte crivait au
roi, sans salutation aucune, lui signifiant que puisqu'il persistait
dans son obstination et ses dfis, aprs tant d'offres  lui faites de
paix et de juste satisfaction, il le dfiait  son tour, disant que
dornavant il ne lui serait tenu par nul droit de service, et qu'avec
l'aide de Dieu, il se dfendrait tant contre lui que contre les autres
ennemis de l'glise. Lambert venant donc vers le roi, expliqua par
ordre, avec soin et attention, en sa prsence et celle d'un grand nombre
de barons de ses terres, tout ce que le comte lui avait mis  la bouche;
et comme le roi, toujours obstin, rejetait toute espce de composition,
et ne voulait revenir sur le dfi qu'il avait envoy au comte, soudain
notre envoy prsenta les lettres de Montfort  ce sujet, lesquelles
furent lues en assemble gnrale, tant du roi que de ses barons, et
dont la teneur bien comprise mit en grande fureur le roi et les siens.
Puis, ayant fait sortir l'envoy du comte, et le mettant sous bonne
garde, l'Arragonais demanda conseil aux autres sur ce qu'il devait faire
de cedit messager: sur quoi, quelques-uns de ses barons furent d'avis
qu'il envoyt au comte, lui mandant et ordonnant qu'il vnt lui-mme en
sa cour pour lui rendre ce qu'il lui devait comme  son seigneur,
ajoutant que, s'il s'y refusait, ils jugeaient Lambert digne de mort. Le
lendemain, celui-ci se prsenta de nouveau devant le roi, et rpta
soigneusement ce qu'il avait dit la veille au nom du comte, s'offrant
mme avec audace  dfendre en combat singulier, et dans la cour mme du
roi, la loyaut de son seigneur, au cas o quelques-uns des chevaliers
d'Arragon voudraient soutenir que notre comte et injustement offens le
roi, ou lui et jamais manqu en la foi promise. Mais nul n'osant
l'attaquer, et tous pourtant s'criant avec emportement contre lui, il
fut enfin renvoy par le roi  la prire de quelques-uns de ses
chevaliers, dont il tait un peu connu, et retourna vers le comte, aprs
avoir couru maintes fois pril de sa vie. Ds lors, ledit roi, qui par
le pass avait dj perscut le comte du Christ, mais en secret
seulement, commena de le gner en tout et de le poursuivre
ouvertement.




CHAPITRE LXVIII.

     Comment Louis, fils du roi de France, prit la croix et amena
     beaucoup d'autres  la prendre avec lui.


L'an de l'incarnation du Seigneur 1212[153], au mois de fvrier, Louis,
fils du roi de France, jeune homme d'une grande douceur et d'un
excellent caractre, prit la croix contre les hrtiques. Sur quoi un
nombre infini de chevaliers, anims par son exemple et par leur amour
pour lui, revtirent ce signe de la foi vivifiante. Et fut le roi de
France grandement marri en apprenant que son fils s'tait crois. Mais
il n'entre pas dans notre propos d'exposer la cause d'une telle douleur.
Quoi qu'il en puisse tre, le roi tint, le 1er jour de carme, une
assemble gnrale dans la ville de Paris, pour ordonner du dessein de
son fils, et pour savoir ceux qui iraient avec lui, combien et quels ils
seraient. Or se trouvaient alors  Paris les vques de Toulouse et de
Carcassonne, personnages d'entire saintet, lesquels taient pour lors
venus en France afin d'avancer les affaires de la foi contre les
pestifrs hrtiques. De son ct, le roi d'Arragon, qui portait  ces
mmes affaires tout l'empchement qu'il pouvait, dputa au roi Philippe
l'vque de Barcelone et quelques chevaliers avec lui,  deux causes,
savoir, la premire, pour que ledit roi lui donnt sa fille en mariage,
attendu qu'il voulait rpudier sa lgitime pouse, fille de Guillaume de
Montpellier, qu'il avait mme dj rpudie autant qu'il tait en lui;
pourquoi celle-ci s'tait approche du seigneur pape, se plaignant que
son mari la repoussait injustement, et, par suite, le souverain pontife
ayant pris pleine connaissance de la vrit, rendit sentence contre le
roi, confirmant son mariage avec cette mme reine. L'intention de
Pierre, en demandant la fille du roi de France, tait de se l'attacher
par cette alliance, et d'loigner son coeur de l'amour de la foi
catholique et de l'assistance du comte de Montfort; mais ses envoys,
voyant qu'il tait dj manifeste et public  la cour de Philippe que le
seigneur pape avait confirm le mariage du roi et de la reine d'Arragon,
n'osrent faire mention de celui qu'ils venaient solliciter. Quant au
second motif de leur mission, le voici: leur matre communiquant
tout--fait et ouvertement avec les hrtiques excommunis, avait pris
en sa garde et sous sa protection la ville de Toulouse, qui fut de
longue date et tait encore un rceptacle et la lanterne des hrtiques,
de mme que ces mchans et leurs fauteurs; et commettant impit sous
apparence de piti, il travaillait de tout son pouvoir  ce que la
dvotion des plerins prt un terme, et  ce que le zle des Croiss se
refroidt, voulant que ladite ville et quelques chteaux circonvoisins
qui combattaient encore la chrtient restassent intacts, pour tre
ensuite  mme de dtruire et anantir entirement tout le saint ngoce
de la foi.  cette fin, il avait envoy au roi de France,  la comtesse
de Champagne et  beaucoup d'autres personnages, des lettres scelles du
sceau d'un grand nombre d'vques de son royaume, dans lesquelles le
seigneur pape montrait l'intention de rvoquer l'indulgence qu'il avait
accorde contre les Albigeois, et que Pierre faisait publier en France
pour loigner tous les esprits du plerinage au pays de Provence. Ayant
dit ce peu de mots de sa malice, retournons  notre propos.

[Note 153: En 1213. C'est, selon notre auteur mme,  l'poque du
concile de Lavaur que le roi d'Arragon envoya ses ambassadeurs  Rome,
puisque les dputs de ce concile vers le pape le trouvrent dj
_circonvenu_ par les siens. Or, ceux qu'il envoya  la cour de Philippe
y notifirent, dit-il, les lettres qu'il avait _surprises_  Innocent
III. Ce fut donc en 1213.]

L'vque de Barcelone et autres envoys du roi d'Arragon, lesquels
taient venus pour tcher d'empcher qu'on ne se croist contre les
hrtiques, voyant que Louis, fils du roi de France, et un grand nombre
de nobles, avaient pris la croix, n'osrent mme sonner mot du motif de
l'ambassade relativement au plerinage contre les Albigeois. Si bien
donc que ne faisant rien des choses qui les avaient amens, ils
revinrent vers leur matre, tandis que le roi de France qui, comme nous
l'avons dit, avait convoqu ses barons  Paris, disposait tout pour le
dpart de son fils et des autres qui s'taient croiss avec lui, et en
fixait le jour  l'octave de la rsurrection du Seigneur. Que dirai-je?
la joie et l'enthousiasme furent extrmes parmi les Chrtiens; la
douleur des hrtiques et leurs craintes furent d'autant bien grandes.
Mais, hlas! bientt aprs nos chants d'allgresse se changrent en
deuil; le deuil des ennemis devint joie, car l'antique ennemi du genre
humain, le diable, sentant que les affaires du Christ taient quasi 
leur terme par les efforts et l'industrie des Croiss, inventa un nouvel
artifice pour nuire  l'glise, et voulut empcher que ce qui le fchait
n'arrivt  une heureuse issue. Il suscita donc au roi de France tant
de guerres et de si grandes occupations, qu'il lui fallut retarder
l'excution du religieux projet de son fils et des Croiss.




CHAPITRE LXIX.

     Comment Manasss, vque d'Orlans, et Guillaume son frre,
     vque d'Auxerre, prirent la croix.


En ce temps-l, Manasss, vque d'Orlans, et Guillaume, vque
d'Auxerre, hommes louables en toutes choses et bien fermes, deux grandes
lumires de l'glise gallicane en ce sicle, autant dire les plus
grandes, et de plus frres germains selon la chair, avaient pris la
croix contre les hrtiques; lesquels prlats, voyant la foule des
Croiss s'arrter en France, et sachant que les affaires de la foi
taient d'autant plus en pril que ses ennemis, enhardis par l'inaction
des plerins, montraient les cornes plus firement encore que par le
pass, rassemblrent le plus de chevaliers qu'ils purent, et se mirent
en route d'une ferveur d'esprit et vertu admirables, prts  employer
non seulement leurs biens, mais encore  s'exposer, s'il le fallait,
eux-mmes aux dangers et  la mort pour le service de Jsus-Christ.
Faisant donc diligence, ces hommes remplis de Dieu vinrent droit 
Carcassonne, et, par leur arrive, rjouirent bien fort le noble comte
de Montfort et le petit nombre de ceux qui taient avec lui. Or lesdits
vques trouvrent les ntres en un chteau prs de Carcassonne, nomm
Fanjaux, o ils sjournrent peu de jours; aprs quoi ils se rendirent,
avec le comte, au chteau de Muret prs de Toulouse, dont nous avons
fait mention ci-dessus. De l ils coururent jusque devant Toulouse pour
harceler plus vivement leurs ennemis et ceux du Christ; mais un certain
homme d'armes, nomm Alard d'Estrepi, et quelques autres qui ne
s'taient pas assez bien ports aux affaires de la foi, ne voulurent
aller avec eux. Sur quoi le comte, qui n'avait assez de monde pour
pouvoir faire le sige de Toulouse ou de toute autre place de mme
force, se dcida de faire souvent des courses devant cette ville avec
les troupes qu'il avait pour dtruire les forteresses des environs,
lesquelles taient nombreuses et fortes, pour draciner les arbres,
extirper les vignes et ruiner les moissons dont le temps approchait; ce
qu'il fit comme il se l'tait propos, ayant toujours en sa compagnie
les susdits vques qui s'exposaient chaque jour aux pnibles travaux de
la guerre pour le service de Dieu, faisaient en outre  leurs frais
d'amples largesses aux chevaliers qui combattaient avec eux pour la
cause, rachetaient les captifs, et remplissaient avec sollicitude, comme
trs-saints personnages qu'ils taient, les autres offices d'une
librale et pieuse vertu. Au demeurant, comme nous ne pourrions
rapporter en dtail tout ce qui fut fait alors, disons en peu de mots
que les ntres renversrent en peu de jours dix-sept citadelles et
dtruisirent la plus grande partie des arbres, des vignes et des
moissons autour de Toulouse. Ni faut-il taire que, durant que les ntres
caracolaient ainsi devant cette ville, les habitans et les routiers qui
s'y taient renferms, en nombre double de nos gens, faisaient
frquentes sorties et les attaquaient de loin, mais prenaient la fuite
chaque fois que les Croiss voulaient les charger. Il y avait prs de
Toulouse une certaine citadelle, assez faible du reste et mal fortifie,
que quelques-uns de nos chevaliers, savoir Pierre de Sissy, Simon de
Lisesnes et Robert de Sartes, lesquels, ds le commencement de la
guerre, en avaient support les fatigues, prirent le comte de leur
abandonner, pour que, s'y postant  demeure, ils courussent le pays et
infestassent sans relche la cit toulousaine; ce que le comte, bien que
malgr lui, leur accorda, vaincu par leurs instances.

Aux environs de la fte de la nativit du bienheureux Jean-Baptiste,
Montfort voulut que son an, Amaury, ft fait chevalier, et il ordonna,
sur l'avis des siens, que la crmonie ft clbre le jour de cette
fte,  Castelnaudary, entre Toulouse et Carcassonne. Tandis qu'il
disposait ces choses, Gui, son frre germain, tait occup au sige d'un
certain chteau, dit Puycelsi[154], au diocse albigeois, d'o il partit
et vint rejoindre le comte son frre, lequel se rendait vitement 
Castelnaudary par la route susdite, attendu que la Saint-Jean
approchait, avec ses barons et chevaliers. Et nous a sembl bon de
rapporter en quelle manire le jeune Amaury fut fait soldat du Christ,
comme tant chose nouvelle et du tout inoue.

[Note 154:  six lieues de Montauban.]




CHAPITRE LXX.

     Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier.


L'an du Verbe incarn 1213, le noble comte de Montfort, ensemble
plusieurs barons et siens chevaliers, se runirent  Castelnaudary en la
fte de la nativit du bienheureux Jean, ayant avec eux les deux prlats
susdits et quelques chevaliers trangers. Or voulut le comte
trs-chrtien, et il pria l'vque d'Orlans qu'il ft son an
chevalier du Christ, et lui baillt la ceinture militaire, ce que le
vnrable vque refusa trs-long-temps de faire; mais cdant enfin aux
suppliques du comte et des ntres, il acquiesa  leurs vives demandes.
Or, pour ce que Castelnaudary ne pouvait commodment contenir la
multitude des assistans, ayant dj t dtruit une ou deux fois, et
d'autant que la chaleur tait grande, le comte fit dresser plusieurs
pavillons dans une belle plaine proche le chteau. Puis, le jour mme de
la Saint-Jean, le vnrable vque d'Orlans revtit les habits
pontificaux pour clbrer la solennit de la messe dans une de ces
tentes, en prsence des clercs et chevaliers qui devaient s'y runir;
et, comme il tait devant l'autel rcitant le saint office, le comte
prenant son fils an Amaury par la main droite, et la comtesse le
tenant par la main gauche, ils approchrent de l'autel et l'offrirent au
Seigneur, suppliant le prlat de le faire chevalier au service de
Jsus-Christ. Que dirai-je? aussitt les vques d'Orlans et d'Auxerre,
s'agenouillant devant l'autel, ceignirent l'enfant de la ceinture
militaire et entonnrent en toute dvotion _Veni creator spiritus_. 
nouvelle manire de rception et non exprimente jusqu' ce jour! Qui
aurait pu,  ce spectacle, s'empcher de pleurer? En cette faon et
suivant cet ordre le susdit enfant fut fait chevalier avec grande
solennit; aprs quoi le comte partant de Castelnaudary peu de jours
ensuite, suivi de son fils et des vques, vint courir devant Toulouse,
prit quelques-uns des ennemis, et alla  Muret, o, prs de lui, se
rendirent plusieurs nobles de Gascogne qu'il avait appels, voulant
qu'ils fissent hommage  son jeune fils, comme ils firent. Quelques
jours aprs il quitta Muret et marcha en Gascogne avec Amaury, pour lui
en livrer la partie dj conquise, et, qu' l'aide de Dieu, il s'empart
du reste. Pour ce qui est des vques, ils restrent  Muret, se
prparant  en partir le troisime jour et  s'en retourner chez eux, vu
qu'avec immense labeur et fortes dpenses, ils avaient louablement
accompli leur quarantaine en plerinage, bien dignes en tous points
d'loges et d'honneur. Sortant donc le troisime jour de Muret, ils
tendaient vers Carcassonne lorsque les Toulousains et autres ennemis de
la foi, voyant que notre comte gagnait, avec son fils, le pays de
Gascogne, et que les vques, suivis des plerins en leur compagnie,
revenaient en leurs quartiers, saisirent l'occasion d'agir  coup sr,
et sortant en grande troupe de Toulouse, vinrent assiger certains de
nos chevaliers. Or taient-ce Pierre de Sissy, Simon de Lisesnes et
Robert de Sartes, plus quelques autres en petit nombre, lesquels, comme
nous l'avons dit plus haut, occupaient, prs de Toulouse, une citadelle
assez faible et mal fortifie, dont les ennemis poussrent vivement le
sige, et o nos gens se dfendirent de leur mieux. Toutefois, sentant
bientt qu'ils n'taient  mme d'tre secourus  temps, puisque le
comte avait tourn vers la Gascogne, et que les vques et les plerins
s'en revenaient en France, aprs dures extrmits et violentes angoisses
ils se rendirent, y mettant nanmoins la condition et garantie que les
Toulousains leur laisseraient la vie et les membres. N'oublions pas de
dire que les prlats, dj rendus  Carcassonne, en apprenant la
position des ntres, conseillrent, avertirent et supplirent les
plerins de rebrousser chemin avec eux pour leur donner assistance. 
hommes en tout recommandables!  gens de pleine vertu! Tous y
consentirent, et, sortant de Carcassonne, marchaient en hte pour
secourir les assigs; mais, en arrivant prs de Castelnaudary, on leur
dit qu'ils taient au pouvoir des ennemis, comme cela tait rellement.
Ce qu'ayant ou, ils revinrent en grande douleur vers Carcassonne,
tandis que les gens de Toulouse y conduisaient leurs prisonniers, o,
sur l'heure, ils les firent traner par les places attels  leurs
chevaux; et, pires que tous les infidles ensemble, ne dfrant  leurs
promesses ni  leurs sermens, ils les firent pendre tout dpecs  une
potence, bien qu'ils leur eussent donn caution de leurs vies et
membres.  faon horrible de trahison et de cruaut! Quant au noble
comte de Montfort, lequel, ainsi que nous l'avons rapport, avait
conduit son fils en Gascogne, et, par l'aide de Dieu, y avait dj
acquis beaucoup de chteaux et trs-forts,  la nouvelle que les
Toulousains assigeaient ses chevaliers, il laissa son fils en ces
parties et revint promptement  leur secours; mais avant d'arriver 
eux, ils taient dj pris et conduits  Toulouse.

Le roi, Pierre d'Arragon, avait, l'hiver pass, dput  Rome, insinuant
par trs-fausse suggestion au seigneur pape que le comte de Montfort
avait injustement ravi les terres du comte de Comminges, de Foix et de
Gaston de Barn; il allait jusqu' dire que ces trois hommes n'avaient
jamais t hrtiques, bien qu'il ft trs-manifeste qu'ils avaient t
fauteurs de l'hrsie et combattu la sainte glise de tous leurs
efforts. Il enjla le seigneur pape au point de lui persuader que les
affaires de la foi taient consommes contre les hrtiques, eux tant
au loin mis en fuite et entirement chasss du pays albigeois, et
qu'ainsi il tait ncessaire qu'il rvoqut pleinement l'indulgence
qu'il avait octroye aux plerins, et la transportt aux guerres contre
les paens d'Espagne ou au secours de la Terre-Sainte.  impit inoue
commise sous ombre mme de pit! Or disait ainsi ce trs-mchant
prince, non qu'il ft en souci des embarras et besoins de la sainte
glise, mais, ainsi qu'il l'a dmontr par indices bien videns, pour
touffer et dtruire en un moment la cause du Christ qui, aprs nombre
d'annes, grands travaux et large effusion du sang chrtien, avait t
miraculeusement avance en ces contres. Nanmoins, le souverain
pontife, trop crdule aux perfides suggestions dudit roi, consentit
facilement  ses demandes, et crivit au comte de Montfort, lui mandant
et ordonnant de rendre sans dlai, aux comtes de Comminges, de Fois et 
Gaston de Barn, gens trs-sclrats et perdus, les terres que, par
juste jugement de Dieu, il avait enfin conquises, et par le secours des
Croiss. En outre, il rvoqua l'indulgence accorde  ceux qui
marchaient contre les hrtiques, et, par suite, envoya en France son
lgat, matre Robert de Coron, Anglais de nation, muni de plusieurs
lettres et indulgences, pour prcher activement et faire prcher en
assistance du pays de Jrusalem; lequel lgat,  son arrive, excutant
sa mission avec diligente sollicitude, commena  parcourir la France, 
tenir des conciles d'archevques et d'vques,  instituer des
prcheurs, bref, par tous moyens,  travailler pour la Terre-Sainte. De
leur ct, les prdicateurs qui avaient jusque-l pouss les affaires de
la foi contre les Albigeois, reurent de lui l'ordre d'y renoncer et de
la tourner  la croisade d'outre-mer; si bien qu'au jugement humain, le
saint ngoce de la religion contre les pestifrs hrtiques fut presque
aboli. En effet, dans toute la France il n'y avait qu'un seul homme,
savoir, le vnrable vque de Carcassonne, personnage d'exquise
saintet, qui s'occupt de cette pieuse entreprise, courant de toutes
parts, et faisant tous ses efforts pour qu'elle ne tombt en oubli. Ces
choses tant dites par avance sur l'tat des choses en France, revenons
 la suite de notre narration.

Des lettres apostoliques tant donc manes de Rome, par lesquelles le
seigneur pape ordonnait au comte de Montfort de rendre les domaines des
trois nobles susdits, notre comte trs-chrtien et les vques du pays
albigeois lui envoyrent l'vque de Comminges, Guillaume, archidiacre
de Paris, un certain abb de Clarac, homme non moins prudent que ferme,
deux clercs que le seigneur pape avait dputs au comte de Montfort,
savoir, matre Thodise qui embrassait d'une merveilleuse affection les
affaires de la foi, et Pierre de Marc, anciennement notaire apostolique
et originaire du diocse de Nmes, lesquels tous arrivrent en cour de
Rome. Ils la trouvrent dure et trs-mal dispose en leur endroit, vu
que les ambassadeurs du roi d'Arragon, dont quelques-uns y faisaient
sjour, avaient fait pencher de leur ct, par fausse suggestion, les
esprits de presque tous ceux qui la composaient. Enfin, aprs beaucoup
de peines, le seigneur pape, venant  mieux connatre la vrit, crivit
au roi d'Arragon, et par l'entremise des envoys du comte, des lettres
o il lui reprochait trs-prement d'avoir pris en sa garde et sous sa
protection les gens de Toulouse, aussi bien que les autres hrtiques,
lui enjoignant trs-troitement, en vertu du Saint-Esprit, de rompre
avec eux sans dlai, et de ne leur accorder  l'avenir ni secours ni
faveur. De plus Sa Saintet se plaignait par ses lettres de ce que le
roi d'Arragon, par diverses suppositions fausses, et obtenu un mandat
apostolique pour la restitution des terres des comtes de Comminges, de
Foix et de Gaston de Barn;  quelles causes il le rvoquait comme
subreptice. Enfin il commandait, dans la mme missive, aux susdits
nobles et aux citoyens de Toulouse, de donner satisfaction  Dieu et de
revenir  l'unit de l'glise, suivant le conseil et la volont de
l'archevque de Narbonne, lgat du sige apostolique, et de l'vque
Foulques; ordonnant que, s'ils s'y refusaient, les peuples fussent
excits contre eux et leurs fauteurs par de nouvelles indulgences. Tel
tait sommairement le contenu de ces lettres que nos envoys
rapportrent de Rome.

Cependant le noble comte de Montfort et ses compagnons taient alors en
grande perplexit, presque seuls et quasi du tout dsols, vu qu'un
petit nombre seulement de plerins venait de France  leur secours, si
mme il en venait. En effet, comme nous l'avons dj dit, les affaires
de la foi taient presque entirement oublies par l'effet des nouvelles
prdications du lgat que le seigneur pape avait envoy en France pour
une croisade en la Terre-Sainte; de sorte que nuls  peu prs ne se
croisaient plus contre les pestifrs hrtiques. En outre, le roi
Philippe, occup aux guerres intestines qu'il avait alors  soutenir, ne
permettait point que les chevaliers qui s'taient depuis long-temps
disposs  les combattre accomplissent leur voeu. Enfin, on disait dans
le pays albigeois, et le bruit commun courait dj que le roi d'Arragon
rassemblait ses armes pour entrer firement sur nos terres et en
extirper entirement les soldats du Christ. Le danger se reprsentant de
la sorte, notre comte envoya vers son fils, lequel tait en Gascogne au
sige d'un chteau nomm Rochefort[155], lui mandant que, levant ce
sige, il vnt en diligence se joindre  lui; car il craignait que, si
le roi pntrait en Gascogne avec ses troupes, il ne lui ft possible de
se saisir d'Amaury qui n'avait avec lui que trs-peu de Franais. Or le
misricordieux Seigneur Jsus qui, dans les occasions, vient toujours au
secours des tribulations de ses serviteurs, fit en sorte que le fils
obt  l'ordre de son pre sans avoir  rougir d'un sige abandonn,
puisque la nuit mme o il reut les lettres du comte les ennemis
demandrent  capituler et offrirent de rendre le chteau, plus environ
soixante prisonniers qu'ils y tenaient dans les fers, pourvu qu'on leur
permt de se retirer la vie sauve; ce qu'Amaury, fils du comte, ayant
accord, vu l'urgente ncessit, il se porta en toute hte vers son
pre, aprs avoir laiss dans la place un petit nombre de chevaliers. En
ce temps, tout le peuple albigeois tait en grand trouble et
incertitude, parce que les ennemis de la foi et les chevaliers du roi
d'Arragon sortirent de Toulouse o ils avaient long-temps sjourn,
parcoururent le pays et rdrent autour de nos chteaux, invitant les
indignes  l'apostasie et  la rvolte;  quoi passaient plusieurs
d'entre eux, sous la garantie du roi d'Arragon dont ils attendaient
impatiemment la venue: si bien que nous perdmes plusieurs places
considrables et trs-fortes. Vers le mme temps, le noble comte de
Montfort et les vques de l'Albigeois envoyrent deux abbs vers le roi
d'Arragon pour lui remettre les lettres du seigneur pape, le suppliant
que, suivant le mandat apostolique, il se dsistt du secours qu'il
accordait  l'hrsie et de ses attaques contre la chrtient. Sur quoi,
plein de ruses et trompeur, il rpondit frauduleusement qu'il
accomplirait volontiers tous les ordres du souverain pontife; mais, bien
qu'il promt toujours de s'y conformer de grand coeur, il ne voulut
pourtant rappeler les chevaliers qu'il avait laisss l'hiver prcdent 
Toulouse pour faire la guerre aux Chrtiens, d'accord avec les gens de
cette ville et les autres hrtiques. Au rebours, il en fit passer de
nouveaux, rassemblant en outre dans ses possessions tous ceux qu'il
pouvait, et engageant mme, comme nous l'avons entendu dire, une notable
partie de ses terres pour avoir de quoi tenir  gages gens qu'il
enverrait  l'appui des hrtiques contre les Croiss.  perfide
cruaut!  cruelle perfidie! Car, bien qu'il levt des troupes autant
qu'il lui tait possible dans le dessein de nous attaquer, il promettait
cependant d'obir au mandat du seigneur pape touchant l'abandon des
hrtiques et des excommunis, et l'injonction de nous laisser
tranquilles. Toutefois l'issue a dmontr qu'il n'y a prudence ni calcul
qui vaillent contre le Seigneur.

[Note 155:  dix lieues d'Auch.]

Dans le mme temps donc, le roi d'Arragon, accouchant enfin des projets
d'iniquit qu'il avait conus contre Jsus-Christ et les siens, dpassa
les frontires suivi d'innombrables chevaliers et entra en Gascogne,
voulant, s'il se pouvait, rendre aux hrtiques et soumettre mettre  sa
domination tout le pays que nous avions conquis par la grce de Dieu et
les efforts des Croiss; puis il marcha vers Toulouse, s'emparant,
chemin faisant, de plusieurs chteaux de Gascogne qui se rendirent  lui
par la peur qu'inspiraient ses armes. Que dirai-je? Il n'tait bruit
dans toute la contre que de l'arrive du roi. La plus grande partie des
gens du pays s'en rjouissaient; un bon nombre apostasiaient et le reste
se disposait  en faire autant. L'impie, aprs avoir,  droite et 
gauche, pass par plusieurs castels, arriva devant Muret[156], chteau
noble, mais d'ailleurs assez faible, situ  trois lieues de Toulouse,
et qui, malgr ses minces fortifications, tait pourtant dfendu par
trente chevaliers et quelques gens de pied que le comte de Montfort y
avait laisss pour le garder, et qui, plus que tous autres, faisaient du
mal aux Toulousains. De l, tant venu  Toulouse, le roi rassembla les
habitans et autres hrtiques pour aller assiger Muret.

[Note 156:  quatre lieues de Toulouse.]




CHAPITRE LXXI.

     Du sige de Muret.


L'an de Notre-Seigneur 1213, le mardi 10 septembre, le roi d'Arragon,
Pierre, ayant runi les comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix,
ensemble une nombreuse arme d'Arragonais et de Toulousains, assigea
Muret, chteau situ sur la Garonne, prs de Toulouse,  trois lieues de
cette ville, du ct de la Gascogne.  leur arrive, les ennemis
entrrent aussitt dans le premier faubourg que les assigs n'avaient
pu garnir, vu leur petit nombre, s'tant retranchs tant bien que mal
dans l'autre faubourg. Toutefois les ennemis abandonnrent bientt le
premier. Sans perdre temps, les ntres envoyrent vers le noble comte de
Montfort, lui faisant savoir qu'ils taient assigs, et le priant de
leur porter secours, parce qu'ils n'avaient que peu de vivres ou presque
point, et qu'ils n'osaient sortir de la place pour en faire. Or, tait
le comte dans un chteau nomm Fanjaux,  huit lieues de Muret, se
proposant dj de s'y rendre pour le munir tant d'hommes que de
provisions, parce qu'il se doutait de la venue du roi d'Arragon et du
sige de Muret. La nuit mme o Montfort comptait sortir de Fanjaux,
notre comtesse qui s'y trouvait avec lui, eut un songe dont elle fut
bien fort effraye; car il lui semblait que le sang lui coulait de
chaque bras en grande abondance; et, comme elle en eut parl le matin au
comte, et lui eut dit qu'elle en tait en violent moi, le comte lui
rpondit: Vous parlez bien comme une femme; pensez-vous qu' la mode
des Espagnols nous nous amusions aux songes ou aux augures? Certes,
j'aurais beau eu rver cette mme nuit que je serais tu dans
l'entreprise que je vais suivre  l'instant, je n'en irais que plus
srement et plus volontiers, pour contredire d'autant mieux la sottise
des Espagnols et des gens de ce pays qui prennent garde aux prsages et
aux rves. Aprs quoi le comte quitta Fanjaux, et marcha promptement
avec les siens vers Saverdun. Il vit, chemin faisant, venir  lui un
exprs envoy par les chevaliers assigs dans Muret, lequel lui
apportait des lettres annonant que le roi d'Arragon serrait de prs ce
chteau.  cette nouvelle, grande fut la joie des ntres, comptant dj
sur une future victoire, et soudain le comte envoya vers sa femme, qui,
se retirant de Fanjaux, se rendit  Carcassonne, et runit le plus de
chevaliers qu'elle put. En outre, il pria un certain chevalier franais,
savoir le vicomte de Corbeil, lequel, ayant achev le temps de son
plerinage, s'en retournait chez lui, de revenir en hte  son secours:
ce  quoi il consentit volontiers, et promit de bon coeur de rebrousser
chemin. Puis, se mettant en route avec les siens, ledit vicomte vint 
Fanjaux, o il trouva quelques chevaliers que la comtesse envoyait  son
mari. Quant  Montfort et  sa troupe, se portant en hte vers Saverdun,
ils arrivrent aux environs d'une abbaye de l'ordre de Cteaux, nomme
Bolbonne, o, se dtournant de son chemin, il entra dans l'glise pour y
faire sa prire, et se recommander lui et les siens  celles des moines;
et, aprs avoir long-temps et longuement pri, il saisit l'pe qui le
ceignait, et la posa sur l'autel, disant:  bon Seigneur!  bnin
Jsus! tu m'as choisi, bien qu'indigne, pour conduire ta guerre. En ce
jour, je prends mes armes sur ton autel, afin que, combattant pour toi,
j'en reoive justice en cette cause. Cela dit, il sortit avec les
siens, et vint  Saverdun. Or, il avait avec lui sept vques et trois
abbs que l'archevque de Narbonne, lgat du sige apostolique, avait
runis pour traiter de la paix avec le roi d'Arragon; plus, environ
trente chevaliers arrivs tout rcemment de France pour accomplir leur
voeu de plerinage, entre lesquels tait un jeune homme, frre utrin du
comte, nomm Guillaume des Barres; et c'est le Seigneur qui l'avait
ainsi voulu. tant  Saverdun, le comte assembla les chevaliers en sa
compagnie, et leur demanda conseil sur ce qu'il fallait faire,
n'aspirant, pour sa part et bien vivement, comme nous l'avons ensuite
entendu de sa propre bouche, qu' se rendre cette nuit mme  Muret, et
 y entrer, pour autant que ce loyal prince tait grandement inquiet sur
le sort des assigs. Quant aux autres, ils voulurent passer la nuit 
Saverdun, parce qu'ils taient  jen et trs-fatigus, disant qu'il
leur faudrait peut-tre se battre chemin faisant.  ce, le comte, qui
agissait toujours avec conseil, consentit, bien que malgr lui; puis, le
lendemain,  l'aube du jour, appelant son chapelain, et se confessant,
il fit son testament qu'il envoya crit et scell au seigneur abb de
Bolbonne, mandant et ordonnant que, s'il lui arrivait de prir dans
cette guerre, on l'envoyt  Rome pour tre confirm par le seigneur
pape. Lorsqu'il fut jour, les vques qui taient  Saverdun, le comte
et tous les siens se runirent dans l'glise, o l'un des prlats,
revtu aussitt des sacrs habits, clbra la messe en l'honneur de la
bienheureuse Vierge Marie, en laquelle messe tous les vques
excommunirent le comte de Toulouse et son fils le comte de Comminges,
tous leurs fauteurs, auxiliaires et dfenseurs; et en cette sentence fut
le roi d'Arragon compris indubitablement, bien que les prlats eussent
de fait exprs supprim son nom, puisqu'il tait non seulement
auxiliaire et dfenseur desdits comtes, ains le chef et principal auteur
du sige de Muret; en sorte que l'excommunication fut bien aussi lche
pour lui. Aprs la messe, le comte et les siens, prenant les armes et
sortant de Saverdun, rangrent l'arme dans une plaine proche le
chteau, au nom de la sainte et indivisible Trinit, et, passant outre,
ils vinrent  un certain chteau dit Hauterive,  moiti route de
Saverdun et de Muret. Partant de l, ils arrivrent en un lieu de
difficile passage, entre Hauterive et Muret, o ils pensaient devoir
rencontrer les ennemis, vu que le chemin tait troit, inond et
fangeux. Or l tout prs se trouvait une glise o le comte entra, selon
son habitude, pour faire sa prire, dans le temps mme que la pluie
tombait en abondance, et n'incommodait pas peu nos gens. Mais, durant
que le soldat du Christ, je veux dire notre comte, priait de grande
ferveur, la pluie cessa, et la nue fit place  la clart des cieux. 
bont immense du Crateur! Montfort ayant fini son oraison, et tant
remont  cheval avec les siens, ils sortirent du susdit dfil sans
trouver d'ennemis, et, avanant toujours, ils arrivrent jusqu'auprs de
Muret, de la Garonne, ayant en face, de l'autre ct du fleuve, le roi
d'Arragon qui assigeait Muret avec une arme plus nombreuse que les
sables de la mer.  cette vue, nos chevaliers, tous remplis d'ardeur,
conseillrent au comte qu'entrant aussitt dans la place, il livrt
bataille le jour mme: ce qu'il ne voulut du tout faire, pour autant
qu'il tait heure du soir, et qu'hommes et btes taient harasss,
tandis que les ennemis taient frais, voulant d'ailleurs user d'entire
humilit, offrir au roi d'Arragon des paroles de paix, et le supplier de
ne pas se joindre contre l'glise aux ennemis du Christ. Par toutes ces
raisons donc, le comte ne voulut attaquer le mme jour, et, traversant
le pont, entra dans Muret avec ses troupes, d'o, sur l'heure, nos
vques dputrent vers le roi maints et maints envoys, le priant et
conjurant qu'il daignt prendre en piti la sainte glise de Dieu; mais
le roi, toujours plus obstin, ne voulut acquiescer  aucune de leurs
demandes, ni leur rpondre rien qui donnt espoir de paix, comme on le
verra plus bas. Finalement survinrent dans la nuit le vicomte de Corbeil
et quelques chevaliers franais, lesquels, comme nous l'avons dit
ci-dessus, arrivaient de Carcassonne, et entrrent dans Muret. Ni
faut-il omettre qu'il ne s'y trouvait assez de vivres pour nourrir les
ntres un seul jour, ainsi qu'il fut vrifi cette mme nuit.




CHAPITRE LXXII.

     De la savante bataille et trs-glorieuse victoire du comte de
     Montfort et des siens remporte aux champs de Muret sur le roi
     d'Arragon et les ennemis de la foi.


Le lendemain, au point du jour, le comte se rendit  sa chapelle, situe
dans la citadelle, pour y entendre la messe, tandis que pour mme fin
nos vques et chevaliers allrent  l'glise du bourg; et, aprs la
messe, le comte passa dans le bourg suivi des siens, pour tenir conseil
avec eux; lesquels, durant qu'ils parlaient, se tenaient dsarms,
d'autant qu'il se traitait en quelque faon de la paix par l'entremise
des vques. Soudain, les prlats, du commun avis de nos gens, voulurent
aller pieds dchaux vers le roi, pour le supplier de ne point s'en
prendre  l'glise; mais, comme ils eurent envoy un exprs pour
annoncer leur arrive en telle manire, voil que plusieurs chevaliers
ennemis entrrent en armes dans le bourg o se tenaient les ntres, et
dont les portes taient ouvertes, le comte ne permettant point qu'on les
fermt. Sur-le-champ, il s'adressa aux vques, disant: Vous voyez que
vous ne gagnez rien, et qu'il se fait un plus grand tumulte; assez, ou,
pour mieux dire, trop d'affronts avons-nous endurs. Il est temps que
vous nous donniez licence de combattre. Les vques voyant si
pressante ncessit, et si urgente, la leur accordrent donc, et les
ntres sortant du lieu de la confrence, gagnrent chacun son logis pour
s'armer, tandis que le comte se rendait pour mme cause  la citadelle.
Or, comme il y entrait, et qu'il passait devant sa chapelle, il y jeta
un coup-d'oeil et vit l'vque d'Uzs clbrant la messe, et qui, 
l'offrande aprs l'vangile, disait _Dominus vobiscum_. Sur quoi, le
trs-chrtien comte courut aussitt mettre les genoux en terre, et
joignant les mains devant l'vque, il lui dit: Je vous donne et vous
offre mon me et mon corps.  dvotion de ce grand prince! Puis entrant
dans le fort, il s'arma, et venant derechef vers l'vque en la susdite
chapelle, il s'offrit de nouveau  lui, soi et ses armes. Mais au moment
qu'il s'agenouillait devant l'autel, le bracelet d'o pendaient ses
bas-cuissarts de fer se rompit par le milieu; sur quoi, cet homme
catholique ne sentant nulle peur ni trouble, s'en fit seulement apporter
un autre, et sortit du saint lieu,  l'issue duquel on lui conduisit son
cheval; et, comme il le montait, se trouvant sur un lieu lev, d'o il
pouvait tre vu par les Toulousains en dehors du chteau, l'animal
dressant la tte le frappa et le fit un petit peu chanceler.  cette
vue, les Toulousains, pour se moquer de lui, de pousser un grand
hurlement, et le comte catholique de dire: Vous criez et vous gaussez
de moi maintenant; allez, je me fie au Seigneur pour compter que,
vainqueur, je crierai sur vous jusqu'aux portes de Toulouse.  ces
mots, il monta  cheval, et allant joindre les chevaliers qui taient
dans le bourg, il les trouva arms et prts au combat. En cet instant,
un d'eux lui conseilla de les faire compter pour en savoir le nombre.
Auquel le noble Simon: Il n'en est besoin, dit-il, nous sommes assez
pour vaincre nos ennemis par l'aide de Dieu. Or, tous les ntres, tant
chevaliers que servans  cheval, n'taient plus de huit cents, tandis
qu'on croyait les ennemis monter  cent mille, outre que nous n'avions
que trs-peu de gens de pieds et presque nuls, auxquels mme le comte
avait dfendu de sortir pendant la bataille.

Tandis donc qu'il causait avec ses gens et parlait du combat, voici que
survint l'vque de Toulouse, ayant mtre en tte et aux mains le bois
de la croix vivifiante, que les ntres, descendant aussitt de cheval,
commencrent chacun  adorer. Mais, voyant qu'en tel hommage on perdait
trop de temps, l'vque de Comminges, homme de merveilleuse saintet,
saisissant la croix dans la main de Foulques, et montant en lieu haut,
leur donna la bndiction, disant: Allez au nom de Jsus-Christ, et je
vous suis tmoin, et je reste votre caution au jour du jugement que
quiconque succombera en cette glorieuse lutte obtiendra, sans nulle
peine de purgatoire, les rcompenses ternelles et la batitude des
martyrs, pourvu qu'il soit confess et contrit, ou du moins ait le ferme
dessein de se prsenter, sitt aprs la bataille,  un prtre, pour les
pchs dont il n'aurait fait encore confession. Laquelle promesse, sur
l'instance de nos chevaliers, ayant t souvent rpte, et  maintes
reprises confirme par les vques, soudain purifis de leurs pchs par
contrition de coeur et confession de bouche, se pardonnant les uns aux
autres tout ce qu'ils pouvaient avoir de mutuels sujets de plainte, ils
sortirent du chteau, et rangs en trois troupes, au nom de la Trinit,
intrpides ils s'avancrent contre les ennemis. Cependant, les vques
et les clercs entrrent dans l'glise, pour prier le Seigneur en faveur
de ceux qui s'exposaient en son nom  une mort imminente, et, dans leurs
clameurs vers le ciel, ils poussaient avec angoisse de si grands
mugissemens qu'ils semblaient hurler plutt que faire des prires. Les
soldats du Christ marchaient donc joyeux vers le lieu du combat, prts 
souffrir pour la gloire non seulement la honte d'une dfaite, mais la
mort la plus affreuse; et,  leur sortie du chteau, ils virent les
ennemis rangs en bataille, tels qu'un monde tout entier, dans une
plaine voisine de Muret. Soudain, le premier escadron se lana
audacieusement sur eux, et les enfona jusqu'au centre. Il fut aussitt
suivi du second, qui pntra pareillement au milieu des Toulousains, et
ce fut dans cette rencontre que prirent le roi d'Arragon[157] et
beaucoup des siens avec lui, cet homme orgueilleux s'tant plac dans la
seconde ligne, tandis que les rois se mettent ordinairement dans la
dernire. En outre, il avait chang ses armes, et avait pris celles d'un
autre. Quant  notre comte, voyant que les deux premires troupes des
siens s'taient plonges au milieu des ennemis, et y avaient presque
disparu, il chargea sur la gauche le corps innombrable qui lui tait
oppos, lequel tait rang en bataille le long d'un foss qui le
sparait du comte; et, comme il se ruait sur eux, bien que n'apercevant
aucun chemin pour les atteindre, il trouva enfin dans le foss un
sentier trs-petit, prpar alors, comme nous le croyons, par la volont
divine, et passant par-l il s'abandonna sur les ennemis, et les enfona
comme un trs-vaillant guerrier du Christ. N'oublions de dire qu'au
moment o il se jetait contre eux, ils le frapprent  droite de leurs
pes avec tant de force que la violence du coup brisa son trier
gauche, et, comme il voulait percer de l'peron du pied gauche la
couverte de son cheval, l'peron se rompit aussi et tomba par terre.
Pourtant ce vigoureux guerrier ne fut branl, et continua de frapper
les ennemis  tour de bras, portant entre autres un coup de poing  l'un
d'eux, lequel l'avait touch violemment  la tte, et le faisant cheoir
 bas de son cheval.  cette vue, les compagnons dudit chevalier,
quoiqu'en grand nombre, et tous les autres bientt vaincus et mis en
dsordre, cherchrent leur salut dans la fuite: sur quoi ceux des
ntres, qui composaient le premier et le second escadron, les
poursuivirent sans relche en leur tuant beaucoup de monde, et sabrant
tous ceux qui restaient en arrire, ils en occirent plusieurs milliers.
Pour ce qui est du comte et des chevaliers qui taient avec lui, ils
suivaient exprs au petit pas ceux des ntres qui poussaient ces
fuyards, afin que, si les ennemis venaient  se rallier et  reprendre
courage, nos gens qui marchaient sur leurs talons, spars les uns des
autres, pussent avoir recours  lui. Ni devons-nous taire que le
trs-noble Montfort ne daigna frapper un seul des vaincus, du moment
qu'il les vit en fuite et tournant le dos au vainqueur. Tandis que ceci
se passait, les habitans de Toulouse qui taient rests  l'arme en
nombre infini et prts  combattre, travaillaient de toutes leurs
forces  emporter le chteau: ce que voyant leur vque Foulques qui se
trouvait dans Muret, cet homme bon et plein de douceur, compatissant 
leurs misres, leur envoya un de ses religieux, leur conseillant de se
convertir enfin  Dieu leur seigneur, et de dposer les armes sur la
promesse qu'il les arracherait  une mort certaine; en foi de quoi, il
leur envoya son capuchon, car il tait aussi moine. Mais eux, obstins
et aveugls par l'ordre du ciel, rpondirent que le roi d'Arragon nous
avait tous battus, et que l'vque voulait non les sauver, mais les
faire prir; puis, enlevant le capuchon  son envoy, ils le blessrent
grivement de leurs lances. Au mme instant, nos chevaliers revenant du
carnage, aprs une glorieuse victoire, et arrivant sur lesdits
Toulousains, en turent plusieurs mille. Aprs ce, le comte ordonna 
quelqu'un des siens de le conduire  l'endroit o le roi d'Arragon avait
t tu, ignorant entirement le lieu et le moment o il tait tomb, et
y arrivant, il trouva le corps de ce prince gisant tout nu en plein
champ, parce que nos gens de pied qui taient sortis du chteau, en
voyant nos chevaliers victorieux, avaient gorg tous ceux qu'ils
avaient trouvs par terre. Vivant encore, ils l'avaient dj dpouill.
 la vue du cadavre, le trs-piteux comte descendit de cheval, comme un
autre David auprs d'un autre Sal. Aprs quoi, et pour ce que les
ennemis de la foi, tant noys[158] que tus par le glaive, avaient pri
au nombre d'environ vingt mille, notre gnral trs-chrtien comprenant
qu'un tel miracle venait de la vertu divine et non des forces humaines,
marcha nu-pieds vers l'glise, de l'endroit mme o il tait descendu,
pour rendre grces au Tout-Puissant de la victoire qu'il lui avait
accorde, donnant mme en aumne aux pauvres ses armes et son cheval. Au
demeurant, pour que le rcit vritable de cette merveilleuse bataille et
de notre triomphe glorieux s'imprime davantage au coeur des lecteurs,
nous avons cru devoir insrer dans notre livre les lettres que les
vques et abbs qui taient prsens adressrent  tous les fidles.

[Note 157: Il fut tu par Alain de Roucy et Florent de Ville, nobles
franais qui s'taient acharns sur lui.]

[Note 158: En cherchant  regagner les bateaux qui les avaient amens
par la Garonne.]




CHAPITRE LXXIII.

     Lettres des prlats qui se trouvaient dans l'arme du comte Simon
     lorsqu'il triompha des ennemis de la foi.


Gloire  Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes qui aiment
la sainte glise de bonne volont! Le Dieu fort et puissant, le Dieu
puissant dans les batailles a octroy  la sainte glise, le cinquime
jour de l'octave de la Nativit de la bienheureuse Vierge Marie, la
merveilleuse dfaite des ennemis de la foi chrtienne, une glorieuse
victoire, un triomphe clatant; et voici comme.

Aprs la correction charitable que le souverain pontife, dans sa
paternelle piti, avait soigneusement adresse au roi d'Arragon, avec
l'expresse dfense de ne prter secours, conseil ni faveur, aux ennemis
de la foi, et l'ordre de s'en loigner sans dlai, et de laisser en paix
 toujours le comte de Montfort; aprs la rvocation de certaines
lettres que les envoys du roi avaient obtenues par fausse suggestion
contre ledit comte pour la restitution des terres des comtes de Foix, de
Comminges et de Gaston de Barn, lesquelles le seigneur pape cassa ds
qu'il sut la vrit, comme tant de nulle valeur. Ce mme roi, loin de
recevoir avec une pit filiale les rprimandes du trs-saint pre, se
rvoltant avec superbe contre le mandat apostolique, comme si son coeur
se ft davantage endurci, voulut accoucher des flaux qu'il avait depuis
long-temps conus, bien que les vnrables pres, l'archevque de
Narbonne, lgat du sige apostolique, plus l'vque de Toulouse, lui
eussent transmis les lettres et commandemens du souverain pontife. C'est
pourquoi, entrant avec son arme dans le pays que l'on avait conquis sur
les hrtiques et leurs dfenseurs par la vertu de Dieu et le secours
des Croiss, il tenta, en violation du mandat apostolique, de le
subjuguer, et de le rendre aux ennemis de l'glise; et, s'tant dj
empar d'une petite partie desdits domaines, tandis que la plus grande
portion restante tait dispose  l'apostasie, et toute prte  la
commettre, rassure qu'elle tait par sa garantie, il runit les comtes
de Toulouse, de Foix et de Comminges, ensemble une nombreuse arme de
Toulousains, et vint assiger le chteau de Muret trois jours aprs la
Nativit de Notre-Dame.  cette nouvelle, ayant pris conseil des
vnrables pres archevques, vques et abbs que le vnrable pre
archevque de Narbonne, lgat du sige apostolique, avait convoqus pour
la sainte affaire, et qui s'taient rendus en diligence  son appel pour
en traiter, ainsi que de la paix, tous unanimes et dvous en
Jsus-Christ, Simon, comte de Montfort, ayant avec lui quelques nobles
et puissans Croiss qui taient venus tout rcemment de France  son
secours, et pour l'assistance du Christ, plus sa famille qui, en sa
compagnie, avait ds long-temps travaill pour la cause divine, marcha
vers ladite place, dcid  la dfendre vaillamment; et durant que, le
jour de mars des susdites octaves, l'arme du Christ arrivait  un
certain chteau nomm Saverdun, le vnrable vque de Toulouse, auquel
le souverain pontife avait confi la rconciliation de ses ouailles, non
rebut de les y avoir engages trois ou quatre fois, sans qu'elles
eussent voulu acquiescer  ses avertissemens, bien que salutaires, et
n'eussent rien rpondu sinon qu'elles ne voulaient rpondre du tout,
leur envoya, en mme temps qu'au roi, devant Muret, des lettres o il
leur signifiait que lesdits prlats venaient pour traiter promptement de
la paix et du rtablissement de la bonne intelligence: pour quoi il
demandait qu'on lui donnt un sauf-conduit. Mais, comme le lendemain,
savoir le jour de mercredi, l'arme fut sortie de Saverdun pour, vu
l'urgente ncessit, aller en toute hte au secours de Muret, et que les
vques se furent dcids  rester dans un chteau appel Hauterive, 
moiti chemin de Saverdun et de Muret, dont il est galement loign de
deux lieues, afin d'y attendre le retour de leur envoy, il revint,
portant pour rponse, de la part du roi, qu'il ne leur donnerait pas de
sauf-conduit, puisqu'ils venaient avec l'arme. Or, ne pouvant se rendre
d'une autre manire prs de lui, sans courir un danger manifeste  cause
de l'tat de guerre, ils arrivrent avec les soldats du Christ dans
Muret, o se rendit prs de l'vque de Toulouse, et au nom des habitans
de cette ville, le prieur des frres hospitaliers de Toulouse, lui
apportant lettres desdits habitans, dans lesquelles il tait dit qu'ils
taient de toute faon prts  faire la volont du seigneur pape et de
leur vque; ce dont bien leur et pris si l'effet avait vrifi leurs
paroles. Quant au roi, il rpondit  ce mme prieur qui lui avait t
aussitt renvoy par l'vque, qu'il ne donnerait au prlat de
sauf-conduit; pourtant que, s'il voulait venir  Toulouse pour
parlementer avec les gens de cette cit, il lui accorderait d'y aller;
mais il le disait par drision.  quoi l'vque: Il ne convient,
dit-il, que le serviteur entre dans les murs d'o son Seigneur a t
chass; ni, certes, ne m'y verra-t-on retourner jusqu' ce que mon Dieu
et mon matre y soit revenu. Cependant, quand les prlats furent
arrivs le susdit jour de mercredi dans Muret avec l'arme, ils
envoyrent, pleins d'une active sollicitude, deux religieux au roi et
aux Toulousains, lesquels du roi n'eurent d'autre rponse, en moquerie
et mpris des Croiss, sinon que les vques lui demandaient une
confrence en faveur de quatre ribauds qu'ils avaient amens avec eux.
Quant aux Toulousains, ils dirent aux envoys que le lendemain ils leur
rpondraient, et,  cette cause, les retinrent jusqu' ce jour, savoir
jeudi, puis pour lors leur rpondirent qu'ils taient allis du roi
d'Arragon, et qu'ils ne feraient rien que d'aprs sa volont.  cette
nouvelle transmise le matin dudit jour, les vques et les abbs
formrent le dessein d'aller nu-pieds vers le roi; mais, comme ils
eurent envoy un religieux pour lui annoncer leur venue en telle
manire, les portes tant ouvertes, le comte de Montfort et les Croiss
dsarms, vu que les susdits prlats parlaient ensemble de la paix, les
ennemis de Dieu, courant aux armes, tentrent frauduleusement et avec
insolence d'entrer de force dans le bourg: ce que ne permit la
misricorde divine. Toutefois le comte et les Croiss, voyant qu'ils ne
pouvaient, sans grand pril et dommage, diffrer plus long-temps, aprs
s'tre purifis de leurs pchs, comme il convient aux adorateurs de la
foi chrtienne, et avoir fait confession orale, se disposrent
vaillamment au combat, et, venant trouver l'vque de Toulouse qui
remplissait les fonctions de lgat par l'ordre du seigneur archevque de
Narbonne, lgat du sige apostolique, ils lui demandrent humblement
cong de sortir sur les ennemis de Dieu; puis, l'ayant obtenu, parce que
cette chose tait imprieusement commande par la plus stricte
ncessit, vu qu'ayant dress leurs machines et autres engins de guerre,
les ennemis se pressaient de loin  l'attaque de la maison o se
trouvaient les vques, et y lanaient de tous cts avec leurs
arbaltes des carreaux, des javelots et des dards, les soldats du
Christ, bnis par les vques en habits pontificaux, et tenant le bois
rvr de la croix du Seigneur, sortirent de Muret, rangs en trois
corps, au nom de la sainte Trinit. De leur ct, les ennemis, ayant
nombreuse troupe et bien grande, quittrent leurs tentes dj tout
arms, lesquels, malgr leur multitude et leur foule infinie, furent
vaillamment attaqus par les cliens de Dieu, confians, malgr leur petit
nombre, dans le secours cleste, et guids par le Trs-Haut contre
cette arme immense qu'ils ne redoutaient pas. Soudain la vertu du
Tout-Puissant brisa ses ennemis par les mains de ses serviteurs, et les
anantit en un moment; ils firent volte-face, prirent la fuite comme la
poussire devant l'ouragan, et l'ange du Seigneur tait l qui les
poursuivait. Les uns, par une course honteuse, chapprent honteusement
au pril de la mort; les autres, vitant nos glaives, vinrent prir dans
les flots; un bon nombre fut dvor par l'pe. Il faut grandement gmir
sur l'illustre roi d'Arragon tomb parmi les morts, puisqu'un si noble
prince et si puissant, qui, s'il l'et voulu, et pu et aurait d tre
bien utile  la sainte glise, uni aux ennemis du Christ, attaquait
mchamment les amis du Christ et son pouse sacre. D'ailleurs, durant
que les vainqueurs revenaient triomphans du carnage et de la poursuite
des ennemis, l'vque de Toulouse compatissant charitablement et avec
misricorde aux malheurs et  la tuerie de ses ouailles, et dsirant en
pit de coeur sauver ceux qui, ayant chapp  cette boucherie, taient
encore dans leurs tentes, afin que, chtis par une si violente
correction, ils chappassent du moins au danger qui les pressait, se
convertissent au Seigneur, et vcussent pour demeurer dans la foi
catholique, il leur envoya par un religieux le froc dont il tait vtu,
leur mandant qu'ils dposassent enfin leurs armes et leur frocit,
qu'ils vinssent  lui dsarms, et qu'il les prserverait de mort.
Persvrant cependant dans leur malice, et s'imaginant, bien que dj
vaincus, qu'ils avaient triomph du peuple du Christ, non seulement ils
mprisrent d'obir aux avis de leur pasteur, mais encore frapprent
durement son envoy, aprs lui avoir arrach le froc dont il tait
porteur: sur quoi la milice du Seigneur, courant  eux derechef, les
tua, fuyant et disperss autour de leurs pavillons. L'on ne peut en
aucune faon connatre le nombre exact de ceux des ennemis, nobles ou
autres, qui ont pri dans la bataille. Pour ce qui est des chevaliers du
Christ, un seul a t tu, plus un petit nombre de servans. Que le
peuple chrtien tout entier rende donc grce au Seigneur Jsus du fond
du coeur et en esprit de dvotion pour cette grande victoire des
Chrtiens;  lui qui, par quelques fidles, a battu une multitude
innombrable d'infidles, et a donn  la sainte glise de triompher
saintement de ses ennemis, honneur et gloire  lui dans les sicles des
sicles! _Amen._ Nous vques de Toulouse, de mme d'Uzs, de Lodve, de
Bziers, d'Agde et de Comminges, plus les abbs de Clarac, de
Villemagne[159] et de Saint-Thibri, qui, par l'ordre du vnrable pre
archevque de Narbonne, lgat du sige apostolique, nous tions runis,
et nous efforcions de suprme tude et diligence  traiter de la paix et
du bon accord, nous attestons par le verbe de Dieu que tout ce qui est
crit ci-dessus est vrai, comme choses par nous vues et entendues; les
contre-scellons de nos sceaux, d'autant qu'elles sont dignes d'tre
gardes en ternelle mmoire. Donn  Muret, le lendemain de cette
victoire glorieuse, savoir le sixime jour de l'octave de la Nativit de
la bienheureuse Vierge Marie, l'an du Seigneur 1213.

[Note 159: Abbaye de Bndictins,  cinq lieues de Bziers.]




CHAPITRE LXXIV.

     Comment, aprs la victoire de Muret, les Toulousains offrirent
     aux vques des otages pour obtenir leur rconciliation.


Aprs la glorieuse victoire et sans exemple remporte  Muret, les sept
vques susnomms et les trois abbs qui taient encore dans ce chteau,
pensant que les citoyens de Toulouse, pouvants par un si grand miracle
ensemble et chtiment de Dieu, pourraient plus vite et plus aisment
tre rappels de leurs erreurs au giron de notre mre l'glise,
tentrent, selon l'injonction, pouvoir et teneur du mandat apostolique,
de les ramener par prires, avis et terreur,  la sainte unit romaine.
Sur quoi, les Toulousains ayant promis d'accomplir le mandat du seigneur
pape, les prlats leur demandrent de vive voix une suffisante caution
de leur obissance, savoir, deux cents otages pris parmi eux, pour
autant qu'ils ne pouvaient en aucune faon se contenter de la garantie
du serment, eux ayant  frquentes reprises transgress ceux qu'ils
avaient donns pour le mme objet. Finalement, aprs maintes et maintes
contestations, ils s'engagrent  livrer en otages soixante seulement de
leurs citoyens; et, bien que leurs vques, pour plus grande sret, en
eussent exig, comme nous l'avons dit, deux cents,  cause de l'tendue
de la ville, aussi bien que de l'humeur indomptable et flonne de sa
population, d'autant qu'elle avait souffert que faillissent ceux qu'une
autre fois on avait pris parmi les plus riches de la cit pour la mme
cause, les gens de Toulouse ne voulurent par subterfuge en donner que le
moindre nombre susdit et pas davantage. Aussitt les prlats, afin de
leur ter tout prtexte et toute occasion de pallier leurs erreurs,
rpondirent qu'ils accepteraient volontiers les soixante otages qu'ils
offraient, et qu' cette condition ils les rconcilieraient  l'glise,
et les maintiendraient en paix dans l'unit de la foi catholique. Mais
eux, ne pouvant plus long-temps cacher leurs mchans desseins, dirent
qu'ils n'en bailleraient aucun, dvoilant videmment par tel refus
qu'ils n'en avaient d'abord promis soixante qu'en fraude et supercherie.
Ajoutons ici que les hommes d'un certain chteau au diocse d'Albi,
ayant nom Rabastens, quand ils apprirent notre victoire, dguerpirent
tous de peur, et laissrent la place vide, laquelle fut occupe par Gui,
frre du comte de Montfort,  qui elle appartenait, et qui, y ayant
envoy de ses gens, les y mit en garnison. Peu de jours aprs,
survinrent des plerins de France, mais en petit nombre, savoir,
Rodolphe, vque d'Arras, suivi de quelques chevaliers, ainsi que
plusieurs autres pareillement en faible quantit. Quant  notre comte,
il se prit, avec toute sa suite,  courir sur les terres du comte de
Foix, brlant le bas bourg de sa ville, comme tout ce qu'ils purent
trouver en dehors des forteresses de ses domaines dans les expditions
qu'ils poussrent plus avant.




CHAPITRE LXXV.

     Comment le comte de Montfort envahit les terres du comte de Foix,
     et de la rbellion de Narbonne et de Montpellier.


Ces choses faites, on vint annoncer  Montfort que certains nobles de
Provence, ayant rompu le pacte d'alliance et de paix, vexaient la sainte
glise de Dieu, et que faisant en outre le guet sur les voies publiques,
ils nuisaient de tout leur pouvoir aux Croiss venant de France. Le
comte ayant donc tenu conseil avec les siens, il se dcida  descendre
en ces quartiers, pour accabler les perturbateurs et purger les routes
de ces mchans batteurs d'estrade. Or, comme dans ce dessein, il arriva
 Narbonne avec les plerins en sa compagnie, ceux de cette ville qui
avaient toujours port haine aux affaires du Christ, et s'y taient
maintes fois opposs, bien que secrtement, ne purent par aucune raison
tre induits  recevoir le comte avec sa suite, ni mme celle-ci sans le
comte; pour quoi, tous nos gens durent passer la nuit en dehors de
Narbonne, dans les jardins et broussailles  l'entour; d'o au lendemain
ils partirent pour Bziers, qu'ils quittrent deux jours aprs, venant
jusqu' Montpellier, dont les habitans pareils aux Narbonnais en
mal-vouloir et malice, ne permirent en nulle sorte au comte ni  ceux
qui taient avec lui d'entrer dans leur ville, pour y loger pendant la
nuit, et leur firent en tout comme avaient fait les citoyens de
Narbonne. Passant donc outre, ils arrivrent  Nmes, o d'abord on ne
voulut non plus les accueillir; mais ensuite les gens de cette ville,
voyant la grande colre du comte et son indignation, lui ouvrirent leurs
portes ainsi qu' toute sa troupe, et leur rendirent libralement maints
devoirs d'humanit. De l Montfort vint en un certain chteau de
Bagnols, dont le seigneur le reut honorablement; puis,  la ville de
l'Argentire[160], parce qu'il y avait dans ces parties un certain
noble, nomm Pons de Montlaur, qui troublait tant qu'il pouvait les
vques du pays, la paix et l'glise; lequel, bien que tous les Croiss
se fussent dpartis d'auprs du comte, et qu'il n'et avec lui qu'un
petit nombre de stipendis, et l'archevque de Narbonne, en apprenant
son arrive, eut peur et vint  lui, se livrant soi et ses biens  son
bon plaisir. Il y avait en outre du mme ct un autre noble,
trs-puissant mais adonn au mal, savoir, Adhmar de Poitiers[161], qui
avait toujours t l'ennemi de la cause chrtienne, et adhrait de coeur
au comte de Toulouse. Sachant que Montfort s'approchait, il munit ses
chteaux, et rassembla dans l'un d'entre eux le plus de chevaliers qu'il
put trouver, afin que, si le comte passait dans les environs, il en
sortt avec les siens et l'attaqut; ce que toutefois il n'osa faire,
quand le comte fut en vue du chteau, quoiqu'il ne ft suivi que de
trs-peu de monde, et que lui, Adhmar, et beaucoup de chevaliers.
Tandis que notre comte tait en ces quartiers, le duc de Bourgogne
Othon, homme puissant et bon, qui portait grande affection aux affaires
de la foi contre les hrtiques, et  Montfort, vint  lui avec le duc
de Lyon et l'archevque de Vienne; et, comme ils taient tous ensemble
auprs de Valence, ils appelrent  Romans cet ennemi de l'glise,
Adhmar, Poitevin, pour y confrer avec eux: lequel s'y rendit, mais ne
voulut rien accorder au comte ni au duc des choses qui intressaient la
paix. Ils le mandrent une seconde fois, sans pouvoir rien gagner
encore: ce que voyant le duc de Bourgogne, enflamm de colre contre
lui, il promit  notre comte que, si Adhmar ne se conformait en tout
aux ordres de l'glise, et  la volont de Montfort, et qu'il ne donnt
bonne garantie de sa soumission, lui, duc, lui dclarerait la guerre de
concert avec le comte; mme aussitt il fit venir plusieurs de ses
chevaliers pour marcher avec lui contre Adhmar: ce que celui-ci ayant
appris, contraint enfin par la ncessit, il se rendit auprs du duc et
du comte, s'abandonnant en toutes choses  leur discrtion, et leur
livrant de plus pour sret quelques siens chteaux dont Montfort remit
la garde  Othon. Cependant le vnrable frre, archevque de Narbonne,
homme plein de prvoyance et vertueux de tous points, sur l'avis duquel
le duc de Bourgogne tait venu au pays de Vienne, le pria de traiter
avec lui de l'objet pour lequel il l'avait appel, savoir, du mariage
entre l'an du comte, nomm Amaury, et la fille du dauphin, puissant
prince et frre germain de ce duc; en quoi, celui-ci acquiesa au
conseil et au dsir de l'archevque.

[Note 160:  cinq lieues de Viviers.]

[Note 161: Ou Aymar.]

Sur ces entrefaites, les routiers arragonais, et autres ennemis de la
foi, commencrent  courir sur les terres de Montfort, et vinrent
jusqu' Bziers, o ils firent tout le mal qu'il purent: bien plus,
quelques-uns des chevaliers de ses domaines tournant  parjure, et
retombant dans leur malice inne, rompirent avec Dieu, l'glise et la
suzerainet du comte; pour quoi, ayant achev les affaires qui l'avaient
appel en Provence, il retourna dans ses possessions[162], et pntrant
aussitt sur celles de ses ennemis, il poussa jusque devant Toulouse,
aux environs de laquelle il sjourna quinze jours, ruinant de fond en
comble un bon nombre de forteresses. Les choses en taient  ce point,
quand Robert de Couron, cardinal et lgat du sige apostolique, qui,
comme nous l'avons dit plus haut, travaillait en France de tout son
pouvoir pour les intrts de la Terre-Sainte, et nous avait enlev les
prdicateurs qui avaient coutume de prcher contre les hrtiques
albigeois, leur ordonnant d'employer leurs paroles au secours des
contres d'outre mer, nous en rendit quelques-uns, sur l'avis d'hommes
sages et bien intentionns, pour qu'ils reprissent leurs travaux en
faveur de la foi et des Croiss de Provence; mme, il prit le signe de
la croix vivifiante pour combattre les hrtiques toulousains. Quoi
plus? La prdication au sujet de la cause chrtienne en France vint
enfin  revivre. Beaucoup se croisrent, et notre comte et les siens
purent de nouveau se livrer  la joie.

[Note 162: En 1214.]

Nous ne pouvons ni ne devons taire une bien cruelle trahison qui fut
commise en ce temps contre le comte Baudouin. Ce comte Baudouin, frre
de Raimond et cousin du roi Philippe, bien loign de la mchancet de
son frre, et consacrant tous ses efforts  la guerre pour le Christ,
assistait de son mieux Montfort et la chrtient contre son frre et
les autres ennemis de la foi. Un jour donc, savoir, le second aprs le
premier dimanche de carme, que ledit comte vint en un certain chteau
du diocse de Cahors, nomm Olme, les chevaliers de ce chteau, lesquels
taient ses hommes, envoyrent aussitt vers les routiers et quelques
autres chevaliers du pays, trs-mchans tratres, lesquels garnissaient
un fort voisin, appel Mont-Lonard, et leur firent dire que Baudouin
tait dans Olme, leur mandant qu'ils vinssent et qu'ils le leur
livreraient sans nul obstacle: ils en donnrent aussi connaissance  un
non moins mchant tratre, mais non dclar, savoir, Rathier de
Castelnau, lequel avait de longue date contract alliance avec le comte
de Montfort, et lui avait jur fidlit, lequel mme tait ami de
Baudouin, et  ce titre possdait sa confiance. Que dirai-je? La nuit
vint, et ledit comte, plein de scurit, comme se croyant parmi les
siens, se livra au sommeil et au repos, ayant avec lui un certain
chevalier de France, nomm Guillaume de Contres, auquel Montfort avait
donn Castel-Sarrasin, plus un servant, aussi Franais, qui gardait le
chteau de Moissac. Comme donc ils reposaient en diverses maisons
spares les unes des autres, le seigneur du chteau enleva la clef de
la chambre o dormait le comte Baudouin, et fermant la porte, il sortit
du chteau, courut  Rathier, et lui montrant la clef, il lui dit: Que
tardez-vous? Voici que votre ennemi est dans vos mains; htez-vous, et
je vous le livrerai dormant et dsarm, ni lui seulement, mais plusieurs
autres de vos ennemis. Ce qu'oyant, les routiers grandement
s'jouirent, et volrent aux portes d'Olme, dont le seigneur ayant
convoqu bien secrtement les hommes du chteau, chef qu'il tait de
ceux qui voulaient se saisir de Baudouin, demanda vite  chacun combien
il logeait des compagnons du comte; puis, cet autre Judas, aprs s'en
tre soigneusement inform, fit poster aux portes de chaque maison un
nombre de routiers tous arms double de celui de nos gens plongs dans
le sommeil et sans dfense. Soudain furent allums une grande quantit
de flambeaux, et poussant un grand cri, les tratres se prcipitrent 
l'improviste sur les ntres, tandis que Rathier de Castelnau et le
susdit seigneur d'Olme couraient  la chambre o reposait le comte; et,
ouvrant brusquement la porte, le surprenaient dormant, sans armes, voire
tout nu. D'autre part, quelques-uns des siens, disperss dans la place,
furent tus, plusieurs furent pris, un certain nombre chappa par la
fuite: ni faut-il omettre que l'un d'eux qui tait tomb vivant en leurs
mains, et auquel les bourreaux avaient promis sous serment d'pargner la
vie et les membres, fut occis dans une glise o il avait ensuite t se
cacher. Quant au comte Baudouin, ils le conduisirent dans un chteau 
lui, au diocse de Cahors, nomm Montves, dont les habitans, mchans et
flons qu'ils taient, reurent de bon coeur les routiers, qui
emmenaient leur seigneur prisonnier. Sur l'heure, ceux-ci lui dirent de
leur faire livrer la tour du chteau, que quelques Franais gardaient
par son ordre; ce qu'il leur dfendit toutefois trs-strictement de
faire pour quelque motif que ce ft, quand mme ils le verraient pendre
 un gibet, leur commandant de se dfendre vigoureusement jusqu' ce
qu'ils eussent secours du noble comte de Montfort.  vertu de prince! 
merveilleuse force d'me!  cet ordre, les routiers entrrent en grande
rage, et le firent jener pendant deux jours; aprs quoi, le comte fit
appeler en diligence un chapelain, auquel il se confessa, et demanda la
sainte communion; mais, comme le prtre lui apportait le divin
Sacrement, survint le plus mauvais de ces coquins, jurant et protestant
avec violence que Baudouin ne mangerait ni ne boirait, jusqu' ce qu'il
rendt un des leurs qu'il avait pris et retenait dans les fers. Auquel
le comte: Je n'ai demand, dit-il, cruel que tu es, ni pain ni vin, ni
pice de viande pour nourrir mon corps; je ne veux, pour le salut de mon
me, que la communion du divin mystre. Derechef le bourreau se mit 
jurer qu'il ne mangerait ni ne boirait,  moins qu'il ne ft ce qu'il
demandait. Eh bien, dit alors le noble comte, puisqu'il ne m'est permis
de recevoir le saint Sacrement, que du moins l'on me montre
l'Eucharistie, gage de mon salut, pour qu'en cette vue je contemple mon
Sauveur. Puis, le chapelain l'ayant leve en l'air et la lui montrant,
il se mit  genoux et l'adora de dvotion bien ardente. Cependant ceux
qui taient dans la tour du chteau, craignant d'tre mis  mort, la
livrrent aux routiers, aprs en avoir toutefois reu le serment qu'il
les laisseraient sortir sains et saufs: mais ces bien mchans tratres,
mprisant leur promesse, les condamnrent aussitt  la mort
ignominieuse du gibet; aprs quoi, saisissant le comte Baudouin, ils le
conduisirent en un certain chteau du comte de Toulouse, nomm
Montauban, o ils le retinrent dans les fers, en attendant l'arrive de
Raimond, lequel vint peu de jours aprs, ayant avec lui ces sclrats
et flons, savoir, le comte de Foix et Roger Bernard son fils, plus, un
certain chevalier des terres du roi d'Arragon, nomm Bernard de
Portelles; et, sur l'heure, il ordonna que son trs-noble frre ft
extrait de Montauban. Or ce qui suit, qui pourra jamais le lire ou
l'entendre sans verser des larmes? Soudain, le comte de Foix et son
fils, bien digne de la malice de son pre, avec Bernard de Portelles,
attachrent une corde au cou de l'illustre prince pour le pendre du
consentement, que dis-je, par l'ordre du comte de Toulouse: ce que
voyant cet homme trs-chrtien, il demanda avec instance et humblement
la confession et le viatique; mais ces chiens trs-cruels les lui
refusrent absolument. Lors le soldat du Christ; puis, dit-il, qu'il ne
m'est permis de me prsenter  un prtre, Dieu m'est tmoin que je veux
mourir avec la ferme et ardente volont de dfendre toujours la
chrtient et monseigneur le comte de Montfort, mourant  son service et
pour son service.  peine avait-il achev que les trois susdits
tratres, l'levant de terre, le pendirent  un noyer.  cruaut inoue!
 nouveau Can! Et si dirai-je, pire que Can, j'entends le comte de
Toulouse, auquel il ne suffit de faire prir son frre, et quel frre!
s'il ne le condamnait  l'atrocit sans exemple d'une telle mort!




CHAPITRE LXXVI.

     Amaury et les citoyens de Narbonne reoivent dans leurs murs les
     ennemis du comte de Montfort, et lui, pour cette cause, dvaste
     leur territoire.


Vers ce mme temps, Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de
cette ville, lesquels n'avaient jamais aim la cause de Jsus-Christ,
accouchant enfin des iniquits qu'ils avaient long-temps avant conues,
s'loignrent manifestement de Dieu, et reurent dans leur ville les
routiers, les Arragonais et les Catalans, afin de chasser, s'ils le
pouvaient, par leur aide, le noble comte de Montfort que les Catalans et
les Arragonais poursuivaient en vengeance de leur roi. Du reste, les
gens de Narbonne commirent tel forfait, non que le comte les attaqut ou
les et lss en quoi que ce ft, mais parce qu'ils pensaient qu'
l'avenir il ne lui viendrait plus de renforts de Croiss. Toutefois
celui qui attrape les sages dans leurs finesses en avait autrement
dispos, puisque, durant que tous nos ennemis taient runis dans
Narbonne pour se jeter ensemble sur Montfort et le peu de monde qu'il
avait avec lui, voil que soudain des plerins survinrent de France,
savoir, Guillaume Des Barres, homme d'un courage prouv, et plusieurs
chevaliers  sa suite, dont la jonction et le secours permirent  notre
comte d'aller dans le voisinage de Narbonne, et de dvaster les domaines
d'Amaury, comme de lui enlever presque tous ses chteaux. Or, un jour
que notre comte avait dcid de se prsenter devant Narbonne, et
qu'ayant arm tous les siens rangs en trois troupes, lui-mme en tte
s'tait approch des portes de la ville, nos ennemis en tant sortis et
s'tant posts  l'entre de la ville, cet invincible guerrier,
c'est--dire Montfort, voulut se lancer  l'instant sur eux  travers un
passage ardu et inaccessible; mais ceux-ci, qui taient placs sur une
minence, le frapprent si violemment de leurs lances que la selle de
son cheval s'tant rompue, il tomba par terre; et, courant de toutes
parts pour le prendre ou pour le tuer, ils auraient fait l'un ou
l'autre, si les ntres, ayant vol  son secours, ne l'eussent remis sur
pied par la grce de Dieu et aprs beaucoup de vaillans efforts. Puis
Guillaume, qui se trouvait  l'arrire-garde, se ruant avec tous nos
gens sur les ennemis, les fora de rentrer  toutes jambes dans
Narbonne; aprs quoi le comte et les siens retournrent au lieu d'o ils
taient venus le mme jour.




CHAPITRE LXXVII.

     Comment Pierre de Bnvent, lgat du sige apostolique,
     rconcilie  l'glise les comtes de Foix et de Comminges[163].

[Note 163: Pierre de Vaulx-Cernay omet ici  dessein le comte de
Toulouse qui fut galement rconcili  l'glise,  la mme poque, par
le lgat Pierre de Bnvent. (Voir les _claircissemens et pices
historiques_  la fin de ce volume, pag. 386 et 387.)]


Pendant que ceci se passait, matre Pierre de Bnvent, cardinal, lgat
du sige apostolique au pays de Narbonne, venait pour mettre ordre  ce
qui intressait la paix et la foi, lequel, ayant appris la conduite des
Narbonnais, leur manda et ordonna trs-strictement de garder trve 
l'gard du comte de Montfort jusqu' son arrive, mandant galement 
celui-ci de ne faire aucun tort aux gens de Narbonne. Peu de jours
ensuite, il s'y rendit, aprs toutefois qu'il eut vu notre comte, et
qu'il eut confr soigneusement avec lui. Aussitt les ennemis de la
foi, savoir les comtes de Foix et de Comminges, et beaucoup d'autres qui
avaient t justement dpossds, vinrent trouver le lgat pour le
supplier de les rtablir dans leurs domaines. Sur quoi, plein de
prudence et de discrtion, il les rconcilia tous  l'glise, recevant
d'eux non seulement la garantie sous serment d'obir aux ordres
apostoliques, mais aussi certains chteaux trs-forts qu'ils avaient
encore entre les mains. Les choses en taient l quand les hommes de
Moissac livrrent la ville par trahison au comte de Toulouse, et ceux
qui se trouvaient dans Moissac, au nom de Montfort, se retirrent dans
la citadelle qui tait faible et mal dfendue. L, ils furent assigs
par Raimond, suivi d'une grande multitude de routiers, pendant trois
semaines de suite; mais les ntres, bien qu'en petit nombre, firent une
vigoureuse rsistance. Quant au noble comte, en apprenant ce qui se
passait, il partit  l'instant mme, et marcha en toute hte  leur
secours: pour quoi le Toulousain et sa troupe, ensemble plusieurs des
gens dudit lieu, principaux auteurs de cette noire trahison, s'enfuirent
bien vite ds qu'ils eurent vent de l'arrive de Montfort, levant le
sige qu'ils avaient pouss si long-temps. Sachant leur fuite, notre
comte et sa suite descendirent du ct d'Agen pour prendre d'assaut,
s'il tait possible, un chteau nomm le Mas, sur les confins du diocse
agnois, lequel, dans cette mme anne, avait fait apostasie. En effet,
le roi Jean d'Angleterre, qui avait toujours t l'ennemi de la cause de
Jsus-Christ et du comte de Montfort, s'tant,  cette poque, rendu au
pays d'Agen, plusieurs nobles de ces quartiers, dans l'esprance qu'il
leur baillerait bonne aide, s'loignrent de Dieu, et secourent la
domination du comte; mais, par la grce de Dieu, ils furent ensuite
frustrs de leur espoir. Montfort donc, se portant rapidement sur ledit
chteau, vint en un lieu o il lui fallut passer la Garonne, n'ayant que
quelques barques mal quipes; et, comme les habitans de la Role,
chteau appartenant au roi d'Angleterre, avaient remont le fleuve sur
des nefs armes en guerre, pour s'opposer au passage des ntres, ils
entrrent dans l'eau, et la traversrent librement, malgr les ennemis;
puis, arrivant au chteau du Mas, aprs l'avoir assig trois jours, ils
s'en revinrent  Narbonne, parce qu'ils n'avaient point de machines, et
que le comte ne pouvait continuer le sige, vu que l'ordre du lgat le
rappelait de ce ct.




CHAPITRE LXXVIII.

     L'vque de Carcassonne revient de France avec une grands
     multitude de plerins.


L'an du Verbe incarn 1214, le vnrable vque de Carcassonne qui avait
travaill toute l'anne prcdente aux affaires de la foi contre les
hrtiques, en parcourant la France et prchant la croisade, se mit en
route vers les pays albigeois aux environs de l'octave de la
Rsurrection du Seigneur. En effet, il avait assign le jour du dpart 
tous les Croiss, tant  ceux qu'il avait runis qu' ceux qui avaient
pris la croix des mains de matre Jacques de Vitry, homme en toutes
choses bien louable, et de certains autres pieux personnages, de faon
qu'tant tous rassembls dans la quinzaine de Pques, ils partissent
avec lui pour venir par la route de Lyon contre les pestifrs
hrtiques. De son ct, matre Robert de Couron, lgat du sige
apostolique, et le vnrable archidiacre Guillaume, fixrent aux Croiss
un autre jour pour qu'ils arrivassent  Bziers dans la mme quinzaine
de Pques, en suivant un autre chemin. Venant donc de Nevers, l'vque
de Carcassonne et les susdits plerins arrivrent heureusement 
Montpellier, et moi j'tais avec ce prlat. L, nous trouvmes
l'archidiacre de Paris et les Croiss qui venaient avec lui de France.
Quant au cardinal, savoir matre Robert de Couron, il tait occup 
quelques affaires dans le pays du Puy. Partant de Montpellier, nous
vnmes prs de Bziers au chteau de Saint-Thibri, o arriva  notre
rencontre le noble comte de Montfort. Or, nous tions environ cent
plerins, tant  pied qu' cheval, parmi lesquels un d'entre les
chevaliers tait le vicomte de Chteaudun et plusieurs autres chevaliers
qu'il n'est besoin de compter par le menu. Nous loignant des environs
de Bziers, nous vnmes  Carcassonne, o nous restmes quelques jours.
Et faut-il notablement remarquer et tenir pour miracles tous les
vnemens de cette anne. Comme nous l'avons dit, quand le susdit
Pierre de Bnvent arriva au pays albigeois, les Arragonais et Catalans
s'taient runis  Narbonne contre la chrtient et le comte de
Montfort: pour quelle cause notre comte restait prs de cette ville, et
ne pouvait s'en loigner souvent, parce qu'aussitt les ennemis
dvastaient toute la contre environnante, bien que les Toulousains, les
Arragonais et les Quercinois lui suscitassent, en beaucoup d'endroits
loin de l, guerres grandement fcheuses. Mais tandis que l'athlte du
Christ souffrait de telles tribulations, celui qui baille secours dans
les occasions ne lui manqua dans l'adversit, puisque, dans le mme
espace de temps, le lgat vint de Rome et des plerins de France. 
riche abondance de la misricorde divine! car, selon l'avis de
plusieurs, les plerins n'eussent rien fait de considrable sans le
lgat, ni lui sans eux n'et fait si bonne besogne. En effet, les
ennemis de la foi ne lui eussent obi s'ils ne les avaient craints; et
rciproquement, si le lgat n'tait venu, les plerins n'auraient pu
gagner que peu de chose sur tant d'ennemis et si puissans. Il arriva
donc, par l'ordre du Dieu misricordieux, que, durant que le lgat
allchait et retenait par une fraude pieuse ceux qui s'taient
rassembls dans Narbonne, le comte de Montfort et les Croiss franais
purent passer vers Cahors et Agen, et librement attaquer leurs ennemis
ou mieux ceux du Christ. , je le rpte, pieuse fraude du lgat! 
pit frauduleuse!




CHAPITRE LXXIX.

     Gui de Montfort et les plerins envahissent et saccagent les
     terres de Rathier de Castelnau.


Aprs que les susdits plerins eurent demeur quelques jours 
Carcassonne, le noble comte de Montfort les pria de marcher avec
l'vque de cette ville et son frre Germain, Gui, du ct du Rouergue
et du Quercy, pour dvaster totalement tant les terres de Rathier de
Castelnau, qui avait si cruellement trahi le trs-noble et trs-chrtien
comte Baudouin, que celles d'autres ennemis du Christ. Pour lui, il
descendit avec son fils an, Amaury, jusqu' Valence, o il trouva le
duc de Bourgogne et le dauphin; et ayant arrt avec eux l'alliance dont
nous avons dj parl, il emmena la demoiselle  Carcassonne, vu que le
temps n'tait propre  la clbration des noces, et qu'il ne pouvait
sjourner long-temps en ces quartiers  cause des nombreux embarras de
la guerre; et l fut clbr le mariage. De leur ct, les plerins qui
avaient dj quitt Carcassonne et pntr dans le diocse de Cahors,
ravagrent les terres des ennemis de la foi, lesquels de peur avaient
dcamp. Ni faut-il omettre que comme nous passions par l'vch de
Rhodez, nous arrivmes  un certain chteau, nomm Maurillac, dont les
habitans voulurent faire rsistance, parce qu'il tait d'une force
merveilleuse et presque inaccessible. Or, matre Robert de Couron,
lgat du sige apostolique, dont il est fait mention plus haut, tait
venu tout rcemment de France joindre l'arme, et aussitt son arrive,
les ntres approchrent de la place qu'ils pressrent vivement. Sur
quoi, les assigs, voyant qu'ils ne pourraient tenir long-temps, se
rendirent le mme jour au lgat, s'abandonnant en tout  sa discrtion;
et fut le chteau sur son ordre renvers de fond en comble par les
Croiss. Ajoutons qu'on y trouva sept hrtiques de la secte dite des
Vaudois, lesquels, amens devant matre Robert, confessrent pleinement
leur incrdulit, et furent par nos plerins frapps et brls avec
grande joie. Aprs cela, on annona  notre comte que certains
chevaliers de l'Agnois, qui s'taient l'an pass soustraits  sa
suzerainet, s'taient retranchs dans un chteau nomm Montpezat. Quoi
plus? Nous allmes pour l'assiger; mais eux, apprenant l'arrive des
Croiss, eurent peur et s'enfuirent, laissant dsert leur chteau, que
nos gens dtruisirent entirement; puis, partant de Montpezat, le comte
s'enfona dans le diocse d'Agen pour reprendre les places qui, l'anne
prcdente, avaient secou sa domination, et toutes de peur firent leur
soumission, avant mme qu'il se prsentt devant elles,  l'exception
d'un certain chteau noble, appel Marmande. Nanmoins, pour plus grande
sret, et dans la crainte qu'elles ne fissent nouvelle apostasie selon
leur usage, le comte eut soin que presque toutes les murailles et
citadelles fussent jetes bas, ne conservant qu'un petit nombre des plus
fortes qu'il garnit de Franais, et voulut tenir en tat de dfense.
Venant enfin  Marmande, il trouva ce chteau muni par un chevalier du
roi d'Angleterre, qui y avait conduit quelques servans, et avait plant
sa bannire au sommet de la tour, dans l'intention de nous rsister.
Mais  l'approche des ntres, lesquels de premire arrive insultrent
ses remparts, ceux de Marmande aprs une faible dfense prirent la
fuite, et, montant sur des barques, ils descendirent la Garonne jusqu'
un chteau voisin, appartenant au roi d'Angleterre, et nomm la Role,
tandis que les servans de ce prince, venus pour dfendre la place, se
mirent  l'abri dans le fort. Sur ce, les ntres entrant dans le bourg
le mirent au pillage, et permirent aux servans qui taient dans la tour
de s'en aller sains et saufs. Aprs quoi, le comte revint  Agen,
n'ayant pas cette fois dtruit tout--fait le chteau, d'aprs l'avis
des siens, parce qu'il tait trs-noble et situ  l'extrmit de ses
domaines, mais seulement une partie des murailles et les tours, 
l'exception de la plus grande o il mit garnison.

Il y avait dans le territoire d'Agen un chteau noble et bien fort,
appel Casseneuil, assis au pied d'une montagne, dans une plaine
trs-agrable, entour de roches et de sources vives, lequel tait un
des principaux refuges des hrtiques, et l'avait t de longue date.
Davantage taient ses habitans en grande partie larrons et routiers,
parjures et gorgs de toutes sortes de pchs et de crimes. En effet,
ils s'taient une et deux fois dj rendus  la chrtient, et pour la
troisime fois cherchaient  lui rsister ainsi qu' notre comte, bien
que leur seigneur suzerain, Hugues de Rovignan, frre de l'vque
d'Agen, et t admis dans l'amiti et familiarit du comte. Ce mme
Hugues ayant cette anne trahi ses sermens et rompu l'intime alliance
qui l'unissait  Montfort, s'tait avec les siens tratreusement
loign de lui comme de Dieu, et avait reu dans son chteau un grand
nombre de mchans tels que lui. Le comte donc arrivant devant
Casseneuil, la veille de la fte des aptres saint Pierre et saint Paul,
en fit le sige d'un ct, et campa sur la hauteur; car son arme
n'tait pas assez considrable pour enfermer entirement la place. Puis
ayant fait, peu de jours ensuite, dresser des machines pour battre les
murs, elles eurent bientt ruin beaucoup des maisons du chteau par
leur jeu continuel contre les remparts et la ville. Enfin des plerins
tant survenus quelques jours aprs, il descendit la montagne, et vint
fixer ses tentes dans la plaine, n'ayant avec lui qu'une partie de ses
gens, et en laissant plusieurs sur la hauteur en compagnie du trs-noble
et vaillant jouvencel, Amaury, son fils, et de Gui, vque de
Carcassonne, lequel remplissant  l'arme les fonctions de lgat,
travaillait de grande ardeur et trs-efficacement au succs de
l'entreprise. Mmement, du ct o il s'tait post, le comte fit
tablir des machines dites perrires, qui, jouant nuit et jour,
affaiblirent sensiblement les remparts. Une nuit, vers l'aurore, une
troupe des ennemis sortant du chteau gravirent la montagne pour se
jeter ensemble sur les ntres, et venant au pavillon o reposait Amaury,
fils de Simon, ils se rurent avec violence sur lui, afin de le prendre
ou de le tuer, s'ils pouvaient; mais les plerins tant accourus les
attaqurent vaillamment et les forcrent de rentrer dans la place.
Tandis que ces choses se passaient audit sige, le roi Jean
d'Angleterre, lequel, mcontent de l'exhrdation de son neveu, fils du
Toulousain, jalousait nos victoires, s'tait port en ces quartiers,
savoir,  Prigueux, avec une puissante arme, ayant prs de lui
plusieurs de nos ennemis qui s'taient rfugis devers sa personne, et
qui avaient t dpossds par le juste jugement de Dieu; lesquels il
recueillit et garda long-temps en sa compagnie, au scandale des
chrtiens et dtriment de son propre honneur. Sur quoi, les assigs lui
envoyaient courriers sur courriers pour lui demander secours, et
lui-mme par exprs les excitait vivement  se dfendre. Que dirai-je?
le bruit courut bien fort parmi nous que le roi Jean voulait nous
attaquer; et peut-tre l'et-il fait, s'il et os. Quant  l'intrpide
comte de Montfort, il ne s'effraya nullement de ces rumeurs, et se
dcida fermement de ne pas lever le sige, quand mme ledit roi
viendrait contre lui, mais de le combattre pour sa dfense et celle des
siens. Toutefois, usant de meilleur avis, Jean n'essaya rien des projets
qu'on lui attribuait et qu'il pouvait bien avoir forms. N'oublions
point de dire que matre Robert de Couron, cardinal, lgat du sige
apostolique, arriva  l'arme devant Casseneuil, et durant le peu de
jours qu'il y resta, travailla de tout son pouvoir  la prise du
chteau, plein de bonne volont qu'il tait. Cependant, les affaires de
la mission qui lui tait confie l'ayant rappel ailleurs, il n'attendit
pas que la place ft tombe en notre pouvoir. Nos gens donc poussant
toujours le sige, et ayant endommag en grande partie les murailles au
moyen des machines, une nuit, le comte convoqua quelques-uns des
principaux de l'arme, et faisant venir un artisan charpentier, il lui
demanda de quelle manire il fallait s'y prendre pour aborder les
remparts et donner l'assaut: car il y avait un foss profond et rempli
d'eau entre le chteau et le camp, que l'on devait absolument passer
pour atteindre jusqu'aux murs, et le pont manquait, d'autant que les
ennemis l'avaient ruin en dehors avant notre arrive. Aprs beaucoup
d'avis diffrens, on s'accorda finalement sur celui dudit artisan, 
construire un pont de bois et de claies, qui, pouss  travers l'eau par
un admirable artifice, sur de grands tonneaux, transporterait nos
soldats  l'autre bord. Aussitt le vnrable vque de Carcassonne, qui
travaillait nuit et jour aux choses concernant le sige, afin d'en hter
l'issue, rassembla une foule de plerins, et fit apporter du bois en
abondance pour faire ce pont. Puis, quand il fut achev, les ntres
ayant pris les armes se prparrent  l'assaut, et poussant cette
nouvelle machine jusqu' l'eau, ils l'y amenrent; mais  peine
l'eut-elle touche, qu'entrane par son poids, et pour autant que la
rive d'o elle avait t lance tait trs-haute, elle tomba si
violemment au fond, qu'on ne put en aucune faon l'en retirer ni la
soulever  la surface; si bien que tout notre travail fut en un moment
perdu. Peu de jours aprs, les Croiss construisirent un second pont
d'une autre sorte, pour essayer de passer le foss, apprtant en outre
quelques nacelles qui devaient transporter une portion de nos gens, bien
qu'avec grand danger: et quand tous les prparatifs furent termins, ils
s'armrent et tranrent ce pont jusqu'au bord, tandis que d'autres
montaient sur les barques, et que les assigs faisaient jouer sans
relche les nombreuses perrires qu'ils avaient. Quoi plus? les ntres
russirent bien  jeter leur pont sur l'eau; mais ils n'y gagnrent
rien, pour ce qu'il tait trop petit et du tout insuffisant: d'o vint
qu'ils s'attristaient  force, et qu'au rebours les ennemis taient tout
joyeux. Cependant, le comte, plein de constance, et ne se dsesprant
point pour ces contre-temps, rassembla ses ouvriers, les consola, et
leur ordonna de chercher  prparer d'autres machines pour traverser
l'eau: sur quoi, leur matre en imagina une vraiment admirable et toute
nouvelle. En effet, faisant apporter une immense quantit de bois
normes, et construire d'abord, sur de grandes pices de charpente,
comme une vaste maison pareillement en bois, ayant un toit de claies non
aigu, mais plat, il leva ensuite au milieu de ce toit une faon de tour
trs-haute, faite de bois et de claies, au sommet de laquelle il mnagea
cinq gtes pour y loger les arbaltriers; puis, autour et sur le toit,
il dressa une espce de muraille aussi en claies, afin que pussent se
placer derrire un bon nombre des ntres qui dfendraient la tour, et
qui tiendraient de l'eau dans de larges vases pour teindre le feu si
les ennemis en jetaient. Enfin, il recouvrit tout le devant de la
machine avec des cuirs de boeuf, afin d'empcher par cette autre
prcaution qu'ils ne vinssent  l'incendier. Tous ces apprts tant
achevs, nos gens commencrent  tirer et pousser vers l'eau cette
monstrueuse btisse, et bien que les assigs lanassent contre elle une
grle de grosses pierres, ils ne purent par la grce de Dieu
l'endommager que trs-peu ou point du tout. Aprs quoi, l'ayant conduite
jusqu'au bord du foss, ils apportrent dans des paniers force terre et
morceaux de bois pour jeter dans l'eau, et tandis que ceux qui taient 
couvert et libres de leur armure sous le toit infrieur, remplissaient
le foss, les arbaltriers et autres posts dans les abris du haut,
empchaient les efforts des ennemis pour nuire  notre travail. En
outre, une nuit que quelques-uns d'entre eux, ayant garni une petite
barque de sarmens secs, de viande sale, de graisse et d'autres
appareils d'incendie, voulurent l'envoyer contre notre machine pour y
mettre le feu, ils manqurent leur coup, parce que nos servans brlrent
cette barque mme. Quoi plus? Les ntres comblant toujours le foss,
ladite machine arriva vers l'autre bord  sec et sans dommage; car ils
la poussaient en avant  mesure qu'ils remplissaient le foss. Ni fut-il
possible aux assigs de russir, un jour de dimanche que voyant leur
perte s'approcher d'autant, ils lancrent contre elle des brandons
enflamms pour la rduire en cendres, vu que nos gens les teignirent 
force d'eau. Finalement, comme ils taient dj assez prs des ennemis
pour qu'ils pussent mutuellement s'attaquer  coups de lance, le comte,
craignant que ceux-ci ne brlassent la machine pendant la nuit, fit ce
mme dimanche armer les siens aux approches du soir, et les appela tous
 l'assaut au son des trompettes, pendant que, de leur ct, l'vque de
Carcassonne et les clercs qui taient dans l'arme avec lui se
rassemblaient sur la hauteur voisine du chteau, pour crier vers le
Seigneur et le prier en faveur des combattans. Sur l'heure donc, nos
gens tant entrs dans la machine, et ayant rompu les claies qui en
recouvraient le devant, passrent bravement le foss aux chants du
clerg qui entonnait dvotement _Veni Creator spiritus_. Quant aux
ennemis, voyant l'lan des ntres, ils se retirrent dans l'enceinte de
leurs murs, et commencrent  les gner fort par une continuelle
batterie de pierres qu'ils leur lanaient par dessus le rempart, outre
que n'ayant pas d'chelles et la nuit tant tout proche, nous ne pmes
l'escalader. Toutefois, logs maintenant dans une certaine petite
plate-forme entre les murailles et le foss, nous dtruismes pendant la
nuit les barbacanes que les assigs avaient construites en dehors de la
place; et, le lendemain, nos ouvriers ayant employ toute la journe 
faire des chelles et autres machines pour donner l'assaut le troisime
jour, les gens de guerre routiers qui taient dans le chteau, tmoins
de ces prparatifs, eurent peur, sortirent en armes comme pour nous
attaquer, et prirent tous la fuite, sans pouvoir tre atteints par ceux
des ntres qui les poursuivirent long-temps. Mais le reste de l'arme
abordant la place  minuit, et y entrant de force, les ntres passrent
au fil de l'pe ceux qu'ils purent trouver, mettant tout  feu et 
sang: pour quoi soit en toutes choses bni le Seigneur qui nous livra
quelques impies, bien que non pas tous. Cela fait, le comte fit raser
jusqu'au sol le pourtour des murs du chteau; et ainsi fut pris et ruin
Casseneuil, le dix-huitime jour du mois d'aot,  la louange de Dieu, 
qui soient honneur et gloire dans les sicles des sicles.




CHAPITRE LXXX.

     De la destruction du chteau de Dome, au diocse de Prigueux,
     lequel appartient  ce mchant tyran Grard de Cahusac.


Ces choses ainsi menes, on fit savoir  notre comte qu'il y avait au
diocse de Prigueux des chteaux habits par des ennemis de la paix et
de la foi, comme de fait ils l'taient. Il forma donc le dessein de
marcher sus et de s'en emparer, afin que, par la grce de Dieu et le
secours des plerins, chassant les routiers et larrons, il rendt le
repos aux glises, ou, pour mieux dire,  tout le Prigord. D'ailleurs,
tous les ennemis du Christ et de notre comte, ayant appris que
Casseneuil tait tomb en son pouvoir, furent frapps d'une telle
terreur qu'ils n'osrent l'attendre en nulle forteresse, si puissante
qu'elle ft. L'arme donc, partant de Casseneuil, vint  l'un des
susdits chteaux appel Dome[164], qu'elle trouva vide et sans
dfenseurs. Or, c'tait une place noble et bien forte, situe sur la
Dordogne, dans un lieu trs-agrable. Aussitt notre comte en fit saper
et renverser la tour, laquelle tait trs-leve, trs-belle, et
fortifie presque jusqu' son fate.  une demi-lieue tait un autre
chteau quasi inexpugnable, appel Montfort, dont le seigneur, ayant nom
Bernard de Casenac, homme trs-cruel et plus mchant que tous les
autres, s'tait enfui de peur, et avait abandonn son chteau. Et si
nombreuses taient les cruauts, les rapines, les normits de ce
sclrat, et si grandes qu'on pourrait  peine y croire ou mme les
imaginer; outre qu'tant fait de cette sorte, le diable lui avait baill
un aide semblable  lui, savoir sa femme, soeur du vicomte de Turenne,
seconde Jzabel, ou plutt plus barbare cent fois que celle-ci, laquelle
dame tait la pire entre toutes les mchantes femmes, et l'gale de son
mari en malice et frocit. Tous les deux donc, aussi pervers l'un que
l'autre, dpouillaient, voire dtruisaient les glises, attaquaient les
plerins, et dpeaient les membres  leurs malheureuses victimes; si
bien que, dans un seul couvent de moines noirs, nomm Sarlat, les ntres
trouvrent cent cinquante hommes et femmes que le tyran et sa digne
moiti avaient mutils, soit en leur coupant les mains ou les pieds,
soit en leur crevant les yeux ou leur taillant les autres membres. En
effet, la femme du bourreau, renonant  toute piti, faisait trancher
aux pauvres femmes ou les mamelles ou les pouces pour les empcher de
travailler.  cruaut inoue! Mais laissons cela, d'autant que nous ne
pourrions exprimer que la millime partie des crimes de ce Bernard et de
son pouse, et retournons  notre propos.

[Note 164:  neuf lieues de Cahors.]

Le chteau de Dome tant dtruit et renvers, notre comte voulut aussi
ruiner celui de Montfort, lequel appartenait, comme nous l'avons dit, 
ce tyran: pourquoi l'vque de Carcassonne, qui se livrait tout entier
au labeur de la cause du Christ, prenant avec lui une troupe de
plerins, partit sur l'heure, et fit raser ce chteau, dont les murs
taient si forts qu'on pouvait  peine les entamer, le ciment tant
devenu aussi dur que la pierre; en sorte que les ntres furent obligs
d'employer bon nombre de jours  les jeter bas. Le matin, les plerins
allaient  l'ouvrage, et le soir revenaient au camp; car l'arme ne
s'tait point loigne de Dome, o elle se trouvait plus commodment et
en meilleure position. Il y avait en outre prs de Montfort un autre
castel, nomm Castelnau, qui galait tous les autres en malice, et que
la crainte des Croiss avait fait abandonner de ses habitans. Le comte
dcida de l'occuper, afin de pouvoir mieux contenir les perturbateurs,
et il fit comme il le voulait. Il y avait encore un quatrime chteau,
nomm Bainac, dont le seigneur tait un trs-mchant et trs-dangereux
oppresseur de l'glise. Le comte lui donna le choix ou de restituer tout
ce qu'il avait enlev injustement dans un terme qu'il lui fixa, ou de
faire raser ses remparts: pour quoi faire on lui accorda une trve de
plusieurs jours; mais comme, dans cet intervalle, il ne fit point
restitution de ses rapines, Montfort ordonna qu'on dmolt la forteresse
de son chteau; ce qui fut excut pour la tour et pour les murailles,
malgr le tyran et  sa grande douleur, allguant, comme il faisait,
qu'on ne devait ruiner sa citadelle, pour autant qu'il tait le seul
dans le pays qui aidt le roi de France contre le roi des Anglais.
Toutefois, le comte sachant que ces allgations taient vaines et du
tout frivoles, il ne voulut se dsister de ses volonts premires: mme
dj le tyran avait expos semblables prtentions au roi Philippe, dont
il ne put rien obtenir. De cette faon, furent subjugus ces quatre
chteaux, savoir, Dome, Montfort, Castelnau et Bainac, o, depuis cent
ans et plus, Satan avait tabli rsidence, et desquels tait sortie
l'iniquit qui couvrit ces contres. Ces places donc tant subjugues
par les efforts des plerins et la valeur experte du comte de Montfort,
la paix et la tranquillit furent rendues non seulement au Prigord,
mais encore au Quercy,  l'Agnois et au Limousin en grande partie.
Puis, ayant achev leur expdition pour la gloire du nom de
Jsus-Christ, le comte et l'arme retournrent du ct d'Agen, o,
profitant de l'occasion, ils renversrent les forteresses situes dans
ce diocse. C'est alors que vint le comte  Figeac pour juger, au nom du
roi de France, les procs, et faire droit aux plaintes des gens du pays;
car le roi lui avait, en ces quartiers, confi ses pouvoirs pour
beaucoup de choses. Il rendit en mainte occasion bonne et stricte
justice, et aurait redress beaucoup d'autres abus s'il et voulu
excder les bornes du mandat royal. Marchant de l vers Rhodez, il
occupa un chteau trs-fort, nomm Capdenac[165] qui, ds les premiers
temps, avait servi de nid et de refuge aux routiers, et vint ensuite
avec son arme  Rhodez, o il fit de grands reproches au comte de cette
ville, lequel tait son homme lige, mais, cherchant un subterfuge, quel
qu'il ft, disait qu'il tenait la majeure partie de ses domaines du roi
d'Angleterre. Quoi plus? Aprs beaucoup d'altercations, il reconnut les
tenir tout entiers de notre comte, lui fit hommage pour le tout, et
devint ainsi son ami et son alli. Il y avait prs de Rhodez un chteau
fort, nomm Sverac[166], o habitaient des routiers qui avaient fait
tant de mal au pays qu'on ne pourrait aisment l'exprimer, infestant
non seulement le diocse de Rhodez, mais toute la contre environnante
jusqu'au Puy. Pendant son sjour  Rhodez, le comte manda au seigneur de
ce chteau qu'il se rendt; mais lui, se confiant en la force de sa
citadelle, pensant en outre que le comte ne pourrait tenir le sige dans
cette saison (on tait en hiver, et ce chteau tait situ dans les
montagnes, expos au froid le plus vif), ne voulut obir  cette
sommation. Une nuit donc, Gui de Montfort, frre germain du comte,
prenant avec lui chevaliers et servans, sortit de Rhodez, et se porta
nuitamment sur le susdit chteau, dont,  l'aube du jour, il envahit
subitement le bourg infrieur, le prit d'un coup et s'y logea: sur quoi
les gens de ce bourg qui s'tendait en dehors de la forteresse sur le
penchant de la montagne au fate de laquelle elle tait situe, se
retirrent dans la citadelle. Ainsi, Gui occupa ledit bourg, de peur que
les ennemis ne voulussent y mettre le feu  l'arrive de l'arme,
laquelle, tant venue avec le comte  Sverac, trouva ce lieu en son
entier, et contenant bon nombre de maisons propres  recevoir nos
soldats qui s'y tablirent et formrent le sige. C'est le Seigneur qui
disposa les choses de la sorte, lui, ce grand donneur de secours dans le
besoin, tout plein d'une misricordieuse providence pour les ncessits
des siens. Peu de jours aprs, nos gens dressrent une machine dite
perrire, et la firent jouer contre le chteau, o fut pareillement, par
les assigs, leve une semblable machine dont ils se servaient pour
nous nuire autant que possible. Ni est-il  omettre que Dieu les avait
privs de vivres  ce point qu'ils souffraient d'une disette, outre que
le froid et l'pret de l'hiver les affligeaient tellement, presque nus
qu'ils taient et mal couverts, qu'ils ne savaient que faire. Au
demeurant, si quelqu'un s'tonne de leur misre et pauvret, il saura
qu'ils furent si  l'improviste attaqus qu'il ne leur avait t
loisible de se munir d'armes ni de provisions. En effet, ils
n'imaginaient pas, comme nous l'avons dit, que les ntres pussent tenir
le sige au milieu de la rude saison, et dans un lieu o elle tait si
rigoureuse. Finalement, quelques jours aprs, extnus de faim et de
soif, mourant de froid et de nudit, ils demandrent la paix. Que
dirai-je? aprs longues et diverses disputes sur le genre de
composition, les Croiss, comme le seigneur du chteau, se rangeant 
l'avis des gens de bien, convinrent qu'il rendrait la place au comte,
qui, lui-mme, la livrerait en garde  l'vque de Rhodez et  un
certain chevalier nomm Pierre de Brmont; ce qui fut fait. Aussitt le
noble comte, par pure gnrosit, restitua audit seigneur de Sverac
tout le reste de sa terre dont Gui de Montfort s'tait empar, l'ayant
toutefois persuad d'abord de ne faire aucun mal  ses hommes pour ce
qu'ils s'taient rendus  Gui; mme ce libral prince le rtablit
ensuite dans Sverac, aprs avoir reu son hommage et serment de
fidlit. N'oublions de dire que, par la reddition de ce chteau, la
paix et le repos furent ramens dans tout ce pays; ce dont Dieu doit
tre lou grandement, et son trs-fidle athlte, savoir le
trs-chrtien comte de Montfort.

[Note 165:  deux lieues de Figeac.]

[Note 166: Sverac-le-Chtel,  quatre lieues de Milhau.]

Ces choses dment acheves, matre Pierre de Bnvent, lgat du sige
apostolique, dont nous avons parl plus haut, tant revenu des contres
arragonaises o, pour graves affaires, il avait long-temps sjourn,
convoqua un trs-clbre concile et trs-gnral  Montpellier, dans la
quinzaine de la Nativit du Seigneur.




CHAPITRE LXXXI.

     Du concile tenu  Montpellier, dans lequel Montfort fut dclar
     prince du pays conquis.


L'an de l'incarnation du Seigneur 1214, dans la quinzaine de Nol, se
runirent  Montpellier les archevques et vques convoqus en concile
par matre Pierre de Bnvent, lgat du sige apostolique, afin de
rgler en commun tout ce qui intressait la paix et la foi. L
s'assemblrent les archevques de Narbonne, d'Auch, d'Embrun, d'Arles et
d'Aix, plus vingt-huit vques et plusieurs barons. Quant au noble comte
de Montfort, il n'entra pas avec les autres  Montpellier, mais resta
tout le temps du concile en un chteau voisin appartenant  l'vque de
Maguelone, car les gens de Montpellier, pleins de malice et d'arrogance,
l'avaient toujours dtest, ainsi que tous les Franais, si bien qu'ils
ne lui permettaient de venir dans leur ville. Ainsi donc il demeura,
comme nous l'avons dit, au susdit chteau, d'o il venait chaque jour
jusqu' Montpellier dans la maison des frres de l'ordre militaire du
Temple, situe _extra muros_, et l les archevques et vques allaient
le trouver toutes fois qu'il en tait besoin. Le lgat, ces archevques
et vques, les abbs et autres prlats des glises s'tant donc runis,
comme il est dit ci-dessus,  Montpellier, matre Pierre de Bnvent
pronona un sermon dans l'glise de Notre-Dame; puis il appela dans la
maison o il logeait les cinq archevques, les vingt-huit vques, les
abbs et autres prlats des glises en quantit innombrable, auxquels,
tant rassembls, il parla en ces termes:

Je vous somme et requiers, au nom du divin jugement et du devoir
d'obissance qui vous lie  l'glise romaine, que dposant toute
affection, haine ou jalousie, vous me donniez, selon votre science, un
loyal conseil pour savoir  qui mieux et plus utilement, pour l'honneur
de Dieu et de notre sainte mre l'glise, pour la paix de ces contres,
la ruine et l'expulsion de l'hrtique vilenie, il convient de concder
et assigner Toulouse que le comte Raimond a possde, aussi bien que les
autres terres dont l'arme des Croiss s'est empare. Sur ce, tous les
archevques et vques entrrent en longue et consciencieuse
dlibration, chacun avec les abbs de son diocse et ses clercs
familiers; et parce qu'il avait sembl bon de rdiger les avis par
crit, il se trouva que le voeu et l'opinion de tous s'accordrent pour
que le noble comte de Montfort ft choisi prince et monarque de tout ce
pays.  chose admirable! s'il s'agit de crer un vque ou un abb,
l'assentiment d'un petit nombre de votans porte  peine sur un seul
homme; et voil que, pour lire le matre de si vastes domaines, tant de
personnages et si considrables runirent leurs unanimes suffrages sur
cet athlte du Christ! C'est Dieu, sans aucun doute, qui a fait cela,
et aussi est-ce miracle  nos yeux. Aprs donc que les archevques et
vques eurent dsign le noble comte en la manire susdite, ils
requirent trs-instamment du lgat qu'il le mt en possession de toute
la contre; mais comme on eut recours aux lettres que le seigneur pape
avait adresses  matre Pierre, on y vit qu'il ne pouvait le faire
avant d'avoir consult Sa Saintet. Pour quoi, du commun avis tant des
lgats que des prlats, Girard, archevque d'Embrun, homme de grande
science et d'entire bont, fut envoy  Rome et certains clercs avec
lui, porteurs de lettres du cardinal de Bnvent et des membres du
concile, par lesquelles tous les prlats suppliaient trs-vivement le
seigneur pape de leur accorder pour monarque et seigneur le noble comte
de Montfort qu'ils avaient lu unanimement. Nous ne croyons devoir taire
que, pendant que ledit concile se tenait  Montpellier, un jour que le
lgat avait fait appeler le comte dans la maison des Templiers, sise
hors des murs, pour se prsenter devant lui et les vques, et que le
peu de ses chevaliers venus  sa suite s'taient disperss dans le
faubourg pour se promener pendant que le comte, avec ses deux fils,
taient auprs des prlats, soudain les gens de ce faubourg, mchans
tratres qu'ils taient, s'armrent pour la plupart secrtement; et
entrant dans l'glise de Notre-Dame par laquelle il tait entr, se
prirent  guetter tous dans la rue o ils supposaient qu'il passerait 
son retour, l'attendant pour le tuer s'ils pouvaient. Mais Dieu dans sa
bont en ordonna autrement et bien mieux, car le comte eut vent de la
chose; et sortant par un autre chemin que celui qu'il avait suivi en
arrivant, il vita le pige qu'on lui tendait.

Tout ce que dessus dment achev, et le concile ayant dur plusieurs
jours, les prlats s'en revinrent chez eux, et le lgat avec le comte
allrent  Carcassonne. Cependant le premier envoya  Toulouse l'vque
Foulques pour qu'il occupt de sa part et munt le chteau Narbonnais
(ainsi s'appelaient le fort et le palais du comte Raimond), d'o les
Toulousains, sur l'ordre du lgat, ou plutt par la peur qu'il leur
inspirait, firent sortir le fils de ce comte pour livrer ledit lieu 
leur pasteur, lequel entrant dans la forteresse, la garnit de chevaliers
et servans aux frais des citoyens de la ville.




CHAPITRE LXXXII.

     Premire venue de Louis, fils du roi de France, aux pays
     albigeois.


L'an du Verbe incarn 1215, Louis, fils an du roi de France qui, trois
ans auparavant, avait pris la croix contre les hrtiques, mais avait
t arrt par nombreuses et terribles guerres, se mit en route pour les
pays albigeois, aprs que furent en grande partie assoupies celles que
son pre avait soutenues contre ses ennemis, afin d'accomplir son voeu
de plerinage. Avec lui vinrent une foule de nobles et puissans hommes,
lesquels se runirent tous  Lyon au jour qu'il leur avait fix, savoir
le jour de la Rsurrection du Seigneur, et l se trouvrent en sa
compagnie Philippe, vque de Beauvais, le comte de Saint-Pol, Gauthier,
comte de Ponthieu, le comte de Sez, Robert d'Alenon, Guichard de
Beaujeu, Matthieu de Montmorency, le vicomte de Melun et beaucoup
d'autres vaillans chevaliers de haut lignage et de grand pouvoir; enfin
le vnrable Gui, vque de Carcassonne, lequel, sur la prire du noble
comte de Montfort, s'tait rendu en France peu de temps avant et en
revenait avec Louis qui l'aimait bien tendrement, ainsi que tous les
autres, et se conformait en tout  sa volont et  ses conseils. Le
lendemain de Pques, l'vque, partant de Lyon avec les siens, vint 
Vienne, o tait arriv pareillement  la rencontre de son seigneur,
c'est--dire de Louis, le comte de Montfort, plein de joie et
d'esprance; et ne serait facile d'exprimer combien furent vifs,  leur
mutuel abord, les transports qui clatrent des deux cts.

Louis ayant dpass Vienne avec sa suite pour aller  Valence, y trouva
le susdit lgat, matre Pierre de Bnvent, qui tait venu au-devant de
lui, lequel, comme nous l'avons dit, ayant, par un secret et sage
dessein connu de lui seul, donn l'absolution aux cits de Toulouse et
de Narbonne, ennemies de la chrtient et du comte, et retenant en sa
garde et protection les autres chteaux des pays albigeois, craignait
que Louis, en sa qualit de fils an du roi de France et de seigneur
suzerain de tous les fiefs que lui, lgat, occupait, ne voult user de
suprmatie contre son avis et sa disposition, soit en s'emparant des
villes et castels que lui-mme avait dans les mains, soit en les
dtruisant. Par ainsi, comme on le disait, et avec vraisemblance,
l'arrive et la prsence de Louis ne plaisaient point  matre Pierre;
ni faut-il s'en tonner, puisque, alors que toute ladite contre fut
infecte du venin de l'hrtique dpravation, le roi Philippe, son
souverain, maintes fois averti et requis de mettre ordre  un si grand
mal et de s'employer  purger son royaume de l'infidle impuret,
n'avait pourtant, comme il le devait, donn conseil ni assistance
aucune. Il ne semblait donc pas juste au lgat que Louis dt ou pt rien
tenter contre ses arrangemens, maintenant que tout le pays avait t
conquis par le seigneur pape au moyen des Croiss, d'autant moins qu'il
venait comme Crois seulement et comme plerin. Mais Louis, rempli qu'il
tait de douceur et de bnignit, rpondit au cardinal de Bnvent qu'il
ferait selon son bon plaisir; puis quittant Valence, il arriva 
Saint-Gilles, et le noble comte de Montfort avec lui, tandis que
revenaient de la cour de Rome les nonces que les archevques et vques
de la province avaient, ainsi qu'on l'a rapport plus haut, envoys vers
le seigneur pape, afin de lui demander pour leur matre et monarque, le
trs-illustre et trs-chrtien comte Simon. Sur quoi Sa Saintet adressa
lettres au lgat et aux prlats, ensemble au comte de Montfort, sous
mme forme, contenant qu'elle confiait  la garde de Montfort tout le
pays qui avait appartenu au comte de Toulouse, plus celui que les
Croiss avaient acquis et que le lgat retenait en otage jusqu' ce
qu'elle en ordonnt plus pleinement dans le concile gnral qu'elle
avait convoqu pour les calendes de novembre de l'anne courante.
Aussitt Louis et notre comte firent savoir l'arrive desdits envoys 
matre Pierre, lequel pour lors tait avec plusieurs vques prs
Saint-Gilles dans la cit d'Arles.


_Lettre du seigneur pape au comte de Montfort._

Innocent, vque, serviteur des serviteurs de Dieu,  son aim fils,
noble homme, Simon, comte de Montfort, salut et apostolique bndiction.
Nous louons dignement dans le Seigneur tes hauts faits et gestes, parce
qu'en pur amour et sincrit de coeur tu as glorieusement soutenu les
combats pour la cause de Dieu, infatigable et vrai soldat du Christ,
ardent et invincible champion de la foi catholique; d'o vient que par
toute la terre s'est rpandu le bruit de ta pit, que sont verses sur
ta tte mille bndictions et entasses les prires de l'glise pour que
tu acquires encore plus de succs, et que ceux qui intercdent en ta
faveur s'tant multiplis avec tes chrtiennes actions, on te garde la
couronne de gloire que te donnera le juste juge dans l'ternit future,
rserve, comme nous l'esprons pour toi, dans les cieux  cause de tes
mrites. Courage donc, guerrier de Jsus-Christ; remplis ton ministre,
parcours la carrire ouverte devant tes pas jusqu' ce que tu saisisses
le prix; ne t'affaiblis jamais dans les tribulations, sachant que le
Dieu Sabaoth, c'est--dire le Dieu des armes et prince de la milice
chrtienne, est  tes cts qui te baille assistance; ne va pas vouloir
essuyer la sueur des batailles avant d'avoir emport la palme de la
victoire; et, bien plus, puisque tu as tant noblement commenc,
tudie-toi  consommer, dans une fin plus louablement encore poursuivie
par la longanimit et la persvrance qui couronnent les grandes
oeuvres, ce bon dbut et les suites dont tu as eu soin de l'accompagner
dignement, te souvenant, selon la parole de l'aptre, que nul ne doit
tre proclam vainqueur s'il n'a lgitimement combattu. Comme donc nous
avons jug convenable de commettre  ta prudence, garde et dfense,
jusqu'au temps du concile o nous pourrons plus sainement en ordonner
sur l'avis des prlats, tout le pays qu'a tenu le comte de Toulouse,
plus les autres terres conquises par les Croiss et prises en otage par
notre cher fils Pierre, cardinal-diacre de Sainte-Marie en Acquire,
lgat du sige apostolique, t'en concdant les revenus et profits,
ensemble les justices et autres choses appartenant  la juridiction,
pour, sauf les dpenses employes  l'approvisionnement et garnison des
chteaux occups en notre nom, subvenir aux frais de la guerre que tu ne
peux ni ne dois supporter: nous remontrons en toute diligence  ta
noblesse qu'elle n'ait  reculer devant cette mission pour le Christ, te
demandant avec toute affection dans le Seigneur, te priant instamment au
nom et en vertu de Dieu de ne point la refuser, lorsque lui, acceptant
pour ton salut celle que lui a donne son pre, a couru comme un gant
jusqu'au gibet de la croix et  la mort, afin de l'accomplir; nous te
demandons de ne point faillir de fatigue puisque tu t'es  son service
dvou tout entier, ni renoncer  combattre dignement pour sa cause, et
de ne laisser oncques arriver jusqu' ton coeur l'envie d'aller contre
des conseils si doux et si paternels commandemens; mais plutt de
t'attacher de suprme dsir et sincre amour  faire tout ce que nous
t'ordonnons, afin que tu sois ternellement caress dans les
embrassemens du Christ qui, t'invitant  ces treintes de gloire et de
batitude, tend pour toi ses infatigables bras. Davantage, mets tous
tes soins et toute ta prudence  empcher que tu n'aies couru ou
travaill en vain; prends bien garde que, par ta ngligence, les nues
de sauterelles sorties du puits de l'abme et rejetes, par ton
ministre, loin du sol qu'elles avaient inond, ne puissent (ce que
n'advienne) y revenir pour en chasser le peuple de Dieu. Pour nous,
esprant de conviction que, soigneux de ton salut, tu ne contreviendras
jamais aux mandemens apostoliques, nous avons ordonn aux barons,
consuls et autres fidles serviteurs du Christ tablis dans les susdites
contres (de ce leur faisant trs-expresses injonctions au nom du
Saint-Esprit) qu'ils s'appliquent tout entiers  observer inviolablement
tes ordres touchant les affaires de la paix et de la foi, comme autres
points ci-dessus rapports, et te fournissent avis et secours largement
et en abondance contre les ennemis de la foi et les perturbateurs; de
sorte que, par leur coopration, tu mnes  bonne issue ces affaires
confies  ta loyaut. Pareillement avons mand au lgat et command de
statuer sur tout ce qu'il jugera leur tre expdient, de te donner, dans
l'occasion, assistance et conseil, de faire fermement excuter ce que tu
auras dcid, et de contraindre fortement,  ce qui te semblera utile,
les contradicteurs, s'il s'en trouve, ou les rebelles, sans tenir compte
de condition quelconque ou d'appel.

Donn  Latran, le quatrime jour avant les nones d'avril, et de notre
pontificat l'an dix-huit.

Louis, en partant de Saint-Gilles, vint  Montpellier et de l 
Bziers, laquelle n'est loigne de Narbonne que de quatre lieues
seulement, et o les gens de cette ville, dtermins par la crainte,
dputrent vers lui pour lui signifier qu'ils taient prts  faire, en
toute chose, selon sa volont. Ni est-il  taire qu'Arnaud, archevque
de Narbonne, travaillait de tout son pouvoir  ce que les murailles de
Narbonne ne fussent ruines, et mme il tait, pour ce sujet, all
jusqu' Vienne  la rencontre de Louis. Il disait en effet que Narbonne
tait  lui, ce qui tait en partie vritable, ayant en outre usurp et
retenu pour son compte le duch de Narbonne que le Toulousain avait de
longue date possd. Toutefois les Narbonnais ne s'en taient pas moins
opposs au comte de Montfort en haine de Dieu et de la chrtient; voire
ils avaient combattu le Christ de tous leurs efforts, introduit dans
leur ville et long-temps gard ses ennemis, et mme, l'anne prcdente,
avaient caus,  l'archevque qui plaidait si vivement pour la
conservation de leurs murs, de grandes craintes au sujet de sa propre
vie; d'o vient que ce prlat paraissait aux ntres y mettre trop
d'insistance, et agir en cela contre l'intrt de l'glise et le sien
mme. Pour cette cause donc et certains autres motifs qu'il n'est
ncessaire de rapporter ici, quelque peu de dsaccord s'tait gliss
entre ledit archevque et le comte de Montfort; mais presque tous
jugeaient que le premier, quant aux prtentions que nous venons de dire,
ne pourvoyait pas assez pour l'avenir au bien de la foi chrtienne.
Finalement, durant que le lgat, Louis, le comte de Montfort et tous les
plerins se trouvaient  Bziers, il fut arrt, d'aprs la volont du
lgat et sur l'avis des prlats qui se trouvaient l en bon nombre, que
Louis, selon la dcision et par l'autorit du cardinal de Bnvent,
ferait dmolir les murs de Narbonne, de Toulouse et de quelques
chteaux, pour ce que ces forteresses avaient fait beaucoup de mal  la
chrtient, avec dfense, toutefois, de troubler les habitans desdits
lieux, autrement qu'en ce qui tait commis par le lgat  son excution.
Ce qu'afin de mieux observer Louis manda aux citoyens de Narbonne de
jeter bas eux-mmes leurs murailles dans l'espace de trois semaines, au
gr de deux chevaliers qu'il envoya _ad hoc_ en cette ville, et que,
s'ils ne le faisaient, ils tinssent pour sr qu'il les chtierait
lourdement. Ils commencrent donc  dmolir les murs de Jricho, je veux
dire de Narbonne; et Louis, sortant de Bziers, vint avec les siens 
Carcassonne o, quelques jours aprs, se rendit le lgat, lequel y
convoqua dans la maison de l'vque les vques qui taient prsens,
Louis, le comte de Montfort et les nobles  la suite de Louis; puis,
devant eux, il remit, selon la teneur du mandat apostolique, tout le
pays  la garde du comte jusqu'au concile gnral. Cela fait, Louis,
partant de Carcassonne, arriva en un certain chteau voisin qu'on nomme
Fanjaux, et y resta peu de jours, tandis que le lgat et le comte de
Montfort gagnaient Pamiers. L vint vers le cardinal ce mchant comte de
Foix, que Simon ne voulut voir; l aussi fut au comte baill en garde
par le lgat le chteau de Foix que celui-ci avait long-temps occup, et
o Montfort envoya aussitt de ses chevaliers pour y tenir garnison.
Nous ne devons passer sous silence qu'avant son dpart de Carcassonne il
avait dput Gui son frre et chevaliers avec lui pour recevoir
Toulouse et s'y tablir en son nom, plus faire prter serment de
fidlit aux habitans et leur ordonner d'abattre leurs murailles; ce que
firent ceux-ci, bien que malgr eux et  leur grande douleur, contraints
par la crainte plutt qu'induits par amour  obir, si bien qu' compter
de ce jour, l'orgueil de cette ville superbe fut enfin humili. Aprs la
remise du chteau de Foix dans les mains du comte, le lgat, Louis et
Montfort, ensemble tous les plerins, se dirigrent vers Toulouse et y
entrrent; ensuite Louis et les Croiss  sa suite, ayant atteint le
terme de leur plerinage, retournrent en France. Quant au lgat,
partant de Toulouse, il vint  Carcassonne, et y attendit quelques jours
le comte de Montfort qui vint le retrouver aprs tre rest le mme
temps  Toulouse. Puis, ayant fait un long sjour dans ces contres et
s'y tant louablement acquitt de ses fonctions de lgat, homme qu'il
tait de circonspection et de prudence, le cardinal, matre Pierre de
Bnvent, laissant tout le pays  la garde de Montfort, selon l'ordre du
seigneur pape, descendit en Provence et retourna vers le souverain
pontife, suivi du noble comte jusqu' Saint-Antoine prs de Vienne, o
ils se sparrent, l'un pour aller  Rome et l'autre  Carcassonne.
Montfort donc revint dans cette ville aprs tre rest quelques jours en
Provence; puis, peu de jours ensuite, il se transporta dans les
quartiers de Toulouse et d'Agen pour les visiter et redresser ce qu'il y
trouverait exiger correction. Ni faut-il taire que les murailles de
Toulouse taient dj dmolies en grande partie. Or, quelques jours
aprs, Bernard de Casenac, homme mchant et bien cruel, dont nous avons
fait mention plus haut, recouvra, par trahison, un certain chteau en
Prigord qui lui avait appartenu, et qu'on nommait Castelnau. En effet,
un chevalier de France, auquel le comte en avait confi la garde, ne
l'avait pas suffisamment garni et l'avait laiss presque vide; ce
qu'apprenant le susdit Bernard, il vint sus, l'assigea, le prit sur
l'heure, et condamna  la mort du gibet les chevaliers qu'il y trouva.




CHAPITRE LXXXIII.

     De la tenue du concile de Latran, dans lequel le comt de
     Toulouse, commis s mains du comte Simon, lui est pleinement
     concd.


L'an du Verbe incarn 1215, dans le mois de novembre, le seigneur pape
Innocent III ayant convoqu, dans l'glise de Latran, les patriarches,
archevques, vques, abbs et autres prlats des glises, clbra, dans
la ville de Rome, un concile gnral et solennel. Entre autres points
arrts et dcids en ce concile, on y traita des affaires de la foi
contre les Albigeois, d'autant que s'y taient prsents le comte
Raimond, autrefois comte de Toulouse, son fils et le comte de Foix,
perturbateurs trs-dclars de la paix et ennemis de la religion, pour
supplier qu'on leur rendt les domaines qu'ils avaient perdus par la
disposition de la justice divine, aide des efforts des Croiss. Mais,
de son ct, le noble comte de Montfort avait envoy en cour de Rome son
frre germain, Gui, et autres missaires discrets et fidles. Il est
bien vrai qu'ils y trouvrent quelques gens, et, qui pis est, parmi les
prlats, qui s'opposaient aux affaires de la foi et travaillaient  la
rintgration desdits comtes; mais le conseil d'Achitophel ne prvalut
cependant point, et le dsir des mchans fut tromp, car le seigneur
pape, d'accord avec la majeure et plus saine partie du sacr concile,
ordonna ce qui suit des choses relatives aux suites de la croisade
contre les Albigeois. Il statua que la cit de Toulouse et autres terres
conquises par les Croiss seraient concdes au comte de Montfort qui
s'tait port, plus que tout autre, de toute vaillance et loyaut  la
sainte entreprise; et quant aux domaines que le comte Raimond possdait
en Provence, le souverain pontife dcida qu'ils lui seraient gards,
afin d'en pourvoir, soit en partie, soit mme pour le tout, le fils de
ce comte, pourvu toutefois que, par indices certains de fidlit et de
bonne conduite, il se montrt digne de misricorde. Or, nous montrerons
dans les chapitres suivans combien peu ces prvisions se ralisrent, et
comment ledit jeune homme fit changer une telle grce en svre
jugement. Aprs le retour de ses envoys, le comte de Montfort, sur
l'avis des vques du pays albigeois et de ses barons, se rendit en
France prs du roi son seigneur pour recevoir les terres qui relevaient
de lui; et il ne nous serait facile de rapporter ni au lecteur de croire
quels grands honneurs lui furent faits dans ce royaume, accueilli qu'il
tait dans chaque ville, castel ou bourg sur son passage par le clerg
et le peuple qui sortaient en procession  sa rencontre avec longues
acclamations et en criant: _Benedictus qui venit in nomine Domini!_
Mme, telle et si vive tait la pieuse et religieuse dvotion du
peuple, que celui-l se disait heureux qui avait pu toucher le bout de
ses vtemens.  son arrive prs du roi, le comte en fut aussi reu avec
honneur et trs-grande bienveillance; et, aprs les entretiens d'une
aimable familiarit, Philippe lui donna l'investiture du duch de
Narbonne et du comt de Toulouse, plus des fiefs relevant de la couronne
que les Croiss avaient acquis contre les hrtiques ou leurs
dfenseurs, et en assura la possession  ses descendans.

Durant que le noble comte tait en France, Raimond, fils encore tout
jeune de Raimond, jadis comte de Toulouse, contrevenant en tout aux
mandats apostoliques, non  cause de sa grande jeunesse, mais plutt par
colre, mprisant en outre la notable faveur et abondante misricorde
que le souverain pontife lui avait accorde, bien qu'il en ft indigne,
vint aux contres provenales; et, conjurant contre Dieu, les droits
civils et canoniques, il occupa, avec le secours des Avignonnais, des
Tarasconnais et des Marseillais, de l'avis et par l'aide de certains
nobles de Provence, le pays que le noble comte de Montfort tenait en
garde par l'ordre du seigneur pape. S'tant donc empar de la terre
au-del du Rhne, il alla vers un trs-noble chteau au royaume de
France, dans le diocse d'Arles, et situ sur le bord de ce grand
fleuve, lequel chteau avait appartenu au comte de Toulouse, puis avait
t concd par l'glise romaine au comte Simon (cession confirme par
le roi), et que l'archevque d'Arles, dans le domaine duquel il se
trouve, avait donn en fief  ce mme comte comme  son vassal. Ledit
Raimond, venant  Beaucaire, appel par les hommes de ce chteau qui
avaient fait hommage  Montfort, fut reu dans le bourg; et comme
aussitt quelques nobles de Provence, les citoyens d'Avignon et de
Marseille, ensemble les bourgeois de Tarascon, gens mchans et perfides,
furent accourus vers lui, il assigea le snchal du comte[167], les
chevaliers et servans qui gardaient la citadelle, et commena  les
attaquer vivement.  cette nouvelle, Gui, frre de Montfort, et Amaury
son fils an, plus les autres barons et chevaliers qui taient du ct
de Toulouse, marchrent en diligence sur Beaucaire pour secourir, s'ils
le pouvaient, leurs compagnons assigs, ayant avec eux le vnrable
Gui, vque de Carcassonne, lequel, comme on l'a dit souvent, tait tout
entier aux affaires de la foi. Cependant le trs-noble comte de Montfort
arrivait en hte de France, menant avec soi plusieurs chevaliers qu'il y
avait levs  grands frais. Quant  Gui son frre, et son fils Amaury,
dans leur marche rapide vers Beaucaire, ils vinrent  Nmes, qui est 
quatre lieues de ce chteau, et y restrent une nuit; puis, le
lendemain, ayant entendu la messe de bon matin, s'tant confesss et
ayant reu la communion du divin sacrement, ils montrent  cheval et
sortirent de Nmes se portant prcipitamment sur Beaucaire. Ils allaient
tout prts  se battre, ne dsirant rien tant que de livrer un combat
dcisif aux ennemis; et durant que nous tions en route, ayant appris
que, proche le grand chemin, il y avait un certain chteau, nomm
Bellegarde, qui s'tait rendu  nos ennemis et pouvait infester
grandement la voie publique, nous nous dtournmes pour l'assiger sur
l'avis des nobles de l'arme; et l'ayant pris aussitt, nous y passmes
la nuit. Le lendemain,  l'aube du jour, aprs avoir entendu la messe,
nous en partmes pour arriver vitement devant Beaucaire. Or taient les
ntres disposs au combat tout en marchant, et rangs en trois troupes
au nom de la Trinit. Parvenus  ce chteau, nous y trouvmes une
multitude infinie de gens qui tenaient assigs dans la citadelle nos
chevaliers et nos servans; toutefois ils n'osrent sortir des murs
infrieurs de la place, bien que les ntres fussent peu de monde en
comparaison, et qu'ils se tinssent long-temps devant les murailles, les
invitant  en venir aux mains. Nos gens voyant que les ennemis
refusaient le combat, aprs les avoir attendus et dfis, revinrent au
chteau de Bellegarde pour retourner le lendemain; et tandis que nous
tions l, le noble comte de Montfort arriva de France, et courant vers
Beaucaire, vint  Nmes; si bien que partant le mme jour de bon matin,
lui de cette ville et nous de Bellegarde, nous vnmes devant Beaucaire
et assigemes les assigeans, Montfort d'un ct et nous de l'autre.
Sur quoi le fils de l'ex-comte de Toulouse rassembla le plus qu'il put
d'Avignonnais, de Tarasconnais et de Provenaux des bords de la mer,
ensemble beaucoup d'autres des castels environnans, engeance perfide et
rengate, lesquels, runis contre Dieu et l'athlte du Christ, savoir le
comte de Montfort, vexaient de tout leur pouvoir ceux des ntres qui
taient dans la citadelle. Pour nous, non seulement nous assigions
Beaucaire, mais encore les villes et chteaux susdits, enfin la Provence
presque toute entire. Les ennemis avaient tabli autour du fort de
Beaucaire et en dehors une muraille et un foss afin de nous en
dfendre l'approche, battant en outre la place au moyen de machines
dites perrires, et lui donnant frquens et vigoureux assauts que nos
gens repoussaient avec une bravoure merveilleuse, et non sans leur tuer
beaucoup de monde. Les ennemis avaient aussi construit un blier d'une
grosseur norme qu'ils appliqurent contre la muraille de la citadelle
et qui la frappait violemment; mais nos gens,  l'aide d'une admirable
bravoure et industrie, en amortissaient tellement les coups qu'il
n'branla du tout ou que trs-peu le rempart; bref, les assigeans
firent d'autres et nombreuses machines d'espces trs-diverses que les
assigs brlrent toutes. Pour ce qui est du noble Montfort, il
continuait le sige  l'extrieur avec des frais immenses et non sans
grand pril, car tout le pays avait donn  la male route, si bien que
nous ne pouvions avoir de vivres pour l'arme que de Saint-Gilles et de
Nmes, outre qu'il fallait, quand nous en voulions tirer de ces deux
villes, y envoyer des chevaliers pour escorter ceux qui les apportaient.
Il fallait aussi que, sans relche, tant de nuit que de jour, le tiers
des chevaliers de l'arme se tnt prt au combat, parce qu'on craignait
que les ennemis ne nous attaquassent  l'improviste (ce que pourtant ils
n'osrent jamais essayer), et parce qu'il tait ncessaire de garder
continuellement les machines. Le noble comte avait fait dresser une
perrire qui jouait contre le premier mur du bourg, car il n'avait pu en
faire lever plusieurs, vu qu'il n'avait pas assez de monde pour les
faire agir, et que, quant aux chevaliers du pays, ils taient tides
pour sa cause, poltrons et de mince ou de nul service  l'arme du
Christ, tandis que ceux des ennemis taient pleins de courage et
d'audace. Ni devons-nous taire que quand ceux-ci pouvaient prendre
quelques-uns des ntres, soit clercs, soit laques, ils les condamnaient
 une mort honteuse, les pendant, gorgeant les uns et dmembrant les
autres.  guerre ignoble!  victoire ignominieuse! Un jour ils prirent
un de nos chevaliers, le turent, le pendirent et lui couprent les
pieds et les mains.  cruaut inoue! Bien plus, ils jetrent ces pieds
mutils dans la citadelle, au moyen d'un mangonneau, pour terrifier
ainsi et irriter nos assigs. Cependant Raimond, jadis comte de
Toulouse, parcourait la Catalogne et l'Arragon, rassemblant ce qu'il
pouvait de soldats pour entrer sur nos terres, et s'emparer de Toulouse
dont les citoyens, race mauvaise et infidle, taient, s'il venait,
disposs  le recevoir. En outre, les vivres manqurent  ceux des
ntres qui taient enferms dans Beaucaire (car jamais les ennemis
n'auraient pu les prendre s'ils en avaient eu seulement assez pour se
soutenir); ce dont ils donnrent connaissance  notre comte, lequel fut
saisi d'une vive anxit et ne savait que faire, ne pouvant dlivrer les
siens et ne voulant entendre  les abandonner  une mort certaine. Sur
le tout, la cit de Toulouse et le reste du pays qu'il possdait tait
sur le point d'apostasier. Toutes ces choses soigneusement considres,
le noble et loyal comte chercha de quelle manire il pourrait dlivrer
les siens et obtenir qu'ils lui fussent rendus. Que dirai-je? nous
entrons en pourparler par intermdiaires avec les ennemis, et il est
convenu que les assigs du fort de Beaucaire le livreront, moyennant
qu'il leur serait permis d'en sortir vies et bagues sauves; ce qui fut
fait. Au demeurant, si l'on examine les circonstances de ce sige, on
verra que le noble comte, bien qu'il n'ait eu la victoire peur lui, n'en
remporta pas moins la gloire d'une loyale gnrosit et d'une loyaut
gnreuse.  son dpart de Beaucaire, ce vaillant homme revint  Nmes,
et y ayant laiss sa cavalerie pour garder la ville et courir le pays,
il marcha en hte vers Toulouse; ce qu'apprenant Raimond, jadis comte de
cette ville, lequel venait de sa personne pour l'occuper, il s'enfuit
avec honte. Or, chemin faisant, Montfort avait envoy devant lui
quelques-uns de ses chevaliers  Toulouse; et comme les habitans,
perfides qu'ils taient et disposs  trahison, les eurent pris et
renferms dans une maison, irrit  la fois et bien fort tonn d'une
telle insolence, le comte, voyant que les Toulousains voulaient lui
rsister, fit mettre le feu dans un endroit de la ville. D'abord ils se
rfugirent dans le bourg, voulant encore faire rsistance; mais voyant
que le comte se prparait  leur donner l'assaut, ils eurent peur et
s'abandonnrent eux et leur cit  sa discrtion. Sur quoi Montfort fit
renverser de fond en comble les murailles et les tours de la ville,
prenant en outre des otages parmi les citoyens, lesquels il mit en garde
dans ses chteaux. Cependant les gens de Saint-Gilles, apostats et
infidles, reurent dans leurs murs le fils de l'ex-comte de Toulouse
contre la volont de leur abb et des moines qui, pour cette cause,
enlevrent de l'glise le corps de Christ, sortirent de Saint-Gilles
nu-pieds et le frapprent d'interdit et d'anathme. Quant au noble
comte, aprs avoir pass quelques jours  Toulouse, il alla en Gascogne
o fut clbr le mariage entre Gui, son fils cadet[168], et la comtesse
de Bigorre, puis revint  Toulouse peu de jours ensuite.

[Note 167: Lambert de Limoux.]

[Note 168: Le texte porte _fratrem_; c'est _filium_ qu'il faut lire.
Cette comtesse ou hritire de Bigorre fut enleve  son lgitime mari
pour tre livre  ce second fils de Montfort qui, par l, acqurait un
riche domaine.]




CHAPITRE LXXXIV.

     Sige de Montgrenier.


En ce temps-l, ce vieil ennemi et perscuteur infatigable de la cause
du Christ, le comte de Foix, contrevenant aux commandemens du souverain
pontife et du second concile gnral au sujet de la paix, ou du moins de
la trve  observer pendant quinze ans, avait construit prs de Foix un
certain fort qu'on nommait Montgrenier, lequel tait assis au sommet
d'une montagne trs-haute, et semblait, au jugement humain, non
seulement inexpugnable, mais presque inaccessible. L habitaient les
perturbateurs et destructeurs de la foi; l les ennemis de l'glise
avaient leur refuge et leur repaire. Le comte de Montfort apprenant que
cette citadelle tait pour eux un moyen de porter  la chrtient de
notables dommages, qui, s'ils n'taient promptement rprims, pourraient
prjudicier plus qu'on ne saurait dire aux affaires de Jsus-Christ,
forma le dessein de l'assiger; et l'an du Verbe incarn 1216, le
sixime jour de fvrier, ce vaillant prince arriva devant Montgrenier,
dfendu par Roger Bernard, fils du comte de Foix, l'gal de son pre en
mchancet, ensemble plusieurs chevaliers et servans. Or le tratre ne
croyait pas que nul parmi les mortels pt non seulement prendre son
fort, mais ost mme l'attaquer dans une telle saison, vu, comme nous
l'avons dit, qu'il tait situ dans des montagnes trs-hautes et
trs-froides, et qu'on tait dans l'hiver, lequel en cet endroit est
d'ordinaire trs-pre. Mais le brave Montfort, se confiant dans celui
qui commande aux eaux et aux vents, et donne le secours avec les
preuves, ne redoutant ni les orages ni la rigueur des neiges, ni
l'abondance des pluies, et formant le sige au milieu des boues et du
froid, se prit  le pousser vivement, malgr les efforts des chevaliers
du chteau; et comme nous pourrions  peine raconter par le menu toutes
les difficults et tous les travaux de cette entreprise, disons en peu
de mots qu'il convient de l'appeler un martyre plutt qu'une fatigue.
Bref, aprs nombre de jours, l'eau tant venue  manquer dans la place
aussi bien que les vivres, l'envie de rsister encore faillit galement
aux assigs; car les ntres, bien qu' grand'peine, fermaient nuit et
jour toutes les issues si troitement que les ennemis ne pouvaient
introduire dans le chteau aucune provision et n'osaient descendre pour
puiser de l'eau. Accabls de telles souffrances, ils traitrent donc de
la reddition de Montgrenier; et comme les assigeans ne connaissaient
pas bien toute leur situation, ils consentirent plus aisment  leurs
demandes: or elles taient qu'il leur ft permis de sortir du chteau
avec leurs armes, ce qui fut fait. Roger Bernard jura de plus au comte
qu'il ne lui ferait point la guerre pendant une anne; mais nous
montrerons plus bas combien il observa mal ce serment.

Le chteau fut rendu la veille de la Rsurrection du Seigneur, et aprs
que le noble comte y eut aussitt mis garnison de ses servans, il revint
 Carcassonne, d'o il marcha sur certains chteaux du diocse de
Narbonne voisins de Termes, o habitaient routiers qui, pour leurs
pchs, avaient t chasss de leurs terres; il prit les uns de force,
et reut les autres sans aucune condition. Ces choses dment faites,
Montfort gagna les quartiers de Provence,  savoir vers le diocse de
Nmes, pour autant que la ville de Saint-Gilles ayant fait pacte de mort
avec les gens d'Avignon et de Beaucaire, ensemble plusieurs chteaux
dudit diocse qui avaient rompu cette mme anne avec Dieu et l'glise,
s'tait rendue  Raimond, fils de Raimond, ex-comte de Toulouse. Comme
donc le noble comte, pour cause de plerinage et du consentement de
l'abb, souverain seigneur de Saint-Gilles, y fut arriv, les habitans
ne voulurent l'y admettre; et en appelant au seigneur cardinal Bertrand,
ils fermrent leurs portes; sur quoi notre comte, homme qu'il tait
plein d'humilit et de dvotion, s'loigna de Saint-Gilles par dfrence
pour cet appel. En effet, dans ce temps tait venu en Provence matre
Bertrand, cardinal-prtre du titre de Saint-Jean et Saint-Paul, lgat du
sige apostolique, personnage de grande science et d'immense vertu,
envoy par le souverain pontife pour ordonner des choses qui
concernaient la paix et la foi dans les provinces de Vienne, d'Arles,
d'Aix, Embrun et Narbonne, lequel tait pour lors au-del du Rhne dans
la cit d'Orange, et  qui les citoyens d'Avignon et de Marseille, non
plus que les gens de Saint-Gilles, de Beaucaire et de Tarascon, ne
voulaient obir, ayant tourn  rprobation et apostasie. Cependant le
noble comte de Montfort attaquait vivement les chteaux qui, comme nous
l'avons dit, avaient, au diocse de Nmes, apostasi cette anne mme,
secouru par Grard, archevque de Bourges, et Robert, vque de
Clermont, homme puissant qui, l'anne prcdente, avait pris la croix
contre les perturbateurs et les ennemis de la foi. Soutenu de leur
assistance et de celle de nombreux chevaliers et servans venus avec eux,
Montfort assigea un certain chteau prs Saint-Gilles, nomm
Posquires, et s'en tant rendu matre, il assigea un autre chteau
appel Bernis, qu'il prit aprs de vaillans efforts, et o il fit pendre
 des potences beaucoup de ceux qu'il y trouva, selon leurs mrites. Or
ces triomphes frapprent  tel point de terreur tous les apostats du
pays, qu'ils laissrent vides tous les chteaux qu'ils occupaient et
fuirent  l'approche du comte; si bien que, dans toute la contre en
de du Rhne, il en resta  peine qui lui rsistassent, fors
Saint-Gilles, Beaucaire et quelques autres citadelles en trs-petit
nombre. Cela fait, le comte descendit vers un bourg sur le Rhne, que
l'on nomme port Saint-Saturnin, tandis que le cardinal passait ce fleuve
prs de Viviers (voulant voir le comte et avoir avec lui une confrence
pour les affaires de Jsus-Christ), car le passage du Rhne n'tait plus
libre sur aucun point plus voisin, vu que les Avignonnais et autres
ennemis de la foi s'opposaient  la sainte entreprise et aux efforts
des Croiss; de telle sorte que le cardinal se plaignait qu'ils
l'eussent en quelque faon tenu assig dans la cit d'Orange. Il vint
donc  Saint-Saturnin o, entre autres outrages qu'il y reut des
infidles, le moindre ne fut pas qu'tant assis avec beaucoup de clercs
et de laques en vue du Rhne, soudain les ennemis de Dieu qui
garnissaient le port lancrent contre lui sept ou huit carreaux dont la
Providence divine put seule le prserver. Toutefois, le secrtaire du
pape, lequel tait prsent, fut bless. Pour ce qui est du comte, il se
rendit en ce lieu avec diligence et allgresse bien grandes, auprs du
lgat, auquel cet homme trs-chrtien rendit tels honneurs qu'il ne
serait facile de l'expliquer. Vers le mme temps, l'archevque de
Bourges et l'vque de Clermont ayant atteint le terme de leur
plerinage, savoir quarante jours, s'en retournrent chez eux. Quant au
comte, il assigea vaillamment, prit et rasa la trs-forte citadelle de
Dragonet, situe sur la rive du Rhne, ayant pris tous ceux qui taient
dedans et les ayant jets dans les fers; et avait t cette tour
construite pour tre une caverne de larrons, lesquels dpouillaient les
plerins et autres qui venaient tant par terre que par eau. Ceci
termin, l'avis et la volont du cardinal fut que le noble comte passt
le Rhne et gagnt la Provence pour y rprimer les perturbateurs de la
paix, entre lesquels taient Raimond, fils de l'ex-comte de Toulouse, et
Adhmar de Poitiers, avec leurs complices qui, dans ces quartiers,
troublaient de tout leur pouvoir les affaires de la foi. Montfort obit
au cardinal et se fit apprter exprs des vivres, des barques pour
traverser ce fleuve; ce qu'apprenant les ennemis, ils s'assemblrent
par terre pour l'empcher de passer  eux, tandis que les Avignonnais
venaient par le Rhne avec des navires bien arms pour servir au mme
dessein; mais quand ils eurent vu traverser un trs-petit nombre de
chevaliers du comte, frapps d'effroi par un divin miracle, ils
cherchrent leur salut dans la fuite; et pareillement une terreur si
grande saisit tous ceux qui, dans ce pays, adhraient aux ennemis de
Montfort, qu'ils abandonnrent beaucoup de petits chteaux. Le noble
comte passa donc avec les siens, et vint  un chteau qu'on appelle
Montlimar, suivi du cardinal,  la volont et de l'ordre duquel il
faisait toutes choses. Or Guitard d'Adhmar, seigneur de Montlimar pour
majeure partie, tait avec les ennemis du comte, bien qu'il ft homme
lige du seigneur pape, et ne voulut rendre au cardinal ledit chteau
dont il avait fait le rceptacle des hrtiques, malgr la sommation qui
lui fut adresse; mais les habitans reurent le comte, d'autant qu'un
certain chevalier, qui tait aussi seigneur de Montlimar et parent
dudit Guitard, tait et avait toujours t du parti de Montfort. Aprs
avoir pass quelques jours en ce lieu, notre comte marcha au sige d'un
chteau du diocse de Valence, ayant nom Crest, et appartenant  Adhmar
de Poitiers, qui, comme nous l'avons dit dj, tait son ennemi, et
avait violemment perscut l'vque de Valence dont la ville adhrait et
avait toujours adhr  la cause du soldat de Dieu.  son arrive devant
Crest, le comte assigea ce chteau trs-noble et trs-fort, bien garni
de chevaliers et de servans, et aprs en avoir form le sige, commena
 l'attaquer bravement, de mme que les gens de la place  se dfendre
de toutes leurs forces. L se trouvaient de notre ct plusieurs des
vques du pays et des chevaliers franais au nombre de cent environ,
que le roi Philippe avait envoys au comte pour servir avec lui pendant
six mois. Durant ce sige, on essaya de rtablir la paix entre lui et
Adhmar; et, aprs beaucoup de paroles et de longues ngociations, un
trait fut conclu entre eux deux avec promesse rciproque que le fils
d'Adhmar pouserait la fille du comte; mme Adhmar livra  Montfort,
pour garantie qu' l'avenir il ne l'attaquerait en rien, quelques-uns de
ses chteaux. En outre, un certain noble du pays, nomm Dragonet, se
rendit  notre comte dont il s'tait spar l'anne prcdente. Enfin,
la paix fut galement rtablie entre Adhmar et l'vque de Valence.

Tandis donc que le Seigneur Jsus avanait si miraculeusement les
affaires en ces contres, le vieil ennemi voulut empcher ce qu'il
s'affligeait de voir en si bon train. En effet,  la mme poque, les
citoyens de Toulouse, ou, pour mieux dire, de la cit de fourberie,
agits d'un instinct diabolique, apostats de Dieu et de l'glise, et
s'loignant du comte de Montfort, reurent Raimond, leur ancien comte et
seigneur, qui, pour l'exigeance de ses mrites, avait t dshrit par
l'autorit du souverain pontife, bien plus[169], du second concile
gnral de Latran. Or taient la noble comtesse pouse de Montfort,
celle de Gui son frre, et de ses fils Amaury et Gui, ensemble beaucoup
de fils et filles, tant du comte que de son frre, dans la citadelle de
Toulouse qu'on nomme chteau Narbonnais. Aussitt ledit Raimond, Roger
Bernard, fils du comte de Foix, et certains autres qui taient venus
avec lui, commencrent  fortifier nuit et jour la ville d'un grand
nombre de barrires et de fosss, tandis qu' la nouvelle de cette
trahison Gui de Montfort et Gui, frre et fils du comte, avec plusieurs
chevaliers, marchaient en toute hte vers Toulouse, ayant avec eux ceux
que le comte avait laisss du ct de Carcassonne pour garder le pays,
lesquels se jetrent dans la susdite citadelle o tait la comtesse, se
postant dans les maisons du dehors pour que les ennemis ne pussent
l'assiger extrieurement.

[Note 169: _Imo._]




CHAPITRE LXXXV.

     Second sige de Toulouse.


En apprenant l'apostasie de Toulouse, le comte passa le Rhne et revint
en toute hte sur ses pas suivi du cardinal, et arrivant ensemble devant
la ville, ils l'assigrent en l'an 1217. Or tait cette cit trs-vaste
et trs-populeuse, garnie de routiers et autres en grand nombre,
lesquels taient auparavant ennemis secrets de Montfort, et s'y taient
runis pour la dfendre contre Dieu, le comte et la sainte glise qu'il
travaillait de toutes ses forces  faire triompher. En effet, beaucoup
de chteaux et de nobles autour de Toulouse avaient tremp dans la
trahison, promettant secours en temps et lieu. Comme le noble comte fut
venu avec les siens jusqu'aux fosss de Toulouse, voulant prendre la
ville d'assaut, il fut violemment repouss par les habitans, et vint
camper prs du chteau Narbonnais; puis, pour autant que Toulouse ne
pouvait tre assige efficacement, si, au-del de la Garonne qui la
protge du ct de la Gascogne, il n'y avait une arme pour empcher les
Toulousains de sortir par les deux ponts jets sur ce fleuve, le comte
le passa avec une troupe des siens, laissant en de prs son fils
Amaury avec bon nombre de chevaliers, et il demeura de ce ct quelques
jours; mais comprenant enfin que la troupe d'Amaury ne suffisait pas
pour rsister aux ennemis, il traversa de nouveau la Garonne, afin de
faire, en runissant deux corps trop faibles et en pril, une arme
capable de se dfendre. N'oublions point de rapporter un miracle que
Dieu fit dans ce second passage, afin que gloire lui soit rendue
toujours et en toutes choses. Comme le comte, tout arm et mont sur son
cheval bard, voulait entrer dans le bateau, il tomba dans le fleuve 
l'endroit le plus profond, et ne reparaissant pas, la crainte, l'effroi
et une extrme douleur saisissent soudain tous les ntres. Rachel pleure
son fils, l'enfer hurle de joie et se rjouit dans ce malheur; il
appelle les ntres orphelins quand leur pre vit encore. Toutefois celui
qui,  la prire d'lise, voulut qu'une hache surnaget sur l'eau,
enleva notre prince de l'abme, lequel en sortit tendant
trs-dvotement ses mains jointes vers le ciel, et aussitt il fut, avec
bien grande joie, retir par les ntres dans la barque, et conserv sain
et sauf  la sainte glise, pour laquelle il s'opposait comme une
barrire  la rage de ses perscuteurs.  clmence ineffable du
Sauveur! Cependant les Toulousains dressrent un grand nombre de
perrires et de mangonneaux, afin de ruiner le chteau Narbonnais,
d'accabler de pierres le cardinal Bertrand, lgat du sige apostolique,
avec ses compagnons, et de lapider en lui l'glise romaine.  combien de
fois ledit cardinal eut peur l mme de mourir, lui qui, plein de
prudence, ne refusa jamais de vivre pour la cause de Jsus-Christ! Dans
le mme temps, le noble comte reut des otages des gens de Montauban,
parce qu'ils taient souponns de brasser avec les Toulousains quelques
supercheries contre la paix, portant le miel sur les lvres et le fiel
dans le coeur; ce qui fut bien prouv par la suite, quand le snchal
d'Agen tant venu  Montauban au nom du comte de Montfort, avec l'vque
de Lectoure, les habitans envoyrent  Toulouse durant qu'il dormait
sans crainte, mandant  l'ex-comte Raimond qu'il vnt avec les
Toulousains dans leur ville, qu'ils lui livreraient ledit snchal et
tueraient tous ses compagnons; sur quoi, Raimond envoya cinq cents
hommes arms qui, entrant la nuit mme dans le chteau (car il tait
voisin de Toulouse), barricadrent les places, de l'avis des habitans
qui taient plus de trois mille, placrent des gardes  la porte des
maisons o couchaient le snchal et les gens de sa suite de peur qu'ils
n'chappassent, et, pour plus grande prcaution, y mirent une grande
quantit de bois, afin que, s'ils ne pouvaient les prendre autrement, du
moins ils les brlassent tous. Cela fait, les Toulousains se mettent 
pousser de grands cris, les trompettes sonnent, un grand mouvement et un
grand tumulte clatent; les Franais se lvent sommeillant et tourdis,
se confiant non dans leurs forces, mais dans le seul secours de Dieu.
Soudain ils s'arment; et bien que disperss dans la place, ils ont tous
une mme volont, la mme foi dans le Seigneur, le mme espoir de
vaincre; ils sortent de leur logis malgr les ennemis sur qui ils se
ruent impatiens comme des lions; les tratres prennent la fuite, les uns
tombent dans les lacs qu'ils avaient prpars, d'autres se prcipitent
en bas des murs, bien que personne ne les poursuive. Bref, les ntres
s'emparent de presque tous leurs meubles et brlent le reste.




CHAPITRE LXXXVI.

     Comment les Toulousains attaqurent les assigeans, et comment le
     comte de Montfort fut tu le lendemain de la Nativit de saint
     Jean-Baptiste.


Aprs que le noble comte eut employ dj environ neuf mois au sige de
Toulouse, un jour, savoir le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste, les
assigs s'armrent de grand matin afin de nous attaquer brusquement,
selon leur perfidie accoutume, pendant que quelques-uns des ntres
dormaient encore et que quelques autres taient occups  entendre la
messe; et, pour se jeter sur nous plus  l'improviste, pour faire plus
de mal  leurs ennemis hors de garde, ils ordonnrent que l'attaque ft
faite des deux cts, afin que nos gens, surpris sans s'y attendre, et
forcs de combattre en deux endroits, fussent moins prompts  venir 
leur rencontre et moins capables de soutenir leur charge. On annona
donc au comte que les assigs s'taient arms et s'taient cachs en
dedans de la forteresse le long du foss; ce qu'apprenant, comme il
entendait les matines, il ordonna qu'on prpart ses armes, et, s'en
tant revtu, cet homme trs-chrtien se rendit en hte  l'glise pour
our la messe. Or il arriva, durant qu'il tait dans l'glise et qu'il
priait en grande dvotion, qu'une multitude infinie de Toulousains
sortirent de leurs fosss par des issues secrtes, se rurent, bannires
hautes, avec grand bruit et fracas de trompettes sur ceux des ntres qui
gardaient les machines non loin de la ville, tandis que d'autres, sortis
d'ailleurs, se dirigeaient sur le gros de l'arme. Aussitt nos gens
coururent aux armes; mais avant qu'ils fussent prts, le petit nombre
d'entre eux charg de la garde des machines et du camp fuirent, en
combattant contre les ennemis,  tel point cribls de coups et de
blessures, qu'il ne serait facile de s'en faire une ide. Au moment mme
o les ennemis faisaient cette sortie, un exprs vint trouver le comte
qui, comme nous l'avons dit, entendait la messe, le pressant de venir
sans dlai au secours des siens, auquel ce dvot personnage: Souffre,
dit-il, que j'assiste aux divins mystres, et que je voie d'abord le
sacrement, gage de notre rdemption. Il parlait encore qu'arriva un
autre courrier, disant: Htez-vous, le combat s'chauffe, et les ntres
ne peuvent plus long-temps en soutenir l'effort. Sur quoi le
trs-chrtien comte: Je ne sortirai, rpondit-il, avant d'avoir
contempl mon Rdempteur. Puis, comme le prtre eut lev, suivant
l'usage, l'hostie du saint sacrifice, le trs-pieux guerrier du Christ,
flchissant les genoux en terre et tendant les mains vers le ciel,
s'cria: _Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in
pace; quia viderunt oculi mei salutare meum_; et il ajouta: Allons, et,
s'il le faut, mourons pour celui qui a daign mourir pour nous.  ces
mots, l'invincible athlte courut au combat qui devenait  chaque
instant plus srieux, et dans lequel dj plusieurs, de part et d'autre,
avaient t blesss ou tus. Mais  l'arrive du soldat de Dieu, les
ntres doublant de force et d'audace, repoussrent vaillamment les
ennemis en masse, et les rejetrent jusqu'aux fosss. Aprs quoi, le
comte et le peu de monde qui tait avec lui se retirant  cause d'une
grle de pierres et de l'insupportable nue de flches qui les
accablaient, s'arrtrent devant les machines, derrire des claies, pour
se mettre  l'abri des unes et des autres; car les ennemis lanaient sur
les ntres une norme quantit de cailloux au moyen de deux trbuchets,
un mangonneau et plusieurs engins; et qui pourrait crire ou lire ce qui
suit? qui pourrait, dis-je, le raconter sans douleur ou l'couter sans
longs sanglots? Oui, qui ne fondra en larmes et ne se liqufiera tout
entier en oyant que la vie des malheureux fut, on peut dire, broye dans
la personne de celui dont la mort fut la mort de toutes choses? car il
tait la consolation des affligs, la force des faibles, le refuge des
misrables, l'allgement de leurs peines. Accomplissons donc ce rcit
lugubre. Tandis que le trs-vaillant comte tait, comme nous l'avons
dit, post avec les siens devant nos machines, afin d'empcher que les
assigs ne sortissent derechef pour les ruiner, voil qu'une pierre,
partie de leur mangonneau, frappa le soldat du Christ  la tte, lequel,
renvers de la mortelle atteinte, se touchant deux fois la poitrine,
recommandant son me  la benoiste Vierge, imitant la mort de saint
tienne et lapid dans sa ville[170], s'endormit avec lui dans le
Seigneur. Ni faut-il taire que ce trs-courageux guerrier de Dieu, et
pour ne nous tromper, ce trs-glorieux martyr du Christ, aprs avoir
reu le coup de la mort, fut perc de cinq flches, comme le Sauveur
pour qui il trpassa patiemment, et en compagnie duquel, ainsi que nous
croyons, il vit heureusement dans la vie ternelle. Son fils an Amaury
lui succda, jeune homme plein de bont et de valeur, et imitateur en
toutes choses de la valeur et bont paternelle. Tous les chevaliers
franais qui tenaient fiefs de Simon de Montfort firent hommage au
nouveau comte et lui jurrent fidlit; mais peu de jours aprs, voyant
qu'il ne pourrait plus long-temps assiger Toulouse, tant parce qu' la
nouvelle de la mort de son pre un grand nombre de gens du pays, mchans
apostats, se sparaient de lui et de l'glise, ou mme se joignaient aux
ennemis du Christ, que parce qu'il tait puis d'argent et que les
vivres manquaient  l'arme, outre que les plerins voulaient s'en
retourner chez eux, il leva le sige, abandonnant le chteau Narbonnais
qu'il ne pouvait tenir, et emporta  Carcassonne le corps du feu comte,
aprs l'avoir fait embaumer  la mode de France[171].

[Note 170: Allusion  l'glise principale de Toulouse consacre  saint
tienne.]

[Note 171: Il fut inhum dans le monastre de Hautes-Bruyres, de
l'Ordre de Fontevrault, situ  une lieue de Montfort-l'Amaury.]

Ici finit l'histoire des faits et triomphes mmorables du noble homme,
le seigneur Simon, comte de Montfort.




CLAIRCISSEMENS

ET PICES HISTORIQUES

SUR L'HISTOIRE DES ALBIGEOIS.




I.

SUR L'ORIGINE DU NOM D'ALBIGEOIS.

(Extrait de l'_Histoire gnrale du Languedoc_, par Dom Vaissette, tom.
III, not. 13, pag. 553.)


I. Les modernes sont partags touchant cette origine; les uns
prtendent que le nom d'_Albigeois_ fut donn aux hrtiques de la
province ds le temps de saint Bernard,  cause qu'il y avait alors un
grand nombre de ces sectaires  Albi ou dans le diocse; les autres
soutiennent, au contraire, que les hrtiques de Languedoc furent ainsi
nomms parce que leurs erreurs furent condamnes dans le concile tenu 
Lombers en Albigeois; en sorte qu'on leur aurait donn ce nom ds l'an
1165 que ce concile fut tenu. Basnage, clbre protestant, rfute
l'opinion de ces derniers; il prtend que, comme les hrtiques qui
furent condamns en 1179 dans le concile de Latran taient dans la
Gascogne et le pays d'_Albi_, c'est l la vritable raison qui les
faisait appeler Albigeois; au lieu, ajoute-t-il, que Catel et d'autres
historiens veulent que cette qualit leur ait t donne  cause que
leur premire condamnation fut prononce  Albi: ce fait est faux,
poursuit-il; mais de plus on ne tire jamais le nom d'une secte du lieu
o elle a t condamne. Ainsi, suivant cet auteur, le nom d'Albigeois
aura t en usage ds l'an 1179 pour signifier les hrtiques qui
habitaient ce pays et la Gascogne. Mais on ne peut pas tirer cette
induction du canon du concile de Latran qu'il cite; il y est parl
seulement en gnral des hrtiques nomms _Cathares_, _Patarins_ et
_Poblicains_, qui avaient fait des progrs _dans la Gascogne_,
_l'Albigeois_, _le pays de Toulouse et ailleurs_. Or, comme le concile
ne marque pas qu'ils taient en plus grand nombre dans l'Albigeois que
dans la Gascogne et le Toulousain, et qu'on voit au contraire, par les
actes de la mission que le cardinal de Saint-Chrysogone avait faite
l'anne prcdente  Toulouse et aux environs, qu'ils y dominaient
encore plus que dans l'Albigeois, il s'ensuivrait que, si on leur et
donn alors le nom d'un pays, on aurait d les appeler plutt _Gascons
et Toulousains_ qu'Albigeois. D'ailleurs nous ferons voir bientt que ce
dernier nom n'a pas t donn aux hrtiques avant le commencement du
treizime sicle, et qu'ils taient alors bien plus tendus dans le
Toulousain, les diocses de Bziers et de Carcassonne que dans celui
d'Albi. La difficult subsiste donc; et si les Albigeois n'ont pas pris
leur nom de leur condamnation au concile de Lombers (quoiqu'il ne soit
pas impossible, malgr ce qu'en dit Basnage, qu'on ne puisse tirer le
nom d'une secte du lieu o elle a t condamne), il est vrai de dire
qu'on n'a aucune preuve qu'ils aient t ainsi nomms, parce qu'ils
taient en plus grand nombre  Albi et dans les environs que partout
ailleurs.

Enfin le clbre M. de Thou, suivi par le pre Percin, donne une autre
tymologie  ce nom; il le fait driver d'_Albe_ ou _Alps_, ancienne
capitale du Vivarais, o il suppose que les Vaudois passrent du
Lyonnais, et d'o, ajoute-t-il, ils se rpandirent dans le reste de la
province. On ne trouve cette tymologie que dans l'dition de l'histoire
de M. de Thou, de l'an 1626, et elle manque dans celles de 1604, 1606 et
1609. Au reste cette opinion est sans fondement; car il n'y a pas lieu
de douter que le nom d'Albigeois, donn aux hrtiques du treizime
sicle, ne vienne du pays de ce nom, dans l'ancienne Aquitaine. Tout
consiste  savoir s'ils furent ainsi appels, ou parce qu'ils furent
condamns dans le pays, ou parce qu'ils y taient en plus grand nombre
que partout ailleurs.

II. Pour connatre la vritable origine du nom d'_Albigeois_, il faut
recourir aux anciens auteurs et aux monumens du temps. Nous n'en
trouvons aucun avant la fameuse croisade qui fut entreprise en 1208
contre ces hrtiques qui leur ait donn le nom d'Albigeois. Tels sont,
entre les contemporains, Pierre, le vnrable abb de Cluni; saint
Bernard, abb de Clairvaux; Roger de Hoveden; Guillaume de Neubrige;
Bernard, abb de Fontcaude, au diocse de Narbonne, qui crivit, en
1185, un trait _contre les Vaudois et les Ariens_ de la province; et
enfin Alain, religieux de Cteaux et vque d'Auxerre, mort en 1202,
dans son trait contre les mmes hrtiques, qu'il ddia  Guillaume
VIII, seigneur de Montpellier. Il fallait sans doute que Casimir
Oudin[172] n'et pas lu ce dernier ouvrage, car il avance que l'auteur y
fait mention des hrtiques albigeois: aucun de ces auteurs ne leur
donne ce nom.

[Note 172: _De Script. eccles._ tom. 2, p. 1403.]

Entre ceux qui ont crit depuis la croisade de 1208, l'un des plus
clbres est Pierre, moine de l'abbaye de Vaulx-Cernay, au diocse de
Paris, qui ddia son histoire des Albigeois ou d'_Albigeois_, comme il y
a dans le titre, au pape Innocent III. Son tmoignage est d'autant plus
respectable qu'il tait tmoin oculaire de cette croisade. Or cet auteur
marque clairement, dans son ptre ddicatoire au pape, l'tymologie du
nom d'Albigeois par rapport  ces hrtiques: _Unde sciant,_ dit-il,
_qui lecturi sunt, quia in pluribus hujus operis locis, Tolosani, et
aliarum civitatum et castrorum hretici, et defensores eorum,
generaliter Albigenses vocantur; eo quod ali nationes hreticos
Provinciales Albigenses consueverint appellare._

On voit, par ce que nous venons de dire, qu'avant la croisade de l'an
1208, le nom d'_Albigeois_, pour dsigner les hrtiques de la Provence,
n'tait pas encore connu, et qu'on les appelait _Toulousains_ ou
_Provenaux_. En effet, Pierre de Vaulx-Cernay lui-mme leur donne
communment ce dernier nom; il les appelle les _hrtiques toulousains_
dans plusieurs endroits de son histoire. Arnaud, abb de Cteaux, leur
donne le mme nom en 1212; et le pape Innocent III, qui en parle souvent
dans ses ptres, ne les nomme jamais que les _hrtiques provenaux_ ou
_de Provence_, except dans une lettre qu'il adressa le 2 juillet de
l'an 1215,  Simon de Montfort, dans laquelle il les appelle _les
hrtiques albigeois_. Quant  la dnomination _de Provenaux_, elle
vient, non de ce que la Provence propre fut infecte la premire de
leurs erreurs, comme le croit un historien moderne, mais parce qu'on
comprenait alors le Languedoc dans la Provence gnralement dite. On
peut remarquer encore que ce sont les trangers qui se croisrent en
1208 qui donnrent les premiers le nom d'_Albigeois_ aux hrtiques
qu'on nommait auparavant _Provenaux_, ou qu'on dsignait sous divers
autres titres[173].

[Note 173: Je ne crois pas que Dom Vaissette ait tir, des paroles de
Pierre de Vaulx-Cernay, leur vritable consquence; elles prouvent
qu'avant la croisade on donnait, en France, aux hrtiques du Languedoc
et de la Provence, le nom de _Provenaux_ ou de _Toulousains_; mais que
les autres nations les appelaient dj gnralement _Albigeois_.]

On peut confirmer tout ceci par l'autorit de Robert, religieux de
Saint-Marien d'Auxerre, qui crivait dans ce temps-l, et qui finit sa
chronique  l'an 1211. Cet auteur, sous les annes 1201, 1206 et 1207,
donne le nom de _Bulgares_ (_Bulgarorum hresis_) aux hrtiques de la
Provence; et, sous l'an 1208, il fait plusieurs mentions des hrtiques
_albigeois_  l'occasion de la mort du lgat Pierre de Castelnau et de
la croisade qui fut publie en consquence; c'est ainsi que Guillaume de
Nangis, dans sa chronique, appelle _Bulgares_ en 1207 ceux qu'il nomme
_Albigeois_ en 1208. _Anno_ 1207, dit cet auteur, _Bulgarorum hresis
invaluerat in terra comitis Tolosani et principum vicinorum_, etc.
_Anno_ 1208, _Guillelmus Bituricensis archiepiscopus parans iter contra
Albigenses, in Christo dormivit_. Il rsulte de ce que nous venons
d'tablir, que le nom d'_Albigeois_, pour signifier les hrtiques de la
province, n'ayant t en usage que depuis l'an 1208, le sentiment de M.
l'abb Fleuri, qui prtend que ce nom leur a t donn au milieu du
douzime sicle,  cause du grand nombre d'hrtiques que saint Bernard
trouva  Albi et aux environs, ne saurait se soutenir; on doit en dire
de mme de Basnage, qui leur donne ce nom ds l'an 1179.

Mais, dira-t-on, il sera du moins vrai que, lorsque le nom d'Albigeois
fut donn aux hrtiques au commencement du treizime sicle, ce fut la
ville d'Albi et le reste du diocse qui y donnrent occasion, comme il
est marqu expressment dans Mathieu Paris, auteur anglais qui vivait
vers le milieu du mme sicle. _Circa dies istos_, dit cet auteur sous
l'an 1213, _hreticorum pravitas qui Albigenses appellantur, in
Wasconia, Aquitania et Albigesio, in partibus Tolosanis et Arragonum
regno adeo, invaluit, ut jam non in occulto, sicut alibi, nequitiam suam
exercerent; sed errorem suum publice proponentes, ad consensum suum
simplices attraherent et infirmos. Dicuntur autem Albigenses, ab Alba
civitate, ubi error ille dicitur sumpsisse exordium._ Il est bien
certain que les hrtiques albigeois, qui n'taient pas diffrent des
Manichens, des Henriciens, des Ptrobusiens, des Bons-Hommes, etc., ne
prirent pas leur origine dans la ville d'Albi, et qu'ils avaient infect
diverses provinces du royaume de leurs erreurs avant que de pntrer
dans l'Albigeois. En effet, s'ils avaient pris leur origine  Albi, on
leur aurait donn le nom d'Albigeois dans le douzime sicle, durant
lequel ils firent tant de ravages en France et dans les pays voisins; il
faut donc avoir recours  une autre raison pour trouver l'tymologie de
leur nom.

III. En 1208, lorsque ce nom fut mis en usage, les hrtiques, qu'on
appelait auparavant Manichens, Bulgares, Ariens, Poblicains, Patarins,
Cathares, Vaudois, _Sabbattati_ ou _Insabbattati_, avaient,  la vrit,
fait de grands progrs dans le diocse d'Albi, mais beaucoup moins que
dans ceux de Toulouse, Bziers, Carcassonne, Narbonne, etc. Aussi le
fort de la croisade tomba-t-il sur ces derniers diocses, o les
hrtiques firent beaucoup plus de rsistance que dans l'Albigeois, pays
qui se soumit volontairement presque tout entier  Simon de Montfort en
1209. Nous infrons de l que les trangers qui, suivant Pierre de
Vaulx-Cernay, donnrent alors le nom gnral d'_Albigeois_  tous les
hrtiques de la province, soit Manichens ou Ariens, soit Vaudois,
etc., le firent, ou parce que ces sectaires avaient t condamns
long-temps auparavant au concile tenu  Lombers en Albigeois, ou  cause
qu'on comprenait alors sous le nom gnral de pays d'Albigeois une
grande partie de la province, entre autres les diocses de Bziers et de
Carcassonne, et le Lauraguais qui taient, avec l'Albigeois, sous la
domination du vicomte Raymond-Roger, et qui taient galement infects
par les hrtiques: cette dernire raison nous parat la plus
vraisemblable.

On peut l'appuyer en effet sur divers monumens qui donnent  tous ces
pays le nom de _parties d'Albigeois_. 1. Guillaume-le-Breton, auteur
contemporain, parlant, sous l'an 1208, de la croisade entreprise cette
anne contre les hrtiques de la province, s'exprime en ces termes:
_Proceres regni Franci terram provincialem et albigensem visitarunt._
Or l'arme des Croiss fit alors ses principales expditions dans les
diocses de Bziers et de Carcassonne, et elle se spara aprs la prise
de cette dernire ville. 2. L'Albigeois, proprement dit, ne comprenait
alors que le seul diocse d'Albi: or Pierre de Vaulx-Cernay, auteur
contemporain, parle d'une dputation faite en 1213, par Simon de
Montfort et _les vques de la terre d'Albigeois_, au roi d'Arragon;
preuve certaine qu'au commencement du treizime sicle on comprenait
sous le nom d'_Albigeois_ une grande partie de la province. 3. Gui,
comte de Clermont en Auvergne, dans une donation qu'il fit le 26 d'avril
de l'an 1209, en faveur de Ptronille sa femme, dclara qu'il voulait
aller dans les pays d'Albigeois: _Volens ire versus partes Albigenses_;
et dans son testament qu'il fit vers le mme temps, il marque en gnral
qu'il tait sur le point de partir contre les hrtiques: _Cum jam esset
profuturus contra hreticos._ Or nous avons dj remarqu qu'en 1209
l'arme des Croiss borna ses expditions aux diocses de Bziers et de
Carcassonne, o tait le fort de l'hrsie; il faut donc qu'on comprt
alors ces deux diocses avec l'Albigeois propre, sous le nom gnral de
_parties d'Albigeois_, soit  cause qu'ils taient sous une mme
domination, soit parce que l'Albigeois propre, qui faisait partie de
l'Aquitaine, tait plus tendu que chacun de ces diocses, qui
d'ailleurs n'avaient pas de dnomination particulire de pays, comme
l'Albigeois. Ainsi ces trangers auront cru devoir donner ce nom aux
autres pays voisins o rgnait l'hrsie. 4. Nous voyons que le comt
de Toulouse mme tait compris, en 1224, sous le nom gnral de _pays
d'Albigeois_, comme il parat par la cession qu'Amaury de Montfort fit
au mois de fvrier de cette anne, au roi Louis VIII, de ses droits sur
le comt de Toulouse et les autres pays d'Albigeois: _Super comitatu
Tolosano et alia terr Albigesii._ 5. On trouve une preuve bien claire
qu'on comprenait alors la plus grande partie de la province et des pays
voisins sous le nom de pays d'Albigeois, dans les demandes que le roi
Louis VIII fit la mme anne au pape Honor III, car ce prince pria le
pape d'agir auprs de l'empereur, afin que ses terres voisines _de
l'Albigeois_ ne fissent aucun obstacle  l'expdition qu'il mditait
d'entreprendre contre le comte de Toulouse: _Item petit quod D. papa
procuret erga imperatorem, quod terr su vicin Albigesio, non noceant
regi in hoc negotio._ Or l'empereur n'tendait sa domination que
jusqu'au bord oriental du Rhne. 6. Enfin pour omettre un grand nombre
d'autres preuves, Henri de Virziles, Nicolas de Chlons et Pierre de
Voisins, que le roi envoya pour ses commissaires, en 1259, dans les deux
snchausses de Beaucaire et de Carcassonne pour restituer les biens
mal acquis au domaine, sont qualifis _inquisitores in partibus
Albigensibus_, dans une requte que Pons, vque de Bziers, leur
prsenta en 1262, et ils prennent eux-mmes le titre d'_Inquisitores
deputati ab illusttrissimo rege Francorum, super injuriis et emendis
ipsius D. regis in partibus Albigensibus_.

Il s'ensuit de l que les diffrens hrtiques qui, sous divers noms,
avaient infect la province de Languedoc et les pays voisins durant tout
le douzime sicle, furent appels,  la vrit, au commencement du
sicle suivant, du nom gnral d'Albigeois, de la ville d'Albi et du
pays d'Albigeois proprement dit; mais non pas  cause qu'ils y taient
en plus grand nombre que dans les diocses voisins, ou parce qu'ils
avaient pris leur origine dans cette ville.

IV. On pourrait objecter contre notre systme le tmoignage de
Geoffroi, prieur de Vigeois, auteur dcd avant la fin du douzime
sicle qui, parlant sous l'an 1181 de la mission que Henri,
cardinal-vque d'Albano, entreprit alors dans le Toulousain et
l'Albigeois, dit que ce lgat marcha  la tte d'une grande arme contre
les hrtiques albigeois; _contra hreticos Albigenses_. On appelait
donc ds lors _Albigeois_ les hrtiques de la province. Mais, 1. il
faudrait vrifier d'abord dans les manuscrits de la chronique de
Geoffroi, si le nom d'_hrtiques albigeois_ s'y trouve en effet, car on
sait assez que le pre Labbe qui l'a donne a insr de lui-mme divers
mots dans le texte sans en avertir, au lieu de les renvoyer  la marge
ou de les faire imprimer en italiques; en sorte qu'il est trs-ais de
s'y tromper et de prendre les additions pour le texte mme. 2. Quand
les mots d'_hrtiques albigeois_ se trouveraient dans les manuscrits de
cette chronique, cela ne dciderait pas qu'on donnait alors le nom
gnral d'_Albigeois_  tous les hrtiques de la province, comme on fit
dans la suite; cela prouverait seulement que les hrtiques du diocse
d'Albi furent l'objet de la mission ou de l'expdition du cardinal
Henri, vque d'Albano, comme ils le furent en effet. C'est ainsi que
Pierre de Vaulx-Cernay appelle _hrtiques toulousains_ ceux qui taient
dans cette ville en 1209 et aux environs, et que Robert, abb du
Mont-Saint-Michel, dans sa chronique, donne le nom d'_Agnois_ aux mmes
hrtiques qui s'taient rassembls en 1178 aux environs de Toulouse:
_Hretici quos Agenenses vocant, convenerunt circa Tolosam, male
sentientes de sacramento altaris,_ etc. Ainsi les hrtiques qu'on
nommait plus communment Cathares, Poblicains, Ariens, Bulgares,
Bons-Hommes, etc., dans le douzime sicle, furent nomms quelquefois
alors, par un nom particulier, Toulousains, Albigeois, Agnois, etc., du
nom des pays particuliers qu'ils habitaient jusqu' la fin du mme
sicle, ou au commencement du suivant, qu'on les nomma par une
dnomination gnrale, _hrtiques provenaux_ ou de _Provence_,  cause
que les provinces mridionales du royaume qu'ils avaient infectes de
leurs erreurs faisaient partie de la Provence prise en gnral, laquelle
comprenait tout le pays o on parlait la langue provenale ou romaine;
de mme que la France qui tait l'autre partie du royaume renfermait
toutes les provinces o on parlait franais. Les peuples qui se
croisrent en 1208 contre les hrtiques leur donnrent alors le nom
d'Albigeois,  cause qu'ils combattirent d'abord contre ceux de ces
sectaires qui taient tablis dans les diocses de Bziers, Carcassonne
et Albi, ou dans les domaines de Raimond Roger, vicomte d'Albi, de
Bziers, de Carcassonne et de Rasez, pays qu'ils comprenaient sous le
nom gnral de _parties d'Albigeois_, parce que l'Albigeois proprement
dit tait le plus tendu des pays soumis  l domination de ce vicomte,
et le plus connu sous une domination gnrale; en sorte que le nom
d'Albigeois, qui fut d'abord particulier aux hrtiques qui habitaient
dans les domaines du mme vicomte, fut donn bientt aprs gnralement,
par les trangers,  tous ceux qui taient dans les tats de Raimond VI,
comte de Toulouse, dans le reste de la province et dans les pays
voisins.




II.

SUR L'POQUE DE LA MISSION DE SAINT-DOMINIQUE EN LANGUEDOC.

(Extrait de l'_Histoire gnrale de Languedoc_, par Dom Vaissette, tom.
III, not. 15, pag. 558.)


Le P. Jacques Echard, dans sa bibliothque des crivains de l'ordre de
Saint-Dominique, nous a donn les anciennes vies de ce saint patriarche
qu'il a enrichies de savantes notes. Il y fixe l'poque des principales
actions du saint, entre autres de sa mission dans la province contre les
hrtiques albigeois. Il prtend, dans une table chronologique qu'il en
a dresse, que saint Dominique passa  Toulouse en 1203 avec Digue,
vque d'Osma, son suprieur, pour aller ngocier _dans les Marches_ le
mariage du prince Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille. Il revint
en Espagne, ajoute-t-il, avec ce prlat en 1204, et ils retournrent
tous les deux la mme anne dans les Marches. En 1205, saint Dominique,
aprs avoir termin cette ngociation s'en alla  Rome, et,  son
retour, passant par Montpellier au mois de fvrier ou de mars de l'anne
suivante, il y rencontra l'abb de Cteaux et les deux autres lgats,
collgues de cet abb, avec les douze abbs du mme Ordre que le pape
avait envoys en mission contre les hrtiques et qui s'y taient
rassembls. Il se joignit  eux; et Arnaud, abb de Cteaux, tant parti
au mois de juillet ou d'aot suivant pour aller tenir le chapitre
gnral de son Ordre, la plupart des abbs le suivirent. L'vque d'Osma
et saint Dominique tinrent ensuite la confrence de Fanjaux, et le
dernier fonda alors le monastre de Prouille, auquel Brenger,
archevque de Narbonne, fit diverses donations au mois d'avril de l'an
1207. On tint, au mois de mai suivant, la confrence de Mont-Ral, 
laquelle l'abb de Cteaux et les douze abbs de son Ordre, qui taient
retourns avec lui dans la province, se trouvrent. Tous les
missionnaires se joignirent alors et firent la mission durant trois
mois. La confrence de Pamiers se tint au mois de novembre ou de
dcembre suivant. L'vque d'Osma partit ensuite pour l'Espagne, aprs
avoir tabli saint Dominique pour chef des prdicateurs, parce que la
plupart des abbs de l'Ordre de Cteaux taient alors partis depuis
trois mois, et il mourut dans son diocse au mois de fvrier de l'an
1208. Tel est le systme chronologique de ce savant bibliographe,
systme sur lequel nous ferons quelques observations.

1. Il est vrai que la plupart des auteurs de la vie de saint Dominique
mettent en 1203 son passage  Toulouse pour aller ngocier,
conjointement avec l'vque d'Osma, le mariage de l'infant Ferdinand;
mais nous croyons devoir prfrer l'autorit de deux anciens historiens
qui mettent ce passage en 1204. Le premier est Nicolas Trivet, religieux
de son Ordre, qui a crit au commencement du quatorzime sicle; l'autre
est l'auteur anonyme de la chronique intitule: _Prclara Francorum
facinora._ Ce dernier met en 1204, _la huitime anne du pontificat
d'Innocent III_, le passage de saint Dominique  Toulouse,  la suite de
l'vque d'Osma, pour aller sur les frontires de la Dace: _in Marchias,
sive in Daciam proficiscens_. Le pre Echard remarque fort bien,  cette
occasion, que c'est des frontires du Danemarck et de la Sude dont il
s'agit, et non de la Marche du Limousin en France, comme la plupart des
modernes l'ont cru; mais il n'est pas difficile de concilier les auteurs
qui mettent le passage de saint Dominique  Toulouse, les uns en 1203 et
les autres en 1204, en supposant, comme il est trs-vraisemblable, que
ce saint et l'vque d'Osma passrent dans cette ville durant les
premiers mois de l'anne, en sorte que les uns comptent 1203 en
commenant l'anne  Pques, et les autres 1204 en la commenant au
premier de janvier.

2. Nicolas Trivet rapporte, sous la mme anne 1204, que l'vque
d'Osma et saint Dominique, aprs s'tre acquitts de leur commission,
revinrent en Espagne; que le roi de Castille les renvoya dans les
Marches pour terminer leur ngociation; que de l ils allrent  Rome;
que, revenant en Espagne, ils rencontrrent le lgat et les douze abbs
de Cteaux envoys par le pape Innocent III _dans la terre des
Albigeois_ pour y prcher la foi contre les hrtiques; et qu'enfin
l'vque d'Osma ayant retenu saint Dominique, exera avec eux la
mission dans le Toulousain pendant prs de deux ans, _biennio fere_. On
voit par l que Trivet place sous la mme anne divers vnemens arrivs
durant les suivantes. Il est certain en effet, suivant le tmoignage de
Vaulx-Cernay, tmoin oculaire, que l'vque d'Osma et saint Dominique ne
passrent dans la province,  leur retour de Rome, que l'an 1206.

Le pre Echard prtend que ce fut durant le mois de fvrier et de mars
de cette anne; mais cela arriva plus tard. La raison en est que,
suivant Pierre de Vaulx-Cernay, l'vque d'Osma et saint Dominique
rencontrrent alors  Montpellier l'abb de Cteaux avec les autres
lgats ses collgues, et que cet abb les quitta peu de jours aprs pour
aller assister au chapitre gnral de son Ordre qui se tenait au mois de
septembre: _Montem ingreditur Pessulanum_ (episcopus Oxoniensis) _abbas
autem Cisterciensis Cistercium perrexit, tum quia in proximo celebrandum
erat Cisterciense capitulum, tum quia post celebratum capitulum quosdam
de abbatibus suis volebat secum adducere, qui eum in exequendo adjuncto
sibi prdicationis officio adjuvarent._ L'vque d'Osma et saint
Dominique arrivrent par consquent  Montpellier vers la fin de juillet
de l'an 1206, et c'est proprement alors que commena leur mission dans
la province. Il est certain d'ailleurs qu'ils ne passrent  Montpellier
qu'aprs Pques de l'an 1206; car outre que M. l'abb Fleuri assure que
l'vque d'Osma n'arriva  Rome qu'en 1206, et qu'il fit le voyage de
Cteaux avant que de se rendre  Montpellier, s'il et pass dans cette
ville  son retour de Rome durant les premiers mois de l'an 1206,
Pierre de Vaulx-Cernay qui, suivant l'usage alors ordinaire, ne
commence, dans son ouvrage, l'anne qu' Pques, aurait marqu qu'il y
tait arriv en 1205, au lieu qu'il dit expressment que ce fut en
1206.

Mais, dira-t-on, Digue, vque d'Osma, n'aura donc pas demeur _deux
ans_ en mission dans la province, puisqu'il mourut au mois de fvrier de
l'an 1208.  cela on peut rpondre que, suivant le systme mme du pre
Echard, ce prlat ne peut avoir pass tout ce temps-l dans le
Languedoc, puisqu'il en partit selon lui, au mois de dcembre de l'an
1207. Il suffit donc qu'il y ait t une partie de l'an 1206 et une
autre partie de la suivante pour qu'on puisse dire qu'il demeura prs de
deux ans, _biennio fere_. D'ailleurs les crivains de l'Ordre de
Saint-Dominique, qui marquent le tems de ce sjour, ne se piquent pas
d'une grande exactitude, puisqu'ils comptent _dix ans_ depuis le retour
de Digue, vque d'Osma, en Espagne en 1207, ou mme depuis sa mort
jusqu'au concile de Latran, tenu en 1215.

Il y aurait plus de difficult s'il tait certain, comme les
Bollandistes le supposent, que Digue, vque d'Osma, mourut en 1207,
suivant le nouveau style. Il est vrai que ces critiques avancent
jusqu'en 1204 l'arrive de saint Dominique  Montpellier, mais c'est
sans aucun fondement; et, quelque difficult qu'on propose, nous avons
l'autorit irrfragable de Pierre de Vaulx-Cernay, qui ne met l'arrive
de Digue, vque d'Osma, et de saint Dominique  Montpellier qu'en
1206, suivant l'ancien style, c'est--dire aprs Pques de cette anne.
Nous sommes surpris que les Bollandistes n'aient fait aucun usage de
cette autorit.

3. Le pre Echard, tromp par les crivains de son Ordre, entre autres
par Bernard Guidonis et par l'auteur de la chronique intitule:
_Prclara Francorum facinora_, suppose que l'vque d'Osma et saint
Dominique, en venant de Rome, rencontrrent  Montpellier, avec les
trois lgats, les douze abbs de l'Ordre de Cteaux, qui entreprirent la
mission dans la province contre les hrtiques: circonstance dont Pierre
de Vaulx-Cernay ne dit rien, et qu'il n'aurait pas omise. Il est certain
d'ailleurs, suivant le tmoignage exprs de cet historien qui tait  la
suite de ces douze missionnaires, qu'ils ne vinrent prcher la foi,
contre les hrtiques de Languedoc, qu'aprs le chapitre gnral de leur
Ordre tenu au mois de septembre de l'an 1206, et qu'ils ne firent qu'une
seule mission dans le Toulousain avec l'abb de Cteaux qui tait  leur
tte. En effet, tous les anciens auteurs conviennent que ces abbs
reurent leur mission d'Innocent III. C'est ce qui parat encore par une
lettre de ce pape, adresse au chapitre gnral de Cteaux, pour le
prier de les envoyer: or cette lettre n'est que du mois de juillet de
l'an 1206, et nous apprenons d'un historien contemporain que les douze
abbs partirent de Cteaux en consquence au mois de mars de l'anne
suivante. Nicolas Trivet, dans sa chronique, a peut-tre donn occasion
 l'erreur de ceux qui assurent que l'vque d'Osma et saint Dominique
joignirent les douze abbs de Cteaux  Montpellier, et que ces derniers
firent la mission dans la province  deux reprises et pendant deux
annes conscutives, en 1206 et 1207, en marquant que l'vque d'Osma
et saint Dominique,  leur arrive de Rome, rencontrrent les
missionnaires qui dlibraient sur la manire d'agir envers les
hrtiques; mais cet auteur assure que cette entrevue se fit dans le
haut Languedoc, _in terram Albigensium_, et non pas  Montpellier; et il
ne parle, non plus que Pierre de Vaulx-Cernay et Robert d'Auxerre,
historiens du temps, que d'une seule mission entreprise dans le
Languedoc par les douze abbs de Cteaux, qu'on doit rapporter au mois
de mars de l'an 1207 et aux suivans, comme nous venons de le prouver. Du
reste, l'auteur de la chronique intitule: _Prclara Francorum
facinora_, ne parle aussi que d'une seule mission des douze abbs de
Cteaux; mais il la met en 1206 au lieu de 1207, ce qui a tromp le pre
Echard. L'auteur de la mme chronique avance d'une anne divers autres
faits, comme la prise de Bziers par les Croiss, qu'il met en 1208, la
mort de Guillaume, archevque de Bourges, qu'il place en 1207, etc.

4. Quant  la fondation du monastre de Prouille par saint Dominique,
que le pre Echard met  la fin de l'an 1206, nous n'avons aucun
monument qui prouve que ce monastre ait t tabli avant l'an 1207; et
la charte de Brenger, archevque de Narbonne, qu'il cite, et qui
suppose que ce monastre subsistait auparavant, est de l'an 1208,
suivant notre manire de commencer l'anne, et non de 1207. Cette charte
est date en effet du 17 _d'avril de l'an_ 1207. Or en 1207 Pques tait
le 22 d'avril; ainsi on commena seulement alors  compter 1208, et le
17 du mme mois on devait compter encore 1207. On a d'ailleurs, dans
les archives de Prouille, une donation faite au mois d'aot de l'an
1207, _au seigneur Dominique d'Osma et  ses frres et soeurs_, o il
n'est pas parl de ce monastre, preuve qu'il n'tait pas encore fond;
ainsi il ne le fut que vers la fin de la mme anne ou au commencement
de la suivante.

5. Il y a quelque difficult touchant l'poque de la confrence de
Mont-Ral, que le pre Echard met aprs le mois d'avril de l'an 1207,
conformment  la chronique de Puy-Laurens. Il semble cependant que,
suivant Pierre de Vaulx-Cernay, elle se tint en 1207, quelques mois
aprs que l'vque d'Osma et saint Dominique eurent joint les trois
lgats  Montpellier; car cet historien parle, peu de lignes auparavant,
du miracle des moissonneurs arriv _ la Saint-Jean_, auprs de
Carcassonne; et, au commencement du chapitre, il fait mention de
l'arrive de l'vque d'Osma et de saint Dominique  Montpellier, en
1206. Le pre Echard aura infr de l que ces deux missionnaires
arrivrent dans la province au mois de fvrier ou de mars de cette
dernire anne. Mais le miracle des moissonneurs de Carcassonne arriva 
la Saint-Jean de l'an 1207, et non de l'an 1206, comme il l'a cru. En
effet, Gui, abb de Vaulx-Cernay, y fut prsent; et il fut un des douze
abbs de l'Ordre de Cteaux qui vinrent prcher la foi dans la province.
Or nous avons dj prouv que les douze abbs n'arrivrent dans le haut
Languedoc que vers Pques de l'an 1207.

On doit donc rtablir l'ordre des faits de la manire suivante: Digue,
vque d'Osma, et saint Dominique, arrivrent  Montpellier vers le mois
de juillet de l'an 1206, et s'y joignirent  l'abb de Cteaux,  frre
Pierre de Castelnau et  frre Raoul, religieux de cet Ordre et lgats
du Saint-Sige, pour prcher la foi aux hrtiques dans le haut
Languedoc. Cet abb tant parti peu de temps aprs pour le chapitre
gnral de son Ordre, les quatre autres allrent exercer leurs fonctions
 Caraman, dans le Toulousain et aux environs. Ils se rendirent ensuite
 Bziers vers la fin de septembre et y demeurrent quinze jours. Ils
conseillrent alors  frre Pierre de Castelnau de se retirer pour
quelque temps,  cause de la haine qu'on avait conue contre lui. Nous
trouvons en effet que frre Pierre tait  Montpellier au mois d'octobre
de l'an 1206. D'un autre ct, l'vque d'Osma et ses associs
continurent leur mission  Carcassonne et aux environs. Pendant leur
sjour dans ce pays, le miracle des moissonneurs y arriva  la
Saint-Jean de l'anne suivante. Ils tinrent la confrence de Mont-Ral
vers le mme temps, et frre Pierre de Castelnau les rejoignit alors. Ce
dernier se spara d'eux de nouveau aprs cette confrence pour aller en
Provence. Arnaud, abb de Cteaux, et les douze abbs de son Ordre qu'il
avait amens dans la province, joignirent aussi l'vque d'Osma durant
la confrence de Mont-Ral, et ils dlibrrent alors tous ensemble sur
le succs de la mission. La plupart de ces abbs se retirrent _trois
mois aprs_, c'est--dire vers le mois d'aot de l'an 1207, pour
assister  leur chapitre gnral, et saint Dominique ayant entrepris la
mission du ct de Fanjaux, il y fixa sa demeure et y fonda, vers la fin
de l'an 1207, le monastre de Prouille. Quant  l'vque d'Osma, il
retourna en Espagne vers la fin de la mme anne, aprs avoir assist 
la confrence de Pamiers.

Le pre Echard assure que la mort de ce prlat est marque _au 6
fvrier de l'an_ 1245 _de l're espagnole_, dans son pitaphe qu'on
voit, dit-il, dans l'glise d'Osma, En ce cas-l Digue sera dcd le 6
fvrier de l'an 1207 et non en 1206, comme il le prtend, car les annes
de l're espagnole commencent au premier janvier: mais il est fort
vraisemblable que cette pitaphe n'est pas exacte, et qu'elle a t
dresse long-temps aprs la mort de ce prlat.




III.

LETTRE DU PAPE

INNOCENT III,

AU COMTE DE TOULOUSE,

     crite  ce dernier pour le rprimander de son refus de conclure
     la paix avec ses vassaux de Provence d'aprs les ordres du lgat
     Pierre de Castelnau[174].

[Note 174: Cette lettre est tire du recueil des lettres d'Innocent III,
publi par Baluze, en deux vol. in-fol. 1682 (lib. 10, Epist. 69). Nous
en avons retranch, comme Dom Vaissette, quelques longueurs sans
intrt.]


                                                        (29 mai 1207.)

 noble homme Raimond, comte de Toulouse, l'esprit d'un conseil plus
sage. Si nous pouvions ouvrir votre coeur, nous y trouverions et nous
vous y ferions voir les abominations dtestables que vous avez commises;
mais parce qu'il parat plus dur que la pierre, on pourra  la vrit le
frapper par les paroles du salut; mais difficilement y pourra-t-on
pntrer. Ah! quel orgueil s'est empar de votre coeur, et quelle est
votre folie, homme pernicieux, de ne vouloir pas conserver la paix avec
vos voisins, et de vous carter des lois divines pour vous joindre aux
ennemis de la foi? Comptez-vous pour peu de chose d'tre  charge aux
hommes? Voulez-vous l'tre encore  Dieu, et n'avez-vous pas sujet de
craindre les chtimens temporels pour tant de crimes, si vous
n'apprhendez pas les flammes ternelles? Prenez garde, mchant homme,
et craignez que, par les hostilits que vous exercez contre votre
prochain, et par l'injure que vous faites  Dieu en favorisant
l'hrsie, vous ne vous attiriez une double vengeance pour votre double
prvarication... Vous feriez quelque attention  nos remontrances, et la
crainte de la peine vous empcherait du moins de poursuivre vos
abominables desseins, si votre coeur insens n'tait entirement
endurci, et si Dieu, dont vous n'avez aucune connaissance, ne vous avait
abandonn  un sens rprouv. Considrez, insens que vous tes,
considrez que Dieu, qui est le matre de la vie et de la mort, peut
vous faire mourir subitement pour livrer, dans sa colre,  des tourmens
ternels, celui que sa patience n'a pu porter encore  faire pnitence.
Mais quand mme vos jours seraient prolongs, songez de combien de
sortes de maladies vous pouvez tre attaqu..........

Qui tes-vous pour refuser tout seul de signer la paix, afin de profiter
des divisions de la guerre comme les corbeaux qui se nourrissent de
charognes, tandis que le roi d'Arragon et les plus grands seigneurs du
pays font serment d'observer la paix entre eux,  la demande des lgats
du sige apostolique? Ne rougissez-vous pas d'avoir viol les sermens
que vous avez faits de proscrire les hrtiques de vos domaines? Lorsque
vous tiez  la tte de vos Arragonais et que vous commettiez des
hostilits dans toute la province d'Arles, l'vque d'Orange vous ayant
pri d'pargner les monastres et de vous abstenir du moins, _dans le
saint temps_ et les jours de ftes, de ravager le pays, vous avez pris
sa main droite et vous avez jur par elle que vous n'auriez aucun gard
ni pour _le saint temps_ ni pour les dimanches, et que vous ne cesseriez
de causer du dommage aux lieux pieux et aux personnes ecclsiastiques:
le serment que vous avez fait en cette occasion, qu'on doit appeler
plutt un parjure, vous l'avez observ plus exactement que ceux que vous
avez faits pour une fin honnte et lgitime. Impie, cruel et barbare
tyran, n'tes-vous pas couvert de confusion de favoriser l'hrsie, et
d'avoir rpondu  celui qui vous reprochait d'accorder votre protection
aux hrtiques, que vous trouveriez un vque parmi eux qui prouverait
que sa croyance est meilleure que celle des catholiques? De plus, ne
vous tes-vous pas rendu coupable de perfidie, lorsqu'ayant assig un
certain chteau, vous avez rejet ignominieusement la demande des
religieux de Candeil, qui vous priaient d'pargner leurs vignes, que
vous avez fait ravager, tandis que vous avez fait conserver
soigneusement celles des hrtiques? Nous savons que vous avez commis
plusieurs autres excs contre Dieu; mais nous vous portons
principalement compassion (si vous en ressentez de la douleur) de vous
tre rendu extrmement suspect d'hrsie par la protection que vous
donnez aux hrtiques. Nous vous demandons quelle est votre extravagance
de prter l'oreille  des fables, et de favoriser ceux qui les aiment.
tes-vous plus sage que tous ceux qui suivent l'unit ecclsiastique?
Serait-il possible que tous ceux qui ont gard la foi catholique fussent
damns, et que les sectateurs de la vanit et du mensonge fussent
sauvs..... C'est donc avec raison que nos lgats vous ont excommuni et
qu'ils ont jet l'interdit sur tous vos domaines; tant pour ces raisons
que parce que vous avez ravag le pays avec un corps d'Arragonais; que
vous avez profan les jours de carme, les ftes et les quatre-temps qui
devaient tre des jours de sret et de paix; que vous refusez de faire
justice  vos ennemis qui vous offraient la paix et qui avaient jur de
l'observer; que vous donnez les charges publiques  des Juifs,  la
honte de la religion chrtienne; que vous avez envahi les domaines du
monastre de Saint-Guillem et des autres glises; que vous avez converti
diverses glises en forteresses dont vous vous servez pour faire la
guerre; que vous avez augment nouvellement les pages; et qu'enfin vous
avez chass l'vque de Carpentras de son sige: nous confirmons leur
sentence et nous ordonnons qu'elle soit inviolablement observe jusqu'
ce que vous ayez fait une satisfaction convenable. Cependant, quoique
vous ayez pch grivement tant contre Dieu et contre l'glise en
gnral que contre vous-mme en particulier, suivant l'obligation o
nous sommes de redresser ceux qui s'garent, nous vous avertissons et
nous vous commandons, par le souvenir du jugement de Dieu, de faire une
prompte pnitence proportionne  vos fautes, afin que vous mritiez
d'obtenir le bienfait de l'absolution. Sinon, comme nous ne pouvons
laisser impunie une si grande injure faite  l'glise universelle, et
mme  Dieu, sachez que nous vous ferons ter les domaines que vous
tenez de l'glise romaine; et si cette punition ne vous fait pas rentrer
en vous-mme, nous enjoindrons  tous les princes voisins de s'lever
contre vous comme un ennemi de Jsus-Christ et un perscuteur de
l'glise, avec permission  un chacun de retenir toutes les terres dont
il pourra s'emparer sur vous, afin que le pays ne soit plus infect
d'hrsie sous votre domination. La fureur du Seigneur ne s'arrtera pas
encore; sa main s'tendra sur vous pour vous craser; elle vous fera
sentir qu'il vous sera difficile de vous soustraire  sa colre que vous
avez provoque.

Donn  Saint-Pierre de Rome, le 29 de mai de la dixime anne de notre
pontificat.




IV.

LETTRE

DES HABITANS DE TOULOUSE,

 PIERRE, ROI D'ARRAGON,

     Pour rclamer son secours en 1211, aprs la leve du sige de
     Toulouse par Simon de Montfort.


Au trs-excellent Seigneur Pierre, par la grce de Dieu, roi d'Arragon
et comte de Barcelone, les consuls et le conseil, et la totalit de la
ville et des faubourgs de Toulouse, salut et toutes sortes de
dilections: Nous voulons exposer  Votre Excellence, depuis l'origine et
selon que cela se prsentera  notre souvenir, les ngociations et la
totalit des choses qui se sont passes jusqu' prsent entre le
seigneur Arnaud, abb de Cteaux et lgat du sige apostolique, et nous
et la totalit de notre ville; nous prosternant jusqu' terre devant
Votre Srnit pour lui demander que la suite des choses que nous avons
 lui raconter, quelque prolixe qu'elle puisse tre, ne fatigue point
ses veilles.

Que Votre pieuse Sagacit sache donc que le seigneur abb de Cteaux
nous adressa ses messagers avec des lettres par lesquelles il nous
ordonnait de livrer sans dlai, eux et tous leurs biens,  l'arme des
barons, ceux que ses messagers nous dsigneraient pour sectateurs des
hrtiques, afin qu'en prsence des barons ils se justifiassent, selon
la jurisprudence et coutume de Brayne, disant que si nous ne le faisions
pas il nous excommunierait nous et nos conseillers, et mettrait notre
ville en interdit. Nous, ayant alors interrog ceux qu'on nous dsignait
comme sectateurs des hrtiques, ceux-ci nous rpondirent constamment
qu'ils n'taient ni hrtiques ni sectateurs d'hrtiques, et promirent
de demeurer, sans s'en carter, sous l'autorit de la sentence de
l'glise. Nous ne les avions point connus comme hrtiques ni sectateurs
d'hrtiques, car ils habitaient parmi nous comme attachs  la foi
chrtienne; et quand, sur la demande et volont des lgats de
monseigneur le pape, matre Pierre de Castelnau et matre Raoul, toute
notre ville jura soumission  la sainte foi catholique romaine, ils en
firent aussi le serment, et les lgats reconnurent pour soumis  la foi
catholique et vritablement chrtiens tous ceux qui, selon leur volont,
avaient prt ce serment; c'est pourquoi nous fmes grandement surpris
de l'ordre susdit, sachant que, long-temps auparavant, le seigneur
comte, pre du comte actuel, avait reu mission d'ordonner au peuple de
Toulouse, par un acte dress  cet effet, que si un hrtique tait
trouv dans la ville ou le faubourg de Toulouse, il ft conduit au
supplice avec celui qui l'aurait reu, et les biens de tous deux
confisqus. D'aprs quoi nous en avons brl beaucoup et ne cessons
point de le faire toutes les fois que nous en trouvons. Nous rpondmes
aux lettres et aux messagers que tous ceux qu'ils nous dsignaient, et
d'autres s'ils les voulaient dsigner, seraient soumis  la juridiction
du sige piscopal de notre ville et  la connaissance des lgats de
monseigneur le pape ou du seigneur Foulques, notre vque, selon ce
qu'enseigne le droit canonique suivi par la sainte glise romaine, et
que, si monseigneur le lgat refusait d'admettre cette rponse, nous
sachant par l condamns, nous nous mettions nous et les accuss vivant
sous la protection du seigneur pape, et en appelions au sige
apostolique, fixant notre appel  l'octave de la fte saint Vincent; et,
quoiqu'il et reu de nous cette rponse, nanmoins il nous excommunia
nous et nos conseillers, et nous mit en interdit. D'o vous pouvez
croire que nous fmes grandement contrists, car les accuss n'avaient
confess aucun des crimes qui leur taient imputs, et n'en avaient
point t convaincus par tmoins. De plus, quelques-uns de ceux dont les
noms avaient t inscrits sur la liste, et que nous avions t requis de
livrer entre les autres aux barons avec leurs biens, furent ensuite, en
leur absence, effacs de cette liste par notre dlgu M****, avec le
consentement dudit abb, sans avoir fait satisfaction; d'o vous pouvez
juger, par rapprochement, quelle confiance mritait cet acte
d'accusation. D'aprs cela, nous envoymes nos messagers, hommes sages,
pour suivre, avec monseigneur le comte, notre appel et notre affaire
auprs du sige apostolique; et ceux-ci, aprs beaucoup de travaux et
divers prils, tant revenus avec des lettres de monseigneur le pape,
nous prsentmes audit abb de Cteaux les lettres obtenues de
monseigneur le pape dont nous vous transmettons ici la teneur, voulant
en tout procder selon leur contenu.

Innocent, vque, serviteur des serviteurs de Dieu,  notre vnrable
frre l'vque de Reggio, et notre cher fils l'abb de Cteaux, lgats
du sige apostolique, et  matre Thodise, chanoine de Gnes, salut et
bndiction apostolique: Sont venus en notre prsence nos chers fils les
messagers des consuls, du conseil et de la gnralit de la ville de
Toulouse avec des lettres de beaucoup et trs-grands personnages qui
nous demandaient avec eux et en leur faveur que nous daignassions
admettre avec clmence leurs humbles prires au sujet de la sentence
d'excommunication publie contre les consuls et le conseil, et de
l'interdit auquel a t soumise toute la ville, parce qu'ils n'ont pas
voulu livrer, sans tre entendus, avec leurs biens, pour en tre fait 
la volont des Croiss, ceux que ces messagers, mon fils l'abb et
l'arme des barons, dsignaient pour hrtiques ou sectateurs
d'hrtiques; sur quoi ils nous ont pri de les protger dans notre
misricorde; et quoiqu'ils affirmassent avoir t condamns aprs leur
appel au sige apostolique, ils promirent cependant de satisfaire
dignement, afin de mriter d'obtenir l'absolution. Nous donc, 
l'exemple de celui qui ne veut pas dtruire l'me du pcheur, mais son
pch, dispos  couter leurs prires, nous y avons pourvu en vous les
renvoyant, parce que vous connaissez mieux les circonstances des choses;
mandant  votre discrtion, par cet crit apostolique, que comme il y
aurait pril en la demeure si la ville, prte  satisfaire, comme ils le
disent, demeurait, par le fait de votre absence, plus long-temps sous
l'interdit, vous vous transportiez promptement sur les lieux en propre
personne; et ayant reu d'eux, sur ce point, la caution que vous jugerez
suffisante en cette affaire, vous leur dpartiez le bienfait de
l'absolution et preniez soin de les dlier de l'interdit, leur
enjoignant ce que selon Dieu vous jugerez tre avantageux; que si vous
ne pouviez assister tous  l'excution de ceci, deux de vous nanmoins
en soient chargs.

Donn  Latran, le 14 avant les calendes de fvrier, et de notre
pontificat l'an douzime.

Mais le seigneur Arnaud, abb de Cteaux, ayant voulu, contre la teneur
du rescrit, procder seul et de sa propre volont, nous voyant de
nouveau condamns par lui, nous appelmes une seconde fois. Cependant,
par la suite du temps, sur l'admonition et les prires dudit abb, du
seigneur Foulques, vque de Toulouse, de l'vque d'Uzs et autres gens
de bien, nous renonmes au susdit appel et nous soummes  son jugement
nous et notre ville, afin qu'il pt procder seul, mais selon la teneur
des lettres du pape, et nous prommes, d'un commun accord, pour la
gnralit de la ville, de payer mille livres toulousaines destines 
la poursuite des pervers hrtiques et au soutien de la sainte glise.
Ledit abb consentit bnignement  recevoir le tout et nous reconnut
nous et la totalit de notre ville de Toulouse, ville et faubourg, pour
vrais catholiques et fils lgitimes de la sainte mre glise; et en
prsence de la ville et du seigneur Foulques, vque de Toulouse, et des
autres ecclsiastiques du diocse et de monseigneur l'vque d'Uzs,
son assesseur et conseiller, actuellement lgat, il nous donna
solennellement la bndiction. Il nous promit aussi de rtablir, par ses
lettres et ses paroles, notre rputation chez ceux auprs de qui nous
avait t donne la tache d'hrtiques. Lorsque nous lui emes pay cinq
cents livres, certaines dissensions s'tant leves parmi nous, nous ne
paymes point les cinq cents livres restantes, parce que nous ne les
pmes rassembler avant que la paix ft rtablie. Pour cela seulement, et
sans nous accuser d'aucune autre faute, il excommunia immdiatement les
consuls, et, malgr notre obissance, nous mit en interdit. Aprs avoir
support pendant quelque temps une si impudente injustice, de peur
d'avoir l'air, aux yeux des ignorans, d'tre rebelles et de regimber
contre l'aiguillon, sur la demande et volont des lgats de monseigneur
le pape, et de Foulques, vque de Toulouse, nous fmes de nouveau
serment que nous serions prts, sur leurs ordres,  nous soumettre 
leur volont et jugement, et  celui de monseigneur le pape, sur toutes
choses ayant rapport  l'glise; et, d'aprs ce serment et les autres
que nous fmes  eux et  l'glise, nous emes leur consentement pour
nous maintenir en notre allgeance envers le seigneur comte et son
autorit; et pour sret de ceci, Foulques, notre vque, que nous
croyons tre celui qui nous a fait condamner, voulut avoir et prit de
nous des otages et des meilleurs de notre ville, qu'on garda dans la
ville de Pamiers, tenue et possde par Simon de Montfort, et diffrente
en coutumes de la ville de Toulouse, depuis la moiti du carme jusqu'
la veille de Saint-Laurent, qu'il leur permit de s'en aller, 
condition qu'ils reviendraient quand il lui plairait. Cela fait, ils
nous reconnurent pour fils catholiques de l'glise, et firent
rconcilier  l'glise ceux qu'ils avaient excommunis. Ensuite l'arme
des Croiss et l'vque de Toulouse ayant mis le sige devant le chteau
de Lavaur, nous les assistmes de conseils et de secours, tant de vins
que d'armes et autres choses ncessaires pour la poursuite et
destruction des iniquits de l'hrsie. Et, sur l'ordre de l'vque,
aprs que le chteau de Lavaur fut pris, la plus grande partie des plus
nobles hommes de Toulouse demeurrent en armes, et ne revinrent ensuite
 Toulouse que par le consentement et la volont de Foulques, notre
vque, qui agissait alors dans l'arme avec de pleins-pouvoirs  titre
de lgat. Aprs la prise du chteau de Lavaur, ils vinrent dvaster et
dtruire le propre chteau de monseigneur notre comte; alors monseigneur
notre comte offrit de se remettre lui-mme et sa terre, except
Toulouse, en leur puissance et en leur merci, promettant sur sa foi et
chrtient, et sous les peines portes par l'glise, d'excuter ce
qu'ils auraient jug, sa vie sauve et sauf aussi l'exhrdation de lui
ni de ses fils; ce qu'ils refusrent, quoique plusieurs des barons de
l'arme fussent d'avis d'accepter. Dans un autre colloque, auquel le
seigneur comte tait venu lui-mme, sur la garantie des lgats, se
rendre  leurs ordres, Simon de Montfort et plusieurs des hommes de
guerre de l'arme fondirent inopinment sur lui les armes  la main,
voulant le prendre et le tuer, et le poursuivirent l'espace d'une lieue
et plus. Cependant, instruits avec certitude, par le rapport de
plusieurs, qu'ils avaient intention de faire marcher sur nous leur
arme, nous y envoymes des hommes sages faisant partie de notre
consulat, qui, en prsence des lgats, de Foulques, notre vque, et de
l'arme des barons, exposrent qu'ils s'tonnaient beaucoup qu'on voult
faire marcher l'arme sur nous, puisque nous tions prpars  faire et
observer ce que nous avions promis  l'glise, et vu surtout que, depuis
le serment que nous avions fait, depuis que nous avions t rconcilis
et qu'on avait reu nos otages, nous n'avions en rien offens ni les
barons ni l'glise.  ce discours, le lgat et Foulques, notre vque,
rpondirent que ce n'tait pas pour un dlit ou une faute qui nous ft
propre qu'ils voulaient faire marcher l'arme sur nous, mais parce que
nous conservions pour matre monseigneur notre comte et le recevions
dans notre ville; mais que si nous voulions chasser de notre ville
monseigneur le comte et ses fauteurs, le renier et nous soustraire  sa
domination et allgeance, et jurer fidlit et soumission  ceux qu'eux
et l'glise nous avaient donns pour seigneurs, l'arme des Croiss ne
nous ferait aucun dommage; disant que, si nous faisions autrement, ils
nous attaqueraient de tout leur pouvoir et nous tiendraient pour
hrtiques et pour receleurs d'hrtiques. Mais comme nous sommes lis
par serment de fidlit  monseigneur le comte, et que, comme nous
l'avons dit plus haut, dans tous les sermens faits  l'glise, du
consentement des lgats et de notre vque, nous avons maintenu notre
fidlit et soumission  monseigneur notre comte, et que ledit comte
s'tait offert et s'offrait encore  reconnatre leur juridiction, pour
ne pas encourir le crime de trahison, nous nous refusmes tout--fait 
ce qu'on nous demandait; et,  cause de cela, ce qui nous fut
extrmement pnible, ils enjoignirent aux clercs, tant de la ville que
du faubourg, d'en sortir avec le corps du Christ; et alors nous
pacifimes toutes les discordes et dissensions qui avaient exist
long-temps en notre ville et faubourg; et, par le secours de la grce
divine, nous rtablmes l'union dans toute notre ville aussi bien
qu'elle y et jamais t. Cela fait, le lgat, l'vque et les Croiss
tombrent violemment sur nous  main arme, turent de tout leur pouvoir
les hommes, femmes et enfans du commun qui travaillaient dans les
champs, dvastrent tant qu'ils le purent les vignes, les arbres, les
moissons, nos possessions, quelques maisons des champs et autres
remparts, abattant et brlant tout; et ils placrent leurs tentes  une
certaine distance de la ville entre deux de nos portes. Cependant,
pleins de confiance en la justice de notre cause et la clmence divine,
nous sortmes souvent de l'enceinte de nos fosss pour les attaquer
vigoureusement, ne tenant jamais nos portes fermes ni de jour ni de
nuit; de plus, nous en fmes dans notre enceinte quatre nouvelles, afin
de pouvoir sortir plus facilement contre eux, et nous emes  souffrir,
en nous dfendant contre eux, de grands dommages, tant des hommes de
guerre et gens de pied que des chevaux; et  la seconde frie avant la
fte de Saint-Pierre, quelques-uns de nos hommes de guerre et gens de
pied,  l'insu de la plupart de nous, attaqurent  main arme les
tentes des Croiss, turent un grand nombre de gens de guerre et gens de
pied et chevaux; et, ayant coup quelques-unes des tentes, prirent et
emportrent avec eux des cuirasses et armes de toutes sortes, des
vtemens de soie, des chevaux, des vases d'argent, de l'argent monnoy
et beaucoup de choses, et tirrent des tentes, chargs de fers,
quelques-uns des ntres que les Croiss avaient pris et y tenaient
enchans, et, avec l'aide de Dieu, revinrent  nous sains et saufs.
Cependant,  la fte de Saint-Pierre, avant le jour, les Croiss
quittrent prcipitamment le sige, laissant dans leur camp beaucoup des
leurs blesss et malades, des armes et beaucoup d'autres choses; mais
comme, par l'opposition de la puissance divine, ils n'ont pu accomplir
ce que dans leur orgueil ils s'taient propos de faire, de la douleur
qu'ils ont conue est ne dans leur esprit violent une grande iniquit;
et, plus indigns que jamais, en partant ils nous menacent de maux plus
grands que ceux que nous avons soufferts. C'est pourquoi nous
sollicitons srieusement Votre Prudence et Bienveillance de ressentir
avec indignation les dommages et injures que nous avons injustement
soufferts; et si on vous insinuait faussement des choses contraires  ce
que nous venons de vous dire, ne les croyez point; et comme nous sommes
prts  faire sur ces choses ce qui est d  l'glise et ce qu'ordonne
la justice, nous vous prions de vouloir, vous et vos gens, vous abstenir
de nous inquiter en aucune manire, sachant, sans en pouvoir douter,
que ce qu'ils ont fait et ce qu'ils machinent encore contre monseigneur
notre comte et contre nous, ils le feraient peut-tre, et bien pis
encore si on leur en laissait le pouvoir, contre les autres princes et
souverains, et tant contre les citoyens que contre les bourgeois; et
lorsque le mur du voisin brle, il y va du tout. Il ne faut pas passer
sous silence la svrit aussi injuste que particulire des pasteurs 
notre gard; ils nous abhorrent et excommunient  cause des routiers et
de la cavalerie dont nous nous servons pour nous dfendre de la mort; et
lorsqu'ils nous les enlvent  prix d'argent, et que ceux-ci rpandent
notre sang, ils ne craignent pas de les absoudre de tout pch; et il y
en a qui reoivent, dans leur tente et  leur table, ceux d'entre eux
qui ont tu de leur propre main l'abb d'Eaunes, et ont horriblement
coup le nez, les oreilles et arrach les yeux des moines de Bolbone,
leur laissant  peine figure humaine.

       *       *       *       *       *

Au bas est le sceau de la ville de Toulouse  moiti bris. On lit
encore autour de ce qui en reste ces mots: _Nobilium Tolos._




V.

LETTRE DE L'ABB DE MOISSAC,

AU

ROI PHILIPPE-AUGUSTE,

EN 1212.


Au trs-illustre seigneur, roi des Franais, Raimond, humble abb de
Moissac, et toute la congrgation du monastre de Moissac, salut: comme
nous lisons, entre autres choses, que vos prdcesseurs ont fond le
trs-antique monastre dsign sous le nom de Moissac, et l'ont dot de
la possession des champs d'alentour, cela est aussi port dans les
gestes des rois de France et du bienheureux Ansbert, archevque de
Rouen, et abb de ce monastre; et dans la conscration de notre glise
il se trouve entre autres choses:

Ceci, Christ notre Dieu, a t fond pour toi par le roi Clovis, et la
munificence de Louis a depuis augment ce don.

Cependant, par une suite de nos pchs, les comtes de Toulouse nous ont
enlev la plus grande partie desdites possessions et les ont assignes
aux gens de guerre qui ont accabl de beaucoup d'exactions notre ville
de Moissac, tellement qu'ils se sont presque entirement empars de
cette ville et des environs. Cette anne, avant que les Croiss
l'assigeassent, nous nous mmes en route munis de nos privilges pour
venir trouver Votre Excellence. Le comte ayant vu cela, nous prit et
nous enleva nos privilges et tout ce que nous avions. Aprs cela, les
Croiss ont ravag tout ce qui tait dedans et dehors; de sorte que nous
n'avons pas eu moyen de venir devant Votre Sublimit. C'est pourquoi
nous rpandons devant Votre Compassion nos lamentables prires, afin
que, par l'inspiration de la misricorde divine, vous daigniez subvenir
aux dtresses de votre maison et de votre ville; car si vous n'y
subvenez point, nous serons entirement dsols. Et sache Votre
Sublimit que nous prions pieusement sans interruption le bienfaiteur de
tous pour votre salut et la prosprit de votre rgne, et qu'en mmoire
spciale de vous et des vtres, deux cierges de cire brlent nuit et
jour devant notre grand autel lev en l'honneur des bienheureux aptres
Pierre et Paul, et chaque jour se dit en la mme institution une messe
spciale, et chaque jour nous donnons la nourriture  trois pauvres,
dont chacun reoit autant de pain et de vin qu'un moine; et le jour de
la cne du Seigneur, toujours en votre intention, deux cents pauvres
reoivent dans le clotre du monastre du pain et du vin, des fves et
de l'argent.  toutes les heures canoniques, tant du jour que de la
nuit, se disent pour vous des oraisons spciales; il se clbre dans le
monastre un anniversaire gnral pour tous nos seigneurs les rois
dfunts; dans toutes les messes et oraisons, dans les jenes et aumnes
et autres bonnes oeuvres qui se font et doivent se faire  l'avenir,
tant dans le monastre que dans l'abbaye, dans les prieurs et autres
lieux sujets au monastre, par un mandement gnral fait en certaines
annes dans le chapitre gnral de Moissac, monseigneur le roi de
France, comme notre patron et fondateur, et tous ceux de sa race et de
ses prdcesseurs, sont recommands et spcialement dsigns; et afin
que ces bonnes oeuvres et les autres que nous faisons, pour la
conservation de vous et de votre royaume, ne puissent pas aisment
tomber en dsutude, nous envoyons  Votre Sublimit notre prsent
dput le frre Grard, afin que flchissant les genoux devant vous, il
vous supplie qu'il plaise  Votre Bnignit, en rtablissant nos
privilges et l'immunit des possessions qui nous ont t accordes par
vos prdcesseurs, nous reconstituer et rtablir dans la libert
primitive de notre monastre, qui a t rduit, et l'est encore, dans
une trs-grande servitude. Lesquelles choses ledit dput exposera plus
en dtail  Votre Majest, et nous la supplions, au nom de l'amour
divin, de les recevoir et couter bnignement. Que Notre-Seigneur
Jsus-Christ vous ait en sa garde, vous et votre royaume, et vous
conserve en toute flicit!




VI.

ACTES DE SOUMISSION

SOUSCRITS PAR RAIMOND VI,

COMTE DE TOULOUSE,

     Au moment de sa rconciliation  l'glise par le cardinal Pierre
     de Bnvent,  Narbonne, en avril 1214[175].

[Note 175: Pierre de Vaulx-Cernay a pass sous silence cette
rconciliation du comte de Toulouse avec l'glise, et les actes qui
s'ensuivirent.]


Moi, Raimond, par la grce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse
et marquis de Provence, m'offre moi-mme  Dieu,  la sainte glise
romaine, et  vous, seigneur Pierre, par la mme grce, cardinal-diacre,
lgat du saint-sige apostolique; et je vous livre mon corps, dans le
dessein d'excuter et d'observer fidlement de tout mon pouvoir tous les
ordres, quels qu'ils soient, que le seigneur pape et la misricorde de
Votre Saintet jugeront  propos de me donner. Je travaillerai
efficacement pour engager mon fils Raimond  se remettre entre vos
mains, avec toutes les terres qu'il possde, et  vous livrer son corps
et ses domaines, ou tout ce qu'il vous plaira de ces domaines, pour ce
sujet, afin qu'il observe fidlement, suivant son pouvoir, l'ordre du
seigneur pape et le vtre.

L'autre acte est conu en ces termes:

Moi, Raimond, par la grce de Dieu duc de Narbonne, etc., n'tant
contraint ni par force ni par fraude, vous offre librement, seigneur
cardinal, mon corps, avec tous les domaines que j'ai eus et possds
autrefois, et que je confesse avoir entirement donns  mon fils
Raimond; savoir, la partie des domaines que je tiens, ou que d'autres
tiennent pour moi et de moi; en sorte que, si vous me l'ordonnez,
j'abandonnerai tous mes biens, je me retirerai auprs du roi
d'Angleterre ou dans tout autre endroit, o je demeurerai jusqu' ce que
je puisse visiter le sige apostolique pour y demander grce et
misricorde. De plus, je suis prt  vous remettre et  vos envoys
toutes les terres que je possde; en sorte que tous mes domaines soient
soumis  la misricorde et au pouvoir absolu du souverain pontife de
l'glise romaine et de vous; et si quelqu'un de ceux qui en tiennent une
partie pour moi et de moi refuse d'y consentir, je l'y contraindrai,
suivant votre ordre et mon pouvoir. Enfin je vous offre mon fils avec
tous les domaines qu'il possde, et que d'autres tiennent pour lui ou de
lui, et je l'expose  la misricorde et aux ordres du seigneur pape et
aux vtres, et j'agirai pour l'engager, lui et ses conseillers,  faire
la mme promesse et  l'observer.




VII.

ABJURATION

DES CONSULS DE TOULOUSE,

DEVANT LE LGAT, PIERRE DE BNVENT, EN 1214.


Au nom de Notre-Seigneur Jsus-Christ, nous, Jourdan de Villeneuve,
Amaury de Chteauneuf, Armand-Bernard Baudur, Armand Barrave, Vitalis de
Poignac, Perregrin Signaire et Guillaume Bertrand, consuls de la ville
et faubourg de Toulouse, en qualit de procureurs fonds et constitus
spcialement et envoys par la gnralit des Toulousains, tant de la
ville que du faubourg, en prsence de vous, cardinal-diacre de
Sainte-Marie en Acquire, par la grce de Dieu, lgat de monseigneur le
pape, du sige apostolique, nous dclarons et affirmons par serment,
pour nous et la totalit de notre ville et faubourg, que nous obirons
ponctuellement  l'ordre que par vous ou vos lettres vous avez transmis
 nous et aux hommes de la cit et faubourg; et tant devant vous,
monseigneur le cardinal, que devant les autres personnes ici prsentes,
de notre volont libre et spontane, au nom de la totalit de notre cit
et faubourg, et en notre nom, nous dtestons, abjurons et repoussons
toute hrsie et toute secte qui dogmatise, en quelque faon que ce
soit, contre la sainte glise catholique romaine, et recevons et
approuvons la doctrine de ladite glise romaine; et, de notre libre
volont, par les saintes reliques, l'Eucharistie et le bois de la croix
du Seigneur placs devant nous, la main sur les saints vangiles de
Dieu, nous jurons de notre libre volont, sans fraude ni mauvais
dessein, qu' l'avenir, nous ni nos concitoyens ne serons hrtiques,
sectateurs, fauteurs, complices, dfenseurs ni receleurs d'hrtiques,
et que nous ne donnerons aux sectateurs, avocats, ou dfenseurs des
hrtiques ou d'aucun des susdits, ni aussi aux faidits, exhrds ou
routiers, ni aux autres ennemis de la sainte glise romaine, aide, ni
conseil, ni faveur pour attaquer ou dommager les terres possdes ou 
possder par l'glise romaine ou ses dlgus, quels qu'ils soient, ni
pour attaquer et dommager ceux, quels qu'ils soient, qui les tiennent ou
les tiendront au nom et par l'autorit de ladite glise romaine. Bien
plus, lorsque nous serons requis contre quelques-uns des susdits
sectateurs, fauteurs, complices, dfenseurs ou receleurs des hrtiques,
et aussi des faidits, exhrds, routiers et autres ennemis de la sainte
glise romaine, de tout le pouvoir de notre ville et faubourg, nous
prterons contre eux, de bonne foi, conseil, secours et faveur  la
sainte glise romaine, et  vous et autres lgats, nonces et ministres
de l'glise romaine. _Item_, nous jurons de ne point occuper ou
dommager, sans un ordre spcial du sige apostolique, aucune des terres,
par nous ou d'autres, acquises sur les Croiss. _Item_, nous obirons
aux ordres apostoliques et aux vtres lorsque vous nous commanderez de
faire ou de maintenir paix ou trve, en quelque lieu ou avec quelque
personne que ce soit. De plus, nous jurons d'obir ponctuellement et
sans aucune condition  tous les statuts et mandats du sige
apostolique, et aux vtres spcialement; d'obtemprer humblement et
dvotement  ceux qui seront relatifs aux affaires de la foi orthodoxe
et  ceux qui auront pour objet de purger la cit de Toulouse de toutes
les immondices de l'hrsie et de ses sectateurs, et se rapporteront aux
dispositions que vous aurez prises pour corroborer et entretenir la
puret de la foi catholique, et aussi pour tablir, maintenir et
conserver la paix et punir ses violateurs; ainsi qu' ceux qui
concerneront la dfense  nous faite de tenir ou recevoir des routiers,
et le soin de conserver fermement les statuts publics qui nous ont t
donns; et nous y demeurerons sincrement fidles de toute la puissance
de notre ville et faubourg. _Item_, nous jurons que, par nous ou par
d'autres, publiquement ou secrtement, nous ne prterons point conseil,
secours ou faveur au comte de Toulouse ou  son fils contre la sainte
glise catholique romaine, ni contre ceux qui, par l'autorit de la
sainte glise romaine ou la vtre, attaqueraient ledit comte de Toulouse
et son fils; et cela nonobstant toute fidlit  laquelle nous et notre
ville et faubourg nous sommes obligs envers ledit comte ou son fils ou
toute autre personne; et nous promettons la mme chose  l'gard de
toute personne, quelle qu'elle soit, qui sera en guerre avec l'autorit
de la sainte glise catholique ou la vtre. _Item_, nous jurons que nous
et notre ville et faubourg nous ferons et accomplirons de bonne foi,
nous et nos concitoyens, les satisfactions qui, jusqu' prsent, soit
de vive voix, soit par lettres, nous ont t enjointes  nous ou  notre
ville et faubourg, par l'ordre, soit de monseigneur le pape ou le vtre,
ou celui de tout autre lgat dlgu du Sige apostolique, sur toutes
les choses pour lesquelles ont t excommunis et interdits les citoyens
de Toulouse, et sur les autres excs et offenses commis par la ville et
le faubourg de Toulouse contre la sainte glise catholique romaine, et
aussi contre les glises de la ville et faubourg de Toulouse et les
autres glises, ou contre les personnes ecclsiastiques. _Item_, nous
jurons que tous et tels otages que vous nous demanderez une fois ou
plusieurs fois, tant de la ville de Toulouse que du faubourg, vous
seront conduits par nous quand vous les demanderez et aux lieux que vous
dsignerez, si nous y pouvons venir en sret, et que nous les
remettrons en votre pleine puissance ou celle des personnes que vous
aurez envoyes, pour aussi long-temps qu'il plaira  l'glise romaine
les tenir, aux frais de la ville et faubourg, en votre garde ou en celle
des personnes que vous aurez envoyes, Nous voulons, consentons et
concdons que, si nous manquons  tenir de bonne foi et  perptuit les
susdits articles, ou quelques-uns des susdits, et les choses ou
quelques-unes des choses qui nous ont t enjointes,  nous et  notre
ville et faubourg, soit de vive voix, soit en des lettres, par
monseigneur le pape ou par vous, ou par un autre lgat ou dlgu de la
sainte glise romaine, lesdits otages en reoivent le chtiment qu'il
plaira au souverain pontife et  vous; que de mme, en pareil cas, tant
nous que nos concitoyens, nous soyons rputs excommunis, paens et
ennemis de la sainte glise romaine; que nous soyons mortifis et vexs
dans toutes les cits, chteaux et villages, et chez tous les puissans
et nobles hommes, et que nous soient infligs de bonne foi des chtimens
selon le degr de l'offense, afin que la ville et les faubourgs
n'encourent pas les chtimens susdits. _Item_, nous promettons et jurons
qu' tous et chacun des habitans de la cit et faubourg de Toulouse,
gs de quatorze ans et au dessus, nous ferons prter serment dans la
forme ci-dessus, les y forant, selon notre pouvoir, et leur infligeant
des peines autant qu'il nous sera possible, sauf pour tous l'ordre du
souverain pontife.

Pass publiquement  Narbonne, dans le palais de Narbonne, le sept
d'avant les calendes de mai, anne dix-septime du pontificat de
monseigneur le pape Innocent III, prsens monseigneur ****, vque de
Sainte-Marie, et ci-devant vque de Carcassonne; l'abb de Saint-Pons,
l'abb et sacristain de Saint-Paul; le grand archidiacre sacristain et
Yves de Conchet, chanoine de Narbonne; frre Gautier, moine de Cteaux;
les grands-matres des chevaliers du Temple en Arragon et en Provence;
le grand-prieur de l'Hpital en Arragon; l'archidiacre d'Auch; les
nobles hommes le comte de Foix et Roger Bernard son fils; et Adenulphe,
sous-diacre de monseigneur le pape; Rofrde, crivain dudit seigneur
pape; Bernard, chanoine d'Urbin, chapelain de monseigneur le cardinal;
et plusieurs autres tant de la cit de Narbonne que d'ailleurs.

FIN.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS CE VOLUME.


                                                                  Pag.
  NOTICE sur Pierre de Vaulx-Cernay                                 j

  HISTOIRE de la guerre des Albigeois                               1

  Prologue adress par l'Auteur au pape Innocent III          _Ibid._

  CHAP. Ier.--Comment des moines prchrent contre les
          hrsies de Toulouse.                                     3

  CHAP. II.--Des sectes des hrtiques                              6

  CHAP. III.--Quand et comment les prdicateurs vinrent au pays
          albigeois.                                               12

  CHAP. IV.--Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur des
          Albigeois                                                18

  CHAP. V.--De la venue de douze abbs de Cteaux et de leurs
          prdications.                                            24

  CHAP. VI.--Du colloque de Pamiers et de la mort de l'vque
          d'Osma.                                                  25

  CHAP. VII.--Miracle de la cdule crite de la main du
          bienheureux Dominique, laquelle jete trois fois au feu
          en ressauta intacte.                                     28

  CHAP. VIII.--Mort sanglante de frre Pierre de Castelnau, qui
          succomba sous le glaive des impies.                      29

  CHAP. IX.--Comment les vques de Toulouse et de Conserans
          furent envoys  Rome pour exposer au souverain pontife
          l'tat de l'glise dans la province de Narbonne.         39

  CHAP. X.--Comment matre Thodise fut dlgu avec matre
          Milon.                                                   42

  CHAP. XI.--Comment un concile fut tenu  Montlimar, et comment
          un jour fut fix au comte de Toulouse pour comparatre 
          Valence devant Milon.                                    44

  CHAP. XII.--Le comte de Toulouse est rconcili  l'glise.      46

  CHAP. XIII.--Comment le comte de Toulouse prit feintement la
          croix de la sainte milice, laquelle les soldats de
          l'arme catholique portaient cousue sur la poitrine.     47

  CHAP. XIV.--De l'arrive de l'arme des Croiss dans la
          Provence.                                                49

  CHAP. XV.--Le comte de Toulouse va au-devant des Croiss.        50

  CHAP. XVI.--De la malice des citoyens de la ville de Bziers;
          sige de leur ville, sa prise et sa destruction.    _Ibid._

  CHAP. XVII.--Du sige de la ville de Carcassonne et de sa
          reddition.                                               54

  CHAP. XVIII.--Comment le comte de Montfort fut lu prince du
          territoire et domaine du comte Raimond.                  59

  CHAP. XIX.--Illustres qualits de l'me et du corps qu'on
          remarquait dans Simon, comte de Montfort.                61

  CHAP. XX.--Bienveillance du comte Simon  l'gard des habitans
          de Zara, et sa rvrence singulire envers l'glise
          romaine.                                                 63

  CHAP. XXI.--Comment le comte de Nevers abandonna le camp des
          Croiss  cause de certaines inimitis.                  66

  CHAP. XXII.--Prise du chteau de Fanjaux. Le comte pntre dans
          le diocse d'Albi.                                       68

  CHAP. XXIII.--Comment le sige de Cabaret fut tent vainement
          par le comte.                                            71

  CHAP. XXIV.--Du dpart du duc de Bourgogne, et de l'occupation
          de Pamiers, Saverdun et Mirepoix.                        72

  CHAP. XXV.--Albi et Lombers tombent en la possession du comte
          Simon.                                                   73

  CHAP. XXVI.--Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de
          Montfort  prestation d'hommage comme il lui tait d
           raison de la ville de Carcassonne. Inutiles instances
          dudit comte  ce sujet.                                  75

  CHAP. XXVII.--De la trahison et cruaut de Grard de Ppieux
          envers le comte Simon et ses chevaliers.                 77

  CHAP. XXVIII.--Comment vint derechef l'abb de Vaulx au pays
          Albigeois pour raffermir les esprits presque abattus
          des Croiss.                                             79

  CHAP. XXIX.--Robert de Mauvoisin revient de la cour de Rome.     80

  CHAP. XXX.--Mort amre d'un abb de l'Ordre de Cteaux et d'un
          frre convers gorgs prs de Carcassonne.               81

  CHAP. XXXI.--Comment fut perdu le chteau de Castres.            83

  CHAP. XXXII.--Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte
          de Montfort.                                        _Ibid._

  CHAP. XXXIII.--Comment le comte Raimond partit pour Rome.        85

  CHAP. XXXIV.--Comment le comte Raimond se vit frustr de
          l'espoir qu'il avait plac dans le roi de France.        87

  CHAP. XXXV.--Sige d'Alayrac.                                    91

  CHAP. XXXVI.--Comment les hrtiques dsirant que le roi
          d'Arragon se mt  leur tte en furent refuss, et
          pourquoi.                                                92

  CHAP. XXXVII.--Sige de Minerve.                                 93

  CHAP. XXXVIII.--Comment des croix, en forme d'clairs,
          apparurent sur les murs du temple de la Vierge mre de
          Dieu  Toulouse.                                        100

  CHAP. XXXIX.--Comment le comte Raimond fut spar de la
          communion des fidles par le lgat du sige
          apostolique.                                            102

  CHAP. XL.--Sige de Termes.                                     105

  CHAP. XLI.--De la venue au camp des catholiques des vques de
          Chartres et de Beauvais avec les comtes de Dreux et de
          Ponthieu.                                               109

  CHAP. XLII.--Comment les hrtiques ne voulurent rendre le
          chteau de Termes, et comment Dieu, pour leur ruine,
          leur envoya une grande abondance d'eau.                 116

  CHAP. XLIII.--Du colloque solennel tenu  Narbonne sur les
          affaires des comts de Toulouse et de Foix, auquel
          intervinrent le roi d'Arragon, les lgats du sige
          apostolique, et Simon de Montfort; inutilit et
          dissolution de ladite confrence.                       124

  CHAP. XLIV.--De la malice et tyrannie du comte de Foix envers
          l'glise.                                               126

  CHAP. XLV.--Comment le comte de Foix se comporta avec
          irrvrence envers les reliques du saint martyr
          Antonin, lesquelles taient portes en procession
          solennelle.                                             129

  CHAP. XLVI.--Sacrilges et autres crimes du comte de Foix
          exercs par violence.                                   130

  CHAP. XLVII.--Le comte de Montfort fait hommage au roi
          d'Arragon pour la cit de Carcassonne.                  133

  CHAP. XLVIII.--Comment l'vque de Paris et autres nobles
          hommes vinrent  l'arme du comte de Montfort.          135

  CHAP. XLIX.--Sige de Lavaur.                                   136

  CHAP. L.--Comme quoi plerins en grand nombre furent tus
          tratreusement par le comte de Foix  l'instigation du
          Toulousain.                                             138

  CHAP. LI.--Foulques, vque de Toulouse, chass de son piscopat,
          s'exile avec une grande constance d'esprit, prt mme 
          tendre son col au glaive pour le nom du Christ.         140

  CHAP. LII.--Comment Lavaur fut emport par les catholiques, et
          comment beaucoup de nobles hommes y furent tus par
          pendaison et d'autres livrs aux flammes.               142

  CHAP. LIII.--Comment Roger de Comminges se joignit au comte de
          Montfort, puis faillit  la foi qu'il avait donne.     146

  CHAP. LIV.--Le clerg de Toulouse, emportant religieusement le
          corps du Christ, sort de cette ville nourricire des
          hrtiques et frappe d'interdiction.                   149

  CHAP. LV.--Du premier sige de Toulouse par les comtes de
          Montfort et de Bar.                                     152

  CHAP. LVI.--Le comte de Toulouse assige Castelnaudary et le
          comte Simon qui le dfendait.                           160

  CHAP. LVII.--Comment les Croiss mirent en droute le comte de
          Foix dans un combat trs-opinitre prs la citadelle de
          Saint-Martin, et de leur clatante victoire.            168

  CHAP. LVIII.--En quelle manire le sige de Castelnaudary fut
          lev.                                                   175

  CHAP. LIX.--Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent chevaliers
          franais, vint au secours de Montfort.                  180

  CHAP. LX.--Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son
          frre, le comte Simon, et de la merveilleuse joie que
          sentit le comte en le voyant.                           182

  CHAP. LXI.--Du sige d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et
          glorieuse issue.                                        187

  CHAP. LXII.--Les habitans de Narbonne se livrent  leur mal
          vouloir contre Amaury, fils du comte Simon.             190

  CHAP. LXIII.--Comment le comte, appel par l'vque d'Agen, se
          rendit dans cette ville et la reut en sa possession.   196

  CHAP. LXIV.--Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et
          inquite Toulouse. Le comte Raimond sollicite le secours
          du roi d'Arragon.                                       216

  CHAP. LXV.--Comment le comte Simon runit  Pamiers les prlats
          et barons; dcrets et lois qui y furent ports et qu'il
          promit d'accomplir.                                     220

  CHAP. LXVI.--Comment le roi d'Arragon vint  Toulouse, et eut
          une entrevue avec le comte Simon et le lgat du sige
          apostolique.                                            222

  CHAP. LXVII.--Le roi d'Arragon dfie le comte de Montfort fort
          par fciaux.                                            243

  CHAP. LXVIII.--Comment Louis, fils du roi de France, prit la
          croix et amena beaucoup d'autres  la prendre avec lui. 246

  CHAP. LXIX.--Comment Manasss, vque d'Orlans, et Guillaume
          son frre, vque d'Auxerre, prirent la croix.          249

  CHAP. LXX.--Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier.    252

  CHAP. LXXI.--Du sige de Muret.                                 261

  CHAP. LXXII.--De la savante bataille et trs-glorieuse victoire
          du comte de Montfort et des siens remporte aux champs
          de Muret sur le roi d'Arragon et les ennemis de la foi. 266

  CHAP. LXXIII.--Lettres des prlats qui se trouvaient dans
          l'arme du comte Simon lorsqu'il triompha des ennemis
          de la foi.                                              272

  CHAP. LXXIV.--Comment, aprs la victoire de Muret, les
          Toulousains offrirent aux vques des otages pour
          obtenir leur rconciliation.                            279

  CHAP. LXXV.--Comment le comte de Montfort envahit les terres du
          comte de Foix, et de la rbellion de Narbonne et de
          Montpellier.                                            281

  CHAP. LXXVI.--Amaury et les citoyens de Narbonne reoivent dans
          leurs murs les ennemis du comte de Montfort, et lui,
          pour cette cause, dvaste leur territoire.              289

  CHAP. LXXVII.--Comment Pierre de Bnvent, lgat du sige
          apostolique, rconcilie  l'glise les comtes de Foix
          et de Comminges.                                        290

  CHAP. LXXVIII.--L'vque de Carcassonne revient de France avec
          une grande multitude de plerins.                       292

  CHAP. LXXIX.--Gui de Montfort et les plerins envahissent et
          saccagent les terres de Rathier de Castelnau.           295

  CHAP. LXXX.--De la destruction du chteau de Dome, au diocse
          de Prigueux, lequel appartient  ce mchant tyran
          Grard de Cahusac.                                      304

  CHAP. LXXXI.--Du concile tenu  Montpellier, dans lequel
          Montfort fut dclar prince du pays conquis.            310

  CHAP. LXXXII.--Premire venue de Louis, fils du roi de France,
          aux pays albigeois.                                     313

  CHAP. LXXXIII.--De la tenue du concile de Latran, dans lequel
          le comte de Toulouse, commis s mains du comte Simon,
          lui est pleinement concd.                             322

  CHAP. LXXXIV.--Sige de Montgrenier.                            330

  CHAP. LXXXV.--Second sige de Toulouse.                         337

  CHAP. LXXXVI.--Comment les Toulousains attaqurent les
          assigeans, et comment le comte de Montfort fut tu
          le lendemain de la Nativit de saint Jean-Baptiste.     340


  claircissemens et pices historiques sur l'histoire des
          Albigeois.                                              345

  I. Sur l'origine du nom d'Albigeois.                        _Ibid._

  II. Sur l'poque de la mission de saint Dominique en Languedoc. 357

  III. Lettre du pape Innocent III au comte de Toulouse, crite 
          ce dernier, le 29 mai 1207, pour le rprimander de son
          refus de conclure la paix avec ses vassaux de Provence
          d'aprs les ordres du lgat Pierre de Castelnau.        367

  IV. Lettre des habitans de Toulouse  Pierre, roi d'Arragon,
          pour rclamer son secours en 1211, aprs la leve du
          sige de Toulouse par Simon de Montfort.                372

  V. Lettre de l'abb de Moissac au roi Philippe-Auguste,
          en 1212.                                                383

  VI. Actes de soumission souscrits par Raimond VI, comte de
          Toulouse, au moment de sa rconciliation  l'glise
          par le cardinal de Bnvent,  Narbonne, en avril 1214. 386

  VII. Abjuration des consuls de Toulouse, devant le lgat Pierre
          de Bnvent, en 1214.                                   388


FIN DE LA TABLE.





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Pierre des Vaux de Cernay

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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