The Project Gutenberg EBook of Cinq annes de ma vie, by Alfred Dreyfus

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Title: Cinq annes de ma vie
       1894-1899

Author: Alfred Dreyfus

Release Date: November 16, 2011 [EBook #38031]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNES DE MA VIE ***




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  CINQ ANNES DE MA VIE


  IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

  500 exemplaires in-8, imposition spciale, sur vlin.

  Et 50 exemplaires in-8, imposition spciale sur papier du Japon,
  numrots  la presse.

  Cet ouvrage a t compos et imprim en franais et en anglais dans les
  Etats-Unis d'Amrique, o le texte franais et la composition anglaise
  sont protgs par le "Copyright".

  Copyright 1901 par A. F. Jaccaci.




  ALFRED DREYFUS


  CINQ ANNES
  DE MA VIE

  1894-1899


  PARIS

  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
  FASQUELLE DITEURS
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  Tous droits rservs.


  _Je raconte uniquement dans ces pages ma vie pendant les cinq annes o
  j'ai t retranch du monde des vivants._

  _Les vnements qui se sont drouls autour du procs de 1894 et dans
  les annes suivantes, en France, me sont rests inconnus jusqu'au
  procs de Rennes._

  _A. D._


_A MES ENFANTS_




CINQ ANNES DE MA VIE

I


Je suis n  Mulhouse, en Alsace, le 9 octobre 1859. Mon enfance
s'coula doucement sous l'influence bienfaisante de ma mre et de mes
soeurs, d'un pre profondment dvou  ses enfants, sous la touchante
protection de frres plus gs.

Ma premire impression triste, dont le souvenir douloureux ne s'est
jamais effac de ma mmoire, a t la guerre de 1870. La paix conclue,
mon pre opta pour la nationalit franaise; nous dmes quitter
l'Alsace. Je me rendis  Paris pour poursuivre mes tudes.

Je fus reu en 1878  l'cole Polytechnique, d'o je sortis en 1880 pour
entrer comme sous-lieutenant lve d'artillerie  l'cole d'application
de Fontainebleau. Le 1er octobre 1882 j'tais nomm lieutenant au 31e
rgiment d'artillerie en garnison au Mans. A la fin de l'anne 1883,
j'tais class aux batteries  cheval de la 1re division de cavalerie
indpendante  Paris.

Le 12 septembre 1889, je fus nomm capitaine au 21e rgiment
d'artillerie, dtach comme adjoint  l'cole centrale de pyrotechnie
militaire  Bourges. Dans le courant de l'hiver, je me fianai  Mlle
Lucie Hadamard, qui est devenue ma compagne dvoue et hroque.

Durant mes fianailles, je prparai mes examens  l'cole suprieure de
guerre o je fus reu le 20 avril 1890; le lendemain 21 avril, je me
mariai. Je sortis de l'cole suprieure de guerre en 1892 avec la
mention trs bien et le brevet d'tat-major. Mon numro de classement 
la sortie de l'cole de guerre me valut d'tre appel comme stagiaire 
l'tat-major de l'arme. J'y entrai le 1er janvier 1893.

La carrire m'tait ouverte brillante et facile; l'avenir se montrait
sous de beaux auspices. Aprs les journes de travail, je trouvais le
repos et le charme de la vie familiale. Curieux de toutes les
manifestations de l'esprit humain, je me complaisais aux longues
lectures durant les chres soires passes auprs de ma femme. Nous
tions parfaitement heureux, un premier enfant gayait notre intrieur;
je n'avais pas de soucis matriels, la mme affection profonde
m'unissait aux membres de ma famille et de la famille de ma femme.

Tout dans la vie semblait me sourire.




II


L'anne 1893 se passa sans incidents. Ma fille Jeanne vint clairer mon
intrieur d'un nouveau rayon de joie.

L'anne 1894 devait tre la dernire de mon sjour  l'tat-major de
l'arme. Je fus dsign pour faire, durant le dernier trimestre de cette
anne, le stage rglementaire dans un rgiment d'infanterie, stationn 
Paris.

Je commenai ce stage le 1er octobre; le samedi 13 octobre 1894, je
reus une note de service m'invitant  me rendre le lundi suivant  neuf
heures du matin au ministre de la guerre pour l'inspection gnrale; il
y tait expressment indiqu d'tre en tenue bourgeoise. L'heure me
parut bien matinale pour l'inspection gnrale qui, d'ordinaire, se
passait le soir; l'indication de la tenue bourgeoise m'tonna
galement. Mais aprs avoir fait ces remarques  la lecture de la note
de service, je les oubliai vite, n'y attachant aucune importance.

Le dimanche soir, nous dnmes comme d'habitude, ma femme et moi, chez
mes beaux-parents, d'o nous partmes forts gais, heureux comme toujours
de ces soires passes en famille, dans un milieu affectueux.

Le lundi matin je pris cong des miens. Mon fils Pierre, alors g de
trois ans et demi, qui s'tait accoutum  me conduire jusqu' la porte
quand je sortais, m'accompagna ce matin-l comme d'habitude. Ce fut un
de mes plus vifs souvenirs dans mon infortune; bien souvent, dans mes
nuits de douleur et de dsespoir, j'ai revcu cette minute o j'avais
serr dans mes bras pour la dernire fois mon enfant; j'y puisais une
nouvelle dose de force et de volont.

La matine tait belle et frache; le soleil s'levait  l'horizon,
chassant le brouillard lger et tnu; tout annonait une superbe
journe. Comme j'tais arriv un peu  l'avance au ministre, je me
promenai quelques minutes devant la faade; puis je montai aux bureaux.
Ds mon entre, je fus reu par le commandant Picquart, qui semblait
m'attendre et qui m'introduisit aussitt dans son cabinet. Je fus
surpris de ne trouver aucun de mes camarades, les officiers tant
toujours convoqus par groupes  l'inspection gnrale. Aprs quelques
minutes de conversation banale, le commandant Picquart me conduisit dans
le cabinet du chef d'tat-major gnral. Mon tonnement fut grand en y
pntrant; au lieu de me trouver en prsence du chef d'tat-major
gnral, je fus reu par le commandant du Paty de Clam en uniforme.
Trois personnes en civil, qui m'taient compltement inconnues, s'y
trouvaient galement. Ces trois personnes taient M. Cochefert, chef de
la sret, son secrtaire et l'archiviste Gribelin.

Le commandant du Paty vint  moi et me dit d'une voix trangle: Le
gnral va venir. En l'attendant, comme j'ai une lettre  crire et que
j'ai mal au doigt, voulez-vous l'crire pour moi? Si trange que fut
cette demande, faite dans de pareilles conditions, j'y accdai aussitt.
Je m'assis  une petite table toute prpare, le commandant du Paty
assis  ct et tout prs de moi, suivant ma main de l'oeil. Aprs
m'avoir fait remplir d'abord une feuille d'inspection, il me dicta une
lettre dont certains passages rappelaient la lettre accusatrice que je
connus par la suite et qui prit le nom de Bordereau. Au cours de la
dicte, le commandant m'interpella vivement, me disant: Vous
tremblez. (Je ne tremblais pas. Au Conseil de guerre de 1894, il
expliqua cette brusque interpellation en disant qu'il s'tait aperu que
je ne tremblais pas durant la dicte, que ds lors il avait pens avoir
affaire  un simulateur et avait cherch  branler mon assurance.)
Cette remarque vhmente me surprit singulirement, ainsi que l'attitude
hostile du commandant du Paty. Mais comme tout soupon tait fort loin
de mon esprit, je crus qu'il trouvait que j'crivais mal. J'avais froid
aux doigts, car la temprature tait trs frache au dehors, et je
n'tais que depuis quelques minutes dans une salle chauffe. Aussi lui
rpondis-je: J'ai froid aux doigts.

Comme je continuais  crire sans prsenter aucun trouble, le commandant
du Paty tenta une nouvelle interpellation et me dit violemment: Faites
attention, c'est grave! Quelle que ft ma surprise de ce procd aussi
grossier qu'insolite, je ne dis rien et m'appliquai simplement  mieux
crire. Ds lors, le commandant du Paty, ainsi qu'il l'expliqua au
Conseil de guerre de 1894, considra que j'avais tout mon sang-froid et
qu'il tait inutile de poursuivre plus loin l'exprience. La scne de la
dicte avait t prpare dans tous ses dtails; elle n'avait pas
rpondu aux esprances qui l'avaient inspire.

Aussitt la dicte termine, le commandant du Paty se leva et, posant la
main sur moi, s'cria d'une voix tonnante: Au nom de la loi, je vous
arrte; vous tes accus du crime de haute trahison. La foudre tombant
 mes pieds n'eut pas produit en moi une commotion plus violente; je
prononai des paroles sans suite, protestant contre une accusation aussi
infme que rien dans ma vie ne permettait de justifier.

Puis, M. Cochefert et son secrtaire s'lancrent sur moi et me
fouillrent. Je n'opposai pas la moindre rsistance et leur criai:
Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, je suis innocent! J'ajoutai:
Montrez-moi au moins les preuves de l'infamie que vous prtendez que
j'ai commise. Les charges sont accablantes, me rpondit-on, sans
vouloir prciser ces charges.

Je fus ensuite conduit  la prison du Cherche-Midi par le commandant
Henry, accompagn d'un agent de la sret. Durant ce trajet, le
commandant Henry, qui tait d'ailleurs parfaitement au courant de ce qui
venait de se passer, car il avait assist, cach derrire un rideau, 
toute la scne, me demanda de quoi j'tais accus. Ma rponse fut
l'objet d'un rapport du commandant Henry, rapport dont le mensonge
clata par les interrogatoires mmes que je venais de subir et que je
devais subir encore pendant plusieurs jours.

A mon arrive dans la prison, je fus incarcr dans une cellule, dont la
fentre donnait sur la cour des condamns. Je fus mis au secret le plus
absolu; toute communication avec les miens me fut interdite. Je n'eus 
ma disposition ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon. Les premiers
jours, je fus mis au rgime des condamns; puis cette mesure illgale
ft annule.

Les hommes qui apportaient ma nourriture, taient toujours accompagns
du sergent de garde et de l'agent principal, qui seul possdait la clef
de ma cellule. Il tait interdit de m'adresser la parole.

Quand je me vis dans cette sombre cellule, sous l'impression atroce de
la scne que je venais de subir et de l'accusation monstrueuse porte
contre moi, quand je pensai  tous ceux que je venais de quitter il y a
quelques heures  peine, dans la joie et le bonheur, je tombai dans un
tat de surexcitation terrible, je hurlai de douleur.

Je marchais dans ma cellule, heurtant ma tte aux murs. Le commandant
des prisons vint me voir, accompagn de l'agent principal, et me calma
pour quelques instants.

Je suis heureux de pouvoir rendre ici mon reconnaissant hommage au
commandant Forzinetti, directeur des prisons militaires, qui sut allier
les devoirs stricts du soldat aux sentiments les plus levs d'humanit.

Durant les dix-sept jours qui suivirent, je subis de nombreux
interrogatoires du commandant du Paty, faisant fonctions d'officier de
police judiciaire. Il arrivait toujours le soir, fort tard, accompagn
de son greffier, l'archiviste Gribelin; il me dictait des bouts de
phrases pris dans la lettre incrimine, faisait passer rapidement sous
mes yeux,  la lumire, des mots ou des fractions de mots pris dans la
mme lettre, en me demandant si je reconnaissais ou non mon criture. En
dehors de ce qui a t consign dans les interrogatoires, il faisait
toutes sortes d'allusions voiles  des faits auxquels je ne comprenais
rien, puis se retirait thtralement, laissant mon cerveau en face
d'nigmes indchiffrables. J'ignorais toujours quelle tait la base de
l'accusation; malgr mes demandes pressantes, je ne pouvais obtenir
aucun claircissement sur l'accusation monstrueuse porte contre moi. Je
me dbattais dans le vide.

Si mon cerveau n'a pas sombr dans ces journes et dans ces nuits
interminables, ce ne fut pas la faute du commandant du Paty. Je ne
possdais ni papier ni encre permettant de fixer mes ides;  toutes les
minutes je retournais dans ma tte les lambeaux de phrases que je lui
arrachais et qui ne faisaient que me drouter davantage. Mais quelles
que fussent mes tortures, ma conscience veillait et me dictait
infailliblement mon devoir. Si tu meurs, me disait-elle, on te croira
coupable; quoi qu'il arrive, il faut que tu vives pour crier ton
innocence  la face du monde.

Le quinzime jour enfin aprs mon arrestation, le commandant du Paty me
montra une photographie de la lettre accusatrice, appele depuis le
Bordereau.

Cette lettre, je ne l'avais pas crite, je n'en tais pas l'auteur.




III


Aprs la clture de l'instruction du commandant du Paty, l'ordre
d'ouvrir une instruction rgulire fut donn par le gnral Mercier,
ministre de la Guerre. Ma conduite cependant tait irrprochable; rien
dans ma vie, dans mes actes, dans mes relations ne pouvait prter  une
mprise quelconque.

Le 3 novembre, le gnral Saussier, gouverneur de Paris, signa l'ordre
d'informer.

L'information fut confie au commandant d'Ormescheville, rapporteur prs
le 1er Conseil de guerre de Paris; il ne put relever aucune charge
prcise. Son rapport est un tissu d'allusions et d'insinuations
mensongres; il en a t dj fait bonne justice au Conseil de guerre de
1894;  la dernire audience, le commissaire du Gouvernement termina
son rquisitoire en reconnaissant que tout avait disparu, sauf le
bordereau. La Prfecture de police, ayant fait des investigations sur ma
vie prive, avait remis un rapport officiel absolument favorable;
l'agent Gune, attach au service des renseignements du ministre de la
Guerre, produisit, d'autre part, un rapport anonyme; ce n'taient que
racontars calomnieux. Ce dernier rapport fut seul produit au procs de
1894; le rapport officiel de la Prfecture de police, qui avait t
remis  Henry, disparut. Les magistrats de la Cour suprme en
retrouvrent la minute dans les dossiers de la Prfecture et firent
connatre la vrit en 1899.

Aprs sept semaines d'instruction, durant lesquelles je suis rest comme
prcdemment au secret le plus absolu, le commissaire du Gouvernement,
commandant Brisset, conclut, le 3 dcembre 1894,  la mise en
accusation, les prsomptions tant suffisamment tablies. Ces
prsomptions taient fondes sur les rapports contradictoires des
experts en criture. Deux experts, M. Gobert, expert prs la Banque de
France et M. Pelletier, concluaient en ma faveur; deux experts, MM.
Teyssonnires et Charavay, concluaient contre moi, tout en constatant de
nombreuses dissemblances entre l'criture du bordereau et la mienne. M.
Bertillon, qui n'tait pas expert, avait conclu contre moi par de
prtendues raisons scientifiques. On sait qu'au procs de Rennes, en
1899, M. Charavay a solennellement reconnu son erreur.

Le 4 dcembre 1894, le gnral Saussier, gouverneur militaire de Paris,
signa l'ordre de mise en jugement.

Je fus mis alors en communication avec Me Demange, dont l'admirable
dvouement m'a soutenu  travers toutes mes preuves.

On me refusait toujours le droit de voir ma femme. Le 5 dcembre, je
reus enfin l'autorisation de lui crire  lettre ouverte.


  Mardi, 5 dcembre 1894.

  Ma chre Lucie,

  Enfin je puis t'crire un mot, on vient de me signifier ma mise en
  jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir.

  Je ne veux pas te dcrire tout ce que j'ai souffert, il n'y a pas au
  monde de termes assez saisissants pour cela.

  Te rappelles-tu quand je te disais combien nous tions heureux? Tout
  nous souriait dans la vie. Puis tout  coup un coup de foudre
  pouvantable, dont mon cerveau est encore branl. Moi, accus du
  crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre! Encore
  aujourd'hui je me crois l'objet d'un cauchemar pouvantable.

  La vrit finira bien par se faire jour. Ma conscience est calme et
  tranquille, elle ne me reproche rien. J'ai toujours fait mon devoir,
  jamais je n'ai flchi la tte. J'ai t accabl, atterr dans ma
  prison sombre, en tte  tte avec mon cerveau; j'ai eu des moments de
  folie farouche, j'ai mme divagu, mais ma conscience veillait. Elle
  me disait: Haut la tte et regarde le monde en face. Fort de ta
  conscience marche droit et relve-toi. C'est une preuve pouvantable,
  mais il faut la subir.

  Je ne t'cris pas plus longuement, car je veux que cette lettre parte
  ce soir.

  Je t'embrasse mille fois comme je t'aime, comme je t'adore.

  Mille baisers aux enfants. Je n'ose t'en parler plus longuement, les
  pleurs me viennent aux yeux en pensant  eux.

  ALFRED.


La veille de l'ouverture des dbats j'crivis  ma femme la lettre
suivante; elle exprime toute la confiance que j'avais dans la loyaut
et la conscience des juges.


  J'arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre.
  Demain je paratrai devant mes juges, le front haut, l'me tranquille.

  L'preuve que je viens de subir, preuve terrible s'il en fut, a pur
  mon me. Je te reviendrai meilleur que je n'ai t. Je veux te
  consacrer,  toi,  mes enfants,  nos chres familles, tout ce qui me
  reste  vivre.

  Comme je te l'ai dit, j'ai pass par des crises pouvantables. J'ai eu
  de vrais moments de folie furieuse  la pense d'tre accus d'un
  crime aussi monstrueux.

  Je suis prt  paratre devant des soldats, comme un soldat qui n'a
  rien  se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon
  me, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui
  me connaissent.

  Dvou  mon pays auquel j'ai consacr toutes mes forces, toute mon
  intelligence, je n'ai rien  craindre. Dors donc tranquille, ma
  chrie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement  la joie que nous
  prouverons  nous trouver bientt dans les bras l'un de l'autre, 
  oublier bien vite ces jours tristes et sombres...

  ALFRED.


Le 19 dcembre 1894 commencrent les dbats du procs qui eut lieu 
huis clos, malgr les nergiques protestations de mon avocat; je
dsirais ardemment la publicit des audiences afin que mon innocence
clatt au grand jour.

Lorsque je fus introduit dans la salle d'audience, accompagn par un
lieutenant de la garde rpublicaine, je ne vis rien, je n'entendis rien.
J'ignorais tout ce qui se passait autour de moi; j'avais l'esprit
compltement absorb par l'affreux cauchemar qui pesait sur moi depuis
de si longues semaines, par l'accusation monstrueuse de trahison dont
j'allais dmontrer l'inanit, le nant.

Je distinguai seulement, au fond, sur l'estrade, les juges du Conseil de
guerre, des officiers comme moi, des camarades devant lesquels j'allais
enfin pouvoir faire clater mon innocence. Quand je fus assis devant mon
dfenseur, Me Demange, je regardai mes juges. Ils taient impassibles.

Derrire eux, les juges supplants, le commandant Picquart, dlgu du
Ministre de la Guerre, M. Lpine, Prfet de police. En face de moi, le
commandant Brisset, commissaire du Gouvernement et le greffier
Valecalle.

Les premiers incidents, la bataille que Demange livra pour obtenir du
Conseil la publicit des dbats, les violentes interruptions du
Prsident du Conseil de guerre, l'vacuation de la salle, tout cela ne
dtourna pas mon esprit du but vers lequel il tait tendu. J'avais hte
d'tre face  face avec mes accusateurs. J'avais hte de dtruire les
misrables arguments d'une infme accusation, de dfendre mon honneur.

J'entendis la dposition errone et haineuse du commandant du Paty de
Clam, la dposition mensongre du commandant Henry, au sujet de la
conversation que nous changemes dans le trajet du Ministre de la
Guerre  la prison du Cherche-Midi, le jour de mon arrestation. Je les
rfutai l'une et l'autre, nergiquement, avec calme. Mais quand ce
dernier revint une seconde fois  la barre, lorsqu'il dit tenir d'une
personne honorable qu'un officier du 2e bureau trahissait, je me levai
indign et je demandai avec violence la comparution de la personne dont
il invoquait les propos. Alors, avec une attitude thtrale, et en se
frappant la poitrine, il ajouta: Quand un officier a un secret dans sa
tte, il ne le confie pas mme  son kpi. Puis se tournant vers moi:
Et le tratre, le voil! Malgr mes violentes protestations, je ne pus
obtenir que ces paroles fussent claircies; je ne pus donc en montrer
la fausset.

J'entendis les rapports contradictoires des experts; deux dposrent en
ma faveur, deux dposrent contre moi, tout en constatant de nombreuses
dissemblances entre l'criture du bordereau et la mienne. Je n'attachai
aucune importance  la dposition de Bertillon, car elle me parut
l'oeuvre d'un fou.

Toutes les allgations accessoires furent rfutes dans ces audiences.
Aucun mobile ne put tre invoqu pour expliquer un crime aussi
abominable.

Dans la quatrime et dernire audience, le commissaire du Gouvernement
abandonna tous les griefs accessoires pour ne retenir comme pice 
charge que le bordereau; il s'empara de cette pice et la brandit en
s'criant:

  Il ne reste plus que le bordereau, mais cela suffit. Que les juges
  prennent leurs loupes.

Me Demange, dans son loquente plaidoirie, rfuta les rapports des
experts, en dmontra toutes les contradictions et termina en demandant
comment on avait pu chafauder une pareille accusation sans produire
aucun mobile.

L'acquittement me parut certain.

Je fus condamn.

J'appris, quatre ans et demi plus tard, que la bonne foi des juges
avait t surprise autant par la dposition d'Henry que par la
communication en chambre du Conseil de pices secrtes et inconnues de
la dfense, pices dont les unes m'taient inapplicables, les autres
fausses.

La communication en chambre du Conseil de ces pices fut ordonne par le
gnral Mercier.




IV


Mon dsespoir fut immense; la nuit qui suivit ma condamnation fut une
des plus tragiques de ma tragique existence. Je roulais dans ma tte les
projets les plus extravagants; j'tais las de tant d'atrocits, rvolt
de tant d'iniquits. Mais le souvenir de ma femme, de mes enfants
m'empcha de prendre une dcision suprme et je me rsolus  attendre.

Le lendemain, j'crivis la lettre suivante:


  23 dcembre 1894.

  Ma chrie,

  Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais
  combien tu m'aimes; ton coeur doit saigner. De mon ct, mon adore,
  ma pense a toujours t vers toi, nuit et jour.

  tre innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamn pour le
  crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre, quoi de plus
  pouvantable! Il me semble parfois que je suis le jouet d'un horrible
  cauchemar.

  C'est pour toi seule que j'ai rsist jusqu'aujourd'hui; c'est pour
  toi seule, mon adore, que j'ai support ce long martyre. Mes forces
  me permettront-elles d'aller jusqu'au bout? Je n'en sais rien. Il n'y
  a que toi qui puisses me donner du courage; c'est dans ton amour que
  j'espre le puiser...

  J'ai sign mon pourvoi en revision.

  Je n'ose te parler des enfants, leur souvenir m'arrache le coeur.
  Parle-m'en; qu'ils soient ta consolation.

  Mon amertume est telle, mon coeur si ulcr, que je me serais dj
  dbarrass de cette triste vie, si ton souvenir ne m'arrtait, si la
  crainte d'augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.

  Avoir entendu tout ce qu'on m'a dit, quand on sait en son me et
  conscience n'avoir jamais failli, n'avoir mme jamais commis la plus
  lgre imprudence, c'est la torture morale la plus pouvantable.

  J'essaierai donc de vivre pour toi, mais j'ai besoin de ton aide.

  Ce qu'il faut surtout, quoi qu'il advienne de moi, c'est chercher la
  vrit, c'est remuer ciel et terre pour la dcouvrir, c'est y
  engloutir, s'il le faut, notre fortune, afin de rhabiliter mon nom
  tran dans la boue. Il faut  tout prix laver cette tache immrite.

  Je n'ai pas le courage de t'crire plus longuement. Embrasse tes chers
  parents, nos enfants, tout le monde pour moi.

  ALFRED.

  Tche d'obtenir la permission de me voir. Il me semble qu'on ne peut
  te la refuser maintenant.


Le 23 dcembre, dans la mme journe, ma femme m'crivait:


  23 dcembre 1894.

  Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie! Nous en sommes tous
  terrifis, anantis. Je sais comme tu es courageux, je t'admire. Tu es
  un malheureux martyr. Je t'en supplie, supporte encore vaillamment ces
  nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune  tous sera sacrifie 
  la recherche des coupables. Nous les trouverons, il le faut. Tu seras
  rhabilit.

  Nous avons pass prs de cinq annes de bonheur absolu, vivons sur ce
  souvenir; un jour justice se fera et nous serons encore heureux, les
  enfants t'adoreront. Nous ferons de ton fils un homme tel que toi, je
  ne pourrai pas lui choisir de plus bel exemple. J'espre bien que je
  serai autorise  te voir. En tout cas, sois certain d'une chose,
  c'est que je te suivrai si loin qu'on t'enverra. Je ne sais si la loi
  m'autorise  t'accompagner, mais elle ne peut m'empcher de te
  rejoindre et je le ferai.

  Encore une fois, courage, il faut que tu vives pour nos enfants, pour
  moi.


  23 dcembre, soir.

  Je viens d'avoir, dans mon immense chagrin, la joie d'avoir de tes
  nouvelles, d'entendre parler Me Demange dans des termes si chauds, si
  cordiaux, que mon pauvre coeur en a t rconfort.

  Tu sais si je t'aime, si je t'adore, mon bien cher mari; notre immense
  malheur, l'horrible infamie dont nous sommes l'objet ne font que
  resserrer encore les liens de mon affection.

  Partout o tu iras, o l'on t'enverra, je te suivrai;  deux nous
  supporterons plus facilement l'expatriement, nous vivrons l'un pour
  l'autre...; nous lverons nos enfants, nous leur donnerons une me
  bien trempe contre les vicissitudes de la vie.

  Je ne puis me passer de toi, tu es ma consolation; la seule lueur de
  bonheur qui me reste est de finir mes jours  tes cts. Tu as t un
  martyr, et tu as encore horriblement  souffrir. La peine qui va
  t'tre inflige est odieuse. Promets-moi que tu la supporteras
  courageusement.

  Tu es fort de ton innocence; imagine-toi que c'est un autre que
  toi-mme que l'on dshonore, accepte le chtiment immrit, fais-le
  pour moi, pour ta femme qui t'adore. Donne-lui ce tmoignage
  d'affection, fais-le pour tes enfants; ils t'en seront reconnaissants
  un jour. Ils t'embrassent bien et demandent beaucoup leur papa, ces
  pauvres petits.

  LUCIE.


J'avais sign, sans espoir, mon pourvoi en revision devant le tribunal
de revision militaire. La revision, en effet, ne pouvait tre invoque
devant ce tribunal que pour vice de forme; j'ignorais alors que la
condamnation avait t illgalement prononce.

Les journes s'coulrent dans une attente angoissante; j'tais ballott
entre mon devoir et l'horreur que m'inspirait un supplice aussi infme
qu'immrit. Ma femme, qui n'avait pas encore pu obtenir l'autorisation
de me voir, m'crivit de longues lettres pour me soutenir et
m'encourager  supporter le supplice de la dgradation.


  24 dcembre 1894.

  Je souffre au del de tout ce qu'on peut imaginer des horribles
  tortures que tu supportes; ma pense ne te quitte pas une seconde. Je
  te vois seul dans ta triste prison en proie aux plus sombres
  rflexions, je compare nos annes de bonheur, les douces journes que
  nous avons passes ensemble  l'heure actuelle. Comme nous tions
  heureux, comme tu as t bon et dvou pour moi, avec quel entier
  dvouement tu m'as soigne quand j'tais malade, quel pre tu tais
  pour nos pauvres chris. Tout cela passe et repasse dans mon esprit;
  je suis malheureuse de ne pas t'avoir prs de moi, de me sentir seule.
  Mon cher ador, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions
  ensemble, que nous vivions l'un pour l'autre, car nous ne pouvons plus
  exister l'un sans l'autre. Il faut que tu te rsignes  tout, que tu
  supportes les terribles preuves qui t'attendent, que tu sois fort et
  fier dans le malheur...


  25 dcembre.

  Je pleure, je pleure et je recommence  pleurer. Tes lettres seules
  viennent me consoler dans mon extrme douleur, seules elles me
  soutiennent et me rconfortent. Vis pour moi, je t'en conjure, mon
  cher ami; rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu' la
  dcouverte du coupable. Que deviendrai-je sans toi? je n'aurai plus
  rien qui me rattacherait au monde, je mourrais de chagrin si je
  n'avais l'espoir de me retrouver auprs de toi et de passer encore
  d'heureuses annes  tes cts...

  Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierre demande tant
  aprs toi, je ne puis lui rpondre que par des larmes. Ce matin encore
  il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m'ennuie beaucoup,
  beaucoup aprs mon papa, m'a-t-il dit. Jeanne change normment; elle
  cause bien, fait des phrases et embellit beaucoup. Du courage, tu les
  retrouveras un jour; nos rves, nos projets renatront et nous
  pourrons les accomplir.


  26 dcembre 1894.

  J'ai t porter moi-mme tes effets au greffe de la prison; je suis
  entre dans cette triste maison o tu subis cet horrible martyre. Pour
  un moment j'ai eu la sensation que je me rapprochais de toi; j'aurais
  voulu briser ces froides murailles qui nous sparaient et venir
  t'embrasser. Malheureusement il est des choses pour lesquelles la
  volont est impuissante, des cas o toutes les forces physiques et
  morales ne suffisent pas pour vaincre. J'attends trs impatiemment le
  moment o on nous permettra de nous jeter enfin dans les bras l'un de
  l'autre...

  Je te demande un immense sacrifice, celui de vivre pour moi, pour nos
  enfants, de lutter jusqu' la rhabilitation... Je mourrais de chagrin
  si tu n'tais plus, je n'aurais pas la force de soutenir une lutte
  pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier.


  27 dcembre 1894.

  Je ne puis me lasser de t'crire, de venir te causer, ce sont mes
  seuls bons moments; je ne sais faire que cela et pleurer. Tes lettres
  me font tant de bien, merci. Continue  me gter. Je donnerai aux
  enfants des jouets de ta part; ils n'ont pas besoin de cela pour
  penser  toi. Tu tais si bon pour eux que ces petits ne t'oublient
  pas. Pierre demande beaucoup aprs toi et le matin ils viennent tous
  deux dans ma chambre admirer ta photographie... Pauvre ami, comme tu
  dois souffrir de ne pas les voir. Mais garde ton beau courage; un jour
  viendra o nous serons tous runis, tous heureux, o tu pourras les
  caresser, les adorer.

  Je t'en supplie, ne t'occupe pas de ce que pense la foule. Tu sais
  combien les opinions tournent... Qu'il te suffise de savoir que tous
  tes amis, tous ceux qui te connaissent sont pour toi; les gens
  intelligents cherchent  dbrouiller le mystre.


  21 dcembre 1894.

  Je vois que tu as repris courage et tu m'en as redonn... Supporte
  vaillamment cette triste crmonie, relve la tte et crie ton
  innocence, ton martyre  la face de tes excuteurs.

  Cet horrible supplice pass, je mettrai tout mon amour, toute ma
  tendresse, toute ma reconnaissance  t'aider  supporter le reste.
  Lorsqu'on a sa conscience pour soi, la conviction qu'on a fait son
  devoir toujours et de tout temps, l'esprance dans l'avenir, on peut
  tout supporter...

  LUCIE.


Le 31 dcembre 1894, j'appris que le pourvoi en revision avait t
repouss.

Le soir mme, le commandant du Paty de Clam se prsenta  la prison. Il
venait me demander si je n'avais pas commis quelque acte d'imprudence,
quelque acte d'amorage. Je ne lui rpondis qu'en protestant toujours
aussi nergiquement de mon innocence.

Aussitt aprs son dpart, j'crivis la lettre suivante au Ministre de
la Guerre:


  Monsieur le Ministre,

  J'ai reu, par votre ordre, la visite du commandant du Paty de Clam,
  auquel j'ai dclar encore que j'tais innocent et que je n'avais mme
  jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamn, je n'ai aucune
  grce  demander. Mais au nom de mon honneur, qui je l'espre me sera
  rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer
  vos recherches. Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule
  grce que je sollicite.


J'crivis ensuite  Matre Demange pour lui rendre compte de cette
visite.

J'avais prcdemment inform ma femme du rejet du pourvoi.


  31 dcembre 1894.

  Ma chre Lucie,

  Le pourvoi est rejet, comme il fallait s'y attendre. On vient de me
  le signifier; demande de suite la permission de me voir.

  Le supplice cruel et horrible approche, je vais l'affronter avec la
  dignit d'une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne
  souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n'aurai pas de
  dfaillance...

  ALFRED.


Ma femme me rpondit:


  1er janvier 1895.

  J'ai envoy hier aprs-midi  la Place porter ma demande et on a
  vainement attendu la rponse... Pourvu que mon autorisation de te voir
  m'arrive demain! Car enfin quelle raison pourraient-ils invoquer
  encore maintenant si ce n'est celle de la cruaut, de la barbarie?
  Pauvre, pauvre ami... Que je voudrais donc t'embrasser, te consoler,
  te rconforter. Non, vois-tu, mon coeur saigne  la pense des
  tortures que tu as  subir.

  Avoir une belle me comme la tienne, des sentiments aussi levs, une
  bont inaltrable, un patriotisme exalt, et se voir tortur avec
  cette cruaut, cet acharnement, et payer, toi innocent, pour un autre
  qui se drobe lchement derrire son infamie. Il n'est pas admissible,
  s'il existe une justice, que ce tratre ne se dvoile pas, que la
  vrit ne se fasse pas jour.

  LUCIE.


Enfin, ma femme fut autorise  me voir. L'entrevue eut lieu dans le
parloir de la prison. C'est une pice grise, spare au milieu par deux
grilles parallles, treillages; ma femme tait d'un ct de l'une des
grilles, moi de l'autre ct de la deuxime grille.

C'est dans ces conditions pnibles qu'il me fut permis de voir ma femme,
aprs tant de semaines douloureuses. Je ne pus mme pas l'embrasser, la
serrer dans mes bras; nous dmes causer  distance. Cependant ma joie
fut grande de revoir ce cher visage; je cherchai  y lire et  y voir
quelles traces y avaient laisses la souffrance et la douleur.

Aprs son dpart, je lui crivis:


  Mercredi, 5 heures.

  Ma chrie.

  Je veux encore t'crire ces quelques mots pour que tu les trouves
  demain matin  ton rveil.

  Notre conversation, mme  travers les barreaux de la prison, m'a fait
  du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis
  raidi pour ne pas tomber par terre d'motion. A l'heure qu'il est, ma
  main n'est pas encore bien assure: cette entrevue m'a violemment
  secou. Si je n'ai pas insist pour que tu restes plus longtemps,
  c'est que j'tais  bout de forces; j'avais besoin d'aller me cacher
  pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon me soit moins
  vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois
  mois de prison...

  Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est de te sentir si courageuse et
  si vaillante, si pleine d'affection pour moi. Continue, ma chre
  femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre
  courage. Quant  moi, tu as d sentir que j'tais dcid  tout; je
  veux mon honneur et je l'aurai; aucun obstacle ne m'arrtera.

  Remercie bien tout le monde, remercie de ma part Me Demange de tout ce
  qu'il a fait pour un innocent. Dis-lui toute la gratitude que j'ai
  pour lui, j'ai t incapable de l'exprimer moi-mme. Dis-lui que je
  compte sur lui dans cette lutte pour mon honneur.

  ALFRED.


La premire entrevue avait eu lieu dans le parloir de la prison. Elle
avait revtu par les circonstances un caractre si tragique que le
commandant Forzinetti demanda et obtint l'autorisation de me laisser
voir ma femme dans son cabinet, lui tant prsent.

Ma femme vint me voir une seconde fois; c'est alors que je lui fis la
promesse de vivre et d'affronter courageusement la douleur de la lugubre
crmonie qui m'attendait. A la suite de sa visite, je lui crivis:


  Je suis plus calme, ta vue m'a fait du bien. Le plaisir de
  t'embrasser pleinement et entirement m'a fait un bien immense.

  Je ne pouvais attendre ce moment. Merci de la joie que tu m'as
  donne.

  Comme je t'aime, ma bonne chrie! Enfin esprons que tout cela aura
  une fin. Il faut que je conserve toute mon nergie.


Je vis aussi quelques instants mon frre Mathieu, dont je connaissais
l'admirable dvouement.

Le jeudi 3 janvier 1895, j'appris que le supplice tait pour le
surlendemain.


  Jeudi matin.

  On m'apprend que l'humiliation suprme est pour aprs-demain. Je m'y
  attendais, j'y tais prpar, le coup a cependant t violent. Je
  rsisterai, je te l'ai promis. Je puiserai les forces qui me sont
  encore ncessaires dans ton amour, dans l'affection de vous tous, dans
  le souvenir de mes enfants chris, dans l'espoir suprme que la vrit
  se fera jour. Mais il faut que je sente votre affection  tous
  rayonner autour de moi, il faut que je vous sente lutter avec moi.
  Continuez donc vos recherches sans trve ni repos...

  ALFRED.




V


La dgradation eut lieu le samedi 5 janvier; je subis cet horrible
supplice sans faiblesse.

Avant la lugubre crmonie, j'attendis une heure dans la salle de
l'adjudant de garnison  l'cole militaire. Durant ces longues minutes,
je tendis toutes les forces de mon tre; les souvenirs des atroces mois
que je venais de passer revinrent  ma mmoire et, en phrases
entrecoupes, je rappelai la dernire visite que me fit le commandant du
Paty de Clam dans ma prison. Je protestai contre l'infme accusation
porte contre moi; je rappelai que j'avais encore crit au ministre pour
lui dire que j'tais innocent. C'est en travestissant ces paroles que le
capitaine Lebrun-Renault, avec une rare inconscience, cra ou laissa
crer cette lgende des aveux dont je n'appris l'existence qu'en
janvier 1899. S'il m'en et t parl avant mon dpart de France, qui
n'eut lieu qu'en fvrier 1895, c'est--dire plus de sept semaines aprs
la dgradation, j'aurais cherch  tuer cette lgende dans l'oeuf.

Je fus conduit ensuite, entre quatre hommes et un grad, au centre de la
place.

Neuf heures sonnrent; le gnral Darras, commandant la parade
d'excution, fit porter les armes.

Je souffrais le martyre, je me raidissais pour concentrer toutes mes
forces, j'voquais pour me soutenir le souvenir de ma femme, de mes
enfants.

Aussitt aprs la lecture du jugement, je m'criai, m'adressant aux
troupes:

  Soldats, on dgrade un innocent; soldats, on dshonore un innocent.

  Vive la France, vive l'arme!

Un adjudant de la garde rpublicaine s'approcha de moi. Rapidement, il
arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du kpi et des
manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber  mes pieds tous ces
lambeaux d'honneur. Alors, dans cette secousse effroyable de tout mon
tre, mais le corps droit, la tte haute, je clamai toujours et encore
mon cri  ces soldats,  ce peuple assembl: Je suis innocent!

La crmonie continua. Je dus faire le tour du carr. J'entendis les
hurlements d'une foule abuse, je sentis le frisson qui devait la faire
vibrer, puisqu'on lui prsentait un homme condamn pour trahison, et
j'essayai de faire passer dans cette foule un autre frisson, celui de
mon innocence.

Le tour du carr s'acheva; le supplice tait termin, je le croyais du
moins.

L'agonie de cette longue journe ne faisait que commencer.

On me lia les poings et une voiture cellulaire me conduisit au Dpt, en
passant par le pont de l'Alma. En arrivant  l'extrmit du pont, je vis
par la lucarne de la voiture les fentres de l'appartement o venaient
de s'couler de si douces annes, o je laissais tout mon bonheur.
L'angoisse fut atroce.

Au Dpt, je fus, dans mon costume dchir et en loques, tran de salle
en salle, fouill, photographi, mensur. Enfin, vers midi, je fus
conduit  la prison de la Sant et enferm dans une cellule.

Ma femme fut autorise  me voir deux fois par semaine, dans le cabinet
du directeur de la prison. Celui-ci se montra d'ailleurs parfaitement
correct durant tout mon sjour.

Ma femme et moi, nous continumes  changer de nombreuses lettres.


  Prison de la Sant, samedi 5 janvier 1895.

  Ma chrie,

  Te dire ce que j'ai souffert aujourd'hui, je ne le veux pas, ton
  chagrin est dj assez grand pour que je ne vienne pas encore
  l'augmenter.

  En te promettant de vivre, en te promettant de rsister jusqu' la
  rhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus grand sacrifice qu'un
  homme de coeur, qu'un honnte homme auquel on vient d'arracher son
  honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne
  m'abandonnent pas! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche
  rien me soutient, mais je commence  tre  bout de patience et de
  force...

  Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce
  que j'ai souffert aujourd'hui, combien de fois, au milieu de ces
  nombreuses prgrinations parmi de vrais coupables, mon coeur a
  saign. Je me demandais ce que je faisais l, pourquoi j'tais l...
  il me semblait que j'tais le jouet d'une hallucination; mais hlas,
  mes vtements dchirs, souills, me rappelaient brutalement  la
  ralit, les regards de mpris qu'on me jetait me disaient trop
  clairement pourquoi j'tais l.

  Hlas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le coeur des
  gens et y lire! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient
  lu, grav en lettres d'or: Cet homme est un homme d'honneur. Mais
  comme je les comprends! A leur place je n'aurais pas non plus pu
  contenir mon mpris  la vue d'un officier qu'on leur dit tre un
  tratre. Mais hlas, c'est l ce qu'il y a de tragique, c'est que le
  tratre, ce n'est pas moi!...


  5 janvier 1895. Samedi, 7 heures soir.

  Je viens d'avoir un moment de dtente terrible, des pleurs entremls
  de sanglots, tout le corps secou par la fivre. C'est la raction des
  horribles tortures de la journe, elle devait fatalement arriver;
  mais, hlas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de
  pouvoir m'appuyer sur toi, mes sanglots ont rsonn dans le vide de ma
  prison.

  C'est fini, haut les coeurs! Je concentre toute mon nergie. Fort de
  ma conscience pure et sans tache, je me dois  ma famille, je me dois
   mon nom. Je n'ai pas le droit de dserter tant qu'il me restera un
  souffle de vie; je lutterai avec l'espoir prochain de voir la lumire
  se faire. Donc, poursuivez vos recherches...

  ALFRED.


De ma femme:


  Samedi soir, 5 janvier 1895.

  Quelle horrible matine! Quels atroces moments! Non! je ne puis y
  penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre ami, un homme
  d'honneur, toi qui adores la France, toi qui as une me si belle, des
  sentiments aussi levs, subir la peine la plus infamante qu'on puisse
  infliger, c'est abominable!

  Tu m'avais promis d'tre courageux, tu as tenu parole, je t'en
  remercie. Ta dignit, ta belle attitude, ont frapp bien des coeurs et
  lorsque l'heure de la rhabilitation arrivera, le souvenir des
  souffrances que tu as endures dans ces horribles moments sera grav
  dans la mmoire des hommes.

  J'aurais tant voulu tre auprs de toi, te donner des forces, te
  rconforter, j'avais tant espr te voir, mon pauvre ami, et mon coeur
  saigne  l'ide que mon autorisation ne m'est pas encore parvenue et
  que je devrai peut-tre attendre encore pour avoir l'immense bonheur
  de t'embrasser...

  Nos chris sont bien gentils; ils sont si gais, si heureux. C'est une
  consolation dans notre immense malheur de les avoir si jeunes, si
  inconscients de la vie. Pierre parle de toi et avec tant de coeur, que
  je ne puis m'empcher de pleurer.

  LUCIE.


De la prison de la Sant:


  Dimanche 6 janvier 1895, 5 heures.

  Pardon, mon adore, si dans mes lettres d'hier j'ai exhal ma douleur,
  tal ma torture. Il fallait bien que je la confie  quelqu'un! Quel
  coeur est plus prpar que le tien  recevoir le trop-plein du mien?
  C'est ton amour qui m'a donn le courage de vivre; il faut que je le
  sente vibrer prs du mien.

  Courage donc! Ne pense pas trop  moi, tu as d'autres devoirs 
  remplir. Tu te dois  nos enfants,  notre nom qu'il faut rhabiliter.
  Pense donc  toutes les nobles missions qui t'incombent; elles sont
  lourdes, mais je te sais capable de les entreprendre  condition de ne
  pas te laisser abattre,  condition de conserver tes forces.

  Il faut donc lutter contre toi-mme, rassembler toute ton nergie et
  ne penser qu' tes devoirs...

  ALFRED.


De ma femme:


  Dimanche 6 janvier 1895.

  Je suis bien tourmente de ne pas avoir encore reu de tes nouvelles.
  Je suis anxieuse de savoir comment tu as support ces horribles
  moments... On m'apporte tes deux lettres, c'est un soulagement pour
  moi, merci de me gter ainsi, je reconnais l ton bon coeur. Je ne
  puis te dire combien cela me navre, quels dchirements je ressens  la
  pense de tes souffrances. Quelle vie, mon Dieu, quel martyre! Je
  m'attendais  ce que tu aies un moment de dtente terrible, une crise;
  je suis sre que cela t'a fait du bien de pleurer. Pauvre ami, nous
  tions si heureux, si tranquilles, nous ne vivions que pour nous, que
  pour faire le bonheur de nos parents, de nos enfants, de notre
  famille. Si seulement je pouvais tre auprs de toi, partager tes
  douleurs, tes souffrances, rester dans ta cellule, vivre de la mme
  vie que toi, je serais presque heureuse. J'aurais au moins l'immense
  bonheur de te soulager un peu, de te consoler avec mon immense
  affection, de t'entourer de tous les soins qu'une femme qui t'adore
  pourrait te donner. Mais je t'en supplie, garde ton courage, ne te
  laisse pas abattre...


  Lundi 7 janvier 1895.

  Ma premire occupation, aussitt leve, est de venir causer un peu
  avec toi, de tcher de t'envoyer un petit rayon de chaleur dans ta
  triste cellule. Je souffre tellement, tellement de te sentir si
  malheureux, de ne pouvoir soulager ta douleur, que tout ce qui
  m'entoure, tout ce qui se passe autour de moi, en un mot tout ce qui
  n'est pas toi, me laisse indiffrente.

  Je ne pense qu' toi, je ne veux vivre que pour toi et dans l'espoir
  de te retrouver bientt. Dis moi, je t'en prie, tout ce que tu
  ressens, dans quel tat physique tu es? J'ai des angoisses, des
  inquitudes terribles que ta sant ne te trahisse. Ah! si je pouvais
  te voir, si je pouvais rester auprs de toi, te faire oublier un peu
  ton malheur. Que ne donnerais-je pour cela!


  7 janvier soir.

  Que pourrais-je te dire, si ce n'est que je ne pense qu' toi, que je
  ne parle que de toi, que toute mon me, tout mon esprit sont tendus
  vers toi? Je te demande, je te supplie d'avoir du courage, de ne pas
  te laisser abattre, de ne pas te laisser ronger par le chagrin et de
  lutter pour que tes forces physiques ne t'abandonnent pas. Il faut que
  nous arrivions  te rhabiliter; nous faisons tout et nous ferons tout
  pour cela. Qu'est-ce que notre fortune  ct de l'honneur d'un homme,
  d'enfants, de deux familles; je serai heureuse d'avoir consacr tout
  notre avoir  cette noble tche...

  Nous avons tous la conviction qu'il n'est pas d'erreur qui ne se
  reconnaisse un jour, que le coupable se trouvera et que nos efforts
  seront couronns de succs...

  LUCIE.


  De la prison de la Sant, mardi 8 janvier 1895.

  ... Dans mes plus tristes moments, dans mes moments de crise violente,
  une toile vient tout  coup briller dans mon cerveau et me sourire.
  C'est ton image, ma chrie, c'est ton image adore, que j'espre
  revoir bientt et auprs de laquelle j'attendrai patiemment qu'on me
  rende ce que j'ai de plus cher en ce monde, mon honneur, mon honneur
  qui n'a jamais failli...

  ALFRED.


De ma femme:

  Mardi 8 janvier 1895.

  J'tais terriblement inquite de ne pas avoir de tes nouvelles et j'ai
  pass une nuit atroce; enfin ce matin j'ai reu ta bonne lettre et
  cela m'a fait du bien. Je ne m'explique pas du tout comment tes
  lettres sont si longues  parvenir; ainsi une lettre de toi crite le
  dimanche ne m'arrive que le mardi...

  Je viens de recevoir l'autorisation de te voir les lundi et vendredi 
  deux heures, dans le cabinet de monsieur le Directeur; tu penses si
  j'en ai t heureuse...

  LUCIE.


De la prison de la Sant:


  Mercredi 9 janvier 1895.

  ... Vraiment, quand j'y pense encore, je me demande comment j'ai pu
  avoir le courage de te promettre de vivre aprs ma condamnation. Cette
  journe du samedi reste dans mon esprit grave en lettres de feu. J'ai
  le courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hlas!
  aurai-je l'me du martyr?...

  Je vis d'espoir, je vis dans la conviction qu'il est impossible que la
  vrit ne se fasse pas jour, que mon innocence ne soit pas reconnue et
  proclame par cette chre France, ma patrie...


  Jeudi 10 janvier 1895.

  Depuis ce matin deux heures, je ne dors plus, dans l'attente o je
  suis de te voir aujourd'hui. Il me semble que j'entends dj ta voix
  chrie me parler de nos chers enfants, de nos chres familles... et
  si je pleure, je n'en ai pas honte, car le martyre que j'endure est
  vraiment cruel pour un innocent...

  ALFRED.


De ma femme:


  Jeudi 10 janvier 1895.

  J'ai reu hier soir ta lettre de mardi et je l'aie lue, relue; j'ai
  pleur tant seule dans ma chambre et ce matin encore  mon rveil.
  J'avais joui cette nuit d'un peu de calme, j'avais rv que nous
  causions; mais quel rveil, quelles angoisses quand je me suis trouve
  de nouveau en proie  mon sombre chagrin! Si je souffre tant, c'est
  pour toi qui subis hroquement le plus terrible des martyres, pour
  toi qui as t tortur moralement de la faon la plus pouvantable et
  la plus immrite...

  LUCIE.


De la prison de la Sant:


  Vendredi 11 janvier 1895.

  Pardonne-moi, si parfois je gmis... mais que veux-tu, il m'arrive,
  sous l'amertume des souvenirs, d'avoir besoin d'pancher dans ton
  coeur le trop plein du mien. Nous nous sommes toujours si bien
  compris, mon adore, que je suis sr que ton me forte et gnreuse
  palpite d'indignation avec la mienne.

  Nous tions si heureux! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu
  quand je te disais que nous n'avions rien  envier  personne?
  Situation, fortune, amour rciproque de l'un pour l'autre, des enfants
  adorables... nous avions tout enfin.

  Pas un nuage  l'horizon... puis un coup de foudre pouvantable,
  inattendu, si incroyable mme, qu'aujourd'hui encore il me semble
  parfois que je suis le jouet d'un horrible cauchemar.

  Je ne me plains pas de mes souffrances physiques, tu sais que
  celles-l je les mprise, mais sentir planer sur son nom une
  accusation pouvantable, infme, quand on est innocent... Ah! cela
  non! Et c'est pourquoi j'ai support toutes les tortures, tous les
  affronts, car je suis convaincu que tt ou tard la vrit se
  dcouvrira et qu'on me rendra justice.

  J'excuse trs bien cette colre, cette rage de tout un noble peuple
  auquel on apprend qu'il y a un tratre... mais je veux vivre, pour
  qu'il sache que ce tratre ce n'est pas moi.

  Soutenu par ton amour, par l'affection sans bornes de tous les ntres,
  je vaincrai la fatalit. Je ne prtends pas que je n'aurai pas encore
  parfois des moments d'abattement, de dsespoir mme. Vraiment, pour ne
  pas se plaindre d'une erreur aussi monstrueuse, il faudrait une
  grandeur d'me  laquelle je ne prtends pas, mais mon coeur restera
  fort et vaillant...

  Je vivrai, mon adore, parce que je veux que tu puisses continuer 
  porter mon nom comme tu l'as fait jusqu' prsent, avec honneur, avec
  joie et avec amour, parce qu'enfin je veux le transmettre intact  nos
  enfants.

  Ne vous laissez donc pas abattre par l'adversit ni les uns ni les
  autres; cherchez la vrit sans trve ni repos...

  ALFRED.


De ma femme:


  Vendredi 11 janvier 1895.

  Comme j'ai t contente de passer quelques moments avec toi et combien
  ils m'ont sembl courts. J'avais tant d'motion que je ne pouvais te
  parler, t'exhorter au courage; pauvre ami, que j'aurais voulu te dire
  ce que je pense de toi, combien je t'admire, combien je t'aime et
  toute la reconnaissance que j'ai de l'immense sacrifice que tu as fait
  pour moi, pour tes enfants. J'ai eu des remords, je ne t'ai pas assez
  parl de l'espoir que nous avions de dcouvrir la vrit; nous avons
  la conviction absolue d'arriver. Te dire dans combien de temps, c'est
  une chose impossible, mais il faut prendre patience et ne pas
  dsesprer. Comme je te l'ai dit tout  l'heure, nous n'avons qu'une
  proccupation, du matin au soir, et toute la nuit nous nous torturons
  l'esprit pour avoir un indice, un fil quelconque qui puisse nous faire
  trouver le misrable, l'infme personnage qui nous a dtruit notre
  honneur.

  Nous runissons toutes nos intelligences, toutes nos volonts; eh
  bien! avec tous ces lments et la persvrance que nous y mettons, il
  est impossible que nous n'arrivions pas  te rhabiliter.

  Ne te tourmente pas pour les enfants, ce sont tous les deux de braves
  petits coeurs...


  Samedi 12 janvier 1895.

  Je suis encore toute mue de notre entrevue d'hier; j'ai t
  terriblement impressionne en te voyant, en te causant; j'en ai
  prouv un tel plaisir que j'ai t incapable de fermer l'oeil cette
  nuit. Tu es admirable de conserver, malgr tes souffrances, une me
  aussi vaillante, des sentiments aussi nobles, aussi levs. Oui, il
  faut bien l'esprer, un jour viendra o la lumire sera faite, o ton
  innocence sera reconnue, o la France reconnatra son erreur et verra
  en toi un de ses plus braves, de ses plus nobles enfants. Tu auras
  encore du bonheur, nous passerons d'heureuses annes ensemble; toi,
  qui faisais tant de projets, qui rvais de faire de ton fils un homme,
  tu auras encore cette joie. Il est bien bon, ton petit Pierre, et sa
  soeur est trs gentille galement. J'tais svre pour eux, tu le
  sais, mais j'avoue que maintenant, tout en exigeant d'eux
  l'obissance, je me laisse souvent aller  les gter. Qu'ils
  profitent, ces pauvres petits, avant de connatre les tristesses de la
  vie...


  Dimanche 13 janvier 1895.

  Quelle patience, quelle abngation, quel courage il te faut avoir pour
  supporter ces longues humiliations! Je ne peux pas te dire quelle
  profonde admiration j'ai pour toi; la dignit, la volont avec
  lesquelles tu acceptes le martyre pour moi, pour nos enfants sont
  surhumaines; je suis fire de porter ton nom et lorsque les enfants
  auront l'ge de comprendre, ils te seront reconnaissants des
  souffrances que tu as endures pour eux...


  Lundi 14 janvier 1895.

  Quel dommage que ces instants si courts et si dsirs de notre
  entrevue soient dj passs! Que les minutes d'ennui sont longues,
  mais comme les minutes de bonheur passent vite! Cette entrevue s'est
  de nouveau passe comme un rve; je suis arrive  la prison avec joie
  et je suis rentre saisie par une profonde tristesse. Ta vue m'a fait
  du bien, je ne pouvais cesser de te regarder, de t'couter; mais je
  souffre horriblement en te quittant de te laisser seul dans cette
  sombre prison en proie  ton chagrin,  cette horrible torture morale,
   cette souffrance immrite...

  LUCIE.


Ma femme, puise par cette succession ininterrompue d'motions, fut
oblige de prendre le lit.


  Vendredi 18 janvier 1895.

  Quelle triste journe je passe, pire que les autres si cela est
  possible, car la seule ombre de bonheur qui nous est accorde m'est
  aujourd'hui refuse. J'ai pu me lever, mais je ne suis pas encore
  assez solide pour sortir; le docteur, malgr l'immense dsir que
  j'avais de venir t'embrasser, craignait pour moi un refroidissement,
  il dsire que je garde encore la chambre demain. Cela me fait beaucoup
  de peine et je dois t'avouer que j'ai t peu raisonnable, je me suis
  cache pour pleurer.

  LUCIE.


Cette lettre ne me parvint qu' l'le de R; ma femme ignorait encore
mon dpart.




VI


Je quittai la prison de la Sant le 17 janvier 1895. J'avais prpar
comme d'habitude ma cellule, rabattu ma couchette, et je m'tais couch
 l'heure rglementaire, sans qu'aucun indice pt me faire souponner
mon dpart. J'avais mme t prvenu dans la journe que ma femme avait
reu l'autorisation de me voir le surlendemain, n'ayant pas pu venir
depuis prs d'une semaine.

Entre dix heures et onze heures du soir, je fus brusquement rveill; on
me dit de me prparer aussitt pour le dpart. Je n'eus que le temps de
m'habiller  la hte. Le dlgu du ministre de l'intrieur charg,
avec trois gardiens, du transbordement, fut d'une brutalit rvoltante;
 peine vtu, il me fit mettre les menottes et ne me donna mme pas le
temps de prendre mon lorgnon. Il faisait un froid terrible. Je fus
conduit  la gare d'Orlans dans une voiture cellulaire, puis dirig,
par l'entre de la petite vitesse, sur le quai de dpart, o se trouvait
un wagon spcial pour le transport des prisonniers destins au bagne. Ce
wagon comprend un certain nombre de cellules qui ont juste la dimension
d'un homme assis; chacune est close par une porte qui empche d'tendre
les jambes. Je fus enferm dans l'une d'elles, les menottes aux poings
et les fers aux pieds. La nuit fut horriblement longue, tous mes membres
taient engourdis. Dans la matine du lendemain, je pus obtenir, aprs
de nombreuses demandes, un peu de caf noir, du pain et du fromage. Je
grelottais la fivre.

Enfin, vers midi, nous arrivmes  La Rochelle. Notre dpart de Paris
n'avait pas t signal, et si,  l'arrive, on m'et embarqu tout de
suite pour l'le de R, j'aurais pass inaperu.

Mais il y avait quelques personnes  la gare, ayant l'habitude de venir
voir dbarquer les forats en partance pour l'le de R. On voulut
attendre leur dpart. A chaque instant le gardien-chef tait appel hors
du wagon par le dlgu du ministre de l'intrieur, puis venait donner
des ordres mystrieux aux autres gardiens. Ceux-ci sortaient, chacun 
son tour, revenaient, fermaient tantt une persienne, tantt l'autre, se
parlaient  l'oreille. Il tait vident que ce singulier mange allait
veiller l'attention de ces quelques curieux, qui se dirent qu'il devait
y avoir un prisonnier important dans la voiture cellulaire, et comme on
ne l'en faisait pas descendre, cherchrent  l'y voir. Aussitt,
affolement des gardiens, du dlgu du ministre de l'intrieur. Puis,
une indiscrtion fut, parat-il, commise; mon nom fut prononc. La
nouvelle se rpandit et la foule ne fit que grossir. Je dus rester tout
l'aprs-midi dans la voiture cellulaire, entendant au dehors la foule
qui devenait de plus en plus houleuse. Enfin,  la nuit, on me fit
sortir du wagon. Ds que je parus, les clameurs redoublrent. Les coups
pleuvaient sur moi; autour de moi, des bousculades eurent lieu. Je
restai impassible au milieu de cette foule, je me trouvai mme un
instant presque seul au milieu d'elle, prt  lui livrer mon corps. Mais
mon me tait  moi et je comprenais trop bien la douleur de ce peuple
abus; j'aurais voulu, en lui laissant mon tre physique, lui crier son
erreur. Je repoussai mme les gardiens qui vinrent  moi, ils me
rpondirent qu'ils taient responsables de moi. Mais quelle lourde
responsabilit incombe  ceux qui firent ainsi supplicier un homme, qui
abusrent tout un peuple!

Je parvins enfin  la voiture qui devait m'emmener et, aprs une course
mouvemente, nous arrivmes au port de la Palice o je fus embarqu sur
une chaloupe. Le froid tait atroce; j'avais le corps engourdi, la tte
en feu, les mains geles et brises par les menottes. Le trajet dura
prs d'une heure!

A mon arrive  l'le de R,  la nuit noire, je dus marcher dans la
neige pour arriver au Dpt; je fus reu durement par le directeur et
conduit au greffe o l'on me dshabilla entirement pour me fouiller.
Enfin, vers neuf heures du soir, bris de corps et d'me, je fus men
dans la cellule que je devais habiter. A ct de cette cellule se
trouvait le poste des gardiens. Il communiquait avec ma cellule par une
large ouverture grille place au-dessus de ma couchette. Nuit et jour,
deux surveillants, relevs de deux heures en deux heures, taient de
garde  cette ouverture et ne devaient pas perdre de vue un seul de mes
mouvements.

Le directeur du dpt me prvint le jour mme que lorsque j'aurais des
entrevues avec ma femme, elles auraient lieu au greffe, en sa prsence,
qu'il serait plac entre ma femme et moi, nous sparant l'un de
l'autre, et que je n'aurais pas le droit de m'approcher de ma femme ni
celui de l'embrasser.

Durant mon sjour  l'le de R, je fus chaque jour mis  nu et fouill,
aprs la promenade que j'tais autoris  faire dans le prau attenant 
ma cellule. Le prau tait compltement isol des btiments et des cours
affects aux condamns, par un mur trs lev; une porte y donnait
accs, elle ne s'ouvrait que pour les besoins du service. Quand je
sortais pour me promener, tous les gardiens prenaient la faction le long
des murs.

Les lettres que nous changemes, ma femme et moi, rendent nos
impressions de cette poque. En voici quelques extraits:


  Ile de R, 19 janvier 1895.

  Jeudi soir, on est venu me rveiller pour m'emmener ici, o je suis
  arriv seulement hier au soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage
  pour ne pas t'arracher le coeur; sache seulement que j'ai entendu les
  cris lgitimes d'un peuple contre celui qu'il croit un tratre,
  c'est--dire le dernier des misrables. Je ne sais plus si j'ai un
  coeur...

  Veux-tu tre assez bonne pour demander ou faire demander au ministre
  les autorisations suivantes que lui seul peut accorder: 1 le droit
  d'crire  tous les membres de ma famille, pre, mre, frres et
  soeurs; 2 le droit d'crire et de travailler dans ma cellule...

  Actuellement je n'ai ni papier, ni plume, ni encre! On me remet
  seulement la feuille de papier sur laquelle je t'cris, puis on me
  retire plume et encre.

  Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois compltement
  gurie. Le climat est trs rigoureux et tu as besoin de toutes tes
  forces pour nos chers enfants d'abord, pour le but que tu poursuis
  ensuite. Quant  mon rgime ici, il m'est interdit de t'en parler.

  Je te rappelle enfin qu'avant de venir ici il faut que tu te munisses
  de toutes les autorisations ncessaires pour me voir, que tu demandes
  le droit de m'embrasser, etc...


  Ile de R, 21 janvier 1895.

  L'autre jour, quand on m'insultait  La Rochelle, j'aurais voulu
  m'chapper des mains de mes gardiens et me prsenter la poitrine
  dcouverte  ceux pour lesquels j'tais un juste objet d'indignation
  et leur dire: Ne m'insultez pas, mon me que vous ne pouvez pas
  connatre est pure de toute souillure, mais si vous me croyez
  coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets. Au
  moins alors, sous l'pre morsure des souffrances physiques, quand
  j'aurais encore cri Vive la France, peut-tre alors et-on cru 
  mon innocence!

  Enfin, qu'est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice!
  Sommes-nous au XIXe sicle ou faut-il retourner de quelques sicles en
  arrire? Est-il possible que l'innocence soit mconnue dans un sicle
  de lumire et de vrit? Qu'on cherche; je ne demande aucune grce,
  mais je demande la justice qu'on doit  tout tre humain. Qu'on
  poursuive les recherches; que ceux qui possdent de puissants moyens
  d'investigation les utilisent dans ce but, c'est pour eux un devoir
  sacr d'humanit et de justice. Il est impossible alors que la lumire
  ne se fasse pas autour de ma mystrieuse et tragique affaire...

  Je n'ai que deux moments heureux dans la journe, mais si courts! Le
  premier, quand on m'apporte cette feuille de papier afin de pouvoir
  t'crire; je passe ainsi quelques instants  causer avec toi. Le
  second quand on m'apporte ta lettre journalire...

  Je n'ose te parler de nos enfants. Quand je regarde leurs
  photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots
  me montent du coeur aux lvres...


  Ile de R, 23 janvier 1895.

  Je reois tous les jours tes lettres; on ne m'a encore remis de lettre
  d'aucun membre de la famille; de mme, de mon ct, je n'ai pas encore
  l'autorisation de leur crire. Je t'ai crit tous les jours depuis
  samedi; j'espre que tu es en possession de mes lettres...

  Quand je pense  ce que j'tais il y a quelques mois  peine et quand
  je le compare  ma situation misrable d'aujourd'hui, j'avoue que j'ai
  des dfaillances, des colres farouches contre l'injustice du sort. Je
  suis, en effet, la victime de l'erreur la plus pouvantable de notre
  sicle. Ma raison se refuse parfois  y croire; il me semble que je
  suis le jouet d'une terrible hallucination, que tout cela va se
  dissiper... mais, hlas! la ralit est tout autour de moi...

  ALFRED


De ma femme:


  Paris, 20 janvier 1895.

  Je suis dans des transes pouvantables, dans une inquitude terrible
  de ne pas avoir encore de nouvelles de toi. Je souffre horriblement,
  il me semble qu' mesure qu'on te torture, on m'arrache des lambeaux
  de moi-mme, c'est atroce!...

  Que je voudrais donc tre dj prs de toi, te soutenir par ma chaude
  affection, te dire quelques douces paroles qui rchaufferaient un peu
  ton pauvre coeur...


  Paris, 21 janvier 1895.

  ... Fort heureusement, je n'avais pas lu les journaux hier matin et on
  s'tait efforc de me cacher l'ignoble scne de La Rochelle, sinon je
  serais devenue folle d'inquitude... Quels pouvantables moments tu as
  d passer!... mais cette attitude de la foule ne m'tonne pas; elle
  est le rsultat de la lecture de ces vilaines feuilles qui ne vivent
  que de diffamations et d'ordures et qui ont crit force mensonges...
  mais rassure-toi, parmi les gens qui raisonnent, il s'est fait un
  grand changement.


  Paris, 22 janvier 1895.

  Toujours pas de lettre de toi, depuis jeudi je suis sans nouvelles. Si
  je n'avais t rassure sur ta sant, je serais morte d'inquitude...

  Je pense  toi sans cesse, pas une seconde ne s'coule sans que je
  souffre avec toi, et ma souffrance est d'autant plus terrible que je
  suis loin, sans nouvelles, et qu' cet horrible tourment de toute
  heure se joint l'inquitude. Je ne puis attendre le moment d'avoir
  l'autorisation de te rejoindre, de te tenir dans mes bras. Que de
  choses j'ai  te dire, d'abord des nouvelles de nous tous, de nos
  pauvres enfants, de toute la famille, puis les efforts surhumains que
  nous faisons pour trouver dans notre pauvre intelligence la clef de
  l'nigme...


  Paris, 23 janvier 1895.

  Je viens de tlgraphier  Monsieur le Directeur du Dpt pour lui
  demander de tes nouvelles, je ne me possde plus d'inquitude. Je n'ai
  reu aucune lettre de toi depuis ton dpart de Paris, je ne m'explique
  pas du tout ce qui arrive et me tourmente horriblement. Je me doute
  bien que tu m'as crit tous les jours, mais alors quelle est la raison
  de ce retard? Je suis incapable de me rpondre. Pourvu que tu aies
  reu mes lettres, que tu ne sois pas inquiet. C'est atroce d'tre
  aussi loin l'un de l'autre et d'tre priv de nouvelles. Je voudrais
  te savoir fort et courageux, n'avoir aucun doute sur ta sant, te
  savoir  un rgime moins rigoureux...

  LUCIE.


De l'le de R:


  24 janvier 1895.

  D'aprs ta lettre date de mardi, tu n'as encore reu aucune lettre de
  moi. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chrie! Quel horrible martyre
  pour tous deux!...


  Ile de R, 25 janvier 1895.

  Ta lettre d'hier m'a navr, la douleur y perait  chaque mot...

  Je ne sais ni sur qui, ni sur quoi fixer mes ides. Quand je regarde
  le pass, la colre me monte au cerveau, tant il me semble impossible
  que tout me soit ainsi ravi; quand je regarde le prsent, ma situation
  est si misrable que je pense  la mort comme  l'oubli de tout; il
  n'y a que lorsque je regarde l'avenir, que j'ai un moment de
  soulagement...

  Tout  l'heure, j'ai regard, pendant quelques instants, les portraits
  de nos chers enfants; mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps,
  tant les sanglots m'treignaient la gorge. Oui, ma chrie, il faut que
  je vive; il faut que je supporte mon martyre jusqu'au bout pour le nom
  que portent ces chers petits. Il faut qu'ils apprennent un jour que ce
  nom est digne d'tre honor, d'tre respect; il faut qu'ils sachent
  que si je mets l'honneur de beaucoup de personnes au-dessous du mien,
  je n'en mets aucun au-dessus...

  Je n'aurai plus dornavant le droit de t'crire que deux fois par
  semaine...


  Ile de R, 28 janvier 1895.

  Voil un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis
  venir passer une demi-heure avec toi,  causer et  t'entretenir...

  Chaque fois qu'on m'apporte une lettre de toi, un rayon de joie
  pntre dans mon coeur profondment ulcr.

  Regarder en arrire, je ne le puis. Les larmes me saisissent quand je
  pense  notre bonheur pass. Je ne puis que regarder en avant, avec le
  suprme espoir que bientt luira le grand jour de la lumire et de la
  vrit.


  Ile de R, 31 janvier 1895.

  Enfin, voici de nouveau le jour heureux o je puis t'crire. Je les
  compte, hlas, les jours heureux! En effet, je n'ai plus reu de
  lettres de toi depuis celle qui m'a t remise dimanche dernier.
  Quelle souffrance pouvantable! Jusqu' prsent, j'avais chaque jour
  un moment de bonheur en recevant ta lettre. C'tait un cho de vous
  tous, un cho de toutes vos sympathies qui rchauffait mon pauvre
  coeur glac. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je
  m'imprgnais de chaque mot, peu  peu les mots crits se
  transformaient en paroles dites, il me semblait bientt t'entendre me
  parler tout prs de moi. Oh! musique dlicieuse qui allait  mon me!
  Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse,
  l'pouvantable solitude...

  ALFRED.


De ma femme:


  Paris, 24 janvier 1895.

  Enfin, j'ai reu une lettre de toi! Ce matin seulement, elle m'est
  parvenue, j'tais dans une inquitude folle. Que de larmes j'ai
  verses sur cette pauvre petite lettre, sur cette pauvre partie si
  petite de toi-mme qui m'arrive aprs tant de jours d'inquitude. Et
  encore les nouvelles que je reois sont du 19, lendemain du jour de
  ton arrive, et je les reois seulement le 24, c'est--dire cinq jours
  aprs. Faut-il qu'on ait peu de piti pour maltraiter, pour torturer
  ainsi deux pauvres tres qui s'adorent et qui n'ont dans le coeur que
  des sentiments droits et honntes, qui n'ont qu'un but, qu'un rve:
  trouver le coupable et rhabiliter leur nom, celui de leurs enfants
  qui a t injustement avili...


  Paris, 27 janvier 1895.

  J'ai reu ce matin ta bonne et chre lettre; elle m'a procur un
  instant de joie. Pardonne-moi mes premires lettres si navres; j'ai
  eu un moment de dcouragement, c'est vrai. J'tais sans nouvelles de
  toi et malade d'inquitude.

  Cette priode est passe, la volont a repris le dessus; je suis de
  nouveau forte pour la lutte. Il faut que nous vivions tous deux, il
  faut que nous arrivions  ta rhabilitation, il faut que la lumire
  soit clatante. Nous n'aurons le droit de mourir que lorsque notre
  tche sera accomplie, lorsque notre nom sera lav de cette souillure.
  Mais alors des jours heureux reviendront; je t'aimerai tant, tes
  enfants reconnaissants te tmoigneront une telle affection que toutes
  tes souffrances, si pouvantables qu'elles aient t, s'effaceront...

  Je sais que toutes ces paroles ne t'enlvent pas les atroces
  souffrances actuelles; mais tu as une me d'lite, une volont de fer,
  une conscience absolument pure, et, avec des armes pareilles, il faut
  que tu rsistes, il faut que nous rsistions tous deux.

  Pierre s'est amus ce matin  regarder toutes les photographies que
  j'ai de toi:  cheval, en voyage,  Bourges. Il tait heureux de les
  montrer  sa petite soeur et de dtailler toutes les remarques qui lui
  passaient par la tte. Jeanne l'coutait avec respect...


  Paris, 31 janvier 1895.

  Pas de nouvelles ce matin, comme je l'esprais. Mon Dieu, quelle vie
  au jour le jour, dans l'attente d'un meilleur lendemain.

  LUCIE


De l'le de R:


  3 fvrier 1895.

  Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi
  depuis dimanche dernier, c'est--dire depuis huit jours. Je me suis
  imagin que tu tais malade, puis que l'un des enfants l'tait... J'ai
  fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade...
  J'ai bti toutes sortes de chimres.

  Tu peux t'imaginer, ma chrie, tout ce que j'ai souffert, tout ce que
  je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation
  tragique dans laquelle des vnements aussi bizarres
  qu'incomprhensibles m'ont plac, j'avais au moins cette unique
  consolation, c'est de sentir prs de moi ton coeur battre  l'unisson
  du mien, partager toutes mes tortures....


  Ile de R, 7 fvrier 1895.

  Je suis sans nouvelles de toi depuis dix jours. Te dire mes tortures
  est impossible.

  Quant  toi, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton
  nergie. C'est au nom de notre profond amour que je te le demande, car
  il faut que tu sois l pour laver mon nom de la souillure qui lui a
  t faite, il faut que tu sois l pour faire de nos enfants de braves
  et honntes gens. Il faut que tu sois l pour leur dire un jour ce
  qu'tait leur pre, un brave et loyal soldat, cras par une fatalit
  pouvantable.

  Aurai-je des nouvelles de toi aujourd'hui? Quand apprendrai-je que
  j'aurai le plaisir et la joie de t'embrasser? Chaque jour je l'espre
  et rien ne vient rompre mon horrible martyre.

  Du courage, ma chrie, il t'en faut beaucoup, beaucoup, il vous en
  faut  tous,  nos deux familles. Vous n'avez pas le droit de vous
  laisser abattre, car vous avez une grande mission  remplir, quoi
  qu'il advienne de moi.

  ALFRED.


De ma femme:


  Paris, 3 fvrier 1895.

  Tous les matins une nouvelle dception, car le courrier ne m'apporte
  rien. Que penser? Par moments je me demande si tu es malade, ce que tu
  deviens. Je me reprsente toutes les choses les plus pouvantables et
  dans ces longues nuits je suis en proie  des cauchemars terribles. Je
  voudrais tre l prs de toi, pour te consoler, pour te soigner, pour
  te faire reprendre des forces...

  Je n'ai pas encore obtenu l'autorisation de venir te voir; c'est long,
  mon Dieu, voil bientt trois semaines que tu es parti pour l'le de
  R sans que personne de ta famille ait pu t'embrasser...


  Paris, 4 fvrier 1895.

  J'ai eu le bonheur de recevoir ton excellente lettre. Pense un peu
  comme j'ai t heureuse d'avoir de tes nouvelles, quoiqu'elles soient
  bien lointaines, puisqu'elles datent de lundi il y a huit jours. Une
  longue semaine, pour que tes douces paroles me parviennent...


  Paris, 6 fvrier 1895.

  ..... Cela me fait tant de chagrin quand je regarde nos pauvres chers
  enfants, de penser que tu aurais un tel bonheur de les avoir autour de
  toi, de les voir grandir, se dvelopper, d'assister  l'ouverture de
  leurs intelligences, que parfois les larmes me montent aux yeux.

  Voil prs de quatre mois que tu ne les as vus, ces pauvres petits, et
  ils ont bien chang...


  Paris, 7 fvrier 1895.

  Ta dernire lettre est date du 28 janvier, elle a mis huit jours pour
  me parvenir et depuis je suis sans nouvelles; c'est bien dur.
  J'esprais de tout coeur pouvoir causer avec toi, sinon verbalement,
  du moins par lettres, et ces malheureuses nouvelles, dj si longues 
  venir, s'espacent de plus en plus.

  Enfin j'attends toujours impatiemment mon autorisation et je compte
  l'avoir bientt; j'ai le plus grand dsir de te voir, de t'embrasser,
  de lire dans tes yeux ton courage, ta patience, ton admirable
  abngation et ton dvouement  nos enfants...


  Paris, 9 fvrier 1895.

  J'ai reu ce matin ta lettre du 31 janvier. Tes souffrances me
  navrent. J'ai pleur, pleur bien longuement, la tte entre mes deux
  mains et il m'a fallu une chaude caresse de notre bon petit Pierre
  pour ramener un sourire sur mes lvres et encore mes souffrances ne
  sont rien compares aux tiennes...

  Ne te chagrine pas, quand tu ne reois pas de lettres de moi; je
  t'cris tous les jours, je n'ai que ce bon moment, je ne veux pas m'en
  priver...


  Paris, 10 fvrier 1895.

  J'ai eu une joie enfantine hier soir en recevant enfin l'autorisation
  de te voir deux fois par semaine.

  Enfin le moment va venir o j'aurai le bonheur extrme de te serrer
  sur mon coeur et de te rendre par ma prsence de nouvelles forces.

  Je suis navre que tu ne reoives pas mes lettres; je n'ai pas manqu
  un seul jour de venir causer avec toi. Je ne puis m'expliquer la
  raison de cette rigueur; mes lettres cependant n'indiquent que des
  sentiments parfaitement honntes, le chagrin amer d'une situation
  aussi injustement pouvantable et l'espoir d'une rhabilitation
  prochaine...

  LUCIE.


Ma femme avait t autorise  me voir deux fois par semaine, pendant
une heure chaque fois, en deux jours conscutifs. Je la vis pour la
premire fois, le 13 fvrier, sans avoir t prvenu de son arrive. Je
fus conduit au greffe, situ  quelques pas de la porte de sortie du
prau. Le greffe est une petite salle troite et longue, blanchie  la
chaux et presque nue. Ma femme tait assise au fond; le directeur du
dpt, au milieu de la salle, entre ma femme et moi; je dus rester prs
de la porte. Devant la porte et en dehors, les gardiens.

Le directeur nous prvint qu'il nous tait interdit de parler de toute
chose se rapportant  mon procs.

Si cruellement blesss que nous fussions par les conditions atroces dans
lesquelles on permit de nous revoir, si angoisss que nous fussions de
voir les minutes s'couler avec une rapidit vertigineuse, nous
prouvmes un grand bonheur intrieur de nous retrouver. Mais la
situation tait trop poignante pour qu'elle pt tre exprime par des
paroles. Ce qui fut pour nous un puissant rconfort, c'est que nous
sentmes fortement que nos deux mes n'en faisaient plus qu'une, que
l'intelligence, la volont de tous ne seraient plus tendues que vers un
seul but: la dcouverte de la vrit, du coupable.

Ma femme revint me voir le lendemain 14 fvrier, puis repartit pour
Paris.

Le 20 fvrier, elle tait de retour  l'le de R; nos deux dernires
entrevues eurent lieu les 20 et 21 fvrier.

De l'le de R, aprs l'entrevue avec ma femme:


  Ile de R, 14 fvrier 1895.

  Les quelques moments que j'ai passs avec toi m'ont t bien doux,
  quoiqu'il m'ait t impossible de te dire tout ce que j'avais sur le
  coeur.

  Mon temps se passait  te regarder,  m'imprgner de ton visage,  me
  demander par quelle fatalit inoue du sort j'tais spar de toi...


De ma femme,  son retour  Paris:


  Paris, 16 fvrier 1895.

  Quelle motion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous
  deux en nous revoyant, toi surtout, mon pauvre et bien-aim mari; tu
  as d tre terriblement branl, n'tant pas prvenu de mon
  arrive!...

  Les conditions dans lesquelles on nous a autoriss  nous voir taient
  vraiment par trop terribles! Lorsqu'on est spar aussi cruellement
  depuis quatre mois, n'avoir le droit de se parler qu' distance, c'est
  atroce. Comme j'aurais voulu te presser sur mon coeur, te serrer les
  mains, pouvoir aussi te rchauffer un peu, pauvre solitaire. Ah! quel
  dchirement j'ai prouv en quittant Saint-Martin, en m'loignant de
  toi...

  LUCIE.


De l'le de R, aprs avoir vu ma femme:


  Ile de R, 21 fvrier 1895.
  (jour mme de mon dpart, que j'ignorais.)

  Quand je te vois, le temps est si court, je suis si angoiss de voir
  l'heure s'couler avec une rapidit que je ne connaissais plus, tant
  les autres heures que je passe me semblent horriblement longues, que
  j'oublie de te dire la moiti de ce que j'avais prpar...

  Je voulais te demander si le voyage ne te fatiguait pas, si la mer
  t'avait t clmente? Je voulais te dire toute l'admiration que j'ai
  pour ton noble caractre, pour ton admirable dvouement! Plus d'une
  femme aurait vu son cerveau sombrer sous les coups rpts d'un sort
  aussi cruel, aussi immrit.

  Je voulais te parler longuement des enfants...

  Comme je te l'ai dit, je ferai mon possible pour dompter les
  battements de mon coeur ulcr, pour supporter cet horrible et long
  martyre, afin de voir luire avec vous le jour heureux de la
  rhabilitation.

  ALFRED.


Ma femme supplia en vain dans la seconde entrevue qu'on lui lit les
mains derrire le dos et qu'on la laisst s'approcher de moi,
m'embrasser; le directeur refusa brutalement.

Le 21 fvrier, je vis ma femme pour la dernire fois. Aprs l'entrevue
qui et lieu de deux heures  trois heures, et sans en avoir t
informs l'un et l'autre, je fus prvenu subitement d'avoir  m'apprter
pour le dpart. Les apprts consistaient  faire un ballot d'effets.

Avant le dpart, je fus encore dshabill et fouill, puis conduit
entre six gardiens au quai. Je fus embarqu sur une chaloupe  vapeur
qui m'amena dans la soire dans la rade de Rochefort. Je fus transbord
directement de la chaloupe sur le transport le Saint-Nazaire. Pas un
mot ne m'avait t adress, pas une indication ne m'avait t donne sur
le lieu o j'allais tre dport.

A mon arrive sur le Saint-Nazaire, je fus conduit dans une cellule de
condamn, ferme par un simple grillage, situe sous le pont,  l'avant.
La partie du pont, en avant des cellules des condamns, tait
dcouverte. Le froid tait terrible--prs de 14 degrs au-dessous de
zro--la nuit noire. Un hamac me fut jet et je fus laiss sans
nourriture.

Le souvenir de ma femme que je venais de quitter quelques heures
auparavant, dans l'ignorance de mon dpart, que je n'avais mme pas pu
embrasser, le souvenir de mes enfants, de tous les miens, de tous ces
chers tres que je laissais derrire moi dans la douleur et le
dsespoir, l'incertitude du lieu o j'allais tre conduit, la situation
qui m'tait faite, tout cela me mit dans un tat indescriptible et je ne
pus que me jeter sur le sol, dans un coin de ma cellule, et pleurer 
chaudes larmes dans la nuit sombre et froide.

Le lendemain soir, le Saint-Nazaire levait l'ancre.




VII


Les premiers jours de la traverse furent atroces; le froid tait
terrible dans la cellule ouverte, le sommeil dans le hamac pnible.
Comme nourriture, la ration des condamns, servie dans de vieilles
botes de conserve. J'tais gard  vue, le jour par un surveillant, la
nuit par deux surveillants, revolver au ct, avec dfense absolue de
m'adresser la parole.

A partir du cinquime jour, je fus autoris  monter une heure par jour
sur le pont, gard par deux surveillants.

Aprs le huitime jour, la temprature devint plus douce, puis torride.
Je me rendis compte que nous approchions de l'quateur, mais j'ignorais
toujours o l'on me transportait.

Aprs quinze jours de cette horrible traverse, nous arrivmes le 12
mars 1895 en rade des les du Salut. J'eus l'intuition du lieu par
quelques bribes de conversation changes entre les surveillants,
parlant entre eux des postes o ils pensaient tre envoys, postes dont
les noms se rapportaient  des localits de la Guyane.

J'esprais que j'allais tre dbarqu aussitt. Mais je dus attendre
prs de quatre jours, sans monter sur le pont, par une chaleur torride,
enferm dans ma cellule. Rien, en effet, n'avait t prpar pour me
recevoir et on dut tout organiser  la hte.

[Illustration: Ile du Diable,  l'arrive.--Plan.]

[Illustration: Plan de la premire case, avant les palissades.]

Le 15 mars, je fus dbarqu et enferm dans une chambre du bagne de
l'le Royale. Cette rclusion absolue dura environ un mois. Le 13
avril je fus transport  l'le du Diable, rocher inculte qui avait
servi prcdemment de lieu de dtention pour les lpreux.

Les les du Salut se composent d'un groupe de trois petites les: l'le
Royale, o sjourne le commandant suprieur des pnitenciers des trois
les, l'le Saint-Joseph et l'le du Diable.

A mon arrive  l'le du Diable, les dispositions prises  mon gard et
qui durrent jusqu'en 1895, furent les suivantes:

La case qui me fut affecte tait en pierres et mesurait 4 mtres sur 4
mtres. Les fentres taient grilles. La porte tait  claire-voie,
munie d'un simple barreautage en fer. Cette porte s'ouvrait sur un
tambour de 2 mtres sur 3 mtres accol  la faade de la case, tambour
ferm par une porte pleine en bois. Dans ce tambour sjournait le
surveillant de garde. Les surveillants taient relevs de deux heures en
deux heures, ils ne devaient me perdre de vue ni de jour ni de nuit.
Pour l'excution de cette dernire partie du service, la case tait
claire de nuit.

Durant la nuit, la porte du tambour tait ferme extrieurement et
intrieurement, de telle sorte que toutes les deux heures, pour la
relve du surveillant de garde, il se faisait un bruit infernal de
clefs et de ferraille.

Cinq surveillants et un surveillant-chef furent chargs de l'excution
du service et de ma garde.

Je n'avais la facult de circuler, durant le jour, que dans la partie de
l'le comprise entre le dbarcadre et le petit vallon o se trouvait
l'ancien campement des lpreux, soit sur un espace de 200 mtres
environ, compltement dcouvert, et dfense absolue m'tait faite de
franchir cette limite sous peine d'tre renferm dans ma case. Ds que
je sortais, j'tais accompagn par le surveillant de garde qui ne devait
pas perdre de vue un seul de mes gestes. Le surveillant de garde tait
arm du revolver; plus tard on y ajouta le fusil et une ceinture garnie
de cartouches. Il m'tait formellement interdit d'adresser la parole 
qui que ce ft.

La ration au dbut fut celle du soldat aux colonies, sans le vin. Je
devais faire la cuisine moi-mme, faire d'ailleurs tout moi-mme.


_Les pages qui suivent sont la reproduction intgrale du journal que
j'crivis depuis le mois d'avril 1894 jusqu' l'automne 1896, et qui
tait destin  ma femme. Ce journal fut saisi avec tous mes papiers en
1896. Je ne pus l'obtenir qu' l'poque du procs de Rennes, en 1899._


MON JOURNAL

(Pour tre remis  ma femme).


  Dimanche 14 avril 1895.

Je commence aujourd'hui le journal de ma triste et pouvantable vie.
C'est, en effet,  partir d'aujourd'hui seulement que j'ai du papier 
ma disposition, papier numrot et paraf d'ailleurs, afin que je ne
puisse en distraire. Je suis responsable de son emploi. Qu'en ferais-je
d'ailleurs? A quoi pourrait-il me servir? A qui le donnerais-je?
Qu'ai-je de secret  confier au papier? Autant de questions, autant
d'nigmes!

J'avais jusqu' prsent le culte de la raison, je croyais  la logique
des choses et des vnements, je croyais enfin  la justice humaine!
Tout ce qui tait bizarre, extravagant, avait de la peine  entrer dans
ma cervelle. Hlas! quel effondrement de toutes mes croyances, de toute
ma saine raison.

Quels horribles mois je viens de passer, combien de tristes mois
m'attendent encore?

J'tais dcid  me tuer aprs mon inique condamnation. Etre condamn
pour le crime le plus infme qu'un homme puisse commettre, sur la foi
d'un papier suspect dont l'criture tait imite ou ressemblait  la
mienne, il y avait certes l de quoi dsesprer un homme qui place
l'honneur au-dessus de tout. Ma chre femme, si dvoue, si courageuse,
m'a fait comprendre, dans cette droute de tout mon tre, qu'innocent je
n'avais pas le droit de l'abandonner, de dserter volontairement mon
poste. J'ai bien senti qu'elle avait raison, que l tait mon devoir;
mais, d'autre part, j'avais peur--oui, peur--des horribles souffrances
morales que j'allais avoir  endurer. Physiquement je me sentais fort,
ma conscience nette et pure me donnait des forces surhumaines. Mais mes
tortures physiques et morales ont t pires que ce que j'attendais mme,
et aujourd'hui je suis bris de corps et d'me.

J'ai cependant cd aux instances de ma femme, j'ai donc eu le courage
de vivre! J'ai subi d'abord le plus effroyable supplice qu'on puisse
infliger  un soldat, supplice pire que toutes les morts, puis j'ai
suivi pas  pas cet horrible chemin qui m'a men jusqu'ici en passant
par la prison de la Sant et le dpt de l'le de R, supportant sans
flchir insultes et cris, mais laissant un lambeau de mon coeur 
chaque dtour du chemin.

Ma conscience me soutenait; ma raison me disait chaque jour: enfin la
vrit va clater triomphante; dans un sicle comme le ntre, la lumire
ne peut tarder  se faire; mais hlas! chaque jour apportait une
nouvelle dception. Non seulement la lumire ne jaillissait pas, mais on
faisait tout pour l'empcher de se produire.

J'tais, je le suis encore, au secret le plus absolu, ma correspondance
lue partout, contrle au ministre, souvent non transmise. On
m'interdisait mme de parler  ma femme des recherches que je lui
conseillais de faire. Il m'tait impossible de me dfendre.

Je pensais qu'une fois en exil je trouverais sinon le repos,--je ne
saurais en avoir avant que l'honneur me soit rendu,--du moins une
certaine tranquillit d'esprit et de vie me permettant d'attendre le
jour de la rhabilitation. Quelle nouvelle et amre dception!

Aprs une traverse de quinze jours dans une cage, je suis rest d'abord
en rade des les du Salut pendant quatre jours sans monter sur le pont,
par une chaleur torride. Mon cerveau se liqufiait, tout mon tre se
fondait dans une dsesprance terrible.

A mon dbarquement, j'ai t enferm dans une chambre de la maison de
dtention, les volets clos, avec dfense de parler  qui que ce soit, en
tte  tte avec mon cerveau, au rgime des forats. Ma correspondance
devait tre d'abord envoye  Cayenne; je ne sais pas encore si elle y
est parvenue.

Je suis rest ainsi pendant un mois enferm dans ma chambre, sans
sortir, aprs toutes les fatigues physiques de mon horrible traverse. A
plusieurs reprises, je faillis devenir fou; j'eus plusieurs congestions
du cerveau, et mon horreur de la vie tait telle, que j'eus la pense de
ne pas me faire soigner et d'en finir ainsi avec ce martyre. C'et t
la dlivrance, la fin de mes maux, puisque je ne me parjurais pas, la
mort tant naturelle.

Le souvenir de ma femme, mon devoir vis--vis de mes enfants, m'ont
donn la force de me ressaisir; je n'ai pas voulu dmentir ses efforts,
l'abandonner ainsi dans sa mission, la recherche de la vrit, du
coupable. Aussi fis-je demander le mdecin, quelle que ft ma rpugnance
farouche pour toute figure nouvelle.

Enfin, aprs trente jours de cette rclusion, on vient de me transporter
 l'le du Diable, o je jouirai d'un semblant de libert. Le jour, en
effet, je pourrai me promener dans un espace de quelques centaines de
mtres carrs, suivi, pas  pas, par un surveillant;  la nuit tombante
(entre six heures et six heures et demie), je serai enferm dans un
cabanon de 4 mtres carrs, clos par une porte faite de barreaux de fer
 claire-voie, devant laquelle les surveillants se relayeront toute la
nuit.

Un surveillant-chef, cinq surveillants sont prposs  ce service et 
ma garde; la ration est d'un demi-pain par jour, de 300 grammes de
viande trois fois par semaine, les autres jours de l'endaubage ou du
lard conserv. Comme boisson, de l'eau.

Quelle horrible existence de suspicion continuelle, de surveillance
ininterrompue, pour un homme dont l'honneur est aussi haut plac que
celui de qui que ce soit au monde!

Et puis, toujours pas de nouvelles de ma femme, de mes enfants. Je sais
cependant que depuis le 29 mars, c'est--dire depuis prs de trois
semaines, il y a des lettres pour moi  Cayenne. J'ai fait tlgraphier
 Cayenne, j'ai fait tlgraphier en France pour avoir des nouvelles des
miens,--pas de rponse!

Ah! que je voudrais vivre jusqu'au jour de la rhabilitation pour hurler
mes souffrances, pour dgonfler mon coeur ulcr. Irai-je jusque-l?
J'ai souvent des doutes, tant mon coeur est bris, tant ma sant est
chancelante.


  Nuit de dimanche 14 au lundi 15 avril 1895.

Impossible de dormir. Cette cage, devant laquelle se promne le
surveillant comme un fantme qui m'apparat dans mes rves, le prurit de
toutes les btes qui courent sur ma peau, la colre qui gronde dans mon
coeur, d'en tre l quand on a toujours et partout fait son devoir, tout
cela surexcite mes nerfs dj si branls et chasse le sommeil. Quand
passerai-je de nouveau une nuit calme et tranquille? Peut-tre pas avant
d'tre dans la tombe, quand je jouirai du sommeil ternel! Que ce sera
bon, de ne plus penser  la vilenie,  la lchet humaines.

La mer, que j'entends gronder sous ma lucarne, produit toujours sur moi
sa fascination trange. Elle berce mes penses comme jadis, mais
aujourd'hui elles sont bien tristes et sombres. Elle voque en moi de
chers souvenirs, des moments heureux passs auprs de ma femme, de mes
enfants adors.

Je retrouve la sensation violente, dj prouve sur le bateau, d'une
attirance profonde, presque irrsistible vers la mer, dont les eaux
mugissantes semblent m'appeler comme une grande consolatrice. Cette
tyrannie de la mer sur moi est violente; sur le bateau, il me fallait
fermer les yeux, voquer l'image de ma femme pour ne pas y cder.

O sont mes beaux rves de jeunesse, mes aspirations de l'ge mr. Rien
ne vit plus en moi, mon cerveau s'gare sous l'effort de ma pense. Quel
est le mystre de ce drame! Aujourd'hui encore, je ne comprends rien 
ce qui s'est pass. tre condamn sans preuves tangibles, sur la foi
d'une criture! Quelles que soient l'me et la conscience d'un homme,
n'y a-t-il pas l plus qu'il n'en faut pour le dmoraliser?

La sensibilit de mes nerfs, aprs toutes ces tortures, est devenue
tellement aigu, que toute impression nouvelle, mme extrieure, produit
sur moi l'effet d'une profonde blessure.


  Mme nuit.

Je viens d'essayer de dormir, mais aprs un assoupissement de quelques
minutes, je me rveille avec une fivre ardente: et il en est ainsi
toutes les nuits depuis six mois. Comment mon corps a-t-il pu rsister 
une telle concidence de tourments aussi bien physiques que moraux? Je
pense qu'une conscience nette, sre d'elle-mme, donne des forces
invincibles.

J'ouvre la jalousie qui ferme la lucarne et je contemple encore la mer.
Le ciel est charg de gros nuages, mais la lumire de la lune qui filtre
au travers vient iriser certaines parties de la mer et lui donner une
teinte argente. Les vagues se brisent impuissantes au pied des roches
qui forment le contour de l'le; c'est un bruissement continu d'eau qui
dferle, c'est un rythme brutal et saccad qui plat  mon me ulcre.

Et dans cette nuit, dans ce calme profond, se retracent dans mon esprit
les images chries de ma femme, de mes enfants. Comme ma pauvre Lucie
doit souffrir d'un sort aussi immrit, aprs avoir eu tout pour tre
heureuse! Et heureuse, elle mritait tant de l'tre, par sa profonde
droiture, son caractre lev, son coeur tendre et dvou. Pauvre,
pauvre chre femme; je ne puis penser  elle, aux enfants, sans que tout
s'amollisse en moi, sans sangloter; mais aussi ils m'inspirent mon
devoir.

Je vais essayer de faire de l'anglais. Peut-tre arriverai-je 
m'oublier un peu dans le travail.


  Lundi 15 avril 1895.

Pluie torrentielle ce matin. Comme premier djeuner, rien. Les
surveillants ont piti de moi; ils me donnent un peu de caf noir et de
pain.

Pendant une claircie, je fais le tour de la petite portion de cette
petite le qui m'est rserve. Triste le! Quelques bananiers, quelques
cocotiers, un sol aride, d'o mergent partout des roches basaltiques.

A dix heures, on m'apporte les vivres pour la journe: un morceau de
lard conserv, quelques grains de riz, quelques grains de caf vert et
un peu de cassonade. Je jette tout cela  la mer,[1] puis je m'vertue 
faire du feu. Aprs quelques tentatives infructueuses, j'y parviens. Je
fais chauffer de l'eau pour le th. Mon djeuner comprend du pain et du
th.

Quelle agonie de toutes mes forces! Quel sacrifice j'ai fait en
acceptant de vivre! Rien ne m'aura t pargn, ni tortures morales, ni
souffrances physiques.

Oh! cette mer mugissante qui toujours gronde et hurle  mes pieds! Quel
cho  mon me! L'cume de la vague qui se brise sur les rochers est
d'une blancheur si laiteuse que je voudrais m'y rouler et m'y perdre.

  [1] Je jetai tout cela  la mer, car le lard conserv n'tait
  pas mangeable; je n'avais rien pour brler le caf, qui m'tait remis
  vert.


  Lundi 15 avril, soir.

J'allais encore tre rduit  dner avec un morceau de pain, je
dfaillais. Les surveillants, voyant ma faiblesse physique, me passent
un bol de leur bouillon.

Puis je fume, je fume pour calmer et mon cerveau et les tiraillements de
mon estomac. Je renouvelle auprs du gouverneur de la Guyane la demande
que j'avais dj formule, il y a quinze jours, de vivre  mes frais en
faisant venir des conserves de Cayenne ainsi que la loi m'y autorise.

Et toi, chre femme,  ce moment mme, ta pense rpond-elle comme un
cho  ma pense? As-tu la perception de l'horrible martyre que
j'endure? Oui, certes, tu sens tout ce que je souffre d'une situation
morale pareille.

Quelle ide lancinante, atroce, d'tre condamn pour un crime aussi
abominable sans y rien comprendre!

S'il y a une justice en ce monde, mon honneur doit m'tre rendu, et le
coupable, le monstre doit recevoir le chtiment que mrite un pareil
crime.


  Mardi 16 avril 1895.

Enfin j'ai pu dormir, grce  un immense puisement.

Ma premire pense, en m'veillant, a t pour toi, ma chre et adore
femme. Je me suis demand ce que tu faisais au mme moment. Probablement
tu es occupe avec nos chers enfants. Qu'ils soient pour toi une
consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir, si je succombe avant la fin.

Puis, je vais couper du bois. Aprs deux heures d'efforts, suant sang
et eau, je parviens  constituer une provision de bois suffisante. A
huit heures, on m'apporte un morceau de viande crue et le pain. J'allume
le feu, il finit par prendre. Mais la fume est rabattue sur moi par la
brise de mer, mes yeux en pleurent. Ds que j'ai des braises en quantit
suffisante, je mets ma viande sur quelques bouts de fer ramasss de
droite et de gauche et je la grille. Je djeune un peu mieux qu'hier,
mais que cette viande est dure et sche! Quant au menu du dner, il a
t plus simple: du pain et de l'eau. Tous ces efforts m'ont bris.


  Vendredi 19 avril 1895.

Je n'ai pas crit ces jours-ci. Tout mon temps a t employ  la lutte
pour la vie, car je veux rsister jusqu' la dernire goutte de sang,
quels que soient les supplices qu'on m'inflige. Le rgime n'a pas vari,
on attend toujours des ordres.

Aujourd'hui, j'ai fait du bouilli avec la viande, du sel et du piment
que j'ai trouv dans l'le. Cela a dur trois heures durant lesquelles
mes yeux ont horriblement souffert; quelle misre!

Et toujours pas de nouvelles de ma femme, des miens. Les lettres sont
donc interceptes?

nerv, je me dis qu'en fendant du bois pour la provision du lendemain,
je calmerai mes nerfs. Je vais chercher la hachette  la cuisine. On
n'entre pas  la cuisine, interpelle un surveillant. Et je m'en vais,
sans rien dire, mais sans baisser la tte. Ah! si je pouvais seulement
vivre dans mon cabanon, sans jamais en sortir. Mais il faut bien prendre
quelque nourriture.

J'essaye de temps  autre de faire de l'anglais, des traductions, de
m'oublier dans le travail. Mais mon cerveau compltement branl s'y
refuse; au bout d'un quart d'heure, je suis oblig d'y renoncer.

Et puis, ce que je trouve d'inou, d'inhumain, c'est qu'on intercepte
toute ma correspondance. Qu'on prenne toutes les prcautions possibles
et imaginables pour empcher toute vasion, je le conois: c'est le
droit, je dirai mme le devoir strict de l'administration. Mais qu'on
m'enterre vivant dans un tombeau, qu'on empche toute communication,
mme  lettre ouverte avec ma famille, c'est contraire  toute justice.
On se croirait volontiers rejet de quelques sicles en arrire; voil
six mois que je suis au secret, sans pouvoir aider  me faire rendre
mon honneur.


  Samedi 20 avril 1895, 11 heures matin.

J'ai termin ma cuisine pour la journe. J'ai coup ce matin mon morceau
de viande en deux; l'un des morceaux a constitu un bouilli, l'autre un
bifteck. Pour faire ce dernier, j'ai fabriqu un gril avec un vieux
morceau de tle ramass dans l'le. Comme boisson, de l'eau. Et tout
cela fait dans des casseroles de vieille tle rouille, sans rien pour
les nettoyer, sans assiettes. Il faut que je rassemble tout mon courage
pour vivre dans des conditions pareilles, auxquelles il faut ajouter
toutes mes tortures morales.

Totalement puis, je vais m'tendre un peu sur mon lit.


  Mme jour, 2 heures soir.

Dire que dans notre sicle, dans un pays comme la France, imbu des ides
de justice et de vrit, il puisse se passer des faits semblables,
aussi profondment immrits. J'ai crit  M. le Prsident de la
Rpublique, j'ai crit aux ministres, demandant toujours la recherche de
la vrit. On n'a pas le droit de laisser sombrer ainsi l'honneur d'un
officier, de sa famille, sans autre preuve qu'une preuve d'criture,
quand un gouvernement possde les moyens d'investigation ncessaires
pour faire la lumire. C'est de la justice que je demande,  cor et 
cri, au nom de mon honneur.

J'ai eu tellement faim cet aprs-midi que, pour apaiser les
tiraillements de mon estomac, j'ai dvor crues une dizaine de tomates
trouves dans l'le[2].

  [2] Les lpreux avaient fait dans l'le quelques plantations, dont il
  restait des vestiges. Les tomates,  l'tat sauvage maintenant,
  poussaient nombreuses.


  Nuit du samedi 20 au dimanche 21 avril 1895.

Nuit fivreuse. J'ai rv de toi, ma chre Lucie, de nos chers enfants,
comme toutes les nuits d'ailleurs.

Comme tu dois souffrir, ma pauvre chrie!

Heureusement que nos chers enfants sont encore inconscients; autrement,
quel apprentissage de la vie! Quant  moi, quel que soit mon martyre,
mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, sans faiblir.
J'irai.

Je viens d'crire au commandant du Paty pour lui rappeler les deux
promesses qu'il m'avait faites, aprs ma condamnation: 1 au nom du
ministre, de faire poursuivre les recherches; 2 en son nom personnel,
de me prvenir ds que la fuite reprendrait au ministre.

Le misrable qui a commis ce crime est sur une pente fatale, il ne peut
plus s'arrter.


  Dimanche 21 avril 1895.

Le commandant suprieur des les a eu la bont de m'envoyer ce matin
avec la viande deux botes de lait concentr. Chaque bote peut produire
environ trois litres de lait; en buvant un litre et demi de lait par
jour, j'en aurai ainsi pour quatre jours.

Je supprime le bouilli que je n'arrivais pas  faire mangeable. J'ai
coup ce matin la viande en deux tranches; chacune sera grille pour le
matin et le soir.

Et toujours dans les intervalles que me laisse la ncessit de m'occuper
de ma vie, je pense  ma chre femme,  tous les miens,  tout ce qu'ils
doivent souffrir. Pauvre, pauvre chrie!

Viendra-t-il bientt le jour de la justice!

Les journes sont longues, les minutes des heures. Je suis incapable
d'aucun travail physique srieux; d'ailleurs, depuis dix heures du matin
jusqu' trois heures du soir, la chaleur est telle qu'il devient
impossible de sortir. Je ne puis travailler l'anglais toute la journe,
mon cerveau s'y refuse. Et rien  lire. Enfin le tte--tte perptuel
avec mon cerveau!

J'tais en train d'allumer du feu pour faire mon th. Le canot arrive de
l'le Royale; il faut rentrer dans sa case, c'est la consigne. On craint
donc que je communique avec les forats?


  Lundi 22 avril 1895.

Je me suis lev au petit jour pour laver mon linge et faire scher
ensuite au soleil mes vtements de drap. Tout moisit ici par suite de
ce mlange d'humidit et de chaleur. Ce ne sont que pluies torrentielles
et courtes, suivies d'une chaleur torride.

J'ai demand hier au commandant des les une ou deux assiettes de
n'importe quoi; il m'a rpondu qu'il n'en possdait pas. Je suis oblig
de m'ingnier pour manger soit sur du papier, soit sur de vieilles
plaques de tle ramasses dans l'le. Ce que je mange ainsi de
malproprets est inimaginable. Et je rsiste toujours envers et contre
tout, pour ma femme, pour mes enfants. Et toujours seul, vivant repli
sur moi-mme, avec mes penses. Quel martyre pour un innocent, plus
grand certes que celui d'aucun martyr de la chrtient.

Toujours aucune nouvelle des miens, malgr mes demandes ritres; voil
deux mois que je suis sans lettres.

J'ai reu tout  l'heure des lgumes secs dans de vieilles botes de
conserve. En me servant de ces botes et en les lavant pour tenter de
les transformer en assiettes, je me suis coup les doigts.

Je viens d'tre prvenu galement que je devrai laver mon linge
moi-mme. Or, je n'ai rien pour cela. Je me mets  la besogne deux
heures durant, le rsultat est mdiocre. Le linge aura toujours tremp
dans l'eau.

Je suis extnu. Pourrai-je dormir? J'en doute. Il y a en moi un tel
mlange de faiblesse physique et de nervosit extrme que, ds que je
suis au lit, les nerfs me dominent, ma pense se tourne anxieuse vers
les miens.


  Mardi 23 avril 1895.

Toujours la lutte pour la vie. Je n'ai jamais autant transpir que ce
matin, en allant couper du bois.

J'ai simplifi encore mes repas. J'ai fait ce matin une espce de rata
avec le boeuf et les haricots blancs; j'en ai mang la moiti ce matin,
l'autre moiti sera pour ce soir. Cela ne fera qu'une cuisine par jour.

Mais cette cuisine faite dans de vieux ustensiles de tle rouille me
donne de violents maux de ventre.


  Mercredi 24 avril 1895.

Aujourd'hui, lard conserv. Je le jette. Je vais me faire une pote de
pois secs; ce sera ma nourriture de la journe.

Tranches froides presque continuelles.


  Jeudi 25 avril 1895.

On me remet les botes d'allumettes une  une--je n'ai pas encore
compris pourquoi, puisque ce sont des allumettes amorphes--et je dois
toujours prsenter la bote vide. Ce matin, je ne retrouvais pas la
bote vide, d'o scne et menaces. J'ai fini par la retrouver dans une
poche.


  Nuit de jeudi  vendredi.

Ces nuits sans sommeil sont atroces. Les journes passent encore  peu
prs,  cause des mille occupations de ma vie matrielle. Je suis, en
effet, oblig de nettoyer ma case, de faire ma cuisine, de chercher et
de couper du bois, de laver mon linge.

Mais ds que je me couche, si puis que je sois, les nerfs reprennent
le dessus, le cerveau se met  travailler. Je pense  ma femme, aux
souffrances qu'elle doit endurer; je pense  mes chers petits,  leur
gai et insouciant babillement.


  Vendredi 26 avril 1895.

Aujourd'hui, lard conserv, je le jette. Le commandant des les vient
ensuite et m'apporte du tabac et du th. Au lieu de th, j'eusse prfr
du lait condens que j'ai galement fait demander  Cayenne, car les
coliques ne me quittent pas. On me remet  titre de prt: quatre
assiettes plates, deux creuses, deux casseroles, mais rien pour mettre
dedans.

On me remet galement les revues que ma femme m'envoie. Mais toujours
pas de lettres, c'est vraiment trop inhumain.

J'cris  ma femme; c'est un de mes rares moments d'accalmie. Je
l'exhorte toujours au courage,  l'nergie, car il faut que notre
honneur apparaisse  tous sans exception, ce qu'il a toujours t, pur
et sans tache.

La chaleur, terrible, vous enlve toute force et toute nergie physique.


  Samedi 27 avril 1895.

A cause de la chaleur qu'il fait ds dix heures du matin, je change mon
emploi du temps. Je me lve au jour (5h. 1/2), j'allume le feu pour
faire le caf ou le th. Puis je mets les lgumes secs sur le feu,
ensuite je fais mon lit, ma chambre et ma toilette sommaire.

A huit heures, on m'apporte la ration du jour. Je termine la cuisson des
lgumes secs; les jours de viande je fais ensuite cuire celle-ci. Toute
ma cuisine est ainsi termine vers dix heures, car je mange froid le
soir ce qui me reste du repas du matin, ne me souciant pas de passer
encore trois heures devant le feu dans l'aprs-midi.

A dix heures, je djeune. Je lis, je travaille, je rve et souffre
surtout, jusqu' trois heures. Je fais alors ma toilette  fond. Puis,
ds que la chaleur est tombe, c'est--dire vers cinq heures, je vais
couper du bois, chercher de l'eau au puits, laver le linge, etc. A six
heures je mange froid ce qui reste du djeuner. Puis on m'enferme. C'est
le moment le plus long. Je n'ai pas obtenu qu'on me donne une lampe dans
mon cabanon. Il y a bien un fanal dans le poste qui me garde, mais la
lumire est trop faible pour que je puisse travailler longtemps. J'en
suis donc rduit  me coucher, et c'est alors que mon cerveau se met 
travailler, que toutes mes penses se tournent vers l'affreux drame dont
je suis la victime, que tous mes souvenirs vont  ma femme,  mes
enfants,  tous ceux qui me sont chers. Comme ils doivent tous galement
souffrir!


  Dimanche 28 avril 1895.

Le vent souffle en tempte. Les rafales qui se succdent branlent tout
et produisent une sonorit violente, un heurt de choses qui
s'entrechoquent. Comme c'est bien parfois l'tat de mon me en ses
emportements violents! Je voudrais tre fort et puissant comme le vent
qui secoue les arbres  les draciner pour carter tous les obstacles
qui barrent le chemin  la vrit.

Je voudrais hurler toutes mes souffrances, crier les rvoltes de mon
coeur contre l'ignominie qu'on a dverse sur un innocent, sur les
siens. Ah! quel chtiment ne mritera pas celui qui a commis ce crime!
Criminel envers son pays, envers un innocent, envers toute une famille
livre au dsespoir, cet homme doit tre quelque chose de hors nature.

J'ai appris aujourd'hui  nettoyer les ustensiles de cuisine. Jusqu'ici
je les nettoyais simplement avec de l'eau chaude en employant mes
mouchoirs en guise de torchons. Malgr tout, ils restaient sales et
gras. J'ai pens  la cendre, qui contient une forte proportion de
potasse. Cela m'a admirablement russi; mais dans quel tat sont mes
mains et mes mouchoirs!

Je viens d'tre prvenu que jusqu' nouvel ordre mon linge serait lav 
l'hpital. C'est heureux, car je transpire tellement que mes flanelles
sont compltement imbibes et ont besoin d'un lavage srieux. Esprons
que ce provisoire deviendra dfinitif.


  Mme journe, 7 heures du soir.

J'ai beaucoup pens  toi, ma chre femme,  nos enfants. La journe de
dimanche, nous la passions en effet, tout entire ensemble. Aussi le
temps a-t-il coul lentement, bien lentement, mes penses
s'assombrissant au fur et  mesure que la journe s'avanait.


  Lundi 29 avril, 10 heures matin.

Jamais je n'ai t aussi fatigu que ce matin, j'ai d faire plusieurs
corves d'eau et de bois. Avec cela, le djeuner qui m'attend se compose
de vieux haricots, sur le feu depuis quatre heures dj, et qui ne
veulent pas cuire, d'un peu d'endaubage et comme boisson de l'eau.
Malgr toute mon nergie morale, les forces me manqueront si ce rgime
dure longtemps, surtout sous un climat aussi dbilitant.


  Midi.

Je viens d'essayer en vain de dormir un peu. Je suis puis de fatigue;
mais, ds que je suis couch, toutes mes tristesses me reviennent  la
mmoire, tant l'amertume d'un sort aussi immrit me monte du coeur aux
lvres. Les nerfs sont trop tendus pour que je puisse jouir d'un sommeil
rparateur.

Il fait avec cela un temps d'orage, le ciel est couvert, la chaleur
lourde et touffante.

On voudrait voir tomber des nues pour rafrachir cette atmosphre
ternellement doucereuse. La mer est d'un vert glauque, les lames
semblent lourdes et massives, comme se concentrant pour un grand
bouleversement. Comme la mort serait prfrable  cette agonie lente, 
ce martyre moral de tous les instants! Mais je n'ai pas ce droit, pour
Lucie, pour mes enfants, je suis oblig de lutter jusqu' la limite de
mes forces.


  Mercredi 1er mai 1895.

Ah! les horribles nuits! Je me suis cependant lev hier comme d'habitude
 cinq heures et demie, j'ai pein tout le jour, je n'ai pas fait de
sieste, vers le soir j'ai sci du bois pendant prs d'une heure,  tel
point que jambes et bras tremblaient, et, malgr tout cela, je n'ai pas
pu m'endormir avant minuit.

Si encore je pouvais lire ou travailler le soir, mais on m'enferme sans
lumire ds six heures ou six heures et demie; mon cabanon est
simplement et insuffisamment clair par le fanal du poste, il l'est par
contre beaucoup trop, quand je suis au lit.


  Jeudi 2 mai, 11 heures.

Le courrier venant de Cayenne est arriv hier au soir. M'apporte-t-il
enfin mes lettres, des nouvelles des miens? C'est une question que je me
pose  chaque instant depuis ce matin! Mais j'ai prouv tant de
dceptions depuis quelques mois, j'ai entendu des choses si dcevantes
pour la conscience humaine que je doute de tout et de tous, sauf des
miens. J'espre bien, je suis sr qu'ils feront la lumire, tant ils
portent haut le sentiment de l'honneur; ils n'auront ni trve ni repos,
tant que ce but ne sera pas atteint.

Je me demande aussi si mes lettres parviennent  ma femme. Quel
douloureux et pouvantable martyre pour tous deux, pour tous!

Mais il faut tre fort, il me faut mon honneur, celui de mes enfants.

Mon isolement est si profond qu'il me semble souvent tre tout vivant
couch dans la tombe.


  Mme jour, 5 heures soir.

Le canot est en vue, venant de l'le Royale. Mon coeur bat  se rompre.
M'apporte-t-il enfin les lettres de ma femme qui sont  Cayenne depuis
plus d'un mois? Lirai-je enfin ses chres penses, recevrai-je l'cho de
son affection?

J'ai eu une joie immense en constatant qu'il y avait enfin des lettres
pour moi, suivie aussitt d'une dception cruelle, horrible, en voyant
que c'taient des lettres adresses encore  l'le de R et antrieures
 mon dpart de France. On supprime donc les lettres qui me sont
adresses ici? Ou peut-tre les renvoie-t-on en France pour qu'elles y
soient lues d'abord? Ne pourrait-on pas au moins prvenir ma famille
d'avoir  dposer les lettres au ministre?

Malgr cela, j'ai sanglot longuement sur ces lettres dates de plus de
deux mois et demi. Est-il possible d'imaginer un drame pareil? Toute la
nuit je vais rver de Lucie, de mes enfants adors pour lesquels je dois
vivre.

Rien non plus de ce que j'ai demand  Cayenne comme batterie de cuisine
ou comme vivres ne me parvient.


  Samedi 4 mai 1895.

Quelles longues journes en tte  tte avec moi-mme, sans nouvelles
des miens. A chaque instant, je me demande ce qu'ils font, ce qu'ils
deviennent, quel est l'tat de leur sant, o en sont les recherches? La
dernire lettre reue date du 18 fvrier.

Les matines passent encore, tant je suis occup  cette lutte pour la
vie depuis cinq heures et demie du matin jusqu' dix heures. Mais la
nourriture que je prends est loin de soutenir mes forces. Aujourd'hui:
lard conserv. J'ai djeun avec des pois secs et du pain. Menu du
dner: idem.

Je note parfois les menus faits de ma vie journalire, mais ils
disparaissent bien vite devant un souci bien suprieur: celui de mon
honneur.

Je souffre non seulement de mes tortures, mais de celles de Lucie, de ma
famille. Reoivent-ils seulement mes lettres? Quelles inquitudes ils
doivent avoir sur mon sort, en dehors de toutes leurs autres
proccupations!


  Mme jour, soir.

Dans le silence qui rgne autour de moi, interrompu seulement par le
choc des vagues qui dferlent contre les roches, je me suis rappel les
lettres que j'ai crites  Lucie, au dbut de mon sjour ici, et dans
lesquelles je lui dcrivais toutes mes douleurs. Et ma pauvre femme doit
assez souffrir de cette pouvantable situation, sans que je vienne
encore lui arracher le coeur par mes lamentations. Il faut donc qu'
force de volont, je me surmonte; il faut que je donne  ma femme par
mon exemple les forces ncessaires  l'accomplissement de sa mission.


  Lundi 6 mai 1895.

Toujours le tte--tte avec mon cerveau, sans nouvelles des miens.

Et il faut que je vive avec toutes mes douleurs, il faut que je supporte
dignement mon horrible martyre, en inspirant du courage  ma femme, 
toute ma famille, qui doit certes souffrir autant que moi. Plus de
faiblesse donc! Accepte ton sort jusqu'au jour de l'clatante lumire,
il le faut pour tes enfants.

J'essaye en vain d'abattre mes nerfs par le travail physique, mais ni le
climat, ni mes forces ne me le permettent.


  Mardi 7 mai 1895.

Depuis hier, averses torrentielles. Dans les intervalles, humidit
chaude et accablante.


  Mercredi 8 mai 1895.

J'tais tellement nerv aujourd'hui par ce silence de tombe, sans
nouvelles depuis bientt trois mois des miens, que j'ai cherch 
abattre mes nerfs en sciant et hachant du bois pendant prs de deux
heures.

J'arrive aussi  force de volont  travailler de nouveau l'anglais;
j'en fais pendant deux  trois heures par jour.


  Jeudi 9 mai 1895.

Ce matin, aprs m'tre lev comme d'habitude au petit jour et avoir fait
mon caf, j'ai eu une faiblesse suivie d'une abondante transpiration.
J'ai d m'tendre sur mon lit.

Il faut que je lutte contre mon corps, il ne faut pas que celui-ci cde
avant que l'honneur me soit rendu. Alors seulement j'aurai le droit
d'avoir des faiblesses.

Malgr toute ma volont, j'ai eu une violente crise de larmes en
pensant  ma femme,  mes enfants. Ah! il faut que la lumire se fasse,
que l'honneur nous soit rendu. J'aimerais mieux sans cela savoir mes
enfants morts tous deux.

Journe pouvantable. Crise de larmes, crise de nerfs, rien n'a manqu.
Mais il faut que l'me domine le corps.


  Vendredi 10 mai 1895.

Fivre violente la nuit dernire. La pharmacie portative que ma femme
m'avait donne ne m'a pas t remise.


  Samedi 11, dimanche 12, lundi 13 mai.

Mauvaises journes. Fivre, embarras gastrique, dgot de tout. Et que
se passe-t-il en France pendant ce temps? 0 en sont les recherches?

Coup de soleil aussi sur un pied pour tre sorti quelques secondes pieds
nus.


  Jeudi 16 mai 1895.

Fivre continuelle. Accs plus fort hier au soir, suivi de congestion
crbrale. J'ai fait cependant demander le mdecin, car je ne veux pas
lcher pied ainsi.


  Vendredi 17 mai 1895.

Le mdecin est venu hier au soir. Il m'a ordonn 40 centigrammes de
quinine chaque jour et m'enverra douze botes de lait condens ainsi que
du bicarbonate de soude. Enfin je pourrai me mettre au rgime du lait et
ne plus manger cette cuisine qui me rpugne d'ailleurs tellement que je
n'ai rien pris depuis quatre jours. Jamais je n'aurais cru que le corps
humain et une pareille force de rsistance.


  Samedi 18 mai 1895.

Pas trs fraches les botes de lait condens de l'hpital. Enfin, cela
vaut mieux que rien. J'ai absorb il y a quelques minutes 40
centigrammes de quinine.


  Dimanche 19 mai 1895.

Journe lugubre. Pluie tropicale sans discontinuer. La fivre est tombe
grce  la quinine.

J'ai mis sur ma table, pour les avoir constamment sous les yeux, les
images de ma femme, de mes enfants. Il faut que j'y puise toute mon
nergie, toute ma volont.


  Lundi 27 mai 1895.

Les journes se ressemblent, lugubres et monotones. Je viens d'crire 
ma femme pour lui dire que mon nergie morale est plus grande que
jamais.

Il faut, je veux la lumire entire, absolue sur cette tnbreuse
affaire.

Ah! mes enfants! Je suis comme la bte qui veut d'abord qu'on passe sur
son corps avant qu'on atteigne ses petits.


  Mercredi 29 mai 1895.

Pluies continuelles; temps lourd, touffant, nervant. Ah! mes nerfs, ce
qu'ils me font souffrir! Dire que je ne peux mme pas dpenser mon
immense nergie, ma volont, sinon  vivre,  vgter plutt!

Mais enfin chacun aura son heure! Le misrable qui a commis ce crime
infme sera dmasqu. Ah! si je le tenais seulement cinq minutes, je lui
ferais subir toutes les tortures qu'il m'a fait endurer, je lui
arracherais sans piti le coeur et les entrailles.


  Samedi 1er juin 1895.

Le courrier venant de Cayenne vient de passer sous mes yeux. Aurai-je
enfin des nouvelles rcentes de ma femme, de mes enfants? Depuis mon
dpart de France, c'est--dire depuis le 20 fvrier, aucune nouvelle des
miens. Ah! j'aurai connu toutes les souffrances, toutes les tortures.


  Dimanche 2 juin 1895.

Rien. Rien. Ni lettres, ni instructions  mon sujet, le silence de tombe
toujours.

Mais je rsisterai, fort de ma conscience et de mon droit.


  Lundi 3 juin 1895.

Je viens de voir passer le courrier se dirigeant vers la France. Mon
coeur a tressailli et battu  se rompre.

Le courrier va t'apporter mes dernires lettres, ma chre Lucie, o je
te crie toujours courage et courage. Il faut que la France entire
apprenne que je suis une victime et non un coupable.

Un tratre!  ce mot seul, tout mon sang afflue au cerveau, tout en moi
tressaille de colre et d'indignation, un tratre, le dernier des
gredins... Ah! non, il faut que je vive, il faut que je domine mes
souffrances pour voir le jour du triomphe de l'innocence pleinement
reconnue.


  Mercredi 5 juin 1895.

Quelles longues heures! Plus de papier pour crire, pour travailler,
malgr mes demandes ritres depuis trois semaines, rien  lire, rien
pour chapper  mes penses.

Pas de nouvelles des miens depuis trois mois et demi.


  Vendredi 7 juin 1895.

Je viens de recevoir enfin du papier, ainsi que des revues.

Pluie torrentielle aujourd'hui.

Le cerveau, sous la tension de la pense, me fait atrocement souffrir.


  Dimanche 9 juin 1895.

Tout pour moi est blessure, tant mon coeur saigne. La mort serait une
dlivrance: je n'ai pas le droit d'y penser.

Toujours sans lettres des miens.


  Mercredi 12 juin 1895.

J'ai enfin reu des lettres de ma femme, de ma famille. Ce sont celles
qui sont arrives ici fin mars; elles ont t certainement renvoyes en
France. Plus de trois mois donc pour que les lettres me parviennent.

Comme on sent la douleur, le chagrin pouvantable de tous, percer entre
chaque ligne. Je me reproche encore davantage d'avoir crit, au dbut de
mon arrive ici, des lettres navrantes  ma femme. Je devrais savoir
souffrir tout seul, sans faire partager  ceux qui souffrent dj assez
par eux-mmes, mes cruelles tortures.

Puis, une suspicion continuelle, inoue, incomprhensible, qui fait
saigner plus encore mon pauvre coeur dj si ulcr.

En m'apportant mes lettres, le commandant des Iles me dit:

On demande  Paris si vous n'avez pas un dictionnaire de mots
conventionnels.

--Cherchez, lui dis-je, que pense-t-on encore?

--Oh! me rpondit-il, on n'a pas l'air de croire  votre innocence.

--Ah! j'espre bien vivre assez longtemps pour rpondre  toutes les
calomnies infmes, nes dans l'imagination de gens aveugls par la haine
et la passion.

Aussi nous faut-il,  tous, la lumire complte, clatante, non
seulement sur la condamnation, mais encore sur tout ce qui a t dit,
commis depuis.

J'ai reu ma batterie de cuisine et pour la premire fois des conserves
de Cayenne. La vie matrielle m'est indiffrente, mais je pourrai
soutenir ainsi mes forces.

Les ouvriers forats viennent travailler ces jours-ci. Aussi
m'enferme-t-on dans mon cabanon, de crainte que je ne communique avec
eux! Oh! laideur humaine!


                                   *
                                 *   *


J'interromps ici mon Journal pour donner quelques extraits des lettres
de ma femme que je reus le 12 juin. Ces lettres taient bien
effectivement arrives  Cayenne fin mars, puis avaient t renvoyes en
France pour qu'elles pussent tre lues au Ministre des Colonies ainsi
qu'au Ministre de la Guerre. Plus tard, ma femme fut prvenue d'avoir 
dposer au Ministre des Colonies, le 25 de chaque mois, les lettres qui
m'taient destines. Il lui tait interdit de parler de l'Affaire, des
vnements mme connus et publics. Ses lettres taient lues, tudies,
passaient entre bien des mains, souvent ne me parvenaient pas; elles ne
pouvaient donc avoir aucun caractre intime. Enfin, tant donn la
surveillance dont elle tait l'objet, elle ne voulait livrer aucun des
efforts faits pour arriver  la dcouverte de la vrit, de peur que
ceux qui taient intresss  nous perdre et  touffer la lumire n'en
fissent leur profit.


  Paris, 23 fvrier 1895.

  Mon cher Alfred,

  J'ai t profondment affecte en apprenant, aussitt mon retour, que
  tu avais quitt l'le de R. Tu tais bien loin de moi, il est vrai,
  et cependant je pouvais te voir chaque semaine et ces entrevues
  taient ardemment attendues. Je lisais dans tes yeux tes atroces
  souffrances et je ne rvais qu' te les diminuer un peu. Maintenant je
  n'ai plus qu'un espoir, qu'un dsir, venir te rejoindre, t'exhorter 
  la patience et  force d'affection et de tendresse te faire attendre
  avec calme l'heure de la rhabilitation. Voici maintenant ta dernire
  tape de souffrance, j'espre au moins que sur le bateau, pendant
  cette longue traverse, tu auras rencontr des gens humains, que la
  pense d'un innocent, d'un martyr, aura attendris!...

  Pas une seconde ne se passe, mon mari ador, sans que ma pense ne
  soit avec toi. Mes journes et mes nuits se passent en angoisses
  continues pour ta sant, pour ton moral. Pense que je ne sais rien de
  toi et que je ne saurai rien de toi jusqu' ton arrive!...


  Paris, 26 fvrier 1895.

  Jour et nuit je pense  toi, je partage tes souffrances, j'ai des
  angoisses atroces en te sentant t'loigner ainsi, naviguer sur une mer
  peut-tre dchane et augmenter ainsi tes tortures morales par un
  malaise physique. Par quelle fatalit nous trouvons nous aussi
  cruellement prouvs?...

  J'ai hte d'tre prs de toi et de pouvoir dominer un peu par mon
  affection, ma tendresse, notre immense chagrin; j'ai demand au ministre
  des colonies l'autorisation de te rejoindre, la loi permettant aux
  femmes et enfants des dports de les accompagner; je ne vois pas qu'il
  puisse y avoir d'objection  cet gard; aussi j'attends ma rponse avec
  une impatience fbrile...


  Paris, 28 fvrier 1895.

  Te dcrire ma tristesse, mon chagrin  mesure que je te sens t'loigner
  m'est impossible; mes journes se passent en rflexions atroces, mes
  nuits en cauchemars pouvantables; les enfants seuls par leurs gentilles
  manires, leur me si frache, arrivent  me rappeler que j'ai un grand
  devoir  remplir et que je n'ai pas le droit de me laisser aller; je me
  ressaisis alors et je tiens  coeur de les lever comme tu as toujours
  dsir le faire, de suivre tes excellents conseils, d'en faire de nobles
  coeurs, de faon qu' ton retour tu trouves ces petites mes telles que
  tu les rvais.


  Paris, 5 mars 1895.

  Je t'ai expdi avec ma dernire lettre un paquet de revues de toutes
  sortes qui t'intresseront et qui t'aideront dans la mesure du possible
   te faire trouver les heures un peu moins longues en attendant que tu
  reoives la bonne nouvelle de la dcouverte du coupable. Pourvu, mon
  Dieu, que la vie qui t'attend l-bas ne soit pas trop pnible, que tu ne
  manques pas du strict ncessaire et que tu supportes physiquement les
  rigueurs qui te seront imposes...

  Depuis que tu as quitt la France mes souffrances ont doubl, rien ne
  peut galer les angoisses affreuses qui me torturent. Je serais mille
  fois moins malheureuse si j'tais avec toi; je saurais au moins comment
  tu te trouves, quel est ton tat de sant, ton moral, et mes inquitudes
  de ce ct seraient au moins calmes...

  LUCIE.


_Suite de mon Journal._


  Samedi 15 juin 1895.

Je suis rest enferm toute la semaine dans mon cabanon, par suite de la
prsence des forats qui sont venus travailler  la caserne des
surveillants.

Tous les supplices.

Cette nuit, coliques sches qui me tordaient sur mon lit.


  Mercredi 19 juin 1895.

Chaleur sche; la saison des pluies tire  sa fin. Je suis couvert de
boutons produits par les piqres des moustiques et autres insectes.

Mais tout cela n'est rien! Que sont les souffrances physiques  ct de
mes horribles tortures morales? des infiniment petits.

C'est mon cerveau, c'est mon coeur qui souffrent et hurlent de douleur.
Quand donc dcouvrira-t-on le coupable, quand donc connatrai-je enfin
la vrit sur cette tragique histoire? Vivrai-je jusque l? J'en doute
parfois, tant je sens tout mon tre se dissoudre dans une dsesprance
terrible. Et ma pauvre et chre Lucie, et mes enfants! Non, je ne les
abandonnerai pas; je soutiendrai les miens de toute l'ardeur de mon me
tant que j'aurai ombre de forces. Il me faut tout mon honneur, tout
l'honneur de mes enfants.


  Samedi 22 juin, 11 heures soir

Impossible de dormir. Je suis enferm ds six heures et demie du soir,
clair seulement par le fanal du corps de garde. D'ailleurs, je ne puis
faire de l'anglais toute la nuit, les quelques revues qui me parviennent
sont bien vite lues.

Puis toute la nuit, c'est un va et vient continu dans le corps de garde,
un bruit incessant de portes brusquement ouvertes, puis verrouilles.
D'abord, la relve toutes les deux heures du surveillant de garde; en
outre, le surveillant de ronde vient signer chaque heure au corps de
garde. Ces alles et venues continuelles, ces grincements de serrures
deviennent comme des choses fantasmagoriques dans mes cauchemars.

Quand finira ce martyre aussi horrible qu'immrit?


  Mardi 25 juin 1895.

Les condamns viennent de nouveau travailler dans l'le. Me voil
enferm dans mon cabanon.


  Vendredi 28 juin 1895.

Toujours enferm,  cause de la prsence des condamns ici!

J'arrive,  force de volont, en tendant mes nerfs,  travailler
l'anglais trois ou quatre heures par jour, mais, le reste du temps, ma
pense se reporte toujours  cet horrible drame. Il me semble parfois
que le coeur, que le cerveau vont clater.


  Samedi 29 juin 1895.

Je viens de voir passer le courrier venant de France. Comme ce mot fait
tressaillir mon me. Penser que ma patrie,  laquelle j'ai consacr
toutes mes forces, toute mon intelligence, peut me croire un vil gredin!
Ah! c'est parfois trop lourd pour des paules humaines.


  Jeudi 4 juillet 1895.

Je n'ai pas eu la force d'crire ces jours-ci, tant j'ai t boulevers,
en recevant enfin, aprs une si longue attente, des lettres relativement
rcentes de ma femme, de toute ma famille; les dernires lettres reues
datent du 25 mai, on a enfin prvenu ma famille que les lettres devaient
passer par la voie du Ministre.

Toujours rien; le coupable n'est pas dcouvert. Je souffre de toutes les
tortures de ma famille, comme des miennes propres. Je ne parle mme pas
des mille misres de chaque jour, qui sont autant de blessures pour mon
coeur ulcr.

Mais je ne lcherai pas pied; il faut que j'insuffle l'nergie  ma
femme, je veux l'honneur de mon nom, de mes enfants.


                                   *
                                 *   *


Voici quelques extraits des lettres que je reus de ma femme  cette
date:


  Paris, 25 mars 1895.

  J'espre que cette lettre te trouvera en bonne sant... J'attends de
  mon ct avec une trs grande impatience la nouvelle de ton arrive,
  elle ne peut plus tarder, car voil bientt trois semaines que tu es
  en route. Quel calvaire tu as travers et quels moments pouvantables
  tu as encore  passer jusqu' ce que nous arrivions  la vrit...

  Mathieu ne peut se dcider  s'absenter. Je sais combien tu l'as
  toujours aim, combien tu admirais son beau caractre...


  Paris, 27 mars 1895.

  J'ai le coeur dchir en pensant  tes souffrances, au chagrin que tu
  dois ressentir tout seul, exil, n'ayant mme pas une me auprs de toi
  qui puisse te soutenir, te donner de l'espoir, du courage. Je voudrais
  tant tre prs de toi, partager ta douleur et la diminuer un peu par ma
  prsence. Je t'assure que ma pense est bien plus aux les du Salut
  qu'ici; je vis l-bas avec toi, je cherche  te voir dans cette le
  perdue,  me reprsenter ta vie...


  Paris, 6 avril 1895.

  J'ai lu ce matin, non sans motion, le rcit de ton arrive aux les du
  Salut; d'aprs les journaux, c'est l'le du Diable qui t'a t rserve.
  Mais si la nouvelle de ton arrive est parvenue jusqu'en France, je n'ai
  encore absolument rien reu de toi. Je ne puis te dire combien je
  souffre ainsi, spare compltement de mon mari tant aim, prive
  totalement de nouvelles et ne sachant comment tu supportes cet horrible
  martyre...

  Ton abngation si admirable, ton courage si hroque, ton me si
  nergique nous donnent des forces pour accomplir la tche qui nous
  incombe; nous la mnerons  bien, j'en suis sre...


  Paris, 12 avril 1895.

  Toujours sans nouvelles de toi, c'est terrible. Il va y avoir deux mois
  que je t'ai vu et depuis rien, absolument rien. Pas une ligne de ton
  criture, m'apportant quelque chose de toi, c'est bien dur!...

  Pour moi ce sont des angoisses terribles de te sentir aussi malheureux;
  mon coeur, tout mon tre est tortur  cette pense...


  Paris, 21 avril 1895.

  21 avril! Cette date me rappelle d'excellents souvenirs. Il y a
  aujourd'hui cinq ans nous tions heureux, parfaitement contents; quatre
  ans et demi se sont couls d'une existence dlicieuse, nous ne
  connaissions que le bonheur. Puis, tout  coup, le coup de foudre, un
  effondrement pouvantable. Je t'ai toujours dit que je n'avais rien 
  dsirer, que je possdais tout. Eh bien, cette fois je forme des voeux
  ardents, ce ne sont plus des dsirs, c'est une supplication, une prire
  que j'adresse  Dieu pour que cette anne nous ramne le bonheur, pour
  que notre honneur qui nous a t drob nous soit rendu, pour que tu
  retrouves, avec la force, la joie, le bonheur, la sant...


  Paris, 24 avril 1895.

  Je n'ai encore rien reu de toi et je suis navre. Chaque matin
  j'espre, j'attends. Chaque soir je me couche avec la mme dception.
  Ah! mon pauvre coeur, comme il est tortur...


  Paris, 26 avril 1895.

  ... Je viens de passer la journe la plus pouvantable de mon existence.
  Un journal n'a-t-il pas annonc que tu tais malade! Les tortures que
  j'ai subies aprs cette lecture sont indescriptibles. Te sentir malade
  l-bas, seul, n'avoir mme pas la consolation de te soigner, de te faire
  du bien, c'tait atroce. Mon coeur, tout mon tre, me faisait
  horriblement mal. Moi qui t'avais suppli de vivre, qui n'avais plus
  qu'un espoir, celui de te voir encore heureux et de contribuer  ce
  bonheur; toutes les ides les plus noires m'ont pass par la tte.
  Affole, je me suis adresse au ministre des colonies. La nouvelle
  tait fausse...

  Quand m'arrivera ta premire lettre? Je l'attends avec une impatience
  enfantine...


  Paris, 5 mai 1895.

  La lettre que j'attends de toi, depuis ton arrive, avec une si grande
  impatience, ne m'est pas encore parvenue. Depuis que je sais que le
  courrier franais est arriv (depuis le 23 avril), j'ai des battements
  de coeur chaque fois que le facteur arrive et chaque fois j'ai le mme
  dsappointement. Il en est de mme pour mon autorisation de venir te
  rejoindre; le ministre des colonies n'a pas encore rpondu  mes deux
  demandes successives qui datent du mois de fvrier! Que faire? Que
  penser?

  Ton petit Pierre fait tous les soirs une ardente prire pour demander
  ton prompt retour. Le pauvre petit, qui a l'habitude que tout lui sourie
  dans la vie, ne comprend pas pourquoi ses voeux n'ont pas t exaucs;
  il la rpte deux fois, de peur de ne l'avoir pas dite assez bien...


  Paris 9 mai 1895.

  Enfin j'ai reu une lettre de toi. Je ne puis te dire quelle joie j'ai
  prouve et combien mon coeur a battu en revoyant ton criture chrie,
  en lisant ces lignes que tu avais crites, les premires qui me
  parviennent depuis ton arrive, c'est--dire depuis prs de deux mois.
  Tes souffrances, tes tortures, je les partage.

  LUCIE.


_Suite de mon journal._


  Samedi 6 juillet 1895.

Toujours cette vie atroce de suspicion, de surveillance continuelle, de
mille piqres journalires. Mon coeur bout de colre et d'indignation et
je suis oblig pour moi-mme, pour ma dignit, de n'en rien laisser
paratre.


  Dimanche 7 juillet 1895.

Les forats ont enfin termin leurs travaux. Aussi, hier et aujourd'hui,
ai-je lav mes torchons, nettoy ma vaisselle  l'eau chaude, ravaud
mon linge qui est dans un piteux tat.


  Mercredi 10 juillet 1895.

Les vexations de tout genre recommencent de plus belle. Je ne puis plus
me promener autour de ma case, je ne peux plus m'asseoir derrire ma
case, devant la mer, seul endroit o il faisait frais et de l'ombre.
Enfin je suis mis au rgime des forats, c'est--dire plus de caf, plus
de cassonade; un morceau de pain de deuxime qualit chaque jour et
deux fois par semaine 250 grammes de viande. Les autres jours, endaubage
ou lard conserv. Il est possible que ce nouveau rgime comporte aussi
la suppression des vivres de conserve que je recevais de Cayenne.

Je ne sortirai plus de mon cabanon, je vivrai de pain et d'eau; cela
durera tant que cela pourra.


  Vendredi 12 juin 1895.

Ce n'est point, parat-il, la ration des forats qui m'est dlivre,
mais une ration spciale pour moi. Enfin, cela ne comporte pas la
suppression des vivres de conserve que je reois de Cayenne.

Mais peu importe tout cela.

Ce sont mes nerfs, mon cerveau, mon coeur qui souffrent!

Impossible d'aller m'asseoir au seul endroit o il y avait un peu
d'ombre dans la journe, o le vent de la mer qui me fouettait la figure
faisait cho aux vibrations de mon me.


  Mme jour, soir.

Je viens de recevoir des vivres de conserve de Cayenne. Mais qu'importe
la nourriture du corps, le martyre qu'on me fait endurer est effroyable.
On doit me garder, m'empcher de partir--si tant est que j'en aie jamais
manifest l'intention, car la seule chose que je cherche, que je veux,
c'est mon honneur--mais je suis poursuivi partout, tout ce que je fais
est critiqu, matire  suspicion. Quand je marche trop vite, on dit que
j'puise le surveillant qui doit m'accompagner; quand je dclare alors
que je ne sortirai plus de mon cabanon, on menace de me punir! Enfin le
jour de la lumire finira bien par arriver, par venir.


  Dimanche 14 juillet 1895.

J'ai vu flotter partout le drapeau tricolore, ce drapeau que j'ai servi
avec honneur, avec loyaut. Ma douleur est telle, que la plume me tombe
des mains; il y a des sensations qui n'ont pas de mots pour tre
exprimes.


  Mardi 16 juillet 1895.

Les chaleurs deviennent terribles. La partie de l'le qui m'est rserve
est compltement dcouverte; les cocotiers ne s'tendent que dans
l'autre partie.

Je passe la plus grande partie des journes dans mon cabanon. Et rien 
lire! Les revues du mois dernier ne me sont pas parvenues.

Et pendant ce temps, que deviennent ma femme, mes enfants?

Et toujours ce silence de tombe autour de moi


  Samedi 20 juillet 1895.

Les journes s'coulent terriblement monotones dans l'attente anxieuse
d'un meilleur lendemain.

Ma seule occupation est de travailler un peu l'anglais.

C'est la tombe, avec la douleur en plus d'avoir encore un coeur.

Pluie torrentielle dans la soire, suivie d'une bue chaude et
accablante. Fivre pour moi.


  Dimanche 21 juillet 1895.

Fivre toute la nuit dernire; envie de vomir continuelle. Les
surveillants paraissent au moins aussi dprims que moi par le climat.


  Mardi 23 juillet 1895.

Encore une mauvaise nuit. Douleur rhumatismale, plutt nerveuse, qui se
dplaait constamment, tantt intercostale, tantt se fixant entre les
deux paules. Mais je lutterai aussi contre mon corps; je veux vivre,
voir la fin.


  Mercredi 24 juillet 1895.

Le spleen me prend aussi. Jamais une figure sympathique, jamais ouvrir
la bouche, comprimer nuit et jour son cerveau et son coeur!


  Dimanche 28 juillet 1895.

Le courrier venant de France vient d'arriver. Mais mes lettres vont
d'abord  Cayenne, puis reviennent ici, quoique dj lues et contrles
en France.


  Lundi 29 juillet 1895.

Toujours la mme chose, hlas! Les journes, les nuits se passent 
lutter avec moi-mme,  teindre les bouillonnements de mon cerveau, 
touffer les impatiences de mon coeur,  surmonter enfin les horreurs de
la vie.


  Soir.

Journe lourde, touffante, nervante au suprme degr. Mes nerfs sont
tendus comme des cordes  violon. Nous sommes dans la saison sche et
cela va durer jusqu'en janvier. Esprons qu' ce moment tout sera fini.


  Mardi 30 juillet 1895.

Un surveillant vient de partir, accabl par les fivres du pays. C'est
le deuxime qui est oblig de s'en aller depuis que je suis ici. Je le
regrette, car c'tait un brave homme, faisant strictement le service qui
lui tait impos, mais loyalement, avec tact et mesure.


  Mercredi 31 juillet 1895.

Toute la nuit dernire, j'ai rv de toi, ma chre Lucie, de nos
enfants. J'attends avec une impatience fbrile le courrier venant de
Cayenne. J'espre qu'il m'apportera mes lettres. Les nouvelles
seront-elles bonnes? A-t-on enfin la piste du misrable qui a commis cet
horrible forfait?


  Jeudi 1er aot, midi.

Le courrier venant de Cayenne est arriv ce matin  7h. 1/4.

M'apporte-t-il mes lettres et quelles nouvelles? Jusqu' prsent, je
n'ai encore rien reu.


  4 heures 1/2.

Toujours rien. Terribles heures d'attente.


  9 heures du soir.

Rien ne m'est parvenu. Quelle amre dception!


  Vendredi 2 aot 1895, matin.

Quelle horrible nuit je viens de passer! Et il faut que je lutte
toujours et encore. J'ai parfois de folles envies de sangloter, tant ma
douleur est immense, mais il faut que je ravale mes pleurs, car j'ai
honte de ma faiblesse devant les surveillants qui me gardent nuit et
jour.

Pas mme un instant seul avec ma douleur!

Ces secousses m'puisent et aujourd'hui je suis bris de corps et d'me.
Et cependant je vais crire  Lucie, lui cacher mes douleurs, lui crier
courage. Il faut que nos enfants entrent dans la vie la tte haute et
fire, quoi qu'il advienne de moi.


  7 heures soir.

Mon courrier tait arriv, on vient seulement de me l'apporter. Toujours
rien. Mais j'aurai la patience qu'il faut; la machination dont je suis
la victime doit tre dcouverte, il faut qu'elle le soit.

Je saurai souffrir encore.


                                   *
                                 *   *


Voici quelques extraits des lettres de ma femme, que je reus le 2 aot
au soir:


  Paris, 6 juin 1895.

  J'attends avec une bien vive anxit quelques bonnes lettres de toi et
  des nouvelles qui me rassurent un peu sur ta sant pour laquelle je me
  fais tant de soucis. Le bateau est arriv le 23 mai, nous sommes
  aujourd'hui le 6 juin et ton courrier ne m'est pas encore parvenu.
  Chaque fois le facteur me donne une nouvelle motion, motion bien
  inutile. Ma pense n'est que vers toi, ma vie pour toi...


  Paris, 7 juin 1895.

  ... Je viens d'tre interrompue en t'crivant par l'arrive de tes
  excellentes lettres... C'est dans ton nergie que je puise des forces,
  c'est toi qui me soutiens... D'autre part, si je puis vivre spare
  ainsi de toi, torture par tes cruelles souffrances, c'est que mon
  espoir est immense, ma confiance en l'avenir absolue. Mais je souffre
  tellement d'tre spare de toi, que j'ai adress une nouvelle demande
  pour venir partager ton exil. J'aurai au moins le bonheur de vivre de
  ta vie, d'tre auprs de toi, de te tmoigner mon immense affection.

  Je passe des heures  lire et relire tes bonnes lettres; elles sont ma
  consolation en attendant le bonheur de venir te retrouver...

  LUCIE.


Quand je vis la situation qui m'tait faite aux les du Salut, je ne me
fis aucune illusion sur la suite qui serait donne aux demandes faites
par ma femme pour venir me rejoindre. Je compris qu'elles seraient
constamment repousses.


_Suite de mon journal._


  Samedi 3 aot 1895.

Je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit. Ces motions me brisent.

Voir tant de douleurs accumules si injustement autour de soi, et ne
rien pouvoir faire pour les dissiper!


  Samedi 4 aot 1895.

Je viens de passer deux heures, de 5h. 1/2  7h. 1/2,  laver mes
torchons, mes pantalons de drap, ma vaisselle. Ces efforts me brisent,
mais me font du bien quand mme. Ah! je lutte tant que je peux contre le
climat, contre mes tortures, car je voudrais avant de succomber savoir
que mon honneur m'est rendu.

Mais que ces journes et ces nuits sont longues!

Je n'ai pas reu de revue depuis deux mois, je n'ai rien  lire.

Je n'ouvre jamais la bouche, plus silencieux qu'un trappiste.

J'avais fait demander  Cayenne une bote d'instruments de menuiserie
afin de pouvoir m'occuper un peu physiquement. Ils m'ont t refuss.
Pourquoi? Encore une nigme que je ne veux pas chercher  rsoudre. Je
me trouve depuis neuf mois devant tant d'nigmes qui droutent ma
raison, que je prfre teindre mon cerveau et vivre en inconscient.


  Lundi 5 aot 1895.

La chaleur devient terrible et je me sens si bris, si las de cet
effroyable martyre que je supporte depuis neuf mois.


  Samedi 10 aot 1895.

Je ne sais jusqu'o j'irai, tant mon coeur, mon cerveau me font
souffrir, tant ce drame affreux droute ma raison, tant toutes mes
croyances en la justice humaine, en l'honntet, au bien, ont sombr
devant des faits aussi horribles.

Si donc je succombe et que ces lignes te parviennent, ma chre Lucie,
crois bien que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour
rsister  un aussi long et aussi pnible martyre.

Sois alors courageuse et forte, que tes enfants deviennent ta
consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir.

Quand on a la conscience pour soi, d'avoir toujours et partout fait son
devoir, on peut se prsenter partout la tte haute, on doit revendiquer
son bien, notre honneur.


  Lundi 2 septembre 1895.

Il y a bien longtemps que je n'ai rien ajout  mon journal.

A quoi bon? Je lutte pour vivre, si horrible que soit ma situation, si
broy que soit mon coeur, car je voudrais voir, entre ma femme et mes
enfants, au milieu des miens, le jour o l'honneur nous sera rendu.

Mais souhaitons que cela ait un terme, mon coeur est bien malade. Hier
j'ai eu une syncope, mon coeur a tout d'un coup cess de battre. Je me
sentais partir, sans souffrance. Qu'tait-ce au juste, je n'ai pu m'en
rendre compte moi-mme.

J'attends mon courrier.


  Vendredi 6 septembre 1895.

Je n'ai toujours pas de lettres! Il n'existe pas de mots pour exprimer
un martyre pareil! Heureux les morts!

Et tre oblig de vivre jusqu' mon dernier souffle, tant que mon coeur
battra!


  Samedi 7 septembre 1895.

Je viens de recevoir les lettres. Le coupable n'est pas encore
dcouvert.


                                   *
                                 *   *


(Quelques extraits des lettres de ma femme reues  cette date.)


  Paris, 8 juillet 1895.

  Tes lettres de mai et du 3 juin me sont parvenues. Elles m'ont fait un
  bien immense. Il me semblait que je t'entendais parler, que ta voix
  chrie rsonnait  mes oreilles; il me parvenait enfin quelque chose
  de toi, tes penses si nobles et si belles venaient se reflter dans
  mon esprit. Te dire que je n'ai pas pleur en recevant ces lignes si
  impatiemment attendues serait mentir; mais j'ai vu avec un bonheur
  immense que tu t'tais ressaisi. Tu es si vaillant que tu nous
  soutiens tous. Ton exemple nous fortifie dans la tche que nous nous
  sommes trace...

  J'ai t touche jusqu'au fond de l'me de la lettre que tu as crite
   notre Pierre; lui tait enchant et sa petite physionomie d'enfant
  s'claire quand je lui relis tes lignes, il les sait par coeur. Quand
  il parle de toi, il y met toute son ardeur.


  Paris, 10 juillet 1895.

  Je viens encore te dire courage et patience; avec une grande volont,
  beaucoup d'nergie, nous surmonterons toutes les difficults, nous
  arriverons  nous rendre matres de cet effroyable mystre qui nous a
  si profondment atteints. C'est mon but, mon unique dsir, mon ide
  fixe, celle de Mathieu, de tous, que de te donner le suprme bonheur
  de voir ton innocence clater au grand jour. Je veux arriver 
  dmasquer les coupables d'une infamie pareille, d'une monstruosit
  sans exemple. Si nous n'tions pas nous-mmes les victimes d'un si
  horrible crime, je n'admettrais pas qu'il pt exister des hommes assez
  bas, assez lches, assez pervers, pour arracher l'honneur d'une
  famille qui tait fire de son nom intact, pour laisser condamner un
  officier irrprochable, sans que leurs consciences au moment dcisif
  ne leur arrachent un cri d'aveu.

  LUCIE.


_Suite de mon journal._


  22 septembre 1895.

Palpitations de coeur toute la nuit dernire. Aussi suis-je bien fatigu
ce matin.

Vraiment l'esprit reste perplexe devant de pareils faits.

Condamn sur une preuve d'criture, voil bientt un an que je demande
justice, et cette justice, que je rclame, ce n'est pas une discussion
sur l'criture, mais la recherche, la dcouverte du misrable qui a
crit cette lettre infme. Le gouvernement a tous les moyens pour cela.
Nous ne sommes pas en face d'un crime banal, dont on ne connaisse ni
tenants ni aboutissants. Les aboutissants sont connus, donc la lumire
peut tre faite, quand on voudra bien la faire.

D'ailleurs, le moyen m'importe peu.

C'est l o mon esprit, ma raison se perdent, c'est qu'on n'ait pas
encore fait cette lumire, clairci cet horrible drame.

Ah! cette justice que je demande, il me la faut, pour mes enfants, pour
les miens, et je resterai debout, jusqu' mon dernier souffle, si
horrible que soit mon supplice, pour la rclamer.

Mais quelle vie pour un homme qui ne place l'honneur de personne
au-dessus du sien!

La mort certes et t un bienfait! Je n'ai mme pas le droit d'y
penser.


  27 septembre 1895.

Un supplice pareil finit par dpasser la limite des forces humaines.
C'est renouveler chaque jour les angoisses de l'agonie, c'est faire
descendre un innocent tout vivant dans la tombe.

Ah! je laisse leurs consciences comme juges  ceux qui m'ont fait
condamner sur une preuve d'criture, sans preuves tangibles, sans
tmoins, sans mobile pour faire concevoir un acte aussi infme.

Si encore, aprs ma condamnation, comme on me l'a promis au nom du
ministre de la Guerre, on avait poursuivi rsolument, activement les
recherches pour dmasquer le coupable!

Et puis, il y a la voie diplomatique.

Un gouvernement a tous les moyens ncessaires pour clairer un pareil
mystre; c'est son devoir strict et absolu.

Ah! l'humanit, avec ses passions et ses haines, avec ses laideurs
morales!

Ah! les hommes, avec leurs intrts personnels qui les guident! peu leur
importe tout le reste.

De la justice! C'est bon quand on a le temps, ou que cela ne gne pas,
ne nuit  personne!

Parfois je suis tellement coeur, tellement las, que j'ai envie de
m'tendre, de me laisser aller et d'en finir ainsi avec la vie, sans y
porter atteinte moi-mme, car ce droit, hlas! je ne l'ai, je ne l'aurai
jamais.

Ce supplice devient trop horrible.

Il faut que cela finisse. Il faut que ma femme fasse entendre sa voix,
la voix d'innocents qui demandent justice.

Si je n'avais que ma vie  disputer, je ne lutterais certes pas ainsi;
mais c'est pour mon honneur que je vis, et je lutterai pied  pied.

Les peines du corps ne sont rien, celles du coeur sont atroces.


  29 septembre 1895.

Violentes palpitations du coeur ce matin. J'touffais. La machine lutte,
combien de temps durera-t-elle encore?

La nuit dernire aussi, j'ai eu un horrible cauchemar, dans lequel je
t'appelais  grands cris, ma pauvre et chre Lucie!

Ah! s'il n'y avait que moi, mon dgot des hommes et des choses est
tellement profond que je n'aspirerais plus qu'au grand repos, au repos
ternel.


  1er octobre 1895.

Je ne sais plus comment traduire mes sensations. Les heures me
paraissent des sicles.


  5 octobre 1895.

J'ai reu les lettres de ma famille. Toujours rien. Il s'levait de
toutes ces lettres un tel cri d'agonie, un tel cri de souffrances, que
tout mon tre en a t profondment secou.

Aussi, je viens d'adresser la lettre suivante  Monsieur le Prsident de
la Rpublique:


  Accus, puis condamn sur une preuve d'criture, pour le crime le
  plus infme qu'un soldat puisse commettre, j'ai dclar et je dclare
  encore que je n'ai pas crit la lettre qu'on m'impute, que je n'ai
  jamais forfait  l'honneur.

  Depuis un an, je lutte, seul avec ma conscience, contre la fatalit
  la plus pouvantable qui puisse s'acharner aprs un homme.

  Je ne parle pas des souffrances physiques, elles ne sont rien; les
  peines du coeur sont tout.

  Souffrir ainsi est dj pouvantable, mais sentir souffrir tous les
  siens autour de soi, est horrible. C'est l'agonie de toute une famille
  pour un crime abominable que je n'ai jamais commis.

  Je ne viens solliciter ni grces, ni faveurs, ni convictions morales;
  je demande, je supplie qu'on fasse la lumire pleine, entire, sur
  cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et
  pouvantables victimes.

  Si j'ai vcu, Monsieur le Prsident, si j'arrive encore  vivre,
  c'est que le devoir sacr que j'ai  remplir vis--vis de tous les
  miens remplit mon me et la gouverne; autrement j'aurais dj succomb
  sous un fardeau trop lourd pour des paules humaines.

  Au nom de mon honneur arrach par une erreur pouvantable, au nom de
  ma femme, au nom de mes enfants--oh! Monsieur le Prsident, rien qu'
  cette dernire pense, mon coeur de pre, de Franais, d'honnte
  homme, rugit et hurle de douleur--je vous demande justice, et cette
  justice pour laquelle je vous sollicite, avec toute mon me, avec
  toutes les forces de mon coeur, les mains jointes dans une prire
  suprme, c'est de faire faire la lumire sur cette tragique histoire,
  de faire cesser ainsi le martyre effroyable d'un soldat et d'une
  famille pour lesquels l'honneur est tout.


J'cris aussi  Lucie d'agir par elle-mme, nergiquement, rsolument,
car ce martyre finira par nous jeter tous par terre.

On me dit que je pense plus aux souffrances des autres qu'aux miennes
propres. Ah! certes oui, car si j'tais seul au monde, si je me laissais
aller  ne penser qu' moi, il y a longtemps que ma tombe serait
creuse.

Ce qui me donne prcisment ma force, c'est la pense de Lucie, celle de
mes enfants.

Ah! mes chers enfants! Mourir, peu m'importe. Mais avant de mourir, je
veux savoir que le nom de mes enfants est lav de cette souillure.


                                   *
                                 *   *


Quelques extraits des lettres de ma femme que je reus en octobre:


  Paris, 4 aot 1895.

  Je n'ai pas la patience d'attendre ton courrier pour t'crire, j'ai
  besoin de causer un peu avec toi, de me rapprocher de ton me si
  belle, si prouve, et de puiser en toi une nouvelle provision de
  force et de courage.


  Paris, 12 aot 1895.

  Enfin, j'ai reu tes lettres, je les dvore, je les lis, je les relis,
  avec une avidit insatiable.

  Quand pourrai-je, par ma sollicitude, par mon affection, effacer
  compltement en toi le souvenir de ces atroces journes, de cette
  terrible anne qui a trac dans ton coeur une blessure si profonde. Je
  voudrais pouvoir tripler mes forces pour hter ce moment si
  anxieusement attendu et montrer au monde entier que nous sommes purs
  de cette boue infme que l'on nous a jete  la face...


  Paris, 19 aot 1895.

  Quand je veux diminuer un peu l'nervement de l'attente, quand je veux
  attnuer ma fivre d'impatience, c'est auprs de toi que je viens
  reprendre du calme, de nouvelles forces.

  Ce qui me navre, c'est de penser que seul, loin de tous ceux que tu
  aimes et qui t'aiment de toute leur me, tu es en proie  une attente
  terrible; tu te tortures l'esprit  claircir ce mystre et ton pauvre
  coeur si bon, ta conscience si droite, ne peuvent croire  tant
  d'infamie...

  LUCIE.


_Suite de mon journal._


  6 octobre 1895.

Chaleur terrible. Les heures sont de plomb.


  14 octobre 1895.

Vent violent. Impossible de sortir. Journe d'une longueur terrible.


  26 octobre 1895.

Je ne sais plus comment je vis. Mon cerveau est broy. Ah! dire que je
ne souffre pas au del de toute expression, que souvent je n'aspire pas
au repos ternel, que cette lutte entre mon dgot profond des hommes et
des choses, et mon devoir n'est pas terrible, ce serait mentir!

Mais chaque fois que je dfaille, dans mes longues nuits ou dans mes
journes solitaires, chaque fois que ma raison, branle par tant de
secousses, se demande enfin comment, aprs une vie de travail,
d'honneur, il est possible que j'en sois l, et qu'alors je voudrais
fermer les yeux pour ne plus voir, pour ne plus penser, pour ne plus
souffrir enfin, je me raidis dans un effort violent de tout l'tre et je
me crie  moi-mme: Tu n'es pas seul, tu es pre, tu dois dfendre ton
honneur, celui de ta femme, de tes enfants et je repars d'un nouvel
lan, pour retomber, hlas! un peu plus loin, et repartir encore.

Voil ma vie journalire.


  30 octobre 1895.

Spasmes violents du coeur.

Temps lourd qui abat toute nergie. Temps de transition, avant la saison
des pluies, la plus mauvaise priode aussi  la Guyane. Me
jettera-t-elle dfinitivement par terre?


  Nuit du 2 au 3 novembre 1895.

Le courrier venant de Cayenne est arriv, mais pas de lettres.

Je crois qu'il est impossible de se figurer la dception poignante que
l'on prouve, quand, aprs avoir attendu pendant un long mois,
anxieusement, des nouvelles des siens, rien ne vient.

Enfin, il est entr tant de douleurs dans mon me depuis plus d'un an
que je n'en suis plus  compter avec les plaies de mon coeur.

Cependant, cette motion, que je devrais connatre, tant elle s'est
frquemment renouvele, m'a tant bris que quoique je sois lev depuis
ce matin  cinq heures et demie, quoique j'aie march au moins six
heures pour briser mes nerfs, il m'est impossible de dormir.

Quel supplice, et combien de temps durera-t-il encore?


  4 novembre 1895.

Chaleur terrible, au moins 45.

Rien de plus dprimant, rien qui use autant les nergies du coeur et de
l'me, que ces longs silences angoisss, sans jamais entendre parole
humaine, sans jamais voir figure amie, ou seulement sympathique.


  7 novembre 1895.

Qu'est devenu le courrier qui m'est adress? O s'est-il arrt? Est-il
rest  Paris ou  Cayenne? Autant de questions angoissantes que je me
pose, presque  chaque heure du jour.

Je me demande souvent si je suis veill ou si je rve, tant tout ce qui
se passe depuis un an est incroyable, inimaginable.

Avoir abandonn son pays, l'Alsace, avoir quitt une situation
indpendante au milieu des siens, avoir servi sa patrie avec tout son
coeur, toute son intelligence, pour se voir un beau jour accus, puis
condamn pour un crime aussi infme qu'odieux, sur la foi de l'criture
d'un papier suspect, n'y a-t-il pas de quoi dmoraliser un homme 
jamais!

Mais je suis oblig de rsister, de lutter, pour ma chre Lucie, pour
mes enfants.


  9 novembre 1895.

Journe terriblement longue. Premires pluies. Oblig de me confiner
dans mon cabanon. Rien  lire. Les livres annoncs par la lettre du mois
d'aot ne me sont pas encore parvenus.


  15 novembre 1895.

J'ai enfin reu mon courrier. Le coupable n'est pas encore dcouvert.

Enfin, j'irai jusqu'au bout de mes forces qui dclinent chaque jour;
c'est une lutte incessante pour pouvoir rsister  cet isolement
profond,  ce silence perptuel, sous un climat qui abat toute nergie,
n'ayant rien  faire, rien  lire, en tte  tte avec mes tristes et
dcevantes penses.


                                   *
                                 *   *


Quelques extraits des lettres de ma femme, que je reus le 15 novembre
1895:


  Paris, 5 septembre 1895.

  Que de longues heures, que de pnibles journes nous avons traverses
  depuis le jour o le malheur effroyable est venu nous atterrer comme
  un coup de massue! Esprons que nous avons enfin gravi le plus dur de
  notre calvaire; nous avons travers les plus atroces angoisses, nous
  avons trouv en notre conscience la force de supporter le plus pnible
  des martyres; Dieu qui nous a si cruellement prouvs nous donnera la
  volont d'accomplir jusqu'au bout notre devoir...

  Je comprends tes angoisses et je les partage; comme toi j'ai des
  moments terribles o la patience m'chappe, tant je trouve le temps
  long et les heures d'attente cruelles, mais alors je pense  toi, au
  bel exemple de courage et de volont que tu me donnes et je puise des
  forces dans ton amour...


  Paris, 25 septembre 1895.

  C'est la dernire lettre que je t'cris avant de t'expdier ce
  courrier; je fais des voeux ardents pour qu'il te trouve en bonne
  sant et toujours fort et courageux; je ne puis venir te rejoindre, je
  n'ai pas encore l'autorisation. Pour moi cette attente est cruelle, et
  c'est une amre dception  ajouter  tant d'autres...

  LUCIE.


Au bas de cette lettre, se trouvaient les quelques lignes suivantes de
mon frre Mathieu:


  J'ai reu ta bonne lettre, mon cher frre, et ce m'est une grande
  consolation et un grand rconfort de te savoir si fort et si
  courageux. Ce n'est pas espre que je te dis: aie foi, aie confiance!
  Il est impossible qu'un innocent paye pour un coupable.

  Il n'est pas de jour que je ne sois avec toi de pense et de coeur.

  MATHIEU.


_Suite de mon journal_


  30 novembre 1895.

Je ne veux pas parler des piqres journalires, car je les mprise. Il
me suffit de demander n'importe quelle chose insignifiante, de ncessit
banale, au surveillant-chef, pour voir ma demande aussitt repousse.
Aussi je ne renouvelle jamais aucune demande, prfrant me passer de
tout, n'ayant  m'humilier devant personne.

Mais ma raison finira par sombrer sous cet incroyable martyre.


  3 dcembre 1895.

Je n'ai pas encore reu le courrier du mois d'octobre. Journe lugubre,
pluie incessante. Le cerveau se rompt, le coeur se brise.

Le ciel est noir comme de l'encre, l'atmosphre embrume; vraie journe
de mort, d'enterrement.

Combien souvent me revient  l'esprit cette exclamation de
Schopenhauer, qui,  la vue des iniquits humaines, s'criait:

  Si Dieu a cr le monde, je ne voudrais pas tre Dieu.

Le courrier venant de Cayenne est arriv, parat-il, mais n'a pas
apport mes lettres. Que de douleurs!

Rien  lire, rien pour chapper  mes penses. Ni livres, ni revues ne
me parviennent plus.

Je marche dans la journe jusqu' puisement de forces, pour calmer mon
cerveau, pour briser mes nerfs.


  5 dcembre 1895.

Vraiment, je me demande ce que valent les consciences d'aujourd'hui?

Dire qu'il y a des hommes, soi-disant honntes, comme le nomm
Bertillon, qui ont os jurer, sans restriction, que du moment o c'tait
ressemblant  mon criture, il n'y avait que moi ayant pu crire cette
lettre infme. Preuves morales ou autres, peu leur importait.

Ah! j'espre que le jour o le vritable coupable sera dmasqu, s'il
reste un peu de coeur  ces hommes-l, ils trouveront encore une balle
de pistolet pour se la loger dans la tte, pour se faire justice 
eux-mmes d'avoir fait souffrir un pareil martyre  un homme,  toute
une famille.


  7 dcembre 1895.

Ah! j'en ai souvent assez de cette vie de suspicion continuelle, de
surveillance ininterrompue ni de jour, ni de nuit, trait en bte fauve
comme le plus vil des criminels.


  8 dcembre 1895.

Les nvralgies de la tte augmentent chaque jour et me font atrocement
souffrir. Quel martyre de toutes les heures, de toutes les minutes!

Et toujours ce silence de tombe, sans entendre voix humaine.

Une parole sympathique, un regard ami, apportent quelquefois un lger
baume aux plus cruelles blessures et en endorment pour un temps les
cuisantes douleurs. Ici rien.


  9 dcembre 1895.

Toujours pas de lettres. Elles sont probablement restes  Cayenne o
elles tranent pendant une quinzaine de jours. Le courrier a pass sous
mes yeux venant de France, le 29 novembre, et depuis ce moment les
lettres doivent tre  Cayenne.


  Mme jour, 6 heures soir.

Le deuxime courrier venant de Cayenne est arriv aujourd'hui  une
heure. M'apporte-t-il cette fois mon courrier et quelles sont les
nouvelles?


  11 dcembre, 6 heures soir.

Pas de lettres! mon coeur est labour, dchir.


  12 dcembre 1895, matin.

Mon courrier n'est effectivement pas arriv. O est-il rest? J'ai fait
tlgraphier  Cayenne pour le demander.


  Mme jour, soir.

Mon courrier est rest en France! Mon coeur me fait souffrir comme si on
le labourait  coups de poignard.

Oh! cette plainte incessante de la mer. Quel cho  mon me ulcre!

Une colre si sourde et si pre envahit parfois mon coeur contre
l'iniquit humaine, que je voudrais m'arracher la peau pour oublier,
dans une douleur physique, cette horrible torture morale.


  13 dcembre 1895.

On finira certainement par me tuer  force de souffrances, ou par
m'obliger  me tuer pour chapper  la folie. Je laisserai l'opprobre
de ma mort au commandant du Paty,  Bertillon,  tous ceux qui ont
tremp dans cette iniquit.

Chaque nuit, je rve  ma femme,  mes enfants. Mais quels terribles
rveils! Quand j'entr'ouvre les yeux, que je me vois dans ce cabanon,
j'ai un moment d'angoisse tellement horrible, que je voudrais fermer les
yeux  jamais, pour ne plus voir, pour ne plus penser.


  Soir.

Spasmes violents du coeur, nombreux touffements.


  14 dcembre 1895.

Je demande  prendre un bain, ainsi que j'y ai t autoris, sur la
demande du mdecin. Non, me fait rpondre le surveillant-chef. Quelques
instants aprs, il y allait lui-mme. Je ne sais pourquoi je m'abaisse 
lui demander quoi que ce soit. Jusqu' prsent, je ne renouvelais aucune
demande; dornavant, je n'en ferai plus.


  16 dcembre 1895.

De dix heures  trois heures, les heures sont terribles et rien pour
faire diversion  mes dcevantes penses.


  18 dcembre 1895.

Cher petit Pierre, chre petite Jeanne, chre Lucie, comme je vous vois
tous trois par la pense, comme votre souvenir me donne la force de tout
subir, de tout supporter.


  20 dcembre 1895.

Aucune avanie ne m'est pargne. Quand je reois mon linge, lav  l'le
Royale, on le dplie, on le fouille de toutes faons, puis on me le
jette ainsi qu' un vil criminel.

Chaque fois que je contemple la mer, me revient le souvenir des bons et
heureux moments que j'y ai passs avec ma femme, avec mes enfants. Je
me vois promenant mon petit Pierre sur la plage, jouant et gambadant
avec lui, faisant de beaux rves d'avenir pour lui.

Puis me revient l'horrible situation prsente, l'infamie jete sur mon
nom, sur celui de mes enfants; mes yeux se troublent, le sang afflue au
cerveau, le coeur bat  se rompre, l'indignation s'empare de mon tre.
Il faut que la lumire soit faite, il faut que la vrit soit
dcouverte, quel que soit notre supplice.


  22 dcembre 1895.

Toujours aucune nouvelle des miens. Le silence de tombe. Quelle nuit
pouvantable je viens de passer! Ces alles et venues, durant la nuit,
des surveillants dans le poste, les lumires qui passent et repassent,
alimentent mes cauchemars.


  25 dcembre 1895.

Hlas! toujours la mme chose, pas de lettres. Le courrier anglais a
pass il y a deux jours; mes lettres ne sont probablement pas encore
arrives car je pense que, sans cela, on me les et remises; que penser,
que croire?

La pluie tombe en permanence.

Pendant une claircie, je sors pour me dtendre un peu. Il tombait
encore quelques gouttes d'eau. Le chef arrive et dit au surveillant qui
m'accompagne: Il ne faut pas rester dehors quand il pleut. Dans quelle
consigne est-ce crit? Mais je ddaigne de rpondre, tant je me place
au-dessus de toutes ces petitesses, de toutes ces mesquineries
journalires.


  Nuit du 26 au 27 dcembre 1895.

Impossible de dormir.

Dans quel cauchemar vis-je depuis bientt quinze mois et quand
prendra-t-il fin?


  28 dcembre 1895.

Quelle profonde lassitude! Mon cerveau est broy. Que se passe-t-il?
Pourquoi les lettres du mois d'octobre ne me sont-elles pas parvenues?
Oh! Lucie, si tu lis ces lignes, si je succombe avant le terme de cet
effroyable martyre, tu pourras mesurer tout ce que j'ai souffert!

Dans les nombreux moments o je dfaille, dans ce profond dgot de
toutes choses, trois noms que je murmure tout bas me rveillent,
relvent mon nergie et me donnent des forces toujours nouvelles: Lucie,
Pierre, Jeanne.


  Mme jour, 11 heures matin.

Je viens de voir passer le courrier venant de France. Mais, hlas! mes
lettres vont d'abord  Cayenne. Enfin, j'espre que le premier courrier
venant de Cayenne me les apportera et que j'aurai enfin des nouvelles de
ma chre femme, de mes enfants, des miens; que je saurai si l'nigme de
cette monstrueuse affaire est rsolue, si j'aperois enfin un terme 
cet effroyable supplice.


  Dimanche 29 dcembre 1895.

Quelle bonne journe je passais le Dimanche, au milieu des miens, 
jouer avec mes enfants!

Mon petit Pierre a maintenant tout prs de cinq ans; c'est presque un
grand garon. J'attendais avec impatience ce moment pour l'emmener avec
moi, causer avec lui, ouvrir sa jeune intelligence, lui donner le culte
du beau, du vrai, lui faire une me tellement haute que les laideurs de
la vie ne puissent l'entamer; o est tout cela, et cet ternel pourquoi?


  30 dcembre 1895.

Le sang me brle la peau, la fivre me dvore. Quand donc ce supplice
finira-t-il?


  Mme jour, soir.

Mes nerfs me font tellement souffrir que je crains de me coucher. Ce
silence de tombe, sans nouvelles depuis trois mois des miens, sans rien
 lire, m'crase et m'accable.

Il me faut rassembler toutes mes forces pour rsister toujours et
encore, murmurer tout bas ces trois noms, mon talisman: Lucie, Pierre,
Jeanne.


  31 dcembre 1895.

Quelle horrible nuit! Des rves tranges, des cauchemars absurdes suivis
d'abondantes transpirations.

J'ai vu arriver ce matin, aux premires heures du jour, le bateau venant
de Cayenne. Depuis ce matin, je suis dans une anxit trange, je me
demande  chaque instant si j'ai enfin des nouvelles des miens.

Et le coeur bat  se rompre, dans cette attente angoisse.


  1er janvier 1896.

J'ai enfin reu hier au soir les lettres d'octobre et de novembre.
Toujours rien; la vrit n'est pas encore dcouverte.

Mais aussi quelle douleur j'ai cause  Lucie par mes dernires lettres;
comme je lui arrache l'me par mon impatience, et la sienne est
cependant aussi grande que la mienne!


                                   *
                                 *   *


Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reus le 1er
janvier 1896:


  Paris, 10 octobre 1895.

  Ce courrier, mon cher mari, ne m'a apport qu'une seule lettre de toi;
  celle que tu m'as crite le 5 aot ne m'est pas parvenue; comme
  toujours ces chres lignes crites de ta main, la seule manifestation
  que j'aie de ton existence, viennent me rconforter, ton courage
  ravive le mien, ton nergie me donne des forces pour supporter la
  lutte...


  Paris, 15 octobre 1895.

  Cette date me rappelle de si pnibles souvenirs que je ne puis me
  passer de venir un moment auprs de toi. Je me sens mieux, et il me
  semble que je te fais du bien  toi aussi. Je ne veux plus te reparler
  de ces horribles journes que nous avons supportes chacun souffrant
  de son ct; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours
  ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore; mais je
  veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d'espoir, que
  notre volont d'arriver nous fera triompher des obstacles et que nous
  aurons enfin raison des misrables qui ont commis ce crime infme...


  Paris, 25 octobre 1895.

  Les mois sont longs lorsqu'on souffre aussi cruellement; ils se
  ressemblent tous par leur monotonie, leur tristesse. Voici un nouveau
  courrier; comme les prcdents, il t'apportera des paroles d'espoir et
  l'cho de notre immense affection... L'attente est longue et atroce,
  mais compte sur nous, elle ne sera pas vaine...


  Paris, 10 novembre 1895.

  Je lis et relis la seule lettre que j'aie de toi, la seule que ce
  courrier m'ait remise et que je viens de recevoir seulement ce matin.
  C'est bien peu, mais je suis encore trop heureuse de possder ce
  pauvre petit cho de ta personne chrie. Je ne doute pas que tu sois
  venu souvent causer avec moi, si pnible que cela puisse t'tre
  d'crire, ne pouvant rien me dire, et t'abstenant de dverser ton
  coeur de crainte de me faire trop mal.

  Pourquoi ne pas me remettre ces lettres qui sont ma seule consolation?
  Pourquoi rendre encore plus pnible la situation de deux tres dj si
  malheureux?...

  Nos petits Pierre et Jeanne continuent  tre de bons et braves
  enfants pleins de coeur, aimables pour tout le monde; ils ont bonne
  mine tous deux, deviennent de jour en jour plus grands et plus forts.
  Quel bonheur ce sera pour toi quand nous aurons enfin fait connatre
  la vrit, de tenir dans tes bras ces chers petits tres que tu aimes
  tant, pour qui tu souffres si cruellement et qui te rendront par leur
  affection la vie heureuse et douce.


  Paris, 25 novembre 1895, minuit.

  Je dois remettre les lettres demain matin pour qu'elles prennent le
  bateau du 9 dcembre, et malgr l'heure avance de la nuit, je ne puis
  m'empcher de venir causer encore une fois avec toi. C'est pour moi un
  dchirement que de laisser partir ces lignes inanimes, banales et
  froides qui sont si loin de rpondre  ma pense,  ma tendresse, 
  mon affection. Je ne peux t'exprimer ce que je ressens pour toi, le
  sentiment est trop violent pour que je puisse le dcrire; mais il me
  semble que je ne suis plus qu'une partie de moi-mme: mon me, mon
  coeur sont l-bas, dans ces les lointaines, auprs de toi, mon mari
  bien aim. Ma pense nuit et jour est avec toi; cela m'aide  vivre et
  m'est un puissant soutien...

  LUCIE.


_Suite de mon journal._


  8 janvier 1896.

Les journes, les nuits s'coulent terribles, monotones, d'une longueur
qui n'en finit pas. Le jour, j'attends avec impatience la nuit,
esprant goter quelque repos dans le sommeil; la nuit, j'attends, avec
non moins d'impatience, le jour, esprant calmer mes nerfs par un peu
d'activit.

En lisant et relisant toutes les lettres de ce dernier courrier, j'ai
compris combien ma disparition serait un choc terrible pour les miens;
que mon devoir, envers et contre tout, tait de rsister jusqu' mon
dernier souffle.


  12 janvier 1896.

Rponse de M. le Prsident de la Rpublique  la supplique que je lui ai
adresse le 5 octobre 1895:

  Repousse, sans commentaires.


  24 janvier 1896.

Je n'ai plus rien  ajouter; les heures se ressemblent dans l'attente
angoissante, nervante d'un meilleur lendemain.


  27 janvier 1896.

J'ai enfin reu un colis srieux de livres; il m'est parvenu aprs de
longs mois d'attente.

J'arrive ainsi, en forant ma pense  se fixer,  donner quelques
instants de repos  mon cerveau; mais, hlas! je ne puis plus lire
longtemps, tant tout est branl en moi.


  2 fvrier 1896.

Le courrier venant de Cayenne est arriv; il n'y a pas de lettres pour
moi.


  12 fvrier 1896.

Je viens seulement de recevoir mon courrier. Toujours rien, et il faut
que je lutte, que je rsiste toujours.


                                   *
                                 *   *


Quelques extraits de lettres de ma femme reues  cette date.


  Paris, 9 dcembre 1895.

  Comme toujours, tes lettres attendues avec une vive anxit, m'ont
  caus une forte motion, un rayon de bonheur, le seul instant de
  dtente et de joie que j'aie durant ces longs mois, ces journes
  lourdes et pnibles. Lorsque je lis ces lignes si pleines de volont
  et d'nergie, je sens que ton tre tout entier vibre avec moi; ton
  activit morale entretient mes forces et il me semble qu'elles sont
  doubles par la puissance de ta volont...


  Paris, 19 dcembre 1895.

  L'anne dernire,  cette date, nous esprions tre arrivs  la fin
  de notre calvaire. Nous avions mis notre confiance entire dans la
  justice, l'abominable erreur qui a t commise nous a remplis de
  stupeur. Une anne entire s'est passe dans les plus atroces
  souffrances, tant par la blessure indigne qu'on nous a faite que pour
  la vie cruelle  laquelle tu es expos physiquement et moralement...


  Paris, 25 dcembre 1895.

  Je ne puis m'empcher avant le dpart du courrier de venir encore une
  fois causer avec toi. Ce sont toujours les mmes choses que je te
  redis, mais qu'importe, je te parle, je me rapproche de toi pendant un
  instant et cela me fait du bien...

  Je ne t'ai pour ainsi dire pas parl des enfants et ce sont cependant
  eux qui nous rattachent  la vie, c'est pour ces pauvres petits que
  nous supportons cette situation intolrable, et Dieu merci, ils ne
  s'en doutent pas. Tout est joie pour eux, ils chantent, ils rient, ils
  bavardent, ils animent la maison...

  LUCIE.


_Suite de mon journal._


  28 fvrier 1896.

Plus rien  lire. Journes, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais
la bouche, je ne demande mme plus rien. Mes conversations se bornaient
 demander si le courrier tait arriv ou non? Mais on m'interdit de
parler ou du moins, ce qui est la mme chose, on interdit aux
surveillants de rpondre  des questions aussi banales, aussi
insignifiantes que celles que je faisais.

Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la dcouverte de la vrit, pour
hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige.


  3 mars, 6 heures soir.

Le courrier venant de Cayenne est arriv ce matin  neuf heures. Ai-je
des lettres?


  4 mars 1896.

Pas de lettres. Quel supplice atroce, trop souvent renouvel.


  8 mars 1896.

Journes lugubres. Tout m'est interdit, le tte--tte perptuel avec
mes penses.


  9 mars 1896.

J'ai vu arriver ce matin, de trs bonne heure, le canot du commandant du
pnitencier. tait-ce enfin quelque chose pour moi?

Hlas, ce n'tait rien; une simple visite de logement.

Je ne vis plus que par une tension inoue des nerfs, de la volont, dans
l'attente anxieuse de la fin de ces tortures sans nom.


  12 mars 1896.

Je viens de recevoir enfin mon courrier. Toujours rien, hlas!


                                   *
                                 *   *


Extraits des lettres de ma femme reues  cette date:


  Paris, 1er janvier 1896.

  Cette journe du 1er janvier est encore plus longue, plus pnible.
  Pourquoi? je me le demande; les raisons de souffrir sont les mmes,
  qu'il fasse jour, qu'il fasse nuit; tant que ton innocence ne sera pas
  reconnue, le poids qui nous oppresse est trop lourd pour que nous
  puissions prendre part  la vie extrieure et faire une diffrence
  entre les jours quels qu'ils soient. Et cependant nous sommes sous une
  impression plus triste encore. Sans doute, cela tient  ce que ces
  journes, chez des tres qui s'aiment tendrement, sont des moments de
  trs grand bonheur, de grande joie, et nous, si malheureux, si
  cruellement atteints, nous prouvons plus vivement encore le besoin de
  nous rapprocher, de nous soutenir et de maintenir nos forces par une
  solide affection...


  Paris, 7 janvier 1896.

  Je viens de recevoir tes lettres. Comme toujours elles m'ont remue
  jusqu'au plus profond de l'me; ma joie et mon motion sont intenses
  lorsque j'aperois ta chre criture, lorsque je me pntre de ta
  pense...

  Tes lettres montrent une grande nergie, mais comme je sens percer ton
  impatience et comme je la comprends. Comment pourrait-il en tre
  autrement? Livr  toi-mme, dans un isolement complet, rong
  continuellement par des angoisses atroces, ne connaissant rien de
  l'infamie commise et qui nous rend si malheureux, arrach  tous les
  tiens en plein bonheur, la situation est certes la plus pouvantable
  qui puisse exister!...

  LUCIE.


A la dernire lettre du courrier du mois de janvier taient jointes les
lignes suivantes de mon frre:


  Mon cher frre,

  Oui, comme tu le dis dans ta lettre du 20 novembre, toute ma volont,
  toute mon intelligence sont tendues vers un seul but: dcouvrir la
  vrit et nous y arriverons.

  Je ne puis que me rpter jusqu'au jour o je pourrai te dire: la
  vrit est connue, la lumire est faite; mais il faut que tu vives
  jusqu' ce jour, il faut que tu tendes toutes les forces de ton tre
  pour rsister  tes tortures morales et physiques et ce n'est pas
  au-dessus de ton courage...

  MATHIEU.


_Suite de mon journal._


  15 mars 1896, 4 heures du matin.

Impossible de dormir. Ma tte est horriblement fatigue par cette
terrible inactivit physique et intellectuelle.

Les envois de livres que Lucie m'annonait dans ses trois derniers
courriers ne me sont pas encore parvenus. D'ailleurs mon cerveau est si
fatigu, si branl, qu'il m'est impossible de lire pendant un long
temps. Cependant ces quelques instants o je puis chapper  mes penses
me procurent un lger soulagement.


  27 mars 1896.

Je viens enfin de recevoir l'envoi de livres que comportait l'expdition
faite le 25 novembre 1895.


  5 avril 1896.

Le courrier du mois de fvrier vient de me parvenir. Le coupable n'est
toujours pas dmasqu.

Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumire se fasse;
donc, arrire toutes les plaintes!


                                   *
                                 *   *


Extraits des lettres de ma femme reues le 5 avril:


  Paris, 11 fvrier 1896.

  Je n'ai pas encore reu tes lettres du mois de dcembre; je ne me
  plaindrai pas des tortures que me fait endurer ce retard, c'est
  inutile, personne ne peut comprendre  quel point les souffrances
  causes par l'inquitude sont vives; il n'y a rien de plus atroce que
  d'tre priv des nouvelles d'un tre que l'on sait trs malheureux, et
  dont la vie m'est cent fois plus chre que la mienne propre...

  Souvent, dans mes heures de calme, je me demande pourquoi nous sommes
  si prouvs, pour quelle raison nous sommes appels  supporter un
  supplice  ct duquel la mort serait douce...


  Paris, 18 fvrier 1896.

  Je suis toujours sans nouvelles de toi; cependant je sais que les
  lettres que tu m'as crites sont au ministre depuis plus de trois
  semaines; je suis bien impatiente de les avoir et de recevoir enfin ma
  consolation de chaque mois, chaque retard apport dans le courrier me
  cause de pnibles motions...


  Paris, 25 fvrier 1896.

  A l'instant mme o je terminais ma dernire lettre pour le dpart du
  courrier, on m'apporte enfin tes lettres. Merci de tout coeur de ton
  admirable fermet, des lignes si rassurantes que tu m'envoies...

  LUCIE.


_Suite de mon journal._


  5 mai 1897.

Je n'ai plus rien  dire. Tout se ressemble dans son atrocit.

Quelle horrible vie! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit.
Jusqu' ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit
dans le corps de garde, je n'tais rveill que toutes les heures.
Maintenant ils doivent marcher sans jamais s'arrter; la plupart sont en
sabots!


                                   *
                                 *   *


Puis, le journal s'arrte pendant plus de deux mois. Les journes se
passaient galement tristes, galement angoissantes, mais je gardais la
ferme volont de lutter, de ne me laisser abattre par aucun des
supplices qui m'taient infligs. Je fus en outre atteint en juin de
forts accs de fivre, qui provoqurent mme des congestions crbrales.

Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reus en mai et
juin 1896:


  Paris, 29 fvrier 1896.

  Lorsque j'ai reu ton courrier de dcembre, mes lettres taient toutes
  prtes  partir; les quelques lignes que j'ai encore pu y ajouter
  n'ont pu t'exprimer qu'insuffisamment le bonheur, la joie immense
  qu'il m'a procurs. Tes paroles affectueuses m'ont bien mue.
  Lorsqu'on est bien malheureux, lorsqu'on a le coeur dchir, l'me
  triste, rien n'est plus doux que de sentir au milieu de tous ses
  chagrins une affection sre, un dvouement intense, dont toutes les
  forces vives, la volont, l'intelligence, sont concentres et tendues
  pour vous soutenir et vous apportent,  dfaut d'un aide efficace, un
  secours moral, qui, prsent  toute heure, dcuple les forces et vous
  empche de dfaillir lchement dans les moments de douleur trop
  grande...


  Paris, 20 mars 1896.

  Tu peux t'imaginer l'angoisse que j'prouve quand je vois arriver la
  deuxime quinzaine du mois, ce qui signifie pour moi le dpart du
  courrier. Tant que ce moment n'est pas tout proche, j'espre mme
  jusqu' la dernire minute pouvoir t'annoncer le terme de tes
  souffrances, la fin de notre chagrin. Et puis, les lettres s'en vont,
  elles sont comme toujours vides de nouvelles, et un atroce dchirement
  se fait en moi  la pense de la profonde dception que tu vas
  avoir...


  Paris, 1er avril 1896.

  J'ai vu partir avec une grande tristesse le dernier courrier; jusqu'au
  dernier instant j'avais espr pouvoir te mettre une parole
  rconfortante...

  Mais courage, je te le demande avec toute la force, toutes les
  supplications de ta femme qui t'adore, au nom de tes enfants
  bien-aims, qui t'aiment dj de tout leur petit coeur et qui auront
  pour toi une reconnaissance infinie, lorsqu'ils comprendront la
  grandeur du sacrifice que tu leur as fait. Pour moi, je ne pourrai
  assez te dire quelle admiration j'ai pour toi, avec quelle tendresse
  ma pense t'accompagne nuit et jour, combien je souffre de te sentir
  malheureux. Tes chagrins, ta douleur, toutes les sensations qui te
  torturent trouvent un cho dans mon tre et me font subir des
  angoisses atroces. Rien ne peut me consoler de ne pouvoir vivre auprs
  de toi, de ne pas tre l pour te soutenir, pour viter les
  dfaillances, pour attnuer tes souffrances. Dans cet pouvantable
  malheur, c'et t pour moi un bien grand apaisement que de pouvoir
  t'entourer, de te faire sentir  tous moments qu'une nature aimante et
  dvoue veillait  tes cts, toujours prte  entendre tes plaintes,
   recevoir le dbordement de ta douleur, de ta peine. Eh bien, cette
  affection si intense que j'aurais tant voulu t'apporter pendant ces
  chagrins, s'accrot encore si cela est possible par les angoisses
  atroces que me donnent la distance qui nous spare, le manque de
  nouvelles, la vie si triste, si isole que tu subis. Je renonce enfin
   te dcrire cet ensemble d'impressions; elles sont trop douloureuses
  pour que je vienne t'en affecter, trop intenses et trop profondes pour
  les confier  cette feuille de papier si froide et si banale...

  LUCIE.


_Suite de mon journal._


  26 juillet 1896.

Voil bien longtemps que je n'ai rien ajout  mon journal.

Mes penses, mes sentiments, ma tristesse sont les mmes; mais si la
faiblesse physique et crbrale s'accentue chaque jour, ma volont reste
toujours aussi forte.

Je n'ai mme pas reu ce mois-ci les lettres de ma femme.


  2 aot 1896.

Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours
encore rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon
cerveau, contre mon coeur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant
qu'on ne m'aura pas jet dans la tombe, car je veux voir la fin de ce
sinistre drame.

Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus.


                                   *
                                 *   *


Extraits des lettres de ma femme reues le 2 aot 1896.


  Paris, 10 juin 1896.

  Je t'cris, encore toute trouble par tes chres et bonnes lettres que
  je viens de recevoir. Au premier moment, quand je vois ton criture
  chrie, quand je lis ces lignes qui m'apportent ta pense, les seules
  nouvelles que j'aie pendant un grand mois, je suis comme folle de
  chagrin, ma tte gonfle ne comprend plus, je pleure  chaudes larmes.
  Puis je me ressaisis, j'ai honte de m'tre laisse abattre par
  l'motion, honte de ma faiblesse et je puise dans ta fermet, dans ton
  nergie, dans ma puissante affection, une nouvelle provision de
  courage. Nanmoins, tes lettres me font un bien norme, et si
  l'motion me brise, j'ai le bonheur de te lire, l'illusion d'entendre
  quelques instants ta voix aime...


  Paris, 25 juin 1896.

  J'ajoute encore quelques lignes  mes lettres avant le dpart du
  courrier; je tiens  te dire que je suis forte, que ma volont est
  inbranlable, que j'arriverai  te faire rendre ton honneur, et je te
  supplie d'avoir avec moi cet espoir absolu en l'avenir, cette foi qui
  nous fait accepter les plus dures situations pour arriver  rendre 
  nos enfants un nom sans tache, un nom respect...

  LUCIE.


_Suite de mon journal._


  30 aot 1896.

Voici de nouveau cette priode si nervante o j'attends mon courrier,
o je me demande quel jour il me parviendra, et quelles nouvelles il
m'apportera?

Quel pnible mois d'aot ma pauvre Lucie a d avoir! D'abord, la lettre
que je lui ai crite au commencement de juillet, au milieu des fivres
qui me tenaient depuis une dizaine de jours, et ne recevant pas mon
courrier. C'tait tout  la fois, venant ajouter  mes tortures. Je n'ai
pas su me contenir, me dominer et lui ai encore jet mes cris de
dtresse et de douleur, comme si elle ne souffrait pas dj assez, comme
si son impatience de voir arriver la fin de cet horrible drame n'tait
pas aussi grande que la mienne. Ma pauvre et chre Lucie! Puis le jour
de sa fte a d passer bien tristement. Je croyais qu'il ne m'tait plus
possible de souffrir davantage que je souffre; ce jour-l cependant a
t encore plus atroce que les autres. Si je ne m'tais pas retenu avec
une volont farouche, comprimant mon coeur, tout mon tre, j'aurais
hurl de douleur, tant ma souffrance tait pre, vive, violente.

A travers l'espace, ma chre Lucie, je t'envoie en ce moment
l'expression de ma profonde affection, de toute ma tendresse, et ce cri
toujours le mme, ardent, invariable: Courage et courage!

Devant le but  atteindre, toute la vrit, tout l'honneur de notre nom,
souffrances, tortures sans nom, tout doit disparatre, tout doit
s'effacer.


  1er septembre 1896.

Journe atrocement longue, dans l'attente, comme chaque mois, de mon
courrier,  me demander aussi ce qu'il m'apportera?

Je suis comme cristallis dans ma douleur; je suis oblig de concentrer
toutes mes forces pour ne plus penser, pour ne plus voir.

Quelle douleur, quel supplice, pour toute une famille dont la vie tout
entire est une vie d'honneur, de droiture, de loyaut.


  Mercredi 2 septembre 1896, 10 heures matin.

Les nerfs m'ont fait horriblement souffrir toute la nuit; j'aurais voulu
les calmer ce matin en marchant un peu. Mais il tombe une pluie
torrentielle, extraordinaire  cette priode de l'anne, car nous sommes
dans la saison sche.

Et de nouveau plus rien  lire.

Aucun de tous les envois de livres, faits par ma chre Lucie depuis le
mois de mars, ne m'est encore parvenu. Rien enfin pour tuer l'atroce
longueur des heures. J'avais demand, il y a longtemps, n'importe quel
travail manuel pour m'occuper un peu; il ne m'a pas t rpondu!

Je scrute l'horizon,  travers le grillage de la lucarne, pour voir si
je n'apercevrai pas quelque fume, l'annonce de l'arrive du courrier
venant de Cayenne.


  Mme jour, midi.

J'aperois  l'horizon du ct de Cayenne un panache de fume. Ce doit
tre le courrier.


  Mme jour, 7 heures soir.

Le courrier est arriv en rade  une heure du soir; je n'ai toujours pas
de lettres, je pense qu'il ne me les a pas apportes. Quel infernal
supplice!

Mais au-dessus de tout, plane immuablement le souci de notre honneur; le
but est l, invariable, quelles que soient toutes nos souffrances.


  Jeudi 3 septembre, 6 heures matin.

Nuit horrible de fivre et de dlire.


  9 heures matin.

Le canot est arriv et n'a toujours pas apport mes lettres. Il est donc
vident qu'elles sont restes  Cayenne, o elles sont depuis le 28 du
mois dernier.


  Vendredi 4 septembre 1896.

J'ai reu hier au soir le courrier qui tait arriv et il n'y avait
qu'une seule des lettres que ma chre Lucie m'a crites. Comme on sent
chez tous une souffrance horrible, un dsespoir farouche, de ne pas
encore pouvoir m'annoncer la dcouverte du coupable, le terme de nos
tortures  tous.

L'eau me perlait du front  la lecture des lettres des membres de ma
famille, les jambes tremblaient sous moi.

Est-il possible que des tres humains puissent souffrir ainsi et d'une
manire aussi immrite?

Devant une situation aussi atroce, les mots n'ont plus aucune valeur; on
ne souffre mme plus, tant on est hbt.

Oh! ma pauvre Lucie, oh! mes chers et bons enfants.

Ah! que le poids de toutes ces tortures sans nom retombe sur ceux qui
ont poursuivi ainsi un innocent, toute sa famille, le jour o la lumire
sera faite, o le coupable sera dmasqu.


  Samedi 5 septembre 1896.

Je viens d'crire trois longues lettres, successivement,  ma chre
Lucie, pour lui dire de ne pas se laisser abattre, mais d'agir, de faire
appel  tous les concours, car une situation pareille, supporte depuis
si longtemps, devient trop crasante, trop atroce. Il s'agit de
l'honneur de notre nom, de la vie de nos enfants; devant ce but, tout
doit se taire, tout ce qui gronde dans nos coeurs, tout ce qui
bouleverse nos esprits, tout ce qui fait monter l'amertume du coeur aux
lvres.

Je ne parle mme plus de mes journes, de mes nuits; tout se ressemble
dans son atrocit.


  Dimanche 6 septembre 1896.

Je viens d'tre prvenu que je ne pourrai plus me promener dans la
partie de l'le qui m'tait rserve, je ne pourrai plus marcher
qu'autour de ma case.

Combien de temps rsisterai-je encore? Je n'en sais rien! Je souhaite
que cet horrible supplice finisse bientt, sinon je lgue mes enfants 
la France,  la patrie, que j'ai toujours servie avec dvouement, avec
loyaut, en suppliant de toute mon me, de toutes mes forces, ceux qui
sont  la tte des affaires de notre pays de faire la lumire la plus
complte sur cet effroyable drame. Et ce jour-l,  eux de comprendre ce
que des tres humains ont souffert d'atroces tortures immrites et de
reporter sur mes pauvres enfants toute la piti que mrite une pareille
infortune.


  Mme jour, 2 heures soir.

Que ma tte me fait souffrir, comme la mort me serait douce.

Oh! ma chre Lucie, mes pauvres enfants, tous les chers miens.

Qu'ai-je donc fait sur terre pour tre appel  souffrir ainsi?


  Lundi 7 septembre 1896.

J'ai t mis aux fers hier au soir!

Pourquoi, je l'ignore?

Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui
m'tait trac, observ intgralement les consignes qui m'taient
donnes.

Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce?
Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir 
remplir vis--vis de ses enfants!

Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que
l'on ne m'aura pas tu; je remplirai simplement mon devoir.

Quant  ceux qui se sont constitus ainsi mes bourreaux, ah! je leur
laisse leur conscience pour juge quand la lumire sera faite, la vrit
dcouverte, car, tt ou tard, tout se dcouvre dans la vie.


  Mme jour.

Tout ce que je souffre est horrible, mais je n'ai mme plus de colre
contre ceux qui font ainsi supplicier un innocent, une grande piti
seulement.


  Mardi 8 septembre 1896.

Ces nuits aux fers! Je ne parle mme pas du supplice physique, mais quel
supplice moral! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans
savoir pour quelle cause! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je
depuis tantt deux ans?

Enfin, mon devoir est d'aller jusqu' la limite de mes forces; j'irai,
tout simplement.

Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies
physiques!

Et dans cette dtresse profonde de tout mon tre, je vous envoie encore
toute l'expression de mon affection, de mon amour, ma chre Lucie, mes
chers et adors enfants.


  Mme jour, 2 heures soir.

Mon cerveau est tellement frapp, tellement boulevers par tout ce qui
m'arrive depuis bientt deux ans, que je n'en peux plus, que tout
dfaille en moi.

C'est vraiment trop pour des paules humaines.

Que ne suis-je dans la tombe. Oh! le repos ternel!

Encore une fois, quand la lumire sera faite, oh! je lgue mes enfants 
la France,  ma chre patrie.

Mon cher petit Pierre, ma chre petite Jeanne, ma chre Lucie, vous tous
que j'aime du plus profond de mon coeur, de toute l'ardeur de mon me,
croyez bien, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce
qui est humainement possible pour rsister.


  Mercredi 9 septembre 1896.

Le commandant des les est venu hier soir[3]. Il m'a dit que la mesure
qui tait prise  mon gard n'tait pas une punition, mais une mesure
de sret, car l'administration n'avait aucune plainte  lever contre
moi.

La mise aux fers, une mesure de sret! Quand je suis dj gard nuit et
jour comme une bte fauve par un surveillant arm d'un revolver et d'un
fusil! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure
de haine, de torture, ordonne de Paris par ceux qui ne pouvant frapper
une famille, frappent un innocent, parce que ni lui, ni sa famille, ne
veulent, ne doivent s'incliner devant la plus pouvantable des erreurs
judiciaires qui ait jamais t commise.

Qui est-ce qui s'est constitu ainsi mon bourreau, le bourreau des
miens, je ne saurais le dire.

On sent bien que l'administration locale (sauf le surveillant-chef,
spcialement envoy de Paris) a elle-mme l'horreur de mesures aussi
arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est oblige de m'appliquer,
n'ayant pas  discuter avec des consignes qui lui sont imposes.

Non, la responsabilit monte plus haut,  l'auteur, ou aux auteurs de
ces consignes inhumaines.

Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales
qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le mme: il
est de demander, de vouloir la lumire la plus clatante sur cet
effroyable drame, en innocents qui n'ont rien  craindre, qui ne
craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la
vrit.

Quand je pense  tout cela, je n'ai mme plus de colre; une immense
piti seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'tres humains.
Quels remords ils se prparent quand la lumire sera faite, car
l'histoire, elle, ne connat pas de secrets.

Tout est si triste en moi, mon coeur tellement labour, mon cerveau
tellement broy, que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes
ides; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette nigme
pouvantable.

  [3] Ce commandant, qui avait toujours gard une attitude correcte, et
  dont je n'ai jamais connu le nom, fut remplac peu de temps aprs par
  Deniel.


  Jeudi 10 septembre 1896.

Je suis tellement las, tellement bris de corps et d'me, que j'arrte
aujourd'hui ce Journal, ne pouvant prvoir jusqu'o iront mes forces,
quel jour mon cerveau clatera sous le poids de tant de tortures.

Je le termine en adressant  Monsieur le Prsident de la Rpublique
cette supplique suprme, au cas o je succomberais avant d'avoir vu la
fin de cet horrible drame:


  Monsieur le Prsident de la Rpublique,

  Je me permets de vous demander que ce journal, crit au jour le jour,
  soit remis  ma femme.

  On y trouvera peut-tre, Monsieur le Prsident, des cris de colre,
  d'pouvante contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais
  frapp un tre humain, et un tre humain qui n'a jamais forfait 
  l'honneur. Je ne me sens plus le courage de le relire, de refaire cet
  horrible voyage.

  Je ne rcrimine aujourd'hui contre personne; chacun a cru agir dans
  la plnitude de ses droits, de sa conscience.

  Je dclare simplement encore que je suis innocent de ce crime
  abominable, et je ne demande toujours qu'une chose, toujours la mme,
  la recherche du vritable coupable, l'auteur de cet abominable
  forfait.

  Et le jour o la lumire sera faite, je, demande qu'on reporte sur ma
  chre femme, sur mes chers enfants, toute la piti que pourra inspirer
  une si grande infortune.


FIN DU JOURNAL.


[Illustration: Fac-simil de la premire et de la dernire feuille d'un
cahier.]

[Illustration: Fac-simil de l'annotation que mettait Deniel sur le
cahier termin.]




VIII


Les journes s'coulrent ainsi, tristes et douloureuses, pendant la
premire priode de ma captivit aux les du Salut. Je recevais chaque
trimestre quelques livres qui m'taient adresss par ma femme, mais je
n'avais aucune occupation physique; les nuits surtout, qui sous ce
climat sont presque invariablement de douze heures, taient atrocement
longues. Dans le courant de juillet 1895, j'avais fait une demande pour
que l'on me permt d'acheter quelques outils de menuiserie; un refus
catgorique me fut oppos par le Directeur du Service pnitentiaire,
sous prtexte que les outils pouvaient constituer des moyens d'vasion.
Je ne me vois pas m'vadant sur un rabot d'une le o j'tais gard 
vue nuit et jour!

A l'automne de 1896, le rgime dj si svre auquel j'tais soumis
devint plus rigoureux encore.

Le 4 septembre 1896, l'administration pnitentiaire reut de M. Andr
Lebon, ministre des Colonies, l'ordre de me maintenir jusqu' nouvel
ordre enferm dans ma case nuit et jour, avec double boucle de nuit,
d'entourer le primtre du promenoir autour de ma case d'une solide
palissade avec sentinelle intrieure en plus du surveillant de garde
dans ma case. En outre, on suspendit la remise des lettres et des envois
qui m'taient adresss; la transmission de ma correspondance ne devait
plus tre opre qu'en copie.

Conformment  ces instructions, je fus enferm nuit et jour dans ma
case, sans mme une minute de promenade. Cette rclusion absolue fut
maintenue durant tout le temps que ncessita l'arrive des bois et la
construction de la palissade, c'est--dire environ deux mois et demi. La
chaleur fut cette anne-l particulirement torride; elle tait si
grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur
plainte, dclarant qu'ils sentaient leur crne clater; on dut, sur
leurs rclamations, arroser chaque jour l'intrieur du tambour accol 
ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant  moi, je fondais
littralement.

A dater du 6 septembre, je fus mis  la double boucle de nuit, et ce
supplice, qui dura prs de deux mois, consista dans les mesures
suivantes. Deux fers en forme d'U, AA, furent fixs par leur partie
infrieure aux cts du lit. Dans ces fers s'engageait une barre en fer
B,  laquelle taient fixes deux boucles CC.

[Illustration: La double boucle.]

A l'extrmit de la barre, d'un ct un plein terminal D, de l'autre
ct un cadenas E, de telle sorte que la barre tait fixe aux fers A A
et par suite au lit. Quand les pieds taient donc engags dans les deux
boucles, je n'avais plus la possibilit de remuer; j'tais
invariablement fix au lit. Le supplice tait horrible, surtout par ces
nuits torrides. Bientt les boucles trs serres aux chevilles me
blessrent.

La case fut entoure d'une palissade de 2m,50 de hauteur, distante de
1m,50 environ de la case. Cette palissade dpassait de beaucoup en
hauteur les petites fentres grilles de la case, qui taient  environ
1 mtre au-dessus du sol, de telle sorte que je n'eus plus ni air ni
lumire dans l'intrieur de la case. En dehors de cette premire
palissade compltement jointe, qui tait une palissade de dfense, fut
construite une deuxime palissade, non moins jointe, d'gale hauteur, et
qui, comme la premire, me cachait toute vue du dehors. Dans l'intrieur
de cette dernire palissade, qui constituait ainsi un petit promenoir,
je reus, aprs environ trois mois de rclusion absolue, l'autorisation
de circuler dans le jour, sous un soleil ardent, sans trace d'ombre, et
toujours accompagn par le surveillant de garde.

[Illustration: Plan de la premire case aprs la construction des
palissades.]

Jusqu'au 4 septembre 1896, je n'avais occup ma case que la nuit et aux
heures trop chaudes de la journe. En dehors des heures que je
consacrais  de petites promenades dans les 200 mtres de l'le qui
m'avaient t rservs, je m'asseyais souvent  l'ombre de la case, face
 la mer, et si mes penses taient tristes et obsdantes, si souvent
je grelottais la fivre, j'avais du moins cette consolation, dans mon
extrme douleur, de voir la mer, de laisser errer ma vue sur les flots,
de sentir souvent mon me se soulever, les jours de tempte, avec les
ondes furieuses. A partir du 4 septembre 1896, plus rien; la vue de la
mer, du dehors, m'est interdite, j'touffe dans ma case o je n'ai plus
ni air ni lumire. Uniquement le promenoir entre deux palissades, dans
la journe, en plein soleil, sans apparence d'ombre.

Dans le courant du mois de juin 1896, j'avais eu de violents accs de
fivre, suivis de congestion crbrale. Dans une de ces nuits tragiques
de douleur et de fivre, je voulus me lever; je tombai comme une masse
sur le sol de la case et y restai vanoui. Le surveillant de garde dut
me relever inanim et couvert de sang. Les jours qui suivirent,
l'estomac se refusa  toute nourriture. Je dpris beaucoup et ma sant
fut fortement branle. J'tais encore extrmement faible quand furent
prises les mesures arbitraires et inhumaines du mois de septembre 1896;
aussi ft-ce une nouvelle chute. C'est dans ces conditions que je crus
ne pas pouvoir aller plus loin; quelles que soient la volont et
l'nergie d'un homme, les forces humaines ont une limite et celle-ci
tait dpasse. Aussi arrtai-je mon journal avec mission de le
remettre  ma femme. D'ailleurs, peu de jours aprs, tous mes papiers
furent saisis; je n'eus plus en ma possession qu'une quantit limite de
papier, papier numrot et paraph comme depuis le premier jour, mais
que je dus remettre aussitt qu'il tait crit, avant de pouvoir en
recevoir d'autre.

Mais dans une de ces longues nuits de torture, o clou sur mon lit, le
sommeil fuyant mes paupires, je cherchais l'toile directrice, le guide
des instants de suprme rsolution, je la vis tout  coup lumineuse
luire devant moi et me dicter mon devoir: Aujourd'hui moins que jamais,
tu n'as le droit de dserter ton poste, moins que jamais tu n'as le
droit d'abrger, ft-ce d'un seul jour, ta vie triste et misrable.
Quels que soient les supplices qu'on t'inflige, il faut que tu marches,
jusqu' ce qu'on te jette dans la tombe, il faut que tu restes debout
devant tes bourreaux, tant que tu auras ombre de forces, pave vivante 
maintenir sous leurs yeux, par l'intangible souverainet de l'me.

Ds lors, je pris la rsolution de lutter plus nergiquement que jamais.

Dans la priode qui s'coula ensuite, depuis le mois de septembre 1896
jusqu'en aot 1897, la surveillance directe devint chaque jour plus
rigoureuse.

Le nombre des surveillants avait t au dbut, outre le surveillant
chef, de 5 surveillants; il fut port  6, puis  10 surveillants, dans
le courant de l'anne 1897. Il fut encore augment plus tard. Jusqu'en
1896, je reus des livres chaque trimestre, envoys par ma femme. A
dater du mois de septembre 1896, ces envois furent supprims. On me
prvint, il est vrai, que j'tais autoris  faire, chaque trimestre,
une demande de vingt livres qui seraient achets  mes frais; je fis une
premire demande qui ne me parvint que plusieurs mois aprs, une seconde
qui mit encore un plus grand nombre de mois pour me parvenir, enfin une
troisime  laquelle il ne fut jamais rpondu. Ds lors je dus vivre sur
le fonds qui s'tait cr avec les premiers envois reus.

Ce fonds comprenait, outre un certain nombre de Revues littraires et
scientifiques, quelques livres de lecture courante, les _Etudes sur la
littrature contemporaine_ de Schrer, l'_Histoire de la littrature_ de
Lanson, quelques oeuvres de Balzac, les _Mmoires_ de Barras, la petite
_Critique_ de Janin, une Histoire de la peinture, l'_Histoire des
Francs_, les _Rcits des temps mrovingiens_ d'Augustin Thierry, les
tomes VII et VIII de l'_Histoire gnrale du IVe sicle jusqu' nos
jours_ de Lavisse et Rambaud, les _Essais_ de Montaigne, et surtout les
oeuvres compltes de Shakespeare. Je n'ai jamais aussi bien compris le
grand crivain que durant cette poque si tragique; je le lus et le
relus; Hamlet et le roi Lear m'apparurent avec toute leur puissance
dramatique.

Je refis aussi des sciences, et ne possdant pas les livres ncessaires,
je dus reconstituer les lments du calcul intgral et diffrentiel.

J'obligeais ainsi, par moments--trop courts, hlas!--mon cerveau 
s'absorber dans un ordre d'ides tout diffrent de celui qui l'occupait
habituellement.

Mes livres, au bout de peu de temps, furent en assez piteux tat; les
btes y tablissaient domicile, les rongeaient et y dposaient leurs
oeufs.

Les animaux pullulaient dans ma case; les moustiques, au moment de la
saison des pluies, les fourmis, en toute saison, en nombre si
considrable que j'avais d isoler ma table, en en plaant les pieds
dans de vieilles botes de conserves, remplies de ptrole.

L'eau avait t insuffisante, car les fourmis formaient chane  la
surface, et ds que la chane tait complte, les fourmis traversaient
comme sur un pont.

La bte la plus malfaisante tait l'araigne crabe; sa morsure est
venimeuse. L'araigne crabe est un animal dont le corps a l'aspect de
celui du crabe, les pattes la longueur de celle de l'araigne.
L'ensemble est de la grosseur d'une main d'homme. J'en tuai de
nombreuses dans ma case, o elles pntraient par l'intervalle entre la
toiture et les murs.

En rsum, aprs les coups de massue du mois de septembre 1896, j'eus un
moment de dtresse, puis un relvement d'nergie morale, l'me se
dressant plus pure et plus hautaine dans ses revendications.

En octobre, j'crivis  ma femme:


  Iles du Salut, 3 octobre 1896.

  Je n'ai pas encore reu le courrier du mois d'aot. Je veux cependant
  t'crire quelques mots et t'envoyer l'cho de mon immense affection.

  Je t'ai crit le mois dernier et t'ai ouvert mon coeur, dit toutes
  mes penses. Je ne saurais rien y ajouter. J'espre qu'on t'apportera
  ce concours que tu as le devoir de demander, et je ne puis souhaiter
  qu'une chose: c'est d'apprendre bientt que la lumire est faite sur
  celle horrible affaire. Ce que je veux te dire encore, c'est qu'il ne
  faut pas que l'horrible acuit de nos souffrances dnature nos coeurs.
  Il faut que notre nom, que nous-mmes sortions de cette horrible
  aventure tels que nous tions quand on nous y a fait entrer.

  Mais, devant de telles souffrances, il faut que les courages
  grandissent, non pour rcriminer ni pour se plaindre, mais pour
  demander, vouloir enfin la lumire sur cet horrible drame, dmasquer
  celui ou ceux dont nous sommes les victimes.

  Si je t'cris souvent et si longuement, c'est qu'il y a une chose que
  je voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c'est que forts
  de nos consciences il faut que nous nous levions au-dessus de tout,
  sans gmir, sans nous plaindre, en gens de coeur qui souffrent le
  martyre, qui peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir,
  et ce devoir, si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je
  pourrai, il est pour toi, pour vous tous, de vouloir la lumire sur ce
  lugubre drame, en faisant appel  tous les concours, car vraiment je
  doute que des tres humains aient jamais souffert plus que nous.


  Iles du Salut, 5 octobre 1896.

  Je viens de recevoir  l'instant ta chre et bonne lettre du mois
  d'aot, ainsi que toutes celles de la famille, et c'est sous
  l'impression profonde non seulement des souffrances que nous endurons
  tous, mais de la douleur que je t'ai cause par ma lettre du 6
  juillet, que je t'cris.

  Ah! chre Lucie, comme l'tre humain est faible, comme il est parfois
  lche et goste. Ainsi que je te l'ai dit, je crois, j'tais  ce
  moment en proie aux fivres qui me brlaient corps et cerveau, moi
  dont l'esprit est si frapp, dont les tortures sont si grandes. Et
  alors, dans cette dtresse profonde de tout l'tre, o l'on aurait
  besoin d'une main amie, d'une figure sympathique, hallucin par la
  fivre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que
  je te jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs.

  Je me ressaisis, d'ailleurs, je suis redevenu ce que j'tais, ce que
  je resterai jusqu'au dernier souffle.

  Comme je te l'ai dit dans ma lettre d'avant-hier, il faut que, forts
  de nos consciences, nous nous levions au-dessus de tout, mais avec
  cette volont ferme, inflexible de faire clater mon innocence aux
  yeux de la France entire.

  Il faut que notre nom sorte de cette horrible aventure tel qu'il tait
  quand on l'y a fait entrer; il faut que nos enfants entrent dans la
  vie la tte haute et fire.

  Quant aux conseils que je puis te donner, que je t'ai dvelopps dans
  mes lettres prcdentes, tu dois bien comprendre que les seuls
  conseils que je puisse te donner sont ceux que me suggre mon coeur.
  Tu es, vous tes tous mieux placs, mieux conseills, pour savoir ce
  que vous avez  faire.

  Je souhaite avec toi que cette situation atroce ne tarde pas trop 
  s'claircir, que nos souffrances  tous aient bientt un terme. Quoi
  qu'il en soit, il faut avoir cette foi qui fait diminuer toutes les
  souffrances, surmonter toutes les douleurs, pour arriver  rendre 
  nos enfants un nom sans tache, un nom respect.

  ALFRED.


La lettre de ma femme, que je reus le 5 octobre 1896, tait une lettre
date du 13 aot, la seule qui me parvint de toutes les lettres que
m'crivit ma femme durant ce mois. J'en extrais ce simple passage:


  Paris, 13 aot 1896.

  Je reois  l'instant ta lettre du 6 juillet, et c'est les yeux encore
  tout gonfls de larmes que je t'cris. Pauvre, pauvre cher mari, quel
  calvaire tu supportes,  quel martyre tu es soumis. C'est tellement
  atroce, tellement pouvantable, que cette pense seule m'affole.

  LUCIE.


En novembre, je ne reus pas une seule des lettres que ma femme
m'crivit en septembre; elles ne me parvinrent jamais.

En dcembre, je reus, parmi toutes les lettres du mois d'octobre de ma
femme, une seule lettre, celle du 10 octobre, dont voici un extrait:


  Paris, 10 octobre 1896.

  J'attends avec une bien vive anxit des lettres de toi. Songe que je
  n'ai pas de tes nouvelles depuis le 9 aot, c'est--dire depuis prs
  de deux mois et demi; ce sont de longues semaines d'inquitudes,
  celles qui s'coulent entre chaque courrier, et chaque jour de retard
  m'apporte d'autres angoisses.

  LUCIE.


Le 4 janvier 1897, j'crivis  ma femme:


  Iles du Salut, 4 janvier 1897.

  Je viens de recevoir tes lettres de novembre ainsi que celles de la
  famille. L'motion profonde qu'elles me causent est toujours la mme:
  indescriptible.

  Comme toi, ma chre Lucie, ma pense ne te quitte pas, ne quitte pas
  nos chers enfants, vous tous, et quand mon coeur n'en peut plus, est 
  bout de forces pour rsister  ce martyre qui broie le coeur sans
  s'arrter comme le grain sous la meule, qui dchire tout ce qu'on a de
  plus noble, de plus pur, de plus lev, qui brise tous les ressorts de
  l'me, je me crie  moi-mme toujours les mmes paroles: Si atroce
  que soit ton supplice, marche encore afin de pouvoir mourir
  tranquille, sachant que tu laisses  tes enfants un nom honor, un nom
  respect.

  Mon coeur, tu le connais, il n'a pas chang, C'est celui d'un soldat,
  indiffrent  toutes les souffrances physiques, qui met l'honneur
  avant, au-dessus de tout, qui a vcu, qui a rsist  cet effondrement
  effroyable, invraisemblable, de tout ce qui fait le Franais, l'homme,
  de ce qui seul enfin permet de vivre, parce qu'il tait pre et qu'il
  faut que l'honneur soit rendu au nom que portent nos enfants.

  Je t'ai crit longuement dj, j'ai essay de te rsumer lucidement,
  de t'exposer pourquoi ma confiance, ma foi, taient absolues, aussi
  bien dans les efforts des uns, que dans ceux des autres, car, crois-le
  bien, aies-en l'absolue certitude, l'appel que j'ai encore fait, au
  nom de nos enfants, cre un devoir auquel des hommes de coeur ne se
  soustraient jamais; d'autre part, je connais trop tous les sentiments
  qui vous animent pour penser jamais qu'il puisse y avoir un moment de
  lassitude chez aucun, tant que la vrit ne sera pas dcouverte.

  Donc, tous les coeurs, toutes les nergies vont converger vers le but
  suprme, courir sus  la bte jusqu' ce qu'elle soit force: l'auteur
  ou les auteurs de ce crime infme. Mais, hlas! comme je te l'ai dit
  aussi, si ma confiance est absolue, les nergies du coeur, celles du
  cerveau, ont des limites, dans une situation aussi atrocement
  pouvantable, supporte depuis si longtemps. Je sais aussi ce que tu
  souffres et c'est horrible.

  Or, il n'est pas en ton pouvoir d'abrger mon martyre, le ntre. Le
  gouvernement seul possde des moyens d'investigation assez puissants,
  assez dcisifs pour le faire, s'il ne veut pas qu'un Franais, qui ne
  demande  sa patrie que la justice, la pleine lumire, toute la vrit
  sur ce lugubre drame, qui n'a plus qu'une chose  demander  la vie,
  voir encore pour ses chers petits le jour o l'honneur leur sera
  rendu, ne succombe sous une situation aussi crasante, pour un crime
  abominable qu'il n'a pas commis.

  J'espre donc que le gouvernement aussi t'apportera son concours.
  Quoiqu'il en soit de moi, je ne puis donc que te rpter de toutes les
  forces de mon me d'avoir confiance, d'tre toujours courageuse et
  forte et t'embrasser de tout mon coeur, de toutes mes forces, comme je
  t'aime, ainsi que nos chers et adors enfants.

  ALFRED.


J'extrais des lettres que je reus de ma femme  cette date les passages
qui suivent:


  Paris, 12 novembre 1896.

  Je viens de recevoir tes bonnes lettres des 3 et 5 octobre; je suis
  encore tout impressionne et heureuse de m'tre laisse aller quelques
  instants  l'motion si douce que me causent tes paroles. Je t'en
  prie, mon mari bien-aim, ne pense pas  ma douleur, aux souffrances
  que je puis endurer; comme je te l'ai dj dit, ma personnalit n'est
  que secondaire et je serais navre d'ajouter encore par mes plaintes
  une douleur de plus  tes tortures. Ne te proccupe donc pas de moi;
  tu as besoin de toutes tes forces, de tout ton courage, pour rsister
   cette lutte morale, si pnible, si dure, pour ne pas te laisser
  dprimer par la fatigue physique, par le climat, par les privations de
  toutes sortes qui te sont imposes.


  Paris, 24 novembre 1895.

  Je voudrais pouvoir venir causer avec toi tous les jours... Mais 
  quoi bon rpter constamment les mmes choses? Je sais trs bien que
  mes lettres se ressemblent, qu'elles sont toutes imprgnes de la mme
  ide, l'unique ide qui nous occupe tous, celle dont dpendent nos
  vies, celles de nos enfants, l'avenir de toute une famille. Comme toi,
  je ne puis m'attacher qu' une chose,  ta rhabilitation, je ne
  poursuis qu'un but, celui de te faire rendre ton honneur; en dehors de
  cette pense fixe, qui me hante, rien ne m'intresse, rien ne me
  touche...

  LUCIE.


Puis en fvrier:


  Paris, 15 dcembre 1896.

  J'esprais recevoir ce mois encore quelques bonnes lettres de toi; je
  me rjouissais de lire une bonne causerie; n'ayant rien reu, j'ai
  repris tes lettres du mois d'octobre, je les ai lues et relues.


  Paris, 25 dcembre 1896.

  Une fois encore je vais remettre le courrier pour qu'il te soit
  envoy, avec l'amer chagrin de ne pouvoir te donner encore la nouvelle
  que tu dsires, que nous attendons avec tant d'anxit, celle de ta
  rhabilitation. Je sais que ce sera pour toi une nouvelle dception,
  une prolongation de tes souffrances, c'est pourquoi j'en suis
  doublement navre... Pauvre ami, j'ai des angoisses affreuses, des
  serrements de coeur pouvantables devant ton supplice que toutes nos
  activits, nos volonts ne peuvent abrger.

  LUCIE.


Au mois de mars 1897, on me fit attendre jusqu'au 28 du mois la remise
des lettres du mois de janvier de ma femme. Pour la premire fois, ces
lettres m'taient transmises seulement en copie. Jusqu' quel point le
texte, crit par une main banale, reprsente-t-il le texte original?
C'est ce que je ne saurais dire[4]. Je ressentis vivement ce nouvel
outrage, venant aprs tant d'autres, et j'en fus bless jusqu'au plus
profond de mon me; mais rien ne put amoindrir ma volont.

  [4] Depuis que j'ai crit ces lignes, j'ai demand au ministre
  des Colonies la remise des lettres de ma femme, aussi bien de celles qui
  ne m'taient jamais parvenues que de celles qui ne m'taient parvenues
  qu'en copie, ainsi que la remise des crits que j'avais faits durant mon
  sjour  l'le du Diable et pour lesquels chaque cahier de papier,
  numrot et paraph, page par page, m'tait enlev aussitt son
  achvement, avant de pouvoir recevoir un nouveau cahier.

  Tous les papiers crits par moi  l'le du Diable ont t retrouvs et
  m'ont t rendus. Mais des nombreuses lettres de ma femme, non parvenues
  ou parvenues en copie, il n'a pu m'en tre rendu que quatre, toutes les
  autres ayant t dtruites sur l'ordre de M. Lebon, alors ministre des
  Colonies.

J'crivis  ma femme:


  Iles du Salut, 28 mars 1897.

  Aprs une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de
  deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne
  t'cris plus longuement. Je t'ai crit de nombreuses lettres fin
  janvier, peut-tre te seront-elles parvenues maintenant.

  Et puis, les sentiments qui sont dans nos coeurs, qui rgissent nos
  mes, nous les connaissons. D'ailleurs, nous avons puis tous deux,
  nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.

  Tu me demandes encore, ma chre Lucie, de te parler longuement de moi.
  Je ne le puis, hlas! Lorsqu'on souffre aussi atrocement, quand on
  supporte de telles misres morales, il est impossible de savoir la
  veille o l'on sera le lendemain.

  Tu me pardonneras aussi si je n'ai pas toujours t stoque, si
  souvent je t'ai fait partager mon extrme douleur,  toi qui souffrais
  dj tant. Mais c'tait parfois trop, et j'tais trop seul.

  Mais aujourd'hui, comme hier, arrire toutes les plaintes, toutes les
  rcriminations. La vie n'est rien, il faut que tu triomphes de toutes
  tes douleurs, quelles qu'elles puissent tre, de toutes tes
  souffrances, comme une me humaine trs haute et trs pure, qui a un
  devoir sacr  remplir.

  Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixs droit devant
  toi, vers le but, sans regarder ni  droite, ni  gauche.

  Ah! je sais bien que tu n'es aussi qu'un tre humain; mais quand la
  douleur devient trop grande, si les preuves que l'avenir te rserve
  sont trop fortes, regarde nos chers enfants et dis-toi qu'il faut que
  tu vives, qu'il faut que tu sois l, leur soutien, jusqu'au jour o
  la patrie reconnatra ce que j'ai t, ce que je suis...

  Mais ce que je veux te rpter de toutes les forces de mon me, de
  cette voix que tu devras toujours entendre, c'est courage et courage!
  Ta patience, ta volont, les ntres, ne devront jamais se lasser
  jusqu' ce que la vrit tout entire soit rvle et reconnue.

  Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c'est tout ce que
  mon coeur contient d'affection pour toi, pour tous. Si j'ai pu
  rsister jusqu'ici  tant de misres morales, c'est que j'ai puis
  cette force dans ta pense, dans celle des enfants...

  ALFRED.


Des deux lettres de ma femme, copies par une main banale, reues
seulement le 28 mars, j'extrais le passage suivant:


  Paris, 1er janvier 1897.

  Aujourd'hui, plus particulirement encore, j'ai besoin de venir auprs
  de toi, de me rapprocher, de m'entretenir de nos chagrins, comme aussi
  de nos esprances. Cette journe plus triste, par cela mme qu'elle me
  rappelle d'excellents souvenirs bien lointains dj, je voudrais la
  passer tout entire  causer avec toi, elle me semblerait moins
  longue, moins amre; je ne saurais exprimer  nouveau des voeux
  rpts si souvent et depuis si longtemps. J'appelle de toutes mes
  forces le moment si tardif o nous pourrons enfin vivre en paix, o je
  pourrai te rendre un nom honor, o je pourrai te serrer dans mes
  bras... Esprons que cette nouvelle anne nous apportera la
  ralisation de nos voeux...

  Dans l'attente continuelle dans laquelle je vis, tes lettres seules
  peuvent m'apporter un peu de dtente; c'est quelque chose de toi,
  c'est une petite parcelle de ta pense qui vient me retrouver, me
  consoler pendant un long mois...

  LUCIE.


Je n'avais pu me rendre compte, par les quelques lettres copies que
j'avais reues, des vnements qui se passaient vers cette poque en
France; je les rappelle sommairement:

L'article de l'_clair_ du 15 septembre 1896, rvlant la communication
aux juges seuls, dans la salle des dlibrations, d'une pice secrte;

La courageuse initiative de Bernard Lazare, publiant, en novembre 1896,
sa brochure: _Une erreur judiciaire_.

La publication, par le _Matin_ du 10 novembre 1896, du fac-simil du
bordereau;

L'interpellation Castelin, du 18 novembre,  la Chambre des dputs.

Je n'appris ces vnements qu' mon retour, en 1899.

Ni ma femme, ni personne en dehors du ministre de la Guerre, ne
connaissait alors la dcouverte du vritable tratre par le
lieutenant-colonel Picquart, l'hroque conduite de cet admirable
officier et les criminelles manoeuvres qui l'empchrent d'aboutir dans
l'oeuvre de vrit et de justice.

Puis les lettres originales reprennent. En avril, je reus une seule
lettre de ma femme, celle du 20 fvrier dont je donne un extrait;
j'appris par cette lettre que mes lettres taient galement transmises
en copie:


  Paris, 20 fvrier 1897.

  J'ai eu la joie de recevoir une bonne et nouvelle lettre de toi, j'en
  suis encore tout heureuse, bien qu'il ne m'ait t communiqu qu'une
  copie. C'tait toujours une grande satisfaction pour moi que de voir
  ton criture, il me semblait que je tenais ainsi une parcelle de toi;
  une copie supprime tout le caractre intime de la lettre et vous te
  l'impression que peut seul donner le travail machinal et tout
  personnel qui accompagne la pense. C'est cette impression qui me
  manque lorsque la lettre est copie par une main indiffrente et ce
  m'est une des choses les plus pnibles parmi tous les chagrins
  secondaires que j'ai eus  subir...

  LUCIE.


En mai, j'crivis  ma femme:


  Iles du Salut, 4 mai 1897.

  Je viens de recevoir ton courrier de mars, celui de la famille, et
  c'est toujours avec la mme motion poignante, avec la mme douleur
  que je te lis, que je vous lis tous, tant nos coeurs sont blesss,
  dchirs par tant de souffrances.

  Je t'ai dj crit il y a quelques jours en attendant tes chres
  lettres et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre,
  ni savoir pourquoi l'on me faisait succomber ainsi sous tous les
  supplices. Mais si dans la force de ma conscience, dans le sentiment
  de mon devoir, j'ai pu m'lever ainsi au-dessus de tout, touffer
  toujours et encore mon coeur, teindre toutes les rvoltes de mon
  tre, il ne s'ensuit pas que mon coeur n'ait profondment souffert,
  que tout, hlas! ne soit en lambeaux.

  Mais aussi je t'ai dit qu'il n'entrait jamais un moment de
  dcouragement dans mon me, qu'il n'en doit pas plus entrer dans la
  tienne, dans les vtres  tous.

  Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est pouvantable
  et droute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle;
  mais aujourd'hui il ne saurait y avoir d'autre consolation pour les
  uns comme pour les autres que la dcouverte de la vrit, la pleine
  lumire.

  Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent tre vos
  souffrances  tous, dis-toi qu'il y a un devoir sacr  remplir que
  rien ne saurait branler: ce devoir est de rtablir un nom, dans toute
  son intgrit, aux yeux de la France entire.

  Maintenant, te dire tout ce que mon coeur contient pour toi, pour nos
  enfants, pour vous tous, c'est inutile, n'est-ce pas?

  Dans le bonheur, on ne s'aperoit mme pas de toute la profondeur, de
  toute la puissance de tendresse qui rside au fond du coeur pour ceux
  que l'on aime. Il faut le malheur, le sentiment des souffrances
  qu'endurent ceux pour qui l'on donnerait jusqu' la dernire goutte de
  son sang, pour en comprendre la force, pour en saisir la puissance. Si
  tu savais combien j'ai d appeler  mon aide, dans les moments de
  dtresse, ta pense, celle des enfants, pour me forcer  vivre encore,
  pour accepter ce que je n'aurais jamais accept sans le sentiment du
  devoir.

  Et cela me ramne toujours  cela, ma chrie: fais ton devoir,
  hroquement, invinciblement, comme une me humaine trs haute et trs
  fire qui est mre et qui veut que le nom qu'elle porte, que portent
  ses enfants, soit lav de cette horrible souillure.

  Donc,  toi, comme  tous, toujours et encore, courage et courage...

  ALFRED.


Quelques extraits des lettres de ma femme que je reus  cette date:


  Paris, 5 mars 1897.

  Je voulais attendre, pour venir causer avec toi, l'arrive de ton
  courrier, mais je ne puis tenir d'impatience, je suis incapable de
  m'imposer un supplice aussi long; j'ai besoin de me dtendre, de venir
  prs de toi, de rchauffer mon coeur auprs du tien et de ne pas me
  concentrer, sans un instant de repos, dans la pense affolante de
  cette longue, interminable sparation. Quand je t'cris, au moins,
  j'ai quelques instants d'illusion, la plume, l'imagination, la tension
  de la volont me transportent prs de toi, l, tout prs, comme je
  voudrais tre, te soutenant, te consolant, te rassurant sur l'avenir,
  et t'apportant tout l'espoir que mon coeur contient renferm et que je
  voudrais tant te communiquer. C'est un moment bien fugitif, mais ce
  bonheur d'tre auprs de toi, je le possde ainsi quelques instants et
  je me sens revivre...

  LUCIE.


  Paris, 16 mars 1897.

  J'tais venue causer avec toi il y a quelques jours, j'tais alors
  dans l'angoisse de l'attente de nouvelles; je les ai reues, ces
  chres lettres si attendues, si ardemment dsires. Depuis, je me
  pntre de tes paroles, je ne me lasse pas de te relire; ce sont mes
  seuls bons instants, ceux que je vis un peu plus prs de toi.

  Comme le mois dernier, je n'ai pas eu la joie de voir ton criture,
  c'est une copie qui m'a t transmise, et tu peux t'imaginer ce que
  mon coeur saigne d'tre prive de cette seule consolation qui, jusqu'
  cet t, ne m'avait pas t refuse. Quel chemin d'amertume et de
  douleur nous avons  traverser; ce sont de petites choses qu'on
  devrait passer sous silence si on les compare  la grandeur de notre
  tche; mais pour des natures sensibles toutes ces blessures n'en sont
  pas moins cuisantes.

  Puisqu'il le faut, ne nous arrtons pas  cela, et puisque nous sommes
  malheureusement appels  remplir un devoir sacr par respect pour
  notre nom, pour celui que portent nos enfants, levons-nous  la
  hauteur de notre mission et ne nous abaissons pas  envisager toutes
  ces misres. Si nous sommes anantis par le chagrin, ayons au moins la
  satisfaction du devoir accompli, raidissons-nous dans la tranquillit
  de notre conscience, et gardons toute notre nergie, toute notre
  force, pour mener  bien notre rhabilitation...

  LUCIE.


En juin 1897 eut lieu une alerte qui et pu avoir les suites les plus
tragiques. Les consignes disaient qu' la moindre dmonstration de ma
part, o de celle de l'extrieur, pour une tentative d'vasion, je
courrais risque mme de la vie. Le surveillant de garde devait, mme par
les moyens les plus dcisifs, prvenir l'enlvement ou l'vasion. On
comprend donc combien taient dangereuses, avec de pareilles consignes,
les alertes causes dans le service du personnel prpos  ma garde.
Ces consignes taient d'ailleurs odieuses, car je ne pouvais tre rendu
responsable d'une tentative venant de l'extrieur, si elle se ft
produite,  laquelle j'eusse t totalement tranger.

Le 6 juin, vers neuf heures du soir, une fuse fut lance de l'le
Royale. On prtendit qu'une golette avait t aperue dans le golfe
form par l'le Saint-Joseph et l'le du Diable. Le commandant du
pnitencier donna l'ordre de tirer dessus  blanc et de prendre les
postes de combat. Lui-mme vint renforcer, avec un personnel
supplmentaire, le dtachement de l'le du Diable. J'tais couch et
enferm dans ma case avec le surveillant de garde, comme d'habitude
chaque nuit; je fus rveill en sursaut par les coups de canon suivis de
coups de fusil, et je vis le surveillant de garde, les armes prtes, me
regarder fixement. Je demandai: Qu'y a-t-il?. Le surveillant de garde
ne me rpondit pas. Mais comme je ne me proccupais pas des incidents
qui se passaient autour de moi, la pense tendue vers un seul but: mon
honneur, je m'tendis de nouveau sur mon lit. Heureusement peut-tre; le
surveillant de garde avait des consignes rigoureuses et l'on peut se
demander s'il n'et pas tir sur moi, si, surpris par ces bruits
insolites, je m'tais jet  bas du lit.

Le 10 aot 1807, j'crivis  ma femme:


  Je viens de recevoir  l'instant tes trois lettres du mois de juin,
  toutes celles de la famille, et c'est sous l'impression toujours aussi
  vive, aussi poignante, qu'voquent en moi tant de doux souvenirs, tant
  d'aussi pouvantables souffrances, que je veux y rpondre.

  Je te dirai encore une fois, d'abord toute ma profonde affection,
  toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble
  caractre; je t'ouvrirai aussi toute mon me et je te dirai ton
  devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la
  mort.

  Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que
  pour toi, que pour vous tous, c'est de vouloir la lumire pleine et
  entire sur cet horrible drame, c'est de vouloir, sans faiblesse comme
  sans jactance, mais avec une nergie indomptable, que notre nom, le
  nom que portent nos chers enfants, soit lav de cette horrible
  souillure.

  Et ce but, tu dois, vous devez l'atteindre en bons et vaillants
  Franais qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les
  autres, quels qu'aient t les outrages, les amertumes, n'ont jamais
  oubli un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour o la
  lumire sera faite, o toute la vrit sera dcouverte, et il faut
  qu'elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volont ne doivent
  compter devant un but pareil; eh bien, si je ne suis plus l, il
  t'appartiendra de laver ma mmoire de ce nouvel outrage, aussi
  injuste, que rien n'a jamais justifi. Et, je le rpte, quelles
  qu'aient t mes souffrances, si atroces qu'aient t les tortures qui
  m'ont t infliges, tortures inoubliables et que les passions qui
  garent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n'ai jamais
  oubli qu'au-dessus des hommes, qu'au-dessus de leurs passions,
  qu'au-dessus de leurs garements, il y a la patrie. C'est alors  elle
  qu'il appartiendra d'tre mon juge suprme.

  tre un honnte homme ne consiste pas seulement  ne pas tre capable
  de voler cent sous dans la poche de son voisin; tre un honnte homme,
  dis-je, c'est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n'oublie
  pas, qui voit tout, qui connat tout, pouvoir se mirer, en un mot,
  dans sa conscience, avec la certitude d'avoir toujours et partout fait
  son devoir. Cette certitude, je l'ai.

  Donc, chre et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement,
  impitoyablement, en bonne et vaillante Franaise qui souffre le
  martyre, mais qui veut que le nom qu'elle porte, que portent ses
  enfants, soit lav de cette pouvantable souillure. Il faut que la
  lumire soit faite, qu'elle soit clatante. Le temps ne fait plus rien
   l'affaire.

  D'ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m'animent vous
  animent tous, nous sont communs  tous,  ta chre famille comme  la
  mienne.

  Te parler des enfants, je ne le puis. D'ailleurs je te connais trop
  bien pour douter un seul instant de la manire dont tu les lves. Ne
  les quitte jamais, sois toujours avec eux de coeur et d'me,
  coute-les toujours, quelque importunes que puissent tre leurs
  questions.

  Comme je te l'ai dit souvent, lever ses enfants ne consiste pas
  seulement  leur assurer la vie matrielle et mme intellectuelle,
  mais  leur assurer aussi l'appui qu'ils doivent trouver auprs de
  leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la
  certitude qu'ils doivent toujours avoir de savoir o pancher leur
  coeur, o trouver l'oubli de leurs peines, de leurs dboires, si
  petits, si nafs qu'ils paraissent parfois.

  Et, dans ces dernires lignes, je voudrais encore mettre toute ma
  profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers
  parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j'aime du plus profond de
  mon coeur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le
  dvouement inaltrable, te dire et te redire encore courage et
  courage, que rien ne doit branler ta volont, qu'au-dessus de ma vie
  plane le souci suprme, celui de l'honneur de mon nom, du nom que tu
  portes, que portent nos enfants, t'embraser du feu ardent qui anime
  mon me, feu ardent qui ne s'teindra qu'avec ma vie...

  ALFRED.


Depuis la construction des palissades autour de ma case, celle-ci tait
devenue compltement inhabitable; c'tait la mort. A partir de ce
moment, il n'y eut plus ni air, ni lumire; la chaleur y tait torride,
touffante, pendant la saison sche; pendant la priode des pluies, le
logement tait trs humide, dans ce pays o l'humidit est un des plus
grands flaux de l'Europen. J'tais totalement puis, non pas
seulement par le manque d'exercice, mais par l'influence pernicieuse du
climat. La construction d'une nouvelle case fut dcide sur le rapport
du mdecin.

Pendant le mois d'aot 1897, la palissade du promenoir fut dmolie pour
tre affecte  la palissade de la nouvelle case. Je fus de nouveau
enferm durant cette priode.

[Illustration: Courbes de temprature  l'intrieur de la case.
Temprature releve  l'poque de la saison sche.]




IX


Le 25 aot 1897, je fus transport dans la nouvelle case qui avait t
construite sur le mamelon s'tendant entre le quai et l'ancien campement
des lpreux. Cette case tait divise en deux par une solide grille en
fer qui s'tendait sur toute la largeur; j'tais d'un ct de cette
grille, le surveillant de garde de l'autre ct, de telle sorte qu'il ne
pouvait me perdre de vue un seul instant, de jour comme de nuit. Des
fentres grilles, que je ne pouvais atteindre, laissaient passer la
lumire et un peu d'air. Plus tard, aux barreaux de fer, fut ajout un
grillage en mailles serres de fil de fer, interceptant encore davantage
l'air; puis, pour m'empcher absolument l'approche de la fentre, ce qui
ne me permit mme plus de respirer un peu d'air par les journes et les
nuits touffantes de la Guyane, on tablit  l'intrieur, devant chaque
fentre, deux panneaux qui, avec la fentre, constituaient un prisme
triangulaire. L'un des panneaux tait form d'une plaque pleine en tle,
l'autre de barreaux de fer verticaux et transversaux. Une palissade en
bois,  bouts pointus, de 2 mtres 80 de hauteur, entourait la case;
cette palissade reposait sur un mur en pierres sches de 2 mtres  2
mtres 50 sur les faces sud et ouest, de telle sorte que la vue de
l'extrieur, la vue de l'le comme celle de la mer, m'tait compltement
masque.

Quoi qu'il en soit, cette case plus haute et plus spacieuse tait
prfrable  la premire; d'autre part, d'un ct, la palissade avait
t loigne de la case, enfin il ne subsistait plus qu'une seule
palissade. Mais l'humidit vint me retrouver; bien souvent, au moment
des grandes pluies, j'eus plusieurs centimtres d'eau dans ma case;
quant aux btes, elles taient aussi nombreuses, sinon plus, que dans la
premire case.

[Illustration: Plan de la deuxime case habite depuis aot 1897
jusqu'au dpart de l'le du Diable en juin 1899.]

Les vexations furent plus frquentes et plus nombreuses encore  dater
de cette poque; l'attitude qu'on avait  mon gard variait avec les
fluctuations de la situation en France, situation que j'ignorais
compltement. Des mesures nouvelles furent prises pour m'isoler
encore davantage, si possible. Plus que jamais je dus maintenir une
attitude hautaine pour empcher qu'on et prise sur moi. Des piges me
furent souvent tendus, des questions insidieuses me furent poses par
les surveillants, par ordre. Dans mes nuits d'nervement, quand j'tais
en proie aux cauchemars, le surveillant de garde s'approchait de mon lit
pour chercher  surprendre les paroles qui s'chappaient de mes lvres.
Dans cette priode, le commandant du pnitencier, Deniel, au lieu de se
borner  ses devoirs stricts de fonctionnaire, fit le bas et misrable
mtier de mouchard; il crut videmment s'attirer ainsi des faveurs.

L'extrait suivant de la consigne gnrale de la dportation  l'le du
Diable ft affich dans ma case:

  Art. 22.--Le dport assure la propret de sa case et de l'enceinte
  qui lui est rserve et prpare lui-mme ses aliments.

  Art. 23.--Il lui est dlivr la ration rglementaire et il est
  autoris  amliorer cette ration par la rception de denres et
  liquides dans une mesure raisonnable dont l'apprciation appartient 
  l'administration.

  Les diffrents objets destins au dport ne lui seront remis qu'aprs
  avoir t minutieusement visits, et au fur et  mesure de ses besoins
  journaliers.

  Art. 24.--Le dport doit remettre au surveillant-chef toutes les
  lettres et crits rdigs par lui.

  Art. 26.--Les demandes ou rclamations que le dport aurait 
  formuler ne peuvent tre reues que par le surveillant-chef.

  Art. 27.--Au jour, les portes de la case du dport sont ouvertes et
  jusqu' la nuit il a la facult de circuler dans l'enceinte
  palissade.

  Toute communication avec l'extrieur lui est interdite.

  Dans le cas o, contrairement aux dispositions de l'article 4, les
  ventualits du service ncessiteraient, dans l'le la prsence de
  surveillants ou de transports autres que ceux du service ordinaire,
  le dport serait enferm dans sa case jusqu'au dpart des corves
  temporaires.

  Art. 28.--Pendant la nuit, le local affect au dport est clair
  intrieurement et occup, comme le jour, par un surveillant.

J'ai su depuis qu' dater de cette poque les surveillants reurent
aussi l'ordre de relater tous mes gestes, tous les jeux de ma
physionomie, et l'on peut concevoir comment ces ordres furent excuts.
Mais ce qui est plus grave, c'est que tous ces gestes, toutes ces
manifestations de ma douleur, parfois de mon impatience, furent
interprts par Deniel avec une passion aussi vile que haineuse. Esprit
aussi mal quilibr que vaniteux, cet agent attacha aux plus petits
incidents une porte immense; le plus lger panache de fume rompant 
l'horizon la monotonie du ciel, tait l'indice certain d'une attaque
possible et provoquait des mesures de rigueur et des prcautions
nouvelles. On voit aisment combien une surveillance ainsi comprise,
dont l'intensit haineuse se traduisait forcment dans l'attitude des
surveillants, tait de nature  aggraver le rgime.

Je ne connais d'ailleurs pas de supplice plus nervant, plus atroce que
celui que j'ai subi pendant cinq annes, d'avoir deux yeux braqus sur
moi, jour et nuit,  tous les moments, dans toutes les conditions, sans
une minute de rpit.

Le 4 septembre 1897, j'crivais  ma femme:


  Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore
  d'avoir la certitude de l'entire lumire, cette certitude est dans
  mon me, elle s'inspire des droits qu'a tout homme de la demander, de
  la vouloir, quand il ne veut qu'une chose: la vrit.

  Tant que j'aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine
  qu'immrite, je t'crirai donc pour t'animer de mon indomptable
  volont.

  D'ailleurs, les dernires lettres que je t'ai crites sont comme mon
  testament moral. Je t'y parlais d'abord de mon affection; je t'y
  avouais aussi des dfaillances physiques et crbrales, mais je t'y
  disais non moins nergiquement ton devoir, tout ton devoir.

  Cette grandeur d'me que nous avons tous montre, les uns comme les
  autres, qu'on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d'me ne doit
  tre ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s'allier, au
  contraire,  une volont chaque jour grandissante, grandissante 
  chaque heure du jour, pour marcher au but: la dcouverte de la vrit,
  de toute la vrit pour la France entire.

  Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le coeur se
  soulve, se rvolte; certes, souvent, puis comme je le suis, je
  m'effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu'un
  pauvre tre humain d'agonie et de souffrances; mais mon me indompte
  me relve, vibrant de douleur, d'nergie, d'implacable volont devant
  ce que nous avons de plus prcieux au monde: notre honneur, celui de
  nos enfants, le ntre  tous; et je me redresse encore pour jeter 
  tous le cri d'appel vibrant de l'homme qui ne demande, qui ne veut que
  de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu
  ardent qui anime mon me, qui ne s'teindra qu'avec ma vie.

  Moi, je ne vis que de ma fivre, depuis si longtemps, au jour le jour,
  fier quand j'ai gagn une longue journe de vingt-quatre heures...

  Quant  toi, tu n'as  savoir ni ce que l'on dit, ni ce que l'on
  pense. Tu as  faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins
  inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vrit. Oui,
  il faut que la lumire soit faite, je formule nettement ma pense...

  Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet
  effroyable, horrible et immrit martyre ait enfin un terme...

  Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c'est
  inutile: je le fais parfois malgr moi, car le coeur a des rvoltes
  irrsistibles; l'amertume, quoi qu'on en veuille, monte du coeur aux
  lvres quand on voit ainsi tout mconnatre, tout ce qui fait la vie
  noble et belle; et, certes, s'il ne s'agissait que de moi, de ma
  propre personne, il y a longtemps que j'eusse t chercher dans la
  paix de la tombe, l'oubli de ce que j'ai vu, de ce que j'ai entendu,
  l'oubli de ce que je vois chaque jour.

  J'ai vcu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable
  volont, car il ne s'agissait plus l de ma vie, il s'agissait de mon
  honneur, de notre honneur  tous, de la vie de nos enfants; j'ai tout
  support sans flchir, sans baisser la tte, j'ai touff mon coeur,
  je refrne chaque jour toutes les rvoltes de l'tre, rclamant
  toujours et encore  tous, sans lassitude comme sans jactance, la
  vrit.

  Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre amie, pour tous, que les
  efforts soit des uns, soit des autres, aboutissent bientt; que le
  jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l'attendons depuis
  si longtemps.

  Chaque fois que je t'cris, je ne puis presque pas quitter la plume,
  non pour ce que j'ai  te dire, mais je vais te quitter de nouveau,
  pour de longs jours, ne vivant que par ta pense, celle des enfants,
  de vous tous.

  Je termine cependant en t'embrassant ainsi que nos chers enfants, tes
  chers parents, tous nos chers frres et soeurs, en te serrant dans mes
  bras de toutes mes forces et en te rptant avec une nergie que rien
  n'branle, et tant que j'aurai souffle de vie: courage, courage et
  volont!

  ALFRED.


Dans le courrier du mois de juillet 1897, que je reus le 4 septembre,
se trouvait la lettre suivante de ma femme, dont je donne un extrait, et
qui resta pour moi nigmatique. La lettre du 1er juillet, dont on y
parle, ne me parvint jamais.


  Paris, 15 juillet 1897.

  Tu as d tre mieux impressionn par la lettre que je t'ai crite le
  1er juillet que par les prcdentes. J'tais moins angoisse et
  l'avenir m'apparaissait enfin sous des couleurs moins sombres...

  Nous avons fait un pas immense vers la vrit, malheureusement, je ne
  puis pas t'en dire davantage...

  LUCIE.


En octobre, je reus la lettre dont j'extrais le passage suivant:


  Paris, 15 aot 1897.

  Je suis toute soucieuse et bien angoisse de ne pas avoir encore de
  tes nouvelles; voil prs de sept semaines que je n'ai pas eu de
  lettres de toi et les semaines comptent triple quand on les passe dans
  l'inquitude; j'espre qu'il n'y a l qu'un retard et que je vais
  recevoir bien vite un bon courrier. Je mets toute ma joie dans la
  lecture des lignes si pleines de courage que tu m'adresses, en
  attendant mieux, en attendant que tu me sois rendu et que je puisse,
  dans le profond bonheur de vivre auprs de toi, me consoler de toutes
  mes peines...

  Efforce-toi de ne pas penser, de ne pas faire travailler ta pauvre
  cervelle, ne t'puise pas en conjectures inutiles. Ne pense qu'au but,
   la fin; laisse reposer ta pauvre tte, branle par tant de chocs.

  LUCIE.


Puis en novembre:


  Paris 1er septembre 1897.

  C'est avec joie que je viens te confirmer encore la nouvelle que je
  t'ai donne dans mes lettres du mois dernier. Je suis tout  fait
  heureuse de constater que nous entrons dans la bonne voie. Je ne puis
  que te rpter d'avoir confiance, de ne plus te dsoler, de te bien
  pntrer de la certitude que nous avons d'aboutir...


  Paris, 25 septembre 1897.

  Je n'ajouterai qu'un mot  mes longues lettres de ce mois[5]; je suis
  bien heureuse  la pense qu'elles t'auront redonn, avec un immense
  espoir, les forces ncessaires pour attendre ta rhabilitation. Je ne
  puis t'en dire plus que dans mes dernires lettres...

  LUCIE.

  [5] La lettre du 1er septembre et celle du 25 furent les seules
  du mois qui me parvinrent.


Je rpondais  ces lettres:


  Iles du Salut, 4 novembre 1897.

  Je viens  l'instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne
  chrie, sont bien impuissantes  rendre tout ce que la vue de la chre
  criture rveille d'motions poignantes dans mon coeur, et cependant ce
  sont les sentiments de puissante affection que cette motion rveille en
  moi qui me donnent la force d'attendre le jour suprme o la vrit sera
  enfin faite sur ce lugubre et terrible drame.

  Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu'elles ont
  rassrn mon coeur qui souffre tant pour toi, pour nos chers enfants.

  Tu me fais la recommandation, pauvre chrie, de ne plus chercher 
  penser, de ne plus chercher  comprendre, je ne l'ai jamais fait, cela
  m'est impossible, mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis
  faire, c'est de chercher  attendre, comme je te l'ai dit, le jour
  suprme de la vrit.

  Dans ces derniers mois, je t'ai crit de longues lettres o mon coeur
  trop gonfl s'est dtendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me vois le
  jouet de tant d'vnements auxquels je suis tranger, ne sortant pas
  de la rgle de conduite absolue que je me suis impose, que ma
  conscience de soldat loyal et dvou  son pays m'a impose d'une
  faon inluctable, que, quoi qu'on en veuille, l'amertume monte du
  coeur aux lvres, la colre vous prend parfois  la gorge, et les cris
  de douleur s'chappent. Je m'tais bien jur jadis de ne jamais parler
  de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme toi, comme
  tous, qu'une consolation suprme, celle de la vrit, de la pleine
  lumire.

  Mais la trop longue souffrance, une situation pouvantable, le climat
  qui  lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m'a jamais fait
  oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans un
  tat d'rthisme crbral et nerveux qui est terrible...

  Je bavarde avec toi, quoique je n'aie rien  te dire, mais cela me
  fait du bien, repose mon coeur, dtend mes nerfs. Vois-tu, souvent le
  coeur se crispe de douleur poignante quand je pense  toi,  nos
  enfants, et je me demande alors ce que j'ai bien pu commettre sur
  cette terre pour que ceux que j'aime le plus, ceux pour qui je
  donnerais mon sang goutte  goutte, soient prouvs par un pareil
  martyre.

  Mais mme quand la coupe trop pleine dborde, c'est dans ta chre
  pense, dans celle des enfants, penses qui font vibrer et frmir tout
  mon tre, qui l'exaltent  sa plus haute puissance, que je puise
  encore la force de me relever, pour jeter le cri d'appel vibrant de
  l'homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps
  que de la justice, de la vrit, rien que la vrit.

  Je t'ai d'ailleurs formul nettement ma volont, que je sais tre la
  tienne, la vtre et que rien n'a jamais pu abattre.

  C'est ce sentiment, associ  celui de tous mes devoirs, qui m'a fait
  vivre, c'est lui aussi qui m'a fait encore demander pour toi, pour
  tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous
  dans une simple oeuvre de justice et de rparation, en s'levant
  au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes
  les passions.

  Puis-je encore te parler de mon affection? C'est inutile, n'est-ce
  pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c'est que
  l'autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes
  de ces minutes trop longues auprs d'un coeur aimant, et un immense
  sentiment d'admiration s'levait en moi pour ta dignit et ton
  courage. Si l'preuve des grands malheurs est la pierre de touche des
  belles mes, oh! ma chrie, la tienne est une des plus belles et des
  plus nobles qu'il soit possible de rver.

  ALFRED.


Le mois de novembre s'coula, puis le mois de dcembre 1897, sans
m'apporter de lettres. Enfin, le 9 janvier 1898, aprs une longue et
anxieuse attente, je reus tout  la fois les lettres de ma femme des
mois d'octobre et de novembre, dont j'extrais les passages suivants:


  Paris, 6 octobre 1897.

  Je n'ai pas russi  t'exprimer dans ma dernire lettre et surtout, je
  crois,  te communiquer d'une faon absolue la confiance si grande que
  j'avais et qui n'a fait que s'accentuer depuis, dans le retour de
  notre bonheur. Je voudrais te dire la joie que je ressens en voyant
  l'horizon s'claircir ainsi, en apercevant le terme de nos
  souffrances, et je me sens bien inhabile  te faire partager mes
  sentiments, car pour toi, pauvre exil, c'est toujours l'attente,
  l'attente angoissante, l'ignorance de tout ce que nous faisons, et les
  phrases vagues, les assemblages de mots ne t'apportent rien, si ce
  n'est l'assurance de notre profonde affection et la promesse souvent
  renouvele que nous arriverons  te rhabiliter. Si tu pouvais comme
  moi te rendre compte des progrs accomplis, du chemin que nous avons
  fait  travers les tnbres pour gagner enfin la pleine lumire, comme
  tu te sentirais allg, soulag! Cela me crve le coeur de ne pouvoir
  te raconter tout ce qui me passionne, tout ce qui fait que j'ai tant
  d'espoir. Je souffre  l'ide que tu subis un martyre, qui, s'il doit
  se prolonger physiquement jusqu' ce que l'erreur soit officiellement
  reconnue, est au moins inutile moralement, et que, tandis que je me
  sens plus rassure, plus tranquille, tu passes par des alternatives
  d'angoisses et d'inquitudes qui pourraient t'tre pargnes...


  Paris, 17 novembre 1897.

  Je suis inquite de n'avoir pas de lettre de toi. Ta dernire lettre
  date du 4 septembre m'est arrive dans les premiers jours d'octobre,
  et depuis je suis absolument sans nouvelles. Je n'ai jamais exhal de
  plaintes et ce n'est certes pas maintenant que je commencerai, et
  cependant Dieu sait ce que j'ai souffert, restant pendant des semaines
  et des semaines dans cette angoisse affolante que me causait l'absence
  totale de lettres. De jour en jour, je pense que mes tourments vont
  cesser, que je vais tre rassure, autant que je le puis, tant
  donnes tes horribles souffrances. Mais espre de toutes tes forces!
  Comment pourrais-je te dire ma confiance, en restant dans les limites
  qui me sont permises? C'est difficile et je ne puis que te donner
  l'assurance formelle que dans un temps trs, trs rapproch tu seras
  rhabilit. Ah! si je pouvais te parler  coeur ouvert, te dire toutes
  les pripties de ce drame pouvantable...

  Quand cette lettre arrivera  la Guyane, j'espre que tu auras reu la
  bonne nouvelle que ta conscience attend depuis trois longues annes.

  LUCIE.


Quand ces lettres me parvinrent en janvier 1898,  l'le du Diable,
aprs une longue et anxieuse attente, non seulement je n'avais pas reu
la bonne nouvelle qu'elles me faisaient prvoir, mais les vexations
avaient redoubl d'intensit, la surveillance tait devenue encore plus
rigoureuse. De dix surveillants et un surveillant-chef, le nombre avait
t port  treize surveillants et un surveillant-chef; des sentinelles
avaient t places autour de ma case, un souffle de terreur rgnait
autour de moi, terreur dont je m'apercevais par l'attitude des
surveillants.

Vers cette poque galement, on levait une tour dpassant en hauteur la
caserne des surveillants et sur la plate-forme de laquelle fut plac le
canon Hotchkiss destin  dfendre les approches de l'le.

Aussi renouvelai-je auprs du Prsident de la Rpublique, auprs des
membres du Gouvernement, les appels que j'avais faits prcdemment.

Dans les premiers jours du mois de fvrier 1898, je reus deux lettres
de ma femme, dates du 4 dcembre 1897 et du 26 dcembre 1897; ces deux
lettres taient des copies partielles des lettres que ma femme m'avait
crites.

J'ai su depuis que ma femme m'avait fait connatre, en termes discrets,
dans les lettres qu'elle m'crivit en aot ou septembre 1897, qu'une
haute personnalit du Snat avait pris ma cause en main; le passage,
bien entendu, fut supprim et je n'appris l'admirable initiative de M.
Scheurer-Kestner qu' mon retour en France, en 1899, comme je n'appris
qu' cette poque les vnements qui se droulaient alors en France.

Un extrait qu'on m'avait transmis de la lettre du 4 dcembre 1897 de ma
femme tait particulirement triste.


  J'ai reu deux lettres de toi. Quoique tu ne me dises rien de tes
  souffrances et que ces lettres, comme les prcdentes, soient
  empreintes d'une belle dignit, d'un courage admirable, j'ai senti
  percer ta douleur avec une telle acuit que j'prouve le besoin de
  t'apporter du rconfort, de te faire entendre quelques paroles
  d'affection, venant d'un coeur aimant et dont la tendresse,
  l'attachement sont, comme tu le sais, aussi profonds qu'inaltrables.

  Mais que de jours se sont passs depuis que tu m'as crit ces lettres
  et que de temps s'coulera encore jusqu' ce que ces quelques lignes
  viennent te rappeler que ma pense est avec toi jour et nuit et qu'
  toutes les heures,  toutes les minutes de ta longue torture, mon me,
  mon coeur, tout ce qu'il y a de sensible en moi, vibre avec toi, que
  je suis l'cho de tes cruelles souffrances et que je donnerais ma vie
  pour abrger tes tortures. Si tu savais quel chagrin j'prouve de ne
  pas tre l-bas auprs de toi, et avec quelle joie j'aurais accept la
  vie la plus dure, la plus atroce, pour partager ton exil et tre  tes
  cts  toute heure,  tout moment, pour te soutenir dans les moments
  de dfaillance, t'entourer de toute mon affection et panser, si peu
  que ce soit, tes blessures.

  Mais il tait dit que nous n'aurions mme pas la consolation de
  souffrir ensemble et que nous boirions l'amertume jusqu' la dernire
  goutte...


Puis suivaient quelques phrases vagues d'espoir, si souvent renouveles.

En rponse  ce courrier, j'crivis  ma femme:


  Iles du Salut, 7 fvrier 1898.

  Je viens de recevoir tes chres lettres de dcembre, et mon coeur se
  brise, se dchire devant tant de souffrances immrites. Je te l'ai
  dit: ta pense, celle des enfants me relvent toujours, vibrant de
  douleur, de suprme volont devant ce que nous avons de plus prcieux
  au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri
  d'appel de plus en plus vibrant de l'homme qui ne demande que la
  justice pour lui et les siens et qui y a droit.

  Depuis trois mois, dans la fivre et le dlire, souffrant le martyre
  nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j'adresse appels sur appels
  au chef de l'tat, au Gouvernement,  ceux qui m'ont fait condamner,
  pour obtenir de la justice enfin, un terme  notre effroyable martyre,
  sans obtenir de solution.

  Je ritre aujourd'hui mes demandes prcdentes au chef de l'tat, au
  Gouvernement, avec plus d'nergie encore s'il se peut, car tu n'as pas
   subir un pareil martyre, nos enfants n'ont pas  grandir dshonors,
  je n'ai pas  agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je
  n'ai pas commis. Et j'attends chaque jour d'apprendre que le jour de
  la justice a enfin lui pour nous...

  ALFRED.


Dans le courant du mois de fvrier, les mesures de rigueur ne faisant
que s'accentuer encore, et ne recevant aucune rponse  mes prcdents
appels au chef de l'tat et aux membres du Gouvernement, j'adressai la
lettre suivante au Prsident de la Chambre des Dputs et aux dputs.


  Iles du Salut, 28 fvrier 1898.

  Monsieur le Prsident de la Chambre
  des Dputs,

  Messieurs les Dputs,

  Ds le lendemain de ma condamnation, c'est--dire il y a dj plus de
  trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver au
  nom de M. le Ministre de la Guerre pour me demander, aprs qu'on m'eut
  fait condamner pour un crime abominable que je n'avais pas commis, si
  j'tais innocent ou coupable, j'ai dclar que non seulement j'tais
  innocent, mais que je demandais la lumire, la pleine et clatante
  lumire, et j'ai aussitt sollicit l'aide de tous les moyens
  d'investigation habituels, soit par les attachs militaires, soit par
  tout autre dont dispose un gouvernement.

  Il me fut rpondu alors que des intrts suprieurs aux miens,  cause
  de l'origine de cette lugubre et tragique histoire,  cause de l'origine
  de la lettre incrimine, empchaient les moyens d'investigation
  habituels, mais que les recherches seraient poursuivies.

  J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable
  qu'il soit possible d'imaginer, frapp sans cesse et sans cause, et ces
  recherches n'aboutissent pas.

  Si donc des intrts suprieurs aux miens devaient empcher, doivent
  toujours empcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent
  mettre enfin un terme  cet horrible martyre de tant d'tres humains,
  qui seuls peuvent faire enfin la pleine et clatante lumire sur cette
  lugubre et tragique affaire, ces mmes intrts ne sauraient exiger
  qu'une femme, des enfants, un innocent leur soient immols. Agir
  autrement serait nous reporter aux sicles les plus sombres de notre
  histoire, o l'on touffait la vrit, o l'on touffait la lumire.

  J'ai soumis, il y a quelques mois dj, toute l'horreur tragique et
  immrite de cette situation  la haute quit des membres du
  Gouvernement; je viens galement la soumettre  la haute quit de
  messieurs les Dputs, pour leur demander de la justice pour les miens,
  la vie de mes enfants, un terme  cet effroyable martyre de tant d'tres
  humains.


La mme lettre, conue dans des termes identiques, fut adresse  la
mme date au Prsident et aux membres du Snat. Ces appels furent
renouvels peu de temps aprs.

M. Mline, qui prsidait alors le Gouvernement, touffa mes cris et
garda ces lettres qui ne parvinrent jamais  leurs destinataires.

Et ces lettres arrivaient au moment o l'auteur du crime tait glorifi,
pendant qu'ignorant de tous les vnements qui se passaient en France,
j'tais clou sur mon rocher, criant mon innocence aux pouvoirs publics,
multipliant les appels  ceux qui taient chargs de faire la lumire,
d'assurer la justice!

En mars, je reus les lettres de ma femme du commencement de janvier,
conues toujours en termes vagues, exprimant le mme espoir, sans
qu'elle pt prciser sur quelles esprances se fondait cet espoir.

Puis, en avril, nouveau et profond silence. Les lettres que m'crivit ma
femme dans les derniers jours de janvier et dans le courant du mois de
fvrier 1898 ne me parvinrent jamais.

Quant aux lettres que j'crivis  partir de cette poque  ma femme,
elle n'en reut aucune originale et nous n'en possdons que des
extraits copis et tronqus. D'ailleurs, durant toute cette priode,
les lettres que m'adressait ma femme ne me parvinrent galement qu'en
copie.

Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reus en copie
durant cette priode:


  Paris, 6 mars 1898.

  Quoique mes lettres soient bien banales et d'une monotonie
  dsesprante, je ne puis pas rsister au dsir de me rapprocher de
  toi, de venir causer un peu.

  Vois-tu, il y a des moments o mon coeur est tellement gonfl, o
  l'cho de tes souffrances retentit en moi avec une telle force, une
  telle acuit que je ne peux plus me dominer, ma volont m'abandonne,
  j'touffe de chagrin, la sparation me pse trop, elle est trop
  cruelle; dans un lan de tout mon tre je tends les bras vers toi,
  dans un effort suprme je cherche  t'atteindre,  te consoler,  te
  ranimer. Je crois alors tre prs de toi, je te parle doucement, je te
  redonne courage, je te fais esprer. Trop vite je suis tire de mon
  rve par la voix d'un enfant, par un bruit du dehors qui me ramne
  brusquement  la ralit. Je me retrouve alors bien isole, bien
  triste en face de mes penses et surtout de tes souffrances. Combien
  tu as d tre malheureux d'tre priv de nouvelles, ainsi que tu me le
  dis dans ta lettre du 6 janvier. N'oublie pas, quand tu ne reois pas
  mes lettres, que je suis en pense avec toi, que je ne t'abandonne ni
  nuit ni jour, et que si la parole ne peut t'apporter l'expression de
  mon profond amour, aucun obstacle ne peut entraver l'union de nos
  coeurs, de nos penses.


  Paris, 7 avril 1898.

  Je viens de recevoir ta lettre du 5 mars, ce sont des nouvelles
  relativement rcentes pour nous qui sommes habitus  tant souffrir de
  l'irrgularit des courriers, et j'ai eu une agrable surprise en
  voyant une date aussi rapproche. Comme les malheurs vous changent!
  Avec quelle rsignation on est oblig d'accepter des choses qui vous
  semblent impossible  supporter... Quand je dis que j'accepte avec
  rsignation, c'est inexact. Je ne rcrimine pas, parce que, jusqu' ce
  que ta pleine innocence soit reconnue, je dois vivre et souffrir
  ainsi, mais au fond mon tre se rvolte, s'indigne et, comprim par
  ces longues annes d'attente, il dborde d'impatience  peine
  contenue...


  Paris, 5 juin 1898.

  Me voici encore accoude  ma table, songeant tristement et perdue
  dans mes penses; je venais t'crire et comme il m'arrive vingt fois
  par jour, je me suis laisse aller  une longue rverie. C'est vers
  toi que je me sauve ainsi  tout instant, je donne  mes nerfs une
  dtente en m'chappant, et ma pense va rejoindre mon coeur qui est
  toujours avec toi dans ton lointain exil. Je viens te rendre visite
  souvent, bien souvent, et puisqu'il ne m'a pas encore t permis de
  venir te rejoindre, je t'apporte tout ce qui est moi-mme, toute ma
  personne morale, toute ma pense, ma volont, mon nergie et surtout
  mon amour, toutes choses intangibles et qu'aucune force humaine ne
  pourrait enchaner...


  Paris, 25 juillet 1898.

  Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble
  trop lourd, trop difficile  supporter, je me dtourne du prsent,
  j'voque mes souvenirs et je retrouve des forces pour continuer la
  lutte...

  LUCIE.


Cette lettre fut la seule du mois de juillet qui me parvint. A partir de
cette poque les lettres originales reprennent.

Pour moi, les journes s'coulaient dans une impatience extrme, ne
comprenant rien  ce qui se passait autour de moi. Quant aux demandes
que j'adressais au chef de l'tat, il m'tait invariablement rpondu:
Vos demandes ont t transmises suivant la forme constitutionnelle aux
membres du Gouvernement. Puis, plus rien; j'attendais toujours quelle
tait la suite dfinitive donne  mes demandes de revision. J'ignorais
totalement la loi,  plus forte raison la loi nouvelle sur la revision
qui date de 1895, c'est--dire d'une poque o j'tais dj en
captivit. Une demande faite pour obtenir un code en communication fut
repousse.

Au mois d'aot 1898, j'crivis  ma femme:


  Iles du Salut, 7 aot 1898.

  Quoique je t'aie crit deux longues lettres par le prcdent courrier,
  je ne veux pas laisser partir ce courrier sans t'envoyer l'cho de mon
  immense affection, sans venir te parler, te faire entendre toujours
  les mmes paroles qui doivent soutenir ton invincible courage.

  La claire conscience de notre devoir doit nous rendre stoques envers
  le reste. Si atroce que soit le destin, il faut avoir l'me assez
  haute pour le dominer jusqu' ce qu'il s'incline devant toi.

  Les paroles que je te redis depuis si longtemps sont et demeurent
  invariables. Mon honneur est mon bien propre, le patrimoine de nos
  enfants et doit leur tre rendu; cet honneur, je l'ai rclam  la
  patrie. Je ne puis que souhaiter que notre effroyable martyre ait
  enfin un terme.

  Dans mes prcdentes lettres, je t'ai parl longuement de nos enfants,
  de leur sensibilit dont tu te plaignais, quoique je sois assur que
  tu lves admirablement ces chers petits. Si j'y reviens, c'est que
  dans le bonheur ils taient le but unique de nos penses; dans le
  malheur immrit qui nous a frapps, ils sont notre raison de vivre.
  La sensibilit donc, toujours celle qui s'adresse aux choses de
  l'esprit et du coeur, est le grand ressort de l'ducation. Quelle
  prise peut-on avoir sur une nature indolente ou insensible?

  C'est surtout par l'influence morale qu'il faut agir, aussi bien pour
  l'ducation que pour le dveloppement de l'intelligence, et celle-ci
  ne peut s'exercer que sur un tre sensible. Je ne suis pas partisan
  des chtiments corporels, quoiqu'ils soient parfois ncessaires pour
  les enfants d'un naturel indocile. Une me mene par la crainte en
  reste toujours plus faible. Un visage triste, une attitude svre
  suffisent  un enfant sensible pour lui faire comprendre sa faute.

  Cela me fait toujours du bien de venir me rapprocher de toi, te parler
  de nos enfants, d'un sujet qui aprs avoir t, dans le bonheur, celui
  de nos conversations familires, est aujourd'hui celui de notre
  raison de vivre.

  Et si je n'coutais que mon coeur, je t'crirais plus souvent, car il
  me semble ainsi--pure illusion, je le sais, mais qui soulage
  nanmoins--qu'au mme instant,  la mme minute, tu sentiras  travers
  la distance qui nous spare, battre un coeur qui ne vit que pour toi,
  pour nos enfants, un coeur qui t'aime...

  Mais au-dessus de tout plane le culte de l'honneur, au sens absolu du
  mot. Il faut se dgager tout aussi bien des passions intrieures que
  la douleur soulve, que de l'oppression produite par les choses
  extrieures. Cet honneur donc, qui est mon bien propre, le patrimoine
  de nos enfants, leur vie, il faut le vouloir courageusement,
  infatigablement, sans jactance, mais aussi sans faiblesse.

  ALFRED.


En mme temps, je demandai par lettre, par tlgramme, quelle tait la
suite dfinitive donne  mes demandes de revision pour lesquelles
j'obtenais toujours la mme rponse nigmatique. Mais le silence, le
silence toujours, tait la seule rponse que j'obtenais. J'ignorais les
vnements qui s'taient passs, qui se passaient encore en France.
Enfin, esprant obtenir par un moyen extrme une rponse, je dclarai
en septembre 1898 que je cessais ma correspondance en attendant la
rponse  mes demandes de revision. Cette dclaration fut inexactement
transmise par cble  ma femme et l'on verra  quels incidents elle
donna lieu.

En octobre, je reus le courrier du mois d'aot de ma femme, exprimant
toujours le mme espoir, qu'il lui tait malheureusement impossible,
dans sa correspondance pluche et si souvent supprime, d'tayer par
des faits prcis.

Je renouvelai ma demande tendant  obtenir une rponse  mes demandes de
revision. Le 27 octobre 1898, alors que j'ignorais encore qu'une demande
en revision avait t introduite par ma femme, que cette demande avait
t transmise  la Cour de cassation pour y tre examine, on me fit
dire enfin que: j'allais recevoir une rponse dfinitive  mes demandes
de revision adresses au chef de l'tat.

J'crivis aussitt  ma femme la lettre suivante:


  Iles du Salut, 27 octobre 1898.

  Quelques lignes pour t'envoyer l'cho de mon immense affection,
  l'expression de toute ma tendresse. Je viens d'tre inform que je
  recevrai la rponse dfinitive  mes demandes de revision. Je
  l'attends avec calme et confiance, ne doutant pas cette rponse soit
  ma rhabilitation...

  ALFRED.


Quelques jours plus tard, dans les premiers jours de novembre, je reus
le courrier du mois de septembre de ma femme, par lequel elle
m'annonait qu'il s'tait produit des vnements graves que j'apprendrai
plus tard et qu'elle avait introduit une demande en revision qui avait
t accepte par le Gouvernement.

Cette nouvelle venait donc concider avec la rponse qui m'avait t
donne le 27 octobre prcdent. J'crivis aussitt  ma femme:


  Iles du Salut, 5 novembre 1898.

  Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre, par lequel tu
  me donnes de si bonnes nouvelles.

  Par ma lettre du 27 octobre dernier, je t'ai fait connatre que
  j'tais dj inform que je recevrais la rponse dfinitive  mes
  demandes de revision. Je t'ai dit ds alors que j'attendais avec
  confiance, ne doutant pas que cette rponse soit enfin ma
  rhabilitation...

  ALFRED.


J'ignorais toujours que la demande en revision avait t transmise par
le Gouvernement  la Cour de cassation et que mme des dbats avaient
dj eu lieu.

Le 16 novembre 1898, je reus un tlgramme ainsi conu:


  Cayenne, 16 novembre 1898.

  Gouverneur  dport Dreyfus, par commandant
  suprieur des les du Salut.

  Vous informe que Chambre criminelle de la Cour de cassation a dclar
  recevable en la forme demande en revision de votre jugement et dcid
  que vous seriez avis de cet arrt et invit  produire vos moyens de
  dfense.


Je compris que la demande avait t dclare recevable en la forme par
la Cour et qu'il allait s'ouvrir des dbats sur le fond. Je fis
connatre que je dsirais tre mis en communication avec Me Demange, mon
dfenseur en 1894. Je ne savais d'ailleurs rien de ce qui s'tait pass
depuis cette poque, j'en tais toujours au bordereau, pice unique du
dossier. Je n'avais pour ma part rien  ajouter  ce que j'avais dj
dit devant le premier Conseil de guerre, rien  modifier  la discussion
du bordereau. J'ignorais qu'on avait modifi la date d'arrive du
bordereau, modifi les hypothses qui avaient t mises au premier
procs sur les diffrentes pices numres au bordereau. Je croyais
donc l'affaire bien simple, et rduite, comme au premier Conseil de
guerre,  une discussion sur l'criture.

Le 28 novembre 1898, je fus autoris  circuler de 7h.  11h. et de 2
 5h. du soir, dans l'enceinte du camp retranch. On appelait camp
retranch l'espace compris dans une enceinte en pierres sches de 0m,80
environ de hauteur, enceinte qui entourait la caserne des surveillants
situe  ct de ma case. La promenade consistait donc en ralit en un
couloir, en plein soleil, qui contournait la caserne et ses dpendances.
Mais je revoyais la mer que je n'avais plus vue depuis plus de deux ans,
je revoyais la maigre verdure des les; mes yeux pouvaient se reposer
sur autre chose que sur les quatre murs de la case.

En dcembre, je ne reus pas de courrier de ma femme. Aucune des lettres
qu'elle m'crivit dans le courant du mois d'octobre 1898 ne me parvint
jamais. L'impatience me gagna durant ce mois; je demandai des
explications, je demandai quand les dbats s'ouvriraient sur le fond 
la Cour de cassation? (Je ne savais pas que des dbats avaient eu lieu
les 27, 28 et 29 octobre.) Aucune rponse ne me fut donne.

Le 28 dcembre 1898, je reus une lettre de ma femme ainsi conue:


  Paris, 22 novembre 1898.

  Je ne sais si tu as reu mes lettres du mois dernier dans
  lesquelles[6] je te racontais dans leurs grandes lignes les efforts
  que nous avions faits pour arriver  pouvoir demander la revision de
  ton procs, puis la procdure engage et la recevabilit de la
  demande. Chaque nouveau succs, quoiqu'il me rendit bien heureuse,
  tait empoisonn par l'ide que toi, pauvre malheureux, tu tais dans
  l'ignorance des faits et que sans doute tu tais en train de
  dsesprer.

  Enfin, la semaine dernire, j'ai eu l'immense joie d'apprendre que le
  Gouvernement t'envoyait un tlgramme t'avertissant de la recevabilit
  de la demande.

  J'ai eu connaissance il y a quinze jours d'une lettre de toi dans
  laquelle tu aurais, parat-il, dclar ta rsolution de ne plus
  crire, mme  moi...

  LUCIE.


  [6] Aucune de ces lettres ne me parvint jamais.

Outr par une interprtation aussi inexacte de ma pense, j'crivis
aussitt  M. le Gouverneur de la Guyane une lettre conue  peu prs
dans ces termes:


  Par la lettre que je viens de recevoir de madame Dreyfus, je vois
  qu'il lui a t donn connaissance, en partie seulement, d'une lettre
  que je vous avais adresse en septembre dernier, vous dclarant que je
  cessais ma correspondance, en _attendant la rponse_ aux demandes de
  revision que j'avais adresses au chef de l'tat. En ne communiquant 
  madame Dreyfus qu'un extrait de ma lettre, on lui a donn une
  interprtation qui a d tre plus que douloureuse pour ma chre femme.
  Il y a donc un devoir de conscience pour celui--que j'ignore et que je
  veux ignorer--qui a commis cet acte et  qui il appartient de le
  rparer.


J'appris que ce dont on avait donn connaissance  ma femme tait une
transmission par cble de ma lettre et que celle-ci avait t
inexactement cble!

En mme temps, j'crivis  ma femme la lettre suivante:


  Iles du Salut, 26 dcembre 1898.

  J'tais sans lettres de toi depuis deux mois. J'ai reu il y a
  quelques jours ta lettre du 22 novembre. Si j'ai momentanment clos ma
  correspondance, c'est que j'attendais la rponse  mes demandes de
  revision et que je ne pouvais plus que me rpter. Depuis, tu as d
  recevoir de nombreuses lettres de moi.

  Si ma voix et cess de se faire entendre, c'est qu'elle et t
  teinte  tout jamais, car si j'ai vcu, c'est pour vouloir mon
  honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon
  devoir, comme je l'ai fait partout et toujours, et comme il faut
  toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice,
  sans jamais craindre rien ni personne...

  ALFRED.


Les nouvelles que j'avais reues dans ces derniers mois m'avaient
apport un soulagement immense. Je n'avais jamais dsespr, je n'avais
jamais perdu foi en l'avenir, convaincu ds le premier jour que la
vrit serait connue, qu'il tait impossible qu'un crime aussi
abominable, auquel j'tais si compltement tranger, pt rester impuni.
Mais ne connaissant rien des vnements qui se passaient en France,
voyant au contraire chaque jour la situation qui m'tait faite devenir
plus atroce, frapp sans cesse et sans cause, oblig de lutter nuit et
jour contre les lments, contre le climat, contre les hommes, j'avais
commenc  douter de voir pour moi-mme la fin de cet horrible drame. Ma
volont n'en tait pas amoindrie, elle tait reste aussi inflexible,
mais j'avais des moments de dsespoir farouche, pour ma chre femme,
pour mes chers enfants, en pensant  la situation qui leur tait faite.

Enfin l'horizon s'claircissait; j'entrevoyais pour les miens comme pour
moi-mme un terme  cet affreux martyre. Il me sembla que le coeur se
dchargeait d'un poids immense, je respirai plus librement.

Fin dcembre, je reus le rquisitoire introductif du 15 octobre 1898 du
procureur gnral  la Cour de cassation. Je le lus avec une profonde
stupfaction.

J'appris l'accusation porte par mon frre contre le commandant
Esterhazy que je ne connaissais pas, son acquittement, le faux, l'aveu
et le suicide d'Henry. Mais le sens de bien des incidents m'chappa.

Le 5 janvier 1899, je fus interrog sur commission rogatoire, par le
prsident de la Cour d'appel de Cayenne. Mon tonnement fut grand
d'entendre parler pour la premire fois de ces prtendus aveux, de cette
misrable transformation de paroles prononces le jour de la dgradation
et qui taient au contraire une protestation, une dclaration vhmente
de mon innocence.

Puis les journes, les mois s'coulrent, sans recevoir de nouvelles
prcises, ignorant ce que devenait l'enqute de la Cour. Chaque mois, ma
femme, dans ses lettres qui me parvenaient souvent avec un retard
considrable, dans ses dpches, me disait son espoir d'un terme
prochain  nos souffrances, et ce terme je ne le voyais pas venir.

Dans les derniers jours de fvrier, je remis comme d'habitude, au
commandant du pnitencier, Deniel, la demande de vivres et objets
ncessaires pour le mois suivant. Je ne reus rien. J'avais pris la
rsolution absolue, dont je ne m'tais pas dparti depuis le premier
jour, de ne pas rclamer, de ne jamais discuter sur l'application de la
peine, car c'et t en admettre le principe, principe que je n'avais
jamais admis; aussi je ne dis rien et je me passai de tout durant le
mois de mars. A la fin du mois, Deniel vint me dire qu'il avait gar
ma commande et qu'il me priait d'en refaire une autre. S'il l'avait
rellement gare, il s'en serait aperu ds le retour du bateau charg
de chercher les vivres  Cayenne. Cet acte a trop bien concid avec le
vote de la loi de dessaisissement pour ne pas penser que ce fait en a
t la cause. A ce moment, je ne connaissais pas la basse besogne 
laquelle cet homme s'tait livr, je ne l'appris qu' mon retour en
France; je le croyais un simple instrument, d'autant plus qu'il
s'empressait toujours de me dire: Je ne suis qu'un agent d'excution,
et je savais qu'on trouve des individus pour toutes les besognes.
Aujourd'hui, j'ai tout lieu de penser que bien des mesures furent prises
sur sa propre initiative, que l'attitude de certains surveillants lui
est due.

Quant  moi, j'ignorais la loi de dessaisissement et je ne pouvais
comprendre la longueur de l'enqute; celle-ci me paraissait toute
simple, puisque je ne connaissais que le bordereau. Je demandai 
plusieurs reprises des renseignements; il est presque inutile de dire
qu'ils ne me furent jamais donns.

Si mon nergie morale ne faiblit pas durant ces huit longs mois, o
j'attendais chaque jour,  chaque heure du jour, la dcision de la Cour
suprme, par contre mon puisement physique et crbral ne fit que
s'accentuer dans cette attente angoissante et affolante.




X


Le lundi 5 juin 1899,  midi et demi, le surveillant chef vint
prcipitamment dans ma case et me remit la note suivante:


  Veuillez faire connatre immdiatement capitaine Dreyfus dispositif
  cassation ainsi conu: La Cour casse et annule jugement rendu le 22
  dcembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1er Conseil de guerre du
  Gouvernement militaire de Paris et renvoie l'accus devant le Conseil de
  guerre de Rennes, etc., etc.

  Dit que le prsent arrt sera imprim et transcrit sur les registres
  du 1er Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris en marge de
  la dcision annule; en vertu de cet arrt, le capitaine Dreyfus cesse
  d'tre soumis au rgime dportation, devient simple prvenu, est
  replac dans son grade et peut reprendre son uniforme.

  Faites oprer leve d'crou par l'administration pnitentiaire et
  retirer surveillants militaires de l'le du Diable; en mme temps faites
  prendre en charge le prvenu par le commandant des troupes et remplacer
  surveillants par brigade de gendarmerie qui assurera le service de garde
  de l'le du Diable dans position rglementaire des prisons militaires.

  Croiseur _Sfax_ part aujourd'hui de Fort-de-France avec ordre d'aller
  chercher prvenu le du Diable pour le ramener en France.

  Communiquez  capitaine Dreyfus dispositif arrt et dpart _Sfax_.


Ma joie fut immense, indicible. J'chappais enfin au chevalet de torture
o j'avais t clou pendant cinq ans, souffrant le martyre pour les
miens, pour mes enfants, autant que pour moi-mme. Le bonheur succdait
 l'effroi des angoisses inexprimes, l'aube de la justice se levait
enfin pour moi. Aprs l'arrt de la Cour, je croyais que tout allait en
tre fini, qu'il ne s'agissait plus que d'une simple formalit.

De mon histoire, je ne savais rien. J'en tais rest  1894, au bordereau
pice unique du dossier,  la sentence du Conseil de guerre, 
l'effroyable parade d'excution, aux cris de mort d'une foule abuse; je
croyais  la loyaut du gnral de Boisdeffre, je croyais  un chef de
l'tat, Flix Faure, tous anxieux de justice et de vrit. Un voile
s'tait ensuite tendu devant mes yeux, rendu plus impntrable chaque
jour; les quelques faits que j'avais appris depuis quelques mois
m'taient rests incomprhensibles. Je venais d'apprendre le nom
d'Esterhazy, le faux du lieutenant-colonel Henry, son suicide; je
n'avais eu que des rapports de service avec l'hroque lieutenant-colonel
Picquart. La lutte grandiose engage par quelques grands esprits, pris
de lumire et de vrit, m'tait totalement inconnue.

Dans l'arrt de la Cour, j'avais lu que mon innocence tait reconnue et
qu'il ne restait plus au Conseil de guerre devant lequel j'tais renvoy
que l'honneur de rparer une effroyable erreur judiciaire.

Dans le mme aprs-midi du 5 juin, je remis la dpche suivante, pour
tre adresse  ma femme:


  De coeur et d'me avec toi, enfants, tous. Pars vendredi. Attends avec
  immense joie le moment de bonheur suprme de te serrer dans mes bras.
  Mille baisers.


Dans la soire arriva de Cayenne la brigade de gendarmerie charge
d'assurer ma garde jusqu'au dpart. Je vis partir les surveillants; il
me semblait marcher dans un rve, au sortir d'un long et pouvantable
cauchemar.

J'attendis anxieusement l'arrive du _Sfax_. Le jeudi soir, je vis
apparatre au loin un panache de fume; bientt je reconnus un navire de
guerre. Mais il tait trop tard pour que je pusse embarquer.

Grce  l'obligeance de M. le maire de Cayenne, j'avais pu recevoir un
costume, un chapeau, quelque linge, ce qui m'tait, en un mot,
strictement ncessaire pour mon retour en France.

Le vendredi matin, 9 juin,  7 heures, on vint me chercher  l'le du
Diable, dans la chaloupe du pnitencier. Je quittai enfin cette le
maudite o j'avais tant souffert. Le _Sfax_,  cause de son tirant
d'eau, tait stationn fort loin. La chaloupe me conduisit jusqu'
l'endroit o il tait ancr, mais l je dus attendre pendant deux heures
qu'on voult bien me recevoir. La mer tait forte et la chaloupe, vraie
coquille de noix, dansait sur les grandes lames de l'Atlantique. Je fus
malade, comme tous ceux qui taient  bord.

Vers 10 heures, l'ordre vint d'accoster, je montai  bord du _Sfax_, o
je fus reu par le commandant en second qui me conduisit  la cabine de
sous-officier qui avait t spcialement amnage pour moi. La fentre
de la cabine avait t grille (je pense que c'est cette opration qui a
provoqu ma longue attente  bord de la chaloupe du pnitencier); la
porte, vitre, tait garde par un factionnaire en armes. Le soir je
compris, au mouvement du navire, que le _Sfax_ venait de lever l'ancre
et se mettait en marche.

Mon rgime  bord du _Sfax_ tait celui d'un officier aux arrts de
rigueur; j'avais une heure le matin, une heure le soir pour me promener
sur le pont. Le reste du temps, j'tais renferm dans ma cabine. Pendant
mon sjour  bord du _Sfax_, je me conformais  la conduite que j'avais
adopte ds le dbut, par sentiment de dignit personnelle, me
considrant comme l'gal de tous. En dehors des besoins du service, je
ne parlai  personne.

Le dimanche 18 juin nous arrivmes aux les du Cap Vert, o le _Sfax_
fit du charbon, et nous en repartmes le mardi 20. La marche du navire
tait lente, 8  9 noeuds  l'heure.

Le 30 juin nous fmes en vue des ctes franaises. Aprs cinq annes de
martyre, je revenais pour chercher la justice. L'horrible cauchemar
prenait fin. Je croyais que les hommes avaient reconnu leur erreur, je
m'attendais  trouver les miens, puis, derrire les miens, mes camarades
qui m'attendaient les bras ouverts, les larmes aux yeux.

Le jour mme, j'eus la premire dsillusion, la premire impression
triste et douloureuse.

Dans la matine du 30, le _Sfax_ stoppa. Je fus inform qu'un bateau
viendrait me chercher pour me dbarquer, sans qu'on voult me dire o
serait effectu le dbarquement. Un premier bateau parut, il apportait
simplement l'ordre de faire des exercices en pleine mer. Le dbarquement
tait remis. Toutes ces prcautions, toutes ces alles et venues
mystrieuses produisirent en moi une pnible impression. J'eus comme une
vague intuition des vnements.

Dans l'aprs-midi le _Sfax_ reprit sa marche lentement, en longeant les
ctes. Vers 7 heures du soir, le croiseur stoppa de nouveau. La nuit
tait noire, l'atmosphre brumeuse, la pluie tombait par rafales. Je fus
prvenu que le bateau  vapeur viendrait me prendre dans la soire.

A 9 heures du soir, on vint me dire qu'un canot tait au bas de
l'chelle du _Sfax_ pour me conduire au bateau  vapeur qui tait
arriv, mais qui ne pouvait se rapprocher davantage  cause du mauvais
temps. La mer tait dmonte, le vent soufflait en tempte, la pluie
tombait abondamment. Le canot, soulev par les flots, faisait des bonds
effrayants au bas de l'chelle du _Sfax_ o il avait peine  se
maintenir. Je ne pus que m'y prcipiter et je me heurtai violemment
contre le bordage, me blessant assez profondment. Le canot se mit en
marche sous les rafales de pluie. Saisi aussi bien par les motions de
ce dbarquement que par le froid et l'humidit pntrante, je fus pris
d'un violent accs de fivre et me mis  claquer des dents. A force de
volont et d'nergie, je pus cependant me dominer. Aprs une course
folle sur les vagues cumantes, nous abordmes au bateau  vapeur, dont
je pus  peine gravir l'chelle, souffrant de la blessure que je m'tais
faite aux jambes, en me prcipitant dans le canot. J'observai toujours
le mme silence. Le bateau  vapeur se mit en marche, puis stoppa.
J'ignorais totalement o j'tais, o j'allais; pas un mot ne m'avait t
adress. Aprs une heure ou deux d'attente, je fus invit  descendre
dans le canot du bord. La nuit tait toujours aussi noire, la pluie
continuait  tomber, mais la mer tait plus calme. Je me rendis compte
que nous devions tre dans un port. A deux heures et quart du matin,
j'abordai  un endroit que je sus depuis tre Port-Houliguen.

L je fus introduit dans une calche, avec un capitaine de gendarmerie
et deux gendarmes. Entre deux haies de soldats, cette calche me mena 
une gare. En gare, je montai, toujours avec les mmes compagnons, sans
qu'une parole ait t change, dans un train qui, aprs deux ou trois
heures de marche, m'amena  une autre gare o je descendis. J'y trouvai
une nouvelle calche qui me mena au grand trot  une ville, puis pntra
dans une cour. Je descendis et je m'aperus alors, au personnel qui
m'entourait, que j'tais dans la prison militaire de Rennes; il tait
environ six heures du matin.

On comprend quelles avaient t successivement ma surprise, ma
stupfaction, ma tristesse, ma douleur extrme d'un pareil retour dans
ma patrie. L o je croyais trouver des hommes unis dans une commune
pense de justice et de vrit, dsireux de faire oublier toute la
douleur d'une effroyable erreur judiciaire, je ne trouvais que des
visages anxieux, des prcautions minutieuses, un dbarquement fou en
pleine nuit sur une mer dmonte, des souffrances physiques venant se
joindre  ma douleur morale. Heureusement que pendant les longs et
tristes mois de ma captivit, j'avais su imposer  mon moral,  mes
nerfs,  mon corps, une immense force de rsistance.

Nous tions au 1er juillet. A neuf heures du matin, je fus prvenu que
je verrais ma femme quelques instants aprs dans la chambre voisine de
celle que j'occupais. Cette chambre tait comme la mienne ferme par un
grillage serr en bois, qui ne permettait pas de voir dans la cour; elle
avait t garnie d'une table et de chaises. Toutes les entrevues avec
les miens, avec mes dfenseurs, y eurent lieu. Si fort que je fusse, un
violent tremblement me saisit, les larmes coulrent, ces larmes que je
ne connaissais plus depuis si longtemps, mais je pus bientt me
ressaisir.

L'motion que nous prouvmes, ma femme et moi, en nous revoyant, fut
trop forte pour qu'aucune parole humaine puisse en rendre l'intensit.
Il y avait de tout, de la joie, de la douleur; nous cherchions  lire
sur nos visages les traces de nos souffrances, nous aurions voulu nous
dire tout ce que nous avions sur le coeur, toutes les sensations
comprimes et touffes pendant de si longues annes, et les paroles
expiraient sur nos lvres. Nous nous contentmes de nous regarder,
puisant, dans les regards changs, toute la puissance de notre
affection comme de notre volont. La prsence d'un lieutenant
d'infanterie, charg par ordre d'assister  nos entretiens, gnait aussi
toute intimit. D'autre part, je ne savais rien des vnements qui
s'taient couls depuis cinq ans, j'tais revenu avec confiance; cette
confiance avait t fortement branle par les pripties de la nuit
mouvante que je venais de passer. Mais je n'osai interroger ma chre
femme de crainte de lui procurer une douleur; de mme, elle prfra
laisser  mes avocats le soin de me mettre au courant.

Ma femme fut autorise  me voir tous les jours pendant une heure. Je
revis aussi successivement tous les membres de nos familles et rien
n'gale la joie que nous emes de pouvoir enfin nous embrasser aprs
tant d'annes douloureuses.

Le 3 juillet, Me Demange, Me Labori taient auprs de moi. Je me jetai
dans les bras de Me Demange, puis je fus prsent  Me Labori. Ma
confiance en Me Demange, en son admirable dvouement, tait reste
inaltre; je ressentis tout de suite une vive sympathie pour Me Labori
qui avait t, avec tant d'loquence et de courage, l'avocat de la
vrit et  qui j'exprimai ma profonde gratitude. Puis Me Demange me fit
succinctement le rcit de l'Affaire. J'coutai haletant et dans mon
esprit peu  peu s'enchanrent tous les anneaux de cette dramatique
histoire. Ce premier expos fut complt par Me Labori. J'appris la
longue suite de mfaits, de sclratesses, de crimes constats contre
mon innocence. J'appris les actes hroques, le suprme effort tent par
tant d'esprits d'lite; la superbe lutte entreprise par une poigne
d'hommes de grand coeur et de grand caractre contre toutes les
coalitions du mensonge et de l'iniquit. Pour moi, qui n'avais jamais
dout de la justice, quel effondrement de toutes mes croyances! Mes
illusions  l'gard de quelques-uns de mes anciens chefs s'envolrent
une  une, mon me s'emplit de trouble et de douleur. Je fus saisi d'une
immense piti, d'une grande douleur pour cette arme que j'aimais.

Dans l'aprs-midi, je vis mon cher frre Mathieu, qui s'tait dvou 
moi depuis le premier jour, qui tait rest sur la brche pendant ces
cinq annes, avec un courage, une sagesse, une volont admirables; qui a
donn le plus bel exemple de dvouement fraternel.

Le lendemain 4 juillet, les avocats me remirent les comptes rendus des
procs de 1898, l'enqute de la chambre criminelle, les dbats
dfinitifs devant les chambres runies de la Cour de cassation. Je lus
le procs Zola dans la nuit qui suivit, sans pouvoir m'en dtacher. Je
vis comment Zola fut condamn pour avoir voulu et dit la vrit, je lus
le serment du gnral de Boisdeffre, jurant l'authenticit du faux
Henry. Mais en mme temps que ma tristesse s'augmentait, en considrant
avec douleur combien les passions garent les hommes, en lisant tous les
crimes commis contre l'innocence, un profond sentiment de reconnaissance
et d'admiration s'levait dans mon coeur pour tous les hommes courageux,
savants ou travailleurs, grands ou humbles, qui s'taient jets
vaillamment dans la lutte pour le triomphe de la justice et de la
vrit, pour le maintien des principes qui sont le patrimoine de
l'humanit. Et ce sera dans l'histoire l'honneur de la France que cette
leve d'hommes de toutes les catgories, de savants jusqu'ici enfouis
dans les travaux silencieux du laboratoire ou du cabinet d'tudes, de
travailleurs attachs au dur labeur journalier, d'hommes politiques
mettant l'intrt gnral au-dessus de leur intrt personnel, pour la
suprmatie des nobles ides de justice, de libert et de vrit.

Puis je lus l'admirable mmoire prsent devant la Cour de cassation par
Me Mornard et le sentiment de profonde estime que j'eus ds lors pour
l'minent avocat ne fit que se fortifier encore quand je le connus et
que je pus apprcier sa haute et libre intelligence.

Lev de bonne heure, entre quatre heures et cinq heures du matin, je
travaillais tout le jour. Je compulsais avec avidit les dossiers,
marchant de surprise en surprise devant cet amas formidable d'incidents.
J'appris l'illgalit du procs de 1894, la communication secrte aux
membres du 1er Conseil de guerre, de pices fausses ou inapplicables,
ordonne par le gnral Mercier, les collusions pour sauver le coupable.

Je reus aussi dans cette priode des milliers de lettres d'amis connus
ou inconnus, de tous les coins de France, de tous les coins de l'Europe
et du monde; je n'ai pu les remercier individuellement, mais je tiens 
leur dire ici combien mon coeur s'est fondu  ces touchantes
manifestations de sympathie, quel bien j'en ai prouv, quelle force j'y
ai puise.

J'avais t trs sensible au changement de climat. J'avais constamment
froid et je dus me couvrir trs chaudement, quoique nous fussions en
plein t. Dans les derniers jours du mois de juillet, je fus saisi de
violents accs de fivre, suivis de congestion du foie. Je dus m'aliter,
mais, grce  une mdicamentation nergique, je fus bientt debout. Je
me mis alors au rgime unique du lait et des oeufs et je maintins ce
rgime durant tout mon sjour  Rennes. J'y ajoutai cependant de la kola
durant les dbats, afin de pouvoir rsister et de tenir debout pendant
ces longues et interminables audiences.

L'ouverture des dbats fut fixe au 9 aot. Je dus ronger mon frein;
j'tais impatient pour ma chre femme, que je sentais puise par ces
continuelles motions, comme pour moi-mme, de voir arriver le terme de
cet effroyable martyre. J'tais impatient de revoir mes chers et adors
enfants qui ignoraient encore tout, et de pouvoir, dans la tranquillit,
entre ma femme et eux, oublier toutes les tristesses du pass et
renatre  la vie.




XI


Je ne raconterai pas ici les dbats du procs de Rennes.

Malgr l'vidence la plus manifeste, contre toute justice et toute
quit, je fus condamn.

Et le verdict fut prononc avec circonstances attnuantes! Depuis quand
y a-t-il des circonstances attnuantes pour le crime de trahison?

Deux voix cependant se prononcrent pour moi. Deux consciences furent
capables de s'lever au-dessus de l'esprit de parti pour ne regarder que
le droit humain, la justice, et s'incliner devant l'idal suprieur.

Quant au verdict, que cinq juges ont os prononcer, je ne l'accepte pas.

Je signai mon pourvoi en revision le lendemain de ma condamnation. Les
jugements des conseils de guerre ne relvent que du conseil de revision
militaire; celui-ci n'est appel  se prononcer que sur la forme.

Je savais ce qui s'tait dj pass lors du conseil de revision de 1894;
je ne fondais donc aucun espoir sur ce pourvoi. Mon but tait d'aller
devant la Cour de cassation pour lui permettre d'achever l'oeuvre de
justice et de vrit qu'elle avait commence. Mais je n'en avais alors
aucun moyen, car en justice militaire, pour aller devant la Cour de
cassation, il faut, aux termes de la loi de 1895, avoir un fait nouveau
ou la preuve d'un faux tmoignage.

Mon pourvoi en revision devant la justice militaire me permettait donc
simplement de gagner du temps.

J'avais sign mon pourvoi le 9 septembre. Le 12 septembre,  6 heures du
matin, mon frre Mathieu tait dans ma cellule, autoris par le gnral
de Galliffet, ministre de la Guerre,  me voir sans tmoin. La grce
m'tait offerte, mais il fallait, pour qu'elle pt tre signe, que je
retirasse mon pourvoi. Quoique je n'attendisse rien de ce pourvoi,
j'hsitai cependant  le retirer, car je n'avais nul besoin de grce,
j'avais soif de justice. Mais, d'autre part, mon frre me dit que ma
sant fort branle me laissait peu d'espoir de rsister encore
longtemps dans les conditions o j'allais tre plac, que la libert me
permettrait de poursuivre plus facilement la rparation de l'atroce
erreur judiciaire dont j'tais encore victime, puisqu'elle me donnait le
temps, seule raison du pourvoi devant le tribunal de revision militaire.
Mathieu ajouta que le retrait de mon pourvoi tait conseill, approuv
par les hommes qui avaient t, dans la presse, devant l'opinion, les
principaux dfenseurs de ma cause. Enfin je songeai  la souffrance de
ma femme, des miens,  mes enfants que je n'avais pas encore revus et
dont la pense me hantait depuis mon retour en France. Je consentis donc
 retirer mon pourvoi, mais en spcifiant bien nettement mon intention
absolue, irrductible, de poursuivre la revision lgale du verdict de
Rennes.

Le jour mme de ma libration, je fis paratre une note qui traduisait
ma pense et mon invincible volont.

La voici:


  Le Gouvernement de la Rpublique me rend la libert. Elle n'est rien
  pour moi sans l'honneur. Ds aujourd'hui, je vais continuer 
  poursuivre la rparation de l'effroyable erreur judiciaire dont je suis
  encore victime.

  Je veux que la France entire sache par un jugement dfinitif que je
  suis innocent. Mon coeur ne sera apais que lorsqu'il n'y aura pas un
  Franais qui m'impute le crime abominable qu'un autre a commis.


FIN




APPENDICE


  LETTRE
  A
  M. CHARLES DUPUY

  Ministre de L'Intrieur.--Prsident du Conseil


  Dpt de St-Martin-de-R, le 26 janvier 1895.

  Monsieur le Ministre,

  J'ai t condamn pour le crime le plus infme qu'un soldat puisse
  commettre, et je suis innocent.

  Aprs ma condamnation, j'tais rsolu  me tuer. Ma famille, mes amis
  m'ont fait comprendre que, moi mort, tout tait fini; mon nom, ce nom
  que portent mes chers enfants, dshonor  jamais.

  Il m'a donc fallu vivre!

  Ma plume est impuissante  vous retracer le martyre que j'endure;
  votre coeur de Franais vous le fera sentir mieux que je ne saurais le
  faire.

  Vous connaissez, monsieur le Ministre, la lettre missive qui a
  constitu l'accusation formule contre moi.

  Cette lettre, ce n'est pas moi qui l'ai crite.

  Est-elle apocryphe?... A-t-elle t rellement adresse, accompagne
  des documents qui y sont numrs?... A-t-on imit mon criture, en
  vue de me viser spcialement?... Ou bien n'y faut-il voir qu'une
  similitude fatale d'criture?

  Autant de questions auxquelles mon cerveau seul est impuissant 
  rpondre.

  Je ne viens vous demander, monsieur le Ministre, ni grce, ni piti,
  mais justice seulement.

  Au nom de mon honneur de soldat qu'on m'a arrach, au nom de ma
  malheureuse femme, au nom enfin de mes pauvres enfants, je viens vous
  supplier de faire poursuivre les recherches pour dcouvrir le
  vritable coupable.

  Dans un sicle comme le ntre, dans un pays comme la France, imbu des
  nobles ides de justice et de vrit, il est impossible que, avec les
  puissants moyens d'investigation dont vous disposez, vous n'arriviez
  pas  claircir cette tragique histoire,  dmasquer le monstre qui a
  jet le malheur et le dshonneur dans une honnte famille.

  Je vous en supplie encore une fois, monsieur le Ministre, au nom de ce
  que vous avez vous-mme de plus cher en ce monde, justice, justice, en
  faisant poursuivre les recherches.

  Quant  moi, je ne demande que l'oubli et le silence autour de mon
  nom, jusqu'au jour o mon innocence sera reconnue.

  Jusqu' mon arrive ici, j'avais pu crire et travailler dans ma
  cellule, correspondre avec les divers membres de ma famille, crire
  chaque jour  ma femme. C'tait pour moi une consolation, dans
  l'pouvantable situation dans laquelle je me trouve, si pouvantable,
  monsieur le Ministre, qu'aucun cerveau humain ne saurait en rver une
  plus tragique.

  Hier encore heureux, n'ayant rien  envier  personne! Aujourd'hui,
  sans avoir rien fait pour cela, jet au ban de la socit! Ah!
  monsieur le Ministre, je ne crois pas qu'aucun homme, dans notre
  sicle, a endur un martyre pareil. Avoir l'honneur aussi haut plac
  que qui que ce soit au monde et se le voir enlev par ses pairs; y
  a-t-il pour un innocent une torture plus effroyable!

  Je suis, monsieur le Ministre, nuit et jour dans ma cellule en tte 
  tte avec mon cerveau, sans occupation aucune. Ma tte, dj branle
  par ces catastrophes aussi tragiques qu'inattendues, n'est plus trs
  solide. Aussi, vous demanderai-je de vouloir bien m'autoriser  crire
  et  travailler dans ma cellule.

  Je vous demanderai aussi de me permettre de correspondre de temps en
  temps avec les divers membres de ma famille (beaux-parents, frres et
  soeurs).

  Enfin, j'ai t avis hier que je ne pourrai plus crire que deux fois
  par semaine  ma femme. Je vous supplie de me permettre d'crire plus
  souvent  cette malheureuse enfant, qui a si grand besoin d'tre
  console et soutenue dans l'pouvantable situation que la fatalit
  nous a faite.

  Justice donc, monsieur le Ministre, et du travail pour permettre  son
  cerveau d'attendre l'heure clatante o son innocence sera reconnue,
  c'est tout ce que vous demande le plus infortun des Franais.

  Veuillez agrer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute
  considration.

  ALFRED DREYFUS.


  LETTRES
  AU
  PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE


  Iles du Salut, 8 juillet 1897.

  A Monsieur le Prsident de la Rpublique,

  Monsieur le Prsident,

  Je me permets de venir faire encore un appel  votre haute quit,
  jeter  vos pieds l'expression de mon profond dsespoir, les cris de
  mon immense douleur.

  Je vous ouvrirai tout mon coeur, Monsieur le Prsident, sr que vous
  me comprendrez. J'appelle simplement votre indulgence sur la forme, le
  dcousu peut-tre de ma pense. J'ai trop souffert, je suis trop
  bris, moralement et physiquement, j'ai le cerveau trop broy pour
  pouvoir faire encore l'effort de rassembler mes ides.

  Comme vous le savez, Monsieur le Prsident de la Rpublique, accus,
  puis condamn sur une preuve d'criture, pour le crime le plus
  abominable, le forfait le plus atroce qu'un homme, qu'un soldat puisse
  commettre, j'ai voulu vivre, pour attendre l'claircissement de cet
  horrible drame, pour voir encore, pour mes chers enfants, le jour o
  l'honneur leur serait rendu.

  Ce que j'ai souffert, Monsieur le Prsident de la Rpublique, depuis
  le dbut de ce lugubre drame, mon coeur seul le sait! J'ai souvent
  appel la mort de toutes mes forces et je me raidissais encore,
  esprant toujours enfin voir luire l'heure de la justice.

  Je me suis soumis intgralement, scrupuleusement  tout, je dfie qui
  que ce soit de me faire le reproche d'un procd incorrect. Je n'ai
  jamais oubli, je n'oublierai pas jusqu' mon dernier souffle que,
  dans cette horrible affaire, s'agite un double intrt: celui de la
  Patrie, le mien et celui de mes enfants; l'un est aussi sacr que
  l'autre.

  Certes, j'ai souffert de ne pouvoir allger l'horrible douleur de ma
  femme, des miens; j'ai souffert de ne pas pouvoir me vouer corps et
  me  la dcouverte de la vrit; mais jamais la pense ne m'est
  venue, ne me viendra, de parvenir  obtenir cette vrit par des
  moyens qui puissent tre nuisibles aux intrts suprieurs de la
  Patrie. Je passerais sous silence la puret de ma pense, si je
  n'avais pour garant la loyaut de mes actes, depuis le dbut de ce
  lugubre drame.

  Je me suis permis, Monsieur le Prsident, de faire un appel  votre
  haute justice, pour faire cette vrit; j'ai implor aussi le
  Gouvernement de mon pays, parce que je pensais qu'il lui serait
  possible de concilier tout  la fois les intrts de la Justice, de la
  piti enfin, que doit inspirer une situation aussi pouvantable, aussi
  atroce, avec les intrts du pays.

  Quant  moi, Monsieur le Prsident, sous les injures les plus
  abominables, quand ma douleur devenait telle, que la mort m'et t un
  bienfait, quand ma raison s'effondrait, quand tout en moi se dchirait
  de me voir trait ainsi comme le dernier des misrables, quand enfin
  un cri de rvolte s'chappait de mon coeur  la pense de mes enfants
  qui grandissent, dont le nom est dshonor... c'est vers vous,
  Monsieur le Prsident, c'est vers le Gouvernement de mon pays que
  s'levait mon cri d'appel suprme, c'est de ce ct que se tournaient
  toujours mes yeux, mon regard plor. J'esprais tout au moins,
  Monsieur le Prsident, que l'on me jugerait sur mes actes. Depuis le
  dbut de ce lugubre drame, je n'ai jamais dvi de la ligne de
  conduite que je m'tais trace, que me dictait inflexiblement ma
  conscience. J'ai tout subi, j'ai tout support, j'ai t frapp
  impitoyablement sans que j'aie jamais su pourquoi... et, fort de ma
  conscience, j'ai su rsister.

  Ah! certes, j'ai eu des moments de colre, des mouvements
  d'impatience, j'ai laiss exhaler parfois tout ce qui peut jaillir
  d'amertume d'un coeur ulcr, dvor d'affronts, dchir dans ses
  sentiments les plus intimes. Mais je n'ai jamais oubli un seul
  instant qu'au-dessus de toutes les passions humaines, il y avait la
  Patrie.

  Et cependant, Monsieur le Prsident, la situation qui m'tait faite
  est devenue plus atroce chaque jour, les coups ont continu  pleuvoir
  sur moi, sans trve, sans jamais rien y comprendre, sans jamais les
  avoir provoqus, ni par mes paroles ni par mes actes.

  Ajoutez  ma douleur propre, si atroce, si intense, le supplice de
  l'infamie, celui du climat, de la quasi-rclusion, me voir l'objet du
  mpris, souvent non dissimul, et de la suspicion constante de ceux
  qui me gardent nuit et jour, n'est-ce pas trop, Monsieur le
  Prsident... pour un tre humain qui a toujours et partout fait son
  devoir?

  Et ce qu'il y a d'pouvantable pour mon cerveau dj si hallucin,
  dj si hbt, qui chavire  tous les coups qui le frappent sans
  cesse, c'est de voir que, quelle que soit la rectitude de sa conduite,
  sa volont invincible qu'aucun supplice n'entamera, de mourir comme il
  a vcu, en honnte homme, en loyal Franais, c'est de se voir, dis-je,
  trait chaque jour plus durement, plus misrablement.

  Ma misre est  nulle autre pareille, il n'est pas une minute de ma
  vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force
  d'me d'un homme, je m'effondre, et la tombe me serait un bienfait.

  Et alors, Monsieur le Prsident, dans cette dtresse profonde de tout
  mon tre broy par les supplices, par cette situation d'infamie qui me
  brise, par la douleur qui m'treint  la gorge et qui m'touffe, le
  cerveau hallucin par tous les coups qui me frappent sans trve,
  c'est vers vous, Monsieur le Prsident, c'est vers le Gouvernement de
  mon pays que je jette le cri d'appel, sr qu'il sera cout.

  Ma vie, Monsieur le Prsident, je n'en parlerai pas. Aujourd'hui comme
  hier, elle appartient  mon pays. Ce que je lui demande simplement
  comme une faveur suprme, c'est de la prendre vite, de ne pas me
  laisser succomber aussi lentement par une agonie atroce, sous tant de
  supplices infamants que je n'ai pas mrits, que je ne mrite pas.

  Mais ce que je demande aussi  mon pays, c'est de faire faire la
  lumire pleine et entire sur cet horrible drame; car mon honneur ne
  lui appartient pas, c'est le patrimoine de mes enfants, c'est le bien
  propre de deux familles.

  Et je supplie aussi, avec toutes les forces de mon me, que l'on pense
   cette situation atroce, intolrable, pire que la mort, de ma femme,
  des miens; que l'on pense aussi  mes enfants,  mes chers petits qui
  grandissent, qui sont des parias; que l'on fasse tous les efforts
  possibles, tout ce qui en un mot est compatible avec les intrts du
  pays, pour mettre le plus tt possible un terme au supplice de tant
  d'tres humains.

  Confiant dans votre quit, je vous prie, Monsieur le Prsident de la
  Rpublique, de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments
  respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 25 novembre 1897.

  Monsieur le Prsident,

  Je me permets de faire un nouvel et pressant appel  votre haute
  quit, jeter aussi  vos pieds l'expression de mon profond dsespoir.

  Depuis plus de trois ans, innocent du crime abominable pour lequel
  j'ai t condamn, je ne demande que de la justice, la dcouverte de
  la vrit.

  Ds le lendemain de ma condamnation, quand M. le commandant du Paty de
  Clam est venu me trouver, au nom de M. le Ministre de la Guerre, pour
  me demander si j'tais innocent ou coupable, je lui ai rpondu que non
  seulement j'tais innocent, mais que je demandais la lumire, toute la
  lumire, et j'ai sollicit aussitt l'aide des moyens d'investigation
  habituels, soit par les attachs militaires, soit par tout autre moyen
  dont dispose le Gouvernement.

  Il me fut rpondu que des intrts suprieurs empchaient l'emploi de
  ces moyens d'investigation, mais que les recherches se poursuivraient.

  Depuis plus de trois ans donc, j'attends dans la situation la plus
  effroyable qu'il soit possible de rver, j'attends toujours, et les
  recherches n'aboutissent pas.

  Si donc, d'une part, des intrts suprieurs ont empch, empchent
  probablement toujours, l'emploi des moyens d'investigation qui seuls
  peuvent permettre de mettre un terme  cet effroyable martyre de tant
  d'tres humains,  plus forte raison devais-je les respecter, et c'est
  ce que j'ai fait invinciblement.

  Mais, d'autre part, Monsieur le Prsident, voil plus de trois ans que
  dure cette effroyable situation, mes enfants grandissent dshonors,
  ce sont des parias; leur ducation est impossible, et j'en deviens fou
  de douleur... Les mmes intrts ne peuvent cependant pas exiger que
  ma chre femme, mes pauvres enfants leur soient immols.

  Je viens simplement soumettre cette horrible situation  votre haute
  quit,  celle du Gouvernement. Je viens simplement demander de la
  justice pour les miens, pour mes enfants, qui sont les premires et
  les plus pouvantables victimes.

  Confiant dans votre haute quit, je vous demande Monsieur le
  Prsident, de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments
  dvous et respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 20 dcembre 1897.

  Monsieur le Prsident,

  Je me permets de venir faire un appel suprme  votre haute justice, 
  celle du Gouvernement.

  Je dclare simplement encore que je ne suis pas l'auteur de la lettre
  qui m'a t impute; j'ajoute que tout mon pass, sur lequel la
  lumire doit tre faite aujourd'hui, que toute ma vie s'lve et
  proteste contre la seule pense d'un acte aussi infme.

  Depuis le premier jour de ce terrible drame, j'attends son
  claircissement, un meilleur lendemain, la lumire.

  La situation supporte ainsi depuis plus de trois ans est aussi
  effroyable pour ma chre femme, pour mes malheureux enfants, que pour
  moi. Je viens simplement remettre leur sort, le mien, entre vos mains,
  entre celles de M. le Ministre de la Guerre, entre les mains de M. le
  Ministre de la Justice, de mon pays, pour demander s'il ne serait pas
  possible de donner une solution, de mettre enfin un terme  cet
  pouvantable martyre de tant d'tres humains.

  Confiant dans votre haute quit, je vous demande de vouloir bien
  agrer l'expression de mes sentiments respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 12 janvier 1898.

  Monsieur le Prsident,

  Innocent du crime abominable pour lequel j'ai t condamn, depuis le
  premier jour de ce lugubre drame je ne demande que la lumire.

  Chaque fois que j'ai sollicit l'intervention des moyens
  d'investigation dont dispose le Gouvernement, pour mettre enfin un
  terme  cet horrible martyre de tant d'tres humains, il me fut
  rpondu qu'il y avait en cause des intrts suprieurs au mien. Je me
  suis inclin, comme je m'incline, comme je m'inclinerai toujours
  devant ces intrts, comme c'est mon devoir.

  Voil trois ans que j'attends.

  La situation est effroyable pour tous les miens, intolrable pour moi.

  Il n'y a pas d'intrts qui puissent exiger qu'une famille, que mes
  enfants, qu'un innocent leur soient immols.

  Je viens donc simplement faire appel  votre haute justice,  celle du
  Gouvernement, pour demander mon honneur, de la justice enfin pour tant
  de victimes innocentes.

  Confiant dans votre haute quit, je vous demande de vouloir bien
  agrer l'expression de mes sentiments respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 16 janvier 1898.

  Monsieur le Prsident de la Rpublique,

  Je rsume et renouvelle l'appel suprme que j'adresse au Chef de
  l'tat, au Gouvernement,  M. le Ministre de la Guerre, pour demander
  mon honneur, de la justice enfin, si l'on ne veut pas qu'un innocent,
  qui est au bout de ses forces, succombe sous un pareil supplice de
  toutes les heures, de toutes les minutes, avec la pense pouvantable
  de laisser derrire lui ses enfants dshonors.

  Confiant dans votre haute quit, dans celle du Gouvernement, dans
  celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien
  agrer l'expression de mes sentiments respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 1er fvrier 1898.

  Monsieur le Prsident,

  Je vous renouvelle, avec toutes les forces de mon tre, l'appel que
  j'ai dj adress au Chef de l'tat, au Gouvernement,  M. le Ministre
  de la Guerre.

  Je ne suis pas coupable. Je ne saurais l'tre.

  Au nom de ma femme, de mes enfants, des miens, je viens demander la
  revision de mon procs, la vie de mes enfants, de la justice enfin
  pour tant de victimes innocentes.

  Confiant dans votre haute quit, dans celle du Gouvernement, dans
  celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien
  agrer l'expression de mes sentiments respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 7 fvrier 1898.

  Monsieur le Prsident,

  Depuis trois mois, dans la fivre et le dlire, j'ai adress de
  nombreux appels au chef de l'tat, au Gouvernement, sans pouvoir
  obtenir de solution, un terme  cet effroyable martyre de tant d'tre
  humains.

  J'ai adress un nouvel appel il y a quelques jours.

  Mais je viens de recevoir les lettres de ma chre femme, de mes
  enfants, et si mon coeur se brise, se dchire, devant tant de
  souffrances immrites, il se rvolte aussi.

  Comme je l'ai dj dit, comme je le rpte encore, car tout cela est
  trop pouvantable, ds le lendemain de ma condamnation, c'est--dire
  il y a plus de trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est
  venu me trouver, au nom du Ministre de la Guerre, pour me demander si
  j'tais innocent ou coupable, j'ai dclar que non seulement j'tais
  innocent, mais que je demandais la lumire, toute la lumire, et j'ai
  sollicit aussitt l'aide des moyens d'investigation habituels, soit
  par les attachs militaires, soit par tout autre dont dispose le
  Gouvernement.

  Il me fut rpondu alors que des intrts suprieurs empchaient les
  moyens d'investigation habituels, mais que les recherches se
  poursuivraient.

  J'ai attendu ainsi pendant plus de trois ans, dans la situation la
  plus effroyable qu'il soit possible; et les recherches n'aboutissent
  pas.

  Si donc, d'une part, des intrts suprieurs ont toujours empch,
  doivent toujours empcher l'emploi des moyens d'investigation qui,
  seuls, peuvent mettre enfin un terme  cet effroyable martyre de tant
  d'tres humains,  plus forte raison devais-je respecter ces intrts,
  et c'est ce que j'ai toujours fait invinciblement.

  Mais, d'autre part, cette situation dure depuis plus de trois ans, ma
  chre femme subit un martyre pouvantable, mes enfants grandissent
  dshonors, en parias, j'agonise dans un cachot sous tant de supplices
  de l'infamie; il n'y a pas d'intrt au monde, car ce serait un crime
  de lse-humanit, qui puisse exiger qu'une femme, que des enfants,
  qu'un innocent leur soient immols.

  Je viens soumettre une dernire fois toute l'horreur tragique de cette
  situation  votre haute quit et  celle du Gouvernement. Je viens
  demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme
  enfin  ce martyre aussi effroyable de tant d'tres humains.

  Confiant dans votre haute quit, dans celle du Gouvernement, je vous
  demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments
  respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 12 mars 1898.

  Monsieur le Prsident,

  Je vous ai adress un appel, le 20 novembre dernier, pour demander la
  revision de mon procs.

  A la mme date, j'ai fait appel  la loyaut du gnral de Boisdeffre,
  chef d'tat-major gnral de l'arme, pour lui demander de vouloir
  bien exprimer au Chef de l'tat son avis sur la revision.

  Cet avis ayant t favorable, votre avis, Monsieur le Prsident, a t
  galement favorable  la revision, puisqu'il m'a t dclar
  officiellement que la demande que je vous avais adresse  cette date
  avait t transmise suivant la forme constitutionnelle au
  Gouvernement.

  Je ritre donc purement et simplement aujourd'hui ces appels.

  Je fais donc appel  votre haute quit,  celle du Gouvernement, pour
  demander, conformment aux avis exprims  la suite de cet appel du 20
  novembre 1897, avis qui ne sauraient tre contraires aujourd'hui, dont
  la suite a t favorable, puisqu'il m'a t dclar officiellement que
  transmission en avait t faite au Gouvernement, pour demander,
  dis-je, que justice soit enfin faite, que la revision ait enfin lieu.

  Confiant dans votre haute quit, dans celle du Gouvernement, je vous
  demande de vouloir bien agrer l'expression de mes sentiments
  respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 20 mars 1898.

  Monsieur le Prsident,

  Je rsume tous les appels prcdents. Innocent du crime abominable
  pour lequel j'ai t condamn, je viens faire appel  la haute justice
  du Chef de l'tat, pour demander la revision de mon procs.

  Confiant dans votre quit, je vous demande de vouloir bien agrer
  l'expression de mes sentiments respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 22 avril 1898.

  Monsieur le Prsident,

  Ignorant quelle suite a t donne aux demandes de revision que je
  vous ai adresses, je les rsume toutes en ces quelques mots.

  Innocent du crime abominable pour lequel j'ai t condamn, je fais
  appel  la haute justice du Chef de l'tat, pour obtenir la revision
  de mon procs.

  Confiant dans votre haute quit, je vous demande de vouloir bien
  agrer l'expression de mes sentiments respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 28 mai 1898.

  Monsieur le Prsident,

  Depuis le mois de novembre 1897, j'ai adress de nombreux appels au
  Chef de l'tat pour demander de la justice pour les miens, un terme 
  ce martyre aussi effroyable qu'immrit de tant d'tres humains, la
  revision de mon procs.

  J'ai fait appel galement au Gouvernement, au Snat,  la Chambre des
  Dputs,  ceux qui m'ont fait condamner,  la Patrie en un mot,  qui
  il appartient de prendre cette cause en mains. Car c'est la cause de
  la justice, du bon droit, parce que, depuis le premier jour de ce
  lugubre drame, je ne demande ni grces, ni faveurs, de la vrit
  simplement, parce qu'enfin, quand il s'agit de ces deux choses, qui se
  nomment Justice, Honneur, toutes les questions de personnes doivent
  s'effacer, toutes les passions doivent se taire.

  Tout cela dure depuis six mois, j'ignore toujours quelle est la suite
  dfinitive donne  toutes les demandes de revision, je ne sais
  toujours rien... si, je sais qu'une noble femme, pouse, mre, que
  deux familles pour qui l'honneur est tout, souffrent le martyre...

  Si, je sais qu'un soldat qui a toujours loyalement et fidlement servi
  sa patrie, qui lui a tout sacrifi, situation, fortune, pour lui
  consacrer toutes ses forces, toute son intelligence, je sais que ce
  soldat agonise dans un cachot, livr nuit et jour  tous les supplices
  de l'infamie,  toutes les suspicions immrites,  tous les outrages.

  Encore une fois, Monsieur le Prsident de la Rpublique, au nom de ma
  femme et de mes enfants, des miens, je fais appel  la Patrie, au
  premier magistrat du pays, pour demander de la justice pour tant de
  victimes innocentes, la revision de mon procs.

  Confiant dans votre haute quit, je vous demande de vouloir bien
  agrer l'expression de mes sentiments respectueux.

  A. DREYFUS.


  Iles du Salut, 7 juin 1898.

  Monsieur le Prsident,

  Depuis de longs mois, j'adresse appels sur appels au Chef de l'tat,
  pour demander la revision de mon procs.

  J'ai ritr encore cet appel, le 26 mai dernier. De jour en jour,
  d'heure en heure, j'attends une rponse qui ne vient pas.

  Mes forces physiques, morales, diminuent chaque jour... Je ne demande
  plus qu'une chose  la vie, pouvoir descendre apais dans la tombe,
  sachant le nom de mes enfants lav de cette horrible souillure.

  S'il faut mourir victime innocente, je saurai mourir, Monsieur le
  Prsident, lguant mes pauvres malheureux enfants  ma chre Patrie,
  que j'ai toujours fidlement et loyalement servie... Mais tout au
  moins, Monsieur le Prsident, je sollicite de votre bienveillance une
  rponse  mes demandes de revision, rponse que je vais attendre
  anxieusement, de jour en jour. Mettant toute ma confiance dans la
  haute quit du Chef de l'tat, je vous demande de vouloir bien agrer
  l'expression de mes sentiments respectueux.

  A. DREYFUS.


DEUX LETTRES
A
M. LE GNRAL DE BOISDEFFRE


  Iles du Salut, 5 juillet 1898.

  Mon Gnral,

  Le coeur perdu, le cerveau en lambeaux, c'est vers vous, mon gnral,
  que je viens encore jeter un nouveau cri de dtresse, un cri d'appel
  plus poignant, plus dchirant que jamais. Je ne vous parlerai ni de
  mes souffrances, ni des coups qui pleuvent sans repos ni trve sur moi
  sans jamais rien y comprendre, sans jamais les avoir provoqus ni par
  un acte, ni par une parole. Mais je vous parlerai, oh! mon gnral, de
  l'horrible douleur de ma famille, des miens, d'une situation tellement
  tragique, que tous finiraient par y succomber. Je vous parlerai
  toujours et encore de mes enfants, de mes chers petits qui grandissent
  dshonors, qui sont des parias, pour vous supplier, de toutes les
  forces de mon me, les mains jointes dans une prire suprme, avec
  tout mon coeur de Franais, de pre, de faire tout ce qui est
  humainement faisable pour mettre le plus tt possible un terme  cet
  effroyable martyre de tant d'tres humains.

  Oh! mon gnral, dites-vous bien que depuis deux ans et demi, bientt
  trois ans, il n'est pas une minute de ma vie, pas une seconde de mon
  existence, qui ne soit une douleur et que, si j'ai vcu ces minutes,
  ces secondes pouvantables, oh! mon gnral, c'est que j'aurais voulu
  pouvoir mourir tranquille, apais, sachant le nom que portent mes
  enfants honor et respect. Aujourd'hui, mon gnral, ma situation est
  devenue trop atroce, les souffrances trop grandes, et... je chavire
  totalement. C'est pourquoi je viens encore jeter le cri de dtresse
  poignante, le cri d'un pre qui vous lgue ce qu'il a de plus prcieux
  au monde, la vie de ses enfants, cette vie qui n'est pas possible tant
  que leur nom n'aura pas t lav de cette horrible souillure.

  C'est avec toute mon me qui s'lance vers vous dans cette
  pouvantable agonie, c'est avec tout mon coeur saignant et pantelant
  que je vous cris ces quelques lignes, sr que vous me comprendrez.

  Et je vous en supplie aussi, mon gnral, une bonne parole  ma pauvre
  femme et l'assurance d'une aide puissante et honorable.

  Veuillez agrer l'expression de mes sentiments respectueux.

  ALFRED DREYFUS.


  Iles du Salut, 8 septembre 1898.

  Mon Gnral,

  Je me permets de renouveler simplement la demande que je vous ai
  adresse, il y a deux mois, sollicitant votre bienveillance, votre
  intervention pour appuyer mes demandes  l'effet de mettre un terme 
  notre pouvantable martyre, sollicitant aussi toujours votre
  protection pour mes malheureux enfants, les plus terribles victimes
  dans ce drame.

  Confiant dans votre quit, je vous demande de vouloir bien agrer
  l'expression de mes sentiments dvous et respectueux.

  ALFRED DREYFUS.


453.--Lib.-Imp. runies, 7, rue Saint-Benot, Paris.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  40: dmissible remplac par admissible (Il n'est pas
              admissible,)
  Page  51: nons par nous (Pauvre ami, nous tions si heureux,)
  Page  71: d'autan par d'autant (et ma souffrance est d'autant
              plus terrible)
  Page  75: qne par que (Nous n'aurons le droit de mourir que
              lorsque)
  Page 141: infiniments par infiniment (des infiniment petits.)
  Page 151: cassonnade par cassonade (c'est--dire plus de caf,
              plus de cassonade;)
  Page 216: courrrier par courrier (j'attends mon courrier,)
  Page 278: dispopositions par dispositions (Dans le cas o,
              contrairement aux dispositions)
  Page 279: munifestations par manifestations (toutes ces
              manifestations de ma douleur,)
  Page 311: persone par personne (sans jamais craindre rien ni
              personne...)
  Page 341: hautre par haute (un appel  votre haute quit,)
  Page 347: dlare par dclare (Je dclare simplement encore)
  Page 357: me par ne (Je ne demande plus qu'une chose  la
              vie)





End of the Project Gutenberg EBook of Cinq annes de ma vie, by Alfred Dreyfus

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNES DE MA VIE ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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