The Project Gutenberg EBook of Contes Fantastiques, by Jules Janin

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Title: Contes Fantastiques
       et Contes Littraires

Author: Jules Janin

Release Date: October 24, 2011 [EBook #37836]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES FANTASTIQUES ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    CONTES
    FANTASTIQUES

    ET

    CONTES LITTRAIRES




TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22.




    CONTES

    FANTASTIQUES

    ET

    CONTES LITTRAIRES

    PAR

    JULES JANIN

    [Illustration]

    PARIS

    MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS

    RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

    A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

    1863

    Tous droits rservs




PRFACE


Ce petit tome in-18 reprsente, en sa modeste apparence, une suite de
mchants petits crits et rcits en quatre tomes in-12, qui se
publiaient,  et l, dans les _Revues_ des environs de 1830.

Je ne crois pas que l'ignorance et l'inexprience en toutes choses
aient jamais produit une suite plus tmraire d'essais plus enfantins.
A peine, avec beaucoup d'indulgence et d'attention, les lecteurs de
1862 trouveront-ils, en esprance, dans ces pages fugitives,
l'crivain qui devait crire un jour _les Gaiets champtres_, _la
Religieuse de Toulouse_ et _la Fin du neveu de Rameau_.

Non pas que ces trois derniers livres soient tout  fait de bonnes
oeuvres, au moins on y trouve une certaine habilet, un certain art.

Si l'auteur avait t le matre, il et supprim de sa vie et de ses
oeuvres au moins les contes que voici. Mais le moyen d'ter une
page?... et surtout quand cette page est peut-tre un obstacle au
renom de l'crivain?

Toutefois, l'auteur se console en songeant que s'il et volontiers
retranch plus d'un conte, il n'a rien  modifier dans les opinions,
la constance et la fidlit de toute sa vie!

En tout ce qui touche aux sentiments de son me, aux passions de son
coeur... il est le mme! Ami des anciennes chansons, ngligent des
cantiques du lendemain.

    Passy, 1er janvier 1863.




AVANT-PROPOS

DE LA PREMIRE DITION--MAI 1832.


Je demande au lecteur qu'il me pardonne un titre ambitieux: _Contes
fantastiques_. Le seul titre un peu vridique  ces _compositions_,
trop htes, serait celui-ci: _Historiettes_, ou bien cet autre:
_Contes_, tout simplement. Mais dans ce nbuleux royaume littraire,
on ne dit pas toujours ce que l'on voudrait dire, et les circonstances
vous mnent loin. La mode surtout, souveraine matresse des
chefs-d'oeuvre d'un jour, impose  ses poursuivants de trs-rudes
conditions, en change d'un sourire que souvent elle ne donne pas.

_Contes fantastiques!_ Mon titre est un leurre. Il y a bien peu mme
de fantaisie en toutes ces pages, et vous n'y trouverez aucune des
prcieuses qualits de matre Hoffmann, qui nous a rvl une posie
inconnue.

Posie du foyer domestique, et posie de clibataire en mme temps;
posie de l'homme heureux qui n'a rien  faire, de l'homme passionn
sans passions; posie du buveur qui ne s'enivre pas, de l'homme qui
dort tout veill; posie d'amateur de tabac de toutes sortes et qui
fume dans toutes les postures: capricieuse et folle, souple, lgante,
facile  vivre, plus souvent chevele que pare avec soin, montrant
son sein et sa jambe  qui veut les voir, et cependant toujours chaste
et modeste. La posie fantastique est une trs-belle et trs-aimable
fille qui aime les joies et les liberts du cabaret, qui se plat 
l'ombre du joyeux bouchon, qui recherche de prfrence tous les
plaisirs  bon march. Oh! quand nous l'avons vue, en sa ngligence,
venir  nous du fond de l'Allemagne, comme nous avons t surpris et
charms! Quelle diffrence entre la posie fantastique et toutes les
autres posies.

C'tait beau, la grande posie! et, comme la marraine de Chrubin,
elle tait bien imposante. Mais,  ct de la grande posie, la petite
posie n'est pas sans charmes; aprs le pome pique, plaisir des
dieux, le conte est une volupt  la porte des simples mortels.
Chrubin, l'aimable enfant, a peur de sa marraine: il embrasse Suzon,
et quand Suzon fait la rebelle, il court  Fanchette, avec laquelle il
ose tout oser. Hoffmann, c'est la Fanchette du monde potique;
Hoffmann, c'est le conte aprs le pome, aprs le drame; Hoffmann,
c'est la petite posie aux pieds lgers qui vient aprs la grande, en
suivant son sillon lumineux.

Avec cette diffrence toutefois, que le conte se manifeste dans un
arc-en-ciel plus modeste: la grande posie descendait du Parnasse
jusqu' nous, la petite, au contraire, s'lve  nous de l'htellerie
voisine, o elle se loge de prfrence. La posie homrique se
manifestait au milieu du tonnerre et des clairs, sur le mont Sina,
sur l'Hlicon; la chanson des bonnes gens arrive au bruit du bouchon
qui saute, et si elle s'entoure assez souvent d'un nuage, c'est d'un
nuage de tabac; innocente fume, elle est fconde en rves, en
fantaisie, en contes, en rves charmants.

Les _Mille et une Nuits_ ne sont-elles pas les contes fantastiques de
l'Orient? Dans les _Mille et une Nuits_, dans les _Contes d'Hoffmann_,
si vous rencontrez des rois et des princes, le grand rle est jou par
le menu peuple; dj le marchand, l'esclave, le muet, le calender
borgne ou non, tout le peuple de l'Orient, dans ses fonctions les plus
modestes, se montre et nous sourit. Venez  moi, disait la fe aux
pauvres d'esprit; mais pendant que l'Orient nous donnait l'exemple
d'un conte bourgeois et potique en mme temps, les nations du Nord
n'avaient de contes pour personne; elles avaient des pomes et des
histoires pour quelques-uns, les plus grands et les plus forts; et
quand enfin, du grand pome, nous fmes descendus, ou, si vous aimez
mieux, nous nous fmes levs au rcit des petits faits de la socit
bourgeoise, eh bien, il y avait une fois un roi, le roi Louis XI, et
une reine, la reine de Navarre, qui firent des contes pour se bien
divertir; ils semblaient dire aux lecteurs: Que cela vous plaise ou
non, qu'importe?--_A mon plaisir!_

Je ne veux pas ici faire l'histoire du conte en France; ce serait une
longue et laborieuse histoire, qui me coterait beaucoup plus de
travail qu'elle ne vous apporterait de profit; d'ailleurs, le temps
n'est plus  la dissertation, et je doute que mme l'_Essai sur les
loges_, par Thomas, et un grand succs aujourd'hui. Mon but est de
dfinir assez bien le conte fantastique, pour prouver, malgr le titre
de mon livre, que je n'ai jamais eu le droit ni la volont de viser au
fantastique. Je n'ai de fantastique, en mes contes, que le hasard avec
lequel ils ont t faits, sans plan, sans choix, sans but; et je ne
pense pas que ce mot, _au hasard_, soit une excuse suffisante pour que
vous me permettiez ce titre ambitieux: _Contes fantastiques_.

Mais, je vous le rpte, cette faute n'est pas la mienne, c'est la
faute des circonstances, la faute de la mode, et votre faute 
vous-mmes, qui voulez du fantastique  tout prix et de toutes mains,
comme s'il tait donn au premier venu d'tre un pote en plein
cabaret, de dessiner des chefs-d'oeuvre au charbon sur la muraille,
d'aimer la bire et la rverie sur un grand fauteuil de chne; de
connatre les secrets intimes du violon et de l'archet; comme s'il
tait donn au petit monsieur que je vous prsente ici de s'appeler
Hoffmann?

A ce sujet, j'ai eu bien des disputes avec vous, mon cher Roland. Je
me rappelle surtout certaine nuit d'hiver que nous avons passe  la
lueur bicolore des bougies et du punch. Roland, ce soir-l, m'a dit
tout ce qu'il pouvait me dire pour m'empcher de tomber dans cette
erreur d'un esprit maladroit qui s'gare  plaisir, et qui va, sans
savoir o.

Ce soir-l, par grand hasard, nous tions deux, lui et moi, nous qui
ne faisons qu'un d'ordinaire: et nous disputions  outrance, heureux,
lui, de me voir en dispute et me tenant la bride haut la main: il n'y
a rien de plus redoutable que les chevaux pacifiques lorsqu'ils se
mettent  mordre et  ruer.

Notre sujet de dissertation tait d'un grand intrt. La nuit tait
bonne, le feu tait vif, et nous pensions cette fois  livre ouvert!

Jugez du chemin que nous avions fait en quelques heures! En cheminant
sur l'imagination, le coursier  tous crins, nous tions venus
d'Homre  Hoffmann; du pome en vers au conte en prose; de l'Olympe
athnien au cabaret allemand. Nous tions arrivs, sans savoir
comment, sur les bords de ce fleuve Lth qu'on appelle _le
fantastique_. Et l nous coutions, bouche bante, pour voir venir de
ce trou obscur quelque clart, quelque explication naturelle  ce
plaisir hors nature que nous cause Hoffmann.

Nous avions tant de temps  perdre,-- cet ge heureux, on n'a rien 
faire!--que nous commenmes par nous demander, comme des faiseurs de
rhtorique:--Y a-t-il un _fantastique_?--Et qu'est-ce que _le
fantastique_? Cela dura longtemps; une fois dans les divisions et les
subdivisions aristotliques, on ne s'arrte plus. Puis encore ces
autres questions: Notre sicle a-t-il dcouvert une nouvelle espce de
posie, un genre de drame inconnu, une Atlantide recule dans le
domaine de la posie, le perdue... retrouve par Hoffmann; le
dangereuse sur laquelle existe encore le limon de la cration?
Rpondez  ma question, disait Roland, rpondez; puisqu'il y a un
fantastique,  votre sens, o est-il, que fait-il, et d'o vient-il?

Disant ces mots, Roland se promenait de long en large, aussi fier et
aussi heureux que s'il et crit les choeurs du premier Faust.

Moi qui le connais et qui sais trs-bien qu'il ne tient pas plus  ses
questions qu'il ne tient  mes rponses, je pris les pincettes et me
mis  tisonner le feu en fredonnant l'air de _la Grande Pinte_,
compos dans ma petite ville natale, et compos par vous, mon
trs-fal et trs-savant patron, Jean Paul, que Dieu protge et repose
dans le ciel toil des _Mille et une Nuits_!

Quand le tison s'agite et s'chappe en tincelles joyeuses, on dirait
de jeunes mes qui s'envolent du purgatoire dbarrasses de toutes
souillures.--Vois-tu ces mes, Roland, ces mes qui s'en vont l-haut
en poussant un petit cri? Crois-tu donc qu'Homre les a vues, lui ce
grand aveugle qui a tout vu? Non. Homre n'a pas vu voler l'tincelle
du foyer domestique; il ne l'aurait pas vue mme quand il aurait eu un
foyer domestique. Il a vu le ciel, il a vu les grands astres, il a vu
le soleil athnien! Il s'est abm dans les immenses clarts: il tait
plac plus haut encore que le Tasse quand il dcouvrit la Jrusalem du
haut de la montagne. Volcans, forts, ruisseaux, fontaines, vaste
mer, et des hommes de dix coudes! Il a contempl l'Apollon qui a fini
par ressembler  Louis XIV. Tout fut grand et sublime; Homre avait
jet  profusion dans la posie des dieux visibles dont le sang
coulait, des desses visibles qui changeaient les montagnes en
lgants boudoirs, et faisaient des nuages un voile  leurs transports
d'amour. Heureux les potes venus les premiers, Roland! le monde
appartenait  ces mes violentes. Ils tenaient la Grce; ils
remplissaient la maison d'Atre. La comdie attaquait Socrate.
Aujourd'hui ce monde est puis, Socrate est mort. Tout est connu. Les
mystres d'leusis sont un jouet d'enfant. On achte les momies de
l'gypte  trs-bon compte. Le sphinx et le zodiaque de Denderah ont
chant des couplets de vaudeville; il n'y a pas une toile au ciel qui
n'ait son nom et son histoire. Et quant aux hommes, aussi nombreux que
les toiles, ils rentrent et sortent dans leurs cercles  certains
jours; ils ne savent plus ce que c'est que les migrations. Les fables,
les combats acharns, les jeux funbres, les guerres entreprises pour
le sourire d'une belle femme, les vieillards se levant au passage
d'Hlne, tout cela leur parat ridicule, outr; ils rient de piti
quand on leur parle d'un sige qui a dur dix ans.

Roland, qui jouait avec mon lvrier, retourna vers moi son visage
d'une imposante gravit:

--C'est vrai, fit-il; celui qui est venu dans les temps primitifs ft
un tre heureux. Je suis bien sr que le lvrier de Darius adoptant
Alexandre, la veille de la bataille d'Arbelles, tait plus beau et
plus intelligent que le tien. Les belles femmes! les grands potes!
Oui; mais  t'entendre, on dirait que c'est le monde qui manque  la
posie, et non pas la posie qui manque au monde, et c'est mal fait de
chtier le temps prsent sur le dos du temps pass.

--Non, lui dis-je, ce n'est pas le pote qui manque au monde. Tant
qu'il reste un brin d'herbe ici-bas, une toile l-haut, une femme
sous nos yeux, il y aura des potes; tant que nous aurons la prire au
fond de notre coeur, il y aura des potes. Mais en posie aujourd'hui,
comme en politique, chacun chez soi, chacun pour soi! Et le pote a
cach sa posie, il retient sa voix, parce qu'il a peur de ne plus
trouver d'cho.

--Cela est fcheux, dit Roland; si la posie allait nous manquer, par
quoi la remplacer, nous autres qui sommes jeunes? Cela est fcheux; si
le respect humain se met parmi les potes, c'en est fait des potes.
Le respect humain a tout fltri parmi nous, il a fltri le mariage,
il a fltri l'amour, il a fltri la croyance, il a fltri le pouvoir;
le respect humain s'est gliss partout, sous toutes les formes; il
s'est appel comdie et satire, tragdie, encyclopdie, cours de
littrature: il a fini par tre un journal. Mais que la posie soit
une chose ridicule, nous sommes perdus, toi et moi, et tous les autres
qui ne se sont pas donns, corps, me et biens, avenir, prsent et
pass,  l'avarice,  l'ambition.

--Tu vois bien, dis-je  Roland, qu'en ceci encore tu as tort de
demander ce que c'est que _le fantastique_? C'est la seule posie
aujourd'hui que les potes osent faire et puissent faire; il faut la
respecter, la recevoir  bras ouverts, et ne pas demander insolemment
o est-elle? ami Roland, comme tu ferais de quelque matresse  tes
ordres. Cette trange posie est aussi fire que la grande posie:
elle a ses caprices, ses bouderies, ses colres, ses moments de
fatigue. Elle est une matresse imprieuse et difficile; elle va jeter
son bonnet au vent qui l'emporte; il suffit de lui dplaire, et elle
se passera de toi, de moi et _des autres_, comme tu dis.

En mme temps, je remplis son verre et le mien, nos deux verres se
donnrent l'accolade, et nous restmes les bras croiss, la pense en
l'air, le coeur tranquille, heureux comme deux amis, et savourant par
tous les sens la paix et le silence de la nuit.

L'instant d'aprs, Roland reprit la parole:

--Et pourquoi, diable, me dit-il, les potes ne peuvent-ils faire
aujourd'hui que du fantastique? rponds-moi.

Quand il me fit cette question, j'tais en train de lire les adieux
d'Andromaque et d'Hector; j'essuyai une larme, et je lui dis avec le
plus grand calme:

--Les potes n'en peuvent plus, les grandes actions leur manquent, les
grands malheurs sont puiss, les grands hommes sont morts pour la
posie, ou, pour ainsi dire, les malheurs modernes sont de si grands
malheurs, les grandes actions de nos jours sont de si grandes actions,
et les grands hommes contemporains sont de si grands hommes, que la
posie, en s'levant de toutes ses forces, ne saura jamais se mettre
au niveau de toutes ces grandeurs. Regarde autour de toi, Roland; que
veux-tu que fasse l'ode avec la bataille de Waterloo? que veux-tu que
fasse la tragdie avec Bonaparte? et quelle plus touchante lgie, un
roi de France abandonnant ce beau royaume. _Nos dulcia linquimus
arva?_ Remonte plus haut, entre, sans peur, dans 93, et place-toi dans
le tombereau o s'est assise la reine de France, o toute
l'aristocratie est monte. Imagine, invente un roman  ct de cette
histoire! Tu comprends bien qu'on aurait beau tre trois fois pote,
on ne saurait ajouter une piti, une pouvante,  ce drame tout
construit, tout jou, tout parl, sanglant avec son propre sang!
Qu'a-t-il besoin des paroles, des passions et du sang des potes? A ce
compte, l'ode, la tragdie, le drame, le roman et le pome pique
existant par eux-mmes, sont galement dfendus aux potes
d'aujourd'hui.

Il se mit au piano en fredonnant un air de Dalayrac, tout empreint de
la mlodie amoureuse du XVIIIe sicle; bientt il le chanta avec
clat, puis il le murmura tout bas et en riant; il changeait, il
ralentissait, il pressait la mesure  volont; puis s'arrtant:

--Si les potes ne sont pas dignes de l'ode, que ne font-ils des
glogues et du Dalayrac? me dit-il. Il me semble que le temps serait
bien choisi; Virgile s'est servi de l'allusion politique sous Auguste.
A celui qui ferait l'glogue aujourd'hui, l'allusion politique ne
manquerait pas, ce me semble, avec ce danger que les bergers n'y
comprendraient pas grand'chose. Virgile a fait ses dix glogues aprs
les guerres civiles. S'il ne faut que du sang, et des ruines, et des
exils, pour que les bergers se puissent livrer  leurs combats sur la
flte,  l'ombre du htre, il me semble que nous n'avons rien 
dsirer de nos jours. Quant  l'ode, si l'ode  la Pindare est
dfendue faute de guerriers et de vainqueurs aux jeux olympiques, de
quel droit ne ferait-on pas la petite ode  la faon Horace: _O navis
referent in mare_, etc.? Et quelle belle ode au vaisseau de
Cherbourg! En mme temps il se mit  siffler l'air: _O ma tendre
musette_, et j'attendis patiemment qu'il et fini.

Quand il eut fini, je lui dis:

--Ne vois-tu donc pas que l'idylle qui n'a jamais t trs-fte parmi
nous, et que M. de Segrais et les autres ont ravale aux derniers
rangs des compositions burlesques, serait aujourd'hui la plus trange
mystification? Va donc chanter les bergers et les bois, et la
puissance des grands boeufs, sous le rgne des machines  vapeur et
des chemins de fer, des marmites autoclaves et des cannes  fauteuil?
Depuis l'antiquit, la nature physique n'a pas t moins drange que
la nature morale. Les bergers de Thocrite ont t dgrads  l'Opra,
qui les a rendus dsormais impossibles. Les bergers de Thocrite
taient au moins vraisemblables; mais les bergers de l'Opra, en
rubans roses, sont le dsespoir de toute posie. Hlas! la machine a
tout remplac. Enfin il n'y a plus d'orage  craindre avec le
paratonnerre, plus d'inondations, plus de scheresses avec les
canaux, plus de mauvais vin avec le _Manuel du Vigneron_: tous les
dangers ont cess pour le berger; les loups et les couleuvres de
Virgile, autant de fables, aussi bien que Mnalque et Tityre. Avec les
rvolutions qui se sont opres de huit jours en huit jours, quel est
le pote, je te prie, qui ne serait pas forc d'effacer son ode de la
veille, avant de commencer l'ode du lendemain?

Roland, qui se sentait battu, prit un air d'ironie et de victoire:

--En ce cas, me dit-il, si cette impossibilit de faire est dmontre,
pourquoi m'as-tu dit que les potes, non-seulement ne _pouvaient_ pas,
mais encore qu'ils ne voulaient pas faire de la grande posie? Au
moins voudrait-on savoir, si par hasard un grand pote se rencontrait
encore, pourquoi donc il _n'oserait_ pas?

--C'est, lui dis-je, qu'il ne faut pas croire que le vrai pote soit
assez insens pour se livrer  toute sa fougue aux yeux des hommes
de sang-froid; il ne faut pas croire qu'il marche seul dans les
sentiers difficiles, pendant que les autres suivent les chemins
battus.--Crois-moi, jamais les potes ne se sont plaint, tout de bon,
de leur misre; leur misre tait une fiction qu'ils inventaient pour
se faire pardonner leur supriorit sur les autres hommes; jamais,
non jamais, quoi qu'ils en aient dit, et quoi qu'en ait dit le monde,
les potes n'ont t sans puissance et sans fortune: il est
impossible, et, vois-tu, je crois en ceci comme je crois en Dieu, il
est impossible que Homre ait t le mendiant qu'on nous montre avec
un bton et une besace; j'en atteste hardiment les sept villes qui se
sont disput la gloire de lui avoir donn le jour.

Aristophane fut, de son temps, le roi de l'opinion; le premier il
commena cette grande croisade contre les religions nouvelles qui ont
pass de Socrate  Jsus-Christ, de Jsus-Christ  Luther, de Luther 
Saint-Simon, et qui finissent chez nous par des procs en police
correctionnelle et vingt francs d'amende, parce que tout se termine
chez nous d'une faon ridicule. Cherche dans l'histoire! tu verras
toujours le grand pote  ct du grand homme d'tat, comme son
corollaire invitable. Corneille est prs de Richelieu, Milton prs de
Cromwell, Racine se place entre Louis XIV et ses amours, Bossuet
domine le XVIIe sicle, Mirabeau le XVIIIe; et Voltaire, entre ces
deux sicles, plac l comme un lien ncessaire, est  la fois le
matre absolu _de ceci et de cela_. Et tu me demandes pourquoi un
pote n'oserait pas tre pote aujourd'hui...? Le moyen d'oser, quand
personne autour de nous n'ose tre un grand homme? Pour chanter 
l'air libre et pur, il faut se savoir soutenu par les regards de la
foule attentive: elle a trop vu de choses pour en entendre; elle a
compos de trop merveilleux pomes pour tre attentive  d'autres
pomes que les siens. C'est la foule aujourd'hui qui dit  la Muse:
_chantons!_

Roland me dit d'un air piqu:

--Tu es diablement loquent aujourd'hui, ne pourrais-tu pas me parler
avec moins d'emphase? A vrai dire, je te comprendrais beaucoup mieux
si tu tais un moins grand orateur.

--Roland, lui dis-je, il faut me pardonner ma grande loquence, au
moins tant qu'il s'agira de la grande posie; en effet toutes les
espces d'emphases se tiennent par la main, ce sont des soeurs de la
mme taille, et qui vont au mme pas, en prose, en vers.

--En ce cas, dit Roland, revenons  notre point de dpart, au petit
pas: dis-moi trs-simplement, puisque tu es si convaincu qu'on ne fera
plus drame, ode, pome, idylle, aucune espce de grande posie,  quoi
serviront les potes de l'avenir, et ce qu'il nous est permis encore
d'en esprer?

--Je te dirai trs-simplement, mon ami Roland, que les potes s'tant
rfugis des grandes passions dans les petites, mettront leur art au
niveau de leur vocation nouvelle, et feront de trs-petites choses,
comme autrefois ils faisaient, en se jouant, de trs-grands pomes; en
un mot, et c'est l o j'en voulais venir, (c'est l o j'en suis venu
par le plus long chemin), nous sommes tombs du pome au conte et du
conte au _ralisme_,  savoir le conte sans posie, et voil que nous
nous levons jusqu'au fantastique, _id est_, au conte avec posie. En
vain tu nieras ces diffrences, tu ne te dmontrerais jamais 
toi-mme, qu'un conte graveleux de Boccace ou des _Cent Nouvelles
nouvelles_ soit de la mme famille qu'un conte d'Hoffmann. Non,
certes. Ces rcits de maris dups et ridicules, de femmes adultres et
rapaces, de servantes dshonntes, de valets imbciles et de grands
sducteurs; non, tout ce vice  l'usage de Matre Gonin et de madame
Pampine, auquel s'est ajout le gnie enchanteur de La Fontaine,
n'est pas de la mme famille que le conte d'Hoffmann. Le conte
d'Hoffmann ne s'accommode ni des amours frivoles et indcentes, ni des
sductions pousses  bout, ni de la moquerie galante de ces hros de
ruelle endimanchs de coquelicots. Il est trop sage et trop sens, le
conte d'Hoffmann! il rougirait des dtails orduriers. Il consent bien
(c'est mme une de ses joies)  tudier, reproduire en ses nafs
rcits les dtails les plus vulgaires... il s'arrte  l'alcve: il
n'ira pas plus loin. C'est une chose trange; elle est vraie: nos
contes de boudoir et de palais florentins feraient rougir la muse
d'Hoffmann, une muse de cabaret! C'est une chose trange  voir autour
d'Hoffmann le buveur, ces idales figures, ces idales passions, ce
frais paysage, et ce beau monde en dshabill galant du clair de lune
et du matin:

    Lorsque n'tant plus nuit, il n'est pas encor jour!

Oh! le sublime ivrogne! Il n'est jamais assez ivre pour porter un
regard indiscret sur les fantmes de sa cration: en plein cabaret,
quand les jolies filles, enfant de son cerveau, viennent s'asseoir 
sa table, et qu'il les voit les bras nus, les cheveux flottants, dans
la joie et le sourire de leurs seize ans, il respecte ces
printanires, comme tu respecterais les deux soeurs. Pourvu qu'elles
lui permettent de boire encore et de fumer toujours, il va leur parler
si respectueux et si tendre! Il leur dira les amours des cieux et des
histoires du troisime ciel, o fut saint Paul; il sera charmant avec
elles, simple et rustique Hoffmann! Restez donc prs de lui, chastes
penses de son me, adorables filles de son imagination toujours
jeune! restez prs de lui, c'est un pote qui ne pense gure au monde
extrieur; il rve; il se rend compte  lui tout seul de ses
ravissantes histoires de terreur, de piti, d'infortune et d'amour!

--Je commence  comprendre, reprit Roland... le pote fantastique est
un goste..., il se plonge  plaisir dans les plus beaux rves, il
mprise galement le blme et les louanges du monde. En ce cas, Dieu
me prserve de ces hommes sans coeur, qui ne pensent qu' leur propre
ennui, sans songer  soulager l'ennui des peuples qui ont tout vu,
tout puis!

--Le pote fantastique, Roland, est un sage; il parle  voix basse, et
ne veut dranger personne! Et qui m'aime, me suive.

--Ajoute  ta dfinition, dit Roland: Le pote fantastique est
ncessairement un ivrogne.

--Et moi je dis: Le pote fantastique est un grand artiste; et voil
sa force et voil son inspiration! Il est le mage, il est la fe; il
n'a pas besoin d'endormir le sultan tous les soirs, pour que Chrsade
se rveille et lui dise: Encore une histoire, ma soeur! Il est naf,
il est croyant, il est chaste. Autrefois la reine de Navarre exposait
son imagination toute nue aux regards des passants... Hoffmann habille
et drape son rcit avec cette innocence d'un pre de famille qui veut
bien marier son enfant, mais non le prostituer. L'art a fait ce grand
changement dans le conte, il a opr cette importante rvolution,
mettant le conte aux mains de la mre de famille, aux mains de ses
enfants, sans que les enfants ou la mre aient  rougir. Ce sont l
des bienfaits positifs, une supriorit incontestable. coutez
Hoffmann: au milieu de son rcit il s'arrte, il prlude, il chante,
il agit comme Kreyssler, s'abandonnant  toute harmonie. Il va d'un
fantme  l'autre, croyant celui-ci, adorant celui-l. Pourtant voil
l'homme auquel tu reprocherais quelques instants de repos dans une
amicale htellerie? Et tu soutiendrais que ce soit  l'aide d'un vice
innocent qu'Hoffmann est devenu un si grand conteur? Aurais-tu plus de
confiance dans un pot  bire, que dans l'archet d'Hoffmann?

--Ouf! rveille les grands mots, dit Roland. Accuser un homme
d'ivrognerie et l'affubler d'un si petit vice, au milieu de tant de
vices purement humains, est-ce donc le maltraiter si fort? En
reconnaissant les faiblesses de ton joyeux conteur, j'ai reconnu une
des causes de sa puissance, le hasard, qui est le fond de ses contes.
_Artiste!_ est un bien gros mot, pour l'explication d'un conte futile,
et comment nous persuader que cet homme est devenu un grand musicien,
un grand dessinateur, pour se raconter quelques vieux contes ou de
vieilles histoires sans faon, sans apprts, sans tude et sans art
mme? As-tu jamais entendu raconter l'amour d'un jeune Italien pour la
naade du chteau de Versailles? Oui d! l'histoire est belle! et je
te la raconterai  la premire occasion... Bonjour!

--Roland, lui dis-je, il y a longtemps que tu ne m'as rien racont;
Roland, raconte-moi l'histoire de la naade de Versailles, le veux-tu?

--Je le veux bien, dit Roland, mais  une condition... je te la dirai
quand j'aurai fini mon conte; cependant, jure-moi que tu excuteras
fidlement notre trait.

--Quelle que soit ta condition, Roland, je l'accepte, et dis-moi ton
histoire.

Alors Roland commena:

--Il y avait  Versailles, l'ancien palais de Versailles, dans la
rotonde, sous l'un de ces mille jets d'eau, amusement d'un jour pour
le grand roi, une belle et lgante statue de naade, aux formes si
dlicates, avec tant d'innocence au sourire,  la lvre, que le
satrape appel Louis XV la voulait chasser de ses jardins. Cette
statue, entoure de blocs informes, lions aux gueules bantes, syrnes
 la queue de poisson, amours aux ailes tendues, Vnus de toutes
dimensions, tait seule et triste au milieu de ses compagnes. La
Vallire s'y tait assise un jour sans la voir; Montespan l'avait
heurte en passant; madame de Maintenon et madame Du Barry ne
l'avaient pas mme touche. O marbre!  mystre! ouvrage excellent de
quelque artiste de vingt ans,  son premier chagrin d'amour.

Dans les jardins du roi Louis XVI, car la date de mon histoire est
rcente (il n'y a gure entre nous qu'une douzaine de rvolutions), un
jeune peintre, enfant des chefs-d'oeuvre, allait et venait, regardant
ces lourdes faades, ces arbres taills en pyramides, ces eaux
verdtres, ce luxe puis d'une monarchie en ruine. Il triomphait de
se sentir si suprieur  tout le got du XVIIe sicle,  toute la
barbarie du XVIIIe. Il tait dans un de ces admirables instants
d'ironie, o l'ironie arrive  la hauteur de la passion. Il foulait
d'un pied ddaigneux ces guirlandes, ces colifichets d'un jour; il
tait fier d'tre Italien, malgr la libert qui commenait  rugir en
France, et de toutes ses forces et de toute sa voix. Tout  coup, par
hasard (ce hasard qui vous montre, blouissante, la femme que vous
devez aimer le reste de vos jours), tout  coup le jeune homme
dcouvre en ce choeur de femmes grotesques, l'admirable naade,
cration toute italienne! pauvre femme tremblante et triste au bord de
ces eaux lasses et silencieuses. Elle avait froid dans ce limon. Elle
tait belle, hlas! son regard tait humide; elle pressait ses beaux
pieds l'un contre l'autre; ses cheveux pendaient sur ses paules; elle
avait froid; elle tait l si mal  son aise, l'innocente enfant! Sans
doute elle avait t oublie sur le chemin, orpheline de pre et de
mre en ces jardins dsols, et l, sans appui, sans soutien, sans
voiles, elle s'humiliait sous les froides mains du sort. Notre artiste
la vit donc ainsi faite; alors il se baissa vers elle,  genoux,
courbant la tte sous son regard: il anima tout ce marbre, il
rchauffa ce marbre ingnu sous son haleine brlante; il fit battre ce
coeur sous ses mains, il enveloppa toute cette femme de tant de
respect et d'amour, qu'elle semblait lui dire: _ demain!_ Le
lendemain, il lui parla de son amour, il lui dit qu'il l'aimait, parce
qu'elle tait plus belle que tout ce qu'il avait vu ou rv; il lui
fit ses confidences avec toute sorte de mystres; il lui raconta toute
sa vie, tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait aim. Elle
l'coutait avec un doux sourire; elle le regardait avec cette tendre
compassion qui prcde l'amour! Elle tait toute  ces histoires d'une
jeunesse orageuse et bonne; elle aimait ce jeune homme; elle cachait
sa passion, comme on cache une passion qui commence; elle s'y livrait
sans s'y abandonner, son amour tait chaste autant que son me. Et
lui, la voyant si rserve et si modeste, se perdait dans les
ravissements du troisime ciel. Il passait sa vie  la voir, 
l'aimer,  lui parler,  l'entendre... il croyait l'entendre, et voil
ce qu'elle lui disait:

Toi qui m'as devine au milieu de ces nymphes obscnes, ami, toi qui
es venu me chercher dans ces jardins dshonors par tant de vice royal
et d'amours vulgaires, comment se fait-il que l'air corrompu de ces
lieux ne se soit pas fait sentir  ton me? A cette question
plaintive de la jeune fille, il rpondait par ce regard qui dit tant
de choses. Elle reprit en ces mots: Toi qui es jeune et d'un coeur
honnte, pendant que tous les jeunes et les forts s'agitent au dehors
pour rformer le monde et relever l'humanit du joug crasant qui
l'opprime, comment se fait-il que toi seul tu sois insensible 
l'ambition de rgnrer la France? Alors, enfant, je t'aime; ainsi tu
es heureux. Allons, aime-moi comme je t'aime! Il faut nous hter, les
nuages s'amonclent, la tempte arrive, la foudre gronde, ces minces
filets d'eau tarissent dans leurs filets de plomb. Regarde l-bas le
palais de Louis XIV, comme il tournoie, il a le vertige: on dirait la
feuille jaunie de l'automne. Aimons-nous! aimons-nous! Et lui...,
perdu, la tenait embrasse  l'touffer!... Non, non, ce n'tait pas
un marbre qu'il embrassait.

Ainsi les deux amants passrent leurs belles heures, leur frais matin
d'amour, leur nuit d't: ils s'aimrent en silence, avec des regards,
avec des soupirs, avec des extases sans fin, comme on s'aime. Cela
dura longtemps; mais les choses que la naade avait prdites
arrivrent: le nuage amoncel devint orage et tempte, le tonnerre
gronda, ce fut un bruit  pouvanter les plus braves. La grande voix
de la populace, un tonnerre  l'usage des rvolutions, se fit entendre
et tout s'en alla de France, les vieilles lois, les vieux dieux, le
vieil amour, et la vieille posie, et le vieil esclavage, tout s'en
fut! Autel et trne, jeunesse et beaut, aristocratie de tant de
sicles, morte en un quart d'heure! Le pass expia les folies et les
prodigalits de son orgueil, tout cela en un jour! Ce fut un chaos
plus affreux que le chaos primitif, le chaos de choses cres, le
chaos des lois toutes faites et des pouvoirs tout construits. Enfin,
les passions humaines aboutirent  une seule,  cette passion qui
renferme toutes les autres, une rvolution! Certes, si la foule
hurlante du 10 aot avait eu le temps, elle aurait montr au doigt le
jeune homme press d'un chagrin d'amour. Mon jeune artiste, uniquement
occup de sa passion, vit d'un oeil serein tous ces dsastres. Que lui
importait l'meute populaire,  lui, qui rencontrait tous les jours un
si doux sourire! Que lui faisaient ces cris de l'meute,  lui qui se
livrait  un loquent silence! Il appartenait  la reine de ses rves.
Elle tait sa matresse et sa souveraine, sa gloire et sa joie; elle
tait tout pour lui, que lui importait le reste? Aussi bien tant que
le chemin de Versailles  Paris fut libre, et tant qu'il put se rendre
 ses chres amours, il n'en demanda pas davantage. Mais un jour le
peuple qui avait, lui aussi, ses passions  satisfaire  Versailles;
le peuple, assis sur les canons et criant: meurtre et rapine, encombra
le chemin de Paris  Versailles. Alors songez  la douleur du jeune
homme; c'tait le jour o il allait voir sa bien-aime: elle lui avait
donn rendez-vous, la veille, et plus tt qu' l'ordinaire. Sans doute
elle tait pare, elle tait prte, elle l'attendait... O surprise! 
douleur! un mur vivant s'est lev entre lui et sa fiance; c'est un
monceau d'hommes et de femmes hurlant, et c'est une mer de ttes
cheveles, une arme en dsordre que le boulet ne saurait percer!

Le voil forc d'aller pas  pas avec le peuple, impatient, haletant,
dsespr! Le peuple allait  la reine, plein de rage; lui allait  sa
matresse, rempli d'amour. C'tait  voir, cette haine et cette colre
forces d'aller au mme pas. C'tait  voir, la passion innocente de
ce jeune homme et l'atroce passion de la foule accouples l'une 
l'autre, se donnant le bras dans les rues, marchant dans la boue
ensemble, toutes deux corps  corps, bras  bras, le chemin si long
pour toutes deux! Enfin le jeune homme arrive avec la foule. La foule
s'arrta sous les fentres du chteau en criant: _la reine! la reine!
la reine!..._ Lui il laissa la foule  sa rage, et, prenant le dtour
d'une alle obscure, il arrive  sa matresse de marbre et la rassura
sur son absence; il lui raconta les cris, les fureurs, les dmences de
ces compagnons du _Coupe-Tte_. Elle l'coutait en tremblant, sans
rien comprendre  ce rcit funeste. Et les cris de redoubler: _la
reine! la reine!_ et le peuple abominable se rpandait dans les
jardins. Enfin... une troupe arme, horrible  voir, arriva jusqu'au
jeune homme tremblant pour sa fiance. Que fais-tu l? lui
dirent-ils. Lui, perdu, se jette au-devant de sa bien-aime; il la
protgea de son corps, il couvrit sa chaste nudit de son manteau, et
il s'apprta  mourir avec elle et pour elle... Ah! misre! l'asile
de sa fiance tait profan  jamais, les grilles de fer taient
brises, les gardes gorgs, toute cette pompe royale tait vanouie.
Elle restait sans asile, sans serviteurs, sans gardes, sans amis, sans
protection, comme une simple reine! Elle restait expose aux regards
des hommes, aux insultes des femmes, aux injures de tous, comme une
simple reine! Elle jetait sur lui un mlancolique regard qui lui
disait: Ami, ne m'abandonne pas  ces furieux; prend piti de ta
soeur, mon frre! Il comprit ses paroles, il comprit son regard, il
entendit sa prire, il rsolut de faire du jour de ses noces le jour
de mort de sa fiance. Comme il tait jeune, beau et superbe! la foule
attendit ses ordres en silence, tant la passion lui donnait de majest
et de grandeur!

--Qui de vous me prte un sabre? s'cria-t-il. On lui tendit un sabre,
la mme lame qui avait dj coup bien des ttes: il prit le sabre,
et, se tournant vers le beau marbre:

--Adieu, dit-il, pardonne-moi, retourne au ciel d'o tu es sortie;
adieu, mon ange, tu ne seras pas livre  ces insenss,  ces
barbares,  ces aveugles, adieu! adieu! adieu!

Il brisa la tte de cette femme qu'il avait tant aime et qui
l'aimait tant: ce cou si frle se dtacha de ses blanches paules...;
sur ce corps inanim il s'agenouilla et se prit  pleurer.

Alors la foule le prit pour un fou et lui porta respect; elle reprit
son chemin  travers le jardin en criant: _la reine! la reine! la
reine!_ et tout fut dit pour ce soir-l.

Et le lendemain la foule et l'amant se mirent en route; ils avaient
l'un et l'autre ce qu'ils taient venus chercher, elle, la reine, et
lui, sa matresse; la reine, il est vrai, vivait encore; il emportait
la tte de sa matresse, arrache aux profanateurs.

Ici, Roland termina son histoire en pleurant.

--Ton histoire m'a fait bien du mal, Roland! dis-moi cependant par
quel fil elle tient  notre dissertation littraire?

A cette question, Roland se leva brusquement:

--Comment cette histoire m'est venue et comment elle tient  notre
dissertation? Ne voyez-vous pas, monsieur, que cette histoire est la
plus cruelle satire qui se puisse faire de votre dfinition du
fantastique? Un artiste amoureux d'un marbre aurait honte de profiter
de sa passion pour faire une statue? Il adore un marbre, il le brise,
et tout est dit. L'homme est content, le marbre est bris! Quand j'ai
commenc mon histoire, c'est  une condition, que je ne t'ai pas dite,
cette condition, la voici:--Tu me laisseras sortir sur-le-champ, sans
plus me fatiguer de tes disputes littraires, et bonsoir!

Cette dispute inutile m'est revenue en mmoire quand il s'est agi de
mettre au jour ces prtendus contes fantastiques. La mauvaise humeur
de Roland, et mon admiration pour les _Contes d'Hoffmann_, m'ont
d'abord arrt: j'avais peur du titre gnral de ce livre, et j'y
trouvais  la fois trop de vanit et trop de danger. Manquer au titre
de son livre! Eh bien, le crime est moins tratre que de manquer  son
serment.

Prenez donc en aide et protection ces essais d'une fabrication
incertaine et remplie d'hsitations de toutes sortes; lisez-les comme
ils ont t faits, en toute libert d'opinion et d'cole. Venez 
l'auteur, comme l'auteur vient  vous, vous tendant la main,  vous
qui l'avez aim des premiers,  vous qu'il aime. Trop heureux si, dans
ces contes pars, vous reconnaissez quelques-unes des impressions
fugitives de votre jeunesse, quelques traces rcentes encore de vos
voeux, de vos esprances, de vos tudes, de vos amours, de vos
douleurs!

    JULES JANIN.




CONTES

FANTASTIQUES




KREYSSLER.


J'tais encore  la taverne du _Grand-Frdric_; j'y avais pass la
nuit mme. Oh quelle nuit! Le brillant concert au milieu d'un pais
nuage de fume! Les brocs se pressent contre les brocs, les verres se
choquent, la bire cume et monte jusqu'aux bords; comme un flageolet
champtre qui se marie avec la cornemuse, le bouchon saute pour mieux
marquer la mesure; le tonneau se dessine en grosse caisse au coin de
l'orchestre. Bien jou, musiciens! Bravo, musique! Nous avons ainsi
excut toute une symphonie en allgro de buveurs, sur tous les tons
et dans toutes les mesures. Mon Dieu! quand le ptillement d'un vin
gnreux brille au bord de mon verre, il me semble assister  quelque
enchantement.

Oh mon gnie! Hlas! je vous le dis, mon gnie est triste: il voit
partout des choses lugubres, mme au cabaret; le cliquetis des
spectres, la soutane des moines, le crpe du veuvage, le linceul de la
fiance, autant de gaiets, si vous comparez ces cadres funbres  mes
visions de chaque jour. Vous croyez que je suis gai, moi, parce que je
vais chaque jour  la taverne du _Grand-Frdric_? Vous vous trompez,
j'y vais parce que je suis triste. Et quoi de moins rjouissant, je
vous prie? un tas de bouteilles vides? Les bouchons jonchent la terre,
la broche est silencieuse, le coucou muet, le banc renvers, le rouet
a cess de bruire; en ce grand lit sombre et dsol, la vieille
htesse ramasse en peloton ses vieilles peaux colles sur ses petits
os, assemblage de rides respectables couvertes de cheveux blancs! O
dbris, spectres, lambeaux, tombeaux! Bouteilles sans me, et bouchons
sans voix, ce rouet sans vie et ce grand lit presque vide, plus que
vide? Hlas! ce fut un lit de roses, comme toi, ma bouteille, tu fus
une bouteille pleine, comme moi j'tais un peintre, un musicien, quand
j'tais plein de couleurs et de musique. L'enchantement tait autour
de moi, partout, le matin, le soir. Vous n'avez jamais entendu de
rouet plus ronflant que matre Hoffmann, jetant de ct et d'autre
plus de bave et produisant plus de chanes en bon fil. Je dis un rouet
agit par un jeune pied amoureux et leste, un petit pied  jupon
court, et nu jusqu' la jarretire absente. O donc est-il le pied de
femme qui pesait sur moi? Thodore, hlas! Thodore, tu ressembles au
rouet de la vieille que tu vois l. Je me mis  pleurer.

Grand Dieu! voil le matin, et je ne suis pas ivre encore! Thodore a
perdu sa nuit. La folle posie a dgag sa tte des douces vapeurs du
vin. A chaque verre, j'ai senti sur mon front comme une main froide
qui m'entourait du lierre, ennemi de l'ivresse. Me voil donc, sobre
et de sang-froid, comme une mnagre hollandaise. Allons, enfants,
recommenons: quittez vos manteaux, suspendez vos chapeaux aux clous
rouills de la muraille! Allumons le punch  la flamme de nos pipes,
voquons la salamandre active sur les bords de ce vase d'tain,
appelons les esprits du feu  notre secours, chassons les images
mlancoliques. Le feu est l'ennemi des tnbres, le feu rjouit le
chaos, il rend  la nature ses couleurs perdues, ses formes vanouies.
Voil qui va bien: le punch s'enflamme et bientt mille joyeux esprits
rempliront nos coupes. C'est vrai!... L'invocation a russi! Du milieu
de cet ocan enflamm, la desse au sourire bachique nous verse 
boire; la liqueur dgoutte de ses cheveux et ruisselle sur son beau
sein. Je vais placer mon verre sous sa mamelle gauche, des deux la
plus fconde, et mon verre, un fils de Bohme, topaze au fond, rubis
sur les angles, sera bientt plein.

Me voil dans mon lment! je suis matre, et je profite, en artiste,
des moindres accidents du bruit et de la couleur. Je vois tout un
orchestre avec ses gradations harmoniques dans une batterie de
cuisine; une jatte de punch est pour moi la _chambre obscure_ o tout
s'agite et se montre; un joyeux rsum de l'arc-en-ciel aprs une
pluie de printemps. Quand le punch brle, un oeil ferm, l'autre
ouvert, je contemple  ma faon l'agrable silhouette de mes
compagnons qui boivent. Ce sont vraiment de plaisantes figures: tte
mince, un gros nez, des lvres charnelles! C'est grand plaisir de voir
ces braves gens flotter sur la muraille avec toutes sortes de
grimaces. Dansez sur les murailles, joyeux compagnons, ainsi le veut
matre punch, l'esprit arien, le dieu foltre de ma mythologie de
cabaret. Shakespeare, le divin Shakespeare, a, je crois, un dieu comme
le mien. Matre punch, ou matre Puck, dans le _Songe d'une Nuit
d't_; le vieux Will, me vole si souvent mes dieux! Il m'a vol
Falstaff.

Rends-moi, mon vieux Will! rends-moi ton monstre heureux, ou bien
laisse-moi faire l'ducation de Falstaff; je veux apprendre  ce
gaillard-l  manier les boyaux d'un violon,  souffler dans une
flte, le joufflu qu'il est. Quel dommage de le laisser inculte, ce
bon chevalier Falstaff! Quel bon rveur fantastique il et fait! O
grand Will, non-seulement tu m'as vol, mais encore tu m'as gt
Falstaff!

Vous comprenez bien, mortels, qu'ainsi rvant, gambadant, foltrant,
ayant toujours un monde sous une main, et dans l'autre un microscope 
voir ce monde infini, je puis fort bien passer mes nuits au cabaret
sans tre un ivrogne. Le cabaret et la nuit me plaisent. Le cabaret
est mon _chez moi_: c'est le royaume dont je suis le roi, la tribune
o je suis orateur, l'autel dont je suis le dieu. Le soleil est bon;
la nuit, c'est mieux. Le crpuscule adoucit tous les contours, il
jette  pleines mains le parfum et le silence, il fait chanter le
rossignol pendant l't, le grillon pendant l'hiver! La nuit est mon
amie, et le cabaret est mon ami.

Je me disais tout ceci dans un de ces combats de ma conscience que je
me livre assez souvent quand je viens  me souvenir des bons conseils
de S. A. R. la princesse Amlie:--Vous buvez trop, Thodore, et vous
ne dormez pas assez, Thodore! Promettez-moi de rester chez vous ce
soir!--Au fait (me disais-je), il est bien sr que la princesse ne
saura pas que je lui dsobis ce soir.

J'en tais  mon dernier regard sur les silhouettes de la muraille; au
milieu de tant de grotesques figures, j'en dcouvris une d'un aimable
aspect: c'tait une tte penche, un air pensif, des cheveux en
dsordre, une figure aimable! Ah! que je fus ravi quand je vins 
dcouvrir que cette figure, heureuse entre toutes, c'tait la mienne.
Oui d! cette aimable personne, c'tait moi!

Je l'aurais admire plus longtemps, quand la dernire flamme du punch
vint  s'teindre. Alors tout s'effaa... et moi aussi, je disparus,
sans avoir le temps de me dire _adieu!_ et de m'embrasser.

En ce moment, le jour apparaissait tout bleu; divinit en bonnet de
nuit, et qui n'a pas encore secou sa chevelure d'or. Je fus pris d'un
accs de sobrit, et sortis du cabaret. Il me sembla que tout
tournait autour de moi. Chaque maison passait  son tour: le palais,
la chaumire et le jardin du roi, avec ses treillages en fer dor, ses
statues de marbre et ses cygnes majestueux flottant sur les bassins
remplis; je voyais aussi le jardin du pauvre  son cinquime tage et
le poisson rouge en ses volutions autour d'un ocan contenu dans un
verre, entre un pot de renoncules et un plant de violettes; tout
passait, tournait, se parait, se dorait ou flamboyait. Devant moi
passa l'hpital, qui me leva son chapeau en me disant un affectueux
bonjour; passa la prison, que la libert a peuple plus que ne le fit
l'esclavage; passa la cathdrale hautaine et tenant de ses mains
dbiles son dme branl par les philosophes; passa la maison de la
courtisane,  la porte entr'ouverte, silencieuse com me un tombeau: je
laissai passer toute la ville ainsi, trop heureux!

A la fin le soleil parut, dchirant son dernier lange; et du ct de
l'orient, comme une apparition dans un tableau de Michel-Ange, apparut
 mes yeux charms la princesse Hlne,  peine close et brillante de
la rose du matin. Je rougis en l'apercevant; je venais de dcouvrir
que j'tais encore  la porte de mon cabaret, justement sous
l'enseigne du _Grand-Frdric_!

Elle m'aperut immobile, et sans gronder, mme du petit doigt:

--Bonjour, dit-elle, mon fidle Thodore, oh! sage Thodore, sobre
Thodore; lev avec le jour, et qui viens saluer le soleil. Je vous
sais gr, Thodore, d'avoir si bien tenu la parole que vous m'avez
donne, vous tes un philosophe accompli: en revanche, je vous permets
de m'accompagner.

D'un pas de hros et d'amoureux, j'accompagnai ma princesse! Je ne
suis pas bien sr que ce soit une femme. Si c'est un corps, je n'ai
jamais pu le toucher, pas seulement sa robe de mes lvres; sa bouche
n'a pas d'haleine,  peine un parfum comme celui d'une fleur; je ne
saurais dire la couleur de ses cheveux; il n'y a point de bleu dans le
ciel comparable  son regard; ses vtements se groupent autour d'elle
en faon de nuage, ils l'embrassent, ils flottent, ils retombent, ils
se livrent, pour lui plaire,  mille coquetteries incroyables; ils
sont anims, elle ne l'est pas; c'est sa robe qui remue, c'est son
voile qui sourit, son gant qui se dessine, son fichu qui bat, sa
chaussure qui marche. On dit que les anges brlent... je la suivis
comme on suivrait une toile  travers les espaces du ciel.

Elle arriva, devinez o? Chez mon ancien camarade, le musicien
Kreyssler! Nous avons tudi l'harmonie en mme temps, Kreyssler et
moi; c'est encore un jeune homme, et moi, je suis si vieux. On a lev
bien des disputes pour savoir qui de nous deux, est un plus sincre
artiste. A vrai dire, j'ai l'inspiration plus prompte et plus vive que
Kreyssler; j'ai plus de folie et d'clat, j'ai plus d'enivrement et de
hasard, j'appartiens  la terre... et Kreyssler vient du ciel! Il est
le chantre du monde idal, c'est le musicien de la jeunesse et des
femmes; il est au troisime ciel,  ct de saint Paul; il jette son
me aussi haut qu'elle peut aller, sans s'inquiter de son me; sa
musique est une extase; pour lui le monde extrieur n'est rien, il
n'est pas de ce monde; hlas! moi, j'en suis.

Kreyssler est beau, plus beau que moi; son visage est inspir, son
chant est lent et mthodique; ah! je ne suis qu'un bouffon  ct de
Kreyssler; j'imagine cependant que Kreyssler est heureux: c'est un
rveur.

La princesse couta longtemps ce doux matre avec transport et les
larmes dans les yeux. Elle resta une heure  le contempler, 
l'admirer,  l'entendre. A la fin elle se retira pntre, comme si
elle ft sortie du sanctuaire: pour la premire fois j'ai compris que
j'tais jaloux. Il s'agissait de plus haut prix que de l'amour
d'Hlne, il s'agissait de son estime.

La srieuse Hlne, ayant quitt matre Kreyssler, reprit avec moi le
ton jovial, elle m'estime si peu!

--Voil pourtant, me dit-elle, comment tu aurais t si tu avais
voulu,  mon pauvre ami!

Tu aurais t un rveur sublime, un pote lgant, un chantre inspir
par le ciel, par les fleurs, par l'amour; tu n'as pas voulu, Thodore.
Thodore a barbouill sa face, il a corrompu sa raison, il n'a plus
t qu'un pote de hasard, un mauvais bouffon de carrefour.

A quoi je rpondis (en rpondant je pleurais):

--Ah! madame, que vous me faites de mal. N'accusons pas le crateur,
madame! Il m'a fait... le bouffon que vous aimez! Je suis Diogne pour
vous servir. Trop de gnie a fait ma ruine. Ce trop de gnie, il a
fallu l'puiser en improvisant. Ne me parlez pas des gnies corrects,
madame, ni des beauts correctes! Prenez-moi tel que je suis, un
pauvre homme, un innocent, un conteur, un bateleur.

Comme la foule tait dj dans la rue, notre jeune princesse rentra
dans son palais, ou plutt elle s'vanouit dans le ciel. Elle est au
ciel  prsent, dominant notre observatoire. Et moi, je restai seul en
proie  mon chagrin! Chose trange! quand la nuit fut venue, je me
retrouvai  mon cabaret favori,  ct du pole, enfonc dans le grand
fauteuil de mon htesse... Ai-je donc rv tout cela?




HONESTUS.


Vers la fin du dernier sicle, au moment o toute la morale se
refaisait en France, il y avait tant de choses  refaire, il advint
que Paris remit en question le bien et le mal, la vertu et le vice. Il
se demanda si le luxe tait une ncessit? Bref, des questions  n'en
pas finir. En mme temps, dans les coles, dans les salons, dans les
champs,  la ville,  la cour, en province, accouraient des rhteurs
prpars  tout soutenir; c'tait une rage de perfection qui a perdu
le peuple franais. On perfectionnait la charrue et la soupe
conomique; on perfectionnait la matire et l'me; on enseignait aux
petits garons l'art de penser, et aux petites filles l'art de faire
des enfants d'esprit. On bouleversait cette pauvre nature, on
l'agitait de fond en comble, on la perait jusqu' la craie; on
s'levait dans l'air, on vivait dans l'eau, on ajoutait un sixime
sens aux cinq sens que nous avions dj. Il y avait des faiseurs de
paix perptuelle, des faiseurs d'anguilles vivantes avec de la farine,
des faiseurs de canards mangeant et digrant, des faiseurs de bonheur
universel. Dans ce temps-l on vendait au coin des rues des bouteilles
d'encre inpuisables, et des projets de coffres-forts toujours pleins;
c'tait le rgne le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des
dupes, des imbciles, des gens d'esprit, des fanatiques et des
charlatans.

Ce fut au plus fort de ces tranges disputes, qu'un jeune homme d'un
esprit faux, d'un coeur honnte, s'en vint en France du fond de la
Sude, pour se faire initier aux profonds mystres du gnie et de
l'esprit franais. Le monde entier s'occupait de la France et prenait
au srieux ses rveries les plus folles. Le jeune tranger,  peine il
eut touch ce sol mouvant de rveries fantastiques, de projets
insenss, dernires occupations d'un peuple qui se meurt, fut pris
d'un vertige moral. Dans cet immense ramas de sophismes et de
paradoxes, il comprit que s'il n'appelait pas l'analyse  son aide, il
se perdrait sans secours dans cet ocan de systmes. Et de mme que
l'on choisit un cheval dans l'curie d'une poste aux chevaux, il eut
bientt fait choix d'un systme  tous crins, bien hennissant, la tte
droite, les naseaux enflamms, un systme _hongre_; il n'y en n'a pas
d'autre, sans excepter les disciples de Saint-Simon; puis son systme
tant sell et brid, il l'enfourche, et voil notre homme qui pique
des deux et s'en va, bride abattue,  travers le champ nbuleux des
vrits et des certitudes de son temps.

Il avait une trange et charmante manie, il en voulait aux vices,
comme l'abb de Saint-Pierre en voulait  la guerre; son systme 
lui, c'tait la vertu perptuelle et sempiternelle, la vertu pure et
sans mlange, austre, brutale et brusque; la vertu stoque. Or, par
vertu, il recherchait le vice, il se plaisait  le voir,  le sentir,
 le toucher,  vivre,  boire,  dormir avec les vicieux. Il donnait,
par vertu, dans tous les dsordres. Au milieu d'une orgie, il
dclamait contre les emportements de l'orgie, il faisait rougir ses
jeunes compagnons de leur raison perdue au fond d'une coupe. A cette
boutade loquente, les convives effrays taient de leur tte la
couronne des buveurs, et chacun se retirait chez soi, vaincu par
l'loquence du jeune comte sudois.

Un autre jour, le philosophe se trouvait attabl  une table de jeu;
l'or clatant sur le tapis vert ruisselait  travers le rteau; il
s'abandonnait  l'enivrement,  la couleur, au lger cliquetis de
l'or. Le hasard tournait aveuglment au milieu de tous ces joueurs,
distribuant  son gr ses faveurs funestes ou ses leons svres. Tout
 coup, au plus fort de l'enivrement,  l'instant mme o la roue, en
tournant, vous sauve ou vous tue, notre _sage_ dclamait contre le
jeu... Soudain le jeu s'arrtait, les rteaux restaient suspendus, la
roulette tait immobile, et les joueurs attendaient que le
_dclamateur_ ft parti pour exposer de nouveau sur un chiffre leur
fortune et mieux encore... Et notre homme allait dans la rue en se
flicitant de sa _victoire._

Un autre jour, il tait attendu dans une petite maison du faubourg: la
maison tait sombre et noire au dehors; elle tait claire et joyeuse
au dedans. Au dedans, le mystre attentif, le luxe lgant, la table
en beau linge et bien dresse, le vin clair et vieux, le boudoir, et
dans ce boudoir une jeune femme attendait Gustave; car c'tait un
philosophe au frais sourire,  la voix douce, au noble coeur; c'tait
un philosophe riant et peu svre en apparence. Il entra; aux pieds de
cette jeune femme il se posa, la voyant lui sourire; il la regarda
comme un jeune homme de dix-huit ans regarde une femme de vingt-deux;
il lui prit la main, et cette main fut abandonne; il lui parla tout
bas, et plus bas il parlait, plus sa parole tait comprise. Tout 
coup, quand sa bouche allait toucher cette joue en fleur, quand son
bras allait enlacer cette taille lgante, et la dernire bougie tant
prte  s'teindre, il se souvient, l'idiot! qu'il tait philosophe!
Un sermon! Il fit un sermon  Climne, et, la voyant souriante,
tonne, interdite, il s'enfuit, se croyant un hros de vertu... Elle
leva les paules et, rassrne, elle oublia de retenir par son
manteau cet autre Joseph.

On conoit que cette guerre absurde faite aux passions humaines, 
tout propos, en tout lieu, dut fatiguer trangement notre jeune homme.
Il tait haletant dans cette lutte impuissante o ses dsirs n'taient
rfrns que pour l'amusement des autres. Malgr ses efforts, le vice
allait son train librement, s'inquitant peu de ses clameurs.

Un soir que, fatigu de morale, il s'tait tabli  la porte de
l'Opra, par une grande affluence de monde qui attendait l'ouverture
des bureaux, une aventure lui arriva, qui le corrigea de sa manie, et
lui fit estimer les plaisirs d'ici-bas  leur juste valeur. Dj, pour
payer sa place  l'orchestre, il avait tir de sa poche un louis d'or;
ce louis d'or chappa de sa main par un mouvement de la foule, et
vainement il l'et cherch, quand un mendiant qui se tenait sur une
borne, tendant son chapeau aux passants, ayant vu rouler cette pice
d'or, la ramassa et la rendit au sage, aprs l'avoir essuye avec soin
sur les manches de son habit. La figure de cet homme tait douce,
humble tait son attitude; il y avait tant de rsignation dans sa
personne, que Gustave en fut touch. Gardez ceci, brave homme, lui
dit-il.--Mais, monsieur, c'est beaucoup trop pour un si petit
service. Il parlait encore, que dj notre philosophe avait disparu,
chappant  la fois  la reconnaissance du mendiant et  la ncessit
de prendre un billet  la porte de l'Opra. Ce jeune homme tait loin
d'tre riche, et cet argent tait le seul dont il pouvait disposer
pour ses plaisirs de la soire.

Il allait dans la ville,  grands pas, heureux de sa bonne action,
regrettant peu l'Opra et sa musique bruyante, jetant un regard de
profonde piti sur les demoiselles errantes, plus ennemi du vice, et
plus prs du vice que jamais.

Arriv  sa maison, dans un quartier fort loign,--une de ces
vieilles rues en pierre de taille qui sont tout muraille,--il frappe;
le portier dormait;  plusieurs reprises il frappe, il appelle: rien
n'y fit; la porte tait muette, inexorable. Il s'assit sur un banc de
pierre, et, les jambes croises, il attendit. Il tait l depuis dix
minutes, obsd de mille penses, quand,  l'extrmit de la rue, il
vit arriver au grand galop une voiture  deux chevaux. La voiture
s'arrta net  ses pieds. Un grand laquais poudr, l'pe au ct,
l'air insolent, s'lanait  la portire du carrosse; il ouvrit la
portire, et Gustave ne fut pas peu tonn en voyant descendre le
mme mendiant auquel il avait donn son louis d'or. Cet homme tait en
guenilles, ses reins taient ceints d'une corde, il portait sur son
dos une besace, il avait des sabots pour chaussure, un vieux feutre de
forme espagnole couvrait  grand'peine sa tte charge de vigoureux et
pais cheveux gris. Il s'appuya en descendant sur l'paule de son
laquais, avec la morgue d'un grand seigneur; il fit signe  sa voiture
de s'loigner de quelques pas, puis s'asseyant sans faon  ct du
jeune homme: Vous voil bien isol et bien triste; la soire vous
parat longue et fade, j'en suis sr; et sur ce banc de pierre, sous
ce ciel pommel, contre les murs suintants de cette maison qu'on
prendrait pour une tombe, vous devez regretter le louis tout neuf que
vous m'avez donn, les banquettes de l'Opra et la danse lascive de la
Guimard.

--Je ne regrette qu'une chose, dit le jeune homme, c'est d'avoir fait
l'aumne  plus riche que moi, et d'tre venu  pied, moi gentilhomme,
pendant que mon effront mendiant m'clabousse avec son carrosse. Il
faut que vous soyez un habile homme,  ce que je vois.

--Mais, mon gentilhomme, dit le mendiant, il est vrai que je mendie en
habile. C'est une science aussi difficile que celle du gouvernement;
jugez de la difficult de recevoir, par la difficult de donner! Il
faut tout un cours d'tudes pour savoir tenir son chapeau de faon 
n'avoir pas l'air de demander la bourse ou la vie; il faut une me
forte  qui tend la main  des misrables sans piti,  l'argent d'un
dbauch ou d'un joueur,  l'aumne de la fille vnale qui jette dans
votre escarcelle le prix d'un regard ou d'une moiti de baiser. La
tche est rude! Flatter l'orgueil et la bassesse, saluer l'adultre,
aller tte nue, et plisser son front chaque soir, en mettant son
bonnet de nuit, pour donner mme  ses rides une grce; et puis,
mcher des herbes vnneuses pour s'en faire un cancer factice, tre
vil par spculation, tout recevoir, tout prendre et tout manger,
caresser jusqu'au chien qui vous mord! Trouves-tu donc  prsent mon
carrosse  trop haut prix, jeune homme, et le gentilhomme  pied
ose-t-il tre jaloux du mendiant qui a des chevaux?

Gustave dit au mendiant:

--Tu parles bien, vieillard, tu es sage; je te pardonne ta voiture, et
je ne regrette plus mon bienfait. Reprenez donc votre carrosse,
monsieur; l'Opra va bientt finir, mendiant; vous ne serez pas arriv
 temps, messire, et tu perdras peut-tre vingt-quatre sous  cela,
gueux que tu es!

Le vieillard se levant, dit  Gustave:

--Faisons mieux, oublions ce louis d'or qui nous spare, vous et moi,
comme un abme; tenez, je ne vous le rends pas, et je ne le garde pas.
En mme temps, d'un bras vigoureux, il lanait la pice de monnaie
dans une mansarde au sixime tage. La pice alla droit au but; elle
tomba sur le grabat d'un pote qu'elle rveilla, et qui rvait qu'il
avait faim. Quand la pice eut fait son dernier bruit:

--A prsent! nous sommes gaux, dit le mendiant: vous avez des habits,
je porte des haillons; mais vous tes  pied et je vais en carrosse,
tout se compense entre nous. Passons donc la nuit ensemble comme deux
amis dont la porte est ferme, et qui veulent oublier les heures en
attendant le jour; aussi bien, je vous le dis en confidence, vous
frapperiez  votre porte jusqu' demain, et vous appelleriez  votre
secours Francoeur et tous les violons de l'Opra, que ce serait peine
perdue, votre porte ne s'ouvrirait pas.

Gustave reprit:

--Mon cher ami, je veux bien te suivre; mais o diable veux-tu me
conduire?

--Oh! dit l'autre, on vous mnera l-bas, dans la ville, loin de ta
maison maussade et de ton fastidieux quartier. Nous allons dans le
sjour du plaisir et du luxe, du vin et des dames, des boudoirs et des
grasses tavernes. Viens avec moi, mon enfant.

--Mon pre, dit Gustave, je veux bien tre votre ami pour une heure
encore, mais, par la lune blafarde qui vous claire, et par la lame du
roi Christine, je ne consentirai jamais  mettre mon blason sous ta
besace; ainsi donc, ne m'appelle pas ton fils, mon noble pre, et
mme, si tu le veux bien, nous abaisserons les stores de ton carrosse,
crainte d'accident.

Le vieillard ne rpondit rien; ils montrent en voiture, le jeune
homme  la place d'honneur; la voiture, qui tait arrive au galop,
repartit au petit pas.

En chemin, ils eurent une conversation philosophique sur le vice et
sur la vertu; Gustave ne parlait jamais que de cela. Le vieillard
laissa parler Gustave et hochait la tte de temps  autre:

--Hum! hum! disait-il, le vice n'est pas toujours une mauvaise
chose... Hum! hum! le vice a son bon ct... Hum! hum! les plus
honntes gens y sont tombs, jeune homme; et vous-mme, un sage, dont
l'aumne est si facile, vous-mme... Eh! que diriez-vous si vous
deveniez, l, tout  coup, ivrogne et meurtrier, parricide et voleur?
Je ne parle que de cela!

Gustave, entendant parler ainsi le vieillard, se mit  chanter d'un
air goguenard l'air nouveau: _Triste raison, j'abjure ton empire!_

Ainsi parlant et chantant, la voiture entra dans une cour sable et
silencieuse. Un escalier de pierre se prsenta, les deux amis
montrent; ils traversrent un vestibule, une grande chambre en noyer,
un petit cabinet en mosaque dj plus lgant, ils s'arrtrent dans
un petit salon de bonne apparence. La flamme dansait en ptillant dans
le foyer, les meubles reluisaient avec un air de bonhomie; onze heures
sonnaient quand ils entrrent dans cet aimable lieu.

--Mon ami, dit le vieillard, je vous assure que votre bonne volont
pour moi me rend trs-heureux; cette heure de la nuit que vous voulez
bien m'accorder m'est prcieuse et chre; je veux que vous la passiez
d'une faon dcente, en homme de haute vertu: il est vrai qu'un peu de
vice assaisonne agrablement la vie; mais vous avez t le vice de la
vtre, et nous serons bien forcs de nous en passer pour ce soir,
puisque ainsi vous l'avez rsolu.

Le jeune homme laissa dire au vieillard: il accepta toutes ses
prvenances d'un air passablement ddaigneux; il s'tendit fort 
l'aise en un large fauteuil, s'approcha du feu, et s'tablit en matre
 la meilleure place; en mme temps il regardait de ct et d'autre
les magots de la chemine, les peintures du plafond, la dorure des
corniches, et, sur des toiles peintes, des galanteries  la faon de
Vanloo et de Boucher.

Le XVIIIe sicle est un sicle bizarre; il affecte les petites
moulures, les petites facettes, les contorsions de toutes sortes; il
procde par zigzags, il est dor, il est faux, il est mesquin, il est
riche et rococo. C'est joli, bte et lascif. Cette chambre tait  la
date lgante de 1745; un cho rptait le battement de l'horloge et
l'horloge chantait les heures. Le jeune homme trouvait tout cela
charmant; mais, dcid  ne pas s'amuser, il jouissait en secret de
l'embarras de son hte et de ses efforts pour le divertir.

Son hte, vieillard empress, avait chang de costume, il s'tait
revtu d'une belle robe aux longs plis; il avait remplac son feutre
us par un bonnet de soie; il avait prpar la table en silence; sur
cette table il plaa des fleurs,  ct des fleurs, une assiette en
argent brun avec son couvercle; un verre  facettes compltait le
service; il fit signe au jeune homme de s'approcher de la table.

--Oh! oh! dit celui-ci, mon matre, il me semble que voil bien de la
vertu: je n'aime pas le vice, il est vrai, mais, pardieu! j'aime
encore moins, pour mon repas, les tulipes et les roses. N'aurez-vous
donc pas autre chose  me donner ce soir?

Le vieillard, sans rpondre, sortit de l'appartement; il rentra,
tenant dans ses deux mains et sous ses deux bras quatre longues et
vieilles bouteilles cachetes avec soin dans leur vieille robe
d'araigne sculaire, comme il convient  un vin gnreux conserv
depuis longtemps.--Bon cela! dit Gustave, et soyez le bienvenu, ma
tte grise; avec cela nous arroserons vos tulipes, et trinquons!
Mais que voulez-vous que nous fassions de ces quatre petites
bouteilles?--Mon hte, dit le mendiant d'une voix douce, si ces
bouteilles ne suffisent pas, j'en ai d'autres; ceci est un vin
gnreux, et dont la barbe est aussi blanche que la vtre est noire.
Donc, faites-lui fte, et pardonnez-moi ce repas modeste, j'ai t
pris  l'improviste, et je n'ai que cela. Disant ces mots, il montrait
le bouquet de fleurs et le plat mystrieux.

Gustave tendit son verre... il but; le vieillard, bon compagnon,
lui versait le vin  longs flots.--Voil qui va bien, disait
Gustave; il tendait encore une fois son verre... A la troisime
bouteille:--N'as-tu donc  me donner que des fleurs? dit-il; voil un
vin qui pousse  l'apptit.--Dcouvrez ce plat, dit le vieillard; et
si le coeur vous en dit, mangez-en: seulement je vous avertis que pour
entamer cette denre il faut avoir un poignet fort, et que ce ne sera
pas trop du damas que voil.

Gustave, pouss par le vin et par cet apptit que donne le vin quand
on n'y est pas habitu, souleva le couvercle de l'assiette et
dcouvrit un fromage.

--Ah! diable, dit-il, du laitage et des fleurs! Nous tombons dans la
pastorale... Allons! allons! ma bonne lame...

En mme temps il frappait le fromage avec son sabre... Or, il frappait
sur un diamant brut, recouvert d'une couche terreuse, qui n'attendait
plus que l'art de l'ouvrier pour jeter un vif clat. Avec son poignard
Gustave dbarrassait la pierre prcieuse de l'alliage qui l'entourait.
A chaque instant un nouvel clat, de nouveaux feux; le diamant, frapp
par l'acier, finit par briller et resplendir. Gustave, hors de lui,
frappait et buvait tour  tour.

Alors il se passa dans l'me du jeune homme une lutte horrible.
trange effet de la passion! Celui qui tout  l'heure tait si calme,
 peine a-t-il vu briller cette pierre miraculeuse, que son oeil
flamboie et tout son tre se contracte sous le poids du dsir. Pour
peu que la passion soit vraie, elle fait taire l'intelligence, elle
dompte et soumet la volont! Le diamant tincelait de mille feux;
c'tait une flamme, on la voyait grandir: c'tait le premier clat
qu'il jetait de sa vie. Et devant ce trsor ce jeune homme se disait:
Il me faut ce trsor! Malheur  ce vieillard qui m'a donn avec cette
arme infaillible le regret de cette fortune. Il tait haletant,
perdu, muet, dans cette horrible contemplation.

Il voulut encore faire acte d'intelligence, et l'intelligence lui
manqua. Il voulut tout au moins dtruire son idole et se dlivrer de
cette obsession terrible: il frappait le diamant avec le fer; mais,
cette fois, la pierre repoussa le fer. Le diamant tait arriv  son
tat le plus pur. Rien ne pouvait rien contre lui. Se voyant repouss,
et voyant son fer mouss, le jeune homme eut peur de ce qu'il allait
faire!

Il se leva: Vieillard, dit-il, donne-moi ton diamant!

--Mon diamant! dit le vieillard; c'est mon sang! Je vous l'ai montr
pour vous faire honneur, comme on dirait  sa jeune pouse ou  sa
fille ane, enfant de seize ans: Prenez place  ct de notre hte,
et servez-le! comme on dit  ses valets: Prparez la plus belle de
mes chambres, obissez  mon hte! ainsi je vous ai montr ce que
j'avais de plus beau et de plus cher, mon diamant. Je n'ai ni femme
jolie  vous montrer, ni jolie enfant  faire asseoir auprs de vous,
ni domestiques nombreux, ni musiciens aux voix sonores, ni parfums
exquis. J'ai mon vin et mon diamant, des vins qui se boivent  longs
traits, un diamant dont les reflets vont jaillir jusqu'au fond de
l'me, un poignard qui tranche. Eh bien, je vous ai vers mon vin 
longs flots, je vous ai prt mon poignard hors de sa gane, je vous
ai montr toute ma fortune; ainsi j'aurai fait les honneurs de ma
maison. Soyez juge de cela, monsieur; et maintenant que je vous ai
montr ma femme et ma fille, imprudent que je suis! vous voulez
m'enlever d'un seul coup ma femme et ma fille! A prsent que vous avez
bu mon vin, vous voulez m'gorger avec mon poignard! Non pas, jeune
homme, et j'en atteste ici vos dix-huit ans de philosophie et de
vertu; tu ne dpouilleras pas le vieillard; tu n'abuseras pas de la
lame effile. Ainsi pleurant, le vieillard tait  genoux devant le
jeune homme... Il pleurait.

Gustave dit:--Buvons! Il tendit son verre; il le vida d'un trait. La
quatrime bouteille fut vide. Et le diamant tait toujours l,
brillant comme l'toile en un ciel nbuleux. Toujours il tait l qui
lanait sa flamme au coeur du jeune homme: l'ivresse  pleins bords
dbordait; le diamant tincelait  pleine me. Et Gustave au
vieillard:

--Dcidment, dit-il, tu ne veux pas me le donner?

--Tu ne l'auras qu'avec ma vie.

--Encore une fois, mendiant, ton diamant!

--Mendiant! dis-tu: oh! c'est alors que je serais mendiant et
misrable, si je te donnais ma fortune, mon nom, mon cusson qui
brille sous mes guenilles, la liste de mes anctres qui se fait jour 
travers mes haillons, mon univers, mon voyage en Italie, mon ciel
napolitain, mon prince, mon amour. N'en parlons plus, prends mon sang,
frappe, et puis tu dpouilleras  ton aise le mendiant.

A ces mots, il dcouvrit sa poitrine o le coeur battait vivement.

Gustave leva son poignard avec le plus grand sang-froid, car il tait
ivre. Il allait frapper!...

Le vieillard changea tout  coup de visage. Il prit et l'habit, et la
voix, et le geste, et le regard, et le sourire que Gustave avait
toujours connus  son pre. C'tait le mme visage, les mmes cheveux
blancs, la mme majest.

--Gustave, mon fils! mon fils! Gustave, dit-il, frappe donc...
Gustave, hors de lui, frappa son pre!

Le vieillard tombe en gmissant, son sang coule, le poignard reste
clou  la terre; la terre tremble! Le diamant se couvre d'un voile
comme font les pierres prcieuses qui plissent  l'approche du
poison. A ce sang,  ce cri plaintif,  ces pleurs,  cette voix, 
ces traits, Gustave recule d'horreur! Il vient de se reconnatre
assassin, parricide; au mme instant, le vin s'en va de sa tte, le
dsir de son coeur; il veut laver sa main tache de sang, le sang
reste  sa main; il pleure, il sanglotte, il s'accuse, il accuse le
ciel et la terre, il s'arrache les cheveux, il veut mourir!

... Le vieillard reprenant sa premire forme, le relve, sa blessure
se ferme, le sang s'efface, et le mendiant d'une voix douce:

--N'accuse donc pas les hommes,  mon fils; et quand la voix d'un
vieillard frappera ton oreille, ne te prends pas  chanter une frivole
chanson d'amour. O mon fils, dpose ton orgueil! sois humble et doux.
Ne dclame pas contre le vice et les vicieux! Je te le disais bien,
toi si honnte et si bon, te voil devenu d'un seul coup assassin,
parricide et voleur!

Gustave, perdu, se jeta aux genoux du magicien, car j'imagine que
c'en tait un.

--O mon pre, dit-il, quelle peur vous m'avez faite: assassin,
parricide et voleur! moi, gentilhomme! C'est la faute du vin, mon
pre!

Et d'un pied furieux il repoussait les bouteilles vides. Le vieillard
se prit  le consoler.

--Console-toi, Gustave, tu es honnte et bon. Tu as soulag ma misre,
ce soir, en me sacrifiant un plaisir innocent; je suis rest ton
oblig. Regarde! je suis guri! Mon coeur bat plus calme que le tien.
Minuit va venir. Profite de cette heure de la lune nouvelle pour me
demander une grce que je ne puis te refuser...

Et Gustave hsitait...

--Veux-tu mon diamant? dit le vieillard.

--Ton diamant! dit Gustave reculant d'horreur, non, non! Je ne veux
rien pour moi!

--Et tu ne veux rien pour les autres? dit Honestus.

Gustave rflchit profondment.

--Il est une chose que je veux pour les autres et pour moi, dit-il.

--Laquelle, reprit Honestus dj inquiet.

--coute ceci, reprit Gustave, coute, voici ce que je veux: Que le
vice disparaisse du monde, que le crime abandonne la terre;--que le
rgne de la vertu arrive enfin. Tu l'as dit, tu ne peux pas me
refuser.

Le vieillard poussa un soupir.

--Rpte ton voeu  haute voix, dit-il.

Gustave rpta son voeu  haute voix.

En mme temps, on entendit sortir de dessous terre un atroce et
ridicule ricanement. On et dit le ricanement d'un vieil apothicaire
parvenu ou d'un huissier enrichi: ce rire tait bte et mchant.

--Qui rit ainsi? demande Gustave.

--L'esprit des tnbres, reprit le vieillard. Il ricane aux voeux
absurdes des mortels. Son rire n'a jamais t si brutal
qu'aujourd'hui, en entendant ton voeu.--Rtracte-le, ce voeu funeste,
 mon fils! tu ne l'as pas encore prononc une troisime fois!

--Vieillard, dit Gustave, tu ne m'as donc pas entendu? c'est
l'abolition du vice que je demande; la disparition complte des
erreurs; le rgne absolu de la vertu et des sages! Et il rpta 
haute voix sa troisime abjuration.

Le gros ricanement se fit entendre, et le vieillard leva au ciel des
yeux remplis de larmes; puis il s'cria, avec un soupir de regrets.
Soit fait comme tu le veux, mon fils! Il prit Gustave par la main.
Ils sortirent  pied dans la rue. Le ciel tait pur, l'air embaum,
les toiles scintillaient dans le ciel, la nature dormait mollement
dans l'ombre et dans les fleurs.

--Hlas! dit le vieillard, dites adieu  cette belle nuit; la nuit,
c'est le vice du soleil: c'est le repos de l'astre du jour. Plus de
pch sur la terre et plus de nuit pour la terre, plus de repos pour
le soleil, plus d'ombre le soir. Que tes rayons soient tendus sans
relche sur nos ttes, soleil! que le soir ne ferme plus ton palais de
cristal!

Le jeune homme,  ces mots, croyant que son compagnon se livrait  une
boutade potique, le laissait dire et suivait son chemin.

Au dtour d'une rue, ils rencontrrent une chelle attache  une
fentre,  cette chelle, des hommes grimpaient.--Qu'y a-t-il? demanda
Gustave.

--Il y a que voil de malheureux voleurs, reprit le mendiant, que
votre loi contre le vice a surpris aprs leur vol. Soumis  la vertu,
qui est  prsent seule matresse de ce monde, ils viennent rapporter
ce qu'ils ont drob cette nuit; trop heureux si le matre de la
maison ne les prend pas en flagrant dlit de restitution, leur bonne
action leur coterait cher.

Gustave pensait avec bonheur  la joie du matre de la maison quand il
retrouverait  son lever les objets enlevs chez lui. Mais le
mendiant:

--Je vous comprends, dit-il; mais cet homme vol est le commandant de
la marchausse; il a une femme et des enfants  nourrir: tout ce
monde ne vit que par les voleurs, et le pauvre hre sera
dsagrablement surpris quand il ne trouvera plus un voleur  arrter.

--Qu'importe? pensait Gustave; la vertu de tout un peuple est-elle
achete trop cher au prix du bonheur d'un gendarme? Ainsi songeant,
ils suivirent leur chemin; d'une maison dcrie ils virent qui
s'enfuyaient plusieurs filles peu vtues; leurs quivoques amants
s'enfuyaient, pouvants de leur dsordre.

--Hol! dit Gustave, encore un effet de la vertu!

--Hlas! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur, quelques femmes
sans vertu, pour servir de repoussoir aux honntes femmes. La misre
et le malheur de ces coquines taient pour les autres femmes un
encouragement  bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que toutes les
femmes tant forcment honntes, les hommes ne fassent pas grand cas
de la grce et de l'humeur. Mais ces profonds raisonnements
dpassaient Gustave, il ne les comprenait pas.

A une fentre ils s'arrtrent. Un spectacle trange vint frapper
leurs regards. Une femme, belle et jeune, se tenait agenouille au
berceau de son enfant. Le lit tait dfait et bris. Dans un coin de
l'appartement se tenait un jeune homme ple et beau. Cet homme et
cette femme, dans la nuit, prs d'un enfant, prs de ce lit bris,
avaient t surpris sans transition par cette vertu subite qui venait
tout  coup tomber dans le monde. Flau subit qui tait sa grce aux
larmes, ses douceurs aux remords; vertu qui desschait l'me et la
surprenait plus qu'elle ne la saisissait.

--Que font l cet homme et cette femme? demanda Gustave au vieillard.

Le vieillard rpondit:

--Cet homme et cette femme taient tout  l'heure deux amants; ils
s'aimaient avec la passion la plus tendre. Le jeune homme a sduit 
grand'peine la femme de son ami; ils ont t surpris cette nuit par la
vertu que nous avons jete dans le monde. Aussitt leur repentir a
devanc leur crime;  prsent la mre implore le pardon de son enfant
pour les torts dont elle s'est rendue coupable envers son pre. Le
sducteur s'loigne, en maugrant, de la belle pcheresse; tout est
drang dans ces deux existences qui taient bien arranges pour tre
heureuses une heure, et s'en repentir vingt ans. Les voil bien
avancs sous cette avalanche de vertu: la femme est idiote, le mari
est trs-ennuy de la reprendre et l'amant pousera dans huit jours
une faiseuse de romans. C'tait bien la peine de les dranger par ta
vertu!

Ils continurent  marcher dans la ville. Ils arrivrent  une grande
place charge de grands arbres; des hommes se prcipitaient par
milliers hors de toutes les maisons; c'tait un dbordement  faire
peur. Des figures hves, des corps grossiers, des mains rudes, on et
dit autant de loups chasss de leurs repaires qui arrivent dans la
ville en hiver. Pour s'opposer  cette foule hurlante, les soldats de
la ville accouraient, fantassins et cavaliers, canons et tambours,
enseignes dployes, mches allumes. On chargeait les fusils, les
canons, pour tenir cette foule en respect.

--D'o vient tout ce peuple hideux, s'cria Gustave, et que vient-il
faire au grand jour?

--Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, des filous, des
hommes de dbauche, des espions, des biographes, que la vertu vient de
chasser de leurs occupations et de leurs tnbres. Notre vertu est
tombe sur la tte de ces gens-l, comme un seau glac sur la tte
d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces bandits taient
faits pour la vertu? Des mes de boue et des corps penchs vers la
terre comme ceux de la brute. Des apptits gloutons, des ventres
insatiables. La vertu que vous leur avez jete, comme on donne un
soufflet  un menteur, leur fait honte au jour, bien plus que ne
ferait une tache  leur habit. Croyez-moi, c'est un grand malheur
d'avoir tir de leurs cloaques les insectes qui se cachaient dans ce
limon. Croyez-moi, Gustave, il faut laisser le cloporte  sa fange et
le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araigne dans sa toile et
la fille de joie  son bouge. N'agitons jamais la fange des villes.
Voyez ce que va devenir tout ce peuple de filous honntes gens. La
ville en a peur, les voyant tous runis; elle n'a pas assez de
philosophes pour les maintenir dans la vertu.

Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de la nuit,
effrayant dans le jour, se prolongeait encore. Pas de voitures dans la
rue; on n'entendait ni les cris du paysan matinal, ni le marteau du
forgeron; les marchs taient dserts.--Pourquoi tout ce silence? dit
le jeune homme au vieillard.

--A prsent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont point de faux
dsirs, les hommes dorment en paix et se reposent, ils n'ont plus
besoin de s'agiter.

A la porte des boulangeries et de tous les marchands de comestibles,
les plus riches s'agitaient, et tendant leurs mains charges d'or,
demandaient un morceau de pain. Mais tout le pain de la journe avait
t distribu gratuitement aux pauvres gens par la vertu des
boulangers. Ainsi les riches mouraient de faim, parce que les bouchers
et les rtisseurs taient entrs subitement dans la vertu.

A certain carrefour, sur les bords de la rivire, des malheureux
rendaient leur me. Or, c'taient des espions, des recors, des
diffamateurs de profession, des faussaires, des _grecs_, des chenapans
et autres gens de mtiers quivoques, qui, par vertu, ne voulaient pas
continuer leur mtier.

Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne craignait plus
personne, et personne ne le craignait. Les courtisans se fuyaient
comme on fuit la peste; chacun dans le palais se dnonait soi-mme.
J'ai vol le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang, disait
l'autre; j'ai dpouill l'orphelin, disait un troisime; j'ai rempli
les cachots et les bastilles, disait le ministre. Tous les hommes de
cette cour s'accusaient de s'tre vendus, et les femmes aussi: c'tait
horrible  voir, horrible  entendre. Le roi effray voulait abdiquer
sa couronne; mais par vertu personne ne la voulant accepter, il tait
forc de rester roi.

Enfin, ce peuple dmasqu, cette foule sans physionomie, ces vertus
vagabondes, aussi communes que le pav des chemins, tout cela
vgtait, monotone, hideux, malsain, ennuy, ne songeant plus  la
terre, attendant la mort et le ciel. Le jeune homme,  l'aspect de ce
troupeau de moutons qui tous obissaient  la mme impulsion, fut
saisi d'une horreur profonde.

--Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde en lui tant le
vice et le crime!

--En lui tant le vice et le crime, reprit le vieillard, vous avez tu
le monde, vous l'avez priv de sa principale condition d'existence,
vous lui avez enlev la morale universelle, enfin vous avez priv la
vertu de sa propre estime en la rendant plus commune que le sable des
rivires. Changez tous les cailloux en or, et l'or n'aura plus de
prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette triste exprience pour
t'apprendre qu'il n'y a rien de plus dangereux parmi les hommes qu'une
vertu universelle... Il en est de la vertu comme de la vrit. Il faut
jeter les vrits une  une dans le monde; ouvrir la main pour les
rpandre brusquement, c'est un crime. La vrit trop grande brle et
ne brille pas.

Le jeune homme, sans rponse, alla s'agenouiller  la porte d'un
temple dsert; car depuis que les hommes taient vertueux, ils avaient
oubli la prire.

--Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux mains; mon Dieu,
retirez toute cette vertu de la terre; rendez aux hommes le vice qui
les unit les uns aux autres; rendez-leur le crime qui les rend
vigilants, et leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les
hommes soient encore et toujours voleurs, mchants, assassins,
espions, blasphmateurs, impies; que les femmes soient toujours
coquettes et fausses, et vnales!...

La prire monta aux pieds de l'ternel.

Tout reprit son ordre accoutum dans le monde. Le vice rendit  la
socit humaine le mouvement et le charme que la vertu lui avait
enlevs. Quant au vieillard, il jeta sur le jeune homme un regard
satisfait.

--C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voil revenu  temps d'un
paradoxe fatal; te voil convaincu par toi-mme, que tout est bien
dans le monde, et que d'en enlever le moindre des pchs capitaux, le
plus lger de tous, la gourmandise, serait en dranger la savante
harmonie.--Adieu, mon fils!  prsent que vous tes indulgent pour les
moins sages, rien ne manque  votre sagesse. Il faut cependant que
vous emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous avez refus
mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce lis, cette violette et cette
tulipe diapre: le lis est l'innocence, la violette avertit d'tre
humble et modeste, la tulipe reprsente la sant. Tant que la tulipe
fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la sant est un
vase qui renferme toutes les autres vertus.

Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils se sparrent
pour ne plus se revoir.

       *       *       *       *       *

Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si grand philosophe,
qu'il est mort membre correspondant des acadmies de Dijon, de Lyon et
de Nancy.




LA MORT DE DOYEN

--1832--


La semaine passe, en un coin obscur de sa maison, sous un thtre,
entre un palais grec et la fort romaine, est mort, ou plutt s'est
teint paisiblement, le dernier, le seul protecteur de la tragdie et
de la comdie de ce plaisant pays de France. C'tait la premire fois
qu'il mourait sans poignard, sans poison, sans applaudissements autour
de lui, le brave homme; eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une
famille et des amis; mais comparez ces larmes pnibles, arrtes par
la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient toujours la mort
d'Orosmane ou la mort de Csar? Aussi bien, dans cette grande perte,
avons-nous la consolation de penser que cette mort fut heureuse. Au
silence qui l'entourait  son lit funbre, M. Doyen a rendu son me 
la faon de l'empereur Auguste: _Applaudissez, la farce est joue!_
fut le dernier mot de Doyen et d'Auguste, empereur.

Vous aurez beau chercher dans les biographies, dans les
autobiographies de l'art dramatique; vous aurez beau chanter les
louanges des grands seigneurs et des nobles mes qui protgent ce bel
art, aujourd'hui ananti, vous ne trouverez personne, entendez-vous,
personne, qui ait montr autant de zle (voil pour l'acteur); autant
de dsintressement et de bonne volont (voil pour le Mcne), qu'en
montra M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrire. C'tait
dans cet homme unique une mmoire inflexible, une critique svre et
bienveillante, un respect inaltrable pour les traditions des matres,
un dvouement superbe aux grands potes d'autrefois. M. Doyen avait
plus que de la passion pour le thtre; le thtre tait sa vie et sa
gloire. Ddaigneux de fouler cette misrable terre en proie  des
rvolutions si mesquines, M. Doyen aimait  parcourir la scne
tragique  longs pas; il aimait ce retentissement dramatique, agrable
aux oreilles bien faites; il se plaisait dans le monde terrible des
aventures sanglantes, des amours empoisonnes, des vengeances
cadences avec art. De ce monde  part, il tait  la fois le dieu, le
roi et le concierge; il tait le grand-prtre de ces croyances
abolies, il s'enivrait de l'encens qu'il brlait sur les autels
abandonns de la tragdie antique; il se tenait  la porte du
sanctuaire pour choisir les lus de cette religion profane. Toute sa
vie est ainsi faite, entoure  plaisir de poignards et de poisons,
occupe  profusion de festins funbres o le pre mange son fils, de
tombeaux o les ombres parlent; remplie  vous donner le vertige,
d'incestes, de mprises, d'assassinats. La tte de Doyen appartenait
aux rois sans couronne, il tait le mari des pouses sans maris, des
mres sans enfants, il tait l'amoureux des amantes cheveles, 
peine couvertes d'un voile noir: telle fut la tche auguste de M.
Doyen; il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence au milieu
de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athnes en cendres, Rome en
ruines, la Gaule gorge, voil ses villes de prdilection, voil sa
gographie; il a vcu dans ces dsastres; il en est mort. Quand il
vivait, il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, ni le riant
Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes de Saint-Cloud. Que lui font
ces ombrages d'un jour? Parlez-lui de la statue de Pompe et des
champs de Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: en
fait de ruines, il ne connat que Thbes et Memphis; il et donn
toutes les dynasties royales de l'Europe pour la race d'Agamemnon,
cette race sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir!

L'illusion a berc ce digne homme, et la plus puissante illusion. Il
vivait, il agissait, il se dmenait dans une histoire infinie en
sensations de tout genre. Entour de crimes, de rvolutions et de
meurtres, comme il l'a t toute sa vie, il faut l'honorer et
l'estimer comme le plus heureux des mortels.

Cet homme tait n avec tous les instincts d'un grand artiste. Il
avait pourtant commenc par tre peintre et dcorateur de son mtier.
C'tait encore la mode en France, quand il commena, de dorer
l'intrieur des maisons, de fixer sur les portes des cariatides
bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie des Amours: on
s'entourait de guirlandes et de fleurs. C'tait un bon mtier, celui
de Doyen. Doyen, du chapeau fleuri, il en fit un art, juste au moment
o le peintre David nous rappelait  l'antique simplicit.

En cette crise, Doyen tait perdu si le peintre des petits salons
dors ne se ft pas senti la vocation des btisseurs de temples pour
les rois et de palais pour les dieux. Mais, quoi! c'tait alors un
mauvais temps pour les dieux comme pour les rois. L'glise et le
palais taient galement abandonns. Doyen, dcorateur sans ouvrage, 
dfaut de l'glise et du palais, s'empare du thtre, qui seul reste
encore debout par le privilge des passions, quand toute vertu est
teinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais orientaux,
temples profanes, forts sacres; arrivez sur la toile de Doyen,
rivages dcrits par Homre; enfants, dressez la tente d'Achille,
prparez l'autel d'Iphignie, faites descendre le nuage de Jupiter,
enflammez la demeure de Pluton: le ciel, la terre et les enfers
appartiennent  Doyen. Qu'importent les rvolutions qui passent?
qu'importe ce bruit d'empire qui vient et qui s'en va?

C'est ainsi que, pouss par son dmon familier, et ne pouvant raliser
son idal, il levait des chteaux aussi beaux que des chteaux en
Espagne, il parait ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put runir
de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant qu'il le put,
hardi, noble et fantasque; il colora les cieux, il colora les mers, il
colora les montagnes. Or son septime jour tant venu, il s'assit un
beau matin sur son pic le plus lev, et regardant  ses pieds tant de
rivages silencieux, tant de palais dserts, il fut triste comme un
dieu quand l'homme au monde cr manquait encore. Au thtre qu'il
avait lev, Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... et
le _fiat lux_.

Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un jour.

La rvolution et le malheur des temps l'avaient jet dans l'idal. Il
s'tait vu forc de dcorer un thtre, faute d'avoir une maison
vulgaire  restaurer; son thtre est fait, ne croyez pas qu'il reste
vide et sonore comme un cnotaphe  des mnes gars. Esprez! le
thtre de Doyen s'animera bientt, ces chos muets vibreront, cette
nature versera des larmes. Ici l'homme est double: un homme, un
artiste. Eh bien, le thtre tant bti, l'artiste a fait un pas; le
thtre est bti la veille, Doyen est comdien le lendemain: il n'y a
gure plus de cinquante ans que cela est arriv.

Alors commena pour cet homme extraordinaire ce dvouement de tous les
jours et de toutes les heures  l'art dramatique pour lequel il ne
semblait pas n. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il
arrivait, il faut le dire,  une belle poque: Lekain vivait, Larive
tait applaudi, le Thtre-Franais tait une puissance, on comptait
encore pour beaucoup la tragdie en cinq actes; une chute en ces temps
de la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la rputation
d'un pote, que ne ferait un succs aujourd'hui. Doyen ne se
dcouragea pas; seul encore, ignor, propritaire inoffensif de son
petit thtre, il levait autel contre autel; il commena, de
sang-froid, cette lutte pnible et ces longues rivalits qu'il a
soutenues toute sa vie contre le Thtre-Franais, et dont il est
sorti vainqueur, aprs quarante ans de combats.

Comdien, portier, machiniste, souffleur, rgisseur, contrleur,
dcorateur, pote ou peintre de son thtre, c'tait surtout par
l'intelligence que brillait Doyen. Quand il dressait  ses risques et
prils ses trteaux splendides, malgr le succs apparent du
Thtre-Franais, il comprit qu'il y avait dcadence dans l'art
dramatique, et que ce fruit, si vermeil en dehors, tait piqu au
dedans. Alors, en effet, La Chausse introduisait au thtre le drame
bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits et le discours
des marquis de Molire, le rcit tragique dprissait; les machines
remplaaient la tirade. O misre! ils avaient dress un bcher sur la
scne dans la _Veuve du Malabar_! Bien plus, la dclamation note
tait sourdement attaque par quelques esprits novateurs qui, malgr
l'opinion de Voltaire et ses arrts dats de Ferney, continuaient 
soutenir que le vers tragique n'tait pas fait pour tre dclam.

Voil ce qui perdit Talma.

Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant Doyen. A tous les
acteurs qu'il avait faits, et il les avait faits presque tous, Doyen
prfrait Talma. C'tait Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait
ouvert son thtre, il lui avait prt ses habits de consul romain, il
lui avait enseign la puissance du vers dclam. Talma tait son lve
chri, la gloire de sa vie et l'orgueil de son thtre. Eh bien, Talma
l'avait trahi. Un jour, Talma avait oubli, ingrat gnie! le thtre
de la rue Transnonain et son bon matre Doyen; Talma avait cess de
dclamer le vers pour le parler, Talma avait oubli le grand geste, il
avait abaiss la passion tragique d'une coude; Talma parlait,
marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un simple mortel; Talma
n'avait gard aucune des traditions de son matre! Grands dieux! quel
dommage et quels regrets cuisants pour M. Doyen!

Le jeu parl et bourgeois de Talma fut le seul grand chec et le plus
grand chagrin de M. Doyen. Cependant il ne se laissa pas abattre; au
contraire, il s'attacha plus que jamais  l'honorable mission dont il
s'tait charg; il veilla de trs-prs sur le feu sacr dont il tait
la dernire vestale. Comme il se sentait l'instinct des grands
matres, il chercha partout des lves; non content d'ouvrir son
thtre au premier venu, il les forait d'entrer, comme le bourgeois
de la parabole, sans mme regarder s'ils avaient leur robe nuptiale;
pourvu qu'ils voulussent porter la toge romaine, il tait content.
Vous ne sauriez croire quelle tait sa joie quand, aprs bien des
recherches, il avait rencontr quelque honnte boucher, quelque grle
perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque chantre d'glise  la
voix de stentor, qui consentissent  escalader son thtre.--Bonjour,
Achille; bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des rois!
Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il pas Iphignie sous le
bonnet rond de la lingre, Roxelane sous le madras de la femme de
chambre; et vous, Rodogune, majest aux sanglantes fureurs, que de
fois vous a-t-il arrache  la lecture de vos romans, remplaant dans
votre main le cordon de la porte cochre par la coupe empoisonne! En
mme temps, que de talents tragiques il a dcouverts! Que de belles
mes seraient restes ignores sans ce _voyant_! Que de passion il a
jete au dehors qui se serait misrablement perdue dans le comptoir
d'un caf, dans un atelier de lingerie, une antichambre de ministre
ou dans une choppe de boucher!

Mais aussi quelles peines il s'est donnes! Quels poumons! Bnis
soient tes poumons, bon chevalier! A peine avait-il trouv son
Achille ou son Iphignie, il les mettait en prsence, il leur
apprenait la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait la
puissance de la consonne sur la voyelle, il les faisait passer par
tous les extrmes, de la rgle la plus minutieuse de la grammaire au
mouvement le plus subit et le plus spontan du coeur humain.--Allons,
marche,  marche, et qui que tu sois; lve de Doyen, tu es  lui, tu
es sa proie, et sa gloire; il te jtera tout arm dans le monde, au
del des mondes connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois
patient, laborieux, apprends par coeur les chefs-d'oeuvre, et lave-toi
les mains. C'est ainsi qu'il a cr plus d'un grand comdien qui,
avant lui, ne savait pas lire. Doyen tait pour ses acteurs ce
qu'Hamlet tait pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond de son
me, est un mchant ricaneur: il se moque du pre noble _qui lui
dchire sa passion comme du vieux linge_; il se moque de la princesse
dont le talent _a grandi du saut d'une puce_; Hamlet est tratre
envers l'art, envers l'artiste. Doyen croit ingnument  son prince, 
sa princesse, il ne se moque de personne, il ne veut dcourager
personne; il a de bonnes paroles et des promesses paternelles pour
tous ses enfants.

--Allons, dit-il, mon jeune Achille, avancez le pied droit, relevez la
tte, enflez la voix, ouvrez les yeux! n'oubliez pas que vous tes _le
plus beau des Grecs_!--Allons, ma princesse, avancez la taille,
arrondissons ces deux bras un peu courts, penchez la tte. Il n'est
pas de roucoulements, de petites grces, de minauderies dramatiques,
pas de gestes nobles, pas de sourire gracieux, que nos artistes
n'aient appris  l'cole de Doyen. L seulement on apprenait le
_To-Kalon_! C'est en vain qu'il y avait un Conservatoire et des
professeurs  ce Conservatoire; en rendant justice  nos grands
matres en dclamation, il faut reconnatre que M. Doyen a fait  lui
seul autant qu'eux tous, pour l'art dramatique. Aussi, voyez  Paris,
voyez dans nos provinces, cette tragdie lgante et savante qui
marche  pas compts, qui s'tale et fait la belle, et la grave, et la
sage, aux yeux de la foule, hoquet hroque et gloussement...
croyez-vous donc que ce soit le Conservatoire qui ait fait cela  lui
tout seul?

Et quand Hamlet a donn sa leon aux comdiens, il dclame; il
s'arrte dans sa tirade, il demande au souffleur la fin de ce beau
vers _qui commence par Pyrrhus_; puis, quand il a dclam tous les
vers qu'il sait par coeur, il s'arrte et, dit-il  ses comdiens:
_Soldats! je suis content de vous!_

Ainsi faisait M. Doyen. Aprs sa leon, M. Doyen tait accessible: on
pouvait l'approcher, on lui parlait, il tait affable et bon. A la
fin, quand ses lves avaient vaincu les plus grandes difficults, il
daignait souvent jouer avec eux: il se mettait  la porte de leur
jeune intelligence, lui, M. Doyen, en grand costume, sous la pourpre
d'Auguste ou sous le casque de Burrhus!

C'taient l des jours solennels. Le thtre tait balay  fond,
clair  huit becs, il voyait jour de tous ses quinquets et de
toutes ses chandelles. Ds le matin chaque acteur tait sur pied,
occup  se faire un costume; et Dieu sait que de beau papier dor
tait perdu, que de bonne gaze tait gaspille! C'tait un chaos
charmant  voir. On s'appelle, on s'interroge, on se cherche, on se
tutoie par avance, comme si dj l'on parlait en vers alexandrins; on
s'emprunte son rouge ou sa perruque. Que d'envie un pot de cruse a
souvent excite! Junie est vernisse jusqu' la tte, Agrippine a
gard, malgr ses ans, sa peau naturelle, Britannicus n'a pas de
sandales. Dieux et desses! tout manque  ces jeunes talents, l'espoir
du thtre! Eh bien, M. Doyen suffit  tout, M. Doyen a tout prvu; il
est partout: portier, il est  sa porte, lampiste, il est  sa rampe;
il s'habille, il habille les autres, il retranche de son costume tout
ce qu'il peut en retrancher dcemment pour vtir son voisin; il va, il
vient, il fait ses recommandations, il a soin des accessoires; il
s'informe, en tonnant de sa voix de tonnerre, si le _tonnerre_ est
prt, si les clairs seront beaux, si l'ombre de Ninias aura son
masque, si la lettre d'Amnade est d'un papier assez jaune et d'une
criture assez gothique?--Ami souffleur! dit-il,  ton poste! Il sait
 quel point le souffleur est un personnage important dans ces
premiers assauts.

Cependant la foule arrive. tudiants, bonnes d'enfants, bourgeois de
la vieille roche, amis nafs de l'motion dramatique, enfants
au-dessus de neuf ans, militaires retraits, femmes malheureuses,
toute cette nation  part de tendres coeurs et d'esprits oisifs qui
aime encore la tragdie, arrive en haletant au thtre de M. Doyen. On
se pousse, on se presse, on se heurte, on est ivre  l'avance, et les
mouchoirs sont prts. O fte des sensations jeunes!  vrai plaisir de
la tragdie! O vive attente de la catastrophe! O bonheur du drame!
Enchantements du rhythme! O plaisir dcent de nos pres dont notre
malheureuse poque ne veut plus, on ne vous retrouvait que chez Doyen!

Quand Doyen avait tout dit, quand il tait parvenu, en dclamant, et
rprimandant le parterre, rallumant le quinquet teint, soufflant le
rle de ses lves, au cinquime acte de sa corve, il n'y avait pas
de bonheur gal  son bonheur, pas de gloire gale  sa gloire!--Il
parlait du haut de son thtre, et plus haut que du ciel. Il mourait
aux acclamations unanimes; puis mort il se relevait, et souriant comme
Hamlet, il disait comme lui:

    Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur.

_Elseneur_, c'tait son thtre de la rue Transnonain. Mais, hlas! il
n'est plus cet homme heureux de tant de gloire! Il n'est plus, ce
grand pourvoyeur des thtres de tragdie; avec lui s'est enfuie
haletante la terreur tragique; avec lui disparaissent l'tude et le
respect des modles, le souvenir des grands matres. M. Doyen au
tombeau, la dernire pierre tombe au temple de Melpomne, le poignard
chappe  sa main dbile, le cothurne abandonne ses pieds affaiblis.
Pleurez, vous tous qui aimez encore la pompe et les grands vers! Nous
tombons de la tragdie  l'opra-comique, de l'opra-comique au
vaudeville, du Thtre-Franais au Gymnase; nous n'avons plus de chute
 redouter.

J'ai dit que Doyen avait t un homme heureux durant sa vie, et je le
crois. Cependant il ne fut pas exempt des chagrins rservs aux grands
artistes: il avait bien pressenti avant sa mort la dcadence de l'art,
mais jamais dans ses craintes les plus exagres il n'avait imagin la
dcadence o nous sommes. La prose, hlas! remplaant le grand vers,
les guenilles remplaant la broderie et la pourpre, le bonnet rouge
sur des ttes modeles pour le casque athnien; les vampires, les
forats; les mortes ressuscites, les monstres, les btes fauves, et
Robespierre marchant sur une scne faite pour des rois et des hros,
c'taient l autant d'horribles piqres qui allaient  l'me de notre
illustre artiste, autant d'essais informes qui chappaient  son
intelligence, autant de malheurs personnels auxquels il ne pouvait pas
survivre.

Il est mort  temps, le pauvre homme; il est mort avec l'art qui
faisait sa gloire; il est mort avec la tragdie qui lui tait si
chre, mort comme elle, abandonn dans son cercueil! Ingrats lves,
ingrats comdiens! C'est  peine s'ils ont conduit  sa dernire
demeure leur protecteur, leur ami. Ils ont oubli tant de sacrifices.
Avec une fortune mdiocre, M. Doyen avait trouv moyen de traiter
l'art en grand seigneur. Pour btir son thtre, il avait vendu sa
maison. Tout comme un autre il aurait eu un salon ar, une chambre
commode, un boudoir loin du bruit; il n'avait ni salon, ni chambre 
coucher, ni boudoir, il avait... un thtre! Il aurait pu charger sa
muraille de tableaux choisis, d'aquarelles riantes, de bonnes gravures
amusantes  regarder... il avait des dcorations pour son thtre! Au
lieu d'aller aux champs respirer les parfums et les brises d'avril,
il se promenait entre les arbres de son thtre. Il n'est gure de
bourgeois de Paris qui n'ait  soi un fauteuil  la Voltaire ( M. de
Genoude,  la Voltaire) pour se reposer le jour; un lit de duvet pour
dormir; un bonnet de coton  mche innocente pour enfermer sa tte; de
chaudes pantoufles pour l'hiver, une lampe astrale aux mouvements
rguliers, d'une clart toujours gale, en un mot les jouissances
indispensables d'un luxe innocent qui est devenu une ncessit. M.
Doyen avait sacrifi  sa passion pour la comdie et les comdiens
toutes ces joies charmantes de l'intrieur. Son fauteuil tait un
fauteuil de thtre, un fauteuil du moyen ge, en bois noirci. Son lit
tait le vrai lit de quatre pieds, sur lequel se rveillait Juliette,
sur lequel plus d'une fois, expira Mithridate. Il n'avait pour
s'clairer, que la lampe funbre  un seul bec de l'antiquit
homrique; la chlamyde incommode et froide lui servait de robe de
chambre; en faon de pantoufles fourres, il chaussait de froides et
dramatiques sandales. Je vous l'ai dit, le thtre le poursuivait dans
son intrieur le plus intime; la tragdie, invitablement,
s'accouplait avec sa gaiet la plus folle.

A table, avec ses amis et ses enfants, les poignards servaient de
couteaux; le vin, cette joie... on le buvait dans _la coupe homicide_.
Je suis sr que Doyen portait des chemises sans manches, comme il
convient  un Romain qui va les bras nus; quand il achetait une
couverture, il s'informait, non pas si la couverture tait chaude,
mais si elle tait entoure d'un fil rouge assez large pour servir au
besoin de manteau imprial.




JENNY LA BOUQUETIRE.


L'histoire de Jenny est une histoire extravagante; elle a fait un
mtier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant
comme elle avait un bon coeur accoupl  une belle me, il faut
qu'elle ait sa biographie  part! Elle a rendu de grands services aux
artistes contemporains, cette aimable et vaillante Jenny!

Je dis Jenny _la bouquetire_, parce qu'elle vint  Paris vendant des
roses et des violettes ples comme elle. On sait que pour le dbit de
fleurs, il n'y a gure que deux ou trois bonnes places dans tout
Paris. A l'Opra, le soir, quand les femmes riches et pares s'en
vont, en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases: alors
il fait bon avoir un magasin de roses et de violettes sur le chemin de
ces belles... la vente est sre; tel Harpagon du matin, donnerait, le
soir tant venu, pour une rose, un louis d'or.

Mais quand vint Jenny  Paris, elle eut grand'peine  s'installer,
mme sur le pont des Arts; tristes fleurs, sur le pont des Arts! des
fleurs sans parfum, sans couleur, image relle de la posie
acadmique, des fleurs de la veille  l'usage des grisettes qui
passent. Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune 
esprer pour Jenny.

Jenny la bouquetire se morfondait en misre et en larmes de toutes
sortes. Ce n'est pas que l'attention publique manqut  Jenny. Elle
fut beaucoup admire dans la sphre o elle vendait ces tristes
fleurs. Il y eut plus d'un rou de la bourgeoisie qui fit des
quolibets  Jenny; mais elle ne les comprit pas.--Ils sont si laids et
si btes, ces Lauzun de boutique! Ainsi la fillette vendait ses
fleurs, plus mal de jour en jour. Rester sage et vivre est un grand
problme! Il fallait sortir de ce misrable tat,  _tout prix_.

Quand je dis  _tout prix_, je me trompe: non pas au prix de
l'innocence, au prix de cette fortune phmre du vice qui s'en va si
vite, et se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli
visage, humble et douce bouquetire; il y a, Dieu merci, quelque
fortune innocente  faire avec ta jeunesse et ta beaut, ma fille;
avec ton doux visage, tes doigts charmants, ta belle taille, et ce
pied bien cambr qui donne une forme agrable  tes souliers chtifs.

Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tu n'as pas mme 
redouter mon souffle. Pose-toi l, ma fille, sous ce rayon de soleil
qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Allons, sois muette et
calme, et laisse-moi t'envelopper de posie, mon idole d'un jour! Je
vois dj voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs
riantes, les formes lgres, les ravissantes apparitions de mon voyage
d'Italie. O muse! sous mon pinceau rjoui, sur ma toile glorifie,
dans mon me et sous mon regard, que de mtamorphoses tu vas subir!
Vierge sainte, on t'adore, les hommes se prosternent  tes pieds;
nymphe au doux rire, les jeunes gens te rvent et te font des vers.
Sois plus grave! et relevant tes sourcils arqus, rprime  demi cette
gaiet d'enfant... je te fais reine! Enfin, si tu veux poser ta tte
sur ta main frle, et t'abandonner  la potique langueur d'une fille
qui rve, on fera de toi plus qu'une vierge: salut  la matresse de
Raphal ou de Rubens! C'est beaucoup plus que si tu devenais la
matresse d'un roi!

Inpuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et
m'oppresse! la fivre de l'art est dans mes veines; ma palette est
charge ple-mle, ma brosse est  mes pieds; viens, il est temps,
Jenny, la complice... et le modle innocent de mon rve. Allons,
Jenny, pose-toi, montre  mes yeux blouis la Vnus de Praxitle quand
toutes les beauts de la cit de Minerve posrent pour la Vnus.
L'instant d'aprs, si je veux changer ma beaut cosmopolite, la voil
Chlo, Lydie ou Nobule. Elle se promenait, tantt sur un char
d'ivoire au portique d'Octavie! Enfant de la lyre, elle chantait les
chansons d'Horace ou _l'Art d'aimer_ d'Ovide! elle disait si bien:
_Lydia dormis!_

Vous autres, enfants, vous n'imaginez gure ce que c'est qu'une pauvre
fille qui rve veille, et rve pour vous; vous ne savez pas tout ce
qu'il y a de pril dans cette position d'une pauvre femme immobile,
muette, arrte  ce point fixe! Halte! et conservons cette extase! A
ce compte, une grande comdienne, est l'innocente beaut qui sert de
modle au peintre, au sculpteur, au chercheur d'idal! une comdienne
 huis-clos qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard
forme la couronne, danseuse dont un tablier fait la robe de bal;
sainte martyre qui prie, les yeux levs au ciel, en chantant une
chanson de Branger. Humble inspire! elle passera par tous les
extrmes, pour obir aux moindres caprices de l'artiste: on la brle,
on l'gorge, on l'touffe, on la met en croix, on la plonge en mille
volupts orientales; elle est en enfer, elle est au ciel; archange aux
ailes d'or, prostitue  l'air ignoble, elle est tout; elle passera
par toutes les habitudes de la vie: une dame, une bourgeoise, une
majest, une desse. Allons, parlez! que voulez-vous? Et tant de
labeurs, sans l'espoir d'une louange, et sans la plus petite part dans
l'admiration accorde au chef-d'oeuvre. On voit le tableau: que cette
femme est belle! quel regard! que d'inspirations vhmentes dans cette
tte o tout parle! Honneur au peintre, et rien pour le modle! On
porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et d'honneur: il n'y a pas
un regard pour l'humble Jenny; c'est Jenny qui a fait le tableau,
pourtant!

Assemblage inou de beaut, de misre, d'ignorance et d'art,
d'intelligence et d'apathie! Innocente prostitution d'une belle
personne, qui veut sortir chaste et sainte des regards du matre,
aprs avoir obi en aveugle  ses moindres caprices! Voyez-vous, mes
frres, l'art est la grande excuse  toutes les actions au del du
vulgaire, il est la gloire, il sera mme une excuse  cet abandon
qu'une humble jeunesse fait de son corps!... Il tait si beau, ce
modle _aux doigts de roses_! La bouquetire tait douce et modeste,
autant que jolie!--Elle tait soumise  l'artiste, et sitt qu'il
n'tait plus qu'un homme vulgaire, sitt qu'il avait dpos le burin
ou l'bauchoir, Jenny redescendait des hautes rgions o l'artiste
l'avait place pour s'y lever avec elle. Elle redevenait une simple
femme; elle rejetait sur sa gorge nue un mouchoir d'indienne, elle
rentrait sa jambe alerte dans son bas trou; on n'et pas respect _la
reine_ ou _la sainte_... on respectait Jenny.

Ce qu'elle est devenue? Elle a rendu aux beaux-arts plus de services
que tous nos ministres ne lui en ont rendu depuis vingt ans. Elle a
parsem nos temples de belles saintes que Luther et adores; elle a
peupl nos boudoirs d'images gracieuses, de ces ttes qu'une jeune
femme enceinte regarde avec tant d'espoir... elle a donn son beau
visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire. Sa bienveillante
influence s'est fait sentir dans l'atelier de nos plus grands
peintres: Eugne Delacroix, Ary Scheffer, Paul Delaroche, se
glorifiaient de Jenny.--Jenny ddaignait l'art mdiocre; elle
s'enfuyait  s'cheveler, quand elle tait appele par les clbrits
douteuses; elle ne voulait confier sa jolie figure qu'au gnie... elle
a fait crdit  M. Ingres. Aimable fille! Elle a plus encourag l'art,
 elle seule, que tous les Mdicis! Hlas! l'art a perdu Jenny; il est
perdu le charmant modle, et perdu sans retour. Jenny, infidle 
l'art, pour tre fidle  son mari, s'est marie  un beau gentilhomme
qui fut peintre un instant, et qui brisa sa palette en dsespoir de
ces beauts qu'il ne pouvait reproduire et qu'il avait sous les yeux.

Devenue  son tour une femme heureuse, la petite bouquetire est un
_modle_ accompli d'esprit, de grce et de reconnaissance. Elle a
quitt ses pauvres habits et son chle de hasard; elle a charg son
cou de diamants; les tissus de cachemire couvrent ses paules; sa robe
est brode et ses bas sont encore  jour, mais trous cette fois par
le luxe et la coquetterie; elle a des gants de Venise pour cette main
si blanche, et des senteurs de l'Orient pour cette peau si douce;
approchez, la grande dame est toujours Jenny la bouquetire, Jenny le
_modle_. Si vous tes grand artiste, si vous vous appelez Ingres,
Delaroche, ou Decamps, ou Johannot, arrivez, dites-lui: Il me faut une
belle main, madame... il me faut de blanches et fraches paules, elle
tera son gant, elle tera son cachemire.

Dites-lui: Jenny! je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied
d'Atalante! elle vous prtera sa jambe et son pied comme autrefois
Jenny la bouquetire! Ingnue et dvoue  l'art; aimant sa beaut,
parce qu'elle est utile, et, pour sa rcompense, se flicitant tout
haut d'tre belle, parce qu'elle est belle partout: sur la toile, sur
la pierre, sur le marbre, sur l'airain, en terre cuite, en pltre, et
toujours belle!

Ainsi, le peintre et le sculpteur n'ont rien perdu aux grandeurs de ce
_modle_ accompli de tout ce qu'il y a de beau et de charmant.




MAITRE ET VALET.


Je me souviens encore du premier dner que je fis  Londres; j'eus
certes le temps d'entendre et de voir, ignorant de la langue que
parlaient les convives, et gotant avec prcautions de leurs mets
favoris. Mon rle fut un rle passif une grande partie du repas, et ce
ne fut qu'au second service, quand se montrrent le bel esprit et les
vins de France, si joyeusement annoncs par le fracas et la mousse
ptillante, que je commenai  devenir  peu prs un homme, un homme 
jeun... avec des gens qui ont fort bien dn.

Voici mon tonnement, et je vous le donne ici, non pas comme une
histoire amusante, mais comme tude des moeurs anglaises; vous ferez
de mon histoire ce que vous voudrez, et ce sera plus d'honneur qu'elle
ne vaut.

Donc (vous voyez que ce commencement se ressent de mon embarras),
j'tais assis  ct d'un gentilhomme anglais, trs-poli, trs-grand
buveur et fort communicatif pour un Anglais chez lui, dans son le,
sous sa charte anglaise, propritaire, lecteur, ligible, lu;
celui-l tait membre de la Chambre des communes. Il tait trs-honor
de toute l'assemble; on coutait ses moindres paroles avec dfrence:
videmment c'tait un homme considrable, un homme hospitalier; sitt
qu'il eut essuy le premier feu de la conversation et qu'il y eut
rpondu pour sa part, il finit par m'apercevoir: alors il me parla en
franais, et me fit verser le premier verre de vin de Champagne, si
bien que nous fmes tout de suite une paire d'amis.

En gnral, on ne rend pas assez justice au vin de Champagne. On le
boit  longs traits, il est aussitt oubli qu'il est bu. On le
dpense  la faon d'un peu d'esprit que l'on aurait, au hasard et 
tout propos. C'est surtout lorsqu'on a quitt Paris que l'on comprend
bien la grce et les divers mrites de ce cher compagnon clbr par
tous les potes. Paris est sa vraie patrie; il s'y plat, il y est 
l'aise et dans toute sa joie et toute sa puissance; il aime les jeunes
gens de Paris, les femmes de Paris, les nuits de Paris. Telle femme
attend ce joli vin pour tre aimable, et telle autre pour tre belle;
il se mle  leurs larmes d'amour, il donne le courage du duel et le
courage du jeu, tous les courages secondaires. C'est lui qui dompte
les chevaux rebelles, qui conduit les frles tilburys au bois de
Boulogne; il est la vie et le mouvement de nos boulevards; sitt que
le soir est venu, il se dandine aux Champs-lyses. Il parle, on
l'coute; il appelle, on lui rpond. Fugitive esprance, orgueil d'une
heure et rve d'un instant!

Hors de Paris, ce roi des bons vivants est  peine un exil qui se
souvient de ses belles heures, mais il s'en souvient  de rares
intervalles, et tout de suite il retombe en sa tristesse, songeant 
la patrie absente. Que voulez-vous, hlas! qu'il devienne,  plein
verre et dbouch par des mains inhabiles? Comment rire en ce verre
pais? Ce n'est pas un vin de province, c'est un vin de Paris. Laissez
 la province le vin de Mcon, noble et franc, libral et frondeur,
ennemi du sous-prfet et du maire; le vin du Rhin, qui porte des
moustaches et des perons, vritable soldat toujours prt  dgainer;
laissez  la province (elle ne s'en fchera pas) le vin de Bordeaux,
limpide et clair comme l'eau des sources sacres; mais le vin d'A,
par Voltaire! il est l'enfant parisien, c'est la joie parisienne. Il
aime, il devine, il reconnat le Parisien comme je reconnais la
signature de mon pre quand il m'envoie de l'argent, disait un
Champenois de mes amis.

Que de longues et douces treintes! que de paroles d'amour! que de
bonheur de se revoir! que de promesses de ne jamais se quitter! Le vin
de Champagne! il est notre heureux truchement dans les dserts de
l'Afrique; il est notre consul actif et dvou en Orient, notre
pavillon protecteur dans le vaste ocan, notre riche et puissant
ambassadeur dans les hautes nations. Je me sentis donc trs-dispos 
cette naturalisation anglaise, ou, si vous aimez mieux, tous ces
messieurs se reconnurent Franais, quand ce ptillement joyeux apparut
escort par le bouchon qui saute, comme une grande dame est escorte
par son coureur.

A ce moment-l nous fmes tous compatriotes, chacun but et parla en
franais; je fus le roi du festin.

Vous raconter ce qui se dit alors, je ne saurais; d'ailleurs, ce n'est
pas l mon histoire; il faut attendre, pour que mon histoire arrive,
que la plupart de ces gentilshommes se retirent et que nous restions
seuls  table, occups  boire, le gentilhomme anglais, moi et toi,
mon cher et digne Hawtrey, que cette scne digne de Sterne a fait
pleurer.

Nous tions donc tous les trois buvant  petits traits dans de longs
verres, et tenant de trs-srieux discours sur toutes choses frivoles,
le jeu, l'amour, les chevaux, les femmes, la politique, et enfin les
deux hros potiques de la France et de l'Angleterre: Shakespeare et
Jean-Jacques Rousseau. Vous remarquerez qu'il n'y a pas un Anglais qui
ne parle de Jean-Jacques, pas un Franais qui ne s'entretienne de
Shakespeare. Quel que soit le cours d'une conversation entre Anglais
et Franais, il faut toujours qu'elle arrive invariablement  ces deux
hommes. Cela tient  ce que nos voisins ont accueilli Jean-Jacques
Rousseau perscut, et que, nous autres, nous nous sommes tout
rcemment soumis  Shakespeare... un demi-dieu! Nous lui avons
prsent notre pe par la poigne. Ainsi, ncessairement, nous avons
parl de Shakespeare et de Jean-Jacques Rousseau ce soir-l.

Je ne sais comment, ni pourquoi, je vins  dire  notre Anglais, qui
les comparait l'un  l'autre avec beaucoup d'esprit, et qui trouvait
plus d'une affinit entre ces deux gnies sauvages qui clatent et se
manifestent au dehors par la pense et par l'loquence, comme fait un
volcan: Ajoutez ceci  votre portrait, lui dis-je, ils ont t tous
les deux les humbles serviteurs de leurs matres: Shakespeare a tenu
les chevaux  la porte des thtres, Jean-Jacques Rousseau a servi 
table chez un grand seigneur. Je dis cela comme une chose de publique
autorit.

Mais jugez de ma surprise! A peine eus-je achev cette malencontreuse
proposition, que je vois la figure de notre Anglais plir tout  coup
et devenir horriblement blme et triste, de joyeuse et rubiconde
qu'elle tait. Je crus d'abord que le digne homme venait d'prouver
les atteintes d'un mal subit, et je me prparais  lui porter secours,
quand tout  coup il se leva de table en sanglotant; puis, d'un geste,
il renvoya le valet qui nous servait. Quand il eut vers deux ou trois
de ces grosses larmes honntes qui sortent de l'me et qui font tant
de peine  voir:

--Mon Dieu! s'cria-t-il, mon Dieu! que vous m'avez fait de peine sans
le vouloir, monsieur!

En mme temps il reprit sa place  table; il appuya son front sur sa
main gauche; de sa main droite il se livrait  un mouvement convulsif
par-dessus son paule, comme s'il voulait en arracher je ne sais quoi.

Nous tions l tous les deux, le regardant bouche bante, Hawtrey,
immobile et ne songeant pas  s'expliquer ce spleen subit, sinon par
l'ivresse, et moi, avec notre malheureuse littrature de bagne et
d'chafaud, m'attendant  trouver un de ces tres _fltris par les
lois_, comme on dit, que la socit rejette de son sein, dont les
romans abondent, qu'on voit partout sur nos thtres, et que dans le
monde on ne rencontre nulle part.

Que sait-on! J'allais peut-tre entrevoir une chose que je n'ai
jamais vue, un galrien en chair et en os!

Mon soupon, littraire et dramatique, prit bientt une grande
consistance, quand j'entendis l'honnte gentleman s'crier en portant
un regard effar sur son paule:

--Ne voyez-vous rien? Ne voyez-vous rien? messieurs?

Et son geste convulsif allait toujours.

Hawtrey lui rpondit qu'il ne voyait sur les paules de Son Honneur
qu'un trs-bel habit de trs-beau drap. Moi, silencieux, je pensais
tout simplement que le gentilhomme s'tait tromp, et qu'il avait
voulu dire:--Ne voyez-vous rien _sous_ mon habit? et non pas _sur_ mon
habit. Je me croyais trs-habile en ceci: il y a des moments o l'on
pousse la btise jusqu' la cruaut.

Cependant le gentilhomme insistait: Ne voyez-vous rien sur mon habit?
Ne voyez-vous pas cette maudite aiguillette? Et tout  coup,
remarquant mon tonnement, dsappoint que j'tais, de chercher une
simple aiguillette sur une paule que je croyais marque au fer chaud.

--Oui, dit-il en serrant les poings, oui, j'ai port l'aiguillette;
j'ai servi  table; je suis un valet, indigne d'tre assis  vos
cts; donnez-moi une place derrire vos siges, messieurs, et
permettez-moi de vous servir!

Hawtrey prit piti de ce digne gentilhomme, et lui adressa de
consolantes paroles. Moi, j'avais un bien mauvais coeur ce soir-l (ce
n'est pas pourtant ma coutume!), je me disais que pour l'intrt du
drame, si l'aiguillette tait un acteur moins hroque, il tait plus
inattendu et plus nouveau, et je me demandais ce que le drame allait
devenir.

Alors commena un vrai drame: loquence, colre, larmes, piti, rires
aussi, rien n'y manquait; c'tait un drame  la Shakespeare, et qu'il
n'et pas laiss chapper, j'en suis sr, s'il et entendu cet homme,
avec tant de regrets, nous traner dans toutes les angoisses de cette
condition que je lui avais rappele avec tant d'innocence et si peu
d'-propos!

Tout ce qu'il nous dit ne pourrait se redire; il le disait avec tant
d'loquence et de douleur.

--J'en conviens, messieurs, j'ai port la livre; et je sens encore 
mon paule innocente l'aiguillette fatale que n'ont port ni
Jean-Jacques Rousseau ni Shakespeare; hlas! je sais trop quel est ce
supplice d'avoir son me attache au bout d'une sonnette! Vous tes
tout seul dans l'antichambre  rver, la sonnette  l'instant vous
rveille en sursaut. La sonnette est un tyran. J'ai t l'objet de ses
moindres caprices, l'instrument de ses moindres passions...

Disant ces mots, il restait abm dans sa douleur. Nous voulmes le
consoler; mais lui, reprenant cette conversation souvent
interrompue:--Ah! disait-il, me consoler! cela est impossible; oublier
le pass, je ne saurais. Mes membres se sont plis  la livre, ils en
conservent l'empreinte. L'aiguillette pse incessamment sur mon
paule, ma tte est presque toujours dcouverte, je ne sais pas tendre
amicalement la main aux gens que je salue. Quand je monte en voiture,
le pied me brle, et dans ma maison, parmi mes nombreux domestiques,
s'il faut implorer un service, je n'ose pas et j'hsite. Je suis
maudit. Une tache ineffaable est  mon front!

Il se frappait la tte avec fureur.

Alors Hawtrey, qui est un puritain, un homme de la vieille glise,
voyant que cette purile affliction n'avait pas de terme, se mit en
colre et s'emporta en chrtien contre l'orgueil de cet homme qui ne
pouvait pas oublier son ancienne condition, et se traitait plus mal,
pour avoir habit une antichambre, que s'il et fait un voyage 
Botany-Bay.

--Cela est trs-mal et trs-peu chrtien, et trs-peu digne d'un homme
raisonnable, monsieur, je vous le dis franchement.

Le gentilhomme se prit  sourire, en levant cette paule qui le
faisait tant souffrir.

--Voil ce que je me dis tous les jours, ce sont de vaines paroles.
Croyez-moi, j'ai fait tous mes efforts pour surmonter ce malheur
puril. Vains efforts! quand je me suis bien raisonn tout le jour,
quand je me suis bien rpt que tous les hommes sont gaux dans
l'glise et dans le royaume, la nuit arrive. Alors le frisson me
reprend. Je me mets au lit en tremblant, et je m'endors. Mon sommeil
est horrible. A peine endormi, je recommence mon mtier d'autrefois.
J'tais matre, et je suis valet maintenant. Que de tortures! grand
Dieu! que de petites douleurs plus cruelles mille fois que les grandes
douleurs! C'est un rve empreint de domesticit. Je loge dans les
combles de la maison. Ds le matin, je me lve pour panser mes
chevaux. L'animal bondit sous ma main; je le frotte et je le pare, et
dans sa robe luisante, je vois mon visage encore tout pli par les
veilles. A peine ce cheval vicieux est pans, j'entends le matre qui
sonne... Et bientt le voil sur le cheval que j'ai rendu si beau. Il
va, je le suis. Il s'arrte et je me tiens  distance. Il parle et
j'coute. Il dne avec ses amis, et moi, debout, j'entends leurs
clats de rire et j'attends leur bon plaisir. Le mme rve ainsi
m'obsde toutes les nuits, toutes les nuits j'endosse la mme livre.
Je suis un laquais, vingt-quatre heures sur quarante-huit.

Et quand, aprs ce pnible sommeil, je me rveille enfin; quand je me
retrouve au lit du matre, et dans sa chambre, veill que je suis, je
tremble de voir arriver quelqu'un qui me chasse; il me faut une heure
au moins avant de m'habituer chaque matin  ma position nouvelle,
avant d'appeler mon valet de chambre! Il m'attend; il a peut-tre
rv, la nuit, qu'il tait le matre: il est plus heureux que moi.

--Monsieur, me dit-il encore, coutez une histoire horrible. Sans
doute vous tes comme moi, monsieur, et vous ne trouvez rien de plus
doux au monde que d'aimer une belle femme qui vous aime, de boire un
vin qui vous plat, de tenir, une pe  la main, sur six pieds de
gazon, un homme arm d'une pe, un homme que vous hassez. Cela est
heureux? On se sent vivre. Eh bien, la semaine passe, j'ai rv que,
moi, je servais  table mon rival et ma matresse. Pendant deux
longues heures j'ai fait mon service, obissant  leurs moindres
gestes, coutant leurs moindres propos, comprenant leurs moindres
signes! Maldiction, maldiction! ils se gnaient si peu devant moi!
Ils me comptaient pour si peu! Ils se livraient  leur fte comme
s'ils avaient t seuls!

Je les servais! Mon coeur battait  outrance. Ils se retournaient
comme s'ils avaient t inquits du bruit que faisait mon coeur. Ma
gorge tait dessche... Ils me demandaient  boire, et je leur
versais  boire! A la fin de ce repas maudit, quand je voulus me
venger et demander raison de son outrage,  l'homme qui m'outrageait,
il me demanda son pe et me fit signe de l'accompagner; du mme pas,
il fut se battre avec un autre que moi, et je restai l, tranquille
spectateur... J'tais un domestique! Je n'tais pas un homme! Ah!
voil pourtant les nuits que je passe, et voil mes rves, voil ma
vie! Et le jour, je vis  peine; le jour, pendant lequel je suis
matre, je pense  la nuit qui va venir. Si je donne, honteux de
moi-mme, le bras  ma femme,--avant peu, quand je serai son
valet,--elle va me traiter comme un chien, tant elle est insolente et
cruelle pour ses gens! Mes amis les plus sincres, je les hais, parce
que je sais qu' la nuit tombante ils me feront porter un habit
galonn, qu'ils me donneront des ordres, et qu'il n'y aura plus devant
moi un seul de ces hommes si pars qui songe  cacher ses laideurs.
Voil encore un des malheurs de notre condition,  nous autres
laquais: nous voyons l'humanit dans ce qu'elle a de plus vil et de
plus abject. Nous savons  point nomm, quand nos matres manquent
d'argent ou de courage; nous savons quand ils pleurent; nous
connaissons leurs maladies les plus caches; nous mettons le doigt sur
leurs plaies les plus secrtes; ils ne se gnent pas avec nous:
pourquoi voudriez-vous qu'ils fussent des hommes pour nous? nous ne
sommes pas des hommes pour eux.

Malheureux que je suis, je mprise et je hais les hommes pour les
avoir vus dans toute leur nudit.

Ainsi parla ce malheureux fantaisiste... avec une loquence
incomparable et que rien ne peut rendre. Au milieu de toute cette
colre, il eut des aperus trs-fins et trs-ingnieux qui me
frapprent, et qui m'chappent, comme ces beaux airs du grand Opra,
dont on se souvient, sans pouvoir en chanter une note.

Cependant l'heure tait fort avance;  minuit, notre gentilhomme se
leva en sursaut:

--Voici l'heure o je redeviens laquais, nous dit-il.

Il sonna. Un des valets de la maison entra dans l'appartement.

--Voulez-vous, lui dit-il trs-poliment, faire avancer ma voiture,
s'il vous plat?

Il sortit en nous faisant un profond salut.

Rests seuls, Hawtrey et moi, nous entendmes le carrosse armoiri qui
s'loignait.

--Ceci est trange! dit Hawtrey. Voici un sentiment singulier et tout
nouveau qui se rvle  nous mal  propos. C'est un mlange bizarre de
folie et de raison que je ne saurais dfinir, mais bien singulier.
Qu'en penses-tu?

--Je pense, lui dis-je, puisque nous avons parl de Jean-Jacques
Rousseau, que voil un homme qui drange singulirement les plus
belles pages qu'ait crites Jean-Jacques Rousseau, son admirable
dclaration sur le remords.




LA VALLE DE BIVRE.


C'est notre berceau, cette valle! Elle fut dcouverte, un jour de
printemps, par le plus sage et le plus heureux de tous les hommes, M.
Bertin l'an, notre pre. Il avait plant ces vieux arbres, il avait
creus ces pices d'eau semblables  des lacs d'argent! Il nous
abritait, chaque anne, de ces doux ombrages dont il tait le dieu
visible. Ah! le brave homme et le libre esprit! Qu'il aimait les
belles choses! qu'il aimait les jeunes gens! qu'il aimait le vrai
mrite et le talent!

Nous tions quatre amis dans la valle de Bivre: la valle est
entoure de bois et de prairies, les eaux sont penches sous les
arbres penchs, le soleil jette en rayons briss, sur ces arbres, sur
ces eaux, sur ce gazon, une lumire lysenne: on n'entend aucun bruit
de la ville, aucune voix des hommes, aucune passion mauvaise; la vie
ici va toute seule, et la plus grande agitation qui se rencontre en
ces beaux lieux, c'est le mouvement du lac lgrement effleur par
l'aile de l'hirondelle qui jette  l'azur son cri de joie.

Espace! enchantements! jeunesse! Il y avait, en cet lyse, un pote
de vingt-huit ans qui s'appelait Victor Hugo, entour de ses quatre
enfants.

A cette heure enchante, on n'entendait que le merle et le pinson, le
linot et la msange; chacun de nous se taisait, jouissant de sa
batitude  pleine me, et regardant parfois si Paris ne venait pas
nous chercher, l o nous tions si bien, et si tremblants d'tre
drangs.

Il y a des pressentiments qui ne trompent pas: au plus fort de notre
recueillement, quelqu'un vint de Paris, ou plutt tout Paris nous vint
dans la voiture de quelqu'un: un de ces premiers venus trs-aimables
sur le boulevard de Gand, au foyer de l'Opra, un des hros du Paris
futile, tran par un beau cheval; jeune homme d'une gaiet toute
parisienne, trs-bon jeune homme au fond, spirituel, obligeant,
affable, amusant, lgant dans ses manires et dans son langage, d'une
grande fortune et d'un beau nom, ce qui ne gte jamais rien, mme dans
les pays les plus constitutionnels, un homme, en un mot, parfait, mais
parfait  Paris... hors de Paris, insipide, ennuyeux, un vritable
animal hors de son lment, qui marche et parle au hasard, sans savoir
ce qu'il dit un tre insupportable, aussi dplac dans notre belle
valle que tu le serais toi-mme, ami Renaud, si tu quittais les
lgumes de ton jardin et Marguerite ta mnagre, pour t'asseoir sur le
sofa de mademoiselle Taglioni.

Nous autres qui tions l, humant l'air et le soleil, et l'ombre, et
tout ce que l'homme infini peut saisir par les sens, par l'oue, et
par tous les pores, nous fmes rveills, en sursaut, par le bruit de
la grille qui tournait sur ses gonds, par les pas du cheval qui
arrivait au galop: nous nous sentmes pris comme dans un filet, et ce
fut alors qui de nous tournerait la tte le dernier, pour savoir
comment s'appelait cette oisivet parisienne, cet habit noir qui nous
arrivait, justement, avant le djeuner.

Notre oisif, notre Parisien, vint  nous d'un air trs-occup, et,
nous voyant silencieux et bants, couchs sur la terre en toutes
sortes d'attitudes, il s'imagina que nous tions dans un moment
d'ennui, et ce fut l notre plus grand malheur; il voulut  toute
force nous distraire, et se monta tout de suite au ton de la plus
ennuyeuse gaiet.

--Bonjour, Arthur, dit-il, bonjour Antoine; bonjour Gabriel; bonjour,
messieurs; bonjour  vous tous; vous avez de singulires figures: on
vous prendrait pour des idylles du temps de M. de Florian. Ma foi!
vous avez raison! Au bout du foss... il n'y a que le boulevard des
Italiens! C'est joli le jardin, mais la ville!

A la ville, on va, on vient, on s'clabousse, on se parle, on se
coudoie, on se heurte, on a toujours quelque chose  dire,  voir, 
faire. Est-on fatigu? l'on prend une chaise sur le boulevard, et l'on
voit passer le monde; chevaux, femmes, tableaux, livres, politique,
argent, tout nous distrait! tout cela c'est... vivre. Or, on vit
trs-vite  la ville: chaque journe de vingt-quatre heures en a cinq
bien comptes. En dernier rsultat, tout vous sert de spectacle et de
maintien, la Bourse et le palais de justice. En disant ces mots, il
fut s'asseoir sur un banc au pied duquel nous tions tous couchs, de
sorte qu'il nous parla de haut en bas, ce qui est la plus malsante
position que je sache pour un conteur.

Comme, en rsultat, notre ennuyeux dans la valle est  Paris un homme
amusant, serviable, et que nous aimons tous, nous fmes honteux, notre
premier moment d'humeur tant pass, non pas de l'avoir mal reu, mais
d'avoir eu l'intention de le mal recevoir. Chacun de nous s'en voulut
de ce fugitif moment d'gosme involontaire dont il et t bien
empch de donner une raison plausible: aussi bien quand il nous eut
dit bonjour  tous, chacun de nous se hta de lui rendre un _bonjour_.
Au silence qui rgnait tout  l'heure sur la terrasse o nous tions,
succda une conversation presque gnrale, tant nous avions hte de
faire honneur au nouveau venu!

Il y a deux sortes de conversations (il y en a peut-tre de plus de
deux sortes), la causerie ardente, hors d'haleine, et que rien
n'arrte, ou bien cette espce de discours semblable au feu de sarment
qui ptille et s'teint ds les premires tincelles. C'est ainsi que
commena notre conversation: nous voulions faire une politesse au
nouveau venu, et rien de plus; quoique runis, nous tions amoureux de
silence... Il n'y a rien de plus doux! Le silence est aussi ncessaire
au milieu des champs que l'air, l'ombre et le bruit des saules
au-dessus de nos ttes. Ainsi les premires paroles tant changes,
il nous semblait que nous allions nous taire; mais ce n'tait pas le
compte de notre Parisien: il arrivait tout gonfl d'anecdotes, bourr
d'histoires de toutes sortes; il en tait confit, il en tait truff,
il en avait une de ces indigestions contagieuses. Il fit donc avec
nous le rouet pendant une heure:  la fin, le voyant obstin 
raconter toujours, nous prmes un parti dsespr, nous rsolmes de
ne pas nous laisser assassiner d'histoires, sans rpondre 
l'historien par d'autres histoires, et, par ma foi, puisque nous
tions rveills d'une manire odieuse, nous nous mmes  torturer
notre conteur  notre tour. Arthur, le premier, provoqua Gabriel.

--A propos de soire, dis-nous, Gabriel, ton aventure de jeudi pass 
cet lgant troisime tage o tu nous conduisis avec un air si
rserv.

--Bon! rpondit Gabriel, tu tais  ce bal aussi bien que moi, et tu
sais ce qui s'y est pass.

--L, l! tu vois de bien plus belles choses que moi, Gabriel. Moi,
j'arrive au bal en inspir, en vrai hasard:  peine entr, je ne sais
quel enivrement s'empare  la fois de ma tte et de mon coeur. Le
frlement de la valse et les cris aigus de ces souliers de satin
m'agacent les nerfs comme le son d'un harmonica. Je suis tourdi par
le bal, je n'y vois rien; c'est un nuage de toutes les couleurs, un
murmure de tous les bruits, un enchantement qui touche  tous les
extrmes. Je ne vois ni n'entends, je ne marche pas, je suis port, je
rve. Or, toi, c'est bien diffrent, mon fils: tu observes, tu
coutes, tu regardes, tu es de sang-froid! Dans ce salon aux tides
effluves, tu te caches sous quelque tableau de ton choix, vis--vis le
reflet d'une glace, et te voil le roi de la fte! Toutes ces femmes
pares, c'est pour toi qu'elles sont pares; c'est pour toi ce bouquet
de fleurs, ce regard baiss! Les sourires, tu les devines, les
ambitions, tu les comprends! Tu sais les mystres de ces coeurs
volages! C'est toi vraiment qui assistais en esprit  la fte de
l'autre soir!

Gabriel,  ce discours: A quelle heure es-tu sorti de ce bal?--Je ne
sais pas, dit Arthur; mais il tait grand matin quand je l'ai quitt.
Les heures s'envolaient dans leur costume de danseuse; une de ces
belles heures, surprise par l'aurore: Ramenez-moi, m'a-t-elle dit, 
ma voiture! Et je l'ai ramene; et elle m'a dit adieu avec un sourire;
et c'est l tout ce que je sais de ce bal.

--Vraiment! dit Gabriel, je te flicite de tomber toujours sur des
heures qui ont leur quipage  la porte; pour toi, Apollon est un dieu
complaisant qui ne craint pas de faire attendre un cocher de fiacre.
Je suis moins heureux que toi, je tombe souvent sur des _heures_ qui
vont  pied; et le soir mme dont tu me parles, j'en ai reconduit une
 travers les rues de Paris.

A mesure que nos deux jeunes gens racontaient leur histoire, notre
Parisien redoublait d'attention. videmment, il s'engluait dans
l'intrt du rcit d'Arthur et de Gabriel.

--Et comment donc avez-vous reconduit chez elle cette belle _heure_,
le matin dont vous parlez?

--Mais, dit Gabriel, la chose est toute simple: le matin venu,
j'allais partir, quand je vis la dame italienne avec laquelle tu as
dans, qui s'enveloppait de son manteau. C'tait une belle et grande
personne aux yeux noirs; vive et rsolue, elle descendit les trois
tages et se mit  marcher  grands pas dans la rue. Et moi, la voyant
seule, je lui offris mon bras sans rien dire; et elle l'accepta sans
rien dire, et voil tout.

--C'est trange! dit le Parisien.

La conversation tomba. Cette fois nous esprions que le silence allait
durer une heure, et dj nous nous blottissions sous ce bon silence
comme on se tapit dans un bosquet d'aubpines; mais ce n'tait pas le
compte de notre Parisien.

Notre Parisien voulait parler  toute force; il croyait qu'il tait de
son honneur et de sa politesse de parler: raconter des histoires tait
un devoir auquel il ne pouvait manquer; et malgr l'admirable retenue
de nos amis pour arriver  une conclusion silencieuse, il reprit la
conversation:

--Savez-vous, messieurs, que le marquis de Nhrac est mort?

Profond silence. Alors le Parisien, baissant la tte, nous regarda
l'un aprs l'autre; son regard plus encore que sa question demandait
une rponse.

--Quel marquis de Nhrac? demanda Moncalm.

En voyant Moncalm sortir de derrire son chne, lui dont personne ne
souponnait la prsence en ce lieu, j'admirai son imprudence et sa
politesse... Ajoutons que c'tait un peu plus que la curiosit qui
tirait Moncalm de son repos.

Moncalm tait un grand amateur de livres. C'est lui qui vendit une
ferme pour se prsenter convenablement  la vente du fameux marquis de
Chteaugiron.

--Le marquis de Nhrac, reprit-il, ne s'appelle-t-il pas
Nhrac-Montorgueil? Et si c'est lui qui est mort, que devient sa
bibliothque, et qu'a-t-on fait de son bel exemplaire in-4o d'_Isae
le Triste_, aux armes de M. de Thou?

L'intervention de Moncalm, et sa question faite d'un ton srieux,
djoua tous nos projets: nous entrions, malgr nous, dans ces
dsesprantes conversations de la ville que nous voulions viter. La
conversation allait commencer pour tout de bon entre Moncalm et le
Parisien, si je n'tais pas intervenu:

--Vous avez raison, Moncalm, c'est vraiment le marquis de
Nhrac-Montorgueil qui est mort, ce petit vieillard avec lequel nous
avons pass de si dlicieux moments chez Sylvestre, un homme estim de
Crozet,  qui Thouvenin ne faisait pas attendre ses reliures plus de
dix-huit mois.

--Et qu'est devenu son exemplaire d'_Isae le Triste_? demandait
toujours Moncalm.

--Il est entre les mains de ses hritiers, probablement, lui dis-je:
et je crus que la conversation s'arrtait l.

Mais ce damn Moncalm, une fois  cheval sur son dada, rien ne
l'arrte. Et puis le moyen d'empcher Moncalm de rpondre au Parisien,
le Parisien d'interroger Moncalm?

Cependant, il y eut un moment de silence qui dura bien cinq minutes,
pendant lequel nous fmes entre la vie et la mort de la conversation,
esprant bien que ces deux messieurs se tairaient.

Vains efforts! vain espoir! Aprs ces deux belles minutes de silence,
au moment o tous les yeux se portaient mollement sur tous les points
de l'admirable valle:

--Ah! le singulier corps, ce marquis de Nhrac-Montorgueil, reprit
Moncalm.

Il n'en fallut pas davantage pour rveiller le Parisien; rien de ce
qu'il avait sous les yeux, les saules qui se balancent au gr du vent,
les platanes qui poussent, la maison blanche et qui fait un si
dlicieux point de vue, avec son portique de quatre colonnes, les
aqueducs de Buc tout au loin, qui se cachent  demi sous les peupliers
jaloux, rien ne put retenir une nouvelle question du Parisien, place
sur ses lvres comme un pot de fleurs, sur les fentres d'une
grisette, sans garde-fous.

--Vous avez donc beaucoup connu le marquis de Nhrac-Montorgueil?
demanda le Parisien.

--Si je l'ai connu! reprit l'autre; il n'y a pas trois semaines
encore, nous tions, lui et moi, chez Silvestre,  la vente Duriez.
Vint le marquis aprs la _Thologie_, et je lui fis place. Il est
riche; il s'y connat, il achetait d'un ton ferme et sans balancer les
plus belles choses; moi, cependant, triste et pensif, je voyais les
plus beaux incunables passer devant moi et s'en aller dans les mains
des profanes: mon coeur se brisait, je n'avais jamais t si humili
de ma malheureuse pauvret.

--Qu'avez-vous? me dit le marquis. Vous n'achetez pas ces _Lettres
Provinciales_, Moncalm? Peste, un in-4o, la premire dition dans sa
reliure jansniste... C'est un beau livre, et qui vous convient
parfaitement.

Je ne rpondis que par un profond soupir.

--Vous tes malade, Moncalm? me dit le marquis, donnez-moi le
bras, et sortons. Il sortit, non sans donner ses ordres au
libraire charg de la vente, et quand nous fmes dans la rue des
Bons-Enfants:--Voyons, me dit-il, qu'avez-vous?

--Hlas! je n'ai pas d'argent, lui dis-je, et cette vente me tue! On
ne reverra pas de sitt ces livres qui s'en vont je ne sais o.

--N'est-ce que cela? Voulez-vous cinquante mille francs? reprit le
marquis.

--Et vous avez pris les cinquante mille francs? demanda le Parisien.

--Monsieur, dit Moncalm, je n'ai jamais emprunt l'argent que je ne
pouvais pas rendre; seulement, j'ai dit au marquis:--Prtez-moi votre
exemplaire d'_Isae le Triste_, s'il vous plat.

--Je suis sr, lui dis-je aprs dix minutes, que le marquis ne vous a
pas prt _Isae le Triste_.

--Vous avez devin juste, me dit Moncalm; il voulait me donner
cinquante mille francs, il n'a pas voulu me prter son livre. Ah! le
digne homme!

La saillie de Moncalm nous fit rire; et maintenant que ce damn
Parisien avait chang l'allure de notre esprit, nous sortmes de notre
recueillement sans trop nous plaindre, et nous fmes le tour du beau
parc, mollement tapiss de mousse. Alors, marchant et courant dans les
bosquets, dans le bateau, sur le rivage, dans l'le, en parlant jeunes
femmes et vieux livres, nous trouvmes que le Parisien tait un bon
vivant. Mais  minuit, quand chacun de nous fut rentr dans sa
chambre, chacun regretta son bon silence et sa tranquille
contemplation de tous les jours; ce jour-l nous fmes bien persuads
d'une vrit dont on n'est pas assez convaincu,  savoir, que de tous
les contes fantastiques et non fantastiques, le silence est le plus
difficile  faire... et le plus difficile  raconter.




LE HAUT-DE-CHAUSSES.


Le seul endroit de Versailles o l'on boive honntement de bon vin,
mme en comptant le palais du roi notre sire, c'est le cabaret des
_Deux Cigognes_. Il est vrai qu'il est situ  l'extrmit de la
ville, fort loign de ce chteau en tuile rouge et de ces belles
alles o se promne madame de Montespan; mais c'est un joyeux
cabaret. En t, il est protg par un large tilleul dont les fleurs
tombent par intervalle sur les tables en pierre; en hiver, il est
chauff par un pole aux larges bords, autour duquel se runissent les
mousquetaires et MM. les gardes du corps du roi, plus amoureux de bon
vin et de gais propos que de gloire et de tapage. Oui-d, tout est dit
quand on a dit: les _Deux Cigognes_, et je vivrais mille ans que je
les aurais toujours devant les yeux; oiseaux plus unis que les frres
d'Hlne, s'envolant du mme vol, flanc contre flanc,  la tte
blanche, au long bec; oiseaux hospitaliers dont la queue tait cache
par le bouchon du cabaret qui flottait au moindre vent.

Un jour que ma femme, et vraiment elle tait fort jolie, elle portait
de vastes paniers, de blanches dentelles, un chignon relev avec des
pingles d'or, et a vous avait un petit pied que M. le surintendant
gnral avait daign remarquer quand ma femme n'avait que douze ans;
un jour donc que ma femme avait t prsenter, aprs la messe, un
placet  Sa Majest Louis XIV en personne, relativement aux affaires
du rgiment de monsieur son pre, mon beau-pre  moi, feu M. le baron
de Saint-Romans, tu en duel sous le cardinal, vis--vis Notre-Dame
des Champs, j'tais all attendre le rsultat de cette audience au
cabaret des _Deux Cigognes_.

J'tais l depuis deux heures environ, aussi heureux que peut l'tre
un honnte bourgeois qui boit du vin de Mcon, qui respire un air
plein d'ambroisie, et qui attend patiemment sa femme attife  la mode
nouvelle; j'avais puis tous les sujets rcratifs de cette belle
ville; j'avais vu passer la maison de Monsieur, vert et or, la maison
du grand Cond, toute jaune, et madame de Maintenon avec ses deux
jeunes lves, enfants charmants qui promettaient d'tre de jolis
princes, qui saluaient de droite et de gauche; enfin monseigneur de
Louvois, qui venait de commander une belle dragonnade; j'avais mme
aperu M. de Condom, une grande croix violette sur la poitrine, et M.
Despraux en habit neuf: tout ce bruit, ces laquais, cette foule en
habits brods, faisaient de Versailles un paradis sur la terre. O
malheureux que je suis (me disais-je), et que viens-tu faire en ce
tumulte? Eh! messieurs, vous qui allez  la cour, renvoyez-moi donc ma
femme, s'il vous plat.

Vous savez peut-tre  quelles rveries s'abandonne un buveur qui boit
seul? La machine de Marly obit moins rapide, que le verre au buveur.
On est l comme une plante en plein midi: la plante est penche, elle
souffre; arrive le jardinier qui l'arrose et lui rend quelque vigueur:
s'il l'arrose encore et toujours, la plante  la fin succombe sous
cette bienheureuse fracheur. Je vous prie, au reste, de ne pas vous
tonner de cette comparaison potique; je l'ai entendue sortir de la
bouche mme du clbre M. de Bachaumont, un jour que j'eus l'honneur
de dner avec lui.

J'tais donc entre l'tre et le non tre de l'ivrognerie, et dj les
premiers arbres de la grande route se mettaient  dfiler devant moi
une belle parade, avec leurs ttes rondes et poudres comme des ttes
de chambellans. Il me plat ce sabbat champtre; les sapins lancs se
mlent aux chnes revtus de chvrefeuille, les ormes habills de
lierre renversent les bois taills en pyramides, pendant que le saule
apparat en dessous de l'onde comme un clair miroir d'argent...
Confusion des confusions: le sabbat commenait fort bien, quand dans
ce miroir d'argent j'aperus un homme.--Ah! ventrebleu! corbleu!
sacrebleu! disait-il; et je vous prie de croire qu'il disait mieux que
_ventrebleu_... Garon! une veste, un haut-de-chausses!... Ah!
malheur! ah! damnation! que je souffre! Oh! que je suis meurtri! Je
brle comme la pucelle Jeanne!... Au secours, garon! un
haut-de-chausses! Au diable si je ne vous traite pas comme des
Anglais! Corbleu! Ventrebleu! Sacrebleu!

Disant ces mots, l'homme exaspr se jetait sur un banc de pierre.
Ah! malheur! damnation! dit-il en se relevant comme un pantin
mcanique. En mme temps, il tira son sabre, et dchirant les
aiguillettes de son haut-de-chausses, il l'envoya  dix pas de l. Le
haut-de-chausses, en tombant, tomba tout roide; on aurait dit un homme
sans tte et sans jambes. Puis il ta sa veste qui fut rejoindre le
haut-de-chausses. La sueur ruisselait de tout le corps de ce pauvre
homme: ses cuisses et ses bras taient rouges comme du sang; une
crevisse n'est pas plus rouge en sortant de l'eau bouillante... De
sorte que l'homme en question resta plant l, en chemise, devant moi,
dans une espce d'affaissement satisfait qui lui donnait le plus
extraordinaire de tous les airs.

Oh! vraiment, c'tait une figure hardie, un visage tanne, un poil
rude et roux, les membres d'un Hercule et le cou tors, un vritable
brigand: il avait conserv sur sa tte un chapeau fin orn de belles
plumes blanches et d'une cocarde brode, le chapeau d'un noble
officier du roi.

Il s'approcha de la table o j'tais, il prit brusquement un verre de
mon vin et il but, il but tout d'un trait; il prit ensuite la
bouteille et la vida! Cependant un attroupement assez nombreux se
faisait au dehors; messeigneurs du gobelet et de la bouche, qui
revenaient dans de grands fourgons chargs de viandes et de lgumes,
les femmes du voisinage, tout le faubourg fut bientt  la porte des
_Cigognes_, bouche bante, esprant voir un fou.

Alors, sans se soucier de son haut-de-chausses, de son habit et de ses
paulettes d'or, il emporta mon verre et son sabre; il traversa le
salon du rez-de-chausse sans que personne et envie de rire, et par
la main il me conduisit dans l'arrire-jardin,  une autre table.

--On est bien l, dit-il. Garon, du vin! garon, des habits et du
vin; mais avant tout du vin!...

Puis, s'adressant  moi:

--Vous tes un brave homme, bonjour!

Un garon se prsenta.

--Nous n'avons  vous offrir, monsieur, que des habits  moi, de
pauvres habits de coton trs-lgers et qui seront peut-tre un peu
courts.

Il pensa embrasser le garon.

--Oui, mon ami, des habits  toi, une culotte lgre et frache, une
veste dont les revers ne montent pas jusqu'aux blanc des yeux, et dont
les basques n'inquitent pas mes talons; un habit comme le tien, voil
ce qu'il me faut... En mme temps il passait le pantalon de coutil, il
mettait la veste  raies jaunes et vertes, gardant toujours son
chapeau  plumes sur son front. Et quel soupir d'allgeance il
poussait sous ce pampre enchant.

--Voil une pice  votre genou gauche qui jure horriblement, lui
dis-je en lui montrant le pantalon.

--Si monsieur voulait mettre un tablier tout blanc sur cette pice, on
ne l'apercevrait pas, dit le garon.

--Non, pas de tablier! Je suis heureux, content; je suis bien: va
chercher mes habits, mon garon, je te les donne pour les tiens;
prends garde surtout  la doublure, elle est en or massif la doublure,
et tu pourras en acheter un cabaret  toi.

--Une culotte en or, monsieur!

--Oui, en or, me rpondit-il; j'ai voulu une fois dans ma vie tre
habill comme un grand seigneur; j'avais imagin cette doublure pour
me distinguer des autres courtisans qui mettent tout leur or en
dehors; mais que j'ai souffert! mais que je suis tout en sang! O
bienheureuse culotte! et il regardait amoureusement la pice noire qui
se dtachait  son genou, sur un fond blanc.

Je lui servis  boire, et je remplis son verre jusqu'au bord; il vida
son verre d'un seul trait.--Vous ne savez pas verser le vin dans un
verre, me dit-il srieusement. Remplir un verre est une grande action,
sur ma parole; quand on a une bonne culotte et une bonne veste, il
faut prendre ses aises, et vous y allez comme un fils de famille qui
vient de drober sa premire bouteille  la cave paternelle.

A ces mots, il se posa d'aplomb sur son banc; il se plaa vis--vis de
son verre et le coude appuy sur la table, prit la bouteille de sa
pleine main, puis il renversa lentement le petit vin qu'elle
contenait. En mme temps, un large sourire, un sourire de bon homme,
un sourire de buveur, laissait entrevoir dans sa bouche deux larges
ranges de dents blanches et bien faites, pendant que son oeil de feu
suivait dans le verre la liqueur vermeille.

--Entendez-vous ce son lger, disait-il, cette imperceptible musique
aussi douce que le son du canon? Tin! tin! tin!... le son vibre  fond
dans le coeur, le vin est plus souriant, l'cume est plus blanche...
Tin! tin! Mon Dieu, la bonne culotte! Ah! mon Dieu, mon Dieu, que je
suis heureux!

Puis il vidait son verre et reprenait ainsi:

--C'est une dcouverte que j'ai faite, une grande dcouverte: quand le
temps est calme et que le vaisseau file ses dix noeuds, je m'amuse 
interroger ma bouteille, ma harpe olienne, mon torbe, mon clavecin,
mon violon, ma viole, tout mon orchestre, mon orchestre, ma fanfare;
mon ami, mon bon ami!... Pardieu! la bonne enveloppe que j'ai l!

Il s'interrompait pour s'asseoir plus  l'aise; il reprenait sur le
mme ton:--Par le son, par l'odorat, je devine aussitt quel vin je me
verse; un gnreux vin de Bourgogne est un gnral d'arme; il
commande, on obit. Le petit vin, le vin des Anglais, sur les bords de
la Garonne a la voix claire de la premire fillette que vous
rencontrez, quand vous tes rest deux ans  votre bord, et que vous
trouvez le soir, au coin d'une rue de comdie, marchant lgrement et
fredonnant un air nouveau; le vin de Champagne, oh! l, l! se dmne
en cumant comme une passion de tragdie hurlant des vers de douze
pieds. Ne me parlez pas du vin des les, muet comme un empoisonneur.
Parlez-moi du vin qui vous parle et qui vous soutient, et vous couvre
en ptillant de son cume... Ah! la bonne cotonnade, et le frais habit
que voil!

J'admirais, j'coutais, je ne pensais plus  ma femme; honteux
seulement de mon silence avec un si bon parleur.

--Et,  votre sens, monsieur, repris-je, assez heureux de ma question,
quel langage trouvez-vous au punch?

--Oh! pour le punch!... en mme temps, il portait sa main  ses
lvres... pour le punch!... Il passa son bras robuste au-dessus du
cou, il me fit pencher la tte jusque sur la table, et, s'tant bien
empar de mon oreille, il murmura ces solennelles paroles:

--Pour le punch, aussi vrai que je suis un loyal marin, et que j'ai
reu le baptme sous la ligne, j'aime le punch comme j'aime l'odeur de
la poudre. Le punch est un pome  faire, plus difficile que tous ceux
de mademoiselle Scudri; le punch est un enfant qu'on met au monde; un
esprit de feu, une me lgre qui foltre, une fe; il est le produit
des deux mondes, le lien des deux mondes; j'aime  le faire quand j'ai
le temps... Mon Dieu, la bonne culotte et la bonne veste! que je suis
heureux, mon Dieu!

Cet esprit de feu est rempli de courage; mes marins et moi nous en
avions bu, satur de poudre, un certain jour que nous allions couler
bas, et qu'en change d'une mchante barque, nous donnmes au roi de
France un galion d'Espagne charg des trsors de l'Amrique; de l'or,
des piastres, des diamants, de la cannelle, du rhum. Vive le punch!

Il remplit lentement son verre et, aprs s'tre assur de la qualit
du vin:

--J'oubliais de vous dire, me dit-il, que, dans la cargaison que nous
avions prise, il y avait encore du sucre et du caf, un caf parfum
qui vous monte au front comme une couronne, et qui vous fait dcouvrir
une voile,  sept lieues en mer! Hourra! hourra! mes braves, aux
voiles! pointez! silence! virez de bord! jetez le pont! montrez-vous,
encore un de pris! Vive le roi.

Il agitait son chapeau, il tait rayonnant, c'tait plaisir de voir
ce brave marin se promenant de long en large dans le jardin du
cabaret, en veste et en pantalon de nankin. Je criai moi aussi: Vive
le roi!

Aprs un instant d'enthousiasme, il revint s'asseoir auprs de
moi.--Quel grand roi! mais aussi quel ennui dans son palais! Il frona
les sourcils, et il reprit: Buvons!

Je m'aperus alors que sa main gauche tait saignante et
dchire.--Qu'avez-vous donc l? lui demandai-je en souriant; une
petite main a dchir la vtre! O le mauvais coup! les jolies femmes
de Paris n'en font pas d'autres, depuis longtemps!

--Ce n'est pas une jolie femme, monsieur, qui m'a gratign de cette
sorte, c'est le chat du roi. C'est un beau chat, j'en conviens, gros
comme moi; ce chat blanc se promne en collier d'or comme un hidalgo
dans l'antichambre; j'aperois le ministre qui le salue et le
confesseur qui le salue, et chacun lui fait place! Bon! je n'avais
rien  faire, je m'approche agrablement du matou: _Minet! Minet!_
viens, _Minet!_... On s'tonnait de mon audace... _Minet! Minet, ici!_
Et Minet faisait le gros dos, je me baisse alors pour le caresser, et,
niais que je suis! je veux passer la main sur la fourrure de Minet;
voil Minet qui jure et qui s'emporte, et qui me donne un violent coup
de griffe!--Il entre alors chez le roi, avant moi, pour le prvenir
contre moi.

--Sacrdi! m'criai-je, vaincu par la douleur.

Un huissier s'approche de moi.--On ne jure pas chez le roi, me
dit-il.

J'allai m'asseoir dans un coin. Le mme huissier revint prs de
moi.--On ne s'assied pas chez le roi!

Je me levai, et pour mieux vaincre ma colre, je me mis  siffler un
air de mon pays; mon vaisseau tremble quand je siffle cet air-l; les
matelots sont  leur poste, le pilote  son gouvernail, les canonniers
 leurs canons; quand je siffle cet air, c'est une tempte en plein
minuit.

Je sifflais donc, quand le mme huissier, un insolent drle, vint 
moi, et, avec le mme sang-froid:--On ne siffle pas chez le roi!

J'tais furieux! comment j'ai fait pour ne pas l'assommer? je n'en
sais rien... Je pris ma pipe et je la remplis de tabac; l'huissier me
laissait faire, et je pensais que du moins,  la cour, la fume tait
permise...--On ne fume pas chez le roi! me dit l'huissier.

J'ai bris ma pipe. Ah, nom de nom!... Me traiter ainsi, moi, le
serviteur du roi! m'empcher de fumer, de jurer, de siffler, de faire
chez le roi tout ce que j'ai appris  faire au service du roi! Je l'ai
dit au roi, qui m'a promis de donner des ordres  son huissier, pour
le jour o je reviendrai.

Ainsi il parla. Il tait si heureux de sa culotte de nankin!

La conversation de cet homme m'intressait au dernier point; rapporter
tout ce qu'il me raconta m'est impossible: le roi lui avait dit: Je
vous ai fait chef d'escadre, il avait rpondu: Vous avez bien fait,
sire. Il avait dit au roi: Voyant que _le Neptune_ tait engag,
j'appelai _la Gloire!_...--Elle vous obit, rpliqua Sa Majest. Et
comment, amiral, avez-vous fait pour traverser l'escadre ennemie?...
En ce moment, les courtisans me serraient  m'touffer...  coups de
poings, j'cartai la foule  droite,  gauche, Voil comment j'ai
fait, sire!...

Sur quoi je suis sorti pour chapper au supplice de ma doublure en
or...

Le roi riait, les marquis riaient, et tous riaient... et me voil!...
Mais quelle est donc cette aimable femme, aux yeux bleu de mer, qui
vient me chercher? reprenait l'amiral.

--C'est ma femme elle-mme, ne vous dplaise, monseigneur...

C'tait ma femme, en effet, qui avait parl  M. de Lauzun, l'ami du
roi. Sa demande tant accorde (ah! c'tait une enjleuse), elle eut
l'honneur de rentrer  Paris, dans le carrosse de notre ami...
Jean-Bart.




L'CHELLE DE SOIE


--Vous ne sauriez croire, ami Francis, me dit-il, tout ce qu'il y a de
charme et d'innocence dans un bain de femmes turques: ignorant comme
vous l'tes, vous avez tort d'en parler si lgrement.

A ces mots, le vieux gnral reprit son _brle-gueule_, il s'enfona
dans son fauteuil, il croisa les jambes, et retomba dans cette rverie
veille qui fait le charme du tabac de la Havane, opium btard de
nous autres orientaux de Paris ou de Saint-Cloud.

La conversation finit l. Je me levai;-- l'autre extrmit du salon,
je fus saluer la fille du gnral, Fanny, jolie et rieuse personne,
qui, sous ce masque de fume, paraissait aussi brillante qu'une belle
gravure de Wilkie sous un verre sans dfaut.

C'est un charmant contraste, le vieillard qui se fait pote dans une
ondoyante fume; une jeune fille qui respire et qui chante  travers
le nuage. Vous la voyez comme une apparition au del des sens:  peine
vous distinguez son visage, elle n'a plus de souffle; on dirait une
sylphide qui s'est trompe d'lment. Mais j'tais trop accoutum 
voir Fanny avec son pre, pour faire toutes ces belles rflexions.

Je fus donc m'asseoir prs d'elle, et bien plus prs que je n'aurais
os le faire, sans la fume qui comblait les distances: cette
atmosphre ondoyante est si favorable  l'amour!--Il y a des moments
o vous tes seul entre deux nuages, vous rvez  vos amours.... Tout
 coup, le nuage s'entr'ouvre et vous voil au sommet de ces alpes
fantastiques,  ct de la belle Fanny, envelopp du mme voile, isol
avec elle du monde extrieur,  vos pieds les mmes orages, le mme
calme sur vos ttes. Alors la belle sourit avec plus d'abandon, vous
la regardez avec plus d'audace; pas de nuage et pas de rempart... A la
fin, vous voil retombs, elle et vous, dans le salon enfum, au
milieu des guerriers de l'Empire qui dcorent la muraille; vous
entendez sonner dix heures, le signal du dpart: c'est  peine si vous
avez le temps de reculer votre sige de celui de Fanny.

--Votre pipe est-elle dj vide, gnral?

Le gnral avait sa tte penche; son fourneau tout noirci, reposait 
terre  ct de son chien. A voir cette large machine entoure encore
de lgres vapeurs, on l'et prise pour l'Etna, quand il se repose
enfin, lass de jeter sa lave et sa fume.

Aprs deux minutes, le gnral rpondit  ma question.

--C'est assez fumer pour ce soir, monsieur Thodore; je ne suis plus
ce que j'tais: j'ai vu le temps o je serais rest trois nuits et
trois jours  jeter en l'air plus de fume que n'en pourrait faire, en
un an, tout un corps de garde de soldats citoyens. C'taient de grands
et vifs plaisirs! Tout nous manquait, l'habit sur notre corps, la
chaussure  nos pieds, le pain, le vin, la paille... Heureusement le
tabac nous soutenait. Le tabac! beau rve! Il y avait  l'arme
d'Egypte des hommes qui avaient le coeur de faire des vers franais
devant les pyramides. Un d'entre eux a os faire un pome pique au
milieu du dsert. J'ai fum aux pyramides, j'ai fum partout et
toujours. La premire fois que je vis ta mre, ma chre Fanny, elle
recula de trois pas! j'avais les lvres enfles  force d'avoir pens
 ta mre. Elle tait si douce et si jolie! Elle aimait avec transport
les fleurs, les odeurs suaves, le linge brod et odorant! Son oeil
tait si pur, sa joue tait si blanche! Eh bien, ma chre enfant, je
l'avais apprivoise, ta mre. Que de fois elle a pos sa lvre
lgante, et frache, sur mes lvres brles par le tabac! Que de fois
elle a charg ma pipe de sa main charmante. As-tu vu le cerf de
Franconi, ma fille? Quand le cerf avait tir son coup de fusil, il
respirait l'odeur de la poudre: ainsi tait ta mre. J'allais  elle,
je lui tendais ma pipe, en faisant les gros yeux. Ta mre arrivait 
petits pas, elle tendait son joli nez sur ma pipe, chaude encore; et
Dieu sait qu'elle se sauvait en ternuant, la peureuse! Rentre chez
elle, elle droulait ses cheveux, elle changeait de robe et de
mouchoir, toute l'eau de Portugal y passait!

Disant ces mots, l'oeil du bon gnral tait humide. Vous avez vu cela
souvent: une larme qui roule dans un oeil vif encore, et qui reste
suspendue  de gros cils; et la joue honteuse de se sentir humide!
Fanny entendant parler de sa mre, jeta ses deux bras au cou de son
pre; elle appuya sa tte blonde sur la poitrine du vieillard; ce fut
alors seulement que cette larme aprs avoir roul sur le visage du
gnral, rejaillit sur le visage de son joli enfant: le bon pre se
sentit soulag.

--Bonsoir, dit-il, bonsoir, ma fille; bonsoir, mon bon garon. Voil
une femme, elle a la grce et la beaut de sa mre... Elle ne craint
pas plus le tabac et la fume que moi, son pre. Aussi je l'ai leve
au gr de mon coeur. Quand elle vint au monde, et que sa mre me la
donna d'une main tremblante, il y avait huit nuits et huit jours que
je n'avais fum; j'tais dfait et livide! J'avais pri le bon Dieu,
tremblant comme un moine espagnol qui abjure! Quand j'eus mon enfant,
je repris ma fume, et je couchai ma fille en son petit
berceau-voyageur. Nous tions en Espagne alors: beau pays! J'envoyai
chercher une nourrice andalouse, une nourrice comme pour un empereur.
Elle arriva la nourrice, grosse mre rebondie, oeil noir, cheveux
noirs, visage idem, mais tout le reste tait trs-blanc. Je la vois
encore; elle tenait  la bouche un long _cigaretto_ que lui avait
donn quelque muletier en passant sur la route.--Tenez, Maria! prenez
cet enfant. Bien! nourrice, garde ton cigare; je n'ai pas peur de la
fume, commre; ma femme non plus. Et ma fille se jeta sur le sein de
la nourrice, et comme je m'approchai pour voir comme elle allait s'y
prendre, halte-l, la nourrice l'enveloppa dans un nuage, et moi, je
me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la nourrice. Je fumai
avec elle aussi bien que j'aurais fum avec un capitaine de dragons;
aussi vous comprenez quel plaisir c'est pour moi, de savoir que ma
fille aime son pre et les plaisirs de son pre. Quel bonheur de
pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir  redouter certaines
limites. Aussi bien je te promets un mari qui saura fumer comme ton
pre, mon enfant; c'est le moyen de n'avoir ni un dbauch, ni un
joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un oisif; mais un
brave homme, aimant sa maison, sa femme et son feu. C'est moi qui te
le promets, Fanny, tu n'pouseras jamais qu'un fumeur.

J'avais pris machinalement la pipe du gnral, et, l'entendant parler
avec tant de vhmence, j'avais approch le tuyau de ma bouche et
j'tais dans l'attitude d'un homme qui mdite ou qui fume, quand le
gnral, me regardant avec la plus profonde piti:--Pauvre espce! et
quelle triste gnration! Allez donc en Egypte, ou prenez Moscou avec
des gaillards de ce calibre! A ton ge, morbleu! j'tais un homme de
fer: les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le sommeil, le
plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas recul d'un pas, devant un
excs quel qu'il ft; c'est qu'alors nous avions des mes d'une haute
trempe. Vous autres, tout au rebours, vous tes une race molle et
blafarde, pitoyable  voir. C'est une grande misre ces jambes grles,
ces mains mignonnes, ces poitrines rtrcies, ces visages ples, ces
cheveux boucls, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix fltes,
et de dire que tout cela s'appelle un homme! Un homme, _morbleu_! Un
homme aujourd'hui, sais-tu ce que c'est? C'est quelque chose qui sait
le latin, qui lit des journaux, qui dclame des vers, qui se lve 
huit heures, qui se couche  onze, qui boit de l'eau, et fume des
cigares en papier. Vos hommes portent des gants jaunes, ils ont des
habits troits, ils affectent de montrer leurs dents et leurs
gencives, ils ont un lorgnon  leur cou parce qu'ils n'y voient pas,
ils parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent de prfrence
des choses qu'ils ignorent et des pays qu'ils n'ont pas vus: de
l'Espagne, de l'Alhambra, de l'Orient, o ils ne sont jamais alls, et
des bains turcs, dont ils n'auraient aucune espce d'ide, mme quand
ils seraient alls en Orient.

--Gnral, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs par un long
dtour; il serait plus charitable de me dire tout de suite, l'histoire
que vous avez envie de me conter  ce sujet.

--Laissez ma pipe! laissez ma pipe, monsieur! me cria le gnral, sans
rpondre  ma rponse. Veux-tu bien laisser ma pipe! toute muette
qu'elle est, et toute vide, il y a encore assez de feu dans ses
cendres, assez d'me en ce corps teint, pour vous jeter ivre-mort sur
ce tapis jusqu' demain!--Or a, bonsoir, mon doux enfant! bonsoir ma
fille! Et il embrassa son joli enfant, et la jeune fille se retira en
me disant,  moi aussi: _Bonsoir!_

Le gnral la suivit des yeux; la porte du salon se referma, et je
croyais voir encore la charmante apparition. Quand il fut dit que nous
ne la reverrions plus que le lendemain, nous fmes d'une grande
tristesse son pre et moi; il se rejeta dans son fauteuil de
trs-mauvaise humeur: et moi, regardant la pendule, tout  l'heure si
rapide, et si lente  prsent, je pensai, avec un soupir, qu'il
fallait que cette aiguille ft le tour du cadran, avant de vous
revoir, ma chre Fanny! Il y eut entre le gnral et moi un silence
qui dura plus d'un quart d'heure, et muets tous les deux, nous emes
une de ces longues conversations qui viennent du coeur, si pleines de
choses, et de tendresse et de serments d'amiti; une conversation du
sixime sens, entre un vieillard indulgent et un jeune homme honnte
qui se donnent, sans le savoir, lui un fils de plus, lui un second
pre. C'est ainsi que, peu  peu, nous fmes consols, pensant tous
les deux au lendemain.

Quand nous emes bien panch notre coeur dans ce silence, et quand
tous nos secrets intimes, de lui  moi, de moi  lui, furent puiss,
la conversation reprit son cours:

--Fais le th, me dit-il, charge ma pipe, ranime le feu, et buvons du
th, puisque aussi bien, pauvre monsieur, le rhum vous monte au
cerveau, comme le tabac. Trop heureux encore si monsieur peut dormir,
quand il aura deux ou trois tasses de th vert dans le cerveau.

Il se prit  sourire; je dcouvris la thire, je chargeai la pipe; le
tabac et le th jetrent leur arome. Le gnral se retourna pour
regarder le portrait de sa fille; de sa fille, son regard se porta sur
moi, sur le th, sur sa pipe: il avait dans cet instant la physionomie
heureuse d'un homme heureux.

--Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me chagrine et me gne
trangement; je suis mal  l'aise avec vous autres, jeunes gens d'une
poque o tout est gne et souffrance. Ah! vous tes trop sages pour
un vieux comme moi: je n'oserais pas parler plus librement devant
vous, que je parlerais devant ma fille. Enfants! vous n'avez pas vu le
Directoire? Vous n'avez pas assist  ce moment de plaisirs solennels,
quand toute la France, enfin dlivre de l'chafaud, se ruait dans
toutes les jouissances de la vie et de la jeunesse,  la faon d'un
colier chapp aux trivires du pdagogue. Les guerres d'Italie, le
gnral Bonaparte et l'Egypte marchrent  ce rveil dlirant. J'eus
le bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus soldat  la
suite du grand homme, et, quant aux scandales du Directoire, je ne fis
que les entrevoir. Cependant, je m'en souviens encore, et quand ma
fille dort entre ses rideaux blancs, j'aime  parler de tout cela avec
toi, mon enfant.

--Gnral, rpondis-je, il me semble que vous calomniez bien fort la
gnration prsente. Tant s'en faut qu'elle soit aussi chaste que vous
l'imaginez: elle est ne en toute hte, elle a le sentiment des
grandes passions, elle n'en a pas la force. Il n'y a plus de Lauzun,
il n'y a plus de Cambronne, il y a des rveurs qui lisent les
_Mditations potiques_. C'est notre petite sant qui fait nos grandes
vertus, mon gnral, mais, de grce, ne le dites  personne, et
surtout n'en parlez pas  votre enfant qui dort!

Et maintenant,  prsent qu'il est onze heures, que votre pipe est
brillante comme une toile, que le th est vers pour nous deux, si
vous me racontiez votre scne dans les bains des femmes turques?
Faisons cette dbauche  nous deux, le voulez-vous?

--Oh! reprit-il, ceci est une belle histoire, et je vais te la conter;
aussi bien, depuis sept heures du soir, je suis fatigu de vous
entendre parler de l'Orient comme vous faites; je suis las de vos
vers, de vos descriptions, de vos contes, de vos grands livres 
gravures sur l'Egypte, moi qui ai vu et touch l'Egypte!...

A la fin, il commena brusquement ce rcit si longtemps attendu:

J'tais  bord de _l'Orient_ avec le gnral Bonaparte; nous allions
en Egypte lui et moi, lui gnral, moi soldat. Nous sommes entrs 
Malte ensemble; nous avons dbarqu ensemble dans la mme chaloupe,
suspendus  la mme corde, sur le rivage. Il me tendit la main  moi
soldat. Il a tendu ainsi sa main  dix armes; puis nous avons pris
tous les deux l'Alexandrie d'Alexandre le Grand. Il fallut aller au
Caire; traverser le dsert et les Arabes: point de verdure, point
d'eau, des puits combls, et le mirage qui faisait de tous ces sables,
autant de lacs argents sous un ciel de France! C'tait beaucoup
souffrir. Bientt nous passmes devant les pyramides. Tout seul,
Desaix passa sans lever son chapeau  tous ces sicles qui nous
saluaient de ces hauteurs. J'tais  l'avant-garde et j'entrai au
Caire un des premiers. Nous avions eu tant de chagrins, de malheurs et
de peines pour arriver jusque-l! Nous avions eu soif si cruellement
et si souvent! Je dis  quelques-uns de nos compagnons:--Mettons-nous
quelque peu sur une hauteur, pour nous reposer, et voir entrer le
gnral en chef!

Justement,  l'entre de la ville, il y avait un petit btiment
sombre et sans grce. Au sommet de la maison, sur le toit, s'tendait
une terrasse au grand air, qu'abritait la muraille d'un palais. Sur
cette terrasse, nous fmes nous placer, mes amis et moi. Il y avait
six jours que nous n'avions t  l'ombre, six jours que nous n'avions
eu un moment de repos: que cette halte tait belle, et nous cinq, sur
un des toits de la ville conquise, tions-nous haletants et curieux!

Au loin, tout bruissait, tout frissonnait. Le bruit d'une arme en
marche est plus formidable que le tonnerre. Entendez-vous les premiers
pas des soldats rpublicains, et le pas du gnral, qui battait plus
haut,  lui seul, que tous les autres runis: le tambour et la
trompette, le coq gaulois aux ailes dployes qui nage dans les trois
couleurs, l'arc-en-ciel triomphal? Bravo! Nous vmes entrer tous ces
travaux, tous ces dangers, tous ces Franais, tout ce gnral; il nous
semblait, du haut de ce toit propice, que nous nous voyions passer. En
prsence de cette gloire, nous nous levmes, pntrs de respect; et,
comme nous avions oublis d'tre chrtiens, nous crimes en vrais
croyants: _Dieu est grand!_

Il y a des heures o la religion est un besoin. C'tait la premire
fois, depuis mon dpart, que je m'avisais de croire en Dieu!

Au moment o nous nous levions tous les cinq, battant des pieds et
des mains et criant: _Dieu est grand!_, le toit fragile vient 
s'enfoncer mollement sous le faix; tonns, et ne sachant pas ce que
nous devions craindre, nous nous sentmes descendre au milieu d'une
vapeur odorante, chaude vapeur pleine de volupt et de repos; un
instant nous crmes au paradis de Mahomet.

Vous autres de la gnration nouvelle, si vous aviez cette histoire 
raconter, vous seriez une heure  dcrire ce bain turc,  examiner ces
femmes turques presque nues; vous diriez la blancheur de leur peau, la
beaut de leurs lvres, la petitesse de leurs pieds, la finesse de
leur taille, la couleur de leur prunelle et la longueur de leurs
cheveux, ternels descripteurs que vous tes! Malheur  la
description, elle a tu l'intrt du rcit et du voyage. La
description, c'est votre maladie  vous autres, vous ne sentez rien en
bloc. Qu'un de vous entre au srail, de toutes ces beauts, le
maladroit n'en verra qu'une seule, dtruisant ainsi l'effet de cet
accident heureux.

Nous, au contraire, nous tions cinq au milieu de vingt femmes
effrayes; cinq Franais, dont un Corse qui devenait plus Franais
chaque jour,  mesure que Bonaparte gagnait une victoire. Tous les
cinq, tombs au milieu de vingt baigneuses. Oh! quel bonheur
d'chapper un instant au bruit, au soleil,  la poussire,  la gloire
de la ville! Quel bonheur de voir enfin l'Orient dans ses mystres!
Pas un de nous ne se mit  rflchir,  dcrire, et notre premier soin
fut de rassurer du geste et du regard, ces odalisques muettes. Bientt
nous fmes compris par ces dames toutes rassrnes, bientt nous
fmes  l'aise comme dans un salon franais tout rempli de femmes
habilles  la grecque. Ce lieu tait silencieux, cach, rempli d'une
molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulait au milieu,--et les
mains grles des baigneuses jetaient cette eau sur leurs beaux corps;
chacune d'elles se jouant avec le miroir transparent. Puis, c'taient
de petits cris de joie, et des cris effars, des mouvements de
curiosit haletante, des rivalits charmantes. Elles taient l, ces
vingt princesses et reines de beaut, qui avaient quitt le harem pour
le bain; elles taient dans leur moment de libert, esprant beaucoup
de la guerre et de la conqute, et rptant en toute esprance le nom
sauveur de Bonaparte, qu'elles savaient par coeur. Le nom de
Bonaparte tait dj un nom si grand, que les _muets_ eux-mmes
l'auraient tous rpt au besoin.

Alors nous fmes,  notre tour, nos ablutions au bord du ruisseau
d'eau tide. Nos compagnes, en riant, nous couvrirent d'essence de
roses; elles dmlrent nos cheveux, elles blanchirent nos visages,
elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal. Elles
murmuraient doucement  nos oreilles; elles s'tonnaient de nous voir
si polis et si doux, leur souriant avec tendresse, et leur baisant
respectueusement les mains!

Cependant, au dehors, nous entendions retentir les tambours franais,
et nous vidions nos coupes  la sant de nos frres d'armes, plus
glorieux et moins heureux que nous.

Je n'ai jamais t plus content de ma vie. En Espagne, il est vrai,
je me suis hberg dans des couvens de moines tout ruisselants des
vins de Malaga et de Porto; je suis descendu en Italie au milieu de la
vapeur des roses, aprs avoir travers les Alpes charges de neiges;
en revenant de Moscou, mort de misre, en haillons et les pieds nus,
je fus accueilli par une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me
mit dans son lit de batiste et de velours, comme elle et trait son
propre fils, la chre femme! Eh bien, jamais dans cette joie extrme
qui succde  l'extrme douleur, dans cette extrme abondance qui
remplace une horrible disette, je n'ai prouv ce que j'ai prouv
dans mon bain du Caire! Au milieu de mon srail  moi, le sultan 
trois chevrons, tmoin de leur coquetterie, de leur abandon charmant,
il me semblait que je prenais ma revanche de toutes mes fatigues, de
toutes mes privations depuis que j'avais quitt la France. A la fin,
j'avais trouv cet Orient aprs lequel nous courions tous; je les
avais trouves ces houris qui nous agitaient dans nos rves sous les
tentes du camp; le premier, j'avais mis vraiment le pied sur cette
terre de feries. Szame, ouvre-toi!... En ce moment, nous tions plus
rellement les vainqueurs du Caire que ne l'taient Bonaparte et le
reste de l'arme, et voil pourquoi, si vieux que je suis, je te
rappelle tout cela en dtail.

Quand les femmes turques sont au bain, pas un homme, quel qu'il soit,
n'a le droit de les troubler. Les ntres restrent longtemps au bain,
ce jour-l. Mais enfin il fallut se sparer. Pour leur dire adieu,
nous leur donnmes  toutes un nom: adieu, Louise! adieu, Victoire!
adieu, Fanchette! adieu, Marion! adieu, toutes! adieu, les belles!
adieu, les houris! adieu, mes amours! adieu, _Fanny!_ Quand je dis
Fanny, je me trompe; c'est le nom de ma fille, et c'est un nom que je
ne donnerais pas, pour le bton d'un marchal,  la femme du Grand
Turc: mais adieu, Clarisse! Agathe, adieu! adieu, Zo! Nous runmes
en bloc tous les noms de nos premires amours, et ces noms de Paris,
ces noms de nos soires de fte, ces noms de nos thtres ouverts de
nouveau, ces noms de nos couvents dtruits, ces noms franais, ces
noms en robes grecques et romaines, aux pieds nus et chargs de
diamants, nous les fmes retentir dans ce bain des pris, qui les prit
pour les noms les plus voluptueux de l'Orient. Nos adieux furent
longs. Quels sourires, que de larmes! que de belles mains tendues
vers nous! Dj battait la retraite du soir; dj les sons de la diane
nous rappelaient  la garde du camp.

Mais hlas! hlas! comment sortir de ce pige enchant? Le toit est
enlev, la muraille est  pic.--Il tait si facile de se laisser
glisser sur l'humide mosaque: mais comment remonter?  la porte,
veillent les esclaves;  la porte, si l'on nous voit, nous entendrons
des cris froces, nous aurons dsobi au gnral; nous exciterons une
rvolte dans la ville soumise  peine; le musulman jaloux invoque
Allah!... Ces femmes sont perdues, et nous serons fusills sur
l'heure. Voil ce que nous disions entre nous, mais en vrais soldats,
sinon sans reproches, au moins sans peur.

Albert, qui tait dj caporal, tirant de sa poche la proclamation du
gnral, se mit  lire solennellement de la proclamation militaire,
les passages qui pouvaient nous concerner!

   Soldats,

   Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes
   diffremment que nous; mais, dans tous les pays, celui qui
   _outrage_ une femme, est un monstre.

   Article 1er. Tout individu de l'arme qui aura _outrag_ une
   femme sera fusill.

    (Sign) BONAPARTE, _membre de l'Institut National_.

Nous sommes perdus, disait le caporal Albert, nous sommes perdus, ma
chre Margot, mme si ces dames nous pardonnent nos _outrages_.
Parlant ainsi, Albert embrassait une grosse Gorgienne aux yeux
noirs.

Rufo, qui tait Corse et fanfaron:--Bah! dit-il, le gnral est mon
cousin, et il ne voudra pas nous _chagriner_ pour si peu. Tous les
Corses voulaient tre les cousins de Bonaparte.

Eugne, qui tait des bords du Rhne, Eugne qui avait t clerc de
procureur dans l'tude de sa mre, en ce temps-l les gens de loi
taient rares, rassurait Philippe qui tremblait de tous ses membres.

--Lis cette loi avec soin, Philippe, interprte-la, ne t'attache pas 
la lettre, et tu seras sauv.

Sera fusill celui qui aura outrag une femme. Or, nous n'avons
outrag personne ici, mesdames. Et les pauvres femmes avaient l'air de
rpondre: O Dieu du ciel! vous ne nous avez pas outrages, M. Albert,
vous non plus, M. Rufo, ni vous M. Philippe, et vous M. Eugne; quant
 moi, j'avais peine  me dgager d'une pauvre jeune fille qui me
tenait embrass de ses deux bras: Je ne t'ai pas outrage, n'est-ce
pas, Elvire?

Dans ce temps-l, il y avait  Paris beaucoup de femmes qui
s'appelaient Elvire, en l'honneur d'Ossian, le pote favori du gnral
en chef; je ne sais pas quel nom elles portent aujourd'hui.

--Et puis nous avons toujours Rufo, le cousin-germain du gnral, qui
nous empchera d'tre fusills, mon bon Philippe. Philippe tremblait
toujours de tous ses membres, malgr la sage interprtation de la loi.

La position devenait critique, et nous tions perdus en effet, si
l'une de ces dames, la grosse et bonne Gorgienne, ne se ft avise
d'un stratagme auquel nous n'aurions pas pens. Au moment o la
pleur commenait  envahir tous les visages, la Gorgienne se plaa
sans mot dire contre la muraille, justement sous l'ouverture du
plafond par laquelle nous tions descendus: ce fut la base solide sur
laquelle nous improvismes l'escalier librateur. Marion au bas du
mur, Louise grimpa sur Marion, Fanchette sur Louise, Victoire sur
Fanchette; comme elle tait la plus grle et la plus lgre, la pauvre
fille qui m'embrassait grimpa sur Victoire; elle fut le dernier
chelon de cette chelle anime, chevele et pleurante, qui devait
nous rendre  la libert. Philippe grimpa le premier sur cette
chelle, et tremblant qu'il tait, il meurtrit plus d'une blanche
paule, il gratigna plus d'un visage, il ne dit adieu  personne, il
se voyait fusill le lendemain matin! Rufo, plus sage, eut grand soin
de ne pas laisser flotter son sabre; mais comme il avait sa chaussure
entre les dents, il n'eut pas un seul baiser  donner  cette chelle
vivante qui tremblait sous son poids.

Rests tous les trois dans le bain, Eugne, Albert et moi, nous
oublimes toute discipline et ce fut  qui de nous monterait le
dernier:--A toi, Eugne, disait Albert. Eugne ne voulait pas
monter.--A toi, Albert; Albert montait les premires marches: il
arriva ainsi au troisime chelon; il l'embrassait avec l'ardeur d'un
capitaine de la garde, puis, foltre enfant qu'il tait, il se
laissait doucement glisser jusqu' terre, pour recommencer son
escalade. Par Mahomet! disait Albert, je reste ici, j'y suis bien, je
veux tre fusill; vous autres, fuyez et laissez-moi. Eugne se
suspendit  ces belles femmes rieuses et pleines de grce; une fois
sur le toit, il voulut redescendre, et tout  coup plus d'escalier,
l'escalier tait  bas, qui dansait en pleurant. Et nous voil
narguant Eugne _le parvenu_. Lui cependant:--Viens donc, Albert,
viens donc, Georges, venez... ou je vais redescendre! Et nous de
danser la farandole, narguant Eugne: _Tu n'iras plus au bois, les
lauriers sont coups_.

A la fin, je dis  matre Albert:--Albert, il faut sortir d'ici,
absolument. Qui de nous sortira le dernier? Va d'abord, tu me donneras
la main. Sois bon enfant; je t'ai donn une bonne place au premier
rang, si bien que tu as manqu d'tre tu  mes cts, et tu dois t'en
souvenir!

Albert, touch de mon discours, m'embrassa comme s'il et embrass la
Gorgienne. L'escalier se forma de nouveau; on choisit les femmes les
plus fortes; j'ai toujours t d'un embonpoint si ridicule! Je ne sais
comment cela se fit; mais ma jolie brune tait encore assise au sommet
de l'chelle; elle me regardait d'un air pntr.

Je fus fidle  ma parole, et je montai tout de suite aprs Albert.
Je me faisais lger et petit, de mon mieux; je montai lentement. Je
sentis plus d'une poitrine haletante; j'entendis plus d'une voix qui
me disait adieu dans cette langue inconnue qui vient du ciel.
J'atteignis enfin au sommet; Albert et Eugne me saisirent de leurs
bras nerveux et m'attirrent...  eux. Hlas! hlas!  cet instant
mme ou j'tais exauc, j'eus un des plus violents chagrins de ma vie.

A ces mots, le gnral dposa sa pipe, il avait du chagrin plein le
coeur!--Figure-toi, Thodore, que la jolie brune, cette petite fille
de seize ans, le dernier chelon dont je t'ai parl, s'attachait  moi
avec tant de force, qu'elle vint avec moi sur la plate-forme; une fois
sur la plate-forme, elle se jette  mes pieds, les mains jointes, sans
vtements, priant, s'arrachant les cheveux, et parlant, d'une voix si
douce et si plaintive, que je la comprenais, comme si j'avais le don
des langues. Elle se tordait, elle criait; elle se leva, elle
m'embrassa; elle me disait en arabe: Ne me laisse pas ici toute
seule! emmne-moi, je serai ton esclave, je serai ta femme! Eugne,
Albert et moi, voyant cette douleur, cette beaut, ces cheveux pars,
ce sein nu, cette pauvre femme hospitalire et si bonne, tout cela,
l'me et sa belle enveloppe, qu'il fallait abandonner sans retour,
nous fmes prs de pleurer, comme elle pleurait.

Ce fut une douleur suprme. A mon tour j'tais  ses pieds, je
l'embrassais avec dlire; je lui dis adieu avec des larmes; Eugne,
Albert la rendirent doucement  ses compagnes. Puis, tout  coup, pour
la ranimer, voil toutes ces femmes qui frappent dans leurs mains, et
remplissent l'air de leurs cris. La porte fut ouverte avec fracas; les
esclaves accoururent; les femmes se voilrent, et de leurs mains
brlantes elles montrrent ce toit entr'ouvert, et ces chrtiens qui
s'enfuyaient.

Les poux de ces femmes remercirent Allah, dans leur prire, du
danger dont il les avait prservs.

Le toit fut rpar, le lendemain, avec du fer.

Quant  nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq panouis, frais
comme des roses, reposs comme un sultan, couverts d'essences, chargs
d'amulettes, d'anneaux d'or et de chapelets d'ambre, nous rentrmes
au camp,  la faveur de la premire confusion.

Nous fmes salus  notre entre, comme cela tait d  des gens de
l'avant-garde qui s'taient battus les premiers, et qui taient
signals nominativement dans l'ordre du jour. Seulement, les camarades
trouvrent que nous portions avec nous une odeur insupportable:
l'essence de rose tant peu connue alors, et peu en usage dans le
camp.

Le lendemain, nous tions nomms sous-officiers tous les quatre;
Albert tait officier tout  fait.

Un mois aprs, j'avais la peste  Jaffa.

Le gnral achevait son rcit quand il sentit quelque chose qui
touchait lgrement son paule; il se retourna vivement, et le visage
couvert de rougeur.

C'tait son lvrier favori qui, dans un accs de tendresse, lui disait
_bonsoir_.

--Tu m'as fait une horrible peur, Vulcain, dit le gnral, j'ai cru
que c'tait ma fille qui nous coutait: quelle honte c'et t pour
moi!

Je me levai.--Bonsoir, gnral.

Il me prit la main:--Bonsoir, mon enfant.

Je sortais, il me rappela.

--Fais-moi le plaisir de couper ta barbe et tes moustaches; fais-moi
le plaisir de ne plus mettre de gants jaunes, et de ne plus porter de
lorgnon, veux-tu?

Nous avions de si bonnes moustaches nous autres dans l'arme, des
mains si nerveuses, une barbe si noire et de si bons yeux, que toutes
vos moustaches, et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons,
et.... vos bains Vigier, me font piti!




LE VOYAGE DE LA LIONNE


Puisque aussi bien on ne fait plus de drames, enferms que nous sommes
dans le cercle vulgaire des empoisonnements et des meurtres, je veux
vous raconter une action, terrible jusqu'au sang, amusante jusqu'aux
larmes; un drame  deux acteurs, comme _Brnice_; un drame qui
commence et se dnoue au pas de course; un drame sans contre-sens,
sans barbarismes, sans adultres, sans injures contre les prtres,
sans prface et sans _gracioso_; un drame enfin comme on n'en fait
plus.

Cette fois, vous serez dlivrs de l'exposition qui explique, du
confident qui raconte, du hros qui dit: _Je suis Agamemnon_, ou bien,
_je suis Oreste_; vous serez dlivrs de l'amoureux qui roucoule, et
du rcit final, voil pour le drame antique. Vous n'aurez aucun des
dsagrments du drame moderne: le moyen ge, les vers coups, les
dcorations aux vitraux gothiques, les nains, les fous et les varlets,
la bonne dague de Tolde, et les bonds extraordinaires de l'hrone
qui se roule au cinquime acte, la ceinture dfaite, le sein nu,
l'oeil en feu, la voix d'un pathtique enrouement.

L'origine du drame que je raconte remonte  la guerre d'Alger. De
l'Afrique nous sont venus dj Mithridate, Jugurtha, Monime, et tant
d'autres, sans compter saint Louis, tel que l'a vu M. de
Chateaubriand. Ma nouvelle hrone est africaine. Outre les trsors de
la Casauba et le mauvais tabac, nous avons encore reu de nos
conqutes rcentes, la plus belle cargaison de lions, de panthres et
de tigres. Au bruit que faisaient ces gladiateurs hurlant, on se ft
cru aux jeux du Cirque, au commencement d'un nouveau sicle, au
triomphe de Csar. La guerre d'Afrique nous a mis en provisions de
lions, pour vingt bonnes annes. Au jardin des Plantes, on ne les
compte plus. Ils sont chez eux, ils grandissent, ils font leurs dents,
ils rpondent en choeur aux folles de la Salptrire, quand elles
hurlent dans la nuit, par un temps d'orage; ils sont chez eux,
nourris, blanchis, ports, et tout le reste du compte que le valet du
_Joueur_ prsente au pre de son matre, dans Rgnard:

    Nourri, log, servi, dsaltr, port.

Or, dans ce dbordement de btes froces, dans cette invasion du drame
africain, il est arriv que les gouvernements n'ont pas t les seuls
 s'apercevoir des bienfaits de la conqute. De simples particuliers
ont t traits comme des rois; le dsert a jet  profusion ses
largesses; dans cette grande battue, au milieu des sables brlants, le
simple citoyen n'a pas t oubli; on a fait des bourriches
particulires de panthres et de chacals: je connais, pour ma part, un
grand orateur de ce temps-ci, qui a reu une lionne vivante par le
roulage, comme il et reu trois lapins et deux perdrix, de la fort
de Fontainebleau. A Monsieur Chaix-d'Est-Ange,  Paris.

Cette lionne tait un gage de souvenir auquel mon ami fut sensible. Il
crivit sur le registre des messageries: _reu une lionne en bon
tat_, comme ce soldat de l'empire crivant: _reu un pape_; tant nous
sommes apprivoiss avec les puissances les plus redoutes du monde!
Voil donc la lionne au milieu de la basse-cour de l'illustre avocat.
La pauvre bte tait  bout de ses forces; l'espace troit de la cage,
la longueur du chemin, la mauvaise nourriture, les regrets du pays
natal, l'avait rendue humble et soumise. Ainsi Coriolan, au foyer du
roi des Volsques.

Cependant la jeune lionne eut bon accueil! Chacun lui fit fte, en
cette maison hospitalire. Le jeune enfant prit la lionne pour le
chien qu'il avait perdu, et la caressa de la main, en l'appelant
_Fidle_. Remarquez, tous, que mon drame ici commence; ma lionne,
afflige et pleurant la patrie absente, c'est la jeune princesse
captive dans _Rodogune_, qui commence par des larmes, et finit par
empoisonner, ou peu s'en faut, sa belle-mre; mais n'anticipons pas
sur les vnements.

Plusieurs jours se passent. La lionne dort et mange, et bondit sous
les yeux de son matre; elle se rjouit au soleil, elle se livre  ces
nafs et silencieux billements de la bte fauve, si jolis et si
gracieux, qui font honte  nos bruyants et stupides billements
d'hommes civiliss. La lionne enfin dveloppe ses griffes, elle essaie
ses dents; son coeur bondit, elle se sent lionne. Dj la passion la
prend comme l'Iphignie de Racine, elle se sent Iphignie: un beau
matin, hors d'elle-mme, elle rugit! A ce rugissement toute la maison
s'veille en sursaut.

C'est donc au premier hurlement de la lionne, que commence l'action de
mon drame. Nous assistons tous, sans nous en douter, aux premires
explications d'Agamemnon avec Clytemnestre. La bte a rugi, sauve qui
peut! La mre de famille a peur, la jeune servante a peur, le
jardinier s'appuie sur sa bche, prt  en faire une arme dfensive;
le joli enfant lui-mme retire, effray, sa petite main embarrasse
dans la crinire naissante: voil la terreur, voil les passions qui
s'veillent, l'hrone va sortir des bornes de la passion. Prenez
garde au poignard, au poison, aux colres de l'amante ddaigne;
prenez garde aux griffes de la bte fauve, et sauve qui peut! Pour ma
part,  l'Hermione de Racine, au cinquime acte, terreur pour terreur,
colre pour colre, je prfre la lionne de Saint-Mand.

En effet, la scne se passe  Saint-Mand, au fond du joyeux village,
un jour de foire, et dans une maison pleine d'loquence, de talent et
de douces vertus domestiques. Le premier mugissement de la bte
africaine a dtruit le calme de cette maison. Adieu la scurit de la
mre! adieu les chansons de la basse-cour! adieu les joies de
l'enfance! adieu les visites des amis! Le rugissement a tout chang;
c'en est fait, il faut que cette terrible htesse dguerpisse; il faut
qu'il parte, cet hte du foyer qui a balay les cendres de sa tte et
qui parle en Romain; il faut partir. La lionne part; elle s'en va, o
vont tt ou tard, tous les lions bourgeois, au jardin des Plantes! la
lionne rugit bien haut  cette heure, et le chemin est bien long de
Saint-Mand, au _jardin du Roi_!

Nous sommes dans le temps du courage civil, le plus beau de tous les
courages. Comment sommes-nous devenus si hardis et si braves, nous
autres bourgeois? je l'ignore, mais c'est un fait irrcusable. La
peste est au loin qui brle et dvore, on se prcipite  qui va
l'tudier de plus prs. L'meute hurlante se promne  travers la
cit, les mains pleines de pavs, le garde national achve son dner,
il s'habille, et son fusil sous le bras, il va  l'meute, comme il
irait  l'Opra. Nous sommes les hommes de l'heure prsente; que cette
heure apporte un danger, un plaisir, qu'importe? Allons! Voil donc un
homme qui est un des premiers du barreau de Paris, rare et brillant
esprit, loquent, gnreux, aim de tous, qui dit adieu  sa femme, 
ses deux enfants, et qui fait venir un fiacre pour aller de
Saint-Mand au jardin des Plantes, tte--tte avec une lionne qui
rugit!

Le fiacre arrive. Il est semblable au juste d'Horace: sur les dbris
du monde il ouvrirait encore sa portire au Chaos, si le Chaos voulait
le prendre,  l'heure.--Montez, madame! Et voil ma lionne qui monte,
et son matre aprs elle; ils sont assis l'un et l'autre, et fouette
cocher! Le cocher s'en va, fumant sa pipe aussi tranquillement que
s'il s'agissait encore d'enlever Manon Lescaut, de l'hpital.

D'abord la voyageuse fut assez calme. Elle se tenait gravement assise:

    Sur les coussins poudreux du char numrot.

Dans ce char, le troisime acte de notre drame s'accomplissait
lentement comme, en gnral, s'accomplissent tous les troisime acte,
quand on dirait que l'action est finie, et que tout le monde va tre
heureux. Mais bientt l'action change de face; le soleil tait vif,
l'air tait doux. Les arbres s'agitaient mollement sur la grande
route; le voyageur passait; tout tait fte et joie autour du
carrosse; en ce moment, les tendres influences de l't qui s'en va,
passrent dans le coeur de la lionne.

Tout  l'heure elle tait calme et s'abandonnait  cette heureuse
faon d'aller; aprs le premier silence, voil ma lionne qui s'agite,
et se rveille, et secouant sa crinire, elle bondit, elle veut tre
libre, et revoir les sables du dsert, le soleil, les eaux de la
citerne. Oh! c'tait une horrible joie, on l'et prise pour un long
dsespoir. Jamais elle n'avait hurl ainsi. Son guide cependant la
voyant qui s'chappait l'avait prise corps  corps; il la tenait
embrasse au fond du fiacre, il luttait avait elle jusqu'aux morsures;
il lui frappait la tte contre les parois de la voiture... Elle
mordait! Elle tait en furie! Or, les chevaux allaient toujours, et le
cocher rflchissait  part soi, qu'il n'avait jamais assist  de
pareils bats.

Les stores taient baisss. Du fond de la voiture on entendait ces
sourds rugissemens. La foule s'arrtait bahie, et l'oreille
niaisement tendue, elle disait: C'est quelque pote qui passe, et qui
dclame  l'avance ses vers tragiques, pour les mieux lire  l'Odon.

A la barrire du Trne, on s'arrte: le commis de la barrire, dcor
de juillet, ouvre la porte de la voiture; il aperoit l'homme et la
lionne, et comme il n'y a pas contrebande, il referme la portire
avec le plus grand sang-froid. O que tu es admirable, honnte courage
civil!

Cependant la lutte devenait  chaque instant plus pnible, et l'homme
se fatiguait  contenir cette bte africaine. Bajazet tait vaincu par
Roxane, vaincu, haletant, fatigu, tout prt  tendre le cou au cordon
fatal. On arrive au jardin des Plantes, par la porte qui donne sur le
pont d'Austerlitz; la sentinelle de cette porte, voyant une voiture,
dit: On n'entre pas! On rpond  la sentinelle:--C'est un homme et un
lion! Elle rplique: _On n'entre pas!_ si c'et t le lion sans
l'homme,  la bonne heure! Cette sentinelle  un haut degr, possdait
le courage civil!

A la fin l'homme  la lionne est  la porte de M. Geoffroy
Saint-Hilaire, ni plus ni moins. C'est donc ici!... le fiacre
s'arrte. Un petit garon, un gamin de Paris, hros des trois jours,
se prcipite  la portire en chantonnant _la Marseillaise_! Ce hros
est curieux avant d'tre avide. Un sou lui convient, mais surtout il
veut voir ce qui sortira de cette voiture si bien close! O surprise! 
la portire ouverte, il est nez  nez avec la lionne, l'oeil en feu,
la bouche horrible, et la crinire en dsordre. Cet oeil en feu, ces
grincements, ne sauraient tonner un gamin de Paris; qu'il brise un
trne, ou qu'il ouvre un fiacre, il ne recule gure, et le voil qui
flatte la lionne de la main. Gouvernez donc une ville qui peut jeter
cet intrpide lichen sur les murs, hors des murs, au sommet des toits,
sous les porches des palais, dans les clochers des temples! Aprs le
lierre qui ronge l'arbre, je ne connais rien de plus tenace que le
gamin de Paris.

Heureusement pour les gouvernants, le gamin de Paris n'est pas
toujours gamin; il prend de l'ge, il s'amende, il devient sage et
tourne au bourgeois: concierge en quelque bonne maison, il se marie,
et mari avec femme, enfants et oiseaux, il devient le plus pacifique
des hommes. Ainsi s'est rencontr le portier de M. Geoffroy
Saint-Hilaire. Ce digne homme, habitu  tant de monstres, a recul
devant la lionne. Etrange effet de l'habitude! Chaque jour, et par
cette mme porte, il voit entrer des enfants  deux ttes, des ttes 
un seul oeil, des colonnes vertbrales  vertbres recourbes, des
hommes  trois bras, des hommes sans bras, des cochons  six pattes,
des foetus, des gants; beaucoup moins de gants que de foetus. Il n'y
a pas un monstre de ce sicle auquel ce portier n'ait ouvert la porte,
et sans mme dire  sa femme enceinte: _sauve-toi!_ Eh bien, cette
lionne de six mois a fait peur  cet homme qui a vu Rita-Christina en
chair et en os, qui a lu distinctement le nom de l'empereur dans les
yeux d'un enfant. Notre homme et notre lion ont donc t forcs de
s'annoncer tout seuls, chez M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ils sont entrs
dans son salon, la bte et l'homme, et le domestique est venu pour les
recevoir; il a dit: asseyez-vous. Le fiacre, sa course finie, est all
chercher quelque noce  conduire, quelque baptme  faire, un voyage 
Bictre, ou, mieux encore, une de ces lentes promenades au cimetire
du Pre-Lachaise, qui sont si bien payes et fatiguent si peu les
chevaux. Le gamin de Paris restait  la porte, se tenant prt  aller
chercher une autre voiture, quand la lionne sortira.

Mais la lionne faisait antichambre dans le salon, attendant M.
Geoffroy Saint-Hilaire. Ces savants naturalistes sont d'tranges
hommes! M. Geoffroy Saint-Hilaire se faisait la barbe, quand la lionne
entra. Si on lui et dit:--Monsieur, voil le crne de Marat; voici
l'embryon d'un crocodile; je vous apporte des bords du Nil la momie
d'un ibis, ou toute autre curiosit;  coup sr il et pos son
rasoir, et, laissant sa barbe  moiti faite, il ft accouru: _O
est-il mon crocodile? O est-elle ma momie?_ et cette barbe et
attendu jusqu'au lendemain, le dernier coup de rasoir. Si l'on et dit
encore  M. Geoffroy Saint-Hilaire:--Monsieur, la matresse de Henri
VIII, Anne de Boleyn, est dans le salon, qui vient vous montrer la
fraise rouge qu'elle porte au-dessous du sein droit; Zulietta, la
belle Vnitienne, qui trouva J.-J. Rousseau si poltron devant son
tton borgne et charmant, vous attend, pour vous prouver que
Jean-Jacques Rousseau s'tait tromp;  coup sr notre savant
naturaliste n'et pas tenu  paratre ras, mme devant ces dames?...
Il se rase pour la lionne! Une lionne bien conforme n'est plus qu'un
solliciteur vulgaire; qu'elle attende! L'homme et la lionne ont
attendu plus d'un quart d'heure; enfin, M. Geoffroy Saint-Hilaire,
ras de frais, vint  la porte du salon; il indiqua du doigt, la
fentre par laquelle il fallait sortir pour mener cette lionne  la
mnagerie du jardin, son dernier gte... Et tout fut dit.

Vous trouvez que mon drame languit; n'ayez crainte; entendez rugir la
lionne! Quand elle se vit dans ce salon triste et mal meubl en
velours d'Utrecht, elle se dbattit de plus belle; il fallut la
traner dans le jardin, o elle voulait courir tout  son aise. Ici
j'aurais besoin d'un incident qui retardt quelque peu la catastrophe!
Un incident, de grce! un incident! Je me contenterais du plus
vulgaire, de la lettre de Tancrde ou de Zare, ou du canon
d'Adelade! Justement, quand l'homme et la lionne taient  moiti
chemin, se tranant l'un l'autre  travers le jardin, passe un
bourgeois suivi de son chien! Le bourgeois regarde btement la bte
qu'on trane, pendant que la bte trane regarde le chien du
bourgeois. O bonheur! ce chien sera pour moi la lettre de Zare ou de
Tancrde! A l'aspect du caniche innocent, la lionne se renverse, elle
mord, elle arrache le bras de son conducteur, elle dchire tout son
corps de ses ongles. Le jeune homme n'a que le temps de crier au
bourgeois: _Sauvez-vous!_ Le bourgeois prend amoureusement son chien
dans ses bras et se sauve!... Ene emportant son pre! A la fin, la
lionne est libre et se promne tranquillement. Son conducteur, puis
de fatigue et tout sanglant, tombe par terre, comme s'il et t perc
par le poignard final!

Ceci dit, le dieu sortira de sa machine. Il y avait dans le jardin la
girafe et son ngre. Aux cris de la lionne, le cornac de la girafe est
accouru. Son bras nerveux a jet un filet  la bte furieuse... La
lionne est enferme dans une cage de fer! En mme temps, une jeune
femme blanche et jolie est venue, qui a pans les profondes blessures
de l'homme  la lionne... Elle avait  la lvre un sourire qui disait:
C'est bien la peine d'avoir trente ans, pour se faire mordre  belles
dents, par une bte fauve de cette espce-l!

Sur l'entrefaite, passa M. Rousseau, le gardien des btes. Il regarda
ce jeune homme qu'on pansait: Hlas! lui dit il, mon jeune fils a t
encore plus maltrait que vous, monsieur; il a t dvor  moiti par
l'ours noir, il y a deux jours!

Le sang arrt, et son bras en charpe, notre hardi jouteur rendit
mille grces  la jeunesse qui l'avait pans, et il s'en allait  sa
maison des champs rejoindre sa femme et ses enfants, quand, au fond de
la cour, il dcouvrit notre grand savant, M. Cuvier, cet homme dont la
science galait le gnie; il montait en voiture, le front inclin par
la pense.--M. le baron, lui dit-il, j'ai eu le bras presque emport
par une lionne, et j'ai grand'peur d'tre enrag!

M. Cuvier, sortant de sa mditation, mais sans jeter un regard sur cet
homme  demi dvor, lui rpond: _Le lion est un animal qui sue, il
n'y a pas le moindre danger_. Avec cette sentence augurale, il
rentrait dans son carrosse et dans sa mditation.

Or, je vous le demande, cet amateur de monstres qui fait attendre une
lionne dans son salon, ce gardien qui console un bless en lui parlant
de son fils dvor la veille, ce grand homme qui n'a pas un regard
pour un bras emport, pour un lutteur tout sanglant, chose futile! cet
autre riant au nez du nouvel Androcls, ne sont-ce pas l des moeurs 
part et dignes d'tude? Quant  mon drame, il est complet, rien n'y
manque. Il commence dans la joie, il se dmne au milieu des tapages,
il finit dans le sang. C'est une tragdie qui se joue  deux comme le
_Philoctte_ du pote grec, et qui se dnoue de mme par
l'intervention d'un Dieu. Quel Dieu grec, en effet, du fond de son
nuage, aurait pu dire ce que disait M. Cuvier?

Bien souvent, dans ses domaines du jardin des Plantes, j'ai revu la
lionne, elle vit, elle est douce et foltre. On dirait  prsent une
jeune premire qui a quitt le cothurne et le manteau romain, pour
reprendre la robe d'indienne, le simple chapeau de paille, et le
cachemire Ternaux.

Hlas! nous en sommes revenus au rgne animal! L'art dramatique a
laiss l'homme, il s'est recrut dans les forts, dans les cavernes.
Il a dit au singe:--Fais-moi rire! et le singe l'a fait rire et
pleurer. Il a dit  l'lphant:--Fais-moi peur! l'lphant est mont
sur la scne,  la fois terrible et doux, admirable et modeste.

L'homme a disparu du thtre, la femme est retourne  sa quenouille,
les mnageries ont hurl  la place des chanteurs. C'est un beau
sicle! un grand sicle roturier et dramatique. Les btes parlent,
chantent et jouent; l'homme n'est plus l que pour les admirer, les
flatter et les applaudir.




LA FIN D'AUTOMNE


Rien n'gale en beauts de tous genres la noble habitation du vicomte
de Lagarde. Le chteau est  huit petites lieues de Paris, dans un
village dont nous tairons le nom par gard pour le cur; maintenons
toujours la paix et la concorde entre les autorits d'une mme commune
et ne brouillons pas le chteau et le presbytre.

Il serait difficile de trouver quelque part, mme  Meudon, un parc
mieux ombrag, des alles mieux remplies de soleil et d'ombre.
Portique lgant, vaste curie o l'cho joyeux des votes retentit du
robuste hennissement des chevaux. Dans les cours nettes et spacieuses,
on entend bouillonner la fontaine. Ici des griffons, contemporains des
magots de la chemine, laissent s'chapper  regret un mince filet
d'eau de leur gueule entr'ouverte; l, des ttes de bronze, ornements
de l'Empire, ami du fer, renvoient l'eau  gros bouillons dans des
cuves de marbre. Il y a de l'eau... mme dans la rivire du jardin;
des brochets effils et des carpes limoneuses y passent de loin en
loin, en furetant. Du reste, point de gibier dans les fourrs du parc,
 peine quelque pigeon chapp de la basse-cour.

_Lagarde_ n'est pas une de ces habitations modernes, construites au
cours de la rente, avec des statues de pltre, une faade peinte en
jaune, un toit  l'italienne, et prcde de quelques pieds de terrain
disposs en jardin anglais, c'est une maison solide  l'antique
seigneurie. Les murs sont recouverts d'un pais manteau de lierre; les
pierres de taille, grises et cendres, sont encadres de mousse; les
pavs des cours ne se refusent pas quelques touffes d'herbe. Le
chteau est loign de la route, et bien pos au milieu de son parc
qui s'ouvre en quelques endroits, sur des chemins carts, auxquels il
communique par des grilles charges de rouille. Ces ouvertures sont un
repos dans le chemin. Le voyageur va coller son visage  ces barreaux
complaisants, et regarde le domaine; il sourit de regret en apercevant
une ceinture et un chapeau de paille oublis sur un banc de mousse, ou
sur le sige de bois  demi vermoulu, qui borde l'alle fleurie, et
bienveillante, dont les flancs seuls se laissent entrevoir.

Ce jour-l, vers l'automne (l'oiseau chante encore, l'arbre en est 
sa dernire verdure, et la rose se tient de toutes ses forces pour
rester belle), il y avait grand djeuner au chteau de Lagarde;
djeuner d'hommes maris, chapps aux piges dcevants de la
jeunesse. Chacun des convives avait vant son bonheur  l'envi.
Pendant tout le repas, ils criaient au choc joyeux des verres, comme
un choeur d'opra qui dtonne: Vive le mariage! Il est l'tat le plus
heureux du monde! Honte au clibat! L'homme le plus heureux est celui
qui garde en rserve, un raisonnable contingent de dsirs 
satisfaire. Or, le mariage peut seul nous maintenir dans cette tide
et moyenne temprature de dsirs modrs! Tels taient les discours
confus, diffus, menteurs.

Chacun des convives dcriait le pass, pour avoir le droit de le
regretter tout bas. C'tait un torrent de louanges sur la flicit
conjugale, et pour que leur action ft biensante avec leurs discours,
ils s'taient arrts  cet tat de demi-ivresse dans lequel l'esprit
est oblig de veiller de prs sur soi-mme, crainte de tomber dans une
embche.

Ils vantaient donc la destine conjugale avec le fanatisme de nouveaux
convertis.

--Moi, disait l'un, j'apprends  peler  ma petite fille d'aprs une
nouvelle mthode, et je lis  ma femme _l'Amour Maternel_ de
Millevoye, pour la mettre au fait de ses devoirs.

--Je suis artiste en peinture, Alphonsine me sert  ravir. Ne me
parlez plus de ces indignes prostitues, les modles de mes premiers
ouvrages, qui se mettent toutes nues pour un petit cu. Alphonsine me
tient lieu des plus beaux modles.... Et pour conclure, il avalait un
grand verre de vin de Champagne.

--Moi, messieurs, disait un troisime, ma femme est pote et paenne
comme Voltaire; Corinne est son nom de baptme! Elle compose des vers
sur les premiers sujets venus, sur la pluie et le beau temps, sur
l'hymne et sur l'enfance, sur moi-mme.

--Certes, messieurs, s'cria Prosper Lagarde, l'amphytrion, impatient
de tous leurs pithalames, vos tableaux de bonheur domestique sont
d'une sduisante couleur; reste  savoir si le talent de l'artiste n'a
rien dguis. Amis, que j'ai choisis parmi tous les mortels! s'il
vous plat, allons aux faits, point de dclamations, venez voir ce que
fait ma femme! Elle est l-bas, au bout de la galerie, au milieu de
ses fleurs; elle fuit le bruit du monde; elle a nom Suzanne, pour vous
servir.

Sans le savoir, M. de Lagarde faisait pour ses amis ce que le roi
Caudale avait fait pour son confident Gygs. Les convives acceptrent
avec empressement la proposition.

Ils quittrent la table tant bien que mal, et Prosper commandant la
troupe, ils arrivrent sur la pointe du pied, par une longue file
d'appartements,  une porte vitre,  peine protge par un lger
rideau de soie. Prosper souleva le rideau d'une main lgre et d'un
air satisfait, se rangeant poliment pour que tout le monde pt tout
voir; si bien qu'ils purent contempler  loisir la jeune vicomtesse,
en robe du matin, lche et flottante, assise sur un sofa, sans
prtention; auprs d'elle tait assis un jeune homme qui tenait sa
tte prs de la sienne, une main passe dans ses cheveux... et leurs
lvres se touchaient!

Madame de Lagarde! Elle tait dans ces heureux moments de passion o
la passion s'oublie, o l'amour rve veill, o la femme adore ne
voit rien de ce qui l'approche. Cependant, les yeux fixs sur le beau
jeune homme, elle vit fort bien  travers la croise les convives
l'oeil fix sur elle. O piti! Alors elle poussa un grand cri: le
jeune homme s'lana par la croise et disparut.

Prosper, laissant tomber le coin du rideau, regarda ses cinq amis...
stupfaits!

Il les reconduisit en silence, jusqu' la porte de son parc; aucun
d'eux n'osa risquer un mot de consolation; ils se sparrent.

Les voitures parties, le vicomte ferma lui-mme la grille du parc; et
regagna le chteau.

Heureusement l'avenue qui menait au chteau tait longue et dserte.
Le vicomte de Lagarde tait fort laid, chauve, grl, n'ayant pour lui
qu'un oeil brillant et des dents _charmantes_; mot qui semble invent
pour les femmes, et qu'elles seules savent prononcer. Dans le monde,
il passait pour manquer d'esprit. On l'appelait: _la Barbe-Bleue_,
attendu que sa barbe tait rousse; aussi ce n'tait point sans quelque
apprhension qu'il avait pous sa Suzanne, jeune blonde de seize ans,
riche et volontaire. Il convenait qu'elle tait trop jolie, et pour
bien faire, il lui passait bien des caprices d'enfant gt, qui
contrastaient avec le ton grave et srieux d'un homme de l'ge o l'on
n'est plus jeune. Il n'tait donc pas tonn, mais il fut vraiment
malheureux de cette aventure.

Et pourtant,  travers les souvenirs du festin, il cherchait encore 
douter de la fatale scne, croyant  une vision! Ah! vain espoir! ce
qu'il avait vu de ses yeux, l'obsdait sans rmission. Il avait beau
faire, il revoyait cette jeune femme  demi renverse entre les bras
d'un beau jeune homme, ivre d'amour!

--C'tait crit! pensait-il: voici ma femme,  son tour, qui me trahit
pour un autre, et tout est dans l'ordre, hlas!

Puis il continuait, pensant tout haut:

--O en est la journe? Il est six heures du soir. C'est la fin d'une
heureuse soire d'automne. Voil bien mes jeunes alles d'acacias et
de tilleuls, mes bordures de thym qui rpandent sur mes pas leur
senteur vulgaire, mes roses plores qui s'effeuillent sur les
pelouses, mes longs peupliers qui semblent se pencher l'un vers
l'autre, en se racontant ma triste histoire! A ces parfums,  ces
bruits qui se croisent,  ces murmures confus de la soire, je
reconnais le signal d'adieu, l'heure d'extase d'un beau jour qui va
finir.

Au dehors, dans les prairies voisines, les chvres agitant leurs
sonnettes; le trot des vaches que les petites filles chassent devant
elles; la chanson des jeunes enfants revenant de gros paquets
d'herbes sur la tte, et dans le lointain, le marteau des
forgerons.--Malheureux que je suis! Voil la nature impitoyable! Elle
nous rend plus sensibles  ses touchants spectacles, quand nous avons
dans l'me quelque peine secrte au logis.

En rentrant dans la salle  manger, il fut dsagrablement surpris de
retrouver les dbris de son djeuner d'amis. Rien n'avait t drang;
l'air de l'appartement gardait encore une odeur de vins vents, de
poisson, de gibier. Il se prit  sourire, en croisant les bras sur ce
triste champ de bataille, jonch de bouteilles. Il crut voir encore
ses sots convives vantant leurs femmes en s'abreuvant de ses vins;
tandis que la sienne,  lui, la sienne! Ah! Suzanne!...--Allons, se
dit-il, je suis fou; et il marcha droit  l'appartement de sa femme.

Je ne sais quel Elyse annonait la chambre  coucher de madame de
Lagarde! Il y avait dans chaque pice une odeur de fleurs d'automne,
et de si beaux meubles! Tout ce luxe frais et fragile d'un jeune
mnage!

Hlas! disait ce triste mari, elle est heureuse!... Et il sentit que
sa colre l'abandonnait.

Il trouva cette enfant dans une posture  demi tragique, gare,
chevele, assez dispose  lui donner une scne de dsespoir. Elle
avait  ses cts une arme d'Asie,  gorger un Turc, qu'elle avait
emprunte  l'armoire des curiosits; et sur un guridon, prs d'elle,
croupissait dans un pot de terre un breuvage de couleur gristre, un
poison de contrebande qui se fabrique avec de gros sous.

--Choisissez, du fer ou du poison, monsieur!... lui dit-elle  la
faon de madame Dorval.

Il ne put s'empcher de sourire.

--Ah fi! dit-il, un poignard, du poison! que signifient ces
instruments mlodramatiques? Instruisez-moi; je ne saurais saisir 
moi seul, le sens de tout ceci.

La vicomtesse le regarda d'un air incrdule; c'tait la premire fois
qu'elle s'arrtait  le contempler, la premire fois qu'elle se
sentait le besoin d'avoir une opinion arrte sur le compte de son
mari...

--Je conois cela, pensa-t-elle, il fait de l'ironie, et tout 
l'heure la colre aura son tour.--Mais enfin, je suis coupable,
monsieur!

--Je vous l'accorde, madame, dit le vicomte.

--Dites, monsieur, dites-le tout de suite, quel sera mon chtiment? Je
sais que le mari prvient la loi, pour rendre sa vengeance plus
terrible et que la loi lui permet...

--Adultre, interrompit Prosper, adultre; cela s'appelle adultre
dans les romans et dans le Code pnal. C'est un mot auquel on
s'apprivoisera difficilement, Suzanne, ajouta-t-il en se plaant
auprs d'elle sur le canap; mais non contente de la chose,
voulez-vous m'en imposer le pnible attirail?

Il tenait dans sa main les mains de sa femme. Elle avait t ses
bagues, signe dramatique de malheur et de dsespoir.

--Hlas! dit-elle en hontoyant, vous voulez me punir  force d'gards,
m'accabler de ma faute, et m'assassiner par des galanteries moqueuses
et des marques d'amour que je ne mrite plus!

--Que vous tes injuste, rpondait Prosper, avec ces tristes
intentions que vous me supposez. Peut-tre ne seriez-vous pas
trs-fche de me voir lever contre vous ce coutelas dont vous avez eu
soin de vous munir. C'est un enfantillage inexcusable, ma chre
Lucrce. Vous feriez mieux, je vous jure, de me savoir quelque gr de
la faon dont je prends tout ceci; car, enfin, je n'ai pas oubli que,
tout  l'heure, un autre ici, tantt, mes amis pour tmoins, tait
assis sur ce canap, prs de vous! Mais o donc est-il le sducteur,
l'infme, que je le tue, et que je me venge en mme temps de vous et
de lui!

Et il marchait dans la chambre le couperet en main; puis, quand il eut
bien fait la grosse voix et les grands yeux, il revint s'asseoir, en
souriant, prs de sa femme. Il y avait dans cet acte subit de Prosper
un mouvement de plaisanterie force qui fit mal  Suzanne. Il lui
semblait que son mari voulait lui dire:--Voyez, je veux rire de votre
faute, et pourtant vous sentez que j'en plaisante mal, que je n'en
puis rire qu' demi! Elle tait attendrie, et comprenait confusment
que l'intention de son mari tait de tout oublier. Mais comment
vivraient-ils dsormais?

--Vous me pardonnez? dit-elle  tout hasard, en prenant la main de
Prosper avec un geste adorable; ah! que vous tes bon.

--Quel mot dites-vous l, ma chre? Pardon! est un mot trop solennel
pour en abuser; un simple mot ne saurait avoir la vertu de rappeler
l'amiti ou l'amour vanouis, ces sentimens si prompts 
s'effaroucher, mais qui reviennent si vite... A demain...

Suzanne resta seule dans son appartement, qui communiquait  celui de
son mari par une porte d'alcve. Il se garda bien de faire le moindre
bruit, de peur de se nuire  lui-mme, intervenant en personne aux
rveries de sa femme, aux impressions qu'il lui avait laisses.

Cependant elle se sentait profondment agite; la conduite de son mari
l'occupait, et bouleversait sa pauvre tte; elle s'tait dit dans un
moment d'ennui:

--J'aurai aussi mon jour de faiblesse; et si mon mari surprend mon
sducteur, il me tuera!... Alors elle avait bti son drame; elle avait
conduit le drame au quatrime acte, jusqu' la scne de l'adultre
inclusivement; mais  prsent la fin du drame n'arrivait pas; son mari
ne l'gorgeait pas sur la place et sa catastrophe lui manquait.
Cependant, elle relevait sur son front ses beaux cheveux; elle
pleurait, et priait Dieu du bout de ses lvres coupables...

Enfin elle se coucha, abandonne  l'esprance. Elle sentait qu'elle
avait reu l'absolution d'un grand pch; elle pleurait, elle
tremblait; car si son mari se ft irrit contre elle, il et fallu
partir la nuit mme, avec un tranger, traverser les froides alles du
parc avec sa pelisse de bal sur ses paules nues, quitter sa chambre
 coucher qu'elle aimait, ses fleurs, ses vases, son lit de duvet, sa
couche de dentelles. Bientt un sommeil lger la bera dans ses bras:
elle eut une mauvaise pense, une vision bizarre... Prosper!...
Frdric... Sainte Vierge! Elle s'endormit.

Heureusement la journe du lendemain fut belle; et tous deux le mari
et la femme, venus dans le parc de grand matin, se rencontrrent
devant un _Amour_ en pltre, et dont les ailes taient brises. On et
dit,  les voir, deux jeunes amants qui venaient prononcer des voeux
aux pieds de quelque statue de la mythologie d'autrefois, du temps
d'Emilie et de M. Demoustier.

Ils parcoururent les alles du parc, l'un  ct de l'autre, et
marchant  petits pas, sans se regarder ni trop ni trop peu, et comme
ils se seraient promens la veille au matin, s'ils s'taient promens.
Ils s'extasiaient de tout ce qu'ils voyaient, remarquant une premire
feuille dessche, un nid abandonn, des plumes d'oiseau, une goutte
de rose scintillante au buisson. Ils s'arrtaient  chaque fleur, au
moindre insecte, et quelqu'un qui les et entendus n'aurait eu rien 
dire, en voyant cet homme au front grisonnant, en contemplation devant
la jeune femme qu'il avait surprise avec son amant! O l'heureux crime
et qui les rapprochait l'un de l'autre: c'tait comme un lien tout
nouveau qui les rendait amants, d'poux qu'ils taient.

Ainsi, pour ces deux coupables, ce qui devait mler le rire aux larmes
de leur sentiment, c'taient les fautes de la femme, et les fautes que
le monde a cru dfendre en y attachant sa rise... Il y avait dans
les yeux de la dame un regard qui semblait dire: Hlas! c'est vrai! Un
autre tait hier  mes genoux; je l'coutais... C'est toi que j'coute
aujourd'hui! Un autre fut un instant mon prfr, maintenant son
souvenir seul fait ma honte!... Ils disaient tout cela ces beaux yeux
au trop heureux Lagarde! Et ses yeux rpondaient: Oui, tu m'as trahi,
comme dirait le monde; un autre  ma place, et, pour se venger, te
livrerait aux remords,  l'abandon, mais loin de moi ces penses, ma
Suzanne, puisque je t'aime encore, puisque tu me sembles plus belle et
plus charmante... Oublions, veux-tu, l'heure fatale, et que le rideau
de ta porte soit retomb pour toujours!

Ainsi il parlait, la regardant avec un amour tout nouveau; plus il
pardonnait  Suzanne, et plus il se faisait petit devant elle... Il
l'admirait! Il s'tonnait du courage de cette femme d'un corps si
frle et d'un nom si chaste, qui avait os lui faire le dernier
outrage,  lui, vicomte de Lagarde. Elle avait os tout cela!

Il fallut que Suzanne lui racontt les moindres dtails de ses amours
avec Frdric, car il s'appelait Frdric.--Figurez-vous, disait-elle,
la plus plate intrigue de comdie. Un colonel, une femme de chambre et
une chelle sous mes fentres. Des billets roses qui vous feraient
rire de piti, et qui font mal  la tte; des vers entremls de
prose, de la prose coupe par des vers. Elle parla de cette fade
intrigue avec le mpris le plus vrai et le mieux senti: elle n'eut pas
assez de sarcasmes pour ce poltron moustachu qui s'en va comme il est
venu, par la fentre, furtif amant qui se cache. Ah! qu'elle se
trouvait sotte  l'entendre. Aussi son mari fut compltement rassur.
En vain il cherchait dans le rcit de sa femme un souvenir qu'il
aurait eu le mrite de dompter...

Ainsi la saison qui avait commenc tristement pour les htes du
chteau de Lagarde, se termina en grce ineffable.

C'tait un mnage qui manquait d'quilibre; grce  _Monsieur
Frdric_, l'quilibre se rtablit, et le vicomte de Lagarde fut
doublement heureux. Quoi de mieux? il aimait, on l'aimait.

L'hiver les rappelant  la ville, ils revinrent  Paris l'oreille un
peu basse, et bien que Prosper n'et pas command  ses amis du
djeuner de garder le silence sur son aventure, tout Paris en tait
instruit.

Au contraire, il arriva que les hommes voyant Prosper devenu
_l'attentif_ de sa femme, heureux de lui parler  coeur ouvert,
salurent le vicomte comme le plus habile des poux, le Talleyrand des
mnages; de leur ct les femmes le proclamrent homme d'esprit; si
bien que notre hros,  les entendre, devait penser, sentir, aimer,
har autrement que tous les maris d'ici-bas.

Il y avait dj longtemps que M. Frdric, pour s'tre vant mal 
propos de la conqute _de la petite vicomtesse_, avait reu du vicomte
un bon coup d'pe qui l'avait tu, pour lui apprendre  vivre.

Et la vicomtesse, jeune et belle, et compromise par cinq tmoins et
par un duel, n'eut plus, de ce jour-l, ni poursuivants d'un ge mr,
ni jeunes poitrinaires attachs  ses pas, ni rivales dangereuses. Les
femmes se jugeaient aisment suprieures  cette _malheureuse_ et
gardaient la conscience de leur vertu. Quant aux hommes, ils portrent
ailleurs leurs soupirs, et laissrent le vicomte en repos. Pourquoi
voulez-vous que les hommes se mettent  soupirer quand la plus douce
faveur qu'ils puissent obtenir est dj divulgue, quand il n'y a plus
ni secret, ni larcin?

Le jeune couple fut donc  la mode tout l'hiver; il se vit accueilli
dans les salons les plus svres sur les biensances, les plus fidles
 la pruderie de l'tiquette. On les reut comme deux trangers qui
ignoraient encore nos usages et nos moeurs.

Grce  cette aimable histoire... on causa... Dieu sait si l'on causa!
Chacun citait aux nouveaux maris, comme un modle de flicit
conjugale, un mnage o la femme ne s'tait permis qu'une seule
erreur. Plusieurs poux voulurent user du mme moyen; mais il se
trouva que leurs femmes avaient dj pris les devants.

Et ceux-l chantrent, en guise de _Te Deum_, le: _Gaudeant_, les
_bien nantis_!




HOFFMANN ET PAGANINI


Ce soir-l je me sentis le besoin de te voir, Thodore,  mon cher
artiste, avide poursuivant du rien, sous toutes ses faces, hardi
champion de la couleur, du son, de la forme, de toutes les manires
d'tre un pote;  la fois brave comme don Quichotte, et sage comme
Sancho, s'entourant  son usage de peintures invisibles, d'harmonies
ineffables, toujours plong dans un ciel perdu l haut, sous les
astres. J'avais absolument besoin de rencontrer mon ami Thodore, et
je le demandais aux quatre coins du ciel.

Autrefois, quand venait le soir, il y avait deux endroits o j'tais
sr de rencontrer Thodore,  savoir: l'glise et le cabaret. Il
aimait les lueurs incertaines de la cathdrale, ses chos prolongs,
son vague parfum, ses grands cierges teints, ses dmes et l'orgue aux
accents solennels, remplis de peintures et de lumire. Trs-souvent
Thodore s'amusait  pleurer dans la vieille glise, avant de se
livrer aux folles joies du cabaret.

Mais  prsent le temple est profan: plus de saintes bannires, de
vierges aux belles mains, plus de parfums suaves, plus d'orgue au
buffet somptueux, plus de musique et plus rien! Tout est ruine, et
silence, et solitude aux mme lieux o s'levait la cathdrale, et
Thodore en est rduit, chaque soir,  se rendre une heure plus tt 
son cabaret.

Htons-nous, c'est l'heure o notre ami s'enferme en son large
fauteuil, disposant son orchestre et distribuant  chaque musicien sa
partition, son air  chaque chanteur! Prenez, messieurs et mesdames,
duos, quatuors, trios, choisissez; disposez-vous, instrumentistes!
prenez garde au signal, au coup d'archet, allez en mesure; et, quand
ils sont partis en chancelant, en voil pour toute une nuit d'harmonie
et d'extase.--Il tient,  cette heure, une foule de musiciens  ses
ordres, tout un orchestre, et les plus belles voix fraches et pures
qui suffiraient  ravir tous les thtres du monde. Laissez Thodore
se recueillir, laissez-le s'entourer de quelques vieilles bouteilles
de vin du Rhin, et jamais vous ne vous douterez du spectacle et de la
bonne musique et de l'me de ces chanteurs, de l'enthousiasme
ingnieux de cet orchestre. Thodore est le vrai crateur de la
symphonie invisible.

Il est l'artiste, il est le dieu! Cette table d'auberge, charge de
brocs, Thodore  sa volont la change en un vaste thtre o se
jouent tous les genres, le bouffon et le srieux, le grave et le
plaisant. Pour ce chef de l'orchestre en train, les bouteilles
surmontes de leurs bouchons goudronns reprsentent les forts et les
bocages; la cruche aux larges flancs devient tour  tour palais ou
chaumire, selon le genre, pastoral ou guerrier. Est-il besoin d'un
volcan, d'un tonnerre? aussitt le gaz de la bouteille, hors de
contrainte, vous ramne au Vsuve!--Et, maintenant que tout est prt:
villes, palais, chaumires, vastes forts, volcans grondeurs, lustre
allum;  prsent que l'orchestre est  son poste, allons! levez la
toile, que la jeune premire apparaisse et chante! Et voil le dmon
de Thodore  la fin dchan.

Prenez garde, il chante; et prtez l'oreille, coutez cet opra digne
de Mozart. La mlodie est grave et majestueuse tour  tour: tantt une
marche guerrire tantt le mouvement vif et gai d'une danse grotesque;
tantt la basse et tantt le tnor; rcitatif et chant, tout s'y
trouve. Le drame commence, il se complique, il se noue, il se dnoue,
il s'achve aussitt que le dmon de Thodore est parti. Le dmon
obit  Thodore: il ne s'en va, que lorsque Thodore ne peut plus
commander.

Alors seulement tout disparat: dmons, thtre et musiciens, musique;
et le lustre est teint. On cherche Thodore, il est tomb jusqu'
demain, sous son thtre, il rve..., il dort.

Donc, htons-nous d'arriver avant que Thodore ait lev son thtre,
avant qu'il ait dress sa fort, prpar son volcan, allum son lustre
et distribu sa partition aux acteurs.

J'arrivai tout essouffl au cabaret, je vis Thodore... il tait
triste... on l'et pris pour un bourgeois de Nuremberg! Lvre inerte
et regard morne... ses cheveux tombaient sur son front; on l'et pris
plutt pour un vulgaire moucheur de chandelles, que pour le dieu d'un
Olympe lev par ses mains. Quand il me vit, chose trange! il parut
content de me voir, ce qui ne lui arrive gure  ces heures-l.

--O mon trs-cher Thodore, lui dis-je, assez inquiet de le trouver
sobre et clairvoyant, d'o vient ce nuage? Avez-vous la fivre...
tes-vous mort?

--C'est donc toi, Henri, me dit-il; Henri, mon gnie est perdu, ma
tte est vide. Croirais-tu que par cette pluie horrible et dans ce
lieu funeste, je ne trouve pas un chanteur  mes ordres, pas un air
dans mon gnie.

Henri! je n'ai plus d'ides, et je ne trouverais pas trois notes
dignes de Mozart! Mozart, Beethoven! le chevalier Gluck... fumes et
visions... Je ne suis plus ivrogne... enivrons-nous!

--Bon cela, rpondis-je... et buvons. A dfaut d'art, vous m'avez
appris combien c'est bonne chose une belle ivresse. Cependant, mon
grand Thodore, faut-il donc toujours que vous arrtiez votre propre
gnie, et ne jouirez-vous jamais des chefs-d'oeuvre au del de votre
esprit? Pardieu! puisque vos musiciens ont pris cong du matre, allez
ensemble entendre un grand joueur de violon, il en sera content, et a
te reposera.

Il reprit:--Tu parles de violon? J'en ai entendu des violons dans ma
vie, et de fameux violons. Il y a trois jours, par un vieux vin de
France,  cette table, ici, j'ai assist  un concerto de violons
comme jamais oreille humaine n'en avait entendu. D'ailleurs, moi-mme
ne suis-je plus un vrai musicien habile  tirer d'un archet magique
une suite loquente des plus vives sensations?

D'une main inspire, il chercha son violon... Le noble instrument
tait suspendu au plancher, entre un long chapelet de harengs et une
langue de boeuf fum qui attendaient le jour de Pques. Hlas! le
violon de Thodore tait en piteux tat; deux cordes manquaient, les
deux autres taient dtendues, les toiles de l'araigne avaient
pntr jusqu' l'me:  cet aspect, Thodore honteux courba la
tte... il pleurait!

--Pleurez, lui dis-je, et soyez honteux de vous-mme. Autrefois, c'est
vrai, vous tiez un grand artiste, un hardi musicien. Le chant
naissait sous vos doigts inspirs; votre archet ne manquait  aucune
inspiration de votre me et vous jetiez en dehors les lgies qui
remplissaient votre coeur. C'tait votre bon temps; vous ne vous
livriez pas, en goste,  ces plaisirs solitaires; le monde entendait
votre gnie, il en jouissait, vous touchiez cet instrument en matre
habile;  prsent, l'instrument est muet; plus de voix, plus
d'expression, plus d'amour; vous le regardez moins souvent que ces
harengs saurs et cette langue fume. Ah! que vous avez bien raison de
pleurer... C'est honteux!

A ces mots, Thodore me suivit, inquiet de mes justes reproches, 
l'Opra.

--Par Castor et Pollux! dit-il au premier coup d'oeil, le sot thtre
et le misrable orchestre... Henri que t'ai-je fait que tu m'as
entran dans cette odieuse caverne? A-t-on jamais runi plus de gens
 longues oreilles? Des oreilles pour ne rien entendre... et des yeux
pour ne rien voir! Il riait, il se moquait, il triomphait.

Tout  coup,  travers les arbres de la fort sombre il vit
apparatre... un violon, sous le bras et l'archet  la main, un
homme... un fantme.... Un phnomne! un bras de ci, un bras de l, le
corps roide et droit, la taille haute, le visage maigre et rid, le
front vaste, aux cheveux flottants: sourire, pense, assurance et
mpris, solitude et gnie, inspiration... tout est l!--Vois-tu, me
disait Thodore, comme il est fait! J'ai chez moi une antique
tapisserie reprsentant sainte Thrse; quand elle va, se pliant, se
repliant sur elle-mme, allant, venant, tantt haut, tantt bas,
toujours prsente, elle ressemble  cet homme: une fantasmagorie; O
l! l! quelle autorit sur les mes.

--Silence! coutons! Cet homme!... est un violon et un archet!... Au
mme instant, semblable au flau sur une meule de bl, l'archet se
leva, le violon s'appuya sur une paule, archet et violon, paule et
bras, l'me et le corps du violoniste... ils s'appelaient: _Lgion!_

O mon Dieu! que devint Thodore  cette vision! Il coutait,  la
faon de la sainte Ccile de Raphal, prtant l'oreille  ses propres
cantiques! Cette fois, le chant l'entourait de toutes parts, il tait
dbord, il se noyait, il plongeait dans l'harmonie; le chant
l'attaquait, le pressait, l'oppressait, vif, lent, moqueur, plaintif;
c'taient des harmonies tranges et charmantes! c'taient des rires et
des larmes! un chant divin o tout chante, o tout pleure! un _de
Profundis_ de l'enfer! un _Hosannah!_ venu du ciel! Pauvre
Thodore!... Il tait vaincu; il n'tait plus le matre d'arrter
l'orchestre; il avait beau dire: _assez! assez!_ l'archet allait
toujours, comme le balai du sorcier apportant l'eau dans la ballade
allemande. Encore, encore, et toujours, toujours.

Quand le violon et l'archet eurent accompli leur chef-d'oeuvre, alors
le joueur de violon salua l'auditoire.

Il lui fit le salut d'un chambellan  son prince... un salut ventre 
terre.--Ah! le lche! il se courbe, il se plie, il salue  droite, 
gauche. Voil un triste salut, dit Thodore.

--Un salut de cuistre, repris-je.

--Un musicien doit saluer en Allemand, dit Thodore. Oh! reprit-il,
quand j'avais mon violon (alors je croyais jouer du violon), quand
j'avais mon violon et que la foule me disait: _Chante!_ je mettais mon
chapeau sur ma tte, et quand le got m'en venait, je jouais quelque
fantaisie, au hasard; puis au moment o la foule tait attentive,
attendant une conclusion, je reprenais mon verre et je m'en allais
brusquement... Une prosternation! qui! moi? saluer ces pleutres? et
les remercier du plaisir que je leur ai fait?... Pas si bte! A ces
idiots, la salutation, la gnuflexion? Mais silence, il revient!
Ecoutons, et taisons-nous!

Ici l'homme au violon reparut; il venait jouer l'_adagio_. Il fut
simple et touchant, il fut plein d'expression et de grce.--Or a! je
te prends  tmoin, me dit Thodore, que je me tire aussi bien que ce
violoniste, de l'_adagio_. Je n'ai pas peur d'un _adagio_ humain crit
pour des hommes. Je ne recule devant aucune difficult, tu le sais;
mais j'ai peur de la musique  laquelle on ne peut atteindre; je ne
sais pas courir, tout essouffl, aprs des notes impossibles. Te
souvient-il de cette mystrieuse partition qui me fut apporte un jour
par quelque musicien de l'enfer, il me dfiait de la dchiffrer. Ce
fut pour moi un pnible travail. Je sentais confusment qu'il y avait
sous ces notes une puissance d'harmonie, et je ne la trouvais pas!
Figure-toi un savant de votre Institut devant les hiroglyphes du
temps d'Isis: ainsi j'tais en prsence de ces sonates mystrieuses.

Que d'efforts tents, pour lire ces chiffons! que de tortures j'ai
subies! Ma main en resta brise; en vain j'ai mis tous mes muscles 
la torture;  peine ai-je pu tirer quelques sons de mon violon
indocile! Mon archet n'a pas voulu courir, en mme temps, l et l!
mon violon s'est cabr! la chanterelle s'est brise! Hlas! malheureux
que je suis! en vain ai-je interrog  la fois l'aigu, le grave et le
mdium... Mon violon tait muet. Maintenant... le croiras-tu? cette
musique de l'autre monde... voil cet Italien qui la joue, et qui la
jette  mon me! Comment fait-il? comment fait-il? Vois-tu sa main? Sa
main est-elle partage en deux, pour atteindre en mme temps aux deux
extrmits de cette gamme violente? Ses doigts sont-ils plus longs que
les miens, ses tendons plus nerveux, son me plus grande? Moi,
pourtant, je suis un grand artiste; j'ai rv des instruments qui
embrassaient la terre et le ciel, qui s'adaptaient  tous les modes
connus; mais je n'ai pas invent ce violon, ce grand violon de la
terre et du ciel! J'ai vu bien des musiciens... je n'ai jamais vu son
pareil. Il est difforme... et superbe! Enfant-gant! tout perclus,
tout puissant! Vois-tu comme il est en colre, et comme il tuerait le
malheureux musicien accompagnateur, qui a manqu sa note d'un
dix-millime de son! Son oeil flamboie, et son violon demande en
pleurant vengeance! O le terrible artiste! Mais le voil qui finit et
qui salue. Ah! le misrable, il ne sait donc pas ce qu'il vaut, pour
se prosterner... comme il fait, devant ce triste auditoire?--Ah! fi!
Relve toi, gnie! et rassure toi! Les gens qui t'coutent, ne valent
pas un crin de ton archet magique. Oui d, ce sont de grands
seigneurs, des fils de rois, des reprsentants de nations! que
t'importe? Il n'y a que moi, dans cette foule, qui sois digne de te
juger. Nous sommes frres! Si tu excutes mieux que moi, c'est de
droit divin, c'est par un voeu de ta mre. La mienne m'a jet tout
simplement dans le monde avec le secours d'une vulgaire sage-femme:
j'ai t lev dans l'innocence et dans les festins: j'ai t heureux
toute ma vie, aimant, buvant, chantant, joyeux conteur, doux convive,
intrpide buveur; et cependant je suis comme toi, un grand artiste!
Ainsi se parlait Thodore, agit cette fois par la seule passion qu'il
n'et pas connue encore... l'envie!

Il reprit:--Ce qui prouve, Henri, qu'il y a l-dedans quelque chose de
surnaturel et qui dpasse notre intelligence, c'est que ce violon...
ne sait pas, n'a jamais su, et ne saura jamais une fausse note. Jamais
pense humaine ne conut un calcul plus compliqu, jamais doigt humain
ne l'excuta d'une faon plus prcise et plus nette. Henri,
comprends-tu cela? pas un son faux, pas une note hsitante, pas un
calcul tromp! Comment expliquer cela? Ne vois-tu pas que rien existe
et que nous rvons tous deux? Ah! maudit violon, tu as fait de
Thodore un vil esclave! A tes moindres volonts j'obissais. J'allais
seulement o tu voulais me conduire et pas plus loin. Misrable!
Insens que je suis! J'ai t tromp par mon violon, il m'a jet par
terre. Au lieu de dtourner du soleil la tte de mon cheval, comme a
fait Alexandre, j'ai voulu dompter mon cheval comme un cuyer
vulgaire; et me voil par terre. Alexandre est  cheval. O malheureux!

O malheureux! Je n'ai pas su dire  l'instrument mal dompt: Te
voil, marche! obis! Chante  ma joie, et pleure  mes larmes! Tu vas
me rpter tous ces mystres de mon me, et tous ces transports de mon
coeur... Et voil ce misrable Italien qui, pour me narguer, brise 
son violon trois cordes. Plus cruel pour lui-mme que l'aropage 
Sparte, il n'en conserve qu'une seule... une seule corde pour tant de
passion! Une seule pour toute cette me! Une corde pour ce chant jet
 profusion! Et Thodore, haletant, inquiet, bouche bante, coutait,
riant lgrement avec un sourire de nave crdulit. Bon Thodore! Il
sortit en courant.

--Trouvez-vous cela beau? lui dis-je.

Il se mit  courir; il allait lentement, il allait vite, il chantait,
il pleurait, il trouvait des airs admirables, il se dmenait, il
rptait ses plus beaux drames, puis il se dcourageait...  la fin il
se retourne, et rpondant, aprs une heure,  ma question:

--Si c'est beau! si c'est beau! mon Dieu! Il s'animait de plus belle,
il levait la voix tout  fait, il tait tout musique, me et corps.
Il chantait pour moi seul! Et voil mon inspir tour  tour furieux et
tendre, imposant et burlesque. Il est le tyran, la jeune fille et la
grande dame; bonhomme, il gronde, il pleure, il rit, il se dsole, il
est tout un drame, un orchestre, un dieu. Que de pleurs il m'a fait
rpandre, et que d'motions il a souleves dans mon me! J'ai compris,
le soir dont je parle, ce qu'il y avait d'art et de passion dans ce
brave homme; en mme temps je compris pourquoi donc je l'aimais! je
l'aimais pour son gnie et pour sa bont.

Ne sois donc pas mcontent, cher Thodore, d'avoir trouv ton gal ou
ton matre. Je sais bien que tu ne comprends pas l'alliance trange de
ces deux mots: art et thtre, art et grand jour; heureusement il y a
des exceptions  cette rgle gnrale de la posie et du drame.
Heureux l'artiste qui surmonte cette grande difficult! Il rgne. Il
arrive au milieu des hommes comme une rvlation de leur puissance; il
leur apporte des plaisirs inconnus; il leur enseigne la force du beau,
quand il est simple; il les excite par l'mulation du gnie; il force
la jeune fille  ne rougir ni de sa passion ni de son talent. Rends
donc grce  ce hasard qui te force  n'tre plus, pour toi seul, un
grand artiste.

Or, comment nous nous sommes retrouvs  la porte du cabaret? Je
l'ignore. L'htesse tait couche, et les vastes rideaux entouraient
le lit d'un mur impntrable; la lampe brlait encore. A peine entr,
mon Thodore reprit son violon, il monta la corde qui restait, il
chercha son archet... vainement.

--Tu m'apporteras un archet demain, me dit-il.

--Voulez-vous aussi trois cordes, mon ami?

Il reprit:--Apporte un archet.

Puis voyant que je le regardais avec anxit, cherchant  deviner ce
qui pouvait lui manquer:--Mes amis m'ont perdu, dit-il, par leurs
gteries. Grce  vous, mchants, je n'ai pas eu ce qui s'appelle un
instant de malheur; je n'ai pas t pauvre une fois, pas malade; la
sant me tue! Que veux-tu donc que j'invente avec ces joues rebondies
et ce nez rubicond, ces cheveux pais, ce lourd sommeil, cette vaste
poitrine et cet estomac d'autruche? On n'est qu'un pleutre avec tant
de cheveux... Ah! mon cher, le malheur m'a manqu pour tre un gnie.
Au contraire, l'homme au violon... tout l'a servi; ni pre, ni mre,
enfance  l'abandon! jeunesse aventureuse! cet homme a mendi son pain
pour vivre... il a fait pis que mendier, il a donn des leons de son
art; il a eu des coliers! Conois-tu ce martyre, Henri? venir  telle
heure, obir  quelque idiot, et lui dire: Faites ceci, faites cela!
puis tendre la main. Et cet imbcile, aprs dix ans, se vantera de son
matre! Il dira: je suis l'lve de Thodore! L'homme au violon a subi
toutes ces tortures, et bien d'autres. Il a connu toutes les misres
au pralable de sa gloire! Il s'est vu envi, calomni, perscut!
Comme il est ple et maigre! il a l'air d'un spectre! Et voil qu'il
est le premier dans son art, le plus grand, le seul; musicien et
chanteur, pensant et rendant sa pense, un homme  tuer d'un
souffle... et qui m'a tu d'un coup d'archet.

Ce n'est qu'en souffrant qu'on devient un gnie, Henri!--Le feu
brle, et consacre.

A ct de la foudre, est le chef-d'oeuvre aux grandes passions, aux
grandes douleurs!

Quant  nous, les petits, les viveurs, les fantasques, buvons, rions,
chantons et faisons danser les fillettes, assis sur un tonneau, entre
un clairon qui hurle, et la clarinette qui glapit.

Il prit un verre:--Honneur  Paganini, le miracle!--A la sant
d'Hoffmann, le mntrier!




LES DUELLISTES


Nous cherchions la porte Maillot, au bois de Boulogne; je me battais
contre Bernard, mon meilleur ami: il m'avait demand la rparation
d'une offense, et l'offense tait si grande que je ne m'en souviens
plus. Nous allions chacun  sa guise, et faisant craquer sous nos pas
les feuilles tombantes de l'automne; Bernard marchait de l'autre ct
du chemin, les mains derrire le dos. Bernard allait gravement; 
toute force, il voulait me tuer: moi, j'allais sans trop de
rflexions; sur ma foi, je ne voulais pas tuer Bernard, bien que ce
ft moi qui l'avais offens.

Nos tmoins, bonnes gens, nous suivaient  distance et fort tristes;
ils nous aimaient tous deux, et pensaient avec effroi  l'instant
fatal o l'un de nous serait couch par terre, une balle au ventre.
Ils pensaient  nos vieux parents auxquels nous ne pensions gure, 
nos belles soires de l'automne qui allaient revenir; ils pensaient
mme au chagrin d'Augustine et d'Elisa. Nous allions donc, et vraiment
la route est longue! J'ai toujours admir ceux qui vont se battre en
voiture, le moindre cahot leur jette un frisson. Au contraire, aller 
pied, le sang circule... on s'amuse  contempler, pour la dernire
fois peut-tre, le grand soleil, l'espace et le ciel! C'est un voyage
d'agrment au bord de quelque cataracte qu'on espre bien franchir,
c'est le passage du pont du Saint-Esprit.

Arrivs  la porte Maillot, nous fmes semblant de nous sparer.--Nous
allons chercher un bon endroit, dit le capitaine Reynaud.

--C'est cela, un joli endroit, dit Bernard.

Et nous voil, nous enfonant dans les alles, pendant que le bois est
sillonn de toutes parts, chevaux anglais, calches remplies de
femmes, tilburys lgers et favorables au tte--tte en public. La
belle invention! Vous tes seul  ct d'_elle_, serr prs d'_elle_,
on la voit, on la touche, on l'aime et, tremblante, son voile et ses
cheveux vous frappent au visage. Le cheval mme comprend ce bonheur et
n'en va que plus vite.

J'tais arriv sur la lisire de l'alle _ombreuse_ qui fait face  la
Muette, et ne songeant plus  ce que j'tais venu faire au bois, je
regardais au loin sous le feuillage, quand je vis passer...  bonheur!
Elle tait seule dans sa berline, la Julietta. Je la devinai plutt
que je ne la vis; je la devinai  son charpe, au museau noir de son
petit chien, qui tenait sa tte  la portire, appuy sur l'charpe,
et qui regardait l'automne passer.

Vraiment, j'tais venu sans haine dans ce champ clos, je ne sentis
plus que mon amour, et la voyant si prs de moi, ma belle
artiste.--Arrtez, m'criai-je! attendez-moi, Juliette, et je courais
 sa suite... Bernard me retint de sa grande main, et de son air
solennel:

--Ce n'est pas l qu'il faut aller, me dit-il, mais par l, me
montrant le coin du bois.

--Oh! lui dis-je, un instant de repos, Bernard, je te tuerai tout 
l'heure, ou tu me tueras, peu m'importe; mais que je lui dise une
dernire fois... ce que je lui disais chez elle hier,  Juliette! Elle
a chant _Don Juan_; tu la connais, tu as soup avec elle chez moi, il
y a quinze jours, tu l'as accompagne au piano quand elle a chant; tu
lui as parl en italien, en espagnol; tu lui as parl tout bas, tant
que tu as voulu; laisse-moi aller dire adieu  cette belle. En mme
temps le carrosse de Juliette revenait par un dtour et s'arrtait 
mes pieds. Elle carta de la main son petit chien, et mettant son joli
museau  la portire:

--Bonjour Bernard, bonjour Gabriel, me dit-elle, toujours amis, chers
seigneurs, toujours insparables; o donc allez-vous? En mme temps,
elle me tendait la main avec son charmant sourire de Napolitaine, tout
bruni par le soleil. Comme elle me tendait sa main, Bernard la baisa.

--Signorina, lui dit-il avec une familiarit qui me surprit fort, si
vous voulez faire encore quelques tours dans le bois, nous avons,
Gabriel et moi, quelque affaire  rgler ici mme, aprs quoi nous
sommes  vous, et si vous voulez, ce soir nous chanterons ensemble le
duo de _Matilda di Sabran_.

Zerlina-Julietta, en bonne princesse, consentit  se promener encore
un peu; elle me dit adieu en regardant Bernard, et en me donnant sa
main. Pour le coup, je me souvins que j'tais venu pour me battre, et
je dis  Bernard: Marchons!

Nous fmes un dtour  gauche: en me retournant, je vis Bernard qui
suivait de l'oeil le lourd carrosse. Quelque chose tait encore  la
portire, qui regardait Bernard; je ne sais pas si c'tait l'pagneul
ou Juliette qui regardait Bernard.

Arrivs au milieu du sentier, tout tait prt, calme et silencieux.
Les promeneurs franais ont cela de bon, ils sont discrets; ils
respectent un duel,  l'gal d'un rendez-vous d'amour; bien moins que
nous, messieurs nos tmoins taient gens  ne pas reculer; les armes
taient charges, les distances taient arrtes, chacun se mit en
place, et nous levmes nos pistolets en l'air...

Bernard me dit de loin (nous tions  vingt-cinq pas):

--Tire le premier! Je dis  Bernard:--Tirons en mme temps! Le
capitaine Reynaud donna le signal dans ses deux grosses mains... Un!
deux! trois! j'attendais que Bernard fit feu. Un, deux, trois, rien!
Bernard ne tira pas, moi non plus.--Tu es d'une insigne fausset, me
dit Bernard. Sans regarder Bernard, je dis au capitaine Reynaud.

--Capitaine, jamais je ne tirerai sur Bernard.

--Eh bien! dit Bernard,  toi, Gabriel.

Il tira... il fit un grand trou  mon chapeau: la balle fit le tour de
la coiffe... et ma foi, il faut que je sois n coiff.

--Tu n'es pas mort? me dit Bernard.--Non, lui dis-je.--Eh bien, tant
mieux, embrassons-nous. En mme temps il vint  moi, me tendant les
bras, et m'embrassa  m'touffer.

Puis, voyant mon chapeau tout brl, et ce grand trou,  deux pouces
du front:

--J'ai bien tir, dit-il, n'est-ce pas?

--Oui, lui dis-je, heureusement c'est mon vieux chapeau que j'ai mis
ce matin, et cela me fche un peu moins que si c'tait le neuf.

--Eh bien, dit Bernard, prends mon chapeau qui est tout neuf, et
donne-moi le tien, que je le garde en souvenir de notre ternelle
amiti.

Les tmoins applaudirent beaucoup  la sublime rsolution de Bernard.
Moi qui sais que Bernard est plus pauvre que moi, j'tais honteux
d'changer mon vieux chapeau contre le sien, mais il me dit avec tant
d'empressement:--Donne-moi ton vieux chapeau! que je lui donnai mon
chapeau. Il le mit sur sa tte et saluant les tmoins, il s'en alla
tout droit devant lui aussi fier, et sa tte aussi droite que s'il et
gagn la bataille d'Austerlitz.

Nous attendmes Bernard un quart d'heure,  la lisire du bois, ne
sachant ce qu'il tait devenu. Au bout d'un quart d'heure, nous vmes
passer la voiture de Juliette, et dans le fond du carrosse,  ct
d'elle tait Bernard; sur les genoux de Bernard, le chien de la jeune
artiste; et sur les genoux de la dame...  ciel! que vois-je? le
chapeau trou que m'avait pris Bernard. La voiture passa si rapidement
que j'eus  peine le temps de saluer Juliette avec le chapeau neuf de
Bernard.

Nos tmoins n'y comprenaient rien; mais j'tais trs-heureux de
comprendre la belle action de Bernard. Il parle de moi, me dis-je, il
raconte  _ma_ chre Juliette le danger que j'ai couru, et sur mon
chapeau trou, il rpand de douces larmes. Digne Bernard! J'tais si
content de sa belle action, que j'avais regret qu'il ne m'et pas
frapp au coeur.

Nous reprmes tous le chemin de la ville, en chantant les louanges de
Bernard. Nous tions d'une grande gaiet pour plusieurs raisons
diffrentes: nos tmoins n'avaient pas vu couler le sang, j'tais
rconcili avec Bernard, Bernard plaidait ma cause auprs de Juliette.
Chemin faisant, nos tmoins parlrent de combats singuliers, de duels
 mort, d'offenses laves dans le sang. Ils racontrent de longues
histoires, dans lesquelles le pistolet, l'pe et le sabre, y compris
le poignard, jouaient des rles sanglants.

--Tous ces duels que vous racontez l, dit le capitaine Gaudeffroi,
sont des duels de terre ferme, et ne ressemblent en rien  un duel 
mort, sur le vaisseau _la Belle Normande_, dont j'ai t le tmoin,
moi centime, quand j'tais aspirant de marine. Il y a de cela
longtemps: le duel eut lieu entre le capitaine de vaisseau et un
officier anglais. Le capitaine, qui tait peu fort sur la discipline,
lui avait promis satisfaction en tel endroit de l'Ocan, et l'autre
attendait depuis un mois... Mais l'histoire est longue  raconter, dit
Gaudeffroi, et si vous ne voulez pas vous asseoir sous le bouchon
poudreux de l'estaminet des _Deux Amis_, jamais je n'aurai la force de
vous la raconter jusqu'au bout.

Nous nous assmes sous le bouchon des _Deux Amis_,  l'ombre grle et
mince d'un jeune peuplier, qui dpassait dj la maison de toute la
tte, et le capitaine Gaudeffroi nous raconta,  peu prs en ces
termes, mais plus longuement, l'histoire du duel en pleine mer:

Ils avaient pass la nuit dans le mme hamac: le mme roulis les
avait bercs dans leur lit comme une mre attentive  son jeune enfant
pour l'endormir. A voir ces deux hommes ainsi rapprochs et runis,
pas un n'et pu dire que le lendemain l'un d'eux devait mourir de la
main de l'autre, et telle tait pourtant leur destine;  peine le
vent frais du matin et le cri des gardes qui se relevaient leur et
annonc l'aurore, ils se prcipitrent tous les deux, se prparant 
s'gorger avec toute la dignit d'honntes gens.

L'un de ces hommes n'tait rien moins que le capitaine en pleine
force, en pleine vie; on voyait aux regards de cet homme que son
ennemi tait mort. Du reste, le sourire tait encore sur ses lvres;
son coup d'oeil parcourait dans leurs moindres dtails les moindres
parties de son navire; il alla, comme  son habitude, tudier la
boussole, interroger le pilote; au gaillard d'arrire, au conseil! Il
n'y eut pas un matelot qu'il ne passt en revue, et pas une voile
qu'il ne ft mettre en ordre; enfin c'tait le mme homme actif,
prvoyant, imprieux, rflchi: avant une heure, il allait jouer 
pile ou face? ou la vie ou la mort?

Son adversaire tait un simple _gentleman_; son habit marron, sa
cravate lgante annonait un jeune homme anglais ou parisien, plus
habitu  nos ftes de chaque jour, qu'au spectacle imposant d'un
vaisseau roulant dans la mer. Ce jeune homme avait l'air soucieux,
mais l'ennui seul faisait son souci; assis sur le pont, il tudiait
d'un regard, qui pouvait tre le dernier, ce ciel brumeux entrecoup
de nuages, ces flots d'un blanc verdtre dont le soleil parat sortir,
ce mouvement actif et silencieux d'une arme de matelots; renferms
dans les flancs d'un navire, ils n'ont plus d'instinct que pour obir
 la voix d'un seul homme. Ainsi, des deux parts, le combat tait
arrt.

Quand le capitaine eut donn ses derniers ordres, il vint sur le pont
retrouver son adversaire;  son premier signe, le jeune homme se leva,
et, quoiqu'il ft de moindre stature que son ennemi, il n'tait pas
difficile de voir qu'il avait du coeur.

Justement un calme plat venait d'arrter le navire, les premiers
rayons du soleil naissant avaient enchan tous les vents; la voile
s'tait replie contre le mt; tout le navire assistait  ces jeux
sanglants: on voyait arrts sur le pont les plus vieux marins,
vritables enfants de la mer; derrire eux s'taient rangs les jeunes
aspirants, l'tat-major tait  ct de son capitaine, une faon de
tmoin dans cette circonstance solennelle, et, si vous aviez lev la
tte, vous eussiez aperu, grimps sur les cordages, les jeunes
mousses effars du spectacle imposant qu'ils avaient sous les yeux.

Cependant le jeune homme tait seul de son ct; pas un voeu pour
lui, pas mme un moment de doute sur ce qui allait arriver de sa
personne, tant le navire tait persuad que c'tait un acte de folie
de se battre sur un vaisseau de l'Etat, contre son capitaine... un
pousse-caillou, pardieu!

Aussi bien, quand les pes furent tires, le jeune homme comprit
qu'il n'tait pas sur la terme ferme: le roulis du vaisseau faisait
trembler sa main, et c'tait un homme mort, si le capitaine,
comprenant ce dsavantage, n'et jet son pe  la mer, en demandant
ses pistolets. Quand on eut dcid  qui tirerait le premier? un coup
se fit entendre, faible et perdu dans le bruit des flots,  la mare
montante. Cependant, sous ce faible coup, le capitaine venait de
tomber; il tait mort comme s'il et accompli un acte ordinaire de la
vie, en gourmandant un de ses gens dont l'habit tait trou.

Quant  son meurtrier, que devint le meurtrier? Au moins, quand vous
vous trouvez sous les ombrages riants du bois de Boulogne, au milieu
des broussailles de la barrire d'Enfer, une fois que votre ennemi est
tomb et que votre honneur est veng, on vous entrane loin du champ
de carnage, et vous laissez aux parrains de la victime le soin de
relever son cadavre...  bord d'un vaisseau, quand tout est mer ou
ciel autour de vous, vous avez sous les yeux votre victime agonisante,
et quand il ne reste sur cette tte vaillante que la douleur d'une
vengeance trompe, il faut assister aux funrailles du marin, il faut
tenir un morceau de la voile qui lui sert de linceul, il faut prter
main-forte pour jeter dans la mer ce matre, _aprs Dieu_, de son
navire qui commandait aux vents et  la mer.

Quelles angoisses pour ce malheureux jeune homme quand il vit les
flots s'entr'ouvrir au cadavre encore chaud qu'on leur jetait, quand
il entendit le canon et les cris de l'quipage qui faisait au mort ses
derniers adieux, quand il vit le vaisseau reprendre sa course 
travers les ondes, et qu'il se retrouva seul au milieu d'un
pouvantable silence et de ce deuil gnral!

Ainsi parla le capitaine Gaudeffroi: son rcit parut faire une vive
impression sur tous les tmoins de notre misrable duel en terre ferme
et moi seul, je trouvai que le digne capitaine parlait beaucoup;
j'tais tout entier  Bernard, tout entier  Juliette.

A la fin, la nuit tomba; chacun s'en fut de son ct, moi je courus
dans tout Paris chercher Juliette et Bernard: aux Bouffes, chez Julie,
chez Cyprien, partout.--Elle et lui on ne les avait vus nulle part. A
la fin, je rentrai chez moi et m'endormis jusqu'au lendemain.

Le lendemain, arriva Bernard.

--O donc tais-tu? lui dis-je, on t'a cherch hier tout le soir.

--Mais, reprit-il, j'tais  _Mithridate_, au Thtre-Franais, avec
Juliette.

--Et qu'a-t-elle dit de ton chapeau perc, Bernard?

--Elle a dit que tu tais un grand drle d'avoir tir si juste sur ton
ami, dit Bernard, et ma foi! elle ne veut plus te revoir, elle a peur
d'un _buveur de sang_, tel que toi.

En effet, depuis cette _horrible_ rencontre, elle ne voulut plus me
voir; elle oublia que c'tait moi, qui lui avais prsent Bernard,
elle ne voulut plus que Bernard: elle garda _son_ chapeau trou comme
trophe, et pendant plus d'un mois elle vous le suspendit au chevet de
son lit. Et voil comme,  ce malheureux duel, je gagnai un chapeau
neuf, et Bernard les bonnes grces de la dame que j'aimais.

Il est vrai que j'eus par-dessus le march, l'histoire du capitaine
Gaudeffroi.




VENDUE EN DTAIL.


Mon histoire est touchante, il n'y a pas de sacrifice qui soit
comparable  celui que je raconte. Une enfant est, tout ensemble, et
la victime et le grand prtre de cette abominable tragdie. Ah! la
triste hrone, et sa vertu l'a perdue. En raison, elle appelait
l'honneur  son aide, elle est dans la fange aujourd'hui; si elle et
commenc par le vice, elle serait dans la soie et dans l'or: voil
notre justice!

Hlas! il y a tant de misre! il est si difficile de vivre, mme pour
les femmes, qui vivent de si peu! Les hommes n'ayant pas  vivre en
hommes, vivent du travail des femmes. Ils se font couturires et
brodeuses; ils portent la demi-aune, en guise de mousquet; plus d'un
s'est fait marchande  la toilette et vend des fleurs. Que voulez-vous
que devienne une malheureuse en cette ruche, o les rangs sont presss
comme un essaim d'abeilles?--La place au plus fort, au plus adroit, au
plus vif client! La force est tout; la ruse aprs la force. Ainsi, le
grand sexe crase le petit sexe. Que de pauvres tres meurent de faim,
ou qui se dshonorent dans un coin! Trop heureuses si le dshonneur
mme ne leur manque pas!

Ceci va vous paratre trange... et ceci n'est pas un paradoxe. Il
faut lever encore ce coin du voile. Aujourd'hui plus que jamais, les
hommes vont sur les brises des prostitues; ils ont des marchs o
ils vendent  un prix certain leur conscience; ils vendent leur plume
et leur parole; ils ont des prix pour leur soumission, pour leur
respect. Ils font des rois, on les paie; ils dfont les rois, on les
paie; ils meurent, on les paie. Les hommes se vendent, sous toutes les
formes, sous toutes les apparences du bien et du mal.. La vnalit les
couvre et les protge de son bras puissant. Les rvolutions leur
profitent. La rvolution met  flot la barque choue; elle btit sur
les places vides, elle renverse les palais dserts, elle dresse une
stalle au hros de ce matin, des temples aux dieux nouveaux, des
trnes aux rois de la veille; elle fait tout pour les hommes et rien
pour les femmes. 1830 vient d'ter  ces dshrites de l'amour et du
hasard leur dernier morceau de pain, aux femmes leur dernire
ressource.

Le monde des courtisanes est au rabais; il se dteint, il passe, il
s'agenouille, il tend la main. Soyez belle et jeune, qu'importe? le
vieillard vous regarde  peine; le jeune homme est un ambitieux qu'un
doux regard ne saurait arrter; l'artiste est pauvre, et c'en est fait
de lui jusqu' nouvel ordre.

Autrefois l'on disait: _Jeunesse de prince source des grandes
fortunes_! Allez donc Phryn, ou Las, chanter cette gamme  nos
seigneurs de la Chambre des dputs.

La pauvre enfant (j'en reviens  mon histoire), la misre la tenait au
corps. La misre horrible et froide, la suivait pas  pas. La misre
froissait sa robe fane, elle dchirait son mouchoir trou, elle
remplissait son soulier, de neige. C'tait la misre qui faisait son
lit avec quatre brins de paille, qui chauffait son pole avec une once
de charbon; la misre dressait sa table sur son pouce rougi par le
froid! Elle marchait donc suivie et prcde, enveloppe _in extremis_
par ce triste compagnon, la misre!

Ce n'est pas un camarade comme un autre. Ni coeur, me et sourire;
larmes, piti, sympathie, esprance, tout lui manque. Un autre
compagnon, quel qu'il soit, mme au bagne, s'attache  son compagnon,
et partage avec ce malheureux, son _copin_, son eau ftide et son pain
noir. La misre inintelligente, avide, hbte avait pris en amiti
cette enfant de seize ans. Elle tenait son me et son corps. Elle
tait sa volont suprme; elle pesait de tout son poids sur cette
frle paule, et quand la fillette passait dans la rue, elle sentait
peser sur ses paules... la misre! Un jour qu'elles taient de
compagnie, la fillette s'en vint frapper  la porte d'une horrible
vieille. La vieille femme, horreur des grandes villes, est la servante
des passions humaines. Ces tres-l ont dshonor les cheveux blancs;
elles ont des rides hideuses, des grandes mains dessches dont le
toucher est une souillure. La vieille avait partag le sort des
jeunes; elle tait la veuve du vice,  son tour. Cependant elle avait
encore un fauteuil pour s'asseoir, un pot de terre o se chauffer, un
gros matou pour aimer quelque chose! Du reste, elle tait triste; elle
tait l, tte basse, et son chat favori se tenait coi.

Mon hrone, amene en ce lieu funeste par la misre, attendit que la
vieille, accroupie  ce feu de veuve,  la fin l'interroget. En grand
silence, elle attendit l'oracle de sa destine, et d'un doigt timide
elle lui montrait son compagnon, le dnment!

Pour peu qu'on ait des yeux, on le voit  droite,  gauche, aigu,
fluet, qui circule comme un vent de bise autour du pauvre! Ah! le
hideux fantme! ils se connaissaient de longue main, lui et la
vieille, ils avaient fait leurs farces ensemble, et voil pourquoi la
vieille tait dure au malheur d'autrui.

C'tait une de ces mes coriaces, qui ont pass  travers toutes les
rugosits de la vie. Ame de boue, tanne, racle, pele, toute
plisse, toute ride, une fange, un chaos.

La vieille,  l'aspect de cette beaut rduite  l'implorer, resta
crase un instant dans sa contemplation au fond de sa vilaine me;
elle releva lentement ses yeux ingaux, et voyant ce frais visage
amaigri par la faim, voyant ces mains qui pouvaient devenir si
blanches, et cet oeil bleu aux longs cils, la vieille poussa du fond
de son atroce poitrine un horrible soupir. Que ce cher visage aux doux
reflets lui rappelait des temps plus heureux! Comme autrefois, elle se
serait plu  parer ce beau corps tout courb sous le haillon, 
rehausser par la blanche dentelle cette tte enfantine,  protger
d'un fin tissu ces paules si fraches,  couvrir d'un gant glac ces
mains glaces,  renfermer dans le soulier de Cendrillon ce pied
d'enfant, bris par cette paisse chaussure! O Vnus! quel
chef-d'oeuvre elle et fait de cette pauvre fille, l'infme vieille!
Un aussi grand miracle, que le miracle de Pygmalion! Et, quand il et
t fait, ce chef-d'oeuvre, et bien pos sur sa base lgante, bien
rchauff par le soleil, clatant de lumire et de bien-tre, alors le
Phidias en jupon sale et appel autour de sa statue clatante de tous
les feux du jour, les connaisseurs de la ville et de la cour;
Pygmalion et mis  l'encan son chef-d'oeuvre, il et prostitu sa
Galathe  quelque fermier gnral!... C'taient l les passe-temps de
la vieille, en ses beaux jours.

A l'aspect de la jeune fille abandonne  sa merci, cet affreux visage
eut un moment d'intelligence. Elle regarda en connaisseuse le bloc
informe et charmant. Elle tait comme l'_artiste_ du bon La Fontaine
devant le marbre de Carrare: _Sera-t-il dieu, table ou cuvette?... Il
sera dieu!_ disait l'artiste, en son premier instant d'enthousiasme...
Il sera dieu! Prends garde, ami, ton dieu resterait sans autels! Au
sortir de sa muette contemplation, la vieille hocha la tte: elle
venait de perdre son dieu!--Ma fille, dit-elle  la pauvre enfant, je
ne puis rien pour vous... Tu viens trop tard. Je meurs de faim, moi
qui vous parle. Il n'y a plus de chalands dans ma boutique; la nuit on
ne frappe plus  ma porte, et le jour c'est en vain que ma porte est
entr'ouverte. Elle caressait le gros chat, qui faisait le gros dos.

Alors l'enfant, qui s'tait tenue debout et droite, comme une jeune
personne qui comprend qu'on la regarde, voyant qu'elle n'avait rien 
esprer, s'assit nonchalamment par terre, au foyer de la vieille. Et
celle-ci la regardait d'un regard de regret et de piti, passant ses
doigts noueux dans cette belle chevelure blonde! Elle _jouait_,
immonde, avec l'ornement le plus rare! elle tripotait ces cheveux de
Brnice. Ils taient souples, soyeux, pais, purs de toute essence
corruptrice; c'taient les beaux cheveux d'une fille oisive, qui se
pare, orgueilleuse de la seule parure qui lui reste. Les boucles
paisses ruisselaient autour de ce cou frle et blanc; elles tombaient
en flocons sur ce front poli. La vieille agitait de sa main ftide
cette masse transparente, et le vent agit par ces beaux cheveux fit
jaillir les cendres de la chaufferette sur la longue chevelure
cendre...--Autrefois, disait la vieille, on et pris aux filets que
voici deux princes du sang, trois marchaux de France, un vque, un
fermier gnral... Pour une mche de ces cheveux, M. Dorat et fait un
pome... Ah! que les temps sont changs!

Une ide alors vint  la vieille:

--Veux-tu vendre ta chevelure? dit-elle  l'enfant.

Accroupie qu'elle tait sur le pot de terre, le cerveau fascin par la
faim et par la vapeur du charbon... l'enfant n'entendit rien d'abord:
ce mot: _vendre ses cheveux_, lui parut un rve; un de ces rves de la
faim et du froid qui font le sommeil du pauvre. Le rve emplit le
cerveau des plus chaudes vapeurs... le matin venu, on le regrette: la
faim en rve, et le froid en rve: quelle joie!  ct de la ralit!

La vieille, avec le sang-froid d'un commis de boutique, prenant les
beaux cheveux  leur racine, se mit  comparer leur longueur  la
longueur de son bras. L'paisse chevelure, accouple  ces vieilles
cordes tendues sous une peau jauntre, en prit un reflet plus doux: la
vieille elle-mme, frappe  son insu par ce contraste, resta le bras
tendu, regardant tour  tour ce bras mort, et ces cheveux pleins de
vie et de soleil, triple rayon! En mme temps une mche grise et
filandreuse sortant du bonnet crasseux de la vieille, on et dit que
cet horrible crin mettait le nez  la fentre, et regardait, envieux,
la belle chevelure de l'enfant.

--Rponds-moi, vendons tes cheveux? dit la vieille. Ils sont longs
d'une bonne aune, et je te rapporterai quinze francs,--que nous
mangerons.

La jeune fille, jetant les cheveux de ct et d'autre, et les relevant
sur son front avec sa main amaigrie, ouvrit ses yeux humides et se
prit  sourire... Oui, dit-elle... et, sur l'autel de la faim, elle
faisait le sacrifice de ses cheveux.

La vieille alors se baissa jusqu'au panier o dormait le matou. Elle
drangea le matou doucement, et fourragea dans ce hideux rceptacle de
gueuseries, et de guenilles: vieilles charpes, jadis roses,  prsent
taches, dont la vieille se faisait des foulards pour sa tte,
collerettes dplisses et troues dont elle se fabriquait des
mouchoirs de poche; vieux bas chins, le mollet tait en soie, et le
pied tait en laine; vieux bas  jour, le mollet tait en laine et le
pied tait en soie. Elle s'accommodait de ces protervies... tant qu'il
y a de la tige, il y a du talon!

D'une main violente, elle jetait ces loques hors de leur capharnam.
Tout volait dans l'appartement, les vieux noeuds de ruban, le casaquin
de basin, les garnitures effeuilles, les taches, les trous, les
broderies filandreuses: l'horrible ple-mle d'un luxe avachi se
trouvait dans cette corbeille; au fond de la corbeille une vieille
paire de ciseaux  moucher la chandelle... Or, c'tait cette paire de
ciseaux que cherchait la vieille.

Quand elle eut retrouv ses ciseaux, vieil instrument  faire ses
vieux ongles, elle reprit dans sa main les cheveux de l'enfant, tout 
la racine,  effleurer la peau, elle se mit  couper ou plutt  scier
cette vaste et flottante nappe aux reflets divins qu'une reine et
envie. O malheur! la vieille sciait, les ciseaux gmissaient, la
pauvre enfant accroupie se laissait faire! Pope a fait un long pome
avec _la boucle de cheveux enlevs_; M. Marmontel a traduit le pome
de M. Pope; qui donc parmi nos potes crira quelque lgie en
l'honneur de cette chevelure sous la main de l'infme vieille! Peuple
ignoble que nous sommes!... Aprs trois quarts d'heure de cet horrible
travail, le sacrifice fut consomme.

Quand tout fut fini, la belle dpouille fut enferme dans un vieux
journal de thtre, autre dbris de l'opulence d'autrefois. La pauvre
enfant tendit la main; elle reut quatorze francs au lieu de quinze.
Elle partit. Mais le froid tait vif; le froid tombait d'aplomb sur ce
front dpouill de sa douce parure. O crime trange! invention de
l'enfer! tout  l'heure un simple bonnet suffisait  dfendre, 
protger cette tte charmante... Hlas! plus de couronne et plus
d'ornement, plus de boucles flottantes, plus rien. Il fallut que sur
les quatorze francs, elle en prit quatre pour s'acheter de quoi
couvrir son crne dpouill! Jamais froid plus intense et plus
pntrant. Ah! mes cheveux! mes cheveux! ma parure et mon orgueil!

Son argent dura vingt jours, vingt mortels jours. Elle avait perdu sa
joie et son orgueil, quand, devant un fragment de glace brise, elle
regardait ses blonds cheveux lui sourire et l'entourer d'une aurole;
quand elle se consolait de n'avoir pas de chapeau en songeant  sa
chevelure. Eh! chaque soir, elle retrouvait encore un moment de
bonheur. Tout cela tait perdu!

Puis revint la faim pressante. Revint, plus rapide et silencieuse, la
misre! Il fallut retourner chez la vieille en tenant son front dans
ses deux mains, son pauvre front si nu et si dpouill!

La vieille tait assise, elle ravaudait; en ravaudant, elle murmurait
une chanson bachique; elle avait soif; ce fut  peine si elle regarda
l'enfant quand elle entra.

La vieille lui dit brusquement:--Tout ce que je puis faire,
aujourd'hui, c'est de t'acheter cette dent qui est l, et qui ne te
sert  rien pour ce que tu manges. En mme temps, elle appuya son
doigt funeste sur une dent blanche et perle qui valait un royaume, 
la place o elle tait.

La dent qu'elle touchait, la vieille, c'est la premire dent qui se
montre au sourire, la premire dent qui brille  travers la lvre
clatante, la dent qui s'appuie au front de l'amant, la dent qui donne
un accent  ce grand mot: _Je t'aime!_ Elle est l'ornement, elle est
la grce, elle est la jeunesse, elle est le sourire, elle est la
sant!

La vieille en revendant les cheveux de la pauvre fille avait trouv le
placement de ce trsor.

--Oui d, ma fille! Et vous me remercierez de la prfrence! Une dent
de plus ou de moins, la belle affaire!

Il y en avait tant  vendre, et de plus belles! n'avait-elle pas dj
pay ses cheveux bien cher? L'enfant trop pauvre pour songer  tre
belle, hlas! l'enfant dit oui. Du mme pas, la vieille la mena chez
un dentiste.

Dans la chane des tres mdicaux, le dentiste est comme le peintre et
le sculpteur, un artiste de luxe. Il faut qu'on soit heureux et riche
pour acheter un tableau, ou pour payer le dentiste. Depuis la
rvolution de juillet, le dentiste et le marchand de couleurs ont
prouv bien des dsastres. Aussi le dentiste de la vieille, en voyant
une pratique, se mit tout bas  remercier le ciel: il prpare  la
hte ses instruments il tale hardiment sa trousse. Il visita la
bouche de la jeune fille, mais, la trouvant si saine et si frache
(toutes ses dents taient alignes comme des perles, elles taient de
ce ton chaud et mat qui annonce la dure)! il devint ple; assurment
la jeune fille s'tait trompe: il ne voyait aucun prtexte 
instrumenter dans cette bouche incomparable... C'tait encore une
journe perdue pour lui!

--Je ne vois pas une seule dent  dranger, dit-il  la vieille en
remettant son instrument dans son tui.

--Il faut, dit la vieille, arracher cette dent-l, j'en ai besoin.

--Je n'oserai jamais, dit le dentiste.

--Nous irons chez un autre, dit la vieille.

Il rflchit qu'il tait pauvre, et que les temps taient bien durs!

--Si j'arrachais une des dents de la mchoire infrieure, dit-il tout
bas  la vieille, cela reviendrait au mme, et cela ne se verrait pas.

Alors il procda  l'opration.

Ce fut long. La dent tenait dans ses plus profondes racines. Le
dentiste tait peu sr de sa main qu'arrtait le remords. L'enfant
souffrit une horrible torture, enfin la dent cda, elle vint au bout
de l'instrument avec un trs-petit morceau de la gencive (c'tait un
habile dentiste). L'enfant se trouva mal. On lui fit boire un peu
d'eau, on lui fit rincer sa bouche. La vieille lui donna dix-huit
francs; puis  ces dix-huit francs, elle en ajouta deux autres. Elle
venait de rflchir que les dents ne repoussent pas comme les cheveux.
La vieille tait juste  sa manire. O se niche la conscience?

La pauvre enfant rentra dans son grenier, avec vingt francs de plus et
sa dent de moins.

Quand elle se revit dans la glace, et qu'elle vit sa bouche ainsi
agrandie, un gouffre ouvert entre ses deux lvres, quand elle entendit
l'air de ses poumons siffler, quand elle vit la grimace hideuse
remplacer le sourire, quand elle comprit que son htelier qu'elle
payait, lui parlait avec moins de compassion, quand elle entendit dans
son me retentir ce mot funeste:--Ah! laide! tu es laide! elle se
sentit plus pauvre et plus nue que jamais; elle sanglotait, ses yeux
n'avaient pas de larmes. Dans l'excs de sa douleur, elle portait ses
mains  sa tte;  douleur! trouvant son crne dpouill, ses deux
mains reculaient pouvantes comme si elles eussent touch un fer
chaud.

Elle vcut encore vingt jours de cet argent impie, ah! vingt jours
bien tristes et bien sombres, vingt jours sans que personne lui
accordt un regard, une bonne parole. Elle avait perdu les seuls
protecteurs que lui et donns la nature, son sourire et ses beaux
cheveux; elle avait vendu les deux amis de sa jeunesse, ornements peu
coteux et charmants, que rien ne pouvait remplacer; elle avait port
ses mains sur elle-mme, ah! plus  plaindre et plus malheureuse mille
fois, par ce suicide en dtail, que toutes les jeunes filles qui
meurent en bloc et tout entires victimes d'un amour malheureux.

Et puis la fatale camarade qui ne s'tait loigne que de l'paisseur
d'un cheveu et de la largeur d'une dent, la misre revenait sur ses
pas; et revenue elle dployait ses grandes ailes de chauve-souris
autour de la malheureuse; allons! maintenant, comment vivre? Et de
quoi? La misre en riait dans sa barbe, elle tait curieuse de savoir
ce que cette fillette allait devenir?

A la fin, chasse de son grenier, et n'emportant que le fragment de
son miroir, comme on emporte un remords, la pauvre fille allait dans
la rue, elle revint chez la vieille, qui mangeait sa soupe dans une
porcelaine brche, un potage odorant, tout garni de lgumes et de
morceaux de viande gars dans la marmite. La pauvre enfant, voyant la
vieille manger, se souvint qu'elle avait faim; mais la vieille n'y
songeait pas, elle jetait la viande et le pain dans sa gueule
horrible! Ah! que c'est bon! disait-elle au chat; elle laissa le fond
de l'cuelle, et le chat se fit prier longtemps pour toucher au
potage, la pauvre fille ne se serait pas tant fait prier.

Quand elle eut essuy son menton avec son bras, son bras avec sa main,
sa main  la poche de son jupon, la vieille dit  l'enfant:

--Je t'ai trouv encore quelque chose, mon enfant: puisque tu as du
courage, viens avec moi; je vais te mener chez un jeune homme qui te
payera bien, viens! et surtout ne tremble pas.

--Ma mre, dit la jeune fille, je veux bien vous suivre, mais j'ai
faim; donnez-moi un morceau du pain que je vois l, et je le mangerai
en chemin. Disant cela, elle se jetait avidement sur le pain, mais la
vieille arrta sa main.--Cela te ferait mal, mon enfant, il est
trs-heureux, pour ce que nous allons faire, que tu sois encore 
jeun.

Excellente femme! va!

Elles sortirent.

La vieille, qui ne voulait pas tre compromise, dit  la jeune fille
de marcher  distance. La vieille avait des souliers neufs, achets
avec les cheveux de l'enfant; l'enfant tait en pantoufles troues: la
vieille avait un chle sur les paules, achet avec la dent de
l'enfant; l'enfant grelottait sous ses haillons! Toujours la dupe et
la coquine, toujours la victime et le tyran.

Elles arrivrent  une maison de belle apparence; elles traversrent
une grande cour, montrent un petit escalier  gauche: arrive au
second tage, la vieille sonna, un laquais vint ouvrir, les deux
femmes furent introduites dans la maison.

L'appartement tait de bonne apparence. En un coin de l'appartement,
un grand jeune homme, une lancette  la main, s'appliquait  saigner
mthodiquement une feuille de chou; il choisissait de prfrence les
veines les plus fugitives de l'innocent lgume, et quand il tait
parvenu  faire sortir un peu de sang, c'est--dire un peu du suc
blanchtre de la feuille, il poussait un cri de joie. O Dupuytren,
salut! se disait-il.

La vieille, attirant la pauvre fille prs de lui.--Monsieur le
docteur, dit-elle au jeune homme, voici la veine que vous m'aviez
demande. Voyez cela! il y en a  choisir, j'espre! Comme toutes ces
veines se croisent sous cette peau argente, et que a va donc vous
dcarmer de vos feuilles de chou.

_Le docteur_ Henri, esculape de vingt ans, mdecin depuis quinze
jours, anatomiste de la veille, prit ce bras d'enfant avec un petit
sourire de suffisance, et le regarda... _anatomiquement_.

Il regarda, non pas la pauvre fille ple et si belle encore, non pas
ce jeune sein qui battait si fort, non pas ce regard bleu de ciel qui
tombait sur lui en suppliant, non pas mme cette main tide qu'il
tenait dans sa main; de tout ce beau corps, il ne regardait qu'une
veine! Une seule veine! et sans mot dire, impassible comme le mdecin
qui gurit, sur la veine de la pauvre fille qu'elle lui vendait sans
savoir son prix, il fit son apprentissage de saigneur d'hommes, lui
qui n'avait t que saigneur de choux.

Voil donc o la science conduit ces Dupuytren en herbe. Ils n'ont
plus de piti, plus d'amour. Montrez-leur une femme, il faut qu'elle
appartienne  la cour d'assises, pour que l'tudiant en droit s'en
occupe; il faut qu'elle ait une veine  ouvrir, pour que l'tudiant en
mdecine la regarde. Et si vous vous tiez tromp de veine, Henri le
docteur? Mais le docteur tait sr de son fait; il avait dj saign
tant de feuilles de choux.

Je ne vous dirai pas ce qu'il donna  la pauvre fille pour sa veine,
cela ferait peur  dire: un barbier du vieux sicle aurait eu honte de
prendre si peu pour une saigne. Il est vrai encore qu'il vint peu de
sang de la veine ouverte... Elle en avait si peu!

Henri, tout joyeux de sa premire saigne, congdia les deux femmes,
laissant prcieusement le sang sur la lancette, afin de dire  ses
soeurs:--Voyez comme je saigne... Ah! fi des feuilles de choux.

La vieille mena la jeune au cabaret; elle lui disait en chemin:--Tu
vois bien  prsent, ma fille, que j'ai eu raison de t'empcher de
manger, rien ne fait mal comme une saigne pendant la digestion; mais
 prsent, viens boire avec moi. Elles allrent boire, et si l'on et
dit  la vieille:--C'est du sang que tu bois, elle et rpondu:--Non,
c'est du vin.

J'avais dessein, en commenant cette histoire, de vous raconter
longuement les ventes partielles de cette pauvre fille, mais j'ai
perdu tout courage, et d'ailleurs j'aurais honte pour nous tous.
Sachez seulement cela, vous autres, elle a tout vendu de son corps,
tout, except ce que les femmes vendaient autrefois, sa vertu... Il ne
s'tait trouv personne pour l'acheter. L'innocence aujourd'hui n'est
plus bonne  rien, le vice n'en veut plus. Notre pauvre fille, aprs
avoir vendu sa veine  un tudiant, a vendu sa tte  un peintre; elle
a pos dans une scne de pestifrs tant elle tait ple; puis on lui
a mis du rouge, elle est devenue une camargo.

Et que n'a-t-elle pas vendu au plus bas prix possible? Elle a vendu sa
gorge au mouleur, le pltre appliqu a enlev  jamais le duvet de la
pche. Elle a vendu son paule et son pied  un statuaire, et les
bosses de son crne  un crnologue, et les heures de son sommeil  un
faiseur de somnambulisme; elle a vendu ses rves  une cuisinire qui
jouait  la loterie.

Un jour que l'on cherchait pour une ferie une fe (il s'agissait
d'enrichir un thtre du boulevard), la malheureuse accepta l'emploi
d'une sylphide. Elle passait tour  tour du ciel  l'enfer, elle
traversait l'espace et la flamme. Hlas! elle se brla dans _l'Enfer_,
elle tomba toute en flammes des hauteurs du _Paradis_. On la trana
mourante  l'hpital. Elle mourut dans une horrible agonie... elle
mourut pure et chaste, comme un enfant, laissant pour rien, aux rapins
de l'amphithtre, les restes malheureux de ce beau corps de seize ans
qu'elle avait vendu en dtail!




ROSETTE


J'aime assez les romans, ils allgent la vie heureuse! Ils sont le
rve veill;--mais parlez-moi des petites histoires d'autrefois, des
romans de quelques pages, et non pas de ces inventions sans paix ni
trve, qui exigent un mois de lecture. Il n'y a rien de plus triste;
on s'y perd, on s'y vieillit. Que si, pour rajeunir son sujet,
l'auteur se fraie un chemin sanglant  travers des meurtres
impossibles, ou bien si, pour animer ses hros, il les conduit en
mauvaise compagnie,  l'avant-dernire bouteille, au dernier couplet,
voil nos hros sous la table avec nos hrones. Quel dommage que nous
ayons perdu le secret des petites histoires amusantes et joviales
d'autrefois!

Autrefois c'tait le bon temps pour les petites histoires; le roman en
vingt volumes sales et mal imprims, dlassement des cuisinires, des
crocheteurs et des marquises, eut fait reculer d'horreur les laquais
et les femmes de nos duchesses. Un auteur qui se respectait faisait
paratre son histoire  distance, en plusieurs parties spares, quand
l'histoire tait trop longue. Il fallut dix ans pour la suite de _Gil
Blas_.

_Candide_ tait la mesure excellente de ces petits contes. Madame de
Pompadour, qui s'y connaissait, aimait les petits livres qu'on lit
tout bas, dans le creux de la main, d'un coup d'oeil, et qui se
cachent sous le pli d'une dentelle quand arrive en billant quelque
roi importun. Littrairement parlant, je pleure encore madame la
marquise de Pompadour; elle a emport dans sa tombe le secret du joli.

Le joli! Etait-elle assez jolie... Je ne sais quoi sans dfinition.
Echos, parfums, rayons! un faux brillant et un feu follet... il
arrive, il entre, il se pose, il rit dans la glace, il s'assied 
table avec vous, il chante, il minaude, il crit de petits billets, il
aime  la rage les opras et les belles danseuses, il s'occupe en
minaudant de petite musique et de petits vers, de petites intrigues,
de tout ce qui est mignon, vif, lger, frivole! Ah! vive le joli!
C'est le joli qui a taill les verres  facettes, invent la poudre 
poudrer, les mouches et les ballets; il a fix les amours aux
plafonds, il a jet son fard  la joue; il enrubanait Voltaire  la
marquise du Chtelet, le roi Stanislas  madame de Boufflers, Dorat 
mademoiselle Fannier, Louis XV  la comtesse Du Barry. Pauvre petit
monstre! il est parti avec M. Voisenon et M. Crbillon fils. Il est
parti; on croyait que le beau allait venir  sa place, il n'est pas
venu, et nous autres, nous sommes rests par terre, entre le beau et
le joli,  peu prs comme l'art dramatique entre les deux thtres
franais.

Mais en attendant le beau par excellence, qui nous rendra le joli que
nous avons perdu? La littrature de l'Empire en vivait avec l'art de
M. Demoustiers, de Luce de Lancival, de M. Andrieux, de M. Jouy, de
M. Bouilly, et tant d'autres, messieurs, et tous les autres! Mais, que
dit Montaigne? L'archer qui outrepasse le but, faute comme celui qui
ne l'atteint pas. Ces illustres archers, partisans du joli, ont
manqu le but, en l'outrepassant. A force de courir aprs le joli, ils
sont tombs dans le trop joli: abme immense dont la littrature de
l'Empire ne se relvera jamais.

Quoi qu'il en soit, je regrette le joli, comme les amateurs de boston
ou de reversi regrettent le reversi et le boston. Des jeux plus
modernes ont remplac les jeux de leur enfance, et les jeux qu'on leur
fait jouer, ils les jouent mal, ils les jouent en se rebiffant.
Pauvres bonnes gens! leur histoire est l'histoire de nos faiseurs du
moyen ge, ou de nos fabricants de terreurs rvolutionnaires. Ils font
du moyen ge ou de la terreur avec tant de peine et de prils! Le
joli, c'tait si tt fait.

Je lisais, nagures, un joli conte intitul _Rosette_. Il est gai,
vif, amoureux, charmant, ce petit conte! on le dirait crit avec la
plume d'_Angola_ ou des _Bijoux indiscrets_. Laissez-moi vous le
redire, et, s'il vous plat, nous laisserons parler notre heureux
marquis (c'est un marquis!) toutes les fois qu'il voudra parler.

Bien entendu que c'est le hros de mon histoire qui parlera souvent en
son propre et priv nom. Il n'y a pas de meilleure entre en matire
que celle de Gil Blas: _Je suis n de parents_, etc.

Vous voil donc face  face avec ce joli petit matre crivant  l'un
des amis le talon rouge; et de tout ce qui doit s'ensuivre, joli ou
beau, je me lave parfaitement les mains avec de la pte d'amandes, de
l'eau rose, dans une porcelaine de vieux Svres, une dentelle de
Malines, pour essuie-main.

Enfin, marquis, j'ai possd la belle Rosette. Je vous fais
remarquer ce commencement classique en ce temps-l, et ce ton leste,
et cette expression qui va droit au fait: _j'ai possd!_ Notre
marquis commence positivement comme Desgrieux, comme Saint-Preux et
tant d'autres ont commenc. Mais revenons  cette narration, qui dj
doit vous intresser.

Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette): Elle a de
l'esprit, du _jugement_, de l'imagination, des _talents_; extrieur
_veill_, dmarche lgre, bouche petite, grands yeux, belles dents;
_grces sur tout le visage_. Rosette _entend au premier coup d'oeil_,
elle part  votre appel, et vous rend aussitt votre dclaration.
Voil celle qui a fait mon bonheur.

Ainsi tait faite _Rosette_ au sicle pass. Aujourd'hui Rosette est
ple, mlancolique et sur elle-mme affaisse... un vrai saule
pleureur! Rosette une prcieuse, un saule pleureur. Elle _n'entend pas
le coup d'oeil_, et ce n'est qu'au bout de trois cents pages qu'elle
_vous rend votre dclaration_, si encore elle n'est pas noye ou
pendue dans l'intervalle. Vive la Rosette d'autrefois!

Voil comme ce bonheur me vint, cher marquis. Il y a huit jours, en
allant au Palais-Royal, je vis arriver le prsident de Mondonville:
_il tait pimpant  son ordinaire_, la tte haute et l'air content;
_il s'applaudissait par distraction_, et se trouvait charmant par
habitude. Il badinait avec une bote d'un nouveau got; dans cette
bote, emprunte  son _petit Dunkerque_, il prenait quelques lgres
prises de tabac, dont, _avec certaines minauderies_, il se
barbouillait le visage.--Je suis  vous, me dit-il. Ainsi disant, il
_court au mridien_. Ce dernier trait du prsident Mondonville est le
seul qui puisse s'appliquer aux prsidents de cette poque: rgler sa
montre au mridien ou au canon du Palais-Royal est une occupation
convenable  un magistrat; mais _l'air pimpant_, o est-il? Les
_minauderies_, que sont-elles devenues? c'est  peine si nos
magistrats de trente ans osent sourire. Oyons cependant le prsident
de Mondonville, et son ami le marquis.

Mon cher marquis, dit le conseiller, voulez-vous une prise d'Espagne?
c'est un marchand armnien, l-bas, sous les arbres, qui me l'a vendu.
Mais! vous voil beau comme l'amour! on vous prendrait pour lui, si
vous tiez aussi volage. Votre pre est  la campagne, eh bien,
divertissons-nous  la ville. Quel dsert ce Paris! Il n'y a pas dix
femmes! Aussi bien celles qui veulent se faire examiner ont des yeux 
choisir. Ainsi parle le grave conseiller  notre marquis.

Touchez-l, ajoute le conseiller, je vous fais dner avec trois
jolies filles; nous serons cinq, _le plaisir sera le sixime_; il sera
de la partie puisque vous en tes. J'ai renvoy mon quipage, et
Laverdure doit me ramener un carrosse de louage... _en polisson_.

Ainsi dit le prsident. Il est, comme vous voyez, un bon vivant, et
prt  tout; improvisant le plaisir comme Antony improvise un meurtre,
et puis, comme on disait dans ce temps-l: _Il a du gnie et de
l'honneur, mais il tient furieusement au plaisir_. Il mne une belle
vie! Au bal toute la nuit,  sept heures du matin au Palais; il n'est
ni pdant en parties fines, ni dissip  la chambre; charmant  une
toilette, intgre sur les fleurs de lis; sa main joue avec les roses
de Vnus, et tient toujours en quilibre la balance de Thmis. (Je
crois, sans vanit, que j'attrape assez bien le style prcieux.)

A la proposition du prsident: Amusons-nous!  demain les affaires
srieuses! le marquis dit _oui!_ tout aussitt, et voil les deux
amis qui sortent gravement du Palais-Royal. Ils traversent la place,
entre Charybde et Scylla, garnies de vestales _pares comme des
mystres;_ ils passent devant le caf de la _Rgence_, veuf de la
dame, ornement du comptoir, dont la fuite a tant excit la verve des
chansonniers. Au coin de la rue, ils trouvent Laverdure sans livre,
et son carrosse sans armoiries.--Tout est prt, dit Laverdure;
mademoiselle Laurette et mademoiselle Argentine vous attendent;
mademoiselle Rosette est indispose, et vous fait ses excuses. Quel
malheur! Rosette indispose! et voil notre marquis tout pensif.

Cependant ils montent en carrosse; le marquis est muet, le prsident
ne dparle pas!

Voyez, dit-il, ce grand Flamand qui passe; il est au-dessus et
au-dessous de nous, de toute la tte! Voyez marcher,  pas compts, le
sage Damis;  le voir, on le dirait ingnieux et spirituel; sa
physionomie est menteuse, oui d! cet homme est bon, tout au plus, 
tre son propre portrait. En passant dans la rue Saint-Honor, devant
la boutique du bijoutier: Je n'ose, dit-il, regarder la porte
d'Hbert, il me vend toujours mille bagatelles malgr moi; combien de
colifichets avons-nous chang pour des lingots d'or? Ainsi,
mdisant, et se vantant..., de leur ruine, ils arrivent  la porte de
Laurette et d'Argentine.

Bien que ces dames ne ressemblent gures  nos hrones de romans,
dont chaque mouvement est une mlodie, elles sont cependant dignes
d'intrt et d'attention. Argentine et Laurette montent en carrosse,
on lve les stores, et puis fouette cocher! jusqu' la _Glacire_.

A la Glacire est situe la petite maison du prsident; l'extrieur
annonce une cabane... entrez! l'intrieur vous ddommage; au dehors
c'est la forge de Vulcain, au dedans c'est le palais de Vnus.

Ces petites maisons-l sont d'invention diabolique...  la porte est
assis le mystre, le got les construit, l'lgance en meuble les
cabinets. On ne rencontre en ces taudis charmants que le simple
ncessaire, un ncessaire plus dlicieux que tous les superflus. Fi de
la sagesse et du sens commun, la Glacire est une fournaise, et le
secret, qui fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir...

Alors on dne. Il n'est rien qui se compare au menu de ce dner, fait
par un cuisinier qui vient de Versailles. Imaginez toutes les
recherches succulentes. Bon repas, aimable causerie et gaiet! Dans
l'intervalle qui spare la _bisque_ du relev de potage, on parle en
riant de _Dardanus_. En ce temps-l, parmi les sujets srieux de
conversation, l'Opra tenait la premire place, et la cour n'avait que
le second rang. Au beau milieu de la causerie, on prsente aux
convives deux entres. La dispute est calme, tout le monde est remis
_dans son assiette et sur son assiette_.

En notre sotte anne de 1832, les romanciers sont prodigues de
portraits, surtout de portraits de femmes. Ils vont vous faire, et
trs-facilement, vingt-cinq pages sur une brune, et quarante sur une
blonde. Autrefois, ces belles images se faisaient en deux traits, d'un
crayon net et vif! Dj vous avez eu celui de Rosette, en trois mots;
coutez ceux de _Laurette_ et d'_Argentine_. Ah! les belles figures
qui vous suivent et vous provoquent! les doux rires! les lvres
vermeilles! Dites-moi, ami, si M. Henri Delatouche lui-mme, a fait
quelque chose de mieux?

Laurette est jeune encore, un peu moins qu'elle ne le pense; admirez
cette grande fille,  l'oeil noir,  la jambe grle, une danseuse, et
qui pourrait se faire un voile de ses pais cheveux noirs.

Argentine est une _maman_, la main blanche et potele; un sourire
excitant, l'oeil ferm  demi, grand pied bien fait et nez retrouss;
toutes deux belles personnes, et chantant le couplet  ravir!... On
chantait beaucoup en ce temps-l.

Quant  l'ajustement de ces dames, le voici tel que je le sais:
Argentine tait en robe dtrousse de moire citron; Laurette tait
pare; elle avait du rouge. Toutes les deux taient ajustes par la
_Duchapt_.

Tout  coup,  la fin du repas, le vin de Champagne clatant de sa
riante cume au bruit des bouchons, lgre et riante, entre en riant
la belle et vive Rosette,  bonheur! la voil! c'est elle! Aprs un
salut de joie, elle fait le tour de la table et tend aux convives son
front charmant. Est-elle assez jolie! assez piquante, et provocante
avec un petit bruit des lvres, un appel irrsistible? Ah! Rosette.

Rosette est sans paniers, _avec le plus beau linge du monde_, une
chaussure fine et le plus petit pied qui se puisse voir. Le dessert
arrive; on boit, on casse les bouteilles, et les verres, les
assiettes, on jette un peu les meubles par les fentres; ces dames
s'amusent comme des marquises. C'tait la mode au dpart des officiers
pour l'arme, on cassait les porcelaines, on brchait les miroirs; on
brisait le dernier verre o ptillait la sant de ces folles amours.
Cela s'appelait: _faire carillon_.

Quand tout est bu, et tout bris, on se promne  travers le jardin;
aprs la promenade, _on fait un mdiateur_. Le prsident joue avec un
bonheur sans gal; Rosette est outre, et rpte  qui veut
l'entendre, qu'elle est en pch mortel, parce qu'elle ne voit pas un
as noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent; puis, la nuit
venue, on monte en carrosse, et chacune et chacun rentre ou chez
_elle_ ou chez soi. Voil, je l'espre, un petit roman bien prpar.

Moi, j'aime assez ce joli roman, et je continue; il ne va pas plus
loin que le _comme il faut_ le plus strict, et qui que vous soyez,
voire M. Paul de Kock, je vous mets au dfi de me citer un conte
humoristique, fantastique ou romantique, plus dcent que celui-l.

Le lendemain de cette fte _carillonne_, le marquis n'a rien de plus
press que d'envoyer savoir des nouvelles de Rosette. A midi, tal
dans son carrosse, il se fait conduire au Luxembourg. Au sortir du
jardin, il monte en grand mystre dans une chaise  porteurs, il
arrive ainsi chez Rosette. Elle est  sa fentre, qui le regarde en
souriant d'en haut. Il entre,  dieux et desses! Rosette est coiffe
en nglig; elle est vtue d'_un dsespoir couleur de feu_, elle
porte un corset de satin blanc, une robe brode des Indes. Le second
mot de Rosette est celui-ci:--Dnez-vous avec moi, marquis?

Le marquis (le matin il a fait des armes chez Dumouchelle) accepte
hardiment le dner de Rosette! Ah! ce vieux sicle avait sur le ntre
un grand avantage, il tait grand mangeur et grand buveur, et le
reste!

Aprs le dner, il faut bien que Rosette fasse un bout de toilette, et
le marquis se souvient qu'il n'a pas encore salu son pre; c'est un
devoir auquel mme en l'honneur de Rosette, il ne voudrait pas
manquer; et le voil qui se rend  son devoir.

Ici (c'est une moralit de cette histoire) on vous fait remarquer la
toute-puissance paternelle trs  propos  cette poque. Les hros des
livres et des histoires de ces temps ont toujours leurs parents,
prsents  leur pense. Ils s'inclinent donc tremblants et
respectueux, devant l'autorit paternelle. Hlose est renverse 
terre, par un coup de poing de son pre. Desgrieux est  genoux devant
son pre, implorant vainement sa piti; Faublas est emprisonn par son
pre; et que dites-vous du comte de Mirabeau expiant ses amours dans
le donjon de Vincennes? L'autorit paternelle est partout dans ces
livres;--vous ne me citerez pas un roman moderne,  trois ans de date,
o le hros parle de son pre ou de sa mre; le seul Antony, par la
trs-bonne raison qu'Antony est un btard. Ne soyez donc pas si fiers,
romans modernes, de votre moralit. Je reviens  mon marquis.

Le marquis va chez son pre. Il fait sa cour. Il lui raconte une foule
d'anecdotes, il l'amuse. A peine s'il se donne le temps d'envoyer _
Rosette_ une navette d'or, et de lui demander  souper pour le soir.

Rosette, qui aime  faire des noeuds, accepte la navette d'or en
change du souper. Neuf heures sonnes le marquis donne le bonsoir 
son pre en lui baisant la main, puis il se fait conduire en voiture,
derrire l'htel de Soubise; derrire l'htel, il prend un fiacre qui
fait quelques difficults pour marcher. Ce fiacre est marqu au no 71
et  la lettre X.

Il y avait alors en France une espce de jeu fort rpandu, qui rendait
souvent un fiacre assez dangereux pour celui qui avait besoin de
l'incognito. Des oisifs, arrts  la porte des cafs, jouaient  pair
ou non? sur le chiffre des premiers fiacres qui passaient. Cet
accident, si commun, arriva justement au fiacre du marquis.

Le marquis arrive, entre chez Rosette, o il a fait porter sa robe de
chambre de taffetas. La robe de Rosette de taffetas bleu, _flottait au
souffle des zphirs_.

Pendant que Rosette en mille grces se montre, joue avec son chat,
boit des liqueurs  petites gorges, et se livre  toutes les
foltreries de sa jeunesse, hlas! un grand danger la menace! Il y va
de sa libert, de sa vie! Le bruit tait, au Marais, d'une mchante
affaire arrive  un jeune homme de famille, dans une maison de jeu,
et, ce mme jour, le pre du marquis apprenant que son fils, qui s'est
retir de si bonne heure, a pris, comme on dit, la clef des champs,
s'inquite et s'alarme. O donc est mon fils, le marquis? Un ami de la
maison, nouvelliste de profession, lui apprend qu'on a vu passer,
devant tel caf, un fiacre au no 71--X, dans lequel tait le marquis.
Sur-le-champ le pre appelle un commissaire de police. Le commissaire
qui sait son monde et qu'il a affaire  un homme de la cour, arrive
sur-le-champ. On cherche le fiacre 71; on le trouve, on le saisit, on
l'interroge et le pauvre diable se croit perdu. Aprs bien des
questions, le cocher sait enfin ce qu'on lui demande. Il monte sur son
sige et il conduit, droit chez Rosette, le commissaire et le pre
irrit.

Alors Rosette,  ce bruit du guet entrant chez elle, envahissant ses
chambres dores, la pauvre enfant, sans dfense et sans appui, tremble
et demande  ces tristes envahisseurs ce qu'on veut d'elle? Le pre du
marquis lui rpond que sa destination est marque sur un ordre qu'on
lui fait voir. La douleur accable Rosette; elle se roule aux pieds de
son bourreau,  demi nue... elle attendrirait des rochers, mais le
vieux duc est inflexible. Rosette, au dsespoir, demande, hlas! mais
en vain, du secours  son ami le marquis; le marquis n'obit qu' son
pre. Ils se soumettent tous les deux aux plus grands pouvoirs de
cette poque: l'amoureux  son pre, l'infortune Rosette  la lettre
de cachet.

Je vous prie, une fois pour toutes, vous qui faites des romans, de
regretter ce moyen terrible, expditif, la lettre _du petit cachet du
Roi_, comme on disait alors; la perte des lettres de cachet nous a
ruins, nous autres romanciers. Le peuple, entrant  la Bastille, a
chass _la folle du logis_, de son logis le plus commode. Savez-vous,
je vous prie, dans les tragdies grecques, un dieu, quel qu'il soit,
qui intervienne, et plus  propos, que le lieutenant criminel dans les
romans du dix-huitime sicle? Manon Lescaut, ce grand chef-d'oeuvre
o commence (il en faut bien convenir) la Virginie de Bernardin de
Saint-Pierre et l'Atala de M. de Chteaubriand, Manon Lescaut,
protge et dfendue par la libert des lois modernes, Manon Lescaut
avec un avocat dvou qui l'arrache  ces violences de la force, y
perdrait ce qui la rend si touchante,  savoir le martyre! Eh! le bon
La Fontaine,  cette suppression de _l'absolu_, perdrait ses plus
beaux vers:

    Elle s'en va peupler l'Amrique d'amour.

Voil donc Rosette en prison, parce qu'elle a donn  souper  un beau
jeune homme. Ah! pauvre Manon! pauvre Rosette! pauvres jolies et
tendres femmes hors la loi, qui obissiez si facilement, si simplement
au commissaire! allez rejoindre  son couvent, la matresse de
Mirabeau!

A la Bastille ordinairement se passe la deuxime et dernire partie
des romans du joli sicle. Le boudoir est l'antichambre de la
Bastille. Au premier chapitre, le hros ou l'hrone sont occups
uniquement  se faire mettre en prison. Je ne ferai donc aucun
changement  la marche ordinaire, et, bien plus, fidle  l'usage,
nous allons employer toutes nos ressources  tirer Rosette de cette
malheureuse position.

Le marquis, soumis  son pre, est rentr  l'htel tout pensif; ne
pouvant se servir de la force, il emploiera la ruse  sauver sa chre
matresse. Dans toutes les grandes maisons de ce temps-l, il y avait
un _directeur_ en titre, un abb, matre de la maison, qui servait
d'intermdiaire entre le fils et le pre, quand ce dernier tait
irrit. Assez souvent, cet abb s'appelle Ledoux; il est gourmand,
dormeur, entt, vaniteux, accessible  la piti; pour peu qu'on le
flatte, on est sr de lui. Le premier soin du marquis, est de faire
appeler M. Ledoux. Il fait entrer M. Ledoux dans sa bibliothque, il
lui montre en dtail ses livres dfendus; dans la chambre  coucher,
il lui fait admirer ses miniatures et ses gravures; il en a pour plus
de 200 louis; puis il lui fait accepter plusieurs pots de confitures,
dont M. Ledoux est trs-friand. A la fin, quand il voit que l'abb est
tout dispos  le servir, il lui parle de ses amours et de Rosette. Il
la prsente au sensible abb telle qu'elle tait, cette nuit-l,
bondissante, chevele, agenouille et les mains jointes! Et voil M.
Ledoux qui s'en va, promettant de s'intresser  Rosette, et s'y
intressant dj du fond de son faible coeur.

Hlas! hlas! pendant ce temps, que fait Rosette? la pauvre fille est
enferme  Sainte-Plagie, _par ordre du roi et pour son bien_;
Sainte-Plagie, un port de salut o les bons exemples ne lui
manqueront pas. A peine arrive, toutes les religieuses viennent
contempler la belle Rosette. On plaint Rosette; elle pleure, elle est
encore  demi nue, en plein chagrin, ses beaux yeux baigns de larmes,
la coiffure chiffonne... Elle est si triste! Un beau jour, Laverdure,
le valet de chambre, cherche Rosette, il apprend en quel lieu funeste
elle est enferme, et, sous les habits d'une femme, il entre au
couvent, il voit la jeune captive.... Il lui donne un louis de la part
du marquis, et s'en revient porteur de bonnes nouvelles. Digne
Laverdure! aujourd'hui le confident est encore un moyen qui nous
manque. Ni laquais, ni soubrette, ah! comment nouer son drame?
Comment remplir, sans le secours de ces acteurs secondaires, les
intervalles que laissent entre ses diverses parties la comdie la
mieux faite? Autrefois, le laquais tait un personnage indispensable;
il appartenait au drame,  l'action. Aujourd'hui, c'est  peine si,
dans un roman, l'on se permet un commissionnaire qui porte une lettre
d'un quartier  l'autre: nous dansons sur un fil d'archal sans
balancier, et les deux pieds dans un panier.

Dans la lettre de Rosette  son marquis, il y a ncessairement une
phrase ainsi conue:--Faut-il que je sois malheureuse, pour avoir
ador un homme qui mrite, hlas! toutes mes adorations?... Adieu. Je
vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai ternellement! Rosette. Que
si ce ton de passion subite vous tonne en cette aimable fillette si
rserve et si polie avec son marquis, c'tait un des avantages de la
perscution et des cachots appliqus  l'amour. Ils ennoblissaient la
passion la plus vulgaire; ils faisaient d'une malheureuse fille, un
hros, un martyr; ils la mettaient, tout d'un coup, au niveau de son
amant, quel qu'il ft, ils lui donnaient le droit de lui parler de son
amour, et d'un amour _ternel_, encore! Telle qui n'et pas os
regarder son amant en face..... une fois en prison, lui parlait
d'gale  gal. J'imagine, encore une fois, que ces pauvres filles ont
beaucoup perdu en considration, en amour, en bonheur mme,  la
suppression des lettres de cachet.

Quand le marquis a dcouvert le couvent... la prison de Rosette, il
invite un matin l'abb Ledoux  prendre avec lui le chocolat; pour
plaire  M. l'abb, le jeune marquis lui lira, s'il le faut, _les
Nouvelles ecclsiastiques_, pleines d'injures contre les vques
constitutionnaires. Le djeuner fini, le marquis conduit l'abb chez
M. le prsident Mondonville. Monts en voiture, M. l'abb prie
instamment M. le marquis de ne pas aller  toutes brides dans la rue,
ajoutant que les lois ecclsiastiques lui ordonnent  lui, l'abb,
d'aller au pas. Le marquis enrage et cependant il se rsigne  ne pas
brler le pav, pendant que plusieurs seigneurs trans par de mauvais
chevaux, _se font un honneur infini par leur course rapide_. En
passant devant l'Opra, M. Ledoux fait le signe de la croix; un
ecclsiastique ne manquait jamais  cette formalit; c'tait le bon
temps de l'Opra. A la fin, ils arrivent chez le prsident
Mondonville. Le prsident les reoit d'un air grave, aprs avoir forc
M. Ledoux de se rafrachir, il demande  ces messieurs en quoi il peut
leur tre utile? Alors le chevalier parle de Rosette, il se plaint de
la lettre de cachet, il atteste M. Ledoux, en tmoignage de ses bonnes
intentions; il a beau dire,  ce discours pathtique, le prsident
reste impassible.--Oh! oh! le cas est grave et je n'y peux rien: Dieu
et ma conscience me dfendent de me mler de cette affaire; ne m'en
parlez plus, mon cher marquis.--Il est vrai, ajoute-t-il ngligemment,
que cette fille-l pense bien _sur les affaires du temps_; et mme
elle a eu des _convulsions_!

A ce mot, _fille qui pense bien_, et _convulsions_, l'abb prte une
oreille attentive. A ses yeux, Rosette a pris tout  coup l'autorit
d'une quasi-sainte. A l'heure o nous voil, les controverses
religieuses tenaient la place des controverses politiques. Chaque
faction avait ses saints et ses martyrs. L'glise tait divise en
deux camps. L'abb Ledoux, en sa qualit de convulsionnaire,
s'intresse  Rosette, jansniste et du parti anticonstitutionnaire...
et tout va bien!

Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frres, tous les gens _du
parti_ sont trs-ardents. M. l'abb Ledoux, qui veut protger
religieusement Rosette, s'en va chez une de ses pnitentes, une dame
de la _sous-ferme_, dvote de cinquante ans, _qui a eu l'orgueil_
d'abandonner le rouge et les mouches, et s'est mise sous la direction
de notre abb. Cette dame a suivi trs-assidment les sermons du pre
Regnault, qui a choisi, tout exprs, une petite glise  l'extrmit
de la ville, afin _d'y faire foule_. C'est  cette inspire que
s'adresse l'abb Ledoux pour dlivrer Rosette. Il plaide, il persuade;
aussitt la troupe entire des bigots et bigotes, se met en campagne.
M. Ledoux obtient, par ses amis, ordre de M. le lieutenant de police 
la suprieure d'ouvrir  M. l'abb la cellule de Rosette. Le soir, le
marquis impatient d'apprendre enfin des nouvelles certaines de la
pauvre fille, _va faire un mdiateur_ chez mademoiselle de l'cluze,
la femme soi-disant d'un officier qui donne  jouer, pour l'amusement
des autres, et pour son profit personnel. Mademoiselle de l'cluze
tient une de ces maisons dcentes _o il ne se passe rien_, mais la
maison est commode, on y voit aisment de jolies femmes, sans
scandale, et sans avoir la rputation de les chercher. Le marquis
imagine alors de se dguiser et d'aller voir Rosette; mademoiselle de
l'cluze, dont le frre est abb, lui prte un des habits de son
frre, soutane, manteau long, rabat et le reste de l'ajustement; la
perruque tait modeste et arrange comme par les mains de la
rgularit, la calotte tait trs-luisante et brillait avec
affectation; enfin, tout l'extrieur du marquis tait uni, recherch
et convenable  la reprsentation d'un directeur, jeune  la vrit,
mais qui n'en est que plus chri des bonnes mes.

Dans cet quipage, notre ami monte en chaise, et il se rend 
Sainte-Plagie. A Sainte-Plagie, on le reoit comme un docteur en
Sorbonne; toutes les portes lui sont ouvertes: il voit Rosette, il
parle  Rosette, il la console; il entre aussi dans la chambre de la
suprieure, qui veut se confesser  lui; quelle chambre  ciel! cette
chambre monastique! Tous les rcits et les descriptions de monastres
et d'abbayes dans la _Reine de Navarre_, le dix-huitime sicle les a
encore, il est vrai, enjolivs. Le marquis trouva l'abbesse  sa
toilette; les dvotes en ont une moins brillante que les coquettes du
monde, mais plus choisie et mieux compose. Les odeurs les plus
nouvelles rpandaient un parfum suave et lger dans cette chambre o
respirait la sensualit d'une dvote.

Que cette suprieure en et remontr, mme  Rosette. Elle avait pour
cellule un boudoir! pour lit, un sopha. Son linge de nuit, garni d'une
dentelle d'Angleterre, tait travaill avec got; sa robe de perse
blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi que sa
chaussure; enfin tout son dshabill accompagnait  merveille sa
taille et sa figure; ses yeux taient tendres, et sa bouche tait
rose. En ce beau lieu, sanctifi par les saintes extases, l'aimable
abbesse avait runi la prire et la volupt, la mditation et le
plaisir.

Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie et de _plagiat_ (c'est
le mot), s'il vous plat, je vous raconterai tout simplement la fin de
l'histoire de Rosette. Rosette a fini par tre une honnte femme et
c'tait, j'imagine, une bonne fin dont Rosette tait digne. Elle tait
intelligente autant que jolie. Aprs avoir suivi la loi commune et
permis au marquis de se ruiner avec elle et pour elle, elle l'avait
aim toute une heure. Alliance heureuse entre les belles et les
seigneurs; les fils des dieux et les filles de la pauvret!... deux
mondes bien diffrents, et qui pourtant se reconnaissaient et se
comprenaient d'un coup d'oeil.

Ils faisaient ensemble une alliance de quelques annes... elle durait,
tant qu'il y avait richesse d'une part, et de l'autre jeunesse et
beaut; aprs quoi, si la dernire bougie tait teinte, et la
dernire bouteille de Champagne tait vide: adieu Glycre, adieu
Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait  l'amiable, et
chacun des deux mondes rentrait dans ses limites naturelles: le jeune
seigneur redorait son cusson et prenait en justice,  la cour, la
place de son pre; la jolie fille dpouillait ses habits de princesse
et, laissant sous le seuil de son htel d'emprunt, les grces foltres
de sa jeunesse, elle redevenait une simple bourgeoise, se mariait 
quelque honnte commis aux gabelles,  quelque honnte procureur au
Chtelet; puis tout rentrait dans l'ordre accoutum; si bien que deux
ans plus tard,  voir le grand seigneur  la cour, ou le magistrat sur
son sige, on n'et pas dit que c'tait le beau Clitandre; et, dix ans
aprs,  voir la femme de l'officier aux gabelles, rserve et sage,
conome et jansniste effrne, levant sa fille dans la plus austre
vertu, vous n'auriez jamais dit que c'tait la Cidalise, aux yeux
charmants que vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, l'me,
l'esprit, le coeur, la tte et la gorge au vent.

Donc Rosette, aprs bien des larmes et bien des intrigues, et des
transports de haine et d'amour, quittait la fatale prison; elle est
rendue enfin, grce  l'abb,  ses ftes,  son luxe,  tout ce qui
faisait sa vie...  Paris (L'ai-je assez dit?) La voil qui se marie!
elle trouve un mari fidle, honnte et bon, travailleur, un hros, qui
est entr un des cent mille premiers  la Bastille. Notre marquis, de
son ct, pour obir  son pre, s'est mari, aprs avoir dot
Rosette; il a pous une jeune et belle fille, une Normande, une
blonde presque anglaise, mademoiselle de Lurzai, qui lui apportait
vingt bonnes mille livres de rente, en fonds de terre! Le pre du
marquis, heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grond
beaucoup moins depuis le jour de son mariage; cependant, il le
grondait encore la veille de sa mort.

Voil toute ma jolie histoire! Hlas! qui nous rendra ces temps
heureux des belles histoires! ces petits boudoirs pleins de lumire et
d'ombre, ces vastes salons tout dors, ces soupers de la nuit, ces
conversations du matin, ces abbesses coquettes, ces abbs charmants,
ces conseillers petits-matres, ces jolies femmes abandonnes,
rieuses, si patientes dans le chagrin? Qui nous rendra la Bastille,
Saint-Lazare et M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes
de Voisenon!

D'ailleurs, si vous tes d'une morale austre  ce point que vous ne
puissiez pardonner  la folle jeunesse ses heures d'emportement et de
plaisir, j'ai un second dnouement  mon histoire, et vous
pardonnerez  Rosette sa lgret, au marquis son amour. Cette socit
corrompue a pay, vous le savez, la part de sa corruption; ces jolis
petits romans ont t suivis d'une terrible histoire; c'tait un
singulier successeur  Voisenon, M. de Robespierre!

Un matin notre marquis, au plus fort de sa sagesse, honor pour
son courage et pour sa bont, fut amen devant le tribunal
rvolutionnaire! innocent... il fut condamn... il fut excut le mme
jour.

Le mme jour, Rosette, estimable bourgeoise de la ville de Paris,
excellente mre, estime de ses voisins, l'honneur de son mari, comme
elle avait sauv son cur proscrit, fut amene devant le tribunal
rvolutionnaire, et condamne  mort.

Ils moururent tous les deux, le mme jour; et, trans sur la mme
charrette, dans un dernier sourire. Il y avait dans ce sourire, une
estime, une piti, un tendre et doux souvenir.--Expiation! expiation
de leur bonheur, de leurs amours!

Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas sanguinaire, et
pourtant, si vous me dites, ils sont morts innocents, je vous dirai:
ils ne sont morts innocents ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste
expiait les scandales de leur jeunesse; ils avaient abus, lui de sa
fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et de sa beaut; ils
ont pouss de toutes leurs forces  la dcomposition de cette socit
dont la chute les a entrans; ils sont coupables, les ruines
amonceles par eux, retombent sur leur tte, et voil tout.

Ainsi, jeunes gens de notre poque, je me rtracte; faites vos romans
comme vous l'entendrez. Vos romans sont insipides, c'est bon signe
pour la socit dont vous tes les historiens; vos hros sont plats et
fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, c'est que nous
sommes moins pervertis; vos femmes sont sans intrt, c'est leur
gloire! Elles sont sans intrt, donc elles sont sans vices et sans
passions. Vous-mmes vous crivez mal, au fait vous n'avez rien 
dire: ah! tant mieux encore, nous serons plus vite dlivrs de vous!

J'ai achet sur les quais poudreux,  travers les vieux meubles et les
vieux livres, le portrait de Rosette, au pastel, par un lve de
Latour. Elle est arme  la lgre, un teint de brune, clair d'un
rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs; le plus joli nez
du monde, indiquant cent mille choses, et tourn du ct de la
friandise; une grce, un enjouement, une jeunesse lgante et badine,
la rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.




IPHIGNIE


La prsente histoire me fut raconte... il y a six mois par l'ami
posthume d'Hoffmann, celui-l mme qui le premier est all chercher
Hoffmann dans son cabaret, qui lui a donn un habit  la franaise,
et, le prenant par la main, chancelant encore qu'il tait, l'aimable
ivrogne! hardiment l'a conduit au milieu de nous, avec ces admirables
histoires d'artiste et de buveur. Il en est rsult pour Adolphe une
ironie agrable et fconde en drames, en causeries, en chansons de
toute espce. C'est l un des grands fruits de sa longue socit avec
Hoffmann: il n'est pas moins Allemand que Franais, il est amoureux
passionn et conteur dans les deux langues. Il est jeune; il rit
toujours, mme quand il est en colre; il n'est srieux que par
boutade.

Il m'a donc racont cette histoire, l'autre jour  l'Opra sous le
regard de mademoiselle Taglioni, la sylphide; une histoire assez
simple en apparence, mais dont les dtails pourraient tre charmants
si j'avais vcu avec Hoffmann. Il me l'a donne, vous dis-je, comme on
donne cinq centimes  un pauvre, et sans attendre qu'il vous rponde:
Merci!

Le hros de notre histoire s'en allait par une belle et calme journe
d'automne,  travers les forts toutes parisiennes qui entourent la
grande cit; lgantes forts habilles, pares, ftes, les cheveux
lgamment nous au sommet de la tte, le pied pos sur des tapis de
mousse, le sourire  la bouche et l'ventail  la main. Une fort
parisienne, est un vritable salon de dandies et de bas-bleus; c'est
un salon constitutionnel, ple-mle, o tous les rangs sont confondus;
tous les ges s'y heurtent, toutes les gnrations s'y poussent. Le
chne  tte blanche et chauve, un Montmorency de la fort, est
dpass par le fastueux peuplier, parvenu de la veille, le Rotschild
du carrefour. Le vieux htre, incorrigible et goguenard, voit pousser
dans un frisson, le bouleau, le tremble, pendant que l'lgante
charmille appuie en frissonnant sa frle paule au sapin raboteux. La
fort, c'est le monde en grand: le buisson strile touffe le
chvrefeuille odorant; le buis, taill en pyramide, est semblable au
jeune homme chapp de son collge. Le saule pleureur reprsente, 
s'y mprendre, un pote lgiaque. Ah! dans le monde et dans la fort
tant de palpitations, de gaiet, d'horreurs, de menaces, de prires,
de voix confuses, tant de mystres... il ne s'agit que de savoir s'y
connatre un peu.

Mais Adolphe parcourait ces blondes alles sans songer  regarder ce
monde fantastique, dj chevel sous les mains de l'automne. Le matin
mme, il avait t surpris par un de ces tendres souvenirs que donne
assez souvent le jeune homme  ses amours d'autrefois. Il s'tait lev
content et fier de se trouver encore au fond de l'me une lueur de
passion: il s'tait mis en route avec sa passion, au galop, tantt
lui donnant de l'peron dans le flanc, tantt la laissant marcher 
son aise, jouant avec elle  la faon d'un habile cuyer.

Mais aussi, le moyen, mon cher Adolphe, et chevauchant comme tu
faisais  travers les domaines de ton imagination, de s'arrter 
regarder les arbres, les buissons, les charmilles, les saules,
pleureurs ou non pleureurs, du grand chemin?

Il allait donc, tantt haut, tantt bas, au pas,  la course, et
trouvant que rien n'est beau comme ce second printemps de l'amour, que
rien n'est doux et plaisant comme d'aller dire  une femme une seconde
fois: _Je t'aime!_ Alors, on est dlivr des chances formidables d'un
premier aveu. On a toute la nouveaut de la passion, sans avoir aucun
de ses dangers. On est comme Christophe Colomb  son second voyage au
monde qu'il a dcouvert:  prsent il sait ce qui convient  ce
nouveau monde, il sait comment les rendre heureux, ces hommes qu'il a
trouvs sous le ciel et sous la vote nue. O bonheur! notre amoureux
la reverra toute nouvelle, son amoureuse! Il sait comment il prendra
cette main dlicate et blanche,  peine autrefois il osait la toucher.
Il sait comment parler  cette femme dont le premier regard le rendit
confus et muet; il sait comment on l'apaise sans l'irriter, comment on
la fait pleurer, sans lui causer de grandes peines, comment on
l'pouvante d'un seul mot; sous quel jour elle est belle, et quelle
fleur elle prfre; quel accent de voix et quel silence lui vont au
coeur? Il sait tout cela, il confond le pass, le prsent, l'avenir;
ses amours d'autrefois tendent la main  ses amours prsentes, et se
plaant au milieu d'elles, comme un frre au milieu de ses deux
soeurs, elles l'entranent  et l, pleurantes, cheveles, rieuses:
il n'a plus qu' se laisser conduire. Elle commande, obissons.

Vraiment, les amours qu'on se fait,  soi tout seul, sont les vrais
amours: les femmes que l'on voit dans son coeur, sont les femmes
vritables. L'histoire du sculpteur antique n'est pas une fable;
chacun de nous a dans son me le bloc de marbre d'o Galate peut
sortir. Il s'agit de trouver Galate et quand elle est trouve enfin,
avec quelle joie on s'en empare! avec quels transports on la fait
sienne! Comme on se plat  la parer,  l'animer,  la voir, 
l'entourer de parfums, de silence et d'amour! Il arrive aussi que
lorsqu'elle est parfaite, la Galate, alors des ailes lui poussent,
elle s'en va du ct de l'idal! Adieu donc,  ma Galate! adieu mon
cygne aux ailes d'argent, qui chantais, chaque matin, pour la dernire
fois.

Adolphe courait donc aprs la Galate de ses beaux jours, le marbre de
Paros qu'il avait anim de son souffle, et sous son coeur de dix-sept
ans.--Elle avait fui bien loin, la cruelle; elle l'avait abandonn
longtemps au milieu des affaires, des plaisirs, des honneurs de tout
le monde. Enfin, sur un blanc rayon de soleil, elle lui tait apparue
plus jeune et plus souriante; il l'avait aperue  travers le prisme
d'automne; et maintenant il courait aprs elle et la suivait au parfum
de sa robe,  sa dmarche de desse!

Ainsi la suivant toujours, il arriva jusqu' la maison qu'elle habite,
il frappait  la porte, et la porte s'ouvrit; il la vit, non pas telle
qu'elle tait devenue; il la vit panouie, accorte et bienveillante.
Pendant qu'il tait devenu un homme, elle tait devenue une femme;
d'enfant qu'elle tait, elle tait parvenue  l'_adolescence_, et
bientt--marie;--elle tait mre d'un enfant blond, comme elle tait
blonde autrefois;  tout prendre, elle tait si peu change, qu'elle
reconnut Adolphe au premier coup d'oeil.

--D'o viens-tu? lui dit-il, je t'ai attendu bien longtemps!--Sois le
bien venu, la journe est si belle! Il la dvorait des regards et de
l'me, et ne put dire que ce mot: _Galate!_

--Oh! dit-elle, je ne suis plus Galate, un morceau de marbre sans
souvenirs; je suis une femme qui se souvient et qui t'aime! Galate
est descendue de son pidestal! Disant ces mots, ses beaux yeux se
couvrirent d'un nuage, et ses longs cils, croiss, projetaient une
ombre lgre, sur son regard de feu.

--Et n'as-tu jamais regrett ton pidestal, ma bonne Claire? disait
Adolphe (il lui donnait alors son nom de mortelle), la voyant
descendue de la posie o il l'avait vue place.

--Je l'ai regrett souvent, trs-souvent, ce pidestal sur lequel tu
t'agenouillais  mes pieds; que de fois tu l'avais baign de tes
larmes; tu l'avais brl de tes baisers! C'est de mon pidestal que
m'est venue la vie; le feu de tes lvres a pass de mes pieds  mon
coeur, et tu me demandes si je pleure? Mais, n'y pensons plus. En mme
temps, elle versait une larme de regret.

--Vous avez raison, madame, lui dit Adolphe, de regretter ce beau
pidestal;  prsent que nous sommes de niveau, vous et moi, comment
pourrai-je vous adorer, Galate?  prsent que vous tes descendue 
ma hauteur, comment pourrai-je m'agenouiller devant vous?

--Tais-toi! tais-toi! fit-elle, et sortons d'ici. Puisque nous sommes
de niveau, marchons ensemble; et si je suis ton gale, au moins,
donne-moi ton bras, ton bras gauche! Et ils sortaient ensemble, quand
la petite fille les suivit:

--Maman, dit-elle, je vais avec toi?

Adolphe se tenait sur le seuil de la porte, quand il vit cet enfant
qui venait. Il baissa la tte en soupirant, Clara le comprit, elle dit
 l'enfant:--Prends ton cerf-volant, ma fille! L'enfant prit son
cerf-volant; Adolphe reprit le bras de Clara, ils entrrent dans le
jardin.

L'enfant chercha un peu de vent l-haut; Adolphe et Clara cherchrent
un banc de mousse, un pidestal champtre.

Et peu  peu, elle devint si tendre, elle trouva tant de souvenirs 
ses ordres, elle parla avec tant de douces paroles, qu'elle reprit
toute sa hauteur; il fut  genoux devant elle, il retrouva sa Galate
comme elle tait, quand il l'anima, par un souffle.

Ne dsesprez jamais des femmes; elles ont beau descendre de la
hauteur o la passion les place, elles auront beau devenir comtesses
ou mres de famille; elles sauront toujours, au besoin, se poser
au-dessus de l'homme qu'elles aiment et trouver un pidestal, quel
qu'il soit, bloc de marbre ou banc de gazon.

Mais, cette fois, Clara tait trop au niveau du monde, pour que le
monde la laisst libre et tranquille sur ce pidestal fragile. La
passion est entoure de mille exigences; une fois dplace, elle est
en lutte perptuelle avec le monde. Aussitt que la jeune fille
oubliant l'amour se jette dans l'ambition, il faut que l'ambition soit
la plus forte, et voil ce qui arriva encore ce jour-l. Clara fut
surprise sur son pidestal par le monde pour lequel elle l'avait
abandonn. Le monde est comme ces amants jaloux qui surveillent la
conduite des nouveaux convertis, sauf  leur faire subir le dernier
supplice, s'ils sont rengats. Le monde accourut dans les jardins de
Clara, et croyait y trouver Clara: il y trouva Galate... Il est si
jaloux, si cruel et si curieux, le monde!

Surprise ainsi, Galate rougit un peu, comme rougit l'apostat au pied
de l'autel. Adolphe, la voyant honteuse de sa passion, retomba tout
entier dans la vie relle.--Il redevint un _cavalier accompli_.

--Madame la comtesse est monte sur ce banc, dit-il aux curieux, parce
que le vent drangeait ses cheveux; notez bien qu'elle avait ses
cheveux en bandeau sur son front, et que le vent et gliss sur ses
cheveux lisses et polis, sans en dranger un seul.

Les curieux se contentrent des explications d'Adolphe, homme du
monde; il suffisait d'ailleurs, que Galate redevnt comtesse au
premier ordre; et qu'elle retombt du banc de gazon o elle s'tait
place un instant, pour s'asseoir sur la causeuse de son salon.

Ils en taient l, tous s'observant du fond de l'me, quand l'enfant
revint, son cerf-volant  la main: le cerf-volant avait les ailes
basses, l'air triste, humili.

--Mon cerf-volant ne veut pas voler! ma mre, dit l'enfant: il n'y a
pas le moindre zphire au jardin.

Pour le coup, la dame eut honte et rougit: surprise dans sa passion,
elle avait t peu dconcerte, surprise dans son excuse, elle se
sentit prte  dfaillir.

Adolphe aussi, il se croyait quitte avec les officieux qui veulent
tout savoir; mais cet enfant et ce cerf-volant avaient drang toute
son excuse: si le vent n'avait pas soulev ce frle morceau de carton
et ses deux ailes, comment pourrait-il dranger cette paisse
chevelure?

Adolphe avait menti; la dame avait menti! Ils n'taient plus que des
maladroits. Ce n'tait pas _le vent_ qui avait drang ces beaux
cheveux.

Adolphe se leva, et partit dsespr d'avoir perdu Galate, laissant
la femme du monde aux prises avec le monde, et levant la main au ciel,
pour voir d'o le vent venait.

En revenant cette fois avec lui-mme, il comprit combien c'tait un
rve fcheux que le rve des anciennes amours; comment l'idal n'a
qu'une heure, comment le pidestal du marbre le plus dur, une fois
bris, ne peut jamais se reconstruire; et combien c'est chose futile
un amour qu'un cerf-volant peut dranger.

Pauvre homme! il s'abandonna  ce futile dsespoir, tant qu'il put
aller! Comment ne s'est-il pas souvenu du sige de Troie, et de
l'enfant d'Agamemnon menac par Calchas, pour un peu moins de vent,
qu'il n'en fallait au cerf-volant de votre enfant, imprudente et belle
Clara!




STRAFFORD SUR L'AVON


Quand vous avez parcouru la grande route et que vous avez jet un
regard de mpris sur les maisons de campagne des boutiquiers de
Londres, deux pieds de jardin ensevelis sous la poussire, vous
tournez  gauche, et laissant de ct ces grands haldebras de
carrosses  deux tages o cinquante martyrs de vos aeux pourraient
tenir, vous arrivez  une petite rivire, cache dans les herbes, dont
les eaux vertes et profondes refltent de grands boeufs, et le ptre
mollement assis sous un saule, comme le berger de Virgile; avec cette
diffrence: il siffle un air d'ouverture de Covent-Garden, ou dvore
un pais bifteck en contemplant amoureusement ses boeufs.

Ce doux petit village au bord de l'eau, ce sentier de vieux htres, et
ce long parc tout rempli de chnes sculaires, levez votre chapeau et
saluez! C'est Strafford; cette petite rivire, c'est l'Avon! Lve-toi,
village; coule, rivire; flots lgers, maisons blanches, et ce grand
parc, nous te saluons de l'me et du coeur, heureuse patrie du grand
Shakespeare! Demandez aux garons bouchers du pays, ils relvent
firement la tte, ils disent firement:--Will, notre compagnon, le
bon Will! voici sa chaumire, milord!

Temple et chaumire! commencement de tant de piti et de terreur! plus
d'un seigneur et achet la maison de Shakespeare pour la placer dans
son parc, vis--vis le tombeau de sa chienne favorite; mais le village
n'a pas voulu la vendre; on aurait eu meilleur march du Parthnon et
des temples de la Grce. Pour un franc Anglais, Sophocle, Eschyle,
Euripide, ne viennent qu'aprs Shakespeare. S'il vous plat, frappez
avec respect, une bonne femme vous ouvrira; vous verrez une humble
porte dont les battants ont t changs bien souvent; un seuil de
pierre! Ici, le sol s'est affaiss sous les pieds des fanatiques _du
roi Lear_ et _d'Otello_, comme autrefois le pied de Jupiter Olympien
sous les votes de Saint-Pierre de Rome, Adoration! adoration!

La pauvre cabane! Avez-vous entendu ces contes franais o des ogres
dvorent des petits enfants, et redressent leur double narine en
disant: _Je sens la chair frache?_ Vous prendriez la cabane o naquit
William, pour l'antre de l'ogre. Les murs sont encore assez rougis
pour qu'on s'assure qu'ils ont t teints de sang; c'est un noir si
fonc! Au sommet des murs, surgissent de vieux crocs de fer, qui
semblent attendre des quartiers de victimes! Voil bien le lieu o le
jeune homme, une hache  la main, prenait l'attitude et la voix des
sacrificateurs au temps d'Homre! A dix-huit ans, il tait superbe, et
semblable _ ces hommes qui sont faits pour marcher devant un roi_! Il
tenait le couteau  la faon d'un grand prtre, et la baguette avec le
geste de la fe! Il a mis le ciel dans l'enfer, il attachait les
grillons  des chars, il accoupla Falstaff au prince Henri, il a hurl
o l'on prie, pri o l'on hurle; il a fait entrer Antoine chez des
constables, et la belle gyptienne chez des religieuses: joyeux et
terrible, homme et dieu, toujours homme, mme quand il est dieu, et
cependant plutt un dieu qu'un homme.--Or a, montrez-moi la chambre 
coucher, ma bonne femme; que je voie en dtail toute la maison de
William!

--Mon Dieu, milord, l'escalier tombe en ruines, c'est  peine si le
pied d'une sauterelle oserait le franchir. Voyez, milord, ces longues
toiles d'araignes, cette poussire qui s'envole, ce plafond qui se
penche, et ces brches ingales; il y a ruine ici, milord: c'est plus
noir que la cabane de l'apothicaire dans _Romo et Juliette_. Il n'est
pas douteux cependant que le grand homme ait dormi dans cette pice;
on y voyait encore, il y a prs de dix ans, un grand W entrelac dans
un coeur avec un B; toutes les miladys inscrivaient ce chiffre sur
leur album; les murs sont chargs de vers en toutes les langues: c'est
une honte d'avoir sali ces murailles. On n'y monte plus; il faudrait
tre aussi hardi que Richard! pour grimper cet escalier vermoulu. Et
la pauvre vieille poussait un profond soupir de regrets.

Justement le jour tait  son dclin, un vent d'automne gmissait dans
les arbres jaunissants; la rivire s'annonait au loin par un solennel
murmure. Je m'assis sur le bloc de chne qui avait servi 
Shakespeare, je prtai l'oreille au bruit qui se faisait au dehors;
j'coutais le calme qui se faisait dans l'tage suprieur... soudain!
par vision sans doute! je vis  travers les crevasses du plafond
(non! ce n'tait pas une erreur), je vis une ple et fugitive clart.
J'entendis des pas d'hommes.--Voil le sabbat qui commence! Alors la
vieille gardienne de cans, prit la fuite et me laissa seul.

Ce fut d'abord comme une vapeur ftidique... un nuage... et bientt
une trange lueur! l'incertaine clart des sicles d'autrefois.
Bientt j'entrevis le vieux Londres du temps de la reine lisabeth. Il
tait quatre heures, les bourgeois se rendaient aux combats d'ours;
c'taient de riches marchands en longs chapeaux, en habits de gros
draps, la panse ronde et la face rougeaude; ils se pressaient, ils se
htaient, ils criaient: Les _ours_! les _ours_! Les _taureaux_! les
_taureaux_! Au mme instant arrivait de sa province, un jeune homme,
un amoureux... il tait pauvre et perscut; le jeune homme tenait les
chevaux  la porte du thtre, en disant: Voil qui va bien! Puis il
faisait un sonnet d'amour; il lisait les vers d'Ovide et les rcits de
Plutarque. On lui parlait des deux roses si sanglantes toutes deux, la
rose et la blanche; alors il s'animait comme une sibylle: en avant la
joyeuse Angleterre! en avant la vieille Angleterre! en avant les joies
du cabaret, les inquitudes du combat! rien que des noms de notre
histoire. Que de pleurs! de cris! de fureurs! Salut au More!
applaudissez le More! applaudissez le Vnitien, matelots; le More est
un navigateur, comme vous il a t le matre de la mer. A ces grands
spectacles, les _ours_ disparaissent, les bouledogues sont vaincus!
les bourgeois s'en vont; la reine lisabeth arrive au thtre en toute
splendeur.--Vive la reine!... Hol! voici le lord Leycester, la noble
jarretire est  sa jambe. Protgez le pote, milord; dites un mot
pour lui _ la vestale assise au trne d'Occident_. Milord, il existe
une ptition contre _Henri III et les Joyeuses Commres_; les bouchers
de Londres rclament, ils disent qu'on leur fait tort.

Et la reine aux yeux bleus tranquillise le grand pote, et les annales
des trois royaumes se droulent aux yeux du peuple anglais; la ferie
est encore de l'histoire. Posez-vous sur le coeur de nos vierges,
esprit du gentil Ariel! que le malin Puck assiste  nos rves, et nous
rveille au milieu d'un songe d't! Shakespeare a tout fait, il a
fait mourir Brutus; il fait triompher la mre de Coriolan; il a crev
les yeux du jeune roi Arthur. _Ne crve pas mes pauvres yeux, Hubert!_
Constance, Desdmone, Juliette, Octavie! O les touchantes douleurs!

Et je voyais tous ces hros, toutes ces femmes; j'entendais tout
ce fracas potique; c'tait une mle immense, un bruit de
gloire et de guerre, et des soupirs d'amour, des cris de rage,
des regrets paternels. Qui donc a mieux crit l'histoire que
Shakespeare,--historien? Il marche, on le suit; il parle, on l'coute.
Obissez au matre des temps passs, ombres muettes, fantmes, restez
dans vos habits de fte, restez dans vos nobles attitudes. Seulement 
ct d'lisabeth,  sa droite, je voudrais voir ce parpaillot de Henri
IV le Barnais, alli d'lisabeth, regardant, spectateur intress,
l'histoire anime de nos guerres civiles. Il y devait passer sa vie,
et puis mourir au milieu de ses triomphes, par la raison qu'un fer
sacr ne pardonne pas.

Je suis Anglais, j'ai vu bien des choses! J'ai vu la bataille de
Waterloo, et la victoire tomber dans nos rangs, comme si son aile et
t fatigue, et qu'elle et refus de la porter plus loin. Mais
jamais je n'ai imagin quelque chose de plus beau que cette vision
littraire, au milieu de cette cabane o naquit l'auteur de la
_Tempte_ et de _Macbeth_. Notez bien que je n'tais pas endormi, que
mes yeux taient ouverts; que dans une tranquille contemplation,
j'entendais le bruit du vent et les murmures de l'Avon.

Un lger nuage en se dtachant du ciel vint m'enlever  cette ferie.
La lune qui se faisait jour  travers ces toits en dbris, cessa
d'clairer les mansardes. Plus rien de la dcoration qui, tout 
l'heure, ajoutait sa vraisemblance  tous ces drames... et je ne vis
plus que la porte qui venait de s'ouvrir! Sur le seuil se tenait la
vieille femme et son voisin, un esprit fort de l'ancien _covenant_,
qui, les jours de vision, lui servait d'aide et d'appui.

--Depuis l'automne pass, me dit la vieille, j'ai remarqu cette
lumire subite, et pourtant tous les volets sont ferms. Quand la
chambre d'en haut s'claire, on entend des bruits de voix, des pas
d'hommes, le dernier mugissement des taureaux qu'on abat, les
palpitations des jeunes chevreaux qu'on gorge. C'est le vieux boucher
qui revient, il trouve son fils  rver et le bat comme pltre. Moi
qui vous parle, j'ai vu passer l-haut le chevreuil abattu par le
jeune William, dans le grand parc tout rempli de vieux chnes. Ce
chevreuil lui fit perdre l'tat de son pre, et lui valut tant de
misre! Tout cela est bien triste, en vrit!

La vieille femme ayant parl et dclam tout  son aise, je quittai 
regret cette chaumire; il y avait  la porte un arbre dj vieux,
tout jauni par les automnes, jaune et rouge comme des feuilles de
laurier frappes de la foudre.--C'est un rejeton de l'arbre de
Shakespeare! me dit la vieille; on dit que l'ancien mrier tait gros
comme sir John Falstaff; on en voit des morceaux dans tous les
chteaux du Yorskire et du Northumberland; et voici mon voisin qui en
a encore tout plein sa maison.

--A votre service, milord, me dit le voisin.

En mme temps, il tira de sa poche un assez honnte fragment de buis,
cisel avec art, et qui avait  peu prs la forme d'un galoubet
champtre, vieil emblme de la posie classique, navement appliqu 
la posie de Shakespeare, au Jupiter de l'Olympe moderne, que personne
jusqu' prsent n'a pu atteindre en Angleterre, except Byron et
peut-tre,  mille pas, l'enfantin sir Walter Scott!




REVERIE


Il tait midi, le soleil frappait de toute la force de ses rayons les
vitraux de la mansarde; tout tait calme et silence autour de la
fillette, et, rveuse, elle recommena pour la millime fois,
peut-tre, un de ces rves tout veills que le bon La Fontaine a
chants... Il n'est rien de plus doux!

D'abord, elle retranchait  chacune de ses semaines deux grandes
journes de travail; dans ces deux jours dont elle embellissait sa
vie, elle s'entourait de tous les plaisirs de son ge: elle se donnait
libralement tous les trois mois, une robe neuve avec une ceinture
flottante et quelque beau cachemire Ternaux: ainsi pare, elle allait
 Meudon par le bateau  vapeur, et ne revenait que bien tard, sans
avoir peur,  son retour, de trouver son portier couch, et frappe, et
frappe!... Il est sourd.

Bientt, la robe neuve tous les trois mois, la ceinture flottante, le
bateau  vapeur, Meudon et son ombrage frais, et ces deux longues
journes sans travail, n'taient plus d'assez grands biens pour cette
ardente ambition. Il lui fallait une robe de soie  l'immense
garniture, un chapeau de paille d'Italie orn de fleurs, un long
voile; il fallait mme un beau collier de corail qui ft ressortir la
blancheur de ce cou d'ivoire; et dj grande dame, elle prenait la
rsolution de ne plus faire de robes que pour elle, et de ne plus
broder qu' son usage, ces voiles qui voilent si peu.

Cependant ce cinquime tage aux sommets de la haute maison tait dur
 monter; cette porte troite, dont les ais mal joints donnaient
passage  tous les vents, semblait solliciter les amants et les
voleurs! fi de la mansarde et de la chanson: _Dans un grenier qu'on
est bien  vingt ans!_ Adieu donc la paisible retraite, adieu  ces
murailles nues, ornes de ces bonnes estampes de Charlet, adieu ce bon
morceau de glace de Venise artistement cisel sur tous les bords,
adieu ces volumes incomplets d'un roman inachev, adieu toute la
richesse de la cellule: allons, c'en est fait, ma grande dame
dmnage; la voici trois tages plus bas, porte  porte avec l'pouse
du boulanger!

Cette fois nous avons deux belles chambres, de beaux meubles en noyer,
une large glace, et quelque vaste armoire o se cache le manteau
fourr pour l'hiver. Cette fois nous voil matresse de nous-mme, et
chaque matin nous sommes: _la bien chausse et la bien coiffe_... A
la fin, Dieu soit lou! l'aiguille et le d son compre ont cess de
nous tourmenter nuit et jour... nous pouvons, dans la journe, nous
arrter  loisir devant les riches magasins de la rue Vivienne,
contempler de toute notre me ces lgants tissus, ces parures
charmantes, ces bijoux tincelants; et le soir, sans mnager l'huile 
la lampe avare, tendue entre deux draps blanchis de la veille, nous
lirons jusqu' minuit, les romans d'Auguste Lafontaine, ou les
histoires sans fin de Paul de Kock, si admirablement entremles de
soldats, de rapins et d'aventures dlicieuses dans les cabarets ou
chez les restaurateurs.

Mais le lendemain, les yeux appesantis par cette longue lecture, la
jeune fille s'aperoit qu'elle ne peut plus s'habiller seule, et qu'il
lui faut absolument une intelligente soubrette, alerte et lgre,
honnte, fidle et discrte: elle choisira donc une jeune villageoise,
elle lui donnera ses robes  demi fanes..., elle se fera un plaisir
de l'lever, de lui montrer les usages du grand monde; pour peu que
vous l'interrogiez, elle vous dira  l'avance les moindres qualits,
les moindres dfauts de sa suivante, jusqu'au malheureux vnement qui
la force  la renvoyer.

Cette servante une fois chasse, madame a compris qu'un domestique
ferait mieux son affaire. Un homme est plus fort et plus facile 
conduire. D'ailleurs, c'est une conomie: il frotte le salon, il monte
la pendule, il sert  table, une serviette sous le bras; il accompagne
sa matresse dans les rues  deux pas de distance; on sait son nom...
Comtois! Nous lui ferons une livre jaune avec des bas blancs... Un
beau soir il se fera brler la cervelle pour sauver sa jeune
matresse, au moment o elle allait tre enleve par un grand seigneur
de la cour.

En effet, depuis qu'elle habite la rue de Rivoli et le premier tage
d'un grand htel; depuis qu'elle a un suisse  sa porte, une glace
dans son alcve, depuis que, le matin, madame se tient en peignoir
brod vis--vis une large psych, madame fait des passions
tonnantes. Tantt c'est un vieux seigneur allemand que notre
indiffrence renvoie au fond de ses terres; tantt un jeune colonel
franais qui, dsespr, va se faire roi en Amrique; un autre jour,
lord Wellington lui-mme se prosterne aux pieds de la cruelle...
elle sourit... mais toutes ces dmonstrations la touchent peu,
elle a vraiment d'autres projets en tte, et la voil qui
s'esquive de son htel par une porte drobe, et laissant dans
son antichambre la foule de ses adorateurs, elle va tout simplement,
dbuter au Thtre-Franais.

Vous concevez bien qu'elle est trop modeste en commenant, pour lutter
avec mademoiselle Mars. D'ailleurs, ses yeux vifs, son nez retrouss,
sa bouche o tout mord, o tout chante, l'ensemble anim et joyeux de
sa personne lui dit assez qu'elle est faite pour les rles de
soubrettes. La voil donc tudiant ses rles, crant ses costumes, se
mettant l'esprit  la torture  bien se prsenter,  bien dire.--A la
fin, le jour de ses dbuts arrive: on se tue  la porte; c'est  peine
si elle peut entrer, elle que tout Paris veut admirer; dieux et
desses! sitt qu'elle parat, ds qu'elle parle,  son geste, un
tonnerre d'applaudissements si forts que M. Michelot est oblig de
venir prier le public de ne pas tant applaudir, parce qu'il briserait
les banquettes.

Ainsi, la voil devenue en un clin d'oeil, la premire actrice de
Paris. Toute la littrature l'entoure. Elle protge, elle corrige,
elle loue, elle blme, elle donne  dner; Casimir Delavigne la
consulte et lui offre mme de l'pouser, ce qu'elle refuse assez
durement. Bientt elle veut que la province jouisse de ses talents;
et, par un arc de triomphe, elle entre  Bruxelles,  Pontoise, 
Saint-Ptersbourg, o elle daigne enfin pouser, par convenance, un
des btards de l'empereur, qui la fait duchesse et lui donne une belle
place  la cour.

De Saint-Ptersbourg, j'ignore si ma princesse n'eut pas pouss sa
pointe au vieux srail... Un coup d'aiguille acheva trop tt ce roman
 peine commenc. Oh! l, l! Tout effraye du peu d'ouvrage qu'elle
avait fait, la pauvrette se remet  sa tche, sans avoir pens un
instant aux seuls liens qui fussent  sa porte, au bonheur d'aimer et
d'tre aime.

Je vous dirai mme que la friponne, en jetant un coup d'oeil sur son
miroir, se prit  sourire. Ah! le beau chteau (disait-elle), que je
me btissais dans les Espagnes de la Chausse-d'Antin.




LA VENTE A L'ENCAN


Vous avez cru que tout tait fini pour la maison de Charles X; vous
avez appris que le roi dchu avait pris son parti en philosophe
chrtien, qu'il s'tait arrang de nouvelles Tuileries dans l'humide
chteau d'Holy-Rood; qu'il avait rebti  son usage une salle du
trne, une salle des marchaux (innocentes consolations d'un trne
perdu!). On vous a dit les courses aventureuses de la duchesse de
Berry  travers les comts anglais, et son sjour chez l'ambassadeur
de Naples. Eh bien, voil qu'une nouvelle ruine commence pour cette
famille infortune!... elle reparat sur le thtre de malheurs o
elle a t tenue pendant trois jours,  Paris, au milieu des terreurs
de l'Europe. Allons! courage! au no 21 de la rue de Clry, vous verrez
ce nouveau dsastre. Pour ma part, il me semble que cette seconde
humiliation vaut bien la premire, que cet outrage est le pire de
tous.

Je conois en effet le sige des Tuileries, glaces brises, meubles
saccags.--Le portrait du roi, par Grard, effac des galeries du
Louvre; je comprends l'invasion des appartements de madame la duchesse
de Berry par ce peuple ivre  la fois de vin et de fureur... ce que
j'ai peine  concevoir, ce sont les ventes  l'encan, et les plus
vulgaires dpouilles de ces augustes fugitifs, flottant au gr des
vents, en attendant un acheteur.

Hlas! c'tait l un signe de malheur qui manquait aux races abolies!
Bajazet, dans sa cage, servant de marche-pied  son vainqueur,
n'aurait pas compris le degr d'humiliation attach  la vente de ces
dpouilles d'un intrieur de femme et de princesse, exposes soudain
au grand jour.

Par exemple, avez-vous jamais rflchi, en passant devant la boutique
d'une revendeuse,  tout ce qu'il y avait de hideux en cet amas de
guenilles tales au hasard? Arrtez-vous, par piti, devant cette
horrible porte et regardez! Quel immonde entassement! Des nippes de
femmes, des habits d'hommes, de vieilles chaussures, de vieux
chapeaux! Les meubles les plus sales de la vie matrielle se touchent,
se heurtent, se confondent horriblement. Une boutique de fripier est
un chaos dans lequel tous les rangs sont confondus, comme les cadavres
humains au cimetire. L'habit du marquis est tal avec sa livre; la
robe de gaze de la duchesse au bal des Tuileries se balance avec la
bure de la grisette: tous ces haillons entasss vous ont ce lamentable
aspect de loques runies par la misre, par la mort, par la honte, par
le jeu, par tous les vices et tous les maux des grandes villes. Il est
impossible de ne pas frmir quand on songe que, dans cet antre de la
misre, la prostitution et le jeu viendront racheter leurs habits, au
premier changement de fortune. Dans ce capharnam de la fange et du
trou, un homme est heureux de se sentir un habit, fait pour lui,
ft-ce le plus pauvre habit de manoeuvre! Qu'il mprise, en mme
temps, ces dorures fltries, ces soieries fanes, ces livres
huileuses, et tous ceux qui viennent se dpouiller l, et tous ceux
qui viennent s'habiller l! Ajoutez qu'au milieu de ces lambeaux
impurs, et si vous regardez tout au fond de la boutique, vous
dcouvrez d'ordinaire une vieille femme, hideuse comme sa marchandise,
accroupie sur son pot de terre plein de cendres, qui attend dans la
plus parfaite immobilit une victime ou une dupe, horrible commerante
sur le front de laquelle on lit en caractres de fer, ce mot funeste:
_usure!_

Eh bien, la maison du roi Charles X a pass par cette preuve; elle a
trait d'gale  gale avec la revendeuse, elle est revenue, en
souliers culs, de la frontire, pour traverser la boutique du
fripier. Le Roi parti (c'tait l une suite de cette fatalit qui fait
un malheur de tout, pour les rois qu'elle veut perdre), on a trouv
chez lui... un roi de France! non pas des armures de fer, non pas des
casques ou des pes de chevalier, non pas des chevaux de guerre ou
autres meubles royaux qui font reconnatre un roi, mme dans l'exil;
mais des fusils pour la chasse aux perdreaux, des chiens courants, des
chevaux pour le sanglier, des oeufs de perdrix, des faisans, de jeunes
chevreuils, des lapins  foison, et, dans l'intrieur du palais...
seize cents pots de confitures, et des pralines par boisseaux!

Quel qu'il soit, riche ou pauvre, entour de chefs-d'oeuvre... ou de
haillons, Ulysse ou le pauvre Irus, ne me parlez pas, pour l'absent,
des ventes faites hors de son domicile; ce sont des ventes
mensongres, sans aucun sens; elles dnaturent l'exil ou le malheur
dont les dpouilles sont tristement disperses. Chaque meuble, pris 
sa place, a sa grce et sa valeur, son charme. Mais si vous dplacez
les meubles de ma chambre  coucher, si vous brisez l'aimable ensemble
qui les parait, si vous les montrez sur une scne inaccoutume, alors,
adieu la bonne opinion que mes voisins avaient de mon bien-tre, adieu
la valeur _du pauvre rien_, qui faisait tout le bien de Codrus!
Princes et bourgeois, nous sommes soumis les uns et les autres  cette
loi de la symtrie qui fait le respect de notre intrieur; nous
l'avons bien vu dans la vaste salle de la rue de Clry.

On exposait le mobilier d'une princesse, ornement d'un trne  peine
croul, et pourtant, qui n'et pas t prvenu que cette princesse
_excute_... par le commissaire-priseur, tait encore, dieu merci! du
monde des vivants, et jur que cette vente tait une vente aprs
dcs et que la morte avait t, de son vivant, une comdienne! Voil
ce que j'appelle presser  fond le dcs d'une monarchie; ceci n'est
pas une fiction, allez rue de Clry, je vous le rpte, vous verrez la
vente.

En entrant dans la salle obscure, o suinte une odeur de moisi, les
regards sont d'abord frapps d'un grand nombre de vieux manteaux
attachs contre la muraille. Manteaux fans, perdus, dcousus; 
celui-ci manque une partie de broderie;  celui-l le galon d'or a t
enlev;  d'autres, la broderie regarde la queue tranante, et, la
voyant couverte de boue: Ah! (se dit-on) _cette femme allait donc 
pied dans la boue?_

Voici des manteaux de cour! Voici de belles robes d'or et de brocard;
les unes en velours  fleurs, les autres en dentelles; mais dans quel
tat! une comdienne en aurait honte! quel effort il a fallu pour se
dcider  cet talage! Malheureuse princesse! lgante autrefois,
entoure, au degr suprme, de grce et de fracheur! Avancez! et
choisissez parmi les costumes de divers pays, un persan, par exemple,
robe  fleurs de satin blanc, caleon brod, tunique de velours
nacarat, turban, ceinture et voile d'or... c'est un triste habit, dont
la dernire femme du dey dtrn, ne voudrait pas. A ct de la
sultane, arrive, en boitant, Marie-Stuart, Marie-Stuart en velours, en
coiffe tombante, toute noire, comme une reine qui marche  la mort;
bientt, par un caprice de femme et de princesse, la robe de la reine
a fait place au costume de la Cauchoise; _id est_: la robe courte, la
boucle d'argent au soulier... tout  coup, voil une Cauchoise qui
s'enfuit  l'aspect de la vive Italienne, au costume brod de soie. O
changement! dguisements! masque infini de la fin d'une monarchie!

Hol! Je me fatigue  tout dire:  ct de ces manteaux, ces robes,
ces chaussures de la vie relle, vous trouverez un vrai carnaval de
Venise: un jupon d'Auvergnate qui sent son patois et la porteuse
d'eau, deux costumes bretons, l'un bleu, l'autre rouge et complets
tous les deux, la coiffe de drap en carlate, le manteau en bure
noire, doubl en rouge, jusqu' ce que tous ces costumes divers
fassent place au costume national. Alors la Franaise, l'Auvergnate,
l'cossaise, la Cauchoise, s'vanouissent devant la fille de Naples;
ceinture, rubans, tablier, voile...

Au large! Zulietta! Parcours le golfe au bruit des mlodies
nationales, monte en gondole, et que l'onde amoureuse te balance au
chant des gondoliers, qui rptent en choeur les stances de la
_Jrusalem_.

Ajoutez  ces toilettes bizarres, faites pour des jours de folie, de
fausses parures, des bijoux en cuivre dor, des pierres factices, des
diamants faux, tout le luxe honteux qu'une grande comdienne ne se
permet pas de porter sur son thtre, et vous comprendrez quelle est
cette lgie,  rencontrer ce faux luxe, ces parures viles, ces
dguisements dforms; toutes choses auxquelles l'aimable princesse,
absente  jamais, donnait tant de prix, bonnes dsormais,  parer les
dames de la halle au prochain mardi gras.

Pourtant, tout ceci fut parures de princesse, tout ceci fut
enchantement de cour. Il n'y a pas un an que tout Paris clbrait ces
merveilles, ces bals hroques. On voyait la vieille France se
trmousser  ces bals! Rappelez-vous ces quadrilles du temps de
Franois II, dans lesquels le jeune duc de Chartres portait l'habit
d'un roi, et le duc de Bordeaux la livre d'un page (le prsage s'est
accompli; hlas! vous savez avec quelle rapidit!), et de tout cela
restent des masques, des mensonges, lambeaux de toutes couleurs, robes
fanes; ruines, dbris, nant, poussire, vanits des vanits!

On voit aussi dans cette ruine une suite de tableaux, la plupart fort
mdiocres. A coup sr la propritaire de ces toiles protgeait, aimait
les beaux-arts; on comprend quelle noble piti elle portait  cette
misre de l'artiste, et que les beaux-arts en abusaient cruellement,
comme ils font d'ordinaire, avec leurs protecteurs.

Ceci est une manire de comprendre et d'expliquer une rvolution. La
rvolution, c'est aussi bien le trne renvers que les hardes royales
vendues  l'encan; la rvolution a port rue de Clry ces cachemires
numrots, tendus sur des planches. La foule arrive: elle les touche,
elle les flaire, elle en considre le tissu, elle dit: Celui-ci est
beau! celui-l est mdiocre! Elle les achte en marchandant, une fois
pays, elle porte ces tissus prcieux qui couvraient les paules d'une
princesse dans ses jardins royaux, au Louvre, aux Tuileries, au
_thtre de Madame_. Autrefois c'et t un insigne honneur de toucher
seulement ces manteaux en dentelle, ces taies d'oreiller si
artistement brodes, ces barbes denteles, ces petites dentelles aux
bonnets du soir. Aujourd'hui, pour fort peu d'argent, la dernire
bourgeoise est appele  passer ses gros bras rouges dans ce manchon
de zibeline; sa fille ane peut mettre sous son pais menton ce point
d'Alenon, le lendemain de ses couches... son mari va dormir ce soir,
en bonnet de coton, sur cet oreiller d'Angleterre. Avez-vous jamais vu
une rvolution plus complte, une profanation moins quivoque?

Ainsi, dans ce malheureux talage de madame la duchesse de Berry, on
retrouve, comme en tous les talages de ce genre, un peu de la femme,
un peu de la comdienne, un peu de la princesse. En cette vente, il y
a luxe, indigence, clat, misre; comme dans toutes les ventes, il y a
le spculateur avide, le marchand par mtier, la femme pauvre et
coquette  bon march; il y a aussi l'homme oisif qui court aprs une
motion comme on court aprs la fortune; le vindicatif qui se venge
des grandeurs de la terre en contemplant toutes ces misres. Arrive
enfin, grce au ciel! l'homme sentimental, tourn du beau ct des
choses humaines, qui respecte le malheur, chose sacre, aimant mieux
s'attrister que se mettre en colre!--Surtout, il a piti des femmes
que les rvolutions renversent, comme il a piti des fleurs que
l'ouragan dtruit.

Un pareil homme, inspir d'en haut, cherchera de prfrence les
spectacles tristes mais corrects; il a horreur de toutes les
profanations de la rue de Clry. Par exemple, il ne comprendra pas que
l'on ait expos aux injures d'un encan, la garde-robe de l'exile; il
maudira l'avarice des femmes de chambre qui ont exhum ces tristes
dpouilles; il voudrait couvrir de son manteau ces voiles trous, ces
robes taches, ces souliers dforms, ces bijoux faux, ces
travestissements de folie et tous ces mystres d'intrieur; il a
horreur de ces pauvres restes. Cet homme intelligent ne comprendrait
mme pas la vente des riches habits du dernier roi d'Angleterre! A
plus forte raison s'il s'indigne que l'on ait mis  l'encan les
pauvres guenilles de madame la duchesse de Berry!

Mon homme,  moi, est fait de telle sorte que, dans cet amas, digne au
plus d'un garde-meuble, il se livre  mille recherches pour dcouvrir
un honnte souvenir... Le voil donc en qute au milieu de ces meubles
pars; voici de vieilles chaises, de vieux fauteuils, un tabouret;
voici je ne sais combien de meubles divers, mais aucun de ces meubles
n'est assorti avec son voisin, tout se confond dans cet abme: un
chevalet d'artiste est  ct d'un instrument de cuisine; un flacon de
toilette sous un soufflet en bois d'acajou; un jeu d'checs est plac
sur la jardinire; il y a des bibliothques dont les vitres sont
casses; un mtier  broder au pied d'un secrtaire. Dsordre et
confusion! Tous ces meubles sont mal faits et endommags! Que de
petits riens inutiles! Que de luxe sans got et sans grces! Non! non!
ce ne sont point l les meubles d'une jeune femme et d'une princesse!

Pour l'honnte homme, il est triste de ne pas rattacher une honnte
ide,  un honnte achat. Quand il achte un meuble, ce n'est pas une
valeur qu'il achte, c'est une ide triste ou gaie: il est mieux qu'un
antiquaire; l'antiquaire n'a foi que dans le temps; le sentimental a
foi au malheur: de grce, ne l'abusez pas!

Ces meubles sont trop vieux, trop mal faits, trop grands, trop gros,
trop lourds, trop mesquins, pour que j'y retrouve une infortune
royale. Jusqu' prsent, il n'y a d'affaires en cette salle, que pour
la marchande de chiffons, les marchands de galons et les revendeuses 
la toilette. Passez votre chemin, digne Yorick, allez lire une oraison
funbre... et pleurez tout bas.

A moins, toutefois, que notre homme ne s'arrte, une larme  l'oeil,
devant un piano d'enfant, devant une petite selle avec sa housse
d'argent, bonne tout au plus  tre place sur le dos d'un gros dogue;
devant une harpe de petite fille; la harpe est de Nadermann; les
cordes en sont dtendues et brises, comme celles des harpes
suspendues aux saules de l'Euphrate: _Illic flevimus_....

Voil tout ce qui frappe Yorick; peut-tre il serait content des deux
porte-lampes et d'un cran que _madame la duchesse a brods de sa
main_, nous dit le catalogue. Otez cette annonce... il n'y a plus rien
qui te convienne, bon Yorick, plus rien qui te donne  penser!

J'ai oubli, dans ma nomenclature d'amateurs, de mentionner l'amateur
caustique, l'homme au gros rire; il se moque de tout ce qu'il voit, il
comprend trs-bien qu'on vende tout ce qui peut se vendre, il se dit,
avant d'entrer rue de Clry: _Tout cela se vendra cependant!_

Pour ma part, je n'aime pas ces hommes de moquerie; je hais leur rire
de parvenu et leur politique de portier. Je les vois d'ici ricanant
devant le jeu de loto-dauphin, devant le confessionnal portatif, ou la
lanterne magique reprsentant l'entre de Charles X  Paris. Cette
lanterne peut servir  faire l'histoire de la Restauration. Il fait
nuit: Voyez, messieurs et mesdames, ce roi, ces chevaux, ces
courtisans, ce drapeau blanc qui flotte... Un grand souffle teint la
lampe et tout s'vanouit!... Plus rien que le fantme et la nuit!
Cette lanterne... se vendra cher.

On fera bien de la vendre avec le confessionnal et le loto-dauphin; il
n'y a que ces trois meubles qui aient un sens positif dans cette
exposition.

J'oubliais un album d'Eugne Lamy. Cet album reprsente les
travestissements de l'an pass; on y retrouve, en prsence mme des
vtements qui ont servi  la duchesse,  la reine de ces ftes, tout
ce que la cour d'alors avait de jeune et d'clatant: messieurs de
Juign, de Nailly, d'Orglande, de Mnars, de Charrette, de Pastoret,
de Richelieu, mesdames de Podenas, de Larochejacquelin, de Barn, de
Caylus et miss Stuart. Vous voyez toute la fte dans cet album; elle
vous parat cent fois plus brillante qu'elle l'tait, vue dans la rue
de Clry. A la fin, l'album chappe  vos mains.

Il retombe sur les mmes tables o la foltre jeunesse se
rafrachissait aprs le bal; ces tables sont encore couvertes de
serviettes; elles sont tendues: on dirait que le souper sera servi,
tout  l'heure. Hlas! l'intendant est absent, les pages sont
disperss, le matre d'htel est en retraite; toute la table est dans
un dsordre funeste, vous la prendriez pour la table des festins du
sire de Ravenswood. Les verres sont confondus, les bouteilles en
cristal n'ont pas de bouchons, les plateaux sont couverts de
poussire, les surtouts sont revtus de fleurs fanes. On voit encore
les temples en carton, dpouills de leurs sucreries, les formes des
gteaux veuves de leurs accessoires; il n'y a plus que deux
fourchettes en argent et deux couteaux _en os_. Est-ce donc avec cela
que Marie Stuart a donn  souper  son royal poux? Eloignez-vous,
tristes vestiges de ces banquets!

A tout prendre, cette vente est un spectacle dsolant; tout y est
misre et mensonge, un luxe ahuri; vieux restes fans, dsordre
trange, pauvret dguise. Plus d'une mre de famille, l'honneur de
son poux et de ses enfants, mourrait dsespre si elle avait, au lit
de mort, la pense que le public va la juger sur un mobilier pareil.
Que voulez-vous? il fallait qu'il en ft ainsi, d'une rvolution faite
avec ordre. Le dsordre rvolutionnaire n'a troubl que la tte des
rois; ici, l'ordre lgal fait plus que les tuer. Elle montre  nu leur
intrieur, et l'on rit de piti... voil donc ce que nous adorions?

Cette vente impitoyable a commenc un mardi; elle a dur plus de huit
jours: on a vendu d'abord les vins, puis les meubles; on a termin par
les ustensiles de cuisine; ces ustensiles appartiennent tous  cette
cuisine sucre, que l'on appelle l'office, et qui n'est ici qu'un
contre-sens de plus.

Dans tous ces petits faits de l'histoire contemporaine, qu'il ne faut
pas ngliger quand on ne peut atteindre  l'histoire gnrale, il est
surtout un homme que je cherche et qui me manque. Cet homme, c'est
Bossuet; Bossuet,  peine sorti de l'oraison funbre de Henriette
d'Angleterre. Que dirait ce grand pontife des grandeurs teintes, s'il
voyait comment, de nos jours, les monarchies finissent, comment nous
avons parodi Cromwell, que la drision a remplac la hache, et par
quelle indignit une revendeuse  la toilette fait l'office du
bourreau! J'imagine que Bossuet en mourrait de peur, ou qu'il en
deviendrait fou! Oui, grand homme, et voici les aventures de nos
jours; le petit-fils de Cond disparat de ses vastes jardins, et la
race de votre Royal ami finit avec moins de bruit que les jets d'eau
que vous aimiez, et qui se sont tus depuis longtemps.

En mme temps le dernier fils de saint Louis est chass hors du
royaume, et ses _confitures_ sont vendues dans ses cours, comme
autrefois, dans la Bible, on vendait les femmes et les enfants des
ennemis vaincus.

Des valets mettent en vente publique les oripeaux des princesses, et
c'est  peine s'il se trouve des acheteurs.

Ajoutons que nous verrons bientt sur la place publique,  l'encan,
comme un omnibus de rforme, les dernires voitures faites pour le
dernier sacre du dernier roi de France qui ait song  aller  Reims,
demander une inviolabilit qu'il n'a pu trouver dans les lois!

coutez! cette voiture dore, parfume, brode, peinte, sculpte,
couverte de fleurs, bnite, et dont chaque clou tait un
chef-d'oeuvre; ce trne sur quatre roues... il sera vendu  la crie!
un charlatan l'achtera pour y vendre, au milieu des places, ses
lixirs et ses opiats.

Qu'on me pardonne ces ides mles, ces images vulgaires, ces
rapprochements inattendus; je sais que la rhtorique en murmure, que
la logique s'en inquite, et que l'art est mcontent; mais les faits
sont l expliquant, excusant toute chose en un sujet pareil, le
sublime et l'absurde, la bouffonnerie et l'lgie, la justice et la
colre, le discours de M. de Chateaubriand, et ce chapitre mme.
Hlas! Il n'a pas t fait sans piti, sans respect et sans larmes,
pour des malheurs si cruels et si complets!




RAMBOUILLET


Vous voulez que je revienne sur les petits faits de cette grande
histoire de Juillet. Jusqu' prsent cette histoire est crite comme
elle est faite! En masse... et avec la plus grande confusion. Il
faudra bien du temps encore avant de mettre un peu d'ordre en ces
vnements qui se pressent et s'entassent, pousss par la fureur
populaire. Moi qui vous parle, j'ai bien vu ces fameux _trois jours_:
j'ai assist  l'incendie du corps-de-garde en planches, sur la place
de la Bourse, premires et fatales lueurs de cet incendie immense,
pouvante de l'Europe. J'ai vu le peuple des trois jours demander des
armes  la porte des thtres, endosser la cuirasse de carton, saisir
la lance des hros du moyen ge, aller se battre, hros sublimes et
burlesques  la fois, contre des faits qu'ils ne comprenaient pas.
Toute la ville a t branlante pendant trois jours; le peuple en
avant, au feu, brl par le soleil; les habiles se tenaient sur les
derniers rangs, incertains de leur contenance, un pied sur leurs
serments de la veille, un autre pied sur leurs serments du lendemain.
Colosse! un tremblement de terre les doit renverser comme celui de
Rhodes,  l'cart gigantesque.

Dans ce moment de confusion, tout est poudre, et fume, et soleil, 
Paris. On ne parle pas, on bourdonne! on ne pense pas, on rve; on se
regarde, on se touche, on se rit au nez, on s'admire les uns les
autres, on s'pouvante.--Est-ce bien toi? est-ce bien moi? est-ce bien
nous tous? est-ce bien Paris? Ce terrible et tremblant Paris de
juillet 1830, quand il s'est vu sans roi, a t jet dans un moment de
telle stupeur qu'il ne l'avouera pas dans l'histoire!... Il faut bien
en convenir, nous avons eu peur, sauf  nous dmentir plus tard.

Cette foule parisienne! Au fond, elle est bonne, bien faite et
bienfaisante; elle a saccag le monde politique avec un grand
sang-froid que rien n'gale. Aprs les trois jours, et quand il n'y
avait d'autre roi que M. de La Fayette, ce monarque si bien fait pour
la transition, que la royaut de France garde pour remplir tous ses
entr'actes; quand le peuple encore tonn de l'htel de ville et des
Tuileries, o il tait entr, demandait  prendre une heure de repos,
il lui vint dans l'ide, avant de voir le nouveau roi qui s'apprtait
quelque part, de revoir ce vieux roi qu'il venait de chasser, ce roi
chass si brusquement, et reu avec tant d'enthousiasme; ce Franais
_de plus_ de 1814, qui n'tait qu'un roi de moins en 1830, le roi de
la conqute d'Alger, le roi du sacre, le roi chant  son avnement,
par Victor Hugo, par Lamartine!... Il partait malheureux, innocent,
bien  plaindre; il partait... Paris le voulut revoir encore avant son
dpart; Paris a voulu savoir comment tait faite une royaut qu'on
chasse. O ville insatiable de pareils spectacles, Paris! Elle a vu
tomber Bonaparte; aprs cette immense chute elle a t furieuse
encore de voir la chute de Charles X! Le peuple comprenait cela
confusment: c'tait la dernire chute des temps passs; relevs une
heure, hlas! pour s'crouler  tout jamais.

Donnez-vous la main, Fontainebleau et Rambouillet! Ne soyez pas
jalouses l'une de l'autre, royales forts, traverses dans des
appareils si divers! A Fontainebleau, quand l'empereur dit adieu  son
aigle, la France assiste aux derniers adieux de la force. A
Rambouillet, quand Charles X exil, bien moins taill pour le drame
que Napolon, s'en allait loin du chteau des Tuileries, c'tait
l'antique royaut de France qui s'avouait vaincue  jamais. La jeune
royaut de Napolon et la vieille royaut de Louis XIV, dfaites,
l'une  Fontainebleau, l'autre  Rambouillet, quel espoir reste  la
France? Grande question autour de laquelle, malheureux que nous
sommes, nous nous agitons, sans que ce cruel problme ait fait un pas.

Le peuple donc, aprs ces trois jours, remit sa veste et son chapeau;
ceux du moins qui avaient un chapeau. Puis il s'crie: A Rambouillet!
 Rambouillet! comme en 1790 il criait: _A Versailles! 
Versailles!_ Donc il s'en fut  Rambouillet, ce bon peuple, sans
colre, et presque en riant, comme  une fte; il allait voir le roi
Charles X. S'il garda ses armes pour ce voyage, c'tait d'abord que
les armes lui allaient bien; il n'tait pas fch, chemin faisant,
dans la fort royale, de tirer une perdrix de Sa Majest, ou de
_courre_ le cerf, et de rapporter une pice de gibier  sa femme, afin
de dire qu'il avait gagn quelque chose  la rvolution.

En vrit, il faisait bien, ce digne peuple, de se donner une fois le
plaisir de la chasse au long-courre. Plaisir de roi qui lui tait bien
d. Trois jours aprs son passage dans la fort de Rambouillet, on lui
reprenait _sa_ fort, on tuait sans lui tout _son_ gibier, on vendait
jusqu'aux oeufs de _ses_ faisans, on le traitait comme si on eut voulu
le dtrousser de ces plaisirs de souverain.

Le peuple est le dernier roi qui ait chass dans les forts de
Rambouillet.

Que vous dire? Il y mit si peu de hte, et tant il fit l'cole
buissonnire; il a si mal tir sur les btes de la fort, ce peuple
qui tirait si bien sur les Suisses; il a si peu profit de sa
victoire, ce peuple dont on a si cruellement exploit la colre, qu'il
est arriv trop tard  Rambouillet! il n'a pas vu mme ce qu'il
voulait voir; le roi Charles X tait parti.

Cela est malheureux, vraiment; on ne sait pas ce que cette entrevue
aurait pu faire, si cette entrevue avait eu lieu. Peut-tre  l'aspect
de son roi vaincu,  l'aspect de ces femmes tremblantes, et qu'il
avait tant aimes,  l'aspect du tout jeune enfant qui lui aurait
tendu les bras comme un frre  son frre, le vainqueur et t touch
de compassion: il et relev le vieillard, et repoussant de la main
les stupides ministres, ils se seraient dit, le roi et le peuple: De
quoi s'agit-il? Et ils se seraient bien vite entendus l'un l'autre,
n'en doutez pas! ils auraient refait l'alliance brise, car c'tait
leur avantage  tous deux. Bont divine! la paix ne serait pas sortie
de la France, et l'meute n'aurait pas relev la tte, hydre
renaissante toujours; la contagion rvolutionnaire et respect les
peuples pars autour de nous, la triste Vende n'et pas rv la
guerre civile, les dbris infortuns de Varsovie, la ville hroque,
ne seraient pas retombs sur nos ttes, nous apportant la peste, comme
le gant des combats que nous jette le Russe. O bonheur! nous serions
rentrs dans la paix et le calme, nous autres, que la fivre avait
dvors pendant ces trois fameux jours.

Mais la fatalit des Stuarts pesait sur cette auguste maison de
Bourbon; le dernier regard du peuple de Paris, n'a pas t pour la
royaut de la France. Elle est partie une heure trop tt; elle a perdu
malheureusement l'appel du peuple en courroux, au peuple calm: voil
pourtant  quoi tiennent les dynasties! Il y eut un roi de l'Orient
fait roi par son cheval: quelques chevaux de poste, ont dcid
peut-tre, du sort de Sa Majest le roi Charles X.

A Rambouillet, le peuple de Paris fut bien surpris d'y trouver assez
de canons pour foudroyer toute la ville, assez de troupes d'lite pour
la mettre en tat de sige; il comprit alors toute l'tendue de sa
victoire! Modeste en son triomphe, il a tendu la main aux soldats, il
est mont sur les canons pour se grandir quelque peu, afin de voir se
prolonger dans les tnbres ce douloureux exil d'un si bon roi.

Cependant, la royale famille allait au pas dans ce royaume, son
domaine pendant tant de sicles; les populations se mettaient en haie
sur son passage, et, bouche bante, elles la regardaient passer. Que
le voyage dut paratre long aux nobles exils! Un garde-du-corps,
fidle, intelligent et brave, galant homme et bon crivain, M.
Thodore Anne, a racont d'une faon touchante, les premiers pas de
cet exil sans fin... Ce rcit contient toute une me. Aprs de longues
heures, ces exils, accabls de fatigue, couverts de poussire, suivis
par quelques serviteurs, qui ne pleuraient pas (si grande tait la
douleur de ces braves gens!), ils atteignirent le vaisseau de
Cherbourg: la mre et l'enfant se retournrent encore une fois, pour
regarder la France, le vieillard leva son chapeau pour saluer la
patrie, et puis ce fut une autre voix que la sienne qui dit aux
matelots: _Partons!_

Il y a dans la vaste mer un sillon que Bossuet a retrouv avec ses
yeux d'aigle, et qui s'est renouvel, bien souvent depuis Bossuet:
sillon fatal! Il a conduit Marie-Stuart, la reine d'cosse et de
France,  sa sanglante soeur lisabeth; il a livr  son oncle,
Richard III, le jeune Arthur Plantagenet, il a ramen d'Angleterre en
France, Henriette, fille de Henri IV et femme de Stuart. Bonaparte a
creus bien profondment ce sillon de la mer! Le mme sillon qui nous
ramena la famille de Louis XIV, la ramne aujourd'hui en exil.
Autrefois, ce sillon tait  peine une ride sur l'Ocan _tonn_;
aujourd'hui, c'est un large sentier incessamment ouvert aux royauts
vagabondes! L'empereur dom Pedro l'a prolong,  deux reprises, du
Portugal au Brsil!

Quand il eut tout vu  Rambouillet, le peuple de Paris se remit en
route pour ses foyers, qu'il ne quitte gure. C'tait une clatante
nuit d't, radieuse sous les constellations du ciel! Il fallut
traverser de nouveau la fort claire par la lune; on chantait, on
_disait des farces_; l'esprit parisien dbordait de toutes parts.
Celui-ci s'asseyait au pied des arbres pour rver, cet autre, tendu
sur le gazon, dormait! Chacun allait comme il pouvait,  pied, 
cheval, en voiture, sur des canons. _La Nuit d'Et_ de Shakespeare n'a
rien qui soit comparable  cette trange nuit de ferie et de
cauchemar!

Un peuple qui revient d'une rvolution et qui se promne dans les bois
au clair de la lune, mettant sur son chapeau les vers luisants du
chemin, en attendant une cocarde. Hlas! d'autre part, un pauvre vieux
roi qui s'en va, pensant  la France,  son peuple! Et le peuple
oublieux dj des absents!

Ils ne furent de retour qu' onze heures du matin, inquiets d'tre
gronds par leurs femmes, ces vainqueurs! J'ai vu passer toute cette
arme voyageuse; elle tait encore humide de la rose du matin; elle
avait coup des branches vertes dans la fort, qu'elle portait au bout
de ses fusils; elle passa devant le Palais-Royal parce que c'tait son
chemin. Nous tions l, rue Saint-Honor, plusieurs, attentifs au
rveil de la royaut nouvelle. Les habitants du Palais-Royal entendant
les voyageurs de Rambouillet, se mirent  leur balcon pour les voir
passer; le peuple salua et passa son chemin. Quand arrivrent
plusieurs voitures de Charles X, o s'talaient les vainqueurs, faute
de voitures de place, les habitants du Palais-Royal, par un mouvement
gnreux, se retirrent de leur balcon. Ces armoiries royales allaient
bien cependant aux panneaux des voitures populaires, mais les htes du
palais ne purent s'empcher, voyant ces voitures ainsi remplies, de se
rappeler le nom du matre! Hlas! qui donc et pens, en prsence des
carrosses de Charles X, et quand il s'agissait d'une couronne pour le
matre du Palais-Royal, que madame la duchesse de Berry interdite du
feu, de l'eau et du sel en France, serait aussi interdite du droit
d'aumne, et par un temps de peste encore... une aumne, prsente par
M. de Chateaubriand!

Je finirai par une anecdote horrible et vraie:

Il existe un homme  Paris, qui vit seul dans la foule et dans la
fange. Il porte un fouillis de haillons pour tous vtements; don Juan,
ml de Diogne. Il vivait au jour le jour, ne parlant  personne et
s'occupant peu des affaires, fumant sa pipe, quand il avait du tabac,
prenant l'air et le soleil, au soleil. Le 28 juillet, au plus fort de
la bataille, cet homme hors de son grenier, se rend  sa promenade
favorite; il est arrt par une barricade: derrire cette barricade,
et protg par ce rempart, un petit meutier trs-maladroit chargeait
et dchargeait son fusil, sur un peloton de Suisses, auquel il ne
faisait aucun mal. Mon _hros_ s'arrte un instant  regarder le petit
homme; impatient de sa maladresse, il lui arrache le fusil des mains,
il le charge, et, presque sans viser, il tire: un des Suisses tombe
roide mort; puis, rendant l'arme  ce maladroit: Voil, lui dit-il,
comme on se sert d'un fusil, reprenez le vtre, je vous le rends, _car
ce n'est pas mon opinion_.

Cette histoire est la tienne,  peuple de Paris! Voyant tant de
maladroits tirer depuis dix ans aux jambes de la monarchie, impatient
de leur maladresse, il leur a arrach l'arme des mains. Lui aussi il a
voulu prouver qu'il savait se servir de ses armes, il a vis juste...
Hlas!  la fin du compte, il s'est trouv que,  lui aussi peut-tre,
_ce n'tait pas son opinion_.




LA SOIRE POTIQUE


Nous avions t pendant cinq actes, haletants sous les angoisses de la
premire reprsentation; pendant cinq actes muets, attentifs, nous
avions lutt contre le silence et contre le bruit, contre les boutades
infinies du parterre; nous avions vu notre pauvre ami balott par
toutes ces mes assembles, sans pouvoir lui porter secours, sinon par
nos voeux  voix basse. Ainsi trans  la remorque  la suite de son
beau drame, nous n'avons retrouv un peu d'haleine et de calme qu' la
dernire scne. Alors, seulement, le parterre tait vaincu; le drame
tait sorti triomphant de ses langes et s'tait fait homme. Ah! ce fut
pour nous une grande joie, suivie d'un grand affaissement moral, comme
toutes les joies extraordinaires de ce monde. Quand tout fut fini, on
rappela notre ami; l'acteur jeta son nom au public, et nous sortmes
triomphants.

Nous autres, cependant, les amis du pote, les amis de son enfance
potique,  l'heure o son drame allait au collge et faisait des
vers latins, il nous et dplu d'assommer ce pote de nos louanges;
nous laissmes la foule se prcipiter au-devant de son triomphe, et
bien srs de le retrouver heureux, nous fmes l'attendre en certain
entre-sol tide et coi, o nous avons l'habitude de nous blottir quand
nous voulons tre heureux entre nous, et tout seuls.

Ce qui avait t prvu arriva: notre ami, charg des loges du dehors,
nous revint repu de gloire. Il entra, aussi bon enfant que s'il n'et
pas fait un chef-d'oeuvre, et nous autres, bons enfants comme lui,
n'emes rien de plus press que de lui demander comment il se portait.

Et, sur mon me! en vrai physiologiste, je ne trouvai rien de chang
dans sa personne; sa voix n'tait gure plus mue et son pouls ne
battait pas plus fort; son coeur, qui touche  l'hypertrophie (il en
est mort), tait gonfl comme  l'ordinaire.

--C'est bien cela, Frdric, lui dis-je, c'est bien ainsi que l'on
doit revenir d'une bataille: tu es bien digne, ami, d'avoir lutt avec
ce rude jouteur qu'on appelle un parterre, et de lui avoir dvor
l'orteil. Veux-tu prendre une tasse de th?

Comme Fanny lui versait du th, avec son mlancolique sourire anglais,
on frappa lgrement  la porte; vous savez, un coup lger, dont la
vibration se fait sentir dans le coeur; il n'y a que la main d'une
femme qui frappe ainsi: plus le coup est lger, plus la porte est vite
ouverte. La porte s'ouvrit  deux battants, et nous vmes entrer  la
suite l'une de l'autre: Florence, Amlie, Eugnie, les trois cousines,
nos bien-aimes, qui venaient partager le grand triomphe, ou plutt
qui venaient demander leur part  nos louanges. Ce drame applaudi, ce
sont elles qui l'ont fait, il est n sous le feu de leurs regards, il
a grandi aux battements de leur coeur, il a fait ses premiers pas
entre leurs mains jumelles, il a souri  leurs sourires, il a pleur 
leurs larmes, comme faisait le petit Astyanax.

Soyez aussi les bienvenues, nos trois amies! et maintenant que nous
sommes l runis tous les sept, vieillards de vingt-quatre 
vingt-cinq ans...

Une larme roulait encore dans les yeux d'Eugnie:

--Oh! dit-elle, quel bonheur de pleurer! Que je hais le drame en loge
dcouverte,  la clart du gaz, sous les regards de la foule, en
public, le drame pour tout le monde, et que cela est fatigant et
douloureux, d'arriver  des motions pareilles en robe serre et les
cheveux boucls! Non, non, je n'ai pas reconnu notre drame; _ami_
Frdric, j'ai trop mal pleur pour le reconnatre; j'ai trop pleur
en dedans pour m'y plaire; j'ai trop contenu mon motion pour m'tre
amuse. Et maintenant, ne causons pas, si vous voulez, pleurons! Or,
la pauvre enfant, blonde et triste, eut volontiers sanglot jusqu'au
lendemain.

Mais elle est trop nerveuse et trop frle pour que nous lui
permettions de s'abandonner  ses subites douleurs. Cette me a besoin
d'tre taye de mille manires, si nous ne voulons pas qu'elle
succombe en proie  l'assaut de ses passions.

Prosper, qui la connat et qui l'aime, ne lui permit pas d'essuyer une
seconde larme; il lui arracha son mouchoir.--Je m'tonne, Eugnie, lui
dit-il, que toi qui es ne un si grand pote et si grand artiste, tu
te sois amuse  pleurer ainsi,  un conte en prose,  un drame en
langue vulgaire; ne vois-tu pas qu'au lieu de pleurer, tu devrais
adresser  M. Frdric de svres paroles, pour n'avoir pas crit sa
tragdie en vers?

La dissertation littraire une fois entame, Eugnie, qui n'avait plus
de mouchoir, essuya sa dernire larme avec sa main; Frdric baisa la
main humide d'Eugnie, et nous voil tous, parlant pour ou contre le
drame en vers, et nous jetant dans toutes les dfinitions sur la
vrit dramatique, une mode qui nous est venue quand nous n'avions
plus de drame nulle part.

Chacun de nous parla et parla trs-bien de cette hypothse:  force de
bien parler, personne  la fin ne s'entendit plus; heureusement
qu'aprs mille divagations charmantes, Eugnie, par mille dtours,
nous ramena au point de dpart.

--Oui, dit-elle, Prosper a raison; avec un si beau sujet d'amour,
c'est un meurtre de n'avoir point parl en vers; le vers est le
langage de la passion, la voix de l'amour qui souffre et de l'amour
heureux; le vers, c'est le bien dire et le vrai dire; la posie est la
langue des dieux, et la langue des femmes depuis qu'il n'y a plus de
dieux: n'est-il pas vrai que tu es de mon avis, Florence? A ces mots,
Eugnie regardait Victor, Victor baissa les yeux.

Il faut vous dire que nous vivions dans une amiti si parfaite, et que
nous nous comprenions si bien et si vite, que chacun de nous avait
devin, et cela depuis longtemps, les tendresses rciproques de
Florence et de Victor, qu'ils croyaient si bien caches dans les plus
profonds et les plus chastes replis de leur coeur. L'histoire de
Frdric et d'Eugnie s'tait manifeste, il y a six mois, dans le
drame de Frdric.

milie, tait parmi nous, assistant avec un intrt gal  nos luttes
obstines autour des petits mystres de l'esprit et du coeur. Quant 
Fanny, elle n'avait pour nous tous qu'un sourire, une me, une vie;
elle tait notre frre, notre ami, notre soeur, notre enfant, elle
tait... Fanny.

Je vis tout de suite, et d'un coup d'oeil, comment d'un drame en prose
fait pour la foule, applaudi par la foule, nous pourrions passer 
quelque drame en vers, fait pour nous, par nous, applaudi, admir par
nous seuls.

--Je suis de l'avis de Prosper, et du vtre, milie! le drame
doit-tre crit en vers; avec cette diffrence: il y a le drame de la
foule, et le drame de quelques-uns. Parlez, s'il vous plat, parlez 
la foule en prose; parlez-lui le premier langage venu, non pas le plus
simple, mais le plus facile  entendre. Le drame intime, le drame du
coeur, le drame personnel, appelle invitablement la forme potique:
et, puisque nous sommes runis, je suis sr, vous, Amlie, et vous,
Florence, que si vous vouliez, vous avez en rserve, en un coin de
votre mmoire, plus d'un bel acte de tragdie crite en vers, et dans
lequel vous jouez le beau rle! Or a, voulez-vous que nous essayions
de le construire, ce drame enfoui dans vos souvenirs? Vous tes l
quatre, jeunes et belles; faisons un drame en quatre actes;
choisissez-le, et toi, Florence, commence, si tu veux commencer, avec
la permission de Victor.

Florence regarda Victor! Il fut consentant  sa posie; alors, d'un
ton de voix si doux, qu' peine on l'entendait, elle parla en stances
gales, comme fait un enfant qui s'essaie  marcher:

    Je t'aime! encor ce mot, tu ne peux t'en dfendre,
    Car ce n'est pas d'espoir que je te viens parler;
    Mais je souffre:  tes pieds, laisse-moi donc rpandre
            Des larmes pour me consoler.

    Je t'aime, tu le sais, et, lorsque dans ton me
    Cet amour dvorant arrive malgr toi,
    Tu mets  le nier ta vanit de femme;
                Je te dirai pourquoi:

    D'apprendre un peu ton coeur, moi, j'ai fait mon tude;
    Chaque mot que j'entends, le geste que je vois,
    Se gravent dans mon me, et, dans ma solitude,
            J'observe ton geste et ta voix.

    Ce n'est pas quand la danse, entre nous passagre,
    Sme avec un regard ou l'espoir ou les pleurs,
    Lorsqu'avec tes deux soeurs la musique lgre
            Vous balance comme des fleurs;

    Ce n'est pas quand ta main, sur les touches dociles,
    Rduit toute mon me au soin de t'couter;
    Comme si j'entendais dans leurs accords faciles
            Mon bonheur que tu vas chanter.

    Il est d'autres sjours que l'me entire habite,
    De secrets mouvements que l'on n'a pas voulus,
    Des regards qu'on n'a pas dtourns assez vite
            Et qu'un regard a dj lus!

    O la saine raison sous de vives paroles,
    O le regard plaintif prs d'un rire moqueur,
    Ta douce voix mue avec des chants frivoles
            Dit si bien ton me  mon coeur.

    Ta belle me est un feu, mais ton esprit le glace.
    L'harmonieux aveu d'un amour invent
    Te touche; et tu souris d'un pauvre amour sans grce,
            Aussi nu que la vrit.

    Or celui-l sera ton matre et ton idole,
    Qui chantera le mieux son amour clatant;
    Et moi, qui donnerais ma vie  ta parole,
                Tu me diras: Va-t'en.

    Hlas! je ne suis rien qu'un malheureux qui t'aime,
    Cr pour faire un nombre arrt par le sort;
    Ignor dans ma vie, et qui ne sais pas mme
            Si quelqu'un apprendra ma mort.

Quand elle et fini, la pauvre enfant! elle fut cacher sa tte dans le
sein de Victor: il y eut alors un moment de silence charmant; jamais
les premires scnes de l'_Iphignie_ de Racine ne nous avait remus
comme ces simples vers, exposition touchante d'un amour qui commence.

Un instant aprs, je repris la parole:--Ceci est bon pour le premier
acte, Florence, il nous faut un noeud  l'action qui s'engage! Alors
que l'un de nous, s'il l'ose, ajoute une lgie  ces vers tout
remplis de promesses...

--Ce sera moi, dit milie, aussi bien, je souffre et je suis en peine
de ces vers que j'ai reus ce matin!

A ces mots la sensitive, jetant de ct ses longs cheveux noirs, nous
rcita ces vers d'un ton inspir:

    Que je me suis tromp cette premire fois
    O je vis son regard, o j'entendis sa voix!
    Je me dis: Dans mon me, o tant d'amour respire,
    Sa voix et son regard n'auront aucun empire.
    Non! ce n'est pas ainsi que mes jeunes amours
    Ont rv l'tre aim qui doit avoir mes jours!
    Je ne sais o je pris cette folle assurance:
    Mais de ses traits lgers la fragile apparence,
    Son timide regard, mais qui ne cache rien,
    Son frivole enjoment, le piquant entretien,
    Sa voix, dont la fracheur  tant de calme unie,
    Ignore de l'amour la plaintive harmonie,
    Tout rassura mon coeur, qui ne put concevoir
    Avec tant de faiblesse un absolu pouvoir.
    Dans son corps frle et doux qu'un seul regard embrasse,
    L'enfance  sa jeunesse a conserv sa grce.
    Je crus mon me forte  ct d'un enfant,
    Et, sans me souponner, je vins la voir souvent!
    Mais un jour que soudain je la trouvai lgre
    D'oublier dans sa main une main trangre,
    Que je voulus m'en plaindre et ne pus m'exprimer,
    En me sentant souffrir, je me sentis l'aimer.

Et quand elle eut fini:--Oui, reprit-elle, voil ce qu'il m'a crit
lui-mme ce matin, l'ingrat, pour qui je souffre! Oh! vous aviez
raison de le dire, c'est un acte bien cruel que ce second acte de
l'amour!

Arthur, qui n'avait rien dit:--Consolez-vous, ma belle milie, en nous
chantant: Chagrins d'un jour! Le drame que vous jouez est encore peu
compliqu, et le dnoment est si loin! Je suis plus malheureux que
vous, mon troisime acte approche; il y a tant de tragdies qui n'ont
que trois actes et qui sont compltes! Ayant ainsi parl, il se leva,
et, s'appuyant sur le fauteuil d'Amlie, pench sur elle, il rcita
les vers suivants, d'une voix triste et douce, en homme qui n'a plus
d'espoir.

    Eh bien, oui, je suivrai tes ordres absolus,
    Ami, je l'oublierai; mais ne m'en parle plus,
    N'en dis rien: quand ta voix la dnigre et l'outrage,
    Je ne l'aime pas moins et souffre davantage.
    Je sais tous ses dfauts dont tu me vas parler.
    Quand ta froide raison croit me les rvler,
    Tu ne dis que les torts dont mon amour l'accuse:
    Je sais tout; mais je l'aime, et voil son excuse.
    Est-ce  toi, que l'amour a brl si souvent,
    A demander pourquoi, par quel art dcevant
    Ses traits, sa voix, son nom font frmir tout mon tre?
    Pour avoir, insens! voulu la mconnatre,
    Combien amrement j'ai subi son pouvoir!
    Non, tu ne conois pas, tu ne peux concevoir
    De ses jeunes attraits l'irrsistible empire;
    C'est un air enivrant qu'autour d'elle on respire!
    Rappelle-toi le soir, quand le jour meurt dans l'air,
    Cet horizon d'automne o vibre un ple clair,
    Dans l'ombre transparente o dorment les prairies,
    L'astre lointain flottant sous des formes chries,
    L'eau tide des ruisseaux s'exhalant dans les airs,
    Les oiseaux dans les bois emportant leurs concerts,
    Et la brise du soir de son aile sonore
    Agitant les parfums que la nuit fait clore...
    De mme qu' cette heure, il semble que parfois
    De l'ange qui nous garde on entende la voix,
    Et que, tout plein du charme o notre me s'enivre,
    Sans concevoir sa joie on soit heureux de vivre,
    De mme quand ses yeux, sur mes yeux arrts,
    Versent jusqu' mon coeur leurs vivantes clarts,
    D'un vol doux et brlant, sur mon me affaisse
    Je sens flotter son me et planer sa pense.

--Cela devient triste, dit Eugnie, vous tes trop potes et trop
dramatiques, ce soir: mes matres, si vous m'en croyez, l s'arrtera
notre drame, le drame commenc de nos amours de vingt ans. Moi qui
vous parle, n'ai-je pas dit mon cinquime acte dj deux fois? Il est
vrai que je suis unie  un pote, messieurs,  un pote tragique!
voulez-vous sauter  pieds joints le quatrime acte, et passer au
cinquime? _Allons-y gaiement_, disait Talma.

A ces mots, Frdric se leva:

--Je te le dfends, dit-il, Eugnie; je vous en prie, Eugnie,
rendez-moi mon cinquime acte.

Mais elle, d'un ton svre:

--Puisque vous avez os l'crire, il faut l'entendre, nous sommes ici
le public assembl, et nous jouerons notre cinquime acte, malgr
l'auteur. Croyez-vous donc que ce soir, il y a trois heures, si
l'envie nous en avait pris, vous auriez eu le droit d'arracher votre
tragdie inacheve aux mains du souffleur? Une fois lance, il faut
que la tragdie aille  son but; le parterre seul a le droit de
l'arrter; nous sommes ici le parterre, coutez donc mon cinquime
acte.

Alors elle nous lut d'abord d'un ton grave, et bientt d'un accent
pntr le morceau suivant, vritable cinquime acte d'un roman qui
n'tait pas prs de finir.

    Jeune, j'ai quelquefois rv que la fortune,
    Dans son vol, par un autre ardemment pi,
    Ddaignait le puissant dont le cri l'importune,
    Et sur mon seuil dsert venait poser le pi.

    Alors, c'tait le luxe o le riche se noie:
    Des ftes dans les nuits, des ftes dans les jours,
    Les chevaux, les banquets, et les salons de soie,
    Et sur un lit dor les plaisirs sans amours.

    La haine, dont le bras me frappe sans relche,
    En des moments amers m'a fait rver aussi
    Que de mes ennemis je tenais le plus lche
    tendu sous mes pieds, criant: Grce et merci!

    C'est un sombre plaisir,  cette heure funeste,
    De voir couler des pleurs pour ceux qu'on a verss,
    Et d'appuyer sa main sur le coeur qu'on dteste,
    Pour y sentir la peur qui bat  coups presss.

    Plus souvent, coutant la douce fantaisie
    Qui sme mes longs jours d'harmonieux travaux,
    Je rve que je vois la belle posie,
    Plus belle, me sourire entre tous mes rivaux;

    Et la gloire se lve  ma forte parole,
    Les hommes devant moi courbent alors leur front,
    Et sur le mien o brille une sainte aurole,
    Pour ne plus l'oublier, ils apprennent mon nom!

    Tous ces biens sont rvs, o je ne veux plus croire,
    Pour qui j'eus tant de voeux, d'espoir et de regrets;
    La richesse aux mains d'or, la vengeance et la gloire,
    O mes chres amours, je vous les donnerais.

    Je les donnerais tous pour un mot de ta bouche,
    Qui, tout bas, pour moi seul doucement prononc,
    Me dirait: Je te crois, et ta douleur me touche,
    Tu m'aimes; tu dois bien souffrir, pauvre insens!

    Ou bien, si tu craignais que ton regard de flamme
    Ne dvort ma vie et mon me  son feu;
    Et si, tremblante encor en ta pudeur de femme,
    D'un mot ou d'un regard tu redoutes l'aveu,

    Reste muette, et cache une larme essuye,
    Dtourne ton beau front et tes beaux yeux de moi;
    Mais que du moins ta main sur la mienne appuye
    La presse doucement, et dise: Je te croi.

    Et si, des pleurs brillant sur ta vue obscurcie,
    Un jour tu me disais, en me tendant la main:
    Ami, je suis contente, et je te remercie.
    Ce jour serait ma vie, et ce mot mon destin!

Voil toute notre soire, ainsi nous avons pris notre revanche avec le
parterre en nous passant du parterre, en nous passionnant sans lui, en
versant de douces larmes, sans avoir besoin de ses clameurs.

Chacun de nous joua son rle en ce drame intime, et moi qui n'tais
que l'auditoire, avais-je rien de mieux  faire qu'a retenir ces vers
pleins de jeunesse et d'amour?




LA RUE DES TOURNELLES


On tait  la fin du souper. La simple maison de la rue des Tournelles
runissait ce jour-l, tout ce qu'il y avait,  Paris, de grands
seigneurs sans prjugs, de petits abbs sans dvotion, de gens de
lettres sans envie. En effet, c'tait dans cette aimable retraite que
se construisait en silence cette exquise politesse qui a fait autant
la gloire du dix-septime sicle, que la perfection de ses orateurs et
de ses potes. Sous le brillant roi Louis XIV, au milieu de
l'admiration universelle, une femme qui n'tait que jeune et jolie
entreprit d'avoir une cour au del de cette cour, et parvint  tre un
pouvoir indpendant de ce pouvoir, si jaloux de tous ses droits. Et
notez bien que l'entreprise de mademoiselle de l'Enclos tait d'autant
plus incroyable, que cette jeune femme avait  combattre  la fois les
habitudes et les correctes exigences d'une poque soumise  l'opinion
publique, le plus grand et le plus sage tyran de ce beau sicle.

C'tait plus encore contre l'opinion, contre la cour qui la
repoussait, que mademoiselle de l'Enclos s'tait rvolte. Jamais,
dans sa premire jeunesse, elle n'avait voulu comprendre qu'une femme
put tre dshonore par les mmes actions dont les hommes font toute
leur gloire; et du jour o elle fut sa matresse, elle se promit bien
(Dieu merci, elle a tenu ses promesses!) de ne jamais se soumettre au
joug des traditions, non plus qu' cette vertu sans rcompense que les
hommes ont appele fidlit. Une fois donc que mademoiselle de
l'Enclos eut renonc  la bonne renomme, elle se jeta  corps perdu
dans toutes les vertus qui font un galant homme. A ce compte, elle fut
tout sa vie amie aussi fidle et dvoue que matresse inconstante et
lgre; au demeurant pleine de grces et d'attraits, pleine d'esprit
et d'indpendance, et surtout attentive  n'obir qu' son amour, 
viter toutes les influences trangres  sa passion du moment. Mme
il arriva plus d'une fois, que la dame, en frmissant de son courage,
loignait un grand seigneur qui lui plaisait, pour prendre un malotru,
uniquement parce que le grand seigneur tait puissant et riche, et que
son rival, n'avait rien.

Aussi bien, fire de son indpendance et de sa probit, Ninon russit
vite  se faire respecter des hommes qui l'entouraient, et ce respect
faisant sa force, il arriva bientt qu'elle se mit  la tte de toute
la littrature frondeuse et de toute la philosophie sceptique de son
temps. Le chef-d'oeuvre de tous les sicles, _Tartuffe_, il fut
admir, pour la premire fois, dans le salon de mademoiselle de
l'Enclos. Ninon le vit natre et grandir sous ses yeux; elle
l'encouragea de ses regards, comme elle encouragea les premiers vers
de Voltaire enfant; et mme on rapporte, et c'est Molire qui le
raconte, que Ninon,  la premire lecture de _Tartuffe_, fut indigne
 ce point, qu'elle traa de verve un autre portrait de l'hypocrisie
religieuse.

Il y avait, dit Molire (Molire lui-mme!), en ce portrait, une si
grande quantit de traits fins et railleurs, d'indignation moqueuse et
spirituelle, que si ma pice n'et pas t faite, je ne l'aurais
jamais entreprise, tant je me serais cru incapable de rien mettre sur
le thtre, d'aussi parfait que ce Tartuffe de mademoiselle de
l'Enclos!

Et non-seulement Molire, mais tout ce qu'il y avait de gens d'esprit
dans ce sicle avec lui: La Fontaine, Chapelle, Racine et Despraux,
le vieux Corneille, le grand Cond, et quelques femmes d'un grand nom,
moins timores que les autres... Ne les citons pas, par respect pour
leurs petites filles, qui pourraient me lire, et qui se trouveraient
maladroitement compromises.

Quand la reine Christine vint  Paris, elle voulut voir mademoiselle
de l'Enclos, comme une des plus singulires merveilles de ce temps si
fcond en merveilles. La reine dchue trouva cette autre reine, en
tte--tte, je vous laisse  penser avec qui?... avec le bon, le
froid, le mthodique, le savant Huyghens; ce brave homme, en l'honneur
de sa passion, tira de sa cervelle un quatrain presque aussi ridicule,
mais plus excusable que le fameux distique de Mallebranche sur le
_Beau Temps_.

Toutes ces admirations de personnages si divers et de caractres si
opposs, et cette unanimit d'loges donns  la singulire existence
de cette fille galante et philosophe, en ont fait un remarquable
personnage, qui n'avait jamais eu de modle, et qui n'eut ensuite, 
mon sens, que d'insipides copies, dont, cent ans plus tard, madame de
Tencin fut encore la moins mauvaise. Il est vrai, qu'avant Ninon, la
France avait possd Marion Delorme; mais Marion Delorme, matresse un
instant du premier ministre, tait (par la misre)! son _espion_,
autant que sa matresse, au contraire, mademoiselle de l'Enclos,
l'honnte homme, est ray du double emploi. Ninon, par elle-mme et
toute seule, s'tait faite ce qu'elle tait, l'amie dvoue et souvent
utile de toutes les disgrces, la protectrice claire de tous les
talents naissants. Elle tait la seule femme,  cette poque, osant
biller tout haut, en pleine acadmie, ce qui lui valut une verte
semonce du secrtaire perptuel. Ceci dit, vous concevrez trs-bien
que mademoiselle de l'Enclos ne saurait se comparer  pas une de ses
devancires. Elle ne fut ni Phryn, ni Las, ni rien qui ressemblt 
ces courtisanes avares et charmantes, dont l'ancienne Grce a conserv
le souvenir. Ninon ne ressemblait gure  la belle Aspasie;  ct
d'Aspasie on pouvait toujours voir Pricls;  ct de Ninon c'est 
peine si l'on entrevoit Saint-Evremont, l'abb de Lattaignant ou
l'abb de Lafare, et autres grands hommes, ou petits abbs, de mme
poids.

Il y aurait bien encore une analogie  saisir entre le salon de
mademoiselle de l'Enclos et le salon plus que littraire de l'htel de
Rambouillet; mais l'analogie est chose fade, et, s'il vous plat, sans
tant disserter, nous entrerons dans notre histoire.

On tait donc, je l'ai dj dit,  la fin du repas, au milieu de
quelque intressante conversation, comme il s'en tablit toujours
entre gens d'esprit et de gaiet qui ne songent qu'au moment prsent,
lorsqu'on vit entrer dans la salle une belle personne qui n'tait
nullement attendue. Sortir de son sige, sauter au cou de la nouvelle
arrive, s'extasier, se rcrier, se lever de table, entraner toute
l'assemble  sa suite dans le salon, tout cela fut l'effet d'un
instant pour mademoiselle de l'Enclos. A la vivacit de ses
empressements, il tait facile de voir qu'il s'agissait pour Ninon,
d'une amie, entre toutes, qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps. Et
de fait, ce n'tait rien moins que mademoiselle d'Aubign, la veuve de
Scarron, qui venait,  une heure indue pour elle, visiter Ninon dans
sa demeure, au moment o sa cour tait la plus nombreuse, bien assure
qu'elle tait de ne trouver en ce logis de la biensance que des amis
qu'elle avait reus autrefois  ses dners de la rue d'Enfer: aussi sa
visite fut-elle un grave sujet de mille saillies.

On la disait dvote! s'cria Chapelle en la revoyant; mais j'ai
toujours soutenu, que c'tait une affreuse calomnie!--C'tait une
vritable calomnie! rptrent tous les convives. Alors, sans qu'on
pt remarquer l'embarras de la nouvelle arrive, les plaisirs de la
soire reprirent leur cours. On lut d'assez bons vers et de la prose
assez mdiocre; on fit une musique innocente sur un clavecin peu
sonore. On devisa de Bossuet, de Fnelon, de madame Guyon et de
Pascal; on ne dit pas un mot du roi, du ministre, et de rien qui
sentt la Bastille:  dix heures frappantes, les visiteurs prirent
cong des deux belles amies. Mais, dans la foule, on ne put s'empcher
de sourire en voyant le marquis de la Chtre, en poussant un long
soupir, baiser les belles mains de Ninon, chez qui madame Scarron
passait la nuit.

C'tait une coutume de ce temps-l de partager son propre lit avec ses
amis, et de ne pas souffrir qu'ils en eussent d'autre, toutes les fois
qu'on les recevait sous son toit. C'est ainsi qu'autrefois, dans
l'Orient, une des conditions de l'hospitalit consistait  porter le
premier,  ses lvres, la coupe offerte  son hte. Que cette habitude
soit venue par suite de cruelles dfiances, elle est reste une trace
ingnieuse et touchante de l'hospitalit antique. De mme on pourrait
croire que la coutume dont je parle, cette communaut dans le repos,
tait peut-tre, au dix-septime sicle, un rsultat des horribles
trahisons de la Ligue ou de la Fronde. L'histoire constate le fait,
sans l'expliquer; elle a pris soin de nous apprendre que c'tait, 
cette poque, un tmoignage d'amiti. D'ailleurs, mademoiselle de
l'Enclos et son amie taient depuis longtemps habitues  partager le
mme lit. Quoi d'trange? cette intimit de la nuit, favorise par un
calme parfait, et par la lueur incertaine et vacillante du _mortier_
brlant de l'tre devait exciter grandement les confidences et les
aveux, que deux femmes jeunes et belles ont  se faire, toutes les
fois qu'elles sont restes longtemps sans se voir.

Ninon, mieux que toute autre, connaissait l'effet puissant de ce clair
obscur, et combien il favorise de nafs panchements. Sans contredit,
il tait visible que son amie, venant ainsi seule,  cette heure, au
milieu de son salon... une prude! avait quelques rvlations
importantes  lui faire, et bien des conseils  lui demander.
Pourtant,  l'embarras de madame Scarron, mademoiselle de Lenclos
comprenait que son secret ne lui chapperait pas sans peine... elle
fit semblant de n'en supposer aucun! Elle se contenta de combler son
amie de prvenances, de tendres reproches, de bons conseils, et la
belle afflige,  ces douces paroles, retrouva toute sa confiance...
Il y avait longtemps que mademoiselle de l'Enclos ignorait le destin
d'une femme qu'elle aimait tendrement. Elle ne savait donc rien, de
bien prcis sur la vie de son amie.

On lui avait dit seulement qu'aprs la mort de Paul Scarron, son
mari, sa veuve avait obtenu de la reine-mre, et du roi, plus tard,
une pension de mille cus avec bien de la peine, et aprs bien
des prires; qu'ensuite, obissante aux amours de madame de
Montespan, elle s'tait voue  l'ducation du jeune duc du Maine,
un des enfants de Louis XIV: plusieurs bruits avaient mme circul
sur la faveur  laquelle la gouvernante tait arrive auprs du
pre de son lve; mais il y avait dans ces bruits tant d'incohrence
et d'invraisemblance, que mademoiselle de l'Enclos ne savait auquel
entendre; aussi mourait-elle d'envie d'tre informe, une fois,  coup
sr.

Mais quoi! la dame avait trop d'esprit pour procder par la mthode
interrogative, la plus sotte des mthodes, depuis qu'il y a des
secrets sous le soleil; Ninon savait trop bien la majest d'un secret
dans lequel une femme est compromise, pour ne pas apporter dans cet
claircissement tout ce qu'elle pouvait avoir d'indiffrence et de
froideur apparentes.

Elle parla donc trs-peu  son amie; aprs le premier _bonsoir!_ elle
parut tout occupe des minutieux apprts de sa toilette de nuit. Ce
fut avec la mme lenteur qu'elle se dlivra de ses longues dentelles,
de ses paniers, du peu de rouge qu'elle mettait alors pour obir  la
mode; peut-tre mme cette charmante femme oublia le secret qu'elle
allait dcouvrir, en voyant sa taille encore si svelte et si bien
prise dgage des larges et ridicules machines qui en dfiguraient les
contours. En effet, pour une femme  cette poque, il y avait le soir
une heure bien prcieuse de simplicit et de grce, pendant laquelle
elle pouvait se fliciter  loisir de la blancheur de sa peau, de la
souplesse de sa taille, de ses noirs et longs cheveux, en un mot, de
toutes les beauts sans fard, qu'elle tait oblige de dguiser
pendant le jour.

De son ct, madame Scarron, srieuse et mthodique, dfaisait avec
lenteur les modestes atours de la journe. On l'appelait _la dame aux
beaux jupons_! Il eut fallu dire la belle honteuse. Il y avait dans
son action quelque chose de la pudeur d'une jeune fille dans le
dortoir de son couvent; et pour un oeil exerc, il tait visible,  la
solennit de madame Scarron, de s'apercevoir qu'elle avait t
l'pouse d'un homme _vieux_ et impotent. A la fin pourtant les deux
amies furent prtes  se mettre au lit; Ninon s'y jeta la premire,
vive et lgre comme toujours; son amie avec tant de circonspection et
de timidit craintive, qu'on et dit que le bon Scarron tait
ressuscit.

En mme temps, se souvenant de ses longues prires du soir, la belle
veuve se mit  les rpter tout bas, pendant que Ninon criait tout
haut la seule prire qu'elle et su de sa vie: Mon Dieu! faites de
moi, la femme que vous voudrez, pourvu que je sois toujours un honnte
homme.

Il n'y avait pas une heure que les deux belles amies taient couches,
feignant toutes les deux de dormir profondment, et ne dormant l'une
ni l'autre, lorsque enfin la conversation commena  peu prs comme un
conte des _Mille et une Nuits_.

--Dormez-vous donc si profondment, ma chre Ninon, et ne voulez-vous
pas m'adresser une parole de toute la nuit? murmura madame Scarron,
avec un son de voix timide, comme si en effet elle et craint de
trahir le sommeil de son amie.

--Je dors, rpondit Ninon avec un de ces jolis billements qu'elle
avait mis  la mode; je dors, ma belle amie; entre nous il me semble
que la nuit n'est faite que pour cela.

--C'est qu'en vrit, ma chre, la chambre est si remplie de parfums,
et ces figures de Mignard sont si belles, ce lit est si moelleux, que
cette atmosphre diabolique m'empche absolument de fermer l'oeil;
j'aimerais mieux causer ne pouvant pas dormir.

--Voici, ma chre d'Aubign, un vritable propos de jansniste. Eh!
dites-moi donc, pourquoi la vie est faite, s'il faut la passer sur un
grabat? Puisque Mignard fait de jolies peintures, pourquoi
mademoiselle de l'Enclos n'en parerait-elle pas sa chambre? Et s'il
plat au cygne de se dpouiller tous les ans de son duvet, pourquoi
irais-je coucher sur la paille, comme cette pauvre duchesse de la
Vallire qui est morte  la suite de ses austrits de carmlite?

--Pauvre et malheureuse femme! Quel est le moment de sa vie, ma chre
Ninon, que vous lui envieriez, si vous aviez  le choisir?

--Moi, envier madame de la Vallire! s'cria Ninon; ah! ma chre, vous
me connaissez bien mal! Pourtant, ajouta-t-elle aprs un moment de
rflexion, ce dut tre un beau moment quand elle vit ce roi jeune,
amoureux, charmant qui tremblait en lui disant: _Je vous aime,
aimez-moi!_

--Oui, certes, ce dut tre un beau moment, reprit madame la belle
veuve, et figurez-vous ce grand roi mettant aux pieds de sa matresse
tout ce qu'il avait de gloire et de pouvoir? Voyez-vous, d'ici, madame
de la Vallire prsidant aux conseils d'tat, reine  Versailles,
protgeant les lettres et les arts, et jetant partout la douce et
salutaire influence de ses grces et de sa beaut.

--Et vous-mme, ajoutait mademoiselle de l'Enclos, voyez donc,  votre
tour, cette infortune aprs que cet amour s'est envol! tout
l'abandonne!

Elle appelle... on ne lui rpond pas! Elle pleure... on ne voit pas
ses larmes! Elle prie... et sa prire est repousse! Ah! vraiment le
digne sujet de notre envie! Elle avait tout donn  ce prince ingrat;
elle lui avait sacrifi la vertu et l'honneur d'une demoiselle; elle
s'tait mise  ne vivre que pour lui, par lui, et tout d'un coup....
Pauvre femme! Hlas! Je la vois encore prenant le voile. La chapelle
tait tendue en noir. M. de Condom venait de prononcer un de ces
lugubres discours qui brillent du feu sombre de l'enfer. Les beaux
cheveux de la _soeur de la Misricorde_ tombrent impitoyablement sous
le fatal ciseau, et de tant de grces, de beauts, il ne fut plus
parl qu'une fois, pour nous dire que tout cela tait mort, couch sur
la cendre, et dans toutes les austrits d'une vie de pnitence et de
repentir.

--Heureusement, ajouta madame de Maintenon, que le roi n'est plus tel
qu'il tait alors, volage, inconstant, volontaire, uniquement occup
de plaisirs et de ftes; c'est aujourd'hui un homme austre, et qui
sera fidle  qui prendra le soin de l'occuper, de lui plaire et de
l'intresser.

--Ce n'est plus le mme homme, ah! oui! j'en conviens, reprit Ninon;
mais si son coeur est toujours le coeur d'un goste, je ne vois pas
en quoi le roi aurait gagn  perdre les grces de la jeunesse. Il est
moins jeune et moins beau, trs-ennuy, trs-ennuyeux. Certes, nous
comprenons l'heureux amant de madame de la Vallire, entour de posie
et d'admiration; mais, entre nous, ma chre, j'envie un peu moins les
amours de madame de Montespan.

--Madame de Montespan! reprit la belle jansniste; je vous assure, ma
bonne amie, que madame de Montespan est plutt le flau que l'amour de
Louis XIV; c'est une femme si emporte, si volontaire et si
violente... Le roi en a peur.

--Eh! par mon saint patron, que voulez-vous donc que fasse madame de
Montespan des dernires heures d'amour de ce roi, dj plong dans les
horreurs de l'ge mr? N'est-ce dj pas bien assez qu'elle lui
permette de l'aimer, faudra-t-il encore lui chanter chaque matin un
cantique d'actions de grces! Non, non, ma chre, il n'en doit pas
tre ainsi. Louis est un grand roi, j'en conviens; mais, nous autres
femmes, n'avons-nous pas aussi notre royaut? Ds que nous sommes
aimes, ceux qui nous aiment, sont gaux devant nous. En vrit, je ne
vous comprends pas de blmer, comme vous faites, cette belle et
superbe madame de Montespan, la seule des matresses du roi qui ait
compris et dfendu sa propre dignit. Pour moi qui vous parle, si le
roi m'aimait, ce serait tant pis pour lui, je ne me conduirais pas
autrement que madame de Montespan.

--Pourtant, je vous dirai entre nous, ma chre, que le roi ne veut
plus d'elle, et que cette haute faveur o vous la voyez, n'est que le
commencement d'une interminable disgrce.

--Une disgrce, ah oui! la disgrce sera toute pour le roi: que
voulez-vous que madame de Montespan y perde? Elle changera ce matre
ennuy et lass de tout, contre un amant beau, jeune et tendre,
amoureux! Pardieu! perdre un roi qui s'ennuie, et gagner un amoureux
qui nous enchante, je ferais ce march-l tous les jours!... Mais, si
madame de Montespan s'en va, quelle est la malheureuse qui la
remplace?

Il y avait dans ce mot: _La malheureuse!_ un accent si pitoyable, que
madame Scarron revit soudain toutes ses injustices! madame de
Montespan, qu'elle supplantait aujourd'hui, avait commenc sa fortune,
elle l'avait tire de la misre, elle l'avait prsente au roi,
l'avait dfendue contre les rpugnances de Sa Majest, lui avait
confi l'ducation de ses enfants, et tant d'autres souvenirs que le
remords attire, en si grand nombre, en un coeur coupable d'une
mchante action!

A la fin, reprenant la parole, et les yeux baisss:

--Cette malheureuse, c'est moi, ma chre, et voil le secret qui me
pesait sur le coeur.

--Ah! malheureuse, est-ce bien possible? Est-ce vrai? Vous-mme! Un
tablissement si dangereux! Quoi donc, entoure  ce point de
considration et de respect, renoncer  votre gloire! Perdre ainsi le
got du combat au milieu de la journe, et pour qui? pour un matre
sans piti... Mademoiselle de la Vallire et mademoiselle de
Fontanges! madame de Montespan! En vrit, je croyais mademoiselle
d'Aubign plus ddaigneuse et plus fire que cela!

--Mademoiselle d'Aubign, reprit madame Scarron, ne sera la matresse
de personne; elle sera, si elle y consent, l'pouse du roi!

--S'il vous pouse, reprit mademoiselle de l'Enclos sans paratre
tonne, hlas! vous voil encore une fois  la merci d'un mari qui ne
vaudra pas ce beau mariage, et plaise au ciel que Votre Majest ne
regrette un jour le bonhomme Scarron.

--Scarron! voil un nom que le roi ne veut dj plus entendre, on
m'appelle  Versailles, madame de Maintenon.

--A la bonne heure, madame; mais il n'est pas moins vrai que vos
annes les plus heureuses se sont passes chez Paul Scarron. C'tait
un pauvre diable, il est vrai, mais jovial, amoureux, ne songeant qu'
plaire, et  faire des contes. Quoi donc! parce qu'on veut le
dpouiller de son nom dans votre personne, ne vous souvient-il plus
que c'est pourtant lui qui vous a mise au monde? Ah! pauvre couronne,
si vous faites cette insigne folie, plus d'une fois dans le _Salon de
la Reine_, aurez-vous le vif regret de cette longue salle tapisse de
livres o notre ami Scarron nous donnait de si mauvais, mais de si
gais soupers, supplant souvent au rti qui manquait, par une de ces
bonnes histoires que sa belle pouse racontait si bien.

--De grce, assez de souvenirs, disait madame Scarron les mains
jointes! laissons le pass, contemplons l'avenir. Le roi, Versailles,
la royaut... y songez-vous?

--Eh! c'est justement parce que j'y songe que je vous trouve
malheureuse. N'avez-vous donc pas vu Versailles, depuis que le roi n'y
donne plus de ftes? Versailles est le lieu du monde le plus triste.
Ils vieillissent! Ils tournent  la dvotion. Dans cette ville si
belle et si froide, dans ces palais superbes, o la solitude et le
silence ont tabli leurs tabernacles, l'ennui a choisi son sjour. A
peine ces alles, si bien tenues, sont-elles traverses par quelques
antiques courtisans, ou quelques femmes sur le retour. C'en est fait!
le grand rgne du roi est pass. Le peuple entier commence  se
trouver pauvre; il dteste les dragonnades de Louvois; il s'inquite;
il a hu nagure un long prologue d'opra, o le roi tait
mtamorphos en soleil. Quant au roi lui-mme, je ne vois en lui que
ce qu'il est rellement, un pauvre sire timor et tremblant pour
l'avenir; un corps vieilli, un coeur blas par le souvenir perptuel
de sa majest toute puissante. Hlas! de bonne foi, Versailles est un
dsert, le roi est un fantme! On vieillit si vite et si cruellement
sur ces hauteurs! Pensez-y,  digne fille de ces vaillants d'Aubign,
coureurs d'aventures! Par grce, par piti pour vos aeux, n'allez pas
vous mler, de gaiet de coeur,  toutes les vieillesses de notre
sicle; il a pass avec une effrayante rapidit. Ce grand sicle,
affaire d'un instant: un grand bruit tout d'un coup suivi d'un morne
silence. Turenne est dans la retraite, le grand Cond soupe chez lui,
ou se promne  Chantilly; Despraux, jadis si mchant, fait une
ptre  son jardinier; le bon La Fontaine s'amuse  des cantiques et
vient d'crire une satire; Racine, depuis la chute de sa _Phdre_ et
le succs de Pradon, s'est retir dans sa tente: il n'y a plus qu'un
nomm La Bruyre, que je ne connais pas, que personne ne connat, dont
le livre occupe encore la ville et la cour. Nous sommes des
arbrisseaux grandis dans une serre chaude; restons  notre place, et
n'allons pas,  nos derniers jours, nous mler aux vieilles intrigues
de ce satrape d'Asie  l'heure o nous avons sauv du grand dluge
notre esprit, notre beaut, l'amiti, l'amour, les plaisirs de la
posie et les bons mots. O reine de beaut! si vous voulez rgner,
c'est si facile! D'un seul mot, le vrai monde est  vos pieds.

Et madame Scarron semblant peu convaincue.--coutez-moi, s'criait
mademoiselle de l'Enclos en se levant sur son sant, coutez un aveu
que je ne ferais pas  vous-mme, s'il ne s'agissait de vous sauver.
J'tais la fille d'un pauvre musicien, et j'avais  peine quinze ans,
une matine d'hiver, mon pre et moi nous vmes entrer dans notre
humble demeure le favori, l'missaire, le confesseur du terrible
cardinal de Richelieu. Le Pre Joseph venait me chercher de la part de
son minence, et mon pre en tremblant m'ordonna de le suivre.... Je
le suivis sans crainte... Au fait, le cardinal tait si vieux, j'tais
si jeune, que n'et t ma rpugnance de donner la main  cet affreux
capucin, je me serais fait de cette visite une partie de plaisir. A la
fin, nous arrivmes au Palais-Cardinal. Je traversai une haie de
gardes et de mousquetaires, et tout  coup, dans une vaste salle, et
vis--vis une large table o il _travaillait_, j'aperus Richelieu, et
je me trouvai tte  tte avec ce _matre_! pargnez-moi la douleur de
raconter le sang-froid d'un homme, immolant  son plaisir d'un instant
une innocente crature qu'il ne devait plus revoir. Pourtant cet homme
tait bien une faon de Louis XIV; mais, de cet instant, me voyant si
misrablement fltrie, je jurai de ne pas appartenir  un poux, je
jurai une haine immortelle aux misrables qui vont, cherchant au sein
des plus honntes familles de quoi amuser leurs dernires annes de
dbauche; et jamais, sans un serrement de coeur, je n'ai vu tant de
malheureuses qui, sduites par je ne sais quel aspect de grandeur ou
de fortune, ont t perdre leur vie en un misrable esclavage!...
Elles pouvaient tre heureuses et libres... en disant: _non!_

Tel fut le rcit de mademoiselle de Lenclos. Il y avait dans son
discours une motion vraie et douloureuse  ce point que madame
Scarron, touche de tant d'amiti, se prit  pleurer.

Bientt, fatigues de tant de secousses, elles s'endormirent; et le
matin elles se sparrent ayant dormi et pleur ensemble, pour la
dernire fois. Vous savez ce que devint l'illustre veuve, et comment,
pendant quinze ans, elle fut, aprs le pre Lachaise, la personne que
le roi aima le mieux; vous savez ce que fit Ninon de l'Enclos, le jour
de son soixante-dixime anniversaire, avec le jeune et frais abb de
Chteauneuf....

C'est  vous  nous dire quelle fut la plus heureuse et la plus sage
de ces deux femmes... Celle-ci, abandonne  toutes les passions de la
vie; celle-l, rsigne et patiente aux sommets fabuleux des plus
fabuleuses grandeurs!




LA VILLE DE SAINT-TIENNE

--1828--


Si l'on vous disait srieusement: il existe  cent lieues de la
Chausse-d'Antin une ville de forgerons et de charbonniers
presqu'aussi riche que la ville de Paris, entoure (et voil fte) de
bruit, de fume et d'une poussire ternelle, une ville trange, hors
du monde et de tous les mondes connus, qui n'entend parler que de loin
en loin, de nos plaisirs de chaque jour, de Rossini et de mademoiselle
Mars. La cit des renoncements, qui ne ferait aucune diffrence entre
M. Albert et mademoiselle Taglioni! Elle en est reste  M. Delille
pour la posie,  Lachausse pour le drame,  M. de la Harpe pour la
critique. Elle a foi dans les pomes de Baour-Lormian, dans les
bergres de Ducray-Duminil; elle se passe, et volontiers, de
bibliothque et de spectacle;  peine on y trouverait, par hasard, un
bon tableau; ville immense, dont huit gendarmes font toute la force
arme, et qui n'a pour se distraire ni les assises, ni la cour d'un
prfet, ni acadmie  glantine d'argent, ni socit d'harmonie, en un
mot, rien de ce qui fait le charme et le dlassement d'une honnte et
paisible aggrgation d'honntes bourgeois; mais en revanche elle a du
fer, du charbon, de la soie et des fusils, des bches, des faux, des
couteaux; la lave ardente qui tombe  grands flots dans la fournaise,
et de l'or comme en un conte des _Mille et une Nuits_.

Si quelque voyageur encore mu de ce drame trange, et le visage
couvert de cette suie huileuse, qui remplace ici les parfums de l't
et les fleurs du tilleul aux derniers jours de l'automne, venait vous
dire: En fait de bien-tre, d'activit d'industrie, d'conomie svre
et de passions comprimes, vous n'avez rien lu de pareil dans les lois
de Lycurgue; s'il ajoute en s'inclinant, que dans ces lieux,  demi
sauvages, le couvre-feu se sonne  huit heures du soir, au moment o
le frais commence, et que le travail arrive  quatre heures du matin,
au moment o le sommeil est charmant; alors, sans doute,  mortel
aim des dieux...

Vous regarderiez si votre habit est encore assez neuf, et, prenant
cong de vos livres, de vos plaisirs, de vos ftes de chaque soir,
vous monteriez en diligence,  moins que vous ne prfriez l'isolement
de la chaise de poste et le pav brl... et brlant.

Pour bien faire, il faut arriver  Saint-tienne un beau soir, aux
rayons couchants du soleil, quand l'astre blouissant jette un dernier
clat sur le dme d'paisse fume, ternel _couvre-chef_ de l'antre
o le Cyclope accomplit sa tche  grand bruit. Saint-tienne est
englouti dans une valle profonde et triste; autant que Rome elle est
la ville aux sept collines. Au fond de ses montagnes sans verdure et
sans ombrage, et s'tendant,  et l au hasard, elle s'inquite assez
peu d'obir aux lois de la symtrie, aux exigences du paysage,  la
chanson du psalmiste: Je suis noire et je suis belle! _Nigra sum sed
formosa!_ La ville est un chaos. L'entre est une caverne; il faut
entrer par la rue de Lyon, comme on tomberait dans un prcipice.
Allons, courage, et parcourez cette rue troite et bruyante, encombre
d'un peuple en guenilles, au visage noir, aux dents blanches: entrez
par cette horrible rue,  sept heures du soir, et vous aurez perdu en
dix minutes tout ce que le souvenir de nos villes de France peut avoir
d'lgance. Un voyageur qui a travers Nevers, la ville o mourut
Vertvert, qui a contempl ces rues proprettes, ces jolies maisons en
terre vernie, et s'est arrt sous ces fentres complaisantes, o se
montre en nglig du matin quelque dame curieuse: oh! dit-il, le
dsagrable contraste: entrer  Saint-tienne, le soir, par la rue de
Lyon.

A cette heure, en effet, cinq cents forges bruyantes sont en
mouvement, non pas une forge parisienne avec son petit feu, son
soufflet de salon et son enclume portative, mais un immense fourneau,
un brasier brlant comme pour les armes d'Achille; un soufflet qui
fatigue un homme, une enclume  tuer Polyphme, et, pour chaque
enclume, trois grands forgerons, autant de femmes cheveles,
travaillant le fer comme une simple dentelle. Ajoutez un tas de
petits forgerons, abrits par le toit de chaume qui s'avance dans la
rue, l'clat de la flamme, l'cre odeur du soufre en fusion, le bruit
du fer, l'tincelle qui vole et la scie au cri dur, les chars qui se
heurtent, l'aboiement des chiens, les chansons des hommes, les
jurements des femmes; une avalanche  tout briser de bruits, de cris,
de hurlements, de clameurs! Vous marchez une heure au milieu de ce
fracas terrible. Simples villes de l'Orient, o donc tes-vous!
fraches fontaines, palmiers, natte hospitalire de la nuit, et vos
contes sans fin, quand le voyageur enchant s'endort, coutant le
deuxime kalender?

Vous arriverez enfin dans une place isole et noire, coupe en deux
par un corps de garde, o la sentinelle est endormie. Ici viennent
mourir les lueurs de la flamme et le bruit de l'enclume. A
Saint-tienne il n'y a pas de profession de hasard comme  Paris; pas
de ces vagabonds officieux, toujours prts  vous servir;  huit
heures du soir, vous auriez peine  trouver quelqu'un sur la place
pour vous indiquer l'auberge assez semblable aux htelleries de la
cit, du temps de la Ligue.

On entre en traversant la cuisine, on passe devant le tourne-broche
charg de viandes; on traverse une petite cour pleine de fumier, on
monte un escalier de bois; on se jette sur un lit  fleurs gothiques,
et l'on dort, si l'on peut... A minuit va commencer le commerce de la
ville. A cette heure fatale, consacre encore en telle ville de
l'Allemagne aux apparitions et aux fantmes, vous entendez tout 
coup, un grand bruit de chariots roulant avec un bruit de tonnerre.
On se croirait aux environs de l'Opra, quand le pre Nourrit donnait
la rplique  madame Branchu.

Voil l'heure o la ville de houille envoie  tout l'univers le
produit de son travail: les ballots sont prpars, les fourgons sont
chargs, la nuit est paisse, hol! tout s'branle. On adresse  Paris
les brillantes soieries; les petits couteaux et les socs de charrue 
l'Amrique; l'Angleterre rclame l'acier travaill, qu'elle nous
renvoie avec son poinon; l'Allemagne achte des fleurets, qu'elle
nous revendra, plus tard sous ce titre: _sollingen_. Une ville
surprise par l'assaut est moins active et moins agite avec plus de
bruits et de soubresauts; seulement personne dans les rues, que des
charretiers; aux fentres, personne! Tout est mystre en ces envois:
c'est  qui cachera le mieux le nombre de ses commissions, l'adresse
de ses commettants, l'importance de ses marchandises; on s'pie, on se
surveille, la rivalit retient son souffle, en grande terreur de se
trahir.

Un peu plus tard, au grand jour, tous ces marchands qui ont exploit
des millions dans la nuit, qui se sont cachs l'un de l'autre avec
autant de soin que s'ils eussent commis une mauvaise action, se
saluent comme de francs amis, se plaignant entre eux de la duret des
temps, de la raret de l'or, de leurs magasins qui regorgent de
marchandises. Honnte mensonge! et pas un de ces grands ngociants n'y
est tromp.

Et le lendemain au rveil, si vous avez pu dormir, aprs avoir fait
cette longue et minutieuse toilette du matin  laquelle tout bon
Parisien ne renonce jamais, je vous avertis que vous venez de vous
rendre ridicule dans toute la ville, si le prsent jour n'est pas un
dimanche. Vous sortez, vous visitez la ville... Ah! l'assemblage
trange!... des ruines et des palais, un htel, massif comme un htel
vnitien qui serait sans grce,  ct d'une choppe; une maison basse
en pierres de taille, et six tages qui menacent ruine! O misre! 
fortune!... Imaginez la rue Saint-Jacques avec son peuple quivoque et
pauvre, traversant subitement la rue Royale et sa somptueuse lgance!

Tout est confondu dans la ville aux sept collines; luxe, indigence,
hasard. L surtout, le hasard est un grand dieu. L surtout, vous
regrettez le Paris libre et cette vie aux mille aspects si divers, qui
se rpand de toutes parts. La moindre action de ce peuple noir et
grand, ami des choses bien faites, s'opre sous l'empire de l'ordre.
On agit,  Saint-tienne, comme en vaste caserne,  la baguette du
tambour-major: une arme en bataille, n'a pas plus de prcision.

Hier, vous tes entr dans la ville au bruit mthodique de trente
mille marteaux, retombant en cadence sur quinze mille enclumes; vous
vous tes endormi au bruit de douze cents chariots, expdiant des
ballots  tous les grands chemins du monde connu, et voici, ce matin,
que vous retrouvez le mme ordre, et la mme prcision. Portez...
fardeaux! fabriquez, armes! montez, fusils! aiguisez, baonnettes!...
et feu partout!

Voici le matin, le bruyant matin! une arme de jeunes filles rondes,
ramasses, rebondies, au teint anim, aux larges mains, aux jambes
solides, va se rendre  l'ouvrage au pas acclr d'un bataillon. Ce
sont les ouvrires de la ville;  peine au monde, chose rare pour de
pauvres filles! les filles de Saint-tienne ont un mtier certain;
elles font des rubans, elles font des lacets, elles travaillent la
soie;  leurs mains vaillantes, sont confis ces fils plus prcieux
que l'or, dont les tissus sont destins  des reines. A Saint-tienne,
vritable rpublique pour l'orgueil, il n'y a pas une servante, et pas
une grisette... il y a _l'ouvrire_!

La grisette parisienne, jeune et vive, accorte, est inconnue en ces
domaines du travail srieux. Dj pour une certaine partie de
citoyens, la fille attache  la soie est une artisanne du second
ordre; il y a dans la ville, tel vieux Stphanois qui coudoiera avec
mpris l'_ourdisseuse_ la plus frache et la plus jolie; un pareil
homme, au fils qui doit hriter de son enclume, recommande quelque
grande ouvrire, habile  tracer une lime, habile  manier le fer, qui
va se pencher, hardiment, sous une meule d'usine, et vous aiguisera
trois cent haches en un jour, sauf  se briser le crne sous l'norme
meule qui l'entrane, et la jette au gouffre silencieux.

O la ville trange! Le pote, pour se faire pardonner ses cyclopes,
leur a donn la posie: qui de nous n'a souvent chant cette idylle de
Thocrite, quand le farouche pasteur, assis sur le bord de la mer,
prend son chalumeau, et propose  la foltre et blanche Galate de
crever son oeil unique? A Saint-tienne, cyclope sans flte et sans
Galate, antique refuge de forgerons aux moeurs rudes et sauvages,
plus d'une fois on a tent d'adoucir les moeurs de cette immense usine
en lui donnant un travail plus facile et plus doux. Vains efforts! on
n'a fait que ravir  la cit sans repos le peu de verdure qu'elle
avait conserv.

Quand j'tais un jeune colier stphanois, rvant aux paysages de
Virgile, en plein jardin de racines grecques, rcitant aux rochers:

    _Stephan_: couronne; tienne en vient!

il n'y avait dans la ville que deux endroits o l'colier pt lire 
son aise _les passions du jeune Werther_, ou btir son premier roman
d'amour: c'tait Valbenoite et Monteau. Valbenoite tait alors un
vallon solitaire, avec de grands arbres, un grand jardin de trente
perches, dans lequel j'ai vu le premier paon de ma vie, comme une
merveille inconnue  la civilisation que j'habitais. J'entends encore
les oiseaux de Valbenoite et le bruit du moulin, je vois encore les
linges de la blanchisserie de Jeanneton, tendus triomphants au
soleil. Splendeurs d'un arpent oubli par la houille, et nglig par
l'enclume! Hlas! je n'avais pas vingt ans que l'_oasis_ avait
disparu. Ils ont abattu la fort de six arbres, pour y tablir des
machines  lacets; du simple et paisible moulin, ils ont fait une
usine; il n'y a pas jusqu' Jeanneton, ma bonne nourrice, qui ne soit
devenue une riche dame, en cdant  l'industrie une cabane que mon
pre lui avait donne! Et le beau paon? Le pauvre oiseau, malgr son
brillant plumage, a t sacrifi, ainsi que le jardin,  des produits
chimiques. Le moyen  prsent d'aller  Valbenoite lire son Werther!
Quant  Monteau, adieu les prairies et les collines qui nous
abritaient de leur silence! Ah! Monteau, te voil forge, et
haut-fourneau! et madame de Pompadour y peut chanter sa chanson:

    Nous n'irons plus au bois,
    Les lauriers sont coups.

Pour la premire fois j'ai regrett, en parlant de Saint-tienne, de
ne pas savoir un mot de cette science toute nouvelle qu'on appelle
statistique; M. Charles Dupin l'a invente  son profit! La
statistique et l'conomie politique me paraissant, aprs les cols en
papier et les cannes  fauteuils, les deux plus belles inventions de
notre poque. crivez donc, sans savoir un chiffre, sur une ville o
tout est commerce!... et deux et deux sont huit et quatre sont cent.

Ah! la belle page, si j'avais crit l'histoire d'un seul _eustache_!
Un eustache est un couteau sans ressort,  manche de bois, noirci au
feu, orn d'un trou  l'extrmit, pour y passer une ficelle: cet
instrument, aprs avoir pass par dix-huit mains diffrentes, revient
 trois liards, et se vend deux sous, du collge Louis le Grand, 
Chandernagor. Ce que j'ai le plus admir en France, disait Fox, en
1802, ce sont les eustaches de Saint-tienne. Cependant, en 1802,
c'tait une assez belle poque de gloire militaire, sans compter que,
pour la gloire littraire, nous en tions aux comdies de M. Collin
d'Harleville,  la tragdie de M. Luce de Lancival... aux bons mots de
Brunet.

Que j'aimerais aussi  savoir comment se fait un fusil 
Saint-tienne! Ce n'est pas faute, croyez-moi, d'avoir vu la fabrique,
d'avoir jou, jeune enfant, dans l'atelier de Stellein, ce bon et
infatigable Stellein, qui a fait tant de belles choses dans sa vie! Un
ouvrier prend  la fois trente ou quarante lames de fer, runies et
ptries ensemble; il rduit toutes ces lames, runies en une seule et
mme lame! Vous diriez d'un simple argile, tant l'ouvrier est le
matre de sa matire: il tord, il tourne, il alonge, il raccourcit, il
imprgne son dessin dans le double-canon, sur le canon.

Et tantt, vous aurez un simple fusil de guerre, une de ces armes
terribles dans les mains des soldats d'Austerlitz.

Tantt, chasseur! voici ton fusil de chasse, arme lgre et rapide.
Encore un effort; appelez  votre aide le ciseau de Dumarest et de
Dupr, vous aurez la plus belle arme du monde, digne du pacha
d'gypte, une de ces armes brillantes, parsemes d'argent et d'or,
qu'on ne peut changer raisonnablement que contre la matresse du
Klephte:

                      C'est un Klephte  l'oeil noir
    Qui l'a prise, et qui n'a rien donn pour l'avoir.

Si je continue ainsi, adieu ma statistique! Cependant,  ct de ces
foudres de guerre, si solides et si vite faits: fusils, pistolets,
baonnettes;  ct du fusil de luxe qui demande une anne;  ct de
l'enceinte o toutes ces armes sont essayes avec un fracas
pouvantable,  triple charge;  ct de tout ce peuple dont chacun a
sa tche,  celui-ci une vis,  celui-l un _chien_,  celui-l une
platine,  celui-l le bois sculpt,  l'autre la ciselure, et tant
d'autres dtails bien distincts, qui font de chaque dtail autant de
mtiers diffrents, vous trouvez tout  coup de grandes enceintes
isoles et tristes. Figurez-vous je ne sais combien de mtiers runis,
des courroies attaches  des centaines de rouages de fer, faisant
tourner des milliers de dvidoirs. En ces grandes usines, le fil et la
soie reoivent leur mouvement de la vapeur, se croisent et se mlent
dans tous les sens,  et l, faisant jaillir mille dessins rapides et
varis; et quand, par hasard, un seul fil se brise, aussitt le lacet
auquel il appartient, s'isole de tous les autres: immobile, il attend
qu'on le remette en rapport avec le mouvement qu'il a perdu, pendant
que les autres lacets vont toujours.

En effet, ce n'est pas une seule machine, mais ce sont l autant de
machines qu'il y a de lacets, ou de dentelles, ou de tulles, car on
fait de tout  Saint-tienne, et par tous les moyens: par un courant
d'eau, par la vapeur, par les bras des hommes, souvent mme par le
simple mouvement d'un pauvre cheval aveugle attach  la roue. Il y a
telle maigre haquene,  Saint-tienne, qui a gagn plus d'argent 
son matre que les brillants coursiers de lord Seymour, dans les
courses du Champ-de-Mars.

On a beaucoup parl jadis de la Hollande, aux marais fangeux, et de
ses richesses  payer l'Angleterre.

Manchester est aujourd'hui proclame une seconde Amsterdam, par
l'importance de ses produits et son commerce... eh bien, je ne crois
pas que le flegme hollandais ou l'activit anglaise soient plus dignes
de l'attention du monde que l'industrieuse patience de l'homme de
Saint-tienne, et son acharnement  utiliser la moindre parcelle de
cette terre de charbon... du mot grec _karbo, je brle_, dont on a
fait _escarboucle_! Il existe encore aujourd'hui dans la ville un
honnte fabricant, aussi riche qu'une cantatrice italienne; il avait
lu, dans son enfance, _les Gorgiques_ et traduit le pre Rapin, et
ces deux lectures lui avaient laiss je ne sais quel got champtre
qui l'a forc  avoir une maison de campagne, une _villa_, avec des
ombrages et des ruisseaux murmurants.

Que disons-nous? le _hoc in votis_, est encore crit en grosses
lettres, sur la porte d'entre,  la grande admiration des passants!
Le digne homme avait pris en amiti ma jeunesse, parce que je
comprenais ses citations latines, et qu'en se promenant avec moi, sous
les tilleuls rabougris de la grande route, il pouvait revenir sur les
souvenirs potiques de sa jeunesse et sur les plaisirs innocents de
_prdium rusticum_. Je veux vous y conduire, me dit-il un jour; vous
verrez mon bosquet, ma naade, ma _ruine_, car j'ai aussi une ruine:
c'est un dlicieux sjour. Nous partmes, le lendemain, pour ce
sjour dlicieux.

La maison tait plante sur un sommet lev, et btie en htel du
faubourg Saint-Germain. Pour avenues (les belles et riches avenues de
vieux arbres que la fournaise a dvores!) ils avaient construit une
longue chemine de pompe  feu, dont l'paisse fume jetait une odeur
de soufre insupportable; tandis que la machine, en dehors du puits,
faisait jaillir des torrents d'une eau noirtre qui formait une boue
infecte autour de l'habitation. Voil mon donjon! me dit l'honnte
ngociant, en me montrant la chemine; voil mon foss fodal! A mon
sens, j'aurais t bien niais de perdre cent bonnes perches de
terrain, dans lesquelles je puis trouver une mine d'or. Disant cela,
nous entrmes dans la maison.

C'tait une maison semblable  toutes les maisons de la ville enfume:
un carreau d'argile, sans tapis; des meubles en noyer noirci par la
fume; un feu de tourbe  chaque appartement; pas un tableau, pas une
gravure,  peine un livre; une huche; un garde-manger, du linge tendu
dans le salon. Et le jardin? dis-je  mon hte.--Le jardin?... Le
voil!... Une ruine!

Cette ruine tait un four  chaux: encore un gouffre de fume et
d'infectes vapeurs, au milieu d'herbes dessches, en prsence d'une
plate-bande de tulipes dont la tte tait tristement penche, faute de
pluie. Je n'ai jamais vu de ronces pareilles; cette brique rougetre
au milieu de ces fleurs fanes, tait d'un effet dsolant. Venez plus
loin, me dit le propritaire de ce beau lieu; venez contempler tout
mon domaine, vous rafrachir dans mon bosquet, et vous reposer dans
mon parc... Parc et bosquet, six pieds de long. En avanant,
j'entendis un bruit d'eau ml  de rauques harmonies qu'il tait
impossible de reconnatre. Ici, mon homme tait triomphant. Le Ntre
et La Quintinie taient dpasss par son gnie. Il avait trouv le
moyen d'tablir l, au fond de son bosquet, dans la rivire, une scie
 scier du marbre. La machine allait toujours avec son craquement en
faux-bourdon  vous rendre possd.

Il me fallut passer cinq heures dans cette mortelle habitation; et le
soir,  l'heure ordinaire du coucher,  huit heures, quand je pus
monter dans ma chambre,  la lueur d'une chandelle ftide (on ne brle
pas autre chose  Saint-tienne), j'aperus dans la plaine mille feux
pars, des montagnes de tourbe enflamme; il s'agit seulement de faire
perdre  la houille son odeur sulfurique et tout ce qu'elle a de
malfaisant, au grand avantage des _villas_ d'alentour. En gnral, on
tourmente le charbon de toutes les manires, dans ces douces
campagnes. Ils sont parvenus  le changer en fer,  force de fourneaux
enflamms, de rouages mouvants: la terre en tremble. La maison de mon
hte, aux neiges prs, pouvait passer pour une habitation du Vsuve, 
l'heure o le volcan jette au loin, la flamme et la cendre! Et le
lendemain, quand je m'veillai au chant du coq (le coq chante, en
cette terre dsole), je retrouvai de mon premier regard, l'paisse
fume de la pompe  feu, l'infecte fume du four  chaux, la noire
fume du charbon purifi; j'entendis les cris aigus de la scie... et
tout l-bas, dans le lointain,  ct d'une fabrique de tuiles, je
dcouvris... le chemin de fer!

Ce chemin de fer, le premier qui ait t construit dans le royaume de
France, est une des merveilles du monde[1]. Le pont sous la Tamise
serait mme achev que le chemin de fer de Saint-tienne resterait
une merveille. Il ne s'agit pourtant que de deux bandes de fer places
 quelques pieds l'une de l'autre, et se prolongeant sur une chausse
pratique pour les recevoir; mais ces deux lignes de fer parcourent,
avec la rapidit de l'clair, quarante lieues de poste; elles
traversent trois montagnes; elles uniront bientt le Rhne et la
Loire, deux chemins qui marchent; elles feront de Saint-tienne un
entrept universel. Dans ces deux lignes de fer est contenu l'avenir
de la cit! Par le chemin de fer, la France n'aura plus rien  envier
 l'Angleterre; nous lui sommes suprieurs par la simplicit des
moyens; c'est une gloire dont les nations de l'Amrique se sont
avises les premires, et qui nous et t bien utile  nous autres
peuples fastueux et imprvoyants de l'Europe, qui commenons des
ouvrages pour l'ternit, et qui ne les finissons jamais!

   [1]: Ceci tait crit en 1828!!!

Mais ces merveilles du feu et du fer sont une tude fatigante; un
voyage au bord du Rhin, au fond de l'Allemagne, je n'ai pas dit dans
les montagnes de la Suisse, un voyage d'une anne aux pyramides,
serait beaucoup moins pnible au voyageur que huit jours d'tude 
Saint-tienne; quand vous auriez vu tout le sol, et toutes les
merveilles que le soleil claire, vous n'auriez encore vu que la
moiti de la ville. Une cit souterraine envahit  chaque instant
cette patrie des mineurs; ce Saint-tienne souterrain est le vrai
Saint-tienne. Ici, la fortune et les trsors de la cit des vivants.

Voulez-vous connatre Saint-tienne  vol d'oiseau! grimpez sur la
montagne. Au sommet de ce puits qui se prolonge dans les entrailles
de la terre, un mauvais tonneau encore infect du vin du cr est
attach  une mchante ficelle; entrez dans ce tonneau, asseyez-vous
sur les bords; vous aurez pour contre-poids un homme noir arm d'une
lampe de fer aussi grossire, aussi terne que s'il n'y avait pas un
forgeron dans la ville; il n'y a de pareilles lampes que dans les
mines de Saint-tienne ou dans les romans de Walter Scott. Ces mines
s'tendent sous toute la ville: toute la ville dpend de ces mines;
elles fournissent du charbon aux deux tiers de la France, et la
fournirait pendant des sicles encore. Dans cet espace  la fois vaste
et rtrci, sont contenues toutes nos ressources manufacturires, tout
est l, notre fer, nos armes; ces belles armes qui ont fait la terreur
de l'Europe et gagn les batailles de l'Empire, noble fer souple et
poli, plus lourd que les _canons_ de Versailles, mais aussi plus
solide et mieux fait pour de longues guerres.

Parcourez lentement ces longs souterrains, mesurez ces rochers de
houilles, arrtez-vous devant ces familles entires de charbonniers,
colonies sombres, leur berceau est suspendu  une colonne de charbon,
leur jeunesse se passe au murmure d'un ruisseau fangeux! O bonnes
gens! Ils viennent au monde en ces valles de la houille! Ici, leur
jeunesse! ici, leurs amours! ici, leurs bonheurs! Gens heureux tout
autant que s'ils vivaient en plein soleil, au milieu de la langue
italienne, dans la campagne de Rome, sur les bords de l'Arno!

Le Tibre... et l'Arno! notre fleuve est aussi clbre! il a sa gloire!
Interrogez le premier ngociant qui passera dans la rue en vieux
chapeau, ses mains dans ses poches et l'air proccup: Monsieur, o
donc est le _Furens_? Il ne vous rpondra pas, ou s'il vous rpond,
ce sera pour vous montrer ddaigneusement une humble rivire, et que
dis-je? un simple ruisseau, un filet d'eau sale, charg d'une cume
blanchtre, et se tranant  peine  travers la cit qu'il endort.
Ceci est le Furens, saluons le Furens! De si petit fleuve est sorti
Saint-tienne. Il est le matre! il est force, orgueil, richesse,
espoir, sant! O Furens bienfaiteur! _Prsidium et dulce decus!_ Du
torrent que voici, viennent les eaux de la ville;  lui seul
appartient la sant publique, la propret publique, la richesse: il
donne au fer la force, et le pliant  l'acier. Vienne Gargantua avec
une soif ordinaire, adieu notre filet d'eau! et plus de soierie, et
plus de fer, plus d'or, plus de vastes coffres o s'engouffre le tiers
du numraire de la France.

O torrent plus fertile et plus aim que le Galze enchant! tes rives
sont des rives potiques entre toutes! J.-J. Rousseau s'y est
agenouill; chaque anne, il relisait l'_Astre_; et quand il vint
demander le Lignon, dans un beau moment de posie, on lui montra le
Furens! Malheureux que je suis, disait Rousseau.

Dans la position de J.-J. Rousseau, sa colre tait une justice! Quel
dsappointement plus triste que de passer des ombrages frais de
d'Urf, de ce ciel bleu qu'il savait si bien faire, de ces moutons
poudrs de rose, en ces pturages dresss comme des sofas, de ces
bergers en batiste, de tout le joli de la pastorale  la Sgrais, 
toute la laideur des manoeuvres, des forgerons, des ouvrires de
Saint-tienne? Soyez attentifs!  l'heure de midi, voici nos bergers
sur leurs portes avec leurs bergres, en plein soleil, accroupis 
terre, et rassembls l, pour manger, comme les portefaix romains,
tendus devant la statue mutile de Pasquin. Il n'y a qu'une heure de
comdie  Saint-tienne, et la voici: figurez-vous tout un peuple
attendant et dvorant, toute l'anne,  la mme heure, le mme potage,
si l'on peut appeler potage une espce de mortier de pommes de terre
et de pain, qui suffit  entretenir tant de vigueur. Ce potage est
contenu dans un norme vase, appel: _bichon!_ Le _bichon!_ a ne se
fait que chez nous! par nous... pour nous! Un pot verniss et
contourn  la diable, orn d'une anse, et voil tout le mnage d'un
Stphanois. Le bichon est  Saint-tienne ce que le bouclier tait 
Sparte: _Reviens, mon fils, ou dessus ou dessous!_ Le bichon est le
seul meuble qu'on respecte dans la ville, le seul dont on soit jaloux.
Un pre le transmet  son fils; une femme l'apporte en dot  son mari;
le vieillard mange dans son bichon de jeune homme. Le bichon est
reluisant, heureux, coquet, solennel! c'est une espce de vase
hollandais, avec autant de bonhomie dans le port, entour d'autant
d'ides domestiques et riantes; un dieu Lare qu'on respecte dans nos
familles; il a des droits que l'on ne conteste pas  l'heure o se
sert la soupe. Le bichon de l'aeul passe avant celui du pre,
jusqu'au bichon du tout petit enfant qui est de taille  lui servir
toujours, lors mme qu'il deviendrait un gant. Que de fois, aprs
avoir fait une grande fortune, assis  sa table charge de vaisselle
opulente, le banquier stphanois a-t-il oubli son orgueil d'enrichi
pour revoir le bichon de l'ouvrier figurer au milieu de ses plats
d'argent. Tel cet empereur romain qui fait placer sur sa table des
vases de terre, en souvenir de son pre, le potier!

Voil tout ce que je sais des moeurs de la ville et de la ville mme.
Ce faible essai, qu'on prendra pour un roman peut-tre, n'est pourtant
qu'un simple et vridique aperu de ce mlange inou de grossiret et
de richesse, de travaux sauvages et d'opulence svre, de gnie exact
et laborieux et d'ignorance.

Que penser, en effet, d'une ville opulente et fconde en grands
artisans, qui ne compte pas un crivain passable et pas un pote, pas
un homme assez bien n pour tenir une plume avec l'nergie et le
courage que demandent l'enclume et le marteau?

Ville trange, elle envoya jadis  la Convention nationale l'armurier
Nol Pointe, orateur  la manire de Mirabeau, aussi vhment et
peut-tre inspir mieux que lui!


FIN




   TABLE DES MATIRES


                                                           Pages.

    PRFACE                                                     1

    AVANT-PROPOS                                                3

    Kreyssler                                                  33

    Honestus                                                   41

    La mort de Doyen                                           63

    Jenny la bouquetire                                       76

    Matre et Valet                                            82

    La Valle de Bivre                                        93

    Le Haut-de-chausses                                       102

    L'chelle de soie                                         114

    Le Voyage de la lionne                                    133

    La Fin d'automne                                          145

    Hoffmann et Paganini                                      158

    Les Duellistes                                            170

    Vendue en dtail                                          180

    Rosette                                                   196

    Iphignie                                                 218

    Strafford sur l'Avon                                      226

    Rverie                                                   233

    La Vente  l'encan                                        238

    Rambouillet                                               251

    La Soire potique                                        259

    La Rue des Tournelles                                     272

    La Ville de Saint-tienne                                 289


FIN DE LA TABLE DES MATIRES


TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22, A PARIS.





End of the Project Gutenberg EBook of Contes Fantastiques, by Jules Janin

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things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
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are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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- You comply with all other terms of this agreement for free
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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