Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913

Author: Various

Release Date: October 19, 2011 [EBook #37798]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3654, 8 ***




Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913

AVEC CE NUMRO
La Petite Illustration
CONTENANT
ALSACE
PICE EN 3 ACTES
par GASTON LEROUX et LUCIEN CAMILLE,


LA REVUE COMIQUE, par Henriot.


Ce numro comprend vingt-quatre pages. Il est accompagn de LA PETITE
ILLUSTRATION, Srie-Thtre n 1, contenant le texte complet d'ALSACE,
de MM. Gaston Leroux et Lucien Camille.



[Illustration: L'ILLUSTRATION _Prix du Numro: Un Franc._ SAMEDI 8 MARS
1913 _71e Anne.--N 3654_]

[Illustration: COMMENT ON FAIT DES MARINS Trois futurs loups de mer
levs  l'tablissement des Pupilles de la Marine, prs de Brest _Phot.
Freund.--Voir l'article, pages 200 et 201_]



LA PETITE ILLUSTRATION

SRIE-ROMAN.--_Le prochain numro (15 mars) contiendra la deuxime
partie (40 pages de texte et de gravures) de l'importante oeuvre
nouvelle de_ M. MARCEL PRVOST:

_Les Anges gardiens._

_La troisime partie de ce roman paratra dans le numro du 29 mars._

SRIE-THTRE.--_Le 22 mars_, La Petite Illustration _contiendra_:

_L'Homme qui assassina, pice en quatre actes, par_ M. PIERRE FRONDAIE,
_d'aprs le roman de M. Claude Farrre._



COURRIER DE PARIS

LA POINTE

Hier, nous sommes entrs  Oudjda. Nous avons dfil dans les rues; nos
trompettes et nos clairons ont sonn que nous tions les matres... Et
aujourd'hui c'est chose faite. Le drapeau a t hiss. Toutes les
troupes taient sous les armes. Un coup de canon. Au sommet du minaret
de la mosque qui domine la ville s'lvent les couleurs franaises. On
rend les honneurs. Le canon continue  tonner. Et successivement, toutes
les batteries, toutes les fanfares envoient: Au drapeau! Dieu que
c'est beau!

Qui dit cela comme s'il tait dress sur ses triers? Un soldat de
trente ans, un cavalier intrpide, clatant de vie, Jacques Roze,
lieutenant au 2e spahis. Du Maroc il crit  son frre Etienne, le soir,
sous sa tente,  la lueur d'une lanterne, un 30 mars. Et  l'automne de
la mme anne, le 25 novembre, Etienne Roze, dans la maison familiale
qu'il habite avec sa mre, en Touraine, reoit une dpche: _Votre
frre bless grivement hier dans combat contre Beni-Snassen. Peu
d'espoir de le sauver..._ Ah! minutes de guet-apens! minutes cruelles
et assassines, qui tout  coup sortez du fourreau de la vie, comme des
poignards, et venez nous percer!... Il est midi. Que faire? Mme Roze est
l, dans la pice  ct. Il va falloir que son fils Etienne lui parle,
la prpare,... car il n'y a pas de doute que la dpche ne soit
mensongre et n'apporte, sans oser l'affirmer encore, l'inacceptable
nouvelle. Boulevers par la douleur, secou de sanglots, le malheureux
dfaille. Il voudrait fuir et se cacher. Il voudrait ne pas exister,
n'tre pas n... Et voil qu'on l'appelle. Le djeuner est prt. Sa mre
l'attend. Plus moyen de reculer. Il faut ouvrir cette porte qui va
livrer passage  la pire souffrance... Il faut aller dans la salle 
manger o jamais plus, jamais plus ne sera mis le troisime couvert...
Il faut entrer, et tout de suite, avec cette face ravage, tel qu'on
est... Impossible de faire autrement. Un signe de croix. Il entre. Sa
mre se retourne et l'aperoit. Son regard agrandi l'enveloppe. Elle
voit sa figure, ses pleurs, la dpche, elle voit tout... ici et l-bas.
Elle comprend, elle est crible... Elle devient blanche aussitt, de
faon foudroyante, comme si elle se vidait elle-mme du sang rpandu de
son fils, blanche du blanc d'hostie qu'ont les joues des mres en deuil,
ple dj de la pleur ternelle et sacre qu'elle aura dans l'toffe
noire. Mais c'est une femme franaise, une Vendenne! Elle tait assise,
elle se dresse, d'un bond, pour accueillir debout le choc. Et elle le
reoit, bien qu'anantie de douleur, avec ce splendide courage qu'elle
avait donn  son enfant guerrier, dont elle l'avait arm et qu'en ce
moment il lui renvoie... Et ce jour-l on ne djeune pas.

Deux heures plus tard, on ouvrait--en le mettant en morceaux tellement
les mains tremblaient--le deuxime tlgramme pressenti et redout:
_Votre frre tu en brave, hier, artre fmorale coupe par une
balle._ Et puis, aprs, ce fut le tour des lettres, navrantes et gaies,
de l'officier: _Jamais je ne me suis si bien port..._ Pauvres lettres
des catastrophes, crites la veille, par un tre chri et parties 
temps!... pourquoi faut-il toujours qu'elles arrivent,--quand il n'est
plus temps? Comment la mort,  l'instant qu'elle touche ceux qui
viennent de les cacheter, n'a-t-elle pas le moyen d'arrter en route ces
enveloppes lourdes encore de vie, et humides, et chaudes de lvres
dsormais glaces? En dtruisant la main qui les a mises  la poste, que
ne les dtruit-elle pas galement, pour en faire aussi de la poussire
et ne pas tolrer qu'on les distribue  ceux qui ne peuvent plus les
lire qu'en gmissant de regret?

                                        *
                                       * *

Etienne Roze partit pour le Maroc. Il allait chercher,  Oudjda, le
corps de son frre. A Lalla-Marnia l'attendait le lieutenant Bouet--le
camarade et l'intime ami du dfunt--qui lui remettait les souvenirs,
ce petit butin personnel qu'on ramasse avec respect pour les familles, 
l'endroit pitin o sont bien tombs les soldats: des vtements trous
et roidis de sang, une bourse, une montre brise, arrte  l'heure
prescrite o l'homme devait cesser, lui aussi, de marcher...

Etienne Roze tait conduit  la tombe de son frre, tombe toute frache
et qui paraissait cependant dj trs ancienne, comme si celui qui tait
couch l s'en accommodait, avec cette bonne grce et cette rsignation
martiales qui font qu'aprs la mort, ainsi que dans la vie, le bon
officier n'est jamais difficile, et consent  tout, et fait partout son
lit, mme le dernier.

Etienne Roze revoyait,  la smala de Chabah, la chambre de Jacques,
chambre devenue grave et vide  prsent, au milieu des jardins fleuris
qui n'avaient jamais t si beaux!... Que ce soit en France, en Afrique,
partout, en n'importe quel point du monde, les jardins, d'ailleurs, ne
sont-ils pas toujours plus doux et plus enivrants et plus parfums ds
que l'on s'y promne en compagnie de la mort et les yeux tout tremps de
sa rose amre?

Aprs cette vision, c'en fut une autre, atroce, mais ncessaire, celle
de l'endroit o s'tait abattu le lieutenant. Du point le plus lev du
camp on l'apercevait bien, au loin, du ct des montagnes bleues... Mais
on ne pouvait s'y rendre. Un capitaine d'artillerie fit apporter 
Etienne Roze la longue-vue de la batterie et ce fut l, par ce tube
braqu comme un petit hotchkiss, qu'il inspecta, rapproche  croire
qu'il s'y trouvait, la place o, dans une plaine parseme de
broussailles, son frre Jacques avait rendu sa vie. Il tait mort, comme
il l'et dsir, s'il avait eu le choix: en chargeant, en bondissant
dans la mle, atteint de trois balles dont l'une lui tranchait l'artre
fmorale. Il tait tomb de cheval, s'tait relev, malgr ses trois
blessures, et, ayant perdu son sabre dans la lutte, il avait march,
revolver au poing, vers un buisson d'o des Beni-Snassen embusqus
tiraient encore sur lui. Il n'tait pas atteint, mais l'hmorragie,
effrayante, l'puisait. Le marchal des logis Lger, rassemblant sa
monture en plein galop, lui avait cri: Mon lieutenant, prenez mon
cheval. Son geste et sa voix refusaient: Non, merci. Allez! Et le
coeur dj tari, les artres bantes, il chancelait et perdait
connaissance, tandis que l'ennemi, taill avec acharnement par nos
hommes, tait mis en droute.

Aprs la charge, on soulve le lieutenant Roze. Il respire avec peine.
Mais aussitt remis en selle il penche sur l'encolure, et il rend l'me,
en saluant du buste, comme s'il n'attendait plus que cela: d'tre 
cheval, et sur son cheval, pour mourir. Alors, on le descend , terre,
et, couch sur un caisson, il dfile devant les troupes, toutes
piaffantes encore et mal apaises. Et des larmes descendent sur des
visages de spahis.

                                   *
                                  * *

Maintenant, c'est le dernier voyage, le funbre retour. Etienne Roze
ramne vers la France la noble dpouille  laquelle on prsente l'arme
et on jette des fleurs. A Turenne,  Tlemcen,  Sidi-bel-Abbs, tout le
long du trajet, il y a, dans les petites gares, des officiers qui
attendent, silencieux, avec des couronnes.

Et voil qu' une station lointaine le train qui vient de s'arrter est
crois par un autre, qui s'arrte aussi. Un mouvement inaccoutum tire
l'attention d'tienne Roze... Il met la tte  la portire... Un homme
grand, maigre, busqu,  silhouette d'nergie, aux yeux de feu, vtu
tout de blanc et galonn d'or, avec le couvre-nuque de toile, s'avance
vers lui comme s'il le cherchait: c'est Lyautey, c'est le gnral, le
grand chef, qui se rend  Oudjda pour prendre le commandement des
troupes. Il a appris,  la minute. On vient de lui dire,... il s'est
lanc. Il veut donner sa sympathie profonde, sa tristesse, sa fiert,
son admiration... Les mots coupants, militaires, les hommages brefs,
sortent de sa bouche comme des commandements et des cris. On les entend
claquer de loin dans l'air sec et sonore:--Ah! monsieur! Quel officier!
Hors ligne! hors ligne! Un soldat superbe! Et mort en hros! O est-il?

--L. Dans le fourgon.

--Ouvrez le fourgon! ordonne Lyautey. Le fourgon est ouvert. Les portes
noires du vieux wagon de marchandises, brl, fendu, gondol par le
soleil d'Afrique, glissent dans leurs rainures, s'cartent comme des
rideaux, et sur le plancher jauni de sable, apparat, tout modeste et
nu, le cercueil de fortune o repose dans son beau dolman le guerrier au
masque de cire, qui,  la lettre et _sans que ce soit une faon de
parler_, a rpandu son sang pour son pays, car, dans ses veines qui
s'aplatissent, il n'en reste plus une goutte. Tout a coul.

Le gnral se recueille devant la bire, une bonne minute. Et puis,
comme il faut aller vite, et qu'on est en campagne, il s'apprte 
repartir!... Alors, Etienne Roze lui dit:

--Mon gnral, je voudrais vous demander une chose qui serait pour ma
mre et pour moi inapprciable, unique.

--Dites, monsieur.

--Les Beni-Snassen ont vol le sabre de Jacques...

Le gnrai saute sur l'ide qui l'enflamme:

--Et vous voulez l'avoir? Vous l'aurez, monsieur! Vous aurez ce sabre.
Je vous en donne ma parole.

Le train s'branlait. L'mouvante et providentielle entrevue touche  sa
tin, ce croisement magnifique du chef qui, tout imprieux de vie,
s'empresse  la bataille, et de l'officier inanim qui en revient... Et
chacun, bientt, s'loignait de son ct... pour aller o il avait 
faire... Les deux convois, une seconde rapprochs, se quittaient, se
sparaient, pour toujours.

Mais, quelques semaines plus tard,  la suite d'une campagne, si
vigoureusement mene et avec une telle habilet qu'elle ne nous cotait
pas une perte, les Beni-Snassen se soumirent. Aussitt, Lyautey exigea,
comme condition _sine qua non_ de l'aman, la restitution des objets pris
au lieutenant Roze.

Les Marocains, sans se faire prier, remirent le revolver, la selle et le
burnous. Mais ils ne trouvaient pas le sabre. Ils ne l'avaient pas. Ils
ne savaient o il pouvait tre. Ils mentaient. Ils l'avaient cach pour
le garder comme un trophe. Le gnral fut inflexible, il menaa... Et
enfin ils l'apportrent. Admirable dbris! Ce n'tait plus qu'un tronon
tordu, et une bonne moiti de la lame, la plus belle, celle de la
pointe, manquait.

Alors--et c'est ici que l'histoire atteint dans sa simplicit la
grandeur pique d'un autre ge--Lyautey eut une pense vritablement
sublime. Ce sabre incomplet et mutil, cette moiti de sabre glorieux,
ne le satisfit pas. Il dit aux Marocains: O est la pointe? Et, comme
ils se regardaient effars et tremblants de la tnacit du vainqueur, le
gnral commanda:

--Je veux la pointe. Allez!

Un Arabe, se dtachant, pronona:

--Nous ne pouvons plus. Cette pointe n'est pas chez nous.

--O est-elle?

-Dans un corps. Dans la poitrine d'un des ntres (et il dit son nom),
qui est enterr,... quelque part... prs d'Oudjda.

Le gnral rpta:

--Je veux la pointe.

Voyant donc qu'il fallait cder, les Arabes repartirent. Ils
retrouvrent le mort. Ils le dterrrent. De leurs propres mains
soumises et domptes ils allrent, en ouvrant avec les ongles le cadavre
et en y fouillant dans tous les coins, retirer de la poitrine
dcompose, o elle tait enfonce et perdue, la lame, l'esquille
d'acier qui s'y trouvait encore, et ils l'apportrent au gnral, toute
rouille de sang noir, la lui prsentant  genoux.

Aujourd'hui, le sabre du lieutenant Roze, le sabre entier, auquel plus
rien ne manque, le sabre en deux morceaux qui n'en font qu'un, le sabre
heureux et reconquis, et moralement ressoud, est en France, dans la
maison familiale de Touraine. On l'a.

Telle est cette histoire de pointe, de pointe franaise. Elle est
arrive en 1907, il y a cinq ans. Quoi? Cinq ans? Dj? dites-vous. Le
Maroc a dj cinq ans? Oui. Que tout va donc vite! En une brochure de
cent pages, gure plus paisse qu'un livret, et intitule: _Un
officier_, Etienne Roze, avec une pit fraternelle, a relat ces faits.
Je viens de les lire. Ils m'ont entran  ce point que je n'ai pu
m'empcher de vous les jeter, tout d'une haleine. Connaissez-vous rien
de plus beau? Moi pas. Aussi, dsormais, toujours, en toute grande
affaire, pathtique, aigu et douloureuse, me reviendra comme une devise
la phrase de Lyautey, la phrase de mtal: La pointe! Il me faut la
pointe. Je veux la pointe.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



[Illustration: Le bivouac des claireurs franais dans les bois de
Clamart.]

POUR FAIRE DES SOLDATS

UNE SORTIE DES QUIPES PARISIENNES
DE BOY-SCOUTS FRANAIS

Une nombreuse assistance se trouvait runie, dimanche matin, pour
assister, dans les bois de Clamart,  divers exercices excuts par les
sections parisiennes des claireurs franais. Il y avait l l'amiral
Besson, par qui la revue devait tre passe, le commandant Nogu,
reprsentant le ministre de la Guerre, le lieutenant de vaisseau Benot,
promoteur de ce mouvement en France, M. Chradame, prsident de la
socit, le capitaine Royet, directeur technique, le comte de LaVaulx,
qui forme le projet intressant d'initier une de ces jeunes quipes 
l'aronautique, le colonel Boucher, etc. Quelques correspondants de
guerre avaient t galement invits.

Les fondateurs de, cette association se sont propos le mme but que le
gnral Baden-Powell lorsqu'il cra les Boy-Scouts anglais. D'aprs les
statuts de la Socit des claireurs, ce but est de dvelopper, chez
les jeunes gens, la vigueur et l'adresse physiques, l'initiative,
l'esprit de ressource, le courage sous toutes ses formes, le
patriotisme, le sentiment de la solidarit, de la responsabilit morale
et de l'honneur. En somme, donner  tous, ds l'adolescence, l'art de
se dbrouiller devant les obstacles matriels et, dans la conduite
gnrale de la vie, la dignit et le contrle de soi-mme qui sont les
plus belles et les plus fortes qualits dont l'homme puisse s'ennoblir.

Les adhrents sont pris parmi les jeunes garons de dix  vingt ans. Ils
doivent, pour tre admis, faire le serment suivant: Je promets, sur mon
honneur, d'agir en toute circonstance comme un homme conscient de ses
devoirs, loyal et gnreux; d'aimer ma patrie et de la servir
fidlement, en paix comme en guerre; d'obir au code de l'claireur. La
place nous manque, malheureusement, pour donner les douze articles de ce
code qui tendent tous au but indiqu plus haut.

[Illustration: Les claireurs creusent une tranche-abri.]

Le costume, copi sur celui des Boy-Scouts anglais, est, ainsi qu'on le
voit par les photographies ci-jointes, celui des cow-boys populariss
par les rcits d'aventures amricaines. Outre qu'il est trs coquet et
sied admirablement aux adolescents, il est de nature  plaire  leur
jeune imagination romanesque. Chaque section, ou plutt chaque
patrouille, se signale par la nuance du foulard qui entoure le col.

                                   *
                                  * *

[Illustration: On soigne un bless.]

Chacune de ces patrouilles s'exerce sparment  peu prs tous les
dimanches, sous la direction de son instructeur. Cette dernire runion,
qui groupait toutes les quipes parisiennes, tait, depuis un an que
l'association existe, la premire sortie gnrale de service en
campagne. Nous avons pu y voir les exercices les plus varis et en
admirer la parfaite excution. Tandis que les uns installaient le
tlgraphe et le tlphone de campagne, d'autres creusaient des
tranches, construisaient un pont ou faisaient trs habilement, trs
prestement, le service d'ambulance et de brancardiers. On nous montrait
encore le maniement d'une voiture dmontable construite par les
claireurs eux-mmes. Enfin, de tous cts, sur des installations de
fortune, de jeunes marmitons, trs convaincus, cuisinaient le prochain
djeuner.

Le clou a t une manoeuvre excute par toutes les quipes runies. A
un signal, toutes les patrouilles ont disparu dans les bois, puis les
claireurs sont revenus en rampant, courant dans les espaces
dcouverts, profitant des moindres accidents de terrain pour se cacher
et avancer; finalement, tous se sont lancs  l'assaut de la hauteur o
nous les attendions.

[Illustration: COMMENT ON FAIT DES SOLDATS Les claireurs parisiens
manoeuvrant dans les bois de Clamart: la construction d'un pont.--_Phot.
Gimpel._]

L'amiral Besson a ensuite pass la revue et, le cercle ayant t form,
de vibrants discours prononcs par l'amiral, par le commandant Nogu et
M. Andr Chradame ont clos, pour les invits du moins, la petite fte.

                                     *
                                    * *

Ce simple rcit ne peut rendre l'excellente impression que nous avons
rapporte de ce spectacle de grand air. Nous en sommes revenus avec
cette conviction que la formule du scoutisme est la meilleure qui se
puisse trouver pour l'ducation physique et morale de la jeunesse. Il
suffira de citer le cas de la section de Saint-Denis, prsente  la
belle runion de dimanche. Les enfants qui la composent sont des fils
d'ouvriers des usines, milieu assez difficile, comme on sait, et hostile
 toutes les parades militaristes. L'instructeur nous racontait que,
pour obtenir l'approbation des parents, il avait surtout dress sa
petite troupe  la manoeuvre des ambulanciers et brancardiers qu'elle
pratique du reste fort bien. Les rsultats moraux ont t encore plus
surprenants et les parents en ont t trs impressionns. Ils ont crit
 l'instructeur des lettres qui, en termes d'une simplicit mouvante,
exprimaient leur satisfaction et leur surprise. Le leit-motiv de toutes
ces missives tait: Notre petit gars a beaucoup chang, il n'est plus
le mme. Et les braves gens disaient combien ils en taient heureux.

Toutes les quipes mriteraient d'ailleurs d'tre cites: celle des
constructeurs de pont, celle de Grenelle, au foulard rouge, nombreuse,
discipline et d'une tenue parfaite; les tlgraphistes et
tlphonistes. Tous vraiment rivalisaient de savoir-faire et d'entrain.
Aprs avoir constat de tels rsultats, on ne peut que souhaiter, pour
prparer  notre pays les belles et solides gnrations dont il a plus
que jamais besoin, le plus grand dveloppement  cette oeuvre si
intressante du scoutisme franais.

JEAN RODES.



[Illustration: L'escadrille arienne de Biskra  l'tape de
Tozeur.--_Phot. prise avant le dpart pour Gabs, le 27 fvrier, par M.
Digoy._]

UN BEAU RAID: BISKRA-GABS-TUNIS EN AROPLANE

L'escadrille militaire de Biskra vient d'accomplir, dans des conditions
de rgularit remarquables, un raid arien qui, en prouvant une fois de
plus l'audace et l'habilet de nos officiers aviateurs, montre les
services qu'ils peuvent rendre  nos corps de troupe africains.

Quatre biplans, monts par les lieutenants Reimbert, Cheutin, Jolain, et
par le marchal des logis Hurard, s'envolaient de Biskra le 26 fvrier
et se dirigeaient vers le Sud-Est passant au-dessus de la rgion des
Chotts. Arrts par le mauvais temps  Zeribet el Oued, ils arrivaient
cependant le mme jour  Tozeur. Le lendemain, ils atterrissaient 
Gabs, devant le gnral Pistor, commandant la division d'occupation et
ministre de la Guerre du gouvernement tunisien, et le gnral Fournier,
en tourne d'inspection; aprs quelques heures de repos, ils repartaient
dans la direction de Tunis et couchaient  Sfax.

[Illustration: L'itinraire suivi, de Biskra  Tunis, par l'escadrille
arienne.]

[Illustration: A Gabs: les quatre aviateurs, leurs mcaniciens et
quelques officiers de la garnison devant les avions disposs pour le
dpart.]

Le temps, assez beau jusque-l, devint subitement trs mauvais, et le
troisime jour l'escadrille se trouva vite disperse: le lieutenant
Jolain tait en panne  Enfidaville; le marchal des logis Hurard
s'arrtait  Bou Picha; le lieutenant Cheutin endommageait son appareil
en atterrissant  Sousse; le lieutenant Reimbert ne pouvait dpasser
Grombalia,  30 kilomtres de Tunis.

Le lendemain, la tempte continuait, un peu moins violente, il est vrai,
et les quatre aviateurs arrivaient l'un aprs l'autre  Tunis, Hurard
ayant pris comme passager le lieutenant Cheutin, dont l'appareil n'avait
pu tre rpar.

Le lieutenant Reimbert, chef de l'escadrille, compte se reposer quelques
jours  Tunis, d'o il regagnera Constantine et Biskra, par la voie des
airs, avec ses camarades, si le temps n'est pas trop dfavorable.

[Illustration: L'AVIATION EN AFRIQUE DU NORD.--En vol vers Sfax et
Tunis: le dpart de Gabs du lieutenant Reimbert.--_Phot. Genet,
Gabs_.]



LA FOULE PARISIENNE UN JOUR DE FTE

_Photographie L. Gimpel._

_C'est la foule parisienne, la foule sage et calme des dimanches et
ftes, prise sur le vif, le jour de la Mi-Carme,  un moment
psychologique, si l'on peut dire... Le traditionnel cortge de la reine
des reines, qui s'est form boulevard Voltaire, a gagn, par la place de
la Rpublique et le boulevard Beaumarchais, la place de la Bastille, et
a contourn la colonne de Juillet, sur laquelle veille, tout prs du
Gnie, un photographe avis. Les chars carnavalesques, aux figurations
coutumires, ne donnent, du haut de son observatoire, que des images un
peu dcevantes. Mais voici que les derniers d'entre eux se sont engags
dans la rue Saint-Antoine, et le service d'ordre, qui barrait les voies
tout autour de la vaste place,_ vient d'tre lev: seul un cordon
d'agents protge encore la fin du cortge. Tandis qu'une file de
voitures, o se remarquent les longs toits plats des autobus, dbouche
lentement, au fond du boulevard Beaumarchais et  droite du boulevard
Richard-Lenoir la foule reprend sa libert et, de nouveau, circule 
l'aise, ici presse encore en groupes compacts, l moins dense. D'en
bas, vue en perspective fuyante, elle offrirait l'aspect d'une
multitude; du poste lev ou le clich a t pris, elle semble, grce au
raccourci des personnages, trangement diminue, mais, dans le dtail,
quelle varit de mouvements et d'attitudes y dcouvre l'oeil amus!



[Illustration: A l'tablissement des Pupilles de la Marine:
l'apprentissage de la menuiserie.]

LES PUPILLES DE LA MARINE

UNE PPINIRE DE MARINS D'LITE

Le dveloppement mme de notre flotte de guerre, l'entre en service,
d'anne en anne, de nouveaux navires monstres, exigeant des quipages
comme des tats-majors de plus en plus nombreux, pose d'une faon assez
inquitante la question des effectifs.

[Illustration: L'heure de l'tude.--_Phot. Freund._]

On redoute--et M. Pierre Baudin, ministre de la Marine, jetant un cri
d'alarme, indiquait la semaine dernire, dans des interviews qui firent
sensation, cette grave proccupation--on redoute de manquer, dans un
temps prochain, des marins ncessaires pour armer nos futurs
dreadnoughts et superdreadnoughts. Le mme jour o les quotidiens
recueillaient les dclarations du ministre, le ministre de la Marine
allemande, l'amiral de Tirpitz, faisait au Reichstag des dclarations
qui montraient que, de l'autre ct de la frontire, on n'ignorait pas
le mal dont nous sommes menacs. Il ajoutait, d'ailleurs, que la mme
crise svissait galement et dans la marine britannique et dans celle
des tats-Unis.

Et pourtant, il faut rendre au dpartement de la Marine cette justice,
qu'il s'applique avec un soin jaloux  ne rien laisser perdre des
ressources en hommes que peuvent lui fournir les populations de nos
ctes. La sollicitude avec laquelle il recueille dans une institution
spciale, instruit, duque ces marins ns que sont les orphelins des
marins de la flotte, en fait ses enfants d'adoption, ses pupilles, est
une preuve de ses sages dispositions  cet gard.

La fondation de l'tablissement des Pupilles de la Marine remonte au 15
novembre 1862. Elle est due au comte Prosper de Chasseloup-Laubat,
ministre civil de la Marine, et ministre excellent, de qui le souvenir
est encore voqu avec respect.

L'ide qui avait prsid  cette fondation semble tre drive de celle
qui avait inspir, sous le premier Empire, l'organisation des Pupilles
de la Garde. Tous les orphelins de quartiers-matres ou de marins de la
flotte-- l'exclusion des enfants d'officiers, ou d'officiers
mariniers--allaient tre recueillis par l'tat, qui se chargeait de les
lever. Runis dans un tablissement unique,  Brest, ils devaient y
recevoir une ducation et une instruction appropries en vue de la
carrire maritime, et ds l'enfance revtir l'uniforme qui avait t
celui de leurs pres, de leurs grands-pres, et auquel ils semblaient
actuellement vous.

Cette cration fut accueillie partout avec la plus grande faveur. Dans
les ports,  bord des btiments de guerre, parmi toutes ces rudes
populations de vaillantes gens, exposs  toute heure  disparatre 
l'improviste, laissant les leurs dans la dtresse, les femmes, les
petits  l'abandon, ce fut un enthousiasme gnral. En un clin d'oeil,
les dons affluaient de toutes parts, de la France et des colonies. Dans
la marine mme, tous, officiers, marins, ouvriers des ports,
souscrivaient avec lan en faveur des Pupilles une journe de leur
solde.

Install d'abord assez sommairement dans un local inaugur quelques mois
plus tard, le 26 fvrier 1863, l'tablissement devait ultrieurement
tre transfr dans les vastes btiments qu'il occupe encore
actuellement,  Villeneuve, au bord de la Penfeld,  4 kilomtres de
Brest, qui sont ceux de l'ancienne fonderie de la marine, amnags dans
ce but, et que sont venues complter peu  peu des constructions
modernes, mieux appropries encore  leur destination.

Les fils de marins de l'tat sont admis aux Pupilles ds l'ge de sept
ans s'ils sont orphelins  la fois de pre et de mre,  neuf ans
seulement s'ils ont perdu ou leur pre ou leur mre. L'tablissement
reoit aussi les fils des ouvriers des arsenaux, mais au seul cas o ils
sont orphelins de pre et de mre.

On commence d'abord par donner  ces enfants une instruction primaire et
les prparer au certificat d'tudes. Ce premier parchemin scolaire
obtenu, on leur apprend un mtier manuel, celui de mcanicien, de
forgeron, de chaudronnier, de menuisier. Ainsi, il leur sera, plus tard,
loisible de bifurquer vers les professions des arsenaux, si le mtier de
mer ne leur convient pas. Les ateliers o ils reoivent cet enseignement
technique, gays par leurs tenues de travail en gris, leurs petits
brets  pompons rouges, leurs grands cols bleus, prsentent un trs
pittoresque spectacle.

Mais c'est surtout l'apprentissage de la vie de marin qui est
l'essentiel, la base mme de l'enseignement, et c'est en vue de l'cole
des mousses que sont prpars tous ces enfants.

Ils sont initis  la gymnastique,  la boxe, au bton,  la natation,
qui ne nuisent jamais  un bon matelot, quoi qu'on en ait pens
autrefois, le rendent plus agile et plus dbrouillard; mais l'exercice
physique auquel on les entrane avec le plus de soin, le plus de
rigueur, c'est le canotage. Il y a, prs de l'tablissement, un paisible
tang que, mme par gros temps, n'agitent point de fortes vagues et qui
est admirablement propre aux premiers bats nautiques de ces petits
bonshommes aux bras encore si frles. Les baleinires des Pupilles le
sillonnent en tous sens, y voluent  l'aise sous la conduite de
timoniers expriments. Entre temps, des gabiers adroits leur enseignent
tous ces travaux dlicats et savants que les marins excutent
artistement avec des cordes.

[Illustration: Au son du fifre et du tambour.]

A quinze ans et demi, cette premire partie de leur ducation est
acheve. Elle a t conduite paternellement; pourtant avec une certaine
rudesse, qui n'exclut pas la bienveillance, voire l'affection, mais qui
est ncessaire  ceux qui vont dsormais affronter le plus rigoureux de
tous les mtiers. L'cole est administre, en effet, par d'anciens
officiers de marine qui connaissent les exigences de la vie de mer, et
s'appliquent  dvelopper chez leurs lves toutes les vertus qui font
d'un honnte homme un marin d'lite, l'intrpide sang-froid, l'esprit
d'abngation et de discipline, l'amour du navire, le culte du drapeau et
de la fire devise inscrite au front de tous les btiments o ils vont
servir un jour: Honneur et Patrie. Dix instituteurs y dispensent
l'instruction primaire. Les instructeurs techniques sont, ou des
officiers mariniers, ou des quartiers-matres retraits, ou d'anciens
chefs ouvriers des arsenaux.

Arrivs  ce point de leur carrire, plusieurs voies s'ouvrent, comme
nous l'avons indiqu, devant ces enfants. Tandis que les uns, les plus
nombreux, vont passer  l'cole des mousses, d'autres, soit par got,
soit en raison de quelque tare, imperfection visuelle, insuffisance de
dveloppement, vont s'orienter vers l'cole des apprentis ouvriers
mcaniciens de Lorient et vers les emplois des arsenaux. Quelques-uns,
enfin, qui ont donn des preuves d'exceptionnelle intelligence, de
dispositions remarquables pour l'tude, seront dirigs vers le lyce de
Brest o ils pourront se prparer au Borda; plus d'un ancien pupille
porte aujourd'hui avec distinction le sabre d'officier de marine.

Les buts excellents auxquels tend l'tablissement des Pupilles de la
Marine, les rsultats pratiques parfaits qu'il n'a cess de donner,
justifient amplement la faveur qui l'accueillit  sa fondation.

De 1863 jusqu' cette anne, il a lev et instruit plus de 6.000
orphelins, de l'immense majorit desquels il a fait de bons serviteurs
de la patrie. C'est l que se recrutent, en grande partie, les officiers
mariniers des spcialits dites militaires, canonniers, torpilleurs,
timoniers, fusiliers, etc.

Aussi, dans toute son existence dj longue, les encouragements, les
appuis les plus prcieux, moraux et matriels, ne lui ont-ils pas
manqu. Il a, notamment,  maintes reprises, bnfici de dons et legs
importants. Grce  ces libralits, on est arriv  raliser l, sans
qu'il en cote beaucoup  l'tat, une cole modle, aux dortoirs
largement ars, aux salles d'tudes spacieuses, aux rfectoires nets
comme des intrieurs hollandais, o 500 enfants reoivent asile dans des
conditions hyginiques si bonnes que bien rarement on eut  dplorer
quelques maladies graves.

Au point de vue moral, l'tablissement des Pupilles de la Marine est une
ppinire florissante de braves serviteurs du pays, prpars
merveilleusement  leur tche, rsolument respectueux du devoir, rompus
ds l'enfance  toutes les rigoureuses disciplines,--de ces coeurs
vaillants dont, plus que jamais, nous avons grand besoin.

G. B.

[Illustration: L'cole de Canotage.--_Photographies Freund._]



[Illustration: Le Discobole, tenant le disque  la main gauche, porte en
avant le pied droit. _(Statue du Vatican.)_

Il lve le disque et le reoit dans la main droite en avanant le pied
gauche. _(Vase grec, Muse Britannique.)_

Il balance le disque d'avant en arrire, le poids du corps reposant sur
le pied droit. _(Vases grecs, Muse Britannique et Muse du Louvre.)_]

LE LANCER DU DISQUE

DANS L'ANTIQUIT

Depuis que, aux premiers Jeux Olympiques tenus  Athnes, en 1890, le
lancer du disque a t remis en honneur, ce noble exercice, renouvel
des Grecs, est devenu l'un des sports favoris de notre temps. Dans sa
mthode d'ducation physique, dont le succs a t si vif, M. le
lieutenant de vaisseau Hbert le place au nombre des huit exercices
naturels indispensables. Et, dans ces grandes ftes internationales de
la force et de l'adresse que sont, tous les quatre ans, les Jeux
Olympiques, on ne manque pas de voir, tels les hros chants par Pindare
ou ces guerriers que montre Stace en sa _Thbade_, de jeunes hommes
venus de tous les pays d'Europe, et d'Amrique, lutter entre eux  jeter
au loin le lourd palet.

Est-ce  dire que le lancer du disque se pratique aujourd'hui tout de
mme que dans l'antiquit? Cette question, fort complexe, a t souleve
rcemment par M. le chef de bataillon Debax, ancien instructeur 
l'cole de gymnastique de Joinville-le-Pont, en un article qu'a publi
_L'Illustration_ du 11 janvier dernier. Selon lui, le Discobole agissait
en tous points comme l'athlte moderne: d'abord tourn vers le but, il
pivotait une fois sur lui-mme et faisait face au ct oppos, puis
revenait dans sa position initiale en abandonnant le disque, auquel ce
mouvement de rotation du corps avait assur l'lan ncessaire. Et le
commandant Debax, appuyant sa thse sur l'examen de la clbre statue du
palais, Massimi, copie d'une oeuvre du sculpteur Myron, exposait que, si
le disque avait d, contrairement  son interprtation, tre lanc en
avant de la statue, le Discobole aurai! malgr lui le regard fix dans
cette direction, c'est--dire droit devant lui,--ce qui prcisment
n'est point le cas.

Il semble bien que cet argument ne soit pas rigoureusement probant. Car,
s'il est vrai que le Discobole du palais Massimi a le regard franchement
dirig en arrire, le Discobole conserv au Muse Britannique de Londres
relve la tte en avant autant que la position de son corps, ramass sur
lui-mme, le lui permet. En sorte que le degr d'inclinaison, plus ou
moins grand, de la tte parat dpendre entirement de l'attitude
gnrale de l'athlte.

Au reste, on ne saurait, pour l'intelligence de l'exercice antique, se
fonder uniquement sur ces deux effigies, les plus admirables, sans
doute, du Discobole. Il en existe un grand nombre d'autres
reprsentations, dont il importe de tenir compte. Dans un article publi
par la _Gazette archologique_ (anne 1.888, pages 291 et suivantes), M.
Jean Six s'est attach,  l'aide de peintures retrouves sur des vases
polychromes de la priode archaque,  reconstituer en dtail la srie
de mouvements qui composaient, dans l'ancienne Grce, le lancer du
disque. Plus rcemment, un savant anglais, M. E. Norman Gardiner,
faisant porter son enqute sur l'ensemble des monuments--statues,
bronzes, poteries et monnaies--o sont figures les diverses attitudes
du Discobole, a consacr  leur examen un important chapitre de son
livre _Greek Athletic Sports and Festivals_ (Macmillan and Co., 1910).
Et les conclusions de son tude, analogues, pour la plupart,  celles de
M. Six, mais appuyes sur une documentation plus tendue, sont trs
nettes.

Pour la clart de l'explication, M. Norman Gardiner dcompose l'exercice
en trois temps principaux, qu'il dcrit minutieusement. Tout d'abord
l'athlte, tenant le disque  la main gauche, place le pied droit en
avant,--ce double fait est attest notamment par deux statues fameuses,
celle du Louvre (salle des Cariatides) et celle du Vatican. La tte
lgrement incline, il mesure du regard la distance  laquelle il va
lancer le projectile. Puis, soit en restant sur place, soit en avanant
la jambe gauche, il porte le disque  hauteur du front, tandis que la
main droite s'lve jusqu' lui, prte  le saisir.

Au second temps, la main droite reoit le disque  plat sur la paume,
puis s'abaisse, le buste se penchant progressivement. Si le Discobole
est rest sur place depuis le dbut, il n'a pas  changer de pied; s'il
a avanc la jambe gauche au temps prcdent, il la recule ou, au
contraire, avance la droite: c'est sur celle-ci que, de toutes faons,
doit reposer dsormais le poids de son corps. Cependant il ramne le
disque en arrire, par une conversion du poignet, et flchit le buste,
ralisant ainsi la position de la statue de Myron.

Au troisime temps--celui qui demande le plus grand travail
musculaire--l'athlte se redresse brusquement, se tend comme un arc,
puis, d'un vigoureux effort, lance devant, lui le disque, le plus loin
possible, et retombe sur le pied gauche.

C'est, en rsum, suivant M. Norman Gardiner, un double balancement du
disque, d'abord avec, la main gauche, ensuite avec la main droite, joint
aux flexions conjugues du corps, qui donne au projectile l'impulsion
ncessaire: le rapprochement des diverses reprsentations du Discobole
qui sont parvenues jusqu' nous ne semble pas laisser de doute  ce
sujet. En pivotant sur eux-mmes, les athltes modernes, dont la
mthode, d'origine amricaine, s'inspire manifestement d'un exercice
analogue, le lancer du hammer, s'cartent essentiellement du mode
antique.

Les concurrents des Jeux Olympiques d'Athnes, en 1896,  qui l'on doit
la restauration du jeu, avaient essay, pourtant, de s'en rapprocher.
Mais, ayant pris comme unique exemple la statue de Myron, ils s'taient
contents de copier, strictement, l'attitude dans laquelle y est figur
le Discobole: sous le prtexte que celui-ci tient la jambe droite en
avant, ils s'astreignaient  conserver la position de cette jambe depuis
le dbut jusqu' la fin du mouvement. Et cette imitation laborieuse, qui
reposait sur une fausse interprtation de la statue, vritable
instantan plastique, enlevait  l'exercice sa grce et sa libert.
Moins attachs au modle ancien, les Amricains imaginrent alors de
reconstituer, suivant des principes nouveaux, le lancer du disque. Nous
avons, dans _L'Illustration_ du 22 mars 1902, dcrit leur mthode, en
l'opposant  celle des Franais, des Danois et des Grecs, L'Amricain,
crivait notre collaborateur le docteur J. Hricourt, par une puissante
action des jambes, tournoie sur lui-mme avec rapidit, tandis que son
bras, aux muscles lches, fait l'office de la corde d'une fronde: tout 
coup le disque s'chappe, fend l'air par sa tranche, et va tomber trs
loin.

Faut-il croire que les Grecs pratiquaient galement les deux systmes,
celui qu'ont adopt presque tous les modernes, et celui qui ressort des
tmoignages mmes du pass? M. le lieutenant de vaisseau Hbert
inclinerait vers cette conciliante hypothse. Les manires de lancer le
disque, nous crit-il, devaient diffrer, logiquement, avec les
aptitudes particulires des athltes: la longueur de leurs jambes, de
leurs bras, leur poids, leur taille... Selon lui, il y avait plusieurs
faons de procder, l'une, courante, suivant laquelle le Discobole
balanait simplement son disque d'avant en arrire, les autres, celles
des virtuoses ou des champions, dont l'une comportait une rotation
complte du corps.

On doit tout au moins admettre comme certain que les anciens n'avaient
pas besoin, pour lancer le disque, de pivoter sur eux-mmes, et qu'ainsi
la statue de Myron ne saurait s'expliquer, de toute ncessit, par ce
mouvement, que d'ailleurs les nombreuses reprsentations antiques du
Discobole ne paraissent point comporter. M. P.

[Illustration: Ramass sur lui-mme, il lve le disque aussi haut que
possible, en oprant une conversion du poignet, la tte dirige soit en
arrire, soit en avant. _(Statue de Myron, au palais Massimi, et statue
du Muse Britannique.)_

Au commencement du lancer, il se redresse brusquement et se tend comme
un arc _(Amphore panathnaque, Muse de Naples.)_

Puis il retombe sur le pied gauche en abandonnant le disque. _(Amphore
panathnaque, Muse de Leyde.)_

LES ATTITUDES SUCCESSIVES DU DISCOBOLE, D'APRS DIVERSES REPRSENTATIONS
ANTIQUES]



[Illustration: L'effervescence populaire  Tokio: pendant la sance
parlementaire du 5 fvrier, la foule, contenue par la police, se porte
vers les entres latrales de la Chambre.]

EST-CE LE DBUT D'UNE RVOLUTION AU JAPON?

_Nous avons dj, dans notre numro du 15 fvrier, parl de la crise
politique et de l'effervescence populaire qui, en imposant la retraite
du cabinet Katsura, soutenu par l'empereur lui-mme, semblent faire
augurer pour le Japon des temps nouveaux. Le fait le plus saillant de
cette crise aura t le refus du parti dmocrate de renoncer  son
attitude d'opposition malgr l'intervention de l'empereur auprs du chef
de ce parti, le marquis Saonji. On y voit une srieuse atteinte porte
au prestige du trne, qui, depuis le triomphe du prcdent empereur sur
les grands fodaux, au dbut de son rgne, n'avait jamais rencontr une
semblable rsistance. Notre correspondant de Tokio, M. J.-G. Balet, qui
assista  la sance parlementaire exceptionnelle du 5 fvrier 1913, nous
adresse, sur les faits qui prcdrent et provoqurent la chute du comte
Katsura, les intressantes notes qui suivent:_

Tokio, 7 fvrier 1913.

La sance du 5 fvrier 1913 marquera, dans les fastes de l'histoire
japonaise, une date mmorable, terrible peut-tre.

Un spectateur insuffisamment averti n'aurait vu ce jour-l qu'une lutte,
passionne sans doute, mais trs anodine, entre le gouvernement et une
grosse fraction de la Chambre. Sans doute il aurait t frapp de la
pleur extraordinaire du premier ministre, prince Katsura, aux prises
avec les interpellations de la majorit; des paroles grossires, des
insultes lances d'un banc  l'autre ne l'auraient toutefois pas
autrement surpris.

Et pourtant il s'est pass l un fait extraordinaire, sans prcdent
dans l'histoire de ce peuple qui vit de l'adoration volontaire d'une
ide: l'empereur infaillible et intangible. On a discut la porte des
_rescrits impriaux et des paroles impriales_. Avec un reste de
formules savamment respectueuses, on a voulu savoir  qui incombait la
responsabilit de ces ordres, celle de l'empereur ne pouvant tre en
jeu, ajoutait-on!

Lorsque l'ex-maire de Tokio, le bouillant Ozaki Yukio, dj mal not
autrefois pour son temprament dmocratique et forc de quitter le
portefeuille de l'Instruction publique pour un mot malheureux  la
tribune, lorsque M. Ozaki lana,  pleine voix,  la face du banc des
ministres ahuris cette phrase: Et si, par malheur, il venait  se
produire une erreur dans un rescrit imprial, qui en prendrait la
responsabilit, si personne n'a appos son sceau au bas de cette parole
sacre, comme l'exige la Constitution, et comme on a omis de le faire
lorsque Katsura a repris le pouvoir, abusant ainsi de la majest
impriale et la compromettant pour ses desseins ambitieux?, je
m'tonnai de ne pas voir le plafond s'crouler sur l'homme qui avait
ainsi parl. D'ailleurs le tumulte commena aussitt: Insolent!
Tratre! Socialiste! Retirez ce mot! _Aucune erreur n'est possible dans
le Chokugo!_

Mais, fort de son raisonnement, dans un pays constitutionnel, o tous
les dcrets impriaux doivent tre paraphs par un ou par tous les
ministres, suivant le cas, l'orateur ne retira aucun mot. D'autant moins
qu'il attaquait non pas le pouvoir imprial, mais la camarilla qui en
abuse avec une hypocrisie savante, pour son propre compte.

Au dehors, la foule immense assigeait les alentours du Parlement. Des
vocifrations, des cris de mort parvenaient vaguement  nos oreilles.

Au dedans, une angoisse treignait toutes les poitrines. Suspendu durant
quinze jours, au mpris de la Constitution, le Parlement sigeait 
nouveau pour la premire fois. Durant ces deux semaines, le prince
Katsura et ses deux sbires, le vicomte Oura, ministre de l'Intrieur, et
le baron Goto, ministre des Postes et des Voies ferres, avaient _per
fas et nefas_ essay de former un nouveau parti politique pour faire
chec aux constitutionnalistes de Saonji. L'argent rpandu  profusion,
les promesses et les menaces avaient disloqu le parti nationaliste,
_Kokumint_; un air de corruption flottait sur certains bancs de
l'hmicycle. La majorit restait sans doute  l'opposition, mais on
voulait voir et savoir jusqu' quel point l'audace du premier ministre,
condamn par la voix populaire de tout le pays, avait bien pu faire de
tratres.

Qu'allait-il arriver? Dissolution de la Chambre? Nouvelle suspension?
Dmission du cabinet? La proposition d'un vote de non-confiance, signe
par 250 membres sur 380 environ, fut dveloppe, avec une loquence rare
et une violence  peine contenue, par M. Ozaki Yukio.

Un tratre du parti _Kokumint_, un verbeux orateur, M. Shimada
Sabur, allait lui rpondre lorsque le prsident, M. Ooka, se leva et
dit: Une parole impriale est descendue (vers nous) _Chokugo ga
kudarimashito_.

D'un bond, tout le monde fut sur pied, la tte incline. Et, dans un
silence religieux, on entendit: _Moi_, en vertu de l'article 7 de la
Constitution, je suspends  nouveau la Chambre pour cinq jours. Sceau
imprial, contresign par tous les ministres d'tat.

C'est ici que, pour un spectateur attentif, clata la vanit du
soi-disant respect pour le _Chokugo_ que des braillards dclaraient
infaillible tout  l'heure. En effet, tandis que la foule des dputs,
des journalistes et des spectateurs s'coulait sans tumulte, les uns
disaient: _C'est idiot! Une suspension de cinq jours!_ a ne rime 
rien! Si encore c'et t la dissolution; mais il n'a pas assez
d'estomac! D'autres ajoutaient: Bah! dans les cinq jours, il espre
bien faire capituler d'autres consciences!

C'tait pourtant un ordre imprial; mais cette fois il tait contresign
par des gens responsables, tandis que, lorsque Saonji dmissionna en
dcembre et que Katsura fut charg de former le nouveau cabinet, Katsura
avait obtenu pour lui-mme de l'empereur un rescrit; il en obtint un
second, avant d'avoir form le ministre, pour forcer le ministre Sato,
de la Marine,  garder son portefeuille, alors qu'il voulait le quitter.

La foule hurlait toujours. Les dputs du peuple, _Mint_, furent ports
en triomphe. Les autres, houspills, injuris et mme maltraits. Les
ministres, qu'on attendait pour leur faire subir un sort analogue,
n'osrent pas affronter la colre du peuple. Ils s'vadrent par des
portes drobes.

Ainsi, la lutte est ouverte, beaucoup plus tt qu'on ne l'aurait pens,
sur les cendres encore chaudes de l'empereur Meiji, entre les derniers
reprsentants de l'oligarchie militaire et fodale des clans et les
couches nouvelles dmocratiques. L'empereur, c'est entendu, demeure
au-dessus de ces batailles; mais, comme je le disais ici mme, dans le
numro du 15 aot: Pour le peuple moderne, il est un _peu moins dieu_
que l'ancien! La sance du 5 fvrier a encore t une pierre de son
pidestal; l'hypocrisie traditionnelle tombe peu  peu, sous la pousse
de nos ides et de nos institutions. Et cela, c'est une rvolution.

J.-C. BALET.

_A la suite de ces vnements, le cabinet Katsura dut remettre sa
dmission  l'empereur, qui chargea l'amiral Yamamoto de constituer un
nouveau ministre. L'amiral Yamamoto, qui a pris le pouvoir en ces
heures difficiles, est n en 1852. Il a pris part la guerre de la
Restauration du cd des Impriaux, fut l'un des premiers gradus de
l'cole navale et complta son ducation maritime en faisant le tour du
monde sur un navire allemand. Il tait contre-amiral en 1901, amiral en
1906, ministre de la Marine en 1906. Pour raliser une majorit viable,
il a d constituer un cabinet de coalition avec des personnalits du
parti conservateur et des personnalits du parti dmocrate._

[Illustration: Les manifestants devant l'entre du palais du Parlement
japonais.]

COUTUMES D'AUTREFOIS DANS LE JAPON D'AUJOURD'HUI.--La Danse des Poupes
de paille. _Photographie Fuki Sakamoto._

_Tandis que le Japon, conquis aux usages politiques d'Occident, s'essaye
 des meutes et renverse, sous la menace de la force, un gouvernement
impopulaire, les coutumes d'autrefois, conserves par une immuable
tradition, y fleurissent toujours, et leur permanence offre, avec les
moeurs nouvelles, un sujet de savoureux contraste... C'est le vieux
Japon, bizarre et prcieux, et d'un charme si navement compliqu, qui
survit en cette danse, dont notre photographie, prise  Yamada, voque
la grce trange. Jadis, elle avait lieu  minuit: sur ce point seul,
l'usage ancien s'est modifi, et elle dveloppe maintenant en plein jour
ses lentes volutions. Mais des lanternes de papier, portes au bout de
perches, rappellent ingnument que c'taient,  l'origine, des bats
nocturnes. Pour ce divertissement, les danseurs ont revtu un singulier
costume, qui les rend semblables  des poupes de paille: une gerbe,
dont les brins presss recouvrent leur visage, comme s'ils avaient
longue barbe et longs cheveux, leur sert de chapeau, et leur robe est
faite du chaume des toits rustiques. Rangs en cercle, ils happent, sans
hte sur de petits tambours suspendus  leur cou, accompagnant de leurs
battements de douces chansons. Et, dans ce dcor d'opra-comique, ils
composent un irrel ballet de figurines animes, aux gestes saccades
d'automates._



[Illustration: EN CONVOI.--M. Gustave Bimler et ses boeufs porteurs.]

DEUX PIONNIERS FRANAIS

UN ESSAI DE COLONISATION AU TCHAD

La rgion du Tchad est riche en btail et en grains de toute nature,
crivait le grand Africain mile Gentil, au lendemain de la destruction
de l'empire de Rabah, au moment o il commenait d'organiser, de
coloniser les territoires qu'avec le commandant Lamy et une poigne
d'autres braves il venait de donner  la France; le bl mme y vient; de
plus, sa population nombreuse produit des cuirs, des plumes d'autruche
et consomme en grande quantit des marchandises europennes... Et, plus
loin, envisageant avec sa belle clairvoyance les conditions dans
lesquelles nous pourrions nouer, avec ces peuples nouvellement conquis,
des relations commerciales, et prconisant dans ce but la fondation
d'entrepts o se pourraient approvisionner les Tripolitains, aux mains
desquels tait alors tout le trafic du pays, il ajoutait: La cration
de ces entrepts, outre qu'elle serait trs profitable aux commerants
qui voudraient l'entreprendre, leur permettrait de se livrer  un
commerce local qui ne serait pas sans bnfices. Je veux parler de la
vente des troupeaux, qui seraient facilement transports sur l'Oubanghi,
o l'on manque de viande de boeuf.

Ces lignes, dates de 1902, allaient, huit ans plus tard, mettre une
profonde empreinte dans l'esprit de deux jeunes hommes de France, M.
Pozzo di Borgo, frre d'un prtre de Bourg, au diocse de Belley, et M.
Gustave Bimler, fils d'un mdecin-major retrait  Lons-le-Saunier, et
les pousser,  la fin de 1910, vers les aventures coloniales, au coeur du
continent noir, et, souhaitons-le, vers les destins fortuns que
mritent si bien leur esprit d'initiative, leur juvnile ardeur  la
tche, leur confiance et leur crnerie toutes franaises.

L'ide premire de l'entreprise revient  M. Pozzo di Borgo. Il tait
all sur place en tudier les possibilits de ralisation. De trois
sjours successifs au centre africain il avait rapport, avec la
connaissance de la langue, des moeurs indignes, la conviction qu'il y
avait l-bas vraiment beaucoup  faire. Les admirables lettres et
rapports du colonel Moll, s'il a pu les connatre, l'auront confirm
plus tard dans cette croyance. Mais, ds le retour, sa conviction tait
faite, et si forte, qu'il russit  la faire partager  son jeune
camarade, M. Gustave Bimler. Bientt celui-ci tait devenu son associ,
son frre de lutte. M. Pozzo di Borgo s'tait assur,  la suite de son
dernier voyage d'tudes, une concession dans le territoire du Tchad, 
Melfi, entre le 15e et le 16e degr de longitude ouest et par 11 de
latitude nord, au sud-est de Fort-Lamy; l'appui moral des autorits
militaires tait, d'autre part, assur aux deux colons. Ils
s'embarqurent le 25 aot 1910  Bordeaux sur le paquebot _Afrique_.

De quels espoirs battaient leurs coeurs! Tout est beau, tout leur
sourit. La vie de bord, si monotone, si pnible  d'aucuns, ravit M.
Bimler, pour qui elle est nouvelle. Je suis trs heureux, pas triste du
tout, crit-il  sa famille au soir du premier jour de ce voyage
maritime.

Ils arrivent au port, passent sur un nouveau bateau pour une navigation
bien diffrente, celle du Congo. L'enchantement continue pour M. Bimler.
La traverse est trs agrable, le pays trs joli. Cette charmante
nature d'homme s'enthousiasme  tout bout de champ. Il a dj vu des
singes et des crocodiles, et des indignes qui ressemblent  ceux que
l'on voit dans le livre du capitaine Cornet, l'un des brviaires, sans
doute, o s'enflamma nagure son imagination. Mme dvor par les
moustiques, il ne saurait se plaindre.

A Bangui, pourtant, il prouve un peu d'impatience; il faut s'arrter l
quelques jours pour y attendre les bagages. On en profite pour
chafauder des projets  faire plir ceux de Perrette: un boeuf cote,
au Tchad, 25 francs; on le revend 150; la troupe en consomme trois par
jour. Vous pouvez  peu prs calculer ce que nous pouvons gagner. Il
est vrai qu'il faut compter avec quelques pertes: la fatigue et surtout
la terrible mouche ts-ts dciment les troupeaux en marche. On le sait;
on ne l'oublie pas. Mais il y a aussi le bon lait des vaches, dont on
pourra faire commerce par surcrot...

Le 9 novembre, enfin, on repart de Bangui. Le 15, on est  fort de
Possel,--non sans peine. Le concessionnaire des transports, et c'est la
premire dconvenue, a refus de prendre  bord de son bateau ces deux
pkins. Il a fallu recourir aux pirogues, ou plutt  deux baleinires
aimablement prtes par le lieutenant-gouverneur, M. Adam. Quelle
navigation mouvemente! Les deux derniers jours du voyage, nos colons
prfrent cheminer  pied plutt que d'affronter plus longtemps le
courant furieux, les dangereux troncs d'arbres  la drive. A fort de
Possel, l'accueil, toujours cordial, des fonctionnaires les rconforte.
Aprs huit jours de halte, ils sont de nouveau sur la piste, avec leurs
cent cinquante-deux charges de bagages,--et leurs espoirs au coeur,
toujours.

[Illustration: Les fondations des cases bnites par le faki.]

[Illustration: La fabrication des briques.] LES DBUTS D'UN
TABLISSEMENT A MELFI.

Tout le long du voyage, ils sont attentifs aux productions du pays, aux
profits surtout qu'on en peut tirer. Les lettres de M. Gustave Bimler
accusent un esprit sans cesse en veil, tendu vers le but  atteindre. A
Krbedj (fort Sibut), le caoutchouc arrive en masse. Il vaut ici de 2
francs  3 fr. 50. Il vaut en France 18 francs. Nous essaierons quelque
chose.

A fort Crampel, le 8 dcembre, ils trouvent la nouvelle du dsastre de
Drijel et de la mort du colonel Moll. L'inquitant indice de la
situation que prsente le pays o ils vont travailler, des risques qu'on
y peut courir! De moins vaillants pourraient frmir, hsiter encore.
Eux, quand ils ont rendu aux hroques soldats de la France l'hommage
mu qui leur est d, ils se remettent en route, presss d'atteindre le
terme du voyage et d'y fter, avec leur heureuse arrive, la familiale
Nol: Nous dballerons le phonographe pour nous gayer un peu. Nous
penserons certainement beaucoup aux absents, alors que, de votre ct,
vous rveillonnerez aussi, et peut-tre qu'en mme temps,  Lons et 
Melfi, nous lverons nos verres.

Ils arrivent le 23 dcembre,  9 heures du matin. Ils prennent avec
exaltation possession du sol o dsormais, pour de longs mois, va
s'couler leur vie. Ils y trouvent une rception affectueuse,
fraternelle, de la part du lieutenant Derendinger et du sergent
Stocklen, deux Alsaciens de la bonne souche.

Le pays, ici, est merveilleux, et rellement, malgr les descriptions
de Pozzo, je ne croyais pas trouver un paysage aussi joli. Melfi est 
300 mtres d'altitude, et les montagnes qui le surplombent ont bien
encore 200  300 mtres. Des rochers admirables! Melfi est dans un vrai
cirque, peupl de villages importants, avec de grands troupeaux de
boeufs, de moutons, de chvres et de chevaux...

Le _faki_--le prtre--et plusieurs chefs s'empressent de leur apporter,
comme dons de bienvenue, des chvres, des poulets, des pigeons, du
miel... Enfin, c'est un enchantement.

Et la nouvelle existence commence pour les deux colons, la saine vie de
la brousse, qui dveloppe et les muscles et le moral, trempe les mes et
endurcit les corps. M. Bimler dballe les caisses, range, menuise,
bricole,--cependant que M. Pozzo di Borgo fait dbroussailler le
terrain et trace les fondations des cases. Quand est prt l'emplacement
des deux demeures, le faki vient, selon les rites, y gorger un mouton,
en rcitant les prires propitiatoires. Puis l'architecte reprend son
rle, cependant que son compagnon surveille la confection des briques
d'argile, prpare des cintres pour les fentres. Il parle avec orgueil
de ses occupations. C'est la joie pleine!

Mais cela ne dtourne pas un moment les deux amis de leurs
proccupations commerciales. Il y a dans la rgion beaucoup d'lphants,
note M. Bimler. Un chasseur est revenu, aprs huit jours d'absence,
rapportant huit dfenses d'ivoire, dont les grosses psent jusqu' 30
kilos--soit un produit net de prs de 1.800 francs--en une semaine!
Aussi va-t-on organiser bien vite, aussitt que l'un des colons sera
libre, une expdition contre la grosse bte. Par malheur,  cette
chasse-l, comme  toutes les chasses, on risque de revenir bredouille.
La premire aventure cyngtique de M. Bimler ne fut pas heureuse: en
tout un mois pass dans la brousse, il ne russit qu' blesser un
lphant femelle que suivait son petit nouveau-n, et qui parvint  lui
chapper. C'tait beaucoup de fatigues pour rien. N'importe! il
demeurait, comme on dit, d'attaque: J'ai dcidment un temprament de
colonial, constate-t-il avec satisfaction!

Cependant que la construction des maisons s'achve, les deux amis
songent dj  constituer le premier troupeau qu'ils conduiront vers
l'Oubanghi. Ils songent  l'aller chercher du ct d'Abch. Non que
cette rgion soit plus particulirement riche en btail; mais ils auront
comme fournisseurs les Kodos, qu'ils croient bien placides, et ils
savent pouvoir compter sur toute la bienveillance du commandant Hilaire,
qui facilitera grandement leur tche.

Avec une caravane de 7 boeufs porteurs, de 11 hommes, sans compter les
boys, n'ayant comme armes que 4 fusils et 2 revolvers, ils partent vers
Yaa, o les attend la cordiale hospitalit du sultan Hassen, un vieil et
fidle ami de la France. Ils le quittent pour gagner Ati: deux jours de
marche, de minuit  10 heures du matin et de 3 heures  7 heures du
soir,  travers une rgion dsertique, sans eau, sans villages.

Ils auront encore onze journes d'tapes avant d'atteindre, le 8 juin
1911, Abch. La situation n'y est pas des plus rassurantes: trois jours
plus tt, le malheureux docteur Pouillot a t assassin, non loin de
l. Les rustiques Kodos, les fournisseurs sur lesquels on comptait pour
s'approvisionner en btail, s'agitaient, et le commandant Hilaire avec
le capitaine Chauvelot ont d leur infliger une leon. Doudmourrah tient
encore la campagne, au moment o l'on rend les honneurs funbres aux
dpouilles de Moll et de ses hroques compagnons,--car c'est au cours
de ce sjour  Abch que MM. Gustave Bimler et Pozzo di Borgo
assistrent aux obsques de l'inoubliable colonel et recueillirent les
clichs qu'ils nous envoyrent et que nous avons publis dans le numro
du 13 janvier 1912.

Toutefois, nos colons parviennent  constituer un troupeau suffisant, o
figurent quelques vaches qui,  Melfi, o elles font prime, vaudront
chacune plusieurs boeufs.

Le retour s'opre dans des conditions assez peu favorables, et les deux
voyageurs s'merveillent, une fois chez eux, d'avoir perdu si peu de
btes. Ils ont, d'ailleurs, pour rentrer, fait un peu d'exploration; ils
ont pris un itinraire plus court que celui qu'ils avaient suivi 
l'aller et qu'aucun Europen encore n'avait parcouru, par Assafique et
le massif de l'Abou Telfana.

C'est un exploit qui les enchante par sa nouveaut et un peu par son
pittoresque: ces 300  400 btes  cornes suivant, tour  tour, une
piste dnude, poudreuse, et entre des buissons hrisss, une voie 
peine fraye, o leur passage soulve d'pais nuages de poussire;
l'incertitude o l'on est toujours de trouver l'eau ncessaire  la
subsistance de ce btail; les haltes, le soir, comme dans un exode
biblique, au bord de quelque puits o il faut travailler une
demi-journe afin de puiser la quantit d'eau ncessaire  tant de
soifs; l'inquitude que l'on prouve parfois avant de s'engager sur une
route inconnue, o l'indispensable liquide peut manquer, voil, n'est-il
pas vrai, des sujets d'motions bien varies.

[Illustration: La case de M. Pozzo di Borgo.]

[Illustration: La case de M. Bimler.]

LES LOGIS D'UNE FERME FRANAISE DANS LE TERRITOIRE DU TCHAD

Il y a, dans le rcit de ce voyage, un moment dramatique: celui o, en
pays ignor, nos deux pionniers attendent la pluie bienfaisante. Deux
jours ils demeurent arrts, anxieux. Enfin, vient l'onde, diluvienne,
qui, d'un coup, transforme en furieux torrents les bahrs croupissants,
fait des vagues chemins autant de rivires dbordes, de chaque cuvette
un marcage. Alors, les btes s'enlisent, et il faut, pour les dgager,
faire appel  la bonne volont d'quipes peu sres, recrutes dans les
villages d'alentour. Un peu plus loin, romantique contraste, on traverse
d'opulents paysages, de grasses valles qui voquent,  la mmoire des
exils, le souvenir des plus beaux sites de France et des retours de
troupeaux vers la ferme familire, le soir, au couchant. Il s'agit,
maintenant, aprs quelques jours de repos, d'couler vers Krbedj et,
si possible, Bangui, ce btail amen au prix de tant de soins, de tant
de fatigues et de peines, et auquel le climat humide de Melfi serait
trs dommageable: les btes y sont enleves en quelques heures,
succombant  une maladie assez mystrieuse encore. M. Gustave Bimler va
se charger d'accomplir ce nouveau voyage, laissant  son associ le soin
d'achever l'amnagement et l'amlioration des cases et la construction
d'annexs, puis, plus tard, le recrutement d'un nouveau troupeau. Il
part  la tte de 22 personnes: 7 bergers, 9 bouviers, 4 palefreniers,
un cuisinier et l'indispensable interprte.

Que de proccupations! Il faut nourrir cette domesticit--et le mil
n'abonde pas partout; il faut tout prvoir, avec ces tres insoucieux et
indolents, le pturage, l'aiguade et le campement--et aussi songer  se
dfendre d'une attaque toujours possible,  la halte. Il faut, enfin,
avoir l'oeil  tout et ne rien abandonner au hasard.

On couche sous la tente, pas toujours,--quelquefois  la belle toile,
le btail parqu derrire de fortes _zribas_, ou barrires de
branchages pineux, ce qui ne dispense pas de monter la garde la nuit
entire, pour se protger contre les convoitises des rdeurs.

La traverse du Chari fournit au jeune chef de caravane un intermde
imprvu. Le fleuve,  cet endroit, en cette saison--c'tait au mois de
dcembre--avait bien 300 mtres de largeur. Les btes qui, nes dans un
pays de sable, n'avaient jamais vu tant d'eau, refusaient de se mettre 
la nage; il fallut les remorquer une  une, attaches derrire une
pirogue, ce qui prit trois grands jours.

M. Bimler,  ce voyage, ne poussa pas plus avant que Krbedj (fort
Sibut). Il fut dcid ultrieurement par les deux associs qu'ils
fixeraient l leur premier dpt, en attendant de pouvoir en installer
un  Bangui. Et ils ont cr, en effet, un centre commercial important
dj, avec logements pour le chef de convoi et pour son personnel,
curies, hangars, qui sera aux populations d'un grand secours, et qui,
ds le dbut, a t fort bien achaland.

Depuis, les deux entreprenants colons ont renouvel bien des fois leur
double opration, se relayant de l'un  l'autre de leurs centres
d'oprations. Leurs dernires lettres dbordent du mme lan, respirent
le mme enthousiasme qui les animait aux dbuts: Si nous russissons,
crivait dernirement M. Pozzo di Borgo,  ouvrir entre le territoire du
Tchad et Bangui une voie commerciale, nous n'aurons pas seulement
ralis une opration fructueuse pour nous, mais encore nous aurons
grandement favoris l'essor de la colonie.

Ainsi le succs ne faisait, pour ces deux hardis pionniers, aucun doute.
Quoi qu'il arrive, ils auront eu le mrite d'tre les premiers  tenter
la colonisation, l'exploitation commerciale d'un territoire  peine
conquis et pacifi. C'est un geste de bravoure, un exemple que nous nous
devions de signaler, pour la crnerie, l'esprit d'entreprise dont il
tmoigne,--un geste trs franais.

GUSTAVE BABIN.

[Illustration: LE COMMERCE DU BTAIL AU TCHAD,--Une vocation africaine
de la vie rurale de France: l'arrive du troupeau  l'tape.]



SCNES DE LA RVOLUTION

MEXICAINE

Tant de meurtres et de fusillades que nous relations la semaine passe
et qui ont eu des suites--car l'un au moins des frres de l'ancien
prsident, Emilio Madero, a subi, troisime de sa famille, le mme sort
que lui--ne semblent pas avoir mis un terme  la guerre civile allume,
 Mexico, par la rvolte arme du 9 fvrier pass. Les dernires
nouvelles annonaient que les troupes de Zapata avaient attaqu, dans le
district mme de Mexico, un train militaire, tandis que, d'autre part,
l'anarchie qui rgne dans les provinces s'est traduite par un change de
coups de feu  la frontire entre des soldats mexicains et des troupes
des tats-Unis. Du moins assure-t-on que, dans la capitale mme, la vie
normale a repris son cours, que les ateliers, les usines et les magasins
sont rouverts.

Les photographies que nous reproduisons ici, prises au cours de la
lutte, ont  tout le moins un mrite d'exactitude, de prcision qui
manquait aux dpches par lesquelles nous avons jusqu'ici t
renseigns.

La premire fut prise le jour mme du coup d'tat, un quart d'heure
aprs le premier combat. Elle reprsente le front nord du palais
national, gard par les troupes fdrales, l'arme au poing, jusque sur
les terrasses. Le sol est jonch encore de cadavres d'hommes et de
chevaux abattus au cours de la fusillade. On voit, sur la troisime, un
groupe de morts, tombs galement dans ce premier engagement.

L'insurrection, alors, semble battue. Le prsident Francisco Madero,
avec une crnerie de belle allure, est mont  cheval et parcourt les
principales rues de la ville, bien escort, sans doute, mais salu
chaleureusement par la foule de ses partisans. La fortune ne devait pas
continuer  lui sourire, et, quoiqu'on affirme officiellement qu'il a
bien t tu dans les conditions que nous avons dites, tandis qu'on le
conduisait, de nuit, de son palais  la prison, un doute continuera
toujours de planer sur les circonstances de sa fin tragique.

[Illustration: LA TRAGEDIE DE MEXICO En haut: le Palais national,
dfendu par les fdraux, aprs le premier engagement avec les rebelles,
le jour du coup d'tat (9 fvr.). Au centre: le prsident Madero
parcourant  cheval les rues voisines du Palais, acclam par ses
partisans, quelques jours avant sa fin tragique. En bas: victimes de
l'meute, dans un jardin devant la cathdrale.]

[Illustration: Le train du gnralissime turc Izzet pacha, au camp
d'Hademkeui.--_Phot. G. Rmond._]



LA TRVE DE LA NEIGE

Hademkeui, samedi 22 fvrier.

Je suis parti de Constantinople  3 heures du matin, en compagnie du
colonel Djemal bey, qui emmne galement avec lui Paul Erio, du
_Journal_. Chemin faisant, Djemal bey nous donne quelques explications
sur la rorganisation de l'arme et, en particulier, de l'intendance. Au
lendemain de Tchataldja, aprs qu'il eut t immobilis, trois semaines
durant, par 19 cholra, il s'occupa lui-mme de ces services d'arrire
qui, durant toute la premire partie de la guerre, avaient si fort
laiss  dsirer et dont le mauvais fonctionnement avait t l'une des
causes principales de la dfaite. Aujourd'hui qu'il se trouve retenu au
gouvernement de Constantinople, ce service a t remis aux mains
d'Ismal Hakki pacha, excellent organisateur, qu'une blessure glorieuse,
reue au Yemen, blessure aprs laquelle il a d tre amput d'une jambe,
empche de se rendre sur le champ de bataille.

Chaque jour 1.000 hommes de troupes fraches, recrues et volontaires,
sont dirigs sur les lignes de Tchataldja. Auparavant, ils passent
quinze jours  Constantinople pour y tre quips et recevoir un
commencement indispensable d'instruction. Depuis prs de trois semaines,
ces convois d'hommes sont quotidiens, et peuvent continuer indfiniment.
Les convois chargs de vivres arrivent rgulirement; il y a mme
surabondance, car on a construit des fours  Hademkeui o l'arme fait
elle-mme son pain. Ces derniers jours, elle refusait les envois de
Constantinople. La seule crainte qu'on puisse avoir, c'est que la ligne
ferre se trouve coupe pour quelques jours par le mauvais temps entre
Hademkeui et Tchataldja.

Les soldats mangent chaque jour une nourriture chaude, soupe le matin,
rata le soir, haricots, riz et lentilles; deux fois par semaine ils ont
de la viande frache, et deux fois de la viande conserve dans la
graisse. Ils reoivent galement du bois et du charbon pour faire du
feu. Ils se trouvent suffisamment  l'abri du mauvais temps dans des
baraques de planches recouvertes de papier goudronn. Sur d'autres
points, ils ont creus de grandes fosses qu'ils ont recouvertes de
toiles de tentes. Ceux qui sont aux avant-postes sont remplacs
quotidiennement; ils vivent sous la tente; et quant aux soldats qui
occupent les tranches ou aux sentinelles, on les relve heure par heure
durant les journes de mauvais temps.

Le colonel Djemal bey est un grand ami de la France. Il m'explique les
grands projets d'organisation de la Turquie d'Asie aprs la guerre, la
cration de cinq vastes gouvernorats qui seront des espces de
vice-royauts  peu prs indpendantes, ayant leur libert d'action, de
fonctionnement. Comme conseillers, comme directeurs de travaux, on fera
appel aux trangers.

[Illustration: Le colonel Djemal bey.--_.--Phot. Talb Kope._]

--Je ne m'entourerai que de Franais, me dit Djemal bey. Aprs la
guerre, j'irai  Paris. J'espre qu'on voudra bien m'aider, me
conseiller, m'indiquer des hommes capables, srieux, travailleurs,
intelligents, qui abondent dans votre nation. Je voudrais retourner
ensuite  Bagdad et consacrer mes efforts  ce pays. Quelle admirable
rgion! mais abandonne  elle-mme depuis si longtemps! La nature y est
si riche, si fconde que, pour le moindre travail, on est aussitt
rcompens, pay au centuple.

LA PAIX TANT QUE L'ON VOUDRA, MAIS LA PAIX AVEC ANDRINOPLE

Djemal bey est un grand travailleur; depuis un mois que je le vois
chaque jour, il n'a eu de repos vraiment ni jour ni nuit. Relevant d'une
grave maladie, il tait l  son bureau, ple, les yeux cerns, nerv
par ce labeur qui n'est pas le sien, exaspr par l'impossibilit de se
rendre sur le champ de bataille, et cependant inlassable, surveillant
tout, soignant les dtails, s'occupant des volontaires, des recrues, des
hpitaux, de la scurit de la ville, recevant dix personnes  la fois
et rpondant en mme temps aux demandes de ses aides de camp, signant
des ordres, lisant des rapports. Depuis quinze jours, il n'a pas revu sa
femme malade, n'ayant pas le temps de franchir l'eau pour se rendre 
Kadikeui o il habite; de temps en temps il fait venir ses enfants pour
les embrasser et les voir quelques minutes autour de lui. Sur ce visage,
tous les traits sont marqus d'une volont implacable, d'une ardeur
passionne. Mon colonel, lui disait quelqu'un,  quoi bon gaspiller
encore tant d'hommes et tant d'argent? Que vous importent quelques
tombeaux et quelques mosques d'Andrinople qui continueraient d'exister
sous un statut spcial! Pourquoi ne pas reconnatre la dfaite et ne pas
rserver pour l'avenir tant de forces aujourd'hui gches en pure
perte? Et lui de rpondre: coutez bien ceci: Andrinople, c'est pour
nous aujourd'hui un cri de ralliement,--le cri de ralliement de tous
ceux qui ont  coeur l'honneur de la Turquie. Si les Bulgares la prennent
et qu'ils prennent Constantinople, et qu'ils prennent Damas et Mossoul
et Bagdad, et que je reste  Bassorah avec quinze Turcs, je rclamerai
encore Andrinople. La paix tant que l'on voudra, mais la paix avec
Andrinople!

... A peine quittions-nous Constantinople qu'il commena de pleuvoir. En
arrivant  Hademkeui, la neige succde  la pluie. Nous devions nous
rendre  Tchataldja en compagnie du gnralissime Izzet pacha; ce sera
peut-tre pour demain.

Les Turcs ont  peu prs cess d'avancer. Ils se sont borns  fortifier
leurs positions nouvellement conquises en face de celles des Bulgares
qui occupent encore Karadjakeui, Belgrade, Kuchkaa, Kabatchakeui (les
Turcs sont sur ce point  quelques centaines de mtres d'eux), Kadikeui.
Surgunkeui a t repris galement aprs quelques escarmouches. On a fait
une douzaine de prisonniers dont deux officiers.

[Illustration: ---- Ligne des positions turques lors de l'armistice.
-.-.-.-.-.-. Limite de l'avance turque  la fin de fvrier. La zone
grise est celle qui a t roccupe par les Turcs.]

24 fvrier.

Depuis hier, tempte de neige avec vent furieux rendant tout mouvement
impossible. Les soldats sont terrs. On n'aperoit que la campagne nue,
blanche, parcourue par l'ouragan. Il y en a maintenant pour trois
semaines ou un mois avant qu'une grande bataille puisse tre livre. La
situation est la mme  Boular. C'est la trve de la neige.

Les Turcs estiment avoir devant eux deux divisions bulgares restes en
arrire-garde; trois autres seraient  Tchorlou. Il y aurait trois
divisions devant Gallipoli, et quatre, dont deux serbes, devant
Andrinople.

GEORGES RMOND.



[Illustration: Le prince hritier. Au milieu de la plaine, la hauteur
dite Afgo. LA GUERRE D'PIRE.--Vue panoramique de Janina et des hauteurs
fortifies qui dfendent la ville du ct sud. Photographies
Rhomads-Zeitz.]

[Illustration: Le prince hritier de Grce et son tat-major visitant
les positions avances devant Janina.]

[Illustration: La ville et le lac de Janina, vus des positions de
l'arme hellne.--La ville occupe la base de la presqu'le qui s'avance
dans le lac.]

[Illustration: Le fort de Bizaniet les dfenses orientales de Janina
(Agia Paraskvi, Koutsoulio, Afgo (oeuf) de Gastritza et Gastritza, vus
d'une hauteur au S.-E. de Janina.) Croquis  la lorgnette de M. J.
Leune, contrl et complt par lui  l'aide de renseignements fournis
par des prisonniers turcs. _Les deux parties du croquis se raccordent,
la bande infrieure continuant exactement  droite la bande
suprieure.--Voir aussi les photographies des pages prcdentes._]

UN SUCCS GREC EN PIRE: LA PRISE DE JANINA

_Janina, qui rsistait vaillamment aux Grecs--comme Scutari aux
Montngrins et aux Serbes, et Andrinople aux Bulgares--a fini par
succomber. Notre collaborateur, M. Jean Leune, qui demeure toujours au
milieu de l'tat-major de l'arme hellnique, nous enverra avant peu le
rcit dtaill de cette belle victoire. Voici, en attendant, les
dernires lettres de lui qui nous sont parvenues._

_Le Diadoque vient d'tre nomm gnralissime des armes de Macdoine et
d'pire et a pris aussitt le commandement des troupes oprant contre
Janina,--ce qui semble indiquer la prparation d'un assaut dcisif.
Mais, avant de lui remettre le commandement, le gnral Sapoundsakis
avait t amen, par la force des circonstances,  brusquer une attaque
dans les conditions qu'on va lire:_

Lundi 20 janvier.

Avant-hier, un chauffeur d'automobile, Albanais parlant grec, qui
s'tait fait passer pour Grec, et, comme tel, avait pu s'enrler dans
l'arme, a franchi la ligne des avant-postes et est parti  toute
vitesse vers Janina, emmenant avec lui le secrtaire du consul
d'Autriche  Prvza. Il allait porter  Eshad pacha le plan des
positions de l'artillerie grecque, qu'il avait pu tudier  loisir 
chaque fois qu'il portait des munitions aux canons... Ce grave incident
a dcid le gnral Sapoundsakis  brusquer les choses pour ne pas
laisser aux Turcs le temps d'tudier srieusement les documents qui
venaient de leur tre livrs.

Hier, donc, le gnral a donn l'ordre d'attaque gnrale pour
aujourd'hui.

Ce matin,  8 heures, toute l'aile gauche a commenc de progresser sur
les hauteurs de Manoliassa, tandis que l'artillerie, tout en appuyant ce
mouvement en avant, bombardait Bizani de faon terrible. Ds les
premiers coups de canon nous sommes monts sur les hauteurs qui dominent
Rvni et d'o l'on aperoit toute la plaine de Janina, la ville
elle-mme accroupie au bord du lac, tous les forts et mme, au sud, le
golfe d'Arta, la mer et l'le de Leucade.

Sur la gauche nous voyions trs distinctement la ligne grecque avancer
par bonds sous les shrapnells turcs de Saint-Nicolas et de Bizani. De
temps  autre, la chane de tout petits points noirs que formaient les
hommes se brisait par endroits: des soldats venaient de tomber. Leurs
camarades continuaient d'avancer...

... A midi, subitement, une fusillade terrible, accompagne de ce
martlement spcial des mitrailleuses et du grondement des canons de
montagne, clate sur l'aile droite. Bizani, aussitt, lance de ce ct
une averse de shrapnells. De notre observatoire, nous apercevons trs
bien, au-dessus du village de Kotortsi, une batterie de montagne grecque
qui tire sans discontinuer sur les hauteurs sparant Kotortsi de Bizani,
hauteurs sur lesquelles sont tablis les Turcs. Ceux-ci, attaqus de
front par les evzones, pris de flanc par l'artillerie, rsistent tout
d'abord comme ils peuvent. Ils brlent en quelques minutes un nombre
incommensurable de cartouches. Mais les evzones se rapprochent.
L'artillerie tire indistinctement des shrapnells ou des obus percutants.
Les uns et les autres font des ravages terribles dans les tranches et
dans les rserves ennemies.

Alors, brusquement, nous voyons les Turcs se lever et s'enfuir,
isolment ou par groupes. Les Grecs redoublent leurs feux, et les Turcs
tombent, tombent les uns aprs les autres, et les uns sur les autres.
Malheureusement pour eux, leur rserve d'infanterie s'tait installe
dans un grand enclos entour d'un mur de 1m,50 de hauteur, avec une
seule sortie vers Bizani. Les hommes affols se ruent tous sur cette
unique porte. C'est alors, parmi les fuyards, une boucherie horrible,
indescriptible. Balles, obus, shrapnells ou mitrailleuses travaillent
comme jamais encore. Et les cadavres s'amoncellent, que les survivants
doivent enjamber et pitiner pour s'enfuir. C'est une atroce vision qui
dure peu, car les evzones arrivent comme des fous. Et puis, fuyards et
poursuivants disparaissent  nos yeux derrire un repli de terrain...

Mais la nuit est proche. A 6 heures, l'artillerie cesse de tirer, la
fusillade dcrot d'intensit. La bataille est termine pour
aujourd'hui.

A Rvni, c'est dj un long et lugubre dfil de blesss, les uns sur
des brancards, les autres sur des mulets, les autres  pied. Leur
enthousiasme est si grand encore qu'ils trouvent leurs blessures
insignifiantes.

Les derniers arrivs nous disent qu' la tombe de la nuit les evzones
et le rgiment crtois ont occup la premire ligne de hauteurs du petit
Bizani: le succs est complet.

24 janvier.

Nous sommes alls voir le terrain sur lequel s'est droule la bataille
de lundi.

L o nous voyions les Turcs tomber sous les balles et les obus, le
spectacle est horrible. En un seul endroit,  peine grand comme la place
Vendme, nous avons compt cinq cents et quelques cadavres,  peine le
quart de ce que les Turcs ont laiss des leurs sur la place, puisqu'on
en a compt officiellement 2.200.

Ici, dans une tranche, un clat d'obus a arrach la poitrine d'un
soldat et l'a plaque, sanguinolente, sur les pierres du mur-abri... L,
c'est un officier dont toute la partie suprieure du crne a t
enleve, ouverte et la cervelle projete en deux endroits  trois ou
quatre mtres! Plus loin, un obus a coup en deux un soldat  hauteur de
la poitrine, lui a entirement dshabill le torse et l'a ensuite
retourn sur la partie infrieure du corps. Ailleurs, ce sont quinze ou
vingt hommes fauchs  leur place dans la tranche, leurs armes  ct
d'eux. Ici, un isol; l, un monceau de quarante ou cinquante cadavres.
Sur l'emplacement de la rserve, les tentes sont encore l, des gamelles
sur les feux teints... Le sol est cribl de balles de shrapnells,
d'clats qui y ont trac de longs sillons.

De temps  autre, un cadavre grec,--relativement peu. Certains d'entre
eux, des evzones, serrent dans leurs mains des lettres  leur femme, 
leur mre. Les pauvres gens ont d les baiser pieusement avant de mourir
et ils semblent prier celui qui les leur prendrait des mains de vouloir
bien les faire parvenir quand mme!...

Un _pappas_ circule sur ce terrain d'horreur pour dire sur chaque mort
grec les prires d'usage...

31 janvier.

S. A. R. le Diadoque a pris le commandement de l'arme. Le gnral
Sapoundsakis est rest sous ses ordres comme commandant de l'aile droite
(6e et 8e divisions). Le prince a adopt en partie les plans du gnral,
mais y a apport des modifications dont l'excution demandera un certain
temps.

Voici deux jours que la neige tombe. Quelles souffrances endurent ces
malheureux soldats! Les convois n'arrivent plus rgulirement, sans que
ce soit la faute de personne. Les animaux meurent par dizaines. Les
chemins, ou ce qu'on appelle ainsi, sont encombrs de cadavres de
mulets. Des bataillons entiers restent quarante-huit heures sans pain.

JEAN LEUNE.

_La nouvelle de la reddition de Janina a t connue jeudi  Paris par
une dpche officielle reue  la lgation hellnique. Ce tlgramme
prcisait que, jeudi matin,  une heure, le commandant en chef des
forces turques  Janina avait fait informer le prince hritier de son
dsir de se rendre. Deux heures aprs, trois parlementaires se
prsentaient au camp grec et confirmaient la capitulation._



[Illustration: L'AVIATION A LA GUERRE D'ORIENT

L'hydro-aroplane du lieutenant grec Montoussis, tomb  la mer, aprs
avoir vol sur Gallipoli, est remorqu vers Lemnos  20 noeuds 
l'heure.

_Phot. S. Vlasto._]

Le lieutenant aviateur Montoussis, de l'arme hellne, de qui nous avons
signal nagure les prouesses devant Janina, s'tait rendu  la reprise
des hostilits,  Lemnos, avec un hydroaroplane franais, afin
d'apporter son concours aux troupes engages  Gallipoli. Le 6 fvrier
dernier, convoy par le contre-torpilleur _Vlos_ qui, parti avant lui
de Moudros, le port de l'le, devait l'attendre  la hauteur d'Imbros,
pour l'assister en cas d'accident, le lieutenant Montoussis,
qu'accompagnait, comme observateur, un de ses camarades, prenait son vol
vers la terre. Le _Vlos_ vit le biplan passer au-dessus de sa route et
disparatre derrire la cte turque. Pendant quarante minutes
angoissantes, il demeura invisible. Puis il reparut, au loin, et  une
grande hauteur,--plus de 1.300 mtres, on devait le savoir plus tard. Il
se dirigeait droit vers Imbros et Lemnos, mais soudain on le vit
descendre en vol plan, puis se poser doucement sur la mer,  quelque
vingt mtres du rivage d'Imbros. Un canot fut mis  la mer. Il ramena
l'appareil jusqu'au _Vlos_ qui le prit en remorque et l'entrana,
toujours flottant, jusqu'au port,  la vitesse de 20 noeuds. Alors, on
apprit ce qui s'tait pass: le tube qui porte l'essence du carburateur
au mlangeur s'tait rompu, par suite d'un dfaut du mtal, et le moteur
s'tait arrt. Dix minutes plus tt, le lieutenant Montoussis tombait
sous le feu des batteries turques.



LES LIVRES & LES CRIVAINS

M. LOUIS BARTHOU, HISTORIEN

Nous connaissions M. Louis Barthou orateur et ministre, homme politique
et homme d'tat. Nous connaissions M. Louis Barthou juriste et lgiste,
traitant avec sret de la distinction des biens et de la loi
syndicale. Nous connaissions M. Louis Barthou bibliophile fervent, en
qute des manuscrits prcieux et des introuvables ditions. Nous
connaissions M. Louis Barthou crivain aimable, jouant d'une plume
souple et fixant des mots, des vocations et des couleurs sur un carnet
de voyage. Mais nous ne connaissions pas encore M. Louis Barthou
historien et M. Louis Barthou historien valait d'tre connu.

On a, vous le savez, formidablement crit sur _Mirabeau_. Le gigantesque
orateur de la Constituante a t le sujet d'une bibliographie immense.
Pamphlets, correspondances, mmoires, monographies par centaines, tudes
d'ensemble et anecdotes, toute la grande et toute la petite histoire. Et
voici qu'un autre livre (1) s'attaque de nouveau au personnage, et que
l'auteur de ce livre est le ministre de la Justice et le garde des
Sceaux du gouvernement actuel.

      [Note 1: _Mirabeau_, par Louis Barthou. Librairie Hachette, 7 fr.
      50.]

C'est curieux; mais, instinctivement, ds qu'un homme politique signe
une oeuvre d'histoire, on recherche les ides de parti que cet homme
politique a voulu placer dans son oeuvre. Nous avons donc cherch de la
politique dans le livre de M. Louis Barthou. Nous n'y avons trouv que
de l'histoire. Et c'est vraiment admirable  force d'tre exceptionnel.

L'oeuvre, d'ailleurs, est belle parce qu'elle fut entreprise avec une
passion visible de vrit, avec une curiosit ardente de tous les
inconnus du personnage; l'oeuvre est claire parce qu'elle est mthodique
et ordonne; elle est solide, elle est puissante, parce que la
discussion de cette vie de tribun s'appuie sur l'exprience d'un homme
de gouvernement.

Mirabeau ne peut tre spar des siens. Nul plus que lui, parmi les
colosses du pass, n'a d ses qualits, ses dfauts et ses vices aux
races dont il tait issu. M. Louis Barthou va donc nous raconter la
famille avant de nous raconter l'homme qui la fit demeurer dans
l'histoire. Le pre de Mirabeau, le marquis, l'Ami des Lois, nous est
seul familier, avec l'oncle, le bailli. Nous savons moins la vie du
grand-pre, Jean-Antoine Riqueti de Mirabeau, ce terrible colonel qui, 
Cassano, en 1705, disputa  un de ses amis, pistolet en main, l'honneur
de dfendre un pont violemment attaqu par les troupes du prince Eugne.
Une balle lui ayant cass le bras droit, Jean-Antoine prit une hache de
la main gauche; mais un coup de fusil lui coupa les nerfs du cou et la
jugulaire. Il tomba  peu prs mort, servit de marchepied  l'ennemi, et
survcut nanmoins. Il resta, il est vrai, priv de l'usage du bras
droit pour lequel il s'tait fait une parure d'une grande charpe
noire, et,  la suite d'une opration dont la hardiesse tonna, il dut
porter un collier d'argent pour soutenir sa tte. Ce qui ne l'empcha
pas de convoler peu aprs en justes noces avec une belle jeune fille
d'excellente famille, dont il eut sept enfants. L'invalide au collier
d'argent tait encore un rude homme. Il mourut  soixante et onze ans.
Tel est l'aeul. Quant au pre, le marquis, l'Ami des Lois, il serait la
physionomie la plus curieuse qu'aurait produite la famille des Riqueti
si le marquis lui-mme n'avait pas eu un fils dont les vices, le gnie
et la gloire dpassent et effacent presque tout ce que cette race
effrne avait produit avant lui.

[Illustration: Quatre dessins du nouvel album de Sem.]

M. Louis Barthou nous donne un excellent et pittoresque chapitre sur le
fameux procs de Pontarlier. Mirabeau plaide contre sa femme qui veut se
librer de ce mari bruyamment et insolemment infidle, au surplus fils
rebelle, couvert de dettes, deux fois condamn, plus clbre par son
inconduite que par ses services et par ses prisons que par ses talents.
Ce gentilhomme dbraill, sans ressources et sans crdit, est, croit-on,
un plaideur minable. Mais non, il va se rvler dans cette lutte et
jeter, pour la premire fois dans la partie ses dons incomparables, et
secrets jusqu'alors pour tous et pour lui-mme. Car, jusqu' ce jour, il
a crit, il n'a pas parl. Mais il se pressent. Il s'meut lui-mme  la
proraison 'un de ses mmoires. Il faut  l'loquence qu'il porte en soi
et qui est toute l'loquence, l'preuve du public, la contradiction,
l'action, la bataille, l'atmosphre. L'occasion s'offre  lui. Il la
saisit et, plaideur vaincu, il se relve et se rvle orateur
incomparable.

M. Louis Barthou a bien fait de trs longuement insister sur ces procs
de Pontarlier et d'Aix, qui marquent la date du destin dans la vie de
Mirabeau. Ds lors, seulement, le gnie se dgage du monstre. Et c'est
le gnie,  son closion, puis dans toute sa formidable gloire que nous
allons suivre en des chapitres nourris de faits et d'ides sur le voyage
de Mirabeau en Allemagne, sur les Approches de la Rvolution, sur les
Elections en Provence, sur les tats gnraux enfin dans tout leur
grandiose tumulte, avant d'en arriver au pacte avec la Cour...

Mirabeau, vnal, fut-il rellement un tratre  la Rvolution? Non, dira
l'historien. Car la politique que Mirabeau conseillait  la Cour dans
ses consultations secrtes, il l'avait vingt fois expose publiquement.
Il avait fait leur part dans ses projets  la libert,  l'autorit, 
la royaut et  la Rvolution. Il reprsentait la Rvolution voulue,
rflchie et dfinitive mais sans tre envieuse du temps et dsirant de
la mesure, des gradations et une hirarchie. Il fut un raliste en ce
temps de dductions philosophiques et de doctrines travailles. Et si,
dix-huit mois avant sa mort, si en novembre 1789, alors que l'on n'avait
pas encore commenc de dtruire, si ce gnie pratique et puissant avait
t appel  diriger l'tat, il et, en conciliant la royaut et la
rvolution--conclut M. Louis Barthou--pargn  la France la Terreur, le
csarisme et l'invasion.

_Voir les comptes rendus des autres livres nouveaux dans_ La Petite
Illustration _de cette semaine._



SEM A LA MER BLEUE

Chaque anne, les mmes saisons, ramnent avec une douce tyrannie, chre
 ceux qui la subissent, les mmes plaisirs, imposent des gots
semblables, et de pareils divertissements. Cet t--et nous verrons sans
surprise, aux beaux jours, renatre cet engouement priodique--la cte
normande et ses deux plages rivales ont possd l'heureux privilge de
retenir et de fixer un instant la mode. Elles ont d le cder, quelques
mois aprs,  la Cte d'Azur, qui, ds les premiers frimas, et  peine
le temps avait-il revtu son manteau de vent, de froidure et de pluie,
a repris ses droits  l'lgance et au luxe. Sem avait fait, l'anne
dernire, avec une verve aiguise, la chronique dessine de la grande
semaine de Trouville-Deauville, en silhouettant d'un crayon preste les
Parisiens notoires, les grands trangers, les artistes, les gens de
lettres, de courses et de finance, qui ont coutume de s'y runir; il
s'est, comme il convenait, transport, cet hiver, sur le littoral
mditerranen, propice aux mondanits franaises et cosmopolites. Et il
nous offre aujourd'hui les croquis pris par lui au cours de cette
campagne, en un album (60 fr.) dont la couverture porte, en lettres
d'or chevauchant sur fond d'azur, ce titre alliciant: _Sem  la mer
bleue_.

Entendez bien que ce que Sem a vu sur ses plaisants rivages, ce ne sont
point des marines. La mer bleue n'apparat pas au ce recueil qui se
recommande d'elle: aussi bien ne semble-t-elle avoir qu'une part minime
dans les proccupations de ceux qu'attirent les douceurs de la Riviera.
On les rencontre de prfrence sur les promenades et dans les jardins o
il est de bon ton de se montrer, dans les restaurants et les bars  la
mode, et autour des tables de jeux. C'est en ces lieux aimables que Sem,
observateur spirituel, mordant, mais dont la fantaisie, si elle
gratigne parfois, n'entend pas blesser, les a saisis au passage, dans
leurs attitudes familires. Toute la comdie est l, avec ses premiers
rles, ses vedettes, ses personnages de second plan et ses comparses.
Plusieurs silhouettes, dj aperues dans le prcdent album,
aujourd'hui puis, se retrouvent ici; et on les revoit avec agrment.
Mais un trs grand nombre de figures nouvelles y apparaissent, enleves
d'un trait alerte et gai: nous en reproduisons ici quelques-unes, celles
de deux clbres compositeurs italiens, Mascagni et Puccini, et de deux
matres du chant, Chaliapine et Caruso.

Ces dessins, Sem les a jets, sur ses pages d'album, en un dsordre
voulu, qui, n'en doutons point, est un effet de l'art. Les gestes, les
grimaces, les rires et les effarements, les costumes--tout cela renforc
de vives couleurs--s'y mlent, s'y opposent, dansent devant les yeux une
ronde endiable. Et, quand on a tourn tous ces feuillets o ont surgi
tant de diffrents visages, l'impression reste dans l'esprit d'avoir
vcu, avec le plus avis des compagnons, une de ces heures lgres,
fortunes, dont le temps est prodigue  la Riviera.



A PROPOS D'UNE GRVE

L'ORGANISATION MTHODIQUE DU TRAVAIL

Une rcente grve--d'ailleurs  peu prs termine--qui vient d'clater
dans une de nos plus grandes usines d'automobiles, a pos, sous une
forme nouvelle en France, la question chaque jour plus passionnante des
conflits du capital et du travail. Cette forme nouvelle, c'est la mise
en vigueur du systme Taylor.

Qu'est-ce donc, au juste, que le systme Taylor? Thoriquement, et tel
qu'il est expos par l'auteur dans son ouvrage _Principes d'organisation
scientifique des usines_, c'est l'application, au travail manuel, de
mthodes scientifiques rigoureuses: elle conduit  adapter
rationnellement l'ouvrier  la nature du travail qu'il accomplit.

Un exemple fera comprendre en quoi consiste cette mthode. Supposons un
maon auquel son patron a donn la tche d'difier un mur en briques.
L'intrt des deux parties en prsence sera videmment, pour l'ouvrier,
de se fatiguer le moins en gagnant le plus possible; pour le patron,
d'obtenir le plus grand rendement au meilleur compte. Avec les mthodes
empiriques usites jusqu'ici, le maon fera sa besogne d'aprs les
routines et les tours de main de ses anctres. Mais M. Taylor est venu
qui a dit  cet artisan: Placez votre auge  votre droite,  tant de
centimtres de votre mur. De cette faon, votre main n'aura que le
minimum de chemin  parcourir pour prendre le mortier, et comme, d'autre
part, j'aurai prpar votre tas de briques pour que vous n'ayez pas 
vous baisser pour en prendre, vous gagnerez quelques secondes dans
l'accomplissement de votre travail.

 Bien mieux. J'ai remarqu que vos camarades se croyaient obligs, en
raison de la consistance du mortier, de frapper  coups de manche de
pelle sur la brique, pour la faire adhrer; je vais vous composer un
mortier plus liquide, qui vous permettra de n'appuyer qu'avec la main:
nous gagnerons ainsi le temps qu'il vous fallait pour saisir votre outil
et vous en servir.

Bref,  force de gagner, de-ci de-l, quelques secondes sur les gestes
de son homme, M. Taylor arrive  obtenir, en un mme laps de temps, un
travail double et parfois triple qu'auparavant; et cela avec la simple
assistance d'un chronomtreur, charg de minuter les moindres gestes
de ceux qui travaillent.

Voil donc en quoi consiste le systme Taylor. Mais ce n'est point,
quoiqu'on ait sembl le dire, exactement celui qui a t appliqu aux
usines Renault. Il ne fallait point songer, en effet,  obliger des
ouvriers franais  se plier  une prcision de gestes qui eussent
rpugn  leur caractre indpendant. Le systme qui fut employ 
Billancourt devint alors le suivant.

Admettons qu'il soit question de fabriquer un moyeu de roue. Le bureau
des plans dessine la pice. Le service du chronomtrage s'empare des
dessins, tudie la forme des outils qui seront ncessaires pour excuter
le mieux et le plus rapidement possible l'objet. Un ingnieur porte le
morceau de mtal sur la machine-outil, regarde sa montre. Le travail
fini, il voit ce qu'il a mis de temps  usiner le moyeu. Au besoin, il
recommence plusieurs fois, toujours avec l'ide de faire mieux et plus
vite.

Cette tude acheve, le bureau tablit le prix de revient de la pice,
fixe un chiffre, qu'il majore de 20% pour tenir compte des diffrences
possibles rsultant de l'habilet professionnelle de celui qui
reproduira ultrieurement le modle tabli. Le contrematre comptent
est alors appel,  charge par lui d'excuter strictement, et au prix
fix, l'objet dsign. Et, en dernier ressort, l'ouvrier recevra la
mission de raliser le moyeu dont les plans et le prix de revient auront
t ainsi pralablement dtermins.

On voit qu'il n'y a l rien qui ressemble au systme amricain.
L'ouvrier n'est pas brid dans son effort: tout ce que lui est demand,
c'est d'effectuer un travail donn dans un dlai donn. De cette
manire, telle pice qui revenait jadis  3 francs, par exemple, arrive
 ne plus coter aujourd'hui que 50 centimes. Et, par contre, l'ouvrier
dont l'effort est plus soutenu, reoit un salaire plus lev, qui peut
atteindre 40% de son taux primitif.

Que doit-on penser de cette mthode nouvelle? Il est bien difficile de
le dire exactement. Il semblerait que la grve qui a clat
dernirement, et dont le ohronomtre tait la cause, soit un argument
dcisif contre ce procd; mais, d'autre part, ses partisans font valoir
qu'en Amrique les ouvriers qui l'ont accept dans un trs grand nombre
d'usines sont plus heureux que les ntres, travaillant moins longtemps,
gagnant davantage et ayant plus de loisirs.

P. H.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

LUTTES D'INFLUENCE EN ORIENT.

La guerre turco-balkanique a mis en prsence, avec les forces opposes,
deux influences extrieures aux belligrants: d'un ct l'influence
allemande, prpondrante en Turquie, de l'autre l'influence franaise
qui a jou, chez les allis, un grand rle.

Los hostilits termines, ces luttes de rayonnement vont s'accentuer
encore entre nos voisins et nous,--plus exactement entre nous et la
triplice, car l'Italie ni l'Autriche ne sauraient s'en dsintresser.

Or, l'une des oeuvres franaises qui ont accompli, en Orient; notamment,
la meilleure besogne, l'Alliance franaise, se plaint que les ressources
dont elle dispose ne lui permettent pas d'accomplir, l-bas, tout ce
qu'elle voudrait.

A son rcent banquet--auquel assistait, bien qu'il n'et pas encore, 
ce moment, pris possession de ses hautes fonctions, M. Poincar--M.
Jonnart, ministre des Affaires trangres, faisait appel au zle, au
dvouement de l'Alliance pour l'aider  travailler  la sauvegarde des
intrts et des droits de la France. Certes, le bon vouloir, l'ardeur
mme de l'Alliance franaise ne sauraient tre mis en doute; mais, comme
le tait remarquer son prsident M. P. Foncin, elle ne peut agir que si
elle est en mesure de compter sur les sympathies actives du public
franais. Or, ses ressources ne se dveloppent pas proportionnellement
 ses efforts, pour mener  bien la tche qu'elle assume.

Sans doute, elle vient de fonder avec succs  Brinn (Autriche), o les
rivalits d'influence sont ardentes, o la population est trs varie,
un comit nouveau qui, ds le premier jour, a obtenu un gros succs.
Mais, dans l'Orient proprement dit, son oeuvre traverse une crise
redoutable. Plus que jamais, crit de Constantinople un de ses membres,
notre Comit a besoin d'tre soutenu. Les Allemands redoublent d'efforts
en Asie Mineure, en Armnie... Et, prcisment, cette anne, nos
ressources sont des plus restreintes... Nous allons tre forcs de
rduire toutes nos subventions, et mme d'en supprimer quelques-unes.
D'autre part, le P. Katchadourian, directeur des coles armniennes de
Mamouret el Aziz, s'inquite des progrs des orphelinats allemands,
qu'une qute fructueuse en Allemagne, en Angleterre, en Amrique, vient
de mettre en possession de ressources normes.

Il serait souhaitable que l'opinion franaise entendt ces
plaintes,--cet appel, et tendt  ces pionniers de notre influence une
main secourable, selon le mot du P. Katchadourian.

_Une serviette historique._

Nous reproduisions rcemment (numro du 21 dcembre 1912) un tableau
satirique du dix-septime sicle auquel les confrences de Londres
donnaient un intrt actuel: il reprsentait l'_Homme malade_--entendez
le Turc,--soign par des mdecins de toutes nations runis  son chevet.
Au moment o la guerre se poursuit en Thrace, le document que nous
publions ci-dessous rappelle  propos que la lutte de la Croix contre le
Croissant n'offre point aux historiens un thme nouveau.

La serviette brode dont notre photographie montre fidlement les
dessins fut donne, avec un service de table complet, au prince Eugne,
aprs sa victoire sur le? Turcs  Belgrade, en 1717. En ce temps-l,
c'tait l'empereur d'Autriche qui guerroyait avec le sultan; et Belgrade
tait le prix de la lutte, comme aujourd'hui Andrinople. Les pisodes de
la campagne, qui se termina par la paix de Passarovitz (1718), sont
navement voqus sur cette curieuse serviette: en dessous des armes du
prince Eugne de Savoie, soutenues par deux lions, l'aigle autrichien
dvore le croissant--_aquila dvorat lunam_, dit la lgende;--au milieu
figure le prince Eugne lui-mme,  cheval, entre deux Turcs implorant
la clmence du vainqueur; en bas c'est, autour de Belgrade assige, un
combat entre cavaliers, o l'pe chrtienne l'emporte sur le cimeterre.

[Illustration: _La lutte sculaire de la Croix contre le Croissant_.--La
prise de Belgrade par les troupes autrichiennes du prince Eugne, en
1717, figure sur une serviette de table.]

Mme Vanderbroucque Grardel,  qui nous devons la communication de ce
document, nous a dit tenir la prcieuse serviette de son pre, fils d'un
industriel, Alexandre Grardel, maire de Bapaume et aide de camp du
gnral Oudinot en 1813, qui avait pous une petite-fille d'Augustine
de Tende; celle-ci l'avait reue de son pre, Jean-Baptiste-Louis de
Tende, cuyer et avocat au conseil d'Artois, proche parent de la famille
de Savoie-Carignan.

_L'alcoolisme et la criminalit aux tats-Unis._

Si l'on contestait encore l'influence de l'alcoolisme sur la
criminalit, les statistiques tablies en Amrique, dans des
circonstances particulirement concluantes, ne laisseraient gure de
doute  cet gard.

Dans l'tat de Dakota, les arrestations policires se sont rparties de
la manire suivante:

Pendant les neuf mois prcdant la prohibition de l'alcool:

                                Dans              Dans
                          5 petites villes.   7 grandes villes.

        Ivresse.                 319              1.492
        Coups.                   223                535
        Autres causes.           192              1.545

        Total                    734              3.572

        Pendant les neuf mois suivant la prohibition:

                                Dans                Dans
                          6 petites villes.   7 grandes villes.

        Ivresse.                 66                 302
        Coups.                   60                 435
        Autres causes           108               1.699

        Total                   234               2.436

Voici un relev aussi loquent concernant l'tat de Birmington o la
prohibition est entre en vigueur en 1908:

                                            1907      1908

        Ivresse.                           1.434       396
        Outrages aux murs.                   912       602
        Coups.                               738       463
        Meurtres.                             65        29
        Vol.                                 618       537
        Vagabondage.                         398       267

Enfin, dans l'tat de New-Hampshire, aprs plusieurs annes de
prohibition, le nombre des interns dans les maisons de correction tait
tomb  470. On est revenu au rgime de la licence; au bout d'un an, ce
nombre remontait  830, et il atteignait 2.180 quatre ans plus tard.



LA CULTURE FRANAISE ET LA TRIPLE ENTENTE.

A mesure que se resserrent davantage les sympathies de la Triple
Entente, le got de la culture franaise, des arts et des lettres de
notre pays, devient plus vif encore en Angleterre et en Russie, non
seulement dans les classes riches et dans le public des universits,
mais dans les classes moyennes et les tablissements d'instruction
secondaire. C'est ainsi que nous parviennent des deux pays les chos de
deux manifestations rcentes et symptomatiques: l'une fut organise, 
la fin du mois dernier, par la Socit des Langues modernes,  Belfast,
o Molire, Victor Hugo, Gounod, Chaminade, Saint-Sans, eurent les
honneurs d'une sance musicale et rcrative,  laquelle assistaient de
nombreux tudiants anglais et qui se termina aux accents de _la
Marseillaise_, reprise en choeur par l'auditoire. L'autre manifestation
eut lieu  Kieff, au gymnase Naoumenko, dont les jeunes lves
jourent... _le Cid_. La tentative tait intressante, car enfin jouer
une tragdie de Corneille en son texte franais, dire en toute leur
beaut, sans accent et sans altration, les vers de notre grand
classique, est chose peu aise pour des collgiens russes. La petite
troupe cependant, compose d'lves de seize  dix-huit ans dirigs par
leur professeur de franais, M. Maillard, triompha de ces difficults et
donna une interprtation tout  fait honorable du chef-d'oeuvre devant
les autorits scolaires de l'arrondissement empresses  venir applaudir
les rsultats heureux de l'exprience. Quand donc, dans nos lyces
franais, sera-t-on en mesure de faire reprsenter en son texte une
scne d'un drame russe ou bien un acte de Shakespeare?



L'INVENTEUR DES TINCELLES MUSICALES POUR LA TLGRAPHIE SANS FIL.

Depuis quelques annes, tous les grands postes de tlgraphie sans fil
emploient le systme d'mission par tincelles musicales. Nous avons
jadis expos le mcanisme de cette mthode fort suprieure aux mthodes
antrieures: en produisant, au moyen d'appareils spciaux, des
tincelles trs rapproches, on obtient une note musicale rgulire,
qu'on peut faire varier  volont et qui permet de raliser la syntonie
acoustique. La note est, en effet, perue tlphoniquement par le poste
rcepteur qui la distingue aisment des notes mises par d'autres postes
ou des vibrations engendres par les dcharges lectriques de
l'atmosphre.

Nombre d'ingnieurs ou de constructeurs, la plupart trangers, ont
revendiqu l'invention du procd.

Or, il parat tabli aujourd'hui, sans conteste possible, que l'honneur
de cette invention revient  un ingnieur franais qui s'est acquis,
dans le domaine de l'industrie lectrique, une autorit mondiale.

Dans la sance du 3 fvrier 1913, l'Acadmie des sciences a, en effet,
ouvert un pli cachet dpos sur son bureau le 16 aot 1898, par M. A.
Blondel. Sous le titre _Perfectionnements  la tlgraphie sans fil_,
l'auteur dcrivait le moyen de raliser la syntonie acoustique, en
produisant des tincelles musicales au moyen d'alternateurs  frquence
leve. Un peu plus tard, dans un document de 1900, publi en 1905,
l'minent ingnieur dcrivait compltement le montage d'un poste
metteur musical. Mais l'emploi des tincelles rares tait alors
gnral; la routine administrative accueillit les propositions
rvolutionnaires de M. Blondel avec son scepticisme ordinaire.

C'est seulement quelques annes plus tard que des Franais d'initiative,
comme le commandant Ferrie et M. Bthenod, contriburent  la
ralisation pratique du systme imagin d'abord par M. Blondel, et
auquel ils ont apport de srieux perfectionnements.



LA LONGUEUR DES RACINES DES PLANTES.

Dans une confrence sur la conservation de l'humidit dans le sol, un
spcialiste amricain, M. R. D. Watt, a donn quelques chiffres
intressants sur le dveloppement du systme radiculaire des plantes.

Ce dveloppement peut tre trs considrable, comme on s'en rend compte
par l'examen direct qui consiste  extraire une plante, avec prcaution,
d'un sol meuble de prfrence, et  en couper toutes les racines pour
les mesurer exactement. Ainsi, un chercheur anglais, ayant mesur la
longueur totale des racines d'un pied d'avoine, a obtenu le chiffre de
136 mtres. Ce chiffre ne comprend pas les poils absorbants qui
augmentent de douze fois la surface de la racine qui les porte. Un
chercheur amricain a fait de mme pour quatre pieds de mas. Or, pour
l'ensemble, il a trouv 1.600 mtre de racines, soit 400 mtres en
moyenne pour chaque pied. On voit par l combien la plante est bien
organise pour absorber l'humidit du sol.



MOLIRE A BOBINO

C'est un rapprochement plaisant et imprvu que celui de ces deux noms
Molire  Bobino, inscrits, depuis une semaine, au-dessous de l'image
de notre grand comique sur le programme d'un petit thtre du quartier
Montparnasse... Dj les Parisiens avaient pu entendre  l'Odon des
artistes de caf-concert dans la comdie classique. Et voici
qu'aujourd'hui Molire, par une heureuse fortune, trouve, en un
music-hall populaire, coutumier d'autres spectacles, des acteurs
excellents, tout  la fois fantaisistes et respectueux d'une oeuvre
immortelle,--et un public, un bon public, qui s'amuse, et rit, et tout
de suite, ds les premires rpliques, se sent  l'aise! L'aventure est
charmante et de bon exemple.

[Illustration: Toinette: Mlle Lolita.]

[Illustration: M. Fleurant et M. Purgon: MM. Avenire et Albret.]

[Illustration: Le public du quartier Montparnasse.]

Tandis que, aprs, une copieuse partie de caf-concert, on reprsente
_le Malade imaginaire_, la physionomie de la salle apparat telle qu'
l'habitude: de braves gens, des ouvriers, venus en famille, avec leurs
femmes et leurs enfants, garnissent l'orchestre, l'amphithtre. Et
c'est plaisir que de voir leurs faces rjouies, aux endroits o Molire
a prodigu sa verve comique. Les interprtes ont leur grande part des
applaudissements. Tous, ils appartiennent  la troupe ordinaire de
Bobino, que dirige avec succs M. Montpreux, particulirement bien avis
en la circonstance, et ils jouent gament, sans charge excessive, des
rles nouveaux pour eux: ainsi M. mile Rhein, chanteur typique, se
montre en Argan; M. Albret, excentrique fantaisiste, en Purgon; M.
Sarvey, tnorino bouffe, en docteur Diafoirus; M. Marius Reybas et M.
Maintgert, chanteurs de genre, en Clante et en Bralde; Mlle Berthe
Delny, diseuse  voix, en Beline, et Mlle Rosaberth, diseuse de
genre, en Anglique.

[Illustration: Argan: M. mile Rhein.]

[Illustration: Louison: Mlle Rene Pr.]

[Illustration: Le docteur Diafoirus et son fils: MM. Sarvey et Charlay.]

LE MALADE IMAGINAIRE AU CAF-CONCERT.--Les interprtes de Molire 
Bobino.



PREMIRE NUIT A L'ELYSE, par Henriot.











End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913, by Various

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