The Project Gutenberg EBook of Sous La Neige, by Edith Wharton

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Title: Sous La Neige

Author: Edith Wharton

Release Date: November 12, 2011 [EBook #37990]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUS LA NEIGE ***




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Transcriber's Note: The story appeared in La Revue de Paris as a
three part serialization February 1st., 15th. and March 1st. 1912.




                                 LA

                           REVUE DE PARIS


                         DIX-NEUVIME ANNE

                            TOME PREMIER

                        Janvier-Fvrier 1912



                                PARIS

                    BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS
                 85bis, FAUBOURG SAINT-HONOR, 85bis

                                1912






                                 LA

                           REVUE DE PARIS


                         DIX-NEUVIME ANNE

                            TOME DEUXIME

                           Mars-Avril 1912



                                PARIS

                    BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS
                 85bis, FAUBOURG SAINT-HONOR, 85bis

                                1912



SOUS LA NEIGE

par

Edith Wharton


Cette histoire, c'est brin  brin, et par maintes gens, qu'elle m'a
t conte. Et, comme il arrive d'habitude en pareil cas, j'ai entendu
chaque fois une version nouvelle.

Si vous connaissez Starkfield, bourgade perdue dans la partie
montagneuse du Massachusetts, vous aurez certainement remarqu son
bureau de poste. C'est une construction qui date de la fin du XVIII
sicle, en briques rouges, avec un fronton de bois peint en blanc et un
pristyle  colonnes. Ce petit difice classique se dresse au milieu de
la Grand Rue, entre la banque et la pharmacie: beaucoup de villages de
la Nouvelle-Angleterre en possdent un semblable. Matin et soir, les
habitants de Starkfield et les fermiers des environs s'y rassemblent,
 l'arrive du courrier. Parmi eux, vous n'avez pas t sans remarquer
la haute taille et le visage tragique d'Ethan Frome. C'est l que je le
vis moi-mme pour la premire fois, voici quelques annes.

Bien que cet homme ne ft plus qu'une ruine, sa physionomie se
dtachait parmi les autres. Ce n'tait pas sa haute taille qui le
dsignait  l'attention, puisque les Amricains de vieille race ont
trs frquemment cette stature lance et mince, mais plutt sa
prestance et sa dmarche. Son regard tait  la fois triste et
volontaire; il conservait, en dpit d'une claudication manifeste,
quelque chose de vigoureux. Son visage svre, hl, fatigu par le
rude travail des champs, tait d'une indicible mlancolie. Ses cheveux
grisonnants, ses yeux glacs, lui donnaient l'aspect de la vieillesse,
et je m'tonnai lorsqu'on m'apprit qu'il n'avait gure pass la
cinquantaine.

Ce fut Harmon Gow qui me renseigna sur son ge. -- Harmon Gow avait
autrefois conduit la diligence allant de Starkfield au gros bourg de
Bettsbridge,  l'poque o n'existaient pas les tramways lectriques,
et il connaissait sur le bout du doigt la chronique intime de toutes
les familles qui habitaient ou avaient habit le long de son ancien
parcours.

-- Il a cette tte-l depuis son accident, -- me dit-il, hachant ses
phrases au gr de ses souvenirs. -- Et il y aura en fvrier prochain
vingt-quatre ans que la chose est arrive...

Ce fut lui aussi qui me narra l'origine de la terrible cicatrice
rouge barrant le front d'Ethan Frome. Elle datait de l'accident qui,
du mme coup, lui avait tordu et nou tout le ct droit, le faisant
ressembler  un vieux chne foudroy. Depuis lors, le pauvre homme
ne pouvait effectuer sans douleur ces quelques pas entre son _buggy_
et le bureau de poste. Tous les jours, vers midi, il venait de sa
ferme, situe  quelques milles de Starkfield, et, comme c'tait
justement l'heure o j'allais chercher mes lettres, il m'arrivait de
le dpasser sous le pristyle ou d'attendre  sa suite, devant le
guichet.

Je ne tardai pas  observer que, rarement, malgr son exactitude
touchante, on lui remettait autre chose qu'un numro du Bellsbridge
Eagle. Sans mme y jeter un coup d'oeil, il le fourrait dans la poche
de son veston us. De temps  autre, pourtant, le receveur lui
tendait une enveloppe, adresse  Mrs. Zenobia (ou Zeena) Frome, et
qui montrait en gros caractres l'adresse d'un fabricant de produits
pharmaceutiques et le nom d'une spcialit. Ces papiers rejoignaient
aussitt le journal, comme si le porteur tait blas  force d'en
recevoir. Aprs quoi, il remerciait l'employ d'un petit signe de
tte silencieux, et se retirait.

Chacun dans Starkfield le connaissait. On le saluait au passage, mais
on respectait son dsir d'isolement, et seuls quelques vieillards se
risquaient  l'aborder. Dans ces occasions, Frome s'arrtait un
instant, ses yeux bleus fixs gravement sur l'interlocuteur, mais il
rpondait d'une voix si basse que jamais aucune de ses paroles n'tait
parvenue jusqu' moi. Puis il remontait pniblement dans son _buggy_
dlabr, rassemblait les guides dans sa main gauche, et repartait
sans hte vers la ferme.

-- Ce dut tre un effroyable accident, -- dis-je au vieil Harmon, un
jour, en suivant du regard la dmarche pnible de Frome.

Je songeais  la belle mine qu'avait d avoir, jadis, cette tte
blonde et nergique de jeune homme.

-- De la pire espce! -- opina mon informateur; -- presque suffisant pour
tuer la plupart des hommes. Mais voil, les Frome ont le crne dur, et
il y a bien des chances pour que celui-ci atteigne ses cent ans...

-- Grand Dieu!

Je ne pus retenir ce cri. A ce moment, en effet, Ethan Frome venait de
monter sur son sige; il se retournait pour voir si une caisse de
drogues tait bien cale  l'arrire du _buggy_, et j'aperus sa figure
telle qu'elle devait tre quand il se croyait seul.

-- Cet homme atteindre cent ans! -- continuai-je, -- mais il a l'air dj
mort et enterr!

Harmon tira de sa poche un bout de tabac, en prit une chique et
l'enfourna dans sa vieille joue tanne.

-- Qu'est-ce que vous voulez? il a pass trop d'hivers  Starkfield...
Les malins s'en vont, eux...

-- Pourquoi lui, alors, est-il rest?

Ah! voil!... il fallait bien qu'il y et quelqu'un  la ferme pour
soigner son monde... Et il n'y a jamais eu qu'Ethan pour ce mtier...
D'abord son pre, puis sa mre, puis sa femme...

-- Et puis l'accident?...

-- C'est a mme. Alors, n'est-ce pas? il a bien t forc de rester!
-- ricana Harmon.

-- Je comprends. Mais, maintenant, c'est eux qui le soignent?

Gravement, Harmon passa sa chique dans son autre joue; puis il reprit:

-- Oh! quant  a, non. C'est toujours Ethan, le garde-malade...

Ds le premier jour, le vieux conducteur m'avait dbit tout ce qu'il
savait de l'histoire, mais je pressentais que, pour en dmler les
fils secrets, il fallait une plus vive imagination que la sienne.
Toutefois une parole d'Harmon s'tait grave dans ma mmoire: "Il a
pass trop d'hivers  Starkfield..."

Ah! je devais bientt comprendre le sens profond de ces quelques mots!
Le Starkfield que je connus ne ressemblait gure cependant au village
isol, perdu dans la montagne, o s'tait coule la triste jeunesse
d'Ethan Frome. Il tait reli maintenant aux gros bourgs de la rgion.
Le tramway lectrique, la bicyclette permettaient aux jeunes gens de
descendre, l'hiver, jusqu' Bettsbridge ou  Shadd's Falls, et d'y
passer la soire au thtre, dans les bibliothques, ou aux runions
des "Jeunes Chrtiens". Mais quand arrive la saison froide, quand le
village fut immobilis sous une couche de neige qui s'accroissait sans
rpit, quand les vents du nord, tombant d'un ciel d'acier, se prirent
 rder autour des petites maisons de bois qui grelottaient derrire
les ormes dpouills de la Grande Rue, je commenai  deviner ce
qu'avait d tre Starkfield alors qu'Ethan Frome avait vingt ans...

J'avais t envoy par mes patrons pour surveiller un important
travail que nous avait commande l'usine de force motrice  Corbury
Junction. Une grve prolonge des charpentiers ayant retard la
besogne, je me trouvai retenu, cet hiver,  Starkfield, le seul
endroit habitable des environs.

Dans les premiers temps de mon sjour, je fus trs frapp du contraste
entre l'air vivifiant du pays et l'apathie des habitants. Lorsque je
me promenais sous ce ciel d'un bleu clatant, je me sentais le sang
fouett. J'tais bloui par la blancheur ensoleille des prairies
couvertes de neige, o les forts de sapins pandaient leurs grandes
taches brunes. Ce froid sec, la puret de cette atmosphre toujours
lumineuse, m'exaltaient, et je ne pouvais comprendre la nonchalance
presque lthargique des gens de Starkfield.

Mais, quand parut fvrier, tout changea. Le ciel se voila. Les
journes sombres et courtes ressemblrent aux nuits longues et
glaciales. La neige s'amoncela autour des frles maisons, qui parurent
recroquevilles sur elles-mmes. Les habitants du village, la besogne
quotidienne acheve, se htaient de rentrer chez eux. Pendant les
interminables soires, ils sommeillaient autour du pole. Toute vie,
au dehors, semblait suspendue. Chacun mesurait ses gestes au strict
ncessaire pour se nourrir, se chauffer et accomplir les rares
besognes que n'avaient point arrtes les rigueurs de la saison.

Je logeais chez une veuve entre deux ges qu'on appelait familirement
Mrs. Ned Hale. Elle tait fille de l'ancien notaire du bourg, et "la
maison du notaire Varnum", qu'elle occupait avec sa mre, tait
l'habitation la plus considrable de Starkfield. C'tait une vieille
demeure  fronton classique, support par des colonnes blanches. De
menus carreaux bleuts piquaient ses fentres  guillotine, qui
regardaient la haute et claire faade de l'glise. Elle s'levait au
bout de la rue principale du village. Deux sapins de Norvge
introduisaient  son petit jardin, que traversait un sentier dall
d'ardoises.

Les deux veuves, bien que rduites  vivre assez modestement,
mettaient leur point d'honneur  maintenir la proprit familiale en
tat. Mrs. Hale tait une femme aimable et efface. Elle avait conserv
dans les manires quelque chose de la tradition que figurait cette
construction d'un autre ge. Chaque soir, dans le salon meubl
d'acajou, aux siges recouverts de crin, sous la lampe Carcel qui
faisait entendre ses glouglous monotones, j'apprenais un nouvel
pisode de la chronique du village, et il m'tait plus dlicatement
racont. Non pas que Mrs. Hale se crt ou affectt quelque
supriorit sociale sur les gens qui l'entouraient: sa libre faon de
juger les vnements n'avait pas une telle origine. Une sensibilit
plus dveloppe, une ducation un peu mieux soigne, craient seules
cette distance entre elle et ses voisins.

Ces conditions me faisaient esprer qu'auprs de Mrs. Hale je
parviendrais  claircir les points obscurs de la vie d'Ethan Frome.
La mmoire de l'excellente femme tait un admirable rpertoire
d'anecdotes sans mchancet; toute question ayant trait  ses
relations attirait aussitt un flot de dtails. J'amenai donc la
conversation de ce ct; mais je sentis aussitt que Mrs. Hale se
drobait.

Cette attitude n'impliquait d'ailleurs aucun blme  l'gard de Frome.
On devinait seulement qu'elle prouvait une invincible rpugnance
 parler de lui et de ses affaires. Quelques bribes de phrase
murmures: "Oui, je les connais tous les deux... Ce fut horrible..."
paraissaient la seule concession qu'elle pt faire  ma curiosit.

Le changement de son attitude tait si marqu, il supposait une telle
initiation  de tristes secrets que, malgr certains scrupules, je
m'adressai une fois encore  Harmon Gow. Tout ce que je pus obtenir
de lui fut un vague grognement.

-- Oh! -- fit-il, -- Ruth Varnum... elle a toujours t impressionnable
comme une souris... C'est elle qui les a vus la premire lorsqu'on
les a ramasss... Tenez, c'tait justement au bas de la maison des
Varnum, au tournant de la route de Corbury... Ruth venait alors de
s'accorder avec Ned Hale... Tout ce jeune monde tait ami... La
pauvre femme, elle a eu assez de ses propres malheurs!

Les habitants de Starkfield, en cela fort semblables au reste des
hommes, avaient en effet assez de leurs propres malheurs sans se
passionner outre mesure pour ceux de leurs voisins. Et, bien que
tous tinssent le cas de Frome pour exceptionnel, aucun ne russit 
m'expliquer son regard trange. J'avais beau me dire qu'il tait
impossible que la misre et la souffrance eussent suffi  le marquer
ainsi... J'eusse peut-tre fini par me contenter de ces bribes
d'histoire, sans l'espce de provocation qu'tait le silence mme de
Mrs. Hale et le hasard qui bientt me rapprocha d'Ethan Frome
lui-mme.

Ma rsidence  Starkfield m'obligeait  redescendre chaque jour sur
Corbury Flats, o je prenais le train pour Corbury Junction. Lors de
mon installation, je m'tais entendu avec le riche picier irlandais,
Denis Eady, qui louait aussi des voitures, pour me faire conduire
chaque jour  la gare. Vers le milieu de l'hiver, les chevaux de mon
loueur tombrent tous malades,  la suite d'une pidmie locale. La
maladie se propageait  toutes les curies du village, et, pour
quelques jours, je fus oblig de chercher un expdient. A ce moment,
Harmon Gow m'apprit que le cheval d'Ethan Frome tait indemne et que
son matre consentirait peut-tre  me transporter.

La proposition m'tonna.

-- Ethan Frome? Mais je ne lui ai jamais parl!... Pour quelle raison
consentirait-il  se charger de moi?

La rponse d'Harmon Gow accrut encore ma surprise:

-- Je ne sais pas s'il le ferait pour vos beaux yeux, mais trs
certainement il ne sera pas fch de gagner un dollar...

On m'avait bien dit que Frome tait pauvre et que sa scierie jointe
aux quelques acres pierreux de sa culture, suffisaient difficilement
 faire bouillir la marmite pendant les mois d'hiver. Toutefois je ne
m'tais pas figur une misre aussi complte et je ne pus m'empcher
d'exprimer mon tonnement  Harmon, qui reprit:

-- Oh! ses affaires ne vont pas trs bien! Quand un homme est depuis
vingt ans courb comme une vieille carcasse de navire, sans pouvoir
faire ce qu'il veut, il se mange les sangs et perd courage. La ferme
de Frome, a n'a jamais t grand-chose, et vous savez, d'autre
part, ce que rapporte aujourd'hui une de ces vieilles scieries...
Lorsque Ethan pouvait encore peiner sur les deux de front, du matin
au soir et du soir au matin, on avait juste, chez lui, de quoi
vivre... Et encore, mme  cette poque, son monde lui dvorait tout,
et je ne sais vraiment pas comment diable il s'en tirait... a
commena avec son pre, qui attrapa un coup de pied de cheval en
faisant les foins: le mal lui monta au cerveau, et le pauvre bonhomme
jetait l'argent par les fentres comme si de rien n'tait... Puis ce
fut sa mre qui devint drle... Elle trana de longue annes en
enfance... Maintenant, c'est Zeena, sa femme... Celle-l a pass sa
vie  droguer... Au fond, voyez-vous, la maladie et le souci, ce sont
les seules choses dont Ethan ait toujours eu son assiette pleine...

Le lendemain matin, en mettant le nez  la fentre, j'aperus entre
les sapins des Varnum le maigre cheval de Frome. Rejetant la vieille
peau d'ours, le matre me fit place  ct de lui dans le traneau.
Toute la semaine,  dater de ce jour, il me descendit  Corbury
Flats, et me ramena le soir  Starkfield, dans le crpuscule glacial.
Le trajet ne dpassait gure quatre milles, mais l'allure du cheval
tait lente, et, mme quand la neige gele rsistait  la pression de
la voiture, nous mettions tour prs d'une heure pour faire la route.

Ethan Frome conduisait sans parler. Il tenait mollement les guides
dans sa main gauche. Sur le remblai couvert de neige, son visage brun
se dtachait comme le profil d'une mdaille de bronze. Il rpondait
par monosyllabes, sans jamais me regarder,  mes questions et aux
lgres plaisanteries que je hasardais. Il avait l'air de faire
partie du paysage mlancolique et silencieux. On et dit le symbole
de cette dsolation glace, tellement tout ce qui tait chaleur et
sensibilit semblait enfoui au fond de lui-mme.

Son silence, il est vrai, n'avait rien d'hostile. Je finis par
comprendre que cet homme tait habitu  vivre dans une solitude
morale trop profonde pour qu'on pt facilement pntrer jusqu' lui.
Cet tat, je le prsumais, ne rsultait point essentiellement de ses
malheurs, que je devinais tragique: il tait surtout la consquence
de tous ces hivers rigoureux passs  Starkfield...

Une ou deux fois seulement, j'eus le sentiment de me rapprocher de
lui, et ces instants ne firent qu'aviver mon dsir d'en savoir
davantage. Un jour,  propos d'un travail que j'avais excut en
Floride, l'hiver prcdent, je fis allusion  la diffrence entre les
deux climats. A ma grande surprise, Frome me rpondit:

-- Oui, je sais... J'y suis all autrefois, en pendant bien longtemps,
moi aussi, en hiver, je voyais ce pays, comme dans une vision... Mais
 prsent, tout cela est enseveli sous la neige...

Il n'ajouta pas un mot; et j'eus  deviner le reste par le ton de sa
voix et le brusque silence qui suivit.

Une autre fois,  peine mont dans mon compartiment, je m'avisai que
j'avais oubli sur le traneau un livre que je comptais lire pendant
le trajet. C'tait un ouvrage de vulgarisation scientifique, un
trait de bio-chimie, si je me rappelle bien... Le soir, je ne
pensais dj plus  mon tourderie, lorsque, en descendant du train,
je vis le volume entre les mains de Frome.

-- Je l'ai trouv aprs votre dpart, -- me dit-il.

Je mis le livre dans ma poche, et nous revnmes  notre mutisme
habituel. Mais, comme nous commencions  gravir la longue cte qui va
de Corbury Flats  Starkfield, j'aperus dans le crpuscule le visage
de Frome tourn de mon ct.

-- Il y a dans ce livre des choses dont je n'avais pas entendu parler
jusqu'ici...

Le propos m'tonna moins que l'accent dont il fut prononc:
videmment, Frome tait surpris et tant soit peu vex de son
ignorance.

-- Ces questions vous intressent donc? -- lui demandai-je.

-- Elles m'intressaient autrefois...

-- Il y a quelques nouveauts dans ce livre... On a fait rcemment des
dcouvertes importantes dans cet ordre de recherches.

J'attendais une phrase qui ne vint pas, et je repris:

-- Si vous voulez parcourir ce livre, je serai heureux de vous le
prter.

Ethan Frome hsita. J'eus l'impression qu'il faisait effort pour
secouer son inertie et me rpondre.

-- Merci. J'accepte, -- dit-il simplement.

Je comptais qu'il s'ensuivrait quelques familiarits entre nous. La
modestie de Frome et sa franchise m'assuraient que sa curiosit avait
certainement pour cause l'intrt rel jadis port par lui  ces
sujets-l. Ces proccupations et ces connaissances, chez un homme de
sa condition, rendaient le contraste encore plus poignant entre sa
situation matrielle et ses besoins intimes et, puisque cet incident
m'avait permis de satisfaire ses gots secrets, j'esprais qu'il se
dciderait  parler. Mais il y avait dans son pass ou dans sa vie
prsente quelque chose qui l'empchait de se livrer. A notre rencontre
suivante, il ne fit mme pas allusion au livre et notre rapprochement
semblait destin  n'avoir pas de lendemain.

Depuis plus d'une semaine dj, Frome me conduisait  Corbury Flats,
quand, un matin,  mon rveil, je vis qu'il neigeait abondamment. La
hauteur des vagues blanches masses contre la palissade du jardin et
le long du mur de l'glise tmoignait que la tempte avait dur toute
la nuit: l-bas, en rase campagne, les couches de neige amonceles
par le vent devaient tre plus paisses encore.

Je songeai aussitt que mon train tait assurment bloqu. Or, ce
jour-l, ma prsence tait indispensable  l'usine dans le courant
de l'aprs-midi. Je dcidai donc, que si Frome venait, je me ferais
conduire par lui jusqu'aux Flats. Une fois l, j'attendrais mon train
jusqu' ce qu'il se dcidt  paratre.

D'ailleurs je n'avais pas le moindre doute que Frome ne vnt. Je le
connaissais assez bien pour savoir  quoi m'en tenir: il tait un de
ces hommes que nulle difficult ne saurait dtourner de leur tche.
En effet,  l'heure habituelle, je vis venir son traneau glissant
sur la neige: telle une apparition de thtre qui traverse la scne
derrire un lger voile de gaze...

Inutile avec lui de manifester tonnement ou reconnaissance. Je ne
pus cependant retenir un mouvement de surprise quand je le vis
engager son cheval dans la direction oppose  la route de Corbury.

-- La voie est obstrue au-dessous des Flats par un train de
marchandises, -- m'expliqua-t-il. -- La neige bloque le convoi.

-- Mais alors o me conduisez-vous?

-- Directement, et par le plus court,  Corbury Junction! -- me
rpondit-il, m'indiquant du fouet la School House Hill.

-- A Corbury Junction? par cette bourrasque?... mais... il y a bien
douze milles!

-- Le cheval les fera, si vous lui en donnez le temps. Vous avez dit
que vous aviez du travail  l'usine cette aprs-midi: je vous y mne.

Il pronona ces paroles avec tant de simplicit que je lui rpondis
sur le mme ton:

-- Vous me rendez le plus grand service.

-- Bah! ce n'est rien...

La route bifurqua en face de l'glise. Nous prmes un sentier 
gauche, qui descendait au milieu des sapins. Il avait neig si fort
que les branches, courbes sous leur fardeau blanc, faisaient corps
avec le tronc des arbres. Souvent, le dimanche, j'tais venu me
promener de ce ct et l'on m'avait montr la scierie de Frome, qui
se dessinait entre les fts dnudes, presque qu bas de la colline.

Le vieux btiment solitaire semblait agoniser. Sa roue paresseuse se
refltait vaguement dans l'eau noirtre qui bouillonnait alentour en
remous bruns. Sous le poids de la neige, ses hangars flchissaient.

Pas une seule fois Frome ne tourna la tte pendant la descente. Nous
commenmes  gravir la cte suivante, toujours en silence. Aprs
quelques centaines de mtres, lorsque nous emes rejoint la grande
route, nous rencontrmes un champ de pommiers grles. Les arbres se
tordaient  mi-pente de la colline, sur un terrain rocheux o des
crtes d'ardoise peraient la neige par endroits. Au del de ce
verger s'tendaient un champ ou deux qui confondaient leurs limites
sous le grand tapis blanc. Un peu plus loin, dans l'immensit
monotone du ciel et de la terre, surgissait l'une de ces fermes de la
Nouvelle-Angleterre qui semblent largir la solitude du paysage...

-- Voil ma maison, -- me dit Frome, -- en faisant un mouvement de son
coude estropi.

J'tais tellement accabl par la dsolation de la scne que je ne sus
que lui rpondre. Il ne neigeait plus. Sur la pente,  nos pieds, se
dressait la ferme, qu'un ple rayon de soleil clairait dans toute sa
laideur. Une vigne vierge dessche pendait au-dessus de la porte, et
les murs de bois, sous la peinture caille, semblaient grelotter
dans le vent.

-- La maison tait plus importante du temps de mon pre! -- continua
Frome. -- Mais j'ai d abattre l'_L_, tout rcemment.

Et, se servant du bout de sa rne gauche comme d'un fouet, il ramena
sur le chemin le vieux cheval qui s'apprtait  franchir la barrire
brise.

Je dcouvris alors que l'aspect abandonn et minable de la demeure
tait d surtout  l'absence de ce corps de logis que nous nommons,
dans la Nouvelle-Angleterre, une _L_. Cette L est un appentis rserv
au bcher et  l'table, gnralement reli en querre au btiment
principal de la ferme, avec lequel il communique par la chambre 
provisions et le magasin  outils.

Est-ce par le symbole qu'elle prsente, par l'image qu'elle voque
de la vie humaine lie au sol, par ce fait qu'elle dtient les
sources essentielles de l'existence, -- la chaleur et la nourriture,
-- est-ce plutt par la pense consolante qu'elle suggre en nous
montrant, sous ce dur climat, la possibilit pour les habitants
d'accomplir leurs tches matinales sans affronter les intempries, --
je ne saurais exactement le dire, mais srement cette _L_, encore
plus que la maison elle-mme, figure le centre, le foyer, de toute
ferme dans la Nouvelle-Angleterre. Et c'tait peut-tre cette
association d'ides, maintes fois renouvele durant mes promenades
aux environs de Starkfield, qui me faisait distinguer un accent
d'amertume dans les paroles de Frome et voir dans cette maison
amoindrie l'image mme de son pauvre corps ruin.

-- Nous sommes bien isols maintenant, ici! -- ajouta-t-il. -- Mais,
avant la construction du chemin de fer, on passait beaucoup par chez
nous pour aller aux Flats.

Il rveilla d'un nouveau coup de guide le cheval qui s'endormait.
Puis, comme si la vue de sa maison m'avait mis trop avant dans sa
confidence pour qu'il s'obstint plus longtemps  demeurer sur la
rserve, il continua lentement:

-- J'ai toujours attribu l'aggravation de l'tat de ma mre  ce
changement-l. Quand les rhumatismes lui vinrent, au point qu'elle
ne pouvait plus vaquer  ses affaires, elle prit l'habitude de venir
s'asseoir devant la porte, et elle regardait pendant des heures
entires le mouvement qui se faisait sur la hausse... Une anne,
mme, o pendant six mois on rpara la grande route, aprs les
inondations, Harmon Gow fut oblig de passer par ici avec sa
diligence, et elle avait pris l'habitude de descendre chaque matin
jusqu' la barrire pour lui dire bonjour... Mais, une fois le
chemin de fer inaugur, il ne vint plus personne. Et elle ne put
jamais comprendre la raison de ce changement... Ce fut une des choses
qui la tourmentrent jusqu' sa mort.

Comme nous arrivions  la route de Corbury, la neige se remit 
choir, offusquant la dernire vue que nous avions encore sur la
maison. Frome, redevenu silencieux, laissa retomber entre nous le
vieux voile des rticences. Le vent n'avait pas cess, malgr le
retour de la neige. Des rafales capricieuses dcouvraient de temps 
autre un pan de ciel ou quelques ondes d'un ple soleil qui
ruisselaient sur ce paysage chaotique et dsol. Mais le cheval tint
bon et nous parvnmes enfin, malgr la bourrasque sauvage,  Corbury
Junction...

Au cours de l'aprs-midi, la tourmente fit trve. Vers l'est,
l'horizon s'tait clairci et, dans mon inexprience, je me dis que
nous aurions une belle soire. Le plus rapidement possible j'achevai
ma besogne, et nous reprmes le chemin de Starkfield avec bien des
chances d'y arriver pour le repas du soir. Mais, au coucher du soleil,
les nuages menaants se reformrent: la nuit vint d'un seul coup. Drue
et ferme, la neige recommena de choir. Le vent s'tait tu, et nous
avancions au milieu d'un calme plus inquitant que les rafales et les
tourbillons de la matine: on aurait dit que les tnbres elles-mmes
descendaient sur nous et que la nuit d'hiver se collait peu  peu 
nos paules.

Le faible rayon de notre lanterne se trouva bientt noy dans cette
atmosphre angoissante. La connaissance des lieux qu'avait Frome,
l'instinct mme de son cheval, tout finit par devenir inutile. A deux
ou trois reprises, un objet quelconque se dressa comme un fantme
devant nous, indiquant soudain que nous nous garions; mais il se
perdait presque aussitt dans l'ombre. Enfin, au moment o pensions
avoir retrouv le bon chemin, ce fut la pauvre vieille bte qui se
mit  donner des signes certains d'puisement.

Je me rendis compte alors de la lgret avec laquelle j'avais
accept l'offre de Frome et je finis par obtenir qu'il me laisst
descendre: je me mis  marcher  ct du cheval, dans la neige,
pendant deux ou trois milles. Enfin mon conducteur me dsigna un
point dans les tnbres:

-- Nous voici chez moi, -- me dit-il.

La dernire tape avait t la partie la plus pnible du voyage. Le
froid tait piquant, la marche ardue, et j'tais  peu prs hors
d'haleine. Sous ma main je sentais battre le flanc du vieux cheval.

-- coutez, Frome, -- dis-je, -- il n'est pas ncessaire que vous
alliez plus loin...

Il m'interrompit:

-- Ni vous non plus... Nous en avons tous notre compte...

Je compris qu'il m'offrait l'hospitalit: sans rpondre, je passai
la barrire de la ferme avec lui. Je le suivis dans l'curie et
l'aidai  dteler le malheureux cheval, qui tait fourbu. Nous
prparmes sa litire, puis Frome dcrocha la lanterne du traneau
et me prcda dans la nuit. Par-dessus l'paule, il me dit:

-- Venez!

J'avis peine  suivre Frome dans l'obscurit: je faillis butter dans
un tas de neige amoncele devant la porte.

De sa lourde botte, Frome nettoya la pas glissant de la porte,
s'efforant de nous ouvrir un chemin. La lanterne haute, il souleva
le loquet et me devana pour me guider. J'entrai  sa suite dans un
vestibule obscur et resserr: on apercevait vaguement, dans le fond,
un escalier raide comme une chelle. A notre droite, un rayon de
lumire indiquait la porte de la pice dont nous avions vu du dehors
la fentre claire. Avant qu'elle s'ouvrt, je perus une voix de
femme dolente et maussade.

Frome tapait du pied sur le linoleum us pour dtacher la boue de
ses bottes. Il posa le falot sur l'unique chaise du vestibule; puis
il ouvrit la porte:

-- Entrez, -- me dit-il.

Pendant qu'il parlait, la voix geignarde se tut...

Ce fut cette nuit-l que je trouvai la clef du caractre d'Ethan
Frome, et que je commenai  reconstituer cette vision de son
histoire.


* * * * *




I


Le village tait enseveli sous une paisse couche de neige et, au
tournant des chemins, les vagues blanches pousses par le vent
avaient dferl jusqu'aux fentres des maisons. Les toiles du
Chariot semblaient pendre comme des stalactites du ciel d'acier, o
scintillait de feux glacs Orion. La lune tait couche, mais la
nuit restait lumineuse, et les faades blanches des maisons
paraissaient grises entre les ormes; les arbustes se dtachaient en
noir dans cette clart diffuse et les rayons qui filtraient par les
fentres basses de l'glise s'pandaient en nappes jauntres sur les
moutonnements innombrables de la neige.

Le jeune Ethan Frome avanait d'un pas rapide dans la rue dserte.
Il dpassa la banque, le nouveau magasin tout en briques de Michel
Eady, et les deux sapins de Norvge qui flanquaient la grille du
notaire Varnum.

Devant lui,  l'endroit o la route s'incline vers la valle de
Corbury, l'glise dessinait son svelte clocher et les colonnes
grles de son portail classique. La faade demeurait dans l'ombre,
et, d'un ct de l'difice, les fentres du haut formaient, sur la
muraille, un srie de taches noires, mais celles du bas taient
claires et leur lumire faisait apparatre devant la porte des
traces fraches de pas et de nombreux sillons de vhicules. A l'abri
d'un hangar voisin, les traneaux formaient une longue range. Sur
l'chine des chevaux on avait jet de lourdes peaux de buffles et
d'ours. La nuit brillait d'une srnit admirable. L'air tait sec
et si pur que la sensation de froid s'attnuait et il semblait 
Frome que l'atmosphre n'existait plus. Tout devenait lger entre la
terre givre qui craquait sous ses bottes et la vote mtallique du
ciel. "On a la sensation du vide, -- se disait-il, -- comme si on
tait dans un tube de Crookes o le vide aurait t fait..."

Quatre ou cinq annes auparavant, il avait suivi les cours d'un
institut technique,  Worcester, et manipul quelque peu dans un
laboratoire grce  la complaisance d'un professeur de physique.
Depuis, les images suggres par cette exprience lui revenaient
souvent d'une faon inattendue, malgr la direction si diffrente
que son existence actuelle imposait  ses penses. La mort de son
pre et les malheurs subsquents avaient en effet court ses
tudes: il n'avait pu en retirer aucun bnfice pratique, mais elles
avaient nourri son imagination et lui avaient donn l'ide du vaste
et nbuleux mystre qui se drobe derrire les apparences
quotidiennes des choses.

Tandis qu'il cheminait  grands pas sur la neige, le sentiment de ce
mystre embrasait son esprit et avivait encore la bienfaisante
exaltation physique dtermine par cette marche rapide. Au bout du
village, devant le pristyle de l'glise, il s'arrta pour reprendre
haleine.

La pente de la route de Corbury s'amorait un peu au-dessous des
sombres sapins qui gardaient l'entre du notaire Varnum. C'tait 
cet endroit que les jeunes gens de Starkfield se retrouvaient pour
s'exercer  la luge. Par les nuits claires, le carrefour devant
l'glise retentissait jusqu' une heure tardive de leurs cris
joyeux; mais, ce soir, aucun de leurs petits traneaux ne dessinait
sa tache noire sur la longue et blanche descente. Le silence de
minuit planait sur le village. Tout ce qui veillait tait rassembl
dans l'glise: un lointain cho d'air  danser et les larges rais
d'une lumire dore arrivaient, confondus, des fentres.[1]

Le jeune homme contourna l'difice. Il descendit la rampe et se
dirigea vers la porte qui ouvrait sur la salle du rez-de-chausse.
Il fit un crochet  travers la neige non foule pour viter la
clart jusqu' l'angle oppos du btiment. Une fois l, tout en
prenant garde  rester dans l'ombre, il fit effort pour atteindre la
fentre la plus voisine. Il dissimula son corps long et mince dans
l'obscurit et tendit le cou de manire  pouvoir risquer on oeil
dans la salle.

Ainsi considre, de la nuit pure et glace o Ethan demeurait
invisible, elle apparaissait, cette grande pice, en pleine
bullition. Les rflecteurs  gaz projetaient une lumire crue
contre ses parois blanchies  la chaux. A l'une des extrmits, le
pole ronflait comme s'il et contenu dans ses flancs un feu
volcanique. Des couples jeunes et nombreux se pressaient sur le
plancher. Face  la fentre, le long des murs, taient alignes des
chaises de paille: les femmes plus ges, qui les avaient occupes
jusqu'alors, venaient de se lever.

La musique avait cess. Le violon et la jeune organiste des
dimanches, -- tout l'orchestre, -- se restauraient en hte sur un coin
de la table dresse pour le souper, o s'offraient encore des restes
de pts de glaces. Chacun s'apprtait  partir et se dirigeait dj
vers le vestiaire lorsqu'un jeune garon bouriff et leste, sauta
au milieu du plancher et se mit  frapper dans ses mains.

Ce geste eut un effet subit: les musiciens se prcipitrent sur
leurs instruments, et, bien que divers danseurs fussent dj vtus
pour le dpart, tous reprirent leurs places, des deux cts de la
salle. Les gens d'ge mr se glissrent vers leurs siges.
L'endiabl jeune homme, plongeant  travers la foule, entrana
jusqu'au bout de la pice une jeune fille qui avait dj coiff une
charpe en laine cerise; puis il commena de tourner avec elle sur
un air de scottish.

Le coeur de Frome se mit  battre plus fort.  Malgr tous ses efforts
pour dcouvrir la jolie tte brune  l'charpe cerise, un autre
regard avait t plus prompt que le sien! Il en souffrit. Le
boute-en-train dansait bien, et sa partenaire s'animait au jeu; son
clair visage se balanait, en passant sous les mains qui formaient
la chane; le tourbillon qui l'emportait, de plus en plus rapide,
soulevait de ses paules l'charpe qui se droulait derrire elle.
A chaque tour, Frome apercevait ses lvres entr'ouvertes et rieuses,
les cheveux bruns qui voltigeaient sur son front. Les yeux sombres
demeuraient l'unique point fixe dans ce labyrinthe de lignes
mouvantes.

Les couples tournaient de plus en plus vite: pour les suivre, les
musiciens taient obligs de torturer leurs instruments. Et
cependant il semblait  Ethan que la scottish ne finirait jamais...
De temps  autre, il dtournait son regard de la jeune fille pour le
reporter sur son cavalier: il souffrait de voir celui-ci, dans
l'enivrement du plaisir, prendre  l'gard de sa compagne des airs
de conqurant.

Denis Eady tait le fils de Michel Eady, l'ambitieux picier
irlandais qui avait introduit dans Starkfield, avec une souple
effronterie, les mthodes de commerce "nouveau jeu". Parmi les
modestes maisons en bois de la Grande Rue, le btiment tout en
briques qu'il venait de faire construire tmoignait de son succs.
Quant au jeune homme, il paraissait dispos  marcher sur les traces
paternelles: il tait dj en train d'appliquer les mmes procds 
conqurir les jeunes filles du pays.

Jusque-l Ethan s'tait content de le tenir pour un garon de peu.
Mais,  l'heure prsente, comme il l'et cravach avec plaisir! Il
s'tonnait, en vrit, que la jeune fille ne se dfit pas. Comment
pouvait-elle supporter que ce gaillard l'enlevt ainsi, visage
contre visage? Comment pouvait-elle lui abandonner ses mains? Est-ce
qu'elle ne sentait pas tout ce qu'avaient d'offensant ce regard et
ce contact?...


Mattie Silver, la danseuse sur qui se concentrait l'attention
d'Ethan, tait une cousine de sa femme. Les soirs, extrmement
rares, o Starkfield s'accordait quelque rcration, elle participait
 ces ftes, et Frome vers les onze heures venait la chercher pour
la ramener  la ferme. C'tait Mrs. Frome elle-mme qui avait rgl
les choses de cette faon lorsque Mattie tait venue demeurer avec
eux.

La jeune fille tait de Stamford, une des grandes villes
industrielles de la Nouvelle-Angleterre. Elle tait venue habiter
auprs de sa cousine Zeena, qu'elle aidait; mais, comme elle n'tait
pas rtribue, Mrs. Frome, en femme pratique, avait imagin de lui
permettre ces divertissements afin qu'elle sentt moins le contraste
entre sa vie antrieure et sa vie nouvelle. "Autrement, -- se disait
avec ironie Ethan Frome, -- jamais elle n'et song  procurer des
distractions  Mattie..."

Lorsque Zeena lui en avait parl pour la premire fois, Ethan avait
bougonn en lui-mme: la perspective d'avoir  faire plusieurs milles
aprs sa journe de rude labeur lui souriait mdiocrement. Mais il
en tait venu bien vite  souhaiter que Starkfield organist des
divertissements chaque soir.

Il y avait un an dj que Mattie Silver habitait chez ses cousins.
Entre l'instant du rveil et le souper, Frome avait frquemment
l'occasion de se trouver avec elle. Mais aucun des moments qu'il
passait en sa compagnie ne lui semblait aussi dlicieux que ceux o,
seuls dans la nuit, ils s'acheminaient  travers la campagne, Mattie
appuye au bras d'Ethan et s'efforant de rgler son pas sur celui
de son compagnon...

Du premier jour, elle l'avait sduit. Il tait all l'attendre en
voiture  la gare des Flats, et, aussitt l'arrt du train, elle
tait venue droit  lui, en criant: "Vous devez tre Ethan
Frome!..." Il la voyait encore, sautant du wagon, son petit bagage 
la main; ds ce moment, rien qu' observer sa fragile personne, il
s'tait dit: "Elle ne me semble gure taille pour abattre de la
besogne, mais en tout cas elle parat facile  vivre..." Et
cependant, ce n'tait pas seulement un peu de vie jeune et
enthousiaste qui tait entre avec elle dans la maison: elle tait
plus que cela; plus qu'un petit tre serviable et gai, comme il
l'avait cru d'abord. Elle savait voir, elle savait couter, et Frome
s'aperut bientt qu'on pouvait lui montrer les choses ou les lui
raconter. Il avait plaisir  le constater, tout ce qu'il lui
communiquait de sa pense laissait en elle une trace profonde et des
chos qu'il pouvait rveiller  sa guise.

C'tait la nuit, au cours de ces retours  la ferme, qu'il prouvait
le plus vivement la douceur de cette communion. Il avait toujours
t plus sensible que les gens de son entourage aux beauts sans
cesse renouveles de la nature; ses tudes, malgr leur soudaine
interruption, avaient dvelopp en lui cette sensibilit, et, mme
aux heures les plus malheureuses de son existence, les champs et le
ciel lui avaient toujours parl d'une voix souveraine et profonde.

Mais son motion tait demeure intime, douloureuse et secrte. Elle
voilait de mlancolie la beaut mme qui la faisait natre.
Peut-tre n'existait-il personne de par le monde pour sentir comme
lui; peut-tre tait-il la victime unique de ce triste privilge...
Et voici que, brusquement, il dcouvrait une autre me vibrant des
mmes admirations, et cette me vivait  ct de la sienne! Il
dcouvrait cet tre, et cet tre habitait sous son toit, mangeait
son pain. Elle tait  son ct, il pouvait lui dire: "Cette
constellation, l-bas, c'est Orion... cette grande toile, c'est
Aldbaran, et cette grappe argente, qui ressemble  un essaim
d'abeilles qu travail, ce sont les Pliades..." Des heures et des
heures, il pouvait la tenir en extase devant un bloc de granit
surgissant des fougres, et drouler devant son esprit le formidable
tableau des ges prhistorique et les infinies mtamorphoses
accomplies au cours des sicles...

Le fait que l'admiration pour sa science tait mle  l'intrt que
prenait Mattie  ses rvlations n'tait pas la moindre part de son
plaisir. Et il y avait encore d'autres sensations moins dfinies
mais plus exquises pour les rapprocher l'un de l'autre dans un lan
de joie silencieuse. Ils gotaient, pendant l'hiver, les couchers
de soleil pourpres et glacs derrire les collines, la fuite des
nuages au-dessus des teules, et, sur la neige ensoleille, les
ombres bleues des sapins. Une fois qu'elle lui dit cette pauvre
petite phrase si banale: "On croirait voir un tableau...", il parut
 Frome que l'art de dfinir ne pouvait aller plus loin: il lui
semblait que ces mots exprimaient le secret de son me...


Cependant qu'il demeurait ainsi, dans la nuit glace, en dehors de
l'glise, tous ces souvenirs lui remontaient  la mmoire, avec
l'amertume des choses qui ne reviendront plus. Il s'tonnait
maintenant, tout en attendant Mattie qui tourbillonnait de main en
main sous ses yeux, d'avoir pu croire ses tristes propos
susceptibles de l'intresser. Lui qui n'tait jamais gai hors de sa
compagnie, il considrait la gaiet de la jeune fille comme une
preuve d'indiffrence. Le visage qu'elle prsentait  ses danseurs
tait le mme qui s'clairait toujours  son approche, comme une
fentre qui reflte un coucher de soleil. Il alla jusqu' remarquer
deux ou trois gestes que, dans sa fatuit, il s'tait cru rservs!
C'tait une certaine faon de rejeter la tte en arrire, si quelque
chose l'amusait, comme pour savourer son rire avant de le laisser
fuser hors de ses lvres: c'tait aussi un battement trs doux de
ses paupires, lorsqu'elle tait heureuse ou trouble...

Cette vue attristait le jeune homme, et son malheur rveillait ses
craintes assoupies. Zeena n'avait jamais montr de jalousie 
l'gard de Mattie, mais depuis quelque temps, et de plus en plus,
elle se plaignait que sa besogne ft bien lourde. Sans en avoir
l'air, elle profitait de toutes les occasions pour mettre en relief
l'incapacit de la jeune fille.

Zeena avait toujours t maladive, et Frome tait bien oblig
d'admettre que, si elle tait vraiment aussi souffrante qu'elle le
disait, il lui fallait, pour l'aider, un bras plus robuste que celui
dont il sentait la lgre pression durant les retours  la ferme.
videmment, Mattie n'avait gure de dispositions naturelles pour la
tenue d'une maison, et son ducation n'avait pas t pour remdier 
ce dfaut. Elle apprenait trs vite, mais elle tait oublieuse et
rvait volontiers. Et puis, elle n'tait pas dispose  prendre sa
tche au srieux. Ethan pensait souvent que l'instinct domestique de
la jeune fille pouvait s'veiller, et ses pts et ses pains sans
levain devenir l'orgueil du pays... mais, les soins du mnage ne
l'intressaient gure en eux-mmes.

Le plus souvent elle y montrait tant de maladresse que lui-mme ne
pouvait s'empcher de la taquiner; mais elle riait alors avec lui,
et ce rire en commun les rapprochait davantage. D'autre part, il
faisait de son mieux pour suppler  ses efforts. Il se levait de
meilleure heure que jadis pour allumer le feu de la cuisine. La nuit
venue, il rentrait le bois. Il ngligeait mme la scierie au profit
de la ferme, pour aider Mattie dans la journe, et le samedi, dans
la soire, une fois les femmes endormies, il se glissait dans la
cuisine pour laver par terre. Un jour, mme, Zeena l'avait surpris 
la baratte, et lui avait lanc, en s'en allant, un de ses coups
d'oeil nigmatiques.

Rcemment, Frome avait saisi d'autres indices de sa mauvaise humeur,
aussi subtils et plus inquitants. Par un matin rigoureux de cet
hiver, comme il s'habillait  la lueur douteuse de la chandelle, il
avait entendu derrire lui la voix de sa femme, qui tait encore
couche:

-- Le mdecin trouve qu'on ne devrait pas me laisser ainsi, sans
personne pour m'aider, -- disait-elle.

Ethan l'avait crue endormie. Ces mots le surprirent, bien qu'il ft
habitu  un flot de paroles succdant brusquement  de longs
silences mystrieux.

Il se tourna vers le lit et la regarda, enfouie dans l'ombre, sous
la courtepointe de calicot fonc. Son visage osseux avait sur la
blancheur de l'oreiller une teinte terreuse.

-- Personne pour vous aider?...

-- videmment, si vous prtendez que nous ne pouvons pas engager une
servante, lorsque Mattie sera partie!

Frome se dtourna. Le rasoir en main, la joue tendue, il faisait
effort pour se voir dans la mauvaise glace accroche au-dessus de la
toilette.

-- Pourquoi diable partirait-elle?

-- Eh bien! elle se mariera, sans doute! -- fit d'une voix tranante
sa femme derrire lui.

Tout en grattant son menton, Frome rpliqua:

-- Oh! je ne crois pas qu'elle nous quitte tant que vous aurez besoin
d'elle.

-- Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'accust d'empcher une pauvre
fille comme Mattie d'accepter un beau parti comme Denis Eady, --
riposta l'autre, sur un ton de dsintressement dolent.

Ethan continuait  regarder son visage dans le miroir. Il rejeta sa
tte en arrire et, d'une main assure, passa lentement le rasoir de
son oreille  son menton. La posture tait une suffisante excuse
pour ne pas rpondre aussitt.

-- Du reste, le docteur ne comprend pas qu'on me laisse ainsi sans
aucune aide, -- continua Zeena. -- Il m'a conseill de vous proposer
une fille dont quelqu'un lui a parl, et qui pourrait venir...

Ethan posa le rasoir et se prit  rire:

-- Denis Eady!... S'il ne se prsente que lui comme pouseur, je ne
crois pas qu'il soit ncessaire de nous enqurir d'une servante.

-- Peut-tre! mais je voulais vous en parler, -- insista Zeena.

Ethan mettait ses habits en ttonnant.

-- Soit, mais je n'ai pas le temps de parler de cela maintenant. Je
suis dj bien assez en retard, -- rpondit-il, en consultant sous
la chandelle sa vieille montre d'argent.

Zeena eut l'air d'accepter cette dfaite. Elle retomba dans le
silence, pendant qu'il jetait ses bretelles sur ses paules et
endossait sa veste. Mais, comme il se dirigeait vers la porte, elle
lcha sournoisement:

-- Je ne m'tonne pas si vous tes en retard!... vous vous rasez tous
les matins...

Cette boutade le dconcerta plus que toutes les vagues insinuations
au sujet de Denis Eady. C'tait un fait que depuis l'arrive de
Mattie Silver il avait pris l'habitude de se faire la barbe chaque
jour. Mais Zeena semblait si bien dormir quand il se levait, dans
l'obscurit des matins d'hiver! Il en tait venu  s'imaginer, en
toute navet, qu'elle n'observait pas ce changement. Cependant il
aurait d se mfier... Une fois ou deux, dj, il avait t surpris
de voir sa femme, aprs des de semaines de silence, faire allusion 
certains faits que sur le moment elle n'avait pas paru remarquer.

Ces derniers temps, nanmoins, il n'y avait pas eu place dans sa
pense pour de pareilles apprhensions: Zenna tait devenue pour lui
une ombre impalpable; toute sa vie tait concentre dans les yeux et
les paroles de Mattie Silver, et il ne concevait pas qu'il pt en
tre autrement...


Maintenant, debout dans les tnbres,  la porte de l'glise, il
voyait Mattie qui dansait avec Eady, -- et soudain une nue de
prsages funestes et ngligs s'abattait sur son bonheur...




II


Les danseurs sortaient de la salle, Frome se rejeta en arrire de la
double porte.

De sa cachette il assista  la sparation des groupes, emmitoufls
de faon grotesque. De-ci, de-l, le reflet sautillant d'une
lanterne clairait un visage congestionn par la bonne chre et la
danse. Les gens de Starkfield, venus  pied, taient les premiers 
gravir le raidillon qui menait  la Grande Rue, pendant que les
fermiers des environs s'installaient dans leurs traneaux.

-- Vous ne voulez pas monter avec nous, Mattie? -- cria une voix de
femme dans la foule, sous le hangar.

Le coeur d'Ethan sursauta dans sa poitrine.

De l'endroit qu'il occupait, il ne pouvait voir ceux qui sortaient
de la salle avant qu'ils eussent un peu dpass le tambour de la
porte. Il entendit rpondre une voix claire:

-- Eh! non, pas par une nuit pareille!...

Mattie tait donc l, tout  ct de lui: une planche mince les
sparait. Dans un instant elle allait paratre, elle aussi, et les
yeux de Frome, accoutums  l'obscurit, la discerneraient entre
toutes, aussi aisment qu'en plein jour. Un mouvement de timidit le
fit reculer, encore, dans l'ombre. Il demeura l en silence,
invisible.

Il tait lui-mme tout surpris de cette gne subite. Gnralement,
au contraire, bien qu'elle ft la plus vive, la plus fine, la plus
"en dehors", elle lui avait communiqu un peu de son naturel et de
son aisance. Mais ce soir il se sentait aussi gauche, aussi emprunt
qu'au temps de ses tudes, lorsqu'il hasardait quelques
plaisanteries timides avec les jeunes filles de Worcester, au bal.

Il hsita; Mattie sortit seule, puis s'arrta  quelques pas de lui.
Elle avait t  peu prs la dernire  quitter la salle. Elle
regardait autour d'elle avec inquitude, tonne qu'Ethan ne se
montrt pas. Un homme se rapprocha d'elle, si prs que sous leurs
manteaux informes le groupe ne faisait plus qu'une lourde et noire
silhouette.

-- Est-ce que monsieur votre ami est parti sans vous? Dites, Mattie,
ce serait un peu fort... Mais soyez tranquille, je ne le dirai pas
 vos petites camarades: je ne suis pas assez mchant pour cela...
Et puis, tenez, j'ai eu la bonne ide d'amener le _cutter_[2] de mon
vieux: il nous attend.

Frome tait exaspr par ce ton goguenard, mais la voix de la jeune
fille rpondit, incrdule et gaie:

-- Bont du ciel! qu'est-ce que vient faire ici le _cutter_ de votre
pre?

-- Mais il m'attend pour faire un tour. J'ai sorti le poulain rouan.
Je me doutais bien que nous aurions  nous promener ce soir, -- fit
Eady, essayant de mettre une note sentimentale dans sa voix de jeune
coq.

Mattie semblait balancer. Frome vit qu'elle roulait le bout de son
charpe autour de ses doigts. Pour rien qu monde il n'et boug,
mais il sentait toute son existence suspendue au prochain geste de
la jeune fille.

-- Attendez une minute: je vais dtacher le poulain, -- lui dit Denis,
se dirigeant vers le traneau.

Elle demeura immobile, le regardant s'loigner, dans une attitude si
calme que Frome, dans sa cachette, en souffrait profondment. Il
observa que pas une seule fois elle ne tournait la tte, pour
dcouvrir dans la nuit noire une autre silhouette. Elle laissa Denis
Eady sortir le cheval, monter sur le traneau et relever la peau
d'ours pour lui faire place. Puis, brusquement, elle fit volte-face
et courut vers la monte, dans la direction du portail de l'glise.

-- Au revoir! bonne promenade! -- cria-t-elle.

Denis se mit  rire. Il fouetta son cheval et rejoignit la jeune
fille, qui avait pris de l'avance.

-- Allons, voyons, grimpez vite! Ce coin glisse bigrement! fit-il, se
penchant pour lui saisir la main.

Le rire de la jeune fille fusa de nouveau dans les tnbres.

-- Non, non, dcidment!... Bonne nuit!

Pendant ce dialogue, ils avaient dpass Frome, et celui-ci, ne
pouvant plus entendre leurs propos, en tait rduit  suivre la
pantomime que jouaient leurs ombres sur la crte. Il vit Eady sauter
de son _cutter_ et s'avancer vers Mattie, en maintenant ses guides
sur son bras: le jeune homme essaya d'atteindre une dernire fois
Mattie. Mais elle l'vita par une retraite agile.

Le coeur de Frome, qu'avait secou une crainte mortelle, se reprit 
battre rgulirement. Quelques secondes plus tard, il entendit
tinter les grelots de l'attelage, qui s'loignait. Puis il vit une
silhouette isole traverser la neige, devant l'glise.

Sous l'ombre paisse que projetaient les sapins de Varnum, il
rejoignit Mattie, qui se retourna.

-- Oh! -- fit-elle, surprise.

-- Vous croyiez donc que je vous avais oublie? -- demanda-t-il avec
une joie enfantine.

Gravement elle rpondit:

-- Je pensais qu'il vous avait sans doute t impossible de venir me
chercher.

-- Impossible?... Et pourquoi?

-- Zeena tait mal en train aujourd'hui...

-- Oh! il y a longtemps qu'elle est couche...

Il s'arrta, une question sur les lvres:

-- Alors, vous comptiez rentrer seule  la maison?

-- Bah! je ne suis pas peureuse, -- dit-elle en souriant.

Ils se tenaient tous deux dans l'ombre qui tombait des sapins. Il y
avait autour d'eux une solitude infinie et grise, qui de droulait
dans le demi-clart, sous les toiles.

Ethan Frome insista:

-- Si vous pensiez que je ne viendrais pas, pourquoi n'tes-vous pas
monte avec Denis Eady!

-- Eh quoi!... Comment savez-vous?... Vous tiez l?... Je ne vous ai
pas vu!

Le cri de surprise de Mattie et le rire de Frome se mlrent comme
deux ruisseaux d'avril  la fonte des neiges. Ethan avait le
sensation d'avoir fait quelque chose de trs ingnieux. Afin de
prolonger son effet, il chercha, un instant, une belle phrase...
Puis, dans un brusque grognement d'allgresse:

-- Allons, venez! -- dit-il.

Il coula son bras sous celui de Mattie, comme Eady avait essay de
le faire, et il crut sentir une lgre pression. Tous deux
demeuraient immobiles. Il faisait si noir sous les sapins que Frome
pouvait  peine deviner la petite tte voisine de son paule. Des
envies lui venaient d'incliner sa joue pour la frler contre
l'charpe. Il aurait voulu demeurer l toute la nuit avec Mattie,
dans l'obscurit. Elle fit un pas ou deux, puis, de nouveau, ils
s'arrtrent devant la descente rapide de Corbury. La cte gele
tait strie d'innombrables traces de luges. On et dit une glace
d'auberge, raye en tous sens par les voyageurs de passage.

-- Avant le coucher de la lune il y avait ici beaucoup de lugeurs, --
dit-elle.

-- a vous amuserait de faire comme eux, un soir? -- demanda Frome.

-- Oh! Ethan, ce serait si bon!

-- Eh bien! c'est entendu. Nous viendrons demain, s'il y a de la
lune...

Elle s'attarda, se serrant plus troitement contre lui:

-- Ned Hale et Ruth Varnum ont failli aller donner contre le gros
orme, au bas de la pente... Tout le monde les croyait tus... (Ethan
sentit courir un frisson le long du bras de Mattie.) Voyez-vous quel
malheur!... Ils sont si heureux!

-- Oh! Ned Hale ne conduit pas trs bien... Mais nous, je suis bien
sr qu'il ne nous arrivera rien, -- dit-il ddaigneusement.

Il tait tonn de s'entendre parler gras, comme Denis Eady. Mais le
contentement l'avait si bien gris qu'il n'tait plus lui-mme, et
le ton sur lequel Mattie avait dit, en parlant des fiancs: "Il sont
si heureux!" lui avait donn l'impression qu'elle pensait 
eux-mmes.

-- L'orme est dangereux pourtant, -- rpliqua Mattie: -- on devrait
le couper.

-- Est-ce qu'il vous effrayerait, si vous tiez avec moi?

-- Je vous ai dj dit que je n'avais jamais peur, -- rpondit-elle
sur le ton de l'indiffrence.

Et, tout  coup, elle avana d'un pas plus rapide.

Les sautes imprvues de son humeur faisaient le joie et le dsespoir
d'Ethan Frome. Les caprices de Mattie taient innombrables comme les
tours d'un oiseau sur la branche. Le fait qu'il n'avait pas le droit
de montrer ses sentiments et de provoquer, par l mme, l'expression
de ceux de la jeune fille, l'entranait  attacher une importance
incalculable  chaque nuance de son regard et de ses paroles. Tantt
il se figurait qu'elle devinait son amour, et alors il tremblait;
tantt il tait certain qu'elle ne le comprenait pas, et alors il
dsesprait. Cette nuit mme, le poids de toutes ces peines
accumules inclinait la balance du ct de dsespoir, et il
ressentait d'autant plus douloureusement l'indiffrence de Mattie,
aprs l'accs de joie que lui avait caus le renvoi de Denis Eady.

Frome montait la School-House Hill auprs d'elle. Ils marchaient en
silence, et ce silence dura jusqu' ce qu'ils eurent gagn le sentier
menant  la scierie. Alors il ne put rsister au besoin d'avoir une
explication prcise.

-- Vous m'auriez trouv tout de suite, si vous n'tiez pas retourne
danser avec Denis, -- fit-il avec embarras.

Il lui tait impossible de prononcer le nom de son rival sans une
contraction de la gorge.

-- Voyons, Ethan, comment pouvais-je savoir que vous tiez l?

-- Aprs tout, ce que disent les gens est peut-tre vrai, --
continua-t-il, au lieu de lui rpondre.

Elle s'arrta court, et, dans l'obscurit, il sentit qu'elle s'tait
soudain tourne vers lui:

-- Qu'est-ce qu'ils disent, les gens?

-- Il serait assez naturel que vous nous quittiez, -- reprit-il,
insistant avec lourdeur, tout  sa pense.

-- C'est donc cela qu'ils disent?

Elle se moquait de lui, mais, subitement sa voix se prit  trembler:

--Zeena n'est pas contente de moi, n'est-ce pas?

Leurs bras s'taient dtachs. Ils se tenaient immobiles et
s'efforaient dans l'ombre d'apercevoir leur visage.

-- Je sais bien que je ne suis pas aussi adroite qu'il le faudrait,
-- continua-t-elle, tandis qu'Ethan cherchait vainement ses mots. --
Il y a beaucoup de choses qu'une servante pourrait faire, et dont je
suis encore incapable. Je n'ai pas beaucoup de force dans les
poignets. Mais si Zeena m'avait dirige, j'aurais tch... Au lieu
de cela, vous savez comme elle parle peu... Quelquefois je sens bien
qu'elle n'est pas satisfaite, mais je ne sais jamais pourquoi...

Elle regarda son compagnon avec une bouffe d'indignation soudaine.

-- Vous devriez me le dire, vous, Ethan, vous le devriez...  moins
que, vous aussi, vous n'ayez assez de moi!...

A moins qu'il n'ait assez d'elle, lui aussi!... Ce cri de dtresse
tait comme un baume sur sa blessure saignante. Le ciel d'airain
semblait fondre et se rsoudre en bienfaisante rose. Il s'effora,
encore une fois, de donner une forme  sa pense, et de nouveau il
ne trouva, son bras pos sur celui de Mattie, qu' grommeler d'une
voix sourde:

-- Allons, venez...

Ils marchaient en silence dans le sentier qu'assombrissait l'pais
rideau des sapins. La scierie faisait l-bas une tache noire sur le
clair-obscur de la nuit, et la campagne apparaissait, solitaire et
grise, sous les toiles. Tantt ils traversaient l'ombre d'une route
encaisse, tantt la pnombre lgre que tissait un bosquet d'arbres
dfeuills. De loin en loin, une ferme isole se dressait parmi les
champs, muette et froide comme une pierre tombale. La soire tait
si calme qu'ils entendaient la neige gele craquer sous leurs pas.
Le bruit d'une branche morte qui tombait au loin retentissait
parfois comme un coup de fusil. Un renard aboya, et Mattie se serra
contre Ethan, pressant le pas.

Enfin ils reconnurent le buisson de mlzes plant prs de la
barrire de la ferme. La promenade allait bientt finir; et,  cette
ide, Frome recouvra brusquement la parole.

-- Alors bien vrai, Mattie, vous n'avez pas envie de nous quitter?

Il dt baisser la tte pour recueillir sa rponse.

-- Si je m'en allais, Ethan, o irai-je?

Ce mot, d'abord, lui dchira le coeur mais il ressentit une joie
profonde de l'accent avec lequel Mattie l'avait prononc. Il serra
le bras de la jeune fille contre lui et oublia tout ce qu'il voulait
lui dire d'autre. A ce contact, il crut sentir passer dans ses
veines la vie mme de sa compagne...

-- Vous ne pleurez pas, Mattie?

-- Non, Ethan, -- rpondit-elle d'une voix douce.

Ils arrivaient  la ferme. Prs de la barrire, sous les mlzes,
ils longrent les tombes des Frome, encloses d'une petite palissade,
et qui montraient,  travers la neige, leurs pierres ronges par le
temps. Ethan les regarda avec curiosit, comme s'il ne les avait
jamais vues. Tant d'annes, ses morts avaient paru, dans leur
silence paisible, railler son inquitude, son dsir de changement et
d'indpendance! "Nous n'avons pu nous chapper, nous autres, --
semblaient-ils dire; -- comment pourrais-tu t'en aller, toi?..." Et,
chaque fois qu'il passait la barrire, pour sortir ou pour entrer,
il songeait en frissonnant: "Je continuerai  vivre ici jusqu' ce
que je les rejoigne..." Aujourd'hui, cependant, il n'aspirait plus 
aucun dpart, et la vue du petit enclos lui procurait une douce
sensation de continuit, de stabilit.

-- Nous ne vous laisserons jamais partir, Mattie! -- murmura-t-il.

Et il pensait, en longeant les tombeaux: "Nous continuerons  vivre
ensemble dans cette maison, et, quelque jour, elle reposera l, prs
de moi."

Il se complut  cette vision tandis qu'ils montaient vers la maison.
Jamais il ne se sentait aussi prs de Mattie que lorsqu'il se
livrait  ce rve. Au milieu de la pente, elle butta sur quelque
obstacle qu'elle n'avait pas vu, et se retint au bras d'Ethan pour
rtablir son quilibre. La chaleur qui pntra le jeune homme lui
sembla comme le prolongement de son rve.

Pour la premire fois, il mit son bras autour de la taille de
Mattie, et elle ne se droba point. Ils continurent  marcher,
s'abandonnant au courant qui les emportait.

Zeena Frome avait l'habitude de se coucher aussitt aprs le repas
du soir. Les fentres de la maison, sans auvents, taient sombres.
Au-dessus de la porte les tiges mortes d'une clmatite pendaient
comme l'charpe de crpe noue au loquet pour annoncer une morte[3],
et cette pense: "Si c'tait pour Zeena!..." vint  l'esprit
d'Ethan. Puis il se figura nettement sa femme qui reposait endormie
dans leur lit, la bouche un peu ouverte, son rtelier baignant dans
un verre d'eau, sur la table de nuit...

Ils faisaient le tour par derrire la maison, entre les groseilliers
raidis par le froid, afin d'entrer par la porte de la cuisine. Zeena
avait coutume, lorsque son mari et Mattie rentraient tard du
village, de laisser la cl de la cuisine sous le paillasson. Ethan
s'arrta devant la porte, la tte lourde de rves. Son bras
entourait encore la taille de Mattie.

-- Mattie..., -- commena-t-il, ne sachant pas ce qu'il allait dire.

Sans un mot, elle se dgagea doucement. Alors il se baissa pour
chercher la cl.

-- Elle n'est pas l, -- dit-il, se redressant avec promptitude.

Ils tournaient leurs regards l'un vers l'autre,  travers la nuit
glace. Jamais pareille chose ne leur tait advenue.

-- Peut-tre l'a-t-elle oublie, -- dit Mattie, d'une voix mal
assure.

Mais tous deux savaient bien que Zeena n'oubliait jamais.

-- Ou bien est-elle tombe dans la neige? -- continua Mattie aprs
un moment de silence, pendant lequel ils avaient prt l'oreille.

-- Il faudrait alors qu'on l'et pousse, -- rpliqua Frome sur le
mme ton.

Une ide folle lui traversa la tte: "Si des chemineaux taient
passs par l, et si..."

Il recommena de prter l'oreille, s'imaginant qu'il entendait du
bruit  l'intrieur de la maison. Puis il chercha une allumette dans
sa poche, et s'agenouillant, il promena doucement la flamme
au-dessus de la neige amene sur les marches. Il tait encore 
terre lorsque ses yeux aperurent, en dessous de la porte, un mince
rayon de lumire... Qui pouvait bien veiller dans la maison
silencieuse?

Quelqu'un descendait l'escalier, et, pour la seconde fois, l'ide
des vagabonds l'assaillit...

La porte s'ouvrit et il vit sa femme.

Dans l'encadrement noir de la cuisine, elle apparut anguleuse et
grande, ramenant d'une main un couvre-lit de calicot matelass sur
sa maigre poitrine, tandis que de l'autre elle portait une lampe.
La lumire, leve  la hauteur de son menton, clairait sa gorge
flasque et le poignet saillant de la main qui maintenait le chle
improvis. La flamme donnait un aspect fantmatique aux creux et aux
reliefs de son visage osseux, encadr de papillotes.

Ethan Frome tait encore sous l'impression mystique l'heure passe
avec Mattie: cette apparition,  ses yeux, avait la nettet aigu du
dernier rve qui prcde le rveil. Il lui semblait voir sa femme
pour la premire fois.

Zeena s'effaa silencieusement, et les deux promeneurs franchirent
le seuil. L'humidit spulcrale de la cuisine contrastait avec le
froid sec de la nuit.

-- Vous nous aviez oublis, n'est-ce pas, Zeena? -- dit Ethan d'une
voix enjoue, pendant qu'il tait la neige de ses chaussures.

-- Non, mais je n'ai pas laiss la cl parce que j'tais sre de ne
pouvoir pas dormir.

Mattie s'avana, dfaisant son manteau. Ses joues et ses lvres
fraches avaient le ton de son charpe cerise.

-- Je suis dsole, Zeena... Ne puis-je pas vous tre utile?

-- Non, je n'ai besoin de rien, -- rpondit l'autre d'un ton bref,
en lui tournant le dos. -- Vous auriez pu dcrotter vos chaussures
dehors! -- fit-elle observer  son mari.

Elle sortit de la cuisine la premire, et, s'arrtant dans l'entre,
elle haussa la lampe  bout de bras pour clairer l'escalier.

Ethan s'arrta, lui aussi, au moment de monter. Il affectait de
chercher la patre afin  d'y accrocher son manteau et sa casquette.
Il songeait que les portes des deux chambres  coucher se faisaient
face sur l'troit palier. Et ce soir, tout particuliment, il lui
rpugnait que Mattie le vit suivre sa femme...

-- Je ne vais pas monter tout de suite, -- dit-il, se dtournant
pour rentrer dans la cuisine.

Zeena le regarda, interdite:

-- Pour l'amour du ciel, qu'est-ce que vous voulez encore faire ici,
 cette heure?

-- Il faut que je vrifie les comptes de la scierie...

Elle continua de le regarder. La lumire crue de la lampe marquait
avec une cruaut impitoyable les lignes maussades de son visage.

-- A cette heure-ci? Mais vous allez attraper le mort! Le feu est
teint depuis longtemps.

Sans rpondre, il se dirigea vers la porte. Mais,  ce moment, son
regard croisa celui de Mattie, et il eut l'impression qu'un fugitif
conseil luisait entre ses cils. Aussitt ils s'abaissrent sur ses
joues roses, et elle commena de monter devant Zeena.

-- C'est vrai, il fait effroyablement froid ici! -- balbutia Ethan.

Et, la tte basse, il embota le pas derrire sa femme. Aprs elle,
il franchit le seuil de leur chambre...




III


Le lendemain, Ethan avait une coupe  charger  l'extrmit la plus
basse du taillis: il sortit de trs bonne heure.

Cette aube d'hiver tait transparente comme un cristal. Le soleil se
levait tout rouge dans un ciel pur. A l'ore du bois les ombres
s'talaient, profondes et bleues. Par del la scintillante blancheur
des champs, les futaies lointaines s'estompaient en masses vaporeuses.

Frome aimait cette heure matinale, si paisible. A mesure que ses
muscles s'assouplissaient pour la tche quotidienne et que ses
poumons aspiraient  longs traits l'air de la montagne, sa pense
devenait plus lucide.


Quand la porte de la chambre avait t referme, Zeena et lui
n'avait plus chang la moindre parole. Sa femme avait compt
quelques gouttes d'un mdicament plac sur une chaise,  ct du lit;
puis, aprs les avoir bues et s'tre envelopp la tte d'un morceau
de flanelle jaunie, elle s'tait recouche, le visage vers la
muraille. Ethan s'tait vivement dshabill, puis avait souffl la
lampe, pour ne pas voir sa femme en s'allongeant auprs d'elle. Il
avait entendu Mattie qui allait et venait; la faible clart de sa
chandelle, traversant l'troit palier, lui arrivait par-dessous la
porte. Jusqu' ce qu'elle s'teignt, il avait tenu les yeux fixs
sur cette lueur  peine visible.

La nuit complte avait alors de nouveau rempli la pice. On
n'entendait plus que la respiration asthmatique de Zeena. Dans le
cerveau fatigu d'Ethan s'agitaient confusment toutes les
inquitudes de la journe, mais le souvenir pntrant du jeune bras
qui s'tait appuy contre le sien dominait tout.

Pourquoi n'avait-il pas embrass Mattie quand elle tait ainsi prs
de lui?... Quelques heures plus tt, il ne se serait mme pas pos
la question. Quelques minutes mme auparavant, alors qu'ils taient
tous deux hors de la maison, il n'aurait pas eu l'audace de songer 
lui prendre un baiser. Mais depuis il avait vu ses lvres  la
clart de la lampe, et il sentait qu'elles taient siennes
dsormais.

Maintenant, dans la pleine lumire d'un beau matin, il retrouvait
devant ses yeux le visage de Mattie. Et il lui semblait fait, ce
visage, avec la pourpre du soleil et la pure blancheur de la neige.

Comme elle avait chang, la chre petite, depuis son arrive 
Starkfield! Lorsqu'il tait all  sa rencontre,  la gare, il se le
rappelait bien, elle lui tait apparue si frle et si blanche! Et
pendant tout le premier hiver, comme elle frissonnait quand les
rafales du nord secouaient les planches minces de la maison, et que
la neige chassait comme de la grle contre les fentres mal closes!

Il avait eu peur qu'elle ne dtestt cette rude vie de labeur dans
le froid et la solitude. Mais pas un geste de mauvaise humeur ne lui
avait chapp. Zeena estimait que Mattie, n'ayant aucun autre
refuge, devait forcment s'accommoder de la situation. Mais Ethan ne
jugeait pas l'explication aussi concluante. -- Et, quoi qu'il en
ft, pensait-il, Zeena elle-mme n'avait jamais appliqu cette
thorie  son propre cas.

Si le malheur avait enchan auprs d'eux la jeune fille, il en
tait d'autant plus dsol pour elle.

Mattie Silver tait la fille d'un cousin de Zenobia qui avait
soulev  la fois l'envie et l'admiration de toute la famille, en
quittant la montagne pour une ville industrielle du Connecticut. L,
il avait pous une jeune fille de Stamford et repris la droguerie
florissante que tenait son beau-pre. Par malheur, Orin Silver tait
un homme de grandes vises, et il tait mort trop tt pour prouver
que la fin justifie les moyens. Ses livres avaient rvl trop
clairement ce qu'avaient t ces moyens; heureusement pour sa femme
et sa fille, on ne les avait examins qu'aprs ses obsques
mouvantes. Mrs. Silver tait morte des suites de ces fcheuses
rvlations. Mattie,  vingt ans, s'tait donc trouve seule pour
faire son chemin dans la vie, avec les cinquante dollars que lui
avait procurs la vente de son piano.

Tout ce qu'elle savait faire, c'tait chiffonner un chapeau, faire
du _molasses candy_[4], rciter la fameuse posie: _Le couvre-feu ne
sonnera pas cette nuit_, jouer au piano _la Corde perdue_ et un
pot-pourri d'aprs _Carmen_. Quand elle essaya d'tendre le champ de
son activit jusqu' la stnographie et  la comptabilit, sa sant
s'altra, et six mois passs debout derrire le comptoir d'un
magasin  de nouveauts ne contriburent pas  la rtablir.

Ses parents les plus proches avaient t amens  placer leurs
conomies entre les mains de son pre. Aprs sa mort, ils rendirent
le bien pour le mal en prodiguant  la jeune fille tous les conseils
dont ils disposaient; mais il leur parut excessif de faire
davantage, en y ajoutant matriellement.

Toutefois, lorsque le mdecin et conseill  Zeena de chercher
quelqu'un pour l'aider aux travaux domestiques, la famille vit
aussitt l'occasion de tirer de Mattie une espce de compensation.
Mrs. Frome, bien qu'elle ne se ft gure d'illusions sur les
capacits de sa jeune cousine, tait sduite par la possibilit de
la prendre en faute sans courir grand risque de la perdre. C'est
ainsi que Mattie vint  Starkfield.

La faon qu'avait Zeena de prendre les gens en faute tait
silencieuse, mais elle n'en tait pas moins dcourageante. Pendant
les premiers mois, Ethan, alternativement, brla du dsir de voir
Mattie se rvolter et trembla  la pense de ce qui pouvait en
rsulter. Puis, les relations devinrent moins tendues. L'air pur et
les longues heures d't passes au dehors donnrent du ressort 
Mattie, et Zeena, ayant plus de temps  consacrer  ses maladies
compliques, se montra moins attentive aux oublis de la jeune fille.
Alors Ethan, qui pliait sous le fardeau de sa ferme peu productive
et de sa scierie trop peu moderne, put au moins s'imaginer que la
paix rgnait  son foyer.

En fait, rien de prcis n'tait venu dmontrer le contraire. Mais
depuis la nuit prcdente Frome sentait vaguement qu'un danger
menaait son bonheur. C'tait le silence obstin de Zeena, c'tait
le coup d'oeil que Mattie lui avait adress pour l'avertir, c'tait
le souvenir de ces mille petits riens, pareils aux indices qui, par
certaines matines radieuses, font prvoir un temps pluvieux pour
le soir.

Son angoisse tait si forte que, semblable en ceci  tous les
hommes, il s'effora d'ajourner la certitude. Le transport du bois
ne s'acheva qu' midi, et, comme il devait tre livr  Andrew Hale,
l'entrepreneur de Starkfield, Ethan jugea plus simple de renvoyer 
pied Jotham Powell, son charretier, jusqu' la ferme, et de conduire
lui-mme le chargement au village.

Frome avait dj escalad les planches et s'tait assis dessus 
califourchon, tout prs de ses chevaux poilus. Soudain, entre ses
yeux et leurs cous fumants, s'interposa la vision du regard inquiet
que Mattie lui avait jet la nuit prcdente.

"Si quelque chose doit se passer, il faut que je sois l, en tout
cas!" -- murmura-t-il en lui-mme.... Et il lana  Jotham l'ordre
de dtacher l'attelage et de le ramener  l'curie.

Lentement,  travers la neige amollie, les deux hommes revinrent 
la maison. Quand ils entrrent dans la cuisine, Mattie retirait le
caf de dessus le fourneau; Zeena tait dj attable. Ethan
s'arrta court en la voyant. Au lieu de son peignoir habituel de
percale fonce et de son chle en tricot, elle avait mis sa belle
robe brune de mrinos. Sur ses minces touffes de cheveux, qui
gardaient encore les ondulations des pingles  friser, se dressait
un monumental chapeau  brides. Frome le connaissait bien, car il
l'avait pay cinq dollars chez le marchand de nouveauts de
Bettsbridge. Sur le plancher,  ct de sa femme, tait pose sa
vieille valise et un carton envelopp dans un journal.

-- O allez-vous donc, Zeena? -- lui dit-il.

-- Mes douleurs m'lancent si fort que je vais  Bettsbridge: je
coucherai chez tante Martha Pierce et je verrai le nouveau docteur,
-- rpondit-elle avec la mme insouciance que si elle avait dit: "Je
vais  la rserve jeter un coup d'oeil sur les compotes", ou: "Je
monte au grenier voir l'tat des couvertures..."

Malgr les habitudes casanires de Zeena une dcision aussi imprvue
n'tait pas sans prcdent. Deux ou trois fois dj elle avait empli
la valise d'Ethan et tait partie pour Bettsbridge, ou mme pour
Springfield, afin de consulter quelque nouveau docteur, et Frome
avait acquis la terreur de semblables expditions, qui lui cotaient
gnralement gros. A chaque voyage, elle revenait charge de remdes
coteux, et sa dernire visite tait demeure mmorable par l'achat
d'une batterie lectrique qu'elle avait paye vingt dollars et dont
elle n'avait jamais t capable d'apprendre le maniement.

Pour l'instant, nanmoins, le soulagement qu'Ethan prouvait tait
si grand qu'il l'emporta. Il ne doutait plus,  cette heure, que
Zeena n'et parl sincrement, la nuit prcdente, en disant qu'elle
tait trop souffrante pour dormir. Sa rsolution brusque d'aller
consulter un mdecin semblait montrer que, suivant sa coutume, elle
tait uniquement proccupe de sa sant.

Comme si elle attendait une protestation, elle continuait d'une voix
plaintive:

-- Si vous tes trop occup par le charriage, sans doute
pourrez-vous au moins laisser Jotham Powell me conduire au train
avec l'alezan.

Ethan l'coutait  peine. Il tait absorb par un rapide calcul.
Pendant l'hiver, il n'y avait pas de diligence entre Starkfield et
Bettsbridge, et les trains qui s'arrtaient  Corbury Flats taient
lents et rares: Zeena ne pourrait donc pas tre de retour  la ferme
avant le lendemain soir...

-- Si j'avais pu penser que vous feriez une objection  ce que
Jotham Powell me conduist... -- reprit-elle, comme si le silence de
son mari impliquait un refus: sur le point de partir, elle devenait
toujours loquace. -- Tout ce que je sais, c'est que je ne peux pas
vivre comme a plus longtemps. Les douleurs sont maintenant
descendues  mes chevilles... Autrement, j'aurais t  pied 
Starkfield plutt que de vous dranger, et j'aurais demand  Michel
Eady de me laisser monter sur le camion qui va chercher ses
marchandises  la gare. J'aurais eu deux heures  attendre mon
train, mais j'aurais mieux aim cela, mme par ce froid, que de vous
faire cette demande...

-- Mais Jotham vous conduira! -- rpondit Ethan.

Il venait de se rendre compte, subitement, qu'il regardait Mattie
pendant que Zeena lui parlait, et il lui fallait faire effort pour
tourner les yeux vers sa femme. Elle tait assise face  la fentre,
et le jour blafard renvoy par la neige entasse devant la maison
faisait paratre son visage plus livide encore et plus fatigu que
de coutume. La lumire crue creusait les trois lignes parallles
entre l'oreille et la joue; elle durcissait les rides qui partaient
des narines pinces pour aboutir aux commissures des lvres; bien
qu'elle et tout juste trente-quatre ans, -- six de plus que Frome,
-- Zeena tait dj une vieille femme.

Ethan essaya de trouver une phrase approprie  la circonstance, mais
un seul fait occupait son esprit: pour la premire fois depuis que
Mattie habitait avec eux, Zeena n'allait point passer la nuit  la
maison. Il se demanda si la jeune fille y pensait, elle aussi...

L'ide lui vint que sa femme devait s'tonner qu'il ne lui offrt
pas de la conduire lui-mme aux Flats, laissant  Jotham Powell le
soin de mener le chargement de bois  Starkfield: il chercha un
prtexte  lui donner, mais ne le trouva pas sur l'instant. Ce fut
au bout de quelques secondes seulement qu'il s'excusa:

-- Je vous aurais conduite moi-mme, mais il faut que je touche
l'argent de ces bois.

A peine avait-il prononc ces paroles qu'il les regretta. Non
seulement elles taient mensongres, car il tait peu probable en
effet que Hale le payt, mais encore il savait par exprience le
danger de laisser supposer  Zeena une rentre de fonds,  la veille
d'une visite au mdecin. Toutefois il ne pensait sur l'heure qu'
viter le long tte--tte avec elle, derrire le vieux cheval
tranard.

Mrs. Frome ne rpondit pas. Elle sembla mme ne pas avoir entendu
les paroles de son mari. Elle avait dj repouss son assiette et
versait une cuillere d'une potion place auprs d'elle.

-- a ne m'a jamais fait grand bien, mais il vaut tout de mme mieux
vider le flacon, -- remarqua-t-elle.

Et, poussant devant Mattie le rcipient vide, elle ajouta:

-- Si vous pouvez faire disparatre le got, on s'en servira pour
les pickles.




IV


Ds que Zeena fut partie, Ethan prit  la patre son chapeau et son
manteau. Mattie lavait la vaisselle, tout en fredonnant un air de
danse de la nuit prcdente.

-- Au revoir, Mattie, -- dit-il.

Gaiement, elle rpliqua:

-- Au revoir, Ethan...

Un bon soleil chaud clairait la cuisine. La lumire tombait de
biais sur les mouvements de la jeune fille, sur le chat qui
sommeillait prs du pole, et sur les graniums en pots qu'Ethan
avait plants l't prcdent, pour "faire un jardin"  Mattie et
qu'on avait rentrs l'hiver... Ethan aurait voulu rester l 
regarder Mattie, tandis qu'elle terminait ses rangements et qu'elle
s'installait  coudre prs du feu. Mais il tenait davantage encore 
charrier le bois afin de pouvoir rentrer  la ferme avant la nuit.

Jusqu'au village il continua de penser au retour. La cuisine n'tait
pas bien belle. Elle tait plus "pimpante", mieux tenue, sans doute,
aux jours de son enfance, quand sa mre s'en occupait; mais lui-mme
s'tonnait de l'air confortable que l'absence de Zeena lui avait
donn. Il se reprsentait l'aspect de la pice, ce soir, lorsque
Mattie et lui s'y trouveraient runis aprs le souper... Pour la
premire fois, seuls, et toutes portes closes, ils s'installeraient
de chaque ct du pole, comme un vieux mnage. Ethan aurait la pipe
 la bouche, les pieds en chaussettes tourns vers le feu, et Mattie
rirait, bavarderait de ce babil si doux aux oreilles du jeune homme,
qu'il croyait toujours l'entendre pour la premire fois.

Le charme qu'il prouvait  voquer ce tableau, et le soulagement de
n'avoir plus  redouter une "histoire" avec Zeena, l'emplirent d'une
gat dbordante. Lui, si taciturne de nature, il se mit  siffler
et  chanter  haute voix; il sifflait et chantait  voix haute en
conduisant son attelage  travers champs. Malgr les pres hivers de
Starkfield, un instinct de sociabilit sommeillait encore in lui.
Grave et renferm par temprament, il admirait la tmrit et la
faconde chez les autres, et se sentait rchauff jusqu'aux moelles
lorsqu'il rencontrait de la sympathie.

A Worcester, bien qu'il et la rputation d'tre peu expansif et de
manquer d'entrain, il prouvait toujours un plaisir secret lorsque
quelque copain lui donnait une bourrade, en l'appelant "Mon vieux"
ou "Vieil teignoir"; et, de retour  Starkfield, l'absence de ces
familiarits n'avait pas t sans accrotre son isolement.

D'anne en anne, le silence s'tait fait plus profond autour de
lui. Demeur seul, aprs l'accident de son pre, pour porter le
double fardeau de la ferme et de la scierie, il n'avait pas eu le
loisir de partager les flneries, coupes d'arrts au bar, des
jeunes gens du village; et quand sa mre tomba malade  son tour, la
maison devint plus solitaire que les champs mmes qui l'environnaient.

La vielle Mrs. Frome avait t assez bavarde dans sa jeunesse, mais
aprs son "attaque", bien qu'elle n'et pas perdu l'usage de la
parole, elle ne parla presque plus. Quelquefois, durant les
interminables soires d'hiver, si son fils, nerv par le silence,
lui demandait pourquoi "elle ne disait pas quelque chose", elle
levait un doigt et rpondait: "Parce que j'coute"; et, certaines
nuits d'ouragan, lorsque le vent hurlait autour de la maison, elle
se plaignait de ne pouvoir entendre ce qu'Ethan lui disait "parce
qu'_ils_ faisaient tant de bruit au dehors".

Ce fut seulement  l'poque de la dernire maladie de Mrs. Frome,
quand Zenobia Pierce vint de la valle voisine pour aider son cousin
 soigner la vieille femme, que l'on entendit rsonner une voix
humaine dans la maison. Aprs tant d'annes de silence, la
volubilit de la jeune fille fit  Ethan l'effet d'une musique. Il
comprit alors qu'il aurait pu devenir comme sa mre si l'accent
d'une parole sense ne ft pas venu le remettre d'aplomb. Sa cousine
parut comprendre son cas du premier coup. Elle s'tonnait, en riant,
qu'il n'et aucune notion des soins  donner  une malade; elle lui
ordonna de vaquer  ses affaires, en le priant de se dcharger sur
elle du reste.

Le seul fait de lui obir, de reprendre le travail, et de retrouver
des gens  qui parler, avait suffi pour l'quilibre d'Ethan, et il
avait aussitt vou une reconnaissance sans bornes  sa cousine. Les
capacits de Zeena l'merveillaient et l'humiliaient  la fois. Elle
semblait possder d'instinct des vertus mnagres que lui-mme
n'avait pu acqurir, malgr un long apprentissage. Lorsque Mrs.
Frome mourut, ce fut Zeena qui fut oblige d'envoyer Ethan chez
l'entrepreneur des pompes funbres. Ce fut elle aussi qui trouva
"bizarre" qu'il n'et pas dcid par avance  qui il donnerait la
garde robe et la machine  coudre de sa mre.

Aprs l'enterrement, quand Ethan avait vu sa cousine sur le point de
repartir, une crainte irraisonne de rester seul  la ferme l'avait
saisi, et avant mme d'avoir pu se rendre compte de ce qu'il
faisait, il avait offert  Zeena de l'pouser. Depuis, il s'tait
souvent dit que la chose ne serait pas arrive si la mort de sa mre
tait survenue au printemps, au lieu de l'hiver...

En se mariant, ils taient convenus qu'aussitt aprs la liquidation
des dettes causes par la longue maladie de Mrs. Frome, Ethan
vendrait la ferme et la scierie pour tenter fortune dans une ville
industrielle. Son amour de la nature n'impliquait pas en effet le
got de cultiver les champs: il avait toujours rv d'tre ingnieur
et de vivre dans une ville o il y aurait des cours, des
bibliothques, et "des gens qui font des choses". Un modeste travail
de mcanicien, qu'on l'avait envoy excuter en Floride, du temps de
ses tudes  Worcester, l'avait convaincu de sa propre habilet et
avait en mme temps accru son dsir ardent de voyager. De plus, il
se figurait qu'avec une femme sachant se dbrouiller comme la
sienne, il ne tarderait pas  se crer une situation.

Le village natal de Zeena tait lgrement plus important et plus
rapproch du chemin de fer que Starkfield. Aussi n'avait-elle pas
cach  son mari, ds le dbut de leur mariage, que la vie dans une
ferme isole ne ralisait gure le rve qu'elle avait fait en
l'pousant. Mais les acqureurs furent lents  se prsenter, et dans
l'intervalle Ethan put se rendre compte de l'impossibilit de
transplanter sa compagne. Zeena mprisait Starkfield, mais elle
tait incapable de vivre dans un endroit qui l'et mpris, elle.
Mme  Bettsbridge ou  Shadd's Falls elle n'et pas pu jouer un
rle suffisamment important; et dans les villes qui attiraient Ethan
elle et encouru une perte totale de sa personnalit.

D'ailleurs, moins d'un an aprs leur mariage, s'tait dveloppe la
"nature maladive" qui lui avait donn depuis une certaine clbrit,
mme dans un pays o les cas pathologiques formaient un des
principaux sujets de conversation. Quand elle tait venue soigner la
vieille Mrs. Frome, Ethan avait t sduit par l'air florissant de sa
cousine; mais il ne tarda pas  comprendre que son nergie comme
garde-malade avait pour cause l'tude constante de son propre tat.

Puis, peu  peu, elle aussi tait devenue silencieuse. Peut-tre
tait-ce l'invitable rsultat de la vie  la ferme, ou encore,
comme elle disait quelquefois, parce que son mari "n'coutait
jamais". Ce reproche n'tait pas tout  fait immrit. Quand Zeena
parlait, ce n'tait gure que pour se plaindre de choses auxquelles
il ne pouvait remdier; et pour vaincre une tendance naturelle  la
riposte, il avait d'abord pris l'habitude de ne pas rpondre, puis
finalement de penser  autre chose durant ses discours. Cependant,
depuis qu'il avait eu des raisons pour l'observer de plus prs, le
silence de Zeena avait commenc  l'inquiter. Il s'tait rappel
la taciturnit croissante de sa mre et il s'tait demand si sa
femme n'allait pas devenir "bizarre"  son tour.

Zeena, qui possdait sur le bout des doigts la carte pathologique
de toute la rgion, avait souvent fait allusion, pendant qu'elle
soignait Mrs. Frome,  d'autres cas similaires. Ethan, d'ailleurs,
n'ignorait pas que dans plus d'une ferme isole du voisinage on
cachait de pauvres tres qui dprissaient de la mme faon, et que
dans d'autres la prsence de ces malheureux avait amen de
lamentables tragdies. Parfois, lorsqu'il regardait le visage morne
de sa femme, il frissonnait, craignant pareil malheur; parfois sa
taciturnit lui semblait plutt une attitude volontaire, dissimulant
des intentions sournoises, de mystrieux desseins issus de soupons
et de rancunes impntrables. Cette dernire supposition tait la
plus troublante; c'tait aussi celle qui s'tait prsente  son
esprit, la nuit prcdente, lorsqu'il avait vu Zeena debout sur le
seuil de la cuisine...

Nanmoins, le dpart pour Bettsbridge l'avait une fois de plus
rassur, et toutes ses penses se concentraient sur la soire qu'il
allait passer avec Mattie. Une seule chose le proccupait encore: il
avait dit  Zeena que son chargement de bois devait lui tre pay,
et il prvoyait si nettement les consquences de ce mensonge qu'il
se dcida, non sans rpugnance,  prier Andrew Hale de lui avancer
quelque argent sur la livraison.

A son entre dans la cour de l'entrepreneur il trouva celui-ci qui
descendait de traneau.

-- Bonjour, Ethan, -- lui dit Hale. -- Vous arrivez bien...

Le visage rubicond d'Andrew Hale tait barr d'une forte moustache
grise. Aucun col ne gnait son double menton mal ras, mais sa
chemise, d'une blancheur sans tache, tait toujours ferme par un
petit bouton de diamant. Signe d'opulence du reste trompeur, car,
bien qu'il fit d'assez belles affaires, on savait que ses gots
dispendieux et les exigences de sa nombreuse famille lui craient
souvent de "l'arrir".

Hale tait un vieil ami de la famille Frome. Sa maison tait l'une
des rares que Zeena honorait quelquefois d'une visite, car la femme
d'Andrew avait t dans sa jeunesse la malade la plus importante du
village, et ce pass lui valait d'tre considre comme une
autorit en matire de diagnostics et de remdes.

Hale s'avana vers les chevaux et caressa leurs flancs en sueur.

-- Bigre, mon vieux, vous soignez ces deux-l comme s'ils taient
vos propres enfants!

Ethan dchargea le bois. Sa besogne finie, il poussa la porte vitre
du hangar, que l'entrepreneur avait transform en bureau. Hale tait
assis, les pieds sur le pole, le dos appuy contre un pupitre us,
couvert de papiers. La pice ressemblait  son propritaire: tout y
tait accueillant mais dsordonn.

-- Mettez-vous l et chauffez-vous, -- dit-il  Ethan avec bonhomie.

Ethan ne savait trop comment prsenter sa requte: aprs avoir
vainement cherch une entre en matire, il finit par demander 
brle-pourpoint une avance de cinquante dollars.

Devant le geste de surprise de Hale, un flot de sang monta au visage
du jeune homme. C'tait l'habitude de l'entrepreneur de payer tous
les trois mois, et il n'y avait pas de prcdent entre eux d'un
rglement au comptant.

Ethan sentit que s'il avait argu d'un besoin urgent, Hale et
peut-tre trouv moyen de le contenter. L'amour-propre et une
instinctive prudence l'empchaient d'avoir recours  cet argument.
A la mort de son pre il avait mis un certain temps  se tirer
d'affaire, mais il avait eu la satisfaction de ne recourir ni 
Andrew Hale ni  personne d'autre:  plus forte raison ne voulait-il
pas, aujourd'hui, laisser supposer que sa situation tait devenue
moins bonne. Et puis il dtestait le mensonge: s'il lui fallait de
l'argent, il le lui fallait, et il n'avait pas d'explication 
donner. C'est pourquoi il avait formul sa demande avec la
maladresse d'un homme orgueilleux, qui ne veut pas s'avouer qu'il
s'abaisse. Le refus de Hale ne le surprit donc pas autrement.

L'entrepreneur se droba avec sa rondeur habituelle. Il parla de
l'affaire sur un ton de plaisanterie, demandant  Frome s'il avait
l'intention d'acheter un piano  queue ou bien d'ajouter
"une couple[5]"  sa maison: "Dans ce cas, lui dit-il en riant,
pour vous, je travaillerais gratis."

Ethan fut vite  bout d'expdients, et aprs un instant de silence
embarrass, il se leva pour prendre cong. Comme il ouvrait la porte
du bureau, Hale le rappela brusquement.

-- Dites-moi... vous n'tes pas srieusement gn, j'espre?

-- Mais non, pas du tout...

L'orgueil de Frome avait dict sa rponse avant mme que sa raison
et le temps d'intervenir.

-- Dans ce cas, tout est pour le mieux, car moi-mme je le suis un
peu, et je voulais prcisment vous demander un sursis pour le
paiement. Les affaires ne marchent pas trs fort, et puis je suis en
train d'arranger une petite maison pour Ned et Ruth quand ils seront
maris. Je le fais avec plaisir, mais dame, a cote. Les jeunes gens
aiment  tre bien logs. Vous savez a par vous-mme. Il n'y a pas
si longtemps que vous et Zeena vous tes installs...

Frome remisa ses chevaux dans l'curie d'Andrew Hale et alla au
village pour une autre affaire. La dernire phrase de l'entrepreneur
rsonnait toujours  ses oreilles, et il songeait avec amertume que
les sept annes de son union avec Zeena paraissaient sans doute plus
courtes aux gens de Starkfield qu' lui-mme.

L'aprs-midi touchait  sa fin. Dj quelques vitres pailletaient de
lueurs jaunes le crpuscule glacial et semblaient rendre la neige
plus blanche encore. La temprature rigoureuse avait ramen chacun
chez soi; Ethan cheminait seul  travers la longue rue. Tout  coup
il entendit un lger tintement de clochettes, et un _cutter_ passa
vivement prs de lui.

Il reconnut le poulain rouan de Michel Eady, que conduisait son
fils, coiff d'une nouvelle casquette de fourrure. Le jeune homme le
salua d'un: "Bonjour, Ethan!" et le dpassa au trot rapide de son
cheval. Le _cutter_ allait dans la direction de la ferme des Frome,
et le coeur d'Ethan se contracta en coutant le son des grelots qui
s'loignaient... Il tait trs vraisemblable que Denis Eady, ayant
appris le dpart de Zeena pour Bettsbridge, profitait de l'occasion
pour aller passer une heure auprs de Mattie... Ethan tait honteux
de la jalousie qui grondait dans son coeur. Il lui semblait offensant
pour la jeune fille qu'il prouvt  son gard des sentiments aussi
violents.

Il continua son chemin jusqu' l'glise et entra dans l'ombre que
projetaient les sapins des Varnum. C'tait l'endroit mme o il
avait rejoint Mattie la nuit prcdente. A quelques pas devant lui,
il aperut, dans la pnombre, la vague silhouette d'un couple
enlac. Il crut entendre un baiser; puis un "Oh!", mi-rieur,
mi-confus, lui apprit qu'on l'avait vu. Le couple se spara
brusquement et l'une des deux personnes se glissa par la grille du
jardin des Varnum, tandis que l'autre continuait rapidement son
chemin.

Ethan sourit en pensant au trouble que son approche avait caus aux
amoureux... Qu'est-ce que cela pouvait bien faire  Ned Hale et 
Ruth Varnum qu'on les vt s'embrassant? Tout le monde savait leurs
fianailles. Il lui plut de les avoir surpris ainsi  l'endroit mme
o, la veille, Mattie et lui avaient senti leurs coeurs si proches
l'un de l'autre; puis il songea avec un retour de tristesse que Ned
et Ruth n'avaient pas besoin, eux, de cacher leur bonheur...

Il sortit ses chevaux de l'curie de Hale et reprit le chemin de la
ferme. Le froid tait moins pre que pendant le jour; de gros nuages
moutonneux annonaient une nouvelle tombe de neige pour le
lendemain. De ci, de l, une toile perait la nuit et creusait
alentour une profondeur bleuissante. Dans une heure ou deux, la lune
se lverait au-dessus de la montagne, derrire la ferme; elle
s'ouvrirait un chemin dor  travers les nuages, puis serait de
nouveau voile par eux. Une paix mlancolique s'tendait sur les
champs; on et dit que la diminution du froid leur causait un
soulagement, et qu'ils s'assoupissaient plus mollement, de leur long
sommeil d'hiver.

L'oreille d'Ethan guettait le tintement des clochettes de Eady, mais
aucun bruit ne troublait le silence de la route dserte. En
approchant de la ferme il aperut,  travers le lger rideau de
mlzes, une lumire qui tremblotait au loin  une des fentres.
"Elle est l-haut, pensa-t-il. Elle se prpare pour le souper..."
Puis il se rappela le coup d'oeil railleur que Zeena avait eu,
lorsque, le soir de son arrive, Mattie s'tait mise  table, les
cheveux lisss, un ruban autour du cou...

Il passa prs du petit monticule enclos, et jeta un regard sur une
des plus vieilles pierres tombales. Dans son enfance, il la
regardait souvent parce qu'elle portait son nom:


           CI-GISENT
ETHAN FROME ET SA FEMME ENDURANCE,
   QUI VCURENT ENSEMBLE EN PAIX
      PENDANT CINQUANTE ANS


Souvent, depuis lors, il s'tait dit que cinquante ans c'tait un
bien long temps pour vivre cte  cte; mais aujourd'hui il
comprenait que ce temps pouvait s'couler avec la rapidit de
l'clair... Puis, dans un soudain accs d'ironie, il songea que
pareille inscription serait peut-tre place quelque jour sur leur
tombeau,  Zeena et  lui...

Il ouvrit la porte de l'curie et avana la tte dans l'obscurit.
Il prouvait la vague apprhension de trouver l le poulain de Denis
Eady, install  ct de son cheval; mais le vieil alezan tait
seul, mchonnant son rtelier d'une bouche dente. La joie de Frome
fut si grande qu'en prparant la litire de ses btes il se mit 
siffler, et qu'il versa dans les mangeoires une ration supplmentaire.

Sa voix n'tait pas particulirement harmonieuse, mais de rudes
mlodies s'chapprent de son gosier tandis qu'il fermait l'curie
et montait la pente vers la maison. Il atteignit la porte de la
cuisine et tenta en vain de l'ouvrir.

Etonn, il secoua violemment le loquet; puis il rflchit: "Mattie
est seule... Il est naturel qu'elle se soit enferme  la nuit." Il
coutait dans l'obscurit, guettant le son d'un pas... Aprs avoir
de nouveau tendu l'oreille, il cria d'une voix joyeuse:

-- Hol! Mattie!...

Il n'y eut aucune rponse; mais un instant aprs il entendit un
lger bruit dans l'escalier et vit sous la porte un rayon lumineux.
La fidlit avec laquelle les incidents de la veille se rptaient
le frappait  ce point qu'il s'imagina presque, lorsque la clef
tourna, que sa femme allait surgir devant lui, enveloppe dans son
couvre-lit de calicot... La porte s'ouvrit, et ce fut Mattie qui
parut...

Elle se tenait exactement comme Zeena, dans le cadre sombre de la
cuisine. La lampe, maintenue  la mme hauteur, clairait avec la
mme nettet la gorge ronde de la jeune fille et son poignet ambr,
menu comme celui d'un enfant. Puis elle leva la lampe et la lumire
aviva l'clat de ses lvres, mit autour de ses yeux une ombre
veloute, claira la blancheur laiteuse de son front au-dessus des
longs sourcils noirs.

Mattie tait habille de sa robe habituelle de drap sombre. Elle ne
portait pas de noeud au cou, mais dans sa chevelure elle avait
dispos une torsade de ruban rouge. Cette marque de coquetterie
charma Ethan comme un hommage rendu  ce que la situation avait
d'exceptionnel. La jeune fille lui parut plus grande, plus svelte,
plus compltement femme par l'allure et le geste. Elle l'accueillit
avec un sourire silencieux, puis elle s'loigna d'un pas souple et
posa la lampe sur la table. Ethan vit alors que le couvert avait t
soigneusement dress pour le repas du soir. Il remarqua un plat de
_doughnuts_[6] une compote de _blueberries_[7], et, sur un beau plat
de verre rouge, ses pickles prfrs. Le chat, allong devant le feu
clair qui flambait dans le pole, surveillait la scne du coin de
son oeil  demi clos.

Une sensation de bien-tre envahit brusquement Ethan. Il gagna
l'entre pour accrocher sa pelisse et retirer ses chaussures
mouilles. Lorsqu'il revint, Mattie avait plac la thire sur la
table et le chat se frottait familirement contre sa jupe.

-- Prends garde, Puss! tu vas me faire tomber... -- s'cria-t-elle,
les yeux brillants.

Une fois encore, Frome se sentit mordu par une jalousie soudaine.
tait-ce bien son retour qui donnait  la jeune fille ce visage
radieux?

-- Personne n'est venu, Mattie? -- dit-il, en se baissant comme pour
surveiller le fonctionnement du pole.

Elle fit un signe de tte rieur.

-- Si, une personne...

Le front d'Ethan se rembrunit.

-- Qui donc? -- demanda-t-il, se relevant vivement, et la regardant
 la drobe.

Les yeux de Mattie ptillaient de malice:

-- Eh, mon Dieu!... Jotham Powell... Il est entr en revenant de la
gare et m'a demand une tasse de caf avant de retourner chez lui.

L'inquitude de Frome se dissipa; une chaleur subite inonda son
coeur.

-- C'est tout? J'espre bien que vous la lui avez donne?...

Puis il sentit qu'il tait convenable d'ajouter:

Il est arriv  l'heure pour le train de Zeena?

-- Oh! oui, largement.

Le nom de Zeena mit une gne momentane entre eux. Ils gardrent le
silence. Puis Mattie reprit, avec un air timide:

-- Je pense qu'il est temps de se mettre  table.

Ils s'assirent, et le chat, se faufilant entre eux, sauta sur la
chaise de Zeena.

-- Oh! Puss, quelle ide!... -- s'cria Mattie, et tous deux se
mirent  rire de nouveau.

Un moment auparavant, Ethan s'tait senti en veine d'loquence, mais
l'vocation de Zeena l'avait glac. La jeune fille,  son tour,
sembla gagne par le mme embarras. Elle s'assit, les yeux baisss,
buvant son th  petites gorges, tandis que Frome simula un apptit
vorace pour les _doughnuts_ et les pickles au sucre. Enfin, aprs
avoir longtemps cherch une entre en matire, il avala une lampe
de th, et dit:

-- On croirait qu'il va encore neiger.

Elle feignit de s'intresser vivement  cette nouvelle.

-- Vraiment? Pensez-vous que cela puisse empcher Zeena de rentrer?

Elle rougit comme si la question lui avait chapp malgr elle, et
posa brusquement sa tasse. Ethan, pour se donner une contenance,
tendit sa main ver les pickles.

-- A cette poque de l'anne on ne sait jamais, -- dit-il. -- Les
tourbillons de neige chassent dru, du ct des Flats...

Encore une fois le nom de Zeena l'avait paralys. Il lui semblait que
sa femme se trouvait dans la pice, entre eux deux.

Brusquement Mattie poussa un cri:

-- Oh, Puss, tu es trop gourmand!

Profitant de leur moment de gne, le chat avait saut de la chaise
de Zeena sur la table. Sournoisement il allongea son long corps
souple vers le pot de lait plac entre Ethan et Mattie.

Tous deux se penchrent en avant et leurs mains se rencontrrent sur
l'anse de la cruche. Celle de la jeune fille se trouvait en dessous
et Ethan y appuya la sienne un peu plus longtemps qu'il n'tait
ncessaire.

Le chat profita de ce mange pour essayer une prudente retraite,
mais, en reculant, il mit la patte dans le beau plat en verre rouge
qui contenait les pickles. Le plat tomba sur la plancher avec
fracas.

D'un bond, Mattie avait quitt sa chaise et s'tait agenouille 
ct de dbris.

-- Oh! Ethan, Ethan... Le beau plat de Zeena est en morceaux! Que
dira-t-elle?

Cet incident rendit  Frome tout son sang-froid.

-- Il faudra qu'elle s'en prenne au chat, voil tout, --
rpliqua-t-il en riant.

Il s'agenouilla  son tour auprs de Mattie et commena  ramasser
les pickles pars. Mais elle tournait vers lui des yeux dsols.

-- Vous savez bien qu'elle ne voulait jamais que l'on se servt de
ce plat, mme quand il y  avait du monde. Il tait sur la plus haute
planche de l'armoire... Elle voudra savoir pourquoi j'ai t l'y
dnicher... Pour l'atteindre il m'a fallu monter sur l'escabeau.

En prsence d'un tel dsastre Ethan fit appel  toute son nergie.

-- Elle ne saura rien si vous vous tenez tranquille. J'irai demain
acheter un plat semblable. D'o vient-il? Au besoin je pousserai
jusqu' Shadd's Falls...

-- Mme  Shadd's Falls vous n'en trouverez jamais. C'tait un
cadeau de noces, vous ne vous souvenez pas? Il a t envoy de
Philadelphie par la tante de Zeena qui a pous le pasteur. C'est
pourquoi elle ne voulait jamais s'en servir. Oh, Ethan, Ethan, que
faire?

Elle se mit  pleurer, et  chacune de ses larmes il croyait sentir
tomber sur lui une goutte de plomb fondu.

-- Je vous en prie, Mattie, je vous en prie, ne pleurez pas ainsi...

Elle se releva. Frome la suivit, dsespr, pendant qu'elle talait
sur le buffet les morceaux de verre. Il lui semblait que ces dbris
taient comme le symbole de leur soire manque.

-- Allons, donnez-les moi, -- dit-il tout  coup.

Elle s'carta, obissant instinctivement au son autoritaire de sa
voix.

-- Oh Ethan, qu'allez-vous en faire?

Sans rpondre, il rassembla les fragments dans sa large main et s'en
fut vers l'antichambre. Il alluma un bout de chandelle, ouvrit
l'armoire et tendant son bras jusqu' la dernire planche, y plaa
les morceaux, en ayant soin de les disposer de telle faon qu'il ft
impossible de voir d'en bas que le plat tait bris. S'il recollait
les dbris ds le lendemain matin, des mois pourraient s'couler
avant que sa femme s'apert de l'accident; et d'ici l, du reste,
il trouverait peut-tre  remplacer le plat.

Convaincu que tout danger prochain tait cart il rentra dans la
cuisine d'un pas plus lger. Mattie, inconsolable, recueillait les
restes des pickles.

-- Allons, Mattie, finissons de souper; tout est arrang, -- dit-il.

Rassure, elle lui jeta un regard souriant  travers ses longs cils
encore humides. Le coeur de Frome battait d'orgueil  la voir si
soumise  sa parole. Elle ne lui demandait mme pas ce qu'il avait
fait...

Jamais, sauf lorsqu'il dirigeait la descente d'un grand tronc
d'arbre du haut de la montagne, il n'avait prouv aussi pleinement
la sensation d'tre le matre...




V


Aprs souper, tandis que Mattie levait le couvert, Ethan alla donner
un coup d'oeil  l'table. Puis il fit une dernire fois le tour de
la maison.

Sous le ciel opaque la terre s'tendait muette et obscure. L'air
tait si calme que, de temps  autre, on percevait le bruit d'une
masse de neige se dtachant pesamment d'un arbre, l-bas,  l'ore
du taillis.

Il revint  la cuisine. La scne tait celle-l mme qu'il avait
imagine le matin... Mattie avait rapproch la chaise de Ethan du
pole et s'tait installe  coudre, auprs de la lampe. Il s'assit
 son tour, tira sa pipe de sa poche et allongea ses pieds devant le
feu. Le dur labeur de la journe au grand air le rendait  la fois
paresseux et allgre. Il avait confusment la notion d'tre dans un
autre monde, o tout serait chaleur, harmonie et paix. La seule
ombre  son parfait bonheur venait de ce qu'il ne pouvait apercevoir
Mattie de sa place.  Mais il tait trop indolent pour se dranger;
et aprs un instant il lui dit: "Venez donc vous asseoir ici prs du
pole." Et il dsigna le fauteuil  bascules de Zeena, de l'autre
ct de la chemine. Mattie obit et vint s'y asseoir. Ethan eut un
moment d'motion en voyant la fine tte brune appuye contre le
coussin bigarr que encadrait habituellement le visage dcharn de
sa femme. Un instant, il eut presque le sensation que la figure de
Zeena s'tait substitue  celle de l'intruse...

Mattie sembla bientt partager ce malaise. Elle changea de position,
se penchant en avant, la tte sur son ouvrage. Frome ne discernait
plus que la pointe de son nez, et le ruban rouge dans ses cheveux.
Elle se leva presque aussitt.

-- Je n'y vois pas pour coudre, -- dit-elle; et elle alla se
rasseoir auprs de la table.

Ethan prit le prtexte de remplir le pole pour se lever, et quand
il revint  son sige il le tourna de faon  voir le profil de la
jeune fille, et la lumire de la lampe sur ses mains. Le chat, qui
avait guett tout ce va-et-vient d'un oeil curieux, sauta sur le
fauteuil de Zeena, s'y pelotonna, et posa sur tous deux son regard
somnolent.

Un calme profond emplissait la cuisine. La pendule suspendue
au-dessus du buffet faisait entendre son tic-tac. De temps  autre
morceau de bois carbonis s'croulait dans le pole, et le parfum
cre et subtil des graniums se mlangeait  l'odeur du tabac. La
fume formait un brouillard bleu autour de la lampe et tissait ses
toiles d'airaigne dans les coin obscurs de la pice.

Entre Mattie et Ethan toute contrainte s'tait dissipe. Ils
parlaient maintenant avec aisance et simplicit, s'entretenant de
choses quotidiennes, de la neige, de la soire de la veille 
l'glise, des amours et des querelles de Starkfield. La banalit
mme de la causerie donnait  Ethan une illusion de longue intimit
qu'aucune explosion sentimentale n'et pu lui procurer. Il
commenait  s'imaginer qu'ils avaient toujours pass leurs soires
ainsi, et que toute leur existence s'coulerait de la mme
manire...

-- C'est cette nuit que nous devions aller luger, -- dit-il enfin,
du ton tranquille de l'homme qui est sr de pouvoir raliser le
lendemain ce qu'il ne fait pas le jour mme.

Elle se tourna vers lui, souriante:

-- Je me figurais que vous l'aviez oubli!

-- Pas du tout... mais il fait trop noir. Nous pourrions y aller
demain s'il y a de la lune.

La tte renverse en arrire, elle eut un rire joyeux qui fit jouer
la lumire sur ses lvres et ses dents.

-- a m'amuserait tant, Ethan!

Il la regardait toujours, merveill de la faon dont,  chaque
dtour de leur causerie, sa figure changeait d'expression, comme un
champ de bl qui ondule sous la brise. Il tait gris par l'effet
magique que produisaient ses phrases maladroites, et il avait hte
d'en renouveler l'exprience.

-- Vous n'auriez pas peur de descendre la cte de Corbury avec moi
par une nuit pareille?

Elle rougit.

-- Pas plus que vous!

-- Eh bien, moi-mme, je n'oserais pas. Il y a un mauvais tournant
tout en bas,  ct du grand orme. Il faut faire bien attention,
sans quoi l'on donnerait en plein dedans.

Il jouissait de la sensation de protection et d'autorit que lui
procurait le son de ses paroles. Pour prolonger et accrotre cette
sensation il ajouta:

-- Aprs tout, nous sommes joliment bien ici...

Les paupires de Mattie s'abaissrent, avec le mouvement qui tait
cher  Ethan.

-- Oui, nous sommes bien ici, -- murmura-t-elle.

Ces mots furent prononcs sur un ton si doux qu'Ethan sentit
tressaillir son coeur. Il rapprocha sa chaise de celle de la jeune
fille. Puis il posa sa pipe sur la table, et, se penchant en avant,
toucha l'extrmit du lai d'toffe brune que Mattie tait en train
d'ourler.

-- Dites, Mattie, -- commena-t-il en souriant, -- savez-vous qui
j'ai vu sous les sapins des Varnum, en rentrant, tout  l'heure? Une
de vos amies que se laissait embrasser.

Toute la soire il avait eu ces mots sur les lvres, mais maintenant
qu'il les avait enfin prononcs, ils lui semblaient sots et dplacs
au del de toute expression.

Mattie rougit jusqu' la racine de ses cheveux. Deux ou trois fois,
elle poussa rapidement son aiguille  travers son ouvrage, et retira
imperceptiblement le lai qu'Ethan frlait.

-- C'tait Ruth et Ned sans doute, -- dit-elle  mi-voix, comme si
subitement ils avaient abord un sujet grave.

Ethan s'tait figur que son allusion ouvrirait le champ aux
plaisanteries d'usage, et que celles-ci pourraient peut-tre
provoquer quelque caresse innocente, ne fut-ce qu'un simple contact
de la main. Maintenant, il lui semblait que la rougeur de la jeune
fille la ceignait de feu.

Il savait que la plupart des jeunes gens trouvent tout simple de
donner un baiser  une jolie fille; il se souvenait que lui-mme, la
nuit prcdente, il avait gliss son bras autour de la taille de
Mattie sans que celle-ci lui rsistt. Mais cela s'tait pass
dehors,  l'ombre de la nuit inconsciente. Prs du foyer familial,
dans cette pice o tout rappelait l'ordre et le devoir, la jeune
fille lui paraissait plus lointaine et plus inaccessible.

Pour rompre cette gne, il dit:

-- Ils se marieront bientt, sans doute.

-- Oui, je ne serais pas tonne que le mariage et lieu aux
premiers jours de l't.

Elle pronona, ce mot de "mariage" avec une inflexion si tendre que
son accent voqua la vision d'un bosquet frissonnant qui conduit 
une clairire enchante.

Ethan en prouva une sourde douleur. Reculant sa chaise il lui dit:

-- Ce serait bientt votre tour que je n'en serais pas autrement
surpris.

Elle rit, un peu gne:

-- Pourquoi rptez-vous toujours cela?

Il rit  son tour.

-- Peut-tre pour me faire  l'ide.

Il se rapprocha de nouveau de la table. Mattie s'tait remise a
coudre en silence, les paupires baisses. Ethan la regardait, perdu
dans la contemplation de ses mains, qui allaient et venaient
au-dessus du lai d'toffe, comme deux oiseaux voltigeant su-dessus
du nid qu'ils construisent. Au bout d'un moment, sans tourner la
tte ni lever les yeux, elle reprit  voix basse:

-- Vous ne croyez pas que Zeena m'en veuille?

Les anciennes craintes de Frome se rveillrent brusquement.

-- Que voulez-vous dire? -- balbutia-t-il.

Elle lui jeta un regard inquiet et laissa choir son ouvrage sur la
table.

-- Je ne sais pas... La nuit dernire, j'ai eu cette impression.

-- Je voudrais bien savoir de quel droit elle vous en voudrait, --
grommela-t-il.

-- On ne sait jamais avec Zeena...

C'tait la premire fois qu'ils parlaient si librement de la femme
d'Ethan. La rptition de son nom sembla rsonner aux quatre coins
de la pice et revenir vers eux en longues rpercussions.

Mattie attendit, comme pour laisser mourir l'cho; puis elle
continua:

-- Elle ne vous a rien dit?

Il fit un geste de dngation.

-- Pas un mot...

D'un vif mouvement elle rejeta les cheveux qui lui tombaient sur le
front.

-- Alors, c'est que je suis nerveuse... N'y pensons plus!

-- Oh! non.... n'y pensons plus, Mattie!

L'ardeur soudaine avec laquelle Frome avait prononc ces paroles fit
de nouveau affluer le sang aux joues de la jeune fille. Cette fois
elle ne rougit pas brusquement mais peu  peu, dlicatement: on et
dit le reflet de la pense qui lui traversait le coeur. Elle garda le
silence, ses mains croises sur son ouvrage, et il sembla  Ethan
qu'un courant de chaleur se dgageait de la bande d'toffe droule
entre eux.

Il tendit sa main avec prcaution, jusqu' ce que l'extrmit de
ses doigts et atteint le bout le plus rapproch de l'toffe. Un
lger battement de cils de Mattie parut indiquer qu'elle avait peru
le geste et que la main du jeune homme lui renvoyait la mme onde de
chaleur... Elle laissa ses mains  elle reposer, immobiles, sur
l'autre bout du pan de drap brun.

Tandis qu'ils demeuraient ainsi, Frome entendit un bruit derrire lui.
Il tourna la tte et vit le chat qui avait saut de fauteuil 
bascule de Zeena  la poursuite d'une souris derrire le lambris. Ce
balancement spectral du sige vide le fit frissonner.

_Elle_ s'y balancera demain  nouveau, pensa-t-il. C'est un rve
que j'ai fait... Cette soire est la seule que je passerai jamais en
tte  tte avec Mattie...

Ce retour  la ralit tait aussi douloureux que le retour  la
conscience aprs l'absorption d'un anesthsique. Son corps et son
cerveau taient crass sous le poids d'une indicible tristesse. Il
ne trouvait rien  dire ni  faire qui pt arrter la fuite folle
des instants.

L'altration de son humeur semblait s'tre communique  Mattie.
Elle leva sur lui des yeux voils: on et dit que le sommeil
alourdissait ses paupires et qu'il lui en coutt de les soulever.
Puis elle posa son regard sur la main de Frome, qui s'tait empar
du bout d'toffe et l'treignait comme s'il et t un peu
d'elle-mme.

Il vit un tremblement  peine perceptible contracter le visage de
Mattie, et sans savoir ce qu'il faisait, il baissa la tte et appuya
ses lvres sur l'toffe. Tandis que sa bouche s'y attardait, il
sentit que la jeune fille retirait le drap tout doucement. Puis il
vit qu'elle se levait et commenait  replier son ouvrage. Elle
l'attacha avec une pingle, et, ramassant son d et ses ciseaux,
elle remit le tout dans la bote en carton peint qu'il lui avait
rapporte un jour de Bettsbridge.

A son tour, Ethan se leva. Son regard fit machinalement le tour de
la pice. La pendule suspendue au mur sonna onze heures.

-- N'oubliez pas de couvrir le feu, -- lui dit Mattie  voix basse.

Il ouvrit la porte du pole et tisonna les cendres d'une main
distraite. Lorsqu'il se redressa, il la vit qui tranait vers le feu
la vieille bote  savon double d'un bout de carpette dans laquelle
couchait le chat. Elle traversa  nouveau la chambre, prit dans
chacun de ses bras un pot de granium, et les loigna de la fentre
givre. Ethan la suivit, portant les autres graniums, les bulbes
de jacinthe plantes dans une jatte de faence brche, et le
lierre qui grimpait autour d'un vieil arceau de croquet.

Quand ces besognes quotidiennes furent accomplies, il ne restait
plus qu' chercher dans l'antichambre le bougeoir d'tain,  allumer
la chandelle et  souffler la lampe. Ethan tendit le bougeoir 
Mattie, et elle sortit de la cuisine en le prcdant. Ses cheveux
sombres, vus ainsi, contre la lumire, rappelaient une trane de
brume flottant devant la lune.

-- Bonne nuit, Mattie, -- dit Frome au moment o elle posait le pied
sur la premire marche de l'escalier.

Elle se retourna et le regarda un instant.

-- Bonne nuit, Ethan, -- rpondit-elle. Puis elle monta.

Lorsqu'elle fut rentre dans sa chambre Frome se rappela qu'il ne
lui avait pas mme touch la main...




VI


Le lendemain matin Jotham Powell assistait en tiers  leur petit
djeuner; Ethan s'effora de dissimuler sa joie sous un air
d'indiffrence exagr. Il se renversait sur sa chaise pour lancer
quelques miettes au chat, grommelait  propos du temps, et n'offrit
pas mme  Mattie, lorsqu'elle se leva, de l'aider  dbarrasser la
table.

Il ne savait pas pourquoi il prouvait cette joie irraisonne. Rien
en effet n'tait chang dans son existence ni dans celle de la jeune
fille. Il n'avait pas mme effleur le bout de ses doigts; c'est 
peine s'il avait os la regarder en face. Mais la soire qu'il avait
passe avec elle lui avait fait comprendre ce que serait la vie s'il
pouvait la vivre en sa compagnie, et il tait heureux de n'avoir
rien fait pour troubler cette vision exquise.

Il croyait qu'elle avait devin les raisons de la contrainte qu'il
s'tait impose et qu'elle lui en savait gr.

Il restait  livrer un dernier chargement de bois, et Jotham Powell,
-- qui, pendant l'hiver, ne travaillait pas rgulirement pour
Ethan, -- devait lui prter son aide. Mais durant la nuit il tait
tomb une neige mouille, aussitt change en grsil, et les routes
taient glissantes comme du verre. D'autre part, le temps restait
humide, et il paraissait probable aux deux hommes que dans
l'aprs-midi s'adoucirait encore, facilitant le camionnage.

Ethan proposa donc  Jotham d'aller au bois charger le traneau,
comme ils l'avaient fait le matin prcdent: on le conduirait 
Starkfield plus tard. Ce plan avait l'avantage de lui permettre
d'envoyer Jotham chercher Zeena  la gare, aprs le dner de midi,
tandis que lui-mme se chargerait de la livraison.

Frome donna ordre  Jotham d'aller atteler les chevaux gris, et
pendant un moment il se trouva seul dans la cuisine avec Mattie.
Celle-ci, ses bras fusels nus jusqu'aux coudes, avait plong la
vaisselle dans une bassine d'tain. La vapeur qui montait de l'eau
chaude perlait sur son front et ses cheveux bruns se tordaient en
boucles menues, comme les vrilles de la clmatite des haies.

Ethan, le coeur serr, resta un instant  la contempler. Il et voulu
s'crier: "Jamais plus nous ne serons seuls ainsi!" Au lieu de cela,
il prit sur une tagre du buffet sa blague  tabac, la mit dans sa
poche et dit:

-- Je pense pouvoir tre de retour  midi.

-- Bien, -- rpondit-elle.

En s'loignant, il l'entendit qui fredonnait une chanson.

Il avait l'intention, sitt le traneau charg, de renvoyer Jotham 
la ferme et de courir en toute hte,  pied, chercher au village de
la colle pour raccommoder le plat cass. En temps ordinaire il n'et
eu aucune difficult  excuter; mais ce matin-l tout conspirait 
le mettre en retard. Pendant qu'il conduisait le traneau vers le
bois, l'un des chevaux glissa sur la glace et se blessa au genou.
Lorsqu'on l'et remis sur pied, Jotham dut retourner  l'curie
chercher un chiffon pour bander la plaie. Enfin, au moment o l'on
commenait  pouvoir charger, le grsil se remit  tomber, et les
troncs d'arbres devinrent si glissants qu'on eut beaucoup de mal 
les manoeuvrer et  les placer sur le traneau.

C'tait un de ces matins que Jotham appelait "un fichu temps pour
travailler". Sous leurs couvertures humides, les chevaux, grelottant
et frappant du sabot, semblaient partager cette opinion. Le travail
ne fut achev que bien aprs l'heure du dner, et Ethan dut diffrer
sa course  Starkfield, car il voulait ramener le cheval bless 
l'curie et laver lui-mme la blessure.

Il fit cependant le calcul qu'en partant avec son chargement
aussitt aprs avoir pris son repas, il avait des chances d'tre de
retour avec la colle avant que Jotham et le vieil alezan eussent le
temps de ramener Zeena des Flats; mais pour que ce plan russt il
fallait que les routes fussent bonnes et que le train de Bettsbridge
et du retard.

Aprs coup, faisant un retour amrement ironique sur les vnements
de la journe, il se rappela quelle importance il avait prt  ces
calculs...

Sitt le repas de midi achev, il s'en retourna au bois avec les
deux chevaux. Il n'osait pas attendre le dpart de Jotham, car
celui-ci s'tait install auprs du pole pour faire scher ses
chaussures.

Ethan ne put que lancer un rapide coup d'oeil  Mattie, en mme temps
qu'il lui murmurait: "Je rentrerai de bonne heure." Puis,
s'imaginant que la jeune fille avait fait un lger signe
d'assentiment, il s'en fut sous la pluie...

Il tait  mi-chemin du village, conduisant son attelage, quand
Jotham Powell le rejoignit, poussant l'alezan tranard dans la
direction des Flats.

"Il faut que je me dpche de faire mes commissions", pensa Ethan,
en voyant le traneau qui l'avait dpass s'enfoncer dans la
descente de la School House Hill. Aussitt arriv au village, il
travailla furieusement  dcharger le bois.

Ds que cette besogne fut termine il courut chez Michel Eady
acheter de la colle. L'picier et son commis se trouvaient tous deux
dans le bas de la rue, et le jeune Denis, qui daignait rarement les
remplacer, tait install auprs du pole avec quelques
reprsentants de la jeunesse dore de Starkfield.

Ces messieurs accueillirent Ethan avec force plaisanteries et
tchrent de l'entraner au bar; mais aucun ne savait o dcouvrir
la colle dont il avait besoin.

Ethan, tourment par le dsir de se retrouver un dernier instant
seul avec Mattie, trpignait d'impatience, tandis que Denis tentait
d'infructueuses recherches dans les coins les plus obscurs de la
boutique.

-- On dirait, -- dit-il enfin, -- qu'il ne nous en reste plus. Mais
si vous voulez attendre avec nous jusqu' ce que le vieux revienne,
peut-tre  que lui pourra vous en trouver.

-- Merci bien, -- rpondit Ethan, brlant de partir. -- Je vais
aller voir plus loin, chez Mrs. Homan.

L'instinct commercial de Denis le poussa  affirmer que ce qui tait
introuvable dans sa maison, Eady ne pourrait certes pas le rencontrer
dans la boutique de la veuve Homan. Ethan, toutefois, tait dj
remont sur son traneau et faisait route vers le magasin rival. La
vieille picire, aprs forces recherches et des questions aimables
concernant ce qu'il dsirait, aprs lui avoir demand se la colle de
pte ordinaire ne pourrait pas suffire au cas o elle ne trouverait
pas l'autre, finit par dnicher au milieu d'un fouillis de ptes
pectorales et de lacets de corsets, l'unique bouteille de colle
qu'elle possdait.

-- J'espre au moins que Zeena n'a rien cass de prcieux? -- lui
cria-t-elle du seuil de sa porte, pendant qu'il remettait ses
chevaux dans la direction de la ferme.

Les averses capricieuses du grsil avaient t suivies d'une pluie
rgulire, et, mme dbarrasss de leur chargement, les chevaux
peinaient un peu. Une fois ou deux, Ethan entendit derrire lui un
bruit de grelots; il tourna la tte, pensant que le lger _cutter_
de Zeena et de Jotham pourrait dpasser son traneau. Mais le vieil
alezan ne se montrant pas, il poussa en avant  travers la pluie au
pas lent de ses gris pommels.

L'curie tait vide quand il y remisa les chevaux. Il leur donna les
soins les plus sommaires qu'ils eussent jamais reu de lui; puis,
d'un pas rapide, il se dirigea vers la maison et entra dans la
cuisine.

Mattie s'y trouvait seule, ainsi qu'il l'avait prvu. Elle tait
penche sur une casserole au-dessus du fourneau. Lorsqu'elle
entendit son pas elle se retourna en tressaillant et vint vite 
sa rencontre.

-- Regardez, Mattie, j'ai tout ce qu'il faut pour raccommoder le
plat! Je vais aller le prendre tout de suite, -- cria-t-il, agitant
d'une main la bouteille, tandis que de l'autre il cartait doucement
le jeune fille. Celle-ci ne semblait pas l'entendre.

-- Oh! Ethan... Zeena est rentre, -- murmura-t-elle, en saisissant
le bras de Frome.

Ils changrent un regard muet, ples comme s'ils eussent t pris
en faute...

-- Mais l'alezan n'est pas  l'curie! --balbutia le jeune homme.

-- Jotham Powell a rapport des Flats quelques provisions pour sa
femme et il a continu tout de suite jusque chez lui.

Ethan regarda vaguement autour de lui. La cuisine lui semblait
glaciale et sordide dans ce pluvieux crpuscule d'hiver.

-- Comment va-t-elle? -- demanda-t-il, parlant aussi  voix basse.

Sans le regarder, Mattie lui rpondit:

-- Je ne sais pas... Elle est monte tout droit  sa chambre.

-- Elle n'a rien dit?

-- Non...

Ethan traduisit son inquitude par un sifflement touff. Il remit
la colle dans sa poche.

-- Ne vous tourmentez pas... Je descendrai cette nuit raccommoder le
plat... Il endossa sa pelisse et ressortit pour donner  manger aux
chevaux.

Pendant qu'il tait  l'curie, Jotham Powell revint avec le
_cutter_. Quand les btes eurent reu les soins accoutums, Ethan
dit au journalier:

-- Rentrez donc un moment. Vous mangerez un morceau avec nous...

Il n'tait pas fch de s'assurer la prsence de Jotham pour le
repas, car Zeena tait toujours "nerveuse" lorsqu'elle revenait de
voyage. Mais bien que celui-ci ddaignt rarement l'aubaine d'un
repas gratuit, il desserra ses mchoires rigides pour rpondre avec
lenteur:

-- Merci; il faut que je rentre...

Ethan le considra avec surprise.

-- Voyons, il vaut mieux que vous veniez vous scher. Je crois qu'il
y a un plat chaud pour le souper.

Malgr cette invite allchante, les muscles du visage de Jotham ne
bronchrent pas, et comme son vocabulaire tait restreint, il rpta
simplement:

-- Il faut que je rentre...

Ethan discerna un vague prsage dans l'enttement de ce refus. Il se
demanda ce qui avait pu se produire en cours de route pour motiver
chez Jotham cet accs de stocisme. Peut-tre Zeena n'avait-elle pas
pu voir le docteur; peut-tre ses conseils lui avaient-ils dplu...
Ethan savait qu'en pareil cas la premire personne qui se trouvait
sur son chemin essuyait toujours le contre-coup de son dsappointement.

Lorsqu'il rentra dans la cuisine, la lampe clairait la mme scne
de confort paisible que la veille au soir. La table avait t mise
avec le mme soin. Un feu clair brillait dans le pole, auprs
duquel le chat ronronnait, et Mattie s'avanait, portant un plat de
_doughnuts_.

Ethan et la jeune fille se regardrent un instant en silence.

Puis elle lui dit, comme le soir prcdent:

-- Je pense qu'il est temps de se mettre  table...




VII


Ethan passa dans l'antichambre se dbarrasser de ses vtements
tremps. Il prta l'oreille, cherchant  entendre le pas de Zeena,
et comme tout demeurait silencieux, il l'appela du bas de
l'escalier.

Aucune rponse ne vint. Aprs un moment d'hsitation, il monta et
ouvrit la porte le leur chambre. La pice n'tait pas claire, mais
il finit par dcouvrir sa femme dans l'obscurit. Elle se tenait
assise, droite et immobile, auprs de la fentre, et,  la rigidit
du contour projet sur le fond gris du carreau il devina qu'elle
n'avait pas encore quitt sa "belle robe" de la veille.

-- Eh bien, Zeena? -- risqua-t-il du seuil. Comme elle ne bougeait
pas, il reprit:

-- Le souper est prt. Vous ne descendez pas?

-- Je ne suis pas en tat d'avaler une bouche.

C'tait sa phrase habituelle, et il s'attendait  la voir, comme de
coutume, se lever pour descendre et prendre place  table. Mais elle
demeurait dans son fauteuil et il ne trouva rien de mieux  ajouter
que:

-- Vous tes sans doute fatigue du voyage?

Tournant la tte de son ct, elle lui rpondit d'une voix
solennelle:

-- Je suis beaucoup plus malade que vous ne le pensez...

Les paroles de Zeena l'emplirent d'un trange pressentiment. Que de
fois dj il les lui avait entendu prononcer! Si aujourd'hui elles
taient vraies?

Il avana d'un pas ou deux dans la pice obscure et reprit:

-- J'espre que non, Zeena.

Elle continuait  le regarder  travers le crpuscule, avec l'air
pntr d'une personne qui aurait conscience d'tre marque pour de
grands destins:

-- J'ai des complications, -- dclara-t-elle.

Ethan savait tout ce qu'impliquait ce mot. La plupart des gens du
pays avaient des "troubles", nettement localiss et dfinis; seuls
les lus avaient des "complications". Le fait d'en tre atteint
communiquait une sorte de supriorit morale, bien que ce ft aussi,
dans la plupart des cas, une certitude de mort prochaine. On luttait
pendant des annes avec des "troubles"; mais on succombait presque
toujours  des "complications".

Le coeur de Frome tait tiraill entre deux sentiments contraires,
mais sur l'instant ce fut la compassion qui l'emporta. Sa femme
semblait  la fois si inaccessible et si seule, assise ainsi, dans
l'obscurit, avec de telles penses...

-- Est-ce l ce que vous a dit le nouveau docteur? -- demanda-t-il,
en baissant instinctivement la voix.

-- Oui. Il m'a mme assur qu n'importe quel mdecin des hpitaux
exigerait une opration.

Ethan n'ignorait pas que sur cette grave question les femmes du
voisinage taient partages. Selon l'avis des unes, l'intervention
chirurgicale confrait un certain prestige, tandis que les autres
s'y drobaient par pudeur. Aussi, pour des raisons d'conomie, Frome
s'tait-il toujours rjoui de voir en sa femme l'un des plus fermes
soutiens de ce dernier parti.

Devant la gravit de cette annonce, il chercha tout d'abord une
parole de consolation.

-- Mais... tes-vous bien sre de la valeur de ce docteur? Aucun,
jusqu' ce jour, ne vous avait parl ainsi.

Avant mme qu'elle lui et rpondu, il comprit son erreur. Sa femme
voulait qu'on la plaignt, non pas qu'on la rassurt.

-- Je n'avais pas besoin de lui pour savoir que je m'affaiblissais
tous les jours... Vous tes le seul  ne pas vous en tre aperu...
D'ailleurs tout Bettsbridge connat le docteur Buck. Son cabinet est
 Worcester, et tous les quinze jours il vient donner des
consultations  Shadd's Falls et  Bettsbridge. lisa Spears s'en
allait d'une maladie de reins lorsqu'elle s'adressa  lui:
aujourd'hui, elle est sur pied et chante tous les dimanches dans le
choeur de l'glise.

-- Alors, tant mieux... Il faut faire ce qu'il vous a ordonn, --
rpondit Ethan d'un ton de sympathie.

Le regard toujours pos sur lui, elle rpondit:

-- C'est bien mon intention...
Il fut frapp de la faon dont elle pronona ces mots. Il n'y avait
dons son ton ni rcrimination ni plainte, mais la scheresse d'une
rsolution bien arrte.

-- Et que vous a-t-il conseill? -- demanda-t-il, redoutant toujours
de nouvelles dpenses.

-- Il veut que je prenne une servante. Il dit que je ne devrais
faire aucun travail de mnage.

-- Une servante!

Ethan la regardait stupfait.

-- Oui, et tante Martha m'en a trouv une tout de suite. Tout le
monde me dit que j'ai eu de la chance de dnicher une fille qui
consentt  venir s'enterrer ici  la campagne. Aussi, pour tre sr
qu'elle ne me lche pas, lui ai-je promis un supplment d'un dollar
par mois. Elle arrivera demain dans l'aprs-midi.

La colre et la consternation se disputaient le coeur de Frome. Il
avait prvu une demande immdiate d'argent, mais non pas un impt
permanent sur ses faibles ressources. Il cessa aussitt de croire 
ce que Zeena venait de lui dire sur la gravit de son tat: il ne
vit plus dans le voyage  Bettsbridge qu'un complot organis entre
elle et les Pierce pour le contraindre  la dpense d'une servante,
et la colre l'emporta en lui sur tout autre sentiment.

-- Si vous aviez l'intention de prendre une fille, au moins
auriez-vous pu me le dire avant votre dpart.

-- Comment aurais-je pu vous le dire alors? Est-ce que je savais ce
que m'ordonnerait le docteur Buck?

-- Oh! le docteur Buck...

L'incrdulit d'Ethan se traduisit par un ricanement.

-- Vous a-t-il dit aussi comment je lui paierais ses gages,  cette
fille?

La voix de Zeena s'leva, furieuse, en mme temps que la sienne.

-- Non, il ne me l'a pas dit. J'aurais eu honte de lui avouer que
vous me refusez l'argent ncessaire au rtablissement de ma sant.
C'est cependant  soigner votre mre que je l'ai perdue!

-- Vous avez perdu la sant  soigner ma mre?

-- Oui; et mes parents disaient tous,  cette poque, que vous ne
pouviez faire moins que de m'pouser...

-- Zeena!

A travers la pnombre qui voilait les visages, leurs penses
semblaient dresses l'une contre l'autre comme des serpents lanant
leur venin. Ethan sentait toute l'horreur de cette scne et
rougissait d'y prendre part. Cette querelle tait aussi insense et
aussi sauvage que le corps  corps de deux ennemis dans
l'obscurit...

Il se dirigea vers la chemine, chercha  ttons les allumettes, et
alluma l'unique chandelle de la pice. Au premier moment, la faible
flamme lutta vainement avec les ombres: puis le visage morose de
Zeena se dtacha sur les vitres nues, qui peu  peu taient passes
du gris au noir.

C'tait la premire scne violente qui clatait entre les poux
depuis leur lamentable mariage, sept ans auparavant. Ethan eut
l'impression qu'en s'abaissant  une rplique blessante il venait de
perdre  jamais un prcieux avantage. Mais le problme pratique
restait le mme, et il fallait le rsoudre.

-- Vous savez que je n'ai pas l'argent ncessaire pour payer une
servante, Zeena... Il faudra la renvoyer. Je ne peux pas assumer
cette charge.

-- Le docteur Buck m'a dit que je n'y rsisterai pas, si je continue
 me tuer de travail. Il ne comprend mme pas comment j'ai pu
supporter une pareille vie jusqu' prsent.

-- Vous tuer de travail...?

Il se matrisa, et reprit:

-- Soit; vous ne travaillerez pas, puisqu'il vous l'a dfendu. Je
ferai moi-mme l'ouvrage de la maison.

Elle l'interrompit avec aigreur:

-- Vous ngligez dj assez la ferme...

C'tait tellement vrai qu'il ne trouva rien  rpondre.

Zeena profita de son silence pour continuer sur un ton ironique:

-- Pourquoi ne vous dbarrassez-vous pas de moi en m'envoyant 
l'hospice? Je ne serai sans doute pas la premire de votre nom  y
aller.

Il sursauta sous le sarcasme, mais il le laissa passer et rpta
d'une voix sourde:

-- Je n'ai pas l'argent ncessaire pour payer une servante; voil
qui rgle la question.

Il y eut une accalmie dans la lutte, comme si les combattants
vrifiaient leur armes. Puis Zeena reprit d'une voix blanche:

-- Je croyais que vous deviez toucher cinquante dollars d'Andrew
Hale, pour le bois...

-- Andrew Hale ne paie jamais qu' trois mois, vous le savez bien.

Ethan avait  peine parl qu'il se rappela son prtexte de la veille
pour ne pas accompagner sa femme  la gare. Le sang lui monta
jusqu'au front.

-- Mais vous m'aviez dit que vous vous tiez entendu avec Hale pour
toucher l'argent hier. C'est mme le motif que vous m'aviez donn
pour ne pas me conduire aux Flats.

Ethan ne savait pas tromper. Jamais auparavant il n'avait t pris
en flagrant dlit de mensonge, et toutes les ressources de la
dissimulation lui faisaient dfaut.

-- C'tait un malentendu, -- balbutia-t-il.

-- Vous n'avez pas touch l'argent?

-- Non.

-- Et vous n'allez pas le toucher?

-- Non.

-- Ah... Je ne pouvais cependant pas le savoir lorsque j'ai engag
la fille, n'est-ce pas?

-- Non... (Il s'arrta pour matriser sa voix.) Mais vous le savez
maintenant, -- reprit-il... -- Je suis dsol de ne pouvoir mieux
vous satisfaire, mais vous avez pous un homme pauvre. Cependant,
je ferai de mon mieux...

Elle demeura assise, sans rpondre, les bras allongs sur les appuis
du fauteuil, les yeux perdus dans le vide. Elle semblait rflchir.

-- Oh! sans doute, nous nous arrangerons, -- dit-elle avec douceur.

Ce changement de voix le rassura.

-- Bien sr! Je trouverai tout de mme moyen de vous aider, et
Mattie...

Pendant qu'il parlait, Zeena paraissait suivre une pense
complique. Elle sortit de sa mditation pour dire:

-- En tout cas, il y aura la pension de Mattie en moins...

Ethan, croyant la discussion termine, s'apprtait dj  descendre
pour le souper. Il s'arrta court sans comprendre.

-- La pension de Mattie?... -- commena-t-il.

Zeena se prit  rire. C'tait un son trange, inusit. Frome ne se
souvenait pas de l'avoir jamais entendue rire auparavant.

-- Vous ne pensiez pas, j'imagine, dit-elle, que j'allais garder les
deux? Je comprends que vous ayez t pouvant  l'ide d'une telle
dpense!

Il n'avait encore qu'une notion confuse de ce qu'elle disait. Depuis
le dbut de cette discussion, il avait instinctivement, vit de
prononcer le nom de Mattie. Il redoutait vaguement que ce nom
n'ament des critiques, des plaintes, ou des allusions dtournes au
mariage probable de la jeune fille. Mais la pense d'une sparation
dfinitive ne lui tait pas venue  l'esprit, et mme maintenant il
ne pouvait s'y faire.

-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, -- reprit-il. -- Mattie
Silver n'est pas une servante. Elle est votre cousine.

-- C'est une pauvresse qui nous est tombe sur le dos,  tous, aprs
que son pre eut tout fait pour nous ruiner. Je l'ai hberge toute
une anne... C'est aux autres maintenant de s'en charger.

Comme elle prononait ces paroles d'une voix perante, on entendit
frapper  la porte.

-- Ethan... Zeena! -- appelait gaiement du dehors la voix de Mattie.
-- Vous n'avez pas oubli l'heure? Il y a longtemps que le souper
est prt. Venez-vous?

Il y eut un instant de silence  l'intrieur de la chambre. Puis, de
son sige, Zeena cria:

-- Je ne descends pas...

-- Vraiment? Je suis dsole... tes-vous souffrante? Voulez-vous
que je vous monte quelque chose?

Ethan se secoua et entr'ouvrit la porte.

-- Descendez, Mattie, je vous prie. Zeena est un peu fatigue. Je
vous suis  l'instant.

Il l'entendit rpondre: "Bien!" et son pas alerte rsonna dans
l'escalier.

La porte une fois referme, Ethan se retourna vers sa femme. Zeena
n'avait pas boug: son visage demeurait inexorable, et il eut la
sensation dsespre de ne pouvoir rien contre elle.

-- Vous ne ferez pas cela, Zeena!

-- Quoi donc? -- profra-t-elle entre ses lvres serres.

-- Renvoyer Mattie... ainsi...

-- Mais je ne me suis pas engage  la garder toute la vie!

Frome continua avec une violence croissante:

-- Vous ne pouvez cependant pas la chasser comme une voleuse... une
pauvre fille qui a toujours fait de son mieux. Elle n'a ni amis ni
argent, et qui voulez-vous qui l'accueille? Si vous oubliez qu'elle
est de votre sang, les autres, eux, s'en souviendront. Avez-vous
song  ce que diront les gens?

Zeena attendit un moment, comme pour lui donner le temps de bien
mettre en valeur le contraste entre sa propre impassibilit et son
agitation  lui. Puis, d'une voix doucereuse, elle reprit:

-- Je sais trop bien ce que les gens pensent des raisons pour
lesquelles nous l'avons garde si longtemps.

La main d'Ethan lcha le bouton de la porte, contre laquelle il
tait rest appuy. La risposte de sa femme tait comme un coup de
couteau qui lui et coup les jarrets, et brusquement il se sentit
tout faible et dsarm.

Il avait song  s'humilier,  lui rappeler qu'en somme Mattie
cotait bien peu, et qu'au besoin ils pourraient acheter un pole et
dresser un lit dans le grenier pour la servante; mais les paroles de
sa femme venaient de lui rvler le danger de tels plaidoyers.

-- Vous voulez donc qu'elle s'en aille... comme a, tout de suite? --
interrompit-il, craignant d'entendre Zeena complter sa phrase.

Comme si elle tenait  lui montrer qu'elle gardait tout son
sang-froid elle rpondit doucement:

-- La servante doit arriver de Bettsbridge demain, et il faudra bien
qu'elle ait un endroit o dormir...

Ethan regarda sa femme avec haine. Elle n'tait plus cette crature
apathique qui avait vcu  ct de lui dans un tat d'gosme morose,
mais un tre mystrieux et inconnu, dployant une nergie mauvaise
qui s'tait lentement accumule pendant les longue annes
silencieuses. Le sentiment mme de son impuissance accroissait son
antipathie. Il n'y avait en elle aucune sensibilit, il le savait
bien; mais tant qu'il avait pu rester le matre il ne s'en tait pas
proccup... Aujourd'hui, c'tait elle que le dominait; et il la
dtestait de toute son me.

Mattie, en effet, tait la parente de Zeena, non la sienne. Il
n'tait donc pas en son pouvoir de contraindre sa femme  garder la
jeune fille auprs d'eux... Mais toute la longue misre de sa vie
manque, de ses efforts inutiles et de ses ambitions trompes, lui
remontait en cet instant avec amertume  la mmoire, et semblait
s'incarner en la femme assise l devant lui, cette femme qui, 
chaque tournant de son existence, lui avait barr le chemin. Tout ce
qu'il avait souhait, c'tait elle qui l'avait empch de le
raliser; et voici que, maintenant encore, elle prtendait le priver
de la seule joie qui lui ft prendre son malheur en patience... Un
moment, il sentit jaillir en lui une telle flamme de haine qu'il eut
un frisson dans le bras et que son poing se crispa, prt  tomber
sur elle... Brusquement, il fit un pas en avant, et s'arrta.

-- Vous... vous ne descendez pas? -- dit-il avec garement.

-- Non; je crois que je vais m'tendre un peu sur le lit, --
rpondit-elle d'une voix dolente.

Frome lui tourna le dos et sortit. Dans la cuisine, Mattie tait
assise auprs du pole, le chat roul sur ses genoux. Lorsque Ethan
entra, elle se leva vivement et dposa sur la table le pt qu'elle
tenait au chaud.

-- Zeena n'est pas souffrante? -- demanda-t-elle.

-- Non.

Elle lui jeta un regard rayonnant.

-- Eh bien, alors, asseyez-vous!... Vous devez mourir de faim...

Elle souleva le couvercle, dcouvrit le pt et le poussa devant
lui. Ses yeux rieurs semblaient dire: "Nous allons donc avoir une
soire de plus  passer ensemble?"

Ethan se servit machinalement et commena  manger. Mais l'angoisse
le prit  la gorge, et il laissa retomber sa fourchette.

Le tendre regard de Mattie tait toujours pos sur lui.

-- Qu'y a-t-il donc? Ce n'est pas bon? demanda-t-elle.

-- Oh! si, excellent... Seulement, je...

Il repoussa son assiette et se levant brusquement s'approcha de la
jeune fille. Les yeux pleins d'effroi, elle se dressa.

-- Ethan, il y a quelque chose! Je m'en doutais bien...

Dans sa terreur elle semblait s'effondrer contre lui. Il la retint,
la serra dans ses bras et sentit sur sa joue le frlement des cils
qui palpitaient comme des papillons pris dans un filet.

-- Qu'y a-t-il?... qu'il y a-t-il? -- balbutiait-elle.

Mais il avait enfin trouv ses lvres et s'y dsaltrait,
inconscient de tout ce qui n'tait pas ce bonheur...

Mattie s'abandonna un instant, emporte dans le mme courant rapide;
puis, ple et trouble, elle se dgagea et fit un pas en arrire.
Son regard muet dchira le coeur de Frome. Il poussa un cri de
dtresse, comme s'il la voyait se noyer, dans un rve.

-- Vous ne pouvez pas partir, Mattie! Je ne le veux pas!
Entendez-vous?

-- Partir... partir? -- rpta-t-elle. -- Je dois donc partir?...

Ces mots continuaient de vibrer entre eux. On et dit d'une torche
d'alarme passe de main en main et jetant des lueurs fugitives sur
un paysage nocturne.

Ethan tait honteux de son propre manque de sang-froid. Il
rougissait de lui avoir si brutalement appris cette nouvelle. La
tte lui tournait: il dut s'appuyer  la table. Il croyait encore
embrasser Mattie et cependant il mourait de la soif de ses lvres.

-- Ethan, qu'est-il arriv? Est-ce que Zeena m'en veut?

Ce cri le raffermit, tout en accroissant sa colre et sa piti.

-- Non, non, ce n'est pas cela, -- dit-il d'une voix qu'il cherchait
 rendre rassurante. -- Mais ce nouveau docteur l'a effraye. Vous
savez que lorsqu'elle consulte un nouveau mdecin elle croit tout ce
qu'il lui dit. Et celui-ci lui a affirm qu'elle ne se rtablirait
qu' la condition de se reposer et de ne pas faire de travaux de
mnage... pendant des mois...

Il s'arrta, vitant misrablement le regard de Mattie. Un instant,
elle demeura silencieuse devant lui, plie comme une branche  demi
rompue: elle tait si petite et si frle qu'il eut le coeur serr.

Soudain, elle redressa la tte et le regarda bien dans les yeux:

-- Et elle veut engager  ma place quelqu'un de plus robuste. Est-ce
bien cela?

-- C'est ce qu'elle dit ce soir.

-- Si elle le dit ce soir elle le dira demain...

Tous deux se turent. Ils savaient que Zeena ne se djugeait jamais
et que, pour elle, une rsolution prise quivalait  un acte
accompli.

Il y eut entre eux un long silence. Mattie dit enfin,  voix basse:

-- Ethan, n'ayez pas trop de chagrin...

-- Mon Dieu!... mon Dieu!... -- gmit-t-il.

L'accs de passion qui l'avait secou se fondait en une tendresse
douloureuse. Il vit les larmes vite refoules sous les paupires
frmissantes de Mattie, et il eut envie de la prendre dans ses bras
pour la consoler.

-- Vous laissez refroidir le souper, -- lui rappela-t-elle avec un
ple sourire.

-- Mattie, Mattie... o irez-vous?

Les yeux de la jeune fille s'abaissrent  nouveau, et une lueur
d'inquitude traversa son visage. Ethan s'aperut que pour la
premire fois la pense de l'avenir se dressait devant elle.

-- Je trouverai quelque travail  Stamford, -- dit-elle d'une voix
mal assure, comme si elle savait qu'Ethan devinait qu'elle n'en
gardait gure l'espoir.

Il se laissa retomber sur sa chaise, et se cacha la tte dans les
mains. A l'ide qu'elle s'en irait toute seule  la recherche d'une
place le dsespoir s'empara de lui. Dans l'unique endroit o elle
tait connue, elle ne trouverait qu'indiffrence ou animosit, et
dans d'autres villes quelle chance avait-elle de se tirer seule
d'affaire, sans exprience, sans entranement, parmi les millions de
pauvres gens  l'afft? Il se souvint de tristes histoires
entendues nagure  Worcester... il revit les visages fltris de
certaines jeunes filles dont la premire jeunesse avait t aussi
protge que celle de Mattie... Il ne pouvait y songer sans une
rvolte de tout son tre. Brusquement, il se redressa.

-- Vous ne pouvez pas partir, Mattie! Je ne le permettrai pas! Elle
a toujours fait  sa guise, mais cette fois ce sera mon tour...

Mattie fit un geste rapide et Frome entendit le pas de sa femme
derrire lui...

Zeena entrait dans la pice en tranant ses savates cules. Elle
s'assit tranquillement  la table, prenant sa place habituelle entre
son mari et sa cousine.

-- Je me sens un tout petit peu mieux, et le docteur Buck m'a
conseill de manger le plus possible pour soutenir mes forces, mme
si je n'ai pas d'apptit, -- dit-elle d'une voix geignante, tendant
la main pour que Mattie lui passt la thire. Sa "belle robe" avait
t remplace par la percale fonce et le chle de tricot brun qui
formaient son habillement de tous les jours; et avec ces vtements
elle avait repris son visage et ses manires accoutums.

Elle se versa du th, y ajouta une grande quantit de lait, et se
servit largement de pt et de pickles; puis elle fit le geste
familier d'ajuster son ratelier avant de commencer  manger. Clin
et insinuant, le chat vint se frotter contre sa jupe, et elle se
pencha pour le caresser!

-- Bon Pussy, -- dit-elle, -- et elle lui tendit un morceau de
viande qu'elle prit dans son assiette.

Ethan tait assis prs d'elle, silencieux. Il n'essaya mme pas de
manger, mais Mattie grignota vaillamment quelques bouches, tout en
interrogeant Zeena sur sa visite  Bettsbridge.

Celle-ci lui rpondit de son ton habituel, et mme, s'chauffant sur
le sujet, elle leur fit une description image de plusieurs cas de
maladies intestinales parmi ses parents et amis de Bettsbridge.
Pendant qu'elle parlait, le regard pos sur Mattie, un faible sourire
creusait des lignes verticales de son nez  son menton.

Lorsque le souper fut achev, elle se leva et appuya la main sur sa
poitrine dcharne, au-dessus de la rgion du coeur:

-- Vos pts sont toujours une ide trop lourds, Matt, -- dit-elle
sans acrimonie. -- Il lui arrivait rarement d'abrger ainsi le nom
de la jeune fille, et, quand elle le faisait, c'tait un signe de
bonne humeur.

-- J'ai bien envie d'aller chercher ces poudres pour l'estomac que
j'ai rapportes l'an dernier de Springfield, -- dit-elle en se
levant. -- Je n'en ai pas pris depuis quelque temps: peut-tre me
feront-elles passer mes aigreurs.

Mattie leva les yeux.

-- Voulez-vous que j'aille les chercher, Zeena? -- risqua-t-elle.

-- Non. Vous ne savez pas o je les mets, -- rpondit
mystrieusement Zeena.

Elle sortit de la cuisine et Mattie se mit  desservir. Comme elle
passait auprs de la chaise d'Ethan leurs regards se croisrent: ils
exprimaient une mme dsolation. Autour d'eux, la cuisine tide et
silencieuse semblait aussi paisible que la nuit prcdente. Le chat
avait saut sur le fauteuil de Zeena et le parfum cre et subtil des
graniums se dgageait  la chaleur du feu. Pniblement Ethan se
redressa.

-- Je sors un peu pour voir si tout va bien, -- dit-il. Et il se
dirigea vers l'antichambre pour prendre sa lanterne.

Sur le seuil, il rencontra sa femme qui rentrait. Les lvres de
Zeena tremblaient d'motion, et son visage jauntre tait marbr de
colre. Le chle avait gliss de ses paules et pendait sur ses
savates: dans la main elle tenait les dbris du plat de verre rouge.

-- Je voudrais bien savoir que a cass mon plat, -- dit-elle,
jetant un regard svre sur son mari et sur la jeune fille.

Ni l'un ni l'autre ne rpondit, et elle continua d'une voix
trangle:

-- J'tais alle prendre mes poudres, que je cache dans le vieil
tui  lunettes de mon pre, en haut de l'armoire,  l'endroit o je
mets les choses auxquelles je tiens, de faon  ce qu'on ne puisse
pas y toucher...

La voix lui manqua; deux petites larmes tombrent de ses paupires
sans cils et coulrent lentement le long de ses joues.

-- Il faut prendre l'escabeau pour atteindre la planche du haut, et
j'avais mis l le plat aux pickles que la tante Philura Maple nous
avait donn pour notre mariage... Je ne le dplaais jamais sauf
pour le nettoyage du printemps, et alors c'tait moi qui le
descendais de mes propres mains, afin d'tre bien sr qu'il ne ft
pas cass...

Elle posa avec respect les fragments de verre sur la table.

-- Encore une fois, je veux savoir qui a fait cela, -- dit-elle
d'une voix chevrotante.

A cet appel, Ethan revint et regardant sa femme en face.

-- Si vous tenez  le savoir, c'est le chat...

-- Le chat?

-- Oui, la chat...

Elle le regarda fixement; puis, tournant les yeux vers Mattie, elle
reprit:

-- Je serais curieuse de savoir comment le chat a pu entrer dans
l'armoire.

-- En chassant une souris, sans doute, -- repartit Ethan. Il y en
avait une hier soir qui trottait tout le temps autour de la cuisine.

Zeena continuait  les observer tous deux, tour  tour;  la fin,
elle eut un accs de son petit rire trange.

-- Je savais que mon chat tait un chat remarquable, -- dit-elle
d'une voix perante, -- mais je ne le croyais pas assez adroit pour
ramasser les dbris de mon plat, et les replacer sur la planche mme
d'o il l'avait fait tomber.

Brusquement, Mattie sortit ses bras de l'eau fumante.

-- Ce n'est pas la faute d'Ethan, Zeena. Oui, c'est vrai, c'est le
chat qui a cass le plat, mais c'est moi qui l'avais descendu de
l'armoire. Je suis donc seule  blmer.

Zeena, devant les dbris de son trsor, restait immobile comme la
statue du ressentiment.

-- Vous aviez descendu mon plat?... Et pourquoi faire, je vous prie?

Une lgre rougeur colora les joues de Mattie.

-- Je voulais dcorer la table, -- dit-elle.

-- Ah! vous vouliez dcorer la table? Et vous attendiez que j'eusse
le dos tourn pour le faire? Et vous avez choisi pour cela l'objet
auquel je tenais le plus, celui dont je ne voulais jamais me servir,
mme quand le pasteur venait dner, ou tante Martha Pierce...

Zeena s'arrta pour reprendre haleine. Elle semblait terrifie par
sa propre vocation du sacrilge.

-- Vous tes une mauvaise fille, Mattie Silver, et je vous ai
toujours juge telle... Vous marchez sur les traces de votre pre...
on m'avait bien prvenue, d'ailleurs, quand je vous ai recueillie.
Aussi avais-je plac les objets auxquels je tenais en un endroit que
vous ne pouviez atteindre. Et voil que vous avez trouv moyen de me
briser celui qui m'tait le plus cher de tous...

Ses paroles furent coupes par une courte crise de sanglots, vite
rprims.

-- Si j'avais suivi les conseils de mes amis, il y a longtemps que
je vous aurais renvoye, et ce malheur ne serait pas arriv, --
dit-elle.

Elle rassembla les morceaux de verre, et sortit lentement de la
cuisine, comme si elle et port un mort dans ses bras dcharns...




VIII


Quand Ethan tait revenu de Worcester  la ferme, sa mre lui avait
donn, pour son usage personnel, une petite pice inhabite,
attenant au _parlour_[8]. Lui-mme il y avait clou des rayons pour
ses livres, construit la charpente d'un divan, tal dessus un vieux
matelas, dispos ses papiers sur une table de bois blanc et accroch
au mur dnud une gravure d'Abraham Lincoln et un "Calendrier des
Potes". Avec ces maigres moyens il avait cherch  se constituer
un "cabinet de travail" comme celui d'un pasteur de Worcester chez
lequel il avait frquent, et qui lui avait prt des livres. C'tait
dans cette pice qu'il se rfugiait encore pendant l't, mais ayant
d donner son pole pour la chambre de Mattie, lors de l'arrive de
la jeune fille  la ferme, il ne pouvait plus se tenir dans son
"cabinet de travail" pendant l'hiver.

Aprs la scne pnible qui venait d'avoir lieu dans la cuisine, la
maison tait rentre dans le calme. Lorsque Ethan monta dans sa
chambre il entendit, du lit, la respiration rgulire de Zeena. Pour
cette nuit la discussion tait donc termine... Il redescendit et
gagna sa retraite.

Quand sa femme eut quitt la cuisine, Mattie et lui y taient
demeurs vis--vis l'un de l'autre, sans chercher  se rapprocher.
La jeune fille avait achev de ranger, et lui-mme, comme tous les
soirs, avait pris sa lanterne pour aller faire au dehors la ronde
habituelle. Au retour il avait trouv la cuisine vide, mais sur la
table taient poss sa pipe et sa blague et, au-dessous, un bout de
papier arrach  un catalogue de grainetier, qui portait ces mots:
"Ne vous tourmentez pas, Ethan..."

En pntrant dans son "cabinet de travail" sombre et glac, il plaa
sa lanterne sur son bureau et, pench vers la lumire, il lut et
relut le petit mot de Mattie. C'tait la premire fois qu'elle lui
crivait, et le fait de tenir ce papier entre les mains lui procura
une sensation d'intimit nouvelle. En mme temps, il songea
douloureusement que tel serait dsormais leur unique moyen de
communiquer, et son angoisse s'en accrt. A la place du sourire de
Mattie et du son de sa voix, il n'aurait plus d'elle que des pages
inanimes, des paroles crites...

Un instinct de rbellion grondait sourdement en lui. Il tait trop
jeune, trop robuste, trop bouillonnant de sve pour assister sans
rvolte  l'croulement de ses esprances. Lui faudrait-il user toute
sa vie  vivre auprs d'une femme aigrie et maussade? Il avait eu
d'autres aspirations: ces aspirations, il avait d les sacrifier,
une  une,  l'troitesse d'esprit et  l'ignorance de Zeena; et, en
fin de compte, qu'avait-il retir de ces sacrifices? Sa femme tait
cent fois plus maussade et plus acaritre qu'au temps o il l'avait
pouse: la seule joie qu'elle part ressentir tait de le faire
souffrir. Tous ses instincts d'tre jeune et bien portant se
soulevaient contre l'inutilit de ses souffrances...

Il s'enveloppa dans sa vieille pelisse de raton pele et s'allongea
sur le divan. Sous sa joue, il sentit un objet dur et bossel.
C'tait un coussin que Zeena avait brod pour lui au temps de leurs
fianailles, le seul travail  l'aiguille qu'il lui et jamais vu
faire. Il le lana sur le plancher et appuya sa tte contre le
mur...

Ethan connaissait un jeune homme habitant l'autre versant de la
montagne,  peu prs de son ge, qui s'tait vad d'une vie comme
la sienne en emmenant en Californie une jeune fille qu'il aimait. Sa
femme avait divorc; il avait pous sa compagne, et il tait
heureux. L't prcdent, Frome avait rencontr le nouveau mnage 
Shadd's Falls, o il se trouvait en visite chez des parents. Une
petite fille tait ne du mariage: elle avait de jolis cheveux
blonds et boucls, et on l'habillait en princesse, avec un mdaillon
en or autour du cou... La premire femme du jeune homme n'avait pas
mal russi non plus. Son mari, en la quittant, lui avait laiss la
ferme, qu'elle avait bien vendue, et le produit tir de cette vente,
joint  sa pension alimentaire, lui avait permis d'ouvrir 
Bettsbridge un restaurant qui prosprait.

Cette histoire revint soudain  l'esprit de Frome. Pourquoi, quand
Mattie partait le lendemain, ne l'accompagnerait-il pas, au lieu de
la laisser s'en aller toute seule? Il cacherait sa valise sous le
sige du traneau; Zeena ne se douterait de rien jusqu'au moment o
elle monterait dans la chambre faire son somme quotidien:  ce
moment seulement elle trouverait une lettre de son mari sur son
lit...

Il tait encore  l'ge o l'acte succde aussitt  la pense. Il
se remit sur pied, ralluma la lanterne et s'assit  son bureau. Il
fouilla dans le tiroir, prit une feuille de papier et se mit 
crire:

     Zeena, j'ai fait pour vous tout ce que j'ai pu faire,
     et je ne vois pas  quoi cela a servi. Ce n'est sans
     doute pas de votre faute; et ce n'est certes pas de
     la mienne. Peut-tre vaut-il mieux nous sparer. Je
     m'en vais dans l'Ouest tenter la chance. Je vous
     laisse la ferme et la scierie. Vous pouvez les vendre
     et garder l'argent...

Sa plume s'arrta sur ce mot, qui brutalement le ramenait  la
ralit impitoyable. S'il donnait la ferme et la scierie  Zeena,
que lui resterait-il  lui-mme pour se refaire une vie? Une fois
dans l'Ouest, il tait bien certain de trouver du travail. Seul, il
n'et pas craint de risquer l'aventure. Mais avec Mattie la
situation serait autre... Et quel serait, d'autre part, le sort de
Zeena? La maison et la scierie taient hypothques jusqu' la
limite de leur valeur. Dans le cas, dj improbable, o elles
trouveraient acqureur, il tait douteux que sa femme retirt de la
vente plus d'un millier de dollars. En attendant, comment
pourrait-elle exploiter la proprit? C'tait seulement par un
labeur incessant et une surveillance personnelle qu'il arrivait,
lui,  en tirer un maigre rendement; et, mme en admettant que sa
femme ft en meilleure sant qu'elle ne se l'imaginait, jamais elle
ne parviendrait  porter seule un pareil fardeau.

Elle pourrait, il est vrai, rentrer dans sa famille: elle verrait
alors ce que ses parents taient prts  faire pour elle. C'tait la
solution qu'elle imposait  Mattie; pourquoi ne pas lui laisser
courir le risque elle-mme? Lorsqu'elle aurait dcouvert o les
amoureux s'taient tablis, et qu'elle intenterait une action en
divorce, il serait vraisemblablement en mesure de lui servir une
pension alimentaire convenable; tandis que Mattie, chasse seule de
la ferme, aurait bien moins de facilit  se tirer d'affaire.

Il avait boulevers son bureau en cherchant une feuille de papier.
Comme il reprenait la plume, il vit au fond du tiroir un vieux
numro du _Bettsbridge Eagle_. La page des annonces tait sous ses
yeux, et il y lut: "Excursions dans l'Ouest: tarifs rduits..."

Il rapprocha la lumire et parcourut la liste des prix... Le journal
lui tomba des mains. Il poussa loin de lui sa lettre inacheve...

L'instant d'avant, il s'tait demand comment ils vivraient, Mattie
et lui, une fois arrive dans l'Ouest. Et maintenant il se rendait
compte qu'il n'avait mme pas l'argent du voyage! Emprunter tait
hors de question. Six mois auparavant il avait donn sa dernire
garantie pour obtenir les fonds ncessaires  la rparation de la
scierie, et il savait bien que, sans garantie, il ne trouverait
personne dans Starkfield pour lui prter dix dollars. Les faits
inexorables s'abattaient sur lui comme les mains d'un gelier
attachant les menottes  un forat. Il n'y avait pour lui aucune
issue... aucune. Il tait prisonnier pour le vie; et le seul rayon de
lumire qui clairait sa nuit tait sur le point de s'vanouir.

Il s'affala lourdement sur le divan. Tous ses membres taient si
lourds qu'il avait l'impression de ne plus jamais pouvoir les
remuer. Des larmes lui emplirent la gorge et creusrent un sillon
brlant jusqu' ses paupires...

Tandis qu'il demeurait ainsi, tendu dans l'obscurit, la fentre en
face de lui s'claira peu  peu, encadrant un coin de ciel d'une
clart laiteuse. Une branche tordue s'y profilait; une branche de ce
pommier sous lequel, en rentrant de la scierie, il trouvait parfois
Mattie assise pendant les soirs d't. Lentement, le voile des
vapeurs pluvieuses prit feu et se dchira, et l'astre apparut, tout
pur, suspendu dans la nuit bleue.

Ethan se dressa sur le coude et regarda le paysage qui blanchissait
peu  peu et arrondissait ses contours sous la sculpture de la lune.
C'tait cette nuit mme qu'ils devaient, Mattie et lui, aller au
village pour leur partie de luge; et voil que devant lui s'allumait
la lampe qui les et clairs! Le coeur lourd, il contemplait les
pentes lumineuses, les bois sombres aurols d'argent, les collines
nbuleuses se confondant avec le bleu violac de l'horizon; et il
lui sembla que la nature talait devant lui toute cette beaut
nocturne pour mieux se jouer de son dsespoir.

Il s'assoupit... Lorsqu'il se rveilla, le froid de l'aube d'hiver
emplissait la chambre. Il tait gel et courbatu. Il avait faim et
en tait honteux. Il se frotta les yeux et s'approcha de la fentre.
Un soleil rouge paraissait  peine au-dessus de la morne tendue des
champs gris; contre son disque en feu les arbres se dessinaient,
noirs et grles. "C'est le dernier jour de Mattie", se dit-il...
Et il essaya de se reprsenter ce que serait la maison, sans elle.

Tandis qu'il demeurait ainsi, il entendit des pas derrire lui, et
Mattie entra.

-- Oh! Ethan... c'est ici que vous avez pass la nuit?

Dans sa pauvre robe trique, la tte enveloppe de son charpe
rouge, sous la lumire blafarde qui accusait sa pleur, elle
paraissait si maigre, si grelottante, qu'il ne trouva pas un mot 
lui rpondre.

-- Vous devez tre gel, continua-t-elle, fixant sur lui des yeux
las.

Il fit un pas vers elle.

-- Comment saviez-vous que j'tais ici?

-- Je vous ai entendu redescendre l'escalier hier soir, et toute la
nuit j'ai prt l'oreille... Vous n'tes pas remont...

Toute la tendresse de Frome reflua  ses lvres. Il regarda Mattie
et lui dit:

-- Je vais venir tout de suite allumer le feu de la cuisine.

Ils allrent ensemble  la cuisine, et Ethan apporta le petit bois
et le charbon; puis il nettoya le fourneau. Pendant ce temps, Mattie
mettait sur la table le pot de lait et les restes froids du pt.

Lorsque la chaleur commena  monter du pole et que le premier
rayon de soleil s'allongea sur le plancher de la cuisine, les
sombres penses d'Ethan se dissiprent dans la tideur environnante.
La vue de Mattie, vaquant  sa besogne comme il la voyait faire tous
les matins, l'empchait de croire qu'elle pt jamais cesser de
partager sa vie. Il se disait qu'il avait sans doute exagr la
porte des menaces de Zeena, et qu'elle-mme, avec le jour,
deviendrait plus accessible  la raison.

Se dirigeant vers Mattie, qui tait penche au-dessus du fourneau,
il posa la main sur son bras:

-- Il ne faut pas vous tourmenter, vous non plus, -- dit-il, -- la
regardant dans les yeux avec un sourire.

Elle devint toute rouge et murmura:

-- Non, Ethan, je ne me tourmenterai pas...

-- Les choses s'arrangeront...

Un rapide battement des paupires fut la seule rponse qu'elle lui
fit... Il continua:

-- Elle n'a rien dit, ce matin?

-- Non... je ne l'ai pas encore vue...

-- Ne faites pas attention  ce qu'elle pourra vous dire.

Ils se sparrent, et Ethan se rendit  l'table. En sortant de la
maison il vit Jotham Powell qui montait la colline, dans la brume
matinale: sa vue ajouta au nouveau sentiment de scurit d'Ethan.

Tandis que les deux hommes nettoyaient les stalles des vaches,
Jotham lui dit, en s'appuyant sur sa fourche:

-- Daniel Byrne doit aller aux Flats  midi: il pourra emporter la
malle de Mattie. a nous gnerait plutt dans le _cutter_, quand je
la conduirai  la gare.

Ethan lui jeta un coup d'oeil stupfait et Jotham continua:

-- Mrs. Frome m'a dit que je devais prendre la nouvelle servante  la
gare des Flats  cinq heures, et qu'en mme temps je pourrais y
conduire Mattie, de faon qu'elle puisse attraper le train de six
heures pour Stamford.

Le sang d'Ethan bourdonnait dans ses tempes. Il lui fallut un moment
pour retrouver la parole; puis il dit ngligemment:

-- Il n'est pas encore certain que Mattie parte...

-- Ah, bon! -- rpondit Jotham d'une voix indiffrente. Et ils se
remirent tous deux  leur besogne.

Lorsqu'ils rentrrent dans la cuisine, les deux femmes s'taient
dj attables. Zeena paraissait plus veille et plus active que de
coutume. Elle but coup sur coup deux tasses de caf et donna au chat
les miettes du pt. Puis elle se leva et, allant vers la fentre,
enleva aux graniums deux ou trois feuilles jaunies.

-- Ceux de tante Martha n'ont pas une feuille morte; mais voil; les
plantes dprissent toujours quand on ne les soigne pas, -- dit-elle
sur un ton pensif. -- Puis elle se retourna vers Jotham et lui
demanda:

-- A quelle heure Daniel Byrne passera-t-il?

Le journalier lana un coup d'oeil hsitant  Ethan.

-- Vers midi.

-- Votre malle est trop lourde pour le _cutter_, continua Zeena en
s'adressant  Mattie; Daniel Byrne la portera aux Flats...

-- Je vous remercie, Zeena.

-- Il y a plusieurs choses que je voudrais passer en revue avec
vous, -- poursuivit-elle d'une voix impassible. -- Il manque une
serviette de grosse toile, et puis je me demande ce que vous avez pu
faire du porte-allumettes qui se trouvait toujours dans le
_parlour_, derrire le hibou empaill.

Elle sortit, suivie de Mattie, et lorsque les hommes se retrouvrent
seuls, Jotham dit  Frome:

-- Vaut mieux laisser venir Daniel...

Ethan finit sa besogne accoutume  la ferme et aux curies. Puis il
annona  Jotham:

-- Je vais  Starkfield. Dites que l'on ne m'attende pas pour le
dner.

De nouveau, il se sentait pris d'une fivre de rvolte. Ce qui lui
avait sembl incroyable  la lumire du jour tait cependant en voie
de ralisation, et il lui faudrait assister en spectateur impuissant
au renvoi de Mattie! Humili dans sa fiert d'homme par le rle
qu'il tait oblig de tenir, il se demandait avec amertume ce que
Mattie pouvait bien penser de lui. Tandis qu'il s'acheminait vers le
village, des rsolutions contradictoires se dbattaient en lui. Il
voulait faire quelque chose, mais il ne savait pas encore ce qu'il
ferait...

Le brouillard du matin s'tait dissip, et les champs neigeux
s'tendaient sous le soleil comme un immense bouclier d'argent.
C'tait une de ces journes o le scintillement du froid est adouci
comme par une vaporeuse bue de printemps. Chaque pas sur cette
route voquait pour Ethan le souvenir de Mattie. A toutes les
branches nues se dessinant contre le ciel, et au fouillis rousstre
du talus qui bordait le chemin creux, flottaient les souvenirs de
leur intimit passe. La roulade d'un oiseau dans un frne au bord
de la route rsonna au milieu de l'air calme comme le rire mme de
la jeune fille: et le coeur d'Ethan se contracta, puis s'largit 
nouveau. Il sentit alors qu' tout prix il fallait agir.

Soudain il se dit qu'Andrew Hale avait le coeur gnreux, et que
peut-tre il reviendrait sur son refus s'il apprenait que l'tat de
sant de Zeena forait les Frome  prendre une servante. Hale, aprs
tout, tait assez au courant de la situation d'Ethan pour que
celui-ci pt, sans un trop grand sacrifice d'amour-propre, tenter
une nouvelle dmarche. Et d'ailleurs, dans ce drame passionn qui se
jouait en son me, de tels scrupules ne comptaient plus gure.

Plus il songeait  son projet, plus celui-ci lui semblait
ralisable. S'il pouvait parler  Mrs. Hale, il tait certain du
succs; et avec cinquante dollars en poche rien ne pourrait plus
l'empcher d'accompagner Mattie...

Pour le moment, l'essentiel tait d'atteindre Starkfield avant que
Hale ne partt pour son travail. Frome savait que l'entrepreneur
devait quitter le village de bonne heure afin d'aller surveiller une
construction sur la route de Corbury. Les longues enjambes du jeune
homme devinrent plus rapides  mesure que ses penses s'acclraient,
et, comme il arrivait au pied de la monte de la School House, il
vit au loin le traneau du constructeur. Il hta le pas, mais en
approchant il s'aperut que le traneau tait conduit par le plus
jeune fils de Hale. A son ct se trouvait Mrs. Hale, si emmitoufle
qu'elle ressemblait  un gros cocon de chenille auquel on aurait mis
des lunettes. Ethan leur fit signe d'arrter, et Mrs. Hale se pencha
vers lui, souriant de toutes ses bonnes rides roses.

-- Mr. Hale? Je crois bien. Vous le trouverez  la maison. Il n'est
pas  son travail ce matin... Il s'est rveill avec un peu de
lombago, et je viens de lui poser un des empltres du docteur
Kidder, en lui recommandant de ne pas quitter le coin du feu.

Jetant un regard maternel sur Frome, elle se pencha davantage pour
ajouter:

-- Mr. Hale vient justement de m'apprendre que Zeena a t 
Bettsbridge consulter un nouveau mdecin. Je suis vraiment dsole
qu'elle soit toujours si souffrante. J'espre que le docteur Buck
lui fera du bien. Je ne connais personne dans le pays qui ait t
plus prouv que Zeena. Je dis souvent  mon mari que je ne sais pas
ce qu'elle serait devenue si vous n'aviez pas t l. Je le disais
dj autrefois,  propos de votre mre. Vous avez toujours eu la vie
bien dure, mon pauvre Ethan...

Elle le salua d'un dernier petit signe de tte amical, tandis que
son fils encourageait le cheval de la voix. Ethan demeura au milieu
de la route, et regarda le traneau s'loigner...

Il y avait longtemps qu'on ne lui avait parl avec autant de bont.
La plupart des gens taient indiffrents  ses soucis ou enclins 
trouver tout naturel qu'un jeune homme de son ge eut port sans
murmurer le fardeau de trois existences avortes. Mais Mrs. Hale lui
avait dit: "Vous avez toujours eu la vie bien dure, mon pauvre
Ethan...", et il se sentait moins isol dans son malheur. Puisque
les Hale le plaignaient, ils rpondraient srement  son appel...

Il se remit en marche, mais au bout de quelques mtres le sang lui
monta brusquement au visage. Pour la premire fois,  la clart des
mots qu'il venait d'entendre, il discernait nettement ce qu'il tait
sur le point de faire. Il tait parti de chez lui avec l'intention
de profiter de la sympathie des Hale pour leur soutirer, sous un
faux prtexte, l'argent qui lui et permis d'enlever Mattie Silver.
C'tait l la raison secrte qui l'avait conduit  Starkfield...

Il perut brusquement l'extrmit  laquelle sa folie l'avait port;
et aussitt la folie tomba, et sa vie lui apparut telle qu'elle
tait rellement. Il tait un homme pauvre, le mari d'une femme
malade, que son abandon et laisse seule et sans ressources; et
mme s'il avait eu le coeur de l'abandonner, il n'eut pu le faire
qu'en abusant deux braves gens qui lui avaient tmoign de la
sympathie.

Il rebroussa chemin et reprit lentement la route de la ferme.




IX


Daniel Byrne tait assis dans son traneau, devant la porte. Son
cheval gris pitinait la neige et secouait sans cesse sa longue tte
mchante.

Ethan rentra dans la cuisine. Il trouva sa femme auprs du pole. Sa
tte tait enveloppe d'un chle, et elle lisait un livre intitul:
_Les maladies de rein et leur gurison_, pour lequel Ethan avait d
payer, quelques jours auparavant, un assez lourd port supplmentaire.


A son entre, Zeena demeura immobile, les yeux toujours fixs sur
son livre. Il attendit un instant, puis il lui demanda:

-- O est Mattie?

Tout en continuant de lire, elle lui rpondit:

-- Elle est sans doute en train de descendre sa malle.

Le sang colora le visage de Frome.

-- Elle descend sa malle... toute seule?...

-- Jotham Powell est reparti pour le taillis et Daniel Byrne n'ose
pas quitter son cheval...

Ethan n'couta mme pas la fin de la phrase. Il grimpa l'escalier
d'un trait. La porte de la chambre de Mattie tait ferme et il
hsita une seconde sur le palier.

-- Matt, -- dit-il  voix basse.

Elle ne rpondit pas et il posa la main sur le loquet. Il n'avait
pntr qu'une fois dans la chambre de la jeune fille. C'tait au
dbut de l't, quand il y tait entr pour couler du pltre au bord
du toit. Mais il conservait dans sa mmoire le souvenir fidle de
tout ce qu'il y avait vu: le lit troit avec son couvre-pied rouge
et blanc, la jolie pelote sur la commode, et, au mur, une
photographie agrandie de sa mre, dans un cadre de mtal argent,
surmont de monnaies du pape.

Maintenant tout ce qui lui appartenait avait t enlev de la pice:
elle tait aussi nue, aussi peu accueillante que lorsque Zeena y
avait introduit la jeune fille le jour de son arrive. La malle
tait au milieu du parquet et Mattie tait assise dessus, vtue de
sa robe des dimanches. Elle tournait le dos  la porte et cachait sa
figure entre ses mains. A travers ses sanglots elle n'avait point
entendu l'appel de Frome, et elle n'entendit son pas qu'au moment o
il lui posa les mains sur les paules.

-- Oh! Matt... je vous en supplie... ne pleurez pas ainsi...

Elle sursauta, se dressa, et tourna vers lui son visage baign de
larmes.

-- Ethan... je croyais que je ne vous reverrais plus!...

Il la prit dans ses bras, la serra contre lui et d'une main
tremblante caressa les cheveux pars sur son front.

-- Ne plus me revoir... Que voulez-vous dire?...

Entre deux sanglots elle reprit:

-- Vous aviez prvenu Jotham qu'on ne vous attendit pas pour le
dner, et alors j'ai cru...

Il acheva la phrase avec amertume:

-- Vous avez cru que j'avais l'intention de ne pas revenir?

Sans rpondre, elle se pendit  son cou. Il posa les lvres sur ses
cheveux, qui avaient la souplesse et la douceur de certaines mousses
sur des pentes tidies, et qui dgageaient la senteur aromatique de
la sciure de bois au soleil.

A travers la porte ils entendirent la voix de Zeena qui criait:

-- Daniel Byrne dit que vous ferez bien de vous dpcher si vous
voulez qu'il emporte votre malle.

Ils s'cartrent l'un de l'autre, le visage navr. Des mots de
rvolte montrent aux lvres de Frome, mais y moururent. Mattie
chercha son mouchoir et se scha les yeux; puis, se penchant, elle
saisit une des poignes de la malle.

Ethan l'carta aussitt.

-- Laissez cela, Mattie, -- ordonna-t-il.

Elle rpondit:

-- Il faut tre deux pour pouvoir tourner le coin...

Ethan, sans plus discuter, s'empara de l'autre poigne, et
ensemble ils portrent la malle sur le palier.

-- Maintenant, laissez-moi faire, -- dit-il.

Il chargea le colis sur son paule, descendit l'escalier et
traversa la cuisine. Zeena, toujours assise auprs du pole, s'tait
replonge dans sa lecture: elle ne leva mme pas les yeux quand il
passa. Mattie le suivit jusqu' la porte d'entre et l'aida  placer
la malle  l'arrire du traneau. Puis,  ct l'un de l'autre, ils
demeurrent sur le seuil  regarder Daniel Byrne s'loigner au grand
trot de son cheval impatient.

Il semblait  Ethan que son coeur tait ligott par des cordes qu'une
main invisible resserrait  chaque tic tac de la pendule. Deux fois
il ouvrit la bouche pour adresser la parole  Mattie, et deux fois
le souffle lui manqua. Enfin, comme elle se retournait pour rentrer
il posa la main sur son bras et la retint.

-- Je vous conduirai moi-mme, Mattie, -- dit-il.

Elle murmura  mi-voix:

-- Je crois que Zeena prfrerait que j'aille avec Jotham.

-- Je vous conduirai moi-mme, -- rpta-t-il.

Sans rpondre, elle rentra dans la cuisine.

Au repas de midi, Ethan fut incapable de manger. Ds qu'il levait
les yeux il voyait devant lui le visage pinc de Zeena, et le
sourire qui faisait remonter les coins de ses lvres troites.
Elle mangeait abondamment, dclarant que le temps doux l'avait
remonte; et elle, qui d'habitude n'encourageait gure l'apptit de
Jotham Powell, insista pour qu'il reprit des flageolets.

Le repas achev, Mattie, comme  l'ordinaire se mit  dbarrasser
les couverts et  laver la vaisselle. Zeena, aprs avoir donn au
chat sa pte, tait revenue s'installer auprs du feu. Enfin,
Jotham Powell, qui demeurait toujours le dernier  table, quitta
lentement sa chaise et se dirigea vers la porte.

Sur le seuil il se retourna et s'adressant  Ethan:

-- A quelle heure dois-je venir prendre Mattie? -- demanda-t-il.

Ethan se tenait auprs de la fentre; il bourrait machinalement sa
pipe, tout en regardant Mattie aller et venir. Il rpondit:

-- Je la conduirai moi-mme.

Il vit la rougeur monter aux joues de la jeune fille, tandis que
Zeena levait brusquement la tte.

-- J'aurais besoin de vous cet aprs-midi, Ethan, -- dit-elle,
-- Jotham conduira Mattie  la gare.

Mattie implora Frome du regard, mais il rpta d'un ton bref:

-- Je la conduirai moi-mme.

Zeena reprit:

-- J'ai besoin de vous pour rparer le pole de la chambre de
Mattie, avant que la servante n'arrive. Voici plus d'un mois qu'il
ne tire plus.

Ethan repartit sur un ton indign:

-- Ce qui suffisait pour Mattie est bien assez bon pour une
servante.

Zeena poursuivit avec la mme douceur monotone:

-- Elle m'a dit qu'elle avait l'habitude de servir dans des maisons
chauffes au calorifre.

-- Elle aurait mieux fait d'y rester, -- lana-t-il.

Et se tournant vers Mattie, il ajouta d'une voix dure:

-- Vous vous tiendrez prte pour trois heures. J'ai  faire 
Corbury.

Jotham Powell s'tait dj mis en route pour l'curie. Ethan le
suivit. Ses tempes battaient, et il tait aveugl par une rage
muette. Il se mit  l'ouvrage, sans savoir quelle force le dirigeait
ne comment ses pieds et ses mains excutaient ses ordres. Ce ne fut
qu'au moment o il sortit l'alezan et le fit entrer dans les
brancards du traneau qu'il reprit conscience de ses actes. Tandis
qu'il passait la bride par dessus la tte du cheval et qu'il
enroulait les traits autour des brancards, il se souvint de
l'aprs-midi o il avait fait les mmes prparatifs pour aller au
devant de Mattie, aux Flats, il y avait un peu plus d'un an. Comme
aujourd'hui le temps avait t doux, avec un souffle de printemps
dans l'air. L'alezan, tournant vers lui le mme grand oeil cercl de
noir, se frottait le museau contre la paume d'Ethan de la mme
faon... Un  un les jours qui s'taient couls se dressrent tous
devant lui.

Il jeta la peau d'ours dans le cutter, puis il y grimpa, et gagna la
maison. Il trouva la cuisine vide; seuls, le sac de Mattie et son
plaid taient placs auprs de la porte. Il alla jusqu'au pied de
l'escalier et prta l'oreille. Aucun bruit ne venait du premier
tage,  mais peu de temps aprs il lui sembla entendre remuer
quelqu'un dans son "cabinet de travail". Il poussa la porte: Mattie,
en chapeau et en jaquette, se tenait debout prs de la table, lui
tournant le dos.

A son approche elle tressaillit et se retourna vivement.

-- Est-il temps de partir? -- dit-elle.

-- Que faites vous ici, Matt?

Elle le regarda timidement:

-- Je jetais un dernier coup d'oeil... voil tout, -- rpondit-elle
avec un sourire hsitant.

Ils gagnrent la cuisine en silence. Ethan prit le sac et le plaid.

-- O est Zeena? -- demanda-t-il.

-- Elle est monte dans sa chambre tout de suite aprs le repas.
Elle se plaignait encore de ses douleurs, et elle a dfendu qu'on la
dranget.

-- Elle ne vous a pas dit adieu?

-- Non... C'est tout ce qu'elle a dit.

Ethan regarda lentement autour de lui. Il songeait, en frissonnant,
que dans quelques heures, il rentrerait seul dans cette maison. Puis
un sentiment d'irralit s'empara de lui  nouveau, et il ne put
croire que la jeune fille se trouvait l pour la dernire fois.

-- Allons, venez! -- dit-il, d'une voix presque enjoue; et il
ouvrit la porte.

Il plaa le sac dans le traneau et sauta sur la banquette. Mattie
s'installa  ct de lui, et il se pencha pour l'envelopper dans la
couverture.

-- Hop! en route! cria-t-il au cheval. Il secoua les guides et le
vieil alezan partit d'un pas tranquille.

-- Nous avons tout le temps de faire une belle promenade, -- fit-il;
et cherchant la main de la jeune fille sous la fourrure, il la serra
doucement. Le sang lui brlait le visage, et la tte lui tournait
comme si, par un jour de grand froid, il tait entr boire un verre
au bar de Starkfield.

La barrire franchie, au lieu de gagner le village, il prit  droite
dans la direction de Bettsbridge. Mattie demeurait silencieuse et ne
manifesta aucune surprise; mais aprs un moment, elle dit:

-- Vous allez faire le tour par Shadow Pond, n'est-ce pas?

Il se mit  rire et rpondit:

-- Je savais bien que vous aviez devin!

Elle se blottit sous la peau d'ours, de telle sorte que,
lorsqu'Ethan, engonc dans sa pelisse, la regardait de ct, il
pouvait tout juste apercevoir le bout de son nez et une boucle brune
que voltigeait. Ils cheminrent lentement entre les champs qui
miroitaient sous le soleil ple; puis ils s'engagrent dans un
chemin de traverse bord de pins et de mlzes. Au loin, devant eux,
s'tendait une ligne de montagnes dont les ondulations blanches,
marbres de futaies brunes, se droulaient contre le blanc horizon
d'hiver. Puis le chemin s'enfona dans un bois de sapins. Leurs fts
rougissaient  la lueur du soleil couchant, et projetaient sur la
neige des ombres d'un bleu transparent.

Sous le toit des arbres, la brise ne se faisait plus sentir. Une
tideur paisible semblait tomber des branches avec la chute des
aiguilles. La neige tait si pure que les pattes des petites btes,
putois, cureuils, oiseaux, avaient trac sur elle des arabesques
lgres et denteles. Les pommes de pin bleuissantes,  moiti
enfouies dans cette blancheur immacule, s'en dtachaient avec le
dur relief d'ornements de bronze.

Ethan conduisait en silence, poussant le cheval vers un endroit o
les sapins s'espaaient; puis il arrta le traneau et fit descendre
Mattie.

Tous deux se mirent  marcher entre les troncs aromatiques. La neige
durcie craquait sous leurs pas. Ils atteignirent enfin un tang aux
rives escarpes et revtues d'arbres. Une colline abrupte, au soleil
couchant, allongeait une ombre conique sur la surface gele de
l'eau: cette ombre avait donn son nom  l'tang. C'tait un endroit
sauvage et retir, d'o se dgageait une mlancolie morne semblable
 celle qui oppressait le coeur d'Ethan.

Parcourant du regard la rive caillouteuse, il dcouvrit un tronc
d'arbre abattu,  moiti enseveli dans la neige.

-- C'est ici que nous tions assis le jour du pique-nique, -- lui
rappela-t-il.

Il s'agissait d'une des rares parties de plaisir auxquelles les deux
jeunes gens avaient particip, d'un pique-nique organis par leur
paroisse et qui, durant une longue aprs-midi d't, avait rempli
d'une gaiet bruyante le petit bois isol.

Mattie avait pri Frome de l'accompagner et il avait refus. Mais
vers le coucher du soleil, en descendant de la montagne, o il avait
t abattre des arbres, il fut surpris par quelques joyeux lurons
de la bande et entran jusqu' l'tang. Il avait retrouv Mattie
entoure de jeunes gens en gat, qui prparait du caf sur un feu
de bohmien. Sous le large bord de son chapeau de paille sa figure
ambre, aux reflets roses, brillait comme une mre sauvage. Ethan se
souvint de s'tre senti tout honteux  l'ide de se prsenter devant
elle dans ses habits de travail. Puis il se rappela la lueur de joie
que avait illumin les yeux de Mattie  son approche, et la faon
dont elle s'tait dtache du groupe pour venir au-devant de lui,
une tasse  la main. Ils s'taient assis tous deux sur le tronc
abattu prs de l'tang, et elle s'tait aperue qu'elle avait perdu
son mdaillon en or. A sa prire tous les jeunes gens s'taient
lancs  la recherche du bijou; ce fut Ethan qui le dcouvrit le
premier, brillant  travers la mousse paisse...

C'tait tout... Mais toute leur intimit tait faite de pareils
instants de rapprochement muet, o, tonns et attendris, ils
rencontraient le bonheur comme s'ils eussent surpris un papillon
dans les bois dnuds et neigeux.

-- C'est ici que j'ai retrouv votre mdaillon, -- dit Ethan,
enfonant le pied dans une touffe paisse de myrtilles.

-- Je n'ai jamais vu un oeil comme le vtre, -- rpondit-elle.

Elle s'assit sur le tronc d'arbre, au soleil; et Ethan se mit  son
ct.

-- Vous tiez jolie comme un coeur avec votre chapeau rose, lui
dit-il.

Toute heureuse, elle rpliqua en riant:

-- C'tait sans doute le chapeau...

Jamais encore ils n'avaient manifest aussi ouvertement la sympathie
qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Ethan eut un instant
l'illusion qu'il tait libre et qu'il faisait la cour  la jeune
fille qu'il rvait d'pouser. Il regarda les cheveux de Mattie il
prouva le dsir de les caresser de nouveau. Il aurait voulu lui
dire qu'ils embaumaient la senteur des bois... mais il ne savait pas
exprimer de pareilles choses.

Brusquement, Mattie se leva:

-- Il ne faut pas que nous restions ici plus longtemps...

Il continuait de la considrer vaguement, encore  demi perdu dans
son rve.

-- Oh, nous avons bien le temps, -- rpondit-il.

Ils se regardaient tous les deux comme si chacun avait tendu toutes
ses forces pour saisir et emporter dans ses yeux l'image de l'autre.
Il y avait certain mots qu'Ethan voulait prononcer avant qu'ils ne
se sparassent, mais il ne pouvait les lui dire dans cet endroit
tout imprgn de leur bonheur pass. Il se dtourna, et suivit
Mattie en silence jusqu'au traneau... Comme ils se remettaient en
route, le soleil disparut derrire la colline, et les fts rouges
des sapins devinrent gris...

Pour regagner la route de Starkfield, ils suivirent un chemin
sinueux  travers champs. Sous le ciel dcouvert une ple lumire
s'attardait, et le rouge glac du couchant illuminait encore les
hauteurs lointaines. Les bouquets d'arbres pars sur la plaine
neigeuse se serraient l'un contre l'autre, comme des oiseaux cachant
leurs ttes sous leurs plumes bouriffes. Le ciel, en plissant,
s'exhaussait, et la terre paraissait plus dserte.

Comme le traneau dbouchait sur la grande route, Ethan parla enfin:

-- Matt, qu'avez-vous l'intention de faire?

Elle hsita un moment, puis elle dit:

-- J'essaierai de trouver une place dans un magasin.

-- Vous savez bien que c'est impossible. La fatigue et le manque
d'air ont dj failli vous tuer.

-- Je suis beaucoup plus forte qu' mon arrive ici.

-- Et maintenant vous allez gaspiller toute la sant que vous avez
regagne!

A cela il n'y avait rien  rpondre, et ils continurent leur route
sans parler.

A chaque tournant un souvenir embusqu se dressait devant Ethan et
Mattie, comme pour leur barrer le chemin: ici ils avaient ri, l ils
s'taient tu ensemble.

-- Parmi les parents de votre pre, n'y a-t-il personne qui pourrait
vous aider?

-- Aucun  qui je voudrais le demander.

Il baissa la voix pour dire:

-- Vous savez que je ferais tout au monde pour vous, si je le
pouvais...

-- Oui, je le sais...

-- Mais je ne puis rien...

Elle se tut: mais il sentit un lger tremblement de l'paule appuye
contre la sienne.

-- Oh, Mattie, si seulement j'avais pu partir avec vous, comme je
l'aurais fait!

Brusquement elle se tourna vers lui, et tira de son corsage une
feuille de papier.

-- Ethan... voil ce que j'ai trouv... -- balbutia-t-elle.

Malgr l'obscurit croissante il reconnut la lettre  sa femme,
commence la nuit prcdente et qu'il avait oubli de dchirer. A
son tonnement se mla un mouvement de joie sauvage.

-- Mattie!... -- s'cria-t-il, -- si a avait t possible,
auriez-vous consenti?

-- Oh, Ethan, Ethan...  quoi bon en parler?

D'un mouvement soudain, elle dchira la lettre: les morceaux
volrent sur la neige.

-- Dites, Mattie, dites! Je vous en prie...

Elle demeura un instant sans rpondre, puis, d'une voix si basse
qu'il dt pencher la tte pour l'entendre:

-- J'y ai pens parfois dans les nuit d't, quand le clair de lune
remplissait ma chambre et m'empchait de dormir.

Le coeur d'Ethan tressaillit d'ivresse.

-- Vous y songiez dj, l't dernier?

Comme si depuis des mois la date tait grave dans sa mmoire, elle
rpondit aussitt:

-- La premire fois, ce fut  Shadow Pond...

-- C'est pour cela que vous m'avez donn ma tasse de caf avant les
autres?

-- Je ne sais pas... L'ai-je fait? J'tais navre lorsque vous avez
refus de m'accompagner au pique-nique: et quand je vous vis arriver
je me suis dit: -- Il a peut-tre pris ce chemin pour me
retrouver... Et j'en tais toute heureuse...

Ils se turent  nouveau. Ils s'taient engags dans le chemin creux
qui longeait la scierie d'Ethan. A mesure qu'ils avanaient sous les
lourdes branches des sapins du Canada, le crpuscule descendait,
tombait sur eux comme un voile noir.

-- J'ai pieds et poings lis, Mattie... Je ne peux rien faire, --
reprit Ethan.

-- Vous m'crirez quelquefois, Ethan...

-- A quoi bon crire? J'ai besoin, quand j'tends la main, qu'elle
vous rencontre. J'ai besoin d'agir pour vous et de vous soigner,
j'ai besoin d'tre l quand vous tes malade et que vous vous sentez
seule...

-- Soyez sr que je me tirerai d'affaire...

-- Vous n'avez pas besoin de moi, vous voulez dire? Vous vous
marierez, sans doute?

-- Oh, Ethan! -- s'cria-t-elle.

-- Je ne sais pas ce que vous me faites prouver, Mattie, mais
plutt que de vous voir marie, j'aimerais mieux vous savoir morte.

-- Oh, je voudrais l'tre, je voudrais l'tre! -- s'cria-t-elle,
dans un brusque accs de sanglots.

Il l'entendit pleurer, et sa rage sombre tomba... Il se sentait tout
honteux.

-- Ne parlons pas ainsi, -- murmura-t-il.

-- Pourquoi pas, puisque c'est la vrit?... Je n'ai pas cess une
minute d'y penser, toute la journe...

-- Taisez-vous, Mattie! Je vous dfends!...

-- Il n'y a que vous qui m'ayez tmoign de la bont...

-- Ne dites pas cela non plus, quand je ne peux mme pas lever un
doigt pour vous!

-- Oui; mais cela n'en est pas moins vrai...

Ils taient arrivs en haut de la School House Hill. Au dessous
d'eux Starkfield s'tendait dans le crpuscule. Un cutter qui venait
du village les croisa avec un joyeux bruit de grelots. Ils se
raidirent et regardrent droit devant eux, la face rigide. Dans la
grande rue, les lumires commenaient  briller aux fentres.
Quelques villageois attards regagnaient leurs portes. Ethan toucha
du fouet l'alezan, qui repartit d'un trot paresseux.

Prs de la sortie du village, des cris d'enfants leur arrivrent. Et
une bande tranant des luges s'parpilla sur la place devant
l'glise.

-- J'ai ide que c'est leur dernire glissade pour un jour ou
deux... -- dit Ethan, en regardant le ciel radouci.

Mattie ne rpondit pas et il ajouta:

-- Nous aussi, la nuit dernire, nous devions aller luger.

Elle se taisait toujours, et pouss par l'obscur dsir d'allger la
tristesse de leur dernire heure ensemble, il continua  bavarder.

-- C'est tout de mme curieux que nous n'ayons descendu la cte
qu'une fois depuis que vous tes chez nous!

Elle rpondit:

-- Je n'avais gure l'occasion d'aller au village...

-- C'est vrai...

Ils avaient atteint le sommet de la route de Corbury. Entre la vague
masse blanche de l'glise et le noir rideau que formaient les sapins
des Varnum, la descente s'talait au-dessous d'eux sans une luge sur
son long parcours. Un lan insens poussa Ethan  dire:

-- Est-ce que cela vous amuserait de descendre la cte maintenant!

Mattie eut un petit rire forc.

-- Nous n'avons pas le temps!

-- Mais si, mais si!... Allons, venez!

Son seul dsir tait de retarder le plus possible le moment o il
faudrait diriger l'alezan vers la gare des Flats.

Mattie balbutia: -- Mais la servante? Elle sera  la gare  nous
attendre...

-- Eh bien! qu'elle attende!... Si ce n'tait pas elle, ce serait
vous... Venez donc!...

Il parlait avec un tel accent d'autorit que Mattie en parut
subjugue. Il sauta hors du traneau, et elle descendit sans
rsistance, se bornant  dire:

-- Mais o trouverons-nous une luge?

-- J'en vois une l-bas, sous les sapins.

L'alezan se tenait paisiblement au bord de la route, inclinant sa
vieille tte songeuse. Ethan le recouvrit de la peau d'ours; puis il
saisit la main de Mattie et l'entrana  sa suite vers la luge.

Elle s'y assit docilement et il prit place derrire elle. Ils
taient si prs l'un de l'autre que les cheveux de Mattie lui
frlaient le visage.

-- Vous tes bien, Mattie? -- lui cria-t-il, comme s'il y avait entre
eux toute la largeur de la route.

Elle se retourna pour lui dire:

-- Il fait bien sombre... tes-vous sr d'y voir?

Il eut un rire ddaigneux.

-- Je pourrais descendre cette cte les yeux ferms!

Cette audace sembla lui plaire, et elle rit avec lui.

Nanmoins, il attendit encore un moment, parcourant attentivement
des yeux la longue descente, car c'tait l'heure la plus trompeuse
de la soire, l'heure o la dernire clart du ciel se confond avec
la nuit naissante pour former une obscurit qui dnature les objets
familiers et fausse les distances.

-- Allons! -- cria-t-il.

La luge partit d'un bond, et ils glissrent  travers le crpuscule
 une allure de plus en plus rapide. Devant eux la nuit creusait un
gouffre noir, et l'air rsonnait  leurs oreilles comme le chant
d'un orgue.

Mattie ne bougeait pas, mais lorsqu'ils arrivrent au tournant de la
pente, l o le gros orme avanait son tronc menaant, Ethan eut
l'impression qu'elle se serrait davantage contre lui.

-- N'ayez pas peur, Mattie, -- cria-t-il avec un accent de triomphe,
au moment o ils dpassaient le tournant dangereux et prenaient
leur lan pour la deuxime pente.

Lorsqu'ils se trouvrent au bas de la cte la vitesse du traneau se
ralentit, et il entendit le petit rire joyeux de Mattie.

Ils se mirent  remonter la cte  pie. Ethan, tranant la luge
derrire lui, glissa son bras sous celui de Mattie.

-- Aviez-vous peur que je vous envoie contre l'orme? -- demanda-t-il
avec un joyeux rire de gosse.

-- Vous savez bien que je n'ai jamais peur avec vous, --
rpondit-elle.

L'trange exaltation d'Ethan dtermina un de ses rares mouvements de
fanfaronnade.

-- C'est tout de mme un endroit dangereux, -- reprit-il. -- Le
moindre cart et nous tions fichus. Mais heureusement je sais
mesurer les distances  une paisseur de cheveu prs. Je l'ai
toujours su.

Elle murmura:

-- J'ai toujours dit que vous aviez l'oeil le plus sr.

Autour d'eux une tranquillit profonde tombait avec l'obscurit sans
toiles, et ils s'appuyaient silencieusement l'un sur l'autre; mais
 chaque pas de la monte, Ethan se disait: "C'est la dernire fois
que nous nous promenons ensemble."

Lentement ils gravissaient la pente. Quand ils arrivrent en face de
l'glise, il inclina la tte vers Mattie et lui demanda:

-- tes-vous fatigue?

Elle rpondit, haletante:

-- Non, c'tait trop beau!

Pressant son bras contre le sien, il la guida vers les sapins de
Norvge.

-- Je crois que cette luge appartient  Ned Hale. En tout cas, je
vais la laisser o je l'ai trouve.

Il trana la luge jusqu' la grille des Varnum et l'appuya contre
la palissade. Lorsqu'il se releva, il sentit Mattie tout contre lui
dans l'ombre.

-- Est-ce ici que Ned et Ruth se sont embrasss? -- lui
souffla-t-elle, l'entourant de ses bras.

Ses lvres cherchant celles d'Ethan, effleurrent son visage, et il
l'treignit dans un brusque transport.

-- Au revoir... au revoir..., -- balbutia-t-elle, en l'embrassant de
nouveau.

-- Oh, Matt! Je ne puis vous laisser partir!

C'tait toujours le mme cri qui lui chappait.

Elle se dtacha de son treinte, et il entendit ses sanglots.

-- Moi non plus, je ne peux pas partir! -- gmit-elle.

-- Matt, qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?...

Ils se tenaient la main comme des enfants, et le corps fragile de
Mattie tait secou de longs frissons dsesprs.

Dans le silence nocturne ils entendirent cinq heures sonner 
l'horloge de l'glise.

-- Ethan, il est temps de partir! -- s'cria-t-elle.

Il l'attira contre lui.

-- Temps de partir? Vous ne pensez pas que je vais vous laisser
partir maintenant?

-- Si je manque mon train, o irai-je?

-- O irez-vous, si vous le prenez?

Elle se tut, ses mains inertes et glaces abandonnes dans celles
d'Ethan.

-- A quoi cela sert-il dsormais que l'un de nous aille quelque part
sans l'autre? -- dit-il.

Elle demeura immobile, comme si elle ne l'avait pas entendu.
Brusquement, elle se dgagea et jetant ses bras autour du cou
d'Ethan, pressa une joue mouille contre son visage.

-- Ethan! Ethan! il faut que vous me fassiez descendre une fois
encore!...

-- Descendre... o?

-- Au bas de la cte... Tout de suite... -- reprit-elle, haletante.
-- De faon  ce que nous ne la remontions plus jamais...

-- Mattie, au nom du ciel!... Qu'est-ce que vous voulez dire?

Elle mit ses lvres tout contre l'oreille du jeune homme.

-- Droit sur le gros orme... Vous avez dit que vous le pouviez...
Ainsi, nous n'aurons plus  nous sparer jamais....

-- Que dites-vous? Vous tes folle!

-- Je ne suis pas folle, mais je le deviendrai si je dois vous
quitter.

-- Oh! Mattie... Mattie... -- gmit-il.

Elle se cramponna  lui d'une treinte plus serre, son visage tout
contre le sien.

-- Ethan, o irais-je si je vous quitte?... Je ne sais pas me
dbrouiller toute seule: c'est vous-mme qui le disiez tout 
l'heure. Il n'y a que vous qui m'ayez tmoign de la bont... Et
cette trangre qui va coucher dans mon lit -- o je passais toutes
les nuits  guetter l'instant o vous remonteriez.

Les mots qu'elle prononait semblaient au jeune homme comme des
lambeaux de chair arrachs de son propre coeur. Ils voqurent en lui
la vision abhorre de la ferme o bientt il lui faudrait rentrer...
de l'escalier qu'il aurait  gravir chaque nuit, et de la femme qui
l'attendait.... Et le ravissement de l'aveu de Mattie, le fol
tonnement de savoir enfin que tout ce qu'il avait prouv, elle
aussi l'avait ressenti, lui rendit l'autre vision plus hassable
encore, et plus intolrable la pense de cette autre existence...

Elle parlait toujours, par petites phrases entrecoupes de sanglots;
mais depuis longtemps il ne l'entendait plus. Elle avait perdu son
chapeau, et il lui caressait les cheveux. Il voulait que sa main en
gardt un souvenir vivace, qui pt y sommeiller comme une graine en
hiver... Une fois encore il rencontra ses lvres et il lui sembla
qu'ils taient auprs de l'tang, sous un brlant soleil d'aot.
Mais la joue qui effleura la sienne tait froide et baigne de
larmes; et il crut voir  travers la nuit la route des Flats, et
entendre au loin le sifflement du train qui approchait.

Les sapins de Norvge les enveloppaient d'obscurit et de silence,
comme si tous deux taient dj sous terre, dans leurs cercueils.

"Voil ce que l'on doit prouver quand on est mort", songea Ethan;
puis il se dit: "Quand elle sera partie je n'prouverai plus
jamais rien..."

Tout  coup, il entendit hennir le vieil alezan de l'autre ct de
la route: "Il doit se demander pourquoi nous ne rentrons pas
souper"..., pensa Ethan.

-- Venez, -- supplia Mattie, en l'entranant par la main...

La sombre violence de la jeune fille fit ployer la volont d'Ethan.
Elle lui apparut comme l'instrument mme du destin. Il alla prendre
la luge et sortit de l'ombre paisse des sapins. Sur la route, la
faible clart du ciel lui fit cligner des yeux comme un oiseau de
nuit. Devant eux, la pente tait dserte. Tout Starkfield soupait,
et personne ne traversait la place devant l'glise. Le ciel, gonfl
de l'humidit qui prcde le dgel, abaissait ses lourdes nues
comme avant un orage d't. Frome chercha  sonder l'obscurit, mais
ses yeux lui semblrent moins perants, moins assurs que de
coutume...

Il s'assit sur la luge et aussitt Mattie vint se placer devant lui.
Ses cheveux effleurrent la bouche d'Ethan. Il tendit ses jambes et
enfona ses talons dans la neige pour maintenir le traneau en
place. Puis il saisit la tte de la jeune fille et l'inclina en
arrire, sous ses lvres...

Mais tout d'un coup il se dressa.

-- Levez-vous, Mattie, -- lui ordonna-t-il.

C'tait le ton auquel elle obissait toujours, mais cette fois elle
ne bougea pas.

-- Non, non, non! -- rpta-t-elle avec vhmence.

-- Levez-vous!

-- Pourquoi?

-- Parce que je veux me mettre en avant.

-- Non, non! Comment pourriez-vous diriger?

-- Je n'ai pas besoin de diriger. Nous suivrons le chemin trac.

Ils parlaient  voix basse, en murmures touffs, comme si la luit
les coutait.

-- Levez-vous, levez-vous, -- insista-t-il.

Mais elle s'obstinait  rpter:

-- Pourquoi voulez-vous vous mettre en avant?

-- Parce que... parce que j'ai besoin de sentir vos bras autour de
moi, -- balbutia-t-il.

Sa rponse parut la satisfaire, ou peut-tre cda-t-elle  l'accent
de sa voix. Elle se leva. Frome se pencha, cherchant de la main
l'troite bande de glace nivele par la descente d'innombrables
traneaux; puis, soigneusement, il plaa les patins entre les
ornires qui la bordaient. Debout  son ct, Mattie attendait. Il
s'accroupit en avant de la luge, les jambes croises, et Mattie,
prenant place vivement derrire lui, l'entoura de ses bras. En
sentant sur sa nuque l'haleine de la jeune fille, il frissonna, et
se dressa  demi... puis, dans un clair, il se souvint... Non! Elle
avait raison, tout valait mieux que de se sparer. Il se pencha en
arrire et attira les lvres de Mattie sur les siennes...

Au moment mme o ils partaient, le cheval hennit encore une fois.
Cet appel familier et triste, et toutes les images confuses qu'il
voquait, remplirent la pense d'Ethan durant la premire partie du
trajet. A mi-chemin, la route se creusait, puis il y eut une monte,
suivie d'une longue descente vertigineuse. Comme ils prenaient leur
lan pour cette deuxime descente, il sembla  Ethan qu'ils volaient
vritablement, qu'ils volaient trs haut dans la nuit nuageuse, avec
Starkfield bien loin au-dessous d'eux, perdu dans l'espace comme un
point imperceptible. Puis le gros orme surgit, comme s'il les
guettait au tournant... Frome marmotta entre ses dents:

-- Nous l'atteindrons, je suis sr que nous l'atteindrons...

Au moment o ils s'approchaient de l'arbre, Mattie resserra ses
bras et Ethan eut l'impression que leurs deux sangs se confondaient.
Une ou deux fois, la luge broncha quelque peu. Mais il s'inclina de
ct, de faon  la diriger droit sur l'arbre, et il se rptait
sans cesse: "Je suis sr que nous l'atteindrons."

Des petites phrases que Mattie avait prononces lui traversaient
l'esprit, et paraissaient flotter dans l'air devant lui...

L'arbre se rapprochait, plus grand et plus menaant... Comme ils
piquaient sur lui, Ethan se dit: "Il nous attend... On dirait qu'il
sait..."

Mais tout  coup le visage de sa femme, devenu subitement immense
grimaant, se dressa entre son but et lui; il fit un mouvement
instinctif pour l'viter. La luge obit, mais il la ramena en ligne,
la maintint droite et fona sur la masse noire en saillie. Il eut
conscience d'un dernier moment o l'air lui fouettait la figure
comme des millions de fil de fer en feu. Puis il n'y eut plus que
l'orme...


* * * * *


Le ciel tait toujours obscur, mais en levant les yeux il vit
au-dessus de lui une toile, une seule. Vaguement, il essaya de la
reconnatre. tait-ce Sirius... ou bien tait-ce...? L'effort le
fatigua  l'excs. Il referma ses paupires pesantes, et songea
qu'il serait bien bon de dormir...

Le silence tait si profond qu'il entendit le vagissement d'un petit
animal quelque part sous la neige. C'tait comme la plainte menue et
craintive de la souris des champs, et Ethan se demandait
distraitement ce que pouvait avoir la petite bte. Puis il comprit
qu'elle devait souffrir, d'une souffrance si atroce qu'il lui
semblait, mystrieusement, en ressentir la rpercussion dans tous
ses membres. Ayant vainement essay de se retourner dans la
direction d'o venait le bruit, il allongea le bras sur la neige.

Maintenant le bruit n'tait plus qu'un souffle, dont il croyait
sentir la chaleur sous sa main, repose sur quelque chose de doux et
de soyeux. La pense de la souffrance de cet animal lui devint
intolrable et il fit effort pour se lever, mais il ne put y
arriver; un rocher, ou quelque lourde masse, pesait sur lui... Il
continua cependant  ttonner de la main gauche, cherchant 
s'emparer de la petite bte. Mais subitement il s'aperut que ce qui
avait paru si doux  son toucher tait la chevelure de Mattie, et
qu'il avait maintenant une main sur son visage.

Il parvint  se mettre  genoux et le poids effroyable se dplaa
avec lui. Il promena ses doigts sur la figure de la jeune fille. Il
sentit alors que c'tait des lvres de Mattie que s'exhalait cette
plainte...

Il pencha sa tte tout contre la sienne; il mit son oreille prs de
sa bouche et, dans l'obscurit il vit ses yeux s'ouvrir et l'entendit
prononcer son nom.

-- Oh, Matt, j'tais si sr que nous donnerions dans l'orme, dit-il
en gmissant.

Et dans le lointain, l-bas sur la colline, il entendit le
hennissement de l'alezan.

"Il faut que j'aille lui donner  manger", songea-t-il...


* * * * *


La voix geignarde cessa lorsque j'entrai dans la cuisine des Frome,
et, des deux femmes qui y taient assises, je ne pus deviner
laquelle avait parl.

L'une d'elles,  ma vue, dressa sa haute taille osseuse. Ce n'tait
pas pour m'accueillir -- car elle ne me lana qu'un rapide regard
d'tonnement -- mais pour prparer le repas qu'avait retard
l'absence prolonge de Frome. Un peignoir d'indienne frip pendait
de ses paules; de rares cheveux gris, tirs en arrire et maintenus
par un peigne dent, dcouvraient un front allong. Ses yeux ples
et opaques ne rvlaient rien et ne refltaient rien, et ses lvres
troites taient de la mme teinte jauntre que sa figure.

L'autre femme tait plus petite et plus frle. Elle se tenait tout
recroqueville dans son fauteuil, prs du pole. A mon entre, elle
tourna vivement la tte de mon ct, mais son corps demeura
immobile. Ses cheveux taient aussi gris que ceux de sa compagne et
sa figure aussi exsangue et aussi ride. Mais sa pleur avait une
nuance d'ambre, et des ombres bistres creusaient ses tempes et
accentuaient la minceur de ses narines. Sous sa robe informe, elle
gardait une immobilit flasque, et ses yeux sombres avaient l'clat
malfique particulier  ceux qui sont atteints d'une maladie de la
molle pinire.

Mme pour le pays, la cuisine des Frome tait assez misrable
d'aspect. La femme assise prs du pole se tenait dans un fauteuil
dfrachi qui paraissait avoir t acquis  la vente d'un mobilier
plus luxueux; mais les autres meubles taient des plus humbles.
Trois assiettes de porcelaine grossire et un pot  lait brch
taient placs sur une table graisseuse, taillade de coups de
couteau; contre les murs blanchis  la chaux, deux chaises de paille
et un buffet de cuisine en bois blanc s'alignaient maigrement.

-- Bigre, il fait froid ici!... Le feu doit tre teint, -- dit
Frome en s'excusant.

La grande femme osseuse, qui s'tait dirige vers le buffet, ne fit
aucune attention  ces paroles; mais l'autre, de son fauteuil,
rpartit d'une voix aigu et dolente:

-- Le feu vient seulement d'tre arrang  la minute... Zeena
s'tait endormie et elle a dormi si longtemps que j'ai bien failli
geler avant de pouvoir la rveiller.

Je me rendis compte alors que c'tait elle dont j'avais entendu la
voix au moment o nous arrivions. Sa compagne, qui rentrait avec une
terrine fle contenant les restes d'un _mince pie_[9] froid, posa
sur la table ce plat peu apptissant sans avoir l'air d'entendre
l'accusation porte contre elle.

Frome parut hsiter un moment, tendis qu'elle s'avanait; puis il me
regarda et dit:

-- Ma femme, Mrs. Frome.

Aprs un nouveau silence, il se tourna vers la malade blottie dans
le fauteuil et ajouta:

-- Miss Mattie Silver...


* * * * *


Mrs. Hale, me sensible, me voyait dj gar sur la route des Flats
et enseveli sous la neige. Sa satisfaction fut d'autant plus vive en
me retrouvant sain et sauf le lendemain, et je vis que le danger que
j'avais couru m'avait fort avanc dans ses bonnes grces.

Grand fut son tonnement, ainsi que celui de la vieille madame
Varnum, quand elles apprirent que le cheval d'Ethan Frome m'avait
conduit  la gare de Corbury et m'en avait ramen  travers la plus
effroyable trombe de l'hiver. Leur surprise augmenta encore lorsque
je leur racontai que Frome n'avait hberg la nuit prcdente.

A travers leurs exclamations je devinais un secret dsir de
connatre les impressions que j'avais recueillies sous le toit des
Frome, et je compris que le meilleur moyen de forcer leur rserve
tait de maintenir la mienne. Je me bornai donc  leur dire que
j'avis t reu trs aimablement, et que Frome n'avait dress un lit
dans une pice du rez-de-chausse, laquelle paraissait avoir servi,
autrefois, de bureau ou de cabinet de travail.

-- videmment, -- reprit Mrs. Hale, -- il se sera rendu compte que
par un temps pareil il ne pouvait faire moins... Mais c'est gal, a
a d lui coter! Vous tes sans doute le seul tranger qui ait mis
les pieds dans cette maison depuis vingt ans. Le pauvre homme est
fier, et il ne veut plus y admettre mme ses plus vieux amis. Je
crois bien que le docteur et moi nous sommes les seuls  y tre
encore reus...

-- Vous y allez encore, Mrs. Hale? -- risquai-je.

-- J'y allais souvent aprs l'accident, dans les premires annes de
mon mariage; mais au bout de quelque temps j'eus l'impression que
mes visites les rendaient plus malheureux. Puis les annes
passrent, et j'eus moi-mme des soucis... Cependant, j'y vais
encore  l'approche du Nouvel An, et aussi une fois pendant l't.
Mais je tche autant que possible de choisir un jour o Ethan est
absent. C'est dj assez pnible de voir les deux femmes assises
l'une en face l'autre... mais sa figure  lui, quand il regarde sa
maison dlabre, me fend l'me!... C'est que, voyez-vous, mes
souvenirs remontent  l'poque o sa mre vivait encore, avant tous
leurs chagrins...

Pendant ce temps la vieille Mrs. Varnum tait alle se coucher. Sa
fille et moi, nous restmes  causer, aprs le souper, dans
l'austre _parlour_ aux chaises de crin noir.

Mrs. Hale me regardait de faon hsitante. Je m'imaginais qu'elle
cherchait  deviner ce que j'avais su dchiffrer de cette histoire.
Et je crus comprendre que si elle s'tait tue si longtemps, c'tait
peut-tre dans l'espoir qu'un jour quelqu'un verrait ce qu'elle
avait t seule  voir. J'attendis que sa confiance en moi se ft
affermie, puis je dis:

-- En effet, c'est bien pnible de les voir tous les trois ensemble
dans cette maison...

Son front bienveillant se rembrunit, et elle frona les sourcils.

-- Cela a toujours t terrible. Je me trouvais ici mme au moment
o on les remonta tous les deux. On coucha Mattie dans la chambre
que vous occupez maintenant. Nous tions de grandes amies, elle et
moi. Je devais me marier le printemps suivant, et il tait convenu
qu'elle serait ma demoiselle d'honneur... Quand elle reprit
connaissance, je montai auprs d'elle et passai toute la nuit  son
chevet. On lui avait donn des narcotiques, et elle sommeilla
jusqu'au matin. Puis,  ce moment, elle revint  elle tout d'un
coup, et me fixant de ses grands yeux, elle me dit... Oh! je ne sais
pas pourquoi je vous raconte tout ceci, -- s'cria Mrs. Hale,
s'interrompant brusquement.

Elle enleva ses lunettes, essuya la bue des verres et les plaa sur
son nez d'une main mal assure...

-- On sut le lendemain, -- continua-t-elle, -- que Zeena Frome avait
renvoy Mattie  l'improviste parce qu'elle avait engag une
servante... Les gens d'ici n'ont jamais bien compris comment il se
faisait qu'Ethan et Mattie fussent en luge au moment o ils auraient
d tre en route pour la gare des Flats. Moi-mme je n'ai jamais su
ce que Zeena en pensait: je ne le sais pas aujourd'hui. Personne ne
connat les penses de Zeena... Quoi qu'il en soit, sitt qu'elle
apprit l'accident, elle accourut auprs de Frome, qu'on avait
install au presbytre. Et ds que les mdecins l'autorisrent 
transporter Mattie, Zeena l'envoya chercher et la fit ramener  la
ferme.

-- Et depuis lors, Mattie Silver y est toujours reste?

-- Elle n'avait nulle part d'autre o aller, -- rpondit simplement
Mrs. Hale.

Et mon coeur se serra en pensant aux dures ncessits qui psent sur
les pauvres.

-- Oui, depuis ce jour elle a toujours vcu avec eux, -- continua
Mrs. Hale, -- et Zeena a fait ce qu'elle a pu pour elle et pour
Ethan. Ce fut un vrai miracle, quand on pense combien elle tait
malade elle-mme... mais lorsqu'on eut besoin d'elle, elle parut
comme ressuscite. Non pas qu'elle ait jamais cess de se droguer;
mme, elle a encore des crises de temps en temps. Cependant elle a
trouv la force de les soigner tous les deux depuis plus de vingt
ans -- elle qui, avant l'accident, se croyait incapable de se
soigner elle-mme.

Mrs. Hale s'interrompit un moment... Je restais silencieux, absorb
dans la vision que ces mots voquaient.

-- C'est pouvantable pour tous les trois, -- murmurai-je.

-- Oui, ce n'est pas gai... Ajoutez  cela qu'aucun d'eux n'est
facile  vivre. Mattie l'tait, avant l'accident: je n'ai jamais
connu une plus douce nature. Mais elle a trop souffert... C'est ce
que je rponds toujours quand on vient me raconter que son caractre
s'est aigri. Quant  Zeena, elle a toujours t maniaque; mais c'est
tonnant comme elle supporte la mauvaise humeur de Mattie... Je l'ai
vu de mes propres yeux. Cependant les deux femmes se chamaillent
parfois, et alors le visage d'Ethan fait piti... Dans ces
moments-l, je crois bien que c'est lui qui souffre le plus... En
tout cas, ce n'est pas Zeena; elle n'en a pas le temps... C'est
bien malheureux, -- termina Mrs. Hale, -- qu'ils soient tous trois
renferms dans cette cuisine. L't, quand il fait beau, on roule
Mattie dans le parlour, ou bien devant la porte de la maison, et les
choses vont un peu mieux... Mais l'hiver, il y a le bois 
conomiser, car les Frome n'ont pas un centime de trop....

Mrs. Hale poussa un soupir de soulagement: elle semblait heureuse de
s'tre enfin dcharge de son secret. Je croyais qu'elle ne me
dirait plus rien; mais elle cda tout  coup  un accs de complte
franchise.

Enlevant ses lunettes de nouveau, elle se pencha vers moi par dessus
le tapis de table en laine frange, et poursuivit  mi-voix:

-- Il y eut un moment, environ une semaine aprs l'accident, o l'on
crut que Mattie ne vivrait pas. Eh bien! je prtends, moi, que c'est
grand dommage qu'elle ne soit pas morte. Je l'ai dit tout de go, un
jour,  notre pasteur, qui en fut scandalis. Seulement, voyez-vous,
il n'tait pas l le matin o elle revint  elle pour la premire
fois... Et je rpte que si elle tait morte, Ethan, lui, et pu
vivre; tandis que maintenant je ne vois gure de diffrence entre
les Frome de la ferme, et ceux qui sont couchs dans le cimetire...
sauf que ces derniers sont en paix, et que leurs femmes ont appris 
se taire...






NOTES.




[1] Dans les villages montagneux de la Nouvelle-Angleterre, un
certain nombre d'glises sont construites  deux tages: le
rez-de-chausse sert de salle commune, et c'est l que se runissent
les habitants pour leurs plaisirs; le premier tage est rserv pour
le culte.

[2] Petit traneau rapide  deux places.

[3] Coutume amricaine.

[4] Espce de sucre d'orge amricain.

[5] Petit belvdre en bois peint caractristique des maisons de
   campagne du XVIIIe sicle aux tats-Unis.

[6] Gteau amricain.

[7] Myrtilles sauvages.

[8] Pice de crmonie chez les gens de la campagne.

[9] Pt de viande et de raisins secs.










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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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