Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3657, 29 Mars 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3657, 29 Mars 1913

Author: Various

Release Date: October 29, 2011 [EBook #37874]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3657, 29 ***




Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3657, 29 Mars 1913

AVEC CE NUMRO
LES ANGES GARDIENS
Roman par MARCEL PRVOST
TROISIME PARTIE
et une gravure hors texte
LE PRINTEMPS, par ROSALBA CARRIERA
(Phot. Braun et Cie.)


LA REVUE COMIQUE, par Henriot.






Ce numro comprend, dans ses VINGT-QUATRE PAGES, UNE GRAVURE EN
TAILLE-DOUCE remmarge avec feuille de garde. Il est accompagn de LA
PETITE ILLUSTRATION, Srie-Roman n 3, contenant la troisime partie du
roman de M. Marcel Prvost: Les Anges gardiens.



[Illustration: L'ILLUSTRATION _Prix du Numro: Un Franc._ SAMEDI 29 MARS
1913 _71e Anne.--No. 3657._]



[Illustration: LE SERMENT DU NOUVEAU ROI DES HELLNES Au Parlement
d'Athnes, entour de la famille royale, du haut clerg et des
ministres, le vainqueur de Salonique et de Janina jure fidlit  la
Constitution.--_Voir l'article, page 284._]



COURRIER DE PARIS

LE PRINTEMPS

Il y a, dans nos ides et dans nos sentiments, une priodicit
merveilleuse et fatale cre par les saisons. Chacune d'elles,  poque
fixe, ramne des penses pareilles dont nous ne pouvons pas plus nous
dfendre que l'arbre de ses bourgeons. Nous ne sommes pas matres de la
circulation de nos sves. Ds la fin de mars, des feuilles sont en nous
qui veulent pointer et sortir. Et c'est pourquoi, tous les ans, nous
nous tonnons, avec une navet qui jamais ne s'puise, d'prouver la
mme impression singulire en lisant un jour sur le calendrier ces deux
brusques syllabes: Printemps. Elles clatent comme une coque.

Et, aussitt, nous voil pensifs, inquiets, tristes et gais tour  tour.
Printemps... Le pass nous fait regarder en arrire. Printemps...
L'avenir, au fond de ses bois, sonne du cor. Printemps... Que va-t-il
arriver? Qu'est-ce qui se prpare en nous et hors de nous? Des bonheurs
sont cachs qui nous guettent dans les buissons plus serrs. Il y a
quelqu'un d'attendu. D'o vient ce vent frais et lger, cet air vif qui
prpare et semble apporter dj l'hirondelle? Entre les pleurs des
souriantes giboules, le ciel montre un bleu de myosotis, et le nuage
anim court avec une hte aimable comme pour nous dire de l-haut: Je
ne fais que traverser. Je ne reste pas. Le soleil, jusque-l si retir,
si ple et si dteint, nous pose tout  coup des pointes de feu qui nous
brlent, et son clat aveuglant devient insoutenable dans le miroir des
flaques de soufre laisses  terre par la rcente averse. Ah! Printemps!
Printemps! Que me veux-tu donc? Pourquoi reviens-tu, tout seul jeune et
seul toujours pareil, seul ne bougeant pas, quand l'homme, en dpit des
fausses joies, des illusions d'une minute et des ardeurs d'une seconde
que tu lui rends, change et vieillit davantage  chacun de tes insolents
retours et cesse de plus en plus d'tre printanier? Pourquoi lui
remets-tu  l'esprit et au coeur des dsirs oublis dont il n'a plus
l'orgueil, et des espoirs dcevants dont tu n'es pas capable toi-mme,
avec toutes tes excitations, d'assurer la suite? Est-ce pour le narguer?
le faire souffrir? Quel est ton but et ton calcul? Consoles-tu?
Dsoles-tu? Parle, allons? Explique-toi. Abats ton jeu. Dis ce que
signifient tes sautes d'humeur et de vent, tes clineries et tes
rudesses, ton pre bise et tes tides rayons, tes douches de chaleur et
de froid, tes prcoces maturits et tes geles soudaines, ton
arc-en-ciel mal essuy et tes aigres temptes... ta grce fminine et
ton affreux caractre?

Car tu n'es pas du tout ce que le prtend et l'a indument tabli la
molle lgende; tu n'as rien de l'poque vaporeuse et suave que proclame
la posie et qu'ont clbre les chansons des Musettes. Tu t'cartes de
plus en plus de ta rputation romantique. Tu restes aigu, difficile. Et
je t'en loue,  printemps! je t'en flicite! Combien tu me plais, saison
dangereuse, dans ta virginale et dure vrit! Tu as la rustique saveur
qui fouette et tonifie. Tes eaux semblent plus froides que celles de
l'hiver, tu maltraites la peau, tu poivres les yeux comme  l'automne,
tu pousses l'homme imprudent  se dcouvrir trop tt pour te donner la
joie taquine de l'enrhumer, tu es perfide, vinaigre, infernale de
malice et de ruse. On ne sait jamais avec toi de quel pied partir et sur
lequel danser. Tu ris, tu pleures, tu te fches, tu boudes, tu vous
donnes un baiser... et une claque. Ton feuillage lui-mme est d'un clat
trop neuf qui manque d'habitude et qui parat toujours prmatur. Tout
chez toi offre une acidit irritante et qui picote. Mais aussi quel ton!
quel montant! Quand on consent  te voir et  t'accepter telle que tu
es, dans ta rsistante sauvagerie, tu procures d'inoubliables joies qui
ne s'attaquent pas  tous.

                                      *
                                     * *

Pour bien te goter, printemps, et comme tu le mrites, il est
indispensable, d'abord, d'avoir fait ses classes, d'avoir parl latin et
su trois mots de grec, et d'avoir feuillet Ovide, Thocrite et Virgile,
et rcit par coeur cinq petits vers d'Horace,... car devant plus d'un
rameau d'avril dress comme le bras de la nymphe qui va tre prise, et
au bout duquel jaillissent des glaives de verdure  la place des doigts,
il est impossible de ne pas se rappeler avec ravissement certains
passages des _Mtamorphoses_. Le printemps est la saison mythologique de
l'anne.

Et pour te bien comprendre et te pntrer encore, printemps, il sera
ncessaire d'avoir l'me un peu Renaissance, d'avoir aim l'Astre, les
tapisseries bleues o il ne fait pas trs chaud, les roseaux courbs par
ole, la coiffe de la Dame gonfle par le vent de la tour, et la rose
du matin sur les triers, et les jardins plats et frisquets du temps des
Valois o s'inspirait Ronsard.

Et ce n'est pas tout. Pour te garder, printemps, un souvenir fidle et
qui jamais ne s'use, et qui, au contraire, se fasse plus tendre et plus
amoureux, il faut que trs petit enfant,  l'ge o nous sont rvles
les divines beauts de la nature et des choses humaines, nous t'ayons
dcouvert non pas dans les villes, mais loin d'elles,  la campagne...
oui... que ce soit sous un arbre en train de dplier les papillotes de
ses feuilles, prs d'une tige ongle de vert, les pieds dans l'herbe
humide et au chant d'un pinson, que nous ayons, pour la premire fois,
salu ton arrive et reu ton bonjour guilleret.

Si nous avons eu ce bonheur, jamais en nous tu ne passeras. Tu nous
auras marqus pour toujours; nous resterons baptiss de ton charme et
parfums de ton jeune lilas. Chaque anne la vie, un instant,
recommencera pour nous  partir de la minute o nous avons fait
connaissance. Dans l'ge mr et jusque dans la vieillesse, tu nous
ramneras  l'entre du jardin, en nous rendant l'odorat dlicieux que
nous avions alors sous l'tourdissement de la premire rose.

                                      *
                                     * *

Mais, malgr tout, quel que soit le jour, le lieu, l'instant o nous
t'avons appris, tu nous fais plaisir quand tu reviens, et l'on
t'embrasse sur les joues de celles qui sont _toi_, ton image vivante, le
printemps fait femme. Il t'arrive de nous attrister, de nous remplir de
regrets, nous ne t'en voulons pas. Nous te pardonnons la peine que tu
nous causes parce que tu nous meus, que jamais tu ne nous laisses
indiffrents. Nous ne te prenons pas au mot, nous sommes trop sages pour
cela, nous savons bien que tu n'apportes rien de plus  chacun de nous,
que tu ne lui donnes que ce qu'il a, c'est--dire le peu, le rien qu'il
a pu garder,... et que le printemps du voisin n'est pas le mien,...
cependant nous te sommes reconnaissants de nous faire croire, sans que
nous soyons dupes, de nous aider  tre en quelque sorte les
illusionnistes volontaires de nous-mmes. Tu sduis en effet notre
clairvoyance sans la troubler et tu fais de nous des chimriques d'un
moment, conscients et dsols,--et tout de mme joyeux! Tu nous grises,
tu nous ressuscites, Lazares d'une aurore qui n'ignorons pas qu'avant le
soir le linceul nous rhabillera. Ainsi, quoique tu n'opres en nous
aucun gracieux changement, que tu accentues comme exprs le triste
acquis et les stigmates des annes, que tu ne sois pas capable de nous
ter une ride ni de blondir un seul de nos cheveux blanchis, tu nous
rajeunis quand mme... oui... par le regret, par l'inutile et dchirant
dsir, par la douleur de l'irrparable, par le mirage des amours
passes, par les fantasmagories de l'vocation, par les sourires et par
les pleurs que tu nous arraches, par le dsespoir de notre tendresse
devenue plus ardente et plus riche, par la beaut de souffrance que tu
dveloppes, par tout cela, printemps, tu nous fais jeunes, jeunes,
jeunes comme jamais nous ne l'avons t, comme nous ne l'tions pas
quand nous avions l'ge de l'tre, et que nous respirions nos vingt ans,
sans savoir. A prsent nous savons, nous sommes renseigns, mais nous
n'avons plus les splendeurs de notre adorable ignorance. Du moins
meurtris, frapps, privs chaque jour davantage, nous nous faisons de
tous nos plus chers souvenirs--auxquels, parfois, viennent s'en ajouter
de prcieux encore--nous nous faisons en nous-mmes un printemps, un
printemps intrieur, un printemps secret qui ne se voit pas du dehors,
pareil  ces petits jardins des chteaux en ruines, cachs derrire des
remparts. Et quand revient chaque anne le printemps de tous,
l'universel, il nous invite  descendre nous promener dans ces alles
intimes, dans ces bosquets du coeur o brille un soleil plus chaud que
le vrai, o les fleurs jamais ne se fanent, o le ciel est d'un bleu que
je ne peux dire...

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



LE NOUVEAU MINISTRE

C'est dans la soire de mardi que le ministre Briand, mis en minorit
au Snat sur la question de la reprsentation proportionnelle, dut
remettre sa dmission au prsident de la Rpublique. Le surlendemain,
jeudi, aprs les consultations d'usage, M. Poincar a confi  M. Louis
Barthou, garde des Sceaux et vice-prsident du cabinet dmissionnaire,
le soin de former le nouveau ministre qui a t dfinitivement
constitu vendredi soir  11 heures. La crise aura donc t rapidement
et facilement rsolue. Huit des ministres ou sous-secrtaires d'tat du
prcdent cabinet sont d'ailleurs demeurs dans le ministre actuel, qui
comprend douze dputs et quatre snateurs. En prenant la prsidence du
Conseil, M. Louis Barthou s'est rserv le portefeuille de l'Instruction
publique. Les ministres de la dfense nationale, MM. tienne (Guerre) et
Pierre Baudin (Marine), conservent leurs hautes responsabilits. M.
Stphen Pichon revient au quai d'Orsay, o il fit prcdemment, et avec
distinction, un long sjour. M. Klotz passe des Finances  l'Intrieur.

Les autres membres du nouveau cabinet sont: MM. Antony Ratier (Justice),
Charles Dumont (Finances), Jean Morel (Colonies), Alfred Mass (Commerce
et Postes et Tlgraphes), Joseph Thierry (Travaux publics), Clmentel
(Agriculture), Henri Chron (Travail), Paul Morel (sous-secrtariat de
l'Intrieur), Paul Bourly (sous-secrtariat des Finances), Lon Brard
(sous-secrtariat des Beaux-Arts). Pour M. Anatole de Monzie, enfin, est
cr un sous-secrtariat de la Marine marchande. Cette cration enlve
une direction importante au ministre du Commerce, auquel, en
compensation, on a rendu les Postes et Tlgraphes. D'o la suppression
du sous-secrtariat que M. Chaumet dirigeait depuis plusieurs annes
avec une active comptence.

[Illustration: M. Ch. Dumont. M. St. Pichon. M. Ratier. M. L. Barthou,
M. P. Baudin. M. Klotz. M. Clmentel. M. tienne. M. J. Thierry. M.
Mass. M. J. Morel. M. H. Chron. (Finances.) (Aff. trangres.)
(Justice.) Prsident du Conseil (I. P.) (Marine.) (Intrieur.)
(Agriculture.) (Guerre.) (Travaux publics.) (Commerce.) (Colonies.)
(Travail.) Le nouveau ministre, prsid par M. Louis Barthou.]

En se prsentant, ainsi constitu, devant la Chambre, mardi dernier, le
nouveau conseil des ministres, par la voix de son prsident, a dclar
avant tout faire sien le projet de loi, dpos par le prcdent cabinet,
et qui porte  trois ans la dure du service militaire gal pour tous.
En ce qui concerne la rforme lectorale, il s'est affirm favorable 
une transaction.

Immdiatement interpell par MM. Franklin-Bouillon et Maurice Viollette
sur la composition du ministre et la politique qu'il entend suivre, le
prsident du Conseil a obtenu de la Chambre, par 222 voix contre 162,
avec 164 abstentions, un premier vote favorable.



LE SECRET

Toute la presse a salu de ses enthousiastes loges la belle oeuvre que
M. Henry Bernstein vient de faire reprsenter au thtre des
Bouffes-Parisiens et, depuis, le public a ratifi et confirm cet
clatant succs. On a constat que l'auteur de _la Rafale_ et de
_l'Assaut_, aprs avoir pass du drame de situation au drame social, en
tait arriv, avec _le Secret_, au drame de caractre, et' qu'il lui
avait, d'emble, donn une vie extraordinaire. Pourtant c'tait
assurment au caractre et, du mme coup, au sujet thtralement les
plus dangereux que M. Bernstein s'tait attaqu l.

Aux poques de notre littrature o l'on intitulait des pices _le
Menteur, l'Avare, l'tourdi_, et o l'on faisait tourner leurs trois
actes ou leurs cinq actes autour d'un personnage, on aurait donn pour
titre  une telle oeuvre: _la Mchante_; mais ce titre et t lui-mme
aussi ingrat que le sujet et que le personnage qu'il dsignait.

Tandis que M. Henry Bernstein a prpar, nou et dvelopp son intrigue
avec une telle habilet, prsent, fouill, clair ses caractres avec
une si sre intuition, une si franche matrise, qu'il se trouve avoir
accru son succs des difficults mmes de l'entreprise.

[Illustration: M. Claude Garry (Constant Jeannelot). M. Victor Boucher
(Denis Le Guenn). LE SECRET.--Aprs la rvlation.--_Dessin de J.
SIMONT._]

[Illustration: Mme Simone (Claire Jeannelot). Mlle Madeleine Lly
(Henriette Hozleur). LE SECRET.--Aprs l'aveu de l'amie
perfide.--_Dessin de J. SIMONT._]

Le caractre qui domine, en cette pice, tous les autres et dont les
manifestations ont leur rpercussion sur l'existence des tres proches,
est donc celui d'une femme mchante, spontanment et foncirement
mchante, envieuse, jalouse de tout bonheur dont elle n'est pas la
bnficiaire ou la dispensatrice, mais non toutefois dnue
d'aspirations nobles, capable de remords et mme d'amour vrai. Cette
mchancet est d'ailleurs subtilement dissimule; c'est le secret de
cette me... Auprs de cette jeune femme, Claire Jeannelot, aime et
amoureuse de son mari, vit sa meilleure amie, une jeune veuve, Henriette
Hozleur, qui a aussi son secret, mais qui est un secret de fait:
confiante en la parole de l'lgant Charlie Punta-Tulli, elle s'est
donne  lui, au dbut de son veuvage, et la rupture est survenue.
Maintenant Henriette pouse le timide et dlicat Denis Le Guenn et la
flicit des deux poux serait parfaite si Charlie Punta-Tulli ne
rapparaissait. Voil le secret d'Henriette rvl: son union avec Le
Guenn va tre rompue et ce sera un atroce dchirement. Or, ce n'est
point le hasard qui commit ces cruauts ritres, et la dcouverte de
la faute d'Henriette fait par consquence dvoiler la mchancet inne
de Claire. Claire implore d'abord le pardon d'Henriette, puis se
confesse  son mari en sanglotant, et, par cet aveu et par ces pleurs
sincres, la monstrueuse crature nous devient presque pitoyable. Et le
triste Le Guenn est oblig de convenir que l'infortune de Jeannelot
gale si elle ne dpasse la sienne. Pour l'un comme pour l'autre
d'ailleurs le temps apaisera ces douleurs.

Les interprtes des quatre principaux rles, Mme Simone, Mlle Lly, MM.
Garry et Boucher, ont contribu  l'incroyable impression de vie
profonde, intense qui mane de cette pice. On les a acclams.

[Illustration: LE NOUVEAU CYRANO.--M. Le Bargy dans son costume du
premier acte.--_Photo-Couleurs._]

Svelte, cambrant sur deux jambes maigres un corps nerveux mais souple,
le regard franc et ardent, la moustache et la barbiche en bataille, le
visage enlaidi seulement par le nez cyranesque, tel apparat d'abord
le nouvel interprte de la comdie hroque de M. Edmond Rostand sur la
scne de la Porte-Saint-Martin.

M. Le Bargy tant le seul artiste qui ait pu, depuis la mort de
Coquelin, interprter  Paris ce rle clatant et formidable,
personnifier le dsormais immortel Cyrano il tait invitable qu'on le
confrontt avec la vision laisse par le crateur du rle. Or, cette
dissemblance que le physique accuse, ds le premier regard, entre les
deux interprtes est celle mme de l'esprit et de l'excution des deux
interprtations. Moins de volume et d'abondance sonore chez M. Le Bargy
que chez M. Coquelin; mais, sans doute, chez M. Le Bargy, plus de
profondeur dans la tendresse et dans l'amour, de hauteur dans la
bravoure et dans la fiert. Ainsi connat-on maintenant par lui, sous un
aspect nouveau, un peu diffrent et non moins juste, ce type admirable
de Franais vaillant, gnreux et spirituel qui se rvla il y a quinze
ans  peine sur cette mme scne de la Porte-Saint-Martin et qui a dj
pris sa place dans la galerie des hros dont s'honorent les littratures
de tous les pays et de toutes les poques.



[Illustration: Vue gnrale d'Okrida.]

AU COEUR DE L'ALBANIE

NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMRICAIN

PUBLIES PAR ARRANGEMENT SPCIAL AVEC THE CHICAGO DAILY NEWS

_Envoy sur le thtre de la guerre, du ct bulgare, par son journal_
The Chicago Daily News, _M. Paul Scott Mowrer eut la bonne fortune, au
moment o se concluait l'armistice, de se voir confier, par le ministre
de l'Intrieur, au professeur Constantin Stephanof, de l'Universit de
Sofia, charg de lui servir d'interprte et aussi de veiller sur lui,
d'tre son guide et son garant. Sous la conduite de ce cicrone,
charmant compagnon de route, le journaliste amricain fut autoris 
visiter les positions d'Andrinople et celles de Tchataldja. Puis, par
chemin de fer, il traversa toute la contre, de Dimotika et de
Dedeagatch  Salonique, pour revenir ensuite  Monastir, d'o une
voiture le conduisit,  travers une rgion montagneuse alors ensevelie
sous la neige,  Chrida, au seuil de l'Albanie. De tout ce voyage, il a
donn  son journal de trs vivants et trs littraires rcits._

_Mais la partie la plus intressante, peut-tre, la plus neuve, du
moins, de toute cette pnible expdition, ce fut la traverse de
l'Albanie qui la couronna. Nous ne croyons pas qu'aucun autre
journaliste ait, depuis le commencement de la guerre, affront cette
sauvage rgion, dont le sort, actuellement, prte  tant de rivalits.
Aussi avons-nous jug intressant de demander  M. Paul Scott Mowrer de
nous donner un compte rendu de son raid courageux. Voici la premire
partie de son rcit:_

SERBES CONTRE BULGARES

[Illustration: La famille du Bulgare Manef, le principal citoyen
d'Okrida.]

Un doute amer, qui peut, dans l'avenir, tre pour les puissances
charges du rglement de la question d'Orient, l'occasion de graves
inquitudes, ronge le coeur des Slaves tablis dans la rgion d'Okrida.
Seront-ils, dsormais, Serbes ou Bulgares? Les territoires qu'ils
occupent sont devenus virtuellement le champ d'action de l'arme serbe,
et ont tous t occups par elle. Les envahisseurs n'hsitent pas 
dclarer qu'ils sont bien rsolus  demeurer l o ils sont. A leurs
yeux, en effet, la population entire de la rgion est serbe d'origine.
Pourtant, quand on se renseigne auprs des gens eux-mmes du pays,  peu
d'exceptions prs, ils se considrent rsolument comme des Bulgares, et
quoique leur loyaut envers le pacte d'alliance ait prvenu tout acte
d'hostilit ouverte, on sent entre les indignes et les conqurants un
courant profond d'opposition qui laisse redouter que quelque malaise
persiste aprs la paix prochaine.

[Illustration: Une rue d'Okrida.]

--Nous avons beaucoup souffert, me rptaient  l'envi les gens de la
ville; mais, au milieu de nos souffrances, notre seul espoir tait que
nous serions un jour runis  la Bulgarie, notre patrie. Si la
confrence des puissances devait donner  la Serbie notre pays et nos
foyers, ce serait pour nous le dernier coup. Nous n'aurions plus qu'une
ressource: migrer.

--Ou encore, ajoutaient certains des plus exalts, nous battre!

Okrida, en effet, loin d'tre Albanaise, comme le prtendent un certain
nombre de politiciens albanais qui vivent au dehors, tait un centre
ancien de culture slave. Que cette culture ft plus particulirement
serbe ou bulgare, c'est aux historiens d'en dcider. Mais, dans le temps
prsent, il n'est pas douteux, en dpit des efforts que fout les Serbes
pour dissimuler les faits, que l'immense majorit des habitants parlent
la variante bulgare de la langue slavonne et qu'ouvertement leur
fidlit, leur allgeance, va au roi Ferdinand.

Il est assez curieux de constater, en passant, que le jour o vraiment
nous avons t frapps de cet antagonisme de races fut le jour d'une
pittoresque fte religieuse, observe de concert par les deux branches
de la famille slave des Balkans. La principale crmonie de cette
solennit avait lieu sur les rives du lac, o de rudes gars attendaient,
en chemise et culottes, pour plonger  la poursuite d'une petite croix
d'or que l'vque devait tout  l'heure jeter dans les flots sombres et
cinglants. Afin de mieux suivre la scne, nous nous tions fait conduire
 la maison d'un pcheur situe tout au bord de l'eau. De la fentre,
nous voyions le plongeur victorieux barboter, frissonnant, vers la rive
et courir  travers la foule en prsentant,  droite et  gauche, la
croix aux baisers. Et quand tout fut fini, que la femme du pcheur nous
eut offert, sur un plateau, des confiseries et des liqueurs, notre hte
lui-mme, trs nerveux, s'approcha silencieusement du divan o tait
assis mon compagnon, le professeur Stephanof, de l'Universit de Sofia,
et,  mi-voix, du ton grave d'un homme qui pose une question de vie ou
de mort, il demanda:

--Et, dites-moi, comment cela va-t-il,  Sofia? Ils ne vont pas nous
trahir avec les Serbes? Nous ont-ils oublis?

Un peu plus tard, comme nous nous en revenions par d'troites et
tortueuses ruelles, vers la maison du Bulgare Manef, le principal
citoyen de la ville, de qui nous tions les htes, nous fmes rejoints
par un ancien _comitadji_, Tchoulef, dont les Serbes avaient fait le
chef de la police. Il faut dire ici que l'une des lgres diffrences
qui distinguent la langue serbe de la bulgare est que les noms
patronymiques serbes se terminent en _itch_ tandis que leur dsinence,
en bulgare, est en _ef_ ou _of_, ces deux terminaisons ayant d'ailleurs
le mme sens: fils de. Or, Tchoulef, aprs nous avoir entretenus de
l'inquitude du pcheur, nous dit:

--Les Serbes refusent absolument de nous appeler par nos vrais noms.
Ainsi, ils appellent mon ami Manef Manovitch, et je puis vous montrer
le papier qui me nomme chef de la police et o je suis appel Petre
Tchoulevitch. Ils sont enrags pour nous changer en Serbes cote que
cote.

Chez Manef, on avait servi en notre honneur du th, du caf, et nous
demeurmes l  fumer des cigarettes, jusqu' l'heure o nous devions
aller prsenter nos devoirs  l'vque bulgare d'Okrida. Cet accueillant
dignitaire de l'glise nous attendait, sigeant en grande crmonie dans
la salle de rception de sa maison, ses doigts jouant indolemment avec
les pierreries d'un long et magnifique chapelet d'amthystes. Aprs que
nous emes chang les habituelles salutations, on apporta le caf
traditionnel et les cigarettes; alors l'vque observa sur un ton calme
et digne:

--Les Serbes, ici, sont un peu enclins  marcher sur les pieds de nos
compatriotes. C'est ainsi qu'ils ont dbaptis toutes les rues; mais, au
lieu de leur redonner des noms des saints slavons d'autrefois, ou des
hros qui vcurent en ce pays aux temps jadis, ils ont prfr y honorer
les noms de Serbes assez mal rputs, chefs de bandes et _outlaws_. Je
crains qu'ils n'aient adopt une mauvaise politique.

Plus tard, quand des serviteurs eurent fait circuler sur des plateaux
diverses douceurs, des sucreries et de savoureuses liqueurs distilles
dans les monastres, le prlat ajoutait:

--Ils ont pris les pupitres des coles bulgares et les ont expdis en
Serbie. Et je puis vous montrer une bien curieuse lettre, si vous voulez
prendre la peine de la voir.

[Illustration: Le comitadji Tchoulef, devenu chef de la police
d'Okrida.]

L'vque sonna. Son secrtaire, sur sa demande, lui apporta la lettre en
question. C'tait un ordre du commandant serbe notifiant au prlat
d'avoir  mentionner dornavant, dans les prires de l'glise,
exclusivement le nom du roi Pierre et celui du prince hritier de
Serbie.

--Jusque-l, expliqua l'vque, j'avais toujours nomm, dans mes
prires, les rois et les familles royales des diffrents pays allis, et
je fus donc trs surpris en recevant ce message. J'y rpondis que je ne
pouvais faire ce dont j'tais requis, mais que j'aurais plaisir  nommer
d'abord le roi Pierre, puis les autres monarques allis, en prononant
le nom du roi Ferdinand le dernier. Moins de deux jours aprs, je
recevais une seconde lettre me demandant de renvoyer la premire, celle
dans laquelle le commandant serbe m'adressait son extraordinaire
demande. A quoi je rpondis que je serais heureux de fournir  cet
officier une copie du document qu'il me rclamait, mais qu'il tait hors
de doute qu'une lettre, une fois remise  son destinataire, devenait la
proprit de celui-ci et cessait d'appartenir  son expditeur, et que,
par consquent, je me considrais comme oblig de conserver l'original.

Ce mme soir, comme nous faisions une petite promenade d'adieu par les
rues, nous rencontrmes un lieutenant serbe avec lequel nous avions
antrieurement nou des relations d'amiti. Je le questionnai, en
passant, sur cette division de la population en deux camps.

--Oh! dit-il, avec un bref rire, vous ne pouvez rien imaginer de plus
confus. Dans cette seule ville, il y a une demi-douzaine d'coles
serbes, quatre ou cinq coles bulgares, une couple d'coles grecques et
enfin une cole valaque ou roumaine. Cependant, chacune de ces
nationalits se prtend suprieure en nombre  toutes les autres
runies!

En dernier lieu, je rsolus de me livrer  une petite enqute. Elle me
dmontra que, quoi que le lieutenant pt penser, les coles d'Okrida
taient  ce moment ainsi rparties: huit bulgares, une grecque, une
valaque et une serbe, celle-ci n'ayant d'ailleurs que trois lves.

Il n'est pas douteux que l'excs de patriotisme stimule beaucoup
l'imagination (1).

[Note 1: Je viens d'tre avis que le _comitadji_ Tchoulef est all
rcemment passer deux jours  Sofia. Il y a appris  M. Stephanof, mon
compagnon de voyage, que, le lendemain mme de notre dpart, son ami
Manef avait t arrt et emprisonn par les Serbes, en punition de ce
qu'il nous avait donn l'hospitalit.]

LE PAYS LE PLUS SAUVAGE DE L'EUROPE

Partout, dans le district d'Okrida, les Serbes sont encore en conflit
avec les Albanais. Quelle que soit la nation qui doive, dans l'avenir,
possder ce pays, elle y courra le mme risque.

Ces montagnards sauvages, amoureux fervents de la libert, pour lesquels
la vie d'un homme est moins sacre que celle d'un chien, pour qui les
ides de famille et de moralit sont si sacres qu'on les a vus abattre
d'un coup de fusil un tranger coupable d'avoir simplement regard l'une
de leurs femmes, qui sont aussi parfaitement hospitaliers que l'taient
les Isralites aux jours de l'Ancien Testament, mais qui n'prouvent
qu'un vague regret pour avoir tu un hte sur la route aprs qu'il a
quitt leur toit, ces hommes de clans, en perptuelle discorde, risquent
maintenant et risqueront longtemps d'tre entrans  une longue
gurilla contre leurs envahisseurs.

Encore qu'ils cultivent volontiers un petit lopin de terre auprs de
leurs cabanes, dans leurs aires montagneuses, ils sont avant tout un
peuple pastoral, vivant tout le long de l'anne dans les hauteurs,
solitaires et moroses, avec leurs troupeaux de moutons ou de chvres.
Ils ne savent ni lire ni crire. Ils ont peu d'histoire et aucune
culture. L'origine de leur race est plus ou moins mystrieuse. Ils sont
dans une aussi complte ignorance du monde extrieur que l'est une tribu
de sauvages africains. Ils savent, en revanche, porter le fusil. Et
maintenant, quand ils sortent de leurs inaccessibles retraites, c'est
presque toujours avec l'intention de surprendre quelque petit
dtachement de soldats serbes qu'ils se sentent  mme de fusiller dans
quelque dfil, avant que les victimes ainsi guettes aient seulement le
temps d'pauler leurs propres armes.

[Illustration: L'Albanie centrale, que M. Paul Scott Mowrer a traverse
de Monastir  Durazzo, par Okrida et Elbassan.]

Okrida n'est pas rellement en Albanie; elle est  l'une des extrmits
de la contre. Si la ville est aux trois quarts bulgare et si les
paysans de l'Est sont, pour la plupart, bulgares ou serbes, les
montagnards de l'Ouest sont de pure race albanaise--si toutefois une
telle race existe--ples de teint, hauts, lancs, ttes rondes, les
yeux plutt bleus ou gris, taciturnes, et aussi solitaires que les
aigles dont ils partagent le royaume. La guerre semble tre leur seule
distraction. Les Turcs les craignent et les respectent  ce point qu'ils
leur laissent faire en ralit tout ce qu'il leur plat, mme en de de
leurs propres frontires. Ils ne les contraignirent jamais  leur payer
des impts. Leurs crimes de tous genres demeurrent impunis. Ils n'ont
pas plus l'ide d'aucune forme de gouvernement que ne l'ont des loups.
La seule chose que les Ottomans aient jamais obtenue d'eux, c'tait
qu'ils descendissent, cohortes sans peur, pour se jeter avec une sauvage
bravoure sur les canons et les baonnettes de l'ennemi. Plus d'un
rgiment turc n'a chapp au risque d'tre dcim que parce que ses
soldats albanais, tout fiers d'une occasion si belle, avaient t placs
sur le front pour recevoir en pleine tte ou en pleine poitrine la grle
des boulets serbes.

Dans une bataille actuelle, en face d'une arme moderne, avanant, comme
font tous les soldats maintenant, en lignes brises de tirailleurs,
s'abritant derrire chaque saillie du sol et derrire chaque pierre, de
sauvages hordes comme en forment les Albanais auraient peu de chances de
succs. On peut difficilement les contraindre  tirer couchs. Ils
prfrent se battre en groupes composs d'hommes de la mme localit,
chargeant et se prcipitant de telle sorte qu'ils forment pour les
tireurs modernes une proie facile. On imaginera quelle est la brutale
frocit de leur attaque quand j'aurai mentionn qu'un jour un soldat
serbe fut trouv sur le terrain o avait eu lieu une escarmouche, sa
baonnette enfonce dans le corps d'un Albanais, lequel, compltement
dsarm, avait nanmoins manoeuvr de faon  prendre le Serbe  la
gorge avec ses dents, et l'avait trangl d'une fatale treinte, comme
ferait d'un loup un dogue bien dress. Mais leur vrai champ d'activit
est la montagne. L, bondissant de roc en roc, aussi agilement que leurs
propres chvres, connaissant chaque passe comme chaque sentier, ils sont
capables de tenir un ennemi en haleine pendant un temps indfini, ainsi
qu'ils font maintenant pour les Serbes, tirant toujours du haut de
quelque escarpement d'o ils dominent leurs adversaires, moins rompus
qu'eux  ces exercices d'escalades. Les Serbes ont occup avec un plein
succs toutes leurs villes et tous leurs hameaux. Mais ils ne peuvent
pas occuper chaque roc; et c'est pourtant ce que, pratiquement, ils
devraient faire avant que de pouvoir dire qu'ils sont absolument srs
que l'Albanie est, soumise.

Ce pays, le plus sauvage de l'Europe, a longtemps t un gage entre les
mains de l'intrigue trangre. Il fut un temps, il y a peu d'annes, o
chaque hutte albanaise pouvait se vanter de possder au moins trois
fusils modernes. Ces armes taient distribues par les agents des
diverses nations intresses, chacune ayant en vue d'attirer  sa
propagande l'aide des montagnards. D'abord venait l'agent italien,
plaidant la cause de l'Italie, et laissant un fusil italien. Ensuite
apparaissait l'Autrichien, avec des armes autrichiennes. Les Serbes, 
leur tour, armrent les Albanais dans l'esprance de les tourner contre
leurs suzerains, les Turcs, cependant que ces derniers les armaient dans
l'espoir qu'ils seraient contre les Serbes les meilleurs des
auxiliaires.

C'est pourquoi le premier soin des envahisseurs serbes fut de dsarmer
la population. Besogne fconde en surprises, car,  ct des armes les
plus perfectionnes, chaque famille avait conserv, de gnration en
gnration, les fusils  mches, les fusils  pierres des jours passs,
prcieux souvenirs de la valeur des anctres! Dans chaque ville de
l'Albanie o nous entrions, nous apercevions d'normes amas rouills,
gros comme quatre ou cinq bottes de foin, de ces antiques fusils et
pistolets, tous encore chargs, beaucoup d'entre eux avec la pierre
encore enchsse dans le chien, prte  enflammer la pince de poudre
dcompose place dans le bassinet tout couvert de toiles d'araignes.

LES SOUPONNEUX CONQURANTS

En raison de cette situation, et bien que la campagne proprement dite
soit virtuellement termine ici, la discipline applique par les Serbes
dans toute la montagne est encore trs svre. Nous en emes la brusque
notion le matin qui suivit notre arrive  Okrida. Notre premier devoir,
naturellement, fut d'aller voir le commandant de la ville et de lui
faire connatre notre prsence. Comme nous errions  travers les
vieilles rues tortueuses, bordes de petites boutiques pleines de toutes
sortes de choses bonnes  manger, destines  tre travailles, ou
portes, nous arrivmes enfin  l'tat-major serbe,--une grande maison 
deux tages antrieurement occupe par un bey albanais, lequel, 
l'arrive des Serbes, tait mort de subite et violente faon. Nous fmes
introduits dans le grand hall qui toujours divise, de l'avant 
l'arrire, les maisons turques lgantes. Le sous-lieutenant serbe, qui
avait le commandement du convoi qu' deux reprises nous fmes obligs de
suivre au cours de notre voyage depuis Monastir, nous accompagnait. Il
voulait, disait-il, parler lui-mme pour nous  l'aide-major.

D'ordinaire, nous n'attendions pas bien longtemps avant d'tre reus par
les officiers du haut commandement, car ils taient gnralement aussi
heureux de nous voir, d'apprendre de nous ce que nous pouvions leur dire
touchant les affaires du dehors que nous pouvions l'tre nous-mmes de
les voir. Mais, ce jour-l, il en fut autrement. Pendant une demi-heure
nous fmes antichambre.

Nous commencions  trouver le temps long, quand l'aide-major que nous
attendions, l'air proccup, accabl, la mine sombre autant qu'une nuit
d'orage, se rua  travers le corridor qui conduisait au bureau du
commandant. Cependant que nous demeurions stupfaits, nous demandant ce
que pouvait prsager tant de violence, notre sous-lieutenant fit sa
rapparition, ses yeux bleus voils, les lvres trs ples, les
pommettes trs rouges. Il se tenait  l'cart et semblait embarrass de
nous connatre,--enfin, un tout autre homme que le brave et gentil
compagnon que nous avions connu jusque-l. Il nous fallut quelque
minutes pour obtenir de lui l'aveu de ce qu'il y avait dans l'air. Il
avait commis une faute impardonnable, semblait-il, en abandonnant un
moment le convoi dont il avait reu le commandement. Quel droit avait-il
de s'attacher lui-mme  nous? Savait-il seulement qui nous tions? Il y
avait cent chances contre une pour que nous fussions des espions
autrichiens, et, dans ce cas, il avait commis une bvue qui pouvait
compromettre l'avenir tout entier de la Serbie!

Tout cela nous semblait assez bizarre, mais nous apparut plus srieux en
ce qui concernait le jeune officier. Nos coeurs commenaient  se navrer
 la pense que nous avions, bien malgr nous, mis dans l'embarras un si
aimable camarade. Un quart d'heure plus tard, pourtant, nous fmes reus
par le colonel Ristitch.

En dix minutes, nous tions devenus les meilleurs amis, changeant des
confidences, prenant du caf, et admirant ensemble la belle collection
d'armes albanaises et turques que possdait le colonel et qu'il avait
arranges en panoplies au-dessus de son lit de camp. Nous lui
expliqumes le cas du sous-lieutenant et nous lui arrachmes la promesse
que, pour cette fois, il serait compltement absous puisque c'tait
nous! Nanmoins, il demeura de cet incident quelque chose entre nous et
le pauvre sous-lieutenant. J'ai rarement vu un homme aussi effar.

Nous dnmes ce soir-l avec les officiers serbes, dans le hall de la
maison du bey albanais. Tchoulef, le chef de la police, nous avait
donn, en guise de garde du corps, pour la dure de notre sjour, un
trs beau rvolutionnaire bulgare, avec une moustache blanche et de
svres yeux bleus. Cet homme, vtu d'une sorte d'uniforme, portait sur
sa casquette le nombre 1, et il le portait firement, car il signifiait,
dans son opinion, qu'il tait l'homme le plus utile de la troupe, comme
il en tait le plus g. Une aveugle fidlit est la qualit matresse
du caractre de la plupart des paysans bulgares, et cet homme n'tait
pas une exception  la rgle. Il avait reu comme instructions de bien
veiller sur nous. Pour demeurer fidle  cette consigne, il insista donc
pour entrer avec nous dans la salle  manger, avec son fusil. Il s'assit
sur une estrade surleve, dans un coin. Et pas un moment, au cours de
cette longue Soire, il ne nous quitta des yeux.

[Illustration: Le colonel Ristitch.]

Les Serbes sont extrmement sociaux. Ils aiment la bonne chre, la bonne
compagnie t les bous vins. Il y a, dans la rgion des Balkans, beaucoup
de tziganes, et, tandis que les Bulgares refusent de les enrler comme
soldats, les Serbes les acceptent volontiers, dans l'unique but, je
suppose, de leur faire jouer de la musique aprs dner. Il n'y a pas un
de ces gars basans qui ne soit matre sur quelque instrument. Ici, par
exemple, il y en avait deux qui jouaient du violon de faon  vous
chauffer le sang dans les veines, et qui chantaient de si sauvages
chansons slaves ou tziganes, en agitant leurs bras et se frappant l'un
l'autre la tte de leurs tambourins, qu'on en oubliait leurs uniformes
de soldats et que, rvant, on s'imaginait transport dans un camp de
nomades, en quelque lointain dsert, au milieu de scnes farouches
d'amour passionn et de haine.

tait-ce l'effet de la musique tzigane, je ne sais, mais, vers le milieu
de la soire, le vieux policier nous protgeait, de son coin, avec une
si intense fixit, et empoignait d'une telle nergie son arme qu'un
brave lieutenant, qui est, en temps de paix, professeur dans une cole
suprieure,  Belgrade, prouva le besoin d'aller  lui et de lui
murmurer  l'oreille des mots qui, je l'imagine, avaient pour but de lui
faire poser une minute son dplorable fusil. Le vieux camarade,
machinalement, obit. Mais, longtemps avant que nous eussions fini nos
toasts d'adieu, tandis que montait le choeur mouvant de _Oslavana_, le
chant de ralliement de tous les Slaves, depuis l'Ob, bien loin en
Russie, jusqu' la Moldau et au Danube, il tait de nouveau sur ses
pieds, l'arme en mains, les yeux fixes. Positivement, je crois que si
quelqu'un avait os nous toucher seulement d'un doigt un peu rude, le
vieil homme l'et abattu sur l'heure.

EN ROUTE A L'AVENTURE

... La chevauche  travers la rude montagne, d'Okrida  Elbassan, a
toujours t considre comme extrmement hasardeuse. En hiver, seuls
les plus hardis des montagnards s'y aventurent. Mais le matin o nous
tions pour nous mettre en route il nous semblait qu'il y avait dans
l'air quelque chose de plus grave encore que de coutume. Sans nous en
donner les raisons prcises, le commandant serbe d'Okrida avait dj
tent de nous dissuader de ce voyage. Nous trouvant fermement rsolus,
aimablement il offrit de nous donner une escorte de cinq cavaliers. Nous
attendmes une heure la venue de ces hommes. Or, les jours d'hiver sont
courts. Le moment arriva o nous commenmes  nous dire que,
rellement, nous aurions d dj tre en route. Comme nous tions avec
un jeune agent de police bulgare, un ancien rvolutionnaire lui aussi,
bien arm et bon fusil, nous n'avions nulle crainte.

Nous tions dj en selle quand Tchoulef, le chef de la police, arriva 
ct de mon compagnon et lui dit quelques mots  voix basse. Nous
comprmes alors le peu d'entrain des cavaliers  obir aux ordres qu'ils
avaient reus. Peu de jours auparavant, d'aprs l'information que
donnait Tchoulef, dans la passe mme que nous devions traverser, une
bande d'Albanais avait attendu, en embuscade, dix soldats serbes et un
officier en mission spciale. Le nombre des cartouches retrouves sur
place, plus tard, prouva que les Serbes s'taient bravement dfendus;
mais pas un n'chappa. Afin de venger ce crime, un rgiment entier avait
t dpch dans la montagne. Les Albanais, sans cesse renforcs aprs
cet exploit, s'taient retirs au nord, vers Darma. Prs de cette ville,
ils avaient prpar pour les Serbes une nouvelle embuscade, ayant
projet de les laisser gagner le centre d'un ravin escarp et prts
alors  leur lancer, des hauteurs, des quartiers de roc et  les
canarder en mme temps, leur infligeant d'effrayantes pertes. Rien
d'tonnant  ce que le commandant serbe, deux jours aprs un tel
vnement, demeurt soucieux et proccup.

Pendant quelques moments nous examinmes entre nous la situation, aprs
quoi nous dcidmes que rien ne serait chang  notre plan. Nous
concluions, en effet, que notre situation vis--vis des Albanais tait
d'autant meilleure que nous n'avions avec nous aucun Serbe, D'autre
part, l'homme que Tchoulef nous avait procur pour conduire nos chevaux
de bt tait lui-mme Albanais, un garon blond,  bec-de-livre,
propritaire  Okrida; il serait homme  intervenir utilement en notre
faveur, le cas chant,  moins que nous n'eussions la malchance d'tre
pris comme cible d'un tir  longue porte.

Pendant deux heures et demie nous trottmes lestement le long du rivage
plat du lac d'Okrida, gagnant,  midi, la ville de Struga, dernier point
habit par des Bulgares. L, notre rsolution faiblit quelque peu. Sur
l'avis de notre policeman, nous nous rendmes chez le commandant local
et lui demandmes de nous donner une escorte pour accomplir le reste de
notre voyage.

--Nous sommes en temps de guerre, nous rpondit cet officier. Je ne puis
distraire aucun de mes hommes. Au surplus, je ne vous conseille pas
d'essayer de continuer votre route.

--Pourquoi? demandmes-nous, encore que nous connussions bien d'avance
de quoi il retournait.

L'officier haussa les paules:

--En raison de la nature de votre permis, continua-t-il, je ne puis pas
vous interdire de passer. Mais je vous conseille, du moins, d'attendre
jusqu' demain pour continuer. Il faut huit heures de cheval pour aller
 Kyouksi, le plus prochain village, et vous avez devant vous au plus
cinq heures de jour.

Cette attitude du commandant sembla alarmer notre gardien. Il nous
informa, hsitant, qu'il allait tre contraint de nous quitter l.

--Trs bien, lui dmes-nous. Nous trouverons quelqu'un d'autre.

Des patriotes bulgares ayant appris qui tait mon compagnon de voyage,
une dputation s'empressait maintenant de venir  nous pour nous inviter
 demeurer ici un peu plus longtemps; ils dsiraient, disaient-ils,
avoir l'honneur de nous offrir une lgre collation. Quoique nous
sentissions vivement la ncessit de nous dpcher, nous nous laissmes
conduire par un troit escalier jusqu' une chambre basse o une robuste
grand'mre bulgare nous souhaita la bienvenue avec les plus extatiques
exclamations de ravissement. Nous lui expliqumes avec prcaution que
nous avions seulement le temps d'accepter une bouche de pain et de
boire une tasse de lait. Mais elle ne voulut jamais se rsigner 
laisser chapper une si belle occasion. Rien n'y fit, et nous dmes
attendre qu'elle et fait cuire  notre intention quelques oeufs et fait
frire quelques truites frachement pches dans le lac.

[Illustration: Montagnards albanais sur la route d'Elbassan.]

Cependant, nous priions une couple de citoyens importants de nous
chercher quelqu'un qui voult bien prendre la place de notre gardien
dfaillant. Nous offrions de payer. Mais nous eussions aussi bien pu
proposer des sous que de l'or, c'tait en vain: pas une me, dans la
ville, ne se souciait de risquer le voyage. Heureusement, le professeur
Stephanof avait fait ses tudes en Amrique. Il comprenait l'utilit du
bluff en certains cas. Se tournant vers notre homme, il lui dit alors
avec autorit:

--J'en suis dsol, mais je suis oblig de vous ordonner de nous
accompagner au moins jusqu' Kyouksi.

C'tait un expdient dsespr; mais il russit. Bien que nous
n'eussions sur lui aucune autorit, l'homme fut impressionn.

--Je ne connais pas trs bien la route, allguait-il pourtant.

--Nous n'avons besoin de vous que pour l'amour de votre fusil, lui
rpondmes-nous brivement.

Sur quoi il courba la tte devant notre volont.

Faisant  nos htes un adieu tardif, nous quittmes la vieille
grand'mre qui, tout en larmes, rptait: Dieu vous bnisse! Dieu vous
bnisse!

Tandis que nous tions ainsi hbergs  Struga, l'Albanais 
bec-de-livre qui aurait pu nous guider en toute scurit dans la suite
de notre voyage, trompant la surveillance de l'homme qu'en prvision de
cette dsertion nous avions charg de le guetter, s'tait enfui hors de
la ville avec nos chevaux de charge et nos provisions. Nous ne devions
plus le revoir qu' Elbassan.

PERDUS DANS LA NUIT

De notre trange quipe dans les montagnes, durant les vingt-quatre
heures qui suivirent, sans nourriture, sans sommeil, arross de pluie et
de boue, perdus aussi compltement que le furent jamais hommes au monde,
je ne saurais dire que peu de chose, encore que je ne sache pas qu'il
puisse y avoir une chevauche pareille, autre part que dans cette rgion
dsole de rocs et de ravins. Nous grimpmes lentement, d'abord, dans la
neige, pour tomber dans une valle troite et nue. La nuit vint. Au
clair de lune, nous traversmes au petit galop la valle, puis
recommenmes  escalader une autre ligne de montagnes, en suivant le
cours d'un torrent qu'il nous fallait passer et repasser  chaque
instant sur d'troits ponts de bois, jets  de vertigineuses hauteurs.
Nous sentions nos chevaux trembler sous nous, tandis que, dans les
profondeurs sombres, les flots bouillonnaient avec des grondements de
mauvais augure.

A 9 heures, la route, soudainement sembla s'amliorer. Elle devenait
plus large et mieux construite. Mais elle tait coupe par des centaines
de ravins ayant de vingt  cent mtres de profondeur et qu'aucun pont ne
franchissait. Nous pensmes d'abord que cette route avait t ainsi
saccage par les Albanais dans le but de prvenir une invasion. Nous
apprmes, plus tard, qu'en ralit, le gouvernement ottoman avait
commenc, il y a une quinzaine d'annes, les travaux de cette
extraordinaire voie, mais que, fidles  la mthode orientale, les
ouvriers n'avaient achev que les parties qui ne prsentaient aucune
difficult, laissant de ct tous les obstacles que la nature leur avait
opposs.

Il tait nuit, maintenant. La lune s'tait cache derrire les nuages et
nous y voyions , peine. A notre gauche s'enfonait un prcipice abrupt.
A notre droite se dressait la montagne, pareille  un mur. Toutes les
dix minutes, en moyenne, nous voyions la route s'effondrant soudain sous
nos pas, les chevaux prs de tomber au fond d'un puits noir; alors, en
ttonnant, nous cherchions le moyen de passer de l'autre ct du ravin,
l o, confusment, nous pouvions entrevoir que reprenait la voie.

Quelquefois, nous perdions compltement notre chemin et devions, pour le
retrouver, faire de longs dtours, passant  gu le cours d'eau,
mouills, mme  cheval, jusqu'au milieu du corps et perdant un temps
prcieux.

A 2 heures et demie du matin environ, inquiets et puiss, nous perdions
compltement notre route, et, nous trouvant dans une petite clairire,
nous dcidmes d'attendre l le lever du jour. Un arbre se dressait au
milieu de la clairire. Dans ses branches, selon la coutume albanaise,
un montagnard avait abrit sa petite moisson de foin. Nous nous
tendmes sur la terre humide, au-dessous du prcaire abri que formait
cette meule arienne.

A l'aube, nous retrouvmes la route et continumes notre voyage. La
pluie se dversait maintenant en cataractes. Malgr nos impermables,
nous tions tremps jusqu' la peau. Nous pouvions voir, au fond du
ravin, le torrent se ruer, tout rouge, charg de fange. Les chevaux
parfois s'enfonaient jusqu'aux genoux dans la vase. Ainsi nous
bataillions quand, vers 8 heures du matin environ, la route tout  coup
se rtrcit, se rtrcit, s'vanouit.

Comme nous ne pouvions escalader les rocs,  notre droite, non plus que
traverser le torrent,  notre gauche, il nous apparut que nous n'avions
plus qu'une ressource: tourner bride vers Okrida. Et nos coeurs
dfaillirent  la perspective de recommencer tant de longs dtours, de
refranchir, au prix des mmes difficults, tous ces ravins, ces
prcipices. Nous nous rsignmes, pourtant, puisque l'Albanie, nous
disions-nous, tait ainsi faite. Nous avions du moins acquis quelques
notions touchant ce pays peu connu.

Vers midi, nous rencontrmes un ptre, lequel nous apprit que, le soir,
dans l'obscurit, nous avions dpass Kyouksi. La petite ville tait,
nous dit-il, situe trs haut dans les montagnes, de l'autre ct de la
valle. Il ne voulait pas croire que nous avions voyag toute la nuit
sur la route du gouvernement turc, prtendant avec insistance qu'elle
tait absolument impraticable et que c'tait une merveille que nous
fussions arrivs jusqu' son propre pturage.

Peu aprs la pluie cessa. Pour la premire fois nous pouvions jeter un
regard autour de nous. De grands pics sombres, draps de nuages roses,
se dressaient altiers de tous cts. Sur leurs pointes extrmes,
l-haut, nettement distinctes  travers les flottantes brumes,
s'parpillaient de minuscules cabanes, de petites pices de terre,
cultive. On n'aurait jamais pu supposer que des hommes pouvaient vivre
en des lieux aussi levs et aussi inaccessibles. Pourtant, c'taient l
les sjours prfrs des Albanais; c'tait l qu'ils coulaient une vie
de rclusion et de solitude qui nous apparaissait comme inconcevable.

Nous atteignmes  2 heures de l'aprs-midi ce Kyouksi si haut perch.
Nous fmes reus avec une grande amabilit par le lieutenant serbe qui y
commandait. Il nous prit avec lui dans sa rude demeure et alluma dans
l'troite chemine de bois un feu ronflant; il nous laissa nous
dshabiller afin de faire scher nos vtements et nous offrit, aprs
manger, un coin pour dormir; en un mot, il s'acquit des droits  notre
ternelle gratitude.

PAUL SCOTT MOWRER.

--_A suivre_.--



LA LEON DE TANGO

Tanguez-vous? C'est la question qui s'est pose dans les bals, cet
hiver, d'abord un feu timidement, avec un sourire qui excusait d'avance
la rponse ngative, puis d'un ton plus assur et n'admettant pas de
dfaite, comme si l'on s'informait de la chose la plus naturelle du
monde... Il a donc fallu apprendre le tango, et chacun s'est prcipit
avec entrain aux cours des professeurs  la mode, afin d'y recevoir les
bons principes. Bien avises, des matresses de maison ont organis chez
elles de petites runions, o jeunes gens et jeunes filles s'initient
aux secrets chorgraphiques qu'ils brlent de connatre. Et ce sont, le
soir, pour le cercle d'amis qui forment l'intimit de cans, de
charmantes leons, donnes par une dame experte en l'art d'enseigner les
pas difficiles dont se compose la danse nouvelle, le corte, le
paseo, la mdia luna. Groups autour d'elle, ses lves l'coutent,
la suivent des yeux, tandis que d'autres, au son de l'infatigable piano,
s'essaient  appliquer les rgles qu'ils viennent d'apprendre... Le
tango qui s'introduit ainsi dans les salons parisiens n'a rien du tango
espagnol, dont le nom voque les ferias dsordonnes. Argentin
d'origine,  peine modifi pour avoir travers les mers, il se prsente
comme une marche  deux, aux mouvements lents et souples, trs rythms
par la musique. Remplacera-t-il, dans la faveur mondaine, le double et
le triple boston, comme ceux-ci taraient emport sur la valse? Pour le
moment, il fait fureur, et on ne le trouve pas plus os que ses
devanciers. Mais o sont les danses d'antan?...



COMMENT LES GRECS ONT PRIS JANINA

_Notre excellent correspondant M, Jean Leune qui, en compagnie de la
courageuse Mme Jean Leune, a suivi avec tant de passion et de
persvrance la campagne des Hellnes en Epire, vient d'avoir la joie la
plus chre, sans doute, qu'il et rve: aprs avoir assist aux
suprmes assauts donns  Janina, il a, des premiers, pntr dans la
ville reconquise; il y a t tmoin de l'enthousiasme populaire; il a
assist tour  tour  l'entre du Diadoque, au_ Te Deum _d'actions de
grces et a, enfin, obtenu du duc de Sparte, aujourd'hui roi des
Hellnes, une entrevue o le prince s'est montr particulirement
aimable. La vaillance de M. et de Mme Jean Leune, l'abngation toute
militaire, le courage qu'ils ont montrs depuis tant de semaines leur
mritaient cette suprme rcompense._

_Voici les notes dans lesquelles M. Jean Leune nous narre les vnements
dont il fut tmoin:_

LES DERNIRES JOURNES DU DUEL

Losetzi, 5 mars.

Hier matin,  6 heures 1/2, le canon a commenc de tirer comme il
n'avait pas tir depuis longtemps. Enfin, l'attaque tait dclenche.

Toute la journe, nous avons assist, de Kotortsi,  un duel
d'artillerie entre Canetta et Bizani, qui, inond d'une pluie de fer,
rpondait faiblement.

Aprs une courte interruption, le soir, le feu recommenait  9 heures
1/2. Toute la nuit nous l'avons entendu. Grosses pices de sige et
pices de campagne tiraient avec rage. Les Turcs, toujours, rpondaient
 peine.

Vers le matin, la canonnade de nouveau cessa pour reprendre peu de temps
aprs,  7 heures. En mme temps, sur notre gauche, c'est--dire du ct
de Bizani, clatait une trs vive fusillade accompagne d'intenses
crpitements de mitrailleuses.

Voulant  tout prix voir quelque chose, nous sommes partis  8 heures
1/2 de Kotortsi avec l'ide de gagner un sommet quelconque de la
montagne Atorachi. Aprs une rude escalade, nous arrivions sur
l'avant-dernier sommet dominant Bizani et, en rampant, nous gagnions un
petit mur-abri.

Pendant une demi-heure environ, nous observons de l les alles et
venues des obus. Puis nous redescendons vers Kotortsi. Nous y
rencontrons le gnral Sapoundsakis, entour de tout son tat-major, se
dirigeant vers Losetzi, et qui nous engage  le suivre; puis, un peu
plus loin, le commandant Spanidis, lequel, en passant prs de nous, nous
annonce que ce matin de trs bonne heure l'aile gauche a attaqu trs
violemment l'ennemi et pris le village de Manoliassa. De ce ct, les
Turcs reculent.

A l'extrme droite, les troupes venant de Metsovo ont combattu hier
toute la journe avec succs contre les Turcs qu'elles ont, l aussi,
forcs  la retraite; elles sont maintenant tout prs de Drisko. Par
ailleurs, nous apprenons que l'artillerie grecque a fait hier et cette
nuit normment de mal  l'ennemi, et que, d'autre part, la 3e division,
venant de Konitza, au nord-ouest, est aujourd'hui  trs petite distance
de Janina.

A 10 heures 1/2, nous quittons Kotortsi pour gagner Losetzi. Arrivs l,
nous confions vite notre mince bagage au docteur Stphanidis, dont nous
devons tre les htes, puis nous htons de repartir vers le monastre de
Tsouka qu'on nous a indiqu comme un belvdre superbe pour suivre la
bataille. De fait, du parc qui environne le monastre, on embrasse et
les crtes de Bizani et celles de Manoliassa, les forts de
Saint-Nicolas, Dourouti et Sadovitza, la ville et le lac de Janina, et
le fort de Gastritza avec la plaine qui le spare des montagnes sur
lesquelles nous sommes. On a une vision d'ensemble trs nette de la
structure du terrain, et l'on constate alors  quel point la nature
avait suprieurement fortifi Janina. Les travaux de von der Goltz n'ont
fait que complter son oeuvre et vritablement l'arme turque avait la
partie belle  rsister.

Quand je pense qu'en dcembre, alors que l'arme d'Epire comptait
seulement quatre bataillons d'evzones, un rgiment d'infanterie et la 2e
division qui tenait les hauteurs de Manoliassa, alors qu'il n'y avait en
tout et pour tout contre Bizani que quatre pices de 105 et quatre
pices de 75 en batterie  Canetta, quand je pense, dis-je, que dans ces
conditions le colonel Joanno a os se lancer contre Bizani avec 4
bataillons d'evzones!

Pareille tentative, tant donn les conditions dans lesquelles cette
attaque avait t improvise et les effrayantes difficults du terrain,
prouve que l'arme grecque est encore trs jeune. Elle fait penser  ces
petits enfants qui courent sur les toits sans tomber, parce qu'ils
ignorent le danger. D'ailleurs, la connaissance du pril ne saurait
calmer l'hroque courage de ces hommes. Conscients, dsormais, des
risques courus, ils conservent leur superbe mpris de la mort. Il faut
souhaiter seulement que les chefs, gardant la facult prcieuse
d'utiliser tant de vaillance, sachent viter dans l'avenir d'en abuser.
Et je ne doute pas que le commandement arrive bien vite  ce sage tat
d'esprit sous la ferme direction de S. A. R. le Diadoque, second dans
sa tche par notre mission militaire franaise.

Sur notre gauche, au nord du village de Losetzi, se dressent toute une
srie de hauteurs entre lesquelles sont et les gros canons et les pices
de campagne. Les uns et les autres tirent cet aprs-midi avec
acharnement. Il est trs difficile de voir o tombent les obus.

Sur notre droite, c'est--dire au nord-est de Tsouka, sur la montagne
dont ce village est spar par un ravin  pic de 500  600 mtres, une
fusillade trs nourrie crpite encore, vers le village de Condovrachi.
Vraisemblablement, ce sont les troupes de Metsovo qui s'en emparent pour
oprer leur jonction avec la 6e division, ce soir mme, conformment aux
ordres du Diadoque.

A 6 heures, nous quittons Tsouka pour rentrer  Losetzi. L on nous
apprend que tout a march aujourd'hui aussi bien que possible. Tous les
officiers sont persuads que l'attaque de demain, qui concidera avec
l'arrive aux portes mmes de Janina de la 3 division, amnera la
chute de la ville.

CHRIST EST RESSUSCIT! JANINA EST GRECQUE!

6 mars.

La canonnade s'est fait entendre presque toute la nuit  intervalles
irrguliers, cessant vers les 3 heures. A 5 heures, les canons grecs
recommencent de tirer avec acharnement. On entend au loin une fusillade
nourrie. Ce doit tre l'attaque gnrale.

A 5 heures 1/2, tout cesse. Nous gagnons dans la nuit le monastre de
Tsouka, notre observatoire. Le silence est complet, impressionnant. Pas
un coup de canon. Pas mme un coup de fusil. Que se passe-t-il donc? Les
hommes, tout  l'heure, criaient: Zito et les premiers zitos taient
venus d'Atorachi, du ct qui touche Bizani. Maintenant, le cri de joie
monte de toute la ligne. 11 s'est certainement pass quelque chose de
grave et d'important. Et, quittant le monastre de Tsouka, nous courons
aux nouvelles vers Losetzi.

Comme nous descendons, une fusillade clate sur Atorachi et gagne
Kotortsi, Lasina, etc. Vraiment, nous ne savons plus que penser. Tout ce
qui se passe en ce moment nous semble extraordinaire...

Nous arrivons au tlphone... _Christos anesthi!_ nous crient les
soldais... (Christ est ressuscit!) Janina est grecque  l'heure qu'il
est! La nouvelle est officielle. Cette nuit ont commenc les pourparlers
pour la reddition. Seulement Essad pacha voulait que ses troupes
restassent libres. Le Diadoque n'a pas accept et il a ordonn un
semblant d'attaque gnrale  5 heures ce matin. A 5 heures 1/2, Essad
acceptait toutes ses conditions. Maintenant, nos troupes vont occuper
Bizani. Ensuite, les bataillons d'evzones du colonel Joanno entreront
dans Janina...

Nous n'en demandons pas plus. D'ailleurs, il nous serait impossible en
ce moment de prononcer une parole... Nous serrons la main  ces braves
gens et nous gagnons bien vite Losetzi. Mous avons hte de partir, de
gagner s'il se peut Janina. L'intrt est l, maintenant. Mais il nous
faut d'abord, sur le conseil d'officiers, aller vers Bizani, o se
trouvent les gnraux.

Nous montons, nous montons, et, tout d'un coup, d'une crte que nous
venons d'atteindre, Bizani nous apparat comme jamais encore nous ne
l'avions vu. Quelle chose formidable! Une suite de hauteurs et de
ravins. Partout des canons, des tranches, des zones de fils de fer...

[Illustration: Carte de la rgion de Janina.]

A notre gauche, sur le petit Bizani, des troupes grecques avancent, puis
se massent sur un mamelon. C'est l'occupation tant rve! Pauvres gens,
l'ont-ils assez mrit, ce triomphe d'aujourd'hui! Sur le grand Bizani,
trs haut et trs loin, un tout petit drapeau blanc...

Nous descendons, nous remontons, jetant au passage un coup d'oeil aux
dfenses que nous ctoyons ou traversons. Il en est de trs primitives
qu'on sent avoir t improvises en hte. Par contre, un peu plus loin,
voici des tranches trs bien faites, avec abris souterrains pour les
hommes, passages souterrains, etc. Les fusils des hommes sont  leur
place, car les soldats turcs ont t ce matin rassembls, sans armes,
vers le village de Serviana.

Soudain, sur le mamelon o nous sommes avec des evzones, conduits par
leurs officiers, ils arrivent de toutes parts. Ils se rpandent dans les
tranches, s'quipent, prennent leurs armes, puis se groupent. Ensuite,
ils dfilent devant les evzones, et, devant le commandant du bataillon,
chaque soldat en passant dpose ses armes. C'est infiniment triste 
voir...

DANS JANINA LIBRE

Janina, 6 mars, soir.

... Enfin, voici Janina, accroupie au bord de son lac bleu, en face de
l'norme chane de montagnes qui lui cache tout horizon vers le nord.

[Illustration: Croquis schmatique, par M. Jean Leune, de la manoeuvre
qui a amen la chute de Janina.]

En avant de la ville, des troupes campent. D'autres sortent et s'en vont
pour camper plus loin. Ce sont les evzones qui sont arrivs hier soir 
800 mtres des portes de Janina dans laquelle ils sont entrs ce matin.
Cela leur suffit, pour viter de passer sous le feu des forts de
_Bizani_, le Diadoque avait arrt le plan suivant: tourner cette
position avec son aile gauche, enlever les hauteurs de _Tsouka_,
s'emparer des forts _Saint-Nicolas, Dourouti_ et _Sadovitza_, enfin
marcher sur _Janina_. En consquence, il partagea son arme en deux
sections (aile droite et aile gauche), dont la composition respective
est indiqus sur le croquis ci-dessus.

La _2e division_ avec un rgiment de cavalerie devait occuper le centre
de la ligne et manoeuvrer isolment. La masse d'artillerie (4 pices de
105, 4 pices de 150 et plusieurs batteries de 75) tait en arrire de
_Canetta_.

Les ordres pour les journes des 4 et 5 mars furent les suivants:

_Aile droite_: Des hauteurs d'_Atorachi_ qu'elle occupe, elle
excutera, le 4 mars, un combat dmonstratif d'artillerie et
d'infanterie sur la position de _Bizani_.

Le 5 mars, l'infanterie fera une reconnaissance offensive pendant que
l'artillerie, par un tir continu cooprera  l'attaque, gnrale.

_2e Division_ (centre): Le 4 mars, descendre des hauteurs de _Canetta_
et occuper les dbouchs dans la plaine. Le 5 mars, avancer  cheval sur
la route de _Preveza  Janina_.

_Aile gauche_: L'aile gauche est divise en trois colonnes:

_1re colonne_, composs de la 4e division, en position sur les hauteurs
 l'ouest de _Canetta_, excutera le 4 mars un combat dmonstratif. Le 5
mars, elle s'emparera des collines de la plaine  l'ouest de la route de
Janina et rglera sa marche sur les autres colonnes de l'aile gauche.

_2e colonne_, compose de 2 bataillons d'evzones, 1 bataillon du 17e
d'infanterie, des 3e et 15e rgiments d'infanterie, se concentrera le 4
mars  la sortie du dfil de _Manoliassa_. Le 5, au point du jour,
attaquer _St-Nicolas_.

_3e colonne_, de la force de 9 bataillons et 2 batteries de montagne, se
concentrera le 4 mars derrire la montagne _Olitsika_. Dans la nuit du 4
au 5 mars, marcher sur la montagne _Tsouka_. Le 5 mars, au point du
jour, attaquer et s'emparer des positions de _Tsouka_. Envoyer un
dtachement tourner le fort _Saint-Nicolas_ par le nord et cooprer 
l'attaque de ce fort avec la deuxime colonne venant du sud. Le reste de
la colonne marchera sur les forts _Dourouti_ et _Sadovitza_.

Les 2e et 3e colonnes, matresses des forts et des hauteurs, se
runiront dans la plaine pour marcher de concert sur _Janina_.

Ils s'en vont trs contents, disant eux-mmes trs simplement qu'il faut
cder la place  d'autres ayant aussi mrit de voir la ville conquise.

Nous entrons dans la ville... Dans les rues, l'enthousiasme est
dlirant, indescriptible. Les malheureux habitants,  force d'acclamer
leurs librateurs, n'ont plus de voix! De vieilles femmes aux fentres
pleurent et battent des mains. Des femmes, du pas de leur porte, se
prcipitent vers nous et embrassent ma femme  l'touffer, lui baisent
les mains, les vtements: Oh! soyez bnis, vous qui nous apportez la
libert!

Au consulat de France, le consul, M. Dussap et sa femme, l'crivain bien
connu sous le pseudonyme de Guy Chantepleure, nous reoivent  bras
ouverts, car nous sommes les premiers Franais qu'ils voient depuis cinq
mois.

Dans Janina, ville grecque aux mains des Turcs et revendique par les
Albanais, M. Dussap, en toute impartialit et en toute justice, a t
amen  prendre la dfense des Grecs, affreusement malmens par leurs
matres et tyrans. Et les Janiniotes, en ce jour de joie, n'oublient pas
ce qu'a fait pour eux le consul de France en ces jours de deuil et
d'angoisse que furent ces cinq derniers mois. Le nom de M. Dussap est
sur toutes les lvres, associ tout naturellement  celui de la France.

[A FIN D'UNE LONGUE RSISTANCE.--Les soldats turcs, qui avaient t
rassembls  Serviana au moment de la signature du protocole de
reddition remontent  leurs tranches sous la conduite de leurs
officiers; ils s'quipent et reprennent leurs armes, puis vont dfiler
devant les troupes grecques et dposer en tas leurs fusils. _Phot. Jean
Laine_]

Il suffit maintenant  Janina de se dire Franais pour tre
immdiatement l'objet de mille dlicates attentions de la part des
habitants qui ne savent quoi faire pour vous tre agrables et vous
rendre service. Comme il suffit de se dire Italien ou Autrichien pour
tre immdiatement mis en quarantaine.

Voil l'inapprciable service qu'un consul intelligent a su rendre ici:
faire aimer la France et disposer tout naturellement le pays  accepter
avec joie notre influence tant au point de vue moral qu'au point de vue
matriel.

A l'tat-major, j'allais avoir connaissance du plan d'oprations dont la
russite avait jet, aprs une lutte si hroque de part et d'autre, la
place de Janina aux mains du Diadoque et de son arme (2). La manoeuvre
fut aussi sagement prpare que, plus tard, elle fut nergiquement
conduite.

[(2) Les explications qu'on trouvera au-dessous du croquis de la page
prcdente rsument clairement, d'aprs les ordres mmes de
l'tat-major, toute l'opration et permettent de suivre sur la carte la
marche des divers corps en vue du rsultat dcisif.]

Il y avait  la base de la tactique une de ces ruses de guerre vieilles
comme le monde et qui pourtant ont le plus souvent de grandes chances de
russite: le Diadoque fit croire  son arme--certain que l'arme turque
ne le pourrait ignorer longtemps--que l'attaque se ferait par la droite,
entre Bizani et Gastritza. En mme temps, il rassemblait, ds lundi
dernier,  Emin Aga, toutes les rserves de ses divisions. Il
constituait ainsi, en deux jours, au centre, une solide masse de
manoeuvre, forte de vingt-trois bataillons et de six batteries de
montagne. Cette masse pouvait tre porte rapidement soit  gauche, soit
 droite, suivant que les Turcs tomberaient ou non dans le pige, ils y
tombrent puisqu'ils dgarnirent en partie leur droite pour renforcer
leur gauche, vers Kotzelio. Mais, par ailleurs, craignant toujours une
attaque vers Manoliassa, ils renforaient sur ce point leurs troupes.

Le Diadoque divisa alors ses vingt-trois bataillons, dont la 4e
division, en trois colonnes sous le commandement gnral du gnral
Moskopoulos. Deux colonnes fortes de quatorze bataillons et de quatre
batteries de montagne partaient  l'est d'Olitsika, l'une dans la valle
de Manoliassa, l'autre (4e division) sur les crtes mmes de Manoliassa.

La troisime colonne (neuf bataillons et deux batteries) partit le mardi
soir, passa derrire Olitsika, fit toute la nuit une marche force sur
un sentier gel o les hommes glissaient et tombaient  tout instant. A
7 heures du matin, cette colonne arrivait sans tre aperue  150 mtres
des tranches de Tsouka. Elle tombait  l'improviste sur les Turcs qui,
surpris, faisaient un semblant de rsistance puis s'enfuyaient.

La chute de Tsouka amena la chute d'une position dite de la cte 750,
puis du fort Saint-Nicolas, et ensuite du fort de Dourouti. Sur ces
diffrentes positions, dix pices de canon taient prises.

Le fort de Bizani essaya bien, dans la journe, d'empcher la marche en
avant des troupes grecques en bombardant Manoliassa, Saint-Nicolas et
Dourouti; ce fut en vain.

Les troupes turques battaient en retraite vers Bapsista. Alors,
l'artillerie de montagne vint se mettre en batterie de ce ct. Elle
tira sur les Turcs avec des obus explosifs qui allaient transformer la
retraite en une fuite perdue.

A 4 heures du soir, la colonne du centre, compose d'evzones, qui tait
passe par la valle de Manoliassa, arrivait  800 mtres des portes de
la ville, aprs avoir coup tous les fils tlgraphiques entre Bizani et
Janina. Ds ce moment, la ville tait perdue pour les Turcs.

Ce fut alors qu'Essad pacha fit venir les consuls et les pria d'adresser
en son nom au Diadoque des propositions pour la reddition de la ville,
ce qui fut fait. Un peu plus tard, dans la nuit, vers 2 heures du matin,
le vicaire du mtropolite et plusieurs officiers turcs se rendaient en
automobile auprs du Diadoque pour arrter dfinitivement les clauses de
la reddition, ce qui fut trs simple, puisque Essad pacha livrait la
ville, les forts, leur matriel, et se constituait prisonnier, lui et
son arme, sans aucune condition.

Mais presque toute l'arme grecque ignorait cette reddition, et c'est
pourquoi l'extrme droite fit le matin,  5 heures, cette attaque que
tout le monde, de ce ct, avait cru tre l'attaque dcisive. Les Turcs,
ignorant galement qu'Essad pacha avait rendu la ville, ripostrent.
Mais, tout de suite, des deux cts, les ordres de cesser le feu
arrivrent, ce qui fit que le combat ne dura qu'une demi-heure.

UNE AUDIENCE DU DIADOQUE

Janina, 9 mars.

Comme nous flnions, hier, par les rues, le Diadoque vint  passer, 
pied, avec son aide de camp, le commandant Calinski. Il s'arrta devant
nous et dit au commandant: Prsentez-moi, je vous prie, ce couple
extraordinaire qui enfreint toujours mes ordres!

Le commandant s'excuta trs gentiment. Alors, le prince nous dit:

--C'est comme cela que vous avez suivi mon arme en Macdoine, et que
vous avez encore trouv moyen de la suivre ici? Vous avez une fire
volont, vous savez.

--En effet, Altesse, rpondit ma femme, car vos interdictions
perptuelles m'ont valu de faire des 30 kilomtres par jour et de subir
maints dsagrments.

--Je vous admire, madame... Que voulez-vous de moi, maintenant? Alors
nous avons sollicit du prince une entrevue particulire qu'il nous
accorda pour ce matin.

L'accueil du Diadoque fut d'une simplicit, d'une cordialit charmantes.
Aprs nous avoir flicits de tout ce que nous avions fait, il nous
parla de son arme, de ses enfants, comme il appelle ses soldats. 11
nous dit combien il les aimait. Et puis, il nous exprima aussi les
espoirs qu'il mettait en une arme qui venait de se rvler si belle et
si vaillante...

Les espoirs que fonde le prince royal sur son arme, mais ils sont ceux
de tout l'hellnisme. Et c'est avec le plus grand srieux que l'on doit
dsormais couter les Grecs exposer leurs rves de demain. L'on n'a plus
le droit aujourd'hui de rire de leur grande ide,--la marche 
Constantinople, le retour  la capitale des anctres,  la ville
magnifique de Constantin, lorsqu'on a vu ces troupes supporter, sans
faiblesse, ce que nous les avons vues endurer pendant cette campagne,
sur la montagne, dans la neige, sous la pluie et le vent, et lorsque,
aprs toutes ces souffrances, on les voit prendre une forteresse comme
Janina, o elles dfilent ensuite avec l'aspect de troupes qui
n'auraient pas fait plus de quinze jours de campagne par de beaux jours
de printemps!

Le soldat grec vient de prouver d'une manire clatante que son
tonnante sobrit ne nuit en rien  sa rsistance. Aprs cinq mois de
campagne, ces troupes, comprenant au dbut bien des lments  peine
dgrossis, sont aujourd'hui entranes, instruites et aguerries.

Elles ne sont, par ailleurs, nullement fatigues, et telles quelles,
physiquement et moralement, elles seraient toutes prtes pour une
nouvelle campagne.

Tous les officiers turcs que nous avons vus s'accordent  reconnatre
l'extraordinaire valeur combative, qu'ils ne souponnaient nullement, de
l'arme hellne. Ils admirent sans rserve le plan du Diadoque, dont
l'excution a amen la chute de la ville.

La Grce, disent-ils tous, a trouv en son futur roi un vritable
gnral, comme elle a trouv en Venizelos un des plus grands hommes
d'tat de l'poque moderne. Ah! si nous avions un Venizelos, nous
aussi!

Puis, comme nous parlions de la guerre balkanique en gnral, ils nous
ont dit:

Notre adversaire le plus redoutable dans cette guerre n'a pas t, quoi
qu'on en ait dit, la Bulgarie: ce fut la Grce, dont l'arme nous a pris
Salonique et vient de nous prendre Janina, dont la flotte nous a pris
les les de l'Ege et nous a surtout empchs de transporter vers
Tchataldja les 250.000 hommes que nous avons en Asie Mineure, et que le
manque de routes et de chemins de fer immobilise autour de Smyrne ou en
Syrie. Ah! la flotte grecque! quel rle elle aura jou dans cette
guerre! Mais, sans elle, il y a longtemps que nous serions  Sofia!...

JEAN LEUNE.

[Illustration: Sur Bizani: canon Krupp de 9 cent., dmoli par un obus
grec et projet dans le ravin, en arrire de la batterie.--_Phot. J.
Leune._]



[Illustration: Au dpart de Tozeur: deux des quatre aroplanes de
l'escadrille n'ont pas encore quitt le sol.]

[Illustration: La ville de Tozeur, telle qu'elle apparat  une hauteur
de 300 mtres.]

[Illustration: Gabs et son oasis, vus  1.200 mtres d'altitude (au
fond, la ligne du rivage et la mer).]

[Illustration: Au dpart de Gabs: la ville et le champ de manoeuvres
d'o partent les aroplanes.]

EN AROPLANE AU-DESSUS DE LA TUNISIE: LE RAID DE L'ESCADRILLE DE BISKRA

Nous avons signal, dans notre numro du 8 mars dernier, le beau raid
accompli par les aviateurs militaires du centre de Biskra, en publiant
des photographies prises aux tapes de Tozeur et de Gabs. Voici
aujourd'hui quelques curieuses images des mmes endroits, vus du haut
d'un des aroplanes de l'escadrille, l'appareil Farman du lieutenant
Reimbert, qu'accompagnait le caporal Dewoitine, auteur de ces clichs:
les villes, avec leurs oasis qui les entourent de verdure sombre, et
l'immense tendue du dsert, y apparaissent sous des aspects que
l'objectif n'avait point encore enregistrs jusqu' prsent.



[Illustration: Salle  manger, par Jallot. (Peinture dcorative de
Waldraff; chemin de table de Clment Mre; cramiques de Massoul et
Luce.)]

LE MOBILIER MODERNE AU PAVILLON DE MARSAN

A plusieurs reprises dj, depuis quelques annes, les Parisiens ont t
convis  juger, dans les Salons de peinture et dans les expositions
spciales, les oeuvres des artistes du mobilier qui travaillent, en des
sens diffrents,  donner un style dcoratif nouveau  notre temps. Au
dernier Salon d'Automne, leur effort s'tait affirm considrable et
divers. En ce moment mme, il se manifeste, avec peut-tre moins
d'ampleur, mais plus de mesure, au pavillon de Marsan, par l'exposition
de quelques ouvrages, que leur prsence au Louvre recommande, si l'on
peut dire officiellement,  l'examen. L'occasion tait favorable de
montrer comment se dveloppe cette renaissance dcorative franaise que
proclament les gens avertis et qui, depuis quelques saisons, parat
donner des produits de qualit. Pour permettre de les apprcier, la
photographie en couleurs tait ncessaire: elle rend ce qui, dans les
ameublements soumis  notre got, est essentiel, les tons varis des
toffes et des bois.

La couleur frappe, en effet, ds l'abord, au premier regard jet sur ces
petites pices disposes en des compartiments spars, comme en des
dcors de thtre. Elles semblent avant tout composes pour le
divertissement des yeux.

Le boudoir de dame, bleu, vert et jaune, d'aspect futile et lger, que
nous reproduisons ici, est caractristique de cette manire: les teintes
y sont franches, hardies, vivement opposes. Ailleurs, l'artiste a
ralis des combinaisons moins violentes, comme en cette salle  manger
o se marient les chaudes nuances d'un rouge automnal, relev pourtant
par l'clat d'un coussin meraude, et en cette chambre  coucher jaune
clair, ardoise et vert sombre,  laquelle semble avoir contribu
l'arc-en-ciel de la palette. Si les tapis et les tentures se parent de
couleurs choisies, la matire mme des meubles concourt  l'impression
d'ensemble: l'art dcoratif moderne utilise tous les bois, naturels ou
vernis, prcieux ou frustes, depuis le chne, le noyer, l'acajou et le
palissandre jusqu'au citronnier, au camphrier, au cuba,  l'espnille et
au laurier-rose.

Par les chantillons runis au Pavillon de Marsan, il serait malais de
dterminer les tendances gnrales du style actuel. Plusieurs influences
s'y manifestent: le got du confortable anglais, la recherche
ornementale qu'a introduite chez nous la mode persane, se font sentir, 
des degrs divers, dans le mobilier nouveau. Tel qu'il est, ce style
s'imposera-t-il? On ne peut encore en dcider. La tentative vaut du
moins d'tre signale, et nous la suivrons avec intrt, de crer un art
dcoratif de notre temps, en dehors des traditionnelles imitations de
l'poque de Henri II, de Louis XVI, ou du premier Empire.

[Illustration: Boudoir de dame, par Abel Landry.]

[Illustration: Chambre  coucher, par Rapin.]

_Photo-Couleurs._



[AVANT LE SUPRME ASSAUT.-Comment les soldats bulgares, de leurs
tranches avances, distinguaient  l'horizon Andrinople, l'Odrin tant
convoite, ses mosques et ses minarets, dans la dernire priode du
sige.--_Phot. C. Woitz._]

LA CHUTE D'ANDRINOPLE

Aprs Salonique, aprs Janina, voici qu'Andrinople vient de succomber 
son tour. La ville hroque aura rsist prs de cinq mois, depuis son
complet investissement, au dbut de la seconde quinzaine de novembre.

C'est la rsistance d'Andrinople qui avait t la cause principale de
l'avortement des ngociations de Londres. On se rappelle qu'au moment de
l'armistice, les Bulgares n'avaient pu entamer qu'au sud-ouest et 
l'ouest les dfenses turques, en s'emparant de Kartal-Tp et d'une
partie de Papas-Tp.

Aprs la rvolution militaire de Constantinople et le retour au pouvoir
des Jeunes-Turcs qui avaient dcid de faire un nouvel effort dsespr
pour conserver  l'empire la ville hroque, le bombardement reprenait
plus terrible; 45.000 Serbes, avec leur matriel de sige, s'taient
joints aux Bulgares.

Il tait naturel que les Bulgares fussent rsolus  obtenir de vive
force ce gage de haute importance avant d'engager de nouveaux
pourparlers de paix.

La carte que nous publions ci-contre, d'aprs les documents prcis de M.
Alain de Penennrun, indique de faon schmatique la ligne des dfenses
de la place, et permet de suivre les phases de l'assaut final.

Dans l'aprs-midi de lundi 24 mars, l'artillerie serbe et bulgare avait
ouvert sur la ville un feu d'une extrme violence. Aprs quoi, la nuit
venue, les assigeants s'taient mis en marche, les Bulgares au nord-est
et  l'est, sous le commandement du gnral Ivanof, les Serbes conduits
par le gnral Stepanovitch, par le sud et l'ouest.

Dans la nuit du 24 au 25 mars, vers une heure, se produisit un premier
assaut simultan qui mit les assigeants en possession de plusieurs
positions importantes. Ils s'emparaient, en moins de trois heures, des
positions avances de l'est, capturaient 12 pices d'artillerie, avec
leur matriel, 4 mitrailleuses, et 300 hommes environ, ce qui
rapprochait leurs avant-postes  un kilomtre de la ligne des forts.
Mme progrs simultan dans le secteur ouest et dans celui du sud, o
les Turcs perdaient 20 canons, 8 mitrailleuses et 800 prisonniers. Au
nord, Avas-Baba et un autre fort taient galement pris.

Le 25 au soir, la situation tait la suivante:  l'est, les Bulgares
s'taient avancs jusqu' 200  300 pas de la ceinture des forts,
faisant un millier de prisonniers nouveaux, avec 10 mitrailleuses, 21
canons dont 7  tir rapide. Toute la nuit, une lutte acharne se
poursuivait pour la possession des derniers ouvrages de Papas-Tp. Au
nord-ouest, Ekmektchikeui tait pris. A l'aube, les Bulgares occupaient,
en outre, tout le front est Kestanlik, Kuru-Chesm, Topyotu, Kavkas,
etc., tandis qu'au sud les Serbes chassaient devant eux les avant-postes
turcs, faisant de nombreux prisonniers et s'emparant de canons et de
mitrailleuses. Le gnral en chef bulgare pouvait tlgraphier que la
chute de la ville n'tait plus qu'une question d'heures.

De fait, au commencement du jour,  la suite de l'occupation des forts
de l'est, le 23e rgiment de Chipka et un rgiment de cavalerie bulgare
entraient, par la chausse de Lozengrad, dans Andrinople en flammes: le
feu, en effet, avait t mis  tous les dpts,  l'arsenal, aux
casernes, et l'incendie gagnait la ville entire.

Pendant cinq heures encore, Choukri pacha essaya de rsister. Enfin,  2
heures de l'aprs-midi, le dfenseur d'Andrinople consentait  rendre
son pe au commandant des troupes serbo-bulgares.

La joie est grande  Sofia et  Belgrade.

Les Bulgares et les Serbes sont unanimes  attribuer le succs aux
obusiers franais rcemment expdis  Andrinople par la Serbie.
L'artillerie du Creusot aurait dcid du sort de la place. Les grosses
pices de sige incendirent des quartiers entiers de la ville et firent
dans les forts d'normes brches par lesquelles l'infanterie chargea 
la baonnette.

[Illustration: Andrinople et ses forts, tombs le 25 mars aux mains des
troupes assigeantes bulgares et serbes.]



[Illustration: La faade et les deux pignons du btiment principal du
Collge d'athltes de Reims.]

[Illustration: Plan du rez-de-chausse.]

[Illustration: Plan du 1er tage.]

LE COLLGE D'ATHLTES DE REIMS

Au lendemain des Jeux Olympiques qui se disputrent  Stockholm en
juillet dernier,  la suite des dfaites nombreuses que subirent nos
athltes franais dans la plupart des concours, une campagne de presse
assez active fut mene afin que l'on prpart la revanche de Stockholm
pour la prochaine Olympiade de Berlin en 1916.

De ce mouvement est n le projet de crer des collges d'athltes.
L'appellation tait heureuse; l'ide venait  son heure; un comit fut
constitu, et, en octobre dernier, publia un retentissant manifeste.

Celui-ci signalait les ravages de l'alcoolisme et de la tuberculose qui
atteignent la force franaise dans ses sources vives. Le meilleur moyen
de combattre ces flaux, c'tait de gnraliser le got et la pratique
des exercices physiques, d'appeler aux joies du sport toute la jeunesse
de la ville ou de la campagne, de prparer des instructeurs, de former
des ducateurs pour la culture physique.

En mme temps, le Collge d'athltes devait perfectionner les champions
dj rvls, parfaire leur condition, les prparer en temps opportun 
aller dans trois ans, sur les bords de la Spre, essayer si possible de
faire triompher les couleurs franaises.

Au bas du manifeste se lisaient ces noms: Auguste Rodin, Jean Richepin,
le docteur Weiss, Gabriel Bonvalot, le marquis de Polignac, le docteur
Boucard, Maurice Colrat.

En ralit, la personnalit qui avait dcid du mouvement, celle dont le
geste de gnrosit permettait la ralisation du projet, c'tait le
marquis de Polignac. Celui-ci prvoyait, en effet, que la besogne du
comit d'organisation serait lente, que l'ide de btir aux portes de
Paris un grand collge central, et des tablissements de moindre
importance dans les dpartements, prendrait,  se, raliser, des mois et
peut-tre des annes.

Mais il n'tait pas impossible de construire immdiatement un de ces
tablissements, qui servirait de modle. Dj le marquis de Polignac
avait cr  Reims le plus beau parc de sports qu'il soit donn de voir
en France. Il dcida que, dans des terrains voisins, serait difi le
premier des collges d'athltes, destin  un enseignement national de
la culture physique.

C'est le lieutenant de vaisseau Georges Hbert, dont on connat la
mthode, dite naturelle, adopte dans la marine, qui sera plac  la
tte de cet tablissement, lequel doit thoriquement ouvrir ses portes
le 1er mai prochain, mais, en ralit, ne pourra accueillir tous ses
lves qu' partir du 1er juillet.

[Illustration: Le Collge athltique de Reims.--Ensemble des btiments
et du stade. _D'aprs les plans de l'architecte E. Redont._]

On trouvera, ci-contre, le plan des installations du terrain rserv au
Collge d'athltes. Leur ensemble constitue ce que le lieutenant Hbert
considre comme le stade parfait pour la pratique de tous les efforts
athltiques propres  dvelopper normalement l'individu.

On aura ainsi  Reims:

1 Un centre d'tudes pour toutes les questions concernant l'ducation
physique;

2 Un centre de formation d'ducateurs, de professeurs, d'instructeurs,
d'entraneurs;

3 Un centre d'athltisme pour la prparation future d'athltes et de
champions en vue des grandes comptitions internationales auxquelles la
France doit prendre part.

Au lendemain du Congrs international de l'ducation physique, l'oeuvre
vient  point pour contribuer  la renaissance physique de notre pays.

PAUL ROUSSEAU.



LES THTRES

Pour inaugurer sa direction de la Renaissance, Mme Cora Laparcerie a
reprsent, de M. Jacques Richepin, _le Minaret_, une agrable et fort
galante fantaisie en vers,  propos de laquelle deux artistes, M. Paul
Poiret et M. Ronsin, ont donn libre cours  leur imagination et ont
ralis, le premier des toilettes, et le second des dcors inspirs de
l'Orient, mais d'une originalit de formes et de couleurs aussi hardie
que sduisante. Rien de plus audacieux comme lignes et comme tonalits
que les trois tableaux de cette comdie, rien de plus risqu en mme
temps que de plus seyant dans le dcollet que ces costumes fminins,
sinon le texte mme de M. Jacques Richepin aux lestes images et aux
rimes lgres. Une musique adroite de M. Tiarko Richepin en souligne les
effets, dj fort bien mis en valeur par une interprtation en tte de
laquelle on applaudit Mme Cora Laparcerie, MM. Galipaux, Jean Worms,
Harry Baur, Claudius, Mlles Marcelle Yrven, Mireille Corb, etc.

L'Opra-Comique a mont, avec le soin et le got qu'il assure  tous ses
spectacles, une pice lyrique: _le Carillonneur_, tire par M. Jean
Richepin du roman de Georges Rodenbach, _Bruges-la-Morte_, et mise en
musique par M. Xavier Leroux. C'est, dans le cadre potique fourni par
la vieille ville flamande, un drame psychologique violemment extrioris
par M. Jean Richepin et dont le haut talent musical de M. Xavier Leroux
a mis en valeur tout ce qu'il pouvait contenir de profonde motion.
L'interprtation en est excellente avec Mmes Marguerite Carr et Brohly,
MM. Beyle, Boulogen, Vieuille, Vigneau.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

TUBERCULOSE ET ALCOOLISME  LA CTE D'IVOIRE.

Dernirement nous signalions, d'aprs les observations du docteur
Remlinger, les progrs inquitants de l'alcoolisme au Maroc.

Mais le Maroc n'est pas le seul point de l'Afrique o cette importation
du plus dangereux et du plus recherch des produits de notre vieille
civilisation exerce dj des ravages.

Chez les noirs de la Guine franaise, qui, il y a quelques annes
encore, se montraient naturellement rfractaires  la tuberculose, cette
maladie devient de plus en plus frquente. A Bassam, le docteur Sorel a
trouv 21 tuberculeux sur 100 noirs, alors qu' 350 kilomtres de la
cte,  Bouak, lorsque le rail n'y arrivait pas encore, c'est  peine
si l'on trouvait 2 tuberculeux sur 100 indignes.

L'explication de ce phnomne est simple: en 1901, les importations
d'alcool  la Cte d'Ivoire taient de 1.406.433 litres en 1911, elles
taient de 2.263.582 litres; et le temps n'est pas loin o, pour
rcompenser l'indigne, on lui donnait des gratifications en alcool de
traite.

L'oeuvre d'abrutissement est encore prcipite par la qualit des
alcools mis en circulation. Ce sont surtout des genivres de Hollande,
des rhums d'Angleterre et d'Allemagne, des mixtures innommables o l'on
trouve en notable quantit du furfurol et de l'aldhyde.

Il arrive  la Cte d'Ivoire, sous pavillon allemand, des bateaux
appels _Gin-Boats_, dont le nom seul prcise suffisamment la qualit du
chargement.

Aussi les navigateurs ctiers constatent-ils que la superbe race de la
cte de Krou, o l'on recrutait jadis les noirs pour les quipages,
n'est plus que l'ombre de ce qu'elle tait il y a trente ans, et que
l'on ne trouve plus d'hommes.

Et, cependant, on parle beaucoup, chez nous, de lutte contre la
tuberculose. Cette lutte, sans doute, n'est pas un produit d'exportation
capable de rivaliser avec l'alcool de traite.



LA POPULATION DE PANAMA.

On sait que la Rpublique de Panama a concd aux tats-Unis une bande
de terrain d'environ 16 kilomtres de largeur, situe de part et d'autre
du canal, et nomme _Canal Zone_.

D'aprs le dernier recensement, la population de cette zone comprend
62.000 personnes, contre 50.000 en 1908. A ce chiffre, il y a lieu
d'ajouter 9.000 employs aux travaux du canal, qui habitent les villes
de Colon et de Panama.

Dans la zone on compte: 19.000 blancs, 31.000 noirs, 10.000 mtis, 500
jaunes, 300 Hindous, etc.

Au point de vue de la nationalit, la population se rpartit ainsi:
Grande-Bretagne, 30.000; tats-Unis, 11.000; Panama, 7.000; Espagne,
4.000; France, 3.000; Colombie, 1.500; Grce, 1.200; Italie, 800; Chine,
500, etc.

Enfin, la population zonire comprend 17.000 femmes.



DU SACR AU PROFANE.

Les sicles se rejoignent, et voici que le treizime et le vingtime
voisinent aujourd'hui, sous le soleil indiffrent et immuable, en un
rapprochement qui a quelque chose de bizarre et d'inattendu.

C'est l'largissement de la rue des Prtres-Saint-Germain-l'Auxerrois
qui, en dgageant une des faades latrales de la basilique et en
dmasquant du mme coup la haute coupole et une notable portion des
grands magasins de la Samaritaine, nous vaut ce tte--tte du sacr et
du profane, qui revt sans doute aux yeux de l'artiste et du pote un
caractre d'irrespect  peine attnu par le nom biblique qui s'tale au
fronton de la maison de commerce.

Rien de plus naturel cependant que le contraste de ces deux
architectures, que personne ne songera  comparer entre elles, et qui
toutes deux sont admirablement appropries au but poursuivi, et atteint.
Tandis que les purs artistes du moyen ge s'assignaient la pieuse
mission de ne laisser pntrer qu'un ple demi-jour, une lueur douce de
crpuscule, dans le sanctuaire parfum d'encens o l'me se recueille,
l'architecte du vingtime sicle, M. Frantz Jourdain, avait la tche,
lui, de faire se dverser  flots la lumire, par de larges baies
vitres, dans le vaste hall o tout un monde s'agite autour des
nouveauts de saison. Tout est donc pour le mieux. Et mme sur la
gravure qui ne saurait reproduire les couleurs, les nuances, la patine
vnrable des pierres dont fut btie la vieille basilique, les
polychromies violentes dont s'adorne la coupole du grand magasin, le
contraste entre le monument sacr et le palais profane, n'apparat que
d'une faon relative. Mais, s'il est permis de philosopher quelque peu 
ce sujet, on ne saurait nier qu'il y ait dans cette juxtaposition de
l'glise et de la maison de commerce un signe des temps. Jadis la
basilique, souveraine des monuments, levait vers le ciel sa masse
gante, tandis qu' ses pieds, dans son ombre auguste, poussait
humblement, telle une fleur du pav, la petite choppe du marchand.
Aujourd'hui la petite choppe s'est enfle, enfle,  faire craindre
pour elle le sort lamentable de la grenouille de la fable. C'est un
temple vritable, temple de la lumire, du mouvement et du bruit, qui se
dresse  ct de la maison du recueillement et de la prire. Ne nous en
plaignons pas et ne croyons qu' moiti  la prdiction pessimiste de
Victor Hugo: Ceci tuera cela! Les deux temples gardent leurs fidles,
qui d'ailleurs sont souvent les mmes.



ENCORE UN ZEPPELIN DTRUIT.

L'tat-major allemand vient encore de perdre un Zeppelin. Ce dirigeable,
le quinzime de la srie, avait t termin au mois de janvier dernier.
Long de 140 mtres, cubant 20.000 mtres, il avait donn aux essais une
vitesse de 102 kilomtres  l'heure. D'autre part, il portait un poste
de tlgraphie sans fil et une plate-forme pour le tir des
mitrailleuses. C'tait donc un des aronats les plus rapides et les plus
perfectionns de la flotte germanique.

[Illustration: Saint-Germain l'Auxerrois et la Samaritaine.]

Surpris par une tempte, le pilote du Zeppelin essaya d'atterrir sur le
champ de manoeuvres de Carlsruhe; mais la violence du vent tait telle
que l'norme masse mtallique vint s'craser sur le sol. Les officiers
et les hommes  bord purent sauter  terre sans prouver grand dommage,
et leur salut parat d'autant plus tonnant que le dirigeable fut
littralement rduit en miettes. A diverses reprises dj nous avons
publi des photographies montrant sous des aspects plus ou moins
pittoresques la carcasse brise d'un Zeppelin; aucune ne donne une
impression d'anantissement aussi complte que celle que nous
reproduisons aujourd'hui.

LA DENSIT DES HABITANTS DANS LES APPARTEMENTS PARISIENS.

A la suite de chaque recensement, le service gnral de la statistique
essaie de nous donner une ide du nombre de personnes habitant une pice
d'un appartement dans les divers quartiers de Paris. A cet effet, il
nous prsente des moyennes sans doute fort consciencieusement tablies.

Le tableau suivant, qui vient d'tre publi, nous indique le nombre
moyen de personnes loges dans un ensemble de dix pices, en 1906 et en
1911, annes des deux derniers recensements:

                                         1903     1911

        1er  arrond. Louvre.........       9,3      9,1
        2e           Bourse..........     10        9,8
        3e           Temple.........      10,2      9,8
        4e           Htel-de-Ville.      10,6     10,3
        5e           Panthon.......       9,8      9,4
        6e           Luxembourg ....       8,5      8,1
        7e           Palais-Bourbon.       8,3      7,8
        8e           Elyse.........       6,6      6,3
        9e           Opra..........       7,6      7,5
        10e          Saint-Laurent..       9,4      9,2
        11e          Popincourt.....      11,5     10,8
        12e          Reuilly........      10,7     10,4
        13e          Gobelins.......      12,3     11,6
        14e          Observatoire...      10        9,9
        15e          Vaugirard......      10,6     10,2
        16e          Passy..........       7,1      6,8
        17e          Batignolles....       8,5      8,4
        18e          Montmartre.....      11,2     10,6
        19e          Buttes-Chaumont.     12,7     12,2
        20e          Mnilmontant...      12,5     11,8

On voit que, grce aux progrs de l'hygine, sinon au rapetissement qui
a permis d'augmenter le nombre des pices dans les appartements
modernes, les Parisiens sont, _en moyenne_, un peu moins tasss dans
leurs maisons qu'il y a cinq ans. Il importe de remarquer, toutefois,
que, sauf dans deux ou trois arrondissements, la statistique nous
indique au moins une pice par personne. Cette moyenne, en de nombreux
quartiers parisiens, est assez diffrente de la ralit.

_Les constructions navales en 1912._

D'aprs le Lloyd's Register, les chantiers anglais ont lanc en 1912 un
total de 712 navires de commerce dplaant ensemble 1.738.000 tonnes,
dont 17.000 tonnes pour 69 voiliers. Prs du quart de ces bateaux ont
t construits pour des marines trangres. Parmi les btiments 
vapeur, 16 dplacent plus de 10.000 tonnes et 46 plus de 6.000 tonnes;
un seul dplace 18.600 tonnes.

Dans les autres pays, y compris les colonies anglaises, on a mis  l'eau
1.007 bateaux reprsentant un dplacement de 1.163.000 tonnes. Sur ce
chiffre, 375.000 tonnes ont t lances en Allemagne, 284.000 aux
tats-Unis, 110.000 en France, 99.000 en Hollande.

Les constructions navales commerciales dans le monde entier ont donc
atteint prs de 3 millions de tonnes, soit une augmentation de 250.000
tonnes par rapport  l'anne prcdente.

Quant aux navires de guerre lancs en 1912, ils reprsentent environ
550.000 tonnes.

UN BALLON-SONDE  37.700 MTRES.

M. Gamba, directeur de l'observatoire de Pavie, vient de faire connatre
les observations recueillies par un ballon-sonde lanc par lui il y a
quelques semaines et qui est mont  la hauteur prodigieuse de 37.700
mtres.

Ce ballon, en caoutchouc de premier choix, mesurait 19 centimtres de
diamtre. Il avait t gonfl  l'hydrogne et on l'avait muni d'un
lger parachute de soie pour freiner la descente.

Les principales tempratures enregistres furent:

A 12.385 mtres d'altitude,-55,5.
A 19.730 mtres d'altitude,-56,9 (minimum).
A 37.700 mtres d'altitude,-51,6.

Comme le fait a dj t constat, la temprature la plus basse ne
correspond pas  l'altitude maxima;  10 ou 12 kilomtres du sol, on
rencontre une couche de plusieurs kilomtres o la temprature est
uniforme et au del de laquelle les variations sont trs faibles.

A 37.700 mtres, la pression baromtrique n'tait plus que de 3
millimtres.

L'ascension a dur 1 heure 18 minutes. Aprs clatement du ballon, la
nacelle redescendit doucement et s'arrta  40 kilomtres du point o
avait eu lieu le lancement.

LA FRAPPE DES MONNAIES EN 1912.

Pendant l'anne 1912, la Monnaie a frapp 110.014.705 pices
reprsentant une valeur de 296.144.555 francs.

La fabrication des monnaies franaises, reprsentant une valeur de
248.196.670 fr., a comport les catgories ci-dessous:

            20.045     pices de 100 francs.
        10.331.805                20
         1.755.507                10
         1.000.000                 2
        10.001.000                 1
        16.000.000                50 centimes.
         9.500.000                10
        20.000.000                 5
         1.500.000                 2
         2.000.000                 1

Mais la Monnaie a travaill en outre pour l'Indo-Chine, la Tunisie, le
Maroc, la Grce et le Venezuela.

D'autre part, il a t procd  la refonte et  la rfection de
17.555.070 francs en pices de 10 francs et 481.410 francs en pices
d'or diverses.

La refonte et l'affinage des cus aurifres antrieurs  1830, et des
cus  l'effigie de Louis-Philippe, et l'abaissement du titre de 900 
835 millimes, ont procur un bnfice de 1.224.038 francs.



LE BEAU RAID DE DEUX GNRAUX.

Combien de fois--toutes les fois  peu prs que la question du
rajeunissement des cadres revenait sur le tapis--avons-nous eu l'cho
des apprhensions que pouvaient bien faire concevoir l'tat physique de
certains des chefs de l'arme, leur insuffisante validit, leur manque
ventuel de rsistance, en cas de campagne! Le raid tout  fait
admirable que viennent d'accomplir deux de nos Marocains, les plus
allants et les plus haut cots, les gnraux Dalbiez et Gouraud,
rpondent--au moins pour ce qui les concerne-- ces inquitudes.

Le gnral Lyautey convoquait rcemment ses deux excellents
collaborateurs  Rabat. Ils devaient s'y rendre d'urgence, de Mekns o,
ils taient, en suivant la ligne d'tapes du nord, celle que jalonnent
les postes de Dar bel Hamri, Sidi-Aya, Kenitra, soit 155 kilomtres 
parcourir en deux jours.

Avec une des auto-mitrailleuses dont dispose l'tat-major, la chose
tait facile. Mais le mauvais tat des pistes, dtrempes par la pluie,
interdisait mme de songer  ce moyen de transport rapide. Que faire?

Les deux officiers gnraux ne balancrent pas: ils gagneraient  cheval
Sidi-Aya, o aboutit actuellement la voie ferre qu'on pousse
progressivement et srement vers Mekns.

En selle  7 heures du matin, le gnral Dalbiez et le gnral Gouraud
arrivaient  14 heures  Dar bel Hamri. Le temps d'y souffler un peu et
de changer de montures, et ils repartaient une heure aprs. A 18 heures,
ils taient  Sidi-Aya.

Ils avaient parcouru en treize heure 93 kilomtres. Qu'en disent les
jeunes?

[Illustration: Un Zeppelin de 140 mtres de long aplati sur le sol par
une rafale, au champ de manoeuvres de Carlsruhe.]



LE NOUVEAU RGNE EN GRCE

_(Voir la gravure de premire page.)_

Aussitt qu'il eut rendu ses devoirs  la dpouille mortelle de son
pre,  Salonique, le nouveau roi Constantin, abandonnant un moment
l'arme qu'il vient de conduire si brillamment  la victoire, rentrait 
Athnes, o il arriva le 20 mars en compagnie de la reine Sophie. Le
couple royal fut accueilli dans sa capitale avec la plus chaleureuse
sympathie.

Le lendemain, vendredi, le souverain prtait devant le Parlement, le
serment solennel de fidlit  la. Constitution.

Sur l'estrade, leve au fond de l'hmicycle o sige d'habitude le
prsident de l'assemble, en arrire et au-dessus de la tribune, le roi
Constantin prit place, ayant  sa gauche la reine Sophie en grand deuil,
 sa droite le mtropolite d'Athnes. Il tait entour des princes ses
enfants et ses frres, de tous les ministres, du haut clerg.

La crmonie fut brve et d'une grande simplicit. Le mtropolite--c'est
 ce moment que fut prise la photographie que nous reproduisons ici--lut
la formule du serment. Puis le roi, la main tendue sur l'vangliaire,
jura. Mais le respectueux enthousiasme que tmoigna au roi et  la reine
le Parlement entier donna  cette solennit un caractre
particulirement mouvant.

[Illustration: L'assassin du roi Georges 1er, entre eux gendarmes
crtois. _Photographie prise le 19 mars, lendemain de l'attentat._]

[Illustration: Une assemble populaire, runie sur une promenade 
Genve, dlibrant et votant sur une grande question d'intrt
national--_Phot. E. Wenger._]

En contraste, un correspondant de Salonique nous envoie la photographie
de l'assassin du roi Georges prise au lendemain de l'attentat. Ce
Skinas, avec son oeil mauvais et fivreux, et l'expression de haine et
de douleur qui tourmente son visage, est bien le type du dgnr que
nous avaient annonc les dpches.



LES FTES RUSSES

Les chos des splendides ftes du tricentenaire des Romanof ne sont pas
encore teints en Russie o l'union de la nation et de la dynastie
rgnante ne parut jamais plus troite. Nous avons, dans un prcdent
numro, donn les aspects de la rue,  Saint-Ptersbourg, lorsque le
cortge imprial se rendit  la cathdrale pour y assister au service
d'actions de grces. Le document que nous publions aujourd'hui fixe un
autre aspect de ces crmonies commmoratives. Notre gravure reprsente,
en effet, l'impratrice douairire recevant, en grand costume d'apparat,
le 8 mars, dans la salle de concert du Palais d'hiver, les dames de la
haute socit de Saint-Ptersbourg  l'heure mme o, dans une autre
salle du palais, le tsar accueillait les dlgations provinciales.

Le lendemain, le souverain inaugurait la Maison du peuple Empereur
Nicolas II, fonde par lui pour commmorer le tricentenaire de sa
dynastie.

Les ftes du tricentenaire se sont termines  Saint-Ptersbourg par un
banquet qui a runi au Palais d'hiver, en prsence de l'empereur, des
deux impratrices et des grands-ducs, l'mir de Boukhara, le mtropolite
catholique, le khan de Khiva, les dlgus mongols, le haut clerg
orthodoxe, le patriarche d'Antioche, l'archevque armnien, les
ministres et tous les hauts dignitaires de l'tat avec les reprsentants
de la noblesse et des zemstvos et de nombreuses dputations, ce qui ne
reprsentait pas moins d'un millier d'invits.



UN MOUVEMENT NATIONAL EN SUISSE

Un curieux mouvement, qui s'inspire des ides de libert nationale si
chres au coeur des Suisses, vient de se produire  Genve,  Berne, 
Lausanne, et dans toutes les grandes villes de la Confdration, contre
le projet de convention du Gothard actuellement soumis aux Chambres
fdrales.

Ce projet, que le Conseil fdral a sign avec l'Allemagne et l'Italie,
tend  l'ensemble des chemins de fer helvtiques le rgime de faveur
qui avait t accord  ces deux nations, par les traits de 1869 et de
1878, pour la seule ligne du Gothard; dornavant, elles bnficieraient
de tarifs commerciaux privilgis sur la totalit des rseaux, sans que
la rciprocit soit consentie  la Suisse sur les chemins de fer
allemands et italiens. Dans cette nouvelle convention, nos voisins, en
trs grande majorit, voient une atteinte  leur indpendance
conomique,  leurs rgles de neutralit. Et,  quelque parti qu'ils
appartiennent, ils ont protest contre elle en de nombreuses assembles
populaires, que l'on ne peut manquer de suivre, en France, avec un
particulier intrt.

A Genve, dimanche dernier, une grande manifestation, qui se droula
dans un calme impressionnant, runissait sous les marronniers sculaires
de la Treille, la plus ancienne promenade de la cit de Calvin, des
milliers de citoyens, comme au temps o le peuple dlibrait, dans les
occasions solennelles, sur les affaires publiques. En tte de la
proclamation qui les avaient convoqus, on lisait cette phrase extraite
du message adress en 1511 par le Conseil de Genve au duc de Savoie:
Nous aimons mieux vivre dans une pauvret couronne de toutes parts de
libert que de devenir plus riches et vivre dans la servitude. Et le
rappel de cette fire parole accentuait encore le caractre traditionnel
de la runion.

La foule entendit deux orateurs, l'un appartenant au parti conservateur,
M. Gustave Ador, l'autre au parti radical, M. Besson. Puis,  mains
leves, elle vota contre l'adoption du projet de convention, et ne se
spara qu'aprs avoir chant, gravement, le Cantique suisse.

[Illustration: L'impratrice. LES FTES DU TRICENTENAIRE DES
ROMANOF.--Rception, au Palais d'hiver, des dames de l'aristocratie
russe, par l'impratrice douairire.--_Phot. C. E. de Hahn._]

Ce numro est complt par une gravure en taille-douce remmarge: LE
PRINTEMPS, avec texte sur feuille de garde.



[Illustration: MIGNONNE, VOICI L'AVRIL, par Henriot.]


SUPPLMENTS

ROSALBA CARRIERA

LE PRINTEMPS

(PASTEL DU MUSE DE DIJON)

La faveur qui aujourd'hui s'attache  toutes les productions de l'art
lgant du dix-huitime sicle a remis  la mode, avec La Tour et
Perronneau,  un plan seulement en arrire, leur heureuse mule comme
pastelliste, la Vnitienne Rosalba Carriera.

Et voil des renommes qui reviennent, comme on dit, de loin. Car quelle
clipse n'ont-elles pas subie!

Rosalba Carriera eut peut-tre moins que les grands matres auxquels on
peut la comparer, sinon l'galer,  souffrir des ddains d'une certaine
poque. On lui tint toujours quitablement compte de ce que, n'tant
qu'une faible femme, elle ne se ft jamais vertue vers la puissance
et la virilit, de la bonne grce avec laquelle elle se rsigna
simplement  la grce.

Alfred Sensier qui, voil tantt un demi-sicle,  l'poque du pire
discrdit pour l'art des Watteau et des Fragonard, a publi, autour de
son _Diario_, du journal cursif de l'anne qu'elle passa  Paris,
d'avril 1720  mars 1721, un travail qui demeure la source premire de
tout ce qu'on pourra crire sur elle, a recherch les causes de cette
faveur relative dont elle continua de jouir, mme en ces temps cruels 
ceux qu'on appelait les petits matres.

Son talent, disait-il, n'a ni les proportions, ni la navet puissante,
ni le sens psychologique perdu  son poque des grands portraitistes des
seizime et dix-septime sicles. Sa forme est affaiblie, et reprsente
comme un diminutif des artistes qui l'ont prcde, mais elle a une
personnalit bien distincte; ses peintures ont un charme tout fminin
auquel on se laisse aller.

Se laisser aller, c'tait, en ces jours d'austrit, de passion pour
le style, tout ce qu'on pouvait faire en faveur de cette charmeuse,--car
Alfred Sensier est svre, d'autre part, pour Frago, pour Lebrun,
Largillire, Rigaud eux-mmes: l'art tait mort depuis Raphal. Et  ce
moment-l, on pouvait acqurir un pastel de Rosalba Carriera pour des
prix variant de 47  820 francs (le portrait de la _Comtesse Labbia_ fut
pay 440 francs  la vente Piot, en 1864 et, en 1831,  la vente La
Msaugre, on avait vu pis: six portraits, avec leurs cadres en cuivre,
pour 50 francs!)

_Le Printemps_, du muse de Dijon, que nous reproduisons ici, est
vraiment un morceau trs reprsentatif du talent de la charmante
portraitiste: un visage aimable, sincre, candide mme, sans sourire
quivoque, sans sous-entendus aux coins des yeux; une gorge frache,
jeune, un bras rond et doux qui ne pose point pour la ligne; une
allgorie accessible  tous; un brin de lilas, une rose dans un pli de
draperie... que souhaiter de plus?

Avec ces faciles moyens de sduire, la Rosalba fut tout un an l'idole de
Paris, o l'avait attire le mcne Pierre Crozat, celui qu'on appelait
Crozat le Pauvre,--pauvret relative, et qui ne l'empcha pas de former
un cabinet d'art admirable dont les seuls dessins, la plupart
aujourd'hui au Louvre, firent,  sa vente, pour parler comme  l'htel
Drouot, 400.000 livres! Voyageant en Italie, en 1715, il avait rencontr
cette femme sduisante et cette adroite artiste, et l'avait convie 
venir en France, lui offrant chez lui, en son htel de la rue Richelieu,
une hospitalit princire: elle allait accepter cinq ans plus tard.

La renomme de la Rosalba alors tait dj consacre en Europe.

Fille de braves gens pas trs fortuns, mais dignes, Rosa-Alba Carriera
avait connu des dbuts difficiles. Ne en 1675,  Venise--o elle devait
finir ses jours chargs de gloire en 1757,  quatre-vingt-deux ans--elle
s'initia aux premiers principes de l'art en dessinant, pour seconder sa
mre, improvise dentellire afin de subvenir aux besoins du mnage, des
points de Venise, alors dans toute leur vogue. Puis, la mode passa de
ces prestigieuses dentelles, aujourd'hui ornement des corbeilles
princires, quand ce ne sont pas pices de collections ou de muse. Mais
le tabac fit fureur: la jeune fille se mit  peindre des miniatures pour
tabatires.

Enfin, un Anglais, Cole--ou Colle--lui rvla, vers 1704, le mtier du
pastel, perdu, presque oubli. D'un coup, pour ainsi dire, elle saisit
admirablement toutes les ressources de cet art alerte et dlicat. Et la
voil devenue pastelliste!...

Sans doute, quand elle vint  Paris, sa place y avait t dvotieusement
prpare par Pierre Crozat, le plus grand amateur d'art de l'Europe, le
plus riche et le plus passionn. Du jour au lendemain, elle y fut
l'idole de la ville et du thtre.

Ses premiers modles y sont Mlle d'Argenon, ou d'Argeneu, une amie de
Crozat, que Watteau a portraiture aussi; John Law, le fils du fameux
auteur du Systme, alors dans tout son fugitif clat; le prince de
Conti; des princesses de la famille royale, Mlles de Charolais, de
Clermont, de La Roche-sur-Yon; enfin, le roi, le petit roi Louis XV
lui-mme (cette oeuvre est probablement celle qui figure aujourd'hui au
muse de Dresde);--et puis la duchesse de La Vrillire; la duchesse de
Richemond; la duchesse de Brissac; la duchesse de Lorge, Mme de
Parabre, l'amie du Rgent; Mme de Prie; et, en passant, suprme hommage
rendu  son talent, Antoine Watteau lui-mme demande  poser devant
elle... Elle tait dj membre de l'Acadmie de Saint-Luc,  Rome, de
l'Acadmie Clmentine de Bologne; l'Acadmie royale des beaux-arts se
crut honore en lui expdiant son diplme gratis.

Tant d'heur et tant de gloire ne la grisrent point. Dans son journal,
simple mmorandum plutt, elle note d'un trait les commandes les plus
illustres, ple-mle avec les menus incidents de la vie, les visites,
les courses, ainsi qu'on dirait aujourd'hui. Rien ne semble l'blouir,
rien ne l'attache et ne la retient dans cette ville o elle est adore,
adule, et, Crozat parti pour la Hollande, elle achve en hte les
commandes qu'elle a encore, distribue quelques souvenirs; puis, quittant
le somptueux htel dont le magnifique financier lui a laiss pourtant la
jouissance, elle repart vers Venise.

Le succs l'y attend, fidle.

Une clientle d'admirateurs illustres guettait son retour: le cardinal
Albani, Auguste III, amateur d'art couronn, multiplient les commandes.
L'impratrice Elisabeth-Christine la demande  Vienne, empresse de
devenir son lve.

Et sa vie et fini en apothose si, en 1749, une infirmit cruelle,
menaante de longue date dj, ne se ft abattue sur elle: cette
amoureuse perdue de la couleur, de la lumire, devint aveugle. Ainsi
l'toile Rosalba s'teignit soudainement au ciel vnitien o rayonnaient
dans un radieux crpuscule d'art Guardi, Canaletto, Tipolo.

[Illustration: Le Printemps. Planche illustre en couleur]

[Note du transcripteur: L'autre supplment mentionn en titre ne nous a
 pas t fournis]





End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3657, 29 Mars 1913, by Various

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